Full text of "Liseux"
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LiSIEUX
RENÉ HERVAL
gPITIONS OZANNF
THIS BOOK IS PRESENT
INOURLIBRARY
THROUGHTHE
GENEROUS
CONTRIBUTIONS OF
ST. MICHAEUS ALUMNI
TOTHEVARSITY
FUND
LISIEUX
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
Huit mois de Révolution Russe (1918- 1919), Paris. Hachette, 1918. Epuisé.
Le Geste de Normandie : La Saga de Rolf. Rouen. Editions de la Vicomte.
1928. Epuisé.
la Geste de Normandie : Les Conquéreurs. Rouen. Defontaine 1925 (Ouvrage
honoré de la Médaille d'or de la Revue Catholique de Normandie]. Epuisé.
La Geste de Normandie : Les Siciliennes. Editions de la Vicomte, 1941. {Prix
d'Erlanger décerné par la Société des Poètes français).
Falaise. Rouen. Editions de la Vicomte, 1945. Epuisé.
Légendes de Normandie et des Pays Normands d'Outre-Mer il'» Série)
Rouen. Defontaine 1933. Epuisé.
Saint-Maclou de Rouen. Etude historique et archéologique. Rouen. Defontaine
1933 (Ouvrage couronné par l'Académie Française!. Epuisé.
Caen. Nouvelle édition. Aquarelles de MU© M. -M. Le Boeuf. Caen, Ozanne et
C", (Ouvrage couronné par l'Académie Française). 1946.
Caen, la Ville aux Clochers. Caen. Froment 1935. Epuisé.
En Normandie De la Dives çu Mont Saint-Michel. Grenoble, (Collection
" Lts Beaux Pays " I 1937. Epuisé.
En Normandie : De la Bresie à la Dives (Haute-Normondie) Grenoble-
Arthaud (Collection "Les Beaux Pays"). 1940. (Ouvrage couronné par
l'Académie Française). Épuisé.
Le Dernier Roman de Byron. Paris. Peyronnet 1927. Épuisé.
La Glorieuse Maison du Bellay. Paris. Peyronnet 1929. Épuisé.
Rouen 6 travers les Ages. '£n collahoration avec M. Pierre Chiroll Rouen
Defontaine I94L (Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences Morales
et Politiques). Épuisé.
Flaubert. Paris. Bonne Presse 1942. Épuisé.
Histoire de Rouen, des Origines à la fin du XV' siècle. Aquarelles de
Gaston Cornil. Rouen. Maugard 1947
Gloires et Douleurs de Rouen. Rouen. Maugard 1947,
Les Récits du Veilleur de Proue. Illustrations sur bois de Raymond Dendeville.
Caen. Ozanne et C'^ 1947.
Dieppe, (Aquarelles de M^e M. -M. Le Boeuf) Caen. Ozanne et Cie. (Ouvrage
couronné par l'Académie Française). 1947.
La Bataille de Normandie, Impressions et récits de témoins, recueillis et présen-
tés par René Heryal. Aquarelles de M'ie M. -M. Le Bœuf. Nombreuses
illustrations. Paris. Editions de Notre Temps 1947.
La Légende de Saint Julien l'Hospitalier. Fresque dramatique en trois actes.
Illustrations sur bois de Raymond Dendevihe. Rouen. Maugard 1947.
POUR PARAITRE ULTERIEUREMENT
Histoire de Rouen, du XVI' Siècle à nos jours. Aquarelles de Gaston Cornil.
Rouen. Maugard.
Légendes de Normandie et des Pays Normands d'outre-mer. I'° et 2* Séries.
Bayeux. Colas.
Sainte Catherine de Sienne. Paris. Editions de la Couronne.
Le Mont Saint-Michel. Caen. Ozanne et Cie.
RENE HERVAL
LiSIEUX
Couverture de M"^ Marguerite-Marie LE BŒUF
Ouvrage orné de 15 hors textes d'après des documents anciens
OZANNE & C-
Imprimeurs Editeurs
CAEN PARIS
C'est pour nous un bien agréable devoir à remplir que de
remercier ici les personnes qui ont bien voulu nous aider de
leurs conseils ou nous fournir la documentation nécessaire à
la présentation de ce livre, notamment ;
M. R. N. SAUVAGE, le savant Archiviste en chef du Départe-
ment du Calvados ;
M. le Chanoine G. A. SIMON, Président de la Société Histori-
que de Lisieux, auteur de tant d'excellents travaux relatifs au
passé de cette ville ;
M. le Chanoine V. HARDY, Curé de Notre-Dame de Caen.
auteur d'un magistral ouvrage sur la Cathédrale Saint-Pierre-
de-Lisieux ;
Monseigneur GERMAIN, directeur des pèlerinages de Lisieux;
M. Gaston LE REVEREND, le bon poète normand ;
M. Georges LECHEVALIER, le distingué conservateur de la
Bibliothèque et du Musée de Lisieux ;
M KOCH, photographe d'art à Lisieux.
A tous nous adressons l'hommage de notre profonde grati-
tude pour leur si bienveillante courtoisie.
K a été tiré de cet ouvrage
200 exemplaires sur velin pur
iû, des Papeteries de Lana
numérotés de 1 à 200
d'après Moidrey
SIMPLE CROQUIS
// faut un art discret — pointe sèche et burin —
Pour tracer ton image humble et mélancolique,
Monacale Cité qui chantes au lutrin.
Ta chair vive, romaine et normande et gothique
Habille bien ton âme éprise d'oraison
Qui fleure l'encens mauve et le latin mystique.
A l'ombre de Saint-Pierre éclot la floraison
De clochers jaillissants, drapés d'ardoises fines,
Noirs ou bleuis, suivant les jeux de la saison.
De l'aurore à la nuit, des vêpres à matines.
Sous ton ciel bas, d'un gris de lin, se font écho
Cantiques du Carmel, laudes bénédictines.
Naguère aussi, simples bourgeoises en surcot,
Tes demeures d'antan et leurs muscles de chêne
Offraient à ta beauté leur pittoresque écot.
LISIEUX
De façade à façade où l'esprit se déchaîne
Avec le monstre tors et le singe égrillard
Chaque maison riait à la maison prochaine.
Noires venelles, me aux Fèvres, rue au Char,
Nos yeux ne verront plus répondre à notre joie
Les visages de vos logis, ni leur regard.
Tout a péri. Sur chaque seuil, dans chaque voie
La guerre a découplé sa meute de douleurs
Impitoyable à ceux quelle déchire et broie.
Tu survis cependant, douce parmi tes pleurs,
Lisieux que défend toujours ta Cathédrale
Et que cerne l'assaut de tes pommiers en fleurs
Tu gardes un reflet de grâce épiscopale
Comme une perle morte au creux de son écrin
C'est pourquoi j'ai tenté d'éclairer ton front pâle
Avec un art discret — pointe sèche et burin !
Dans le croisillon Sud de la Cathédrale
PREMIÈRE PARTIE
LE VISAGE DE LA CITÉ
J[i isiEUX est né au confluent de trois petites rivières, la
* Touques, l'Orbiquet et le Cirieux, à l'abri de collines
d'une élévation médiocre et d'un dessin paisible. La
campagne du Lieuvin représente en eff"et dans toute sa pureté
le cadre normand classique. Les herbages revêtent ici ce vert
si frais qui est un des charmes les plus attirants de chez nous.
Et durant les semaines, toujours trop courtes, hélas ! du prin-
temps, les pommiers en fleurs affirment d'une manière si
merveilleuse leur suzeraineté traditionnelle sur ce pays privi-
légié que Lisieux paraît entièrement ceint de bouquets. Partout,
sur les arbustes inclinés, les branches capricieuses, encore
dépourvues de feuilles, soulignent de leur trait noir la folie rose
ou blanche des pétales et donnent aux coteaux l'aspect imprévu
10 I.ISIKl \
d'un décor d'éventail nippon. Peul-êlre Pierre I.oti ne frémirait-
il point trop dans sa tombe d'Oléron si nous nous permettions
de parler ici de « Japonerie » non point d'automne, mais de
printemps...
Pour saisir d'un regard l'ensemble de la vieille cité, il faut
gravir la pente du Mont Cassin (1) dont les couverts la dominent
vers le midi, ou encore gagner lesbauteurs, voisines dufaubouig
Saint-Désir, que les Lexoviens désignent du nom un peu puéril
de « Point de Vue », mais d'où le regard embrasse la ville
entière et ses environs.
De là-haut, Lisieux parait s'étaler sous les yeux en forme
de croissant. L'une des pointes de ce croissant s'enfonce vers !e
nord en suivant le cours de la Touques et plonge profondément
dans la vallée qui s'éloigne en direction d'Ouilly-le-Vicomte et
de Pont-l'Evéque. L'autre s'allonge en remontant le cours de
rOrbiquet vers Beuvillers et Glos. Le fond du décor est constitué
par le vaste écran des hauteurs de l'ancienne forêt Rathouin
qui barrent l'horizon et rappellent le souvenir du miracle
célèbre de saint Ursin.
Au fond de cet écrin de verdure, Lisieux, baigné de silence,
liait naguère encore la gerbe de ses logis archaïques, aux
poutrelles sombres, aux faîtages d'ardoise grise. De-ci, de-là, le
clocher menu d'une chapelle émergeait de la masse mouton-
nière des toits comme un fanal de spiritualité : car peu 'de villes
avaient su, comme celle-ci, se parer de la poésie secrète et
mélancolique des couvents. Vers le midi, l'antique Abbaye aux
Dames, ramassée sur elle-même derrière l'abside de l'église
Saint-Désir, nous rappelait la fondation bientôt millénaire de
(1) C'est vraisemblablement la proximité de 1 Abbaj'c bénédic'ine qui a'
faif donner ce nom à la colline. A Montebourg (Manche) l'existence d'un
monastère de cet Ordre a fait donner à la ville le surnom de Cité Cassine-
LE VISAC.E DE L\ CITÉ H
la belle et douce comtesse Lescelinc qui fut, a dit Wace, notre
Homère normand,
« ...de grand iioveir
« De (jranl prix et de grant hiintc ».
L'Abbaye formait le centre même du populeux faubourg où
se déroulèrent tant de scènes pittoresques ou sanglantes (le
l'histoire lexovienne. Dans son voisinage se voyait jadis l'Epine
du Chapitre autour de laquelle, chaque année, le 10 juin, se
déroulait le cortège traditionnel des comtes-chanoines : ceux-ci
devaient contourner cette borne verdoyante qui marquait la
limite du fief épiscopal et du territoire sur lequel Madame
l'Abbesse exerçait sa propre juridiction. Là passèrent, le 12
juillet 1463, trois prétendus sorciers qu'on menait vers la ferme
des Belles-Croix, sur le chemin de la Pommeraye, pour y être
brûlés vifs. C'étaient Jean le Prieur, originaire des Rotours. au
diocèse de Séez, et Jean Hesbert, né à Créteville, au diocèse de
Coutances, qu'on accusait d'avoir adoré un bouc noir et de s'être
donnés au démon. Leur compagne, Catherine, veuve de Pierre
Le Bourguignon, originaire de Sainte-Menehould, était convain-
cue, disait-on, d'être succube... Une tradition populaire voulait,
d'autre part, que Charlotte Corday, se rendant à Paris dans le
dessein d'assassiner Marat, eût passé une nuit dans une des
vieilles auberges qui bordaient la rue de Caen.
Le lourd campanile de l'église Saint-Désir jurait un peu.
avec son rouge appareil de briques, parmi la grâce vieillotte des
maisons de ce quartier. Combien nous lui préférions la grosse
tour de Saint-Jacques, encore qu'elle fût inachevée et coiffée
d'un pitoyable bonnet d'ardoises ! Du Point de Vue, on distin-
guait parfaitement les robustes contreforts qui flanquaient le
haut portail ogival de cette église, dressé sur un large perron
et aussi la longue nef hérissée d'arcs-boutants qu'avait édifiée.
à la prière des Le Vallois, seigneurs de Putot et du Mesnil-
Guillaume, le bon « maître maçon » Guillot de Samaison.
12 LISIEUX
Ail fond, sur le coteau oriental, se liaussait peu à peu la
masse blanche. Irop blanche, de la Basilique de Sainte-Thérèse.
La place Victor-Hugo qui, d'après une tenace et trè?
vraisemblable tradition, occupait l'emplacement de l'antique
forum gallo-romain, était masquée par les maisons qui la
bordaient. Mais, par contre, la large tache blanche de la place
Thiers attestait encore la perte irréparable qu'avait faite Lisieux,
lorsque ses administrateurs avaient permis, en 1798, la démoli-
tion de la gracieuse église Saint-Germain. La flèche si svelte de
cette église, les clochetons élancés qui l'entouraient, le tympan
sculpté du portail, la façade aux légères arcades, tout avait
sombré dans l'ouragan révolutionnaire et seul demeurait le
souvenir d'une des nefs les plus élégantes qu'eût élevées le xvi"
siècle sur la terre normande. Encore ce souvenir était-il, faute
de documents, bien imprécis...
Le dimanche 15 janvier 1792, un long cortège, escortant le
curé qui portait le Saint-Sacrement, était sorti de Saint-Germain
dont les j)ortes avaient été aussitôt fermées. Le défilé, par la
(ira n de-Rue et la place du Marché, avait gagné le parvis de
Saint-Pierre, puis avait pénétré, au son du canon, dans la
« ci-devant Cath('drale »... Le vieux sanctuaire qu'avait aimé
Thomas Basin était condamné. Transformé durant quelques
mois en magasin à fourrages, il devait tomber sous la pioche
des démolisseurs trois aimées avant que vînt le Concordat qui
peut-être l'eût sauvé.
Depuis le désastre de 1941, presque tout ce décor pittoresque
de la cité a disparu. Ecrasée sous les bombes, la vieille al)i)aye
bénédictine ! ^entièrement détruit, Saint-Désir ! Incendié,
mutilé, effondré, Saint-Jacques ! Que d'autres deuils Lisieux
doit porter aujourd'hui en sus de celui de Saint-Germain !
Quelles qu'aient été les épreuves de la ville et la dévastation
subie par ses monuments, Lisieux a cependant gardé intact, par
une sorte de miracle, l'édifice qui forme le meilleur de sa gloire
architecturale. Du Point de Vue. o[i aperçoit toujours, parmi
LE VISAGE DE LA CITl': 13
l'affreux désert des quartiers bombardés et au delà des bâti-
ments massifs de l'ancien évêché, également préservés, la vieille
Cathédrale, la cathédrale au sobre et grave visage. Des hauteurs,
nous voyons la fine aiguille de la tour sud dresser en plein ciel
la masse de bronze du coq romain. A ses côtés, la tour nord
allonge désespérément ses baies géminées que séparent de
minces traits de pierre. Plus loin, la tour lanterne apparaît,
dressant sa toiture à quatre pans sur la croisée du transept...
Entre les tours de la façade, le portail est dominé par une
fenêtre immense à meneaux feuillages. Plus haut encore, reliant
les deux clochers, court une galerie protégée par une balustrade
trilobée : c'est de là que la maîtrise de Saint-Pierre entonne
chaque année, au retour de la procession de Pâques-Fleuries,
un « Gloria Laus » qui semble le babil d'étranges oiseaux
cachés parmi les sculptures.
Simplicité grandiose mais accueillante, beauté robuste et
saine, souci séculaire et partout visible de l'harmonie, telles
sont les caractéristiques qu'offre la Cathédrale, du plus loin
qu'on l'admire. Il semble aujourd'hui qu'elle soit demeurée
seule parmi les ruines pour pleurer, telle Rachel, la mort de ses
enfants. Sa beauté très douce s'en est faite plus émouvante
encore. Modèle de mesure et d'équilibre, témoin de multiples
recommencements — car si tout, ici-bas, est sujet à la mort,
tout y est aussi gage de résurrection ! — elle survit comme le
symbole des antiques fiertés lexoviennes et comme une splen-
dide raison d'espérer. Les épreuves passeront. Autour de sa
Cathédrale intacte, Lisieux verra refleurir sa chair et son sang
et s'aïïirmer chaque jour davantage les promesses de son avenir.
d'après Uoidrey Cliché Koch
Encoignure de la Rue de la Paix
Collection Hardy
Haut-relief dans la Cathc-drale
DEUXIÈME PARTIE
CE QUE DIT L'HISTOIRE...
l|j|ffi E site de Lisieux a été, de date immémoriale, occupé par
( g M r igi l'homme. Au premier siècle avant notre ère, il servait
'•^ y déjà de centre coiumercial et administratif à l'un des
peuples les plus importants de la Gaule, celui des Lexovii. Ce
centre portait le nom significatif de Noviomagos ou Noiomagos,
c'est-à-dire Marché Neuf. Pour le protéger, un vaste oppidum
aux retranchements de bois et de silex semble avoir été édifié,
à l'ouest de la ville actuelle, en un endroit qui, traditionnelle-
ment, est appelé le Castelier.
Antérieurement à la conquête de Jules César, les Lexovii
paraissent avoir eu une organisation nationale analogue à celle
des autres civitates gauloises. Deux médailles étudiées en 1837
dans la Revue de Numismatique par M. de Saulcy — et aussi
](• LISIEUX
d'autres médailles découvertes plus récemment — démontrent
qu'ils obéissaient, comme les Eduens, à un chef suprême, annuel
et tout puissant, nommé Vergobret. Nous connaissons même les
noms de deux de ces vergobrets, Cattos et Cisiambos et aussi
celui d'un autre fonctionnaire, Maufennos, qui portait le titre
d'orcantodan et semblait pourvu d'attributions financières (1).
Les Lexovii possédaient aussi un corps politique, vraisein-
blablement composé des chefs les plus âgés. Les Romains lui
décernèrent, sous l'influence de leurs propres institutions, le nom
de Senatiis. Les sénateurs, sages de l'Etat et de tendance aristo-
cratique, formaient en même temps une élite militaire, ayant
parmi la nation en armes un rang et une place à part. Parfois
le peuple tout entier se réunissait en assemblée plénière ou
concilium pour discuter des affaires publiques et procéder, en
cas de guerre, à l'élection du général en chef. Des heurts se
produisaient parfois entre l'aristocratie et les guerriers assem-
blés. Il est vraisemblable que le massacre des sénateurs
lexoviens qui s'opposaient, en 56 avant Jésus-Christ, à la reprise
des hostilités contre César fut le résultat d'un conflit de ce
genre.
Les Lexovii contrôlaient alors une assez vaste étendue de
territoire qui, au cours des siècles suivants, se réduisit dans
d'assez fortes proportions. Au nord, ce territoire était limité
j)ar la mer et par l'estuaire séquanien. Plus à l'est, la frontière
suivait le cours de la Seine jusqu'aux environs d'Elbeuf. De ce
dernier point jusqu'à l'embouchure de la Dives qui la jalonnait
à l'ouest, elle décrivait un arc de cercle large et irrégulier qui
plaçait à l'intérieur de la civitas les localités de Brionne et de
Vimoutiers. Tout ce pays, protégé par d'immenses étendues
sylvestres, devait vivre de façon assez indépendante et ses
(1) D"" Doranlo. — Les limites de la Civitas des Lexovii in Bulletin de la
Société Normande d'Etudes Préhistoriques (1927-1929).
Raymond Lantier. — Lisieux gallo-romain in Etudes lexoviennes 1-1915-
CE (K F, 1)1 I I.IIISIOI KK 17
ressources naturelles assuraient à sa population un rang
enviable parmi les cités gauloises.
La richesse et la puissance des Lexoviens ainsi que leur
énergie expliquent le ré)le que joua leur nation dans le grand
drame de la résistance à la conquête romaine. En l'année 50,
nous la voyons figurer au premier rang des alliés des Venètes
et César, pour la contraindre à demeurer en paix, dut envoyer
sur son territoire le légat Q. Titurius Sabinus à la tête de trois
légions. Cette mesure ne réussit pas à désarmer l'hostilité des
habitants, bien au contraire. Lorsque Viridovix, à son tour,
engagea la lutte contre les Romains, les Lexoviens furent des
premiers à se ranger à ses côtés. Après avoir massacré leurs
sénateurs qui se refusaient à recommencer la guerre, ils fermè-
rent leurs portes (1), dit Jules César et firent leur jonction avec
les insurgés. Trahis de nouveau par la fortune des armes, ils
virent les légions fixer sur leur territoire leurs quartiers d'hiver
et durent se résigner en apparence à l'occupation ennemie. Mais
le feu couvait sous la cendre. En l'an 52, lorsque Vercingétorix
appela la Gaule à la rescousse suprême, les Lexoviens fourni-
rent trois mille hommes à son armée.
Pas plus que les autres cités gauloises, Noviomagus ne put
finalement échapper à la domination romaine. Il est vraisem-
blable que la perte d'une liberté quelque peu anarchique fut
compensée — autant qu'elle pouvait l'être — par un appréciable
progrès matériel. Le bourg fut sans doute reconstruit sur son
site actuel et fortifié à la romaine. Les objets découverts dans
la vallée et sur le plateau portent le témoignage d'une richesse
à laquelle la situation favorable oîi se trouvait la ville, au centre
d'un réseau routier fort développé, n'était pas étrangère. Strabon
note que dans cette région se rejoignaient les routes de Juliobo-
na (Lillebonne) par Breviodurum (Pont-Audemer) et de Duro-
(1) Portas claitsenint (De Bello Gdllico III — 17). Ce détail est intéres-
sant. Il semble attester que Noviomagus était déjà, à cette époque. [)!otégé
par une enceinte fortifiée, celle peut-être de l'oppidum du Castelier.
18 LISIEUX
casses (Dreux) par Condate (Condé-sur-Iton), particulièrement
fréquentées par les marchands. Ptolémée cite également
Lisieux ; Pline commence par les Lexoviens le dénombrement
des peuples gaulois. Enfin, témoignage pi»»ant de la prospérité
de la région, celle-ci figure, en l'an 12 avant Jésus-Christ, au
nombre des soixante cités de la Gaule qui élèvent en commun,
à Lyon, un temple à Auguste.
On a beaucoup discuté sur l'importance de Noviomagus à
l'époque romaine. Impressionnés par la découverte, faite assez
loin de la ville actuelle, d'importantes substructions antiques,
certains ont pensé que Lisieux avait d'abord été construit sur le
plateau qui se trouve à l'ouest du faubourg de Saint-Désir, à
deux kilomètres environ de l'agglomération actuelle. Pour d'au-
tres, deux cités distinctes auraient coexisté aux premiers siècles
de notre ère. Aucune de ces hypothèses ne résiste à l'examen.
L'enceinte romaine de Lisieux était de dimensions fort rédui-
tes. Elle avait la forme d'un rectangle allongé. La partie orien-
tale, qui a subsisté jusqu'à la Révolution Française, longeait les
Boulevards Duchesne-Fournet et Demagny actuels (1). Au Sud,
le front fortifié suivait également le boulevard jusqu'au pont de
i'Orbiquet. Vers l'ouest, après avoir accompagné dans sa coiii'be
le lit de cette petite rivière, la muraille se redressait et gagnait,
puis dépassait l'emplacement actuel de la façade de la Cathé-
drale. Il en demeure un massif de maçonnerie, bien visible, sous
la base de la Tour sud (2).
Si la délimitation du Lisieux romain fortifié est assez aisée
en ce qui concerne ces trois premiers côtés, il n'en est pas de
même du quatrième, disparu depuis le xiir siècle. Celui-ci devait
jasser légèrement au nord de la Cathédrale et nous sommes
enclins à penser qu'un mur énorme, découvert naguère dans les
fondations de l'ancienne gendarmerie, marque l'emplacement
(1) Sur leur côté ouest.
(2) Le désastre de 1944 a fait resurgir une partie importante de ce froot
fortifié qui avait été accru et surélevé au cours du Moyen-Age.
CE QUE MIT l'histoire 19
de cette autre ligne de la défense urbaine. Reconnue sur une
longueur de vingt mètres et une profondeur de trois, ce mur
offrait à sa base, un amas de fragments architecturaux accu-
mulés là sans doute par les Lexoviens, au temps des invasions
barbares, afin de renforcer sa puissance défensive.
Telle était la ville forte à l'époque romaine. Son plan régulier
atteste à la fois son antiquité et le soin apporté à sa construc-
tion. Il semble qu'elle ait été traversée, suivant l'usage des con-
quérants, par deux voies maîtresses se coupant à angle droit
comme le cardo et le decumanus des camps militaires. De ces
voies, la Grande-Rue et l'ancienne rue des Boucheries pourraient
marquer le tracé. On croit encore à Lisieux, non sans vraisem-
blance, que la Place Victor-Hugo recouvre l'emplacement de
l'antique forum.
La paix romaine, en incitant la population à descendre dans
la vallée afin de mieux profiter des avantages naturels de
celle-ci, avait dû favoriser un important afflux d'habitants.
Aussi l'agglomération débordait-elle l'enceinte militaire, trop
exiguë. Les fouilles ont révélé à maintes reprises l'existence de
vestiges antiques à d'assez grandes distances de cette dernière.
L'étendue du site habité a même donné à penser à certains his-
toriens que deux villes différentes avaient coexisté à l'époque
romaine, l'une située sur le plateau ouest et qui aurait porté le
nom de Noviomagus, l'autre connue sous celui de Lexovii et
qui serait devenue Lisieux.
Dénonçons sans hésiter la fragilité d'une telle hypothèse.
Noviomagus Lexoviorum et Lexovii ne peuvent désigner
qu'une seule et même cité. La substitution du nom des peuples
à celui des anciennes bourgades gauloises fut, durant la période
romaine, un phénomène général. Noviomagus Lexoviorum s'est
transformé en Lexovii pour devenir Lisieux, comme Lutetia
Parisiorum se changea en Parisii pour donner naissance à
Paris (1).
(1. Le cas est le même pour Avranches, Evreux, Vieux, Bayeiix-.. Il s'agit
d'une simple abréviation dts dénominations officielles.
20 LI8IELX
II ost, i)ar contre, iiuliscutahh (|u'iine aggiomcration impor-
tante exista jusqu'à la fin du m' siècle sur le plateau occidental.
En 1770, un inspecteur des Ponts et Chaussées, nommé Hubert,
eut la surprise de découvrir au « Champ Loquet » et à la ferme
des Tourelles les ruines d'un certain nombre d'édifices fort
anciens auxquels il fut possible d'assigner une origine gallo-
romaine. Les travaux exécutés à cette époque firent apparaître
les vestiges de plusieurs chemins et les fondations de construc-
tions dont l'une, très importante, comprenait encore des restes
de murs dans lesquels étaient incrustées des tablettes de mar-
bre rouge. Quelques années plus tard, en 1819, un archéologue,
Louis Du Bois, retrouvait les restes d'un monument très vaste
qu'il reconnut être un amphithéâtre ou mieux un théâtre mixte
susceptible de s'adapter, suivant le cas. à des représentations
scéniques ou a des jeux publics (1).
Hien qu'au trois quarts submergés ])ar la terre et par les her-
bes, ces vertiges demeurent aujourd'hui visibles dans la cour
d'habitation — dite le Champ Rémus — de la ferme des Bel-
les Croix. L'édifice romain occupait le fond d'un petit vallon. Il
était traversé en diagonale par un ruisseau, le Douet Merderet,
(lui jouait peut-être un rôle dans son utilisation car il avait été
soigneusement canalisé.
Louis Du Bois, poursuivant ses investigations à la Couture aux
Enfants et au Champ Loquet, découvrit non loin de là de
nombreuses traces d'occupation antique : monnaies, débris de
schiste, d'albâtre et de marbre (2). Après lui, H. Moisy mit au
(1) Le théâtre romain de Lisieux a été l'objet d'une excellente étude de
M. le Chanoine G-A. Simon publiée dans le tome III des Etudes Lexoviennes
(Caen 1928).
(2) « Les fragments de marbre qui ont été trouvés à Noviomagus (?) sont
nombreux^ mais très petits et de faible épaisseur (à peine un centimètre).
J'en ai recueilli une certaine quantité, il y a trente-cinq ans, alors que le
Champ-Loquet était labouré. Ils sont de diverses couleurs et de diverses pro-
venances : blanc (Italie), jaune (Afrique), rouge (Vieux près Caen). Je pense
qu'ils ornaient les pavages en mosaïque et peut-être des meubles ». (Commu-
nication de M. V. Lahaj'e, secrétaire de la Société Historique de Lisieux).
CE QUE Dir l/lIlSTOIRE 21
jour en 1871 des fûts et des chapiteaux de pierre cl décela les
traces de violents incendies. Au lieu-dit Fenèbre, il releva les
traces d'un cimetière dont la présence expliquai! pleinenuiil
cette appellation (funeraria).
Ces découvertes successives ne nous semblent cependant pas
sufïisantes pour démontrer l'existence d'une ville distincte sur
le plateau. 11 n'existait fort ijrobablement en cet endroit qu'un
riche faubourg où les maisons de campagne s'élevaient ))arnii
les exploitations agricoles : une de ces amaciiae siihnrbanildh's,
qui furent si chères aux Romains.
L'éloignement du théâtre par rapport au centre de la cité
n'est pas un argument meilleur pour soutenir la thèse de la
coexistence de deux villes distinctes. Le fait était fréquent. En
Normandie même, le théâtre romain des i\ndelys, situé au
hameau de Noyers, est plus distant encore de l'antique muni-
cipe que celui de Lexovii. C'est que les architectes faisaient
choix, pour élever ces édifices, de sites que leur configuration
prédisposait à accueillir l'immense courbe qu'ils avaient à tra-
cer et que leur beauté naturelle rendait séduisants pour les
futurs spectateurs des jeux.
Les fouilles conduites sur le territoire du Lisieux moderne
ont d'ailleurs démontré l'importance de l'agglomération urbaine
antique. A diverses reprises le sol y a livré quelques-uns de ses
secrets : débris de fortifications, fragments de canalisations,
fûts de colonnes et pierres sculptées. Mais la plus riche moisson
d'objets et de renseignements a été recueillie dans les nécropo-
les gallo-romaines qui s'étendaient du coteau du Camp franc
jusqu'aux Bissonnets et en particulier sur l'emplacement du
Grand Jardin.
Au cours de dix années de recherches, ces nécropoles ont
livré à M. de la Porte, un nombre immense d'objets : 800 vases
funéraires intacts, plus de deux mille brisés, des statuettes de
terre cuite, des bijoux dont une notable partie figure au Musée
de Lisieux. Une tombe d'enfant contenait un bil)eron en teri'e
22 LISIEUX
blanche et deux boules, l'une rouge et l'autre noire. De nombreux
ustensiles de poterie et de verrerie, des fioles à parfum, des
ollat; ont fourni des indications intéressantes touchant l'indus-
trie locale et même celle de régions éloignées. Il n'a cependant
été découvert qu'une seule stèle funéraire, celle d'un certain
Vostrus, fils d'Ausus, mort à l'âge de quatre vingts ans (1). Elle
est ornée d'un fronton triangulaire et d'un buste d'homme.
L'importance de ces nécropoles révèle celle de la ville elle-
même. Placé au centre d'un riche terroir agricole et en rela-
tions directes avec la mer par la Touques, Lisieux devait former
un municipe nombreux et prospère. Ptolémée nous a même
transmis à son sujet un renseignement intéressant en désignant
la capitale des Lexoviens comme un port : Af/^^v A?eou pt&iv (2). Ce
qui achève de rendre fragile l'hypothèse relative à l'existence
d'une seconde ville située sur le plateau occidental.
Il est vraisemblable que Lisieux eût beaucoup à souffrir des
mvasions saxonnes et notamment de celle de l'année 368 qui
semble avoir eu pour conséquence l'incendie et la ruine du
faubourg. La ville elle-même subsista puisqu'à la fin du iv" siè-
cle la Notitia Proviiiciariim lui donnait encore le sixième rang
parmi les cités de la Seconde Lyonnaise. Mais sans doute était-
elle déjà en décadence. Au début du v" siècle, la Notitia digni-
tatiim l'ignorait et, depuis lors, ce fut le silence. Les assauts suc-
cessifs des Barbares l'avaient sans doute réduite h un état très
I)récaire.
*
* *
Lorsque, de nouveau, Lisieux sort de l'oubli où l'ont plongé
des temps misérables, c'est une ville chrétienne, c'est une cité
épiscopale qui reprend le fîl de son histoire.
(1) « Vostrus Aiisi fi[lïus] vi [xit] nn [nos] l.XXX ».
(2) Clnudii Ptolemœi Alexandrini genr/raphiiv Libri octu. Eâ- Wilberg
(Bsscn 18.18) II-VIII 2).
CE OUE DIT L HIsrOIRE
2S
Lis actes du Concile d'Orléans nous ont conservé le nom du
plus ancien évêque lexovien dont le souvenir soit parvenu
jusqu'à nous, Théodebaud (1). Mais nous ne savons rien de ce
prélat, sinon qu'il assista aux réunions de ce Concile en 538, en
541 et en 549. Peut-être était-il le premier titulaire d'un siège
qui semble n'avoir été créé qu'assez tardivement.
Vers 560, l'église de Lisieux avait pour chef un certain
Aethcrius dont Grégoire de Tours (2) — le seul historien qui en
fasse mention — nous a révélé la vie difficile et dangereuse.
Cet évêque, en butte à l'hostilité d'un archidiacre et d'un clerc
de mauvaise vie auquel il avait confié le soin d'instruir^ les
enfants de la ville, faillit être assassiné, puis se vit chasser de
la cité. Il y rentra d'ailleurs triomphalement à quelque temps de
là. Si le récit de Grégoire de Tours est exact — et nous avons
tout lieu de l'accepter pour tel — Aetherius pourrait être
regardé comme le créateur de la plus ancienne école lexovienne
(vers 560).
D'autres noms d'évêques ont survécu, des noms seulement...
On cite Launobaud vers 650, Hincho vers 658. Puis, de nouveau,
avec le déclin de la dynastie mérovingienne et les troubles qui
marquent les débuts de la seconde race, la liste des prélats
s'interrompt.
Il faut attendre le règne de Charlemagne pour qu'une pâle
lueur vienne éclairer l'histoire de la ville et celle de ses évêques.
L'Empereur aurait installé, croit-on, à Lisieux et aux environs,
en 804, des groupes de prisonniers saxons. Quelques années plus
tard, en 820, le siège est occupé par un prélat remarquable,
Fréculphe. Ami de l'archevêque de Mayence, Raban Maur, au-
quel il conseilla de commenter le Pentateuque, ce prélat lettré
assista à plusieurs conciles et fut chargé d'une importante mis-
(1) « Theodobaiidiis in Chiisti nomine eccleaiœ Lixovi episcopus »•
(2) rirégoire de Tours. Histoire Ecclésinstiqiie des Francs. Livre VI. chapitre
.^XVI.
24 LISIELX
sion à Rome lors de la querelle des images (821). Ses deux livres
de Chroniques dans lesquels il a résumé l'Histoire Universelle
jusqu'à l'année 607 conij^k-iit parmi les meilleurs travaux
hisl()ri([ues que nous ait transmis cette époque troiihléi,'.
Fréculphe mourut vers 852. Il semble avoir eu pour succes-
seur un certain Hairard dont on ne sait rien, sinon qu'il occupa
le siège épiscopal jusqu'en 876. Puis la liste des prélats lexoviens
s'interrompt de nouveau l)rusqucment (1). Les événements
militaires n'expliquent, hélas ! (jiie trop aisément ce nouveau
saiil linns la nuit.
Depuis longtemps déjà la Neustrie était en proie aux ravages
des bandes Scandinaves, expertes à débarquer à l'improviste sur
un rivage sans défense, à y réaliser un brusque i)illage. accom-
pagné souvent d'incendies et de meurtres, puis à dis[)araîtro de
nouveau sur la route des eygiws.
L'année même où mcuirail l'évèque Hairard. un nouveau
chef nordique touchait terre i)our la première fois dans la
région. C'était ce Hrolf — ou Rollon — qui, assez génial pour
transformer en conquête durable les expéditions jusque-là quel-
que peu anarchiques de ses compatriotes, était destiné à fonder
le duclié de Normandie.
Mais avant de faire régner dans la Xeustrie la ])aix ducale,
le jarl norvégien devait y causer bien des maux. En 877, des
bandes, venues de Ba^^eux, pillèrent Lisieux (2). La conquête
définitive de la ville par Hrolf n'eut lieu vraisemblal)lement
(Ij Sur les premiers évêqucs kxo\iens^ voir la brochure de M. le C.lKinoinc
Simon, président de la Société Historique de Lisieux : Les anciennes listes
(les évèqxu's de Lisieux (Kmile Moricre, imprimeur^ 22, rue du Boutcillier,
Lisieux).
(2) La ville suliit alors une dévastation complète. « Le diocèse de Lisieux,
dit en effet Ordcric Vital, fut exposé (iiitant que les (mires l'i In fureur des
Normunds. Ces pillards saccadèrent la ville épiscopale, nuissucrrrenl les luthi-
fanls, brûlèrent les demeures et les églises. Tout ce qu'il ij ai^nil d'écrits et île
àocunients relatifs au gouvernement civil et ecclésiasiiquc jiérit dajis cet
incendie.. .»■
CE QUE DU l/inSTOIRE 25
qu'en 890 ou 891. Vingt ans plus lard, l'accord de Saint-CIair-
sur-Eple consacrait la mainmise des immigrants nordiques sur
les diocèses de Rouen, d'Evreux et de Lisieux. La paix revint
alors peu à peu. mais la Province avait été si longtemps ravagée
que la prospérité ne put sans doute y renaitre qu'au prix de
longs efforts. Nous ignorons la part prise par Lisieux à la grande
œuvre de relèvement et les noms de ses évêques nous sont
inconnus jusqu'à l'année 1022. A cette date mourut un lointain
successeur d'Aetlierius et de Fréculphe : il s'appelait Roger et
l'histoire n'a l'etenu de lui que ce seul nom.
A la faveur des troubles prolongés causés par les invasions
et par l'affaiblissement du pouvoir central, les évêques, en
maints endroits, avaient pourtant accru leur puissance. Mais
alors que la plupart d'entre eux avaient dû supporter à leurs
côtés l'existence de comtes laïcs, ceux de Lisieux avaient réussi
à concentrer entre leurs mains le pouvoir civil en même temps
que la puissance spirituelle. Aussi l'histoire de la ville se
confond-elle presque complètement, à partir de cette époque,
avec celle des prélats qui en occupèrent successivement le trône
épiscopal.
Le premier de ceux-ci ([ui ait laissé une trace durable est
Herbert (1022-1049). Il appartenait, dit-on, à la famille ducale.
Prélat de grande valeur, il semble avoir secondé de tout son
pouvoir cette première Renaissance romane qui, sous l'influen-
ce du célèbre abbé de Fécamp, le Piémontais Guillaume de
Volpiano, avait placé la Normandie, au point de vue architec-
tural, à la tête des nations de l'Europe occidentale. En compa-
gnie de Robert, archevêque de Rouen, et de Robert, évêque de
Coutances, il assista en 1033 à la consécration de l'église
abbatiale de Fontenelle (Saint-Wandrille). L'année suivante, il
consacrait lui-même, en l'absence de l'archevêque, celle du Bec
et imposait à son fondateur, Hellouin, l'habit religieux en atten-
dant qu'il l'ordonnât prêtre et l'élevât au rang d'abbé quatre
années nlus tard.
26 LISIEUX
Bientôt Herbert allait, en bon Normand, se montrer grand
bâtisseur. Lisieiix, grâce à lui, était à la veille de s'enrichir
d'une nouvelle et magnifique cathédrale.
Les temps étaient cependant bien troublés encore. Le duc
Robert le Magnifique, parti pour la Terre Sainte, y était mort
à Nicée en 1035. Son successeur était un enfant, Guillaume, né
d'une union que l'Eglise n'avait pas consacrée. Contre celui qui
devait être un jour le Conquérant, mais que certains affublaient
alors avec mépris du sobriquet de Bâtard, couvait une sorte
d'insurrection latente. Dans le Bessin et le Cotentin surtout, où
l'antique orgueil Scandinave s'était mieux conservé, les barons
se livraient à d'incessantes violences. Il fallut attendre la batail-
le du Val des Dunes (1047) pour que le jeune duc vînt à bout
de ces révoltes et courbât sous sa discipline les insolences
féodales.
Dès que la paix fut rétablie en Normandie, les Lexoviens,
sous l'impulsion de leur énergique évêque, commencèrent la
construction d'un sanctuaire destiné à remplacer la Cathédrale,
sans doute fort médiocre, qui existait antérieurement.
L'évêque Herbert, qui en avait conçu le plan, avait vu grand.
L'édifice nouveau était de dimensions sensiblement plus vastes
que le précédent puisqu'il fallut, pour en asseoir la façade
occidentale, renverser, vers son angle nord-ouest, la vieille
enceinte romaine. Les pierres provenant de cette démolition
furent réemployées sur le chantier même. Aujourd'hui encore
une partie de la muraille antique demeure visible à la base de
la tour méridionale de la Cathédrale.
Herbert poussa les travaux de construction avec tant de
diligence que son successeur, Hugues d'Eu (1050-1077) put procé-
der, dès 1055, à la dédicace du nouvel édifice sous le vocable
de Saint-Pierre.
L'évêque Hugues, lui aussi, appartenait à la famille ducale.
Fils du comte Guillaume d'Eu et de la pieuse comtesse Lesceli-
ne qui devait fonder l'abbaye de Saint-Pierre-sur-Dives, il était
CE QUE DIT l'histoire 27
un des petits-iils du célèbre duc Richard I*'. Son pontificat
devait être marqué par un événement miraculeux qui laissa des
traces profondes dans l'histoire lexovienne.
En 1055 — c'est-à-dire l'année même de la dédicace de la
Cathédrale — alors que la cité ne demandait qu'à se développer
en paix, une terrible épidémie y fit son apparition. Sans doute
s'agissait-il de cette redoutable peste noire qui, si souvent,
dévasta les cités médiévales. La mort étendait ses ravages sans
qu'aucun secours humain parût capable de lutter efficacement
contre elle.
Ce fut alors que l'évêque de Lisjeux se souvint des nombreux
prodiges qui avaient été attribués, dans des cas analogues, aux
reliques de Saint Ursin, premier évêque de Bourges, conservées
dans cette ville (1). Il pria donc les Berruyers de bien vouloir
prêter à l'Eglise de Lisieux une partie des ossements de leur
thaumaturge. Cette faveur lui fut accordée. Hugues II eut la
satisfaction de voir disparaître le fléau dès l'arrivée du corps
de Monsieur Saint-Ursin dans sa ville épiscopale.
L'heure sonna cependant de laisser repartir pour Bourges
les précieuses reliques qui avaient été l'objet de la reconnaissan-
ce et de la dévotion publiques durant les solennités de la
Dédicace. Un long cortège recueilli sortit un jour de la ville par
la porte de Paris et prit le chemin assez rude qui traversait la
Forêt-Rathouin. L'évêque, le clergé et le peuple lexoviens sui-
(1) Saint-Ursin, d'après la tradition^ aurait été un disciple des Apôtres,
envoyé par Saint Clément pour évangéiiser les Gaules. Certains l'identifient
même avec le Nathanaël de l'Evangile. En réalité. Saint Ursin vivait vraisem-
blablement au ni'' siècle et dut être un des membres de la grande mission
épiscopale dont parle Grégoire de Tours-
Signalons, à titre purement documentaire, que le nom de ce saint s'est
attaché, en Normandie, a une petite paroisse du sud du Cotentin et aussi à
un lieu-dit de la commune de Courseulles (Calvados) où ont été découvertes de
très anciennes traces d'un habitat humain — Voir : Docteur R. Doranlo — Les
Sépultures de Saint Ursin à Courseulles-sur-Mer in Bulletin des Antiquaires de
Normandie, Caen, 1916.
28 LISIELX
vaierit le chariol sur lequel la « ficiir » (1) reposait parmi les
plis pendants du brocart. Déjà les notables de Bourges, qui
devaient accompagner le corps saint pendant tout le voyage,
s'apprêtaient à prendre congé de leurs bcMes lorsque, soudain.
le chariot s'arrêta, sans que les cHorts du cheval pussent désor-
mais le faire mouvoir d'un pouce. Ce fut en vain (jue le cheval
fut remplacé par une génisse, celle-ci ne parvint })as davantage
à faire avancer le véhicule. 11 fut alors évident pour tous les
assistants que Monsieur Saint Ursin ne voulait plus quitter
Lisieux. De fait, dès qu'on ramena la châsse vers la ville, elle
redevint légère au point que la génisse la traîna sans difï'iculté.
Ce fut ainsi que le vieil évê(iue de Bourges devint le patron de
la cité qu'il avait si maiiifestement adoi)tée pour sienne (2).
Cette même année 1055. déjà riche d'événements, vit se
réunir à Lisieux le premier Concile tenu en cette ville. Manger,
archevêque de Rouen, y fut déposé et relégué à Guernesej.
Pendant ce temps, les moniales de Saint-Pierre-sur-Dives, ayant
été remplacées dans leur abbaye par des moines, venaient
s'établir dans le faubourg de Saint-Désir et y fondaient l'Abbaye
de N.-D. du Pré qui. par un exem{)le à peu i)rès unique en
France, a abrité pendant près d'un millénaire, les religieuses
Bénédictines (3).
L'activité de Hugues d'Eu ))araît avoir été très grande. En
1066, il prenait part à l'Assemblée de Lillebonne qui décida
(1) La « fierté » (fcreirum) c'esl-à-dire la châsse. A Rouen, la châsse do
Saint Romain s'appelait également la « fierté ».
(2) Nous décrivons plus loin un fort curieux tahleau cjui se trouvait dans
une des chapelles de l'Eglise Saint-Jacques et représentait avec une naïveté
charman'e « Comment les reliques de Monsieur Saint Vrsin furent (tpportées
par miracle en cette ville en Van 1055 par les soins de Hugo, évesque de
Lisieux »... Ce tableau a été détruit en 1944.
(3) Cet établissement fut créé sur l'initiative de Lesceline, la propre mère
de Hugues d'Eu. Voir les brochures de M. le Chanoine Simon : L'Abbaye de
Solre-Dame de f.isieux et ses fondateurs. (Morièrc, Lisieux, 1925) et L'Abbaye
roya'e de Notre-Dame du Pré-lès-Lisieux (Paton, Troj^es, 1947). Il a été entière-
nunt détruit par les bombardements aériens de 1944, mais la communauté n'a
pas été dissoute.
CE QIF DU l.lllSKtl KI-: 29
l'expédition (rAnglelerrc. L'année suivanle, il assislail à la
Dédicace, faite en présence du Conquérant par Maurile, arche-
vêque de Rouen, de la grande église de Jumiègcs. En 1077, il
était i)résent à celles des cathédrales d'Evrcux el de Baveux et
de l'église al)i)atiale de Saint-Etienne de Caen.
Cette même année, tandis qu'il séjournait à Font-l'Evêque,
Hugues d'Eu se sentit atteint de la maladie qui devait l'emporter.
Il demanda aussitôt qu'on le ramenât à Lisieux, désirant mourir
dans sa ville épiscopale, mais, en cours de route, il expira en
pleine campagne, au hord d'un pré (17 juillet 1077).
Ses funérailles donnèrent lieu à de vifs incidents. Les chanoi-
nes de la Cathédrale voulaient, suivant l'usage et conformément
au désir exprimé par le prélat lui-même, inhumer son corps
dans leur église, mais les religieuses de l'Abbaye dont il avait,
avec la comtesse Lescelinc, sa mère, assuré la fondation, récla-
maient l'honneur de lui donner la sépulture dans leur monastère.
L'affaire, portée devant la Cour du duc fut résolue à l'avantage
des religieuses, mais l'archevêque de Rouen, Jean d'Avranches,
refusa de se conformer à cette décision. Ce fut l'évêqued'Evreux,
Gilbert, qui présida finalement aux funérailles dans la chapelle
de l'Abbaye.
Pour succéder à Hugues d'Eu, le Conquérant désigna son
médecin, Gilbert Maminot (1078-1101). Il ne semble pas que cet
homme de cour, passionné pour la chasse, le jeu et tous les
plaisirs mondains, ait jamais éprouvé de solide vocation
ecclésiastique. Ordéric Vital nous l'a montré fort occupé à fes-
toyer joyeusement en compagnie de ses chanoines. Mais si
Maminot fut, au point de vue religieux, un évêque assez médio-
cre, il eut, au moins, le grand mérite d'aimer la science et de
chercher à la propager autour de lui. Le même Ordéric Vital le
loue d'avoir enseigné les mathématiques, l'astronomie, la
physique et d'autres branches du savoir. S'il ne remplissait
qu'avec un zèle relatif ses devoirs pastoraux, il passait volontiers
les nuits à observer le ciel et à tirer des présages du cours des
30 LISIElJX
étoiles. En 1095, il remarqua de curieux phénomènes sidéraux
qui annonçaient, disait-il, des migrations d'un royaume à un
autre royaume. Ce fut l'année où Pierre l'Ermite fit acclamer
la Croisade à Clermont.
Ses connaissances médicales étaient appréciées de Guillau-
me-le-Conquérant. Maminot se trouvait au chevet du duc-roi
lorsque celui-ci, le 10 septembre 1087, expira au Prieuré Saint-
Gervais de Rouen.
Le savant évéque eut la bonne fortune de compter parmi
ses chanoines le chroniqueur Guillaume de Poitiers auquel nous
devons un récit précieux de la Conquête de l'Angleterre (1). Ce
fut lui qui conféra en sa cathédrale, le 15 mars 1091, le sous-
diaconat à un religieux de Saint-Evroult, Ordéric Vital, que son
Histoire Ecclésiastique devait mettre au rang des écrivains les
plus éclairés qui aient rassemblé nos vieilles annales.
C'est Ordéric Vital, précisément, qui nous a conserve le
souvenir de la catastrophe de 1077. Un jour que la foule était
réunie dans la grande nef de Saint-Pierre pour y entendre la
messe, éclata un orage d'une extrême violence. La foudre abattit
la flèche du clocher central et, pénétrant à l'intérieur de l'édi-
fice, renversa à terre les fidèles. Plusieurs de ceux-ci furent tués.
Les clous du crucifix du maître-autel furent arrachés. Le phé-
nomène s'accompagna de certains effets corporels que nous ne
saurions relater ici et que seul pouvait dire le naïf et savoureux
latin du moine de Saint-Evroult.
A la mort de Gilbert Maminot, l'évêché fut attribué par le
duc Robert Courteheuse à un de ses favoris, Raoul Flambard.
Ce prélat, qui prétendait faire réserver à ses enfants la succession
du trône épiscopaL, eut un règne scandaleux. Les chroniqueurs
(1) Guillaume de Poitiers, né à Préaux, près de Pon'-Audemer vers 1020
fut un des chapelains de Guillaume le Conquérant et remplit les fonctions
d'Archidiacre de Lisieux. Il mourut au début du X1I« siècle. Son ouvrage a
pour titre Gesta Guillelmi ducis Normannorum et Régis Anglorum.
CE QUE DIT l'histoire 31
disent de lui qu'il gouverna la ville en soldat plutôt qu'en
évêque. Ce scandale dura plusieurs années et ne prit fin qu'après
la défaite et la chute de Robert Courteheuse.
Au mois de janvier 1107, Henri P"" tint à Lisieux une sorte
de Cour plénière à laquelle avaient été convoqués les évêques
et les barons de Normandie. Cette Cour régla diverses
questions de police et décida que le duc déchu serait tenu
en captivité en Angleterre. Ce fut alors que le Chapitre, soutenu
par les encouragements du célèbre Yves de Chartres, demanda
la destitution de Raoul Flambard. Celui-ci, en livrant au roi
d'Angleterre quelques mois plus tôt la ville de Lisieux et le
pays d'alentour, lui avait rendu un service trop considérable
pour qu'Henri consentît à sa déposition pure et simple. Il lui
accorda, en compensation de son désistement, devenu inévita-
ble, les revenus de l'évêché de Durham.
Ce fut un archidiacre de Séez, nommé Jean, qui fut appelé
à lui succéder. Son pontificat devait durer trentre-quatre ans
(1107-1141).
Prélat intelligent et actif, Jean P"^ tenta de remédier à l'indis-
cipline des clercs. Robert de Thorigny lui a prêté le dessein
d'imposer à son Chapitre la règle de Saint Augustin. Mais le
mal était sans doute trop profond : les efforts du prélat dans ce
domaine semblent avoir échoué.
En 1134, Jean procéda à la dédicace de l'église Saint-Jacques
à laquelle on travaillait depuis un siècle.
L'évêque de Lisieux, bien en cour, joua dans les afi'aires de
son temps un rôle considérable. Ce fut lui qui bénit, dans la
Cathédrale, en 1119, le mariage de Guillaume Adelin, fils et
héritier désigné du duc-roi Henri P^ avec Mathilde, fille de
Foulques V, comte d'Anjou et du Maine et futur roi de Jérusa-
lem. On sait la catastrophe de la Blanche Nef et la façon tragi-
que dont disparut, quelques mois plus tard, le jeune couple
princier parmi les récifs qui avoisinent la pointe de Barfleur.
32 LISIEIX
En 1122-1123, Jean \" se trouvait sous les murs de Pont-
Audemer assiégé. En 1127. demeuré fidèle à la politique des
alliances angevines, il conseillait à Henri I" de remédier aux
conséquences du naufrage de la Blanche Nef en faisant épouser
à sa fille, Mathilde l'Emperesse. alors veuve, le iils de Foulques
V, Geofîroi Plantagenet. Durant presque tout le règne de Henri
Beauclerc, l'évêque de Lisieux fut chef-justicier de Norman-
die (1). Ce fut sans doute à ce titre qu'il assista, le 13 janvier
1131, à l'entrevue qu'eurent à Chartres le pape Innocent II et
le roi. Il était, la même année, de la suite princière qui devait
s'embarquer à Dieppe pour l'Angleterre. En 1133, au mois de
mai, il présidait la Cour du duc-roi.
Henri P'' avait, somme toute, réussi à maintenir la paix en
Normandie. Sa mort, survenue en 1135, marqua le début d'une
longue période de guerres. Etienne de Blois, neveu du roi
défunt, contesta les droits héréditaires de Mathilde l'Emperesse
et de son mari Geoff'roi Plantagenet. Les deux partis en vinrent
aux prises et comme l'évêque de Lisieux avait eu l'imprudence
de reconnaître Etienne (2). les troupes de (ieoffroi vinrent en
1136 investir la ville.
Celle-ci était mal protégée. On n'avait pas encore comblé
la brèche qu'Herbert avait jadis ouverte dans ses inurailles.
Désespérant de pouvoir soutenir l'assaut du duc, les Bretons qui,
sous le commandement d'Alain de Dinan, tenaient garnison
dans la place, incendièrent celle-ci avant de s'en échapper. Bien
qu'aucune chronique ne nous ait laissé d'indications à ce sujet,
on a tout lieu de croire que la presque totalité des maisons fut
détruite et que la vieille cathédrale romane souffrit cruellement
du désastre.
(1) Lucien Valin : Le Duc de .\onn(itidit' el su Cour, pp 115 et 262.
(2) Le 21 décembre 1135, Thibaud, comte de Blois, frère d'Etienne, était entré
dans Lisieux pour y faire reconnaître, au préjudice de Mathilde l'Emperesse.
les droits de celui-ci. Ce fut durant ce séjour qu'il reçut la nouvelle du couron-
nement d'Etienne comme roi d'Angleterre (Robert do Thorigny).
Cliché Kocti
Cour intérieure du Manoir de la Salamandre
CE QUE DIT l'uISTOIRE 33
La guerre, cependant, se poursuivait. En 1137, Etienne de
Blois réunit une armée à Lisieux. Geoffroi, par manière de
représailles, dévasta le Pays d'Auge. Peu de temps avant sa
mort, Jean P% qui avait fait la dure expérience de ce qu'il on
coûtait à une ville de demeurer sans défense durant des temps
troublés, fit remettre en état les fortifications à demi ruinées (1).
Il dut cependant reconnaître la suzeraineté de Geoff'roi Planta-
genet.
Le neveu et successeur de Jean P"" fut un maître homme.
Savant, diplomate et bâtisseur, Arnould a laissé dans les
Annales de son temps et sur le sol lexovien d'impérissables
souvenirs. Après tant de siècles, il demeure la plus haute figure
parmi le long cortège des comtes-évêques.
Dès 1134, il avait rempli auprès du Saint-Siège d'importantes
missions diplomatiques. Devenu évêque, il allait voir s'élargir le
champ de son activité. En 1145, il prenait de nouveau le chemin
de Rome, puis, à peine revenu d'Italie, partait pour la croisade
que venait de décider l'Assemblée de Vézelay. Nous le retrou-
vons à Saint-Jean d'Acre où les chefs de l'expédition décident
d'entreprendre le funeste siège de Damas. En 1150, il tenta
vainement de réconcilier Louis le Jeune et Geoifroi Plantagenet.
Cette même année, au cours d'une assemblée des seigneurs
normands, tenue à Lisieux (2), le célèbre Jean de Salisbury, qui
passait pour l'homme le plus docte de ce temps, félicitait les
Lexoviens de leur talent pour l'éloquence et de la pureté de leur
langage. On peut penser que cet éloge s'adressait surtout à
l'évêque lui-même et aux membres de son Chapitre. Arnould
(1) Jean !*■■ mourut le 21 mai 1141 et fut inhumé dans la cathédrale, devant
l'autel de Saint Michel. Sa statue funéraire, d'un style sévère, est encore visi-
ble dans le croisillon nord de Saint-Pierre.
(2) Cette assemblée avait été convoquée par le futur Henri II, alors simple
duc de Normandie, le 14 septembre 1151. Ce fut alors que ce prince apprit
la mort de son père, Geoffroi Plantagenet, survenue à Château-du-Loir, le 7
septembre.
Henri 11 tint encorct l'année suivante, une Cour plénière à Lisieux.
34 LISIEUX
avait dû recruter ce dernier avec soin, s'inspira ni en ceci des
traditions d'une ville qui, plusieurs fois gouvernée déjà par des
prélats lettrés, devait voir leurs successeurs s'intéresser toujours
davantage au développement des études.
Ce fut sans doute cette éloquence de l'évèque de Lisieux qui
lui permit de jouer un rôle de premier plan, en 1163, au Concile
de Tours. Il parvint à obtenir du Saint-Siège les dispenses néces-
saires au mariage du jeune Henri, fils de Henri II, avec Margue-
rite de France, fille de Louis VII. Le geste du pape Alexandre
III rallia à sa cause les deux souverains qui refusèrent de
reconnaître l'anti-pape Victor IV, suscité et soutenu par l'Empe-
reur d'Allemagne. L'événement était un véritable succès pour
Arnould dont les amis, tel Saint Bernard, prônaient l'intelligen-
te ténacité et que ses adversaires eux-mêmes tenaient pour
singulièrement habile.
En mourant en 1151, Geoftroi Plantagenet avait laissé à
son fils Henri II, en sus de la Normandie, l'Anjou et le Maine.
L'accroissement de la puissance angevine devenait inquiétant
pour le roi de France. Ce fut cependant le moment que choi-
sit Louis le Jeune pour commettre une faute capitale. En mars
1152, il répudiait la reine Eléonore qui lui avait apporté en dot
le duché d'Aquitaine et le comté de Poitou. Celle-ci, à peine
libre, accordait sa main au jeune et redoutable vassal Henri
Plantagenet.
Certains historiens ont cru que le mariage du couple i)rincier
avait eu lieu à Poitiers ou à Bordeaux. La tradition normande
affirme, au contraire, que cette union fut célébrée dans la Ca-
thédrale de Lisieux le 18 mai 1152 et que deux têtes couronnées,
sculptées au nai thex de l'édifice — dont l'une, de femme, est
remarquable de finesse — rappelleraient encore ce grand évé-
ment. Cette circonstance dut influer sur les relations très sui-
vies qui s'établirent dès lors entre l'évèque Arnould et le jeune
roi d'Angleterre. Le 19 décembre 1154, le prélat lexovien assis-
tait, à Wetsminster. au couronnement d'Henri II. Plus tard, il
CE QLK 1)11 1. IIIS I OIIU-; 35
teiila <i«.' se servir (ie son asceiidaiil sur le monarque pour le
réconeilier avec son célèbre adversaire. Thomas Becket. arche-
vêque de (lantorbéry.
On garde encore dans la chapelle de rHôpital-Hospice de
Lisieux un précieux ensemble d'ornements épiscopaux — aube,
chasuble, dalmatique, tunique et étole — qui. suivant la tra-
dition constante, auraient été portés ])ar le saint prélat. Il sem-
ble bien, en efifet, que Thomas Becket soit venu à Lisieux, pour
s'aboucher avec Arnould, vers les mois de septembre et d'octo-
bre 1170 (1). Les relations, amicales au fond, qui existaient entre
eux avaient été, dans le passé, assez variables en raison de l'op-
position de leurs caractères. L'archevêque de Cantorbéry, d'un
esprit intransigeant, comprenait mal le tempérament mesuré
d'Arnould, toujours soucieux de découvrir au conflit une solu-
tion diplomatique. Ce dernier se lassait parfois de défendre
devant le roi la cause d'un prélat qui, très éloigné de ses subti-
lités, n'hésitait pas à employer à son égard les termes très durs
de rhéteur et d'homme à double face. Le rôle joué dans cette
affaire par l'évêque de Lisieux fut donc ingrat, décevant et. à
certains égards, assez inystérieux.
Tous les efforts tentés par lui, par Hotrou, archevêque de
Rouen, et par Gilles, évêque d'Evreux, pour rétablir la concorde
entre le roi et l'archevêque, demeurèrent vains. Le 29 décembre
1170, Thomas Becket tombait à Cantorbéry sous les coups de
quatre chevaliers assassins. Hugues de Morville, Raoul de Tracy,
(1) Voir à ce sujet : Chanoine (i. A. Simon, Recherches Historiques et Ar-
chéologiques sur le séjour de Saint Thomas Becket à Lisieux en 1170 (Caen
Jouen et Bigot 1926) et H. Prentout : Thomas Becket et ses historiens in Nor-
niannia 1929, p. 370. M. Prentout, contrairement à l'opinion de M. le Chanoine
Simon, fixait à 1163 la date du voyage à Lisieux de l'archevêque de Cantor-
béry. Au XVII<^ siècle, cependant, l'hagiographe Jean Le Prévost, dans ses
Vies des Saints Patrons du diocèse de Lisieux, fixait déjà à l'année 1170
la date du voyage de l'archevêque de Cantorbéry.
La chapelle de l'Hôpital-Hospice possède l'aube, la dalmatique et la luni-
«jue de ccndal, létole et In chasuble. A l'église Saint-Désir se trouvait une
tuniqui' de soie feuille morte qui ;i été détruite en 1944.
36 LISIEUX
Fitz Urse et Le Breton. En versant son sang, le rude prélat en-
trait, d'emblée, dans l'hagiographie et dans la légende.
Homme du roi avant tout, Arnould tenta de disculper Hen-
ri IL II demanda au pape de faire justice des meurtriers. Mais,
à l'égard de la victime de ce long drame historique, il sut se
montrer juste. Dans une lettre à Alexandre III, il n'hésitait pas
à parler de la « gloire merveilleuse du bienheureux Thomas,
nouneau martyr ».
De ce nouveau martyr le culte se partagea rapidement en
Angleterre, en Normandie et jusque dans la lointaine Sicile (1).
A Lisieux, il fit naître deux traditions. L'une se rapportait à la
Chapelle de l'Hôtel-Dieu, en cours de construction lors du pas-
sage du saint dans la ville. Comme on demandait au prélat sous
quel vocable il faudrait consacrer le nouveau sanctuaire, il
aurait répondu, à en croire Jean Le Prévost : « sous le nom du
plus prochain martyr », ce qui avait été, croyait-on, l'annonce
de sa propre mort (2). L'autre a trait à un miracle qui se serait
produit, grâce à l'intercession du saint, sur le chantier de la
Cathédrale. Comme un ouvrier, nommé Roger, travaillait aux
fondations nouvelles de l'édifice, la tranchée au fond de laquelle
il se trorvait s'éboula, le recouvrant d'une énorme masse de
terre. Les témoins de l'accident et, au premier rang, l'évêque
Arnould lui-même se jetèrent à genoux pour supplier les saints
honorés dans l'église de sauver ce malheureux. Peu après,
Roger, dégagé par ses compagnons, apparut, plein de vie, et
monta de lui-même à l'échelle pour sortir de la tranchée. Au
moment de l'accident, il avait eu le temps de se lier par un
vœu de pèlerinage à saint Thomas de Cantorbéry (3).
(1) Voir E. Waldberg. La tradition hagiographique de Saint Thomas Becket
avant la fin du XI I^ siècle. Paris-Droz 1929.
En Sicile, la cathédrale de Marsala fut consacrée à Saint Thomas Becket
et la tradition locale attribue cette initiative à la reine Jeanne, femrne de
Guillaume 11 le Bon, qui était la propre fille du roi Henri II.
(2) Il existait une tradition toute semblable à Touques.
(3) Guillaume de Cantorbéry. Miraciila Sancti Thomœ. Londres 1875-1885.
CE QUE DIT l'histoire 37
En 1172, Anioiid était témoin, à Avranches, de l'humiliation
de Henri II qui, pour obtenir l'absolution des légats du Pape,
dut s'agenouiller devant eux sur le seuil de la Cathédrale.
Les dernières années du grand évêque furent troublées par
les persécutions du roi. Il ne négligea cependant pas de poursui-
vre activement la construction de la nouvelle Cathédrale qui
semble avoir été la grande pensée de son pontificat.
La cathédrale romane d'Herbert et de Hugues d'Eu n'avait
pas dû périr entièrement dans l'incendie de 1136. On s'expli-
querait en effet difficilement, dans l'hypothèse d'une ruine com-
plète, que Jean P"", mort en 1141, ait pu y être inhumé devant
l'autel de Saint Michel et que le mariage de Henri II et d'Eléo-
nore de Guyenne ait pu y être célébré en 1152. Mais les dégâts
avaient dû être considérables et faisaient peut-être prévoir une
chute de l'édifice dans un délai plus ou moins rapproché.
Arnould, d'autre part, était un esprit porté aux grandes choses :
ses goûts personnels devaient contribuer à le fortifier dans le
dessein de doter sa ville épiscopale d'un nouveau sanctuaire. Il
est même assez vraisemblable qu'il en donna lui-même les
plans. Nous exposerons plus loin comment fut construite la
cathédrale Saint-Pierre, qui demeure aujourd'hui encore le
plus magnifique joyau de Lisieux. Qu'il nous suffise de dire ici
qu'à la mort d' Arnould la nef, les deux bras du transept ot
deux des travées droites du chœur étaient achevés.
Les dépenses considérables qu'avaient entraînées ces vastes
constructions, incitèrent le Chapitre à se plaindre de l'évêque
quelques mois avant le décès de celui-ci. Arnould, au dire des
chanoines, avait dissipé les biens de l'Eglise de Lisieux. Il paraît
certain que cette accusation, malignement jetée à la face d'un
vieillard en disgrâce, n'était nullement fondée : Arnould n'eut
pas de peine à démontrer en effet que, non seulement il avait
accru par son intelligente gestion les revenus et les fondations,
mais encore qu'il avait contribué de ses deniers et pour une
3> LISIEIJX
somme très importante à l'édifieatioii des nouvelles construc-
tions (1).
Las des vaines querelles de son clergé et de l'animosilé que
lui témoignait Henri II, le grand évêque s'était retiré à Paris,
en 1181, chez les religieux de Saint- Victor. Il y mourut le 31
août 1184, après quarante années d'épiscopat. Diplomate, croisé,
banquier et conseiller des rois, bâtisseur avisé et tenace, il nous
apparaît encore après tant de siècles, avec les traits si fins qu'un
sceau à son efïigie nous a conservés. Et nous n'avons rien à
ajouter au magnifique éloge que fit un jour de lui Mgr Tou-
cliet : « Conseiller et modérateur dii plus violent des souverains,
Arnould apparaît en définitive comme un homme d'Eglise dis-
tingué et un véritable homme d'Etat. » (2)
L'absolution reçue des légats du pape pour le meurtre de
Thomas Becket n'avait cependant ramené la paix ni dans
le cœur ni dans la famille du roi. Une lutte interminable,
<iont les farouches sirventes de Bertram de Born nous ont
transmis d'impérissables échos, était engagée entre le vieux
monarque et ses fils révoltés. Aussi, voyons-nous, en 1183, le
successeur d'Arnould. Haduli)he de Varneville (1181-1192 ou
1193) (3) prendre i)art à l'excommunication lancée à Saint-
Etienne de Caen contre ceux qui s'()i)p()saient au rétablissement
de la paix entre les belligérants.
(1) Letti'c d'.Ariioiild iiu l'apc Liicc 111 : « On ni'ci lejjioché ddiuiir dilapidé
i<'!: biens de VEglise, (dors qu'il est constant que j'ai acquis deux cents livres
de rentes perpétuelles, que j'en ai versé cinq cents au Trésor et que j'^n ai
dépensé douze mille pour l'entretien des édifices existants. J'ai reconstruit
réglise épiscopale, pour une bonne pari, de mes deniers et acquits. J'ai pro-
curé à la commune des Chanoines six cents livres de rentes annuelles perpé-
tuelles ; j'ai accru la mense épiscopale de cinq cents livres de rentes égale-
ment annuelles et perpétuelles et d'autres biens encore »•
(2) Robert de Thorigny, de son côté, a dépeint révêque Arnoult comme un
piélat « extrêmement habile, éloquent et lettré ».
(3) Radulplie de \':irnevillc nvait été, de 1173 à 1181, chancelier du duc-
loi Henri II.
CE QUE DIT I. iiisionu-; 39
La paix ! Son heure n'allait i)()int sonner de sitôt pour la Nor-
mandie. L'accession au trône anglo-normand de Richard Cœur
de Lion et celle au trône de France de Philippe Auguste allaient
précipiter l'heure de l'inévitable conflit qui devait mettre aux
prises le roi désireux de parfaire son royaume et l'héroïque
et tout puissant vassal. Dès 1196, Richard s'emparait du Petit-
Andely, domaine de l'archevêque de Rouen, afin d'y cons-
truire, sur un éperon dominant le cours de la Seine, le célèbre
Château-Gaillard. Après bien des vicissitudes juridiques et mal-
gré qu'il eût jeté l'interdit sur la province, l'archevêque Gau-
tier de Coutances dut, sur l'ordre même du pape, consentir à un
échange, le 16 octobre 1197. Cédant sa terre d'Andely, le prélat
recevait les moulins royaux de Rouen, sis sur le Robec, les
bourgs de Dieppe et de Bouteilles, le manoir de Louviers et la
forêt d'Aliermont.
Un nouvel évêque de Lisieux assistait à cet acte d'échange.
Guillaume de Rupierre, qui avait succédé en 1193 à Radulphe
de Varneville, appartenait à une vieille famille normande. Son
père, Roger de Rupierre, était seigneur de cette localité (1), de
Canapville et Grandval. Le prélat avait trois frères, tous che-
valiers, dont deux périrent, nous le verrons, au cours de la
quatrième croisade,
Guillaume de Rupierre, qui occupa le siège épiscopal jus-
qu'en 1201, n'a laissé que peu de traces de son activité (2). Nous
ignorerions même à peu près tout de celle-ci si ce prélat n'avait
soutenu, en 1199, un procès devant la Cour du duc-roi Jean
sans Terre contre un certain Robert qui, sans aucun droit, avait
pris la qualité de vicomte héréditaire de la ville et du comté
de Lisieux.
(1) Rupierre est aiijourt'hiii un hameau de Saint-Pierre-du-Jouquet, près
de Troarn (Calvados).
(2) Guillaume de Rupierre fut inhumé au fond du croisillon septentrional
de la Cathédrale. Nous étudierons plus loin sa sépulture, demeurée pleine d'inté-
rêt.
40 LISIEUX
La prétention de ce dernier était inadmissible. Ainsi que
nous l'avons dit précédemment, les prélats lexoviens avaient
depuis très longtemps joint à leur qualité ecclésiastique le titre
et les attributs de comtes qui leur conféraient sur tout le terri-
toire de leur diocèse les droits les plus étendus, y compris ceux
que les légistes français groupaient sous l'appellation de
« Haute Justice » et que les juristes normands désignaient du
terme beaucoup plus vigoureux et expressif de « Plaid de
l'Epée » (Placitum Spatœ). En cette fin du xii*' siècle précisé-
ment, les officiers du Duc, jaloux d'étendre leurs prérogatives,
menaient une lutte acharnée contre ceux des barons qui préten-
daient maintenir leur privilège (1). Si les plus faibles étaient
contraints de renoncer au Plaid, les plus forts résistaient ouver-
tement. Guillaume de Rupierre fut de ces derniers. Après une
procédure testimoniale, il parvint à faire rejeter les prétentions
de Robert. Jean sans Terre, contraint d'admettre les droits très
anciens de l'Eglise de Lisieux, reconnut n'avoir dans la ville et
sur le territoire du comté que la faculté d'entretenir passagère-
ment garnison, de tenir sa cour et de battre monnaie à son coin.
Ce jugement de la Cour du Duc devint la Charte fondamentale
des Evêques. Ils ne manquèrent jamais de la faire confirmer par
les rois de France à chaque occasion favorable et nous verrons
encore, en 1744, l'un des derniers d'entre eux, Brancas, se pré-
valoir de ce texte pour défendre les droits de son siège épisco-
pal.
Nous venons de prononcer le nom de Jean sans Terre. On
sait que ce nom fut fatal au duché normand. Les folies et la
lâcheté de l'indigne successeur de Richard Cœur de Lion
allaient faire perdre en effet aux Plantagenet leurs magnifi-
ques possessions continentales. Quatre années à peine s'étaient
écoulées depuis que le roi d'Angleterre avait confirmé les pri-
vilèges des évêques, lorsque Philippe Auguste entra sans coup
(1) Lucien Valin, Le Duc de Normandie et sa Cour, p. 220.
CE QUE DIT l'histoire 41
férir (1) dans Lisieux. L'évêque Jourdain du Hommet (1202-
1218) rendit au roi de France une cité qui, à l'imitation de Cou-
tances, de Bayeux et d'Avranches, sentait bien toute l'inu-
tilité d'une résistance pour laquelle elle n'aurait pu compter sur
le secours du Prince. Peu après, Rouen, qui avait tenu tète aux
assauts français, envoyait vainement une délégation de ses
bourgeois crier à Jean sans Terre le suprême « haro » des Nor-
mands. Jean, sans même daigner interrompre sa partie d'échecs,
répondit aux Rouennais qu'il n'était pas en mesure de les
secourir. Cette insolence consommait la rupture entre l'Angle-
terre et la Normandie.
Bien qu'ils eussent accueilli sans enthousiasme le rattache-
ment de leur province au royaume capétien, les Normands pri-
rent assez vite une large part à la vie française. A peine Jour-
dain du Hommet avait-il remis à Philippe Auguste sa ville
épiscopale qu'il suivait Simon de Montfort à la croisade contre
les Albigeois. En 1211, il assistait au siège de Lavaur. Vrai type
d'évêque-guerrier, il n'était pas appelé à finir ses jours à Lisieux.
Il mourut en effet en 1218, « au cours d'une expédition d'outre-
mer », disent sans préciser les vieux textes...
Jourdain du Hommet avait contribué à la fondation
de l'Abbaye de Mondaye. Dans sa propre cathédrale, il avait
institué un collège de douze clercs pour chanter au chœur. Ces
clercs, qui se perpétuèrent jusqu'en 1789, avaient reçu du popu-
laire le sobriquet de « Douze Livres 2>.
Guillaume du Pont de l'Arche (1218-1250), qui succéda à
Jourdain du Hommet, trouva St-Pierre complètement achevé.
Un terrible incendie vint malheureusement détruire, en 1226,
une partie du sanctuaire, mais cet évêque en profita pour rebâ-
tir plus magnifiquement encore sur les ruines. On lui attribue
la construction des deux chapelles latérales du chevet et, par-
Ci) Robert Blondel, Œuvres, I., p. 239. — Rigord, Gesta Philippi Augusti.
142. — Guillaume le Breton, Philippide VIII, 39-
42 LISIEUX
fois, celle de la tour nord du portail. Apres un règne de trente
années, il remit son évêché aux mains de l'archevêque de Rouen,
Eudes Rigaud (16 mars 1250). Quelques semaines plus laid, il
mourait à l'abbaye de Bonport. où il s'était retiré (1).
Les prélats qui succédèrent à (iuillaume du Pont de l'Arche
n'ont laissé qu'un souvenir assez effacé (2). L'histoire de Lisieux
ne présente d'ailleurs plus guère de circonstances remarqua-
bles jusqu'à la fin du xiir siècle.
Mais voici derechef, au début du xiV siècle, une noble figure
d'évêque. Par sa haute culture, Guy d'Harcourt renoua glorieu-
sement les traditions intellectuelles de ses prédécesseurs ; j)ar
sa charité, il se montra digne d'être comparé aux meilleurs
d'entre eux (3).
Le premier acte de son épiscopat fut un bienfait : dès 1303.
en effet, il effectua une donation importante en faveur des Ma-
thurins de l'Hôtel Dieu. Puis nous le voyons prendre une part
active aux événements contemporains. En 1304, il assistait au
concile provincial de Déville-lez-Rouen. Deux années plus tard,
il prenait part à la translation du chef de Saint Louis à la Sainte
(1) Guillaume vlu Pont de l'Arche fut inhumé à Bonport.
Millin, dans ses Antiquités Nationales (1791) écrivait : « On trouve encore
</(//is le chœur cette autre inscription de GuiVaume du Pont de l'Arche : « Sub
hacce tomba, olim laminis aeneis insculpfa, reconditus est Guillèmus de Ponte
Arcœ, Lexoviensis prœsul ill. Qui pontificali dignitate abdicata in hanc abba-
tiam secessit ubi senio confectus obiit.: ». Toute trace de ce tombeau a disparu.
Touchant les circonstances qui motivèrent la retraite de cet évêque et les
abus qu'il avait, par faiblesse, laissé commettre au cours des dernières années
(le son pontificat, voir le Regestrum visitationum, d'Etudes Rigaud (année
(2) Ces prélats furent Foulques d'Astin (1250-1267), Guy du Merle (1267-
1285), Guillaume d'Asnières (1285-1298) et Jean de Samois (1299-1302).
Ce dernier avant d'être promu à l'épiscopat, avait joué, en 1282, de concert
avec lArchevêque de Rouen, Eudes Rigaud, un rôle important dans le procès de
L-anonisa'ion de Saint-Louis. Joinville nous a conservé le résumé du sermon
(ju'il prononça le 25 août 1298 lors dfc la canonisation elle-même. (Joinville,
Histoire de Saint-Louis, CXLVII.
(3) Un vieil auteur précise : « Guido de Hardicuria. lùr magnanimus... licet
r.iin compar in litteralura, tamen non compar in tuitione F.cclesin'.-. ».
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./:-'>?^::\: T
>-.
VIEUX TOMBEAUX DANS LA CATHÉDRALE.
CE OLE DIT i/hIST01HK 43
Chapelle. Vers 1314, il étail présent à la dédicace de la magnifi-
que collégiale d'Ecouis, que venait de faire construire l'infor-
tuné Enguerrand de Marigny.
En 1315 et 1316, une cruelle famine ravagea IJsieux. L'in-
fortune de la population ne dut pas laisser indifférent le prélat
qui, dès son accession au trône épiscopal, avait tenu à montrer
toute sa sollicitude à l'égard des malheureux et dont la muni-
ficence aimait à s'appliquer aux œuvres d'utilité puhlique.
En 1336, quelques mois seulement avant sa mort, Guy d'Har-
court devait couronner par une générosité nouvelle sa belle
existence d'évêque et de savant en créant à Paris, rue des Prê-
tres Saint Séverin, dans le but d'y abriter vingt-quatre écoliers,
le Collège de Lisieux (1).
Depuis la conquête française, la Normandie avait, somme
toute, joui d'une longue période de prospérité et de repos. Mais
les jours mauvais allaient venir. Dès 1337, le roi d'Angleterre
Edouard III déclarait la guerre à Philippe de Valois : la lutte
devait se prolonger durant un siècle cl causer de graves dom-
mages au pays.
Elle n'allait cependant pas exercer immédiatement ses
ravages sur le sol du vieux duché. Les premiers combats se
déroulèrent en Picardie et dans le Cambrésis. Ils furent si peu
décisifs qu'en 1339, à la suite d'une réunion des Etats de Nor-
mandie à Rouen, une délégation alla proposer au roi, à Vin-
cennes, de renouveler, aux frais de la province, l'expédition de
1066 et de tenter une nouvelle conquête de l'Angleterre. La
bataille de l'Ecluse devait malheureusement dissiper ce songe
épique (1340). En 1346, le successeur immédiat de Guy d'Har-
court, Guillaume de Charmont (1336-1349). qui venait d'agran-
(1) Ce collège fut transféré rue Salnt-Etienne-des-Grès ■ — aujourd'hui rue
Cujas — vers la fin du XlVe siècle, puis rue Saint-Jean-dc-Bcauvais-
Guy d'Harcourt fut inhumé dans la cathédrale de Lisieux, près du maître
autel, sous une lame de marhre noir.
44 LISIEUX
dir considérablement la ville en lui annexant au midi les Cou-
tures et, à l'est, la chapelle Saint-Maur (1), assista, impuissant,
à la dévastation de son diocèse par l'armée anglaise. Ce fut en
vain que les légats du Pape s'avancèrent jusqu'à Lisieux pour
tenter de rétablir la paix entre Edouard III et le roi de France.
Dès lors, la guerre et son cortège de misères ruinèrent la Nor-
mandie. Pendant plusieurs années, les bandes anglo-navarrai-
ses furent maîtresses du pays. Jean le Bon, fait prisonnier à
Poitiers, était retenu à Londres où il menait grand train sans
se soucier des désastres de son Royaume. Fort heureusement,
le dauphin Charles justifia de bonne heure son surnom de Sage.
En sa qualité de lieutenant général du royaume, il organisa
partout, faute de mieux, la résistance locale et ce, particulière-
ment en Normandie. Ce fut ainsi que, dès 1357, il contribua
pour six cents livres aux travaux des nouvelles fortifications
dont l'évêque Guillaume Guitard (1350-1358) (2) était en train
de doter Lisieux. En 1365, il adressait encore des subsides à
l'évêque Adhémar Robert (3) afin de presser la mise en état de
défense des remparts de la ville, qui fut cependant prise et pil-
lée, trois années plus tard, par Charles le Mauvais.
Les victoires de Du Guesclin donnèrent à la France un
assez long répit (4). On en profita, à Lisieux, pour remédier
aux dommages qu'avait causés la guerre. La Cathédrale,
ébranlée par les terrassements qu'avaient rendus nécessaires
(1) Cette chapelle était située un peu en dehors des fortifications. Elle avait
été élevée en 1030.
(2) Forcé plus tard, à cause de la guerre, de quitter sa cité épiscopale et de
se réfugier en Avignon, Guillaume Guitard devait y trouver la mort dans
l'incendie de sa maison (1.3.58). Il eut pour successeur Jean de Dormans (1359-
1361).
(3) Notons en passant qu'Adhémar Robert (1361-1368) répara en 1365 l'anti-
que chapelle Saint Aignan, rue du Pont Mortain, et qu'il obtint de Charles V
la confirmation des privilèges de l'Eglise de Lisieux.
(4) Du Guesclin battit notamment, vers le mois d'août 1362, au Pas de
Breuil à deux lieues de Lisieux, une bande anglaise commandée par Jean
Jouel (Chronique normande du XIV^ siècle).
GB QUE DIT l'histoire 45
la création de nouveaux remparts et surtout le creuse-
ment de fossés dans son voisinage immédiat, menaçait ruine.
Elle avait du reste beaucoup soufTert du fait de la population
lexovienne elle-même qui la considérait comme le réduit su-
prême de la défense et s'y était réfugiée à toutes les heures cri-
tiqués.
La nécessité, pour l'évêque et le Chapitre de se partager la
dépense considérable qu'entraînaient les réparations, fit naître
entre eux un interminable litige qui fut porté jusque devant la
Cour de Rome. Fort heureusement les parties intéressées n'at-
tendirent pas la solution du procès pour faire exécuter les tra-
vaux nécessaires. Un accord intervenu en 1376 entre l'évêque
Alphonse Chevrier (1369-1377) et les chanoines régla provisoi-
rement la question. Des conventions analogues intervinrent
plus tard entre les évêques Nicolas Oresme et Guillaume d'Es-
touteville et le Chapitre.
Alphonse Chevrier est une figure originale. Une fois de plus
la crosse lexovienne avait été attribuée à un prélat diplomate.
Chanoine de Paris, licencié en droit canon et droit civil, conseil-
ler au Parlement, le futur évêque avait été chargé, au cours
des années 1365, 1366 et 1367 de diverses missions en Angle-
terre. Il y avait connu des succès d'ambassade. Dans une cir-
constance curieuse, Chevrier allait tenir tête à l'archevêque de
Rouen et même en appeler comme d'abus contre son Métro-
politain.
Le diocèse de Lisieux possédait dans les diocèses voisins
diverses enclaves ou exemptions (1). De temps immémorial,
l'église de Saint-Cande le Vieil, à Rouen, avait échappé à la
(1) Les principales exemptions dont jouissait le diocèse de Lisieux étaient
les suivantes :
1" dans l'archidiocèse de Rouen : les paroisses de Saint Cande le Vieil
à Rouen, Peti'-Couronne, Sainl-Etienn^-du-Rouvray, Notre-Dame de Sotteville
et Saint-Gcrvais d'Etrépagny.
2" dans le diocèse de Bayenx : Nonant et les paroisses qui en dépen-
daient.
46 ijsiEux
jiiriclie'tioii archiépiscopale au pioiit du siège lcx<)\icn. Les
archevêques voyaient, est-il hesoin de le dire, avec un certain
déplaisir cet empiétement d'un diocèse suffragant sur le leur.
En 1369, un clerc ayant commis un crime sur le territoire de la
paroisse de Saint-(>ande, l'officialité rouennaise l'arrêta et pré-
tendit le retenir dans ses prisons. Alphonse Chevrier prolesta
aussitôt. L'affaire, portée devant le Pape, fut tranchée l'année
suivante, en faveur de l'évêque de Lisieux.
Le successeur de (>hevrier fut une des gloires les plus authen-
tiques du terroir normand. Xé à Allemagne — aujourd'hui
Fleury-sur-Orne — près de Caen, Nicolas Oresme fut un de ces
esprits universels qui suffisent à marquer leur temps d'une
empreinte profonde. Nous dirons ultérieurement les qualités du
savant et les mérites de l'écrivain. Les quatre années de son
épiscopat (1378-1382) ne furent marqué par aucun événement
remarquahle. Le roi tint à assister en personne, le 26
janvier 1378, au sacre du nouveau prélat « le conseil et admi-
nistration dnquel, dit Du Tillet, il oyoit et saiuoit moult volon-
tiers » et le gratifia de deux anneaux d'or garnis de pierreries.
Un accord avec le Chapitre au sujet de réparations à faire à la
Cathédrale et la confirmation de dix livres de rente annuelle
aux chanoines de Saint-Cande le Vieil, à Rouen, sont à peu
près les seuls actes que nous connaissions de cet illustre évêque.
Mort à Lisieux le 11 juillet 1382. Oresme fut inhumé dans le
chœur de Saint-Pierre.
Charles V l'avait précédé de deux années dans .la tombe.
Les jours troubles allaient revenir. La révolte parisienne des
Maillotins suivit de quelques jours l'insurrection rouennaise de
la Harelle. Le règne de Charles VI laissait déjà entrevoir son
avenir de désastres et de folie.
L'homme qui, succédant à Nicolas Oresme, assuma en ces
temps pénibles la double charge de l'évêché et du comté de
Lisieux appartenait à une des plus glorieuses maisons nor-
CK (JLK 1)11 I IIISKdHK . 47
niaiulcs. Guillaimie (rEstouteville (1) — qu'il no faut pas con-
fondre avec ses {]vu\ homonymes, l'un évèque d'Evreux et
(l'Auxerre. l'aulre cardinal et archevêque de Rouen — n'était
pas indii^ne de son prédécesseur. Ancien étudiant de l'Université
de Boloi^ne, alors célèhre dans toute l'Europe, il était réputé
pour sa science et ses connaissances juridi([ues. En dépit de cir-
constances extrêmement difficiles, il allait réi^ir prudemment
son diocèse, en mainlenii- les (hoits et en accroître le patrimoine
Les premières années de son épiscopat furent d'ailleurs pai-
sibles. Préoccupé des mêmes soucis que les prélats précédents,
il partagea son attention entre les réparations de la Cathédrale
et l'entretien des remparts. En 1389. nous le voyons célébrer en
l'abbaye de Saint-Denis un service soleimel pf)ur le repos de
■ âme de Bertrand du Guesclin.
Les événements, cependant, rendaient la situation chaque
jour plus critique. En 1392, l'année même de la folie de Char-
les VI, Ciuillaume d'Estouteville fut réduit par les vicissitudes
de la guerre à abandonner sa ville é])iscopale. dans laquelle il
ne devait rentrer qu'en l.')97.
De retour à Lisieux, un de ses premiers soins fut de procé-
der à la reconnaissance des reliques des Saints honorés à Saint-
Pierre. En 1399, il visita donc les ossements de Saint-Ursin, de
Saint Berlevin et de Saint Patrice, et fit dresser un procès-verbal
de cette cérémonie.
Un incident survenu en 1400 fournit à d'Estouteville l'occa-
sion de faire de nouveau confirmer par le Conseil du Roi les
privilèges des comtes-évêques. Charles VI avait nommé un sieur
de Ferrières capitaine et gouverneur de Lisieux. Le prélat s'op-
posa à cette nomination qui empiétait sur les droits de son siège.
Un des motifs ([u'il donnait de son attitude était qu'il n'y avait
(1) Guillaume d'Estouteville était fils de Jeau d'Estouteville, seigneur de
Toicy et de Jeanne de Tiennes. Un de ses frères, Thomas, fut évêque de Beau-
vais et un autre, Estout, abhé de Cerisy, puis du Bec et enfin de Fëcamp.
48 LISIEUX
point dans sa ville d'autre lieu fortifié que la cathédrale et
révêché : ce qui paraît prouver que les remparts, sans cesse
ruinés, ne pouvaient être considérés comme une sérieuse pro-
tection. Le Conseil donna gain de cause à l'évêque et annula la
nomination de Ferrières. Le 27 février 1409, le roi devait d'ail-
leurs reconnaître de nouveau au siège épiscopal la possession de
« toute justice et juridiction en la ville, cité et diocèse de Li-
sienx ».
Soucieux de tout ce qui pouvait accroître l'éclat de la cité et
la favorisant volontiers de sa munificence, Guillaume d'Estou-
teville acquit à Paris, rue Saint-Etienne des Grès, près de l'ab-
baye de Sainte Geneviève, plusieurs maisons dans lesquelles
il transféra le Collège de Lisieux qui, depuis sa fondation par
Guy d'Harcourt, était installé dans des immeubles loués rue des
Prêtres Saint-Séverin (1). Par testament, il laissa également à
l'Eglise lexovienne le château fort de Courtonne-la-Meurdrac,
construit par ses soins et qui, malgré son démantèlement en
1590, a présenté jusqu'à nos jours des ruines importantes.
Lorsqu'il mourut, le 21 décembre 1414, le prélat fut ramené de
Courtonne à Lisieux. Il fut inhumé dans la Cathédrale, sous un
magnifique mausolée de marbre blanc qui, après avoir été mu-
tilé par les protestants en 1562, fut déplacé en 1689 et finit par
disparaître.
(1) Etienne Pasquier, dans ses Recherches de la France^ nous apprend
qu'en l'an 1412 Estoul d Estouteville, abbé de Fécamp, fière de l'évêque de
Lisieux, avait fondé dans ce même collège douze bourses pour les théologiens
et vingt quatre pour les artiens ou grammairiens. Le collège de Lisieux fut
dès lors divisé en deux sections distinctes.
La Place du Panthéon et l'Ecole de Droit occupent aujourd'hui l'emplace-
ment de l'ancien collège de la rue Saint E icnne des Grès. Celui-ci disparut
en 1760 lors de la construction de la nouvelle église Sainte Geneviève aujour-
d'hui le Panthéon. Le collège fut alors transféré dans les bâtiments du Collège
de Reauvais, situé rue Saint Jean de Btauvais. 11 fut supprimé lors de la Révo-
lution. La chapelle, néanmoins, a subsisté et est affectée aujourd'hui au culte
roumain. Un archimandrite la dessert.
d'après /. I pi
Saint-Pierre de Lisieux.
{CoUrrlKin nnrdij)
CE OLE 1)11 I. IIISIOlHi;
49
Après lui, ce lui dv nouveau un dipioniale qui monta sur le
siège de Lisieux. Préeédeninienl évèque de Meaux, puis de
Noyon, Pierre Fresnel (1115-1 1()8) avail, dès 1395, rempli des
missions diplomatiques, notamment à Gênes. En 1404, il avail
traité avec Louis de Poitiers de la cession au roi de France du
Valentinois et du Diois, puis, en 1408, il avail tenu le rang 4'ora-
teur du roi au Concile de Pise, réuni dans Tespoir de mettre
lin au schisme d'Occident. En 1415 enfin, il était transféré de
Noyon à Lisieux.
Cette année 1415 fut précisément une des plus néfastes de
toute la guerre de Cent Ans. Henri V d'Angleterre effectua une
descente en Normandie, prit Harfleur puis écrasa le connétable
d'Albret à Azincourt. Ce fut en vain que l'on engagea des pour-
parlers auxquels prit part l'évèque de Lisieux. On ne put abou-
tir à un accord. Quelques mois plus tard (1416), Pierre Fresnel
était envoyé à Rouen pour y réprimer un mouvement populaire
causé par la situation lamentable du pays. Il no put réussir à
calmer les esprits qui s'apaisèrent seulement à l'arrivée du Dau-
phin en personne.
Le 1"' août 1417, Henri V débarqua de nouveau à l'embou-
chure de la Touques. Il entreprenait, méthodiquement cette fois,
la conquête de la Normandie. En septembre Lisieux fut occupé
et saccagé par l'armée anglaise (1) qui marcha ensuite sur Caen
et sur les autres places de la Province. Rouen devait succomber
à son tour le 19 janvier 1419, après une héroïque résistance de
près de six mois. Le 9 décembre de la même année, les défen-
seurs du Château-Gaillard, mis dans l'impossibilité, par man-
que de cordes, de tirer l'eau du puits de la forteresse, durent
capituler. Tout le vieux duché était passé sous le joug des
(1) Toute la population qui, au témoignage de Thomas Basin, regardait
les Anglais non comme des hommes mais comme des bêtes féroces avait»
paraît-il, pris la fuite. Il ne demeura dans la ville qu'un vieillard et une
pauvre femme.
Ce fait a paru invraisemblable à certains historiens modernes. Mais nous
avons connu naguère des exodes analogues.
50 LISIEUX
vainqueurs à l'exception du Mont Saint-Michel qui demeura
inviolé.
A la suite des désastres de son diocèse et du Royaume, Pierre
Fresnel avait quitté Lisieux et s'était retiré à Paris. Il y fut
assassiné le 12 juin 1418, par un certain Henri de la Main, dit-
on, au cours d'une sédition. Son corps fut traîné à la voirie par
les émeu tiers (1).
Mathieu du Bosc, désigné pour lui succéder, mourut presque
aussitôt sans avoir, semble-t-il, occupé le siège épiscopal.
En raison de l'incertitude des temps, le pape avait d'ailleurs
nommé un administrateur du diocèse de Lisieux, évitant, peut-
être dans un dessein d'impartialité (2), de le choisir parmi le
clergé français.
C'était un jurisconsulte célèbre et un maître homme que
Branda Castiglione, évêque de Plaisance, cardinal du titre de
Saint-Clément. Né en Lombardie en 1350, d'une famille illus-
tre, il avait été désigné, tout jeune encore, par Jean Galéas Vis-
conti pour occuper une chaire de l'Université de Pavie. Nommé
auditeur de la Rote, promu à l'épiscopat, il avait ensuite rempli
diverses missions en Allemagne, sous Jean XXIII, et en Bohème,
sous Martin V (1). En 1412, il était évêque de Veszprem, en Hon-
(1) La terrible émeute du 12 juin 1418 fit d'au'res victimes parmi le haut
clergé normand. Outre Pierre Fresnel, trois autres prélats, membres, ainsi
que lui, du Conseil du Roi^ -furent massacrés : Jean de Marie, évêque de
Coutances, Jean Langret, évêque de Bayeux et Guillaume de Gantiers, évêque
d"Evreux. D'après Jean Juvénal des Ursins, le massacre eut lieu au Petit
Châtelet.
(2) Il est à noter que trois des quatre sièges normands rendus vacants
par le massacre de leurs titulaires furent dévolus à des prélats italiens. Tan-
dis que Branda Gasiglione était transféré à Lisieux, deux autres transalpins
d origine illustre, Pandolfo Malatesta et Paolo Gapranica étaient désignés l'un
peur révê.hé de Coutances, l'autre pour celui d'Evreux. Ces nominations
d'évêqucs italiens semblent bien avoir fait par'ie d'un plan général arrêté
par le Saint-Siège.
(1) Pcut-ê'rc même, si l'on en croit certaine phrase de son épifaphe mar-
cha-t-il à la tête dune armée con're les Hussites.
CE QUE DIT l'histoire 51
grie. 11 avait également assisté au fameux Concile de Constance.
Depuis longtemps il était au courant des affaires de France,
puisqu'il avait été envoyé en Angleterre, dès 1414, pour tenter
de rétablir la paix entre les deux royaumes, au moyen du ma-
riage projeté de Catherine de France avec Henri V. Ces négo-
ciations auxquelles avait également été employé l'évéque de
Lisieux, Pierre Fresnel, n'avaient pu aboutir en raison des pré-
tentions du souverain anglais qui exigeait de Charles VI qu'il
le reconnût pour son successeur.
En Normandie même, le cardinal n'était pas un inconnu.
11 avait en effet déjà obtenu le titre de chanoine de Rouen, puis
celui d'archidiacre de Rouen et de Bayeux. Il semble cependant
qu'il n'ait guère résidé à Lisieux après sa nomination à cet
évêché, puisque vers 1423, le Chapitre se plaignait auprès du
roi d'Angleterre de son absence qui durait depuis plusieurs an-
nées. L'affaire fut examinée, sur l'ordre de Henri V, par le
vicomte d'Orbec, Mais, le 12 juin 1424, Branda Castiglione,
dégoûté peut-être de cette poursuite, se démit de son siège en
faveur de son neveu Zanon.
Au cours de son bref épiscopat lexovien, le cardinal de
Saint-Clément avait pris le soin de faire confirmer par Henri V
les antiques privilèges de son Eglise et de son comté (1421).
Mais son souvenir serait bien effacé aujourd'hui s'il ne se rat-
tachait à une fondation extrêmement intéressante faite par lui,
quelques années plus tard, en faveur d'écoliers normands.
Le 30 avril 1430, en effet, Branda Castiglione instituait
auprès de l'Université de Pavie un collège comportant vingt
quatre bourses dont il désignait de façon précise les futurs
bénéficiaires. Douze de ces bourses étaient réservées aux mem-
bres de sa famille. Les douze autres devaient être réparties de
la manière suivante : une pour un élève choisi par le Chapitre
de Rouen, une à la désignation du Chapitre de Bayeux, les
autres à la disposition du Chapitre de Milan, du cou-
vent de San Giovanni à Parme, de l'évéque de Léon, et de
divers bénéficiaires.
52 LISIEUX
Le 4 décembre 1437, étant à Bologne, le cardinal niodiliait
quelque peu la répartition de ces bourses, et, sup])riniant celle
qu'il avait d'abord accordée à l'évêché de Léon, il en reportait
le bénéfice sur le Chapitre de Lisieux. Ce fut grâce aux libérali-
tés intelligentes du grand prélat lombard qu'un certain nom-
bre d'écoliers de chez nous purent, aux w" et xvi' siècles, pro-
fiter de l'enseignement de Pavie. Au premier rang de ces éco-
liers nous relèverons le nom de Thomas Basin, un futur évêque
de Lisieux — et l'un des plus illustres — qui, dès 1432, était
reçu licencié en Droit civil aux rives du Tessin.
Branda Castiglione ne mourut que le 4 février 1443 (1). Il
fut enterré dans l'église de la petite ville italienne dont il por-
tait le nom. Son épitaphe, qui résumait les multiples activités
d'une vie bien remplie, témoignait que ce vieillard de quatre-
vingt-treize ans avait encore, à l'heure de son décès, la tête
pleine de vastes projets : « majora parabam ! ».
Zanon Castiglione semble, à la différence de son oncle, avoir
habituellement résidé à Lisieux pendant les années où il en
occupa le siège (2), Dès le 29 janvier 1430, il avait reçu du Saint
Siège l'expectative du siège de Baveux, alors occupé par Nicolas
(1) Le cardinal Branda avait relevé de ses ruines la petite cité de Casti-
glione Olona, à peu près détruite en 1271, lors des guerres allumées par les
Visconti et les Torriani, qui se disputaient la possession de Milan. Il y repose
dans la Collégiale, sous un sarcophage que soutiennent deux cariatides figurant
la Foi et l'Espérance, et que domine un gisant de grandeur naturelle. Les
;>ngles sont occupés par les statues des quatre Evangélistes. Voir la Revue
inilrnaise « La Lettura », de février 1926 : « // borgo iiiediœvale di (Msti-
tjllone Olonn ».
(2) Le 24 juin 1425 Zanon Castiglione avait donné à Rouen, à l'occasion de
sa prestation de serment entre les mains de son métropolitain, un grand past
ou repas d'apparat qui demeura célèbre. Ce past eut lieu à l'Hùtel de Lisieux.
résidence rouennaise des évêques de cette ville, située dans la rue de la Savon-
nerie et voisine de l'église de Saint Cande le Vieil qui formait exemption
i'^xovienne dans le diocèse de Rouen. De cet hôtel les derniers vestiges ont
disparu dans le désastre de 1940.
Voir A. Floquet. Anecdotes Normandes. Rouen 1 iSS.S, p. .3.3 et notre propre
Histoire de Rouen I, p- 184.
CE QUE DH I.IIIsrolUK 53
Hab.irt qu'Henri VI employait à (ies iiiissioiis diplomatiques.
Mais le transfert n'eut lieu qu'en 1 132, en sorte que ce fut en
qualité d'évêque de Lisieux que Zanon fut amené, non pas à sié-
ger au procès de Jeanne d'Arc, mais à donner son avis motivé
sur cette tragique affaire.
L'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. avait adressé à
Zanon une lettre accompagnée de « certaines nssertions passées
au cours du procès d'une femme que le vulgaire appelle Pu-
celle ». En réponse à cette communication, le prélat italien
fit savoir qu'à son avis il était difficile de porter un jugement
assuré en matière d'apparitions et de révélations. L'absence de
miracles, la « condition vile » de l'accusée et ses orgueilleuses
déclarations faisaient présumer toutefois, que les visions affir-
mées par elle ne venaient pas de Dieu. Pour conclure, Zanon
déclarait que si Jeanne, charitablement admonestée et som-
mée de se soumettre au jugement du Pape, du Concile géné-
ral ou des prélats compétents, refusait de le faire, elle
devait être regardée comme suspecte en sa foi et même comme
schismatique.
Cette réponse était celle d'un homme qui n'osait se com-
promettre ouvertement. Il est évident que l'évêque de Lisieux
ne voulait rompre en visière, ni à Cauchon, ni au parti anglais.
Aussi se réfugiait-il, de façon adroite, dans la procédure dont
il rappelait fort justement les règles. Jeanne ne pouvait être
rejetée de l'Eglise comme schismatique que si elle refusait de
s'incliner devant l'autorité du Pape ou du Concile. Les histo-
riens qui ont blâmé l'attitude de l'évêque de Lisieux ne sem-
blent pas avoir remarqué que si son avis avait été suivi — et, en
toute justice il aurait dû l'être — Jeanne n'eut pas été condam-
née à subir l'atroce supplice du Vieux Marché.
Passé sur le siège de Bayeux, Zanon fut nommé, en 1443,
membre du Conseil du roi d'Angleterre. En 1445, il négocia le
mariage d'Edouard d'York avec Jeanne de France, fille de Char-
les VII. Le 25 mai 1450, la défaite des Anglais étant désormais
54 LISIEUX
assurée, il se rallia à ce dernier et lui prêta serment de fidélité.
Il mourut à Neuilly-l'Evèque en 1459.
Nous arrivons maintenant à la plus triste page de l'his-
toire lexovienne. En 1429, l'odieux Pierre Cauchon avait été
chassé par les Français de son évèché-comté de Beauvais. Les
Anglais, au service desquels il n'avait pas craint de passer, lui
devaient une compensation. Aussi reçut-il, en échange du siège
qu'il avait perdu, celui de Lisieux devenu vacant par le trans-
fert à Bayeux de Zanon Castiglione. Il en prit possession en
1432 (1).
Durant les premières années qui suivirent cette translation,
le persécuteur de Jeanne d'Arc ne résida guère à Lisieux. Les
Anglais, qui le tenaient à leur solde, n'avaient garde de se pas-
ser de ses services. On le voit cependant occupé, entre 1433 et
1436, à faire fixer exactement, par une assemblée des Trois
Ordres, les droits et coutumes de l'évêché-comté qui avaient dû
devenir bien incertains après la destruction du chartrier lexo-
vien par les envahisseurs de 1417. En 1435, il assiste, comme re-
présentant de Henri VI, au Concile de Bâle. La même année, il
intervient comme négociateur aux tractations d'Arras. Il gou-
vernait Paris avec Louis de Luxembourg quand la ville se sou-
leva, en 1436, contre la domination étrangère. Il dut fuir sous
les huées des Parisiens qui criaient derrière lui : « A la queue l
Au renard ! ». Ses biens furent pillés. En 1438-1439, il était à
Calais, où des pourparlers de paix qui échouèrent par la suite
étaient engagés.
Ces multiples occupations diplomatiques ne le détournèrent
pas des soins qu'exigeait l'administration de son évêché. En
1436, nous le voyons joindre sa protestation à celle du Chapi-
tre en raison de ce que les Anglais avaient arrêté dans sa
(1) Les bulles de nomination portent la date du 8 août 1432.
Voir Albert Sarrazin, Pierre Cauchon, juge rfe Jeanne d'Arc, Champion, Paris,
(1901).
(2) Il semble qu'il ait eu alors, à Lisieux, une sorte de coadjuteur que cer-
tains documents désignent sous l'appellation dévêque de Salabrion.
CE QUE DIT l'uISTOIRE 55
Cathédrale, cependant réputée lieu d'asile, un clerc bénéficier.
Jacques Anquetil, soupçonné de vouloir livrer Lisieux aux Fran-
çais. Un accord intervint à ce sujet avec le procureur du roi au
bailliage d'Orbec. Pierre Cauchon eut satisfaction.
Cet incident était de ceux qui annonçaient le déclin irrémé-
diable de la puissance anglaise en Normandie. Dans le comté
de Lisieux comme ailleurs, la résistance opposée aux troupes
britanniques était depuis longtemps active et efficace. Fréquem-
ment des incidents sanglants surgissaient entre les Normands
réfugiés dans les forêts — nos récents maquis ont pu nous don-
ne une idée de la vie que menaient alors ces soi-disants bri-
gands ! — et les soldats dont faiblissait la discipline.
Les Actes de Rémission accordés par la Chancellerie d'Hen-
ri VI nous ont gardé maint souvenir de cette résistance ano-
nyme, larvée, mais qui, à la longue, se révéla si efficace.
En 1424, c'est un pauvre laboureur du Mesnil-Eudes qui,
craignant le pire pour avoir été surpris en compagnie d'un
« brigand », cherche asile dans la Cathédrale de Lisieux. La
même année, un autre cultivateur de Saint-Pierre-de-Mai!loc
abat d'un coup de râteau le valet d'un Anglais nommé Mathieu
Houyt qui avait pénétré chez lui et lui volait des bardes.
En 1431, un ribaud anglais qui pillait les maisons dans la pa-
roisse du Pin est abattu par un certain Pierre des Buques qu'il
avait injurié et frappé.
Quelques mois plus tard, un drame bien caractéristique de
ces temps troublés se produisait à Tordouet. Un gentilhomme
de cette paroisse, Henri du Buisson, qui servait les Anglais au
château de Courtonne-la-Meurdrac, s'étant rendu auprès d'un
« brigand » nommé Masset Hébert pour le ramener à l'obédience
britannique et n'ayant pu obtenir de lui ce ralliement, le tua
d'un coup de dague.
La situation des habitants, pris entre les exactions anglaises
et celles des Français rebelles, était souvent fort difficile.
L'exemple de Martin Octon, de Mouen, le montre bien. Proprié-
taire de deux juments, Octon s'était vu ravir l'une par les soldats
56 LISIELÎX
de Henri VI, l'autre par les « brigands ». Pour parer à cette
double perte, il n'avait d'ailleurs rien trouvé de mieux que de
se rendre à Lisieux et de dérober, à son tour, une autre juinent.
Mais, surpris en flagrant délit, il n'avait eu d'autre ressource
que de cherclier un asile sûr dans la Cathédrale (1425).
Voici une anecdote plus significative encore. On sait qu'en
1434, les Anglais ordonnèrent aux Normands de s'armer afin
de se défendre contre le brigandage. Cette mesure fut d'ailleurs
une de celles qui causèrent leur perle, car les paysans, à peine
« cnihastonnés », tournèrent leurs bâtons contre les occupants.
Il advint donc, en ce temps-là, qu'une femme de Lisieux, Jeanne,
épouse de Jean Gaultier, se rendit à Caen et y acheta une épée
et six de ces casques, qu'on appelait salades, pour les revendre
à des bourgeois de Lisieux. Mais le convoi qui rapportait ces
armes n'alla pas bien loin sur le chemin du retour. Tandis que
les voitures se présentaient au pont de Valmeray, à Airan. en
pleine nuit, elles furent attaquées par un détachement de
« brigands », fort désireux sans doute de se procurer les moyens
de mener efficacement leur guérilla anti-anglaise. Les assail-
lants s'emparèrent de l'épée « qui avait consté un salut d'or »
et des six salades « qui bien valaient la somme de dix livres
tournois à juste prix ». Jeanne Gaultier n'eut d'autre ressource
que de saisir d'une plainte Jean Pannois, capitaine d'Argences,
à qui incombait la police de la région (4 juillet 1434).
Cette affaire révélait déjà l'insécurité des routes, l'audace
des bandes qui tenaient le plat pays et l'impuissance des An-
glais car, parfaitement libres de leurs mouvements grâce à
leur connaissance des lieux et à de multiples complicités, les
Français de ce maquis du xv' siècle n'avaient pas craint de
poursuivre sur une distance de deux lieues les voitures du
convoi attaqué. La suite de l'histoire montre à la fois comment
les bandes étaient organisées et le courage avec lequel ses mem-
bres savaient s'exposer, le cas échéant.
Jean Pannois commença son enquête à Argences même. Il
api)ril ainsi qu'un des auteurs de l'attentat contre le convoi
CE DUE DIT L IIISTOIUE
57
(rarines devait être un certain Jean Le Villain « homme de
guerre de la langue de France, serviteur d'un des souldoiers »
ani^lais : ce qui en disait long sur la valeur des garnisons étran-
gères. Le capitaine d'Argences voulut emprisonner Jean Le
Villain. mais celui-ci, averti à temps sans doute, joua des grè-
gues e( se réfugia dans la chapelle de l'Hôpital, lieu d'asile oi^i
l'on ne pouvait s'emparer de lui.
Déçu de ce côté, Jean Pannois se rendit à Valmeray afin
d'interroger sur place les témoins du vol. Il y apprit qu'un petit
page, appartenant, disait-on, à l'un des assaillants du convoi,
devait être au courant des faits. Il se mit donc en devoir de
l'interroger. Mais alors se présenta un certain Jean Le Sage
qui, à plusieurs reprises, fît signe au page de ne pas répondre
aux questions qui lui étaient posées. Sommé de s'éloigner, Le
Sage refusa d'obéir. Ne pouvant donc rien obtenir du page,
Jean Pannois décida de l'emmener à Argences et le fit monter
en croupe sur un de ses chevaux. A ce moment. Le Sage s'ap-
procha du jeune homme et lui dit à l'oreille « qu'il se gardast
comment il parlerait ». Excédé de cette attitude et soupçonnant
fort cet homme d'être un des auteurs de l'attentat, Jean Pannois
furieux, tira son épée et l'en frappa mortellement. Puis, redou-
tant les conséquences possibles de ce meurtre, il s'enfuit et
quitta le pays (1).
N'est-elle pas saisissante et évocatrice, cette anecdote de la
résistance normande à l'occupation ennemie, il y a cinq siècles
passés ?
A cette époque tragique, le sang coulait à flots à Lisieux où
les bourreaux anglais ne chômaient guère (2).
(1) Actes de la Chancellerie d'IIcinij VI. piiljliés pai- P;iiil Li Catluiix,
Société de l'Hisfoire de Normandie, Rouen, 1908.
(2) Henri de Frondeville, La Vicomte d'Orbec pendant Vnccupation anglaise
ri 41 7-1449) in Etudes Lexoviennes IV (1936) p. 30 et seq.
Louis Rioult de Neuville. — De la résistance à Voccupat'ion anglaise dans
le Pays de Lisieux de 1^2^ à IW in Bulletin de la Société des Antiquaires de
Normandie. 1892, p. .125.
58 LISIEUX
En 1432, un groupe de soldats du parti de France, dissimulé
dans des charrettes de foin et conduit par Jean Hautemail, du
Bourgthéroulde, avait réussi à s'introduire dans le château de
Chambrais — aujourd'hui Broglie. Mal soutenus, ils avaient
fini par tomber aux mains du bailli d'Orbec, Regnault de la
Brière. Conduits à Lisieux, Hautemail et ses compagnons y
furent exécutés le 14 mars 1433.
Au mois de décembre précédent, une conspiration avait été
ourdie par Raoullin, bâtard de Lécaude, pour livrer la ville
aux Français. L'entreprise échoua. Raoullin et une dizaine de
rebelles furent décapités. A cette époque le vicomte d'Orbec,
Jean Chambellan, auquel avaient été dévolus des pouvoirs
exceptionnels, prononça d'autres condamnations à mort (1).
Les supplices ne découragèrent cependant pas les patriotes
qui supportaient avec impatience le joug de l'étranger. Au
mois d'avril 1436 une nouvelle conspiration fut ourdie dans le
but de libérer Lisieux, bien que la garnison anglaise eût été
portée à des effectifs importants : 10 lances à cheval, 30 à
pied et 120 archers. L'auteur principal du complot était le
recteur des écoles de la ville, Jacques Anquetil. Traqué par les
soldats britanniques, celui-ci se réfugia dans la Cathédrale.
Mais ses poursuivants, au mépris du droit d'asile, se saisirent
de lui. Anquetil fut pendu.
Un moins plus tard, la garnison de la Ferté-Fresnel s'em-
parait d'un partisan français notoire, le bâtard de Douville.
Le prisonnier fut amené à Lisieux sur l'ordre du vicomte
d'Auge qui espérait obtenir de lui des renseignements tou-
chant l'activité de ses compagnons et sur celle des réconfor-
teurs de brigands qui assuraient leur ravitaillement.
En décembre 1438, les Anglais eurent la chance de s'em-
parer d'un de leurs adversaires les plus redoutables, le Borgne
(1) Un tableau des arrestations et exécutions des rebelles et brigands dans
la Vicomte d'Orbec (dont dépendait Lisieux) a été publié par Henri de Fron-
deville in Etudes Lexoviennes IV p. 70. Il est des plus suggestifs.
CE QUE DIT l'histoire 59
de Noce, qui, accompagné d'une petite troupe, leur menait la
vie dure dans les six vicomtes d'Orbec, Auge, Pont-Audcmer,
Argentan, Caen et Falaise. La capture était d'importance.
Aussi le sire de Scales, sénéchal de Normandie, ordonna-t-il
le transfert du Borgne à Lisieux afin de faire instruire soi-
gneusement son procès. Celui-ci fut rondement mené. La tête
du hardi partisan roula sous la hache du bourreau Jean Re-
gnault.
L'agitation, malgré tout, croissait. Et, dans le même temps,
la désertion réduisait les effectifs britanniques. Soldats hors-
gages et bandits de grand chemin étaient, en fait, les maîtres
des campagnes où les troupes régulières ne s'aventuraient
qu'avec précaution. Le 19 avril 1437, toute une bande fut exé-
cutée à Lisieux : certains de ses membres étaient Anglais. Le
20 avril 1439, quatorze autres soldats subirent à Bernay le sup-
plice de l'écartèlement ou de la hart. A plusieurs reprises les
autorités britanniques prirent des mesures sévères pour le châ-
timent des déserteurs et des pillards.
Peine perdue ! Le sang appelait le sang. Tandis que se mul-
tipliaient les exploits des malandrins, les tentatives anti-
anglaises inquiétaient chaque jour davantage les occupants.
En 1440 fut tramée une nouvelle conspiration dans le but
de libérer Lisieux, en liaison sans doute avec les troupes fran-
çaises qui s'étaient emparées de Conches et de Louviers. Les
auteurs principaux du complot étaient deux écuyers des envi-
rons d'Orbec, Louis de Bienfaite et Georget des Chesnes. Un
délateur, nommé Pringuet, du hameau des Loges, éventa l'af-
faire. Georget tomba aussitôt entre les mains des autorités bri-
tanniques. Louis de Bienfaite eut le temps de se réfugier dans
l'église Saint-Jacques. Moins audacieux qu'ils ne l'avaient été
en 1436, les Anglais, cette fois, respectèrent le droit d'asile. Us
se contentèrent de faire surveiller l'église par un poste de guet.
Après dix jours et dix nuits, le malheureux Bienfaite, mourant
de faim, dut se rendre à discrétion. Il fut exécuté ainsi que
Georget des Chesnes.
60 LISIEUX
Tandis que le réveil du sentiment français s'atîiiniait tou-
jours davantage, Pierre Cauchon vivait dans une demi-retraite,
partageant son temps entre sa résidence lexovienne et son
manoir de Rouen. On peut croire que les signes avant-coureurs
du déclin de la puissance anglaise ne lui échappèrent pas et
qu'il en fût attristé. Il est impossible, en effet, d'admettre, con-
formément à une tradition suspecte, que le misérable évêque
ait jamais eu des remords de sa conduite à l'égard de Jeanne
d'Arc. Anglais de cœur, il demeura jusqu'à la fin fidèle au parti
anglais.
Il est juste cependant de noter que Pierre Cauchon, si triste
sire qu'il ait été, fut à coup sûr un homme de goût. Lisieux lui
doit l'exquise chapelle de la Vierge qu'il fit élever, au chevet
de la Cathédrale, sur l'emplacement d'un ouvrage défensif qui
avait porté le nom de Fort de Lisieux.
Les anciennes fortifications de la ville avaient été détruites
ou laissées, dès la première moitié du xiv" siècle, dans un tel
état de délabrement qu'elles ne présentaient plus aucune valeur
militaire. Vers 1390, il ne sub.sistait guère de l'enceinte qu'une
partie de la muraille orientale (1).
Les circonstances, pourtant, engageaient à la prudence. Aus-
si, les évêques, sachant par expérience que la Cathédrale, en
temps de guerre, était le seul refuge de la population, avaient-
ils fait abattre une ancienne chapelle Notre-Dame, située au
chevet de l'église afin de couvrir celle-ci, vers l'est, par un
puissant ouvrage défensif. Ce Fort de Lisieux existait déjà en
1376 et, grâce aux nombreux logis qu'il contenait, abritait les
habitants « toutes foiz que il vient des gens d'armes audit lieu
de Lisieux et que l'en a aucunes doubles des Anglais ». En 1390,
Roger du Rose prenait le titre de « conestable du Fort de
Lisieux ».
(1) Les destructions de 1944 ont remis ;ui Joui une partie de la muraille
médiévale, élevée sur hase romaine ])arliculièremeiU sur le front ouest de
l'ancienne cité.
CK OLE DIT I, Hisnjiiu-;
61
En 1407, sous la pression des évônonients. un plan d'ensem-
ble de nouvelles défenses fui adopté. « On conçut à celte cpôquc
et on mit à créent ion, dil Cli. Engelhard, le projet d'entourer
toute la cité, uieu.v quartiers et annexes récentes, d'une enceinte
précédée de fossés profonds » (1). Il ne semble pas que ce i)lan
ait alors reçu, dans la meilleure bypotbèse. autre chose (ju'un
commencement d'exécution, car ce fut sans coup férir que
l'armée de Henri V pénétra dans la ville au mois de septembre
1417. L'exode en masse de la population démontre que celle-ci
ne pouvait avoir aucune confiance dans un système défensif
demeuré à l'état embryonnaire.
Les Anglais, eux. se mirent à la besogne avec une détermi-
nation plus grande. Un document de 1422 atteste qu'à cette
époque la ville était « de nouvel encommencée à fortifier » et
fait allusion à deux années déjà écoulées depuis le début des
travaux.
La nouvelle enceinte protégeait une aire sei)t ou huit fois
supérieure à la superficie de l'antique cité romaine. Elle suivait
approximativement le tracé des boulevards actuels. Les travaux
furent activement poussés mais, au début, les portes et les tours
seules furent construites en pierre. Des escarpes couronnées
d'un rang solide de palis de chêne ou de hêtre reliaient, de
façon assez précaire, ces éléments primordiaux de la défense.
11 semble qu'une muraille continue ne les remplaça qu'à partir
des années 1431 et 1432, c'est-à-dire au moment même où Pierre
Cauchon prenait possession de l'évêché-comté.
Un accord du \' mai 1433 nous fait connaître que la ville
était dès lors « deffendable contre malveillance », c'est-à-dire
à l'abri d'iui coup de main des Français Insurgés. Le même
document nous api)rend aussi que le Fort de Lisieux avait été
enclos dans les nouvelles murailles. La citadelle épiscopale
avait ])erdu, de ce fait, sa raison d'être. Aussi, ne faut-il pas
(1) Charles Engelhard — Pierre Cauchon — Son prétendu repentir de lu
( ordamnnfinit de Jeanne f/"/lrr. — Le Havre, 190fi.
62 LISIEUX
être surpris si, dès le mois de novembre de cette même année
1433, il est fait allusion dans un document à certain héritage
« advisé pour reffaire et asseoir » une nouvelle chapelle Notre-
Dame. L'ancienne chaijelle avait été démolie afin de permettre
la construction du Fort. Celui-ci, à son tour, allait céder la
place à un sanctuaire nouveau.
Ce sanctuaire devait être un chef-d'œuvre, nous le verrons. Le
mérite d'en avoir voulu et poursuivi la construction revient, il
faut le reconnaître, à Pierre Cauchon qui, dans ce but, fît preuve
de la plus grande générosité. Il fut d'ailleurs aidé dans cette
tâche par les donations que firent certains membres du Chapitre
et notamment le Doyen de celui-ci, Nicolas de Sauvigny.
Jusqu'à ses derniers jours, Pierre Cauchon demeura, nous
l'avons dit, fidèlement attaché à la cause anglaise. Henri VI
continuait à se servir de lui comme d'un conseiller habile et à
ménager ses intérêts temporels. Aussi, peut-on penser de l'évê-
que de Lisieux qu'il ne vit pas sans une secrète angoisse renaî-
tre la puissance de Charles VIL II vécut assez pour apprendre
que les Français s'étaient emparés de Louviers et d'Evreux,
mais mourut trop tôt pour assister à la débâcle définitive de
la puissance britannique. Le 18 décembre 1442, comme il se
trouvait à Rouen en son manoir épiscopal, il fut subitement
frappé d'une attaque d'apoplexie tandis que son barbier le
rasait. Il expira presque aussitôt.
Les funérailles d'un prélat qui avait été si bien en cour au-
près des autorités anglaises furent célébrées avec solennité. A
Rouen, le Chapitre de la Cathédrale se rendit en cortège à
l'église de Saint Cande et accompagna jusqu'à la Seine le
convoi funèbre. A Lisieux, le corps fut inhumé dans la Chapelle
Notre-Dame, non loin de l'autel, du côté de l'Evangile.
Pierre Cauchon, avant de mourir, avait fondé plusieurs obits
pour le repos de son âme et légué dans ce but à son Eglise les
fiefs de la Masselinée et du Clos Michez. Il avait également
ordonné que des processions fussent faites chaque année dans
la Chapelle Notre-Dame, lors des principales fêtes de la Vierge.
CE QUE DIT l'histoire 63
11 est remarquable que ces fondations aient été acquittées jus-
qu'à la Révolution (1).
Le tombeau du persécuteur de Jeanne d'Arc fut, lui aussi,
une remarquable œuvre d'art. Il comportait un soubassement
en marbre noir sur lequel reposait un « gisant » en marbre
blanc. Un dais en pierre de Caen dominait l'ensemble que dé-
fendait une robuste grille de fer. Mais celle-ci ne put malheu-
reusement suffire à protéger, à la longue, cette fastueuse sépul-
ture. En 1705, Gaignières pouvait encore faire dessiner le mo-
nument par un des artistes qu'il avait accoutumé d'employer.
Mais, après cette date, on ne trouve plus aucune mention du
tombeau de Pierre Cauchon, détruit sans doute, comme tant
d'autres, sur une regrettable initiative du Chapitre.
La disparition de tout signe extérieur sur le caveau funé-
raire sauva sans doute celui-ci des profanations révolution-
naires. Tandis que les restes de Mgr. de Condorcet, décédé en
1783 et inhumé au-dessus de Cauchon étaient, dix ans plus
tard, arrachés de la Chapelle Notre-Dame et portés au cime-
tière du Champ Rémouleux, nul ne songea à troubler le der-
nier sommeil de l'homme-lige de Bedford.
Une tradition, naguère encore vivace, prétendait cependant
que les ossements du vieil évêque, enlevés de leur sépulture à
une époque incertaine, avaient été transportés dans un des
enfeus — dont nous parlerons — du croisillon nord. Des frag-
ments de statue, encore visibles en cet endroit, passaient même
pour être des débris du gisant de Pierre Cauchon. L'événement
démontra que cette tradition reposait sur une erreur.
Le 25 avril 1931, en effet, — à la veille de la commémoration
du V"'' centenaire de la mort de Jeanne d'Arc — une fouille
entreprise dans la troisième travée de la Chapelle Notre-Dame,
vers le nord, permettait de découvrir le corps de l'évêque, en-
Ci ) Chanoine Deslandcs — Deux fondations de Pierre Cauchon à la Cathé-
drale de Lisieux in Baiocana. — Année 1909-1910, p. 210.
64 I.ISIKLX
core couché dans son coffre de plonih. Sa crosse était jxjsée sur
le cercueil. .
Le retour de la Xoiinandie à la France allait être retardé
par des trêves qui, signées en 1444, furent prorogées jusqu'en
1449. L'évêché de Lisieux fut alors occupé par Pasquier de
Vaulx, ancien secrétaire et chapelain du duc de Bedford.
Un fois de i)lus, l'évêché de Lisieux servait à payer les ser-
vices rendus à la puissance occupante par un Français renié.
Pasquier de Vaulx, picard d'origine, était docteur en décret.
Dès 1416, il avait pris part, en qualité de notaire apostolique,
au Concile de Constance. Pourvu d'un canonicat à Rouen, il
avait rempli les fonctions d'assesseur au })rocès de Jeanne
d'Arc et avait alors joué, par zèle pro-anglais, un rôle, secon-
daire peut-être, mais parfaitement odieux. Lors de la réunion
convoquée le 29 mai dans la chapelle de l'Archevêché, les juges
qui venaient de décider la remise de la Pucelle au bras sécu-
lier avaient cru devoir, vraisemblablement par hypocrisie,
recommander à la justice d'user de miséricorde. C'était un
vœu tout platonique, inais il se trouva, parmi les membres
de l'inique tribunal, deux hommes assez lâches pour s'opposer
à une démarche qu'approuvaient cependant leurs quarante
collègues. L'un d'eux, docteur de l'Université de Paris, avait
nom Denis Gastinel. Le second était Pasquier de Vaulx.
Ayant donné de tels gages aux Anglais, celui-ci avait pour-
suivi, depuis lors, une carrière apparemment brillante. Nommé
évêque de Meaux en 1435, il fut envoyé à Rome en 1437 afin d'y
solliciter la promotion de Louis de Luxembourg au siège archi-
épiscopal. Lorsque celui-ci eût reçu ses bulles, Pasquier de Vaulx
prit possession en son nom de l'Eglise de Rouen en attendant
de remplir auprès de lui les fonctions de Vicaire général.
Transféré à Evreux en 1439, il vit quelques ann-ées plus tard
sa ville épiscopale tomber aux mains des troupes fran-
çaises (1443). Refusant de se rallier à la cause de Charles VII,
il sollicita alors son transfert à Lisieux, encore occupé par les
Anglais. Pierre Cauchon avait un successeur digne de lui.
C/(V7ié Koch
L'intérieur de Saint-Pierre
CE QUE DIT l'histoire 65
L'épiscopat lexovien de Pasquier de Vaulx fut bref et n'a
guère laissé de traces dans l'histoire de la ville. Un pèlerinage
à Jérusalem éloigna d'ailleurs pendant quelque temps de son
siège ce prélat sans scrupules. Ce fut pourtant à Lisieux qu'il
mourut le 10 juillet 1447.
Le 11 octobre de la même année, l'évèché-comté était enfin
confié à l'homme auquel il était réservé de le faire rentrer sans
heurts dans la communauté française.
Originaire de Caudebec, au Pays de Caux, Thomas Basin
avait été l'un des premiers étudiants que le Chapitre de Rouen
eût envoyés à Pavie pour y bénéficier d'une des bourses fon-
dées par le Cardinal Branda Castiglione. Précédemment, il
avait déjà fait de brillantes études à Paris et à Louvain. Plus
lard, il devait faire de nouveaux séjours à Louvain et à Bolo-
gne. Mêlé à de nombreuses missions diplomatiques, il avait visité
non seulement l'Italie mais l'Angleterre, l'Allemagne, la Hon-
grie et les Pays-Bas. Licencié ès-Arts et en Droit Canon, c'était
un habile homme que son Histoire des Règnes de Charles VU
et de Louis XI devait faire ranger plus tard au premier rang
des chroniqueurs du XV""^ siècle. En ce qui concerne Lisieux,
son nom demeure surtout attaché à la capitulation de 1449.
Depuis l'année 1444 et la signature des trêves, la Normandie,
plus en'^ore qu'auparavant, était en pleine effervescence. A
mesure que s'aggravaient les ruines causées par la guerre, la
fière province sentait grandir sa haine des envahisseurs qu'elle
affublait avec mépris du sobriquet de « godons » (1). Le Bayeu-
sain Alain Chartier venait de faire magnifiquement appel au
patriotisme français en déclarant au roi : Puisque telle est la
loy que nature y a establie, il fault dire que nul labeur ne vous
doit estre grief, que nulle adventure ne vous doit estre estrange
à soutenir pour celuy pays et seigneurie sauver qui depuis vos-
tre nativité jusqu'à vostre mort est quant de soy ouvert envers
vous à toute soustenance et qui vous repaist et nourrist entre
(1) « Godon », déforma' ion populaire de « Goddam ».
66 LISIETJX
les uivans et entre les morts vous reçoist en sépulture...» Pour
stimuler l'apathique Charles VII, le sentiment populaire s'ex-
primait, naïvement parfois, par des chansons qui en disaient
long sur le loyalisme et sur l'impatience du pays. Telle cette
anonyme Complainte des Normands qui avait été adressée au
roi en 1445 ou 1446 :
« Très noble Roy Charles françois
Entens la supplicacion
Des Normans contre les Anglois,
La désolée et mate nacion.
Veuillez avoir compassion
De la Duché de Normandie
Et le fay sans dilacion :
Trestout le peuple si t'en prie...
Laissez mauvais flatteurs baver
Qui prennent à gauche et à dextre.
Hélas ! Haulx seigneurs, vous savez
Que nous devons vos subgets estre...
Mais que chacun son osl amaine
En avril, le gracieux mois :
Normandie, le riche demaine.
Serait délivré des Anglois... »
Pour tous, il apparaissait comme évident que le grand conflit,
désormais proche de son dénouement, s'achèverait par la revan-
che des vaincus. C'est un sentiment que les hommes de notre
génération doivent aisément comprendre puisqu'ils ont connu
les luêmes épreuves que nos ancêtres du xv" siècle. De toute
évidence, les armées de Henri VI, mal payées et en proie à une
redoutable indiscipline, s'affaiblissaient tandis que s'accrois-
sait la puissance des troupes françaises. Chacun attendait l'oc-
casion favorable pour rompre enfin les trop fameuses trêves
qui donnaient du répit à l'ennemi. Un fervent espoir de libéra-
lion animait le vieux Duché,
CE (}i li 1)1 1 1,'ms loiiu: 67
Ce fureiil les Anglais oux-nièincs qui coinmiieiil la folie de
loiiiprc les (lèves en incitant un capitaine aragonais à leur
solde, François de Surricnne, à s'emparer par surprise de Fou-
gères, en Bretagne (1). Cette nouvelle suscita le plus vif
enthousiasme du côté français. Alain Chartier, interi)rète du
sentiment général, rima aussitôt sa Ballade de Fougirres que
les Anglais prindrcnt pendant les trefves. Un autre clerc nor-
mand, Robert Blondel, de Valognes, lança de son côté cet appel
au roi : « Soaffrerez-vous doncques toujours les dits Anglais,
nos adversaires et les vostres aussi, eulx nourrir et engresser
de la propre substance de vous et de nous et, sans remède y
quérir, nous laisser en cest estât languir jusques à la mort ? » .
L'armée royale répondit à l'appel unanime des pojnihilions.
Tout son effort se porta sur la Normandie.
Le plan de campagne français prévoyait une manœuvre des-
tinée à couper la province en deux tronçons, afin d'isoler Rouen
de la Normandie occidentale. Tour à tour, Pont-Audemer et
■Pont-l'Evèque tombèrent aux mains des capitaines de Charles
VII. Le 16 août, les troupes de Dunois, fortes de dix mille cava-
liers et de nombreux fantassins, entouraient Lisieux.
La ville, par endroits, n'était encore protégée que par des
palissades. La garnison anglaise, dont les commandants
étaient peut-être Jean de Clay et Thomas Kirkéby, pouvait
s'élever à une centaine de fantassins, nombre bien insuffisant
pour défendre toute la longueur de l'enceinte (2). Encore
n'avait-elle de vivres que pour trois jours. Les habitants
n'étaient peut-être pas unanimes à vouloir la soumission
à Charles VII, mais on peut croire que la grande majorité
d'entre eux était satisfaite d'assister au dernier acte de la
cruelle tragédie anglaise. Quant à Thomas Basin, qui appar-
tenait à une famille longtemps victime des excès des occupants.
(1) Frani^'ois de Siiiricnne était l'onc-le du Pape Alexandre VI (Rodrigue
Borgia).
(2) Le 20 février 1448 la garnison de Lisieux comprenail 1 lance à eheval,
8 lances à pied et 28 archers. Les effectifs, on le voit, étaient devenus squelet-
tiques.
68 LISIEUX
il était, de plus, assez avisé pour pressentir la marche inéluc-
table des événements. Il agit, en des circonstances qui auraient
pu devenir dramatiques, en bon Français et en bon évêque.
Dès que l'armée de Charles VII fut déployée devant les murs
de la ville, Dunois somma celle-ci de se rendre. Basin demanda
aussitôt à entrer en pourparlers avec les officiers auxquels le
roi avait donné pleins pouvoirs pour traiter en son nom : les
comtes d'Eu et de Saint Pol, Dunois, le sire de Gaucourt, le
sire de la Varenne, sénéchal de Poitou, les sires de Culant et de
Blainville, maître Guillaume Cousinot, maître des Requêtes de
l'Hôtel et bailli de Rouen, le sire de Xaintrailles, bailli de
Berry et le fameux Robert de Flocques, bailli d'Evreux... Il se
rendit au devant d'eux à Fauguernon le 16 août.
Il s'agissait pour l'évêque, non seulement d'éviter le pillage
de la ville, mais encore de sauvegarder les droits des Lexo-
viens et les siens propres. Il tenta tout d'abord de manœuvrer
et suggéra aux plénipotentiaires de diriger vers d'autres objec-
tifs l'effort de l'armée française. Ce fut peine perdue. Il avait"
devant lui non des diplomates accessibles à des arguments juri-
diques ou à des raisons spécieuses, mais des soldats. Ceux-ci ne
se laissèrent pas détourner de leur dessein. Ils mirent l'évêque
en demeure de choisir sur le champ entre la capitulation ou
l'assaut suivi du pillage. Ce fut à grand peine qu'une trêve de
trois heures lui fut accordée pour amener les Lexoviens à
ouvrir leurs portes.
Rentré dans la ville, Basin assembla aussitôt le clergé et les
habitants afin de leur exposer la situation et de connaître leur
sentiment. L'opinion généralement exprimée fut favorable à
la reddition que le prélat fut chargé de négocier aux meilleures
conditions possibles.
De retour au camp français, Basin fît agréer par Dunois et
ses collègues un projet de capitulation qui comprenait vingt-et-
un articles.
Les uns se rapportaient à la sauvegarde des personnes et des
biens des habitants : parmi ces derniers, ceux qui voulaient
CE QUE DIT L HISTOIRE
69
quitter Lisieux avaient trois jours pour le faire. D'autres pré-
voyaient le départ, sous trois jours également, de la garnison
anglaise. Certains, enfin, se rapportaient aux droits et privi-
lèges de l'évéché-comté. L'évêque était confirmé dans la jouis-
sance de tous les avantages qu'il tenait des anciennes chartes ;
il devait garder une des clefs de la ville, les bourgeois une
autre et le capitaine la troisième. Ce dernier continuait à être
choisi par le chef du diocèse lexovien, mais sa nomination
devait être ratifiée par le roi, ce qui marquait plutôt une réduc-
tion de la puissance épiscopale. Un délai d'un an était imparti
à Thomas Basin lui-même pour prêter au roi de France le
serment de fidélité.
L'exode des Anglais et des Français qui préféraient demeu-
rer sujets de Henri VI ne dura que trois ou quatre jours. « //
semblait, a dit Thomas Basin lui-même, que ce fût un départ de
pèlerins, d'hôtes ou de locataires plutôt qu'une mesure de
guerre, tant fut douce et humaine cette capitulation de la
ville » (1). Privée de pillage et de butin, la soldatesque était
seule mécontente de l'accord intervenu car, disait-elle, la ville
eût été emportée d'assaut en une demi-heure.
Le lendemain 17 août, un dimanche, l'armée de Duiiois
entrait joyeusement dans la cité. Sur le passage des troupes,
les Lexoviens criaient « Noël ! ». Peu de jours après, Cour-
tonne-la-Meurdrac et Orbec étaient occupés. Seize places fortes,
le diocèse de Lisieux presque entier et tout le pays d'Auge, en-
traînés par l'exemple, se soumirent sans bataille à Charles VII.
Les Français, autrefois proscrits par les Anglais, rentraient de
toutes parts dans leur pays. Les habitants, enfin délivrés de la
puissance des envahisseurs, acclamaient les soldats et refu-
saient de vouloir accepter d'eux le prix de leur nourriture.
(1) Thomas Basin- Histoire de Charles VII. — V. 17.
La Charte de capitulation, qui faisait partie des collections du Musée
du Vieux Lisieux, a disparu dans l'incendie de 1944
7(> LISIELX
Cette fois, tous sentaient bien que l'heure avait sonné de la
libération définitive (1).
Sfratégiquement, le but était atteint : la Normandie était
désormais coupée en deux tronçons. Les impôts du Lieuvin et
de la région d'alentour ne parvenaient plus aux trésoriers
anglais de Rouen, De plus, d'autres cités manifestaient le désir
d'imiter Lisieux. Deux années plus tard, Charles VII écrivait :
^ Au temps de la redduction de notre païs et diichic de Nor-
mandie, ladicte cite de Lisieux fut la première de tout notre
dict duehic qui libéralement nous fist obéissance ». On perçoit
:i travers ces lignes un écho de la reconnaissance royale.
Le 28 août, Thomas Basin prétait à Verneuil serment de
féauté entre les mains du roi de France. Le 10 novembre, revêtu
de ses habits pontificaux, il recevait Charles VII qui entrait
dans Rouen par la porte Beauvoisine et lui présentait les autres
evêques de Normandie. Il devait jouir pendant tout le règne d(>
ce prince de sa faveur et de ses bienfaits.
Lisieux eut grandement à se louer des initiatives de ce prélat
éclairé et doué de grandes qualités d'organisateur. Non seule-
ment il fit réparer à ses frais les murailles de la ville, mais i!
la dota d'un véritable joyau si c'est bien lui qui fit élever,
comme on le croit généralement, le gracieux clocher de Saint-
Germain, que devait stupidement détruire la fureur révolu-
tionnaire. Il est certain, en tout cas, qu'il contribua à la cons-
truction de cette église, puisque ses armes étaient sculptées du
côté de l'édifice qui se trouvait vers la Grande rue (2). Il lui
donna, en outre une cloche — qui, de son nom, fut appelée la
Basine — et fonda la « Charité » de la paroisse. Suivant les
belles traditions de ses prédécesseurs, il s'intéressa vivement
(1) Robert Blondel. Rediictio Normannia', II. 5-
Ci) L'éjîlise Saint-Germain s'élevait, nous lavons dit, sur l'emplacement
actuel de la place Thiers. Avec son cimetière, elle formait un rectangle irré-
gulier limité par la place du Marché, la Grande-Rue. la rue du Cerf et la
rue des Chanoines.
CE QUE DIT l'histoire 71
riii développement du collège de Lisieux à Paris et rédigea à
l'intention de cet établissement un nouveau règlement, tandis
qu'il rassemblait dans sa ville épiscopale les premiers éléments
d'une bibliothèque.
Nous avons vu plus haut Thomas Basin interroger les clercs
et les bourgeois avant de conclure la capitulation. Ceci nous
amène tout naturellement à parler de la constitution du Con-
seil de Ville de Lisieux et du rôle que joua l'évêque en cette
occasion.
Antérieurement à 1445, il existait certainement une Chambre
de Ville, mais aucun témoignage historique ne permet de pré-
ciser l'endroit où se réunissait cette assemblée dont le rôle fut
sans doute intermittent et assez restreint. Le plus ancien local
connu pour avoir abrité ces délibérations consistait en une
simple chambre louée de temps à autre dans le logis d'un cer-
tain Colin Vagnel. Les comptes municipaux de l'époque men-
tionnent à diverses reprises ces locations passagères, qui démon-
trent par leur caractère même que les bourgeois de Lisieux
n'étaient que rarement consultés sur les affaires publiques.
Nous connaissons cependant un cas où eut lieu une consul-
tation de ce genre, avant le pontificat de Thomas Basin. En
1433, Pierre Cauchon convoqua les Trois Etats de la ville afin
de rétablir les droits de coutume antérieurement levés dans le
comté. La délibération prise par cette assemblée fut ratifiée
en 1437 par Henri VL Mais il serait sans doute imprudent de
regarder cette réunion d'Etats comme celle d'un véritable
corps municipal (1).
Il était réservé à Thomas Basin de transformer ces assem-
blées intermittentes en une institution permanente. Par ordon-
nance du 30 mars 1448, il dota Lisieux d'un véritable Corps
de Ville. Le préambule de ce document demeure plein d'in-
(1) Voir : Jean Lesquier. L'Administration et les finances de Lisieux de
142.S à 1448 in Etudes Lexoviennes, II p. 39 et seq.
72 LISIEUX
térêt. L'évêque y constatait « comme pour l'entretenue, état
et conservation de la chose publique et en suivant la police des
autres villes du duché de Normandie, ait été despièça usé en la
ville de Lisieux entre ses officiers, bourgeois et habitants d'icelle
faire communication et pour ce assembler à certain lieu par
ordonnance de sa justice pour pourvoir raisonnablement aux
affaires touchant la fortification, bien, profit et utilité de la
dite ville et de la chose publique ». Il rappelait aussi qu' « il
a été accoustumé qu'un jour par semaine certain nombre de
notables personnes, bourgeois de ladite ville, en présence de sa
justice et des procureurs et conseils de ladite ville, doivent
assembler pour communiquer et pourvoir à la garde et conser-
vation d'icelui bien public ».
En application de cette ordonnance, les bourgeois élurent en
qualité de gens conseillers de la ville quatre notables : Guilbert
Piel, Jean Filleul, Jean Hellouin et Thomas Vaguet. Ceux-ci
devaient « s'assembler en la compagnie des conseil, procureur,
mesnagiers et receveur de la Ville, en présence de la justice de
l'évêque, un jour par semaine ou plus ». Jusqu'en 1458, les réu-
nions municipales continuèrent à être tenues dans la chambre
de Colin Vagnel. Cette salle ayant paru ensuite trop exiguë,
les bourgeois prirent à fieffé de l'évêque, le 22 juin 1458, un
manoir dont il demeurait quelques vestiges, naguère encore,
entre la Grande Rue et la rue du Bouteiller, dans l'immeuble
de la communauté de la Providence (1). Le Corps de Ville
devait s'assembler en cet endroit pendant plus de trois siècles :
exactement jusqu'en 1770, date à laquelle il fit l'acquisition,
dans la Grande Rue, de l'hôtel de Pierre René de la Roque,
seigneur de Serquigny, qui abrite, aujourd'hui encore, les ser-
vices municipaux.
Après la reddition de Lisieux, la carrière de Thomas Basin
se poursuivit avec éclat. A Chartres en 1450. à Bourges en 1452,
(1) Voir M. Collignon. — L'emplacement de l'ancien Hôtel de Ville, in
Bulletin de la Société Historique de Lisieux, 1914-1915, p. 25 (avec plan).
CE QUE DIT LHISTOIRE 73
il assista aux assemblées chargées de décider du maintien ou
de la suppression de la Pragmatique Sanction. Avant le procès
de réhabilitation de Jeanne d'Arc, il composa un remar-
quable Mémoire dans lequel il dénonçait les irrégularités de
forme et de fond de la procédure de 1431 et concluait à la
nullité de la sentence rendue par les premiers juges. Bien en
Cour auprès de Charles VII, l'évéque de Lisieux se voyait fré-
quemment consulter pour les motifs les plus divers. En 1455,
il faisait partie, aux côtés du Grand Sénéchal de Normandie,
Pierre de Brézé, d'une commission destinée à réformer l'Echi-
quier de Normandie. Sa pensée à ce sujet fut précisée par lui
dans un Mémoire pour la reforme de la Procédure qui a gardé
son intérêt historiaue.
Le dauphin Louis, sans cesse en état de rébellion larvée
contre son père, s'efforçait cependant de détacher de celui-ci
ses plus importants officiers. Un jour vint où, exilé en Dau-
phiné mais désireux de créer un mouvement séditieux en Nor-
mandie, il tenta de s'assurer la complicité de l'évêque de
Lisieux. Mais bien loin d'y prêter les mains, celui-ci avertit le
roi et lui remit les lettres et instructions du Dauphin.
Cette conduite, d'une loyauté pourtant indiscutable, irrita
le jeune Prince qui ne devait jamais l'oublier. Lorsqu'il fut
monté sur le trône, il écarta Basin des affaires et le tint en sus-
picion. L'évêque de Lisieux, mécontent, finit par se ranger
ouvertement parmi les adversaires de Louis XL
Après la bataille de Montlhéry (16 juillet 1465), le roi, que
la Ligue du Bien Public tenait en échec, dut consentir à cons-
tituer la Normandie en apanage au profit de son frère Charles,
duc de Berry. Mais il était bien décidé à déchirer au plus tôt
ce Traité de Confldns qu'il n'avait signé que par nécessité.
Quelques mois plus tard, ses troupes accouraient sous le pré-
texte de déjouer les entreprises du duc de Bretagne. Ayant
rapidement repris possession des places fortes, il offrit à
Charles le Roussillon en échange de la Normandie. Puis, pour
74 LISIEUX
mieux rétablir son autorité, il fit exécuter ou exila ceux des
grands seigneurs normands qui avaient, à son avis, trop bien
servi son frère. Thomas Basin qui, lors de la cérémonie de l'in-
vestiture en la Cathédrale de Rouen, avait passé au doigt de
Charles l'anneau ducal, symbole de l'indéfectible union du
prince avec la Province, apprit à ses dépens que de semblables
épousailles politiques peuvent avoir de tristes lendemains. Il
dut s'enfuir auprès du duc de Bourgogne, tandis que son palais
épiscopal de Lisieux était livré au pillage.
Durant un premier exil, il séjourna à Louvain où il retrou-
vait les souvenirs de sa studieuse jeunesse. Mais Louis XI, qui
redoutait l'influence de cet habile diplomate sur Phihppe le
Bon, tenta bientôt de le rappeler en France. Thomas Basin
finit par accepter la charge de Chancelier du Roussillon, pro-
vince récemment conquise et de gouvernement difficile.
L'évêque de Lisieux ne tarda pas à se rendre compte qu'il ne
s'agissait nullement d'un retour en grâce, mais que Louis XI
avait simplement voulu se prémunir contre les effets de son
ressentiment. Dès que sa conviction fut affermie à ce sujet,
l'évêque quitta secrètement le Roussillon et, par la vallée du
Rhône et la Savoie, gagna Genève, puis Bâle et enfin Louvain.
Thomas Basin ne devait plus revoir la France. Obligé de
renoncer à l'évéché de Lisieux, il fut nommé, en 1474, par
Sixte IV, archevêque de Césarée. Les suprêmes étapes de sa vie,
toute consacrée désormais aux études, furent Trêves, Louvain
derechef, puis Bréda et enfin Utrecht. Protégé, dans cette der-
nière ville, par l'évêque David, bâtard de Bourgogne, son ami.
il s'y fit bâtir une maison. La mort même de Louis XI ne put
le décider à quitter les Pays-Bas, bien que Charles VIII eût
tenté de le rappeler. Désormais presque octogénaire, il expira
à Utrecht le 3 décembre 1491 et y fut inhumé dans le chœur
de l'église Saint-Jean sous une lame de cuivre.
Juriste, théologien, historien, l'ancien évêque de Lisieux lais-
sai! une œuvre littéraire importante. Son Histoire do Char-
: \
Cliché Knch
Vieilles maisons rue au Chor
CE QUE DIT l'histoire 75
fes VII et de Louis XI est, bien qu'écrite en latin, un travail
remarquable dans lequel les faits sont clairement et logi-
<iuement exposés. Un Traité contre Paul de Middelbourg, un
futur évêque de Fossombrone qui avait hasardé, à propos du
(^lomput pascal, des opinions hétérodoxes, démontre qu'à la
veille de sa mort, Thomas Basin avait gardé non seulement
toute la souplesse de son esprit mais encore son entière habi-
le'é dialectique.
Louis XI avait été moins sévère pour la ville de Lisieux que
pour son évêque, puisqu'il lui avait pardonné, dès 1465, la faute
qu'elle pouvait avoir commise en recevant dans ses murs le
sieur Le Seny, lieutenant de Charles de Berry. Deux ans plus
lard, libéral envers le Chapitre, il exemptait, par Lettres
Patentes, les chanoines d'avoir à loger des gens de guerre.
Thomas Basin avait été remplacé sur le siège lexovien,
d'abord par Louis Raguier qui mourut presque aussitôt, puis
par Antoine Raguier qui fit son entrée, le 10 janvier 1475, dans
la vieille capitale du Lieuvin et y donna le même jour sa
« dinée ». Cette dînée, ou « past », était un très ancien usage
local. Tout évêque élu de Lisieux devait obligatoirement, avant
de prendre possession, offrir un festin solennel au Chapitre (1).
Ce n'était d'ailleurs pas la seule obligation gastronomique qu'il
contractât du fait même qu'il venait coiffer la mitre aux rives
de la Touques : chaque année, aux fêtes de Pâques, de la Pen-
tecôte, de Saint Pierre et Saint Paul et de Noël, des repas tra-
ditionnels étaient dus non seulement aux chanoines, mais
encore aux chapelains, vicaires, clercs, enfants de chœur, sans
oublier les officiers épiscopaux : le sénéchal, l'avoué, le procu-
reur, le scribe et le sergent du Chapitre. Si l'on tient compte
que tout ce petit monde ecclésiastique voulait être traité « selon
,ion estât et quallité », on comprend aisément le geste de
l'évêque Le Hennuyer qui. le 23 janvier 1561, passa en bonne
(1) Voir ce que nous avons dit plus haut du pnst dû à l'archevêque de
.Houen et au chajiitre lois de la prestation de serment : p. 52, note 2.
76 LISIEUX
et due forme une convention avec ces hôtes forcés, afin d'être
déchargé, moyennant indemnité, d'une aussi pénible et oné-
reuse corvée.
L'évêque Antoine Raguier ne devait pas tarder à entrer
en conflit avec les convives qui venaient de participer à sa
« dinée ». Pendant la longue absence de Thomas Basin, le
Chapitre avait, en fait, exercé tous les droits comtaux et épis-
copaux. Or, il est toujours pénible de renoncer, fût-on cha-
noine, aux biens acquis. La lutte fut âpre entre la crosse et les
aumusses. Mais, à force de ténacité, le prélat l'emporta sur la
cohorte turbulente de ses subordonnés : le siège de Lisieux fut
rétabli dans la plénitude de ses droits qui devaient être d'ail-
leurs confirmés une fois de plus, par Charles VIII, en 1487.
Ce fut sous l'épiscopat d'Antoine Raguier que le roi de Por-
tugal, Alphonse V l'Africain, passa par Lisieux, où il fut hébergé,
rue au Char, à l'Hôtel de la Licorne. Vaincu par Ferdinand et
Isabelle de Castille, Alphonse s'était retiré à la cour de Louis XI.
Après bien des vicissitudes, il obtint de ce dernier d'être rapa-
trié sur une flotte française. Ce fut donc pour rejoindre le port
d'embarquement qu'il traversa la ville. Il fut reçu avec de
grands honneurs à la Cathédrale. Messires Jean Piel, chantre,
et Noël Coiffé, chanoine, l'accueillirent au bas du perron, tandis
que le Chapitre en corps l'attendait en haut du degré.
Il ne paraît pas que Raguier ait pris part à de nombreuses
affaires diplomatiques. Nous le voyons seulement se rendre
en 1480 au devant du Cardinal-Légat Julien de la Rovère (1),
neveu de Sixte IV, qui venait prier successivement tous les
princes chrétiens de tourner leurs armes contre le Turc. Il
mourut d'ailleurs après sept années seulement d'épiscopat, le
10 juin 1482, d'une maladie qui ne put être reconnue des méde-
cins. Son corps, ramené de Préaux à Lisieux. fut inhumé dans
la chapelle Notre-Dame, à droite de l'autel.
(1) Le futur pape Jules II qui avait été, lui aussi, évoque en Normandie,
ayant occupé de 1476 à 1478 le siège de Coutances.
CE guE DIT l'histoire 77
Il ne demeure d'Etienne Blosset de Carrouges, successeur de
Raguier, que le squvenir d'un prélat attaché à l'entretien et à
l'embellissement de sa Cathédrale. Précédemment évêque de
Nîmes, il prit possession de son nouveau siège le l**" juin 1484.
En 1487, il assistait à l'entrée de Charles VIII à Rouen. Sa
générosité ne se bjorna pas à assurer la splendeur de Saint-
Pierre. Il contribua à l'accroissement du château des Loges (1) et
ce fut sous son épiscopat que fut posée, en 1496, la première
pierre de l'église Saint-Jacques.
Le 13 juin 1505, Blosset de Carouges résignait son évêché en
faveur de son neveu, Jean Le Veneur, fils de Philippe Le
Veneur, baron de Tillières, et de Marie Blosset.
Au cours de sa longue carrière, Jean Le Veneur reçut les
marques les plus flatteuses de la faveur royale. Ce fut lui qui,
le 10 mai 1517, couronna à Saint-Denis la reine Claude, femme
de François P^ Abbé commendataire du Mont Saint-Michel en
1524, Grand-Aumônier de France en 1526, il fut, deux ans
plus tard, du nombre des hauts dignitaires qui entouraient le
roi le jour où celui-ci chargea l'Ambassadeur impérial de porter
à Charles-Quint un défi en champ clos. Le 7 juillet 1530, il
procéda à Saint-Laurent de Beyries, en Gascogne, au mariage
du roi avec Eléonore d'Autriche. Par la suite, son heureuse
fortune ne se démentit pas. Au mois d'octobre 1533, il accom-
pagnait la Cour à Marseille lorsque celle-ci se rendit au devant
du Pape Clément VII et de la duchessina Catherine de Médicis,
promise au second fils de France, Henri. Lorsqu'il revint de
ces fêtes nuptiales, Jean Le Veneur portait la pourpre cardi-
nalice (2). Peu après, il recevait encore la commende de la riche
(1) Le Château des Loges, résidence estivale des évêqiies, était situé entre
Lisieux et Saint-Marfin-dc-la-Lieiie, au bord de la roule de Lisicux à Livarot.
Cet endroit est appelé aujourd'hui le quar'icr des Quatre-SonneMes. Il ne
demeure du château que quelques dépendances. CRenscignenicnts comuiuniqués
par M. le cJianoinc G. A. Simon, Président de la Société Hislorique de Lisicux).
f'2) Il avait été créé cardinal le 7 novembre 1533 au lifrc de Sainl-Bartlié-
lemy en llsle.
78 LISIEUX
abbaye du Bec. Rien ne manquait à son illustration, pas même
certaine allusion, d'ailleurs obscure, faite par Rabelais (1) à
son sujet.
François P' accordait au Cardinal une confiance qui semble
ne s'être jamais démentie. Dans une lettre adressée aux reli-
gieux du Mont Saint-Micliel, il déclarait avoir en l'évêque de
Lisieux « autant ou plus de fiance que de prélat qui soit en
cestuy nostre royaume ». Cette faveur eut, en une circonstance
importante, de si heureuses conséquences, que celles-ci pour-
raient suffire à la gloire de Jean Le Veneur.
ïl est aujourd'hui prouvé, en effet, que l'évêque de Lisieux
joua dans la préparation de la première exjîédition de Jacques
Cartier un rôle de tout premier plan. Cartier était alors un
inconnu. Ce fut un de ses parents, procureur fiscal du Mont
Saint-Michel, qui le mit en relations avec le prélat, abbé de ce
monastère. Dès 1532, Le Veneur entretenait des projets du
Malouin François P' qui était venu en pèlerinage au Mont. Il
offrait même au roi de participer aux frais de la future expé-
dition (2).
Séduit par la perspective de découvertes nouvelles, le sou-
verain chargea Jean Le Veneur de traiter avec Rome à ce sujet.
La célèbre bulle d'Alexandre VI qui accordait aux Espagnols
et aux Portugais la possession des terres nouvelles était, en
effet, toujours en vigueur, quelque absurde qu'elle fût. Grâce
à ses bonnes relations avec le célèbre cardinal Hippolyte de
Médicis, neveu de Clément VII, l'évêque de Lisieux obtint de
ce dernier l'assurance que la bulle de son prédécesseur s'appli-
quait uniquement aux régions précédemment touchées par les
(1) PdiHugntel. — Livre IV chapitre XL. Parmi les maîtres-queux que
Jean des Entommeures fait entrer dans la Grande Truie pour combattre les
Andouilles, Rabelais cite un certain Brigaille qui « fut de cuisine tiré en
chambre pour les services du noble cardinal Le Veneur ».
(2) Ch. A. Julien, René Herval et Th. Beauchesne. Les Français en Amé-
rique. — Paris — - Presses Universitaires, 1946. Introduction, j). 11
CE QLE 1)1 l L IllSTOlRK 79
navires castillans cl lusitaniens. Une telle interprétation ouvrait
l'Amérique du Nord aux ambitions françaises.
Le succès de cette négociation délicate dut contribuer à fair(>
octroyer à Jean Le Veneur le chapeau de Cardinal. Peut-être
demeure-t-il aussi le titre le plus solide qu'ait gardé ce prélat
au souvenir de la postérité. Si, le 24 juillet 1531, Jacques Cartier
put prendre possession du Canada au nom du roi de France
et ériger sur la falaise de Gaspé une immense croix timbrée
d'un écu fleurdelysé, ce succès était dû, pour une bonne part,
à l'intelligente activité de l'évéque de Lisieux.
Jean Le Veneur accueillit le 13 mars 1531, sur le parvis de sa
Cathédrale, cet infortuné dauphin François qui devait dispa-
raître, quelques années plus tard, dans des circonstances si
mystérieuses et si tragiques (1). Durant son séjour, le jeune
prince fut hébergé au château des Loges auquel le prélat faisait
alors travailler. Le lendemain, le chancelier du Prat et le car-
dinal de Gramont faisaient, à leur tour, leur entrée à Saint-
Pierre.
Avec la belle activité des hommes de ce temps, prompts à
s'intéresser à toutes les connaissances et à prendre sans cesse
de nouvelles initiatives, l'évéque de Lisieux s'était révêlé grand
bâtisseur. A Carrouges, domaine de sa famille, il avait fort
probablement élevé le châtelet d'entrée dont on peut encore
admirer la pittoresque élégance. A Lisieux, il ne manqua pas
de s'intéresser à la beauté de la Cathédrale. Il dota notamment
celle-ci d'une chaire épiscopale qui disparut, hélas ! quelques
années plus tard. Les travaux des églises Saint-Germain et
Saint-Jacques se poursuivirent activement malgré l'incertitude
des temps et les lourdes charges que la guerre faisait peser
sur les populations. Lorsque, au mois d'août 1539, Le Veneur,
chargé d'ans et d'honneurs, se démit de son évéché en faveur
(1) Le Diiiiphin François mourut à Tournon le 11 août 1536. On soup-
çonna, à l'époque. Chaiies-Quint de l'avoir fait empoisonner.
80 LISIEUX
de son cousin Jacques d'Annebault (1), les deux églises parois-
siales étaient presque achevées et les prières pour la Paix aux-
quelles le diocèse de Lisieux s'était associé l'année précédente
semblaient avoir été exaucées, au moins temporairement.
Jacques d'Annebault, fils du connétable héréditaire de Nor-
mandie Jean d'Annebault et de Catherine de Jeucourt, n'était
pas engagé dans les ordres lorsqu'il fut appelé à recueillir la
succession du Cardinal Le Veneur. Il fut ordonné prêtre à
l'abbaye du Bec. Dès le 19 décembre 1544, le pape Paul III
l'avait créé cardinal du titre de Sainte-Suzanne. Il reçut le cha-
peau, en même temps que l'onction épiscopale, le 3 mai 1547 et
ce fut également au Bec qu'eût lieu cette double cérémonie.
Le nouveau prélat appartenait à une vieille et glorieuse mai-
son normande. Il avait pour frère ce vaillant d'Annebault qui,
en qualité de Maréchal de France et d'Amiral, fut de toutes
les guerres de François I" et battit en plusieurs rencontres les
escadres anglaises. Une telle origine devait, semblait-il, impli-
quer intelligence et libéralité. Ce n'est cependant pas sous ce
jour qu'un religieux du Bec, François Carré — qui était Lexo-
vien — nous a campé le personnage. Le cardinal d'Annebault
qui avait également succédé à Jean Le Veneur à la tête de cette
abbaye en aurait, selon ce chroniqueur, dilapidé les biens. A
Lisieux, il semble qu'il en ait été autrement.
Sous ce pontificat et malgré l'acharnement des querelles reli-
gieuses désormais ouvertes, les travaux de construction et d'em-
bellissement ne se ralentirent pas. Le 30 mai 1540, l'évêque de
(1) Le Cardinal Le Veneur mourut à Marie, en Picardie, le 7 août 1543.
^CT\ corps fut porté au Bec où le creur seul fut inhumé. Les au'res restes,
transférés à Lisieux, furent d'abord déposés à l'Abbaye-aux-Dames où ils
passèrent une nuit. Le lendemain, les funérailles furent solcnneKcmcnl faites
à la Cnlliédrale. L évêque de Chartres, Louis Guillard d Espidullière, officia.
L'oraison funèbre fut prononcée par Robert Céneau, le savant évêque d'.Avran-
ches.
La sépulture de Jean Le Veneur a été retrouvée en 18fi5 dans le chœur de
la Cathédrale, auprès de celle d'Etienne Blosset de Carrougcs.
Le Manoir de la Salamandre, rue aux Fèvres
Cliché Koch
CE (jl E l>l I I. MIS I OIHi: 81
Casloiia (1) procédait à la dédicace de l'église Saint-Jacques.
Deux jours plus tard il présidait une cérémonie analogue en
l'église St-Gcrmain. Quant à la Cathédrale, si la chute de la flè-
che de la tour méridionale écrasa, le 16 mars 1553, une maison
voisine, celle d'Adrien Le Houx, et une partie des voûtes de la
nef, de la chapelle Saint-Augustin à celles de Saint-Denis et de
Saint-Taurin, ce désastre stimula aussitôt la générosité de l'évê-
que. Le 21 décemhre 1555, Jacques d'Annebault faisait don à la
fabrique d'un fief nommé la Couycre qui lui appartenait à
Bonneville-la-Louvel afin de contribuer à la restauration de
la tour.
Cette largesse épiscopale était sans doute indispensable, car
les temps devenaient difficiles. En 1556. la disette avait été
si menaçante que les Lexoviens inquiets, recourant à leur dévo-
tion préférée, avaient promené à travers la ville, en une solen-
nelle procession, les reliques vénérées de Saint Ursin.
Nous avons conté précédemment les circonstances qui avaient
rendu populaire à Lisieux le bienheureux thaumaturge de
Bourges. La pompe qui accompagnait à travers les rues la
châsse du saint était fort pittoresque et mérite sans doute d'être
décrite. Un document, cité par Louis Du Bois dans son Histoire
de Lisieux, la relate ainsi :
« Procession générale fut faite à Lisieux, à cause de l'indis-
position du temps, menace de cherté et grande nécessité d'eau
qui jà par deux mois avoit été en telle sorte que les grains de
la terre étaient en perdition et demeurés sans profiter. Le blé
valait douze sous six deniers le boisseau et l'avoine cinq sous.
La châsse fut descendue le mardi, 2 du dict mois de juin, sur
le soir et mise derrière le grand autel ; et le lendemain après
mâtines fut chantée une antienne. Verset et Oraison des Reli-
ques, et après fut chanté le Te Deum, la dicte châsse appuyée
(1) Jean Cousin, évêquc de Castoria — ancienne ville de la côte Albanaise
— remplissait à Lisieux les fonctions épiscopales, en l'absence du Cardinal Le
Veneur, puis du Cardinal d'Annebault.
82 LISIEUX
sur le dict autel et, des deux côtés, le chef de Saint Pierre et
celui de Saint Ursin. Voici l'ordre de la procession : les torches
de chaque métier étaient portées devant, et ensuite les charités.
Après icelles charités, il y avait grand nombre de torches
portées par la plus grande partie des bourgeois de la ville et
après suivaient les gens d'église en bel ordre. Devant les reli-
ques précédait la croix de Saint Pierre, puis le bras de Saint
Ursin, le chef d'icelui et le chef de Saint Pierre, les dictes reli-
ques portées par les chapelains de la dicte église cathédrale.
Ensuite était ladicte relique, vulgairement la Fierté, portée par
quatre chanoines, MM. de Rossy, officiai et grand vicaire ;
Richard Trinité, prébende des Loges ; Robert Blosset, chanoine
des Vaux, et Thibaut, chanoine de la Pommcraye ; et par qua-
tre nobles, savoir : René Osmont, sieur de Beuvilliers, Nicolas
Le Vallois, sieur de Putot, Jean Ediard, élu, sieur des Vergers
et Philippe de Poullain, sieur des Câtelets, bailli de Lisieux.
Après, suivait la relique de Notre-Dame portée par deux des
vicaires de l'église et, après, le très auguste et très saint Sacre-
ment de l'autel, porté par le révère ndissime Cardinal et y assis-
tait M. l'évêque de Castore. A Ventour du très saint Sacrement
était le luminaire de messieurs du Chapitre et haut-doyen et,
après un si bel ordre, suivait le reste du peuple portant en leurs
mains force luminaires. Il y avait tant et de si beaux reposoirs
en plusieurs endroits de la ville que l'on peut bien dire que
jamais ne fut vue une telle et si belle procession à Lisieux... »
La grande procession du 4 juin 1556 devait être une des der-
nières cérémonies que Jacques d'Annebault fût appelé à pré-
sider dans sa cité épiscopale. Le 7 juin 1558, il expirait en son
Hôtel du Bec, à Rouen. Son corps, transporté à Appeville, près
<ie Pont-Audemer (1), y fut inhumé dans l'église paroissiale où
reposait déjà l'amiral Claude d'Annebault, son frère.
(1) AiiJoui'd"luii A])])c\illc-Annchniilt (Eure)
CE OIE DIT l'iIISIOIKE 83
Le pontifical de son successeur, Jean Le liennuyer, devait
être un des plus agités de toute l'histoire lexovienne.
Originaire du diocèse de Laon et depuis longtemps introduit
à la Cour, Jean Le Hennuyer avait rempli les fonctions de pre-
mier aumônier de Henri II, puis celles de grand aumônier de
François II et de Charles IX. En 1557, il avait été nommé à
révèché de Lodève. Il n'en avait pas encore pris possession, au
déhut de 1560, lorsqu'il fut transféré sur le siège de Lisieux. Les
querelles religieuses devaient marquer d'un triste éclat la plus
grande partie de son épiscopat.
Un des premiers gestes du nouvel évêque fut d'abolir la
vieille coutume des « pasts », dont nous avons parlé précé-
demment.
Après bien des discussions, le Chapitre consentit à décharger
l'évêque de ses obligations moyennant compensation. Le mer-
credi 23 janvier 1561, un accord passé en l'église cathédrale,
par devant François Lores et Gu^illaume Namps, tabellions à
Lisieux, stipula que les chanoines, recevraient aux fêtes de cou-
tume, chaque année, en remplacement du « past » aboli, « ung
gallon de vin vallant deux pots, mesure de Lisieux, du meilleur
qui pourra estre trouvé en ladite ville et un pain blanc bon et
loail, du meilleur bled qui pourra être, froment du pays, de
quatre livres chacun ». Pour éviter toute discussion éventuelle
et tout mécontentement, il était prévu en outre par le même
contrat, que ses bénéficiaires « fairont faire le dit pain par tel
houllenger qu'ils trouveront bon estre, chercher et prendre le
dit nin à leur choix par telle personne qu'ils vouldront », l'évê-
que s'obligeant à faire régler le jour même la dépense par son
receveur. Quant aux autres officiers, ils étaient infiniment
moins bien partagés que Messieurs du Chapitre, puisqu'ils ne
devaient recevoir, les vicaires que cinq sols chacun et les plus
humbles convives des « pasts » épiscopaux trois sols seu-
lement.
84 LISIEUX
A l'heure même où Le Hennuyer et ses chanoines traitaient
de raboHtion de ces fériés gastronomiques, les rivalités entre
catholiques et protestants prenaient chaque jour un caractère
plus grave. Le fameux Edit dé Janvier (17 janvier 1562) n'avait
satisfait personne, particulièrement dans les milieux catholi-
ques. Les Parlements n'acceptèrent de l'enregistrer qu'à la
troisième jussion et nombre d'évêques s'opposèrent à son appli-
cation. Le Hennuyer protesta par écrit dès qu'il reçut l'édit et
n'hésita pas, dit-on, à venir prêcher les huguenots sur le perron
même de Saint-Pierre. Mais ceux-ci l'insultèrent sans que les
catholiques, intimidés par la violence des Réformés, osassent
intervenir en sa faveur.
Il semble qu'à la suite de ces incidents, Tévêque de Lisieux
ait été quelque temps absent de sa ville épiscopale. Les nou-
velles qu'il en reçut durant les mois suivants furent mauvaises.
Dès le mois de mars, la population inquiète s'attendait aux
pires événements. A Saint-Pierre, le Chapitre avait établi une
garde militaire permanente et de grosses pierres avaient été
hissées sur les voûtes afin que les défenseurs de l'édifice pussent,
le cas échéant, les faire tomber sur des assaillants. De tels pré-
paratifs révélaient l'extrême tension des esprits. Mais en
dépit des précautions prises, le bailli d'Evreux, Louis d'Or-
bec, entouré de quelques dizaines de gentilshommes hugue-
nots, pénétra le 5 mai, avant-veille de l'Ascension, dans la
cathédrale. Sur ses ordres, l'office canonial fut interrompu et
la garde levée par le Chapitre immédiatement dissoute. Des
heures redoutables allaient sonner pour la Cathédrale d'Ar-
nould.
Le soir même de l'Ascension, en effet, Louis d'Orbec s'empa-
rait des portes de la ville : désormais, nul ne pouvait entrer
dans la cité ni en sortir sans sa permission expresse. Le len-
demain, trois cents protestants, venus d'Honfleur, de Pont-
l'Evêque et des environs d'Orbec, vinrent se mettre à ses ordres
et renforcer sa troupe. Stîrs désormais de l'impunité, les
Réformés, « armés de diverses sortes d'armes comme pistolets.
CE QUE DIT l/mSTOIHE 85
hallebardes, piques, marteaux de fer et antres hâtons » péné-
trèrent le 8 mai dans Saint-Pierre, entre neuf et dix heures
du matin. Se précipitant à travers la nef, ils « rompirent les
images et autels, ravirent calices, reliques et autres joyaux
d'or et d'argent, brillèrent chappes, ornements, parements,
nappes et autres linges » (1).
Ce fut en vain que des femmes courageuses s'efforcèrent de
sauver des flammes une partie de ces richesses. Les reîtres les
laissèrent faire mais un religionnaire lexovien, n'écoutant que
sa passion sectaire, leur arracha des mains les ornements sacrés
qu'elles emportaient et rejeta ceux-ci dans le brasier.
Tout ce que les Huguenots purent atteindre fut brisé ou con-
sumé. Les cloches, les stalles, les rétables, le jubé subirent les
plus graves mutilations. L'imagerie de pierre du grand portail
s'effrita sous les marteaux. Dans le chœur, le pavage fut enlevé
et les sépultures des évêques violées. Les monuments élevés à
la méinoire de Blosset de Carrouges et de Jean Le Veneur subi-
rent l'assaut d'une soldatesque sans discipline et sans dignité.
Pendant la semaine qui suivit, le culte catholique fut inter-
rompu dans la ville. Les huguenols, dont les principaux
meneurs étaient Guillaume Robert et Pierre Paulmier, de
Lisieux, et Antoine Lebourgeois, dit La Cormerie, de Cormeilles.
avaient établi leurs quartiers dans deux auberges, le Falot d'Or,
tenu par Renaud Dosté et VI mage Saint-Martin appartenant à
Richard Cochon. Ces hôteliers avaient depuis longtemps accou-
tumé d'accueillir « tous les séditieux et mal sentans de
la foi ». Les bandes iconoclastes qui sortaient de chez eux
pour arquebuser les statues et piller les maisons bourgeoises
n'y rentraient que chargées d'un butin qui leur permettait de
faire ripaille.
(1) Extrait tks niticlts donnés contre ceux qui pillaient Téglise Saint-
Fierre de Lisieux (1562). — Voir R. N. Sauvage. Les Troubles de 1562 in
Rfiides Lexoviennes, T. 51-
86 LISIEUX
Le samedi 16 mai, le duc de Bouillon, gouverneur de Nor-
mandie, personnage ondoyant et très peu sûr. avait rendu une
ordonnance aux termes de laquelle les églises devaient être
rendues au clergé. Les chanoines rentrèrent donc dans la Cathé-
drale. Déjà ils s'occupaient de faire procéder aux réparations
les plus urgentes lorsque, le 31 mai, arriva Guillaume de
Hautemer, sieur de Fervaques, à la tête d'une compagnie de
chevau-légers. Fervaques, suivant les ordres qu'il avait reçus
du duc de Bouillon, assuma les fonctions de capitaine de la
ville.
Les protestants connaissaient les sentiments de cet homme
ambitieux et indiïférent à toute croyance. Persuadé, semhle-
t-il, du triomphe des Béformés, Fervaques prit, dès son arrivée,
une attitude anti-catholique très prononcée. « Je ne permettrai
jamais, disait-il, ayant la charge de capitaine en la ville qu'il
y soit dit la messe. » Le jour même de son arrivée, les offices
furent de nouveau suspendus. Les chanoines Bobert de Bios-
set et Jacques Saintard furent chassés de leurs maisons sous la
menace des pistolets. Un prêtre nommé Begnault Costentin. qui
qui avait été surpris en train de célébrer la messe, fut trainé.
encore revêtu des ornements sacerdotaux, de rue en rue jus-
qu'à la prison. Le 10 juin, jour de la fête de Saint-Ursin, Ferva-
ques s'arrogea les droits dont le chapitre jouissait de toute
ancienneté à cette occasion.
Bientôt ce fut pis encore...
Le 22 juin le terrible capitaine se faisait remettre par l'avo-
cat Nicolas Le Petit un splendide Evangéliaire « coiiuert de
lames d'argent doré, entièrement enrichi de pierres précieuses
et mesme du fust de la Vraye Croix de Nostre Seigneur ». Cet
Evangéliaire, auquel l'admiration générale avait valu le nom
de Majesté, disparut sans retour. Ce fut une perte très sensible
pour l'Eglise de Lisieux.
Au mois de mai, les chanoines qui sentaient venir des jours
troublés, avaient pris la sage précaution de faire enterrer dans
CE QUE DIT L HISTOIHE 0/
la salle des Délibérations du Chapitre la grande ehâsse aux
reliques (1). Les premiers énieutiers n'avaient pas découvert
cette cachette. Mieux informé qu'eux, Fervaques se fit livrer les
clefs de la salle. Sur son ordre, la fosse fut ouverte et l'on frac-
tura les serrures de la châsse. « On assure, déclara-t-il péremp-
toirement, que si je fais ouvrir cette belle châsse, je ne vivrai
pas demi-an. Quand je devrais mourir, je la ferai ouvrir ». A
l'intérieur on découvrit « trois sacs de cuir de cerf pleins des
ossements de Monsieur Saint Ursin et autres saints, scellés du
sceau de deffunt et de bonne et louable mémoire M. d'Estoute-
ville, de son vivant évêque et comte de Lisieux ». Fervaques
coupa de sa dague les cordons des sacs et répandit les reliques
en bouffonnant : « Voilà des os de cheval ! ». Puis il mit les cha-
noines présents en demeure de les racheter s'ils ne voulaient
les voir réduites en cendre. Les infortunés s'exécutèrent sans
doute puisque les reliques, recueillies par l'un d'eux, Nicolas
Saintard, firent l'objet de visites en 1564. 1626 et même en 1731.
Quant à la grande châsse elle-même, elle fut dépouillée de ses
pierres précieuses et de ses ornements d'or et d'argent et l'on
peut croire que cette perte, si sensible pour le Chapitre de
Lisieux, n'en fut pas une pour Fervaques.
Quelque temps encore, le pillage se poursuivit. Le trésor de
la Cathédrale, découvert dans une maison qui appartenait à la
Fabrique, fut dispersé. L'Hôtel de Ville, visité la nuit, après
effraction, par des malandrins, ne fut pas mieux traité quelles
édifices religieux. Des titres de rentes disparurent. Quant aux
armes qui appartenaient à la cité, le prudent Fervaques les
enleva, non sans délivrer d'ailleurs un reçu en bonne et due
forme. Douze arquebuses à croc furent, notamment, employées
par lui pour renforcer la défense de son propre château.
Le duc d'Aumale, cependant, chargé par la Cour de rétablir
(1) \'oir otiidc de \. Laluiyc. Les reliques et les reliquiiires de Saiiil I jsin
à Lisieux. in Etudes Lexoviennes. II 177.
88 ijsiEiix
l'ordre, avait été saisi des plaintes du Chapitre et des habitants
demeurés catholiques. Il se disposait à intervenir. Fervaques,
de plus en plus violent, se répandait en invectives à son égard :
« Anmale m en veiil, disait-il, mais par le Corps Dieu, je luy
marcheray sur le ventre s'il prent le chemin de venir à Lisicux.
Je seray toute ma vie de l'Eglise nouvelle en dépit de luy et ne
permettray jamais qu'on dise messe en cette ville. Je feray rem-
part de la prestraille, des rasés et des papaux ! ».
Vaines bravades d'un violent qui, au fond, doutait de sa
force ! Fervaques ne devait pas attendre l'arrivée du duc d'Au-
male. Avec un autre capitaine protestant, Jean de Sainte Marie
d'Agneaux, il quitta la ville pour tenter de surprendre le
prieuré de Saint-Philbert-sur-Risle. Mais, en dépit de la supé-
riorité de ses forces sur celles des défenseurs de cette maison,
il échoua complètement dans son attaque (4 juillet 1562) et crut
sans doute plus sage de ne reparaître pas à Lisieux (1).
En l'absence de Fervaques. le receveur P'aulcon maintint le
régime de terreur instauré par celui-ci. Il leva une nouvelle
bande de coupe-jarrets, s'empara des portes de la ville, pilla
quelques maisons et mit à mort un «pauvre homme tenant le
party de l'Eglise romaine », le boulanger Jean Hesbert. Mais le
règne de cet autre forcené fut de courte durée. A la nouvelle de
l'approche du duc d'Aumalc. il s'enfuit à Honfleur avec ses
complices.
Les éclaireurs de l'armée royale parurent sous les murs de
Lisieux dans la soirée du vendredi 27 juillet. Quelques heures
plus tôt, une délégation de douze habitants était allée trouver
le duc à Cormeilles où il logeait, afin de lui remettre les clefs
de la ville et de l'assurer de son obéissance. Elle avait été bien
accueillie et des mesures immédiates avaient été prises pour
assurer l'occupation de la place.
(1) Histoire iiiéinorable et très véritable coiiieiuuit le ixiiit effort des Hugue-
nots au Prieuré de Saint-Philbert en Normandie et comment ils en furent
miraculeusement repoussés. — Paris, Julien Noyau, 1.587.
CK (H I<: DU r/lIISTOIHK 89
Le IcMidemain. 18 juillet, le lieutenant-général des arrière-
bans de Normandie, Louis Le Pellerin, sieur de Gauville, fai-
sais son entrée dans la ville à la tête d'une compagnie de deux
cenls hommes de pied dont la ville avait offert de payer la
solde. Les murailles furent renforcées et les bourgeois reçurent
des armes. Comme on craignait une rescousse des huguenots de
Caen, trois cents fantassins, commandés par Antoine de Vieux-
Pont, sieur du Saussey, vinrent renforcer la compagnie de Gau-
ville.
La réaction catholique s'affirma à Lisieux comme dans tou-
tes les villes normandes libérées des huguenots. Dès le 21 juil-
let, le duc d'Aumale enjoignait au bailh de l'évêque, Philippe
de Pomollain de « faire et parfaire les procès des séditieux et
rebelles ». Les huguenots s'enfuirent, pour la plupart, et se reti-
rèrent à Caen. Ceux qui furent assez maladroits pour se faire
prendre furent menés à Louviers où siégeait le Parlement,
replié de Rouen. La justice s'y montra prompte, mais peu
sereine. Le 27 août, trois habitants de Saint-Pierre-de-Cormeil-
les, Germain, Guillaume et Pierre Le Liepvre, convaincus de
saccagements faits à Cormeilles et à Saint-Jacques de Lisieux.
furent pendus et estranglés. Le 10 octobre, Robert Despérois,
un Lexovien, subissait le même sort.
La vindicte hâtive mais boiteuse du Parlement s'exerça ainsi
sur les menus complices des chefs de bandes huguenots. Elle
tenta bien d'atteindre également Louis d'Orbec et Guillaume
de Fervaques. Mais ceux-ci étaient trop haut placés pour encou-
rir le moindre châtiment. Assignés à comparaître devant la
Cour et menacés d'une saisie de leurs biens, ils ne s'en souciè-
rent guère, ne répondant que par des nasardes aux députés
lexoviens qui leur réclamaient leurs vouges et leurs arbalètes
à croc. Il est vrai que, peu après, Fervaques, ralhé à la cause
royale, se couvrait de gloire à la bataille de Dreux. L'énigma-
tique personnage n'en était pas à une palinodie près. Grand
pourfendeur de rasés et de papaux en 1562, il devait aider un
90 LISIELX
jour les Jésuites à s'installer à Caeii et les Capucins, à le faire
à Lisieux. Nous verrons bientôt avec quelle pompe il fut enfin
inhumé dans cette même Cathédrale Saint-Pierre qu'il avait
si bien contribué à ruiner naguère...
Tandis que sa ville épiscopale était ainsi en proie aux vio-
lences. Le Hcnnuyer en était absent. Peut-être eut-il cependant
l'occasion de sauver alors — fût-ce par avarice et involontaire-
ment — la vie de quelques huguenots qui devaient être trans-
férés à Louviers où les attendait la peine capitale. Il se refu-
sait, en etïet, de payer leurs frais de transfert et de nourriture.
La célèbre et inexacte légende, qui montre le prélat empêchant
le massacre des religionnaires lors de la Saint-Barthélémy, n'a
peut-être pas d'autre origine. Nous reviendrons sur ce point.
Ce fut seulement le 10 juin 1561 que Tévêque de Lisieux
établit le procès-verbal des dévastations subies par la cathé-
drale et le diocèse (1). Avec une emphase quelque peu médié-
vale mais aussi, semble-t-il, avec une émotion sincère, il y déplo-
rait non seulement les ruines matérielles mais aussi les attein-
tes portées aux lois et à la morale. Il se félicitait, par contre,
que les reliques de Saint Ursin et des autres bienheureux, chers
à la piété lexovicnne, eussent été sauvées par le chanoine Nico-
las Saintard.
Après avoir constaté que ces reliques étaient intactes et con-
formes de tout point à la relation qu'en avait faite Guillaume
d'Estouteville le 14 avril 1399, Le Hennuyer les replaça dans la
châsse qui, désormais veuve de ses ornements et revêtements
précieux, n'était plus qu'un coffre en bois d'assez piètre aspect.
Il ordonna d'appliquer quelques motifs de bois doré contre ses
parois. Revêtue de cette pauvre parure, elle reprit sa place tra-
ditionnelle sur un échafaudage, derrière le maître-autel.
(1) D'après l'Histoire de Normandie de Masseville, une tentative fut faite
contre Lisieux le 14 mars 1563, à l'instigation de l'Amiral de Chàtillon, par
le ]n'.'nce de Porcien. Le coup de main fut éventé et échoua.
CE QUE DIT l'histoire 91
Il étail réservé à un chanoine du xvii' siècle, M. de Mailloc,
de substituer à cette « vieille et ancienne châsse en façon de
garde manger » un reliquaire nouveau. L'évêque Léonor II de
Matignon opéra en 1685 le transfert des reliques. La châsse de
M. de Mailloc, faite de bois doré, fut alors « mise dans une
armoire placée à ce dessein sur l'autel de la Trinité, derrière le
grand autel » (1).
Une tradition tenace, à laquelle nous avons fait allusion,
affirme que si le sang ne coula pas à Lisieux, au lendemain de
la Saint-Barthélémy, le mérite en revint à Le Hennuyer qui se
serait opposé au massacre des protestants. Des historiens hasar-
deux ont lancé cette légende dont les artistes se sont ensuite
emparés. Sans reprendre à l'égard de l'évêque les accusations
passionnées de Louis Du Bois (2), il est permis de croire tout
simplement qu'il se trouvait à la Cour lors de ces tragiques
événements. Il avait assisté, en effet, quelques jours plus tôt
au mariage, célébré à Paris, de Henri de Navarre et de Margue-
rite de Valois. La toile de Gosse qui se trouve au Musée de
Lisieux et représente Le Hennuyer intervenant en faveur des
Huguenots n'a vraisemblablement pas plus de valeur historique
que le cadre imaginé par le peintre n'a de prix au point de
vue de l'exactitude iconographique.
En réalité, si le pire fut évité dans cette ville où les catho-
liques n'avaient pas dû oublier les violences de 1562, le mérite
en revint au cai)itaiiie qui y commandait. Fumichon (3), et aux
(1) Mémorial île ce fjiii s'est jxissé de jiliis remar<iiuihle dans ht pille ne
l.isieiix depuis l'an 167G jusqu'en 1717-
(2) Dissertation snr Jean Le Hennuijer. évèque de Lisietix regardé faus-
sement comme l'un des sauveurs des protestants à l'époque de la Saint-
Barthélémy in Archines Annuelles de la Normandie. — Caen, Manccl 1824-26-
De la conduite de Le' Hennuijer en 1572 in Recherches sur la Normandie. —
Paris, Dumoulin, 184.S.
(.3) Guy de Longchani]), sire de Funiiclion, avait été nommé par Charles IX,
le 28 octobre 1562, capitaine et gouverneur de Lisieux. 11 succédait dans ces
fonctions à Jean de Mainnemare, gouverneur depuis 1555.
En 1568 Charles IX nomma gouverneur le célèbre Fervaqucs. mais Fumi-
92 LISIEUX
magistrats du Corps de Ville. Le roi semble d'ailleurs n'avoir
donné, à l'égard des huguenots lexoviens, que des ordres d'in-
carcération et non des injonctions de massacre.
La Saint-Barthélémy fit cependant une victime à Lisieux :
elle y tua le vieux théâtre naïf et pittoresque que le Moyen
Age avait créé. Le 24 août, le jour même des scènes sanglantes
de Paris, les officiers municipaux interdirent à un certain Bou-
det, au prêtre Guillaume et à leurs camarades de réciter en
public le « Mistère de Madame Sainte Barbe ». Le 29, la repré-
sentation de celui-ci était purement et simplement supprimée
Les successeurs de Le Hennuyer, qui mourut octogénaire le
12 mars 1578 (1), connurent, fort heureusement pour leur comté,
des temps plus paisibles. Denis Rouxel de Médavy, issu d'une
très ancienne et très illustre famille normande et nommé à l'évê-
ché de Lisieux le 18 juin 1578, ne prit pas possession de son
siège. Jean de Vassé ne régna que trois ans (1580-1583).
La Ligue, cependant, entretenait dans tout le Royaume le
plus violent état d'agitation. Anne d'Escars de Givry, qui avait
recueilli, après un intervalle de deux années, la succession de
Jean de Vassé, s'était toujours montré un de ses plus chauds
partisans. Après la mort de Henri III, il marqua franchement
son hostilité au roi de Navarre. Aussi celui-ci, au lendemain de
la prise de Falaise sur Brissac (Janvier 1590), marcha-t-il aussi-
tôt sur Lisieux.
chon parvint à obtenir sa réintégration après avoir ciiassé de la ville le lieute-
nant de Fervacques, Guillaume de Bonnechose.
Son fils Jean, lui succéda le 8 juin 1584. Son administration fut très pénible
pour l'Evêque et pour les habitants. En 1.590, Henri IV le révoqua et ce fut de
nouveau le Maréchal de Fervaques qui reçut le gouvernement de Lisieux. Mais
à la mort du Maréchal, Jean de Fumichon reprit ses fonctions qu'il conserva
jusqu'à sa mort (1637).
Voir Bulletin de la Société Historique de Lisieux, 1901, p. 12.
(1) Jean Le Hennujœr fut inhumé dans le chœur de la cathédrale, du côté
de l'Evangile. Sa longue épitaphe en vers — fort médiocres — ne faisait aucune
allusion au rôle qu'il aurait joué lors de la Saint-Barthélémy.
CF. (H i: i»i I I. iiisi oiiu: 93
Le capitaine on exercice était alors Jean de Longcliamp,
sieur de Fumichon, homme violent qui avait traité avec bruta-
lité les habitants de Lisieux et contraint l'évèque lui-même à
quitter la ville. Mais ni la force de la garnison ni la puissance
des remparts ne parurent suffisantes à ce soudard pour qu'il pût
braver l'artillerie royale dont Brissac venait d'éprouver à ses
dépens l'efficacité. Il capitula, dit de Thou. « à la seule appro-
che du canon ».
Ce fut Fervaques, le terrible Fervaques, alors rallié à
Henri IV, qui fut nommé gouverneur de Lisieux. Il s'installa
dans la place sans plus de vergogne qu'en 1562, usant des reve-
nus de l'évèque absent et se logeant dans le palais de celui-ci.
Il demeura en possession de cet édifice jusqu'à sa mort.
Anne d'Escars ne pouvait songer à revenir dans son évêché
tant que cet hôte redoutable y commanderait. Il se rendit donc
à Rome où il resta de 1592 à 1595. Il devait rentrer plus tard en
grâce auprès de Henri IV et ce fut lui qui, le 17 avril 1607, pro-
céda au sacre d'un nouvel évèque de Luçon, destiné à faire
quelque bruit dans le monde, Armand du Plessis de Richelieu.
Les dégoûts qu'il avait subis amenèrent finalement ce prélat
à envisager la résignation de son évêché. C'est ce qu'attendait
F^ervaques. Il usa de toute son influence pour faire réserver le
siège de Lisieux à un de ses amis. François Rouxel de Médavy,
dont le frère aîné avait épousé sa propre fille, Charlotte de Hau-
temer (1). Des bulles de Clément VIII, datées du 12 mars 1598,
donnèrent l'investiture à ce nouvel évêque qui dut, lui aussi,
compter souvent avec le caractère intraitable du Maréchal.
Ce dernier, cependant, imita finalement le diable qui, lors-
(ju'il se sent vieillir, se découvre quelque vocation érémitique.
(1) François Rouxel de Médavy était le troisième fils de Jacques Rouxel
de Médavy et de Perrette Fouques de Manefot. Il fut abbé de Cormeilles,
au diocèse de Lisieux, et de Saint-André-en-GoulTcm, au diocèse de Secs. Un
autre François Rouxel de Médavy, son neveu, fut archevêque de Rouen de
1671 à 1691.
94 LISIEUX
En 1613, se repentant j^eut-être des pillages et des meurtres
anciens et récents dont sa conscience se sentait chargée, Fer-
vaques fondait à Lisieux. à la surprise générale, sans doute,
un couvent de Capucins.
Il était temps... Quelques mois plus tard. Rouxel de Médavy
célébrait les obsèques de l'homme qui avait, cinquante années
durant, terrorisé le Lieuvin et le Pays d'Auge.
Une curieuse brochure de l'époque nous a conservé le récit
pittoresque de ces funérailles (2).
Fervaques était décédé à Rouen le 14 novembre 1013. Les
cérémonies funèbres eurent lieu à Lisieux les 12 et 13 décembre
suivants.
Après l'annonce faite à travers les rues de la ville par les
crieurs de patenôtres agitant leurs tintenelles en signe de deuil,
le corps fut déposé en l'église Saint-Désir le mardi 10 décembre.
Le jeudi 12, dans l'après-midi, matines et laudes furent solen-
nellement chantées. Le lendemain, François Rouxel de Médav}-
procédait en personne à la levée du corps qu'on devait trans-
porter dans la Cathédrale. Le Chapitre avait oublié sans doute,
à cette époque, les injures de l'an de disgrâce 1562.
Bientôt, encadré par les archers de la maréchaussée, un
immense cortège se déroulait à travers la rue Grande, contour-
nait l'église Saint-Germain et venait se masser au pied du per-
ron de Saint-Pierre. De nombreux pauvres, tout de noir vêtus,
ouvraient la marche. Puis s'avançaient neuf « charités » et deux
confréries. Suivant l'usage, le plus jeune « charilon » portait
le goupillon et le bénitier. Au-dessus des fronts, la bannière,
enrichie de fines broderies, ondulait en larges plis où scintil-
laient les ors. Les confrères revêtus de chaperons portaient sur
l'épaule de longues torches.
(Ij Le Ton - lieau - Feu de la inénioire du Maréchal de Fervaques, par
Pierre Bcaiinis — Rouen — Le Verdier 1792- Vn exciniilnirc de cet opuscule
rarissime se trt)u\e à la Bibliothèque Nationak-,
CE Ol E DIT l/lILslOIUE 95
Tous les notables de la cité — bourgeois, échevins, bailli
vicomtal, médecins et apothicaires — s'avançaient ensuite,
tenant un cierge ou un bâton noir a la main. Des gentilshommes
et des pages portaient les insignes des charges exercées par le
défunt : armures, épées, décorations et bâton de maréchal. Six
valets de pied tenaient en main le cheval de bataille capara-
çonné de riches étoffes que rehaussaient des clinquants d'ar-
gent.
Puis venait, entouré de ses porte-insignes, M. de Lisieux,
auquel le Chapitre faisait une garde d'honneur. Et tandis que
les cloches se renvoyaient leurs plaintes, de Saint-Désir cà Saint-
Germain et de Saint-Germain à Saint-Pierre, le cercueil, sou-
tenu par onze archers et couvert d'un dais armorié, s'avançait
lentement à travers les rues noires de monde. Un chapelain
portait le cœur du maréchal, ce cœur indomptable dont les vio-
lences étaient encore présentes à la mémoire des plus âgés des
assistants.
Antiennes, psaumes, bourdons ; psaumes, antiennes et bour-
dons... Dans le brouhaha d'une assistance enfiévrée de curiosité,
la cérémonie s'achevait enfin. A l'issue de ce long office
qu'avait coupé une belle oraison funèbre, le cercueil fut porté
dans la chapelle Notre-Dame où, pour la dernière fois, tous les
hochets des grandeurs humaines furent rassemblés autour du
défunt. Puis il glissa pour jamais dans le caveau. Un bruit sec :
le bâton de Maréchal venait d'être brisé sur le seuil encore
béant. Tout était fini.
La mort de Fervaques. survenant en 1613, avait un sens
presque symbolique. Désormais la vieille génération inquiète
des temps de la Ligue et des guerres civiles disparaissait.
L'ordre renaissait de toutes parts et chacun se hâtait de faire
revivre ses anciens droits. Aussi ne doit-on pas s'étonner de
voir François Rouxel de Médavy solliciter et obtenir du roi
Louis XIII, en juin 1614, des lettres patentes portant confir-
mation des privilèges, immunités et exemptions de l'évêché de
96 LISIEUX
Lisieux. Il est à remarquer, d'ailleurs, qu'à la fin de toute
période de troubles les prélats lexovieiis s'empressaient d'obte-
nir une nouvelle consécration des antiques usages du diocèse
et du comté.
Des mains de Rouxel de Médavy, la crosse lexovienne passa,
en 1617, dans celles d'un des liommes qui ont le plus illustré
le règne de Louis XIII. Guillaume du Vair, jurisconsulte pro-
fond et grand orateur. Premier Président au Parlement d'Aix,
puis Garde des Sceaux, avait été remarqué par l'un des nonces
les plus avertis que la Cour pontificale eût jamais envoyés en
F'rance, le cardinal Guido Bentivoglio. Celui-ci le sacra lui-
même à Paris, en l'église des Bernardins (1), en présence de
Jacques Camus de Pont-Carré, évêque de Séez, et de Guillaume
Alleaume, évêque de Riez, son propre neveu, qui était destiné à
devenir un jour son successeur.
Guillaume du Vair fit toute sa vie honneur aux fonctions
dont il fut chargé. Il était, de plus, en réputation de philo-
sophe. Chrétien et stoïcien, il s'inspirait à la fois des Pères
de l'Eglise et des maitres de l'antiquité. On a dit de lui qu'il
avait été cartésien quarante ans avant le Discours de la Mé-
thode (2), ce qui n'est pas une médiocre louange. En 1652, Gas-
sendi recommandait encore au prince Louis de Valois la lecture
du meilleur ouvrage de l'ancien évêque de Lisieux, De la cons-
tance et consolation es calamités publiques:
Bien qu'il n'ait eu que de rares occasions de séjourner à
Lisieux, en raison de ses fonctions officielles, Du Vair a laissé
le souvenir d'un prélat énergique et plein de mesure. Il inter-
vint énergiquement auprès du Conseil du Roi pour faire tran-
cher au profit du siège lexovien une contestation pendante
depuis 1614. Il s'agissait de faire respecter le droit depuis long-
temps reconnu aux évêques de Lisieux de présenter au roi le
(1) Aujourd'hui Saint-Nicolas du Chardonnet-
(2) F. T. Pcrrens. f.es IJhi'rtiiis en France au xvii^ siècle. Paris 1896-
L'Église Saint-Jacques
Cliché Koch
CE OL E DIT l'histoire 97
capitaine qui, sous leur autorité, devait coniinander dans la
ville. Un arrêt du 19 janvier 1619 lui donna gain de cause.
Ce fut sous les murs de Clérac, aJors assiégé par Louis XIII,
que Guillaume du Vair mourut d'une fièvre maligne le 3 août
1621. Il fut inhumé à Paris, dans cette même église des Bernar-
dins où il avait reçu, quatre années plus tôt, la consécration
épiscopale.
Son neveu, (iuillaume Alleaume (1), précédemment évêque
de Riez, lui succéda l'année suivante. C'était un homme cul-
tivé, affable et très pieux. Peiresc, le grand érudit provençal,
s'honorait de son amitié. Son pontificat de douze années (1622-
1634) ne fut marqué, à Lisieux, que par la fondation, en 1628,
d'un couvent d'Ursulines (2). La paix, désormais, régnait dans
le Royaume et les bonnes villes ne couraient plus guère le
risque de voir s'ouvrir la brèche ou déferler l'escalade. Elles
demeuraient cependant, en raison de leur peu d'hygiène, une
proie désignée aux épidémies. Lisieux connut en 1628 les
ravages de la peste et celle-ci ne cessa, dit-on, qu'après un pèle-
rinage à Notre-Dame de Grâce, près d'Honfleur, accompli par
les habitants sur l'initiative de l'évêque.
Lorsqu'il séjournait à Paris, Guillaume Alleaume aimait à
résider dans cette maison des Bernardins qui semble avoir été
chère à tous les siens. Ce fut là que la mort le surprit le 29
août 1634. Il fut inhumé dans l'église du couvent, près de la
tombe de Guillaume du Vair.
Le prélat qui lui succéda et qui, précédemment, avait été
évêque d'Aire (1607), puis de Nantes (1621) jouissait à la Cour et
(1) Guillaume Alleaume était lils d Antoinette du Vair et de Nicolas AI-
loaume, conseiller au Parlement de Paris.
(2) Le contrat de fondation datait du 11 décembre 1628.
98 LISIEUX
à la ville d'une flatteuse notoriété. Originaire de Mons, en
Hainaut, il avait nom Philippe Cospéan ou plutôt Cospeau (1).
Familier de l'Hôtel de Rambouillet où Ton aimait cet
homme indulgent et modeste, bon prédicateur par surcroît, il
avait réussi à gagner la confiance de Richelieu qui, toute sa
vie, la lui conserva (2). Nul ne doutait de sa foi ardente, ni
même de son courage sacerdotal. Il avait en effet témoigné de
ces qualités en 1617 en rédigeant la Remontrance du clergé de
France faite au roi en Assemblée générale du clergé tenue à
Paris et en prenant, à cette occasion, nettement position contre
les abus de la commende. Après avoir dénoncé la légèreté cou-
pable avec laquelle le roi disposait des évêchés et des abbayes
en faveur d'enfants ou d'hommes indignes, il n'avait pas hésité
à prononcer, avec une belle liberté de langage, ces paroles qui
sonnaient comme une condamnation : « Ce qui nous afflige
le plus pour le service que nous nous devons, Sire, c'est que,
les autres en ayant le profit, Votre Majesté en paiera l'intérêt
par l'arrêt d'un juge inexorable qui fera trembler de frayeur
et frémir de la crainte d'un supplice mille fois plus grand que
la mort les plus puissants monarques de tout l'Univers ».
(1) « M. Cospeau (on l'appeloit ainsi an lieu de Cospéan) »... Tallemant des
eaux. Historiettes. Edition Mommerqué, Paris 1861. Tome IV, p. 94.
Ce même Tallemant nous a gardé quelques piquantes réparties du bon
préla" :
« Ayant sacré Vévêque de Riez, il reçut les remerciements du nouveau
pré'at : « Hélas ! rcpondi*-il à ce dernier, c'est à moi de vous rendre grâces :
avant que vous fussiez évêque, j'étais le plus laid des évêques de France ».
« Quand on lui donna Lisieux au lieu de Nantes, conte encore Tallemant,
quelqu'un lui dit : « Mais vous aurez bien plus grande charge d'âmes. — Voire,
répondi'-il, les Normands n'ont point d'âmes ». Le propos manquait quelque
peu de charité, mais n'a-t-il pas été prêîé gratuitement au bonhomme Cospeau
par le malicieux auteur des Historiettes ?
(2) Le jour de la naissance de Louis XIV (5 septembre 1638), ce fu* Cospeau
qui dit la messe à quatre heures et demie du matin, dans la chambre de la
Reine, au Louvre.
Le 12 mai 1643, il fut appelé à Saint-Germain-en-Laye au chevet de Louis
.XIII mourant. Il recueillit le dernier soupir du roi et lui ferma la bouche et
les yeux.
CE ni K Dll l.'lllSIOlUK 99
Ce zèlo religieux n'allait pas sans s'exercer sur l'entourage
du prélat. On savait, dans le monde, qu'il avait réussi à con-
vertir un pécheur bien compromis, le poète rouennais Saint-
Amant. Né dans le protestantisme, grandi dans l'impiété, vautré
dans la goinfrerie, le « bon gros » avait dû être une brebis
assez difficile à ramener au bercail du Seigneur. Le miracle de
la grâce s'était i)ourtant réalisé en 1624 et le terrible catéchu-
mène semblait demeurer plein de gratitude envers celui qui
l'avait enfin rangé sous la houlette romaine. Dans son beau
poème Le Contemplateur, Saint-Amant saluait en ces termes
Philippe Cospeau :
Vous par qui j'espère être exempt
De choir en l'éternelle flamme.
Apôtre du siècle présent,
Ccnise du salut de mon âme.
Divin prélcd, saint orcdeur,
Juste et souverain destructeur
Des infernales hérésies.
Grand esprit de qui tout prend loi
Et dont les paroles choisies
Sont autant d'articles de foi.
Vous qui gardez d'un soin si doux
Le cher troupeau de votre Maître
Lui donnant, eu dépit des loups
Le sacré pain de grâce à paître,
Vrcn ministre d'Etat du ciel.
Cœur débonnaire, homme sans fiel
Qui vivez comme font les anges
Et méritez qu'en chaque lieu
On vous fasse part aux louanges
Que vous même donnez à Dieu...
Dans la bouche de Saint-Amant, de tels éloges étaient sin-
cères. De toute évidence, le rinuur bachique avait profondé-
100 LISIEUX
ment subi l'ascendant de ce prélat instruit, énergique et de vie
irréprochable.
La bienveillance de Cospeau s'était exercée très tôt à
l'égard de Bossuet. Aussi le futur évêque de Meaux lui dédia-
t-il sa première thèse de philosophie. Il est, par contre, impos-
sible d'admettre, comme le veut la tradition lexovienne, que
Bossuet soit venu, sur l'invitation du prélat, prêcher dans la
chaire de Saint-Pierre. Il n'était, en effet, âgé que de dix-neuf
ans lorsque Cospeau mourut le 8 mai 1646, après un paisible
pontificat de dix années (1).
Un médiocre mais curieux opuscule du temps atteste que
la fin de l'évêque de Lisieux fut des plus édifiantes. Il s'agit
du Miroir de la Bonne Mort ou méthode de bien mourir, tirée
des dernières paroles de l'évêque de Lisieux, Philippe de Cos-
peau, dressée eit forme d'oraison funèbre (2). Ce titre languis-
sant et invertébré est bien digne d'un ouvrage dont l'auteur,
David de la Vigne, s'efforce de comparer le trépas de l'évêque
à la mort du Christ. Mais nous avons là un témoignage précieux
de l'estime dans laquelle fut tenue, par les contemporains, la
mémoire du prélat.
De nos jours encore subsiste à Lisieux une trace magnifique
de l'activité dont fit preuve Philippe Cospeau dans le domaine
matériel. Ce fut lui, en effet, qui fit démolir l'ancienne rési-
dence épiscopale, élevée au xn*^ siècle par le célèbre Arnould.
Sur l'emplacement de cette forteresse, il édifia la plus grande
et la plus belle partie d'un nouveau Palais, en bordure de la
place Thiers actuelle.
Après Cospeau, et pour une i^ériode de soixante-dix années,
l'évêché de Lisieux allait échoir à des représentants d'une
(1) Le 14 juin 1646, le corps de Cospeau fut transféré de Lisieux à Anet où
il fut reçu avec de grands Jionneurs par la Duchesse de Vendôme. Transporté
ensuite à Paris, il fut inhumé, suivant les dispositions testamentaires de
lévêque, dans l'église des filles de la Passion.
Voir Bulletin de la Société Historique de Lisieux, 1901, p. 51-
(2) Le Duc. Paris 1649.
CE QUE DIT l'histoire 101
vieille et illustre Maison, mi-bretonne, mi-normande, celle des
Goyon de Matignon.
Belle lignée que celle-là ! La tradition familiale affirmait
que les plus lointains ancêtres commandaient déjà les banne-
rets de Bretagne, au temps de Conan Mériadec, c'est-à-dire au
IV* siècle ! Sans remonter si loin, il semblait bien qu'après avoir
lutté au X® siècle contre les Normands qui avaient envahi la
Bretagne, un chevalier de cette race eût suivi en Angleterre
l'armée du Conquérant. Plus tard, la propre mère de Du Gues-
clin, Bertrande, s'était enorgueillie de descendre des Goyon.
Au XIV* siècle, ces derniers avaient acquis la terre de Thorigny,
en Cotentin, dont ils devaient demeurer seigneurs durant près
de trois siècles et demi.
Au XVI* siècle, Jacques II de Matignon avait gagné, à force
d'héroïques échauffourées avec les Espagnols et les protestants,
le bâton fleurdelysé de Maréchal de France. Son fils Charles,
dont Jean Bertaut, l'évêque-poète de Sées, avait été le précep-
teur, avait porté plus haut encore le prestige de sa Maison en
épousant Eléonore d'Orléans, fille du duc de Longueville et
de Marie de Bourbon. De cette union étaient issus quatre fils.
L'un d'eux, Léonor, né au Château de Thorigny le 31 mai 1G04,
fût très tôt destiné à l'état ecclésiastique. Il était abbé com-
mendataire de Thorigny dès l'âge de quatorze ans. Quatre
années plus tard il recevait en outre l'abbaye de Lessay. Au
mois de juillet 1625, il était appelé à l'évêché de Cou tances
bien que n'ayant pas encore atteint l'âge requis pour recevoir
îri prêtrise.
Léonor de Matignon, très sagement, poursuivit ses études
et partit les achever à Rome en 1629. En 1632, il fut ordonné
prêtre. Au mois d'août 1633, l'évêque d'Avranches, François
de Péricard, lui imposait la mitre en l'église Notre-Dame
d'Alençon.
Si sa haute naissance et la faveur royale avaient été à l'ori-
gine de cette brillante série de promotions ecclésiastiques, il
102
LISIEIÎX
faut reconnaître que le jeune prélat, à la dift'érence de certains
de ses confrères, se montra digne des charges qu'il avait assu-
mées. Lorsqu'il fut transféré, en 1646, du siège de Coutances à
celui de Lisieux, il était en réputation d'évéque scrupuleux et
de parfait honnête homme, au sens si plein où le siècle enten-
dait alors cette dernière expression.
Son activité fut grande, au cours d'un pontificat de trente
années. Philippe Cospeau avait remplacé l'ancien évêché-for-
teresse du Moyen Age par une élégante construction conçue
dans le style du temps de Louis XIII. Léonor P' de Matignon
poursuivit ces travaux ainsi qu'en témoignent les Mémoires de
Noël Deshays dont plusieurs historiens ont trop négligé les
précieuses indications. Il « fit bâtir, nous dit cet auteur, l'aUf
donnant sur ta cour qui porte ses propres armes entourées dn
cordon de l'Ordre du Saint-Esprit. Mais les jardins et le Palais
ont été tellement augmentés et embellis par Léonor II qu'on
fait ordinairement honneur à ce dernier de tous ces beau.r
ouvrages ». Nous croyons, pour notre part, qu'il faut, notam-
ment, attribuer à Léonor P"" la construction et la décoration des
beaux appartements du premier étage du Palais et notamment
celles de la célèbre Chambre Dorée (1).
Grand bâtisseur comme tous ceux de sa famille, cet évèque
fit reconstruire également le Château de Lonrai. sa résidence
d'été, qu'il décora avec magnificence.
Le Collège de Lisieux lui dut aussi une réforme complète.
Cet établissement, fondé en 1571 sous le pontificat de Jean Le
Hennuyer. était tombé, depuis lors, entre les mains de régents
(1) 11 est à noter que Léonor de Matignon avait fait reconsti-uire de fond
en comble le Palais Episeopal de Coutances lorsqu'il occupait le siège de ce
diocèse.
Nous verrons plus loin quil fût lanii fidèle et prévenant de Poussin, qu'il
avait dû connaître à Rome lors de son séjour, de 1629-1632. Il dut être égale-
ment en relations avec le meilleur élève du maître, Jacques Stella, de I.j'on
(1596-1657) et le favoriser de ses commandes-
CE QUE DI'l I "iMSIOIHK 108
incapables. La discipline et les études y avaient périclité. Il
n'en sortait, au grand dommage du diocèse, que des prêtres
médiocres. Pour relever cette maison, Léonor de Matignon,
reprenant un ancien projet de Philippe Cospeau, songea à la
confier au Père Eudes, le grand missionnaire normand, frère
de l'historien Mézeray.
Dès 1651, il avait envoyé son vicaire général à Coutances
afin d'étudier sur place l'organisation du Séminaire qu'y avait
récemment créé l'évêque Claude Auvry (1). Le 25 octobre 1653,
après avoir examiné en détail le projet de réorganisation du
Collège, Matignon accordait les Lettres d'institution nécessaires
pour l'établissement à Lisieux des prêtres de la Congrégation
de Jésus et Marie. Le 17 novembre de la même année, les nou-
veaux régents prenaient possession de l'immeuble de la rue du
Bouteiller oîi ils ouvrirent les classes le l'^'" janvier 1654. Sous
la direction des Eudistes, le Séminaire collégial devait con-
naître une grande prospérité. Il ne disparut qu'en 1791.
Se sentant vieillir, Léonor L' résigna successivement ses
abbayes de Thorigny et de Lessaj^ en faveur de son neveu
Léonor II. Puis, en 1676, il renonça également en faveur de ce
dernier, à son évêché lexovicn. Il mourut à Paris le 14 février
1680. Sa dépouille, ramenée à Lisieux, fut inhumée dans la
Chapelle Notre-Dame, entre le tombeau d'un de ses prédéces-
seurs, Antoine Raguier, et celui du Maréchal de Fervaques.
A l'époque de Léonor P"" de Matignon, les anciens usages du
diocèse étaient encore en pleine vigueur à Lisieux. C'est ainsi
que, chaque année, avait lieu, les 10 et 11 juin, en souvenir du
fameux miracle de Saint Ursin, une foire très importante, pla-
cée sous le vocable du vieil évêque de Bourges. Aux mêmes
dates se déroulaient, au milieu d'une foule en liesse, les céré-
monies mi-religieuses, mi-féodales groupées sous la dénbmina-
(\) Claude Auvry n'était autre que le héros du Lutrin de Boileau.
104 LISIEUX
tion de Fêtes de la Comté. Le populaire disait même, plus sim-
plement encore, la Comté (1).
La coutume exigeait en effet que, durant ces deux journées,
l'évêque fut dessaisi de ses pouvoirs de comte de Lisieux et
que ceux-ci fussent transmis au Chapitre. Sans doute cette tra-
dition avait-elle eu pour origine un accord intervenu, à une
époque imprécise du Moyen Age, entre un prélat lexovien et
ses chanoines, toujours jaloux de l'autorité et des prérogatives
de la mitre. On ne possède plus — et sans doute ne possédait-on
plus, dès le xvii" siècle — de précisions à cet égard. Mais la
prise de possession, bien éphémère, des pouvoirs comtaux par
deux membres du Chapitre donnait toujours lieu à des céré-
monies pittoresques auxquelles tenait beaucoup la belle humeur
lexovienne.
L'élection des deux futurs Chanoines - comtes — dits
l'Ancien et le second comte — avait lieu chaque année le 30
juin, soit près d'un an avant leur solennelle Entrée en fonctions.
Ne fallait-il pas préparer, longtemps à l'avance, tous les détails
de la cérémonie ? Et procéder, i)ar exemple, à cette amusante
expertise appelée la Soupe du goût du vin de Messieurs les
(Comtes, au cours de laquelle de friands chanoines, renommés
sans doute pour leur habileté à manier le tâte-vins, appréciaient
les breuvages que leurs confrères avaient l'intention de leur
distribuer, ainsi qu'aux officiers laïques, aux jours fastes de la
Comté ?
Le 10 juin donc, tout Lisieux, excité par les grelots de
Dame Folie et par les clameurs de la Foire qui commençait,
envahissait les rues étroites afin de ne rien perdre du specta-
cle. La Cathédrale était richement ornée, à l'intérieur et à l'ex-
térieur, de tapisseries et de tapis. Sur le grand portail étaient
apposées les armoiries des Chanoines-comtes. Deux des maisons
(1) Voir une étude anonyme parue dans le Bulletin de la Société Historique
de LisieuT, année 1903 : Les Chanoines-comtes de Lisieux nu XVII^ siècle.
CE Ol K III I I.IlIsroiHK 105
canoniales — celles des héros de la fête — avaient reçu une
décoration analogue.
A midi toutes les cloches de Saint Pierre annonçaient le
début, désormais proche, de la cérémonie. Dans les auberges
— la Licorne, la Belle Fontaine et tant d'autres ! — commen-
çaient d'abondantes ripailles. Tournez, gigots ; dansez, pichets !
Chacun jouait de la mâchoire avec une hâte bien légitime car
on ne pouvait, ce jour-là, demeurer longuement à table. Le cor-
tège de Messieurs les Chanoines-comtes se mettait en route, en
effet, dès deux heures et demie pour se rendre à la Cathédrale
et chacun désirait être présent, au premier rang, pour mieux
l'admirer au passage.
Cet empressement universel était fort justifié car il était
vraiment pittoresque, ce cortège et coloré à souhait.
Le parcours, des maisons des chanoines-comtes à la Cathé-
drale, était bref et se faisait à pied. En tête se présentaient les
tambours et les trompettes de la ville, menant le plus joyeux
tapage. Puis s'avançaient une vingtaine d'hommes d'armes,
encore vêtus à la façon du xvi" siècle, le pot en tête et le corps
couvert de l'armure complète. Ces « hommes de fer » — sui-
vant l'expression populaire — étaient des vassaux du Haut-
Doyenné de Lisieux, recrutés traditionnellement parmi les habi-
tants de certaines maisons de la paroisse Saint-Germain. Ils
portaient l'épée au côté et la hallebarde sur l'épaule.
Venaient ensuite les deux appariteurs du Chapitre, en sur-
plis, et deux des chanoines portant sur le bras leurs aumusses
blanches, mouchetées de noir. De larges guirlandes de fleurs
étaient jetées en bandoulière sur leur épaule droite, et se
nouaient à leur flanc gauche. Tous tenaient à la main de gros
bouquets.
Enfin s'avançaient les deux Chanoines-Comtes, arborant
leurs plus somptueux ornements et pareillement fleuris. Ils
étaient suivis des six off'iciers de la Haute Justice du Chapitre
dont les robes un peu sévères étaient, elles aussi, égayées par
des guirlandes.
106 LISIELX
Au haut des degrés du parvis, le Chapitre attendait le cor-
tège pour l'introduire dans la Cathédrale. Les Chanoines-Com-
tes étaient conduits en procession jusqu'au chœur où deux
stalles, richement décorées, leur avaient été réservées. Pour
saluer leur arrivée, les chantres entonnaient le premier Psaume
de la Saint Ursin.
La céréinonie religieuse terminée, le cortège sortait de la
Cathédrale avec le même apparat. Mais, cette fois, des chevaux
attendaient au bas des degrés du parvis Messieurs les Chanoi-
nes-Comtes et leur suite. Il s'agissait, en effet, de se rendre
maintenant aux divers endroits où avaient à s'exercer des pré-
rogatives féodales.
Tour à tour les quatre portes de la Ville — portes de Paris.
d'Orbec, de Caen et de la Chaussée — recevaient la visite du
cortège fleuri. Le portier présentait les clefs et prêtait serment.
Un procès-verbal de 1622 nous a conservé les détails de la
petite cérémonie qui se déroulait alors :
« S'est présenté Ollivier Laiiltier, portier de la Porte de
Caen de ceste dicte ville, lequel a présenté à mesdicts sieurs
les Comtes, année présente, comme on a de coustume faire, les
clefz de ladicte porte pour en disposer comme de coustume.
Suivant quoy lesdictes clefz ont été mises aux mains desdicts
sieurs et par eux remises aux mains dudict Laultier pour con-
server et servir le Roy... Partant, dudict Laultier receu le ser-
ment de fidellement faire son debvoir ce qu'il a promis faire,
ayant signé. »
Une garde symbolique — deux miliciens probablement —
l)rise parmi les hommes de fer, était laissée à chacune des por-
tes.
Le cortège se rendait ensuite, par la grande Rue Saint-Désir,
à l'Epine du Chapitre et faisait le tour de cet arbuste qui mar-
quait la limite du fief épiscopal et de celui de Madame l'Ab-
besse de Notre-Dame du Pré. 11 rentrait ensuite en ville par la
Porte de Caen et la rue du Bouteillier. Devant le Collège, situé
LA SALLE DORÉE DU PALAIS EPISCOPAL.
CE QLE DIT l'histoire 107
dans cette dernière rue, il faisait halte un instant, l'usage vou-
lant qu'un congé fût accordé aux écoliers à l'occasion de la
fête. Si ce congé semblait suffisant à ses bénéficiaires, des cris
fusaient de chaque fenêtre : Vivant Comités ! (1). Dans le cas
contraire, les oreilles des chanoines-comtes étaient régalées d'un
beau tintamarre que scandaient des Moriantur Comités ! (1)
empreints de la plus joyeuse insolence.
Les représentants du Chapitre devaient maintenant prendre
possession de la juridiction épiscopale. Ils se rendaient donc
à la Cohue ou Prétoire. Le Sénéchal capitulaire y était substi-
tué ,pour deux jours, au Bailli vicomtal et commençait, séance
tenante, à rendre des jugements. La plupart des affaires traitées
devant lui étaient des litiges survenus à l'occasion de la Foire.
Après cette audience, le cortège rentrait à la Cathédrale.
Il incombait alors aux Comtes d'offrir, dans la sacristie, une
collation aux officiers du chœur et à ceux de la Haute Justice.
Un grand gâteau feuilleté, trente-six tartes au fromage dites
ramequins, trois pots de bon vin et trois pots de cidre aidaient
à tenir en belle humeur les convives de ces sommaires aga-
pes.
Ceux-ci se retrouvaient d'ailleurs, un peu plus tard, à la
table du Comte ancien afin d'y participer à un repas plus subs-
tantiel et agrémenté des crus délicats qu'avaient naguère éprou-
vés les tâte-vin du Chapitre. Des distributions diverses ache-
vaient cette joyeuse journée taudis que les conversations s'ani-
maient — chacun tenant à conter ce qu'il avait vu — au coin
des rues et dans les salles discrètes des vieilles maisons de
bois.
Le lendemain, les honneurs principaux allaient surtout à
Monsieur le second Comte. C'était lui qui réunissait, ce soir-là,
en un autre repas d'apparat, les convives de la veille et d'autres
invités à son choix.
(1) Vivent les Comtes ! ... .4 mort les Comtes !-..
108 LISIEIIX
Dès neuf heures cependant, la sonnerie des cloches de Saint-
Pierre jetait au crépuscule l'annonce de la fin de la fête. Les
réjouissances se poursuivaient sans doute bien avant dans la
nuit. Mais, désormais, la puissance des Chanoines-Comtes avait
vécu et l'évéque était pleinement rentré en possession de ses
droits séculaires.
Un prélat de très ancienne Maison comme Léonor P"" de Mati-
gnon devait voir sans défaveur le maintien des traditions d'un
passé auquel lui-même aimait à se reporter, par sentiment
d'honneur familial. Son neveu et successeur, Léonor II, ainsi
que les prélats qui régirent après lui l'Eglise de Lisieux ne sem-
blent pas avoir jamais adopté une attitude hostile à l'égard de
la Fête de la Comté.
Léonor II était le fils de François de Matignon, comte de Tho-
rigny et de Gacé, et d'Anne Malon de Bercy. Sacré le 14
mars 1677 dans la Chapelle du Noviciat des Jésuites de Paris
par l'Archevêque de Reims, Le Tellier, il devait occuper durant
trente sept années le trône épiscopal et laisser le renom d'un
prélat éclairé et généreux.
Ainsi que l'avaient fait ses prédécesseurs, il api)orta tous
ses soins à l'agrandissement et à l'embellissement de son Palais.
En 1679, une partie de la muraille de la Ville, au voisinage de
celui-ci, fut abattue par ses ordres. De vieux bâtiments, situés
face au jardin, disparurent pour faire place à une aile nouvelle,
bâtie au goût du jour (1). Plusieurs terrains furent achetés afin
d'accroître la superficie du jardin. Celui-ci fut alors sensible-
ment plus étendu que le Jardin Public actuel.
Mais s'il aimait, comme son oncle, à élever des construc-
tions neuves, Léonor II ne semblait pas doué du goût très sûr
dont ce dernier avait donné tant de preuves. La Cathédrale porte
encore, hélas ! les marques de ses regrettables initiatives.
(1) Cletle aile de rKvêché, qui formait le Logis de lEvèque, a été démolie
en 1808 et remplacée par le bâtiment qui abrite actuellement le Musée et la
Bibliotbèquc.
CE (,)UE DIT l'histoire 109
Alors disparut en effet le jubé du xvi'' siècle dont il ne
demeure que deux magnifiques bas-reliefs visibles dans la cha-
pelle de la Vierge. Les murailles furent blanchies à la chaux,
les verrières remplacées par du verre blanc. La belle chaire
épiscopale de Le Veneur disparut dans cette tourmente capi-
tulaire, ainsi que les tombeaux des évêques Foulques d'Astin,
Guy d'Harcourt et Guillaume d'Estouteville qui, paraît-il, empê-
chaient de célébrer le service divin avec toute la pompe dési-
rable. Par contre, Léonor II légua, par testament, une somme
de vingt mille livres pour édifier dans la Cathédrale un maître-
autel de marbre qui fut flanqué de deux anges adorateurs et
surmonté d'une « gloire » resplendissante. Les chanoines du
xviii" siècle furent si émerveillés de cette « gloire » que, le 6 avril
1726, ils chargeaient le trésorier de la fabrique d'acquérir de la
toile pour la couvrir « toutes les fois qu'on baliera l'église ».
Ses derniers rayons achèvent fort heureusement de se ternir
aujourd'hui dans un recoin de la sacristie.
Les réalisations de cet évêque, furent moins discutables dans
le domaine de l'administration religieuse. Très soucieux des
devoirs de sa charge, il aida à la construction du Séminaire des
Eudistes, fondé par son oncle, et, pour rendre plus aisée l'édu-
cation des clercs, il créa un Petit Séminaire au Faubourg de la
Chaussée. Une Maison du Bon Pasteur, destinée au relèvement
des filles repenties, ouvrit ses portes dans la rue Pont-Bouillon,
hors la Porte d'Orbec (1). Enfin, pour satisfaire aux besoins
des malades, et des indigents, Léonor II fonda en 1865, au Fau-
bourg de la Porte de Paris, l'Hôpital des Renfermés ou des
Pauvres Valides et, dans la grande Rue, près des Mathurins,
l'Hôpital Saint-Joseph.
Ce prélat maladroit mais bienfaisant mourut à Paris, en
l'Hôtel Matignon, le 14 juillet 1714.
Nommé évêque de Lisieux le 15 août suivant, Henri Ignace
(1) Aujourd'hui rue de Livarot.
110 LISIELX
de Brancas (1), {|ui devait demeurer à la tète du diocèse pen-
dant quarante-cinq ans, fut sacré à Paris au mois de janvier
1715 dans cette même chapelle du Noviciat des Jésuites où son
prédécesseur s'était jadis incliné pour recevoir l'onction sainte.
Il fit son Entrée Solennelle le 18 avril suivant avec toute la
pompe qui était de tradition en semblable circonstance. Les
bourgeois étaient sous les armes. Certains d'entre eux, pour
plus de bravoure, avaient revêtu ruuiforme des hussards, d'au-
tres celui des dragons.
Ces Entrées des Evêques de Lisieux étaient réglées, depuis
le Moyen Age, par un protocole îuiquel on ne dérogeait guère.
Il était d'usage que le i)rélat, ne i)ouvant entrer dans son Palais
avant la prise de possession du siège, fût hébergé à son arrivée
au Couvent des Capucins situé sur la route de Paris. Il y rece
vait une députation du Chapitre qui venait l'informer des céré-
monies dont allait être entourée son installation. Le seigneur
de Saint-I)enis-de-Mailloc jouissait du double privilège d'assu-
mer les fonctions d'écuyer tranchant du nouvel évêque et aussi
celles d'écuyer, tout court, puisqu'il devait l'aider à descendre
de sa monture. Pour s'être acquitté de ces services d'apparat,
ce seigneur recevait ensuite, à titre de don, le cheval du prélat.
Le jour de l'Entrée, tout le clergé séculier et régulier de la
ville ainsi que les membres des Charités se rendaient en pro-
cession à la Porte de Paris. L'évêque. revêtu de la mosette sur
le rochet et coifté de la barette, attendait le cortège. Un banc
couvert d'un tapis était placé devant lui. Après avoir entendu
la harangue de bienvenue du Doyen du Chapitre, le prélat,
tête nue et la main sur l'Evangile, prêtait le serment d'observer
les statuts et coutumes de 1 Eglise de Lisieux. Ce devoir rempli,
il revêtait l'étole, la chape et la mitre et recevait la crosse des
mains du Doyen. Précédé de tout le clergé, il s'acheminait
(1) Né à Peines, en Provence, le 6 novembre 1684, Henri Ignace de Brancas
était fils de Henri de Brancas, inarqnis de Céreste et de Dorothée de Cheylus
lie Saint-Jean.
CE QUE DIT L HISTOIRE Hl
ensuite, sous un dais porté par six chapelains, vers le grand
portail de la cathédrale. Il marchait pieds nus sur des planches
tendues de draps ou de toile et ne devait remettre ses chaus-
sures qu'au seuil même de l'Eglise.
Sur le parvis, l'évèque trouvait devant lui un autre banc
qui lui barrait le passage. En cet endroit il devait prêter un
second serment. Puis, salué par la rumeur de toutes les cloches,
il pénétrait dans la cathédrale en aspergeant la foule d'eau
bénite.
En arrivant devant le maître-autel, il devait prêter serment
pour la troisième fois et signer au bas de la cédule sur laquelle
était inscrite la formule rituelle. Désormais, l'alliance de
l'Eglise de Lisieux avec son nouveau pasteur était définitive.
Précédé du doyen, le prélat, mitre au front et crosse au poing,
allait prendre place sur son trône, tandis qu'était chanté le
Te Deum. Puis il célébrait pontificalement la messe du Saint
Esprit.
Jadis, nous l'avons vu, un grand dîner et un souper clôtu-
raient cette journée de fêle. Le seigneur de Magny-le-Freule
devait, à chacun de ces repas, donner à laver les mains à l'évè-
que et, pour prix de ce service, recevait l'aiguière et le bassin
qui avaient servi à cet "usage.
Commencé parmi les manifestations de la joie populaire,
le pontificat de Brancas s'écoula sans être marqué par de
grands événements. On ne garde de ce prélat que le souvenir de
son esprit qu'il avait fort vif et même quelque peu caustique.
Il décora somptueusement la chapelle Notre-Dame et fit élever
en 1725 les constructions parallèles au flanc nord de la nef
de la cathédrale, qui furent plus tard tranformées en Maison
d'arrêt.
Henri Ignace de Brancas mourut le 31 mars 1760 (1). Il fut
inhumé dans le caveau de Léonor P'" de Matignon, en la cha-
pelle Notre-Dame.
(D Le If- avril, d'après la Gazette de France.
112 LISIEIX
Cet evêque s'était toujours montré fort soucieux d'affermir
son autorité et, dans ce but, s'était efforcé d'obtenir la suppres-
sion de la juridiction du Chapitre. Les événements, cependant,
commençaient à annoncer de prochaines tempêtes auxquelles
ne devaient résister ni les privilèges capitulaires. ni le prestige
épiscopal.
Jacques-Marie de Caritat de Condorcet ((1), qui avait été
appelé à recueillir à Lisieux la succession de Brancas, put
encore exercer pendant vingt-deux ans un pontificat paisible
(1761-1783) qui fut surtout marqué par les multiples manifes-
tations de sa charité. Il fonda en 1776 un Pensionnat des Frères
des Ecoles Chrétiennes dans la rue du Bouteiller. Quelques
années plus tôt, il avait réédifié le Château des Loges.
Avant de mourir, le 21 septembre 1783, Condorcet avait pu
entendre gronder les premières rumeurs révolutionnaires. Le
18 novembre 1771, avait été publié à Rouen le Manifeste des
Normands, témoignage un peu puéril peut-être, mais révéla-
teur, de l'irritation causée par la réforme de Maupeou et par
la suppression des Parlements. Dix années après le décès- du
vieil évêque, la sépulture, qu'il avait reçue au-dessus du caveau
de Pierre Cauchon dans la chapelle Notre-Dame était violée.
Ses restes étaient jetés à la fosse commune, tandis que son
successeur, Jules Basile Ferron de la Ferronnays, errant dans
l'exil, cherchait d'éphémères refuges en Suisse et en Allema-
gne (1).
L'évêché-comté allait disparaître. Mais son dernier titulaire
ne fut pas indigne de la longue série des anciens évêques.
(1) J-M. de Caritat de Condorcet, né le 11 novembre 1703 dans le diocèse de
Die, avait été successivement évêque de Gap et d'Auxerre. Il était le cousin du
célèbre savant qui se suicida en 1794 pour échapper aux violences révolution-
naires.
(1) Jules Basile Ferron de la Ferronnays, qui avait précédemment occupé
le siège de Saint-Brieuc, puis celui de Rayonne, éfai' né le 2 janvier 1755 au
château de Saint-Mards-lez-Ancenis, au diocèse de Nantes.
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Cliché Koch
Le Portail Sud de la Cathédrale
CE (u K 1)11 i/iiisi()iiu-: 113
Mgr de la Fcrroiinays était un homme désintéressé et d'une
grande probité morale et iniellectuelle. Transféré du siège de
Bayonne à celui de Lisieux le 2 novemi)re 1783, il prit posses-
sion le 31 mars 1784. Son FLntrée se fit sans faste, car il avait
demandé que les sommes destinées à couvrir les dépenses de
cette réception fussent affectées à la construction d'un monu-
ment d'utilité publique. La belle fontaine de la rue du Bou-
teiller atteste encore aujourd'hui ce geste désintéressé. Elle
fut inaugurée le 9 janvier 1785 en présence du Maire, Thillaye
du Boullay, et des principales autorités. Le prélat, dit le procès-
verbal de la cérémonie, a « poussé le piston et fait jaillir l'eau
de ladite fontaine an bruit des tanjbonrs, instruments et boites
de la Ville ».
Les premières années du pontificat de Mgr de la Ferron-
nays furent paisibles. En 1786, à en juger par la réception qui
fut faite à Louis XVI, lors de son retour de Cherbourg, le
loyalisme de la population Icxovienne semblait encore entier.
Le roi, qui ne faisait que passer par la ville, y fut l'objet de
manifestations enthousiastes.
Une allée de peupliers avait été plantée du Moulin de l'Evê-
que jusqu'à la Porte de Caen oii un arc de triomphe avait été
érigé au miheu du pont. Un peu plus loin, à l'angle de la
Grande Rue et de la Place du Marché (1), s'élevait un pavillon
carré soutenu par des pilastres doriques et décoré de drapeaux
et de guirlandes de fleurs. Au sommet de ce pavillon étincelait
une couronne fleurdelysée. Sur la place même se voyait
un amphithéâtre au haut duquel se tenait une Renommée qui
joua de la trompette au passage du souverain. Une flamme
tombant de son instrument portait ces mots : Felicitatis puhli-
cœ nuntia (2).
Sur la grille de l'ancien Hôtel de Pierre-René de la Rocfue,
(1) Partie est de l;i place Thiers actuelle.
(2) Messagère de la félicité publique
114 LISIEUX
seigneur de Serquigiiy, qui était devenu en 1771 le nouvel Hôtel
de Ville, étaient appendues les armes royales. Une banderole
flottante portait une inscription de bienvenue. La Porte de
Paris disparaissait sous les draperies ornées de fleurs de lys.
Un second arc de triomphe avait été dressé sur l'emplace-
ment du Boulevard Duchesne-Fournet actuel. Dans des niches,
entre les pilastres, étaient placées des jeunes filles qui repré-
sentaient la Bienfaisance, la Navigation, la Justice et la Paix.
D'autres enfants, plus jeunes, étaient costumées en Flores et en
prêtresses. Elles devaient jeter des parfums dans des réchauds
d'argent et effeuiller des fleurs sur le passage du roi.
Le carrosse de Louis XVI apparut vers neuf heures et demie
devant la Porte de Caen. Il était précédé de pages et suivi d'une
escorte. Le souverain était accompagné du Prince de Foix, capi-
taine de ses Gardes, du duc de Villequier, du duc de Coigny et
du duc d'Harcourt, gouverneur de Normandie.
Les officiers municipaux entourèrent aussitôt le carrosse
qui traversa toute la ville à l'allure du pas, salué par les accla-
mations de la foule. Les cloches sonnaient à toute volée et l'ar-
tillerie, en batterie sur le terre-plein de l'évêché, tirait salve
sur salve.
Le roi devait se rendre à Honfleur. Avant de quitter Lisieux,
il fut salué par l'évêque et par le Corps municipal. Cette jour-
ncf- de liesse s'acheva par un repas d'apparat qui réunit à
ri lô tel de Ville les principales notabilités.
Cette visite marqua pour la cité la fin des fastes de l'Ancien
Régime. Tandis qu'elle accueillait si chaleureusement Louis XVI,
de bons esprits y sentaient déjà monter la fièvre annonciatrice
de prochains bouleversements.
Quels étaient donc alors l'aspect de la ville et le genre de
vie de ses habitants ?
(1) Voir Georges Huard. Etude de Topographie lexovienne, Paris, Jouve et
Cie, 19.34. — Alexandre Moisy, Lisieux sous Louis XVI in Etudes lexoviennes,
l. lO].-)
CE QUE DIT l'histoire 115
Lisieux était encore entouré de son enceinte fortifiée du xv*
siècle. Mais déjà celle-ci avait commencé à se disjoindre. En
1679, l'évéque Léonor II de Matignon, qui désirait accroître ses
jardins et les embellir, avait fait abattre la muraille située à
l'est de la Porte de la Chaussée parce qu'elle s'opposait à l'ex-
tension de ses jardins et masquait la perspective. En 1685, d'au-
(ics parties des remparts avaient été démolies du côté du Parc
aux Bœufs et remplacées par de nouveaux murs. Les habitants,
inquiets de ces empiétements épiscopaux, avaient même adressé
le 12 août 1704 une plainte au Gouverneur de Normandie et
attiré l'attention de celui-ci sur la situation devenue précaire
des défenses lexoviennes : « Les gens de M. VEvêqiie, pour avoir
dL's matériaux qui ne leur coûtent rien, ont fait ruiner et ren-
verser les ouvrages avancés qui étaient hors de la Porte de
Paris ; ils ont fait la même chose de plusieurs chemins cou-
verts qui étaient dans les fossés et d'une bonne partie des mu-
railles et des tours de la ville. Il n'y a plus de ponts-levis aux
portes, les chaînes de fer et les bascules auxquelles elles étaient
attachées ont été emportées. Les portes de bois sont dépendues
ou ne ferment plus, en sorte que cette pauvre ville est ouverte
à toutes sortes d'insultes. »
Pendant tout le xviii'^ siècle, la situation n'avait fait que
s'aggraver sans cesse par suite du manque d'entretien des
ouvrages. La plupart des tours avaient été louées à des parti -
cuHers. En 1781, la ville, désireuse d'ouvrir des voies nou-
velles, acquit ce qui restait des murailles et des fossés. Ces der-
niers étaient alors réduits à l'état de jardins fangeux.
Un plan dressé en 1785 permet de se rendre compte de
l'aspect général de la ville à cette époque.
Toute la partie nord-est formait alors une sorte de cité ecclé-
siastique. La Cathédrale en était le principal monument. L'Evê-
ché et ses jardins s'étendaient sur son flanc nord. Le Doyenné
occupait, à l'est de l'abside, un important espace (1). On dési-
(1) La rue Olivier traverse depuis 1847 une partie de ces terrains.
116 LISIEUX
gnait du nom de Place Saint-Pierre la rue de Paradis. Vers
l'angle de la Place du Marché et de la rue Etroite, un immeuble
abritait les bureaux de l'Officialité.
La Place du Marché était le cœur de la ville, mais sa super-
ficie n'atteignait guère que le tiers de la Place actuelle. Le sur-
plus de cette dernière était occupé par l'église Saint-Germain,
qui semble avoir été fort belle mais dont nous ne possédons
pas d'images authentiques. Cette église était entourée de son
cimetière que limitait, à l'est, une ligne de maisons bâties dans
le prolongement du côté ouest de la rue du Pont-Mortain.
Le long de la rue des Chanoines — côté nord actuel de la
Place Tlîiers entre la rue Condorcet et la Place Le Hennuyer —
s'élevaient plusieurs maisons canoniales portant les titres de
Saint-Sébastien, Sainte-Barbe et Sainte-Catherine. D'autres
maisons, sous le vocable de Saint Ursin faisaient face, dans la
rue du Cerf, au portail et au cimetière de Saint-Germain.
Par la Place du Prêche aux Chanoines — aujourd'hui Place
Le Hennuyer — et la rue Porte de la Chaussée, on gagnait la
sortie nord de la ville. Au delà de la Porte se trouvaient la
Chapelle des Pauvres, puis le Petit Séminaire (1). A l'extérieur
du rempart, entre la Porte de la Chaussée et la Porte de Caen,
le vaste couvent des Dominicains occupait une île formée par
deux bras de la Touques (2).
Deux rues se partageaient le secteur nord-ouest. Dans la
rue du Bouteiller, ainsi appelée parce que l'échanson du roi
Henri H y avait logé, disait-on, en 1152, lors du mariage de ce
prince avec Eléonore de Guyenne, se trouvaient le Grand Sémi-
(1) Fondé en 1704 par Léonor II de Matignon.
(2) Les Dominicains avaient été appelés à Lisieux par lévêque Guillaume
du Pont de l'Arche. La Sous-Préfecture occupe aujourd'hui remplacement de
leur maison.
CE QUE DIT I 'histoire 117
naire (1), l'Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes (2) et le
couvent des Ursulines (3). Dans la Grande Rue, entre la rue du
Moulin à Tan et la Porte de Caen, se voyaient l'Hôtel Dieu (4)
et l'Hôpital des Mathurins (5).
Le quartier des Coutures, situé au sud-est de la ville, formait
une sorte d'île comprise entre deux bras de l'Orbiquct. Un seul
établissement religieux, celui des Filles de la Providence (6), y
existait, dans la rue qui portait le nom de cet Institut et qui est
devenue la rue Caroline Duchemin. La Porte de Bretagne assu-
rait les relations de ce quartier avec l'extérieur. L'Abbaye aux
Dames — Notre-Dame Du Pré — se voyait à main gauche au-
delà de cet ouvrage, avec sa grande chapelle, réédifiée en 1758,
et qui devait devenir, après la Révolution, l'église paroissiale
Saint-Désir. Un peu plus loin, apparaissait l'église Saint-Désir,
fondée au xi'' siècle et condamnée à une disparition prochaine.
Tout le quartier compris entre la Grande Rue, et la rue du
Moulin à Tan, la rue Petite Couture et la rue du Pont-Mortain
devait former un ensemble fort pittoresque. Il était traversé,
de la Grande Rue à l'Orbiquet, par la curieuse Allée de l'Image,
qu'anéantirent, hélas ! les bombardements de 1944. Tout ce
quartier fourmillait de manoirs pittoresques, aux détails inat-
tendus. Le célèbre Marin Bourgeois, peintre du roi et l'un des
hommes les plus remarquables de son époque pour ses inven-
(1) Léonor I«r de Matignon avait appelé les Eiidistes à Lisieux. Léonor II
leur avait fait construire le Séminaire.
(2) Cet Institut avait été fondé en 1776 par Mgr de Condorcet.
(3) Le Couvent des Ursulines, fondé le 11 décembre 1628 par Nicolas Le
Myre, seigneur d'Angerville, s'était annexé en 1771 presque fous les bâtiments
de l'ancien Hôtel de Ville.
(4) L'Hôtel-Dieu, commencé en 1165 par Roger Aisni et par son fils Laurent
chanoine de Lisieux, avait été agrandi par Tévêque Jourdain du Hommet en
1202. Tout auprès, Léonor II de Matignon avait fondé l'Hôpital Saint-Joseph.
(5") Les chanoines réguliers de la Sainte-Trinité, dits Matîiurlns, avaient été
établis dans la première moitié du xine siècle pour servir les pauvres de l'Hôtel-
Dieu.
(6) Cette communauté avait été établie en 1683 par Léonor II de Matignon.
118 LISIELX
lions, avait habité une maison toute voisine, dont la façade don-
nait sur la Grande Rue et une porte de dégagement dans l'Allée
de l'Image. Il y était décédé au début du mois de septembre
1634. Aux environs, se trouvaient nombre d'immeubles appar-
tenant au Chapitre : maisons canoniales Saint-Martin et Saint-
Pierre, Maison du Pénitencier, Maison des Enfants de Chœur...
Le quartier sud-est, qui englobait toute l'ancienne ville gallo-
romaine, était plus curieux encore. Il formait un rectangle
Hmité à l'est et au midi par le rempart, au nord par la rue
Etroite et la rue Porte de Paris (1). Là s'ouvraient des voies,
sans doute millénaires, portant de curieuses dénominations :
rue de la Vache, rue du Cuir Vert, rue au Char, rue du Mouton
Blanc, Place du Crochet — en face du portail de Saint-Jacques
— rue aux Fèvres. Cette dernière voie, à la fois sombre et co-
quette, fanée et charmante, offrait aux curieux une double ran-
gée de logis de bourgeois et d'artisans que les siècles avaient
ciselés et polis avec amour : Manoir de la Salamandre offrant
sur sa façade toute une sarabande d'animaux fantastiques. Ma-
noir Formeville, moins orné mais d'aspect plus vétusté encore,
Manoir Carrey.
Les rues Haute Boucherie et Basse Boucherie — qui for-
mèrent ensuite la Place Victor-Hugo — la rue au Char et la
rue du Bailli — devenues plus tard la rue de la Paix — rivali-
saient de pittoresque avec la rue aux Fèvres, sans toutefois pou-
voir l'égaler. Nous ne pensons pas, cependant, que les Lexo-
viens de 1785 aient eu pour tous ces vieux édifices autant de
sympathie que nous. A l'occasion, ils les traitaient avec une
désinvolture qui nous surprend un peu. Sait-on, par exemple,
comment un acquéreur du Manoir Formeville procéda en 1790
à la prise de possession de ce logis entre tous vénérable ? Ce fut
en cassant dans chaque pièce quelques carreaux, en brisant des
(1) Ces deux rues forment aujourd'hui la partie centrale et la partie orien-
tale de la Grande Rue.
CE QUE DIT l'histoire 119
briques de la cheminée, en détachant de l'argile des parois, en
coupant (lu bois d'un soniinicr et en levant un pavé du dallage:
usages antiques et fort curieux, certes, mais qui ne laissent pas
de heurter nos conceptions d'amis fervents des vieilles demeures.
Outre l'église Saint-Jacques qui, cabrée au sommet de son
terre-plein, était le cœur de ce quartier, une chapelle dédiée à
Saint Aignan s'ouvrait presque à l'entrée du Pont Mortain.
D'origine vraisemblablement très ancienne, cette chapelle avait
été réparée en 1365 par l'évêque Adhémar Robert. Le clergé
de la Cathédrale s'j' rendait chaque année en procession les
16 et 17 novembre (1).
Ce quartier, enfin, était celui de l'Hôtel de Ville et de la
Halle aux Toiles.
L'acquisition du nouvel Hôtel de Ville avait eu lieu le l*''
février 1771, durant la mairie de Noël Le Rat, heutenant géné-
ral du bailliage vicomtal. En 1772, cet édifice avait été agrandi.
L'aile gauche de l'immeuble, du côté de la cour, avait été édifiée
pour servir de logement à la maréchaussée dont les chevaux
étaient logés dans une écurie nouvellement construite, elle
aussi.
Au-delà de l'enceinte, sur la route de Paris, se trouvaient
(1) CeUe chapelle devait être aliénée comme bien nation.il m l/ill, puis
démolie.
Nous ne serions pas autrement surpris que le petit sanctuaire de Saint-
Aignan, construit en dehors de l'enceinte antique, eût été la première fonda-
tion chrétienne de Lisieux. En général, le patronage du saint évêque d'Orléans,
devenu célèbre pour avoir tenu tète aux Barbares en 451, révèle une très ancienne
fondation. Les traditions qui rattachaient de façon étroite ccdo chapelle à la
Cathédrale semblent appuyer notre opinion.
Le culte y était assuré par les clercs de Douze-Livres et tout lentretien maté-
riel du sanctuaire incombait au Chapitre.
Voir Bulletin de Ui Société Historique de Lisieux, 1909, p. 10
120 LISIEUX
l'Hôpital général (1) et le Couvent des Capucins (2). Le Bon
Pasteur (3) avait été installé au midi, dans la rue Pont Bouil-
lon.
La ville semblait connaître alors une certaine prospérité à
en juger par ce que nous savons des demeures et des manoirs.
De nombreux officiers civils et ecclésiastiques y exerçaient
leurs charges. Quelques médecins et chirurgiens se partageaient
le soin des malades.
La population, qui s'accroissait, comptait plus de dix mille
âmes.
L'industrie textile comportait un certain nombre d'établis-
sements, presque tous groupés dans la rue Petite Couture. Les
toiliers préféraient cependant la rue d'Orbec où dix-neuf d'en-
tre eux exerçaient leur activité. La rue aux Fèvres était lé
centre de la boulangerie. Ailleurs, travaillaient les cartiers,
les éperonniers, les tailleurs, les couverturiers, les chandeliers,
les épiciers, les chasubliers... Il existait aussi nombre d'auberges
où les Lexoviens pouvaient se désaltérer à leur gré et bavarder
avec les chalands à l'ombre d'enseignes d'ailleurs assez banales:
le « Lion d'Or », la « Levrette », la « Belle Fontaine ». le « Soleil
d'Or », le « Païens Royal »...
Le jeune François de la Rochefoucauld, qui parcourait en
1782 le Lieuvin et le Pays d'Auge, nous a laissé, dans son Jour-
nal de Voyage dont le manuscrit se trouve à la Biliothèque de
la Chambre des Députés, ces remarques suggestives sur Lisieux
et ses environs : « Bien bâtie, dans une charmante situation...
Impossible de voir un plus joli pays et il est aussi riche qu'agréa-
ble. On fabrique dans cette ville des étoffes de laine du pays
qui se consomment dans le Royaume. Ce sont des serges, des
flanelles. On y fait aussi pour Paris des toiles de lin appelées
(1) Cet hôpital avait été fondé en 1685 par Léonor II de Matignon sous le
nom d'Hôpital des Renfermés et des Pauvres Valides.
(2) Les Capucins avaient été établis à Lisieux par le Maréchal de Fervaques
en 1613.
(3) Fondé par Léonor II de Matignon.
CE QUE DIT l'histoire 121
cretonnes, très fines et très blanches... Chaque habitant a un
métier chez lui et travaille à une de ces étoffes. Le grand com-
merce de Lisieux est celui des bœufs. On engraisse dans les
herbages des environs tous ceux de Normandie et de là on les
fait passer à Paris. Ils s'engraissent simplement en mangeant
de l'herbe. Cela dure six semaines... ». François de la Roche-
foucauld avait fort bien discerné les sources principales de la
richesse lexovienne.
Un des aspects les plus curieux de la vie d'une cité est par-
fois celui qui a trait aux distractions. Pour Lisieux, les docu-
ments n'abondent pas à ce sujet et nous devons penser que ses
habitants cherchaient surtout dans les réjouissances familiales
un peu de cette joie qui est indispensable à la bonne santé
morale d'une population active.
Nous avons fait allusion, précédemment, à des représenta-
tions de mystères auxquelles avait mis fin l'inquiétude des lut-
tes religieuses. Au xviii' siècle, il existait un théâtre à Lisieux.
Ce théâtre était sans doute assez médiocre si nous en croyons
certaine description que nous empruntons à un opuscule raris-
sime, l'anonyme Voyage de trois Turcs de qualité (1767) (1) :
« Au fond d'une cour obscure étoit une allée étroite qui,
par an noir enfoncement, conduisait à la salle de spectacle,
autrefois écurie, maintenant lieu de récréation. Deux douzaines
de mauvaises planches s'élevaient en théâtre et deux draps
peints en détrempe formaient une jolie décoration. Les loges
étaient artistement établies sur les râteliers et le reste du Coti-
sée étoit le vil parterre, séjour de la populasse et des sifflets.
« Nos étrangers furent placés avantageusement. On n'eut
pas besoin de lever la toile car il ny en avait point. L'orches-
tre, composé d'un violon et d'une vielle, préludèrent mélodieu-
(1) Voijage de trois Turcs de qualité, histoire mêlée de vrai et de faux... A
Folichonojjolis, chez Polissonnet, rue du Bndinagc, 1767, réimprimé à Rouen par
E. Cagniard, 1881.
122 LISIEUX
sèment. La pièce commença. C'étoit précisément les Trois Sul-
tanes. Ibrahim Pâté étoit au comble de la joie de noir des Turcs
sur le théâtre... »
Le croquis est leste, mais peu à rhouneur de la salle de
spectacle lexovienne. Une autre anecdote, empruntée cette fois
à l'historien V. Fournel (1), achèvera de nous édifier sur la qua-
lité des représentations qui étaient encore offertes, en plein
XIX* siècle, au public des rives de la Touques.
L'anecdote a pour héros l'acteur Rosambeau — de son nom
véritable. Minet — qui, incapable de se fixer sur aucune scène,
avait joué tour à tour à Londres, à Vienne, à Varsovie et à
Constantinople. En France il avait connu d'appréciables suc-
cès sur tous les théâtres de Paris et couru toutes les villes de
province. Fantasque, facétieux, n'écoutant que son caprice, il
était à la fois la joie des spectateurs et la terreur des direc-
teurs qui n'osaient jamais compter absolument sur lui. Les Mé-
moires de Mademoiselle Flore (2), qui nous renseignent de pre-
mière main sur cet original, nous le dépeignent comme le Juif
errant de sa profession.
Venu de Caen où il avait eu quelque difficulté avec le régis-
seur du théâtre pour avoir prétendu tenir tous ses rôles, quels
qu'ils fussent, en grand uniforme sous le prétexte que son enga-
gement lui permettait de jouer « les rois, les grands amoureux
et tous les premiers rôles... en général », Rosambeau avait fait
retraite à Lisieux. Ce fut là que le retrouva la troupe dont
faisait partie Mademoiselle Flore.
Et voici ce que nous a conté celle-ci :
« En arrivant à Lisieux, nous demandâmes si la uille était
privée de spectacle. Mais l'aubergiste nous dit que, depuis trois
jours, on avait l'Homme vert, qui faisait fureur et qui. préci-
sément, demeurait dans cette auberge.
(1) V. P'ouinel, Curiosités Théâtrales, Paris, Garnier.
(2^ Fran(;oisc-Flore Corvée, dite Flore, actrice des Variétés (1790-1853).
CK i»l K IH 1 1. IIIS'KJIHf,
V2'4
— « Qii'csI-cc (juc rilotniuc nrrl ? »
— « Cest un très bel hominr. de la couleur que je vous dis
et qui arrive du (Uip-Xert ou des Iles (.anaries. »
— « Pourrions-nous le noir ? »
— « Oui, en payant. Il joue la comédie tous les soirs. Tenez,
le voilà qui descend pour diner. »
« En effet, nous vîmes arriver un homme parfaitement vert
et luisant qui dit en nous voyant : « Tiens I C'est Volange ! (1).
C'est Flore ! » On reconnut Rosambeau sous la peau verte du
phénomène. Il s'enrôla dcms la nouvelle troupe qui débuta par
le Déserteur, opéra-comique. Rosambeau était chargé du rôle
de Montcuiciel et il joua l'ivresse à merveille. Comme les habi-
tants de Lisieux mcuiif estaient leur étonnement de voir qu'il
n'était plus vert : « Messsieurs, dit-il en s'avançant sur le bord
de la scène, un acteur, pour plaire au public, doit savoir pren-
dre la couleur de son rôle. Il y a quelques jours, j'étcùs vert :
aujourd'hui, je suis gris... »
Calembour bien usé, s'adressant sans doute à un public
facile et bon enfant entassé dans une salle médiocre... Mais
l'anecdote nous a entraînés un peu loin. A la veille de la Révo-
lution les Lexoviens avaient, comme tous les Français, d'assez
grands soucis pour n'attacher qu'une importance bien relative
aux représentations théâtrales.
Afin d'étudier les projets de réforme présentés de toutes
parts, le ministre des Finances, Loménie de Brienne, avait déci-
dé au mois de juin 1787, de réunir des Assemblées Provinciales
dans toute les régions où il n'existait pas d'Etals. L'Assem-
blée de Moyenne Normandie et du Perche, correspondant à
la Généralité d'Alençon, se réunit à l'Hôtel de Ville de Lisieux
le 21 novembre 1787. sous la présidence de Mgr de la Ferron-
nays. Elle n'obtint que des résultats peu importants et, de façon
(\) VohHii,'c- fils était k' ihcf de la troupe avec laquelle Mademoiselle Flore
parcourut une partie de la France à l'époque de la Restauration.
124 ' hisiEux
générale, ces consultations déçurent les espoirs du ministre
qui les avait ordonnées. Au cours de cette session qui dura jus-
qu'au 20 décembre suivant, l'évêque de Lisieux et l'intendant
d'Alençon, Jullien, firent preuve d'un esprit d'équité auquel
rendirent hommage tous les membres de l'Assemblée (1).
Le 5 juillet 1788, un arrêt du Conseil annonçait la prochaine
convocation des Etats généraux. Le 8 août suivant, la date de
cette convocation était fixée au 1"' mai 1789. Cette mesure et
l'acceptation par le roi du doublement du nombre des députés
du Tiers soulevèrent l'enthousiasme. A Lisieux, les assemblées
de métiers adressèrent des remerciements à Louis XVI et à
Necker et émirent des vœux tendant au rétablissement des
Etats Provinciaux que Louis XIV avait fait tomber en désué-
tude depuis 1638. Le Corps de Ville, dans une délibération du
29 octobre 1788, exprimait, de son côté, le désir de voir remettre
en vigueur la vieille Charte aux Normands et convoquer de
nouveau les Etats. Le l*"" mars enfin, le Tiers Etat, réuni à l'Hôtel
de Ville de Lisieux, adoptait un Cahier de doléances compor-
tant dix-huit articles et préconisait des réformes indispensables.
Les rédacteurs de ce Cahier demandaient l'adoption d'une
Constitution, la périodicité régulière des Etats généraux, la
simplification de la Justice et une meilleure répartition des
impôts. Sur le jDlan local, l'article 15 souhaitait « qu'eu égard
à l'importance du commerce qui se fait à Lisieux, il y soit
établi un consulat », c'est-à-dire un Tribunal de Commerce.
La sagesse de ces requêtes traduisait bien celle de la popu-
lation. Bien que celle-ci eût été éprouvée par des inondations
<'l qu'elle eût vu se dérouler dans ses rues de petites échauf-
fourées, elle ne se départait pas de son calme. Et pourtant,
ses espérances tournèrent vite en désillusions. Le 13 décembre
1789, elle apprenait que Lisieux ne serait pas chef-lieu de
(1) Baron Angot des Retours. L'Assemblée provinciale de 1787 à Lisieux in
Association Normande, 1926, p. 45-
CE (.HE 1)1 F i/iiisioiiu-; 125
département comme on l'avait proposé, mais simple chef-lieu
tle district. Le 6 juillet suivant, l'évêclié était supprimé. Six
jours plus tard était votée la Constitution civile du Clergé.
Mgr de la Ferronnays protesta énergiquement contre la
disparition du siège épiscopal. Les habitants de Lisieux, sachant
ce que leur ville aurait à perdre du fait de cette mesure étaient,
dans l'ensemble, favorables au prélat. Mais le maire, François-
Pierre Le Roy engagea contre ce dernier une lutte ouverte.
Cité devant le Tribunal du District, le 3 janvier 1791, l'évêque
comparut. Ordre lui fut donné de quitter Lisieux au plus tôt.
Il se retira donc le jour même au Château du Pin, chez l'abbé
de Boismont, archidiacre de Rouen. Déjà le Chapitre était
dissous. Il avait reçu notification d'une ordonnance du dépar-
tement du Calvados qui lui interdisait de se réunir et avait dû
se séparer, le 19 novembre 1790, non sans avoir rédigé urtc
ultime et solennelle protestation (1).
Mgr de ia Ferronnays ne devait plus revoir Lisieux. Il vécut
successivement en Suisse, aux Pays-Bas et en Allemagne,
merîant i existence difficile et inquiète de l'exilé. Il mourui à
Munich le l5 mai 1799 et fut inhumé dans l'église des Capucins
de cet'e ville.
Pendant plusieurs années, le clergé réfractaire dut s'éloi-
gner ou S3 cacher. Avant le vote de la loi du 26 août 1792, le
District et la Municipalité avaient intimé l'ordre de quitter
la ville à quinze ciiaijoines, quatre-vingt-quinze prêtres et deux
frères des Ecoles chrétiennes. Des prêtres jureurs furent sub.s-
tilués à l'ancien clergé paroissial. Par deux fois, l'évêque cons-
titutionnel du Calvados, Claude Fauchet, vint à Lisieux. Le
10 mai 1791 il ne fît que passer, se rendant à Bayeux où devait
avoir lieu sa prise de possession solennelle. Il visita la Muni-
cipalité et prit part à un banquet donné en son honneur à
(1) Dernière délibènition du Chapitre de la (.alhédrale Suint-Pierre de
I.isieu.i in Bniorana. 1010-1911, p. .31.
126 LISIEl x
l'Evêché. IJ revint les 28 et 29 mai suivants et ofïicia à Saint-
Jacques entouré d'une trentaine de prêtres qui s'étaient ralliés
à lui. Au sortir de l'église, il assista à deux réunions du Club
révolutionnaire et y prononça deux harangues, l'une sur l'in-
violabilité de la souveraineté du peuple, l'autre sur la Royauté
considérée comme l'appui de la liberté et du progrès social.
Ce dernier discours, d'un ton modéré sans doute, souleva la
colère des exaltés. Fauchet fut couvert de poussière. Des
clameurs s'élevèrent contre les aristocrates. Au-dessus d'un
café fut suspendu un tableau représentant l'évêque armé
d'une faux et sapant le pied d'un arbre sur lequel étaient juchés
des prêtres réfractaires. L'allégorie peut nous sembler bizarre.
L'intention hostile à Fauchet était certaine.
Le 15 janvier 1792, l'église Saint-Germain fut désaffectée.
Le curé, portant le Saint-Sacrement, la quitta et prit possession
de la Cathédrale. Quelques jours plus tard, deux cents affiches
blanches annonçaient la vente de meubles d'église provenant
de cette dernière et d'ol)jels ayant appartenu à la Maîtrise.
Le grand pillage commençait. Le 14 août, l'Assemblée légis-
lative avait ordonné « de délriiire sans aucun délai les monu-
ments, reste de la féodalité, de quelque nature qu'ils soient ».
De tels ordres trouvent toujours des inconscients pour les
exécuter. En quelques jours la chaire épiscopale, de jubé et
les tombeaux furent abattus. Une intervention de la Société
populaire en faveur de la statue de Le Hennuyer, que proté-
geait la légende de la Saint-Barthélémy, ne put même sauver
cette unique effigie. Puis, ce fut le tour des cloches. Le 25
février 1793, un certain nombre d'entre elles furent descendues
afin d'être fondues et transformées en canons. Au début de
1794, d'autres prirent également le chemin des fonderies. La
Cathédrale n'en conserva qu'une, VEchauguette.
Au mois d'octobre 1793, les caveaux funéraires furent violés.
Les corps des évêques, arrachés de leurs cercueils de plomb,
eurent la fosse commune pour suprême asile. La dépouille du
CE QUE DIT l'histoire 127
Maréchal de Fervaqucs, retrouvée presque intacte dans ses
bandelettes de fuie toile, subit les insultes d'un fossoyeur qui
entama le crâne du fer de sa bêche...
Le clergé constitutionnel, en présence de ces excès, demeu-
rait muet. Ses protestations, d'ailleurs, fussent demeurées
vaines. Les violents régnaient sans partage. Le 27 octobre, un
détachement de hussards, accompagné de quelques exaltés,
pénétra dans la Cathédrale. Les statues des saints furent bri-
sées, l'une même sabrée. Ces profanations n'empêchaient pas
les catholiques de venir prier dans cet édifice dont on avait
voulu faire le Temple de la Raison. Sur une décision du Conseil
général, en date du 9 février 1794 (21 pluviôse an II), les der-
nières statues disparurent. Dans l'église dévastée se succédèrent
les solennités révolutionnaires.
Ces solennités trouvèrent leur metteur en scène. L'ingénieur
Quesnel se chargea de les entourer de toute la pompe officielle,
fût-elle des plus banales. Une des mieux réussies fut sans
doute la Fête de l'Etre Suprême et de la Nature qui eut lieu
le 8 juin 1794.
Cette fête se déroula dans la nef de la Cathédrale. Un
immense voile tricolore fermait l'entrée du chœur. Chaque
pilier était décoré de guirlandes. Une inscription en lettres de
fleurs attestait, au-dessus d'un tableau sur lequel se lisait la
Déclaration des Droits de l'Homme, la grandeur de l'Etre
Suprême. Rien ne manqua à l'éclat de la cérémonie, ni les
discours officiels, ni le chant d'hymnes de circonstance, ni le
zèle de la musique de la Garde nationale.
D'autres fêtes succédèrent à celle-là sous les voûtes de Saint-
Pierre : Fête de la Jeunesse, Fête des Epoux, Anniversaire de
la fondation de la République. Mais, d'année en année, l'assis-
tance se faisait plus clairsemée et plus indifférente. A partir
de 1795, l'opinion publique marqua un tel retour vers le culte
catholique que la Convention se résigna à voter, le 30 mai
1795, le libre usage des églises qui n'avaient pas été aliénées.
128 LISIEUX
Forte de ce texte, la section de l'Egalité réclamait, le 24 sep-
tembre suivant, un local pour la célébration des offices reli-
gieux. Le Conseil de la Commime fit la sourde oreille, mais dut
finir par se résigner à l'inévitable. Tandis que les dernières
cérémonies décadaires passaient inaperçues parmi l'indiffé-
rence croissante de la population, l'administration rendait au
culte l'ancienne église de l'Abbaye qui devenait paroissiale
avec le titre de Saint-Désir (18 octobre 1796) et l'église Saint-
Jacques (21 février 1797). Le 15 août 1802. enfin, la Cathédrale
elle-même était rendue au culte.
Depuis la mort de Mgr de la Ferronnays, le diocèse de
Lisieux avait été administré par deux de ses vicaires généraux,
MM. Naudin et Eustaclie Le Jeune de Créquy. Maintenant que
l'évêché, par suite du Concordat, était canoniquement suppri-
mé, l'évêque de Bayeux, Mgr Brault, avait chargé ce dernier
de présider la cérémonie de réouverture. Une foule immense
emplissait la nef et débordait sur le parvis en ce jour ensoleillé
de l'Assomption. Mais en dépit de leur joie, bien des âmes
ressentaient le regret de ne plus voir passer dans la nef la
traditionnelle crosse épiscopale tombée des mains glacées de
Mgr de la Ferronnays. Ce regret, bien des Lexoviens d'aujour-
d'hui le ressentent encore. Il est d'autant plus légitime, que
leur ville, grâce aux vertus d'une jeune sainte, est devenue l'un
des sommets les plus lumineux du monde chrétien.
La Révolution avait laissé, à Lisieux comme ailleurs,
d'amers souvenirs, bien que les événements sanglants y eussent
été rares. Elle avait, de plus, notablement réduit le patri-
moine architectural de la Cité.
La Cathédrale avait été ravagée à l'intérieur et à l'exté-
rieur. Le mobilier et les statues avaient été emportés ou mu-
tilés. Les tenants de la déesse Raison avaient été assez dérai-
sonnables pour s'acharner sur les sculptures du portail que
leurs marteaux avaient fait voler en éclats. Cette belle besogne
devait être achevée par le premier curé concordataire de Saint-
liché Koch
La rue de la Paix
CE OIE 1)11 EIIISIOIUE 129
Pierre, l'abbé Jacques Bloudel, qui, saint lioinme si Ton veut,
mais esthète non pas, fit impitoyablement racler les voussures
et le tympan. Les images des quatre Evangélistes qui ornaient
ce dernier disparurent définitivement, et l'ensemble du portail,
qui avait dû être une œuvre très équilibrée et fort séduisante,
prit l'aspect lamentalde que nous lui connaissons aujour-
d'hui.
Plus malchanceuses encore que la Cathédrale, deux des
églises paroissiales avaient totalement disparu. Si Saint-Désir
ne présentait sans doute qu'un intérêt assez médiocre, la tra-
dition lexovienne, en l'absence de documents précis (1), atteste
que Saint-Germain était un bel édifice qui faisait honneur
à la ville. Transformée d'abord en magasin à fourrages, cette
église avait été démolie en 1798.
Le massacre des monuments lexoviens s'était étendu à
d'autres sanctuaires moins importants mais dont certains au-
raient dû être respectés. La chapelle de l'Hôtel Dieu des
Mathurins, élevée au xir siècle par l'évêque Arnould et placée
sous le vocable de Saint Thomas de Cantorbéry, n'existait
plus. La vénérable chapelle Saint-Aignan, qui avait monté
durant tant de siècles une garde paisible à l'entrée de la rue
du Pont Mortain, n'était désormais qu'un souvenir destiné à
disparaître rapidement. La chapelle des Capucins, route de
Paris, celle des Dominicains, et jusqu'à celle des Pauvres, située
près de la Porte de la Chaussée, avaient été renversées. Et
que d'autres ruines dans tous les domaines ! Le Collège lui-
même avait dû fermer ses portes en 1794.
On aurait pu espérer que l'apaisement des esprits aurait été
accompagné d'une plus sage appréciation des richesses archi-
tecturales qui survivaient à tant de stupides dévastations. La
(1) Vn dessin non daté de Lecerf, qui passait poiii' reprcscuter léglise Saint-
(iermain, a été idenMfié par Georges Huard. Il s'agit en réalité d'un croquis
(le l'église Saint-Martin d'Harflcur.
130 LISIEUX
Normandie n'allait-elle pas prendre bientôt le pas sur toutes
les provinces de France, dans le domaine archéologique, grâce
à l'énergique Arcisse de Caumont ? Il demeurait, hélas ! des
vandales bien décidés à i)oursuivre leur œuvre destructrice.
Leur crime majeur fut, en 1835, la destruction de la chapelle
épiscopale. Ce charmant édifice, élevé par l'évéque Guillaume
d'Asnières au xni*' siècle, fut abattu pour faire place à une
gendarmerie. En vérité, ceci ne remplaçait nullement cela. Et
ce n'étaient ni le style néo-grec du Carmel, ni la vaste chapelle
de la Miséricorde, ni la petite chapelle de briques qu'avaient
rebâtie pour leur vieille abbaye les moniales de Notre-Dame du
Pré qui pouvaient consoler les vrais Lexoviens de la dispersion
et de la perte de leurs anciennes richesses.
En 1814, puis en 1815, Lisieux vit passer les troupes de
l'Europe coalisée : garde impériale russe et Prussiens de Blû-
cher. Ce fut un intermède pénible, mais bref. Le xix' siècle ne
devait réserver à la ville qu'une paisible prospérité.
Les seuls incidents notables de cette longue période furent
les visites de hauts personnages, qui fournissaient parfois quel-
que prétexte à des réjouissances publiques.
Le 2 septembre 1813, l'Impératrice Marie-Louise fut accueil-
lie par les autorités municipales sous un arc de triomphe érigé
sur les boulevards. La souveraine déjeuna dans la maison de
M. Le Bas de Friardel et fit si bonne impression sur les échevins
lexoviens que ceux-ci, dans une adresse envoyée le 27 octobre
suivant, quittaient le ton administratif pour donner presque
dans le madrigal : « Nous ressentions encore les douces impres-
sions de notre présence parmi nous. Les gmces touchantes de
Votre Majesté charmaient nos souvenirs... ».
En 1829, c'était le duc d'Angoulême qui passait par Lisieux
où l'avait précédé de quelques jours sa femme, fille de Louis
XVI. Quatre ans plus tard, la ville était en fête pour accueillir
le chef d'une nouvelle dynastie. Le 28 août 1833, le roi Louis-
Philippe, qu'accompagnaient le duc de Nemours, le Prince de
(K (,)IJE DU LIIISTUIUE 131
JoiiivillcN le maréchal Gérard et Guizot, arrivait à Lisieux vers
quatre heures de l'après-uiidi. Après avoir passé en revue la
Garde Nationale, dans le Grand Jardin, il assista à un banquet
servi au Petit Séminaire. Le soir, un bal fut donné dans les
salons de THôtel de Ville. Trois jours plus tard, la reine Marie-
Amélie et les princesses, qui allaient rejoindre le roi à Cher-
bourg, passèrent à leur tour par Lisieux où les dames leur
offrirent une corbeille de fleurs. Xous avons plaisir à ima-
giner que, pour la circonstance, les Lexoviennes avaient arboré
leurs coiffes les plus triomphantes et que leurs sourires avaient
tout leur prix dans le cadre aérien des dentelles (1).
Les désastres de 1870-71 vinrent rompre cette longue quié-
tude. Au mois de janvier, Lisieux reçut quelques volées de
canon allemand. Puis la vie y reprit son cours quelque peu
monotone. Sous son manteau de grisaille, la vieille ville sem-
blait ne devoir plus connaître qu'une existence prosaïque et
plutôt terne, lorsqu'un événement inouï vînt lui faire connaître
une sorte de résurrection.
Il avait suffi pour cela qu'une toute jeune fille, une Nor-
mande d'Alençon, reprît la glorieuse tradition des mystiques de
la Province. Au cours de sa vie très brève, Thérèse Martin,
entrée dès l'âge de 16 ans au Carmel de Lisieux, avait donné
l'exemple de toutes ces vertus qui, chez nous, se dissimulent
trop souvent, bien qu'elles constituent le tréfonds inépuisable
de la race. Sa mort, survenue en 1897, aurait pu passer inaper-
çue. Elle fut, au contraire, le point de départ d'un mouvement
(1) Plus simple que les magnifiques hennins demeurés en usage à Yvetot,
à Evreux, à Coutances ou au Mont Saint-Michel, la coiffe lexovienne était
charmante : « Voici, dit Georges Dubosc, le Bonnet de Lisieux, au fond petit
et haut placé tout au sommet, avec la passe un peu flottante à laquelle se
rattachent les barbes, cousues à l'entour, qui étaient très tuyautées et placées
dans la partie tournant sur les côtés. Sur ces hautes passes, on attachait aussi
de riches épingles et Von posait des nœuds de rubans et de très légères guir-
landes de fleurs ». — Georges Dubosc, Par-ci, par-là... 5« série, p. 115, Rouen,
Defontaine 1928.
132 LISIEUX
religieux d'exceptionnelle ampleur. De nouveau, comme au
temps d'Arnould, les foules prirent le chemin de Lisieux. Leur
ferveur égalait celle des pèlerins de jadis accourant à Saint-
Gilles ou à Compostelle, celle des Pastoureaux qui abandon-
naient leur pays pour voir surgir des grèves le monastère de
Saint-Michel du Péril.
Dans ses Etudes d'Histoire religieuse, Renan n'avait jias
craint d'écrire : « Il y aura encore des saints canonisés à Rome,
il n'y en aura plus de canonisés par le peuple ». Le développe-
ment foudroyant du culte thérésien dans tous les pays du
monde devait donner à ce téméraire propos le plus cinglant
démenti, La jeune carmélite avait vécu et était morte ignorée
de tous, mais, dès le lendemain de sa disparition charnelle,
un immense élan de prières monta vers elle, avant même que
Rome eût parlé. Ce fut peut-être là le plus grand prodige né
de sa sainteté.
En présence de cet inexplicable concours des peuples vers
le souvenir de Thérèse Martin, les autorités ecclésiastiques,
d'ordinaire si lentes à ordonner l'ouverture des procès de cano-
nisation, commencèrent à s'émouvoir. En 1909, Mgr. Lemon-
nier, évêque de Bayeux et de Lisieux, n'hésitait pas à engager
la procédure. Douze années à peine s'étaient écoulées depuis
le jour où la frêle dépouille de la carmélite avait été déposée
au cimetière du Champ Rémouleux.
Les phases du procès, bien que rien ne fût négligé des règles
prudentes fixées au xviii' siècle par Benoit XIV, furent excep-
tionnellement brèves. L'impatience du monde chrétien pressait
les décisions du pontife romain. Tant d'âmes, déjà, avaient
acquis la certitude de la puissance qu'exerçait d'En-Haut la
« p/'tite sœur Thérèse ! ».
Le 29 avril 1923, Saint-Pierre de Rome était en fête. Pie XI
procédait à la béatification universellement souhaitée. Deux
années plus tard, le 17 mai 1925. le Souverain Pontife pro-
clamait la canonisntion de hi moniale normande, au cours de
CE QLE DIT L HISTOIRE
133
cérémonies inoubliables. Pour la première fois depuis 1870,
l'extérieur de la basiliciue valicane et la colonnade qui la pré-
cède s'illuminaient comme pour un triomphe.
Bientôt commença, sur la colline qui domine Lisieux vers le
sud-est, la construction d'une vaste basilique consacrée à la
nouvelle sainte. Œuvre de l'architecte Cordonnier, ce sanc-
tuaire, de style néo-byzantin, surprend quelque peu sous le ciel
normand et devant un horizon avec lequel il ne s'harmonise
pas. Le divorce est complet entre cet édifice, d'ailleurs esti-
mable au point de vue technique, et le site lexovien. La Basi-
lique émeut cependant si l'on songe à l'immense élan de foi
qui a préludé à sa construction et qui l'entoure chaque jour
davantage.
La bénédiction du sanctuaire Ihérésieii donna lieu à des
fêtes religieuses d'un éclat exceptionnel. Le samedi 10 juillet
1937, arrivait à Lisieux le cardinal Pacelli, légat a latere du
Saint-Père, et qui devait, deux ans plus tard, ceindre à son
tour la tiare pontificale. Accueilli à la gare par le Préfet du
Calvados, M. Angeli, et par le Docteur Degrenne, maire de la
ville, le Légat, qu'accompagnaient, outre le nonce à Paris, une
foule de cardinaux et de prélats, parcourut la rue de la Gare,
la rue d'Alençon, la rue du Pont Mortain et la place Tliiers. Il
fut logé à la Pension Saint-Jean, rue du Carmel.
Le soir, eut lieu au Carmel une réception liturgique au cours
de laquelle l'évêque de Bayeux, Mgr. Picaud, rappela ces mots
prononcés par Pie XI lors de la canonisation de la jeune Car-
mélite : « Elle est une miniature e.vquise de la sainteté par-
faite, un miracle de vertus et un prodige de miracles ». Une
messe de minuit, célébrée dans la crypte de la Basilique, acheva
ccule journée fervente.
Le lendemain — dimanche 11 juillet — une messe solen-
nelle fut célébrée par le légat sur l'Esplanade, en présence
d'une foule qu'on évalua à deux cent mille personnes. Au
cours de l'après-midi, une immense procession, jjrécédant le
134 LISIEUX
Cardinal Pacelli qui portait le Saint Sacrement sur un char
tendu de velours blanc, se rendit de la Basilique au château
d'Ouilly-le-Vicomte en passant sous de nombreux arcs de triom-
phe édifiés par les diverses villes de Normandie.
Ces fêtes d'un intérêt exceptionnel — car c'était peut-être la
première fois depuis plus de 125 ans qu'un Légat était accueilli
eu France dans ces conditions — - avaient achevé d'illustrer le
nom de Lisieux aux yeux du monde entier. Les temps étaient
cependant proches où la guerre, dans ses déchaînements
féroces, allait bondir sur la quiète cité des couvents et des mai-
sons de bois, plonger ses griffes dans sa chair profonde et la
broyer, tout empourprée de flammes et de sang.
Lisieux n'avait pas souffert de la guerre de 1914-1918, Le
nouveau conflit, ouvert en 1939 par une Allemagne qu'halluci-
nail sa puissance resurgie, ne devait épargner aucun land^eau
du territoire français.
Au mois de juin 1940, l'occupation ennemie s'étendit comme
un suaire sur le pays normand. Mais la bataille passa sans
s'attarder. Lisieux échappait au sort terrible de Neufchâtel-en-
Bray, de Rouen, de Caudebec-en-Caux, d'Evreux...
Puis ce fut le long drame tissé de silence. Ce que Sidoine
Apollinaire avait dit, au v'' siècle, de l'attitude de la popula-
tion gallo-romaine à l'égard des Barbares qui la submergeaient
redevenait vrai (1). On haïssait ces lourds soldats conduits
comme un bétail aux hécatombes. On les redoutait, mais aussi
comme on s'en gaussait avec délices dès qu'on se sentait entre
soi. Dès 1941, la politique de collaboration avait fait long feu :
le bons sens populaire en avait vite pénétré les vains secrets.
La résistance aux exigences de ces vainqueurs, dont on savait
le règne éphémère, s'organisa. Lisieux, comme tant d'autres
(1) « Illoruni ferociam stoUditaiemqiie, (jiKie secundiini bêlluas ineplit, bru-
tescit, accenditur^ rideremiis, contemneremus, pertimesceremiis ». Sidoine Apol-
linaire. Lettres V. A Probus.
CE QUE DIT l'histoire 135
villes, eut ses déportés et ses fusillés. Mais les excès même de la
répression allemande servaient à tenir très hautes les espé-
rances. Tous savaient qu'un jour Fennemi s'effondrerait devant
une puissance bien supérieure à la sienne.
Pendant des mois, les Lexoviens attendirent avec impa-
tience le jour où commencerait la grande offensive. Ainsi qu'il
est, hélas ! bien humain de le faire, ils espéraient que le débar-
quement se produirait loin vers l'Ouest ou loin dans le Nord.
Le 6 juin apporta la réponse du destin à ceux qui, depuis si
longtemps, s'efforçaient de sonder l'avenir.
Les Alliés, débarqués sur les rivages du Cotentin, du Bessin
et de la Plaine de Caen, avaient adopté une tactique, meurtrière
certes, mais la seule qui fût logique. Il s'agissait pour eux de
paralyser l'armée allemande en détruisant ses véhicules et en
coupant ses voies de communications. L'anéantissement de tant
de villes normandes devint ainsi la rançon de la Liberté rendue
à la nation...
A Lisieux, le drame commença dès le soir du 6 juin. Vers
huit heures vingt se produisit la première attaque aérienne.
Quelques instants suffirent pour que deux quartiers, à l'est de
la ville, fussent écrasés et la gare anéantie. Trente-cinq morts
et de nombreux blessés, tel fut le bilan de ce bombardement
inattendu.
La nuit suivante, vers une heure vingt, ce fut pis encore.
Les avions, de nouveau, se délestèrent de leurs engins. En une
demi-heure à peine, tous les quartiers ouest furent ravagés.
L'antique abba3'e de Notre-Dame-du-Prc, l'église Saint-Désir,
le Refuge et la Sous-Préfecture flambaient dans l'ombre, tandis
que la population terrorisée s'enfuyait vers la campagne.
Le troisième acte de la tragédie fut joué le 7 juin, à deux
heures de l'après-midi. Les forteresses volantes frappèrent de
nouveau la ville abandonnée et presque exsangue. Alors brû-
lèrent toutes les vieilles charpentes vermoulues mais si presti-
gieuses qui formaient le décor célèbre de Lisieux. La rue aux
136 LISIELX
Fèvres mourut, la i)lace Victor-Hugo mourut, la rue au Char
mourut... Ce terme, mourir, peut s'appliquer en effet à ces
façades, à ces sculptures, à ces toitures qui avaient, ainsi que
les hommes, leurs âmes ])ropres et leurs visages distincts. Les
crasses ]>ittoresques de l'Allée de l'Image fondirent dans le
brasier. Atteinte à son tour, l'église Saint-Jacques perdit dans
le désastre un inesthétique beffroi que nul ne saurait regretter
et aussi, malheureusement, ses voûtes curieusement peintes
et ses belles verrières, les seules que possédât la ville.
Pendant plusieurs jours, celle-ci flamba. En dépit de ren-
forts venus des communes environnantes, les pompiers de
Lisieux ne pouvaient songer qu'à faire la part du feu en quel-
ques endroits favorables. Ils comptaient d'ailleurs dans leurs
rangs d'héroïques victimes et une partie de leur matériel avait
été rapidement mis hors d'usage. Une équipe de pompiers de
l'Air, arrivée le 9 juin, sous les ordres d'un lieutenant-colonel,
fut assez habile pour sauver la Cathédrale de la destruction.
Le 10 juin, à trois reprises, des flammèches aspirées par
les tourbillons de l'incendie retombèrent sur Saint-Pierre et y
mirent le feu. Aidés ])ar quelques Lexoviens courageux, les
j)ompiers de l'Air purent, chaque fois, écarter cette menace
Ailleurs, grâce au dévouement d'une poignée de sauveteurs,
de ruine.
l'Hôtel de Ville fut sauvé, le Carmel fut sauvé, des maisons
furent sauvées. INlais quand on put faire le bilan de cette dévas-
tation, on dut constater que les deux tiers de la ville n'existaient
plus. Sur une population de seize mille âmes, on comptait 819
morts et 150 disparus.
Tandis que les combats s'éternisaient du côté de Caen, de
nouveaux bombardements frappaient la poi^ulation de Lisieux,
réfugiée dans les communes environnantes. Certains autres
venaient achever l'œuvre des précédents, tel celui du 7 juillet
qui frappa durement le Boulevard Emile-Demagny, le Boule-
vard Sainte-Anne et le quartier de l'Hôpital. Vers le 28 juillet,
V
CE QUE IJIT l'histoire 137
l'armée allemande, visiblement inquiète, fit sauter les ponts
de la rue Labbey et de la Sous-Préfeeture. Le 29, celui de la
rue Harou et le Pont de Caen subirent le même sort. Secoués
par les explosions, de nouveaux immeubles s'effondrèreiit.
Les Lexoviens sentaient venir les lieures de la bataille
décisive mais celle-ci tardait toujours. Les armées alliées,
esquissant un large mouvement tournant, fonçaient sur Paris,
laissant momentanément au pouvoir des Allemands, au fond
de la nasse dont ils allaient étrangler les issues, toute une
partie de la Normandie et, en particulier le Lieuvin. Cbacun
se demandait avec angoisse, dans la cité en ruines, quel serait
le visage du dernier combat.
A partir du Ib août, les signes annonciateurs du décrochage
allemand se révélèrent. Par petits groupes les fantassins tra-
versaient la ville, complètement exténués. A raul)e du 22 août,
les derniers ponts sautèrent. Les ruines de la ville étaient
criblées de nids de mitrailleuses. Pendant la journée, des élé-
ments de la 51"" division écossaise commencèrent à s'infiltrer
sur la rive droite de la Touques. Mais ils ne purent dépasser la
place Thiers en raison du tir des mitrailleuses et. pour la nuit,
repassèrent sur la rive gauche.
Le lendemain, après un violent combat d'artillerie, le com-
mandant de la 153""^ brigade écossaise donna l'ordre au P""
Gordon Highlanders de venir appuyer l'attaque des 5"" et 7""^
Gordon Highlanders qui se trouvait stoppée par les tireurs
isolés allemands embusqués dans les ruines. Le centre de la
ville fut nettoyé mais, de nouveau, les troupes alliées furent
arrêtées à la sortie de l'agglomération, sur la route de Paris,
par la défense ennemie, bien organisée sur la crête, au nord
de celle-ci.
A la demande du Major Lindsay, du 1*' Gordon Highlanders,
les tanks entrèrent alors en action. Ce furent de très durs
combats.
Des Cromwell-tanks du 1*' Pioyal Tank Régiment de la 7™''
138 LISIEUX
Armée Blindée partirent d'abord à l'attaque pour soutenir l'in-
fanterie. Le lieutenant Michel Ley, commandant le squadron
fut tué avec deux de ses hommes à bord de son véhicule. Les
compagnies écossaises, de leur côté, perdirent cinq officiers
et quarante-six sous-officiers et soldats. Appelés à la rescousse,
d'autres éléments blindés ■ — des tanks Sherman — furent mis
à mal par le tir allemand. Il fallut, de toute nécessité, marquer
le pas. Pour la nuit, les fantassins durent se contenter de tenir
dans les dernières maisons de la ville, à l'est, et dans une car-
rière située à mi-chemin de la crête.
Un violent duel d'artillerie s'engagea la nuit suivante. Les
Alliés, afin d'éviter de nouvelles i)ertes en hommes, criblèrent
d'obus les quartiers nord et est de la ville. Une contre-attaque
allemande, débouchant du bois de Rocques, fut rejetée. Enfin,
après minuit, s'accomplit le dernier décrochage. Ecrasés par
l'artillerie britannique, les derniers éléments ennemis aban-
donnèrent leurs positions et s'éloignèrent vers l'est.
Pendant ces heures tragiques, une foule immense de réfugiés
et les Carmélites avaient cherché un abri dans la crypte de la
Basilique. Ce refuge était d'autant moins sûr que, dans la nuit
du 21 au 22 août, des soldats allemands s'étaient installés dans
l'église supérieure. Cette intrusion avait failli avoir pour les
occupants de la crypte les plus redoutables conséquences.
Lorsqu'à l'aube du 23 août les premiers blindés britanniques
firent leur apparition sur l'Esplanade, un officier révéla que
l'Etat-Major, pensant la Basilique encore occupée par l'ennemi,
avait donné l'ordre de l'anéantir. L'initiative d'une personne
dévouée, qui avait, malgré de nombreux risques, pris sur elle
d'aller informer les Alliés du départ des Allemands, avait
seule sauvé le sanctuaire thérésien.
Dans la ville, cependant, des escarmouches se produisaient
encore. On se battait dans plusieurs rues, au milieu des ruines,
et notamment au voisinage du Carmel. De nouvelles destruc-
CE OLE DIT l'histoire 139
tions s'ensuivirent jusqu'au jeudi 24 août. Les derniers Alle-
mands prirent alors la fuite ou furent capturés (1).
Lisieux était libre, mais Lisieux était en ruines et le
demeure. Depuis les jours funestes de 1944, les quartiers
sinistrés ont été nivelés méthodiquement et forment aujour-
d'hui le plus mélancolique des déserts. Il serait vain de
chercher la moindre trace de tant de ces vieilles rues qui
avaient fait les délices des artistes et des poètes, d'un Contel
ou d'un Bunoust. Préservés par une sorte de prodige, la Cathé-
drale et l'Evêché subsistent pourtant et, dans leur double élan,
les tours jumelles semblent parler d'espérance aux hommes
déshérités de ce temps. Lisieux va revivre, appauvri, certes,
mais vibrant encore puisque, dans le désastre qui s'est abattu
sur lui, il a gardé le meilleur de sa parure et le plus émouvant
de son âme.
(1) Nous avons fait usage, pour écriie les pages précédentes, des documents
suivants :
Georges Lechevalier : Lisieux.-. 6 juin 1944^ in Terre Normande, n° 2. Février
1946.
Annales de Sainte-Thérèse de Lisieux, n"^ 1 et 2. Janvier et février 1946.
Georges Lechevalier et Capifaine G. Poirier : Le calendrier de la Bataille
de Lisieu.v in Spectres et Fantômes de la Bataille de Lisieux. Lisieux, Morière,
1947.
Chanoine G. -A. Simon : Bataille pour Lisieux in Bataille de Normandie,
II p. 55. X... Le Carmel de Lisieux dans la tourmente in Bataille de Normandie
II p. 67, Paris, Editions de Notre Temps, 1947.
Noël Grimonpont : Du Lisieux pittoresque au Lisieux tragique- Lisieux,
Morière 1947.
(iii/z/f.-. (iiinjnic/ i.\ t^olii-ctlou .SiiiiDii
Statue tombale de Pierre Cauchon
d'après Kcieppclni
Collfction Hardv
Décoration d'un premier étage
TROISIÈME PARTIE
LA PARURE DE LA CITÉ
j E voyageur danois Estrup qui parcourait la Normandie en
;ï 1819, ne trouva que ces seuls mots i)Our dépeindre
Lisieux : c'est une ville assez considérable, mais bien
laide. En 1841, Mérimée n'en avait pas meilleure opinion
et, sans même daigner jeter un regard sur l'ensemble de la cité,
il portait sur la Cathédrale ce jugement téméraire : « Je n'ai
rien vu de si triste que Saint-Pierre de Lisieux. Cela ressemble
comme deux gouttes d'eau à une cathédrale anglaise. C'est
grand, froid, lourd, régulier et ennuyeux ». Le moins qu'on
puisse dire de tels arrêts est qu'ils étaient bien superficiels et
ciue ceux qui les a\ aient i)rononcés auraient peut-être eu grand
peine à les justifier.
Si nous mettons un instant en oubli la ville ravagée aujour-
d'hui, nous nous souvenons, en effet, d'avoir connu un Lisieux
142 LISIELX
qui, sans prétendre rivaliser avec d'autres cités aux lignes plus
altières, n'en contenait pas moins d'appréciables richesses d'art.
Il jouissait notamment, en matière de maisons de bois, d'une
primauté indiscutée. Mais pour pénétrer ses secrets, il fallait
être initié, connaître le double dédale de ses ruelles et de son
histoire. Cité grave et toute de grisaille vêtue, Lisieux ne se lais-
sait pas aisément approcher ni deviner. Les poètes et les
artistes, pourtant, ne s'y trompaient pas. Eux qui possédaient
le don d'intuition, toujours si rare, savaient ce que recelait cet
écrin, fruste en apparence. C'est dans le secret que le passé de
la Cathédrale et celui des logis d'autrefois où les singes sculptés
menaient leur sarabande avaient parlé à Ch. Th. Féret, à Au-
guste Bunoust, à Jean-Charles Contel. 11 est des villes comme il
est des âmes qui ne se livrent pas au premier venu.
Profondément enfoncée dans sa conque de verdure, la
vieille capitale du Lieuvin, partagée entre l'activité quiète des
pèlerinages, les travaux de l'industrie et la grasse opulence des
foires, semblait ne plus devoir connaître de jours agités.
Depuis longtemps elle avait fait tomber la presque totalité de
ses remparts dont il ne demeurait guère que la Tour Lambert et
une autre tour sur le Boulevard Sainte-Anne (1). Ses vieux
logis lui attiraient chaque jour la visite d'une foule de curieux,
ravis de tant de pittoresque. St-Jacques, coiffé d'un bonnet d'ar-
(1) Les imuailles a\aicnt été conservées jiisqu au xix^ siècle. Elles étaient
flanquées de 17 tours. Quatre portes s'ouvraient dans l'enceinte :
- la Porte de la Chaussée, démolie en 1797 ;
— la Porte de Caen, démolie en 1798 ;
— la Porte de Paris, démolie en 1808 ;
— - la Por*e d'Orbec, également démolie en 18(l<S.
En 1870, cinq tours sul)sistaient encore :
— la Tour Lambert ;
— une tour carrée et une tour ronde sur le iîoulevard .Sainte-Anne ;
— une tour ronde ou bastion, rue du Rempart.
— une tour ronde avec pan abaUu, boulevard Sainte-Anne.
La Tour carrée, encore existante rue Paul-Banaston (xvi« siècle), était voisine
de la Porte de la Chaussée, mais n'appartenait pas à lonceinte. Peut-être était-
ce une tour de guet.
LA PARURE DE LA CITÉ 143
doises, se cabrait sur son perron et la Cathédrale dominait
comme une cime les cascades de toitures qui s'écoulaient autour
de sa longue nef.
Aujourd'hui, la partie la plus précieuse de Lisieux a disparu.
La Cathédrale demeure seule, ou presque, pour attester que
la ville n'est pas morte et qu'elle va revivre. Elle palpite comme
un vieux cœur qui s'obstine à battre encore, malgré la maladie
ou les blessures.
Qu'importe, en vérité, que le Concordat ait supprimé l'évê-
ché lexovien et que le Chapitre ait disparu en même temps que
les comtes-évêques ? Saint-Pierre demeure, par ses dimensions
architecturales, par sa beauté et aussi par sa vigueur spirituelle,
le sanctuaire où se recueille, unie à celle des générations
oubliées, l'âme du Lisieux d'aujourd'hui. Là se rencontrent et
se confondent, en dépit de la barrière illusoire des siècleS; la
prière du grand bâtisseur Arnould et celle de la petite Thérèse
Martin, toutes deux rayonnantes d'une force mystérieuse (1).
La construction de ce vaste édifice fut, au premier chef,
un acte de foi. Une lettre de Haimon, abbé de Saint-Pierre-sur-
Dives (2), adressée en 1145 aux religieux de l'Abbaye de Tores-
bury, en Angleterre, nous permet de comprendre comment la
Cathédrale de Lisieux sortit de terre — ainsi que tant d'autres,
celle de Chartres en particulier — grâce à l'enthousiasme reli-
gieux des populations d'alentour. A l'époque où les travaux de
la moisson ne retenaient plus au logis les familles paysannes,
(1) Sur la Cathédrale, consulter le remarquable ouvrage de M. le Chanoine
Hardy : La Cathédrale Saint-Pierre de Lisieux, Paris, Frazier-Soyc, 1917.
Louis Serbat : Lisieux, Paris, Laurcns, 1926.
Georges Huard : La Cathédrale de Lisieux aux xi^ et xii« siècles in Etudes
Lexoviennes II. Paris et Caen, 1919.
(2) Cette lettre de l'abbé Haimon se rapporte à la construction de l'église
abbatiale de Saint-Pierre-sur-Dives et non à celle de la Cathédrale de Lisieux
Mais nous ne croyons pas téméraire d'affirmer que les deux édifices furent
élevés dans des conditions identiques^ grâce à la générosité des habitants du
l.ienviii et du Pays d'Auge.
144 LISIELX
les foules se iiiettaieiil en chemin, bannières en tête, et
affluaient vers Lisieux. Quand on était arrivé à proximité de
l'église en construction, les chars étaient disposés comme un
campement autour des chantiers. Les journées s'écoulaient dans
le travail et dans la prière. Peu à peu, de blanches montagnes
de matériaux, tirées des carrières de Saint-llippolyte, s'amon-
celaient, malgré les moyens rudimentaires dont on disposait,
aux endroits mis à la disposition du maître de l'œuvre. Les
tailleurs de pierre sculptaient les blocs informes. Chaque année
voyait s'élever davantage, comme des arbres géants, les piliers
massifs de la nef et s'épanouir la finesse accueillante des
portails (1).
Ainsi naquit, du dessein fermement mûri d'un évèque et
du concours généreux de ses diocésains, cette église grave,
presque sévère même, qui, mieux peut-être que d'autres plus
ornées et plus fleuries, traduit le caractère positif et la réserve
traditionnelle de la race normande.
La façade de Saint-Pierre, dressée en haut d'un i)erron de
douze marches, ne laisse pas de produire encore aujourd'hui,
en dépit de son asymétrie et des mutilations qu'elle a subies,
une imi)ression profonde de force et de grâce à la fois. Si le
portail central n'est i)lus qu'une sorte de squelette (2). tant
s'est acharnée contre lui la folie d'iconoclastes de toutes origi-
nes, et si son aspect est, de ce fait, infiniment triste, les portails
latéraux, celui du sud en j)articulier, reflètent toujours la fan-
taisie des anciens sculpteurs et témoignent de leur habileté
manuelle. Telle voussure, formée de feuillages ajourés, mérite
à elle seule qu'on s'arrête pour l'admirer. Reposant, à la base.
Il ) I^oiir assurer ce que nous uppelons ;uijniird"hiii le financement des tra-
Aaiix, révèque Arnould avait organisé des quêtes à travers le diocèse. Nous
savons, par des textes d'une authenticité indiscutable, que ces quêtes provo-
quaient parfois des incidents. Vers 1180, des quêteurs envoyés à l'abbaye de
Grestain furent molestés par le prieur et le portier de cette maison.
(2) Ses voussures dépouillées gardent encore de liâtes traces du peinturlu-
rage tricolore sul)i à l'époque ré\(>Uiti()nnaire.
I.A PAUL KE l)K I. V Cil!:
145
sur deux curicusos figurines, elle est d"une incomparable
légèreté d'exécution. L'ensemble de ce portail est un fort beau
travail du \uf siècle dont le caractère normand est démontré
par la disposition en berse des colonnettes et par les rosaces,
quatrefeuilles et trèfles sculptés en creux dans les espaces nus
de la muraille.
Une immense fenêtre en tiers-point domine, toujours sui-
vant la tradition architecturale normande, le portail central.
Une restauration maladroite du xix^ siècle lui a valu une
médiocre tracerie formée de trois meneaux feuillages. Au-
dessus de cette fenêtre court, depuis 1852, une galerie fort
simple. C'est du haut de cette tribune que les enfants de la Maî-
trise, protégés par une balustrade trilobée, entonnent le Gloria
Laiis lors du retour de la procession de Pâques Fleuries. Au
sommet du gable se dresse une statue d'ange sonneur de trom-
pette.
La façade, on le voit, présente donc, en dépit des meur-
trissures qu'elle a subies, des parties fort remarquables. Mais
ce sont les tours qui lui donnent son caractère véritable et ce
qu'elle a de majesté.
La tour du nord n'a pas de flèche et, malgré certaine
légende, ne paraît pas en avoir jamais possédé. Elle est cepen-
dant la plus belle, en raison de la finesse de ses lignes. C'est
un corps carré, reposant sur un glacis recouvert d'imbrications.
Sur chacune de ses faces s'ouvrent deux baies en lancettes,
refendues en deux parties par de minces colonnes dont le jet
très pur ne contribue pas médiocrement à la grâce de l'ensem-
ble. Cette tour, si caractéristique du goût qu'avaient les archi-
tectes normands pour les baies allongées et géminées, est
certainement une des plus belles de la Normandie centrale et
la plus remarquable de l'ancien diocèse de Lisieux. Une partie
en est enclavée dans le palais épiscopal où sa paroi forme le
mur d'une vaste salle gothique aux arcatures très décoratives,
aujourd'hui cachée parmi les greniers du Palais de Justice.
Cette salle qui servait certainement, au temps jadis, de chambre
146 LISIEUX
(le réception (1). n'est pas une des moindres curiosités de Li-
sieux, et de bons juges estiment sa décoration supérieure à
celle de la Cathédrale elle-même. C'est un dernier vestige du
Palais construit par l'evèque Arnould.
La tour sud, coiffée d'une élégante i)yramide de pierre,
semble un résumé de l'ancienne histoire lexovienne. Sa base
est assise sur une substruction gallo-romaine, débris de l'en-
ceinte antique. Son sommet ne date que du xvi" siècle.
Au cours des âges, cette tour a connu, en effet, les pires
vicissitudes. Dès 1485, on était contraint de la renforcer aux
angles par de robustes ferrures et de neutraliser la poussée
de la flèche au moyen d'échafaudages de bois. Ces soins ne
servirent qu'à retarder de quelques années l'inévitable catas-
trophe. Le 17 mars 1554, vers quatre heures de l'après-midi,
elle s'écroulait, ruinant, ainsi que nous l'avons dit précédem-
ment, une partie de la Cathédrale et écrasant sous les décom-
bres le logis d'Adrien Le Houx.
La ruine du clocher n'avait pas été complète. Le corps de
la tour avait été mutilé, surtout aux angles, par la chute de
la flèche, mais le gros œuvre avait dû résister puisque le beffroi
des cloches n'avait pas été broyé sous l'avalanche de pierres.
L'évêque et le Chapitre prirent aussitôt les mesures néces-
saires pour déblayer les décombres puis pour reconstruire.
Tout l'été de 1554 y fut employé. Au mois de novembre l'équipe
d'Adrien Gosset, comprenant six compagnons et un apprenti,
travaillait encore au chantier en dépit de la mauvaise saison
et le comptable de la fabrique versait au cirier « di.v lliwcs de
rhaiidcU;' pour rclaircr aii.v inachons ». Pour subvenir aux
de[)cnses, des « ])ardons et jubilé » furent sollicités du Pape,
des appels furent faits à la générosité des fidèles. Donnant
(1) Le ijlatdnd de la Chanibre dorée a sans doute j^arlagé en deux parties,
<l;ms le sens de la hau'eui', ceUe salle gothique-
I A PARURE DE LA CITÉ 147
l'exemple, l'évêque Jacques d'Annebault céda au Chapitre, le
21 décembre 1556, son fief noble de la Couyère, sis à Bonne-
ville-la-Louvet, et les chanoines, ne voulant pas demeurer en
reste de générosité, abandonnèrent, de leur côté, quelques-
uns de leurs revenus pour accroître les fonds de la fabrique.
Rapidement commencés, ces travaux de restauration furent
malheureusement retardés par les funestes événements dont
l'année 1562 marqua l'instant le plus tragique. Au lieu de voir
se poursuivre les réparations indispensables, la Cathédrale
fut pillée i)ar les Huguenots. Ce fut seulement le 8 mai 1579
que les maçons recommencèrent à dresser leurs estahlys pour
réparer la tour. Leur travail devait durer de longues années.
En 1588, le corps carré était entièrement rétabli. Les ouvriers
l'avaient couronné d'une balustrade formée de quatrefeuilles
que séparaient des panneaux de pierre pleine. Sur ces pan-
neaux. Marin Bourgeois, un des plus remarquables artistes
dont Lisieux garde le souvenir, ne dédaigna pas de peindre des
armoiries, aujourd'hui disparues.
Ce fut seulement à partir de cette date que fût entre])rise
la reconstruction de la flèche. 11 fallut douze années pour que
ce travail, confié comme les précédents à l'atelier d'André
Ciosset, fut enfin achevé. Le jour « de la perfection de la tour »
fut le 23 déccnd)re 1600. Il valut à Gosset et à ses .quatre com-
pagnons et manouvriers. en sus de leurs salaires, soixante sols
fie don gratuit.
En déi)it de ses trois étages de baies en plein cintre, la tour
sud s'apparente étroitement à la tour nord. Leurs bases sont
analogues. Peut-être la tour sud possédait-elle, avant le désa-
tre de 1551, de longues lancettes pareilles à celles de sa voisine,
lancettes qui furent, afin d'accroître sa solidité, remplacées
par les trois étages de baies que nous lui voyons aujourd'hui.
Sans cette i)récaution, le maître de l'œuvre n'aurait sans doute
pas osé rétablir la haute pyramide de pierre, qui, malgré sa
regrettable disparate, donne de l'élan à l'ensemble un peu
sévère, mais pourtant séduisant, de la façade.
148 LISIELX
Le transept sud de Saint-Pierre s'ouvre vers l'extérieur par
un portail dit aujourd'hui du Paradis et qu'on appelait au
Moyen-Age le portail « vers la Fontaine bouillante ». Au-dessus
d'une porte fort simple, ornée de six colonnettes, court une
double rangée d'arcatures très fines au-dessus desquelles s'ou-
vrent trois fenêtres d'inégale hauteur. Tout cet ensemble, que
dominaient depuis le xiii* siècle les deux clochetons dissem-
blables encore existants, a été remanié à la fin du \\^. A cette
époque, en effet, de nombreuses parties de la Cathédrale pré-
sentaient les plus alarmants symptômes de désagrégation et
le portail sud semblait plus particulièrement menacé. On édifia
alors pour soutenir celui-ci les deux énormes contreforts encore
visibles, le grand arc de décharge qui les surmonte et la galerie
supérieure courant entre les deux clochetons.
A la croisée du transept, s'élève, suivant l'usage normand,
une tour-lanterne. Celle-ci ne possède plus, hélas ! sa fine
pyramide de charpente couverte de plomb. Mais sous la simple
toiture d'ardoises à quatre pans, elle montre toujours ses baies
en arcs brisés. Une gracieuse tourelle amortit un de ses
angles.
En 1504, cette lanterne et tout le croisillon sud du transept
semblaient menacés de la même ruine que le portail du Para-
dis. Guillot de Samaison, maître de l'œuvre de Saint-Jacques,
fut chargé des travaux indispensables et, comme la situation
était grave, le Chapitre envoya, au mois de novembre, à Evreux
et à Rouen, Maître Marin Jourdain, prêtre, pour y quérir des
experts. A la suite de cette demande, une visite des lieux fut
faite par Jacques Le Roux, maître de l'œuvre de la Cathédrale
de Rouen, et par Jean Cossard, maître de l'œuvre de la Cathé-
drale d'Evreux. Ces deux architectes firent un « devis et rap-
port » qui leur fut payé à l'un quatre, à l'autre trois écus d'or
à la rose.
En dépit du réel intérêt architectural que présentent cer-
taines de ses parties, l'extérieur de la Cathédrale demeure
LA PAUL RE DE LA CI TK 149
pourtant moins attrayant que l'intérieur qui a, lui, vraiment
grande allure.
Saint-Pierre est un des témoins les plus précoees de l'aube
gothique, ce qui lui confère une valeur particulière. A l'époque
de sa construction, l'art nouveau n'avait pas encore atteint
son plein épanouissement. L'abbatiale de Saint-Denis, les
cathédrales de Noyon et de Sens en avaient peut-être été les
prototypes, mais Notre-Dame de Chartres, qui devait en mar-
quer le plus haut degré de perfection, n'avait pas encore été
entreprise. La Cathédrale de Lisieux marque donc une date
dans l'histoire de l'architecture française.
Elle évoque en même temps une étape dans celle des rela-
tions artistiques de la Normandie et de l'Ile-de-France. Durant
la première moitié du xii" siècle, la primauté avait été l'apanage
de la Normandie, grâce à la supériorité marquée de ses cons-
tructeurs sur leurs voisins. Après 1150, il semble que les influen-
ces se soient exercées en sens inverse et que les architectes
normands se soient inspirés des nouveaux procédés dont on
attribue parfois aujourd'hui le mérite aux bâtisseurs fran-
çais (1). Le fait est d'autant plus curieux que la Normandie
et la France capétienne étaient alors ennemies et perpétuelle-
ment en lutte ouverte. Lisieux serait un des principaux exem-
ples de cette collaboration franco-normande. Bien qu'il con-
vienne d'être très prudent en cette affaire, l'influence de l'évê-
que Arnould, homme de vaste intelligence, formé par la diplo-
matie et par de nombreux voyages, suffirait à expliquer cet
(1) Il faut, être extrêmement réservé sur ce point, car il semble que les
premières croisées d'ogives et les premiers arcs-boiitanfs aient été élevés en
Angleterre par des architectes normands.
Dans le même temps, les influences normandes continuaient à s'exercer
hors de la Province. La Cathédrale de Laon demeure un magnifique exemple
de cette expansion.
Voir à ce sujet le bel ouvrage de Marcel Anfray : l'Architecture normande^
son influence dans le nord de la France aux xi« et xii" siècles. Paris Picard,
1939.
150 LISIEUX
apport français dans la construction de Saint-Pierre et, plus
spécialement dans celle de la nef, du transept et des deux
premières travées droites du chœur. La Normandie, en tout
cas, devait prendre sa revanche dès le début du xiii siècle.
Bien que le duché eût alors perdu sa nationalité et qu'il fût
désormais rattaché au royaume capétien, il ressaisit sa pri-
mauté architecturale. Pétrissant suivant son génie i)roi)re les
divers éléments du style gothique, l'école normande créa alors
une forme d'art particulière qui connut un très large rayon-
nement. A Saint-Pierre, les portails, le chœur et la tour-lanterne
demeurent les témoins de ce renouveau.
Nous avons déjà examiné les portails occidentaux. En ar-
rière de ceux-ci, dans la masse de la maçoimerie, subsistent
deux noyaux romans, derniers vestiges de la cathédrale anté-
rieure. Ils sont incorporés dans le narthex qui précède la
nef et sup])orte la tribune des orgues. Ecrasée lors de la chute
de la tour méridionale en 1554, la voûte de cette avant-nef
fut reconstruite quelques années plus tard. Elle porte, à sa clof
de voûte, les armes du Chapitre.
La grande arcade, qui met en communication le narthex et
la nef, est ornée d'une archivolte aux rinceaux empreints
d'une grande élégance. Aux aboutissants de ces archivoltes se
trouvent deux figures sculptées qui présentent un grand intérêt
et auxquelles s'attache ime très ancienne tradition locale.
Ces deux tètes saillantes sont ceintes de diadèmes. Vers le
nord, c'est l'image d'un homme, jeune encore, aux yeux large-
ment ouverts sous l'arcade sourcilière assez prononcée. Le
nez est gros, les joues un peu creusées. Une mince moustache
ombrage la lèvre supérieure et rejoint la barbe courte. L'cx-
|)ression générale du visage est grave, soucieuse même...
Du côté du midi, l'effigie est celle, très habilement traitée,
d'une femme aux traits jeunes et gracieux. Le front intelligent
et lai-ge domine un visage d'un ovale i)arfait et la chevelure,
LA PARLKE DE LA CITK
151
disposée en l)an(leaux. donne à l'ensemble une heaulé loule
de linesse.
Si nous en eroyons la rumeur qui vient du fond des ài'es,
ces deux remarquables sculptures représenteraient le roi
Henri II Plantagenct et la reine Eléonore de (uiyenne, et rap-
pelleraient la cérémonie de leur mariage, célé!)ré à Lisieux
en 1152.
Si l'on s'arrête un instant sous le narthex. on est frappé
du robuste aspect des piliers qui, reposant sur une base de
pierre dure, paraissent le long de la nef et de l'entrée du cliœur
une alignée de chênes énormes. Mais voici qu'au-dessus de
chapiteaux ornés de feuillages sommairement traités Jaillissonl.
coupés de bagues saillantes, des faisceaux de trois colon:iettes
qui s'élèvent jusqu'aux grandes fenêtres. Ces faisceaux enca-
drent les baies du triforium formées de deux lancettes gémi-
nées inscrites dans de grandes arcatures en tiers-point. Ces
baies ont malheureusement été aveuglées à une époque mdé-
terminée. Quant à la claire-voie elle comprend, à chaque
travée, une fenêtre en tiers-point. On ne saurait trop regretter
que les verres blancs de Couches et de Beaumont-le-Roger
aient remplacé, au xvni' siècle, les verrières somptueuses dont
Roger de Jumièges, vers 1390, avait doté la Cathédrale (1) et
dont il ne demeure que des épaves.
La nef est flanquée de deux collatéraux qui datent, eux
aussi, du xn' siècle. A cette époque, Saint-Pierre ne renfermait
qu'un petit nombre d'autels mais les multiples fondations qui
l'enrichirent plus tard provoquèrent toute une floraison de
chapelles nouvelles. Pour permettre l'édification de celles-ci,
on pratiqua de larges brèches dans les murs extérieurs de
l'édifice. Six chapelles s'ouvrirent au xn" siècle dans le colla-
téral nord, six autres, au xv'', dans le collatéral sud. Il en
(1) K. Dcville a |)ul)Ut- deux textes relatifs au marché traité par Rt>t!ier de
Jumièges in lieniic ('tithoUiiin- (h' yonnandif, i\lars 1924, p. 132 et 134.
152 LISIEUX
existe huit aujourd'hui de ce côté par suite de la suppression
de la salle Capitulaire au xix'^ siècle.
Le transept, bras et croisée, paraît l'œuvre de l'architecte
qui éleva la nef. 11 est dominé, suivant l'usage normand, par
une tour-lanterne, mais celle-ci, d'après certains archéologues,
n'aurait été construite qu'après coup, à l'époque où le réveil
des influences autochtones aurait rendu moins puissante l'in-
fluence française. Cette lanterne comporte deux étages : un
triforium aux très lines colonnettes et une claire-voie compor-
tant deux fenêtres sur chacune de ses quatre faces. Aux écoin-
çons du triforium, des trèfles sont sculptés en creux, ce qui
révèle une main normande. Quant à la voûte, elle s'appuie
sur huit nervures et possède eiv^ore la clef circulaire qui servait
au passage de la cloche.
A la croisée du transept, nous nous trouvons au centre même
de la Cathédrale du xn"^ siècle, telle que l'édifia l'évêque Arnould.
Nous avons sous les yeux la nef, le transept et les deux pre-
mières travées du chœur, c'est-à-dire les parties dans lesquelles
les conceptions architecturales de l'Ile-de-France se révèlent
avec le plus de netteté. Pour fixer les idées à ce sujet, nous ne
saurions mieux faire que de citer ces lignes de Mlle Denise
Jalabert ((1) :
« Les grandes arcades ont une courbe faiblement brisée
comme dans l' Ile-de-France ; elles retombent sur des colonnes
mono-cylindriques appareillées en tambour comme à Notre-
Dame de Paris ; les chapiteaux sont ornés de feuilles indéter-
minées, souples et vivantes comme celles des Cathédrales
françaises et, comme dans les Cathédrales françaises, les tail-
loirs carrés ont leurs angles abattus. Les fausses tribunes sont
indiquées, dcms chaque travée, par une grande arcade subdi-
visée en deux petites au-dessus desquelles le tympan reste plein
comme dans les monuments français. Les colonnettes qui por-
(1) Denise Jalabert : VArt normand au Moyen Age. Renaissance du Livre,
Paris.
I A l'viu itK i)K LA riTi:
153
lent les voûtes soiil cerclées sur les joints de petites moulures
formant bagues comme à Saint-Denis et à Laon. Des formerets
reçoivent les voûtains au-dessus des fenêtres et ils ont, ainsi
que les doubleaux; la forme brisée — ce qui constitue la carac-
téristique et la perfection des voûtes françaises. Enfin, tous les
arcs ont le profil français : un bandeau plat entre deux tores
ou boudins ».
Reste à savoir qui fut le maitre de l'œuvre en cette fin du
xir siècle. Un architecte venu de l'Ile-de-France ? Un Nor-
mand ayant travaillé précédemment sur un chantier français ?
Nous ne possédons malheureusement aucun document qui
nous permette de répondre à cette question (1).
Avant de pénétrer dans le chœur, parcourons les bras du
transept. Nous y trouverons des détails curieux et même —
n'hésitons pas à le proclamer ! — un vrai chef-d'œuvre.
Par une disposition architecturale assez remarquable, les
croisillons présentent à l'orient des collatéraux qui leur don-
nent un caractère très particulier ((2). Le croisillon sud s'ouvre
sur l'extérieur par le portail du Paradis. Le croisillon nord,
particulièrement étudié, à ce qu'il semble, par le maître de
l'œuvre, présente de vastes baies au-dessous desquelles sont
ménagés deux enfeux qui. dès longtemps, ont excité la curiosité
des archéologues.
(1) M. de Mély a émis iiagiièro 1 hypothèse que l'architecte de la Cathédrale
de Lisieux fut peut-être lévèque Arnould lui-inème. (Annuaire de VAssociation
normande- Congrès de Lisieux, 1926, p. 110). CeUe opinion n'est pas déraison-
nable. Arnould avait été en rapports étroits avec la Cour de France, ce qui
expliquerait à la fois la décoration française de la Cathédrale et le retour aux
formules normandes après son décès.
En tout cas, une chose est évidente : le plan de l'édifice est normand si
certains de ses détails sont français. Ceci permet de penser que le maître de
l'œuvre fut un Normand au courant des nouveaux procédés français plutôt
quun Français venu travailler à Lisieux.
(2) « Son transept, muni d'un seul collatéral sur sa face orientale, n'est pas
une conception française, mais anglo-nnrmande. Il y en a plusieurs exemples
dans les cathédrales anglaises... » (R. de Lasteyric).
154 LISIEUX
L'enfeu de gauclic consiste en une niclie profonde, creusée
sous une arcature en plein cintre. A la partie inférieure, un
soubassement en forme de sarcophage est encastré dans la
muraille. Au fond de la niche, veillent deux altières et rigi-
des figures de chevaliers, malheureusement très mutilées.
L'un de ceux-ci, dont la tète était couronnée, tient à la main
un phylactère; l'autre, le front nu, tient une palme de la
main droite ; sa main gauche disparaît sous un écu timbré
d'une croix aux extrémités fleuronnées. Tous deux sont vêtus
de longues tuniques. Leurs poitrines et leurs bras sont couverts
d'un réseau de mailles d'acier.
Ces clievaliers anonymes sont d'authentiques contempo-
rains des croisades. Et, par une rencontre au moins curieuse,
voici que le long bandeau de pierre déployé devant le sarco-
phage évoque aujourd'hui encore aux yeux des visiteurs la
magie de l'Orient qui hanta les guerriers du Christ.
Ce bandeau de pierre comporte une rangée de cinq mé-
daillons aux centres desquels se détachent des tètes si caracté-
ristiques que M. le Chanoine Hardy, dont l'opinion est particu-
lièrement autorisée pour tout ce qui touche à la Cathédrale de
Lisieux, a cru i:)ouvoir émettre l'hypothèse que le sculpteur
avait sous les yeux, tandis qu'il jouait du ciseau, de fines effi-
gies de monnaies antiques (1). Cette supposition n'a rien d'in-
vraisemblable. Peut-être même est-il permis d'aller plus loin
et de voir un lien entre ces sculptures et la quatrième Croi-
sade.
Ce tombeau, dont le gisant a depuis l()ngtemi)s disparu,
était celui de Roger de Hupierre, père de l'évèque Guillaume
de Rupierre (1193-1201). Au xvii siècle, le savant Peiresc avait
encore vu son effigie en place : Roger de Rupierre était repré-
senté armé de toutes pièces et coiffé d'un « hraiilmr à orril-
(1) ('.lumoiiic Hai(l\- : f.d Cdthi'dnih' Sainl-fiene île l.isieu.r. Piiris. Frazicr
Sovc, 1 !)!(').
LA PAUL liE DE LA CITE
155
Irllcs serrées sons le lueiilon ». Il est vraiseniblahlo que Roger
mourut pendant que son fils occupait le siège de Lisieux et que
celui-ci voulut lui reserver une sépulture voisine de la sienne
dans sa cathédrale (1).
Roger de Rupierre a\ail cependant trois autres fils, tous
chevaliers. L'ainé s'appelait Raoul, le second Hugues, le troi-
sième Nicolas. Ce dernier dut être inhumé dans l'église du
Sépulcre à Caen. Raoul et Hugues, partis i)our la Terre Sainte,
prirent part à l'expédition de Constantinople et n'en revin-
rent pas.
C'est pour commémorer ces deux disparus et rappeler leur
mort glorieuse au service du Christ qu'un membre de la famille
de Rupierre, peut-être ancien croisé lui-même — probablement
leur frère Nicolas — fit sculpter contre le fond de l'enfeu pater-
nel deux figures de chevaliers porteurs, l'un d'une palme, l'au-
tre d'un phylactère et dont les boucliers sont timbrés de la
croix. L'un de ces personnages portait une couronne. Il s'agit
vraisemblablement de Hugues de Rupierre qui, en sa qualité
d'aîné, avait hérité des seigneuries paternelles.
Ce ne fut pas tout. Pour exalter la mémoire de ces cond)at-
tants martyrs de leur foi et rapi)eler les circonstances de leur
sacrifice, le même pieux parent fit sculi)ter un bandeau de
pierre destiné à parer le flanc sud du sarcophage. Ce bandeau,
qui fut assez maladroitement mis en place, est aujourd'hui dans
un état déplorable, mais ce qui en subsiste permet néanmoins
d'en api)récier la valeur et, peut-être, de donner une explica-
tion des médaillons qui le composent.
Ces médaillons, tous de même diamètre, sont au n()nd)re de
cinq. Celui du centre présente une efîMgie au front lauré, vue
(1) (iiiillaiimc (le Hiipicrif fonda un ()l)it dans la (".athédralo, poiii- sou père
et j)our lui-inènic.
Voir y. Lahaye : Les Tombemix de !ti Calhédidle de I.isieii.v in FJiides
f.exonieniies III, 102.S. j). l??.
156 LISIELX
de face. Les autres médaillons n'offrent que des profils. Le
mieux conservé est celui qui se trouve immédiatement à gau-
che du sujet principal. Le personnage représenté est coiffé d'un
bonnet de forme très particulière et qui retient l'attention.
La disposition de ces médaillons est conforme à ce que nous
savons de la décoration de certains tombeaux romains (1) et le
diadème qui ceint la tète du personnage principal est du même
type que celui qui orne les tempes des empereurs sur les mon-
naies et les médailles impériales. Les cinq personnages, d'ail-
leurs, ont été vraisemblablement sculptés d'après des documents
numismatiques.
Pour nous, il ne peut faire de doute que le personnage figu-
rant dans le médaillon central ne soit un empereur. Mais il
ne saurait s'agir d'un basileus. Les successeurs de Constantin
portaient, en effet, le diadème d'orfèvrerie à longues pende-
loques, que nous ont rendu familier les mosaïques byzantines.
Le lien de laurier, relevé en signe de triomphe, qui encadre
ici le front du monarque, est essentiellement latin. Il semble
même que le sculpteur ait tenu à insister sur ce détail du
portrait.
Au creux du médaillon le plus voisin, se détache un profil
de vieillard barbu dont la tête est couverte, a dit V. Lahaye,
« d'une toque basse sur laquelle est appliqué, en avant, un
frontal gemmé ». Cette toque basse à frontal gemmé pourrait
bien nous livrer la clef du mystère car il possible d'y recon-
naître, croyons-nous, le célèbre corno des doges de Venise.
On sait le rôle capital que joua durant la quatrième croi-
sade, le doge aveugle Enrico Dandolo. « C'était, a dit Villehar-
douin, un vieil homme et ses yeux étaient beaux en son visage,
mais il ne voyait goutte car il avait perdu la vue à la suite d'une
blessure qu'il avait reçue à la tête. Il était de très grand cœur » .
(1) Notamment uu bandeau de marbre provenant d'un tombeau de la
Via Lata, à Rome, découvert en 1929 et qui comporte quatre médaillons à
personnages.
LA PARURE DE LA CITE 157
De. grand cœur et de merveilleuse intelligence car, n'ayant pas
tî'isité, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, à faire coudre la croix
à son coriio dans l'église Saint-Marc, il réussit à détourner la
Croisade des Lieux Saints et à la diriger vers Byzance, pour la
plus grande gloire et le meilleur profit de Venise.
Nous croyons donc pouvoir reconnaître Enrico Dandolo
dans le personnage que représente ce médaillon. S'il en est
ainsi, l'empereur du médaillon central ne serait autre que Bau-
doin de Flandre, empereur latin, élu par les Croisés le 16 mai
1204 et mort en 1205. L'effigie du premier médaillon de droite
pourrait être celle de son frère et successeur, Henri de Flandre.
Quant aux personnages imberbes figurant dans les médaillons
extrêmes, ce sont sans doute d'autres chefs marquants de la
Croisade : Boniface de Montferrat, qui commandait l'armée,
le comte Louis de Blois... A moins — car il s'agit évidemment
d'hommes jeunes, sinon de jeunes gens — que nous n'ayons
sous les yeux les effigies des deux Rupierre eux-mêmes, l'un
couronné et l'autre non.
Si notre hypothèse pouvait être vérifiée, cet enfeu, en dépit
de ses mutilations, présenterait une valeur assez exceptionnelle
au double point de vue de l'histoire générale et de l'histoire
de l'art (1).
A droite de ce premier tombeau s'ouvre un second enfeu,
de mêmes proportions et de inême style que le premier. Il s'agit
du tombeau de l'évêque Guillaume de Rupierre, mort en 1201.
Cette autre sépulture est, elle aussi, des plus intéressantes
en raison de la décoration sculptée qui occupe le fond de sa
cavité.
Cette décoration comporte deux parties. Celle du bas con-
siste en un bandeau de pierre sur lequel est représenté le juge-
Ci) Un médaillon représentant le doge A. Barbarigo (1486-1501) sur un cha-
piteau du Palais ducal de Venise présente, compte tenu de la différence d'épo-
(jue, certaines analogies avec le médaillon de Lisieux.
158 LISIELX
ment de l'âme du tléfuiit. Ce sont trois scènes successives qui
ont pour seuls protagonistes les archanges Michel et (iahriel.
Elles peuvent se résumer ainsi, d'après V. Lahaye :
1" Saint (iahriel déploie devant Saint Michel le feuillet du
Livre de Vie qui concerne l'âme en cours de jugement ;
2" Saint Michel fait l'examen des fautes et des mérites du
mort ;
3° Cet examen terminé. Saint Michel, le peaciir d'âmes, rend
son arrêt qui est une [)romesse de héatitude.
La partie supérieure de la décoration nous fait assister au
dénouement de ce drame. Deux anges emportent l'âme hien-
heureuse vers le ciel sous la forme d'un enfant asexué émer-
geant d'une sorte de voile (1).
Cette manière de représenter le jugement de l'âme a été
ici très hahilemenl traitée par le sculpteur du xni' siècle. Nous
verrons plus loin connnent. à Samt-Fierre même, les artistes
du XV siècle ont réussi à renouveler ce sujet.
Deux statues funéraires, malheureusement fort mutilées,
sont aujourd'hui étendues devant les enfeux du croisillon nord.
L'ime d'elles, très archaïque et de faihle relief, nous montre
l'image d'un évêque hénissant et tenant de la main gauche
une crosse à simple volute. Cette œuvre, vraiment malhahile.
date de la première moitié du xn' siècle et ce gisant est celui
de l'évêque Jean, mort en H IL
L'autre effigie, hien ciue l'éduite à l'étal de dél)ris, atteste
toute la finesse de l'art du xv siècle. Il est vraisemhlahle ([u'elle
(]) Cette façon de lepiéscnter le saint de l'âme était tout à fait courante
Ml! Moyen .Age et a été employée jnsqnà la Renaissance- Nous croyons d'ail-
leurs qu'il s'agissait bien moins, dans l'esprit des artistes et des fidèles d'au-
trefois, de symboliser l'ascension de l'âinc vers le ciel que la nouvelle naissance
du défunt dans l'Kternité. 11 esl nssez piquan*, à ce sujet, de noter que, dès le
v siècle avant Jésus Christ, le même symbole servait à représenter les nais-
sances divines : telle celle d'Aphruditc, sur le célèijre Tiiptyque Ludovisi
(Rome, Musée des Thermes).
LA PARLKE UE l.\ (lïK 159
appartciuiil au tombeau de l'évêque Ciuillaunie d'Estouleville,
priniitivemeut placé dans le '.'liot^ur et transféré en 1723 dans le
croisillon nord, i)rès de l'autel de Sainte Cécile.
Contre la muraille ouest du croisillon nord, se trouve un
tableau d'origine italienne, parfois attribué à Carrache. II
représente le martyre de Saint Sél)astien et provient vraisem-
blablement du Palais Episcopal. Le corps du saint est fort
habilement traité.
Au centre de deux verrières modernes, se trouvent deux
fragments de vitraux anciens, épaves trop rares qui ont survécu
au grand massacre du xviii siècle. Le premier représente le
martyre de Saint Jean devant la Porte Latine ; le second a
pour sujet la résurrection de Drusiana, miracle emprunté aux
récits des Légendaires.
En passant dans le croisillon sud, nous noterons l'existence
d'un autre fragment de verrière assez curieux (1). Une des
fenêtres hautes, vers l'est, présente en effet, sertie au milieu
d'une vitrerie blanche, une peinture sur verre du xv'' siècle
figurant le supplice de Saint Pierre. On sait que l'apôtre fut
crucifié la tête en bas. Pour cette raison, le thème de son sup-
plice fut assez rarement traité i)ar les artistes, l'image d'un
crucifix renversé étant déplaisante à l'œil. Le patron de la
Cathédrale est représenté ici — comme à Notre-Dame de Lou-
viers — les bras attachés à la croix avec des cordes. Notons en
passant qu'il existe dans la petite paroisse de Prétreville, située
à quelques kilomètres de Lisieux, une statue de Saint Pierre
crucifié ; mais dans cette sculpture, d'ailleurs assez fruste, le
saint est cloué et non ligoté à l'instrument de son supplice.
Ainsi que le croisillon nord, le croisillon sud possède un
collatéral vers l'orient. Dans ce collatéral, se trouve un enfeu
malheureusement dépourvu de son gisant, mais qui paraît avoir
(1) Ce fragment de \ itrnll ;i élé déposé dînant la guerre do 1939-4."). II est
à souhaiter qii"il re])rcinie sa place dans la (Cathédrale.
160 LISIEIX
servi de sépulture à un cvèque. Dans l'état où se trouve aetuel-
iement ce toml)eau, il ne présenterait qu'un intérêt limité si un
curieux médaillon, sculpté dans l'écoinçon des arcatures inté-
rieures, n'offrait au regard amusé une tête de moine entr'ou-
vant sa besace. Sur cet indice, V. Lahaye a crû pouvoir attri-
buer à l'évêque Jean de Samois cette sépulture désormais ano-
nyme. Ce prélat, mort en Ki02, appartenait, en effet, à l'ordre
franciscain (1).
Le croisillon sud s'ouvre vers l'extérieur par le Portail du
Paradis, dont nous avons déjà parlé. A l'intérieur, celui-ci est
précédé d'un splendide plafond à caissons de bois du xvf siècle
que masque malencontreusement le tambour de la porte. Ce
plafond est tout ce qui demeure de la tribune Sainte-Cécile,
détruite en 1860. Deux de ses compartiments représentent David
jouant de la liarpe et Sainte Cécile elle-même touchant
l'orgue.
Levons maintenant le regard vers un bas-relief sculpté dans
la muraille occidentale du croisillon. Ce monument funéraire
d'un chanoine du titre de Saint-Sébastien (2) est charmant et
nous n'hésitons pas à le qualifier de petit chef-d'œuvre.
Sous un dais flamboyant flanqué de pinacles à crochets,
s'ouvre une arcade trilobée qui sert de cadre au plus délicat
tableautin de pierre qu'on puisse imaginer.
Sous le lobe droit de l'arcature, la Vierge est assise, non
point dans sa gloire, mais seulement, si nous pouvons nous
exprimer ainsi, dans la plénitude de sa douceur maternelle.
Sous la haute couronne fleurdelysée, elle sourit, pleine d'une
(1) V. Lahaye : Les Tombeaux de la Cathédrale de Lisieiix in Etudes Lexo-
viennes III, 1928, p. 151.
(2) Sur leurs monuments funéraires, les chanoines lexoviens sont présentés
à la Vierge, non par leurs patrons de baptême, mais par le saint dont leur
maison canoniale por'ait le nom. La maison canoniale de Saint-Sébastien se
trouvait dans la rue des Chanoines, c est-à-dire sur le côté nord de la place
Thiers actuelle, entre la rue Condorcet et la place L<? Hennuyer.
o
(C
d
T3
u
a
LA PVIU KE DE LA CrrÉ 161
mansuétude gracieuse. L'Enfant Jésus, accroupi sur ses genoux,
se penche, la main droite tendue pour saisir le rouleau d'une
supplique, vers un chanoine pieusement agenouillé et dont les
mains jointes et la tête légèrement penchée disent toute la
ferveur. Le visage de l'Enfant, empreint d'une bienveillance
mutine, est tout simplement délicieux.
Le bon chanoine parait rempli d'une confiance qui éclaire
ses traits. C'est en effet que son bienheureux patron, Saint
Sébastien, l'accompagne en cette heure redoutable du jugement
qui va décider de l'Eternité. La main droite encore attachée
à l'arbre du supplice, le Martyr pousse de la main gauche son
protégé vers le groupe divin. Ses lèvres de pierre disent claire-
ment : « Va, prie, aie confiance ! ». Derrière le Martyr, un
petit personnage, vêtu à la façon d'un page du xv' siècle, tient
un arc à la main. C'est un des bourreaux du saint, mais il se
risque à sourire, lui aussi : « Qne pourrait-il craindre, semble-
t-il dire, puisqu'il a pour lui l'intercession de Sébastien, la bonté
de Jésus, la mansuétude de Marie ? ». Tandis que le défunt
prie ainsi de toute l'ardeur de sa foi, son âme, sous la figure
d'un petit enfant aux mains jointes, est emportée au Paradis
par un ange dont les ailes se confondent presque avec le lobe
central (1).
Il serait impossible de rêver plus charmant ni plus consolant
morceau de sculpture funéraire. C'est l'espoir de toute une
vie qui se change tout à coup en la certitude du bonheur céleste...
Pénétrons maintenant dans le chœur. Très puissant, avec sa
large voûte reposant sur d'énormes pihers aux lignes simples,
il présente cependant, grâce aux fines colonnettes de son trifo-
rium, un aspect de sveltesse et de grâce qui décèle, au moins
pour une partie, le labeur du xiii« siècle. Ajoutons que de très
(1) Un sixième personnage se profile à l'arrière-plan, derrière le petit
archer. M. Lahaye a cru pouvoir l'identifier avec l'empereur Diocléticn, qui
condamna Sébastien au supplice. Nous sommes fort sceptiques sur ce point.
11
162 LISIEUX
belles stalles du xiv* siècle, qui comptent certainement parmi
les plus anciennes de Normandie et même de France, le meu-
blent admirablement.
Ces stalles étaient primitivement au nombre de soixante-
douze. Il n'en reste que cinquante-six, disposées sur deux ran-
gées. Déjà malmenées au xvr siècle par les Huguenots, elles
subirent au xvnf des dommages irréparables. En 1774, le
peintre Nicolas Villers reçut l'ordre « de raboter le dessus des
haides et basses stalles, ainsi que les sièges, gratter le surplus
autant que faire se pourra, lessiver à plusieurs fois tout le vieux
bois des stalles ainsi que celui du jubé et des portes ». En dépit
du redoutable traitement qu'elles subirent alors, ces stalles de-
meurent intéressantes. Les parcloses qui montrent, sous des
arcs trilobés, de petits personnages finement sculptés en sont
les parties les plus belles.
Les troisième et quatrième travées droites du chœur mar-
quent la revanche de l'influence normande sur le caractère
français des deux premières. Elles sont d'ailleurs beaucoup plus
élégantes. Les tympans des arcatures y sont décorés de trèfles
et de quadrilobes en creux. D'autre part, les bagues qui alour-
dissaient les colonnettes ont disparu et rien ne vient plus briser
l'élan de celles-ci.
Les travées tournantes de l'abside méritent le même éloge.
Avec leurs colonnes accouplées, elles semblent avoir été con-
çues sur le modèle du chœur gothique élevé vers la même date
par le maître d'œuvre Guillaume à Saint-Etienne de Caen.
Cette abside, ainsi que le déambulatoire et ses deux cha-
pelles, font partie de la campagne de construction qui fut pour-
suivie sous les pontificats de Jourdain du Hommet (1202-1218)
et de Guillaume du Pont de l'Arche (1218-1250).
A l'origine, trois chapelles élevées sur plan semi-circulaire
s'ouvraient sur le déambulatoire. Comme à la Cathédrale de
Rouen, c'étaient là, à n'en pas douter, des réminiscences de la
r.A PARURE DK LA CITÉ 163
Cathédrale romane. Les deux chapelles latérales, toujours exis-
tantes, avaient été consacrées, celle du sud à Saint Martin, fort
populaire en Normandie, celle du nord à Monsieur Saint Ursin
dont un curieux tableau sur bois — nous en dirons plus loin
les mérites — rappelait la bienveillance traditionnelle à l'égard
de son bon peuple de Lisieux.
La troisième chapelle, consacrée à Notre-Dame et située
dans l'axe même de l'édifice, avait été abattue en des jours
mauvais, vers la fin du xiv® siècle, afin de permettre la cons-
truction du Fort de Lisieux. Lorsque l'établissement d'une nou-
velle enceinte urbaine eût rendu inutile, au xv^ -siècle, le main-
tien de cet ouvrage militaire, l'évêque Pierre Cauchon entreprit
d'élever sur son emplacement une nouvelle Chapelle Notre-
Dame (1).
Que dire de cette Chapelle qui n'ait été dit cent fois déjà ?
Comment dépeindre cette somptueuse maison de verre cons-
truite en l'honneur de la Vierge ? Toute parole serait impuis-
sante à décrire l'impression profonde que produisent les neuf
verrières qui la composent presque uniquement et qui sont
comme la magnifique expression, par leur nombre et par leur
immatérielle puissance, d'une ardeur véritablement mystique.
Trois travées que complète une abside à pans coupés...
Vraiment, on serait tenté de pardonner bien des fautes au
misérable évêque, tant, ici, il a vu noble et grand. Par un
paradoxe étrange, ce politique sournois et retors a élevé à la
« Régente des deux » un sanctuaire exquis, qui demeure le
joyau de la ville.
L'admiration le dispute ici à la prière et l'extase terrestre
à l'extase divine. Toute cette chapelle est pleine de l'histoire
(1) Voir V. Lahaye : La Chapelle Noire-Dame dans la Cathédrale de Lisieux-
Lisieux, 1914.
164 LISIEUX
d'autrefois. Du côté de l'Evangile, sous un tombeau de marbre
noir dominé par le gisant en marbre blanc, reposait le fonda-
teur lui-même, mitre en tète, crosse au flanc et les mains jointes
pour l'éternité. Du côté de l'Epître se dressait la statue funé-
raire agenouillée de l'évêque Antoine Raguier. Entre eux, dans
un caveau profond, la dépouille hautaine du Maréchal de Fer-
vaques attendait presque intacte, la visite sacrilège des hommes
de 1793. Au cours des siècles, d'autres grands défunts, Léonor
P' de Matignon et Condorcet vinrent chercher en cette cha-
pelle, où tout est douceur et finesse, un suprême refuge. Mais
le Temps a nivelé les sépultures et fait disparaître noms et
armoiries.
A l'égard de Pierre Cauchon, le Temps s'est montré cepen-
dant assez galant homme. Lorsque les restes des autres évê-
ques de Lisieux furent jetés à la fosse commune par les révo-
lutionnaires, le corps du bourreau de Jeanne d'Arc échappa
à toutes les profanations. Et son blason se voit toujours, sou-
tenu par des anges, sous le socle d'une niche qui abritait autre-
fois une statue de la Vierge.
Depuis longtemps, le mystère qui entourait la disparition
de la dépouille de Cauchon piquait la curiosité des érudits lexo-
viens. Le samedi 25 avril 1931, une fouille fut enfin tentée dans
la chapelle Notre-Dame, à l'endroit indiqué par les anciens
documents comme celui de la sépulture, c'est-à-dire dans la
partie nord de la troisième travée. Cette fouille fut couronnée
de succès. Au-dessous de ce qui avait été le tombeau de Mgr. de
Condorcet et qui n'était plus qu'un dépôt de remblais et de
décombres, le caveau de Pierre Cauchon apparut. Une ouver-
ture pratiquée dans la voûte permit de découvrir le cercueil
de plomb dans lequel reposaient ses ossements. Sur ce cercueil
que soutenaient trois barres de fer était posée la crosse du
prélat, faite de morceaux d'ivoire ou d'os bien travaillés, mais
qui s'étaient disjoints par suite de la disparition des tenons
qui les réunissaient. Dans le coffre de plomb fut retrouvé l'an-
LA PARLRE l)K \.\ CITK T65
ncaii pastoral en ari^ent, orné d'une pierre violette et de facture
très simple (1).
Ces objets qui présentaient pour l'hisloire un très i^rand
intérêt ont disparu dans le désastre de 1944 (|ui a anéanti les
collections du Musée du Vieux Lisieux.
Contre les murailles de la Chapelle Notre-Dame, figurent
six bas-reliefs funéraires, analogues à celui que nous avons
admiré dans le croisillon méridional du transept, mais plus
simples. Il s'agit, ici encore, de sépultures de chanoines et l'on
peut penser que les membres du Chapitre, au xv" siècle, tinrent
à honneur de reposer dans la belle chapelle Notre-Dame, alors
toute neuve.
Cinq de ces bas-reliefs nous montrent des chanoines age-
nouillés aux pieds de la Vierge et de l'Enfant ; leurs visages
sont très individualisés. La Vierge, portant la couronne royale,
a la nuque et le dos enveloppés d'une longue chevelure, très
étalée et tout à fait caractéristique. Chacun des orants est intro-
duit auprès du groupe divin par le saint protecteur de sa mai-
son et ce sont autant de pages charmantes d'hagiographie lexo-
vienne. Ici, Sainte Catherine, ,1a lèvre jeune et souriante, tient
dans la main gauche une petite roue, tandis que. de la droite^
elle remet à l'Enfant le phylactère accoutumé (2). Là, Saint
Jacques, le bourdon au poing et le vaste chapeau de pèlerin
rejeté derrière les épaules, présente le défunt avec un geste
analogue à celui du Saint Sébastien du croisillon sud. Saint
Paul, plus loin, s'appuie sur le glaive traditionnel. Un ange
aux ailes délicatement stylisées — et qui est sans doute Saint
Michel. « r Archange aux Xormands » — semble couvrir son
(1) Les restes de Pierre Ciuichon furenl (iéceiiiintnt réinhumés diuis son
en veau.
(2) Ln mnison eanonialc de Sainte-Catherine se trouvait à langle sud-ouest
de la plaee Thiers et de la jjlace Le Hennuyer
166 LISIEUX
protégé d'un geste de mansuétude infinie. Un seul de ces bas-
reliefs diffère des autres. Le défunt — peut-être avait-il, ici-bas,
beaucoup souffert — a préféré s'agenouiller non devant la
Vierge-Mère, mais devant Marie douloureuse : un saint évê-
que (1) le présente à celle-ci, tandis que, le front incliné parmi
les longs plis du voile, elle pleure sur le corps émacié et raidi
qu'elle tient sur les genoux.
Ces pc3tits monuments funéraires sont disposés de telle ma-
nière que les défunts soient agenouillés dans la direction de
l'autel. Celui-ci est moderne. Il a été conçu dans le style de la
dernière période ogivale (2). Les verrières du fond de l'abside,
et qui ont pour sujet les douleurs et la gloire de la Vierge,
datent également du milieu du xix^ siècle (3).
De chaque côté de l'autel, se trouvent de petits monuments
qui méritent de retenir l'attention. Ce sont : vers la droite, une
gracieuse piscine, vers la gauche, deux bas-reliefs tout à fait
remarquables qui proviennent de l'ancien jubé, détruit en 1689
par Léonor II de Matignon.
Le premier de ces bas-reliefs représente la Crucifixion. Trois
croix sont dressées. Sur deux d'entre elles agonisent les larrons,
les bras tordus autour de la poutre horizontale et les pieds
cloués à hauteurs inégales. Sur celle du milieu, le Christ est
mort : la tête droite, les traits apaisés indiquent que le grand
labeur du Rachat est accompli. Au pied du gibet, toute une
foule de petits personnages, minutieusement décrits par le
ciseau du sculpteur, s'empresse et manifeste ses sentiments à
l'égard du Crucifié. Un légionnaire — sans doute Saint Lon-
gin — le salue fort curieusement à la romaine, le bras droit
(1) Peut-être Saiut-Ursin. La maison canoniale de Saint-Ursin se trouvait
dans la partie nord de la rue du Cerf, en face de l'église et du cimetière Saint-
Germain, actuellement côté ouest de la place Tliiers.
(2) L'autel de la Chapelle Notre-Dame a été exécuté eu 1852 sur les dessins
de Bouct.
(3) Elles ont été exécutées par la maison Lusson, du Mans, en 1856.
LA PARURE DE LA CITE 167
levé vers lui. Une femme à genoux pleure au pied de la Croix,
tandis que la Vierge, épuisée par celte vision d'horreur, s'éva-
nouit entre les bras des Disciples.
Le second bas-relief est une Résurrection. Un ange aux
ailes étendues a renversé la pierre du sépulcre qui est figurée
ici par une sorte de longue cuve rectangulaire. Jésus en sort,
tandis que les gardes sommeillent, ployés sous le poids des
armures, et que trois femmes assistent en priant à cette glo-
rification de leur Seigneur. Le fond du décor est constitue par
des bouquets d'arbres aux formes arrondies tout à fait carac-
téristiques.
Ces magnifiques morceaux de sculpture doivent faire amè-
rement regretter l'ensemble auquel ils appartenaient et qui a
si malencontreusement disparu.
Le mobilier de la Cathédrale comprend, outre les stalles du
chœur et la toile remarquable du Martyre de Saint Sébastien,
dont nous avons précédemment parlé, quelques éléments qui
méritent de retenir l'attention.
Les grandes orgues sont modernes. Elles ont été construites
en 1871 par le célèbre facteur Aristide Cavaillé-Coll et léguées
par un ancien maire de Lisieux, l'industriel Jean Lambert Four-
net. On les regarde comme une très belle réussite du maître qui
les créa.
En divers endroits de la Cathédrale et notamment dans
les chapelles des collatéraux se voient d'assez nombreux
tableaux. Six d'entre eux furent acquis en 1771 et 1772, grâce
à la générosité de divers donateurs. Ils étaient destinés à rem-
placer, dans le chœur, de grandes tapisseries qui tombaient de
vétusté. Ces ouvrages, fort honorables dans l'ensemble, sont
les suivants :
La Conversion de Saint Paul, par Delacour (1).
(1) Dans le croisillon sud.
168 LISIELX
L'Ombre de Sciiiit Pierre giiérisscint les nuiUides, par J.-B.
Robin (1).
La Prédication de S(nnt Pierre, par Larrieu (2).
Saint Pierre délivré de prison, par Taillasson (3).
Saint Pierre ressuscitant Tabithe, par Lemonnier (4).
Saint Pind devant r Aréopage, par H. Lagrenée (5).
Parmi les autres tableaux de la Cathédrale, il n'en est
guère qu'un qui retienne l'attention. C'est une Visitation ano-
nyme, très influencée par l'art italien du xvii'' siècle (6).
Avant le désastre de 1944, qui a vu fondre dans son creuset
d'incendie la plus grande partie de la ville, l'église St-Jacques,
dressée au sommet d'un perron à double montée, ne man([uait
pas d'allure. Son portail, certes, était dégradé et fruste comme
si les tempêtes séculaires l'avaient rongé et le lourd bonnet
d'ardoise qui coiffait son clocher était si parfaitement laid
que cette laideur semblait endeuiller toute la ville. Mais l'en-
semble de l'église, très régulier et tout fleuri de pinacles, n'était
pas sans charme et l'intérieur ménageait aux visiteurs, grâce à
de belles verrières et a de curieuses peintures, des surprises
inattendues. Aussi, la pitié des archéologues et même celle
des simples touristes se penchent-elles aujourd'hui sur la pauvre
carcasse de pierre qui fut un sanctuaire aimé et très fréquenté.
Vers 1030, une chapelle avait été construite dans ces parages
mais hors les murs sous le vocable de Saint Maur. Cette cha-
pelle servit de paroisse jusque vers l'année 1130 ; à cette épo-
que fut posée la première pierre de l'église Saint-Jacques pri-
(\) Dans la sixième chapcllf du ci)llaléral noid.
(2) Dans la première chapelle du collatéral sud-
(3) Dans la troisième chapelle du collatéral sud.
(4) Dans la sixième chapelle du collatéral sud.
(h) Dans la seconde chapelle du collatéral sud.
(fi) D.nns la seconde cliaDollc (hi coHaiéral nord-
LA PARURE DE LA CITK 169
mitive, que l'évêque Jean P"" consacra quelques mois plus lard
(1132) et qui fut démolie au cours du xV siècle.
En 1496, sur l'initiative de Jean Le Valois, seigneur de Pu lot
et du INIesnii-Guillaume (1), et sur les plans du maître maçon
Guillot de Samaison, commença la construction d'une troisième
église, celle que nous voyons aujourd'hui. Les travaux durè-
rent une cinquantaine d'années et ne furent terminés que vers
le milieu du xvi'^ siècle, puisque la cérémonie de la dédidace eût
lieu le T"^ juin 1540. Rien ne fut épargné pour faire grand et
beau, ni les offrandes des donateurs, ni le talent du « con-
ducteur de l'œuvre » ; et si l'on songe que, dans le même
temps, les Lexoviens édifiaient l'église Saint-Germain, on ne
peut se défendre d'une véritable surprise à la pensée de l'effort
considérable qu'ils firent alors pour l'enrichissemenl artistique
de leur petite cité.
C'était un modeste artisan que Guillot de Samaison, et les
textes nous disent de lui qu'il se faisait payer à la journée
comme un simple compagnon. Son souvenir demeure cepen-
dant très vivant au pays du Licuvin. On lui doit l'église de
Pont-l'Evèque. A Lisieux même, il parvint à sauver le croisillon
sud de la Cathédrale et le portail du Paradis qui, construits
sur îfn terrain ameubli par d'anciens travaux de fortifications,
étaient menacés d'une ruine totale. Mais il a construit Saint-
Jacques et c'est Saint-Jacques qui a surtout contribué à per-
pétuer sa mémoire.
Bien n'est plus simple que le plan de cette église : sa vaste
nef assise sur de forts piliers cylindriques se termine par un
chevet à trois pans. Elle est flanquée de collatéraux sur lesquels
s'ouvrent des chapelles. La voûte, que décoraient de vastes
peintures héraldiques rayonnant autour des clefs, était élé-
(1) En 1868, le tombeau de Jean Le Valois fut mis à jour dans la troisième
travée du chœur. Il portait cette inscription : I.e Valoys mil Vc et VI le 19*
jor (fe nidi/.
170 LISIEUX
gante et puissante à la fois. Parmi les rinceaux de feuillages
et de fleurs qui rappelaient le souvenir des anciens bienfai-
teurs de la paroisse, figuraient des devises latines, pleines
encore de leur belle énergie d'antan. L'une d'elles : Fidenti
sperata cedunt (1) ressemblait étrangement, par son esprit, à
celle des aïeux de Ronsard ; Non falliint futiira mereiitem (2).
Les armoiries mêlées à ces vastes et fantaisistes compositions
étaient celles des familles les plus notoires de la paroisse vers
1552, les Le Valois, les La Reùe ; nous les retrouvions en d'au-
tres parties de l'église (3).
Les piliers sans chapiteaux portaient allègrement sur l'arc
ogive, bien ouvert, la délicate architecture du triforium et les
larges baies de la claire-voie. Jadis, ici comme à la Cathédrale,
la beauté de l'édifice était voilée par les teintes infiniment
douces des verrières. Les fenêtres hautes notamment devaient
constituer une admirable série de scènes inspirées de l'Apoca-
lypse. Mais les troubles du xvr siècle, la folie iconoclaste du
xvir, et la tempête du 30 décembre 1705 avaient ruiné la plus
grande partie de l'œuvre des verriers lexoviens. Il ne demeu-
rait de toute cette richesse, en 1939, que quelques beaux
vitraux, heureusement intacts, et qui méritaient d'être exami-
nés avec soin. t
La verrière qui dominait le fond de l'abside était une des
plus belles. Elle était divisée en quatre registres comportant
seize tableaux et avait pour sujet la Crucifixion. La scène du
supplice était dominée par une série de neuf prophètes barbus
et chevelus, porteurs de phylactères.
Les autres vitraux du chœur étaient mutilés. L'un d'eux
auquel il manquait deux panneaux semblait avoir représenté
(1) « Qui a la foi obtient ce qu'il espère. j>
(2) <-< L'avenir ne déçoit pas le vrai mérite. »
(3) Voir le travail très complet et très précis du Baron de Moidrey : Relevé
des inscriptions et peintures de l'église Saint-Jacques de Lisieux in Etudes
Lexoviennes III, 1928, p. 81.
Cliché Knch
La rue aux Fèvres
LA PARURE DE LA CITI':
171
l'Assomption. Deux groupes d'apotres y demeuraient visibles
«t semblaient justifier cette interprétation. Les images des dona-
teurs se trouvaient au-dessous du panneau central. Une Pente-
côte remplissait jadis une autre verrière : la partie centrale
du tableau avait disparu. Ailleurs se dressaient, grâce à la géné-
rosité de Thomas de la Reûe et de Guillemette Guédin, sa
femme, dont les noms apparaissaient encore, tracés en carac-
tères gothiques, les images de saints particuHèrement chers au
diocèse de Lisieux, notamment Saint Martin, Saint Germain et
Saint Thomas Becket.
Nous avons dit que les hautes fenêtres de Saint-Jacques
avaient vraisemblablement présenté autrefois des scènes em-
pruntées à l'Apocalypse. Il n'en demeurait qu'un exemplaire
complet : c'était le vitrail dit de la « Grande Prostituée de
Bahylone » qui dominait la chaire.
Le groupe principal représentait une femme assise sur une
bête à sept têtes (1). M. Etienne Deville la décrivait ainsi : « Elle
porte une robe de brocart d'or, serrée à la ceinture... Sa poi-
trine est nue et des colliers se détachent de sa chair. Ses bras
■sont recouverts par des manches bouffantes blanches, à crevés
verts, s'attachant aux épaules par des cercles d'or. Elle tient,
élevée dans sa main droite, une coupe ou hanap de proportions
extraordinaires. Derrière elle, une ville détruite par un incen-
die dont les flammes surgissent de toutes parts... (2) »
Cette Prostituée est évidemment le symbole de la Rome
païenne. Il s'y mêle aussi sans doute quelque allusion à la Rome
paganisée de la Renaissance contre laquelle se déchaînaient
alors les pamphlétaires huguenots et dont tant de catholiques
réprouvaient sincèrement les abus. Devant elle, se tenait un
(1) Apocalypse XVII-3. < Et vidi miiUerem sedentem super besHam cocci-
nenm, plénum nominibus blasphemiae, habentem capita septem et cornua
decem ».
(2) Etienne Deville : Les Vitraux de l'Eglise Saint-Jacques. Lisieux, Monjour,
1928.
172 LISIELX
groupe de personnages debout. Au-dessus de ce groupe com-
plexe figurait Dieu le Père, tenant d'une main le globe de la
Toute-Puissance et levant l'autre main dans une attitude de sur-
prise. Un personnage, vêtu d'un manteau de pourpre et cou-
ronné d'or cbevauchait un coursier blanc et précédait quatre
autres personnages, dont un cavalier. C'était évidemment le
vengeur mystérieux que Saint Jean annonçait en ces termes :
« Fidelis et verax... et de ore ejiis procedit yladius », le Fidèle
et le Véritable qui viendrait, le glaive à la bouclie : car notre
chevalier niinbé avait dans la sienne une épée longue et acérée.
La composition allégorique de ce vitrail était tout à fait con-
forme au texte même de l'Apocalypse, ce qui ajoutait encore
à sa grande valeur artistique (1).
Quelques vitraux des collatéraux présentaient aussi un vif
intérêt. C'est ainsi que la cinquième fenêtre du collatéral nord
montrait un Couronnement de la Vierge, encore empreint des
caractères du xv'' siècle. Mais la verrière qui demeurait la
gemme de toute la vitrerie de Saint-Jacques était celle qui, au
fond de la seconde chapelle du collatéral sud, narrait la fameuse
légende du Saint patron du Sanctuaire : c'était une des plus
belles versions que nous eussions sur verre d'un récit maintes
fois conté par les pèlerins du Moyen Age.
Saint Jacques passait, en effet, en ces siècles de foi intense,
pour nourrir une bienveillance particulière à l'égard des bons
chrétiens sur qui les vicissitudes de la vie pouvaient faire peser
quelque jour la menace d'une pendaison. Et voici l'étrange
histoire que l'on se répétait de bourg en bourg pour justifier
cette dévotion :
Une famille, composée du père, de la mère et d'un fils ado-
lescent se rendait au pèlerinage de Compostelle. Passant par
Toulouse, elle alla loger dans une hcMellerie. La fille de l'hôte.
(.1) 11 est à noter que 1 Apocalypse a fréquemment inspiré les artistes du
xvi« siècle. Les sculptures de l'Hôtel dEscoville et celles du casino de Duval
de Mondrainville, ;i Caen, ic démontrent-
LA PAKLKE DE I, V CITK
173
s'étant éprise du jeune homme, essaya de lui faire partager
son amour, mais celui-ci, peu soucieux de plaire à l'ardente
toulousaine, repoussa ses avances, la couvrant ainsi de dépit et
de confusion.
Avec une véritable scélératesse, l'amante déçue résolut de
perdre celui qui l'avait dédaignée. Durant la nuit, elle s'intro-
duisil dans sa chambre et glissa parmi ses bagages une coupe
d'argent appartenant à l'hôte. Le matin venu, toute l'auberge
fut en émoi. On fouilla les voyageurs qui protestaient de leur
innocence. Finalement, la coupe fut découverte parmi les objets
appartenant au jeune pèlerin. Aussitôt traduit devant le juge,
celui-ci fut condamné à mort et conduit à la potence.
Ses parents, fort affligés, continuèrent cependant leur che-
min vers le sanctuaire de Saint-Jacques. Mais, à leur retour
d'Espagne, ils conçurent le désir de revoir les lieux où leur
fils leur avait été si cruellement ravi. Or, voici que, parvenus
auprès des fourches patibulaires, ils eurent la surprise d'en-
tendre le supphcié leur dire à voix haute : « Chers parents, ne
vous affligez pas ! Jamais je ne me suis senti en telle allégresse
que depuis le temps de mon supplice, car Saint Jacques me
soutient et me remplit d'une douceur céleste ! ».
Emerveillés, pleurant de joie, les pauvres gens coururent
aussitôt chez le juge qui avait condamné leur enfant et lui
contèrent le miracle. Mais cet homme crut que les pèlerins se
moquaient de lui ou qu'ils étaient en proie à quelque halluci-
nation. Précisément, comme il était à. table, on venait de lui
apporter une volaille rôtie : « Votre fils, répondit-il en rica-
nant, n'est pas plus vivant que le poulet qui est dans ce plat !.. ».
Et voici que soudain ce poulet se redressa, couvert de plumes,
et se mit à chanter.
Ce second miracle levait tous les doutes... La foule courut
au gibet et se hâta de délivrer le pendu si manifestement pro-
tégé par l'Apôtre. Puis les trois pèlerins reprirent le chemin de
leur pays.
174 LISIEUX
Telle est la version la plus populaire de la légende Saint
Jacques. A la vérité, ce n'est point tout à fait celle de Jacques
de Varagine et d'autres chroniqueurs ont attribué ce miracle
à un Saint Dominique, qu'il ne faut d'ailleurs pas confondre^
bien qu'il fût comme lui Espagnol, avec le fondateur de l'Ordre
des Frères Prêcheurs. Mais l'artiste lexovien s'était attaché à
reproduire fidèlement tous les détails du merveilleux récit
sous la forme qui était la plus répandue à son époque et dans
nos régions.
Le vitrail que nous analysons comportait trois panneaux.
Chacun d'eux se partageait en deux scènes. L'ensemble devait
se lire de gauche à droite et de haut en bas.
La première scène nous montrait la chambre où, dans un
vaste lit, sommeillaient les trois pèlerins. Une statuette domi-
nait leur couche. Deux des bourdons étaient appuyés à la tête
du lit, le troisième au pied. La fille de l'hôte avait pénétré
dans la pièce : elle glissait dans la valise du jeune voyageur
le hanap d'argent.
La seconde scène représentait l'arrestation, la troisième le
supplice... Avec la quatrième, nous revoyions le père et la mère
s'émerveillant de retrouver leur fils encore en vie, grâce au
Saint qui lui soutenait les pieds. La table du juge servait de
fond à la cinquième : le coq ressuscité y chantait, tandis que les
parents agenouillés affirmaient la réalité du miracle. Le sixième
enfin nous faisait assister à la délivrance du supplicié.
Ce sujet traditionnel a inspiré bien des artistes (1). On le
retrouve, traité en fresques, à Assise, à Forli, à Spolète ; peint
sur bois aux Musées du Louvre, d'Udine et de Bologne et à la
Galerie Vaticane ; sculpté en bas-relief dans l'église de Semur-
en-Auxois. Dans nos régions on a préféré, semble-t-il, le peindre
sur verre. C'est ainsi que nous trouvons d'autres verrières con-
(1) Voir à ce sujet lintéressanle é'nde du célèbre critique d'ar{ Corrado
Ricci : « Voti e capestri » dans la Revue Milanaise « La Lettura » (l^"" mars
1918).
LA PARtlllE DE LA CITl' 175
sacrées au miracle de Saint Jacques dans l'église de Triel
(Seine-et-Oise) ; dans celle de Royc (Somme) et, dans notre
Normandie même, à Saint- Vincent de Rouen (1). Mais la ver-
rière Icxoviennc était un des exemplaires les plus complets
qu'on en connût. Ajoutons que le luxe des détails et la richesse
des couleurs la rendait particulièrement digne d'être étudiée
et appréciée.
Juste au-dessous de la fenêtre consacrée à la légende du
Pèlerin de Saint-Jacques, se voyait un fort curieux tableau qui,
jadis, se trouvait à la Cathédrale, dans la chapelle Saint-Ursin
et qui, la Révolution passée, avait trouvé un refuge à Saint-Jac-
ques.
Ce tableau, de forme rectangulaire très allongée, était mal-
heureusement mutilé. Il comprenait autrefois quatre parties
fort distinctes : celle qui représentait, conformément à une très
ancienne tradition. Saint Ursin faisant la lecture durant la
Cène, avait disparu. Il n'en demeurait plus que trois panneaux
se rapportant, l'un à l'entretien légendaire de Jésus et d'Ursin
sous le figuier, les deux autres au grand événement lexovien
de l'an 1055. Ici, les délégués de Bourges, richement vêtus et
coiffés de chapels à grandes plumes blanches, sortaient joyeu-
sement de la ville, escortant la précieuse châsse qui allait
reprendre le chemin de leur cité. Là, ces mêmes délégués fai-
saient la figure la plus dépitée du monde, car dans la montée
de la Forêt Rathouin, les efforts du cheval, puis ceux de la
génisse avaient été vains. Les reliques du bienheureux thau-
maturge ne devaient jamais retourner à Bourges. Accompa-
gnées de l'évêque et du clergé, elles se dirigeaient de nouveau
vers la Porte de Paris.
(1) L'cglise Saint-Vincent de Rouen a été totalement détruite en 1944,
mais ses vitraux qui avaient été déposé^ ont été sauvés.
176 LISIELX
Le vieux peintre qui, non sans talent et même avec un grand
souci de finesse, avait ainsi « poiirtraictiiré » la tradition la
plus chère de la cité avait pris le soin de noter que son travail
représentait « Comnieiit les reliques de M' Sainct Ursin furent
aportées par miracle en celte ville en l'an 1055 par les soins
de Hugo évesque de Lisieux ». Les artistes qui, après lui, avaient
retouché son ouvrage en 1681 et en 1815, avaient tenu aussi à
dater leurs restaurations. Le premier avait même précisé : « Ce
tableau a été refait sur l'original vieil en 1681. » Nous savons,
par les Comptes de la Cathédrale, qu'il s'appelait Villers et qu'il
reçut en cette occasion, des mains du trésorier du Chapitre, une
somme de quarante-cinq livres et sept sols.
Dans le faubourg occidental, près de la route de Caen,
s'élevait avant le désastre de 1944 une autre église paroissiale,
Saint-Désir. En réalité, cette église n'était autre que l'ancienne
chapelle de l'Abbaye Notre-Dame du Pré, réédifiée en 1758
et qui avait été bénite le 7 août de cette même année par le
doyen du Chapitre, M. de Cheylus. Elle avait été affectée à
l'usage paroissial après la Révolution pour remplacer une église
antérieure, située plus à l'ouest, en bordure de la route de
Caen et qui avait été démolie.
L'ancienne église abbatiale présentait une façade de brique
munie d'un large encadrement de pierre arrondi vers le som-
met. Un sculpteur rouennais, nommé Paulet, était l'auteur du
maître-autel et de ses principaux accessoires : croix de taber-
nacle, anges adorateurs, ange de la suspension.
Il ne demeure presque rien de ce monument dont les ruines
ont été nivelées peu de temps après la Libération. Mais au cours
de ces travaux, le sol bouleversé a laissé apparaître des vestiges
de la chapelle primitive et de l'église romane ainsi que diverses
sépultures. Les restes de plusieurs abbesses furent ainsi décou-
^Collection Simon)
Monument funéraire dans la Cathédrale
LA PARURE l)i: I.V CIT
177
verts. C'étaient ceux de Marie de Raveton (+ 24 avril 1651) (1)
et de sa nièce Marie de Raveton de Chauvigny (+ 20 novembre
1669), de Perrette-Marie de Culant (+ février 1717), de Mme
de Canouvile (+ 1766) et de la dernière abbesse, Louise-Fran-
çoise de Créqui (+ 29 avril 1818). Transférés à la Cathédrale,
dans la Chapelle Notre-Dame, ces corps ont été réinhumés dans
le caveau de l'évêque Pierre Cauchon (2).
Le nom de Madame de Créqui doit retenir un instant notre
attention, car ce fut grâce à elle que l'Abbaye de Notre-Dame-
du-Pré put, après la Révolution, renaître à une vie nouvelle.
Fondé primitivement à Saint-Pierre-sur-Dives par la com-
tesse Lescebne, ce monastère de Rénédictines avait été trans-
féré à Lisieux vers 1046 (3). Guillaume le Conquérant lui avait
aumône le faubourg Saint-Désir et cette largesse avait permis
d'élever une église « longue de deux cents pieds et large à pro-
portion », nous dit un document du xvii* siècle (4). Cette église
dura six siècles. En 1674, elle s'effondra en partie et, le 8 mai
1683, la chute du clocher central écrasa ce qui en demeurait.
L'abbesse Charlotte de Matignon, sœur de l'évêque Léonor II,
avait comme tous les siens le goût des bâtiments. Au lieu de
(1) Le poëte Elis de Falaise louait dans ses Stances les vertus de cette
abbesse et le soin qu'elle apportait à former la nièce qui devait lui succéder.
Elis de Falaise, Œuvres, Société des Bibliophiles Normands, (1907), p. 171,
(2) Voir Chanoine G.-A. Simon : Les Fouilles de Saint-Désir in Spectres et
Fantômes de la Bataille de Lisieux. Lisieux, Morière, 1947. — Georges Leche-
valier : Les Fouilles de Saint-Désir in la revue Pourquoi Pas ?, de Lisieux,
n° 1, 1946.
(3) Pour l'histoire de l'Abbaye de N-D. du Pré, voir, Chanoine Simon :
L'Abbaije de Lisieux et ses églises successives in Annuaire de la Normandie
Congrès de Lisieux (1926) et Chanoine Simon : Liste des Abbesses de Lisieux
in Etudes Lexoviennes III, 1928-
(4) Les fouilles récentes ont démontré l'exactitude de ces renseignements :
« L-édifice, d'environ 200 pieds, comportait une nef. accostée de bas-côtés, un
transept avec un clocher central soutenu par de grosses piles et un chœur
terminé par un chevet droit » (Chanoine G-A. Simon). Telle était l'église
romane. Quant à la première chapelle, édifiée vers 1046 et dont on a également
retrouvé les vestiges, qu'avait recouvert le chœur de l'église, elle Se terminait
par une abside circulaire.
12
178 LISIEUX
chercher à utihser les restes de l'église romane, elle construisit
une église entièrement neuve comportant, à la croisée, un
grand dôme surmonté d'un globe doré et d'une croix. La situa-
tion financière de la communauté était cependant des plus
précaires et ce ne fut qu'à force d'habileté que Mme de Culant,
après la mort de Madame de Matignon, parvînt à faire achever
la construction entreprise par sa devancière. Encore cette église
n'était-elle pas destinée à durer longtemps. Le 8 octobre 1742,
le dôme s'écroulait, écrasant une partie du chœur.
Une nouvelle abbesse, Mme de Valanglart, loin de suivre
l'exemple de Mme de Matignon, conserva tous les éléments de
l'église qui pouvaient encore être utilisés. Son architecte —
Gabriel Fontaine, vraisemblablement — abattit le chœur
mutilé et, changeant entièrement l'orientation de l'édifice, cons-
truisit le portail du côté où se trouvait précédemment le chœur.
L'église Saint-Désir, telle qu'elle existait en 1944, était le résul-
tat de ces travaux qui durèrent de 1750 à 1758.
Les Bénédictines demeurèrent en paisible jouissance de
leur monastère et de leur église jusqu'à la Révolution. Elles
avaient alors pour abbesse une femme remarquable, Mme de
Créqui, qui sut maintenir sa communauté aux heures mau-
vaises et finalement la rétablir dans son cadre traditionnel.
Ayant dû quitter l'Abbaye, Mme de Créqui se retira route
de Caen, chez un sieur Lerebour, tandis que ses religieuses
étaient dispersées. Arrêtée le 23 août 1794, elle fut rejointe dans
sa prison le 25 août, par les autres Bénédictines qui, suivant les
instructions de leur abbesse, s'étaient regroupées en ville.
Toutes furent remises en liberté le 30 janvier 1795. Pendant
plusieurs années les moniales vécurent par petits groupes dans
les villages environnants, mais dès que s'apaisa la tempête
révolutionnaire, leur énergique supérieure les rassembla de
nouveau. En 1808, elles reprirent possession de l'Abbaye (1),
(1) « Avec cinq francs et un petit pot de beurre », dit la tradition du
monastère.
LA l'AKUJtE DE LA CITI
179
mais non de l'église qui était devenue paroissiale. Il leur fallut
donc construire, pour leur usage et celui des élèves de leur
pensionnat rétabli, une petite chapelle où devait faire sa
première communion, le 8 mai 1884, la future Sainte Thérèse de
l'Enfant-Jésus.
Comme l'église Saint-Désir, les bâtiments de l'Abbaye ont
été anéantis par les bombardements aériens. Le pavillon de
l'abbesse, édifié au xvii*^ siècle par Madame de Matignon, le
Pensionnat, la Chapelle, les bâtiments en pans de bois des
xv*^ et xvi" siècles, tout a disparu.
Nous venons de faire allusion à Sainte Thérèse de l'Enfant-
Jésus. Ce nom et l'afflux de pèlerins qui ne cesse, malgré les
désastres actuels, de déferler sur Lisieux, nous amène tout
naturellement à parler du Carmel.
Cette autre fondation religieuse ne remonte pas, comme
l'Abbaye de N.-D.-du-Pré, à une époque ancienne. Ce fut en
1838 seulement que six Carmélites, groupées par l'initiative
de deux jeunes filles de Pont-Audemer, Mlles Gosselin, s'éta-
blirent à Lisieux, dans une masure de la Chaussée de Beu-
villers. Quelques mois plus tard, la communauté naissante s'ins-
tallait rue de Livarot, là même où s'élève le monastère actuel.
Les débuts furent pénibles. C'est un rude joug, même s'il est
accepté délibérément, que celui de Dame Pauvreté. La chapelle
fut construite de 1845 à 1852 ainsi que le chœur des religieuses
et la sacristie. Au cours des décades suivantes, sur les plans
d'une des demoiselles Gosselin, devenue la Mère Thérèse de
Saint-Joseph, le monastère se développa. Les deux ailes, le
calvaire du Préau, l'oratoire et le cloître furent succesivement
bâtis.
Le Carmel de Lisieux vivait d'une vie secrète mais non sans
attrait pour certaines âmes, puisque avant Thérèse Martin, deux
de ses sœurs en avaient déjà franchi le seuil pour prendre le
voile. 11 est probable qu'il n'aurait jamais attiré l'attention du
monde extérieur s'il n'avait bénéficié du prodigieux rayonne-
180 LISIELX
ment de la sainte Jeune fille qui avait cherché la paix entre
ses murailles sévères.
Depuis la mort de Sainte Thérèse et le début de l'immense
mouvement de pèlerinage, le Carmel a subi, dans sa structure,
(pielques modifications. I^a chapelle a été agrandie en 1920
L'architecte lexovien Adeline est l'auteur de son portail, cons-
truit en pierre de l'Oise, dans le style du xviir siècle. Un petit
sanctuaire latéral, à droite de la nef, abrite aujourd'hui la
grande châsse qui contient les reliques de la Sainte. Dans la
nef de gauche s'ouvrent quatre chapelles : trois d'entre elles
ont été offertes par les Irlandais, les Américains et les Canadiens
Français.
Auprès de la chapelle, la salle des Souvenirs abrite une foule
de reliques de la Sainte et notamment sa chevelure disposée
comme elle l'était le jour de sa prise d'habit (10 janvier 1889).
On conserve également au Carmel la belle châsse offerte par le
Brésil et qui sert aux processions.
D'autres objets ayant appartenu à Thérèse Martin sont
exposés dans la maison des Bissonnets (1) qu'elle habita durant
une dizaine d'années. Le mobilier de la famille Martin y est
demeuré. La chambre de la Sainte a été transformée en
oratoire.
De Lisieux même, le culte thérésien a rejailli sur la colline
située au sud-est de la ville. C'est là, non loin du cimetière du
Champ Rémouleux où la jeune moniale avait été inhumée en
1897, qu'a été élevée la Basilique destinée à accueillir les pèle-
rins. Nous avons fait déjà quelques réserves touchant le style
de cet édifice qui n'est nullement adapté au site. Il faut recon-
naître cependant que son emplacement a été admirablement
choisi et que son architecte a su voir grand en dépit de diffi-
(1) Et non des Buissonnets comme on l'écrit parfois aujourd'hui. Bissonnet
est la forme normande et traditionnelle du mot. Le chemin des Bissonnets
s'ouvre entre les numéros 5(5 et 58 du boulevard Herbct-Fournct.
LA PAUURE DE LA CITL
181
cultes techniques qui auraient pu décourager de moins oblmés.
N'a-t-il pas fallu creuser des puits de vingt-cinq mètres de pro-
fondeur pour rencontrer un sol capable de soutenir cette énorme
masse ?
L'inauguration du parvis eut lieu le 17 mai 1931. L'année
suivante, la crypte était ouverte aux pèlerins. Le 11 juillet 1937,
enfin, le Cardinal Pacelli, légat du Saint-Siège, bénissait solen-
nellement la Basilique, encore inachevée.
L'architecte, M. Cordonnier, a conçu un sanctuaire de style
romano-byzantin, édifié sur le plan traditionnel de la croix
latine. L'édifice comporte un vaisseau unique qu'achève une
abside voûtée en cul-de-four. Le vaisseau lui-même n'est pas
voûté, mais simplement couvert d'une charpente apparente qui
repose sur des arcs-doubleaux en ciment armé. Une énorme
coupole surmontée d'un lanternon s'élève au-dessus de la
croisée du transept.
L'ensemble repose sur une vaste crypte, décorée de mosaï-
ques aux couleurs malheureusement peu discrètes.
L'immense esplanade qui précède la BasiHque domine toute
la ville. Elle est limitée par une longue rampe d'où surgissent
de place en place d'élégants candélabres.
Lisieux a perdu en 1944 l'admirable décor de ses vieilles
rues sur lesquelles se penchaient, ventrues, déhanchées, tordues,
mais encore robustes et toujours pittoresques, les façades des
maisons de bois.
La plus curieuse, la plus célèbre de ces voies, la rue aux
Fèvres, présentait un ensemble vraiment hors de pair de pignons
aigus, de lucarnes puissantes, d'encorbellements hardis, de
sablières et de poteaux sculptés. Aussi, avait-elle été chantée
par les poètes et dessinée par les artistes. On y voyait, entre
autres logis d'autrefois, le Manoir Formeville, lourdement strié
182 LISIEUX
et bardé de planches de chêne (1), et l'Hôtel de la Salamandre.
Cv dernier, décoré de mascarons et de grotesques, témoignait
encore de l'enthousiasme des hommes de la Renaissance pour
les grandes découvertes. Sur un poteau, un singe dressé contre
un arbuste mangeait goulûment des oranges. Ailleurs, gamba-
daient des hommes sauvages ou se dressaient des bustes de
sirènes.
D'autres logis anciens apparaissaient un peu partout. Si les
démolisseurs avaient depuis longtemps abattu la maison si
intéressante du cirier Plantefor, qui dressait ses deux pignons
à l'angle de la Grande Rue et de la rue de Paradis, il était
encore permis, avant la dernière guerre, d'admirer les façades
de la rue au Char, de la rue de la Paix, de la place Victor-
Hugo et même de la place Thiers. L'Allée de l'Image attirait
dans sa gorge étroite les touristes les plus intrépidement
curieux.
Un groupe de maisons qui formait l'angle de la Grande-Rue
et de la place Victor-Hugo, constituait un ensemble particuliè-
rement imposant. Sur l'une d'elles, le propriétaire primitif
qui, sans doute, était pâtissier, avait fait sculpter une galette
feuilletée et une galette gaufrée, La rue du Pont-Mortain
s'enorgueillissait de son Manoir du Lys. Une ancienne hôtel-
lerie, à l'enseigne du Sauvage existait dans une cour de la
rue de l'Orbiquet. On voyait toujours, dans la rue des Bouche-
ries, le Manoir des Douze-Livres.
Lisieux possédait, avant 1944, au moins soixante-dix mai-
sons anciennes dignes non seulement d'être vues mais aussi
d'être étudiées. En reste-t-il une douzaine aujourd'hui ? (2)
(1) C'était d ailleurs à tort que certains croyaient voir dans celte consfruc-
tion d'un genre tout à fait exceptionnel une application du procédé di{ de
l'emj)ilage, employé notamment dans les pays Scandinaves et en Russie-
Ci) Il en demeure cependant quelques-unes rue de la Paix ; entre la rue
du Bouteiller et le Pont de Gaen ; rue de Caen. Une des plus curieuses est le
Petit l.oiwre, à l'angle de la rue de Caen et du chemin d'Assemont.
LA PARURE DE LA CITI
183
Le joyau des constructions civiles lexoviennes a cepen-
dant été épargné par les bombardements et par l'incendie :
l'Evêché demeure intact auprès de la Cathédrale sauvée.
Sa façade en briques et pierre, de style Louis XIII, est
partagée en deux parties égales par un élégant pavillon. Sous
ce pavillon s'ouvre une large porte à deux vantaux qui donne
accès à la cour intérieure. Les étages de ce pavillon sont riche-
ment décorés, mais le bon évêque Philippe Cospeau qui édifia
l'ensemble de ces bâtiments s'est montré moins prodigue d'or-
nementation sur la façade arrière.
Nous croyons, avec Noël Deshays, que l'aile donnant sur la
cour est l'œuvre de Léonor P"" de Matignon et non celle de
Léonor II. Succédant à Cospeau, Léonor P"" semble avoir voulu
conserver, pour les utiliser, les gros murs du château construit
au xii" siècle par l'évêque Arnould. Il demeure de nombreuses
traces de cet ancien édifice et notamment, dans les combles,
une série d'ogives parfaitement traitées (1).
L'Evêché a été transformé en Palais de Justice après la
Révolution et ce sont les tribunaux qui siègent aujourd'hui
chez M. de Matignon. Ils occupent, notamment, les beaux
appartements du premier étage.
On accède à ce dernier par un escalier monumental en
pierre, d'une construction hardie, que décore une remarquable
rampe en fer forgé du xv!!*" siècle, timbrée des initiales L. M.
(Léonor de Matignon) formant frise sous la main courante.
Trois beaux appartements rappellent les splendeurs épis-
copales d'autrefois.
C'est tout d'abord l'ancienne salle du Synode diocésain
qui est devenue la salle d'audience du Tribunal civil. Puis la
Chambre rouge, aujourd'hui Chambre du Conseil, Décorée
jadis de très belles tapisseries, elle ne possède plus qu'un
(1) Des traces de baies gothiques sont également visibles sur les murailles
qui dominent la petite Cour de la gendarmerie.
184 LISIEUX
portrait de Louis XIV cl un tableau représentant la CJirure
Amnithée nourrissant Jupiter {x\if siècle).
Tout auprès, se trouve cette merveilleuse Chambre Dorée,
jadis appelée l'Appartement Roy, qui servait aux évêques à
recevoir les visiteurs de marque. De dimensions assez restrein-
tes, cette salle est une folie de luxe bien compris, une orgie
de couleurs et d'ors. Ses murs sont couverts de cuir de Cordoue
et les tableaux qui la décorent i^résentent un exceptionnel
intérêt.
L'attention se porte surtout sur trois peintures placées au-
dessus de deux portes latérales et d'une glace. Ces peintures
représentent, dans un décor emprunté à la campagne romaine
et admirablement traité, les trois scènes suivantes :
l>f'.s Israélites recueillant la manne dans le Désert.
Tobie et l'Ange.
Balaam et l'ânesse.
La tradition ne nous a pas transmis le nom de l'auteur de
ces tableaux, mais il est évident que l'inspiration et la facture
de ceux-ci appartiennent à l'Ecole de Nicolas Poussin. Le sujet
de la Manne dans le Désert a d'ailleurs été traité par ce dernier
dès l().'i9 dans un tableau destiné à son ami Paul Fréart de
Chantelou. Les fabriques à l'antique et les paysages font songer
aux Funérailles de Phocion, toile qui est aujourd'hui au Musée
du Louvre.
Au-dessus de la large cheminée de la salle, se trouve un
autre tableau, d'un genre très différent, bien qu'on y sente
encore l'influence du Maître. C'est, dans un décor antique, la
Découverte du Feu : très belle toile qui rappelle un peu, par
sa facture, les célèbres Bergers d'Arcadie, eux aussi au Louvre.
La tradition constante attribue cet ouvrage au Lyonnais Jacques
Stella (1596-1657), qui fut non seulement l'intime ami mais
aussi le meilleur disciple de Poussin, dont il fréquenta assidû-
ment l'atelier à Rome de 1623 à 1634.
LA PAUUKE DE LA CITL 185
Ces noms, Nicolas Poussin, Jacques Stella, méritent d'atti-
rer l'attention sur la salle Dorée de Lisieux, d'autant qu'ils ne
sont pas prononcés ici par hasard. D'intimes relations nouées
avec Poussin par Léonor I" de Matignon lorsqu'il résidait à
Rome — relations qui semblent avoir échappé jusqu'ici aux
historiens — expliquent que l'évêque de Lisieux, désirant déco-
rer, avec une magnificence digne de sa Maison, sa nouvelle
salle d'audience, se soit adressé au Maître et à ses meilleurs
élèves.
La correspondance de Poussin, apporte sur ces bonnes
relations du prélat et du peintre un témoignage formel. Ecri-
vant de Paris à M. de Chantelou, au mois d'avril 1641, Poussin
lui donne cette précision : « Hier M. de Costance m'envoya un
pâté de cerf si grand que l'on voit bien que le pâtissier n'en a
retenu sinon les cornes ».
Par une étrange bévue, M. Emile Magne, dans son
intéressant ouvrage sur Nicolas Poussin, a confondu cet énig-
ma tique M. de Costance — qui était tout simplement Léonor P^
alors évêques de Coutances — - avec le célèbre chanoine Costar
du Mans. L'identité des deux formes Costance et Coutances
lui a échappé et M. Pierre du Colombier, éditeur des Lettres
de l'artiste n'a pas su découvrir lui non plus le mot de cette
pelite énigme.
A Rome, chez Poussin, au cours des années 1629 à 1632,
Léonor L' avait certainement fait la connaissance de Jacques
Van den Star, dit Stella. Peut-être avait-il déjà fait travailler
cet artiste dès le temps où lui-même était encore évêque de
Coutances car une autre toile de Stella se trouve encore au-
jourd'hui au Musée de cette ville (1).
(1) Celte toile représentant Muïse sauvé des eaux, — - un sujet que Poussin
lui-même .-avait traité — provient de la collection d'un notable coutançais,
M. Labiche.
Nous devons ce renseignement à l'obligeance de M. Guillaume des Granges,
conservateur du Musée de Coutances.
186 ijsiEijx
Il serait à souhaiter qu'une étude des peintures de la Salle
Dorée fût entreprise par un historien de l'Art. Elle apporte-
rait peut-être des révélations fort intéressantes.
Un Christ en Croix imité de Philippe de Champagne et un
portrait d'évêque qu'on croît être celui de Mgr. de Brancas,
complètent la décoration picturale de cette salle.
Ce qui a surtout valu à celle-ci l'épithète de Dorée, c'est
son plafond à caissons, œuvre demeurée très fraîche d'habiles
artistes. Au centre de ce plafond, dans un médaillon quadri-
lobé, de gracieux angelots volètent en supportant les armes,
le chapeau, la mitre et la crosse de Léonor P"". Par certains
détails, cette peinture se rattache encore à la tradition de la
Renaissance. Autour de ce médaillon, il en est six autres, de
forme circulaire, qui contiennent de petits tableaux en gri-
saille représentant des sacrifices. Deux têtes de lion dorées
tiennent serrées entre les crocs les anneaux qui servaient à
soutenir les lustres aux jours de réceptions épiscopales.
Après avoir jeté un coup d'œil sur le jardin public, moins
étendu aujourd'hui qu'il ne l'était au temps des évêques, mais
demeuré fort agréable, n'hésitons pas à gravir les degrés du
perron qui mène aux salles du Musée. La collection lexovienne
vaut, en effet, qu'on la visite. Elle contient de fort belles toiles
et même une pièce absolument unique.
Certes, nous n'avons pas la prétention d'énumérer ici toutes
les peintures qui forment ce modeste Musée normand. Nous
nous contenterons d'en citer quelques-unes que nous croyons
susceptibles d'émouvoir la sensibilité artistique du visiteur.
Deux grandes compositions de Coessin de la Fosse (1) « Thé-
ace et Ariane » et « Ariane abandonnée » séduisent par leurs
Nous ne serions nullement surpris, quant à nous, que ce tableau de Stella
fût une épave de l'Evêché de cetîe ville.
Une copie arrangée et simplifiée du Moïse sauvé des eaux de Poussin, se
trouve au Musée de Lisienx.
(1") Ne h Lisicux le 7 septembre 1829.
LA PARURE DE LA CITK 187
fraîches et délicates carnations ; les « Noces des Nibelungen »
de Cormon (1) méritent une remarque analogue et sont large-
ment traitées. La « Derjiière Victoire » de Maxime Faivre nous
montre un gladiateur blessé à mort qui s'avance, la palme à
la main et la couronne au front vers la statue d'Hercule. Un
esclave noir, plein d'une vie puissante, le soutient. Une toile
de l'artiste lexovien Robert Salles représentant une scène de
rue au temps de la peste de 1630 joint à une vigueur tragique
indéniable un certain intérêt archéologique, en dépit d'arran-
gemciils fantaisistes.
Pour la beauté des coloris et la puissance d'évocation, nous
[;e saurions omettre de mentionner un admirable portrait de
femme, au pastel, de Jeanne Bonnefoy et de beaux paysages :
« la Chaumière au pied du Château Gaillard », d'Alexis de
Fontenay (2) ; «Au pays de Bray », par Rame ; la « Ferme
(iroult à Criquebeuf » de Paul Colin,
D'aucuns estiment que le joyau du Musée de Lisieux est
un grand tableau d'Hippolyte Flandrin (3), représentant « Jésus
Christ et les petits enfants ». Nous avouons ne pas très bien
comprendre les raisons de cette admiration. Cette toile immen-
se (3 m. 26 X 4 m. 40) nous paraît surtout lourde et d'une
ordonnance compassée. Nous savons, d'ailleurs, qu'elle a été
brossée à la hâte, ce qui en explique les défauts.
Combien nous préférons à ce médiocre romantisme la
« Vierge à l'Enfant » du mystérieux Antonio de Calvis. C'est
un charmant panneau de bois du xV siècle représentant Marie
assise sur un siège de pierre et tenant Jésus debout sur les
genoux. Une robe rouge et un manteau noir drapent la finesse
de son corps. Derrière le trône, les deux Jean, le Baptiste et
l'Evangéliste, encadrent le groupe divin. Une inscription énig-
(1) Fernand Piestre, dit Cormon (1845-1924).
(2) Alexis Daligé de Fontenay (1813-1892).
(.3) Hippolyte Flandrin (1809-1864). Ce tableau avait été peint à Rome en
1837-1838. Voir Lettres et Pensées d'Hippolyte Flandrin par H. de la Borde,
Paris, 1865.
188 LISIEUX
niatique, conçue dans un italien encore à demi latin (1), })récise
que cette magnifique ct)mposition a été faite par maître Anto-
nio — dont on ignore même le lieu d'origine — pour un couvent
de femmes. Les explications fournies jusqu'à ce jour par la
critique d'art, tant italienne que française, n'ont fait, à notre
sens, que compliquer d'invraisemblances l'interprétation du
texte.
Avant de quitter le Musée lexovien et sa Madone merveil-
leuse, nous jetterons un dernier coup d'œil sur quelques excel-
lents portraits : celui d'un Buveur, par Grimou et celui d'un
Chasseur, demeuré anonyme. Ces deux belles toiles proviennent
du château de Meullcs (Calvados). Une toile de Robert Lefè-
vre (2) canq)e un Bonaparte, Premier Consul, fort suggestif.
Au fond de leurs cadres, les anciens évêques Rouxel de Médavy
et Philippe Cospeau, évoqués par des pinceaux inconnus,
demeurent fort vivants. Et nous saluerons au passage le bon
visage évoqué par C. David, de Rose Harel. l'humble servante-
poète lexovienne.
Nous n'avons plus, hélas ! à visiter aujourd'hui ce Musée
du Vieux Lisieux où des mains pieuses avaient rassemblé une
foule d'»bjets intéressants pour l'histoire locale. Tout a disparu
dans les flammes avec le charmant Manoir de la Salamandre
et tout le décor de la rue aux Fèvres. Nous ne reverrons plus
ni les jouets d'enfant retrouvés dans une sépulture gallo-ro-
maine, ni les épis de faîtage du xvr siècle en terre cuite vernis-
sée, ni la crosse ciselée de Pierre Cauchon, ni son anneau...
(1) « Qiiesld itpeni (inno facta fuie le relligiose e principali de Casa Sca
Caterina Pailla da maslro Antonio de Calvis ».
Ce tableau qui provient du Louvre (Collection Campana) a été donné au
Musée de Lisieux eu 1876. Antonio de Calvis est un maître entièrement incon-
nu et dont on ne signale pas d'autres ouvrages Ni M. de Mély ni M. Umberto
Guoli qui ont fait des recherches à son sujet n'ont pu parvenir à éclaircir
le mystère de son origine. On le croit cependant romain. Un fait est certain :
une famille De Calvis existait à Rome dès le XIV« siècle.
(2) 1756-1830.
d'après Moidrey
Cliché Koch
QUATRIEME PARTIE
GLOIRES D'ANTAN
ET GLOIRES NEUVES
l'J^iisiEUX n'a pas seulement à s'enorgueillir de ses gloires
^ de pierre ou de bois. Parmi les hommes dont les pas
y ont usé le pavé de ses rues antiques et le dallage véné-
rable de sa Cathédrale, certains ont laissé derrière eux un
persistant souvenir. Dans ce coin de pays normand, toutes les
formes de la pensée ont été passionnément cultivées. Lexoviens
d'origine ou d'adoption, nombreux sont les personnages qui ont
honoré la cité.
Certains ont connu les plus hautes spéculations de la poli-
tique. Bien souvent le siège épiscopal est apparu au cours des
âges comme une des plus hautes récompenses qu'on pût accor-
der aux diplomates heureux (1). Dès le ix^ siècle, le chroni-
(1) La richesse du terroir d'alen*our et le fait que les évêques étaient aussi
comtes, expliquent que le siège de Lisicux ait toujours été très convoité et très
brigué.
1^*2 LISIELX
queur Fréculplie inaugure la tradition des prélats lettrés. Au
XI*' siècle, Hcbert puis Hugues d'Eu élèvent une cathédrale
romane à laquelle, grâce à Arnould, qui semble avoir été à la
fois politique habile et remarquable architecte, succède au xii"
une cathédrale gothique. Plus tard, Alphonse Chevrier arrive
à Lisieux précédé du bruit de ses brillantes ambassades. Branda
Castiglione, Thomas Basin, Jean Le Veneur, Le Hennuyer sont
mêlés à toutes les négociations de leur temps. Avec Guillaume
du Vair, enfin, un personnage de tout premier plan vient régir
l'Eglise de Lisieux : premier Président au Parlement de Pro-
vence, puis garde des sceaux, homme d'Etat véritablement
grand et puissant orateur, il eut le mérite de résister, dans une
période très troublée, à l'action de ceux qui voulaient introduire
dans Paris une garnison espagnole et de provoquer le célèbre
arrêt sur la loi salique qui assurait le trône à Henri IV, Doué
d'une grande force de persuasion et usant d'un style remar-
quablement simple pour son temps. Du Vair était tout désigné
pour enseigner à autrui les règles de l'art qui avait rendu sa
carrière si éclatante : son traité « De l'éloquence françoise »
demeure encore, après trois siècles, un ouvrage de grand intérêt
pour tous ceux qui s'intéressent à l'étude des débuts de notre
littérature politique.
Homme de savoir et de goût. Du Vair n'avait pas à rougir
de son évêché. L'amour de la culture intellectuelle est, nous
l'avons dit précédemment, une des plus antiques traditions
lexoviennes. Dès le vi° siècle, l'évêque Etherius attirait dans sa
ville des clercs étrangers pour l'instruction de ses diocésains.
Plus tard, ses successeurs créaient à Paris le Collège de Lisieux,
fondaient des bourses à l'Université de Pavie, appelaient pour
l'enseignement du peuple les Eudistes et d'autres congrégations.
Au cours des siècles, ces longs efforts avaient eu les plus heureux
résultats : les monuments actuellement existants ne témoi-
gnent-ils pas du goût éclairé des artisans qui donnaient leur
génie, des riches qui aumônaient leur or, des pauvres qui pro-
GLOIRES d'A-NTAN ET GLOIRES NEUVES 193
diluaient leur peine ? Les chefs-d'œuvre ne s'expliquent, en
effet, que par la pensée même du peuple qui les a voulus et
tenacement exécutés.
Ce n'est ici qu'une petite ville, mais quel magnifique cortège
elle nous offre de savants, de lettrés, d'artistes et de mystiques.
De savants ? Comment oublier l'évêque Gilbert Maminot,
« vir medicinœ peritissimus », médecin corporel en même
temps que guide spirituel du Conquérant ? Comment laisser
dans l'ombre Guy d'Harcourt et tant d'autres ? Citons seule-
ment un nom !...
Une plaque apposée dans la cour intérieure de l'ancien
Evêché rappelle le souvenir et les titres d'un des prélats les
plus glorieux qu'ait connus le xiv^ siècle : elle est dédiée « A
Nicolas Oresme, écrivain, philosophe, économiste, grand maître
du Collège de Navarre (1355), précepteur et bibliothécaire du
roi Charles V (1360), évêque de Lisieux en 1377 ». Dû à l'initia-
tive de la Société d'Emulation, ce mémorial n'est encore qu'un
bien faible hommage rendu à une grande mémoire.
Nous avons bien le droit de nous enorgueillir d'Oresme Né
à Allemagne, près de Caen (1), il est un des fils authentiques
de la terre normande dont il semble avoir cristallisé le génie
sous toutes ses formes. Alphonse Allais, l'amusant humoriste
honileurais, qui aimait les comparaisons à la fois familières et
pittoresques, a dit qu'il avait été « un type dans le genre de
Léonard de Vinci ». Plus mesuré que lui, nous dirons seule-
ment que l'évêque de Lisieux, par l'universalité de ses con-
naissances, annonça, longtemps à l'avance, les hommes de la
Renaissance.
(1) Aujourd'hui Flcury-sur Orne. D'nutres le croicnf ne à Cncn on à Bayeux.
Voir au sujet de Nicolas Orcsnic une excellenfe éîude de M. Robert Troude
in Précis de l'Académie de Rouen (1942-1944), p. 321.
13
194 LISIEIX
Etudiant, puis professeur au collège de Navarre (1348-i:i56).
Nicolas Oresme en était devenu le grand maître, tout en con-
tinuant d'y enseigner la théologie (1356-1301). Très apprécié
l)ar (vharles V qu'il encourageait à l'étude de la philosophie
et de la religion et dont il était r« inslructeur en ces sciences »,
il fut nommé archidiacre de Bayeux, puis chanoine de Rouen
(13()2) et enfin. \e 18 mars 13r)4. doyen du Chapitre métropo-
litain.
Mêlé à la politique de son temps, il joua dans la Province
un rôle important. Lors du paiement de la rançon du roi Jean,
ce fut lui qui ohtint de la ville de Rouen le versement d'une
somme énorme : vingt mille moutons d'or.
En 1363, il fut envoyé à Avignon pour y soutenir, devant
le Pape Urhain V. les intérêts du clergé français. Au cours d'un
sermon prononcé le 24 décembre en présence de la Cour pon-
tificale, il n'hésita pas à dénoncer vigoureusement les abus de
celle-ci et à la menacer des vengeances divines. Il refit le
voyage d'Avignon trois ans plus tard afin de détourner le Saint-
Père de son projet de retour à Rome. Mais Urbain V ne se laissa
])as convaincre et partit pour l'Italie.
De retour en France, Oresme se retira dans une de ces mai-
sons canoniales qui s'élevaient, à Rouen, aux environs de la
Cathédrale. Il y travailla assidûment à la composition des
ouvrages que lui demandait Charles V : Traité de la Sphère,
Tractaliis de origine, natura et mutationibus monetarum (cu-
rieuse étude sur les monnaies, dans laquelle l'auteur se mon-
trait fort en avance sur les idées de son temps) — Traité de
Cosmographie ; Traité contre les divinations en général et
contre l'astrologie jndiciaire en particulier. En dépit de l'état
encore bien imparfait de la langue, il n'hésita pas à traduire
plusieurs traités d'Aristote, non sur l'original grec, mais d'après
une version latine, elle-même dérivée de versions arabes et
syriaques. A force de labeur, il parvint à donner à son style
une précision déjà scientifique et à s'exprimer avec exactitude.
(iLOIHKS DANTAN El f; LOI lii:s NKl \ KS 195
Dans la traduction du Traite du Ciel et du Monde, Orcsnie
émit des théories toutes personnelles pour expliquer le mouve-
ment des projectiles et l'accélération de la chute des corps.
Ailleurs, il se révélait comme l'inventeur de la géométrie ana-
lytique et, en ce qui concerne la vitesse du mouvement, il nous
apparaît aujourd'hui comme un devancier de Galilée.
Mais c'est en matière d'astronomie qu'Oresme a vraiment
dépassé son temps. Dans sa traduction, demeurée inédite, des
quatre livres Du Ciel et du Monde d'Aristotc, il ne craignait
pas d'affirmer avec une grande force de logique le principe de
la mobilité de la terre. Il émettait en outre l'opinion que d'autres
mondes pareils au nôtre pouvaient exister dans l'Univers. Sur
ces deux points, le génial évéque nous apparaît comme le plus
glorieux et le plus authentique des précurseurs de Copernic (1).
11 est remarquable qu'Oresme ait eu, lui aussi, un devan-
cier originaire de la région lexovienne. C'est dans le Lieuvin,
en effet, qu'était né le célèbre Jean de Murs, professeur de
Sorbonne, qui fut à la fois un grand savant et un musicographe
réputé. En 1321, il avait composé un Traité des fractions. Un
peu plus tard il donnait un Abrégé de l'Arithmétique de
Boèce, un Traité de la science des nombres, des Canons pour
le calcul des éclipses. Ses ouvrages sur la musique : Spéculum
musicse et Musica speculativa devaient demeurer en grande
vogue jusqu'à l'époque de la Renaissance.
Cet autre savant normand qui fut lié d'amitié avec le futur
pape Clément VI, lorsque celui-ci était l'archevêque de Rouen
Pierre Roger vivait encore en 1345. Il mettait à cette date la
dernière main à un nouvel ouvrage intitulé : Prognosticatio
super conjunctione Saturni, Jouis et Martis.
L'amour des sciences exactes et le goût de la musique sem-
blent être demeurés tenaces à Lisieux. Au xvir siècle, un sim-
(1) Voir abbé Anthiaiime : La science nstrononiKjue el nauii<iue (tu Moi/en
Age chez les yormands. Le Havre, 1919.
196 LISIEUX
pie tisserand, Jean Lefebvre (1), manifesta de telles dispositions
pour l'astronomie qu'il fût appelé à l'Observatoire de Paris et
devint membre de l'Académie des sciences. Un dominicain,
François Deslondes (2), publiait vers le même temps plusieurs
ouvrages sur le plain-chant.
Nous n'accorderons qu'une mention rapide à deux méde-
cins lexoviens : Michel Marescot qui fut attaché à la personne
d'Henri IV (1559-1605) et Marin Hamel, auteur de deux traités,
l'un sur la Cure et Préservation de la Peste (1658), l'autre
sur la Morsure du chien enragé (vers 1660). Nous considére-
rons, par contre, avec attention, l'œuvre d'un fort curieux
artiste. Marin Bourgeois, peintre du roi, qui jouit en son temps
d'une réputation solide. Après une longue période d'éclipsé,
ce personnage a de nouveau attiré l'attention des historiens
locaux, il y a quelques années, et son visage commence à émer-
ger de l'ombre (3).
Né d'une famille de serruriers ou d'horlogers, il se fît assez
vite remarquer par l'extraordinaire diversité de ses talents.
Le duc de Montpensier, frappé de son « industrye et sçavoir
en Fart de painture », lui octroya un brevet de peintre ordi-
naire. En 1588, il décorait d'armoiries les parties pleines de la
balustrade qui couronnait la tour sud de la Cathédrale. De 1598
à 1633, il figura sur les états de paiement des officiers de la
Maison du Roi en qualité de « painlre et vallet de chambre ».
Non moins habile mécanicien que fécond artiste, il inventa en
1605 un modèle d'arquebuse à air (4). Un peu plus tard, il fabri-
(1) Né à Lisicux vers le milieu du xviif siècle, Jean Lefebvre mourut à Paris
en 1706.
(2) Né à Lisieux le 25 octobre 1654.
(3) Voir l'étude de Georges Hunrd : Marin Boiirqeoys, peintre du Roi, in
Bulletin de la Société Historique de Lisieux, 1913, p. 5.
(4) « Le principal artifice de ce baston à air estait à ij retenir l'air compressé
dans le canon de cuinre avec de puissantes sounanes jw^oues à ce qu'aifant
desbandé, il aije sortie et aijc force d'envoijer loin la flesche, ou le garni,
comme il l'annelle, dont le canon de fer se charge... Il en avait veu plusieurs
qui anoijent été r>o'-tés à T>lu<i de quatre cens pas loin ■». Rivault de Flurance,
Eléments de l'Artillerie (1608).
GLOIllES d'aNTAN ET GI.OIUES NEUVES 197
qua pour le roi « une table d'acier poly où Sa Majesté est repré-
sentée au naturel sans graveure, mousleure ni painture, mais
seulement par le feu que ce subtil ingénieur y a donné par en-
droits ». Une autre fois, il confectionna « un globe dans lequel
sont rapportés les mouvements du soleil, de la lune et des es-
toilles, mesmes pas et mesmes périodes qu'ils se voyent aller
par le ciel ».
Ces travaux de mécanique ne faisaient cependant pas
oublier ses pinceaux à Marin Bourgeois. De 1600 à 1604, il
travailla à la décoration du château d'Outrelaize, à Gouvix,
près de Bretteville-sur-Laize. « Ung tableau au naturel de toutes
sortes d'oyseaux » enchanta à ce point Henri IV qu'il accorda
à son peintre l'autorisation de chasser le gibier de plume tant
sur les bords de la mer que partout ailleurs. En 1608, il reçut
du roi des lettres de maîtrise.
Nous avons la preuve de l'estime dans laquelle il était tenu
par les gens de goût, lorsque nous le voyons en correspondance
suivie avec le célèbre érudit provençal Peiresc, qui non seule-
ment loue ses ouvrages mais se montre heureux d'en pos-
séder (1).
(1) « Monsieur, il y a quelques jours qu'allant voir Monsieur votre frère,
il me bailla un petit tableau de perspective représentant un livre ouvert sur
un pupitre, dans lequel vous avez peint le tableau du vieil comté de Lisieux-
C'est la vérité que j'en fus tout surpris d'autant que je ne m'attendais point
à cela et le trouvai extrêmement beau, bien marri néanmoins que vous y ayez
voulu mettre tant de peine et tant de temps..- Je m'en ressens grandement obli-
gé à votre courtoisie et tâcherai de m'en revancher, si je puis, par toutes sortes
de services et de bons offices que je vous pourrai rendre. Mais nonobstant cela,
je désire bien, s'il vous plaît, que vous me fassiez savoir Ce qu'il vous faut
pour le prix de cet ouvrage, car je ne vous demeurerai pas moins obligé de votre
bienveillance. Autrement, je n'oserai plus vous employer-.- » Lettre du 28 août
1618.
Quelques mois plus tard, le 9 décembre, Peiresc remerciait encore Marin
Bourgeois de l'envoi d'une « petite figure », d'excellente facture à son avis,
mais qu'il ne jugeait pas antique- En 1621, nous voyons le peintre lexovien
servir d'intermédiaire entre Peiresc et le poëte Malherbe, qui était, à ses heures,
curieux lui aussi d'antiquités. Il s'agissait d'une découverte de haches de
bronze récemment faite dans un village de Normandie et qui laissait per-
plexes les érudits.
198 LISIETJX
Rien — ou presque rien — n'a, hélas ! survécu de l'œuvre
(le Marin Bourgeois. On ne connaissait plus de lui, il y a quel-
que vingt ans, que des portraits peints sur les feuillets de
parchemin du Livre de famille de Constant le Gentil, sieur de
Piencourt, aujourd'hui déposé à la Bibliothèque Nationale.
Mais au début de 1925, le hasard a permis à un collectionneur
rouennais. M. Deglatigny, de découvrir un panneau de bois
de chêne décoratif et allégorique portant la précieuse indi-
cation : « M. Boiirgeoys à Lisieiix, 1611 ».
Ce panneau représente, de buste, une femme debout et coif-
fée du morion si caractéristique en usage vers 1560 : une sœur
cadette, semble-t-il, de la « Belle qui fui Heaumière » chantée
par F'rançois Villon ! Cette femme entoure du bras di'oit une
haute aiguière. Son corsage bleu est recouvert d'un voile et
sa taille est serrée par une ceinture que clôt un nœud de
rubans. Un autre personnage dont il ne subsiste que les mains
tient une lampe qui éclaire l'ensemble de la scène. S'il est
malaisé de deviner le sujet traité et si l'on peut reprocher au
peintre une certaine lourdeur, particulièrement dans le dessin
des mains, il ne demeure pas moins que ce panneau, aujour-
d'hui déposé au Musée de Lisieux, otîre un grand intérêt docu-
mentaire puisqu'il est presque le seul spécimen que nous ayons
du talent de Marin Bourgeois (1).
Et voici la foule des lettrés. Dès le ix- siècle, l'évêqué Fré-
culphe, auteur de deux livres de Chroniques, commence la lon-
gue lignée des historiens lexoviens. Au XI^ nous rencontrons le
nom glorieux de Guillaume de Poitiers: né à Préaux, archidiacre
de Lisieux. chapelain et historien du Conquérant, il nous a laissé
les « (iesla Guillehni ducis Normannorum et régis Anglorum »
qui. avec le récit de Guillaume de Jumièges, sont la grande
source à iac{uelle il faut toujours recourir lorsqu'il s'agit d'étu-
(1) Martin Boiirifeois liahitait à Lisieux une maison située dans la Grande
Hue, près de 1 Allée de l'Image sur laquelle elle avait une sortie. Voir Georges
Huard : Elude de topof/ifiphie lexavienne, Paris. .Jouve e( Cie, 1934.
GLOIRES DAMAN ET GLOIKES NEUVES 199
dier les temps les plus glorieux de l'iiisloire iioniiaiide. Au xir
siècle, Ordéric Vital écrit dans le silence du cloître de Saint-
Evroulrson Histoire Ecclésiastique. Au lendemain de ia guerre
de Cent Ans, l'évêque Thomas Basin. qui avait été mêlé de
très près à la politique de l'époque, avait écrit, nous l'avons
dit, une Histoire de Charles VU et de Louis XI du plus haut
intérêt. Le genre historique a d'ailleurs toujours été un de
ceux que préféraient les Normands. Aussi, voyons-nous encore,
au XVI' siècle, le lexovien François Carré, religieux du Bec.
s'occuper de rédiger une clu-onique latine de ce monastère.
L'auteur, suivant la mode du temps, y remonte sinon au déluge,
au moins à la guerre de Troie et poursuit son récit jusqu'en
1563. Pour les quarante dernières années dont il traite, cet
ouvrage a la valeur d'un témoignage direct.
Les esprits originaux ne manquaient pas à Lisieux. Nous
ne pouvons hésiter à classer dans cette catégorie, vers la fin
du XV' siècle, le carme Nicolas Le Huen qui fut le confesseur
de la reine Charlotte de Savoie, femme de Louis XI. Ce reli-
gieux publia VA. B. C. des langues grecque, chaldaïque et ara-
bique. Il traduisit, de plus, du latin, le Voyage à Jérusalem
de Breydenbach : maigre bagage pour passer à la postérité !
Le célèbre Père Zacharie (1582-1661) est l'auteur d'un cu-
rieux ouvrage intitulé : Le Gygès Gallus du P. Firmian, traduit
du latin. Se couvrant du pseudonyme de P. Firmian, il s'y
présentait comme détenteur du fameux anneau de Gygès qui
avait la propriété de rendre invisible celui qui le portait. Cette
fiction, assez analogue dans son esprit à celle du Diable boiteux
de Lesage, lui permettait de décrire les travers et les ridicules
de la société contemporaine. Le P. Zacharie fut un adversaire
déterminé du Jansénisme auquel il s'attaqua dans plusieurs
de ses écrits. Orateur sacré, ami du Grand Condé, de Tu renne
et du duc de Bouillon, il se rendit populaire par les traits
satiriques dont il émaillait ses sermons et qui ont sauvé son
nom de l'oubli.
200 LISIEUX
Puisque nous parlons prédicateurs, n'ayons garde d'oublier
l'évêque Philippe Cosjjeau dont la bonne figure, un tantinet
moutonnière, nous apparaît encore dans son portrait du Musée
de Lisieux. Sa réputation d'orateur était aussi bien assise,
de son temps, que son renom d'honnête homme.
Au xviii^ siècle, les noms notoires se font rares à Lisieux.
Il semble qu'à cette époque l'épée l'ait emporté sur la toge et
que ce soient surtout les militaires qui aient été en réputation
aux rives de la Touques.
Le nom de François Georges de Graindorge d'Orgeville,
baron du Mesnil-Durand (1729-1799), demeure attaché à la
grande controverse qui opposa, vers 1778, les tacticiens
partisans de VOrdre profond aux tenants de VOrdre mince.
Mesnil-Durant avait publié en 1753, un ouvrage intitulé : Projet
d'un Ordre français en tactique et apparaissait comme le théo-
ricien le plus marquant de l'Ordre profond. Ses adversaires se
groupaient autour du comte de Guibert, le futur ami de
Mlle de Lespinasse, qui prônait l'Ordre mince. Cette rivalité
des deux écoles finit par retenir l'attention du gouverne-
ment royal qui fit expérimenter leurs tactiques respectives
au cours de grandes manœuvres. Celles-ci eurent lieu au camp
de Vaussieu, près de Bayeux,,du 25 août au 28 septembre 1778,
sous les ordres du Maréchal de Broglie (1). Trente mille hom-
mes y prirent part. Le quartier général avait été établi au
château de Vaussieu, mis à la disposition du Maréchal par le
Marquis d'Hericy.
Le résultat de ces manœuvres fut favorable à la doctrine de
Guibert. L'Ordre mince, commandé par Luckner, l'emporta sur
(1) « Ce camp prit le nom de camp de Vaussieu à cause du Château de
Vaussieu^ choisi comme quartier général par le Maréchal. Il englobait les parois-
ses de Vaux-sur-SeulIes, Vaussieu, Vienne, Esquay^ Martragny, Rucqueville,
Brécey, le Manoir, Snint-Gabriel, Crépon. > Edmond de Ldheudrie : Histoire
du Bessin, Caen, 1930, II, p. 137- — Voir aussi, du même auteur : Bayeux,
capitale du Bessin. Bayeux, 1945, I. p. 249.
GLOIRES d'aNTAN ET GLOIRES NEUVES 201
le Maréchal qui avait adopté l'Ordre profond. Les militaires,
en général, se montrèrent partisans du premier en raison de la
difficulté de rétablir le second lorsque son front avait été
ébranlé par l'artillerie.
Le Baron du Mesnil-Durand qui, jadis, avait pris une part
active aux opérations d'Allemagne, contribué au passage du
Weser par nos troupes et assisté à la bataille d'Hastenbeck (26
juillet 1757) où le Maréchal d'Estrées avait culbuté les Hano-
vriens du duc de Cumberland, poursuivit sa carrière en dépit
de l'échec infligé à sa doctrine. Promu Maréchal de Camp en
1779, il reçut, en 1787, le commandement de la Place du Havre
et fut employé aux fortifications de Cherbourg. Emigré en 1791,
il servit ensuite à l'Armée des Princes et mourut à Londres en
1799.
La Révolution avec laquelle il s'était refusé à pactiser lui
avait d'ailleurs infligé le deuil le plus cruel. Son fils aîné,
C. E. G. de Graindorge d'Orgeville, devenu suspect pour avoir
collaboré à la feuille royaliste les Actes des Apôtres, et pour
s'être offert courageusemenit à défendre Louis XVI devant la
Convention, avait été exécuté à Paris le 24 juillet 1794 (6 Ther-
midor An II), à la veille même de la chute de Robespierre (1).
Deux autres Lexoviens s'illustrèrent dans les armées de
la Révolution et de l'Empire. L'un d'eux, Jacques Mathurin
Lafosse (1757-1824) se distingua particulièrement à la bataille
de Lérida. Il fut fait Maréchal de camp et baron de l'Empire.
L'autre, le baron François Rosey (1775-1813) prit part à l'expé-
dition d'Egypte, puis aux campagnes d'Allemagne, d'Espagne
et de Russie. Il était adjudant-général de la Garde Impériale
lorsqu'il mourut à Kœnigsberg, épuisé par les fatigues de la
retraite de 1812.
Au xix^ siècle, la ville vit refleurir la longue lignée de ses his-
(1) Sur Mesnil-Durand, voir Bulletin de la Société Historique de Lisieux
1879, p. 62.
202 i.isiEi \
toriens avec Louis Du Bois (ITT.'MHôô) qui publia, en Ire autres
ouvrages, une Ilisioirc de Lisicii.r (1815) i)récieuse à consullcr.
Henri de Formeville (1796-1879) est l'auteur d'une Histoire de
l'ancien rvèchr-comtc de Lisicu.v, dans laquelle il a inséré les
intéressants Mémoires de Xoël Ueshays sur les évèques. De son
côté, Louis Alexandre Piel, architecte devenu dominicain (1808-
1841), renoua la tradition artistique de sa cité natale en déien-
danl dans ses ouvrages nos anciens édifices religieux contre le
mauvais goût de son époque.
Le goût de l'histoire et de l'art se maintient de nos jours à
Lisieux grâce au labeur des érudits groupés princi])alement
autour de la Société Historique (1). Mais il semble que ce soit
surtout la poésie qui ait fleuri dans cette région au cours des
dernières décades.
Comment eut-il pu en être autrement ? La douceur des
rimes doit naître spontanément de la richesse du sol et de la
fine grisaille du ciel. Déjà au xvii' siècle, un prêtre, Louis
Tlîirel, avait ressenti cet appel de l'inspiration et s'était risqué
à publier un recueil de poésies latines et françaises sous ce
titre : Lo Muse sans artifice (1658). Le pauvre volume est bien
oublié aujourd'hui. Il était réservé à une humble servante de
ranimer à Lisieux le culte de la beauté.
Un très beau et très fin portrait du Musée de Lisieux nous a
conservé les traits de bonne vieille de Rose Harel (1826-
1885) (2). Ce fut sans doute par un étrange paradoxe que la
nature éveilla l'harmonie secrète des sentiments et des rimes
dans l'âme de cette pauvre fille de service qui n'avait rien
appris mais qui savait, d'instinct, tout ce qui est indispensable
à la noblesse de l'homme.
(1) Pour ne citer que les défiiiils parmi ces bons ouvriers de l'histoire Icxo-
vicnne, faisons mention de MM. V. Lahaye, le Baron de Moidrey, Alexandre
Moisy, Georges Huard Raymond Lantier, Jean Lesquier.
(2) Rose Harel, née à Hcllou (Orne), fut tisserande à Vimoutiers puis, toute
sa vie, servante à Pont-TEvêque et à Lisieux. Elle mourut dans cette dernière
ville.
VIEILLE MAISON A COLOMBAGES-
tiLOlUKS I) AM \.\ El GLOIKKS ^EUVES 203
« X'oiiblions pas, a dit Marie de Bcsneray, que Rose fût
une servante ! Vne servante, cesl-à-dire une esclave qui vend
ses bras et son temps, qui vend chaque heure de sa journée
et chaque journée de sa vie !... Pendant plus de trente ans,
Rose passa de m(dson en maison. Avec son front inspiré, ses
yeux rayonnants, elle servit les avares, les orgueilleux, les
cœurs secs qui ne pratiquent que les vertus de luxe, laissant
aux gens du peuple les robustes vertus qu'on appelle probité,
courage, amour du travail... Et Rose la servante cachait, autant
quelle le pouvait, le don merveilleux qui, dans l'ombre, enchan-
fait sa vie, dans la crainte que ce don inusité ne lui fit perdre
son pain. »
'I\)Ut le drame est là, car c'en est un. Lorsque Cli. Th. Féret
s'est moqué de la Lexovienne, assembleuse de rimes, il a commis
à la fois une lourde bévue et une bien médiocre action.
Cette pauvre autodidacte en qui s'était révélé un cœur-
sonore a signé deux petits livres : IJ' Alouette aux blés (1863) et
Jes Fleurs d'Automne (1885). Dans son style simple jusqu'à la
naïveté, elle touche avec délicatesse les cordes les plus secrètes
de la sensibilité.
« Un cœur de femme
Se devine et ne se dit pas.
S'il m'aime, il lira dans mon âme... »
Elle a dit, sans grandes phrases, mais non sans charme
*'e que fut sa dure existence :
« // me fallait du pain !... La dure servitude
M'en offrait. J'acceptai. Mais Dieu ! qu'il est amer :
Il faut pour l'obtenir traîner un joug de fer...
Ht quand mon cœur blessé pousse un cri de détresse,
Que j'élève la voix dans un chant de tristesse,
On se parle tout bas, on commente et Von dit :
« Elle est folle, orgueilleuse, et veut jouer l'esprit ! »
204 LISIEUX
Quand on vous le dira, répondez : « Je l'ai vue.
Son désir est de vivre ignorée, inconnue.
C'est une fantaisie étrange du destin
D'avoir près d'un fuseau mis un luth dans sa main
Quand d'en tirer des sons la Douleur l'eut forcée
L'on a crié tout haut qu'elle était insensée.
Non ! Elle est malheureuse et son chant comme un pleur
Monte avec un sanglot des plis cachés du cœur.
Nul ne connaît son mal et nul ne la console.
Elle est bien triste, hélas ! mais elle n'est pas folle ».
Vous leur direz encor : « Son Dieu la fit ainsi,
Ne la méprisez pas !... ■»
Vous leur direz...
Merci f
Elle a su chanter aussi la louange de la Province aux grands
bois verts, aux hautes herbes grasses. Son vers, alors, s*est
fait léger, presque dansant :
Avez-vous vu ma verte Normandie,
Quand le printemps souffle sur les sillons ?
Alors qu'Avril, dans la brise attiédie,
Mêle parfums, chansons et papillons ?
Là, tout est fleur, joie, amour et promesse.
Bord des chemins oîi l'abeille a son miel.
Vallons, coteaux étalant leur richesse.
Vastes forêts bordant d'ombre le ciel.
Et la campagne avec ses blés en herbe
Que le vent frôle avec des bruits soyeux,
Sous le soleil, opulente et superbe.
S'emplit de cris, de mouvements joyeux...
Cette poésie est sans prétention. Ne vaut-elle pas mieux que
beaucoup d'autres d'où toute clarté comme toute sincérité sont
bannies ?
GLOIRES d'aNTAN ET GLOIRES NEUVES 205
En ce dernier quart du xix^ siècle où tant de poètes, soi-
disant Français, versaient dans l'abscons, leurs quatre vérités
leur furent dites avec esprit par un Lexovien dont la satire, à
l'époque, fit quelque bruit. Nous voulons parler d'Henri Beau-
clair (1860-1919), l'auteur des célèbres Déliquescences d'Adoré
Floiipette (1885) qu'il écrivit en collaboration avec Gabriel
Vicaire. Entre les mains des deux écrivains, la raillerie se fit
fouet et cingla bien des épaules. Le rire soulevé par ce pamphlet
prit, sur certains visages, teinte d'ocre : la leçon avait porté.
Mais Henri Beauclair ne se contentait pas d'être romancier
ou critique. Il publia plusieurs recueils de poésie : L'Eternelle
chanson (1884), Les Horizontales (1886)... Des vers datés de
1902 ont dit tout son amour pour la cité natale :
C'est le cœur attendri que j'allai ce matin
Fouler les gros pavés de tes antiques rues ;
Je cherchais du regard les maisons disparues.
J'ai revu le collège oii j'appris le latin
Du Palais de l'Evêque aux anciennes tours grises
J'ai marché comme un pèlerin, jusqu'à ce soir ;
Sur un banc du Jardin Public j'allai m'asseoir
Et moi, le mécréant, j'entrai dans tes églises.
Le passé m'enlaçait avec ses doux liens ;
Des fantômes d'amour sont venus m'apparaitre
Et j'ai senti combien est enchaîné mon être
Au petit coin de France où dorment tant des miens.
Un autre poète lexovien, Robert Campion (1865-1939), auteur
de deux recueils, les Rimes paysannes (1902) et le Jardin
dé fleuri (1907), a très heureusement interprété la vie paysanne
du Lieuvin. Ses rythmes sont habiles, la langue savoureuse.
Voici, par exemple, comment le poète a stylisé à sa façon cette
coutume de la cueillette des œufs qui, naguère encore, était
en usage dans nos campagnes lorsque revenaient Pâques :
206 i.isiKix
PETIT VIOLONEUX
Do, mi, sol, do. Pâques fleuries
Ont fleuri d'or le grand ciel noir.
Viens nous en, ma viole, au soir
Chanter la Pâque aux métairies,
Dire à Rose, fermière, un lai :
Mes œufs de Pâques, s'il vous plail !
Bonjour, bonsoir,- Madame Rose,
Jésus-Christ est ressuscité !
Alléluia dans la cité,
Dans les bois, dans la ferme close.
Ouvrez la porte ou le volet :
Mes œufs de Pâques, .s'il vous plait !
Jésus vous donne dans l'année
Cent fois le prix de ma chanson !
La joie au cœur de la maison.
Cheveux blonds d'une nouveau-née,
La vache blanche, herbe et bon lait :
Mes œufs de Pâques, s'il vous plait !
Chanter la campagne, ses aspects et ses mœurs est bien
normand. Mais l'inspiration provinciale est plus large et
dépasse encore l'infini des vallées vertes et des plaines aux
longs blés. Par delà les sites feuillus du Lieuvin, Robert Cam-
pion a senti l'appel de l'iVutre, celle dont le rythme éternel a
laissé dans nos veines des nostalgies inoubliables. Il a inter-
prété ainsi l'impitoyable séduction de la Mer normande :
« J'aime les gars à la rude poitrine
Qui vont, aventureux.
Le front doré par la brise marine
Et du ciel dans les yeux.
(;i.()iiu-;s i)'\M \N KT (W.oiHKs M.t m:s 20/
J'diinc les (/ars que nul regret ne louche
Lorsque j'ouvre mes hrus.
Je suis hi Mer, clernelle et furouehe :
♦ J'aime les gars ! »
Ainsi rimaient, également épris (le la Terre et de la Mer,
les i)()ètes du Lieuvin.
Mais voici que Lisieux venait d'avoir cette chance inouïe
de susciter assez d'amour pour voir grandir parmi ses vieilles
rues la reuommée d'un vrai, d'un grand poète.
Auguste Bunoust (1888-1921), bien que Havrais de nais-
sance (1) s'était fait lexovien, ayant passé quelques-unes des
trop courtes années qu'il lui était donné de vivre à l'ombre
désuète des logis à pignons et des moutiers endormis. Il demeu-
rera de lui un merveilleux recueil de poésies dont le titre seul
dit si bien la tiède intimité du vieux Lisieux : « Les Nonnes
au Jardin ».
Les Nonnes au jardin sont toutes descendues.
Au jardin.de mon rare et fugace loisir.
Toutes en hure brune et me laissant choisir
L« Sœur, l'unique Sœur de mon rêve attendue.
C'est un jardin du cloître humide et pénitent :
Tellement de silence a passe sur ses mousses.
Les paroles s'en font chuchotantes et douces...
Et des lentilles d'eau tremblent sur son étang.
Tout pénétré de cette mélancolique poésie, il a dit dans
« Gravure », une des pièces les plus intéressantes du recueil,
(1) Bunoust descendait dune vieille l'auiille d.' marias bretons. Il a parfois
inédit (U la Normandie dont le climat pluvieux n'é'ait guère favorable à sa
pauvre poitrine déchirée. Mais il a dû, incontestablement, à notre province,
le meilleur de son inspiratiyn cl la mince gerbe de beaux vers qui feront vivre
son nom-
208 LISIEUX
la vie pittoresque de la cité qu'il proclamait complaisamment
« sa ville » :
...Ma chance a permis que ma ville s'enl^e
Dans l'épaisse matière, à mi-corps seulement,
Quelle entourât son cou de carillons d'églises
Et sonnés au Carmel, de légers tintements.
Car ma ville se coiffe, à même les feuillages.
D'un jardin tout feutré de pas épiscopaux.
Et dont le jet d'eau lance un si pur babillage.
Qu'à l'entendre, le ciel met son urne au repos.
Ma ville a d'anciens seuils tapissés de silence.
D'immobiles heurtoirs qu'une abbesse a bougés.
Des barreaux de fenêtre aigus comme des lances.
Et le glissement noir des robes du clergé.
Elle a le noble amour des vétustés poutrelles.
Des combles qu'enchevêtre un bois moyenâgeux.
Des places qu'ornemente, en roucoulant sur elles.
Le troupeau frissonnant des gros pigeons neigeux...
Le pauvre Bunoust goûtait à ce point le charme discret
de Lisieux que sa poésie en était, pour sa plus grande gloire,
toute pénétrée. Sans fortune et sans famille, simple greffier
de Justice de Paix, il voyait la maladie lui enlever chaque
jour un peu de ses forces sans qu'il pût lutter contre elle avec
efficacité. Seuls les riches de ce monde peuvent se payer le luxe
de quereller la Camarde, de ruser avec elle, d'éviter pour un
temps ses poursuites. Le 12 février 1921 le poète décédait à
l'hôpital de Lisieux d'où son corps fut porté sans faste au
cimetière : pauvre dépouille perdue parmi tant de dépouilles
anonymes.
Vingt-cinq années s'écoulèrent. Alors se passa un fait que
nous devons conter ici, tant il fait d'honneur à la fois à Bunoust
et à sa ville. Au mois de février 1946, le Secrétaire général de
(Cliché Koch)
Costumes Normands pour une fête folklorique,
place Victor-Hugo
Gi.oiHRs n^\^TA^ et gf-oiki^s neuves 20V)
la Mairie de Lisieux, M. Lecouvicur, apprit que la tombe du
poète allait être relevée et ses restes portés à l'ossuaire.
Au lieu de laisser s'accomplir cette profanation, il alerta
aussitôt la Société Historique que présidait le savant cha-
noine G. -A. Simon. Le branle était donné. De nombreux
Lexoviens, comprenant qu'on ne pouvait laisser disperser les
ossements du meilleur poète qui eût jamais honoré leur ville,
intervinrent à leur tour. Le bibliothécaire-archiviste, M. Georges
Lechevalier, donna des conférences afin de trouver les fonds
nécessaires à une exhumation et à une réinhumation décentes.
Ses efforts aboutirent. Une concession fut achetée où Bunoust
repose enfin définitivement depuis le 6 juin 1946 et la Muni-
cipalité a décidé de s'associer au geste des amis du poète en
faisant poser une pierre tombale sur ses restes. De plus, elle
se chargera de l'entretien de la sépulture.
Pour apprécier pleinement la valeur d'une telle générosité,
tant privée que municipale, il faut connaitre l'état misérable
dans lequel se trouve actuellement Lisieux. Ce geste fait en
faveur de leur poète et dans des circonstances aussi tragiques
honore grandement les Lexoviens et mérite d'être cité en
exemple.
Dans le temps même où Bunoust tissait si habilement les
rimes des Nonnes au Jardin, un autre artiste, destiné lui aussi
à mourir jeune, hélas ! célébrait par le crayon la beauté encore
vigoureuse des antiques logis de Lisieux. Jean-Charles Contel (1)
(1895-1928) était d'ailleurs un ami d'Auguste Bunoust qui, à
plusieurs reprises, écrivit des poèmes pour accompagner les
dessins de ses albums.
Contel s'était « fait » lui-même, sans autre maître que les
modèles qu'il interprétait avec une liberté absolue et une habi-
leté déconcertante. Son œuvre fut vraiment le reflet du
Lisieux aux vieilles maisons de bois, de ce Lisieux qui
(1) De son vrai nom Jean-Charles Leconte, né le 5 mai 1895 à Glos, prés
Lisieux-
14 ■
210 LISIEUX
l'enchantait, qui nous séduisait et que nous ne reverrons plus.
Son premier album, Du vieux Lisieux au vieux Honfleur, avait
été publié en 1916 avec une charmante préface de Camille Gun-
kowski. L'année suivante il évoquait encore Lisieux en silhouet-
tant Celles qui s'en vont, c'est-à-dire les vénérables demeures
déjà bien menacées à cette époque. Il consacra ensuite un
autre album à Rouen, puis deux albums à Paris : Pages du
vieux Paris (1921) et Avant la pioche (1924).
Sa réputation avait très rapidement grandi. Il touchait aux
genres les plus divers, à la gravure sur bois, au dessin à la
plume, à la hthographie, à l'affiche... Il travaillait à un grand
ouvrage sur les Cathédrales de France lorsque vînt la maladie
qui le terrassa.
Ce fut une heureuse fortune pour Lisieux d'avoir suscité,
eu si peu d'années, d'aussi beaux talents que ceux de Bunoust
et de Contel. Mais quelle peine aussi de les voir disparaître l'un
et l'autre, à peine âgés de 33 ans !
La pénétrante et religieuse douceur de la cité des couvents
ne s'est pas imposée aux seuls artistes. Elle a éveillé d'autres
échos dans les cœurs. A travers les siècles, au tintement grave
ou léger des cloches, s'est associée une très lointaine tradition
mystique.
Ceux qui connaissent mal la Normandie hausseront ici les
épaules. Mystique, cette race prosaïque et procédurière qui
demeure fixée au sol par ces deux chaînes dont elle ne saurait
s'affranchir : l'amour du gain et le sens pratique ! Mais ces
railleurs auront tort, ces sceptiques se tromperont du tout au
tout. La Normandie qui a fait jaillir de sa terre grasse l'allé-
gresse des clochers aigus et la splendeur des vers cornéliens
est, par excellence, pays de hautesse. Il est tout naturel qu'elle
ait vu certaines âmes s'élever d'un seul élan jusqu'à Dieu.
Ailleurs, ce furent le P. Eudes, Marie des Vallées, les Messieurs
de l'Ermitage de Caen, Thomas du Fossé, le médecin Jean
GLOIUKS DAINI \!N El (;i-<)IUl';S NEUVES 211
Hamon, les missionnaires du Canada. A Lisieux, pour nous
borner à l'époque contemporaine, nous devons dire deux mots
de Catherine Bunel et de Thérèse Martin.
Nous ne ferons guère que prononcer le nom de la première.
Catherine Bunel (1782-1814) était une simple coiffeuse de
Lisieux et sa mémoire aurait depuis longtemps disparu si elle
n'avait été conservée par un petit opuscule imprimé à Caen et
devenu aujourd'hui fort rare. Très pieuse, elle donnait, dit-on,
l'exemple de toutes les vertus. En 1810 — elle avait vingt-huit
ans — « le Sauveur lui fit entendre intérieurement quelques
paroles qu'elle entendit aussi bien que si c'eût été aux oreilles
du corps ». Mais, avec son bon sens normand, elle se défiait
à l'extrême de l'illusion possible de ses entretiens secrets avec
le Seigneur. Elle préférait, disait-elle, « aller à Dieu par une
voie simple et commune... ». N'est-ce point déjà la « petite
voie » dont Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus devait parler plus
tard et Catherine Bunel n'apparaît-elle pas, en ceci, comme une
sorte de préfigure de Thérèse Martin ?
Combien touchante, dans sa claire simplicité, l'histoire de
cette dernière ! L'enfant qui devait devenir la « Petite Sainte
de Lisieux » et dont la gloire, affirmée par Rome, allait être
connue jusqu'aux extrémités du monde, était née à Alençon,
dans une modeste demeure de la rue Saint-Biaise (2 janvier
1873). Elle était la plus jeune des cinq filles qui demeuraient,
sur neuf enfants, à ses parents, M. et Mme Martin. A peine âgée
de quatre ans, elle perdit sa mère. Peu après, son père venait
s'installer à Lisieux, dans la charmante demeure — si émou-
vante à visiter aujourd'hui — dite des Bissonnets.
La petite Carmélite nous a conservé le gracieux souvenir
de ces années où la beauté de la campagne normande l'amenait
naturellement à penser à la beauté du ciel :
« Ah ! Comme elles ont passé' lentement, ces années enso-
leillées de ma petite enfance et quelle douce et suave empreinte
212 LISIKLX
elles ont laissée dans mon âme ! Je me rappelle avec bonheur
les promenades du dimanche où toujours notre bonne mère
nous accompagnait, je sens encore les impressions profondes
et poétiques qui naissaient dans mon cœur à la vue des champs
de blé émaillés de coquelicots, de bleuets et de pâquerettes.
Déjà j'aimais les lointains, l'espace, les grands arbres ; en un
mot, toute la belle nature me ravissait et transportait mon âme
dans les deux ».
A l'âge de huit ans et demi, Thérèse entra au Pensionnat de
1" Abbaye où elle devait demeurer plus de quatre années (octobre
1881 - Pâques 1886). Ce fut là, dans la très modeste chapelle
des religieuses, qu'elle fit sa première communion le 8 mai
1881 (1).
Le cloître, cependant, attira de bonne heure irrésistiblement
la jeune fille qui semblait si éprise de soleil et d'horizons. Le
10 janvier 1889, à peine âgée de quinze ans, Thérèse Martin,
munie d'une dispense spéciale de Léon XIII, prenait l'habit
dans ce Carmel de Lisieux où déjà étaient entrées deux de ses
sœurs aînées. L'année suivante étaient célébrées, comme elle
le disait plus tard, ses « noces divines ». A vingt-quatre ans, la
maladie avait raison de ce corps qui ne tenait à la terre
que par un lien fragile. Et, sur l'humble fosse à peine refermée,
commençait de croître l'impérissable rosier des gloires célestes.
D'autres ont dit, d'autres encore rediront toute la splendeur
de cette âme privilégiée. Qu'il nous soit seulement permis d'en
signaler ici toute l'infinie délicatesse. Thérèse Martin, en effet,
n'a pas été seulement une jeune fille de grande vertu : son
intelligence était remarquable et, pour louer Dieu, son cœur
n'a pas cru indigne d'employer les ressources de l'art humain.
Toujours préoccupée des fins surnaturelles, elle aimait à
(1) Voir : La petite Thérèse à l*Abbaye, souvenirs inédits recueillis par une
ancienne maîtresse. Lisieux 1930.
GLOIRES d'aNTAN ET GLOIRES NEUVES 213
prier en vers. Son « Chant d'aujourd'hui », par exemple, ne dit-
il pas d'une façon infiniment touchante sa grande espérance :
Je dois te voir bientôt sur la rive éternelle,
O pilote divin dont la main me conduit !
Sur les flots orageux guide en paix ma nacelle.
Rien que pour aujourd'hui !
Puisse la petite Thérèse, dont la bonté fut ici-bas le suprême
idéal, garder plus que jamais en paix la ville qu'elle aimait et
qui vient de passer, elle aussi, par le dur chemin des épreuves
et des deuils !
d'après MoLiiiey Cliché Koch
Encoignure dans une maison Place Gambette
d'apréi Moidri'y
Cliché Koch
CINQUIÈME PARTIE
L'AME DE LA CITÉ
h etle ville dont nous venons de conter l'histoire, d'anaiy-
^ç^-5* ser les monuments et de feuilleter les titres de gloire,
,y^ n'hésitons pas à l'interroger sur les qualités de son âme
profonde. En dépit d'une réserve dont peu de passants savent
percer les secrets, elle a sa personnalité propre, fort attachante,
parmi le chœur si divers des cités de Normandie.
Lisicux est situé au cœur même du pays normand si riche
de santé et si fécond en toutes sortes de biens. Le Lieuvin, le
Pays d'Auge sont d'immenses herbages que le flanc des bêtes
éclabousse de ses taches blanches ou rousses. Leurs paysans
sont de joyeux vivants qui aiment, quand les marchés sont
finis et les écus bien logés dans la poche, à hanter un tantinet
le cabaret. Les affaires ont été bonnes. Avant de regagner la
216 LTSIELX
ferme, on s'attarde quelque peu, entre amis, dans la pénombre.
Des cafés si fumeux qu'à peine on enii 'voit
La blouse aux roides plis des joueurs de maidlles
Et les bols d'eau-de-uie où s'éteignent les voix (1)
Mais cette vie, toute matérielle en apparence, toute tournée
vers le labeur et le profit, ne saurait faire oublier l'autre aspect
de ce terroir. Comme d'un humus fécond en ont surgi à chaque
génération, des artistes et des lettrés, de hautes âmes aussi qui
appelaient leurs frères les laboureurs épais et les rudes tou-
cheurs de bestiaux. D'autres régions, en France et ailleurs, ont
été littéralement dévastées par leur propre opulence. Elles sont
devenues des déserts d'âmes. La Normandie n'en est pas encore
là. Dieu merci ! En dépit des difficultés toujours nouvelles
qu'api)orte une époque de mystérieuses transitions, elle conti-
nue à joindre à la gerbe des gloires anciennes la fraîcheur des
illustrations nouvelles.
Lisieux, parmi l'opulence de la Province, n'est qu'une ville,
somme toute secondaire. Elle n'a ni l'incomparable splendeur
artistique de Rouen, ni celle de Caen. Sa cathédrale est moins
riche, en apparence, que celles d'Evreux, de Bayeux, de Cou-
tances ou de Séez. Elle n'est pas non plus une cité guerrière
comme Falaise ou Domfront : chaque fois qu'un ennemi s'est
présenté sous ses murs, ceux-ci étaient à demi ruinés et impos-
sibles à défendre. Eloignée de la mer, elle ne pouvait rêver
de courses lointaines qui l'aurait posée en rivale de Dieppe
ou de Honfleur.
Les mérites de Lisieux sont ailleurs.
C'est, tout d'abord, la ville la plus heureusement féconde
en artisans. Ah ! L'admirable rivalité de ses maîtres huchiers
et de ses tailleurs de j^ierres ! Tandis que les premiers sculp-
(1) Auguste liunou.sl : Les Aonnes au Jardin.
l'aME de 1.A CITÉ 217
taient les façades érigées par de riches bourgeois et peuplaient
poteaux et sablières d'une foule d'animaux fantastiques ou de
personnages satiriques, les autres, à l'abri des nefs conçues
par de hardis architectes, ciselaient le jubé de la Cathédrale
et ses délicats monuments funéraires. A Saint-Germain et à
Saint- Jacques, ils faisaient flamboyer les fenestrages des hautes
baies qu'allait bientôt faire rutiler le décor fastueux des
verrières.
Ce qu'on constatait partout à Lisieux, avant le drame de
1944, c'était l'amour antique de la recherche, la finesse de
l'exécution, parfois la joyeuse exubérance d'une décoration
fantaisiste mais toujours habile. Les maisons des hommes
rivalisaient, à cet égard, avec la maison de Dieu et si la ville
se proclamait avec orgueil la capitale des logis de bois, ce titre
était amplement mérité.
Un de nos meilleurs poètes normands, Charles-Théophile
Féret, avait très lyriquement, mais aussi très exactement tra-
duit le charme intime qui se dégageait du vieux Lisieux, tel
que l'avaient paré les artistes du bois, de la pierre, du fer, des
lettres et aussi, parfois, ceux de la politique :
Aux pans de bois des colombages
Le poète lit sans ambages
La vie intime des aïeux.
Et les poutres sont les jambages
D'un alphabet mystérieux.
Gonds rouilles au soupir vivant.
Oh ! Que j'aime ouïr sous l'auvent
Vos voix grelottantes qui grincent.
Contes de la pluie et du vent
Faits pour nos âmes de province.
(1) Ch.-Th. F"éret : « L(i Normandie exaltée ■»■ Eug. Rey, éditeur.
218 LISIEUX
iiessurgis, Renaissance peinte,
Où, passés les murs de l'enceinte.
Le Lisieiix tout neuf d'autrefois
Ouvrait le grouillant labyrinthe
De deux cents ruelles de bois.
Balcons fleuris des ferronniers.
Meneaux et pilastres corniers,
Pignons lobés, pignons d'ellipse.
Et, dégringolant des greniers.
Tout un bétail d'Apocalypse :
Gargouilles, guivres, hippocampes
Grimace qui prie ou qui rampe.
Poutre ciselée en joyau
Et dorée... Oh ! la belle estampe.
Décor planté d'un fabliau...
Tout ceci n'allait pas déjà sans mélancolie à l'époque où
Féret écrivait ces vers, c'est-à-dire au début de ce siècle. Aussi,
le poète ne dissimulait-il pas ses craintes de voir peu à peu dis-
paraître ce merveilleux paysage urbain qu'avait déserté l'âme
des anciens artisans :
Au chanteur, d'autrefois féru.
La charpente grise a paru
Quelque aïeule que l'âge voûte.
Qui mendie au présent bourru
Un peu d'amour au bord des routes...
C'est que, d'artisane, la ville était devenue, au xix* siècle,
plutôt ouvrière. La vieille fabrication des frocs s'y était moder-
nisée et transformée en une importante industrie textile. Celle-
ci. pour une bonne part, assurait la vie de la population.
L AME DE LA CITI
219
Mais Lisieux avait gardé et garde encore aujourd'hui un
cachet particulier du fait de l'existence de ses nombreux cou-
vents. Leurs modestes chapelles ont de lins et graves clochers
d'ardoises tout bruissants de matines et d'angelus. Auguste
Bunoust, en des vers délicieux, avait fort bien traduit la quiétu-
de que cette ambiance monastique répand sur la cité :
La plus céleste paix on noire monde atteigne
Flâne au cœur de ma ville, autour des bancs bavards
Qu'une alarme a vidés sitôt quune châtaigne
Lâcha trop bruyamment l'arbre du boulevard.
Et les soirs de ma ville, en fermant ses lucarnes.
Lui taillent dans la brume un si vague décor
Où sa sénilité si paiement s'incarne
Que l'aube et moi rions de la trouver encor.
Les poètes ont, pour percevoir de tels effluves, une sensibili-
té particulière. Le charme religieux de Lisieux s'était si bien
insinué dans le cœur de Bunoust qu'il lui a inspiré, au milieu
de poèmes parfois assez profanes, cette merveilleuse Oraison,
consacrée à la Vierge et qui ne pâlit pas devant les plus beaux
vers de Villon et de Verlaine :
Salut, Heine, albe fleur de blancheur délicate,
O Cinnamomr exquis. Rose de Jéricho,
A la barre du Ciel très hardie avocate.
Vierge Marie, entends mon tout dolent écho.
Tu peux, astre des mers, piloter la nacelle
La plus pauvre, à l'égal du galion d'argent :
O toi qui fus de l'Ange une très humble ancelle
Guide mes mois chétifs vers ton Fils indulgent...
O Dame an cœur ouvert de sept tiges de glaives.
220 LISIEUX
Dont le voile éploré claquait jouxte la Croix,
Souffle sur ma supplique afin qu'elle s'élève
Et du pouce affermis mes petits désarrois.
Allons ! Toi qui reçus la grâce sans pareille.
De par la floraison de ton inclyte hymen,
De porter le Sauveur tout près de ton oreille.
Exauce-moi !
Je crie à l'assourdir...
Amen !
C'est ainsi que la supplication du pauvre Bunoust rejoignait
celle des anciens chanoines agenouillés aux murailles de la
chapelle Notre-Dame. C'est ainsi surtout que s'exprimait l'âme
pieuse et secrète de Lisieux, cité-nonne...
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Simple Croquis, Poème liminaire 7
PREMIÈRE PARTIE
Le Visage de la Cité 9
DEUXIÈME PARTIE
Ce que dit l'Histoire 15
TROISIÈME PARTIE
La Parure de la Cité 141
QUATRIÈME PARTIE
Gloires d'antan et Gloires neuves 191
CINQUIÈME PARTIE
L'Ame de la Cité 215
637038
i*«v^'^'
-^é
-i ■' _ \.t
Cliché Koch
Gravure extraite du " Vieux Lisleux '
DC
801
.L78
H4
Herval , René
Liseux. -•