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LiSIEUX 



RENÉ HERVAL 




gPITIONS OZANNF 





THIS BOOK IS PRESENT 

INOURLIBRARY 

THROUGHTHE 

GENEROUS 

CONTRIBUTIONS OF 

ST. MICHAEUS ALUMNI 

TOTHEVARSITY 

FUND 



LISIEUX 




OUVRAGES DU MEME AUTEUR 



Huit mois de Révolution Russe (1918- 1919), Paris. Hachette, 1918. Epuisé. 

Le Geste de Normandie : La Saga de Rolf. Rouen. Editions de la Vicomte. 

1928. Epuisé. 
la Geste de Normandie : Les Conquéreurs. Rouen. Defontaine 1925 (Ouvrage 

honoré de la Médaille d'or de la Revue Catholique de Normandie]. Epuisé. 
La Geste de Normandie : Les Siciliennes. Editions de la Vicomte, 1941. {Prix 

d'Erlanger décerné par la Société des Poètes français). 
Falaise. Rouen. Editions de la Vicomte, 1945. Epuisé. 

Légendes de Normandie et des Pays Normands d'Outre-Mer il'» Série) 

Rouen. Defontaine 1933. Epuisé. 
Saint-Maclou de Rouen. Etude historique et archéologique. Rouen. Defontaine 

1933 (Ouvrage couronné par l'Académie Française!. Epuisé. 
Caen. Nouvelle édition. Aquarelles de MU© M. -M. Le Boeuf. Caen, Ozanne et 

C", (Ouvrage couronné par l'Académie Française). 1946. 
Caen, la Ville aux Clochers. Caen. Froment 1935. Epuisé. 
En Normandie De la Dives çu Mont Saint-Michel. Grenoble, (Collection 

" Lts Beaux Pays " I 1937. Epuisé. 
En Normandie : De la Bresie à la Dives (Haute-Normondie) Grenoble- 

Arthaud (Collection "Les Beaux Pays"). 1940. (Ouvrage couronné par 

l'Académie Française). Épuisé. 
Le Dernier Roman de Byron. Paris. Peyronnet 1927. Épuisé. 
La Glorieuse Maison du Bellay. Paris. Peyronnet 1929. Épuisé. 
Rouen 6 travers les Ages. '£n collahoration avec M. Pierre Chiroll Rouen 

Defontaine I94L (Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences Morales 

et Politiques). Épuisé. 
Flaubert. Paris. Bonne Presse 1942. Épuisé. 
Histoire de Rouen, des Origines à la fin du XV' siècle. Aquarelles de 

Gaston Cornil. Rouen. Maugard 1947 
Gloires et Douleurs de Rouen. Rouen. Maugard 1947, 
Les Récits du Veilleur de Proue. Illustrations sur bois de Raymond Dendeville. 

Caen. Ozanne et C'^ 1947. 
Dieppe, (Aquarelles de M^e M. -M. Le Boeuf) Caen. Ozanne et Cie. (Ouvrage 

couronné par l'Académie Française). 1947. 
La Bataille de Normandie, Impressions et récits de témoins, recueillis et présen- 
tés par René Heryal. Aquarelles de M'ie M. -M. Le Bœuf. Nombreuses 

illustrations. Paris. Editions de Notre Temps 1947. 
La Légende de Saint Julien l'Hospitalier. Fresque dramatique en trois actes. 

Illustrations sur bois de Raymond Dendevihe. Rouen. Maugard 1947. 



POUR PARAITRE ULTERIEUREMENT 



Histoire de Rouen, du XVI' Siècle à nos jours. Aquarelles de Gaston Cornil. 

Rouen. Maugard. 
Légendes de Normandie et des Pays Normands d'outre-mer. I'° et 2* Séries. 

Bayeux. Colas. 
Sainte Catherine de Sienne. Paris. Editions de la Couronne. 
Le Mont Saint-Michel. Caen. Ozanne et Cie. 



RENE HERVAL 



LiSIEUX 



Couverture de M"^ Marguerite-Marie LE BŒUF 
Ouvrage orné de 15 hors textes d'après des documents anciens 





OZANNE & C- 

Imprimeurs Editeurs 
CAEN PARIS 



C'est pour nous un bien agréable devoir à remplir que de 
remercier ici les personnes qui ont bien voulu nous aider de 
leurs conseils ou nous fournir la documentation nécessaire à 
la présentation de ce livre, notamment ; 

M. R. N. SAUVAGE, le savant Archiviste en chef du Départe- 
ment du Calvados ; 

M. le Chanoine G. A. SIMON, Président de la Société Histori- 
que de Lisieux, auteur de tant d'excellents travaux relatifs au 
passé de cette ville ; 

M. le Chanoine V. HARDY, Curé de Notre-Dame de Caen. 
auteur d'un magistral ouvrage sur la Cathédrale Saint-Pierre- 
de-Lisieux ; 

Monseigneur GERMAIN, directeur des pèlerinages de Lisieux; 
M. Gaston LE REVEREND, le bon poète normand ; 
M. Georges LECHEVALIER, le distingué conservateur de la 
Bibliothèque et du Musée de Lisieux ; 
M KOCH, photographe d'art à Lisieux. 

A tous nous adressons l'hommage de notre profonde grati- 
tude pour leur si bienveillante courtoisie. 



K a été tiré de cet ouvrage 

200 exemplaires sur velin pur 

iû, des Papeteries de Lana 

numérotés de 1 à 200 



d'après Moidrey 



SIMPLE CROQUIS 



// faut un art discret — pointe sèche et burin — 
Pour tracer ton image humble et mélancolique, 
Monacale Cité qui chantes au lutrin. 

Ta chair vive, romaine et normande et gothique 

Habille bien ton âme éprise d'oraison 

Qui fleure l'encens mauve et le latin mystique. 

A l'ombre de Saint-Pierre éclot la floraison 
De clochers jaillissants, drapés d'ardoises fines, 
Noirs ou bleuis, suivant les jeux de la saison. 

De l'aurore à la nuit, des vêpres à matines. 
Sous ton ciel bas, d'un gris de lin, se font écho 
Cantiques du Carmel, laudes bénédictines. 



Naguère aussi, simples bourgeoises en surcot, 
Tes demeures d'antan et leurs muscles de chêne 
Offraient à ta beauté leur pittoresque écot. 



LISIEUX 

De façade à façade où l'esprit se déchaîne 
Avec le monstre tors et le singe égrillard 
Chaque maison riait à la maison prochaine. 

Noires venelles, me aux Fèvres, rue au Char, 
Nos yeux ne verront plus répondre à notre joie 
Les visages de vos logis, ni leur regard. 

Tout a péri. Sur chaque seuil, dans chaque voie 
La guerre a découplé sa meute de douleurs 
Impitoyable à ceux quelle déchire et broie. 

Tu survis cependant, douce parmi tes pleurs, 
Lisieux que défend toujours ta Cathédrale 
Et que cerne l'assaut de tes pommiers en fleurs 

Tu gardes un reflet de grâce épiscopale 
Comme une perle morte au creux de son écrin 
C'est pourquoi j'ai tenté d'éclairer ton front pâle 

Avec un art discret — pointe sèche et burin ! 




Dans le croisillon Sud de la Cathédrale 



PREMIÈRE PARTIE 




LE VISAGE DE LA CITÉ 



J[i isiEUX est né au confluent de trois petites rivières, la 
* Touques, l'Orbiquet et le Cirieux, à l'abri de collines 
d'une élévation médiocre et d'un dessin paisible. La 
campagne du Lieuvin représente en eff"et dans toute sa pureté 
le cadre normand classique. Les herbages revêtent ici ce vert 
si frais qui est un des charmes les plus attirants de chez nous. 
Et durant les semaines, toujours trop courtes, hélas ! du prin- 
temps, les pommiers en fleurs affirment d'une manière si 
merveilleuse leur suzeraineté traditionnelle sur ce pays privi- 
légié que Lisieux paraît entièrement ceint de bouquets. Partout, 
sur les arbustes inclinés, les branches capricieuses, encore 
dépourvues de feuilles, soulignent de leur trait noir la folie rose 
ou blanche des pétales et donnent aux coteaux l'aspect imprévu 



10 I.ISIKl \ 

d'un décor d'éventail nippon. Peul-êlre Pierre I.oti ne frémirait- 
il point trop dans sa tombe d'Oléron si nous nous permettions 
de parler ici de « Japonerie » non point d'automne, mais de 
printemps... 

Pour saisir d'un regard l'ensemble de la vieille cité, il faut 
gravir la pente du Mont Cassin (1) dont les couverts la dominent 
vers le midi, ou encore gagner lesbauteurs, voisines dufaubouig 
Saint-Désir, que les Lexoviens désignent du nom un peu puéril 
de « Point de Vue », mais d'où le regard embrasse la ville 
entière et ses environs. 

De là-haut, Lisieux parait s'étaler sous les yeux en forme 
de croissant. L'une des pointes de ce croissant s'enfonce vers !e 
nord en suivant le cours de la Touques et plonge profondément 
dans la vallée qui s'éloigne en direction d'Ouilly-le-Vicomte et 
de Pont-l'Evéque. L'autre s'allonge en remontant le cours de 
rOrbiquet vers Beuvillers et Glos. Le fond du décor est constitué 
par le vaste écran des hauteurs de l'ancienne forêt Rathouin 
qui barrent l'horizon et rappellent le souvenir du miracle 
célèbre de saint Ursin. 

Au fond de cet écrin de verdure, Lisieux, baigné de silence, 
liait naguère encore la gerbe de ses logis archaïques, aux 
poutrelles sombres, aux faîtages d'ardoise grise. De-ci, de-là, le 
clocher menu d'une chapelle émergeait de la masse mouton- 
nière des toits comme un fanal de spiritualité : car peu 'de villes 
avaient su, comme celle-ci, se parer de la poésie secrète et 
mélancolique des couvents. Vers le midi, l'antique Abbaye aux 
Dames, ramassée sur elle-même derrière l'abside de l'église 
Saint-Désir, nous rappelait la fondation bientôt millénaire de 



(1) C'est vraisemblablement la proximité de 1 Abbaj'c bénédic'ine qui a' 
faif donner ce nom à la colline. A Montebourg (Manche) l'existence d'un 
monastère de cet Ordre a fait donner à la ville le surnom de Cité Cassine- 



LE VISAC.E DE L\ CITÉ H 

la belle et douce comtesse Lescelinc qui fut, a dit Wace, notre 
Homère normand, 

« ...de grand iioveir 
« De (jranl prix et de grant hiintc ». 

L'Abbaye formait le centre même du populeux faubourg où 
se déroulèrent tant de scènes pittoresques ou sanglantes (le 
l'histoire lexovienne. Dans son voisinage se voyait jadis l'Epine 
du Chapitre autour de laquelle, chaque année, le 10 juin, se 
déroulait le cortège traditionnel des comtes-chanoines : ceux-ci 
devaient contourner cette borne verdoyante qui marquait la 
limite du fief épiscopal et du territoire sur lequel Madame 
l'Abbesse exerçait sa propre juridiction. Là passèrent, le 12 
juillet 1463, trois prétendus sorciers qu'on menait vers la ferme 
des Belles-Croix, sur le chemin de la Pommeraye, pour y être 
brûlés vifs. C'étaient Jean le Prieur, originaire des Rotours. au 
diocèse de Séez, et Jean Hesbert, né à Créteville, au diocèse de 
Coutances, qu'on accusait d'avoir adoré un bouc noir et de s'être 
donnés au démon. Leur compagne, Catherine, veuve de Pierre 
Le Bourguignon, originaire de Sainte-Menehould, était convain- 
cue, disait-on, d'être succube... Une tradition populaire voulait, 
d'autre part, que Charlotte Corday, se rendant à Paris dans le 
dessein d'assassiner Marat, eût passé une nuit dans une des 
vieilles auberges qui bordaient la rue de Caen. 

Le lourd campanile de l'église Saint-Désir jurait un peu. 
avec son rouge appareil de briques, parmi la grâce vieillotte des 
maisons de ce quartier. Combien nous lui préférions la grosse 
tour de Saint-Jacques, encore qu'elle fût inachevée et coiffée 
d'un pitoyable bonnet d'ardoises ! Du Point de Vue, on distin- 
guait parfaitement les robustes contreforts qui flanquaient le 
haut portail ogival de cette église, dressé sur un large perron 
et aussi la longue nef hérissée d'arcs-boutants qu'avait édifiée. 
à la prière des Le Vallois, seigneurs de Putot et du Mesnil- 
Guillaume, le bon « maître maçon » Guillot de Samaison. 



12 LISIEUX 

Ail fond, sur le coteau oriental, se liaussait peu à peu la 
masse blanche. Irop blanche, de la Basilique de Sainte-Thérèse. 

La place Victor-Hugo qui, d'après une tenace et trè? 
vraisemblable tradition, occupait l'emplacement de l'antique 
forum gallo-romain, était masquée par les maisons qui la 
bordaient. Mais, par contre, la large tache blanche de la place 
Thiers attestait encore la perte irréparable qu'avait faite Lisieux, 
lorsque ses administrateurs avaient permis, en 1798, la démoli- 
tion de la gracieuse église Saint-Germain. La flèche si svelte de 
cette église, les clochetons élancés qui l'entouraient, le tympan 
sculpté du portail, la façade aux légères arcades, tout avait 
sombré dans l'ouragan révolutionnaire et seul demeurait le 
souvenir d'une des nefs les plus élégantes qu'eût élevées le xvi" 
siècle sur la terre normande. Encore ce souvenir était-il, faute 
de documents, bien imprécis... 

Le dimanche 15 janvier 1792, un long cortège, escortant le 
curé qui portait le Saint-Sacrement, était sorti de Saint-Germain 
dont les j)ortes avaient été aussitôt fermées. Le défilé, par la 
(ira n de-Rue et la place du Marché, avait gagné le parvis de 
Saint-Pierre, puis avait pénétré, au son du canon, dans la 
« ci-devant Cath('drale »... Le vieux sanctuaire qu'avait aimé 
Thomas Basin était condamné. Transformé durant quelques 
mois en magasin à fourrages, il devait tomber sous la pioche 
des démolisseurs trois aimées avant que vînt le Concordat qui 
peut-être l'eût sauvé. 

Depuis le désastre de 1941, presque tout ce décor pittoresque 
de la cité a disparu. Ecrasée sous les bombes, la vieille al)i)aye 
bénédictine ! ^entièrement détruit, Saint-Désir ! Incendié, 
mutilé, effondré, Saint-Jacques ! Que d'autres deuils Lisieux 
doit porter aujourd'hui en sus de celui de Saint-Germain ! 

Quelles qu'aient été les épreuves de la ville et la dévastation 
subie par ses monuments, Lisieux a cependant gardé intact, par 
une sorte de miracle, l'édifice qui forme le meilleur de sa gloire 
architecturale. Du Point de Vue. o[i aperçoit toujours, parmi 



LE VISAGE DE LA CITl': 13 

l'affreux désert des quartiers bombardés et au delà des bâti- 
ments massifs de l'ancien évêché, également préservés, la vieille 
Cathédrale, la cathédrale au sobre et grave visage. Des hauteurs, 
nous voyons la fine aiguille de la tour sud dresser en plein ciel 
la masse de bronze du coq romain. A ses côtés, la tour nord 
allonge désespérément ses baies géminées que séparent de 
minces traits de pierre. Plus loin, la tour lanterne apparaît, 
dressant sa toiture à quatre pans sur la croisée du transept... 

Entre les tours de la façade, le portail est dominé par une 
fenêtre immense à meneaux feuillages. Plus haut encore, reliant 
les deux clochers, court une galerie protégée par une balustrade 
trilobée : c'est de là que la maîtrise de Saint-Pierre entonne 
chaque année, au retour de la procession de Pâques-Fleuries, 
un « Gloria Laus » qui semble le babil d'étranges oiseaux 
cachés parmi les sculptures. 

Simplicité grandiose mais accueillante, beauté robuste et 
saine, souci séculaire et partout visible de l'harmonie, telles 
sont les caractéristiques qu'offre la Cathédrale, du plus loin 
qu'on l'admire. Il semble aujourd'hui qu'elle soit demeurée 
seule parmi les ruines pour pleurer, telle Rachel, la mort de ses 
enfants. Sa beauté très douce s'en est faite plus émouvante 
encore. Modèle de mesure et d'équilibre, témoin de multiples 
recommencements — car si tout, ici-bas, est sujet à la mort, 
tout y est aussi gage de résurrection ! — elle survit comme le 
symbole des antiques fiertés lexoviennes et comme une splen- 
dide raison d'espérer. Les épreuves passeront. Autour de sa 
Cathédrale intacte, Lisieux verra refleurir sa chair et son sang 
et s'aïïirmer chaque jour davantage les promesses de son avenir. 




d'après Uoidrey Cliché Koch 

Encoignure de la Rue de la Paix 








Collection Hardy 



Haut-relief dans la Cathc-drale 



DEUXIÈME PARTIE 



CE QUE DIT L'HISTOIRE... 

l|j|ffi E site de Lisieux a été, de date immémoriale, occupé par 
( g M r igi l'homme. Au premier siècle avant notre ère, il servait 
'•^ y déjà de centre coiumercial et administratif à l'un des 
peuples les plus importants de la Gaule, celui des Lexovii. Ce 
centre portait le nom significatif de Noviomagos ou Noiomagos, 
c'est-à-dire Marché Neuf. Pour le protéger, un vaste oppidum 
aux retranchements de bois et de silex semble avoir été édifié, 
à l'ouest de la ville actuelle, en un endroit qui, traditionnelle- 
ment, est appelé le Castelier. 

Antérieurement à la conquête de Jules César, les Lexovii 
paraissent avoir eu une organisation nationale analogue à celle 
des autres civitates gauloises. Deux médailles étudiées en 1837 
dans la Revue de Numismatique par M. de Saulcy — et aussi 



](• LISIEUX 

d'autres médailles découvertes plus récemment — démontrent 
qu'ils obéissaient, comme les Eduens, à un chef suprême, annuel 
et tout puissant, nommé Vergobret. Nous connaissons même les 
noms de deux de ces vergobrets, Cattos et Cisiambos et aussi 
celui d'un autre fonctionnaire, Maufennos, qui portait le titre 
d'orcantodan et semblait pourvu d'attributions financières (1). 

Les Lexovii possédaient aussi un corps politique, vraisein- 
blablement composé des chefs les plus âgés. Les Romains lui 
décernèrent, sous l'influence de leurs propres institutions, le nom 
de Senatiis. Les sénateurs, sages de l'Etat et de tendance aristo- 
cratique, formaient en même temps une élite militaire, ayant 
parmi la nation en armes un rang et une place à part. Parfois 
le peuple tout entier se réunissait en assemblée plénière ou 
concilium pour discuter des affaires publiques et procéder, en 
cas de guerre, à l'élection du général en chef. Des heurts se 
produisaient parfois entre l'aristocratie et les guerriers assem- 
blés. Il est vraisemblable que le massacre des sénateurs 
lexoviens qui s'opposaient, en 56 avant Jésus-Christ, à la reprise 
des hostilités contre César fut le résultat d'un conflit de ce 
genre. 

Les Lexovii contrôlaient alors une assez vaste étendue de 
territoire qui, au cours des siècles suivants, se réduisit dans 
d'assez fortes proportions. Au nord, ce territoire était limité 
j)ar la mer et par l'estuaire séquanien. Plus à l'est, la frontière 
suivait le cours de la Seine jusqu'aux environs d'Elbeuf. De ce 
dernier point jusqu'à l'embouchure de la Dives qui la jalonnait 
à l'ouest, elle décrivait un arc de cercle large et irrégulier qui 
plaçait à l'intérieur de la civitas les localités de Brionne et de 
Vimoutiers. Tout ce pays, protégé par d'immenses étendues 
sylvestres, devait vivre de façon assez indépendante et ses 



(1) D"" Doranlo. — Les limites de la Civitas des Lexovii in Bulletin de la 
Société Normande d'Etudes Préhistoriques (1927-1929). 

Raymond Lantier. — Lisieux gallo-romain in Etudes lexoviennes 1-1915- 



CE (K F, 1)1 I I.IIISIOI KK 17 

ressources naturelles assuraient à sa population un rang 
enviable parmi les cités gauloises. 

La richesse et la puissance des Lexoviens ainsi que leur 
énergie expliquent le ré)le que joua leur nation dans le grand 
drame de la résistance à la conquête romaine. En l'année 50, 
nous la voyons figurer au premier rang des alliés des Venètes 
et César, pour la contraindre à demeurer en paix, dut envoyer 
sur son territoire le légat Q. Titurius Sabinus à la tête de trois 
légions. Cette mesure ne réussit pas à désarmer l'hostilité des 
habitants, bien au contraire. Lorsque Viridovix, à son tour, 
engagea la lutte contre les Romains, les Lexoviens furent des 
premiers à se ranger à ses côtés. Après avoir massacré leurs 
sénateurs qui se refusaient à recommencer la guerre, ils fermè- 
rent leurs portes (1), dit Jules César et firent leur jonction avec 
les insurgés. Trahis de nouveau par la fortune des armes, ils 
virent les légions fixer sur leur territoire leurs quartiers d'hiver 
et durent se résigner en apparence à l'occupation ennemie. Mais 
le feu couvait sous la cendre. En l'an 52, lorsque Vercingétorix 
appela la Gaule à la rescousse suprême, les Lexoviens fourni- 
rent trois mille hommes à son armée. 

Pas plus que les autres cités gauloises, Noviomagus ne put 
finalement échapper à la domination romaine. Il est vraisem- 
blable que la perte d'une liberté quelque peu anarchique fut 
compensée — autant qu'elle pouvait l'être — par un appréciable 
progrès matériel. Le bourg fut sans doute reconstruit sur son 
site actuel et fortifié à la romaine. Les objets découverts dans 
la vallée et sur le plateau portent le témoignage d'une richesse 
à laquelle la situation favorable oîi se trouvait la ville, au centre 
d'un réseau routier fort développé, n'était pas étrangère. Strabon 
note que dans cette région se rejoignaient les routes de Juliobo- 
na (Lillebonne) par Breviodurum (Pont-Audemer) et de Duro- 



(1) Portas claitsenint (De Bello Gdllico III — 17). Ce détail est intéres- 
sant. Il semble attester que Noviomagus était déjà, à cette époque. [)!otégé 
par une enceinte fortifiée, celle peut-être de l'oppidum du Castelier. 



18 LISIEUX 

casses (Dreux) par Condate (Condé-sur-Iton), particulièrement 
fréquentées par les marchands. Ptolémée cite également 
Lisieux ; Pline commence par les Lexoviens le dénombrement 
des peuples gaulois. Enfin, témoignage pi»»ant de la prospérité 
de la région, celle-ci figure, en l'an 12 avant Jésus-Christ, au 
nombre des soixante cités de la Gaule qui élèvent en commun, 
à Lyon, un temple à Auguste. 

On a beaucoup discuté sur l'importance de Noviomagus à 
l'époque romaine. Impressionnés par la découverte, faite assez 
loin de la ville actuelle, d'importantes substructions antiques, 
certains ont pensé que Lisieux avait d'abord été construit sur le 
plateau qui se trouve à l'ouest du faubourg de Saint-Désir, à 
deux kilomètres environ de l'agglomération actuelle. Pour d'au- 
tres, deux cités distinctes auraient coexisté aux premiers siècles 
de notre ère. Aucune de ces hypothèses ne résiste à l'examen. 

L'enceinte romaine de Lisieux était de dimensions fort rédui- 
tes. Elle avait la forme d'un rectangle allongé. La partie orien- 
tale, qui a subsisté jusqu'à la Révolution Française, longeait les 
Boulevards Duchesne-Fournet et Demagny actuels (1). Au Sud, 
le front fortifié suivait également le boulevard jusqu'au pont de 
i'Orbiquet. Vers l'ouest, après avoir accompagné dans sa coiii'be 
le lit de cette petite rivière, la muraille se redressait et gagnait, 
puis dépassait l'emplacement actuel de la façade de la Cathé- 
drale. Il en demeure un massif de maçonnerie, bien visible, sous 
la base de la Tour sud (2). 

Si la délimitation du Lisieux romain fortifié est assez aisée 
en ce qui concerne ces trois premiers côtés, il n'en est pas de 
même du quatrième, disparu depuis le xiir siècle. Celui-ci devait 
jasser légèrement au nord de la Cathédrale et nous sommes 
enclins à penser qu'un mur énorme, découvert naguère dans les 
fondations de l'ancienne gendarmerie, marque l'emplacement 



(1) Sur leur côté ouest. 

(2) Le désastre de 1944 a fait resurgir une partie importante de ce froot 
fortifié qui avait été accru et surélevé au cours du Moyen-Age. 



CE QUE MIT l'histoire 19 

de cette autre ligne de la défense urbaine. Reconnue sur une 
longueur de vingt mètres et une profondeur de trois, ce mur 
offrait à sa base, un amas de fragments architecturaux accu- 
mulés là sans doute par les Lexoviens, au temps des invasions 
barbares, afin de renforcer sa puissance défensive. 

Telle était la ville forte à l'époque romaine. Son plan régulier 
atteste à la fois son antiquité et le soin apporté à sa construc- 
tion. Il semble qu'elle ait été traversée, suivant l'usage des con- 
quérants, par deux voies maîtresses se coupant à angle droit 
comme le cardo et le decumanus des camps militaires. De ces 
voies, la Grande-Rue et l'ancienne rue des Boucheries pourraient 
marquer le tracé. On croit encore à Lisieux, non sans vraisem- 
blance, que la Place Victor-Hugo recouvre l'emplacement de 
l'antique forum. 

La paix romaine, en incitant la population à descendre dans 
la vallée afin de mieux profiter des avantages naturels de 
celle-ci, avait dû favoriser un important afflux d'habitants. 
Aussi l'agglomération débordait-elle l'enceinte militaire, trop 
exiguë. Les fouilles ont révélé à maintes reprises l'existence de 
vestiges antiques à d'assez grandes distances de cette dernière. 
L'étendue du site habité a même donné à penser à certains his- 
toriens que deux villes différentes avaient coexisté à l'époque 
romaine, l'une située sur le plateau ouest et qui aurait porté le 
nom de Noviomagus, l'autre connue sous celui de Lexovii et 
qui serait devenue Lisieux. 

Dénonçons sans hésiter la fragilité d'une telle hypothèse. 
Noviomagus Lexoviorum et Lexovii ne peuvent désigner 
qu'une seule et même cité. La substitution du nom des peuples 
à celui des anciennes bourgades gauloises fut, durant la période 
romaine, un phénomène général. Noviomagus Lexoviorum s'est 
transformé en Lexovii pour devenir Lisieux, comme Lutetia 
Parisiorum se changea en Parisii pour donner naissance à 
Paris (1). 



(1. Le cas est le même pour Avranches, Evreux, Vieux, Bayeiix-.. Il s'agit 
d'une simple abréviation dts dénominations officielles. 



20 LI8IELX 

II ost, i)ar contre, iiuliscutahh (|u'iine aggiomcration impor- 
tante exista jusqu'à la fin du m' siècle sur le plateau occidental. 

En 1770, un inspecteur des Ponts et Chaussées, nommé Hubert, 
eut la surprise de découvrir au « Champ Loquet » et à la ferme 
des Tourelles les ruines d'un certain nombre d'édifices fort 
anciens auxquels il fut possible d'assigner une origine gallo- 
romaine. Les travaux exécutés à cette époque firent apparaître 
les vestiges de plusieurs chemins et les fondations de construc- 
tions dont l'une, très importante, comprenait encore des restes 
de murs dans lesquels étaient incrustées des tablettes de mar- 
bre rouge. Quelques années plus tard, en 1819, un archéologue, 
Louis Du Bois, retrouvait les restes d'un monument très vaste 
qu'il reconnut être un amphithéâtre ou mieux un théâtre mixte 
susceptible de s'adapter, suivant le cas. à des représentations 
scéniques ou a des jeux publics (1). 

Hien qu'au trois quarts submergés ])ar la terre et par les her- 
bes, ces vertiges demeurent aujourd'hui visibles dans la cour 
d'habitation — dite le Champ Rémus — de la ferme des Bel- 
les Croix. L'édifice romain occupait le fond d'un petit vallon. Il 
était traversé en diagonale par un ruisseau, le Douet Merderet, 
(lui jouait peut-être un rôle dans son utilisation car il avait été 
soigneusement canalisé. 

Louis Du Bois, poursuivant ses investigations à la Couture aux 
Enfants et au Champ Loquet, découvrit non loin de là de 
nombreuses traces d'occupation antique : monnaies, débris de 
schiste, d'albâtre et de marbre (2). Après lui, H. Moisy mit au 



(1) Le théâtre romain de Lisieux a été l'objet d'une excellente étude de 
M. le Chanoine G-A. Simon publiée dans le tome III des Etudes Lexoviennes 
(Caen 1928). 

(2) « Les fragments de marbre qui ont été trouvés à Noviomagus (?) sont 
nombreux^ mais très petits et de faible épaisseur (à peine un centimètre). 
J'en ai recueilli une certaine quantité, il y a trente-cinq ans, alors que le 
Champ-Loquet était labouré. Ils sont de diverses couleurs et de diverses pro- 
venances : blanc (Italie), jaune (Afrique), rouge (Vieux près Caen). Je pense 
qu'ils ornaient les pavages en mosaïque et peut-être des meubles ». (Commu- 
nication de M. V. Lahaj'e, secrétaire de la Société Historique de Lisieux). 



CE QUE Dir l/lIlSTOIRE 21 

jour en 1871 des fûts et des chapiteaux de pierre cl décela les 
traces de violents incendies. Au lieu-dit Fenèbre, il releva les 
traces d'un cimetière dont la présence expliquai! pleinenuiil 
cette appellation (funeraria). 

Ces découvertes successives ne nous semblent cependant pas 
sufïisantes pour démontrer l'existence d'une ville distincte sur 
le plateau. 11 n'existait fort ijrobablement en cet endroit qu'un 
riche faubourg où les maisons de campagne s'élevaient ))arnii 
les exploitations agricoles : une de ces amaciiae siihnrbanildh's, 
qui furent si chères aux Romains. 

L'éloignement du théâtre par rapport au centre de la cité 
n'est pas un argument meilleur pour soutenir la thèse de la 
coexistence de deux villes distinctes. Le fait était fréquent. En 
Normandie même, le théâtre romain des i\ndelys, situé au 
hameau de Noyers, est plus distant encore de l'antique muni- 
cipe que celui de Lexovii. C'est que les architectes faisaient 
choix, pour élever ces édifices, de sites que leur configuration 
prédisposait à accueillir l'immense courbe qu'ils avaient à tra- 
cer et que leur beauté naturelle rendait séduisants pour les 
futurs spectateurs des jeux. 

Les fouilles conduites sur le territoire du Lisieux moderne 
ont d'ailleurs démontré l'importance de l'agglomération urbaine 
antique. A diverses reprises le sol y a livré quelques-uns de ses 
secrets : débris de fortifications, fragments de canalisations, 
fûts de colonnes et pierres sculptées. Mais la plus riche moisson 
d'objets et de renseignements a été recueillie dans les nécropo- 
les gallo-romaines qui s'étendaient du coteau du Camp franc 
jusqu'aux Bissonnets et en particulier sur l'emplacement du 
Grand Jardin. 

Au cours de dix années de recherches, ces nécropoles ont 
livré à M. de la Porte, un nombre immense d'objets : 800 vases 
funéraires intacts, plus de deux mille brisés, des statuettes de 
terre cuite, des bijoux dont une notable partie figure au Musée 
de Lisieux. Une tombe d'enfant contenait un bil)eron en teri'e 



22 LISIEUX 

blanche et deux boules, l'une rouge et l'autre noire. De nombreux 
ustensiles de poterie et de verrerie, des fioles à parfum, des 
ollat; ont fourni des indications intéressantes touchant l'indus- 
trie locale et même celle de régions éloignées. Il n'a cependant 
été découvert qu'une seule stèle funéraire, celle d'un certain 
Vostrus, fils d'Ausus, mort à l'âge de quatre vingts ans (1). Elle 
est ornée d'un fronton triangulaire et d'un buste d'homme. 

L'importance de ces nécropoles révèle celle de la ville elle- 
même. Placé au centre d'un riche terroir agricole et en rela- 
tions directes avec la mer par la Touques, Lisieux devait former 
un municipe nombreux et prospère. Ptolémée nous a même 
transmis à son sujet un renseignement intéressant en désignant 
la capitale des Lexoviens comme un port : Af/^^v A?eou pt&iv (2). Ce 
qui achève de rendre fragile l'hypothèse relative à l'existence 
d'une seconde ville située sur le plateau occidental. 

Il est vraisemblable que Lisieux eût beaucoup à souffrir des 
mvasions saxonnes et notamment de celle de l'année 368 qui 
semble avoir eu pour conséquence l'incendie et la ruine du 
faubourg. La ville elle-même subsista puisqu'à la fin du iv" siè- 
cle la Notitia Proviiiciariim lui donnait encore le sixième rang 
parmi les cités de la Seconde Lyonnaise. Mais sans doute était- 
elle déjà en décadence. Au début du v" siècle, la Notitia digni- 
tatiim l'ignorait et, depuis lors, ce fut le silence. Les assauts suc- 
cessifs des Barbares l'avaient sans doute réduite h un état très 
I)récaire. 

* 
* * 

Lorsque, de nouveau, Lisieux sort de l'oubli où l'ont plongé 
des temps misérables, c'est une ville chrétienne, c'est une cité 
épiscopale qui reprend le fîl de son histoire. 



(1) « Vostrus Aiisi fi[lïus] vi [xit] nn [nos] l.XXX ». 

(2) Clnudii Ptolemœi Alexandrini genr/raphiiv Libri octu. Eâ- Wilberg 
(Bsscn 18.18) II-VIII 2). 



CE OUE DIT L HIsrOIRE 



2S 



Lis actes du Concile d'Orléans nous ont conservé le nom du 
plus ancien évêque lexovien dont le souvenir soit parvenu 
jusqu'à nous, Théodebaud (1). Mais nous ne savons rien de ce 
prélat, sinon qu'il assista aux réunions de ce Concile en 538, en 
541 et en 549. Peut-être était-il le premier titulaire d'un siège 
qui semble n'avoir été créé qu'assez tardivement. 

Vers 560, l'église de Lisieux avait pour chef un certain 
Aethcrius dont Grégoire de Tours (2) — le seul historien qui en 
fasse mention — nous a révélé la vie difficile et dangereuse. 
Cet évêque, en butte à l'hostilité d'un archidiacre et d'un clerc 
de mauvaise vie auquel il avait confié le soin d'instruir^ les 
enfants de la ville, faillit être assassiné, puis se vit chasser de 
la cité. Il y rentra d'ailleurs triomphalement à quelque temps de 
là. Si le récit de Grégoire de Tours est exact — et nous avons 
tout lieu de l'accepter pour tel — Aetherius pourrait être 
regardé comme le créateur de la plus ancienne école lexovienne 
(vers 560). 

D'autres noms d'évêques ont survécu, des noms seulement... 
On cite Launobaud vers 650, Hincho vers 658. Puis, de nouveau, 
avec le déclin de la dynastie mérovingienne et les troubles qui 
marquent les débuts de la seconde race, la liste des prélats 
s'interrompt. 

Il faut attendre le règne de Charlemagne pour qu'une pâle 
lueur vienne éclairer l'histoire de la ville et celle de ses évêques. 
L'Empereur aurait installé, croit-on, à Lisieux et aux environs, 
en 804, des groupes de prisonniers saxons. Quelques années plus 
tard, en 820, le siège est occupé par un prélat remarquable, 
Fréculphe. Ami de l'archevêque de Mayence, Raban Maur, au- 
quel il conseilla de commenter le Pentateuque, ce prélat lettré 
assista à plusieurs conciles et fut chargé d'une importante mis- 



(1) « Theodobaiidiis in Chiisti nomine eccleaiœ Lixovi episcopus »• 

(2) rirégoire de Tours. Histoire Ecclésinstiqiie des Francs. Livre VI. chapitre 
.^XVI. 



24 LISIELX 

sion à Rome lors de la querelle des images (821). Ses deux livres 
de Chroniques dans lesquels il a résumé l'Histoire Universelle 
jusqu'à l'année 607 conij^k-iit parmi les meilleurs travaux 
hisl()ri([ues que nous ait transmis cette époque troiihléi,'. 

Fréculphe mourut vers 852. Il semble avoir eu pour succes- 
seur un certain Hairard dont on ne sait rien, sinon qu'il occupa 
le siège épiscopal jusqu'en 876. Puis la liste des prélats lexoviens 
s'interrompt de nouveau l)rusqucment (1). Les événements 
militaires n'expliquent, hélas ! (jiie trop aisément ce nouveau 
saiil linns la nuit. 

Depuis longtemps déjà la Neustrie était en proie aux ravages 
des bandes Scandinaves, expertes à débarquer à l'improviste sur 
un rivage sans défense, à y réaliser un brusque i)illage. accom- 
pagné souvent d'incendies et de meurtres, puis à dis[)araîtro de 
nouveau sur la route des eygiws. 

L'année même où mcuirail l'évèque Hairard. un nouveau 
chef nordique touchait terre i)our la première fois dans la 
région. C'était ce Hrolf — ou Rollon — qui, assez génial pour 
transformer en conquête durable les expéditions jusque-là quel- 
que peu anarchiques de ses compatriotes, était destiné à fonder 
le duclié de Normandie. 

Mais avant de faire régner dans la Xeustrie la ])aix ducale, 
le jarl norvégien devait y causer bien des maux. En 877, des 
bandes, venues de Ba^^eux, pillèrent Lisieux (2). La conquête 
définitive de la ville par Hrolf n'eut lieu vraisemblal)lement 



(Ij Sur les premiers évêqucs kxo\iens^ voir la brochure de M. le C.lKinoinc 
Simon, président de la Société Historique de Lisieux : Les anciennes listes 
(les évèqxu's de Lisieux (Kmile Moricre, imprimeur^ 22, rue du Boutcillier, 
Lisieux). 

(2) La ville suliit alors une dévastation complète. « Le diocèse de Lisieux, 
dit en effet Ordcric Vital, fut exposé (iiitant que les (mires l'i In fureur des 
Normunds. Ces pillards saccadèrent la ville épiscopale, nuissucrrrenl les luthi- 
fanls, brûlèrent les demeures et les églises. Tout ce qu'il ij ai^nil d'écrits et île 
àocunients relatifs au gouvernement civil et ecclésiasiiquc jiérit dajis cet 
incendie.. .»■ 



CE QUE DU l/inSTOIRE 25 

qu'en 890 ou 891. Vingt ans plus lard, l'accord de Saint-CIair- 
sur-Eple consacrait la mainmise des immigrants nordiques sur 
les diocèses de Rouen, d'Evreux et de Lisieux. La paix revint 
alors peu à peu. mais la Province avait été si longtemps ravagée 
que la prospérité ne put sans doute y renaitre qu'au prix de 
longs efforts. Nous ignorons la part prise par Lisieux à la grande 
œuvre de relèvement et les noms de ses évêques nous sont 
inconnus jusqu'à l'année 1022. A cette date mourut un lointain 
successeur d'Aetlierius et de Fréculphe : il s'appelait Roger et 
l'histoire n'a l'etenu de lui que ce seul nom. 

A la faveur des troubles prolongés causés par les invasions 
et par l'affaiblissement du pouvoir central, les évêques, en 
maints endroits, avaient pourtant accru leur puissance. Mais 
alors que la plupart d'entre eux avaient dû supporter à leurs 
côtés l'existence de comtes laïcs, ceux de Lisieux avaient réussi 
à concentrer entre leurs mains le pouvoir civil en même temps 
que la puissance spirituelle. Aussi l'histoire de la ville se 
confond-elle presque complètement, à partir de cette époque, 
avec celle des prélats qui en occupèrent successivement le trône 
épiscopal. 

Le premier de ceux-ci ([ui ait laissé une trace durable est 
Herbert (1022-1049). Il appartenait, dit-on, à la famille ducale. 
Prélat de grande valeur, il semble avoir secondé de tout son 
pouvoir cette première Renaissance romane qui, sous l'influen- 
ce du célèbre abbé de Fécamp, le Piémontais Guillaume de 
Volpiano, avait placé la Normandie, au point de vue architec- 
tural, à la tête des nations de l'Europe occidentale. En compa- 
gnie de Robert, archevêque de Rouen, et de Robert, évêque de 
Coutances, il assista en 1033 à la consécration de l'église 
abbatiale de Fontenelle (Saint-Wandrille). L'année suivante, il 
consacrait lui-même, en l'absence de l'archevêque, celle du Bec 
et imposait à son fondateur, Hellouin, l'habit religieux en atten- 
dant qu'il l'ordonnât prêtre et l'élevât au rang d'abbé quatre 
années nlus tard. 



26 LISIEUX 

Bientôt Herbert allait, en bon Normand, se montrer grand 
bâtisseur. Lisieiix, grâce à lui, était à la veille de s'enrichir 
d'une nouvelle et magnifique cathédrale. 

Les temps étaient cependant bien troublés encore. Le duc 
Robert le Magnifique, parti pour la Terre Sainte, y était mort 
à Nicée en 1035. Son successeur était un enfant, Guillaume, né 
d'une union que l'Eglise n'avait pas consacrée. Contre celui qui 
devait être un jour le Conquérant, mais que certains affublaient 
alors avec mépris du sobriquet de Bâtard, couvait une sorte 
d'insurrection latente. Dans le Bessin et le Cotentin surtout, où 
l'antique orgueil Scandinave s'était mieux conservé, les barons 
se livraient à d'incessantes violences. Il fallut attendre la batail- 
le du Val des Dunes (1047) pour que le jeune duc vînt à bout 
de ces révoltes et courbât sous sa discipline les insolences 
féodales. 

Dès que la paix fut rétablie en Normandie, les Lexoviens, 
sous l'impulsion de leur énergique évêque, commencèrent la 
construction d'un sanctuaire destiné à remplacer la Cathédrale, 
sans doute fort médiocre, qui existait antérieurement. 

L'évêque Herbert, qui en avait conçu le plan, avait vu grand. 
L'édifice nouveau était de dimensions sensiblement plus vastes 
que le précédent puisqu'il fallut, pour en asseoir la façade 
occidentale, renverser, vers son angle nord-ouest, la vieille 
enceinte romaine. Les pierres provenant de cette démolition 
furent réemployées sur le chantier même. Aujourd'hui encore 
une partie de la muraille antique demeure visible à la base de 
la tour méridionale de la Cathédrale. 

Herbert poussa les travaux de construction avec tant de 
diligence que son successeur, Hugues d'Eu (1050-1077) put procé- 
der, dès 1055, à la dédicace du nouvel édifice sous le vocable 
de Saint-Pierre. 

L'évêque Hugues, lui aussi, appartenait à la famille ducale. 
Fils du comte Guillaume d'Eu et de la pieuse comtesse Lesceli- 
ne qui devait fonder l'abbaye de Saint-Pierre-sur-Dives, il était 



CE QUE DIT l'histoire 27 

un des petits-iils du célèbre duc Richard I*'. Son pontificat 
devait être marqué par un événement miraculeux qui laissa des 
traces profondes dans l'histoire lexovienne. 

En 1055 — c'est-à-dire l'année même de la dédicace de la 
Cathédrale — alors que la cité ne demandait qu'à se développer 
en paix, une terrible épidémie y fit son apparition. Sans doute 
s'agissait-il de cette redoutable peste noire qui, si souvent, 
dévasta les cités médiévales. La mort étendait ses ravages sans 
qu'aucun secours humain parût capable de lutter efficacement 
contre elle. 

Ce fut alors que l'évêque de Lisjeux se souvint des nombreux 
prodiges qui avaient été attribués, dans des cas analogues, aux 
reliques de Saint Ursin, premier évêque de Bourges, conservées 
dans cette ville (1). Il pria donc les Berruyers de bien vouloir 
prêter à l'Eglise de Lisieux une partie des ossements de leur 
thaumaturge. Cette faveur lui fut accordée. Hugues II eut la 
satisfaction de voir disparaître le fléau dès l'arrivée du corps 
de Monsieur Saint-Ursin dans sa ville épiscopale. 

L'heure sonna cependant de laisser repartir pour Bourges 
les précieuses reliques qui avaient été l'objet de la reconnaissan- 
ce et de la dévotion publiques durant les solennités de la 
Dédicace. Un long cortège recueilli sortit un jour de la ville par 
la porte de Paris et prit le chemin assez rude qui traversait la 
Forêt-Rathouin. L'évêque, le clergé et le peuple lexoviens sui- 



(1) Saint-Ursin, d'après la tradition^ aurait été un disciple des Apôtres, 
envoyé par Saint Clément pour évangéiiser les Gaules. Certains l'identifient 
même avec le Nathanaël de l'Evangile. En réalité. Saint Ursin vivait vraisem- 
blablement au ni'' siècle et dut être un des membres de la grande mission 
épiscopale dont parle Grégoire de Tours- 

Signalons, à titre purement documentaire, que le nom de ce saint s'est 
attaché, en Normandie, a une petite paroisse du sud du Cotentin et aussi à 
un lieu-dit de la commune de Courseulles (Calvados) où ont été découvertes de 
très anciennes traces d'un habitat humain — Voir : Docteur R. Doranlo — Les 
Sépultures de Saint Ursin à Courseulles-sur-Mer in Bulletin des Antiquaires de 
Normandie, Caen, 1916. 



28 LISIELX 

vaierit le chariol sur lequel la « ficiir » (1) reposait parmi les 
plis pendants du brocart. Déjà les notables de Bourges, qui 
devaient accompagner le corps saint pendant tout le voyage, 
s'apprêtaient à prendre congé de leurs bcMes lorsque, soudain. 
le chariot s'arrêta, sans que les cHorts du cheval pussent désor- 
mais le faire mouvoir d'un pouce. Ce fut en vain (jue le cheval 
fut remplacé par une génisse, celle-ci ne parvint })as davantage 
à faire avancer le véhicule. 11 fut alors évident pour tous les 
assistants que Monsieur Saint Ursin ne voulait plus quitter 
Lisieux. De fait, dès qu'on ramena la châsse vers la ville, elle 
redevint légère au point que la génisse la traîna sans difï'iculté. 
Ce fut ainsi que le vieil évê(iue de Bourges devint le patron de 
la cité qu'il avait si maiiifestement adoi)tée pour sienne (2). 

Cette même année 1055. déjà riche d'événements, vit se 
réunir à Lisieux le premier Concile tenu en cette ville. Manger, 
archevêque de Rouen, y fut déposé et relégué à Guernesej. 
Pendant ce temps, les moniales de Saint-Pierre-sur-Dives, ayant 
été remplacées dans leur abbaye par des moines, venaient 
s'établir dans le faubourg de Saint-Désir et y fondaient l'Abbaye 
de N.-D. du Pré qui. par un exem{)le à peu i)rès unique en 
France, a abrité pendant près d'un millénaire, les religieuses 
Bénédictines (3). 

L'activité de Hugues d'Eu ))araît avoir été très grande. En 
1066, il prenait part à l'Assemblée de Lillebonne qui décida 



(1) La « fierté » (fcreirum) c'esl-à-dire la châsse. A Rouen, la châsse do 
Saint Romain s'appelait également la « fierté ». 

(2) Nous décrivons plus loin un fort curieux tahleau cjui se trouvait dans 
une des chapelles de l'Eglise Saint-Jacques et représentait avec une naïveté 
charman'e « Comment les reliques de Monsieur Saint Vrsin furent (tpportées 
par miracle en cette ville en Van 1055 par les soins de Hugo, évesque de 
Lisieux »... Ce tableau a été détruit en 1944. 

(3) Cet établissement fut créé sur l'initiative de Lesceline, la propre mère 
de Hugues d'Eu. Voir les brochures de M. le Chanoine Simon : L'Abbaye de 
Solre-Dame de f.isieux et ses fondateurs. (Morièrc, Lisieux, 1925) et L'Abbaye 
roya'e de Notre-Dame du Pré-lès-Lisieux (Paton, Troj^es, 1947). Il a été entière- 
nunt détruit par les bombardements aériens de 1944, mais la communauté n'a 
pas été dissoute. 



CE QIF DU l.lllSKtl KI-: 29 

l'expédition (rAnglelerrc. L'année suivanle, il assislail à la 
Dédicace, faite en présence du Conquérant par Maurile, arche- 
vêque de Rouen, de la grande église de Jumiègcs. En 1077, il 
était i)résent à celles des cathédrales d'Evrcux el de Baveux et 
de l'église al)i)atiale de Saint-Etienne de Caen. 

Cette même année, tandis qu'il séjournait à Font-l'Evêque, 
Hugues d'Eu se sentit atteint de la maladie qui devait l'emporter. 
Il demanda aussitôt qu'on le ramenât à Lisieux, désirant mourir 
dans sa ville épiscopale, mais, en cours de route, il expira en 
pleine campagne, au hord d'un pré (17 juillet 1077). 

Ses funérailles donnèrent lieu à de vifs incidents. Les chanoi- 
nes de la Cathédrale voulaient, suivant l'usage et conformément 
au désir exprimé par le prélat lui-même, inhumer son corps 
dans leur église, mais les religieuses de l'Abbaye dont il avait, 
avec la comtesse Lescelinc, sa mère, assuré la fondation, récla- 
maient l'honneur de lui donner la sépulture dans leur monastère. 
L'affaire, portée devant la Cour du duc fut résolue à l'avantage 
des religieuses, mais l'archevêque de Rouen, Jean d'Avranches, 
refusa de se conformer à cette décision. Ce fut l'évêqued'Evreux, 
Gilbert, qui présida finalement aux funérailles dans la chapelle 
de l'Abbaye. 

Pour succéder à Hugues d'Eu, le Conquérant désigna son 
médecin, Gilbert Maminot (1078-1101). Il ne semble pas que cet 
homme de cour, passionné pour la chasse, le jeu et tous les 
plaisirs mondains, ait jamais éprouvé de solide vocation 
ecclésiastique. Ordéric Vital nous l'a montré fort occupé à fes- 
toyer joyeusement en compagnie de ses chanoines. Mais si 
Maminot fut, au point de vue religieux, un évêque assez médio- 
cre, il eut, au moins, le grand mérite d'aimer la science et de 
chercher à la propager autour de lui. Le même Ordéric Vital le 
loue d'avoir enseigné les mathématiques, l'astronomie, la 
physique et d'autres branches du savoir. S'il ne remplissait 
qu'avec un zèle relatif ses devoirs pastoraux, il passait volontiers 
les nuits à observer le ciel et à tirer des présages du cours des 



30 LISIElJX 

étoiles. En 1095, il remarqua de curieux phénomènes sidéraux 
qui annonçaient, disait-il, des migrations d'un royaume à un 
autre royaume. Ce fut l'année où Pierre l'Ermite fit acclamer 
la Croisade à Clermont. 

Ses connaissances médicales étaient appréciées de Guillau- 
me-le-Conquérant. Maminot se trouvait au chevet du duc-roi 
lorsque celui-ci, le 10 septembre 1087, expira au Prieuré Saint- 
Gervais de Rouen. 

Le savant évéque eut la bonne fortune de compter parmi 
ses chanoines le chroniqueur Guillaume de Poitiers auquel nous 
devons un récit précieux de la Conquête de l'Angleterre (1). Ce 
fut lui qui conféra en sa cathédrale, le 15 mars 1091, le sous- 
diaconat à un religieux de Saint-Evroult, Ordéric Vital, que son 
Histoire Ecclésiastique devait mettre au rang des écrivains les 
plus éclairés qui aient rassemblé nos vieilles annales. 

C'est Ordéric Vital, précisément, qui nous a conserve le 
souvenir de la catastrophe de 1077. Un jour que la foule était 
réunie dans la grande nef de Saint-Pierre pour y entendre la 
messe, éclata un orage d'une extrême violence. La foudre abattit 
la flèche du clocher central et, pénétrant à l'intérieur de l'édi- 
fice, renversa à terre les fidèles. Plusieurs de ceux-ci furent tués. 
Les clous du crucifix du maître-autel furent arrachés. Le phé- 
nomène s'accompagna de certains effets corporels que nous ne 
saurions relater ici et que seul pouvait dire le naïf et savoureux 
latin du moine de Saint-Evroult. 

A la mort de Gilbert Maminot, l'évêché fut attribué par le 
duc Robert Courteheuse à un de ses favoris, Raoul Flambard. 
Ce prélat, qui prétendait faire réserver à ses enfants la succession 
du trône épiscopaL, eut un règne scandaleux. Les chroniqueurs 



(1) Guillaume de Poitiers, né à Préaux, près de Pon'-Audemer vers 1020 
fut un des chapelains de Guillaume le Conquérant et remplit les fonctions 
d'Archidiacre de Lisieux. Il mourut au début du X1I« siècle. Son ouvrage a 
pour titre Gesta Guillelmi ducis Normannorum et Régis Anglorum. 



CE QUE DIT l'histoire 31 

disent de lui qu'il gouverna la ville en soldat plutôt qu'en 
évêque. Ce scandale dura plusieurs années et ne prit fin qu'après 
la défaite et la chute de Robert Courteheuse. 

Au mois de janvier 1107, Henri P"" tint à Lisieux une sorte 
de Cour plénière à laquelle avaient été convoqués les évêques 
et les barons de Normandie. Cette Cour régla diverses 
questions de police et décida que le duc déchu serait tenu 
en captivité en Angleterre. Ce fut alors que le Chapitre, soutenu 
par les encouragements du célèbre Yves de Chartres, demanda 
la destitution de Raoul Flambard. Celui-ci, en livrant au roi 
d'Angleterre quelques mois plus tôt la ville de Lisieux et le 
pays d'alentour, lui avait rendu un service trop considérable 
pour qu'Henri consentît à sa déposition pure et simple. Il lui 
accorda, en compensation de son désistement, devenu inévita- 
ble, les revenus de l'évêché de Durham. 

Ce fut un archidiacre de Séez, nommé Jean, qui fut appelé 
à lui succéder. Son pontificat devait durer trentre-quatre ans 
(1107-1141). 

Prélat intelligent et actif, Jean P"^ tenta de remédier à l'indis- 
cipline des clercs. Robert de Thorigny lui a prêté le dessein 
d'imposer à son Chapitre la règle de Saint Augustin. Mais le 
mal était sans doute trop profond : les efforts du prélat dans ce 
domaine semblent avoir échoué. 

En 1134, Jean procéda à la dédicace de l'église Saint-Jacques 
à laquelle on travaillait depuis un siècle. 

L'évêque de Lisieux, bien en cour, joua dans les afi'aires de 
son temps un rôle considérable. Ce fut lui qui bénit, dans la 
Cathédrale, en 1119, le mariage de Guillaume Adelin, fils et 
héritier désigné du duc-roi Henri P^ avec Mathilde, fille de 
Foulques V, comte d'Anjou et du Maine et futur roi de Jérusa- 
lem. On sait la catastrophe de la Blanche Nef et la façon tragi- 
que dont disparut, quelques mois plus tard, le jeune couple 
princier parmi les récifs qui avoisinent la pointe de Barfleur. 



32 LISIEIX 

En 1122-1123, Jean \" se trouvait sous les murs de Pont- 
Audemer assiégé. En 1127. demeuré fidèle à la politique des 
alliances angevines, il conseillait à Henri I" de remédier aux 
conséquences du naufrage de la Blanche Nef en faisant épouser 
à sa fille, Mathilde l'Emperesse. alors veuve, le iils de Foulques 
V, Geofîroi Plantagenet. Durant presque tout le règne de Henri 
Beauclerc, l'évêque de Lisieux fut chef-justicier de Norman- 
die (1). Ce fut sans doute à ce titre qu'il assista, le 13 janvier 
1131, à l'entrevue qu'eurent à Chartres le pape Innocent II et 
le roi. Il était, la même année, de la suite princière qui devait 
s'embarquer à Dieppe pour l'Angleterre. En 1133, au mois de 
mai, il présidait la Cour du duc-roi. 

Henri P'' avait, somme toute, réussi à maintenir la paix en 
Normandie. Sa mort, survenue en 1135, marqua le début d'une 
longue période de guerres. Etienne de Blois, neveu du roi 
défunt, contesta les droits héréditaires de Mathilde l'Emperesse 
et de son mari Geoff'roi Plantagenet. Les deux partis en vinrent 
aux prises et comme l'évêque de Lisieux avait eu l'imprudence 
de reconnaître Etienne (2). les troupes de (ieoffroi vinrent en 
1136 investir la ville. 

Celle-ci était mal protégée. On n'avait pas encore comblé 
la brèche qu'Herbert avait jadis ouverte dans ses inurailles. 
Désespérant de pouvoir soutenir l'assaut du duc, les Bretons qui, 
sous le commandement d'Alain de Dinan, tenaient garnison 
dans la place, incendièrent celle-ci avant de s'en échapper. Bien 
qu'aucune chronique ne nous ait laissé d'indications à ce sujet, 
on a tout lieu de croire que la presque totalité des maisons fut 
détruite et que la vieille cathédrale romane souffrit cruellement 
du désastre. 



(1) Lucien Valin : Le Duc de .\onn(itidit' el su Cour, pp 115 et 262. 

(2) Le 21 décembre 1135, Thibaud, comte de Blois, frère d'Etienne, était entré 
dans Lisieux pour y faire reconnaître, au préjudice de Mathilde l'Emperesse. 
les droits de celui-ci. Ce fut durant ce séjour qu'il reçut la nouvelle du couron- 
nement d'Etienne comme roi d'Angleterre (Robert do Thorigny). 




Cliché Kocti 



Cour intérieure du Manoir de la Salamandre 



CE QUE DIT l'uISTOIRE 33 

La guerre, cependant, se poursuivait. En 1137, Etienne de 
Blois réunit une armée à Lisieux. Geoffroi, par manière de 
représailles, dévasta le Pays d'Auge. Peu de temps avant sa 
mort, Jean P% qui avait fait la dure expérience de ce qu'il on 
coûtait à une ville de demeurer sans défense durant des temps 
troublés, fit remettre en état les fortifications à demi ruinées (1). 
Il dut cependant reconnaître la suzeraineté de Geoff'roi Planta- 
genet. 

Le neveu et successeur de Jean P"" fut un maître homme. 
Savant, diplomate et bâtisseur, Arnould a laissé dans les 
Annales de son temps et sur le sol lexovien d'impérissables 
souvenirs. Après tant de siècles, il demeure la plus haute figure 
parmi le long cortège des comtes-évêques. 

Dès 1134, il avait rempli auprès du Saint-Siège d'importantes 
missions diplomatiques. Devenu évêque, il allait voir s'élargir le 
champ de son activité. En 1145, il prenait de nouveau le chemin 
de Rome, puis, à peine revenu d'Italie, partait pour la croisade 
que venait de décider l'Assemblée de Vézelay. Nous le retrou- 
vons à Saint-Jean d'Acre où les chefs de l'expédition décident 
d'entreprendre le funeste siège de Damas. En 1150, il tenta 
vainement de réconcilier Louis le Jeune et Geoifroi Plantagenet. 

Cette même année, au cours d'une assemblée des seigneurs 
normands, tenue à Lisieux (2), le célèbre Jean de Salisbury, qui 
passait pour l'homme le plus docte de ce temps, félicitait les 
Lexoviens de leur talent pour l'éloquence et de la pureté de leur 
langage. On peut penser que cet éloge s'adressait surtout à 
l'évêque lui-même et aux membres de son Chapitre. Arnould 



(1) Jean !*■■ mourut le 21 mai 1141 et fut inhumé dans la cathédrale, devant 
l'autel de Saint Michel. Sa statue funéraire, d'un style sévère, est encore visi- 
ble dans le croisillon nord de Saint-Pierre. 

(2) Cette assemblée avait été convoquée par le futur Henri II, alors simple 
duc de Normandie, le 14 septembre 1151. Ce fut alors que ce prince apprit 
la mort de son père, Geoffroi Plantagenet, survenue à Château-du-Loir, le 7 
septembre. 

Henri 11 tint encorct l'année suivante, une Cour plénière à Lisieux. 



34 LISIEUX 

avait dû recruter ce dernier avec soin, s'inspira ni en ceci des 
traditions d'une ville qui, plusieurs fois gouvernée déjà par des 
prélats lettrés, devait voir leurs successeurs s'intéresser toujours 
davantage au développement des études. 

Ce fut sans doute cette éloquence de l'évèque de Lisieux qui 
lui permit de jouer un rôle de premier plan, en 1163, au Concile 
de Tours. Il parvint à obtenir du Saint-Siège les dispenses néces- 
saires au mariage du jeune Henri, fils de Henri II, avec Margue- 
rite de France, fille de Louis VII. Le geste du pape Alexandre 
III rallia à sa cause les deux souverains qui refusèrent de 
reconnaître l'anti-pape Victor IV, suscité et soutenu par l'Empe- 
reur d'Allemagne. L'événement était un véritable succès pour 
Arnould dont les amis, tel Saint Bernard, prônaient l'intelligen- 
te ténacité et que ses adversaires eux-mêmes tenaient pour 
singulièrement habile. 

En mourant en 1151, Geoftroi Plantagenet avait laissé à 
son fils Henri II, en sus de la Normandie, l'Anjou et le Maine. 
L'accroissement de la puissance angevine devenait inquiétant 
pour le roi de France. Ce fut cependant le moment que choi- 
sit Louis le Jeune pour commettre une faute capitale. En mars 
1152, il répudiait la reine Eléonore qui lui avait apporté en dot 
le duché d'Aquitaine et le comté de Poitou. Celle-ci, à peine 
libre, accordait sa main au jeune et redoutable vassal Henri 
Plantagenet. 

Certains historiens ont cru que le mariage du couple i)rincier 
avait eu lieu à Poitiers ou à Bordeaux. La tradition normande 
affirme, au contraire, que cette union fut célébrée dans la Ca- 
thédrale de Lisieux le 18 mai 1152 et que deux têtes couronnées, 
sculptées au nai thex de l'édifice — dont l'une, de femme, est 
remarquable de finesse — rappelleraient encore ce grand évé- 
ment. Cette circonstance dut influer sur les relations très sui- 
vies qui s'établirent dès lors entre l'évèque Arnould et le jeune 
roi d'Angleterre. Le 19 décembre 1154, le prélat lexovien assis- 
tait, à Wetsminster. au couronnement d'Henri II. Plus tard, il 



CE QLK 1)11 1. IIIS I OIIU-; 35 

teiila <i«.' se servir (ie son asceiidaiil sur le monarque pour le 
réconeilier avec son célèbre adversaire. Thomas Becket. arche- 
vêque de (lantorbéry. 

On garde encore dans la chapelle de rHôpital-Hospice de 
Lisieux un précieux ensemble d'ornements épiscopaux — aube, 
chasuble, dalmatique, tunique et étole — qui. suivant la tra- 
dition constante, auraient été portés ])ar le saint prélat. Il sem- 
ble bien, en efifet, que Thomas Becket soit venu à Lisieux, pour 
s'aboucher avec Arnould, vers les mois de septembre et d'octo- 
bre 1170 (1). Les relations, amicales au fond, qui existaient entre 
eux avaient été, dans le passé, assez variables en raison de l'op- 
position de leurs caractères. L'archevêque de Cantorbéry, d'un 
esprit intransigeant, comprenait mal le tempérament mesuré 
d'Arnould, toujours soucieux de découvrir au conflit une solu- 
tion diplomatique. Ce dernier se lassait parfois de défendre 
devant le roi la cause d'un prélat qui, très éloigné de ses subti- 
lités, n'hésitait pas à employer à son égard les termes très durs 
de rhéteur et d'homme à double face. Le rôle joué dans cette 
affaire par l'évêque de Lisieux fut donc ingrat, décevant et. à 
certains égards, assez inystérieux. 

Tous les efforts tentés par lui, par Hotrou, archevêque de 
Rouen, et par Gilles, évêque d'Evreux, pour rétablir la concorde 
entre le roi et l'archevêque, demeurèrent vains. Le 29 décembre 
1170, Thomas Becket tombait à Cantorbéry sous les coups de 
quatre chevaliers assassins. Hugues de Morville, Raoul de Tracy, 



(1) Voir à ce sujet : Chanoine (i. A. Simon, Recherches Historiques et Ar- 
chéologiques sur le séjour de Saint Thomas Becket à Lisieux en 1170 (Caen 
Jouen et Bigot 1926) et H. Prentout : Thomas Becket et ses historiens in Nor- 
niannia 1929, p. 370. M. Prentout, contrairement à l'opinion de M. le Chanoine 
Simon, fixait à 1163 la date du voyage à Lisieux de l'archevêque de Cantor- 
béry. Au XVII<^ siècle, cependant, l'hagiographe Jean Le Prévost, dans ses 
Vies des Saints Patrons du diocèse de Lisieux, fixait déjà à l'année 1170 
la date du voyage de l'archevêque de Cantorbéry. 

La chapelle de l'Hôpital-Hospice possède l'aube, la dalmatique et la luni- 
«jue de ccndal, létole et In chasuble. A l'église Saint-Désir se trouvait une 
tuniqui' de soie feuille morte qui ;i été détruite en 1944. 



36 LISIEUX 

Fitz Urse et Le Breton. En versant son sang, le rude prélat en- 
trait, d'emblée, dans l'hagiographie et dans la légende. 

Homme du roi avant tout, Arnould tenta de disculper Hen- 
ri IL II demanda au pape de faire justice des meurtriers. Mais, 
à l'égard de la victime de ce long drame historique, il sut se 
montrer juste. Dans une lettre à Alexandre III, il n'hésitait pas 
à parler de la « gloire merveilleuse du bienheureux Thomas, 
nouneau martyr ». 

De ce nouveau martyr le culte se partagea rapidement en 
Angleterre, en Normandie et jusque dans la lointaine Sicile (1). 
A Lisieux, il fit naître deux traditions. L'une se rapportait à la 
Chapelle de l'Hôtel-Dieu, en cours de construction lors du pas- 
sage du saint dans la ville. Comme on demandait au prélat sous 
quel vocable il faudrait consacrer le nouveau sanctuaire, il 
aurait répondu, à en croire Jean Le Prévost : « sous le nom du 
plus prochain martyr », ce qui avait été, croyait-on, l'annonce 
de sa propre mort (2). L'autre a trait à un miracle qui se serait 
produit, grâce à l'intercession du saint, sur le chantier de la 
Cathédrale. Comme un ouvrier, nommé Roger, travaillait aux 
fondations nouvelles de l'édifice, la tranchée au fond de laquelle 
il se trorvait s'éboula, le recouvrant d'une énorme masse de 
terre. Les témoins de l'accident et, au premier rang, l'évêque 
Arnould lui-même se jetèrent à genoux pour supplier les saints 
honorés dans l'église de sauver ce malheureux. Peu après, 
Roger, dégagé par ses compagnons, apparut, plein de vie, et 
monta de lui-même à l'échelle pour sortir de la tranchée. Au 
moment de l'accident, il avait eu le temps de se lier par un 
vœu de pèlerinage à saint Thomas de Cantorbéry (3). 



(1) Voir E. Waldberg. La tradition hagiographique de Saint Thomas Becket 
avant la fin du XI I^ siècle. Paris-Droz 1929. 

En Sicile, la cathédrale de Marsala fut consacrée à Saint Thomas Becket 
et la tradition locale attribue cette initiative à la reine Jeanne, femrne de 
Guillaume 11 le Bon, qui était la propre fille du roi Henri II. 

(2) Il existait une tradition toute semblable à Touques. 

(3) Guillaume de Cantorbéry. Miraciila Sancti Thomœ. Londres 1875-1885. 



CE QUE DIT l'histoire 37 

En 1172, Anioiid était témoin, à Avranches, de l'humiliation 
de Henri II qui, pour obtenir l'absolution des légats du Pape, 
dut s'agenouiller devant eux sur le seuil de la Cathédrale. 

Les dernières années du grand évêque furent troublées par 
les persécutions du roi. Il ne négligea cependant pas de poursui- 
vre activement la construction de la nouvelle Cathédrale qui 
semble avoir été la grande pensée de son pontificat. 

La cathédrale romane d'Herbert et de Hugues d'Eu n'avait 
pas dû périr entièrement dans l'incendie de 1136. On s'expli- 
querait en effet difficilement, dans l'hypothèse d'une ruine com- 
plète, que Jean P"", mort en 1141, ait pu y être inhumé devant 
l'autel de Saint Michel et que le mariage de Henri II et d'Eléo- 
nore de Guyenne ait pu y être célébré en 1152. Mais les dégâts 
avaient dû être considérables et faisaient peut-être prévoir une 
chute de l'édifice dans un délai plus ou moins rapproché. 
Arnould, d'autre part, était un esprit porté aux grandes choses : 
ses goûts personnels devaient contribuer à le fortifier dans le 
dessein de doter sa ville épiscopale d'un nouveau sanctuaire. Il 
est même assez vraisemblable qu'il en donna lui-même les 
plans. Nous exposerons plus loin comment fut construite la 
cathédrale Saint-Pierre, qui demeure aujourd'hui encore le 
plus magnifique joyau de Lisieux. Qu'il nous suffise de dire ici 
qu'à la mort d' Arnould la nef, les deux bras du transept ot 
deux des travées droites du chœur étaient achevés. 

Les dépenses considérables qu'avaient entraînées ces vastes 
constructions, incitèrent le Chapitre à se plaindre de l'évêque 
quelques mois avant le décès de celui-ci. Arnould, au dire des 
chanoines, avait dissipé les biens de l'Eglise de Lisieux. Il paraît 
certain que cette accusation, malignement jetée à la face d'un 
vieillard en disgrâce, n'était nullement fondée : Arnould n'eut 
pas de peine à démontrer en effet que, non seulement il avait 
accru par son intelligente gestion les revenus et les fondations, 
mais encore qu'il avait contribué de ses deniers et pour une 



3> LISIEIJX 

somme très importante à l'édifieatioii des nouvelles construc- 
tions (1). 

Las des vaines querelles de son clergé et de l'animosilé que 
lui témoignait Henri II, le grand évêque s'était retiré à Paris, 
en 1181, chez les religieux de Saint- Victor. Il y mourut le 31 
août 1184, après quarante années d'épiscopat. Diplomate, croisé, 
banquier et conseiller des rois, bâtisseur avisé et tenace, il nous 
apparaît encore après tant de siècles, avec les traits si fins qu'un 
sceau à son efïigie nous a conservés. Et nous n'avons rien à 
ajouter au magnifique éloge que fit un jour de lui Mgr Tou- 
cliet : « Conseiller et modérateur dii plus violent des souverains, 
Arnould apparaît en définitive comme un homme d'Eglise dis- 
tingué et un véritable homme d'Etat. » (2) 

L'absolution reçue des légats du pape pour le meurtre de 
Thomas Becket n'avait cependant ramené la paix ni dans 
le cœur ni dans la famille du roi. Une lutte interminable, 
<iont les farouches sirventes de Bertram de Born nous ont 
transmis d'impérissables échos, était engagée entre le vieux 
monarque et ses fils révoltés. Aussi, voyons-nous, en 1183, le 
successeur d'Arnould. Haduli)he de Varneville (1181-1192 ou 
1193) (3) prendre i)art à l'excommunication lancée à Saint- 
Etienne de Caen contre ceux qui s'()i)p()saient au rétablissement 
de la paix entre les belligérants. 



(1) Letti'c d'.Ariioiild iiu l'apc Liicc 111 : « On ni'ci lejjioché ddiuiir dilapidé 
i<'!: biens de VEglise, (dors qu'il est constant que j'ai acquis deux cents livres 
de rentes perpétuelles, que j'en ai versé cinq cents au Trésor et que j'^n ai 
dépensé douze mille pour l'entretien des édifices existants. J'ai reconstruit 
réglise épiscopale, pour une bonne pari, de mes deniers et acquits. J'ai pro- 
curé à la commune des Chanoines six cents livres de rentes annuelles perpé- 
tuelles ; j'ai accru la mense épiscopale de cinq cents livres de rentes égale- 
ment annuelles et perpétuelles et d'autres biens encore »• 

(2) Robert de Thorigny, de son côté, a dépeint révêque Arnoult comme un 
piélat « extrêmement habile, éloquent et lettré ». 

(3) Radulplie de \':irnevillc nvait été, de 1173 à 1181, chancelier du duc- 
loi Henri II. 



CE QUE DIT I. iiisionu-; 39 

La paix ! Son heure n'allait i)()int sonner de sitôt pour la Nor- 
mandie. L'accession au trône anglo-normand de Richard Cœur 
de Lion et celle au trône de France de Philippe Auguste allaient 
précipiter l'heure de l'inévitable conflit qui devait mettre aux 
prises le roi désireux de parfaire son royaume et l'héroïque 
et tout puissant vassal. Dès 1196, Richard s'emparait du Petit- 
Andely, domaine de l'archevêque de Rouen, afin d'y cons- 
truire, sur un éperon dominant le cours de la Seine, le célèbre 
Château-Gaillard. Après bien des vicissitudes juridiques et mal- 
gré qu'il eût jeté l'interdit sur la province, l'archevêque Gau- 
tier de Coutances dut, sur l'ordre même du pape, consentir à un 
échange, le 16 octobre 1197. Cédant sa terre d'Andely, le prélat 
recevait les moulins royaux de Rouen, sis sur le Robec, les 
bourgs de Dieppe et de Bouteilles, le manoir de Louviers et la 
forêt d'Aliermont. 

Un nouvel évêque de Lisieux assistait à cet acte d'échange. 
Guillaume de Rupierre, qui avait succédé en 1193 à Radulphe 
de Varneville, appartenait à une vieille famille normande. Son 
père, Roger de Rupierre, était seigneur de cette localité (1), de 
Canapville et Grandval. Le prélat avait trois frères, tous che- 
valiers, dont deux périrent, nous le verrons, au cours de la 
quatrième croisade, 

Guillaume de Rupierre, qui occupa le siège épiscopal jus- 
qu'en 1201, n'a laissé que peu de traces de son activité (2). Nous 
ignorerions même à peu près tout de celle-ci si ce prélat n'avait 
soutenu, en 1199, un procès devant la Cour du duc-roi Jean 
sans Terre contre un certain Robert qui, sans aucun droit, avait 
pris la qualité de vicomte héréditaire de la ville et du comté 
de Lisieux. 



(1) Rupierre est aiijourt'hiii un hameau de Saint-Pierre-du-Jouquet, près 
de Troarn (Calvados). 

(2) Guillaume de Rupierre fut inhumé au fond du croisillon septentrional 
de la Cathédrale. Nous étudierons plus loin sa sépulture, demeurée pleine d'inté- 
rêt. 



40 LISIEUX 

La prétention de ce dernier était inadmissible. Ainsi que 
nous l'avons dit précédemment, les prélats lexoviens avaient 
depuis très longtemps joint à leur qualité ecclésiastique le titre 
et les attributs de comtes qui leur conféraient sur tout le terri- 
toire de leur diocèse les droits les plus étendus, y compris ceux 
que les légistes français groupaient sous l'appellation de 
« Haute Justice » et que les juristes normands désignaient du 
terme beaucoup plus vigoureux et expressif de « Plaid de 
l'Epée » (Placitum Spatœ). En cette fin du xii*' siècle précisé- 
ment, les officiers du Duc, jaloux d'étendre leurs prérogatives, 
menaient une lutte acharnée contre ceux des barons qui préten- 
daient maintenir leur privilège (1). Si les plus faibles étaient 
contraints de renoncer au Plaid, les plus forts résistaient ouver- 
tement. Guillaume de Rupierre fut de ces derniers. Après une 
procédure testimoniale, il parvint à faire rejeter les prétentions 
de Robert. Jean sans Terre, contraint d'admettre les droits très 
anciens de l'Eglise de Lisieux, reconnut n'avoir dans la ville et 
sur le territoire du comté que la faculté d'entretenir passagère- 
ment garnison, de tenir sa cour et de battre monnaie à son coin. 
Ce jugement de la Cour du Duc devint la Charte fondamentale 
des Evêques. Ils ne manquèrent jamais de la faire confirmer par 
les rois de France à chaque occasion favorable et nous verrons 
encore, en 1744, l'un des derniers d'entre eux, Brancas, se pré- 
valoir de ce texte pour défendre les droits de son siège épisco- 
pal. 

Nous venons de prononcer le nom de Jean sans Terre. On 
sait que ce nom fut fatal au duché normand. Les folies et la 
lâcheté de l'indigne successeur de Richard Cœur de Lion 
allaient faire perdre en effet aux Plantagenet leurs magnifi- 
ques possessions continentales. Quatre années à peine s'étaient 
écoulées depuis que le roi d'Angleterre avait confirmé les pri- 
vilèges des évêques, lorsque Philippe Auguste entra sans coup 



(1) Lucien Valin, Le Duc de Normandie et sa Cour, p. 220. 



CE QUE DIT l'histoire 41 

férir (1) dans Lisieux. L'évêque Jourdain du Hommet (1202- 
1218) rendit au roi de France une cité qui, à l'imitation de Cou- 
tances, de Bayeux et d'Avranches, sentait bien toute l'inu- 
tilité d'une résistance pour laquelle elle n'aurait pu compter sur 
le secours du Prince. Peu après, Rouen, qui avait tenu tète aux 
assauts français, envoyait vainement une délégation de ses 
bourgeois crier à Jean sans Terre le suprême « haro » des Nor- 
mands. Jean, sans même daigner interrompre sa partie d'échecs, 
répondit aux Rouennais qu'il n'était pas en mesure de les 
secourir. Cette insolence consommait la rupture entre l'Angle- 
terre et la Normandie. 

Bien qu'ils eussent accueilli sans enthousiasme le rattache- 
ment de leur province au royaume capétien, les Normands pri- 
rent assez vite une large part à la vie française. A peine Jour- 
dain du Hommet avait-il remis à Philippe Auguste sa ville 
épiscopale qu'il suivait Simon de Montfort à la croisade contre 
les Albigeois. En 1211, il assistait au siège de Lavaur. Vrai type 
d'évêque-guerrier, il n'était pas appelé à finir ses jours à Lisieux. 
Il mourut en effet en 1218, « au cours d'une expédition d'outre- 
mer », disent sans préciser les vieux textes... 

Jourdain du Hommet avait contribué à la fondation 
de l'Abbaye de Mondaye. Dans sa propre cathédrale, il avait 
institué un collège de douze clercs pour chanter au chœur. Ces 
clercs, qui se perpétuèrent jusqu'en 1789, avaient reçu du popu- 
laire le sobriquet de « Douze Livres 2>. 

Guillaume du Pont de l'Arche (1218-1250), qui succéda à 
Jourdain du Hommet, trouva St-Pierre complètement achevé. 
Un terrible incendie vint malheureusement détruire, en 1226, 
une partie du sanctuaire, mais cet évêque en profita pour rebâ- 
tir plus magnifiquement encore sur les ruines. On lui attribue 
la construction des deux chapelles latérales du chevet et, par- 



Ci) Robert Blondel, Œuvres, I., p. 239. — Rigord, Gesta Philippi Augusti. 
142. — Guillaume le Breton, Philippide VIII, 39- 



42 LISIEUX 

fois, celle de la tour nord du portail. Apres un règne de trente 
années, il remit son évêché aux mains de l'archevêque de Rouen, 
Eudes Rigaud (16 mars 1250). Quelques semaines plus laid, il 
mourait à l'abbaye de Bonport. où il s'était retiré (1). 

Les prélats qui succédèrent à (iuillaume du Pont de l'Arche 
n'ont laissé qu'un souvenir assez effacé (2). L'histoire de Lisieux 
ne présente d'ailleurs plus guère de circonstances remarqua- 
bles jusqu'à la fin du xiir siècle. 

Mais voici derechef, au début du xiV siècle, une noble figure 
d'évêque. Par sa haute culture, Guy d'Harcourt renoua glorieu- 
sement les traditions intellectuelles de ses prédécesseurs ; j)ar 
sa charité, il se montra digne d'être comparé aux meilleurs 
d'entre eux (3). 

Le premier acte de son épiscopat fut un bienfait : dès 1303. 
en effet, il effectua une donation importante en faveur des Ma- 
thurins de l'Hôtel Dieu. Puis nous le voyons prendre une part 
active aux événements contemporains. En 1304, il assistait au 
concile provincial de Déville-lez-Rouen. Deux années plus tard, 
il prenait part à la translation du chef de Saint Louis à la Sainte 



(1) Guillaume vlu Pont de l'Arche fut inhumé à Bonport. 

Millin, dans ses Antiquités Nationales (1791) écrivait : « On trouve encore 
</(//is le chœur cette autre inscription de GuiVaume du Pont de l'Arche : « Sub 
hacce tomba, olim laminis aeneis insculpfa, reconditus est Guillèmus de Ponte 
Arcœ, Lexoviensis prœsul ill. Qui pontificali dignitate abdicata in hanc abba- 
tiam secessit ubi senio confectus obiit.: ». Toute trace de ce tombeau a disparu. 

Touchant les circonstances qui motivèrent la retraite de cet évêque et les 
abus qu'il avait, par faiblesse, laissé commettre au cours des dernières années 
(le son pontificat, voir le Regestrum visitationum, d'Etudes Rigaud (année 

(2) Ces prélats furent Foulques d'Astin (1250-1267), Guy du Merle (1267- 
1285), Guillaume d'Asnières (1285-1298) et Jean de Samois (1299-1302). 

Ce dernier avant d'être promu à l'épiscopat, avait joué, en 1282, de concert 
avec lArchevêque de Rouen, Eudes Rigaud, un rôle important dans le procès de 
L-anonisa'ion de Saint-Louis. Joinville nous a conservé le résumé du sermon 
(ju'il prononça le 25 août 1298 lors dfc la canonisation elle-même. (Joinville, 
Histoire de Saint-Louis, CXLVII. 

(3) Un vieil auteur précise : « Guido de Hardicuria. lùr magnanimus... licet 
r.iin compar in litteralura, tamen non compar in tuitione F.cclesin'.-. ». 
















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VIEUX TOMBEAUX DANS LA CATHÉDRALE. 



CE OLE DIT i/hIST01HK 43 

Chapelle. Vers 1314, il étail présent à la dédicace de la magnifi- 
que collégiale d'Ecouis, que venait de faire construire l'infor- 
tuné Enguerrand de Marigny. 

En 1315 et 1316, une cruelle famine ravagea IJsieux. L'in- 
fortune de la population ne dut pas laisser indifférent le prélat 
qui, dès son accession au trône épiscopal, avait tenu à montrer 
toute sa sollicitude à l'égard des malheureux et dont la muni- 
ficence aimait à s'appliquer aux œuvres d'utilité puhlique. 

En 1336, quelques mois seulement avant sa mort, Guy d'Har- 
court devait couronner par une générosité nouvelle sa belle 
existence d'évêque et de savant en créant à Paris, rue des Prê- 
tres Saint Séverin, dans le but d'y abriter vingt-quatre écoliers, 
le Collège de Lisieux (1). 

Depuis la conquête française, la Normandie avait, somme 
toute, joui d'une longue période de prospérité et de repos. Mais 
les jours mauvais allaient venir. Dès 1337, le roi d'Angleterre 
Edouard III déclarait la guerre à Philippe de Valois : la lutte 
devait se prolonger durant un siècle cl causer de graves dom- 
mages au pays. 

Elle n'allait cependant pas exercer immédiatement ses 
ravages sur le sol du vieux duché. Les premiers combats se 
déroulèrent en Picardie et dans le Cambrésis. Ils furent si peu 
décisifs qu'en 1339, à la suite d'une réunion des Etats de Nor- 
mandie à Rouen, une délégation alla proposer au roi, à Vin- 
cennes, de renouveler, aux frais de la province, l'expédition de 
1066 et de tenter une nouvelle conquête de l'Angleterre. La 
bataille de l'Ecluse devait malheureusement dissiper ce songe 
épique (1340). En 1346, le successeur immédiat de Guy d'Har- 
court, Guillaume de Charmont (1336-1349). qui venait d'agran- 



(1) Ce collège fut transféré rue Salnt-Etienne-des-Grès ■ — aujourd'hui rue 
Cujas — vers la fin du XlVe siècle, puis rue Saint-Jean-dc-Bcauvais- 

Guy d'Harcourt fut inhumé dans la cathédrale de Lisieux, près du maître 
autel, sous une lame de marhre noir. 



44 LISIEUX 

dir considérablement la ville en lui annexant au midi les Cou- 
tures et, à l'est, la chapelle Saint-Maur (1), assista, impuissant, 
à la dévastation de son diocèse par l'armée anglaise. Ce fut en 
vain que les légats du Pape s'avancèrent jusqu'à Lisieux pour 
tenter de rétablir la paix entre Edouard III et le roi de France. 
Dès lors, la guerre et son cortège de misères ruinèrent la Nor- 
mandie. Pendant plusieurs années, les bandes anglo-navarrai- 
ses furent maîtresses du pays. Jean le Bon, fait prisonnier à 
Poitiers, était retenu à Londres où il menait grand train sans 
se soucier des désastres de son Royaume. Fort heureusement, 
le dauphin Charles justifia de bonne heure son surnom de Sage. 
En sa qualité de lieutenant général du royaume, il organisa 
partout, faute de mieux, la résistance locale et ce, particulière- 
ment en Normandie. Ce fut ainsi que, dès 1357, il contribua 
pour six cents livres aux travaux des nouvelles fortifications 
dont l'évêque Guillaume Guitard (1350-1358) (2) était en train 
de doter Lisieux. En 1365, il adressait encore des subsides à 
l'évêque Adhémar Robert (3) afin de presser la mise en état de 
défense des remparts de la ville, qui fut cependant prise et pil- 
lée, trois années plus tard, par Charles le Mauvais. 

Les victoires de Du Guesclin donnèrent à la France un 
assez long répit (4). On en profita, à Lisieux, pour remédier 
aux dommages qu'avait causés la guerre. La Cathédrale, 
ébranlée par les terrassements qu'avaient rendus nécessaires 



(1) Cette chapelle était située un peu en dehors des fortifications. Elle avait 
été élevée en 1030. 

(2) Forcé plus tard, à cause de la guerre, de quitter sa cité épiscopale et de 
se réfugier en Avignon, Guillaume Guitard devait y trouver la mort dans 
l'incendie de sa maison (1.3.58). Il eut pour successeur Jean de Dormans (1359- 
1361). 

(3) Notons en passant qu'Adhémar Robert (1361-1368) répara en 1365 l'anti- 
que chapelle Saint Aignan, rue du Pont Mortain, et qu'il obtint de Charles V 
la confirmation des privilèges de l'Eglise de Lisieux. 

(4) Du Guesclin battit notamment, vers le mois d'août 1362, au Pas de 
Breuil à deux lieues de Lisieux, une bande anglaise commandée par Jean 
Jouel (Chronique normande du XIV^ siècle). 



GB QUE DIT l'histoire 45 

la création de nouveaux remparts et surtout le creuse- 
ment de fossés dans son voisinage immédiat, menaçait ruine. 
Elle avait du reste beaucoup soufTert du fait de la population 
lexovienne elle-même qui la considérait comme le réduit su- 
prême de la défense et s'y était réfugiée à toutes les heures cri- 
tiqués. 

La nécessité, pour l'évêque et le Chapitre de se partager la 
dépense considérable qu'entraînaient les réparations, fit naître 
entre eux un interminable litige qui fut porté jusque devant la 
Cour de Rome. Fort heureusement les parties intéressées n'at- 
tendirent pas la solution du procès pour faire exécuter les tra- 
vaux nécessaires. Un accord intervenu en 1376 entre l'évêque 
Alphonse Chevrier (1369-1377) et les chanoines régla provisoi- 
rement la question. Des conventions analogues intervinrent 
plus tard entre les évêques Nicolas Oresme et Guillaume d'Es- 
touteville et le Chapitre. 

Alphonse Chevrier est une figure originale. Une fois de plus 
la crosse lexovienne avait été attribuée à un prélat diplomate. 
Chanoine de Paris, licencié en droit canon et droit civil, conseil- 
ler au Parlement, le futur évêque avait été chargé, au cours 
des années 1365, 1366 et 1367 de diverses missions en Angle- 
terre. Il y avait connu des succès d'ambassade. Dans une cir- 
constance curieuse, Chevrier allait tenir tête à l'archevêque de 
Rouen et même en appeler comme d'abus contre son Métro- 
politain. 

Le diocèse de Lisieux possédait dans les diocèses voisins 
diverses enclaves ou exemptions (1). De temps immémorial, 
l'église de Saint-Cande le Vieil, à Rouen, avait échappé à la 



(1) Les principales exemptions dont jouissait le diocèse de Lisieux étaient 
les suivantes : 

1" dans l'archidiocèse de Rouen : les paroisses de Saint Cande le Vieil 
à Rouen, Peti'-Couronne, Sainl-Etienn^-du-Rouvray, Notre-Dame de Sotteville 
et Saint-Gcrvais d'Etrépagny. 

2" dans le diocèse de Bayenx : Nonant et les paroisses qui en dépen- 
daient. 



46 ijsiEux 

jiiriclie'tioii archiépiscopale au pioiit du siège lcx<)\icn. Les 
archevêques voyaient, est-il hesoin de le dire, avec un certain 
déplaisir cet empiétement d'un diocèse suffragant sur le leur. 
En 1369, un clerc ayant commis un crime sur le territoire de la 
paroisse de Saint-(>ande, l'officialité rouennaise l'arrêta et pré- 
tendit le retenir dans ses prisons. Alphonse Chevrier prolesta 
aussitôt. L'affaire, portée devant le Pape, fut tranchée l'année 
suivante, en faveur de l'évêque de Lisieux. 

Le successeur de (>hevrier fut une des gloires les plus authen- 
tiques du terroir normand. Xé à Allemagne — aujourd'hui 
Fleury-sur-Orne — près de Caen, Nicolas Oresme fut un de ces 
esprits universels qui suffisent à marquer leur temps d'une 
empreinte profonde. Nous dirons ultérieurement les qualités du 
savant et les mérites de l'écrivain. Les quatre années de son 
épiscopat (1378-1382) ne furent marqué par aucun événement 
remarquahle. Le roi tint à assister en personne, le 26 
janvier 1378, au sacre du nouveau prélat « le conseil et admi- 
nistration dnquel, dit Du Tillet, il oyoit et saiuoit moult volon- 
tiers » et le gratifia de deux anneaux d'or garnis de pierreries. 
Un accord avec le Chapitre au sujet de réparations à faire à la 
Cathédrale et la confirmation de dix livres de rente annuelle 
aux chanoines de Saint-Cande le Vieil, à Rouen, sont à peu 
près les seuls actes que nous connaissions de cet illustre évêque. 
Mort à Lisieux le 11 juillet 1382. Oresme fut inhumé dans le 
chœur de Saint-Pierre. 

Charles V l'avait précédé de deux années dans .la tombe. 
Les jours troubles allaient revenir. La révolte parisienne des 
Maillotins suivit de quelques jours l'insurrection rouennaise de 
la Harelle. Le règne de Charles VI laissait déjà entrevoir son 
avenir de désastres et de folie. 

L'homme qui, succédant à Nicolas Oresme, assuma en ces 
temps pénibles la double charge de l'évêché et du comté de 
Lisieux appartenait à une des plus glorieuses maisons nor- 



CK (JLK 1)11 I IIISKdHK . 47 

niaiulcs. Guillaimie (rEstouteville (1) — qu'il no faut pas con- 
fondre avec ses {]vu\ homonymes, l'un évèque d'Evreux et 
(l'Auxerre. l'aulre cardinal et archevêque de Rouen — n'était 
pas indii^ne de son prédécesseur. Ancien étudiant de l'Université 
de Boloi^ne, alors célèhre dans toute l'Europe, il était réputé 
pour sa science et ses connaissances juridi([ues. En dépit de cir- 
constances extrêmement difficiles, il allait réi^ir prudemment 
son diocèse, en mainlenii- les (hoits et en accroître le patrimoine 

Les premières années de son épiscopat furent d'ailleurs pai- 
sibles. Préoccupé des mêmes soucis que les prélats précédents, 
il partagea son attention entre les réparations de la Cathédrale 
et l'entretien des remparts. En 1389. nous le voyons célébrer en 
l'abbaye de Saint-Denis un service soleimel pf)ur le repos de 
■ âme de Bertrand du Guesclin. 

Les événements, cependant, rendaient la situation chaque 
jour plus critique. En 1392, l'année même de la folie de Char- 
les VI, Ciuillaume d'Estouteville fut réduit par les vicissitudes 
de la guerre à abandonner sa ville é])iscopale. dans laquelle il 
ne devait rentrer qu'en l.')97. 

De retour à Lisieux, un de ses premiers soins fut de procé- 
der à la reconnaissance des reliques des Saints honorés à Saint- 
Pierre. En 1399, il visita donc les ossements de Saint-Ursin, de 
Saint Berlevin et de Saint Patrice, et fit dresser un procès-verbal 
de cette cérémonie. 

Un incident survenu en 1400 fournit à d'Estouteville l'occa- 
sion de faire de nouveau confirmer par le Conseil du Roi les 
privilèges des comtes-évêques. Charles VI avait nommé un sieur 
de Ferrières capitaine et gouverneur de Lisieux. Le prélat s'op- 
posa à cette nomination qui empiétait sur les droits de son siège. 
Un des motifs ([u'il donnait de son attitude était qu'il n'y avait 



(1) Guillaume d'Estouteville était fils de Jeau d'Estouteville, seigneur de 
Toicy et de Jeanne de Tiennes. Un de ses frères, Thomas, fut évêque de Beau- 
vais et un autre, Estout, abhé de Cerisy, puis du Bec et enfin de Fëcamp. 



48 LISIEUX 

point dans sa ville d'autre lieu fortifié que la cathédrale et 
révêché : ce qui paraît prouver que les remparts, sans cesse 
ruinés, ne pouvaient être considérés comme une sérieuse pro- 
tection. Le Conseil donna gain de cause à l'évêque et annula la 
nomination de Ferrières. Le 27 février 1409, le roi devait d'ail- 
leurs reconnaître de nouveau au siège épiscopal la possession de 
« toute justice et juridiction en la ville, cité et diocèse de Li- 
sienx ». 

Soucieux de tout ce qui pouvait accroître l'éclat de la cité et 
la favorisant volontiers de sa munificence, Guillaume d'Estou- 
teville acquit à Paris, rue Saint-Etienne des Grès, près de l'ab- 
baye de Sainte Geneviève, plusieurs maisons dans lesquelles 
il transféra le Collège de Lisieux qui, depuis sa fondation par 
Guy d'Harcourt, était installé dans des immeubles loués rue des 
Prêtres Saint-Séverin (1). Par testament, il laissa également à 
l'Eglise lexovienne le château fort de Courtonne-la-Meurdrac, 
construit par ses soins et qui, malgré son démantèlement en 
1590, a présenté jusqu'à nos jours des ruines importantes. 
Lorsqu'il mourut, le 21 décembre 1414, le prélat fut ramené de 
Courtonne à Lisieux. Il fut inhumé dans la Cathédrale, sous un 
magnifique mausolée de marbre blanc qui, après avoir été mu- 
tilé par les protestants en 1562, fut déplacé en 1689 et finit par 
disparaître. 



(1) Etienne Pasquier, dans ses Recherches de la France^ nous apprend 
qu'en l'an 1412 Estoul d Estouteville, abbé de Fécamp, fière de l'évêque de 
Lisieux, avait fondé dans ce même collège douze bourses pour les théologiens 
et vingt quatre pour les artiens ou grammairiens. Le collège de Lisieux fut 
dès lors divisé en deux sections distinctes. 

La Place du Panthéon et l'Ecole de Droit occupent aujourd'hui l'emplace- 
ment de l'ancien collège de la rue Saint E icnne des Grès. Celui-ci disparut 
en 1760 lors de la construction de la nouvelle église Sainte Geneviève aujour- 
d'hui le Panthéon. Le collège fut alors transféré dans les bâtiments du Collège 
de Reauvais, situé rue Saint Jean de Btauvais. 11 fut supprimé lors de la Révo- 
lution. La chapelle, néanmoins, a subsisté et est affectée aujourd'hui au culte 
roumain. Un archimandrite la dessert. 




d'après /. I pi 



Saint-Pierre de Lisieux. 



{CoUrrlKin nnrdij) 



CE OLE 1)11 I. IIISIOlHi; 



49 



Après lui, ce lui dv nouveau un dipioniale qui monta sur le 
siège de Lisieux. Préeédeninienl évèque de Meaux, puis de 
Noyon, Pierre Fresnel (1115-1 1()8) avail, dès 1395, rempli des 
missions diplomatiques, notamment à Gênes. En 1404, il avail 
traité avec Louis de Poitiers de la cession au roi de France du 
Valentinois et du Diois, puis, en 1408, il avail tenu le rang 4'ora- 
teur du roi au Concile de Pise, réuni dans Tespoir de mettre 
lin au schisme d'Occident. En 1415 enfin, il était transféré de 
Noyon à Lisieux. 

Cette année 1415 fut précisément une des plus néfastes de 
toute la guerre de Cent Ans. Henri V d'Angleterre effectua une 
descente en Normandie, prit Harfleur puis écrasa le connétable 
d'Albret à Azincourt. Ce fut en vain que l'on engagea des pour- 
parlers auxquels prit part l'évèque de Lisieux. On ne put abou- 
tir à un accord. Quelques mois plus tard (1416), Pierre Fresnel 
était envoyé à Rouen pour y réprimer un mouvement populaire 
causé par la situation lamentable du pays. Il no put réussir à 
calmer les esprits qui s'apaisèrent seulement à l'arrivée du Dau- 
phin en personne. 

Le 1"' août 1417, Henri V débarqua de nouveau à l'embou- 
chure de la Touques. Il entreprenait, méthodiquement cette fois, 
la conquête de la Normandie. En septembre Lisieux fut occupé 
et saccagé par l'armée anglaise (1) qui marcha ensuite sur Caen 
et sur les autres places de la Province. Rouen devait succomber 
à son tour le 19 janvier 1419, après une héroïque résistance de 
près de six mois. Le 9 décembre de la même année, les défen- 
seurs du Château-Gaillard, mis dans l'impossibilité, par man- 
que de cordes, de tirer l'eau du puits de la forteresse, durent 
capituler. Tout le vieux duché était passé sous le joug des 



(1) Toute la population qui, au témoignage de Thomas Basin, regardait 
les Anglais non comme des hommes mais comme des bêtes féroces avait» 
paraît-il, pris la fuite. Il ne demeura dans la ville qu'un vieillard et une 
pauvre femme. 

Ce fait a paru invraisemblable à certains historiens modernes. Mais nous 
avons connu naguère des exodes analogues. 



50 LISIEUX 

vainqueurs à l'exception du Mont Saint-Michel qui demeura 
inviolé. 

A la suite des désastres de son diocèse et du Royaume, Pierre 
Fresnel avait quitté Lisieux et s'était retiré à Paris. Il y fut 
assassiné le 12 juin 1418, par un certain Henri de la Main, dit- 
on, au cours d'une sédition. Son corps fut traîné à la voirie par 
les émeu tiers (1). 

Mathieu du Bosc, désigné pour lui succéder, mourut presque 
aussitôt sans avoir, semble-t-il, occupé le siège épiscopal. 

En raison de l'incertitude des temps, le pape avait d'ailleurs 
nommé un administrateur du diocèse de Lisieux, évitant, peut- 
être dans un dessein d'impartialité (2), de le choisir parmi le 
clergé français. 

C'était un jurisconsulte célèbre et un maître homme que 
Branda Castiglione, évêque de Plaisance, cardinal du titre de 
Saint-Clément. Né en Lombardie en 1350, d'une famille illus- 
tre, il avait été désigné, tout jeune encore, par Jean Galéas Vis- 
conti pour occuper une chaire de l'Université de Pavie. Nommé 
auditeur de la Rote, promu à l'épiscopat, il avait ensuite rempli 
diverses missions en Allemagne, sous Jean XXIII, et en Bohème, 
sous Martin V (1). En 1412, il était évêque de Veszprem, en Hon- 



(1) La terrible émeute du 12 juin 1418 fit d'au'res victimes parmi le haut 
clergé normand. Outre Pierre Fresnel, trois autres prélats, membres, ainsi 
que lui, du Conseil du Roi^ -furent massacrés : Jean de Marie, évêque de 
Coutances, Jean Langret, évêque de Bayeux et Guillaume de Gantiers, évêque 
d"Evreux. D'après Jean Juvénal des Ursins, le massacre eut lieu au Petit 
Châtelet. 

(2) Il est à noter que trois des quatre sièges normands rendus vacants 
par le massacre de leurs titulaires furent dévolus à des prélats italiens. Tan- 
dis que Branda Gasiglione était transféré à Lisieux, deux autres transalpins 
d origine illustre, Pandolfo Malatesta et Paolo Gapranica étaient désignés l'un 
peur révê.hé de Coutances, l'autre pour celui d'Evreux. Ces nominations 
d'évêqucs italiens semblent bien avoir fait par'ie d'un plan général arrêté 
par le Saint-Siège. 

(1) Pcut-ê'rc même, si l'on en croit certaine phrase de son épifaphe mar- 
cha-t-il à la tête dune armée con're les Hussites. 



CE QUE DIT l'histoire 51 

grie. 11 avait également assisté au fameux Concile de Constance. 
Depuis longtemps il était au courant des affaires de France, 
puisqu'il avait été envoyé en Angleterre, dès 1414, pour tenter 
de rétablir la paix entre les deux royaumes, au moyen du ma- 
riage projeté de Catherine de France avec Henri V. Ces négo- 
ciations auxquelles avait également été employé l'évéque de 
Lisieux, Pierre Fresnel, n'avaient pu aboutir en raison des pré- 
tentions du souverain anglais qui exigeait de Charles VI qu'il 
le reconnût pour son successeur. 

En Normandie même, le cardinal n'était pas un inconnu. 
11 avait en effet déjà obtenu le titre de chanoine de Rouen, puis 
celui d'archidiacre de Rouen et de Bayeux. Il semble cependant 
qu'il n'ait guère résidé à Lisieux après sa nomination à cet 
évêché, puisque vers 1423, le Chapitre se plaignait auprès du 
roi d'Angleterre de son absence qui durait depuis plusieurs an- 
nées. L'affaire fut examinée, sur l'ordre de Henri V, par le 
vicomte d'Orbec, Mais, le 12 juin 1424, Branda Castiglione, 
dégoûté peut-être de cette poursuite, se démit de son siège en 
faveur de son neveu Zanon. 

Au cours de son bref épiscopat lexovien, le cardinal de 
Saint-Clément avait pris le soin de faire confirmer par Henri V 
les antiques privilèges de son Eglise et de son comté (1421). 
Mais son souvenir serait bien effacé aujourd'hui s'il ne se rat- 
tachait à une fondation extrêmement intéressante faite par lui, 
quelques années plus tard, en faveur d'écoliers normands. 

Le 30 avril 1430, en effet, Branda Castiglione instituait 
auprès de l'Université de Pavie un collège comportant vingt 
quatre bourses dont il désignait de façon précise les futurs 
bénéficiaires. Douze de ces bourses étaient réservées aux mem- 
bres de sa famille. Les douze autres devaient être réparties de 
la manière suivante : une pour un élève choisi par le Chapitre 
de Rouen, une à la désignation du Chapitre de Bayeux, les 
autres à la disposition du Chapitre de Milan, du cou- 
vent de San Giovanni à Parme, de l'évéque de Léon, et de 
divers bénéficiaires. 



52 LISIEUX 

Le 4 décembre 1437, étant à Bologne, le cardinal niodiliait 
quelque peu la répartition de ces bourses, et, sup])riniant celle 
qu'il avait d'abord accordée à l'évêché de Léon, il en reportait 
le bénéfice sur le Chapitre de Lisieux. Ce fut grâce aux libérali- 
tés intelligentes du grand prélat lombard qu'un certain nom- 
bre d'écoliers de chez nous purent, aux w" et xvi' siècles, pro- 
fiter de l'enseignement de Pavie. Au premier rang de ces éco- 
liers nous relèverons le nom de Thomas Basin, un futur évêque 
de Lisieux — et l'un des plus illustres — qui, dès 1432, était 
reçu licencié en Droit civil aux rives du Tessin. 

Branda Castiglione ne mourut que le 4 février 1443 (1). Il 
fut enterré dans l'église de la petite ville italienne dont il por- 
tait le nom. Son épitaphe, qui résumait les multiples activités 
d'une vie bien remplie, témoignait que ce vieillard de quatre- 
vingt-treize ans avait encore, à l'heure de son décès, la tête 
pleine de vastes projets : « majora parabam ! ». 

Zanon Castiglione semble, à la différence de son oncle, avoir 
habituellement résidé à Lisieux pendant les années où il en 
occupa le siège (2), Dès le 29 janvier 1430, il avait reçu du Saint 
Siège l'expectative du siège de Baveux, alors occupé par Nicolas 



(1) Le cardinal Branda avait relevé de ses ruines la petite cité de Casti- 
glione Olona, à peu près détruite en 1271, lors des guerres allumées par les 
Visconti et les Torriani, qui se disputaient la possession de Milan. Il y repose 
dans la Collégiale, sous un sarcophage que soutiennent deux cariatides figurant 
la Foi et l'Espérance, et que domine un gisant de grandeur naturelle. Les 
;>ngles sont occupés par les statues des quatre Evangélistes. Voir la Revue 
inilrnaise « La Lettura », de février 1926 : « // borgo iiiediœvale di (Msti- 
tjllone Olonn ». 

(2) Le 24 juin 1425 Zanon Castiglione avait donné à Rouen, à l'occasion de 
sa prestation de serment entre les mains de son métropolitain, un grand past 
ou repas d'apparat qui demeura célèbre. Ce past eut lieu à l'Hùtel de Lisieux. 
résidence rouennaise des évêques de cette ville, située dans la rue de la Savon- 
nerie et voisine de l'église de Saint Cande le Vieil qui formait exemption 
i'^xovienne dans le diocèse de Rouen. De cet hôtel les derniers vestiges ont 
disparu dans le désastre de 1940. 

Voir A. Floquet. Anecdotes Normandes. Rouen 1 iSS.S, p. .3.3 et notre propre 
Histoire de Rouen I, p- 184. 



CE QUE DH I.IIIsrolUK 53 

Hab.irt qu'Henri VI employait à (ies iiiissioiis diplomatiques. 
Mais le transfert n'eut lieu qu'en 1 132, en sorte que ce fut en 
qualité d'évêque de Lisieux que Zanon fut amené, non pas à sié- 
ger au procès de Jeanne d'Arc, mais à donner son avis motivé 
sur cette tragique affaire. 

L'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. avait adressé à 
Zanon une lettre accompagnée de « certaines nssertions passées 
au cours du procès d'une femme que le vulgaire appelle Pu- 
celle ». En réponse à cette communication, le prélat italien 
fit savoir qu'à son avis il était difficile de porter un jugement 
assuré en matière d'apparitions et de révélations. L'absence de 
miracles, la « condition vile » de l'accusée et ses orgueilleuses 
déclarations faisaient présumer toutefois, que les visions affir- 
mées par elle ne venaient pas de Dieu. Pour conclure, Zanon 
déclarait que si Jeanne, charitablement admonestée et som- 
mée de se soumettre au jugement du Pape, du Concile géné- 
ral ou des prélats compétents, refusait de le faire, elle 
devait être regardée comme suspecte en sa foi et même comme 
schismatique. 

Cette réponse était celle d'un homme qui n'osait se com- 
promettre ouvertement. Il est évident que l'évêque de Lisieux 
ne voulait rompre en visière, ni à Cauchon, ni au parti anglais. 
Aussi se réfugiait-il, de façon adroite, dans la procédure dont 
il rappelait fort justement les règles. Jeanne ne pouvait être 
rejetée de l'Eglise comme schismatique que si elle refusait de 
s'incliner devant l'autorité du Pape ou du Concile. Les histo- 
riens qui ont blâmé l'attitude de l'évêque de Lisieux ne sem- 
blent pas avoir remarqué que si son avis avait été suivi — et, en 
toute justice il aurait dû l'être — Jeanne n'eut pas été condam- 
née à subir l'atroce supplice du Vieux Marché. 

Passé sur le siège de Bayeux, Zanon fut nommé, en 1443, 
membre du Conseil du roi d'Angleterre. En 1445, il négocia le 
mariage d'Edouard d'York avec Jeanne de France, fille de Char- 
les VII. Le 25 mai 1450, la défaite des Anglais étant désormais 



54 LISIEUX 

assurée, il se rallia à ce dernier et lui prêta serment de fidélité. 
Il mourut à Neuilly-l'Evèque en 1459. 

Nous arrivons maintenant à la plus triste page de l'his- 
toire lexovienne. En 1429, l'odieux Pierre Cauchon avait été 
chassé par les Français de son évèché-comté de Beauvais. Les 
Anglais, au service desquels il n'avait pas craint de passer, lui 
devaient une compensation. Aussi reçut-il, en échange du siège 
qu'il avait perdu, celui de Lisieux devenu vacant par le trans- 
fert à Bayeux de Zanon Castiglione. Il en prit possession en 
1432 (1). 

Durant les premières années qui suivirent cette translation, 
le persécuteur de Jeanne d'Arc ne résida guère à Lisieux. Les 
Anglais, qui le tenaient à leur solde, n'avaient garde de se pas- 
ser de ses services. On le voit cependant occupé, entre 1433 et 
1436, à faire fixer exactement, par une assemblée des Trois 
Ordres, les droits et coutumes de l'évêché-comté qui avaient dû 
devenir bien incertains après la destruction du chartrier lexo- 
vien par les envahisseurs de 1417. En 1435, il assiste, comme re- 
présentant de Henri VI, au Concile de Bâle. La même année, il 
intervient comme négociateur aux tractations d'Arras. Il gou- 
vernait Paris avec Louis de Luxembourg quand la ville se sou- 
leva, en 1436, contre la domination étrangère. Il dut fuir sous 
les huées des Parisiens qui criaient derrière lui : « A la queue l 
Au renard ! ». Ses biens furent pillés. En 1438-1439, il était à 
Calais, où des pourparlers de paix qui échouèrent par la suite 
étaient engagés. 

Ces multiples occupations diplomatiques ne le détournèrent 
pas des soins qu'exigeait l'administration de son évêché. En 
1436, nous le voyons joindre sa protestation à celle du Chapi- 
tre en raison de ce que les Anglais avaient arrêté dans sa 



(1) Les bulles de nomination portent la date du 8 août 1432. 

Voir Albert Sarrazin, Pierre Cauchon, juge rfe Jeanne d'Arc, Champion, Paris, 
(1901). 

(2) Il semble qu'il ait eu alors, à Lisieux, une sorte de coadjuteur que cer- 
tains documents désignent sous l'appellation dévêque de Salabrion. 



CE QUE DIT l'uISTOIRE 55 

Cathédrale, cependant réputée lieu d'asile, un clerc bénéficier. 
Jacques Anquetil, soupçonné de vouloir livrer Lisieux aux Fran- 
çais. Un accord intervint à ce sujet avec le procureur du roi au 
bailliage d'Orbec. Pierre Cauchon eut satisfaction. 

Cet incident était de ceux qui annonçaient le déclin irrémé- 
diable de la puissance anglaise en Normandie. Dans le comté 
de Lisieux comme ailleurs, la résistance opposée aux troupes 
britanniques était depuis longtemps active et efficace. Fréquem- 
ment des incidents sanglants surgissaient entre les Normands 
réfugiés dans les forêts — nos récents maquis ont pu nous don- 
ne une idée de la vie que menaient alors ces soi-disants bri- 
gands ! — et les soldats dont faiblissait la discipline. 

Les Actes de Rémission accordés par la Chancellerie d'Hen- 
ri VI nous ont gardé maint souvenir de cette résistance ano- 
nyme, larvée, mais qui, à la longue, se révéla si efficace. 

En 1424, c'est un pauvre laboureur du Mesnil-Eudes qui, 
craignant le pire pour avoir été surpris en compagnie d'un 
« brigand », cherche asile dans la Cathédrale de Lisieux. La 
même année, un autre cultivateur de Saint-Pierre-de-Mai!loc 
abat d'un coup de râteau le valet d'un Anglais nommé Mathieu 
Houyt qui avait pénétré chez lui et lui volait des bardes. 
En 1431, un ribaud anglais qui pillait les maisons dans la pa- 
roisse du Pin est abattu par un certain Pierre des Buques qu'il 
avait injurié et frappé. 

Quelques mois plus tard, un drame bien caractéristique de 
ces temps troublés se produisait à Tordouet. Un gentilhomme 
de cette paroisse, Henri du Buisson, qui servait les Anglais au 
château de Courtonne-la-Meurdrac, s'étant rendu auprès d'un 
« brigand » nommé Masset Hébert pour le ramener à l'obédience 
britannique et n'ayant pu obtenir de lui ce ralliement, le tua 
d'un coup de dague. 

La situation des habitants, pris entre les exactions anglaises 
et celles des Français rebelles, était souvent fort difficile. 
L'exemple de Martin Octon, de Mouen, le montre bien. Proprié- 
taire de deux juments, Octon s'était vu ravir l'une par les soldats 



56 LISIELÎX 

de Henri VI, l'autre par les « brigands ». Pour parer à cette 
double perte, il n'avait d'ailleurs rien trouvé de mieux que de 
se rendre à Lisieux et de dérober, à son tour, une autre juinent. 
Mais, surpris en flagrant délit, il n'avait eu d'autre ressource 
que de cherclier un asile sûr dans la Cathédrale (1425). 

Voici une anecdote plus significative encore. On sait qu'en 
1434, les Anglais ordonnèrent aux Normands de s'armer afin 
de se défendre contre le brigandage. Cette mesure fut d'ailleurs 
une de celles qui causèrent leur perle, car les paysans, à peine 
« cnihastonnés », tournèrent leurs bâtons contre les occupants. 
Il advint donc, en ce temps-là, qu'une femme de Lisieux, Jeanne, 
épouse de Jean Gaultier, se rendit à Caen et y acheta une épée 
et six de ces casques, qu'on appelait salades, pour les revendre 
à des bourgeois de Lisieux. Mais le convoi qui rapportait ces 
armes n'alla pas bien loin sur le chemin du retour. Tandis que 
les voitures se présentaient au pont de Valmeray, à Airan. en 
pleine nuit, elles furent attaquées par un détachement de 
« brigands », fort désireux sans doute de se procurer les moyens 
de mener efficacement leur guérilla anti-anglaise. Les assail- 
lants s'emparèrent de l'épée « qui avait consté un salut d'or » 
et des six salades « qui bien valaient la somme de dix livres 
tournois à juste prix ». Jeanne Gaultier n'eut d'autre ressource 
que de saisir d'une plainte Jean Pannois, capitaine d'Argences, 
à qui incombait la police de la région (4 juillet 1434). 

Cette affaire révélait déjà l'insécurité des routes, l'audace 
des bandes qui tenaient le plat pays et l'impuissance des An- 
glais car, parfaitement libres de leurs mouvements grâce à 
leur connaissance des lieux et à de multiples complicités, les 
Français de ce maquis du xv' siècle n'avaient pas craint de 
poursuivre sur une distance de deux lieues les voitures du 
convoi attaqué. La suite de l'histoire montre à la fois comment 
les bandes étaient organisées et le courage avec lequel ses mem- 
bres savaient s'exposer, le cas échéant. 

Jean Pannois commença son enquête à Argences même. Il 
api)ril ainsi qu'un des auteurs de l'attentat contre le convoi 



CE DUE DIT L IIISTOIUE 



57 



(rarines devait être un certain Jean Le Villain « homme de 
guerre de la langue de France, serviteur d'un des souldoiers » 
ani^lais : ce qui en disait long sur la valeur des garnisons étran- 
gères. Le capitaine d'Argences voulut emprisonner Jean Le 
Villain. mais celui-ci, averti à temps sans doute, joua des grè- 
gues e( se réfugia dans la chapelle de l'Hôpital, lieu d'asile oi^i 
l'on ne pouvait s'emparer de lui. 

Déçu de ce côté, Jean Pannois se rendit à Valmeray afin 
d'interroger sur place les témoins du vol. Il y apprit qu'un petit 
page, appartenant, disait-on, à l'un des assaillants du convoi, 
devait être au courant des faits. Il se mit donc en devoir de 
l'interroger. Mais alors se présenta un certain Jean Le Sage 
qui, à plusieurs reprises, fît signe au page de ne pas répondre 
aux questions qui lui étaient posées. Sommé de s'éloigner, Le 
Sage refusa d'obéir. Ne pouvant donc rien obtenir du page, 
Jean Pannois décida de l'emmener à Argences et le fit monter 
en croupe sur un de ses chevaux. A ce moment. Le Sage s'ap- 
procha du jeune homme et lui dit à l'oreille « qu'il se gardast 
comment il parlerait ». Excédé de cette attitude et soupçonnant 
fort cet homme d'être un des auteurs de l'attentat, Jean Pannois 
furieux, tira son épée et l'en frappa mortellement. Puis, redou- 
tant les conséquences possibles de ce meurtre, il s'enfuit et 
quitta le pays (1). 

N'est-elle pas saisissante et évocatrice, cette anecdote de la 
résistance normande à l'occupation ennemie, il y a cinq siècles 
passés ? 

A cette époque tragique, le sang coulait à flots à Lisieux où 
les bourreaux anglais ne chômaient guère (2). 



(1) Actes de la Chancellerie d'IIcinij VI. piiljliés pai- P;iiil Li Catluiix, 
Société de l'Hisfoire de Normandie, Rouen, 1908. 

(2) Henri de Frondeville, La Vicomte d'Orbec pendant Vnccupation anglaise 
ri 41 7-1449) in Etudes Lexoviennes IV (1936) p. 30 et seq. 

Louis Rioult de Neuville. — De la résistance à Voccupat'ion anglaise dans 
le Pays de Lisieux de 1^2^ à IW in Bulletin de la Société des Antiquaires de 
Normandie. 1892, p. .125. 



58 LISIEUX 

En 1432, un groupe de soldats du parti de France, dissimulé 
dans des charrettes de foin et conduit par Jean Hautemail, du 
Bourgthéroulde, avait réussi à s'introduire dans le château de 
Chambrais — aujourd'hui Broglie. Mal soutenus, ils avaient 
fini par tomber aux mains du bailli d'Orbec, Regnault de la 
Brière. Conduits à Lisieux, Hautemail et ses compagnons y 
furent exécutés le 14 mars 1433. 

Au mois de décembre précédent, une conspiration avait été 
ourdie par Raoullin, bâtard de Lécaude, pour livrer la ville 
aux Français. L'entreprise échoua. Raoullin et une dizaine de 
rebelles furent décapités. A cette époque le vicomte d'Orbec, 
Jean Chambellan, auquel avaient été dévolus des pouvoirs 
exceptionnels, prononça d'autres condamnations à mort (1). 

Les supplices ne découragèrent cependant pas les patriotes 
qui supportaient avec impatience le joug de l'étranger. Au 
mois d'avril 1436 une nouvelle conspiration fut ourdie dans le 
but de libérer Lisieux, bien que la garnison anglaise eût été 
portée à des effectifs importants : 10 lances à cheval, 30 à 
pied et 120 archers. L'auteur principal du complot était le 
recteur des écoles de la ville, Jacques Anquetil. Traqué par les 
soldats britanniques, celui-ci se réfugia dans la Cathédrale. 
Mais ses poursuivants, au mépris du droit d'asile, se saisirent 
de lui. Anquetil fut pendu. 

Un moins plus tard, la garnison de la Ferté-Fresnel s'em- 
parait d'un partisan français notoire, le bâtard de Douville. 
Le prisonnier fut amené à Lisieux sur l'ordre du vicomte 
d'Auge qui espérait obtenir de lui des renseignements tou- 
chant l'activité de ses compagnons et sur celle des réconfor- 
teurs de brigands qui assuraient leur ravitaillement. 

En décembre 1438, les Anglais eurent la chance de s'em- 
parer d'un de leurs adversaires les plus redoutables, le Borgne 



(1) Un tableau des arrestations et exécutions des rebelles et brigands dans 
la Vicomte d'Orbec (dont dépendait Lisieux) a été publié par Henri de Fron- 
deville in Etudes Lexoviennes IV p. 70. Il est des plus suggestifs. 



CE QUE DIT l'histoire 59 

de Noce, qui, accompagné d'une petite troupe, leur menait la 
vie dure dans les six vicomtes d'Orbec, Auge, Pont-Audcmer, 
Argentan, Caen et Falaise. La capture était d'importance. 
Aussi le sire de Scales, sénéchal de Normandie, ordonna-t-il 
le transfert du Borgne à Lisieux afin de faire instruire soi- 
gneusement son procès. Celui-ci fut rondement mené. La tête 
du hardi partisan roula sous la hache du bourreau Jean Re- 
gnault. 

L'agitation, malgré tout, croissait. Et, dans le même temps, 
la désertion réduisait les effectifs britanniques. Soldats hors- 
gages et bandits de grand chemin étaient, en fait, les maîtres 
des campagnes où les troupes régulières ne s'aventuraient 
qu'avec précaution. Le 19 avril 1437, toute une bande fut exé- 
cutée à Lisieux : certains de ses membres étaient Anglais. Le 
20 avril 1439, quatorze autres soldats subirent à Bernay le sup- 
plice de l'écartèlement ou de la hart. A plusieurs reprises les 
autorités britanniques prirent des mesures sévères pour le châ- 
timent des déserteurs et des pillards. 

Peine perdue ! Le sang appelait le sang. Tandis que se mul- 
tipliaient les exploits des malandrins, les tentatives anti- 
anglaises inquiétaient chaque jour davantage les occupants. 

En 1440 fut tramée une nouvelle conspiration dans le but 
de libérer Lisieux, en liaison sans doute avec les troupes fran- 
çaises qui s'étaient emparées de Conches et de Louviers. Les 
auteurs principaux du complot étaient deux écuyers des envi- 
rons d'Orbec, Louis de Bienfaite et Georget des Chesnes. Un 
délateur, nommé Pringuet, du hameau des Loges, éventa l'af- 
faire. Georget tomba aussitôt entre les mains des autorités bri- 
tanniques. Louis de Bienfaite eut le temps de se réfugier dans 
l'église Saint-Jacques. Moins audacieux qu'ils ne l'avaient été 
en 1436, les Anglais, cette fois, respectèrent le droit d'asile. Us 
se contentèrent de faire surveiller l'église par un poste de guet. 
Après dix jours et dix nuits, le malheureux Bienfaite, mourant 
de faim, dut se rendre à discrétion. Il fut exécuté ainsi que 
Georget des Chesnes. 



60 LISIEUX 

Tandis que le réveil du sentiment français s'atîiiniait tou- 
jours davantage, Pierre Cauchon vivait dans une demi-retraite, 
partageant son temps entre sa résidence lexovienne et son 
manoir de Rouen. On peut croire que les signes avant-coureurs 
du déclin de la puissance anglaise ne lui échappèrent pas et 
qu'il en fût attristé. Il est impossible, en effet, d'admettre, con- 
formément à une tradition suspecte, que le misérable évêque 
ait jamais eu des remords de sa conduite à l'égard de Jeanne 
d'Arc. Anglais de cœur, il demeura jusqu'à la fin fidèle au parti 
anglais. 

Il est juste cependant de noter que Pierre Cauchon, si triste 
sire qu'il ait été, fut à coup sûr un homme de goût. Lisieux lui 
doit l'exquise chapelle de la Vierge qu'il fit élever, au chevet 
de la Cathédrale, sur l'emplacement d'un ouvrage défensif qui 
avait porté le nom de Fort de Lisieux. 

Les anciennes fortifications de la ville avaient été détruites 
ou laissées, dès la première moitié du xiv" siècle, dans un tel 
état de délabrement qu'elles ne présentaient plus aucune valeur 
militaire. Vers 1390, il ne sub.sistait guère de l'enceinte qu'une 
partie de la muraille orientale (1). 

Les circonstances, pourtant, engageaient à la prudence. Aus- 
si, les évêques, sachant par expérience que la Cathédrale, en 
temps de guerre, était le seul refuge de la population, avaient- 
ils fait abattre une ancienne chapelle Notre-Dame, située au 
chevet de l'église afin de couvrir celle-ci, vers l'est, par un 
puissant ouvrage défensif. Ce Fort de Lisieux existait déjà en 
1376 et, grâce aux nombreux logis qu'il contenait, abritait les 
habitants « toutes foiz que il vient des gens d'armes audit lieu 
de Lisieux et que l'en a aucunes doubles des Anglais ». En 1390, 
Roger du Rose prenait le titre de « conestable du Fort de 
Lisieux ». 



(1) Les destructions de 1944 ont remis ;ui Joui une partie de la muraille 
médiévale, élevée sur hase romaine ])arliculièremeiU sur le front ouest de 
l'ancienne cité. 



CK OLE DIT I, Hisnjiiu-; 



61 



En 1407, sous la pression des évônonients. un plan d'ensem- 
ble de nouvelles défenses fui adopté. « On conçut à celte cpôquc 
et on mit à créent ion, dil Cli. Engelhard, le projet d'entourer 
toute la cité, uieu.v quartiers et annexes récentes, d'une enceinte 
précédée de fossés profonds » (1). Il ne semble pas que ce i)lan 
ait alors reçu, dans la meilleure bypotbèse. autre chose (ju'un 
commencement d'exécution, car ce fut sans coup férir que 
l'armée de Henri V pénétra dans la ville au mois de septembre 
1417. L'exode en masse de la population démontre que celle-ci 
ne pouvait avoir aucune confiance dans un système défensif 
demeuré à l'état embryonnaire. 

Les Anglais, eux. se mirent à la besogne avec une détermi- 
nation plus grande. Un document de 1422 atteste qu'à cette 
époque la ville était « de nouvel encommencée à fortifier » et 
fait allusion à deux années déjà écoulées depuis le début des 
travaux. 

La nouvelle enceinte protégeait une aire sei)t ou huit fois 
supérieure à la superficie de l'antique cité romaine. Elle suivait 
approximativement le tracé des boulevards actuels. Les travaux 
furent activement poussés mais, au début, les portes et les tours 
seules furent construites en pierre. Des escarpes couronnées 
d'un rang solide de palis de chêne ou de hêtre reliaient, de 
façon assez précaire, ces éléments primordiaux de la défense. 
11 semble qu'une muraille continue ne les remplaça qu'à partir 
des années 1431 et 1432, c'est-à-dire au moment même où Pierre 
Cauchon prenait possession de l'évêché-comté. 

Un accord du \' mai 1433 nous fait connaître que la ville 
était dès lors « deffendable contre malveillance », c'est-à-dire 
à l'abri d'iui coup de main des Français Insurgés. Le même 
document nous api)rend aussi que le Fort de Lisieux avait été 
enclos dans les nouvelles murailles. La citadelle épiscopale 
avait ])erdu, de ce fait, sa raison d'être. Aussi, ne faut-il pas 



(1) Charles Engelhard — Pierre Cauchon — Son prétendu repentir de lu 
( ordamnnfinit de Jeanne f/"/lrr. — Le Havre, 190fi. 



62 LISIEUX 

être surpris si, dès le mois de novembre de cette même année 
1433, il est fait allusion dans un document à certain héritage 
« advisé pour reffaire et asseoir » une nouvelle chapelle Notre- 
Dame. L'ancienne chaijelle avait été démolie afin de permettre 
la construction du Fort. Celui-ci, à son tour, allait céder la 
place à un sanctuaire nouveau. 

Ce sanctuaire devait être un chef-d'œuvre, nous le verrons. Le 
mérite d'en avoir voulu et poursuivi la construction revient, il 
faut le reconnaître, à Pierre Cauchon qui, dans ce but, fît preuve 
de la plus grande générosité. Il fut d'ailleurs aidé dans cette 
tâche par les donations que firent certains membres du Chapitre 
et notamment le Doyen de celui-ci, Nicolas de Sauvigny. 

Jusqu'à ses derniers jours, Pierre Cauchon demeura, nous 
l'avons dit, fidèlement attaché à la cause anglaise. Henri VI 
continuait à se servir de lui comme d'un conseiller habile et à 
ménager ses intérêts temporels. Aussi, peut-on penser de l'évê- 
que de Lisieux qu'il ne vit pas sans une secrète angoisse renaî- 
tre la puissance de Charles VIL II vécut assez pour apprendre 
que les Français s'étaient emparés de Louviers et d'Evreux, 
mais mourut trop tôt pour assister à la débâcle définitive de 
la puissance britannique. Le 18 décembre 1442, comme il se 
trouvait à Rouen en son manoir épiscopal, il fut subitement 
frappé d'une attaque d'apoplexie tandis que son barbier le 
rasait. Il expira presque aussitôt. 

Les funérailles d'un prélat qui avait été si bien en cour au- 
près des autorités anglaises furent célébrées avec solennité. A 
Rouen, le Chapitre de la Cathédrale se rendit en cortège à 
l'église de Saint Cande et accompagna jusqu'à la Seine le 
convoi funèbre. A Lisieux, le corps fut inhumé dans la Chapelle 
Notre-Dame, non loin de l'autel, du côté de l'Evangile. 

Pierre Cauchon, avant de mourir, avait fondé plusieurs obits 
pour le repos de son âme et légué dans ce but à son Eglise les 
fiefs de la Masselinée et du Clos Michez. Il avait également 
ordonné que des processions fussent faites chaque année dans 
la Chapelle Notre-Dame, lors des principales fêtes de la Vierge. 



CE QUE DIT l'histoire 63 

11 est remarquable que ces fondations aient été acquittées jus- 
qu'à la Révolution (1). 

Le tombeau du persécuteur de Jeanne d'Arc fut, lui aussi, 
une remarquable œuvre d'art. Il comportait un soubassement 
en marbre noir sur lequel reposait un « gisant » en marbre 
blanc. Un dais en pierre de Caen dominait l'ensemble que dé- 
fendait une robuste grille de fer. Mais celle-ci ne put malheu- 
reusement suffire à protéger, à la longue, cette fastueuse sépul- 
ture. En 1705, Gaignières pouvait encore faire dessiner le mo- 
nument par un des artistes qu'il avait accoutumé d'employer. 
Mais, après cette date, on ne trouve plus aucune mention du 
tombeau de Pierre Cauchon, détruit sans doute, comme tant 
d'autres, sur une regrettable initiative du Chapitre. 

La disparition de tout signe extérieur sur le caveau funé- 
raire sauva sans doute celui-ci des profanations révolution- 
naires. Tandis que les restes de Mgr. de Condorcet, décédé en 
1783 et inhumé au-dessus de Cauchon étaient, dix ans plus 
tard, arrachés de la Chapelle Notre-Dame et portés au cime- 
tière du Champ Rémouleux, nul ne songea à troubler le der- 
nier sommeil de l'homme-lige de Bedford. 

Une tradition, naguère encore vivace, prétendait cependant 
que les ossements du vieil évêque, enlevés de leur sépulture à 
une époque incertaine, avaient été transportés dans un des 
enfeus — dont nous parlerons — du croisillon nord. Des frag- 
ments de statue, encore visibles en cet endroit, passaient même 
pour être des débris du gisant de Pierre Cauchon. L'événement 
démontra que cette tradition reposait sur une erreur. 

Le 25 avril 1931, en effet, — à la veille de la commémoration 
du V"'' centenaire de la mort de Jeanne d'Arc — une fouille 
entreprise dans la troisième travée de la Chapelle Notre-Dame, 
vers le nord, permettait de découvrir le corps de l'évêque, en- 



Ci ) Chanoine Deslandcs — Deux fondations de Pierre Cauchon à la Cathé- 
drale de Lisieux in Baiocana. — Année 1909-1910, p. 210. 



64 I.ISIKLX 

core couché dans son coffre de plonih. Sa crosse était jxjsée sur 
le cercueil. . 

Le retour de la Xoiinandie à la France allait être retardé 
par des trêves qui, signées en 1444, furent prorogées jusqu'en 
1449. L'évêché de Lisieux fut alors occupé par Pasquier de 
Vaulx, ancien secrétaire et chapelain du duc de Bedford. 

Un fois de i)lus, l'évêché de Lisieux servait à payer les ser- 
vices rendus à la puissance occupante par un Français renié. 

Pasquier de Vaulx, picard d'origine, était docteur en décret. 
Dès 1416, il avait pris part, en qualité de notaire apostolique, 
au Concile de Constance. Pourvu d'un canonicat à Rouen, il 
avait rempli les fonctions d'assesseur au })rocès de Jeanne 
d'Arc et avait alors joué, par zèle pro-anglais, un rôle, secon- 
daire peut-être, mais parfaitement odieux. Lors de la réunion 
convoquée le 29 mai dans la chapelle de l'Archevêché, les juges 
qui venaient de décider la remise de la Pucelle au bras sécu- 
lier avaient cru devoir, vraisemblablement par hypocrisie, 
recommander à la justice d'user de miséricorde. C'était un 
vœu tout platonique, inais il se trouva, parmi les membres 
de l'inique tribunal, deux hommes assez lâches pour s'opposer 
à une démarche qu'approuvaient cependant leurs quarante 
collègues. L'un d'eux, docteur de l'Université de Paris, avait 
nom Denis Gastinel. Le second était Pasquier de Vaulx. 

Ayant donné de tels gages aux Anglais, celui-ci avait pour- 
suivi, depuis lors, une carrière apparemment brillante. Nommé 
évêque de Meaux en 1435, il fut envoyé à Rome en 1437 afin d'y 
solliciter la promotion de Louis de Luxembourg au siège archi- 
épiscopal. Lorsque celui-ci eût reçu ses bulles, Pasquier de Vaulx 
prit possession en son nom de l'Eglise de Rouen en attendant 
de remplir auprès de lui les fonctions de Vicaire général. 

Transféré à Evreux en 1439, il vit quelques ann-ées plus tard 
sa ville épiscopale tomber aux mains des troupes fran- 
çaises (1443). Refusant de se rallier à la cause de Charles VII, 
il sollicita alors son transfert à Lisieux, encore occupé par les 
Anglais. Pierre Cauchon avait un successeur digne de lui. 




C/(V7ié Koch 



L'intérieur de Saint-Pierre 



CE QUE DIT l'histoire 65 

L'épiscopat lexovien de Pasquier de Vaulx fut bref et n'a 
guère laissé de traces dans l'histoire de la ville. Un pèlerinage 
à Jérusalem éloigna d'ailleurs pendant quelque temps de son 
siège ce prélat sans scrupules. Ce fut pourtant à Lisieux qu'il 
mourut le 10 juillet 1447. 

Le 11 octobre de la même année, l'évèché-comté était enfin 
confié à l'homme auquel il était réservé de le faire rentrer sans 
heurts dans la communauté française. 

Originaire de Caudebec, au Pays de Caux, Thomas Basin 
avait été l'un des premiers étudiants que le Chapitre de Rouen 
eût envoyés à Pavie pour y bénéficier d'une des bourses fon- 
dées par le Cardinal Branda Castiglione. Précédemment, il 
avait déjà fait de brillantes études à Paris et à Louvain. Plus 
lard, il devait faire de nouveaux séjours à Louvain et à Bolo- 
gne. Mêlé à de nombreuses missions diplomatiques, il avait visité 
non seulement l'Italie mais l'Angleterre, l'Allemagne, la Hon- 
grie et les Pays-Bas. Licencié ès-Arts et en Droit Canon, c'était 
un habile homme que son Histoire des Règnes de Charles VU 
et de Louis XI devait faire ranger plus tard au premier rang 
des chroniqueurs du XV""^ siècle. En ce qui concerne Lisieux, 
son nom demeure surtout attaché à la capitulation de 1449. 

Depuis l'année 1444 et la signature des trêves, la Normandie, 
plus en'^ore qu'auparavant, était en pleine effervescence. A 
mesure que s'aggravaient les ruines causées par la guerre, la 
fière province sentait grandir sa haine des envahisseurs qu'elle 
affublait avec mépris du sobriquet de « godons » (1). Le Bayeu- 
sain Alain Chartier venait de faire magnifiquement appel au 
patriotisme français en déclarant au roi : Puisque telle est la 
loy que nature y a establie, il fault dire que nul labeur ne vous 
doit estre grief, que nulle adventure ne vous doit estre estrange 
à soutenir pour celuy pays et seigneurie sauver qui depuis vos- 
tre nativité jusqu'à vostre mort est quant de soy ouvert envers 
vous à toute soustenance et qui vous repaist et nourrist entre 



(1) « Godon », déforma' ion populaire de « Goddam ». 



66 LISIETJX 

les uivans et entre les morts vous reçoist en sépulture...» Pour 
stimuler l'apathique Charles VII, le sentiment populaire s'ex- 
primait, naïvement parfois, par des chansons qui en disaient 
long sur le loyalisme et sur l'impatience du pays. Telle cette 
anonyme Complainte des Normands qui avait été adressée au 
roi en 1445 ou 1446 : 

« Très noble Roy Charles françois 
Entens la supplicacion 
Des Normans contre les Anglois, 
La désolée et mate nacion. 
Veuillez avoir compassion 
De la Duché de Normandie 
Et le fay sans dilacion : 
Trestout le peuple si t'en prie... 
Laissez mauvais flatteurs baver 
Qui prennent à gauche et à dextre. 
Hélas ! Haulx seigneurs, vous savez 
Que nous devons vos subgets estre... 
Mais que chacun son osl amaine 
En avril, le gracieux mois : 
Normandie, le riche demaine. 
Serait délivré des Anglois... » 

Pour tous, il apparaissait comme évident que le grand conflit, 
désormais proche de son dénouement, s'achèverait par la revan- 
che des vaincus. C'est un sentiment que les hommes de notre 
génération doivent aisément comprendre puisqu'ils ont connu 
les luêmes épreuves que nos ancêtres du xv" siècle. De toute 
évidence, les armées de Henri VI, mal payées et en proie à une 
redoutable indiscipline, s'affaiblissaient tandis que s'accrois- 
sait la puissance des troupes françaises. Chacun attendait l'oc- 
casion favorable pour rompre enfin les trop fameuses trêves 
qui donnaient du répit à l'ennemi. Un fervent espoir de libéra- 
lion animait le vieux Duché, 



CE (}i li 1)1 1 1,'ms loiiu: 67 

Ce fureiil les Anglais oux-nièincs qui coinmiieiil la folie de 
loiiiprc les (lèves en incitant un capitaine aragonais à leur 
solde, François de Surricnne, à s'emparer par surprise de Fou- 
gères, en Bretagne (1). Cette nouvelle suscita le plus vif 
enthousiasme du côté français. Alain Chartier, interi)rète du 
sentiment général, rima aussitôt sa Ballade de Fougirres que 
les Anglais prindrcnt pendant les trefves. Un autre clerc nor- 
mand, Robert Blondel, de Valognes, lança de son côté cet appel 
au roi : « Soaffrerez-vous doncques toujours les dits Anglais, 
nos adversaires et les vostres aussi, eulx nourrir et engresser 
de la propre substance de vous et de nous et, sans remède y 
quérir, nous laisser en cest estât languir jusques à la mort ? » . 

L'armée royale répondit à l'appel unanime des pojnihilions. 
Tout son effort se porta sur la Normandie. 

Le plan de campagne français prévoyait une manœuvre des- 
tinée à couper la province en deux tronçons, afin d'isoler Rouen 
de la Normandie occidentale. Tour à tour, Pont-Audemer et 
■Pont-l'Evèque tombèrent aux mains des capitaines de Charles 
VII. Le 16 août, les troupes de Dunois, fortes de dix mille cava- 
liers et de nombreux fantassins, entouraient Lisieux. 

La ville, par endroits, n'était encore protégée que par des 
palissades. La garnison anglaise, dont les commandants 
étaient peut-être Jean de Clay et Thomas Kirkéby, pouvait 
s'élever à une centaine de fantassins, nombre bien insuffisant 
pour défendre toute la longueur de l'enceinte (2). Encore 
n'avait-elle de vivres que pour trois jours. Les habitants 
n'étaient peut-être pas unanimes à vouloir la soumission 
à Charles VII, mais on peut croire que la grande majorité 
d'entre eux était satisfaite d'assister au dernier acte de la 
cruelle tragédie anglaise. Quant à Thomas Basin, qui appar- 
tenait à une famille longtemps victime des excès des occupants. 

(1) Frani^'ois de Siiiricnne était l'onc-le du Pape Alexandre VI (Rodrigue 
Borgia). 

(2) Le 20 février 1448 la garnison de Lisieux comprenail 1 lance à eheval, 
8 lances à pied et 28 archers. Les effectifs, on le voit, étaient devenus squelet- 
tiques. 



68 LISIEUX 

il était, de plus, assez avisé pour pressentir la marche inéluc- 
table des événements. Il agit, en des circonstances qui auraient 
pu devenir dramatiques, en bon Français et en bon évêque. 

Dès que l'armée de Charles VII fut déployée devant les murs 
de la ville, Dunois somma celle-ci de se rendre. Basin demanda 
aussitôt à entrer en pourparlers avec les officiers auxquels le 
roi avait donné pleins pouvoirs pour traiter en son nom : les 
comtes d'Eu et de Saint Pol, Dunois, le sire de Gaucourt, le 
sire de la Varenne, sénéchal de Poitou, les sires de Culant et de 
Blainville, maître Guillaume Cousinot, maître des Requêtes de 
l'Hôtel et bailli de Rouen, le sire de Xaintrailles, bailli de 
Berry et le fameux Robert de Flocques, bailli d'Evreux... Il se 
rendit au devant d'eux à Fauguernon le 16 août. 

Il s'agissait pour l'évêque, non seulement d'éviter le pillage 
de la ville, mais encore de sauvegarder les droits des Lexo- 
viens et les siens propres. Il tenta tout d'abord de manœuvrer 
et suggéra aux plénipotentiaires de diriger vers d'autres objec- 
tifs l'effort de l'armée française. Ce fut peine perdue. Il avait" 
devant lui non des diplomates accessibles à des arguments juri- 
diques ou à des raisons spécieuses, mais des soldats. Ceux-ci ne 
se laissèrent pas détourner de leur dessein. Ils mirent l'évêque 
en demeure de choisir sur le champ entre la capitulation ou 
l'assaut suivi du pillage. Ce fut à grand peine qu'une trêve de 
trois heures lui fut accordée pour amener les Lexoviens à 
ouvrir leurs portes. 

Rentré dans la ville, Basin assembla aussitôt le clergé et les 
habitants afin de leur exposer la situation et de connaître leur 
sentiment. L'opinion généralement exprimée fut favorable à 
la reddition que le prélat fut chargé de négocier aux meilleures 
conditions possibles. 

De retour au camp français, Basin fît agréer par Dunois et 
ses collègues un projet de capitulation qui comprenait vingt-et- 
un articles. 

Les uns se rapportaient à la sauvegarde des personnes et des 
biens des habitants : parmi ces derniers, ceux qui voulaient 



CE QUE DIT L HISTOIRE 



69 



quitter Lisieux avaient trois jours pour le faire. D'autres pré- 
voyaient le départ, sous trois jours également, de la garnison 
anglaise. Certains, enfin, se rapportaient aux droits et privi- 
lèges de l'évéché-comté. L'évêque était confirmé dans la jouis- 
sance de tous les avantages qu'il tenait des anciennes chartes ; 
il devait garder une des clefs de la ville, les bourgeois une 
autre et le capitaine la troisième. Ce dernier continuait à être 
choisi par le chef du diocèse lexovien, mais sa nomination 
devait être ratifiée par le roi, ce qui marquait plutôt une réduc- 
tion de la puissance épiscopale. Un délai d'un an était imparti 
à Thomas Basin lui-même pour prêter au roi de France le 
serment de fidélité. 

L'exode des Anglais et des Français qui préféraient demeu- 
rer sujets de Henri VI ne dura que trois ou quatre jours. « // 
semblait, a dit Thomas Basin lui-même, que ce fût un départ de 
pèlerins, d'hôtes ou de locataires plutôt qu'une mesure de 
guerre, tant fut douce et humaine cette capitulation de la 
ville » (1). Privée de pillage et de butin, la soldatesque était 
seule mécontente de l'accord intervenu car, disait-elle, la ville 
eût été emportée d'assaut en une demi-heure. 

Le lendemain 17 août, un dimanche, l'armée de Duiiois 
entrait joyeusement dans la cité. Sur le passage des troupes, 
les Lexoviens criaient « Noël ! ». Peu de jours après, Cour- 
tonne-la-Meurdrac et Orbec étaient occupés. Seize places fortes, 
le diocèse de Lisieux presque entier et tout le pays d'Auge, en- 
traînés par l'exemple, se soumirent sans bataille à Charles VII. 
Les Français, autrefois proscrits par les Anglais, rentraient de 
toutes parts dans leur pays. Les habitants, enfin délivrés de la 
puissance des envahisseurs, acclamaient les soldats et refu- 
saient de vouloir accepter d'eux le prix de leur nourriture. 



(1) Thomas Basin- Histoire de Charles VII. — V. 17. 

La Charte de capitulation, qui faisait partie des collections du Musée 
du Vieux Lisieux, a disparu dans l'incendie de 1944 



7(> LISIELX 

Cette fois, tous sentaient bien que l'heure avait sonné de la 
libération définitive (1). 

Sfratégiquement, le but était atteint : la Normandie était 
désormais coupée en deux tronçons. Les impôts du Lieuvin et 
de la région d'alentour ne parvenaient plus aux trésoriers 
anglais de Rouen, De plus, d'autres cités manifestaient le désir 
d'imiter Lisieux. Deux années plus tard, Charles VII écrivait : 
^ Au temps de la redduction de notre païs et diichic de Nor- 
mandie, ladicte cite de Lisieux fut la première de tout notre 
dict duehic qui libéralement nous fist obéissance ». On perçoit 
:i travers ces lignes un écho de la reconnaissance royale. 

Le 28 août, Thomas Basin prétait à Verneuil serment de 
féauté entre les mains du roi de France. Le 10 novembre, revêtu 
de ses habits pontificaux, il recevait Charles VII qui entrait 
dans Rouen par la porte Beauvoisine et lui présentait les autres 
evêques de Normandie. Il devait jouir pendant tout le règne d(> 
ce prince de sa faveur et de ses bienfaits. 

Lisieux eut grandement à se louer des initiatives de ce prélat 
éclairé et doué de grandes qualités d'organisateur. Non seule- 
ment il fit réparer à ses frais les murailles de la ville, mais i! 
la dota d'un véritable joyau si c'est bien lui qui fit élever, 
comme on le croit généralement, le gracieux clocher de Saint- 
Germain, que devait stupidement détruire la fureur révolu- 
tionnaire. Il est certain, en tout cas, qu'il contribua à la cons- 
truction de cette église, puisque ses armes étaient sculptées du 
côté de l'édifice qui se trouvait vers la Grande rue (2). Il lui 
donna, en outre une cloche — qui, de son nom, fut appelée la 
Basine — et fonda la « Charité » de la paroisse. Suivant les 
belles traditions de ses prédécesseurs, il s'intéressa vivement 



(1) Robert Blondel. Rediictio Normannia', II. 5- 

Ci) L'éjîlise Saint-Germain s'élevait, nous lavons dit, sur l'emplacement 
actuel de la place Thiers. Avec son cimetière, elle formait un rectangle irré- 
gulier limité par la place du Marché, la Grande-Rue. la rue du Cerf et la 
rue des Chanoines. 



CE QUE DIT l'histoire 71 

riii développement du collège de Lisieux à Paris et rédigea à 
l'intention de cet établissement un nouveau règlement, tandis 
qu'il rassemblait dans sa ville épiscopale les premiers éléments 
d'une bibliothèque. 

Nous avons vu plus haut Thomas Basin interroger les clercs 
et les bourgeois avant de conclure la capitulation. Ceci nous 
amène tout naturellement à parler de la constitution du Con- 
seil de Ville de Lisieux et du rôle que joua l'évêque en cette 
occasion. 

Antérieurement à 1445, il existait certainement une Chambre 
de Ville, mais aucun témoignage historique ne permet de pré- 
ciser l'endroit où se réunissait cette assemblée dont le rôle fut 
sans doute intermittent et assez restreint. Le plus ancien local 
connu pour avoir abrité ces délibérations consistait en une 
simple chambre louée de temps à autre dans le logis d'un cer- 
tain Colin Vagnel. Les comptes municipaux de l'époque men- 
tionnent à diverses reprises ces locations passagères, qui démon- 
trent par leur caractère même que les bourgeois de Lisieux 
n'étaient que rarement consultés sur les affaires publiques. 

Nous connaissons cependant un cas où eut lieu une consul- 
tation de ce genre, avant le pontificat de Thomas Basin. En 
1433, Pierre Cauchon convoqua les Trois Etats de la ville afin 
de rétablir les droits de coutume antérieurement levés dans le 
comté. La délibération prise par cette assemblée fut ratifiée 
en 1437 par Henri VL Mais il serait sans doute imprudent de 
regarder cette réunion d'Etats comme celle d'un véritable 
corps municipal (1). 

Il était réservé à Thomas Basin de transformer ces assem- 
blées intermittentes en une institution permanente. Par ordon- 
nance du 30 mars 1448, il dota Lisieux d'un véritable Corps 
de Ville. Le préambule de ce document demeure plein d'in- 



(1) Voir : Jean Lesquier. L'Administration et les finances de Lisieux de 
142.S à 1448 in Etudes Lexoviennes, II p. 39 et seq. 



72 LISIEUX 

térêt. L'évêque y constatait « comme pour l'entretenue, état 
et conservation de la chose publique et en suivant la police des 
autres villes du duché de Normandie, ait été despièça usé en la 
ville de Lisieux entre ses officiers, bourgeois et habitants d'icelle 
faire communication et pour ce assembler à certain lieu par 
ordonnance de sa justice pour pourvoir raisonnablement aux 
affaires touchant la fortification, bien, profit et utilité de la 
dite ville et de la chose publique ». Il rappelait aussi qu' « il 
a été accoustumé qu'un jour par semaine certain nombre de 
notables personnes, bourgeois de ladite ville, en présence de sa 
justice et des procureurs et conseils de ladite ville, doivent 
assembler pour communiquer et pourvoir à la garde et conser- 
vation d'icelui bien public ». 

En application de cette ordonnance, les bourgeois élurent en 
qualité de gens conseillers de la ville quatre notables : Guilbert 
Piel, Jean Filleul, Jean Hellouin et Thomas Vaguet. Ceux-ci 
devaient « s'assembler en la compagnie des conseil, procureur, 
mesnagiers et receveur de la Ville, en présence de la justice de 
l'évêque, un jour par semaine ou plus ». Jusqu'en 1458, les réu- 
nions municipales continuèrent à être tenues dans la chambre 
de Colin Vagnel. Cette salle ayant paru ensuite trop exiguë, 
les bourgeois prirent à fieffé de l'évêque, le 22 juin 1458, un 
manoir dont il demeurait quelques vestiges, naguère encore, 
entre la Grande Rue et la rue du Bouteiller, dans l'immeuble 
de la communauté de la Providence (1). Le Corps de Ville 
devait s'assembler en cet endroit pendant plus de trois siècles : 
exactement jusqu'en 1770, date à laquelle il fit l'acquisition, 
dans la Grande Rue, de l'hôtel de Pierre René de la Roque, 
seigneur de Serquigny, qui abrite, aujourd'hui encore, les ser- 
vices municipaux. 

Après la reddition de Lisieux, la carrière de Thomas Basin 
se poursuivit avec éclat. A Chartres en 1450. à Bourges en 1452, 



(1) Voir M. Collignon. — L'emplacement de l'ancien Hôtel de Ville, in 
Bulletin de la Société Historique de Lisieux, 1914-1915, p. 25 (avec plan). 



CE QUE DIT LHISTOIRE 73 

il assista aux assemblées chargées de décider du maintien ou 
de la suppression de la Pragmatique Sanction. Avant le procès 
de réhabilitation de Jeanne d'Arc, il composa un remar- 
quable Mémoire dans lequel il dénonçait les irrégularités de 
forme et de fond de la procédure de 1431 et concluait à la 
nullité de la sentence rendue par les premiers juges. Bien en 
Cour auprès de Charles VII, l'évéque de Lisieux se voyait fré- 
quemment consulter pour les motifs les plus divers. En 1455, 
il faisait partie, aux côtés du Grand Sénéchal de Normandie, 
Pierre de Brézé, d'une commission destinée à réformer l'Echi- 
quier de Normandie. Sa pensée à ce sujet fut précisée par lui 
dans un Mémoire pour la reforme de la Procédure qui a gardé 
son intérêt historiaue. 

Le dauphin Louis, sans cesse en état de rébellion larvée 
contre son père, s'efforçait cependant de détacher de celui-ci 
ses plus importants officiers. Un jour vint où, exilé en Dau- 
phiné mais désireux de créer un mouvement séditieux en Nor- 
mandie, il tenta de s'assurer la complicité de l'évêque de 
Lisieux. Mais bien loin d'y prêter les mains, celui-ci avertit le 
roi et lui remit les lettres et instructions du Dauphin. 

Cette conduite, d'une loyauté pourtant indiscutable, irrita 
le jeune Prince qui ne devait jamais l'oublier. Lorsqu'il fut 
monté sur le trône, il écarta Basin des affaires et le tint en sus- 
picion. L'évêque de Lisieux, mécontent, finit par se ranger 
ouvertement parmi les adversaires de Louis XL 

Après la bataille de Montlhéry (16 juillet 1465), le roi, que 
la Ligue du Bien Public tenait en échec, dut consentir à cons- 
tituer la Normandie en apanage au profit de son frère Charles, 
duc de Berry. Mais il était bien décidé à déchirer au plus tôt 
ce Traité de Confldns qu'il n'avait signé que par nécessité. 
Quelques mois plus tard, ses troupes accouraient sous le pré- 
texte de déjouer les entreprises du duc de Bretagne. Ayant 
rapidement repris possession des places fortes, il offrit à 
Charles le Roussillon en échange de la Normandie. Puis, pour 



74 LISIEUX 

mieux rétablir son autorité, il fit exécuter ou exila ceux des 
grands seigneurs normands qui avaient, à son avis, trop bien 
servi son frère. Thomas Basin qui, lors de la cérémonie de l'in- 
vestiture en la Cathédrale de Rouen, avait passé au doigt de 
Charles l'anneau ducal, symbole de l'indéfectible union du 
prince avec la Province, apprit à ses dépens que de semblables 
épousailles politiques peuvent avoir de tristes lendemains. Il 
dut s'enfuir auprès du duc de Bourgogne, tandis que son palais 
épiscopal de Lisieux était livré au pillage. 

Durant un premier exil, il séjourna à Louvain où il retrou- 
vait les souvenirs de sa studieuse jeunesse. Mais Louis XI, qui 
redoutait l'influence de cet habile diplomate sur Phihppe le 
Bon, tenta bientôt de le rappeler en France. Thomas Basin 
finit par accepter la charge de Chancelier du Roussillon, pro- 
vince récemment conquise et de gouvernement difficile. 
L'évêque de Lisieux ne tarda pas à se rendre compte qu'il ne 
s'agissait nullement d'un retour en grâce, mais que Louis XI 
avait simplement voulu se prémunir contre les effets de son 
ressentiment. Dès que sa conviction fut affermie à ce sujet, 
l'évêque quitta secrètement le Roussillon et, par la vallée du 
Rhône et la Savoie, gagna Genève, puis Bâle et enfin Louvain. 

Thomas Basin ne devait plus revoir la France. Obligé de 
renoncer à l'évéché de Lisieux, il fut nommé, en 1474, par 
Sixte IV, archevêque de Césarée. Les suprêmes étapes de sa vie, 
toute consacrée désormais aux études, furent Trêves, Louvain 
derechef, puis Bréda et enfin Utrecht. Protégé, dans cette der- 
nière ville, par l'évêque David, bâtard de Bourgogne, son ami. 
il s'y fit bâtir une maison. La mort même de Louis XI ne put 
le décider à quitter les Pays-Bas, bien que Charles VIII eût 
tenté de le rappeler. Désormais presque octogénaire, il expira 
à Utrecht le 3 décembre 1491 et y fut inhumé dans le chœur 
de l'église Saint-Jean sous une lame de cuivre. 

Juriste, théologien, historien, l'ancien évêque de Lisieux lais- 
sai! une œuvre littéraire importante. Son Histoire do Char- 




: \ 
Cliché Knch 



Vieilles maisons rue au Chor 



CE QUE DIT l'histoire 75 

fes VII et de Louis XI est, bien qu'écrite en latin, un travail 
remarquable dans lequel les faits sont clairement et logi- 
<iuement exposés. Un Traité contre Paul de Middelbourg, un 
futur évêque de Fossombrone qui avait hasardé, à propos du 
(^lomput pascal, des opinions hétérodoxes, démontre qu'à la 
veille de sa mort, Thomas Basin avait gardé non seulement 
toute la souplesse de son esprit mais encore son entière habi- 
le'é dialectique. 

Louis XI avait été moins sévère pour la ville de Lisieux que 
pour son évêque, puisqu'il lui avait pardonné, dès 1465, la faute 
qu'elle pouvait avoir commise en recevant dans ses murs le 
sieur Le Seny, lieutenant de Charles de Berry. Deux ans plus 
lard, libéral envers le Chapitre, il exemptait, par Lettres 
Patentes, les chanoines d'avoir à loger des gens de guerre. 

Thomas Basin avait été remplacé sur le siège lexovien, 
d'abord par Louis Raguier qui mourut presque aussitôt, puis 
par Antoine Raguier qui fit son entrée, le 10 janvier 1475, dans 
la vieille capitale du Lieuvin et y donna le même jour sa 
« dinée ». Cette dînée, ou « past », était un très ancien usage 
local. Tout évêque élu de Lisieux devait obligatoirement, avant 
de prendre possession, offrir un festin solennel au Chapitre (1). 
Ce n'était d'ailleurs pas la seule obligation gastronomique qu'il 
contractât du fait même qu'il venait coiffer la mitre aux rives 
de la Touques : chaque année, aux fêtes de Pâques, de la Pen- 
tecôte, de Saint Pierre et Saint Paul et de Noël, des repas tra- 
ditionnels étaient dus non seulement aux chanoines, mais 
encore aux chapelains, vicaires, clercs, enfants de chœur, sans 
oublier les officiers épiscopaux : le sénéchal, l'avoué, le procu- 
reur, le scribe et le sergent du Chapitre. Si l'on tient compte 
que tout ce petit monde ecclésiastique voulait être traité « selon 
,ion estât et quallité », on comprend aisément le geste de 
l'évêque Le Hennuyer qui. le 23 janvier 1561, passa en bonne 



(1) Voir ce que nous avons dit plus haut du pnst dû à l'archevêque de 
.Houen et au chajiitre lois de la prestation de serment : p. 52, note 2. 



76 LISIEUX 

et due forme une convention avec ces hôtes forcés, afin d'être 
déchargé, moyennant indemnité, d'une aussi pénible et oné- 
reuse corvée. 

L'évêque Antoine Raguier ne devait pas tarder à entrer 
en conflit avec les convives qui venaient de participer à sa 
« dinée ». Pendant la longue absence de Thomas Basin, le 
Chapitre avait, en fait, exercé tous les droits comtaux et épis- 
copaux. Or, il est toujours pénible de renoncer, fût-on cha- 
noine, aux biens acquis. La lutte fut âpre entre la crosse et les 
aumusses. Mais, à force de ténacité, le prélat l'emporta sur la 
cohorte turbulente de ses subordonnés : le siège de Lisieux fut 
rétabli dans la plénitude de ses droits qui devaient être d'ail- 
leurs confirmés une fois de plus, par Charles VIII, en 1487. 

Ce fut sous l'épiscopat d'Antoine Raguier que le roi de Por- 
tugal, Alphonse V l'Africain, passa par Lisieux, où il fut hébergé, 
rue au Char, à l'Hôtel de la Licorne. Vaincu par Ferdinand et 
Isabelle de Castille, Alphonse s'était retiré à la cour de Louis XI. 
Après bien des vicissitudes, il obtint de ce dernier d'être rapa- 
trié sur une flotte française. Ce fut donc pour rejoindre le port 
d'embarquement qu'il traversa la ville. Il fut reçu avec de 
grands honneurs à la Cathédrale. Messires Jean Piel, chantre, 
et Noël Coiffé, chanoine, l'accueillirent au bas du perron, tandis 
que le Chapitre en corps l'attendait en haut du degré. 

Il ne paraît pas que Raguier ait pris part à de nombreuses 
affaires diplomatiques. Nous le voyons seulement se rendre 
en 1480 au devant du Cardinal-Légat Julien de la Rovère (1), 
neveu de Sixte IV, qui venait prier successivement tous les 
princes chrétiens de tourner leurs armes contre le Turc. Il 
mourut d'ailleurs après sept années seulement d'épiscopat, le 
10 juin 1482, d'une maladie qui ne put être reconnue des méde- 
cins. Son corps, ramené de Préaux à Lisieux. fut inhumé dans 
la chapelle Notre-Dame, à droite de l'autel. 



(1) Le futur pape Jules II qui avait été, lui aussi, évoque en Normandie, 
ayant occupé de 1476 à 1478 le siège de Coutances. 



CE guE DIT l'histoire 77 

Il ne demeure d'Etienne Blosset de Carrouges, successeur de 
Raguier, que le squvenir d'un prélat attaché à l'entretien et à 
l'embellissement de sa Cathédrale. Précédemment évêque de 
Nîmes, il prit possession de son nouveau siège le l**" juin 1484. 
En 1487, il assistait à l'entrée de Charles VIII à Rouen. Sa 
générosité ne se bjorna pas à assurer la splendeur de Saint- 
Pierre. Il contribua à l'accroissement du château des Loges (1) et 
ce fut sous son épiscopat que fut posée, en 1496, la première 
pierre de l'église Saint-Jacques. 

Le 13 juin 1505, Blosset de Carouges résignait son évêché en 
faveur de son neveu, Jean Le Veneur, fils de Philippe Le 
Veneur, baron de Tillières, et de Marie Blosset. 

Au cours de sa longue carrière, Jean Le Veneur reçut les 
marques les plus flatteuses de la faveur royale. Ce fut lui qui, 
le 10 mai 1517, couronna à Saint-Denis la reine Claude, femme 
de François P^ Abbé commendataire du Mont Saint-Michel en 
1524, Grand-Aumônier de France en 1526, il fut, deux ans 
plus tard, du nombre des hauts dignitaires qui entouraient le 
roi le jour où celui-ci chargea l'Ambassadeur impérial de porter 
à Charles-Quint un défi en champ clos. Le 7 juillet 1530, il 
procéda à Saint-Laurent de Beyries, en Gascogne, au mariage 
du roi avec Eléonore d'Autriche. Par la suite, son heureuse 
fortune ne se démentit pas. Au mois d'octobre 1533, il accom- 
pagnait la Cour à Marseille lorsque celle-ci se rendit au devant 
du Pape Clément VII et de la duchessina Catherine de Médicis, 
promise au second fils de France, Henri. Lorsqu'il revint de 
ces fêtes nuptiales, Jean Le Veneur portait la pourpre cardi- 
nalice (2). Peu après, il recevait encore la commende de la riche 



(1) Le Château des Loges, résidence estivale des évêqiies, était situé entre 
Lisieux et Saint-Marfin-dc-la-Lieiie, au bord de la roule de Lisicux à Livarot. 
Cet endroit est appelé aujourd'hui le quar'icr des Quatre-SonneMes. Il ne 
demeure du château que quelques dépendances. CRenscignenicnts comuiuniqués 
par M. le cJianoinc G. A. Simon, Président de la Société Hislorique de Lisicux). 

f'2) Il avait été créé cardinal le 7 novembre 1533 au lifrc de Sainl-Bartlié- 
lemy en llsle. 



78 LISIEUX 

abbaye du Bec. Rien ne manquait à son illustration, pas même 
certaine allusion, d'ailleurs obscure, faite par Rabelais (1) à 
son sujet. 

François P' accordait au Cardinal une confiance qui semble 
ne s'être jamais démentie. Dans une lettre adressée aux reli- 
gieux du Mont Saint-Micliel, il déclarait avoir en l'évêque de 
Lisieux « autant ou plus de fiance que de prélat qui soit en 
cestuy nostre royaume ». Cette faveur eut, en une circonstance 
importante, de si heureuses conséquences, que celles-ci pour- 
raient suffire à la gloire de Jean Le Veneur. 

ïl est aujourd'hui prouvé, en effet, que l'évêque de Lisieux 
joua dans la préparation de la première exjîédition de Jacques 
Cartier un rôle de tout premier plan. Cartier était alors un 
inconnu. Ce fut un de ses parents, procureur fiscal du Mont 
Saint-Michel, qui le mit en relations avec le prélat, abbé de ce 
monastère. Dès 1532, Le Veneur entretenait des projets du 
Malouin François P' qui était venu en pèlerinage au Mont. Il 
offrait même au roi de participer aux frais de la future expé- 
dition (2). 

Séduit par la perspective de découvertes nouvelles, le sou- 
verain chargea Jean Le Veneur de traiter avec Rome à ce sujet. 
La célèbre bulle d'Alexandre VI qui accordait aux Espagnols 
et aux Portugais la possession des terres nouvelles était, en 
effet, toujours en vigueur, quelque absurde qu'elle fût. Grâce 
à ses bonnes relations avec le célèbre cardinal Hippolyte de 
Médicis, neveu de Clément VII, l'évêque de Lisieux obtint de 
ce dernier l'assurance que la bulle de son prédécesseur s'appli- 
quait uniquement aux régions précédemment touchées par les 



(1) PdiHugntel. — Livre IV chapitre XL. Parmi les maîtres-queux que 
Jean des Entommeures fait entrer dans la Grande Truie pour combattre les 
Andouilles, Rabelais cite un certain Brigaille qui « fut de cuisine tiré en 
chambre pour les services du noble cardinal Le Veneur ». 

(2) Ch. A. Julien, René Herval et Th. Beauchesne. Les Français en Amé- 
rique. — Paris — - Presses Universitaires, 1946. Introduction, j). 11 



CE QLE 1)1 l L IllSTOlRK 79 

navires castillans cl lusitaniens. Une telle interprétation ouvrait 
l'Amérique du Nord aux ambitions françaises. 

Le succès de cette négociation délicate dut contribuer à fair(> 
octroyer à Jean Le Veneur le chapeau de Cardinal. Peut-être 
demeure-t-il aussi le titre le plus solide qu'ait gardé ce prélat 
au souvenir de la postérité. Si, le 24 juillet 1531, Jacques Cartier 
put prendre possession du Canada au nom du roi de France 
et ériger sur la falaise de Gaspé une immense croix timbrée 
d'un écu fleurdelysé, ce succès était dû, pour une bonne part, 
à l'intelligente activité de l'évéque de Lisieux. 

Jean Le Veneur accueillit le 13 mars 1531, sur le parvis de sa 
Cathédrale, cet infortuné dauphin François qui devait dispa- 
raître, quelques années plus tard, dans des circonstances si 
mystérieuses et si tragiques (1). Durant son séjour, le jeune 
prince fut hébergé au château des Loges auquel le prélat faisait 
alors travailler. Le lendemain, le chancelier du Prat et le car- 
dinal de Gramont faisaient, à leur tour, leur entrée à Saint- 
Pierre. 

Avec la belle activité des hommes de ce temps, prompts à 
s'intéresser à toutes les connaissances et à prendre sans cesse 
de nouvelles initiatives, l'évéque de Lisieux s'était révêlé grand 
bâtisseur. A Carrouges, domaine de sa famille, il avait fort 
probablement élevé le châtelet d'entrée dont on peut encore 
admirer la pittoresque élégance. A Lisieux, il ne manqua pas 
de s'intéresser à la beauté de la Cathédrale. Il dota notamment 
celle-ci d'une chaire épiscopale qui disparut, hélas ! quelques 
années plus tard. Les travaux des églises Saint-Germain et 
Saint-Jacques se poursuivirent activement malgré l'incertitude 
des temps et les lourdes charges que la guerre faisait peser 
sur les populations. Lorsque, au mois d'août 1539, Le Veneur, 
chargé d'ans et d'honneurs, se démit de son évéché en faveur 



(1) Le Diiiiphin François mourut à Tournon le 11 août 1536. On soup- 
çonna, à l'époque. Chaiies-Quint de l'avoir fait empoisonner. 



80 LISIEUX 

de son cousin Jacques d'Annebault (1), les deux églises parois- 
siales étaient presque achevées et les prières pour la Paix aux- 
quelles le diocèse de Lisieux s'était associé l'année précédente 
semblaient avoir été exaucées, au moins temporairement. 

Jacques d'Annebault, fils du connétable héréditaire de Nor- 
mandie Jean d'Annebault et de Catherine de Jeucourt, n'était 
pas engagé dans les ordres lorsqu'il fut appelé à recueillir la 
succession du Cardinal Le Veneur. Il fut ordonné prêtre à 
l'abbaye du Bec. Dès le 19 décembre 1544, le pape Paul III 
l'avait créé cardinal du titre de Sainte-Suzanne. Il reçut le cha- 
peau, en même temps que l'onction épiscopale, le 3 mai 1547 et 
ce fut également au Bec qu'eût lieu cette double cérémonie. 

Le nouveau prélat appartenait à une vieille et glorieuse mai- 
son normande. Il avait pour frère ce vaillant d'Annebault qui, 
en qualité de Maréchal de France et d'Amiral, fut de toutes 
les guerres de François I" et battit en plusieurs rencontres les 
escadres anglaises. Une telle origine devait, semblait-il, impli- 
quer intelligence et libéralité. Ce n'est cependant pas sous ce 
jour qu'un religieux du Bec, François Carré — qui était Lexo- 
vien — nous a campé le personnage. Le cardinal d'Annebault 
qui avait également succédé à Jean Le Veneur à la tête de cette 
abbaye en aurait, selon ce chroniqueur, dilapidé les biens. A 
Lisieux, il semble qu'il en ait été autrement. 

Sous ce pontificat et malgré l'acharnement des querelles reli- 
gieuses désormais ouvertes, les travaux de construction et d'em- 
bellissement ne se ralentirent pas. Le 30 mai 1540, l'évêque de 



(1) Le Cardinal Le Veneur mourut à Marie, en Picardie, le 7 août 1543. 
^CT\ corps fut porté au Bec où le creur seul fut inhumé. Les au'res restes, 
transférés à Lisieux, furent d'abord déposés à l'Abbaye-aux-Dames où ils 
passèrent une nuit. Le lendemain, les funérailles furent solcnneKcmcnl faites 
à la Cnlliédrale. L évêque de Chartres, Louis Guillard d Espidullière, officia. 
L'oraison funèbre fut prononcée par Robert Céneau, le savant évêque d'.Avran- 
ches. 

La sépulture de Jean Le Veneur a été retrouvée en 18fi5 dans le chœur de 
la Cathédrale, auprès de celle d'Etienne Blosset de Carrougcs. 




Le Manoir de la Salamandre, rue aux Fèvres 



Cliché Koch 



CE (jl E l>l I I. MIS I OIHi: 81 

Casloiia (1) procédait à la dédicace de l'église Saint-Jacques. 
Deux jours plus tard il présidait une cérémonie analogue en 
l'église St-Gcrmain. Quant à la Cathédrale, si la chute de la flè- 
che de la tour méridionale écrasa, le 16 mars 1553, une maison 
voisine, celle d'Adrien Le Houx, et une partie des voûtes de la 
nef, de la chapelle Saint-Augustin à celles de Saint-Denis et de 
Saint-Taurin, ce désastre stimula aussitôt la générosité de l'évê- 
que. Le 21 décemhre 1555, Jacques d'Annebault faisait don à la 
fabrique d'un fief nommé la Couycre qui lui appartenait à 
Bonneville-la-Louvel afin de contribuer à la restauration de 
la tour. 

Cette largesse épiscopale était sans doute indispensable, car 
les temps devenaient difficiles. En 1556. la disette avait été 
si menaçante que les Lexoviens inquiets, recourant à leur dévo- 
tion préférée, avaient promené à travers la ville, en une solen- 
nelle procession, les reliques vénérées de Saint Ursin. 

Nous avons conté précédemment les circonstances qui avaient 
rendu populaire à Lisieux le bienheureux thaumaturge de 
Bourges. La pompe qui accompagnait à travers les rues la 
châsse du saint était fort pittoresque et mérite sans doute d'être 
décrite. Un document, cité par Louis Du Bois dans son Histoire 
de Lisieux, la relate ainsi : 

« Procession générale fut faite à Lisieux, à cause de l'indis- 
position du temps, menace de cherté et grande nécessité d'eau 
qui jà par deux mois avoit été en telle sorte que les grains de 
la terre étaient en perdition et demeurés sans profiter. Le blé 
valait douze sous six deniers le boisseau et l'avoine cinq sous. 
La châsse fut descendue le mardi, 2 du dict mois de juin, sur 
le soir et mise derrière le grand autel ; et le lendemain après 
mâtines fut chantée une antienne. Verset et Oraison des Reli- 
ques, et après fut chanté le Te Deum, la dicte châsse appuyée 



(1) Jean Cousin, évêquc de Castoria — ancienne ville de la côte Albanaise 
— remplissait à Lisieux les fonctions épiscopales, en l'absence du Cardinal Le 
Veneur, puis du Cardinal d'Annebault. 



82 LISIEUX 

sur le dict autel et, des deux côtés, le chef de Saint Pierre et 
celui de Saint Ursin. Voici l'ordre de la procession : les torches 
de chaque métier étaient portées devant, et ensuite les charités. 
Après icelles charités, il y avait grand nombre de torches 
portées par la plus grande partie des bourgeois de la ville et 
après suivaient les gens d'église en bel ordre. Devant les reli- 
ques précédait la croix de Saint Pierre, puis le bras de Saint 
Ursin, le chef d'icelui et le chef de Saint Pierre, les dictes reli- 
ques portées par les chapelains de la dicte église cathédrale. 
Ensuite était ladicte relique, vulgairement la Fierté, portée par 
quatre chanoines, MM. de Rossy, officiai et grand vicaire ; 
Richard Trinité, prébende des Loges ; Robert Blosset, chanoine 
des Vaux, et Thibaut, chanoine de la Pommcraye ; et par qua- 
tre nobles, savoir : René Osmont, sieur de Beuvilliers, Nicolas 
Le Vallois, sieur de Putot, Jean Ediard, élu, sieur des Vergers 
et Philippe de Poullain, sieur des Câtelets, bailli de Lisieux. 
Après, suivait la relique de Notre-Dame portée par deux des 
vicaires de l'église et, après, le très auguste et très saint Sacre- 
ment de l'autel, porté par le révère ndissime Cardinal et y assis- 
tait M. l'évêque de Castore. A Ventour du très saint Sacrement 
était le luminaire de messieurs du Chapitre et haut-doyen et, 
après un si bel ordre, suivait le reste du peuple portant en leurs 
mains force luminaires. Il y avait tant et de si beaux reposoirs 
en plusieurs endroits de la ville que l'on peut bien dire que 
jamais ne fut vue une telle et si belle procession à Lisieux... » 

La grande procession du 4 juin 1556 devait être une des der- 
nières cérémonies que Jacques d'Annebault fût appelé à pré- 
sider dans sa cité épiscopale. Le 7 juin 1558, il expirait en son 
Hôtel du Bec, à Rouen. Son corps, transporté à Appeville, près 
<ie Pont-Audemer (1), y fut inhumé dans l'église paroissiale où 
reposait déjà l'amiral Claude d'Annebault, son frère. 



(1) AiiJoui'd"luii A])])c\illc-Annchniilt (Eure) 



CE OIE DIT l'iIISIOIKE 83 

Le pontifical de son successeur, Jean Le liennuyer, devait 
être un des plus agités de toute l'histoire lexovienne. 

Originaire du diocèse de Laon et depuis longtemps introduit 
à la Cour, Jean Le Hennuyer avait rempli les fonctions de pre- 
mier aumônier de Henri II, puis celles de grand aumônier de 
François II et de Charles IX. En 1557, il avait été nommé à 
révèché de Lodève. Il n'en avait pas encore pris possession, au 
déhut de 1560, lorsqu'il fut transféré sur le siège de Lisieux. Les 
querelles religieuses devaient marquer d'un triste éclat la plus 
grande partie de son épiscopat. 

Un des premiers gestes du nouvel évêque fut d'abolir la 
vieille coutume des « pasts », dont nous avons parlé précé- 
demment. 

Après bien des discussions, le Chapitre consentit à décharger 
l'évêque de ses obligations moyennant compensation. Le mer- 
credi 23 janvier 1561, un accord passé en l'église cathédrale, 
par devant François Lores et Gu^illaume Namps, tabellions à 
Lisieux, stipula que les chanoines, recevraient aux fêtes de cou- 
tume, chaque année, en remplacement du « past » aboli, « ung 
gallon de vin vallant deux pots, mesure de Lisieux, du meilleur 
qui pourra estre trouvé en ladite ville et un pain blanc bon et 
loail, du meilleur bled qui pourra être, froment du pays, de 
quatre livres chacun ». Pour éviter toute discussion éventuelle 
et tout mécontentement, il était prévu en outre par le même 
contrat, que ses bénéficiaires « fairont faire le dit pain par tel 
houllenger qu'ils trouveront bon estre, chercher et prendre le 
dit nin à leur choix par telle personne qu'ils vouldront », l'évê- 
que s'obligeant à faire régler le jour même la dépense par son 
receveur. Quant aux autres officiers, ils étaient infiniment 
moins bien partagés que Messieurs du Chapitre, puisqu'ils ne 
devaient recevoir, les vicaires que cinq sols chacun et les plus 
humbles convives des « pasts » épiscopaux trois sols seu- 
lement. 



84 LISIEUX 

A l'heure même où Le Hennuyer et ses chanoines traitaient 
de raboHtion de ces fériés gastronomiques, les rivalités entre 
catholiques et protestants prenaient chaque jour un caractère 
plus grave. Le fameux Edit dé Janvier (17 janvier 1562) n'avait 
satisfait personne, particulièrement dans les milieux catholi- 
ques. Les Parlements n'acceptèrent de l'enregistrer qu'à la 
troisième jussion et nombre d'évêques s'opposèrent à son appli- 
cation. Le Hennuyer protesta par écrit dès qu'il reçut l'édit et 
n'hésita pas, dit-on, à venir prêcher les huguenots sur le perron 
même de Saint-Pierre. Mais ceux-ci l'insultèrent sans que les 
catholiques, intimidés par la violence des Réformés, osassent 
intervenir en sa faveur. 

Il semble qu'à la suite de ces incidents, Tévêque de Lisieux 
ait été quelque temps absent de sa ville épiscopale. Les nou- 
velles qu'il en reçut durant les mois suivants furent mauvaises. 
Dès le mois de mars, la population inquiète s'attendait aux 
pires événements. A Saint-Pierre, le Chapitre avait établi une 
garde militaire permanente et de grosses pierres avaient été 
hissées sur les voûtes afin que les défenseurs de l'édifice pussent, 
le cas échéant, les faire tomber sur des assaillants. De tels pré- 
paratifs révélaient l'extrême tension des esprits. Mais en 
dépit des précautions prises, le bailli d'Evreux, Louis d'Or- 
bec, entouré de quelques dizaines de gentilshommes hugue- 
nots, pénétra le 5 mai, avant-veille de l'Ascension, dans la 
cathédrale. Sur ses ordres, l'office canonial fut interrompu et 
la garde levée par le Chapitre immédiatement dissoute. Des 
heures redoutables allaient sonner pour la Cathédrale d'Ar- 
nould. 

Le soir même de l'Ascension, en effet, Louis d'Orbec s'empa- 
rait des portes de la ville : désormais, nul ne pouvait entrer 
dans la cité ni en sortir sans sa permission expresse. Le len- 
demain, trois cents protestants, venus d'Honfleur, de Pont- 
l'Evêque et des environs d'Orbec, vinrent se mettre à ses ordres 
et renforcer sa troupe. Stîrs désormais de l'impunité, les 
Réformés, « armés de diverses sortes d'armes comme pistolets. 



CE QUE DIT l/mSTOIHE 85 

hallebardes, piques, marteaux de fer et antres hâtons » péné- 
trèrent le 8 mai dans Saint-Pierre, entre neuf et dix heures 
du matin. Se précipitant à travers la nef, ils « rompirent les 
images et autels, ravirent calices, reliques et autres joyaux 
d'or et d'argent, brillèrent chappes, ornements, parements, 
nappes et autres linges » (1). 

Ce fut en vain que des femmes courageuses s'efforcèrent de 
sauver des flammes une partie de ces richesses. Les reîtres les 
laissèrent faire mais un religionnaire lexovien, n'écoutant que 
sa passion sectaire, leur arracha des mains les ornements sacrés 
qu'elles emportaient et rejeta ceux-ci dans le brasier. 

Tout ce que les Huguenots purent atteindre fut brisé ou con- 
sumé. Les cloches, les stalles, les rétables, le jubé subirent les 
plus graves mutilations. L'imagerie de pierre du grand portail 
s'effrita sous les marteaux. Dans le chœur, le pavage fut enlevé 
et les sépultures des évêques violées. Les monuments élevés à 
la méinoire de Blosset de Carrouges et de Jean Le Veneur subi- 
rent l'assaut d'une soldatesque sans discipline et sans dignité. 

Pendant la semaine qui suivit, le culte catholique fut inter- 
rompu dans la ville. Les huguenols, dont les principaux 
meneurs étaient Guillaume Robert et Pierre Paulmier, de 
Lisieux, et Antoine Lebourgeois, dit La Cormerie, de Cormeilles. 
avaient établi leurs quartiers dans deux auberges, le Falot d'Or, 
tenu par Renaud Dosté et VI mage Saint-Martin appartenant à 
Richard Cochon. Ces hôteliers avaient depuis longtemps accou- 
tumé d'accueillir « tous les séditieux et mal sentans de 
la foi ». Les bandes iconoclastes qui sortaient de chez eux 
pour arquebuser les statues et piller les maisons bourgeoises 
n'y rentraient que chargées d'un butin qui leur permettait de 
faire ripaille. 



(1) Extrait tks niticlts donnés contre ceux qui pillaient Téglise Saint- 
Fierre de Lisieux (1562). — Voir R. N. Sauvage. Les Troubles de 1562 in 
Rfiides Lexoviennes, T. 51- 



86 LISIEUX 

Le samedi 16 mai, le duc de Bouillon, gouverneur de Nor- 
mandie, personnage ondoyant et très peu sûr. avait rendu une 
ordonnance aux termes de laquelle les églises devaient être 
rendues au clergé. Les chanoines rentrèrent donc dans la Cathé- 
drale. Déjà ils s'occupaient de faire procéder aux réparations 
les plus urgentes lorsque, le 31 mai, arriva Guillaume de 
Hautemer, sieur de Fervaques, à la tête d'une compagnie de 
chevau-légers. Fervaques, suivant les ordres qu'il avait reçus 
du duc de Bouillon, assuma les fonctions de capitaine de la 
ville. 

Les protestants connaissaient les sentiments de cet homme 
ambitieux et indiïférent à toute croyance. Persuadé, semhle- 
t-il, du triomphe des Béformés, Fervaques prit, dès son arrivée, 
une attitude anti-catholique très prononcée. « Je ne permettrai 
jamais, disait-il, ayant la charge de capitaine en la ville qu'il 
y soit dit la messe. » Le jour même de son arrivée, les offices 
furent de nouveau suspendus. Les chanoines Bobert de Bios- 
set et Jacques Saintard furent chassés de leurs maisons sous la 
menace des pistolets. Un prêtre nommé Begnault Costentin. qui 
qui avait été surpris en train de célébrer la messe, fut trainé. 
encore revêtu des ornements sacerdotaux, de rue en rue jus- 
qu'à la prison. Le 10 juin, jour de la fête de Saint-Ursin, Ferva- 
ques s'arrogea les droits dont le chapitre jouissait de toute 
ancienneté à cette occasion. 

Bientôt ce fut pis encore... 

Le 22 juin le terrible capitaine se faisait remettre par l'avo- 
cat Nicolas Le Petit un splendide Evangéliaire « coiiuert de 
lames d'argent doré, entièrement enrichi de pierres précieuses 
et mesme du fust de la Vraye Croix de Nostre Seigneur ». Cet 
Evangéliaire, auquel l'admiration générale avait valu le nom 
de Majesté, disparut sans retour. Ce fut une perte très sensible 
pour l'Eglise de Lisieux. 

Au mois de mai, les chanoines qui sentaient venir des jours 
troublés, avaient pris la sage précaution de faire enterrer dans 



CE QUE DIT L HISTOIHE 0/ 

la salle des Délibérations du Chapitre la grande ehâsse aux 
reliques (1). Les premiers énieutiers n'avaient pas découvert 
cette cachette. Mieux informé qu'eux, Fervaques se fit livrer les 
clefs de la salle. Sur son ordre, la fosse fut ouverte et l'on frac- 
tura les serrures de la châsse. « On assure, déclara-t-il péremp- 
toirement, que si je fais ouvrir cette belle châsse, je ne vivrai 
pas demi-an. Quand je devrais mourir, je la ferai ouvrir ». A 
l'intérieur on découvrit « trois sacs de cuir de cerf pleins des 
ossements de Monsieur Saint Ursin et autres saints, scellés du 
sceau de deffunt et de bonne et louable mémoire M. d'Estoute- 
ville, de son vivant évêque et comte de Lisieux ». Fervaques 
coupa de sa dague les cordons des sacs et répandit les reliques 
en bouffonnant : « Voilà des os de cheval ! ». Puis il mit les cha- 
noines présents en demeure de les racheter s'ils ne voulaient 
les voir réduites en cendre. Les infortunés s'exécutèrent sans 
doute puisque les reliques, recueillies par l'un d'eux, Nicolas 
Saintard, firent l'objet de visites en 1564. 1626 et même en 1731. 
Quant à la grande châsse elle-même, elle fut dépouillée de ses 
pierres précieuses et de ses ornements d'or et d'argent et l'on 
peut croire que cette perte, si sensible pour le Chapitre de 
Lisieux, n'en fut pas une pour Fervaques. 

Quelque temps encore, le pillage se poursuivit. Le trésor de 
la Cathédrale, découvert dans une maison qui appartenait à la 
Fabrique, fut dispersé. L'Hôtel de Ville, visité la nuit, après 
effraction, par des malandrins, ne fut pas mieux traité quelles 
édifices religieux. Des titres de rentes disparurent. Quant aux 
armes qui appartenaient à la cité, le prudent Fervaques les 
enleva, non sans délivrer d'ailleurs un reçu en bonne et due 
forme. Douze arquebuses à croc furent, notamment, employées 
par lui pour renforcer la défense de son propre château. 

Le duc d'Aumale, cependant, chargé par la Cour de rétablir 



(1) \'oir otiidc de \. Laluiyc. Les reliques et les reliquiiires de Saiiil I jsin 
à Lisieux. in Etudes Lexoviennes. II 177. 



88 ijsiEiix 

l'ordre, avait été saisi des plaintes du Chapitre et des habitants 
demeurés catholiques. Il se disposait à intervenir. Fervaques, 
de plus en plus violent, se répandait en invectives à son égard : 
« Anmale m en veiil, disait-il, mais par le Corps Dieu, je luy 
marcheray sur le ventre s'il prent le chemin de venir à Lisicux. 
Je seray toute ma vie de l'Eglise nouvelle en dépit de luy et ne 
permettray jamais qu'on dise messe en cette ville. Je feray rem- 
part de la prestraille, des rasés et des papaux ! ». 

Vaines bravades d'un violent qui, au fond, doutait de sa 
force ! Fervaques ne devait pas attendre l'arrivée du duc d'Au- 
male. Avec un autre capitaine protestant, Jean de Sainte Marie 
d'Agneaux, il quitta la ville pour tenter de surprendre le 
prieuré de Saint-Philbert-sur-Risle. Mais, en dépit de la supé- 
riorité de ses forces sur celles des défenseurs de cette maison, 
il échoua complètement dans son attaque (4 juillet 1562) et crut 
sans doute plus sage de ne reparaître pas à Lisieux (1). 

En l'absence de Fervaques. le receveur P'aulcon maintint le 
régime de terreur instauré par celui-ci. Il leva une nouvelle 
bande de coupe-jarrets, s'empara des portes de la ville, pilla 
quelques maisons et mit à mort un «pauvre homme tenant le 
party de l'Eglise romaine », le boulanger Jean Hesbert. Mais le 
règne de cet autre forcené fut de courte durée. A la nouvelle de 
l'approche du duc d'Aumalc. il s'enfuit à Honfleur avec ses 
complices. 

Les éclaireurs de l'armée royale parurent sous les murs de 
Lisieux dans la soirée du vendredi 27 juillet. Quelques heures 
plus tôt, une délégation de douze habitants était allée trouver 
le duc à Cormeilles où il logeait, afin de lui remettre les clefs 
de la ville et de l'assurer de son obéissance. Elle avait été bien 
accueillie et des mesures immédiates avaient été prises pour 
assurer l'occupation de la place. 



(1) Histoire iiiéinorable et très véritable coiiieiuuit le ixiiit effort des Hugue- 
nots au Prieuré de Saint-Philbert en Normandie et comment ils en furent 
miraculeusement repoussés. — Paris, Julien Noyau, 1.587. 



CK (H I<: DU r/lIISTOIHK 89 

Le IcMidemain. 18 juillet, le lieutenant-général des arrière- 
bans de Normandie, Louis Le Pellerin, sieur de Gauville, fai- 
sais son entrée dans la ville à la tête d'une compagnie de deux 
cenls hommes de pied dont la ville avait offert de payer la 
solde. Les murailles furent renforcées et les bourgeois reçurent 
des armes. Comme on craignait une rescousse des huguenots de 
Caen, trois cents fantassins, commandés par Antoine de Vieux- 
Pont, sieur du Saussey, vinrent renforcer la compagnie de Gau- 
ville. 

La réaction catholique s'affirma à Lisieux comme dans tou- 
tes les villes normandes libérées des huguenots. Dès le 21 juil- 
let, le duc d'Aumale enjoignait au bailh de l'évêque, Philippe 
de Pomollain de « faire et parfaire les procès des séditieux et 
rebelles ». Les huguenots s'enfuirent, pour la plupart, et se reti- 
rèrent à Caen. Ceux qui furent assez maladroits pour se faire 
prendre furent menés à Louviers où siégeait le Parlement, 
replié de Rouen. La justice s'y montra prompte, mais peu 
sereine. Le 27 août, trois habitants de Saint-Pierre-de-Cormeil- 
les, Germain, Guillaume et Pierre Le Liepvre, convaincus de 
saccagements faits à Cormeilles et à Saint-Jacques de Lisieux. 
furent pendus et estranglés. Le 10 octobre, Robert Despérois, 
un Lexovien, subissait le même sort. 

La vindicte hâtive mais boiteuse du Parlement s'exerça ainsi 
sur les menus complices des chefs de bandes huguenots. Elle 
tenta bien d'atteindre également Louis d'Orbec et Guillaume 
de Fervaques. Mais ceux-ci étaient trop haut placés pour encou- 
rir le moindre châtiment. Assignés à comparaître devant la 
Cour et menacés d'une saisie de leurs biens, ils ne s'en souciè- 
rent guère, ne répondant que par des nasardes aux députés 
lexoviens qui leur réclamaient leurs vouges et leurs arbalètes 
à croc. Il est vrai que, peu après, Fervaques, ralhé à la cause 
royale, se couvrait de gloire à la bataille de Dreux. L'énigma- 
tique personnage n'en était pas à une palinodie près. Grand 
pourfendeur de rasés et de papaux en 1562, il devait aider un 



90 LISIELX 

jour les Jésuites à s'installer à Caeii et les Capucins, à le faire 
à Lisieux. Nous verrons bientôt avec quelle pompe il fut enfin 
inhumé dans cette même Cathédrale Saint-Pierre qu'il avait 
si bien contribué à ruiner naguère... 

Tandis que sa ville épiscopale était ainsi en proie aux vio- 
lences. Le Hcnnuyer en était absent. Peut-être eut-il cependant 
l'occasion de sauver alors — fût-ce par avarice et involontaire- 
ment — la vie de quelques huguenots qui devaient être trans- 
férés à Louviers où les attendait la peine capitale. Il se refu- 
sait, en etïet, de payer leurs frais de transfert et de nourriture. 
La célèbre et inexacte légende, qui montre le prélat empêchant 
le massacre des religionnaires lors de la Saint-Barthélémy, n'a 
peut-être pas d'autre origine. Nous reviendrons sur ce point. 

Ce fut seulement le 10 juin 1561 que Tévêque de Lisieux 
établit le procès-verbal des dévastations subies par la cathé- 
drale et le diocèse (1). Avec une emphase quelque peu médié- 
vale mais aussi, semble-t-il, avec une émotion sincère, il y déplo- 
rait non seulement les ruines matérielles mais aussi les attein- 
tes portées aux lois et à la morale. Il se félicitait, par contre, 
que les reliques de Saint Ursin et des autres bienheureux, chers 
à la piété lexovicnne, eussent été sauvées par le chanoine Nico- 
las Saintard. 

Après avoir constaté que ces reliques étaient intactes et con- 
formes de tout point à la relation qu'en avait faite Guillaume 
d'Estouteville le 14 avril 1399, Le Hennuyer les replaça dans la 
châsse qui, désormais veuve de ses ornements et revêtements 
précieux, n'était plus qu'un coffre en bois d'assez piètre aspect. 
Il ordonna d'appliquer quelques motifs de bois doré contre ses 
parois. Revêtue de cette pauvre parure, elle reprit sa place tra- 
ditionnelle sur un échafaudage, derrière le maître-autel. 



(1) D'après l'Histoire de Normandie de Masseville, une tentative fut faite 
contre Lisieux le 14 mars 1563, à l'instigation de l'Amiral de Chàtillon, par 
le ]n'.'nce de Porcien. Le coup de main fut éventé et échoua. 



CE QUE DIT l'histoire 91 

Il étail réservé à un chanoine du xvii' siècle, M. de Mailloc, 
de substituer à cette « vieille et ancienne châsse en façon de 
garde manger » un reliquaire nouveau. L'évêque Léonor II de 
Matignon opéra en 1685 le transfert des reliques. La châsse de 
M. de Mailloc, faite de bois doré, fut alors « mise dans une 
armoire placée à ce dessein sur l'autel de la Trinité, derrière le 
grand autel » (1). 

Une tradition tenace, à laquelle nous avons fait allusion, 
affirme que si le sang ne coula pas à Lisieux, au lendemain de 
la Saint-Barthélémy, le mérite en revint à Le Hennuyer qui se 
serait opposé au massacre des protestants. Des historiens hasar- 
deux ont lancé cette légende dont les artistes se sont ensuite 
emparés. Sans reprendre à l'égard de l'évêque les accusations 
passionnées de Louis Du Bois (2), il est permis de croire tout 
simplement qu'il se trouvait à la Cour lors de ces tragiques 
événements. Il avait assisté, en effet, quelques jours plus tôt 
au mariage, célébré à Paris, de Henri de Navarre et de Margue- 
rite de Valois. La toile de Gosse qui se trouve au Musée de 
Lisieux et représente Le Hennuyer intervenant en faveur des 
Huguenots n'a vraisemblablement pas plus de valeur historique 
que le cadre imaginé par le peintre n'a de prix au point de 
vue de l'exactitude iconographique. 

En réalité, si le pire fut évité dans cette ville où les catho- 
liques n'avaient pas dû oublier les violences de 1562, le mérite 
en revint au cai)itaiiie qui y commandait. Fumichon (3), et aux 



(1) Mémorial île ce fjiii s'est jxissé de jiliis remar<iiuihle dans ht pille ne 
l.isieiix depuis l'an 167G jusqu'en 1717- 

(2) Dissertation snr Jean Le Hennuijer. évèque de Lisietix regardé faus- 
sement comme l'un des sauveurs des protestants à l'époque de la Saint- 
Barthélémy in Archines Annuelles de la Normandie. — Caen, Manccl 1824-26- 
De la conduite de Le' Hennuijer en 1572 in Recherches sur la Normandie. — 
Paris, Dumoulin, 184.S. 

(.3) Guy de Longchani]), sire de Funiiclion, avait été nommé par Charles IX, 
le 28 octobre 1562, capitaine et gouverneur de Lisieux. 11 succédait dans ces 
fonctions à Jean de Mainnemare, gouverneur depuis 1555. 

En 1568 Charles IX nomma gouverneur le célèbre Fervaqucs. mais Fumi- 



92 LISIEUX 

magistrats du Corps de Ville. Le roi semble d'ailleurs n'avoir 
donné, à l'égard des huguenots lexoviens, que des ordres d'in- 
carcération et non des injonctions de massacre. 

La Saint-Barthélémy fit cependant une victime à Lisieux : 
elle y tua le vieux théâtre naïf et pittoresque que le Moyen 
Age avait créé. Le 24 août, le jour même des scènes sanglantes 
de Paris, les officiers municipaux interdirent à un certain Bou- 
det, au prêtre Guillaume et à leurs camarades de réciter en 
public le « Mistère de Madame Sainte Barbe ». Le 29, la repré- 
sentation de celui-ci était purement et simplement supprimée 

Les successeurs de Le Hennuyer, qui mourut octogénaire le 
12 mars 1578 (1), connurent, fort heureusement pour leur comté, 
des temps plus paisibles. Denis Rouxel de Médavy, issu d'une 
très ancienne et très illustre famille normande et nommé à l'évê- 
ché de Lisieux le 18 juin 1578, ne prit pas possession de son 
siège. Jean de Vassé ne régna que trois ans (1580-1583). 

La Ligue, cependant, entretenait dans tout le Royaume le 
plus violent état d'agitation. Anne d'Escars de Givry, qui avait 
recueilli, après un intervalle de deux années, la succession de 
Jean de Vassé, s'était toujours montré un de ses plus chauds 
partisans. Après la mort de Henri III, il marqua franchement 
son hostilité au roi de Navarre. Aussi celui-ci, au lendemain de 
la prise de Falaise sur Brissac (Janvier 1590), marcha-t-il aussi- 
tôt sur Lisieux. 



chon parvint à obtenir sa réintégration après avoir ciiassé de la ville le lieute- 
nant de Fervacques, Guillaume de Bonnechose. 

Son fils Jean, lui succéda le 8 juin 1584. Son administration fut très pénible 
pour l'Evêque et pour les habitants. En 1.590, Henri IV le révoqua et ce fut de 
nouveau le Maréchal de Fervaques qui reçut le gouvernement de Lisieux. Mais 
à la mort du Maréchal, Jean de Fumichon reprit ses fonctions qu'il conserva 
jusqu'à sa mort (1637). 

Voir Bulletin de la Société Historique de Lisieux, 1901, p. 12. 

(1) Jean Le Hennujœr fut inhumé dans le chœur de la cathédrale, du côté 
de l'Evangile. Sa longue épitaphe en vers — fort médiocres — ne faisait aucune 
allusion au rôle qu'il aurait joué lors de la Saint-Barthélémy. 



CF. (H i: i»i I I. iiisi oiiu: 93 

Le capitaine on exercice était alors Jean de Longcliamp, 
sieur de Fumichon, homme violent qui avait traité avec bruta- 
lité les habitants de Lisieux et contraint l'évèque lui-même à 
quitter la ville. Mais ni la force de la garnison ni la puissance 
des remparts ne parurent suffisantes à ce soudard pour qu'il pût 
braver l'artillerie royale dont Brissac venait d'éprouver à ses 
dépens l'efficacité. Il capitula, dit de Thou. « à la seule appro- 
che du canon ». 

Ce fut Fervaques, le terrible Fervaques, alors rallié à 
Henri IV, qui fut nommé gouverneur de Lisieux. Il s'installa 
dans la place sans plus de vergogne qu'en 1562, usant des reve- 
nus de l'évèque absent et se logeant dans le palais de celui-ci. 
Il demeura en possession de cet édifice jusqu'à sa mort. 

Anne d'Escars ne pouvait songer à revenir dans son évêché 
tant que cet hôte redoutable y commanderait. Il se rendit donc 
à Rome où il resta de 1592 à 1595. Il devait rentrer plus tard en 
grâce auprès de Henri IV et ce fut lui qui, le 17 avril 1607, pro- 
céda au sacre d'un nouvel évèque de Luçon, destiné à faire 
quelque bruit dans le monde, Armand du Plessis de Richelieu. 

Les dégoûts qu'il avait subis amenèrent finalement ce prélat 
à envisager la résignation de son évêché. C'est ce qu'attendait 
F^ervaques. Il usa de toute son influence pour faire réserver le 
siège de Lisieux à un de ses amis. François Rouxel de Médavy, 
dont le frère aîné avait épousé sa propre fille, Charlotte de Hau- 
temer (1). Des bulles de Clément VIII, datées du 12 mars 1598, 
donnèrent l'investiture à ce nouvel évêque qui dut, lui aussi, 
compter souvent avec le caractère intraitable du Maréchal. 

Ce dernier, cependant, imita finalement le diable qui, lors- 
(ju'il se sent vieillir, se découvre quelque vocation érémitique. 



(1) François Rouxel de Médavy était le troisième fils de Jacques Rouxel 
de Médavy et de Perrette Fouques de Manefot. Il fut abbé de Cormeilles, 
au diocèse de Lisieux, et de Saint-André-en-GoulTcm, au diocèse de Secs. Un 
autre François Rouxel de Médavy, son neveu, fut archevêque de Rouen de 
1671 à 1691. 



94 LISIEUX 

En 1613, se repentant j^eut-être des pillages et des meurtres 
anciens et récents dont sa conscience se sentait chargée, Fer- 
vaques fondait à Lisieux. à la surprise générale, sans doute, 
un couvent de Capucins. 

Il était temps... Quelques mois plus tard. Rouxel de Médavy 
célébrait les obsèques de l'homme qui avait, cinquante années 
durant, terrorisé le Lieuvin et le Pays d'Auge. 

Une curieuse brochure de l'époque nous a conservé le récit 
pittoresque de ces funérailles (2). 

Fervaques était décédé à Rouen le 14 novembre 1013. Les 
cérémonies funèbres eurent lieu à Lisieux les 12 et 13 décembre 
suivants. 

Après l'annonce faite à travers les rues de la ville par les 
crieurs de patenôtres agitant leurs tintenelles en signe de deuil, 
le corps fut déposé en l'église Saint-Désir le mardi 10 décembre. 
Le jeudi 12, dans l'après-midi, matines et laudes furent solen- 
nellement chantées. Le lendemain, François Rouxel de Médav}- 
procédait en personne à la levée du corps qu'on devait trans- 
porter dans la Cathédrale. Le Chapitre avait oublié sans doute, 
à cette époque, les injures de l'an de disgrâce 1562. 

Bientôt, encadré par les archers de la maréchaussée, un 
immense cortège se déroulait à travers la rue Grande, contour- 
nait l'église Saint-Germain et venait se masser au pied du per- 
ron de Saint-Pierre. De nombreux pauvres, tout de noir vêtus, 
ouvraient la marche. Puis s'avançaient neuf « charités » et deux 
confréries. Suivant l'usage, le plus jeune « charilon » portait 
le goupillon et le bénitier. Au-dessus des fronts, la bannière, 
enrichie de fines broderies, ondulait en larges plis où scintil- 
laient les ors. Les confrères revêtus de chaperons portaient sur 
l'épaule de longues torches. 



(Ij Le Ton - lieau - Feu de la inénioire du Maréchal de Fervaques, par 
Pierre Bcaiinis — Rouen — Le Verdier 1792- Vn exciniilnirc de cet opuscule 
rarissime se trt)u\e à la Bibliothèque Nationak-, 



CE Ol E DIT l/lILslOIUE 95 

Tous les notables de la cité — bourgeois, échevins, bailli 
vicomtal, médecins et apothicaires — s'avançaient ensuite, 
tenant un cierge ou un bâton noir a la main. Des gentilshommes 
et des pages portaient les insignes des charges exercées par le 
défunt : armures, épées, décorations et bâton de maréchal. Six 
valets de pied tenaient en main le cheval de bataille capara- 
çonné de riches étoffes que rehaussaient des clinquants d'ar- 
gent. 

Puis venait, entouré de ses porte-insignes, M. de Lisieux, 
auquel le Chapitre faisait une garde d'honneur. Et tandis que 
les cloches se renvoyaient leurs plaintes, de Saint-Désir cà Saint- 
Germain et de Saint-Germain à Saint-Pierre, le cercueil, sou- 
tenu par onze archers et couvert d'un dais armorié, s'avançait 
lentement à travers les rues noires de monde. Un chapelain 
portait le cœur du maréchal, ce cœur indomptable dont les vio- 
lences étaient encore présentes à la mémoire des plus âgés des 
assistants. 

Antiennes, psaumes, bourdons ; psaumes, antiennes et bour- 
dons... Dans le brouhaha d'une assistance enfiévrée de curiosité, 
la cérémonie s'achevait enfin. A l'issue de ce long office 
qu'avait coupé une belle oraison funèbre, le cercueil fut porté 
dans la chapelle Notre-Dame où, pour la dernière fois, tous les 
hochets des grandeurs humaines furent rassemblés autour du 
défunt. Puis il glissa pour jamais dans le caveau. Un bruit sec : 
le bâton de Maréchal venait d'être brisé sur le seuil encore 
béant. Tout était fini. 

La mort de Fervaques. survenant en 1613, avait un sens 
presque symbolique. Désormais la vieille génération inquiète 
des temps de la Ligue et des guerres civiles disparaissait. 
L'ordre renaissait de toutes parts et chacun se hâtait de faire 
revivre ses anciens droits. Aussi ne doit-on pas s'étonner de 
voir François Rouxel de Médavy solliciter et obtenir du roi 
Louis XIII, en juin 1614, des lettres patentes portant confir- 
mation des privilèges, immunités et exemptions de l'évêché de 



96 LISIEUX 

Lisieux. Il est à remarquer, d'ailleurs, qu'à la fin de toute 
période de troubles les prélats lexovieiis s'empressaient d'obte- 
nir une nouvelle consécration des antiques usages du diocèse 
et du comté. 

Des mains de Rouxel de Médavy, la crosse lexovienne passa, 
en 1617, dans celles d'un des liommes qui ont le plus illustré 
le règne de Louis XIII. Guillaume du Vair, jurisconsulte pro- 
fond et grand orateur. Premier Président au Parlement d'Aix, 
puis Garde des Sceaux, avait été remarqué par l'un des nonces 
les plus avertis que la Cour pontificale eût jamais envoyés en 
F'rance, le cardinal Guido Bentivoglio. Celui-ci le sacra lui- 
même à Paris, en l'église des Bernardins (1), en présence de 
Jacques Camus de Pont-Carré, évêque de Séez, et de Guillaume 
Alleaume, évêque de Riez, son propre neveu, qui était destiné à 
devenir un jour son successeur. 

Guillaume du Vair fit toute sa vie honneur aux fonctions 
dont il fut chargé. Il était, de plus, en réputation de philo- 
sophe. Chrétien et stoïcien, il s'inspirait à la fois des Pères 
de l'Eglise et des maitres de l'antiquité. On a dit de lui qu'il 
avait été cartésien quarante ans avant le Discours de la Mé- 
thode (2), ce qui n'est pas une médiocre louange. En 1652, Gas- 
sendi recommandait encore au prince Louis de Valois la lecture 
du meilleur ouvrage de l'ancien évêque de Lisieux, De la cons- 
tance et consolation es calamités publiques: 

Bien qu'il n'ait eu que de rares occasions de séjourner à 
Lisieux, en raison de ses fonctions officielles, Du Vair a laissé 
le souvenir d'un prélat énergique et plein de mesure. Il inter- 
vint énergiquement auprès du Conseil du Roi pour faire tran- 
cher au profit du siège lexovien une contestation pendante 
depuis 1614. Il s'agissait de faire respecter le droit depuis long- 
temps reconnu aux évêques de Lisieux de présenter au roi le 



(1) Aujourd'hui Saint-Nicolas du Chardonnet- 

(2) F. T. Pcrrens. f.es IJhi'rtiiis en France au xvii^ siècle. Paris 1896- 




L'Église Saint-Jacques 



Cliché Koch 



CE OL E DIT l'histoire 97 

capitaine qui, sous leur autorité, devait coniinander dans la 
ville. Un arrêt du 19 janvier 1619 lui donna gain de cause. 

Ce fut sous les murs de Clérac, aJors assiégé par Louis XIII, 
que Guillaume du Vair mourut d'une fièvre maligne le 3 août 
1621. Il fut inhumé à Paris, dans cette même église des Bernar- 
dins où il avait reçu, quatre années plus tôt, la consécration 
épiscopale. 

Son neveu, (iuillaume Alleaume (1), précédemment évêque 
de Riez, lui succéda l'année suivante. C'était un homme cul- 
tivé, affable et très pieux. Peiresc, le grand érudit provençal, 
s'honorait de son amitié. Son pontificat de douze années (1622- 
1634) ne fut marqué, à Lisieux, que par la fondation, en 1628, 
d'un couvent d'Ursulines (2). La paix, désormais, régnait dans 
le Royaume et les bonnes villes ne couraient plus guère le 
risque de voir s'ouvrir la brèche ou déferler l'escalade. Elles 
demeuraient cependant, en raison de leur peu d'hygiène, une 
proie désignée aux épidémies. Lisieux connut en 1628 les 
ravages de la peste et celle-ci ne cessa, dit-on, qu'après un pèle- 
rinage à Notre-Dame de Grâce, près d'Honfleur, accompli par 
les habitants sur l'initiative de l'évêque. 

Lorsqu'il séjournait à Paris, Guillaume Alleaume aimait à 
résider dans cette maison des Bernardins qui semble avoir été 
chère à tous les siens. Ce fut là que la mort le surprit le 29 
août 1634. Il fut inhumé dans l'église du couvent, près de la 
tombe de Guillaume du Vair. 

Le prélat qui lui succéda et qui, précédemment, avait été 
évêque d'Aire (1607), puis de Nantes (1621) jouissait à la Cour et 



(1) Guillaume Alleaume était lils d Antoinette du Vair et de Nicolas AI- 
loaume, conseiller au Parlement de Paris. 

(2) Le contrat de fondation datait du 11 décembre 1628. 



98 LISIEUX 

à la ville d'une flatteuse notoriété. Originaire de Mons, en 
Hainaut, il avait nom Philippe Cospéan ou plutôt Cospeau (1). 
Familier de l'Hôtel de Rambouillet où Ton aimait cet 
homme indulgent et modeste, bon prédicateur par surcroît, il 
avait réussi à gagner la confiance de Richelieu qui, toute sa 
vie, la lui conserva (2). Nul ne doutait de sa foi ardente, ni 
même de son courage sacerdotal. Il avait en effet témoigné de 
ces qualités en 1617 en rédigeant la Remontrance du clergé de 
France faite au roi en Assemblée générale du clergé tenue à 
Paris et en prenant, à cette occasion, nettement position contre 
les abus de la commende. Après avoir dénoncé la légèreté cou- 
pable avec laquelle le roi disposait des évêchés et des abbayes 
en faveur d'enfants ou d'hommes indignes, il n'avait pas hésité 
à prononcer, avec une belle liberté de langage, ces paroles qui 
sonnaient comme une condamnation : « Ce qui nous afflige 
le plus pour le service que nous nous devons, Sire, c'est que, 
les autres en ayant le profit, Votre Majesté en paiera l'intérêt 
par l'arrêt d'un juge inexorable qui fera trembler de frayeur 
et frémir de la crainte d'un supplice mille fois plus grand que 
la mort les plus puissants monarques de tout l'Univers ». 



(1) « M. Cospeau (on l'appeloit ainsi an lieu de Cospéan) »... Tallemant des 
eaux. Historiettes. Edition Mommerqué, Paris 1861. Tome IV, p. 94. 

Ce même Tallemant nous a gardé quelques piquantes réparties du bon 
préla" : 

« Ayant sacré Vévêque de Riez, il reçut les remerciements du nouveau 
pré'at : « Hélas ! rcpondi*-il à ce dernier, c'est à moi de vous rendre grâces : 
avant que vous fussiez évêque, j'étais le plus laid des évêques de France ». 

« Quand on lui donna Lisieux au lieu de Nantes, conte encore Tallemant, 
quelqu'un lui dit : « Mais vous aurez bien plus grande charge d'âmes. — Voire, 
répondi'-il, les Normands n'ont point d'âmes ». Le propos manquait quelque 
peu de charité, mais n'a-t-il pas été prêîé gratuitement au bonhomme Cospeau 
par le malicieux auteur des Historiettes ? 

(2) Le jour de la naissance de Louis XIV (5 septembre 1638), ce fu* Cospeau 
qui dit la messe à quatre heures et demie du matin, dans la chambre de la 
Reine, au Louvre. 

Le 12 mai 1643, il fut appelé à Saint-Germain-en-Laye au chevet de Louis 
.XIII mourant. Il recueillit le dernier soupir du roi et lui ferma la bouche et 
les yeux. 



CE ni K Dll l.'lllSIOlUK 99 

Ce zèlo religieux n'allait pas sans s'exercer sur l'entourage 
du prélat. On savait, dans le monde, qu'il avait réussi à con- 
vertir un pécheur bien compromis, le poète rouennais Saint- 
Amant. Né dans le protestantisme, grandi dans l'impiété, vautré 
dans la goinfrerie, le « bon gros » avait dû être une brebis 
assez difficile à ramener au bercail du Seigneur. Le miracle de 
la grâce s'était i)ourtant réalisé en 1624 et le terrible catéchu- 
mène semblait demeurer plein de gratitude envers celui qui 
l'avait enfin rangé sous la houlette romaine. Dans son beau 
poème Le Contemplateur, Saint-Amant saluait en ces termes 
Philippe Cospeau : 

Vous par qui j'espère être exempt 
De choir en l'éternelle flamme. 
Apôtre du siècle présent, 
Ccnise du salut de mon âme. 
Divin prélcd, saint orcdeur, 
Juste et souverain destructeur 
Des infernales hérésies. 
Grand esprit de qui tout prend loi 
Et dont les paroles choisies 
Sont autant d'articles de foi. 

Vous qui gardez d'un soin si doux 
Le cher troupeau de votre Maître 
Lui donnant, eu dépit des loups 
Le sacré pain de grâce à paître, 
Vrcn ministre d'Etat du ciel. 
Cœur débonnaire, homme sans fiel 
Qui vivez comme font les anges 
Et méritez qu'en chaque lieu 
On vous fasse part aux louanges 
Que vous même donnez à Dieu... 

Dans la bouche de Saint-Amant, de tels éloges étaient sin- 
cères. De toute évidence, le rinuur bachique avait profondé- 



100 LISIEUX 

ment subi l'ascendant de ce prélat instruit, énergique et de vie 
irréprochable. 

La bienveillance de Cospeau s'était exercée très tôt à 
l'égard de Bossuet. Aussi le futur évêque de Meaux lui dédia- 
t-il sa première thèse de philosophie. Il est, par contre, impos- 
sible d'admettre, comme le veut la tradition lexovienne, que 
Bossuet soit venu, sur l'invitation du prélat, prêcher dans la 
chaire de Saint-Pierre. Il n'était, en effet, âgé que de dix-neuf 
ans lorsque Cospeau mourut le 8 mai 1646, après un paisible 
pontificat de dix années (1). 

Un médiocre mais curieux opuscule du temps atteste que 
la fin de l'évêque de Lisieux fut des plus édifiantes. Il s'agit 
du Miroir de la Bonne Mort ou méthode de bien mourir, tirée 
des dernières paroles de l'évêque de Lisieux, Philippe de Cos- 
peau, dressée eit forme d'oraison funèbre (2). Ce titre languis- 
sant et invertébré est bien digne d'un ouvrage dont l'auteur, 
David de la Vigne, s'efforce de comparer le trépas de l'évêque 
à la mort du Christ. Mais nous avons là un témoignage précieux 
de l'estime dans laquelle fut tenue, par les contemporains, la 
mémoire du prélat. 

De nos jours encore subsiste à Lisieux une trace magnifique 
de l'activité dont fit preuve Philippe Cospeau dans le domaine 
matériel. Ce fut lui, en effet, qui fit démolir l'ancienne rési- 
dence épiscopale, élevée au xn*^ siècle par le célèbre Arnould. 
Sur l'emplacement de cette forteresse, il édifia la plus grande 
et la plus belle partie d'un nouveau Palais, en bordure de la 
place Thiers actuelle. 

Après Cospeau, et pour une i^ériode de soixante-dix années, 
l'évêché de Lisieux allait échoir à des représentants d'une 



(1) Le 14 juin 1646, le corps de Cospeau fut transféré de Lisieux à Anet où 
il fut reçu avec de grands Jionneurs par la Duchesse de Vendôme. Transporté 
ensuite à Paris, il fut inhumé, suivant les dispositions testamentaires de 
lévêque, dans l'église des filles de la Passion. 

Voir Bulletin de la Société Historique de Lisieux, 1901, p. 51- 

(2) Le Duc. Paris 1649. 



CE QUE DIT l'histoire 101 

vieille et illustre Maison, mi-bretonne, mi-normande, celle des 
Goyon de Matignon. 

Belle lignée que celle-là ! La tradition familiale affirmait 
que les plus lointains ancêtres commandaient déjà les banne- 
rets de Bretagne, au temps de Conan Mériadec, c'est-à-dire au 
IV* siècle ! Sans remonter si loin, il semblait bien qu'après avoir 
lutté au X® siècle contre les Normands qui avaient envahi la 
Bretagne, un chevalier de cette race eût suivi en Angleterre 
l'armée du Conquérant. Plus tard, la propre mère de Du Gues- 
clin, Bertrande, s'était enorgueillie de descendre des Goyon. 
Au XIV* siècle, ces derniers avaient acquis la terre de Thorigny, 
en Cotentin, dont ils devaient demeurer seigneurs durant près 
de trois siècles et demi. 

Au XVI* siècle, Jacques II de Matignon avait gagné, à force 
d'héroïques échauffourées avec les Espagnols et les protestants, 
le bâton fleurdelysé de Maréchal de France. Son fils Charles, 
dont Jean Bertaut, l'évêque-poète de Sées, avait été le précep- 
teur, avait porté plus haut encore le prestige de sa Maison en 
épousant Eléonore d'Orléans, fille du duc de Longueville et 
de Marie de Bourbon. De cette union étaient issus quatre fils. 
L'un d'eux, Léonor, né au Château de Thorigny le 31 mai 1G04, 
fût très tôt destiné à l'état ecclésiastique. Il était abbé com- 
mendataire de Thorigny dès l'âge de quatorze ans. Quatre 
années plus tard il recevait en outre l'abbaye de Lessay. Au 
mois de juillet 1625, il était appelé à l'évêché de Cou tances 
bien que n'ayant pas encore atteint l'âge requis pour recevoir 
îri prêtrise. 

Léonor de Matignon, très sagement, poursuivit ses études 
et partit les achever à Rome en 1629. En 1632, il fut ordonné 
prêtre. Au mois d'août 1633, l'évêque d'Avranches, François 
de Péricard, lui imposait la mitre en l'église Notre-Dame 
d'Alençon. 

Si sa haute naissance et la faveur royale avaient été à l'ori- 
gine de cette brillante série de promotions ecclésiastiques, il 



102 



LISIEIÎX 



faut reconnaître que le jeune prélat, à la dift'érence de certains 
de ses confrères, se montra digne des charges qu'il avait assu- 
mées. Lorsqu'il fut transféré, en 1646, du siège de Coutances à 
celui de Lisieux, il était en réputation d'évéque scrupuleux et 
de parfait honnête homme, au sens si plein où le siècle enten- 
dait alors cette dernière expression. 

Son activité fut grande, au cours d'un pontificat de trente 
années. Philippe Cospeau avait remplacé l'ancien évêché-for- 
teresse du Moyen Age par une élégante construction conçue 
dans le style du temps de Louis XIII. Léonor P' de Matignon 
poursuivit ces travaux ainsi qu'en témoignent les Mémoires de 
Noël Deshays dont plusieurs historiens ont trop négligé les 
précieuses indications. Il « fit bâtir, nous dit cet auteur, l'aUf 
donnant sur ta cour qui porte ses propres armes entourées dn 
cordon de l'Ordre du Saint-Esprit. Mais les jardins et le Palais 
ont été tellement augmentés et embellis par Léonor II qu'on 
fait ordinairement honneur à ce dernier de tous ces beau.r 
ouvrages ». Nous croyons, pour notre part, qu'il faut, notam- 
ment, attribuer à Léonor P"" la construction et la décoration des 
beaux appartements du premier étage du Palais et notamment 
celles de la célèbre Chambre Dorée (1). 

Grand bâtisseur comme tous ceux de sa famille, cet évèque 
fit reconstruire également le Château de Lonrai. sa résidence 
d'été, qu'il décora avec magnificence. 

Le Collège de Lisieux lui dut aussi une réforme complète. 
Cet établissement, fondé en 1571 sous le pontificat de Jean Le 
Hennuyer. était tombé, depuis lors, entre les mains de régents 



(1) 11 est à noter que Léonor de Matignon avait fait reconsti-uire de fond 
en comble le Palais Episeopal de Coutances lorsqu'il occupait le siège de ce 
diocèse. 

Nous verrons plus loin quil fût lanii fidèle et prévenant de Poussin, qu'il 
avait dû connaître à Rome lors de son séjour, de 1629-1632. Il dut être égale- 
ment en relations avec le meilleur élève du maître, Jacques Stella, de I.j'on 
(1596-1657) et le favoriser de ses commandes- 



CE QUE DI'l I "iMSIOIHK 108 

incapables. La discipline et les études y avaient périclité. Il 
n'en sortait, au grand dommage du diocèse, que des prêtres 
médiocres. Pour relever cette maison, Léonor de Matignon, 
reprenant un ancien projet de Philippe Cospeau, songea à la 
confier au Père Eudes, le grand missionnaire normand, frère 
de l'historien Mézeray. 

Dès 1651, il avait envoyé son vicaire général à Coutances 
afin d'étudier sur place l'organisation du Séminaire qu'y avait 
récemment créé l'évêque Claude Auvry (1). Le 25 octobre 1653, 
après avoir examiné en détail le projet de réorganisation du 
Collège, Matignon accordait les Lettres d'institution nécessaires 
pour l'établissement à Lisieux des prêtres de la Congrégation 
de Jésus et Marie. Le 17 novembre de la même année, les nou- 
veaux régents prenaient possession de l'immeuble de la rue du 
Bouteiller oîi ils ouvrirent les classes le l'^'" janvier 1654. Sous 
la direction des Eudistes, le Séminaire collégial devait con- 
naître une grande prospérité. Il ne disparut qu'en 1791. 

Se sentant vieillir, Léonor L' résigna successivement ses 
abbayes de Thorigny et de Lessaj^ en faveur de son neveu 
Léonor II. Puis, en 1676, il renonça également en faveur de ce 
dernier, à son évêché lexovicn. Il mourut à Paris le 14 février 
1680. Sa dépouille, ramenée à Lisieux, fut inhumée dans la 
Chapelle Notre-Dame, entre le tombeau d'un de ses prédéces- 
seurs, Antoine Raguier, et celui du Maréchal de Fervaques. 

A l'époque de Léonor P"" de Matignon, les anciens usages du 
diocèse étaient encore en pleine vigueur à Lisieux. C'est ainsi 
que, chaque année, avait lieu, les 10 et 11 juin, en souvenir du 
fameux miracle de Saint Ursin, une foire très importante, pla- 
cée sous le vocable du vieil évêque de Bourges. Aux mêmes 
dates se déroulaient, au milieu d'une foule en liesse, les céré- 
monies mi-religieuses, mi-féodales groupées sous la dénbmina- 



(\) Claude Auvry n'était autre que le héros du Lutrin de Boileau. 



104 LISIEUX 

tion de Fêtes de la Comté. Le populaire disait même, plus sim- 
plement encore, la Comté (1). 

La coutume exigeait en effet que, durant ces deux journées, 
l'évêque fut dessaisi de ses pouvoirs de comte de Lisieux et 
que ceux-ci fussent transmis au Chapitre. Sans doute cette tra- 
dition avait-elle eu pour origine un accord intervenu, à une 
époque imprécise du Moyen Age, entre un prélat lexovien et 
ses chanoines, toujours jaloux de l'autorité et des prérogatives 
de la mitre. On ne possède plus — et sans doute ne possédait-on 
plus, dès le xvii" siècle — de précisions à cet égard. Mais la 
prise de possession, bien éphémère, des pouvoirs comtaux par 
deux membres du Chapitre donnait toujours lieu à des céré- 
monies pittoresques auxquelles tenait beaucoup la belle humeur 
lexovienne. 

L'élection des deux futurs Chanoines - comtes — dits 
l'Ancien et le second comte — avait lieu chaque année le 30 
juin, soit près d'un an avant leur solennelle Entrée en fonctions. 
Ne fallait-il pas préparer, longtemps à l'avance, tous les détails 
de la cérémonie ? Et procéder, i)ar exemple, à cette amusante 
expertise appelée la Soupe du goût du vin de Messieurs les 
(Comtes, au cours de laquelle de friands chanoines, renommés 
sans doute pour leur habileté à manier le tâte-vins, appréciaient 
les breuvages que leurs confrères avaient l'intention de leur 
distribuer, ainsi qu'aux officiers laïques, aux jours fastes de la 
Comté ? 

Le 10 juin donc, tout Lisieux, excité par les grelots de 
Dame Folie et par les clameurs de la Foire qui commençait, 
envahissait les rues étroites afin de ne rien perdre du specta- 
cle. La Cathédrale était richement ornée, à l'intérieur et à l'ex- 
térieur, de tapisseries et de tapis. Sur le grand portail étaient 
apposées les armoiries des Chanoines-comtes. Deux des maisons 



(1) Voir une étude anonyme parue dans le Bulletin de la Société Historique 
de LisieuT, année 1903 : Les Chanoines-comtes de Lisieux nu XVII^ siècle. 



CE Ol K III I I.IlIsroiHK 105 

canoniales — celles des héros de la fête — avaient reçu une 
décoration analogue. 

A midi toutes les cloches de Saint Pierre annonçaient le 
début, désormais proche, de la cérémonie. Dans les auberges 
— la Licorne, la Belle Fontaine et tant d'autres ! — commen- 
çaient d'abondantes ripailles. Tournez, gigots ; dansez, pichets ! 
Chacun jouait de la mâchoire avec une hâte bien légitime car 
on ne pouvait, ce jour-là, demeurer longuement à table. Le cor- 
tège de Messieurs les Chanoines-comtes se mettait en route, en 
effet, dès deux heures et demie pour se rendre à la Cathédrale 
et chacun désirait être présent, au premier rang, pour mieux 
l'admirer au passage. 

Cet empressement universel était fort justifié car il était 
vraiment pittoresque, ce cortège et coloré à souhait. 

Le parcours, des maisons des chanoines-comtes à la Cathé- 
drale, était bref et se faisait à pied. En tête se présentaient les 
tambours et les trompettes de la ville, menant le plus joyeux 
tapage. Puis s'avançaient une vingtaine d'hommes d'armes, 
encore vêtus à la façon du xvi" siècle, le pot en tête et le corps 
couvert de l'armure complète. Ces « hommes de fer » — sui- 
vant l'expression populaire — étaient des vassaux du Haut- 
Doyenné de Lisieux, recrutés traditionnellement parmi les habi- 
tants de certaines maisons de la paroisse Saint-Germain. Ils 
portaient l'épée au côté et la hallebarde sur l'épaule. 

Venaient ensuite les deux appariteurs du Chapitre, en sur- 
plis, et deux des chanoines portant sur le bras leurs aumusses 
blanches, mouchetées de noir. De larges guirlandes de fleurs 
étaient jetées en bandoulière sur leur épaule droite, et se 
nouaient à leur flanc gauche. Tous tenaient à la main de gros 
bouquets. 

Enfin s'avançaient les deux Chanoines-Comtes, arborant 
leurs plus somptueux ornements et pareillement fleuris. Ils 
étaient suivis des six off'iciers de la Haute Justice du Chapitre 
dont les robes un peu sévères étaient, elles aussi, égayées par 
des guirlandes. 



106 LISIELX 

Au haut des degrés du parvis, le Chapitre attendait le cor- 
tège pour l'introduire dans la Cathédrale. Les Chanoines-Com- 
tes étaient conduits en procession jusqu'au chœur où deux 
stalles, richement décorées, leur avaient été réservées. Pour 
saluer leur arrivée, les chantres entonnaient le premier Psaume 
de la Saint Ursin. 

La céréinonie religieuse terminée, le cortège sortait de la 
Cathédrale avec le même apparat. Mais, cette fois, des chevaux 
attendaient au bas des degrés du parvis Messieurs les Chanoi- 
nes-Comtes et leur suite. Il s'agissait, en effet, de se rendre 
maintenant aux divers endroits où avaient à s'exercer des pré- 
rogatives féodales. 

Tour à tour les quatre portes de la Ville — portes de Paris. 
d'Orbec, de Caen et de la Chaussée — recevaient la visite du 
cortège fleuri. Le portier présentait les clefs et prêtait serment. 

Un procès-verbal de 1622 nous a conservé les détails de la 
petite cérémonie qui se déroulait alors : 

« S'est présenté Ollivier Laiiltier, portier de la Porte de 
Caen de ceste dicte ville, lequel a présenté à mesdicts sieurs 
les Comtes, année présente, comme on a de coustume faire, les 
clefz de ladicte porte pour en disposer comme de coustume. 
Suivant quoy lesdictes clefz ont été mises aux mains desdicts 
sieurs et par eux remises aux mains dudict Laultier pour con- 
server et servir le Roy... Partant, dudict Laultier receu le ser- 
ment de fidellement faire son debvoir ce qu'il a promis faire, 
ayant signé. » 

Une garde symbolique — deux miliciens probablement — 
l)rise parmi les hommes de fer, était laissée à chacune des por- 
tes. 

Le cortège se rendait ensuite, par la grande Rue Saint-Désir, 
à l'Epine du Chapitre et faisait le tour de cet arbuste qui mar- 
quait la limite du fief épiscopal et de celui de Madame l'Ab- 
besse de Notre-Dame du Pré. 11 rentrait ensuite en ville par la 
Porte de Caen et la rue du Bouteillier. Devant le Collège, situé 



LA SALLE DORÉE DU PALAIS EPISCOPAL. 



CE QLE DIT l'histoire 107 

dans cette dernière rue, il faisait halte un instant, l'usage vou- 
lant qu'un congé fût accordé aux écoliers à l'occasion de la 
fête. Si ce congé semblait suffisant à ses bénéficiaires, des cris 
fusaient de chaque fenêtre : Vivant Comités ! (1). Dans le cas 
contraire, les oreilles des chanoines-comtes étaient régalées d'un 
beau tintamarre que scandaient des Moriantur Comités ! (1) 
empreints de la plus joyeuse insolence. 

Les représentants du Chapitre devaient maintenant prendre 
possession de la juridiction épiscopale. Ils se rendaient donc 
à la Cohue ou Prétoire. Le Sénéchal capitulaire y était substi- 
tué ,pour deux jours, au Bailli vicomtal et commençait, séance 
tenante, à rendre des jugements. La plupart des affaires traitées 
devant lui étaient des litiges survenus à l'occasion de la Foire. 

Après cette audience, le cortège rentrait à la Cathédrale. 
Il incombait alors aux Comtes d'offrir, dans la sacristie, une 
collation aux officiers du chœur et à ceux de la Haute Justice. 
Un grand gâteau feuilleté, trente-six tartes au fromage dites 
ramequins, trois pots de bon vin et trois pots de cidre aidaient 
à tenir en belle humeur les convives de ces sommaires aga- 
pes. 

Ceux-ci se retrouvaient d'ailleurs, un peu plus tard, à la 
table du Comte ancien afin d'y participer à un repas plus subs- 
tantiel et agrémenté des crus délicats qu'avaient naguère éprou- 
vés les tâte-vin du Chapitre. Des distributions diverses ache- 
vaient cette joyeuse journée taudis que les conversations s'ani- 
maient — chacun tenant à conter ce qu'il avait vu — au coin 
des rues et dans les salles discrètes des vieilles maisons de 
bois. 

Le lendemain, les honneurs principaux allaient surtout à 
Monsieur le second Comte. C'était lui qui réunissait, ce soir-là, 
en un autre repas d'apparat, les convives de la veille et d'autres 
invités à son choix. 



(1) Vivent les Comtes ! ... .4 mort les Comtes !-.. 



108 LISIEIIX 

Dès neuf heures cependant, la sonnerie des cloches de Saint- 
Pierre jetait au crépuscule l'annonce de la fin de la fête. Les 
réjouissances se poursuivaient sans doute bien avant dans la 
nuit. Mais, désormais, la puissance des Chanoines-Comtes avait 
vécu et l'évéque était pleinement rentré en possession de ses 
droits séculaires. 

Un prélat de très ancienne Maison comme Léonor P"" de Mati- 
gnon devait voir sans défaveur le maintien des traditions d'un 
passé auquel lui-même aimait à se reporter, par sentiment 
d'honneur familial. Son neveu et successeur, Léonor II, ainsi 
que les prélats qui régirent après lui l'Eglise de Lisieux ne sem- 
blent pas avoir jamais adopté une attitude hostile à l'égard de 
la Fête de la Comté. 

Léonor II était le fils de François de Matignon, comte de Tho- 
rigny et de Gacé, et d'Anne Malon de Bercy. Sacré le 14 
mars 1677 dans la Chapelle du Noviciat des Jésuites de Paris 
par l'Archevêque de Reims, Le Tellier, il devait occuper durant 
trente sept années le trône épiscopal et laisser le renom d'un 
prélat éclairé et généreux. 

Ainsi que l'avaient fait ses prédécesseurs, il api)orta tous 
ses soins à l'agrandissement et à l'embellissement de son Palais. 
En 1679, une partie de la muraille de la Ville, au voisinage de 
celui-ci, fut abattue par ses ordres. De vieux bâtiments, situés 
face au jardin, disparurent pour faire place à une aile nouvelle, 
bâtie au goût du jour (1). Plusieurs terrains furent achetés afin 
d'accroître la superficie du jardin. Celui-ci fut alors sensible- 
ment plus étendu que le Jardin Public actuel. 

Mais s'il aimait, comme son oncle, à élever des construc- 
tions neuves, Léonor II ne semblait pas doué du goût très sûr 
dont ce dernier avait donné tant de preuves. La Cathédrale porte 
encore, hélas ! les marques de ses regrettables initiatives. 



(1) Cletle aile de rKvêché, qui formait le Logis de lEvèque, a été démolie 
en 1808 et remplacée par le bâtiment qui abrite actuellement le Musée et la 
Bibliotbèquc. 



CE (,)UE DIT l'histoire 109 

Alors disparut en effet le jubé du xvi'' siècle dont il ne 
demeure que deux magnifiques bas-reliefs visibles dans la cha- 
pelle de la Vierge. Les murailles furent blanchies à la chaux, 
les verrières remplacées par du verre blanc. La belle chaire 
épiscopale de Le Veneur disparut dans cette tourmente capi- 
tulaire, ainsi que les tombeaux des évêques Foulques d'Astin, 
Guy d'Harcourt et Guillaume d'Estouteville qui, paraît-il, empê- 
chaient de célébrer le service divin avec toute la pompe dési- 
rable. Par contre, Léonor II légua, par testament, une somme 
de vingt mille livres pour édifier dans la Cathédrale un maître- 
autel de marbre qui fut flanqué de deux anges adorateurs et 
surmonté d'une « gloire » resplendissante. Les chanoines du 
xviii" siècle furent si émerveillés de cette « gloire » que, le 6 avril 
1726, ils chargeaient le trésorier de la fabrique d'acquérir de la 
toile pour la couvrir « toutes les fois qu'on baliera l'église ». 
Ses derniers rayons achèvent fort heureusement de se ternir 
aujourd'hui dans un recoin de la sacristie. 

Les réalisations de cet évêque, furent moins discutables dans 
le domaine de l'administration religieuse. Très soucieux des 
devoirs de sa charge, il aida à la construction du Séminaire des 
Eudistes, fondé par son oncle, et, pour rendre plus aisée l'édu- 
cation des clercs, il créa un Petit Séminaire au Faubourg de la 
Chaussée. Une Maison du Bon Pasteur, destinée au relèvement 
des filles repenties, ouvrit ses portes dans la rue Pont-Bouillon, 
hors la Porte d'Orbec (1). Enfin, pour satisfaire aux besoins 
des malades, et des indigents, Léonor II fonda en 1865, au Fau- 
bourg de la Porte de Paris, l'Hôpital des Renfermés ou des 
Pauvres Valides et, dans la grande Rue, près des Mathurins, 
l'Hôpital Saint-Joseph. 

Ce prélat maladroit mais bienfaisant mourut à Paris, en 
l'Hôtel Matignon, le 14 juillet 1714. 

Nommé évêque de Lisieux le 15 août suivant, Henri Ignace 



(1) Aujourd'hui rue de Livarot. 



110 LISIELX 

de Brancas (1), {|ui devait demeurer à la tète du diocèse pen- 
dant quarante-cinq ans, fut sacré à Paris au mois de janvier 
1715 dans cette même chapelle du Noviciat des Jésuites où son 
prédécesseur s'était jadis incliné pour recevoir l'onction sainte. 
Il fit son Entrée Solennelle le 18 avril suivant avec toute la 
pompe qui était de tradition en semblable circonstance. Les 
bourgeois étaient sous les armes. Certains d'entre eux, pour 
plus de bravoure, avaient revêtu ruuiforme des hussards, d'au- 
tres celui des dragons. 

Ces Entrées des Evêques de Lisieux étaient réglées, depuis 
le Moyen Age, par un protocole îuiquel on ne dérogeait guère. 
Il était d'usage que le i)rélat, ne i)ouvant entrer dans son Palais 
avant la prise de possession du siège, fût hébergé à son arrivée 
au Couvent des Capucins situé sur la route de Paris. Il y rece 
vait une députation du Chapitre qui venait l'informer des céré- 
monies dont allait être entourée son installation. Le seigneur 
de Saint-I)enis-de-Mailloc jouissait du double privilège d'assu- 
mer les fonctions d'écuyer tranchant du nouvel évêque et aussi 
celles d'écuyer, tout court, puisqu'il devait l'aider à descendre 
de sa monture. Pour s'être acquitté de ces services d'apparat, 
ce seigneur recevait ensuite, à titre de don, le cheval du prélat. 

Le jour de l'Entrée, tout le clergé séculier et régulier de la 
ville ainsi que les membres des Charités se rendaient en pro- 
cession à la Porte de Paris. L'évêque. revêtu de la mosette sur 
le rochet et coifté de la barette, attendait le cortège. Un banc 
couvert d'un tapis était placé devant lui. Après avoir entendu 
la harangue de bienvenue du Doyen du Chapitre, le prélat, 
tête nue et la main sur l'Evangile, prêtait le serment d'observer 
les statuts et coutumes de 1 Eglise de Lisieux. Ce devoir rempli, 
il revêtait l'étole, la chape et la mitre et recevait la crosse des 
mains du Doyen. Précédé de tout le clergé, il s'acheminait 



(1) Né à Peines, en Provence, le 6 novembre 1684, Henri Ignace de Brancas 
était fils de Henri de Brancas, inarqnis de Céreste et de Dorothée de Cheylus 
lie Saint-Jean. 



CE QUE DIT L HISTOIRE Hl 

ensuite, sous un dais porté par six chapelains, vers le grand 
portail de la cathédrale. Il marchait pieds nus sur des planches 
tendues de draps ou de toile et ne devait remettre ses chaus- 
sures qu'au seuil même de l'Eglise. 

Sur le parvis, l'évèque trouvait devant lui un autre banc 
qui lui barrait le passage. En cet endroit il devait prêter un 
second serment. Puis, salué par la rumeur de toutes les cloches, 
il pénétrait dans la cathédrale en aspergeant la foule d'eau 
bénite. 

En arrivant devant le maître-autel, il devait prêter serment 
pour la troisième fois et signer au bas de la cédule sur laquelle 
était inscrite la formule rituelle. Désormais, l'alliance de 
l'Eglise de Lisieux avec son nouveau pasteur était définitive. 
Précédé du doyen, le prélat, mitre au front et crosse au poing, 
allait prendre place sur son trône, tandis qu'était chanté le 
Te Deum. Puis il célébrait pontificalement la messe du Saint 
Esprit. 

Jadis, nous l'avons vu, un grand dîner et un souper clôtu- 
raient cette journée de fêle. Le seigneur de Magny-le-Freule 
devait, à chacun de ces repas, donner à laver les mains à l'évè- 
que et, pour prix de ce service, recevait l'aiguière et le bassin 
qui avaient servi à cet "usage. 

Commencé parmi les manifestations de la joie populaire, 
le pontificat de Brancas s'écoula sans être marqué par de 
grands événements. On ne garde de ce prélat que le souvenir de 
son esprit qu'il avait fort vif et même quelque peu caustique. 
Il décora somptueusement la chapelle Notre-Dame et fit élever 
en 1725 les constructions parallèles au flanc nord de la nef 
de la cathédrale, qui furent plus tard tranformées en Maison 
d'arrêt. 

Henri Ignace de Brancas mourut le 31 mars 1760 (1). Il fut 
inhumé dans le caveau de Léonor P'" de Matignon, en la cha- 
pelle Notre-Dame. 



(D Le If- avril, d'après la Gazette de France. 



112 LISIEIX 

Cet evêque s'était toujours montré fort soucieux d'affermir 
son autorité et, dans ce but, s'était efforcé d'obtenir la suppres- 
sion de la juridiction du Chapitre. Les événements, cependant, 
commençaient à annoncer de prochaines tempêtes auxquelles 
ne devaient résister ni les privilèges capitulaires. ni le prestige 
épiscopal. 

Jacques-Marie de Caritat de Condorcet ((1), qui avait été 
appelé à recueillir à Lisieux la succession de Brancas, put 
encore exercer pendant vingt-deux ans un pontificat paisible 
(1761-1783) qui fut surtout marqué par les multiples manifes- 
tations de sa charité. Il fonda en 1776 un Pensionnat des Frères 
des Ecoles Chrétiennes dans la rue du Bouteiller. Quelques 
années plus tôt, il avait réédifié le Château des Loges. 

Avant de mourir, le 21 septembre 1783, Condorcet avait pu 
entendre gronder les premières rumeurs révolutionnaires. Le 
18 novembre 1771, avait été publié à Rouen le Manifeste des 
Normands, témoignage un peu puéril peut-être, mais révéla- 
teur, de l'irritation causée par la réforme de Maupeou et par 
la suppression des Parlements. Dix années après le décès- du 
vieil évêque, la sépulture, qu'il avait reçue au-dessus du caveau 
de Pierre Cauchon dans la chapelle Notre-Dame était violée. 
Ses restes étaient jetés à la fosse commune, tandis que son 
successeur, Jules Basile Ferron de la Ferronnays, errant dans 
l'exil, cherchait d'éphémères refuges en Suisse et en Allema- 
gne (1). 

L'évêché-comté allait disparaître. Mais son dernier titulaire 
ne fut pas indigne de la longue série des anciens évêques. 



(1) J-M. de Caritat de Condorcet, né le 11 novembre 1703 dans le diocèse de 
Die, avait été successivement évêque de Gap et d'Auxerre. Il était le cousin du 
célèbre savant qui se suicida en 1794 pour échapper aux violences révolution- 
naires. 

(1) Jules Basile Ferron de la Ferronnays, qui avait précédemment occupé 
le siège de Saint-Brieuc, puis celui de Rayonne, éfai' né le 2 janvier 1755 au 
château de Saint-Mards-lez-Ancenis, au diocèse de Nantes. 



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Le Portail Sud de la Cathédrale 



CE (u K 1)11 i/iiisi()iiu-: 113 

Mgr de la Fcrroiinays était un homme désintéressé et d'une 
grande probité morale et iniellectuelle. Transféré du siège de 
Bayonne à celui de Lisieux le 2 novemi)re 1783, il prit posses- 
sion le 31 mars 1784. Son FLntrée se fit sans faste, car il avait 
demandé que les sommes destinées à couvrir les dépenses de 
cette réception fussent affectées à la construction d'un monu- 
ment d'utilité publique. La belle fontaine de la rue du Bou- 
teiller atteste encore aujourd'hui ce geste désintéressé. Elle 
fut inaugurée le 9 janvier 1785 en présence du Maire, Thillaye 
du Boullay, et des principales autorités. Le prélat, dit le procès- 
verbal de la cérémonie, a « poussé le piston et fait jaillir l'eau 
de ladite fontaine an bruit des tanjbonrs, instruments et boites 
de la Ville ». 

Les premières années du pontificat de Mgr de la Ferron- 
nays furent paisibles. En 1786, à en juger par la réception qui 
fut faite à Louis XVI, lors de son retour de Cherbourg, le 
loyalisme de la population Icxovienne semblait encore entier. 
Le roi, qui ne faisait que passer par la ville, y fut l'objet de 
manifestations enthousiastes. 

Une allée de peupliers avait été plantée du Moulin de l'Evê- 
que jusqu'à la Porte de Caen oii un arc de triomphe avait été 
érigé au miheu du pont. Un peu plus loin, à l'angle de la 
Grande Rue et de la Place du Marché (1), s'élevait un pavillon 
carré soutenu par des pilastres doriques et décoré de drapeaux 
et de guirlandes de fleurs. Au sommet de ce pavillon étincelait 
une couronne fleurdelysée. Sur la place même se voyait 
un amphithéâtre au haut duquel se tenait une Renommée qui 
joua de la trompette au passage du souverain. Une flamme 
tombant de son instrument portait ces mots : Felicitatis puhli- 
cœ nuntia (2). 

Sur la grille de l'ancien Hôtel de Pierre-René de la Rocfue, 



(1) Partie est de l;i place Thiers actuelle. 

(2) Messagère de la félicité publique 



114 LISIEUX 

seigneur de Serquigiiy, qui était devenu en 1771 le nouvel Hôtel 
de Ville, étaient appendues les armes royales. Une banderole 
flottante portait une inscription de bienvenue. La Porte de 
Paris disparaissait sous les draperies ornées de fleurs de lys. 

Un second arc de triomphe avait été dressé sur l'emplace- 
ment du Boulevard Duchesne-Fournet actuel. Dans des niches, 
entre les pilastres, étaient placées des jeunes filles qui repré- 
sentaient la Bienfaisance, la Navigation, la Justice et la Paix. 
D'autres enfants, plus jeunes, étaient costumées en Flores et en 
prêtresses. Elles devaient jeter des parfums dans des réchauds 
d'argent et effeuiller des fleurs sur le passage du roi. 

Le carrosse de Louis XVI apparut vers neuf heures et demie 
devant la Porte de Caen. Il était précédé de pages et suivi d'une 
escorte. Le souverain était accompagné du Prince de Foix, capi- 
taine de ses Gardes, du duc de Villequier, du duc de Coigny et 
du duc d'Harcourt, gouverneur de Normandie. 

Les officiers municipaux entourèrent aussitôt le carrosse 
qui traversa toute la ville à l'allure du pas, salué par les accla- 
mations de la foule. Les cloches sonnaient à toute volée et l'ar- 
tillerie, en batterie sur le terre-plein de l'évêché, tirait salve 
sur salve. 

Le roi devait se rendre à Honfleur. Avant de quitter Lisieux, 
il fut salué par l'évêque et par le Corps municipal. Cette jour- 
ncf- de liesse s'acheva par un repas d'apparat qui réunit à 
ri lô tel de Ville les principales notabilités. 

Cette visite marqua pour la cité la fin des fastes de l'Ancien 
Régime. Tandis qu'elle accueillait si chaleureusement Louis XVI, 
de bons esprits y sentaient déjà monter la fièvre annonciatrice 
de prochains bouleversements. 

Quels étaient donc alors l'aspect de la ville et le genre de 
vie de ses habitants ? 



(1) Voir Georges Huard. Etude de Topographie lexovienne, Paris, Jouve et 
Cie, 19.34. — Alexandre Moisy, Lisieux sous Louis XVI in Etudes lexoviennes, 
l. lO].-) 



CE QUE DIT l'histoire 115 

Lisieux était encore entouré de son enceinte fortifiée du xv* 
siècle. Mais déjà celle-ci avait commencé à se disjoindre. En 
1679, l'évéque Léonor II de Matignon, qui désirait accroître ses 
jardins et les embellir, avait fait abattre la muraille située à 
l'est de la Porte de la Chaussée parce qu'elle s'opposait à l'ex- 
tension de ses jardins et masquait la perspective. En 1685, d'au- 
(ics parties des remparts avaient été démolies du côté du Parc 
aux Bœufs et remplacées par de nouveaux murs. Les habitants, 
inquiets de ces empiétements épiscopaux, avaient même adressé 
le 12 août 1704 une plainte au Gouverneur de Normandie et 
attiré l'attention de celui-ci sur la situation devenue précaire 
des défenses lexoviennes : « Les gens de M. VEvêqiie, pour avoir 
dL's matériaux qui ne leur coûtent rien, ont fait ruiner et ren- 
verser les ouvrages avancés qui étaient hors de la Porte de 
Paris ; ils ont fait la même chose de plusieurs chemins cou- 
verts qui étaient dans les fossés et d'une bonne partie des mu- 
railles et des tours de la ville. Il n'y a plus de ponts-levis aux 
portes, les chaînes de fer et les bascules auxquelles elles étaient 
attachées ont été emportées. Les portes de bois sont dépendues 
ou ne ferment plus, en sorte que cette pauvre ville est ouverte 
à toutes sortes d'insultes. » 

Pendant tout le xviii'^ siècle, la situation n'avait fait que 
s'aggraver sans cesse par suite du manque d'entretien des 
ouvrages. La plupart des tours avaient été louées à des parti - 
cuHers. En 1781, la ville, désireuse d'ouvrir des voies nou- 
velles, acquit ce qui restait des murailles et des fossés. Ces der- 
niers étaient alors réduits à l'état de jardins fangeux. 

Un plan dressé en 1785 permet de se rendre compte de 
l'aspect général de la ville à cette époque. 

Toute la partie nord-est formait alors une sorte de cité ecclé- 
siastique. La Cathédrale en était le principal monument. L'Evê- 
ché et ses jardins s'étendaient sur son flanc nord. Le Doyenné 
occupait, à l'est de l'abside, un important espace (1). On dési- 

(1) La rue Olivier traverse depuis 1847 une partie de ces terrains. 



116 LISIEUX 

gnait du nom de Place Saint-Pierre la rue de Paradis. Vers 
l'angle de la Place du Marché et de la rue Etroite, un immeuble 
abritait les bureaux de l'Officialité. 

La Place du Marché était le cœur de la ville, mais sa super- 
ficie n'atteignait guère que le tiers de la Place actuelle. Le sur- 
plus de cette dernière était occupé par l'église Saint-Germain, 
qui semble avoir été fort belle mais dont nous ne possédons 
pas d'images authentiques. Cette église était entourée de son 
cimetière que limitait, à l'est, une ligne de maisons bâties dans 
le prolongement du côté ouest de la rue du Pont-Mortain. 

Le long de la rue des Chanoines — côté nord actuel de la 
Place Tlîiers entre la rue Condorcet et la Place Le Hennuyer — 
s'élevaient plusieurs maisons canoniales portant les titres de 
Saint-Sébastien, Sainte-Barbe et Sainte-Catherine. D'autres 
maisons, sous le vocable de Saint Ursin faisaient face, dans la 
rue du Cerf, au portail et au cimetière de Saint-Germain. 

Par la Place du Prêche aux Chanoines — aujourd'hui Place 
Le Hennuyer — et la rue Porte de la Chaussée, on gagnait la 
sortie nord de la ville. Au delà de la Porte se trouvaient la 
Chapelle des Pauvres, puis le Petit Séminaire (1). A l'extérieur 
du rempart, entre la Porte de la Chaussée et la Porte de Caen, 
le vaste couvent des Dominicains occupait une île formée par 
deux bras de la Touques (2). 

Deux rues se partageaient le secteur nord-ouest. Dans la 
rue du Bouteiller, ainsi appelée parce que l'échanson du roi 
Henri H y avait logé, disait-on, en 1152, lors du mariage de ce 
prince avec Eléonore de Guyenne, se trouvaient le Grand Sémi- 



(1) Fondé en 1704 par Léonor II de Matignon. 

(2) Les Dominicains avaient été appelés à Lisieux par lévêque Guillaume 
du Pont de l'Arche. La Sous-Préfecture occupe aujourd'hui remplacement de 
leur maison. 



CE QUE DIT I 'histoire 117 

naire (1), l'Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes (2) et le 
couvent des Ursulines (3). Dans la Grande Rue, entre la rue du 
Moulin à Tan et la Porte de Caen, se voyaient l'Hôtel Dieu (4) 
et l'Hôpital des Mathurins (5). 

Le quartier des Coutures, situé au sud-est de la ville, formait 
une sorte d'île comprise entre deux bras de l'Orbiquct. Un seul 
établissement religieux, celui des Filles de la Providence (6), y 
existait, dans la rue qui portait le nom de cet Institut et qui est 
devenue la rue Caroline Duchemin. La Porte de Bretagne assu- 
rait les relations de ce quartier avec l'extérieur. L'Abbaye aux 
Dames — Notre-Dame Du Pré — se voyait à main gauche au- 
delà de cet ouvrage, avec sa grande chapelle, réédifiée en 1758, 
et qui devait devenir, après la Révolution, l'église paroissiale 
Saint-Désir. Un peu plus loin, apparaissait l'église Saint-Désir, 
fondée au xi'' siècle et condamnée à une disparition prochaine. 

Tout le quartier compris entre la Grande Rue, et la rue du 
Moulin à Tan, la rue Petite Couture et la rue du Pont-Mortain 
devait former un ensemble fort pittoresque. Il était traversé, 
de la Grande Rue à l'Orbiquet, par la curieuse Allée de l'Image, 
qu'anéantirent, hélas ! les bombardements de 1944. Tout ce 
quartier fourmillait de manoirs pittoresques, aux détails inat- 
tendus. Le célèbre Marin Bourgeois, peintre du roi et l'un des 
hommes les plus remarquables de son époque pour ses inven- 



(1) Léonor I«r de Matignon avait appelé les Eiidistes à Lisieux. Léonor II 
leur avait fait construire le Séminaire. 

(2) Cet Institut avait été fondé en 1776 par Mgr de Condorcet. 

(3) Le Couvent des Ursulines, fondé le 11 décembre 1628 par Nicolas Le 
Myre, seigneur d'Angerville, s'était annexé en 1771 presque fous les bâtiments 
de l'ancien Hôtel de Ville. 

(4) L'Hôtel-Dieu, commencé en 1165 par Roger Aisni et par son fils Laurent 
chanoine de Lisieux, avait été agrandi par Tévêque Jourdain du Hommet en 
1202. Tout auprès, Léonor II de Matignon avait fondé l'Hôpital Saint-Joseph. 

(5") Les chanoines réguliers de la Sainte-Trinité, dits Matîiurlns, avaient été 
établis dans la première moitié du xine siècle pour servir les pauvres de l'Hôtel- 
Dieu. 

(6) Cette communauté avait été établie en 1683 par Léonor II de Matignon. 



118 LISIELX 

lions, avait habité une maison toute voisine, dont la façade don- 
nait sur la Grande Rue et une porte de dégagement dans l'Allée 
de l'Image. Il y était décédé au début du mois de septembre 
1634. Aux environs, se trouvaient nombre d'immeubles appar- 
tenant au Chapitre : maisons canoniales Saint-Martin et Saint- 
Pierre, Maison du Pénitencier, Maison des Enfants de Chœur... 

Le quartier sud-est, qui englobait toute l'ancienne ville gallo- 
romaine, était plus curieux encore. Il formait un rectangle 
Hmité à l'est et au midi par le rempart, au nord par la rue 
Etroite et la rue Porte de Paris (1). Là s'ouvraient des voies, 
sans doute millénaires, portant de curieuses dénominations : 
rue de la Vache, rue du Cuir Vert, rue au Char, rue du Mouton 
Blanc, Place du Crochet — en face du portail de Saint-Jacques 
— rue aux Fèvres. Cette dernière voie, à la fois sombre et co- 
quette, fanée et charmante, offrait aux curieux une double ran- 
gée de logis de bourgeois et d'artisans que les siècles avaient 
ciselés et polis avec amour : Manoir de la Salamandre offrant 
sur sa façade toute une sarabande d'animaux fantastiques. Ma- 
noir Formeville, moins orné mais d'aspect plus vétusté encore, 
Manoir Carrey. 

Les rues Haute Boucherie et Basse Boucherie — qui for- 
mèrent ensuite la Place Victor-Hugo — la rue au Char et la 
rue du Bailli — devenues plus tard la rue de la Paix — rivali- 
saient de pittoresque avec la rue aux Fèvres, sans toutefois pou- 
voir l'égaler. Nous ne pensons pas, cependant, que les Lexo- 
viens de 1785 aient eu pour tous ces vieux édifices autant de 
sympathie que nous. A l'occasion, ils les traitaient avec une 
désinvolture qui nous surprend un peu. Sait-on, par exemple, 
comment un acquéreur du Manoir Formeville procéda en 1790 
à la prise de possession de ce logis entre tous vénérable ? Ce fut 
en cassant dans chaque pièce quelques carreaux, en brisant des 



(1) Ces deux rues forment aujourd'hui la partie centrale et la partie orien- 
tale de la Grande Rue. 



CE QUE DIT l'histoire 119 

briques de la cheminée, en détachant de l'argile des parois, en 
coupant (lu bois d'un soniinicr et en levant un pavé du dallage: 
usages antiques et fort curieux, certes, mais qui ne laissent pas 
de heurter nos conceptions d'amis fervents des vieilles demeures. 

Outre l'église Saint-Jacques qui, cabrée au sommet de son 
terre-plein, était le cœur de ce quartier, une chapelle dédiée à 
Saint Aignan s'ouvrait presque à l'entrée du Pont Mortain. 
D'origine vraisemblablement très ancienne, cette chapelle avait 
été réparée en 1365 par l'évêque Adhémar Robert. Le clergé 
de la Cathédrale s'j' rendait chaque année en procession les 
16 et 17 novembre (1). 

Ce quartier, enfin, était celui de l'Hôtel de Ville et de la 
Halle aux Toiles. 

L'acquisition du nouvel Hôtel de Ville avait eu lieu le l*'' 
février 1771, durant la mairie de Noël Le Rat, heutenant géné- 
ral du bailliage vicomtal. En 1772, cet édifice avait été agrandi. 
L'aile gauche de l'immeuble, du côté de la cour, avait été édifiée 
pour servir de logement à la maréchaussée dont les chevaux 
étaient logés dans une écurie nouvellement construite, elle 
aussi. 

Au-delà de l'enceinte, sur la route de Paris, se trouvaient 



(1) CeUe chapelle devait être aliénée comme bien nation.il m l/ill, puis 
démolie. 

Nous ne serions pas autrement surpris que le petit sanctuaire de Saint- 
Aignan, construit en dehors de l'enceinte antique, eût été la première fonda- 
tion chrétienne de Lisieux. En général, le patronage du saint évêque d'Orléans, 
devenu célèbre pour avoir tenu tète aux Barbares en 451, révèle une très ancienne 
fondation. Les traditions qui rattachaient de façon étroite ccdo chapelle à la 
Cathédrale semblent appuyer notre opinion. 

Le culte y était assuré par les clercs de Douze-Livres et tout lentretien maté- 
riel du sanctuaire incombait au Chapitre. 

Voir Bulletin de Ui Société Historique de Lisieux, 1909, p. 10 



120 LISIEUX 

l'Hôpital général (1) et le Couvent des Capucins (2). Le Bon 
Pasteur (3) avait été installé au midi, dans la rue Pont Bouil- 
lon. 

La ville semblait connaître alors une certaine prospérité à 
en juger par ce que nous savons des demeures et des manoirs. 
De nombreux officiers civils et ecclésiastiques y exerçaient 
leurs charges. Quelques médecins et chirurgiens se partageaient 
le soin des malades. 

La population, qui s'accroissait, comptait plus de dix mille 
âmes. 

L'industrie textile comportait un certain nombre d'établis- 
sements, presque tous groupés dans la rue Petite Couture. Les 
toiliers préféraient cependant la rue d'Orbec où dix-neuf d'en- 
tre eux exerçaient leur activité. La rue aux Fèvres était lé 
centre de la boulangerie. Ailleurs, travaillaient les cartiers, 
les éperonniers, les tailleurs, les couverturiers, les chandeliers, 
les épiciers, les chasubliers... Il existait aussi nombre d'auberges 
où les Lexoviens pouvaient se désaltérer à leur gré et bavarder 
avec les chalands à l'ombre d'enseignes d'ailleurs assez banales: 
le « Lion d'Or », la « Levrette », la « Belle Fontaine ». le « Soleil 
d'Or », le « Païens Royal »... 

Le jeune François de la Rochefoucauld, qui parcourait en 
1782 le Lieuvin et le Pays d'Auge, nous a laissé, dans son Jour- 
nal de Voyage dont le manuscrit se trouve à la Biliothèque de 
la Chambre des Députés, ces remarques suggestives sur Lisieux 
et ses environs : « Bien bâtie, dans une charmante situation... 
Impossible de voir un plus joli pays et il est aussi riche qu'agréa- 
ble. On fabrique dans cette ville des étoffes de laine du pays 
qui se consomment dans le Royaume. Ce sont des serges, des 
flanelles. On y fait aussi pour Paris des toiles de lin appelées 



(1) Cet hôpital avait été fondé en 1685 par Léonor II de Matignon sous le 
nom d'Hôpital des Renfermés et des Pauvres Valides. 

(2) Les Capucins avaient été établis à Lisieux par le Maréchal de Fervaques 
en 1613. 

(3) Fondé par Léonor II de Matignon. 



CE QUE DIT l'histoire 121 

cretonnes, très fines et très blanches... Chaque habitant a un 
métier chez lui et travaille à une de ces étoffes. Le grand com- 
merce de Lisieux est celui des bœufs. On engraisse dans les 
herbages des environs tous ceux de Normandie et de là on les 
fait passer à Paris. Ils s'engraissent simplement en mangeant 
de l'herbe. Cela dure six semaines... ». François de la Roche- 
foucauld avait fort bien discerné les sources principales de la 
richesse lexovienne. 

Un des aspects les plus curieux de la vie d'une cité est par- 
fois celui qui a trait aux distractions. Pour Lisieux, les docu- 
ments n'abondent pas à ce sujet et nous devons penser que ses 
habitants cherchaient surtout dans les réjouissances familiales 
un peu de cette joie qui est indispensable à la bonne santé 
morale d'une population active. 

Nous avons fait allusion, précédemment, à des représenta- 
tions de mystères auxquelles avait mis fin l'inquiétude des lut- 
tes religieuses. Au xviii' siècle, il existait un théâtre à Lisieux. 
Ce théâtre était sans doute assez médiocre si nous en croyons 
certaine description que nous empruntons à un opuscule raris- 
sime, l'anonyme Voyage de trois Turcs de qualité (1767) (1) : 

« Au fond d'une cour obscure étoit une allée étroite qui, 
par an noir enfoncement, conduisait à la salle de spectacle, 
autrefois écurie, maintenant lieu de récréation. Deux douzaines 
de mauvaises planches s'élevaient en théâtre et deux draps 
peints en détrempe formaient une jolie décoration. Les loges 
étaient artistement établies sur les râteliers et le reste du Coti- 
sée étoit le vil parterre, séjour de la populasse et des sifflets. 

« Nos étrangers furent placés avantageusement. On n'eut 
pas besoin de lever la toile car il ny en avait point. L'orches- 
tre, composé d'un violon et d'une vielle, préludèrent mélodieu- 

(1) Voijage de trois Turcs de qualité, histoire mêlée de vrai et de faux... A 
Folichonojjolis, chez Polissonnet, rue du Bndinagc, 1767, réimprimé à Rouen par 
E. Cagniard, 1881. 



122 LISIEUX 

sèment. La pièce commença. C'étoit précisément les Trois Sul- 
tanes. Ibrahim Pâté étoit au comble de la joie de noir des Turcs 
sur le théâtre... » 

Le croquis est leste, mais peu à rhouneur de la salle de 
spectacle lexovienne. Une autre anecdote, empruntée cette fois 
à l'historien V. Fournel (1), achèvera de nous édifier sur la qua- 
lité des représentations qui étaient encore offertes, en plein 
XIX* siècle, au public des rives de la Touques. 

L'anecdote a pour héros l'acteur Rosambeau — de son nom 
véritable. Minet — qui, incapable de se fixer sur aucune scène, 
avait joué tour à tour à Londres, à Vienne, à Varsovie et à 
Constantinople. En France il avait connu d'appréciables suc- 
cès sur tous les théâtres de Paris et couru toutes les villes de 
province. Fantasque, facétieux, n'écoutant que son caprice, il 
était à la fois la joie des spectateurs et la terreur des direc- 
teurs qui n'osaient jamais compter absolument sur lui. Les Mé- 
moires de Mademoiselle Flore (2), qui nous renseignent de pre- 
mière main sur cet original, nous le dépeignent comme le Juif 
errant de sa profession. 

Venu de Caen où il avait eu quelque difficulté avec le régis- 
seur du théâtre pour avoir prétendu tenir tous ses rôles, quels 
qu'ils fussent, en grand uniforme sous le prétexte que son enga- 
gement lui permettait de jouer « les rois, les grands amoureux 
et tous les premiers rôles... en général », Rosambeau avait fait 
retraite à Lisieux. Ce fut là que le retrouva la troupe dont 
faisait partie Mademoiselle Flore. 

Et voici ce que nous a conté celle-ci : 

« En arrivant à Lisieux, nous demandâmes si la uille était 
privée de spectacle. Mais l'aubergiste nous dit que, depuis trois 
jours, on avait l'Homme vert, qui faisait fureur et qui. préci- 
sément, demeurait dans cette auberge. 



(1) V. P'ouinel, Curiosités Théâtrales, Paris, Garnier. 

(2^ Fran(;oisc-Flore Corvée, dite Flore, actrice des Variétés (1790-1853). 



CK i»l K IH 1 1. IIIS'KJIHf, 



V2'4 



— « Qii'csI-cc (juc rilotniuc nrrl ? » 

— « Cest un très bel hominr. de la couleur que je vous dis 
et qui arrive du (Uip-Xert ou des Iles (.anaries. » 

— « Pourrions-nous le noir ? » 

— « Oui, en payant. Il joue la comédie tous les soirs. Tenez, 
le voilà qui descend pour diner. » 

« En effet, nous vîmes arriver un homme parfaitement vert 
et luisant qui dit en nous voyant : « Tiens I C'est Volange ! (1). 
C'est Flore ! » On reconnut Rosambeau sous la peau verte du 
phénomène. Il s'enrôla dcms la nouvelle troupe qui débuta par 
le Déserteur, opéra-comique. Rosambeau était chargé du rôle 
de Montcuiciel et il joua l'ivresse à merveille. Comme les habi- 
tants de Lisieux mcuiif estaient leur étonnement de voir qu'il 
n'était plus vert : « Messsieurs, dit-il en s'avançant sur le bord 
de la scène, un acteur, pour plaire au public, doit savoir pren- 
dre la couleur de son rôle. Il y a quelques jours, j'étcùs vert : 
aujourd'hui, je suis gris... » 

Calembour bien usé, s'adressant sans doute à un public 
facile et bon enfant entassé dans une salle médiocre... Mais 
l'anecdote nous a entraînés un peu loin. A la veille de la Révo- 
lution les Lexoviens avaient, comme tous les Français, d'assez 
grands soucis pour n'attacher qu'une importance bien relative 
aux représentations théâtrales. 

Afin d'étudier les projets de réforme présentés de toutes 
parts, le ministre des Finances, Loménie de Brienne, avait déci- 
dé au mois de juin 1787, de réunir des Assemblées Provinciales 
dans toute les régions où il n'existait pas d'Etals. L'Assem- 
blée de Moyenne Normandie et du Perche, correspondant à 
la Généralité d'Alençon, se réunit à l'Hôtel de Ville de Lisieux 
le 21 novembre 1787. sous la présidence de Mgr de la Ferron- 
nays. Elle n'obtint que des résultats peu importants et, de façon 



(\) VohHii,'c- fils était k' ihcf de la troupe avec laquelle Mademoiselle Flore 
parcourut une partie de la France à l'époque de la Restauration. 



124 ' hisiEux 

générale, ces consultations déçurent les espoirs du ministre 
qui les avait ordonnées. Au cours de cette session qui dura jus- 
qu'au 20 décembre suivant, l'évêque de Lisieux et l'intendant 
d'Alençon, Jullien, firent preuve d'un esprit d'équité auquel 
rendirent hommage tous les membres de l'Assemblée (1). 

Le 5 juillet 1788, un arrêt du Conseil annonçait la prochaine 
convocation des Etats généraux. Le 8 août suivant, la date de 
cette convocation était fixée au 1"' mai 1789. Cette mesure et 
l'acceptation par le roi du doublement du nombre des députés 
du Tiers soulevèrent l'enthousiasme. A Lisieux, les assemblées 
de métiers adressèrent des remerciements à Louis XVI et à 
Necker et émirent des vœux tendant au rétablissement des 
Etats Provinciaux que Louis XIV avait fait tomber en désué- 
tude depuis 1638. Le Corps de Ville, dans une délibération du 
29 octobre 1788, exprimait, de son côté, le désir de voir remettre 
en vigueur la vieille Charte aux Normands et convoquer de 
nouveau les Etats. Le l*"" mars enfin, le Tiers Etat, réuni à l'Hôtel 
de Ville de Lisieux, adoptait un Cahier de doléances compor- 
tant dix-huit articles et préconisait des réformes indispensables. 
Les rédacteurs de ce Cahier demandaient l'adoption d'une 
Constitution, la périodicité régulière des Etats généraux, la 
simplification de la Justice et une meilleure répartition des 
impôts. Sur le jDlan local, l'article 15 souhaitait « qu'eu égard 
à l'importance du commerce qui se fait à Lisieux, il y soit 
établi un consulat », c'est-à-dire un Tribunal de Commerce. 

La sagesse de ces requêtes traduisait bien celle de la popu- 
lation. Bien que celle-ci eût été éprouvée par des inondations 
<'l qu'elle eût vu se dérouler dans ses rues de petites échauf- 
fourées, elle ne se départait pas de son calme. Et pourtant, 
ses espérances tournèrent vite en désillusions. Le 13 décembre 
1789, elle apprenait que Lisieux ne serait pas chef-lieu de 



(1) Baron Angot des Retours. L'Assemblée provinciale de 1787 à Lisieux in 
Association Normande, 1926, p. 45- 



CE (.HE 1)1 F i/iiisioiiu-; 125 

département comme on l'avait proposé, mais simple chef-lieu 
tle district. Le 6 juillet suivant, l'évêclié était supprimé. Six 
jours plus tard était votée la Constitution civile du Clergé. 

Mgr de la Ferronnays protesta énergiquement contre la 
disparition du siège épiscopal. Les habitants de Lisieux, sachant 
ce que leur ville aurait à perdre du fait de cette mesure étaient, 
dans l'ensemble, favorables au prélat. Mais le maire, François- 
Pierre Le Roy engagea contre ce dernier une lutte ouverte. 
Cité devant le Tribunal du District, le 3 janvier 1791, l'évêque 
comparut. Ordre lui fut donné de quitter Lisieux au plus tôt. 
Il se retira donc le jour même au Château du Pin, chez l'abbé 
de Boismont, archidiacre de Rouen. Déjà le Chapitre était 
dissous. Il avait reçu notification d'une ordonnance du dépar- 
tement du Calvados qui lui interdisait de se réunir et avait dû 
se séparer, le 19 novembre 1790, non sans avoir rédigé urtc 
ultime et solennelle protestation (1). 

Mgr de ia Ferronnays ne devait plus revoir Lisieux. Il vécut 
successivement en Suisse, aux Pays-Bas et en Allemagne, 
merîant i existence difficile et inquiète de l'exilé. Il mourui à 
Munich le l5 mai 1799 et fut inhumé dans l'église des Capucins 
de cet'e ville. 

Pendant plusieurs années, le clergé réfractaire dut s'éloi- 
gner ou S3 cacher. Avant le vote de la loi du 26 août 1792, le 
District et la Municipalité avaient intimé l'ordre de quitter 
la ville à quinze ciiaijoines, quatre-vingt-quinze prêtres et deux 
frères des Ecoles chrétiennes. Des prêtres jureurs furent sub.s- 
tilués à l'ancien clergé paroissial. Par deux fois, l'évêque cons- 
titutionnel du Calvados, Claude Fauchet, vint à Lisieux. Le 
10 mai 1791 il ne fît que passer, se rendant à Bayeux où devait 
avoir lieu sa prise de possession solennelle. Il visita la Muni- 
cipalité et prit part à un banquet donné en son honneur à 



(1) Dernière délibènition du Chapitre de la (.alhédrale Suint-Pierre de 
I.isieu.i in Bniorana. 1010-1911, p. .31. 



126 LISIEl x 

l'Evêché. IJ revint les 28 et 29 mai suivants et ofïicia à Saint- 
Jacques entouré d'une trentaine de prêtres qui s'étaient ralliés 
à lui. Au sortir de l'église, il assista à deux réunions du Club 
révolutionnaire et y prononça deux harangues, l'une sur l'in- 
violabilité de la souveraineté du peuple, l'autre sur la Royauté 
considérée comme l'appui de la liberté et du progrès social. 
Ce dernier discours, d'un ton modéré sans doute, souleva la 
colère des exaltés. Fauchet fut couvert de poussière. Des 
clameurs s'élevèrent contre les aristocrates. Au-dessus d'un 
café fut suspendu un tableau représentant l'évêque armé 
d'une faux et sapant le pied d'un arbre sur lequel étaient juchés 
des prêtres réfractaires. L'allégorie peut nous sembler bizarre. 
L'intention hostile à Fauchet était certaine. 

Le 15 janvier 1792, l'église Saint-Germain fut désaffectée. 
Le curé, portant le Saint-Sacrement, la quitta et prit possession 
de la Cathédrale. Quelques jours plus tard, deux cents affiches 
blanches annonçaient la vente de meubles d'église provenant 
de cette dernière et d'ol)jels ayant appartenu à la Maîtrise. 
Le grand pillage commençait. Le 14 août, l'Assemblée légis- 
lative avait ordonné « de délriiire sans aucun délai les monu- 
ments, reste de la féodalité, de quelque nature qu'ils soient ». 
De tels ordres trouvent toujours des inconscients pour les 
exécuter. En quelques jours la chaire épiscopale, de jubé et 
les tombeaux furent abattus. Une intervention de la Société 
populaire en faveur de la statue de Le Hennuyer, que proté- 
geait la légende de la Saint-Barthélémy, ne put même sauver 
cette unique effigie. Puis, ce fut le tour des cloches. Le 25 
février 1793, un certain nombre d'entre elles furent descendues 
afin d'être fondues et transformées en canons. Au début de 
1794, d'autres prirent également le chemin des fonderies. La 
Cathédrale n'en conserva qu'une, VEchauguette. 

Au mois d'octobre 1793, les caveaux funéraires furent violés. 
Les corps des évêques, arrachés de leurs cercueils de plomb, 
eurent la fosse commune pour suprême asile. La dépouille du 



CE QUE DIT l'histoire 127 

Maréchal de Fervaqucs, retrouvée presque intacte dans ses 
bandelettes de fuie toile, subit les insultes d'un fossoyeur qui 
entama le crâne du fer de sa bêche... 

Le clergé constitutionnel, en présence de ces excès, demeu- 
rait muet. Ses protestations, d'ailleurs, fussent demeurées 
vaines. Les violents régnaient sans partage. Le 27 octobre, un 
détachement de hussards, accompagné de quelques exaltés, 
pénétra dans la Cathédrale. Les statues des saints furent bri- 
sées, l'une même sabrée. Ces profanations n'empêchaient pas 
les catholiques de venir prier dans cet édifice dont on avait 
voulu faire le Temple de la Raison. Sur une décision du Conseil 
général, en date du 9 février 1794 (21 pluviôse an II), les der- 
nières statues disparurent. Dans l'église dévastée se succédèrent 
les solennités révolutionnaires. 

Ces solennités trouvèrent leur metteur en scène. L'ingénieur 
Quesnel se chargea de les entourer de toute la pompe officielle, 
fût-elle des plus banales. Une des mieux réussies fut sans 
doute la Fête de l'Etre Suprême et de la Nature qui eut lieu 
le 8 juin 1794. 

Cette fête se déroula dans la nef de la Cathédrale. Un 
immense voile tricolore fermait l'entrée du chœur. Chaque 
pilier était décoré de guirlandes. Une inscription en lettres de 
fleurs attestait, au-dessus d'un tableau sur lequel se lisait la 
Déclaration des Droits de l'Homme, la grandeur de l'Etre 
Suprême. Rien ne manqua à l'éclat de la cérémonie, ni les 
discours officiels, ni le chant d'hymnes de circonstance, ni le 
zèle de la musique de la Garde nationale. 

D'autres fêtes succédèrent à celle-là sous les voûtes de Saint- 
Pierre : Fête de la Jeunesse, Fête des Epoux, Anniversaire de 
la fondation de la République. Mais, d'année en année, l'assis- 
tance se faisait plus clairsemée et plus indifférente. A partir 
de 1795, l'opinion publique marqua un tel retour vers le culte 
catholique que la Convention se résigna à voter, le 30 mai 
1795, le libre usage des églises qui n'avaient pas été aliénées. 



128 LISIEUX 

Forte de ce texte, la section de l'Egalité réclamait, le 24 sep- 
tembre suivant, un local pour la célébration des offices reli- 
gieux. Le Conseil de la Commime fit la sourde oreille, mais dut 
finir par se résigner à l'inévitable. Tandis que les dernières 
cérémonies décadaires passaient inaperçues parmi l'indiffé- 
rence croissante de la population, l'administration rendait au 
culte l'ancienne église de l'Abbaye qui devenait paroissiale 
avec le titre de Saint-Désir (18 octobre 1796) et l'église Saint- 
Jacques (21 février 1797). Le 15 août 1802. enfin, la Cathédrale 
elle-même était rendue au culte. 

Depuis la mort de Mgr de la Ferronnays, le diocèse de 
Lisieux avait été administré par deux de ses vicaires généraux, 
MM. Naudin et Eustaclie Le Jeune de Créquy. Maintenant que 
l'évêché, par suite du Concordat, était canoniquement suppri- 
mé, l'évêque de Bayeux, Mgr Brault, avait chargé ce dernier 
de présider la cérémonie de réouverture. Une foule immense 
emplissait la nef et débordait sur le parvis en ce jour ensoleillé 
de l'Assomption. Mais en dépit de leur joie, bien des âmes 
ressentaient le regret de ne plus voir passer dans la nef la 
traditionnelle crosse épiscopale tombée des mains glacées de 
Mgr de la Ferronnays. Ce regret, bien des Lexoviens d'aujour- 
d'hui le ressentent encore. Il est d'autant plus légitime, que 
leur ville, grâce aux vertus d'une jeune sainte, est devenue l'un 
des sommets les plus lumineux du monde chrétien. 

La Révolution avait laissé, à Lisieux comme ailleurs, 
d'amers souvenirs, bien que les événements sanglants y eussent 
été rares. Elle avait, de plus, notablement réduit le patri- 
moine architectural de la Cité. 

La Cathédrale avait été ravagée à l'intérieur et à l'exté- 
rieur. Le mobilier et les statues avaient été emportés ou mu- 
tilés. Les tenants de la déesse Raison avaient été assez dérai- 
sonnables pour s'acharner sur les sculptures du portail que 
leurs marteaux avaient fait voler en éclats. Cette belle besogne 
devait être achevée par le premier curé concordataire de Saint- 




liché Koch 



La rue de la Paix 



CE OIE 1)11 EIIISIOIUE 129 

Pierre, l'abbé Jacques Bloudel, qui, saint lioinme si Ton veut, 
mais esthète non pas, fit impitoyablement racler les voussures 
et le tympan. Les images des quatre Evangélistes qui ornaient 
ce dernier disparurent définitivement, et l'ensemble du portail, 
qui avait dû être une œuvre très équilibrée et fort séduisante, 
prit l'aspect lamentalde que nous lui connaissons aujour- 
d'hui. 

Plus malchanceuses encore que la Cathédrale, deux des 
églises paroissiales avaient totalement disparu. Si Saint-Désir 
ne présentait sans doute qu'un intérêt assez médiocre, la tra- 
dition lexovienne, en l'absence de documents précis (1), atteste 
que Saint-Germain était un bel édifice qui faisait honneur 
à la ville. Transformée d'abord en magasin à fourrages, cette 
église avait été démolie en 1798. 

Le massacre des monuments lexoviens s'était étendu à 
d'autres sanctuaires moins importants mais dont certains au- 
raient dû être respectés. La chapelle de l'Hôtel Dieu des 
Mathurins, élevée au xir siècle par l'évêque Arnould et placée 
sous le vocable de Saint Thomas de Cantorbéry, n'existait 
plus. La vénérable chapelle Saint-Aignan, qui avait monté 
durant tant de siècles une garde paisible à l'entrée de la rue 
du Pont Mortain, n'était désormais qu'un souvenir destiné à 
disparaître rapidement. La chapelle des Capucins, route de 
Paris, celle des Dominicains, et jusqu'à celle des Pauvres, située 
près de la Porte de la Chaussée, avaient été renversées. Et 
que d'autres ruines dans tous les domaines ! Le Collège lui- 
même avait dû fermer ses portes en 1794. 

On aurait pu espérer que l'apaisement des esprits aurait été 
accompagné d'une plus sage appréciation des richesses archi- 
tecturales qui survivaient à tant de stupides dévastations. La 



(1) Vn dessin non daté de Lecerf, qui passait poiii' reprcscuter léglise Saint- 
(iermain, a été idenMfié par Georges Huard. Il s'agit en réalité d'un croquis 
(le l'église Saint-Martin d'Harflcur. 



130 LISIEUX 

Normandie n'allait-elle pas prendre bientôt le pas sur toutes 
les provinces de France, dans le domaine archéologique, grâce 
à l'énergique Arcisse de Caumont ? Il demeurait, hélas ! des 
vandales bien décidés à i)oursuivre leur œuvre destructrice. 
Leur crime majeur fut, en 1835, la destruction de la chapelle 
épiscopale. Ce charmant édifice, élevé par l'évéque Guillaume 
d'Asnières au xni*' siècle, fut abattu pour faire place à une 
gendarmerie. En vérité, ceci ne remplaçait nullement cela. Et 
ce n'étaient ni le style néo-grec du Carmel, ni la vaste chapelle 
de la Miséricorde, ni la petite chapelle de briques qu'avaient 
rebâtie pour leur vieille abbaye les moniales de Notre-Dame du 
Pré qui pouvaient consoler les vrais Lexoviens de la dispersion 
et de la perte de leurs anciennes richesses. 

En 1814, puis en 1815, Lisieux vit passer les troupes de 
l'Europe coalisée : garde impériale russe et Prussiens de Blû- 
cher. Ce fut un intermède pénible, mais bref. Le xix' siècle ne 
devait réserver à la ville qu'une paisible prospérité. 

Les seuls incidents notables de cette longue période furent 
les visites de hauts personnages, qui fournissaient parfois quel- 
que prétexte à des réjouissances publiques. 

Le 2 septembre 1813, l'Impératrice Marie-Louise fut accueil- 
lie par les autorités municipales sous un arc de triomphe érigé 
sur les boulevards. La souveraine déjeuna dans la maison de 
M. Le Bas de Friardel et fit si bonne impression sur les échevins 
lexoviens que ceux-ci, dans une adresse envoyée le 27 octobre 
suivant, quittaient le ton administratif pour donner presque 
dans le madrigal : « Nous ressentions encore les douces impres- 
sions de notre présence parmi nous. Les gmces touchantes de 
Votre Majesté charmaient nos souvenirs... ». 

En 1829, c'était le duc d'Angoulême qui passait par Lisieux 
où l'avait précédé de quelques jours sa femme, fille de Louis 
XVI. Quatre ans plus tard, la ville était en fête pour accueillir 
le chef d'une nouvelle dynastie. Le 28 août 1833, le roi Louis- 
Philippe, qu'accompagnaient le duc de Nemours, le Prince de 



(K (,)IJE DU LIIISTUIUE 131 

JoiiivillcN le maréchal Gérard et Guizot, arrivait à Lisieux vers 
quatre heures de l'après-uiidi. Après avoir passé en revue la 
Garde Nationale, dans le Grand Jardin, il assista à un banquet 
servi au Petit Séminaire. Le soir, un bal fut donné dans les 
salons de THôtel de Ville. Trois jours plus tard, la reine Marie- 
Amélie et les princesses, qui allaient rejoindre le roi à Cher- 
bourg, passèrent à leur tour par Lisieux où les dames leur 
offrirent une corbeille de fleurs. Xous avons plaisir à ima- 
giner que, pour la circonstance, les Lexoviennes avaient arboré 
leurs coiffes les plus triomphantes et que leurs sourires avaient 
tout leur prix dans le cadre aérien des dentelles (1). 

Les désastres de 1870-71 vinrent rompre cette longue quié- 
tude. Au mois de janvier, Lisieux reçut quelques volées de 
canon allemand. Puis la vie y reprit son cours quelque peu 
monotone. Sous son manteau de grisaille, la vieille ville sem- 
blait ne devoir plus connaître qu'une existence prosaïque et 
plutôt terne, lorsqu'un événement inouï vînt lui faire connaître 
une sorte de résurrection. 

Il avait suffi pour cela qu'une toute jeune fille, une Nor- 
mande d'Alençon, reprît la glorieuse tradition des mystiques de 
la Province. Au cours de sa vie très brève, Thérèse Martin, 
entrée dès l'âge de 16 ans au Carmel de Lisieux, avait donné 
l'exemple de toutes ces vertus qui, chez nous, se dissimulent 
trop souvent, bien qu'elles constituent le tréfonds inépuisable 
de la race. Sa mort, survenue en 1897, aurait pu passer inaper- 
çue. Elle fut, au contraire, le point de départ d'un mouvement 



(1) Plus simple que les magnifiques hennins demeurés en usage à Yvetot, 
à Evreux, à Coutances ou au Mont Saint-Michel, la coiffe lexovienne était 
charmante : « Voici, dit Georges Dubosc, le Bonnet de Lisieux, au fond petit 
et haut placé tout au sommet, avec la passe un peu flottante à laquelle se 
rattachent les barbes, cousues à l'entour, qui étaient très tuyautées et placées 
dans la partie tournant sur les côtés. Sur ces hautes passes, on attachait aussi 
de riches épingles et Von posait des nœuds de rubans et de très légères guir- 
landes de fleurs ». — Georges Dubosc, Par-ci, par-là... 5« série, p. 115, Rouen, 
Defontaine 1928. 



132 LISIEUX 

religieux d'exceptionnelle ampleur. De nouveau, comme au 
temps d'Arnould, les foules prirent le chemin de Lisieux. Leur 
ferveur égalait celle des pèlerins de jadis accourant à Saint- 
Gilles ou à Compostelle, celle des Pastoureaux qui abandon- 
naient leur pays pour voir surgir des grèves le monastère de 
Saint-Michel du Péril. 

Dans ses Etudes d'Histoire religieuse, Renan n'avait jias 
craint d'écrire : « Il y aura encore des saints canonisés à Rome, 
il n'y en aura plus de canonisés par le peuple ». Le développe- 
ment foudroyant du culte thérésien dans tous les pays du 
monde devait donner à ce téméraire propos le plus cinglant 
démenti, La jeune carmélite avait vécu et était morte ignorée 
de tous, mais, dès le lendemain de sa disparition charnelle, 
un immense élan de prières monta vers elle, avant même que 
Rome eût parlé. Ce fut peut-être là le plus grand prodige né 
de sa sainteté. 

En présence de cet inexplicable concours des peuples vers 
le souvenir de Thérèse Martin, les autorités ecclésiastiques, 
d'ordinaire si lentes à ordonner l'ouverture des procès de cano- 
nisation, commencèrent à s'émouvoir. En 1909, Mgr. Lemon- 
nier, évêque de Bayeux et de Lisieux, n'hésitait pas à engager 
la procédure. Douze années à peine s'étaient écoulées depuis 
le jour où la frêle dépouille de la carmélite avait été déposée 
au cimetière du Champ Rémouleux. 

Les phases du procès, bien que rien ne fût négligé des règles 
prudentes fixées au xviii' siècle par Benoit XIV, furent excep- 
tionnellement brèves. L'impatience du monde chrétien pressait 
les décisions du pontife romain. Tant d'âmes, déjà, avaient 
acquis la certitude de la puissance qu'exerçait d'En-Haut la 
« p/'tite sœur Thérèse ! ». 

Le 29 avril 1923, Saint-Pierre de Rome était en fête. Pie XI 
procédait à la béatification universellement souhaitée. Deux 
années plus tard, le 17 mai 1925. le Souverain Pontife pro- 
clamait la canonisntion de hi moniale normande, au cours de 



CE QLE DIT L HISTOIRE 



133 



cérémonies inoubliables. Pour la première fois depuis 1870, 
l'extérieur de la basiliciue valicane et la colonnade qui la pré- 
cède s'illuminaient comme pour un triomphe. 

Bientôt commença, sur la colline qui domine Lisieux vers le 
sud-est, la construction d'une vaste basilique consacrée à la 
nouvelle sainte. Œuvre de l'architecte Cordonnier, ce sanc- 
tuaire, de style néo-byzantin, surprend quelque peu sous le ciel 
normand et devant un horizon avec lequel il ne s'harmonise 
pas. Le divorce est complet entre cet édifice, d'ailleurs esti- 
mable au point de vue technique, et le site lexovien. La Basi- 
lique émeut cependant si l'on songe à l'immense élan de foi 
qui a préludé à sa construction et qui l'entoure chaque jour 
davantage. 

La bénédiction du sanctuaire Ihérésieii donna lieu à des 
fêtes religieuses d'un éclat exceptionnel. Le samedi 10 juillet 
1937, arrivait à Lisieux le cardinal Pacelli, légat a latere du 
Saint-Père, et qui devait, deux ans plus tard, ceindre à son 
tour la tiare pontificale. Accueilli à la gare par le Préfet du 
Calvados, M. Angeli, et par le Docteur Degrenne, maire de la 
ville, le Légat, qu'accompagnaient, outre le nonce à Paris, une 
foule de cardinaux et de prélats, parcourut la rue de la Gare, 
la rue d'Alençon, la rue du Pont Mortain et la place Tliiers. Il 
fut logé à la Pension Saint-Jean, rue du Carmel. 

Le soir, eut lieu au Carmel une réception liturgique au cours 
de laquelle l'évêque de Bayeux, Mgr. Picaud, rappela ces mots 
prononcés par Pie XI lors de la canonisation de la jeune Car- 
mélite : « Elle est une miniature e.vquise de la sainteté par- 
faite, un miracle de vertus et un prodige de miracles ». Une 
messe de minuit, célébrée dans la crypte de la Basilique, acheva 
ccule journée fervente. 

Le lendemain — dimanche 11 juillet — une messe solen- 
nelle fut célébrée par le légat sur l'Esplanade, en présence 
d'une foule qu'on évalua à deux cent mille personnes. Au 
cours de l'après-midi, une immense procession, jjrécédant le 



134 LISIEUX 

Cardinal Pacelli qui portait le Saint Sacrement sur un char 
tendu de velours blanc, se rendit de la Basilique au château 
d'Ouilly-le-Vicomte en passant sous de nombreux arcs de triom- 
phe édifiés par les diverses villes de Normandie. 

Ces fêtes d'un intérêt exceptionnel — car c'était peut-être la 
première fois depuis plus de 125 ans qu'un Légat était accueilli 
eu France dans ces conditions — - avaient achevé d'illustrer le 
nom de Lisieux aux yeux du monde entier. Les temps étaient 
cependant proches où la guerre, dans ses déchaînements 
féroces, allait bondir sur la quiète cité des couvents et des mai- 
sons de bois, plonger ses griffes dans sa chair profonde et la 
broyer, tout empourprée de flammes et de sang. 

Lisieux n'avait pas souffert de la guerre de 1914-1918, Le 
nouveau conflit, ouvert en 1939 par une Allemagne qu'halluci- 
nail sa puissance resurgie, ne devait épargner aucun land^eau 
du territoire français. 

Au mois de juin 1940, l'occupation ennemie s'étendit comme 
un suaire sur le pays normand. Mais la bataille passa sans 
s'attarder. Lisieux échappait au sort terrible de Neufchâtel-en- 
Bray, de Rouen, de Caudebec-en-Caux, d'Evreux... 

Puis ce fut le long drame tissé de silence. Ce que Sidoine 
Apollinaire avait dit, au v'' siècle, de l'attitude de la popula- 
tion gallo-romaine à l'égard des Barbares qui la submergeaient 
redevenait vrai (1). On haïssait ces lourds soldats conduits 
comme un bétail aux hécatombes. On les redoutait, mais aussi 
comme on s'en gaussait avec délices dès qu'on se sentait entre 
soi. Dès 1941, la politique de collaboration avait fait long feu : 
le bons sens populaire en avait vite pénétré les vains secrets. 
La résistance aux exigences de ces vainqueurs, dont on savait 
le règne éphémère, s'organisa. Lisieux, comme tant d'autres 



(1) « Illoruni ferociam stoUditaiemqiie, (jiKie secundiini bêlluas ineplit, bru- 
tescit, accenditur^ rideremiis, contemneremus, pertimesceremiis ». Sidoine Apol- 
linaire. Lettres V. A Probus. 



CE QUE DIT l'histoire 135 

villes, eut ses déportés et ses fusillés. Mais les excès même de la 
répression allemande servaient à tenir très hautes les espé- 
rances. Tous savaient qu'un jour Fennemi s'effondrerait devant 
une puissance bien supérieure à la sienne. 

Pendant des mois, les Lexoviens attendirent avec impa- 
tience le jour où commencerait la grande offensive. Ainsi qu'il 
est, hélas ! bien humain de le faire, ils espéraient que le débar- 
quement se produirait loin vers l'Ouest ou loin dans le Nord. 
Le 6 juin apporta la réponse du destin à ceux qui, depuis si 
longtemps, s'efforçaient de sonder l'avenir. 

Les Alliés, débarqués sur les rivages du Cotentin, du Bessin 
et de la Plaine de Caen, avaient adopté une tactique, meurtrière 
certes, mais la seule qui fût logique. Il s'agissait pour eux de 
paralyser l'armée allemande en détruisant ses véhicules et en 
coupant ses voies de communications. L'anéantissement de tant 
de villes normandes devint ainsi la rançon de la Liberté rendue 
à la nation... 

A Lisieux, le drame commença dès le soir du 6 juin. Vers 
huit heures vingt se produisit la première attaque aérienne. 
Quelques instants suffirent pour que deux quartiers, à l'est de 
la ville, fussent écrasés et la gare anéantie. Trente-cinq morts 
et de nombreux blessés, tel fut le bilan de ce bombardement 
inattendu. 

La nuit suivante, vers une heure vingt, ce fut pis encore. 
Les avions, de nouveau, se délestèrent de leurs engins. En une 
demi-heure à peine, tous les quartiers ouest furent ravagés. 
L'antique abba3'e de Notre-Dame-du-Prc, l'église Saint-Désir, 
le Refuge et la Sous-Préfecture flambaient dans l'ombre, tandis 
que la population terrorisée s'enfuyait vers la campagne. 

Le troisième acte de la tragédie fut joué le 7 juin, à deux 
heures de l'après-midi. Les forteresses volantes frappèrent de 
nouveau la ville abandonnée et presque exsangue. Alors brû- 
lèrent toutes les vieilles charpentes vermoulues mais si presti- 
gieuses qui formaient le décor célèbre de Lisieux. La rue aux 



136 LISIELX 

Fèvres mourut, la i)lace Victor-Hugo mourut, la rue au Char 
mourut... Ce terme, mourir, peut s'appliquer en effet à ces 
façades, à ces sculptures, à ces toitures qui avaient, ainsi que 
les hommes, leurs âmes ])ropres et leurs visages distincts. Les 
crasses ]>ittoresques de l'Allée de l'Image fondirent dans le 
brasier. Atteinte à son tour, l'église Saint-Jacques perdit dans 
le désastre un inesthétique beffroi que nul ne saurait regretter 
et aussi, malheureusement, ses voûtes curieusement peintes 
et ses belles verrières, les seules que possédât la ville. 

Pendant plusieurs jours, celle-ci flamba. En dépit de ren- 
forts venus des communes environnantes, les pompiers de 
Lisieux ne pouvaient songer qu'à faire la part du feu en quel- 
ques endroits favorables. Ils comptaient d'ailleurs dans leurs 
rangs d'héroïques victimes et une partie de leur matériel avait 
été rapidement mis hors d'usage. Une équipe de pompiers de 
l'Air, arrivée le 9 juin, sous les ordres d'un lieutenant-colonel, 
fut assez habile pour sauver la Cathédrale de la destruction. 

Le 10 juin, à trois reprises, des flammèches aspirées par 
les tourbillons de l'incendie retombèrent sur Saint-Pierre et y 
mirent le feu. Aidés ])ar quelques Lexoviens courageux, les 
j)ompiers de l'Air purent, chaque fois, écarter cette menace 

Ailleurs, grâce au dévouement d'une poignée de sauveteurs, 
de ruine. 

l'Hôtel de Ville fut sauvé, le Carmel fut sauvé, des maisons 
furent sauvées. INlais quand on put faire le bilan de cette dévas- 
tation, on dut constater que les deux tiers de la ville n'existaient 
plus. Sur une population de seize mille âmes, on comptait 819 
morts et 150 disparus. 

Tandis que les combats s'éternisaient du côté de Caen, de 
nouveaux bombardements frappaient la poi^ulation de Lisieux, 
réfugiée dans les communes environnantes. Certains autres 
venaient achever l'œuvre des précédents, tel celui du 7 juillet 
qui frappa durement le Boulevard Emile-Demagny, le Boule- 
vard Sainte-Anne et le quartier de l'Hôpital. Vers le 28 juillet, 



V 



CE QUE IJIT l'histoire 137 

l'armée allemande, visiblement inquiète, fit sauter les ponts 
de la rue Labbey et de la Sous-Préfeeture. Le 29, celui de la 
rue Harou et le Pont de Caen subirent le même sort. Secoués 
par les explosions, de nouveaux immeubles s'effondrèreiit. 

Les Lexoviens sentaient venir les lieures de la bataille 
décisive mais celle-ci tardait toujours. Les armées alliées, 
esquissant un large mouvement tournant, fonçaient sur Paris, 
laissant momentanément au pouvoir des Allemands, au fond 
de la nasse dont ils allaient étrangler les issues, toute une 
partie de la Normandie et, en particulier le Lieuvin. Cbacun 
se demandait avec angoisse, dans la cité en ruines, quel serait 
le visage du dernier combat. 

A partir du Ib août, les signes annonciateurs du décrochage 
allemand se révélèrent. Par petits groupes les fantassins tra- 
versaient la ville, complètement exténués. A raul)e du 22 août, 
les derniers ponts sautèrent. Les ruines de la ville étaient 
criblées de nids de mitrailleuses. Pendant la journée, des élé- 
ments de la 51"" division écossaise commencèrent à s'infiltrer 
sur la rive droite de la Touques. Mais ils ne purent dépasser la 
place Thiers en raison du tir des mitrailleuses et. pour la nuit, 
repassèrent sur la rive gauche. 

Le lendemain, après un violent combat d'artillerie, le com- 
mandant de la 153""^ brigade écossaise donna l'ordre au P"" 
Gordon Highlanders de venir appuyer l'attaque des 5"" et 7""^ 
Gordon Highlanders qui se trouvait stoppée par les tireurs 
isolés allemands embusqués dans les ruines. Le centre de la 
ville fut nettoyé mais, de nouveau, les troupes alliées furent 
arrêtées à la sortie de l'agglomération, sur la route de Paris, 
par la défense ennemie, bien organisée sur la crête, au nord 
de celle-ci. 

A la demande du Major Lindsay, du 1*' Gordon Highlanders, 
les tanks entrèrent alors en action. Ce furent de très durs 
combats. 

Des Cromwell-tanks du 1*' Pioyal Tank Régiment de la 7™'' 



138 LISIEUX 

Armée Blindée partirent d'abord à l'attaque pour soutenir l'in- 
fanterie. Le lieutenant Michel Ley, commandant le squadron 
fut tué avec deux de ses hommes à bord de son véhicule. Les 
compagnies écossaises, de leur côté, perdirent cinq officiers 
et quarante-six sous-officiers et soldats. Appelés à la rescousse, 
d'autres éléments blindés ■ — des tanks Sherman — furent mis 
à mal par le tir allemand. Il fallut, de toute nécessité, marquer 
le pas. Pour la nuit, les fantassins durent se contenter de tenir 
dans les dernières maisons de la ville, à l'est, et dans une car- 
rière située à mi-chemin de la crête. 

Un violent duel d'artillerie s'engagea la nuit suivante. Les 
Alliés, afin d'éviter de nouvelles i)ertes en hommes, criblèrent 
d'obus les quartiers nord et est de la ville. Une contre-attaque 
allemande, débouchant du bois de Rocques, fut rejetée. Enfin, 
après minuit, s'accomplit le dernier décrochage. Ecrasés par 
l'artillerie britannique, les derniers éléments ennemis aban- 
donnèrent leurs positions et s'éloignèrent vers l'est. 

Pendant ces heures tragiques, une foule immense de réfugiés 
et les Carmélites avaient cherché un abri dans la crypte de la 
Basilique. Ce refuge était d'autant moins sûr que, dans la nuit 
du 21 au 22 août, des soldats allemands s'étaient installés dans 
l'église supérieure. Cette intrusion avait failli avoir pour les 
occupants de la crypte les plus redoutables conséquences. 
Lorsqu'à l'aube du 23 août les premiers blindés britanniques 
firent leur apparition sur l'Esplanade, un officier révéla que 
l'Etat-Major, pensant la Basilique encore occupée par l'ennemi, 
avait donné l'ordre de l'anéantir. L'initiative d'une personne 
dévouée, qui avait, malgré de nombreux risques, pris sur elle 
d'aller informer les Alliés du départ des Allemands, avait 
seule sauvé le sanctuaire thérésien. 

Dans la ville, cependant, des escarmouches se produisaient 
encore. On se battait dans plusieurs rues, au milieu des ruines, 
et notamment au voisinage du Carmel. De nouvelles destruc- 



CE OLE DIT l'histoire 139 

tions s'ensuivirent jusqu'au jeudi 24 août. Les derniers Alle- 
mands prirent alors la fuite ou furent capturés (1). 

Lisieux était libre, mais Lisieux était en ruines et le 
demeure. Depuis les jours funestes de 1944, les quartiers 
sinistrés ont été nivelés méthodiquement et forment aujour- 
d'hui le plus mélancolique des déserts. Il serait vain de 
chercher la moindre trace de tant de ces vieilles rues qui 
avaient fait les délices des artistes et des poètes, d'un Contel 
ou d'un Bunoust. Préservés par une sorte de prodige, la Cathé- 
drale et l'Evêché subsistent pourtant et, dans leur double élan, 
les tours jumelles semblent parler d'espérance aux hommes 
déshérités de ce temps. Lisieux va revivre, appauvri, certes, 
mais vibrant encore puisque, dans le désastre qui s'est abattu 
sur lui, il a gardé le meilleur de sa parure et le plus émouvant 
de son âme. 



(1) Nous avons fait usage, pour écriie les pages précédentes, des documents 
suivants : 

Georges Lechevalier : Lisieux.-. 6 juin 1944^ in Terre Normande, n° 2. Février 
1946. 

Annales de Sainte-Thérèse de Lisieux, n"^ 1 et 2. Janvier et février 1946. 

Georges Lechevalier et Capifaine G. Poirier : Le calendrier de la Bataille 
de Lisieu.v in Spectres et Fantômes de la Bataille de Lisieux. Lisieux, Morière, 
1947. 

Chanoine G. -A. Simon : Bataille pour Lisieux in Bataille de Normandie, 
II p. 55. X... Le Carmel de Lisieux dans la tourmente in Bataille de Normandie 
II p. 67, Paris, Editions de Notre Temps, 1947. 

Noël Grimonpont : Du Lisieux pittoresque au Lisieux tragique- Lisieux, 
Morière 1947. 




(iii/z/f.-. (iiinjnic/ i.\ t^olii-ctlou .SiiiiDii 
Statue tombale de Pierre Cauchon 




d'après Kcieppclni 



Collfction Hardv 



Décoration d'un premier étage 



TROISIÈME PARTIE 




LA PARURE DE LA CITÉ 

j E voyageur danois Estrup qui parcourait la Normandie en 
;ï 1819, ne trouva que ces seuls mots i)Our dépeindre 
Lisieux : c'est une ville assez considérable, mais bien 
laide. En 1841, Mérimée n'en avait pas meilleure opinion 
et, sans même daigner jeter un regard sur l'ensemble de la cité, 
il portait sur la Cathédrale ce jugement téméraire : « Je n'ai 
rien vu de si triste que Saint-Pierre de Lisieux. Cela ressemble 
comme deux gouttes d'eau à une cathédrale anglaise. C'est 
grand, froid, lourd, régulier et ennuyeux ». Le moins qu'on 
puisse dire de tels arrêts est qu'ils étaient bien superficiels et 
ciue ceux qui les a\ aient i)rononcés auraient peut-être eu grand 
peine à les justifier. 

Si nous mettons un instant en oubli la ville ravagée aujour- 
d'hui, nous nous souvenons, en effet, d'avoir connu un Lisieux 



142 LISIELX 

qui, sans prétendre rivaliser avec d'autres cités aux lignes plus 
altières, n'en contenait pas moins d'appréciables richesses d'art. 
Il jouissait notamment, en matière de maisons de bois, d'une 
primauté indiscutée. Mais pour pénétrer ses secrets, il fallait 
être initié, connaître le double dédale de ses ruelles et de son 
histoire. Cité grave et toute de grisaille vêtue, Lisieux ne se lais- 
sait pas aisément approcher ni deviner. Les poètes et les 
artistes, pourtant, ne s'y trompaient pas. Eux qui possédaient 
le don d'intuition, toujours si rare, savaient ce que recelait cet 
écrin, fruste en apparence. C'est dans le secret que le passé de 
la Cathédrale et celui des logis d'autrefois où les singes sculptés 
menaient leur sarabande avaient parlé à Ch. Th. Féret, à Au- 
guste Bunoust, à Jean-Charles Contel. 11 est des villes comme il 
est des âmes qui ne se livrent pas au premier venu. 

Profondément enfoncée dans sa conque de verdure, la 
vieille capitale du Lieuvin, partagée entre l'activité quiète des 
pèlerinages, les travaux de l'industrie et la grasse opulence des 
foires, semblait ne plus devoir connaître de jours agités. 
Depuis longtemps elle avait fait tomber la presque totalité de 
ses remparts dont il ne demeurait guère que la Tour Lambert et 
une autre tour sur le Boulevard Sainte-Anne (1). Ses vieux 
logis lui attiraient chaque jour la visite d'une foule de curieux, 
ravis de tant de pittoresque. St-Jacques, coiffé d'un bonnet d'ar- 



(1) Les imuailles a\aicnt été conservées jiisqu au xix^ siècle. Elles étaient 
flanquées de 17 tours. Quatre portes s'ouvraient dans l'enceinte : 
- la Porte de la Chaussée, démolie en 1797 ; 

— la Porte de Caen, démolie en 1798 ; 

— la Porte de Paris, démolie en 1808 ; 

— - la Por*e d'Orbec, également démolie en 18(l<S. 
En 1870, cinq tours sul)sistaient encore : 

— la Tour Lambert ; 

— une tour carrée et une tour ronde sur le iîoulevard .Sainte-Anne ; 
— une tour ronde ou bastion, rue du Rempart. 

— une tour ronde avec pan abaUu, boulevard Sainte-Anne. 

La Tour carrée, encore existante rue Paul-Banaston (xvi« siècle), était voisine 
de la Porte de la Chaussée, mais n'appartenait pas à lonceinte. Peut-être était- 
ce une tour de guet. 



LA PARURE DE LA CITÉ 143 

doises, se cabrait sur son perron et la Cathédrale dominait 
comme une cime les cascades de toitures qui s'écoulaient autour 
de sa longue nef. 

Aujourd'hui, la partie la plus précieuse de Lisieux a disparu. 
La Cathédrale demeure seule, ou presque, pour attester que 
la ville n'est pas morte et qu'elle va revivre. Elle palpite comme 
un vieux cœur qui s'obstine à battre encore, malgré la maladie 
ou les blessures. 

Qu'importe, en vérité, que le Concordat ait supprimé l'évê- 
ché lexovien et que le Chapitre ait disparu en même temps que 
les comtes-évêques ? Saint-Pierre demeure, par ses dimensions 
architecturales, par sa beauté et aussi par sa vigueur spirituelle, 
le sanctuaire où se recueille, unie à celle des générations 
oubliées, l'âme du Lisieux d'aujourd'hui. Là se rencontrent et 
se confondent, en dépit de la barrière illusoire des siècleS; la 
prière du grand bâtisseur Arnould et celle de la petite Thérèse 
Martin, toutes deux rayonnantes d'une force mystérieuse (1). 

La construction de ce vaste édifice fut, au premier chef, 
un acte de foi. Une lettre de Haimon, abbé de Saint-Pierre-sur- 
Dives (2), adressée en 1145 aux religieux de l'Abbaye de Tores- 
bury, en Angleterre, nous permet de comprendre comment la 
Cathédrale de Lisieux sortit de terre — ainsi que tant d'autres, 
celle de Chartres en particulier — grâce à l'enthousiasme reli- 
gieux des populations d'alentour. A l'époque où les travaux de 
la moisson ne retenaient plus au logis les familles paysannes, 



(1) Sur la Cathédrale, consulter le remarquable ouvrage de M. le Chanoine 
Hardy : La Cathédrale Saint-Pierre de Lisieux, Paris, Frazier-Soyc, 1917. 

Louis Serbat : Lisieux, Paris, Laurcns, 1926. 

Georges Huard : La Cathédrale de Lisieux aux xi^ et xii« siècles in Etudes 
Lexoviennes II. Paris et Caen, 1919. 

(2) Cette lettre de l'abbé Haimon se rapporte à la construction de l'église 
abbatiale de Saint-Pierre-sur-Dives et non à celle de la Cathédrale de Lisieux 
Mais nous ne croyons pas téméraire d'affirmer que les deux édifices furent 
élevés dans des conditions identiques^ grâce à la générosité des habitants du 
l.ienviii et du Pays d'Auge. 



144 LISIELX 

les foules se iiiettaieiil en chemin, bannières en tête, et 
affluaient vers Lisieux. Quand on était arrivé à proximité de 
l'église en construction, les chars étaient disposés comme un 
campement autour des chantiers. Les journées s'écoulaient dans 
le travail et dans la prière. Peu à peu, de blanches montagnes 
de matériaux, tirées des carrières de Saint-llippolyte, s'amon- 
celaient, malgré les moyens rudimentaires dont on disposait, 
aux endroits mis à la disposition du maître de l'œuvre. Les 
tailleurs de pierre sculptaient les blocs informes. Chaque année 
voyait s'élever davantage, comme des arbres géants, les piliers 
massifs de la nef et s'épanouir la finesse accueillante des 
portails (1). 

Ainsi naquit, du dessein fermement mûri d'un évèque et 
du concours généreux de ses diocésains, cette église grave, 
presque sévère même, qui, mieux peut-être que d'autres plus 
ornées et plus fleuries, traduit le caractère positif et la réserve 
traditionnelle de la race normande. 

La façade de Saint-Pierre, dressée en haut d'un i)erron de 
douze marches, ne laisse pas de produire encore aujourd'hui, 
en dépit de son asymétrie et des mutilations qu'elle a subies, 
une imi)ression profonde de force et de grâce à la fois. Si le 
portail central n'est i)lus qu'une sorte de squelette (2). tant 
s'est acharnée contre lui la folie d'iconoclastes de toutes origi- 
nes, et si son aspect est, de ce fait, infiniment triste, les portails 
latéraux, celui du sud en j)articulier, reflètent toujours la fan- 
taisie des anciens sculpteurs et témoignent de leur habileté 
manuelle. Telle voussure, formée de feuillages ajourés, mérite 
à elle seule qu'on s'arrête pour l'admirer. Reposant, à la base. 



Il ) I^oiir assurer ce que nous uppelons ;uijniird"hiii le financement des tra- 
Aaiix, révèque Arnould avait organisé des quêtes à travers le diocèse. Nous 
savons, par des textes d'une authenticité indiscutable, que ces quêtes provo- 
quaient parfois des incidents. Vers 1180, des quêteurs envoyés à l'abbaye de 
Grestain furent molestés par le prieur et le portier de cette maison. 

(2) Ses voussures dépouillées gardent encore de liâtes traces du peinturlu- 
rage tricolore sul)i à l'époque ré\(>Uiti()nnaire. 



I.A PAUL KE l)K I. V Cil!: 



145 



sur deux curicusos figurines, elle est d"une incomparable 
légèreté d'exécution. L'ensemble de ce portail est un fort beau 
travail du \uf siècle dont le caractère normand est démontré 
par la disposition en berse des colonnettes et par les rosaces, 
quatrefeuilles et trèfles sculptés en creux dans les espaces nus 
de la muraille. 

Une immense fenêtre en tiers-point domine, toujours sui- 
vant la tradition architecturale normande, le portail central. 
Une restauration maladroite du xix^ siècle lui a valu une 
médiocre tracerie formée de trois meneaux feuillages. Au- 
dessus de cette fenêtre court, depuis 1852, une galerie fort 
simple. C'est du haut de cette tribune que les enfants de la Maî- 
trise, protégés par une balustrade trilobée, entonnent le Gloria 
Laiis lors du retour de la procession de Pâques Fleuries. Au 
sommet du gable se dresse une statue d'ange sonneur de trom- 
pette. 

La façade, on le voit, présente donc, en dépit des meur- 
trissures qu'elle a subies, des parties fort remarquables. Mais 
ce sont les tours qui lui donnent son caractère véritable et ce 
qu'elle a de majesté. 

La tour du nord n'a pas de flèche et, malgré certaine 
légende, ne paraît pas en avoir jamais possédé. Elle est cepen- 
dant la plus belle, en raison de la finesse de ses lignes. C'est 
un corps carré, reposant sur un glacis recouvert d'imbrications. 
Sur chacune de ses faces s'ouvrent deux baies en lancettes, 
refendues en deux parties par de minces colonnes dont le jet 
très pur ne contribue pas médiocrement à la grâce de l'ensem- 
ble. Cette tour, si caractéristique du goût qu'avaient les archi- 
tectes normands pour les baies allongées et géminées, est 
certainement une des plus belles de la Normandie centrale et 
la plus remarquable de l'ancien diocèse de Lisieux. Une partie 
en est enclavée dans le palais épiscopal où sa paroi forme le 
mur d'une vaste salle gothique aux arcatures très décoratives, 
aujourd'hui cachée parmi les greniers du Palais de Justice. 
Cette salle qui servait certainement, au temps jadis, de chambre 



146 LISIEUX 

(le réception (1). n'est pas une des moindres curiosités de Li- 
sieux, et de bons juges estiment sa décoration supérieure à 
celle de la Cathédrale elle-même. C'est un dernier vestige du 
Palais construit par l'evèque Arnould. 

La tour sud, coiffée d'une élégante i)yramide de pierre, 
semble un résumé de l'ancienne histoire lexovienne. Sa base 
est assise sur une substruction gallo-romaine, débris de l'en- 
ceinte antique. Son sommet ne date que du xvi" siècle. 

Au cours des âges, cette tour a connu, en effet, les pires 
vicissitudes. Dès 1485, on était contraint de la renforcer aux 
angles par de robustes ferrures et de neutraliser la poussée 
de la flèche au moyen d'échafaudages de bois. Ces soins ne 
servirent qu'à retarder de quelques années l'inévitable catas- 
trophe. Le 17 mars 1554, vers quatre heures de l'après-midi, 
elle s'écroulait, ruinant, ainsi que nous l'avons dit précédem- 
ment, une partie de la Cathédrale et écrasant sous les décom- 
bres le logis d'Adrien Le Houx. 

La ruine du clocher n'avait pas été complète. Le corps de 
la tour avait été mutilé, surtout aux angles, par la chute de 
la flèche, mais le gros œuvre avait dû résister puisque le beffroi 
des cloches n'avait pas été broyé sous l'avalanche de pierres. 

L'évêque et le Chapitre prirent aussitôt les mesures néces- 
saires pour déblayer les décombres puis pour reconstruire. 
Tout l'été de 1554 y fut employé. Au mois de novembre l'équipe 
d'Adrien Gosset, comprenant six compagnons et un apprenti, 
travaillait encore au chantier en dépit de la mauvaise saison 
et le comptable de la fabrique versait au cirier « di.v lliwcs de 
rhaiidcU;' pour rclaircr aii.v inachons ». Pour subvenir aux 
de[)cnses, des « ])ardons et jubilé » furent sollicités du Pape, 
des appels furent faits à la générosité des fidèles. Donnant 



(1) Le ijlatdnd de la Chanibre dorée a sans doute j^arlagé en deux parties, 
<l;ms le sens de la hau'eui', ceUe salle gothique- 



I A PARURE DE LA CITÉ 147 

l'exemple, l'évêque Jacques d'Annebault céda au Chapitre, le 
21 décembre 1556, son fief noble de la Couyère, sis à Bonne- 
ville-la-Louvet, et les chanoines, ne voulant pas demeurer en 
reste de générosité, abandonnèrent, de leur côté, quelques- 
uns de leurs revenus pour accroître les fonds de la fabrique. 

Rapidement commencés, ces travaux de restauration furent 
malheureusement retardés par les funestes événements dont 
l'année 1562 marqua l'instant le plus tragique. Au lieu de voir 
se poursuivre les réparations indispensables, la Cathédrale 
fut pillée i)ar les Huguenots. Ce fut seulement le 8 mai 1579 
que les maçons recommencèrent à dresser leurs estahlys pour 
réparer la tour. Leur travail devait durer de longues années. 
En 1588, le corps carré était entièrement rétabli. Les ouvriers 
l'avaient couronné d'une balustrade formée de quatrefeuilles 
que séparaient des panneaux de pierre pleine. Sur ces pan- 
neaux. Marin Bourgeois, un des plus remarquables artistes 
dont Lisieux garde le souvenir, ne dédaigna pas de peindre des 
armoiries, aujourd'hui disparues. 

Ce fut seulement à partir de cette date que fût entre])rise 
la reconstruction de la flèche. 11 fallut douze années pour que 
ce travail, confié comme les précédents à l'atelier d'André 
Ciosset, fut enfin achevé. Le jour « de la perfection de la tour » 
fut le 23 déccnd)re 1600. Il valut à Gosset et à ses .quatre com- 
pagnons et manouvriers. en sus de leurs salaires, soixante sols 
fie don gratuit. 

En déi)it de ses trois étages de baies en plein cintre, la tour 
sud s'apparente étroitement à la tour nord. Leurs bases sont 
analogues. Peut-être la tour sud possédait-elle, avant le désa- 
tre de 1551, de longues lancettes pareilles à celles de sa voisine, 
lancettes qui furent, afin d'accroître sa solidité, remplacées 
par les trois étages de baies que nous lui voyons aujourd'hui. 
Sans cette i)récaution, le maître de l'œuvre n'aurait sans doute 
pas osé rétablir la haute pyramide de pierre, qui, malgré sa 
regrettable disparate, donne de l'élan à l'ensemble un peu 
sévère, mais pourtant séduisant, de la façade. 



148 LISIELX 

Le transept sud de Saint-Pierre s'ouvre vers l'extérieur par 
un portail dit aujourd'hui du Paradis et qu'on appelait au 
Moyen-Age le portail « vers la Fontaine bouillante ». Au-dessus 
d'une porte fort simple, ornée de six colonnettes, court une 
double rangée d'arcatures très fines au-dessus desquelles s'ou- 
vrent trois fenêtres d'inégale hauteur. Tout cet ensemble, que 
dominaient depuis le xiii* siècle les deux clochetons dissem- 
blables encore existants, a été remanié à la fin du \\^. A cette 
époque, en effet, de nombreuses parties de la Cathédrale pré- 
sentaient les plus alarmants symptômes de désagrégation et 
le portail sud semblait plus particulièrement menacé. On édifia 
alors pour soutenir celui-ci les deux énormes contreforts encore 
visibles, le grand arc de décharge qui les surmonte et la galerie 
supérieure courant entre les deux clochetons. 

A la croisée du transept, s'élève, suivant l'usage normand, 
une tour-lanterne. Celle-ci ne possède plus, hélas ! sa fine 
pyramide de charpente couverte de plomb. Mais sous la simple 
toiture d'ardoises à quatre pans, elle montre toujours ses baies 
en arcs brisés. Une gracieuse tourelle amortit un de ses 
angles. 

En 1504, cette lanterne et tout le croisillon sud du transept 
semblaient menacés de la même ruine que le portail du Para- 
dis. Guillot de Samaison, maître de l'œuvre de Saint-Jacques, 
fut chargé des travaux indispensables et, comme la situation 
était grave, le Chapitre envoya, au mois de novembre, à Evreux 
et à Rouen, Maître Marin Jourdain, prêtre, pour y quérir des 
experts. A la suite de cette demande, une visite des lieux fut 
faite par Jacques Le Roux, maître de l'œuvre de la Cathédrale 
de Rouen, et par Jean Cossard, maître de l'œuvre de la Cathé- 
drale d'Evreux. Ces deux architectes firent un « devis et rap- 
port » qui leur fut payé à l'un quatre, à l'autre trois écus d'or 
à la rose. 

En dépit du réel intérêt architectural que présentent cer- 
taines de ses parties, l'extérieur de la Cathédrale demeure 



LA PAUL RE DE LA CI TK 149 

pourtant moins attrayant que l'intérieur qui a, lui, vraiment 
grande allure. 

Saint-Pierre est un des témoins les plus précoees de l'aube 
gothique, ce qui lui confère une valeur particulière. A l'époque 
de sa construction, l'art nouveau n'avait pas encore atteint 
son plein épanouissement. L'abbatiale de Saint-Denis, les 
cathédrales de Noyon et de Sens en avaient peut-être été les 
prototypes, mais Notre-Dame de Chartres, qui devait en mar- 
quer le plus haut degré de perfection, n'avait pas encore été 
entreprise. La Cathédrale de Lisieux marque donc une date 
dans l'histoire de l'architecture française. 

Elle évoque en même temps une étape dans celle des rela- 
tions artistiques de la Normandie et de l'Ile-de-France. Durant 
la première moitié du xii" siècle, la primauté avait été l'apanage 
de la Normandie, grâce à la supériorité marquée de ses cons- 
tructeurs sur leurs voisins. Après 1150, il semble que les influen- 
ces se soient exercées en sens inverse et que les architectes 
normands se soient inspirés des nouveaux procédés dont on 
attribue parfois aujourd'hui le mérite aux bâtisseurs fran- 
çais (1). Le fait est d'autant plus curieux que la Normandie 
et la France capétienne étaient alors ennemies et perpétuelle- 
ment en lutte ouverte. Lisieux serait un des principaux exem- 
ples de cette collaboration franco-normande. Bien qu'il con- 
vienne d'être très prudent en cette affaire, l'influence de l'évê- 
que Arnould, homme de vaste intelligence, formé par la diplo- 
matie et par de nombreux voyages, suffirait à expliquer cet 



(1) Il faut, être extrêmement réservé sur ce point, car il semble que les 
premières croisées d'ogives et les premiers arcs-boiitanfs aient été élevés en 
Angleterre par des architectes normands. 

Dans le même temps, les influences normandes continuaient à s'exercer 
hors de la Province. La Cathédrale de Laon demeure un magnifique exemple 
de cette expansion. 

Voir à ce sujet le bel ouvrage de Marcel Anfray : l'Architecture normande^ 
son influence dans le nord de la France aux xi« et xii" siècles. Paris Picard, 
1939. 



150 LISIEUX 

apport français dans la construction de Saint-Pierre et, plus 
spécialement dans celle de la nef, du transept et des deux 
premières travées droites du chœur. La Normandie, en tout 
cas, devait prendre sa revanche dès le début du xiii siècle. 
Bien que le duché eût alors perdu sa nationalité et qu'il fût 
désormais rattaché au royaume capétien, il ressaisit sa pri- 
mauté architecturale. Pétrissant suivant son génie i)roi)re les 
divers éléments du style gothique, l'école normande créa alors 
une forme d'art particulière qui connut un très large rayon- 
nement. A Saint-Pierre, les portails, le chœur et la tour-lanterne 
demeurent les témoins de ce renouveau. 

Nous avons déjà examiné les portails occidentaux. En ar- 
rière de ceux-ci, dans la masse de la maçoimerie, subsistent 
deux noyaux romans, derniers vestiges de la cathédrale anté- 
rieure. Ils sont incorporés dans le narthex qui précède la 
nef et sup])orte la tribune des orgues. Ecrasée lors de la chute 
de la tour méridionale en 1554, la voûte de cette avant-nef 
fut reconstruite quelques années plus tard. Elle porte, à sa clof 
de voûte, les armes du Chapitre. 

La grande arcade, qui met en communication le narthex et 
la nef, est ornée d'une archivolte aux rinceaux empreints 
d'une grande élégance. Aux aboutissants de ces archivoltes se 
trouvent deux figures sculptées qui présentent un grand intérêt 
et auxquelles s'attache ime très ancienne tradition locale. 

Ces deux tètes saillantes sont ceintes de diadèmes. Vers le 
nord, c'est l'image d'un homme, jeune encore, aux yeux large- 
ment ouverts sous l'arcade sourcilière assez prononcée. Le 
nez est gros, les joues un peu creusées. Une mince moustache 
ombrage la lèvre supérieure et rejoint la barbe courte. L'cx- 
|)ression générale du visage est grave, soucieuse même... 

Du côté du midi, l'effigie est celle, très habilement traitée, 
d'une femme aux traits jeunes et gracieux. Le front intelligent 
et lai-ge domine un visage d'un ovale i)arfait et la chevelure, 



LA PARLKE DE LA CITK 



151 



disposée en l)an(leaux. donne à l'ensemble une heaulé loule 
de linesse. 

Si nous en eroyons la rumeur qui vient du fond des ài'es, 
ces deux remarquables sculptures représenteraient le roi 
Henri II Plantagenct et la reine Eléonore de (uiyenne, et rap- 
pelleraient la cérémonie de leur mariage, célé!)ré à Lisieux 
en 1152. 

Si l'on s'arrête un instant sous le narthex. on est frappé 
du robuste aspect des piliers qui, reposant sur une base de 
pierre dure, paraissent le long de la nef et de l'entrée du cliœur 
une alignée de chênes énormes. Mais voici qu'au-dessus de 
chapiteaux ornés de feuillages sommairement traités Jaillissonl. 
coupés de bagues saillantes, des faisceaux de trois colon:iettes 
qui s'élèvent jusqu'aux grandes fenêtres. Ces faisceaux enca- 
drent les baies du triforium formées de deux lancettes gémi- 
nées inscrites dans de grandes arcatures en tiers-point. Ces 
baies ont malheureusement été aveuglées à une époque mdé- 
terminée. Quant à la claire-voie elle comprend, à chaque 
travée, une fenêtre en tiers-point. On ne saurait trop regretter 
que les verres blancs de Couches et de Beaumont-le-Roger 
aient remplacé, au xvni' siècle, les verrières somptueuses dont 
Roger de Jumièges, vers 1390, avait doté la Cathédrale (1) et 
dont il ne demeure que des épaves. 

La nef est flanquée de deux collatéraux qui datent, eux 
aussi, du xn' siècle. A cette époque, Saint-Pierre ne renfermait 
qu'un petit nombre d'autels mais les multiples fondations qui 
l'enrichirent plus tard provoquèrent toute une floraison de 
chapelles nouvelles. Pour permettre l'édification de celles-ci, 
on pratiqua de larges brèches dans les murs extérieurs de 
l'édifice. Six chapelles s'ouvrirent au xn" siècle dans le colla- 
téral nord, six autres, au xv'', dans le collatéral sud. Il en 



(1) K. Dcville a |)ul)Ut- deux textes relatifs au marché traité par Rt>t!ier de 
Jumièges in lieniic ('tithoUiiin- (h' yonnandif, i\lars 1924, p. 132 et 134. 



152 LISIEUX 

existe huit aujourd'hui de ce côté par suite de la suppression 
de la salle Capitulaire au xix'^ siècle. 

Le transept, bras et croisée, paraît l'œuvre de l'architecte 
qui éleva la nef. 11 est dominé, suivant l'usage normand, par 
une tour-lanterne, mais celle-ci, d'après certains archéologues, 
n'aurait été construite qu'après coup, à l'époque où le réveil 
des influences autochtones aurait rendu moins puissante l'in- 
fluence française. Cette lanterne comporte deux étages : un 
triforium aux très lines colonnettes et une claire-voie compor- 
tant deux fenêtres sur chacune de ses quatre faces. Aux écoin- 
çons du triforium, des trèfles sont sculptés en creux, ce qui 
révèle une main normande. Quant à la voûte, elle s'appuie 
sur huit nervures et possède eiv^ore la clef circulaire qui servait 
au passage de la cloche. 

A la croisée du transept, nous nous trouvons au centre même 
de la Cathédrale du xn"^ siècle, telle que l'édifia l'évêque Arnould. 
Nous avons sous les yeux la nef, le transept et les deux pre- 
mières travées du chœur, c'est-à-dire les parties dans lesquelles 
les conceptions architecturales de l'Ile-de-France se révèlent 
avec le plus de netteté. Pour fixer les idées à ce sujet, nous ne 
saurions mieux faire que de citer ces lignes de Mlle Denise 
Jalabert ((1) : 

« Les grandes arcades ont une courbe faiblement brisée 
comme dans l' Ile-de-France ; elles retombent sur des colonnes 
mono-cylindriques appareillées en tambour comme à Notre- 
Dame de Paris ; les chapiteaux sont ornés de feuilles indéter- 
minées, souples et vivantes comme celles des Cathédrales 
françaises et, comme dans les Cathédrales françaises, les tail- 
loirs carrés ont leurs angles abattus. Les fausses tribunes sont 
indiquées, dcms chaque travée, par une grande arcade subdi- 
visée en deux petites au-dessus desquelles le tympan reste plein 
comme dans les monuments français. Les colonnettes qui por- 



(1) Denise Jalabert : VArt normand au Moyen Age. Renaissance du Livre, 
Paris. 



I A l'viu itK i)K LA riTi: 



153 



lent les voûtes soiil cerclées sur les joints de petites moulures 
formant bagues comme à Saint-Denis et à Laon. Des formerets 
reçoivent les voûtains au-dessus des fenêtres et ils ont, ainsi 
que les doubleaux; la forme brisée — ce qui constitue la carac- 
téristique et la perfection des voûtes françaises. Enfin, tous les 
arcs ont le profil français : un bandeau plat entre deux tores 
ou boudins ». 

Reste à savoir qui fut le maitre de l'œuvre en cette fin du 
xir siècle. Un architecte venu de l'Ile-de-France ? Un Nor- 
mand ayant travaillé précédemment sur un chantier français ? 
Nous ne possédons malheureusement aucun document qui 
nous permette de répondre à cette question (1). 

Avant de pénétrer dans le chœur, parcourons les bras du 
transept. Nous y trouverons des détails curieux et même — 
n'hésitons pas à le proclamer ! — un vrai chef-d'œuvre. 

Par une disposition architecturale assez remarquable, les 
croisillons présentent à l'orient des collatéraux qui leur don- 
nent un caractère très particulier ((2). Le croisillon sud s'ouvre 
sur l'extérieur par le portail du Paradis. Le croisillon nord, 
particulièrement étudié, à ce qu'il semble, par le maître de 
l'œuvre, présente de vastes baies au-dessous desquelles sont 
ménagés deux enfeux qui. dès longtemps, ont excité la curiosité 
des archéologues. 



(1) M. de Mély a émis iiagiièro 1 hypothèse que l'architecte de la Cathédrale 
de Lisieux fut peut-être lévèque Arnould lui-inème. (Annuaire de VAssociation 
normande- Congrès de Lisieux, 1926, p. 110). CeUe opinion n'est pas déraison- 
nable. Arnould avait été en rapports étroits avec la Cour de France, ce qui 
expliquerait à la fois la décoration française de la Cathédrale et le retour aux 
formules normandes après son décès. 

En tout cas, une chose est évidente : le plan de l'édifice est normand si 
certains de ses détails sont français. Ceci permet de penser que le maître de 
l'œuvre fut un Normand au courant des nouveaux procédés français plutôt 
quun Français venu travailler à Lisieux. 

(2) « Son transept, muni d'un seul collatéral sur sa face orientale, n'est pas 
une conception française, mais anglo-nnrmande. Il y en a plusieurs exemples 
dans les cathédrales anglaises... » (R. de Lasteyric). 



154 LISIEUX 

L'enfeu de gauclic consiste en une niclie profonde, creusée 
sous une arcature en plein cintre. A la partie inférieure, un 
soubassement en forme de sarcophage est encastré dans la 
muraille. Au fond de la niche, veillent deux altières et rigi- 
des figures de chevaliers, malheureusement très mutilées. 
L'un de ceux-ci, dont la tète était couronnée, tient à la main 
un phylactère; l'autre, le front nu, tient une palme de la 
main droite ; sa main gauche disparaît sous un écu timbré 
d'une croix aux extrémités fleuronnées. Tous deux sont vêtus 
de longues tuniques. Leurs poitrines et leurs bras sont couverts 
d'un réseau de mailles d'acier. 

Ces clievaliers anonymes sont d'authentiques contempo- 
rains des croisades. Et, par une rencontre au moins curieuse, 
voici que le long bandeau de pierre déployé devant le sarco- 
phage évoque aujourd'hui encore aux yeux des visiteurs la 
magie de l'Orient qui hanta les guerriers du Christ. 

Ce bandeau de pierre comporte une rangée de cinq mé- 
daillons aux centres desquels se détachent des tètes si caracté- 
ristiques que M. le Chanoine Hardy, dont l'opinion est particu- 
lièrement autorisée pour tout ce qui touche à la Cathédrale de 
Lisieux, a cru i:)ouvoir émettre l'hypothèse que le sculpteur 
avait sous les yeux, tandis qu'il jouait du ciseau, de fines effi- 
gies de monnaies antiques (1). Cette supposition n'a rien d'in- 
vraisemblable. Peut-être même est-il permis d'aller plus loin 
et de voir un lien entre ces sculptures et la quatrième Croi- 
sade. 

Ce tombeau, dont le gisant a depuis l()ngtemi)s disparu, 
était celui de Roger de Hupierre, père de l'évèque Guillaume 
de Rupierre (1193-1201). Au xvii siècle, le savant Peiresc avait 
encore vu son effigie en place : Roger de Rupierre était repré- 
senté armé de toutes pièces et coiffé d'un « hraiilmr à orril- 



(1) ('.lumoiiic Hai(l\- : f.d Cdthi'dnih' Sainl-fiene île l.isieu.r. Piiris. Frazicr 
Sovc, 1 !)!('). 



LA PAUL liE DE LA CITE 



155 



Irllcs serrées sons le lueiilon ». Il est vraiseniblahlo que Roger 
mourut pendant que son fils occupait le siège de Lisieux et que 
celui-ci voulut lui reserver une sépulture voisine de la sienne 
dans sa cathédrale (1). 

Roger de Rupierre a\ail cependant trois autres fils, tous 
chevaliers. L'ainé s'appelait Raoul, le second Hugues, le troi- 
sième Nicolas. Ce dernier dut être inhumé dans l'église du 
Sépulcre à Caen. Raoul et Hugues, partis i)our la Terre Sainte, 
prirent part à l'expédition de Constantinople et n'en revin- 
rent pas. 

C'est pour commémorer ces deux disparus et rappeler leur 
mort glorieuse au service du Christ qu'un membre de la famille 
de Rupierre, peut-être ancien croisé lui-même — probablement 
leur frère Nicolas — fit sculpter contre le fond de l'enfeu pater- 
nel deux figures de chevaliers porteurs, l'un d'une palme, l'au- 
tre d'un phylactère et dont les boucliers sont timbrés de la 
croix. L'un de ces personnages portait une couronne. Il s'agit 
vraisemblablement de Hugues de Rupierre qui, en sa qualité 
d'aîné, avait hérité des seigneuries paternelles. 

Ce ne fut pas tout. Pour exalter la mémoire de ces cond)at- 
tants martyrs de leur foi et rapi)eler les circonstances de leur 
sacrifice, le même pieux parent fit sculi)ter un bandeau de 
pierre destiné à parer le flanc sud du sarcophage. Ce bandeau, 
qui fut assez maladroitement mis en place, est aujourd'hui dans 
un état déplorable, mais ce qui en subsiste permet néanmoins 
d'en api)récier la valeur et, peut-être, de donner une explica- 
tion des médaillons qui le composent. 

Ces médaillons, tous de même diamètre, sont au n()nd)re de 
cinq. Celui du centre présente une efîMgie au front lauré, vue 



(1) (iiiillaiimc (le Hiipicrif fonda un ()l)it dans la (".athédralo, poiii- sou père 
et j)our lui-inènic. 

Voir y. Lahaye : Les Tombemix de !ti Calhédidle de I.isieii.v in FJiides 
f.exonieniies III, 102.S. j). l??. 



156 LISIELX 

de face. Les autres médaillons n'offrent que des profils. Le 
mieux conservé est celui qui se trouve immédiatement à gau- 
che du sujet principal. Le personnage représenté est coiffé d'un 
bonnet de forme très particulière et qui retient l'attention. 

La disposition de ces médaillons est conforme à ce que nous 
savons de la décoration de certains tombeaux romains (1) et le 
diadème qui ceint la tète du personnage principal est du même 
type que celui qui orne les tempes des empereurs sur les mon- 
naies et les médailles impériales. Les cinq personnages, d'ail- 
leurs, ont été vraisemblablement sculptés d'après des documents 
numismatiques. 

Pour nous, il ne peut faire de doute que le personnage figu- 
rant dans le médaillon central ne soit un empereur. Mais il 
ne saurait s'agir d'un basileus. Les successeurs de Constantin 
portaient, en effet, le diadème d'orfèvrerie à longues pende- 
loques, que nous ont rendu familier les mosaïques byzantines. 
Le lien de laurier, relevé en signe de triomphe, qui encadre 
ici le front du monarque, est essentiellement latin. Il semble 
même que le sculpteur ait tenu à insister sur ce détail du 
portrait. 

Au creux du médaillon le plus voisin, se détache un profil 
de vieillard barbu dont la tête est couverte, a dit V. Lahaye, 
« d'une toque basse sur laquelle est appliqué, en avant, un 
frontal gemmé ». Cette toque basse à frontal gemmé pourrait 
bien nous livrer la clef du mystère car il possible d'y recon- 
naître, croyons-nous, le célèbre corno des doges de Venise. 

On sait le rôle capital que joua durant la quatrième croi- 
sade, le doge aveugle Enrico Dandolo. « C'était, a dit Villehar- 
douin, un vieil homme et ses yeux étaient beaux en son visage, 
mais il ne voyait goutte car il avait perdu la vue à la suite d'une 
blessure qu'il avait reçue à la tête. Il était de très grand cœur » . 



(1) Notamment uu bandeau de marbre provenant d'un tombeau de la 
Via Lata, à Rome, découvert en 1929 et qui comporte quatre médaillons à 
personnages. 



LA PARURE DE LA CITE 157 

De. grand cœur et de merveilleuse intelligence car, n'ayant pas 
tî'isité, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, à faire coudre la croix 
à son coriio dans l'église Saint-Marc, il réussit à détourner la 
Croisade des Lieux Saints et à la diriger vers Byzance, pour la 
plus grande gloire et le meilleur profit de Venise. 

Nous croyons donc pouvoir reconnaître Enrico Dandolo 
dans le personnage que représente ce médaillon. S'il en est 
ainsi, l'empereur du médaillon central ne serait autre que Bau- 
doin de Flandre, empereur latin, élu par les Croisés le 16 mai 
1204 et mort en 1205. L'effigie du premier médaillon de droite 
pourrait être celle de son frère et successeur, Henri de Flandre. 
Quant aux personnages imberbes figurant dans les médaillons 
extrêmes, ce sont sans doute d'autres chefs marquants de la 
Croisade : Boniface de Montferrat, qui commandait l'armée, 
le comte Louis de Blois... A moins — car il s'agit évidemment 
d'hommes jeunes, sinon de jeunes gens — que nous n'ayons 
sous les yeux les effigies des deux Rupierre eux-mêmes, l'un 
couronné et l'autre non. 

Si notre hypothèse pouvait être vérifiée, cet enfeu, en dépit 
de ses mutilations, présenterait une valeur assez exceptionnelle 
au double point de vue de l'histoire générale et de l'histoire 
de l'art (1). 

A droite de ce premier tombeau s'ouvre un second enfeu, 
de mêmes proportions et de inême style que le premier. Il s'agit 
du tombeau de l'évêque Guillaume de Rupierre, mort en 1201. 

Cette autre sépulture est, elle aussi, des plus intéressantes 
en raison de la décoration sculptée qui occupe le fond de sa 
cavité. 

Cette décoration comporte deux parties. Celle du bas con- 
siste en un bandeau de pierre sur lequel est représenté le juge- 



Ci) Un médaillon représentant le doge A. Barbarigo (1486-1501) sur un cha- 
piteau du Palais ducal de Venise présente, compte tenu de la différence d'épo- 
(jue, certaines analogies avec le médaillon de Lisieux. 



158 LISIELX 

ment de l'âme du tléfuiit. Ce sont trois scènes successives qui 
ont pour seuls protagonistes les archanges Michel et (iahriel. 
Elles peuvent se résumer ainsi, d'après V. Lahaye : 

1" Saint (iahriel déploie devant Saint Michel le feuillet du 
Livre de Vie qui concerne l'âme en cours de jugement ; 

2" Saint Michel fait l'examen des fautes et des mérites du 
mort ; 

3° Cet examen terminé. Saint Michel, le peaciir d'âmes, rend 
son arrêt qui est une [)romesse de héatitude. 

La partie supérieure de la décoration nous fait assister au 
dénouement de ce drame. Deux anges emportent l'âme hien- 
heureuse vers le ciel sous la forme d'un enfant asexué émer- 
geant d'une sorte de voile (1). 

Cette manière de représenter le jugement de l'âme a été 
ici très hahilemenl traitée par le sculpteur du xni' siècle. Nous 
verrons plus loin connnent. à Samt-Fierre même, les artistes 
du XV siècle ont réussi à renouveler ce sujet. 

Deux statues funéraires, malheureusement fort mutilées, 
sont aujourd'hui étendues devant les enfeux du croisillon nord. 
L'ime d'elles, très archaïque et de faihle relief, nous montre 
l'image d'un évêque hénissant et tenant de la main gauche 
une crosse à simple volute. Cette œuvre, vraiment malhahile. 
date de la première moitié du xn' siècle et ce gisant est celui 
de l'évêque Jean, mort en H IL 

L'autre effigie, hien ciue l'éduite à l'étal de dél)ris, atteste 
toute la finesse de l'art du xv siècle. Il est vraisemhlahle ([u'elle 



(]) Cette façon de lepiéscnter le saint de l'âme était tout à fait courante 
Ml! Moyen .Age et a été employée jnsqnà la Renaissance- Nous croyons d'ail- 
leurs qu'il s'agissait bien moins, dans l'esprit des artistes et des fidèles d'au- 
trefois, de symboliser l'ascension de l'âinc vers le ciel que la nouvelle naissance 
du défunt dans l'Kternité. 11 esl nssez piquan*, à ce sujet, de noter que, dès le 
v siècle avant Jésus Christ, le même symbole servait à représenter les nais- 
sances divines : telle celle d'Aphruditc, sur le célèijre Tiiptyque Ludovisi 
(Rome, Musée des Thermes). 



LA PARLKE UE l.\ (lïK 159 

appartciuiil au tombeau de l'évêque Ciuillaunie d'Estouleville, 
priniitivemeut placé dans le '.'liot^ur et transféré en 1723 dans le 
croisillon nord, i)rès de l'autel de Sainte Cécile. 

Contre la muraille ouest du croisillon nord, se trouve un 
tableau d'origine italienne, parfois attribué à Carrache. II 
représente le martyre de Saint Sél)astien et provient vraisem- 
blablement du Palais Episcopal. Le corps du saint est fort 
habilement traité. 

Au centre de deux verrières modernes, se trouvent deux 
fragments de vitraux anciens, épaves trop rares qui ont survécu 
au grand massacre du xviii siècle. Le premier représente le 
martyre de Saint Jean devant la Porte Latine ; le second a 
pour sujet la résurrection de Drusiana, miracle emprunté aux 
récits des Légendaires. 

En passant dans le croisillon sud, nous noterons l'existence 
d'un autre fragment de verrière assez curieux (1). Une des 
fenêtres hautes, vers l'est, présente en effet, sertie au milieu 
d'une vitrerie blanche, une peinture sur verre du xv'' siècle 
figurant le supplice de Saint Pierre. On sait que l'apôtre fut 
crucifié la tête en bas. Pour cette raison, le thème de son sup- 
plice fut assez rarement traité i)ar les artistes, l'image d'un 
crucifix renversé étant déplaisante à l'œil. Le patron de la 
Cathédrale est représenté ici — comme à Notre-Dame de Lou- 
viers — les bras attachés à la croix avec des cordes. Notons en 
passant qu'il existe dans la petite paroisse de Prétreville, située 
à quelques kilomètres de Lisieux, une statue de Saint Pierre 
crucifié ; mais dans cette sculpture, d'ailleurs assez fruste, le 
saint est cloué et non ligoté à l'instrument de son supplice. 

Ainsi que le croisillon nord, le croisillon sud possède un 
collatéral vers l'orient. Dans ce collatéral, se trouve un enfeu 
malheureusement dépourvu de son gisant, mais qui paraît avoir 



(1) Ce fragment de \ itrnll ;i élé déposé dînant la guerre do 1939-4."). II est 
à souhaiter qii"il re])rcinie sa place dans la (Cathédrale. 



160 LISIEIX 

servi de sépulture à un cvèque. Dans l'état où se trouve aetuel- 
iement ce toml)eau, il ne présenterait qu'un intérêt limité si un 
curieux médaillon, sculpté dans l'écoinçon des arcatures inté- 
rieures, n'offrait au regard amusé une tête de moine entr'ou- 
vant sa besace. Sur cet indice, V. Lahaye a crû pouvoir attri- 
buer à l'évêque Jean de Samois cette sépulture désormais ano- 
nyme. Ce prélat, mort en Ki02, appartenait, en effet, à l'ordre 
franciscain (1). 

Le croisillon sud s'ouvre vers l'extérieur par le Portail du 
Paradis, dont nous avons déjà parlé. A l'intérieur, celui-ci est 
précédé d'un splendide plafond à caissons de bois du xvf siècle 
que masque malencontreusement le tambour de la porte. Ce 
plafond est tout ce qui demeure de la tribune Sainte-Cécile, 
détruite en 1860. Deux de ses compartiments représentent David 
jouant de la liarpe et Sainte Cécile elle-même touchant 
l'orgue. 

Levons maintenant le regard vers un bas-relief sculpté dans 
la muraille occidentale du croisillon. Ce monument funéraire 
d'un chanoine du titre de Saint-Sébastien (2) est charmant et 
nous n'hésitons pas à le qualifier de petit chef-d'œuvre. 

Sous un dais flamboyant flanqué de pinacles à crochets, 
s'ouvre une arcade trilobée qui sert de cadre au plus délicat 
tableautin de pierre qu'on puisse imaginer. 

Sous le lobe droit de l'arcature, la Vierge est assise, non 
point dans sa gloire, mais seulement, si nous pouvons nous 
exprimer ainsi, dans la plénitude de sa douceur maternelle. 
Sous la haute couronne fleurdelysée, elle sourit, pleine d'une 



(1) V. Lahaye : Les Tombeaux de la Cathédrale de Lisieiix in Etudes Lexo- 
viennes III, 1928, p. 151. 

(2) Sur leurs monuments funéraires, les chanoines lexoviens sont présentés 
à la Vierge, non par leurs patrons de baptême, mais par le saint dont leur 
maison canoniale por'ait le nom. La maison canoniale de Saint-Sébastien se 
trouvait dans la rue des Chanoines, c est-à-dire sur le côté nord de la place 
Thiers actuelle, entre la rue Condorcet et la place L<? Hennuyer. 




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LA PVIU KE DE LA CrrÉ 161 

mansuétude gracieuse. L'Enfant Jésus, accroupi sur ses genoux, 
se penche, la main droite tendue pour saisir le rouleau d'une 
supplique, vers un chanoine pieusement agenouillé et dont les 
mains jointes et la tête légèrement penchée disent toute la 
ferveur. Le visage de l'Enfant, empreint d'une bienveillance 
mutine, est tout simplement délicieux. 

Le bon chanoine parait rempli d'une confiance qui éclaire 
ses traits. C'est en effet que son bienheureux patron, Saint 
Sébastien, l'accompagne en cette heure redoutable du jugement 
qui va décider de l'Eternité. La main droite encore attachée 
à l'arbre du supplice, le Martyr pousse de la main gauche son 
protégé vers le groupe divin. Ses lèvres de pierre disent claire- 
ment : « Va, prie, aie confiance ! ». Derrière le Martyr, un 
petit personnage, vêtu à la façon d'un page du xv' siècle, tient 
un arc à la main. C'est un des bourreaux du saint, mais il se 
risque à sourire, lui aussi : « Qne pourrait-il craindre, semble- 
t-il dire, puisqu'il a pour lui l'intercession de Sébastien, la bonté 
de Jésus, la mansuétude de Marie ? ». Tandis que le défunt 
prie ainsi de toute l'ardeur de sa foi, son âme, sous la figure 
d'un petit enfant aux mains jointes, est emportée au Paradis 
par un ange dont les ailes se confondent presque avec le lobe 
central (1). 

Il serait impossible de rêver plus charmant ni plus consolant 
morceau de sculpture funéraire. C'est l'espoir de toute une 
vie qui se change tout à coup en la certitude du bonheur céleste... 

Pénétrons maintenant dans le chœur. Très puissant, avec sa 
large voûte reposant sur d'énormes pihers aux lignes simples, 
il présente cependant, grâce aux fines colonnettes de son trifo- 
rium, un aspect de sveltesse et de grâce qui décèle, au moins 
pour une partie, le labeur du xiii« siècle. Ajoutons que de très 



(1) Un sixième personnage se profile à l'arrière-plan, derrière le petit 
archer. M. Lahaye a cru pouvoir l'identifier avec l'empereur Diocléticn, qui 
condamna Sébastien au supplice. Nous sommes fort sceptiques sur ce point. 



11 



162 LISIEUX 

belles stalles du xiv* siècle, qui comptent certainement parmi 
les plus anciennes de Normandie et même de France, le meu- 
blent admirablement. 

Ces stalles étaient primitivement au nombre de soixante- 
douze. Il n'en reste que cinquante-six, disposées sur deux ran- 
gées. Déjà malmenées au xvr siècle par les Huguenots, elles 
subirent au xvnf des dommages irréparables. En 1774, le 
peintre Nicolas Villers reçut l'ordre « de raboter le dessus des 
haides et basses stalles, ainsi que les sièges, gratter le surplus 
autant que faire se pourra, lessiver à plusieurs fois tout le vieux 
bois des stalles ainsi que celui du jubé et des portes ». En dépit 
du redoutable traitement qu'elles subirent alors, ces stalles de- 
meurent intéressantes. Les parcloses qui montrent, sous des 
arcs trilobés, de petits personnages finement sculptés en sont 
les parties les plus belles. 

Les troisième et quatrième travées droites du chœur mar- 
quent la revanche de l'influence normande sur le caractère 
français des deux premières. Elles sont d'ailleurs beaucoup plus 
élégantes. Les tympans des arcatures y sont décorés de trèfles 
et de quadrilobes en creux. D'autre part, les bagues qui alour- 
dissaient les colonnettes ont disparu et rien ne vient plus briser 
l'élan de celles-ci. 

Les travées tournantes de l'abside méritent le même éloge. 
Avec leurs colonnes accouplées, elles semblent avoir été con- 
çues sur le modèle du chœur gothique élevé vers la même date 
par le maître d'œuvre Guillaume à Saint-Etienne de Caen. 

Cette abside, ainsi que le déambulatoire et ses deux cha- 
pelles, font partie de la campagne de construction qui fut pour- 
suivie sous les pontificats de Jourdain du Hommet (1202-1218) 
et de Guillaume du Pont de l'Arche (1218-1250). 

A l'origine, trois chapelles élevées sur plan semi-circulaire 
s'ouvraient sur le déambulatoire. Comme à la Cathédrale de 
Rouen, c'étaient là, à n'en pas douter, des réminiscences de la 



r.A PARURE DK LA CITÉ 163 

Cathédrale romane. Les deux chapelles latérales, toujours exis- 
tantes, avaient été consacrées, celle du sud à Saint Martin, fort 
populaire en Normandie, celle du nord à Monsieur Saint Ursin 
dont un curieux tableau sur bois — nous en dirons plus loin 
les mérites — rappelait la bienveillance traditionnelle à l'égard 
de son bon peuple de Lisieux. 

La troisième chapelle, consacrée à Notre-Dame et située 
dans l'axe même de l'édifice, avait été abattue en des jours 
mauvais, vers la fin du xiv® siècle, afin de permettre la cons- 
truction du Fort de Lisieux. Lorsque l'établissement d'une nou- 
velle enceinte urbaine eût rendu inutile, au xv^ -siècle, le main- 
tien de cet ouvrage militaire, l'évêque Pierre Cauchon entreprit 
d'élever sur son emplacement une nouvelle Chapelle Notre- 
Dame (1). 

Que dire de cette Chapelle qui n'ait été dit cent fois déjà ? 
Comment dépeindre cette somptueuse maison de verre cons- 
truite en l'honneur de la Vierge ? Toute parole serait impuis- 
sante à décrire l'impression profonde que produisent les neuf 
verrières qui la composent presque uniquement et qui sont 
comme la magnifique expression, par leur nombre et par leur 
immatérielle puissance, d'une ardeur véritablement mystique. 

Trois travées que complète une abside à pans coupés... 
Vraiment, on serait tenté de pardonner bien des fautes au 
misérable évêque, tant, ici, il a vu noble et grand. Par un 
paradoxe étrange, ce politique sournois et retors a élevé à la 
« Régente des deux » un sanctuaire exquis, qui demeure le 
joyau de la ville. 

L'admiration le dispute ici à la prière et l'extase terrestre 
à l'extase divine. Toute cette chapelle est pleine de l'histoire 



(1) Voir V. Lahaye : La Chapelle Noire-Dame dans la Cathédrale de Lisieux- 
Lisieux, 1914. 



164 LISIEUX 

d'autrefois. Du côté de l'Evangile, sous un tombeau de marbre 
noir dominé par le gisant en marbre blanc, reposait le fonda- 
teur lui-même, mitre en tète, crosse au flanc et les mains jointes 
pour l'éternité. Du côté de l'Epître se dressait la statue funé- 
raire agenouillée de l'évêque Antoine Raguier. Entre eux, dans 
un caveau profond, la dépouille hautaine du Maréchal de Fer- 
vaques attendait presque intacte, la visite sacrilège des hommes 
de 1793. Au cours des siècles, d'autres grands défunts, Léonor 
P' de Matignon et Condorcet vinrent chercher en cette cha- 
pelle, où tout est douceur et finesse, un suprême refuge. Mais 
le Temps a nivelé les sépultures et fait disparaître noms et 
armoiries. 

A l'égard de Pierre Cauchon, le Temps s'est montré cepen- 
dant assez galant homme. Lorsque les restes des autres évê- 
ques de Lisieux furent jetés à la fosse commune par les révo- 
lutionnaires, le corps du bourreau de Jeanne d'Arc échappa 
à toutes les profanations. Et son blason se voit toujours, sou- 
tenu par des anges, sous le socle d'une niche qui abritait autre- 
fois une statue de la Vierge. 

Depuis longtemps, le mystère qui entourait la disparition 
de la dépouille de Cauchon piquait la curiosité des érudits lexo- 
viens. Le samedi 25 avril 1931, une fouille fut enfin tentée dans 
la chapelle Notre-Dame, à l'endroit indiqué par les anciens 
documents comme celui de la sépulture, c'est-à-dire dans la 
partie nord de la troisième travée. Cette fouille fut couronnée 
de succès. Au-dessous de ce qui avait été le tombeau de Mgr. de 
Condorcet et qui n'était plus qu'un dépôt de remblais et de 
décombres, le caveau de Pierre Cauchon apparut. Une ouver- 
ture pratiquée dans la voûte permit de découvrir le cercueil 
de plomb dans lequel reposaient ses ossements. Sur ce cercueil 
que soutenaient trois barres de fer était posée la crosse du 
prélat, faite de morceaux d'ivoire ou d'os bien travaillés, mais 
qui s'étaient disjoints par suite de la disparition des tenons 
qui les réunissaient. Dans le coffre de plomb fut retrouvé l'an- 



LA PARLRE l)K \.\ CITK T65 

ncaii pastoral en ari^ent, orné d'une pierre violette et de facture 
très simple (1). 

Ces objets qui présentaient pour l'hisloire un très i^rand 
intérêt ont disparu dans le désastre de 1944 (|ui a anéanti les 
collections du Musée du Vieux Lisieux. 

Contre les murailles de la Chapelle Notre-Dame, figurent 
six bas-reliefs funéraires, analogues à celui que nous avons 
admiré dans le croisillon méridional du transept, mais plus 
simples. Il s'agit, ici encore, de sépultures de chanoines et l'on 
peut penser que les membres du Chapitre, au xv" siècle, tinrent 
à honneur de reposer dans la belle chapelle Notre-Dame, alors 
toute neuve. 

Cinq de ces bas-reliefs nous montrent des chanoines age- 
nouillés aux pieds de la Vierge et de l'Enfant ; leurs visages 
sont très individualisés. La Vierge, portant la couronne royale, 
a la nuque et le dos enveloppés d'une longue chevelure, très 
étalée et tout à fait caractéristique. Chacun des orants est intro- 
duit auprès du groupe divin par le saint protecteur de sa mai- 
son et ce sont autant de pages charmantes d'hagiographie lexo- 
vienne. Ici, Sainte Catherine, ,1a lèvre jeune et souriante, tient 
dans la main gauche une petite roue, tandis que. de la droite^ 
elle remet à l'Enfant le phylactère accoutumé (2). Là, Saint 
Jacques, le bourdon au poing et le vaste chapeau de pèlerin 
rejeté derrière les épaules, présente le défunt avec un geste 
analogue à celui du Saint Sébastien du croisillon sud. Saint 
Paul, plus loin, s'appuie sur le glaive traditionnel. Un ange 
aux ailes délicatement stylisées — et qui est sans doute Saint 
Michel. « r Archange aux Xormands » — semble couvrir son 



(1) Les restes de Pierre Ciuichon furenl (iéceiiiintnt réinhumés diuis son 
en veau. 

(2) Ln mnison eanonialc de Sainte-Catherine se trouvait à langle sud-ouest 
de la plaee Thiers et de la jjlace Le Hennuyer 



166 LISIEUX 

protégé d'un geste de mansuétude infinie. Un seul de ces bas- 
reliefs diffère des autres. Le défunt — peut-être avait-il, ici-bas, 
beaucoup souffert — a préféré s'agenouiller non devant la 
Vierge-Mère, mais devant Marie douloureuse : un saint évê- 
que (1) le présente à celle-ci, tandis que, le front incliné parmi 
les longs plis du voile, elle pleure sur le corps émacié et raidi 
qu'elle tient sur les genoux. 

Ces pc3tits monuments funéraires sont disposés de telle ma- 
nière que les défunts soient agenouillés dans la direction de 
l'autel. Celui-ci est moderne. Il a été conçu dans le style de la 
dernière période ogivale (2). Les verrières du fond de l'abside, 
et qui ont pour sujet les douleurs et la gloire de la Vierge, 
datent également du milieu du xix^ siècle (3). 

De chaque côté de l'autel, se trouvent de petits monuments 
qui méritent de retenir l'attention. Ce sont : vers la droite, une 
gracieuse piscine, vers la gauche, deux bas-reliefs tout à fait 
remarquables qui proviennent de l'ancien jubé, détruit en 1689 
par Léonor II de Matignon. 

Le premier de ces bas-reliefs représente la Crucifixion. Trois 
croix sont dressées. Sur deux d'entre elles agonisent les larrons, 
les bras tordus autour de la poutre horizontale et les pieds 
cloués à hauteurs inégales. Sur celle du milieu, le Christ est 
mort : la tête droite, les traits apaisés indiquent que le grand 
labeur du Rachat est accompli. Au pied du gibet, toute une 
foule de petits personnages, minutieusement décrits par le 
ciseau du sculpteur, s'empresse et manifeste ses sentiments à 
l'égard du Crucifié. Un légionnaire — sans doute Saint Lon- 
gin — le salue fort curieusement à la romaine, le bras droit 



(1) Peut-être Saiut-Ursin. La maison canoniale de Saint-Ursin se trouvait 
dans la partie nord de la rue du Cerf, en face de l'église et du cimetière Saint- 
Germain, actuellement côté ouest de la place Tliiers. 

(2) L'autel de la Chapelle Notre-Dame a été exécuté eu 1852 sur les dessins 
de Bouct. 

(3) Elles ont été exécutées par la maison Lusson, du Mans, en 1856. 



LA PARURE DE LA CITE 167 

levé vers lui. Une femme à genoux pleure au pied de la Croix, 
tandis que la Vierge, épuisée par celte vision d'horreur, s'éva- 
nouit entre les bras des Disciples. 

Le second bas-relief est une Résurrection. Un ange aux 
ailes étendues a renversé la pierre du sépulcre qui est figurée 
ici par une sorte de longue cuve rectangulaire. Jésus en sort, 
tandis que les gardes sommeillent, ployés sous le poids des 
armures, et que trois femmes assistent en priant à cette glo- 
rification de leur Seigneur. Le fond du décor est constitue par 
des bouquets d'arbres aux formes arrondies tout à fait carac- 
téristiques. 

Ces magnifiques morceaux de sculpture doivent faire amè- 
rement regretter l'ensemble auquel ils appartenaient et qui a 
si malencontreusement disparu. 

Le mobilier de la Cathédrale comprend, outre les stalles du 
chœur et la toile remarquable du Martyre de Saint Sébastien, 
dont nous avons précédemment parlé, quelques éléments qui 
méritent de retenir l'attention. 

Les grandes orgues sont modernes. Elles ont été construites 
en 1871 par le célèbre facteur Aristide Cavaillé-Coll et léguées 
par un ancien maire de Lisieux, l'industriel Jean Lambert Four- 
net. On les regarde comme une très belle réussite du maître qui 
les créa. 

En divers endroits de la Cathédrale et notamment dans 
les chapelles des collatéraux se voient d'assez nombreux 
tableaux. Six d'entre eux furent acquis en 1771 et 1772, grâce 
à la générosité de divers donateurs. Ils étaient destinés à rem- 
placer, dans le chœur, de grandes tapisseries qui tombaient de 
vétusté. Ces ouvrages, fort honorables dans l'ensemble, sont 
les suivants : 

La Conversion de Saint Paul, par Delacour (1). 



(1) Dans le croisillon sud. 



168 LISIELX 

L'Ombre de Sciiiit Pierre giiérisscint les nuiUides, par J.-B. 
Robin (1). 

La Prédication de S(nnt Pierre, par Larrieu (2). 

Saint Pierre délivré de prison, par Taillasson (3). 

Saint Pierre ressuscitant Tabithe, par Lemonnier (4). 

Saint Pind devant r Aréopage, par H. Lagrenée (5). 

Parmi les autres tableaux de la Cathédrale, il n'en est 
guère qu'un qui retienne l'attention. C'est une Visitation ano- 
nyme, très influencée par l'art italien du xvii'' siècle (6). 



Avant le désastre de 1944, qui a vu fondre dans son creuset 
d'incendie la plus grande partie de la ville, l'église St-Jacques, 
dressée au sommet d'un perron à double montée, ne man([uait 
pas d'allure. Son portail, certes, était dégradé et fruste comme 
si les tempêtes séculaires l'avaient rongé et le lourd bonnet 
d'ardoise qui coiffait son clocher était si parfaitement laid 
que cette laideur semblait endeuiller toute la ville. Mais l'en- 
semble de l'église, très régulier et tout fleuri de pinacles, n'était 
pas sans charme et l'intérieur ménageait aux visiteurs, grâce à 
de belles verrières et a de curieuses peintures, des surprises 
inattendues. Aussi, la pitié des archéologues et même celle 
des simples touristes se penchent-elles aujourd'hui sur la pauvre 
carcasse de pierre qui fut un sanctuaire aimé et très fréquenté. 

Vers 1030, une chapelle avait été construite dans ces parages 
mais hors les murs sous le vocable de Saint Maur. Cette cha- 
pelle servit de paroisse jusque vers l'année 1130 ; à cette épo- 
que fut posée la première pierre de l'église Saint-Jacques pri- 



(\) Dans la sixième chapcllf du ci)llaléral noid. 

(2) Dans la première chapelle du collatéral sud- 

(3) Dans la troisième chapelle du collatéral sud. 

(4) Dans la sixième chapelle du collatéral sud. 
(h) Dans la seconde chapelle du collatéral sud. 
(fi) D.nns la seconde cliaDollc (hi coHaiéral nord- 



LA PARURE DE LA CITK 169 

mitive, que l'évêque Jean P"" consacra quelques mois plus lard 
(1132) et qui fut démolie au cours du xV siècle. 

En 1496, sur l'initiative de Jean Le Valois, seigneur de Pu lot 
et du INIesnii-Guillaume (1), et sur les plans du maître maçon 
Guillot de Samaison, commença la construction d'une troisième 
église, celle que nous voyons aujourd'hui. Les travaux durè- 
rent une cinquantaine d'années et ne furent terminés que vers 
le milieu du xvi'^ siècle, puisque la cérémonie de la dédidace eût 
lieu le T"^ juin 1540. Rien ne fut épargné pour faire grand et 
beau, ni les offrandes des donateurs, ni le talent du « con- 
ducteur de l'œuvre » ; et si l'on songe que, dans le même 
temps, les Lexoviens édifiaient l'église Saint-Germain, on ne 
peut se défendre d'une véritable surprise à la pensée de l'effort 
considérable qu'ils firent alors pour l'enrichissemenl artistique 
de leur petite cité. 

C'était un modeste artisan que Guillot de Samaison, et les 
textes nous disent de lui qu'il se faisait payer à la journée 
comme un simple compagnon. Son souvenir demeure cepen- 
dant très vivant au pays du Licuvin. On lui doit l'église de 
Pont-l'Evèque. A Lisieux même, il parvint à sauver le croisillon 
sud de la Cathédrale et le portail du Paradis qui, construits 
sur îfn terrain ameubli par d'anciens travaux de fortifications, 
étaient menacés d'une ruine totale. Mais il a construit Saint- 
Jacques et c'est Saint-Jacques qui a surtout contribué à per- 
pétuer sa mémoire. 

Bien n'est plus simple que le plan de cette église : sa vaste 
nef assise sur de forts piliers cylindriques se termine par un 
chevet à trois pans. Elle est flanquée de collatéraux sur lesquels 
s'ouvrent des chapelles. La voûte, que décoraient de vastes 
peintures héraldiques rayonnant autour des clefs, était élé- 



(1) En 1868, le tombeau de Jean Le Valois fut mis à jour dans la troisième 
travée du chœur. Il portait cette inscription : I.e Valoys mil Vc et VI le 19* 
jor (fe nidi/. 



170 LISIEUX 

gante et puissante à la fois. Parmi les rinceaux de feuillages 
et de fleurs qui rappelaient le souvenir des anciens bienfai- 
teurs de la paroisse, figuraient des devises latines, pleines 
encore de leur belle énergie d'antan. L'une d'elles : Fidenti 
sperata cedunt (1) ressemblait étrangement, par son esprit, à 
celle des aïeux de Ronsard ; Non falliint futiira mereiitem (2). 
Les armoiries mêlées à ces vastes et fantaisistes compositions 
étaient celles des familles les plus notoires de la paroisse vers 
1552, les Le Valois, les La Reùe ; nous les retrouvions en d'au- 
tres parties de l'église (3). 

Les piliers sans chapiteaux portaient allègrement sur l'arc 
ogive, bien ouvert, la délicate architecture du triforium et les 
larges baies de la claire-voie. Jadis, ici comme à la Cathédrale, 
la beauté de l'édifice était voilée par les teintes infiniment 
douces des verrières. Les fenêtres hautes notamment devaient 
constituer une admirable série de scènes inspirées de l'Apoca- 
lypse. Mais les troubles du xvr siècle, la folie iconoclaste du 
xvir, et la tempête du 30 décembre 1705 avaient ruiné la plus 
grande partie de l'œuvre des verriers lexoviens. Il ne demeu- 
rait de toute cette richesse, en 1939, que quelques beaux 
vitraux, heureusement intacts, et qui méritaient d'être exami- 
nés avec soin. t 

La verrière qui dominait le fond de l'abside était une des 
plus belles. Elle était divisée en quatre registres comportant 
seize tableaux et avait pour sujet la Crucifixion. La scène du 
supplice était dominée par une série de neuf prophètes barbus 
et chevelus, porteurs de phylactères. 

Les autres vitraux du chœur étaient mutilés. L'un d'eux 
auquel il manquait deux panneaux semblait avoir représenté 



(1) « Qui a la foi obtient ce qu'il espère. j> 

(2) <-< L'avenir ne déçoit pas le vrai mérite. » 

(3) Voir le travail très complet et très précis du Baron de Moidrey : Relevé 
des inscriptions et peintures de l'église Saint-Jacques de Lisieux in Etudes 
Lexoviennes III, 1928, p. 81. 




Cliché Knch 



La rue aux Fèvres 



LA PARURE DE LA CITI': 



171 



l'Assomption. Deux groupes d'apotres y demeuraient visibles 
«t semblaient justifier cette interprétation. Les images des dona- 
teurs se trouvaient au-dessous du panneau central. Une Pente- 
côte remplissait jadis une autre verrière : la partie centrale 
du tableau avait disparu. Ailleurs se dressaient, grâce à la géné- 
rosité de Thomas de la Reûe et de Guillemette Guédin, sa 
femme, dont les noms apparaissaient encore, tracés en carac- 
tères gothiques, les images de saints particuHèrement chers au 
diocèse de Lisieux, notamment Saint Martin, Saint Germain et 
Saint Thomas Becket. 

Nous avons dit que les hautes fenêtres de Saint-Jacques 
avaient vraisemblablement présenté autrefois des scènes em- 
pruntées à l'Apocalypse. Il n'en demeurait qu'un exemplaire 
complet : c'était le vitrail dit de la « Grande Prostituée de 
Bahylone » qui dominait la chaire. 

Le groupe principal représentait une femme assise sur une 
bête à sept têtes (1). M. Etienne Deville la décrivait ainsi : « Elle 
porte une robe de brocart d'or, serrée à la ceinture... Sa poi- 
trine est nue et des colliers se détachent de sa chair. Ses bras 
■sont recouverts par des manches bouffantes blanches, à crevés 
verts, s'attachant aux épaules par des cercles d'or. Elle tient, 
élevée dans sa main droite, une coupe ou hanap de proportions 
extraordinaires. Derrière elle, une ville détruite par un incen- 
die dont les flammes surgissent de toutes parts... (2) » 

Cette Prostituée est évidemment le symbole de la Rome 
païenne. Il s'y mêle aussi sans doute quelque allusion à la Rome 
paganisée de la Renaissance contre laquelle se déchaînaient 
alors les pamphlétaires huguenots et dont tant de catholiques 
réprouvaient sincèrement les abus. Devant elle, se tenait un 



(1) Apocalypse XVII-3. < Et vidi miiUerem sedentem super besHam cocci- 
nenm, plénum nominibus blasphemiae, habentem capita septem et cornua 
decem ». 

(2) Etienne Deville : Les Vitraux de l'Eglise Saint-Jacques. Lisieux, Monjour, 

1928. 



172 LISIELX 

groupe de personnages debout. Au-dessus de ce groupe com- 
plexe figurait Dieu le Père, tenant d'une main le globe de la 
Toute-Puissance et levant l'autre main dans une attitude de sur- 
prise. Un personnage, vêtu d'un manteau de pourpre et cou- 
ronné d'or cbevauchait un coursier blanc et précédait quatre 
autres personnages, dont un cavalier. C'était évidemment le 
vengeur mystérieux que Saint Jean annonçait en ces termes : 
« Fidelis et verax... et de ore ejiis procedit yladius », le Fidèle 
et le Véritable qui viendrait, le glaive à la bouclie : car notre 
chevalier niinbé avait dans la sienne une épée longue et acérée. 
La composition allégorique de ce vitrail était tout à fait con- 
forme au texte même de l'Apocalypse, ce qui ajoutait encore 
à sa grande valeur artistique (1). 

Quelques vitraux des collatéraux présentaient aussi un vif 
intérêt. C'est ainsi que la cinquième fenêtre du collatéral nord 
montrait un Couronnement de la Vierge, encore empreint des 
caractères du xv'' siècle. Mais la verrière qui demeurait la 
gemme de toute la vitrerie de Saint-Jacques était celle qui, au 
fond de la seconde chapelle du collatéral sud, narrait la fameuse 
légende du Saint patron du Sanctuaire : c'était une des plus 
belles versions que nous eussions sur verre d'un récit maintes 
fois conté par les pèlerins du Moyen Age. 

Saint Jacques passait, en effet, en ces siècles de foi intense, 
pour nourrir une bienveillance particulière à l'égard des bons 
chrétiens sur qui les vicissitudes de la vie pouvaient faire peser 
quelque jour la menace d'une pendaison. Et voici l'étrange 
histoire que l'on se répétait de bourg en bourg pour justifier 
cette dévotion : 

Une famille, composée du père, de la mère et d'un fils ado- 
lescent se rendait au pèlerinage de Compostelle. Passant par 
Toulouse, elle alla loger dans une hcMellerie. La fille de l'hôte. 



(.1) 11 est à noter que 1 Apocalypse a fréquemment inspiré les artistes du 
xvi« siècle. Les sculptures de l'Hôtel dEscoville et celles du casino de Duval 
de Mondrainville, ;i Caen, ic démontrent- 



LA PAKLKE DE I, V CITK 



173 



s'étant éprise du jeune homme, essaya de lui faire partager 
son amour, mais celui-ci, peu soucieux de plaire à l'ardente 
toulousaine, repoussa ses avances, la couvrant ainsi de dépit et 
de confusion. 

Avec une véritable scélératesse, l'amante déçue résolut de 
perdre celui qui l'avait dédaignée. Durant la nuit, elle s'intro- 
duisil dans sa chambre et glissa parmi ses bagages une coupe 
d'argent appartenant à l'hôte. Le matin venu, toute l'auberge 
fut en émoi. On fouilla les voyageurs qui protestaient de leur 
innocence. Finalement, la coupe fut découverte parmi les objets 
appartenant au jeune pèlerin. Aussitôt traduit devant le juge, 
celui-ci fut condamné à mort et conduit à la potence. 

Ses parents, fort affligés, continuèrent cependant leur che- 
min vers le sanctuaire de Saint-Jacques. Mais, à leur retour 
d'Espagne, ils conçurent le désir de revoir les lieux où leur 
fils leur avait été si cruellement ravi. Or, voici que, parvenus 
auprès des fourches patibulaires, ils eurent la surprise d'en- 
tendre le supphcié leur dire à voix haute : « Chers parents, ne 
vous affligez pas ! Jamais je ne me suis senti en telle allégresse 
que depuis le temps de mon supplice, car Saint Jacques me 
soutient et me remplit d'une douceur céleste ! ». 

Emerveillés, pleurant de joie, les pauvres gens coururent 
aussitôt chez le juge qui avait condamné leur enfant et lui 
contèrent le miracle. Mais cet homme crut que les pèlerins se 
moquaient de lui ou qu'ils étaient en proie à quelque halluci- 
nation. Précisément, comme il était à. table, on venait de lui 
apporter une volaille rôtie : « Votre fils, répondit-il en rica- 
nant, n'est pas plus vivant que le poulet qui est dans ce plat !.. ». 
Et voici que soudain ce poulet se redressa, couvert de plumes, 
et se mit à chanter. 

Ce second miracle levait tous les doutes... La foule courut 
au gibet et se hâta de délivrer le pendu si manifestement pro- 
tégé par l'Apôtre. Puis les trois pèlerins reprirent le chemin de 
leur pays. 



174 LISIEUX 

Telle est la version la plus populaire de la légende Saint 
Jacques. A la vérité, ce n'est point tout à fait celle de Jacques 
de Varagine et d'autres chroniqueurs ont attribué ce miracle 
à un Saint Dominique, qu'il ne faut d'ailleurs pas confondre^ 
bien qu'il fût comme lui Espagnol, avec le fondateur de l'Ordre 
des Frères Prêcheurs. Mais l'artiste lexovien s'était attaché à 
reproduire fidèlement tous les détails du merveilleux récit 
sous la forme qui était la plus répandue à son époque et dans 
nos régions. 

Le vitrail que nous analysons comportait trois panneaux. 
Chacun d'eux se partageait en deux scènes. L'ensemble devait 
se lire de gauche à droite et de haut en bas. 

La première scène nous montrait la chambre où, dans un 
vaste lit, sommeillaient les trois pèlerins. Une statuette domi- 
nait leur couche. Deux des bourdons étaient appuyés à la tête 
du lit, le troisième au pied. La fille de l'hôte avait pénétré 
dans la pièce : elle glissait dans la valise du jeune voyageur 
le hanap d'argent. 

La seconde scène représentait l'arrestation, la troisième le 
supplice... Avec la quatrième, nous revoyions le père et la mère 
s'émerveillant de retrouver leur fils encore en vie, grâce au 
Saint qui lui soutenait les pieds. La table du juge servait de 
fond à la cinquième : le coq ressuscité y chantait, tandis que les 
parents agenouillés affirmaient la réalité du miracle. Le sixième 
enfin nous faisait assister à la délivrance du supplicié. 

Ce sujet traditionnel a inspiré bien des artistes (1). On le 
retrouve, traité en fresques, à Assise, à Forli, à Spolète ; peint 
sur bois aux Musées du Louvre, d'Udine et de Bologne et à la 
Galerie Vaticane ; sculpté en bas-relief dans l'église de Semur- 
en-Auxois. Dans nos régions on a préféré, semble-t-il, le peindre 
sur verre. C'est ainsi que nous trouvons d'autres verrières con- 



(1) Voir à ce sujet lintéressanle é'nde du célèbre critique d'ar{ Corrado 
Ricci : « Voti e capestri » dans la Revue Milanaise « La Lettura » (l^"" mars 
1918). 



LA PARtlllE DE LA CITl' 175 

sacrées au miracle de Saint Jacques dans l'église de Triel 
(Seine-et-Oise) ; dans celle de Royc (Somme) et, dans notre 
Normandie même, à Saint- Vincent de Rouen (1). Mais la ver- 
rière Icxoviennc était un des exemplaires les plus complets 
qu'on en connût. Ajoutons que le luxe des détails et la richesse 
des couleurs la rendait particulièrement digne d'être étudiée 
et appréciée. 

Juste au-dessous de la fenêtre consacrée à la légende du 
Pèlerin de Saint-Jacques, se voyait un fort curieux tableau qui, 
jadis, se trouvait à la Cathédrale, dans la chapelle Saint-Ursin 
et qui, la Révolution passée, avait trouvé un refuge à Saint-Jac- 
ques. 

Ce tableau, de forme rectangulaire très allongée, était mal- 
heureusement mutilé. Il comprenait autrefois quatre parties 
fort distinctes : celle qui représentait, conformément à une très 
ancienne tradition. Saint Ursin faisant la lecture durant la 
Cène, avait disparu. Il n'en demeurait plus que trois panneaux 
se rapportant, l'un à l'entretien légendaire de Jésus et d'Ursin 
sous le figuier, les deux autres au grand événement lexovien 
de l'an 1055. Ici, les délégués de Bourges, richement vêtus et 
coiffés de chapels à grandes plumes blanches, sortaient joyeu- 
sement de la ville, escortant la précieuse châsse qui allait 
reprendre le chemin de leur cité. Là, ces mêmes délégués fai- 
saient la figure la plus dépitée du monde, car dans la montée 
de la Forêt Rathouin, les efforts du cheval, puis ceux de la 
génisse avaient été vains. Les reliques du bienheureux thau- 
maturge ne devaient jamais retourner à Bourges. Accompa- 
gnées de l'évêque et du clergé, elles se dirigeaient de nouveau 
vers la Porte de Paris. 



(1) L'cglise Saint-Vincent de Rouen a été totalement détruite en 1944, 
mais ses vitraux qui avaient été déposé^ ont été sauvés. 



176 LISIELX 

Le vieux peintre qui, non sans talent et même avec un grand 
souci de finesse, avait ainsi « poiirtraictiiré » la tradition la 
plus chère de la cité avait pris le soin de noter que son travail 
représentait « Comnieiit les reliques de M' Sainct Ursin furent 
aportées par miracle en celte ville en l'an 1055 par les soins 
de Hugo évesque de Lisieux ». Les artistes qui, après lui, avaient 
retouché son ouvrage en 1681 et en 1815, avaient tenu aussi à 
dater leurs restaurations. Le premier avait même précisé : « Ce 
tableau a été refait sur l'original vieil en 1681. » Nous savons, 
par les Comptes de la Cathédrale, qu'il s'appelait Villers et qu'il 
reçut en cette occasion, des mains du trésorier du Chapitre, une 
somme de quarante-cinq livres et sept sols. 



Dans le faubourg occidental, près de la route de Caen, 
s'élevait avant le désastre de 1944 une autre église paroissiale, 
Saint-Désir. En réalité, cette église n'était autre que l'ancienne 
chapelle de l'Abbaye Notre-Dame du Pré, réédifiée en 1758 
et qui avait été bénite le 7 août de cette même année par le 
doyen du Chapitre, M. de Cheylus. Elle avait été affectée à 
l'usage paroissial après la Révolution pour remplacer une église 
antérieure, située plus à l'ouest, en bordure de la route de 
Caen et qui avait été démolie. 

L'ancienne église abbatiale présentait une façade de brique 
munie d'un large encadrement de pierre arrondi vers le som- 
met. Un sculpteur rouennais, nommé Paulet, était l'auteur du 
maître-autel et de ses principaux accessoires : croix de taber- 
nacle, anges adorateurs, ange de la suspension. 

Il ne demeure presque rien de ce monument dont les ruines 
ont été nivelées peu de temps après la Libération. Mais au cours 
de ces travaux, le sol bouleversé a laissé apparaître des vestiges 
de la chapelle primitive et de l'église romane ainsi que diverses 
sépultures. Les restes de plusieurs abbesses furent ainsi décou- 




^Collection Simon) 

Monument funéraire dans la Cathédrale 



LA PARURE l)i: I.V CIT 



177 



verts. C'étaient ceux de Marie de Raveton (+ 24 avril 1651) (1) 
et de sa nièce Marie de Raveton de Chauvigny (+ 20 novembre 
1669), de Perrette-Marie de Culant (+ février 1717), de Mme 
de Canouvile (+ 1766) et de la dernière abbesse, Louise-Fran- 
çoise de Créqui (+ 29 avril 1818). Transférés à la Cathédrale, 
dans la Chapelle Notre-Dame, ces corps ont été réinhumés dans 
le caveau de l'évêque Pierre Cauchon (2). 

Le nom de Madame de Créqui doit retenir un instant notre 
attention, car ce fut grâce à elle que l'Abbaye de Notre-Dame- 
du-Pré put, après la Révolution, renaître à une vie nouvelle. 

Fondé primitivement à Saint-Pierre-sur-Dives par la com- 
tesse Lescebne, ce monastère de Rénédictines avait été trans- 
féré à Lisieux vers 1046 (3). Guillaume le Conquérant lui avait 
aumône le faubourg Saint-Désir et cette largesse avait permis 
d'élever une église « longue de deux cents pieds et large à pro- 
portion », nous dit un document du xvii* siècle (4). Cette église 
dura six siècles. En 1674, elle s'effondra en partie et, le 8 mai 
1683, la chute du clocher central écrasa ce qui en demeurait. 
L'abbesse Charlotte de Matignon, sœur de l'évêque Léonor II, 
avait comme tous les siens le goût des bâtiments. Au lieu de 



(1) Le poëte Elis de Falaise louait dans ses Stances les vertus de cette 
abbesse et le soin qu'elle apportait à former la nièce qui devait lui succéder. 
Elis de Falaise, Œuvres, Société des Bibliophiles Normands, (1907), p. 171, 

(2) Voir Chanoine G.-A. Simon : Les Fouilles de Saint-Désir in Spectres et 
Fantômes de la Bataille de Lisieux. Lisieux, Morière, 1947. — Georges Leche- 
valier : Les Fouilles de Saint-Désir in la revue Pourquoi Pas ?, de Lisieux, 
n° 1, 1946. 

(3) Pour l'histoire de l'Abbaye de N-D. du Pré, voir, Chanoine Simon : 
L'Abbaije de Lisieux et ses églises successives in Annuaire de la Normandie 
Congrès de Lisieux (1926) et Chanoine Simon : Liste des Abbesses de Lisieux 
in Etudes Lexoviennes III, 1928- 

(4) Les fouilles récentes ont démontré l'exactitude de ces renseignements : 
« L-édifice, d'environ 200 pieds, comportait une nef. accostée de bas-côtés, un 
transept avec un clocher central soutenu par de grosses piles et un chœur 
terminé par un chevet droit » (Chanoine G-A. Simon). Telle était l'église 
romane. Quant à la première chapelle, édifiée vers 1046 et dont on a également 
retrouvé les vestiges, qu'avait recouvert le chœur de l'église, elle Se terminait 
par une abside circulaire. 

12 



178 LISIEUX 

chercher à utihser les restes de l'église romane, elle construisit 
une église entièrement neuve comportant, à la croisée, un 
grand dôme surmonté d'un globe doré et d'une croix. La situa- 
tion financière de la communauté était cependant des plus 
précaires et ce ne fut qu'à force d'habileté que Mme de Culant, 
après la mort de Madame de Matignon, parvînt à faire achever 
la construction entreprise par sa devancière. Encore cette église 
n'était-elle pas destinée à durer longtemps. Le 8 octobre 1742, 
le dôme s'écroulait, écrasant une partie du chœur. 

Une nouvelle abbesse, Mme de Valanglart, loin de suivre 
l'exemple de Mme de Matignon, conserva tous les éléments de 
l'église qui pouvaient encore être utilisés. Son architecte — 
Gabriel Fontaine, vraisemblablement — abattit le chœur 
mutilé et, changeant entièrement l'orientation de l'édifice, cons- 
truisit le portail du côté où se trouvait précédemment le chœur. 
L'église Saint-Désir, telle qu'elle existait en 1944, était le résul- 
tat de ces travaux qui durèrent de 1750 à 1758. 

Les Bénédictines demeurèrent en paisible jouissance de 
leur monastère et de leur église jusqu'à la Révolution. Elles 
avaient alors pour abbesse une femme remarquable, Mme de 
Créqui, qui sut maintenir sa communauté aux heures mau- 
vaises et finalement la rétablir dans son cadre traditionnel. 

Ayant dû quitter l'Abbaye, Mme de Créqui se retira route 
de Caen, chez un sieur Lerebour, tandis que ses religieuses 
étaient dispersées. Arrêtée le 23 août 1794, elle fut rejointe dans 
sa prison le 25 août, par les autres Bénédictines qui, suivant les 
instructions de leur abbesse, s'étaient regroupées en ville. 
Toutes furent remises en liberté le 30 janvier 1795. Pendant 
plusieurs années les moniales vécurent par petits groupes dans 
les villages environnants, mais dès que s'apaisa la tempête 
révolutionnaire, leur énergique supérieure les rassembla de 
nouveau. En 1808, elles reprirent possession de l'Abbaye (1), 



(1) « Avec cinq francs et un petit pot de beurre », dit la tradition du 
monastère. 



LA l'AKUJtE DE LA CITI 



179 



mais non de l'église qui était devenue paroissiale. Il leur fallut 
donc construire, pour leur usage et celui des élèves de leur 
pensionnat rétabli, une petite chapelle où devait faire sa 
première communion, le 8 mai 1884, la future Sainte Thérèse de 
l'Enfant-Jésus. 

Comme l'église Saint-Désir, les bâtiments de l'Abbaye ont 
été anéantis par les bombardements aériens. Le pavillon de 
l'abbesse, édifié au xvii*^ siècle par Madame de Matignon, le 
Pensionnat, la Chapelle, les bâtiments en pans de bois des 
xv*^ et xvi" siècles, tout a disparu. 

Nous venons de faire allusion à Sainte Thérèse de l'Enfant- 
Jésus. Ce nom et l'afflux de pèlerins qui ne cesse, malgré les 
désastres actuels, de déferler sur Lisieux, nous amène tout 
naturellement à parler du Carmel. 

Cette autre fondation religieuse ne remonte pas, comme 
l'Abbaye de N.-D.-du-Pré, à une époque ancienne. Ce fut en 
1838 seulement que six Carmélites, groupées par l'initiative 
de deux jeunes filles de Pont-Audemer, Mlles Gosselin, s'éta- 
blirent à Lisieux, dans une masure de la Chaussée de Beu- 
villers. Quelques mois plus tard, la communauté naissante s'ins- 
tallait rue de Livarot, là même où s'élève le monastère actuel. 

Les débuts furent pénibles. C'est un rude joug, même s'il est 
accepté délibérément, que celui de Dame Pauvreté. La chapelle 
fut construite de 1845 à 1852 ainsi que le chœur des religieuses 
et la sacristie. Au cours des décades suivantes, sur les plans 
d'une des demoiselles Gosselin, devenue la Mère Thérèse de 
Saint-Joseph, le monastère se développa. Les deux ailes, le 
calvaire du Préau, l'oratoire et le cloître furent succesivement 
bâtis. 

Le Carmel de Lisieux vivait d'une vie secrète mais non sans 
attrait pour certaines âmes, puisque avant Thérèse Martin, deux 
de ses sœurs en avaient déjà franchi le seuil pour prendre le 
voile. 11 est probable qu'il n'aurait jamais attiré l'attention du 
monde extérieur s'il n'avait bénéficié du prodigieux rayonne- 



180 LISIELX 

ment de la sainte Jeune fille qui avait cherché la paix entre 
ses murailles sévères. 

Depuis la mort de Sainte Thérèse et le début de l'immense 
mouvement de pèlerinage, le Carmel a subi, dans sa structure, 
(pielques modifications. I^a chapelle a été agrandie en 1920 
L'architecte lexovien Adeline est l'auteur de son portail, cons- 
truit en pierre de l'Oise, dans le style du xviir siècle. Un petit 
sanctuaire latéral, à droite de la nef, abrite aujourd'hui la 
grande châsse qui contient les reliques de la Sainte. Dans la 
nef de gauche s'ouvrent quatre chapelles : trois d'entre elles 
ont été offertes par les Irlandais, les Américains et les Canadiens 
Français. 

Auprès de la chapelle, la salle des Souvenirs abrite une foule 
de reliques de la Sainte et notamment sa chevelure disposée 
comme elle l'était le jour de sa prise d'habit (10 janvier 1889). 
On conserve également au Carmel la belle châsse offerte par le 
Brésil et qui sert aux processions. 

D'autres objets ayant appartenu à Thérèse Martin sont 
exposés dans la maison des Bissonnets (1) qu'elle habita durant 
une dizaine d'années. Le mobilier de la famille Martin y est 
demeuré. La chambre de la Sainte a été transformée en 
oratoire. 

De Lisieux même, le culte thérésien a rejailli sur la colline 
située au sud-est de la ville. C'est là, non loin du cimetière du 
Champ Rémouleux où la jeune moniale avait été inhumée en 
1897, qu'a été élevée la Basilique destinée à accueillir les pèle- 
rins. Nous avons fait déjà quelques réserves touchant le style 
de cet édifice qui n'est nullement adapté au site. Il faut recon- 
naître cependant que son emplacement a été admirablement 
choisi et que son architecte a su voir grand en dépit de diffi- 



(1) Et non des Buissonnets comme on l'écrit parfois aujourd'hui. Bissonnet 
est la forme normande et traditionnelle du mot. Le chemin des Bissonnets 
s'ouvre entre les numéros 5(5 et 58 du boulevard Herbct-Fournct. 



LA PAUURE DE LA CITL 



181 



cultes techniques qui auraient pu décourager de moins oblmés. 
N'a-t-il pas fallu creuser des puits de vingt-cinq mètres de pro- 
fondeur pour rencontrer un sol capable de soutenir cette énorme 

masse ? 

L'inauguration du parvis eut lieu le 17 mai 1931. L'année 
suivante, la crypte était ouverte aux pèlerins. Le 11 juillet 1937, 
enfin, le Cardinal Pacelli, légat du Saint-Siège, bénissait solen- 
nellement la Basilique, encore inachevée. 

L'architecte, M. Cordonnier, a conçu un sanctuaire de style 
romano-byzantin, édifié sur le plan traditionnel de la croix 
latine. L'édifice comporte un vaisseau unique qu'achève une 
abside voûtée en cul-de-four. Le vaisseau lui-même n'est pas 
voûté, mais simplement couvert d'une charpente apparente qui 
repose sur des arcs-doubleaux en ciment armé. Une énorme 
coupole surmontée d'un lanternon s'élève au-dessus de la 
croisée du transept. 

L'ensemble repose sur une vaste crypte, décorée de mosaï- 
ques aux couleurs malheureusement peu discrètes. 

L'immense esplanade qui précède la BasiHque domine toute 
la ville. Elle est limitée par une longue rampe d'où surgissent 
de place en place d'élégants candélabres. 



Lisieux a perdu en 1944 l'admirable décor de ses vieilles 
rues sur lesquelles se penchaient, ventrues, déhanchées, tordues, 
mais encore robustes et toujours pittoresques, les façades des 
maisons de bois. 

La plus curieuse, la plus célèbre de ces voies, la rue aux 
Fèvres, présentait un ensemble vraiment hors de pair de pignons 
aigus, de lucarnes puissantes, d'encorbellements hardis, de 
sablières et de poteaux sculptés. Aussi, avait-elle été chantée 
par les poètes et dessinée par les artistes. On y voyait, entre 
autres logis d'autrefois, le Manoir Formeville, lourdement strié 



182 LISIEUX 

et bardé de planches de chêne (1), et l'Hôtel de la Salamandre. 
Cv dernier, décoré de mascarons et de grotesques, témoignait 
encore de l'enthousiasme des hommes de la Renaissance pour 
les grandes découvertes. Sur un poteau, un singe dressé contre 
un arbuste mangeait goulûment des oranges. Ailleurs, gamba- 
daient des hommes sauvages ou se dressaient des bustes de 
sirènes. 

D'autres logis anciens apparaissaient un peu partout. Si les 
démolisseurs avaient depuis longtemps abattu la maison si 
intéressante du cirier Plantefor, qui dressait ses deux pignons 
à l'angle de la Grande Rue et de la rue de Paradis, il était 
encore permis, avant la dernière guerre, d'admirer les façades 
de la rue au Char, de la rue de la Paix, de la place Victor- 
Hugo et même de la place Thiers. L'Allée de l'Image attirait 
dans sa gorge étroite les touristes les plus intrépidement 
curieux. 

Un groupe de maisons qui formait l'angle de la Grande-Rue 
et de la place Victor-Hugo, constituait un ensemble particuliè- 
rement imposant. Sur l'une d'elles, le propriétaire primitif 
qui, sans doute, était pâtissier, avait fait sculpter une galette 
feuilletée et une galette gaufrée, La rue du Pont-Mortain 
s'enorgueillissait de son Manoir du Lys. Une ancienne hôtel- 
lerie, à l'enseigne du Sauvage existait dans une cour de la 
rue de l'Orbiquet. On voyait toujours, dans la rue des Bouche- 
ries, le Manoir des Douze-Livres. 

Lisieux possédait, avant 1944, au moins soixante-dix mai- 
sons anciennes dignes non seulement d'être vues mais aussi 
d'être étudiées. En reste-t-il une douzaine aujourd'hui ? (2) 



(1) C'était d ailleurs à tort que certains croyaient voir dans celte consfruc- 
tion d'un genre tout à fait exceptionnel une application du procédé di{ de 
l'emj)ilage, employé notamment dans les pays Scandinaves et en Russie- 
Ci) Il en demeure cependant quelques-unes rue de la Paix ; entre la rue 
du Bouteiller et le Pont de Gaen ; rue de Caen. Une des plus curieuses est le 
Petit l.oiwre, à l'angle de la rue de Caen et du chemin d'Assemont. 



LA PARURE DE LA CITI 



183 



Le joyau des constructions civiles lexoviennes a cepen- 
dant été épargné par les bombardements et par l'incendie : 
l'Evêché demeure intact auprès de la Cathédrale sauvée. 

Sa façade en briques et pierre, de style Louis XIII, est 
partagée en deux parties égales par un élégant pavillon. Sous 
ce pavillon s'ouvre une large porte à deux vantaux qui donne 
accès à la cour intérieure. Les étages de ce pavillon sont riche- 
ment décorés, mais le bon évêque Philippe Cospeau qui édifia 
l'ensemble de ces bâtiments s'est montré moins prodigue d'or- 
nementation sur la façade arrière. 

Nous croyons, avec Noël Deshays, que l'aile donnant sur la 
cour est l'œuvre de Léonor P"" de Matignon et non celle de 
Léonor II. Succédant à Cospeau, Léonor P"" semble avoir voulu 
conserver, pour les utiliser, les gros murs du château construit 
au xii" siècle par l'évêque Arnould. Il demeure de nombreuses 
traces de cet ancien édifice et notamment, dans les combles, 
une série d'ogives parfaitement traitées (1). 

L'Evêché a été transformé en Palais de Justice après la 
Révolution et ce sont les tribunaux qui siègent aujourd'hui 
chez M. de Matignon. Ils occupent, notamment, les beaux 
appartements du premier étage. 

On accède à ce dernier par un escalier monumental en 
pierre, d'une construction hardie, que décore une remarquable 
rampe en fer forgé du xv!!*" siècle, timbrée des initiales L. M. 
(Léonor de Matignon) formant frise sous la main courante. 

Trois beaux appartements rappellent les splendeurs épis- 
copales d'autrefois. 

C'est tout d'abord l'ancienne salle du Synode diocésain 
qui est devenue la salle d'audience du Tribunal civil. Puis la 
Chambre rouge, aujourd'hui Chambre du Conseil, Décorée 
jadis de très belles tapisseries, elle ne possède plus qu'un 



(1) Des traces de baies gothiques sont également visibles sur les murailles 
qui dominent la petite Cour de la gendarmerie. 



184 LISIEUX 

portrait de Louis XIV cl un tableau représentant la CJirure 
Amnithée nourrissant Jupiter {x\if siècle). 

Tout auprès, se trouve cette merveilleuse Chambre Dorée, 
jadis appelée l'Appartement Roy, qui servait aux évêques à 
recevoir les visiteurs de marque. De dimensions assez restrein- 
tes, cette salle est une folie de luxe bien compris, une orgie 
de couleurs et d'ors. Ses murs sont couverts de cuir de Cordoue 
et les tableaux qui la décorent i^résentent un exceptionnel 
intérêt. 

L'attention se porte surtout sur trois peintures placées au- 
dessus de deux portes latérales et d'une glace. Ces peintures 
représentent, dans un décor emprunté à la campagne romaine 
et admirablement traité, les trois scènes suivantes : 

l>f'.s Israélites recueillant la manne dans le Désert. 

Tobie et l'Ange. 

Balaam et l'ânesse. 

La tradition ne nous a pas transmis le nom de l'auteur de 
ces tableaux, mais il est évident que l'inspiration et la facture 
de ceux-ci appartiennent à l'Ecole de Nicolas Poussin. Le sujet 
de la Manne dans le Désert a d'ailleurs été traité par ce dernier 
dès l().'i9 dans un tableau destiné à son ami Paul Fréart de 
Chantelou. Les fabriques à l'antique et les paysages font songer 
aux Funérailles de Phocion, toile qui est aujourd'hui au Musée 
du Louvre. 

Au-dessus de la large cheminée de la salle, se trouve un 
autre tableau, d'un genre très différent, bien qu'on y sente 
encore l'influence du Maître. C'est, dans un décor antique, la 
Découverte du Feu : très belle toile qui rappelle un peu, par 
sa facture, les célèbres Bergers d'Arcadie, eux aussi au Louvre. 
La tradition constante attribue cet ouvrage au Lyonnais Jacques 
Stella (1596-1657), qui fut non seulement l'intime ami mais 
aussi le meilleur disciple de Poussin, dont il fréquenta assidû- 
ment l'atelier à Rome de 1623 à 1634. 



LA PAUUKE DE LA CITL 185 

Ces noms, Nicolas Poussin, Jacques Stella, méritent d'atti- 
rer l'attention sur la salle Dorée de Lisieux, d'autant qu'ils ne 
sont pas prononcés ici par hasard. D'intimes relations nouées 
avec Poussin par Léonor I" de Matignon lorsqu'il résidait à 
Rome — relations qui semblent avoir échappé jusqu'ici aux 
historiens — expliquent que l'évêque de Lisieux, désirant déco- 
rer, avec une magnificence digne de sa Maison, sa nouvelle 
salle d'audience, se soit adressé au Maître et à ses meilleurs 
élèves. 

La correspondance de Poussin, apporte sur ces bonnes 
relations du prélat et du peintre un témoignage formel. Ecri- 
vant de Paris à M. de Chantelou, au mois d'avril 1641, Poussin 
lui donne cette précision : « Hier M. de Costance m'envoya un 
pâté de cerf si grand que l'on voit bien que le pâtissier n'en a 
retenu sinon les cornes ». 

Par une étrange bévue, M. Emile Magne, dans son 
intéressant ouvrage sur Nicolas Poussin, a confondu cet énig- 
ma tique M. de Costance — qui était tout simplement Léonor P^ 
alors évêques de Coutances — - avec le célèbre chanoine Costar 
du Mans. L'identité des deux formes Costance et Coutances 
lui a échappé et M. Pierre du Colombier, éditeur des Lettres 
de l'artiste n'a pas su découvrir lui non plus le mot de cette 
pelite énigme. 

A Rome, chez Poussin, au cours des années 1629 à 1632, 
Léonor L' avait certainement fait la connaissance de Jacques 
Van den Star, dit Stella. Peut-être avait-il déjà fait travailler 
cet artiste dès le temps où lui-même était encore évêque de 
Coutances car une autre toile de Stella se trouve encore au- 
jourd'hui au Musée de cette ville (1). 



(1) Celte toile représentant Muïse sauvé des eaux, — - un sujet que Poussin 
lui-même .-avait traité — provient de la collection d'un notable coutançais, 
M. Labiche. 

Nous devons ce renseignement à l'obligeance de M. Guillaume des Granges, 
conservateur du Musée de Coutances. 



186 ijsiEijx 

Il serait à souhaiter qu'une étude des peintures de la Salle 
Dorée fût entreprise par un historien de l'Art. Elle apporte- 
rait peut-être des révélations fort intéressantes. 

Un Christ en Croix imité de Philippe de Champagne et un 
portrait d'évêque qu'on croît être celui de Mgr. de Brancas, 
complètent la décoration picturale de cette salle. 

Ce qui a surtout valu à celle-ci l'épithète de Dorée, c'est 
son plafond à caissons, œuvre demeurée très fraîche d'habiles 
artistes. Au centre de ce plafond, dans un médaillon quadri- 
lobé, de gracieux angelots volètent en supportant les armes, 
le chapeau, la mitre et la crosse de Léonor P"". Par certains 
détails, cette peinture se rattache encore à la tradition de la 
Renaissance. Autour de ce médaillon, il en est six autres, de 
forme circulaire, qui contiennent de petits tableaux en gri- 
saille représentant des sacrifices. Deux têtes de lion dorées 
tiennent serrées entre les crocs les anneaux qui servaient à 
soutenir les lustres aux jours de réceptions épiscopales. 

Après avoir jeté un coup d'œil sur le jardin public, moins 
étendu aujourd'hui qu'il ne l'était au temps des évêques, mais 
demeuré fort agréable, n'hésitons pas à gravir les degrés du 
perron qui mène aux salles du Musée. La collection lexovienne 
vaut, en effet, qu'on la visite. Elle contient de fort belles toiles 
et même une pièce absolument unique. 

Certes, nous n'avons pas la prétention d'énumérer ici toutes 
les peintures qui forment ce modeste Musée normand. Nous 
nous contenterons d'en citer quelques-unes que nous croyons 
susceptibles d'émouvoir la sensibilité artistique du visiteur. 

Deux grandes compositions de Coessin de la Fosse (1) « Thé- 
ace et Ariane » et « Ariane abandonnée » séduisent par leurs 



Nous ne serions nullement surpris, quant à nous, que ce tableau de Stella 
fût une épave de l'Evêché de cetîe ville. 

Une copie arrangée et simplifiée du Moïse sauvé des eaux de Poussin, se 
trouve au Musée de Lisienx. 

(1") Ne h Lisicux le 7 septembre 1829. 



LA PARURE DE LA CITK 187 

fraîches et délicates carnations ; les « Noces des Nibelungen » 
de Cormon (1) méritent une remarque analogue et sont large- 
ment traitées. La « Derjiière Victoire » de Maxime Faivre nous 
montre un gladiateur blessé à mort qui s'avance, la palme à 
la main et la couronne au front vers la statue d'Hercule. Un 
esclave noir, plein d'une vie puissante, le soutient. Une toile 
de l'artiste lexovien Robert Salles représentant une scène de 
rue au temps de la peste de 1630 joint à une vigueur tragique 
indéniable un certain intérêt archéologique, en dépit d'arran- 
gemciils fantaisistes. 

Pour la beauté des coloris et la puissance d'évocation, nous 
[;e saurions omettre de mentionner un admirable portrait de 
femme, au pastel, de Jeanne Bonnefoy et de beaux paysages : 
« la Chaumière au pied du Château Gaillard », d'Alexis de 
Fontenay (2) ; «Au pays de Bray », par Rame ; la « Ferme 
(iroult à Criquebeuf » de Paul Colin, 

D'aucuns estiment que le joyau du Musée de Lisieux est 
un grand tableau d'Hippolyte Flandrin (3), représentant « Jésus 
Christ et les petits enfants ». Nous avouons ne pas très bien 
comprendre les raisons de cette admiration. Cette toile immen- 
se (3 m. 26 X 4 m. 40) nous paraît surtout lourde et d'une 
ordonnance compassée. Nous savons, d'ailleurs, qu'elle a été 
brossée à la hâte, ce qui en explique les défauts. 

Combien nous préférons à ce médiocre romantisme la 
« Vierge à l'Enfant » du mystérieux Antonio de Calvis. C'est 
un charmant panneau de bois du xV siècle représentant Marie 
assise sur un siège de pierre et tenant Jésus debout sur les 
genoux. Une robe rouge et un manteau noir drapent la finesse 
de son corps. Derrière le trône, les deux Jean, le Baptiste et 
l'Evangéliste, encadrent le groupe divin. Une inscription énig- 



(1) Fernand Piestre, dit Cormon (1845-1924). 

(2) Alexis Daligé de Fontenay (1813-1892). 

(.3) Hippolyte Flandrin (1809-1864). Ce tableau avait été peint à Rome en 
1837-1838. Voir Lettres et Pensées d'Hippolyte Flandrin par H. de la Borde, 
Paris, 1865. 



188 LISIEUX 

niatique, conçue dans un italien encore à demi latin (1), })récise 
que cette magnifique ct)mposition a été faite par maître Anto- 
nio — dont on ignore même le lieu d'origine — pour un couvent 
de femmes. Les explications fournies jusqu'à ce jour par la 
critique d'art, tant italienne que française, n'ont fait, à notre 
sens, que compliquer d'invraisemblances l'interprétation du 
texte. 

Avant de quitter le Musée lexovien et sa Madone merveil- 
leuse, nous jetterons un dernier coup d'œil sur quelques excel- 
lents portraits : celui d'un Buveur, par Grimou et celui d'un 
Chasseur, demeuré anonyme. Ces deux belles toiles proviennent 
du château de Meullcs (Calvados). Une toile de Robert Lefè- 
vre (2) canq)e un Bonaparte, Premier Consul, fort suggestif. 
Au fond de leurs cadres, les anciens évêques Rouxel de Médavy 
et Philippe Cospeau, évoqués par des pinceaux inconnus, 
demeurent fort vivants. Et nous saluerons au passage le bon 
visage évoqué par C. David, de Rose Harel. l'humble servante- 
poète lexovienne. 

Nous n'avons plus, hélas ! à visiter aujourd'hui ce Musée 
du Vieux Lisieux où des mains pieuses avaient rassemblé une 
foule d'»bjets intéressants pour l'histoire locale. Tout a disparu 
dans les flammes avec le charmant Manoir de la Salamandre 
et tout le décor de la rue aux Fèvres. Nous ne reverrons plus 
ni les jouets d'enfant retrouvés dans une sépulture gallo-ro- 
maine, ni les épis de faîtage du xvr siècle en terre cuite vernis- 
sée, ni la crosse ciselée de Pierre Cauchon, ni son anneau... 



(1) « Qiiesld itpeni (inno facta fuie le relligiose e principali de Casa Sca 
Caterina Pailla da maslro Antonio de Calvis ». 

Ce tableau qui provient du Louvre (Collection Campana) a été donné au 
Musée de Lisieux eu 1876. Antonio de Calvis est un maître entièrement incon- 
nu et dont on ne signale pas d'autres ouvrages Ni M. de Mély ni M. Umberto 
Guoli qui ont fait des recherches à son sujet n'ont pu parvenir à éclaircir 
le mystère de son origine. On le croit cependant romain. Un fait est certain : 
une famille De Calvis existait à Rome dès le XIV« siècle. 

(2) 1756-1830. 




d'après Moidrey 



Cliché Koch 




QUATRIEME PARTIE 



GLOIRES D'ANTAN 

ET GLOIRES NEUVES 

l'J^iisiEUX n'a pas seulement à s'enorgueillir de ses gloires 
^ de pierre ou de bois. Parmi les hommes dont les pas 
y ont usé le pavé de ses rues antiques et le dallage véné- 
rable de sa Cathédrale, certains ont laissé derrière eux un 
persistant souvenir. Dans ce coin de pays normand, toutes les 
formes de la pensée ont été passionnément cultivées. Lexoviens 
d'origine ou d'adoption, nombreux sont les personnages qui ont 
honoré la cité. 

Certains ont connu les plus hautes spéculations de la poli- 
tique. Bien souvent le siège épiscopal est apparu au cours des 
âges comme une des plus hautes récompenses qu'on pût accor- 
der aux diplomates heureux (1). Dès le ix^ siècle, le chroni- 



(1) La richesse du terroir d'alen*our et le fait que les évêques étaient aussi 
comtes, expliquent que le siège de Lisicux ait toujours été très convoité et très 
brigué. 



1^*2 LISIELX 

queur Fréculplie inaugure la tradition des prélats lettrés. Au 
XI*' siècle, Hcbert puis Hugues d'Eu élèvent une cathédrale 
romane à laquelle, grâce à Arnould, qui semble avoir été à la 
fois politique habile et remarquable architecte, succède au xii" 
une cathédrale gothique. Plus tard, Alphonse Chevrier arrive 
à Lisieux précédé du bruit de ses brillantes ambassades. Branda 
Castiglione, Thomas Basin, Jean Le Veneur, Le Hennuyer sont 
mêlés à toutes les négociations de leur temps. Avec Guillaume 
du Vair, enfin, un personnage de tout premier plan vient régir 
l'Eglise de Lisieux : premier Président au Parlement de Pro- 
vence, puis garde des sceaux, homme d'Etat véritablement 
grand et puissant orateur, il eut le mérite de résister, dans une 
période très troublée, à l'action de ceux qui voulaient introduire 
dans Paris une garnison espagnole et de provoquer le célèbre 
arrêt sur la loi salique qui assurait le trône à Henri IV, Doué 
d'une grande force de persuasion et usant d'un style remar- 
quablement simple pour son temps. Du Vair était tout désigné 
pour enseigner à autrui les règles de l'art qui avait rendu sa 
carrière si éclatante : son traité « De l'éloquence françoise » 
demeure encore, après trois siècles, un ouvrage de grand intérêt 
pour tous ceux qui s'intéressent à l'étude des débuts de notre 
littérature politique. 

Homme de savoir et de goût. Du Vair n'avait pas à rougir 
de son évêché. L'amour de la culture intellectuelle est, nous 
l'avons dit précédemment, une des plus antiques traditions 
lexoviennes. Dès le vi° siècle, l'évêque Etherius attirait dans sa 
ville des clercs étrangers pour l'instruction de ses diocésains. 
Plus tard, ses successeurs créaient à Paris le Collège de Lisieux, 
fondaient des bourses à l'Université de Pavie, appelaient pour 
l'enseignement du peuple les Eudistes et d'autres congrégations. 
Au cours des siècles, ces longs efforts avaient eu les plus heureux 
résultats : les monuments actuellement existants ne témoi- 
gnent-ils pas du goût éclairé des artisans qui donnaient leur 
génie, des riches qui aumônaient leur or, des pauvres qui pro- 



GLOIRES d'A-NTAN ET GLOIRES NEUVES 193 

diluaient leur peine ? Les chefs-d'œuvre ne s'expliquent, en 
effet, que par la pensée même du peuple qui les a voulus et 
tenacement exécutés. 

Ce n'est ici qu'une petite ville, mais quel magnifique cortège 
elle nous offre de savants, de lettrés, d'artistes et de mystiques. 

De savants ? Comment oublier l'évêque Gilbert Maminot, 
« vir medicinœ peritissimus », médecin corporel en même 
temps que guide spirituel du Conquérant ? Comment laisser 
dans l'ombre Guy d'Harcourt et tant d'autres ? Citons seule- 
ment un nom !... 

Une plaque apposée dans la cour intérieure de l'ancien 
Evêché rappelle le souvenir et les titres d'un des prélats les 
plus glorieux qu'ait connus le xiv^ siècle : elle est dédiée « A 
Nicolas Oresme, écrivain, philosophe, économiste, grand maître 
du Collège de Navarre (1355), précepteur et bibliothécaire du 
roi Charles V (1360), évêque de Lisieux en 1377 ». Dû à l'initia- 
tive de la Société d'Emulation, ce mémorial n'est encore qu'un 
bien faible hommage rendu à une grande mémoire. 

Nous avons bien le droit de nous enorgueillir d'Oresme Né 
à Allemagne, près de Caen (1), il est un des fils authentiques 
de la terre normande dont il semble avoir cristallisé le génie 
sous toutes ses formes. Alphonse Allais, l'amusant humoriste 
honileurais, qui aimait les comparaisons à la fois familières et 
pittoresques, a dit qu'il avait été « un type dans le genre de 
Léonard de Vinci ». Plus mesuré que lui, nous dirons seule- 
ment que l'évêque de Lisieux, par l'universalité de ses con- 
naissances, annonça, longtemps à l'avance, les hommes de la 
Renaissance. 



(1) Aujourd'hui Flcury-sur Orne. D'nutres le croicnf ne à Cncn on à Bayeux. 
Voir au sujet de Nicolas Orcsnic une excellenfe éîude de M. Robert Troude 
in Précis de l'Académie de Rouen (1942-1944), p. 321. 

13 



194 LISIEIX 

Etudiant, puis professeur au collège de Navarre (1348-i:i56). 
Nicolas Oresme en était devenu le grand maître, tout en con- 
tinuant d'y enseigner la théologie (1356-1301). Très apprécié 
l)ar (vharles V qu'il encourageait à l'étude de la philosophie 
et de la religion et dont il était r« inslructeur en ces sciences », 
il fut nommé archidiacre de Bayeux, puis chanoine de Rouen 
(13()2) et enfin. \e 18 mars 13r)4. doyen du Chapitre métropo- 
litain. 

Mêlé à la politique de son temps, il joua dans la Province 
un rôle important. Lors du paiement de la rançon du roi Jean, 
ce fut lui qui ohtint de la ville de Rouen le versement d'une 
somme énorme : vingt mille moutons d'or. 

En 1363, il fut envoyé à Avignon pour y soutenir, devant 
le Pape Urhain V. les intérêts du clergé français. Au cours d'un 
sermon prononcé le 24 décembre en présence de la Cour pon- 
tificale, il n'hésita pas à dénoncer vigoureusement les abus de 
celle-ci et à la menacer des vengeances divines. Il refit le 
voyage d'Avignon trois ans plus tard afin de détourner le Saint- 
Père de son projet de retour à Rome. Mais Urbain V ne se laissa 
])as convaincre et partit pour l'Italie. 

De retour en France, Oresme se retira dans une de ces mai- 
sons canoniales qui s'élevaient, à Rouen, aux environs de la 
Cathédrale. Il y travailla assidûment à la composition des 
ouvrages que lui demandait Charles V : Traité de la Sphère, 
Tractaliis de origine, natura et mutationibus monetarum (cu- 
rieuse étude sur les monnaies, dans laquelle l'auteur se mon- 
trait fort en avance sur les idées de son temps) — Traité de 
Cosmographie ; Traité contre les divinations en général et 
contre l'astrologie jndiciaire en particulier. En dépit de l'état 
encore bien imparfait de la langue, il n'hésita pas à traduire 
plusieurs traités d'Aristote, non sur l'original grec, mais d'après 
une version latine, elle-même dérivée de versions arabes et 
syriaques. A force de labeur, il parvint à donner à son style 
une précision déjà scientifique et à s'exprimer avec exactitude. 



(iLOIHKS DANTAN El f; LOI lii:s NKl \ KS 195 

Dans la traduction du Traite du Ciel et du Monde, Orcsnie 
émit des théories toutes personnelles pour expliquer le mouve- 
ment des projectiles et l'accélération de la chute des corps. 
Ailleurs, il se révélait comme l'inventeur de la géométrie ana- 
lytique et, en ce qui concerne la vitesse du mouvement, il nous 
apparaît aujourd'hui comme un devancier de Galilée. 

Mais c'est en matière d'astronomie qu'Oresme a vraiment 
dépassé son temps. Dans sa traduction, demeurée inédite, des 
quatre livres Du Ciel et du Monde d'Aristotc, il ne craignait 
pas d'affirmer avec une grande force de logique le principe de 
la mobilité de la terre. Il émettait en outre l'opinion que d'autres 
mondes pareils au nôtre pouvaient exister dans l'Univers. Sur 
ces deux points, le génial évéque nous apparaît comme le plus 
glorieux et le plus authentique des précurseurs de Copernic (1). 

11 est remarquable qu'Oresme ait eu, lui aussi, un devan- 
cier originaire de la région lexovienne. C'est dans le Lieuvin, 
en effet, qu'était né le célèbre Jean de Murs, professeur de 
Sorbonne, qui fut à la fois un grand savant et un musicographe 
réputé. En 1321, il avait composé un Traité des fractions. Un 
peu plus tard il donnait un Abrégé de l'Arithmétique de 
Boèce, un Traité de la science des nombres, des Canons pour 
le calcul des éclipses. Ses ouvrages sur la musique : Spéculum 
musicse et Musica speculativa devaient demeurer en grande 
vogue jusqu'à l'époque de la Renaissance. 

Cet autre savant normand qui fut lié d'amitié avec le futur 
pape Clément VI, lorsque celui-ci était l'archevêque de Rouen 
Pierre Roger vivait encore en 1345. Il mettait à cette date la 
dernière main à un nouvel ouvrage intitulé : Prognosticatio 
super conjunctione Saturni, Jouis et Martis. 

L'amour des sciences exactes et le goût de la musique sem- 
blent être demeurés tenaces à Lisieux. Au xvir siècle, un sim- 



(1) Voir abbé Anthiaiime : La science nstrononiKjue el nauii<iue (tu Moi/en 
Age chez les yormands. Le Havre, 1919. 



196 LISIEUX 

pie tisserand, Jean Lefebvre (1), manifesta de telles dispositions 
pour l'astronomie qu'il fût appelé à l'Observatoire de Paris et 
devint membre de l'Académie des sciences. Un dominicain, 
François Deslondes (2), publiait vers le même temps plusieurs 
ouvrages sur le plain-chant. 

Nous n'accorderons qu'une mention rapide à deux méde- 
cins lexoviens : Michel Marescot qui fut attaché à la personne 
d'Henri IV (1559-1605) et Marin Hamel, auteur de deux traités, 
l'un sur la Cure et Préservation de la Peste (1658), l'autre 
sur la Morsure du chien enragé (vers 1660). Nous considére- 
rons, par contre, avec attention, l'œuvre d'un fort curieux 
artiste. Marin Bourgeois, peintre du roi, qui jouit en son temps 
d'une réputation solide. Après une longue période d'éclipsé, 
ce personnage a de nouveau attiré l'attention des historiens 
locaux, il y a quelques années, et son visage commence à émer- 
ger de l'ombre (3). 

Né d'une famille de serruriers ou d'horlogers, il se fît assez 
vite remarquer par l'extraordinaire diversité de ses talents. 
Le duc de Montpensier, frappé de son « industrye et sçavoir 
en Fart de painture », lui octroya un brevet de peintre ordi- 
naire. En 1588, il décorait d'armoiries les parties pleines de la 
balustrade qui couronnait la tour sud de la Cathédrale. De 1598 
à 1633, il figura sur les états de paiement des officiers de la 
Maison du Roi en qualité de « painlre et vallet de chambre ». 
Non moins habile mécanicien que fécond artiste, il inventa en 
1605 un modèle d'arquebuse à air (4). Un peu plus tard, il fabri- 



(1) Né à Lisicux vers le milieu du xviif siècle, Jean Lefebvre mourut à Paris 
en 1706. 

(2) Né à Lisieux le 25 octobre 1654. 

(3) Voir l'étude de Georges Hunrd : Marin Boiirqeoys, peintre du Roi, in 
Bulletin de la Société Historique de Lisieux, 1913, p. 5. 

(4) « Le principal artifice de ce baston à air estait à ij retenir l'air compressé 
dans le canon de cuinre avec de puissantes sounanes jw^oues à ce qu'aifant 
desbandé, il aije sortie et aijc force d'envoijer loin la flesche, ou le garni, 
comme il l'annelle, dont le canon de fer se charge... Il en avait veu plusieurs 
qui anoijent été r>o'-tés à T>lu<i de quatre cens pas loin ■». Rivault de Flurance, 
Eléments de l'Artillerie (1608). 



GLOIllES d'aNTAN ET GI.OIUES NEUVES 197 

qua pour le roi « une table d'acier poly où Sa Majesté est repré- 
sentée au naturel sans graveure, mousleure ni painture, mais 
seulement par le feu que ce subtil ingénieur y a donné par en- 
droits ». Une autre fois, il confectionna « un globe dans lequel 
sont rapportés les mouvements du soleil, de la lune et des es- 
toilles, mesmes pas et mesmes périodes qu'ils se voyent aller 
par le ciel ». 

Ces travaux de mécanique ne faisaient cependant pas 
oublier ses pinceaux à Marin Bourgeois. De 1600 à 1604, il 
travailla à la décoration du château d'Outrelaize, à Gouvix, 
près de Bretteville-sur-Laize. « Ung tableau au naturel de toutes 
sortes d'oyseaux » enchanta à ce point Henri IV qu'il accorda 
à son peintre l'autorisation de chasser le gibier de plume tant 
sur les bords de la mer que partout ailleurs. En 1608, il reçut 
du roi des lettres de maîtrise. 

Nous avons la preuve de l'estime dans laquelle il était tenu 
par les gens de goût, lorsque nous le voyons en correspondance 
suivie avec le célèbre érudit provençal Peiresc, qui non seule- 
ment loue ses ouvrages mais se montre heureux d'en pos- 
séder (1). 



(1) « Monsieur, il y a quelques jours qu'allant voir Monsieur votre frère, 
il me bailla un petit tableau de perspective représentant un livre ouvert sur 
un pupitre, dans lequel vous avez peint le tableau du vieil comté de Lisieux- 
C'est la vérité que j'en fus tout surpris d'autant que je ne m'attendais point 
à cela et le trouvai extrêmement beau, bien marri néanmoins que vous y ayez 
voulu mettre tant de peine et tant de temps..- Je m'en ressens grandement obli- 
gé à votre courtoisie et tâcherai de m'en revancher, si je puis, par toutes sortes 
de services et de bons offices que je vous pourrai rendre. Mais nonobstant cela, 
je désire bien, s'il vous plaît, que vous me fassiez savoir Ce qu'il vous faut 
pour le prix de cet ouvrage, car je ne vous demeurerai pas moins obligé de votre 
bienveillance. Autrement, je n'oserai plus vous employer-.- » Lettre du 28 août 
1618. 

Quelques mois plus tard, le 9 décembre, Peiresc remerciait encore Marin 
Bourgeois de l'envoi d'une « petite figure », d'excellente facture à son avis, 
mais qu'il ne jugeait pas antique- En 1621, nous voyons le peintre lexovien 
servir d'intermédiaire entre Peiresc et le poëte Malherbe, qui était, à ses heures, 
curieux lui aussi d'antiquités. Il s'agissait d'une découverte de haches de 
bronze récemment faite dans un village de Normandie et qui laissait per- 
plexes les érudits. 



198 LISIETJX 

Rien — ou presque rien — n'a, hélas ! survécu de l'œuvre 
(le Marin Bourgeois. On ne connaissait plus de lui, il y a quel- 
que vingt ans, que des portraits peints sur les feuillets de 
parchemin du Livre de famille de Constant le Gentil, sieur de 
Piencourt, aujourd'hui déposé à la Bibliothèque Nationale. 
Mais au début de 1925, le hasard a permis à un collectionneur 
rouennais. M. Deglatigny, de découvrir un panneau de bois 
de chêne décoratif et allégorique portant la précieuse indi- 
cation : « M. Boiirgeoys à Lisieiix, 1611 ». 

Ce panneau représente, de buste, une femme debout et coif- 
fée du morion si caractéristique en usage vers 1560 : une sœur 
cadette, semble-t-il, de la « Belle qui fui Heaumière » chantée 
par F'rançois Villon ! Cette femme entoure du bras di'oit une 
haute aiguière. Son corsage bleu est recouvert d'un voile et 
sa taille est serrée par une ceinture que clôt un nœud de 
rubans. Un autre personnage dont il ne subsiste que les mains 
tient une lampe qui éclaire l'ensemble de la scène. S'il est 
malaisé de deviner le sujet traité et si l'on peut reprocher au 
peintre une certaine lourdeur, particulièrement dans le dessin 
des mains, il ne demeure pas moins que ce panneau, aujour- 
d'hui déposé au Musée de Lisieux, otîre un grand intérêt docu- 
mentaire puisqu'il est presque le seul spécimen que nous ayons 
du talent de Marin Bourgeois (1). 

Et voici la foule des lettrés. Dès le ix- siècle, l'évêqué Fré- 
culphe, auteur de deux livres de Chroniques, commence la lon- 
gue lignée des historiens lexoviens. Au XI^ nous rencontrons le 
nom glorieux de Guillaume de Poitiers: né à Préaux, archidiacre 
de Lisieux. chapelain et historien du Conquérant, il nous a laissé 
les « (iesla Guillehni ducis Normannorum et régis Anglorum » 
qui. avec le récit de Guillaume de Jumièges, sont la grande 
source à iac{uelle il faut toujours recourir lorsqu'il s'agit d'étu- 



(1) Martin Boiirifeois liahitait à Lisieux une maison située dans la Grande 
Hue, près de 1 Allée de l'Image sur laquelle elle avait une sortie. Voir Georges 
Huard : Elude de topof/ifiphie lexavienne, Paris. .Jouve e( Cie, 1934. 



GLOIRES DAMAN ET GLOIKES NEUVES 199 

dier les temps les plus glorieux de l'iiisloire iioniiaiide. Au xir 
siècle, Ordéric Vital écrit dans le silence du cloître de Saint- 
Evroulrson Histoire Ecclésiastique. Au lendemain de ia guerre 
de Cent Ans, l'évêque Thomas Basin. qui avait été mêlé de 
très près à la politique de l'époque, avait écrit, nous l'avons 
dit, une Histoire de Charles VU et de Louis XI du plus haut 
intérêt. Le genre historique a d'ailleurs toujours été un de 
ceux que préféraient les Normands. Aussi, voyons-nous encore, 
au XVI' siècle, le lexovien François Carré, religieux du Bec. 
s'occuper de rédiger une clu-onique latine de ce monastère. 
L'auteur, suivant la mode du temps, y remonte sinon au déluge, 
au moins à la guerre de Troie et poursuit son récit jusqu'en 
1563. Pour les quarante dernières années dont il traite, cet 
ouvrage a la valeur d'un témoignage direct. 

Les esprits originaux ne manquaient pas à Lisieux. Nous 
ne pouvons hésiter à classer dans cette catégorie, vers la fin 
du XV' siècle, le carme Nicolas Le Huen qui fut le confesseur 
de la reine Charlotte de Savoie, femme de Louis XI. Ce reli- 
gieux publia VA. B. C. des langues grecque, chaldaïque et ara- 
bique. Il traduisit, de plus, du latin, le Voyage à Jérusalem 
de Breydenbach : maigre bagage pour passer à la postérité ! 

Le célèbre Père Zacharie (1582-1661) est l'auteur d'un cu- 
rieux ouvrage intitulé : Le Gygès Gallus du P. Firmian, traduit 
du latin. Se couvrant du pseudonyme de P. Firmian, il s'y 
présentait comme détenteur du fameux anneau de Gygès qui 
avait la propriété de rendre invisible celui qui le portait. Cette 
fiction, assez analogue dans son esprit à celle du Diable boiteux 
de Lesage, lui permettait de décrire les travers et les ridicules 
de la société contemporaine. Le P. Zacharie fut un adversaire 
déterminé du Jansénisme auquel il s'attaqua dans plusieurs 
de ses écrits. Orateur sacré, ami du Grand Condé, de Tu renne 
et du duc de Bouillon, il se rendit populaire par les traits 
satiriques dont il émaillait ses sermons et qui ont sauvé son 
nom de l'oubli. 



200 LISIEUX 

Puisque nous parlons prédicateurs, n'ayons garde d'oublier 
l'évêque Philippe Cosjjeau dont la bonne figure, un tantinet 
moutonnière, nous apparaît encore dans son portrait du Musée 
de Lisieux. Sa réputation d'orateur était aussi bien assise, 
de son temps, que son renom d'honnête homme. 

Au xviii^ siècle, les noms notoires se font rares à Lisieux. 
Il semble qu'à cette époque l'épée l'ait emporté sur la toge et 
que ce soient surtout les militaires qui aient été en réputation 
aux rives de la Touques. 

Le nom de François Georges de Graindorge d'Orgeville, 
baron du Mesnil-Durand (1729-1799), demeure attaché à la 
grande controverse qui opposa, vers 1778, les tacticiens 
partisans de VOrdre profond aux tenants de VOrdre mince. 
Mesnil-Durant avait publié en 1753, un ouvrage intitulé : Projet 
d'un Ordre français en tactique et apparaissait comme le théo- 
ricien le plus marquant de l'Ordre profond. Ses adversaires se 
groupaient autour du comte de Guibert, le futur ami de 
Mlle de Lespinasse, qui prônait l'Ordre mince. Cette rivalité 
des deux écoles finit par retenir l'attention du gouverne- 
ment royal qui fit expérimenter leurs tactiques respectives 
au cours de grandes manœuvres. Celles-ci eurent lieu au camp 
de Vaussieu, près de Bayeux,,du 25 août au 28 septembre 1778, 
sous les ordres du Maréchal de Broglie (1). Trente mille hom- 
mes y prirent part. Le quartier général avait été établi au 
château de Vaussieu, mis à la disposition du Maréchal par le 
Marquis d'Hericy. 

Le résultat de ces manœuvres fut favorable à la doctrine de 
Guibert. L'Ordre mince, commandé par Luckner, l'emporta sur 



(1) « Ce camp prit le nom de camp de Vaussieu à cause du Château de 
Vaussieu^ choisi comme quartier général par le Maréchal. Il englobait les parois- 
ses de Vaux-sur-SeulIes, Vaussieu, Vienne, Esquay^ Martragny, Rucqueville, 
Brécey, le Manoir, Snint-Gabriel, Crépon. > Edmond de Ldheudrie : Histoire 
du Bessin, Caen, 1930, II, p. 137- — Voir aussi, du même auteur : Bayeux, 
capitale du Bessin. Bayeux, 1945, I. p. 249. 



GLOIRES d'aNTAN ET GLOIRES NEUVES 201 

le Maréchal qui avait adopté l'Ordre profond. Les militaires, 
en général, se montrèrent partisans du premier en raison de la 
difficulté de rétablir le second lorsque son front avait été 
ébranlé par l'artillerie. 

Le Baron du Mesnil-Durand qui, jadis, avait pris une part 
active aux opérations d'Allemagne, contribué au passage du 
Weser par nos troupes et assisté à la bataille d'Hastenbeck (26 
juillet 1757) où le Maréchal d'Estrées avait culbuté les Hano- 
vriens du duc de Cumberland, poursuivit sa carrière en dépit 
de l'échec infligé à sa doctrine. Promu Maréchal de Camp en 
1779, il reçut, en 1787, le commandement de la Place du Havre 
et fut employé aux fortifications de Cherbourg. Emigré en 1791, 
il servit ensuite à l'Armée des Princes et mourut à Londres en 
1799. 

La Révolution avec laquelle il s'était refusé à pactiser lui 
avait d'ailleurs infligé le deuil le plus cruel. Son fils aîné, 
C. E. G. de Graindorge d'Orgeville, devenu suspect pour avoir 
collaboré à la feuille royaliste les Actes des Apôtres, et pour 
s'être offert courageusemenit à défendre Louis XVI devant la 
Convention, avait été exécuté à Paris le 24 juillet 1794 (6 Ther- 
midor An II), à la veille même de la chute de Robespierre (1). 

Deux autres Lexoviens s'illustrèrent dans les armées de 
la Révolution et de l'Empire. L'un d'eux, Jacques Mathurin 
Lafosse (1757-1824) se distingua particulièrement à la bataille 
de Lérida. Il fut fait Maréchal de camp et baron de l'Empire. 
L'autre, le baron François Rosey (1775-1813) prit part à l'expé- 
dition d'Egypte, puis aux campagnes d'Allemagne, d'Espagne 
et de Russie. Il était adjudant-général de la Garde Impériale 
lorsqu'il mourut à Kœnigsberg, épuisé par les fatigues de la 
retraite de 1812. 

Au xix^ siècle, la ville vit refleurir la longue lignée de ses his- 



(1) Sur Mesnil-Durand, voir Bulletin de la Société Historique de Lisieux 
1879, p. 62. 



202 i.isiEi \ 

toriens avec Louis Du Bois (ITT.'MHôô) qui publia, en Ire autres 
ouvrages, une Ilisioirc de Lisicii.r (1815) i)récieuse à consullcr. 
Henri de Formeville (1796-1879) est l'auteur d'une Histoire de 
l'ancien rvèchr-comtc de Lisicu.v, dans laquelle il a inséré les 
intéressants Mémoires de Xoël Ueshays sur les évèques. De son 
côté, Louis Alexandre Piel, architecte devenu dominicain (1808- 
1841), renoua la tradition artistique de sa cité natale en déien- 
danl dans ses ouvrages nos anciens édifices religieux contre le 
mauvais goût de son époque. 

Le goût de l'histoire et de l'art se maintient de nos jours à 
Lisieux grâce au labeur des érudits groupés princi])alement 
autour de la Société Historique (1). Mais il semble que ce soit 
surtout la poésie qui ait fleuri dans cette région au cours des 
dernières décades. 

Comment eut-il pu en être autrement ? La douceur des 
rimes doit naître spontanément de la richesse du sol et de la 
fine grisaille du ciel. Déjà au xvii' siècle, un prêtre, Louis 
Tlîirel, avait ressenti cet appel de l'inspiration et s'était risqué 
à publier un recueil de poésies latines et françaises sous ce 
titre : Lo Muse sans artifice (1658). Le pauvre volume est bien 
oublié aujourd'hui. Il était réservé à une humble servante de 
ranimer à Lisieux le culte de la beauté. 

Un très beau et très fin portrait du Musée de Lisieux nous a 
conservé les traits de bonne vieille de Rose Harel (1826- 
1885) (2). Ce fut sans doute par un étrange paradoxe que la 
nature éveilla l'harmonie secrète des sentiments et des rimes 
dans l'âme de cette pauvre fille de service qui n'avait rien 
appris mais qui savait, d'instinct, tout ce qui est indispensable 
à la noblesse de l'homme. 



(1) Pour ne citer que les défiiiils parmi ces bons ouvriers de l'histoire Icxo- 
vicnne, faisons mention de MM. V. Lahaye, le Baron de Moidrey, Alexandre 
Moisy, Georges Huard Raymond Lantier, Jean Lesquier. 

(2) Rose Harel, née à Hcllou (Orne), fut tisserande à Vimoutiers puis, toute 
sa vie, servante à Pont-TEvêque et à Lisieux. Elle mourut dans cette dernière 
ville. 



VIEILLE MAISON A COLOMBAGES- 



tiLOlUKS I) AM \.\ El GLOIKKS ^EUVES 203 

« X'oiiblions pas, a dit Marie de Bcsneray, que Rose fût 
une servante ! Vne servante, cesl-à-dire une esclave qui vend 
ses bras et son temps, qui vend chaque heure de sa journée 
et chaque journée de sa vie !... Pendant plus de trente ans, 
Rose passa de m(dson en maison. Avec son front inspiré, ses 
yeux rayonnants, elle servit les avares, les orgueilleux, les 
cœurs secs qui ne pratiquent que les vertus de luxe, laissant 
aux gens du peuple les robustes vertus qu'on appelle probité, 
courage, amour du travail... Et Rose la servante cachait, autant 
quelle le pouvait, le don merveilleux qui, dans l'ombre, enchan- 
fait sa vie, dans la crainte que ce don inusité ne lui fit perdre 
son pain. » 

'I\)Ut le drame est là, car c'en est un. Lorsque Cli. Th. Féret 
s'est moqué de la Lexovienne, assembleuse de rimes, il a commis 
à la fois une lourde bévue et une bien médiocre action. 

Cette pauvre autodidacte en qui s'était révélé un cœur- 
sonore a signé deux petits livres : IJ' Alouette aux blés (1863) et 
Jes Fleurs d'Automne (1885). Dans son style simple jusqu'à la 
naïveté, elle touche avec délicatesse les cordes les plus secrètes 
de la sensibilité. 

« Un cœur de femme 

Se devine et ne se dit pas. 

S'il m'aime, il lira dans mon âme... » 

Elle a dit, sans grandes phrases, mais non sans charme 
*'e que fut sa dure existence : 

« // me fallait du pain !... La dure servitude 

M'en offrait. J'acceptai. Mais Dieu ! qu'il est amer : 

Il faut pour l'obtenir traîner un joug de fer... 

Ht quand mon cœur blessé pousse un cri de détresse, 

Que j'élève la voix dans un chant de tristesse, 

On se parle tout bas, on commente et Von dit : 

« Elle est folle, orgueilleuse, et veut jouer l'esprit ! » 



204 LISIEUX 

Quand on vous le dira, répondez : « Je l'ai vue. 

Son désir est de vivre ignorée, inconnue. 

C'est une fantaisie étrange du destin 

D'avoir près d'un fuseau mis un luth dans sa main 

Quand d'en tirer des sons la Douleur l'eut forcée 

L'on a crié tout haut qu'elle était insensée. 

Non ! Elle est malheureuse et son chant comme un pleur 

Monte avec un sanglot des plis cachés du cœur. 

Nul ne connaît son mal et nul ne la console. 

Elle est bien triste, hélas ! mais elle n'est pas folle ». 

Vous leur direz encor : « Son Dieu la fit ainsi, 

Ne la méprisez pas !... ■» 

Vous leur direz... 

Merci f 

Elle a su chanter aussi la louange de la Province aux grands 
bois verts, aux hautes herbes grasses. Son vers, alors, s*est 
fait léger, presque dansant : 

Avez-vous vu ma verte Normandie, 
Quand le printemps souffle sur les sillons ? 
Alors qu'Avril, dans la brise attiédie, 
Mêle parfums, chansons et papillons ? 

Là, tout est fleur, joie, amour et promesse. 
Bord des chemins oîi l'abeille a son miel. 
Vallons, coteaux étalant leur richesse. 
Vastes forêts bordant d'ombre le ciel. 

Et la campagne avec ses blés en herbe 
Que le vent frôle avec des bruits soyeux, 
Sous le soleil, opulente et superbe. 
S'emplit de cris, de mouvements joyeux... 

Cette poésie est sans prétention. Ne vaut-elle pas mieux que 
beaucoup d'autres d'où toute clarté comme toute sincérité sont 
bannies ? 



GLOIRES d'aNTAN ET GLOIRES NEUVES 205 

En ce dernier quart du xix^ siècle où tant de poètes, soi- 
disant Français, versaient dans l'abscons, leurs quatre vérités 
leur furent dites avec esprit par un Lexovien dont la satire, à 
l'époque, fit quelque bruit. Nous voulons parler d'Henri Beau- 
clair (1860-1919), l'auteur des célèbres Déliquescences d'Adoré 
Floiipette (1885) qu'il écrivit en collaboration avec Gabriel 
Vicaire. Entre les mains des deux écrivains, la raillerie se fit 
fouet et cingla bien des épaules. Le rire soulevé par ce pamphlet 
prit, sur certains visages, teinte d'ocre : la leçon avait porté. 

Mais Henri Beauclair ne se contentait pas d'être romancier 
ou critique. Il publia plusieurs recueils de poésie : L'Eternelle 
chanson (1884), Les Horizontales (1886)... Des vers datés de 
1902 ont dit tout son amour pour la cité natale : 

C'est le cœur attendri que j'allai ce matin 
Fouler les gros pavés de tes antiques rues ; 
Je cherchais du regard les maisons disparues. 
J'ai revu le collège oii j'appris le latin 

Du Palais de l'Evêque aux anciennes tours grises 
J'ai marché comme un pèlerin, jusqu'à ce soir ; 
Sur un banc du Jardin Public j'allai m'asseoir 
Et moi, le mécréant, j'entrai dans tes églises. 

Le passé m'enlaçait avec ses doux liens ; 

Des fantômes d'amour sont venus m'apparaitre 

Et j'ai senti combien est enchaîné mon être 

Au petit coin de France où dorment tant des miens. 

Un autre poète lexovien, Robert Campion (1865-1939), auteur 
de deux recueils, les Rimes paysannes (1902) et le Jardin 
dé fleuri (1907), a très heureusement interprété la vie paysanne 
du Lieuvin. Ses rythmes sont habiles, la langue savoureuse. 
Voici, par exemple, comment le poète a stylisé à sa façon cette 
coutume de la cueillette des œufs qui, naguère encore, était 
en usage dans nos campagnes lorsque revenaient Pâques : 



206 i.isiKix 

PETIT VIOLONEUX 

Do, mi, sol, do. Pâques fleuries 
Ont fleuri d'or le grand ciel noir. 
Viens nous en, ma viole, au soir 
Chanter la Pâque aux métairies, 
Dire à Rose, fermière, un lai : 
Mes œufs de Pâques, s'il vous plail ! 

Bonjour, bonsoir,- Madame Rose, 

Jésus-Christ est ressuscité ! 

Alléluia dans la cité, 

Dans les bois, dans la ferme close. 

Ouvrez la porte ou le volet : 

Mes œufs de Pâques, .s'il vous plait ! 

Jésus vous donne dans l'année 
Cent fois le prix de ma chanson ! 
La joie au cœur de la maison. 
Cheveux blonds d'une nouveau-née, 
La vache blanche, herbe et bon lait : 
Mes œufs de Pâques, s'il vous plait ! 

Chanter la campagne, ses aspects et ses mœurs est bien 
normand. Mais l'inspiration provinciale est plus large et 
dépasse encore l'infini des vallées vertes et des plaines aux 
longs blés. Par delà les sites feuillus du Lieuvin, Robert Cam- 
pion a senti l'appel de l'iVutre, celle dont le rythme éternel a 
laissé dans nos veines des nostalgies inoubliables. Il a inter- 
prété ainsi l'impitoyable séduction de la Mer normande : 

« J'aime les gars à la rude poitrine 

Qui vont, aventureux. 

Le front doré par la brise marine 

Et du ciel dans les yeux. 



(;i.()iiu-;s i)'\M \N KT (W.oiHKs M.t m:s 20/ 

J'diinc les (/ars que nul regret ne louche 
Lorsque j'ouvre mes hrus. 
Je suis hi Mer, clernelle et furouehe : 
♦ J'aime les gars ! » 

Ainsi rimaient, également épris (le la Terre et de la Mer, 
les i)()ètes du Lieuvin. 

Mais voici que Lisieux venait d'avoir cette chance inouïe 
de susciter assez d'amour pour voir grandir parmi ses vieilles 
rues la reuommée d'un vrai, d'un grand poète. 

Auguste Bunoust (1888-1921), bien que Havrais de nais- 
sance (1) s'était fait lexovien, ayant passé quelques-unes des 
trop courtes années qu'il lui était donné de vivre à l'ombre 
désuète des logis à pignons et des moutiers endormis. Il demeu- 
rera de lui un merveilleux recueil de poésies dont le titre seul 
dit si bien la tiède intimité du vieux Lisieux : « Les Nonnes 
au Jardin ». 

Les Nonnes au jardin sont toutes descendues. 
Au jardin.de mon rare et fugace loisir. 
Toutes en hure brune et me laissant choisir 
L« Sœur, l'unique Sœur de mon rêve attendue. 
C'est un jardin du cloître humide et pénitent : 
Tellement de silence a passe sur ses mousses. 
Les paroles s'en font chuchotantes et douces... 
Et des lentilles d'eau tremblent sur son étang. 

Tout pénétré de cette mélancolique poésie, il a dit dans 
« Gravure », une des pièces les plus intéressantes du recueil, 



(1) Bunoust descendait dune vieille l'auiille d.' marias bretons. Il a parfois 
inédit (U la Normandie dont le climat pluvieux n'é'ait guère favorable à sa 
pauvre poitrine déchirée. Mais il a dû, incontestablement, à notre province, 
le meilleur de son inspiratiyn cl la mince gerbe de beaux vers qui feront vivre 



son nom- 



208 LISIEUX 

la vie pittoresque de la cité qu'il proclamait complaisamment 
« sa ville » : 

...Ma chance a permis que ma ville s'enl^e 
Dans l'épaisse matière, à mi-corps seulement, 
Quelle entourât son cou de carillons d'églises 
Et sonnés au Carmel, de légers tintements. 
Car ma ville se coiffe, à même les feuillages. 
D'un jardin tout feutré de pas épiscopaux. 
Et dont le jet d'eau lance un si pur babillage. 
Qu'à l'entendre, le ciel met son urne au repos. 

Ma ville a d'anciens seuils tapissés de silence. 
D'immobiles heurtoirs qu'une abbesse a bougés. 
Des barreaux de fenêtre aigus comme des lances. 
Et le glissement noir des robes du clergé. 
Elle a le noble amour des vétustés poutrelles. 
Des combles qu'enchevêtre un bois moyenâgeux. 
Des places qu'ornemente, en roucoulant sur elles. 
Le troupeau frissonnant des gros pigeons neigeux... 

Le pauvre Bunoust goûtait à ce point le charme discret 
de Lisieux que sa poésie en était, pour sa plus grande gloire, 
toute pénétrée. Sans fortune et sans famille, simple greffier 
de Justice de Paix, il voyait la maladie lui enlever chaque 
jour un peu de ses forces sans qu'il pût lutter contre elle avec 
efficacité. Seuls les riches de ce monde peuvent se payer le luxe 
de quereller la Camarde, de ruser avec elle, d'éviter pour un 
temps ses poursuites. Le 12 février 1921 le poète décédait à 
l'hôpital de Lisieux d'où son corps fut porté sans faste au 
cimetière : pauvre dépouille perdue parmi tant de dépouilles 
anonymes. 

Vingt-cinq années s'écoulèrent. Alors se passa un fait que 
nous devons conter ici, tant il fait d'honneur à la fois à Bunoust 
et à sa ville. Au mois de février 1946, le Secrétaire général de 




(Cliché Koch) 



Costumes Normands pour une fête folklorique, 
place Victor-Hugo 



Gi.oiHRs n^\^TA^ et gf-oiki^s neuves 20V) 

la Mairie de Lisieux, M. Lecouvicur, apprit que la tombe du 
poète allait être relevée et ses restes portés à l'ossuaire. 
Au lieu de laisser s'accomplir cette profanation, il alerta 
aussitôt la Société Historique que présidait le savant cha- 
noine G. -A. Simon. Le branle était donné. De nombreux 
Lexoviens, comprenant qu'on ne pouvait laisser disperser les 
ossements du meilleur poète qui eût jamais honoré leur ville, 
intervinrent à leur tour. Le bibliothécaire-archiviste, M. Georges 
Lechevalier, donna des conférences afin de trouver les fonds 
nécessaires à une exhumation et à une réinhumation décentes. 
Ses efforts aboutirent. Une concession fut achetée où Bunoust 
repose enfin définitivement depuis le 6 juin 1946 et la Muni- 
cipalité a décidé de s'associer au geste des amis du poète en 
faisant poser une pierre tombale sur ses restes. De plus, elle 
se chargera de l'entretien de la sépulture. 

Pour apprécier pleinement la valeur d'une telle générosité, 
tant privée que municipale, il faut connaitre l'état misérable 
dans lequel se trouve actuellement Lisieux. Ce geste fait en 
faveur de leur poète et dans des circonstances aussi tragiques 
honore grandement les Lexoviens et mérite d'être cité en 
exemple. 

Dans le temps même où Bunoust tissait si habilement les 
rimes des Nonnes au Jardin, un autre artiste, destiné lui aussi 
à mourir jeune, hélas ! célébrait par le crayon la beauté encore 
vigoureuse des antiques logis de Lisieux. Jean-Charles Contel (1) 
(1895-1928) était d'ailleurs un ami d'Auguste Bunoust qui, à 
plusieurs reprises, écrivit des poèmes pour accompagner les 
dessins de ses albums. 

Contel s'était « fait » lui-même, sans autre maître que les 
modèles qu'il interprétait avec une liberté absolue et une habi- 
leté déconcertante. Son œuvre fut vraiment le reflet du 
Lisieux aux vieilles maisons de bois, de ce Lisieux qui 



(1) De son vrai nom Jean-Charles Leconte, né le 5 mai 1895 à Glos, prés 
Lisieux- 

14 ■ 



210 LISIEUX 

l'enchantait, qui nous séduisait et que nous ne reverrons plus. 
Son premier album, Du vieux Lisieux au vieux Honfleur, avait 
été publié en 1916 avec une charmante préface de Camille Gun- 
kowski. L'année suivante il évoquait encore Lisieux en silhouet- 
tant Celles qui s'en vont, c'est-à-dire les vénérables demeures 
déjà bien menacées à cette époque. Il consacra ensuite un 
autre album à Rouen, puis deux albums à Paris : Pages du 
vieux Paris (1921) et Avant la pioche (1924). 

Sa réputation avait très rapidement grandi. Il touchait aux 
genres les plus divers, à la gravure sur bois, au dessin à la 
plume, à la hthographie, à l'affiche... Il travaillait à un grand 
ouvrage sur les Cathédrales de France lorsque vînt la maladie 
qui le terrassa. 

Ce fut une heureuse fortune pour Lisieux d'avoir suscité, 
eu si peu d'années, d'aussi beaux talents que ceux de Bunoust 
et de Contel. Mais quelle peine aussi de les voir disparaître l'un 
et l'autre, à peine âgés de 33 ans ! 

La pénétrante et religieuse douceur de la cité des couvents 
ne s'est pas imposée aux seuls artistes. Elle a éveillé d'autres 
échos dans les cœurs. A travers les siècles, au tintement grave 
ou léger des cloches, s'est associée une très lointaine tradition 
mystique. 

Ceux qui connaissent mal la Normandie hausseront ici les 
épaules. Mystique, cette race prosaïque et procédurière qui 
demeure fixée au sol par ces deux chaînes dont elle ne saurait 
s'affranchir : l'amour du gain et le sens pratique ! Mais ces 
railleurs auront tort, ces sceptiques se tromperont du tout au 
tout. La Normandie qui a fait jaillir de sa terre grasse l'allé- 
gresse des clochers aigus et la splendeur des vers cornéliens 
est, par excellence, pays de hautesse. Il est tout naturel qu'elle 
ait vu certaines âmes s'élever d'un seul élan jusqu'à Dieu. 

Ailleurs, ce furent le P. Eudes, Marie des Vallées, les Messieurs 
de l'Ermitage de Caen, Thomas du Fossé, le médecin Jean 



GLOIUKS DAINI \!N El (;i-<)IUl';S NEUVES 211 

Hamon, les missionnaires du Canada. A Lisieux, pour nous 
borner à l'époque contemporaine, nous devons dire deux mots 
de Catherine Bunel et de Thérèse Martin. 

Nous ne ferons guère que prononcer le nom de la première. 
Catherine Bunel (1782-1814) était une simple coiffeuse de 
Lisieux et sa mémoire aurait depuis longtemps disparu si elle 
n'avait été conservée par un petit opuscule imprimé à Caen et 
devenu aujourd'hui fort rare. Très pieuse, elle donnait, dit-on, 
l'exemple de toutes les vertus. En 1810 — elle avait vingt-huit 
ans — « le Sauveur lui fit entendre intérieurement quelques 
paroles qu'elle entendit aussi bien que si c'eût été aux oreilles 
du corps ». Mais, avec son bon sens normand, elle se défiait 
à l'extrême de l'illusion possible de ses entretiens secrets avec 
le Seigneur. Elle préférait, disait-elle, « aller à Dieu par une 
voie simple et commune... ». N'est-ce point déjà la « petite 
voie » dont Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus devait parler plus 
tard et Catherine Bunel n'apparaît-elle pas, en ceci, comme une 
sorte de préfigure de Thérèse Martin ? 

Combien touchante, dans sa claire simplicité, l'histoire de 
cette dernière ! L'enfant qui devait devenir la « Petite Sainte 
de Lisieux » et dont la gloire, affirmée par Rome, allait être 
connue jusqu'aux extrémités du monde, était née à Alençon, 
dans une modeste demeure de la rue Saint-Biaise (2 janvier 
1873). Elle était la plus jeune des cinq filles qui demeuraient, 
sur neuf enfants, à ses parents, M. et Mme Martin. A peine âgée 
de quatre ans, elle perdit sa mère. Peu après, son père venait 
s'installer à Lisieux, dans la charmante demeure — si émou- 
vante à visiter aujourd'hui — dite des Bissonnets. 

La petite Carmélite nous a conservé le gracieux souvenir 
de ces années où la beauté de la campagne normande l'amenait 
naturellement à penser à la beauté du ciel : 

« Ah ! Comme elles ont passé' lentement, ces années enso- 
leillées de ma petite enfance et quelle douce et suave empreinte 



212 LISIKLX 

elles ont laissée dans mon âme ! Je me rappelle avec bonheur 
les promenades du dimanche où toujours notre bonne mère 
nous accompagnait, je sens encore les impressions profondes 
et poétiques qui naissaient dans mon cœur à la vue des champs 
de blé émaillés de coquelicots, de bleuets et de pâquerettes. 
Déjà j'aimais les lointains, l'espace, les grands arbres ; en un 
mot, toute la belle nature me ravissait et transportait mon âme 
dans les deux ». 

A l'âge de huit ans et demi, Thérèse entra au Pensionnat de 
1" Abbaye où elle devait demeurer plus de quatre années (octobre 
1881 - Pâques 1886). Ce fut là, dans la très modeste chapelle 
des religieuses, qu'elle fit sa première communion le 8 mai 
1881 (1). 

Le cloître, cependant, attira de bonne heure irrésistiblement 
la jeune fille qui semblait si éprise de soleil et d'horizons. Le 
10 janvier 1889, à peine âgée de quinze ans, Thérèse Martin, 
munie d'une dispense spéciale de Léon XIII, prenait l'habit 
dans ce Carmel de Lisieux où déjà étaient entrées deux de ses 
sœurs aînées. L'année suivante étaient célébrées, comme elle 
le disait plus tard, ses « noces divines ». A vingt-quatre ans, la 
maladie avait raison de ce corps qui ne tenait à la terre 
que par un lien fragile. Et, sur l'humble fosse à peine refermée, 
commençait de croître l'impérissable rosier des gloires célestes. 

D'autres ont dit, d'autres encore rediront toute la splendeur 
de cette âme privilégiée. Qu'il nous soit seulement permis d'en 
signaler ici toute l'infinie délicatesse. Thérèse Martin, en effet, 
n'a pas été seulement une jeune fille de grande vertu : son 
intelligence était remarquable et, pour louer Dieu, son cœur 
n'a pas cru indigne d'employer les ressources de l'art humain. 

Toujours préoccupée des fins surnaturelles, elle aimait à 



(1) Voir : La petite Thérèse à l*Abbaye, souvenirs inédits recueillis par une 
ancienne maîtresse. Lisieux 1930. 



GLOIRES d'aNTAN ET GLOIRES NEUVES 213 

prier en vers. Son « Chant d'aujourd'hui », par exemple, ne dit- 
il pas d'une façon infiniment touchante sa grande espérance : 

Je dois te voir bientôt sur la rive éternelle, 
O pilote divin dont la main me conduit ! 
Sur les flots orageux guide en paix ma nacelle. 
Rien que pour aujourd'hui ! 

Puisse la petite Thérèse, dont la bonté fut ici-bas le suprême 
idéal, garder plus que jamais en paix la ville qu'elle aimait et 
qui vient de passer, elle aussi, par le dur chemin des épreuves 
et des deuils ! 




d'après MoLiiiey Cliché Koch 

Encoignure dans une maison Place Gambette 




d'apréi Moidri'y 



Cliché Koch 



CINQUIÈME PARTIE 




L'AME DE LA CITÉ 



h etle ville dont nous venons de conter l'histoire, d'anaiy- 

^ç^-5* ser les monuments et de feuilleter les titres de gloire, 

,y^ n'hésitons pas à l'interroger sur les qualités de son âme 

profonde. En dépit d'une réserve dont peu de passants savent 

percer les secrets, elle a sa personnalité propre, fort attachante, 

parmi le chœur si divers des cités de Normandie. 

Lisicux est situé au cœur même du pays normand si riche 
de santé et si fécond en toutes sortes de biens. Le Lieuvin, le 
Pays d'Auge sont d'immenses herbages que le flanc des bêtes 
éclabousse de ses taches blanches ou rousses. Leurs paysans 
sont de joyeux vivants qui aiment, quand les marchés sont 
finis et les écus bien logés dans la poche, à hanter un tantinet 
le cabaret. Les affaires ont été bonnes. Avant de regagner la 



216 LTSIELX 

ferme, on s'attarde quelque peu, entre amis, dans la pénombre. 

Des cafés si fumeux qu'à peine on enii 'voit 

La blouse aux roides plis des joueurs de maidlles 

Et les bols d'eau-de-uie où s'éteignent les voix (1) 

Mais cette vie, toute matérielle en apparence, toute tournée 
vers le labeur et le profit, ne saurait faire oublier l'autre aspect 
de ce terroir. Comme d'un humus fécond en ont surgi à chaque 
génération, des artistes et des lettrés, de hautes âmes aussi qui 
appelaient leurs frères les laboureurs épais et les rudes tou- 
cheurs de bestiaux. D'autres régions, en France et ailleurs, ont 
été littéralement dévastées par leur propre opulence. Elles sont 
devenues des déserts d'âmes. La Normandie n'en est pas encore 
là. Dieu merci ! En dépit des difficultés toujours nouvelles 
qu'api)orte une époque de mystérieuses transitions, elle conti- 
nue à joindre à la gerbe des gloires anciennes la fraîcheur des 
illustrations nouvelles. 

Lisieux, parmi l'opulence de la Province, n'est qu'une ville, 
somme toute secondaire. Elle n'a ni l'incomparable splendeur 
artistique de Rouen, ni celle de Caen. Sa cathédrale est moins 
riche, en apparence, que celles d'Evreux, de Bayeux, de Cou- 
tances ou de Séez. Elle n'est pas non plus une cité guerrière 
comme Falaise ou Domfront : chaque fois qu'un ennemi s'est 
présenté sous ses murs, ceux-ci étaient à demi ruinés et impos- 
sibles à défendre. Eloignée de la mer, elle ne pouvait rêver 
de courses lointaines qui l'aurait posée en rivale de Dieppe 
ou de Honfleur. 

Les mérites de Lisieux sont ailleurs. 
C'est, tout d'abord, la ville la plus heureusement féconde 
en artisans. Ah ! L'admirable rivalité de ses maîtres huchiers 
et de ses tailleurs de j^ierres ! Tandis que les premiers sculp- 



(1) Auguste liunou.sl : Les Aonnes au Jardin. 



l'aME de 1.A CITÉ 217 

taient les façades érigées par de riches bourgeois et peuplaient 
poteaux et sablières d'une foule d'animaux fantastiques ou de 
personnages satiriques, les autres, à l'abri des nefs conçues 
par de hardis architectes, ciselaient le jubé de la Cathédrale 
et ses délicats monuments funéraires. A Saint-Germain et à 
Saint- Jacques, ils faisaient flamboyer les fenestrages des hautes 
baies qu'allait bientôt faire rutiler le décor fastueux des 
verrières. 

Ce qu'on constatait partout à Lisieux, avant le drame de 
1944, c'était l'amour antique de la recherche, la finesse de 
l'exécution, parfois la joyeuse exubérance d'une décoration 
fantaisiste mais toujours habile. Les maisons des hommes 
rivalisaient, à cet égard, avec la maison de Dieu et si la ville 
se proclamait avec orgueil la capitale des logis de bois, ce titre 
était amplement mérité. 

Un de nos meilleurs poètes normands, Charles-Théophile 
Féret, avait très lyriquement, mais aussi très exactement tra- 
duit le charme intime qui se dégageait du vieux Lisieux, tel 
que l'avaient paré les artistes du bois, de la pierre, du fer, des 
lettres et aussi, parfois, ceux de la politique : 

Aux pans de bois des colombages 

Le poète lit sans ambages 

La vie intime des aïeux. 

Et les poutres sont les jambages 

D'un alphabet mystérieux. 

Gonds rouilles au soupir vivant. 
Oh ! Que j'aime ouïr sous l'auvent 
Vos voix grelottantes qui grincent. 
Contes de la pluie et du vent 
Faits pour nos âmes de province. 



(1) Ch.-Th. F"éret : « L(i Normandie exaltée ■»■ Eug. Rey, éditeur. 



218 LISIEUX 

iiessurgis, Renaissance peinte, 
Où, passés les murs de l'enceinte. 
Le Lisieiix tout neuf d'autrefois 
Ouvrait le grouillant labyrinthe 
De deux cents ruelles de bois. 

Balcons fleuris des ferronniers. 
Meneaux et pilastres corniers, 
Pignons lobés, pignons d'ellipse. 
Et, dégringolant des greniers. 
Tout un bétail d'Apocalypse : 

Gargouilles, guivres, hippocampes 
Grimace qui prie ou qui rampe. 
Poutre ciselée en joyau 
Et dorée... Oh ! la belle estampe. 
Décor planté d'un fabliau... 

Tout ceci n'allait pas déjà sans mélancolie à l'époque où 
Féret écrivait ces vers, c'est-à-dire au début de ce siècle. Aussi, 
le poète ne dissimulait-il pas ses craintes de voir peu à peu dis- 
paraître ce merveilleux paysage urbain qu'avait déserté l'âme 
des anciens artisans : 

Au chanteur, d'autrefois féru. 

La charpente grise a paru 

Quelque aïeule que l'âge voûte. 

Qui mendie au présent bourru 

Un peu d'amour au bord des routes... 

C'est que, d'artisane, la ville était devenue, au xix* siècle, 
plutôt ouvrière. La vieille fabrication des frocs s'y était moder- 
nisée et transformée en une importante industrie textile. Celle- 
ci. pour une bonne part, assurait la vie de la population. 



L AME DE LA CITI 



219 



Mais Lisieux avait gardé et garde encore aujourd'hui un 
cachet particulier du fait de l'existence de ses nombreux cou- 
vents. Leurs modestes chapelles ont de lins et graves clochers 
d'ardoises tout bruissants de matines et d'angelus. Auguste 
Bunoust, en des vers délicieux, avait fort bien traduit la quiétu- 
de que cette ambiance monastique répand sur la cité : 

La plus céleste paix on noire monde atteigne 

Flâne au cœur de ma ville, autour des bancs bavards 

Qu'une alarme a vidés sitôt quune châtaigne 

Lâcha trop bruyamment l'arbre du boulevard. 

Et les soirs de ma ville, en fermant ses lucarnes. 

Lui taillent dans la brume un si vague décor 

Où sa sénilité si paiement s'incarne 

Que l'aube et moi rions de la trouver encor. 

Les poètes ont, pour percevoir de tels effluves, une sensibili- 
té particulière. Le charme religieux de Lisieux s'était si bien 
insinué dans le cœur de Bunoust qu'il lui a inspiré, au milieu 
de poèmes parfois assez profanes, cette merveilleuse Oraison, 
consacrée à la Vierge et qui ne pâlit pas devant les plus beaux 
vers de Villon et de Verlaine : 

Salut, Heine, albe fleur de blancheur délicate, 
O Cinnamomr exquis. Rose de Jéricho, 
A la barre du Ciel très hardie avocate. 
Vierge Marie, entends mon tout dolent écho. 
Tu peux, astre des mers, piloter la nacelle 
La plus pauvre, à l'égal du galion d'argent : 
O toi qui fus de l'Ange une très humble ancelle 
Guide mes mois chétifs vers ton Fils indulgent... 
O Dame an cœur ouvert de sept tiges de glaives. 



220 LISIEUX 

Dont le voile éploré claquait jouxte la Croix, 
Souffle sur ma supplique afin qu'elle s'élève 
Et du pouce affermis mes petits désarrois. 
Allons ! Toi qui reçus la grâce sans pareille. 
De par la floraison de ton inclyte hymen, 
De porter le Sauveur tout près de ton oreille. 
Exauce-moi ! 

Je crie à l'assourdir... 

Amen ! 

C'est ainsi que la supplication du pauvre Bunoust rejoignait 
celle des anciens chanoines agenouillés aux murailles de la 
chapelle Notre-Dame. C'est ainsi surtout que s'exprimait l'âme 
pieuse et secrète de Lisieux, cité-nonne... 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

Simple Croquis, Poème liminaire 7 

PREMIÈRE PARTIE 
Le Visage de la Cité 9 

DEUXIÈME PARTIE 
Ce que dit l'Histoire 15 

TROISIÈME PARTIE 
La Parure de la Cité 141 

QUATRIÈME PARTIE 
Gloires d'antan et Gloires neuves 191 

CINQUIÈME PARTIE 
L'Ame de la Cité 215 



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Cliché Koch 
Gravure extraite du " Vieux Lisleux ' 




DC 
801 
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Herval , René 
Liseux. -•