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LIVllE DES FAMILIES
JOURNAL DE M. LE CURE.
TOME PREMIER,
M
-V
Paris
-Typographic SciraEimtt et Laschakd , rue lyErlurlh, 1.
f- ^
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^-<^y/^ . vr^ ^dP : //'*-/ tr ^M^
T Arc- 2')
5
H.'STOP.y. I
PARIS,
L. GIRALDON FILS, fiDlTEUR,
9, QUAI MALAQIIAIS.
LE
LIVRE DES FAMILIES
JOURNAL DE MONSIEUR LE CURE.
W I. — r' Volume
l'''IITovembre 1S4«.
iiiiii^iii
h.
INTRODll
J'ai connu uii lion cure des environs dc Bosfiiicoii c|iii
clait bien riiomme lo plus venci'iible el le filus insli'uil, Ic
phis charilablc et le plus spirituel qu'on puissc imnfjinor.
La rtivoluliou francaisc avail frappe loute sa famillo tie
inort on de pauvrete; lui-meme avail (Hi; I'oice a I'exil, el
il avail lonf;U'nips on-e dans los jiays proleslanls sans aulre
secouis ((ue son Iravail et son courage.
De lanl dVpi-euves, il n'avail rapporte ni niurmure
centre les honimes ni ai!:;reur conlre le monde ; sa pii'lci
elait lianlc cl sa devotion aussiprofonde qu'cclairee. Force
d'habilcr rAllomagne dans un temps ct dans une province
i(ue k's mauv de la guerre desolaicnl, il avail appris la
medecine el la ebirurgic pour soulager aulant qu'il elail
en lui riiumanile dans ses plus horribles pcines, el donner
a la fois le saint de I'ame el la guerison physii[ue, on du
mnins (luelque soulagement aux malbcureux tpii couvraienl
Ics chiimps de balaille. On Ic voyail crrer dans ces plames
lollies sanglanles, ou habiler les hopitaux comme inlirniier,
nil Christ cache dans sa poilrine. ignore dans sa sublime
mission, et connu seulemenl aulanl qu'aime pour sa bonlc
inepnisable, la simplicilii de son caracterc et la gaiele de
son anie.
•jiie dc conversions il opera ainsi! (lucd'amesracheteesel'
'le bien accompli ! Cel excellenl liomme avail vii Ics deux
CTION.
mondes, elloiiglcmpsdesserviuneparoissccatlioli(|ucdelial-
timore. II lui etait resle de ses longs voyages un vif el con-
stant besoin de se lenir au courantdesprogrcsmoraux de la
cliretiente ; un dc ses parents elaiit miu-laiix Verrieres suis-
scs, cl lui ayanl laisse un clialcl el unc donzaine de millc
livres de rente, M. Eustachc Grisier, — c'etail son noni, —
les partagea dc la maiiicre suivaute : qnatre mille francs aux
inaladcs, deux niiUe aux pauvres ; qnatre millc francs en
livres et journaux de tons les pays, et deux millc francs
pour son entrelien, sans compter les emoluments dc sa
cure qui n'etaient presque rien. II savait parfaitemcnl
I'cspagnol, I'allcmand, rilalien cl I'anglais. II n'y avail pas
de belle action qui se fit sur la face dn globe qui ncAint
a sa connaissance, pas d'invention nouvcllc ipi'll ne connul
avaul loutlc monde; el il n'en faisail pas nn objel de re-
cbcrcbc egoisle ou dc curiosile value : les dimanches. il
reunissait pres de lui les enfants dc ses onailles, paysans
ct riches, cl les caplivait par cetic serie d'anecdotes lou-
jours inleressantcs que la plupart de nos livres ignorent
ou passenl sous silence, el qui avaient pour son audiloire
un cliarme incxpriinablc.
, Ce n'elaicnt point exrlusivcment dcs siijels moraiix, ni
des commentaires rehgieux. II avail coutume de dire que
la leliiion elail parlonl. et qn'il fall.iil I'indiqner el la faire
1
LES SAliNIS
sciilii' ,1 \':\\u(\ plulijl i|iu' riiii|>riiiii'r (lisleini'iil dans Ics
t'spi'ils. 11 niiMail Icsircils iiimvoau.x. k's aiiecclolos |H'U ci>n-
iiiips, iiiix ilelnils ties cxpi'iii'iiocs, ilos diTOUvorles vl dcs
voy.i;,'OS Ics pins receiils. Aiiisi il oiilrolpiiait o( salisl'aisail a
la fois la curlosile (loscsauditeurs, et conlribuail a leuriili-
lito et ii knir liicn-i"lre. 11 psI aiTive a plusd'iin joiine paysan
dc venirliiidomaudcr. le liiiuli maliii, des rcnsi'ignemenls
sur If noiiviMU prncedi' agricolc (|ue le cure avail decril la
veille. Lc temps elail employe, Ics boiis priiicipcs se gra-
valciil dans Ics Intelligences, et la religion n'y perdait ricn.
M. (Jrisicr faisait ohserver qnc saint Francois de Sales con-
seille d'eniploycr Icsromans et mcme les conies pour intro-
duire les verilcs morales ct rcligicnsesdans Ics jcunescccurs.
11 Mais le temps des faMcs est passe, disait-il avec raison ;
<i c'est an conlrairc par des verilcs amusanles, en chassanl
u I'ignorance ct faisant servir Ics immenses rcssources de
11 la science aclnelle el des communications ctablies par
» die entre les lionimcs qu'il I'ant raoraliser la jenncsse.
» C'est par cetlc inslruclion vive, variee, pleine d'attrail,
- (pic les facnites spirituelles, mises en jcii, peuvenl ecar-
11 ter les generations naissanlcs du matcrialisme grossier,
11 Ics arrarher a la brutalile, les arreler sur leur penle
.. fatale vers I'egoismc, Ics ramener aux idees superieu-
11 res, an devoui'inciil, a ralinegalion, a la religion, (ie
<i travail est ulilc. et prepare Ics voies a nnc existence mo-
11 rale, active el nligieusc. il dcfriclie lc champ ipie la
n religion ensemencera. J'ai pour moi les cxemplcs de
II saint I'Vancois d'Assises, dc saint Bonavenlnre, de saint
II Francois dc Sales, dc Fenelon. Loin dc restcr elrangers
II an mouvcmcnt des clioses liumaincs, ces grands esprlts,
II ces iimes divines le servirenl en lepuranl; ni la gaiele
u douce, ni les heureu.x apologues nc leur fiircnt I'tran-
« gers. Faisons comme cnx , si nous pouvons, ou du nioins
11 snivons-lcs de bien loin. »
(Jnc nous serious bcnrens d'imiter rexemplc du bon cure,
de joindre rutilile a ragrement, d'occuper, par une lecture
variee, cmpnmlcc a loutes les langues de I'Kuropc pi du
monde, a tonics les publications reeentes de la science, des
moments qui pourraienletre employes d'unemaniere frivole
on dangcrense I — d'eclaircr les jcniu's csprils en guidanl les
iimes, dc joindre la clialenr douce et fructueuse de la reli-
gion a la liimieresonvanl sterile ct trompcuse de la science!
d'esl sur lc modele de eel estimable pretre que ce llccueil
est enlieremcnl caique ; on serail trop beurcux d'approcher
seuliment de la variete, de I'inlerel el de la gri'icc qn'il ap-
portait dans ses riicits.
lEs mm DU MOis.
(Miaqnc iircniicr jour du niois, par excmple, il reunissnil sesjeuncs
amis dans son petil jardin, si c'ctait la belle saison, ou dans son cabinet
ambrissc de sapin, si V'ctail I'liiver, el 11 lenr racontait la legendc des
saints du niois qui allail s'ouvrir.
ci Cbacun de nous, leur disait-il, porte un nom de liaptcmc; a ce
« nom se rallachent des souvenirs touebanls el curieux, que les per-
il sonncs pienses el les erudils etudienl seuls, et qui unissent rintcrcl
11 bislorique a la plus vive emotion. Celle legendc des saints est un Iresor
11 dcleeons sublimes. Cesonl les annalcs primitives du monde modernc.
11 Mes amis, on neglige trop ces souvenirs.
II Ricn de plus inlercssanl toulcfoisqncrctte bistoire. A quelle cpnquc
II cbacun des Sainls a-t-il vecu? quelles cireoiistances onl marque leur
<i vie? (piel licroisme a signale leur mort? C'est ce que savenl a peine
II les personncs memes qui porlenl les noms les plus commuus parmi
II nous.
« Tanlol CCS souvenirs sonttcrribles el sanglanis; c'est le chevalet, la
11 jioix bouillante; ce sonllcs bourreaux armes anlour dn beros cbrelien :
11 lantut ils evo(|ucnl d'aimables images; des combats myslerieux. Tame
II qui lutte ct Iriompbe. Que d'incidenls inleressanls! que de Iccons per-
11 due-
DU MOIS. 3
SI lull iii)gligcwil lie rociicillir los ii.in-atioiis, .■iiix(|m'lli's Ui siiiguKirite tics crjiiliinii's. Ki ili!,l:iii(v ikvi tiMiips,
11 la jji-aiuli'iir iiii I'iiilerel desiluloils |iii'lPiil laiUili' cliaiiiic ! Ni' ni'i^liyiz iloiic- pas, hips rlici-s amis, ces k'l^'ciidi'ssacn'es;
11 ellcs snnt d'ailleiirs necessaires a I'liistoiri', i|ircllos ox|ilii|iiiMil c-l iiii'i'llcsiTlaiiTiil. «
.\ IVxoinpli! du Ijon cure, nous foi'iiicroiis une ijerlio des plus rouiari|ualdi's d'cnii'c elles; nous les presenlerons
nulls par niois a nos jeunes leclours, sans en allei'ei' la purole par auciin dclall romauesipio, el en repelanl naivemoul
les plus aullionliipies et les plus inlere.ssanlcs de res le^'oiidi's.
MOIS DE NOVEMBRX.
1. Vcnilredl. LaToussaint.
SI Anialile , [irilre , iiiort
vers 4"r>.
'i. Wnmeill. St Eudoxeet ses
coiiipugiious, uianjrs, vers
r.2o.
3. Ulmanche. St Marcel,
eviique de Paris, niorl au
5« sieele.
St Eustache et sa ramille,
martyrs.
Si Flour, premier evSquede
I,oileve, mort vers 400.
Si Hubert, evi^que de Mui^'S-
iriehr, nioit eii 727.
Sle Sjlvie, mere de St Grii-
goire, mort au 0<> si^cle.
i. IjUiifll. St Charles Borro-
mee,oveque, luurten 1,^84.
SI Clair, pietie, luarljr au
Vexiii, vers 275.
Sle Modeste, vierge, nmrle
vers 780.
a. Slarcli. St .Vgatlianj^e
evt^qui: li'Autun, mort eii
251.
SI Zucliarie, pOiede SI Jean
Bapliste.
Sle Uertille, abbesse de
Chelles.
SI tie, solitaire du Berry.
O. Hercretli. St Leonard.
solitaire, mort en 550.
SI Vinoc, abbe de Worm-
oulh eii Flandre.
SI lllut, abliii dans le pays
de Galles.
7. dieudl. St Ernest, ablie,
martyr eu 1148.
St Willeliiod, premier evi5-
que d'Utreclit.
St Amaranle, martyr i Alby
St Ruft'e, evi!'que de Melz.
SL Euj^elbert, arcbevi^que de
Cologne et martjr.
8 Veiidroili.StDieudonu6.
premier du nom, mort en
618.
St Godi'froy, cvfique d'A-
mieiis, mort eii 1118.
St WillibalJ, eviique de Bre-
me, et aputre de la Saxe.
SI Kebe, evfque.
St Gervade , evOque en
tcosse.
tt. Mameilt. St Maiburin ,
prOlre, mort vers 387.
SI Theodore, martyr a Ama-
.si'e, en 306.
St Valine, evc^qne de Verdun,
St Benelt, ari-lievi\|iie d'Ar-
niagli en Irlande.
10. Dimaiiche. St Lhuh le
Grand . |ia|ie , docleur ,
iiiorl vers 4()2.
SI Andre Avelliii, elerc re-
gulier thealin.
SI Tryphoii et Sle Uespice,
martyrs en Billiyuie.
Sle Nyniphe, vierge eu Si-
cile.
SlTibere ou Tiliery, Ste Flo-
rence el St Modeste, mar-
tyrs dans la Gaule iiarbon-
naise.
StJusle, arcbeveque deCau-
torbery.
St Milles, evfipie de Suse ,
St Abrossime. pri^tre, el
SI Siiia, diacre, martyrs
en Perse.
11. E.un<li. St Marliii, eve
que de Tours, iiiorlen ."!I7
Si Ueue. eveque d'Aii^er-
mort au 5« siecle.
St Meune. marlyr.
St Vrain, L*vi>que tie t^avail-
lon, mort vers 600.
St Theodore Sludile, abbe, a
Constantinople.
StEvade,vulgaireinent Voz)
ev6que du Puy.
I a. Hardl. St Martin, pape
martyr en 655.
St Nil, anaeborele, p^Te de
I'Eglise
SI Rene\ patron d'Angers.
SI Emilien, vulgalremenl Si
Milhan dela Cogolle, cine
el solitaire en Espagne.
Si Livin, palrnii de Gaud.
SI Palerne, moine de St
Pierre-Ie-Vif, martyr.
St Lebwin, patron de De
venler.
Si Macaire, 6vt\|ueen Ecosse
St Josaphat, arcbeveque de
Polozk.
13. Mcrcredl. St Gendulfe.
evi>que, martyr vers 600.
St Briee, evgque de Tours,
mort en 444.
SI Stanislas Ivuslka, mort en
1508.
St Hammebnn, marchand.
St Didace, religieux de Sl-
Frani^ois.
St Merre ou St Mitre, marlyr
a Aix en Provence.
St Abbon, abbe de Flenry.
marlyr en Ga^i ogiie
14. Jeudl. St Clementin,
martyr.
St Laurent, arcliev6que de
Dniilin.
SI Dubrice, evOque eu Au-
glelerre.
St Rul', ijremier evique d'A-
vignon.
SI Saens, alibe au pays de
Caux. en Norinandie.
15. Vendredi. St Eugene,
marlyr a Deuil, vers 200.
St Maclou, t'vOque d'Alelh,
niorl au O*^ ou 7^^ siecle.
St Leopold, marquis d'Au-
Iricbe, mort en 1130.
Sle (ierlrude, abbesse de
I'ordie deSt-Beno!l.
St Leoiiee, eviique de Bor
deaux.
St Pavin, abbe dans le
Maine.
St Diclier, vulgairenienl Si
Gery, evi>que de Cabers.
16 Samedi. St Edme, eve-
que lie (^anlorbery. mot I
en 1241.
SI Enclier. evi>que de Lyon
17. Dinianchc. S. .Vgnan
eWi^que d'Orli^ans, niorl
vers 453.
SI Gr^goire Thauinalurge
evi>que de Neoeesan^e.
St Denis, eveque d'Alexati
drie.
StGregoire.evc^qnedeTours
St Ilugues, eveque de Lin-
coln en .\ngleierre.
18. Eiundi. Sle Aiide, veuve
niorle au 6« siecle.
SI Mantle, solitaire, mortau
7" siecle.
St Alpbee, Si Zacbee, St Ro-
main, StBarulas. marlyr-
St OJon, abbe de Cluni.
Sle Hilde, abiiesse en Angle
terre.
19. Ilardi.Slelilisabelh de
llongrie , veuve, morle
en 1231.
SI Ponlien, pape, marlyr.
Sl Barlaam, in iityr.
SI Patrocle, reclus en Berry.
St Jaques, ermile en Berry.
20 Slercredl. St Edmon-
droi, marlyr en 850.
St Oclave, soldal, marlyr en
286.
Sle Maxence, vierge el mar
tyre en Beaiivoisis.
SI Sylvestre, evOque dc CliJ-
I<||ls-sur-Sa(^ln■.
Si Beniwaril , ou Bernard ,
t'viNinede Hildesbeiui, en
b.'isse Saxe.
Si Felix dc Valiiis, colligf.e
de St .lean de Malha.
31. ileiidi. SI Cidombali,
abbe, moil en (>I5.
Stlleliador. marlyr eu Pani-
pbylie au 3' siecle.
St Gelase, pape.
33. Vendredi. Sle Ceeile,
vierge et martyre a Rome
en 230.
Si Philemon et Ste Apple.
23. Namcfli. St Clement,
pape, premier du nom ,
marlyr en 100.
SI Aiiiphiloqiie, eveque d'l-
eiiiie, en Lyeaonie.
SI Troii, priilrc.
St Daniel, evi^qtie au pays
de Galles.
3'1. nfmanelie. St Severin.
moine solitaire, mort ver>
.WO.
St Clirysogone , martyr a
Aquilce eu 304.
St Juste, c^v^que de Jerusa-
lem, mort au 2« siecle.
Sle Flore el Ste Marie, vier-
ges el marlyres en 851 .
SI Jean de la Croix, premier
earnie dechausse.
St Pourcain, ablte en Anver-
gne.
35. Ijnndi. Sle (^ilberine,
vierge marlyre.
Sle llildegiinde, vierge.
St Moyse et SI Maxinie, prf-
tres et martyrs.
3C. Mardi. Sle Genevieve
des Ardents, invoquee en
1120.
Sle Delphine ou Daupbine,
vierge, morle en 1366.
SteViclorine, inarlyreenArri-
que.
St Pierre, eveque d'Alcxaii-
drie, marlyr.
St Basle, erinite en Cham-
pagne.
St Conrad, ev^iiue de Con
stance.
St Nicoii. suruomme Mela-
noile.
St Sylvestre tiuz/.olini, abbe
d'Ossimo, insliluleur de
Sylveslrins.
37. Ilerrredi. SI Lin, pape.
marlyr a Hume en 78.
ANECDOTES
Si Vilal I'l SI Ayicule, mar-
tyrs vers oOl.
Si MaNiine, ov*iiue de Riez.
St Jacques rinlcrcis, iiuirljr
eii Perse.
Si Maharsapor, martyr en
Perse-
SI Eiiske, ermile. puis abbe
de Celte en Berry.
St Acaire, evCque de Noyon.
SI Virgile, enViue de Stras-
bourg.
88. Joudl. Sle OuiiMe, fein-
niedu seiialeur llilaire.
St filienne le Jenne, martyr.
SI .lacques de la Marclie, re-
ligieux de Sl-Fran^ois.
SB. Vendredi. St Salurnin,
Itremiei' evi-ipie de T(Hi-
lonse, martyr vers 251.
Si liadbod, ev jqned'Ulreclit.
St Brandon, ahlie en Irlande.
30. Nampdi.St Andri', ap6-
tre, martyr a I'atras en
09.
St Nars^s, e\^que, et ses
eompagnons, martyrs.
Si Sapnr, (ivi^qne de Betli-
Nietor; St Isaac, (ivfique
de Carclia; St Malian^s ,
Al)ral)ani et Simeon, mar-
tyrs.
StTugdual, vulgairement St
Tugal, evSqiie de Treguier
en Hrelagne.
St Trojan, evfquedeSaintes.
I,e premier jour ile ce mois de novembre est consiicre a la fete de tons les saints, vrais herns du moiide modenie.
(. Pvllia:;ore. rialon, Socvale, dit M. de Cliateauljriand, recommandent le eulle des saints, qu'ils apjiellenl des heros.
„ _ jlonore les heros pleins de boiHe el de lumiere, dit le premier dans ses Vers Doris. Et pour qu'on ne se ine])rcnne
<i pas a ce nom de hiros, llierocles I'inlerprete cxactemonl comme le chrislianisme e.\plique le nom de sainl. u Ces
n lieros pleins de bnnte et de linniere ])ens('nl loiijours ii leur Crealeur, el soni tout eclalants de la Uimiere qui rejoillit de
« la felicile dont ils jouissent en lui. » — El phis loin : «. Heros vientd'un motp'ec qui sistnifie amour, pour marqner que,
(( ideius d'aniour pour Dieu. les herns ne chcrcliont qu'it nous aider a passer do celte vie terrestre a unc vie divine, et
(I a devenir citoyens dii ciel. » Les Peres de I'Eiflise a]ipellent a leur tour les saiuls des Ac'ros : c'est ainsi qu'ils disent
que le bapleme est le sacerdoce des laiques, el i|iril fait de tons les Chretiens des rois el desprelrcs de Dieu.
c< Et, sans doiile, ce sonl des lieros, ces martyrs i[ui, domplnut les passions de leurs cceurs el bravant la mechancele
i< des honimcs, out meritc par ces Iravaux de nionler an rang des puissances celestes. Sacres morlels, (|hc I'Eglise de
i( Jesus-Christ nous commande d'houorer, voiis u'eliez ni des forts ui des puissauls entre les homines ! Niis snuveul dans
II la cabaue du panvi e, vous n'avez etalc aux yeux du monde que d"humbles jours et d'obscurs malheurs. N'enlendra-l-on
.1 jamais que des blasphemes contre uuc religion qui, deifianl Tindigence, rinforlunc, la simplicite el la verlu, a failtom-
i< her a leurs pieds la richesse. le honheur, la grandeur et le vice?
11 El qu'onl done de si odieux a la poesie ces solitaires de la Thcbaidc, avec leur baton blanc et leur habit de feuilles de
palmier? Les oiseaux du ciel les nourrissent, les lions du ciel porlenl leurs messages ou creusent leurs tombeaux en
u commerce familier avec les anges, ils remplissent de miracles les deserts on fill Memphis. 11 u'eb el Sinai, le Carmel
u.el le Liban, le lorrcnl de Cedrou el la vallee de Josaphat rcdisenl encore la gloire de I'liabilanl de la cellule el de
ic I'anachorele du rochcr. Les Muses aimcut a rever dans ces monastcres remplis des ombres d'Antoine, de Pacome, de
« Benoil, de Basile. Les premiers apolres prcchant I'Evangile aux premiers fideles dans les catacombes ou sous les daltiers
« de Belhanie, u'ont pas paru a Miclief-Ange el a Raphael des sujels si pen favorables an genie. El que dire de ces
11 bienfaiteurs de riuimanile qui fondercut les hopilaux et se vouereul ii la pauvrele, a la peste, a I'esclavage pour
II secourir des hommes? »
A ces eloquenles paroles nous ne pouvons rien ajouler.
Dans le numeroprochain, nous reproduirous les plnstoiichaules des narrations legendaires qui .se rapporleni anx .sainls
fetes jiendanl le mois de decembre.
ANECDOTES
DU TEMPS PRESENT.
Le temps, dans sa fuite, emporle une foulc d'avenlures,
de souvenirs et de fails cui'ieux qui ne demanderaienl qii'a
etre recuciUis, el qui ]iresque tons offriraient des lecons in-
slruclives jwur la religion ou pour la conduite [iratique de
la vie.
Les journaux el Icslivres se conlcnlenl trop sonveiit de
reproduire et de rei)aiidre les crimes et lesdi'saslresqui leiir
seinblenl de nature a piqiier le jilus vivemenl la curiosite.
(Juelquefois, le crime reel manquanl, ii leur arrive d'eu
invenler d'imagiuaires. Deux dangers nous paraissent re-
suller de cette coulume : d'abord le monde se )U'esenlc
a lui-memc sous des couleurs fausses ; il se croil [dus
mediant qu'iln'cst reellement ;ensuile rimitalioii dumalest
contagicuse. Les fictions chercheut la ineme espece d'inle-
rel et veiilenl faire naitre la memc emotion ; on ne tarde pas
a s'en lasser, et le palais blase des lecteurs ne trouve plus
lie saveiii's assez vinlentes pour lui plaire. La verite chni-
sie, la realite eludiee et bien comprise, vaudraicnt niieux
pour le plaisir el pour I'instruction.
Que de fails ciirieux le mois dernier a du voir s'accom-
plir I — pendant que nos vaisscaux bomliardaienl Tanger ;
— lorsqiic I'empereur avarc Abd-er-Rhaman reccvail au
fond de son palais, garde par deux mille negres, la non-
velle de la deslruclion de sou armee; — lorsqiie le gou-
verneur de I'lnde et le vainqueur des Affghans s'embar-
quail Irislement pour I'Angleterre , oij on le forcait de
revenir se perdre dans les rangs de la vie privee !
()ue d'anecJoles curieuses se perdent et .s'effeuillent
comme les roses du buissou sur le sentier sans que personne
eu jouisse. el que d'cnseignements dans ci's fails qui se
perdent! Nous recueillerons ici les plus aulhenliipies ; nous
n'iuvenleronset n'ajouternns rien; ils prouveni que le ro-
nian de la vie huniaine a sa moraliti' comme sa realite ;
qu'il est plus varie, plus bizarre, plus inleressanl que la
fiction des plus habiles ecrivaius.
IiA FORCE SU HEPENTIR.
11 vieni demourir dans la Lithuanie suedoisc un vieillard
I)U TEMl'S I'dESENT.
"eneralemeiU estiine, qui a laisse une fmlune ti'es-consiJe-
rablo, (lonl lorigine se rallaclie a dcs circonslances assez
bizarres.
Get liomiiio. vci-s I "60, olail ouvrier raiiioncur ct dans
un dcnumuiit complel ; pousse par la mist'i-e cl par les
inauvais conseils, il commit un mcurtre, accnmpagne dc
vol sur la persoiine assassiiire par lui.et]iour cc doujjlc
crime il ful condaninc a la peine capilale.
Lorsque, scion I'usage, I'arrel do morl, avec loules les
pieces du proccs, ful soumis au feu roi Fredcric-Guillaume,
CO prince ecrivil au ministre de la justice: « On conduira
le conUamne au lieu de son supplice, el la, en face dc I'e-
chafaud, un pretre I'exhnrlera a faire un acte dc contrition ;
s'il le fait, et si son repentir parait Idcu sincere, on lui
dira <|ucjc lui fais grace de la vie. Dansce cas, on lui ad-
niiiiistrera sur-le-champ trente co\ips de lialon sur le dos,
el ensuite on le conduira dans une maison de force oil il
restera cinq annees. en recevant, a cliaque anniversairc
du jour ipii aura ele Oxe pour son execution a mort, Irente
coups de baton. Apres I'expiration de ces cinq annees, on
me rendra coniple de la eonduite qu'il aura tenue el de
son etal moral. »
Le condamne ecoula avec le plus gr.nnd recueillemenl les
exhortations do recclesiastique, el il so montra si conlril el
.si repentant, qu'on le jugoa digne d'oblenir la commula-
lion de peine que le roi lui accordail.
Tendant los cinq annees qu'il passa dans la maison do
force, il tint une eonduite irreprocliable, el sur le rapport
qui en ful fail au roi, al'txpiration de eel espace de lemps,
S. M. ordonna qu'on le transferal a une maison de simple
detention pour cinq autres annees, en prcscrivant qu'au
boul de celles-ci on lui donnerail de nouveaux renseigne-
monts sur I'individu en question.
Cot liommc persevera dans la bonne voie, son amende-
nienl devinl complel. el a la fin des cinq annees de simple
emprisonnemenl. le rni le fit non-seulement mellrc en li-
berli'. mais S. M. lui donna une somme d'argent pour le
niellre ii menie de gagner.sa vie.
II en fit un bon usage ; il alia se fixer dans la Litbuanio
prussicnue, et il comnicnca un petit negoce. Grace a un tra-
vail, .i I'ordre el a I'economie, ses affaires prosperereni ;
il parvint bientot a I'aisance, el pen a pen il amassa une trcs-
grande forUino. doiil il fit le plus noble usage.
Et maintenanl que la mort vient de metlre un lerme a
ses jours, on a vu un rare et edifiant spectacle. Le meme
Immme qui, au debut de sa carriere, avail commis des
crimes aussi atroces que laches, enqiortail dans la lombo
les regrets, reslime el les benedictions de tons ceux qui I'.a-
vaienl connu. ( Gazette de Brime. )
IE DESESFERER D E RIEN,
tnnCATlD JEFFEBV DE I'LVMOUTn.
Kdouard Jeffory, fils d'un ancien commis chez M. Col-
lier, niarchand de bois do cliarpenlea Plymouth, setrouvant
en vacanri's chez son pore, oblint un jour do lui la per-
mission de monler .a bord du schooner VEbenczcr, com-
uiauilo par lo capitaine Little, el qui faisait rogulierement
lo cnnimorro el opcrait lo tran.sporl du charbon de terre
de riynioiuh a Schields, autre point de la cote. C'etait en
juin 1857, Edouard avail seize ans. II so promeltait un vif
plaisir de celle excursion, qui dcvait le ramener chez son
pere en moins de huit jours, el qui se lermina singulie-
remenl.
En vue d'Yarmoulh, lovent commenca ,i fraichir. et le
schooner, qui elait vieux, incapaMe de rosisler au gros
temps, alia se briser surun ecueil. On n'entendit plus par-
lor ni du jouno homme, ni du capitaine. La perte du vais-
seau ful annoncee dans lous les papiers publics; la fa-
millc pril le deuil, el plusieurs effets ayanl appartonu au
capitaine Little furenl recueillis sur divers points dc la
cole, ce qui ne laissa aucun doule dans les esprits.
En effet, I'equipage entier avail peri, .1 rexcoplion d'E-
douard el d'un petit mousse qui secramponneronl a un de-
bris d'ecoutille, el ballus des (lots pendant un jour entier,
furenl enfin recueillis par un vaisseau danois (pii allait aux
Indes. L'humanile du capitaine leur donna tons les soins
necessairos ; on les mil a terre au cap do Bonnc-Esperance,
oil Joffery, qui etailen train de faire ses eluiles, se mil au ser-
vice d'un marchand de vin du Cap, donl il tint les rogistres.
Mais, commeil desirait passionnementrovoir rAnglelerre,
il proflta du peu d'argent i|u'il avail gagno pour se faire
recevoir comme mousse a bord du Dauphin, donl le ca-
pitaine elait d'un caractere severe et dur. el qui elait en
parlance pour Portsmouth. Diverses affaires ot lo mauvais
temps relinrent ce dernier vaisseau dans le havre du Cap
pondanl une quinzaine de jours, et.Ieffery, ([ui, craignant
la durele de ce nouveau capitaine, voyail avec peine la
loi inexorable a laquello il allait elre soumis, lui demanda
la permission de resilier son engagement. II I'obtint et
passa a bord de la Fleche, qui se reHdail aux iles Falkland,
ii I'autre bout du monde. La parlio de plaisir d'Eiloiiard ne
devail pas s'arrotor la. La Fleche fut prise par les glaces;
la plupart de ses homnios pcrirenl du scorbut, et Jeffery,
recueilli par quelques Esquimaux, cpousa une jeune Esqui-
maue selon les rites du pays. EUe mourul six mois apres.
Cette situation, qui lui jdaisait pen, avail dure un an et
demi, quand I'arnvee d'un equipage amcricain lui donna
I'espoir cl la liberie d'echapper a la hutte enfumeo et aux
douze couvertures de peaux do rennes sous lesquelles il
grelotlait. Le vaisseau americain etail un negrier, qui du
sejour des glaces le conduisil en Afrique, des regions po-
laires aux regions Iropicales. Mais la profession lucrative
du nouveau capitaine avail ses dangers. Aborde par une
fregate anglaiso placee en observation a remboiicbure du
Niger, le negrier ful conduit aux Ac.ores oil on le jugea ; et
Edouard, qui avail fait la traile des negros avec I'Ameri-
cain, donna la cha.sso aux negriers avec le nouveau capi-
taine. Ce dernier opera deux captures lres-im]iortanles : Jof-
fery on eul sa part ; il s'etail montre actif, brave et eco-
nome;el apres hull ans et demi de voyages involonlaires
a Iravors le monde, possesseur de quelques inille livrcs
sterling, un peu change par I'intemperie de saisons, il rc-
vint a Plymouth, el elonna fort tons ses parents.
II y trouva .sa mere veuve, el visita le lendemain de son
arrivee un fort joli conotaphe qu'elle avail fait construiro
en son honnenr dans lo cimeliere, on face de la mor. Telle
est la singuliere histoire de ces vacancos de hull amices
les phis longnes assurement el les plus oragousos donl au-
cun jeune bomme ait fait roxporience, et qui aienl succede
a I'annee studieuse d'un ecolier. ( Times.}
AA'KCnOTES
LE PRISONNIER S'DNi: BOMBS.
Au dernier siege iriine pelile villc de Circnssie, que Ics
Uusses ont jirisc, ct doiit la rniilure a vcni;c' leurs defaites
precedenles , on trouva six feninies enfennees el niorles
dans une cave, dcvanl lai|uellc les debris des forlilicalions
avnienl elevij une snrte d'inex|iugnalile rempart. Ccllc
avenlnre, pnldiee par les jonrnaus rnsscs, rappelle une
circonslance analogue revelee paries jonrnaux alleniands,
qui puUierenl. il y a pen de temps, le journal singulier-du
Pnsonnier d'linc bombc. Nous laisserons parler le lieros
lui-menie :
.1 J'etaisa Manheim . maladc de la goiilte el d'une fievrc
II reirlee, (]ui m'enlevail loule jmiissanee de la vie, pendant
« que I'armee repnldicaine investissait Manheim. Le lioni-
« bardemenl eomuR'nea. lie Inus coles, les habitants cher-
« cherent un ahri contre la redoutalile habilele des inge-
(. nieurs frnneais. Kon-senlement lenrs bombes rrevaienl
i< les ediliees, mais leurs batteries en ricochet prenaienl
« les rues en enfilades , el Ton ne pouvait trnuver de surele
1. eontre lenrs alteinles que dans les eaves des niaisons.
(I r.'est la ijne presque Ions les lialiitants elablirent lenr do-
« micilc, confiants dans rarchitecture solide des soulerrains
(( (|ui devaient resister ail choc de la bnmbe, amortie dejii
u parson passage a Iravers les elages superieurs. J'habilais
u line rue large el droile, souvent balayee par la milraille
u enneraie. C'laml le danger me pariit urgent, je fis porler
u dans la cave nn malelas on deux, avcc des aliments, de
el j y I'lablis muii du-
■ la Ininieie , (|iieb|iies livri;
1 inicile
u II y asaildeiix cavcaux pralii|ues anx deux exlremiles
c d'un passage voule. J'occnpais I'nn ; I'aulre etait iia-
I bile par deux servanles. An milieu du passage, un esca-
1 lier iDnrnaiil inuntait a la cuisine. Un jeiine domesliqne .
I nomine Ernest, age de treize a quatorze aiis, allait de
1 I'nn des cavcaux a rautre, et souvent ennuye de son ha-
c bitation sonterraine, metlait le nez dans la rue, et reve-
I nait nous dire quelle niaison la milraille achevait de de-
c molir.
« Heux semaines so passerenl ainsi. Un .jour, il nuns
1 sembla que le feu des assiegeants rednublait d'aclivile,
< et que eeluides assieges lenr repnndail.
« Aiilonr et an-dessus de moi, je senlais la lerre Irem-
ibler; il elnil evident qn'nne allaipie decisive allait avoir
(lien. Ma lievre avail redouble. Dans nn tel moment,
( c'cst une angoissc inexprimable d'etre prive de lout
I nioycn d'adinn on de defense. Tantol elendn sur le nia-
i telas, tantol soutenu par des coussins, je pretais Torcillea
I tons les bruits terribles du dehors, lorsi|ue , vers dix
;< benres du matin , Ernest , cnlr'oiivrant la porle du ca-
1 veau. medit : .le vais voir nn pen ceqnesignifie tonl ce
:i bruil-hi.
a Je lie pus liii rep'ondre ; mais n peiui^ avait-il qnillc Ic
I seuil, un fracas, nn briscment, un dechirement epou-
< vanlable , fiapperenl mon oreille , et ji^ fus tonl a coup
« entonre d'un epais nuage de fumee ct de (lonssiere. Des
« ipie ce nuage se dissipa, j'apercus la bonibi' qui I'avail
'i|*l|l
« cause , et qui cclaln dans toutes les directions , sans que
n ses fragments m'nltcignisscnt. Presque aussitol le mcine
<i bruit serepiila; loute ma porle ful obslruce de debris ct
B de materiaux confiis; c'elait une seconde bomhe qui
(c etait toinbee precisement par I'esculier. et qui avail ache-
vc de m'enfei'mer dons le sonterrain.
u La cnnonnadc ciinliniiail a I'exlericui' .I'l'lais ilans une
obscurile iirnfiuide, ct nic trainant de mon inieux vers la
,. porle, dans Tcsperance de relrouvcr un briquet, des al-
V Inmctles et des provisions, deposees dans une cavite du
u nmr, je fus arrete par une veritable muraille de ruines
(. entassees. Je me rcjelai sur mon lit, agonisant de descs-
■• pnir. Dansle lumulte d'un siege, comment csperer que
.. I'liM se snuvieiiilra do moi ' 'I'nulc I'borrenr de ma silua-
11 f TliMl'S rilliSENT.
. lion se ini'sfiUail a ma |ii'iisee, tl ,ji' MniUiis iiiuii cCL'ur
1 ilOfaillir. J(.' me rniqidai i|u'iunli'ijiis ilo piiTre u I'usilrlail
I {l('|iose sui' line plaiiche auiircs tic moii lil.Ji' lecliercliai,
I Ic Iroiivai, el jt' parviiis, en decliiraiU le dra|i lie moii 111.
I ii allumerim lioul Je chanclclk' (|ui elaila cole. Lameelic,
1 qui sc coiisumail lenlemeiil, me seiiiblail consmiier ma
1 vie ; je la suivais de I'teil, et la dcruiere iial|iilalion de sa
I llammc Iraversa moii cceur commc uiie Heche. Je |ilourais
• comme line femmc, an fond de mon caveau, invisiiile <'l
t noir , destine a i'lre ma lombe. Je sentais la faiin apiJi-ii-
( (her, el a|UTs la faim la mod. J'cnlendis de n<mvcanx
< ehonlemenls ; le canon, si eelalanl lout a I'hem-e, ne ren-
. dail I Ins (pi'un hrull sourd , connne si des mnnlai,'nes ih'
' (Icliris ensseni ele plncecs enire le monde el moi.
" Je ne coTiiplais plus les hemes ; les ininnles elaienl des
' sieeles. .Ma faims'apaisail, ou plnlolje nela seiilais plus,
' lanl le llnx el le ieDu\ des espeiances cl des Icrrein's
' m'nccupaienl el m'ahsoi'haicnt, Ji' ine mis a parcourii' dans
. Ions les sens, iigenoux, ma caverne etmon lomlieau; nia
' main, en cherelianl ainsi, renconlia deux cioules de pain
< dessechees qui elaienl lomhees presdu malelas, ct donl
' je m'emijaiai avec empressemenl. II y avail encore un
I pen d'eau dans nne cruche ; a peine osais-je huniecler
< mes levres. J'elais avare de mes ressoiirces. Je eherchai
• an loin queli|uc dehris : rien.
u 11 1'allail niourir.
" JIais , me dis-je alors, snis-je |ilus malheureux (Hic tons
• ces soldals qui lomhenl snr les remparls, on sous les
' remparls, a deux pas de moi, muliles, tortures, fonles
' aux pieds? Je mourrai dnncement, comnie celle lu-
I miere qui vlenl d'cxpirer. Elje me rejelai sur Ic ma-
. lelas.
« .Mors , j'eprouvai nne sensation de vide, comme si je
I me fusse Irouvii nial; mes yeux me faisaienl souffrir ;
II mes paupieres Iremlilaient ; relourdissement cl la lan-
' sucur se confondaienl; j'eprouvais le hesoin de dorniir.
II .Mes yeux se ferniaienl; puis, an lieu de repos, c'elail nne
« succession faulasmagorique el hizarre de visions elrani,'es
a qni s'emparerenl de mon cerveaii. Je me rappellc parl'ai-
11 lemcnl ces hallucinalions alroces. Je m'asseyais devanl
ic une lahle splendide ; des plats succulcnls elaienl devanl
I moi. J'elendais la main ; lout disparaissail , e.xceple un
:< ranlome, quicnfoncait dans ma poilrinc des ongles aigus.
K Ensuile nne ile delicieuse, couverte de fruits eclalanls
II au soleil , mc conviait a les gouler. Ma dent s'enfoin'ait
» dans Icnrs pulpes savoureuses; ce n'elait que cendre.
« Les sources coulaient el mnrmnraienl aulour de moi. Si
u I'eau linqiide louchail mes levres, ellese transfornnilen
« sanc;, el le sang etait amer.
II Tiiules les especes de tortures dechiraienl mes en-
II Iraillcs; lanlot, des pincesardenles,ou des lenaillesace-
I' rees , ou des coups de marleau repeles, ou des morsures
u envenimees , ou des douleurs sourdes et rongeanles, ou
!• des coups de lancellcs reilerecs, se succedaient .sans in-
I' lerruplion, el perdaienl enfln de leur iutensile par lenr
frequence meme. Je voulais vaincre la souflVance par la
" force de la volonl.r, j'y parvins nn moment- La douleur
" cessail-elle un moment, aussilol reparaissaient les visions
IC el les fantomes; mais si reels, mais tellemenl horribles,
II (|»e, parmi les evenemenls de ma vie, ancune ne m'a
II laisse de souvenir plus puissant et plus profond.
II Lean de ma cruche, i|noique versee gonlle a goulle.
" liiiil p.Tr se larir. (> fnl une phase unuvelh' ile mon asfo-
II nie : lessupplices cesserenl. Je mcsouviensparfaitement
" que la douleiu' cessa lonl a coup ; je devins faihie, tres-
II I'ailde. J'avais froid; tous mes memhres se glacerenl ; je
II frissonnais de temps en lemps : mon esprit etait plus uel;
II je ne sentais plus mon corps ; tout s'elail refugie dans le
II cerveau. Qnelqnefois, une vision effroyahle reparaissail,
11 et je la regardais, pour ainsi dire, en face : ma pensee la
11 donq)(ail. 11 me semhlait que mes enlrailles s'elaient re-
II duites, recroquevillees el comnie pelriBees. Meselourdisse-
11 menlsaugmentaient, ainsi que mes faihlesses.Jene pouvais
« plussoulever les paupieres. J'essayaisde mordre mon bras,
II maisje n'avais de force, nidaus les muscles pour le soule-
II ver, ni dans la m.ichoire pour faire penelrer la dent. Je
'I peiisais encore, mais nou avec des paroles; j'avais ouhlie
•I les nmts; je n'avais plus quedesidees, eti|uand j'essayai
II de ]nier, ce ful une ejaculation meutale , non une pi'iere.
II l]nlin, un grand repos sembla venir el m'annonea la mort ;
11 j'elais nn cadavre qui pensait. llicn ne m'inquielail ]dus;
« je n'esperais, je ne craignais rien.Comhieu ile lemps res-
II tai-je dans eel etal? Je I'iguore.
« Quandje m'eveillai, mes sonffrances furent aigues, el
II j'ai la plus grande peine ii me rappeler aujonrd'lmi ce qni
u se (lassa aulour de moi pendant deux ou trois jours ; des
II figures iuconnues se penchaicnt sur moi. Une profonde
II lassitiule m'accablait ; ma charpenle o.sseuse s'elail
11 comme affaissee sur elle-meme. Moi , qui ai pres de six
11 pieds de haul, et donl la carrure est proiiorlionnec ^
o celle hauteur, j'elais replic sur moi-meme, elje n'avais
11 jias qualrc pieds de haul; la peau s'elail collce sur ses
II jointures. (Juand il me fallait tircr de mon lit, nn enfant
II me porlait facilemcnt , lanl je pesais pcu. JIa convales-
ii cencc I'ut longue, el j'appris, enfm, que je devais mon
ii salula deux Francais.
11 Un capitaine d'arlillerie avail rencontre dans la rue le
(1 petit Ernest, cc fldelegarcon, qni lui avail appris I'cve-
11 ncinent donl j'cLais viclime, el qui I'avait suppliede ve-
il nir me delivrer : deux bombes. de Ircize pnnces de dia-
II metre chacnnc. elaienl lomhees coup sur coup |ires du
ii-ji'une homme an moment on il sorlait du caveau, el
" avaient obstrue de decombres renlrcc de mon asile. J'y
" avals passe neuf jours sans nourriture. I'lusieurs siddals
II furent employes a me dcterrer de celle lombe vivante.
II Un Francais ni'avait arrache a la mort, nn chirurgien
II fraiHjais me rendil la vie. 11 neme reste plus aujourd'hui
II de celle rude qireuve qu'un souvenir qni me fail encore
(I trembler. Quandje souffre de I'estomac, onquej'eprouve
11 lui monvement de fievre , les reves du caveau se repri'-
« scnlenl a mon esprit avec une vive et une epiiuva[ilabh;
II realite. »
IX FATSAM MAROCAIN.
II y a dans les monlagnes du .Maroc, ainsi que dans le
Maroc meme, ii Tanger ou a Tunis, beaucoup plus d'es-
ilaves blancs el chreliens qu'on ne le pense- Ce sonl pres-
que lous des malclots naufrages ou des ]]echeurs de I'ar-
chipel des Canaries. Leur sort est effroyable, el les trai-
lemenls que nos planleurs font subir a leurs negres ne
sonl rien aupres de ceux que les Chretiens caplifs endn-
renl .i l.aous et iiOuad-Nonn. Ces deux points dela roll'
soni hi'mn'liquernenl fernies aux recherehes el aux oh-
« AN'KC
sci-valionsdcsEuropeeiis. Nous dt'voiis los iloloils suivaiils
.i 1111 fnlii-ioaiildc colon (If Livi'i'iiool, qui, ayanl fail uau-
IVagc sur Ics coles dcs ilcs Canaries, ct rocucilli par la
liienfaisaucc dc (|iicl(iues |iauvres iicclicurs de ccs ilcs,
avail (Ml la inalcnconlrcusc ld('C dc s'eniban|uer ensuilc
avcc ciix cl (Ic |Kirla^cr Icur panic dc p(!>clic. Caplurc avcc
Ics p(!'cliciirs par un hriganlin l)arl)arcs(|nc, il ful coiiduil a
T(;luan, el ne parviiit (|iic par line sorle de miracle a s'e-
chappcr sous Ic noni cl le cnslume d'une vieille fcmnic
more; ils'i!'lailjaunilafi;;uiT loul cxpiTsavcc du licniK-fl ),
ct, reveiiu dans son pays, il conslilua un foods, placi? cu
ronlcs dcsliiii'cs au radial dcs caplifs anglais. Mais c'csl
<>ii vain ((ue les capilaux s'accuinulenl, pcrsonne n'a dc
rapports aclil's ct conslanls avcc les barbarcs, el les vic-
limcs rcstenl souinisesa la longiic lorlurc donlnous avons
parlij. Lesarincsfrancaiscs ct cbrt'ticnues sont n(;cessaires
pour purifier ces nids de vautours, el c'csl ici (|ue la ci-
vilisation, pour achever son ceuvre, abcsoindc la violence
pl de la guerre.
L'cmpereur, me disait ce voyageur, vole lout ce qu'il
pent : il doune rexemple a scs sujels, et si ces derniers
I'imitent el qiril le sache, il les vole a .son tour sous prii-
texle de les punir. Le vieux sultan a dcs emissaires ipii
parcourent les campagnes, et reviennent lui, apprendre
quelles sont les persnnnes i|ui possi'.dent de beaux chcvaux,
de belles amies, de beaux mcublcs. On commence parmellrc
le propriijlairc a la lorture, puis on fail une razzia g('-
neralc de ses pi'opn(il(}s. Lcsgouverneurs des villesimitenl
leur chef : lis lanconnenl le pcnple dont ils envoicnl
les di^pouilles au inaitre, cl si leur Iribul parail .sufDsant, on
Icur pcniict de prendre unc pclile part du pillage.
Un pauvi'c paysan ayant Irouvi; un pot de lene dans
sou champ remporla cliez lui et s'en servit pour ses
usages domesliqucs. Ses voisins, pcrsuadijs qu'il avail di;-
couverl un iresor, ra|iportcrenl le fait au goiiverneur, (|ui
reclama, au nom dc rcmpereur, le Iresor prelendu. Le
pauvre homme rcpondil qn'il ne savait ce que cela vou-
lait dire, l.a lorlurc, un long emprisonncmcnl ne purent
vaincie eel obslinii silence; sa femme mourut dc douleur,
la licvre le consuma. cl, quand il se vit accablc par la ma-
ladie el le dcscspoir, il dcclara que, si Ton voulail le rc-
conduire a sa cabane, illivrerail son trcsor.
(( Bien ! s'ecria le gguvcrncur. Je le savais. Que deux
« gardes se cliargent de raccompagiicr. »
Arrive ii I'entrce de sa cabane, oii les soldats n'avaient
pas le droit de pcnclrer, il y renconlrases deux petits eii-
fanls, qui se craniponncrcnl ii scs gcnoux. II les embrassa
gravemcnt, cnlra ct ressorlit armc d'uii long fusil, dont il
placa le canon dans sa bouclic.
" liounez cela au gouvcnieur ! » s'ccria-l-il en faisanl
parlir la d(!'ICMlc.
IJuand les soldals rapporlcrcnt son cadavre, le goiivci-
ncursc conlenta dedire :
u Ccl lioninie avail menli, (|u'Allali lui pardoime 1 »
L'liistoire du Maroc est un lissu de crimes lellcmcnl
epouvanlables, i|ue rinteret dramalicpie, ordinaiicmcnt at-
tache a CCS sortcs d'emolions, se perd ct s'cvanouil par
I'exces mcine dcs alrocites dont ce pays est le lh(!',ilrc dc-
puis un temps immemorial. Sur cesc6lc.< barbarcs, resser-
rt'cs ciilrc Ics in inlagiics el I'Dd'an , placccs cnlrc unc
(I) Sllbslaiir.c quo les ft'innirs nricniiili's rninluiniil ii tcimiio ril J.tllnr
Ics cils lie lours paiipi^i-cs.
DOTKS
nicrdc sable cl iiii solcil dc feu, loul est violeul cl cxlrciuc :
on ne connail dc la sensualile que I'ivrcsse, de la religimi
que le fanalismi', de la guerre ((uc le carnage, du commerce
que la rapacile. (Juand vienncnl les epoques de revolu-
tion, il .se fait coiiime une exhibition gcncrale de tonics
les furcurs du pays, et c'est alors que les teles cousues
dans dcs sac- ou donees sur les murs dc la ville, cpou-
vanlcnl par leur iiombrc ct leur liideux spectacle les par-
lisans du monarque decliu. En fail d'invcnlion de supplires
raflincs, aucuii pcuple n'a etc aussi loin : on coupe les
pieds, les mains, les seins, les oreilles; on coud dans un
niC'ine sac la mere cl le Ills, cl la iner cl les lleuves cii-
gloulissenl des centaincs de malhcurcux. (1ii les encliaini^
dos a dos ct on Ics frolic de mid el d'huili' pour que les
pii[iires dcs insectes rcndcnl Icur morl plus horrible. On
bri'ile ii pclit feu ; I'acicr deconpe les chairs |ialpilaiilcs el
souleve les |icaux sanglantcs. Ccs Africains soul accoulu-
m(!s li de Ids speclaclcs ct ii dc Idles soutfranccs ; sou-
vent le patient fume sa pipe, ciifoncc dans la terrejus-
qu'ii la tele, pendant que la garde noire de rcmpereur
fait de celtc tele menie el dc cetlc pipe le but dc son ef-
froyable adresse.
Voilii ce que le calholicisme csl prcdeslinc a dclruirc,
unc fois que nos amies auront implanle en Afriipie la
civilisation chrelienne. D'un terrain fertile ce people ne
lire aucun parli. Des coles les plus riches en vigiie, on ne
sail exiraire aucun vin ; dcces rivages maritimesqui poiir-
raicut faire I'c commerce du nionde cnlier, on n'a profili'
que pour lanr.onner de temps ii autre (piclc|ue puissance
asscz faible pour ccdcr .a la Icrrcur.
Ce sera une cpoquc lieurcuse pour la civilisation, que
cdlc oil I'Europc chrelienne penelrera en Afrique, el
corrigera, par son excmple cl par ses lois, la ferocilc,
I'avidilc, Ics passions basses et ignobles qui jusqu'ici oiil
souille Ics rives occidenlales de celtc parliedu mondc.
liicn de miciix noiumc clde plus digue dc leur nom que
le.s lilals barbarcfques. Onlcs jugerait Irop favorablemcnl,
d'apresrexem|ilcd'Alger, la plusciviliscedc ccs villcsma-
rilimes, cl qui, ccpendaut. donnetant dc peine auxmissiou-
nairesde la civilisalion europecnne. Plus on approchedcs
regions pndiibccs aux Europeens, plu< le dcspolisme. la
rapacitci, la violence se font sentir d'une maniere doiilou-
reusc, plus on geinil sur le dcslin dc riiumanilc qui ,
soumise ii la religion de Mahomet, n'a pas pu encore
expulser lanl de llcanx. Tanger, Tunis el le Maroc soul
suuniis il la lui de fer d'une tyrannic avide cl sans coii-
trole. La ferocilc des Iribus des monlagnes n'estcontenue
((ue par celle dcs empcreurs, ct la jiopiilacc dcs villes
metlrait en pieces I'empereur etses troupes, si unc armce
de negres, loujoiirs ii moilie ivrcs, ne defcndait leur propre
vie en defendant celle de rcmpereur. La facililc de la de-
fense, les dangers du dimat, rcxcdlente fortification na-
lurclle que presenli'ul, d'nn cote la mcr, d'un aulrc, les
monlagnes ; le pen dc liesoins conlractes par ces hahitanis
faroiichcs d'un sol fertile, exposes ii un soldi brulanl, out
favorisc le progres de ccs populations vers la barbaric;
dies n'oiil gucre de la civilisation (|nc deux vices, la luxiirn
cl la cupidilc. Quant ii I'avidc duplicite et ii la ruse, dies
leur soul communes avcc Ionics les races sauvages. Cepen-
danl les llomains, ii I'epoquc oii ils daienl les chefs de la
civilisaliiin, ont fail dc celtc region rcdonlable un centre
et un foyer de Ininieic. Carlbiigc chrelienne, sons leiirs
lois. iiu lieu d'clrcbriilalc cl iiiinldligcnle, prodiiisil saini
l)i: TEMl'S
Auguslin cl saiiU Cyin-ien. Cosl an clirislianisme do ciiii-
linuer, en raitrniulissnnt, roeuvro i-oniaine. L'avonir ilin
1(116 riionncur ir.ivnir fraye cede voic .i la civilisation (In
ilix-nenvicmo sieclc Pl d'avoir verse le sang de ses fits dans
re sillon ('niinemmenl rhrclien apparlienl a la Franee
f Voyages rrrents dnns le Marnr. '
LSgON COMMEHCIAI.E ,
or
IK IHM.KI! n'ETIlK Tnni' MMIM.F..
II nv a |ias six mnis (|u'une pelile liouliiine olisi'iire sc
rachail dans line dps rues Ics plus soinlires dii rpiarlier
|iauvrc de Berlin. Elle etait haliilee par un maixliand
iiomme Lewald, qui n"avait ni fenime ni enfanls, dont le
rosUime elail plus que simple, el ([ui vendait loule espcce
de ciiriwiles, de Inic-a-lirac, de Iriperies el de debris. 11
elail inslruil, avail ele eleve .1 1'universile de Wirlemijerg,
el Y avail connn un juiC dVxtractinn americaine nomine
.Vhraham Lee, qui avail exerce I'lisiire el s'elail enriclii.
De lemps en lenips. Lee venait rendre visile .i son anei.'n
camarade, el cliercliait si parmi les vieiUeries doni la Imii-
lique elail pncombn'e, ne selrouvaieni pas(|ueli|ues nlijels
precieux i|n'il ponrrait y acheter a linn marelie. Lewald le
devinail el le laissail faire. C'etail iin original qui rachail
sa vie elconnaissail les homines. Uii jour Alirahain guigna
de I'CEil, dans un coin, derriere le i oinploir line nielle
magnifique, mais noircie par le temps el legerenient alli'-
ree. Les niellcs. comme on le sail, snnl une espece de gra-
vure noire sur argent el snr or. dans laquelle exeellaienl
les orfevres llorentins du liean siecle. et qui faisaienl les
del ices des Medicis el des Rnigias. Hien de pins rare dans
le commerce el rien de plus cher que ces nielles qui s'ele-
venl quelquefois ii un priv rliimeriqne. Abraham ne don-
lail pas que le hasard n'ei'il jele ce Iresor sons la main de
son bizarre ami.
« Coinbien cc vienx gobelel. Iiii demanda-l-il; qu'esl-ie
que vous failes de cela?
— IjCla peul encore servir, repondil Lewald en prenanl
un air fin ; il suflil d'enlever avec un peu d'emeri res traces
noires el de neltoyer le gobelet Qii'est-ce que vous m'en
donnerez ?
— Jc n'cii fcrai jamais rien; mais je vous en dnnnerai
bien deux thalers.
— Cost bien bon marehe, reprit Lewald, mais enfinj'y
ronsens. El d'oii venez-vous comme cela si matin?
— J'ai deja fait de bonnes affaires, reprit Abraham en
s'cmparant dii golielel d'argent, el en cninptantles tlialers
sur la table de sou ami. J'ai mis dedans trois persoiiiies :
le petit comte liongrois Speran.ski, auquel j'ai fail signer
line traile de 3,000 fr. ; un niarchand de chevaux ; — el
vous, qui venez Ji.' me donuer une valeur de 2,000 fr. pour
deux thalers. u
LewalJ elail liaiiquillement occnpe a cssuyer un vieii.v
Mldeau, et ne leva pas la tele.
« Abraham, lui dil-il, je le savais parfaiteincnt bien, e;
je vais vous faire radcan de re lableaii-ci. qui est une eopie
de Cuip. et que vous donnerez farilemeni pour iin original .
si vous viiiilez IMC pi'oiMi'lhv lie III' jamais iiii-llr.> Ir pin!
dans ma biniliqiie.
I'UKSENT. »
Si cela vous arrive, vous me payere/. le Ciiip .".IKMI rraiirs,
entendcz-vnus! »
El il le mil a la porle par les epaiiles.
Abraham s'en alia en riant, einportanl son linlin. (Jiiinze
ans se passerenl. Abraham repariit et eiilr'ouvril la pelile
porle lie la boutique, qui elail restee absolumenl dans le
meine elat. lies que Lewald, cpii elail aiissi le meiue pi'lil
hommc sec qiraiiparavaiit. I'apert'Ut :
II I'ayez-moi 5.011!) francs, liii dil-il. \ nll^ iiiiiipcz voire
engagement
— till! r.qu-il raiiire, je snis lout a fail paiivre : je iiai
I'll quo du malhenr depuis que jc ne vous ai vii.
— Vous sorez lonjonrs panvre, lui dii le uiereier bro-
eanlenr. Cost celte malheureuse habitude de motlrp les
aiitres dedans qui voiis y a mis a la fin el qui vous y lais-
sera. Allez-voiis-en. »
A la mnrtde Lewald, arriveele-iiiaout I8'(4. eel homine,
qui avail vecu de pain eld'ean, laissail par lestament une
somme d'onvimn 14,000 louis aux diverses iustilulions
charilables de rAllemagne. 11 avail mis a jirofil .ses eoii-
naissauces arlistiques, el la rage nioderne pour les nieii-
bles de la renaissanreel du moyi n age; — faisant aclieler
dans les viens chateaux et les mannirs de Suisse et d'llalie.
Ions les di''liris precieux anvqnels les heriliers altachaienl
peu d'imporlanre. II les reveitdait avec d'enormes bene-
fices, accuiiiiilail son capital el en ciinsaerait rinteret a
faire plnsieiirs pensions .secretes a de vieilles gens qui de-
meuraient a Rerliii. Ces pensions, par son ordre, leiir fii-
renl conliiiiii'es apres sa morl. Tels soul les effets extraor-
dinaires et cerlainsde la persi'vorance. dela probile stride
et do reeonomie. i Winter Tftsclifnbttrh.)
LXS GUEUX MAGNIFIQUES,
VIVI:R n\>S I,\ Sfl.F.Miri'R S\NS .MOVERS .MipATENTS.
I.I' niiiili' Piiil.VAJ. — Le fOilllL' (11' Ul :illllli<illl — Ri'SII-WiImih. — S.i.nl
CiTiiiain. — Caslnisli'.i. — Ri'illy.
II II vient de mourir a Prague, dii un journal ilalicn ,
un homme singulier, connu sous le nom italicn de eomle
Panezza, el sur leqiiol la police autricliicnne n'a pas cossii
d'avoir I'o^il saus pouvoir jamais, ni decouvrir ses moyens
d'existence, ni lui imputer un fait conpablo ou criminel. Sa
pretention elail de posseder la jiierrc ]ihilosopliale ; il sa-
vail plusieurs langues, surtoul les laiigucs du Midi, qu'il
parlait avec la plusgrande purelii. Son liabitation ordinaire
ctail une cliaumiere fort simjilc, avec un petit jardiu, pics
de la porle orientale de Prague. Lii, les premiers nobles du
royaume venaient visiter son atelier de chinii.slo, el assis-
ter :i des experiences d'electricile et de magnetismij fort ru-
rienscs. 11 cansait agreablemenl, parlait des rois d'Eiirope
el des prinripaux jiersonnages , de lours cours, couime s'il
avail ele adiiiis dans lour inlimile , el raconlait avec esprit
les anecdotes les plus piquanlos el les plus seereles. (In no
lui counaissail ainune source de revenu, ccpcndanl il fai-
sait de grandes depenses, achelail des diamauls qu'il con-
sacrail a ses experiences , el ne contraclail aucuiie delle.
Celte pxislence niyslerieiise a la fin et opiilenle. III soup-
coniicr qiiuii but poliliijuc pouvait no pas rire (jlraugcro a
2
Id
AM'CllOiKS III IKMI'S I'UKSIiNI',
Mill si'jntir fii Itnlu'iiic , I't SI'S U'liiliuns I'miiilu'res avi'c
liliisiiMii-s iiiilili's Rcilu'iiiicns tloiiiu'rcnl iiiielc|iic' consislaiice
;i CCS si)n|K;oiis. I.ps desccnlos que lii police 111 rlicz liii plu-
siiMirs fois |>oiiilnnt In nuit iriiiiicnci'onl irniilrc ri'sullatiim'
In capliiiT il'iiii lion [irivi', ilonl il avail, comnio Van Ani-
luirg, domplo le caraclere snuvaifo el civilise la ferocilc. 11
s'occiipail lieaucoup d'optiquc el de fanlasniaijorie ; el
I'cunissail qiieliiuel'iiis les paysaiis des environs, que ses
evoealions ningiijues peisiindaicnl de sa science de sorcier
el de necronianl. II esl moil, en Janvier 1844. laissanl sa
lielile inaisnn .i son jardinier , seul doinesliqne ipi'il adiiiil
pies de liii. et deux jjros dons snr sa lalde de nuil. l.e nio-
hilierde la clianniieie, d'une ijrande niafjnilicence, el com-
pose d'crnvres d'arl Ires-precienses, la pliiparl de I'epoipie
de la renaissance, ful dislriliue par Ini an\ nobles cpiil
avail connns; elpersonne n'a pn iienelrer encore le secret
de la splendeiir el de la rorliinc caclicc de eel aldiiniisle
nioderne.
He n'esl pas la un exeniple isole. Hans les c.ipilales popu-
leuses. il n'esl pas rai'e de h'ouver de pari'ils Ik'm'os, tpi'ils
sc plaisent a cadier la source de la ridiesse, doni ils dis-
posenl , soil que I'adrcsse el la ruse fassenl tondjer enlrc
leurs mains I'argeul des liommcs credules. I'armi les plus
remarqnables personnap;es de ce ^'cnre, nous cilerous le
couile de SainKlerniain , (laglioslro, le Bean-Wilsou,
O'heilly el le comte de Gramnionl.
Cnnslammenl enloures du luxe le plus elourdissanl. vivanl
de pair avec les puissants el les riches, ils n'avaieuL ccpen-
dnnt ni rcssources avouees, ni profession connue.
On expliquerait sans Irop de jieine I'eclal dont s'envi-
ronua le couile de (!rautmonl a la eour de Charles, roi
d'AngleleiTe..loueuiinlrepide,ceeoui'l'san,liannide France,
qui vivail dans le jilus grand slyle, apparli-nail a une cxcel-
lenlc fauiille, Men posee en eour, cl Ton pourrnit supposer
que ses perles considerables au jeu elaienl reparees par les
generosites dc ses parents. Un eseniple plus remarquable
encore est celui de Beau-iVilson, qui vivait avec anlant de
splcndeur que le conite de Grammont, et qui n'avail ni nn
maravedis au soleil, ni une noble faniille pour le soulenir.
II deiiuta par la carriere des amies, on il nc brilla guere.
II sc conqmrta avec une Idle lachele, qu'il fnl oblige de
donucr sa demission, el fnl rednit ,alors a un lei etal de
pauvrele, que, ponr retourner en Angleterre, il emprunta
40 francs. Depuis eel inslanl. I'hisloire de Wilson se perd
dans un nuage, jnscpi'a I'epoipir on il reparail a Londres
conime la plus brillanle, la pins eclalanlc etnile ile la haute
fashion. Son hotel elait magniliipie, et une longne file de
laquais allcndaienl ses ordres ; ses equipages eclipsaienl
ceux des seigneurs ; les clievaux de race, les plus belles
meiiles garnissaient ses royales ecuries ; son costume eda-
lant de fraicheur el de grace, ses diners, ses reunions, exci-
laient I'admiration de Londres, el suscitaienlau plus haul
point I'ardenle euriosilc qui faisaicnt rechereher la source
d'une Idle richesse. La premiere conjeclure (|ui se prcsen-
lait a I'esprit elait (pi'il jonait ; mais Wilson ne joiiail pas. En
vain cpiail-on ses acles et ses paroles; en vain la plus mi-
iiulicuse investigation s'atlacba-t-elle a sa vie privee,\Vil.son
echappail a touteslcs recherches ; il dudail loutes les diffi-
ciilles. Rien, loulefois, ne semblait mystere dans sa con-
duile ; au coutraire, il elail franc el ouvert, elait accessible
a lout le monde et vivail au grand jour. (In ue pouvail done
riiccuser d'etre alcbimiste ou faux monnaycur, car il faul
.ijouler qu'il enl .'i se defendre conlre des gens qui ne trou-
vaieut plus d'auire supposition a iaire que celle-la. Mille
recils plus invraisemblaldes les uns que les aulres amassaienl
sur sa tete la colore du pcuple. (Jnelipies-uns prdendaienl
i|u'etanl au service, en Flandre, il avail vole a nn lloUandais
une immense valeur en diamanLs, el quoiqu'nn autre indi-
vidn cut ele execute ponr ce crime, le vulgairc adopla cetle
version; d'aulres pretendaient qu'il dail sonlrun par des
usuriers, auxcpiels il servail d'inlermediaire avee la noblesse.
Enfiu CCS bruits prirenl une telle consislance, que Wilson
crni devoir y metlre uii Icrme ; malbeureusenient cetle
resolution cut un resullal Iragiqne. ,\yant demande raison
d'une lb' ces rumenrs iiiiniieiisi's an celelire Law, cidni qui,
pins lard, lit lanl de brnit en Kiance et faillil la miner ]iar
son sysleme tie liu.'inces, il fiit Ironve niort pres dn terrain
clioisi pour II' duel. La justice conslata menie que Law Ini
avail Iraverse le corps de son epec avanl i|He Wilson cut
lire lasieiiJiedu fonrreau. Reau-Wilson (ou lenomraaitainsi
a cause de la regnlarile de ses traits) avail vecu jusqu'a son
dernier jour dans la spleudeur ; etce qui rendil pins fabu-
leux encore le myslere de son incroyable magnificence, c'esl
qu'apres sa niort on ne Ironva i|n'nne lres-]ielitc somme
d'argeiit dans son secretaire. II ne laissail pas de detles, el
le monde ignora tnujours la source oii il puisait les somnies
enormes qui ;ilinienlaieut son luxe.
Le comte de Saint-Germain, qui prelendait avoir vecu
deux mille ans. et Cagliostro, donI la fortune consislail dans
la erediilile publiipie, soul Irop coniins pour qn'il ne suffise
pas de ra|ipeler leurs noms. Mais void nn exeniple dc dale
plus recenle. En ISl.";, pendant le congres de Vienne, un
nomme Reilly atlira rallenlion par le nonibre et le luxe de
ses diners. II faul que leur magnificence ail ele extraordi-
naire pour qu'ou y fit atteulion au milieu de cetle foiile de
magnificences que creaieul anlour d'eux les rois, les prin-
ces, les nobles, rassenibles dans ee foyer unique. Personne
ne connaissail I'origine de Reilly ; fori pen distingue dans
ses nianieres, loiird etvulgaire danssa conversation, il avail
ele rencontre plnsienrs fois dans les plus hauls cercles. La
curiosile s'evcilla. Un Anglais se sonvinl de I'avoir Irouvc
a fialculla, assis a la table du gonverneur general de I'lnde ;
un autre le reconnut pour I'avoir vn a Ilambourg, puis a
Moscon, el enfiu a Paris, apres la paix d'Amiens. A celte
epoque, il disait revenir de Madrid. A Vienne, sa splcndeur
elait ecrasante ; il habilait un Injlel magnifique ipii appar-
lenail ,iu comte de Roseniberg. Point de mobilier plus riche
ni d'equipages pins edatants ; ses laquais porlaient les plus
riches livrces, son cuisinier n'avail point d'egal ; les holes i
oi'dinaires de sa table elaienl les princes heredilaires de
Bavicre, le due de Bade, le .spiritnel aniiral Sidney Smith,
plnsienrs ambassadeurs et charges d'affaires, et qudques
aulres personuesde haute disllnrlion. Houiment suffisait-il
a ces depeuses'? La curiosili' publique n'a jamais pn eire
satisfaite a cet egard ; on nc Ini connaissait ui faniille
ni fortune.
11 cut le lort de ne pas monrir a temps comme Beau-Wil-
son. On le vit reparaiire, en 1821 , a Paris, sous les haillons
de la iiiisere. Argent, voitnrcs, diamants, tonl avail disparu .
(( Un jour, dil le comte de la Garde, dans ses Mnnoircs
sur le conijri's de Vienne, il vinl chez moi (je I'avais ren-
contre a Vienne), el me dil ipi'il ne posscdait plus rien,
exceptc ce bracelet, me dit-il, ipii renferme les cbeveux
de ma pauvre femme.ll aurail suivi le reste, si je pouvais
m'en defaire pour avoir du pain. — Pourquoi, lui deman-
dai-je. nc |ias vnns adresser aux illnslrcs personnages que
I'KriiES MO HALES.
vdiis avcz si iiiai,'iiini|ucmoiit Iriiili's? — Je I'ai drjii fail,
el 1111 lip 111:1 pas ii''|iiiii(lii. »
Ti'ois aiini'i's so |iassei'ciil, an Ijoul il('si|iii'lli's on Inmva
inoi'l do faim, dans 11110 rue do I'aiis, ool liomiiio i|iii avail
eu lant d'altossos pour convives. Voila une e.vislenco plus
doiilourouse, assnroment, quo cello do I'lioiinc'le ouvrior
d'Ecossc ou du Jura, qui, pendaiil le inonio ospace do
lemps, a laboriousement oleve sa faiiiiUo, olipii n'a jamais
oonnu ni los jciuissaiices extremes do I'orgueil ol dn lii\o,
ni los extremes angoisses do la lionte etdo la faim.
{Gazellf de I'liiiiiie.)
PETITES MORALES.
i'.r qn'im auteiir spirituol nomme la I'e(i(c morale est
Ires-nlilo a noire vie et so compose d'uiio foulc di^ r. -
oomniandatians, moins importanles 11110 los lecons de la
pliilosopliie olovee, mais qui ooiitribuenl singuliereineni
an lionlicur el a la puroto, oomme au liion eirc ; ainsi Adis-
son iioinniola proprolo une demi-vetlu; ot il a rai.son, Cos
fractions do vertusnenuisent pas auxyraiidos, mais, lout au
contrairo, Ics favorisenl et les servont. Ainsi la ponctiialitc
lie somhlo pas une quallto liion sulilimo, mais ello conlri-
liiie ail Imnheiir el au plaisir d'autrui ; elle nous rend tons
lessiicces plus faciles. 11 en est de memo do la polilosso,
de la proiireto et do la lionno humour, qui,certos, no poii-
venl pas proteiidre au litre do vertiis lieroiipies, mais sans
lesque!s la vie inlime et do famille est si dosagroalde. Uii
ocrivain moderne s'esl amuse a reunir, sous une forme
ironiquc, ;i pen pros Ions les desagroments de caractere et
d'humeiir doiil line jouiio fomme pent somer son iiioiiage ;
il y a Iros-poii de feiiimes, liatnns-nous de le dire, qui roii-
iiissent I'idoal complet dos imperfections que le jciino
Claiidiii consoillo a sa jeiiiie sieur d'aoqiierir.
I-ETTRE DE CI.AUDE BRADY
-A S.V SlH:OH CLALllllNr ylU sr MlHli; ,
Miir les devoirs et Ic boiilieiii* «'il lueiiHge.
M.\ BO.XNE I'ETITE SdiUR,
Avant d'etre marioc vous laoliioz de plairo ol voiis ,ivoz
roussi, pnisi|iie vous avez epouse voire cousiii ; a la lioniio
heure. Wais vous voila grande dame. Rollooliissez qu'une
fois marioo il scrait inutile el ridicule d'agirde menie.
Desormais il s'agit do no plairo qu'a vous seiile. Parais-
sez le matin en neglige complet; quand il fait froid, o'ost
nil soin faligant de s'lialiiller; lorsqu'il fail cliaud, o'ost
une gone insupporlalde. Gardez toiijours vos pa|iillotes a
dojcuner ; et conservez voire camisole, si camisole il y a.
A moins de visile, no quitlez pas voire robe du matin de
tuulo la journee. Les maris n'existent pas ; une foniiiK
(|iii so respocte ne se gene que pour son plaisir.
Jo suis loin de prelendre d'ailleiirs que vous devioz 110-
gliger voire parure. La toilette ! mais c'osl la vie d'une
fomme. Aclieloz toutce que voustrouverez do plus bean
ol do plus piocieux. Ne regardez pas au pri\ ; 1 'osl I'af-
I'airo du inari : c'osl jiii ijiij |,,ivc Uii bnriinns nii mm cliajr
vous llatlenl-ils; failos-les appoiUr. Lno pariiro, iiii rii-
bail , iiu bijou vous sediiisenl ; aobeloz-les. Voire iiiari fora
la grimace ; vous lui tournerez le dos. II gromlora ; vous
ploiiroroz. Vous ne savez pas pleurer, et cola nreffrayc
pour vous, Claudine!
Songoz-bion, ma petite soeur, quo Ionics vos paruros ol
vos sourircs sunt pour le monde el noii pas pour lo inari.
Ilonoiiveloz voire uiobilior aussi soiivenl ipio possible ;
I'xigez une iiouvelle pondiile el iin nouvoau meublo de
salon tons les mois. Voire vioiix piano doit vous eii-
nuyer; debarrassez-vous-en. Si voire mari vous a doiino
equipage, dites que la conleur et la forme en soul passeos
de mode; s'il n'a pas le moyen de vous salisfaire en cola,
plaignez-vous. Toiites les fois que vos desirs dopassenl ses
faculles, criez, pleurez, el rappeloz-liii los excellonis ina-
riages que vous auriez pu faiie.
Jamais de souiires, jamais de bonne grace 011 de bonne
bunieur, si cc n'esl pour les aulrcs; failes senlir a voire
inari, aussi souvent que possible, qn'il n'esl pas assez ri-
(bo pour vous. Keanmoins soyez eoouome; acholoz Imii
marclic ctentassez toul ce qui sc rencontrera, el (piaiiil
voire mari vous demandera a ipioi cola serl, ropondiv. ;
(•'est une bonne affaire. Soyez malade avoc dolioos ; ayoz
dos maux de nerfs, surlout quand voire mari vous coii-
lrarie,c'est-a-dire loiNqu'll e.ssayc de raisonnor avoo vous.
Kaites bien valoir le moindro bobo, et exigez le moilecin
a la mode. C'esI Ircs-joli d'etre souffiaiite,c'esl inleressanl,
los liommes raffolent de cela ; si colic graeo vous man-
que, il faul vous la donner, une conlidenle vous est neces-
saire. (^e sera elle , ma cliere soiur , qui vous perfectiou-
nera dans le grand art de faire enrager voire mari. Les
bommes ne sont fails que pour enrager. Mellez-vous bien
dans la tele cos grands principes, ot rappelez-vous qn'uiie
foiiinie n'esl rhnnnear de son .soxe que ipiaiid ello en de-
fiMid Ions los droits, et le plus saore de tons, celni do faire
lout pour olle-iMoine el de ne rien faire pimr aiilriii.
Dlvude liu.VDV.
L'autoiir de oetle epilre plaisante s'esl plii a snivro la
jouiie Claudine dans son menage ; il a doniio le piquant
rocit d'une promenade que la jeune femme fait fairo a son
iiiiuvoau mari.
Nous verrons, dans un luimero procbain, comment cello
promenade economique vida la bourse du jiMino couple,
ot commenca la miso en pratique dos liollos theories que h'
frero a professes tout i'lrhoure. [I'muli.)
[Im suite ttu iiiiiHeid iiKirliiiin.)
FAIBLXSSE DES GRANDS E5PRITS
Deux dos bommes do ce temps, les plus distiiigues par
l.'iir sagacile el leur linesse. ont soutcmi lougtemps que
I'eclairago par lo gaz etait impossible, el raillo .iinoremeni
ooiix cpii esperaieiil employer la bonillo a rodairago do-
Tnesli(pie. l/iin d'ens eorivait, en 1808, dans un journal :
o Cos ridicules prelenlionset ces assertions absnrdes out ole
u assez soiivont rcfulecset raillees par la slorilito dos efforts
u que Ion a lentes, pour que le public sache eiiliii quo lo
'I oharbnn do lerre n'esl pas le .soleil. n Cot ecrivain vil 011-
ciMo. ol lolls b's soir- c'o^l la biMiioic o\lrailo di' l;i IniMillo
1-2
I' Kins VOVACKS
i|ui IVdiiin' (|ikiihI il siii'l do chi'Z lui Sans doiili' il t'sl di-
vemi plus moili'sle, L'diilrcini-ivdide :\ un |ilusi;niiid iiuin,
Waller Scull, u Kcl.iircr dos villos avi'C lo s,'az (■arlmniiiui',
.. disail-il on I.S09. c'csl uiio cliimoro el line illusion qui
.1 foul i-iro. )) Walloi- Sooll osl dovenu sur ses vieux jouis
(irosidonl d'uno compa^nio pour roclairaso par lo gai.
M Waller Scnll ni lord Droutfliani no provoyaioiil ji-s
eunipiolos du yaz ot t:ollos de 1.1 vapour. Un enfant olail
plus provoyant que cos grands esprits ; c'elait, Walls, qui,
a (|uinzo ans, reslail assis deux lienres on oonlonqdaiioii
devanl rurne a the ImuiUonnanle, qui lanoait, on sil'llaiil.
lejel furioux do sa vapour. Pour lui, dans ce jel, il voyait
uiie force iriTsistiblo. ot revail I'avenir doco pouvoir nou-
voau (pii dovail clianijor lo moiido physique.
PETITS VOYAGES
SUR LES RIVIEIIES DE FRANCE.
tA I.OIHE, SES BOBOS ET SES SODVEWIRS.
Une damo allomaiide do hoaucouji d'espril (I) dil quo
lous los lleuvos out lour oaracterc jiroiire ol ooninie une
physionomie sp6(-ialo qui li's dislinguc.
« Vous dirioz dos syndiolos de races el de nalioiis divor-
scs. Qui pout entendre parlor du Scaniaudro sans rover toulc
la Greco horoiipio, sans ponsor a Mars, Apollon, Venus,
Jupilcr, au vaissoau d'Achillo, a la belle lloleno? Lo Nil
ogyption, des que son noni estprononce, vous rappelle tout
nn'monde de prclres idolalres; le Tihre, ans oanx linio-
neusos el trouldos, sort de jigantesipio miroir ans gran-
deurs de Home toule-puissanle. Sur los liords du llhin s'ole-
vcnt les chateaux do la feodalilo, hrillent les grajipos mu-
rissanles otseropelent losniysteriouses legoudesdu nioyen
il^c ; c'ost le llenve feodal,'_comine le Tihre est le lleuve ro-
main. Enlin le Jourdain, fleuve sacre, nous apporlo la
niystcriouse et soleunelle voix de la revelation. Un voyage
sur chacun do cos fleuves serait le plus historiquo dos
voyages. On vorrait se derouler avec les jiaysages variijs
loutes los annates du pays ot do ses lonqis ocoules. »
Co que ilit I'oc'rivain alloniand des lleuvos nationaux,
adoptes par chaque penple, est ogalenieul applicable li tons
(!) La ftiinloisc lldlin ll.il^n, Eninuuffjcn.
Irs Oeuvos, a tontes les rivieres qui portent a Iravers to
;;lobe la focondile et la richesse. Ainsi en Franco il est im-
possible do comparer la terrible impetuosite du libone, qui
lombedos Alpesotonlraine ses rivagos jusqu'.i la nior, avcc
la briHaiile el brnsipie vivacilo de la Garonne, ou avec les
rnille detours de la Seine, ;i la fois si lorluouse ot si rianle,
d'un cours si doux et si facile, varie et progressif conimc la
civilisation nienie. Voyager sur los rivieres de France,
c'ost connaitre parfailoment bicu lout le pays; el quoi dc
plus necessairo, malheurousomentquoi dcjilus rare, que de
connaitre le pays on Ton est ne?
Suivons d'abord le conrs de cotlo belle Loire qui ti-a-
vorso la France par lo miligu, on faisanl un ooude pour
s'arri'lor dans les donees elcharrnantos plainos de la Tour-
raine. EUo a aussi son caractero particulier. Elle est niolle,
carossante, un pen capricieuse et cpielquefois porfido. Elle
a de rndos conimencomonts ; elle nail dans los monlagncs,
un pen plus loin que rAuvergue, el, dos qn'ellc le pent,
olio ecliappo ace severe climat; on dirail qu'oUe a hate de
se louruor vers les regions d(^ volupto ol de paresso qui lui
cunvionnont ct oil son Hot douxet gracioux s'enilorinira
sous lo soleil. Au lieu de descendre vers Cahors el llhodot,
|iays rudcs, composes do bouille, de for et de cuivro, la
Loire se hale dc liaverser rAuvergue, s"arrote avec com-
plaisance au milieu dos silos piltorosqiios du I'uy on Velai,
el falsant un ooude vers los laliludes plus donees de Lyon
el de Chambery, elle s'avanco du role de Sainl-Elionne et do
Tararo, EUo estonroiobifn laiblo dan- les localiles un pen
BOSSUET
sun LES IIIVIERES DE FIIANCE.
13
li'islos, el ello .1 bcsoin, iiour s'elciuliv, pour doployer li-
brenipnt la nappe caressaiile de ses eaii\ ]ieii prufoiules, de
sc Jegager des solitaires prairies du Canlal el des laves ba-
salti(|ues de Clennonl. Elle nc commence ,1 eirc vrainienl
la Loire qu'apres avoir passe Fcurs, Iloannc, Marcigny,
Digouin. Les monlagnes el les sites lerriljles ou solitaires
onl disparu. Elle coule lrani]nille dans ce bassin riant ft
pen accidente qni trace nne ligne an cceur mcme de la
France. I'Insieurs heritapics viennent I'ein-icbir; I'AUier, du
cole de Moulins; TYonne, du cote de Cliateau-Chinon;
I'Arrons, du cole d'Antun : ainsi sa fortune sc fait sans y
penser. comme il arrive aux gens licurcux qui altendent
paisiblemenl une opulence sans efforts. Elle coule lente-
ment, repandant sur un sable jaune et dore des vagtics |ia-
resseuses. A mesurc qu"elle rencontre moins d'obslacles,
elle devient moins profonde. et un fabuliste pourrait la
comparer a ceux qui perdenl en mcrile reel ce ipi'ils
gagncnl en fortune. C'esl apres I)ecizi> que .';on vrai carac-
tero aclieve de se dessiner. Voicila jolic petite ville de i\er
vers, toute riante et commercante ; la Char'ile ; Uouilly ,
celebrc par ses vins; Cosne, Lore, Chalillon-sur-Loire.
Comme si elle s'ennuyait ici de sa moUesse el qu'il lui plut
d'essayer d'une zone moins voluplueuse el moins facile,
elle forme ici un nouveau coude el se rapproche un pen de
la Seine du cote de Fonlainebleau et de Chartres ; elle clianse
un moment, creuse plus profondement .son lit, el a tiien.
Sully el Jargeau, deploie quelques paysages dune elegance
aussi achevee que les cliarmants jiaysages des bords de la
Seine.
Elle arrive ainsi jusqn'ii colte ville d'Orleans, (pii u'esl
^-^^■
pa> iirave, maisseneuse,aclivp, sobre; — ipij n'esi pas gaie, | nisnie el le jansejiisnic, c'esl-.i-dire par ce tpiil y a de plus
innis iroujque, e( qui a passe par 1 elude du tirr.it, le ralvi- I severe dan. noire hisloire On disail des Icgis'tes el des
I'ETITS VOYAGKS S U II I.KS l\ I VI Ell KS III! KItANCE.
n
lOiiimeiiUiloiii-s oiliMiiais : La i;losc d'Oi-lraiisusl pire cini"
li! Icxle; el le sol)ni|uel ilc guepins, dcnini; jadis aiix liabi-
laiits (('Orleans, siijnalo ramcrUimc dr Icurs raillcrins.
Ricntot on dirait i[UP la l.oiie so latisuo do cede region qui
n'est pas encore asscz iloucc pour clle. Elle se degagc de
son mieux des saldes (jui renconibrenl, et reilescend par
«ne pcnle prcsqnc insensible ct d'unc marclic lenlc vers la
belle vallei' de la Tonraine e( de I'Anjon. C'esl apres Or-
leans, vers Reangency, qu'il fant conteniplcr la Loire dans
son Iriomplie. Le plus Jonx soleil eclaire ses eanx presquc
cndorniies el ce sable ipii serl de fond d'or an vasle niiroir
dn llenve ; loulc la verdure esl rianle depuis niai jusi|n'a nn-
vembre. On ne voil que des fruits, des llcni-s el des borlzous
de verdure; I'nnde elle-meme disparail, lant elle relleehll
fidelemenl la fecoiidile ile la rive ; e'esi sur' les bords de eetle
Loire iiue b's favoris et les favoriti's des rois ontleurs tom-
beaux, apres en avoir fail les dclices de lenr vie. Clienon-
ecaus, Lliandiord, Monlbazon, Langey, Loebe, le ebiiteau de
la Vallieri'. Pas un sotivcnir sombre, pas une idee sericuse.
void le bi'rroan de llabelais, (;iiinon, el b- liunliean d'Agnes
Sorel. Les eoleaux sont diapres de vigni». La crenie a ini
parfum de fraise et de framboise cpii n'apparlienl (lu'anx
gcnisses de ce pays. Le parler des liabilanis, nienie dans la
rampagne, esl paresseux el doux, niais lellemeni pur, que,
soloii ipndques grammairiens, c'esl ii Blois que la langue
fran< aise esl parlee avec le plus de purele. Le llenve indo-
lent de llabelais pa.sse, en qnillani Orleans, par la jielite
villc de Menng, |ialrie de I'un desanteurs saliriques dn ro-
man de taKosc, Jeban de Meung, el, Iravcrsanl les peliles
viUes joyenses et les vignobles feconds de Beaugency el de
Mer, vient baignerde ses Hols, devenns vasles el llmpides,
\{' ebiiteau feodal de Blois el les rues etagiies decelle viUe
pilloresque.
I'oinl d'accldeni ni de pcnle rapidc ; le doux llenve vous
eondnil sans peine dc I'agrcable ville de blois ,i la sensnellc
el cliannaide ville de Tours, ville bistorique, ancicrj style,
anti(|ne oi-aele on les rois nu'rovingiens, encore idolatres
a dcrni, veuaienl eonsnltcr Icssorls ;
i
L'iuduslrie el le luxe regnercnl de bonne beure a Tours ;
on y fabriqnait la sole et les preeieux tissns. C'esl aussi le
pays des excellenles confitures, des conserves, des frian-
discs. La trioinphe la Loire dans lonle sa beaulc ; elle est
calmc, vasle, presqne cndormic; un ponl immense la Ira-
verse : ct conime si eel aimablc sejour la charmait, clle ne
sc delonrne pins guiire jnsqn'a Saumur.
L'inlerel dc cello derniero ville esl pcnl-etrc plus vif en-
core que cdni dc Tours. Les proleslanls du scizieme sieele
onl quelqne temps essaye d'criger Sanmur en capilale du
calliolicisme.
A Sauinnr sc Irouvcnl le vienx cb.ileau de Hornay el
cc prodigieux ilolmcii, compose deonze picrrcs enormcs
qui forment nnc grollc artificielle de quaranle pieds de
long sur onze de large. Des que Ton est arrive a celtc ville
d'ardoises, ,i celtc villc noire, ct cependanl encore rianle
d'Angers, la Loire ii'a plus le meme caraclere ; ses bords
sonl plus aecidenlcs; quelquc cbose de I'.iprele bretoune
s'en fail senile. Saiiil-Elorcnl . Carqueuai , llcaupreau .
I'aimliccuf, n'oni plus rien dc la grace sediiisanle el niolle
dc la Touraiin> ; culin la comnierciale ct brillciule villc de
Kantes vous eondnil jus(pi'anx porles del'Ocean.
Tel est, en resume, le cours dc celtc Loire, sur les
liords de laqnellc taut d'elrangcrs viennent cherclier la
sanlc on rcparcr les torts dc la fortune; car la vie y est
aussi pen dispendieusc quelle est douce dans la pluparl des
loealiles que nous avons citces.
On pent cousiderer ce grand el beau llenve coninic pre-
destine au bien-cire el ii la volnplc. Ne dans les rusliqucs
niontagiies, il esl accneilli par I'opulcnee ; puis, arrive ii
la vignem- dc I'iigc et ii la forte malurite, dcvenu plus vi-
rile ct plus vigonrenx, il allend que la nier immense le
eonr(nide dans ses Hots ct Ini ouvre le coiumerce des deux
niondes. Bien des legendes, liien des souvenirs s'atlaebent
il la Loire el prclcnl ii ses rives nnc gnicc poetiqnc.
Nous recueillcrons ccs legendes, la pluparl d'nn vif in-
In-el,
tiAifiiitc idi pidcliahi tiiimi'rii.)
I!K AUTKS lUi
BEAUTES
lllSTOinK hU CLRItGE 1)E KHA>'CE.
Ij
L'liiSTOinE nil r.i.EiKiK mi fuance".
BOSSUET
(SOS ESFANfE CT S\ JKIINF.SSE.
.lirfliio'-Boniirnp liossiipl ii,ii|iiit a Dijon le 27 septemhre
lO-'T; il riail Ills do nrnisno fiiissiii't. nvocal cl conscil
ill's iH.ils lie Boiirnogno, qui iiri-n.iil li> lilri' de siour on sei-
!,'iiourirAssu. C'p[ail,cii ce tomps-l.i , uiii' nnissiincc obscure;
ear eelle iiifinimcnl pelilc iiolilesse de robe ne hrillait guerc
a cole de la liellii|uinise el autii|uo uolilesse feodale, qui
douiiiiail encore la France du haul de ses puissanls donjons,
et s'eniparail de toules les |josiliiiiis elevees, soil dans I'Elal,
soil dans TEijlise. Bossuel n'elail dune, .i son poinl de de-
parl, ipi'iin jeune homnie pen rielie, sans proleclenrs el
presquc sans naissance : mais le f;enie snpplee a lout.
1,'enfauce de Bossuel ful line de ces eiifances sludieusos
qui preluderenl a loules les liaules repulalions du grand
siecle : il elait si avare dc son lenqis, si conslammenl en-
eliaine a relude, que ses jeunes condisciples, jouanl sur ee
noni qui devail briller d'nii si vif eilal parmi les plus beam
nomsde France, ne I'appelaienl que bos sitehis aralro.
II eludia jusqu'en rbeloriqne cliez les jesuites de Dijon.
II n'elail encore qu'en seconde, lorsipril Irouva par liasard,
dans la bibliolheque de son pere, une Bible laline donl il
s'empara, apres en avoir In avidenienl quelqiies passages.
C'elail la premiere fois qu'il lisail la Bible, et cetle leclure
llii fit eprouver une admiration voisine dc la stiipeur. Ce
langage inspire, qui ressemble aux ecl.ats de la fondre dans
certains endroits, et dont la grace poclique passe toiile
grace dans taut d'aulres; ces grandes images orientales.
ces liantes el profondes pensees, si analogues a son genie,
le saisirent el le Iransporlerenl a tel poinl, qu'il n'oublia
jamais cetle premiere impression, ct qu'il en parlail sou-
vent aux aulres epoques de sa vie avec une cbaleur enlrai-
nanlc : le jeune aigle avail fixe, pour la premiere fois, son
itil liardi sur le soleil, el le sideil ne Uii avail pas fail liais-
ser la paupiere.
Les jesuiles, qui out tonjours devine le genie naissanl de
leurs cleves, deeouvrirenl liienlol quel Ircsor ils posse-
daienl dans la persfinne du jeune rbeloricien, el ils lemoi-
gnerent un desir exireme de I'acquerir a leiir sociele : mais
les parents de Bossuel avaienl de I'ambilion pour lui. el,
desiranl que le jeune bomme, qui donnait de si belles es-
perances, developpal son talent sur un plus vasle lhe.il re,
ils I'envoyerent a Paris, en I(ii2, pour y eludier la philo-
sophic.
Une circonslance dramalicpie servil a fixer, dans la forle
memoire du jeune etudianl de province, I'epoque de son
arrivee a Paris. Le memo jour, le cardinal de Biebelieu
mouranly faisail son entree an milieu d'un peuple silen-
cieux cl lerrilie. Dix-buil de ses gardes le portaient, tele
nue, dans une chambre conslruite en plancbes cl recou-
verte de danias. A cute du redoule minisire, donl la poli-
tique hautaine faisail tout plover devanl elle, elait son se-
(t) Nous uous piopo^oiis lie iloiiiuT sufcp.ssivempnt les lijograchies
lies pl"sc\ccllenlsmcmlires el lies |iliis lirilbiiles gloircs ile cc cleigeiie
France si fecond souslnus les ra|iporls. l.a liiogra|ihie que iliins iloniioiis
ici il iios lecleurs esl due, conime on sen apereevr.1 sans peine, fi line
(itunic au^isi lialiile iin'orliiniidxe.
cretaire. assis pres d'une table el pret a ecrire sous sa dic-
lee. II venailde laissera Lyon le jeune Cinq-Mai-s el le pre-
sideiil de Thou enlre les mains du bonrrean.
I'eu de temps apres, Bossuel inedilait a cole du lit de
parade de ce minisire qui avail efface, dans sa splendeiir,
la pale eloile du roi son maitre, eelle liaule pensiie qu'il
developpa si adinirablemenl plus lard ; Dieii seul esl ijrand.
(le I'm an college de Navarre qu'il eludia la philosophic;
mais il n'y borna point ses eludes. II apprit le grec el lul
tous les liistoriens, tous les oraleurs, tons les poetcs grccs
el laliiis avec une .si grande attention, qu'il en savait par
cceur les |dHs beaux endroits.
Ses auteurs favoris elaicnl Ilomere, Virgile, Demoslbene
e! Ciccron. L'oraison Vro Ligario elait eelle dont il ctu-
diuit le plus I'eloquence. Ces eludes n'enipeehaienl pas le
jeune aldie de douner une grande parlie de son temps a la
lecture de I'Ecrilure sainle, donl la beaule rimpre.ssionnail
plus que toule cliose ; il savait la Bible par cieur.
Sa premiere these de philosophic cut un cclal qui lui va-
lut de liaules amities 1 1 d'illuslres connai.ssances. Le mar-
quis de .Monlausier le presenia a la marquise de Bambouil-
let donl I'hotel elait le rendez-vous de tonics les celebrites
de I'epoque. A la ]irierc de Id marquise, le jeune etudianl
composa, en quelqiies heures, siir nu sujet donne, un ser-
mon qu'il (irouonea ensiiite devanl une grande asscmblee
reiinie expres pourl'entendre. Viiilure, qui elail an nonibre
des audlleni-s, dit ,i cetle occasion, avec ce genre d'espril
pince qui rappelait les concelli d'llalie, el qui elait alors
fori ,i la mode, qu'il n'avait jamais nni precher ni silol ni
si lard. II elait onze heures du soir lorsque Bossuel faisail
ee sermon siiigulier, et il n'avait alors que seize aus.
Bossuel conlinua ses eludes au college de Navarre avec
le plus grand siicccs ; apres avoir fini sa philosophic, il alia
en Ibeologie, et la these qu'il soulint, le 23 Janvier 1648,
en presence du grand Conde, futl'originede I'amitie qucce
prince, qui avail fail de Ires-fortes etudes et qui elait bon
appreciateurdu merite. lui conserva jusqu'ii sa morl.
Bossuel, qui avail ete nomme tout jeune chanoine de
Melz, n'elail pas encore dans les ordres lorsqu'il resohil de
s'adouner parliculii'remenl :i la predicalion vers laquelle
sou gout rentrainail. II avail In dans Ciceron el dans (Juin-
lilien que la prouoncialion esl une ]iartie essenlielle de I'arl
iiraloire, el il en alia queliiuefois prendre des lecons au
theatre ; mais il se I'inlerdil des qu'il fut enlre dans les
ordres. Consulle un jour par Louis XIV, qui elait passionnc
ponree genre d'amusemenl, sur la question du sjieclacle, il
'ui repondil, avec la finesse deliee d'lui bomme de cour el
la digiiile d'un prelat cbrelien : « 11 y a, sire, de gi-ands
i'\eniples pour, el des raisonnemenls invincibles contrc. »
II enlra en licence en 1030, el soulinl sa sorbonique le
!l novembrede la meme annee. En 1631, il finilsa licence.
Pendant ce temps, il avail eludie, avec I'applicalinn pa-
lieiile qui le dislinguail, les Pi'res el les conciles. Saint Tho-
mas etait son maitre dans la srolasliqiie, el il ne s'est jfl-
niais ecarte de sa doctrine donl il Irouvail les priucipes
plus conformes a la doctrine commune de I'Eglise, ct a
eelle de saint Aiigiislin. son docleur favori, que ceux des
aulres ecoles. II lirilla fort dans les theses ct dans les dis-
putes qu'il soulinl pour oblenir sa licence; cependanl il
u'oblinl que la seconde place ; la premiere fut donnee a
I'abbe de Bancc, que ses alliances aristocraliqucs posaieni
bien autremenl dans le nionde que le Ills de messire .lae-
ques-Beiiigue Bossuel, pelil avoeal an parlemeul de Hijoii,
10 nEAUTKS \)E l.lIISTOinK 1)1' nLKRGR.DE FIIANCE.
Ilomnic on elail apcouliiiiio A voir tout llechir dcvnnt le pri- 1 liirii loin ilo s'on in-iler. I'hominc do gi'iiic sc lia de I'anii-
vili'gc de la naissanrp, on no sVn otonua pas Irop fort, ol, | tii' la plus olroite avec son licnroux oonrarrcnt ipii olonna
yjjji.^. .— .
Ic mondo onsnilo par sa roforme de la Trappo. Bossnet fut
sur lo point do rinimorlalisor bion anlromonl encore en
ecrivanl sa vie pour laipielle il avail diija recueilli de noni-
hrcux niemoires, mais ipi'il alian(l(nnia, avec rnrlianite do
rcpo(|uo, lorsipi'il appril ([uo 51. Ularsolier s'en occupail, .i
la sollicilalion de Jacques II, roid'Angloterre.
Bossuol rocnl Tordi-e de prolrisc dans le carome de I'an
1632; afin de s'y preparer, il lit une rotraite a Saint-Lazare
ou il so pril d'uno liaulc veneration pour saint Vincent de
Paul, qui I'associa a la compagnio des eeclesiasti(|ues con-
nus sous le noni do Mcssicnrs lie la conference da Mardi.
Bossnet avait coulnme do dire que c'etail a saint Vincent
de Paul, apros Dion, iiu'il devait sa piete el son zele pour
la disciidino ecclesiaslique.
II se rendit ensuite a Motz, on I'appolail son devoir de
rlianoino ol d'arcliidiaore. Ce fut la qu'il lit son dolml dans
la carriere de la controvorse, ii la priero de I'evecpie d'Au-
gusta qui s'etail effrnye da dangerous succesd'un petit livro
sort! de la plume d'un habile minisiro protostant, nonime
Tanl Ferri. La refniation de Bossnet fut si ecrasanle, que lo
parti calviniste en fut ebranle, et, ce c|ui n'est pas raoins
romartpialile peut-etrc, c'est que le tlieologion protestanl
ot le theologicn calliolique, son vainqueur, selierentd'nne
aniitie que la mort sculo put inlorroniprc.
II est consolant de roncontrer des sentiments eleves dans
un liommo de genie; car le genie est quolquofois ini'epen-
danl de la noblesse d'.ime. Bossnet, qui etail si fernie el si
inllexililo lorsipi'il s'agissail de defondre les grands interels
de la foi, etail I'liomnie du mondo le ]dus desinleresse el le
plus pliant lorsqu'il in' s'agissail i|uo do ses interels pro-
pros. En IGIi'2. le doyenne' do Molz elanl venn a vaqiier.
Ics olianoim^s. d'un consonlenienl unaninio, loliii dlTrirenl
C'etail une augmentation de fortune el d'lionneurs ; mais nn
vieux clianoine. qui avail rambilion de niourir doyen de
Melz, elanl vonu Irouvor son jcuno confrere, auquel il ox-
posa naivomenl son desir, Bossnet ne se conlenia pas d'ap-
pnyer do tout son credit les pretentions de son concurroni,
et de s'encxpliquer aveclecliapiiro, il s'absonla dc Molz le
jour de relection de peur (|ue sa presence ne fut un obs-
tacle. Deux ans apros, le vieux clianoine elant mort, Bos-
suol fut nomme doyen.
Los affaires desonchapiire el les siennos Tappolanl son-
vent a Paris, il y acquit bienlot, par sos predications, une
reputation eelalanle. Jusque-lii leloquonce de la cbaire
etail miserable ; on n'y rencontrait quo lioux communs,
phrases emphatiquos ot ornemenls de mauvais gout; Bos-
suol la porta tout a coup ii une liauleur prodigieuse. Ilien
n'egalail la force de ses arguments, la majesle de ses
images, la profondeur de ses apercus ; on le qnitlait per-
suade, ravi. (I II se bat a entrance avec son audiloire, disail
Mme de Sevigne, ot chacnn de ses sermons est un combat
a mort. » II procha I'avent de I'annee 1601 el le carome dc
1()05 devanl le roi, dans la e'.iapoUe du Louvre. Louis XIV
en fut si content, qu'il fit adres.ser ses royales felicilalions
au pere du jeune oralour.
Ce ful en 1663 (jue Bossuol flt sa premiere oraison fune-
bro, ot cello oraison lui fut inspirce par un noble senli-
monl, la reconnaissance. M. Cornet, grand mailre de iNa-
varre, out los promices dc cos haules inspirations dans les-
qnelles le talent de Bossuet niarche sans egal. On y Irouvo
une phrase louchanle. .\pres avoir parle des talents et des
vorlusdecc iirolecleur de sosjeuiios aunoos, lo grand ora-
lour dit avec une simplicile noble el une pienso effusion ;
" l'ni<-ji' liii icfiisci' qiicli|nes I'lnil-- dun c's|Mil qu'il
COMK til MATEl.OT IlEIMllCl.
nillivi; iuec uiiL' lioiil.! i).U(;nii;Ue, ou lui deiiier queliuc
pari li^ms nies discours, ii|)ri;s iiu'il en a cle si souveiil le
ccnscur et I'ai'liilre. »
Bossuelconliniiado prcclinr a la villci-ta la coiir, an ini-
liuu de ra|i|)laii lissi'iiicnl ;; •inM-al. La facililc avec la |iii!lle
il iiii|irovisa[l di'S scnniiiis, on il ulail souvcnl siililime,
passe toutc ci'oyancp. II nicllail d'ordiiiairc sur \<'. papier
snii plan, son lexle, ses pieiives, sans s'occuper le inoins
du moiido ni dcs lours, ni des paroles, ni des liu;ures ; il di-
snit lui-memc que sil avail voulu s'y iirendre aulrenienl,
sun aclion atirail lanjui, el que son discours se serail
i'aerve.
iL;i suilo .lu iirm haiii miiiit ro.)
LES MILLE ET CNE tSLlTS
i)-i:i:uuPE i:t damerioiji:.
CItUlX DLS MElLLLtHS CONTLS
ISPACMaS, ALLtUANUI^, ASIEIUCAINS, LTC, KIIJ.
IMliOUUCTWX.
On sail combien la chn'lienli' eul a souffrir des inso-
lentes el cruelles depredalions, el des prelenlions (U'gueil-
leuses dcs pirales barbaresciues. Proteges par leur silua-
lion, places de niaiiim-e a liraver loules les allaques de
riCurope clirelienne coiijuree, ils resislerenl pendant Irois
cenis alls a rtspa;,'ne , a I'.VnijIelorre. a rAiilriehe, a I'lla-
lie; c'est une ijrande gloire pour la France d'avoir I'nIin
clialle lant d'insolence, et l.i prise d'Alger. ainsi ([ue la vic-
loire recenle dls!y, paraissent annoiieer que les dcsiinei's
autrefois brillantes de I'islaniisnie a|iproeheiit de leur lern>e
fatal.
La scub' lilterature de ces [leup'.es, les nioins civilisi's
parmi les nnisubnans, est celle des conies; ils les aimeni
avec d'autant plus de passion, cpie Ic dranic, la poesie leur
sontetrnngers. Lu bonconle si' pave forlclier, etenjorniis
a moilie sur leurs coussliis, jirelant I'ureille au conteur,
envelo| pes dc la funiee de leurs diibouks, ils savourent avec
delice le recitile I'unet la saveur de I'aulrc. Cet amour des
conies, ipii etait coinniun au dernier gouverneur du dey
d'.Ugeravec toute sa race, a produil un asiez singulicr
resullat, comnie on va le voir.
C'etail en 181(1. Lesgreves algerleuncs elaienl couverles
de captifs europeens, ipie les cliaritablcs freres de la Merci
rachetaient de tenqis en temps. Mais leurs forces peeiiniaires
ne suffisaieut pas ,i la-uvre. .Vvant de doiiner le dernier
soufilet ipi'il paya si clier, et d'enlrer avec I'envoye de
la France dans cetle discussion ilangereuse,qui nous a vain
unroyaume el a I'Kurope la visile d'un algerien delrone.
le dey d'Alger, ce vieillard laquin que nous avons vu a
Faris. s'ennuy.iit c iiisiderablement. Avare comma la plu-
part des vieux Turcs. aussi pen lethe (pie le sonl, en ge-
neral, les Algeriens et les Marocains, rebuls de la popula-
tion inusulmane, depuis ipie son eslomac elail deveiiii niau-
\ais,iln'ainiail pln^^qiiediMuclioses, les conies el I'argeiil.
Son liabiluJe etait de s'cnloiinir aux ri'cils que lui f.iisail
le gardien de son .serail, un petit V,nx bossu qui avail ele
nialelot dans sa jeuiiesse, el qui se troiiva hienlut a cjurt
des narrations cliimeriqucs.
Un soir qu'il avail elii moinsamiisanl (pie de coiilunie, el
ipi'il avail roule dans le vieu.\ cercle fanlasliipie des giMiies
( I des f(^'es dc I'Orient, son niaitre lui dit en b:iillanl et en
deposanl sa pijie :
(( Vous avez eti!' alisnrdece soir, Kalli.irlikos, el Ton voil
bicn que vous i-k-s nii giaour d'Eiirope. m.ilgre voire prelen-
due conversirMi el voire profession de maliomi'lisnie. Vniis
aiitres, Europi^'cns. vous n'avez |ias de beaiiv conies ; on ne
j sail faire clicz vous ipie des lialeauv a vapi>iir et des fusils.
I —Pardon, llanle.sse, lepondil kalliailikos, vos pa rob s
stmt le jardin de la sagesse, et voire e\p('rienee est le soleil
de I'esprit ; mais j'ai enlendii dire rpi'il y avail. des iMmles
d(.' plus d'uiie cspcee dans ces loinlaiiis pays d'£uro|ie. Sa
llaiiles.sc pent en faire leiireuve. Kile a dans ses aleliers
du port el sur ses galeres plus de soivanle KuropiMuis de
loules les nations ; il n'y en a pas un (pii ii'ail (pielque boii
conle a faire a Sa llaulesse, ,je le peiise dii ni(iiiis, car il*
sonl lous liavards comnie des jiies. d
O'elait line idee assez inginiieuse du Grec siilitil, qui sup-
pleait ainsi au defaut dc sa verve epuisee el de ses souve-
nirs absents. Lc dey Irnuva la proposition c.xcellcntc el il
I'll usa dc la manii?rc que viiici.
(1 Je suiscurieux. dil-ilii Kallurtikos. J'e\p('rinieiiler cir
ipie vous me diles. Bismillab '. ces cliiens de clirelieiis nut
ciiitenl plusqu'ils ne ia|iporteiil. Au inoins me feront-ils
passer ipu'bpies bonnes nulls, car je ne dors pins. Ceiix ipii
111^ m'amuseronl pas seronl (Hraiigb's; les aiilrps s'en re-
loiirneronl dans leur pays.
Ci'lle idi^e orienlale eul .sa pleinc oxeciilion. Pendant
mille el une nulls conseculives. iTcits americaiiis. anglais,
suedois, danois, lapons. p-)rtug;ii.s. cspagiiols, basques,
bavarois, hongrois, bobi'iniens, irlandais, ec(j.ssais, nor-
vi'giens, islandais, veniliens, napolilains, niilanais, llo-
renlins, tyroliens, suLsses, el les inieiix choisisib' lous, de-
lib-rent processionnelleincnl devaiil le vieillard. (retail une
Male encyclopedie de nos plus beaux conies, el le Grec eul
s liii d'en prendre note. La |duparl des contciiiN, il. faut lc
dire cn-rbonnciir du dey, furent renvoyes cbez eux avec
une bourse d'argent proporlionm'C au plaisir qu'ilsavaiciil
donne a Sa llaulesse.
A peine ringLMiieuseiiivenlioii du dey elail eclose de son
espril, il reijril sa pipe el aspira une bmgue gorgi'e. comnie
si celle idee polilique lui eul sonri; puis il se lil ajiporler
la lisle descaplifs. el aprcs avoir ordoime ,i son lirec d'aller
faire connaitre ses ordres aiix prisonniers du pint el des
galeres :
« Vous preleudcj done. .s'l'Cria-l-il, que ces loiirds (ier-
mains aiix cbeveux blonds possiidenl aussi des conies! Eli
Irien, qn'on m'aille cherdier Iniil de suile le n" 'li, qui est
un AUeinand. »
On obeit au dey. L'liomntc ipii lui fill ainenii elail un nia-
lelot, fils d'un labonreur, et ni' du ciitedii llarz. II eul assi z
de peine .a comprendre ce que Ton exigeail dc lui, el apix-s
([uelque bi'silalion. tout en roulant dans sa main la casqiielle
bb'ueipi'il avail apporleede Nuremberg, ctipii I'avail suivi
dans sa captivile, il comuienca le ri^cit siiivant, vicillc K'-
g.'iide litk'ialemenl calqui'c sur une des Iraditions popii-
laii'es.de la l.iisace.
18
cdntk
fM.Mii.hi; Mir.
CONTE DU MATEI.OT HEIIMHICII.
ciiu'iTiu-; i'Ui;mii;h.
Co.nment Ic notaire "Wappenbickel voulut arracher
une dent d'cr.
S.I Uaulrssc m- cuiiiiaiL pas Ics iiinnli\;,'iics du Iliescii-
It'liii!,'!' nil inontagiies di's Gi'niils ; ce sniil ik' vilaiiios iiioii-
lai,'iii'S iH'li'os, aiix arbiTs ralidiigiis, lout y est affi'cux;
la sclevc nil hameaii ilont k's luitlcs sont liassi's el riial
(■ iiislruites; la misere de ceux (iiii riialiilent est extreme,
l.es viiyai,'eiii-s lie s'aveiitiiiTiil jamais jiisipie la, et je iie
I lois |ias i[ue Ic'S |dus sa\aiils le euimaisseiit.
Vers la liii du seizieme sierle, uii |iaiivre iiolaire de eaiii-
|aj,'iic vivotail |ieiiiljleiiieiit dans ce caiUiiii du |iriidiiil de sa
|jlumc. Sa ealiane.li'zardeediiliaul en lias, peiicliailariaissee
:. lus le |ioids d'uue tuiture eiidommagee ; la portc etait dis-
j liiite el vermoiilue; les lenelres au.\ earreaux de |iaiiicr
priak'nl la liise d'eiitrer. lille jirolllail de la |ieriinssiou sans
ragremciit du iiio|)rietaire.
La bisc ii'est pas puur nuns, llaiilesse, ee ipi'elle est pour
l.'s ijeus du Muli. el M. Wappenljiekel yrcloltait souveiit,
iiieiiie (|uand ses eiiraiils, il en avait di.'i-liuil, so ]iressaieiil
autciur de lui [mur liii demaiider leur siilislaiice lialjituelle.
II u'elail 111 tiisle iii !,'ai ; il laissait les choses allercomme
1 lies voulaieiil, et dormait tramiuille. pour pen i[ue le ciel
lui envi.yal assez de pain et de legumes pnur subvenir ii
SI'S lie s'liiis persiimiels el ;i eeu\ de sa lam i lie ;ees premieres
CDiidiliiiiis remplies, el i|iieli[ues prises d'un tabae assez pen
delicat IbuiTees dans ses fusses nasales, il elait au comble
lie ses vieux. II lie lourmenlait personne, et ne donnait
li'ordri's qii'iiiie seiile I'liis. Aussi le veiierait-on dans sa
I'amille.
II avail liiutc la pliil(iso|ilue et loiite la roideur d'liMC
pierre laiUee en lioinme. Sa figure elail eelle d'un oiseaii
lii'lrilii;. Sa loiletle originalese compusiiitd'mi liabit. origi-
iiaireinenl uoir, a larges bas:pics, avec de gros boulons de
liuis ,d'iine culollc funcec dont les eoutures etaieut dcve-
iiucs jauiies, de basgris c inverts de eules luoeminenles et
ruiiges, et dc snuliers a boucles gigantcsipies. Uiic petite
|ieiTiK|iic ronde, conrtc, lierissec comme le dos dun san-
1,'lier, se tenant roidc et immobile sur nn crane liruni par'
les aiis, donnail li son visage, silloniie dc profondes rides,
nil aspect assez comiipie. II possedait bien un autre co.s-
tiime, bas Wanes, longue lirelte, culollc courle de ratine,
liabit bleii-liarbeau et jabot blanc-jaune; mais 11 ne I'avait
mis i(n'uiic fois, le jniirde ses noces.
Lorsipie. apres le travail tjiiolidien, .M. Wappeiiliickel
rentrait cliez lui, il prenail, avec une sereiiile elianiianle
le repas de caroUes qui I'y atlendalt; puis ensuite, a la
lueur blafarde d'unc petite lampe de kr, il .sc inrtlail a
reniUeler avec amour un vieux roniaii iju'il possedait, dont
les pages, jauiies de poiissiere el de vetiistc, excilaienl en
lui nnentliousiasme llegmaliipio. Un soir (|u'il ctail anpres
du lit de sa kninn; malade, el fpril s'etailendorniisur son
livrc favori, fpiel|iies cimps rajiides relenlirenl sur les
) elites vilrcs rondes, euelils.sees dans du plomb, dc rune
desfenelres basses. M. Wapponbiekel se reveilla et se leva
on grMnine l.int. .\rri\e sur !e s nil ilc sa prule, il apen-iii
nil jjii.iueiir bien iiiunle. i|iii tenail par la bride un second
I'lieval luul liarn.ii.'be. Co domesliipie en livnie salua |-oli-
meiit le notaire. puis liii remit uiie letlre, avec un large
lacliet blasoniie. I.e billel en ipieslinn veiiail d'un vieux
genlilliomme i|ui possedait aux environs line tres-bclle
seigncurie el iiiic jeuiie epnuse dont il cut pu faeilemeiu
elre ra'ienl. (jelte noble dame, n'ayant rien de mieiix a
I'aire dans sa .solitude conjugale, sc mil en tele d'avoir iiial
liiix dents, et d'envoyer cliercbcr le denlisle. Jamais perles
lines lie fiirent niieiix eiicbassees el jdus pures ipie les deli-
ealesdenls de la clialelaiiie, et ses molaires comme ses in-
eisives brillaienl du plus bel email. Ce u'elail pas une dent
i|iril fallaillni arraelier, c'elail rciimii; el son noble mari,
i(ui lui racoiilail iiieessammeiit ksmemes balailles, u'elail
I as amiisanl.
.Maiire Wappenhicliel I'aisail deux meliers, il elail no-
taire et denlisle; il speeiilail dans ses iiiomeiils de loisir
Mir les macboires du prucbain jiour faire aller la sieniie,
It son adresse elail devenuc celebre dans le pays. La clia-
lelaiiie avail done au.ssilol expediii au denlisle une junient
de selle fort douce que coiidnisail un ecuyer monle sur un
lier elaloii. Saiisdoule, quelquesgroscbende plus a gagncr,
c'elail bien seduisanl jionr le pauvre liomine; mais la unit
ilail noire, et le notaire n'aimait pas ii s'anuitcr. Tonle-
liis, apres avoir mis son costume de nocos, recommanJe sa
lidele compagne a rainecdescs lilies et leur avoir promis
a rune et a I'aulre dc reveiiirle plus lot i[ne faire se pour-
rait, il pril ses instrumenls, ceignit la rapiere, placa sur
sju front son tricoriie desdimancbcs. et eiil'oiirelia la bete
qu'on lui avail envoyee.
Les trois lieiic?, qui le si'-paraient dii iii.'iiniir du vieux
baron, riirent bieiilol francliies, el il se Iruuva face a face
iivec ce dernier. Celui-ei linlroJuisil, apres les coinpli-
ineiils d'lisagc, dans la cliambrc de sa feiiime, qui souf-
I'l-ait inort el pas^ioll, di.sail-elle ; el qui. des que M. Wap-
]eiibickel fiit enlre, ouvril aussilot la boiiclie de la meil-
leiire grace du moiide. Wappcnbickel y vit un tresor des
plus belles denls el s'arrcva. (Juaiil ii elle, ii I'aspect du den-
lisle notaire, elle partil d'un enorine eclat de lire, el,
boiidissanl sur son siege comme unejeunc brebis :
« 11 m'a guerie, il ma guerie, s'ccria-l-elle.
— Dejii, » dil le inari.
Le fait est que la presence de Wappcnbickel elail si bur-
lesque, que la jenne baionne n'avait pu le regarder sans
ipie sa rale desopiliie lui fit perdrc tonic sa melancolie.
I.e geiililbomme s'avanca vers la malade, la baisa au
front avec adresse, el liii proniil, en recompense de son
courage, un beau bracelet qu'il avail cominande pour elle
a Prague.
C'elail une aimable creature que la ebi'ilelaine. lillc re-
luercia le denlisle, lui demanda avec iiUerel des nouvelles
de sa I'amille, puis, en liii donnant .sa main potelee ii bai-
ser, elle glissa adroitemeiit dans la sicnne une belle piece
d'or Ionic nenve.
II N'eii dilesrien, ii murmiira-l-clle .1 son orcille.
II se courba avec respect, posa ses levres sur les doigts
rflilcs (pion luitendail, el, apres avoir exprime loiile sa
iiToiinaissanee, engagea la jenne I'einme i'l cbercber un
ii'|osdonl elle devail avoir si grand besoin. Li'i-dessus il
s'ineliiia proroiidemenl ilevant le baron el vonliit prendre
conge.
Le mailredulogis ne vnuliil pas laisser aiiisi parlir celiii
|iii \eiiail de lui rendre un service emineni, el, le prenaiit
nr )\ \Tr.i.iiT hkimuimi.
10
|Kir le liiMs, il le conduisil a uiic salli' mi lino I.tIjIc li'acajiiu
(Hail couvcrlc dc plats esqiiis el dc liniili'illos oiiijauoanlf-;.
II no put sVinpi'dier lie fairc frto aiis iins ft nils aiitirv,
H s"cn !iciniilta si consiMoiu'idisoiiicnl, (|M0 hii'iiti'il s.i
lanf;iic se di'iiniia lout .i fail; il raniiila an viriix lianiii lis
fails d'arnii's iK's flicvalicrs dp la Tnldf rniidc, seiilit sun
gosicr sc dL'ssiiclior en [larlaiit, riiiinii'i'la dc noiivraii.
rcpai'la, liiil dii iioiivcaii , ct le vin ayaiit fait son I'ffr'l, li'
nan-ali'ur onlilia I'liciiro qn'll olait. II on olail a son di\-
nonviemo voito do vin do Madorc, ([iianil uno "rosso poii-
diilo soniia ouzo lionros, ol il pssnya do so lovor, mais on
vain. I.a joiiiio daiiic. tros-liion ijnorio, ontrailalors, ol dit :
■' Maili'o donlisto, no parioz pas; il so fail lard. Jo sorais
dosoloc (pi'un si habile honinic conrni lo moindre ilanf;or
Vnyons, jc vais vous fairc pi-oparor iin linn lit, ct domain
nialiii jo vous rocondnirai moi-niome clipz voiis dans ma
polilo voitnro dccliasse, ipio vonsti'ouvoz si oli'itanto ol si
roinniodo. Aliens, n'est-re pas, vous oonsonloz?"
1.0 nolairo sc courha, prit son oliapoan. it s'oii fill sails
iTOutor Ics inslanros du clialolain ot do sa oonip:ii;no, ipii.
voyanl f|iio loiil co (|ii'olle disaiti'lail iniitilo. pril lo parii
do liii soiihailor iin lion voyaf;o ot do s'on allor oonrlior.
Voilii done le dontislo sous la voi'ilo dos oioiix, marohanl
roido ol trainani sou opco ajircs Ini. II sc mil a ropassor
dans sou os]ii'it, aver iiu continlcment iiilimo, son aiida-
cicusc chcvauclioc, ot siirlonl I'adrossc doni il avail fail
preuvc dansropiTalion. adi'ossc qui Ini avail vnlu iinsoii-
rirc dolajolio liaronno, nnliaisorsiiriinc main pins Idaniiio
qu'un ryuiio, iiiio liollo piece d'or ot iin repas dolioienv.
.Mais tandis (|u'il rhercliait a ressaisir rliaiine di'lail dc la
soiree, sa Icle, d'ahord pour uii instant refioidio, liii it-
fusa lout a coup do le dirigor, el iin enormo ooiip do pning
de goanl, assene siir sa nu(|ne, Ini somMa orrasor ct aiioan-
lir toiile son oxislcncc morlollc : c'ost f|no mail re Wap-
penliiokol venail de fairc uno rcdontalilo rlniio dans iin
fosse ; S.I paiivi-o tote .ivail porlo coniro uno raoined'arln'o.
II se roleva ; mais liicntot ses jaiulios s'emliairassanl
Tunc dans Tanlre, il chanccia prcsque .i oliaqiie pas ; son
corps maigiT, allonge, lluel, nc icsscinldail pas mal a iiii
jonc lialancc par le venl. Si iinc faussc honte no roi'il rc-
tcnu,il serait relonnic sur ses pas ponr rodcmander I'asile
qu'il avail nagucre iirprudommenl refuse; mais, craignant
qu'on n'atlriliuat son rclour a la ponr. il se redressa avoc
licrte, ot laelia de suivrc Ic plus ro|fiilicieiTicnt pnssildr la
voicqui s'offrail dovantlui. Malgre scscfforts, ildorrivilnnc
foiile do eoiirlios irroguliorcs qui le firenl cai-amliolorcnnlrc
quelqnos arljros; puis il.se prit ii courir dans la dircrlinii
qu'il crut oiro la lionnc; mais, au lieu do reparer sa pre-
miere orrour, il on commit une plus daiigoronsc, ot son-
fonea dans une valloe marccageuse qui liii olait totalomoni
inconnuo. Apros s'clrc dolialtn loiirii tour dans Ics uiaro-
cagcs ot dans Ics lialliers, il apornil une Inmiero dans lo
lointain. .\ oettc dorouverte incspoicc il respiia. u I'as do
fiimoc sans feu, (las dc feu sans homines, pcnsa maiiro
Wappenliickel. en s'avancani plcin dc courage ol d'espo-
lancc vers I'cndroit on il pensait rcncontier uii ahri. Co
sera l;i rortainomoni quolquo hutlc. ou je pourrai mc lo-
metti'o de ma course, seeher mos souliers et mes has en
attendant Ic jour el apprendrc enfin on les maudits llacons
du haroii m'ontcnndiiit sans mon aven. »
I.a logiqiic du liiiuhomme no le trompait pas lout a fail :
la ehirto en 'question s'cchappail tout lionnemenl dune
Innlornc. ipic porlait iin pellt individn rnnlrcfail , vai-' i-
tiqne el haroqiic . au^ jamlics torses coiniiio nii hassi I ,
li la lolc dispropnrliunnoc ct au visage liidciix. Tc grolesipie
pcrsonnage elait du haul en has d'nn gris condro, sis
vcnx otincelaicnt coDime denv vers Inisauls, 1 1 sa main
ilroilc, singnlicrcment ossiuse ol dovoloppcc , ro|,iisail snr
nil baton d'c|iines avoc nnc orgnoillonso assurance.
« Qui-vive? s'ccria Wappenliickel il'iin tiiii liriisi|iio,
qui saisil la poignoc de sa dagiic I'u froiioaiil lis snurcils
ct cnfoncant son Irioorno.
— Ami, ropliqiia indoloinmcnl lo ]iygnioc.
— A la bonne hciire ! mais ijiii'l isl Inn iionr.' ropril Ic
nolairc.
— Si CO n'cst que rii , dit lo iiain on ricanani , jc puis
vous salisfairc. Je in'a| pclle Darinilaliipildi, je viciis du
chateau dc nrododonlh el jc me rends .1 la ville voisinc.
.Mais voiis-mcmc. qui ol ssi eurioux, vondrcz-vous bionnic
dire a voire lour eommeul vous vous iiommez ol ic qui
vous engage a courir Ics champs ii paroillc hciiro ?
— Ic siiislc nolairc Wappenliiekol. lopondil Icdenlislo.
a qui I'aspcct olrange ainsi que la voi>; du petit bancal im-
posail inalgro lui. J'apparticns a la jnslico, el comnic ecro-
ri a les veux liandos , elle u'a pas rcconnn mos morilos et
m'a pre.sque laisso moiirirdc faiin. moi et ma fainille. Mn:i
iiiiuco ompl'ii me rapporlant fort pen do olinsc. j'ai fait
appol ii mon adrcssc ot a mon inlolligcnoe nalnrello.
J'arrachc , prjur vous scrvir, les dents li oon\ qui voulcnt
bion .s'adrcsser a moi , et jc puis mo vanlcr d'opcror ::\-ci-
line dexterile pen commune. Aiissi , dopiiis iinmbrc d'n;-
nces, passo-je dans lonle la conlroo pour nil liahilo himinio;
memo la noblesse dcs environs ne dodaignc pas dc rcroii-
rir asscz sonvenl ii moi, qnaud il s'agil d'liiio affaire do co
genre , el dans cc moment jc son du caslol d'liii viciix
gentilhommc. 011 j'ai dc nouveaii doployo mon adros-o.
Voila la vcrito loiilc niie.
— Tres-bicn. .Mon mailrc, qui dcnioinc .i 1111 boii quart
dc licue d ici. a etc reveille cclte unit |iar d'cpouvanlablcs
niaiix dc dents, et n'y pouvanl pins Icnir, il m'a ordonnc
d'allcr chercher qnclqn'iin dont la main |iuissc Ic dolivrcr
dc son mal. Pnisqiic vous ctes si habile dans viitre art et
que vous semldoz avoir de la bonne volontc, siiivez-miii;
vous pourrcz fairc une bonne affaire clm'eviterniie course
asscz longue. Le ehalcau de Brndodonth s'cleve sur une
polite oollinc jieii cloiguce, que jcpourrais vniis monlrcr
dc cc lieu s'il faisail jour. Je dois vous provcnir que si
vous n'cles ]ias sur de voire savoir-faire, si voire ]inignct
est faililc, incertain, inhabilc, il sera plus .sage li vous dc
ne pas risquor raventnre ; ear mon maiire est liboril. mais
no ,se laisso pas railler, et, en cas dc non-sncccs, il serait
bieu rapablc do vous appliquor line correction dont vous por-
loricz les marques pciulant lout le restc dc voire vie. Ilello-
cbisscz vile ct faitos-moi pari dc cc quo vous aiiroz rosolii.
— Cost tout rollocbi. dit le nolairc. qiriino poiiilo \\i-
vin rondail aiidacicnx ; iin hoininc de ma Irompc nc ba-
lance jamais, qnaiid il est question d'agir. et je vous suis.
.Ic suis sur dcinoi-incme, voyoz-vons, ot je n'bcsilcrais pas
une sceonde . (|iiaiiil il faudrail m'allaqiicr ii la m.icliniio
du diable
A CCS mots lo nolairo suivil Ic uaiii dont il avail 011-
lilie la laidciir, ot bicntot ils allcignirent ensemble les
fortes du ebiilcau, garni dc tourellcs, qui s'elcvail sur une
rnche escarpoe. I.o guide alors ouvrit, sans proforor iin
mot, une clroilc polernc qu'il refcrma soudain deniere
Ini, puis, monlant un esealicrnoir el tonrnani qui condiii-
ill
^ IK riiiVKi:
>ciil .111 ini'iiiii 1' 1 l;ii;i'. 11 I'lililii Mil Iniip con iilnr, el |)i'iir-lr;i
iliins lino £;r;iiul('s:illi'. ou il oriloniia an ilcnlislc irallemlro
(Hifl(|iios inslanls.
llcslo soul ilaiis ocltp vaslo piccp silcnripiisc ot soniliro,
]e nolnii'c se sciilil frissoiiner malgrc lui. Ce cislol qui
soinblnit iiilialiilr, ccllc clianilnp a poine uclairce el qui
scniail lo iiioisi, Tasiecl grisalre ot oxlrannliiiaii-o ilc son
ronducloiir, lout roiicoiirail:i I'vcillii' eii liil iiiic seiisalini)
iloiiliiiiroiise (I va^'iii'.
NrannioinsM. Wa| jiniliicki'lspiiiil, pniiriiasserlclcmps.
a nclloycr Ips inslnimcnis qu'il avail, sans y son^cr, liirs
He sa jioclio. Unc ijiosse vuix, snrlani de ra|iparlenioiil
voisin, 111! firilniina d'cnlri'i-, on rapiiolaiU par son nom.
Anssitol il roforma son plni rhinirsiical. pril son cliapoaii
sons son liras pt olioil ,'i rinjoncliiin qn'il avail rppiip. I'n
homnip , (rnno laillp polussalp , onvploppr clans imp lolip lii'
rhainlirp Pii llamas vprl a i;rancls i-amai,rps Pl porlant sin- sa
Iptp nn lionnpl Ac vploni's noir nni. Ip rpciil avee nnc ili-
jinilp fi-oiilp Pl iniposanip ; p'plail |p pliatplain. Lp ilenlislp
sp coiirhn jiiwpra Ipitp, nuiiniura qiiplqnps paroles qui
ilevaipnl lpmoi(,'npr son prol'oml ipsppil. Pl se rpcominanila
liiimliieiripiil aiix Lonnps grapps ilii spii;npur.
11 Tn es (Ipniisip? dpmanila lp £,'pant il'iinp voix grave el
SMiiiire.
— Oni, monseignpnr, repondil lp grpfHor en s'inplinani
bien has ; el jp mp ferais nn lionnenr de pouvoir vous
servir.
— ^'ons allons liienlijl voir si tn lp ppnx, rppril son iii-
Iprliipnlpnr. ('ppemlanl, soil dil pnlie nous, In ne niP fais
pas dn loni I'pffpl d'pirp I'liomme qnp je pherehp. Co visage
lili'nip, CPs nipmbres greles el ppl lialiil rape ne ni'an-
nonppiil rien de bon.
■ — ■ J'esppre que eela np sera pas long, noblp sirp, dil
pn sonrianl le nolaire.
— Tres-volonliers, repllqua lp briilal palienl, qui s'assii
anssilol ; mais depppjip el prends garde il loi. n
Deiix nains anssi bizarrps qnp lp premier guide s'appro-
pbpreni, I'mi avpc iin plalpan, ranire avee une servielle,
el le nolairc sc mil en poslure.
fl,a siiilc :iii inimi'i'o iiroclmiii.)
VIE rRlYEE DES OISEAUX
i.KPiis Morns, i.rirs nAinTiDES, i.iar.s instincts.
On eonnail assp?. pen Ips oispaiix. I. Piir organisation di'
licale,la rrpidiledpli'iirsmonvrments, Ips allpial ions snliic-
par Ipiir organisnip el par leurs insliiipls qnand Thommp lis
a reduils en pnplivile, )ioiir les sonslrnire a noire analysp
Eeaucoiip d'enlrp pnx I'migiPnl, changentde plumagp el se
lapissenl Tliiver dans dpscachplles on I'leil hnmain ne ppiii
pas les SHJvre-. La llmidile I'ugilive des uns nous empeche
de les observer ; les autres, dans lenr orgiipil farouphe, sp
rpfngipnt au sommptdps monlagnps snlilairps. snr le som-
met ni'igpnx dps Alpes. Heiiendant I'liomme peiil saisir an
passage qiiplqnes dpiails de pps pxperieneps apripnnes. No
Ions ipi, ponr nnlrp inslrnplion el noire plaisir. quelques
anecdolps antbenliques et euripusps ndalivps ,'i cpltp race
inleressantp.
§ I.
UCS CRIMES S'DN ROUGE-GORGi:.
Le rouge-gorge, onle sail, porle nn eoslnme d'nnpsin;-
plicile poqnpllp Pl d'nnp originajlp pleganlp. II pst sociable
jiisqn'a la fainiliarilp; il ainip a Pirp jirotpge par riiomme,
el queb|iiefois il en abuse. On Ini reproebe de ponsserqne'-
qiipfiiis la familiarilp jnsqn'a limpprlinpnep. l.'liivpr, il ne
SP gpnc point ponr vous dpinandpr raiimune. Les gpns i\n
Nord, ipii onl fail avpp lui ample connaissancp, I'onl ba| -
lisp d'un nom chrelipu, luionleonsaere des legendes el des
ballades, el le Irailpnt pomnie nn vipil ami dp leurs longs
liivers. Us I'aiipellpnt « Robin , llobinet, lloliin le genlil-
hnmnip el Robin le bon pufanl » Un jardiiiier pcossais.
nns oisE \i;x
21
(Innt la ligiirc ossouso, lo rnsliimc kirinlo ot lo palois c.-
prcssif eiisspiU failles dcliccs do Waller Sroll, me racoi;-
tail, en 1830, comment il avail deroiivert, re (|ui I'avail
lieaiicoiipsur])ris, ([lie Roliin elail ea|ialili'di' crimes oilieuv.
el, chose surpreiiaiilc ! iiiie ll(iiiiiurrt«(V;wi*'i7c»(iV/i(iHi"'c
J'avais ele rendie visile a la veuve d'uii general espagnol.
Ecossalse d'origiiie, doniiei'iee en Ectisse aiipres dc sa fa-
mille malernelle. Elle dememail siir In route de Cosloi-
phine, a cin(| niille d'Edimliouig, dans line cliarmanle liahi-
lalion. creee par I'amliassadenr .'i Constantinople, sirllolierl
Lislon, qui, Ills d'nii fermier, s'clait plu a enibellir I'aii-
cienne chauiniere de son |iere. L'liiiiiilile toil etait resle
delionl, coiiverl de clievrefeuilles el d'eglanliers ; une lour
feodale avail ele enclose dans le doniaiiie, el renscmlili',
devenii aiissi liizarrc ipie clianiianl, offrail, par lesmonve-
mcnls el ringeiiieuse dislrilinlion dii terrain, la variete la
plus pirpianle. La porle de la forme ouvrail sur un pelil
perron, d'oii Ton descendail jusqu'.'v line piece d'eau inV-
giiliere, encadree dc gazon fin, et parconriie dans tons les
sens par des lialaillonsd'oiseanx aqiialiqiies.
Sous uii dc s plus grands arlu'cs de cello solitude enelian-
lee, la mailresse de la maison aimail a so reposer pendant
les lieaux jours dc raulomnc, el sonvent ses domestii|iies,
qui savaienl iprelle ainiail li rever, la laissaienl senle dans
celle situation. Au moment ou nous nous presentiimes de-
vant elle, une scene liizarrc et inlcressante sc passail. Elle
essayait de cliasser, de la main, un pelil rouge-gorge im-
pcrlinenl qui, sans cesse ocarte, revenait loujoiirs, avee
line insislance singuliere. saiililler autour de sa mailresse.
lournanl a droite et a gauche sa jolie petite lote enqiietic,
de velours rouge el noir, poussant de pelits oris douloureux
ct sfinidant implorer sa grace. I.orsipie d'lui euiip do niou-
clioir elle I'avail force de fuir , il se refiigia!t au milieu d'un
liiiisson voisin, oil il reslait triste el Idolli pendant quc'qiie
temps, jiisqu'a ce qii'il ncommencat le momc manege.
Nous vouli'imes savoir I'liisloire dii rouge-gorge, et eon-
naitre, s'il elail possihle, le niolif do la sevcrite que la jeune
femme lui niontrail.
II Oh! c'est lout un ronian. nous dil-elle. Qnand je suis
arrivce ici, je fiis otonnec cnmine vous dc remiiressemcnl
que me tomoigiiait cc pelil monsieur; sa grace in'avail plu,
el il me faisail la coiir avec laiil de genlillcsse, qu'en vc-
rilo je n'avais pas le coeiir de me monlrcr cruelle. C'est
Tommy, le jardinier, qui m'a eclairee sur son vorilalde ra-
raclere, el mainlenanl je ne peux plus le soufl'rir II a com-
mis lies crimes, et le plus exocrahle de Ions aiix yeux dune
femme. .I'avais coiiliime dc dejeuner dans nia serre. a Taiilre
hoiil dii jardin; qnaiid le temps elail convert ou pluvicuv,
je faisais aliaisser les vilrages, el je joiiissais de la heaulo
do la malinoe el dii parfiim des lleurs. Co petit nonsiciir
se mil a liccqiioler sur les glaces de la scrre pour demaii-
iler entree, et je lui oiivris. Nous nous aeooiitiini;imes hien-
li'it I'lin li I'autrc, et j'avoiie qn'il avail fail de grands ct
legitimes progres dans ma confiance, lorsqu'un heau jour
mon jardinier Tommy, entrant tout a coup pour donner
un coup d'cpil a dc maguifiqiies daliiias donl il a grand
soin, le vil en conversation rog'ec avec sa mailresse, bal-
lanl de Taile a pen de distance de nia tele, el voltigcanl an-
dessns de moi avec In plus sOduisanle coqiielterie. Tommy
Pousse un cri d'effroi, et, reslant immobile, les liras clen-
ilus, en face dc nous, parul slupofail, ce qui me semldail
olonnanl.Robinaurnil clo le plus redonl.Tblc des nialfailcurs,
que Tommy n'aurait pas manifesto plus d'effroi... Tenez, lo
voici Ini-mome qui vienl me demander mes ordres; il vous
dira de qiielles actions ce pelil monsieur est capable... Tom-
my, conlinun la jeune femme en s'adressant nu jardinier
qui s'approehait, monsieur veul absolnmenl que je donne
li Robin sa griicc ; qu'en pensez-voiis''
— .\ lui! s'eeria Tommy d'un ton grave el dans son pa-
lois ecossais, nc le faites jamais, madanie! c'est un impu-
dent petit drole, et qui ne merile pas autre chose que le
lacel... Imaginez, mon.sieur. conlinua-l-il en sc loiirnant
do mon cole, que pendant deux annees conseculivcs on lui
donna asile dans la serre chnudc, sous une fcnille de jinl-
niier qu'ou liii laissn en toiile propriclc. II elail la souveni
sur le bord dc sa roiiillc cnmme un grand seigneur qui so
SCKNKS
pronii'iii' siir sa Iprrnsso, el nind.inic smi ('■pouso oocuiJiul \r
fond ilu nid. sniijiiani Ic ini''n,ij;o d nnnirissnnt s:i pi'lilo
famillp, Los deux |ir.'iiii('n's nniH'Ps ro!n n'all.iit pas mal.
Rnhiii so coinporlnit liion onnimo pcro ol onniino opoiix. I,a
oouvoo faito. sa compa^no ot los polils pronnaionl lour vul,
coniiiip c'osl rusaj;o inimomdi'inl olioz los rou!i;os-i;nrf;i's.
ol lo };oiilillioniuic roslait on possossiou do son doniioilo.
Mais la Iroislomo annoc lous los polils ayani cpiiUo lo iiiil,
j'olisoi'vai fpio la rrioro no Inliaudoniiail pas, ol (pio lo innri
lui donnail son con!;o d'uuo faoin asso?. vivo qu'olle fiiisail
somli ani do no point coniprondrc. On s'occupa do co pro-
ccs, monsieur, proccs on soparalion do corps, conlinua
Tommy en riant ; el les uns olaicnt pour la fomme, los au-
tros pour lo mari. Cou'c-oi vanlaiont la conslanco do I'uuo.
coux-la insislaioni sur los privilojjos do uotre sexe; cos
dorniors avaiont raison, monsieur, n'on doplaiso a niadanio.
Qnnnd Holiin eul opuiso son oln(|uoiioo, il oul rocour^ ,'i la
force; ol, lo croirio7.-vous, monsionr, — o'ost uno clinso .i
fairo honour I — il I'a tuoo, ninnsiour, 11 I'a luor !
— Kt nous n'avons plus voulu, conliMua la danio on sou-
riant, dun opoux do si niauvais osomplo. lloliin n olo lianiii
do son palmier, lo nid dolruil. los Iraoos du forfail offacoos.
Popuis cc lomps-la, 11 orre conimo uni' ,inio on peine aii-
lour do la sorro. (|u'il est oondanino it no plus lialiitor ja-
mais. Nous y avons donno asilo a uii autre liali tani plus
saiivaf;o, ot cpii est nn arlislo d'uTi fjrand lalonl. (I'ost un
merle. Celtii-la osl cclihalairo , el il a aussi son romau.
Tommy, voiis qui aimez los oisraux aulani <[»(• nos lloiirs,
dilos qu'on nous fasse sorvir lo dojoiiiior. Vous raonnlerez
onsiiilo ,i mm-'ii'ur I'liislniro du nierlr colilialairo. Kilo vaul
cello do lloliin. »
(l.;i >!itlr ;iii iiuiiirni ])i'i>rli;ijii.}
LES OISEAUX A BORD DE LA FREGATE.
Nous i|uittions on 1829 los ilos .\cores, ol nous onipo:-
lions, dil le capilaino lluj;lios (jroot, line cpiantilo assfz
considoraldo do ijraius. do fruils, do (lours cl memo d'ai-
liuslos (|uo nous deslinions an jardin dliisloiro nalurollc
d'.Vmslordam. Lc Irnisiemo jour apres noire depart, nous
nniis aporcumos avoc olonnemonl (pie Inulos los vorijiies
do la fropale olaii'ut coiivorlos do cos charnianls polils oi-
soaux si lirillanis do plumage qui lialiilent los otinranirs
forols do cos Inliludos Ilionlol los malolnis s'haliiluoronl ii
onx. lis ouronl lour ration ol lours liouros do ropas. En-
trainos an milieu do lOcoan par la course du na\ ire cl dr-
venus nos coni|iap;nons do roulo, ils s'lialiitucront si biou
.lu sifllomonl dos cordafjo ol aux uiouvomontsdo roi|uipai;o,
epic nous los onimonamos avoi: nous jusqu'a Borp-op-Zooin.
I.a rigneur du olimat fit |iorir prcsquc lous los polils holes
dc ma frct^alo ; puis deux ou Irois soulomonl suivironl :\u
jardin dWmslordam los arliros donl lo parl'um les avail sr-
duits. ct qu'ils avaiont siiivis dans lour omiirralion.
[Juiininl (.V [.■i/ile.)
SCENES, RECITS, AYENTURES ,
l:xrn,Mis pi;s ri.rs nhU,nMs vnv\f,F,rns.
TRAPPEDB. BES MONTAGNES ROCHEUSXS.
J'cus Ic liouhcurdi' rcnconlrcr, dans uno dc nics excur-
sions en .\mr'rii|ue, liaplislc lirowu, fanicux irajifcur dos
montapjucs Itocluusos. I'cu d'homuios connaissaicnl niioux
que lui la vie saiivafte du i,'raud drsort dos prairies; il avail
ohasso avoc los shitsliimies ou serpents, dans lo n ravon so-
il lairen, dansloicp.iic aiixlaurcaiix n, aiusiquesnrloshords
du grand lac sale. I.cs corhenux, les jiieds nnirs I'avaionl
poursuivi pres dos sources do la Plain ol do la riviere
Jaune : mais Ic rocil dc son avoiiturc pros du fori David-
Crockoll, dans lo Trou do Drown, m'inlcrossa plus que
lous les auiros pnrce quo j'avais dojii visile cello curicusc
locnlitc. Tandis qu'il mo raconlait ces dolails morvMlloux,
sasro.ssopcrsonnesenihlaitsedeployor, ilaspirailavocfnicc
la fumoc dc sa pipe do corno , el son exaltation devini si
coulagionso, qnoj'aurais voulu mo trouvor encore an dol.i
du desert qui mo soparail dc cot ondroil.
Hue dos avonliires do Raplislo mc pnrul tellemoul liizarre
ot caractcrisli pu'. quo je la rajiporlo lello qu'elle ni'a cli'
ra CO nice.
La vallcc conniic sous lo nom do '/Vow dp Ilrintnt osl
silucc an midi dos munlagnes ]Viiidiirer sur lo Sheel-
Skadio. ou la prairie Oockriver, olcveo do plusicurs milliors
dc piods au-dossus du niveau dc la mer, n'ayani que quin?e
millos do cireonroroncc , onliurec do haiiles collines .
est a jusic liiro, sinon ologimnioul. caraclorisec du noui
do Trou. L'hoilie vorle ot nutritive dos monlaguos , los
laiUis dc colonnicrs croissant o.a ct la, les hosquels gra-
oioux dc sanies, Ic sol gras el feiiilc dc cello valloe isoloo.
on les legumes dc loule c.s]iccc croissent en profusion, snul
arrosos par la Sheel-Skadic, ou, cammc d'aulros I'appi'l-
leiit, la riviere Vorle, quise prccipitodansle Trnuau nord.
d'oii olio sort (^n passjint par uu dci.lc semhlaldc .i la valh e
do Teiupa , au sud. La temporalurc est admirahlo ; c'csi
pourqnoi dos ccntaines dc hdpiiciiis on font lour quarlior
ri'hivor; colic valloe osl aussi froquoutoe par dos ludiens do
loulcs los nations, tiiais surloni par los .Vrrapahocs, qui y
vicnurnt lialiqucr avoc les hlanos. (".rs Imlions soul npu-
les los moilleurs cnlrc lous les aulres des monlagncs llo-
cheuses. Draves , guerricrs , ingcuicux , hospilaliers, iK
snnt plus I'iehcs que la plupart dc leurs cimlVercs, ot pns-
sodont un grand nomhro do chovaux, dc mnlrs, do chicns
el dc niontons. lis cngraissont los ohicns ot los maugeiil.
On los appelle niangenrs dc chicns ou Arrapahoos. Lenj-
fahriquo do couverlurc indique dc grands progres\ers la
civilisation, qnoiipic cot art ap| arlicr.ne a lour pays, ol i.c
\ ieunc |ias do relranger.
I'armi lesjonnos lilies qui vinrcnl s'otali'.iraux environs
dn Trou dc Brown, lorsquc la trihu s'y rcndil pour Irali-
cpier avoc los hlancs, sc Irouvait unc scmillanio Indienno
qui, des les pr micros ciilrevues, s'cnipara du cocur dc nap-
lisle, nicn n'csl plus cnnimun ; les mccin-s des hahitanis
des monlagncs Ilochcuscs no s'o|iposent pas a cos sorli's
d'alliances. On a vu sonvoni des liommcs d'un rang plus
oleve dans lo mnndo aliaudoiuier los liahiludes el les arl.s
UK VOVACKS liliCHMS
lie lii tie (.-ivilisco |,uui' s iiiiir u uiie lu'llo Jii deseii. hlui-
!;iR's lies reinnios dc Icur cinilciir. rosi lianlis chiim|iions do
1,1 civilisaliun ouMioiil c|u'ils soul Ijlnnrs: on no penl ^hito
on (HiC sm|iiis lors(|n'()n so ra|ipollo 1 inllnonio dii soli'il
hrulant do rAmoiiiiio siir la jioau. II y a aussi jilusioui's
siirtos do gibior ipi'il osl dol'ondii dc^ oliassci'.i line coi'laine
o|ioi(iic do ['aiinoo: c'osl dans cos jours do desccuvromenl
quo los cliassonrs oliorolionl a so dislrairc el paicouront los
ivigwams ol les |jolrinses do lonrs voisins an loint sonihro,
dont los haliilnJos dilToront lioancoup do oollos dos Iriljns
tpii oiil ell! cliassoos do oliez olios dans los Etats-Unis. Los
I'l mines dnnsent ioi el oliliennonl ]dus d'nn cffinr loi'sipic
Icnrs talons nils et jii-illanls ofdenronl la peluusc. Elles
lout dos guoiios, llssoiil dos couvoilnics, ct les jeuncs
cliassoui's, sonildaljles a d'aulrcs amoiiioiix plus rapprochcs
de nons, sonpiienl pros d'ellos pondaiil (piollos se llvient
a CO genre d'occnpalions, nn'olles savenl lonjours egayor
pai' dos chaiiLs molodionx el Icndros.
('o fnt dans nii de cos momonls i[iio Baplisic s'epril do la
jouno Aii'apalioc. II n'avail alors d'anlri' parti a picndre
cpio do s'en fairc aimer et de Topousor. Mais, lielaslles
I iipas sauvaifos no lo cedent en rieii a corlains papas civili-
ses, qnoi.pie pent-('lre plus francs ct |ilus positifs encore!
Jamais ils iraccordonl lonrs lilies sans oblenir pour eu\-
inoines un cadcau en eohangc, d'uno egale valour. Le pre-
lendaiil clioisil oi'diiiairenienl son nicillour clioval, le con-
dull an vigwiim dos ]iaronls de sa bien-ainiiie, raltaclie ii
un poloau et sc retire : si, apres rexainon, le clieval est ac-
<-eple, rentrovuo a lieu, et I'affaire no lardo pas a sc coii-
clure. Si, an contrairo, los parents Irouvoul epic le clioval
no vaut pas la lillo, ils o.vigoni d'aulres presents avanl de
cunsonlir a se soparor d'un olijel aussi procieux; cost ainsi
ipio l)on nomlire de blancs riches out eiileve la plus Ijolle
lille do la Iribu. On a inomo offorl unc fuis sept cents dol-
lars a je nc sais ([uel forlnuo jeuuc lioinine, en ecliangc de
sa feniiiie d'Etaw, ipii olail d'une boaule morvcillense ;
iiiais , disons-le a sa lonango , I'offre, liion ([u'elle cut etc
plnsiours fois repclee, no fnt pas acccplcc.
Avanl (|ue le cirur de Captlsic fill pris d'assaut, lo
mallieureux jeuno hnninio avail deja do]ionse luul ce (pi'il
avail gagne an prix do taut de poijies, pour se procurer cos
joiiis.sances dispcndiousos dos liipiours fortes et du labac
qui abrogeni la vie d un grand nombro do ces hommes en
dopil de lours constiuitions fortes et vigonrcnsos. II ne Ini
restait done pas de ipioi aclieler un clioval, ol sans clioval
point de feniine. La saison do la cliasso elail passee depuis
longlenips, il fallail allondre encore un niois la nouvolle
opoi(no An depart. CependanI Ilaplislo pril son fusil, (piitla
les douceurs et les plaisirsdu foil Uaviil-Crookell. pour aller
chei'elier I'ours dans ses aniros les plus reculos , le castor
dans soseclusos. et le legor chamois sur los plainos do ver-
dure, esperaiit sc procurer par sa chasse laboriousc los
moyons d'oblonir sa hieii-aiineo.
1.0 travail de quelipios jours reniplit la cachetic d'un
Irappoiir d'une ample provision do pcaux et do fourrurcs.
lies loulres, dcs castors lomberont dans lo piege ; 11 liia
plnsiours daims, et le succes somblait couronncr les cfr'orts
infatigaldcs dc moii ami liapliste. Aiu'cs avoir parcouru nil
grand espace de terrain :\ la poiirsuile dos boles fauvos, il
reviiit charge de son farJeau vers sa eachelte, ol, deposaiil
ses Iresoi-s a son ipiarlior giiieral. il so remil en iiiarche.
I'lus do trois scmainps se passereni ainsi. Un jour, commc
il sui\ail un uomciu Soulier, le Irappour aventurier nulni
dans un ravin profoiid et boiso qui couduisait evideinmeul
a une | laino oil lo gihicr dovait olre abonilant. II ponelre
an milieu dcs taillis el dos roiiees se fraye un cliemin a
I'ai lo de son contoau. sort onlin du hois, el sc troiive sur la
lisieredela clairiere. Eaplislo no ]iut alors rolenirun cri de
surprise apres avoir love un iiislant les ycux aux ciel , il
rontra dans le hois el s'y arrela pour se livror a ses re-
flexions. On no peul cxpliipier la conduite du lrap|jeur
sans parlor d'un usage parliculer aux Arrapahocs.
.Xnl jeuno lionimc, fut-il le fils du plus brave de la tribu,
n'a droit de se ranger panni les guerriers, ou de sc ma-
ricr, avanl d'avoir fait quob|ue action d'eclat, et que le
sang de son ennerni n'ait rojailli sur liii. Cost pourquoi,
an commencoment du printoinps, tous les jeunes gens qui
onl alleint Page voulu se rassemblenl, s'cnloncent dans
les bois a la recherche d'avenlurcs pcrillouses, ii la mauiiire
dos chevaliers errants d'aulrcfois. Lorsqu'ils out Irouve un
lieu solitaire, ils leunissent dos perches de vingt a Irenle
picds do long, les attachont par Ic haul, font une grande
oalyane dc forme couiquc, y ajoutanl des branches et des
fouillos. A rinleriour ilssuspendont une toledebuflle verl,
des chaudieros, des pcricranes, dos couverluros, la peau
dun bufllc blanc comnie orfraiides au grand esprit; en-
suite ils so livrent a cortaines pratiques niyslerionses; la
premiere consiste a fumor la pipe modioale : I'mi d oux la
reniplit de tabac el d'herbcs. plai'e audessus un eharbon lire
de la cabanc niyslique de I'esprit, as|iire la fuiuoe el la
laisse ecliapper par ses nariiies, puis ils font lonelier I'eni-
Ijouchurc de la pipe a la lorre, ct apriis quobpios aulres
coromonios nioins iniporlanles, la pipe fait le tour de la
cabane. I*lusieurs jours, coiisacres a des rejouissaiiees do
toutos sortes, so passenl avanl (|u'ils soieni piels a enlrer
en eampagne. Eiilin, ils abandonnonl la cabane; el nialbeur
aooluiqui oscraily peiietrrr, il serail aussitot punide inort
si on venail ii I'y surprcndrc.
C'esl auprcs de ces cabanes mystiques que nous avons
laisse Baplisic en proie ii une foule de rellexions. II se
eroyail cnloure d'objots plus que suffisants ]iour achcter lo
cheval exige; mais riionncle liapliste n'aurait jamais songe
ii derober ((uolquo chose du teinple des Peaux-llo'uges. Itien
de ]ilus bizarre que do ronconlror ce respect religioux chez
cos homines grossiors, joint .i un principe de justice qui
les doniine toiijours. Copendant monami cut ii soutonirdc
rudos combats : on anrail cru, nie disait-il, que loulos ces
clioscs se Irouvaient expres sur nion chemin, el que je de-
vais'.es acco]ilor. I'uis il se souvint qn'une foi> un pauvre
Irappour blanc. ii ipii on avail vole son manloau au com-
inencenieul de I'liiver. pril -ans se goner une oouvcrlurc
dans Hue do ces cabanes d'.Vrrapahoes. Lorsqu'il I'ul anienii
dovant los vicillards, accuse de sacrilege, il se defondit en
disant qu'ayant etc vole, li^ grand cspril avail ou pitie de
sa position, et lui avail donne I'ordrc de prendre la cou-
vorlurc pour s'eii vetir ! le grand cspril a ccrlos Ic droit
dc disposer des choscs qui lui apparticnncni. Telle fut la
decision; le Irappcur fut absous. tiopcndanl liapliste bian-
liiil la tele; il allait s'eloigner lorsquil sentit unc main
s'appuycr sur son cpaule par Jerrierc, el vit en sc retour-
naiil un guorricr indicn onic de ses peinliircs dc combat.
Lis voyageurs se lironl des salulalions ct raceiieil le plus
I ordial ; lo jouue hommc n'olail autre que le frcrc de la
bien-aimoo du Irappcur. et liaplisle Brown lui avail donne,
la saisou procedonlo, la plus belle pipe qu'iui pill voir.
" Mon freiele Mane dorl pen. il osl bicii inaliiial. u
scem;s
Lc chasseur souiil, ol lou^il presquL' comme il rejilii|iia :
« Mon iciijiiam cnI vide, Pt jo voiidrais le rciulrc cliauil el
commode |ioui- la neuv de iiioii liuaini. II sera uii grand
guerriiT. »
Le jeuiie brave liraiila la leli- ;;ravi'nieiil, el moiitra sa
ceiiilure : pas iin pericrane ne .s'y Iroiivail. Puis il dil :
« Cinq lunesse soul cndoniiies el la liachc dc rArrapahoe
ii'a pas ele levee. Lcs I'ieds-.Noirs soul deschieiis el se ca-
chenl dans des Irons. n
Sans rien ajouler ii ces niols signilicalil's, le jeuue clief
se dirigea vers la Iroupe giierriere d'Arraiialioe. Baplisle,
enclianle dc voir la li.;ure d'un de ses sembhliles, sui-
vil le jeuue honimc. II Iraversa le ravin que le Irappeur
avail deja pareouru. An ccnlre memo du defile el boise a
moins dc vingl pieds d'oii Baplisle avail passe, on voyail
le camp indien. Le chasseur y recul le mcillcur accueil.
On I'invila a preniire sa part du sonpcr que la Iroupe
se disposail a manger. Bajilisle, doul I'appelil elailexcile
par I'air vif des nionlagncs, accepla volouliers I'invila-
tion. II dcvora d'enormes tranches debuflle, fuma uue
pipe aupres de sou and, qui lui raconla commeul I'uxpe-
diliou avail manque. An bout dc queli|ues inslanis Ba|]listc
apercut de certains signes qui le niireut mal a I'aise : U'S
Indiens, ii u'eu pas douler, s'eulreleuaienl de lui tout has.
Euliii, une vive discussion s'eleva a laquelle se joiguil le
jeune chef. I'our nie servir des paroles du iiarralenr, u ils
couvinreul tons que sa jiean blanche indii|uail indubilablc-
menl i[u il apparlenait a la grande li'ibu de leurs einicmis
nalurels, ipa'avec le sang d'liu blanc sur leurs vplemenls
ilsanraienl renipli lescoudilions deleur va^i, el pourraii'ul
relouruer chcz cux aupres dc leurs parents.
Cepcndanl (|uel(pics-uusmireulserieusemeul en question
si lcs iioms sacresdc frere el d'anii, qn'ilsluiavaient donne
di'puis plusieurs annecs, n'avaient pas lellcnieul change ses
relations envers cn.\, que le grand esprit auquel ils avaient
fail vceu I'avait envoye parnii eux revelu du caraclere qu'ils
lui avaient donne, c'csl-ii-dirc comme frere ct ami ; s'il en
etaii ainsi, le sacrifice ne ferail quirriler lc grand esprit,
cine lcs relevcrait en aucune manicre de Tobligalion de leur
vccu. D'aulrcs prelcndaient que Tesprit leur avail envoye
celle viclime pour les eprouver; il avail etc, il est vrai,
leur ami, ils lavaieul appclc frere, mais il clait au.ssi leur
enncmi naturcl; ils ajoulaiciitqucle grand elre ne les rele-
vcrait pas de leurs obligations, s'ils pcrmellaicnt que cello
relation factiee d'amilie apporl.il uu obslacle u leur obeis-
sanee. Les aulres repliquaienl que lc Irappeur, quoique lour
enncmi nalurcl , n'clait pas conipris dans le sens du
v(cu, epic sa morl serail unc taclie a leur ccjurage, une
violation aus loisde ramitie, qu'ils pourraient liien Irouver
d'aulres viclimcs, mais que bur ami ne pourrail trouver
une autre vii'.
A la grande cousleritaliou de Ba|ilislc, ces jiaroles ne pa-
rureul faire aucuiie impression sur la majiu-ile. C'cst alors
Hiie le jeuue chef, i'ami dc noire brave Irappeur, so leva,
et fit un signe dc la main [lOUr indiquer qu'il dosirait
parlcr. o L'Arrapalioc est guerrier, il surpassc ,i la course
lc chcval lc plus leger; sa Heche est comme I'eclair du
§;rand esprit; il est brave, mais il y a un nuage enlro lui
et le soleil. 11 no pent voir son enncmi, il n'ya point de
pericrane dans sou wigwam, mais le maiiihin est bon; il
cnvoic une viclime, uu homme donl la pcau est hlanclic,
mais sou creur est rouge. L'liomme a la figure pale est un
IVcre. son grand rouleau n'alleini pas ses amis b'S Arra-
pah(jes. Mais I'esprit est tout puissant, mou frere (Jesi-
giiaut Baplisle) est renqdi dc .sang, il peul en donner uu peu
pour tacher les convcrlures des jeunes gens, et sou conir
conservera sa rhaleur. J'ai dil. >i Do vivos acdamalious sui-
virent ce discours. Lc desir seul de retourner eliez eux los
avail on parlie excites asacrifier le Irappeur; mais, grace
a eel cxpodienl, ils aecomplissaient leur vccu, se faisaioul
reccvoir au nomhre des guerriers. Chacun des jeunes goiis
aurail un wigwam, nne femnic et tons les honncurs ipii
reviennent an pore de famille, Ils fureul Ions d'acc(u-d; un
caillou servil delaucetle, lc brasdc rhounue blanc fut dc-
couvert, ct le sang (|ui jaillil dc la legere blessnrc fut soi-
gneusemcnt dislribue el repaudu sur les velemcnls des Ar-
rapahues cnchanles. I'uisenl lieu une scene a laquelle mon
ami Ba|]listc Brown olail loin do s'alleudro. Bien persuades
qu'ils venaient d'accomplir leur vtcu, los Indiens furent
remplis de reconnaissance, ils voulurent donner a Baplisle
une preuve substanliell i de leur gratitude, (ihacun fouilla
dins son ballot, ct deposa son tribut aux jiicds du frere
blanc. Lespeaux de loulre, de castor, d'ours, de buflle ne
liii manquerent pas, el ses richesscs en fourrure depasserenl
dc beaucoup ses plus vivesesperances. Le jeune chef les re-
gardail en silence, el lorsqu'ilseurent tons a|iporle leur of-
I'rande, il s'avanca, conduisant par la bride un magnilique
cheval do solle et nne mule do somine ( qui s'elail saus doule
egareo du Iroiipeau d'un iiiarehand) el les offrit a Bapliste ;
son refus out ele contrairo ,i reliquelle du desert, d'ailleurs
noire ami .savait Irop bien les avaulages (|ui lui on revien-
draionl. I'our loule rojiouse Haplisle so leva, ct d'un air
renfrogue, ct s'expriiuaul dans la laiiguc d'.Vrrapahoc, il
leur paria ainsi ;
" Uu de mes amis allail do Saiul-Liuis an fort Bout, el
par consequent il Iraversa au milieu des t'Hmu«f/i(s; eh
bien, un jour il ful environue de cos Indiens qui s'empa-
rerent de lui, rculrainercnt pros d'un clang oil ils plon-
gerent sa tele idusicurs fois. Comme ils ne |iouvaieul
alteindre le but qu'ils s'claicnt proiioso , ils couvrireul
scscheveux de bouc. puis ils recommoucorcnl ii lcs laver
de nouveau. Bien convaincus euliu que cello couleur rousse
(Hail nalurollc, ils lui donuiirent en cchauge une duuzaiue
de chevaux, el le renvoycrcnt Ires-polimcnt. Or, mon ami
disail qu'il aurail bien voulu avoir encore qnclqii's bois-
seaux de celle precieusi^ mareliandiso doul ils Irouvaioiil .i
se defaire avec lanl d'avantage ; el iiioi, jc desirerais avoir
plus d'eau rouge dans iiics veines, puisqu'ellea taut dc prix
ii VMS yeux. »
Les Arrapahoes, qui avaient vu des choveux roiix ii
d'aulres (pi'ii Brown , recoutcrent Ires - allenlivemeiil ,
el quand il cut fini, uu cri exprcssif se lit enleudio, le
camp fut love, et Inus se perdiront bioulol sous lcs voules
de la forel. Bajilislo, alfaibli par sa saignee, nionla sur son
choviil apres iivoir charge; Sii iiiule, el se dirigea vers sa
cachelle on il resia ([uclques jours. Au bout d'unc quin-
zaiiic, le Irappeur, relabli, parlil pour le Troii de Brown ;
la saisou etaiil pen avancee, il voiidil sos fourruios ii uu
prix tros-olcvo, et les ayaulochangces pour des coulcaux, des
pcrlos, de la poudro, dos ballcs, etc., il rcviul quelques
jours apres au village Arrapahoe. Le chcval fut acceiilo, la
jeune lillc aceordec, el depuis ce jour le wigwam do la
fiancee, Peau - Bouge dans lc vieux pare, sur la grande
riviere, devinl le quarlicr general dc Bapliste Brown, lo
vigoureux Irappeur des inonlagnes Boclienscs.
(Toi/mycs (((• Silliinan.]
DE VOVAUliS RECE.NTS.
UNE SOIREi: AU MAROC.
25
u Je ii'ni Jiiissc an Maroc iiu'vuic soireo, el jo iic vouilrai^
))as, me disait uii voyageur, en passer une seconJe. C'cst
lo pays (l<'s liyenes....
c< J'avais espere faire dans rintL'rieur Jc cppays une ex-
cursion favorable .i mes gouls pour I'liistoire nalurellc ct
pour la cliasse. Ce ne ful nu'a force d'adresse et d'argent,
en viilanl une hourse que j'avais bien garnie, moyennant
plus de 1,00(1 livrcs sterling et la proleclioii du consul an-
glais. i|ue je parvins a me soustraire au cimelerre el a la
h.iiue de res races faroucbes et corrompues. I'eu de passions
nobles et geiierciises sc dcveloppenl el lleiirissenl dans de
lelles moeurs; iinc passion arabe, Tamoiirdes cbevaux, on
plulOl rallacbenient du cavalier pour sa monlure, s'y est
loulefois couservoe dans sa purele originelle. M. Druni-
niond-Hay. pendant le singulier voyage d'exploration (pi'il
a tenle au JIaroc ]i0ur se procurer uii cbeval barbe digue
d'etre offerl a la rcinc Victoria, a renconlre do singuliers
exeraples de cclle passion de I'hoinnie pour le cbeval. Voici
ce qu'il me raconta.
CI — Cuniine nous approchions de Tunis, me dil-il. ac-
conipagiies d'une bonne escorle bien armee. nousenlendimes
galoper derriere nous, el nous ne lardanies pas ;i elre
alleinis par un cheval barbe a (jueuecourte et a robe gris-
de-fer tpie monlail un Arabe venerable. Sa selle au bee
poinlu supporlail le long fusil maurcsiiue, el, de la main
droile, 11 brandissail un de ces batons lalismaniques sur
lesquels des caracteres arabes soul graves pour ecarler du
voyageur loutc espece de malbcur on de danger; un vasle
el simple hull; lloitait sur ses epaules nues et ses bras mus-
culeux. Deux longues pointes d'argenl armaient, en guise
d'cperons, le talon de ses pantoudes : souvent un cavalier
maladroit donne la niorl a son cheval en employant cetle
correction dangereuse. Kolre bomme earaeola aulour dr
nous el se mil a nous reciter des bistoires.
« C'etail un conleur de profession, et justice doit lui elre
rendue ; il conlait merveilleusemenl bien, el meltait dans
ses bistoires tout ce ipii peut plaire a dts lecteurs biases ;
beaucoupdesang, deletes coupees, d'aniniation, degenies.
de fees et de princesses malheureuses. II elail au milieu
de son second ' conle, lorsquc, s'echauffant lui-meme par
rintcrpt pallietique du recit, il parlil tout a coup au galo)i
encrianl de loule sa force ; Allah ! Allah ! Allah ! le turban
tomba ; le haik suivit le turban. II me sembia que ces in-
cidents dramaliques faisaieni partie de la mise en scene el
que, dans I'inlenlion du conleur, elles elaient destinces a
completer I'inlerel de son recit. En effel, loin de se de-
monter, rArabe,saisissanl son long fusil, lil feu, arrela son
cheval qui se dressa lout entier sur ses pieds de derriere,
el, reprenant le galop, souleva le haik avec le canon du
fusil, puis, sc penchant a gauche et etendanl son long bras
decharne , enleva le turban , toujours au galop. A peine
une miiiute s'etail-elle ecoulee, que le conleur elait a mes
coles, grave, replncanl son turban sur son crane el conli-
nuant sa narration conime s'iln'eul ele qni'slioii de rien et
qu'il ei'it pris une prise de tabac. Je vouhis marcliander son
clieval barbe qui elail remaniuable par la grace des mou-
vemenls et la beaule de sa robe. II repoussa nion offre avec
la plus profonde indignation : vendre son cheval, c'etail
plus que vendre .son ame. n
Dans les nieines parages, le malhenreux Daviddson,celui
qui peril assassinc, fit renconlre d'un autre Arabe non
moins amoureux de son cheval. « J'avais grande envie
de Tacheter, me dit ce voyageur, et je coniniencai par
louer sa bete pour le mellre de bonne humeur. lille le
merilail. Sa robe elail gris-perle, Iruilee, et d'uue mer-
veilleuse beaute :
— Que! prix m'en donnez-voiis'.' demanda I'Arabe.
— Cent cimjiiaitlc niilselals { 1 i.
— L'offre est raisonnable; mais vous ne I'avez vu en-
core que du cote droit ; regardez-le du cole gauche, n
Et il Ct demi-tour pour sc placer du cole ojipose.
u Voyons, m'en donnez-vous quelque chose de plus?
— Vousetes pauvre et vous aimez voire cheval. Je vous
en offrirai un bon prix. Frapjiez-moi daus la main. Deux
cents mitsekels vous convlennent-ils '? » Les yeux de I'Arabe
etincelerent, elje crus que le cheval m'appartenait.
ic Cost bien, s'ecria I'Arabe;)) et, secouant Icgere-
menl la bride, il partit venire a terre, le beau cheval
giis dressanl el secouant sa queue avec joie. En une se-
conde il avail disparu. Je me relournai pour parler a mon
compagnon de voyage. Une autre seconde, et I'Arale elail
la, pres de moi.caressant le con de sa bete.
J) F.iiviiori viDgi-ilcuv iLipcilcons, ^umiiic considerable ilans to |ia)s. ■
i
se
S C K A R S
« Voyez , me dit-il . II ii'a pas un |)oil dc ili'rniiije ; i|iii'
iii'en donnrz-vuusVn
u .I'nlTiis li'ois coiils ducals. el r.Tnini.il les \alail.
« Mei'ci , clii-elioii , me dit I'Aralic en me (endanl In
main. Jc puis a present me vnnter qne vous ni'nvez offerl
Irois cents ducats pour mon cheval. Mais ne crnyez pasque
je vous le donne jamais. « 11 n'y a pas d'oi' et d'argeiit
dans le mnnde pnni'lesuni'ls je voiiUisse le vendee ! »
Kt je ne ie vis pins.
A eijle de nous etail le ka'id on elief de I'escorle qni son-
riait sei'ieusement dans sa liarhe :
« Cet homme est un insense, me dit-il ; il a vendu pour
achetei- ce cheval, ( ce n'etait encore ([u'un poulain I, sa
tcnte, ses troupeanx ct jusqn',i sa femmc. Anjonrd'lnii , il
n'a rien an monde, et il ne donnerait pas son elieval pour
le monde enlier. » iDrummdnil-lldij.'
T
wih^'ijir'^^'^^
- » jlfOS^jT P'
Vue dc Slaroc
I,E SOUill. A niNUIT.
(diaipie seniaine un bateau a vapenr part de Slockholm,
fleliai''|uc des voyageurs sue les points les plus iniporlants
de la cole orientate et oecidentale du golfe de Bothnie. Sa
destination est pour Torneo, le point le plus septentrional
du monde civilise. Le 23 juin, ii la Saint-Jean, si Ton gra-
vil le sommet d'une montagne voisine de la ville, on jouit
d'un spectacle extraordinaire et glorien.K p(.ur le genie
hnmain ; confirmation complete du systeme de (^opernic.
Le soleil , au lieu de descendre perpendieulairement
et de sc caelier sous I'liorizon, incline lentement son
globe ronge vers le nord-ouesi, sc dirige de plus en plus
vers le nord, et, a nnnnit precis, suspend son disque au-
(lessus de I'liorizon : il reste la comnie balance pendant
([uelques minutes, et reconimencant a monler vers le nord-
esl, il ne s'arrete dans sa course glorieuse et ascendanle
que lorsqu'il tonrlie ii miili le point culminant du snd. .\
celte epoque, les habitants de Slockliolm, pendant trois se-
niaiucs jouissent de nuits lumineuses dues ii la refraction
des rayons de I'aslre et qui leur permetlent de se passer cn-
tierement de lumiere artificielle. Je me souviens d'avoir lu
une leltre pres d'llpsal en traversant nne foret a minuit.
Le marquis de Custine rapporte aussi qn'il a lu une lettre
en se promenant sur le quai de Saint-Petersbourg, ville
siliiee au mcme degre de latitude qu'Upsal el a un demi-
degrc nord de Stockholm.
La nature, dans ces latitudes etii cette epoque, prend inie
teinlesurnaturelle. Vous nediriez pas le monde des vivanls.
Le bleu du ciel est profond et d'un azur extraordinaire. Pas
un nuage : lejour et la nuit, meme nuance, meme calme,
meme immobilite. La Inne se dessine a peine commc une
plume on comme un llocon de laine. Les etoilos s'effacent.
C'est une vie qui parait ninrle; c'esl une mort qni parait
vivanle. La nuit vient, les maisons .se ferment, les lumieres
s'eteignenl; tout dort, tout se lait, el I'ceil du ciel reste
loujours ouvert. Vous traversez ces rues desertes, sous une
elarte qni vous semble contre nature, au milieu d'un si-
lence qui eontraste avec eel eclat. Vous ne voycz rien, si
ee n'est de temps i autre une sentinelle immobile avec sa
i;edingote grise et son mousquel d'aeier.
( Vi'^ingcs tie h'nlil Jiivs In liiissie, ele.)
I.E Dtrxl. SAMS IiA FORtiT MOIHE.
II y a pres de trente ans, un jeune homme, etudiant do
Heidelberg, nomme Scbwartzkojif, ne dans la ]irovincc
de Uesse, etourdi , d'un excellent coeur et brave, mais
joueur et dissipe, recut une leltre doul le cachet noir el
I'ecriture eirangere lui causerent un mouvement de snr-
|irise. Son luleur lui ecrivait que sa mere, pauvre fenmie
qui s'etait privee de loutes ses ressources pour lui donner
une education liberate, venail de mourir, qu'elle ne lui
laissaitaucune fortune el qu'il n'avait plus que deux partis a
prendre, choisir nne profession on s'enroler. Lejeu et les
usuriers n'avaient laisse a Pierre (c'etail sou nom de bap-
temej que I'babit qu'il porlail, le sabre a lourde poignce
de I'etudiant allcmand ct un petit liavre-sac. II passa la nuit
sans dormir, ct le leiidemain, a cinq hcures, apres avoir
paye son botessc avec quelques grosschen (pii lui restaient,
aehela un pain, le mit dans son bavrcsac avec le meers-
cliaum (pipe allemande) indispensable, sortit de la ville
par la route de Fraueforl et marcha toujours devant lui avec
une resolution sombre, ne s'arrelant que pour manger un
moreeau de pain et se reposer.
Le soir du second jour, comme il approebait d'une foret,
un grand vent s'eleva; les sapins noirs eriaient el gemis-
DE VOYACES HEOENTS.
27
saiciil oil s'abais>aiU vers le voyasjeur qui marchail coiilre
le vfiil. Ce quil resseiUail n'clait pas do la peur; il aurait
voulu ([ue I'uii de ces grauJs arljres si' IVil brisu et Vvdl
cnstveli sous sa duite. I.a null lomliait, rora^e s'umion-
cait : il se mil a chajilui- commc uu liomme qui veut ou-
blitM- I'l vie cl SOS peiiies.
u Ualle-la ! cria uue voix, ijendaiit i|uc Irois liommcs
I'u veslc dc chassi", et la figure iioircie, deboiicliaicnl d'uu
I'lJUiTC dc ji'uiies pins. Trois paires dc pislolets saluaient a
la fois le jcuuc liommc. Le desespoir lie eraint I'ieii ; il Ics
icpuussa di'daiij'neusenieul et moderenient, conime s'ils
I cusseut impoilunc plutol (ju'effraye, et leur dit : « Lais-
sez-moi ti-aiiquille; je ne peux I'icn faire pour vous. »
— Ties-bicu, nion maitre, lui dit le premier volcur;
niais sous voire permission nous ferons plus ample con-
iiaissance avec ce petit havrc-sac que vous avez la sur le
dos. »
Pierre s'assitsur un tronc d'arbrc, detaclia son bavre-sac,
*u tira sa pipe, ct lour dit ;
« Dounoz-moi done du fou !
I'liis il lour passa le liavre-sac.
u Ah ca. continua-t-il, j'ospere que vous ue sorez pas
longs ; j'ai du clioiuin a faire I »
Los volours no purent s'empocber de rire dc son sang-
froid II so mil a funier IranquiUemenl, el, apres une minute :
n 11 faut convonir que vous otes bion malaJroils. Esl-co
que du premier coup d"fleil vous n'auriez pas du voir qu'il
n'y avail rien a gagner avoc moi ?
■ — Silence, cliien ! cria I'un des liommos, on je lo niels
cello balle dans le venire.
— Tu auras fail la uuc bcllo action. .\li ca, sais-lu ipu'
si tu n'stais pas un mauvais drole, je le demanderais raison
lout de suite de m'avoir appele ebien.
— Cost, parblcu, son droit. Ueiuer, inlcrrompil un ban-
dit; il n'a pas pour, le gaillard !
— Et UHii done, croit-il ipio j'ai pour de lui?
— Je to crois... roprit Pierre ipii fumail laujours. je le
crois un poltron ! »
Uoinor eenmait de colore ; sa vanile de voleur elail blos-
soe ; il voulail se batlre ,sur la place conlre Sclnvarlzkopr
qui funiait luujours. La visile du havre-sae elail Icrmineo.
On convint que les deux advorsaires vidernient leur quc-
relle dans le camp memo des bandits, au centre do la forol,
oil ils s'etaient pratique un asile impenetrable. I'iorre les
suivit, en causant gaiement avec cux et leur raeonlanl lou-
tes les anecdotes dcsa vie d'eludiant. Ons'enfonca dans les
profondours du bois. De distance cu distance, des scn!i-
noUes olaient placoes. cliacune un petit cor de dnsso pomJu
a la ceinture, el averlissaieritdurotour des bandilscoux qui
olaient restes dans le camp. Leeroux d'un ravin, onvironno
de loules parts de rochers a pic, couronncs de sapins et
d'erables, renfermait uno douzaine de lui ties grossiere-
mcnt conslruites, qui servaient d'habitalion a ces mes-
sieurs. Pierre fut presenle, en grande corenionio, aux
vingl ou trenle honnnes de la bando qui applaiidirenl fort
a SOS intentions. Les femmes alluinereut do graiidos tor-
ches de poix resino (lOur eclairer le combat ; on loma le
cercle. Ueiuer mil has sa voste de cliasse, et, au milieu du
silence gonoral, trouble souloment par les hurlomonls du
vent dans los branchages , lo duel commenca.
Tout I'avantage de la force musculaire etant du cote de
Uoiiier. il accabla son joune adversaired'unogrele de coups
.Itrribles que Pierre evita ou para, sans |)ronilro loffonsive
11 avail appris a runiversite touloslos finesses do I'escrimo
el les avail pratiquees plus d'une fois. 11 laissa cetle furie
edalorol se dissiper ; et au moment ou la fatigue abaissail
le bras de lloiuor, d'lm seul coup de poinle illui traversa
I'opaulo. Le sang jaillit, ot los camaradcs do Ueiner so pres-
seronl autour de lui. Puis, il los vit se grouper sous une
rocho . paili>r lias . so consulter outre oiix ol aciler. a
ce qu'il paraissail ihi moins. une queslion inqiorlanle. Au
boul de quolques minnlos, ils se dirigorent du cote du
joune liomnie etiui firenl la proposition suivaiile. Leurca-
pilainc elail mnrt quelipics jours aiiparavant sous la balle
d'uu douaiiier; s'il voulail prendre sa place, ilslui feraiont
grace de la vie. II accepta; los femmes appurlorent du viu
dansde grandos lasses de Silesie, el I'ou bul a la saute du
noiiveaurapitaino.
28
LH LIVIllv
I'eiiihinl (lix aiis. le iiouveau Joan Sbogar. i\u\ iliSciplina
s;i ti'ouiic, la 111 ri'noncer aux eiilrcprisps meiu-lrici'es ; llllc
iiiolier (langoreiix ilc conlicliandior. II Jevliil fori oiiiilc-iil ;
rcha|i|in six fois a la prison, qiciiisa la Dllc il'iiii I'ii-lic in-
spccleiir dcs foivls, s'cnru'.a dans raniiec de IlUichcr, ol
niourut en brave, a Walerloo, avcc le ijrade de lienlcnanl.
(lIowiTT, Yoyntjcm AUeinaijne.)
LE LIVRE DE lA SANT^
ANECDOTES MECZCALE5, FAITS ET CONSEILS REIATIFS
A lA SAKTE DE I.'HOiainE.
I. Air. cONSiDiini! r.omiE alimest; vemilation.
AMif.DOTES ISECESTES.
i.ES rinr.osnpiiES d'eiidibouhc. — i.ES jecnes cn^vivES.
L'aUnosplicrc dans laijUcUe riioninic vii excrce snr lui
unc pnissanlo iiilluenco. Cependant on ne parait guerc s'en
eniharrasser; on dirail nnnne ipic les archilcclcs n'oul
d'aulrc Ijnl (pie d"exclure I'air de nos a|)])artemeiUs. Et ce-
jiendanl si ce lluide vital nc Irouvait pas moyen de s'intro-
duire par force ,i (ravers les jninlures iniparl'ailes de nos
f.Mielres el de nos porles. nons mourrions elonffes, lillcra-
lemenl parlanl. S(uivenl les plaisirs on les Iravanx de la ci-
vilisalion enlassenl les lionimes dans nne localilo elroilc on
les pounions de eliaciin d'enx ne penvent aspirer (|u'nn air
deja vicie.
De qnelle (pianlile d'air cliacnn de iionsa-l-il besoin ponr
vivre ? Un doeleur anglais, nonime Reid, )irelend ([u'd fanl .i
cliacun dix ]iiedscnbes d'air par minute; nous croyons que
eetledepense d'air vital est propnrlionuelle a la constitution
de I'individu, a la force de son estomac et a la temperature de
Talr. Une personne sedentaire a besoin ile beaucoup moins
d'air ipi'ime personne ipii prcnd de I'exercice ; et un air
trop pur, c'est-a-dirc contenanl Irop d'oxygene, eonsume
rorganlsation luimaine el eveillc nn a|ipelit fabuleux qui
exige la reparation des forces an moyen d'nue alimentation
puissante. Un chimiste suedois, le doeleur Lieliig, ajqiellc
I'oxygene le devorateur universe!, et il a parfaitement rai-
son. Plus on s'eleve snr les montagnes, jdus I'air s'cpnre,
plus I'orgauisme s'use, s'epuise, et a besoin d'aiiments. Nos
epicuriens ne savcnl jias (|u'cn dinant dans une alniosphere
cbaude, ]irivcc de ventilalion, its reduisent leur appetil de
moitie et se rcndant incapables, fantc d'une quantite snffi-
sante d'oxygene. d'a|qirecii r et meme de digcrer les pro-
diiits gastronomiques des meilleurs clicfs. Voici une anec-
dote fort curieuse et recenlc, dont les proprielaires de
lavernes el de restaurants feront sans dontc leur profit, et
qui prouve que le renouvellement de I'air est aussi neces-
saire a I'appetil que la nourriture est nccessaire a la vie.
On y verra un senal de graves pliilosoplies ecossais boirc
infiniment plus que de raison, sans se douter meme de
I'exccs qu'ils commcttcnt et sans en eprouver aucun resid-
tatdangcreux :
« Cinipiante mondjres de la societe pbiloso|ibiqne d'Edini-
« bourg, dit Ic doeleur Reid, devaient diner a I'bolel dc
« M. Barry. II me pria de prendre les precautions neccs-
« saires pour la venlilalicui dc la salle a manger qu il s'a-
II gissail lie leiiir a la fois cbaude el .saine. Je me cbargeai
[I de ictle operation, el je crois que j'y reussis fort bien
« dans I'inleret du mailrc de Ibdlel ; je pense aussi que
« les convives n'( urent ancune raison de se montrer me-
u conlenls. Je fis aboulir les tnyaux du poele a un pendentif
II golliiipiecpn occiqiail le centre de la vot'ile, ctje m'ar-
« I'angeai de maniere a ce que la combustion du gaz qui
II eclairait la salle ful totalement absorbee.
11 Depnis cinq lieures du soir jusqu'a minuil, I'alnio-
II sphere ful renouvelee au moyen de eoiirants d'air
II superieur que j'avais menages et qui passaient tantot
(I a travers des drapieries mouillees d'eau de lleur d'oran-
II ger, lantol a travers de la mousseline iinpregnce d'eau
II de lavande. De pelilcs ouvertures, pratiquees dans le
II planclier et correspondanl avec le courani d'air superieur,
II enqiechaient que les convives respirassenl deux fois le
II meme air. On ne s'apercut de rien pendant le repas qui
II dura longtemps, si ce n'est que les convives ctaient fort
II gais. Mais lorsqu'ils se furent retires vers deuxheures et
II demie, il se trouva que I'lmnoralde et grave sociele avail
II absorbs trois fois plus dc vin que pendant scs reunions
11 accoulumees. Le maitre dc rbotel s'etait trouvii a court et
II il avail lite force d'envoyer cbcrcbcr de nouvel'.es provi-
II sions dc vin dans dcs voiturcs. Les con.sonnnatcurs or-
dinaires d'une demi-boulei lie s'litaient eleves jusqu'a deux
II bouteilles et demie, el personne, y conq)ris le cbef de
II retablissement . ne se plaignit d'avoir souffert la plus
« legerc incommoditi'. »
Ce meme doeleur lleid , ipn fabriquc, pour les menus
plaisirs des pbilosophcs qui soupent, dcs zepbirs de lleur
d'orange el d'eau de lavande, est devenu ini veritable mo-
nomane de ventilation ; — quelqnes-unes de ses experiences
approchent de la plaisanlerie. Ami d'un cbef dinstitution
qui n'elait pas du meme avis que le restaurateur Rarry, et
qui Irouvait I'appctit de ses eleves dangereux et pen eco-
nomique, il lui jii'oposa de faire faire a ces derniers un
soupersp'.endidectd'arreter ii un momeulconvenu I'exercice
de leurs facullL's digestives. Lacreme et les pales disparurenl
conime par encbantement, ct les estomacs nienacaient d'o-
pei'cr eiicore une consommation effrayante, lorsque le
doeleur, veritable Eole, fit succeder a la ventilalion parfu-
mee et fraicbe dont il avail acconi|)agne Ic repas nn air
cliaud, lourd el nauseabond auqucl nnl appetil ne resisla.
Tons les eleves sorlirent en fouleelenriantde I'atniosphere
ainsi transformce.
Quels que soient les execs bizari'es el les alms auxquels
la rnonomanie vcntilalrice du doeleur a pu diinner lieu,
il est prouve que I'air esl un aliment et c|n'une condition
essentielle pour se bien poi'Ier est dc le respirer pur.
Gardez-vous de vivre dans un lieu privc d'air rcspirable. ,
Eloignez de vous, autant que possible, tool gaz qui ne
pent cnlretenir la vie. Comme en nous assiniilant les ele-
ments de I'air, nous ledepouiUonsa noire profit de ceux qui
nous convicnncnt, il se vicie a mesure que nous le respi-
rons, et Unit par ne plus cnnvenir a noire organismc. Si
vous vous tencz enl'crme dans une cbambre el assis a un
bureau, mangez pen ; vous avez pen perdu. Livre a un
e.xercice violent et resjiiraut un air oxygenc, vous pouvcz
manger beaucoup sans rien craindre.
Hardez-vous bien de changer subitemenl les conditions
atmosphiTiqucs dans lesquelles vous devez vivre. Son-seu- j
lenient on ne quille pas impimemenl un air sain pour un |
air pur, mais il est dangereux de quitter une alniosphere
viciee pour ratmosphere !a plus pure. Le Danube et I'ile de
VValcberen sunt celcbrcs par leur iusabibrilc. LiMsqiie les
DE L.V SANTE.
29
ciiiscnts fi'oncais t|uiltaieiil ces marais iiifecis pmir ]iasSi'r
dun? im ail- |mr, ils lie iiiaiiqiiaii'iU jamais ile faire uiie
5,'rave malailie.
L'air ties salons csl cii ^'cnei'al enipoisoiine , et telle
ilueliessc jeime, lirillaiile ct converle Je (liamaiils, vient
eliei'chei' le plaisir dans uno vasto boilc d'air corrompii, a
pen pres liernieliriuemeiU fcrmcc. ll'ou liii vieiit celle
paleur? poiii-nuoi cellc langueur du regard et celle leiiile
inurljide dc la pcau? La cause n'en est pas diflitile a
dovitier. Ciiii] cents personnes nhmies dans le meme local
aspii-enlpar minute cini[ cents gallons d'air almosplieriipie,
i|ui en ressortent incoinpatibles avec la vie hninaine. (Ihaque
respiration, cliaijue soupir vicie |ires dc seize pouces cubes
du ini'nie I'lenient, et do minute en minute, d'heure en
benre, ralmosiibere dcvient plus morbide et moins respi-
rable. Cerlcs. il faut que Uifu ail voiilii dnnner a la puis-
sance de vie cbez I'bumme une force bien invincilde ,
puisipie le ricbc et Ic pauvrc qui se plaisent a sejoiier
ainsi de la vie ct de la mort, les uns par la rccbercbe du
plaisir, Ics autres sous le cruel Jong de la niisere, trouvoiit
luoyen d'ecbappcr encore a taut d'iin|ircvnyances. Dc re-
cenles espericnces out pruuveque la (|uanlile d'oxvtjeiie,
c'esl-a-dire d'air vital respire a llanipstead, pres Londres.
est a celle du meme elemciil que Ion respire a Londres,
coninie un el deini esl a mi.
MM. boiis.-iingaiilt el Levy out lail , a .\nilillv el a
I'aris. la meme experience, el leurs resullals, sans elre
aussi eloniianls i|ue ceux des experimcnlateurs anglais,
unt founii la meme preuve. Us ont reeonnu que l'air
dc I'aris, rue iMouffelard, conlient cent parlies de gaz
acide carbonique, vrai pois(m destrucleur de la vie, et qui
ccpendantest loujours mele a lalmospbere; — taiidisquela
meme quanlite d'air a AiuUlly n'en contient ((ue quatre-
vinnt-douze.
INFI.UENCE DE DIVEaSES SUBSTANCES
SUR LE COUPS ULMAIN.
LES NAKOOTHtUES. — Lom-.ii. — i.i: t.o.\c.
Si les inlluences exierieures agissenl sunious, que seiM-
ce done de ces substances ipii penetrcnl au sein meme de
I'organisalion el ((ui la modifient essentiellement? II n'cst
pas d'alimenl, pas de substance eu contact avec nos exis-
lencis qui siiieni indifferenls. Tons sont on nuisibles ou
utiles a la sanle. Mais leur ulilile ou leur danger soul sou-
mis ,i lies conditions Ires-divcrses-
Toul est relalif dans ce monde ; on no pent poser
d'axiomcs fixes pour tons les temperaments et toutes les
situations jiossibles.
En general plus une substance a de force, plus ellc offre
dc danger.
Tons b's poi.sons ne Inenl pas inimedialemenl riiomme
qui en use. L'alcool et Ics narcoliqiies, tels que le labac
ct I'opium, sont des poisons; de tons les poisons qui
agissent violemment sur le cerveau sans le dclruire, le plus
rciloutable est I'opium. II poneire, comme l'alcool, dans la
substance meme du cervelet. On a relrouvc de l'alcool el de
Idpiiim dans la cervellc de ceux ipii en avaient abii.se, pi
meme dans les aiiimaiix doiil I'estomac en avail conteuu
une certaine dose, (luiconque se sect habiluellemeut de ces
substances les transforme done volontairemenl et les force
d'cntrer dans la constitution de son organisme.
On sail ipie I'opium est un extrait vegetal fort simple el
assez facile .i preparer, que Ton tire des teles de pavot, sur-
lout dn pavot asiatique. L'effel de celle substance, prise
en graine, bne en decoction, ou fumee comme le labac, est
inevitable el borrible ; c'esl la ruine morale et la ruine phy-
sique; c'est la destruction de I'bomme toutenlier.
Des natbins, .seduilcs par celle ivresse fatale, ont vii
leurs races s'clioliT et loute leur vigueur dcperir. La
derniere guerre .soulenue par I'cmpereur de la Chine
contre I'Angletcrre n'a pas eu d'autre motif que celle
diHcrioration de la population enliere que ricn ne peul
ai-racber a I'usage morlel du pavot en liqueur, en piite ou
en graine. Parnii les Europeens, et parmi les plus inslruils
ct Ics plus celebrcs d'entre eux, qucbpies-uns out suc-
combe ;i celle liabiludc, dont les suites inevitables sont
une maigreur affreuse, souvent la paralysic el la mort.
Le poelc anglais Coleridge a jieri, longlenqis avant I'agc,
devorc parcc besoin fatal.
liien de plus curieux et de plus inlcressant que la des-
cription circonslanciee des sensations et desrevesdu man-
geur ou dii buveur d'opium, telle qu'un bomme done de
beaiicoup d'eloqiience et d'espril, mais longtemps livrii a
celle terrible liabiludc. I'a dclaillee dans un livrc pen
connu :
« L'opiuni, dit-il, exercait sur moi une inllucnce redou-
lablc. Des qu'une chose s'elail presentee .n mes yeux,
.je n'avais qu'a y penser dans robscurite, el je la voyais re-
parailrc comme un fanlome. Une fois ainsi Iracee en cou-
leurs imaginaires, comme un mot ecrit en encre sympa-
Ihique, die arrivait jusqu'a un eclat insupportable qui me
lirisait le conir.
« (lela elail accompagne d'une inquietude el d'une me-
lancolie profonde, impossible a exprimer. II me sem-
blait chaque null que je de.scendais, nou en metaphore.
niais litteralemcnt, dans des souterrains etdans des abimes
sans fond, el je me sentais descendrc, sans avoir jamais
I'esperance de reinonler ; meme a nion riiveil je ne croyais
pas avoir remonte.
« Le sentiment de I'espace et celui de la duree claienl
tons deux augmeulcs c.xccssivemenl. Edifices , monlagnes,
s'elevaienl a des proportions Irop vasles pour etre mesu-
rces par le regard. La plaine s'elcndait el se perdait dans
I'immensile ; je croyais i|Helqucfois avoir vecu soivaiile-dix
ou cent ans en une luiil; j'ai fail des reves d'uii million
d'aunecs.
« J'aimais beauroup Tile-Live, donl j'avoue queje jirefere
le style el la forme A ceux de tout aulre hislorien, et je re-
gardais comme le symbole de tonic la dignite romaine ce
mot souvent employe par Tile-Live, consul romanus. Les
mols de roi, sultan, regent, etc., etc., on tout aulre litre
donne a ceux i[ui cmprunlent la majeste collective d'uu
peuple, avaieni moins de pouvoir sur moi. Je m'elais aussi
rendu familier cvec une pcriode dc I'liistoire d'Angle-
terrc, celle de la guerre civile, oil la grandeur de qud-
ques personnages m'avait frappc. Ces deux genres de lec-
tures so mireula hauler mes reves. Souvent, apres m'elre
represenle dans les lenebres une espece d'assemblee, un
ccrcle de dames, une fele ou des danses. j'cnlcndais dire au
loin ;
50
LE i^lVllE
u Ce sunt lies dames aiii^laisfs Jii iiiallieuieiix tciiijis
de Charles I" ; ce sonl les I'emmcs el les Dlles de ceux
qui se soiit rencontres dans la paix, se sonl assis ;i la
mcme lalile, allies par le niariage on le sang; el ponrlanl,
apri'sun certain jour dn nniis d'aoul IC'i2, ils ne se virenl
plus ipi'a Marslon-Moor on a Ncwluiry, lavanl dans le sane;
la nicnicnrc de lenr nucicnne affection. »
— Les dames dansaient el souriaient comme a la cour
de Georges IV. Ce|UMidant je savais, meme dans men reve,
i|n'elles elaienl morles dcpnis prcs.de deux siecles.
u Tout a coup on frappidt des mains; j'entendais pro-
noneer Ic fornddalile mot consul romanus, el venaienl
immediatement I'auliis el Marins, entoures de centinions
avcc la tunique ecarlate, el suivis des uhtlagenas des legions
romaines.
(1 Quelques annees opres, commo je regardais les anli-
quiles de Rome de Piranesi, 11. Coleridge me dccrivit
une suite de tableaux de cet artiste appeles ses reves,
et qui ne sonl autre chose que do semhlahles visions pen-
dant un acces de flevre. Qnelques-uns ( je parle tou-
jours d'apres le rccil de M. Coleridge ) reprcsentaienl
de vasles sallcs gothiqucs ; sur le [jlancher elaienl semes
toutes sortes de machines, des cables', des ponlies,
des roues, des leviers, des calapulles, etc., etc. ; el sur le
cole des murs on apercevail un plateau, et, s'aidani a grim-
per sur ce plateau, Piranesi lui-nieme. Suivez I'edilice un
peu plus haul, et vous voyez qu'oji arrive a un jirecipice
sans aucune balustrade ; cependant aucun moyen de
retourner sur ses pas. II faut descendre au fond des abimes :
quoi qu'il arrive a riuforlune Piranesi, vous le sup-
posez pour le moms a la fin de ses tuurments el de ses
efforts - Mais levez les jeux, vous voyez une sccoude eeliaj]-
pee plus liaule encore, et encore Piranesi sur le bord de I'a-
bhne. Levez encore les yeux, encore Piranesi sur un pla-
teau plus eleve ; ainsi de suite jusipi'ii ce qu'un le perde
dans les voiites lenebreuses des sallcs.
« L'arcirueclure s'introduisil daiis mes .songes. Dans les
derniers temps de ma maladie surtout.je voyaisdes cites el
des palais que riiomme ne trouva jamais que dans les nuages.
C'ctail iucommensin-able.
« A mon arcliitecture succedcrenl des reves de lacs, d'e-
lendues immenses d'eau ; ils me tourmcntercnl tellenient
que je craignis ( cela doit paraitre bien hasarde a un me-
decin) que qiieUiue affection deseniblalile nature n'aUerat
iuon cerveau.
icLes eaux changerent de caraclere; au lieu de lacs
transparenls, brillanls comme des miroirs, ce furenl
des mers et des oceans. II se fit encore un changenienl
plus terrible qui me promettait de longs tourments el qui
ne me quilta qu'a la Cn de ma maladie. Jusqu'alors
la face linniaine s'etail melee a mes songes, mais non d'unc
uiaiiiere absolue, sans aucuji ponvoir special de m'effrayer.
Mais bientolceipie j'appidaisia lyraimiedela face huinaine
vint a se reveler ; peul-elre dois-je I'allribuer a quelqnc
evenemenl de ma vie a Londres. (juoi qu'il en soil, ce fut
maiidcnant sur les Hols souleves de I'Ocean que la face hu-
majue commenca de semonlrer; la nier elail comme pa-
vee d'innombrables figures, lournees vers le ciel. ]]|curanl,
desolees, furieu.ses, se levant par milliers, par myriades,
par generalions, par siecles; mon agilation elail sans
bornes ; mon ame s'clancait avec les fluls.
Un jour il me semlda que j'clais coucbeet que je
m'eveillais dans la null. En posanl la main ii lerre pour
relever mon oreiller, je senlais ipielque cliose de froid qui
cedail lorsipie j'appuyais dessus. Alorsje me pencliais hors
de mon lit ctje regardais. C'elail un cadavre elendu a cole
de moi; cc]iendant je n'etais ni effraye, ni nieme clonue.
Je le ju'cnais dans nn^s bras el je Peniporlais dans la
cbambrc voisine en rue disanl : II va elre la couclie par
Icrre ; il est impossible qu'il centre si j'ole la clef de ma
chanibrc.
» La-dessus je no: reuilormais; quelques niomenls api'cs
j'clais encore reveille, c'elail par le bruit de nia porle
qu'onouvrail; el cctle iilcequ'onouvrait ma porle, quoique
j'eneusse pris la clef sur moi, me causail unmal horrible.
Alors je voyais enlrer le mcme cadavre que tout a I'lieure
j'avais Irouve par Icrre. Sa demarche elail singuliere ; ini
aurail dit un lioinnie a qui Ton aurait ole les os sans lui
otcr ses muscles, el qui, essayanl de se soutenir sur ses
mcudtrcs plianls et laches, lomberait a chaque pas. Pour-
lanl il arrivail jnsqu'ii moi sans parler, et se couchail sur
moi. C'clait alors une sensation effroyable, un canehemar
dnnt rien ne saurait approcher ; outre le poids de sa
masse informc et degoulanlc, je senlais une odeurpeslilen-
lielle decouler des baisers dont il me couvrait. Alorsje me
levais tout ii coup sur miin scant en agilanl les bras, ce qui
dissipait I'aiqiarition.
nil me semblail ensuite que j'elais assis dans la meme
cliambre, au coin de mon feu, et que je lisais devanl une petite
table ou il n'y avail qu'unelumiere. Une glace elail devant
moi au-dessus de la cheniinee ; tout en lisant, comme je le-
vais de temps en temps la tele, j'apercevais le cadavre qui
me poursuivait, lisant par-de.ssus mon epaule le livre que
je leuais a la main. Or, il faut savoir (jue cc cadavi'e
etait cclui d'un homme de .soixante ans environ , qui
avail une barbe grisc , rude el longue, el des che-
\cus de meme couleur (|ui lui tombaienl sur les epaules.
Je senlais ces polls degoi'Uauls m'efllenrer le con elle vi-
sage.
II (lu'on juge de la Icrreur que doit inspirer une vision
pareille ; je restais immobile dans la position ou je mi>
Irouvais, n'osant pas lourner la page, el les yeux fl.xes
dans la glace sur la terrible apparition. Une sueur froide
coulailde toul mon corps. Cel elal dui-ail bien longlemps.
el rinnnobile fantume ne se derangeail pas. Cependant
j'entendais comme lout a I'heure la porle s'ouvrir, el je
voyais derriere moi (dans la glace encore) enlrer une
[irocession sinistrc ; c'elaienl des squeleltes horribles
porlant d'une main leurs teles, et de I'aulre de longs
cierges qui, au lieu d'un feu rouge el Iremblanl, jetaient
une lumiere teine el bleu.ilre comme celle des rayons de
la lune. Us se promenaient cn rond dans la cliambre qui,
de tres-chaude qu'elle elail auparavanl, devenait glacee, el
quelques-uns se baissaient au foyer noir et trisle, rcchauf-
faieul leurs mains lougues el livides, en se lournanl vers
moi pour me dire : a II fail bien froid... »
L'iiomme de talent et meme de genie, qui avail brave
el reilierche ces effroyables hallucinations, fut la vic-
lime de I'opium. II nc conscrva que la force inlellectuelle
necessaire ii les decrire ; — et une intelligence deslincea fairc
I'bonniuir de I'.Vnglelerre ne produisil qu'un seul livre,
celui-la meme qui conlieut I'aveu de son malbeur et de sa
faille (I J.
(1) Confession d'un thermkt. \ Les Uiciijkis ^ullt clii\ ([in.
loiti uii iis.'igL' tuiislani (k* ro)iiuiii. )
IIE LA S.\>TK
31
IiE TABAO.
« On croil gpiieriilpmenl, dil iin poote nUi'iiii'iiiil liiiiiiij-
risli(|\ic, au syslime de Copernic ou A celiii de N'cwion.
("est II no n-roiir. Le monde est dans les nuagcs, commc
rhariin sail, cl ce snnldes nuagcs do laliac, II n'ya (|iio la
fumoe dii laliac i|ui soulienne le monde poliliqne 01 moral.
Lo dialile fume une grande pipe fori liien culotlee, el noire
paiivre globe, (|ui jjallolle enveloppede fumees si vagiios,
esl la suspendu el balance comme iin homme ivre au-
dessus de la pipe ilu (liable. Oui ! La feuille de la Havanc
soulienl dans Tair tons les budgels appauvris de I'Europe?
Esl-cc (|ue Ic dandy prive de son cigarc, ou I'cUidiant
d'lena sans son meersrhaum aurail unc seulo chance
pour se soulenir? Croyez-m'en sur parole, les choses hu-
maines ne vont i|He par la fumce de la pipe, el le diable
nous fume el nous culoUe lous les jours!... »
La passion du labnc. qui n'avail envalii que I'Espagne
el la llnllande . esl devenue generale sur la face iln globe.
Le rcvenu le plus clair de certains gouvernenients resnite
du monopole de celle planle narcolique. En definitive, c'esl
un poison.
luliniiiienl raoins puissanl que ro[iium, ce n'en esl pas
moins un aniidigeslif redoulable. U cause presque loujnurs
des vomissemenls ct des nausees au chiqueur, au fumeur,
meme an priseur ipii n'esl pas encore accoulume a ses
effels. De lous Icsmoyens de s'enipoisonner avec le tabac,
le moins dangerous esl I'habilude de fumer. Cependanl
conlemplez, je vons prie, ce jouno fumeur novice ! (.luel
effort puissant el inutile pour resisler a linnuence du nar-
colique! comme celle Icvro lombe ! comme col ceil hebcte
s'o'.ivre sans oclal I
Mais Lusage du labac fume el prise merilc bien lout no
rli.ipiire ; et nous dovons remellre .i un uuniero prochain
un grand nombre d'anecdoles aulhenliques sur I'usagc du
cafe, du Ihc el surtout du tabac, que nous e.vaminorons
dans ses resullals el sos effels sur la sanle, sur I'baloine,
surl'esloniac do riiommo. Los dornioros annoos onl fourrii
ii ce sujel unc masse considerable d'obsorvalioiis inslruc-
lives,quc nous preferons a louleslesdcclamalionsela lous
les raisonnemenls, eldont lerecueil est assozcurieu.s pour
eiro offorl a nos lecteurs. [L'Htjgiene lie Ilos(on.)
[in sutfr nn tiutin^ro prflclmin.)
LES MERVEILLES
DU .M(MS PASSE.
II ii'y a pas de mois qui s'ecoulo ou, sue la face dii moiide,
on lie viiio orlalor i|iielr|iio fail bizarre, so manifeslor i|nol-
52
que genie nouveau ou lirillcr quelqiic invenlion iiialtendiic.
L'aelivile du griiio Imniain, ijraiule mei'voillc, se siibdivise
et se raniilie en merveilles de loiiles sorles, cnniine Ics
etincelles jaillissenl de la roue raiiidc qui s'enllaninio en
lournant sni' ellc-mi'me.
Nous reencillerniis Ions les niois Ics plus curieuses de
ces nouveaulos; nous no nous allachcrons pas seulenient
a celles qui exciteni I'adniii'alion cl la curiosile; nouschoi-
sirons celles qui soul nlilcs, ((ui annoneent nn |ii'oa;res du
chrislianisnie cliez les populalions liarliares, un progi'es du
bien-elre dans les classes pauvrcs, nn develeppemont de
la force intelleclnelle, du commerce et de I'induslrie.
CONQCETES IIECECTES DE l\ CIVIlISATms CliriETIES>E.
EMPLOIS SOIIVEAOX DE E'ELECTDIrlTE.
LIIMIERE r;AI.VAMIJl E.
Mn\TtlE EI.ECTBigi'E. T, V fOJIME DE TEIIIIE EI.Ef.TIllOUE.
Les moeurs chreliennps out peneire rccemnient el pres-
*c(ue a la fois dansle fond de I'lnde, an Kaljonl, dans les iles
de I'Archipel indien, en Chine el au Maroc, ce vieux repaire
de rignorance el du fanalisrae maliomelan. Nos amies out
appris a ces larbares, que leur situation semblail si liieii
defendre et proleger, la superiorile immense de TEnrnpc
el le neanl de leur foi. A I'autre bout du monde, les Clii-
nois, pen de tenqis auparavant. avaienl recu une le.con
equivalente ; cependant eette aclivile qui fail notre force
nese ralentissait pas en Europe, etl'on vnyail des resultats
presque miraculeux en signaler les efforts.
C'esl surloni anx puissances cacbees de la nature ou aux
elements les plus impalpables el les plus difOciles a nianier
(pie s'adresse aujourd'bui la science : le rcsle semble epuise.
On elabore el Ton soumet a nos besoins I'air qui nous
environne, les gaz qui le coniposeni, I'electricite qui eon-
slilue la foudre et qui se cache dans les nuages. le galva-
nisme ipii resullc du c.onlaet de plnsicnrs melaux et en fail
jaillir une etincellc.
Ces phenomenes, les plus myslerieux, les plus secrets,
les moins expliques, ceux qui atlestent avec le plus de force
la puissance, la grandeur el la bonle divine ont oceupe
reccmmenl les experimeiilateurs. Des voitures ont ele
poussees par de I'air couiprinie dans des lulies; au milieu
de la place du Carrousel, une Inmieiegalvaiiique lirille au-
jourd'bui meme. A la moiilie elrclrique, au leli'graplie
eteclriqur, a rimprimcur I'lerlriqiic. :\ Vhlairugc par le
gaU-anisme, aux chcmins ulmosplicriqtics, nouveau sys-
leme do voitures niises en inouvemenl par la pression do
I'air, est venue se joindre la pimimc de Icire elcclriq\ic.
merveille plus elrange encore.
Monlic ijalvaniqiie.
La mnnlre electro-galvanique, inventee par un nonmic^
\Vadliani,eslmiseenmouvemenlnoiiparunechainesederon-
lant aulour d'un pivot conimc dans les monlres ordinaires,
mals par ce qu'on appelle une ballerie galranique ; c'est-a-
dire par plusieurs lames de cuivre el de zinc juxlaposees et
Irempanl dans un acide que I'on re louvelle tons les cpia-
lorze jours. De cclle ballerie jaillil la mysterieuse puissance
LLS MKIIVEILLKS DU MOIS I'ASSE.
iiiagneti(pie qui fail marcher les deiils de la roue par le
contact d'une petite lame de I'er ; ainsi eelle monlrc singu-
liere. qui n'a point de cliainc ni de clef, se remonle tons
les quatorze jours : on renouvellc I'acide de la ballerie, cl
la monlie est nionlee.
C'esl une merveille, sans doule, inais plnlul pom- la cu-
riosile i|ue pour I'usage acluel. On doil allendre di's resul-
lals plus posilifs de I'eleclricile appliquee a I'arl de liinpri-
merie el a I'art des signaux lelegra]iliiques. II y a dejii
vingl-sepl ans que Ton avail imagine d'appliquer la force
eleclriqne, i''esl-a-diri' la rajiiililede I'eclair aux cnnnnuiii-
calioMS lelegraphi{|ues,
Grace a celle invenlion singuliere, une plaque de zinc,
placee en lerre, en communiealion eleelriiiueavee une pla-
que do cuivre, imprime a une distance de douze lieues, en
une minute, les caracleres el les ehil'fres. Un plus long de-
tail est necessaire pour faire hien comprendre a nosjeunes
K'Cleurs, el aux fenimes doni la curiosile s'inleresse a ces
conqueles de res|u'it el de la science , le mode d'aclion el
le proeede materiel de ces experiences ; nous y reviendrons
pour leur eonsaerer loul nn rhapilrc du procbain nuinero
de Moiisieiii le Cure.
Mais des aiqourd'hni la place sufOsanle nous resic pour
indiquer I'elrange application faile receniment de I'electri-
cile ,-1 ragriculliire. Celle puissance eleclriquc que la science
a recounueavec elonnemenl, ettrouvec repanduea travel's
la nature enliere, n'esl (il faul en convenir) ni precisee ni
definie encore. Les savants les plus avances paraissent dis-
poses a eroire que galvauisiiie, elcclricile, niagnelisme, ne
sonl que trois expressions de la meme force dislrihuee par
la main de Dieu dans les melaux, les corps vivants et I'ai-
manl. Quoi qu'il eu soil, elle parail exercersur le develop-
ment des plantes une iailuence tres-vive ettrcs-mai-qucc.
La pomiiiv de lerre eleclriquc.
Un Amcricain s'est avise de placer plusieurs plaques de
zinc el plusieurs pla(|nesde cuivre rallaebees jiar un (il di'
fer, a droile el a gauche d'une ponime de lerre plantee en
lerre; ainsi enloure el muni de la ballerie galvaniiine
donl nous avons parle plus haul, et sur laquelle I'liumi-
dile lerreslre agissait comme I'acidc necessaire a racllon
galvaniqne, le tnbercule a grossi demesuremeni ; 11 a finl
par alleindre la proportion colossale de deux pieds de dia-
metre, c'est-a-dire que, sous rinduence de la pile ou balle-
rie eleclriipie cnfouie avec lui dans le sol. il est devenu
scmblahle a une cilrouillc.
On ne pouvail se meprendre sur les causes de cetle crois-
sance exiraordinaire ; les aulres pommcs de lerre de meme
espece qui I'enlouraient avaienl conserve les dimensions
ordinaires; qnel(|ues-ni}es u'elaient pas plus grosses que
des noisettes. {Boslon lieperlorij nfugricitllure.)
I.':ib(jjiilain't3 lies iiinlirrcs piciJ.ircL's loai' le Jnunwl de M. le Cure iimis
force de remellie au nuiiicio iirurliain |iliisieiirs arlicios, lels (jue 17m-
cemlic tltius la neifje, le Ciue tli: Citnloiie, Jmk le Desosse, la Mtti.'ieii
maudile, IcJf Soulerraiiisde Waltiiii/Slieel, elf., ele.
.V07'/i. La ffrarnrr tie la paije -1 c^l desltuec au mois de Marie.
Imin-imerie SCIINKMIF.U et LANUiANn, nie i;-|-:rfiirlli, I.
LR
LIVRE DES FAMILIES
01'
JOURNAL DE MONSIElTi LE CURE.
M« a —l" Volu
a. " Becembre 1844.
LE MOIS DU JECNE CHRETIEN.
Itepuisla r.iliilefliiiio dus |in'ii]icrs |j,-irenls, f|iinr,iiiic sicili.s il^illi-iih-
oiil passii siir lo genre luim.iin. Eiifin hiillc I'mirm-e (hi jour ro|inr,-ileur.
Do la Viorgc do Jiida va naiire Ic Saiivciir dcs lioiiinies ; iin join' .lo
ciinsolnlioii larira Ics larines de (|iialrc mille .-innccs. Voici rAvonl.
Cost roninic I'aurorc qui precede le lever du solcil ; quatre seiiiaincs
limit oliaciine represente iin millior de ces annees d'allcnte son! I.ieii
di-nomoiK nommcesle Icnips de I'Avent, c'est-a-dire de rarriveo d'Km-
manuel, Dieu avecnous.
Oiii P'lurra nier que ce grand jour de la nalivile Cm Messie elail
digue de riinniieur d'un prelude He prieres et de sainles praliqiies dc
niaceralimi? Ce dernier lerme elomic dnns iins Irmps moderiies, oar
oiifiii.si I'Eglise dans ses ofnces revel une sorle dedoiiil qui a lioaiienup
d'analogie avec le cnreme, si ccs pielres cl cos leviles jironneiil lo<
ciiulours de la pouilonco, si enrin les clianis joyeiix ,ki Glvriu in csrcls,s
cl du Te Dtum no se Ibnl plus eiiloiidie li.ius sa lilurgie, le peiiple
. chrelienira poiulasubir les prescriplioiisdola!.sliuoncc'ol'du ieiiiie
.■»n, sans doule. ii,:„s d.nis sn primitive iiistilulion TAvenl ful Ic oarcme de Noel.
ivgoire de Tours nous appreiid qiriiii dc .ses illuslres dovaiioiors siir le siege episcopal do oolle villo saint INtiio
n, vol, , !' T ■■' '' '"■"""''■ "">"'""'-"' 'l<^ """•'= I'isloire ecolesiasliquc relalif au Irmps de IVu-ul
I liouc a^.iit paieilloniont recu ce donncr nom, el on |-a| pelail Ic Cairmc ,/c s,,i, < .j;,,,;, ,.
>!
LES SAINTS
Dans Ics cnplliilaires tleChorli'mnjiiK' on la trouvc ainsi
designee. Qnclqncs siroles apres, cctlc fcrvonr s'clatt eon-
siderablcnicnl ralcniic, cl drja, au dixii'nie sieclc, il n'csl
jiliis suere fail mcniion que dcs quaire scnialncs qni pre-
cedent la grande solennile de ^oel. Plus lard, si I'Avenl
ainsi reduit conserve une coulcur quadmgcsimale, le jeune
lend a disparailre de plus en plus. Au treiziemc siccle.
ini monarquc francnis sc nionlrc encore obscrvaleur
ri;;ide de la priniilive inslilulion, el le careme de saint
Marlin revit sous la pourpre de Louis IX. A celle epoque le
jei'inc n'elail pins qn'nne simple abslinence donl I'oliliga-
tion se reslreignait aiix clercs ct surloul aus monaslcres.
Vers la fin du qualorzicrac siccle, le clerge dc la cour pon-
tificale d'Urbain V eslscul aslrcinl a la simple abslinence.
Ainsi s'cclipse cclle inslilulion si eniinemmentclirelienne,
quanl aux praliqnes peniblcs, el I'Avent ne figurera plus
que par des souvenirs accusolcurs de la raollesse dcs tenqis
posleric'urs.
A Dieu ne plaise ponrlani que nons clalions un rigo-
rismc onlre que I'Eglisc elle-meme desavouerail, pnis-
qne, par sa bonlcnialernellc, I'obligalion prirnilive a ccssc
d'exisler! mais si la rigucur esl lempcree, quanl a la
privation corporelle, I'espril de I'Avenl n'a pn varier ; cc
sera loujours pour le vrai clirelien une expiation prepa-
raloirc, sinon par une maceration extraordinaire qui n'est
plus un devoir, du nioins par un jeune du cocur, par des
elans de foi vive, dc consolanle csperancc, do tenJre charite,
el si cetle derniere a aussi pour objet nos freres dans la
souffrance, au moment surloul ourinclemcnce dela saison
vienl doubler les besoins de rinfortunc, ne scra-ce point se
preparer dignement a cclebrer I'arrivee de Celui qui vinl
sur la terrc pour y passer en foi.sant le bien ?
Chez les Grecs cetle pcriode de preparation commence
au (piatorze novembre, et forme ainsi une vraie quarantaine
avant iSoel. La viande, le beurre,le lait, lesnoufs, sonldes
aliments proliibes cliez ccs chretiens orientaux. Sept jours
de jeune sur les quaranle y sont sculement derigueur.
Cesl pour les Grecs le Careme de sainl Philippe.
(Jualre Avcnls ou nvenemenls sont symbolises, nous dit
un auleur du treiziemc sieclc, par ces qualre semaincs : le
premier, c'esl la venue du Tils de Dieu. du Verbe etcrncl
qui se fail cliair el qui va uaitre du sein virginal de I'liimi-
ble fdle di' Juda, Marie ; le second, c'esl la descenle de I'Es-
pril diviu qui a lieu tons les jours dans les cceurs pin-s; le
Iroisicme, c'esl la naissance de chacuu de nous a une vie
meillenre par la mort, car cetle vie n'esl(|ne I'exil de I'e-
preuve; lieureux celui quiyscra fidcle I Eiiliu leqiiatrieme
est ce grand cl majcslueux avencmeni du I'ils de I'llomnie
venanl a la fin du monde recoltcr dans le vasle champ du
pcrc de famille et I'ivraie, ct Ic hon grain; ces deux planlcs
soul ici-bas coufiuiducs ; a cole dc I'epi au grain nourricier
s'eleve I'inutile el pernicieuse ivraic. La premiere sera soi-
gneuscmcnt recneillie pour le grenier celeste, la seconde
lice pour eire misc au feu.
Riche el instructive allegorie, cmance de la bouche de
laSagcsscincarnee 1
C'esl ainsi que I'Kglise par scs louchantes inslilulions
.sail instruire scs enfanls. Aux uns la menace, aux anlres ki
douce csperancc. Toule I'ecouomic d'une sage legislation
CSl la ; et qui rcfuserail a I'Eglise cette intelligence legisla-
trice, puisqu'cUc esll'ccuvrc du supreme Legislateur?
NOIX.
Les pieuxsoupirsque I'Eglisea pousses pendant le temps
dc r.Xvenl onl ele enlendus, EUc a conjure le cicl de rc-
pandre sur la terre sa bienfaisanle rosee, dans cette belle
et louchantc priere liorule, cccli, tiesiiper, qui esl chantce
dans ccs qnatre dimanchcs. En outre, tous les jours, selon
le rit romain. a parlir du di.x-sepl decembre, une anlienne
speciale qui commence par I'exclamation a solennelle-
menl relenti dans nos temples. C'etail le cri d'un amour
impatient qui ne pouvait manquer d'etre favorablemenl ac-
cueilli.
Noel esl arrive. A I'esperancc limide et plaintive a suc-
cede I'accomplissemenl d'une promesse quine pouvait cire
vaine. Ecoutez la voix imposante du livre inspire de la
Sagesse : « Quand la nuit ful arrivee au milieu de sa course,
« voire puissantc parole, 6 Seigneur, descenditde son trone
n royal place dans la splendeur des cicux. » Puis I'evan-
gclisle saint Jean fournit a ce magnifique rcpons de I'E-
glisc cette belle reclame : « Et nons avons vu sa gloire, la
" gloire du Fils unique, du Pere, de ce Verbe plein de
« grace el de verite 1 n
Noel est done la fete de la naissance corporelle du Fils
de Dieu, fait homme, sous le nom de Jesus-Christ. Une
soleniiite pareille doit remonler au bcrceau de la religion
chreiicnne. Le jour de sa celebralion varia ncanmoins, et
ce ful en 557 que le papc Jules 1" ayant fait excculer de
serieuses recherehes sur I'cpoque du dcnombrement or-
donnc par I'empereur Auguste pour fixer la population de
louU'enipire romain, on reconnut que ce grand evcnement
dc la naissance du Mcssie avail cu lieu, non pas le 1 1 du
mois de Tybi, c'csl-ii-dire le 6 Janvier, mais bien le 25°
jour du mois de dt'cembre. Au 6 Janvier, on avail jusqu'a
cc moment celebre la Theophanie, ladouble manifestation
de Jesus-Christ aux bergers ctaux roison Mages de I'Oricnt.
La premiere fut done flsee au vingt-cinquieme jour dc
decembre cl la seconde ful conservce au sis Janvier.
II n'en est point des fetes du chrislianiiimc comme dcs
grossieres solenniles de I'idolatrie ; les premieres so ral-
lachenl a dcs evenements fondes sur la verite de I'hisloire
ecclesiasli(pieet profane, lessccondes se lient .i des croyan •
ces superstitieuses el bizarrcs donl il est fort difficile, pour
ne pas dire impossible, do determiner roriginc.
Mais quelle est la signification reelle de ce terme de
N'oel? Les opinions vaiicnt. Ne serait-ce point la contrac-
tion dnmol Emmaiiuel donl on aurait garde les deux der-
nieres syllabes — nuel — scion la prononcialion italienne,
cspagnolc, etc., nouel. Cela paraitrait fori vraiscmblablc.
Emmanuel (Dieu avec nous) caracleriseadmirablcmentla
I'ele du 2,"i decembre. Sans doute, loujours Dieu est avec
nous, mais jiarsa naissance corporelle, parson incarnation,
il a doigtie habitcr visiblcment au milieu de nous, comme
un de nous, el voila pourquoi Jesus-Christ nous appellc scs
freres. Ob ! la gloricuse, la salulaire frnlernite! Ce n'est
point ici le farouche dieu de I'Olympe pa'i'en qui, d'un di-
gnement d'yeux, fait trembler I'univers, et qui a pour
symbolc ini aigle terrible. C'esl le Dieu qui vent qu'nn
I'aimc, parcc qu'il nous a aimes, cl qui a pour symbolc un
agneau, jiarcc qu'en cffcl il doil terminer sa vie mortelle
par un sacrifice oii il expirera comme I'agncau, sans se
jdaindrc. Oh I uni, Ic christianisme est la religion de I'a-
mour, de I'amour jiur el reconnaissanl.
Pourquoi cncorelrois messes en cette fete, Vunea minuit,
DU MOIS.
I'aiiire a I'aurore, la Iroisieme au jour? Nous Jirons d'a-
borJ ([u'aux eveques sculs il a]iijai'lcnait ancionncmcnt de
eclebrer ces Irois messes ct que ce privilpije s'cleiidail
aux prclres. Sans vouloir cnlrcr ensuile dans une |ii'ornnde
discussion liturgi(iuc sur cct usage, nous dirons, avec no-
ire auleur favor! du trcizieine siecle, Guillaunie Durand,
(jvei[ue de Mcude, que la venue du Messie est le signal du
salut pour Ics pcuples vjvaut sous I'cnqjire de la loi nalu-
relle avanl la loi eerile, pour ceux qui out ensuile observe
cclle loi, et cnfiii pour nous, qui, depuis celte precicuse
uaissance, vivonssousla loi chrclicnne.
Minuil est labsence de la lumiere ; les patriarches avant
Moise vivaientdans cetleobscurile. L'aurore est le crepus-
cule du jour, les Israelites sous Moise et apres lui niarclic-
rent acctte faible lueur. Lejourquand le soleil brille, c'cst
bien sans contrcdit la loi lumincusc que la naissance de
Jcsus-Christ est venue inaugurcr sur la terre.
. Au moyenage les pcuples, dans Icurs acclamations des-
tinoes a gloriller lespuissants du mondc, s'ccriaient : iSoti !
Noiil ! heureuse nouvelle ! Ilcjouissons-nous done aussi a
I'arrivue du divin Uoi des nations qui ote ct donne coniinc
il veut les couronncs perissablcs. Au scul Roi immorlcl,
invisible, et qui neanmoins a voulu se rendre, pour uu
temps, visible au milieu de nous, adressons jios pieuscs
acclamations :
Noel '. Kocl ! llosanna au Fils de Dieu qui liabite avec
nous !
MOIS DE DECEMBRZ.
1. Dlmanche. Preuiier di-
manche de I'Avent (uoi/.
avant le calendiier).
St £1.01, evfique de Noyon,
ne a Cbatelac pres Liniu-
(,'es, en 588.
D'abord orfevre, il fii pour Clo-
taiie II un In'me d'or eiiiichi de
Iiieirt'S prccicuses, ainsiqUL' les
niagniOqaes chasses de St Qucn-
tii), de St Geniuin de I*aris, de
Si Scverin, do Sle Genevieve, ele.
Saere evOque de Noyon en oio,
prelat distingue par Ics plu;-
graitdes qualites, murt en 659.
St LE0scE,evi5que de Frcjus,
mort eo 432.
St CoxsTASTtN, solitaire dans
le Maine, mort vers 563.
St Domsole, abbe de St-Lau
rent a Paiis, puis cvt^que
du Mans, morl en 581 .
0. IjDudi. SteBibiane, vier^e
el mariyre, 563.
Si Eusebe, priHre, Si Mar-
cel, diaere, St IlippoLVTE
elleurs contpa^notis, inar-
lyrs a Rome, 2' sit-cle.
3. llBrdi.ST Fkan^ois Xa-
vtEB, pri'lre de la couipa-
t^nie de Jesus, apulre des
Itides et du Japon, ne en
en (30ii, inoit eu 1552.
St Luctus, roi de la Grande-
Bivta^iie, inarljr a la Dii
du 2' siecle.
'3. iUw^rcrecli. St Pierbe
Chrvsologue, arclievuiiue
<le Ravenne, mort vcr.-
450.
SteBarbe, viergeetjnarljTe.
vers I'an 30G.
St C esiest d'Alexandric .
docleur de I'E^lise, moil
vcis I'an 217.
5. Jeudi. St Saeas, abbe en
ralesline, niorl en 332.
O. Veiiilrnli. St Nicolas,
i-vi^HUe de Mjre, mort en
342.
St Xiii. ■putLE, evfii|ue d'Aii-
tioche, iiiorlvers I'an 190.
J. Knmi'ill. Sr Asidhoise, ar-
cbevOc|iied(' Milan, im do
quaire grands docteurs ile
I'Eglise, Ills du pi-cfet du
prcloire des Gaiiles, trcs-
celebre par ses ouvraj;es,
niurteii 397.
8. HImaiiche. 2' dinianclie
de I'Avent.
Conception de la Ste Viebge.
Cetlc fete, oliseivee tres-;in-
ciennenicnt en Orient etcn qucl-
q'les eglises oeiidentales, fut
reiidue uiiiverselle par le pa|ic
SisleIVcn»i66. On y vinerc la
Ste Viergc roinnie eonijue dans
le seinde Sic Anne, samere, sans
la larlic du peclie originel. C'csl
la pieuse croyance de loute lE-
glise, sansqu'cllc soil un article
de foi.
St Romabic oiiREjrii\E,ahlH'
de Reinirenniiit ipii en a
pris suit noiii, |iriiice du
sang royal de Lorraine,
mort en ti53.
9. Luiidi. Ste Leocadie,
vierge et ni irtyre en E-pa-
giie, au 3« sii'cle.
St IIippabqce, St PniLOT^L
etieurs C'lnqia^'nons, mar-
tyrs a Sainiisaie, en 2U7.
10. Uurdi. St Melciiiaue
ou MiLTiADE, |iape, morl
en 314.
Ste Eulalie, vierge et mar-
lyre en Espagne, au o'
siecle.
Ste Valere, vierge el mar-
lyre en France, au 3« siecle.
11. Mficreili. St DiMASE,
pape. molt en38i, cidebre
par .-es nuvragcs.
St Fcscies, St Victobic ei
St Genties, martyrs prii^
d' A miens, en 286.
I 2. «ffoiidi. St Valeui, abbe
en Picardie. d'uu a pris son
iioni la ville aiiisi cunnue,
nicirt en 622.
St Epijiaoue, St Alexanbbe,
martyrs a Alexandrie
vers 250.
13. Vciidredl. Ste Licie
ou Luce, vierge ct inarlyre
a Syracuse, en 304.
Ste jEASsE-FKANgoiSE Fnti-
MIOT DE CuA^TAL, illSlilU-
Irice lies visilandines ,
iniu'le it Moulins, en 16il.
L'illiislrc inailjinede Sevigiie
el.iitsa pctilc-liUe.
14;. Kametli. St Nicaise
ev^qtie de Reims, et se;
compagnons, martyrs, au
5« siecle.
La niagnifique cglise de ce
noin A Reims a ete' dctruile
dc fond en coinbic en 1794.
St Fobtunat, evi'tpiede P'
tiers, morl en 609, pocte
latin.
15. Dimanche o^dimancln
lie I'Avenl.
St Eusebe, cvSque de Ver-
ceil en Picmonl, morl en
370.
St Mksmin ( Maximinus).
abliii dc Alley pres d'Or
U'ans, murt en 520.
16, l,.undi St Adon, arcbe
vi^qup de Vienne en Daii-
pbme, aiitenr d'un marly
rologe. mort en 873.
Ste ADiiLAJDE, imperatrice
irAllemagiie. morle ei
Alsace, en 999.
IT. Slai'lli.STE OLYlIPlADf.
veuve de Ncbridius, prefc
de Conslanlinople, niurti
en 410.
St Bebsabd oh plulot Bar-
NABD, archevi^quede Vien
ne en Dauphine, mort en
842.
18. Mercredi. Quatre
Temps.
St Rcf el Sr Zozime, mar-
tyrs en Asie, en 1116.
St Gatien, premier evi'qui
de Tours, au 3' siecle.
19. Jlcndi. St Neuesion.
martyr en Egypte, en 230.
StTimothee, diaere en Mau
rilaiiie, niailyr du pre-
mier siecle
20. Veudrcdi. Quatre-
Temps.
St Puilogone, eu'qued'An
tiiiclie, Ian 3'23.
St Zepuibin, pape, morl en
217.
'il.MaiUfdi Quatre-Tcmps.
St Thomas, apOlre, surnuni-
mi; Didyme, marljriseen
Plicnicie, ilanslel*'' siecle.
St Tiiemistocle, martyr en
Lycie, au 3« siecle.
St Isnocest r. pape, mort
en 417.
J5S. iliiii.-iiiclie. 4'dimanclic
de lAvenl.
St Sicon, cv^qne de Cler-
monl, morl dans le 3'
siecle.
J.T. E.oiidl. Ste Victoire,
vierge et inarlyre, en 250.
il. Iliirdi. Vigile ileNiiiil.
St Delpiiin, ('■veque de Bor-
deaux, mort en 403.
la. .Mcrcpcdi.Solennile de
NOEL. FOle d'ebligalion.
{Voy. rarlicle/lrcH^ qui pre-
ri'ile le ralenilriiT.}
Ste AsASTAsiE, inarlyre a
Rome, en 301.
iO. dcudi. St EiiEssE,
diaere, premier niariyr au
1"sic:cle.
St Desys, pape, niuriyr en
258.
-7. Vciidredi. Sr Jean,
apfltreelevangcliste, moit
I'an 100.
ig. Kanivili. Les Saints
Innoccms, massacres par
orilie d'llcrode qnelque
temps apres la naissance
de Jesus-Clirisl.
Sr TuEODi'BE , abbi! en
Egypte, murt en 307.
Of R>iiuatielic*, dans roc-
lave de Ndi'I.
St Thomas Becket, arrln'-
vOque de CantorbiTv ,
massacre par ordre dc
Henri H, roi d'Aiigleterre,
en 1170.
St Tbcpuime, premiercvequc
d'Arles.morl au I*'' siecle
selon qtielques-uns. et au
milieu du 3"^ siecle selon
d'aulrcs,
10. l.iiindi.ST Sabik, evOque
d'.\sstse, el ses compa-
giion<^ iiarlyrs en 304.
II Mardl. St Svlvesire t,
pape, conlem|iorain ilu
gland Conslanlin. qui ren-
dit la liberie au cbris-
liaiiisme.
St Savinien, evfque de
Sens, et ses compagnons,
marlyrsau 3« siecle.
3i> acii.
SCENES, RECITS, AVEINTURES,
kxt!ia:ts d:s plus hece^ts vovaccs.
LA NEIGB HOUGE.
Un voyascur |ii6mon(nis qui vipiil Jo visitor la Nor-
WTgo ronj coniplc (l"nn plionnmone fort curieux et obsorve
|]liisieurs fois dnns los Mpi's, dans Ics Pyrenees el sur los
cimcs iiidiennosdcl'llymalaia, par dos voyaseurs aUontifs,
la seule espi'cedo vnyagcurs digues do co iiom.
Dans los regions Ics pins clovees, la neige prend nno
loinle rouge, surlonl qnand lo solcil la frappe. Co n'csl pas
seulemcnt, eonime le dit I'Alleniand Ilaller, « lo regard
de Dion, la llammo et la vie, (piicolnront le front desmon-
lagnes, » c'csl une liqueur rouge enfernu'e dans la neige
mcme, et melee a la substance blancbcque presente I'ean
condensee.
« A nicsiirc que jc niarcbais, dil le Pieniontais doul
nous avons cite I'observaliou, I'cmpreinle denies souliers
rnngissail la neign. Cliacun do nics pas semblait marque
u I'encre ronge. Jc me liaissai, et je vis que la vcrilable
teinte de !a ncigo que je foulais anx piods etait d'nn rose
p.ile, tirant sur Icjaune, a pou pros la nuance affaiblic do
la Irnile saumonce, mais qu'cn prcssanl la noige el en ap-
jiuyant, celte meme teinle devenait plus foncce, comma si
quelquc substance ponrpre cut etc soumise a Taction
d'une vis. Men cbicn do Terre-Nenve ecrivait comme moi
sa route on Icltres sanglanles. Le paysan islandais qui m'ac-
compagnail, ct dontla tournnrcd'espritelait, comme cbez
la plupart des habitants de ces regions, aussi poeliquc
qn'nriginale, prit gravomcut la parole pour me raconler
deux ou Irois li'geudcs antiques, ipii no lu'expliquaient ]ias
le moins dn mondc cello rougenr de la noige. 11 s'agissait,
lanlut do la deesso Froya, qui avail elo jjlossee par le lonp
Fenris dans ces localiles dosertos et qui avail lache de son
sang la liHo glncce des moots de granil; tanlot d'nn sou-
venir cliretien qui atlrihnait colte nuance an sang des pre-
miers martyrs ; tanlot des crnautos cxercoes en Norwoge
et en Daneniark par le rni Chrisliern. La derniere lo-
gende poeliipie, repelee par mon bonnole paysan d'Islande,
sc terminait par colte iiensiic romarqnable qui est rostoo
gravee dans ma nicmoire : n Les moots charges d'nne pure
neige rongirent, comme lo crime el la passion humaine
laissent lour trace sanglanio sur Ics pages blanches de
I'hisloiro. »
« L'l.slandais paraissail so contenter do cos explications ct
de ces souvenirs, plus poiHiques ct pins iugerjiens que sn-
li.sfaisants pour un natnraliste. Jc n'olais ]ias homme li
rosier plongc dans cello oli.scurile. En descendant la mon-
tagne, du ciile des mines de fer d'Arrastrann, je ne- cessais
de songer a cclle neige roug<' dont j'avais emportequcl-
qnes livrcs dans one Ijoutoille. Jo retronvai mos bagagcs et
puon chariot au pied de la monlagne, pres de la maison
do linspecteur des mines : los premiers tours de roue du
chariot laissaicnt snr la neige que nous fonlions un sillon
rose un pen moins colore que la trace de mcs pas au som-
met de la monlagne. Kon-scnlomenl, en arrivani au vil-
lage de Ba>uslra!m, j'analysai avcc soin la neige quoj'avais
emporlco, mais comme cos experiences ne mo satisfaisaienl
jnSjje relMurnai lout expriis avec nil microscope, anx
NFS
lii'ux oil la ncige sanglanle m'avail parn du plus beau
|K)urpre, et, inalgro tons mos efforts. In cause roello dc
cello conlenr m'ochaiipa completement.
(c Je crou.sai la neige el je la trouvai rouge a plus de trois
piods do profondour; quel(|uofois des veines sanguinolentcs
la traversaicnl a la surface el couraient en si lions varies
qui la marbraiont pour ainsi dire. D'autres fois, ct plus
I'requemmcnl, laleinlo ctail cgalemcnt ropanduc. Dans un
lien tres-oxposo au solcil, la couelie de la neige elail tout
ii fail ponrpro, et cello belle nuance allail so degradant
pen a peu, dans retendue d'nn ccrclo de pres de cinq me-
ti-es. Fn definitive, co doit eire quelque vegetation secrete
el cachce qui produit cot effot, el leint la surface de la
neige. »
Nous joindrons, dans un nimiero nrocbain, aux observa-
tions incompletes du voyageur piomontais, que nous ve-
nous de Irauscriro, cellos d"un Gcncvois el d"un Danois,
qui out dociiuverl la cause rcolle do co pbenoniene rare
et singulier. Par un des miracles dont la nature physique
offro le perpolnel lissu, cc n'est pas la vie vogetalo qui se
conserve sons la glace, mais la vie animale elle-mehie.
Colte couleur ponrpre n'cst autre chose que du sang,
conmic lo pronvo lo detail do Icurs experiences analytiques,
detail Irop long pour que nous lo joignions ici, mais que
nous aurons soin de rapportor tout entier dans noire pro-
cliain nnmoro. ( La sf.ilcau mimcro procluiiii.)
VISITE CHEZ UN CCRE SE COHBOUE.
La vie patriarcale el los mocnrs bicnveillantes que I'e-
crivain anglais Goldsmith a docritcs dans son Vicaire de
IKa'ie/iWrf, on! fait croire injnslemenl a quelques por-
sonncs quo la communion proleslante favorisail beauconp
plus que la foi calholique colle douce tolerance el ces
qualiles interiouros si tonchantes a la fois el si utiles. Si
Ton visilail plus d'nn cure do campagne, memo dans los
regions meridiunalos, qui passenl pour livrees au fauatisme,
on tronverait pariiii Ics occlosiasli(|iios des localiles les
plus sauvages niillc cxemples dc ces vertus domostiquos,
mille tableaux d'inlerioiir cpie Gessner ou Goldsmith au-
raienl rcprodnits avoc bonlienr.
Un Anglais, missi(jnnairo prolcslant, charge aujourd'hut
de ropandro on Espague la Ciblc protcstnnic, hommo d'ail-
Icnrs ploiu do franchi.se el dc naivete, rend ainsi conipte
d'iMio visile choz un cure ospagnol desenvironsdoCordono.
u 11 liabilail une vieille rnino do mosqueo orienlalo,
doul unc parlic lui servail de bibliolheque, une autre de
pigeounier ; le resle elail occupe par sa gouvernanle qui
avail epouse nn greflier de la villo, et qui servail le cure
tout en soignant son propre menage.
Lo bonhomme \ivait de quelques fruits, de lard, sus-
pcudu a une galerie suporicure, et des ccufs que lui dou-
naient des ponies qui s'en allaient caquetanl aulonr du
bassiu de marbre ct du jet d'cau mauresque. (Juelques ci-
tronniors ct grenadiers poussaient dans un coin, ct
pencbalcnt vers I'onde Icurs fruits sangbmts el dores. 11
nous fit servir lout ce (|u'il avail de mciUeur dans uno
pelilo sallc qui donnait sur \e paiio, ou cour intorieure;
ii cliaque instant il elail derange par les panvrcs qui ve-
naienl frapper a sa porlo. Couinic le vicaire de WakclicUl,
qnand il voulail sc debarrasser de quelquc inondiant man-
DE VOYAGES lltCENTS^
57
vais'siijct, il lui prclnit iin manlcau on line calotte, Lien
sur, disail-il. de ne. jamais revoii- I'cniprunteiir. Sa sou-
lane usee, et sa barlje noire assez mal pciijnco, rain-aicnl
volonlicrs fait passer pour pauvre, et j'auraiscru que ce
proprictaire. de riuelqucs mines delabrees n'avait pas une
peseta cliez lui, si les nomlu'cux visilcurs (pii frappaienl .i
sa poric n'eussent reni de sa propre main des aumuiics
frequentes.
<i C'clail en definitive le banquier ct le medeein du vil-
lagi'. Dans un belvedere, donl le jasmin sauvage et le lau-
lier coiivraienl presque enlierement la petite fenetre, il
avail fait placer deux lits pour les voyageurs. Nous etions
calvinistes, il le savait; son affeclueuse hospitalite n'en fut
pas moins cordiale; et, quand je lui rcmis en partant une
de mes Ribles protestanles, il se contenta de sourire mali-
gnenient en placant le livre sur sa labletle, comme s'il
m'avait dil :
(( Vous etes un commis voyageur qui n'oubliez pas voire
placement, n
En somme, j'ai vu pen d'esistonces plus energiques, plus
aimables et plus deviiuees. »
i.'iNCZNSiE ni: XA roRXT viEacE.
Avec quel plaisir je m'asseyais aupres du feu ardent de
quelipie cabane solitaire, quand, epuise de fatigue et pe-
netn; de fruid, ayant hate mes pas pour arriver, a travers
le brouillard humide et la neige qui couvrait la surface du
pays comme un manleau de glace, jusqu'.i^a liulle du chas-
seur Canadian, jc le irouvais entoure de sij famille, ct re-
cevais de lui-une hospitalite cordiale !
C'cst un spectacle clwrmani pour un Francais. (^n parle.
dans ces regions lointaines, le francais pur du temps de
Eoiiis XIV ; le vieux christ d'ebene est suspenJu avec le
rarneau benit au-dessusdu lit des jennes filles. Une politesse
cordiale el rusliquey regne.La mere bcrce son nourrisson
en Iredonnanl, pour le disposer an repos, pendant qu'un
groupe de vigonreux eiifants se prcsse auloiir du pere qui
vient d'arriver de la chasse, el depose sur le rude plan-
Hier de sa cabane le nombreux gibier donl il est pourvu.
Ln gros tronc d'arbre noir, roule avec peine jusqu'a une
vaslc chemmOe et alimcnle par de menu bois de pin, pro-
jelle an loin sa llanime brillante sur I'lieureuse famille.
Les cliiens du chasseur lechent I'eau qui decoule des
glacons qui se fondenl ct brillent sur leur poll herisse;
le chat, amoureux de ses aiscs, s'occupe a passer ses paltes
veloulees sur ses. deux orcilles, et peigne de sa langue rude
la robe luslree qui fait son orgueil. Ces plages reculces, oii
il n'y a ni peinlre ni pocle, sont poetiques el pittoresques
plus que tonle autre.
Quel charme j'ai eprouve, quand, cliaritnblement recu
et genereuscment traite sous ce toil par des gens dont
les moyens etaient aussi precaircs que leur generosite etait
sincere, j'cntendais la vieille chanson picarde resonner
dans les bois, etannoncer de loin le rclour du pere ct de
ses Ills 1
Souvent j'entrais en conversation avec cux sur des ma-
tieresen rapport avec leurs intert'ls, etje rccevaisd'eus les
informations les plus satisfai.santes. Je me rajipelle qu'iine
Ibis, dans les Elats du Maine, je passai une null semblable
a celle que je viens de decrire. De bonne lieure, dans la
inalinec tout le ciel avail etc obsciirci par une pluie qui
S8
SCENES
lombait a torrents, et mon 'gcncrcux hole ni'cngagea ii
demeurer, dans Jcs tcrmcs si pressants, que je ine crus
lieureux d'acceptcr son offre. Apres le dejeuner commen-
caient les affaires dujour : le rouet .i liler tournail, les
jeunes gens lisaienl , visilaient leurs amies de chasse
et raccommodaient leurs Clels de peclie. Dans un coin
les cliiens revaicnt de bulin, cnfouis dans les cendres;
lloniiuagrobis filait sa canlileiie monotone, de concert avcc
le rouet. Assis sur deux tabourets, le chasseur et moi
nous causions, pendant que la mere de famille veillail aux
affaires domestiques,
« Vous avez change d'habitntlon? disje au chasseur.
Quel (ivenement vous a porte a operer une mutation de do-
micile toujours difficile et couteuse?
— La foret nous achasses, repoudit le Canadien ; elle a
lirule un beau jour, et il nous a fallu fuir. C'cst a grand
peine que j'ai sauvc ma vie, celle de ma fomme et de mes
enfants. D'ailleurs, nous avons tout perdu.
— nacontez-moi cela.
— Le souvenir est tristc. Nous avions bati notre cabane
ail milieu de la foret; pour ccliapper aux flammes, il a fallu
franchir un veritable cercle de feu. C'etaient des arbres
resineux, sapins cl melezes, qui couvraicnt un espace do
dix lieues ; jiigez du danger que nous courions !
— Comment avcz-vous fait? Quelle clait la cause de I'iii-
ccndic?
— II y a pres de vingt-cinq ans, nos sapins noirs furent
presquc tous tucis par les insectes, qui en enlcvcrent les
feuillcs, et quoi(iue d'aulres arbres ne meurcnt pas apres
la destruction de leur feuillage, les arbres resineux n'y
resistent pas. Qaelc|ues annees apres, les memes insectes
altaquerent le pin, le midoze et tous les bois resineux,
avec une telle violence, qu'avant une dcmi-douzaine d'an-
noes, ils connnencerent a tomber, a ronler dans toutes les
directions, et couvrirent le pays de leurs Ironcs cpars.
Vous devez penser qu'elant sees en partic par la cbaleur
de la saison, ils devinrentun combustible facile a enllam-
mcr. Le premier accident y niitle feu : le bois continuadc
bruler par inlervalles pendant des annees, interccptant,
sur divers points, toutes communications; le sapin, par si
nature resineuse, joint aux couches profondes de feuillcs
accumuliics, enlretenait un feu constant.
Je n'osc vous en dire davanlage, craignant a la fois do
rappclcr un Irisle souvenir a ma fenime et a ma lille
ainee, compagnes de ma fuite, el d'abuser devos moments.
— Vous vous tronipez. Vous m'inleressez bcaucoup.
Voire fcmme file la-bas son rouet : votre lille va preparer
noire repas; continuez done voire recil.
— Dans une cabane situee a environ cent niilles de celle-
ci, nous dorinions profondenienl, quand nous fumes su-
bitenicnt cveilles, deux hcures environ avant lejour, par
le hennissement des chevaux, et le beuglcment des betes ii j
cornesqiie j'avais miscs en liberie dans le bois. Je prismon I
fusil, et j'allai voir cc qui pouvail produire un tel va-
carmo.
Sur le seuil je fus enveloppc d'une clarte brillanle]
qui so rcllctait sur les arbres places devant moi, aussi]
loin i|ue ma vue s'elcmlail a travers le bois. Mes che-
vaux .saulaicnt dans tous les sens, renillant avec bruil,
el les betes a cornes couraicnl ca et la, furieuscs, la queue
drcssec sur le dos. Je lournai la maison, et j'entendis
avec douleur Ic pelilhunent occasionue par les brou.ssailles
en feu; les llammes avancaient sur nmi avec rspidite, dans
un rayon Ires-elendu. Conime ma fcmme habilait une ine-
lairie a une porlee de fusil environ, je mis un havre-sac
sur mes epaules, cl je courus de toute ma force d Iravers
les llammes vers la metairie. Je lui dis de s'liabiller le
plus proEnptcniciil po.ssible aiusi que rcnfani, cl de 'j)ren-
drc le peu d'argent que nous posseilions, pendant (|ue j al-
traporais cl scllerais les deux mcillcurs chevaux. Timl cda
ful fail en Ires-peu de temps ; cliaque instant devenait prc-
cieux.
Kous monlaraes done a cheval , el nous primes la
fiiilo devant rennenii qui nous poursuivoit. Ma femnio,
DU VOYAUKS niiOENTS.
u'J
exccilente cavalicre , so linl pros dc moi, ct jc s.iisis
(inns un dc nics bras ma fillc encore enfant. En fiiyant,
jc rci;ardai dcrrierc nuii, le terrilile (■Icinent envclrippait
di'ja la maison. Ilciircnsement une corne do cliassonr
sc Iroiiva suspendue a mes lialiils de cliasse. Je In lis rc-
sonner pour amencr anpres dc moi, s'il clnil possililo,
ce qui me rcslail d'animanx, y compris mes cliiens. Lcs
boles a corncs suivlrent pendant quelipic temps; mnis line
lienre n'elait pas ecoulee. qu'elles se repandirent conime
enragees a Iravers les bois, Innles jusqu'ci la dernierc, el
y Iroiivcrent In morl. Mes cliiens eux-niemes, en d'anlre
temps si deciles, couraient avcc les daims quis'clancaient
devanl nous.
A mesure que nous avancions, nous entendions le son
des cors de nos vsisins, ce qui nous fit supposcr qu'ils
claienl dans la meme situalion. Je ne songeai plus qii'd
sauver notre vie, et je peusai qu'un grand lac. silue a quel-
ques milles de distance, pourrail bien arreler le proxies des
llnmmes. J'engngeai done ma femme ,i pousscr son clieval.
Nous galoplons avec Ionic la rapidite que pouvnit permel-
tre un chemin obstrue pnr des arhres renverses et des las
de broussailles qui scm!)lnient placees la lout exprcs pour
alimenter Ihorrible incenJie : nnc ligiie immense de feu
cnveloppait I'liorizon.
En mcme temps nous sentions vivemcnl la chaleur, ce
qui nous effrayait d'aulant plus que nos chcvaux bron-
cbaienla chaque instant. Un genre de brise tout parlicii-
lier passnit sur nos teles, et la sinisire clarte de I'atmos-
pliere cgnlait le jour. Je resseulais une legere faiblesse, et
ma femme clait Ires-p.-ile. La clinleur rougissait tellement
la figure de notrc enfant, que nos anxietes s'en accrnrent.
Vn espace de dix milles est bientol francbi juand on a des
chcvaux legers et rapides; nous arrivames aux bordsdu
lac, converts de transpiralion et enticremeni epuises; le
cocur nous manqun. Laclialeurde la fumee elail insuppor-
table, ct les flammes tourblllonnaient dune maniere ef-
frayanlc.
.4pres avoir cotoye quel(|iie temps lcs bords du lac,
neus nous arrclames du cote oppose an vent. La nous
abandonnames nos chcvaux que nous n'avons jamais re-
viis. Nous plongeames parmi les joncs au bord de I'eng,
et nous nous mimes a pint venire, dans I'cspoir d'cchap-
per aux llammes devoranies. L'eau,en meme temps qu'cllc
nous ravivail, nous fit jouir d'un pen de fraicheur. Le feu
continiinit ses progres rapides, ct ravngeait tons les hois.
Puissions - nous ne revoir jamais un pnreil spectacle!
Je pensais que les cieux eux-memes briilnient; on
n'y voyaitqu'une rouge Incur, mclcc denuagcs de fumee,
qui se roulait et enlrainnit tout. Kos letes etaienl ar-
dcnles bien que nos corps eprouvassent quelque frai-
cheur , et noire enfant , qui semblait enfin s'aperce-
voir de quoi il s'agissait, jelait des cris qui nous brisaient
le cocur.
imaginez un peu noire situation. .4u-dessus de nous,
pasdeciel, mais une fournaise cnorme, une voiile rouge el
mobile, qui lourbillonnait en passant sur nos tetes, roulanl
masses surmasses el montagnes enllammces sur monlagnes
cnllammccs; de temps en temps un bison ou un ours fu-
rieux, qui dans sa lerreur venait sc preeipitcr au sein des
caux ; de tous coles une vapour etouflante, une haleine
cmbrnsee, que nous elions forces de respirer el qui dcvo-
rail nos poumons lialelanis; les charbons rouges, debris
(les sapins en feu, qui, lances pnr le vcnl, tombaicnl en
sifllnnt dans le Inc.devenu un miroir rouge; le craquo-
ment des vieux sapins qui tombnient, el lcs hurlements des
vinux ours qui mouraient dans lours tanieres; dans quel-
que direction que nos regards se tournassent, du feu et la
morl, Hen autre chose !
La journee se passait et nous commencions a ressenlir
les aiguillons de la faim. I'lusieurs betes sauvages vinrent
plonger dans I'eau tout pros de nous, d'autros nagerent
vers nous, et s'arrctcrent. Quoique las el affaibli, je vins
ii bout de tircr sur un porc-cpic, donl nous mangeames la
chair. La null se passa jc ne saurais dire comment. Lc feu
couvrnit tout lepays, lesai-bresolniontdes pilicrsde braise,
et tombaient les uns sur les aniies. Nous elions environncs
d'une fumee elouffante, les charbons et les cendres brii-
lanlcs lombaient epais autour de nous.
Dans la matinee, bien que la chaleur n'cul pas dimi-
nuc, la fumee etait moindre. et quclques bouflees d'air
rafraichissant arrivaient jusqu'a nous. Tout etait calme
alors, mais une horrible vapour romplissait les cieux,
et I'odeur etait pire que jamaLs. Nous nous sentions epui-
scs, nous oprouvions comme un frisson de fievre ; nous
quiltnmes I'eau pour nous rechauffer auprcs dune biiche
enllnmmce. Ce que nous pourrions devenir, je I'ignorais ;
ma IVmme pressait notre enfant sur son sein en pleurant
aniorcmenl; mais Dieu nousnyant preserves du plus grand
danger, ol les llammes e.lanl otointes. je pen.sai que ce
sorait nous rendre coupablos d'ingratitude cnvers lui que de
dosespercr. Nous priames du meillour de noire occur el
ardommenl. La faim nous pressait, nous y rcmcdiflmes
aisomenl. Plusieurs dnims clnionl encore dans I'eau, j'en
ajuslni un que je visai a la Icte. Uii morceau de sa chair
ful bieulot rolie, ct apres I'avoir mangoc, nous nous sen-
times mieux.
Copendant lcs llammes avaiont pris une autre dircc-
lii>n. lilies s'oloignaientdenous. bien quo la toi re ful encore
bn'ilaiilc dans plusieurs endroils, et qu'il fiil dangereux de
marcher parmi les arbros incondies. Apres avoir cherche
quelque lopos, nous nousdisposames a recommenccr notrc
voyage. Men enfant enlre mes bras, jo me dirigeai a travers
la Icrre briilante et les rochers noircis, et apres deu.x jours
et deux mills bien penibles, nous alloignimos enfin la partic
du hois qui avail ele opargnee pnr le feu.
II n'y a que le hois resineux, le Harkmiltack , comme
on I'appelle ici, les pousscs vertes, que de tels incendies
delniisent ; les cbcnes et les marronniers y resistenl. Une
conllagration pareille, monsieur, n'a d'analoguo nullc part.
Quand les sauvages indioiis voient toule cette poix-rosluc
faire une gigantesque lorche d'espaces immenses. ils
croicnt que tout est fini, et se jctlont dans ce qu'ils ap-
por.ont lc liiiclicr du monde, avec lours femmes et lours
enfanls. Pour nous, nous n'avions, nprcs noire fiiitc,
ipi'un souflle de vie que Dieu avail miraculeusement pre-
serve. Lcs gens qui nous accuoilliront etaienl des. \mcri-
cainscharitables, qui, pendant vingi jours, nous soigncrenl
dans lour maison. Ensuite, il fallul recommenccr noire cla-
blissomont, defriclicr, biilir, cultiver, el Dieu a encore
boui noire patience et noire conliance en lui, comme vous
voyoz, monsieur, u
Ence moment, la fille aineerenlrail, npporlanl une vastc
terrine noire, rempliede ce mets, frnnoais depulsun temps
immemorial, etquis'appclleCocu/'d la mode, lii-bas conimo
ici. Lo Ihym el le serpoleln'y avnienl pas otccpargnos. On
so inil gnioment a lable npresle BciiedicKc. Ln pluic ballait
40
u;enes de voyages regents.
toujoiirs Ips petils vitrns^es de la caliain', c( do teiii|is a dulre
un coii|) de fusil lointain, ropcle par los eclios, annoiicait la
presence de I'liomme dans les vasles foi-els cnviroiinanlos.
{Voyages reccnls aux montagncs Rockeuses )
X,A VALISE ET X.A BOUTEIIiIiE
uu
AVENTUKES GEYLANAISES.
Personne n'cst plus sujet a caulion que les voyaijcurs, et
Ic recil des dangei-s qu'ils ont coui'us obticnl peu de
croyance. J'oserais a peine rcproduire les details que m'a
donncs sur une nuil passee dans les fnrets de Ceylan, un
de mes meilleurs amis, si je n'avais loii^lenqis habile celle
ile peu connue, et si la vcracite pai-faite de mon ami me
laissnit le moindre doute. Tout, dans ce pays, se presente
sous des foi'mes gigantesques, el ceux qui onl vecu a
Geylan, ou qui I'ont seulcnient visile, ne cnntredirnnt pas
un recitqui donne uncassez jusle idee deccs solitudes sau-
vages.
Le heros de mon liisloire est le lieutenanl-colonel llaidy,
quarliermailrc de Geylan, qui, apres une residence de
dix-huil annees dans I'ilo, vient de relourner en Augle-
lerre. Peu de lenips avant son depart, il devail se rcndro
a Galle pour iiispcctcr les delachements de Trincomalie, qui
avaient ordre de s'embarquer et de quiller le pays; les
soldals qui les composaienl elnienl la pluparl de fort
niauvais sujets.
II en requit un delncliement pour raceompagner
et nionler avec lui dans les bateaux qu'il avail destines
a cet usage. En effcl, ccs homines s'embarquerenl.
Ceux qui se Irouvaionl dans la chalnnpe amirale avec
le quartier-mailre se coniluisirenl asscz bien d'ahord;
inais ils se rel.icherenl ensuite , el les passagers des
quatre autres barques qui le snivaienl passaienl lout leur
temps, en depil des menaces el des ordres reilercs de ce
dernier, a .se ballre, ,i rire, a chanter, a boire, a .se pnusser
dans I'eau les uns les autres, de maniere ii faire ch.ivirer
U's rmbarcalions ipii les portaient. Le colonel avail hate
d'alleindre Uabenlolle, lieu de sa destinatimi, el de pcur de
se Irompcr .snr le point du dehnrquiincnl. il cut I'idee de
desccndre a lerre, d'aller chercher Ini-meme un pilole du
pays, qui connul a fond ces parages el lui porlat secours
en cas de besoin conlre les honimes indisciplines que I'eau-
de-vie, dont iU s'abreuvaicnt, rcndait a chaque instant
plus farouches.
l,e soleil elait sur le point de disparailre au-dessous de
I'borizon, lorscpie le colonel, un des homnics les plus re-
solus que j'aie connus dans ma vie, ordonna aux ramcurs
qui conduisaienl sa nacelle, de la dirigor vers le rivagc, et
de descendre avec lui, ii rc\coption d'un scul. Les autres
enibarralions devaient attendre son retonr,
II debarqua done, une bouleille d'can-dc-vio ,i la main,
et portanl aussi une valise qui conlcnail queli|u.'s vele-
mcnts. Mais ipinnd il fit signe ,-i ses soldals de descendre,
il fnt. bien surpris de ne trouver ancun tl eux uispose ,-i lui
obeir; poussanlle baloau an large, ils laissereut lecoloncl,
.senl et slupefait, se pourvoir a Ini-meme.
Ces hnmmes. qui. wns pai-lagcr Ions les lorts de leurs
camarades, avaient cependant niontre de rinsoiicianee d
de I'indiscipline, craignaient le chalimcnt que le colonel
devail leur inlliger au relour ; une bonne occasion se
prcsenlant de prevenir cctte jusle vengeance , et de le
sacrifier en se sauvant eux-memes, ils se halcrent d"en pro-
liler. La parlie de I'ile sur laquelle le colonel avail dcbar-
ipu', partie exlrcmement sauvage, servail d'asile a desani-
manx leroces (|ni n'avaient jamais etc troubles par I'homuic
dans leurs prolbndes relrailes.
CI Ilola ! criait le colonel, que faites-vous? Revenez. ou
jc vous livre nu conseil de guerre; revenez. Sur ma pa-
role de snldat, je vous ferai grace ! »
Les cinq barques silencieuses fendaient I'ean Iranspa-
renle, eclaireedes derniers relicts du jour, el les rameurs,
pcnches sur leurs longues pagaies, poussaienl au large
avec une sombre resolution. Le colonel resta senl entre lj
desert et les vasles eaux. Bienldl il n'apercnt jdns les em-
barcalions des rebelles qui avaienl lourne nn promontoire,
et dont la derniere trace avail disparu.
Comment s'orientcr? La plage sur Inquelle il se trouvail,
silnee a vingl-cinq milles d'Habenlotte, el dans la partie do
I'ile la plus .sauvage et la moins frei|uentee, lui elait in-
connue, meme de noni. N'ayant aucnne idee du lieu oii il
elait, 11 s'avanca vers un bois cpais, la bouleille a la main,
el .sa valise sous son bras. Le soleil se couchait dans sa
splondeur, bienldl I'almospbcre devint sombre. La unit
lomba ; il entendit aux environs les rugissements et les
hurlements des betes sauvages, et les longs aboiemenls des
jackals. La lune apparul sur I'horizon, ne donnant qu'une
lumiere incertaiue. IndistinclemenI, li Iravers I'epaisscnr
(les jungles et Tobscur fenillnge de quelques grands arbres.
il vil un sentier fraye devant lui ; mais ce senlier elait oc-
cupc par des elephanls. Relourner sur ses pas elait impos-
sible, el demeurer toule la nuil laou il se Irouvait eut ele
s'cxposer a une perle cerlaine.
N'ayant pas d'antre alternative, il se resolul a marcher
en avant Les elepbanls raperenrent et le poursuivirent.
II se jela dans les laillis, el bientol ces enormes colnsses,
fracassanl lout sur leur passage, foulani aux piids les buis-
sons, les jungles, les rameanx des (iguiers el des .aloes epi-
neux, se Irouverent a quelques toises de distance du colo-
nel L'idi'c lui vim de se servir de sa vali.se, non pour les
combatlre. mais pour les dislraire et les amuser. La saga-
cile curieiise el pour aiiisi dire scienlifiqne de ces animanx
est proverbiale el lout a fail merilee,comme on va le voir.
Le colonel apercevanl rombrc de la trompe colossale se
balancer vers lui d'nne I'acon menacante, lanea, plus loin
que I'elephanl, ccllc bienheureuse valise, autour de la-
quelle, en elTel, six elephanls ne lardcrent pas .i leuir
conseil. lis la tournerent et la retournerent dans lous les
sens, rouvrireiil , la videreni, en examinerent le conlenn,
et le colonel, qui de temps en temps jelail un regard sur ses
persecnleurs, se jelant dans un senlier parallcle, ne tarda
pas a se trouver hors de leur porlce. La lune montait dans
le ciel et n'eclairait qu'a denii des tanlomes d'arbres
des tropiques, au vastc jiarasol de fcuillage el des trones
luisanls el noirsqui s'elevaient de lous coles, lugubres, an
milieu de celle c'arle )iale. Les sirilemenls des ser-
penls, les sonpirs fnnebres des jackals, les longs cris do
la panlhere affamee se laisaient pen a jien.Tout s'endor-
niail.
Apres d'elranges aveutures, apres avoir echappe a plu-
sieiirs buflles, .-'i des lanrennx sauvages el a des elepbanls
LE DEVOin ET L'lIEROISME CHEZ LES FEMMES.
tl
gi£;.inlcst|ues (commenlil y parviiit, c'cstcc qu'il ne put pas
Lion cxpliqiioi'), il ajiorcul a Iravors les arljrcs deux largcs
obji'ls noirs, se niouvanl dans relroit senlier precisement
en face de lui. Force lui clait de conlinuer son chemin, si
c'elait possible, de la meme maniere qu'il I'avait fait dans
le senlier des elephants. Bienlut il fut enlendu ou apercu;
et, a son horrcur indicible, il se trouva en face de deux
enormes ours qui marcherent ensemble vers lui. Se jetant
de cote, il cluda I'accolade du premier ours ; les grifl'es et
les dents Icrribles du second allaientle saisir, quand un
mnuvenicntspontanu, dont il nc pent pas se rendre conipte,
le porta a elevcr son bras, cl a visor le monsln^ avec la
bouloille qu'il lenait encore dans sa main. Elle frappa les
dents de I'aniraal, se brisa par morceaux avec un grand
fracas; Fours, cffraye du coup, ctourdi par I'cau-dc-vie
repandiie dans sa gueule et dans sosoreilles, s'enfuitavec
soil caniarade dans le jungle en poussant dcs liurlements
prolonges.
C'etait un bizarre combat que cclui dont une valise cl
une bouteille d'cau-de-vie ovaient fait tons les frais,
et le colonel qui me racoiUait rocomment ces details,
assis avec moi dans sa jnlie babilalion d'llampstead, ne
ponvail s'empcclior de me dire ; « Si j'elais Gascon ou
11 Irlandais, je n'oserais pas, je vous I'assuro, faire de
« lellos histoires et rappcler ces singuliers souvenirs :
« pour elre vrai, mon recit n'est gucre vraisemblable.
« Croyez-en ce que vous voudrcz ; coinprenez-Ie si vous
apouvez; quant ii moi, je vousatteste que je ne sais fias
«le moins du raonde comment j'ai survecu a cette nuit,
nj'attribue mon salut a I'effet extraordinaire que produit
«sur les animaux sauvages I'aspect inatlcndu de I'homme,
dleur mailre, quand ils ne Font jamais vu. »
Apres avoir cchappe a plusicurs dangers imminents, ot
aux dents de Irois buflles, il arriva pres d'lin lac, sans
savoir quand ni comment ses dangers et scs fatigues
se lormineraicnt. II etait presque nu, ayant ses habits et
meme les chairs decliiros, pour s'otre frayo passage a tra-
vers les epinrs et les broussailles impenelrables diijung'e.
A la fin, aprcs avoir marchc ou couru I'cspacc do plus
de vingt niillcs, scion son calcul, il atteignit line large ri-
viere ; la, complctcmont epuise de corps et d'esprit, et
convert de sang, il se jeta, desesperc, contre les racines
d'lin grand arbre qu'il ne put gravir, vu son clat de fai-
blcsso extreme. Chose etrange, 11 s'eodormit d'un profond
sommeil.
« J'elais devenu, me disait-il, parfailcment indifferent
li toutos choscs. Soulenient je voulais dormir. C'eiit etti le
deniiiT sommeil quo je Feusse embrasse avec dclices. Dieu
soul pout savoir quels dangers je courus, et par quel mira-
cle si'rponis a sonnettes, crocodiles, elephants et jackals,
circuleront aulour de moi, sans faire un excellent repas de
ma personne. La vie animale, dans ces parages, n'est pas,
comme chez nous, economiquement dislribuee ; elle sur-
abondc, elledeborde; pas un arbre qui ne recele desescoua-
dcs do serpents, pas un clang qui ne soil une republiqne
dc formidables alligators, armes de dents qui devoreraient
cl d'estomacs qui digereraienl uu botaillon. »
— Quoi qu'il en soil, la fraicheur du matin commencait a
so faire sentir, quand ses yeux s'ouvrircnt en faco'd'un
magnifiquc serpent a sonnettes que son mouvemcnt epou-
vanta, ol qui se sauva prccipilammeni dans les taillis.
11 s'evcilla, ou,ce'qui est plus vraisemblable, il revint
dc sa diifaillancc, vers le lever du soleil ; bienlot, Irouvanl
le senlier qui conduit an gue, a peu pres a un demi-millo
au-dcssus de la riviere Mallclc (c'olait sur lo bord ilii lac
qui forme son embouchure qu'il s'etait repose), il la tra-
versa, et, apres deux heures de marche a Iravers un pavs
qui lui etait connu, il arriva enfin a la maison de M. Farrell.
Contre la coulume des voyagcurs qui se sont trouvcs
dans une situation aussi critique et exposes a des dan- .
gers pareils, il ne dit Hen de ce qui lui etait arrive. '
11 commenca par demander un bain, des habits et une
rf/ioii/ic (sorte de palanquin en usage pour Ic transport
dos soldals malades). Apres quelques hcurcs de repos, il
relourna a Calles, prit lechcniinde Colombo, et revint ,i scs
quarliers. Les soldals de son escorle s'etaiont Lien gardes
dc roparailre. II apprit dopuis, qu'armes de leurs sabres et
de leurs fusils anglais, ils avaieni aborde et desarme une
pirogue malaise el s'etaient fails pirates, sous la direction
d'un nommo Mallhew llarwoll, dont Fhisloire eslassezcu-
rieuse pour que nous la rapporlions plus lard.
( Bengal Hourkarou. )
LE DEVOIR ET L'HEROJSIUE
CHEZ LES FEMMES.
I.A MANSAIIDE.
SOI>S DOMESTIQUES.
DES FLECKS.
- AMCJr. ET COLTUtlE
-^ 'est surtoul chez les fommes, dans le
sexe faiblo, no pour toulcs les tendresscs
\ etles graces delicales de la vie domes-
"' lique, pour tous les sicrifices ignores,
que I'ahnegation ct le devouement se deve-
loppent dans leur veritable puissance. Los
classes inferieurcs offrent de nombreux
exemples, rarement rccueillis, de ces verlus
feminines . Plus d'une jeiine ouvricre a
nourri ses vieux parents du travail de sns
ainsjet I'on sail combion peu rapporle Ic
< ' • travail des femmos. Les journaux out fill
^ mention de celle famille des plages bre-
tonnes, oii les fommes, hardies balelicres, s'habilueni do
bonne heure a sauver les naufrages, qu'elles arrachenl .-i
la mer, an peril do leur vie. Dans dcs situations jjIus paisi-
bles, et que recouvre une obscurite (irofoiide, il y a des
existences admirablos de pureto et degrandour chreliennes.
Un de nos poelos modernes n'a jamais mioux ete inspire
quo lorsqu'il a docrit la mansardo de la fille du peuple,
clirolienne pure, ignorant la boaiilo de sa modeste vie.
I.c nwlin die chanle, ot puis die travaille,
Serieuso, les pieils sur sii chaise de paillc,
Cuusaiil, uillajit, Iirotlaill <|ueli]ues desbiiis clioisis
El landis que songeaiu a Dieo, simple el sans crainle
Celle sierge acconiplit sa IJche augusle el saime,
Le silence r^veur it sa pot-lc est assis.
•52 LE DEVOIR F.T LUEBOISME
Sur snn bean col finprcint tip virgiiiilo |uirr,
Point d'alli^rc dciiU'llo ou dc riclio giiiiniro :
Mais iiii siinplc moudioir none puiligucmoiil.
Pas (le perle h son front, mais aussi pas tie ritlc ;
Wais un (cil chaste el \if, mais un regartl liinpiilo;
Oil briile !e rofarti, tiue sort le tliauiant T
L'aiigc tie la cellule abriie on iii paisilile.
Sttr ta table est ce livre oii Uieu se Tail visible.
La l(^t;eiitle ties saints, seul el vrai Panlhiion,
El tians un coin obscur, pr^s de la clieniini^e,
Eiilre la bonne VieiRe el If buistie ranin?e,
Quaire epiiiglcs au uiur lixcnl Napoli!'Oii.
Puisl'admirable iiortrait de la cellule :
La vcrte jalousie, a liois clous acci'oclit?e,
Par un bout s'l^cliappant, par Tautre rallachi}e.
S'ouvre coquelternent coiinuc un grand eventatl.
Au dehors un beau lis, t]u'uii pri^slige environne,
Emplii de sa racine, el de sa lleurcouronne
(Tom pri-sdc la gouiiiere oii don un chat sournois),
Un vase a forme eirange, en |iorcelaiiie bleue,
0(1 briile avec des paous ouvrant leur large queue
Cc beau jiays d'azur que iCvent les Cliiuois.
El, dans rint'i'ieur, jiar nionicnts luit el passe
line ombre, une ligure, une fee, une grace,
Jeune lille du peujile, au chant pluin de bonbeur,
Orplleline, dil-oii, el seulo en ccl asile,
Mais qui parfois a fair, taut son fvoul est Iranqnille,
Re voir distini'.leincnt la face du Seigneur.
On sent, rieu qu'a la voir, sa dignit6 profondc :
De ce coeiir sans linion riei! n'a |iu troubler ronde-,
Ce lendre oiseau qui jase ignore I'oiscleur;
L'aile du papilloii a loule sa poussiere;
L'ame de rhundile viergea toulesa luniieic;
La perlc de t'aurorc est encor dans la (leur.
Un trait que le grand poctc n'a pas ouMii?, cl qui est ca-
racleristique de la purcle et du soiii de la vie, c'esl la pro-
prete de la chambre, c'cst I'amour des (leurs, le lis ,i la
fcnetre.
It J'ai loujours roniarque, dit une dame allcniande ( Ra-
ti chel Varnhagen Von llense), qu'il y avail une differciict;
ti immense enlrc le caractcre et les habitudes d'unc feniine
« qui aime les flours el qui en cullive, et le tour d'espril
u de celle qui ne trouveaucun plaisir a les cuUiver.»
Les paysannes du nord de rAUcniagne, dontla vie est si
modeste et si lionnele, les femraes et les lilies des buche-
rons du llarz ont pour les fleurs une passion veritable. On
les suspend aui fcnSlrcs, on en donne desguirlandes au
voyageur qui passe et qui s'cn va. Toules les solenniles de
I'annee ont leurs (leurs speciales, cullivecs paries femmes.
Elles servent encore a d'aulrcs usages plus touchaiits pour
IcccDur. «Nous elions .sniiventelonnes, dit uneaulre dame,
du grand nonabrede giiirlandes appenduesaulour des equi-
pages qiiiltant Wisbaden; le pauvre comme le riche, le
vicillard comme le jeune lioninie, avail sa guirlande pre-
paree loujours graluite. Nous apprimes que c't^lait un Iri-
but d'amilie, un dernier don, el que la fabrication de ces
guirlaiides lilait asse?. lucrative pour ceux qui s'en char-
geaient. Cesclioses peuvent|iarallre put-riles ; daiislc fail,
elles sent il'une grave importance ; lout ce qui allire'les
coeurs I'un vers I'aulre cl produit la sympalblo des .imes,
conlribuo a unir Tespcce liumaino dans les liens d'unc
affectiicu.se souvenance; rcgoisuic anlicliriilicu esl allaqiu!'
it sa source mi'mc. »
« Les fleurs, dit un poele anglais, sonl I'un des plus
beaux prescnls que Dieu ait fails a I'hommo) La culture des
(leurs amtjliorc sa santtj el eliive son Sme. Leur beaule re-
jouitsa vue.orne sa demenre cl le relicntcliez lui. Dans
les classes ouvrieres, la culture des fleurs conlribuerait
beaucoup ,i I'amelioralion de leurs mosurs, de leurs habi-
tudes et dc leurs manicres, si on les encourageait a y con-
sacrer le pcu d'heures de loisir donl elles peuvenldisposer.
La difference qui cxisle enire deux menages, I'un aimaut
les (leurs, I'aulre aimanl la pipe et I'cau-de-vie, est frap-
pante au bout d'une anniie.
On dira peul-C'lre que tout le monile iic saurail avoir un
jardin; il est vrai, mais cbacun pent avoir quclques (leurs
sur sa fcneire, el beaucoup plus qii'on ne pense; un seul
petit Iwlcon en bois peut en contenir un certain nombre ; a
I'inlerii'ur meme de I'apparlement, on peut culliver quel-
t(iiesplanles;ella nt^cessilc de soiguer ces (leurs donnerait
del'air, le nieillcur lonique pour les babilanlspauvres, cpui-
sijs eten proie anx (ievres lyplioides. Mais dans les villes,
la laxe des fcnelres, ce mal monslrucux, vlenl faire obstacle
el priver la race humaine de ce que Ic Cri;aleur, ainsi que
la nature, ont dtjsigne comme essenliellement niBcessairea
noire existence et a noire bien-clre.
Dans certains cantons de la' Sui.^se et de I'Allemagnc,
lous les toils sonl converts de jasmin el de chevrefeuille;
les chaumiercs presenteul une lignc non inlerronipue de
fenclrescouronni}es de fcuillagcs, viviliant eleclairant lout
cequerenfermelacliaumitire; el la, an moyendespoclcs,on
se chauffe a Ires-peu de frais. Si Ton faisait usage de vastes
poelesenAngleterre eten France pour lcsclassespaiivres,il en
rtisullcrail beaucoup d'economie, et, selonlouteproliabilile,
on previendrait beaucoup de maladies parmi elles. Ke
eraignant plus le froid, les artisans ouvrtraient plus fre-
quemment les fenelres.
Si tons mes lecteurs pouvaieut voir I'elat intericur
des reduils habiti?s par les pauvres, non loin des splen-
dides devantures des grandcs villes, de la magniliquc
rue du Regent {licgcnl's street) ou du Pal.iis-Royal li
Paris , ils reculeraicnt d'horrcur. lis seraicnt tenlcs de
perforer les murs, aOn de douner a cos languissanles
creatures I'air et la lumiere, el de les transporter sur les
montagnes couvcrles de bruyeres. Mieux vaudrait les lais-
ser sous I'abri naturel des rochers sauvages qu'eulre les
murs de la prison pcslilenlielle qui les conticnt cl qui fait
eclorc la maladie avcc le vice.
Pour la portion fi^minine de la creation, les (leurs sont
d'un prii inestimable ; el si I'aulre scxe le savail, les (leurs
auraient le meme prix pour les hommes, relalivement a
lours compagnes. La femme qui Irouvc des charmesa I'hor-
ticulture nechcrche point hors de chez elle des plaisirs plus
dispendieux. Son intericur est tout pour elle, et si son
mari esl assez avise pour encourager ce gout, il a raison.
Les ferames sentent vivemenl les petites attentions, el,
selon toule probabilite,il yaurailpcu demauvaisesepouses,
si les maris (■laient bicnveillants, affcclionnos et sagaces.
C'esta eux d'cncourager chez leurs compagnes lous les
penchants gracicux et innocents a la fois, de diivelopper ces
germes si ulilos a la vie domeslique, le soin de I'intcrieur,
la rt'gularite des pratiques, lo goi'it de I'lilude, celui des
(lours el coliii de la musique.
(Grcefin llahn Hahn.)
C'lIEZ LES FEMMES.
•15
L'H^ROISME GUERRIER CHEZ LES FEMMES
LES DAMES ANliLAISES A GWAUOR
Ces terribles combals, cntre Ics noniagiiards dc I'liulo
ccnlrale et les Anglais envahisseurs, combats i(ui oiil eii-
sanglanlc les anaees 1842 et 1845, et comproiuis pendant
qneUiucs moments la pnissancc anglaise dans I'lnde, onl
dnnne lieu a queli|ues-uns de ces beaux developpements de
riicroisme cliez lesfemmes, qui sont si peu rares dans la vie
]irivee, — que Ton ne remarque pas, lant ils soiit iiaturels et
inslinctifs, chez la mere, la lllle et I'epouse dignes de ces
noms ; mais qui, lorsqne certaines circonslances exterieu-
res leur prelcnt un nouveau relief et un eclat particnlier,
I'rappentsivivementriniaginalion.
Le journal que vient de publier lady Sale, femnie d'l
colonel anglais de ce nom, longlemps prisonniere dcs Aff-
glians et qui a survecu a ce lerrible dcsastre, doni:e les
pins interessants details sur I'odyssee heroiquc oil elle a
joue un si grand role. La pelisse criblee des balles cpie li-
rcnl pleuvoir sur elle les ennemis places sur les lianlenrs,
.lele rapporlee par elle a Londres : c'est assuremont nn
Iicau tropheede sa famille. Elle Iraversa a clieval, sans
aliments, enlource de blesses, de morts et de mourants, ces
clroitsetrcdoutables deGlesdeKhourd-Kliaboul,ou I'armee
anglaise s'etaitsi iniprudemment engagee. La neige y toni-
bait a gros llocons, melee des projectiles lances par les
longs mousquets des Aflgbans. Elle sccourait les uns, cn-
courageait les autres, snpporlait la fatigue doni une orga-
nisation roliuste cut ete accablee, et monlrait,dans ce pc-
liiWe voyage, le courage d'unphilosopbe, la resolution d'un
.snidal et la delicatesse d'une femme. Ainsi se deploie et se
ilrveloppc d.ins les grands evenemenls la force inlinie de
I'auie, qui supplee a la force physique, et qui liii est bi su-
pcrieurc.
D'autrcs femmcs parlageaicnt scs dangers et sos souf-
frances. Enfermecs dans uno ciladelle du chef barbare de
Gwalior, ellespresentereiita leurs maris, comnie discnllcs
Anglais, Irois nouveau-nes qui virent lo jour dans celte pe-
riodc de caplivitc. Ce qui semWait insupportable a ces
fcmmes, ce n'elait ni la faini, ni le froid, ni les mauvais trai-
lemenls de leur mailre, mais la difficulte de satisfaire cer-
taines lialiituiJes anglaiscs, devenues une seconde nature;
la tasse de lliii, par esemple, quand elle reparut an milieu
de ces pauvrcs esclaves abandnnnees, qu'une mort cerlaine
seniblait menacer, fut pour elle une veritable consolalrice.
Nousserons heureuxdedonncr bicntot a nos lecleurs quel-
ques eslrails curieux des memoircs personnels de lady
Sale, qui out paru a Londres rccemment.
I.A JEUMX MERE.
(Exlrail (I'uiic lollrc ilatLC dc Sliding, 18iO.)
« . . . . La pclite heroino dontje veux voiis parler n'o
pas encore seize ans et demi, el est la dernierc lilb; d"nn
niembre fort estimable du clan des II une des vicilles
families des Highlands. Proprielaire d'une plantation assez
considerable aux ilcs orienlales, el pere dc doiize enfanls,
sir Arthur 11 ... les a tons cleves avcc un soin extreme ; la
jeune Ularic \V douce dun gout vif el d'une remarquable
aptitude pour la musiqiie. 111 des progres rapides dans ccl
art. Elle n'avait pasquinze ans, lorsqu'elle fut demandee en
mariage par un ofllcier anglais, et, apres une as«ez vlve rc-
sislance molivcc par I'exlreme jcunesse de Mnric, le pero
consentit a leur union.
lis elaient a peine maries, quand le jeune epoux recut
I'ordre de partir pour Botany-Bay, c'est-d-dire pour les
antipodes, ou, selon loules les apparences, il devait resler
quinze ans. On oblint avec peine un conge d'une annee , et,
ce conge expire, on essaya de derober a la jeune Mario,'
a
dcvenue mere, la connaissance cxacle du jour ou son mari
(■■lait force Je s'eloigner.
C'etail vers la I'm de raiitomnc ; Ic jeuno. liomme pre-
texta line pnrlie do cliasso qui devait, disail-il, le rclenir
([uclques jours chcz iin de sos amis, el parlil ;i franc elrier
pour rile dc Wi^lU, d'ou il devait faire voile. Mais, par une
sinsulierc prevision, par colte elrange divinalion du coeur
queles fenuiies possedenl souvcnl,dcs les premieres lieures
de son absence, elle penelra le secret qu'on lui avail soi-
fjneusemeul cache, parlil en chaise dc posle, bien que souf-
Iranle, par un temps eflVoyable, rejoignil son mari dans
rile de Wighl, el ecrivit aussilol a son pere, le suppliant
de lui envoyer le plus tol possible la nourricc el I'enfant
dc ciiKj mois, qui elaienl restes a Slirling. Lc pere eluda
PETITS VOYAGES
cetle demande, ct repondit que I'enfant elait faible etsouf-
frant, et qu'il s'eii chargeail. Une seconde el plus vive de-
mande futsuivie d'un refus encore plus prononcc. Lc vent
elailcoutraire: 11 fallnit allendre un mois pour metlre a la
voile. Marie parlil un lundi malin pour Portsmouth, se di-
rigoa aussi'ot sur Londrcs, alia loujours en posle jus-
qu'a Glasgow, en Eccsse, sans se reposer, sans s'arreter
et sans prendre de ropas, parul lejeudi malin dcvanl son
pere elonne, repril son enfanl, alia aussilol rctrouvcr son
mari dans I'ile de Wighl, et, apres ces six cents miUes par-
courus d'une traile, le suivit a Botany-Bay, dans la plus
affreuse residence du nionde , niais toule triomphanle,
accnmpagnant son mari, ct son enfanl enlre ses bras.
{Souvenirs de Spcner.)
-"T«te"iJ3W5B,
Source dc la Loire.
PETITS VOYAGES
SUR LES RIVIERES DE FRANCE.
X.A IiOIRE.
Suite (I).
LfiGENDE DU GEUBIER-DE-JON'C.
Un des caracteres Ics plus charmants de noire pays na-
tal, dc la France, c'estla diversile des aspects, e'est le con-
(raste perpeluel des zones qui la partagent. Elle louche an
midi ct au nord, elleoffrel'apre boulcversemcnt des monis
volcnniques, la scverileglaceeduseplentrion, les rianls pa-
rages des cliniats tcmperes, cl.jusqu'aux deserts de sable
qui se derouleel s'enlasse au soleil. L'olivier elle sapin, le
mcleze et I'orangcr, soul les produils du meme sol. Ce
(I. V.iir It' I'rciuicr uumi TO, it:i£0 22.
piys, singulierement complete, louche a loules les latitu-
des : les Pyrenees espagnoles, les Alpes suisses, les Alpcs
ilaliennes, les deux mers I'environnent d'une ceinlure
changeante. C'esl hien, coinme le disail le vieux poele pro-
vencal, la region ouvrcc (tissue) dc glace et de soleil.
On ne sent jamais mieux cclte ravissante diversile de la
France, qu'en suivanl le cours de la Loire. Avec elle on
jouit de tuns les caprices, on s'associe a tous les conlrasles
de cette nature si pen somblable ii clle-meme; on passe
du pays des volcans aux plaincs couverlcs d'epis qui mii-
rissent au soleil ; des sites plus sauvages que ceux de
I'Eco.sse, succedenl a de doux paysages plus suaves que
ceux de I'ltalie. Tous les homines vraimenl amoureux de
la nature, Claude Lorraiu, J. -J. Rousseau, se snnl ache-
mines lc long des llcuves. C'etail le voyage favori des pc-
lerins, a I'epoque oil la foi chretieuneles envoyait admirer
les souvenirs el les restes des saints que I'Egllse vencrc ;
faisons conime eux, suivons la Loire des son herceaii.
C'esl un rude berceau : elle nail enlre la Corrcze et
I'Ardeche, dans la region la plus apre de la France. Tanlot
s'elevent.comme des fantumes, des rochers aigus, au lin-
ceul de lave ; plus loin le cours de la riviere, a la fois ra-
pidc el sombre, se precipile enlre dens murailles voka-
SUR LES RIVIEUES DE FRANCE.
niqucs; parlouldcs clifileaiix sur la crele des monlagnes ;
et CCS ch.ilcaux sont Iristcs, rouges et liruns, commc les
roches qui out fourni la picrre pour les coustruire ; I'oi-
seau do prole crie sur les cinies; les sapins sc balancent
dans les fentes des rochers ; de lourdcs genisses paisscnt
le gazon qui verdoie dans les crevasses des rocs ; quel-
ques paysannes, aux pieds nus, un mouclioir rouge jclc
sur leurs cpaules nues, gardent les Iroupeaux, trisles
et pensivcs comme leurs monlagncs nalives. On apcr-
coit, dans les senliers qui suivent le lleuve naissant, un
aUelage de bfcufs conduisanl un epais chariot, et le pay-
san de la Correze ou de I'Ardeche, avec son vetement
sombre releve de couleurs tranchantes, sa gravite passion-
nee cl atlenlive, sa demarche mesuree el energique, et son
vasle chapeau s'avancant de deux pieds sur le front,
comme pour lui servir d'abri conlre les affreuses pluies
de ces monlagnes.
Les Icgendes et les traditions, recueillies par les pay-
sans de ces regions sauvages, oii Ton passe a pied la Loire,
dcsliiiee plus tard a couvrir une si grande etendue de ter-
rain, sont bizarres et trisles comme les localiles memes. La
monlagne conique d'oii s'echappe ce pclil filet d'eau qui
deviendra la Loire a servi de texle a un cnnlc donl la me-
moire des vieus palrcs a garde le souvenir, cl oil se melenl
quelques traces de fails liisloriques. Celte elevation poin-
lue, c'esl le Bonnet du Uiablc.
C'est le dernier vestige laisse par Salan.le memoran-
dum de son passage, apres que sa maisos d'ob se fut en-
foncee dans un elangel eul disparu pour jamais.
La li'gende elle-meme, dans sa ru.sticile primitive, plaira
davanlage sans doule .i nos jeunes Iccleurs. Nous n'avons
pas besoin de dire que c'est un conic empreinl de loule
la barbarie du temps.
E.a m&ISON D'OB DU diablb
LE GERDIEn-DE-JONC.
Le pays des Vetavi , que I'on appelle aujourd'hui le
Velay, elail encore sauvage et paien, lorsque saint Paulin
vit dans son sommeil une figure lui apparaitre et lui or-
donner d'aller au Gerbier-de-Jonc precher I'Evangile aux
barbares ; il s'y rendil. C'elail la coulume, parmi ces habi-
tants paiens, de tuer un enfant lous les ans pour honorer
leurs dieux. Quand sainl Paulin arriva, la croix a la main,
le pauvre petit enfant elait deja suspendu, el le chef lui
dil:
« Que ton Christ sauve cet enfant, et jeme ferai Chre-
tien. »
C'elait un garcon nomme Ramberg, sur lequel le sort
elait lombe. Sainl Paulin se mil ii genoux, pria Dicu : la
corde cassa aussilot ; rcnfanl sc relcva sain el sauf. Ccpen-
danl, continue la legende populaire, le diable n'elait pas
conlenl. Le soir mcme il apparut au chef des Velavi, qui
s'appelailOcco, et semonlraa lui sous la forme d'un angc,
les ailcs chargees de pierreries et le front ceint d'un ban-
4eau d'or :
«Qu'as-lu fail? lui dil le diable. Tu as ecoute ce saint
qui t'a trompe; lu as rcnonce au bonhcurpour suivre les
conseilsdc cet insense, parco qii'il to pronicl le paradis;
mais ce paradis, oii esl-il, te I'a-t-il monlrc? Va, il te
prend pour dupe; il n'y a de paradis que chez nous, et
nous tc Ic monlrerons quand lu voudras. Uemaiidc un pen
a ton doclcur chrelien de le faire voir au muins un petit
coin de la felicile ((uil le promel, el lu peux elre bien sur
de n'y rieu voir. (Juant a moi, je sui< de parole. Kommc
des arbilres, je les laisserai visiter demain, si lu le veux, la
maison que je te destine. »
Occo elail ebranle ; il desirait se faire chrelien, mais il
voulail elre siir de son paradis, et il fit part de scs doulcs
au bon saint Paulin, qui lui rcpondit doucemenl :
Le diable est fin, cl tu ne I'es pas beaucoup. Envnic,
pour verilier la chose, un homme de la suite el un de mes
diacrcs, tu verras ce quiarrivera.u
Le diable avail indique un endroil de rciidcz-vous pour
les emissaires d'Occo el pour les siens. Le diacreel le Vc-
lave s'y Irouverent de la pari d'Occo, et y rencontrerent
Satan lui-meme, qui celte fois avail pris la forme d'une
ires-belle femme.
« Suivez-moi, leur dit-elle,ct depechez-vous. car j'ai
hale de vous monlrer la belle habitalioa deslinee au due
Occo. »
lis quilterent la grande route, s'engagerenl dans des re-
gions inhabitces, et se Imuvcrcnt bicnlol sous une grande
arcade de marbre verl, au dela dc laiiucllcs'clcndail, a perte
dc vuc, une avenue de colonncs d'or. Le pave elait de
diverses sortes de marbre merveilleusemenl poll, et, enlre
les colonnes, s'elevaient d'inimenses lulipes d'or, qui re-
pandaienl I'odeur de la rose. En se delournant ,i droite et
en entrant dans une allee dc cedrcs, ils virent brillerdc
loin une maison qui elincelail comme de I'nr. En effct, elle
elail tout enliere de ce metal, a I'exceplion des vilraux qui
claienlde diamanl, el de la lollure qui elait en argent. Coninic
il faisail tres-grand soleil, ils ne purent en approcher
qu'a reculons ; elle elail loule paviie d'or et de pierres pre-
cieuses, et d'une incroyable grandeur.
« Voilii, leur dil la prclendue jcune femme, la maison
de votre due ; comment la Irouvcz-vous?
— Assez bicn, rcpondit le diacre elonne; mais, ce n'est
pas tout, il faulqu'elle soil solide. Le bon Dieu billil Ires-
solidement, les maisons du diable ne durent guere. »
II fit le signe de la croix, aussilot tout disparut. Tor, les
pierreries, la maison, et memc la jcune fille; il ne resla
parterre que le capuchon de sole brune qu'elle portail et
qui rehaussait la blancheur de son visage.
C'esl ce capuchon qui a beaucoup grandi, cl qui est
devcnu la monlagne du Gerbier-de-Jonc. Le diable reparul
en sa propre personne ; la maison d'or fill changce en bnue,
el le diacre, ainsi que le Velave, se Irouverent au milieu d'un
petit marais rcmpli de roseaux et de joncs, qui est aujour-
d'hui la source de la Loire.
lis ne savaienl plus oii ils elnienl, cl il h'lir fallut faire
un chemin immense, en suivanl le cnurs du ruisseau qui
venail de naitre, pour relrouver le chateau du due Occo.
Quand ils se prcscnlercnl, la porlc du chateau elail fermee;
le drapcau noir flollail sur la plus haiile lour; et, selon la
coulume de CCS temps barbares, les Irois fuinmcs d'Occo se
precipilaicnl dans un bi'ichcr ((ui s'elevail au milieu de la
grande cour du chateau. C'esl que le due Occo ctail mort
au moment meme oil le diable avail rcpris sa forme veri-
table.
Dieu avail ainsi ch.ilie son incredulilr. On reriterra au
milieu d'une foret qu'il aimail.dans uii lieu d'ou Icsarbics
10
PETITS VOYAGES SUn LES RIVIERES DE FRANCE.
onl (iispani, el qui s'nppellc encore aujourd'hni le chateau 1 monlrenl la Loire sous cet aspect riant ct gracicux, (prollc
de BoulliC'On. C'est en effct un des premiers paysages qui \ ne doit plus quitter jusqu'aux limitcs dc lo Cretagnc.
Chateau (le Boulh6oD.
Le due Occn n'avait pas voulu qu'on le laissat apres sa niort
dans ces regions maudites, on le diable avail lente de le
scduire. Quant au lleuve, sorti du Bonnet du Diable, il avail
dcchire la lave, bouleverse le paysage, fendu les rochers,
rejete ;i droite et a gauclie des cretes de basaltes mcna-
canles. Rien n'est plus aflVeux que les gorges d'Arlempde.
et les geants volcaniqucs de Joannade, dont la base est
rongoe par le llot furieux encaisse dans un etroit sillon de
granits gris, d'ardoises noircs et de debris de lave.
Le diable a cerlainement passe par la, disenl les pay-
sans. C'est une nature parliculiere , niuins voilee que
celle de I'Ecosse, moins froide que celle de la Norwege,
moins nuequc celle de I'Espngne; qiielque cliose d'i'nergi-
que etde sombre, qu'on ne trouvc que dans ce pays. La
Uoctiers d'Exinieuil el dc Vt^sfsualaig.
fenJalile aimait ces regions austeres el ces roclies cscar-
pfes;les chateaux sent semes avec profusion surlesbords
de celle Loire naissanle, qui trace si rudement et si dif-
licilementsa route. yuelqucssitesmeriloiitd'elreremarques;
par esemple, cc point devue on la Loire, cmprisonnee en-
Ire les rochers noirs de Vesesualais et d'Eximeuil, glisso
comme une nappe d'argent lancec sur une pente rapide.
NuUe part ce caraclere sauvage ne se prononce avec plus
lie force rpi'au milieu dun entonnoir dc verdure noiratre, de
basa.lles laillccsafacettes.ct derocliesenormes jelecs pelc-
incle, qu'on appelle la voute Tolignac. Apres avoir vaincu
des obstacles sans nombre, et, comme disont les paysans,
mange des rochers sur sa route, la Loire, fatiguee, s'arrele
un pen el fait un coude, pressec entre les granits el les
laves. La, elle forme un bassin assombri de tous coles par
ces colosscs de pierre. Ses efforts, pour se frayer passage,
onl creusc le plus haul et le plus aride de ces rochers et
perce une voule obscure, sous laquclle ses eaux captive?
s'cngouffrent avec un Irislc bruit.
Rien de plus piltoresque a ra:il que les mines du chateanqui
couronne, comme le nid d'un aigle, ce rocher el celle voiltc.
Cost le berceau d'uiie antiipie el ilhislrc famille d la-
f|iiollo le sort rcscrvait de graiidos dcstinoos ct de grands
malheurs. Lcs fees vertes de la voute I'olignac se ratta-
dii'iU a uiie ancieiiiio tradilion [jaieiine de ccs contrces, ct
LE COURAGE MOIiAI, DANS LA JEUNESSL. ■i?
nous nous occupcrons bicntol de cclle tradition aussi bi-
zarre que poeliquc,
( La suite a un pnchain nwme'ro.)
CiiAU-iiu do la vuule ite Piiligriac.
LE COURAGE MORAL
DA\s LA iimm.
CSEMPLES DE FODCE COSTDE LE SORT, DE riESISTANCE ET DE SUCCES j
DANS LES CAnniEnES LES PLUS DIVEBSES. I
IS7T&ODUCTION.
On a souvcnt ecrit la vie des enfanls celebres ; un mo-
ralisle severe pourrail ll.imer cette prime accordec a
ramour-proprc. Dc nombreux exemples semblent attestor
que la superiorite apparcnte des gcnies precoces n'offrc
pas toujours un gage sufCsantd'avenir. Lespetils prodigcs
licnncnt peu, en general, les brillanles promcsses de leurs
plus jeunes annees , ct, plus d'une fois, I'amandier, qui se
couvre de fleurs odorantes avant que I'hiver soil expire,
DC prcscntc en aulomne que des branches steriles et des
ranicaux dcpouiUcsde fruits.
Unelachc bien aulrcment utile et charmante resleencore
a rcmplir.
Quelle a cle la jeunessedes grands hommes?
r.omraent ont-ils prepare leur gloire?
Quelles cpreuves out subics la jeunesso et I'enfance dc
ces admirables ou dc ces aimables esprits?
[lien de plus interessant que ces details; rien dc plus
instructif et de plus doux que dc s'associer (i ces desti-
nces naissanles. C'cstun ronian plein d'altrnit etd'emotion
que la luttc perpeluelle de la force morale, ou inlellcc-
tuelle, contre les obstacles de la vie. Tautotle triste bcr-
ccau de riioiume celebrc est entoure de langcs grossiers el
frappe d'anallieme par la miscre ; tantot la position sociale
s'oppose au dcvcloppcnient des faculti's dc eel etrc destine
,-i saisir la gloire, la fortune ou la puissance. II faulrcsister,
il faut attcndre, il faut souffrir. La gloire ct la fortune
sont Icntes a venir. C'est toujours la grande lecon chre-
tienne, renseignement diviii de la resignation, de I'abne-
gation et de la force morale. II est singulier que Ton ait
jusqu'ici neglige de reunir et de grouper ccs souvenirs
de la jeunesse chez les grands hommes ; ccpendanl lcs
premieres clartes du jour qui s'annonce ont plus d'atlrait
niillc fois que I'eclat splendiJe du soleil a son niidi.
II arrive presque toujours que les circonstances e.^tc-
rieures favorisent peu ou contrarient absolument les ten-
dances de I'homme superieur. 11 est force de frayer sa
route, et lcs obstacles le grandissent; chaquc combat ac-
croit sa force ; il faut qu'il s'arme d'un courage ii toulc
epreuve et d'une patience sans cgale, qu'il avance d'un pas
ferme, comme le voyageur egare par I'orage , dans la
nuit, et sous la brise au milieu des fondrieres el des abi-
mes. Ce n'est qii'a cc prix seulemenl qu'il obtient la coii-
ronne due a son genie. Toutes lcs jeunesscs d'hommes
ciilebrcs sont difficilcs et entoureesd'epincs.
Nous ne pouvons meltre la main a une oeuvre plus utile,
ni entreprendre une tache dignedu but de noire recucil,
plus avantageusc pour nos jeunes conlemporains , que
celle qui leur niontrera I'heroique resistance opposee, dans
lcs carrieres les plus diverses, au mauvais vouloir dc la
fortune, par les Bayard, les Racine, les Amyot, les Des-
preaus, les Napoleon, les Poussin. Peintres, sculpteurs,
poctes, mathemaliciens, generaux d'armee, commercants,
industricls, tons ceux que la gloire a couronncs, que la
main de la fortune a cnrichis, que la reconnaissance des
hommes suit dans leur tombeau,ont consacrc leur jeunesse
etleurdge niur a une lulle acharnee, souvcnt hcroiquc.
lis ont pratique tons la vcrlu chreticnne de I'abnegalion;
ils ont allendu ct IravaiUe ; ils ont saisi la dcslinee corps
a corps, et la recompense est venue les cliercher enlin.
C'csl ce que nous ue pouvons Irop rappeler a nos jeunes
conlemporains, dans une epoque oii chacun, des le premier
4d
igc, voudrnil irnprovisnr la sloire, alisorber les jouissanccs,
sc renilvc niailrc dc la fnrlunc, sans Ics avoir coiiquiscs
ou niorilees ; oi'i la fureur dii succcs, le bcsoin de le rca-
liscr avanl le combat, le dcsir insense de triompher avanl
la hUlP, arment dii pislolel ou du poison, conime il cstre-
cemmciit arrive a de jeunes bommes de IcHrcs, dos
fonimos, des arlislos, faibles el ardeules natures, pressces
dejouir, incapalilesdesoufrrir,i|ui nesavaientpas que lout
s'acbt'le, el que la gloire cl lesueces soul a ee prix
Nous nous ferons done les liisloriens fideles de celle
premiero pcriode, si inleressanle dans la vie des liommes
que le succes a courounes. Pious choisirons dans celle pe-
LE COURAGE MOn.M DAISS LA JEUNESSE.
riode de luUe, d'allenle, do soufrrnncc, les anecdotes les
plus inleressanlcs ct les plus aulbiMiliques, qui s'offriront
ii nos rccherches cl a nos souvenirs.
z.a jzDsrESSE sx: van-dtck.
Lorsque, en 1639, losbabilanlsdo Londrcs voyniont une
barque splendide traverser la Taniise, cl un gonlilhommc
de re^esance la plus rechercbec descendrc au palais de
Buckingbam, traverser les apparlementset enlrcr de plain-
Lc pabis de BiirkingliDrj.
pied cbez le due ou meme cbez lo roi, ils ne se Joulaienl
gucre que ce splendide seigneur, aux mauiercs si aisees, a
lalivreesi eblouissanle, elail le fils d'un pauvre vilrier el
peinlre sur verre de la ville d'Anvcrs, qui ne lui avail
laisse aucune fortune.
11 se nommail Van-Dyck, el il merile dans la niemoire
des bommes une place, non-seulementdislinguee,niais grave
cl eminenle. Parmi les bisloriens-peiulres, c'est lui qui a
reproduil, avec le plus de vcrite, dansleur caraclere reel,
tons les bommes imporlanls de son cpoque, Cromwell,
Charles 1", SlralTord: ils revivent, grace a son pinccau.
On couvrail d'or les loiles de Vau-Dyck, el on ne payail
jamais assez le commcnlalcur bisloritpie le plus brillanl
ct le plus impartial de son temps. La mission de Van-Dyck
.s'elevail au-dessus de celle d'un peinlre ordinaire.
Marie a la belle heriliere d'un des grands noras de I'aris-
locralic brilannique, le (lis du vilrier vecul dans I'elcgance
la plus magnifique, au milieu d'amilies honorables el dans
un luxe de prince. Aulour de lui la revolution grondail,
la hache frappait, Temeule burlail, les maisons brulaient,
les cbamps de balaille se couvraient de morls, el cepcn-
danl Van-Dyck continuail son ceuvre, aime de tons les
parlis, donl son pinceauconsacrait i I'avcnir les chefs cl
les victinies.
L'ascendant que prit son magnifique talent des son ar-
rivec a Lomlres, dclruisil la rcpulalion el la forlune d'un
autre peinlre llaniand, Daniel Mytens, qui, avanl lui, avail
obtenu de grands succes. Un conleniporain nous a con-
serve des notes relatives ii une conversation curicusc enlrc
Van-Dyck el Mylens.
« Vraimenl, mailre Van-Dyck, lui disai ce dernier, j'ad-
niire voire beau talent; mais, en vcirile, vousavcz eu bien
du bonhcur. Vous voila veluet logecomme unroi, el vous
jouissez d'une consideration sans egale. Cerlaines eloilcs
brillenl sur la tele des bommes predestines ; ceux-la laissent
les autres plonges dans I'obscurite la plusprofonde. Je suis
sur que, depuis voire enfance, vous n'avez pas eprouve une
seulc traverse !
— Buvez d'abord un coup de ce vieux vm de Constance,
cbcr confrere, je vais vous dire cela, repondait Van-Dvck
au vicux ])eintre decbu qu'il recevail a sa table. Ma vie ct!
la voire sc ressomblenl; elles out eu Icur ombre ct Icur
liiniicrc loutesles deux ; moi, j'ai commence parlemau-
vais cole : je suis desole, mon confrere, que ce soil par la
que vous linissiez. Les bonheurs de ma jeuncsse sonlasscz
curieuxpour que je vous les raconle en peu de mols. Mou
pere, quin'avail pas de quoi nourrir sa famille el qui me
faisait barbouillcr du verre pendant toule la journec,
m'eveillait a qualre heures du matin pour m'apprendre les
elements du dcssin : Dieu sail de ipielles larmes eufantines
je payai d'avance ma forlune el mou succes d'auj lurdhni !
Quand il mourul, j'allai broyer les coulenrschcz Henri Van
I'alen, el jefus en bullc,pcnilanl plus dc cinq ou six ans,aux
mauvaises plaisanleries de lous les clevcs de I'alelier. J'c-
lais balln a pou pres lous li'SJours,elje n'enirai dans I'ate-
lierde ltubcns,conq)OScd'(''leves beaucoiip plus ages el plus
graves, que pour echapper a celle perseculion qui ruinait
ma sanle. Je crois que I'ou avail reconnu en moi qnolque
talent, el qu'il y avail jiour le moins aulanl de jalousie
que d'elourderie cbez mes jeunes compagnons.
(1 Rubens, vous ne I'iguorez pas, elail un fort grand
hdimuc dans noire arl el un habile diplomale. Quand il
Tvp Lacrimpo ct Comp
mi
7 .M;G'i'J
CONTE DU MAT
avail im eleve, dont Ic talent lui semblait devoir grandir, il
I'cnvoyait en Italic avcc dc grands eloges, lui ferniant
ainsi son alelicr de la ninnicre la plus lionnete, cl en memo
temps de la facon plus utile a I'eli've. C'est ainsi qu'il se
conduisil envers nioi. J'avais refait une partie des chairs
cxecutees par le niaitre et que nics camarades avaient ef-
facecsen jouant; il admira cede retouche. me couvril dc
louangesetme donna inon conge. Jc n'avais pas un penny
dans ma bourse .-jallai a Rome et a Gejies, oiijc lusle plus
malheureux des hommes. Les peintrcs bollandais et lla-
mands, qui habitaient I'ltalie, passaicnt leurs journccs au
cabaret ; conime je ne voulais pas mener la meme vie
qu'eux, ils me firent subir la perseculion la plus acharnee.
Jc peignais maitresses et scrvanles d'a\iborgcs, pour un
diner, quand ellesle voulaient bien, ct souvcrl je ne Irou-
vais pas de diner. II me fallut aller a pied de Genes a Ve-
nise, oii je gngnai comme jc pus ma vie en faisant des
copies du Tilien et de Paul Veronese. Enlin, une grande
toile que j'avais beaucoup soignee, nion saint Augustin,
trouva des admiraleurs. On vouliit bien convenir que jc
n'elais pas le dernier des peintrcs. J'avais alors trenlc-
deux ans, et j'en ai Irente-neul. Du monientoi'i il fut prouve
que je savais manier la brosse, il se (it une nouvelle in-
surrection conlrc nioi : ma maniere n'elait pas celle du grand
Rubens, ct Ton repcia de tons coles qn'elle clail petite, et
que j'etais fail lout .lu plus pour la niinialurc.
En France on me negligea, Ton ne (il pas la moindrc
allcnliou a nioi; en Flandre je passai pour un peiulrc
mcs(iuin : c'est precisement cc qui lit ma fortune. Je me
rcjetai sur Ic portrait, seul genre que Ton daignat me
laisser, et loule la cour de la Uaye tut peinle de ma
main. Bientdt le roi d'Angbierre m'appola presdclui;
alors jevoguai en pleineeau. .Mais, moncber Daniel, sivous
voulez comparer mes annces d'apprenlissagca mes annces
lieureuses, vous verrcz que j'ai acbele ces dernicres un
fort grand pri.x. Mes epreuves ont dure vingl-deux ans,
ma fortune dure seulemenl dcpuis sept annces, et sans
doule n'en jouirai-jc pas longlemps encore, car je suis
pblbislque et epuisc de travail. »
En cffet le grand peintre mourut trois ans apres, a qua-
rantc-deux ans. laissant plus de quatre cents chefs-d'tcuvre.
LES MILLE ET ONE ]>ilJITS
D'EUROPE ET D'AMERIQUE,
ou
cnor.x DES meilleuhs comes
ESPACNOLS, .*I,LEMA>DS,A51EEICA1NS,ETC.,ETC
OOMTE DU MATEI.OT HEINB.ICB.
Suite (I).
Commont le notaire TVappenbickel, au lieu d'apposer
les sceaux, fut mis sous les scelles et devint imper-
meable.
« Celle legende, s'ecria Sa Ilautesse, ressemble fort aux
lUillc H une Nulls, a cette exception prcs que vos nei-
'H Voir U premii-rc p.irlie, page 18, V numcTO.
ELOT UEIMIICII. 43
ges, vos glaces ct ces sapins du Nord ne me plaiscnt pas
beaucoup. Le solcil du Bosphorc et les cbanips flcuris dc
la I'cr.se valent niicux. Mais voyons uu pcu ; que devicnt
le notaire en face du geant en robe de cbambic, dont I'e-
Irange envie etait de se faire arraclier une dent d'or?
^ Le petit nolaire, reprit licinricb, uc doutait derien;
mais quand la bouclic du geant s'ouvrit et lui nionlra une
1-angee d'enormcs molaires el de terribles incisivcs, au
milieu di'S(picllcs s'elevait a gauche, du sein d'une cavitc
pi'ofonde, conime une colonne, la gigantcsque dent d'or, il
trcnibla de tons scs nienibres ct s'ecria :
— Laquelle?
— La dent d'or ! hurla le geant.
— Le frisson de Wappenbickel devint plus violeiit en-
core. II insinua rinstrument d'acier dans la m.irboire du
seigneur colossal, ebranlad'uncmain indecisc la dent d'or,
qui ne ccda point a Taction nial dirigec qu'on lui faisail
scntir, et vit les deux nains marcher a lui d'un air cour-
rouce.
A cette vue, pale comme la moil, il eprouva un affreux
serrcment de coe'ur. Les trails de son client, sillonnes dc
veines gonllees ct lendues, denotaicnt une rage effroyablc.
Wappenbickel perdil toute son assurance cl tout son cs-
poir, il demanda grace ctmercia mains joinlcs.Cepcndanl,
soil que le grand seigneur fut dur au nial, ou qu'il dcdai-
gn.it de sc venger, il se contcnia de jcler un regard fou-
droyant sur I'opcrareur, ct, d'uii seul gcste, lui ordoiina de
tenter un second essai.
Ce dernier ne sc le fit pas dire deux fois, ramassa son in-
strument, lereplaca, ctlira avcc toutcl'energie d'un bommo
qui a peur. II avail rcussi : belas ! son succes n'avait etc
que trop complet ; Wappenbickel s'ctait trompe ; la nvi-
choire entiere clail suspendue a son acier fatal, et la dent
d'or clail seule rcstcc inlactel
I Au lieu d'avoir recours aux larmes el d'allcndrir I'ame
de sa viclinic par ses pricrcs, il crut plus prudent dc In;
tourner les talons et de prendre le large. Par nialhcur, un
dogue rouge, au ncz noir, sc jcia en travels la porte en lui
monlrant un ralclier terrible, qu'il ne semblait pas d'hu-
racur d livrcr aux pinces du denlislc.
Que faire? que devenir ? Wappenbickel tomba tout sim-
plcmcntd genoux, pendant que le cbalclain, qui n'avait pas
sourcillc, livrait sa machoirc endolorie el mulilee a scs
nains, qui envcloppaienl soigncuscment d'une serviette dc
damas violet le menton seigneurial.
«Ab! chevalier! grand chevalier, magnaninie paladin!
s'ecria le pauvre honime ; pardon, au nom des lois dc la
chcvalerie, qui prennent la defen.se du pauvre et de I'or-
phdin... niisericorde !
— Tu es (lui disait le geant, d'une voix sourde, que la
recenle blessure rendait peu intelligible ) un presoniptncu.x
etun bavarj.
— I'itie !
— Ah! pitie!... tu n'aspas eu pilie de ma miichoire.
— Grace !
— Non cerles...
— Je suis un maladroit el un miserable ! .Mais la chcva-
lerie vous ordonne d'cpargner le faible.
— Abl lu ni'appreudras cc que m'ordonnc la chcva-
lerie ! »
Le notaire se tcnait toiijours proslcrne dcvant son juge ;
sa Bgure osseuse, son velemenl cirange ct convert de
bouc, ses mains decharnees et lividcs , sa voix daircct
so
CONTi;
vibranlc ; sonalliluilc angiilcnsc cl Liznn-c ; son innffonsivo
cpee, (lout la jiois^iice cfilcurail Ic sol, ot dont roxlremilii
mciiacait lo plafond, tout ccla coniposait nn labloau dont
iin romancicr niodcrne cut li dans sos momonts les plus
noirs; mais le cliatclain se scntail pen dispose a la joie. Son
front i-csla plisse commc une voile de navire adcmicar-
guee: il repondit siir un ton pcu doucereux :
II Allons, reptile ! pas tant de phrases, ni de sentences
(locloralcsl .Ic t'ni proniis recompense en cas dc siicccs,
chatiment si tu faisais des sottises; jo crois que je n'ai au-
cun motif de me loner dc ton adrcssc, tu seras done puni.
Jc ne sonc;e pas a te tner: ce serait trop d'lionncnrlc fairc,
mais tu as en Tandace de m'apprendre les devoirs de sei-
cnenr ct de chevalier, et je compte m'anraser a tes depcns.
Pas de cris, plus dc moyens oratoires surtout; sans ccla jc
le baiUonne, ct tu passcras (pieli|ucs heures tri's-maii-
vaises.
« Ah ! ma femme, ma femme ! s'ecria Waiipcnbickel. Est-il
possible d'avoir si merveillcuscnienl bicn cxirail, si adnii-
lement fait sorlirdeson alveole la dent decelte baronne ile-
licalectcharmanlc, de m'elrc acipiilte dc I'nne des pins
ilifficiles operations dc ma profession, et dome tromper
ainsi qnand il s'agit d'une dent d'orl
— Tais-loi, lui ditlc geanl.qnc les deux naiiis vigoureux
cmporlaient, assis sur son grand fanleiiil.
— Je me tairai, reprit bicn has le notaire ; je me sou-
mcts sans replii|ne avos ordrcs ct a voire toule-puissancc.
Vous me verriez sabir avec calme cl resignation Ions les
supplices qn'il vous plairait de m'infliger ; ncanmnins, si la
pilie n'esl pas cleinic en voire ame de chevalier , si (piehjuc
ctinccUe dc charite briUe encore...
— Silence, bavord ! hnrla le proprictaire du caslel. Esl-
co ainsi que tu obuis ipiand nn maitre commandc? Marelic
devant moi 1 »
Le dogue ouvrail la marche, Wappenbiekel snivait tele
haissee, elcetle procession pen triomphaleselerminaitparle
fautcuil du geanl que porlaicnl les deux nains. A cliaque
instant la petite cpce du notaire s'cmbarrassail dans ses
jambes ; il lomba el fit bcaucoup rire Sa Mnjesle chatelaine.
« Dc quel droit, s'ecria le seigneur, porles-lu celtc inu-
tile ctcmbarrassante cpee? Es-tnclievalier?
— De nom et d'armes, repondit en se relevant Wap-
pcubickcl I
— Cbcvalier dentisle?
— Oui, seigneur!
— Notaire, chevalier dentisle !
— Oni, seigneur.
— Voila un nom magnifique et des amies bien jiorlees !
(Ilievalicr dentisle, tu n'es pas plus denlistc que clu'valicr !
Comment done souticndrais-tu le poids d'une armurc?Tn
n'es guere que la moitic d'un hommel Mais attends, je
corrigcraibienlol les torls de la nature cnvers loi. Je vcux
le rendre le pins solide des paladins, le plus impermeable
des preux, et le plus invulnerable des hcros ! »
Et le geant partit d'un long eclat dc rire qui 111 relcntir
ies voules golliiques el se perdit dans les longs corridors,
oil se tenaienl ranges en balaille des nains dc tonics les
-onleurs, amies de lances de poix resine, qui jelaienl an
oil! line Ingubre clarle.
« Marche, iiiarclie, » lui criail legeantl
Le notaire compril qn'il fallail se rendre a une injone-
lioii aussi formellc. Palpitant d'efl'roi, Ic visage cncoi-e |ilus
lj:ilc et plusjauno que de coulume, il suivit, en cbancelanl,
le chcmin que lui indiqua I'liomme a la machoirerompuc.
Celui-ci leconduisil, par de loiigues galeries et d'immcnses
cscaliers, jusi|u'i imc sorle d'arscnal, on claient appendues
plus dc cinquanle armurcs de formes ct de grandeurs di-
verses. Dans cctte salle il fallul, lion grc mat gre, quo le
dcntislc-nolaire se dcshabillat, et qu'il arnnU son fragile
corps de pieces convcnanl a sa taille ct a rexignitc de scs
membres. Les deux nains qui avaient porte leur maitre lui
scrvaient de fenimes de cbambre.
Une fois arme de pied en cap, lorsqu'il eut attache un
poignard a sa ccinture , et a.ssujelli son bauberl cmpanache
sur sa tele, le ch.itelain le mena dans la cuisine. Lii, quatre
nains, a peu pres seniblables a celiii ipii avail embaucbe Ic
dcniiste, claient accroupis autour d'un feud'cnfer, dont les
llammcs lournoyaienl en pelillant.
C'elait un eirange spectacle que cette cuisine. L;i, sc
trouvaient cjiars tons les coslumes imaginables apparlc-
naiil aux professions les ]iUis diverses.
« La folic de nos conlcmporains, s'ecria le seigneur, est
de sortir de Icur profession, et dc faire tonic autre cliosc
que ce qu'ils devraicnt faire. C'csl un tori que je corrige
de nion niieux. Ce gros paysan, conlinua-t-il en soulevant
nn habit grossier, voulail singer le bean gcntilhommc; je
I'ai fail coudre dans les plus magniliques velcmcnls de bro-
card el de soic ; il laboure maintenanl sons cc costume qui
legene assuremcni. Void la dcfroquc d'une jcune femme,
charinanle d'ailleurs, blonde ct gracicusc, qui courait les
hois en amazone, se prctendant une gucrrierc dc premier
ordre ; je I'ai misc a la tele de mes chasseurs, ct clle court
les bois tout a son aise.
a Monseigncur! monseigncur '. criail le nolairc, i[ue voii-
lez-vous faire de moi?
— Chevalier, rcpondil le geant, chevalier, denlisle el
nolairc, je vais te sceller dans ton armurel llola ! mes
nains, .a moi 1
— Oh ! seigneur, seigneur !
— Notaire, In seras sccUc chevalier, tu seras arme.
Nains, ici !
— A vos ordrcs, seigneur. »
Tons les nains s'agcnouiUercnt. Le pauvre '\Va]ipenbicliel
clait plus niort que vif.
— « Enl'anls, s'ecria le chalelain , voil.i un gaillard que
vous m'alicz river dans sa cuirassc. Prencz vos Ublcn.siles
ct faites voire devoir. »
Aussilot les pelils onvriers. sans ricn repondre, saisirent
noire dentisle, sur le front duquel la sueur ruisselail a
grosses goutlcs. Us le placercnt sur une longue lable, oii.
a I'aide dc melal fondu el dc fers rouges, ils coiniiieiiei'-
renl a snuder ensemble les diverses pieces de rannure ipii
rccouvrail rinfortune denlisle.
« Faitcs-moi un chevalier de ce denlisle, » criail le geanl.
Wappenbiekel, scntanl I'airain s'cchauffer et rulir sa
pcau , sc mil a rugir corame un lion ; mais ses cris ne
produisaienl pas plus d'cffel que les sanglols d'un enfant
courbe sonslc foueldu maitre d'ccolc. En vain suppliail-il
le chalelain d'avoir piliii dc lui ct de lui accorder son par-
don : 'ses priercs ne furent point ecoulees.
« Telle iDuvre, Icl salaire, docleur, rcpelait de temp?
a autre Sa Scigncurie avec un sourire colossal. Une autre
fois no le mele plus d'arracher les denl.s ;i un pcrsoU'
nage de mon especc, el deviens un pen plus inodcstc en go
neral. Identi(ic-loi mieux, mon cber, avec les moenrs d
I'ancicnue chevalerie que in n'as jamais comprises. Denlisle,
1)U MATELOT HEIINRICII.
.'il
anaclie les den Is ! chovalier. Lats-loi liien! nolairc, fais
lies actes J
— Ah I nionseigiieur ! monscigneur ! voiis parlez d'or !
railcsgniccau notaireet aiulentislc,ainsii|irau chevalier.))
Les nains conlinuaient leur liMvail. Le marlcau frappait
A I'lmps redoubles siir I'annurc. BiciUol eiiirasse, liauberl,
corselet, tout fut all.iehe ensemlde, de facon a cc que la
carapace d'airaiii envdoppait Wappenhickol. Le notairc
(jlait scelle.
Wappenbickcl, qui rotissail, fit enleudre de longs gemis-
semenls ; mais avant qu'il ei'it le loisir de se reconiiaitrc,
il se trouva casemate dans son enveloppe de fer. Sa toi-
lette tcrmince, on le jeta sans complinientsa la porte, el
on I'abaiidonna ii son sort. Libre, il rassernbla ses forces , et
lacha de s'eloigner au plus vite duu lieu oil il avail etc si
cruellcment traitc. II s'enfuit a travers les lungs corridors,
sortit de la grande porte par le pont-levis abaisse; et au
moment ou ilalteignait la plaine, qui s'etcndaitau-dessnns
de lui, il enteodil d'affreux eclals de rire, qui semhlaieut
s'ccliapper des ogives dumauditcastcl. Dernier trail de bar-
Ijarie, qui lui fit verser deslarmes de sang.
» Etre arme jusques aux dents, murmura-l-il, el ne pou-
voir se venger ! Etre nolairc el se trouver sous les scelles 1
Etre denlisle et nc pouvoir s'an acher cetlc dent ! Ah ! cela
cslaffreux, etjesuisle plus miserable des notaires, des che-
valiers el des dentistes. Si seulemciit je pouvais ecorclu'r
vifce damne cliatelain! n
Comme il parlaitainsi, son oreilleful frappeedeshenjiis-
scmentsd'uu clieval, qui .sejublait venir au galop derriere
lui. Aussitut, saisi de pi'ur a I'idee de rcloiuber dans les
griffes des nains qui lui avaient roussi la peau, il se tut el se
cacha dans les broussaiUes. Ce n'etaient point ses Ijoin'reauK
qui s'elaient mis a sa poursuile ; »n beau conrsier sans
niaitre s'arrela non loin de lui pour broulcr les lianles lier-
bes ([ui I'environnaient. 11 sortit precipilajnment de sa re-
truile el chcrcha a saisir I'onimal ; celui-ei. plus agde que le
uolaire double de metal, fit quelques bonds, el, d'un air
narquois, s'arrela de nouveau a plusicnrs pas du chevalier.
Le uolaire, qui d'abord avail voulu atlirer la hete a lui par
la douceur, se courrouca bientol de cei:e resistance. II fit
un immense effort et se mil a courir a loules jambcs ajjrcs
le quadrupcde.
Le terrain elail on penle inclinee; le uolaire sVmbarrassa
les janibes dans dcsronces, la tele emporla le corps, el Ic
voila roulant avecune grande rapidile de culbutes, saulant
de disl.ince en distance, et enfin nc s'arrclant, dans cellc
singnliere manierc de voyager, que lout au has de la col-
liiK". Une telle chute cut pu facilemenl lui couler la vie;
nous parlous, si son armure ne I'avail d'abord garanli do
mainte contusion dans sa course, et surtoul si, au pied du
monticule pierrcux, 11 n'eut pas rencouire par bonlicur un
petit clang avec un lit bien moelleux de vase et de joncs.
II roula comme un tronc d'arbre ; il sentit une duucc fjai-
clieur, et cprouva une si vive emotion de plaisir, qu'il rest.i
volon tiers dans Ic bain froid que lehasard lui avail procure.
« Ah ! ah I criait une voix ricaneuse qui sortait du creux
d'un arbre , voila un homrae bien trempe ! II a subi exac-
tement les preparations de I'acier le plusUn : leleu et I'eau,
rien n'y manque! »
C'clail un nain qui parlaitainsi. WappenbicKcl, I'hominc
trempe, des qu'il se senlit asscz rcniis de ses bn'ilurcs,
sorlil de la mare et voulutse remettre en cheuiiu. A quel-
ques pas de la il remarqua de nouveau le cheval capara-
conne qu'il availdej.i vu. Us'approcha de lui et parvint celle
fois a s'en emparer. Tout aussitol il Tenfourcba et le liit
galoper dans la direction de sa demeure. L'animal, pen ha-
bitue sans doule a porter un homme convert d'une annure,
lit le paresseux ; mais, se sentant chalouille de.sagreable-
ment par les eperons du uolaire, il prit le mors aux dcjils,
el courul venire a lerrc.
Le uolaire, dans la crainle de se voir jeler en has, sc
cramponna d'abord au pommeau de la sclle, puis il s'a-
bandonna a sa mauvaise fortune. II allait, il allail, les bras
en I'air, raide comme une pincette de cheniince, a travers
marecages ct lialliers, ot croyanl sa fin venue. II galopa
ainsi jusqu'aux environs d'un petit mur delabre que le den-
lisle recounul |iour lui ap|iarlenir. Arrivee la, la inonlure
s'arrela brusqucinent. el le cavalier loniba stir le sol comme
un sacde farine. Lorsqu'il revinla lui, ses regards ne Irou-
vereui [ilns Touibrageux destrier; il se relcva du niieu.i
qu'il pul, Iraversa dopin dopant son verger, ct cnlra chez
III! ail moment oil sa fille ouvrail les vok-ls de la maison :
il faisail jour.
Lorsiiu'ils apoiTureiit le guerrier enipanadie, tons les
ciifants crierent ii' I'envi. La maladc dk-nicme s'ctoniia
dc ceUc siiiijuliei'C apparition ct Ul im geste de surprise.
Ci't accucil Uii di'plnt.
i< Silence! cria notre liomme de toute la force de ses
poumons et I'rappant la taUe de son ganlclet de fcr, do
I'afon a ebranler les vilres. Je ne suis ni le diable ni son
nmbassaJeur. C'esl nioi, Wappenbickd, a <|iii Ton a ,jone
Ic mauvais lour de le Iraustormer en chevalier poslielie,
pour me punir sans doutc d'avoir fait Irois metiers. Mil
si je n'eusse ete que nolaire, Tun ne m'aurait point mis
lantot sur le gril comme une carpe. n
La famillc nc comprcnait ricn a ee <|u'ellc voyait et en-
tcndail; aussi cliaciin restait miiet ct la louche beante.
Qiiand I'espece de fureur dans laquellc etail le iiotaire
fut im pen calmec, il s'assit sur un escabeau et raconta
son liistoire. Un voisin, que le bruit avait attire, ccoula les
delails de I'aventurc, et assura le dievalier dentisle qu'il
n'existait pas, a vingt lieues a la ronde, de chateau Bari-
natibipildi, ce devait etro un mauvais genie qui s'etait
amuse a Vaccommoder de la sorle.
11 aimait mieux avoir ete martyrise par un genie que par
m\ simple geiitilhomme, et feignit dc se rendre a cette idee,
bien qu'ellc lui pariit taut soit pen bizarre. Neanmoins il
Alt bienlut force de reconnailre I'exactitiide du fait ; car,
s'elaiit fait debarrasser a grand'peine de I'armure rivee sur
hii, il deeonvrit qn'elle elait de I'or le plus fin, et que son
iii,-|is nc portait aucuiie trace de bri'ilures. Cetle double
decouverte ne conlribua pas pen ei remetlre le pauvre
liomme dans son assieltc ordinaire , et lursque plus taril
ilcut vendii sa liclliipicuse depouille, dont on lui donna
2,(J00 sequins, il se rappela delieieusement les frayeurs et
les tortures auxquelles il avail clc expose pendant I'expe-
dilion nocturne des montagncs.
Madame Wappenbickd se relablil en deux jours, soit par
suilcdes emolionsmoralesqu'elle avail eprouvees, soit grace
a la perspective d'mie existence jilus douce pour I'avenir.
En effel, son epoux, dcvenu tout ii coup le bourgeois le plus
richedu canton, lit Lientot reconstruire ,sa ealiane, achcta
quelqncs pieces de terre, une prairie, des bestiaux. et vii-
eul de longucs annecs, an milieu des siens. Benissant du
fond du cceur le singulier genie qui avait fait sa fortune,
il se rappela les paroles du geant, suivit ses conseils et ne
jiraliqua plus qu'un seul metier.
La profession de dentiste fut abandonnce par lui, ainsi
que la dicvalerie; il ne resta que nolaire, et, fidele ii ses
devoirs, il lut cite dans sa province pour son talent et sa
probile. Son caraclcre s'anidiora d'une maniere sensible ;
iloux, alTable, compatissanl, il monira sans ecsse de I'iii-
terct 11 sessemlilables, sccourut ceux ipii setrouvaienl dans
le besoin, et perJit cctte indifference egoiste el glacco qui
ledistiiiguaitjadis. 11 resta en activile jusque dans I'lige le
plus avance, et, presque oclogenaire, il se rendait encore
;i jiicd ii son bureau sans crainte du vent, de la pluie on
des frimas. prclendaiit que personne n'avail jamais ete ba-
biUe aussi cbaiiJemunl que lui, ct qu'il ctait ilcvenu ini-
permeable.
u Belli soil, disail-il nn jourii ses douze enfanis, en leur
raconlanl comme quoi on I'avaitsedle, lui notaire, dans In
rliilrau ilu geant. belli soit le seigneur redoulable qui lu'a
ANECDOTES
donnecetleleeon!Ellepcutvousapprendri\mescherspelili
qu'il faut en ce mondesavoirrester dans sa sphere, etue pas I
|iri;tendre se ranger en mi'me temps sous trois drapeaux!
Tout elat e^t liDUorable ; il est prudent ii chacun de garder
le sien. Vouloir etre ii la fois jurisconsulte, medecin, et memo
soldat, c'est le moyen d'etre toujours niikliocre, souvenl
nul, et de devenir la risiie des sages. Je sais jiarfaitemcnt
qu'il est assez de mode d'enibrasser dix professions d'un
coup ; mais cela est folic. II y a dans nion discours de
grands enseignemenls; je vous engage a en profiter. n
( Fin du contc dc llcinricU el dr la seconde nuit. )
ANECDOTES
DU TEMPS PRESENT.
I.I: GENOIS ET I.I: CALEHIEN'.
(1839.)
L'ame de I'homme renferme une aspiration si puissaiiie
vers le beau moral, un besoin si vif dc raclieler, par do
nobles actes.l'imperfection de sa nature, que les existences
les plus deshonorces et les plus infiinies ressentent encore ce
desir. On le voit edaler en actos de cliarite inattendus, en
devouements qui etonnent. C'est peut-otre une des obser-
vations les plus eonsolantes pour I'ami de rhumanile ; c'est
aussi I'un des fails qui prouvent le mieux I'e.xcellence des
doctrines qui repivsenlent comme possible la purillcation
do rbomnic et Tamdioration par le repentir. M. Maurice
Alhoy, dans un livre curieux sur un trisle et important su-
jet (I), a cite un exemplc remarquable dece besoin moral
de rhumanile. II I'a recueilli parmi les hommes le plus
crudlement lletris par la socide et leurs propres actcs :
nous ne pouvoris mieux faire que de rapporler la simple
et touchante narration de M. Maurice Mlioy.
« Au nombre des ouvriers libres du port de Toulon, sr
Irouvait, il y a quelques annecs, nn Gdiois. Cel homme,
comme la plupart des ouvriers qui vivenl presque en coiii-
munaute de travail avec les gald-iens de la pclile faliriiir,
laissait percer le senliment de commiseration que lui in-
spirait la position des coupables. Parmi les forcats avec
lesquels il dait en rapport journalier, il en dail un qu'il
avait pris en plus grande pitie. Souvent il lui arrivait do
]iarlagcr avec lui ses vivres ; plus d'une fois la gourde qui
contenait le vin de I'ouvricr lilire s'dait placec .sur les le-
vres du condamno. Quand venait I'lieurc oil I'ouvrier libre
regagnait son logis en ville, le Gdiois offrait au forcal le
morceau de pain qu'il avait mdi.igo pendant la journee, et
il ajoutait ce suppldiicnt ii la modiquc ration du bagne.
Le condamno trouvait un adoucisscment ii sa peine dans
cellesympathieque manifestait pour lui I'ouvricr. Leslieu-
res daicnt moius longues quand le Gdiois dait au travail,
les pensees daient aussi moins trislcs ; car I'ouvricr parlait
au condamne de ses affiires, il ronlreleuait de ddails du
menage ; cda brisait un pcu la monolonie de colte vie
incessammcnl la nidnc que mdie rhonimedes diiuurmes.
(I) f.i-.« Oiijiic, paf Maliiuc M\my.
DU TEMPS
Le Genois etait perc de famillo. Cliaque anniie sa I'enime
allait passer quclque lemps au pays ct y porlait Ics econo-
mies de I'ouvrier.
Deja plusieurs fois, aiix premiers jours d'autdninc, le Ge-
nois avail dit au I'orcal : Compagnunnc est partie pour
ritalie.
La compacinonne cstic nom familicr (pie les riverains de
la Mi'diLi'rraiK'e donncnl a la femmc ([ui partage leurvie
active el laliiirieuse.
Une nouvi'lle annee s'ecoula, rei|MiMoxe etait veiiu ; la
I'l'nimedu Genois avait coutunie de partir avaiit cette cpo-
cpic, (pie redoulent Ics passagers, ct Touvrier n'avait pas
aniiiiiic(i I'absence de sa fcnime au (orcat. Cclui-ci interro-
1,'iM lilranger, el I'litranger lui apprit (pic la compagnnnne
n'avait plus besoin au pays : elle n'avait phis d'liconomies
i'l y porter II y avait ii pen priis six inois (pie I'ouvrier,
cijdanl.i uu mouvemenl d'ambilion, avail ris(pm ses epar-
gncsdans une spiiculalion dc cabotage laitc de moitie avcc
un )iatnpn de barque de Livourne. Le petit navire avail
piiri. ct il ne reslail plus au Giinois (pie ses bras pour loule
rcssourcc.
L'ouvricr cut trouve encore du courage dans sa position
d'boinine libre el dans I'assurance (pi'il avail de trouver du
travail dans Ic port ; mais sa pauvre femme n'avait pas eu
la force morale de supporter Ic sinislre qui I'avait frappde
dans sa petite fortune : la compagnonne (jlait tombee ma-
PRESENT. S5
lade, elle avail fait des delles, les cr(5ancicrs rcclamaient
leur priil. Un propri(;laire inlraitable parlait do faire ven-
dre quclqiies niodcsles meubles iiour se payer d'un loycr
de vingl (;cus... el I'ouvrier, aballu, ct pcnsanl a cbaque
heurc a la nialadic de sa femme ct aux cmbarras du me-
nage, ne cessail de repeter :
Povera conifagnona !
Un incident vinl un moment dislraire le Genois de ses
Irisles priioccupnlions. Lecondanme, qui jusqu'alors avait
paru prendre son supplice en patience, ct qui jamais n'avait
fait entendre une plainle sur sa position, ful lout a coup
saisi d'une profonde aversion pour cclle vie qu'il Irainait
en expiation de sa faulc. Le discouragement seinbla I'at-
tcindre, el plus d'une fois il s'exposa a la baslonnade li la-
quelle il n'licliappa que parcc qu'on lint conipte de ses bons
anlijcedents. La pensile de la fuite devint lixe cliez lui, el il
oblinldu Genois qu'il favorisal son ijvasion en lui apportant
un costume d'oiivrier.
Le condamni3 avait bien miiri sou |ilan. II s'i'tait assuri;
d'une cache dans le porloii il resterait^deux ou Irois nuils
a I'abri des recbcrcbes. Ce temps (■coub', il savail com-
ment gagner une retraite qui lui avail et(> rijviiliie par un
camarade qu'ellc avail longlemps proti^gi;.
Le forcal indiipia au Giinois la position de cette demeure
secrete, el il lui fit prometlre de venir lui faire visile le
cinipii^'ine jour qui suivrait son evasion.
Toutes Ics circonstanccs servircnl a souhait le condamne.
11 s'efada, gagna un lieu solitaire dans les profnndes gor-
ges des vaux d'Ollioules. 11 descendit a I'aidc d'une cordc
dans une grolle naturelie. lieu de refuge des noinbrcus
vj A NEC
maUaileurs ([ui, A dcs cpoques i'loigmvs, infcslerent ces
conliecs. Le I'orcal elait ilepuis (luelquos lieures en pos-
session (le son asiie ; le sol rcsonna siir sa lute : un hommc
gravissait ces cscariiements doiitil somblait avoir connais-
sance cxacle ; Ic signal convenu fill donno : la iiierre qui
cachail I'enlroe dc la gioUc loiirna siir elle-mcme, rechclle
de corde fill lendiie, el le noiiveau vcnii desceudil : c'e-
taitle Genois cpii vonait accomplir sa promesse.
L'ouvrior, oubliant sa niiscrc, avail appoile quelqucs
pieces dc inonnaic au fiigilif.
Le condainnii les prit en soiii'iant, et il dit au Genois ;
« Mcrci, vous avcz fait pour moi toul ce que vous avez pu ;
a mon lour je vais laire ce queje pourrai. J'ai comple sur
vous pour m'aider;je lie puis rosier ici ; je suis encore dans
le deparlenicnl du Var, il I'aul marcher vers Marseille, car
i'aimc micux elre repris dans le de((arlenient des Bouches-
dii-RliiJne.
— 11 faul espcrer, dit le Genois, que vous ne le seroz pas
blus la qii'ici; car si vous deviez elre pris, aulani vaudrail
pour vous elre decouverl niaintenanl.
-Non pas, dil'le forcal; cela serailanssi bien mon al'-
fairc, niais cela ne ferail pas la voire.
(( Le forcal nc vaul ici ([ue 75 francs, I'ami ; plus loin il
vaul 100 francs. »
Le Genois ne comprenail rien au langage du fugilif. Le
forcal fill oblige delui reveler sa pensce enliere. « .lamais,
disail-il, le bagnc ne I'avail effraye. jamais I'amour de la
liberie n'avait inquii'te sa vie de caplif; forcal, il s'elait
habitue a sa posilion ; mais la pensce de faire une specu-
lation au prolil de I'ouvrier lui elail venue. Dans les fers,
le forcal ne pouvait, avec ses 15 on 20 centimes de pe-
cule, venir au secours du Genois malheureux; evade, son
corps nctpierait une valeur positive, valeur qui se capilnli-
sait par reloignement ; et quand son corps vaudrail 100 fr. ,
alors il pourrait dire au Genois : « Prends-le. livre-lc;
donne-le aux autoriles ; In recevras 100 francs; avec eel
ardent lu payeias ton projirietairc, el la lemme nc nian-
quera plus tie bouillon ni de tisane. »
Le Genois dut so Irouver bien surpris d'entendrc un pa-
reil largage ; il dut croirc que lajoie de relrouver la liberie
avail dLM-ange les organes du fiigilif: mais cependanl 11 fal-
lul qu'il linit par comprendreracle de devouemenl du cim-
DOTES
damne, quand ce!ui-ri le menaca de ratlaeher a lui avec
une corde cl dc le raniencr ainsi a la premiere resilience
de gendarmerie. « On verra, dit-il, garrottes ensemble uii
honni'te homme cl un fniT.il ; on ne pourra pas croire que
c'cst le forcal qui ramene I'lionnele homme, qui a pris Ic
forcal... »
L'eloqucnce du condamne persuada I'ouvrier, ctau sou-
venir de la compagnoniic, une transaction sc (it entre les
scrupules du Genois et la bonne volonle du fugilif, que Ic
plaisir dune telle action seduisait plus que la liberie. Le
commissairc eut bicnlot connaissance des nobles motifs de
celle evasion; el, aprcs queb|ues jours, le fugilif avail re-
pris, par une (aveur meritee, sa place aux travaux les
moins faliganls du port. » ( Les Uagnes. }
I.XS SOUTERRAINS DE -WATUNG-STHEET.
Si vous jelez les yeux sur les gravures qui reprcsenleiit
le vieux Londres ou le vieux Paris, vous reconnailrez .sans
peine combien nousavons acquis, dans les derniers temps,
pour la siirete , le bien-etre et la saliibritc. Cepcndant
il y a aujourd'liui plusieurs giierres sourdes it vinlentes
donl personne nc s'apercoil. el qui n'en soul ni inoiiis Icr-
ribles, ni moins bizarres. L'une est la guerre des |iauvres
contre les riches, guerre immorale et a laquelle on ne pent
remedier que par la charite des uns el le travail bien orga-
nise des aiilrcs ; — I'anlre est la guerre hidense des classes
oisivcs et dangerenses contre la sociele laboricuse, el la
defense de la sociele contre ces classes.
il faul avouer que, d'unepart, les associalions uos ctrcs
voues au pillage et au mal soul beaucoup plus redoiitablcs
que par le passe ; d'nnc autre, que la surveillance et la de-
fense publiqucs out cent fois plus de force qu'anlrelbis, et
sonl soumiscs a des lois, regies par des previsions niillc
Ibis plus savantes el plus eflicaces. Londres a aujomd'hui
toule une armee de gardiens(;)o(icfmen), donl on a cii soin
de rendre la situation honorable, si ce n'est honoree, el qui
possedent la sagacite des liniiers, Icpoignelde fer des athle-
tes anciens, cl la discipline des soldats.
Chaque jour, de vieux repaires i|ui, depnis des sieclcs,
abritaienl Ic crime cl le vice, tomlieiit et disparaisscnt:
(Vieux Loiiilrc? ) ^
Paris la vieille Samarilaine, les rues de la €ile ; a Londres, | vieille Cile de Paris, dont les caves boueuses cl les lorliiou,
quelqu'es rues infccles. Nous voyonsseclaircirels-epurer la I scnticrs prolegcaient depuis un temps immemonal lei
DU TEMPS PRESENT.
iVauiliilouscs innnnpiivros, ol sorvaienl d'asilc iiu.v liamlils;
I'llcosl pcrc('e aujoiii'il'huid'iiiie graiido rue, qui I'assaiuira
en raiM-aiil, sous le rapporl moral, conime sons le rapport
pliysiipio. Lcs arches de iios pouts, ct spiicialcnient celles
dupoiii Mario, souslcsqui'llcsserorugiaicnt les concilialju-
les dos ISohcmifns noclunios, sont a pcu prespurgccs; les
traces do barbaric disparaissenl ; lcs poulrcs antiques dc la
Saiuarilaiue, qui deOguraicnt le Pout-Neuf, u'abriteut plus,
commc en ISlO, line population de jeunes vauricns. Tons
les aluirds dc la calbedrale de I'aris sont dcvenus prali-
cables.
A Lonili'cs, le meme travail, ronlrarie d'aillcnrs par I'cs-
prit de liberie jalouse (pii ii'a pas abandounc ccllc nation,
commence a s'opcrcr.
CONOHES SOrTEBHAINE. CATACOMaGS DSS VOLEUAS.
I£S CATHOLIQOES SOUS CHARLES 1°"'
(Jiiiii ICii.;
La villc de Londres viciit d'aclicter deux maisons siluees
ilalis I'mi des iprirlicrs lcs plus populeus et les plus im-
moMiles de eille vasle mi'lropole. Depuis lonpftemps ces
inasnri's rrnulmlcs etaienl sip;nale('s a I'antoritc comme
sorvani de repaire auxplus redontables niembres de la po-
pulation dauqereusc qui sc pressc dans lcs grandos villes.
Vainenienl vi^ilees par la police, clles ne ccssaieiit pasde
soustraire .i I'aclion ct au cbaliment de la loi les bandits et
leurs complices.
Cela dinait depuis le regne de diaries II, c'csl-;i-dire
depuis deux cents ans. Une fois eulres dans ces niasures
mysterieuses, ceu\ que I'oii poiirsuivait s'evanouissaieni
comme par miracle. On en fouillait tous les recoins, on
descendait dans les caves, on surveillait les issues, mais en
vain. Un vieux fabricant de cliandelles, qui ne vendait
de cliandelles a pcrsonne, occupait le rez-de-cliaussee dc
I'un de ces tcncbreux asiles;il souriail aux visites des ol-
ficiers dc justice, lcs conduisait lui-meme avec une com-
plaisance exeniplaire dans tous lcs recoins de son domicile,
ctparaissait prendre un malin plaisir a les dejouer. On ue
doulait pas qu'il ne recel.it le produit des larcins; souvenl
on voyail eiitrer chez lui des hoiiimes charges de ballots el
de marchandiscs. Les ballots dis[iaraissaient comme lis
hommes ct Irompaient les invesligations les plus assidues.
Enfin la destruction des deux niasures, donl la vllle n'a fait
l'ac(|uisition que pour les mellrc has, a explique Tenigmc
que deux siecles n'avaient pas pn resoudre et qui a brave
cinq ou six generations de magislrats.
Sous le comptoir dii vieux et di'shonnete marchand, une
trappe, ou pluli'it une vastc dalle, qui se soulevait an
moyen d'un levier, conduisait ii un labyrinlhe de galcries
soulerraines, qui non-seulenient se ramiflaient dans plu-
sieurs directions, mais aboulissaient a une maison situcic
d un quart de mille dc distance. Le Irou de la trappe res-
scmblait ii un puits, et un vasle panicr, auqucl une masse
de plomb servait de contrc-poids, descendait imniedialc-
ment dans les profondeurs de ces cavcrnes les marchan-
discs voices, accompagnees du malfaiteur qui s'y |dacait.
La dalle, refermee aussitot aprcs qu'il s'elait assis dans le
panicr, ne laissait aucun vesiige de ce passage, ct la poulrc
frollee d'bnile operaitson evolution sans aucun bruit Ces
caves, ignoreesde toullemondc, forniaient commc uneviUc
soutcrraine mi sc Irouvaicut des inagasins, des cuisines et
jusqu'a des oublicltcs ; on y trouva plusieurs debris hu-
maius, prcuves des crimes affreux qui s'y commirent.
L'interel singulicr que ces trisles repaires inspiraient lit
naitre une speculation etrangc ; on specula sur la enriositc :
on distribua des billets pour les visiter, ct le public s'y
rendit en I'oule.
Les savants vouliircnt cnsuile en connaitre I'origine ct
rhisloire. On decouvrit que I'une d'elles fut habilee, vers
1080, par I'uu des personnages les plusodieux des annales
liritanniiiues, Titus Oates, le calomniatenr ct le bourrcau.
Get invcnicur de conspirations fausses atlribuces aux
catholiques en fabriqua une sous Thai'les II avec taut d'lia-
bilelc et de sueces. ((u'il envoya d'un coup cent cinquanio
ou deuxcents catholiques iunoccntsa rccbafand. « (^ommo
il servait la passion ]iopulaire et gencralc, dit un ecrivain
anglais (1 ), il fut a pcu pres canonise par lcs protestauls. Lc
roi calliolique Jacques lui fit donner le fouet a la queue
d'linc charretle cinq fois par annec, el le condamna li la
prison perpeluelle. » Quand ce dernier des Sluarls regnant
fut expuisc, Titus quilta sa prison , alia vivre dans lc pa-
lais du nouveau roi par ordre special du parlenieni, et
loucha 4,000 livres sterling dc rente pour avoir sauve
I'Elat. C'etait Marat pensionne.
II parut sous Jacques II, dit un autre savant modernc
auqucl nous empruntons ces curieux details (2), sous le
litre de Gcmissemenls dc Jack Ketch , une hisloire com-
plete de cet excellent Tilus, par un de ses anciens amis;
ouvrage oii tous les bas-fonds de la societe anglaisci cette
epoquc se revelent elrangcmcnl. On suit noire homme
chez les analiaptistes : c'elait la communion de son pere;
— sur le pool des navires ; il avait etc cliapelain de vais-
seau ; — au college des jcsuites de Pouai : il y avail etc no-
vice; — enfin, dans son logement de Liltle-Flrilain, fau-
bourg indcccul, gueuserie immondc de Londres.
Ce livre est rare. On ne sera pas fiiche de lire jci qiicl-
ques fragments de cclte vie Irempee de vin, dc polilique,
de religion ct de fange. .'^ujourd'liui nous nc sommcs pliij
aussi poctii|iies que cebi. Nos vices sont administrcs regu-
lieremenl, muis fai.sons la police de nos crimes, nous avons
pour nos immondices sociales des lombereaiix bien orga-
nises. Mais tout elait miile alors ; de profondes leiiebrcs
remplissaient les repaires, au fond dcsqucls grouillaient
inesplores les reptiles et les monstres; tout ii coup, de
leur retraite, ils s'tdancaient juscpie sur le trune; et ricn
n'est curieux comme la .scene snivanle, on I'on voil Titus,
encore ivre de la mauvaise biere de sa tavcrne borgnc , et
lout impregnc des senleurs de ce bouge, apparailre rayoii-
iiant devant le roi et ses minislres.
11 denieurait dans Ned-Alley, d'oii Ton apciccvait la
Tamise, et qui elait une espece de yw, ou pliilotde boyau
l'.uigeux,conduisanl par une penle mareeageuse jusqu'a cc
lleuve , senddable ;i une mer. Dans le llux , on avait de
I'eau jusqu'a mi-jambe dans lcs caves; c'etait la Icrreur
des hoinmes dc justice que ces parages, oii ils ne s'aventu-
raient guerc. Lcs habilants de la ruelle , aussi sauvages
que les indigenes des cotes d'Afrique, avaicnt creuse des
puils dans ces caves menies. ct loul agent qui leur resis-
tait ou leur deplaisait elait conduit la jjour y pcrir. Titus,
(tj M. il'l^rapli Pl'I'C, Cnriosilt^s litlcraires,
(2) JI. Pliilaiiic Cliaslcs, procssrui- au collfge ile France.
rio
ANECDOTES
qui vivait clans uii Ac cos dnmicilos ,i dcmi aqiinliiincs,
I'lait appoU' dans Ic qiiailior Ic chiiprlain. 11 avail imiir
son service pcrsoniiol iiii joiini" mousse qii'il rossail loiitc
In journec, et qui jnuissait de la plus niauvaisc repulalion.
C'etail Titus qui raligeait Ics lellres dcs coiUrebaiidiers.
)cs comptcs des volcurs, ct qui U-nail lours livres de rc-
ccl. Taiitot il elait pave, taiUot il nc I'olait pas, ce qui
lui coustiluail une vie peu profitable, et faisait retcnlir le
laudis de cjucrellos I'rcquentcs.
SICK IE BESOSSt.
Une des pratiques les plus lialiluelles de ce mallieu-
reux Titus elait Dick le Desosse, qui possedait vingt ou
Irente metiers difforents, tons dignos du gibct. II elait
contrcbandier de torre et de mor, mcndiant , volour, et
avail etc aidc-bourreau.
Get bomme jouissail de la faculte singuliere do dcmon-
ter a loisir sa charpente osseuse, et d'assumer ainsi pour
soncompteloutes Icsespeccsd'iiirirmites. Use faisait bo-isu
dans loutes les directions , rendait ses jambes cagneuses ou
arquees , enfoncait sa tote dans ses cpaules, devenait cul-
de-jattc, et pelnssail son proprc corps comme uu p.ilissier
pctrit sa pate. A la llexiliilite dcs jointures il iiuissail la
souplesse incroyabledos chairs ct des parties inollcs, de nia-
niere a se transformer rapidement en boule, en fuseau.otc,
et asejeter pour aiiisi dire dans tousles moulcs. II n'yavait
pas de signalement possible a donncrdo ce Prolee bumaiii.
11 ecbappait a loutes les poursuitcs et a toutcs les accusa-
tions. Son incroyable agilite luiservnit as'evadcrde loutes
les prisons, el, une fois sorti, il cbangeail de figure, de
taille et de bossc. II babilait de I'aulre cute de la Tamisc,
dans un mauvais hovel mine , d'oii il pouvait diriger les
mouvcmenls de ses petits bateaux, qui servaicnt aux depre-
dations nocturnes de sa bande.
L'anii do Dick le desosse, Titus, qui passait pour un
savant homine, et qui dans ccs parages avail le renom de
banter bonne compagnie, avail iudi(|ue a ce meme Dick
quebpics bnns coups a faire. Toule une cargaison de tabac
avail ele dcvaliseeau detriment du doyen de Westminster,
qui avail du recevoirce cadeau d'un minislre bollandais de
ses amis. Dick, conseille par le cbapolnin Titus, cscamota
la cargaison et enivra le pilote bollandais. Mais il ne payait
jamais la part qui revenait naturellement a Titus. CeDick,
dans sa jeunesse, avail etc valet d'un calbolique, el Titus,
le faisant parler apres boire, avail oblenu de lui beaucoup
de renseignements sur les intentions secretes ct sur les
plans vagues de cette parlie sacrifiee el conspiralrice de la
population anglaise. II en lira un grand parti pourperdre
a In fois lous ses ennomis, el speoalemont Dick.
Le matin meme du jour oil il alia fairo sa premiere de-
position contre les pretendus couspirateurs catlioliques,
Dick le desosse lui avail joue un tour abominable. Titus elait
scnsucl et ami de loutes les voluptesde son corps. II prennit
une (pianlile considerable de tabac, auquel Dick eut soin
do meler celte poudre alors connue sous le nom singulier
de hcwilching-powder, el donl rel'fet ctnit de plunger
dans la lutbargic la plus profonde ecus a qui on I'adminis-
trail. Le mecbanl Dick, apres de copieuses libations de
btue-dcvit (eau-de-vie de grains ) el des prises non moins
frniuenles administrecs au cbapelain , avail fait signer a
re dernier, donl il avail dirige la main cngniirdie, un reni
total el dellnitif des sommes dues ,n lui, Titus, par
desosse. On retrouva le cbapelain ivre sur les d(
marcbos de sa cave, les pieds pendants el baigm
I'eau qui en couvrail lo sol a sopl ponces d'eli '
Sans doute Dick avail pousse la complaissnnce jus .
porter la
Le .soir dn memo jour, a cinq beures , le grand
etant rassemblc aulonr dc la table couveric de
niiir, on amena Titus devant les ministres el le ri
les II.
« Voil.i, dit le monarque, qui aimait a rire, un- '
qui n'cst pas nn visage; c'est un menlon.))
En cffet, le menton de Titus usurpail prcsque ;
pliysionomie. Ce menton avail pros de trois ponces
lalail insulemment au-dessous d'un nez qui n'avait ;
deini-pouce, el d'un front eiroit qui I'uyait : ce n'l
une tele bumaine.
"Tilus, (pie j'ai vii ce matin (ainsi s'exprime
de la biograpbio ), avail mis ses plus beaux bnbils ;
lout on noir, avec un cbnpeau a la calviniste. 11 v
lui un melange d'argol, de Bible, de ton militaire,
gon maritime, le tout reconvert d'une epnisse coucl
pocrisie grossiere. Sn trnme dc pretendue conspir
deroula devant le conseil ol fit sourire le monnr(|ue.
Sbal'lsliury la trouva fort vraisemblablc ; le fail e
avail interet a In Irouver telle. Ce minislre, cbef po|
n'eut pas besoin de s'entendre avec le cbapelain
pour qu'ils marchassenl d'accord. Titus lit eiUrerd.
conqjlol factice, cl signala au gibel, ccux qui lui
saient : les jesuiles de Douai qui I'avaient cba
ca|iitaine de vaissenu qui I'avail cxpulse , le pauv
comme espion des jesuiles, les cpiciers auxipiels i
de Targent, les bourgeois qui avaienl refuse de cro •
saintetc : — et tont cela ful pendii comme catboliqi
En remontant plus baul dans I'bisloire des deux n
et en cbercbant les premieres Iraccs de leur fondatii
decouvrit que ces sonlerrains, souilles dopuis deu
ans par lous les crimes, avaienl servi, sous Elisabe'
ques I" cl Cromwell, a derober aux perseciiteurs
bourrcaux les catlinlicpies proscrits par le cnlvinismi
re.viendrons sur leur deslinee el leurs malbenrs, ai
rieiix que peu connus. En genei'al ce qui manque i'
nnles humnincs, c'est fhistoire des vaincus el des pr^
(La suite il uu prorlluill iiumoia.]
I
-UNE BATAIIilE RANGEE EM IRI.AK
IlECIT DU CODE Dl! COLdSn. '
(15 seplembrc iB\o.)
... « Vous savez enmbien depuis dessiecles rhuine
liquense dcs Irlandnis ct leurs querelles de villa;,
sanglantes et formidablcs.
(ije resscnlis une vive afHiclion de ne pouvoir, air-"!! sv-
rivee au prcsbytcre, apporter aucun remede a ce r
veterc.
II Les jours de foire etaienl ceux oii leur furcur r
so diiployait spccialenient, cl mon autorite de pasti
tail sans inllucnce. Le jiouvoir civil el militairq vtiijil
I
f>U TUMI'S
niissi (I'l'diouoi- coiilrccelle ferociti' iiivi-tiiri'O, conlroccltc
lialiilmir il'uiic vicsaiivage.
« C'Olail le 5 aofit 1818, un jour dc foirc. Lc cicl rcsplcn-
ilissait do loiile sa gloirp, ct la licUe valliic do la Siiir of-
IVnil iin aspect ravissant. Je sortis dc nion pi-esliytorr, jc
pravis 1p snmmot do la collinc, coiironnco drs niiiips d'lino
fortorcsso, doiU Ics Josr'^s inlcricurs out rcisislc au tomfis.
(I Je ni'assis. .lc mo plus a suivrc do I'lPil Ics longs dolours
docoUe rivinio si claire ct si profondo, si rapidc ct si pai-
siljlc, (jiii f-ilsait mouvoir dans son conrs dcsmoulins nom-
lii'onx, ol, sans dcliordor siir scs rives, I'oniplissait d'linc
nndc ahoudanle lelilvordoyant quo la iialui'olui avail Iraci'.
Voila, nio dis-jo, lc vrai symbnle du gonic ct do la vcrtu;
c'cst dc I'l'norgio sans violence, do la profondciii' dans le
calmc, ct dc la ricliosse sans exces. Au niiliou do ces medi-
tations, mes regards so reporlerent surlc village dc Golden,
ipie la Suir traversait pour allcr so pordrccnsuilc dans des
champs cnuvcrts d'opis et de liouldon. Pics du village une
foulo nomlircusc'ctait rassomljlce. Lc silence qu'elle gar-
dail m'otonna, il contrastait avec la joic do la nature autant
qu'avcc lo caracterc irlandais. Uu Irlandais no conclut pas
marclic, fut-cc pour un soul penny, sans olorpicnco, sans
discussion, sans clamours, sans contorsions voliemonles.
Tout etait calmc ; los uns rcstaicnt assis sur Ics fosses do la
route, d'autres formaient dos groupes epars sur la place du
niarclie. Aucun diisordro no trahissait encore les inlcniioiis
mcurtriercs quo jo commoncais a soupconnor. Accoutumo
commo je I'titais a la loquacitc de mes paysaus, a leur ac-
tive turbulence, :> leur ctrangc moljilite, jo no mo Ironipais
pas; vengeance clicz les uns, terreur clioz les autres, cliez
lous prcssenliment d'lm procliain danger, arrctaicnl le
cours ordinaire el tumultuous dc cettc gaiele liibornoisc,
dcvenno proverliialc dans les trois royaunies.
(I Un bruit do clicvaux et d'armcs sc fit entendre ; jo mo
rolournai, ct j'apcrcus vers la gancho dc la colline un do-
tacliemeul dc cavaleric acconipagnc dc magistrats a clieval
ct d'un balaillon d'iiiranlcric. 11 ctait evident que Ton s'al-
tcndail A un niouvcniont, que los fonctionnaircs civils
avaicnt clo provonus. et qu'une scone dc tunuilto el dedcs-
erdrc allail avoir lieu ; jc mclrilai de dcsccndrc, lo cfour
I'RIiSENT. .'>7
rempli dc Iristcs previsions ot dc In rour La loire allail so
Icrminor, on s'ctait hale de conclurel'acliat ct la vonlc dcs
bcstiaux; personno n'avait songe a marcliandcr ni a siir-
faire. On reployail los Icnles, el los paysaus, ramonant au
logis lours vaches ct leurs brohis achctees, scmhlaicnt im-
pntionls de laisscr champ lilire aux deux parlis. Alors la
tronipellc sonna ; los troupes dofilcrcnt. Jo me trouvais au
milieu de la foule, et mon opinion personnello elait quo ccs
solilals, appoK's pour coniprinier rcnieuto. haltaicnl on ro-
Irailo lioaucoup Irop tot. 11 y avail dc lourdes massucs ontre
les mains de qnclqucs linnimes gigaiilesi|ues ol denii-nui
des couleaux el des dagues ,i demi caches dans la jaquetit
hruno dcs paysans ; partoul des regards do haino cl dc I'u-
reur concontree. Je vis un vieux caravat cmhrasscr son
enfant Ics larmos aux youx. J'enlendis do sourdcs maledic-
tions, qui semblaicnl n'altendro pour cclatcr quo lo mo-
ment favorable.
(c A peine les .soldats furcnt-ils eloigncs d'un quart do
millc, un sourd hurlomonl emanc de cettc multitude an-
nonca que la digue opposcoa sa violence ctait rompue, que
toule sa ferocite allail sc donncr carricre. A cc cri .sucecda
unc pause plus terrible, un moment de silence plus rcdnu-
lalilc que I'clan de rago dont les cclios des nionls voisins
ropclaicnt Ics deniiers sons. Les rangs sc formercnl, les
deux troupes cnncmies, fortes dc qiiinzo rents hommes au
moins chacuno, mais qui dcpuis longlemps s'claieni pri-
veos, pour obeir aux predications dc lour cure, di\ iilaisir
dc s'ciitr'egorgcr, s'avanceront dans la vallcc. C'etail dcs
hommes a demi nus , veins du costume ordinaire dcs
paysans, brandissant de lourdes massucs on agilanl di
couleaux, des poignards, des glaives, des faux. Un petit
enfant, qui trainait un sac sur la torro et qui criait {lc Iciulo
sa force « vingt livrcs sterling pour la tele dc la vieille
«vesto» preccdait la troupe des caravals. En inoinsd'une
minute la troupe cnncmic dcbusqua des bulssons voisins,
et Pcnfant, qui scrvail de heraiil a la troupe dcs caravals.
tomba sur la Icrrc halgno dans son sang.
Ah I monsieur, ;i cc spectacle lout mon sang so glaco.
Je n'eus que le tem|)s do courir a mon presbyterc ct
d'en sorlir avec la bannicrc ct la croix. A cct aspect, los
deux armcos frojieliipies tnmborent a
•■' gpnoux ; e!bs liais- I til du s( in ilc cos nias:,rs, nrui un gornisMincMl ni un cri,
saicnl lour from, honteuscs el pommc ropen'anlcs. II s^u-- | m.-,is im long ol profoud sanglol. fl'lail choso rnrrvelllciino
"!) ANECnOTES tlU
ipic CO I'CiiionIs suIjU ili' lout mi iiciiiili'. .Ic scnliiis line
airiiii [irolcclricc qui s'el.nit (iliicn' sin- inoi cl iires ilc moi.
« Ccl L'lranj;o cl donx specliiplc roiiorla ma pcnscf vers
rs leiiips liai'liaros, on la cniix ile .U'siis-Clirist apaisail li'S
rronosics ijiii'mpres dcs |in|iiilalioMS. En efrnl. c'esl la roli-
c;tOB ilrla svm|i.ilirM' I'l ilc I'lnniiaiiilc''. »
( Dnbliu I'nirersily magazine.)
L-INCENSIE DANS LA NEIGX.
(GODIlESrONDASCE PMITICBIIEHE.)
Saint-Pi'lcrslioiirs, ) ! scpirmliT )843.
« Jc vions d'assistcr n\i |ilns sin5:nlior, an pins afl'ronx,
<iu pins esliMni'dinaire dos spcclaclos ; le rirc !■( Ic di'ses-
pnir, la gaiclo cl la niorl, la llanimp ctlii glace s'y condcn-
saionl. el jc crois qnc jamais ricn de Icl ne s'est prcsenlc
a radmiralion, A rctonnomenl, a rdfioi de I'liommc. Un
des llicalres dc liols, construita Sainl-Petci-sbourg, vicnide
lin'iler an iinlicn dc la iicinc, el d'cnvelojipcr dans son lin-
cenl di' fen el de fnmcc plus dc deux millc personncs snr
qualrc niiUc cpril rcnfcrmait. Le sapin rcsiiie\ix donlil elail
cnlicrement compose formait commc tine vastc lorclie dc
six ccnls pieds de Ijanlciir, lUimlioyante dans une mer de
1,'lace. On avail represcnle uiic piece oricnlalc, nne fcerie,
niiHcc dc dansc, el tcrmince par des illuminalions cl des
fcles pyrolccliniqnes, dont lesHnsscs sonl anssi cpris que les
Chinois. Les fcux dc Dciigale elaicnl magnillipics, ct Ics
speclalcnrs ndmiraicnl la voule de feu qui s'elait formce
au-dessns de la scene, ct qui produisail Ic plus s])lendide
cffcl ; deja I'inccndie dcvorail le theatre, sans que pcrsonne
se doiilal du danger.
u Un IjDuffon, qui avail fait rirc randitoirc pendant le
cours dc la piece, vinl, tout lialelanl el tout essnnl'llc, prcs
dc la ranipc, ct s'ccria d'une voix pleine de lerrenr ct les
laniics dans les yeux :
K Le fen ! le feu 1 Sauvc qui pent ! »
« On cinl i|u'il conlinnailson role, el qn'il plaisanlait en-
core; on se mil a Tapplandir a oulrance, lanl sa tcvrenr
paraissait liicn jcuee. lm]iossildc dc se I'aire entendre an
milieu des rircs, des acdamalions cl des a|iplauuisscmenls.
Le dircclcur 111 lever la loilc d(' fnnd ; ct des torrents dc
Uainnies etde finncc se prccipilercMl commc nnc cataraclc
sur Ions ces lionimcs qui eclalaient de rirc. La plupnrt pe-
rircnt (Houffes ; ceux qui se Irouvereut pros des porlcs
s'elanccrcnl vers les issues qu'on venail d'onvrir, ccrasant
sans )iilic ecus qui marcliaicnt devani cux, ccrases par
ccux qui marchaient derrierc.
La nei^'C ct la glace, accumulcs au dehors, ne faisaieut
qu'aclivcr la furcur dc I'incendic ; ii incsnrc tpie la glace
fondail, elle rcjctait sur Ic hrasier allume des Hots impuis-
sants, qui le conccntraient sans rcteindrc. Ceux qui s'c-
chappaient a dcmi rolls de celte fournaisc, accucillis par
un froid iulensc, tomhaient asphyxies par ce pass.ngc snhil
d'uno temperature a la tcnipcralurc extreme. Cinqnanic
charrcltes emiiorlorcnt les viclimcs Ic lendemain matin, a
travcrs les rues, cnuvertes d'une population epouvaulee,
dehris glaccs cl hrnlcs. L'empcreur Nicolas, aux qiialitcs
morali'S dnquel 1 Europe ne rend pas assez justice, fit unc
pension dc '2,000 rouhlcs a un pauvrc marchand, qui.arme
TE>11'.S rilESENT.
d'une hechc. avail hri.se les planches lalcralcs du Iroudu
sonfllenr, lomlicau vivani, d'ou il avail lire soixaulc per-
sonncs a demi suffoquees. Cellc recompense elait d'aiilant
micux plaeee, que dans les pays od Ic gouvcrnemeut as-
sume sur lui seulla prolcclion paterucUe dc tous, chacun
se niainlient volonliers dans une quietude complete et unc
apatlne ego'istc.
11 Je me Irouvais an milieu des moujicks el des paysans,
qui sctenaicnlles bras cruises cl I'a'il sans regards, en face
des llammes qui se lordaicul en gremissant, des malhcureux
qui cxpiraient dans la neige ou Ic fen, cl des torrents dc
I'lnncc qui vcnaienl jusqu'a nous. L'hahilude dc I'obcis-
sance passive cnlrainc co danger, que rcmpcreur a fiu-t
hicn senti.n
( Abdlk du Nord. )
Z,A BATAII.I.E DE Xi'ISLI?
hacostee r.\ii us mahocain.
Les nnlioiis sc perdi'nt commc les hommes par lacredu-
lile ct I'orgucil, par rohslination et raveuglemcul. On esl
sur de sa mine, quand on ne comprcnd ni les ressources el
la force dc ses cuncmis, ni sa propre faihlcsse. Le maho-
rai'lisme, tonics les fois qu'il s'esl Irouve en facedu chris-
tianismc, a du avoir le dessous, ctchaiiue jour son abaisse-
ment doit dcvcuirplus profond et plus marque, parce qu'il
ne renferme pas les seraences du progres, la force de la
civilisalion. Tout s'y petrifie ct y rcsle stagnant. Le chris-
lianisnic, au conlrairc, est protecleur dcsarls et de la pen-
see : il favorisc Eetude, la science, la sympalhie de I'liomme
pour I'homme. Loin de repudier ou d'ctouffer Ics lumieres,
il les propage. C'cstalui (|ue la civilisalion de ITurope
moderuc sc rapporlc. Qu'altcndre d'une populalion brave,
dcvouee, industrieusc,maisasscE pcueclaircesur Icschoses
d'Europe , et sur les nations chrclicnnes , pour que la
lellrc suivanlc, leltre aulhcntiqne el rapporlee par uu jour-
nal du Caire, ait etc ccrite de bonne foi cl luc avec con-
fiance'.' C'esl la narration musulmane dc la victoire receule
que les armecs francaiscs out remporluc dansle Blaroc :
Teluan, 26 oclobrc ISU.
« Vous me dcmandez Jes details sur cc qui s'esl passe
chez nous. Allah a permis epic nous fussions indiguement
Irompes par lis paroles du chef Chretien. Deux ccnls bons
musulmans out siiccombe ; el Ic parasol sacre esl aux iuli-
dcles. Voici la vcrilii, jc vous la garaulis sxir ma lete.
« Aiiisi nous snmmes punis dc noire credulile. AUali
nous viennc en aide!
H Les deux armecs elaicnl en presence lejciidi. Alors Ic
mari'clial ccrivil.au general marocain qu'il elait venu pour
lui fairc la guerre, mais que le lendemain vendrcdi elanl Ic j
jour saint lies musulmans, il le i-cspcclerail, el que commc '
le dimanche, jour saint des Chretiens, n'elailsepareque par
un jour du vendrcdi, il ne valail pas la peine de sc battrc
pour un scul jour; qn'en consequence il ctail convenable
cl orlhodiixc dc remcilre la parlie au lundi. Le general
nuisnlman acceptala proposilioii du marcclial, cl sur la foi
dc cellc leltre, les vingt-six mille hommes dc I'armcc ma-
rocaine sc disperserent ct atUrcnt a la cUassr. II rn res-
bEAUTES DE LIIISTOIRE DU CLEllGE HE EH.VNCE. ■>9
iiu'au regno de Louis XIV. BossucI ii'ayaiil |ns vcicu asscz
tail a peine a la garJcdu can)|i deux cents, (|ni memc dor-
maienl, lorsque arriva rarmce franraise fnii tua les dor-
meurs, cl enleva la leule el le parasol. »
Cos vingl-si.>L millc hommcs qui vnnt a la cliasse, sur
la parole d'un niarechal, nous semblenl une dcs plus heu-
rcuses iuvcnlions du ronian liislorii|ue. C'est ainsi que Ton
ecrit riiisloire chez les peuples qui ne rcnouvellent et n'e-
Icndcnt pas leur gejiie par leurs rapports syiiipalliiqucs
avec les autrcs races, ct par cet echange de luniiures d'oii
k civilisation diipeml.
( Courrifr dc I'Oiient.)
BEAUTES
L'lIlSTOIRE DU CLERGE DE FRANCE.
BOSSUXT.
srnE{t).
Un mdrilesi eclalant ne pouvait rosier sans recompense
sous nn regno comme celui de Louis XIV; reveclie de Con-
dom etant vcnu a vaquer, Ic roi le donna a BossucI, le 13
seplomhro 1669.
Ce futdepuisson opiscopat qu'il fitses immorlclles orai-
sons funtdn'os. Voltaire trouve que cclle de la rciiie Anne
d'Autriche n'etait pas encore tout a faitdiguede son gonie;
inaiscellede llemielte dc France, reine d'Angleterre, oi'i
se trouve le portrait si admire de Cromwell, ne ful edipsec
que par los Irois chefs-d'oeuvre, qui sont los diamants de
leloquence francaise : les oraisons funebres de Le Tellier,
dc JIadame llenrielle d'Angleterre et du jirince de Conde.
L'amiee memo que Bossuet fut nomme a reveclie de Con-
don>, Louis XIV le choisit pour preccpteur du ilauphin ; Ic
grand orateur accepta par obeissance, et se demit aussilol
de son evoche, sa position a la cour lenipochant de pouvoir
rcmplir los fonctions episcopales. M. du Cluilelel, I'un des
quaranle de rAcadcmie francaise, elanl niurt, I'au 1671,
Bossuet fut elu a sa place, ot remercia ses nouvcaux con-
freres par un discours dont 51. de Bussy disnit, dans uiie dc
scs lettros : « J'ai lu le compliment dc M. de Condom i\
rAcademic; il est beau; cola ne me surpreud pas, il ne
fait rieu qui nosoit de cello nature. »
Bossuet s'occupait alors do reducation du daupliin. II
elait aide par le savant lluet, depuis cvcque d'Avranelies,
cl par le due de Monlausier, gouverneur de ronfanl roval;
a eux trois, ils ne parvinrenl qu'.i faire un Imninie medio-
cre, ctce ne fut pas lour faule; il est impossible au plus
habile lapidaire de faire d'un simple caillou uii rubis on un
dianiant. Si la tele du daupliin resia creuse, en d.'pil de la
science que Ton y vcrsait, son education prodiiisit en re-
vanche un olief-d'ceuvre dont la duree egalera cello de la
langue francaise; nous voulons parlor du celehre Discours
sur Ibisloire univeisello, qui fail de Bossuet le premier
iiistoncn du mondo certaincment. Cet ouvrage immortel
devail eire suivi d'une sec.mdc partin qui rout conduit jus-
(4) Voir Ic coinmoucciiioiil dc cet .iilitlc aa I" nu
lUltrit, iiajir 13.
longlem]is pour conslruiro ce nioiiunient de granit el dc
marbre, un froid ccrivain, les gensniediocrcs onl uii aplomb
d'amour-propre vraimcnl surprenani, osn s'cn charger,
cl cello mervcille d'eloquence, d'crudition, de logique el
de genie cut pour complement la chronique decharnce de
M. de Labarre ; les ancicns, miens avisos, euronl le bon
sens et le bon gout de laissor inachove le dernier clief-
d'ojuvre d'Apelles.
Ce fut ]iour I'usage du dauphin quo Bossuet composa un
ouvrage admirable aussi, quoique moins colcbrc : la Politi-
que liree des proprcs paroles de I'licrilure sainto. Dans
cello noble composition, le moralisle clirelicn osa tracei
d'uue main forme cl bardie les devoirs des rois, et pres-
crire a des princes, absolus alors, la droilure de cicur,
Pamour dc la soience, de la vJrile et surlout do la religion,
cette base sacree dos empires, qui ne vacille jamais sans
que les trones trcmblenl. Bossuet, quoique fori occupe dc
ses devoirs aupres du jcune herilier presonquif dc la mo-
narchic, ne perdait pas de vue la cimvcrsion des prulestanls ;
il publia, en 1671, une exposition de la doctrine calboliipic
revetue des approbations des archeveques de Reims, de
Tours, des evcques de Clidlons, d'Uzes, dc .'ileaux, de Gre-
noble, de Tulle, dWuxerrc, de Tarbes, de Beziers ct d'Au-
lun ; cclle de I'archeveque dc Paris manquait ; BossucI s'cn
consola en oblenant cclle de Borne.
Ce livre opera uu grand nombre de conversions, el Bas-
nage convenait de bonne foi qu'il avail fail plus dc tort au
protcslantisme que tons les gros ouvragcs de conlroversc
qu'on avail publics jus'|uc-l;i.
Au milieu de ses nombreuses occupations, Bo.ssucI, qui
Irouvail temps pour le delassemcnt et temps [lOur le travail,
suivant le Conscil dc rEcrilure, s'elail forme une petilc so-
ciete d'lionimes d'olile au milieu do laquelle il aimail a se
promener dans une alloc du petit pare de Versailles (ju'il
affiTlionnait plus parliculieremenl que les autrcs, pour sa
.solitude sans doule. La cour brillante de Louis XIV. com-
posee de gontilsbomnios habitues ,i joucr, au fond de
lours chateaux, le nJle do pelils souverains, se (eiiait mo-
deslemenl a distance ot abandonnait .i I'homme de genie doul
la gloirealtirail sa veneration, cette allee favorite cpi'oii ap-
[lebit , par une allusion spiritucllo aux promenades de Pla
ton dans les jardins d'Acadcmus, allee des pbilusophes
Lorsi[ue Ic roi le plus niajestueux de rEurojio apercevail
de loin, dans cette partic reculee du pare, Bossuet, accop
pagne dc FeMielon, de Ptdisson, de I'abbe Floury, de
Bruycrc. el d'autres hommes einiiienls, qui so faisaier..-
.gluiro d'etre des disciples , il le designail a ses courtisaiis
et murmurail avec un sourire oii percait une nuance de
respect : Cclle grande calotle m'mijjosc .'
Elle lui im|iosailen effetan |ioint qu'au mcnienlde-»'dcr
aux obsessions de madame de .Maiiilenon, ipii voulail elro
reconnue reine de France, il lutarrele sur celie pente dau-
gereuse par la main forme du grand eve(|nequi Faima assez
pour I'cmpechcr, au risque d'une disgrace prcsiiUG suie, dc
devenir la risee dc I'Europo.
L'cducatioii du dauphin terminee, Louis XIV rendil i
ri.gli>e le richc Iresor qu'il lui avail, pour un temps, em-
pruntc, et reveebe de Moaux elanl devojiu vacant, le roi y
nomma Bossuet Fan 1681.
Dcs qu'il fut eveque dc .Moaux, it se remit a precher, et
fil paraitre plusicurs cxcelloHls ouvrages qui lui onl acquis
ju..leineiit le reuoiiidc premier conliovcrsislc de Franco ;
CO
liEAUTliS ItE L'lllSTOIIiii DU CLliUUli Uli l>HAiNCE.
Ic plus coiisiikrablo fill I'liisluirc ilcs Vnialiiuis ipii eiii-
|j.inMssal)caucouiilos|M-i>lcsl;iMtsot |iravoi|iia enlre Cossucl
el kuis jilus savaiils iniiiislics, taut fraiK-ais (|u'ulrangers,
line iiDlOniiiinc (|iii ciil un id rclciilissiinciit, (|iio le perc ilc
la Hue allcsli; ilans roraisoii funoliro ile oo i,'raiul eveiiuc,
(lu |ilulul (Ic rcreic tie lEgliso, commc r,ip|iflle si juJi-
cicuscmcnt la Bruycre, uipic Ics ouvrages do Dossucl
elaicul semes jusipie sur les monlagnes de I'Kcossc ct parmi
Ics iieigesdu Kiird; que ses proselylcs|iuliliaieiil scs triom-
phcs dansdcs laugues que M. dc Meaux u'enleudail pas, el
que plusicurs protcstaicnt que si Icurs cliargcs uc Ics eus-
scnl pas allachcs a Icur pays, ils fussenl vciius dcs cxtrc'nii-
les du monde a Mcaux pmir iiiei-ilcr trois heures de cnnft.
rence avcc lui. »
Taiidis que Rossiicl ajnutait un nouvcaii flcuron ii sa
gioire par scs ouvrages poleniiqucs, il fut question dc
reuuir I'Eglisc lulhcricunc de la eonlcssion d'Ausbourg ii
rii'glisc calliolique, el Ics prnleslanls eiix-niemess'adrcsse-
rcul a revc(|uc de Mcaux coinme au plus savanl prclat dc
Trance, pour Iravailler a celle reunion. Malheurcusemenl
die nc put avoir lieu, toiites les negocialions ayant eclioue
contrc Ic concile de Trcnle, ce roc do I'liglise calliolique
qu'cllc nc pent deserter sans se pcrdre, ct que les protcs-
tants batleut vaincment en breclie depuis si longlemps.
Quelque tcniiis apres, nnc contestation assez vivc ayaiit
cclate entre la cour de Franco et Ic saint-siege a I'occasion
dn droit dc regale, Louis XIV convoqua nne assemblcc ge-
ncrale du clergc dont Bossuet fut I'amc. Ce Cut lui qui redi-
gea les quatre fameuses propositions sur le clergc de France
ct qui constituent ce qu'on appclle Ics liberies de I'EgUse
gallicanc (1 ).
Ce fut vers I'an (G94 qu'eclata la celebre discussion dc
Bossuet ct de Fenelon a propos du quictisme. Madame
Uuyon, cspece de folic qui se posaitcn illuminee et qui avail
attire asa nouvelle spiritualite jdusieurs perscuinages illus-
trcs dont le plus celebre ctait Fenelon, instituleur du due
de Bourgognc el archcveque de Cambrai. Les deux atblctcs
ctaicnt dignes de se mesurer ensemble : nu'nie fcrmetc,
memo vertu, menie zele pour la religion, grand savoir des
deux parts; si Teloipieuce de Bossuet etait sans cgale, I'i-
maginalion brillante, les seductions de langage dc son ad-
versairc Ic tenaicnt prescpie a sa hauteur; le premier dc-
fcndait la religion eontre des crrcurs cpii inipiictaient son
amc positive ct austere, Taulrc pechait par execs d'amour
de Dicu.
Fenelon, alors archcveque de Cambrai, lit paraitrc un
ouvragc auquci 11 donna le litre d'C.r;i/(cn(ion dcsmaxhncs
des sainis sur la vie inlericun. Bossuet lui ce livrc, s'en
alarma et denonca Fenelon au roi, en lui appliquanl I'epi-
tlic.te Ircs-violenle ct Ircs-jicu merilee dc fanaliipic : c'cst la
seulc'lache de sa vie. L'exil de Fenelon fut le resultat de
cctte demarche. Fenebn defcra raffairc au jugemcnt de
Home, ct les deux advcrsaircs comnicnccrent alors cctte
controverso celebre on les ccrils les plus vifs ct les ]dus
cloqucnts se sucecderent pendant dix-huit mois avcc unc
0) La iiromiire dc ces proposilions ilcclarail que Ic cniidlc gciiiral
tail suiiincur au pape ; la sccondc, que ni Ic pape iii rEglise univcr-
scllc ii'oni auruii poiuoir sur Ic lciiM»n'cl lies rois ; la Iroisicmc, que la
puissantc du papc doii iwc liiullic par Ics cauons, el qu'il iie peul lien
fairc ni slaluer qui soil coiuiaire aux lihertcs de I'Eglise gallicanc ; la
cpialricinc culin, ipio if ||J|»' "Vsl poiiii iiifailhlilo. i\ umin< qu'il nc soil
a i;i li'le d'uli coiiiilc 'V'vunn'iiii|uc.
r.Tpidile ipii no laiss:iit pas respircr le public, taut Ics deux
advcrsaircs inspiraicnt d'adinirulion.
II y cut ccpcudant unc nuance bien rcmaripiable dans Ics
cerits dc ces deux lioninies superieurs; ,i Iravers des lor-
rcnts d'eloi|uence, Bossuet pcrdil qnclqucrois toule inesun^
ct s'abaiidonna a dcs violences de langage i|uc son advcr-
saire cvita loiijours ; I'un se battail avcc la fougue du con-
Irovcrsisle, Fautro se defendait avcc la politesse cxquise du
gentilhoinnic dc grandc maison.
11 y a des choscs ipie le genie nieme nc pent suppleer, le
parfuin de la haute aristocratic est une de ces choses-l.i.
Bo.ssuet I'emporla ct mil dans son triomphe une modera-
tion i|ui relablit le calnic; Fenelon se soumit avcc une bu-
milile gracicMsc etnnc simplicitc dc creur adndialilc; il j
avail de I'angc dans le beau caraclere de I'arelieveque de
Cambrai.
.llalgro ses grands Iravaux, Bossuet avail toujonrs joui
d'une santc robusle, mais vers la fin de sa soixanle et on-
zieme annec, ilsenlil Ics premieres alteinlcs de lapierrc, et
il s'y .joignit sur la fin de 1705 une ficivrc qui ne le quilta
plus jusqu'a son dernier jour. 11 atlcmlil la inort avcc un
mainlicn noble el calnic : u Que la volonle de Dieu soil faite, »
dit-il, lorsqu'il sciilit sa fin s'approchcr. La veille dc sa
mort, Ics doulcur^ qu'il epronva furent si vivcs, que lous
les assislants cnn'Ciil qu'il allait rendrc Ic dernier soupir et
Icsupplicrent de penscr quclquefois aux amis cpi'll laissait
sur la terrc, ct qui elaicul si devoucs a sa pcrsonne et a sa
gloire. Ace mot de gloire, le grand liomnie qui rcmplissait
I Europe du bruit de son nom se souleva sur son lit de
mort ct dil avcc nne grave el salute ironic : « Laisscz ces
discours; demandcz pour moi pardon a Dicu de mes pc-
chcs. »
Qiiand j'elais roil disait Louis XlVquelqucs heures avant
dc mourir. C'ctait I'abdication de la loulc-pui.ssance au scnil
de la toinbc. Bossuet, lui, rcconnaissait la vanitc de la
gloire, noble vanitc ccpcudant !
II mournt tranipiillc ct fort, sans convulsions, sans ago-
ni(!. L'abbc dc Saint-Andre lui ferma les yeux en disant ;
« Mon Uicu, que de lumicrcs ctcinlcs ! ct quel brillant llam-
beau de nioius en voire Eghsc I » Bossuet etait age dc soixaii-
te-seize ans six mois seize jours.
Co grand prclat Chretien, qui a laisse une rcnommee que
nul siccle lie verra finir, etait simple dans scs goi'ils, eloigne
du faslc dajis sa maison et enncini declare de I'lnlrigue
qu'il tenait en profond mepris : reconnaissant des services
rcciis, il n'oublia jamais scs amis, ni vivanls, ni morls; il
employait son credit pour les uns ct donnait aux aulres
tout ce qu'ils pouvaient recevoir, helasi scs prieres. II
eludiait sans cessc, memo .sur la fin dc sa vie, ce qui no
I'cnipecbait pas de reniplir cxactcmcnl ses devoirs dc pas-
teur. A Mcau.x, il se promenait Ires-pcu et ne faisait point
de visiles; car nul nc connut jamais mienx que cc grand
liommo le ja-ix du temps. On rapporte ([u'lin jour qu'il se
Irouvail par hasard dans les jardinsde son palais episcopal,
il demanda par manierc d'acquit a son jardinicr comment
il taillait les arbrcs fiuiticrs. Lc jardinicr, qui avail surle
cffiur rindiffcrence de son m«itre en fait dc jardinage, lui
repondild'un ton brusque et faclie . ciVousvoussonciezbien
dc vos arbrcs vraiment, Monseigneur! Si jo planlais des
saints Augiislins et des saints Jeromes, vons les vicudrifz
voir ; mais pour vos arbres votis ne vous cii mcttez gucrc
en peine? »
Vm I'HIVEE DES OISEAUX.
Gl
On s'cst dcmnnJo sonvont (! !'o;i sc ilomando encore | iirincc do rK^liso. Ln Di'iiyiTC a n'^pomlii d'avnncc a coUe
|icni-qiiiii 1111 lianiiiic do ce gciiie iic ful )ias clcvO au rang de I iiucstinn ; Quel Ijcsuin avail [iOnigiie d'Olrc cardinal?
- j-^/C/J^.
BuisuL't ct ics jcuiics eufiiiiis.
\1E PRIVEE DES OISEAUX,
LUUllS MOKUI'.S, LCUtS HADlTUDliS, lEUl'.S INST15CTS.
■S.&. CAIX.Z.E.
Dans !e syslrme d'ornilliologlc iiiuiicrnc , Ics c'lillis,
quoinne d'nnc rcsscml)!ancefrap]ianlcavcc la pordrix, sont
classi'cs comme nn gome dirfi'i-cnt |iainii los Tc(r(wni(la',
on cotis de bruyore. Ellcs iliilVTciil de la jiordrix en ec
qu'ellcs sont pins polites, et ont Ic lieo pins delicat, la
qneue plus eonrte, pas d'cporons anx palles, et Ics Irois
premieres plumes dc leiirs ailcs plus luiigiics, et par con-
seiiueut mieux conslruiles pour facililer lenr vol. La
perdiix pi-end rarcnieiit dc longs cssors, landis ijue les
cailles foul annnelloment dos niigrnlions a do grandes
distances. Les deux genres diflereiit aiissi consideral.Ie-
nioiit dans leurs liahiludes : les dernieres nc perclicnl
jamais, clles se reunissent en liandes ; an lien d'etre
liinitees dans lours cnuvecs, ct Lien qu'ellcs s'acconplont
rcgdlicrcmcnl , Ic mile aliandonuc la feinelle aussili.t
(|u'ellc coniiKcnce de couver, el no domic aucun soin pro-
loclour aux pelils, au lieu que raliaclicnicnt conjugal ct les
soius palcrnelsdc la jierdrix conlinucnl nicnie longlciiips
aprcs que les pelils pcuvcnt sc pourvoir a oux-menies.
D'npres ces carncteres, los oinilliologislcs ont classe la
caillc sousun genre diflcrcnt {orlyx}, compronant plu-
sicurs especos, parmi Icsquollos sont les cailles Lien con-
nues dc la Virginie, el Vordjx liuiipcde Californie. Cc der-
nier est superieur cepcndanl, par son caraclerc parliculier
et ses liabiludcs, aux cailles du vieux monde; et c'esl cc
que nous aliens developpcr avec soin dans rcsquisse sui-
vantc.
La caille est jdus on nioins ncnilneusc dans clia-
ijuo pays d'Europc, d'Asic, d'Afriquc, et de la iS'ouvolle-
llollandc. L'esjiece curopconne on commune (Codir-
hix ilmiylisonans), est nil pelit oiscau gros ct polele, dc
la grosscura pcu pros dc la nioitie d'uiie penlrix, et reniar-
qiiable par la dclicalcssc du fumet dc sa viandc. La con-
ronne de la lile el Ic ecu sont noin'ilics. avec une raic
jaunalrcsur clia(|Uo ceil, cl une autre an has du from ; Ic
plumage est un niclaiigo de Ijrun-noir, avec une leiule 16-
gei'C dc jaune a la Ijuse et a rexlreinile. Uans Ics fcinclles
Ics Iciiilcs sont liicii ]ilus pales. Celle description prnuve'
quo le plumage est nioins Lrillant, ct dispose avec ninins*
d'agiemenl que cclui dc la jierdrix, ct la caille ii'a pas cet
iiilcrvalle eliauve enlre les ycux, ni la forme dn for ii clic-
val qui caracleri.sriit lo dernier oiscau ; mais sous d'aulrcs
r.ipports, soil d.ins sa forme, soil dans scs proportions, il
ya yiidque chose quijuslilio assez rappcllalion populaire
de jcrtlrix nainc. La principalc nnurrilurc de la perdiix
consislccn grains, scmcnces el herbages, bien qu'olle n'ait
pas dc ravcrsion |iour Ics inscctcs, les limarons, on les
vers. Oonimo le restcdcla race .i laqiielle olio a|iparlienl.
C'2
VIE PRIVEE DES OISEAUX,
clle prOfcre Ic» champs lilivos, cl s'librite an milieu dos
liaulcs liorbcs; raroinenl on jamais sc mol-dlc a convert
sous Ici^enet ou dans Ics laillis. rcndanl Ic jour clle s'cn-
doil lialjituellcment, non, comme les perdiix, exposec nu
soleil ou sur quel(|ue monticule, mais caclieo pamil les
lierbcs, secouclinnl sur ,1c cole, les patles nouclialamment
clendues, meme pendant plusieurs lieures. Dans eel etat
ellc n'esl pas facile a cmouvoir, ct ne sc decide a prnn-
ilre son cssorepie lorsque Ic cliicn la toudie. Le grand
repos et I'ombre dont ellc jouil rcugraisseut et la ren-
dent generalemont de bonne qualilc ; meme au milieu
de rhivcr,nous en avons vu qucUiucs-uncs, qn'on envoyait
en Ecosse emballees dans des sacs, pesant de trois quarts a
une livre, el ayaiit sons la peau unc couclie de graisse dc
prcsd'un quart dc pouce d'epaisscur.
Quelqucs naturalislcs nous discnt que les cailles soul po-
lygames, mais nous somnics tri's-disposcs a doulcr de cela,
ayant trouve ccUcs qui frei|uente]it la Brctagne loujours
par couples, au nioins pendant la premiere partie dc la
saison de la couviic.
La femcUe pond de hull a quatorze ccufs, de couleur
vcrtc luiileuse, raboteus, tacbetes de rouille a plusieurs
cndroits, el qui demeurent environ trois semaines dans
rincubation. Des qu'ils sont eclos, les pelils sonl mis en
liberie, el se dispcrsent aussilul qu'ils sonl capaldes de se
pourvoir a cuxmemes, ce qui ne depasse pas liuil jours.
Raremcnl les trouvc-t-on reunis en voices (couvce est
le tcrme appliipic a une famille de perdrix), et elles nc
s'asscmblent que quand elles y sonl contraintes par le
retour annuel de rinstincl de migration. Elles se grou-
pent alors en myrindes, el traversent ensemble les mers
el les dtiserts, se dirigcanl vers ces contrecsoii la recolte
se prepare, aDn d'oblenir cc qui est necessaire a leur snbsis-
tance.
La caille, oomme le coucou et autrcs oiscaux qui cmi-
grent dans la saison propice a leur fournir leur nourri-
lure, a ele souvcnl accusee de manquer d'affection de
parenlc ; mais comme il n'y a rien sans cause ou d'incom-
pk't dans le syslenie dc la nature, nous devons nous ar-
reter ct ne pas la condaniner avec trnp de precipitation et
d'aveuglcmenl. Si le coucou, par exemple, dans scs migra-
tions vers le Nord (cda lui arrive quelquefois), s'arrelail
■ toujours pour faire eclorc ses petils, il pourrait manquer
de nourrilurc ct mourir de faim ainsi que sa couvec;
mais,deposant sesreufs en voyageant vers le Kord, la mere
livre a la nonrricc Ic soin des petils qui sonl en elal d'etre
repris par leur mere nalurelle a son retour du Midi. II en
est de meme des cailles; une courte incubation, des soins
maternels donncs a la lualc, c'esl tout ce que leur migra-
tion pcut adniellre. II est aussi constate, i)ar plusieurs or-
nilhologistes, (|ue les males sonl plus nombreux que les
femelles. Cela n'esl pas certain, antant qn'on pcut enjuger
d'apres les emigrations britauniqncs. Les sexes, selon toute
opparence, sont egaux en nombre; seulcment les males
ctant plus aventureux, il est plus facile de les observer.
Comme tous les animaux qui .se multiplicnl ra[iidemenl,
le lermc moyen de la vie dc la caille est court; raremcnl
cxcede-t-elle cinq aus ; et jamais, du moins on I'assurc,
sept.
De tous les oiscaux dc passage, la caille est pcul-elreic
moins bien conslilue pour prendre son essor, ct le fail d'a-
voir etc vue Iraversant line vasic ctendue de I'Ocean, est
mis en doulo par plusieurs aiilciirs. Quiii qu'il en soil, le
fait de sa migration n'en est pas nuiiiis indubitable , et
a cic iiolii de temps immemorial.
Quand nous vogiiions de Ubodcs a Alexandrie, dit Bcl-
louius, a pen pros vers I'automnc, plusieurs cailles, vo-
lant du Nord au Midi, furcnt prises dans noire batiment;
et au prinlemps, allant du Midi au Nord, j'obscrvai a lour
retour que plusieurs d'elles furent ]irises de la meme ma-
niere(l). » Cc qu'on raconle ici a etc observe par plusieurs
autrcs, ct nous sommes disposes a croire que laoii clle pent
sc procurer une nourriture suffisantc, la caille n'esl nul-
lenienl empressce d'entreprcndre de longs voyages. En
Anglelerre, par exemple, ellc quilte souvcnl rintcricur
du pays, ct se refugie sur les basses monlagnes sablon-
neuscs qui bordenl une partie des coles de la mer, el pas-
sent I'biver abrilces dans ces cbaudes conlrees. On pcut
assurer que la caille est un oiscau dc passage, arrivaut
dans nos latitudes vers le milieu de mai, et retournanl vers
le Midi dans le mois dc seplcmbre. En Anglelerre, clle est
comparalivemenl plus rare, nous devons regarder la France,
les conlrees bordant la Mediterranee, I'Asie Minenre et la
Chine, comme ses lieux favoris ; dans toules ces conlrees
ses migrations du Midi au Nord ou du Nord au Midi, des
cotes de la mer dans rinterieur, ou de rinterieur aux coles
de la mer en hiver, sonl des cvcucmcuts frequents cl rc-
guliers. {Mudic. Ornithulogie.)
( La stiilc au Jiuim'ro jtrocliain)
I.E MERX.E CXIilBATAiaX (2).
(suite. )
— Cc pelit chanlcur, me dit le jardinier licossais, a cte
empaille ct conserve par madamc ; vous pouvez encore
I'admirer sur sa chemincc. 11 merilait bien dc si grands
bonneurs. D'abord il possedait la plus charmante voix du
monJe, el pour les airs ecossais il n'avait pas son pared...
— .\llons, Tonny, dit la jcunc dame, un pen de bricvcte ;
si vous vous mctlcz ii nous racontcr tons les merites de notro
merle, nous sommes pcrdiis.
— J'arrive, madaine, j'arrive. Cc ch.u'm.Tut chanlcur
que nous adniirions beaucoup, sc perchait habituellcmeut
dans le liUcul que vous apercevez pres de la serre, et il s'y
livrailason art en musicicn consomme. Lc prinlemps venu,
il descendil ici, et I'accueil qui lui fut fait I'apprivoisa. Lc
voila qui recherche ca el la des herbes, dela mousse, des
(1) Pline Mcoiitc avcc beaucoup ilc gravii6que Ics cailles, au moment
iVcnircpreiKire lour voyage Ji iravcrs la incr, porlcnt des picrres avec leurs
|).iiu-s, ou du saliledaiis leur bee, coiimic si cllcs 6laieul fot'cccs d'avoir
iTCiiiirsii cet expedioiil.
(Jj Voij. le i^^ uiinicio, p. 22.
IE LIVRE DE LA SANTE.
G3
Irinllcs, Jcs brills lie paillc ct so ronslriiil un iiid i sacon-
venancc : ccla dura liuil jours. Le niJ fail, il sc prclassa
coinmc unsullan et allcnilit on cliantarU sur le Lord. Per-
siinnc ne viul; aucune epouse ne daigna venir parlager
son pi'til palais dc mousse. Mors il delruisit le domicile i
coups de bcc, el se niit ;i en reconstruire ua second plus
soigne, plus odorani, |)lus large ; seconde altcnte inutile.
La Iroisicme el la iiualrieme construction suivireni la se-
conde, el le pauvre merle, ennuye d'etre cclibataire, flnil
par languir el niourir. Voil.i, monsieur, son hisloire, ct
loutes nos demoiselles de village, ajoula-l-il avee un sou-
rire assiz tin, la trouvenl Ibrl pallietique.
[Lllistuirc nuturelle duUerk ci un prurhain numcro.)
LE LIVRE DE LA SANTE
AMECDOTES SIEOIC&LES, FAIT8 ET CONSEILS BELATIFS
A LA S&HTE DE LHOnMB.
P. F.XEnr.lCE INTEMXCTIIEL EST ^Er.ESSAInE A LA SA^TE ET AU
BOMIEUII.
On lit les rellcxions suivanlcs dans une recente publica-
lion americainc, intitulce : Hygiene inleUcctuellc, ou
Examcn lie I'inleUigince et dvs passions, destine a de-
montrer liiur influence sur la santc ct la duree de la vie,
par William Swehn, M. D.
a L'esprit, comme le corps, dil le docteur americain, de-
mande del'exercice. Que les facultes les plus elevees de noire
nature aienl ele creees pour I'inaction, que les talents nous
aient ele donnes pourdemeurer sleriles, c'eslcc qui rcpu-
gne egalement a la rais(Mi et a I'analogie. En effcl, dansTeco-
nomieanimale, il n'y a aucune puissance, quclque modeste
que soil son role, qui n'ait besoin d'aclion, pour son propre
COinpte el pour celui de la constitution generale. Toules
les fonctions sonl liees par une si iHroite sympathie, que
I'e.Nercicc judicieux de cbacune d'elles, outre qu'il I'aug-
menta elle-meme, concourt plus ou moins a exercer une
salutaire inlluence sur toules les antres.
uL'homme, on Icsail, a le dcsir nalurelde connaitre; el
les efforts mcmcs nccessaires pouracquerir la science, le
plaisir que Ton eprouve a satisfaire cette curiosite innce,
.stimulent d'unc facon salutaire loute I'organisation. II y a
dans I'exercice de la pensce un plaisir .ti5quel loutes les
fonctions participcnt. Dcs etudes agreablcs el bien rc-
glees ou des occupations intelleetuelles sonl aussi essen-
lielles a la vigueur de I'espril, qu'un cxercice bien regie
Test au corps; el ainsi que la saute de ce dernier, coninie
lout le monde I'admel, est utile ,-i celle de linlelligence,
dcmemcun esprit sain comnuinii|iie sa sante propre aux
fonctions du corps.
« L'esprit done a besoin d'occiqia lions, non-seulcmenl
pour son propre coniple, niais aussi pour celui de I'enve-
loppe lerrcstie dans laquelle il est place. L'inaclion dc
rcsjirit, dans I'ctat actual de la i^ociele ainericaine, est
la cause d'unc loulee de souffraiiccs jdiysiipies et morales
qui paraitiaienl presquc incroyablcs a celui qui n'aurail
jamais rellecbi sur ce sujct. De l,i vienl ce spleen, cet af-
freux degoul de la vie que Ton rcmarque si souveul parnii
les riches commcrcanls, ct dans les classes privilegiees on
oisives de la socii5t(5, qui ne poiirsuivcnt aiicun but inlercs-
sanl; qui, possedanl deja tons les dons de la fortune, et les
moyens dc satisfaire aux besoins crees par la nature ou la
civilisation, manquent du stimulant nccessaircpourcveiller,
activer leiir cnergie intellectuellc. De !,i vienl que les ob-
jcts d'envie sont ses objels. Pour eux, le calice de la vie
estempoisonnc du fiel el de I'amertume dc I'ennui; leur
souverain di'sir est d'echapper a enx-memcs et a la pcni-
ble nonchalance d'unc existence assouvie. L'esprit doil etrc
occupe, ou de mauvais sentiments rcnvabiionl assurc-
mcnl.
« Quelque paradoxale que celle assertion paraisse, il est
cependant douteux qu'une malediction jdus terriljle puissc
etre imposce a I'homme, dans sa nature presenle, que la
satisfaction de lous ses souhails, ne laissant plus rien a ses
esperances, a ses dcsirs, a ses efforts. La jore et I'animation
du chasseur finisscnt avec la chasse. L'idue que la vie est
sans but el sans objet, qu'elle est depourvue de lout motif
d'action, est de toules les pensees la plus humilianle, la
plus insupportable pour un etre moral el pensanl.
(I Les hommes, divers de constitution, d'babitudes, d'edii-
cation el de lalenis, demandcnl diverses sorles el plu-
sieursdegres d'aclion inlellectuclle. Ceux qui sonl doues
d'unc intelligence vigoureuse el puissanlc, li I'exercice de
laipiellc ils onl eu la longue habitude de se livrer, souf-
frent davantage quand leur esprit rcsle iiiactif. Ccux qui,
par excniple, aimenl I'etude, et qui depuis longlenips con-
sacrcnl une parlio de leur lemps a s'y livrer, iqirouvenl
une alteration sensible dans leur sante ]ihysique cl morale
par I'interruption soudaine de cette habitude; un vide af-
I'reux s'opeie dans l'esprit, etabsorbe toules les fonctions
importantes de la vie.
« Petrawiue se Irouvail a Vauclusc , son ami I'eveque de
Cavaillon. craignant que sa Irop grande application ,i I'e-
tude ruinal complelemenl sa sante. dejii cbancelanle, se
procura la clef de la bibliolbeque du poete, enferma ses
livres, et lui dil : <i Jc vous inlerdis plumes, papier el li-
vres pendant I'espace de dix jours. »
<i Petrarque se soiimit Iristementa ccl ordre. Le [iremier
jour se passa pour lui de la maniere la plus ennuyeuse;
pendant le second il cut la migraine, ct le troisieme il com-
menca a avoir la fievre. Alors I'eveque, emu de pitie, lui
rcndil la clef, et la sante.
« Ceux encore qui, dans la force de Page, se relircnl des
occupations habituelles que leur imposcnl le commerce ou
leur profession, ct qui tout d'un coup rompenl ainsi leurs
habitudes d'applicalion inlLllectuelle, sonl siijels ;i lomber
dans un penible etat de nonchalance cl d'ennui, lequol
dans certains temperaments, degenerc en melancolie nia-
ladive. Tonics les scenes et tons les aspects de la vie s'en-
touienl d'une obscnrilc affreuse cl sans cspoir;ipielquo-
fois menie le degoul cl I'avcrsion de I'cxistenee dcvien-
ncnt pour eux si violcnis, qu'ils s'affranchissent d'un
fardeau qnils detestenl. Get elald'affaissemenl miu-al, s'il
durail longlcmps, pourrait occasionner dc cruelles infir-
mites physiques, ou se Iransformerail en inonomaiiie.
c< Nos pays indnstricls cl commcrciaux .sont tressnjels
,i de tcllessouffianees; veiidre, achcler, ce n'esl pas a pro-
prcment parler, un cxercice inlellcctuel. De la ce profond
desreuvrement qui s'empare de tant de negocianls enrichis
et qui les ]iousse vers une agitation sans raison el sans
freiii. L'individu se livrc alors aux plus sauvages extrava-
gances ou aux speculations les plus tcmcraires; il s'adonne
64 LES CINU TAUT
au jou on ,i Vinlcmpniviiico, ospi'Tant coiulilor Ic viilc J'linc
cxisleiico snns oiijot.
« Li's person lies ;ii;ees qui adamloiinent leiirs occupa-
tions haWUielles el. par ronsei|uenl. lour aclivile inlcllcc-
tliellc accouliiinee, el se iTlhenI pmir jouir de leiirs aises
cl de leiirs loi.^-irs, epmiiveiit iin decliii raidJc dans leiirs
faciiUcs ; cMes passeiit ipielipiefois a I'idiotisnie, a la rfe-
meiice senile, folie dc la vieillesso.
« Dans k'S eirconslances d'inerlic intellecUiellc aux-
quellcs nous nvons fait allusion, lout ce qui reveille I'ac-
tivilc de respril, menic des ninllicurs nk'ls, pent exerccr
line influence salulaire en raiiiinaiil nne sonsiliililc presque
paralysec. Lc riclie oisif, s'il n'a pas passe rai,'c dc I'ac-
livile, sera plus hcurcux, niionx ]ioilanl, el je jiuis mi'mc
ajoiiler ineilleur, si ipielpie perlc dc forlune considerable
cxcile en liii de nouveanx efforls iiecessaircs a sa con-
servation. L'aljandon de devoirs aclil's, el longtcnips rem-
plis, exige des ressources morales el inlellectnellcs dnnt
pen d'liomnics, dans nnlrc clal acluel do societo doinocra-
lique, ont droil de se vaiitcr.
« C'esl une opinion assez conniuino, que li's lialiin;dcs slu-
dicuses el les rei-lierclies inlelleeUielles lendeiit necessairc-
menl a delruire la sanlc cl a abreger la vie, que les tra-
vaux de Tcspril 1 1 dii corps nuiseiil en li.-Uanl le dqieris-
scnient. Rieii de plus fanx. li'exce^illlplleeluel pent liiorun
liiunine coniine I'ascal. 1/exccs des plaisirs sciisucls en
tncra niille aiilour de lui.
K Je ne pretends pas affirmer (pic cenx doiil rinlelli-
pencc est snrloul occiipec jouironl de la force athletiipie, on
dii dcvcloppement niuseulairc qui caraclerise ccux donl
les occupations sont materiellcs : Dicii nons prodigue rare-
nienl tons ses dons a la fois; niais jc crois qu'avec les
lialjitudes d'unc vie prndenle el avec une bonne conslilu-
lion, les liommes d'inlelligence peuvent jouir d'unc sanlc
egalc, el vivrcaussi longlempsquc loutesles aulres classes
de la socielc. A Tappui dc ccUo eroyaiicc, on doit citer
lES DU MONDL'.
lieaneoup d'excm|ilos,anciens ct raoilernes, d'lionimes cnii-
nemnicnldisliiigues parlcnonibre el la prolbiidenr de leurs
lravau.x inlcUecluels, ipii, avec des babiludcs moderees cl
regulieres, out joni d'line sanle fernie ct ont alleinlune
existence prolongee. Un grand ecrlvain a dit u qn'unc des
« recompenses de la pbilosnpbie est une Inngtie vie. n
Que Ton me permelte de citer ici quelques exemples.
Panni les modernos, Iioerliaavc a vecu soixanlc el dix ans,
Loclic (pialrc-vingl-qualrc, Kewlon quatre-vingl-ciiiq, ct
Fonlenclle cent; Daylo, Leibnilz, Duffon, Volncy, Vol-
taire, et une muUiliide d'autres non moins celebres, et
qu'il scrait trop long dc nommer, ont vecu .jnsqn'a un dgc
tres-avancc ; et la longcvilc rcmarquable de plusieurs sa-
vants allemands qui se sonl dcvoues presque cxclusivement
a I'elude des sciences et dela litleralure,esl assez connuede
mes lecleurs. Le celebrc natiiralisle allemand niiimembacli
est mort, il y a pen 'de (emps, a I'agede ipiatre-vingt-huit
ans, el D. Olbers, le celel)re astronome dc Ilreme, vient dc
niourir dans sa qnatrc-vingl cl uiiienic annec. »
LES CINQ PARTIES DU MONDE,
OU LES FCMEUCS.
L'abnndance des malieres preparees pour le Livre des
families, ovt Journal dc SI. lc Cure, nous force a reineltrc
auxprocbains numeros plusiein-s articles, lels que la Glace
tHvanIc, Fabriijue de flnncllc dans un ctamj. Iiircntion
d'unpnitrinaire, siiile des Dlerveilles du mois passe, et
specialenient la suile du Licre de la sanlc, el les obser-
vations sur V Influence exercce par I'usoge du Cuhac sur
I'lialcine de I'hommc, ses fonctions et scs mwurs. Nous
ne manquerons pas de donner dans le procbain nnmero
ces observations sur une habitude devcnue cclle du monde
cnlicr, et donl I'un dc nos plus ingeuicux dessinntenrs a
si bien resume les varietcs dans le lablcnu suivant.
. Tviiiisnpliic <r\. llENK <■{ Coniit,,
iv:
LIVRE DES FAMILIES
JOURNAL DE MONSIEUR LE CURE.
»» ».—f Volume.
l." Janvier 184S.
LE MOIS DU JEUNE CHRETIEN.
I.A FtiTE OE I,A CIRCONCISIOiar.
La iioiivelle .iiuioe s'ouvrc jiar im niyslcre. Elle commence aiissi dans
la vie civile par dcs souliaits recipi-oqucs Je lionhcur el cle prosprrilc. 11
I y a dans ce jour line doiiMe joic pour rcxistence liumainc. Commencons
; par la plus uolile.
Et d'abord, sous I'aspect rcligieux, il ne faudrait pas se persuader
que le 1" Janvier fi'it le commencement do raimce ecclesiaslii|ue. On
I scrait dans une grave erreur. L'Eglise n'a pas voulu iiiaugurer son
I cycle lilurgiqiie par I'annivers.'ire de la Circoncision de rriomme Dieu. Cc
cycle s'ouvre par le premier dimauclie de I'Avent. Ceci est pnrfailement
I ralionnel. L'allenle du Messic date de la cliule du premier liommo. Lcs
quatre mille ans de cetle mystcrieuse attenle sont retraces par les qiialro
: semaines qui precedent Noel. Nous lavons ditdansle precedent mimero,
! la Circoncision n'esi que roclave de la giande solennite du 2j decembrc.
' Orquesepassa-l-il hull jours apres cetle Tlieoplianie , nom jadis impose
^ a la fete de Noc-l? II suflil d'ecouler I'evangclisle saint Luc : u Lorsqu'il
©^^^'"Bfr- 11 se fut ecoulc huit jours depuis la naissance du Sauveur, au bout des-
(1 quels ildevaiteire circoncis, on lui imposa le nom de Jesus. »
C'estdonc en ce jour quele supreme legislateur a vouUi donner I'exemple de sa soumission a sa loi. II avail pris la
forme de I'esclave, il en a subi les liumilialions. Mais n'cst-ce point ce qui juslifie le nom tout a la fois si doux el si
sublime de Jesus qui en ce jour lui ful impose? A qui pouvait convenir miens ce litre de Sauveur des nations
qu'a celui qui venait les arradier * la lioaleuse servitude, I'ruil de la faule originclle? Jesus ! nom devant lequel doit
scprosternerprofondcmenttoul cc qui est dans le ciel, surla lerre ct awxenrersi nom qui est proferesur notre berccau,
9
G6
LKS SAIMTS
etdont la sainte liarmonle acrnmpagne le rliirlien jusqu'.i
la toml)C 1 nom qui an cicl fait Ics dclicos ilcs cliH, siir la
lerre le plus consolaut cs|iuii' ilu vrai fidole, ct aux cnfci's
le dcsespoir dcs roprouves parce qu'ils Tont rcpudic cl
Iionni.
Tel est done, pour cc premier jour de I'anni'C, Ic liaut
cnseigneuient que nous donnc la sainte Ei^lise niilrc
mere, toujours nltciUivc a instruire et .i consoler ses en-
fanls.
Celte fete est d'une liaule antiquite. Les Snrramcniaircs
de soini Gi'lasc parlcnl d'une solennile d'ociavc de Noel.
Selon (pielqucs aulcurs, cetle festivilc aurait etc elalilie
pourdolruire une superstition paienne. On se livrail a cctte
.(•poqucadc honleux divertissements en I'honneurdu dicu
Janus ct de la deessc Strenia. Les hommes s'habillaient
m femnies etcclles-ci en hommes. Un concile de Tours,
en 567, ordonne des pricres puldiquesen expiation de ces
iicencicuscs saturnales. En plusieurs contrees, on jeunait
en ce jour pour faire amende honorable dcs desordres ido-
latriques. Dcj qu'entin le paganismc eut enlieremcnt dis-
paru de la surface du monde, une joie clirclicnnc vinl
remplacer les actes propilialoires. Des Ic treizicnie .siccic
la Circoncision est universeltement saluec du nom de fete,
c'est-a-dire do jour de chreticnne alli'gresse. Les minis-
Ires dcs saints autels prcnaient auparavaiit dcs haliils
noirs ou violets. Us se revetirent alors de chasuhles ct
de dalnialiques blanches, el le sancluaire ne lit plus en-
tendre que des chants de rcconnais.sance et d'amour.
II nous est ponrlant restc du vicux polytheisnie ime re-
miniscence dans le nom d'c7rcnnfs,qui jouit encoreau dix-
ncuvieme siecle d'un droit incnntesic de bourgeoisie.
Qu'cst-cc done an fait que Velrennc qui fail palpiter le
Cffiur de I'enfant, et qui n'cst pas sans indncnce sur les
(ibres glacces du vieillard '.' En voici I'origine.
En I'an 7 de la fondalion de Home, Tatius rccul au
4" Janvier un present digne de la simplicitc royale de ce
temps-la. On offrit a ce nionarque quelques branches de
chcnes conpccs dans un bois consacio a la deesse de la
Force. Elle avait nom Slrcnua. C'est I'cpithcte qui ca-
racterise rcnergie, le courage, I'intrcpidite. Ce present si
frivole en lui-meme, fut regarde eomme de bon augure
pour la fortune de eette Rome qui devait plus tirJ snbju-
guer I'univers. Aux branches dechene suceedereni, par la
suite, des presents plus succulents, quoiqne toujours d'une
rustique ct patriarcale simplicitc. C'ctait du miel ct des
dates. On en gratiliait les magistrals et les chefs de la rcpu-
blique. L'appellation de Strenw leur fut conscrvee, quoi-
qne le chene de la deesse Strenua n'en fit plus Ics frais. Le
nom d'etrennes a survecu au rcnversemcnt de I'idolafrie
cl a la mine dcs empires, el le bon roi Tatius, certes, ne
se doutail pas qu'au dix-neuvieme sicclc d'une ere dont il
ne pouvait prevoir la creation , la Stremia, relrcime
juuirait encore d'une aussi puissante preponderance. Que
de travaux pour la confection ner! que d'artpour I'clabo-
rer! que d'efforts, a coup sijr Lien louabUs, pour la mc-
riter,iiuand c'est la satisfaction paternclle (pii la deccrne
cl la sagesse filiale qui la gagnc.
La charitc chelienne gagnc a son tour beaucoup dans
ces visiles de tivilitc qu'imposc le premier jour de I'an.
Combien de reconciliations se sonl operees par ce rappro-
chement qn'occasionne la circonstance! A Dicu ne plaiso
que nous jetions sur ce beau jour nne teinte morose en
meulionnanl quelques embrassements ile .ludas... II y en a
en trnp dans le monde avec eehii du Jardin dcs Olives.
Enfants dn Christ, n'ouhlions pas que Jesus salnait frc-
quemnient ses disciples par ces douces paroles cmanccs
de son cQMir divin : « La paix soil avec vous! » El ce cccur
ballait dans la poiirine de eelui qui a dit : « Je suis la Vc-
n rite. »
Un mot encore sur I'cpoque du premier dc I'an. Elle nc
fut pas la meme chez les Romains. Le nom seul du mois dc
dcccmbre nous en instruit : c'etait le dixieme mois de
I'an nee, comme novembre le ncuvieme, nctobre le luii-
ticme, septembre le septieme. Janvier fut done le onziemc
mois, elle 1'' mars ouvrait I'aimee. Sous la sccondc race
de nos rois, I'annee commcncait a Noel, et dans la suite
on se conforma a pen pres a I'usage de Rome. La fete dc
Piiques ouvrait le cycle annuel. Charles IX en fixa lecom-
mencenienl au V de Janvier. Ainsi il n'y a pas encore
trois siecles que le jour de I'an coincide avec la fete de la
Circoncision.
Voici done 1845 qui vlent prendre place dans I'liisloirc
de Ihumanite. Mais pourquoi ce chiffre precis, et auquc!
il ne serail point possible d'en suhstituer un autre? Ah!
dans un certain monde on ne s'oecupe gucre d'en reclicr-
cher I'origine. Cc chiffre est inscril dans les fastes d'une
creche, ct le chretien fidele ne I'ignore pas. Oni, celte ere
de saint , de civilisation^ meme politique par la croix, a
connncnce dans une creche, celle de Bethleem... C'est
I'an premier de I'incarnation du Verbc clcrnel, el, depuis
le premier jour de ce cycle, dix-huil cent quarante-quatre
annees out passe sur Ic monde regenerc par le Eils dc Dicu.
La dix-huit cent quarantc-cinquicme a commence, .\ussi
nospcres, plus Gdeles auculte de la reconnaissance, don-
naienl toujours a I'annee courante le nom signiQcatif dc
I'an de grace.
XiA FfiTE SZ L'SFIPHANIE.
Un court intervalle se.pare la Circoncision, dont nous
venons de parler, et la fete du 6 Janvier, connue sous le
nom d'Epiphanie. Ce terme, d'origine grecqne, siguific
manifestation, apparition de Dicu aux hommes. Le poly-
thcisme avail aussi ses epiphanies. Les dicux dc I'Olympe =
se montraient de temps en temps aux mortels, s'il faut en
croire Ics narrations mylhologiqucs. L'Eglise a pu cmprun-
ter sans inconvenient a la su)icrstition paienne cc Icrnie si
expressif pourdcsigner le grand myslere dc riiabilalion du
Vcrbe divin avec les hommes : VcrbuDi cam [ailum est el
liabilavit in nobis. « Le Verbe a pris chair el a fait sa de-
u meure au milieu de nous. » Est-il hesoin de relever iii
raljsurde prctenlinn de quelques mecrcants qin voudraicul
ne voir dans I'Epiphanie ehri'ticnne qn'une imilalion dcs
epiphanies idolatriques ? II faudrait done dire que la messc |
elle-mcme est originairement d'inslitnlion paienne, puis- j
qu'ou lui donne par excellence le nom de sacrifice. Or, les l
adorateurs dcs faux dicux appelaient du nom de sacrifices
les immolalions d'animaux en I'lionneur dc Jiqiiter et des
autrcs mensongercs idoles. Faudra-t-il aussi se garder de
brulcr I'encens an pied dcs autels du vrai Dicu, parce quo
les paiensle brt'ilaicntdcvant Ics miscrcdiles objels de leur
faux cidlc? Passons rapidcmciit sur ces aberrations dcplo-
rablesde la raison hnmaine, |)0ur nons occuner d'une epi-
phanie hisloriqne etreelle.
Le Fils de Dicu s'clait monlrc a dcs hergers. Maintenant
il se manifcstc aux sages el aux grands du monde. Ccla i
DU MOIS.
G7
devait circ. U vcnait pour sauver lous les hommcs sans
distinclioii. line etoile miraculeuse apparait aux mages dc
rOricnt. On a cru epic ces hommcs etaient dcs rois, parcc
qu'il est dil dans le prophele : » Lcs rois de Tliarsis et de
« I'Arabie offriront au Seigneur des presents, n On a etc
iusiju'd les designer par lcs noms de Caspar, Melcliior ct
Baltasar, ce qui en suppose trois. L'Evangile se contente
de dire que dcs mages vinrent d'Orienta Jerusalem, sans
l)reciser d'auire qualite, et sans dire leur nombre et lenr
nom. Le savant pape Bennit XIV incline a penscr ipie ces
mages elaient des rois. Us prcscnterent a Jesus-Clirist de
I'or, Je I'cnccns et de la myrrhe. Ces presents sont un sym-
liole. A Jesus conime roi, Tor; a Jesus comme Dieu, I'en-
Ceus ; ii Jesus comme liomme, la myrrhe, parfum dont nn
nsail pourcmhaumcr les morts. Tel est, en peu dc mots, le
myslere de ce jour. On voit pounpioi vulgaireraent cetto
solennite recoit le nom de la I'ete des Hois.
L'Epiphanic a toujours etc solennisee avcc pompe. L'em-
jiercur Julien, quoique paien au fond du cfcur, n'osa se
dispenser d'assister ii cet offlce lorsqu'il se trouvail, en
otil, ii Vienne, dans los Caules. La mcssesolennellc de
cctle fete a un ceremonial particulier dont I'esplication ne
sera pas sans inlerct. Apres Ic chant de I'evangile, le dia-
cre annonce en cliantant le jour oii sera celebrec la fete dc
Piiques. Ceci rcmonte a une haute antiquile. Le concile de
Niece ayant ordonnc que Paqucs ftit celebree en lous
lieu.i le mome jour, et une controverse setant elevee
pour savoir quel devait i'tre ce jour, on conOa le soin de la
li.\cr ii Alexandre, I'evcque d'Alexandrie,]iarce que, depuis
les temps les plus recules, I'astronomie avait etc cullivee
plus specialemeat en Egypte. Or la solennite pascale de-
vait avoir lieu le dimanche qui suivrait le quatorzieme di-
manche, jour de la lune du niois de Nisan (mars). Par
sujie de celtc decision du concile de Jiicce, les eveques
d'Alexandrie ecrivaient au papc pour lui faire connaitre ce
jour, et Ic ponlife ccrivail ii tous les autres evcqucs pour
qu'ils le proclamassent dans toutes les eglises. Aujourd'hui
Ircs-certainemenI, c'est une ])recaution supcrllue, mais
I'Eglise a voulu conserver ce prccieux vestige d'anliquite
liturgique.
En Armenic, cette fete occupcun rang tres-eleve. On s'y
prepare par sept jours de jeiinc. Ces pcuplcs sont persuades
que Caspar, un des trois mages, etait le roi de leur contrcc.
On fait en ce juur une solennelle procession. Lcs membres
du clcrge, revctus de leurs plus beaux ornemenis, portant
chacun un cicrge et le livre des Evaiigiles, vont autour
d'un grand bassiu rempli d'eau et place au milieu du
chnnir. Apres plusieurs prleres, le celebrant y plonge la
croix et y verse du saint chremc. Puis tous les fideles Ar-
meniens viennent respectucuscment prendre de cctle eau
dans leurs mains et s'en font une aspersion sur la tele.
C'est que pour I'Eglise d'Armenie celte fete est principale-
nienl un annivcrsairccommemoralif du bapteme de Jesus-
Christ par saint Jean-Baptiste dans le Ilcuve du Jour-
dain.
Chez nous aussi catholiquc! occidentauj, ce bapleme
de Notrc-Seigneur fait parlie de la solennite du 6 Janvier.
Au jour de I'octave, qui est le 1,'5 de ce mois, nous hono-
rons la memoire de ce bapleme dc penitence que le divin
Sauveur nc dcdaigna pas de recevoir, jiour nous rappeler
la vcrtu fondamentale du chrislianisme, la mortilication.
Un Chretien instruit n'a pas besoin qu'on lui apprenne que
ce bapleme n'csl point du tout le sacrement auqucl nous
appliquons le meme nom. La sagessc incarnee n'avait pas
besoin d'etre pitrifiee de la souillureoriginellc comme les
cnfants d'Adam, fuisque comme liomme Jesus-Christ n'a
point de pere, clant ne du sein virginal de iMarie.
Qu'esl-ce done encore qu'une singuliere coutume tres-
generalenunt repandue et que Ton connait soiisle nom de
la feve? C'est au jour de I'Epiphanie que se lire au sort
cctle ephemere royautii qui, scule peut-eire, n'a que les
roses du diademe sans en avoir lcs poignantes epines. Vers
la (in de decemhre, ou dans les premiers jours de Janvier,
afin de reprcscnter I'heureux temps ou, scion la Fable, tous
les hommes elaient egaux, on clisait au sort un roi du
feslin ; si le sort favorisait un esclave, le maitre ctait oblige
de servir ce monarque de quelijues instants, et on lui fai-
sait les lionncurs de la royaulc pendant lout le repas. Le
sorlinanifeslait ses oracles par une feve que Von lirait d'une
urne. Aujourd'hui la feve est dans le giiteau. II n'y a pas,
comme on le voil, un grand changement. Nous ne vien-
drons pasici moraliser ii conlre-lemps en dcclamant contrc
une pratiipie evidemment originaire des coutunies paJen-
nes. Cet usage n'a, par lui-menie, ricn dc bbiniable, lors-
que Ton ue depa.sse pas les bornes d'une chreticnnc tem-
perance. Lepeupley attache mi^mc, en certaines contrees,
une pensee de charilequi rappelie les anciennes agapescn
rcservant pour le pauvre une portion du succulent galwiii.
C'est ce qu'on nomme la pari a Dieu. Cette appellalion est
d'un sens profond, lorsqu'on sail que faire I'aumcjne c'est
secourir Dieu lui-meme dans la personne de I'indigcnt.
(juaud la joie est inspiree par le christianisme, elle est tou-
jours une utile leton.
HOIS DZ JANVIZa.
Jl. Mt>rcrci1i. La CmcoNCi-
sios dcNotbe-Seicsht..
(I'oj.avaiU Iccalcndrici.)
STFuLGEsCE,evec|ue en.\fri-
que, docleur de I'liglise,
mort en t>2o.
Ste EupuRosisE, vierge d'A-
lexandrie, iiioite au 5'
siecle.
St Clair, abbe a Vienne, en
Daupljin;-, niorl en CGO.
StOdiios, illuslre ablio de
Cluny, morl en tOW.
11 iiisiilii.i ic iircmicr dan. los
m.ii!ions(le son orilrc la louclianle
fi'te (le la Commemoralwn iles
ilorts, cck'breele 2iiuvemljic,
S. aScudi. Si Macaire d'A-
lexiimlrie , auachorete ,
inurl en 39i.
Les Mabttrs des livres
SAINTS, mis a mort pour
n'avoir pas voulu brrtler
les divines Ecrilures. seloii
le diicret de I'empereur
Dioclelien, en 303.
St Adelard, abbe de Corbie
en ricarJie, auleur lie
plusieurs nuvrages tres-
prccieux, mort en 827.
3. Veiidredi. St Piebiie
Balsance, martyr en 31
Ste Genevieve, vierge el
palronne de Paris, moi le
eii312.
C'csl une des sainles les pins
iiluslrcsdein France, et doni la
renoniniee s'cst repandue dans
loules les fontr^es du nionde,
aulanlp.v ses liieiifailseiivers la
rapiialc que par ses miracles.
4. Samedl. St Tite, discijile
de St Paul, evi^que de
Crele, morl a la tin du
1" siecle.
St Ricobert, ev?que de
Reims, mort en 740.
5. nimnnche. St Sijieos
Stvlite, c'esl-i-dire vivanl
sur uneeoionne.
St Telesphore, pape el mar-
Ijr, au milieudu2' siecle.
St tDouARD, roi d'Angle-
lerre, morl en 106t>.
C8
0. I.ninH. L'tPIl'HANlE.
{Toy. avnnt Ic ciiloiulrier, ;iiiirs
I'lirl. suiIiiCirconcision.)
St Melaine, cvi^qiie de Ren-
nes, mort en 530.
1. lUnrdl. St Lucien, prftre
el nianyr, mort I'an 312.
St Aldbic, cvfque du Mans,
mort en S5G.
St Canut, loi des Slaves oc-
cidentaux, ou Danois, as-
sassine en (130.
0. Hercreill. Si Apolli-
NAiRE, (-'■vt^que d'Hierapo-
lis, apologisle ile la reli-
Kioncliretienne, mort, 177.
St SiiVERis, abbe et ap6tre
rie la Noriqne, conlr(!'e de
la Geriiianie, mort en 582
Ste Gudule, vierge el pa.
Ironnc de Bruxelles, ou
realise prineipnie est pla-
cee sous son invocation
morte en 712.
O. Jeujli. St Piebue, ev(>(|ue
de Seliaste en Armeiiie,
mort en oS7.
St JuLiEN L'lIospiTALiEii, mar.
lyr en 313.
L'oglisc dc rtidtel Hidide Pa-
ris est sous sun invoraiiiin, sou;
lo iioin de St Julicii le Pauvre.
10. Vciidredi. St Honore,
n6 en Berri, decapite en
Poilou, martyr de la jus-
lice, a la tin du j'siecle.
Lcs lumlaiiijers le prciineiil
pour p;itron.
St GiiLLAUME, arclievftque
de Bourses, mort en 1209.
St Acatuon, pape, mort en
682.
11. Sameili. St Tbeodose
Cesobiahoue, morl en 339.
St HTcrs, pape et martyr,
en U2.
St Salve, evt^que d'Amiens,
vul^'airenient St SauvE;
au 7' siecle.
12. nimanche. St Arca
Dies, martyr au 3» siecle.
Si Aelt\ed, abb6 en Angle-
lerre, mort en 1166.
LE BONllEUn DANS L\ VIE miVEE.
13. I'liiiili. Ste Veronique
de Milan, reli^ieuse.morlej
en U97.
14. Marrtl. St IIilaibe ,
fvt^que de Poitiers, duoleur I
de rfiglise, mort en 368.
C'esl uii des honmies lcs idus
celebrcs de la France i>ar sa
sainlote, ses ouvrages et les vcr-
tus les plus eniineiiles. On I'd
nnmnie rAuguslin des fiaules.
St Felix, prSlre de Nole, en
Campanie, morl en 236.
15. Mcrcredl. St Paul, pre-
mier erniite, mort en 342.
St Mauh, alibe, mort en .Wi.
C'esl sous sou iioui que s'in-
siilua, au couimeiicenicui du 17^
siecle. b celebrc congregation des
benedirlins.
St BoNSEf, evfiqiie de Cler-
mont, mort en 710.
16. JcniH. St Mahcel, pape
et niarlyr en 310.
St Macaire d'fi^yple, ana-j
chorete, morl on 390.
Iff. %*einlrecli. St Antoine,
palriarclie des cenobites,
morl en 33*>. |
11 est tres-ceUdne dans lcs
^t-'Iises d'Orientet d'Occidenl. Le
demon I'cprouva par un grand
noinlire de tentalions, que les
licintres out voulu represeuler
avecplusd'iniagiualinii burlesque
que de verile chrtlteiiiie.
St Sulpice le Pieux, eveque
de Bourges. I
Une paroisse de Paris, qui
elail, en 1789, la plusgrande et
la plus peuplee du monde catbo-
lique, puisqn'ellerenrermail plus
de cent liiille Smes, est placee
sousle vocable de cc sainl.
18. Samedi. La Chiire de
St Pierre d Rome.
C'esl I'anuiversaire du jour oil
le prince des apolres cbangea son
siege ponlillcal d'.Anlioche ii
Home; et celle dcrnic're ville,
qui avail elii la capilale dn monde
palen, dcvinuinsi celle du monde
Chretien.
19. Dimanclie. St Canut,
roi deDanemark, martyr.
II ne faut point le confondre
avecSl Caiiul. roi des Slaves. Ce-
liii de ce joui' soulliil la morl
en I08G.
St Rejii, evi^que de Rouen,
fre.re du roi Pepin et oncle
de Charlemagne, morl vers
I'an 771.
20. l.niidi. StFadien, pape
et martyr, en 2r)0.
St SiinASTiEN, martyr, 288.
2 1 . Ilnrdi . Ste Acnes, vierge
et mariyre en 303.
St Fructoeox, cvequo de
Tarragnneel martyr, 2'J9.
St Publius, 2*^ evOque d'A
llitnesel martyr, 1"siecle
St Patrocle , martyr I
Troyes, en Champagne, an
3= ou 4" siecle.
Ce jour a eclaiie anssi, il y a
cimiuaiileel nil ans, uti niarlyie
polilique. « Alicz, Ills de sainl
(I Louis, inontez au ciel ! ! ! »
22. Slei'CB'edi. Si Vincent
diacre, martyr en 3114.
StAsastase, martyr en 020
23. Jeiidi. St RATiioiiD di
Pennaforl , en Espa^ne,
morl en 1273.
St Iloefonse, eveque de To
IJde, mort en 607.
Les Espagnols le nonnneiii
St Alonso.
St Barnard, arclievi^que de
Vienne en Daupliinc, inori
en 842.
t
24 Veiidredi. SiTiMOinEE,
fivi^que et marlyr, disciple
I de I'apOlre St Paul, morl
! en 97.
I St Babvlas, evSque d'An-
lioclie, marlyr vers 230,
25. Samedi. LaConvebsion
I DE St Paul.
Persecuteur des chreliens sous
I le iioni de Saul, il fu( miraculeu-
senienl terrassc surle elieiuin dc
Damas, et se lit bapiiser.
26. Diniaiiche. Si Poly-
CARi'R, evi^qne de Sinjiiie
el martyr en I'an 166, dis-
ciple de St Jean riivangii-
liste-
StePaule, veuve, morte en
404, nominee ans^i Paulino.
2ff. liiindi. St Jein Chbv-
sosto.me, nil Souclie d'or,
aicheveqne de Con>IanIi-
nople, «u des qualie
grands docleurs de I'll-
glise, mort en 407.
Ses ouvrages compo.senl 12vol.
in-folio.
St Julien, premier I'-vi^que
du Mans, mort a la fin du
3«^ siecle.
2S. Mardi. Si Cvbille, pa-
Iriarche d'Alexandrie ,
morl en Hi.
llliislie ecrivain, doni les ou-
vrages rm-innilG vol. iu-rolio.
Le liienlienreiix Cuarlema-
GNE, einpereur de France,
lionore surtoui en Alle-
magne, mort en 814.
20. MLTcrcdi. St Francois
DE Sales, eveque de Ge-
neve, mnit en 1622.
Ses (Tiivres out L'le rocucillics
en 16 vol. in-s".
St Sui.pice-Severe, disciple
lie SI Martin, morl en 410.
IlesI auleurde nonibreux ou-
vrages
Sr SiiLPicE SiivtBE, evSqiie
de Bourges, morl en 591.
II ne faut pas le confondre
avec celuiqui precede, ni avec
SlSulpicele Pieux, auire evi^que
de Bourges, dont la f^le est pla-
cee au 17 de cc luois-
ao. Jciidi. Ste Batdilde,
reine de France, morle en
680.
St Jean L'Ar»i6NiER,palriar-
che d'Alexandrie, mort en
6f9.
31 VcndredS. St Piebre
NoLASQOE, fondateur de
I'ordre de la Merci, pour
raclieler les caplifs, mort
en 1256.
Ste Mabcelle de Rome,
morte en 410.
Apres sept mois de mariage,
elle deviiii veuve. Si JerOinc
I'appellc la gloire des dames ro-
maines.
LE BOMIEUR DANS LA VIE PRIVEE
LE LIVRE DES PLAISIRS.
La civilisation clirelicnne, en sc perfoclionnant, a con-
quis une fonle d'amelioralions de delnil (|ui donnent ati-
joui'd'liui, aux classes moyennes ct inferieurcs, desmoyens
de liien-eti'C ct de vie heureiisc, que jamais lcs riches
Ctlx-inemcs.ii'ont connus dans les epoques paienncs.
La vie domcsliqiic, li iiroprement jiarlcr, ne dale, comme
le dil tres-bien M. I'abbe Caume dans son excellent livro
dc la Vie domeslique chez lcs Chretiens, que de I'ere clire-
licnne. Aucun de ces innocents plaisirs qui t;roiipent au-
toui- du foyer, pres de rancetrc, a cole de la mere, les
niembres de la famille, aucune de ces recreations sludieu-
ses ou saUilaires, qui rendent, qires les devoirs acconqilis,
le coiirs des lieiircs plus leger et plus r.ipiile, ne sent en
desaccord avec la morale des Fenclon et des Bossnct. Tout
nu conlraii'c. .\ I'epoque Oil nous somnies, les liens de fa-
mille se soul rclaclies [lar de longs boulcvei'scments ; ct
c'cst un devoir pour tons de rendre plus stiduisanle dans
LE BONIIEUR DANS LA VIE PRIVl^E.
sa moralHo cello vie inlijricure , an sciii cle laquelle les
verlus les plus charmaiUes genneiU el sc developpcnt si
nalurellemciU.
60
Tout CO qui peut emhcUir le foyer domesliquo el rendre
plus douces ces verlus de cliaquc jour, essayous de le rcu-
nir el de I'lndiquor
VMZ SEHKE SANS DM SAIiOH.
Je renJais visile reccmmenl a I'une des dames les plus
oimaljles cl les plus inslruilcs du faubourg Saint-Germain;
ct je fus eloune de voir clicz elle, au milieu du mois de de-
cembre , nne gracieuse corbeille do lleurs exoliques
servant d'orncnienl a un salon fort simple el presque aus-
tere, niais du meilleur celte corbeille ruslique
occupaitle point central. Un chassis vitre, dont nous avniis
reproduit la forme dans la gravure qui se trouve ii la tele
de eel article, enveloppail licrmeliquement et protegeait
contre I'airexlerieur ces plantcs, ces aca/eas, ces Lycopo-
diums qui s'cchappeiitde Ions coles du sein de la corbeille
cl se repandent en feslons pleins de grace et de caprice.
« Vous vous etonnez do ma magnificence, me dit
madame de D... Pien n'cst plus facile, ni moins coiileux.
II suffil d'un pen do soin eld'aimcr son foyer domesliquo,
pour lui preter I'allrait dclicicux de ces reclicrcbes que
I'industrie modenie a mises ii la portce do tout le monde.
Tenez, voici M. Goldburn, Americain, que je vols entrer
dans ma cour; 11 vicnt me voir et vous ex]diqucra mieux
que moi cellc decouverte inloressantc et le parti quo Ton
foul en tirer. «
En effel, le domeslique annonca I'agriculleur genlil-
lioniuie americain, qui. apres les premiers compliments,
me donna I'explicalion suivante ;
« II y a pen de temps, monsieur, que cello decouverte
a cu lieu ; el ccux qui ne peuvent se donner le luxe d'lnic
serre cliaude, seront cliarmes dapprendre qu'on eleve
des planles dans I'cndroit le plus defavorable et le plus
ressorrc. II sufft pour cela de les enfermer dans des caisses
de verre ou dans des bouteilles A larges goulols, soigncuse-
ment abrilees contre I'air atmosplierique.
« Co fait ful dccouvert accidentellemenl de la manicrc
suivante : M. Ward, qui a donne a cc siijct un rapport en
1857 au comile brilannique, avail souvent essaye do culli-
ver des planles, surtout des mousses el des fougeres au
dedans ct au dehors de son habitation. Mais comine elle
i'tail environnce de manufactures et euveloppee de fumee,
SOS efforts furent inuliles; aussi attribua-l-il son pen de
succes au besoin qu'eprouvaiont ces planles d'etre plus ou
moins librement exposees a I'air.
« Un jour ayanl place la chrysalide d'un sphinx (espece
de papillon) enveloppee d'une terre molle dans une bou-
teillea large ouverture hermeliquement fermee, afin d'ob-
server la metamorphose de Tinsecte et son passage ii I'elat
de papillon, il apercut avec clonnemenl, environ une se-
maine avant que I'insecle flit enlierement revetu de sa
forme nouvelle , surgir de cellc terre , de la fougere
ct de riierbe. 11 rcconnut que rarroscment n'elait pas
neccssairc ; car la condensation de I'cau ii la surface inlc-
ricure du verre conscrvait la terre loujours egalement hu-
midc. 11 s'appliqua done a etudier jusqu'ii quel point le
cliangement d'air au dedans de la bouteille, neccssaire-
ment soumisc ii Tinlluencc de chaque variation de Icmpc-
rolure, serait suffisant aux besoins de la vie vegetale. 11
placa la bouteille en dehors de la fenclre, cl vit avec plaisir
que les planles poussaient a mcrveille; le succes de sou
^:) l.E BONIIEUll DANS
cssiii Ic coiululsU a line Toulc d'cxpLM'ionccs toiilros siir ilcs
plaiiles fle loulos dimejisions, ct apparlcnaiit ;i uiie grande
varii'te Jc fannlle^
« Oil ]ioarsHivU cpsopOrionccs sur line vaslc eclicUe ; on
Cl des caisses de vcrre dc loulcs grandeurs, de toules for-
mes; depnis les jieliles boulcillos aux larges goulots, jus-
([u'a uiie rajigce de maisons de vingl-ciiiq pieds environ de
longueur sur in de liauleur; on remplit ces maisons de
lerrain pierrcnx pour la convenance des planles qui y
CToissent de iprcTerence ; qiielques-unes de ces caisses fu-
renl parfaitomenl ferniees au fond ; vne fois arrosees, elles
restaient sinsi (ml longtemps sans exiger d'cau. D'autres
aTaienl plasicurs ouvertures, et les planles etaient ar-
j'osi'cs Hire .fois en trois ou qualrc seniaines, ou meme en
plusie«rsTnois selon Icurs besoins ; celtederniere methode
a paru 3a meillcure.
Cl Oa c«l recours a tout ce que le mastic et lapeinlure peu-
Tcnt acconiplir dc plus solide pour ajusler Ic haul et les
cules vilres dc ces caisses; les porles fiirent coiistruites de
maniere a bicn feriner, mais aucune ne put elre scellce
liennijliquemenl ; ce qui serait inipralicable. D'aiUeurs I'ex-
pansion ellaconlraclion allernalivesde I'air, dontlesucces
de I'experience depend, se Irouveraienl inlerronipues.
« II y a environ un an, je planlai un Lycopodinm denta-
tum dans un vcrre parfailenienl bouche, qui n'a pas ele
OHverl depuis. Le Lgcopodium se soulicnt en parfaile
sanle; il a beaucoup grandi, mais faule d'espace la forme
de la planle est conlourncc. Les graines qui se Irouvaient
dans la lerre onl germe. La Marclianlia s'esl elcvee d'elle-
menie sous le verre. J'ai aussi fail conslruire un globe
creux en verre, de dix-buit pouces de diamelre, dont I'ou-
verlure est praliquee de maniere a y laisser seulement
passer lamain. J'y ai semeunegrande variete de fougeres et
de Lycopodiums que j'ai humecles; cela fait, j'en ai couvert
I'nuverlure d'uiie feuille de caoutchouc qui s'enlr'ouvrait
chaque jour, soil a I'exlerieur si I'air inlerieur du verre se
trouvait (ichauffe ou dilate, soil a rinterieur dans le cas
contraire. Ces fougeres sont venues probablement aussi
bien que si elles avaienl etc elevees en serre chaude; elles
etaient toules exotiques, quelques-unes exigeaient meme
une grande chaleur. Le grain de plusieurs planles est par-
venu a sa nialurile.
i< Une serre balie d'apres ces priucipes dans la cour de
I'inslilut mccanique a Livcr]iool a cte remplie de planles
ctrangeres de loute espece, sans que Ton y ait enlretenu de
chaleur arlilicielle. Les planles se sont developpees a mer-
veille, plusieurs ontlleuri, d'aulres ont produitdes fruits.
Cl Le docleur Daubeny a fait beaucoup d'aulres expe-
riences curieuses.
Cl Dans le cours du mois d'avril, il inlroduisit un nombre
considerable do (ilantes vivanles sous des globes de verre
n'ayant qu'nne scule ouverlure, a travers laquelle I'air
pouvait circulcr, et qui elail recouverle d'un fragment de
vessio, bien Dxe aux bords du verre, de maniere a empe-
cher I'air de pc'Mietrer dans le vaisseau autrcnient qn'a tra-
vers la membrane meme : ces planles, anemones, prime-
vires, camclias, veroniqucs, etc., reslerent ainsi dix jours
sans aulrcs soins ; au bout de ce temps elles elaienl en
pleinc santc', cl avaient considerablenient grandi. Plusieurs
nienic avaient ileuri depuis leur introduction dans le verre.
On s'occupa alors d'examincr I'air conlenu dans les vases
pendant le jour, et Ton Irouva que celui du premier reufer-
mait 4 pour 100 d'oxygiiuc en sus de la proportion que
LA VIE nUVEE.
pri'spulc I'air almospheriquc; dans le deuxiemo, il y avail
1 pour 100 do plus; dans le troisienie,2 pour 100 dc plus
Aprcjs plusieurs esamens successifs, on Irouva que le total
de I'oxygenc avail subi une diminution, et enlin, le 20 join
de la meme annee, on s'apercut que le n" 1 renl'crmait 21/2
pour tOOdemoinsd'oxygene que dans I'air almnsplic>rii]ue;
le 11° 2, 3 1/2 dc moins; le n° 3, •! pour 100 de inoins.
Cepcndant la circulation de I'air clait encore sunisanle pour
soulenirla vilalitc des plantes, moins vigoureuses loutcfois
et moins saines.
cc Je regarde le changemenl d'air par I'expansion et la
contraclion, changement regie par Iciir chaleur, comme
cxaclement proporlionne aux besoins des plantes cultivces
de cetle maniere.
« Les planles vasculaires exigent un plus grand renou-
vellemenl dair que les planles cellulaires; on pent les sa-
tisfaire en les enlourant d'un volume plus vaste. II est anssi
d'une haule importance que la lumiere arrive librement
jnsqu'a toules les parlies de la plante en cioissance; c'est
le moycn de I'aider a developper scs lleurs et a supporter le
froid. L'air, dans ce cas, se trouve dans une condition par-
failenienl calme. Aussi ces plantes supportenl-ellcs ces
variations de tempiirature qui leur seraienl fatalcs dans les
eirconslances ordinaires. Les planles d'Auslralie et cedes
du Cap endurent ainsi le froid de noire cliniat sans
danger, et quclques-nnes des lleurs habilantes des pays
froids penvent aussi s'elever dans nos apparlcmenls ex-
poses au soleil, etant environnees d'une atmosphere proteo
trice, de leur propre creation. J'en ai vu un exemple frap-
pant qui pronve la facililci avcc laquelle les planles, ainsi^
renfermees, supporlent les changcnienls de Icmperalure
unecaisse de plantes, apporlc^e de la Kouvi'Ue-llollande par le
capilaine Maillard, I'ut prcparceau mois de fcivricr, i-poquc
a laquelle le thermometre marquait 94 dcgiTS a Tombrc.
Aux environs du cap Horn, deux mois apres, le thermome-
tre tomba a 20 degres ; un mois plus tard, dans le porl dc
Rio, il s'clcva jusqu'a 100 degres; en passant la ligne le
Ihermomelre atteignit encore 120; il lomba a 40, en arri-
vant, en novembre, dans la Blanche; huit mois aprcis que
ces plantes avaient ele renfermees sous leur caisse vitrcie,
on les relrouva dans le meilleur lital.
— De sorle, repris-je, qu'au moyen de caisses de verre
nous pouvons entourer nos plantes d'une atmosphere hu-
mide qui leur conviennc, et conserver ainsi au sein des
villes et dans nos salons dc magniGques lleurs comnic
celles-ci. La lecon est bonne, et j'en profiterai. II est im-
possible d'imaginer un ornemcnt plus charmant et moins
couleux.Cela me plallamoi quipense, avec un ecrivain al-
lemand moderne, que la sagcsse humaine doit rcpandrela
joiesur les instants auxquels lasplendeur el les applaudis-
semeuts du monde ne peuvcnt preler aucun eclal. Dans
I
CCS doux inlervalles, rhomnie reprend ses dimensions na-
tnrelles, et jelle de cole les ornemcnls el la feinle, em-
:!
reus chez soi, c'est le but des li'gitimes poursuitcs do
chacun. En cffet, c'est dans son intcirieur qu'on doit
eludicr riioinme dont on vent apprcl'cicr la verlu ct le bon-
hcur ; les sourircs et les broderies sont d'emprnnl. Vivons
heurcux pour nous et chez nous 1 n
[La suite a un mimcro prochain. )
ANECDOTliS DU TEMl'S I'nESCNT.
ANECDOTES DU TEMPS PKESEIST.
I.ES JEUNES SAUVEURS.
Vn dc nils joiirnaiix de province les plus estimes rap-
porle le fai( suivaiit, doiit raulhciUicite nous csl atleslcc
Auprcs de Saumur, dans le pare d'un dc ccs chateaux du
dix-sepliemesicele, remarc|Hal)lcs par le bon soul de leurs
ornemenls el la simplicile nolile de Icur arcliilcclurc, Irois
cnfanls : unc pelile Idle, Marie de M. un jeune enfanl de
douze ans, Guillaume R., el uu enfanl de qualorze ans
Henri de M., frere de Marie, jouaienl ensemble avcc loutc
I'insoucianle vivacile de leur age. Ce n'elaienlque joycux
cris, exclamations enfantines, cachettes dans Irs taillis,
bruyanles surprises. A force dc courir, la petite bande
joycuse arriva au bord d'un etang qui traverse le pare, et
que dc beaux massifs de chenes et de hetres deroliaieni a
la vue. La petite Marie, qiii etait devenuc I'objet de la
poursuite de son frere et du petit Henri, tourna I'etang
pour leur cchappcr, et ses piedsayant glis.se sur le gazon,
elle rnula jusqu'au bord et disparut dans I'eau, assez pro-
fonde en cct endroit. .\ussilul Guillaume, avcc une resolu-
tion ot un courage superieurs a son age, defait sa blouse
du njatin, s'elancc et nage vers la pauvre petite victimc
dont Ics bras Suppliants s'clcvaient encore au-dessus de
I'eau comme pour demander du secours. Mais Guillaume
n'avait pas beaucnup dc force; c'elail un nageur iiiexperi-
menle, et le pauvre enfant sc trouvait dans la situation de
celle que son intention etait de sauver; deja il avail peine a
se soutenir, lorsque Henri, plus fort que I'un et I'autre, se
jcla a son lour a la nage dans I'cspoir de sauver une des
viclimes au moins. 11 sc dirigea d'abord vers sa .sccur, dont
on ne voyait pUls que les pelites mains vainement agileesa
la surface de I'eau, cl la saisissant par ses clieveux blonds,
la ranjcnant et Tatlirant a lui, il la dcposa sur le gazon.
Les cris des enfants avaient traverse la portion du pare
qui les separalt da chateau ; on accourut en toute bate. Le
cochcr, bomme lres-vigourcu.x et bon nageur, sauva le
jeune etgeuereux Guillaume. La jeune Marie et lui furent
rendus a leurs families, et les soins qu'on leur prodigua
eurent un enlier succes. Heureux ceux qui coinmencent
la vie et I'inaugurent par la generosite, le devouement cl
le courage !
XX PRtTRE CHARITABLE.
Un proprictaire de la ville de Lonviers se rendait lundi
ii octobrc iSii, vers midi, .a pied, dc Lonviers a Gaillon.
Pour se rcposer, it entra dans un petit bois silue au bas
du vallon que forment les deux rotes.
II ajiercul bientut un pretre descendant Icntement ct
lisanl. Un bomme mal vein et d'une figure sinistre le sui-
vait de pres. Arrive^ au fond du vallon :
« Donne-moi la bourse, cria ce mi.scrable, si tti vcux con-
server la vie. »
Le pretre rcpondit sans s'cmouvoir :
« Vous vous adresscz mal, mon ami, vnus n'aurez ni
I'une ni raulre. "
La parole etait encore inachevee, ct deja ils ctaicnl aii'i
prises; I'agresseur se debaltait a terre smis la main vi-
goureuse du pretre. auqucl il demandail grace.
« lieleve-toi, repond le pretre en lui lendant la main :
si la misere t'a poussc a cctte violence, recois celle boinsc
et 22 fr. qu'ellc renferme, et sois de.sormais hnmnie dc
bien. Souviens-ioi de ma vengeance et de mon noni. Je
suis le cure de Gaillon. »
Et les deux hommes^e sent separcs.
( Courricr de I'Etirc.)
ZiES FXTITES BAIEINXS DES ILXS FAROE.
Si vous visitez certaincs latitudes glaciales, il vous scm-
blera que ces regions sont tout a fait deshcrilces de Dicii :
72
ANECDOTES
point (Ic vesc'lnlion, pninl dc fniils ; Ics animaux qui frc-
(liicnlont cos parages, phoiiups d ball iiics, offroiil un aspect
liizaiTC, line defense rcdoulalile, nil alimoiil desagceable
ou daiigereux pour I'homme. Enlrez cependanl sous ces
portes basses, etpeiielrez dans ces cabanes do la Finlande,
des Orcades, des ilcs Faroe, vous rcconnaitrez avec sur-
prise les ressources imprevues que I'induslrio Immainc a su
faire jaillir de ces climals qui semblent mauJils, ressources
que la Providence avail mises en reserve pour lesbesoins el
inenic les plaisirs de noire race. Chaque jour de nouvcaus
moyeiis d'alimenlation et de richcsse combaltenl les ri-
gueurs apparenles de la lerre etdu ciel,et conipcnsenl par
le travail I'absciice des biensdont jonissent Irs habilaiUs
de regions plus donees La seule capture des petiles baleines
au lilct vienl de jeler dans une des plus Irisles solitudes dc
rOcean septentrional un rcvenu annuel de plus dc cent
Irenle milte francs.
M. W.-C. Trevelyan a communique a ce sujet, au Nou-
veau journal pliHos',phique d'Edhnbourg, de curieuses
parlicularites.
Jusqu'ici c'etait par I'echouage seul que Ton faisait
dans ces iles des captures considerables dc la petite
baleine, uomnice Dclphitnis mclas. Dans Ic cours dc
rannec dernicrc (8^4, les babitanis essayereni, pour la pre-
miere fciis, de faire usa^e d'un filet, et le succes fut im-
mense. Lc nombre des baleines prises de cette maniere, en
1814, lut de trois niillc cent quarante-sis, et Ton obtint dc
riiiiile pour une valeurde 5,GG5 livres sterling.
Les habitants, qui avaicnt employe la chair decesani-
niau.i a leur propre consommalion, en nourrisscut main-
tenant leurs besiiaux, pour lesquels c'est une cxcellenle
pature pendant I'hiver. La chair de la baleine est coupee
en tranches minces et longues, et sechce a I'air .sans
scl, de la niemc maniere que Ton s'y prenait pour la faire
scrvir de nourriture aux habitants. Bien sechce, cette
chair se conserve deux ans. On la coupe en morccauxde
deux ou trois pouces de long, puis on la fait bouillir le-
gerement. L'bnile qui montc a la surface est ecumce, le
bouillon et la viande sont donnees aux vachcs avec une
moilie ou un tiers de la quantitc habiluelle dc foin. Ce
genre de fourrage parait leur etrc trcs-salutaire; il aug-
niente leur lait, et ni ce lait ni la crcmc n'ont aucune sa-
veur dcsagreable, comme il arrive lorsqne les bestiaux
sont nourris de poissons seches, en IslanJc. par cxemple,
ct en d'autres pays du Nord.
Bcaucoup de vaches perissaienl a Faroe par la disette de
fourrages pendant I'hiver ; M. SL-liroler (qui pendant plu-
sicurs annces s'estoccnpe de rendre meiUeurela condition
de ses compatriotes) a calcule que plusde six cents vaches
ont cte conservees par I'usage de ce genre de nourri-
ture ; elle pourrait etre utilenient employee dans les
iles Slielland et Orkney, on I'aversion que Ton eprouve
pour la chair du delpldnus comme comestible occasionne
la perte de valeurs considerables.
Ce fait unique, repandu p.ir la presse, est deja connn
aux Orcades, en Finlande, et dans les provinces snmoleiles-
russes qui environnentle pole.
« On fait, dit un journal ccossais, tous les preparalif^ ii.;-
cessaires pour imiler dans ces latitudes I'excmple des ]ie-
chcurs des ilcs Faroe, ct comme I'argent, grand mobile des
interets humains, nc pent manquer d'afllucr chezccux qui
sc trouvcront ainsi maitrcs, sans grandcs depcnses, d'unc
substance neccssaire anx peuples civilises, une prnsperile
inattendue, resultat de ce fait unique, pout luire tout a
coup sur les regions dcsolces dont nous avons pnrlc.
{Berliner Monutsclirift.)
OK CHIEN TEB.KIBLE.
Une cause singulicre a ete portce recemmeni devant les
tribunaux anglais ; les feuilles publiques en ont retenii : un
duel, entre deux hommes d'honneur et de bonne famille,
etait sur le point d'avoir lieu si les autorilcs ne se fussent
inlerposees. Deux jeunes cccurs elaient desespcres : la
reputation d'unc personne dislinguee se trouvait atteiiite
dans son point le plus sensible; il n'y avait que trouble et
desolation ; — et le cnupnble — ainsi que la decision du
tribunal el les recherches de la police Font prouve, le cor,-
pable etait un petit chien le plus joli du monde, etlemlenx
peigue.
Nous lenons les details suivantsdu heroset de la victime,
— nous ne voulons pas parler de I'epagueul, heros et vic-
time tour ii tour, — mais du genlilhommeanglo-espaguni,
que la possession d'un cpagneul admirable csposa nagucrc
a de si grandcs vicissitudes.
11 avait ardcmment desire un animal dc cette espcce.
llolas! il arrive souvent dans ce monde elrangcquerobjet
pour lequel nous soupirons lc plus vivcnient, au lieu
dc nous procurer le bonheur, devient une source dc peines
et de contrarictes. M. Delasiro el son cliien Bobie vien-
dront ,i I'appui de cclte remarque.
Les aiicclrcs de iM. Delastro elaient Espagnols, mais il y
avait eu dans cette famille un melange de sang arabe.
Voucs au commerce depuis loiigtemps, ils elaient fort ]
riches.
M. Delasiro etait associe d'un maison ancicnncment
etablie a Londres. Sa part de benefices lui donnail un beau
rcvenu el lre<-pcu d'occupations.
Par consequent on renconlrait M. Delasiro partoul, aux j
promenades a la mode, n I'Opera, aux nouvelles represen-
tations, et comme il elait loiijours Ircs-soignedans sa toi-
lette, assez bien de sa personne ( quoiqu'il y ei'it dans scsl
trails un cachet arabe ), les meres dc famille qui avaient
grand nombre dc fiUes le regardaient d'un flcil favorable.
M. Delasiro avait une tanic demoiselle, miss Isabello
Mcndizabal ; quoiqu'elle posscd.it tonics les jouissances do
la vie qn'une femme, dans sa position, pent desirer, telles
qu'une bonne voilurc a un cheval, des domesliques exccl-
lents, de nombrenses invitations d'amis, le premier den-
lisle de la ville, des pclils poissons dores, un credit ouvert
chez son banipiier, on la voyait mcconlentc, inquiele, en
un mot malbenreuse.
Miss Mcndizabal avait un chien qu'elle appelail Bobie.
Elle I'avait achcic dans Rcgcnt-SlrccI, :i un hommc dc
mauvaisc mine, marcliand de chiens ambulant, d'autres
diraient chasseur. Lorsi|u'un jielit chieu egare luiplaisail,
il s'en emparail aussitui, lui donnail trois ou quaire bonnes
tapes; dc cellc maniere Icspassants qui, par hasard, I'a-
vaient vu raujasser le chien, s'imaginaient quil lui appar-
lenait puisqu'il le trailait ainsi ; I'animal, n'osantpas (nor-
dre ou se dcbaltre, se laissail tranquillement ct trislCTncMt
eniiiorlcr.
DU TEMPS PRESENT.
Bobie etail un de ces jolis petits chiens blancs i longs
poils fiises, parfaitement bieii proporlionne, avec dcs ycux
noirs el malins percant a travel's ses paupiores soyeuscs.
On nurait dil la parlie superieure dc son corps revelue d'lin
spencer Llanc, landis que le resle elail rase, erne, el lais-
sait voir la couleur nalurelle de sa peau, c'esl-a-dire une
tcinte rosee , exceple la oil on avail laisse a dessein dcs
pointes el des noeuds. Sa queue lenaita la fois de la brosse
en barbe el de la houppe. A voir Bobie, on aurait dit im
animal aimaut el parlait, capable de faire raffoler loulcs
les douairieres. Aussi miss Isabelle avail-ellepour lui toule
la tciidresse imaginable.
I'll jour miss Mendizabal prit tout a coup la resolution
de voyager, el die fit part de ce projet a ses amis. Elle se
Irouvail si malheureuse sans savoir pourquoi, que, pour
distraire sa douleur, elle se ligurait qu'il f.illait la changer
de place, la promener {son niedecin aurait pu lui appren-
dre qu'elle raangeait el dormail Irop ; mais il savait qu'ille
ue le croirait pas ). Miss .Mendizabal devint dc plus en plus
melancolique ; enOn il parait qu'elle ful saisie d'un ardent
amour du pilloresque, de la nature, des bols, des forcls,
et des chaises de poste.
C'est pourquoi miss Isabella Mendizabal voulul parcou-
rir ritalie, I'Espagne et la Grece. Rien ne put changer
cette resolution. M. Delastro, qui avail plus d'une rai-
son pour relenir sa lante a Londres, lui offrit une loge
aTOpera-Italienpour chaque representation, lui envoyades
ananas, des mets recherches pris chez les premiers restau-
rateurs, tout fut inutile ; la tante partit pour CaJi.1 ; nous
ne saurions dire si cetle demarche, toute meriloire
qu'elle soil, avail pour but I'amourdu pitloresque ou I'al-
legcmenl d'un effroyable ennui.
Le chien Bobie n'ayanl pu cscorter miss Isabelle,
elle le confia a M. Delastro qui I'aimait deja beaucoup el
I'avait souvent envie a sa maitresse. Bobie, de son cote,
aimait assez a se sauver avec les gants ou la canne de
M. Delastro, quoiqu'il parul un chien bicn elcve.
Quelques mois se passerent apres le di-pnrt de la vieille
demoiselle, avant que le don precicus qu'elle avail fait a
son neveu devint pour lui la cause des plus graves soucis.
Mais il ne faut pas anliciper sur les evc-nemcnts.
M. Delastro etail I'ami inlime d'une famille qui dcmeu-
rait a Regenl's-Park. Bobie, le I'avori de ces dames de la
maison, accompagnait souvent son mailre dans ses fre-
quenles visiles du matin chez miss Pellington. M. Delastro
remarqua qu'en traversanl Portland-Place, un homme en
guenilles et a mauvaise figure, ayant a ses cutes un pelil
terrier, un epagneul, deux ou trois aulres jeunes chiens a
la main qu'il cherchait a vendre, attirail siugulierement
ratlenlion de Bobie, quoique cet individu ne semblat pas
le remarquer. Mais Delastro le voyait loiiin?irs dans ces
parages quand il revenait de Regent's-Park.
Miss Anna Bella Pettinglon etant jolie et hien elevee,
M. Delastro s'imagina quil pourrait I'epoustr. .Madame
Pellington, avec I'ceil vigilant dune mere, remarqua de la
part de M. Delastro une foule de petits soins qui Brent
battreson copur dejoie el d'esperance ; car elle cnnnais-
sail la richesse et rhonnclele de cc jeune homme, et I'ac-
ceptait volonliers pour son gendrc.
Madame Pettinglon avail depose sur une table a ouvrage,
parmi quelques pelils objels de porcelaine, ses clefs et une
bourse contenant Irois souverains et demi, quatre aulres
pieces des Indes, donl on se servait pour jelons an whist.
Bobie, a cause de sa pioprel<5 el de son amabilite, jouissait
du privilege de sauter sur les sofas et les chaises.
La famille etail ainsi occupee ; M. Pellington etail a son
bureau oii il reslait depuis midi jusqu'ii cinq beurcs el dc-
mie pour gagner ses 50,000 fr. d'appoiiilcmenls. Les Irois
plus jeunes demoiselles Pcltiuglon se promeuaieut dans un
des jardins parlicuHers de Regcnt's-Park, avec leur gou-
vernante, munie dune grammaire francaise,oii les jeunes
personnes apprennent a dire : Bunne djoiir, maJcmc!
Elle porlail aussi avec elle le Dictionnaire de pronon-
cialion, de Walker, qui aide u mal prononcer.
Miss Anna Bella Pellington, dans une parure modesic,
assise el posee avec grace, feuilletait un album musical,
le visage tourne vers le piano, landis que M. Delaslrj
racontait I'anecdote du jour. Madame Pellington avail
quitle la chambre pour se consulter avec la fcmmc do
charge au sujel du diner. Tandis que chacun elait ainsi
occupe, Bobie s'amusait tanlot a allraperune niouche,
tantot a aboyer eu apercevaul son corps rcproduit dans
une glace qui desceiidail jusqu'au lapis ; puis il mon-
tait sur une chaise ou sasseyait sur une table, majs
toujours I'ceil ouvcrl, guellanl I'occasion de s'cniparer
d'une proie. Tout a coup il devint balclant, il lira la lan-
gue, lanca furlivement un regard a Delastro, saisit.en si-
lence quelque chose dans sa gueule, saula legerement, et
se glissa sous le sofa.
Comme il est reconnu aujourd'hui, dans noire siecle dc
progres, que reducalion pour toules les classes de la so-
cicle est une affaire dc la plus haute importance, nous de-
vons declarer que Bobie avail recu de riuslructiou. II
avail suivi une espece de cours sparLialc d'apres lequel
Yart de voter n'avait rien de blamable. Bobie etail un des
cleves les plus accomplis que M. Barabas Scraggs (leniar-
chand de chiens dont nous avons deja parl-i ) eul jamais
formes, et le chiun n'avait point du tout oublie les Iccons
du premier mailre, bien qu'il en eiit plusieurs fois change.
Aussi I'eleve devinl-il une pelile fortune pour le mailre,
qui n'avait autre chose a faire qu'a suivre les mouvemeuts
de son habile quadrupede ( lequel elait aussi fin que lui),
qu'a lourner dans une ruelle oii Bobie le suivail. II reniel-
lail a M. Scraggs ce qu'il avail cache dans sa gueule, et
rccevait immedialement sa recompense ; elle se bornail a
une Iranche de fromage cpie Bobie affeclionnail par-dessiis
lout.
Quand M. Delastro revint de hmmon de Itegent's-Park,
Scraggs se Irouvait sur son clicmin, Delaslro passa sansle
voir, Bobie le suivail, lorsque tout a coup le chien s'arieta,
revint sur ses pas, courul dans un passage qui mcne dans
Albany-Slreel, et remit .i Scraggs qiielquc chose qu'il
lenait dans sa gueule, en rclour de qtioi on le riVgala dun
10
74
ANECDOTES
morceaii dc Gloucester qui sorlnitde la pochc dc M. Scnig^s
cl qu'il dcvora avec deliccs. Mais comme il enlcndit le
sil'llet de son mailrc cl iipcrrul Ic signal de M. Scraggs.
qui resscniblait licaucoupaux pirludcs d'uncoup de pied,
i\ sesauva le plus vite qu'il put, et rejniguit M. Delastro.
Environ une heure apres le depart de M. Delastro, ma-
danie Petlington ayant liesoin de sa bourse, la cliercha et
ne la trouva poijit. Les domcsticpies furcnt interrogcs,
soupconncs. Madame Peltinglon regrellail bien nioins les
trois souvcrains que les quatre pieces indiennes que son
fi-erc le major Uoddy lui avail donnces; car on s'allendait
a revoir bientut le major.
Celte perte reudit le maitre, la mailresse, le laquais, le
sommelier el le valet de pied {ces trois dcrniersrenfernies
en un seul ), fcnimes de cliambre, cuisinierc cl jusqu'a la
gouvcrnanle tresmalheureus.
M. Delastro continuait ses visiles cl faisail loujours
dc grands progrcs dans I'arl dc sc rendrc favorable la
famille, lorsquc M. Petlington, pour cclebrer le jonr
de naissancc de sa fille, lui til cadenu dun portc-cai lis ej;
liligrane d'argent, artislemenl travaille. Un jour Anna
Bella, en rcnlrant avec sa mere, posa le porle-carlcs sur
la lablc. Pcu de temps apres on annonca M. Delastro suivi
dc Bobic, qui fut accueilli par des caresses comme d'ha-
bitudc.
H. Delastro porlait avec lui ce duetto fameux dc la
Gazza ladra : » E ben per mia rnemoria. )> 11 ne tarda pas a
prier miss Petlington de le chanter avec lui. EUe conscniil
gracieusement, el landis que les jeunes gens sedivertissaienl
ainsi, Bobie, laisse li lui-nicrae et un peu oiiblie, seinblait
vouloir s'cn venger par quelque malice.
Cemalin-la,de bonne heure, BarabasScraggsnesetrnuva
pas a sa place ordinaire, par suite d'une invitation en
forme qu'il avail recue de la police, aDn d'cxpliquer com-
ment un certain epagncul perdu se Irouvait en son pou-
voir.
Avec beaucoup de candeur el d'aplomb, il affirma que
I'cpagneul I'avail suivi chcz lui, et qu'il prenail soin de
I'aninial a cause de sa beaute, jusqu'a la reclamation du
proprielairc. Le magislral, convaiucu de la bonne fui de
M. Scraggs, refusa dc le rctcnir, mais lui donna le conseil
amical de renoncer dorenavant a ses promenades en deca
des limites du bureau de l\Ialborougb-Strcel.
Un bomme dc la police ful charge par le digne magis-
tral d'accompagner Scraggs a son logis, afin d'etre sur
que I'epagncul serail rendu au veritable proprielairc. Dc
sorlc que Dobie n'eut point celte fois sa tranche de fromage.
M. Delastro ne ful pas plulot parli, qu'on s'aperijnt de la
perte du porle-cartes en flligranc. On fit encore des per-
quisitions minutieuscs, les soupcons revinrenl a Tcspril.
ies domesliques exigerent qu'on visilal une .seconde fois
leurs cffels. On fouilla en vain dans le panier aux or-
dures. Le sommelier, valet de pied, laquais, mena^a de se
relirer; enfm, le mois suivanl, une petite chaine en or avec
des cachets, apparlenanl a up encrier de lu.xe, un etui en
nacre, une petite montre francaise, el, cc qui elail le com-
ble de rextraordiuairc, le trousseau de clefs de madame
Petlington, disparurent comme le reste I
Ce dernier coup acheva de porter le trouble dans toulela
maison ; il fallul forcer ou rompre les scrrures, il n'y avail
pas dc vin pour le diner, ni d'argenlerie disponible. Im-
possible il'ouvrir Ic liroir qui renfermail les billets pour
I'opcra dc cc jour. Inipossilde d'arriver aux armoires on
se trouvaient les robes dc ces dames, car madame Pct-
tinglon, apres tanldc perlcs, meltailsoigneusemenl toules
vlioses sous clef; et voila les clefs mcmes qui disparais-
senl myslci'icusemenl.
Le major Dnddy arriva de Calcutta au milieu de celte
rumcur. Major Doddy elail reste vingl ans anx ludcs.
Parli jeune bomme frais, gras et rolnistc, il revenail sec
comme un morceau dc bois, les cbeveux roides cl trai-
nanls; la bile clait repandue dans chaquc vaisseau dc .«on
corps, et son nez avail pris la coulcur rougedlre de la
brique mal cuite.
Major Poddy quilla son pays jeune bomme enjouc et
d'agreable bnmeur ; major Doddy revenail de cclle foirc
de ricbcsses, d'esclavage el d'ignorance, plein de preten-
tion, avecdes airs dedictaleur ctparfaitemcnt dcsagrcablc.
Maiscommenl pouvail-il en etre aulrcment pour un hommc
dont le foic se Irouvail dans un ctal dcscspiire? On ne se
joue pasimpunemenl du foic. Dcmandez-le plulot a M. Ma-
gendie.
Le major piit M. Delastro en grippe a la premiere vue;
il s'attcndait, apres une longue absence, a se voir unique-
ment cboyc par les Pellinglon, et M. Dclaslro semblait
favorise, quoiqu'il lie fiit pas major.
M. Doddy ecouta avccasscz d'impaliencc tons les details
au snjcl des petits vols; puis il raconia a son lour ce qui
lui elail arrive dans sa tcntc, comment on I'avail depouillo
d'une grande partie de ses cffels, quoiqu'il ful assis, cveille
dans son lit, un fusil charge a la main, coucbanten joue
le myslericux voleur.
« Je m'clais mis a fumei' et a boire,dit-il, j'avais conge-
die mes domesliques; je mcditais sur Petal de monfoie;sur
mon avancenicnt, mes vacances, sur rAngleterre, sur Ic
gouvernemcnl general, sur la caisse bien fermce et cache- i
tee plcine de saumon que je venais de reccvoir, el que je
mangerais le lendemain. Je me deshabillai, me couchai
avec un pislolel a mes cotes. 11 faisait un beau clair dc
lune, el jc crus apercevoir quelque chose remucr sur le
plafond de bois qui environnail la leule. Je pris soigneu-
sement mon arme, el loisant le personnage, je reconnus
que c'clail, a n'en pas douter, un noir individu, la tele re-
cimvei'te d'un turban. J'etais bien resolu dc lirer. Mais
rien ne bougea plus; seulemenlje m'apercus le lendemain
qu'il me manquait une paire de bottes, une ceinture, un
bonnet, une cpee el ceinluron, mon panlalon, la caisse
au saumon, une boite de cigares, un telescope, un jeii
dc trictrac, une tabaliere el ma robe de ehambre perse.
« Ce qui m'intriguail le plus, c'clait dc savoir com-
ment cc vol avail pu se f.iire en ma presence, en depit dc
mes armes et de mes prccaulions ; j'ignorais que ces bri-
gands chassaienl en compagnic.
■ oTandis qu'un des hommes occupail mon attention,
m'offi'ant pour but sa tele a liu-ban, me montrant ses
yeux briUants el ses dents blanches, son camarade s'elail
glissc comme un serpent au cole oppose de la tente, apres
avoir relache doucemenl les chevilles, et s'emparail du bu-
lin qu'il jelail par-dessus la palissade; ces voleurs adroils
s'cchapperenl sans obstacles. Jc ne pus jamais me rendre
bien compte dc cetle affaire. Je m'en pris a I'adresse
proverbiale des Indiens, qui est certainement la plus mer-
veillcuse du mondc. »
Tel ful le rucit du major, qui repiit sa pipe el fuma.
Un jour ipi'il se promenait avec M. Pellinglon dans Ic
DU TEMPS
voisinagc Je M. Delasiro, il conscnlit a faire une visile a
cc dernier. C'clait unjour ncfastc.
Us rra|ipcrcnt a la porle de M. Delasiro, et furcnl d'a-
liord congi'dies par le vaU't ( cspcce dc bulor novice dans
I'art de mcntir sans sourciUcr ) qui rougit en affirmant
([ue son niailre clail sorli.
t'omnic le major elM. PcUinglon s'cn allaicnt, Delasiro,
qui faisait sa liarbe el avail pu toul entendre, vexe de rcn-
voyer ainsi Dojdy a sa premiere visile, fit courir apres eux
en les priant Je revenir et de laltendre jusqu'a la lin de sa
toilette.
Le major se mil a examiner les mcubles, les livres, le
tapis, lorsqn'enfiii quelque cliose de Lrillanl fisa son at-
tention sous li (hiffonnicr. II Iraversa la cliambreet lira
Tolijel en question avec sa canne. Un portc-carles en
liligrane d'argenl!
V (Jiioi, dil-il, Bl. Delasiro tienl done liien pen a ses jo-
lies bnliioles, puisqu'il les laisse fouler aux pied3?o
(Jiiand M. Pcltinglon reconnul le porte-cartessurmonte
de ses Icllres initiales, il devint pale, puis il se remit, et
dil : « Pcut-etre ma fcmme le lui a donne.
— Sans doule.rcpliqua Doddy, Anna Delia a puluioffrir
anssi me.s pieces dor indicnnes, la montre francaise, les
souvcrnins, el les clefs de ma soeur. »
M. Pellinglon parol embarrasse, etpria le major de cesser
touteremarquejusquVi cequ'il eutparlea sa fiUe. Delasiro
enlra pen apres, leraenton parfailement lisse et embaumant
I'airde sesparfums de France. Maisil ne tarda pas a s'aper-
cevoirde la maniere embarrassee de M. Pellmgton, el Je
I'etrange brievele des reponses du major, qui approchaient
fort de la grossierete. Cependant il crut pouvoir les atlri-
buer a la premiere reception que son valet avail laite aux
visileurs. En vain cbercha-t-il a raninier la conversation,
M. Peltinglou gardait le silence, el le major grondait en de-
dans comme un animal sauvage des hides.
Ajires une visile embarrassanle et pen agreable pour
tous, M. Petlinglon et le major se relirerent. W. Delasiro
aurait volontiers mis ce dernier a la porle sans cere-
monie.
M. Petlinglon courut cbez lui et tint conseil avec sa
fcmme, qui ne voulul ajouter foi a rien avant qu'il fut
question du porle-carles relrouve ; et comme les fenimes
sont excellentes dans I'art de la finesse, il fut convenu
que madanie Petlinglon cbercherail a decouvrir si Anna
Bella avail donne a M. Delasiro le souvenir en queslion. La
dame sonda le terrain avec precaution, et, a sa grande sur-
prise, elle fut plcinemenl convaincue que sa fille n'avait
rien donne. M. Petliogton rests confondu.
Major Doddy, sur les enlrefaites, enlra d'un air de
triomphe qui somblait dire :
« Je suis certain de la verite. n
llapportait un aumero du Jimfs ( le Temps, journal),
dans lequcl, parmi les comples rendus de la police, on
disait que Handlay, I'officier aclif Je lOpera-llalien, a la
suite dc nombreux vols an foyer, avail arrele un comle
etranger (Ires-connu dans les cercles clrangers), el avail
pris le parti extreme dele fouiller; malgre I'indignation
du comle et tonics ses promesses, I'offieier de police no
put se laissor gagner ; el quand la perquisition eut lieu, on |
Irouva plusicurs tabalieres, des epingles en diamants.
L'illuslrc etranger fut Iraduil devant les Iribunaux, niais
on Tacquilla sous pretexte de monomanic ; malaJie fort
commode |ioiir I'hommc riclie, mais a la favour Je liquellc '
PRESENT. 73
un pauvre miserable voleur n'obtiendrait aiicuncpilie pour
cxcuser son crime.
Mainlcnant le major Doddy persistait a croire que M. De-
lasiro etait aflligc de celle maladie, qu'il avail en son pou-
voir tous les aulrcs articles egares, el qn'on devail se pro-
curer I'ordre de faire une perquisition clioz lui.
M. Petlinglon desapprouvait loute mesurc prccipilce.
C'etail un philosopbe.
cc Si, disail-il, par malheur, Delasiro gcmissait sous !c
poids d'une maladie qui reniplit I'esprit J'ilUisions... «
11 fut alors interrompu |iar DoJJy, quis'ccria :
<c Illusions !... C'cst, parbleu, bien reel !
— Ecoutez-moi, dil Petlinglon ! Tant que I'individu
pent raisoniicr perliuemment sur les malieres en dehors
du sujet de son crrcnr, ce genre de monomanie n'est pas
un crime, mais un grand nialbcur.
— Assurcinicnl, repril le major, vous n'admetlriez pas
un lunalique dans votre famille ?
— Dieu nous en preserve, dil madame Petlinglon en pa-
lissant.
— Si ce monsieur, njouta Doddy, elait en proie a
quelcjue innoccnle illusion , s'il s'imaginait que ses
coudes ne sont pas a lui, ou qu'il elait present au
siege dc Troie, ou qu'il a une saucisse en guise de nez,
pen imporlerait; mais quand un bnmnie ne peut rcisister a
I'envie dc viJer les poches, de s'emparer de tous les ob-
jels porlatifs qu'il renconlre sous la main, ce qui doit un
jour le conJuire devant la cour criminelle, esl-ce la eelui
qu'on doit cboisir pour son genJre? »
Madame Pettington allait rc^'pondre, lorsqu'un laquais an-
nonc;a M. Delasiro, qui enlra suivi de Bobie. .Vnna Bella
elait absenle ; le jeune bomme la cbercha d'un ceil in-
quicl; ce regard fut inlerprcle ainsi par le major :
« 11 cherche quelque cbose a prendre. »
Et il se liala dc boulonncr ses poclics. Delasiro s'avanca
vers madame Pettington, qui le rccut asscz froidement,
et ne lui pri:scnta que le bout des doigls. Delasiro s'assit
autour de la table, ct demanJa, pour enlamer la con-
versation, s'ils connaissaicnl le resullal des celebres
courses d'.\scol.
Major Doddy rijpondit qu'Hne foule de gens liabiles y
avaicnt joue Icur role. Delasiro ne fit aucune attention a
ces paroles, et se mil a raconter les courses Ju premier
jour ; en parlant il souleva par distraction un petit cn-
crier de cristal, lorsque madame Pettington, a sa grande
surprise, vint reprendre de ses mains I'encrier pour le por-
ter aillcurs. Celle bizarrerie, jointe aux paroles seches et
peu habiluclles de ses amis, aclieverent de I'iuquieler. II
se leva, marcba vers la fenetre qui Jonnait sur le pare,
et, comme le soleil penetrait en plein dans la chambre, il
s'empara Ju gland pour baisser la persienne, lorsque encore,
a sa grande surprise, major Doddy se bala de lui arracher
le gland des mains, qu'il y lint encore apres avoir baissc
lui-meme la jalousie. Delasiro alia s'asscoir a ['autre bout
de la chambre, Doddy vint se placer en face de lui, puis il
lata la poche Je son gilet, aliu de s'assurer quesa labalicro
favorite s'y Irouvait encore ; a eel efl'ct, il passa la main
dans son frac a brandebourgs, cl dans un mouvement, il
fit sauler nn porlecrayon en or qui loniba entre la poche
et I'babit. Peu apres, comme il suivait avidement tous les
geslesde Delasiro, il deboutonna le frac, et le porlecrayon
tomba sans bruit et inapcrcu sur le tapis, si cc nest par
Bobie qui scmblail cndorini .sous la chaise du major.
ANECDOTES
Di-hislio ful livs-iri'ili- dc I'lHiangc rccciilioii, c\ se dtj-
cida a dcmander a madamo Pcllingtnii nii ('lait sa (ille. La
nicro, pen scrupulcusc sui- ce mciisongo, dit sans hesilcr
qirAnna Bella passail la joiiiiiee avcc sa tnnte. Mais on lui
avail donne ordrc dc rcslcr dans sa cliambre.
Lc pauvre M. Ilelaslro rei^arda Ic piano, apercut le duo
(!e la Gazza ladra, soupirn et prit conge ; le major fisa
siir lui des yeux cpii seniblaient dire :
« Vous n'allraperez rien aujourd'liui ti
Apres avoir saluc sans pouvoir s'cxpliquer la con-
trainle de M. et madame I'ellinglon ( qui lous deux
avaienl flit a nobic I'adieu le phis amical ; Hionnetc
petit chicn y avait repondn par Texpression brillanle
dc scs yens), Delaslro s'aclicmina vers sa demeurc, tout
plein do irisles pensecs. (Iii'avail-il pu fairp poiir deplairc?
II avait rpmarr|nfi une nouvclle singularilc dn major ; lui
qui jusqn'alors n'avait jamais quillc le sofa au depart
d'un visileur, le snivit clopin-clopant dans I'cscalicr, et
jeta un regard inqnisiteur sur les paraplnics, Ics manteaux
ct les redingoles pcndiis dans ranlichanibre. Comment ex-
pliquer tout cc manege?
Miss Anna Bella commencait a s'elonner dccequi se pas-
sait aulnur d'elle. Sa mere lui refusa une explication, ce
qui amena dcs sanglots, des crises de nerfs, des mnux de
tete violents, une visile du medecin qui ordonna une po-
tion pour le soir.
Le major, a]ires une pause, dit aM. Pettington :
« Vous I'avez vu manicr I'encrier? » M. Pettington sou-
pira. « Vous avez rcmarque comme il a essaye d'arraclicr
le gland ? un objet de si pen de valeur ! j'ai observe qu'il
gueltait le morceau de sucre place dans la cage du serin. »
Puis le major reprit Ic Times, aOn de copier le nom
du chef dc police dcl'Opcra-llalien. II avail tire son porte-
feuille, ct cliercba son portccrayon d'or dans sa poche.
Mais il fureta parloul, rcgarda par terre, retourna les
coussins de la bergerc, le portccrayon avail disparu, et le
m.ijor fut persuade qu'il avail rejoint les aulres articles
srobes.
Doddy n'clait pas homme a se dccourager v on I'avail
employe dans des ncgociations avcc plusieurs chefs indous ;
il s'etait trouvc en rapport avcc les elres les plus vils el
les plus ruses de I'espece bumaine. II prit la resolution
d'aller tout de suite chez M. Delaslro, sans rien dire a
M. Pettington.
Lorsqu'il arriva, le Cerbere declara que son maitreetait
snrti ; le major lui lanca un regard qui aurail traverse
une mcule de moulin. II ne vouliit pas cntrer, mais se dc-
cida a llancr dans Ic voisiuage jus(|u'au retour dcM. De-
laslro. II se promena sous les arcades de Burlington, s'ar-
reta dcvanl les caricatures , lorsqu'un jcunc monsieur,
prcslidigitaleur de profession, apercevanl le coin d'un beau
mouchoir de I'lnde sur le bord dc la poclic du major, cut
I'envic d'examiner tout le dcssin, escamola le moucboirde
la maniere la plus habile et s'cnfuil. Bientol aprcs, DnJdy
dislingua Delaslro et Bobie qui Iraver.saient PicadiUy pour
cnlrer dans Albany-Street, el le major, semblable a une
jianlbere, se disjiosa a saisir sa proie.
Delaslro fut surpris de celte visile, el la brusque enlrce
du major cffraya lellemcnt Boljie, qu'il se relira dans la
cui.une a la recherche de sou diner.
Le m.-.jor commenca ainsi :
Sails doulc, monsieur Docastro...
— .Mon nom est Delaslro, iulerrompit I'autrc.
— Sans doulc vous cles surpris do me voir, aprcs voire
visile du matin; mais il y a un point sur lequel je veux ct
je dois eire satisfait.
— Je suis loiitdispose a voussatisfaire sur tons Ics points,
monsieur, repondil Delaslro avcc assez de lierlc.
— Je suis heureux que vous parliez ainsi, monsieur De-
plastro, reprit le m.ijor.
— Mon nom est Delaslro, major Doddy. »
Le major le rcgarda fixement elconlinua :
Vous connaissez voire maladie, il est probable que
vous ne pourrez la vaincre, par consequent, soycz franc,
el avoucz-moi tout. »
Delaslro, de plus en plus surpris, dit :
« Moi malade ! je ne me suis jamais mieux porle I
— Voulcz-vous dire, monsieur, que vous n'avezjnmaA?
r!<?» pris ? » demanda le major.
Delaslro repondil que sa sante etant excdlente, il n'a-
vait besoiii de rien prendre !
Le major pcnsa que c'ctait par trop impudent, et com-
menca a perdre patience.
« Voire conduilem'etonne, monsieur Debrastro.
— Mon nom est Delaslro, monsieur.
— Eh bien, monsieur, auriez-vous la bonle de me dire
ce que vous avez fail de qualre mohurs d'or, de Irois sou-
verains ct demi, d'un pnrte-cartcs en filigrane, d'uno
chaine d'or avcc scs cachets, d'un etui en nacre, d'uno
petite mODtre francaisc, el du trousseau de clefs de ma
so;ur.
— Mon cher monsieur, repliqua Delaslro, vous ctes
foul
— C'est la justement le reproche qu'on vous fait, mon-
sieur Denastro.
— Mon nom est Delaslro, monsieur.
— En outre, jc pourrais encore ajouter a la lisle dcs ob-
jets derobcs a differenles epoqucs chez RI. Pettington, un
portccrayon en or, a moi appartenant
— Comment oscz-vous continuer sur ce ton, major
Doddy'?
— J'en ai le droit, dit le major, puisque I'aulre jour
j'ai ramasse sur voire tapis le porle-cartes de miss Anna
Bella.
— C'est impossible, monsieur, » repondil Delaslro qui
elait persuade que le soleil brulant des Indes avail trouble
la ccrvelle du major.
Au meme instant le sort voulut que I'ceil du major s'ar-
relal sur le crayon. Le major I'indiqua dun air Iriom-
phanl, el s'ccria :
« Mainlenaut vous etes coiivaincu, car j'apercois Id-bas
mon portccrayon. J'en ferai la declaration. »
Delaslro repondil aussilol hors de lui :
11 (lue le diable emporte vous et voire portccrayon ! »
Mais lournanl la tele vers I'endroil que Doddy indi-
qiiail, il vit en effet I'objel en question; Delaslro devint
rouge. El comme le major s'etait echauffe dans cetle alter-
cation un pen vive, il se mil en quelc de son foulard afin
dc s'cssuyer le front.
II fouilla une pochc, puis une auire, rcgarda aulour de
lui, chercha au fond de son cha|ieau, ct se tournant du cote
dc Delaslro d'un air soupconneux,il .ajouta :
11 Vous ferez bien de me rendre, avcc le reste, ce mou-
choir de soie indicn. »
^unique Delaslro fut tnuclic do pitie pour le trisle elat
iulollecluel de M. Duddy, il uc put supporlii- cetle nouvclle
DU TEMPS PRESENT.
77
insullo, el il lui fit entendre qu'il aurait affaire a lui dcs
qu'il aurait soumis le cas a un ami.
Le major repondit avec mepris « qu'il ne se battait pas
nvec les pclils volcurs. »
Si Doddy eiit etc plus jeune, Delastro I'eut certainemeiit
ccrase de sa colere, mais il sul se conteiiir ; el le major,
aprcs avoir empoclie son portecrayon et clicrche encore
desyeux son foulard, sorlit brusquement de la cliambre.
Le m.ijor se hala d'aller informer M. Peltiiigton de sa
nouvflle decouvcrtc. On le loua beaucoup de sa de-
marche. II n'y avail plus a doulcr; aussi M. Pellinglon
se decida-l-il a ccrire a M. Delastro pour le prier de sus-
pendrc ses visites chcz lui, jusqu'apres leclaircissemcnt
d'un evcnenicnt qui causait de grandes inquietudes a toule
la famille.
Major Doddy pcnsa qu'il fallaitenfin remonler a la source
ot fairc line investigation complete. Ilandlay, I'officier de
police ayanl fail la decouverte du comte elranger, devail
elre employe de preference. Le major alia en effel le trou-
ver, lui donna la description exacle des objets voles, ct,
sans accuser posilivcment Delastro, mil I'ofCcier sur la
voie. Quelques jours apres, Handlay vint prevenirle major
qn'il etail sur la trace de tons les objets voles, a Texceplion
des souverains.
Dans I'inlervalle, Delastro avail ecrit a M. Pelflngton
sans reccvoir de reponse, et ne pouvanl plus supporter les
remarques insullantes du major, il envoya un ami deman-
dcr satisfaction a Doddy. Ce dernier s'exprima si grossiere-
nienl sur le compte de Delastro, que son ami cut toule la
peine du monde a ne pas lui adminislrer un chalimenl per-
sonnel. Doddy consentil a cchanger des balles avec lui, s'il
ctait gentilhomme.
Le duel ful convenu ; le major choisit M. Pettington pour
tcmoin, et I'affaire prenait une lournure grave; mais ma-
damc Peltinglon, avec sa presence d'esprit ordinaire,
ayanl ccoulca la porle, se trouvait au couranl de tout.
Elle eut la precaution d'aller au tribunal raconter au
magistral ce qui sepassail; ordre ful donne aux duel-
listes de fournir caution ; et par une co'incidcnce bizarre,
Ilandlay fut cbarge de metire obstacle a la rencontre.
Nous touchons enfm au dcnoumenl.
L'officier de police, les magistrals, teles nues, sont assis.
Le major DodJy, M. Delastro, M. Pettington, et deux au-
tres messieurs, sont appelcs en cause.
Devant la cour parait un hommo de mauvaise mine :
c'cst Barabas Scraggs, arrele et cite do comjiaraitre pour
r'\|iliquer la possession des divers objcls reclames.
Eobie avail suivi Delastro au tribunal. Ilandlay deposa
'pi'll connaissait le prisonnier depuis longlcm]is comme
iia voleur dc chiens,et receleurd'objcls derobes. Plusieurs
I'n'teurs sur gages, qu'on avail appcles, produisirenl la
iiionlrc, la chaine apparlenant a M. Pettington, et mises en
gage par le prisonnier.
Le magistral s'elanl informe de la maniere dent Scraggs
s'emparait des clioses, puisqu'on ne I'avait jnm.ils vu pene-
• Irer dans I'inlerieur dcs maisons, Handlay, c|ui I'avait sur-
veille soigneusement, repondit que le prisonnier possedail
un cliien habilement dressc, qui lui apporlait tout ce qu'il
avail pu ramasser ctcacher en secret dans .sa gucule.
A rinslaiit mcme, le president laissa lomber ses !u-
ncUes, el Bobie s'en enipara ; puis il alia les porter a son
ancien mailre, assis sur le banc prcs de Dclaslro, sur le-
quel il fixases yeux brillanfs, tout en remuaiil sa belle
quene en forme de houppe.
Parmi les objets etales, M. Dela.stro reconnut une bague
ct un flacon de sa tante Isabelle, et, a sa grande surprise,
il retrouva aussi un couteau d'argent, un lorgnon en or,
qu'il avail perdus sans savoir comment.
II nous resle pen de cliose a dire. M. Delastro fuljusli-
fie. M. Barabas Scraggs ful condamne et envoye a la re-
cherche des chiens d'Auslralie. Major Doddy s'excusa, s'e.x-
pliqua jusqu'ii satiele. Miss Anna Bella Pellinglon devint
madame Dclaslro. Mais en premier lieu on se debarrassa
de Bobie, qui etail, a n'enpasdouter, un chien fort dange-
reux. II ful relegue a la campagne, et finil par lomber
enlrc les mains d'un charlatan des places publiques, qui,
a la faveur de quelques changemenis personnels, d'une
fausse queue et d'une fausse criniere, Tinscrivit sur ses
affiches sous la designation suivante, bien digue du charla-
lanisme de noire temps :
VEND DU CBAND DESERT,
c'lrDcpav laprincrssf
GRANDE-SULTANE OGLOU-BENGOU-MANGOU
el aussi tenarqiiifcle pat ses vertiis ptivees que par soq adrtsse.
KA JECNE BBXTOIffME.
On sail quelle lerreur versent aulour d'cux ct de quelles
actions sont capables les hommes des bagnes. Ces infor-
tunes quo la loi a frappes de bonne henre, roulant de
vice en vice el de crime en crime jusqu'aux dernieres
profondeurs de I'abime, semblent snuvenl des demons de-
cbaines plulol que des hommes. Leur proscription ne fait
qu'augmenter leur fureur. lis osent tout conire la .socielc
qui les a bannis, et rien n'est plus dangereux qu'un forcat
libere, si ce n'est un forcat rcfraclaire ct fugitif.
Malgre les efforts et la prudence dc radministration, il
arrive souvent que quelques-uns d'enlre eux, las de la
discipline des bagnes, apres avoir longlcmps el cruelle-
mcnt cxpie leur combat affreux conire les lois, parviennent
a briser leur chaine et a s'echapper. Recemment un des
plus agucrris et des plus tcrribles parmi ces criminels tenia
une evasion bardie, el se sauva par les toils dc I'arsenal.
La population, qui s'elait mise a sa poursuite, n'avail pas
pu ralleindrc, et peul-elre serail-il parvenu a se cacber
dans la foret voisine, si une jeune villageoise brelonne,
dont la cabane etail tout pres, apercevanl un lionime qui
se blotlissail dans un taillis, n'eut .saisi le vieux pislolet de
son pere, occupe alors au travail dcs champs. Elle sorlit,
presumant avec raison qu'il s'agissait d'un malfaileur, et
le tint en respect avec cotte arme, lui loujours retulanl
devant elle, jusqu'au moment ou ccux qui poursuivaient
le forcat ratleignircnl. La prime accordce au succes de
celle poursuite constilua la dot de la villageoise breloiinc.
Nous ne cilons celle anecdote que comme aulhenlique
ct recenle ; mais nous ne pouvons, en la rapporlanl, nous
cmpechcr de signaler aux amis de rbumanile celle cbasse
atiN lionnnes, et celle mise a prix d'une tele meme ecu-
78
CAUSERIES
palilp. L'honimecrimine!, image fldtrie de Dieu qiiiTa cree,
nous iiitcrcsse mraic dans sa declioance, ct peiil-ijtre h re-
ligion devra-t-elle bienlot s'alliera la pliilanlliropic admi-
nistralive poui- obtenir a ce siijet d'ulilcs lOsullals.
"Rou.iii
CAUSERIES
AVFX \m Fii,s mm
SUR LES INVENTIONS ET LES DECOUVERTES.
PREMIERE HATISi£e. — XES FATINS.
lA NEIGE. — LA STATUE DC HEIf.E. — IRVESTIOS DES PATmS.
DESSINS SUP, LA CLACE.
« Vous avez fail Ij, mon clier Ernest, une bien belle
slalue de neigc Le nez est un pcu gros, et les formes
nc sont pas elegantes; mais le bonnet de colon est d'une
imitation jiarfaite, et me semble calf|iic snr ccUii de noire
chef de cuisine; helas! le premier rayon de solcil va de-
truire voire reuvrc et ccUe de vos amis. Vous ni'avez de-
mande do vnus acbeter despalins; en voici. Vous voyer
que chaque saison, meme la plus dure, offre des exercices
aussi agreables qu'uliles : quand le froid rigonreux nous
prive des plaisirs do la natation ct des promenades sur
I'eaii, la glace nous presenle le gracieux amusement des
patins ct des traineaux. L'anuiie procliaine, nous irons pro-
balileinenl en Crcce, ct vous n'aiirez guere I'occasion de
vous livrcr a ce plaisir des peuples du Nord. Tons Ics pays,
en effct, ne sont pas egalcment convenables a ce plaisir.
Les nations scplenlrioiiales, niais non hyperboreennes,
excellent dans I'art de palincr.
« En Norwege, en Suede et en Lapnnic, pays excessi-
vcnicnt froids, ou la lerrc est presque toiijonrs couvcrtc
d'enormes masses de nelge, on ne patine pas commc en
Ilollande oil la glace unie, et rarement couverti' do licau-
coup de neige, perniet de se livrer a cet amusement pen-
dant une grande partie de I'liiver. Les femmes mcmes y
rivalisent d'adresse avec les bommes, et il est assez com-
mun de voir les jeunes paysannes, un panier sur la lete,
glisser gracieusemenl sur leurs patins en allant an marclic.
On dit qu'en 1808, deux jeunes filles de Groningen gagne-
rent le prix de la course en palinant, et parcoururent
trenle-dcux milles en nne beure.
— Mais dites-moi, mon pore, qui a invenle lespalins?
— Voila une curiosite que j'aime; ellc est njerc de la
science, etpromet un bomme qui voudra se rendre comple
des clioses.
— De quand date celte invention?
— On ne sail pas a quelle cpociuc les patins ont etc in- ,
Iroduits en Europe, mais il parait quils y etaient communs
des le Ireizieme siccle. Dans une bisloire de Londres, par
Filzstepbcn, on voil que de son temps les jeunes gens de la I
ville avaient I'babitude, quand la glace etail assez forte,
d'atlacber sous lenrs pieds un fragment d'os ; an moyen
d'un baton ferre, ils s'elanc^ient sur la glace avec la rapi-
dite d'une fleclie ou d'un oiseau. Quelquefois deux cham-
pions, equipes de la sorle, prenaient du champ et s'elan-
caient de tres-loin I'un centre Tautre. Eu se rencontrant
ils s'atlaqnaient, se frappaient de leurs batons, ct souvent
se blessaient grievement. L'un d'eux, ct parfois tons les
deux, etaient renverses et entraines par leur elan a une
grande distance l'un de I'autre : quand la tele poi lait sur
la glace la peau etait immanquablement arrachce. Vous
viiyez que ces jeux barbares n'avaient pas grand rapport
avec I'art de patincr de nos jours. 11 decrit encore un autre
amusement (jui consistait a prendre un bloc de glace gros
SUR LES INVENTIONS ET LES DECOUV E BTES.
79
comme une niciilccle moulin; un des jeunes cfons s'asseyait
dcssuscl Icsaulrcs le trninaient ; il arrivaiti|iiPl<iucfoisi|ii"en
passonl sur uu endroil glissanl tous tombaicnl d la I'uis.
(1 Slrult dit que de son temps on se servait de Iralneaux
que Ton Dxail a un cenire par un cordaije ; on leurfai.ait
aloi'sdcciire un cciclc avcc uncgrande rajiiJile.
(I Je pense que I'usage du palin vienl de la llollande. Dc-
piiis longtenips Edimbourg possede un club depalineurs
foil liabiles; tout reccniment, il s'en est etabli un .i Lon-
dres, lequel a la pieleiilion de n'Stre en rien infericur a
I'autre.
« Vous Irouverez dans V Encyclopedia brilannica une
desciiplion de I'art de paliner dont i'analyse suffija pour
vous donncT les premieres notions de cet art.
« II faut commencer jeunc et surlout s'efforcer de vaincrc
la crainle qu'inspire aux debutants un exercice dangereux
au premier abord. 11 est facile, des le commencement, dc
glisscr sur Tangle interieurde la lame du palin. II faut en-
suite s'exercer a exdcuter des dehors, c'est-a-dire, a ne
faire porter sur la glace que i'angle exterieur; pour cela,
on jelte le poids du corps a droite quand on se sert du
pied droit, et a gauche quand on se sert du pied gauclie,
et Ton decrit un demi-cercle. Un sac rempli de jilomb de
cliasse, place dans la poche du cote oii Ton veut penclier,
facilite beaucoup cc mouvement. En commencant un de-
hors on ploie le genou et on le rcdresse graduellement a
mesure que la courbe se decrit. (juand on est p.nrvenu a
bien faire les dehors des deux pieds, on les faitalternativc-
mcnt d'un Cute et de I'autre, et Ton s'avance ainsi par un
balancement gracieux. 11 faut eviter d'employer la force,
mais s'incliner mollement du cute oii Ton veut tourncr.
On porte le haul du corps legcrement en avanl, la janihe
libre allongee dans la direction du corps, la puinte du pied
basse, la face et les ycux tournes en avant. A mesure que
Ion decrit la courbe, le corps se redresse lentementel Ton
ramene en avant la jambe ; de sorle qu'a la Cn de la courbe
le corps penchc legurenienl enarriere, et le pied libre,a
80
CAUSERIES
quelqiies ponces devant I'aulre, se irouve pret a allaqucr
la glace. Tons les mouvemcnts du corps doivcnl corres-
pondre avec ceux des patins, mois sans affcclation , ni
roideur. Hien ii'cst plus gracieux que de voir jilusieurs
couples de palineurs, velus de leur elegant costume, par-
failcment maitres de leurs mouvements, et se tenant en-
laces, dccrire ensemble des courbes harmonieuses, fuir,
glisser, revenir, disparaitre, voler comme des oiscaui sur
la glace brillante el polie.
B 11 faul que le bois du patin soil legerement creus6
et s'adapte a la forme du pied, qu'il ait unc cavitc pour
recevoir Ic talon de la boltc que Ton y fixe au moyon
d'une vis ou d'une poiiite de for; par ce nioyon, le dcs-
sous du pied est liorizontal et trouve un appui plus fcnne.
La direction du fer doit correspondre exactement a celle
du pied, ct le bois doit etre de la meme longueur ; la lame
doit etre de bon acier, solidement fixee dans le bois, ne
pas depasser la vis du lalon, el la courbe de la pointe ne
projeler que fort peu. Un patin trop long fatigue le pied et
gene les raouvements. La lame porle ordinairemeut un quart
de pouce d'epaisseur, et trois quarts de hauteur ; elle est
quelquefois cannelce, quelquefois plate. — La cannelure
donne de la solidile aux personnes tres-legeres, mais la
surface unie est preferable pour les autres, parce qu'un
patin cannele, coupant la glace, diminue leur vitesse; en-
fin, il faul une legere courbure dans le sens de la longueur,
ce qui aide a decrirc Us courbes.
« En commencant, appliquez-vous a vous tenir ferme
sur les palins, puis marchez sur le patin, cnsuite glissez
en avanl d'un pied sur I'autre ; apres cela vient la courbe
inlerieure, el cnlin vous vous excrcerez a faire les dehors, a
decrire une multitude de figures gracieuses ; les principales
sonl la course onduli'e a la maniere hollandaise, I'aijile
ecartelc, la renommee , le dehors en arriere , le cer-
cle, le huil, le trois, la valse, la reverence, la pirouette,
le quadrille, la spirale, la vis, el des figures varices a
I'infini.
« Comme dans nos pays les liivers , comparativement
courts, ne nous permcltcnt de patiner que pendant fnrt
peu de temps, et que meme dans les grandes villcs plu-
sieurs annees se passenl souvenl sans que les amateurs
puissent se livrer a ce plaisir, on a imagine d'adapler sous
les patins des especes de roulettes ou galets au moyen
desquels on pent, en quelque sorte, patiner sur toutc
surface unie, mais beaucoup moins facilcmenl et moius
vitc que sur la glace. On s'en est servi sur des plaiichers
et meme sur les routes, mais d'une maniere imparfaile.
II parait qu'ii Londres on a imagine une espece de gl.icc
arlilkielle, placee dans letablis.scmont du Colisee. Au \W-
geul's Park un vaste salon, revelu de cclte glace, est en-
tonre de decors qui reprcsentent des montagnes couvcrtes
de neige, ct offre aux patineurs, au milieu de I'ete, un
conlraste frappaut avec la verdure du parr.
a Mais c'est en llollnnde qu'il faul aller pour trouver
I'art du patin dans sa splendeur. Le vieillard se fait trainer
sur sa « chaise ii palins, n et, tout enve-
loppe de fourrures, iljonit encore des
pldisirs de sa jeunesse; I'horame opu-
lent orne .son cheval de panaches aux
couleurs tranchantes , le fait ferrer a
glace, et traverse I'espace dans son ele-
gant traineau avec une rapidile fabuleuse.
<i Telle est, mon cher enfant, la bienfaisante volonte di-
vine, qui a donne ii I'homme la nature immense, I'induslrie
pour exploiter la nature, riiilelligence pour guider I'indus-
trie, non-seulement au profit de ses interels, mais mcnic
ilans I'intijret ile scs plaisirs >>.
DEDXIEWE MATINEE
1,4 ^R1CE ET L\ GLACE VIVACTES. — LE S\NC DE LA ^E1CE.
DECOUVBETES HECEBTES. — tIN MOSDE PARS LA NEIGE.
(, Mnu pcre, dit Ernest, nous lisions I'autre jour dans
le Mnmml de M. le Cure {i'„ que la ueige est quelquefois
rouge, ct que ce ne sonl pas des plantes ou du sable qui
Iniilonnent cctte couleur. Le Cure ne nous a pas encore
(I) VoiJ. 11° 11, p. 36.
sun LES INVENTIONS ET LES DECOUVERTES.
81
Jonno rcxplicBtlon cle ccla. J'avouo quo ilc la ncige rouge
me parail iinc cliO!^c loul a fait siiigulicrcl
— Oui, lorsqu'il est qucslion de ncige, nous associons
toujoui-s a ccllc substance Tiilec d'une Ijlanclieui' pure ct
eclatante. U est done assez difliciledecroirc au phenomene
de la ncige rouge. Cependant, mou clier ami, nous avons
le Icmoignaged'liommesconnus ]]Ourleurvcracile, qui cer-
liOent ce fail. Saussurc en a docouvert sur le nionl Breven,
en Suisse, I'annee 1760. Ramnnd trouva de la ncige rouge
sur les niontagnes dcs Tyrenees, de mcme que Sommerfeldt
sur celles de la Norwege. Le capilaine Barry, a I'epoque
do son expedition seplentrionale, observa aussi cette
nuance rouge de la neigc.
— 11 en parte dans son voyage, mon pere! vous I'avcz
la dans voire bibliotlieque ! »
Bl. do "*• lira de sa bibliotlieque I'ouvrage du capilaine,
ct lut cc qui suit :
« Dans le cours de noire voyage, le 2 aout 18127,
nous avous rencontre une quantito de ncige teinte d'luie
matiere rougeatre jusqu'a Tepaisscur de plusieurs pouces ;
une parlie fut conservee dans une boulcille, pour elre
soumise plus tard a I'cxamen. Cctle circonstancc ni>us
rappela ce que nous avions deja souvent reniarque pen-
dant ce voyage, que les Iraineaux charges, en glissanl sur la
neige gelee,y laissaieut une teinte d'uu rose pale, que nous
avions attribuee a la matiere coloranle e.Nprimee du bois
de bouleau dont ils soul fails.
Ce jour-la cependant, nous observames que la trace
'de nos pieds offrait le meme spectacle, el, a la suite d'uu
ciamen plus scrupuleu.x, nous reconnunies que cela sc re-
nouvelait d'une mauiere plus ou moins sensible par la forte
pression, sur tonic la glace que nous parcourumes, sans
en pouvoir decouvrir la cause, mcme a'ec le secours de la
plus forte loupe. La coulcur de la neige rouge, que nous
mimes en bouteille, diffcrait de celle-ci par sa teinte,
ctanl d'un rose plus fonce, approcbant de la coulcur du
saumon, niais les deux neiges parurent cgalement digues
d'une elude serieuse. »
« Le capilaine Ross parle aussi de Te-xistcnce do cette
neige rouge sur les montagnes Arctiques,haulesdesixcenls
pieds, sur hull milles de longueur. Les differcnls obscr-
vateurs ne s'accordent pas sur la profondcur jusqu'ou pent
descendre celle Icinte rouge. Les uns I'onl Irouvce a plu-
sieurs pieds au-dessous de la surface, d'aulres n'ont jamais
ccrlifie qu'elle s'etendit au dela d'un ou deux pouces.
« EnDn, on a cm pouvoir donner, pour cause cerlaine de
cctle couleur rosee, le vasle assemblage de pelits corps
vegelaux appartenant a la classe des planles cryplorjamcs,
51 autrcs appelees alga:, qui forment I'espece a laqiiello
^gardi dour.e le noni de Protococeus riivalis. Mais bien
pie ceci soil vrai a I'cgard d'une pelilc porliondes corps
Hixquels cette teinte rouge e.vl due, nous apprenons, par
.es recherches etlesdccouverlcsphis recenlcsde II. Shult-
ewortb, que la plus grande portion do la neige rouge qui
;ouvre les Alpes (comme celle sans doute aussi qui lapisse les
•egions arctiques) est d'originc animale ct non vegclale. Jo
le puis mieux le le prouver qu'en cilanl la description
cienlifique donnce par la bibUollieque de Geneve que lu
as me lire :
— Lc jeune Ernest lut ce que son pere lui indiquait :
« Le 23 aoul 1859, dit M. Sluillleworth, etant iil'/ios-
•ice du Grimsell, j'appris qu'on apercevait dans le voi-
mage plusieurs morccaiix de neige qui commencaienl a
lircndro une teinte rougo. Le temps Dvait il& tres-maii-
vais quelques jours auparavant : la neige etait tombee eii
quantile, mais clle n'avait pas tarde a fondre sous I'in-
lluence des pluies chauJes el d'une temperature plus
douce. Le 24 fut une journce de dcgel et de brouillard ; lo
23, le temps fut clair, la temperature agreable, memo
cbaude au solcil. Je m'empressai cle visiter Tcndroit indi-
que, accompagne de nion ami Schmidt, et de MM. Mach-
lenhech, Scbimper, Bruch et Bhnd, naturalisles ilaliens
dislingues, qui arriverent ce jour-la mcme au Grimsell, 4
ma grande satisfaction.
(I C'est la, oii la ncige ne fond jamais cntiereraant, que
nous Irouvamcs les cndroils sur lesquels la neige rougo
commencait a parailrc. Les fragments etaient lant soil pcu
inclines el exposes vers Test el le nord-cst : leur surface
etait plus ou moins couverle de parcelles de terre qui lui
donnaienl eel aspect d'un gris sale, qu'on romarque habi-
luellemenl sur la vieille neige des collines inferieurcs, et
dans les positions dominecs par un terrain plus eleve. La
surface etait d'ailleurs siUonnee el legcrcmenl creusec;
circonstances produilcs par le vent el le courant d'eau que
formait le degel parliel de la surface, degel considcrablement
augmente par la grande absorption de chaleur pres des par-
celles de terre. Ca et la on apercevait des laches d'une cou-
leur rosee, ou semblable a du sang trcs-pale, dont la forme
el I'elenduc ne pouvaient elre precisces, mais qui elaient
plus visibles dans les fosses et les cndroils creux. La vieille
neige egrenee et plus ou moins grosse nous prouva que
la matiere coloranle etait renfermee dans les inlervalles
situcs enlre les parcelles, ce qui donnait a la surface, vue
de pres, une apparence vcinee.
« Les laches colorces pcnelraient la surface de la neige
jusqu'.i I'epaisseur de plusieurs pouces, el meme souvent
jusqu'a un pied. La couleur so montrail, lantot plus visible
a la surface, lantot plus apparcnle a quelques pouces
au-dessous. Chaque fois quo les rochers on les pierres
avaient occasionne de pclils puits dans la neige , les
cotes en etaient aussi colores dans toule leur cpaisseur.
Au total, cependant, la matiere coloranle pcnolrail seule-
menl une legere etendue dans la surface de la ncige qui
devenail de plus en plus compacle, en proportion de sou
cloignement de la surface.
« Une quanlile suffisantede celle neige coloree,ayantcle
recueillie el dcposee dans des vases de terre, ful enlin sou-
mise ii un cxamen microscopique ; a mesure que la neioo
fondail, la matiere coloranle depo.sait graduellement
sur les coles et le fond des vases une poudrc d'un
rouge fonce. Au bout de deux ou trois licures, la neigc
clant en partie fondue, on en placa une portion sous un
microscope Ires-puissant.
« M. Shulllcworlh no vil pas sans surprise que celle ma-
tiere coloranle se composait de corps organises de formes
et de natures differenles, donl quelqucs-nnes elaient vege-
tales, mais donl la plus grande portion, douce d'un mouve-
mcnl rapide, appartenait au regne animal. La coulcur du
|dus grand iiombre elail d'un rouge brillanl, approcliant
quclquefois do la nuance du sang; d'aulres corps parais-
saient cramoisis, ou d'un brun Ires-fonce et presque d'un
rouge opaque. Outre ces corps colores, 11 y en avail encore
d'aulres sans couleur, ou grisatres, dont les plus gros
etaient de nature animale, mais si peu nombreux, qu'on
a pense que leur presence elait accidentclle, el les plus
pelits elaient evidcmmcnl de I'espece vegetala
82
a Lcs plus curiciix dcs corjis :iin.si docoiiverts et ceux
qui, par leur muUituJe et Icur coulcur foncec, produisent
principalement la leinte rouge de la neige, eloicnt de pelits
Infusoires (1) d'une forme ovale, donl la coulcur elail d'un
brun rougealre Ires-fonce, ct qui claienl presiiue opaques.
Ces creatures niarchaienl avec une incroyalle rapidilc
dans toutes les directions; la majorite presentait rne forme
ovale parfaite; quelques-unes avaient celle d'une poire.
Les premieres avaient un mouvement egal et horizontal ;
lcs dernieres s'arrclaient souvent au milieu de leur course,
ct tournaient rapidement sur leur exlrcmite pointue, sans
changer de place. On, pouvait remarqucr dans les corps
ovalesune ou dcu.'i taches rougeatres et presque transpa-
rentes, soil au centre, soit pres des extremites ; on les re-
garde comme lcs eslomacs de cetlo espece que M. Shutt-
leworlh appelle Astasia nivalis.
u Parmi ces Infusoires, on en distinguait de plus gros, et
difl'crant des autres par une coulcur de sang d'un rouge
appruchant dii cramoisi, et i)ar leur transparence remar-
quablc. lis ctaient de forme ronde ou ovale, et entourcs
il'une marge ou d'nne membrane sans coulcur. Dans ecus-
ci, M. Shuttlcworlh ne put apercevoir aiicun mouvement
ou la moindre trace d'une organisation intericure ; mais il
est persuade qu'ils n'en sont pas moins des animaux infu-
soires de I'espece des Gyges qu'il appelle Gygcs sanguineus.
a On trouva cgalement sous le microscope un certain nom-
brcdecorps plus pctits encore ; ilselaient d'une rondeur par-
faite, dun rouge magnifiquc, quoique tant soit pcu transpa-
rents.Vus d'une certaine maniere, ils montraient a I'une de
leurs extremites une petite fcnte ou une ouvcrture tres-
etroite. Leur mouvement elail progressif, en cerclcs, et ils
tournaient sur eux-memes en mcme temps. On en voyait
d'autres ronds aussi, de coulcur cramoisie, legcrement
transparents aux extremites, et entoures d'une membrane
sans couleur. A un point determine, vers le bord, la masse
coloranle presentait une ouvcrture, quielaittransparenleet
presque sans coulcur, de la forme d'une demi-lune, et qui
communiquait avec le bord niembrancux. Aucun mouve-
ment ne se faisait remarqucr dans ces corps; ne peut-on
aussi les classer avec ccrlilude.
« Ainsi est prouve, dil W. Sbutlleworth, un fait qu'on
ii'a, je crois, jamais soupconne jusqu'd present, c'est-a-
dire qu'il existe dans la neige rouge un nombre infiiii
d'elres microscopiques, qui sont cvidcmment dcs ani-
maux, el a une tenqieralure qui s'clcve rarement a plus de
quelques degres au-dcssus du point glace, ct tondje pro-
bablement bicn plus bas; ce fait nous avcrtit de tout
ce qui restc a decouvrir encore dans ce nouveau nioiule,
dont les limites s'elendront a mcsure que nos microscopes
deviendront plus parfaits. »
— « 11 n'y a pas, conlinua M. de "'", qui s'apercevait de
I'etonnemenl de son jcune Dls, de preuve plus extraordi-
naire et plus frappante do la grandeur de Dicu ct des mcr-
veilles qui nous entourent, que cc nionde inconuu dcs in-
finiment petits; nous y reviendrons unjour, ct je te fcrai
voir au moyen du microscope solaire des millions d'eljcs
contenus dans la gouHe d'eau, dans le rayon de soleil, dans
la poussiere, et que tu ne soupconnes pas.
( La suite d un numcio prochain.)
(1) Les animaux infusoires. on infnsorin^ fnrcni ainsi appiMfs d;ins
I'ongine par Mullcr, iiaiuralisle danois, parce qu'ils abondenl dans Ionics
IPS substances, vcgclales ou animales, qui out (16 conserv^'es quelque
tLinps.Ils soiu si pelils, que le microscope peat seui lcs faire apercevoir.
LES MILLE ET UNE NUITS
LES MILLE ET €NE NUITS
D'EUROPE ET D'AMERIQUE,
CnOIX DES MEILLEUnS CONTES
ESPAGNOI.S, ALLEM.^NDS, A5C1.AIS, AMEBICAINS, ETC., ETC (1)
TBOISlillE KCIT.
CONTE DE nOK BABLADOB DE KA ISIiA.
— « nenvoyez-moi ce brave homme, s'ccria le deyd'Al-
ger en lui donnant dix sequins; son conte est bon, et d'une
moralile qui doit plaire a tons ceux qu'Allah charge de la
direction des peuplcs. Si chacun sc tenail a sa place, iln'y
aurait pas de revolutions... Mais, ajoula-t-il en baillant, ces
denies glaces et ces Nains difformcs me fatiguent un pcu.
Est-ce qu'il n'y a pas de soleil en Europe? Qu'on me fassc
venir un Espagnol, ce petit vieux precepteur, dom... Com-
ment I'appelcz-vous? — Dom llablador, Uautesse? — Lui-
meme.)>L'ordrefutaussitutli'onsmi.s, etunpersonnageasscz
chi5tif, I'reil clincclantet I'air fier, fut inlroduit; quand
il sut cc dont il s'agissail, il rccita le conte espagnol sui-
vant, pour amuscr Sa llaulessc :
LE DOYEN DE BADAJOZ.
Lc doyen de la cathcdrale de Badajoz ctait plus savant
lui seul que tons les dorlcurs de Salamanque, en y joi
gnant ceux de Coi'mbre et d'Alcala. 11 cnlcndnit toutes les:
langues jnortes et vivantes; 11 posscidait toutes les sciences!
divines el humaines : mais malhcureusement il ne savail
pas la magic, ct il en elait inconsolable.
On lui dil qu'il y avail dans un faubourg deToledeuD ma-
gicien tres-habilc, qui se nommait dom Torribio. Sur-lc-
champ il fait seller une bonne mule, il part pourToliide,
ctva descendre a la porte d'une assez vilaine maison, oucc
grand homme elait logc. '
((Seigneur magicien, lui dit-il en I'abordant, je suis le, I
doyen de Badajoz. Les savants d'Espagne nie font rii'jimeur
de m'appeler Icurmaiire; maisje viens dcmander un litre
plus glorieux, cclui de voire di.sci]ilc. Daigncz m'inilier aux
mysteres de voire art, et complez sur une reconnaissance
digrie du bienfail et de son aulcur. »
Dom Torribio n't-tait pas fori poll, ([uoiqu'il se piquAt de
vivre avec la meillcure compagnic de I'cnfer. 11 rcpomlit ;i
M. le doyen qu'il pouvait cherclier ailleurs un maitre de
magie ; que pour lui il elait las d'un metier ou il n'avail
gagnc que des com]iliments et des promesses, ct qu'il nc
deshonorcrail plus les sciences occulles, en les prosti-
lu.inl a des ingrats.
« A des ingrats 1 s'ecria le doyen ; quoi 1 seigneur dom
Torribio, vous avez Irouve des ingrats! ct vous nuriez
riiijuslice de me confondre avec dc ]iarci!s nionstrcs ! «
Alors il ctala tout ce qu'il avail lu d'apophlliegmcs ct
de maximes sur la reconnaissance ; il dcbita, du Ion le phis
doux et de I'air le plus vrai, tons lcs sentiments honnelcs
que sa memoire put lui fournir : en un mot, il paria si
bicn, qu'apres avoir rev(; un moment, le sorcier avoua qu'il
(I) Voy lcs nos I el II. Prettitere el accomle Suits. Le come inlilule
/i' lltriijun lie Baitajaz faisail origmaiiciiicnt parlic d'un recucil dc rccils
el apologues ( El Conile Litcanor ), tcrii par un ccclcsiasliquc espagnol,
el I'un dcs clicfs dVcuvre de la \icillc liil^raiure casUUane. L'abbc Dlau-
cbrl, de Cliarlrcs, I'un des mcilleurs (^crivains et des hommcs les plus
spirilncls ct lcs [dus modesies du dix-liuitit'iiic siCcIe, a iiuii6 ce conte
piquant et nioial, et I'a insure dans son cliarniant volume A'Aiwlosucs,
i
D'EUnOPE ET
ne pouvalt rien refuser a un galanl liomme, qui savail (anl
de beaux passages.
« Jacinlhc, dit-il a sa gouvernante, vous meltrez deux
poules aupol, une perdrix a la broche; j'espcre que mon-
sieur le doyen mc fora rhoiineur desouper ici. »
Enmeme temps il le prenJpar lamaiiiet le fait passer
dans son cabinet. Lii, il le louche au front, cu murmurant
ces Irois paroles myslerieuses, que je prie Sa Ilautesse de
ne point oublier :
Orlobolan, Pistafrier, Onagriouf.
Puis, sans autres preparations, il se met 4 lui expliquer,
avec beaucoup de ncttcle, les prolegomcnes du grimoire.
Le nouveau disciple ecoulait avec une attention qui lui
permettait a peine de rcspirer, lorsque Jaciiithe enlra brus-
quement, suivie d'un petit homme botte jusqu'a la ccin-
lure, etcrottejusqu'aux epaules, qui demandait a parler a
M. le doyen, pour une affaire trcs-presseo ; c'etail le pos-
tilion de son oncle I'eveque de Badajoz, qui avait depeclie
apres lui, et qui avait couru jusqu'a Tolede sans pnuvoir
ralteindrc : il venait lui apprendre que, quelques lieures
apres son depart, monseigneur avail eu une attaque d'apo-
pleiie si violente, qu'elle faisail craindre les suites les plus
funestcs. Le doyen jura de bon coeur, tout bas pourtanl el
sans scandalc, conlre la maladie, le malade el le courrier,
qui, effcclivcmenl, prenaient tons trois leur temps on ne
pent plusmal. 11 se delai-rassa du postilion, en lui disant de
retourner bion vite a Badajoz, et qu'il no tarderait pas a le
suivre; apres quoi il repritla lecon, commes'il n'y avait eu
dans le moude ni oncles, ni apople.vies.
(luelques jours apres, on rccut encore des nouvelles de
Badajoz ; mais cellcs-la valaient la peine d'etre ecoutees.
Le grand chantre et deux anciens clianoines vinrenl noli-
fier a M. le doyen, que son oncle, le rcverendissime cvc-
que etait alle recevoir dans le ciel la recompense de ses
verlus ; que le chapilre, canoniquement assemble, I'avail elu
pour le siege vacant, el qu'on le suppliaitde venir consoler,
par sa presence, I'Eglise de Badajoz, sa nouvelle epouse.
Dom Torribio, present a la harangue des deputes, pro-
fita do I'occasion en habile homme. II pril en particulier
le nouvel eveque, et, apres un petit compliment conve-
nable aux circonstances, il lui dit qu'il avait un fils,
nomme dom Benjamin, ne avec de I'esprit et de bonnes in-
clinations , mais dans lequel il n'avail apercu ni goiil, ni
talent pour les sciences occultes : que s'etaut propose d'en
faire un bon pretre, il avait reussi, grace au ciel, dans ce
pieux dessein, et qu'il avait la consolation d'entendre ciler
son cher fils comme le meiUeur sujel du clcrge de Tolede;
enfin, qu'il siippliait tres-huniblemenl Sa Grandeur de vou-
loir bieii resigner a dom Benjamin le doyenne de Badajoz,
qu'elle ne pouvait conservcr avec Vevechc.
" Uelas! repondit le ci-devant doyen , d'un air un peu
cmbarrasse, jo ferai toujours lout ce qui pourra vous etre
agreaUe.Cependnnt,ilfaut vous dire que jai un parcntdonl
je suis I'herilier, un vieil ecclesiastique, qui n'est bon quVi
etre doyen, etque, si je ne lui donne pas cette place, me
voila brouille avec toule ma famille, que j'aime jusqu'a la
faiblesse.Mais, ajouta-t-ild'unionplusaffectueux, ne comp-
lez-vous pas venir a Badnjoz? auriez-vous la cruaule Ce
m'abandonner, preciscmcnt quand je commence a pouvoir
vous elre utile? Croycz-nioi, mon cher maitre, parlous en-
semble, et ne songcz qu'a Tinslruction de voire disciple.
■Vous pouvezetre Iranquillesur relablissement dedoni Bcn-
amiu, jem'en charge ; et, lot on lard, je ferai pour lui plus
D'AMERIQUE. 85
que son pere ne deniaiide: un miucc doyenne, au fond do
I'Estramadure, n'esl poinl un benefice qui convienne au
fils d'un homme tcl que vous. »
II y avail faute, dironl les gens severcs, dans le marcbc
que le doyen proposait au magicien ; cependant, il est cer-
tain que ce marche ful conclu, sans que deux pcrsonnages
si cclalres en aient jamais eu le moindre scrupule. Dom
Tori ibio suivit a Badajnz son illustre elcve ; il eut un bel
apparlement dans le palais, et il se vlt respecte de lout le
diocese, comme le lavori de monseigneur.
Sous la conduite d'un si habile maitre, I'elevefil des pro-
gres rapiJes dans les sciences secretes : il s'y livra meme
dans les commencements avec une ardcur qui pouvait pa-
raitre excessive ; mais il modera peu a peu cette especc
d'intemperance ; el il fit si bien, que les eludes magiques
ne nuisirent point a ses devoirs. II s'ctait intimcinent con-
vaincu d'unemaxime Ires- imporlante aux sorciers, ou sim-
plemenl philosophes el gens de leltres, que ce n'est pas
assez pour eux d'aller eu sabbat, et d'ornerleur esprit de
ce que les sciences huraaines onl de plus curieux ; qu'ils
doivenl encore enseigner aux autres le clicmin du ciel et
faire Qeurir dans I'ame des fidelcs la saine doctrine et les
bonnes mtrurs. Ce ful en se conduisanl par des principes
si sages que le savant prelat rcmplit bienlut toute I'Europe
du bruit de son merite ; el que, lorsqu'il y pensail le
moins, il se vit nomme a I'arclieveche deComposlelle. Lc
peuple de Badajoz gemit, comme on peut croiie, de I'eve-
nement qui lui enlevail un si digne pasteur ; et, pour lui
donner une derniere marque de respect, on lui defcra
unanimement le choix de son successcur.
Dom Torribio ne s'endormit pas dans une si belle occa-
sion de placer son fils. II demanda I'eveclie au nouvel ar-
cheveque ; et ce fut avec loutes les graces imaginables
que son eleve le lui refusa. II avail lant de veneration pour
son cher maitre I il clait si afflige, si bonlcux de lui refu-
.s<r une chose qui paraissail toule simple! mais pouvait-il
faire autrcmenl? Dom Fernand de Lara, connelablo de
Caslille, demandait ce meme eveche pour son flls ; sans avoir
jamais vu ce seigileur, il lui avail, disait-il, des obligalicms
secretes, importanlcs, el surlout Ires-anciennes. C'elait
done un devoir indispensable de preferer I'ancien bien-
faileur au nouveau; mais, a le lien prendre, ce trait d'e-
quite n'avail rien que de fort agreable pour dom Torribio ;
i! voyait par la ce qu'il devait atlendre quand son lour
scrait venu ; et son tour vicndrait infailliblement a la pre-
miere occasion. Le magicien cut I'honnetele de croire
I'anecdote des anciennes obligations, et il se rejouit lant
qu'il put d'etre sacrifie a dom Fernand. On ne songea plus
((u'aux preparalifs du depart, et on alia s'ctablir a Com-
poslelle ; mais ce n'elail presque pas la peine, vu le peu
de temps qu'on avail a y demeurer. Au bout de quelques
mois, il vinl de Rome un messager qui apporia la barrelte i
I'archeveque, avec un bref trcs-honorable, par lequel oc
I'invitaita venir I'aiderdescs conseilsdanslegnuvernement
du monde Chretien ; lui permetlant, de plus, do disposer de
sa mitre en faveur du sujel qu'il voudrait choisir.
Dom Torribio n'etail point a Composlello quand le cour-
rier y arriva ; il ctail allc voir son cher fils, qui elait tou-
jours pretre habitue dans une petite paroisse de Tolede ;
mais il rev;->t bientol, el, a son rctom-, il n'eut pas la peine
(le rien J n.auvCr. Son eleve courut au-dcvanl de lui, les
bras oavtiU :
(I [lion cher m,-?tre;!aidil-il,je vous annonccdeux bonnci
OJ
LES MIllE ET UNE NUITS
uouvelles nu lieu d'une ; voire disriple est cnnllnal, el voire
fils va bienlol Tclrc, on jc n'aurai point de credit a Home.
Jcvoulais, enallcndant, lefaircarchpvci|iiedeComposte\le;
niais ailmircz son malhcur, ou pliilut le mien ; ma mere,
que nous avons laissce a liadajoz, m'a ecrit, pendant voire
absence, une cruelle lellre, qui ronipl loules mes mesiires.
Elle vcul, a toule force, me dnnner pour succcsseur le licen-
cie dom Pablos de Salazar. Elle me menace de monrir de
douleur, si elle ne pent rien iiblcnir pour lui, ot je ne
doule pas un moment qu'elle ne tienne parole. Metlez-
vous d ma place, mon chermaitre : tuerai-je ma mere? »
DoniTorribion'tHaitpasliommeaconseiller un parricide; il
applaudit a la nomination de dom Pablos, el ne sc permit pa
le moindre ressenlinient conlre la mere du doyen parvenu
Celte mere, si on veut le savoir, etait une bonne femme
prcsque imbecile, qui vivail avcc son chat el sa femme
de chnmbre, et savait a peine le nom de dom Pablos.
Elait-cc bien elle qui faisail donner I'arclieveche a dom
Pablos? n'elail-ce pas plulotunGalicien, parent decetarchi-
diacre, lequel doiinait d'excellents diners, et chez lequel
I'ancien doyen allail s'cdifier assidument, depuis qu'il de-
mcurail a Composlellc?
Quoi qu'il en soil, dom Torribio suivit A Rome son
elevc; et a peine yelaient-ils arrives, (|ue le pape moiirut :
il est aise do provoir on cet evencment va nous conduire.
On enlre an conclave ; loules les voix du sacre college se
rcunissent en I'avcur de I'Espagnol : le voilei inlronise!
Apres les ceremonies de rexallati(m, dom Torribio, admis
a une audience secrete, pleura de joie en baisant les pieds
de ce cher cleve, <iu'il voyait remplir avec tanl de dignile
D'EUROPE ET D'AMERIQU:!.
sa haute deslinee. 11 rcpresenta modcstemcnt ses longs ct
fidcles services; il rappcla les promesses du doyen, pro-
messes inviolables qu'il avail renouvelees recemment ; il
glissa quelqiies mols sur le cliapeau qu'on venaitde quitler
en rccevant la tiare ; mais au lieu de demander ce cha-
peau pour dom Renjamin, il linil par un trail de modcralion
qu'on ne coniprend pas ; il prolesla que, rennncanl a toute
esperance ambilieiise, ils se Irouvcraient trop contents,
son fils el lui, s'il plaisait a son eleve de leur accorder,
avec sa benediction, le moindre bienfait temporcl, une
pension viagere qui put suffire aux besoins modesles d'un
ccclcsiasliqne et d'un philosophe.
Pendant cette petite harangue, I'elevc se demandait A
lui-meme ce qu'il ferait de son preceplcur. Ne pouvail-il
enfin se passer de lui. ct nesavait-il pas plus dcmagie qu'il
n'en fallail? lui conviendrait-il mc'me do parailre encore
au sabbat, et de se soumetlro a I'etiquelle indccenio qui
s'y observe?
Toute rcllexion faitc, on jiigea que dom Torribio n'c-
tait plus qu'un homme inutile, et nieme incommode ; cc
point decide, on ne fut plus en peine de ce qu'on avail a
rcpondre. Voici, en propres lermes, ce qu'on ropondil :
« Nous avons nppris avcc douleur que, sous prele\lede
sciencesoccultes, vousrntrelenez uncommerceahomin.ible
avec I'esprit de tenebres ct de mensongc ; c'esl pourquoi
nous vous exhorlons palernellemenl ,'i espior ce crime par J
une penilence prnporlionnee a son enormile ; de plus,!
nous vous enjoignons de sorlir des lerres de I'Eglise dansi
I'espace de Irois jours, sous peine d'i^'tre livre au bras sc-j
culicr el a la rigueur des llanuucs. »
~:^
Dom Torribio, sans sc deconcerler, repeta a rebours les
trois paroles my^l(!rieuses, dont Sa llaulesse doit se souve-
nir, ct dit : Fuoirgano, Rcirfalsip, NalobiUro.
Puis, .s'approchanl d'une lenelrc, il cria tant qu'il put:
(cjacinlhe, ne metlez qu'une pouleaupot.. pas dc per-
drix!... M. le doyen ne soupera point ici. »
Li; sAVOin-vivnE en Eunopc.
8-
Ce fut Id un coup ic. tonnerrc pour le pretemlu pnpe. II
revint subilfiment d'une cspece d'exlase ou I'aTaient jrle
les trois paroles magiques, la premiere fois qu'elles fiirent
prononcees. II vil qu'au lieu d'etre au Valican, il etait en-
core a Tolede dans Ic cabinet de dom Torribio ; il vit mi>ine,
a la pendule, qu'il n'y avail pas meme une heure qu'il
clalt enlre dans ce cabinet fatal, oii Ton faisait de si beaux
reves. En nioins d'une bcure, il avail cru clre magicicn,
cveque, archcveque, cardinal, papc ; ct il tronvait, au bout
Ju compte, qu'il n'utait qu'nne dupe ct un fripon.
Tout avail eti; illusion, exceple les preuvcs qu'il avail
donnees dc sa faussetii et de son mauvais cftur. II sorlil
sans dire mot, relrouva sa mule ou il I'avail laissee, et re-
prit avcc clle le cliemin de Badajoz, doyen comme dcvanl,
sans avoir apprisle plus petit mot de magic.
— a Ah, all, ah! s'&ria le sultan, voild qui est lion I
J'aime cc route. II est court, il est instructif, il est vrai.
Qu'on donnc un caftan de Kashmir a don llablador et unc
bourse de cent sequins ; cl qu'il relourne dans son pays, n
{Fin dc la tioisiime Nutlet du Conic de dom Habladnr.)
'^ Bc^„._,^
raison do dn-e que « les bonnes ni.mieres soiit la lleur du
bon sens, n Ou pent en dire aulanl dcs bons sentiments;
lorsquc la loi de la bienveillance est gravce au fjud
LE SAVOm-VIVRE EN EUROPE.
SIHPLES COKSEILS A CEUX QUI ENTfEST DANS LE MOSDE.
L'afrccOlion el la tlinlillio. — Le dianteor de romances. — Tollcue d'une
jeone Clle pauvre. — Un roonsienr qui ne sail pas soriir.
Rien de plus nfccssalrc, rlen de plus facile en nijmn
Icmps que le savoir-vivrc. Un Italien, Sil.io Pellico. a |
du cmur, cUo conduit ,nn dcsintt'rcssement dnns les peliies
cliosfs comme dans les grandes, ellc inspire ce dosir d'o-
bliger et ccl empressement a procurer du plaisir aux autrcs
qui sonl la source des bonnes maniiJrcs.
Point d'affcclation, de recherche, de vanitc souffrantc,
d'amoiir-propre vain, vous plairez sans peine. Pourquoi ce
monsieur, qui cbante la romance avec tanl d'appret ct dcs
airs de berger langoureux, cxcite-t-il un sourire? 11 n'est
ni vieux ni jeune, ni beau ni laid; son costume est
coiivenable. II passcrail fori bien sans cello pose mclodra-
malicjue, et ccl air dc victime agoiiisante dont vous le
voyez s'armer en pure perte. A-t-il perdu sa mere'.' uno
epouse adorce vienl-elle d'expirer?
Non, il chanle une romance en mi bcmoll
Ce beau chantcur qui joue la tragcdie en roucoulant
n'est nuUemenl convenable ; el le savoir-vwc consiste
dans la convcnance parfaile; la grace n'est quo I'exquis,
le dernier tcrmc de la convcnance. Celle jeune fil'.c, si
simple et si pen co>|uclte dans >a polite cellule proprotlr,
et occupce a sa t;iclio matiiialo, est do mcillcur gout dans
son liumilite laboricuse, ello est plus gracieuse mille fois,
sans guipure et sans denlelle, pareedesa scule modestic ;
— assise pros dune table de bois blanc, — que ce clian-
Icur sentimental, donl le monchoir qui passe et les clie-
veux crepes avcc un desordre apprele , donl les mains
croisccs avec desespoir el les ycux lournos vers le cici, Ic-
moignentdo la doulcur profonde avec laquclle il frcdonne :.
mon village !
Jc te revois.
ou telle tirade non mains Iragique.
Fuycz done toiile .-iffcclalion, mais ecaricz aussi h man-
8G
LE SAVOIR-VIVRE EN EUIIOPE.
vaisehonlc. N'iniilez pas ce monsieur qui, pour sortir dun I ses doigls, et croit que tous les yeui sont flies surlui
salon, hesile, tremble, tourne et retourneson chapeau entre | II n'en est rien. On ne le remarquait seulement pas.
^
''1 ''''^%|il,l|lil o^?¥^L u „
!'l ) I
Evitons ces tristes illusions et ces sleriles chagrins de I'a-
moar-propre.
II.
Anclens TraltSs da savolr-vivre. — Casliglloiie. — Tiaeloa. —
La Poliiesse,
Bien que le savoir-vivre consiste surtout dans une sim-
plicite et un aplomb modestes, telle en est rimportance
dans la sociele, que souvent on I'a trailii conime un art.
Plusieurs cerivains distingues de diverscs epoques out
cssaye de tracer le code du savoir-vivre et du bon gout.
Nous cilerons dans ce nombre I'aimable et ingenieux au-
teur de plusieurs ouvrages pleins d'inleret, de grace et
de savoir, madame la conUesse de B. ; — au dix-luiilieme
siecle, Moncriff, autcur de I'Art de plaire ; — et au quin-
zicme, I'llalien Castiglione, dont le style est un modele
d'elegance.
Ce dernier recommande surtout de fuir I'affectation ; il
la reprend dans la conversation. « L'affcctation mediocre,
dil-il, (1 n'cst qu'ennuyeuse ; hors de mesure, elle devient
« ridicule a I'exces. Telle est celledes gens quiparlent Irop
« dc Icur rang, de leur bravoure, de leur noblesse. »
II la blame dans la toilette dcs fcmmes, et il en veut pcut-
("treuu pen tropa I'affcclalion des prudes; ilne permel pas
<i que la dame du monde, pour sc faire estimer bonnele, .soil
« coUet-monte [rilrosa), iiu'elle paraisse abhorrer la sociole,
a les propos hasardes , ni qu'elle se leve quapd on les
« risque, parce qu'on pourraii facilcmcnt croire qu'elle feint
« de paroitre austere pour cacher ce qu'elle craiut qu'on
(tapprenne. »
II est vrai que ces manieres sauvages sont toujours
desagrenbles ; il faut savoir sc tairo et ne temoigncr par
aucun gcsle un mccanlentcuient d'ailleiirs foiide. Ainsi
Fenclon invite une dame dc la cour faisanl profession de
piete u sc monlrer, non pas morose et de mechanic hu-
meur, maisgaie, complaisanlc, sons conlrainle, sans affec-
tation, sans secheresse, a nepas etre incommode auxautres,
et a toujours laisscr place alacharite etila bonte.
« La politesse, dit un Espagnol (Balthasar Gracian), n'est
qu'un emploi et un exercice constant de la bonte et de la
« sympalhie, un sacrifice de chaque minute envers les
« aulres; c'estla bonte mise en pratique perpetuelle et re-
" velee par de petits actes qui plaisent et qui charment. »
Meme dans la vie domeslique, la politesse est excellente,
et Ton s'enecarte trop. Unpoete americain, dans son style
figure, exprime cette idee fort juste, que Ton est plus heu-
heureu.x au sein de I'existence privee, par la politesse et la
bonne grace de ceux qui nous entourent que par de grands
actes de charite et de devouement. Ceux-la sc representent
a de longs inlervalles dans la vie ; mais le savoir-vivre et la
politesse sont de chaque jour. « C'est, dil-il, un modeste
« courant qui coule incessamment, un faible ruissenu qui
« se glisse en secret entre les murs d'un intcrieur domes-
« lique ct le long dcs senliers de la vie privee ; sans faire
« aucun bruit dans le monde, il devient, en deflnilive,
« un Iribut plus important dans la masse des consolations
« et des feliciles humaiues que tel acte soudain de munifl-
« cence, torrent transiloire et passager qui s'elance avcc
« fracas, qui etonne, epouvante, et souvent n'a pas de fe-
« condite reelle. »
Ne pas observer les usages recus, c'est deplaire a ceux
qui les observcnt ; c'est les accuser de folic on de maiivnis
goiit, c'est presque temoigner son antipathic. 11 faul done
se lever, marcher, saluer, parler, a pen pres conime tous
les membres de la societe qui nous environne, se distin-
guer seulement par une simplicitc ct une amenilc plus
grandes, et observer les mille pelites convenances du temps
el du pays on Ton eslne.
Nous recueillerous ces regies fort simples mais nccess.ni-
res du savoir-vivre, tclles (|uc la praliquent aujourd'liui les
hoinmcs bien eleves de I'Earope entiere.
{La suite a un numero prochain.)
PETITES MOBALES.
PETITES MOBALES.
87
CARNET DUN VIEUX CURfi.
Kemeltre au IcndemaiD. — Waller Scoit.
La mode en mcdeciae. — Cure merveilleuse. — Digiiiledu travail.
Coagulation du lail. — Les insectes balayeurs.
Bon sens vaat inicux que science.
^ I [irinccsse Naasicaa.— Etymologic de quelqnes d^siguatlous am6ricaines.
La priere.
aXMXTTBE AV LXiaSEmATN.
Waller Scolt, ecrivanta un ami qui avail obtenu un em-
plui, liii donnail ce sage conseil :
« II faul avoir grand soin de resisler au penclianl qui
« vous enlraine facilcmenl, lorsque les lieures de la jour-
II nee ue sonl pas toutes rcmplics : je veux parler de
<i ce que les bonnes femmes appellenl d'une raanierc
(I si expressive , fldner. Ayez pour devise : Hoc age
« {remptis la tache). Ne renicllez pas au lendemnin ce
« que vous avez a faire ; ne prenez voire recreation qu'a-
« pres le travail, jamais auparavaiil. Quand un regiment
« est en marche, on voil souvenl la confusion se mellre
« dans les rangs de I'arrierc-garde, a cause du mouvement
cc irregulier et interrompu de I'avant-garde : il en est
« de meme des affaires. Si la premiere en tele n'est
j « pas cxpediee avec promptitude et regularile, d'autres
u (Mioses se rcunissant a cille-ci, les affaires s'accumulenl
" I'l la confusion devient telle, que la "ete la niieux orga-
« iiisee ne peut plus y sufDre. De grace, ecoutcz cccijc'esl
« une tendance d'esprit Ires-commune chez les liommes
II d'intelligence et de talent, quand leur temps n'est pas
tt bicn regie, et qu'il est soumis a leur caprice. »
« Semblable au lierre qui enloure le chene, le lalsser-
« aller affaiblit, s'il ne detruit pas entieremenl, la puissance
<i des efforts courageux et necessaires aux succes. Je fais
a preuve de trop d'amitie en vous donnant ce conseil pour
« avoir bcsoin de m'en excuser; mais j'espcre apprendre
<i bienlot que voire exactitude est comparable a celle d'une
« horloge hoUandaise, que les heures, les qucrts, les mi-
« nutes, lous les instants de voire journee, sonl regies de
" meme. C'cst le point decisifdans la vie bumaine ; avec
•• ccla, on pent toiit risqucr, et tout se rijparc. »
LA MODE EN SIEDECINB. — CDBS BIEBVEILLEUSE.
Entre les annecs 1730 el 17C0, la rage mcdicalc de I'eau
de goudron dominait, comme I'eau-de-vie el le sel, i'hy-
(Iropatliie el aulres rcmedes univcrsels onl ete de mode
derniercmcnl. Les journaux ne ccssaient de raconlcr les
mervcilleuses cures obtenues par I'usage du goudron em-
ployi; sous toutes les formes. On vit parailre une mullitudc
(le pamplilets et de memoires, dent le plus ctJlebrc ful
ccrit par Ic doctcur Dcrkeley, evi;que pruleslautde Cbjyne,
sous oc litre, intitule : Iris, on Chaine dc reflexions el de
rcclierehes pliilosophiques sur I'eau dc goudron. A peine
cxislait-il ime maladie que le public ne s'imaginat pouvoir
giierir avec ce remtide precieus, mais peu aromatique. Cer-
keley prelendit que I'eau de goudron elaitinfaillible pour les
coliqucs nerveuses; d'autres dijclarerent qu'elle les avail
gui^ris dc la goulte ; chez plusieurs elle avail cbassela fievre,
les maux de dents, les asthmes et la consomption. Mais les
succes les plus remarquables obtenus par le goudron s'e-
taienl raanifestes sur les membres fractures. Dans une letlre
d'Uorace Walpole a sir Horace Mann, publiee derniere-
menl, on lit le recit d'un fait des plus bizarrcs. — On cn-
gagea un marin, qui s'etail casse la jambe, a faire son rap-
port a la Societe royale. 11 ecrivil en ces lermes : « M'elaut
fracture la jambe en lombant du haul d'un mat, je me
contentaid'y appliquer de I'eloupe imbibee d'cau de gou-
dron, etccpendanl je pus marcher au bout de trois jours
comme avanl I'accidenl. » L'hisloire parut incroyable, car
jamais on n'avait reconnu dans le goudron, et moins en-
core dans I'eloupe, d'aussi mervcilleuses proprieles ; on ne
pouvait guere non plus s'en rapporler a la simple asser-
tion d'un pauvre'marin. La Societe demanda, avec raison,
une plus ample information, el je .suppose qu'elle exigea des
preuves. Plusieurs avaient des doutes sur la realitii de I'ac-
cidcnt; mais celle partie de I'bistoire ful veriBee. Cepen-
danton avail encore peine a croire que le goudron el I'e-
toupc eussenl ele les seuls remedes employes; el guerir une
jambe cassce en Irois jours paraissail non moins merveil-
leux, en admellanl meme qu'ilspussent produire de pareils
effels. Plusieurs lettres furcnt echangees entre laSocicleel
lepalicnt, quifit de nouvelles prolestalionseljura qu'il n'a-
vait eu recours a aucun autre remede. Cel bomme, apres
tout, disail la verite. Je crains que celle methode promple
el peu coijteuse n'ait pas et(> fori goiltee des cbirurgiens
en general. Quoi qu'il en soil, vous serez ravi de la naive
et honnele .simplicile du marin. II ajoutail en postcriplum
dans sa derniere letlre : « J'ai oublie dc dire a vos sei-
gneuries que la jambe tjlait de bois. »
Celle hi.stoire , quoique vraie , n'est pas telle que
Walpole la racontc. Le tour ful joiie par John Hill, un des
bommes les jilus excentriques du temps, que les membres
de la Societe royale avaient refuse d'admettre parmi eux.
II se vengea en leur envoyant un rapport sur la cure extra-
ordinaiie du marin, comme la tenant d'un praticien de
campagnc ; alors, lous ces savants reunis se mirent gravc-
ment a disculer le cas extraordinaire, s'enlr'aidant de leur
savoir medical el scicntillque. Le rcsullat de celle savanle
deliberation (5lant devenue public, sir John Hill envoya
une secoiule letlre par laquelle il prevenait la socieli; qu'il
avail oniis de pailer d'une circonslajice au sujet de la cure,
c'est que le marin avail une jambe de bois.
Celle jilaisantcriecircula de lous cotes; on crut moins
aux verliis iinivcrsellcs du goudron et de I'eau goudronnee,
et, peu de temps apres, ces remedes furcnt completcment
dedaigntjs.
DIGNITE DU TRAVAIL.
J'ai foi dans le travail. J'adore la boiile divine qui nous
a places dans un monde oil le travail soul nous soiilienl.
Quand memo je le pourrais, je ne voudrais pas cchangcr
conlre une volupte sans borues notre assujellissement
aux lois ou aux maux physiques, aux besoins de la faini
et du froid, et la niicessile de nolrelulte incessante. Quand
meme je le pourrais, je ne voudrais point tempcrcr les
elements de sorle qu'ils ne nous donnassenl que des sen-
sations agreahles. Une vegetation lellemenl cxulierante, qui
priiviendrait tons nos besoins, et des mincraux asscz mal-
88
PETITES
Icallcs pour n'opposer oucune resistance A noire force et il
liotrc ndressc rciidraicnt ce monJe fort iiisipiJe.
(jue ferions-iious?(|uo dcvicndrions-iious? A quoi cm-
plojer noire force? Quelle csqjerance et quelle craintedi-
versifieraient noire existence? quelle nuance en varierait la
trame? Ce scrait un longsommeil.
Un IcI univcrs ne pourraitproduirc qu'unc race mepri-
sablc. L'homme doit sa croissance et son cnergie a cet
cjcercice constant de sa volonle contrc les difficulles, que
nous oppelons efforts. Le travail facile et agreable ne pro-
duit pas des amcs puissantes et ne donne point a l'homme
la conscience dc son pouvoir.
Agissons, luttons, perseverons, sachons conquerir la
force de la resistance , I'habitude du travail, celle d'en-
durcr, de combatlre, forces sans lesquclles tous les autres
talents acquis devicnnent inutiles.
O'CoSJtElL.
COAGUZ.ATIOIIJ SU I.&IT.
La coagulation du lait an nioyon d'une simple membrane
buniide est un phenomenc si rcmarquable et si difOcile a
cx]]liquer, que Ton ne s'elonnc pas qn'il ait excite ralten-
lion. On a fait des experiences sur la membrane memo,
aDn de s'assurer de ses effels. Parmi ces experiences, il en
est une trcs-interessanle faile par Derzdlius. II rapporle
qu'il prit un morceau de I'intcrienr de I'estomac d'nn vcau,
le nettoya avec soin, le secha Ic plus completcmcnt
possible, le pesa soigneusenient, le mit dans dix-huit cents
fois sa pesanleur de lail, et fit chauffer le tout a cent
vingt degres de Fabrenlieil. Aprcs quelque pen de temps,
la coagulation fut complete. Alers il ola la membrane, et
apres I'avoir lavee et seclice, il la pesa de nouveau i la
perte fut d'un peu plus dun dix-septieme du poids. D'apres
cette experience, la partie dissoute de la matiere active de
la membrane avait coagulc environ trente mille pesant
dc lait.
(Fowncs's chemical Prize-Essay .)
IXS INSECTXS BAIiAYEUaS.
Dieu a veillc, non-seulement a la beaute, a I'harmonie,
mais i la proprete de noire monde. Quand les crevetles
paraissent sur nos tables, nous ne nous doulons gnere
des fonclions de neltoyage universcl qu'ellcs reniplissent
pendant leur vie.
L'cmploi allribue a ce crustacc semble elrc analogue a
ceUii de qneli|ues insccles terrestres, dont la lache est de
faire disparaitre les deliris de la matiere animale apres que
lesltelcs de proies'en sontrassasiees. Si Ton place le cada-
vrc d'une grenouille ou d'un petit oiseau mort pres d'une
fourmilierc, ces insccles I'ont bien vite reduit a I'clat
dc squeletle soigneuscment netloyc. L'espece des cre-
vetles, agissant par legions, enlcve aussi proniptement
autour des os la trace de la cliair des animaux abandonncs
a leurs ravages. Ce sont enfin les cureurs et les balayeurs
de rOciian ; et nialgre Icur imnionde fonction, ils sont
encore utiles apres leur mort, a tilro de comestible deli-
cat, agreable et nourrissant.
BON SENS VAOT MI£UX QOE SCIENCE.
La princesse Nausica ou Nausicaa, une des hcro'ines
d'llumerc, et Clio du roi des Piicacicns, est representee par
I
510 HALES.
le poete de la manii5rc !a plus naive ef la plus aimahle. Cellc
iille de roi, radolesccnte des temps priniitifs, joint a la
double ingenuite dc son cpoquc hislori(iue ct de son ago
personnel une grace naturelle ; et ce melange prete un
charme extreme au caractere de la jcune die.
Dans une des plus jolics scenes oiicllc apparail, clle jouo
a la balle avec ses compagnes sur la greve converle de
sable et battue des (lots de la mer. Un naufrage, Ulysso,
jete par la tempele sur cette plage, s'estcndornii dcniorc
un roc, ct la balle, lancce par une main trop vive, s'est
cgaree de son cote ; on la cherehc, on rit, on se presse, et
les jeunes filles rieuses aceourent jusqu'a la caverne, on
elles apercoivent avec etonnement le naufrage elendu
sur le sable et que leurs cris joycux rcveillenl. Nausica
s'arrele emue d'une profonde pitie pour le nialhcureux ;
c'est une des plus dclicieuses scenes de ce vienx roman
grec, qui s'appelle I'Odysscc, et qui a etc pour Tanliquilo
paienne ec (|ue liobinson Crusoe est pour nous. Or, comnie
les tjrecs n'avaicnt pas deux mots pour exprinier une balle
ct une sphere, el que pour eux une balle elail une sphere,
et une sphere une balle, voici Tctrange erreur dans la-
quelle est tonibeun moderne hislorien derastronomie, lo
savant allemand Wcidlcr. II dit que I'usage de la sphere
i-emontc a Nausica, princesse qu'il croit el prelend avoir
etc fort instruite. Weidler a traduit ces mots d'llomcre ,
Nausica trouva enftn la balle, par ccux-ci : Nausica in-
ventacn/in la sphere. De sorte que celle jeune flUede roi,
celebre dans VOdyssee pour avoir tres-bien su blanchir lo
linge, conJuire uncharel jouer a la balle, est transformee
par I'drudit en aslronome de premier ordre. Un pcu de
raison est preferable a beaucoup d'erudilion. Bon sens
vaut mieux que science.
STZmOLOOIE DB QUELQUES DSSIQHATIOKS
AUEBICAINES.
Rien ne se perd ct no s'efface plus vite qu'une elymolO'
gie. Di'ja la designation si recenlc des divcrses parlies dci
litals-Unis est obscure et pcu connue.
Le pays du Maine fut ainsi appelo, des 1638, d'apres le\
;Uatne en France, province dont llenriclle-Marie,reined'An-
gleterrc, claitalors proprielaire. — New-Hampshire elail Ic'
nom que Ton donna au terriloire conferc au capilaine John
Mason par leltres palenlcs, le 7 novembre 1G39, eu egard
au palente, qui elail gouverneur a I'ortsmoulb, dans le
Hampshire, en Anglcterre. — Vermont fut ainsi nomme par
les hubilanls dans leur declaration d'independance, 10 Jan-
vier 1777, d'apres les mots francais ticrl ct«ion( (monla-
gne); — Massachusetts, d'apres une tribu d'Indiens dans
le voisinage de Boston. On croit que cette In'bu a rccu son
nom des Montagues bteues dc Willon. « J'ai appris, dit
Roger Williams, que Massachnsclls fut ainsi appele des
Montagncs bleucs. — Rhode-Island fut nommee, en 16i-5,
par rapport a I'ilc de Rhodes dans la Mcdilcrrance. —
Connecticut s'appcla ainsi d'apres le nom indien de son
principal flenve; — New-York et Albany, d'apres Ics
personnes auxqnellcs ce teniloire fut concede. — Pen-
sylvanie , en 16SI, d'apres William Penn; — Delaware,
en 1705, de la bale de Delaware, sur laquelle elle est si-
tuee, et qui recut le nom dc lord de la War, dccede dans
cette bale ; — Maryland, en I'honneur de Uenrielte-
Marie, femme de Charles \", roi d'.\nglelcrre, d'apres
dc3 letlrcs palenlcs concedees a lord Ballimore, le 30 juia |
1 7 VL-G 29
NATURAL
HISTORY.
<fi32. — La Virginle fiit ninsl nomm6e, en 1384, J'aprc';
Elisaliclli, la vicrge-rciiic d'Aiiglolcrre. — La Caroline,
nominee ainsi par Ics Francais, en I.i6-S, en I'lionnfiir
du roi Charles IX de France. — La Gcorgie, en 117-2,
en rhonneur du roi George III. — Alabama, en 1817, d'a-
pres sa principalc riviere. — Mississij;!, d'apressa liniile
au couchant. On dit que Mississipi venl dire grandc ri-
viere ; c'e.st une riviere formee par la reunion de plusieurs
aulres. — La Louisiane fut ninsi nppelee en rhonneur de
Louis XVI, roi de France. — Tenncsce,en 1796, d'apresla
principalc riviere. Le mot Tennesee signifie, dil-on , une
cuiUerrecourbee. — Kentucky, en 1782, d'aprcs sa prin-
cipalc riviere. — Itlinnis, en 1809, d'apres sa principalc ri-
viere. Ce mot signifie, dit-on, la riviere ilcs hommes. — In-
diana, en 1802, d'aprcs les Americainslndicns. — Ohio, en
1802, d'apres sa limile du sud. — Missouri, en 1821, d'a-
pres >a principalc riviere. — Miehigan,en 1803, du nom
du 1.1C. — Arkansas, en 1819, d'apres sa principalc riviere.
— La Floride recut ce nom de J'lan Ponce de Leon, en
1572, pnrce qu'elle luldecouverl un dimanchedc r.ii]Hes;
en cspagnol, I'asctias Flnridas.
(Siinmoiid's colonial llagazinc.}
PaiERE.
Cli3m.nan(lc, (3 jbii!cH8io.
IVun pouvoir souvcrain la magiqiic intluence,
Etcrnel, en tous lieux revclc ta puissance ;
Blais que I'on to sent micux, qiiand scul avec son cciir
De la nature amie on chcrclic la douceur !
Oui, c'est aux champs surlout qu'il fjut que Ton t'Jionorc :
Cost la qu'il faut I'aimer. c'cst la que I'on I'ailore.
Du lever du sylcil a la chute du jour
Tout nous peint ta grandeur, tout nous dit ton amour
Dieu puissant ! crealcur dcs spleildeurs inllnies,
Donl mon ame louchce entcnd les harmonics,
Ahaisse ton regard sur moi, faiblc roscau;
A gcnoux devant toi, dans un transport nouvcau
Je voudrais te parlcr un inimorlel langage
(lui puisse se redire el passer cl'ago en age,
Kt du feu de mon ceeur cnibraser mcs accents ;
Mais cc feu se consume en efforts imuuissanls.
Jlcsurant la grandeur ct (a magnificence,
Je dcmeure frappe do ta toutc-puissancc.
Que suis-je pour user m'eleverjusqu'a toi,
Ou.ind les mondes Ircmblanl^m.irchent tous sous ta loi?...
Et cependant tout dit a mon ame epcrdue
Que son moindre soupir ira percer la nuc ;
Qu'une larme est comptec au celeste sejour,
El que toule douleur nous donne ton amour.
Oui. telle est la p.Trolc, et niou cocur sc rassure ;
Tu benis I'humble encens que t'offre une ame pure.
Au chaos, a la mort, simple alomc arrache.
Si je suis, c'cst par toi ; ton souflle ra'a touclw ;
La lumiere aussitOl jaillil ile ma paupiere.
Ouvragc de tes mains, je Ic nomnie mon perc.
Irnmortel Createur, souvcrain roi des rois,
ToLir to louer. Seigneur, que n'ai-je mille voix !
Tuisquc rien ne saurait eckapper a ta vue.
Que mCme ma pensec avant moi t'est conn'ue.
Quimporlent de mes vceux les timides accents,
J'elevcrai vers loi ma priere ct mes chants.
Lorsqu'cllc vient du coiur, toutc parole est belle.
A loi icul appailieni la Parole elernelle.
souvENin;; ciiriLTii-N'j. so
SOUVENIRS ET MOIMUMENTS
DB i'aut ciiheiien.
FIcUffBHES. — XiOUVAIH.
M. de Chateaubriand, le premier, a fait ressprtir, avec
la puissance de talent et la verve cclalantc qui le caraclc-
riscnt, la puissance specialc de I'art chrclien, la beante
nouvelle dont 11 s'est enrichi dcpuis raveiitment dn spiri-
liialismc, etla singulierc grandeur que la pcinture, la sculp-
ture, I'architeclure.lanuisiquc.doivent au renouvellenient
et ci I'afl'ranchissement des dcslinces liumaines par le chris-
tianisrae.
Ce que Ton appelle le style gothique est essenliellcment
clirelien. Ces imnienses arceaux, ccs vot'itcs au fond dcs-
quclles se perd la pensec, ces ogives chargees d'orDemenls
si dclicats et s'elancant vers I'infini avec une grace et une
legcrcto si ravissantes, senile resultat du genie septentrio-
nal, ami du mystcre, et s'alliant au genie chrclien.
Parmi les moimmeuts de eel art nouveau, nous choisi-
rons les moins connus et les plus hrillanls. Lc crayon ct le
hurin des artistes celebrcs et cprouvcs reproduironl ccs
chefs-d'oeuvre singuliers, ohjcls de legitime orgucil pour
les peujiles modernes. II n'y a pas de pays plus riche en
monuments dc I'art golhique que la Flaiidre.
La Flandre doit a son catholicisme populaire une phv-
sionomie specialc, animec, originale.cl qui jilail alimagi-
nation. Pays fecond et cependant pittnrcsiine, ellc possiiju
(luelqueslocalitcs c|ui nele cedent iiullemcnl ,i la Suisse en
riches accidents, el qui reinjiorlcnt sur toutes les conlrees,
pour lc luxe de la vegtitati m. Je cilcrai la petite ville dc
Cassel, jelee sur une collinc d'ou le voyageur voit au loin
so developperun panorama dclicieu.xet immense de villcs,
de vilh,ges et de hourgs. Les villcs de Flandres les moins
renommces, comme le dit tres-hieii un ecrivain modcrne.
« M Bcrthoud,ontlcursbeautespiltorcsqiies; Valenciennes,
« par e.\emple, avec sa vasic rcinture de forlilications aii-
■i guleuscs et leslarges eaux qui la baignent ; Valenciennes,
« avec ses rues qui serpentent, toutes noires de la lionillc
« que broient sur son pave les pieds de huit cents mineurs.
I. C'ctait au quatorjierac siiicle qu'il fnllait voir Valencien-
« nes! Des maisons a piguons pointus el sculptiis dressaieni
« vers le cicl lenrs toils angiilcux llaiMimjs de qnelques
« pigeonniers en lourelle; un double etage s'allongeail an-
« dcssus du rez-dc-chaussce, comme pour .servir d'ahri el
« de vestibule au visiteur qui heurlail lc brillant marlean
« dela porte. Enfin,laplnparl du lemps, Ics laiges feuillos
« d'une vigne el ses rameaux torlucux a gro.sses giappes
« noires ou vcrmcilles tapissaient, depiiis le seiiil jusqn'an
I. toil la facade de ces habilalioiis, el c'elail a havers u;i
« massif de verdure que sc laissail enlrcvoir I'ogive des
II fenclres. n
Cellc poesic de noire feoda'ite elirclienno rcsjiire d.in-:
loute la Flandre.
Le pays de Ilubens el de Van Dyck est dignc de ces ar-
tistes. Pour le bieii piger. dil le memo ecrivain, il faiil
ci assister a une veillee naiiiaiide, inlendre les mcrvei leux
(1 cnntesdonl s'y niDnlre prodiguc la plusignnrantc vicills
1 femme, eonlcs empreiiils d'une poesic sombre ct fanlas-'
-12
so
VIE I'lllVEE
<i liqiic, d'un caractere quo roii lie rptroiive en aiicuii
« auliT lipu ; assisler a ces feto.s LizaiTfs que I'on rcncon-
n Ire iliins cliaque viUe du iion!, et qui ne Ic cedent as-
u suremenl poiut en clrangete aus feles du iiiidi de la
n France, n
Quiconque s'cst ari-cle devant Ics belles cathedrales
d'Anvers, de Eriixollcs, de Gand, convicndra qu'une seve
jmclique el arlislique trcs-puissanlecircule cliez ce peuple.
Mais ce ne soiit pas seulemenl les monuments rcligieux,
cglises et abbayes. qui mci'ilcnt, en Flandre, I'admiralion
du voyageur el de I'artistc. La religion elail, au moyen
Sge, la science universelle, elle conslituait a clle seule
toute la politique, loutc la poesie. L'arcbilectiii-e religicuse
ne tarda pas a envabir la vie privec, ct la meme finesse
d'ornemeiils, la mcme barmonie dans la grandeur, la meme
finesse de details, la momcoriginalited'crfetcld'ensemble,
que Ton avait admires sous les vaslesnefs, se reproduisirent,
avcc des nuances diverses, dans les edifices consacres a U
vie privee ou a I'administration publiquc.
Vers la fin du quinzieme siccle, lorsque la bourgeoisie
llamande ctait llorissante, lorsque I'art gotbique, ayant
douneses produits les plus grandioses, tournait a la grace
cl a relegance, on vit s'elever a Louvain le modelele plus
achevc ct le plus exquis de cctte arcliitcclure, I'butel do
ville de celtecite (1|. II n'y avail qu'une civilisation ac-
complie, qu'un art Ires-avance, qui pussent atleindre ce
degre de legerete et de finesse.
Un lei monument devait sorlir des mains d'une bour-
geoisie calbolique opulente, eclairee, fiere d'elle-meme, et
pleine de pretentions aristocratiqucs juslifiees par son gout
el son pouvoir. Rien de lourd, rien de faslueux; c'esl
lout simplcment un rectangle de qualre-vingts pieds de
long sur quarante de large, llanquc de qualre tourclles
li cs-minces, qui s'clcvcnl en forme de minaret, et qui pro-
duisent I'effet le plus gracieux. Le toil pointu est de la
plus grande simplicilc; deux aulres lourelles hexagoues,
qui en couronnent le sommel, corrigent ce qu'il y aurail
do disgracieux dans cette forme poinlue, et s'harmonisent
merveilleu-scmcnt avec Icurs qualre sreurs. Mais ce qu'il
I'aul admirer surloul, c'est la proportion cbarmanle des
vingt-buil fcnelres de la facade, de rencadrement qui Ics
decore el des comparliments qui les divisent. II y a dans
de Idles crealions comme une musique pour le regard;
I'reil, parloul cliarmc, glisse delicieusemenl d'un objet a
I'autre, Ibarmonie complete du tout ne lui permct pas
de s'arrC'ter d'abord sur les details; la coquellerie de-
licate deces deruierslui derobc lunile de I'ensemble.Mais
a la rellexiun I'ou s'etonne de ce melange extraordinaire de
simplicile et de beaule, de naivete et de grSce.
Louvain est fier, a juste litre, de ce bijiiu architectural
vraiment unique en Europe.
On sail de quelle puissance republicaine el comnier-
ciale celle ville libre etait mailresse pendant le moyen
Sge. Kous rcviendrons plus lard sur les ebroniques iitle-
rcssantcs du temps de sa splendeur. ("est en eflel, et memo
aujourd'bui, une ville esscnliellemenl catholi(|ue.
( La coitliedrale de Cologne a un jirochain numcro. )
li) Voij. Ij licllc giaviiic sur acicr jointe S noire iiumrro.
VIE PRIVEE DES OISEAUX,
Liions Mocuiis, LEuns nAmiuDus, leciis is.si;kcis.
£A CAII.I.B.
Suiicll).
Les caillcs, selonM. Daniel, se reunissent en immcnscs
bandes et Iravcrscnt la Medilerranee, de I'llalie aux
bords de rAfrique, relourncnl encore dans le prinlemps,
s'arrelenl frcquemmenl dans les ilcs de I'Archipel, qn'elles
couvrenl presque de Icur nombre. C'est d'elles que lo
nom d'Orlygia derive. Elles sont si abondanlps a Capri,
que le principal revenu de I'eveqiie et de quelques con-
vents provient des cailles qu'ils euvoient a Naples. Aleur
arrivec a Alexandrie, une si grande multitude est cxposce
sur les marcbes, qu'on pent en acbeler trois ou qualre
pour un sou. L'cquipage d'un vaisseau marcband, qui n'c-
lait nourri que de ces oiseaux, poria plainle au consul de
la marine contre son capilaine, qui nelni donnait que des
cailles a manger ; I'abondance deprecie mcme Ics mels les
plus delicals. L'auteurdes Icttrcs de la Campagna-Felice
raconte I'anecdole suivante, qui explique comment une
siincroyableabondancede caillcs se Iroiive quelquefoissur
celle parlie des coles de la McJIterranee.
« Pendant que le Capilan - Bey bloquait le port d'A-
Icxandrie avec sa llotle turque, un des malclols grecs de
son vaisseau avail pris deux ou trois cailles qui s'elaient
pei'cbees sur les agres. Le musulman le recompcnsa gc-
nereusemenl , et dcsirant de varier la mauvaise clii're
qu'une flolte en etat de blocus est obligee parfois de subir,
il promil, pour se procurer ce mels aussi rare ([ue de- A
licat, une piasire pour cbaque oiseau qu'on lui apporle- ^j
rait. En pen de juurs les agres, les voiles et les vcrgucs
furent converts d'une immense quantilc de caillcs ; on
en prit un grand nombre, qui, devanl cire payees si ge-
nereusemenl, furent porlees dans la cbambre de I'officicr.
Pour se tirer d'embarras et ne pas ruiner sa bourse ni man-
quer a sa promesse, le bey n'eut d'auire allernalive que
de gagner au large ct d'abandonner la cole pour se sous-
traire aux visiles de ces elrangers dispendieux. » II en
apparul un nombre si prodigicux sur les coles de I'esl du
royaume de Naples, qu'on eii'pril ccntmille dans un jour,
dansun espace de trois a qualre niilles. La pluparl decel-
b'S-ci sont portees li Home, oil elles soul tres-cslinioes, ct
vendues a un prix exlrcmement cleve. (iall, dans son
voyage en Sicile, decrit ainsi I'ardeur et I'excilalion quo
jiroduit la saison de la caille :
(( Au mois de scplembre, des groupes de cailles arrivcnt
du coulinenl de Sicile, ct, faliguecsde leur course, on Ics
prend facilement a Icur arrivce. Le plaisir quo les liabi-
lanls (rouvent li cela est ineroyable. Des groupes de lout
age, de tout sexe el de lonles conditions se iTuui.sscnt
sur le rivagc ; le nombre des chasseurs est prodigieus.
J'en coniplai onzo dansun groupe cttrenle-qualrcd.iusres-
pace de moinsd'iin dcnii-niille, se composanl de deux a
cinq pcrsounes, avcc plusieurs cbiens. Le nombre dc ba-
ll) I'lij. iiMI, p. 01.
DES OISEAUX.
01
leans est pcvil-ctre plus grand que colui Jcs chasseurs dc
lerre; du malm au soir ils gucllenl I'apparition des oi-
soam. »
Dcs mn'cs Je cailles descendenl aussi dans Ic printemps
sur les coles de Provence, parliculieremcnt dans les terres
apparlenanl .i I'eveque de Frejiis, qui borJent la mer. La
on les irouvequelquefois si epuisees, que pendant quelques
jours on pcul les allraper avcc la main.
Au niidi de la Russie, elles sont en si grande quanlile
vers r('po(|ue de Icur migration, qu'elles sont prises par
millii'rs, et cnvoyecs a Moscou el a Saint- Pelersbourg.
u II est probable, continue M. Daniel , que les cailles sont
le nii'me genre d'oiseaux donncs par la Providence aux
Israelites mecontents , pour Icur servir d'alinients dans
le doscrl ; jclees sur leur passage par un vent du sud-oucst,
elles jiincliaient I'Egyple et rEthiopie vers les coles de la
mer Itouge, en un mot, ces contrees ou ces oiseaux sont
encore le plus nomhreux. »
Un nnluralisle distingue dil que nous avons la preuvede
cet instinct de migration depuis plus de trois mille ans.
La caille est pen nombreuse en Angleterre; mais notre
metropole imporic de France une grande quantile de ces
oiseaux de (able. Elles sont (ransportees par la diligence;
on en met environ cent dans une boite carrce, divisee
en cinq ou six compartimeiits.l'un au-dessus de I'aulre, et
en meme temps assez eleves pour permeltre que les cailles
soienl placees debout. Si on leur accordaitune plus grande
place, elles se lueraient bientot elles-mcmes; neanmoins,
malgre ces precautions, les plumes de la couronne de
leurs letes sont presque toujours arrachees. Lesboiles sont
garnies sur le dcvanl avec du fll d'archal, el chaque com-
partiment est muni dune petite auge pour les aliments. De
cetle nianiere elles peuventclre transportees sans difliculte
a une grande distance.
Dion que I'urt estimees par les modernes, les cailles
n'etaicnt pas en grande rcpulation parmi les anciens. Les
Athcnicns, selon Pline, les rejelaient, parce que, disaienl-
ils, elles se nourrisscnt de eigne, et parce qu'elles sonl
le seul animal sujet, ainsi que I'homme, a I'epilepsie. Nous
ne savons pas si les Atheniens conserverent longlemps
CO prejuge, mais il est certain que bannir de leur table un
niorccau dune nature si friande et si savoureuse, ce n'est
pas rqiondreaux idces du luxe et du bon goul dont ils se
vanlaienl.
Les cailles soul les plus intrepidcs de la race a laquelle
elles appartieunent. On sail que les perdrix tombenl
morles de frayeur lorsqu'elles sonl forctJcs de traverser
un ctroit bras de mer. II en est tout autremenl de la
caille ; elle execute bravement et sans crainte ses voyages
de migration. Comme elle est courageuse, elle est egalc-
menl querclleuse, surlout pendant la saison de ses amours,
car ses contestations se Icrniinenl souvent par une destruc-
tion muluelle, Cetie bunicur, d'oii est nc le proverbe
grec : « Aussi querclleuse que des cailles en cage, » por-
tait les anciens a les faire combatire Tune conlre I'autre,
cominc Ics modernes coqs de combat ; leconqueranl jouis-
sait dans ce genre d'autantde celebrite que le vainqueur
de Derby.
On assure qu'Augusle punit de morl un prcfet d'Egypte,
pour voir achelc el tail servir sursa table un dc ces o'iseaux
qui avail acquis une grande renommee par ses victoires.
Quel((uerois, selon M. Daniel, ces combats avaient lieu
cnire un homme el une caille ; la caille clail dans une
large caisse, qu'on mcll.iil dans Ic milieu d'un ccrcle trace
sur Ic plancher ; I'homnic la frappait sur la tele avec un de
ses doigis, ou lui arraclinil quelques plumes ; si la caille, en
se defendant elle-meme, nedepassait pas la limite du cer-
cle, son maitre gagnait le pari ; mais, si dans sa fureur
elle depassail la marque, alors son digne aniagonisle elait
declare victorieux. Lecombal des cailles dressees est encore
en usage en Chine, ou de gros enjeux sont mis sur la lei.;
des comballauls respeclifs.
On a remarque depuis longlemps ((ue le chanldes cailles
est une de leurs qualiles les plus allrayanlcs. Athenee le
constate, el le docleur Bechslein, dans son Iliiloirc nalii-
relle des oiseauxde cage, nous dil, qu'independamnient
de la beaule de ses formes et de son plumage, le chant
de la caille n'cst pas une petite recommandation pour I'a-
maleur; que, dans la saison dele, le male commence ii
chanter en repetant doucement des sons qui ressemblenl a
wrra, terra, suivis par pievorie, prononces d'un ton
hardi, le cou eleve, les yeux ferm5s, el la tele inclinec sur
le cole. Quand ils repetent conscculivemenl dix ou douzc
fois la derniere syllabe, c'est que deux de ces oi.seaux s'in-
lerrogenl, se rcpondent el allirenl ratlenlion I'un de
I'aulre. (Juand ils sont alarmes ou en courroux, leui-s cris
ressemblenta guilha, ma,\s d'autres fois ce n'est seulcmcnt
qu'un doux murmure. La caille, laissee dans une cliambre
eclairee, ne chante jamais, exccpte pendant la null, et
seulementdans une cage sombre, car tons ses instincts
sent nocturnes.
Duranl son passage, elle vole pendant la null ou de
bonne heure dans la nialinee, el se repose, confor-
mement a son habitude ordinaire, le reste du jour ; alors
on en fail aiscmenl la caplure. Comme preuve dc son essor
nocturne, Pline rapporte « qu'elles descenJaicnt en lei
nombre sur les vaisseaux ( pendant que les malelols dor-
maienl), s'elablissanl sur les mats el les voiles, etc.,
qu'elles affaissaicnt Ics barques el les pelils balimenls,
jusqu'ii s'enfoncer avec eux ; » conle fori ridicule.
La connaissance instinctive qu'onl les cailles de I'epoque
precise de ces migrations est si cxacle, qu'elles s'en res-
senlcnl lors meme qu'elles sont en esclavage. Nous en
avons une preuve tres-singuliere raconlee par M. Daniel
dans ses Plaisirs rusliqiies; quelques jciines cailles ayant
ele clevees en cage aussilot apres leur naissance, et n'ayant
jamais etelibres, nepouvaienlregretterleur liberie, u Pen-
dant quatre annees successives, dil-il, on observa qu'elles
elaienl inquietes, ne prenaient point de repos et claieiit
agilees de mouvements qui ne leur claient [las nalurcis,
regulieremenl en avril el en seplembre ; eel clal de malaise
durait un mois. Ces oiseaux passaient tnute la nuit dans
eel elal d'agilalion, et paraissaicnt toujours tres-aballus
le jour suivanl. »
Uludie. Oinilliologij.
COMBAT O'UN FAUCON ET D'UNE BELETTE.
Le 2 avrilI8}4, dans le cunile dc Wiltshire, un pro-
prielaire, nonime M. Conqiiinii, chnssait, ou plulut alten-
dait le gibier, en se promoiiaul Iciileuient le fusil sous le
bras, lorsqu'il apercut un faucon qui planail el se balan-
c.iil dans I'air, comme pour saisir une proie.
C'clait une belclte endormie sous une touffe de ge-
nets ; npres avoir bien dclibcre et longlemps snspeadu son
(>2
SCENES
rv-snr, lu fnucon tomlia d'aplomti siir l.i hclptlf:, ct, cnfon- | tes de la victlmc, on out dit i levoir qti'il allait la dflvorw
(jaiil .1 la fois los scrrci cl le btc dans Ics cliairs iialpitan- I tout entiere.
•Ni.Q,
Jlais sjuvcnt la 'finesse ct la ruse triomplicnl de la vio-
lence et de la force. Lespaysans d'AUemagne et d'Angle-
lorre ont un proverbe qui dit : La heleltene dort jamais.
Kii pfret, I'animal qui somlilait sommeiller, et sur lequel
un cniicmi terrible s'elait prccipitc avec tant de fureur,
lie sc deconcerta pas ; saisissaiit son adversaire par sa
parlie faiMe, par le cou, ct cnfoncant ses dents aigues
dans la pcau de I'oi.seau de proic, il se mit a sucer le sang
de son adversaire qui ne clicrclia plus au bout d'une minute
qu'a lacher prise et a roster lihre.
Un moment 11 soiilcva la belctte avec ses serres, ct le
quadnipedp, force do prendre I'essor avec I'oiseau, retomba
siir le gazon lout etourdi et couvert de sang. De son cote,
le faucon blcsse laissait dccouler de ses alles el de son cou
de larges goultes de sang qui empourpraient le gazon,
et poussail de longs cris qui attestaient sa colere. De
temps en temps, un sourd gemissement de souffrance ct
d'angoisse se mclait a ccs liurlcments courrouces. Mais
telle est la fureur dominalricc de ccs oiseaux de proie, (|iii
jouent dans les airs le role de lyrnns, que le niauvais suc-
ces de I'attaque teiitee par le faucon ne le rebuta pas,
mais au contraire redoubla sa violence.
La belette , sa petite tete sanglanle et tournee on I'air
ct suivanl de I'ceil tout les mouvemcnis de I'ennemi, le
corps allonge, prete egalcment a la fuite, a I'atlaquc, a la
defense, attendait le nouvel assaut ou le dcsistement du
faucon. Ce nyt dura pres de trois minutes, pendant les-
quellos le faucon tournoya lentemeut, comme [lOur saisir
une occasion de victoire, et la belette dcmeura immobile.
Forte de I'cxperience qu'elle avail acquise, a I'inslant
mcme ou I'oiseau de proie tomba de nouvcau sur elle, la be-
lette. la gueule ouverle, le saisil a la parlie la plus cbarnue
du cou ell'etrangla; puis, fiere de son Iriomplie, elle allait
le trainer dans son repaire, lorsque le spectateur muet et
invisible de celte scene extraordinaire, M. Complon, arma
son fusil; ce bruit epouvaiila le vainqncur, (pii s'enfuit
avec la rapidite de I'eclair, laissant son trophee sur le champ
de bataille ensanglantc.
{Wiltshire Mercury.)
SCENES, RECITS, ^VENTURES,
EXTIlilTS HES PLOS BECEHT3 V0V.4CE0I1S.
AVENTURES
sun LCS D0RD3 DE LA niVIEnc OB LA COLO'JBIE.
Dans le cours d'un voyage d'exploration fait par M. Cox,
en compagnie de plusieurs Indiens, il eul le malbeur de
s'endormir a une petite distance de ses compagnons, qui,
ne s'apercevant pas qu'il etait reste derriere, partirent
avantqu'il se reveillat. Get incident eut lieu le 17 aout;
mais il sera beaucoup mieux de transcrire la narration que
nous en donne M. Cox lui-meme (1) :
<r Quand je me revcillai dans la soiree (je pense qu'il
etait environ cinq heures), tout etait calme et silencieux
comme le tombeau. Je me batai d'aller oil nous avions de-
jeunc ; il n'y avail pcrsonne. .le courus a la place oil les
bommes avaienl faitdu feu ; tout, oui, tout etait parti, et
aucun vestige d'bomnics ou de cbcvaux ne paraissail dans
la vallce. Wes sens dufaillirent presque. En vain j'apjielois
a grands ciis jusqu'a I'epuiscment : Personnel... je no
pus me cacher plus longlemps a moi-mOme la terrible vc-
rite que j'clais seuldans un pays inbabite ct sans route ;
sans cbcvaux , sans amies, et pas mime de quoi me
couvrir.
N'ayant aucune ressource pour m'assurcr de la direc-
tion que la caravane avail prise, jo me mis a examiner le
terrain , et, au point nord-est de la vallce, je decouvris
des traces dc picds do cbcvaux, que je suivis pendant quel-
que temps, et qui me conduisircut a une cliaine de pelltcs
montagncs, surun fond gravcleux, et ou les sabots ne lais-
saicnt pas beaucoup d'cmpreinles. Ayant ainsi perdu les
traces, je gravis la plus baule monlagne, d'oii la vuc s'e-
tendail a plusieurs milles a la ronde ; mais je ne vis au-
il) Aiciitttnft sur In riviere de In CoioHiWf, par Itoss Cox. 2 vol.
Londrcs, Colbuni I'lCi'iillrj, 1831.
DE
rime isdication dc mcs amis, ni le moindre vestige d'habi-
lalion Immaine. La soiree etait sur le point de se clore, et
nvcc I'npproche de la nuil, une epaisse rosee commencait
a tomber. Tous mcs vcSemonts cniisistaicnt seulemenl
en une chemise dc i;iiini;liani, un panlalon de nankin el
une paiie de legers mocassins dc cuir prcsque uses. Envi-
ron une lieure avanl le dejeuner, el i cause de la chaleiir,
j'avais place mon Iiobit sur I'un des chevaux charges, me
proposanl de le rcprcndrc pour me garanlir de la fraicheur
du soir; un des hommes etail charge de mon fusil de
chasse. J'elais meme sans mon chapcau, cafc dans I'etat
d',i;^ita(ioH oil elait mon esprit, je I'oubliai a mon reveil,
ct j'etais Irop avance pour songcr a retourncr le prendre.
II Aqucbiue distance, sur ma gauche, j'obscrvai un champ
iVIierbes, je comniencai par en arracher assez pour m'y
rcposer et me couvrir, et, apres avoir recommanJe mon
ilmeau Tout-Puissant, je m'cndormis. Pendant la nuil des
songes confusde mnisons bien chauffecs, delits de plumes,
de Heches empoisoniices, des ronccs pii|uantes ct de serpents
a sonnettcs assaillircnl mon imagination Iroublee.
a Le 18, je me Icvai avcc le solcil, enliercment mouille
et glace, la rosee ayant completement traverse malegere
•ouverture ; je dirigeai mes pas dans la direction dc Test,
prcsipie parallelement a la chaine des montagncs. Dans le
cours du jour je passai plusicurs pctils lacs remplis d'oi-
scauxsauvages. L'aspect general du pays elait plat, le sol
leger, picrreux et couvert de la meme hcrbe dont j'ai
dcj.i parle ; unegrandequantile de cette herbeavaitctii rc-
ccmment briilee par Ics Indiens en chassant le daim; mes
yeux eurenl beaucoup a souffrir des tisons laisses a de-
couvert par I'incendie. J'avais dirige ma course vers le
nord-est, ou, dans la soiree, j'apercus a environ un millc
de distance deux cavaliers galopant dans la direction de
Test. A leur costume je reconnus qu'ils elaient de notre
troupe.
Jc courus vers un petit terire, et je poussai des cris que
la faim rendait surnaturels; ils galopaient toujours. Je
quitlai alors ma chemise, que j'agitai au-dessus de ma tele,
avccles cris les plus frenetiqucs : ce fut en vain ; ils al-
laient toujours. Je courus apres eux dans la meme direc-
tion, Ic desespoir ajoutant des ailes a ma course. Les ro-
ches. le chaume et les broussaillcs etaient franchis avcc la
rapiditc de la gazelle poursuivie par le chasseur; mais
lout fut inutile ; en arrivant a un endroit ou j'imaginais de
trouver un scntier qui pilt me conduire sur leurs traces, je
fus completement en dcfaut. II faisait presque nuil. Jl-
n'avaisrien pris depuis nvdi dujour precedent, et, epuise
de fatigue et de faim,jc mejetai sur I'herbe. J'etais l,i
depuis pcu, quand un leger bruissenient que j'entendis
derriere moi lixa mon attention. Je me relournai ,i I'in-
stanl, et j'apercus avcc horrcur un grand serpent a son-
nctles qui prcnail le frais alombre d'un arbuste. J'excculai
promptcmenl un mouvemcnt de relraite, en ob.servanl
qu'il se rcpliait sur lui - meme. Ayant pris une grosse
pierre, j'avancai Icntcment sur lui, el, lachant de le viser
juste, je la lancai de toutes mes forces sur la tele du rep-
tile, que j'enterrai sous la pierre.
« La derniere course avail completement use la legerc
semclle de mes mocassins, et naturellcment mes pieds
devinrcnt lre.s-enlles. La nuit avancant, je dus chercher
ime place pour dormir, et, apres quelque temps, j'en trou-
vai une aussi bnnne que celle de la premiere nuil. Les ef-
forts que j'avais fails pour arracher ccs longucs el grosses
VOY.\GES RECENTS. 95
herhcs, en me coupant, i phisicurs reprises, toutes les
jointures desdoigls, m'avaiententierement privcdc I'usagc
de mes mains.
a Le matin du 19 je me levai avant le solcil et je conti-
nual ma course toute la journee dans la direction de Test.
D'abnrd je me sentis presse par la faim ; mais, apres avoir
marche quelques milles el bu un peu d'eau, je me trou-
vai rafraichi.
(I L'aspect general dti pays etait toujours plat ; j'avais les
pieds ecorches par les herbes brulees et le sol sablon-
neux. Oblige de m'arreter pendant quelques heures, pour
me soustraire a I'ardeur brulante du soleil, j'essayai vai-
nementdeconstruireun abri pourmetlre ma tele a convert;
il me scmblait que ma cervelle etait en feu.
« N'ayant pas trouve de fruits pendant ces deux jours,
vers !e soir je me scntis tres-affaibli par la faim ; j'avais
passe quarante-huit heures sans prendre de nourriture.
Pour rendre ma situation moins penible, je dormis cette
nuit sur le bord d'un joli lac, dont les habitants auraient
fait honneur a une table royale. Avec quel serrement de
coDuretquel ffiil d'envie je conlemplai les superbes oies
el les canards brillants qui sejouaienl dans lean, insoucieux
de ma presence! Meme avec un pistolet de poche, j'aurais
pu faire main basse parmi eux. Ne pouvanl, vu I'elal de
mes doigts, me procurer la couverture d'herbes des deux
nulls precedentes, je passai la nuit sans un abri quelconque
qui pill me garanlir conlre la rosee.
Le jour suivart, 20, je dirigeai ma course vers le
nord-est, pays plus varie de hois ct d'eau. Je vis des oies
sauvages en quantile, des canards, des grues, des passe-
reaux, meme quelques faueons et des cormorans, et, a quel-
que distance, une vingtaine de daims. Le bois consistait en
pins, bouleaux, cedres, cerisiers sauvages, aubepines, san-
ies, chevrefeuilles et aulres arbrisseaux. Les serpents a
sonnettcs, les lezards a cornes, et les saulerellcs /"urcnt
Ires-nombreux dans ce jour; Ics dernieres surlout mo
tinrent dans un elat constant d'alarmes febriles, par la si-
militude du bruit produit par leurs ailes avec celui du
serpent a sonnelles, lorsqu'il se prepare a darder sa
proie.
«Le soir, j'arrivai aupres d'un lac, qui avail un peu plus
de deux milles de long et sur un mille de large, dont les
bords etaient tres-hauts el bien boiscs de larges pins, de
sapius et de bouleaux. 11 etait alimenle par deux ruisseaux
du norJ et du nnrd est, dans lesquels jobservai une quan-
tile de petits poissons ; mais je n'avais aucun moyen de
ks prendre, ou bien j'aurais fait un repasdes habitants des
iles Sandwich. II y avail la une abondante moisson de cerises
sauvages, dont je lis un bnn souper. Je dormis sur le bord
d'un des ruisseaux, preciscment a I'endroit oil il se jelait
dansle lac; mais, pendant la nuil, lehurlemenl deslou|iset
le grogncment des ours troublercnl terriblemenl mon repos
el bannirent presque de mcspaupieresmon sommeil balsa-
mique. Le matin, en me levant, le 21, je rcmarquai au
bord oppose de I'embouchure de la riviere I'cntree dune
large cavcrne, d'apparence profonde, el d'oii je pensai que
la musique de la nuil precedentc pouvail bien provenir.
Je me delerminai a ne faire que de petiles cour.ses pendant
les deux ou Irois jours suivants. dans I'espoirde trouver
quehpies nouvclles traces de chevaux, et, dans rcventualite
du non-succcs, a retourner chaquc nuil au bord du l.ic,
oil j'i'tais au moins certain de me procurer des cerises el do
I'cau pour soiitenir mes forces.
04
SCENES
M.-i resolution arrelce, je prisma direction an sud du lac,
i'l Iravcrs un pays sauvage cl stci'ile, sans eau ni vcgela-
tion, exccpic de ces loiigucs hcrlies touffnes dont j'ai di'ja
jiarlc. Je m'arinai d'un long baton, avcc Icqucl, pendant
Ic jour, je tuai plusieurs serpents ,i sonnottes. No decou-
vrant aucnne trace nouvelle, je retournai Ic soir, tard, ac-
calilc de faim et de fatigue, prendre possession dc mon
gitcde la nuit preccdente Je rounis iin tas de piorrcs a
cole de Tean ; mais, a peine y etais-je etendn, que j'aper-
cus nn lonp sortir de la caverne en face. Pensant qnil
ctait |ilns prudent de prendre I'nffensive que de laisscr
paraitrc de la fraycur, je lui lancai quelqnespierres, unc
dcsqui'lles Tutteignit a la jambe : il se retira dans son
autre en burlanl. Apres svoir attcndu quclque temps dans
la terrible attente de sa reapparition, je me jelai sur la
terre, on je ni'endormis ; mais, conime la nuit precedente,
mon somnieil fut interronipu par un grand vacarme, et,
pendant plus de deux lieures, j'attendis dans une cruelle
onxiete le retour du jour. Les vapeurs dn lac, jointes a une
forte rosee, avaient penetre ma frele couvertiire de guin-
gham. Mais, aussitot le lever du soleil,je I'etendissur un
roclior, oil elle sechapromptcmenl. Mon excursion dans le
sud n'ayant produit aucun resultat satisfaisant, je re.solns
do me diriger du cote de Test ; el, apres avoir pris mon
frugal di'jeuner, je penctrai dans un bois sombre et sau-
vage, oil une inuiiense quantitc de taillis ralentil beaucoup
ma course. Mes pieds, entiercment decou\erts cl laceres
paries epines de diverses plantes, me forcerent de retour-
ner ,i mon dernier bivouac, oil je fiis oblige de raccourcir
les jambes de mon panlalon, afin de me procurer des ban-
dages pour les envelnpper. Le loup ne reparut pas; mais,
pendant la nuit, la vue de plusieurs de ses confreres de la
foret me tint dans de coutinuelles alarmes.
« J'anlicipai le lever du sideil dans la matinee du 23, et,
ayanl ete decu dans mes esperanccs les deux jours prece-
dents, je me dccidai a tourner du cote du nord et ii ne pas
venir au lac, si cela m'elait possible. Pendant le jour je
longeai le bois, oil quelques anciennes traces que j'aperpis
ranimcrentun peu mon faible espnir. Je passai celle soi-
ree aupres d'un pelit niisseau, oil je cueiilis assez de ce-
rises et daubepincs pour fairc un bon soupcr. Le 24, le
pays a travers duqnel je traiiiais mes jambes harassecs
ctait dair-seme de bois. Ma course se dirigea vers le nord et
le nord-est. Je souffris braucoup du bosoin d'eau, n'ayant
trouve dans la journce que deux clangs nauseabonds, tie-
des, et presque li sec par la longiie secheresse. 'Vers le cou-
cher du soleil j'arrivai pres d'une pelile riviere, a cote de
laquelle j'ctablis mon quarlier pour la nuit.
« Je ne ni'eveillai i|u'entre huit et neuf hcurcs dans la
matinee du 23. Mon second bandage etant use, je fusolilige
de mettre mes genoux a decouvert pour le renouveler; et,
apres avoir enveloppe mes pieds etbu un long coup dans
le ruisseau voisin, je recomnienjai mon voyage en me
dirigeant vers le nord-nord-est.
(1 Je n'eus pas d'eau de la journee ni de cerises sauvages.
Quelques legeres empreinles de pieds d'liODunes et de clie-
vauxapparaissaient quelquefois danslc senlier que je sui-
vais : dies prouvaient du moins que quelques etres liu-
mainsvisitaient cette partie du pays, ce qui releva pour
un moment mes espritsabaltus.
« Sur la brunc un immense loup s'elanca d'un epais
taillis, li une petite distance du senlier, en se posant exac-
tcment devant moi dans unc attitude mcnajantc; il
paraissait determine a me disputer le passage. II n'etait
qu'iivingt pieds demoi.Ma silualion etaitdesesperee; mais,
sacbaiit que le moindre symplome de craintc aurait ete le
signal de I'attaquc, j'ngitai mon baton devant lui en pous-
saiit des cris aussi forts que put le permetire la faiblcsse dc
ma voix. II parut un peu etonne et recula quelques pas,
quoique tenant toujours ses yeux percants fixes sur moi. J'a-
vancai un peu; alors il poussa des liurlementscffroyables;
je supposai tpieson intention elait de reunir quelques uns
de ses camarades pour I'aider i faire un repas d'apres-inidi
de ma carc^^se cpuisee. Jc redoublai mes cris jusqu'a ex-
tinction, prononcant en meme temps differents noms, afin
qii'il supposat que je n'etais pas scul. Un vienx et un jcune
loup-ccrvier passerent pres dc moi en courani, sans s'ar-
reter. Le loup resta environ quinze minutes dans la memo
position ; mais, sansdoute, mes sauvages et terribles cris
en empeclierent d'autres de se joindre ,'i lui, c'cst ce que
je no saurais dire ; voyani, a la fin, que je n'etais pas de-
cide a ipiitter le combat, et qu'il ne lui arrivait auriin reii-
forl, il se retira dans le bois et disparut dans Tobscn-
rite.
" Les ombres dc la nuit descendaieiit avec rapidiie, qiiand
je decouvi'isnn endroit verdnyant entoure de pelits arhres
et plein de joncs, ce qui me fit cs^erer de Irouver de I'eau ;
inspection faite dulieu, jc fiis amercment decu dans mon'
attente. Ce n'clait qu'uii etaug ou un lac peu prnfond et
dessecbe par la granje clialeur. J'arrachai une quantile de
joncsqiicj'elendis a cute d'une large pierre, ladcstiiianl ii
me servird'oreiller; mais, au moment de me jeter sur ce lit
improvise, un serpent a sonnctles, se repliant sur Ini-niemc
la tete baule, et tenant sa langue fourcbue dans un elat de
lerrible oscillalion, fixa ses yeux sur les miens.
« Je recnlai, et, ranimant mon courage, je I'expcdiai
bientot avec mon b.ilon. En examinant les liciix avec plus
d'atlcniion, j'cn vis apparaiire un balaillon sous la pierre,
je les delruisis cnlierement. Cette rude be.sogne elait ii
peine exccutce, quand une doiizainc de serpents de diffe-
rentcs sortes, principab ment bruns, bleus et vcrls, appa-
rurent ; comme ils etaient plus agiles dans leiirs mouve-
ments que leiirs confreres a sonneltes, je n'en pus detruire
quo fort peu.
« Ce moment me fut parliculieienient peiiilde; je n'a-
vais pas goiile de fruils de|iuis la matinee preci'dente, el,
apres un jour dc marclic faligante, sous un snleil brulant,
je ne trou\ai pas une goulte d'eau pour etancber la soif '
fievreuse ipii me devorait. J'clais enloure d'une couvce de
serpents men rtriers et de betes feroces, sans nieme avoir
la consolalinn de connaiire le terme probable d'un tel elat
de niisere. Je pouvais dire vraiment, avec le royal psal-
misle, c|ue » les pieges de la mort m'environiiaient. »
(1 M'elanl jele sur quelques joncs que j'avais reunis et
i'lendus a quelqiie distance de I'endroil oil j'avais exler-
ininc les reptiles, la bonle divine me permit de jouir d'une
nuit de repos non inlerrompu.
tiJenie leva! fraisetdispns, dans la nialinecduiC, et me
diiigeai vers le nord, etparfois unpen du cutedcl'est. Induit
' n crrciir par I'apparence des joncs, j'imaginais devoir
elrc dans le voisinage d'un lac ; je quittai le senlier plu-
sieurs fois pendant le jour, espi'raiitque je rcnconlreraisun
peu d'eau, mais cette faible esperance s'cvanouissait tou-
jours; j'essayai meme en vain d'exiraire un peu de leur
bumidile. Des epines el des pierres Irancbanles ajoulaient
beaucoup A la douleur de mes pieds , cc qui ni 'obliges do
DE VOYAGES ftfiCENTS.
05
nouveau a avoirrecours a mes velemenls pour me procurer
d'auli'es bandages. Le besoin d'enu ni'avait mis dans un
elat de fievrc el de faiblesse exlrenies, et j'avais presque
perdu toute esperancc de secours, qiiand, vers les ipialre a
cini| heures el demie du soir, le vicux sentier se deliiurna
de la prairie dans un pays de bois louffu, vers la direclion
de I'esl; et je n'cus pas marcbe un demi-mille, qu'un
bruit semblable a une chulc d'eau frappa mes oreillcs; jc
me halai d'y porter mes pas chancelanis, et, dans peu de
minutes, j"eus le plaisir d'arriver sur les bords d'un ruis-
scau rapide el profond, qui sc frayait un passage rapide
.1 travcrs quelques largcs pierres qui obflruaicnl son
cours.
« Apres une courte priere d'aclions de graces envers la
Providence, ouldiant I'etat d'epuisemenl extreme auqnel
j'e •li'i rcduit,rtquifaillit me devenir fatal, jeme jetai dans
le riilsseau ; la faiblesse de mon corps ne put resisler a
la force du cnurani, qui m'entraina a quilque distance;
quand enfin, au moyen d'une branche a laquelle je m'ac-
crncliai, jc regagnai le rivage, j'y Irouvai abondance de
mures et de cerises, qui. jointes a I'eau. me procurercnt le
plus dclicieux npas. En cxaminant autour de moi ou je
ponrrais dormir, j'apercus a terre !e Ironc creux dun larf;c
pin, detruilpar la toudre. Jem'elablisdans la caviie, elm'c-
tant convert de grands morceaux d'ecorccs d'arbres, je ne
lardai pas a dormir. Mon repos ne fut pas ccpendant de
longnc durce, car deux henres s'claient a peine ecoulces
quand je fus reveille par le grognomeni d'un ours; il avail
drjii eulevc une parlie de Tecorcc dont j'elais couverl, en
appuyant sur moi son groin, incertain s'il me delogerail.
Je m'elancai prnmplement pour saisir mon baton, en pous-
sant un grand cri ; il parul olonne, recula de quelques pas,
s'arrf la el regarda tout a I'enlour, indecis s'il commencerail
unealtaquc. Use dctermina enfin pour un assant; mais sea-
lant que j'elais trop faible pour mesunrmes forces avec un
semblable adversairc, jc pensai qu'il elait prudent de faire
relraile, cl je me hSini de grimpr r sur un rbre a cole Ha
fuile ranimant son courage, il commcnca son ascension.
u J'atteignis une brancbe qui me donna un avantagc red
sur lui ; en appliquanl mon balftn sur son museau ct scs
griffcs, je le tins en cchcc. A|ires avoir gratie I'ccorcc
un instant avec rage, il abandonna sa tiichc, et fit relraile
vers mon dernier lieu de repos dont il prit possession.
La crainte de tomber, si je m'abandoniTais au sommeil,
me fit tenter de desccndre a dirferentcsfois; mais chaqne
tentative mcttait en emoi mon ursine senlincUe ; et, apres
plusieurs efforts infructueux, je fus oblige de demeurcr l.i
pendanl le resle de la nuit. Je me fixai dans cette parlie
du Ironc, ou les principalcs branches fourchues previnrenl
ma cbute durant mon leger sommeil
« Pans la matinee du 27, peu apres le lever du snlcil.
I'ours quilla le Ironc d'arbre, se secoua, et jelanl vers moi
un long regard de convoitise, il disparul pour se meltre a
la recherche de son repas du matin. Apres avoir allendu
quclque temps, apprchcndant son rctour, je desccndis de
I'arbre, el dirigeai mes pas ,-i Iravers le bois, dans la direc-
ion du nord-nord-esl. En quelques licures tonics mes
anvii'lcs de la nuit prcccdente furent plus que compcnsecs
par la decouverle d'un senlier bicn ballu, avec des traces
raealcs de picds d'hommes el de chevaux ; il elait dans
une clairierc de bois, se dirigeail vers le nord-csl, el
j'y apcrcus nonibrc de pclils daims. Environ vers' Ics
six beuies do soir, j'arrivai a ur. endroil oil une caravane
devail avoir passe la nuit prcccdente. Autour des reslcs
d'un grand feu qui brulait encore, elaient cpars, a dcmi
rouges, plusieurs os de co(|s de bruyere, de perilrix cl de
canards; je reunis le tout uvec beaucoup de soin. Apres
avoir dcvore la viande, je broyai les os. Bien que Ic lout
suffil a peine pour me douner un repas mndrrc, neanmoius
il vint fort a propos pour reparer les forces de mon corps
affaibli. Je jouis celle null, aupres du feu, d'un sommeil
confortable, et qui ne ful inlerrompu par aucun visiletir
nocturne.
« Dans la matinee du 29, je continual ma route Vesprilgai
cl dispos, plein de I'esperance d'une prompts fin de tons
mes maux. Je me dirigeai vers le nord, a iravers un bois
louffu. Tard dans la soirc ■, j'arrivai a un clang d'eau stag-
nante, et j'y mouillai seulement mes Icvrcs; puis m'c-
lant convert d'ecorces de boulcau, je m'endormis sur ses
bords. ,Te mi' Icvai de bonncheuredansla maiineedu 29, et
chercbai lout le jour des traces a leavers du bois, presque
au nord-est. Je passai la unit aupres d'un petit courant, oi'i
je Irouvai des mures et des cerises en abondance. Le 30,
le senlier tournn lout ,i fail vers I'esl, el le bois devinl
plus epais et plus sombre. J'avais presipie enlierement em-
ploye mon pantalon en bandages pour mes pieds, et, a
I'exeeplion de ma chcmi-.e, j'elais presqne nu. Les traces
de chevaux apparais.saient ii chaqne instant plus fraiches,
et redoublaienl mes csperances. J'arrivai dans la soiree ii
un endroilou lecliemin sebifurquail; I'une des deu.\ routes
condnisail a une monlague escarpee, I'autre a une val-
lee ; cl dans tonics deux les traces elaient cgalnnicnl re-
cenlcs Je pris d'abnrd celui de la moutagne ; mais apres
quelques cenlaines de pas a Iravers un bois louffu, qui me
parul plus sombre par I'epaisscur du feuillage qui y in-
Icrceptait les rayons du soleil, je me relournai craignant
de manqucr d'eau pour mon souper, et je desccndis le
sentier d'cn has. Je ne ni'etais pas avance a une grande
distance, quand il me .scmbla enlcndrelehennissemenld'un
cheval. J'ecoulai avec allenlion, relenant mon haleine, et
demeurai convaincu que ce n'etait point une illusion.
Quelques pas plus loin me menerenl en vue de ces nobles
animaux, se jouanl dans une belle prairie, dont j'elais
.separc par iin courant rapide. Je le franchis non sans
quelques difficiilles, et je gravis la rive opposee.
« En avancantun peu dans la prairie, la vue rcjonis-
sante d'une petite colonne de fumee, s'elevanl cl ser-
pentanl avec grace, m'aunonca mon arrivee pres d'elres
humains, et dans peu de moments deux femmes indieimes
m'aperfurent : elles s'enfuircnl precipitammenl dans nue
hulle apparaissant .i rextremilc de la prairie. Ce mouvc-
ment me fit douler si j'elais arrive parmi des amis ou des
ennemis; mais I'ajiproche de deux bommes accourant vers
moi avec empressemenl cut bientot dissipe mes crainles.
<c Voyant I'elal de meurlrissure dans leqnel etaienl mes
pieds, ils me porlerent dans une demeure confortable,
convene de peaux de daims. Laver et changer de linge
mes jambes dechirees, faire ciiire des raciues, et bouil-
lir un petit saumon, fut I'affaire d'un moment. Apres
avoir remercie le Dieu de bonle el de mLscricorde, entrc
lesmainsduqnel sont les chances de la vie ct de la morl,
d'avoir veille .sur mes pas egares. el de m'avoir sauvc dans
une silualion si pcrillcuse, je m'assis a tab'e; il esl inulils
d'ajouler que je fis un bon souper. n
[Tux's Advciitttrcr.)
00 SCENES DE VOYAGES REGENTS.
VOTAOB A CBSVAZi BUB QM GBOCOSILE
Dieu a donne rintelligence a I'homme ; elle le fait mailre
de la creation.
Regardez ce crocodile, et dites-nioi si vous auriez Ic cou-
rage de I'aborder, avec sa colle de maiUes, sa gueule
immense richemenl garnie de dents aigues et ces yeux
qui vous fixent elincelants de fureur?
Cepeudanl le negre des cotes d'Afrique prend un grand
couteau dans samain droite, enveloppe I'aulre dun cpais
manleau, et va dans les marecages, au milieu des roseaux,
sur le Lord des rivieres, a la recherche de ce terrible ani-
mal. Le crocodile s'elance vers lui, la gueule ouverle ; mais
I'homme enfonce avec la rapidilede I'eclair son bras cra-
maillotteentre les deux machoires; les dents du monstre ne
pouvant percer I'epaisseur des plis du drap, le bras n'e-
prouve qu'une legere pression, et, avant que I'aniiiial ail
cu le temps de se dcgager, le negre se hate de lui Iranclicr
la tele.
M. VVatcrtou nous raconte fort plaisamment sa course
sur un alligator (autre espece de crocodile) qui avail dix
piedsetdemi de long, et dont il s'etait rendu maitrc nu
moyen d'un crochet attache au bout d'une cord« solide.
Les gens de M. Walcrton traincrcnt I'animal jusqii'nu ri-
vage ou le chasseur I'altendait arme d'une perche, quil se
disposait a eufoncer dans la gorge de I'animal pour le
tuer. Mais, a son approche, M. Walerton s'apcrcuj de la
frayeur du crocodile, ct imagina d'cn tirer parti. 11 jellc
sa perche de cole, el saute a califourchon sur son dos
comme s'il avail affaire a un cheval ; puis il s'empare des
jambes do devant, les tortille de maniere a les ramcner
sur le dos et a s'en faire des brides. Le crocodile, tres-peu
salisfait, s'agitait en furcur, foueltant la terre de sa quoue
vigoureuse : mais les spcclaleurs enchanles trainerent I'a-
nimal et son cavalier I'espace de ((uaranle metres. Sis
machoires furent ensuile allachees, scs jambes de devant
fixees dans la position que M. Walerton leur avail fail pren-
dre, puisenGn il fut lue etamene en Anglcterre.
On cile de ces animaux des trails epouvantables de
voracite. Voici ce que raconte mailame TroUopc. » Les
crocodiles sont si nombreux sur quelques points de celle
sombre riviere (le Wississipi), qu'il faut ajoulera toules les
souffranccs qui vous accablenl dansceslieux la crainle de
leurs atlaques. On nous rapporla I'bistoircd'un homme qui
vint s'inslaller tout au bord de la riviere; sa cabanc ful
bientotconstruilc. La sympalhie cl I'amour du whysky al-
lirent ce voisinage si peu nombreux vers le nouveau venu ;
chacun I'aide a couper les arbros, a rouler les biiches
jusqn'.i I'habilation. Cela fait, la femmc el les cinq enfanls
prirent possession de leur nouvelle dcmeure, et s'endnr-
mirent profondement a la suite d'une marche lonsue el
penible, Au point du jour le pere est evcille par un faiblc
cri ; il rcgarde autour de lui, et apcrcoit avec effroi les
gesles de ses Irois enfanls disperses dans la caliajin : un
cuorme crocodile et plusicurs de sos pctits devoraioiil
encore les debris de leur epouvanlable repas. 11 cherrhe
en vain une arme quelconquc, el, sachant qu'il ne pent
rien faire sans cela, il quille doucement son lil, se glissc
dehors par la fenelre, esperant que sa femme, qu'il laissc
ciidorniic avrc ses autres enfanls, ecbapperait au car-
nage jusqu'a son retour. II court implorer I'aide d'un dc
ses voisins. En moins d'une dcmi-heure, il revicnt avec
deux hommcs bienarmes, mais, helasltrop lard; lafemmo
ct les deux enfanls gisaient muliles aussi sur leur lil san-
glant. Les reptiles, rassasies, devinrenl une proic facile.
En faisant I'inspectinndes lieux, on decouvritque la hullo
se trouvail placce ,i I'entree d'un grand Iron, espece dc
caverne oii le monsire avail fail colore son odicuse race. »
Ce qu'il y a de plus remarquable dans le crocodile, c'est
qu'il est reconvert d'ecailles dures et epaisses, de formes
irreguliercs, mais bien ajustecs I'une dans I'aulre; sous Ic
corps, elles sont beaucoup plus molles, le couteau y pe-
nelre facilement ; mais cellcs du dos et des cotes r jsistcnl
a la balle de fusil. La nature de cette enveloppe donne a
I'animal une roideur qui rcmjiechi; de tounier aisemcnt;
lie snrle que le meillcur moyen d'tichapper a sa poursuite
consisle a faire un grand norabre de dciours.
( GuzcUc de Gatlingue.)
A MOS COBBESFOHOANTS.
SI. L. C. D. T. — Va mjel nujslique telqiic cclid qu'U proimepmirM
uitrre ti lo jettiiessc.
n,ul;ime l;iV. D. - Scs vers sonl accc/itcs.
M. Ic V. J. —LaUijemlednsiTe dcltt Paliitl serainscTcciiaiismlrc
procliain itumcro.
M. n. — Valphaliel pnposi est !rop eiifmlin. Nnis voiilons
que mire nuvre soil an niveau de la sciei'ce, el que les
homilies murs cu.v-iiicmes pmsseiit la lire et en proftleT.
mc |3 It. D. L.V. — Ses Soiive'iirs de I'art elirelicn soitt aeeeptes.
M. Ic C. U. ]f. — La C.rilique el I'Anahlsr des a:Ktra morales el il'fdu
cation nouvelles serort doitiiics par nous comme il le di-
iire, mais it cliaguetriiiicilre sciileiuciil.
Nous iTmciious anx procliains nuiiii'riis le Tigre el Vllomme, Blanche ds
Ciisiille, les 0ISC11I.V piicles. leVaysan de I'Aidcclic, cl Wales IcS suites
que iiiius avons uiinoiicCes.
— o^ rnris. — Typographie d'A. Rkie et Coinp., rue de Seine, 32. §<i —
LE
LIURE OES FAMILIES
ou
JOURNAL 1)E MONSIEUR LE CURE.
M» 4. —I" Volumo.
a" Fivrivr 104S.
LE MOIS DU JEENE CHRETIEN.
KA CHAIffSELZDIB.
On souvont (lit que le pciiplc doMiic mix noiiis lo droit
e bourgeoisie. L'Eglise en |iourrait loiirnir bon nomlirc
exem|,les, et In felc dc ce jour en est nn l.icn frappant
eaninoins la profusion des cierges qui brillent dans les
anis des fidelcs, ol qui out cle benils par I'Eglise, ii'csl
Tun acccssoire dc la fete dn second jonr de fevrier. On
colebrc deus faits ,le riiist.dre evangelique, la prcsenla-
on de Jesus-Christ an temple, et la purilication de la vierge
one sa mere. Occnpons-nous d'abord de ces deux poin'ls
■incipaux, nous recherrherons ensulte lorigine de la
Miedirtion des cierges et de la procession qui se fait en
tte solennile avee des cierges que le clerge et les fideles
rtent allumes dans les mains.
Que nous raconlent a cct egard les ovangelisles? Pour
nr a la loi juive, Marie, la mere sans (ache du Fils de
Dieu, se rendil an temple de Jerusalem, peur se punner.
Aprcs sonenfanlenient, toutemcre cinilseparee de la com-
pagnie des aulres. On la consideralt comme une personne
impure. Pour se relcver de cette impurele legale, il fallait
se presenter au temple, Ic quaranlieme jour aprcs In nais-
sance d-un garcon, le quatre-vinglieme apres cclle d-une
idle. C'est ce qu'on nommait le ceremonial de la Purilica-
tion. Marie, la plus pure des meres, sesoumit aux prescrip-
tions de la loi, qui neaninoins ne devait pns I'ntleindre. Une
autre loi voulait qu'on offrit nii Seigneur tout premier-ne.
.Vnis commc Jesus elail issu de la tribu di- Juda , et qii'a la
tribu seule de Levi etait reserve le droit de fournir des
pretrcs, Tcnfant dc Marie dut eire rachete par uneoffrnndc.
Ce fut pour Marie et Joseph celle des paiivres, deux tour-
lerelles. II lallail que partout eclatnt Thumiliteque le Snu-
veur n'a cesse de praliquer depuis la crdche de Bethleem
jusqu'au Calvnire. Aussi , dans cette double solcnnite,
lEglisc chanlp cette belle hymne (III poSle clin'tien, dont
LES SAINTS
la Ir.iiliiciioii nc pent qu'.iUorer la beaulc : a Niilions,
ci soycz dniis rcloniicnicnl I iin Dicu se fait viclimo. A sa
u fii'oprc loi lo loij'islaUnii- obeit. Lc redcmpl 'iir dii moiide
use rachele. Uno mere sans laclie vicnt se purifier. »
Aux mystorcs do cclle double fclc, I'Eglise grecque a domic
lo Hom A'Hyiiante, c'cst-a-dire, rcncoutro. Quel en esl lc
motif? Un Irait des plus fj-appauts qui nous est niconle par
I'Evangile. Au moment on Marie apporla au temple son di-
vin enfant, le saint vieillard Simeon, accompague d'Anne
la priiplietcsse se trouve dans le portique. II prcnd aiissilut
ilans scs bras reufant Dieu, et lo montrant a sa mere, il hii
adrcsse ces paroles d'uu sens profond : « Voici celui qui
« est ne pour la mine ct pour la resurrection de plusieurs
« en Israel. Ce sera le sigke auquel on conlredira. Merc !
<i ton ame sera transpercce d'un glaive de douleur!... » —
(Ju'est-cc a dire?LeSauvenrdumonde en seralaruine 1 Oni,
ponr i|niconque le mcconnaitra, pour quiconqnc, se placant
dcvantlcs yeux un fatal bandeau, nevoudrapasmarcherdans
la route dn bieu, a la Incur de celte bienfaisante Umiiere ;
carcel enfant, comme lc cliante ensuitele vieillard prophe-
tiquc, est Venn poureclairer les nations. Si I'avcugle volon-
laire s'cgarc ct tonibe dans un abime, faudra-l-il en accu-
ser I'astrc dn jour? Cetenfanl seraenbuttcala conliadir-
Imii. Est-il une prophetic ((ui se soil plus nianifeslenieul
acconiplie cpnt cellc-la?Le Christ ct sa doctrine out cu ponr
adversaires el le judaisnie, el le paganismc, ct la pliiloso|ihic
mondaineavecses raisonncnients, ses sarcasmesetsesecha-
fauils. Gelte impitoyablc guerre continue depuis plusdcdix-
huil siccles. Etponrlant ce signe, eel clendard, expose aux
vents dccliaines des licresies, des scandales, des passions,
de rinipiete, .se tienl toujours haul et fernie, landis que les
empires, les institutions, les dynasties s'ecroulent et dispa-
raissent. Ah ! c'est qn'ici esl lc doigt de Dieu. Ce fait tout
soul imparlialemenl mcdile esl une des preuvcs les plus
couvaincanlcs el los plus inatlaquables do la divinitc dn
christianismc calholiquc. Tel esl le fait imposant que nous
presenlc I'liypante grecquc, la rencontre de Marie el de
Jesus avec le saint vieillard Simeon, dans le porliqne
du temple, en cette solennile de la Clmndeleur. Faut-il
done s'elonner que I'Eglise, en ce jour, symbolise par un
nombreux luminaire ccl astre bienlailcnr qui se leve siir
1 horizon ponr I'inonder de ses lumieres, nous voulonsdirc
Kotre-Scigneur Jesus-Christ, le vrai solcil de la justice? A
I'aspeclde ces nombreux flambeaux bends el allumes que
le c'ergc et les pieux tideles lienncnldans leurs mains, en
la fetedu 2 fevrier, Joit-on elre surpris que lc peuple ail
iuqiosc acelle-ci lo nom si caraclerislique de Chandeleur?
Cclle profusion de lumieres, celle procession qui precede
la mcssc ne seraienl-ellcs qu'une imitation des solennites
analogues qui avaienl lieu dans le paganismc? C'est ce qui
doit elre examine.
Versle 5de cemois,lespaTenscelcbraienlles Lupercales
oil Vlionncnrdu dieu Pan. On faisail une lustration dans les
qnarlicrsdela ville do BoincOn inmiulaitdcscbevresbl.in-
ilics. Les prelrcs sc couvraientde la peaudc ces animanx,
ct paroouraienl les rues en frappantacoups de foucl les
femmcspourlcur procurer d'heureuxaccouchements. Ceci
ressemble assez pen a la Cliandeleur cliretienne. Deux au-
Ircs riles idolalriqnesparaissenl offrir plus d'analogie. Les
Remains, fiersd'avoirsubjugucle monde, faisaicnldes pro-
cessions, dites Aniburbales, en tenant a la main des torches
allumecs pour se rejouir des victnires qni leur avaienl
soumis I'univcrs. Puis encore, en I'honnenr de Ceres, res
peuples couraienl pendant 1;. unit avcc des llambeaux, on
memoirc de celle deesse qui, apresavoiralbnne des lorclies
au mont Etna, parcournt la lerrc pour dceonvrir sa HUe Pro-
serpine qni lui avail etc ravie. Le .savant cl illustre pape
Benoit XIV pen.se que, si saint Gelase abolil les Luper-
cales, lc pape Sergius subslilua aux Amburbales la proces-
sion du second jour de fevrier. II donna ainsi le change
aux Remains, infatnes de ces bruyantcs et s)deiulides
courses nocturnes aux nand)eaux, en faisant lourni'rauciilte
du vrai Dieu les usages du paganismc. Au lieu done de cc-
lebrer, comme aux Amburbales, le triomphe de Rome snr
les aulrcs nations, on celebra un autre triomphe pluspaci-
fique et plus salulaire, que le christianismc a assure a celle
ville, aujnurd'luii la capitate du monde soumis a la croix.
S'il fallait que le christianismc ne presenlat rien dc sem-
blable, mais que tout y ful diamclralcmenl oppose a toule
cspcce de pratique paienne, il ne pourrail exisler ancun
culle cxlerienr. Le nom dc Dieu lui-nieme devrait en elre
banni, car le paganismc en gratillailson Jupiter lonnanl.
Ces analogies ne soul done point, ni une emanation, ui une
imilalion. L'c<pril, el c'est la rcssenticl, en est parfaile-
menldisscmblable.
Les cicrges benits decejour soul religiensemenl conser-
ves dans les niaisons, en beaucnnp de provinces. Lor.squ'un
membre de la famille, an lit de la morl, esl visile par Jesus-
Christ dans le saint vialique, le ciei-gc de la Chandeleur
esl allume anpresdu lit dn monrant. Sa lumierc vacillanb
eclaire encore .ses yeux au mnnienl on ils s'eleigncnl. Li
I'oi, comme ccltc lumierc, I'a eclaire dans le pelerinage
de la vie, cl ne lui est pas iufidcle en'ce ninnient dccisif.
Qnand enfm I'amc esl sortie de sa prison dc bo'ie, le ciergc
brule encore aupre; de son corps comme cmbleme de I'ej-
perance en une autre vie oii doit briller pour I'aine jusle le
solcil dc justice qui ne eonnait point de couelianl. C'est j
cette admirable cl tonchante philo.sophie du cliristianisme
qni a inspire a une illustre plume cette cclalantc verile : les
pa'icns onl divinise la vie, les Chretiens onl divinise la
morl.
Terminons en Iraduisanl lc beau canlique de Simeon,
birsqn'il Icnail dans ses bras renfanl Jesus, aprcs avoir
predit a Marie le mystcre de la Redemption, quo lc Verbe
incarne vcnait accnm|ilir sur la lerre.
(c Seigneur, voire servilcur ponrra niaintenant mnurir en
11 paix, scion la promesse que vous aviez daignc lui faire.
ic Carmes yeux onl vu le Sauveur que vous nous donnez.
11 lis onl vnCelui-la memequc vous destinez a elre place
n a la vue de toutes les nations,
11 Celui que vous envnyez comme le llambean qni doil
11 eelairer les peuples, Celui qui sera la gloirc de la nation
(I privilegieed' Israel. »
Faut-il alter chercher dans les rites idolalriques I'nsagc
seciMaire d'allumer plusieurs llambeanx en cette fete, clde
lui doDiicr le nom dc CImndckur, qnand on a lu le der-
nier versct de cc sublime canlique?
itofl
IT/, '
CARBTAVAIi.
II s'agit ici du nom el nullemenl do la chose. Si cclle
dernicre n'csl point d'une institution direclemcnt satauique,
c'est Lien le monde qui en est rinvenleur. \ln ce cas, c'esl
une origincparfailement idonliqne. Mais encore une fnis la
"i)U MOIS.
.C^
f.ininval nc pciil elrc pour nous uii olijel de roilicirhos li-
liirgiiiues. On irn, si Ton veut, cherclicr I'origiiic liislori(|UC
ill' l;i chose dans los SaUirnalus, dans Ics Bacclianalcs, dans
lis urtjies Lachitiues. Nous n'avons a eel i's,ari nul sinici.
(Juaiit au nom, c'esl une queslion lout aiilro, tU nous le
liduvous dans une pralique dc la discipline clirelicnne.
Coci parait elrange de prime abord. Qu'on nous pnlcndo
avant de juger.
II est constant que tres-ancienncment le dimnnche de la
i|uinfiuagesime, c'cst-a-dire celui qui precede le jour des
Ccndres, ctait nomme en languc latine : Dmninica de
cuTnc Icvario on de came levanda. En ce jour, on pro-
scrivait I'usage de la viande jnsf|u'a Paijues, en sorle qu'.i
dalor de ce dimanche il n'elait plus pcrmis d'user d'ali-
ments gras. Certes, aujourd'hui c'est nbsolument lout le
conlraire. Nun pas que nous nous nionlrions plus scveres
que riiglise clle-meme , qui a Ijien voulu se rclaclier sur ce
point. Nous rcmemorons le fail ancien. Le penpic, qui en-
tendail le latin, ctait done habitue a ces expressions : Domi-
nica dc canie leiario. Quand la langue francaise se forma
des debris de la langue romaine, on donna a ce jour le
nom de Dimanche dc carne-leval. II nous est permis de
croire a une Ires-proche parenle entre le carnc-kcal dc
nos bons aieux et le carnaval contcmporain. Toule autre
originc clymologiquo nous parait passablement forcee,
principalcment celle qui fait descendre la chair, la earnc
d'aniont en aval, pour en fabriquer le cam-aval. Ainsi
done, les lermes les jdus harmoniques avec la mondair.o
sensualite accuseift une origine lilurgique en mt'mc temps
que notre relacbement modernc. Nous en fournirons quel-
ques autrcs exemjiles par la suite, qui ne scroni pas mollis
curieux que celui-ci. Le Journal de M. le Cure pourra
sans inconvenient les consigner dans ses cnlonncs.
CAKtSiB.
La delicatessc mondaine s'cffraye nutant du mot que de
la cliosc. Le jiremier n'a d'abord ricn d'aflligcant dans sa
signification ctyniologiquc. Nos bons peres ecrivaieni, il
n'y a pas encore Irois sicdes, quaresmc au lieu de ca-
reme. Le quaresme n'csl qu'une contraction du terme la-
tin quadragcsima, la Quadragesimc, c'est-a-dire la qua-
rantaiiie. C'est par la meme raison que les Grccs donnent a
cette pcriode de I'annee chrelienne le nom dc Tessara-
coste, qui signifie quaranle jours. La chose en elle-meme
n'a rien qui puisse inquieter le soin de la sanle corporelle,
ct bicn loin de la, comme nous esperons le dcmonlrer.
Occupons-nous d'abord de I'origine. L'Evangile nous ap-
prcnd que Jesus-Christ, apres son baptemo par le saint
precurseur, se relira dans le desert , oil il s'abstint de
toule nourriture pendant quarante jours. L'Eglise ne pou-
vait proposer a ses enfants un jeilne aussi rigoureux, la na-
ture humainc n'eut pu le soutenir. A cette derniere nature
Jesus-Christ unissait la divinile, ce qui a fait doiiner au
Blessie le nom d'llomme-Dieu. Mais, des les temps aposlo-
liques, les chrelicns, pour imiler, aulant qu'il Icur ctait
possible , cette longue maceration de nulrc Sauvcur, se
borncrent a ne faire qu'un frugal repas, apres le soleil
couche. Tant que cet astre brillait sur I'horizon, ils ne
prenaient ni nourriture, ni boisson ; ils s'inlerdi.^aient en
meme temps la viande, le beurre, les ccufs, toule cspece
de lailage et le vin. Le poisson lui-mcme etail intcrdil. On
se relaeha plus tard sur le vlii, qui fiil perniis, aiu'-i que le
poisson. Mais Thi'odulphe, evi'que d Orleans on buitii'mo
sicde, recommande encore a son peuple I'abslinpnce des
derniers. Au dixieme siecle, on obtcnait dispense du beurre
inoyennantune legere retribution. N'allons pas cepcndant
nous ligurcr que eel argent servait ,i grossir le Iresor de
I'liveque dispensatPur. Tel qui, dans notrc siecle, sourit.
ou sein de la capitale, au seul souvenir dc ces dispenses
du benrre, ignore que ces modiqiies sommes aceuniulecs
out scrvi ii clever la majeslueuse basilique dc Nolrc-Dame.
On les employait surtoul a construire ces imposanles lours
qui oriicnl la facade de (|uelqiies-uiics de nos cathedrales,
Aussi, a Eo irges, a Rouen et en d'aulres villes, le peujde
nomme encore fours de beurre les hauls clochers qui font
rorncment de ces grandes cites. Avouons done, quni qu'on
en disc, que les cveques faisaient un tres-bon usage des
sommes produites par la dispense de quelques points de la
discipline qnadragesimale.
La chair de poisson a toujours etc il peu pres pcrniise
en France. Durand, eveque de Mende, au Ireizieme siecle,
en donne Iroi raisiins fort singiiliercs. La premiere, c'est
que si la lerre fut frappee de la malediclion du Crealeur,
les eaux en furenl exceplees ; la .seconde, parce que Diou
se proposail de faire de grandes mcrvcillcs par le moyen de
I'eau : il veut parler du baptemc ; la troisieme cnfin, c'est
que I'cspril de Dieu, seloii la Gencsc, elait parte sur les
eaux. Nous ne contcslcrons point au savant eveque son
ingenicuse explication ; mais nous aimons niieux dire, avec
saint Gregoire le Grand, que I'Eglise a permis I'nsage du
poisson, pendant le careme, afin de s'accommoder a I'in-
lirniile hiimaine.
L'lieure du repas unique subit a son tour une grave mo-
dification ; elle ful reportcc du soir au milieu du jour;
puis on permit, an coucher du soleil un leger repas dit
collalion. Au siecle actuci, les lieures du diner ayaiil ete
changees, il en est resulte que, pour les pcrsoiines memes
qui licnnenl ;i I'observalion du jcune, la collalion se fait
vers midi el le diner a lieu le soir. L'abslineiicc elle-meme
a siibi quelques relachemenls. En pliisieurs jours de la se-
maine, I'nsage du gras est permis par les eveques; mais
une aumone, proporlionnee aux facullcs de ccux qui usen'
de la dispense, est imposee en compensation. L'Espri
Saint nous a dit lui-meme : Uachelez vos pechcs par I'ai
mone.
Trop gcncralemen! on se Ogure que I'abslinence et le
jeune sent des inslitutions meurlrieres pour la sanle.
N'esl-il pas, au conlraire, demonlre que la diele est bean-
coup plus favorable au bien-elre du corps? Appelle-t-on
plus souvent des mcdecins pour guerir les ravages de
rabstinence que pour remedier ii ccux que produit I'in-
teniperanee? La pratique rigoureuse de rabstinence cliiV-
tienne nuit-elle i'l la prolongation de la via"? Inlcrrogeoiii
les monasleres les plus rigides, tels que la Trappe. C'e.sl
Id que nous trouverons des liommes voues eleruellcmenl au
travail, au jciine, li la sobriele la plus excessive, et dont la
description ferait fremir noire mollesse. Et c'est aussi Ij
que nous verrons des vieillards nonagenaires, cenlenaircs,
incomparablementplus nombreux, proportion gardee, que
dans le monde qui vit sans se faire la moiiidre idee de ces
morlificalions corporelles.
On .Icmandait au cclebre Chirac quels claient les plus
grands medecins qu'il laLssail apres sa mort. II ctait, en
ce moment, presd'espirer. II repondit: « J'en laisse trois,
IDO
LES SAINTS
I'e.xei'cicc, l:i diiilcft I'cau. » Aussi lisons-nous dans I'E-
critiirc sainto cc passage fori rcmarquable, ct donl I'expo-
rience jounialiere sanctionne la profonde sagacilii : Plus
occidil gula quant gladius : « L'iiilcinpciance moissonnc
plus de viclimes que repee. » Les paicns cux-memes ii'c-
talenl poiiil etrangers a cetle doctrine. Lcs prelres de I'E-
gyple, lcs mages de la Perse, les mystes do Jupiter, en
Crete, ceux d'Eleusine ou de Ceres, lcs gymnosopliistes
dc rinde, ct, de nos jours encore, les brahmcs indiens mil
pralique une abstinence perpetuelle de tout aliment qui
avail eu vie. Ne dirait-on pas que I'abstinence est nn
dogme universel el qu'il fait partie de la religion naturclle
donl Dieu a depose les germes dans lous les cncurs?
N'est-ce point la un souvenir de la fautc originelle et du
besoin innede Tcxpiation? L'Eglise, en imposant la peni-
tence pendant le careme, ne fait done point nn precepte
meurtrier, comme on a eu la folic de le dire quelqucfois,
parce qu'ou n'a point voulu tcnir conipte de la sagesse dc
ses prescriptions.
II est un autre genre d'abstinence que I'esprit de I'Eglise
present pendant la sainte quarantaine : die y defend les
noces, a nioins que, par une dispense motivee sur de tres-
bonnes raisons, rcveqiic ne lcs perniette. Chez les ancicns,
on n'usait point de bains pendant le careme; on ne se li-
vrail ni au jeu ni ii la cliasse ; I'ofQce public lui-mcme
avail sa pari de la penitence publique. Au.x jours dejenne
on ne disait point la messe ; aucune fete n'y etait celebree.
Aujourd'hui encore I'ofOce est emprcint de cet esprit de
douleur. On voile les tableaux et lcs troi.x; les hymnes
Gloria in exccbis, Te Deum ne so font plus entendre ; le
joyeux alleluia ne resonne plus; les habits sacres des mi-
nislres du saint autel sont de conlcur violette ou cendree ;
autrefois ils ctaionl noirs ; le chant est plus grave et plus
Iriste; I'orgue suspend ses accords.
II est neanmoiiis un jour oii I'Eglise semble inviler a nne
sainte allcgresse pour allegcr la trislesse de ce temps : c'est
le quatrieme dimanche de careme. Mais cetle joic est toute
sainte. C'est principalement a Rome. On y nomnie ce jour
le dimanche de la Rose. En ce jour, le p.ipe benit une rose
d'or qui est parfumee de baume el de muse. Selon le qua-
lorzieme ordre romain, le pape, en allanl dire la messe a
Saintc-Croix de Jerusalem, portait celte rose el puis la
donnait a un personnage illustre. Celui-ci la recevait a ge-
noux, fut-il mcme roi, baisait les picds du ponlife ct en
etait cmbrasse. Ensuile on I'aisait une cavalcade, dont
riieureux privilegie de la rose etait le principal. Le mcme
ordre ajoule que le pape, en donnant la rose, pronouc.iit
quelques paroles d'eloges sur celte fleur. II en exallait la
couleur gaie, I'odeur fortiliante, I'aspcct rejouissant. Cetle
rose etait le symbole de cetle Heur sortie de la tige de
Jesse, et qui n'est autre que Notre Seigneur Jesus-Christ.
En 1090, Urbain II, se trouvant a Tours le quatrieme di-
manche de Careme, donna la rose d'or a Foulques, comic
d'Anjou. Celui-ci, ravi d'un si grand honneur, porta cetle
(leur pendant la procession qui cut lieu, puis, afin de
pcrpeluer le souvenir ouquel il allachait un grand prix,
Foul(|ues resolut dc porler tons lcs ans cettc rose a la pro-
cession du dimanche des liameaux, qui SD fait a Angers
d'une maniere tres-solennclle. De la est venu le nom de
Paques Henries donnc a ce dimanche. Ainsi I'Eglise mele a
ses joies, qui semblenl, au premier aspect, empreinles de
mondanilc, les enseignements les plus sublimes et les plus
consolants.
La scverile du jeunc quadragesimal s'esl maintenue
dans sa primitive institution chez les Grecs. Ils ne mangenl
qu'une fois par jour, vers le soir. Non-seuloment ils s'abs-
tiennent de viande, do lieurre, de fromage , mais encore
de toule especc de poissons, de ceux surtout qui onl des
ecailles, des nageoircs et du sang. Ils ne peuveiit manger
en ce genre que des honiards, des ecrevi.sses ct des huilres.
La superstition vient aussi trop souvenl leur inspirer uno
rigueur excessive. Ils ne venlent admettrc la Icgitimitu
d'aucune dispense. Qu'un homme a I'extremite piiisse cs-
perer de se retablir en prenanl un bouillon de viande ou
bicn en maugeant nn reuf, ils croient qu'il est preferable
de le laisser mourir. En outre, leurs caremes sont plus
nombreux que les nolres. En sus de celui qui precede Pa-
ques, il out le jcune solonnel de I'Avent, qui commence
au 15 novembre el fmit a Noel ; celui dit des Saints Ap6-
Ires, qui commence la semaiue apres la Pentecote et Unit ;'i
la fete de saint Pierre; ejifin celui de I'Assomiition com-
mencant le 1" du niois d'aoi'it et finissanl le 15. Chez les
Russes, qui suivent le rit schismalique grec, les abstinen-
ces sont multipiiees au point qu'il n'y trpas, dans I'annee,
plus de cent Irente jours gras. Autrefois, en Pologne, on
arrachail les dents a quiconque ctail convaincu d'avoir
mange de la viande, non-seulemenl en careme, niais en-
core apres la Septuagcsimc, c'est-a-dire depuis ce lemps,
qui, pour nous, est, jusqu'au mercredi des Cendres, celui
du carnaval.
Disons, en ce qui concerne I'Eglise grecque, au sujel de
son inllexibleel dure discipline, que, depuis plusieurs sie-
cles, elle est .scparee du catholicisme, el qu'elle n'a pas
voulu, par entetement de secte, admeltre aucune des mo-
didcalions que I'autorite legitime a bicn voulu consacrer,
par une misericordieuse indulgence, envers ses enfants
soumis. Les anglicans, nos voisins, en sont un exemple en
ce qui louche robservation nitra-pharisaiqne du dimanclie.
Ou n'y permet pas mcme I'innocent amusement de la mu-
siquc an foyer de la famille, el la police des aldermen y
maiuticnt, par lcs peines de la loi civile, robservation de
la loi ecclcsiaslique. Au sein de I'Eglise calholique, tout est
libre. Ne cherchons pas neanmoins ii abuser de cetle li-
berie, qui a ses regies, el n'oublions jamais que si nous
tenons a honneur d'apparlenir a la sainte societc des Chre-
tiens, nous n'avons pas le droit d'en mcpriser la legisla-
tion ; elle est salulaire, dans sa pratique, a nos ames et a
nos corps. A ce litre, I'Eglise est, sous lous lcs rapports,
noire mere tendre. Ne soyons done point d'ingrats en-
fants.
I
DU MOIS.
aSOlS DK FEVRIEB.
11 . Kamedl. St Igkace, 6v0que
d'Antioche, martyr en 107
II a laisse plusicurs Iciircs
icrilcs ^ differcnles t^jliscs;
ellessont de trcs-precicux ninnu
nienls pour I'liisioire de I'EsIisc
priraiiive, puisque cet evOque
av3iU'lc' disciple de Tevangelistc
Si Jean.
St SiGECEfiT, roi d'Auslrasio
morl en 056.
II ouiil Ills de Dagolicrl F"",
roi de France.
St KucEm, p;itron de Lille en
FUndre, martyrise vers la
(in du 3' sicclc.
S. Bimanche* La Prksen
TATION Di: N.-S. AD TEMPLE Cl
la PtlBlflCATION DE LA Ste
VlEIlCE.
(Votj. Chandeleur.)
St Cohneille le Cestl'iiion, qun
St Pierre bapllsa et fit evO
que de cctlc vilic.
3. i.uncli. St Blaise, dvcquc
de Srbaste en Arniunie, il
martyr vers I'an 516.
St IIadelix, abbe de Celles^ au
diocese de Liege, mort en
690.
Ste MvnGfEnrrE, vierje d'An-
gletcrrc, morlc au 12'' sietlc.
Oil croit qu'elle elait de la fa'
mille royalc deHoiigrie.
4. Sf iirdi, St Asdrf. Consi>r,
cvc'^iie de Fiesoli, en Tos-
canc, mort en 1395.
St Avextix, solitaire au diocese
de Troycs, moit en 5W.
Ste Jeanne de Valois, fille de
Louis XI, ijpousedeLouisXII,
niorte en 1505.
5. Mercreiti desCendres
(Corarac'iicomoiil du jcflne du
Carfme. [Voij. lari. Car£.me. '
Ste Agathe, vierge ct marlvre
en 251.
En Sicilc, on I'mvoque contrc
les erupiions du moni Ema en
porianl sun vuile en procession.
Les Sts MARTrasdu Japon.
Ccroyaume avail eiu convcili
par S[ Frangois Xavicr. On y
compiaii plus de deux cent millc
chreiieus qui fureni exterrain6s i
la iJudu tS'sitcle.
B« «Veu*l|. SteDobothee, vierge
etmarlyre sous Tiocletien.
Son nom signific en frangiiis
Don de Dieu.
St Waast, evcque d'Arras,
morl en 589. II ysiegeaqua-
ranle ans.
Son Eminence monscigneur le
cardinal dc la Tour d'Auvergne,
qui est evOque de ce siege de-
puis <802, y a dcj5 pjsse plusdc
quaraii[c-deu\ ans. II icfusa en
IS40 rarclicvficlicde Paris, parce
qu'il voulail, disail-il, si la Pro-
vidence Ic perineiinii, passer au
moms quaranlcansdaus cc sifge,
cummeSiWaasi, son illusUe pie-
decesseur.
7* Vcndredi. Fete des cisn
Plaies de N. S. .I.-C, dans
le diocese dc Paris.
St RoMfALD, abbe, fondalcur do
I'ordre des camaldules.niorl
en 1027.
St Richard, roi d"Angletcrrc
mort a Lucques. en Italie,
en 722.
8, Sainedi. St Jean de Matua
fundateur de I'ordre de
Irinitaircs, pour hi redemp-
tion des caplils.
Les reiigieijx de cet ordre al
laient raclieicr les iniillieurcux
capiirs pris par les piiMlc:; d'.\l-
ger, de Tuni^, de Fez el de Ma-
roc. La philosopliie oiondaine
plaignait des inforlunes dans ses
porapeux t'ciiis, la religion clire-
liennc cnvoyall les irinilaiies
en Afriqup pour Ics delivrcr.
St Etienxe, fundateur de i'ordre
de Grammont, mort en 1224.
9. filimanclie. Premier di-
manelie de CariJnie,
Ste Apollonie, vierge marlyre
en i'an 49.
On lui cassa les dents ii coups
demarlcau. On I'invogueconlrt;
le inal de dcnis. On I'appelle
aussi Sie Apolline.
St NiCEruoRE, martyr a Anlio-
che, en 260.
St Assdert, cvequc de Rouen
morl en 698.
13. Jendi. Ste Catherine dc
Ricci, religieuse dc I'ordre
do St-Dominique, morteen
1589.
St Polvelcte, martyr en 257.
Lc grand Corncille a fail one
sdniir.ililc iragedie qui retrace le
i:iari\re de ce saint.
St Gkegoire II, papc, mort en
731.
14. Vendredi St Valentin
prijtrcot martyr au 5* siucle,
St Cvrille el Sr Methode, ap6-
tres dc la Dulgarie, au 9*^
sieclc.
1 5. Kamedi. St Sigefrihe ou
SiiROY, eveque et apotre de
Suede, morl en 1002.
St Faestin el St Jovite, martyrs
en 121.
16. Dftimanclie. Deuxieme
dimanche dc Carcme.
St Onesime, disciple de St Paul
apotre, martyrise en 95.
St Gregoipe X, papc qui pre-
sida au concile general de
Lyon en 1274, morten 1276.
IT. Lundi. St Flavien, ar-
cheveque dc Constantinople,
mort on 449.
St Tiieodule ct St Jclien, mar-
tyrs en 509. dans la Pales-
tine.
19. Mapdi. StSijieon, cveque
de Jerusalem, martyr en lUO.
St Leon et St Paregonics, mar-
tyrs au 5^ siecle.
St Anoilbert, 7^ abbe de St-
Riquicr en Ponthieu, mort
en 814.
ao. 8/andi. Ste Scolastiqee, , „ ■« .. ^ „
, , ' 19. Hercredi. St Barbat
vicfire, sceur du grand St , . ,
R,„ ., ,- .,, ? ,, , evcque dc Betievcnt, morl
Ucnoit, iondateur des bene-
dictms.morte en 545. *^" *'^--
St GiiiLLAL'jiE,crniite, fondalcur SOJeudi. StTvrannion, eve
de I'ordre des guillemites,
mort en 1157.
Ste Austkeeerte, vierge , pre-
miere abbesscdcPavilly, au
diocese de Rouen, morte en
705.
que de Tyr, ct plusieurs au-
Ires martyrs en 304 ct 310,
St Electhere, evcque dc Tour-
nai ct martyr en 552.
St Eucher, eveque d'OHeans,
mort en 743.
1. Mardl. St Satcrmn et 21- Vendredi. St Severien
eveque dc Scythopolis en
Palestine, martyr en 455.
StDaniel, prclre, cISteVerda,
martyrs dc Perse, en 54-i.
2 2. Sainedi. La Chaire de
St Pierre a Aulioche.
autres martyrsd'Afrique, en
504.
St Skveris, abbe d'Agaune en
507.
La jolie ^glisc gothiqae de
St-Sevcrin de Paris est sous son
invocation.
12. Alercredi. St BenoIt,
abbe d'Anianecn Languedoc,
mort en 821 .
St Melece, patriarclie d'An-
tioche, morl en 581.
Ste Eliulie, vierge marlyre
dc Darcclonc, au 5*^ sieclc.
Le prince des apolrcs fondale
siege d*Anlioclie, oil les disciples
de J.-C. requrenl le nom de
Chretiens. Ensuite il iransfura ce
siege hi Rome, afin que cclie der-
ni^re ville, qui eiaii en ce mo-
ment la (opilaledumonde paien,
devint la luctropole du monde
conquis i TEvaugile.
101
28. Dimanchc. Troisiemo
dimanchc deCarenic.
St J^reuie, jardinter ct marlyr
en 306.
Le bienbeureux Pierre Dauier^
cardinal, mort en 1072.
II a laissfi plusieors oavrages
csiimes. '
34. Eiundi. St Mathias, apo-
tre, eiu par les onze aulres
apolres en remplacemcnt du
trailre Judas.
On croii qu'il pri^cha sDr Ics
c6lfs de la mer Caspieune, et
ei qu'il y fut luartyrisc.
St Pretextat, eveque dc
Rouen, assassiiie par ordre
de ia barbare Fredegonde
en 588.
Le bienbeureux Robert d'Ar-
brisselles, fondalcur de I'or-
dre de Fontevrault, mort
en 116.
25 Mardi. St Taraise, pa-
triarclie de Constantinople,
mort en 806.
St Victorin cl scs compagnons ,
martyrs en 284.
St Cesaire, medecin, mort cu
3G9.
20. Uercredi. StAlexandee,
patriarcbe dAlexandrie ,
morl en 526.
St Porphybe, eveque de Gaze,
mort en 420.
St VurroR, d'Arcis-sur-Auhe
cii Cbantpa;^nc, mort a Sa-
lurniac, iiujourdhui St-Vi-
tre, a '2Iicuesd'Arcis, dans
le 7<' sieclc.
27. Jeadi. St Leandre, evc-
que dcSC'ville, mort en 596.
St Nestor, eveque de Side, en
Panipliilie, martyr en 250.
Ste Honorine, vierge marlyre
au pays de Caux, en Nor-
mandie au 3e on 4^ siecle.
St Galmier, serruricr, puis
sous-diacre a Lyon, morl en
650.
28. Vcndredi. LesSts Mar-
tyrs, morts dans la grandc
pesle qui ravagca I'empire
romain, depuis Pan 249
jusqu'a 262.
lis se sacrifiercni pour le ser-
vice des pesiifcres d'Alexandiic,
en 261, 262 el 263.
St Protere, palriarcbe d'An-
tioche, martyr en 457.
St Rouaire et St Lui-jcin, fon-
dateurs des monastcres du
mont Jura, le premier mort
en 460, lc sccond'en 480.
102 SCENES
SCENES, RECITS, AVENTURES,
EXTHAITS DES PLCS RliCEKTS VOViCEUBS.
n. TBIEBS DAKS UN C0ir7ENT DBS tTBSSEES.
L'imjircssion produite par la giMnileur des monlagncs,
par I'aspecl et la venerable soliliiJeJ'imvieux couvenl Jes
Pyrenees, sur Tun des esprits Ics plus vifs de celte epoquc,
sur I'lin des lionimos qui se sont melcs avec la plus ardciilc
activile au Hot des affaires et au tourliillon de la pnliliipie
moderne, esl un fait trop curieux pourne pas allirer I'at-
tciition. D'ailleurs les pages suivanles, qui conlienueiU le
resultat de cetle im))rcssion religieuse de M. Thiers, sont
cntre les plus belles que Ion ait ecrilcs dans ces derniers
temps ; el, sans aucun doute, elles lui Icrontle plus grand
honneur dans I'avenir et donnerout u son nom une con-
secration plus reclle que les discoursprononccs par lui a la
chanibre des deputes.
Ainsi s'elevent a la fois le talent, Tame et le style sous
I'inlluence des emotions religieuses; ainsi le calholicisme,
si vivement, si inulilemcnt atlaque, est encore la source
vive oil les liommes de I'epoque les plus ardenls a servir le
mouvement moderne vonl puiser leurs inspirations les
plus puissantes. Mais laissons parler M. Thiers.
« Tandis que je gravissais, dit le voyageur, par une ma-
tinee Ircs-froide, le sentier qui conduit a Saint-Savin, un
brouillard epais rcniplissait ralmo^phere. Je voyais a peine
les arbres les plus voisins de moi, et leurs Irenes se dessi-
naient comme des ombres a travcrs la vapeur. A peine ar-
rive au sommct,je fus ravi de me trouver au pied d'une
gothique chapelle, et ses ogives, ses arcs si divises, ses fe-
iielres en forme de rosaces, ses vitrauxde couleur a moitie
briscs, me charmerent. Enlin, me dis-je en passant sous
I'anlique voule, voici une veritable ahbaye. C'ctait pour
mon imagination un ancicn voeu realise. Des Espagnols tra-
vaillaient dans la cour. Ces robustes ouvriors remuaient
avec gravilc d'enormes pierres, et j'appris, qu'a cause de
leur patience et dc leur sobrietc, on les employait dans
nos Pyrenees francaises aux travaux les plus difliciles.
« Mon compagnon de voyage demandale proprictaire, et
tout a coup un pi'lil liomme, vif et gai, se presenta, en di-
sant : « Voici le prieur;que lui deniande-t-on ? — Voir
la vallee et son prieure. — Bien venus, nous dit-il, lieu
venus ceux qui veulent voir la vallee et le prieure. » 11
nous ouvrit alors une porte qui, de celte cour, nous jeta
sur une terrasse. « Tenez, ajouta-t-il, vous venez au bon
moment; regardez et taisez-vous. » Je regardai en effel, et
de longlemps je n'ouvris la bouche. La terrasse sur laquelle
nous nous trouvions etait justement a mi-cote, c'esl-il-dire
dans la veritable perspective du tableau, en outre sous un
vrai jour, carle soleil se levant a peine donnait nn relief
extraordinaire a tons les objels. Le brouillard, que j'avais
un instant auparavant sur la tete, etait alors au-dessous de
me.: pieds; il s'etendait comme une mer immense et allait
Hotter contre les montagnes, etjusque dans leurs moindres
sinuosites. Je voyais des bosquets d'arbres dont le tronc
etait plonge dans la vapeur et dontla tete paraissait a peine;
des chateaux a quatre tours, qui ne montraicnt que leurs
cunes d'ardnises. La moiudre briso qui vcnait snuk-vcr cell;'
masse I'agilait comme une mcr. Aupres de moi, elle vc-
nait bnllre conire les murs de la terrasse, et j'aurais etc
tente de me haisser pour y puis-'r comme dans un liquide.
Bicntot le soleil, la penetrant, Tagita profondoment el y
produisit une espcce de lournienle. Snuilain elle .s'elova
dans I'air cnmme \\ne pluie d'or : lout dispnrul ii travers
celte vapour dc feu, el le disque meme dn soleil fut entic-
remenl cache. Ce spectacle avail le prestige d'nn songe;
mais, un instant npres, celte pluie relomha, Pair se trouva
aussi pur, le brouillard aussi epais, mais moins cleve;
grace a cet abaissement, de nouveau.x arbres monlraient
leurs teles; des coteaux inapercus tout a I'beure presenle-
rent leurs cimes grises ou verdoyantes. Ce mouvement
d'absoi'ption se renouvcla plusienrs fois, et a chaque re-
prise, le brouillard, en relombant, se IrouTait abaisse, el
une nouvelle zone elail decouverle.
« C'est le medecin Caulurets qui a fait cctic acquisition,
et qui esl le patron nalurel de ces monlagnards, leurcon-
seil dans loule leurs affaires, leur organe aupres dc I'auto-
rite, leur medecin quand ils sont malades. II s'csl nomnio
le prieur de Saint-Savin, les habitants lui en en ont donno
le litre.
« Je me rendis de nouveau sur la terrasse pour jmiir
d'un spectacle lout different, celui de la vallee delivree
des brouillards, IVaichc de la rosee et brillanle du soleil.
Dans ce moment le voile elail tire ; je voyais lout, jusqu'a
rccnnie des torrents el au vol des oiscaux ; Pair etait par-
faitcinent pur; seulemenl, quclques nuagcs, qui se trou-
vaient sur la direction ordinairemenl plus froide des eaux
ou des courauls d'air, circulaicnt encore dans le milieu du
bassin, se Irainaient pen a pen le long des monlagnes, re-
monlaient dans leurs sinunsiles et venaient se reposer enfin
aulour de leurs points les plus elevOs, oil ils ondoyaient
legeremenl. Mais la vallee, comme une rose fraichemeut
epanouie, me montrail ses hois, ses coteaux, ses plaines
vcrlos de ble naissaut, ou noiros d'un recent lahnnrnge ;
ses etaugs nombrcus converts de hameaux el de palurages,
ses bosquets lleuris, mais conservant encore leurs feuil-
lages jaunatres ; eulin, des glaces et des nicbers mcnacanls.
Maisce qu'il est impossible de rendre, c'est ce mouvement
si varie des oiseanx de loule espece, des troupeaux qui
avancaientlentemeiit d'une liaie a l'aulre,de ces nombreux
chevaux qui bondissaient dans les palurages ou au bord
des eaux ; ce sont surtout ces bruits confus des sonneltes
des troupeaux, des aboiemenls des chiens, da cours des
eaux et du vent, bruits mclijs, adnucis par la distance ct
qui, joignanl leur effet a celui de tons ces mouvements,
exprimail une vie, si elendue, si varice, si calme. Je nc sais
(pielles idees douces, consolanles, mais inlinios, immenses,
s'enqiarent de I'ame, a ccl aspect, et la remplisseul d'a-
moni- pour cetle nature el de confiance en ses ocuvres. Et
si, dans les intcrvalles deces bruits qui se snccedenl comme
des ondes, un chant de berger rcsoniie quebpies instants,
il semblc que la pcnseede I honmie s'elove avec ce chant
pour raconler ses besoins, ses fatigues au ciel, el lui on
demanderle soulagemenl. Oh! combien de choses ce bor-
ger, qui nc pense peut-elrc pas plus que Poiseau qui chantc
a ses cotes, combien de choses il me fait senlir et pensor !
Mais cetle douce emotion passe comme un beau rove,
comme un bel air de musique, comme un bel effel de lu-
mierc, comme ce qui est liien, comme cc qui, nous ton-
DE VOYAGES llECENTS.
clinnl vivcment, ne Joit, par cola moine, durer qii'iin
inslaiit, » Ce dernier mouvomenl, religiciix et lyritnie,
est plcin dc cliarme et d'elevation. comnie le fait tres-bicn
<05
observer uii critique modernc, M. Saiute-Beuve, qui, le
premier, a cite ce passage avec I'eloge qu'il nicrilc.
( Voyages aiix Pyrenees. )
ONE NDIT DZ F£HII>.
Ceux qui sc sont promencs sur les bords dc I'AJige, de-
vant Rovigo, saventsans doute qu'ii une licuc etdemie dc la
ville, il y a deux ilos situces au milieu du canal ; enire
cllcs et le bord I'eau u'a pas plus d'un pied de profondeur ;
ceuxqui ne voyagent que dans les livres onlprobablenieni
cntindu dire que I'Adige cstextrcmemenl sujctte a de vio-
lenles inundations, egalenient rcmari|uables par leur eleva-
tion et leur baisse subites, devant :i leur origine dans un
pays niontagnenx un cours de si pen de durce.
Hans la soiree de I'un des dernicrs jours du mois de mai,
j'arrivai au bord oppose d'une de ces iles. L'eau, aussi
pure (jue lecristal, coulait doucement dans un job canal
rcnipli de petits cailloux ; I'ile, qui pouvait eire a environ
quarante verges du bord sur lequel je me trouvais, quoi que
aunc distance de plus du double dc I'aulrc cute, m'allirait
par sa belle verdure et par une moisson de beaux narcisses,
Heur donl je suis extremement amateur. Trois ou quatre
arbres, peu fournis dc branches, croissaient aussi sur Ic
bord. le tronc incline sur l'eau.
Apres un jour de marcbe, rien n'est plus agrcable que
.]e passer un courant a gue ; et commc j'avais du temps en
reserve, je resolus de me reposer dans I'ile. Cela fut bientot
accompli ; car la prolondcur n'exccdait pas deux pieds ; je
Irouvai I'ile aussi agrcable que je I'avais suppose, et ayant
cueilli un gros bouquet, je mctendis sur le gazon, m'a-
banJonnant aux agreables souvenirs du pays et de quel-
qucs scenes passees , que I'odeur de cette lleur m'ap-
portait avec ellc.
Je n'elais la que depuis environ un quart d'heure, ou-
bliant et le temps et le lieu, quand mon attention fut
legerement distraite par un bruit a quelquc distance.
Je supposai d'abord que c'etait le tonnerre qui s'etait
fait entendre du cote du nord dans le courant du jour;
cependant le bruit continuait et devenait plus distinct;
je supjiosai encore que c'etait un de ces eclats prolonges
qui sont si fretprents dans Ic midi des Alpes. Bientot
cependant le bruit cliangea de nature, et devint sem-
blable a celui de la mer ; comme il allail toujours
croissant, je fus saisi de quelques alarmes, et tout a
coup je visapparaitre devant moi, a la distance de quelques
cenlaines de verges, une montagne d'eau noire et rugis-
sante se precipitant vers moi comme un mur perpendicu-
laire, avec une extreme rapiJite et avec un bruit plus eda-
tant que celui des plus violents tonnerres.
II n'y avail pas uu instant a pcrdre, le niveau de I'ile
allait ctre immediatcment convert, et atteindre le bord
elait impossible. Je grimpai ii I'instant sur le plus
grand des arbres, a peine avais-je atteint une eleva-
tion de dix pieds au-dessus de I'ile, qu'elle fut cnlie-
rement inondec par les llots. Comme ils se rappnicbaient,
leur puissance paraissait irresistible; ils scmblaient de-
voir delruirc I'ile jusque dans ses fondemenls, et j'avais
peu d'espoir que le tronc sur lequel j'etais tapi put re-
sister a la force du torrent. L'eau toujours croissante cut
dans un instant inondc I'ile et toute la vegetation, uean-
moins I'arbre demeura ferme ; je voyais le torrent .se prc-
cipiter au-dessous dc moi, emportant avec lui les trophces
de sa puissance et de sa lureur, d'enormes branches, des
racincs, des fragments dc pouts, d'ustensiles de menage et
des animaux sans vie.
Quant a moi, j'etais dans un danger imminent ; un in-
stant de rellexion et un coup d'ceil rapide jete aux alcn-
tours me demontrerent que je n'avais que peu de chances
de salut. Un torrent auqiicl ntdle force humaine ne pouvait
rc.sistcr se roulait impetueuscment cntre I'ilo et le bord,
et, bicn que son elcndue ne fiit pas meme de cinquante
verges, le traverser elait chose aussi impraticablequesi elle
eut etc de plusieurs lieues. Le premier choc avait Irouve
I'arbre incbranlable, mais un second pouvait I'eniporlcr.
Les llots s'clevaient toujours ; a chaque moment je voyais
diminuer la distance qui me separait de l'eau, et enfiii vint
le moment ou jo n'etais plus qu'a quatre pieds au-dessus de
sa surface. J'avais seulemenl deux espOrances fondees, les
104
SCfeiNES
yilus faiblos qui piiissont ("li-e appplocs pnr co nom ; il etnit
|iossiblo que quclquos iioi'sonncs lUi rivage vissonl ma si-
Uialion avaiit la nuil, el qn'oUos en cngageassonl d'au-
tres a me poi'ler sccoiirs; on bien, il poiivait arrivcr que
la riviere cessat de s'elever ct baissat pinmptement.La pre-
miere dc CCS chances clait Ires-incertaine, celte parlie du
pays n'elant presqiie pas liabitee, el le grand clieniin n'e-
tant pas parallcic a la riviere; scs bords, a trois on qualre
cents verges du canal, etaient inondes sur une profondcnr
de trois on qualre pieds; enfin il elait Ires-difficile dc pro-
voir quelle puissance humaine viendrait me delivrcr. Au-
cun bateau ne pouvail allcindrc I'ilc, el lors meme qu'unc
corde eul pu ctre lanccc ;i cetle distance, il n'ctail gucre
imaginable quo jc pussc la saisir, me Irouvantdans I'im-
possibilile de boiiger de I'arbrc dans lequcl j'ctais tapi, el
I'cau paraissanl ne pas devoir baisser de silol. Du moins,
ctait-il incroyable a tout cvenemenl que cela put arriver
avant la chute de la nuit.
La soiree se passa dans celte perillcuse el terrible situa-
tion. Personne n'apparaissail, etia riviere s'clevait de plus
ciiplus.lc ciel elait has etparaisr.ailmcnacant,el Ic sombre
torrent, en se precipitant avec une impctuosile loujours
croissante,merappelall,parlesdchrisqu'ilentrainaitdanssa
course, la fragdite de I'unique appui auquel je devais men
existence. Les bords des deux rivesetaicnttransformcsenlar-
ges lacs cnllammes, el le soleil en haissant repandail ses
rayons sur ces caiix rougeatres. La nuit vinl enfin, et elle
fut terrible. Quelquefois je m'imaginais que I'arbre etaitde-
taclic jusqu'aux racines ct s'affaissail de plus en plus vers
I'eau; d'autres fois je pensais que I'ilc serail enlicremenl
cniportce, el nioi-nieme entraine par le torrent. Reconnais-
saiil que mon esprit s'egarait, j'cus la precaution de prendre
dans une de mes poches un mouchoir de soie que je de-
chirai en plusieurs bandes, et apres les avoir jointes en-
semble, je m'en ccignis vers le milieu du corps et me sus-
pendis a line branche forte ; je pensai que cela pour-
rait prevenir ma chute, si quelque verlige, ou un som-
meil momentane s'emparail de moi. Pendant la nuit, plu-
sieurs etranges ballucinations vinrent m'assaillir, el leurs
frequentes apparitions me faisaicnl supposerquc I'ile clail
entraince par le torrent. Tanlol je eroyais lonrner en rood;
une autrefois je pensais que le torrcntcoulail a reculons ; el
alorsmon imagination presentail a ma viie dc grands corps
noirspousses vers moi sur la surface, jercculaiscn arrierc
pour eviter tout contact avec cux; dans un autre moment
c'elait quelque chose qui sortail de dessous I'eau en cssayani
de m'enlrainer; souvcnt j'etais persuade que j'entemlais
de longs cris se melant a I'aclion precipitec du lorreul ;
ensuile le bruit parut tout ii coup cesser entieremcnt, d
j'allais me hasarder a desccndre, certain que le canal elait
a sec. Je sommoillai une ou deux fois I'espace d'un mo-
nienl, mais jc m'cveillai en tre.ssaillant si violemncut,
que, si je n'eussc pas etc altaclie, je serais infailliblcmeiit
luuibe.
La nuit s'ecoula gradui'Uenieut ; elle fut douce el
seche, de sorte que je n'eus pas a souffrir du froid.
J'ctais presque salisfail do la solidito du tronc qui
clail mon unique refuge, et, bicn que ma delivrance fiit
incertaine, je priai clje me resignaia la patience. Ainsi je
passai la nuil sous un ciel sansetniles, el les sombres (lots
grondaut au-dcssous de moi. Le matin, avaul le point du
jour, je pus m'assurerquc les caux commencaiont dc bais-
ser, le bruit me parut moiudrc ; il me sembla voir des ar-
lirisscaux au-dessus dc I'rau dans I'ile, cl les arbrcs du
bord rcprcndre leur apparcucc babiluelle. Aux premiers
rayons du jour j'apercus avec bonheur que je ne m'ctais
pas trompe; I'inondaliou avail baissc au moins de Irois
pieds; ct, avant le lever du soleil, la plus grande panic dc
rile ctail a sec. .Tamais criminel, qui oblicnl un sursis .sur
I'echafaud, ne secoua ses liens avec plus de joic que je ne
dclachai ceux qui me relenaionl a I'arbrc. Jc glissai en has
du Ironc suspendu encore sur le torrent, ct marchai dans
rile ayanl de I'eau jusqu'a la hauteur des genoux. Jc mo
. dirigeai vers l« gue, du cole dc la panic dcja laisseea sec,
ct 1,1 jc m'elendis quiise par la veille dc la nuit et ma-
lade de la position que j'avais etc oblige dc gardcr sur
I'arbrc.
L'caucuntiiiua de b.iisscr pcrcepliblenicnt d'un mouicnt
ii I'autrc ; bicutut I'ile fut cnliercmcnlii sec, el I'eau rcuirn
dans sou lituaturel; ueaumoins Ic torrcul elait encore
trop ropidc cl Irop (u'ofnud pour que jc risquassc d'cn ten-
ter le passage; j'ctais trop affaibli par I'cprcuve des douzc
hcures ct par le hesoin d'alimenls. Je n'etais pas certain
de I'heure, n'ayanl pas pense dans la soiree de la veille a
reglcr ma monire; jc I'apprcciai par la hauteur du so-
ldi; cepcndant I'eau avail considcrablcment baisse avant
midi, el je pensai que dans quelques heures je pourrais
e.ssaycr de gagner le bord.
Environ vers les trois hcures de I'aprcs-niidi j'entrai
dans le couranl oii je ne Irouvai d'can que qualre jiicds
de profondcnr, el avec quelques cfforls je parvins ;i attciu-
dre Ic bord, que j'avais cru ne devoir plus fouler. Je
Icuais encore dans mes mains le boui|UCt de narcisses quo
je n'avais pas oublio dc rapporlcr. J'en avals llelri quel-
(lucs-unes en les lenanl loujours a la main. Soil qucje
me promcne a leavers les hois ou les champs, je ne sen-
lirai jamais Todeur de cctto lleur sans me rappcler Ics
sensations quo j'cprouvai en relevant la lete, en voyant
le torrent itnpelucux se prccipilcr vers moi; cepcndant,
queli]ue terrible que cetle renlite ait pu elre, le souvenir
de ce liou(piet n'csl pas sans uu melange de plaisir. J'ouvrc
.souveut les feuillcs dc I'lu^rbicr on se Irouvenl ces lleurs
fauces, cl, en les consideiant, je n'ai jamais cru Ics avoir
achclecs Irop clicr.
Anujfo (jiraldi. Viaggi.
I.'BOMI«E BT I.E TIGRE.
Pour amuser Ic liadjah dc Scrampore et sa cour,
un honimc entra dans rareue, arme seulemenl d'un long
coutcau, vein d'une pelite culolle courle ne descendant
qu'au milieu des cuisscs. L'inslrumcnt qu'il tenait dans sa
main droite porlait une pesantc lame d'environ deux pieds
dc long sur trois pouces di^ large, rcssenihlant uu pen ;i un
sue de charrue, el diuiiuuanl par degres vers la poignce,
qui forniaitun angle droit. Lis Conrgs lout usage de cc cou-
tcau avec une graiidc dexleiile, ils le licnnenl dans la
main avanl do conimencer Ic combat, et amenes devanl
leur adversaire, ils le frappent avec une force cl un effcl
vrainemcnt ctonnants.
Lc champion qui seprcscniail devaut Ic radjah elait op-
pose ii un tigre, qu'il combattit volontaircmenl et presque
nu,muniseulcmcntderarnie(|ue je viensde decrire. II clail
, granil, sa figure maigre, r.iais sa poilrine elait large cl ses
liiiii
DE VOYAGES RECEJITS.
Ko
bras longs ctmiisciileiix. Sosjaniboa, fiuoii(iic mincos, Inis-
saientapercevoiruchaqucmouvcmcnt Icursmusclos, landis
qucl'aisance de sonmainlien el Ics evolutions proparaloi-
rcs qu'il cxcciilaavanldcs'oiigagcr dansccltecntrcpriscpc-
rilleuse demonlraiont r|ii'il possit s'ecoulcnt avec violence.
On dirail qu'elles se revcillent tout 4 coup apres un long
sommeil, non-sculement avec Icurs voix anciennes, mais
avec un lumulte de sons etrangers el inconnus.
Comme ces redoulables blocs de glace s'clanccnt le long
de la riviere, et que plusicurs sont pousses par leur mutuello
violence jusque sur les bords, on a besoin de prcvenir les
ravages qu'ils pourraient occasionuer, soil en brisant les
bateaux elles moulins, soil en renversanllout ce qui s'op-
poscrait a leur passage. Une surveillance active et conti-
nuelle devienl ncces.saire. Un homme de cliaque ville ou
village se lienl prct, dcs la premiere annonce de la debacle,
a partir pour donner I'alarme aux environs, criant a haute
voix : « La glace marche ! la glace marche ! » Le peuple sc
porlc en foule sur la rive ; on lire des coups de fusil, Ics
torches s'allument dans toutes les directions. Les bateliers.
ilniil los Ij.-itcuus so t;-niivcnl roiivcrls ilc glaco, s'occupcnt
t'.o li's en debai'msscr. D.ths Ics nics dos villcs, Ics hoiiimcs
It Ii's cnfniUs sc i-nssemb!("nt lous, arnn's do pcrdics, pi'ols
;i i'f|iousscr Ics blocs mcnacanls ; el si Ics caux fiaraissciU
vouloirs'clcvcr rs|jidciiicnt, on dcmciiage les nicublcs des
maisons, doiit im grand nombre scrait submerge. Hepre-
scnlcz-vons au nicme instanl nne pareiUe scene d'agilalion
sur lous lc3 bords dcs grands llcuves d'Allemagno ct do
Icurs Iribnlaircs. (Jiicl lalilcaii anime !
Lannildnncqnc les batdiers avaienlannonceepourccUe
oil la debacle aiirait lieu, nous funics reveilles par Ic galop
pi'ocipilc d'un chevnl cl la voix retenlissanlc d'lm hommc
crianl : « La glace est cnniarcbc ! la glace est en marche! »
je saulai de nion lit, jo pris do la luniicre, et je rcgardai a
ma niontrc ; il ctait minnit precis. Ouvranl la fenelrc (|ui
iliMinait sur Ic lleuve, je fus tenioin de la scene la plus
otrauge. Une licure auparavant,lorsi|ue jeme coucliai, tout
clait siloncicu.x ; maintenanl on ciUendoit au milieu do I'ob-
scurite le bruit impnsani elsauvagedes elements en furcur;
Ic broicment, les craiiucmcnis, Ics bruits de toute cspece,
la course precipilee dcs eau.^, Ics rugisscmenis, les mugis-
scmcnls du vent qui apporlail de loin I'eclio affreux dcs
explosions de CCS masses deg'ace. Dcscenlaincs de torches
brillaicnt sur la rive. Les cris dcs vnixbumaincs, celles des
bommes, dcs feuimcs, des enfanis s'elevaicnt de lous coles.
Des coups do fusil se succedaienl rapidcmenl pros de la
cite. A travcrs I'obscurile on pouvait apcrcevoir des masses
blnncbes semblables a des speclrcs glissant sur lean; puis
lo briscment de nouvclles couches cause par Ic choc do
cellcs-ci ; au dessous, rcsonnait le Iriste cl continucl fra-
cas d'une balaille sous-marine ct dcs morceaux gigantesques
vcnaient a chaipic inslaut frapper conlrc les arches du
pout. Je m'habillai a la hale et courus vers la villc. On
no pent se faire I'idee d'une scene plus pillorcsqne. Dcs
gens sc precipilaienl de lous les qnarliers, du cote de la
riviere. Conimc j'approchais do la ville, je rcnconlrai un
cludiantobligeaul qui vcnailnous prevenir, vein de sa lon-
gue robe de chambre, coil'fe d'un bonnet rouge ; il s'excusa
beaucoup d'avoir o.sc so presenter devant nous en pnreil
neglige. Kous primes le chcmin do la rive el passimes par
un large chcmin voi'ile, au-dcssous d'une len-assc de jardin.
Devant nous brillail un fanal qui cclairail a denii Ics voiitcs
noircies cl les cpaisses colunnes dont nous elions environ-
ncs : on aurail dil un passage a travcrs la caverne d'un
bandit. A cliaqne onvcrlure, sur les bnrds de la riviere, on
apcrccvait une mnlliludc de gens amies de torches el do
perches, donl la physiononiie cxpriniail la plus vivo anxiele.
Les fcnimes appelaicnl dcs fcnelrcs ; d'aulres, vctucs coninic
rnoi a la hale, leurs nianlcaux ou leurs jupes jelccs par-
dcssus la tele, couraienl ci ct la; lout respirait la vie, I'in-
qnictude, I'animalion. Kous nous dirigcauies vers lo pout;
bien que la glace, si Ton considerc qu'elle clait epaisse dc
deux picds, s'y mil en mouvenicnt avec le plus d'ordre pos-
sible, die offrail, ncanmoins, un spectacle terrible.
A la lueur des torches, nous pouvions la voir marcher
rapidcmenl en immense plalc-fornie de plusieurs metres
earrcs, qui vcnait a chaque instant se heurlcr avec une
Idle violence conlrc la )iicrrc solidodu ponl, qu'il enelail
(ibranle; la Llanchcur des masses de glace qui s'cnlrc-
choquaicnt en marcliant, Icur griuccmcnl, lour bruisse-
inenl. lout cct nsscmblagc produisail un cffet bizarre, mnis
les scenes ct les groupes euvironnanls n'elaienl pas moins
clrangcs. Sous dc vicux arccaux cndomniages, au pied
SCKNUS DE VOYAGES RIlCENTS.
dfsquds sc precipilaienl Ics caux en furcur, .'i chaque ou-
vei Inre dc la villc sur lo lleuve, sur le ponl ct Ic long des
rives, on voyait des gens en fuulc aux ycux clincdants
quo la luniiere dcs torches rcndait bagards. Plus loin, grace
a cetic reunion de torches, on pouvait confiisemenl dis-
lingucr Ics viedles lours grisatres dc cctte villc piltorcsquo,
puis, nux environs, a une gramle [lauleur, les sombrcs
llnucs des montagncs boisiics, plongees dans lo silence et
robscnrite. Les mines du vieux chateau doniiuaient aussi
avec nne m.ijcslc emprciuto dc tristcsse cldiudirfcrcucc la
riviere agitce; conime s'il cutscnli qu'il avail eu jadis aussi
ses jours dc bruit cl d'cmolions humaiucs, que tout cela
clait fini pour lui depuis longlcmps, qu'il n'avait plus de
rapporls avec les bommes el lo cliangemcnl des saisons,
cl (pi'il reslait debout au milieu dcs evcnemenls conimc
un magnifiqiic lemoignage du jiassc,
Un autre grand spectacle, mais beaucoup plus triste,
csl cdni d'nn navirc jiris par les glaces J'ai cle dans cclte
silualion en 1801, lorsque j'accompagnai un navirc balei-
nicr.
Le psalmistc s'ccrie quelqucparl, en citant plusieurs des
mcrvciUcnses crcalions de Dicu : « (Jui peul rcsisler au
froid qu'il envoie? n En effet, nulle creature vivanlo n'est
ctiiiablo d'eudurer le dcgrc do froid des conlrees siluces
pros des poles. Co soul de vastes ct affreux deserts inha-
bitcs, abandonncs memo dcs oiscaux et des betes, sans
(lours, sans arbrcs, sans un coin de verdure. Mais la glaco
s'y rencontre sous les formes Ics plus varices ct les plus
clrangcs. La, des montagncs coloSsales, aux (lanes heris-
scs cl mcnacauls, sont uuiqnenicnl composees de glaces ;
dies ont quelquefois plusieurs millcs de longueur, el s'c-
levciil deux fois plus haul que la conpole de Sainte-Gene-
vicvc. Ellcs so formcnl dans les vallecs avoisinanl la mer;
la neigo do chaque hiver se gele graduellenienl el devicnl
une masse solido. Degros morceaux s'en detachentde temps
a auire, tonihent dans la mer, vonl Holler au loin et offrent
I'aspcct le plus imposnnt. Les vaisscaux cnvoycsi la peclie
de la balciiic, etanl exposes a dc parcilles rencontres, cou-
rcnl d'immcnses dangers. Quelquefois ces montagncs do
glace eclalenl lout a coup en morceaux, donl un seul suf-
lit pour coulcr bas un navire, s'il vicnt a le hcurter; d'un
autre cute, en tombanl violemmcnt dans la mer, ellcs
soulcvcnt des vagiics furieuses qui prcsenlent de nou-
vcaux perils ; mais rien n'csl comparable aux ravages cau-
ses par CCS grosses masses, lorsqu'dles se mellenl en
mouvemcnl plusieurs a la fois. Eiles cnveloppent souvenl
un malheureux vaisscau qui n'a pu lour echappcr, le com-
prinicnl el broient ses (lanes dc chene conime vous brise-
riez une noiscllc. (Juchpicfois, en le heurlaul sous la quillc,
dies Ic jeltcnt hors do I'cau. Pauvres marinsl Si cloigncsdc
chez cux, Icur vaisscau brise, oucerncs par une glace impe-
netrable! reslcr,quandrhivcrapproche,au milieu d'affreu-
ses regions, prives de tout sccours humain, sculs, vis-a-vis
delamorlcauseesoilpar lafaim, soil par le froid! La bicn-
faisanle providence de Dicu peul ncanmoins inlcrvenir ; la
glace pcut s'cntr'ouvrir au bout dc quelques lieures, de ma-
nierc a livrcr passage au vaisscau, dans le cas on il ne sc-
rait quo cerne, et menic pcrmcltre a d'aulres d'cn appro-
cher, s'il a ochoue, cl de venir au secours dcs malheureux
naufragcs.
Ccs accidents arriveul frequeninienl aux halei:iicrs,
I
CHRONIQUES
comme je I'ai dej.i dit. La baleine du Groenland n'ha-
Lile que les mers froides tt desolees, pt, chaqiie annOe,
dcs vaisscaux anglais parlent pour ces regions de glaccs ct
de neige, alin d'y recueillir riiuile cl Ics auli-es olijcts uti-
les que CCS animaux nous procurcnl. lis parlcnl au prin-
teitips et font en sorie de revcnir avaul I'liiver. Mal-
f;re loules les prccaulions , les niarins sent quolquc-
fois cnvcloppes dans les glaces ct obliges d'y rcslcr. U
y a qiielques annecs, liuit niarins russcs quiUerent leur
iiaviie et dcsccndii'cnt a tcrre, dans unc ile dos mers gla-
ciales, lorsque survint tout a coup une violcnte tempclc
|ui entraiiia leur vaisseau loin d'eux ; il leur fallut pas-
ser, dans ces Iristes lieux, non-sculement U|i hiver ler-
rilile, mais quatrc de suite, jusqu'ii ce qu'un equipage
vint, par liasard, les decouvrir ct lbs sauver. Lorsiiu'ils se
vircnt nl)andonnes de leur vaisseau, ils se livrcrcnt d'a-
ET L^GENDES. 109
bord au plus violent desespoir ; enfin ils reprirent courage,
se caserent de leur mieux, batirent une liutle avec tout Ic
soin possible, pour se preserver du froid; ils tuerent des
ours, des renards, des veaux niarins, se nourrirent de la
cliair de ces aniniaux, se couvrirent de leurs peaux et sc
servirent de leur graisse pour rcmplacer I'huilc d bru-
Ier(1). Ces lanipes, qu'ils avaient invenlccs, leur procu-
raient a la fois la chaleurella luniicre durant ces longucs
miits; dans ces climals, I'obscurite est conlinucUe pen-
dant I'hiver; le soleil reste cache des niois cntiers;
mais, en revanche, il nc sc couche pas de tout I'ete, ct
parcourt le ciel, visible pendant vingt-qualre heures.
( Voyages du capitaine Kotzebue. )
(I) Cost dans une siiiiaiion seniblablo que Ic copiiaine Ross, poor Ics
(lisiriiirc, lit jouer |3 cninetlie a scs raalclots; incident curicQX tie la vie
niariiime el ilont nous donncrons les details dans un nnntero proctiaio.
CHROIVIQUES ET LEGENDES
DU iMOYEN AGE.
IiEGENDE DE FIEBRE SE IiA PAI,UD.
Les vaslcs soliliides de la haute chaine du Jura, si rian-
li's, si belles aux ycux dcs personnes qui y voient leur
licrceau ou leur existence attaches, paraissent peut-etre
liien severes et bien monotones a tout autre regard ; mais,
an moment le pins inespcre, le voyageur, qui cherchc dcs
sensations li Iravers nos montagnes franc-comtoises, est
uelqui'fi>is dcJonimage de scs fatigues par le rccit d'une
traJilion piquante.
Des nuances de vegetation, plus varices que la surface
generate du pays, decorent, par exception, le dume des
montagnes, le front des gi-ottes, le lit des cascades vaga-
boiiiles cl Ics horribles anfractuosites du vallon de Consola-
tion. Au-dessus de ce paysage, mines par lenrcaducite,
les pans de mur Je Chatel-Neuf-en-Venne (Doubs) ont
cesse de se tcnir debout. Cclte forteresse altiere des sires
dela I'alud, comtes de la linche et de la Franche-Monta-
gne, surplombaitavec audace le precipice oi'i bouillonnela
source du Dessoubre, et le lieu dcvenu fimeux par le pro-
dige dont I'un des plus braves chevaliers de cette ilUistrc
maisoii fnt le horos.
Francois de la Palud, guerrier de nosdernierescroisades,
avail (iponse, en 1452, Ji\nnne de Petit-Pierre, qui lui avail
apporte en dot, non-seulement la tcrre de Chalel-Neuf,
mais de bien plus notables seigncuries, parmi lesqnellesse
faisaicnt dislinguer cclles de Villersexol, de Maiche, de
Sainl-Uippolyle, et le comle de la Roche, dont I'etrange
clief-lieu etait cet autre myslcrieux et grandiose que Ton
appelle encore le chateau de la Roche, ct dont on ne pou-
vait parler sans une .sorte d'cxallation. Crec chevalier de
fordre militaire de r.\nnonciade, en 1440, par Ame-
doe VIIl, premier due de Savoie, antipapc connu sous le
nam de Felix V, il commandait les troupes que ce ponlife
avail cnvoyuesau seeours de Jean II, roi deChypre, dont
les Etals avaient cssuye uneattaquc de la part dcs Sarm-
no CHRO>MQUES ET LiSgENDES.
sins, sujetsdu soudaa d'Egypte. La guerre fut desaslreuse ;
les forces chrelienncs y furcnt aneanties , et les inalheu-
renx Europeens qu'cpargna le fer recourbe du miisul-
man subirenl la plus rude caplivitc. De ce nombre fut
noire heros.
La tradition locale , d'accord avcc d"anciens manu-
scrils conserves en 1792 au couvent des peres minimcs de
Consolation, atlribue a un miracle, encore bien singulier
pour le siecle oii il a vecu, la delivrance de Tillustre caplif
ct son rctour au sein de ses foyers.
On raconte qu'un soir, au fond de son cachol, s'etant
voue a la saiute Vierge, consolalrice des affliges, il se re-
pandit en prieres plus ferventes que jamais, et s'endormit
dans son oraison. Lelendcmain, a son reveil, oi'i est-il? —
prodige ! — II se trouve assis par terre dans le vallon du
Dessoubre ; il eleve ses regards, et reconnait son Chatel-
Neuf au-dessus des rochers a pic ; il considere ses mains et
ses pieds, oii il ne trouve plus que lempreinte de ses
cliaines Benediction! les fers sent ronpus; il est
libre!
On ajoute une anecdote qni, je ne sais Irop comment, s'cst
teinle des couleurs de I'Odyssee. En rentrant au manoir
feodal, comme reulra le ruse mari de Penelope dans son
palais d'llhaque, c'est-a-dire sous la livree de I'indigcnce,
d'une indigence telle qu'on peul la supposer sur un mise-
rable prisonnier de guerre, defigure d"aiileurs par les
tortures de la faim et des souffrances, la Palud n'esl pas
reconnu chez lui. A la maniere des suppliants d'llomere,
il s'accroupit sur la cendre du foyer. On va, on vient, on
s'agile, on se met en cuisine, on fait des preparalifs de
fete. Humble pelerin, il s'informe , le plus ingenumenl
qu'il pent, dusujet de tant de joie, et il apprend qu'il ne
s'agit de rien moins que d'une noce.
a All! dit-il, la dame de ceans fait sans doute les frais
du niariage de sa soeur ?
— Non ; c'est raadame elle-meme qui se remarie.
— lie ; mais il est done mort, le sire de la Palud?
— S"il cstmorl! De tons les hauls barons qui se
sont croises contre le maudit turc, il u"en est pas revenu
un seul.
— Et s'il etait chez les inlideles ?
— Bah! il I'aurail bien mande, aOn qu'on le racbetdt.
— On I'a sans doute bien plcure, le bon sire?
— Voila, conime on plcure les gens quand ils meurent
si loin de nous, et que Ion ignore le jour de leur trepas.
— Le nouveau mailre que vous donne la comtesse de
la Roche, vaut tout au moins I'ancien, n'esl-ce pas?
— Oh ! cerles ; c'est un puissant parti pour madamc ;
un beau cavalier, il faut voir I
— Madame doit etre bien joyeuse?
— Youspouvez croire Copendant...
— Quoi , cependant? dit le faux mendiant, que rassnre
ce deruier mot, mais dont I'lril assombri se voile encore
d'un sourcil menacant. Ah ! oui, je concois : peul-elre
Irouve-t-elle que c'est faire la noce sur un drap mor-
tuaire ?
— Vous n'y eles pas, bonhomme.
— Peut-etre craint-elle de le revoir reparailre un jour,
vivanl ou mort...
— Pas du tout. C'est quelle ne connait pas encore cclui
a qui ses parents la pressent de donnor sa m lin. Ce sont
les parents de madame qui lui representent tout ce qu'il
y a d'honoralle pour eux a nne pareille alliance. Tcnez,
voili que Ton Sonne du cor sur le donjon. Le Canc(5 arrive;
les voici! les voicil »
Bref, le pauvre messire Francois de la Palud, seigneur 1
de Varambeau, comle de la Roche, elait, comme on Ic [
vnil, arrive fort a propos pour renlrer dans ses possessions,
bienpres, ma foi, de passer en d'aulres mains. La tradi-
tion s'arrele la ; le i-esle se devine.
En reconnaissance d'un si grand bienfait, le celebre ba-
ron erigea, en I'lionneur de sa divine protectrice, un pe-
tit ermilage, qu'il nomma du litre de Notre-Dame de
Consolation, a la place mcme ou il s'elait reveille, loin
de sa prison du Sinai, apres un voyage de long cours exe-
cute en quelques heures de sommeil. Semblable au marin
qui vient d'echapper au naufrage et qui dedie d Kolre-
Dame de la Garde, a Marseille, la figure de son navire et
le tableau qui rappeltfe son vceu dans le peril, le cheva-
lier suspendit au mur de sa chapelle les chalnes et les
fers qui I'avaienl meurtri chez les Sarrasins, et se fit re-
presenter dans un tableau votif, sous les verrous d'un
noircachot, et invoquant sa celeste palronne. Ce tableau,
dont il exisle encore des copies, inspirait, dit-on, un sen-
timent jrofond de pilie. Consolation devintun prieure de
minimes, et aujourd'hui il est occupe par le petit semi-
naire du diocese de Besancon.
CHROKIQCE BU CHATEAU SE MABSTOKE.
II est etrange el digne de remarqiie que les chroniques
et les legendes, si touchantes dans les pays et les temps
calholiques, deviennent tout d coup sombres, effrayante?
et atroces des que la reforme de Luther a louche I'Europe
de sa terrible baguette. La chronique que nous Iraduisons,
ft qui, recemment imprimee, a ele mise en oeuvre par un
ccrivain celebre, est, quant au fond et meme aux circoii-
stances acccssoires, Cdele aux details d'un proces du temps
de la reine Elisabeth , cinquanle ans apres relablissenienl
de Iheresie en Anglelerre.
Xm TESTAMENT SUPPOSE.
L\ VISITE A L.\ BROE.
Sur la fiu d'une journce froide et par un vent glacial
du mois de decembre, un cavalier s'avancait rapidement
vers I'enlree principale du manoir de Marstoke dans le
comte de Warwick.
« Ah ! Waller Greville ! s'ecria le maitre du manoi<-,
qui, faule d'une meilleure occupation pour chasser I'en-
nui, se promenait de long en large dans sa grande salle,
comme un maria de quart sur le gaillard d'arriere. et rc-
gardait de temps a autre vers le pare, a travers I'ouver-
ture de la grille, en altendar! que le repas du soir ful an-
nonce ; car, a celte epoque, les ecuyers campagnards so
couchaient presque aussilol que les poules de leur basse-
cour. Ah ! Waller Graville , nion brave ! par le ciel ! je suis
enchaute de te revoir. El il ajouta en lui-meme : Que les
broniRards du sud fetouffenl I Quel demon nous a envoye
ce f liicn malencontreux .'
CnHONlQCES ET L^OONDES.
— Je sills clnrmi? de vous liouver en Lonnc santc, nion
bon niailre Oldcrafl, dit le voyagcur d'une voix gulUiralc
ct em-ouce, en descendant de son cheval rendu de faligue,
avec tome la lentcur el les prccaulions d'un homme qui
scmblait avoir fait, cnlre le lever ct le couclier du soleil,
une si longue route, que ses iambes en avaient conlraclc
iineespecc de cranipe ct elaicnt courliees en dehors commc
celles d'lin cbien tourne-broche. Vous etes seul ici,
n'esl-ce pas, Oldcrafl? » dil-il, ayant mis pied a terre. Et
apres uu moraeut dc silence, il ajoula : « Ou bien avez-vous
(iielques visiteurs ou quelqu'un rcsidant chez vous en cc
moment, oulrc voire femme?
— Jc suis seul, dit I'hole, ct menie ma fcnimc est ab-
sciilc : elle est a Warwick, a I'heure qu'il est.
— Bon ! rcpondit I'aulre, remcUant son cheval au do-
nioslii|UC el donnant une poignce de main a son ami : c'est
encore mieux.
— Mais til es pale et sembles malade, Greville, dit Old-
craft; entre, entrc ; un verre de vin le rendra les forces
et te raiiimcra ; sans douto tu as fait aiijour J'hui un voyage
rapide?
— Trcs-rapide, rcpondit le voyagcur; je ne me- suis ni
amuse, ni arrele dcpuis le point du jour, exceplc pour me
ralVaichir, ct une fois a Wcedon pour clianger de cheval ;
clje me fclicite, apres ma longue (raile, de vous .trtuver
seul ici, car j'ai a vous cntrelenir de choscs qui no sunt
failes que pour voire oreille ct la mienne. » En parlani
ainsi, il dcbouclaln courroie i|ui retcnait son ample man-
tcau de voyage, ola son feuire, ct, conduit jiar le maitre
du manoir, il penclra dans rinlericur apres lui.
Les deux personnages que nous venons dc presenter au
Icclcur avaient asscz bonne mine et assez belle prestance,
— de belles pcinluresd'hommes, commc dit Porlia, — de
vigoureux gaiUards aux epaules carrees et aux mcmbres
muscnlcMX ; tons deux portaicnt les habits qui, sous le
rcgne d'lilisabolh, elaicnt le velcment habiuiel dcs pcr-
sonncs de condition rcsidant a la campagnc. CcpcndanI,
quoiqu'ils portassent dcs justaucorps bariolcs , crevasses
ct brodes a la dernicre mode , quoique leurs fraises fusscnt
enipesces et roidcs comme dcs planches, ct qu'ils eussent a
\enrs coli'S dcs rapieres de plus d'unc aune de long, en-
core pouvail-on voir, au premier coup d'ccil, quo ni I'un
ni I'autrc n'clait un genllcman, un homme comme il
foul.
L'un d'eux, que nous pouvons supposcr propriclaire de
la maison eldn domaine oil nousl'avons Irouve, puisqu'il
clail en possession, avail un justaucorps brode, bariole
cl a crcvL'cs, avccle rested I'avenanl; il portaitd'enormes
boulfetlcs a ses souliers, cl, comme nous avons deja dil,
les marques dislinclives dcs gentlemen de son temps,
la rapiere et la dague au ceinluron. Pourlant ses traits
n'avaient rien de noble; et, bien que sa physionomie
iadiqual bcaucoup dc fermete, de courage et d'habilele,
cependanl sa figure ctail cssenliellement vulgaire ct
commune; il elait trop gros et Irop lourd; il y avail aussi,
dans ses manieres el dans loule sa personne, un manque
du^age que ni ses habits ni sa haute stature ne pouvaieni
empt'chcr de remarquer. Au fait, il avail plutol I'aiu d'un
homme sur lequcl une grande fortune est tombee tout
d'un coup que de celui qui I'a acquise on qui la possede de
naissance.
L'auire, rnrrivani, elait un grand gaillard ,i I'air somhre,
al'iril inqiiicl; il avail un nez aquihn el une face a la don
Oiiichotte, les cheveux noira ct rudes, et sa physionomie
elait agitee el convulsive comme s'il ciil loujours craint
que les sergenlsoulcs gens de justice fusscnt a ses Irousscs
et jirels a fondre sur lui a I'improvisle. 11 paraissait liagard
et rouge de soucis, et on lisait cvidemment sur son
visage abatlu, outre son expression liabilucUe, les effels
dun voyage prccipile et I'epuisemcnt d'une fatigue es-
cessive. II elait, ainsi que son ami, convert de velemenls
assez riches, a la maiiicre d'un gentleman campagnard dc
I'epoque; cl avcc sa dague et sa longue rapiere a coquillc
curieusementlravaiUee, il porlait a la ceinlureune paire de
pislolels d'arcon d'un pied et demi de long. Ses botles dc
voyage, larges et pesanles, elaicnt lirces jusqu'a mi-cuissc,
el garnies d'eperons massifs dont les moieties posscdaienl
dcs arguments excessivemenl persuasifs.
Des que mailre Oldcrafl cut inlroduit son ami dans une
grande chambre hoisee en chcne, dans la chcminee de la-
([uelle (lambait un bon feu dc hois, il lui rcpela qu'il elail
le bienvenu au manoir de Marsloke ; el, agilant une pclilc
sonncllc d'argent placee sur la table, il ordonna a un do-
mestique d'apporter immcdialemenl du vin cl dcs rafrai-
chisscments.
Cependanl son convive, apres avoir passe ses mains sur
les lisons, el ses grosses holies au milieu des llammes pour
se rechauffer les picds, s'inslallanl hicn commodcmenl
dans un bon fauleuil en face de celui qu'occupail Oldcrafl.
sembla oublier sa fatigue pour se livr. r en proic a I'anxiclc
et aux soufl'rances dc son esprit. Ses sourcils so conlrac-
lerenl davanlage, son visage devint encore plus p.ilc, ses
veux elaicnt enfoncis dans Icur orbite, et lous ses geslcr;
eiprimaienl rinquietude el le Iroulile de son cspril. II bondit
comme un criminel quand le valet ouvril la porle pour
apporlcr le vin et d'aulres rafraichissemenis ; quand ses
regards vinrent a renconlrcr ccux du laquais, il les de-
lonrna avec effroi, ct, s'approchant de la feneire, sembla
gueller I'orage de ncige qui menacail d'eclalcr; puis, rc-
venanl brusqucmcnt au coin du feu, il demcura profondc-
ment absorl)e dans des pcnsccs penibles.
Oldcrafl observa son hole d'un oeil lixe pendant un cer-
tain laps dc temps, sans inlerromprc sa reverie. II parai-
trail qu'il decouvrit dans I'liumeur dc celui-ci quelqiie
chose qui n'elail pas enlieremcnt dc son goiit, car ses pa-
roles avaient perdu la moilie dc leur cordialilc quand il
versa un verre de vin et engagca le voyagcur a boire et a
se rafraichir. Waller Greville pril la coupe qui lui ('■tail
offcrlc, el fit raison a son ami jusqu'a la dernicre goulte;
puis, poussani un profond el long soupir, il se laissa tomber
sur un siege pres de la table, cl cacha sa figure dans les
deux mains.
L'hote, fixant loujours sur lui un regard fcrme ct scru-
laleur, s'apprcla a lui faire subir une sorte d'inlcrrogatnirc.
« Ce vin est bon, n'cst-ce pas, Greville? dil-il jiour
commencer. Essayez-en un second verre, mon homme,
vous scmblcz avoir I'cspril couvcrt dc nuagcs. Jc ne mo
rappellc pas vous avoir jamais vu si cirangement emu.
Vous disicz ii I'instanl que vous desiricz conferer .seul avec
moi. Vous resle-l-il sur le cojur un pen du vieux levain
dont vous ayez a parler? Je croyais que ce sujel devait
demeurer a jamais dans le silence entrc nous, hcin?
— Ces affaires soni el demeurent termiiiees, rcpondit
le visiteur ; mais elles onl engendre d'aulres choses dont
jc desire tc parler tout li rheure, choses qui me sonl pcr-
sonncllcs. Enfin j'ai besoin des consolations el de la Iran-
112
quUlilS que jo poun-ai, seigneur, Irouver dans voti'O so-
ciele et dans vos conscils, sans parler de ropporlunitc of-
fertc dans cc moment par I'aliri de voire toil. Je vicns ici,
maitre Oldc raft, redaracr voire liospilalite pendant iiuclqiics
semaines, en attendant que j'entreprennc le voyage de
rOucst. Vous voycz que je nc mots pas de ccremonic dans
la forme, et quo je ne me fais aiicun scrnpule de m'y iii-
viter moi-meme. An reste, quant a cela, nous nous con-
naissons assez pour que jo disc qu'il convient a mes inle-
rels de jonir de I'air dii VVarwiclisliire pendant ipielques
mois, ct de ne pas me montrcr pendant ce Icnqjs, comme
11 doil e^^aloment vous convenir de repondre: Walter Grc-
viUe, soycz le liienvcnu.
— II c-t inutile d'evoquer les ombres dn lomljeau, pr.nr
luc servir des expressions de notrc nonveau poete do
Stratford, rcpondit I'liute, pour me dire cela, Grcvillc.
Ccssc de Ijattrc les buissons, mon brave ; dcvoilc ton secret.
CIinOMOUCS ET LflGENHES.
quo je voio si je puis t'asslster p:i quelque chose. (Jnel
nouveau crime peut done poser si enorniemont snr voire
conscience?
— Plus quo mes paroles ne sanraicntesprimer, Oldcraft,
dil lo voyageur; mais il le faul, il faut que je t'cn fnssc lo
rccit, on jen mourrai!
— Maudit soil I'enrago ! murmura OMcrafl; cc que
c'esl que d'etre un sot!... Qnoil la convoilisc insntia-
ble, dit-il tout haul avcc quclipic amertnme, non conlentc
de la fortune que lu avals auiassee de moilie avcc moi, t'a
pousse de nouveau vers la table de jeu? Probablcment les
des font cnlcve tout co que In avals avaricicuspment
aceumule Hard sur liarJ, el cello perte t'a rendu fou? Ainsi
mainlcnaiit tu viens ici jileurant mo conficr la dcconfi-
ture, el me demander de nouveau la pari, pensani, comme
lu viens do meledonncra entendre, que jcn'oserai pas lo
refuser?
— Noil, par !e ciel! repondit I'aulrc de la grossovoi.':
gntturale qui lui etail particuliere , vous n'avoz non a
craindre de co colli. Je voudrais ctro plongo dans la miscre
jnsqu'au nienton, et pouvoir defairc le crime que j'ai corn-
mis. Je suis deux fois, trois fois aussi ricbe, Oldcraft. que
lorsque nous nous sommes quittos. Mais malbeureuso fut
rhoure oil je le devinsi maudiles sont los actions qui m'on
ont mis en possession 1 car j'ai commis un crime atroco
pour oblenir ces ricbosses, et la main du ciel pese sur ma
tele ! Oldcraft, tons deu.x nous scrons punis... »
Oldcraft, surnommc Sans-Pour, prenail lo litre d'ecuyer
de Mar.-tolic-llouso, dans le comle do Warwick; il ctait
arrive a cotle dignile apres avoir etc simple procureur a
Londres, cl avoir conipic los lieiires pendant hien dos an-
ncoSilBr.dewsIl-Uucli. C'elail, dans toulo la force du mot,
un homme hardi et calmo ; en cello occasion, lo sang-
froid imperturbable de son caraclerc so moiilraavec avan-
tage. 11 ne recula point d'liorrcnr a la brusque declaration
de Greville ; il no mil pas sa maison sur pied pour arrotcr lo
criminel apres un aveu si pen reserve ; peut-etro avait-d
scs raisons pour cola. Quoi cpi'il ou soil, il est certain qu il
resla fort IranquiUe d'aliord ; deboul devanl lui, en lace
de rimmensc cbomineo golhiquc, se tcnail le grand visi-
tour nocturne, doul le cbien, pret a defondro son maitre,
rampait en abeyant. Quanl a Odcraft, toujours assis, le
corps poncbe, le poignard d'uuo main, lo pistolotarme do
I'autro, I'a'il II.kc sur son liute inconmiodo, il altondait.
li nfi[i il se leva de son siege lo sunrire sur los levres,
CIIliONKIUES
se dii'igea vers la porle dc la chaniLic de chcue ou ils
etaiciU reiifennes, I'ouvril vivcmeiU loiilc grande, fil iin
fias oil deux dans la salle, jclaiit les ycux rapidemont a
droile et a gauche; aprcs qiioi, revcnant lraii.;iiillcment
a sa place, il prit la pelite sonnelte d'argent, el lagita d'un
air enjoue gai pnur appcler uii valet.
Waller Grevillc, cependant, giictlait avec la vigilance
d'un chal lous les mouvemcnis dc son confident. De sa
main droile il avail saisi convulsivcmenl la crosse dun dcs
pislolets de sa ceinlurc, semlilanl do'iter de la fidelite de
son ami ; mais quand Oldci-afl renlra dans la chambre, son
ceil d'aigle saisit le mouvcment de Grcville, el il lui dil
dc lacher son arme avant que le domeslique vin! pren-
dre ses ordres.
M J'ai, dil Oldcrafl au valet quand il ful enlre, des rffaires
imporlanlcs a regler avec mon ami ; il est fatigue d'un long
voyage, failes alliimcr du feu el preparer un lit dans la cliam-
lired'amis; que Ton serve le soupersansdelai, vous mctlrez
;'i la fois sur la table lout ce dont nous avons besoin, apres
quoi vous noHS laisserez seuls ; vous ferez voire ronde de
silrelc, et lout etant bien I'erme vous nous quillerez pour
le resle de la nuit. (Juand vous vous serez reslaure, Walter
Greville, ajoula-t-il des que le domeslique ful alio baler le
repas du soir, nous continuerons noire conversation ; d'ici
la, calmez-vous et tranquillisez-vous I'esprit. Conime di-
sent les Ecossais, il ne pent y avoir de bonne conversation
cntrc un homine bicn panse et un homme affamii. »
Apres le souper, I'liole se leva, fcrma la porle, prit en
memc temps les pislolels de son convive, les jdaca sur la
table derricre son faulcuil, ct decrochant une enorme pipe
gravec et sculptec avec innnimenl d'arl, il la remplit avec
beaucoup de soin ct dc tranquillite de celle feuiUe eni-
vrantc qui commencait alnrs a ctre a la mode, el, se re-
placant sur son siege a dos clcve, lanca des nuages dc fu-
mce si epais, pendant qu'il se di.sposait a ccoulcr In narra-
tion de son ami, que la voix pouvail bien arriver jusqu'a
lui, a travel's le feu ronlanl qu'il conlinuait « enlrelcnir,
mais la figure de snii iulcrlocuteur el meme tonic sa pcr-
sonnc elaienl complelemcnt eclipsces et cachees derricre le
nuage.
a II faul, dil Greville, que je commence mon bistoire dc
I'epoque iiu je parlis d'ici. Apres que nous fiimes parvenus
a nnus emp.ircr de ce domaine, que nous eumcs enlorre sir
William Harsloke, el qu'ayant gagne le proces (pic vous
savez, vous ciiles pris domicile ici dans Ic Warwickshire ;
vous avcz cu les biens, moi j'ai recu ma jjart en argent
c6mplanl;jc conviens que le parlage a ele equitable, etje
suis salisfait de ce qu.-; vous m'avez doune.
« A la bonne heure, vous elcs raisonnable, mon cher
ami, ri'pondit Oldcrafl ; allons, je suis bien aise que vous
me rendiez justice en ceci comnie je I'ai fait a voire egard
on nobles a la rose ; mais conliimez, arrivons a voire bis-
toire el soyez bref, laissez la les complimenis, jo n'cn ai
pas besoin, il me faul des fails.
« Quand done je vouseus quilte, vous devcz penscr que
je n'elais guerc dispose a aller m'elablir a Londres, oprcs
lout ce qui s'etail passe. Je vendis, en consequence, le
pen d'effcls ipic je pouvais avoir dans la vieille maison de
Rridettcll-Docli, oii nous avions si longtemps fait nos affai-
res; jo changeai mcs habits de dcuil pour des vetemenls
plus elegants, et je commencai a dcliberer on moi-meme
oil il me plairail d'aller vivre, et puisqiie j'el.iis en elat de
Ic faire, dc pair avec la petite noblesbc du pays. Je u'avais
RT LEGENDES.
113
jamais oublie Malliieu Marsloke le calholique, frere de sir
William, chez qui vous aviez coutume de m'envoycr
pendant son proces avec Sherloke, proces que nous per-
dimes il y a quelque dix ans. L'ainiable hospilalite de Bla-
ihieu Marsloke, et la vie agreable qui se mcnail clicz lui,
pendant les petils sejours que je faisais de temps en Icmp.;
i sa maison du comle dc Kent, avaienl fait une vive impres-
sion sur moi. Je me rappelais aussi son caraelere sociable
etles frequentes invilalinns qu'il m'avait failes de relourner
le voir; surlout je mesduvcnais desgrandes richesscs qu'il
possedait. des recits qu'il m'avail repctes .™r tanl d'argent
dont il ncsavail que faire, des babuls remplis de vaissellc
plate et d'argcnicrie renfermes dans son garde-mcuble,
ainsi que des sacs d'or qu'il avail empiles depuis taut
d'annecs sous son lit sans les compter. Bref, je resolusde
visiter Malliieu Marsloke, et, parlant pour Kent, j'arrivai
a Sandwich on j'appris (|u"il avail quillc la maison qu'il
avail occupce, etresidait alorsdansune autre desesmaisous
ii Wingham.
« Je connais bien la maison, dilOldcraft, ily a par-devant
un rideau de peupliers, et meme je I'y ai visile. Je me rap-
pelle aussi son habitation a Sandwich ; c'est une grande
maison en brique rouge, situee a I'un dts bouls de la place
du marclie ; Diccon Grusp, noire agent, elait d'un cole, ct
mailre llogsllesch, lelnairc, demeurail de I'autre.
« Je louai cette maison, repril Greville, car Marsloke I'a-
vail quiUee par la raisonqii'elle elait banteepar des esprils:
on y enlendail des bruits epouvanlables pendant loule la
nuit. Apres etre reste une quinzaine chez Marsloke, jo pris
cette maison et dcvins son localaire. Je dois vous dire
que, sur ces enlrefaites, Marsloke etail lombe lout a fail en
demence, on plulot dans rimbecillite. Sa sanle elait deve-
niie chancdanle, ct avec cela il elait paralylique ; aussi il
elait eiichanle quand je venais le voir, parce qu'il I'lait
loujours en guerre avec ses domesliques qui, disait-il, Ic
devoraienl tout vivant et le luaient .i iielil fou. Vous do-
vez penser que je ne lardai pas a devenir cnlierement
mailre de la maison, oii j'avais mes coiidees franches. Je
tins eloigncs les collateraux. rossai queb[ncs-uns de ses do-
mesliques et ehassai les autres, et je fis une reforme com-
plete dans la maison. Enfin le bonliomme cut envie de me
consiiller sur I'intention qu'il avail de dclriiire son ancien
testament ct d'en faire un nouveau. Vous comprenez que
je ne fis pas la sourdc oreille a sa proposition, d'autant
mieux que je supposais nalurellement qu'il avail le pro-
jel de me faire son herilicr apres tous les services que je
lui avals rendus. Jugez de ma surprise el de mon depit.
lorsqu'aprcs nous elre enfcrmcs ensemble j'appris qu'il
avail une flile demeuranl a Gand ; il I'avail "^assee de s.t <
maison; repoussee depuis de Inngues aiinees pour si'lre
mariceselon son inclination et contre lavolonlc paternelle,
il ravnil desherilee, et sa colere avail dure Ircnte ans;
inais il elait levcnu a des sentiments plus doux, el desiiail
la voir avant sa morl. Ainsi il me chargea de la commission
de lui ecrirc [lOur lui annoncer son pardon, il me donna
aussi toules les instructions necessaires pour dresser un tes-
tament en faveur de sa flilc, sans memo que mon noni y
pan'il pour le moindre legs. »
(f.a suite a un mimero procUain.)
iifti
114
LE DEVOIR ET LIlEllOi'SMi;
LE DEVOIR ET L'HEROISME
CHEZ LES FEMMES.
aXiANCBE DE CASTII.LE,
MERE DE SAIIiT-LOUIS.
Sa Tic ot !iOu iufluencc.
« La louango pAlit devanl Ics grands noms, n a dil Bos-
siict. Celui de Blanche de Caslille reslera a jamais illustre
dans les fasles de la France ([u'elle a si disnemont gouver-
nce, comme il est grave dans lous les ca-urs francais par la
reconnaissance. FiUe, femme ct mere de grands rois, elle
les cgala tons.
Dans les diverses situations ou le sort la placa, elle lul plus
noble encore parsa conduite que par sa naissance. Cetle reine
peut servir demodele a son sesc, car la vertu est de lous
les temps et convient a tons les elats. Blanche, d'une piete
sincere, toujours allaclice a ses devoirs, fut iiicljraiilable
danslcur accomplisscmcnt ; joune, entourcc Je loules les
seductions des cnurs, ct livree de l)onne lieure a ellc-memc
|iar son veuvage, elle n"avait pour egide que sa droiturc,
I'l n'eut jamais bcsoin d'etre reprise ni guidee. o Chaste en
uses moeurs, disenl les chroniqueurs, belle cnnime les
(I anges, et d'une bonte inalterable, elle ne voulut jamais
(1 ternir sa purete ; on I'adora , mais elle sut se fairc res-
(1 peeler. »
Au caraclere espagnol, fier, enlhousiaste, devoiic, elle
joignaii une patience hero'ique qui la soutint conlre la ca-
lomnie et la dcfendit, pendant sa regcnce, conlre les ten-
talivcs de la feodalite, (pii voulait sans cesse diviser et
morceler la France. Sa prudence rollechie, son aptitude
aux grandes choses, lui firent ouvrir plus d'une fois les
portes du conseil royal. Louis VIII, son epoux, avouait que
son avis lui etait neccssaire dans tout ce qu'il entreprenail,
el que cct avis etait toujours dicle par la sagesse et les
interels du royaume. Mais n'anlicipons pas sur les evene-
nieuts, et racontons cette hisloire si interessante de Blan-
che, a laquelle nous sommcs forces de mcler sans cesse
celle des princes ses parents el allies.
Vers la fin du douzieme sieclc, le roi Philippc-.\ugaste,
plonge dans un veuvage anlicipe (malgre Irois mariages
et deux femmes encore vivanles), deplorait son isolemenl
dans le palais du Louvre, qu'il achevait alors. II chcrcha
une compagne a son DIs Louis VIII, I'unique fruit de son
union avcc Isabelle de Hainaut, qu'il avail aimee et perdue
jeune. Sa premiere pensee fut pour Eleonore d'Anglc-
terrc, soeur d' Arthur de Bretagne ; mais les negocialions
deja enlamees s'etant rompues , elle relourna a Londres
pour y accomplir sa funeste deslince : qnarante ans de
prison ct la mort. Oubliant leur aniraosilc conslante, Jean-
sans-Terre el Pliilipjie-Augusle eurent une enlrevue secrete,
oii ilsconvinrentde mettre fin a leur hostilite par le mariagc
d'un fils de France avec une des filles du roi d'Espagne.
Une brillanle amhassade fut done envoyce en Castillo, ou
regnait alors Alphonse IX, dil le Bon, Ic Nohlc.
Berengerc, I'ainee des princesses, avail epou.scle roi de
Leon ; les deux plus jeunes faisaient rornemont de la cour a
Tolede ct a Burgos. Le connelable Mathicu de Montmorency,
un des plus puissanls et des plus dignes seigneurs francais
ayant etc admis commo ambassadeur charge de choisir uiio
reine de France, demcura quelque temps embarrasse et in-
dccis. II observait eladmirail lour a tour les deux infantes
sans pouvoir se prononcer ; loules deux etaienl majoslueuscs,
spirituelles, jolies, non moinsremarquables par leurs ver-
lus que par leur grace. Les barons franjais qui composaient
CUEZ LES FEMMES.
lis
ramhassadc, d'aloiJ incertalns, dccidercnl iiuc le nom de
Blanche serail plus doux a prouoncer que cclui dc sa soeur
Urraca, el la melodic des sons fil toniber sur la Icte de la
vierge caslillanne la premiere couronne du raonde. <• Les
Fraiicais, dit un pnele espagnol, n'ont jamais su rcsister a
la seduclion de la poesie et a celle de la musique ; leurmuse
fit pencher la balance. »
Peut-elre la vieille reine Alienor cut-elle encore plus de
/lart a ce clioix ; elle savail d'avance tout ce qu'on pouvait
allendre du caractere de sa pelite fiUc. Blanche quillo sa
patrie accompagnee de la fameuse Alienor d'Aquilaine, dc
son pcre el d'uue nonibreuse escorle des grands dignilaires
d'Espagne, qui s'arrela an delade lioncevaux, en Gascogne.
Arrivce a Bordeaux, elle ful recommandce a I'evcque Elie
ct a son oncle Jcau-sans-Terre. Pbilippe-Augusle et son fils
elaient accourus au-devanl de Tinfante. L'eveque de Bor-
deaux celebra les fianrailles le 23 mai 4200, en presence
d'un grand nombre de prelals et de chevaliers des trois na-
tions. Louis el Blanche, dumeme age, n'avaientpasquatorze
ans. Ce mariageeut ete celebre avecplus de pompe a Nolre-
O.ime de Paris ; mais rintcrdit lance par le pape contre le
roi dc France le forca d'agir autremenl. Ce ful doncaPorl-
morl, pres le Chateau-Gaillard, domaine anglais, que le
prince royal recutla benediction nuptiale. Lajoierepandue
an milieu des trois cours reunies ne se ralcntit pas, malgre
I'eloignement de la capitale ; danscs, fetes et lournois se suc-
cedcrent jusqu'au retour a Paris. La jeune Caslillanne y fut
recue avec acclamation ; sa grace, son arfabilite previnrcnt
le peuple en sa faveur. Blanche semblail faite pour son
nom : la fraicheur merveilleuse de son tcint, reflet de la
purele de son ame, frappail d'admiration tons ceui qui la
voyaient. Bienlol la cour changea d'aspect , la jeune prin-
cesse en devinl I'ame ct I'idole.
Philippc-Auguste, que son ambition et sa gloire n'avaient
preserve ni de fames personnelles ni de chagrins inlimcs.
s'altacba avec bonheur a sa bdle-fiUe. II avail enDn pres
de lui un cocur fait pour I'enlendre et pour le consoler.
Celle alliance, qui rapprochait trois grandes nations, enri-
chil de plusieurs fiefs la couronne de France el ful le gage
d'une paix que Ton devail croire durable. Neanmoins elle
ful encore troublce par la Irabison el la deloyaule dc Jean-
sans-Tcrre. Louis VIII avail un ami d'enfancc. ne la meme
annee que lui, cleve sous les yens de son perc et done des
plus lieureuses qualites , Arthur de Brelagne. La rupture
de son mariage avec In filie de Tancrede, roi de Sicilc,
le ramena a la cour de France pen de temps apres I'union
quivenaildes'accomplir Philippe-Augustcl'arma chevalier
de sa proprc main, lui donna un commandement, des fiefs
considerables et le fianca a sa Dlle Marie, agce de cinq ans;
Arthur en avail quinze. Ficr el heureux du choix du mo-
narque, il retourna en ses Flats, ct ful assassine par son
oncle trois ans apres, le jeudi saint 12(io. Jean, roi d'.\n-
glelerre, chevauchant a ses coles en Kormandie, IVimena
au bord de la mer, sur la poinle d'un rochcr a pic qui
formait precipice; la, il le saisil par les chcveux, lui
perca le cffiur de sa dague et le jirccipita dans la mer
ou il di.sparut pour jamais. Cite ,i la cour des pairs pour
ce crime comme due dc INormandie, il avail encore a rc-
pondre a une autre accusation grave, car il elait prouve
qu'il avail offerl I'hommage dc sa couronne au pape et
au chef des mahomelaus a la fois. Declare traltre. felon,
nicurlrier, il demanda un sauf-conduit qui lui ful ac-
corJc pour vcnir se justilicr; niais comme il etait menace
dc ne pouvoir retourner en Angletcrre, il cut peur el
ne vinl point. Pliilippe-Auguste fut oblige d'ajourner sa
vengeance. Louis pleura son ami Arlhur ; la cour prit lo
deuil el le peuple jura ; Maine aux Anglais!
Philippe-Auguste, ne suivant point I'usage de ses prc-
decesscurs, d'associer le prince royal a la couronne, so
contenta de Farmer chevalier avec cent autres gentils-
hommes. 11 lui donna plusieurs apanages, cnire anlrcs Ic
modeste manoir de Poissy, qu'on disail au pouvoir des
fees, devenu I'asile de la derniere fcmme de Philippe-Au-
guste, Agnes de Meranie. La, dans la retraite etleslarmes.
quclques annees de bonheur et d'union furent cherement
expices par la mere de Tristan, dont le nom perpelua le
souvenir des malheurs de celle pauvre rcine. Blanche de
Caslille trouva le moyen d'adoucirson inforlune en parta-
geant sa solitude, et lui prouvanl loute sa sympalhie elson
respect, elle s'enfoncaitsouvent avec elle sous les ombrages
du chateau. Louis Vlllaimail aussi celle residence. Les jeunes
epous, lendrement unis, se plaisaient S repandre les bien-
faits autour d'eux. Blanche y donna le jour a son premier
ne Philippe. Ce fut encore a Poissy que, trois ans apres, elle
remercia le del d'avoir sauve la Caslille et son pere a la
celebre bataille de Tolosa, gagnee sur les Maures. Deux
cent mille musulmans, dil-on, y pcrdirenl la vie, el vingl-
cinq Chretiens seulement succomberent, au dire des chro
niqueurs caslillans. Celle addition ne rcssemble l-elle pas
a certain bulletin de I'empire francais qui, pour une grande
victoire, n'evaluait noire parte qu'au petit doigl d'un
chasseur?
Louis VIII etait engage dans une expedition contre le roi
d'Anglelerre, lorsque Philippe-Auguste s'immortalisa par
la fameuse bataille de Bouvines. Trophee imperissable dc
son regno. Le 27 juiUet 1214, enlre Lille et Tournay, on
vit fuir un empereur, deux rois, cent cinquante mille hom-
mcs d'armcs et tous les vassaux rebelles qui s'etaient par-
lage d'avance leroyaume. Philippe rccul alors de ses ri-
vaux, comme de ses sujets, le surnom d'Auguste qu'il nc
devail, avant cette cpoque, qu'au mois de sa naissance.
Bien n'avait manque a cette majestueuse scene royale, lors-
qu'au moment de donner le signal de I'allaque, le roi, se
decouvranl, s'elail eerie : » Amis ! I'Eglise prie pour nous,
» combattons pour elle et pour la France ! n
Sublimes paroles qui le firenl absoudre et desarmerent
Ic pape. — Le meme jour eclaira, dil-on , les succes dc
Louis VIII, ot I'abbaye de la Victoire ful fondee par recon-
naissance. Blanche, encore en deuil de son pere, n'avait pu
suivre son mari a la guerre contre les Albigeois. Lorsqu'elle
mil au m'inde, le 2b avril 1213, son second fils Louis,
on fetait saint Marc I'evangelisle, les cloches des eglises se
turcnl tout a coup. — D'oii vicnt ce silence? demanda la
reine. On lui repondit qu'on craignait de troubler son rc-
pos. — Qu'a cela ne tienne, dit-elle, allez I Et afin qu'on
sonnat toutes les cloches a la fois et a fortes voices, elle se
lit transporter a peu de distance dans une ferme oii elle
demeura en couches, ferme qu'on nomma plus lard Grange
Saint-Louis. Par la suite on y batil une eglise ; le mailre-
autel ful appuye a la place meme oii se trouvait autrefois
le Hi de la reine.
Louis Vlll absent apprit cette bonne nouvelle ; mais au
lieu de revenir il alia accomplir son vccu de pelerinage ct
comhallrc les hercliqucs. Agnes de Donzy, riche heritiere
duconile de Never?, fiancee d'abord a Henri, fils de Jean-
sans-Terre, fut offerle au roi dc France pour son pilit-DU
110
Ml DKVOin ET LMllinOISJlE
Pliili|ipo. L'affi'ont fail pnr ccllc rapture nu roi d'Anglc-
Icrre dcvint le pii'Iudc do la voiigcanco de la France et dos
liarons anglais les plus puissanls, qui saisirent celte occa-
sion pour arracher le sceplre ,i d'aussi coupaliles mains.
I.c pretexle ful Ics droits an Irono d'Ans^leterre ipio Dlancle
tcuait de sa mere, Cllc ainee dc Henri 11. Une amhassade
;;oloniiellc vinl a Poissy ofl'rir la couronnc d'Anglcterre a
Louis VIII, s'il voulait la rcclamera la lele d'une armee. Plii-
lippc-Aiiguste s'y opjiosa formoUcmenl. Son tils, dosiranl
I'oljlcnir, hesitait, craignant quclque traliison, mais les plus
notables families dos deu.\ nations echangcreni des otages,
ce qui ne cliangea rien a la decision du roi. Bicnlot Louis
enira cncanipagne avccde nombreuscs forces navaIes,com-
mandees par lo moine Euslaclie, qui, apres s'etre ruine sur
lerre, etait devenu rcdoutable sur I'Ocean. Le papc, qui le
premier avail crio vengeance a la morl d'Arlhur, blessc du
pen dc deference Ju prince royal, le mcnaca d'excommu-
nlcation ; il ne repondil a celte menace que par son entree
Irioniphalc ii Londrcs. Cependant la tempete dispcrsa les si.";
cents vaisseanx avec lesquels Louis etait sorll dc Calais ; les
liarons ennemis personnels do Jean, et nnn de son fits, so
retrouverent Anglais. La llolte francaise fut descmparce,
mais la guerre ne cessa qu'avcc I'existence de Jean-sans-
Terre qui mourul subitcment.
Son fils Henri 111 fut s.icre solennellcmcnt avec un cercle
il'or a di'faut de diadenie. Nous ne devons pas passer sous
silence nn fait qui dcsslne liien h caracterede Blanche. Pen-
dant I'espedilion dcson mari en Anglclerrc, I'argcnl vint a
lui manquer au moment des rovers, vainement il appela son
pered son aide ; inslruito dc sa situation, la princesse su
presenic cliez le roi pale d'cmotion ct lui dit : « Sire, vou-
Icz-vous laisser monrir voire (lis sans sccours sur la terrc
iMrangere? — Je ne puisdesobeir nu ponlife. — Envoyez-
lui du moins son apanage, il est voire lierilier! — Certes,
Clanclie, n'en ferai rien, dit le roi. — Non vrai? dil-elle,
alors je sais bien ee que je ferai moi. — Quoi done? — Que
ferez-vous? — Par la grace de Dicu, j'ai de beaux enfants dc
nionseigneur, lesmettrai engaged trouverai bien qui me pre-
lera sur cux! « — A ces mots elle quitia le roi hors d'ellc-
meme ; il la 111 rappeler, lui disant : • — « Prenez dans mou
ircsor, lout ce que bon voussemblera. — Sire, dit Blanche,
c'est bien park'. »
Les Iresors el la llotte qu'ellc avail oblcnus pour la
clelivranec du prince arrivcrcnt Irop lard. Cloque dans la
lour blanche de Londres, tour celebre, depuis les Tudor
jusqu'aux Sluarts, Louis recuU'alisolutiondu legal, promel-
lant do se croiser contrc les Albigeois. II repassa la mer
apres avoir signe un traite qui enlovait plusieurs places
aux Francais ; traite que son pere ne voulut pas ratifitr et
qui eansa la guerre plus lard.
Le lestanient d'Alphonso IX el la morl du jeune roi
de Castille , apportcrcnl la couronne d'Espagiie a Louis IX.
Mais il y cut tanl de troubles, de divisions en Castille ii eel
effel, le parti rcsle (idele a la France fut si faible, que
Philippe el son fils renoncerenl d'eux-memes a une prcleii-
lion que I'expcdilion aventureusc d'Anglcterre no Icur inon-
trailqueconime une faule.
Le savoiret rinlelligence de Philippe, fils aiuc de Blan-
che, etaienl si prccoces, qu'ils snrpreiwicnl loule la cour.
Ilmounita onzeans fortregrelle dcson aieul. Inconsolable
(le la pcrle dc eel enfant, Pbilippc-Augu'^le changca, apres
sa n\orl, de caractcre el de maniere de vivre. 11 borna sou
ainbilion a conservcr ce qn'il avail acquis, ii mainlcnir la
pais cl i cmbellir la capilale. Blanche ct le jeune Louis Jc-
vinrent les objets sacresde la soUicilude du roi. Le berceau
royal fut cnloure de toulcs Ics illustrations de la monar-
chie ; le roi ne se plaisait que dans de nouvellcs construc-
tions, au milieu de ses arehiteclcs, ou dans ses residences
dele. II soumettail ses plans a sa belle-fille, qui, elcvce au
milieu des mcrveiUes dc I'Espagne, ne fut point etraiigere
aux embellissemcnls du Louvre el de Nolre-Uame, oil bril-
laient a la fois la pile mauresque et le Irelle arabe.
Philippc-Augusle avail convoque au Louvre un parlemenl
feodal pour y disculer les inlerels dc la monarchic el ceux
de la religion ; on s'y rendail de toules parls, lorsqu'on ap-
prit I'elat desespere du roi, qui mourul a Mantes, dans
les bras d'lsembergc, cetle genercuse reine, aussi belle que
bonne, qu'il avail epousee a I'iige de dix-sept ans, par amour,
et repudiee lelendemain, sans que personne ail jamais pu
penelrer le motif de I'injuste haine qu'il voua depuis ;i
celle princesse ; il la benit a sa morl, mais le dernier nom
qu'il prononca ful celui d'Agnes de Mcranie. Co regue dura
quarante ans el finit le 14 juillel 1225, presque le jour an-
niversaire de Bouviues.
Philippe-Auguste, quoique genereux, se montra souvcnl
injuste pour son fils Louis VIII, cl I'eul etc davanlage
sans la puissanle mediation de Blanche qui aimail et defen-
dait son epoux. Le regne de ce prince fut courl, il se passa
en combats, tantot contrc les hereliqnes, lantot contrc
I'Anglelcrre. II fulsacre en 1225, la reine Blanche ful cou-
ronncc le meme jour avec pompe cl niaguificence. La fe-
condile de cello princesse I'cmpecha de suivre Louis VllI
dansloules ses expeditions guerrieres, elle en cut onzc en-
fants, sans perdre sa santc ni sa fraicheur. Dominant la
nouvclle cour comme I'aneienne, elle s'emparacn quelquc
sorte du sceplre de Philippe-Auguste et de la main de jus-
tice. Louis lui abandonna avec conliance les renes du gou-
vcrncmen*, el alia reprcndre aux Anglais les places qu'ils
se disputaient lour a tour. Le roi Bl le siege de la Bochelle
qui, apres une belle defense, se rendil a discretion au bout
de trois semaines. Dc relour a Paris, apres avoir obtenn
I'absolulion du jiape, il se croisa denouveau. Les maladies,
la fatigue, I'insucces abrcgercnl ses jours, il ful oblige dc
s'arrcler en Auvcrgnc, au chateau de Jlonlpensier oil il fit
son lestamcnl, cl mourut au milieu de ses seigneurs, le
7 novembrc, Age de trenlc-neuf ans. Apres avoir nomme
Matliicu de i\Iiinlninrency gardien du jeune roi, on cacha
celte funesle nouvclle a la cour. Blanche, qui altcndait
son royal epoux, inqiatiente de le revoir, alia a cheval au-
devanl de lui avec un pompeux cortege. Le jeune Louis
galopail en avanl , jaloux d'embrasser le premier son
pere. Tout a coup on le vit revenir pale et conslerne,
.sur ses pas il avail rencontre le chancclicr et savait la
funesle nouvclle. Blanche ful au desespoir, mais sa pielc
la ramena a la raison et au devoir. Elle se devait a
ses enfants comme ,i la France. Des qu'on cut rendu
les honneurs funebrcs au defunl, elle asscnibla le con-
scil royal, et dcvaiit lui fit atlcslcr, par trois eveques
presents a la morl de son eponx, qu'il dcsirail qu'ellc fut
nomniee rcgenle. Elle le fut en cffLl, non sans beaucoup
d'intrigucs cl d'opposilion de la part des princes du sang.
La fermclc loule virile de ccllc princesse ne recula point
devanl Ics innombrables difllcultcs de sa position, elle s'eii-
toura de bons conscillcrs ; elle sul profiler habilement do
ee confiil d'inlcrels dc chacuu, no perdil pas dc temps,
convoqua les grands vassaux ;i Ilcims, se rendil elle-im'me
CHEZ LES FEMMES.
117
a Snissons avec ses enfants, el descendit au palais episco-
pal. Le jour meme, Ic comtedc Boulogne arma le jeiine roi
chevalier, quoiqu'il eut a peine onze ans. Le priilat lui
confera egalemenl I'ordre de I'Etoile, dont le collier ctait
forme de trois chaiues entrelacecs de roses d'or cmaillees ;
ri'loile y etait suspendue avec la devise ; Monstrant rcgi-
hus aslra liam!
La vie de Blanche souniise a un epoux avail ete jusqu'a-
lors un modele de siniplicile el de douceur. Forcee de sai-
sir le pouvoir et desoulever le sceptre, ellesemonira dijjne
de commander, comme il arrive aux ames douces et fortes
et aux esprits justes, qui savent se soumeltre et obeirau
devoir.
(La suite an prochtiin numcto.)
IiETTBX D'lTHi: DAIHS AlffSlAISS
pmsoM«ii3nE .\ cw.Mion (I).
todiccmbrc ISil.
iiL'idee de traverser le passage perilleux que nous avions
(levant nous, en face d'une lril)u armee compnsee de bar-
bares sanguinaires, avec une multitude aus^i compacte
qn'irreguliere, elail affreuse ; et le spectacle qu'offraicnt a
DOS regards ces llols d'etrcs animes, dont la plupart, en
niolnsde quelqueslieuresrapides, formeraicnt unelignede
cadavres et serviraienl de guides au fulur voy.igeur, nesor-
tira jamais de la meraoire de ceux qui en out ete temoins.
Nous avions ete si souvent trompcs par Ics Affglians, que
nous avions alors peu, ou point de conGanc^ dans leurs
nouvelles promesses ; et nous commengames noire marche
a travers le defile redoiite, I'csprit lort inquict. Ce passage
vraiment formidable compte environ cinq milles d'etcndue
d'lm bout a Tautre j il est prcsso de chaque cole par une
chaine de bautes monlagnes ; le soleil, mSme a celle saison,
ne penetre qu'un instant au milieu de leurs llancs arides.
Du centre s'echappe un torrent des montagnes dont la
course impelueuse rcsiste a la gelee, qui cependant par-
vient ii rcvelir ses bords d'cpaisses couches de glace au-
dessus desquelles la neige se consolide en masses glls.san-
tes peu favorables a la marche de nos animaux epuiscs.
Nousedmesa passer el a repassercc torrent environ vingt-
huit fois. A mesure que nous avancions, le defile se rctre-
cissait, et nous aperci'imes les Giljies qui se porlaient en
foule sur les hauteurs. L'avant-garde ouvrit un feu vio-
lent ; plusieurs femmesqui s'y trouvaient, n'ayant d'aulre
chance de salut que dans une marche rapide, galoperenl
en avant, bravant les boulets ennemis qui sifllaient par
centaines a leurs oreilles, jusqu'a ce qu'elles eusscnt fran-
chi le defile.
((Toutes cchapperent au danger, escepte lady Sale,
qui recut au bras une blcssure legere. Nousdevons convc-
nir que plusieurs des chefs, qui avaient precede l'avant-
garde, firent les plus grands efforts pour empecher lo feu;
mais rien ne put retenir les Giljies, qui paraissaient bien
resolusii repousser tons ceux qui oseraient intervenir en-
tre eux el leur proie. La foule avanca toujours au milieu
d'un feu roulant; il s'ensuivit un carnage epouvantablc.
La terreur devint universelle , et des miUiers de person-
nes, cherchant un refuge dans la fuilc, coururei.
a'jaiidounanl bagngps, numitions, femmes et en.
quement preoccupci'S de I'iJce de sauver leur vie
L'arriere-garde souffrit estrcmement ; et voya
que le retard amenait la destruction, elle suivit I'e -'^
general et alia rejoindre les fuyards. Un canon fut i> •
donne, et tons les arlilleurs lues. La lille ainee duV
pitaine Anderson el le plus jeune fils du capitaine Bl ;
tomberent enire les mains des Affghans. On a calcule qui,
trois millc personnes avaient peri dans le defile.
Vcc ic Gwaiior,
'IJ Vc'j. caaH'roin, I'lIerohiTie uucrrkrehc: Ics femmes.
«8
PETITS VOYAGES
n Ccful iinccharile ilc nouscmmcncr |TTisonnitTcs, el nous
axrivilmcs :i Gwalior, six fenimcs ct uiie IroiUaine d'hom-
ines. Khasghiwela, lo chef usurpalcur ile cetlc ville si peu
coiinue, nc prctendait pas noiis ^gorgcr, niais soiilemonl
fairc de nous nn ohjet de speculalioii el rcndre noire
rancon la mcilleure possible.
Dada KlM^e'.iiwcla.
a Aussi ses Lons cl sos niauvais pi'ocedos allernaienl-ils
li'une maniere (|ui nous cut seinblij fort elrange, si nous
n'en avions pas discerno le molif. Unjour il esperait que
DOS bonsrapporlssur son coinptepoun-aieutlui ctre utiles,
el il noustraitail bien; un autre jour il croyait que nous
alliens lui rester sur les bras, et il nous laissait sans pain.
«Dans unde ses moments de belle Inimeur, il s'avisade
nous donner un concert. Tout a Coup mon sommeil fill
trouble par une effroyable cacopbonie, el les sons qui ar-
rivaient le plus distinctement a mcs oreilles me rappe-
laient les cris discordanis d'une bande d'aues furieux ; ils
rivalisaient de force et d'eclat, et leur emulation semblait
encore excitee par le fracas continuelde gens qui frappaient
sans niisericorde sur des casseroles, des chaudrons, des
c/iiHumoAics (cuvettes d'airain ), etc., afin d'augmenter
I'infernale confusion. Impossilile de se rendormir.
II Jc m'habillai, et demandai la cause de tout ce lapagc.
Jugez de ma surprise en apprenant que sa royale hau-
tesse nous regalait, nous, pauvres prisonnieres, d'un con-
cert de sa facon. Xu\ jours de paix, il cprouve un dcli-
cieux plaisir a ecouter, a cette heure matinale, le concert
barmonieux execute par la troupe de I'elat. Je me con-
solai philosophiquemcnt en pensantqne jedevais dorena-
vanl renoncer aux douceurs d'un sommeil prolonge et
inutile, et que je pourrais peut-elre remercier le prince
qui trouvait bon de revciller .ses prisonnieres a une beurc
si favorable a la sante. »
PETITS VOYAGES
SUR LES RIVIEUES DE FRANCE.
LEQENDES DE3 BOBOS OB I,A LOIBG.
lES FEES VEIITES DE L.\ VOUTE POLtCNAC.
Les types caracteristiques des localites francaises n'ont
pas etc rocueillis ; ils le meritenl cepcndant bien, par les
nuances, la curicuse et piquante variele, et roriginalilc
piltoresque qui les dislinguonl. C'est surlout la vie popu-
laire et la vie des campagnesque I'arlisle devraif saisir,
comme I'a si bien fail I'homme de talent auquelnous dc-
vons les deux portraits ci-joints.
Le premier est celui de Jean Gerbelin-Cerbot, paysam
la Correze, qui s'est domicilie pres de la voiile Polignac,
et qui sail toules leslegcndes du pays; c'est lui qui, assis
aupres de ses bceul's, me conta la famcuse legende des Fees
vertes de la voiile, a pen pres dans les termes suivanls :
« Vousvoyezbien celtemontagneet ce roclier, surmontc
de ce vieux chateau. Trois mineurs y travaillaicnt de-
puis longues annees, et y gagnaient honnelement de quoi
nourrir leurs femmcs et leurs enfants. Quand ils se ren-
daient le matin a la inonlague, ils prenaient avcc cux trois
clioscs : d'abord Icur livre de jirieres, ensuile leur lampo
garnie d'liuile pour un jour, puis le morceau de pain de la
journee. Avanl de coniinciicer leiir travail, ils priaieut ]
Dieu de veiller sur cux dans la monlagnc, puis ils se niol-
taient a Iravaillor.
sun LES RIVIERES DE FRANCE.
1IJ
« Uii jour, apres qu'ilsavaientliieiitravaiUecllorsquc Ic
soil- approchait, il arriva que la monlagae s'cboiila dcvanl
cux cl leur ferma le passage. lis secruicnl ensevelis, ol
(limit: a All! bon Dieu, pauvres mineurs que nous som-
mes I nous voilii reduits a mourir do faim. Nous n'avons
du pain que pour un jour, el de I'liuile que pour un jour
dans nos lampcs ! « lis se recoiniiianderenl a Dieu ct .se
resignerent a mourir ; niais, ne voulanl pas resler oisifs
lant qu'il leur resterait des forces, ils continuercnl de
Iravailler cl de prier. Or, il arriva que leur lanipe Ijrula
jienilanl sept ans, que leur morccau de pain, dontiis man-
geaieiitjournellemcnt, demeura loujours, non pas entier,
raais egalemeni gros ; Ions les jours de belles peliles fees
verles, qui avaient le corps mince coiiime des aneuilles el
luisanl conime du bronze dore, enlraicnt par-dessous terrr ,
au nombre de Irois : I'une apporlail du feu, la seconde de
I'huile, la troisieme du pain; si bien que ces sept ans no
parurenl qu'un jour aux mineurs. Mais, comme ih ne poii-
vaient se couper les chcveux, ils etaient devenus longs
a'uue aune. Pendantce temps-la, leurs Icninies les crurenl
inorls ; ct, comme elles pensaient ne plus jamais les revoir,
dies songerent a prendre de nouveaux maris.
« Or, il arriva que I'un des Irois mineurs ensevelis
poussa un soupir qui partail du fond du cccur.
u .All ! s'ecria-t-il, si je pouvais revoir seulement une fois
la lumiere du jour, je mourrais content ensuile. »
« Le second .s'ecria en pleurs : « Ah I si je pouvais seule-
ment m'asseoir ct manger a table avcc ma femmc, je mour-
rais content ensuile. »
" Le troisieme dit a son tour : « Ah I si je pouvais
seulement, pendant une aunee encore, vivre traniiuillc
ct heureux aupres de ma femme, je mourrais content en-
suile. ij
(I A peine avaient-ils acheve de parler ainsi , que les
trois petites fees parurenl, el la monlagne craqua et se sc-
para, comme vous le voyez, et forma cetle arcade basse
dans laquelle I'eau enlre en poussani un tristc bruit. Aus-
silol le premier s'approclia de la fente, regarda au-dessus
de sa tete et vit I'azur du ciel; au niveau de sa tele, il
apercul I'ciiu de la Loire. Comme il se rejouissait, .selon
scs dcsirs, de revoir la lumiere du jour, Icau arriva jns-
qu'a lui, cl I'cmporla morl dans le lleuve. La monlagne
se separa, la crevasse s'clargit encore.
u Les deux aulres mineurs, averlis par le sort de leur
confrere, monlerent sur les parois intcrieurs de la ca-
verne, oii, piocliant loujours, ils laillereni des e.scaliers ;
puis, so trainant en rampant vers I'ouverlure oil I'eau
bouillonnail, ils se mirenl .i la nage, el enfin se virenl de-
hors, lis se rendirent a leur village, dans leurs maisons,
etchercherent leurs femmes; mais celles-ci ne voulurent
pas les reconnaitre.
« Eh quoi I leur direnl-ils, n'avez-vous jamais cu do
maris?
— Vraiment si, repondirent-elles ; mais, depuis sept
Paysaii de la Currozc.
ans, nos maris sontmorlset enlcrres dans la Monlagne aux
Fees Verles. »
(> Le second dit a sa femme. « Je suis ton mari. » Mais
c'.h ne voulul pas le croire, parce qu'il avail une barbe
longuededouze pieds qu'ilavaitlnurnee aulourde son corps
clqui le rcndail enlieremenl mcconnaissablc. Alors il lui
dit : u Apporle-moi Ic rasoir qui est la-haul dans I'armoire
de cheue ; joins-y un morceau de savon. »
« II se rasa, pcigna ses cheveux. Quant il eut fiui, elle
vit quo c'elait bien son mari ; elle s'en rcjouit sincerement,
servit tout cc qii'elle avail de nicillcur a manger et a
boirc, mil le convert sur la InUe, puis ils s'assiront et
mangercnt Ires-con tents, I'un pres de I'aulre. Mais a peine
le mari eul-il mange sa derniere bouchce de pain, ([u'll
tomba morl.
« Le troisieme mineur habita jiendant une annce en-
liere, paisible cl content, avcc sa Icmmc ; mais, ,\ I'lieure
precise oil il clail rcvenu de la monlagne, une seule (co
reparul a la fenetre dans un rayon de soleil. Elle avail
des ailes, bien qu'elle eut conserve le corps dune an-
guillc.
« II faut nous en aller ensemble, leur dil-cile; Picii
420
acconiplit vos soiilinils a cause de voire piiHo. » Et ils s'cn
allerent dece monde ,i la fois.o
Ce singulicr et sauvage conte m'inlei-cssait siiigulierc-
menl, par le caractere d'iniagiiialioii sombre el naive qui
le disliu.quc. 11 clail parl'ailemeiit d'accord avcc la pliysio-
PUTITS VOYAGES
nomie severe et vigoureuse, fine et animec du contour,
ainsi iiu'avec le paysage qui nous enviioMuait. Tel est le
caractere conunun dc colte region qui comprcnd la Ilaule-
Loirc, la Correze, rArdeclie, le Canlal.
Le bcrceau de la Loijc est encore la parlic de la Franco
Paysan do rAnletlic.
la plus riulic eu mines dc fer, de cuivre, de plomb, d'e- I penline, d'ardoises, etc. Cesar conipte ces peuplos p.irnu
tain, d'acier, d'anlimoine, encarrieres de marbre, de ser- | ceux dont il eslimait le plus la valeur. Avcc moins d'occa-
Eavirons lio Mdillas.
fions de se signaler, ils ont conserve meme courage, meme
pinchaut |iour les combats. Ainsi que les peuples gucr-
riers, ils sont railleurs, (iirbulcnts, snsceptiblcs, amis Jes
plaisirsbruyants, do la dansc, de h course, dc la cliassc ;
SUR LESRIVIEBES DE FRANCE.
121
sobres etactifs, propres h la faligite ; ce penchant au metier
des amies n'a pas degenere sous Napoleon. D'autres illus-
Iralions ne leur ont pas manque. C'csl a ce roclier des Fees
que se rattache la vieille et nolde famille de Polignac.
L'histoirc lUteraire et politiipie gardera toujours, en depit
des agilalions et des partis, I'lionorable souvenir du car-
dinal Melchior de Polignac, ne au Puy, le H octobre 1601 .
11 fut sur le point de perir au berceau; sa nourrice I'a-
bandonna dans une cour oii il passa la nuit ; on I'y trouva
Ic lendemain sans nu'il lui fi'it arrive aucun accident. 11 fit
des etudes brillantes, d'abord aux Qualre-Nalions, et en-
suite au college d'llarcourt. Madame de Sevigne louait I'es-
prit et la douceur du jeune bommc ; il entama sa carriere
politique a Home, et I'amenitc, la droilure, la justesse de
son esprit, reconcilicrent le pape avec Louis XIV. II passa
ensuile en Pologne, oii il obtint la couronne pour le prince
de Conii, qui n'en profila point, le negocialeur habile fut
puni |iar I'exil de la maladresse du prince; employe dans
les conferences de Gerlruidenberg. il accomplit le traitc
d'Ulrecht et recut le chapeau de cardinal. Apres la mort de
Louis XIV, sa disgr.ice fut complete. Rnppole, en 1722, et
envoye ambassadeur a Rome, il fut nomme.en 1750, arcbe-
veque d'Aucb. II apparlient au dis-seplicme el au dix-liui-
ticme siecles qu'il honora tons deux. Les lellresreclament
son beau pocme latin, intitule : jln(i-£«crece , compose
pros de Marcigny, sur les bords de la Loire, dans celte si-
tuation cbarmante, oil le lleuve quitte ses rochers el baigne
un paysage dont le caractere s'adoucit. Ce poeme offre des
vers digues de Virgile, une admirable elegance et une refu-
tation, tanlot brillanle, (antut sublime, de cette doctrine
qui delruit la moralitc Immainc en attaquant Diea lui-
meme.
A quelques lieues du rocher de la voiite Polignac,
suivant le cours difficile de la Loire, nous n'avons point
perdu le spectacle de ce beau desordre de la nature, ter-
Marcigiiy.
en I rible effet des antiques et vastes ex|ilosions des volcans
qui, dans des siecles effaces du souvenir des bommes, ont
bouleverse le pays. Parlout des riunes de chateaux sur des
Montronil,
colosses de basaltes, d'immenses crateres, et parmi ces
geantsjetiis au hasard, un peuple iunombrable de pouzzo-
lanes, de cendres et de seories.
■ Si nous nous cloignons un moment du cours incertaiu,
faible el captif de la Loire, pour nous rapprocherdu Rhone,
le spectacle deviendra plus terrible encore. Ce Rhone, que
nous suivrons un jour, ficr de la liberie de son berceau,
sc livre a toutc rimpeluosilc de ses ondes sauvages; su-
W5
<2'2 TETITS VOYACES SUn I.ES niVlfcllES DE FRANHE
pcrbe do ropulonce qu'il rqurnl avcc le rnvnge sur ses
bords, il se prociiiile dans la mor, aprcs avoir vaincu loiis
Ics olislaclcs.
Jusqu'aRoanne lecaraclcresauvagedu paysse niainliont
en s'affaiblissant par dpgres; les rochers calcines dc. V'il-
lercsl, bien qu'environnes d'agrijablcs points de vnc qui
annoiiccnt la Touraine.parlent encore dtivleil incendie dos
Gaiiles; les torrcnis dccliirent les vallons; lo Itlionc les
engloulit dans ses llanos, e( sur les aliMm s dont la profon-
deur se derobe a la clarle dcs cicux, I'aiglc plane solitaire.
Villcrc^l.
C'est a Vcniay que Ics aspects deviennent rinnls, que
les bois el Ics plaincs commenccnl a sourire; mais a droile
et a gauche, surlout du cole du Rhone, vous trouvez des
paysagcs grandioses et lugubrcs.
Rochcmaure et le rochcr de Maillas, par cscnqilc, sent
d'anciens volcans sur Icsquels les liommcs n'nnt pas ciaint
de s'etablir. [.es mines de I'ancieu chateau dc llochc-
niaurc, confuscment cparses au milieu dcs dcbiis du vol-
I'frr.nv.
can, out quelque chose d'inipnsant ct de Icrrihlc; el les
vcsliges dc ce grand courroux de la nature se melcnl aux
traces de la puissante fcodalilc. A Rochemaurc, une grande
parlie des murs ou remparts soul d'un beau halsalc noir.
Presque tonics les maisons dcs parliculiers y sont adossecs
a des masses de laves, el onl pour perron et pour escalier
des colonucs basallit|ues. Tonics les forlilicatious du cha-
teau, lours, mur.iillcs, reniparls, sojil de mcnie maliere.
On est encore frajipe dc la grandeur dcs cours, dos salles
ct dcs apparlemenls, el de leur majeslc silencieuse. Ca el
la c|uelques peiulures .i fresques, bien conscrvces, des chil-
frcs et dcs ccussons, rappcllcnl uos guerres civlles el la
splendeur des Icmps ancieus.
In rochcr d'une elevation extreme, lout enlier de bal-
sale, scrl de donjon au chalean dc llocheniaure. On n'a
pu parvenir a sa sommile qu'en laillaul nn escalier avcc
beaucoup d'arl dans nne gercure de la lave. Lorsqu'on est
enfin parvenu sur cclle cinie aigue, on se Irouve sur la
lele clienue d'un rochcr isole de Ionics parts ; laille a pic
dans Ions les sens, il a au sud une ravine volcaniquc d'unc
profondcur cpouvautablc, mi roulc avcc Iracas nn torrent
impclucnx, succcssenr du (leuve de feu (pril a reniplace,
el offrant a I'ouesl une immense dccliirure picine de ccn-
dres, de scorics el de lerro noire et brulce. L'abime ef-
frayant que Ton appclle les balmes de Monlbrul, n'csl au-
tre chose qu'un cralerc. II est circulaire, de ccnl melres
i
BRITISH
T AUG -21)
NATURAL
HISTORY.
.//4/i
RICHELIEU
LES ILLUSTRES FRANCAIS.
12S
i pen pr^s de diamelre, siir cent solxantc de profondciir.
Une large oiivcrlure, au sud-ouesl, dunnail passaije d la
lave, rresijue loules les paiois en soiU laiUoes a |]icdans
(|iie!i|ues parlies, les ccndrcs, les laves li'ilurees; les sco-
ries, les cliarbons ont forme des masses qui rcsseniblent
ossez a des lours, a des bastions ou a d'aulres fragnienis do
forliOcalions. Dansbeaucoup d'endroils,de larijesercvasses
annoncent autant de bouches par les(piclles le feu s'esl
fraye un passage. Eh bien ! desbommes ont habile ces cre-
vasses, ils s'y sent taiUe des denieures; niais les liLou-
lemcnts occasionnespar les pliiics, les fontes de neigesqui,
fillrant a travers les maliercs calcinces, les deplacent, les
affaisseiit el les renversenl ii la longue, ont force I'liommo
a les abaudonner. 11 n'y reslail phis ijue deux families vers
1788; depuispeu d'annees elles .sc sent retirees. .
Mais la Loire, adoucie, s'avance vers des rives paisibles el
gmcieuses. Ilevenons a cc beau lleiive, qui peu a peu se de-
gage de ses langes sauvages, et qui, plus riant, traverse la
vieille ville de Roanne.
if.a suite d tin nnmrrn jtyncham.)
LES ILLUSTRES FRANCAIS.
X.S OABDINAI. DE RXCHEI,IEV,
et LE 13 SEPTEHIJIIE 1583, MOUT le 4 DtCEJlBRE 1612.
C^!^
^-^Ml/^'
u pense, nia bourse elanl laible. Uouncz-moi de bous con-
i< sells; vous m'obligerez fort, car je suis bien irresolu,
« |irincipalemenl pourun logis, apprehendantforl la quan-
I lite des meublcs qu'il faut; et dun autre cole, Icnanl
» de voire humcur, c'est-;i-dire clant un peu glorieux, je
voudrais bien, clant plus a mon aise, paraiire davan-
n tage. »
Jin 1612, le jeune cveque publia un livre de conlro-
verse, intitule : Les principaux points de la Foi eatho-
liquc, covtre Vccrit presenle au roi par les ministrcs de
Charciiton. Celle vignureuse altaque contre le proleslan-
lismc lui fil beaucoup d'honneur; aussi le clergele chargea-
Ilermau-Jean Duplcssis de ftlchelieu, el, sc-
ion d'aulres, Armand, issu d'une aiicicnnojace
noble duPoitou.naquit le 5 septembrc 1585,
dans le petit chateau de Richelieu. II litait lo
cadet d'une famille nombreuse el assez pauvre.
A vingt ans, se deslinanl aux amies, sous
!e nom du marquis de Chillon, il quilta Ic caslel
de ses peres. Son second frere, pourvu de I'e-
veche de Lucon, s'ctant fait charlreux, Herman
fut nomme a sa place. Fort assidu aux devoirs
de son ctat, il se distingua bienU'it parmi les
membres de son ordre, conime I'un des plus
eloquents et des plus habiles. La pauvrete de
son eveche etia mediocrite de sa situation I'af-
lligeaient sans le deconcerter; il etaitdeja am-
bilieux, orgueilleux, couragcux, ruse, patient.
« Je puis vous assurer, ecrivail-il a une dame
u (madame de Courges), quej'ai le plusvilain
« eveche de France, le plus crolle et le phis
« desagreable ; niais je vous laisse a penser
K quel est I'eveque ! II n'y a ici aucun lieu
« pour se promener, ni jardin, ni allee, ni
« quoique ce soil, de facon que j'ai ma niai-
(i son pour prison » 11 ne savail comment
se meubler, et ecrivail a la meme personne :
« Madame, je n'ai pas besoin de grande de-
t-il, en 1614, de porter la parole pour son ordre, aux
etats generaux qui venaicnt d'eire convoqucs.
« Les trois ordres altendaienl (ainsi s'esprime un COD-
« lemporain ) a la porte de la salle, presses cl pousses au
(' milieu des piques et des liallcbardes, pendant que plus
« de deux mille courlisans, muguels el muguelles, etune
CI infinite de gens de loules series avaienl pris les meil-
<i leures places. »
Cc fut au milieu de ce tumulle que se fit la presentation
des caliiers par Richelieu, evcque de Lucon. Sa harangue
dans laquelle les droits du clerge elaient puissammeni
soulenus, el rinlroduclion des ecclesiasliqucs au couseil
12i
LES ILLUSTRE
(Ju rol (5l.iit redamee, cut dii sucecs et k reiiic le compli-
niciUa. Ce fut le premier dcgre de sa fortune. II prit alors
gout aux mocurs de la cour et au scjour de Paris. Bien ac-
cucilliJe tons, niaisusautde sa jcuncssc et dcsa premiere
faveur avec pruJence, il se lia d'aljord avec un homme plus
spirituel que celebrc, et plus puissant que brillani, qui a
laissc pen de souvenirs dans I'histoire, et qui a remue bien
dcs affaires, I'lntendant Barbier.
On vantait la solidile d'argumcnlation et la faeonde per-
suasive de I'eveque de Lucun ; il s'elait dcja fail ad-
mettre comme premier aumonier dans la maison do la
rcine rcgnantc, et ee fut de lui que Ton fit clioix lorsqu'on
voulut raniener a la cour le prince de Condc, dont I'exil
volonlaire emiiarrassait la rcine ; il parlit et il reussit, non
sans peine. En 1616, on lui avait deja conlie plusieurs
missions difticilcs et delicatcs, mais suballernes ; de ccs
ncgociations cpineuscs, que le maitre desavoue si I'agcnt
ne reussit pas, et qui profitcnt peu a I'agent lui-mcmc
s'il reussit. II s'en etait tire a merveille. Ses conseils elaiei t
tour a tour hardis et sagaces, selon I'occasion et la ncces-
site ; on se trouvait loujours bien de les avoir suivis. A la
fin de I'annce 1016, il fut nonime secretaire d'Elat, el
garda son siege episcopal, ne voulant pas quitter le cer-
tain pour Uncertain, et connaissant toule la mobilite dcs
Glioses politiques. On critiqua liautement celtc confusion,
mais la cour passa outre. On avait besoin de liichclieu, et
Ton pressentait vaguement sa force. Dcs celte epoque il se
charjea dcs frais d'eloquence; el en fevricr1617, ce fut
lui qui se chargca de commenlcr et d'espliquer dans un
commentaire a part les mesures prises conlre les princes.
Le roi (disait Richelieu dans ce commentaire), « pro-
« teste devant Dieu el devant les hommes que rien ne
« lui met les armes a la main, si ce n'cst cellcs que
i( les princes out deja prises; qu'il les prend centre son
« gre, que ses larmes accompagneront le sang qu'on le
B forcera de repandre; et si, pour conserver la dignile
« de sa couronne, pour empechcr la dissipation de I'Elat
« el retablisseinent d'une tyrannic particulicredanschaque
« province, il se voit force do chatier ccs perlurbateurs, il
a ose se promettre quo Oieu favorisera ses justes armes.
« Pourquoi il convie tous ses sujcts a I'y aider ; les eccld-
K siasliqucs, en redoublaiitleursprieres et exhorialions; la
« noblesse, en le servant de son courage, les communautcs
« et le peuple, en gardant I'inviolable Ddelite dont ils ont
« fail prcuve dans ces derniers mouvements ; tous cnfin, en
« conspirant par tous moyens au repos de I'Etat, a la pros-
« peritede leur roi et a la grandeur de cetle monarchic. »
Bien qu'il servit les dcsseins de Concini, il previt la
mine du marechal d'Ancrc, toul-puissaiit a la cour, et dc-
lacha sa naissanle fortune de celte fortune en mines. Apros
la morl du marechal, luisant tele a I'orage, il est le seul
dcs Irois minislres disgracics qui osa se montrer dans celte
salle oii le roi, monte sur un billard, recevait les felici-
tations de ses genlilshomnics, apres avoir ordonne le
meurlre. Le roi, du haul dcson billard, lui parla aigrcment,
mais ne le cliassa pas. Richelieu alia tranquilleuient pour
cnlrerdans la salle oii se tcnaient les secretaires d'Elat;
on lui refusa la porle. Mais il avait ele si calmc pendant
Torage, qu'on eul beaucoup de meuagemenls pour lui.
II suivit la rcine rcleguee a Blois, et sa conduite fut ha-
bile; il se monlra devoue avec ardeur i la femnie per-
Eecutee, oheissant cnvers les vainqueurs, convenable et
digne cnvers les vaincus. II s'efl'asa devant le nouvcau
S PRANgAIS.
pouvoir, sans Insuller le pouvoir dcclui. Apres quaranto
jours passes dans I'cxil de Blois, il fut cloigne de la rcine
par ordrc de la cour, sans que son liabilele fut dcvcnuo
suspecle, et que lui-meme fcignit de se croire en butte a
des sou]ieons.
Retire dans son prieure, a cote de Mirabeau, il annonca
« qu'il allail desormais s'y cnfermer avec ses livres, et
« s'occupcr, sehin sa profession, a comhaltre I'heresie. »
En cffet, redevenu theolngicn, il prit en main les inlerets
de I'Eglise, et s'empara d'une querelle survenue cnlre les
minislres protcstanis de Charenton, et le P. Cernou.t,
confesseiir du roi. « Defcndre les principau.ii poinls de la
« I'oi catholique, c'elait, disail-il dans sa preface, un devoir
« d'evciiue, d'autant niieu.'! qu'il se trouvait alorsdans un pays
« de rcformcsoiiron triomphaitgrandcment decedebat.»
II deJiait au roi, DIs aine de I'Eglise, ce livre, severe
quant a la doclrinc, indulgent pour les pcrsonnes, o que
<t leroi ( ajoulait le prudent ministre ) dcvait essayer de
« convertir, non par force, mais par les voies Ics plus
« douccs, rexperieiice ayanl prouve que les rcniedes vio-
« lents ne faisaient qu'aigrir les maladies de I'cspril. »
Tout cela etail tres-habile ; et lorsque la reine mere se fut
cdiappee de Blois, ce fui encore Tcveque de Lucon que
Ton alia chercherdans sa retraite, et que Ton envoya pres
d'elle corame negociateur.
Apres la defaile d'Anne d'Aulriche et des princes, ccs
derniers le clioisireni de rouveau comme I'honime le |dus
capable de menager leurs intercls.
Mais il commencait a se faire trop eslimer; en vain le
chapcau de cardinal fut demande pour Richelieu par la
rcine , il fut refuse obslinemenl. Louis XIII, lui-meme, le
redoutait. « Wo me parlez pas de cet homme, disail-il un
« jour 4 sa mere. C'cst un ambitieux qui mangerait tout
u mon royaume. » La protection de Marie de Medicis le
rendait suspect ; on craignail I'amour du peuple qui s'elait
attache a elle et a ses fivnris depuis qu'elle etait malheu-
reuse; mais surtout on avait grand'peur de cet cveque
de Lucon, en qui « on reconnaissait, disent les memoires
<i de Richelieu lui-meme, quelque force de jugemcnt et
(I dont on apprehcndail resprit. » 11 conseillail a la rcine
de dissiper tous ccs ombrages a force de prudence et de
precautions; d'ccouter beaucoup, de parler pen, de se
conformer aux dcsirs du roi et d'atlendre. Cependaiit « on
« se tenait sur la reserve, on nc lui faisait voir que la J,
« monlre do la boutique, et elle n'enlrail pas au magasin, » j|
Grace a ces mesures de prudence, il oblint le chapeau en
1022 ; deux ans apres il renlra au conseil ; et comme ec-
clesinslique, il cut la premiere place. Cost la que com-
mence sa veritable vie.
A trente-huit ans, il etait dans toute la force de I'age, du
genie et de la volonte. C'etait alors un homme pale et mai-
grc, d'une taille haute, dont le visage ovale et tres-allonge
esprimait la fermcle, la gravite et la finesse. Des rides nom-
brcuscs sillonnaienl son front haul el superhe. Ses cheveux i
noirs et pendants, comme ceux de Napoleon, ct la louffe I
de barbe qui terininait son nicnton aign, cncadraienl avec
elegance une figure dont le trait principal etait la courbe
bardie de ce uez aquilin, qui semblait sculplee avec uo
burin de fer. Deux moustaches a I'espagnole surmonlaient
les contours severes de ses levres minces. Tous les con-
tcm])orains et tous les portraits atleslenl que sa presence
respirait la terreur ct la majeste. 11 marchait jiar elans,
avec une fierto saccadtie, souple, harJie et une vivaciui
LE LIVBE DELA SANTE.
125
iin|)alienle de rcsislancc. U parlait bien, brievemciU et
avcc nne neltele d'acicr ; mais il lui arrivait souvent do
deguiser sa pensco sous les fleurs de I'emphase caslil-
lannc, dont il oniail et surcliargeait a dessein son discours,
soil que la reclicrche du Ijoii ton et du style alors a la
mode remportat et le seJuisit, soit qu'il trouvdt com-
moJe de parler longtemps et cloquemment sans rlen
dire.
II se init alors en devoir d'achever une ceuvre triple :
rciliiire Ics prolcstants, abaisser rAulriehe espagnole et
reduire les orgueils fcodaux. Cc fut la sa tache, et il y
rcussit.
{La sidle au numero procliain.)
LE LIVRE DE LA SANTE,
AKECDOTES BIEDIC&LES, FAITS CT COHSEItS BELATIFS
a LA SANTXi Z)E L'BOOHSE.
OAnis rusucs poua tES ct&ssES owatfaES.
Lc pliilosophe qui, opres avoir medite sur le crime et
surscs causes iiombreuses, a rcconnu avec raison qu'on nc
pcut arrivcr a la suppression des vices qu'en detruisant une
a une les causes qui les ont fait naitre, suivra avec in-
tcret lc moHvemcnt qui s'opere a Edimbourg parmi la
clnsse oavriiirc, en faveur de laquelle on a etabli des bains
publics.
On a rcmarqui; que la maladie produit le crime de deux
nianieres differenles. D'abord elle enerve rhomme, lui
rend le travail penible, I'entraine vers des moyens plus
faciles, quoique coupables, de suflire a son existence. Le
second resultat est plus cruel encore; la maladie enleve,
a la lleur de lage, des parents vertueux, dont les enfanls
sc Irouvcnt ainsi lances dans le monde, prives de conscils
ct sans ressourcesd'aucun genre. Les prisons seremplissent
d'orphelins que les ravages de la maladie. et la perto de
Icurs protecleurs naturelsont precipites daus ces lieux.
Afin de prouvcr combien la proprete personnelle, com-
lince avcc d'autres causes, pent ctre favorable a lasante,
il suf(it de rappeler un seul fait :
Lorsquil y a quelques annees la fievre decima la classe
pauvre a lidimbourg el a Glascow, les prisonniers de ces
deux villes auxquels on prodigua, suivant la coulume eta-
blie, les soius les plus minutieux de proprete personnelle
echapporeut lous a la contagion generale.
IS SECRET DE VIVaE lONGTEBlPS.
_ llya plusicurs annees, ditunauteurallemandmoderne,
je lus dans les journaux, qu'un bomme etaitmort pres ile
nomc a r.ige de cent dix ans, quil n^avait jamais elc
maladc, et qu'il avail cte, pendant le cours d'une si longue
VIC, loujours de bonue liuineur el d'un heureus tcmpo-
ramcnt. J'ecrivis immediatement 4 Rome pour savoir si,
dans la maniere de vivre du vieil homme, il ne s'y trou-
vait pas quelque chose de particuiier qui lui eul procure
une vie si longue et si heureuse ; la reponse que je recus
etail ainsi concue :
ft Cel homme avail ete fori bienveillant ; il ne mangeait
et ne buvait que ce qui est nccessaire a I'existence, et ja-
mais au dela de ce que la nature exige. Des sa plus lendrc
enfance, il n'avait cesse de s'occuper.
Je pris note de cela dans un petit livre, oii j'ecrivais
generalement tout ce dont je desirais me souvenir. Je
reniarquai bicutot apres, dans un autre journal , qu'une
femme etail morte, pres de Slockliolm, a I'age de cent
quinze ans, et qu'elle avail vecu loujours heureuse, sans
cprouver aucune maladie. J'ecrivis immediatement a
Stockholm, afln d'apprendre quel etail le moyen luis en
usage par celte vieille femme, pour se conserver la sanle ;
voici, lecteur, quelle fut la reponse :
« Elle etail constamment propre, et avail I'habitude de
se laver tons les jours la figure, les pieds et les mains dans
I'eau froide. Aussi souvent que I'occasion I'exigeail, elle
pi-enait un bain ; elle ne buvait et ne mangeait aucuns mets
delicals ou sucres ; rarement preaait-elle du cafe, ou du
the, jamais de vin. »
Je pris note de cela dans men petit livre.
Quelque temps apres, je lus encore qu'un homme, pres
de Saint-Pelersbourg, avail loujours jouid'une bonne sanle
jusqu'a I'age de cent vingt ans. Je pris de nouveau ma
plume, el ecrivis a Saint-Pelersbourg ; voici quelle fut la
rejionse :
« II se levait de grand matin, et ne dormait pas plus dc
sept heures; il ne fut jamais paresseux; il travaillail et
s'occupait principalemcnt en plein air, et particulierement
dans son jardin. Soit qu'il marchat ou qu'il fill assis, il
nese lenait jamais de Iravers, ou dans une posture incli-
noe, mais loujours parfaitement droit, et dedaignail sou-
verainemenl les habitudes de luxe efferaine de ses com-
patrioles. »
Apres avoir lu et mis cela en note dans mon petit livre,
je me dis a mni-meme : « Vous seriez bien fou, vraiment,
(le nc pas profiler de ces exemples. »
J'ecrivis done tout ce que je savais de ces heureux vieil-
lards sur une carle que j'atlachai a mon pupilre a ecrire,
afin que, I'ayant constamment devanl les yeux, elle put rap-
peler a mon esprit ce que je devais faire, et ce dont je de-
vais m'abslcnir. Chaque jour, le matin et le soir, jc lis le
contenu de ma carte, et me confonne entierement aux
regies qu'elle prescrit.
Je puis a present vous assurer, mes chers el jeunes lec-
leurs, sur la parole d'un honneie homme, que je suis beau-
coup plus heureux, el que je jouis d'une bien meilleure
sanle depuis que j'^i adopte ces maximes. Autrefois j'avais
mal a la tele presque chaque jour, et, a present, j'en souf-
fre a peine une fois dans trois ou quatre mois. Avant d'a-
dopler celte regie de conduile, jc ne m'avenlurais que dif-
Dcilcment a la pluie el a la neige sans attraper du froid.
Dans les premiers temps, une promenade d'une demi-heure
me fatiguait jusqu'a I'epuisemenl; a present, plusieurs
milles de marclie ne me causent pas la moindre faiblesse. »
126
PI;TITES MOriALES.
PETITES MORALES.
CAUNET DUN VIEUX CURE.
Maximrs ilc cliaqiie jnur. — Lo fcr.
Vers (lu Pcrsjii tl.ilU. — La iilus aiu'ieiitie tics horlogcs.
IJii couvent en Algoric.
— Lc caQiL'icoii. — La pCche des perles, etc., elc.
MAXIMES DE CBAQUi: JOVB.
Perseverez contrc le decouragemcnl. — Conscrvcz votre
calnie. — Employez vos loisirs a I'c'ludc, ct loujours ayoz
quilque ouvragc en main. — Soycz poncluel cl mothodiiiue
en affaires, el ne tcmporiscz jamais. — Ne soycz jamais
|ircssi.'. — Que vos convictions ne cedent point a I'ar-
i;imienIalion d'aulrui. — Soyez matinal, cl sachcz cco-
nomiser lc temps. — Sachcz conserver voire propre di-
gnile sans avoir I'apparcnce de rorgueil ; les manieres
Eont (luclque cliose pour lout le monde, cl pour ()uel([ues-
uns elles sonl tout. — Soyez reserve dans vos discours,
atlenlif cl lent a parlor. — N'acquiescez jamais au.'i ojii-
iiions immorales ou pernicicuses. — Ne soycz pas prompt
ii dcJuirc vos raisuns a ceux qui n'ont pas le droit de vous
inlcn ogci'. — En fail de conduite, croycz qu'il n'y a ricn
qui soit sans importance ou qui soil indifferent. — Donnez
des exemplcs |iliit6t que d'en recevoir. — Soyez slrictemenl
sobrc, et dans toulcs vos actions souvenez-vous que vous
aurcz a rcndrc un coniple dclinitif.
(Saijt BonnoMEE.)
IB FEB.
L'hisloire des migrations du genre humain aux siecles
liarjjares nous apprend que les Iribus guerricrcs venues
do I'inlcricur de I'Asie pour envaliir les contrces d'Europc
sc rnaicnt de preference sur la Suede a cause de la richcssc
des mines. Ce pays etait le scul, en effet, qui renfcrmal
a la surface de la terre le fer et le cuivre pour la con-
feclion des amies ct des nsleiisilcs ; on les recucillail an
moycn des procedes les plus simples. Get avantage naturel
devait iiccessairement faire de la Suede le point de rallie-
mciit ]iour les populations asialiques qui se pressaient vers
I'Europe.
Lcur pays ne produisant qu'une petite quantite dome,
laux utiles qu'il fallait se procurer a grand'peine, la Suedo
ctait pour ces larbarcs le Mcxique, le Perou, ou plulot un
arsenal d'oii ils tiraicnt leurs arnics avant de se diriger sur
rAllciiiagnc. Celtecirconslance expliquc pourquoi on s'est
loujours ligure que cclte multitude de Gotlis s'est elancce de
la Scandinavie sur I'Europe. De la oussi nous vieni sans doute
cctte tradition absurdc sur Odin, qui aurait envabi ce pays
ct s'y serail elaWi, le preferanl aux climals plus doux et
plus agreables des contrees du sud de la Baltiquc. La meme
cause a favorisele commerce que I'liistoire nous dit avoir
cxiste enlre Novogorod et la Suede aux temps les plus re-
cules, alors que Wisby, danslilc dc Gotland, servail d'en-
trepot ou de rendez-vous pour I'ccliauge des produits. On
aura une idee du prix qu'attacliait uiie ancienue population
giierrierc a un Icl avantage, si Ton se donne la peine decal-
culcr la quantite de fer ct de cuivre cmpioyee dans les ar-
nies a cette 6po(|ue. Nous nc pouvors conpfcp nioins d'une
once de fer par cliaqiie pointe de llucbc, puisquc les arcbc;s
modernes la font peser une once ct dcniie. Un soldat nc
pouvait guere se risqncr surle cbanip Je balailie sans t'tro
pourvu an moins de quatre paquets de lleclies, dont clin-
que encontcnait vingt-quatre, elne servail pas au deladc
douze minutes : mais dans une balailie ordinaire de trois
ou quatre hcures, admettant que bon nombre de Heches
pussenl ctre raniassees cl resservir, il faul en compter
quatre-vingt-seize par hommc. Ainsi les pointes de Heches
seules, destinees a un corps de quatre mille soldats, de-
vaient avoir le poids de quatorze lonneaux.
Les Romains, autrefois, preferaient les lances el les ja-
vclols aiix Heches; cbacune des pointes pesail environ
six onces. Chaque hommc en avail sans doule au moins
deux, ce qui produil lc poids de deux lonneaux de plus
par quatre mille soldats. (luanl aux cpccs, aux hachcs, aux
hallebardcs, aux lances nuarmures defensives, telles que les
casques, dont ils etaicnl tons revetus, sans compter les coltes
deniaillesou I'armure complete porlee parun grand nom-
bre, il est bon d'observer que rien de lout ccia n'cchappail
aux vainqueurs; rarmcecn derouto abandonnaitses morts
cl scs blesses, et s'occupait cnsuite a reparer ses pcrtcs.
Toutce fer, loulce bronze, transporte surle champ de ba-
lailie, rendaitles combats difficdes; aussi lapremicrc action
elail-clle presque loujours decisive.
Une defaite ne pouvait se reparer avcc les memes sol-
dats, les vaincus ayanl perdu loutes leurs arrties. Nous
comprenons mainlcnant rimporlance de la Suede pour les
gens de I'armce envahissante des Goths. Jamais la Scandi-
navie n'a pu nourrir plus d'habilants qu'cllc n'en possede
aujourd'hui, elle n'aurait jamais pu cnfanler ces multitudes
loujours renaissantes qu'on a crues venir du Nord, pousseos
vers I'empire romain.
{Diario di iUlano.)
VERS OU PERSAN HAFIZ. ,
Bannissezde voire snciete rapporteurs el calomniatcurs;
CO sont eux qui soufllent le feu infernal qui doit exciter
les flammes de la rage furieusc, en abusaul de votre cre-
dulile, puis do votre patience; lc tout pcut-etrc pour
etablir un mensonge. Ne vous enquerez point des affaires
d'aulrui, ni dc ce qucl'on a dit de vous-menie, ni des mal-
cntenJns de vos amis; tout ceci ne tend a autre but que
de trouver raliment d'un feu qui dcvorera voire proprc '
demeure.
I.A FI.ITS AlffCIENNE DES HORLOGES.
Les peuples de rOriont mcsurcnl le temps par la lon-
gueur de leur ombre. Si vous dcniandez a quclcpi'un
quelle heure il est, il .so placera au soleil, se liendra de-
bout, el, regardant oil so lermine son ombre, il mesu-
rcra avcc ses picds la longueur, et vous dira I'heure a
]icu de chose jircs. Les ouvriers dosircnt beauconp voir
apparaitre roinbre qui leur indique le moment oii ils
doivcnl quitter leur ouvrage. Celni qui vent quitter son
travail dit : « Combicn mon ombre est lento a venir I
PETITES MORALES
— Pourqiioi n'elcs-vous pas vcnii plus lot? — Tarce que
j'attenaais mon ombre. » Dans le seplieme chapiU-cdc Job
nous Irouvons : « Tel qii'un oiivrier dusirc voir arriver son
ombre. » (Roberts's llluslralions.)
127
X.A MEIUEUBX FILUI.E.
L'csperance ranime le courage, qui vaul micux que
toulcs les pilules medicale.s. Renoncerau conilial dc lavie,
quelle faiblessc ! Cehii qui pent faire renailrc le courage
ilans rnme liumaine est le meiUeiir medccin.
Damabb.
VN CODVENT EN AIGEKIE.
Les It'gislateurs modernes, souvent mus par des idces
honorablcs, souvent livrcs aux espcranrcs d'uiie |ibilaiilliro-
pie insuffisante et impuissanle, sonl forces de revenir, dans
la pralique, aux idees et aux instilulions clireiicnncs qui
se trouvent elrc, en definitive, les plus ulilcs et les plus
pralicablcs de loules.
On se plaignait depuis longlenips du petit nombre de
fcmmes qui se trouvent en Algeric, ctPon prolendail, avec
raison, que c'est un des obstacles quis'opposciitau|)rngrcs
de la colonisation. A I'imilation de lloniulus, nos philo-
sophes, legislateurs, administrateurs, ne liennent pas compte
des faibles dans leurs projets. II leur faut des cultiva-
teurs, des macons, des soldals ; leur pensec ne va pas au
dela ; ils ne s'apercoivent pas qu'une societe toutc livrce
au regne de la force, et sans sympathies domestiques, sans
famille, est sans espoir d'avenir, el par consequent sans
existence.
LEcho d'Oran, dans son numero du i Janvier, propose
d'etablir a Alger, Oran, Bone, Pliilippcville, etc., uno
maison destincc a rccevoir les fillcs de qualorze ans parmi
les enfants trouvecs des grandes viUes de France.
II Dans ces maisons, dirigees par une communaute reli-
gicusc, on continuerait a apprendre a ces jeunesflllesa
lire, ecrirc, coudre, faire le menage, un peu de cuisine,
cnBn tout ce qui peul elre utile dc connailrc pour une
femme sans fortune, ne vivant que du travail de scs
mains.
« Ces maisons scraient elablies en dehors des villes, de
manicre a pouvoir y joindre une petite ferme, dont le pro-
duit reviendrait a rctablissemeni, et oii les jeunes cloves
apprendraientii soignerlesvolailles, traire les vachcs, faire
dti beurre, du fromage, etc.
« Les plus robustcs seraient employees, autant que pos-
sible, a la culture el au jardinage.
« Quand des colons, deja etablis en Algerie, desculliva-
Icurs, des artisans voudraient se niarier, ils feraicnt la dc-
mande d'une de ces fiUes : moyennant des ccrlificats con-
statantla moralile die bon etablissementde ces indiviJus,
on leur donnerail en mariage la fdle demandee, a laquelle
le gouvernement remetlrail une dot de 600 fr., non en
argent, mais en un trousseau pour femme et en linge dc
menage.
« Ces filles, clevees religieusement et laborieusemcnt,
devicndraient de bonnes meres de famille, qui seraient la
souche d'une excellcnte generation. »
Cclle idee el ces tendances nous paraissent cxcel'.entes ;
et combien de jeunes ouvriercs sans ouvrage , exposees
dans nos grandes villes aux privations de la misere, a scs
tentalions elan vice quicouronne cclle misere el I'aggrave,
Irouveraicnl dans un asile de cc genre un espoir de vie
heurcuse et chretienne 1 Pcux couvcnis nous sembloraicnl
nccessaircs, I'un pour les peliles orphclincs. I'autre pour
les jeunes lilies de douze a quinze ans .'-ans ressources,
qu'une education calholique preservorait ou guerirail de
toute souillure.
ORIGINE SES BBOnxiXARDS.
On se fait en general une idee fausse du brouillard que
nous voyons planer au-dcssus des prairies basses et sur
les bords de I'eau ; on est persuade qu'il esl ascendant.
Voici d'oii vienl I'erreur : apres I'avoir observe dans les
bas-fonds, on levoits'cleveramesure que le froid dela nuit
augmenle ; cependant il est prouve que I'humidite n'est
pas ascendante, mais que la temperature froide de ces
lieux est la cause premiere de la condensation de la vapeur.
Jl'abord invisible, a mesure que la nuit avancc, cllo
s'eleve davantage. Une grande portion de celle vapeur al-
leint les plus hautcs regions de Patmosphere el soffre a
nos ycux sous la forme de nuages ; mais quand le froid Ic;
a rendus plus compactes, ils se rapprocheiit de la lerre jus-
qu'a ce qu'enfin, completementprivcs de cbaleur, ils toni-
bent en pluie pour se reproduire sans cesse de la memo
maniere.
I.X CAMELEOH.
On a dit que le cameleon vivait d'air; il a besoin d'un
regime plus subslanliel. Voici peul-ulre I'originc dc ce
conte absurde. Les poumons de cot animal sont Ires-volu-
mineux et peuvcnt .se rcniplir d'air de telle sorle que Ic
cameleon se gonfle al'exces, et resle dans cot clat pendant
des heurcs entieres, sans donnersigne de vie. Quand Pair
s'est cpuise, les cotes de I'animal rcntrent, il reprend sa
clielive apparence jusqu'a ce que les poumons soient bour-
soullcs do nouveau el reproduisent en lui les mcmes cffets.
Certains prolongcmenls de ces poumons penelrenl les nom-
breuses cellules qui divisent la cavilc de I'abdomen, tandis
que d'autres se glisscnt sous la peau enlre les muscles et
s'y rattacbent seulement par des membranes llasques, ,sur-
lout a I'epine du dos, au ccnire des parlies inlerieurcsainsi
qu'aux membreselala queue. Ainsi, chezcet animal bizarre,
ce n'est pas I'eslomac, ce sont les poumons qui accaparent
Pair.
IE X.AIT SE CBEVBE EK ESPACNE.
Nous bumes peu de vin, mais, en revanche, beaucoup
de lait de clievre; c'csl le meilleur qu'on puisse trouvir.
J'en ignore la cause, a moins de rallribuer a la verlu des
planles que les chevres broulenl en cclle saison. Kous fai-
sions une telle consonimalion de ce lail, que les gens du
pays s'etonnaient du nombre de pinles que nous deman-
dions. A Pedroso, les reglements nous forcaienl a le faire
venir de loin, les chevres etanl amcnees dans certains
endroils pour suppleer a nos besoins, mais on ne leur
permeltait ni de s'ccarlcrdu chemin, ui de broulcr sur les
terrcs.
( Excursions d'un Fran((tis.)
128 PETITES
£A PfiCBE SZS FXHXES.
Nous voyons une imiUitudc de gens se tanccr dans des
voies perilleuses, ciUraiiies par I'uniquc espoir dc sc pro-
curer des objcls auxquds les homines atluchcnt du prix ;
mais rindustrie dent je veux parler excite bien davaiUage
retonnomenl. Qui lie connait les perles, ces blanches ct
niagnifiqiics substances dont on fail des colliers, des bouclcs
d'oreillcs el lant d'autres ornemenis? Comment savoir,
n mnins qu'on no nous Tail expliquc, d'oii viciinenl ccs
objets elegants, si admires, et cequ'ilssont en realitc?
Auricz-vous jamais deviiic qu'on les ti'ouve dansl'Ocaille
d'une luiltre? (luclques rivieres d'Anglclerrc rcnfcnnent
des molliisqucs qui produisent des perles ; mais c'cst une
espccc d'luiilrc dans les mers des hides qui I'ournitles
plus lic'.les, inogalcscependant, memedansces parages.
On croit qucccs perles sonlcauseesparune certaiiicma-
ladie de I'animal. On pretend que si Ton inlroJuisail .i
travel's I'ecaiUed'une luiitrevivante un morceaude fil Je
fcrbion pointu, de maniere a eflleurer la chair sans tuer
I'huili-e, et qu'on la replacat dans la nier, on trouverail,
pen de temps aprcs, une peile formee au bout de ce, fil
dc fcr.
Les pechcurs se procurent les huUres en plongeant
dans la mer. llsse dirigenl plusieursa la fois en bateau
vers un endroit oii I'eau est profonde. Quelques-uiis
plongent au fond, et ramasscnlavec toule la prompti-
tude possible les huitres, qu'ils mcllent dans un s^c
pendu aleur ceinture; quand la respiration leurdevient
absolument necessaire, ilslancentau-dessus de I'eau une
cordc altachee autour de leur corps, cordedonl les gens
du bateau s'emparent pour les retirer. Us se reposent
tandis que d'autres les remplacent, et aiiisi de suite pen-
dantla journceentiere. Comme ilscrail, non-sculemcnt
trcs-ennuycux, mais aussi trcs-long d'ouvrir les huitres
une ii une, on les jelle toutes ensemble dansun trou oii
dies ue tardenl pas a sc corrompre. Les ecailles s'ou-
vient alors d'elles-mcmes ; on les rccueille, on les lave,
pour les examiner. Quand ellcs sont toutes rejetees, on
netloie aussi la maliere corrompue qu'on visite soigneu-
scmcnt, car les plus belles perles s'echappcnt quelqucfois
des ecailles avant d'avoir etc exploitces.
Ce metier est en meme temps pcnible ct dangereux. L'o-
deur provenant de toule cello maliere corrompue est a la
fois dosagreable et trcs-malsaine. Souvcnl il arrive que de
gros et voraces poissons, tels cpie les requins, rodent aulour
de ccs lieux, ct s'emparent des inlorluues plougeurs ; aloi-s
memc qu'ils cchappenta la dent de ccs monstrcs, ils men
rent ordinairemcnt dc bonne licure, a la suite des efforts
qu'ils ont fails pour relcnir leur respiration.
A peine sont-ils hors de I'eau, que le sang jaiUil dc leur
nez, de leur bouche et de leurs oreilles. Quand vons ad-
mirerez la beaute d'une pcrle, songez aux perils qu'ont af-
fronles ces pauvres gens pour nous les procurer ; car, apres
lout, c'est un objel inutile dont la bcaulii fait seule le prix.
Ce qu'on appelle nacre de perle, dont on fait les bnu ■
tons de chemises, les inanches de coiUeaux el autres peliis
articles, est la substance interieure de I'ccaille de I'luiilre
a perle, ct de celle de plusieurs autres especes d'ccaillcs ;
I'extcrieur, qui en est rude el solide, sc limejusqu'a I'ap-
parilion de la nacre, qui est d'une transparence magiiili-
que et rellele la lumiere sous les plus briUanles coulcurs.
MORALES.
On apporte cliaquc annee, en Europe, une grande quan-
lile de ces coquillages
Les Chinois sont plus habiles que nous a fabriquer de
petils objets avcc celle substance. Ils leurdonneiil un fini,
une beaute que nous ne pouvons atleindrc. L'inleriour do
plusieurs especes de coquilles bivalves, c'esl-a-dire doubles
et a charnieres, offre celle meme apparencc nacn'e, et il y
en a une, en particulier, les oreilles de mer, qui resnlcn-
i dissent d'eclat et de beaute.
A HOS C0BBEBF0NDANT3.
A M. E. D. L. F , Sgt de neufans. — LVimour tic I'inslruc.lion iiiani-
fcsiii (Inns sa IcUre, cl ccuc k'ttro aiiiopraphe
qu'il nous fail riionneur de nous ailrcsser, nous
ini^rcssenl vivenienl. Ponr rciurer ou comi^cnsci" .
la bitche faile a sa jeunc bourse par rerrcnrdnnt '
il sc plaint, nous le prions d'agner, joint ^ son
journal, IVxeniplairc d'un livie public pav nutrc.
librairie, cl orne d'cslampcs.
A mons,.. lev. dc... — Tics-lourUos dc son encouragement palernel,
nous proiilorons dc scs uliles ronseils, et persevc-
rcriuis dans la voie indiqucc.
A M. I.. C, D. T. — PoiMue agreable, luais sans la nioindrc inslruc-
lioii pour la jcuncsse.
A M" L. n. D. E. M. — La Visile ii mi pocte modane, acceptfc,
A W. R. — Le lioi solncivi, relusti.
-H^'
- rj-pot:raphio ilA. Hem. ct Coniii.. ruo lii! .'riiic. 32.
LE
LIVRE DES FAMILIES
H* 5.— I" Tolume.
JOURNAL DE MONSIEUR LE CURE.
i." ISars 1845.
LE MOIS DIJ JEUNE CHRETIEN.
I.A SEBHAINE 8AINTE.
Lcs [iliis hauls myslcres Ju clu-islianisme se resunient
Jans celtc coui'te pcrioile dc hull jours. Lc premier el Ic
dernier relrnccnt les Uioniphes Je rilomnic-Dieu ; niais
de quelle soniljrc ct juslc Irislosse sonl cmpreinls les jours
ialcrniediaircs! An dimauclic des Ramcaux, Jesus enlrc
dans Jerusalem comme un moMan|ue dans sa capilale,
ails acclamalinns d'un |icnple i|ui, dans son ardent cn-
Ihousiasme, jonche Je llcurs le clicmin que parcourl cc roi
dc Sion. Au jour Je Paqucs, c'esl un vainqucur qui sort
dc la lombc ct qui dil a la morl : Oil est Ion aiguillon ?
Mais au vendredi saint, je ne vois que des fuucis, des
cpiiiis, une croix ct une terrible agunie. L'l'glise a con-
sacro par des anniversairesles scenes si frappanles Je cello
panic de I'liisloire cvangelique, el a donnc le nom dc
sainic i la seii.aine chargee d'en perpeluer lc souvenir.
Oil ! qu'iin si heau nom lui sicd hion !
Elle s'onvre par le dimanclie des Palmes. En ce jour,
pourrappeler rcnlree Irioniplianle de Jesus-Clirisl dans la
ville dc Jerusalem , il se fait une procession oil Ton porlc
des ranicau.^ Iienils avaiit la cercmonie. Au relour, les
portes de I'eglise sonl fermees. Le celebrant lcs fiajipe a
trois reprises : uPrinces, ouvrez ; porles abaissecs, soulevez-
« vous, et le roi de gloire enlrcra. » La panic du clitcur
qui est dans I'inlcricur demande ; « Quel est ce roi de
ic gloire? » el le cclcbranl repliquc : « C'est lc Seigneur
« furl el puissant dans lecomlial.nTrois fois meme demande
el mi'iiie reponse. Enfin lcs porles s'ouvrcnt. Jlais avanl ce
myslericiix ceremonial, les Jeux clirenrsont cbanle aller-
iialivemenl la fameuse hymno Gloria, laus el honor. L'ori-
1,'inc dc celle liyinnc est digne d'etre notee. TlieoJu'phe,
evi'quc d'Orleans, clait accuse d'avoir |iris part a une con-
spiration conlre Louis lc liebonnairc. II fut mis en prison
a Angers. Au moment oil cet empcrcur, assistant a la pro-
cession des namcaux qui sc faisail en celle ville, passa
47
150
LES SAINTS
sons Ics fem'trcs de la |irisoii, Tlicoiliiliihe cnlonna son
liyninc qui pint si foil a Lniiis, qu'il fil inctire rev()queen
liberie el lui rcsliliia son siege. Pepiiis ce Icmps, on a
clianlc riiymne de Tlicoilidphe an moment on la proces-
sion va lenlrer dans liigllse.
En Rnssic, la procession des Rameaux csllicanconpplus
dramaliqno, s'il est permis d'employer ce dernier Icrme,
en parlani d'nne ceremonie calliolique. Uii chariot porle
un grand arbrc charge de pomnies, de figncs et de raisins.
(Jualrc enfanls veins de surplis chanlenl Hosanna sur le
nicniechar. VicnnenI a la suite des prelres et dcs levitcs,
ainsi qne Ics principanx hahilants tenant iles palnies. En-
On lo palriarche, monte snr un anc et convert dcs plus
riches ornemenis, rcprcsenle Kolre-Scigiieur. 11 est envi-
ronne de ihuriferairesqui rencenseni, cl a la suite se de-
ploienl encore de nomhreuses files. A mesure que le pa-
lriarche avance, on ctcnd sous Ics picds de sa monturc
plusieurs pieces de drap pour ligurer les velcmenls dont
le penple juif la|iissail le cliemin que Jesus-Chrisl parcou-
rait dans son triomplie.
A la procession Inillanle, succede line messe donl I'e-
vangile n'esl autre que le recil de la passion du Sauveur.
On commence alors le deuil religieux dans lequel I'Eglise
.■jcra plongee jusqu'au jour de Paques.
A (later du niercredi saint, on chanle I'office dil des le-
nchrcs. La, se chanlenl sur un Ion Ingubre les lamenln-
lions du prophele Jercmie. A la fin des laudcs, tout lumi-
nairc disparait pour rememorer I'eclipse passagere du so-
ldi de justice INotre-Seigneur Jesus-Christ mouranl pour
notre snlut. En cerlaines conlrees, les enliinls out des cre-
ccllcs hruyanles qu'ils ngilent a la fin de eel office ponr
rcpresenter le Iremhlcmenl de terre qui cut lieu quand le
divin Sauveur expira.
Le jendi saint est fecond en ceremonies qui sont toules
dun inlerct emincmmenl religieux. La messe reproduil la
mcmoire de cette immortelle scene on Jcsus-ChrisI, en-
loure de ses apolres, inslitua le sacrcment dc reucharistic
cl de I'auguste sacrifice dc nos autels. En ce jour, I'cveqnc
consacre les huiles sainles pour I'adminislralion du hap-
tcnie, de la confirmation, de rexlreine-onction et dc
I'ordre ; le soir, on fail le lavementdes pieds aux pauvres.
A Rome, le pape lave les pieds a treize prelres de diverscs
nations, puis, ccinl d'un linge, il les serl a table, et leur
distribue une somme d'argenl. Tourquoi done, nous dira-
l-on, treize pauvres cl non pas douze, car les apolres n'c-
laient que ce dernier nomhre? On raconle que saint Gre-
gnire le Grand, faisanl diner douze pauvres auxquels 11
avail lave les jiicds, en apercut un Ireizicme, el que celui-
ci n'elait autre qu'un ange rcvelu de la forme humaine.
Ce prodige est cxprime par le distique suivant :
Bissenos hie Gregorius pnscebat cfjentcs ^
AiKjelus ct dccimus lerlius uccubuil.
« Gregoire faisait manger ici douze pauvres, qiiand un
(I ange vinlse placer a table clcompla pour le Ireizicme. »
Telle est I'inscriplinn qui se lit dans I'eglisc de Saint-Grc-
goire, balic a Ivome sur rcm]ilacementde la maison de cc
grand pape. ^'ns rois de France obscrvaicnl le nieme ce-
remonial, et Ics I'cincs en faisaieni aulant a douze pauvres
lilies. Cela n'est-il pas plus Inuchant que les saturnales
paicnnes oil les mailrcs servaienl a table Icurs esclaves,
lesquels, dcs le lendemain, redevenaienl un pen moinscpie
leurs beles de sommc?
1,'aiilcl sur lequel a etc celebree la messe de ce jour
elant aussilol deponillL',la sainle hostie, consacrce pourle
lendemain, est portee dans un reposoir oil les fideles s'em-
pi'csscnl de lui vcnirrendie un culle plus solennel. Lesoir
deccjour, principalemcnt, un brillanlluminaire entoure le
vase dans |e(|uel I'lioslie consacreo repose au milieu de
relic chapelle splendidoment decoree. On y chanle dcs
motels et surlout le Stahat. La null meme ne ralenlil pas
la ferveur, et un assez grand nombre de fideles la passent
lout enlicre en adoration devant rcucliarislie. Jesus-
Chrisl, en celle unit rameusc, avail dil ii ses apolres cn-
dorinis, pendant qu'il etail plongc dans unemorlelle ago-
nic : « Vous n'avcz done pu veiller une seule heure avec
« moi I » El voici que de pieuM Chretiens dedommagent en
quelque sorle, dans celle nuit commemorative, leur divin
mailrc dc ce laclie abandon.
rdais quelle lugubrc solennilc se prepare ! le vcndredi
saint est le memorial de la morl du divin reparatcur. Tout
va se mcttro en harmonic avec celle commeinoralioii du
plus loHchant myslere du christianisme. L'aulel est dc-
ponillc de .sa parure, les cierges sont eleints, les ministrcs
soul veins d'orncments noirs, les cloches reslent dans le
silence depuis la messe du jeudi saint, le saint sacrifice
lui-menie est suspendu ; nne ceremonie dile la messe dcs
presanctifies, oil la viclime n'csl pas offorle, lienl la placedu
sacrifice proprcmenl dil. Dans une longuc suite d'oraisons,
I'Eglise pric pour Ions les besoins; ses enncmis nieme.
Ids que les juifs, les iuQdelcs, les hcreliques, devienncnt
robjct de sa Icndre sollicilude. Chaque oraison est precc-
dee de rinvilalion ii llechir les genoux, (lictamns genua;
mais au moment oil le celebrant va chanter I'oraison pour
les juifs, le diaerc n'a garde de reciter son invilalion.
L'Eglise se rappcUe que cctle nation di'icide llechissail
aussi les genoux, par derision, devant le Sauveur devcnu
robjet de ses sarcasmcs ct de ses outrages. Puis vienl I'his-
toire de la passion de Jesus-Chrisl, telle que la rapporto
I'evangelisle saint Jean. Ensuilc on quitte I'autel. La croi\",
reprcseiitant Jesus-Christ en ctat de crucifixion, est res-
pectuensemcnt portee en procession. Un voile la dcrobc
aux regards. Le chfcur, sur un chant fnncbre, chanle les
impnpcrcs, ou tendres reprochcs que Dieu adressail au
penple ingrat dTsracl : « Mon penple, que I'ai-je fail? en
« cpioi I'ai-je contriste? je t'ai comble de bienfaits, et lu
« m'oublies, et tu me mallrailes I Reponds. Je t'ai arrachu
« a la dure tyrannic dcs Egyptiens, et tu m'en rcmcrcics
II par la plus cruelle des morts! n Etun autre choDur no
pcul repondre que par un cri qui implore la niisericorde.
llieu saint, Dieu lort, Dicuinimorlel, ayezpitie denous! » ,
La croix est posec sur les marches de l'aulel, on la dc-
couvre et Ton s'ecrie : « Voici le bois de la croix sur lequel
« fill attache celui qui a sauve le monde. » Lc clcrgc se
prostorne etva respecUieuscment baiser ce signe liberalcur.
C'cstce qu'on nomme I'adoralion dc la croix. Mais cc n'est
point ici lc vrai culle de Laliic ipii n'csl dii qu'ii Dieu
seiil. Ce baisement de la croix monle plus haul et s'adrcsso
mcnlalement ii Jcsiis-Christ lui-meme.
Enlin I'hoslie consacree va cire retiree du reposoir. On
la rapporle solenneliemcnt ii I'lulel. Lc celebrant s'en com-
niunie apres quelqucs prieres, aprcs I'avoir monlree an
pciiplc pour la lui faire rcellcmcut adorer. Les cierges
(pi'on avail alhimcs pour transporter la sainle cucharislie
en cclte messe dcs pri'mnclifies sont encore ciclnts, ct la
1 ci'renionic se terniine par la rccilalion des vepres sans
DU MOIS.
15t
chanl. Celle rapide esquisse du ceicmoninl dii vfndrcJi
saint n'eii |ieiit riiurnir (|ii'une (rcs-laible idoe. Ilcureux le
clirelien qui va dans Ic saint temple s'associcr nnx salu-
taires rites de ce jour, y poite un cocur lidele et en sort
penetie d'une reconnaissance active pour la lendresse de
THomme - Dieu qui s'est livre pour I'espiatlon de nos
crimes I
Le samcdi saint se prcscnle sous un aspect moins triste.
Les autels recouvrent leur parure. C'est I'aurore de la
joyeuse pa(|ue des chrciions. On benit le feu nouvcau.
Le diaere, revelu d'une daImotii|ue Llanclie, enlonne le
I'rwconutm. C'est la benediction du cicrge pascal, o Que
« la troupe angt'lii|ue des cieux tressaille d'allegrcsse '. que
« nos saints mysteres soient environnes d'un pieux trioni-
« phe I que la trompette sacrce annonce la vicloiro du
(I grand roi ! que la terre soit dans la jubilation en voyant
« rcsplendir la lumiere si brilbnle qui I'eclaire dc son
« relief ! que ce temple retentisse de la grande voix des
ti peuplcs, etc. Le cierge pa.scal est remblemc du Sau-
veur ressuscile. Apres une suite d'autres clianis viclo-
ricux qui composent cette admirable liymne, le diaere al-
lume le cierge; successivemenl les llambcaux des acolytes
et les lampcs empruntent leur lumiere a ce cierge syni-
bolique.
Puis des lecteurs, revetus d'aubcs, cbantent diverses
lecons de I'Ancien Testament. Enlin une procession s'orga-
nise, et Ton part pour les fonts baptismaux. L'eau desli-
nee a Tadminislration du bapteme recoit une benediction
des plus solennelles. Le celebrant y celebre les bienfails
que Dieu daigna, dans sa misciicorde, accorderaux hom-
ines par cet element. 11 y verse I'huile des calecbumenes
cl du saint cbreme.En ce jour, autrefois on conferaita de
nombreux neophytes le sacrcnient dela regeneration. Pen-
dant. huit jours ils etaient vetus d'haljits blancs qui figii-
rnient linnucence qu'ilsy avaient conquise par les merites
de Jesus-Christ, inort el ressuscile. Ils les depoisaicnt an
dimanchc qui suit la fete de Paques, etce dimancbe porte
encore le nom qui rappelle cet antique usage : Dominica
in albis Ocposids : « Dimanche ou Ton depose les vutc-
« nients blancs. »
La procession baptismalo rentre an clioeur : la messe
commence. On y celebre la resurrection du Sauveur, niais
on y nioJcre encore la joie que doit inspirer le mystcre.
Jesus-Christ ne s'est point manifeste. Demain rallegresse
sera complete. Anciennement celte messe etait celle de la
nuit de Paques ; les peuples la passaient dans les lenqiles
en attendant le jour, oil enfin tout le voile du mysterc
ctaitenlierement lire. Mais dcja VAllduifi s'est fait encore
entendre apres un silence de soixante et dix jours, c'est-
a-dire depuis la Septuagesime ; a Home, ce cri d'allegrcsse
pascale reparait avec unesolennile parliculiere qui meritc
<le trouver ici sa place.
En cetle messe, celebrce par un cardinal, en presence
du pape, un auditeur de role (prelatde la cour romaine),
vetu d'une lunique blanche, s'avancc, apres I'epitre, vers
le Irone tn souverain pnnlife; il est acconipagnc d'un
maitre des ceremonies. La, tournc vers le papo, il dit a
liaute voix : Pater sancle, annunlio vobis gmiilium ma-
gnum, quod csl Alleluia : « Saint pcre, je vous annonce uni'
« grande joie : ceslV Alleluia. » Puis il baise les pieds dii
pontife et se retire. Alors le cardinal celebrant chanle
par Irois Tois Alleluia, en clevaul graduellemeiil le ton.
Les cloches out de nouveau frappe les airs de leurs voix
sonnrcs. On aclicvc de faire disparaitre Ions les signes de
deuil. Le grand cierge brille rai milieu du chccur. Pendant
toule la nuit pascale il eclairera I'enceinle du temple. Jiis-
qu'au jour de I'Ascension, il rappellera le sejoiir de Jesus
ressuscile, au milim de ses disciples, el aussitot apres I'c-
vangile de la susdite fete, ou I'evangelisle nous montrc
Jesus-Christ s'elevant dans les cieux, le cierge pascal sera
cteinl. Telle est du moins la pratique si rationnelle du rit
remain. La grande fete du chrislianismereunira le lendc-
main, dans I'enceinle sacree, tons les adoraleurs du Christ
vainqueur de la morl et du pcclic. Trois fois beureusc
I'ame chrclienne qui, en cette cpoque de spiriluelle reno-
vation, aura aussi ressuscile en elle-mcme la precieusc vie
de la grace, et pourra en meme temps cclebrer, en cejour
triomphaleur, son juopre triomphe!
X.A fSte se paques.
(1 Je suis ressuscile et nie voici encore avec vous, Alle-
II (uia/ Vous avez etendu sur moi voire main, Alleluia!
11 Votre sagesse a eelale magninquemcnt. Alleluia, alle-
luia!
a Seigneur, vous m'avez mis a I'epreuve et vous m'avez
11 connu. Vous avcz connu mon repos dans la tombe et ma
« resurrection »
C'est par cos paroles du royal prophete que s'annoncc,
dans rinlroit romain, le mystere de la solcnnilc pascale.
L'lnlroit do la liturgie parisienne emprunte. ses lextcs
dans I'apotre saint Paul, a Le Christ est ressuscile d'entrc
11 les niorts. La morl a ele absorbee et ancantie dans cette
11 victoirc. Et la vicloire, a toi, 6 morl! ou esl-cUe? Qu'as-
u tu fait de ton aiguillon fatal'? i>
Ces poetiqucs passages des livres sacres soul mcrveil-
leusement propres a expliquer la joie de I'Eglise en co
grand jour. La chaste eponse avail repandu des larmcs
bien ameres sur.sa triste viduite. L'epoux, au bout de Irois
jours, secoue la poussiere du lombeau, s'en elance radieiix,
tenant dans sa main encore cicatrisee le labarum de son
triomphe. Oil sont ces docleurs. ces scribes, ces Pharisien';
raillciirs qui disaient a Jesus attache sur la crois : « Si tu
11 es le Fils de Dieu, moutre-nous la puissance et de.s-
11 ccnds. » Insenses! il a fail bien niieux encore. Volri:
bille rage lie savait pas demander un prod ge plus eclalant
que celui par Icqiiel le Sauveur aurail pu se souslraire a
la morl. Cette morl, il I'a suhie. La pierre du scpulcro
s'est abaissee sur lui. D'intrcpides senliiielUs out vcille
pour que les disciples n'enlevassent pas la depouille ensan-
glanlee. El voici qu'ii peine I'aurore du Iroisicme jour a
illumine I'horizon, que ni la pierre ni la garde ne peuvcnl
arreter I'elan de ce vainqueur du trepas. II se montre au.x
saintes femmes, puis a quelques disciples, puis encore a
tons les apotres, enfin ii plus de cinq cents de ces homines
gcniireux qui s'en etaient rendiis digues par leur persevc-
rante docilite a le suivro avant son trepas.
La felede Paques remonteau bcrceau du c'lristianir-nie.
Mais dans le principe il n'y cut pas d'uniformite complete
dans louto la calholicile. L'Eglise laline I'avait fixce au di-
manche qui suivait le qualorziemc jour d.e la liiiie dc
inars, apres I'equiiioxe dn pi inlemps Les Chretiens de I'A-
sie Mineure celebraient Paques en ce jour-la meme oil loni-
bait cette luiie, c'est pourquoi on les iiammait quarto dee:-
153
mnns. An i|uatricmo sieclc, Ic |iape Viclor liiilun cnncilc
:i Homo, I't rnn y dednra f|iio, cciix qui ne siiivrMicnl p.is,
pour 1,1 ct'lohiMlion de cclle Klc, I'lisajic romnin scraient
cnnsiJi'res commc si'parcs Jc ruiiilc calliDlii|UO. Depuis cc
Icnipn la regie a etc invariable. Mais pounpioi ce joiir-U'i
plulut qu'iin aiilrc? II clait ccrlaincmont iniporlanl que
cclle fele des feles, comme la uonimc sainl Gregoire le
Grand, fulsolcnnisec an jour nienjcou ic graiidevijncmcnt
avail cu lieu. Or, Jesns-Clirisl ressuscila l; duiianche qui
suivail le qualorzienic jdur de la lune dc nisau ou mars.
11 ralliiit on outre (iviter dc se rcncoulrcr avcc les juifs qui
celebrent Icur pSquc, on conimemoraliiin du miraculcux
passage de la rncr Rouge, en ce memc jour qualorzicine
du mois de nisan.
Les Uglises oricutalcs, memo separees du centre de I'n-
nitc, solenniscnl Paqucs comme les catholiqucs. Chez les
Grccs, en ce jour el les deux suivanls, lorsqn'on so ren-
contre, le salul consiste en ces mots : Clirislos ancslii :
a Je.sus-Chrisl est rcssuscite. » La personnc salucc repond ■
Alcllws anesli : « Oui, vraiment, il est rcssuscite. » Puis
les deux interlocutcurss'cmbrassent et se separcnl.
Pendant plusieurs sieclcs, la semaiiie pascale tout en-
tiere etait cliomce. Tout travail, lout voyage ulait iulordit.
Les populations se pressaient dans le .saint temple pour se
livrer a une saintc joie. Plus lard, le lundi el le mardi dc
cctte semaine fureat seuls des fetes obligaloires. De nas
jours, en France, dcpnis le concordat de ISOl. ces deux
feries pascales sont dovenues OLivrables. Mais si la disci-
pline cxtcricure a subi des modifications, I'esprit de I'E-
gliso est loujours rcste ie mi'me. Cliaqnc jour de cclle se-
maine a sa messe parliciiliere, les evangiles rctracent
les diverscs apparitions du Sauveur rcssuscite. Les pontifos
et les prelrcssont veins d'ornemcnts Wanes. Cctte coulcur
est I'emljlome d'une sainle allcgresse.
Deux auteurs du Irciziemc siecle relatent les divers
usages que Ton observail, en France, an sainl jour de Pa-
qucs. On no mangeait rien qui n'eiit ele sanclific par les
benedictions de I'Eglise. Le premier de ces ccrivains,Du-
rand de McnJc, vent qu'on s'y prepare par des bains, alin
de ligurer, par cette purification du corps, Ic soin qu'on
doit prendre de purifier I'amede toutc especc de souillurc.
II ajoute qu'on se montrail exact a cctte pratique, et que
Ton sc coupait les cbeveux cl la barbo, en signe de relran-
chcment des vices el de la deposition du vieil bomme.
Millc pratiques de cc genre, que nous pourrionsaccumuler,
prouvent que dans ces siecles dc foi vivo la religion etait
Tame de loutes les actions, qu'ellc presiJait aux pratiques
dc la vie civile. Qu'avons-nous gagno avec noire prosaiqrie
et funcste indifference?
]•',» ce nieme nioyen age, cerlaiiies eglises represcutaient
une sortc de drame sacrc, des le grand nialin de cc .saint
jour. Un manuscrit dc Saiiit-Benoit-sur-Loire, reproduit
par la societe bibliophile de Paris, en 1859, nous a con-
serve CO precieux resle des pratiques religieuses du dou-
zicme sicclc. Nous desircrions conservcr le lexte lalin, mais
bon nonibre dc nos lecleurs seraicut prives dif plaisir que
pout leur procurer celtc piece curieuse. Si les pcrsonnes
fauiiliarisees avcc la langue latino desircnl le texle, nous
pourroMs plus tard en cnricbir nos coloniies. La scene a
lieu dans I'egli.se dos beneJiclins de I'abbaye de Floury, ou
Saint-Benoil-sur-Loire.
LES S.MNTS
niYSTERE DE LA BG90BBECTIOR DB N.-9. JESUS -CBRIS7.
Pour imilcr la scene du si'imkrc, trnis rclig'oix pa-
railrotit d'abord, prepares d /'(7i'(i»i<; cl habilles de ma-
lucre a imiter les liois Maries. lis aranccront Icntcmcnt,
aijnnl I'air Iritlc.ct chanleronl en [ormcJe dialogue Ics
rcrs suivanls:
l\ IT.EMIErE MAIUE.
Ill-las ! il est done mort, cc picux pcistcur,
Cclui qu'aucunc l;iule n'avait souillc.
deplorable evcncmciil 1
L.\ stcONDE JI.\r;lE.
llelns ! il a disparu, Ic veritable pastcur;
Cclui qui a racbctc -la vie du coupablc.
dcploraltic mort !
LA Tn01SIE.ME MAP.IE.
llclas! trop mcdinnlc race des Juifs I
Quelle a etc la b^irbarc frcncsie?
pcuplc execrable I
l\ rnEJiii;nE m.\;;ie.
Pourquoi, impic nalion, as-lu iiuniolc
Cc Jesus si [)ur cl si sainl?
rage inuu'ic !
LA SECO>OE MARIE.
Qu'a-t-ildonc ntcrilc, eel lioiumc juste?
l)evail-il etrc cloue sur une croix?
condamnable nstion!
LA TnOISIEME MAHIE.
malhcurcuscs, qu'iillons-nous dcvcnir ?
Nous vo'lcI done privecs dc ce doux mailrc,
lamentable sorl !
LA pnEMIEIlE NABIE.
.Mlons pronqilcnicul a son tomboau;
Cost tout cc que nous puuvons fairc ;
Prouvoiis noire devoucnienl.
LA SECONDS .MAIUE.
Embaumons dc rjrcs parfums
Le corps trcs-s.iint dc noire mailrc,
Alin que cclle prccicuse...
LA mOlSlEME juniE.
Afin que cette prccicuse depouillc
Ke pourrlsse point dans la tombc.
Lorsquc ks trois rcligicux, rcprcsenlant Us hois Ula-
rics, scro7it rcnus au chwur., ils s\tpproclieronl du toni-
beau qui y csl pijurc. Jls fcront comme des gens qui cticr-
chcnl, et ils chanleronl ensemble le vcrset sttivant :
Muis nous nc pouvons ouvrir le cercueil sans des aides ;
Qui pourracnlever cclle cnorme picric qui en obstrue I'cnlree?
Un Ange leur tepondra. II sera assis en dehors, a la
tele du lombeau, velu d'une aube doree, ayanl une milr(
sur la tele, une palinc dans la main gauche, et dans k
droitc un rameau cliargi de bougies. II dira d'une voio
peu (levee, mais grave :
Qui cherchcz-vous dans ie loinbcau,
amaiiles du Clirist?
lES thois mahics.
Jjsus de Nazarctli le cincific,
habitiinls dcs cicuK.
l'a^ge.
amantcs du Christ, vous clierclicz parrai Ics morls celui qui est
vivant.
II n'csl plus ici ; mais il est rcssuscitii comme il I'a dit jadis pux
apulrcs.
Rappelez-vous ce qu'il vous a annonce en Galilee,
Ou'il lallail que le Clirisl soulTrit, ct qu'au troisierae jour
11 rcssustitat glorieux.
lES TBOis jiAr.iES, se townanl vers U peuple.
Nous sommes venues au lombcau du Sei;;neur
En poussant dcs gemissenients. Kous avons vu un ani;c assis
Qui nous a dit que le Seigneur est rcssuscitc d'cntre les morls.
Aprcs ccla, Marie-Madeleine, se sepaiwU deaden j- aii-
Ircs Mariis, s'approche du lombcau, cldil en le regar-
dant freijuemmenl :
Odoulcur! liL-las! quel durscrrcment dc cocur!
Me voici done privee dc la presence de ce mailre bien-aiine !
Oh ! qui a pu enlcver de la tombe
Celte depouillc chcrie?
Ensuite eVe s'avance rapidemcnt a la reneonlre dcs
deux personncs qui rrprcsentenl Pinre el Jean ; puis
t'oi'anfdiil devaiit eux, dans itne allitude de Irislesse,
elle dil :
On a enleve men mailre ;
Jc nc sais ou on I'a mis.
Lc monument a ele trouve vide ;
On n'a trouve que lc linccul el le suairc.
Pierre el Jean, enlendanl ecs paroles, s'elancent en cou-
Tanl vers le lomljeau. Jean, plus jeune, arrive le pre-
mier el s'arrc'le u la porle. Pierre le suit, el pcneire ra-
pidemenl dans le lombeau. Jean y enlre avec lui. Peu
apres il en sorl, el s' eerie :
Ce que nous avons vu csl elonnant.
Le Seigneur a ete furlivement enleve,
piEBCE, dJean.
Je crois que, comnie il I'a predit,
Le Seigneur est sorli revenu a la vie.
Pourquoi done a-t-on laisse au torobeau
Le suaire et le linceul?
PIERCE.
Parce que ees objcls n'etaient point netessaires
Au Seigneur rcssuscitc ;
Cicri plus, ils sont de sa resurrection
Les preuvcs irrel'ragables.
Pierre et Jean s'eloignent. Vicnt Marie-Maicleine,
I'air Irisle, en cliantant eommc plus haul :
doulcur ! hclas ! quel dur serrcment de coeur !
Me voici done privee de la presence de ce maitre bien-aimc!
Oh 1 qui a pu cnlever de la tombe
Cette dcpouiUe chcrie?
Deux anges apparaissent alors. Us sonl assis au pied
du tombeau, el sadressent a Marie-Madeleine.
Femnie! pourquoi pleures-tu9
MAtllE.
Parce qu'on a enleve mon mailie,
Et nc sais otiron I'a mis.
DU MOIS.
Uil ANGE.
Nc plcure point, Marie, le Seigneur est ressuscite.
Alleluia I
MAlllE.
Mon ccDur est ennamme du desir
De voir mon maitre.
Je chcrche ct je ne trouve point
<33
L'endroit ou il a etc depose.
Alleluia.
Sur ees enlrefailcs vienl un frere religieux ve'lu en
maniere dc jardinier. II s'arrcle nres du lombeau ;
Femme, pourquoi pleures-lu? qui chcrches-tu ?
mahie.
Ami, si tu I'as enleve, dis-moi oulu I'a mis, el j'irai le prendre.
LE J.VRDIMEII.
Marie !
LA MADELEINE s'elanec a scs pieds et s'ccrie :
Rabboni (mailrel !
Mais celui qui feint le jardinier doit se retirer comme
pour eviler que Madeleine nc le louche, et il dit :
IS'oli me tangere, ne me louche pas, carjcne suis pas encore
monte vers mon pere el lc voire, mon Seigneur et le voire.
Et en parlant ainsi, il se relircra. Marie-Madeleine sc
loumanl vers le peuple, dira :
FeHcitez-moi, vous tous qui aimez le Seigneur, car ceiui que
je cherchais ni'esl apparu, ct pendant que je plcurais au monu-
ment, j'ai vu mon mailre. Alleluia.
Deux anges se pla(ant a la le'lc du scpulcre de telle
sorte qu'on les voie, disent :
Venez et voyez le lieu oil le Seigneur a etc mis.
DEUX BISCIPLES REPOSDECT :
11 est niieut de croire a la seule Marie qui dit la vcrile
Qu'a la tourbe mensongerc dcs Juil's.
IE CHOEUB REPRESD :
Scimus Clirislum surrexisse-
A viortuis vere
Tit nobis, victor rex
Miserere.
(Nous savons que le Christ est vraimcnl ressuscite d'entrc hs
morls. roi vainqucur, aycz pilie de nous.]
Aussilot on eiUonnc le Te Deum.
Telle est, dans le precieu.'? manuscrit de Fleiiry, I or-
donnance drainalique de ce memorial de la rcsuircclion
dii Seigneur.
Pendant le Te Deum, le celebrant, accompa?;ic Je
llambcaus tonus paries membres du clerge, porlait le saint
sarrement de la cliapelle du lombeau au maitre-anlcl, et
puis aussitot commencall la messe solennclle, au moment
a peu pres ou le solcil paraissait sur Ihorizon. Celte pro-
cession raalinale subsisle encore en qiielques provinces,
et nolammeiit dans le diocese d'Orleans; mais au lieu du
dramc sacre que nous venons de transcrirc, on clianle les
mallnes et laudes du saint jour do Pciques, en presence du
saint sacrement e.\pose sur lc tabernacle.
Nousomcllons, pour cviler la longueur, des details plus
considerables sur la solennilc vospcrale de la nieme fete
ct les riles speciaux qui dislinguent I'office de ce grand
jour .\ une autre annee, si nos lecleurs daigncnt nous
continuer Iciir honorable bienvcillance.
154
LES SAINTS DU MOIS.
MO IS DE MARS:
1. Samedi. St Audin, cveque
d'Angers, morl en 549.
St Leon, evuque de Bayonne,
apotre dcs Basques et mar-
tyr au 9*'siecle.
St SiMPLicE, archevequc de
Bourges, morl en 477.
3. nininnclie. Quatriime
dinianclie de carcmc.
Les Sa[Nts Mabtvrs d'ltalic
sous Ics Lombards paicns,
au6^ sicclc.
St SiMPLiCE, pape, morl en
Lc veniTablc Chari-es le Bon,
comtedeFlandre, assassine
en 1124.
0. Ijnndl. Ste Cuneconde ,
imperatricc, morte en lOiO.
Ste Camille, viersc de Bour-
cogne, morte I'an 437.
StGebvin, abbo de Sl-Riquicr,
mort en 1075.
a. Mar<H. St Casimir, prince
de Pologne, morl en 1483.
St Li'CE, pape ct martyr, 253.
St AoRiEN, eveque de St-Andn;
en Ecosse, martyr avec six
mille six cents ebretiens, en
874.
5. Morcre«li . St Virgile, eve-
que d'Arles, moit en 610.
St Drausin, eveque deSoissons,
mort vers I'an 075.
Le bicnhfiureux Joseph de la
Croix, frere mineur de TE-
Iroite-Observancc, mort en
1734, bcatifie par Pie VI en
1789.
O.Jeudi. St Chrodegasg, eve-
que de Mctz, autcur d'une ce-
lebre regie des cbanoines,
mort en 766.
giE Colette Boilet, reforma-
trice de I'ordre de Ste Claire,
canonisee en 1807, morte en
1447.
5, Vendredi. St Thomas
d'Aqdin, doctcur dcl'EgUse,
mort en 1274,
Ce saint, originaireduroyaume
de Naples, esl uii des (ilus s:i-
vanis ilit'ologieiis el un des plus
* profonds [ihiiosoplies clir^iii'ir^
qui aienl pani lians ie monUf.
Ses ouvrages lormeai.lS volume:>
in-rolio-
^ Perpetoe, Ste Felicie el
Icurs compagiions, martyrs
en 203.
St Paul, ermitc de la The
baide, disciple dcSt Antoine,
mort en 330.
6. Samedl. St JEAN-OE-Dicir.
fondalour de I'ordre de l.i
Charile, mort en 1550.
L'tifliiiialdp la Cliariltsi Pa-
ris, esl line dc ses foiitlaiinns.
Si Stienne du Limousin, Ton-
dateur de h coniiicgalinn
d'Obasine, morl en 1153.
9. Dimanclie. Dimaticlic de
la Pa&sion.
Ste FR^^fOISE, veuve, fonda-
dalrice des Coilatincs ou
Obtates, morte en 1440.
St GBtGoiRE, eveque de Nysse,
morl en 400.
II a laissii plusieiirs ouvrages
^lo(]iiciiIs, rcoaeillis en ** vol.
iri-fol. Le 7® concile general lui
donna le litre de pere des percs .
St Pacien, eveque de Barce-
lone, mort vers id fin du 4''
siecle.
C'e'^t un des plus grands hom-
mes quel'Espagne ait iirtirtuiis;
ses a'uvres soni en 2 vol. iii-loi.
10. Ijiindi. Les Qu^rante
Martvrs de Sebaste, niorls
par 1j glace, el puis brulcs,
en 320.
St Doctrovle, premier abbe
de St-Vincent, a Paris, mort
en 580.
Ce monaslere dcvinl Tabhaye
deSt • Germain- des -Pr('s,dont
IVglise est anjourd'liui uiie pa-
roisse de Paris.
ILiliirdi. St Euloge, pretrc
de Cordouc, martyr en 859.
St SopnRONE,patriarebe de Je-
rusalem, morl en 639 ou 644.
12. Mercredi.STGnECOiREl,
dit leCrand,pape et docteur
de I'Eglisc, mort en 604.
Ce pontife esl dovenu, par ses
verius, sa siience el loules les
qnaliies, le inodele elerncl dcs
papes el des cv^ques. On a re-
cucilli sesceuvrcscn 4 vol.in-fol
St Maximilies, martyr a The-
beste, en Numidie, en 296.
St Theophane, abbe en Grcce,
morl exile en 818.
IS.ileaili. St NicEPHORE, pa-
triarchc de Constantinople,
mort en 828
II a laissc plustears ccriis
precieux.
Ste EupiiRASiE, vierge^ morte
en 410.
14. Veiidredl.STEMATiiiLDE
reme des Germains, morte
en 968.
St Lucin, eveque dc Chartrcs,
morl en 557.
15. Itaniedi. Ordination.
St ADBAiiAH,crnnte, et Ste Ma-
rie, sa niece, penitente er
Mesopolaniie, morts cu 560
StZaciiarie, pape, morl en 752,
1 6. Oimaiiclie. Blmandic
DES Rasieaux.
Vi'f/. Semaincsainie.
St Jui.iEN dc Gilicie, martyr au
5*" siecie.
Ste EusfcuiE, vulgairemcnt Ste
YsoiE, abbcsse au diocese
d'Arr.is, morte en 669.
St (Iuccoiue d'Arnienie, eve-
que, puis reolus a Pilliiviers
en Reauce, au diocese d'Or-
le.ins, mort au coninience-
nionl du 11* .-^ieelc.
17. liiiiidi. St pATRK.E, apu-
Ue dc rirlande, singuUero-
mcnt veneredans celle lie,
morl en 464.
St Jusepu d'Arimalliie, qui
cmbauma le corps de J.-C,
et i'enscvclit; mort au 1^
siecie de TEglise.
Les Sts Martyrs d'Alexandrie,
en 392.
Ste GtRTnuDE, vlcrge ct celcbre
abbesse en Brabant, morte
en 652.
18. SInrdi. St Alexandre,
eveque de Jerusalem, marlyr
en 251.
St Gvrille, archevSque dc Je-
rusalem, doctcur del'Eglise,
mort en 386.
Ce saint esl iri's-celebre par
sa vie et ses ouvrages.
St Edouard, roi d'Angletcrre,
assassincparordred'EliVide,
sa bellc-mere, en 992.
19. MLTcredi. St Joseph.
cpuux de Marie, protectcur
dc la virginite dc la mere dc
Dicu, mort au l*^"" sieclc,
avant la predication ct la
pas.sion dc J.-C.
20. JiMidi. Instilulion de Ij
Ste Eucbaristie, ou Jeuui
Saint.
St CiiTiiDtRT, eveque en Angle-
Icrre, mort en 687.
St Wulfran, archeveque de
Sens, morl en 720.
21 Teiidretli. La Passion
ct la morl de J.-G., ou Yen-
DREW Saint.
En ce jour on ne ceK'bre pas
le saint sacriGcc de la niesse.
St Beso'it, patriarclie des moi-
ncs d'Occidcnt, connus
sous le nom dc benedictins
divises en plusicurs congre-
gations, mort en 543.
Tois saints uommes Serapion
morts en Egypleuu4'^ siecie.
22. Naraedi. Vcille du saint
jour dc Paques, ou Samcdi
Saint.
St Pacl, apotre, ct \^' eveque
deNarbonne, niortauS'" sie-
cie.
11 ne fant pas le confondre
avec Si Paul, I'ap^ire dcs iin-
tiuns ei coinpa^iKui de St Pierre.
StDeo-Grati-vs, eveque de Car-
tilage, mort en 457.
Stc Catherine deSuedo, vlcrge,
princesse, morte abbcsse on
1381
thago, ct sea compagnons,
martyrises par les Vandulcs
d'AIVique au5* sicele.
21. I.<uiidl. St Irenes, Eve-
que de Slrmium, martyr en
504.
St Simon, enfant massacre par
Icsjuifs, en baine de J.-C,
dans la ville de Trente, en
1472.
St GuiLLAUME DE NoRWICII,
marlyr d'.\ngleterrc, cru-
cifie par les juirs, en bainc
de J-C, a I'agc dc 13 ans,
en 1 137.
5. Slardi. L'Annonciation
DE LA SaINTE ViERGE ET l'In-
CABNATION DU VeRBE.
C'esl en ce jour que I'archiingo
Gabriel, en voyedeDieu,annoncc
& Marie (luVllc sera la mere du
fils de Dieu, en lui adressant ces
paroles :« Je vous saluc, pleiuc
« de grices, le Seiirneur esl avec
a vous ; vous ties beiiieenire lou-
« les les fcuinies.)) La celebra-
lion dc la f<He esl renvoyce au
lundi saivaiit, a cause de la se-
mainede l':lques.
36. M»»i-cre*li. St Lcdcer,
apolre ile la Saxe, evequedc-
Munsler, mort en 800.
St BuAULioN, (JvOque de Sara-
gossc, mort en 646.
2 J. Uciidi. StJe\n d'Egyptc,
crniilc, mort en 294.
St Bui'EivT ou UoiiERT, evi^quo
de Worms, puis de Saltz-
bourg, mort uu l" siecie.
28- Veiidredi. St Prisque,
St Malciius et St Alexandre,
martyrs en Palestine, 260.
St Sime III, pape, morl , 44(.l-
StGontuan, roi de Bourgognc,
pclit-nisde Clovis I" et do
Stc CloIilJe, mort en 593.
29 Samedi. St Jonas et ses
compagnons, martyrs cii
Perse, en 327.
St Gondele, prince do pays dc
Galles, morl vers la lin du 5°
siecie.
St Eustase, abbe dc Luxcu, en
Francbc-Comle, mort, 625.
30. Ilimanche. Octave dc
Paques.
St Jean Cumaql'e, abbe en Pa-
lestine, mort en 605.
St Biecle, eveque de Scniis;
mort au 3*^ siecle.
St Zozime, eveque de Syracuse,
mort en 660.
Le blenhcurcux Nicolas ce'iSI . Limdi. St Blsjamiv, dia-
Fliie, en Suisse, morl, 1487.
23- Uimaiiche La plus au-
guste solennit6 de I'annce,
ou jour de PAQUES.
Vofj. Tart, amsi iniiude.
St Toribio, arcbeveque dc Li-
mn, cii Anieritiuc, mort en
1606.
I St VicTic.iEN, proconsul a d
creet martyr en Perse, 42i.
St AeHACE ou Achate, evcqiie
d'Antiocbc, glorieux con-
Tosscur de J.-C, morl, 250.
Lc bicnbcureux Amehek, due
de Savuie, morl en 1472.
II porlale nom d'Amcdee IX,
el cpoui.u Volaiide de.Fraiice, tillc
de Cliailcs VII el socur dc
Louis XL
LES ILLUSTRES FRANfJAIS.
133
LES ILLUSTRES FRANCAIS.
LE CABSIIIIAI. D£ HICHi:i.IEn.
Hi I.E 5 SEPTEUBRB IS8S, UORT LE i DECEUBRE 1643.
Soiie (»).
Tlicholicu conliiiuait le travail de Louis XI ; la monar-
chic (Ic Louis XIV sorlil do scs mains une et Iriomphanlc.
II lui fallail frappcr, a la fois, Ic parli huguenot, le parii
des noldcs ct le parli dc I'clranger. II passa sa vie a frap-
pcr cl a vaincre.
Scs premieres paroles an conseil annoncaient, sous une
cxircme modeslie, toutc la conscience de sa force el le pres-
senlimciil de son avenir.
« 11 avouail que Dicu lui avail donno queUiucs lumiercs
« ct quelque force d'espril , mais avec une dcljililu de
« corps qui nc lui pcrmeltait pas de consacrer utilcnicnl au
« service du roi le pcu de qualitcs qu'il pouvait avoir. II
u craignait de plus qu'on ne proDtat de ce qu'il fcrail en
« cetlc place, pour reveiller Ics mauvaises impressions
« qu'on avail voulu donner au roi centre la rciuc, sa
« mere, a qui on savait qu'il elait si oblige. 11 offrail de
u soulagcr ceux qui .s'ocrupaicnt actuellcmenl des affaires
,11 donl il reconnaissail la haute capatile, par un travail
M particulier qu'il lerait atcc eux une fois par semaine.En-
.0 fin s'il ne pouvait vaincre la resolution du loi, il deman-
« dail au moins a etre dispense de recevoir les sollicita-
u tions des particuliers, pour elrc a memc de donner
<i lout son temps el toules ses forces aux affaires publi-
<c ques. »
A peine clailHlminisIre, que la Valteline fut occupec, la
lloltc cnncmie battue devnnl Tile de He, Ics rcformes en
Espagnc lircnl la pais.
Le premier coup porlc sur les nobles rebelles atteignit
im jeunc etourdi , le comte de Chalais; el I'aslre" de
Hichelieu monta dans le ciel, oii il devait regner triom-
plial ct lerrililc. De grandcs clameurs s'elcvaient contre
lui, et il nc dodaignail pas dc prendre la plume pour se
del'endre.
« Cclui que Ics fanaliquescroienl injurier en le nom-
« manl cardinal d'Elal (ainsi se defend Richelieu ).... ses
(ccnnemis n'ont autre chose a dire contre lui, sinon
« qu'il estlropd'accord, trop prcvoyant, el que tenant ses
" intentions cachees,il decouvrccelles d'autrui. Kc devon.s-
tmous pas, au contraire, nous rejouir avec la France, dc
ace que ceux qui s'estimaient seuls sages ( les Espap-nols
« cl les Italieus), qui nous prenaient ci-dcvanl pour des
II gens volages, barbares, gro.ssicrs ct imprudenls, nous
"liennenl aujourd'hui plus adroits el habiles quits nc
(icroyaient? »
A I'assemblcc des notables de Paris, le cardinal pril
la parole et se rendil la miMne justice.
11 Tout le moude doit admirer, dit-il alors, cc que le roi
(I a fait di'puis uu an, et personnc nc pcul se plaindre de
M la depense. Les affaires sont maiulcnant en bon ordrc;
« mais il ne faudrait pas avoir dc jugcment pour ne con-
(t) t'('i/. iiuitiri'o IV, p. 123,
u nailre pas qu'on doit les prendre plus avant. L'intenlinn
II du roi est de regler sesElalsen sorte que son regne sur-
« passe les mcilleurs du passe el serve d'cxemple a ceux de
» I'avenir. Pour cela il faut d'abord diminuer les dcpenses ;
n on pourrait penser que cette saison nc serait pas propre
II ii li'ls retrandicments qui alionent et relranclient quel-
II qucfois I'afleclion des cicurs ; mais en I'ordre qu'on
« veut ctablir, les grands et les pelits irouvenl leiir
iicompte; lous auront pris scion qu'ils fcronl bien. La
« reine mere veut la premiere se reduire a moins de revenu
II qu'ello n'cn avail cu sous le feu roi. Apres avoir etc
II contr.iinle d'augmenter pendant sa regence les dcpenses
« de I'Etat pour le conserver en son entier, ellc conseille
II a son fils dc les dmiinuer pour la meme cause. La recctte
II semble devoir etre augmcntee facilemenl el sans charge
II pour le peuple, par le rachat des domaines, des greffcs et
II autres droits engages, qui montcnl a vingl millions. Par
II ce nioycn les peuples .seronl soulages; il ne se levcra
II plus rien sur cux que ce qui e«l nccessaire pour qu'ils
i< n'oublicnt pas leur condition. Sil se prcscnte quclque
II occasion de resister a une cnlrcprise elraugcrc ou d'ctouf-
II fcr une rebellion intestine, on nc la pcrdra pas faule
II d'argent, onn'auraplus besoindecourliscr les partisans,
II dc fairc verifier les edits en lit de justice ; et le cardinal
II nccraint pas dc dire en presence du roi, qu'on pent ob-
II lenir la fin ct la perfection de eel ouvragc en moins de
II six ans,... je demandc pen de paroles et bcaucoup d'cf-
« fcls... 1>
Ce dernier mot pouvait servir d'epigrapbe a sa vie. BiefilOt
le comic de Boutteville fut execute pour avoir etc se baltrc
en duel, les Anglais furenl battus dcvanl I'ile de Re; le
due de Itohan, chef de I'insurrcction proteslantc, ful de-
clare II par le parlemeiit dcchu de ses litres de due et pair,
II condamne ,i etre livre es mains de rexiiculeur de la
II haute justice, lequel le trainanl sur une claic, ensemble
II scs armoiries, lui fail faire le touraccoutume dans la ville
II en chaus>e, tcte el picds nus, la ban au col cl une lOr-
II che de ciro en ses mains; pouretre ensuite, sur un ecba-
II faud dresse a eel effcl, lire a qualre chevaux jiisqu'a cc
« que son corps en fut demembre, ses restes briiles au feu
II d'un bucher et les cendres jetees au vent ; cent cinquanlC
11 millc livrcs a prendre sur scs biens devaient etre la re-
11 compen.se des cornmunautcs ou particuliers qui Ic livrc-
11 raient morlou vif. »
Ce ne ful pas tout ; Richelieu en persoime alia mettre le
siege dcvant la Hodicllc, citadille et centre du parti proles-
la n I.
II Le roi, dit Bassompierrc, laissa au cardinal un ample
II pouvoir dont nous nous conteulames ! »
En offel le pouvoir elait fort ample; le cardinal, dans
les letlres patentes, elait nomme « lieutenant general
II dc I'armcc dcvanl la Rochelle, avec pleinc autorile siir
II tcutes les troupes de cavalcrie el d'infanterie, tant
11 francaises qu'clrangeres, et aussi sur I'artillerie pour
II continuer ft poursuivre Ic siege, cl meme dans le cas
II oil les habitants se voudraicnt remeltre dans leur
II devoir, pour les y recevoir et prendre possession de
II leur ville, eiijoignant a lous gencraux el officiers de le
II reconnaitic etde lui obeircomniciisa propre personnel)
La Rothi'lle ful | rise, Richelieu y penetra en tiiomphalcur,
la cuirasse sur la poitrine, Tepee nue ii la main ; el le parli
prolcstant ful ccrase.
Ce ful un grand jour pour lui que cette entree .solen-
156 LES ILLUSTRES FRAWgAIS.
nelle ; nviile dp gloire rt d'cclat autaiil que dc succes pn- i Iriomphe mililaire elait la consecialiou nalurelle el ncccs-
lilique, ce Napoleon du dix-seplieme siecle seatail quece I saire de son pouvoir.
Ainsi Richelieu s'nifermissail sans cessp, mais les enne-
mis ne luinianquaientpas. ApeineGuslave-Adolplie parul-
il sur la scene politique, que Richelieu le rcclicrcha coinnie
un genie digne de le comprcuilre.
« Guslave-Adolphe, dit Richelieu, etait un nouvcausoleil
levanl qui, ayant eu la guerre avee tons scs voisins,
« avail emporle sur eux plusieiirs provinces ; il elail jeune,
<( mais de Ires-grande rcpulalion ; il sclail accru de plu-
II sieurs conquelcs failes sur les Moscoviles, les Polon.iis el
<i les Danois, el se montrail deja offense conlrc I'Empc-
« reur, non lant pour injures rcelles, que parce que les
« litals de la maison d'Aulriche, meilleurs que les siens, lui
« offraienlde quoi se conlenler. » En effel, il ne se passa
pas une annee qu'un Irailc ne ful signe enlre la France el la
Suede. En vain la reine mere, brouilU'C avoc Richelieu,
cssaya de le perdre ; ce ful lui qui la pcrdil ; el la Journcc
lies Dupes cut pour resullal rcloignemenl definilif, puis
I'evasion el enfin lexil de cclle imfirudenle ennemie. On
sail avec quelle habilele imperieuse Richelieu imposa ses
volontes an faihle roiqui niarchait asa propre perle.
Alorsloulelafeodalites'eveilleels'arrae.Leducd'Orlcans
enlre arme en France ; le marechal dc MariUac conspire ; le
ducdeMonlmorencyse joinlau freredu roi. Richelieu, alla-
que de fail par les enneuiis de la royaute, ne recule pas. 11
fait tomber la tele de Monlniorency, exile le due d'Orleans,
liumilie le due dEpernon, et echappc a tons les assassi-
nats. Ce n'est pas qu'il ne scnle profondemenl a quel fd de-
licat ticntsa terrible puissance; il sail que Louis XIII
Taime pcu, ct que la noblesse le hail a mort. Quand
WaWslein mcurt assassine, void les rellcsinns anicres que
cclle niorld'un aulrc minislre tml-puissaut lui inspire, el
(ju'il consigne dans ses memoires:
Waldslein ful frappe par Ic roi qu'il servail. Soil que
n les princes d'ordinairc se lassent d'un homnie auqucl,
u pour lui avoir trnp donne, il ne resle pl.is dc prcscr.ls j
i< faire;... o;i bien, qu'ils aient mauvaise inclination vers
11 ceux qui, pour les avojr bien servis, merilent tout
11 les biens qu'ils leur pourraient deparlir C'est une
" preuve dc la misere de celle vie en laquelle, si un niaitrC
!■ a peine de Irouverun serviteur ,i qui il so doive conficr
11 entierement, un bon serviteur en a bicn plus de se con-
11 fier totalcmenl a son mailre, entoure de ses envieux et
« de scs cnnemis, dont I'espril est jaloux, mefianl et cre-
II dule, ct qui a toulc puissance d'exercer impuneraent sa
11 mauvaise volonle, qne chacun pour lui plaire deguisc
11 sous le nom dc justice.... Tel blama Waldslein apres s;
11 mort, qui I'eut lone s'il eilt vecu ; on accuse facikmcnl
II ccux qui ne sont pas en elat dc se dcfendre; quand Vnr-
11 bre est tombe, tons accoureut aux branches pour aclicvc
11 de ledefaire. La bonne ou mauvaise reputation depem
II de la derniere parlie de la vie ; le bien ou le mal passe Si
'I la pnslerite; el la malice des homnies fait pliitot croirc
II I'un que I'autre.... On pensa d'abord que la perle dc
II Waldslein priverait I'Enqiereur d'un grand appui;niais
11 on connul bientol apres qu'un moit ne murd point, et
11 que I'affeclion des hommes ne regarde pas ce qui n'est
■I plus. 11 Tellcs sont les amcrcs rellcxions de Richelieu sur
la niorl de Waldslein.
On rclrouve souvenlsous la plume de Richelieu, ct co
sont la ses mcillcures pages, eel anier regret de la gran-
deur ct celle angoisse du pouvoir. L'nc mauvaise tragcdio
du cardinal, intilulee /.'tiiopc, sorlede pamphlet poliliquc,
ilivisc en acles, contient des reHciions de nicme ordrc pla-
cees dans la boucbe d'lberc, prince espagnol.
A celle meme epoque, Richelieu, an faile du pouvoir,
fondait I'AcadJniie francaise, prolegeait Pierre Corneille,
rounissail aulour de lui les beaux csprils, et s'occupait de
lillerature.
Les Espagnols s'avancenl jusqn'eii Picardie ; on les re-
pousse; Corbie est rcprls; lo due dc Roban, cliasse dc la
jooRiEE m mu.
'•■■-
B-Rll ISH
MbSFUM
7 AUG JS)
NATURAL
HISTORY.
LES ILLUSTR
Valtclino, et rennomi rcpoiiss<! du Langiicdoc. Bienlot un
IcrriMc Allcmand, Jean de Werl, fait prisonnier, estcon-
IraiiU de vcnir assistcr .i la rcprescnlation d'une piece de
son vainfiuoiir, piece dc-teslaljle el a grand spectacle. Tanl
dc bonheur et d'hal)ilcte rendail lurieus les ndversaires du
cardinal. Aprcs avoir pris Brisacli, on s'empare d Hesdin.
II n'y avail pas assez d'imprecalions conlrece « li'preux
(I envieilli et incuralilc qui laissait piller la canipagnc, de-
iicouvrail lesvillesde la France m\\ eirangers, pour ta-
(( clier de loger quelqucs-uncs dc ses creatures dans unc
II petite place des Pays-Bas, et comWait les fosses des cada-
li vrcs do la lirave noblesse, pour (jne, sur ccs monccaux
« dc corps, un sien parent, petit-fils d'un fori mediocre
« avocat, s'elcvat a la dignite de conneLdde. » Cela etait
I'ort injustc; mais les passions raisonnenl ainsi. Turin
el Arras pris comblerenl la mcsure de tanl de bonlieur.
Toulcc qui s'opposait au cardinal lombait I'rappe. I.es
dernicres viclimcs de sa vengeance el de son npini.itrele
fiireni le jcune Cinq-Mars et son ami de Tbou. Cinq-.Mars,
firl de la passagerc et impuissante favour du mnnarque,
crnt pouvoir s'cntendre avec I'Espagne ; mais cette aniilie
puerile Iremblait clle-menie devant le cardinal. Les lettres
de Louis Xlll, au sujel de son I'avoii, sont trcs-curieuses.
« Je suis bien mam, ecrivail un jour Louis XIII au
u cardinal de Ricbelicii, de vous importuncr sur les niau-
<• vaises bumcurs dc M. Ic Grand. A son relour de Buel,
" il m'a bailie le paquet que vous liii avez donne. Je I'ai
i< ouvert et je I'ai lu. Je lui ail <lit : Monsieur Ic cardinal
(1 me mandc que vous lui avez lemoigne avoir grande en-
(1 vie de me complaire en loutes choses,elcependant vous
<i ne le I'.iites pas sur un cbapitre de quoi je I'lii prie de
« vous parlor, (|ui est sur voire p.iresse.
a II m'a repondu que vous lui en aviez parle, mais que
u sur ce chapitrc-la il ne pouvail pas se changer, el qn'il
11 ne ferait pas mieu.t que cc qu'il avail fail. — Lie discours
m'a facbc. Je lui ai dil qu'un homme de sa condition
<i devail songer a se rendre digne de commander les nr-
11 mei's, comnic il m'en avail temoigne le dessein, et que
II la parcsse y etait du lout contraire. II m'a repondu brus-
II quemenl qn'il n'avait jamais eu cette pensee ct n'y avail
II pas pretendu. ,Ie lui ai repondu que si, et n'ai pas vouUi
u cnfonccrcc discours. Voussavez Lien cequi en est. -J'al
B rcpris cnsute le discours sur la paresse, lui disanl que
tt ce vice rendail un homme incapable de Ionics bonnes
u choses, et qu il n'clait bon qu'a ceux du Marais on il
u avail ete nnurri, qui claient du tout adonnesii Icurs plai-
K sirs, el que, s'il voulail cnnlinucr cette vie, il fallait
« qu'il y retournal. II m'a repondu arrogamment qn'il etait
n lout prct. Je lui ai repondu ■ Si je n'clais pas plus sage
« que vous, je sais bicn ce que j'aurais h repondrcbi-ilos-
« sus. En suite dccela je lui ai dil que, m'ayant les obli-
« gallons qu'il m'a, il ne devait pas me parler de la (aeon.
a 11 m'a repondu son discours ordinaire, qu'il n'avait que
« faire de mon bien. qu'il s'en [lasscrail fort, el serait
a aussi content d'etre Cinq-Mars que monsieur le Grand, ct
« que, pour changer de facon de vivre, il ne le pouvail.
II Et ensuile est venu loujours me picolant, el moi lui.
a jusquc dans la cour du cb.iteau, oii je lui ai dit qn'elant
« en 1 bnmeur oil il etait, il me ferait plaisir de ne me point
K voir. II m'a temoigne qu'il le ferait volontiers. Je ne lai
« pas vu depuis. Font cc que dessus a etc dil en presence
« de Gordes.
« Si'g lie Louis. »
B9 FIlANgAlS. •t57
El comme si cc n'dtall pas o^-sez d'avcuer qu'il y a en
un lemoin a cello clrange conversation, rappi)rlcc lidele-
ment par le roi a son minislre, cc prince ajnulo en posl-
scriptuni. u J'ai monlrc a Gordes ce memoire nvant que dc
u vous rcnvoyer, qui m'a dil n'y avoir lu ricn que de ve-
il rilalde. ■! En cello occasion, le cardinal I'ut bien scvero
pour le roi, car il Ic reconcilia avec son favori.
,^,-^' -■
Aussi Richelieu n"eut-il pas ae peine a faire tomljcr unc
tele simal defcnduc. Cinq-Mars peril, el Louis XIII crul de-
voir se juslifier devant .son ponplc.
11 Le notable el visible cbangenieiit, disail-il, qui a
II paru depuis un an dans la conduilo du sieur de Cinq-
11 Mars, noiro grand ecuyer, nous fit rcioudre, aussilol
11 que nous nous en apcrfumes, de prendre soigneusement
11 garde i\ ses actions cl it ses paroles, pour penetrcr ct
11 decouvrir quelle en pouvail fire la cause. Pour cct
effel, nous nous re.sob'imes de le laiv^er agir et parler
11 avec nous avec plus de liberie qu auparavant. Par cc
II moyen nous dccouvrimes qu'agissanl selon sun goul, il
II prcnail un extreme plaisir a ravaler tons lec bons succes
u qui nous arrivaicnl, relever les mauv.iis et pi Wier les
II nouvelles qui nous etaient dcsavantagcujcs; nous decoM-
II vrimos qn'une de ses principalos fins eiail de bl.imcr
11 les acli ins de noire Ires-cousin le cardinal de llichelieii,
II qunique ses conscils el ses services aienl loujours etc
» accompagncs de benedictions et de succes, el de louer
1 liardiment colics du comte d'Olivarcs, bien que sa
n conduilo ail loujours ele malbeurousc ; nous decou-
11 vrimcs qu'il etait favorable ii lous ecus qui claient en
" noire disgraoe, el contraire a ccu.t qui nous servaioni lo
II mioiK. 11 improuvait continuellomcnl ce que nous I'ai-
11 sions do plus ulde pour noire Elal, dont il nous rendit
II un noble lemoignage en la pronioiion des sienrs de
II Guebrianl cl de la Molhe ,-i la iiiarecbaiissee de Franco,
« laqnello lui fut insupportable ; il eiilrelouait line inlelli-
1. gonce tres-parliculiere avec quelques-iins de la religion
II prelendue rcformee, mal affoctiunnes, par le moyen dc
II I'havagnac, mauvais esprit noiirii daiisles fictions, ct
u do quelques aulres ; 11 parlait d'ordinairc des choses les
(1 plus sainles avec une si grande impielc, qu'il clail nisc ;i
11 voir que Dicu n'elait pas dans son occur. Son impru-
18
re
LES ILirSTftES FOANCMS.
« iloiicc, lii legpi'ck' Jc sa languo, Ics divers conrricrs qii'll
n envojnil dc loiilc pari, et les pratiques ouvcrlcs qH'il
« faisail en noire armcc, nous ayant donne juslc sujel
« d'lnlrcr en soup(;nn dc lui, linlcret de noire Etnl ( qui
« nous a toujours i-le plus chcr que noire vie) nous oWigea
u a nous assurer de sa pcrsonnc cl de quclquos-uns dc ses
« complices. "
La grandeur du ministre el la bassesse du roi elaienl an
comWc. Mors la morl viul saisir re gloricux el terrible
pcrsonnage.
ic La maladic, dit uu temoin oculaire, ayanl saisi le car-
« diiialsamcdimalin, veille de la Saint-Andre, par un frisson
u suivi dc (icvrc, jcta incontinent nos esprits dans une
<i extreme apprehension de I'acces. Le lendemain diman-
II clip, refl'roi ctail rcpandu dans tout le palais du cardinal,
CI et j'entcndis Son Eminence mazarine tcmoigner la pcric
« que ferait la France si elle se voyait privce d'unsi puis-
II sant genie. Aussitotles priercs I'urent commandces par-
11 tout. Cepcndanl, la Oevre croissant, lilkislre malade de-
« manda a se conl'esser lundi a M. de Leseot. La nuit
u suivanle, il Dl dire la mcsse par le mcme seigneur, et re-
II 9ut le saint viatique avcc une devotion extraordinaire.
(I Les mcdecins ayant ensuite jugc que le uial nienacait
II de morl dans liuit jours celui qui devait vivre longtcnips
(1 dans I'histoire, le cardinal de lUchelieu se disposa a re-
« cevoir I'cxtrenie-onclion, ce qui eul lieu dans la nuil
II du mardi au mercredi. La chambre du malade etail
CI pleine d'evcques, d'abbes, de seigneurs el de geiitils-
cc hommes. On donna ordre apres d'aller chercher le P.
« Leon, carr c, el le cure de Saint-Eustache, pour appor-
« ler les saintes huiles. Pendant cette derniere ceremonie,
cc le cure lui ayant propose d'omcltre certaines circon-
« stances peu convenables pour une pcrsonne de sa sorto,
« Son Eminence pria qu'on le traital comrae le derniir
(I des Chretiens. Apres lenumeraliondes priucipaux articles
n de foi, le cure lui ayanl deniandc s'il les croyait, il rc-
« partit : Absulument, el plut a Dieu avoir niille vies pour
(I les donner pour la foi et pour I'Eglise! A la dcmande
« s'il pnrdonnait 4 tons ceux qui I'avaienl offense ; De
c( lout mon coBur, dit-il, comme je prie Dieu qu'il me
a pardonne I o
II laissait la monarchie franfaise une et affermie, mais
isolee^
Nous n'avons pas considere Richelieu comme un prince
de I'Eglise, mais comme un ministre. En effel, c'csl tou-
jours cliez lui I'homme politique qui a domino toutes les
autres considerations. Sous ce rapport, il n'y a pas de figure
plus splendide cl plus hautaine dans les annales modernes.
On peul dire qu'il a determine le sorl de la France pendant
les dii-septieme et dix-huitieme siecles. Le jugement que
les philosophespeuvenl porter surlui depend de la variclc;
des points de vue ou Ton voudrs se placer. Les partisans
de la feoJalite lui reprocheront de I'avoir detruite ; les par-
tisans de la monarchie lui sauronl gre d'avoir fraye la route
A Louis XIV. Sa vie privce, sur laquelle on a brode une in-
finite de Cctions, etail melee de beaucoup de conlrasles, et
remarquable surtout par une inlatigable activite. II savait
y fairc entj-er avcc ordre les affaires, leslettres, I'elude, la
magnificence el la volonte. Les romanciers, qui dt'figurcnt
volontiersPbistoire el qui aimentas'amuser de paradoxes,
lui ont prete un coiiQdcnl tout-puissant aupres de lui, un
liomnie qui, seloneux.aurait (■tele ressorl secret el invisible
de Ionics ses determinations, Ce pcrc Joseph, capucin. au-
rail, s'il faul en croirc rimaginalion des iuventonrs, fail
niouvoira songrcloulcla politique du ministre, el peu s'en
est fallu que, de eel homme obscur, on ne fit le veritable
roi de France.
M. Bazin,lenouvelhistnriendeLouisXIIl(lj,a Ires bicn
prouve combien cette fiction est inacceplable. II a prcsente
le pere Joseph sous ses veritables couleurs, comme un se-
cretaire et un courrier, instrument suLalternc mais utile,
que Ricbi'lien employait avcc succcs, et qui ne manquait
iii d'intelligonce ni de force physique. Mais les dopeches
du capucin au ministre, ecrites d'un ton snumisct obse-
quieux, prouventassez que la volonte el I'initialive appar-
tenaienl a Richelieu seul, charme de trouver un agent con-
fidenticl el obscur, instrument qu'il pouvail briscr d'un
coup de son autoritc, el qui dependail entieremenl de lui,
et de lui scul.
En rcalite , Richelieu , comme Napoleon , comme
Louis XI, n'avait pas d'amis. Personue ne descend ja-
mais dans les lencibres myslcirieuses de ces intelligences
profondcs; el ces hommes, qui gouvcrnaient cl boiilever-
saienl les empires, elaienl prives de la joie que Dieu re-
serve aux plus simples de leurs sujets.
L'hommc qui approcha le plus de Richelieu etail uu
bouffon nommii Bois-Robert, dont la mission spcciale etail
d'amuser le ministre qui s'ennuyail. II s'en acquiltait fort
bien, et ses faceties avaienl si bien le don de derider Ic
chef de I'Elat, que les sollicileurs s'adressaient a lui prc-
ferablcmenl a lous les autres. 11 etail le grand organisateur
des ballets el des theatres, pour lesquels son maitre avail
un goul parliculier. Lui-meme se melail delitleralure, et,
suivanl le gout du temps, il traduisait ou imitail en languc
francaise les dramcs espagnols qui avaicnt le plus de suc-
ces par del.i les Pyrenees. Mais Bois-Robert, avec ses face-
lies, ses pclils vers, ses mechants dramcs, son talent pour la
danse bouffonne el toutes les ressources dont il amusail son
maitre, n'avait pas sur luiautant d'ascendant que les chats
dont il etail toujours entoure. C'etait la le veritable cerclc
d'amis qui charmaient ses heures de loisir. C'etait dans son
cabinet, entoure de matous, dc chatles el de pctits dials
de toutes les dimensions et de loules les cspeccs, qu'il pas-
sail ses heures de delassemeni cl de bien-etre. II pardon-
nail tout a ces favoris. Les uns montaient sur son epaulc,
les autres s'accrocliaient li sa bareltc, les plus hardis
jouaient avcc sa moustache ; les plus Sges, assis sur les
coussins, prenaienl des poses de sultan. Cette menagerie
de chats etail I'objct des plus grands soins. Une des clauses
teslamenlaires du cardinal leur Icgua une pension ; et un
critique niinuticux de I'epoque suppule qu'on leur adressa,
pendant la vie du cardinal, la somme de deux cent qua-
rante-deux sonnets et elegies.
L'amour, souvent malheureux, de Richelieu pour la
litlerature a proteg^ sa memoire. 11 manquait de gout; il
etail quelquefois jaloux des talents superieurs, mais il avail
pour la poesie et pour I'eloquence un veritable penchant.
Sa prose est un peu espagnole, pompeuse, redondante,
emphatique et trop subtile. II y a de la s6cheres,ve et dc
roslentatiou dans ses vers, quiii'ailleurs, pour la phiparl,
ne lui apparticnneul pas en propre.
Quant i son influence sur la France opprimcc , cl ce-
pcndanl ennoblie et agrandie par lui, clle se resume dans
Ics \ers suivants d'un poete de ses amis :
tl) Ih'tvirc tic Froncc sous Ic r^ans de Louis X'JI.
ANECDOTES UU TEMl'S PllEStliST.
i3n
Vous vouloi mon avis sur ce grand lardlnsl i
Mais, mon cher, )e n'en diral rlcn.
II Li's fall Imp (tc litcu pour eu dire Ju nial ;
II m'a rail irop ie oial poor en ilirc ilu bir'i.
ANECDOTES DU TE^IPS PRESENT.
CHROMOrES DE LniVER DE 1845.
L'ouragan dc ncigf.
T.'or.isc dcs Higldands. — Le Chiifloplic Colnmli du |»iiil Sainl-Michcl.
Lc Bhin golf.— La luuve de la Fl^^l■l-^'uirc.
finondalion en Cliiiic. - L'liivfr cii Algcric.
I.'0TiaAOAIT DE MEIGE.
Les lcm|ic(cs i)e neige en Anglclon-c. cl en Fiance , sont
rarcnieiil aiissi Jnngcrciiscs, nous [Miurriiin'; |)resf|iie dire
aussi majcsliicuse'jque ccUcs dcs pays de moiilagnes. Anssi
CCS |)hi;iionienes no fonl-ils pas sur nous une improssion
aussi Vive que sur les monlagnards ccossais el sur les lia-
lilanls des Alpcs ; nous ne pourrions, en cffct, nous former
une idee de ce qu'ellespeiiveul elre, a moins de lire les
descriplions des tempeles les plus remarquables de celle
cspece dont ces pays onl elc le ihealrc.
Les bergers ecossais ont conserve de pere en fils la Ira-
dilion des malheurs des « trcize jours de tourbillons de
neige » ( lliirtecn drifty days), nom donne a une epoque de
I'an 1660, ou une affreuse lempele de neige aflligea I'E-
cosse; et Ton dil que, memo de nos jours, quand par nno
soiree orageuse d'hiver^ on parle a un vicus Ijcrger de
celle cpoque desaslrcuse, il manque raremenl d'lilre frappc
d'une lerreur religieuse, ct que souvent il lombe .i genoux
devant I'Elrc loul-puissant qui peul seul dOlourncr une
telle calamilc. I'endant ircize jours el Ireize nulls, des lor-
renls de neige lourbillonnante tomberenl sans inlerrup-
tion; et la lerrc elant deja rouvcrle de neige golce avanl
le commencement, les moutons fureut piivos de nourri-
lure pendant lout ce temps. Les bergers eurent le chagrin
de voir leurs mallicurcux Iroupcaus perir pardegres sans
pouvoir preserver les pauvrcs betes du froid ni do la faini
V< rs lerln^iiilemc jour, les plus jeuiics mouloiis lombejent
dans le sommeil et lengourdissemenl, et gcneralcnieni, en
cpielques heurcs, la niort succedaita eel i3lal ; ou s'ils elaicnt
exposes a un vent penetrant, ilsctaient quelquefois prives
de la vie aussilol que la lorpeur commencait. l.e dixicme
jour, un si grand nombre dc moutons avaicnt peri, que les
bergers commencerent a elever une grande muraillc se-
mi-circulaireavec les corps geles des niorls, pourdouner
une espece d'abri aux moutons qui n'avaicut pas encore
succombe. Mais ces pauvres beles commencaiciil di'ja a taut
soufli-j- de la Ijminc. qu'ellcs so mangeaicnl la laine les
unes aux autres.
Le Ireizieme jour, quand la neige cessa, dans beau-
coup de fermes il ne reslait pas un soul moulon en vie.
Desmurailles informes de moutons morts enlourant d'au-
tres moutons egalcment morts etaienl trop souvent Ic
spectacle qui frappait la vue des bergers et des fermiers
mines. Dans les fermes situees dans les vallees, au milieu
des montagnes, beaucoup de moutons survecurent a la Icin-
pete, mais ils en avaient soufferl si grievement, que Ires-
pcu se retablirent ensuite. On calcule que les neuf dixicme j
dcs moutons du sud de I'Ecosse perirent dans celte cala-
milc. Dans le district pastoral d'Eskdale-Muir, sur vingl
mille betes a laine, on ne sauva que quarante jeunes mou-
tons et cinq vieilles brebis. Plusieurs fermes furent tellc-
menl ruinees, qu'elles ne trouverent pas de fermiers et fu-
rent sans rapport pendant plusieurs annees.
Environ soixanle on soixante-dix ans apres cet evenc-
ment, un seul jour de neige fut si violent, que plus de
vingl mille moulons el quelques-unsdes bergers y perirent.
On a raconli?, relativcment a celte tempete, une anecdolc
qui nionlre avec quelle grande attention les bergers ccos-
sais etudient les apparcnces du ciel. Le jour en question
clait le 27 mars : c'elail un lundi, et Ton avail remarqu4
que la journee precedcule elait singulierement cliaude.
Quelques paysans renlrerentchez eux le dimanclie soir, ct,
revcnanl dc I'eglise de Yarrow, ils virenl un berger qui
avail rassemble tous scs moutons h r Jlc il'iin bois. Le ijcm-
no
ANECDOTES
nnlssiint iiom- un honimc I'oli-h'iix, cl snch.iiit .ni'il n'nvQit
pus riiabiaulo do rosscniMcr niiisi son (roiippnu Ic jour .In
eabjjnl, iU lui en dcm.ind6rent la raison, ct il rcpondil qu'il
avnit remarqiie dans le ciel certains signcs qui lui annon-
9aient rapiiroclio d'uno IcmpOte de ncigo. Tous les villa-
geoi? <io moqneri'nt do lui, mais 11 supporta Icur plaisantc-
.ricavcc doucour, cl contimia il pouvvoir au salul do sp;
liftes. La fatalc tcmpete cut lieu lo londcmnin, et cc ber-
pci- ful le scul da voisiuago qui saiiva lous ses mouions
^ous rcmarquerons, au sujcl dc semllaliles observations
du (eraps, qu'ellcs sont d'uno Brando ulililo, taut qu'cllcs
sont renrcrmees dans des lornes convcnablcs. Les per-
sonnes qui ont uno confianrc onliero dans les almanachs
qui prediscnt le lenips, ct daiis les presages cl prouoslics
l^'-r^^^-
|)0|inIaires si abondants, sont exposees a se trompcr et ii
louiber IVequcmment dans I'erreur ; mais ccux qui preten-
di'ut mcpriscr I'expcrience des humbles obscrvateurs, et
appuientseulement surla ihcorie les regies qui les guiJent
pour prevoir le temps, lombeut dans unc errcur au moins
aussi grandeen sens inverse.
La tempeln dc ncige la plus violcnte qui ait jamais af-
flige I'Ecosse ful celle qui arrivale24 Janvier 1794. Elle
fut aussi extraordinaire par rapport a I'enorme epaisseur
de ncige qui i'accumula en quelqucs beurcs, que par les
dcsastres qu'elle produisit. M. Hogg, si bien eonnu sous le
Bom (le « bcrger d'Etlrick, » ctait jcune alors, et cut a
souffrir de ses effcts. Dans I'hivcr de sa vie, il en a ecril
une description fidclc, et ce que nous en empruntons
suflira pour donner une idee exacte de cctte lempete rc-
niarquable.
M. Iliigget quelqucs-unsde ses amis avaient forme entre
cux une especc de socicle lilteraire pour lire ct jugcr des
cssais etautres articles, lis claient tous bergcrs; ils avaient
rhabitude de se rasscmbler les uns cliez les aulres, ct
quelquefois ils y restaient loule la unit. Le .soir en ques-
tion, nne reunion devait avoir lieu a Auchlorlrony, cndroil
cloigne de la residence de Hogg de vingl milles, a travcrs
un pays rude et accidenlc. II avail ecril, dit-il, un cssai
lirCdant et exalte ; il I'avait en poche ct partil pour allcr
trouver ses amis. En route, il crut rcmarquer les synip-
tumes dc I'approche d'une lempete d'une especc non com-
mune. II y avail un calmc plat, il neigcait legercmenl, ct
les collines eloignees prcsenlaient une opparcncc cxlraor-
diuairc. II songcait au Iroupeau de mouions ((u'il avail lia-
biluellement sous sa surveillance, mais conOe en ce mo-
ment aux soins d'un autre, et il commenca ii pcuscr qu'il
scrail prudent dc revenir sur ses pas. Apres un long com-
bat cnlre son inclination et le senlimcnl de son devoir, il
se decida, le ceeur gros, ft s'en rctourner, et se dirigca
vers la maison. En route, il passa cliez un vieux parent
qui lui dit que les apparences aunoncaienl une lempete de
neige pour la null, el qu'il lui conscillail de se rendre a la
maison en loule bate. El le viciUard ajoula, pour scrvir de
guide a Hogg, dans le choix du lieu oil ses mouions se-
raienl le mieux a I'abri, que si, en route, il voyait une
cdaircie daus le brouillard, il pourrail en conclure que
I'orage viendrail de cc colc-lii. Ccpciidanl Hogg ne vil point
d'ouverlurc dans le brouillard ; il arriva a la maison, el se
coucba dans rinlcntion de so lover de tres-bonne heure,
alio de cbcrclier un lieu de refuge pour ses mouions.
Au moment oil il sc mcllail au lit, il obscrva un point
lumineux du cole du nord, cl sc rappcia le conscil de son
jiarcnt,maisilpcnsa qu'il n'y avail pas urgenccd'agir imme-
dialemont. Sur les deux beurcs du malin, I'orage commenca
d'une maniere si soudainc el avec une telle furie, qu'il
sorlil du lit en sursaul, el, en meltant Ic bras dehors, la
neige qui lombait en tourbillons ctait si epaissc, que sans
la violence du vent, il lui aurail scmble qu'il cnfoncait le
bras dans un las de neige. II couchail dans un bailment
cxli'ricur cloigne d'environ vingl pasde I'habilalion; el en
descendant, il so Irouva bloqne par la noise qui s'elevait
aussi haul que les mnrs do sa denicurc. II cut beaucoun de
peine a atleindre la maison principale. et trouva lous les
habilanls dans un grand cffroi, Tous cHaicnt dans la plus
DU TEMTS PnlJSENT.
t-il
prnnde inquicluJcsurle soi-tdcsnioutcns f|ni n]i]i,ulcnaiciit
i\ In fiM-mc : il y avail liuit cciUs do ces paiivrcs onimaus
siir uno coUinc Ires-exposoe, ct i une granJe dislance dcs
lialiilalions.
lis dcjcunercnt a la hato , Orent en commun une
courte mais fervcnte priere pnur le salut do tous, et Ics
linmmes pai-tircnl pour luur dangereuse cxpedilion, apres
avoir rcmpli Icurs poclies de pain ct de fromagc, avoir
cousii Icur plaid aulour de Icur corps, avoir allaclie
Icurs cliapeaux ct s'etre munis de longs JjSlons.
Dcs qu'ils fiirent dehors, deux lieurcs avant Ic jour, ils
Irouvcrmt I'ohseurilc si prolnjide, (|u'ils nopurcnlavancer
(|u'a latons. Quelqnefois ils avaicnl a traverser dcs masses
lie ncigc; d'aulres I'uis il Icur fallait les francliir en rou-
Iinl ou en les escaladant; ct la violence dn veni el dcs
liiurliillons clail Idle, qu'ils iHaicnl oliligcs, tfuites les
Irois ou (|uatrc minutes, de baisser la tele pour rcprcndre
lialeiiie. Ils avaieiit ,i coml>allre des rtinicuUcs si graiidcs.
i|u'ils niircnt deux hcures a parcourir une distance de cent
ciiKiuanlc tniscs.
(Juandle jour commenca a paraitre, il leur fut possible
d'avanccr iin pen pins vile; I'un d'eux prenail la tele, et
les aulrcs le suivaienl dc pres. 11 etait impossible de mar-
cher a la Icle pendant plus dc Irois ou quaire minutes a la
biis, ii cause diivcnl piqunnl qui Icur soufllail conslammeul
dans la figure, liii pen de lemps, I'un d'eux qui les gui-
daifet Ics avail, sans le savoir, cgarcs, lul rclevo par eux
dans un dlat voisin de I'insensibilite ; et bicnlot apres,
M. Ilngg lomba an fond dun ]irecipice, et tut presquo
cnliercmciit cnscveli dans la ncige.
Apres dcs efforts et des peines inoules, ils parvinrent
cnOn a I'un des Iroupeaux. Les moutons etaicnt deboul,
presses Ics uns conire Ics aulrcs, en une masse compacle;
la jdnparl etaicnt rccouvcrls dc dix picds de neige, et
Ics aulrcs avaient cte pousscs sur le montant d'une col-
liiie. On cut quelque difficulle ;i debarrasser ceux qui
etaicnt an dehors, et Ics bergcrs furcnt agreablemcnt
surpris de voir que Ics aulrcs purcnt sorlir facilcmenl de
di'ssous la neige (|ui s'olait consolidee en croule au-dessus
d'eux. 51. Hogg, quillant les autres bergcrs, se dirigca plus
loin vers un cndroil ou Ion avail laisse un autre troupeau.
11 vint a bout d'ca debarrasser la moilie et de les mellre
en lieu de snrcl:!' ; apres qnoi il se hala de retourner a la
niaisoM, en eherclianl son chemin li talons le niieux qu'jl
put, car liien q\ril fit encore jour, il elnit impos^^iblc de
voir a dix toiscs autour de soi ; et dans les vallnns la neige
elait si epaissc, qu'elle couvrait meme la cime desarl;cs
les plus (ilcves. De jour en jour les bergers sorlaient
ensemble jnsqu'.i ce qu'ils eussent reuni a la lerme
tons les moutons morts ou vivants; ils en tronverent
la plupart ensevclis sous une epaisscur de neige de six
ii dis picds. lis etaicnt tous vivants quand ils furent rc-
troHves, mais il en mourul un grand nonibre pen de temps
a|ires.
Dans cclte null de neige el de tcmpele, dix-sept bergers
pcrdirenl la vie dans le sud de I'Ecosse, et plus de trente
fiircnl rdrouves el porlcs chez eux dans un elat d'insensi-
bililc. Un fermier perdit qualorze cent quarante moutons,
Cl pliisicurs aulrcs en pcrdirenl cliacun de quaire cents a
six cents. Dans quclqucs endroils, des Iroupeaux ejiticrs
finciil ciigloulis sous la neige, et personne ne sul ce qu'ils
C'laicnt dcverius, jusqu'au moment oii la neige, venant n
fundrc, lai>sa b;urs corps ii decouvcrt. II y en cut dcs ccn-
laines d'cniralnds par les tnondations, dans Ics ruisseatix
ct dans les lacs, cl ensuite emporles par la debacle ; dc
sorte que leurs propriclaircs no les revircnl plus el ne Ics
relrouverent jamais.
A un endroit oii plusicurs courants se jettent dans le
Sohvay-Frilh, ou bras de incr de Solway, il y a une espcce
de bas-fond nomme Bancs de I'Esk (Bedsof Esk), oiila mareo
jelle ct laisse .i sec tout ce que les couranls y emportent.
(Juand I'inondalion qui snivit ces grandes neiges sc fut
ecoulee, on trouva sur ces bancs les corps de deux homines,
une fcmme, quaranle-cinq chiens, trois chevaui, neuf
betes a cornes, cent quatre-vingts lievrcs ct dix-huit cent
quarante moutons.
L'Ecosse est souvent nfdigee par des tempeles de neige
Ires-desaslreuses, maisipii ne sonlpnscomparablos ,i cclles
donl nous venons de parlcr. M. Hogg fail un rccit Ires-
inleressant de la maniere donl Ics habitants se resignenl a
cescalamitcs.
11 Ce qui ne contribuc pas peu, dil-il , a la fortitude
el a la resignation religieuse qui distingue le bergcr ccos-
sais, c'esl la pcnsee qui se grave nalurcllcment tous les
jinu-s dans son espril, que son bonheur el son aisance sont
enlieremenl entre les mains de celui qui gouverne les
elements. Je ne connais pasdc spectacle plus loucbant que
celui d'une famillc rcnfcrmee dans un vallon solitaire, an
moment d'un oragc en liivcr. El oil est la vallee du royaume
qui n'ait pas une habitation de celte espece? La ils sont
abandonncs a la prolcclion du cicl ; ils le savent el ils le
senlent. An milieu des tourmentcs des elements el des
cruclles vicissitudes de la nature, ils savcnl qu'il n'esl au-
cun seconrs a esperer de I'homme ; mais ils s'altendent ii le
rccevoir sculcmcnl du Tout-Puissant. Avant dese livrerau
repos, le berger ne manque jamais de sorlir pour exami-
ner I'etal de I'almosphere, ct il revienl en rcndre compte a
la famille )dacee sous sa protection. II ne voil ricn que Ic
combat dcs clemenis et la fnrcur de I'oi'age! Tous alors
s'agenonillent aulour de lui, II Ics recommande ii la pro-
lcclion du cicl, et quoique les rugissemenis de la tcm-
pele couvrent leur faible voix, el qu'ils puissenl a peine en-
tendre eux-memes Ihymne qu'ils adressenl au Seigneur,
ils ne manquenl jamais, en se levant apres leurs devotions,
de scnlir leur .ime raffennie, leurs esprits reprcnnent
toule leur serenite, la confiance leur est rendue, et"ils s'ii-
handonnentau sommeil, I'iinie rcmplie d'une douce exalta-
tion et de cette paix ii laiiuelle Ics rois cl les conqucranls
sont etrangcrs. n
I.'ORACZ SES HIGHI.AIIDS.
De toulcs les villes du monde, aucune n'esl plus er-
posee nux effels deslrucleurs de ecs tempeles glacees que
Tamnntonl, dans les Highlands (-1).
Elle est comme encaissee et perdue entre de hautes
monlagnes, d'oii les torrents se precipitenl et s'enlas-
scnt sur ses fragiles edifices, cent fois dctruits par I.T
violence des avabnchcs, toujours reconslruits par leurs
habitants obslincs. Les regions mcridionales, avcc leurs
tonncrres el leurs volcans, ne pcuvent domier I'idce dc
I,*) Terra Arj'(/ts, montane?, var oji^iosllion '*hw tanrfj, Icircs bjfses
1i2
rp (luo la nature rciiiiit dc tcrrcnrs eiihlimcs ct fiinohrcs,
fiu.ind dos i\'^'ions fmiilcs, lin-issccs do monts el voisincs
lie la mer, sonl le llicatrc que scs convulsions ebrnnlcnt.
C'cst, nil soin de la nuit, une ncige elilouissante qui,
tombant en masses cpaisscs et oliliqucs, mennce dc tout
cngloutir; c'est le vent qui, arrOle dans sa, course par les
immcnws forrts do Head o' Dee, les pics de Urantown
ct les anrracluosiles de Glen-Aven, siflle ct hurle comme
si toulcs les Ics'""* inreriialcs avaiciit ronipn leur ban.
Los bruits qui acronqiaqucnt cc doluge dc neii^e et ccltc
rcvollo dns vents nc sont pas moins epoiivantables. La
foudrc gronderait snr voire tele, vous ne renlcndriez
pas, lant les miUe cataractes qui vous cntourent, les col-
jincs. dont les cchus mugisscnt ;i la fois, I'Oceau lointain
qui bruit, ct les arbrcs qui se briscnt, et les rocs qui se
dct.iclicut ct se fracassent en tombant, se niclenl dans un
liorrib'.e lumulte. Tamantoul n'est accessible que par des
Rentiers ou gorges ciroites, lombeaux des voyageurs qui
s'y engagent par un inauvais temps. En 1812, on trouva
dens ciiurriers de la poste cteudus morts dans une de cc<
avenues, que la neige comble et obstrue en pen de temps.
A vingt pas dc la ville, vous peririez sans sccours. La
neige vous aveugle, voire langue se glace, vos pieds s'ar-
relent; quclqucs minulcs sufliscnl pour cnsevelir le mal-
lieureux que son imprudence ou son inexperience a portc
a braver colle guerre acharnce que les elements livrcnt a
la vie de Ihommc.
Par un caprice qui caractirise nssez bien la Mzarreiie
luimaine, cette bourgado, qui s'bonore du nnm de ville,
est, pendant les mois d'liiver, un lieu de fete perpeluclle.
Vous dies siir d'y Irouver les montagnards des clans les
plus sauvages, les jeunes laboureurs des basses terrcs, les
jetines lassies {\) qu'un procbain mariage amcne a ce
rendez-vous. On y boil, on y fume, on y danse, on s'y que-
relle; c'est un bal de chaquc j'lur, une bacclianalo doLit
toutes les scenes sont loin d'oll'rir un spectacle elegant ct
classique. Les plus mauvais sujcls de I'Ecossc ariluenl dans
ce petit endroit : vicux soldals, fermiers ruines, maqui-
gnons qui cberclicnl fortune, minislres de I'Evangile cbas-
ses de leur presbytcre par decision des anciens, buveurs,
joueurs, chasseurs, conlrebandiers, banquerouliers, gons
sans aveu, population piltoresque et dangercuse qui rccide
devant une civilisation perfectionnee, et se plait a vcnir
Irouver dans la prison joyeuse de Tamantoul la liberie,
qn'elle pousse jusqu'a la licence, et de rusliques plaisirs,
qu'elle achele a bas prix. Les mauvais sujels se donnent
souvcnl rcudez-vous a ces fetes, qui sont, il est vrai, en
assez mauvaise rcpulalion aupres des gens pieux el graves,
et que riionnete fermier calvinisle recommande bien a son
fds d'cviler soigneusement.
Au mois de fcvrier 18'i5, une tempcle si violcnte vint
Eurprendre les habitants de Tamantoul el leurs holes, que
les oris des buveurs, les sons du bag-five ecossais (2) ct
los sauts cadences du slrathspey (3) s'inlerrompirenl tout
li coup. Peu s'en fallul que loule la nation irreguliere que
rcnfermait ectle enceinte de rocliers ne demeurat englnutie
sous cent pieds de ncige. Une tournee dans les Highlands,
voyage qui, pour les coclineys de Londres, est aussi neces-
sairc que le voyage d'lirmcuonville pour les Parisicns,
(1) l.ais, lassk. jcnnc lille : t'c t iia iliiiiiiiuiirerossais.
{■2. (iiirncmii^p.
iT; Cciiilrnliu^r iliiiil li'S ligur. s sum Urs (om|ili(ni('CS.
ANEt^DOTBS
m'avait conJuh i\ Tamantoul, d'oi\ jo cnmptais partir nv.nt
la nuit, mais ou cet orage me forca de m'arrcter. (,;iii'lle
que lilt riiorrenr du spectacle, et malgrc le peril reel que
nous courions, ce qui a surtoul iixc dans ma memnire Ic
souvenir de cello nuit oragciise, c'est un evenement ira-
giquc auquel la fete de Tamantoul servil de prelude, ct
dont toutes les scenes qui se sont passecs devant moi sont
encore presentes a mon esprit. Lewis Mackensie, soldal de
rarmec ecossaise, le plus bel hommc pcut-i'lre qui ail ja-
mais foule la bruyere des monlngnes de sou pays, faisait
parlie de celle assemblee joyeuse et turbiilenle. C'etail,
m'a-l-nn dit, un fort brave soblal; mais la renommee lui
atlribuail plus d'un mauvais lour.
l)e Dumfries a Ediinbouig , Lewis Mackenzie n'elail
connu (lue sous le nom de Glibby Glelgcr (I), .sobriqurl
singulicr, qui, dans le palois d'F.eosse, a une siguificalioii
tres-ironique el Ires-expressive.
Lewis valait apparemmenl beaucoup mieux que .sa ri ■
[lulalion ; une jeune Dlle des moutagnesv Mary Craddncli.
till avail inspire un allaehement sincere, et il allail 1 e-
ponscr. Mary, que j'ai vue dans ec bal ruslique, n'elail pa-;
regulieremenl belle : il y avail de laine dans ses trails, de
la gr.lce dans sa demarche, de la langueur dans son regard.
Le rapitaine du regiment oil servait Lewis la deniaiidait
aussi en mariage : mais MaryCraddork profcrait Mackenzie ;
ct la rivalilc qui existait cnire les deux militaires avail
crlate plus d'une fois avec une vivacile que la discipline et ■
la regularite du service n'avaient pu etoiifrer. La jeuun ■
fille, qui demeurail li deux lieues de Tamantoul, dans les
monlagncs, elait venue au bal de cette ville avec sa graiid'-
mere, el die avail danse plusieurs stralhspeys avec Lewis,
quand le capilaine lui offrit d'etre son parlenaire pour
la danse procbaine, et, sur le refus dc Mary, laissa echap-
per quelipies paroles aussi iiijurieuses pour die que pour
sou liancc. Une querelle violcnte commenca ; cl bientut Ic
capilaine, arnie de son autorite mililaire, ordonna an soldal
dc quitler la sallc et de garder les arrets. Lewis se retiia,
la rage dans le ceeur. Aussilot apres cette scene, Mary,
loule en pleurs, et sa grand'mere, effrayee, rcprireiit
seule> la route de leur habitation.
La tempcle n'avait pas encore commence quand dies
qiiiltcrcnt Tamantoul; mais un quart d'lieurc aprcs leur
depart, les premiers llocons de ncige lourbilloiinerent
dans I'air; bientol loule ralmospberc en ful assiegee et
remplie. Qu'on imagine la situation de ces deux malbcu- "
reuses fcmmcs surprises par ce torrent inevitable qui les
ecrasait et les etouffait, saisies par cette invincible prison
dc glace, s'cndormanl sous ce froid manleau pour nc .s'e-
veiller jamais, et incapables de lulter centre la mort qui
les pre.ssail de toutes parts el les envahissail lenlcmciit. Le
lendemain, ce fut un spectacle horrible et louchanl, qiiaiul
une partie dc la neige fut fondue, et que Ton di'blaya les
senlicrs qui conduisent li Tamantoul, dc voir la pauvre
jcnnc fille enveloppee dans le plaid (2) do sa grand'mere,
qui la pressait forlemenl sur son sein, ct qui avail inutilc-
ment es.saye de la garanlir dans les larges draperies du
manleau. La jcune fille, loule pale, belle encore, elincdait
de gelce sous les rayons du soldi, et sans autre indice de
(1) Cos paroles ne pciivnil sc irjiliiirc, et colics qui pourraicnl leurcor-
rcsiniiiOic en framjais le hrgueur oHique) n'ufficnl (|u'un sons liilirulf .
(2) Jl.inioan b.niolo qnr Ion iiorieen Ecosso, oiiloni i'u5:ist'»Vsl iniro-
diiil on t-'iiin L'.
DU TEMr? PRESENT.
itinrl que SM immolilitft cITrayaiite cl cpl cclot funcslc.
Vous cussicz dit une lleiir de prinlemps dont unc nuit
Iroidc a glace la sevc sans flcHrir sa bcaulc.
On dit que la furenr de Lewis Mackenzie, lorsque ce fatal
i'vencmcnt poivint jiisiiu'i lui. approcha de la demence.
Le capitaiiie ctait nn mcuilrier aux yeux du soldal; 11
avail, par son acte arbitiviire et par la querelle qu'il avail
suscitce, cause la moit de Mary et de sa grand'mere, et
prive Lewis de lout cc iiu'il aimail dans le monde.
Le brillanl ct gai Mackenzie disparut.
Cone flit plus qu'un homnie sombre, absorbc dans le
senlimcnt Jc sa doulour el le desir de la vengeance. Un
mois apres, je me trouvais a Edimbourg quand les sol-
{lals so mulinci-ent au sujet de leur paye, et personne ne
ful clonne d'apprendrc quo Lewis ctait a la tele de la
revolte, ct que le capitaine O'Giicn (c'etail le nom de
son rival) avail peri dans une emcute de la main nienie
dusoldat. Mackenzie, accuse de meurtre snr la pei-sonne
de son capitaine, el de rebellion a main armee, ful juge
par un conseil do guerre, et condamne a mort.
Le prinlemps ctait do rclour. Les links d'Edimbourg se
couvrirenl d'un peuple nombreux des le matin du jour ou
Lewis devail etre execute.
Trnis reginienls, la baionnette au bout du fusil, sorlirenl
de la ville el s'avancercnt en silence; bienlot on entendit
le bruit sourd d'un grand tambour, dont la percussion,
relenlissant a de longs intervalles, etail voilcc et rcndue
plus lugubre par linlcrposilion du crepe noir qui le cou-
vrait. Un ncgre africain, homnie alhleliquc, de six pieds
dc haul, ct le plus redoutable boseur de son lemps, frap-
pait de t'lUlc sa force sur eel instrument funebre. A voir
la violence avcc laquelle il assenait ces coups intcrrompus,
le sourire dc ses levrcs el fecial dc scs ycux, dont le
blanc etincclait sur 1 chene de son visage, vous eussiez dit
qu'il allait a une fete, et que la mort de I'honime blanc
ctait un triomphe pour I'homme noir.
Lewis ctait generalement aime ; quand on le vil marcher,
comme le prescrit la loi mililaire du pays, derriere son
cercueil que portaienl dcus de ses camarades, el s'avanccr
d'un pas ferme ct mesure, I'ceil Cxe sur le gazon de celle
terre nalale qui allait bicntol disparnitre a jamais sous ses
pas, un fremisscment universel, un murmure silencieu.t
qui semblail se commnniqucr par une sympathie elcc-
trique, vinl agiler celte multitude.
« Cist lull c'cst lull I'auvre garcon! — Puir fal-
low (1)1 » repclaient tout has mille voix de femmes,
vicilles, jeuncs, de lout age, entourees de leurs plaids,
la tete couvcrte de leurs capuchons gris, quelques-unes
porlant leurs cnfanls el leurdonnant le sein.
C'etail chose surprenante el remplie d'emolion que
celte douleur geuerale a propos d'un pauvrc soldal , que
ce ressenliment populaire si profond, mais etouffe par
le respect des lois; que I'expression semblablc de toutcs
ces Ogures de femmes ccossaises, pales, graves, carac-
tcrisees, el qu'un beau soleil levant cclairail. Un signe
de la main du commandant changea la forme des trois
regiments; le tambour cessa de ballre; un drapeau s'a-
baissa lenlemenl; les troupes se rangerent sur Irois ligncs
cgalcs, formanl un carre dont on nurail supprimc un cole.
Le cercueil ful npporle et place au centre. Lewis Mackenzie
s'agenouilla sur le cercueil.
(IJ I'ooT fftliu:
H5
La vie cl la jeunesse brillaient sur son visage, el quand
le malheureux jeune homme cut defail son habit, vous au-
riez cru qu'il s'agissait pour lui non de mourir sous les
balles de ses camarades, mais de prendre part a quelquo
jcu ruslique, et de deployer sans entraves la male vigucur
donl I'avait doue la nature.
On entendil quelqucs gemissements sorlir dc la foulo
cmue; les femmes pleuraienl. Ellcs se rappelaient que,
pour sauver un enfant, GUbby Glcdgcr, s'exposant aux
rigucurs de la discipline, s'etait laisse glisscr, au moyeii
d'une corde, du haul de la ciladclle sur les rochers qui
la soutienuenl. II subissail dans toulc son horreur le
chaiimcnt inexorable de la justice mililaire.
11 lallail voir lojtes ces teles el lous ces regards fixes, ct
la slupcur peinle sur lous ces trails. Bienlot le triple rang
des soldats, forces de devenir bourrcnux, se rcsserra et se
rapprocha. Lewis se leva, atlacha le bandeau sur ses yeux
de sa propre main, s'agenouilla de nouvcau sur son cer-
cueil, joignit les mains, pria.
Six balles percerenl son cccur. Mors , quel cri pro-
fond , douloureux, lamentable, impo.^siblc ii esprimcr
ct a oublier, relenlit au loin, comme si celte foule n'a-
vail eu qu'une ame et n'avait poussc qu'un gomisscment!
Vous eussiez dit que chacun des assistants perdait un
frere, tant ce peuple pieux, severe ct ruslique, a con-
serve un profond et populaire sentiment de nationa-
lile, tant il s'associail inlimemenl au supplice du jeuno
soldal. Je vis son vieux pere. invaliJe aux cheveux blaiics,
au front hale, sorlir de la foule ct aller embrasser son fils
mort et sanglanl. Je vis la mullitude s'ecouler lente et
muctte.
El le soir mcme, toute celte cmolion causce par la mort
du soldal avail cede aux habitudes communes de la vie ;
parmi ces femmes qui avaicnl donmi tant dc plcui-s nu
pauvre Mackenzie, pas une ne songeait A lui.
(Juaiil ii son vieux pere, je le rcficontini le lendemaiu,
ivre comme uu monlagnard, pour.suivi par une troupe d'cn-
faiits , incapable dc se soulcnir, chancelanl ii Iravcrs la
place du marche, repelanl dans .son desespoir el begayanl
dans son ivresse le nom de son CIs. C'cst ainsi que I'homme
est fait. •
LE CHRISTOPHE COLOMB OU PONT SAINT-MICHEL.
La rigucur singulierede I'hiver de 18^3, qui a qualrc
fois recommence, a donnc lien a plus d'un cvcncmcnt Ira-
gique, a plus d'une catastrophe violcnie, el au.ssi a quel-
qucs bizarres developpemenls du caraclcre humain.
On saitcombien d'aspecls varies offre, pendant le prin-
lemps et I'ele, le cours du beau lleuve qui traverse Paris;
une double ceinlure de quais peuples d'un monde de pro-
mencurs, de marchands, de chalands, hordes de maisons,
et de palais de lous les Sgcs et de toutes les architectures,
escorle les Dots capricieux de la Seine, et plus dune fois
les artistes se sonl plu a r. produire , dans des esqui.sscs
semblables a celles que nous placons ici, la physionomie
animce el changeanle de la riviere parisienne.
Elle a itc reccmmcnt le the.iire d'un essai de navigation
aussi dangercux qu'original.
Hi ANECDOTES DU TEMTS I'UESEINT.
Lc joiinc D..., fils d'uii cntrcposcm- de Bercy, dejeiina, I dc son Sge, dans la maisoii dc son pere, ct paria qn'il
•vers le commencement du mois de Janvier, avec des amis | desccndrait la Seine jnsiin'ii Passy, perclic sur un glai^nn
do son chuix Hi sa convcnance; le pari fut acccptc. Sur
un large et cpais gla^on detachc de la rive, arme d'un avi-
ron fait avec une douve clouee an bout d'un baton, il s'est
clance en pleine riviere, a pris le 01 de I'eau, et a navigue
tres-tranquillement jusqu'ii la pointede la Cite. La, frappe
du danger qui le menacail an passage des ponts , il vit
qu'il avail risque sa vi&dans une entreprise aussi ptril-
leuse qu'inutile. Sous les ponts Notre-Dame et au Change,
le llcuve elait dcvcnu un veritable torrent. Sous le pojit
Sainl-Micliel le cours estmoins rapido, mais les arc'ics ,';out
elroiles etmal disposocs. Delibcrcr longtcnips einit impos-
sible. Le glajon qui lui servait dc navire I'emportait avec
une rapidite foudroyanle. Scs amis, places sur la rive, lc
suivaient de I'reil; et il elait evident que sa vie depeudait
de la s&rete de son coup d'oeil et de son adresse II n'hesiia
pas. se dirigea vers le pout Saint-Michel, passa enlre les
glacons qui exrontraient les arches, et arriva sain et sauf
a la barricre de Passy. Cclte audace qui expose sa vie pour
alleindre un but honorable el mile nicrile radiuir.ition dp
tons lescCEurs, de Ions les esprils bien ncs. Mais puurquoi
ce deploiement de forces perduos et de sterile danger, qui
lie peut pas rapporter de gloire a cehii qui I'a couru ?
IiE BBIIt GEI.E.
Lc grand lIcuvc qui separe et fertilise les rives de Francj;
et d'.Mlcmagne, le Itbin, que I'hiver atteint si rarcmcut, a
cliarrie celle annee d'ennrnics glicoiis.Qiiaiit nu NeliOr, il
gele sur divers points; on pent le passer a pieil sec pres dc
INeckargemiiud, et la plupart des torrents qui desccndent
des monlagnes de I'Alp on do la Forcl-Noire, charrioni de
gros glacons. Les quanlilos de neige qui sont toniliees d.ins
ces monies montagnes entravcnt tonics les communica-
tions; les transports des comoslibles et des marcliandises
ne pcuvent plus s'effecliicr qu'ii I'aidc dc traincanx ; encore
les vivres sont-ils pour la plupart impropros a la consom-
matiou quand ils arrivent aux uiarchcs.
Du I'cslc, nii'me siir Ics griiiulos routes, il faiil six ii liuit
clicvaux pour Irainer unc clinrfto que deux clievaux Toitu-
rc raicut facilomciU en temps onlinairc. Plusicurs diligences
nllemamlcs out verse. Leconducteur decellc qui va d'Augs-
Ijourg ii I'lm n du requci'ir trcize villageois pour le tirer
dos neigcs cl I'aider a conlinuer sa route. La diligence qui
fait le service cntrc Stncknsh ct Ulm n'a pu davantage
poursuivre sa route avcc son altelagc ordinaire.
Vers le milieu du mois de Janvier, une louve ct den.'!
louvctcaux de la Forul-Noirc, attires par Tcsperance cl
I'odeur d'une proic qui sc trouvait abandonnee a Icurdcnt
c.irnassicrc sur I'autre rive du lleuve, du cote dcla Suisse,
s'l'lanccrcnl sur un glacon du Itliin qui, dans ce moment,
elait iuimoljilo ct relcnu a la rive. L'elan do ces aniniaux
iK'lacha le glacon qui se niit aussilul en mouvement et
les emporta comme une lleclic jusqu'a rcmboucliure mcme
de I'Yssel ; les longs liurlements de la l«"te feroce ct de ses
pctils allirercnt les populations, qui leur laclierent plu-
sieurs coups de fusil sans Ics atleindre. taut leur fuite etait
rapide. On les a pris vivanis cl a demi-geles sur la rive
dObcr-Yssel.
[ IlandcUblad d' Amsterdam ).
I.'CN'OZJDATIOIII EN CEINE.
Hans les provinces situees sur la mer Jaune, les iuon-
ilr.liiins out en cette annec le caractere d'uu veritalvlc de-
luge. Ce.s provinces, dont cbacune nourril une population
I liis nombrcusc que celle de lei grand royaume de second
oidre d'Euriipe, ont eli' presque enliercmcnt submergees.
Apres la retraite dcs eaux, on a non-.sculemenl Irouve des
radavros par milliers sur le sol el dans les maisons, mais
JHsi)ne sur la cime des arbres Irs plus eleves.
Sur le fleuve d'Yangb-Tse, on a vu Hotter un grand
nombre de tonncans cnntenant les cadavres de jeunes en-
lanls. Ccsenfinls y avaicnl etc enfcrme-s par leurs parents
qui, au niomeiil ou ils av.iient perdu lout espoir de salul,
crurent qu'cn pbrant leurs enfanls dans des futailles qui
snrnageraient sur I'eau, ils leur procurcraienl une derniere
clionce, quoiquc fori incerlaine, d'etre sauves.
On evalue a plus de dix-sept millions le nombre des in-
dividus qui etaienl jiarvenus a cebapper aux innndalions,
etcelte immense masse d'hommcs, reduite a la plusaffreuse
misere, s'elait repandue dans les provinces circonvoisincs,
.oil elle implorail la cliarite publiquc.
A ce grand desastre etail venu se joiudre un autre mal-
Iicnr, celui d'une haussc extraordinaire du prix duriz, qui
est, comme on sail, une denree dc premiere necessilc en
Cliine, et qui cntre mcme comme ingredient dans le pain.
Les mandarins clicrchcnt a empecher aulanl que pos-
sible la publication dc ces details effroyables. llsonl pcur
que le gouvernemcnt ne les rende responsables des dom-
mages causes par les inondalions, parce qu'ils ont laisse
£C delabrcr Ics digues dont la conservation csl ,n leur
:clinrge.
( Journal rommncial dr Patavia. i
!.E SAVOIR-VlvnE EN RUnOPE. -)«
Z.'aiVEIl EH axoiSbis.
Une ffte magnilique avail etc donnee a la garnison ct i
la ville de .Medcali. I.a garnison, qui aime son clicf, vou-
Int se moutrer rcconnaissante, et re.solut, a I'unanimite, dc
renonveler bal et sonpcr dans la grando sallo du ccrcle des
orncicr.s. La .souscription failc ;ice sujct produisil1,200fr.
L'epoque de la reunion etait lixoe a la mi-carcme; mais
I'lwmme proposr, el Dieit dispose. La saison, si mauvaisc
deja, redoubla .ses rigucurs : la ncige toniba pendant dix-
huil jours consecutifs avec des inlervallcs dc pluie el de
brouillard. Elle alteignll deux fois unc hauteur de di.x-
bnil a vingt pouces, ct, au moment oil j'ccris, elle couvre
encore le sol, malgrc deux demi-jours de soleil el de degcl.
Les maisons s'ccroulercnt de toutes parts, vieilles ou ncu-
vcs, ct des families cnlicrcs furenl sans nsile. Un homme
est mort dc froid dans la rue.
M. le general Slarey. dans sa sollicitude constantc pour
les malheureux, Ics fit logerprovisoireraenl dans une mos-
qiiee abandonnee par le caserncment, et ordonna qu'on
ilistribucrail par jour deux cents pains. C'etait chose aflli-
gcante a voir ijue cetle population musulmane, sc pressanl
lous les matins ,i la porte du liakcm pour avoir sa portion
de pain. Les officicrs de la garnison sc plaisaient a se ren-
dre sous le hang.ir du niartbc pour acheter les gaieties
arabcs ct se fairc piller ensuilc sur place. On s'emul dc-
vant taut d» calamiles, el on renonca aux plaisirs pour
les sonlager. L'argent destine a une fete fut donuc aux
pauvrcs.
De Idles maniercs d'agir portcronl leurs fruits, sans
nul duute ; on cut dit que ce bienfait devait avoir d'avancc
sa recompense. Voici ce qui arrivail, il y a Irois jours, dans
les nciges de la route du Col. Cinq Europcens, et parmi
cux un pharmacien qui vient s'elablir a .Miideab, avaient
voulu passer, malgre le mauvais ctal dcs cliemins ; la unit
les surprit entre la minede cuivre du Monzaio ct la ville;
il faisait noir, ct pas une trace nimliquait la direction a
» suivre. La petite caravane s'egara, el fut reduite, npres des
fatigues inouies, ii concher sur la ncige. Point de feu, la
nuit fut terrible ,i passer. Cepciidant le jour vinl ct laissa
voir quelques gourbis a peu de distance ; on parvint a Ics
gagner, non sans peine. Les Arabes allerent au-devanl des
pauvrcs diables, el leur donnerenl I'bo'ipilalitc la plus com-
plete el la plus attentive. On les reclianffa le mieiix que
Ton put, mais les souffrances avaienl etc rudes, el ce ne
fut que le lendemain que Ics cinq imprudcnls se remirenl
en route pour Mcduali.
(Ahbar d' Alger.)
LE SAVOIR-VIVRE EN EUROPE.
SI.MPLES COSSEllS A CEKX QUI EMHEM DANS I.E M0^De(1}.
III.
I.a potilci.^c a lalilc,
L.1 (ciiiversalioli li IdI>Ic. — Le m.illrc cic nuisnn gaslronoinc
Ciiranic loui le nionilc. — .\v3iri dinor. — Ajircs dliicr.
Dans toutes les actions de la vie, raffcct.iiion, I'amour-
propre, Toubli des anlrcs, regoisme, en un mot, nous rcn-
(l) Voy. Ic Journal dt il. le Cur/, n' II.
^9
MQ
LB SAVOin-VIV
ilcnl liaissaMos ct riJiciilcs. C'est a cello loi si simple qiril
faut nppnrtcr toiile la polilcsse. Ainsilc maitredc niaison
no doit pas sculomciU llallcr le gout ct salisfaire les pcn-
cliants gaslronomifiucsde scs convives, il doit lairecn sorte
que chacun sc Irouvc a I'aise ct commc dans sa proprc
maison. Un diner splendidc s'cclipsc tonjours aupres d'lin
diner agrcable. Donliomic, liicnvoillancc, simplicity ct fa-
eilile d'accueil, snnt d'admirablcs assaisonnenienls pour la
l)0nnc chore. A ce prnpos, un Italien qui viviiil an quin-
zicmc sicclc donnc a scs contcmporains d'cxc( llcnts oon-
scils qui conviciincnt encore aux liommes do nos jours.
(1 On olticnl, dit-il, une grandc f.ivcur par les diners
donncs aii.t ctrangcrs dislingucs. 11 est trcs-convcnable
aux honnetes gens deles recevoir avcc magnificence. Cela
est utile 4 qui desire itre connu ct a acquerir de I'jn-
lluence nu dehor.*, ct devcnir un ornement de la cite. Les
invites no seront ni moins de trois ni plusde ncuf, parce
que, dans le grand nombre, on ne peul s'cnicndre, selivrer
a des discours suivis, ct cpie les causcrics a part ct les juies
scparees produiscnt la confusion. Tout diner liieu onlonne
cxigccinq condilions : un nomlireraisonnabledc convives,
des gens de bonne compagnic ct qui se conviennenl, un
lieu qui plnise, une heurc commode, ct un service irrcpro-
cliable. Que les convjvcs ne soient ni babillards ni mucls,
luais cau.seurs et mnderOs. On ne doit point s'cntrctcnir a
table de choses sublilis, douteuses ou ditOciles ii compren-
drc, mats plulot de ciioscs joycuscs , amusantes ct a la fois
ogreables ct utiles. »
II est pei-mis a un niaitrc de maison d'etre gastronome,
iTiais il lui est defendu de montrer nuvertcmeni, et d'une
I'acon dcsaareableauxaulrcs, scs voluptesgastronomiques,
Icur atlcnte, leurs phases ct leurs angoisscs. J'ai vu un de
c«s mailres de niaison inTeodes a leur chef de cuisine,
tirer sa montrc, et, sans faire attention aux personncs
mvitees qui remplissaient son salon, resler I'ceil (ixe sur
le cadran. jusqu'au ninmcnt bicnhcureux qui le rendait ,i
la seulc jouissance de sa vie.
nu EN EUHOPC.
sc garder le plaisir secret ct furtif dc les manger scuh
ou suivrc de I'ccil, avcc un reject evident, les raets favoris
ou recherclies qui avaient paru sur leur table. J'en ai vu
d'autrcs, plusnaivement gloutons, no faire attention a ricn
de ce qui Icscnvironnait, no pasropondreun mot pendant
le rcpas; sc livrer lout entier a ce que Montaigne appelle si
bie.n la vie des amcs sans etoffe, a la gourmandisc, ct so
trouver, nprcs le feslin, lestcs d'unc si enorme quantitc
d'alimenis, qu'il leur lallait rompre loutes les attaches de
leurs vetemenls, ct sourire avcc une complaisance silen-
ciouse, pendant le reste de la soiree, a la rondeur de leur j
abdomen.
J'cn ai \u d'anlres roseiver des plats tout cnliers pout
Vous croyez peut-elre quo c'est chose tres-commodc el
tres-facilc dc diner dans une bonne maison sans commeltrc
aucune inconvenance ; vous pensez a ce sujet exactcmenl
commc ce bon abbe Cosson, professeur de belles-lettres au
college Mazarin, qui raconlait ,i son conficrc, I'abbc De-
lille, un diner qu'il venail de faire chcz I'abbc de Iladon-
villiers, en compagnic dc dues, dc marccliauxde France el
d'autrcs gens de la cour.
i( .le paric, dit Uilillc ii Cosson, que vousaurez fait cent
incongruites a ce diner.
— Comment done? reprilvivemcntCo.sson, fort inquiet.
II me semblc que j'ai fail la niemc chose que toul le
monde.
— (Juelle prcsomplion ! Je gage que vous n'avcz rien
fait commc persoune. Mais voyons, je me bornerai au di-
ner. El d'abord, que files-vous dc voire sei'vicllc en vous
nicltant a table'/
— De nia serviette ! je fis comme toul le monde : je la
dcployai, je I'elendis sur moi, el je raltachai par un coin
ii ma boutonnicre.
— Eh bien,monchcr, vouseles le seul qniayez fait cela ;
on n'clalc point sa serviette, on la lais.^e sur ses gcnoux.
Et comment files-vous pour manger voire soupe?
— Comme tout le monde, je pense. Je pris ma cuiller
d'une main ct ma fourcbeUe de I'autre.
— Voire fourcbeUe, bon Dicu ! persoune ne prend de
LE SAVOin-VlVnE EN EUnOPE.
fourchelte pour monger la soupe.Mais iioursuivons. Apre^
voire soupo, que niangeales-vous?
— Un (cuffrais.
— El que files-vous de la coqKille?
— Conimo lout le monde : jo la laissai au laqiiais qui nic
scrvait.
— Sans la casser ?
— Sails la casser.
— Eh liien , men chor, on ne mange jamais un ceuffrais
sans liiiser la roquille. Elapres voire ccuf frai*?
— Je deniandai du bouilli.
— Du bouilli I personne ne se serl de celle expression :
on demande du boeuf, cl poinl de bouilli. Et apres eel ali-
ment?
— Je priai I'abbe de Radouvilliers de m'envoyer d'une
Ires-belle volaille.
— Malhcureux 1 de la volaille! on demande du poulet,
du chapon, de la poularde : on ne parle de volaille qu'a la
basse-cour. Mais vous ne dites rien de voire maniere do
boire.
— J'ai, comme lout le monde, demande duchini|iogne,
du bordeaux, aux personnesqui en avaienl devanl clles.
— Sacliez done que tout le monde demande du viu de
Champagne, du vin de Bordeaux... Mais dites-moi (juelque
chose dnnt vous mangeates voire pain.
— Cerlainemcnt, a la maniere de lout le monde : je le
coupai proprement avecinon coutcau.
— Ehl on ronipt son pain, on ne le coupe pas... Avan-
50ns. Le cafe, comment le priles-vous?
— Oh I pour le coup, comme loul le monde. U etail brij-
lant, je le versai par peliles porlioiws, de ma lasse dans ma
soucoupe.
— Eh bien, vous files comme ne lit personne ; toulle
monde boil son cafe dans sa lasse. el jamais dans sa sou-
coupe. Vous voyez, mon cher Cosson, que vous n'avez pas
ditun mot, pasfaituiimouvcinentquiiie fulconlrerusage.))
On ne fait pas toutes ces choses, parcc qu'elles deplaiseni
necessaircmcnl au voisin ; qu'une servietle devcnue une
bavelle rappelle necessaircmcnl dcs idees peu agreables,
ol que dans I'emploi siinullane de la cuillcr el de la four-
clielle, il y a une recherche cvidcnle ct une concentration
desagreable du convive qui se rcji'.ie sur lui-mcmc. J'en
dirai aulant de la malproprete en mangeanl; de la niau-
vaise habitude de faire des tarlines a table, de celle de cou-
per son pain en pelits morceaux ou de decouper sa viandc
d'avancc, des traces que peuvenl laisser la fourchelle el la
cuiller sur la nappe el la serviette. La regie gcncrale est
bien simple, eviler tout ce qui peut blesser les regards,
I'odoral et le gout do ceu.x avec qui vous ctes, loul ce qui
indique que vous vous occupez de vous-meme beaucoup
plus que d'eus.
Voilii pourquoi I'homme qui gcslicule a table, nrme de
son coutcau 011 do sa fourchelle, el cclui qui place son cou-
teau dans sa bouclie, tomoignentde leur mauvaise educa-
lion. On souffle de voir dans la bouclie d'un convive un
couleau qui peut blester.
uj'aientendu.dit uncfonimed'espril.desgens atafcr leur
soupeet m(ic/(cr tons lours morceaux, d'une e.\lremite de la
table a I'autre ; j'en ai vu icmplir leur bouclie de taut da-
limenls a la fuis, que je craignais pour eux la suffocation.
D'aulrcs out employe la cuiller doiil ils s'elaiont servis
pour me servir desmels qui claienl devanl eux, cl n'allcz
pas croire que celle dernicre facon, si elrangc, ce soil dcs
pay^ans qui rndoplent. M. de Coulingo, ou. beau siccle dft
Louis XIV, la rcproclie au due el ii la duchcsso de Cliau!-
ncs.... On ne nail guerc pnii ; il faiil Icdevcnir.
Tachez, ,i table, de ne pas gener vos voisins, el comme
presque tons cem qui sorlent de Pcnfance, si vous remiicr
conslamment les pieds el les jambcs, que Ton ne s'en rcs-
sente ni a droile ni a gauche.
Loin de lemoigncr de I'avidile pour manger des pri-
meurs, qui assez souvenlsonlservieseatres-petileqiianlitr',
refu,sez-les, vousn'enserez quo [ilusagreableala mailrcs.so
de la maison. Mme la marcchale de Luxembourg prciiait
en aversion les gens ([ui acceptaienl des pelits pois, dcs as-
perges et des fraises au milieu de I'hiver, et terns ccux qui
mangeaient deux fois du memo plat. La premiere aversion
s'espliquerail par un peu de parcimonie; la seconde, clle
en donnait elle-meme la raison : c'elait son desir (fiic Ton
gonial il tout, parce que son cuisinier etait excellenl, et
quelle aimait qu'on en fit I'eloge. Decouvrcz, sivouspou-
vcz, les peliles faiblesses de ceux qui vous invilcnl, el mc-
nagez-les; niais quand vous rcrevez a voire tour, tachez
de n>n pas avoir, cl que ceux qui mangernnt a voire table
se croienl cliez eux.
Soyez d'une excessive sobriele; ne buvez jamais que de-
deuxespeces de vin, el en Ires-petite quanlile. Une fille ne-
doit pas en boire du tout. Si les fenimes m'en croyaiciil,
elles ne rougiraient pas leur eau avant quarante ans; el,
a moins de I'ordre d'un mcdecin, elles ne feraient jamais
usage de vin. II n'y a que les vertus morales qui doivent
elre communes aux deux sexes.
La maniere de servir est diffcrente, scion les mai.sons ;
.s'il y a beaucoup de laquais aulour de la table, ils vous
npportent voire assielte chargee, el vous la gardez; s'ils-
passent les mels decoupes, vous vous s?rvez vous-meme.
.Mais si les domesliques soul en petit nombre, vous passcz
vous-meme a vos voisins ce que Ton vous a servi, ce qui
rend les diners assez ennuyeux, par la politesse qui offre
d'une pari, el la politesse qui refuse de I'aulre. Enlin, I'c-
qiiilibre finit par s'elablir, et Ton dine quelquefois Ires-
gaiement malgre ce petit inconvenient.
Si, dans les fcuiUes d'une salade, vous trouvez une rhe-
nille, ou, dans tout autre mels, quelque substance qui ne
soil point alimentaire, cachez voire surprise, e* peul-eire
voire degoiil ; failes changer voire assielte, et tafscz-voiis,
a moins que ce ne soil une epingle, hu morccau de verre
ou tout autre chose dangerciise. Voire devoir aloi-s. est di'
montrer eel objet au domestii|ue, afin que le cuisinier suit
averli, meme gronde; car une reprimande qui pcul sauver-
la vie a une creature ne doit pas elre epargnee-
Atlendez, pour offrir des ]dats qui soul poses devant vous,.
la prierc des mailres dela maison. .\ulrcfois, loul simple-
menl, on servait aulour de soi. Mainteiianl les mailresses-
de maison se moutrent jalouses de cello prerogative; ce
qui sent un peu la parveuue, mais ne vous en odilige pas.
moins a une cntiere soumission. »
IV.
Lc coslame du Jfncr. — La ronrersarton i tabic. .
Lc monsieur aux bjclui|ues. — Ladainciroiicorste. — Lcqucstiooncuriilcrne
Le clt*iljnjj;cur furibond.
Surlout soyez exact; arrivez quclques minutes araut
I'lieure indiquee, mais non plus lard. Que voire coslumc
soil simple surloul ; aujourd'lmi les couleurs voyanlet
148
LE sayoir-vivue e.n euuope.
rCt raffoclation de la pariire voiit conlrc Ics niivurs genC'-
joles ct.contro I'egalilc civile. Un diner n'cst pas iin bal;
ct vous ne pouvcz vous dislingiier que pai- I'exci'S de la
proprclc ot dii soin. II y n aiissi uno ronvenance d'atjc cl
inemc do pliysioiio«iic, cnmme do pnifossinn el do fortune.
Si vous vouk'z oblcnir syiiipalliic ou niome indulgence do '
ccux qui s'asscyeni a la mome lablo que vous, n'ossayez
pas do forcer leurs elogcs et do conlraindre leur admira- |
lion par la rcclierclie d'unc loilclle sans rapporl avec voire i
age el voire situation sociale, Vous feriez rire comme ce |
gros monsieur ipie j'ai I'lionneur de vous prcsenlor, el qui, '
apros avoir passe quarante annees de sa vie dans une pro-
fession Iros-grave, croit devoir se suroliarger do lireloqucs '
qui annoneenl de loin son arrivoe par lour tinlcmcnl nasil-
]ard, elrevctir sa poitrine do couleurs plus chaloyantes que
celles du plus beau perroqnct iudien. Colic cnormo canne I
apomme d'or, cos gantsjaunesirrepiocliablos, ces niagni-
fiqucs manchettes, et meme ces chcveux grisonnants qu'uno
teinlnre babile a deguisos sans les faire disparaiire, le
transformenl en un beau lion du desert, et signaleni son
ampleur majoslucuse a la raiUerio secrete dos convives
etonnes. J'en dirai aulant de celle belle dame qui no
pourra cerfainement pas faire liouneur au diner, tani
elle est cruellement lacee. Quel o]jouvantable supplico
s'impose-t-elle, pour conquerir I'avantagc equivoque d'unc
taille plus que mince I Ses deu.^ bras, comme suspendus,
la guindent avcc une disgrace evidsnte; scs yeux, injoctcs
de sang, sortent de leurs orbites; sa respiration gencc liii
perinet a peine do parler. Que de laidours veritablcs a-t-ello
acquiscs pour so donner uji genre de beaute fort contes-
table tout au plus !
C'est surtout a table que ces ridicules apparaissent dans
lout leur jour. On y contracte une sorle d'intimito qui fail
mieux ressortir le manque d'aisance ou la prctcnlion, I'e-
goismc ou la grossiereto dos convives. Apres le repas, la
conversalion s'aninie encore; la sottise ou I'esprit appa-
raissent Un hou raconteur a sou prix. L'eclat de rire,
I'ironic amere, le recit fade, long ou inconvenant, signaleni
riiomme sans goi'it el mal oleve. Les beures qui suivont le
diner, animces, vives, charmantes dans les bonnes maisons,
sont lo triompbe de la causcrie, art qui commence (i so
pordre. Nous citerons a ce propos le meme auteur ita-
lien auqucl nous avons emprunlo plus baut quolques frag-
ments, I'autcur de la Vila civile, qui donne de fort bons
conseils sur les discours publics, el principalement sur la
conversalion.
« Les paroles abondantes et ornees convicnnentdevant
les magistrals qui rcndont dos arrets dans les conseils pu
blics, ct en presence de la mullilude asscmblce. Les dis-
cours simples doivoni otre enqiloyes dans les entreliens
privcs, solon que le requiort la varicle dos sujels. La \oh
alors sera douce, claire, facile, et les mots seronl appro-
pries aux nialicrcs en quo.slion, sans molles.se, hauteur on
injure. (Juand co qui nous louche a ele expose avec nic-
sure, qu'on code la parole aux aulres aOn de ne pas on-
nuyer en parlant Irop. Qu'aucun mot no nous cchappe qui
montre ou fassc soupconner le vice. Ouand nous n'avons
rien a dire de nous, ou qui s'y rapporle, qu'on raisoni:o
de choscs bonni'los, utiles, de la maniere de bicn vivro,
de ce qui est raisonnable ou infame, dos moyens de bien
gouvernor sa maison el la ropubliquo. Qu'on parle dans los
moments de loisirs des divorsos induslrios, dcs lalenls, dos
eludes, des beaux-arts, et si la discussion sortail de ses H-
mites, qu'on I'y ramcne, alin d'eviler le charlatanisme des
digressions. Dans les entreliens de plaisirs et de feles, il
faut encore suivre un ordre raisonnable ; car c'est une
chose fort reprehensible que do parlor seulcmenl pour fairo
rire, et de s'ingonier plulot a Irouver des choses ridicules
qu'honnctes, c'est se faire b^uffon ; mais ne savoir ricn
dire d'agreable, et ne pas se prelor parfois a certains boiis
mols, serail d'une humour gros.siere et sauvage. II arrive
souvent que Ton pcul parlor de choscs qui semblont fu-
liles, avec autorite ct savoir. »
Tout cola est rbarmant et de loules les epoqiios. Laissoz
a la rue et au carrefour cerlaines habitudes qui ne doivenl
LE DEVUIR lit L'lIERniSME CHEZ LES I'EMMES.
-iro
jairwis iK'iiclri.T dans los stilons, cello, par cxemple, de
s'accrocher au boiiton Je son voisin, et de le poursuivre dc
questions etcrnelles. Le quesuouneur est un homme tou-
jours impoli, toujours desaffreable, i^ui preleve sur vous
limpot J'une :ittcnlion continucUe, et d'une I'cponse sou-
vent dOpIacce ou impossible; c'est un lleau pour toutes les
classes : il deplait aux gens du pcuplc comme aux gens du
mondc. L'un des plus celebres poetes nnghis, Alexandre
Pope, ne put ecliapper, malgre son talent, au ridicule qui
poursuit les questionneurs. Une de ses amies nc I'appelait
jamais que le point (Tinlcrrogalion. Elle le dofiniss.iii :
Une petite chose ci-ocliuo qui faisait des questions. Ilelail
bossu .
Point de discussions politiques ; surlout, si vousetesjeunc.
saclicz ecoutcr; et si vous avez le niallieur d'cli-c jiocte, ne
cedcz pas trop facilement aux sollicitations de ecux qui
vous prieront de reciter vos vers. Cctte tentation est-< lie
trop forte pour vous, sacliez conservcr le calme et la mo-
dostie dans I'cxposition puldique de vos chefs-d'reuvrc;
C'est un lluau pour une maitressc de niaison que cos geiiies
eclievcles , dont vous pouvez admirer le type dans la
colonne qui jirecede, ct qui briscnt une carafe en hurlant
leurs ditliyrambes.
( La suite a vn numcro procJiain. )
LE DEVOIR ET LIIEROISME
CHEZ LI'S FEMMES.
BI.ANCBE DE CASTII.I.S;,
JILt;E DE SAI5T LOlilS.
Wa Vic ct soil iiifliipitce*
I SUITE Er FIN.)
■ On allaqua los amis de la reine, ses parents, le cardinal
de Saint-Angc; on censura sesacles, on alia memcjusqu'ii
altaqucr la pureto de sa vie et ses relations polilii|uesavec
le legat. La pas.sion du comte de Champagne pour elle fut
le pretexte de si crandes noirceurs, que le bruit courul,
qu ayant eviille la jalousie du feu roi, Thibaul, menace par
ce prince, lui avaitf.iitadminislrer un poison lent qui causa
sa morl. Mais ces allegations calomnicusesdisparais,sent do-
vant la verile de Ihisloire ctdoivent elre rogardiies coninie
des mensonges poliliques. Chaque siecle on voit naiire ct
niourir un grand nombre que le temps rcduit, comme pour
prouver que les hommes ne ehangent point. Thibaut,
comte de Champagne, dont la passion romancsque nuisait
a la reine, recut d'elle-meme la defense de so rendre au-
couronnement du prince, et s'en retourna confus et mO-
content. Le jeune roi fut sacre a liheims le 30 novem-
bre. La regente, sa mere, parvint, parson habilctc dans
los negociations, a dissiper les intrigues. lille marchait
avec son fils et un corps de troupes sur la lirctagne, lors-
qu'elle apprit que deux seigneurs rebellos avaient resolu
de I'enlever: le roi s'arrela a Montlhery. forlcresse bien
gardee, et eipedia un courrier a Paris. Les secours Ini
arriverent en foule , et la route se couvrit de chevaliers
et de bourgeois awnes, qui, tous confondus, volercnt .lu
secours de leur roi et le ramenereni sain clsaufavec sa
mere; ils rcntrerent en triomphc dans la capilale, bien
escortcs, au milieu des acclamations du pouple, quiaJorail
son jeune et beau rni. Quand le calnie fut rolabli, Blanche
s"appli(|na ii former un prince digne de gouverner: Pcdur
cation qu'cllelui avait donne etses qualiles nalurellos lui
rendirout cellc tache plusfaoilo. N"ayant pu seresoudrea
le perJre un moment dc vue dcpuis le jourde sa nais-
sance, Blanche, qui avait voulu nourrir elle-mome Louis el
ses aulres enfanls, disail : o Non, je ne saurais endurer que
« fenime au monde me piil disputcr le titrede sa more. » Et
copendant, ma^grc celte affection sans bornos pourlui, «lle
lui avail souvent repcte : « Mon fils, ricn au monde ne ni'est
ISO
•nplus clicr ijuc voin, pjurlant j'aimerais micux vous pcr-
« li-c ^ue de vous s.ivoir entaf.lic do peclii' mortel. » Aidce
Uu perc I'acilique, religicix jl.il en, fort insliuit, niodcslc,
veitucux,c|ui moiirul en oJoiii' dc sainkle cliez Ics friires
inineui's, Blanche n'en continua pas moms, sur Ics actcs de
son Ills, unc surveillance active et eclairee qui produisit Ics
plus heiireiix lesuitals. A repoque de sa majorite, la rcinc
lui choisit line princesse dignc de lui soi,s tous les rapports,
Marguerite de Provence, ((ii'il ainia tendremeiU, et dont la
candcur etait pleine de charnie. Lorsque le jeune roi gou-
vcrna par lui-mcmc, sa mere conserva loujours son ascen-
dant dans les decisions poliliques, car clle etait habile ct
cxperimcntec. On pretend qu elle ful lalouse dc Marguerite,
qui, apres lui avoir enleve une partie du cccur du roi,
pouvait aussi lui cnlevcr le pouvoir & il est vrai que son
lieroii|ue fermelc aitdechi sous la pcnsoe que son Ills liicn-
aime oublierait la mere pour la jeune epouse , cette legere
ombre dans un si brillant tableau nerend pas cclte grande
reine moins digne aux yens de la posterite 1
Pendant uno maladie cruelle, Louis lit le vocu, s'il
en relevail, d'aller combattrc les mOdclcs. A peine retabli,
il n'ecouta d'aulre avis que le sien, et partit en laissant de
nouveau la regence a sa mere. En cette circonstance, elle
prouva que son amour maternel surpassait I'amLilion qu'on
lui supposait, car ayant employe la mediation des eveques,
puis les prieres ct les larmes pour relenir son Ills, sans
y reussir, elle Taccompagna jusqu'a Marseille, el, au mo-
ment des derniers adieux, ayant le presscnlinient qu'elle
ne devait plus le revoir, elleperditconnaissance.
Malgre les abus qu'une sage administration avait re-
primcs, il restait encore des pretentions a abatlre, des
injustices li faire cesser , des lois a instilucr. Cemis-
sant sous I'oppression du clergc ambitieux ct domina-
teur, le people souffrail et murmurait. Les paysans serfs,
qui ne pouvaient payer la laxe aHachee a leur condi-
tion, furent jctcs dans les cacliols ct tiaites avcc cruaute
par le chapilre de Paris. Charges de fers, privcs dr nnurri-
ture, deja un grand nombre d'cntre eux avaicnl peri do
miscre ct de faim; Blanche denianda grace pour cux ct
promil dc faire justice. Irritesde la prolection ([ue la reine
leur accordait, les officiers du clerge firent cnlevcr les
femmes ct les enlanls, et braverent la reine. Indignee do
tant d'inhumanite et d'insolcnce, Blanche, craignant do
n'etre point obcie, a cause des censures ccclesiastiqucs,
marchc droita la prison avec main-forte, et, elle-nieme.
armiie d'un baton, frappant au cachot, elle donne le signal
d'enfoncer les portes. Un millier d'hommes, dc femmes el
d'enfants, sortenl de la prison et lombent aux pieds dc la
reine, qu'ils baignent des larmes de la reconnaissance.
La reine acheva son ouvrage, fit saisir les revcnus du
chapilre, el le forca d'affranchir les paysans pour une cer-
taine somme par an. Aiusi ce ful par un bienfait que cette
reine, deja inalade, marqua sa derniere sortie.
Apres d'cclalantsrevcrs en Palestine, les maladies el la
famine delruisirenl I'annee de ssinl Louis, qui ful lui-
meme pris par les infideles. Pour volcr promplemeut a sou
secours, Blanche permit qu'on armal unc bande dc gens
sans aveu, dont elle c sperait former une troupe disciplinee.
Cc ful un nouveau lleau pour la France. Nc pouvanl sou-
melirc a I'ordrc el au devoir celle dangcreuse armde, plon-
gee dans la douleur par I'absence du roi ct le depiirisse-
nenld'Alphonsc, son aiilrc fils, ayant appris que le roi
sc disposail a dcmcurcr en Palcslinc, Blanche, le cccur brise.
CUnONIQUES ET LEGEI^DES.
devora scs inquietudes, selivraA un travail exccssif , et
tomba dans I'epuiscment. Elle clail deja faible lorsqu'eut
lieu le deplorable cvenement de Cliaslcnay, que nous avons
raconlc plus haul. Une espece de langueur la conduisit, en
troismois, au tombeau, le 26 novembre 1252 : elle avail
soixanle-scpt ans.
La pompedesesfuneraillesrcpnndita I'eclaldesa vie et
altcsta les regrets de son peuple. La regente lit balir un
monaslcrc pour rccucilir uiie quanlitc de pauvres fillcs or-
phelincsne pouvant Irouvcr a se marier, parco que la plus
grande parlie de la noblesse s'en allait guerroyer en terre
saiute. d'oii pen revenaient en leur pays. Ce monaslere
ful nomme le Lis, el gouvcrue par la comtesse dc Jtours,
amie de la reine.
E!le Ct aussi rendre une ordonnanco qui permettail a
toute persoiinc servile de se racheler moyennanl une ccr-
tainc somme qu'elle taxa. Cette grande princesse mourut
en odeur de sainlcle, et fut inhumee n I'abbaye de Mau
buisson, dans le costume des religieuscs de cet ordre,
ayant de plus le manlcau royal par-dessus la robede Lurc-
La couronne d'or sur la lele, la mam de la justice et li
sceptre en ses mains glacces. Placce sur un siege d'or mas-
sif, elle fut portec par Ics barons jusqu'a la porle Sainl-Di
nis et de lii a Maubuisson, oil fut ensevelle la plus sage des
femmes, celle qui atlira loutes les bcnodLCtions du cicl sur
la France. Le roi Louis, en apprenanl cclte nouvelle, se prc-
cipila le visage centre terre devanl I'aulcl, s'ecrianl : «Mon
Dicu, il est done vrai, j'ai perdu celle que j'aimais par-dcs-
sus to .lies les creatures de ce sieclc perissable !... » Puis il
s'cnrcrma el passa deux jours a prier ct pleurer, sans rc-
cevoir meine la reine Marguerite. Jolnville ayant pencliv
jusqu'a lui, il lui dit : « Ah! scncchal, j'ai perdu ma
mere I » Et il loudil en larmes. — « Sire, elle etait mor-
tello, el vous attend dans une nicilleure vie ! » II ful long-
tcnips inconsolable; scs pensees inlimes, scs affections
teudres, scs souvenirs les plus chers, avaicnl loujours eu sa
mere pour objet. Elle etait digue de ses regrets el de la vc-
neralion de la Fiance enlicrc. Douce au plus haul degre du
talent Je gouverner, allianl la force d'iime a la moderation
el a la scnsibilite, genereuse, econome, habile el franchc,
elle pent se presenter glorieusc a la posterite.
CHRONIQUES ET LEGEI\DES
DU MOYEN AGE.
GHRONIQUE DU CHATEAU DE MARSTOKE (1).
UN TESTAMENT SUPPOSE.
LB HODLIIC.
(I Oh! oh ! dil Oldcraft, j'aurais voulu voir ton visage, on
cc moment, ton visage en forme de hache ; je jurerais que
les doigts caressaient le manclie de ton poignard.
— Pas le moindrcmenl ; mais je jural de tircr une pro-
(I) Votj. lcil"lV, p. 132.
CnnONIQUES et legendes.
1SI
fonJc vpngcnnce dc ccltc mystificnllon, H j'arrotai iin
jilan que je ne larJai jias a nicUre d execution.
— (liioidimcl vous miles la main surlcs sacs qui elaient
sonsle lit; probablcment vous fites savoir aux collaleraux
affames les intentions du bonhomme, et vous lui avez
13che cette meule, de sorle qu'il a ete devord par les
sicns.
— Vous n'v ctcs pas encore, dit Grevillc, et c'est i«i
que commence I'histoire de moii mallieur aclud.
— Commence I dit I'aulre. Eli ! mais, mon garcon, ]"a-
vaispris Ion preambule pourle commencement, Ic milieu
ct la fln.
— Vons allez entendre. Mais donnez-moi du vin, car
cctte liistoire me suffoque et barre le passaged mes pa-
roles. Voicile plan qiieje formal : j'invitai Marstoke .'i veiiir
passer la scmaine de Noel cliez moi, a Sandwich. La ville
clail alors en mouvoment. Linvasion dont les Espagnols
nous nionacaient I'aisait f.iire a tout le monde des prepa-
ralifs. Sandwich est, vous le savcz, I'un des cinq ports, et
par consequent un lieu de (^nelque importance. C'est pour-
quoi des reunions elaicnt convnquees tons les jours; les
snldals etaient loges cliez les habitants; les negocianls, la
noblesse ct les bourgeois equipaieni, a qui micux mienx,
des vaisseaux a leurs frais, et des corps de troupes parcou-
raient incessamment les bords des cotes. Jc me rendis
aux assemblecs, je pris part de coeur et d'action a tout ce
qui s'y fit; j'offris mes services pour faire partie de I'ex-
pcdilion, et jc moolrai autant d'cnthousiasme cl dc deter-
mination que les plus hardis de la ville. Cependanl une
pcnsce unique s'elait emparee de moi, cello de trouverles
moycns dc m'eniparer des richesses de Marsloke, et de me
dcbarrasscr du vieillard sans me comproftietlre. Une pen-
sec de meurire assiegeait mon esprit nuit ct jour, ct je
sfcnlais que je n'aurais ni repos ni Ireve que le coup ne fut
cffectuc. Juste ciel ! je no soupconnais guerc alors a quel
clald'esprit eel acte me rcduirait apres I'avoir commis.
Enfin, vous le savez, I'invasion ful retardce; Noel arriva,
ct Marstoke rccut mon hospitalile dans la vicille maison a
Sandwich. Je cherchai, parmi les soldats, matelots, ou-
vricrs et hommes d'armes, dont la ville clail encombree, jc
cherchai, dis-je, ct j'engageai deux domestiqiies, gens
brouilles avec la forlune, et quej'avais lout lieu decroire
capablcsdexecuter lout cc dont il me plairail de les char-
ger, et ausquels je pourrais me Ccr en les Iraitanl et en les
payaiit bien. I,e jour de Noel, je donnai a diner a plusieurs
liabilants de la ville, et nous finics durcr le repas ju.squ'au
Icndemaiii matin. Vous concevrez done facilemenl qu'il
n'y cut ricn d'elonnant a ce que le vicux Marsloke se
trouv.it soudaincmenl indispose et force d'aller secouchcr.
II fut memc si maladc, que je jugeai expedient qu'il fit srm
testament conime il en avail preccdemment eiprime I'in-
tcnlion.
— Ah I ah ! dit Oldcrafl. (Juoi 1 vous avez assaisonne sa
coupe, hein I epice sou roast-beef et son plum-pudding,
nu mis de la mort aux rats dans sa sauce? Ah I vous cles
\m drulc, Crcville; mais vous n'avez pas assez dc letc pour
ces sortes d'affaires.
— Ilicn de cela, dit Greville. J'annoncai que Marstoke
ctait serieuscmentmabide; et, le troisienic soir, ;'i I'lieure
ou toule la ville litail livrce au sommcil, je Bs enlrer dans
sa chambrc les deux droles dont je vous ai parle, avec
ordres precis. Maudite soit Iheure ou j'ai imagine ce
crime? Jamais jc n'uublierai les horreurs de cctlc null;
ou milieu de la lempete de vent ct do pluie, il me sem-
blait que la ville allait s'ecrouler cl serait rasce avant Ic
point du jour. Commeje veillais a la portc de la victime
pendant que le crime se commellait, je rentendis se de-
battre contre les scelcrats qui retranglaienl dans son lit.
(Jnand le jour vint, je retrouvai un peu de sang-froid,
car j'etais alle me jeter a talons sur mon lit, comme un en-
fant effraye des lenebres, ct, rellechissant que le plus af-
freux de cet horrible drame elait passe, je m'occupai
d'executer le resle de mon projet. J'eus quelques efforts a
faire pour rassembler mon courage. Je monlai I'escalier, ct
j'approchai de la chambre de Marstoke; mais il me I'allut
lungtemps pour avoir la liardiesse d'ouvrir la porle. Jc
craignais dc voir le corps defigure du vieillard gisant sur
le parquet oii je I'avais enlendu loniher, et je restai l,i
main sur la clef sans pouvoir avanccr ni reculer, comme
sous rinlluence d'un rove affreux. EnOn, apres etre reste
plusieurs hcures danscelte irresolution penible, les deux
miserables que j'avais employes frapperent a la porle de la
rue et dcmauderent a enlrer; Ic bruit qu'ils faisaient mc
rappela la necessite d'agir. J'enlendis la servante ouvrir sa
porle pour allcr a celle de la rue; rappelant alors loutc
mon energie, je me precipilai dans la chambre, cl, courant
au cordon de la sonnellc, je le lirai violemmenl, jc criai
en meme temps ii la servante de dire ,i I'un de ces hommes
de mooter immediatement a cheval et d'aller en loute hate
a Wingham cliercherle notaire de Marstoke, parce qu'il se
trouvail si mal, qu'il desirait faire immedialcmenl son tes-
tament.
<i Dans rinlervalle et avant I'arrivee du tabellion. jo
conduisis Diccon Web, I'aulre homme, et lefls placer dans
le lit a cole dumorl; ayaut lire les rideaux lout autour du
lit, el ne laissani penelrer qu'un jour obscur dans h cham-
bre, je lui dis de gemir comme un homme qui souffrc beau-
coup et d'imitcr la voix de Marsloke ; el, quand il repon-
drail aux questions que lui fcrait I'homme de loi, de me
laisser la masse de sa forlune, el d'olouffer lous les scru-
pules que le tabellion pourrait eprouvcr en lui faisant un
legs considerable. Nous conduisimes leschosossi bien, que
lout se passa sans interruption et sans eveiller uu soupcon.
Web, conlrefaisanl la voix du vieux Marstoke el semblant
avoir a peine la force d'iudiquer comment il voulail que
son testament ful fail, disposa de tons les biens en ma fa-
veur; apres quoi, expriiiianl le desir de se reposer de
I'effort qu'il venail de faire, les personnes preseutes furent
prices de la partdu soi-disant moribond de le laisser repo-
ser. Bientot apres je repandis la nouvelle de sa mort dans
toute la maison, et, faisant mooter tons les domesliques,
je Icur monlrai le corps comme s'il venail d'expirer dans
son lit. Cependanl le pire est encore a venir. J'ai hcrile do
la forlune, mais les remords que j'ai cprouvcs ne me per-
metlalent pas dc vivre dans Ic voisinage; j'aiirais eu de la
reconnaissance pour quiconque eul mis le feu a mes deux
nouvelles maisons el les cut reduites en ccndres. Je dcvins
Icllemcnt impressiounable, que je Iremblais a la vuc do
mon ombre. La figure du vieux Marsloke, et ses cris lors-
qu'il m'appelail a son aide, me poursuivaient jour ct null.
Les deux miserables, Web el Basset, commencerent aus.si
ii mc devenir a charge, el leur presence continue faisait sur
mes ycux I'effet du basilic. Je craignais de m'en defaire, ct
leur presence clail ruineuse ; ils depensaienl I'argenl qu'ils
voulaient, me volaient en ma presence, el, I'un dcui,
avant bu, declare a ses camaradcs qu'il pourrait faire pea-
1o2
ClinONlQUES E
Jre sou mailro le jour qu'il le voudniil. Basset, sou conipa-
gnon, m'ayaul informc do ccla, i'i'|irouvni un embarras si
violoul, queje rcsolus do I'liirde i'ondi-oil, el, pour evilcr
Ic danger qui poumil uailre de nouvcaux bavardages, je
in'anangoai avcc Basset dc mniiicre a uousdefaire secrete-
iiient de Web. A cot effol, je les fis parlir lous les deux pour
me devancer ii Lnndres, la veille au soir du jour oil j'avais
I'iutentlon de pailir moi-meme, et je chargeai Basset de sc
defairc de Well sur la ruulc. Basset suivit nics ordres, mais
il les cxccuta plus lot que je ne voulais. 11 IVappa son ca-
inaradepar dorricre, tandis qu'ils clievaucliaieiiirun a cote
(Ic Taulre, sur les dunes dc Sandwicb, et, descendant de
chcval, iljeta le corps dans la mer. Les vagues I'ayanl fait
rcnionlcr u Sandwich de bonne lieurc, a la maree du ma-
tin, a mon horreur et a ma confusion, on I'apporta cliez
moi au moment oii j'allais moi-meme cntreprendre mon
voyage ; ainsi je me vis oblige d'assister avcc le maire a
I'enquete que Ton fit sur la mort du coquin, et meme je
fus oblige de tonvenir avec le magislrat qu'il serait urgent
d'envoyer a la poursuite dc Basset, comme soupconne du
meurtre. Celte nouvelle mesaventure faillit me deranger
I'esprit; mais les officiers de justice ayaut heureuscment
manque Basset, je (niittai la villc deux jours apres, et tout
le pays ctant alors occupe en preparatifs pour resistor a
r Armada, je joignisles forces assemblees au fort de Tilbury,
sous Ic commandement du comie de Leicester. Si j'avais pu
sans danger passer aux Espaguols, je I'aurais fait. Quoi
• qu'il en soit, je cherchai dans le bruit du camp, et dans la
pompo momcntanoe dela guerre, a oublier les aclcs horri-
bles auxquels j'avais pris part; mais c'etait impossible. Ce
qui rcmplissait d'enthousiasme les ames dc tout ce qui
m'eiituurait ctait sans interet pour moi. Le glorieux sper.-
laclc d'unc reinc se mettant a la tJte de ses armeos dans
le camp, et parcourant les lignes pour eshorler scs soldats ,i
sc ra|ipo!or oe qu'ils devaientii leur pays, et declarant son
intention dc lesconduire clle-meme a I'ennemi et depcrir
plutot que de survivre a la ruinc et a I'esclavagc dc son
peuple, lout ccla elait perdu pour un malheurcux dont les
jours et les iiuits se passaient dans I'agoiiie du romords. Le
fracas meme du combat, le desordre el la confusion qui
accompagncrent la destruction de la Qotle, les plaintes
des inourauLs, les oris dc vicloire, le canon lonnant el vo-
missanl la morl, lout cela ne me sembla ricn Je parcou-
rais le pont de mon navire, et meme j'abordai rennemi
avecl'oinbre cadavereuso du vieux Marstoke toujoiirs dc-
vant mcs yeux, quelque part qu'ils fussent tourncs, tene-
ment (pic je pris plusicurs fois la determination de mo de-
clarer au retour de la llotte, de confesser toute I'infainie
dc ma vie, et de finir par la potcnce ma carriere de pc-
clios.
— Et ou en est mainteuanl ccUo affaire a voire egard?
dil Oldcraft qui prenait en ce moment un vif interol au
rceitde son camarade. Parlez, parlcz vile. Vous venez dc
dire que I'affairo etait evenlce. tjuelle raison avcz-vous dc
le pcnscr?
— La nouvelle que j'ai apprise hier, rtqiondit GreviUe,
avant de quitter Loudrcs oii je me lonais caclie. J'ai appris
que Basset vcnait d'etre arrolc a Faversham, cl conduit a
la geole comme accuse de I'assassinat dc Web. J'ai pris
aussilot la fuile, el vous me voyez roduil a la derniore
cxtrcmite. »
Le criminel, sc couvrant la llggre des deux mains, san-
glotait lout haul apres son affreux recil. Dansl'agonic de
T LliCENDES.
ECS remords, il s'adrcssa i son camarade. phis calmc et
sans doule plus endurci que lui, pour lui demandcr des
avis.
« Con.solez-moi, Oldcraft, dit-il, car je sens que la main
du cici peso si fort sur moi, qucje iic puis vivre sous le
fardeau de mcs crimes. La mort semble planer sur ma
li'le, et cependant je ne puis mourir; mais je crois senlir
I'odeur de la morl meme dans cello chambrc oil nous
sommos; il mo semble que c'cst mon tombeau.
— Tes ]iaroles sont propheiiques, dit Oldcraft avancant
lebras droit, etiirantsur GreviUe un de scs propres pisto-
lets en ploine poilrine, et lui Iraversant les poumons, lant
Ic coup avail etc tire a bout portant. Tes paroles son! pro-
pholii|ues, insense, car c'cst ton tombeau 1 »
La inalheureuse viclime jcia un cri ; Ic sang vital sorlait
,i gros bouillons, il lomba inanime sur la face. Son bour-
reau, se levant alors siir ses pieds, jeta sa pipe a raiiiro
boutd e la chambrc.
« 11 elait lemps vraiment de veiller a cct oison, dit-il en
se jetantsur le cadavre palpitant ; 81, le tournanl surle
dos pour fouiller les poclies de son justaucorps ct pren-
dre ses papiers, il les jeta rapidcment dans le feu sans les
examiner. II elait temps d'arreteria languede ce pleureur,
ou j'aurais ete compromis par-dessus les oreilles par scs
maudites confessions. Les vicilles affaires, ainsi que les gen-
lillesses plus rccenles, auraiont toules defile avant qu'il cfll
lini son cliapelot. Hola ! Ilo ! a moi I au sccours ! a I'assassin !
au sccours 1 Ilo I a moi ! Stephen, Bobin, James! A moi!
au secours! II continua a appeler a haute voix, ct en menw
temps il lira I'epee de GreviUe du fourreau et la jcIa prds
du corps. Apres quoi, il alia pres de la porle el I'ouvrit
toute graude. A'moil au secours ! Dcbout I vous dis-jc ! On
m'allaque dans ma propre maison.
(( Voyez, dit-il, quand les domesliques, effrayes et eveil-
les par la dclonalion du pislolol ot parses cris, accoururont,
sorlis a moitie mis de lours lils. Ce mccroant, non content
d'avoir voulu m'exlorqner de rargent cctic nuit, m'a lout
d'un coup altaquo I'epoi' a la main, ct m'aurait assassino .si
je n'avais pas eu le bonheur de m'emparerd'un de scs pis-
lolels et de le luer sur le coup. »
Un profond silence mcle d'effroi rcgna dans Marslokc-
house pendant le reste de la nuit, el ne fut inlerronipu que
par le bruit de la neige lancce dc temps en temps a gros
llocons centre les vilraux, el les rafales du vent d'hiver.
Les domesliques, homines et femmes, que le bruit du pis-
tolelet les cris deleurmailre avaient arracbos de leurs lils,
utaient presses los uns centre les aulres dans la cuisine, on,
apres avoir rallume le feu, ils se communiquaienl a voix
basse les soiipcons et les siipposilions auxquels cct cirango
cvcnoment donnail naissance.
Hans CCS lemps de rapicre el dc daguo, un homme liio
dans un manoir de canipagne n'elail point unc circon-
stance assoz rare pour causer bcaucoup do confusion ni
d'effroi.
Cependant unc mort aussi etrange que' celle de cot
liomme, qui avail rocu un coup de pistolct , au mi- i
lieu dc la nuit ct au coin de I'alrc momc oii, si pen do
lemps avant, on I'avait vu vider la coupe dc I'amilie avec
son hole, unc telle mort ne passa pas absolumenl pour
natnrolle, ni sans donnor lion .i quobinos conimen-
tairos.
Do son cote, I'aclour principal dc ce dramc horrible se
promenail d'un bout a Taulrc de sa chambre, dans laquelle
il s'ctait refiro apit'S avoir ordonnu que lo coi-ps do sa
victimc fill laisso exactcracnt comme Ics domcsliqucs
ravaieul vu lorsiju'lls claicnt arrives on sccours da iciir
mail re.
« Blon cloile, se dil-il, comme il ropassail en lui-mcrae
I'aclion c|uil vcnait de coinmcltre. men eloile csl encore
dans son ascendant mon Lon on mon mauvais angc. si
Ton vent, car peu m'imporle, m'a cnvoyc ici cc miserable
plcurniclicur, el ma debarrassc de rimiuieUide el de la
mefiance i]iie j'epruuvais dcpuis lon;;lcnips a sun sujet. »
Ces fclicilations que niaitre Oldcral't s'odrcssail a liii-
meme furent soudain inlcrrompucs par lo Irepignoment
de chcvaus qui passaicnt rapiJcmcnl sous la fenetrc de sa
chambrc ; il mil fin a son soliloquc, elcigiiit au^silol la
lampe qui bnilail sur la lablc pres de son lil. el, s'appro-
cbant deln fcnelre, il poussa en arrierenvcc procaulion un
des voids a coulisse , puis, cnlr'ouvranl la fi ni'Irc, A re-
garda au dcliors.
Le jour commencait a poindre, ct il vil un pclil di'lache-
mcnl d'cnviron dix hommcs lourncr Tangle du bailment,
lis se diriseaienl vers la prcmiL-re cour, el il n'eut que le
temps u'cnlrcvoir le brillant de leurs hanbcrls comme i!s
disparaissaient dcrrierc nne des lours qui llanquaicnl le
vicux manoir, cl se dirigeaienl vers renlree princifialc.
Aulrcruis, dans le commencement du regnede Henri \111,
MarsloliC-nouse avail etc un elaldissement religicux ol ba-
hile par nne sainte comniunaule de carmoliles. Elle n'elail
plus mainlcnanl babilee que par niailre Ol.lcran el- scs
domcslii|nes , pen nombrenx, qui n'occtipaifnt qu'une
parlic d unc uile; cl comme il clail mal vu el fori ]ieu aime
dans le voisiiiage, le manoir avail toiijours un air Irisle et
desert, memo dans ses plus beaux jours.
Du colli habile de la mai.'ion, il y avail au bout dujardia
un prand nioidin n can qui. autrefois, avail apparlcnn nn
CUnOKiQUES ET LEuEKDEJ.
monaslerc. — 11 ilait maintonant occn
15J
par un nomme
Jenden, meunier, qui I'exploitait. Uans le parr, les lerres
cl palur.iges, qui elaicnl places de I'aulre cole du moulin,
il y avail plnsicurs elangs ombrages gracieusementpar la
projection des branches d'arbres cnornies cl separes par
des especes de divisions ou allees servant a pecher au filet
ou a dessechcr ces viviers. Uans les lemps ancicns, prcsque
tonics les abbayes, chateaux ou manoirs, avaicnt leurs
viviers ou leurs elangs pour fournir la m.iison.
(luelque chose IVappa le crtur du conpable quand Ics ca-
valiers se mirenl en bataille ct demandercnl I'cntrce a grand
bruit ; il pcnsa que larrivee des snldats avail rapport nux
derniers mcfaitsdo Greville, ctque lui-mcme pouvail bien
ne pas y etre cirangcr. 11 eprouva un scrrcmenl de crcur
quand il entcndit les coups repetes qu'ils frappaicnl a so
porle principale, el bicnlol, quoique cirangcr a la peur, il
eprouva des palpilations qui lui fiierent tonle force. — Ce-
].endaiil, relrouvant bienlol toulc son cnrrgic, il s'elanja
liors de sa chambre el, marebani a talons dans Ic corridor,
il cria ii ses domcsliqiies do nc pas dcverronillcr les jiorlc;
avant qu'il se fnl assure de ce que voulaicnl ces gens.
Jlais I'ordre clait venu trop tard, car la porle avail cle ou-
vcrte d'aulant plus promptement que le clii'f de la troupe
avail somme d'ouvrirau noni de la reine, annnncant qu'il
avail un mandal pour I'arrcslalion du nomme Nicholas
Oldcraft, accuse del'assassinat do sir William Marstoke de
Marsloke-llall.
Maitrc Oldcraft, qui avail mal entendu ces Icrriblcs
paroles au moment oil il enlrail dans la grandc salle, nc
s'arrela pasdavantage ; mais, comme bicn des gens plus
braves que lui, il foil le danger quis'approcliail, ct relour-
nant a si chambrc apres en avoir fermc la porle, il poussa
un panneau a coulisse dans la hoiserie derricrc son lil. ct
par 1.1, il descendit dans Ic jardin d'mi il cs'crait aller so
earlier dans Ic moidin, ou s'ccliapj.cr par les elangs qui
elaienl dciriere.
^ La poursniie dura inoinsloiiglemps qu'il ne pcnsail, elil
s'apcrciit en snrlant du passage dans Ic j.irdin que Ic
moiilin clail dcj.i occnpi' par plusicurs scldals qui elaienl
cnlrcs dans sa maison. Crpendanl le niunlin etail sa scnle
chance de .salul, el se gli.ssanl dans une allee sombre qi'.i
longcail le ruisscaii, il essaya d'y parvenir. Lc meunier, qui
elail il.'boiit pros dc la porle, cconlail, la bouchc ouvcrtc,
If ici-il que l.iiMail I'mi des honimc.' d'aniies dc Warwick.
20
=5M
SCliNES
ComniP Oldcrart irrrivnit an lioiil ie VaWoe, le fu^tif, tie
voyanl rien a espercr i\e. re cole, Iravpi'sa la clinrpcrito
sans bruit, el commc le moulin ne marchait pas il so cacha
■dans la rone.
« VoilJ d'elrnnijps nnuvelles, disail le £;ros mennier on
(ravcrsant la (ilntc-rnrnip, I'l nous vivons ilans des lenips
•clrangcs. Eh Inen, consl.ililo. j'avais loujnurs (lit que Old-
crall ae falail pas ^'rand'rhose. .le n'ai lamais de ma vie
ajme I'honimc, ot quant a la fcnimc... hah ! je nVn disrien,
^a nc me resfarde pas; par ainsi, je vais aller faire cc qui
iiic rci.'arde. n
En disanl cela, le mennier s'avanca et donna de I'ean a
son monlin. Anssilot nn cri pcrcanl so lit entendre du mi-
lieu dcs eaux qui bonillonnaient an-dcssous de Ini. Le
mennier alarme revint en Inute hate, dctnurna I'eau et
arrela la roue, mais II otail Irnp lard, et le corps du mal-
lifureux OWcrart, coupe en deni, llollail au milieu id va-
lues ecumantes, emporle par le couranl.
Itien que cc ronte puissc paraitre extraordinaire, 11 esl
.illesle par Ions les chroni(|ueui-.-;. Un testament semblaHe
.1 clo dicle par I'assassin qui, s'inlroduisantdans Ic lit pres
du cadavrc de sa victime, joua Ic role du leslateur en pre-
sence de loule la niaison sans qn'aucun dcs spectatcurs
roncut un son[icon dc la frnude Meme la circonstance d'un
liomme cache dans la roue dumoulinet coupe en deuxqiiand
I'eau ful lachec, n'est pas unc Action. Mais ce quo les chro-
iiiquenrsont neglige de rapporter, c'ost que la victime di'
Creville elait calholique, et que cc molif cut protege le
crime, si la Providence nc s'elait chargce de la vengeance.
SCENES, RECITS, AVENTURES,
EXir.MTS DES PLUS IIECESTS VOl'AGELT.S.
LES 0HIN0I3 S'AUJOUHJt'HOI.
II n'y a pas de peuplc qui ait pique ma curiosile plus
vivemcnl que les (Ihinois ; il n'y en a pas doiit il soil plus
frcquemmcnt (lucstion maintenanl. J'ai pnielre Irois fois
chez eux, une fois nvec I'ambassadc de lord Amherst, une
scconde fois nvec I'ambassade russe, une troisicme fois
nvec sir Henri Pollinger.
lis ctaieni deja civilises a I'epoque oii nos anrelrcs vi-
vaienl nus dans les bois ; lenr langue.leur ecriturc, n'onl
aucun rapporlavec colics dcs autres h(]mmes,chaqiie Iclire
signific un mot, el ils ecrivent a rehours.On leur doit, am
siocles les plus reculcs, bon nombrc de prccieu.ses decnu-
vcrtos, I'arl d'imprimer, la poudre ii canon, If compas
]iour la marine, sans oublier d'ingcuieuses manufactures.
Ncanmoins, ce peuple, an lieu de marcher dans la voie pro-
gressive de la civilisation, ii Icxcmple des nations euro-
peennes, semble s'elre arrele tout a coup; il rcsle Ic
mfnic, ni plus sage, ni plus hahilc, ni plus police qui! ; a
milleaus.
N.jussommes redevablcs au.i Chinoisde plusieurs clioses
xitilci, dcv-enues si communes aujonrd'hui, que nous ne
.saurions nous en passer. Par esenqile, la porcilaine, don',
te coniiioscnt nos lasses ; c'esl unc lerrc parliculiere, trans-
I'ormc'c en pale, que Ton petril a volonte el que Ton fail
ruircau four. Le the, que nous buvons dans ccs lasses, je
Ic n'qiele, est le produil special de la Oliijie Ce soul les
feuiilcs d'lm petit arbu«le que Ton failsechcr. Vousjugc-
rez de I'imporlance de cc commerce, i|uanil vnus saurcz
que la consommalion. en Anglelerre, s'elcve a Irente-
dcux millions de livres chaipie annec! La sole nous vciiail
aussi dc la Chine dans lorigine ; vous saurez que c'i'sl la
loile de la chenille, qu'on appelle de la soie, qu'elle file
autonr dc son corps avanl de changer en chrysalide ; puis
ce fil si delicat se devide, sc lisse et so Iransfonr.c en
etoffcs de velours, desatin, etc.
II faut placer au nombrc dcs monuments d'arl les plus
curicui, la graude muraille de la Chine que I'empercur fil
clever, alin de sonstraire .«on empire an.t frequentcs inva-
sions de scs voisins les barbarcs, nation guerrierc, lou-
jours prele .i renouveler les pillages ct les mcurlrcsdonlle
pauvrc peuple paisible avail deja etc souvcnl victime. Pour
hilcr rexcciiliou de cctle vasic enlrcprisc, I'enipcrenr
c.xigca d'abord le travail de Irois hommes sur dix;plus
lard, on en prit deu^i sur cinq. L'rouvre ful acbevce an
boutde cinq ans. La muraille a pres de quinzi' cents niillcs
de long, ettrinle pieJs de hauteur; son epaisscur pcrnici
a six cavaliers de galoper dc front sur la idalc-forme.
11 y a environ Irois mille lours placccs a pen de dislaucc
I'une de I'aulrc, oii les soldats pourraienl se tenir en eas
d'altaquc. Le mur s'eleve, lanlol sur de haulcs montagnes.
lanlol sur dcs vallces profondes; il traverse darides de-
serts, des lieux marccagcux ; on a vaincu tmis les obstacles,
Des arches immenscs Ic souticnncnl nu-dcssus de largos
rivieres ; ni la profomlcur dcs abimes, ni les torrents rapi-
des n'onl pu s'opposcr .i la realisation dc ce magniliquc
projct; jamais Pari et lo travail n'onl rien produil de plu,-.
remarquablc : ce chef-d'oeuvre, uni |uc:ncnt conipo.se dc
hrique cl de morlicr, s'esl conserve, dit-on, presque in-
tact jusqu'a nos jours, sans cxigcr de rc|iaralions.
La Chine est Ires-pcuplee; la plupart dcs liabilanis vi-
vcnt sur Pea u, inslalles dans dcs balcaux couverls; les ri-
vieres, les canaux en soul cnconibrcs; on pretend que
plus de quaranle mille personnes se liennei.t nu,<si cons-
lammenl sur dcs Taisseaux,grossieremenl conslruits,(pron
appelle jonijiifs, pres des coles baignces par la mer.Celle
immense po|Ujlationc5igc necessairemenldi' grands apjuo-
visionnements ; elle obligo les ('.liinois a la plus stride
economic, a manger memo dcs choses que nous rcpous^r-
rions avcc dcgoijl, tellcs qucdcsanimau.\njorlsdemaladie.
les rals, les snuris.lcs dials, leschiens. lis se livrent aussi
beaucoup aux Iravaux de ragriculture, loujours prcoccu-
pes de pourvoir a Icur subsistanco. Le terrain est soigneu-
semenl rcparii et cullive ; jamais une mauvai.-e herhe n'oc-
cupe une place inutile. Le pays cnticr offre Paspcct d'un
immense jardin mervcillcusemcnt cntrelenu , pas un coin
des bales o'echappe a celte niiuulicuse jiroprete. cl l.i, |l
commc aillcurs, on seme pour recueillir. Les Chinois 'I
Irouvcnl encore nioycn d'arracher aux llancs aridcs de
leurs plus haules montagnes dcs productions uldes. lis y
pratiquent dcs (errasses plates, on des planches superpo-
sees, et chaque lerrassc est placee de manicre a produire sa
recolle. Si la surface esl completemcnlnue, on y transportc
a force de perscvrrance la qiianlile dc lerrc neecssairc a la
culture.
D1-; vovA(;i:s ut:(;ENT^
fo!>
L'rmpcieur, adii Jc coiisacriT rimpoilance (ic I'ngri-
i iilture el ses bioiilails, doime chai|iie iiiini'e line fiHc splon-
diJe en son hnnneur, cl il dai^jne lairo moiivoir la charrue
dc scs propres mains.
An nonilire des qualites qui dislinguent los Chinois, se
placonl en premiere li^Mie rinduslric, et I'amour des en-
fants pour leurs parents. Comliicn de lamilles chrelienne-;
ponrraieni puiser cliez ces pauvrcs idol.ilrcs de graves
cnscignements. Les Chinois sc dislingncnt mallieurense-
nienl aussi par lenr deloyantc dans les relations commer-
ciales. Le niensonge Icni est haljitiiel ; jnaisn'oiitlfcms pa/
qu'ils ignorent la religion du Clirisl.
L'nc guerre aussi injuste ipie cruelle a eclatc dernierement
enlre TAnglcterre et la Chine. De mechantes gens y repau.-
daient une drogue empoisonncc qu'ils vendaient Ires-
cher. Lempcreiir a fait une loi qui defend lentree de ce
fatal lireuvage, neanmoins les Anglais onl mis de cold
toute justice, parce qu'ils elaient les plus forts; ils ont en-
voyc des soldals et des vaisseaux. alin Je forcer les Chi-
nois a prendre et a payer la liqueur prohibce.
UCetlc gravure represuuit quelques habitants rcvftus de
leurs liizarres costumes Vous voyez qu'ils portent des re-
lics Doltantes, les uncs par-dessus les autres; leurs cheveux
sont attaches et formentune grande queue, lei on iallige
une piinilion a uncoupahle; on I'a fail coucher a plat,
landis qu'on lui frappe vigoureusement la plantc des pieds
avec un gros b.imhou, jusqu'a ce qu'il ne puisse pkn iii
marcher ni se lenir dehout.
Mes diverses e.\cursions dans ce bizarre pays ont offert
des particularites inleressantes ; je commencerai par le
recil de I'ambassade de lord Amherst et dc son arrivec en
Cliinc.
I. — LBB miSDABniE.
La (lottille do Tambassade anglaise enira dans la mer
Jaune, qui haigne les cotes orientales de la Ciiine. C'etait
par une sombre matinee. Un epais brouillard pesait sur les
flols; el les coles de la Coree, a droite, la prcsquile dc
I Schanton, k gauche', n'npparaissaicnt encore que sous des
formes indecises a travers la vapeur. Deja le paquebol in-
dien I'lndostan s'ctait ecarte du restc des navires, et le
vaisseau de guerre le Lion ne parvenail qu'a I'aidc d'une
canonnade non interrompue a mainteuir ensemble les bri-
gantins la CUtrence et le Chakal.
" Los Chinois ! » cria-t-on en ce moment du haul des
haulhans. A I'oucst, la mer grouillail de jonqucs, cnibar-
calions de ce peuplc, basses, simjiles et grossiercs, Ics-
quelles voguaieni, cliargccs de iirovisions Je loute tspcto.
.i la rencontre des vaisseaux anglais. Une multitude de
beliers, de moutons, de poules, de canards; des cenliiiues
de sacs de fariue et de riz ; des caisses pleines de pain el
de the, de fruits el de k^gumes; des milliers de citrouilles
et de melons furent anienes a borddela llottille. On n'avail
pas meme oublie le vin, la bougie et la vaisselle de porce-
laine; mais les Anglais durenl renvoyer, faule de place,
Uiie partie considerable des provisions dont I'hospilaliti;
chinoisc avail voulu les gratiCer. C'ependant une jruupie
s'approcha du Liun. Elle etail monlee par plusieurs man-
darins vetus d'un costume magnillque el bizarre, lesquels
contemplaieni avec etonnemcnt et respect le giganlesqne
edifice, et manifestaienl en m6me lemps leur embarras sur
la maniere donl ils devaienl s'y prendre pour y monlcr.
Le lieutenant Parish, charge par I'ambassadeur d'amener
les mandarins a bord, fit descendro le long des cordages
du pont dens fauteuils dans la jonque. Les principiiu\
d'entre les mandarins s'y assireni, et s'eleverenl lenlemcnl
dans I'air avec une cxpre.ss'on d'orgneil et de plaisir, a la-
quelle se melait touti'fois quelque crainle sur ce mode
inusitu d'ascensioii aerieniie. Ils se lenaienl solidement
aux fauteuils, el manifeslerenl beaucoup de joie des qu'ils
sentirenl de nouveau un sol ferme sous leurs pieds.
Les deux grands dignilaircs devaienl vrairaenl paraitrs
un pcu singuliers a des ycuj enropeens. L'un, personnage
grav.', ,-i la phy.sionomie intelligenle, portait, par-dessus
une robe de femme violelle, un surtoul noir et semblabl.-
a une robe dc chambrc, ct sur la poilrine . ainsi que sur le
do.<, un tarre de vclmiri bliu, r.u bi illail un draijon a qu Jtre
»SJ
8Ci;lSES
^rtfffs, bro.lo on ■ir. Siir son Loiincl on forme ilo ilochcr,
lulsait lino [lioiTC lilcu olair i\ six facctlcs. Un cliniiclcl ii
gros grains ccnrbtcs Ini dcsccndait dcpuis lo con iusrinc
sur 1ft vontro. line monslaclio fincmcnl rclevcc ornait sa
Icvrc suporieurc; cl sos iloi!,'ls, nrnics J'oni^k's |iUis long-;
que de raison, lonaient duiicatcmciit rclcvoo sa longue
li.-M-lie iionJanle. I,'aiilre mandarin so dislingunil par un air
idns martial Sa ligin-c ouvertc avail une cx-prcssion de
]il)rc tiardiesse, Ohez lui, le surtoul, scmblable a une rohe
de chanibre, ctait rnugc ct enlrcmi'le de 111-; d'or el res-
semlilail a une coUc de maillcs. Do la coiffure dacier i\u\
rouvrait sa tele une visicro de casque du memc mclal
(lesccnilait jus que sur sos rpaulos. Du sommct de cello coif-
fure ponilait une (ilunie do paou fijoe a une pierrc pre-
cieuse d'uu rouge pourpre. Sur les deux manchos de dessus
lirillaient dos liourlicr> hrodes en or. Un etroil laldiervcrl
allait de sa ceinluro d'or jusqu'an-dessns des genoux. Une
armc pbccc a son cute , au Iranchant large par le bas,
quelque chose ontre le sabre par sa courbure ct repce par
sa pointe acerop, semldail indiipier la condition militaire
du pcrsonnago.
Tons deux promenaient autour d'eux dos regards etounos
s<ir le vaisseau, donl I'ordonnance et la discipline guer-
riere semblaient Jopassor toule lour atlente. Pendant que
le colonel Bonscui et I'inlerprcte de legation Plumb, apres
les avoir salucs polinient, les conduisaient a la grandecajule
de I'ambassadeur, Parish fit desccndre do nouveau les
fautouils pour ramener lour suite. U nrriva deux autrcs
mandarins semblables aux preuiiers, mais vctus inoins
rjchemenl. L'un d'eux, hommc gros el court, qui ne porlail
nucune arme, cl donl lo bonnet campaniformc ctait sur-
monte d'uue pierrc precieusc d'uu blanc mat, avail mani-
feste de la fiayeur ilurant I'asccnsion. Lorsque son fauteuil
debarqua, il so li;lla tcllement do se refugier .i bord,
qu'il perdit requilibrc en voulant s'elancer, el culbuta en
arriere. II scrail inevitalilemont tombo dans la mer, si
Parish, lo saisissanl au niome instant, ne Teut empoigno
BOlidonicnl par le devant de sa robe de chambre brune, et,
par une violcnie secousso, ne I'eut fail sauter par-dcssus la
galerie.
Des que le Chinois ful reniis de sa premiere fraycur, il
se proslerna dcvanl son sauveur, el frappa la lerre de son
front.
— Quo Tian le lienisse, excellent Quangfu ! s'ccria-t-il
avec cnthousiasmc. Tu as sauve la vie au pauvre Tsing-
Vng; en retour il est devenu ton serviteur reconnaissant,
ct ne ccssera de I'otre tanl qu'il lui rcslera un souflle de
cello vie.
C'est Irop Jo remcrcimcnls pour cc petit service,
repondit Parish en riant. La seulc crainle de le noyer a
faiUi causer co mallicur. Preuve que la crainle n'est pas
loujours mere de la si'ircte ! n
(to suite a un jirochain nunw'ro.)
VHB ASOXKSION PEBILZ. EUSE,
OD rETED-DOTTE ET S.^ MOMAC:iE.
Les IiiHites cl majcsUicuscs montagncs qui s'elevcnt 5,1
cl la sur la terre, louchanl presque les nues de leurs cimes
blancliiltres, nous reviilent encore I'immense [lonvotr du
Createur. Los uncs soul des volcans, c'cst-a-dire, creuscs
au milieu, rotifermanl unevasle fournaisequi cclalequcl-
quefois au dehors. U'autres rostenl loute I'annee couvertes
de ncige, a cau.sc de leur prodigieuse elevation; car, plus
on s'eloigue de la terro. plus lo Iroid augmente. (juelques-
unes se dislinguent par la bizarrerie do lours formes. II y
on a pen d'aussi remarquables, sous cc rapport, que cclle
do Picrrc-BoUe. dans I'ilo Maurice. Cc nom etait colui dun
houime qui s'el'foroa, dil-on, degrimper jusqu'au sommot
lie la montagne, ct retumba lout brise dans rafl'reux proci-
Ijicc. Hegardez la gravure, el vous aurez peine a compren-
(Ire qu'un luHnme nse (aire une pareille fenlaiive. Copon-
(lanl, ii y a <]uol(iues annces, plusieurs Anglais ( los Anglais
aimenl cos inulilcs dangers) resulurent do se risquer a
gravir de nouveau la montagne de Picrro-Colle. Le capi-
laine Lloyd, accompagnc de M. Dawkins, fit la in-eiuiere
tentative en 1831 ; il gagna la partie etroile qu'on appelb'
le col; une ochelley ful plantee.mais elle ne putattoiiulre
la moitie de la face perpondiculaire du rochcr qui le do-
luinait. M Lloyd, donl il faut admirer la p'erseverance,
voulul lentor de nouveau. un an apres, celte perilleuse as-
cension ; il sc lit accompagner des lieulcnants Pliillpntis,
Koppel et iNaylor. Jo vais vous citer la narration ipien a
faite ce dernier dans scs ouvrages, bien persuade qu'olle
vous interessera.
« 'Ionics nos dispositions prises, nous partimes ; jamais
« je u'ai vu troupe en marche offrir un spectacle plus pit-
« torcsque ; noire arrierc-garde se composait de quinze
II ou vingl hommes affublcs de costumes differcnts, et
u d'uu petit nnmbre do negres charges de porler la nour-
ci rilure, les velements, le lingo blanc, etc. Le chemin s'e-
« tendail au milieu d'uu ravin escarpc forme par les pluios
(i I'cpoquc do I'liumide saison, et les picrres, ainsi ebran-
u lees, rendaieiil ce passage fort pcu ngreablo. 11 fallait
(1 avoir conlinuellemenl I'ocil sur ccs rochcrs roulanlsqui
nous menacaient, el auxquels moi ct M. Keppcl nous
u cchappames miraculeuscment.
Cl A moitie route, nous fiinies cblouis du .spectacle qui so
« doployait a nosyeux, cl qui pcul ddficr mes pouvoirs
u dcscriplifs. Nous elions sur une petite langue de terro
u d'envirou vingl pieds de long. Do la nous plougions sur
« la gorge profonde ct boisoc que nous vcnions do parcou-
n rir, landis qu'.i I'oppose (eel cndroit ayanl six a sept
« pieJs de largour) on voyail se developpcr le precipice
« do quinze conls pieds jusqu'a la plaine. Cel aspect ef-
(I frayant sc ropclail a I'une des exlremitcs du coL Mais
« rien n'esl comparable a la vue qui bornait I'aulre point;
« il etait environne d'uu rochcr etroil comme lalamed'un
(I couleau, brise /;a cl la par des precipices, et s'lilevait a
« Irois cents ou Irois cent cinquanle pieds au-dcssus do
« nous; du haul de co vieux pinacle, Pcler-Cotto regnail
« dans loute sa gloirc.
« Apres un pcu do repos, nous nous mimes a I'ocuvro. |
« L'ecliello que Lloyd cl Dawldns avaient laissce I'anncc '
(I proccdenlc y etait encore; liaule dedouze pieds, die nc
i( jiouvait atlcindre quela moitie de la face de rochcr pcr-
(I pendiculaire.Les pieds do celt" cchelle, garnisdepoinles,
« olaienlappuyossurun bord a peine visible, ayanl seule-
II mcnl Irois ponces de chaque cote. Un des negres, le corps
i( ceinl dune pclite corde, grimpa du haul de rcchelle par
« la crevasse jusqu'a la fofade du rocher. Le danger da
(I rentrepvisc nous remplissail dclfroi; car, nialgrc le
dl: voyages nfecEisTS.
« llrgmc cl r;iplomlj dc cp mnlheurcux, il |iniiv.iit man-
« (iiicr (l'ei|ijilil)rc.
« L'lic pioiit [lonvait nussi sc Jelachcr ct le precipiter
(( ilaiis rnliiiiic. Cc|icn(]nnl il cscalija hai'diment , et
« nous rciilondiines cnliii crier ; « Toul va bicn. » Lcs
« i)cg;res nsenl (If leiii's picJs romme les singes, c'esl
« une secoiiilo paire dc mains, ils s'accroclieni a lout. Cel
<i homnic ayanl fl.xo solidcmenl la corde quo nous avions
« appiirlee, nous la saisimes et grimpames a noire tour
« I'un apres I'aulre. Plaisanleric a pari, c'clait un moment
« terrihle a passer.
« Dans pliisieurs endroils , le clicniin n'avait pas uii
« |iicd de largcur, ct j'aurais pu , nioitie assis , moilic
11 a genoux , lancer mon Soulier droit d'nn cole dans la
« plame, el le gauche dans le ravin de I'autre. Mais rien
(! nc me causa plus de surprise que ma I'erniete et le bon
« etat de ma tete ; le matin, je m'etais sent! etourdi
« en montant le ravin , pins , gradncllement , mon imagi-
'i nation s'c.xalta , ma volonle prit un tel caraclere de
<i force, que je pus envisager cette hauteur prodigieuse
« sanseprouvcr le moindre vcrtige. Neanmoinsje me rc-
« jouis d'arriver sain el sauf au-dessiis de ce col; jamais
" jiareille perspective ue s'offril a mes regards. Le som-
« met, qui est nue masse enorme de rochers d'environ
« Ireule-cinq pieds de haul, surplombe de tous cotes
II une sorte de plale-forme dc rochers assez unis, d'envi-
'I ron si.x pieds do largeur,cernee partoutpar le bord brise
(1 du precipice, cxcepte a I'endroil ou il sc joint au senlier
« que nous avions gravi. II y a un cndroil oii cctle boule
« qui couronne le pic ne depasse pas le sommet ; le
« bonheur voulul que nous fussions justemenl arrives la.
« Nous I'avionscalcule ainsi, il est vrai, en montant; une
11 communication elail etablie a mi-cdlc par une double
<i rangee de cordes; nous cherchames a faire monter le
« materiel necessaire ; I'echelle portative dc Lloyd, de
u nouvellcs provisions de cordes, des pinccs, etc. Mais
« comment parvenir a lirer I'echelle conire le rocher?
« rien dc plus cmbarrassant. Lloyd s'etait muni de cour-
« roies, dc llechcs, de fer, pour tirer. il s'empara d'un
u fusil, allaclia une corde serrce autourdc la taille,par la-
« quelle nous le retcnions tous, puis il se dirigea vers le
« bord du precipice, du cote oppose, s'appuya en arricre
u conire la corde, et lira sur la moindre parlie saillante.
a Celte tentative eclioua ; il eut alors recours a une grosse
« pierfo attachce a un fil de plomb, qui, en se balancant
« diagonalement, scmblait devoir toucher le but. On se
« crut plusicurs fois sur le point dc reussir, mais lo mau-
« dit Dl ne voulail rien allraper, ct la picrrc allait se per-
il dre au loin. Eufin le vent changea pendant une minute,
n la pierre reparut, et ful promplcment reprise au cole
(I oppose.
a Trois degrcs de I'echelle furcnt places sur le bord ;
a on allacha une grosse corde au dernier, que nous lir.i-
a mes. avec precaution; puis, avec une autre corde
a epaisse de deux ponces, nous sanglames le haul de I'c-
chelle, rinclinant douccmenl au-dessus du precipice
a jusqu'a ce qu'elle fut sus[ieiidue pcrpendiculairemcnl et
a consolidee par deux negres sur Ic bord au-de.ssous do
nous.
« Tout est bieu 1 s'ecria-t-on, soiilevcz maiutenant. »
« L'echclle parul cnGn, scs pieds gagucrcnt le bord on
a nous elions, et nous la fixamessoiidemeut sur le col de
« la inonlaguc. Lloyd I'cscalada Ic premier on poussant dc
157
<i bruyantcs et joyeuscs acclamalions. Nons le suivimcs
« lous les trois. Au moyen d'un crochet qu'oii nous fil
« monter, nous planl.imcs Ic pavilion anglais, qui Holla li-
« brenient sur la redoutable monlagne de reler-Cotle. A
Cl peine I'eut-on apcrcu d'en has, que la fregate I'Invincible
a le salua dans le port, et nous rcpondimes par le (eu dc
(I nos ballcrics.
a Quoique nous n'eussions confic noire projet d'expddi-
u lion a personne, elle ful coiinue le matin memo dii
I depart, el allira sur nous rinlcret general. Arrives an
Cl hauldu rocher, que nons ba)ilisamcs du nom de Pic du
Cl roi GuUlaume, nous bOmes a la santc de Sa Majeslii, au
II pieddu drapeau, et la joie fut a sou comble. »
, Je n'ai pas le temps dc vous raconter mainlenant en de-
tail la journce complete de ces hommes intrepides; apros
avoir dine plus has sur la montagne, ils remonlcrent au
.sommet pour y couchcr. Quand vinl la null, ils allume-
renl une llamme blcue qui cclaira magnifiquement les alen-
lours de cetle scene; mais le vent gronda et les glaja
tellement, qu'ils burenl toule Icur eau de-vic, el s'envelop-
perenl inulilemcnl dc leurs coiivcrlures. Contentez-vous
de savoir aujourd'hui qu'ils laisserenl llotler leur pavilion,
et redescf'iidirenl sains et s.Tufs, d la grande admiration do
leurs compalriolcs. Je vous apprendrai bientot la lln de
leurs avenlurcs-
{La iuilc au procliain numiro.)
1S3 CAUSlilllliS
r.AUSERIES
AVEC HON FILS ERNEST
Un LES INVENTIONS ET LES DECOUVERTES
TROISltiHE MATINXZ.
Cunstructlon tl'un valsseau, — Lc rhaniiiT. — Kc Imh?- — Annioinir <lii
bois. — Un vjisseaii laticc l'ij hut. — Vapcurs tie for.
Aujourd'hui, nion cher ami. Jit M. de a son lils,
jc vais vous racontcr do.s clioses hicn surprenaiilos, donl
li's iioii.s insoucianls ne s'occupcnl ijiierc. Le monde esl
roiii|ili Je mcrvcillos ; Ics tioirs cnilloux i|iii se troiivpnl
dans la ponssiorc dosclicniin<:, k's hrniissalllnsqui poussoni
a lorl ct a travcr.s au milieu dos liaies, ct memo le briii
d'liorlie ipie vous fmilcz au-t picds. lout est nierveilleiix :
c'csl I'uuvrage ininiilablc d'uii Dicu loul-puissanl. Si vous
regardiezsoigneusemcnt avcc le microscope un dcs objels
((uejc viens de ciler, vous scricz clonne do le Irouvcr si
lioau. Mais I'liommc a aussi fait dcs clioscs digues de notrc
.ulniiralion, etje vcu.'s commeucer par en ciler quelqucs-
uuc§ avanl de m'arreler aux creations parfaites de Dicu.
le lc repete, je me borncrai a trailer un petit nombre de
CCS merveilles, car si je voulais vous entretenir de toulcs
cellcs ipio je connais, dies rcmpliraienl bieu des volumes
plusgrosquc ccuj de rii.i biblioibeque.
Avez-vous jamais vu un vaisseau? Vous avoz peut-Stro
vecu dans uii port do mor, et visile un vaisseau plusd'une
fiiis ; mais il est possible i[ue vous n'ayoz jamais songe a
autre chose, en lo voyant, qu'a son utilite. La construction
d'un vaisseau est chose merveillcuse ; il a fallu des siecies
de travail pour arriver au resullat que nous avonssousles
yeu.t aujourd'hui. Noe balit, il est vrai, il y a environ
quatre millc ajis, une arche, ou cspece de vaisseau, sans
mat ct sans voiles; mais Dicu I'avnit saiis doutc dirigedans
son cnuvre, car longtemps aprcs le deluge on construisil
(k's vaisseaux inconnnodesct grossiers. Vnyezccuxde noire
pays, il ya seulemciit deux cent cinquaule ans, el que les
pei[ilres de repoi[uc nous out rcpre.senles : cc sont dc
liiurdes masses semblablcs a dos cb.ileaiix, avec dcs pou-
pcs mcnacantes, cl surchargeos de vaius ornemouts. lie
nombreux perfeclionnemejits out on lieu depuis. Aujour-
d'hui les vaisseaux sont plus legers, plus forls, el offrcnt
plusde securite que ccux d'autrefois.
nicu de plus intercssaut a voir (pi'un vaisseau sur le
chanlicr. Lorsiiu'on enire d'abord dans Tarscnal, tout pa-
rait en dcsordre ; les ouvriers, alTaircs, fourmillent commo
des abeillos dans lecn-s ruches; le bruit d'une cenlainc de
baches ct de marleauxqiii I'rappenla la fois vous dcroulcnt
enlieremcnt;etmeme,apres s'elrchabiluoacctleconfusioii,
on ne pent se rendre comple de ce <iue font les ouvriers
sans avoir quelques notions de la manierc de conslruire un
navire.
Dans les pays barbares, les vaisseaux se lout d'ordinairc
nprds avoir valncu de grandes difllculles, en creusanl le
Ironc d'un gros arbre. Mais comnie il n'exisle pas d'arbres
assez volumineux pour laire d'un seal mnrceau un de nns
plu.> pclits vaisseaux, il faut y suppleer par la coustruclion ;
il faut avoir recours ii un grand nombre dc pieces soigneu-
senicnt Inillees et ajuslees ensemble. C'csl la ce que je veux
cssayor de vousdccrire. Le terrain du chanlicr est di.sposo
de manicre a former une pente imie jusqu'a la raer; de
chaque cole il y a une rangee d'epais blocs de chene, d'en-
viron trois picds de haul, et eloignes les uns dcs aulres de
quatre. Le vaisseau lout cntier sc tienl dessus a mesure
(1,1 Vu'j. If 11' ill, |i. 120.
qu'on le b.ilil, et c'est de la i|u'on lc glisse .1 I'cau qu.iiid
tout est achevc. On commence parcouchor sur cos blocs
un gros morceau de bois de charpontc coupe carre, qui
traverse toule la longueur du navire, ct qui porle le nom
de quille. Vient cnsuile rarrangcmeni des couflcs. (|uc
Ton a preparees de la maniore la plus curieuse, (|ui for-
ment les cotes, ct offrcnt une grande res.semblancc avec
les coles du corps d'un animal. Ohacune dnii avoir la forme
qui lui est propre, sans quoi lc vaisseau aurait niauvaisi
lournure etne pourraitselenir sur I'eau. Ensuile on ]ue
pare une maison, ou espece de hangar, aussi long que
la carcassc du navire, sur les murs duqnel on crayuiuie
trcs-exactcniciit la forme de chaque morceau dc chaiiicnle
i
snn LES INVENTIONS ET LES DfiCOUVERTES.
,i la place qu'il rtoil occuiior; ]iiiis on l.iiHc dos jibnclies
il'aprescrs formos; on fait vcriir dii liiiis do divers eiidroils
alin dcclioisirles iiinrccaus Ics plus coiivenaldcs. tcls que
ceux quioni pousse de Iravers avecla courLe vouhip; mais
on ne rcnconlrc pas loujuuis du Ijuis exaclemeiit de la
lormc necessaire, et, dans ce eas, it faut la lui dnrmer de
foree. Mais, me dircz-vous. comment peut-on enuilier uii
morceau de bois de plus d im pied d'epaisseiir? Au raoycn
de la vapeur. Chaque morceau se place dans une hoile pro-
fnndc nil Ton fail penetrer la vapeur de I'cau bouillanle,
jusqu'a ce qu'il devicnnesouple, et puisse secoiirber a vo-
lonle; line fois sees, on les coupe de manierc a s'adapler
lun a I'autre, puis on les cleve en inlroduisant nne dcs
eslremites dans la quillc. Le haul du navire est traverse
par des poutres d unc charpentc a I'autre. Mais avant tout
ccla, cependant, des morceaux dc Ijois sont Cses presipie
droits a cliaque bout de la quille : I'un s'appellc la prone,
cl I'autre VelambnI.
U' hatimenl prend alors la forme d un vaisseau, ou plu-
lot represenle sou squclctte ; car les clnrpentes sont veri-
lablement les os d'un navire. Maintenant ii laut que nous
le revetissions do chair et de peau, nu. se'.on I'exprcssion
du conslruclenr, il s'a^il de le border On cmploie, en ge-
neral, le cliene a eel eflet, a cause de sa soliJile a toule
eprcuve ; cbaque planclie separce est (ixce au\ couples,
non avcc des clous qui sc rouillcraieiit promplement el
laLsserairnt des Irons, mais an moyeH de longs morceau\
de bois opals, appeles chevillos, qui traversenl .i la fois la
plajicho el la charpontc.
Lorsquc toutes ccs choses sont en place, on s'occupe de
boucher les crevasses ol les coulurcs des planches avcc do
rctoupe ( c'esl-.i-dire avec de vieillcs cordos mises en
pieces), introduite, serree cl bien gniidronnce. On recouvrc
cii outre il'unc fouille mince de cuivre loute la parlio de.s-
linee a rcslcr conlinuellemeni dans I'eau, afin d'empeclier
los vcrsde mcr de pratiqner des Irons dans les planches,
Los mats se preparent ensnile. Quand il s'agil de petils
vaisseaiix, nn seul morceau di' bois, pris d'un beau snpin
bien droit, suffit pour les laire ; ceu\ de grnnde dimension
sonl composes de plusieurs morceaux .ijustos elsolidcmont
lies ensemble par des cerdes de ler. lis sonl places droit
a leur place el reposent snr la cpiille, ou plutut sur un
autre morceau de cliarpenle sur la quille, qu'on nommc
contrc-quille. Le bcaiqirc esl nne cspece de m.il oblii|ue
qui s'eleve en avanl du vaisseau cl s'appuie sur la proue;
vicimenl ensuiie les plajiches placees sur les poutres qui
traversenl pour finnier le lillac, el voici lo vaisseau pn'l ,i
r-tre lance a la mer.
Co premier essai est magnilique a voir, .surtoul lor.squ'il
s'agit dun vais;cnu do guerre, eu d'un b.itimont destine
an voyage des Indes orientales. La lotile so presse loul
autour, il est cncombre de gens qui vont a bord se lancer
en niome temps dans la mer. La poup-^ est toujours la par-
tie la plus rapproclioe de I'eau; et d'ordinaire, line dame
prend avec bcaucoup de cereinonic unc bouleille de vin,
ipi'i'lle brise contrc lavant du vaisseau, en rappclanl du
nom qu'on csl convenu de lui donncr. Ccci a lieu quand
lout est aclicve; mais les ouvriers avaicnt etc employes
prcccdemmenl a renverscr a coups de martcaiix les grands
poteau\ qui supporlaienl le vais.scau de cbaque cole, ainsi
que plusieurs blocs de cliene places en dessous, afin de le
laisser glisser plus facilement a I'eau. EnDn on coupe la
grosse coi-de qui i-client la ponpe. puis le vaisseau descend
lenlement d'ahord, el avec bcaucoup de niajesli! dans la
mer, an milieu des oris et des acclamations joyeuses de la
foule assembloe; les agres, c'esl-.i-diro lesdifferentes cor-
desollesm.its snporieurs, sont d'ordinaire places aprcs qu'il
csl lance. Maisje nai |ias la place de los dccrirc ici ; d'ail-
leurs ilserait difCcile d'y rieii conq)rendre, sans voir les
objets eu.x-momes.
Quelques semaincs sont a peine ccouldes. cl voil.i ce
galant ei|uipage i|ui abandonnc le port el se dirige vers de
lointains pays. Voyez commc il s'incline avcc grace au
souflle do la brise, cominc ses torches sc voilent: voyez
cos blanches ct magnifiques voiles rellelcr les rayons du
soleil de leurs surfaces polios ct arrondics. 11 fend les
llols qui s'elevent autour de lui, el se frayc un passage
nu milieu dcs eaujc. 11 se rapelisso par di gres ; bicntot cc
ne sera plus qu'un point dans res|iace; enfin il disparait
a nos yeux I'nissc le bonhcur ne pas I'abandonner I
La solidite d'un vaisseau depend en parlie de la qualile
du bois qu'on enipliie ; ou prefere gcneralcmcnt le chene
en Angleterrc; anx ludcs, les vaisseatix sont construils
d'un bois tres-prccicnx, Ic leak. 11 y a plusieurs qualitos
dans le bois qui le rcndent propre a la construction d'un
vaisseau, par exemple, s'il est solide, diir, facile a couper,
s'il retiont les ehcvilles et bs clous qu'on y iulrodult, cl
s'll llotte snr I'cau. Ces jiroprieles dejiendcnt de sa con-
sruction particuliero.
II esl curieux d'o!iScrver un tres-minco morceau do
bois laiUe a leavers la vcine, tel qu'oi; pout Ic voir a I'aide
du microscope. Le bois csl compose d'un nomhrc im-
mense de tubes ou de conduits delicals, ranges I'un ac6;c
de I'aulre, qui Iraversonl loute sa longueur. Lcsdimcnsions
ue sonl pas toutes semldablcs. Au centre meme il y a
nne luun- do pelites cavitcs scmblables ;i des liuUcs d'c-
eumc. mais solides, el cetle masse .s'appelle la mnetle. Les
conduits L-s plus rapprochcs do la mocllc sc Irouvcnt
[iressos par la croissauce du bois qui les environno, etsoni
par consequent mieux Dxos ensemble, cc qui donnci cetle
partie du bois, qu'on nomme le caur, plus de solidite el
de valeur. Ces tubes creux rcndent aussi le bois plus leger
que beau,quoique sa substance soitreellemerl plus lourde ;
il faul encore leur allribner sa durete. Ce sonl ccs tubes
aussi qui se prelejit a rccevoir le clou qu'on y cnfonce cl
Ic reliennent soliilemenl.
Le premier avantage du bois consiste dans la durec; il
y en a qui se pourril promplement, cl (|ui esl par con.se-
qnenl loul .i fail impropre .i la couslruclion d'un vais-
scan. Le fameux cedre du Liban, dnnt I'Ecriturc sainle
nous parle si souveni, qnnique le plus durable de tons les
arbres, ne saurait eonvenir aiix vaisseaux a cause de .sa
qualile molle, fiiblc el fragile. Le cypres resiste a la des-
Iruction du temps d'une manierc surprenanle: on suppose
quel'arche de Noc fut faite de ce bnis. Ceiix dcs arbres qui
grandisscnl lenlement sonl prcferables .i Ions les aulres,
el ecus qui siilcvciil en plein air sont supericurs aux
arbres des t'paisses forels.
(jue pcnsez-vous du for pour la conslruction d'un vaii;-
seau ? Vous allcz eroirc ([uo je vous propose une ciiigmo ,
cependant il est posllif (|ue les vaisseaux dcslincs a fairc
de longs voya.gos sont construils en for, ct reinplissent ,i
mcrveille le but qu'on s'esl propose; sous bien dcs rap-
ports, ils sonl prcferables aux aulres.
rarmi les avantages qn'offre un vaisseau de for, j'in-
dii|uorai ceux-ci : prcmicrcmenl, .-.u bout d'un grand nom-
103
CAUSEniEs sun les iinventions et les dEcouvertes.
bre d'ann(?csde servico, Ic fond n'csl j.imnis oncnmbri5 par
les niauvaiscs hcrbos cl Ics coquilla^jcs, landis (luc Ics au-
ti'es se salisspnt |irom]ilcincnl ; socundonienl, s'il vicnl a
licurtei' conire un rochcr, Ic domniaijo poi'le sciilenicnt
sur line pi'tile parlio facile a I'acconimoder, el commc ccs
vaisscauxsoiit b.itis d'ordinairc au nioycn dc compnrliiiicnis
Ires-solidi'squin'ont aiicun rap|iort Ics uiis avcc les aulrcs,
quaiid bien meme un Iron se fornierait dans unc dc scs
divisions, Ic rcsle n'cn souffrirail pas: un pai'cil sinislrc
causerail en pen d'licurcsla I'uinc complete d'unvaisseau
de bois.
(Jiiel niagnififiuc l(''mni;,'nnp;e de la puissance luimainc,
que cellc ci'calioii du vaisscau, ccs vagues domplces, ccs cs-
paccs parcnurus, net Qc6m fianclii! Smivent, lorsquc j'lia-
bitais la villc d'Ancone, je passais des jours entiers sur Ic
mole, oil J'allais visiter uii capitainc dc nics amis, el lout
mon plaisir clail dc conlcnqiler a loisir les nombreux
vaisseaux, dc matures ct de formes diverses, qui sillo-
naienl I'ondc dans toulcs les directions. II n'y a pas do
spectacle qui donnc unc plus haute idiie dii gcnic humain
cl de sa jiuissancc.
Bientut, clier Ernest, je vous parlerai des dcrnicrs pro-
diges ct des derniers triompbcs de rimluslric bnmaine,
c"est-a-dire de la vapfur appliqui'c aux navircs dans res
derniers temps.
A nOS COa&BSPOND&NTG.
I A M.iil L I! II. V -l.K Dcililc-s Jc rlii^lo re, lu I It-iur lit mi! i-c rif
A H. L. C. D. —Lc voyage dc tout csl iroiicoiMiu. I soul pas iiilciroiiipues. I.a siiilc |iiiiiJn jplaic il :;-
A M. I.. - Ustisgmcnls dc (lofcic ciircliciinc soul arcqiirs. lo ii" VI, rjiii |iainllia au coiiimtiicciiicni d'avril.
^2 faris. — TylHigraiiliic d'X. lleNr rl (lotii|i., ruc dr ^0|I|^, "il. ^j —
^
Li';
LIVRE DES FAMILIES
JOURNAL DE MONSIEUR LE CURE.
W" e. —I" Voiun.o.
i" Avcil 1845.
lK MOIS DU JFAINE CHRETIEN.
LES HOOATIONS.
Dans cctle parlio dcs Gaulcs qui, plus larJ, pril le noui
..e Daupliinu, divers llcaux porterent, vers la fiu du cin-
ijuieme siccle, uiie profondc desolation. On y resseiilit
; tasieurs tremblements de terre, Ics betes feroce.s rava-
1. ;aienl les campa^nes et venaient jeter la Icrreur ius(|ue
msla ville dc Vienne qui elait, a cetteepoque, unegrande
Ic. Toutes Ics nuils on cntcndait des liruits effrayanis (jiii
mM-nicnt mciiacer la ville d'une imminenle mine. Saint
imert elait alors cveqne de la ville que nous venous de
miner. Quelle ressource employer conlrede pareils des-
ires? La philosopliie huniaine cherclic a les e.'spliqucr,
lis elle est impuissante a les conjurer. Le digne pasteur,
iche de I'alarme de ses pnuples, ne vit qu'un iiioycn d'eii
•eler Iceours, la priere. II cxliorla ses diocesains a le-
: leurs mains suppliantes vers Celui-la seul cpii frap|ie
■: qui gueril, qui abal cl rclcve, ipii perd et qui re6su.scile.
11 institua.a cetefl'et, unc procession solennelie qui devait
avoir lieu en chacun des Irois jours qui precedent la fete
de 1' Ascension. On s'empressa de repundre ii I'invilation
du pieux eveque. Les flcaux cesserent, les peiiples repri-
rent leur ancienne securite, car leur esperance n'avait pas
cte trompee. Mais coninie la priere n'a point pour unique
fin d'implorer les grilces divines, mais qu'elle est encore
I'expression de la reconnaissance, on ne suspends point
les processions quand les tro's jours q'.n precedent I'As-
cension rcparurent I'.ini.t-e suivanle Tuulc 1 Erli'-e dc
France fut vivcment frappee de I'lieureus resullat qm avail
cte obteini par les prieres ( logaliartcs ) failcs dans le Icr-
ritoire de Vienne. Le concile assemble u Orleans, en 51 1 ,
ordonna que desormais on lerait dans cliaque diocese dcs
processions analogues. Plus lard, I'Espa^^ne adopta ces Rii-
gatkms on supplications solennelles, mais on les li.'ia aux
trois derniers jours de I'oclavc de la Pcntecote. EnDu,
Rome ne dedaigna pasde suivre rcxcmpledc la France, sa
21
162
LES SAINTS
lille aineo. Lc pnpc I.con III Ics y iiisliUin vers la llii ilii
huilii'inc sioclp, cl aJupla los Irois jours qui piTooilenl
I'Ascpusiou. DionlM I'uiiilnrmile s'claWil, sous cc raiiport,
dans loulc l'Egli^e occidculale, cl los feles des teles liumi-
liees, cnmnic los noniuie saint Sidoine, ou Ics proslernc-
menls ilu pcuple, ainsi que Ics appcUc un aulic aulcur,
juircul place dans le cycle fcslival de I'annce chrelienric.
Os processions, dans Ics paroissos de cauipagne, se foul
an loinlaiu. On y clianlc des psaumes cl des antiennes ainsi
(pio Ics litanies des saints. On y prlc le Seigneur de bcnii-
les frnils de la lerrc. On y emploie, commc il vient d'eire
dil, la puissanle intercession des amis de Dicn. Laissons
parloi- I illuslrc anicur du Genie du Christianisme :
n Lcs cloches du hamoau se j'ont entendre, les villageois
« quillent leurs Iravaux ; le vigncron descend de la collinc,
u le laboureur accoui-t de la plaine, le Ijuchenni sort de la
ul'urel; les meres, fermant leurs eabanes, arrivent avcc
B lenrs enfants, et les jeunes Giles laisscnt leurs I'uscau'i,
« leurs brebis et leurs fonlaincs pour assislcr a la fete. On
(I s'asseitilde dans lecimcliere dels paroisse.snrles tombcs
« verdoyaiites des aVeux. Bioiilot on vuil parailre le clcrgc
» destine a la cercmonic ; c"est un vicux pastcur qui n'cst
« connu que sous le nom de eure, et ce nom venerable,
« dans Icquel est vcnu se perdre le sicn, indiipic moins lc
<i ministrc du temple que le pcre laborieux du troupcau.
« II sort dc sa rclrailo, b.ilie aupres de la dcmcure des
« morts dont il surveille la ccndrc. II est elabli dans son
« presbylere, commc ime garde avancee aux Ironlieres de
(c la vie, pour reccvoir ceux qui cntrent et ceux qui sor-
« lent deccroyamiic desdouleurs. Un puils, des peupliers,
« une vigne aulour dc sa fenetre, quelques colombes, com-
ic posent I'herilage de ce roi des sacriDees. »
« L'elendard des saiuls, antique banniere des temps elie-
<c valeresques, ouvre la earrierc au Iroupeau qui suit pelc-
i< mele avec son pastcur. On enlrc dans des chemins om-
« brages et coupes profondcmeut par la roue des chars rus-
u tiqucs; on Iranchit de haulcs barrieres, formees d"nn
Il seul Ironc de cbenc ; on voyage le long d'une haie d'au-
« bcpincs on bourdonne I'aheille el oii sifllent les bou-
« vrenils et Ics merles La procession renlre
II cnCn au hameau. Chacun retourne a son ouvrage : la re-
II ligion n'a pas voulu que lc jour ou Ton dcmande ii Dicu
II les biens de la terre tut un jour d'oisivele Avec quelle
II esperance on enfonce le soc dans le sillon apres avoir
II implore Celui qui dirige le soleil el qui garde dans scs
Ircsors lcs vents du midi et les liedcs ondces ! »
Uans Ics premiers temps de relablissemcnt des Roga-
tions, on clait oblige de s'abslenir du travail pendant tonl
le jour. Mais comnie ce sont plutut des journees de peni-
tence el de morliQcation que de vcritabksleles, on se con-
tenta d'obligcr les peuples a la procession des litanies el a
la messe et non a un complel repos. Le jcfinc fnl remplaco
par une simple abstinence des aliments gras, car on relic-
chit que le temps pascal, epoque d'une sainle joie, ne pou-
vait s'allier avec ce genre de maceration.
Que sont aujourd'hui pour les grandes villes, surtoul
lelles que Paris, les Irois jours des Rogations? Avant nos
troubles politiques et religieux de 1789, on voyail circuler
dans les rues et sur les places publiques de la grande mc-
Iropolc, les croix et les bannicres que snivail un nombreux
clerge, accompagnc, a son tour, d'une population consi-
derable. Si Ton n'y avail pas a bcnir des terres ensemer-
cees et des .irlires charges de (leurs, on savail qnc de la
main bienfaisante dc Dicu devait eependant desccndre sur
la I ile lc Iresor des grains et des fruits qui la nourrissent.
La ville joignait scs v(rus et scs priercs a la campagnc, car
les liabilanis de I'une elde I'autre out a invoquer le memo
pere qui est aux cieux. Aujourd'hui la procession se dc-
roule solitaire dans renceinte des temples, aulour des co-
lounes qui en portent les voutes. Le bruit du monde I'ef-
fraye, de ce monde qui s'ecoule indifferent devanl les porles
de la basilique el qui ne pcnse pas meme aux supplications
qnc lcs levitcs du saint parvis foul monler vers le ciel cu
sa favcur. Ileureux encore ceux qui, dans le nialheur de
leur indilTerence, n'insullent et ne blasphemenl pas la main
genereuse qui leur depart le pain de chaque jour I
II cxislail, durant lc moyeu age, certaincs coutumos fort
singuliercs dans ces processions des Rogations. Le cclehre
Dnrand on Durantis, eveque de Mende, au treizicme siccle,
dil qu'on pintail en tele dc ces processions un cnorme
serpent ou dragon en carton ou en bois peinl. La queue de
I'animal elail drcssce pendant les deux premiers jours,
niais au Iroisieme, ce serpent syndiolique elail porle dcr-
riere la procession, la queue baissee. Cela signiliait que
sous la loi de nature el cello de Mo'ise, figurees par les
deux jours, le demon cxercait son empire sur le monde,
niais (pie souslo loi de grace, figurec par le Iroisieme jinir,
Vnnliquc serpen! avail ele vaincu. Pour apprecicr ce sym-
holismc que nous tiouvons aujourd'hui bizarre, il faut so
reporter au genie de I'epoque et ne pas jnger le Ircizicmo
siecled'aprcs nos temps modernes. Neanmoins, il s'en etait
conserve qiielques traces qui out fini par disparaitre dans
le siecle dernier. Ainsi jusi|u'en rannce 1700, a la proces-
sion de Saint-Qniriace, paroisse de la ville de Provins, on
a porle au haul d'un baton une ligure de serpent. En eetle
annee, on s'elail aviso de placer dans la gueule de ce rep-
tile de carton un feu d'arlifice qui causa quelques dom-
mages, el qui moliva la suppression de ccl antique rile
des Rogations. Au commencement de ce meme siecle, on y
porlail encore, a Rouen, deux grands dragons que le peuple
nommait gargouilles.
II exislait a Angers une eoulume beaucoup plusinslruc-
live et plus morale. Le niardi des Rogations, le clerge de
la calhiidiale enlrait dans loules les oglises qu'il rcncon-
Irait sur son passage, et ne faisait que les traverser en
chanlanl une anliennc en I'honneur du patron. Le pcuple
appclail cctle ceremonie la procession dc la haie percee.
On croil que c'etail pour mcltre en acle symbolique, s'il
est permis de parlor ainsi, ces paroles del'Apolre, qui sont
pleines d'un sens profond : ii Nous n'avons point ici-bas
une dcmcure permanonlo. » Qu'esl-ce en effct que la vie?
un pelcrinage de quebpios instants plus ou moins prolon-
gos, mais qui dnivcnt avoir un Icrme. Aussi I'Aputre ajoutc ■
<i Wais nous cherchons la dcmcure, la cite ii venir, n ot
cclle-ci est la seule verilable, la seule dignc d'en porter le
nom.
VABJEXES.
Le mois d'avril n'offrantpasdcsolcnnilesrcmarquablos,
nous avons cm devoir remphr I'cspace qui nous est re-
serve dans cc journal, par divorses notions relatives a dis
sujols religieux, gcncralemcnt assez peu connus, ou du
moins assez mal connus des calholiqiies vivant dans lc
mondc. Nmis csperons que ccs details nc leiir pnrailronl
]ioinloiscux, car ricn dc ce qui liciit a rorginisation do la
Siaude famille clii-elicnne ne peut elre indiflercnl aux
iiicrabrcs qui la composciit.
1° LE PAPE.
Au sommet de la calholicite, nous voyons le supreme
paslcur qui lient les clefs symboliques de la puissance dc
Jcsus-Clirlsl, clicf invisible de I'Eglise. Avant de s'clever
au cicl aprcsson admirable mission remplie sur la lerrc, Ic
Cbrisl Irionqihant laisse .i Pierre, prince de Taposlolat, le
soin de paiire les brebis el les agneaux. Remarquons d'a-
bord ces Icrmcs si admirablcmeut cmprcints de la dou-
ceur qui caraclerisc le cbrislianisme. C'est sous remblenie
d'un paslcur que Jesus-Cbrisl vpul parailre. II ne se pare
point de ces lilres dicles par rori,'ueil luimaui, lels que
ceux d'empereur, de roi, de monarque, dc prince. C'est un
pasleur.... Je suis, dit-il, le bon pasleurqui donnc sa vie
pour ses brebis. Son vicaire, sur la tcrre, aura un tilrc
ofliciel parfaitoment analogue ii celte tendre appellation. Cc
sera le PAPE, c'est-a-dire le pere, ce nom grec de PAPPAS
jiar lequel un enfant, profondement affectueux, desisne
raiileur de ses jours, el qui, dans notre langue, est celui
de PAPA : I Quel titre serait mieux approprie a la lonction
du viciire de Celui que nous invoquons tons les jours sous
le mini de Pere?
Commesuccesseurde saint Pierre, le pape est done in-
vesli du nieme pouvoir que ce prince des apolres. 11 est
le centre dc I'unilecalholique. Quiconque pieconnail celte
liaule palcrnilo, ne pent se dire niembre de la famille clire-
licmie. Vniiicmcnt on lerait profession de croire tons les
dngmcs de la foi expnmes dans le symbole. Des lors qu'on
s'isole du bercail donl le pape est le pasleur, on n'ap])ar-
ticnl plus au Iroupcau Mais que disons-nous? le symbole
lui-meme renferme une croyance explicite a la saiulc Eglise
calliolique. Qui dit Eglise, dit sociele, et qui dil societe,
cxprime une aulorile dominante, sanslaquelleil n'y a plus
que I'anarchie. Qui dit loi, dil unite, car 11 ne pent raison-
nablcment esisler des categories indefinies et multiples, et
par consequent contradictoires de croyance. Cclle-ci e.st
UNE ou bien elle nest pas. Mcconnailre le pape et se dire
Chretien, c'est reconnailre uii cercle et nier le centre au-
quel tons les rayons vont aboutir. Mais nous ne faisons
point ici de la conti'overse, et Ton voit I'aillcurs, paries
principes poses, qu'elle est superllue.L'abnegation complete
du cbrislianisme, quni(iueinnnimenl deplorable, etd'ailleurs
tres-inationnellc, cheque peul-elre encore moins que I'in-
consequence logique dont nous pailons. Le pape est con-
sidere sous un quadruple aspect. II est 1- le pontife souve-
rain de.l'Eglise universelle; 2" le patriarcbe de I'Egli.se
occidcnlale, en parliculier; 3" rcvequc du siege de Rome;
4° le prince temporel des Etats dils de I'Eglise.
En sa premiere qualite, il est le chef de tons les aulrcs
ponlifes places a la tele des dioceses sous diverses deno-
niinalious. C'est lui qui les institue, c'est-d-dire qui leur
dounc le pouvoir de gouverner spirituellemenl le territoire
qui lour est a.ssigne. En France, le roi iiomme lcscvei|ues,
mais celte nomination ne pcut leur conferer aucune puis
sance avaul ((u'ils aicnt recu lours buUes d'institution.
C'est apres la reception de ces dernieres qu'ils iTooivcnl
leur consocralion. Tout prelat ([ui nc serait pas invesli de
la puissance spirituclle, conferee par le pape, serait un
DU MO IS. •'c;;
intrus, s'il cxercait une autorile quelconque. Pcrsonne,
dit I'Espril-Saint, nc s'altribue un iionueur, un pouvoir, si
ce n'est celui qui est envoye de Dieu.
Commc marque de ce supreme pouvoir, le pape, dins
les grandes ceremonies, a la tele couvcrto d'une tiare. C'est
un bonnet lond surmonte d'une croix et orne de Irois cou-
ronnes superposees. II portc la mitre comme les eveques
dans les occasions moins solennellos rt lorsqu'il oflicic
pontiDcalement, c'est-a-dire quand il chantcla messc.
Lorsquc le pape marche processionnellenicnt, on portc
devant lui une croix. Celle-ci, que Ton se figure habilnel-
lemcnt comme formee de trois croisillons transversaiix,
nest pourtant en realite qu a une seule branche et orncc
de rimagc de Jesus-Christ cruciQe. Pourquoi done voyons-
nous si souvent, en France, dans nos trophces religiciix,
une croix a trois branches et sans Christ pour representer
la papaute? Nous ne pouvons repondre que par une raison
bien peu scrieuse. C'est que dans ceci, comme dans bien
d'autrcs occasions, les arlisles nous bercent dans leurs
fantaisies. Assurement ici elles n'ont ricn de dangorenx iii
d'lnconvenanten elles-memcs, mais toujours est-il qu'elles
offensent la verile, et que jamais a Ronie on n'a vu porlor
devant le pape celte croix imaginaire, que jamais aussi le
pape n'en a porte lui-meme une semblable a la main, en
guise de crosse ou baton pastoral. Quand le souverain pon-
tife consacre une eglise ou iin aulel, quand il consacre un
ovoiiue et qu'il ouvre la porte sainle pour le jubile (nous
cipliquerons ccci en temps opportun ), il lient a la main
une croix portee .sur sa liampe ou baton. Cetle croix n'a
pareillement qu'une scule branche, mais Nolrc-Seigncur
n'y est point figure en elat de crucifixion. C'est la sculo
difference qui distingue celte deruiere croix de celle qui
est portee devant lui. Le pape n'use jamais de crosse comrac
les eveques.
Dans I'usage ordinaire, le souverain pontife a une sou-
tane blanche. II est revetu d'un rochet de Iin garni de don-
telles, et d'une mozelle ou camail de velours rouge horde
d'hermine. Par-dessus le camail il a une clole brodoe d'or.
Sa calotte est blanche. Sa chaussure, ordinairement rouge,
est brodce en or et ornee d'une croix. La pcrsonne qui est
admise a son audience se prosterue el baise celte croix.
On a souvent cherche ii deverser sur eel acte respecluenx
un certain vernis de ridiculite. Qu'y a-t-il done d'cxcen-
Irique dans un acte de veneration pour la croix qui a ra-
chcte le monde ? Ccrles, encore, s'il ne fallait pour oble-
nirdes richesseset deshonncursquebaiser la mule profane
des potenlals qui les distribuent, de quelle fabuleuse mul-
liplicite de prostrations de cello nature ne seraienl-ils pas
journellementassieges?... Passons, car s'il fallaitcombatlre
une a une les innombrablos contradictions de I'orgueil
mondain, notre plume nc pourrait y suffire.
Le second litre du pape est celui dc patriarcbe d'Occi-
dcnl. L'Eglise universelle est subdivisee en deux langues,
la latino et la grecque. Lorsque le palriarchc de Consian-
tinople ctait dans I'unite calliolique, il occupail le premier
rang parmi les eveques orientaux. II ne rcconnaissait au-
dcss'js de lui, dans toule I'Eglise grccc|ue. que le pape.
chef supreme, au spirituel, de I'univers calholi(|ue. A I'c-
gard des Latins, le souverain pontife exercail en parliculier
celte supremalie patriarcalc. Aujourd'hui il est en rcalile
le patriarcbe des deux grandes fractions de la catliolicitc.
Mais si jain.iis rOrient renlrait dans le giron de ruillii)-
do.\ie, le palri.iiche deConstanliiioplc, encoinnuiniun avcc
1C4
LES SAINTS
]e saint-sii^gp, pourr.iil roprcmlre sa primilivc aiitni-ile, ct
alois lo patriarcal latin on li'Occiilonl redevionJrait ce qu'il
cl.iit dans Ic principc, sc boriiprnit, en d'autrcs lermes, !i
;cs atlrihulions specialcs el distinctes. Uu dcveloppcmcnt
plus considerable ne saurait cnlrer dans notre cadre, ii
ce sujet.
Oiilre ces deux principales altriliulions, le pape est I'c-
veque du diocese de Rome, compose de la ville et d'un
pelil lerritoire qui la circonvient. II dolegue ordinaire-
nienl la majeure parlie de ses fonclions ct de cello solli-
citude diocesaine a un prince de I'Eglise, revelu de la
pourpre romaine. C'est le cardinal-vicaire. C'est lui qui
fait ]es mandcmenls, qui gouverne le clergedioccsain, qui
admir.islre les sacrements dc la conflrmatinn el del'ordre,
qui, enfln, remplil dans ce diocese, toule la charge d'un
cveque. Le callicdrale est placee sous I'invocalion de saint
Jean-Bapliste el de sainl Jean rEvangelistu. Elle porle le
litre de Sainl-Jcan de Latran. C'est dans celle basilique
qu'apres son election, le pape va prendre possession de
son siege, en qualile de successeur desainl Pierre, de pa-
triarche d'Occident el d'eveque de Rome. C'est done tout
a la fois I'eglisc papale, I'egbse palriarcaleel la catbodrale.
Une erreur qui, celle fois, est parfaitenicnl innocente, est
celle qui consisterait a regarder la soniptucnse et admi-
rable basilique de Saint-l'ierre dn Vatican comme la pre-
miere en dignile dans la ville el le mnnde. A Saint-Jean ;Je
Latran appartient d'une manierc exclusive cette insigne
prerogative. Cette basilique est la premiere qui ait etc
conslruile a Rome, anssilot apres que la paix eul eld ren-
due a I'Eglise. Ce ful un jour bicn beau, bien consolant
pour celle epouse mystique de Jesus-Cbrist, que celui ou,
nprcs avoir vaincu le paganisnie par la patience, elle vit un
puissant emprreur qui, lui aussi, n'avait pu vaincre que
par la croix, ceder son propre palais, autrefois celui de
Keren, pour y creuser les fondenients d'un temple dcdie
an Dieu Sauvcur. La premiere pierre en ful posce par Ic
pape saint Sylvcstre I", en Ian 324. La dedicace eul lieu
le 9 novembre, el enfin les snccesseurs de sainl Pierre
purent sortir des catacombes, on la persecution les avail
si longtemps relegues, pons installer an grand jour leur
Lienfaisante el civilisalrice suprcmalie. La basilique de
Saint-Pierre, fundee encore par le grand Constanlin, ne
selanca dn cinpio de Neron qu'apres rinanguralion de
celle de Latran. A celle-ci, done, la priorile chronologiqne
et le droit d'ainesse. C'est neanmoins a Saint-Pierre que se
tiennenl les grandes cbapellcs papales, el c'est a I'abri de
son dome splendide que s'eleve la residence la plus babi-
tuelle du clicf de I'Eglise.
Une qualrieme prerogative distingue le pape. II est nio-
narque lemporel d'un lerritoire connu sous le nom i'Etal
pontifical. Sous ee rapport, il s'assied an banquet des
rois. Ceux-ci out a Rome leurs ambassadeurs et le pape a
les siens dans les cours de I'Enrope, .sous le nom de Ic-
gats, nonces, intcrnonces. Mais pourquoi, demande-l-on
quelqnefois, le vicairc de Jesus-Cbrist excrce-l-il un pou-
voir tcrrcstre?Fleury, qu'on ne pent .soiipconncr de Halter
les pa|>es, nous repondra : « Tant que I'empire romain a
« subsisle, ilrenfermaildanssavasteetenduepresque loute
o la chrclicntc : mais depuis que I'Europe est divisce entre
« plusiours princes independanis les uns des autres ; si le
pape ei'it ete snjet dc I'un d'eux, it cut etc a craindre
« que les autres n'eussenl en peine a le reconnaitre pour
« pcrec imniun,et que Icsscbismesn'eussenlele frequents.
On pent done croire que c'est par un effet parliculier dc
« la Providence, que le pape s'est trouve independanl et
11 maitre d'un Elal assez puissant pour n'l'tre pas aisement
opprime par les autres souverains, aDn qu'il fi'it pins
» libre dans I'cxercice de sa puissance spiritnelle, el qu'il
piit contenir plus facilement tons les autres eveques dans
u leur devoir. »
Notre grand Bossuet parlage la meme opinion. A elle
viennenl se rallier tous les bommes imparlianx. N'esl-il (las
permis de croire .i la protection surnalurelle qui couvrc
de sa puissanle egide cette principaule dont les ressonrces
humaini's soul si mediocrcs? Dopuis dix siccles elle voit
lombor aulour d'clle, se morceler, se modifier lani d'autrcs
souvcrainetes lerreslres. Elle seule resle deboul, el les
plus tcrribles lenipetes semblent de plus en plus la conso-
lider. Obi inconlcstablcment, a noire avis, il y a ici !e
doigt de Dieu, quoique ce pouvoir lemporel ne soil pas
cssenliellemenl inberent ii la suprematie spirituelle du
pape.
•Juels sont maintenant les litres donl se decore le hout
personnage cpii est invesli dela papaute? Ecoutez :
« Gregoire, eveque, serviteur des servileurs de Dieu. »
Eveque! il garde en eflot, il surveille le Iroupeau qui
lui eM confie, car c'est I'etyniologie de ce lerme. Eveque,
gardien, surveillant par excellence, car il a succede a I'a-
polre auqucl Jesus-Clirisl a dit : n Pais nies brebis, pais
mes agneaux. » — Mes brebis, c'est-a-dire les pasteurs
secondaircs. — Mes agneaux, c"esl-a-dire les fideles.
Serviteur des servileurs de Dieu ! parce qu'il est le vi-
caire de Jesus-Cbrist qui a dit : « Que celui qui est le plus
grand parnii vous( il parlaita sesapolres)deviennecommc
le plus pelil, et que celui qui lienl le premier rang soil
comme celui qui scrl. »
Penelrez, maintenant, jusqu'au fond de ce Vatican, qui
i-eunit taut d'objets d'arl dans ses vastes et nombreuses
salU'S. Entrez dans rapparlcmcnl qu'occupe le deux cent
cinquanle-qualrieme successeur de saint Pierre. Une cel-
lule de moinc se presente a vos regards snrpris. La couchc
sur laqnelle prend son rcpos nocturne I'augusle bicrarquc
qui porle la triple couronne est formee de (|uclqurs botles
depaille, sans anire accessoirc. Un prie-Uieu, une table
tres-ordinaire, quelques images en composent le riche
mobilier. Pninl de luxe dans les rcpas, une frugalile se-
vere y preside. Si vous ctes admis a I'honneur de son au-
dience, quelle loncbanle paternitc ! Nous sera-t-il permis
a ce sujet de consigner ici une anecdote dont I'aulhenlicilc
nous est garantie par un temoin oculaire?
II Dans les premieres annees de son regno, le pape Gre-
goire XVI avail admis a son audience un Franfais, qii
venait d'occnper dans une de nos villes meridionales une
magistratnre assez elevee. Celui-ci, debout devanl le papi;
et ne sacbanl que faire de ses bras, les avail croises ne
gligemment derriere son liabil. Un ecclesiaslique fraj-
cais, qui elail simullanemenl admis, fit signe a son com-
patridle pour lui faire quitter cette posture assez irreve-
rencieuse. Le pape s'en apercut. u Laisscz, dit-il, laissez,
un enfaul ne se gene pas ordiuaircment devanl son pore. »
•2° LES CAHDINAUX.
La plus haute des dignites ecclesiastiv]ucs, apres le siiu-
vcrain pontifical, est cello du cardinal. On n'est point d'ac-
cord sur I'origine de ce nom. On croil y voir neanmoins
DU MOIS.
163
line (lerivalion du tcnne latin qui signifiele gond siir leqiid
inulc line porte : cardinalis a, cardine, parce que c'est
sur Ics cardinaux quo roule, melaplioiiquement parlant, Ic
gouvernenient de I'Eglise. Celle olymolngie est-elle a son
tour bien assise? il est permis d'en douter. Nous ne fai-
sons point lei, an surplus, un article d'crudition pliilolo-
gique. « Les cardinaux, dit Barbosa, sont les conseillers D-
deles du pape, les lumieres de I'Eglisc, dcs lampes ardentes,
les peres spiritucls, les colonncs de I'Eglise, ses represen-
tanls. n
An pape scul il apparlient d'inveslir de cette eminente
dignite ceux qu'il en juge dignes. Eu France et dans d'au-
tres payscatboliques, le chef de I'fitat demande au pape
Ic cardinalat pour les sujels qu'il en juge dignes, mais il ne
pent agir que par voic de reconimandalion. Le souverain
puntife accorde ou refuse, selon qu'il juge convenable. 11
n'en est point de ceci commc d'une nomination a un ar-
cheveche ou a un eveche, par ordonnancc royale. Toutefois
menie, en ce dernier cas, le pape a le droit de refuser I'in-
slitulion canonique, quoique cela soit fort rare. Le cardi-
nalat est done exclusivemenl dans les mains dn souverain
pontile. La reunion des cardinaux forme ce qu'on ilomnie
Ic sacre college. On salt que les cardinaux, assembles en
conclave apres la morl du pape, precedent a I'election de
cclui qui doit lui succcder. C'est la, sans nul doule, la plus
noble et surtout la plus delicate prerogative de cette haute
posilion dans la hierarchic.
Avant I'annee ioSG, le nombre des membrcs du sacre
college etait indcfini. A cette epoque, Sixte-Quint le Dxa
a soixante etdix, parlages en trois ordres. Six cardinaux-
eveques composcnt le premier. Ccs eveques sont constam-
ment ecus d'Oslie, de Porto, de Palcstrine, d'Albano, do
Sabine el de Frascati. Ce sont les cveches dils suburbi-
caires, parce qu'ils sont voisins de la ville de Rome. Cin-
quante cardlnaux-priilres formcnt le second ordre. Parmi
ceux-ci, plusieurs sont archeveques ou eveques el d'aulres
simples prelres quant au sacrement del'ordre, mais tnus,
sans distinction, sont ajipeles cardinau,x-pr jtres. Ainsi en
France, au moment ou nous ecrivons, messeigneurs I'ar-
cheveque de Lyon et I'eveque d'Arras sont cardinaux de
I'ordre des prelres. Enfin le troisieme ordre se forme de
quatorze cardinaux-diacres. Danscet ordre pcuvent se trou-
ver des eveques, des prelres, des diacres, des sous-diacres et
meme des clercs minores, mais jamais des laiques en ctat
de mariage, comme on I'enlend quelquetois au milieu d'un
certain monde nullement verse dans ces matieres. Sans
doule un cardinal qui n'est point pretre pent, avec dis-
pense du pape, se marier, mais il cesse aussitol d'apparle-
nir au sacre college.
En 124d, le pape Innocent IV accorda aux cardinaux,
comme marque de distinction, le chapeau rouge, pour si-
gnifier qu'ils devaient etre toujours disposes a verser leur
sang pour la defense de la fui. Paul II, au quinzieme .siccle,
leur accorda la soutane de pourpre. En 16^0, le litre
iVeminence leur fut exclusivement decerne.
Le nouveau cardinal est preconise dans le oonsisloire
par le pape. Si le nouveau dignitaire n'est pas a Borne, un
nblegatestenvoye pour lui porter la barrette rouge. Le sou-
verain du pays la lui remetcn audience solennelle. Souvent
le pape, en proclamant les cardinaux qu'il a promus, de-
signe, sans les nommer, un nombre plus ou moins grand
de personnes qu'il a jugees dignes de cet honneur, et qu'il
declarcra, ((uand il le voudra. C'est ce qu'on appelle une
nomination in petto, c'est-a-dire dans le coeur.
A un prochain numero, la suite de ces notions sur la
hierarchic ecclesiaslique qui comprend ( outre le pape et
lescardinaux ) les patriarches, les archeveques, les eveques,
et les menibres du second ordre du clerire.
MOIS S'AVRIL.
1. Hards. St Uugue^j, evciiiie
de Grenoble, morl eu i 152,
apres 52 aiis d'episcopiit.
St Meiitos, eveque do Sardes,
en Lydie, raort au 2'^ siecle.
S. Blercretli. St Fiian(;ois de
Paule, iiiort en 15U8.
Ce saiiu, fonilau-ur des mi-
nimcs, fut sulhciie par le roi de
France Louis XI de venir du
fond de la Calabre en son tlii-
tcau de Plessis-tez-Tours pour le
gutTir. II refusa d'aliord ; mais
le pape Sixle IV I'y conlraignit,
I'lleroi mourul dans ses bras,
II cxisle a Tours une eglise
paroissialc suns sun invocalion
St Appies, martyr a Cesarec
en Palestine, en 306.
St NrziEn, cvequc de Lyon
morl en 515.
II exisle i Lyon sous son
rair(niage une niagniUque eglise
parois^iale.
S. <f eudl. SiE Agape, Ste Cino-
NiE, Ste IiiENE el leurs cum-
pagncs, marlyrcs en oOl.
STRiciiAno, eveque de Chiehes-
tcr cii Anglclerre, morl en
1255.
4. Vend red I. St Isidoue de
SiiviLLE, ie plus illusire doc-
Icur de I'Espagne, morl en
C3G.
11 a taisse plusieurs uuvrages
tri^s-csliuies , surtout cclui des
Ortgities,
St Platon, abbe en Bithynie,
morl en 815.
St Joseph L'UvM.vocnAPHE, ce-
lebre auleur d'hymnes d'ol-
ficcs pour les Grecs, morl
en 883.
. Namedi. St Vi>cent Fep-
RiER, dominicain , Ires-ce-
lebre predicalcur du moycn
age, morl en 1419, apres
avoir evangelise prcsque
ioutes les coiilrees de I'Eu
rope, et les avoir edilieespar
ses liaules verlus.
I. Dimniielie. 1' Jimanthe
apres Paqucs.
St SixTE I, pape et martyr vers
I'an 127.
St Celestin I, pape, morl, 4.52.
Les 120 Martvhsdel'Auiabene,
en Perse, en 544.
St PncDEscE, eveque de Troyes,
morl en 861.
J. Liundi. St Uegesippe, ccri-
vain ecclesiaslique dcs pre-
miers temps du chrisliani.smc
el presque contemporain des
apolres, morl vers le milieu
du 2"^ siecle.
St ApiiRAATE, anachorele de
Syrie au 4c siecle.
8. Blardi. St Uesys, eveque
dc Corintlie au2*^ siecle,
St Peopet, celebre eveque de
Tours, morl en 490.
St Gaotier, premier abbe de
Sl-Marlin pros Pontoise, morl
en 1099.
9. llfrcredi. Ste Marie Egyp-
tiesne, dont Icculle esllres-
celebre dans toule rLglise,
1 morlc dans le 5*^ siecle.
St Hcgces, eveque de Uoucn,
morl en 730.
Les PRisosMEUsnoMAis&martyrs
en Perse, en 362.
to. deudi. St Babejie, abb6
el martyr en Perse, en 570.
St Pallade, evc'i|ue d'Auxemj,
morl en 601 .
1 1. Veiidrpdi. St Leon ie
Grasd, pape, morl en 416.
CVsl un des plus illustres
pontiles qui aient ocrupe la
tUaire de SI Pierre. On a rc-
cueilltses ceuvresen2vol. in-fol.
St Antipas, martyr, un dcs
disciples dc Jesus-ChrLsl,
morl au l^r siecle.
St Isaac, solitaire de Syric,
morl en Italic au 6' siecle.
3. Knmcdl. St Sadas ie
Goth, martyr en 372.
St ZtJNOiv, cvequc de Vcrono,
morl en 380.
St Jules I, pape, mort en 332.
St Floremix. abbe dun mo-
nastered'Ailcs.morlenooJ.
us
• •- Olmnnc1io,5°(itraandio
apivs FViijii.;^.
St llEnMtMGiMiE, prince visi-
[,'olli, maiiyi* en Lspagnc,
en 580.
Sj Maiis, abbe on Auvcrgnc,
mort on S^o ou 530.
14. E.iin<li. Sr Tiburce, St
Valerien ct St Maxijie, mar-
tyrs en 229.
St Caupe, evL-quc dc Thyatirc
clses compagnons.
StBenezetou Benehict, berger,
patron d'Avignon , mort uu
12^ siecle.
Cei humble serviieurdeDieti.
louche ilu danger que Ton nui-
rait en passant le Rhrtnesi imi'e-
tupux eii cet endroil, entrejjiil
d'ybaiir un ponl el y reussil. La
cliariie clirciicnne est touiC'
(luissaiUe.
B5. Uardi. St PiEriRF, Gon-
zales, vulgairemenl appcie
St ElmeouTelme, patron des
marins espagnols, mort en
1246.
St pATEnNE, evequede Vannes,
et St pATEttNE, eveque d'A-
vranches, Ic premier mort
en 555, le second en 5G5.
On les a souvent confondus.
B6. Mcrcredl. Lcsdix-ikit
uahtyrs de SARAGOssEcnSU-i,
St Turiue, iJvcquc d'Astorga en
Galicc, mort en 460.
St Drogos ou Drouon, ou bicn
encore Dreux, patron des
bergcrs, mort en 118G,
I 7 . JootU. St ApiTCET, pape et
martyr au 2« siecle.
St Etienne, 3^abbi de CUeaux
mort en 1154.
lla-laisse quelques ouvragc;
estimables.
DEAUTIiS
St Simeon, eveque dcSeleurie,
ct ses compa^nons, martyrs
en 54 1 . _ |
IH. Vcnrtrecli. St Apollo-
Kius, apologistc du christia-
nisme, philosophc illustre,
convcrtia la foi, ct martyr
en 186.
St Parfait, prctrc et martyr a
Cordoue, en 860.
La bicnheurcnse Marie de l'Is-
CAdNATioN, neo a Paris, veuve
illustre, religicusecarmeUlc,
morte en 1618.
St Leonioe, pere d'Orlgfinc,
martyr au 3^ siiJcle.
Son fils, avant sa deplorable
cliule. fut un dos plus savanis
docii-'urs derE^lise. Ses ccuvics
fonueut 4 vol. in-rui.
23. Itlercredl. St Geohge.
martyr en 305.
II est regarde cnmme le patron
des gens de guerre. Edouard III,
loi d'Angleicrro, plaga sous sa
pruteciinn I'urdrc de ia Jarre-
tierc.
St Adalbert, evequede Prague,
martyr en 997.
St Felix, prclrc, St Fortunat
et St Acuille, martyrs a
Valence, en Daupbine, en
211 ou 212.
19. framed i. St Leon IX,
pape, mort en 1054.
St EiruEGE, arcbevcque de
Cantorbery, martyr en 1012.
Le bicnlieureux Cosrad d'As- 24^. Jeudi. St Fidele de Sig
COLE, Iranciscain, mort en maringen, cupucin, marly
1289. ; en 1622.
Les pruieslants snisses I'as-
sassincrcnt en baine du caUio-
lii'isnte.
St Leger, prelrc dans le Per
tills ( aujuurd'bui di-partc-
nient dc la Marne), mort au
1*^ siecle.
St Mellit, evequede Londres,
niuil archevequc dc Cantor-
bcry en 624.
20. nimanclie. 4<^dtmancbe
aprus Paques.
Ste Agxes, vierge et abbesse
en Toscane, morte en 317.
St Marcellin, 1" eveque d'Em-
brun, mort en 374.
St Mamertin, abbe, mort au 5"
siecle.
31. Laiuli. St Anselme, ar-
clieveque de Cantorbery ,
mort en 1109.
C'eslun des plus grands pn^-
latsquiaienl para en Europe. 11
a laisse de nuinbreux ouvrages
lousexcelleiils.
St Anastase, patriarchc d'An-
tiocbe, mort en 593.
33. Miirdi. St Soter et St
Cails, pnpcs et martyrs aux
2" et 5"^ sieclcs.
St Epipoue et St Alexa^jdre,
martyrs a Lyon, au 2^ siecle.
25* f'endrodi. St Marc
<!vangeliste, apotre de I'E-
gypte, martyr a Alexandrie,
en 68.
St Piiebade, nomme en Gas-
cogne St FiARf.evcque d'A
gen, mort a la iin du 4''
siecle.
36. fSainedi. St Clet et St
Marcellin, papcs el martyrs,
le premier au l*"" siecle, et
le second en 504.
St Pasciiose Raoccrt, abbe de
Coi'bie, morl en 865.
Ses u^uvres soot en un vol.
in-f"'io.
87 ■Mmnnche.5*^dimancbc
aprcs Paques.
St Antuime, eveque, ct pUi-
sieurs autres .saints, martyrs
a Nicomedie, 503.
St Anastase I, pape, morl, 401.
Ste ZiTE, servanle en Ilalie,
morte en 1272.
Kile est unc des patronncs dc
la viUe de Lucques.
38. liiindl. 1" jour des Ro-
gations, abstinence.
{Voij. t'arl. Rflijatwiis.)
St Vital, niarlyr a Uavenno,
vers I'an 62.
STUicvuEet StTiieodore, mar-
tyrs en 304.
St Patrice, cvequc de Prusc,
en Bitliynie, martyr au 5*^
siiJcle.
39. llapdl. 2''jour des Po-
gations.
St Pierre, dominicain, martyr
en 1252.
St Robert, abbe de Molesme,
fondalcur de I'ordre de Ci-
Icaux, mort en 1110.
St lIuGCEs , abbe de Cluny,
mort en 1109.
30. Slercredl. 5^ jour des
Rogations.
Ste Catherine dcSienne, unc
des plus illustres vierges
qu'honore I'Eglise par la
grande partqu'elle prit aux
affaires religieuses dc son
sii'clc, morte en 1380.
St Eutrope, premier evcquc de
Saintes, marlyr au 5^ siecle,
St Jacques, St Marien ct Icurs
compagnons, martyrs cu
NuniiUie, en 259.
BFAtTES
HE
L'HISTOmE DU CLERGE DE FRANCE.
ON AUMOMIEH AU BAGNE DE TOULON.
La modcslie des mcmbresilii clcrge acluel no doit pas em-
jicclicr que juElice leiir soil rcndue ; il est utile que le par-
I'lini de leurs bonnes actions el deleurs vertus s'exliole de
innnierea propager les nobles cxcmplesde generosile,d'ab-
ncgalioneldedcvouementcbretienqu'ilsdonnenlsisouvent
do nos jours. Nous empruntonsa un ecrivainlaique, liomme
de scnsibilile ct de occur, mais que nul inle-'et ne pent
en celle occasion rapprocber du clerge (1) les pages sui-
vanles qui peigncnt au vif et de couleurs francbes I'au-
monier actuel du bagne de Toulon, M. Marin, el rinlluence
bienfaisante cxcrcee par lul dans cet cnfer des vivaiits.
(1} M. Maurice Alhoy.
<i 11 esl impossible, dit-il, de sojourner a Toulon sans eii-
lendrc prononccr, dans quolque classe que ccsoil, le nom
deraumonierdu bagne, M. I'abbc Marin. Le malclot, I'indi-
genl, le malade, le coudanniu out sans cesse cc nom a la
boucbe, comme au dLK-seplienie siecle le inalbcureu.'i cut
celui de Vincent de Paul, et, dopuis, celui des abbes Monies
ct Porrin.
Cost un don surbumain que celle faculie que po^sedont
qnelipu's bonimes d'oxcilor a lour aspect la syuipalliie et
la veneration ; ct personne peul-olre n'cul a un plus liaul
degre que M. I'abbe Marin cotte puissance magneliquo. II
avail ou pour preJecosseur dans les fouclions d'amnonior
du bagne un Espagnol du clerge de Toulon, ecclcsiastique
fort erudil, mais qui ne possedail pas le dun d'imposcr lo
respect ct raffection a la population gangrence ((u'll avail
a diriger.
Le forcat aime la priere quand il aiiie celui qui lui .ip-
prond a prior. S'il opprochc de la lalde sainlo, jc ne crois
)ias ipie dans la communioLi il ait, pour la piemiorc fuii,
une pensee plus olevee ipie le besnin de limilalion; ct
quand vous le vorroz rcoueilli , penilent , picux , c'est
DE L'llISTOIRE DU CLERGE DE FRANCE
1C7
pivsqiie loiijoiiis line force morale qui, .i son insii, le porte
a SI' rc''L;lcr sur los actcs du prelrc ((ii'll vcnerc.
Le |iruli-c espagnol (|ui, avanl M. I'abbe Marin, otail aii-
inonior ilcs cliiourmes de Toulon, ne pouvait se prosonlcr
mix condamnes sans que des murraures ou des blasphemes
sorlissenl de Ionics Ics bnnclies. S'il catechisail ces dani-
nes, ils repoadaienl par Ics chanls de leur obscene rcpcr-
Inire.
Comment done, d'nn jour a un autre, s'est-il fait que
cclte population inipie, insolcnle, revollee, soil devenne
sonmi>c a la voix du proire, respetlucuse envers son nii-
nislcre? Comment un liommc modosle n-t-il ose franchir
le scuil de cet cnfer ou loules les natures dechucs faisaient
chorus contre son predeccsseur, qui avait ccpondant des
qualites personnelies propres a conibattre la repulsion qui
se manifestait u son approche? Comment enfin M. I'abbe
Marin pul-il prendre possession de sa charge et la rcmplir
sans avoir recours anx re|iressions disciplinaires?
II est curieux de le dire, c'est la comedie qui est venue
an sccours de I'Evangile, et voici comment.
Fcnclon avait dil : Hiurcux qui s'inslruit cns'amusant!
bicn avant qu'un ecrivain ecclcsiastique, M. d'Esauviller.
compos.it des pelils livres de morale religieusc donl la
forme, loujnurs allrayante, attache le lecleur a la solution
des questions les plus sevci es et les plus elevees. Quelques-
uns des petils livres de JI. I'abbe d'Exauviller rcnfcrmcnt
des dialogues dont les personnagcs sont pris dans les rangs
les plus inlimes de la socicte.
M. I'abbe Marin s'avisa, pour fairc connaissance avec les
forcats, de leur prouver qu'il y a un Dieu et qu'il faut une
religion. S'il se fut aviso de faire dresser dans une des lo-
calites du bagne une tribune ou une chaire, et qn'en sur-
plis et en bonnet de predicaleur il cut parle a ces sourds
le langagc biblique. il n'cut pas, sans doulc, niieux ete
nccueiili que le prelrc espaguol; maisil agit differemment,
et proceda a I'aide des pelils livres de M. d'Exauviller.
L'aumonier lit acquisition d'nn nombre d'exemplaires
de pelils livres egal au nombre des personnagcs qui elaicnt
mis en scene par I'auteur. II enlre dans une salle, el apres
avoir In a haute voix le preambule du livre qui est le point
de depart d'une anecdote presque historique, 11 indique
les personnagcs, lels que M. Dumont, maire bel esprit et
sceplique; mailre Thomas, Gros-Picrre, Jean, etc., tons
habitants d'nn village ou la religion elait aussi negligee
que la morale meconnue. II dcmande alors quels sont les
forcats Ics plus letlres et les plus intelligenls... On comprit
qn'on allait jouer la comedie, et les plus capables furcnt
desigues par la masse... Chacun des interloculeurs recul
une brochure, M. I'abbe Marin garda un role, celui du cure
du village. II Dt signe au premier personnage de prendre
la parole, le forcat chcrcha h saisu- le ton qu'il supposait
couvenable au role qu'il represenlail , le second condanine,
-ipres la replique, fit comme son camarade. La scene se
jou-i avec mlelhgcnce, avec vtrve; la masse des specla-
tcurs, assise sur le banc du bagne, ccoulait avec curiosite.
Le sujetetait severe, maisil etail irailo en langage familier;
et quand le raisonneur, qui enl.issait argument sur argu-
ment contre le cure in vdlage, .'it au bout de son rouleau
el que, malgre ses effurls, il fi;>. lerrasse, une salve d'apl
plaudissemcnls, des cris : bravo ! parlirent de loute la .salle,
et le triomphe du personnage ,pie s'elait reserve JI. I'abbe
Marin fut coinplct.
Les forcats priient tcllement gout a cellc conference en
aclion, que, le dimanche suivant, ce fut a qui nbliendrail
un role. L'aumonier varia le repertoire; et des lors sa
personne devinl un bcsoin pour les condamnes. II put alors
donner essor a eel esprit cvangelique qui depuis lui a ac-
quis I'amour non-seulement des condamnes, mais encore
de tout le jicrsonnel de la marine.
Je saisis avec empressement I'occasion heureuse qui se
piTsenla d'enlrer en relation avec ce venerable ecclcsias-
tique; il voulul bien me faire une visile et me parler lon-
guement de ecus qu'il appelle $es pauvres condamnes. II
aime a citer des trails meriloires qui peuvent plaider en
faveur de celte classe degradee.
« II y a quelque temps, me dit I'abbe Marin, il se Irouva
parmi les condamnes amenes a Toulon un malheureux qui
sortail du scminaire de Charlres. Cet homme redoulait
les sarcasmes el les humiliations auxquelles son elat allait
I'exposer Dans la ville, la nouvelle de I'arrivee du cou-
pable avait fail sensation ; la curiosite s'clail eveillee, el
chacun cheschail a voir ce malheureux. »
En descendant de la voilure cellulaire, on avail, suivant
I'usage, embarque le nouveau vcnu dans une chaloope de
fatigue qui devait I'amener a la localite du bagne. Dix
couples do forcats elaient aux bancs de ranies, el tousje-
laienl un regard avide sur leur nouveau compagnon. L.i
barque s'cloigna du rivage, el, pendant la traversee, elle
fut croisee par une chaloupe chargee de curieux qui dej.i
s'claienl rendus au bagne pour voir le nouvenu venu... A la
vue dune barque nionlee par les forcats, les passagers pen-
serent que le nouveau venu etail dans celte embarcation ;
ils dirigerenl au plus pres possible leur canot et crierent
aux condamnes : « N'avcz-vous pas eel homme?... Mon-
Irez-nous-le. »
Tous les rameurs comprirent a ce moment quelles dr-
vaient elre les augoisses de cet homme, qii'on ne cherchail
que pour en faire un jouet a la malignilc; ils eurent pitir^
de son abaissement, et, par un mouvemenl spoutane que
nul ne commanda, tous les forcats se levcrent et cou-
vrirent de leur corps leur nouveau compagnon d'in-
fortune; ils repondirent negalivemenl aux quesliouneurs,
et leur firent prendre le change en designant une autre
barque pour celle qui porlait le malheureux.
« Je suis persuade, me disait I'abbe Marin, qu'en dehors
du senlimenl de pilie qu'a pu leur inspircr le condamne.
ils onl eu la pensce que ce qu'ils feraient pour le caplif
serail agreable au preire libre qui leur consacrail sessoins.
C'est pour me payer une delle de gratitude, que ces hom-
mes, d'ordinaire moqueurs et enclins a lourner Ic culle
en derision, out ete charilables cl misericurdieux pour cet
homme dechu. Ils se disaienl : « Cet homme a porte la
soutane que porte I'abbe Marin. » lis ont cherche a en
cachei* la lache a ceux qui voulaient en faire un moyen de
scandale.
« Vous voyez, monsieur, ajoutait le bon aumonier, qn'on
pent lirer quelque parti de ces natures donl on desespere
lanl. »
Et il ajouta qu'apres le ferremenl el la mise au travail du
scminarisle de Charlres, sescamarades dechaine n'avaienl
I pas denienli le sentiment qu'ils avaienl nionlre a I'cgard
de cet homme mis, comme tous les nouveaux venus, .i la
grande fatigue ; c'elail a qui ferail I'ouvrage du malheureux :
on lui otail de la main la beclie, la pince; on ne souffrail
pas ipi'il prit la biicole pour trainer uu chariot, ni qu'il
roulat la brouetle.
BEAUTlSS
L'aiimonier eut desire sans doulc que Ic lenips J't'proiivc
que le condom ne dcvait subir avant d'olili-nii- un adoucis-
scment a sa |)cine, du un cniploi, cut cle abrcge; niais
Tcspril de justice coniballait cliez lui I'elan de la charile,
et dans la crainle qu'on n'allribuat a des niolifs de confra-
ternile la pilie quo le coupalde inspirait au pri'lre ver-
lueux , raunionicr n'osait implorcr la bienvcillance du
comniissairedu baj;ne.
Les foicats ilevinerent ee scrupule du bon abbe, fit dcnian-
derent que le preire de Cbnrtres fill dispense. des penibles
travauxdu port. Loin de muniiurer du piivilosje (|u'on cut
accorde a son ancienne position socialc et cu caraclere
dent il avail ete revetu, chacun se pronMuca pour obtenir
un eniploi de faveur pour lui. Aujourdhui il est occiipo
dans un des bureaux des constructions liydrauliques.
Mes eclaircurs, en se melant a la foule des condamnes,
avaient recueilli, entrc autres renseigncments, une aven-
ture mysterieusc a laquelle I'aumonier n'elait pas reste
etranger.
Voici les faits.
II est d'usage, quand un forcat desire entrer en confe-
rence avcc le preire du bagne, qu'il sollicite par leltre la
faveur d'etre aniene |ues de lui. Un condamne a perpcliiilc,
apparlenant a la classe des gens de campagno, se presenle
un jour a M. I'abbi Marin, et le supplie d'obtenir du com-
inissaire qu'il aulorise son cliangemenl de salle. Ce con-
damne n'alk'guant aucun motif serieux a I'appiii de sa
demande, I'auniunier ne crut pas devoir presenter la sup-
plique a radininislrateur.
■Quelqucs jours passerent; et le condamne ayant insiste
DOii-seulemcnl pour qii'on le cliangeat do localile, mais
encore pour qii'iin le transportat aux bagnes de Brest ou
de Rochefort, le preire voulut connaitre les motiu puis-
sants qui portaient le forcat a insislcr sur son deplacemenl.
Le condamne dit alors ii M. I'abbe iilarin que la localile
qu'il habitait elail pour lui un lieu d'liorrible soulTrance,
parce qu'il avail sans ccsse sous les yeux un camarade in-
nocent que le jury avail condamne a tort pour un meiirlro.
« Le crime a etc commis par moi, ajoulait Ic solliciteur;
le camarade condamne a tort, qui me voit a ebaque instant
pros de lui, ignore que jc suis I'auleur du crime qu'il cx-
pic; mais moi, a tonics les hcures, jc suis en cont.-cl avec
cct liommc, nl sa iiresence est un supplice affreux qui me
rend la vie du bagne impossible a supporter. »
Le bon aumonier porta au commissaire les paroles du
condamne; mais radminislratcur ne crut pas devoir fairc
droit a la demande.
Quand le forcat apprii que son desir ne scrait pas exauce,
ildil:
« .le tomberai malade, j'irai ii I'hopilal, cl je mourrai. »
On lit |icu d'alli'niion a cct or.icle du forcat. Cependant
il commcnca bienlrjt a se rcaliser en parlie.
Le condamne fut saisi par une fievre pcrnicieuse; on
le conduisit a rhospiec.
Des qu'il apercul I'aumonier :
« Je vuiis I'avais dit, 'iionsieur; me voici ici, et bientot
je serai a ramphilheatre. »
Le preire voulut donner des consolations au moribond;
il cliercba a eloigner de lui la pensce fatalc qui le domi-
nait. Bicnlot le mal cnipira ; le inedecin declara que Ic
forcat avail peu dc temps a vivre; le preire offril au con-
damne les secours de la religion.
« Oui, monsieur I'abbe, dit le forcat, je me confesscrai ;
mais, auparavant, je dois faire tons mes efforts pour dis-
culper un innocent. »
Le procnrcur du roi se prdsenta au lit du moribond, ct
il retut une declaration de laquelle il resultail q'l'un
homme nomme Boissieux, condamne aux Iravaux forces
pour meurtre ct subissant sa peine au bagne dc Toulon,
elail viclime d'une crreur judiciaire. Celui qui avail com-
mis le crime donna tons les details qui pouvaienl meltre
la justice bumaine a meine de reparer la faute qu'elle avail
failc Boissieux fut conduit vers le moribond, et il ajouta
quclques indices aux revelations, en disanl : u Je suis in-
nocent! » .
.•^■■^
Jamais, en definitive, les philaiitliroijos neloiicheronl le
but de leurs efforts, s'ils ne s'associcnt inlimcment ii la
religion.
II n'y a qu'elle, par I'entremise du clerge, qui piiisse
guerir les plaies sociales, si cruellemcnt saignanles. Nous
ne cesserons de provoquer I'association intiine de I'adini-
nislration et du clerge dans I'inlcrct des inforlunes el des
coupablcs; souvent le crime el I'inforlune so confondcnt et
nalssenl I'un de raulre. 11 n'y a que la religion qui posscde
cc grand cl puisiiint ressort (|ui plonge au fond des iimcs
cl les force au repciilir ct a la cbaiile. Un ne salt pas ce
que la confession et iesconscils des bons prelres relicnnenl
d'iimes mallieureuscs sur Ic pencbant de leur per'e.
L'inlluence des bonnes soCiirs qui se voueiit ii Texercicc
de la cbarile aupres du lit des malades ct dans les grenicrs
des pauvres, n'cst pas moins puissante et n'est gucre mieux
connuc do la jilupart des gens du monde.
DE LlllSTOinE DL' CI.EnCE DE FRANCE
VISITfi An FAUBOtjaO SAINT-MARCEAU
iO'.l
lES BO^^I;s oeuvies.
■ 1 CS S'iEUIS nE CIlMilTE
Depuis longtcnips le faiihotirf; SVuit-Marccaii, livre a
lui-meme, serait devciui Ic rcpairc ilo tons Ics dOscspoirs
el un giganles(|ue liopilal, si, pour ([uc persimnc iic soit
Irop desherile dans cc monde, Dicu n'avait allaclie a to
qui est abandonnc Je tons unc puissance d'altraclion a la-
quellc la cliante no rcsiste pas.
En vcrtn de ccllc Ini providonlicUe, le fauliourg rcrnil
charpie jom- dcs visiles etrangcres ct des liutcs qui vien-
nenl dc loin lui apporterleiir zcle, Icur ni-grnt, de doucns
el cunsolanlcs paroles. Les smurs de Clianle, Ics mcmbres
du bureau de bienfaisance, toutes les neuvrcs de Paris s'y
donnent rendez-vous conire la maladie, lignorance cl la
depravalioii. On se parlage les rues, les niaisons, quelque-
fois nieme les clages ; el souvent, dans les grandes niaisons
renqilies de (lauvres dc la cave au grenier, la sieur pause
au renle-cliaussce une blessure, la dame des pauvrcs ma-
lades s'arrele au premier elage pour lire un passage dc
Vlmitalion i\ un mnur.int, pendant que le membre dc Saint-
Vincent de Paul coin't consoler sous les toils nne panvre
raniille qui attend, comme une fete, sa visite liebJomadaiiT,
ou instriiil un enl'ant plus es\iiegle que mediant, tout eloiun'
d'entendrc un beau monsieur, sans sonlane ct en clia|icaii
rond, lui couseillcr d'aller Ic dimanclie a la niessc.
On se plaint souvent de la ninlliplicite des ocuvres, de
la profusion des quetcs, dc I'lnceilitudc de lenrs resullals :
une visile au faubourg Saint-JIarceau juslificrait toutes Ics
importunites dc la cbaritc, ct apprendrait bien vile on va
cet argent recueilli dans les salons, au milieu dis fetes;
cette monnaic arracbee pcut-elre an jcu, celle piece d'or
derobi'C a la mnrcliande de modes vont s'eclianger, dans
une pauvre demeure, en pain, cm vetements, en medica-
ments pour le malade, en bouillon pour le convalescent
Ala vue de la joie ct des benedictions dc toule une f.i-
mille, qui aurait le courage de regretter sou aumone?
C'ctait dans une de ces niaisons bien connues des sofurs
cl dcs ceuvres, qu'habitaieiil, il y a quelques annocs, deux
homines d'origines, de natures, de passes bien differcnls.
maisqu'avaient rapproclies un mallieurcommun.
L'uu d'eux alteignait sa qiiatre-vinglicme annee, vieux
mariii d'eau douce, dhiimenr joviale et facile, sanssoucis,
sans malice, Ic plus inoffensif et le plus simple des liommcs.
Tanl que son bras avail ete assez fort pour lancer scs fibts.
et son roil assez percanl pour les diriger, son inclier de
pecheur avail sulG a son modeste desir el a scs besoiiis li-
miles; il n'avait jamais dcmande pour vivre que dcs pois-
snns a la Seine, et son existence avail coule, a travers les
nnnees ct les revolutions, calnie et iiidifferenlc comme le
flcuve qui le nourrissait ; il s'ctait marie, comme il arrive
souvent aus nuvriers, pour Irouver cliaque dimanche son
linge blanclii et chaquejour la soupe cliaude apres le tra-
vail ; mais sa fenime, habile ouvricre du rosle et gagnant
bien sa journee, etait aussi curien.sc ct remuante iju'il clail
1 insouciant ct pacifique, lisail la gazette, parlait beaucoup
politique ct morale, et paraissait sintere.s.ser bien plus aux
affaires des aulrcs qu'a celles dc son mari. Le bonhonime
avail trop de respect pour I'lsprilet la .science de sa femnie
|iour oser lui demander conipte du temps qu'elle passaH
loin de la maison, el dc I'oubli quelle faisait de son pol-
au-fcu; il se contentait de se plaiiidre lout dmic;Miiciit, en
faisant frirc lui-mcme scs pelits poissons ; mais lorsquc
r.ige cut ramene le menage au logis et les cut eiifirmes tout
deux dans leur moJeste chambrc, contents de Irouver a
beure fixe ses nippes rarcommoJces cl so:i diner pret, Ic
peinTbiliaul (c'elail son noml so felicitait ,-i la fois d'avoir
relrouve sa femme et son coin du feu, et s'cndorniait gaie-
menl a la lecture d'un gros bouquin que Cilui-ci lisait cha-
que soir, et dunt jamais il n'avait compris un mot ; la
femnie avail plus de lumierc et dc prevoyancc, el ne se
dissimulait pas renvahisscment de la misere; Veleganle (t
habile ouvricre ne voyait plus mcine a raccommnder des
has ; le pecheur avail du renonccr a la riviere ct elait hicii
lent ii faire quelques rares commissions imparfaitemesit
payees. L'argenln'arrivait plus, le credit s'epuisoit; il fal-
lait se si'parcr de tout ce qn'avait appnrle et conserve dans
le menage I'aiguille de I'une cl Ic lilel de I'aulrc. Le mn-
bilier, la garde-robe, cl jusqu'aux couvertures, prircnt le
chemin du mon'.-de-piclc, el alors la maladie vint metlic
au lit la menagere pour ne plus lui permcttre de se rcle-
ver; les visiles du medccin, Ics tisanes, les medicaments,
la garde epuiserent tout ce ([ui restait. Le bonliomme n"c-
pargua aupres de la malade ni soins ni veilles ; il fiit aide
dc ses voi-sins qui lui pi\'lercnt leur temps el quebiue pen
d'argent ; mais le jour on cllc mourul, le miserable grabal
sur Icquel cllc venait d'expirer apparteuait depuis long-
temps deja au proprictairequ'on ne payail plus, ct pasun
centime no restait pour les frais de I'enterrcment.
Ce fut en cetle trisle occasion que, pour la premiere
fois, le pere Thibaut cut rceours aux soeurs de Cliarile.
Bichc ou pauvre, noble ou people, puissant ou faible,
I'homme ici-bas a bcsoin dc tout le monde. Pour qii'un
seul individu puisse vivre, il faul que beaucoup raiment,
ou du moins que beaucoup s'occnpenldc lui. La Providence
a parlage entre tons les mcmbres de la famillc Ics devoirs
el les services d'affcclion dont I'eufant a liesoin pour de-
venir liommc, ct Ics lois liumaines, sujipleant par I'inleret
a un scnlimenl plus eleve, ontcree des fonclions specialcs
pour chacun de nos desirs, ct divise cntrc dcs millions
d'individus la charge de pourvoir a tons nos besoins.
Mais pour obtenir, il faul apporler, il faut Joniier pour
reccvoir, et loute I'economie dc la famille et de la societe
repose sur cette reciprocite de .services, sur eel cchange
et cette division infmie d'affcclion ct de Iravail.
Le pauvre n'a jamaisrien ;i douner. L'cufant, en cchange
des soins qu'il reclame, n'offre qii'un surcroit de diffi-
cullcs el de privations. Pendant que, dans les families les
plus elevces, le nouveau-nc fait cnlrer avec lui les ca-
resses, les doux sourircs, I'orgueil de la malernile, la per-
petuite du nom ct rheredite de la rortune, le plus doux
et le plus puissant inleret de la vie ; lui, il n'apportc a sa
mere qu'une charge nouvclle, et preud la pl.ice du Iravail
qui la faisait vivre; plus lard, sa moindre maladie, sa plus
legere infirmite ruinent tons ceux qui rentonrcnt, et s'il
arrive a la vieilk>sse, ses enfanls se h.ilenl dc rejeter cc
fardean sans compensation, et dc ne jdus nourrir cctic
bouclie inutile. La societe lui est encore moins serviable ;
il ne profile ni de scs progres ni de ses facililes. Le Lou-
laiiger n'a pas pour lui de pain, I'avocat de paroles, le
mailre de lecoiis, le medecin de visiles, ct les millions de
toils qui couvrent tout un peuple n'offrent pas i sa tele un
abri.
Mais les pauvrcs, il y a deu.x sieclcs, eurent en France
22
no
BEAUTIJS DE L'lUSTOIRE DU CLEllGE DE FBANCE.
un ami qui passa sa vie a sender leurs plaios cl a chercher
les moyens do reparer en lour faveur les incgalitos du sort.
Les voyaiil depouillcs de lous les biens, exiles de tous les
pai'lagcs, il voulut concenlrcr pour eux, dans unc sculc
insliUilion, ce que Dieu et la sociele avaicnl jusque-la
disperse entre les divers degres de la faniille et les millc
Institutions liuniaincs, el leur assurer, d'un seul coup et
sansqu'il leur en coulat rien, le devouemenl et les services
que la puissance, la fortune el Ic lionlieur ne peuvent oL-
tonir jamais qu'imparfailement el par parties au prix dc
niille recherches cl de mille snciilices. 11 reunil dans unc
seule personnela picle el la fervcnte prieredclarcligiouse,
la sollicitude de la mere, respcricnce du incdccin, les soins
dc la garde-malade, la patience de la maitrcsse d'ccole, cl
jusqu'a I'adresse humble et devouce de la scrvante, et de
loutes les sciences el de toutes les verlus, saint Vincent de
Paul Ct la sffiur de Charite.
La soeur que le pere Tliibaut appcla trop lard aupres de
sa femme, remplit fidelcment toutes ces missions ; elle pria
surla mortdeccUequ'clle avail soignee clveillcemalade, el
a qui die n'avaitcu le temps que d'apprendre a bien mou-
rir, ct se lit le lendtmairi I'avocat ol I'apiiui de ce pauvre
vicillard qui n'avail plus personne pour s'occiiper dc lui.
Elle alia plaider sa cause aupres de son proprictaire, ob-
tiut la remise de sa dctte, preserva son lit dc la vente et
sauva sa vieillesse du depot dc mendicile. Installe par ses
soins porlicr d'une maison qui n'avail pas de porle, le pere
Thiliaul gagna a celte siuecure un petit appartcmcnt qui
teiiait a la lois de la cave el de la loge. Aux murs nus pen-
dait un resle de filet, vieux conime son maitre, usccommc
lui, dont n'avail pas voulu le monl-de-piele, el oii venaient
de temps en temps se prendre quelques souris mal avi-
sccs. Un lit de sangle, un petit poele de 7 francs fourni
par les socurs, et oil s'allumail, les grands, jours d'hiver, Ic
rarecolreldu bureau de bienfaisance, un bancboiteux, un
vieux fauteuil retire du grenierd'un hotel loinlain, compo-
saicnl son mobilier; un pantalon dc loile dont les pieces de
loules (ormes et de toutes couleurs avaienl di!j,i plusicurs
fois rcnouvele rctoffe, nne ccbarpcd'un rouge passe, une
vesle qui avail cle autrefois de velours cl un petit bonnet
ii la Masaniello, etaienttoute sa garde-robe. La table n'etait
pas plus splendide (|ue le logement ; il dinait tous les jours
dun morceau dc pain et d'un pen dc fromage ; la gcnero-
sitc de la fruitiere du coin y ajoutait quclqucfois nuc poire
cuite, et quelquefoi.^ cnc.ire les ouvricrs, a I'lieuro oii se
suspend I'ouvragc, en ccliangc d'un salut amical ou d'une
plaisanlerie du vieux temps, Ic prenaient sous le bras ct
i'cnnncnaient en cbnntaiit partnger avcc eux unc bouteillc
de viii sur un conqitoir du voisinage.
Lc bon vicillard, rcconnaissanl de la bicnveillancege-
ncrnle, ncseplaignait jamais de ce qu'il n'avail pas, liicbait
de se rcndrc utile a tous ceux qui rcnlouraienl, appretait
dcs ligiics pour les pclits garcons, veillail la boutique
pendant I'absence du voisin, faisanl un peu de conversa-
tion avcc les bonnes femmes du quartier, saluait en riant
tous les passanls, el priail Dieu pour tout le monde.
Mais il avail dcs jours de fete qu'il n'aurail pas donnes
pour lous les biens de la terre : c'elail lorsque, attire par
le desir de faire le bien, quelque dame laissanl a la porle
du faubourg son equipage, s'achcminait vers sa loge, s'as-
scyait sur le banc aupres du petite poele, lui dcmandait de
scs nouvclles, el lui faisait raconter comment, depuis sa
deriiiiire visite, il avail passe le temps.
Oe jour-la, le bonbommc ne repondail que par inler-
jcclions : son elonncmcnt, sa reconnaissance, claienl plus
. forts que sa raison ;ilconfondait alors les jours, les lieurcs,
les pcrsonnes, demandait a unc petite fille dcs nouvellcs
de sou mari, el preiiait unc dame de cliarile pour la femme
d'un ciupereur.
Mais il y avail sur coltc bonne etcaiidide figure taut dc
joie, dans scs yeux ranimes lanl de deuces larmcs, qu'as-
surcmenlnulle heure do la vie du monde, nul succes, millc
fete ne devaient laisser dans le ccnur de cclle qui en clait
Toccasion, d'aussi delicicux souvenirs.
— Td csirinlercssant el simple tableau que nous em-
priintons a un philanthrope modirnc, M. le vitomle dc
Melun, qui a consigne dans les Annalcs de charile ces de-
tails aussi vrais que toucbants.
Ce n'esl point la un roman arbitraire, I'invcniion fri-
volcet ramusemenlpassager d'une imagination d'ecrivain;
ce sonl dcs fails de tous Ics jours, des fails reels qui sc
reproduisent a chaque instant dans noire grande capitale,
des douleurs qui se renouvellenl d'annee en annee el de
mois en mois, et qui trouvent sans cesse les memos re- ll
medes dans rinlcrvention bienfaisante de la religion ct l|
de scs minislros. Kous ne pouvons trop le repelcr, c'cst
dans I'union intimede I'adininislration et du clerge, dans
le melange des idees religieuses et des idecs philanlhro-
piques, que les pauvrcs pourronl trouver plus lard les se-
coursles plus reels et les plus abondants.
Uansun de nosprocbaius numeros, nous indiqueronsles.
principales oeuvres qui prospcront aujourd'hui, lanl a Pa-
ris que dans les principales villes de France.
PETITES MOnAl.ES
171
PETITES MORALES.
CARNET DUN VIEUX CURE.
CeqDipciil arriver au globe— Manger avec Ics iloigls.— Le baicau a vapcar.
La Idilelled'une Grerqiip.— La coqucuerie ilcs fcinmes il'aatrcrois.
Le freiii de la rucdisanlc ft le nianicau ile I'ivfognc. — Lc porc-i'pic.
Oded'un patineur.
Furcar dcs saintscl des paiens conlrc les coqueucs.
Le sang ct Ics cheveux.
OE QUI VEUT AARIVXR AU GLOBE
Lc mailrc do la cliimie modernc, lo cclebrc Lavoisier,
que I'cchafaud a devore en 1795, a prouve que, si le globe
subissait pendant une annee une temperature beaucoup
plus cbaude, la plupart des rochcs et des parlies solides
deviendraienl liquiilcs.
Aprcs avoir examine ainsi ce qui arriverait si la lerre se
trouvait transportee en de plus chaudes regions de I'espace,
Lavoisier s'exprime en cos termes :
« Par un effet contrnire, si la lerre se trouvait lout a coup
placee dans dcs regions trop froides, I'eau qui forme au-
jourd'liui nos Heuvcs et nos niers, et probablemenl le plus
grand nombre dcs (luiJes que nous connaissons, se Irans-
formerait en monlagnes solides, en rochers Iresdurs, d'a-
bord dinphanes, homogencs et blancs conime le crislal de
roche, mais qui, avcc le temps, se melant avoc des sub-
stances dc differcnles nalures, deviendraienl dcs picrrcs
opaques divcrsement colorces.
a L'air, dans ccltc supposition, ou nu nioins une parlie
des substances acriformcs qui lo composcnt, cesscrait sans
doute d'cxisler dansretnlde vapeurs elastiques, faule d'un
degrc dechaleur suffisanl; dies rcviondraient done a I'clat
de liquidilc, clil en resullerail de nouvcaux liquides dont
nous n'avons aucunc idee. i>
L'inslincl de Lavoisier ne I'avail pas trompe, el lorsque
M. Faraday apprit au monde sci' ntillque qu'en obligeant h
plupart des gaz a se dcvcloppcr dans dcs vases trop elroils
piiur les conlcnir, Icur proprc poiivoir de compression les
amcnail a I'elat liquidc, on vil se rcaliser, en erfct, par cc
procedc, des liquidcs douiis dc pro[]rieles elranges cl non-
vclles.
MANGER AVEC UCS DOIGTS.
C'cst la mode universcUe en Orient. Vcuillcz ne pas
vous rccricr trop vile. Voycz d'abord comment les cboses
se pralicpient, ct peul-eire vous parallronl-cllcs moins
dcsagreablcs. Les melssoni prepares avcc une delicate re-
cherche. Par excmple, ce soni des concombrcs et autrcs
legumes de ce genre ecrases et farcis de viande hachcc
ct dc riz. Souvenl c'esl de la viande hachee enveloppce
d'une feuille de vignc, cl si habilcmcnl accommodec, quo
chaque fcnillc, avcc son conlcnu, restc compaclc ct se
prend facilement avcc les doigls. La viande frile cnloureo
de pali«f;erie. nu en forme d'une saucisse csl og.ilcment
commode a nianicr; je pourrais cilcr una foule de combi-
naisonsde ce genre (leur cuisine est Ires varice), quand il
s'agil de soupes, de riz prepare a la mode orienlalc, cl do
sauces, nous faisons usage dc cuillers.
Voyage de UrijaiU a Bagdad.
S.E BATEAU A VAFZUH.
Quelle chose merveiUeuic qu'uii bateau a vapcur ! (Jui-
conque aurait ose. il y a environ cinquantc ans, nous
parlcr dun vaisseau poursuivant sa course, malgrc les
vcnli coMlraiies, sans autre sccours que ccUii de la va-
|icur, ci'il scmblc fort ridicule. Lors(iuc Fulton Dl Icssai
de sou premier bateau ,i vapcur sur la riviere d'lludson,
dans le nord de rAmcrique, les pcr.sonnes as£enddccs cu-
lour dc lui s'allendaicnl [ our la plupart, a lc Irouvcr en
^T2 pirriTKs MonALES
■leraut ; cllc paraissniciit rire ot so moiiiiri- do cello alisiiril
invonlion. Mais lours rioaiiomonls liront place au plus
grand olonnomciil, a la vuc do co haloaii qui s'olancailen
avanl conimo s'il cut elo ploiii do vie. Lc premier (|iii so
(lirigca vers los Indes fiit apcrcii do loin par reqiiipagc
d'uii pelit vaisscau espajjiiol, pros dc la Trinilo. En le
voyanl marcher conlre le vent, vomissant la fmiico, le
feu, n'ayant qu'nn soul liomme sur le lilliic, il s'iinai;ina
rccoimailrc I'a'uvre du mauvais esprit, et, rempli de Icr-
rcur, il regnaga le rivage ol s'eclia]ipa dans les bois.
Les baleaux a vapour avaicnl doja naviguc longlenips
sur les rivieres on Angletorre el en Amerique, ct cependant
on n'avait pas oso so risqner a traverser I'Ocoan a I'aido des
memos moyens. On croyait que la hauteur des vagues
cmpecherait les palettes do I'lapper I'eau regnlicrcmont ;
qu'cn outre, la force du vent soufllant sur los coles, mai-
triserait le vaisseau au point dc retcnir une de ses roues
liors dc I'oau. Mais on a essaye dcrnieronient de fairc mar-
cher dc grands Imtcaux a vapour pour allcr d'Anglclcrro
en Anuh'iqno, et roxporicnco a roussi, malgrc la rureur des
vcnlsct des vagues. D'autrcs phis grands encore furenl
coiistruits peu a prcs, coniius sous le nom dc la Reine Bri-
lii'^nique et le VivsUlcM. Cos magnifiquos vaisscaux
av.iientpresde Iroisccnts piedsde long; la force despompcs
a fell ipii les faisaient mouvoir cgalait colic de cinq cents
chevaiix. La Reinc Biitaitniqiic pouisuit encore scs voya-
ges, mais lc I'lesidenlsc pordit mallicureusomcnl onrcve-
iiaHl d'Aineriquo. On atlendit longlenips ccux qu'il devalt
ramener, ils nc rcviiiiciit jamais; on linil par approndre
que requipage el tous les passagcrs avaient peri. La chau-
diere a sans duutc eclato, ct I'a roduit en poudre en un
moment; pent-elre encore, frappe dans I'onigo par de
loiirdos vagues so sera-t-il brisc en deux, et perdu ainsi
dans la profondeur des oanx.
Paimi los gens habitues a montor sur des bateaux a
\apcur, il y en a beaucoup qui no s'espliqiient pas clai-
loment comnicut la vapciir douncdu mouvement au vais-
seau. Vousavez remarquo la vapour de I'cau bouillantes'e-
cliappor du bccdela bouilloirequi la renforme, telle cslla
puissance qui fail agir le vaisseau. On I'apiiliquo ainsi :
on rcniplit line grando cliaudiero d'eau, on la chauffe, la
vapour esl introduilo par un des bouts du ajUndrc, c'est-d-
dirc un large conduil dans Icquel so trouvo lo piston, es-
pcce dc chovillc qui sc love et s'abaissc daus lc cylindre.
Snpposcz que lo piston arrive au boul par loqiiel la vapeur
pcnetre, sa force irresistible le chasse aussitol au cote op-
pose; niais dans ce oas, un pclit Iron s'cnlr'ouvre au cole
(!u cylindre par loquel la vapeur s'ocliappc. Au memo in-
stant, la vapeur s'olanee de la cliaudiero, a travcrs un au-
tre conduit, a Tautre bout du cylindio,ct repousse le piston
vers lc boul oi'i il so Irouvait on premier. Cello vapeur s'e-
oliappc par im autre Iron, on soupnpe, ct ponetre de nou-
veau au premier bout. La vapeur venant ainsi dans lo cylin-
dre alternalivcment a chaqiic oxtremito, lc piston so troiive
conlinucUcnient pousse en avanl en on arricrc. On •ajnutcau
(liston uiio barre de for qui vo joindro une des cxtrcmilcs
du cyliuilro, dc maniore a mouvoir librement, quoiquo
ajustoo parfaitement sorrea; cello barre participe done au
moiivcmenl du piston, et s'elancc sans cosso, soil en avanl,
soil on arricre. Mais comment ce mouvement qui s'opere
droit cuavant poul-iltouruerautourdes palettes de la roue?
Vous avez sans doutc exaiiiiiio souvenl lc repasseur dc cou-
tcan.x qui parcourl les rues; il pose le pied sur la marclio
ol la fait mouvoir cgalemonl par la prcssion; mais ellc est
lii'O a la grando roue |iar une barre do for, qui la fail mou-
voir en lournanl dans imc direction d'lmc maniiire trcs-
ciirieusc. II en est dc memo do la barre de co piston qui so
inout aulour d'unc grando roue, qu'ou appolle volatile,
ct rcniuo on nn'me lomps la grando rone do cli.ii|uc culc qui
siijiporlc les palettes. Co soiit des planches atlaohoos au
bold do la roue, qui, en frappanl I'eau en tournanl,en-
liviinonl lc vaisseau. Je n'ai pas tout indii|uc, mais ccci
doit siifrirc pour donner une idee asscz claire des choscs
pi'iucipales.
S,&. TOIIiETTE B'DNE GHXCQUE.
COQITTTEMC DCS FE.MMUS d'.\UIIIEF01S.
Plaulc compare la loik'tto dos fommes a rcquipemont
d'unc galore. Le soin principal des dames grccques otait
relalif aux ornomonts de Icur lelo. « La chcvelnrc d'unc
dame, dit Apnloo, donne par ollo-niomc taut dc grace,
quo, malgrc I'cclat des porlos ct dc la pourpro, nialgro la
richesse dc scs votcmonls ot la rcchorcho do sa toilette,
(die nc pout espercr de charmer ni de plairo, si sa coiffure
n'est pas soignee. II n'est rien dc plus agreablo que de
viiir les rayons du solcil so jouer dans les boucles d'unc
bidlc chcvelurc, ou en jaillir on brillaiils rollels lorsiiu'cllc
est opposoe a la Inmicrc. Quoi de plus beau que dc voir
cos ondos, moUoment agitoos par I'haleine dos z.'phyrs,
lantiJl rovctuos dos toiiUes dc I'or, ou dc cellos du niicl dc
TAltiquc ct dc la Sicilo, el lanlot seniblablcs au cou mo-
bile et nuance de la Colombo, reHochir lo noir et I'ebcno,
ou bien I'azur dn ciel ct dcia mer! Parfumeos des essences
do I'Arabie, nllongees par un pcignc d'ivoire, ol retcnues
dorrierc les epaub's par une agrafe d'or on de sole, olios
rcllochissonl, comme un miroir onchantour, los images voi-
sines Elogammcnl rolroussces en une inUnile de tresses
par une main habile, rctombant sur un cou d'albaire, olios
coulcnt aux fcmnies plus do six lionros jiar jour.
Los precedes employes par les fommes pour faire res-
sorlir lours chnrmes, ou jiour ]iaror a certains dofauts,
olaienl nomhrcux. Alexis, poi'tc comiquo d'Athenes, en
parlanl des coquctlos, dil : « Une jcune fille csl-ellc po-
lite, on rehaussc sa stature au moyen d'unc somellc dc
lii'ge cpi'on ajoulo a ses snuliers; est-olle trop grandc, on
Ini fait prendre des chaussurcs minces, ct olle marchc la
tote iuclinoe sur une cpaulo.
A-l-cllc les epaules trop olrnites, on lui en mcl dc pos-
liolies. Son venire esl-il trop fort, des buses resserreni et
rojoltont son ventre on arriorc.
A-t-ollc les snureds roux, on los toint nvec dn noir dc
fiimco.
Est-c'.lo Imp briino, on passe do la ceruse sur son visage.
A-i-id'c le leiut p.'de, on lui doiiiio dos coulonrs au moyen
du fard.
A-t-elle do belles dents, on lui apprond a rirc, pour
que ses Icvros en s'entr'ouvrant les laissenl aporcovoir.
.Si ellc n'ainio point a rirc, on la laissoa la maison ayant
eiiiro los dcnls un brio de myrtc parcil a ccliii doiil les
cuisinicrs couronnent les choscs qu'ils vcndent au marclie,
do manicre qu'cllc s'accoutumo a monlrcr la beanie dc sa
liMiii'bo. »
PETITES MOr.ALES.
K5
Lnclon, dnns nn do ses dialogues, donnc iiiic doscriiilinn
raillcusc do la cnf|ucllcric dcs fomnios. A poinc sorties du
lit, dies so rctiraienl dans lour cabinet do toilette pour
se farder avanl d'avoir cle vues de pcrsoniic. U entre en-
siiitc dans le detail des cuvettes d'argcnl, des aiguiercs,
des miroirs, des fiolcs, des llacons qui contenaient des
essences el des parfuins d'aul.mt d'cspeces qu'il y avait de
partie-; du corps auxfiuellcs on les employait.
(I L'Mlienienne, dit Anslophane, se parl'nine les mains
ct les pieds avec des essences d'Egyple vcrsces dans nn
Lassin incruslc d'or, les joiics nvec des odeurs de Phenicie,
les (lievcux avec la marjolaine, les bras nvec I'eau do
serpniet. »
Plautc , dans ses Spectres, fait ainsi jiarler une coqueltc :
« Scaplia, apporle nion miroir et la boitc oil je liens nies
bijoux, afin de me trouver parce; en attendant, mels-moi
le fard.
„ _ Viaiment, maitressc, quo de peines tn le donnes!
quelle pcinture I quelle sculpture! quelle arcbiteclure I A
quo! arriveras-tn, si ce n'esl a te rendre nioins joIie?i)
C'est en effet souvcnl I'unique resultat de ces immenses
prcparatifs.
as FUEIM DE LA MEDISAfOTE ET I.E MANTEAD DE I'lVHOONE.
Le progres des iuslitiitions chreliennes n'a pas ccssc d'a-
doucir b'S mrenrs et les lois; les punitions antiques sont
(Vunc barlinrie on d'une singularite qui nous etonnent fort
aujourd bni.
Pajmi les clialimcnis en usage autrefois en Angleterre, il
y en avait de fortcurieux, dont je vais vous citer quol-
qiies-uns.
Quand un honniie se livrait immoderement a la boisson,
CI se montrail inscnsiljle aux remontrances et aux me-
naces, on lo condamnail a porter le mniilmu d'ivrognc,
dans I'espoir que la lionle agirait snr lui dune manicre
plus salutaire.
Ce bizarre costume consistait en nn lonneaii defonce
par un bout; une ouverlurc se pratiquail .i Taulrc exlrc-
mile el servail de passage a la tcte; le lonneau s'appuyait
en mcine lemps sur les i'paules ; deux autres Irons fails
de cliaque cole laissaienl passer les bras. L'ivrogne par-
courait ainsi les rues, ponrsuivi par les eclats de rirc do
ses concitoyens, donl il devenait nn objet de ridieule et do
niepris.
Pour les femnies accusees de medisances, on faisail
usage, il y a deux cents ans, a Newcastle, d'une cirangc
coiffure nppelee k'^rriii des rncdifimlcs. On pent en voir
' iieorc des modeles a la emu' de justice de ccUe ville. On
avait pour but d'humilier les femmesqueranionr du babil
attiraithnrs de chezelles, el qui negligcaieutlenrs devoirs.
La panvre coupable, eonduite aussi comme l'ivrogne, par
un ofOeier, a travcrs les rues, etail exposce aux regards du
public, pour servir d'excmple salutaire a celles quieussenl
cte teuleos de laisser a leur langue trop de liberie.
La punition du [rein dcs fcmmes grondciisa n'elail pas
raoins bizarre. Les voisins s'enqiaraienl do la fi'mme en
question, la portaienlau bord d'uue riviere ou d'un quai,
rallachaienl solidcmcnl sur une chaise, cl la plongeaienl
dans lean autanlde fois que ses fautes le merilaienl.
Nos ancetres adoptaicnl communemenl les cages ;on en
voyait une en permanence sur le vieux pout de Londres,
dans laquclle on exposal! ceux qui avaienl comniis de legc-
res offenses. Bicn d'aulres punitions, etablies autrefois,
sont aussi totalement abandonnces aujourd'hui.
Z.E PORC-XPIC.
Voici le portrait d'un porc-epic, animal fori curieui,
quo vous avez pu voir souvenl dans les rues, entre les
n«
rETITES MOn.VLES.
mains do ccs pnuvrcs cnfants ilu Picmonl. Doux par sa na-
ture, il vous piquerait ceponilant ruJemont, sans le vou-
loir, si vous clierchiez a le manicr.
Le pore-epic nait en Alrifiue ; on le trouve aussi dans le
niidide I'Europe; scs poinles noires ct blanches sont co-
quettement nuancees, el servcnt frequemment a faire dcs
inanchcs de plumes d'acier. On croyait autrefois que cct ani-
mal pouvait lancer ses poinles de loin a ses cnnemis ; veri-
table fable qu'il faul ajouler a tous les mcnsonges debitcs
sur les animaux. Les poinles qui recouvrent le corps ont
environ un pied de long ; tres-aigues au bout, plus epaisscs
au milieu , elles se tiennent ordinairemenl a plal; mais,
si le pore-epic s'effraye ct s'irrite, cllcs se herisscnt el
poinlent dans loutes les directions. Sui; la tele el le cou
s'eleve une crelc de poils trcs roides i|ui se canibrent en
arriere; les plumes de la queue nc fiuissenl pas en poinlc,
mais sont ouverles au boul, commc si on les avail cou-
pecs, n'elant pas tres-solidement fixees a la peau ; elles pro-
iluisent un bruit sourd quand I'animal se secoue.
II y a uneespecede pore-epic au Canada ctdans d'aulres
contrces de I'Amcrique du Nord, qui grimpe aux arbrcs.
Les femmes indiennes brodent avec ccs plumes, lors-
qu'elles sont fcnducs et leintes en couleurs brillanles, les
sacs a tabac et les mocassins (panloufles en daim] de
leurs maris. Co travail, fort Inginicnscmcnt dispose, pro-
duilsouvenl un Ircs-joli effet.
Les pores-epics sont tous d'innoccnts animaux, assez
lourdsetstupides. lis dormcnt lout le jour au fond d'un
Irou crcuse sur une eminence, et sortcnl la nuit a la re-
cherche des racincs dont ils se nourrissent. Leur enveloppc
piquante les protege seule conlre les atlaqucs dcs betes fe-
roees : on dit que le lion lui-meme recule elfraye dcvant lo
pore-epic hcrisse.
Bingley raconle, dans son inleressanlo Biograjihie dcs
Animaux, que sir Ashlon Lever conservait chcz lui un
pore-epic et s'amusait souvent a le regarderjoucr surlc
gazon avec un leopard apprivoise ct un gros chien de
chasse.
Ces deux derniers se mellaient aussilot a la poursuile
du pore-epic, qui d'abord clierchait toujours a leur cchap-
|ier par la fuite , mais, trouvanl la cboso impossible,
il allail fourrer sa tele dans un coin, faisait entendre
une espcce do grogncment en hcrissant ses poinles; les
poursuivanls se piquaient alors le ncz, se qucrellaieni
ciilre eux, el donnnient au pore-epic I'occasion de s'c-
chapper.
ODE D'UN FATINEUR.
11 y a une ode cbarmanle de Klopstock inlilulee VArl dc
Tialf, c'esl-a-dire I'art d'aller en palins sur la glace, qu'on
dit avoir elc invenle par le geant Tulf 11 pcinl une jcunc
el belle femme, revclue d'une fourrure dbermine, el pla-
ccc sur un traincau en forme de char; les jeunes gens qui
renlourent font avaucer ce char comme I'cclair, en le
poussant Icgeremeut On clioisil pour senlier le torrent
glace qui, pendant I'hiver, offrc b roule l.i plus sure. Les
chevcux des jeunes hommes sont parseme.s des llocons
hrillanls des frimns; les jeunes lilies, a la suite du Irai-
neau, allachent a leurs petils picds les ailes d'aeier, qui les
transportcnt au lain dans un cliu dVcil ; le chant des bar-
des accompagne cello danse scplenlrionale; la marchc
joyeuse passe sous l«s ormeaux, donl les flours sont dc
neige: onenlend craqiier lecrislal sous les pas;un iu.^laut
de terreur trouble la fete; mais bicnlot les cris d'allii-
gresse, la violence de Texorcicc, qui doit conserver au
sang la chaleur que lui ravirail le froid de I'air, enlin la
lulte conlre le climal, ranimenl tons les esprils, el Ton
arrive au terme de la course dans une gr.iude salle illu-
mince, ou le feu, le bal ct les feslins font succeder des
plaisirs faciles aux plaisirs conquis sur les rigueurs memes
dc la nature. ,
FUB.EUR DES SAIZaTS ET DES FAIENS
COMI:C LES COQUETTES.
u Si on voyail, dit Lucien, certaines femmes au sorlir
au lit, on les trouvcrail plusbidcuscs que I'animal (I) dont
()) Lc siiije.
PETITES MORALES.
175
le nom, proKro 4 jemi, est rcpiiti dc raauvais augure.
Aussi ont-ellcs soin dc ne s'esposer aux regards d'aucun
liommc dans cet etal. Elles sont cntourecs de vieiUcs fem-
mes et d'une troupe dc jeiines csclaves, toutes occiipecs a
leur plalrer le visage de diverscs maliercs. Ces scrvantes
forinenl une espece de procession autour de leur mai-
tresse, les unes portent des bassins d'argent, des aiguieres,
des miroirs el des Loitcs remiilies de mixtions degou-
tantes; les autres sontoccupccs a lui nelloycr les dents
ou a noircir les sourcils. CVst surtout a Tarraiigement de
sa. chevelure qu'elles deploicnt tout leur talent. Les fem-
mes qui preferent les cheveux noirs, consomment la for-
tune de leurs maris a les parfumcr avec les plus rares es-
sences dc I'Arabie. Ensuite, a I'aide d'un ferchauffe a un
feu lent, dies roulent les cheveus en boucles, qui se par-
tagentsurle front, et descendcnt, avec un art admirable,
jusquesur les sourcils, tandis que ceux de derriere, frises
avec le meme soin, Holtent epars sur les epaules. Apres
cell elles mettent leurs souliers, dont chaque paire a son
pied de droite etson pied de gauche ; puis elles se revetent
d'un manteau dont la finesse laisse apercevoir les propor-
tions du corps.
Des pierres orientales sont attacheesaleursoreilles; des
serpents d'or ( et pint aux dieux qu'ils fussent naturels 1 )
cntorlillcnt leurs bras et leurs poigncls ; enfin Tor, des-
ccndu a I'elat'le plus abject, brille a leurs pieds, en ser-
vant d'ornement ,1 leurs talons qui resteut nus. Les femnies
de distinction faisaient porter sur leurs tetes un parasol ;
il y avait dans Athenes une procession de parasols en Ihon-
neur de Minerve, au mois de chirophorion. »
C'est particulierement centre les coquettes que tonnerenl
les premiers orateurs cbreliens.
« Outre les pendants d"oreillcs, s'ccrient-ils, elles por-
tent d'autres bijoux a I'cxtremite de leurs joues. Leur
visage et leurs sourcils sont colores ou peints. Leurs tu-
niques sont enlrelacees de fil d'or. Leur chaussure est
noire, luisante, et se tcrmine en pointe. On les voit mon-
tees sur des cbars atteles de mulets blancs qui ont des
freins dorcs, etsuivies d'un grand nombre de femraes atta-
chees a leur service. »
11 n'y a que les formes qui aient change : cntrez aujoHr-
d'hui chei le parfumcur, le coiffeur et la marchande de
modes a la mode ; vous y trouverez les menies ridicules et
les memes faiblesses, souvent couronnes de peu de succes,
et n'aboutissant qu'a rendre la beaute moins fraiche et la
disgrace plus desagreable.
A|l'?f|
LE BANG ET IiES CHEVEUX.
Le bon roi David s'ecrie : o L'organisation de mon corps
« me remplit de crainle ct d'admiralion. » Puis il rend
grace a Dicu. Vous etes peut-eire persuade que voire sang
ne rcnfernie qu'une scule substance, et vous screz tres-
surpris d'apprcndre qu'on en decouvre plusieurs fortdis-
linctes,toulesdiffcrcnleslcs unes des autres. Le sang qu'on
lire du corps se divise peu de temps apres en deux par-
lies; I'une est un lluidc clair et transparent, I'aulre est
une substance dc coulcur foncee et prcsque aussi solide
que la chair. Au bout d'un plus grand laps de temps, la
parlie solide se divise encore en malicre molle et blan-
che, une foule de petils globules rouges, que le micro-
scope seul pent vous faire distinguer s'y formcnt aussi ;
ii I'aide de cet instrument, on voit qu'ils sont transparenls
n reconverts d'une peau rouge. Maintenant il faut vous
dire que toutes les parlies du corps, meme les plus dures,
la salive, Ics larmcs, le lait, les cheveux, les onglcs, les
OS et les dents, provicnnent du sang; et, comme toutes
ccschoses se composcnt d'une multitude de fibres ou fils
lies ensemble, on croirait que la reunion nombreuse de ces
i^liibulcs k'S forme tons. En niellaMlcn idccesun pelit nior-
icau dc viande niaigic bienbouillie, vous le wnci se par-
tager comme un echeveaude fils. Hegardezla gravure, ellc
vous donne a droite quclques fibres vues au microscope,
plus haut sont representes les globules rcunisdont ils se
compo.scnt; au-dessous on vous retrace deux rangces de
globules enveloppes de peau rouge, et d'autres qui n'en
ont pas.
Les grandes figures representent la structure d'un che-
veu, non moins curieux a eludier. Chacun de DOS cheveux
forme un tube delicat, a rexlremilc dtiquel se voitun gon-
flemeiit, semblable a la bulbe d'une fleur, qui le retient
attache a la peau. Chez les jeunes gens, ce tube est
rempli d'une matiere molle de couleur foncee, qui donne
la nuance a la chevelure; mais, quand pn devient tres-
vieux, la matiere coloree se Iransforme en moelle desse-
chee qui se repand au milieu, et le tube, n'ayant pas decou-
leur par lui-meme, parait d'un blanc argente. Les trois
figures, a gauche, en donnent un exemple. Vous le voyez,
la sngesse de Dieu se deploie plus mcrvcilleuse que jamais
dans la creation de. noire pauvre elre. Comment ne pas
I'aimer et nous confier a lui? car Nolre-Seigneur a dit :
« Lcschcveux de voire ti'te scront tons comptcs. »
Les cheveux de certains animaux ont si pen de rapport
avec k'S notros, que nous serious fort lentcs de iiier I'ana-
logic qui exisle cnlre eux. Chez [dusieurs, cependaiil, nous
I7G LE COURAGE MORAL
pouvons observer jilus claircment ijirils sent lubiilaires.
Les plumes dos oisc.iux sonl aussi ilis i-liovcux sous unc
aulrc forme, cl nous les voyoiis lout u fail crcux dans la
parlie ajipelcc tuya^l, conime nous I'avons deja dil, landis
que dans le Mrisson dc nos contrees, cl plus encore dans
le pore -epic, nous voyons dcs poinles creuses et roiJesau
lieu do clicveux.
LE COURAGE MORAL
OA^S LA JECMSSE.
BIEMrLES DE FORCE CONTBE LE SORT, UE IIESISTAKCE ET DE SUCCES
DANS lES CAHRIEHES lES PLUS DIVERSES.
Les jeaues peinlres et sculptcnrs. — Bcnvenato Cellini.
Quenliii Melsys, etc.
Personne ne peut lire sans inleret et sans admiration
rhistoiro de ces honimes iiitelliirents et laborieux, places
dans la derniere classe de In sociiite, arrivant a la celebritc
par le travail et la perseverance, et laissant a la poslerite
des chefs-d'oeuvre immorlels. Nous citerous, pnrexcmple,
des cas oii de simples ouvriers sonl devenus artistes dans
une parlie vers laquelle, il est vrai, Icurs premiers efforts
les avaient amends ; d'autres oii Tarlistc lui-meme, parti
d'un point obscur, a pris un rang distingue dans son art;
nous voyons, surtout en Italic, dcs ouvriers orfevrcs. parmi
ceux du moins qui etaicnt charges de copier les dessins
sur les melaux, pousser I'etude de leur profession si loin,
qu'ils sont arrives a dessinereux-memcs avec talent.
Ainsi s'est faite I'cducation premiere de plusieurs peinlres
ctsculpteurs distingues. Benvcnulo CclUni, appreuti chez
un orfevre, apprit non-seulenient ii enchasser, mais encore
d graver, a dessiner, sculpter, et deviiit dans la suite le
plus grand .sculpteur de son siecle. Nous pourrions en citer
beaucoup d'autres. Cependant les ouvriers en or et en ar-
gent ne sont pas les seuls qui soient parvenus a s'immor-
taliser dans les beaux-arts.
Le vieiix peintre hoilandais Qiiciitin Metsys etait, dans
I'originc, forgeron et marechal ferranl; c'esl poiirquoi
on le couuail encore aujourd'liui sous le nom de Furgcron
d'AnvcTs, ville oil il exercaitson humble profession. Frnppo
dans sa jeunesse d'une inalaJie grave qui affaiblit a tout
jamais sa cor.stitution, il fut oblige de renonccr a scs p6-
nibles travaux, cl de se livrer i la fabrication d'oiijets
d'ornemeni dclicatcmcnt Iravailles en fer, et Ires-recber-
ches a cettc rpoqi.e, sciil moyen qui lui restat Je gagncr
sa vie et celle do sa mere. 11 ne tarda pas a acquerir dans
cetlepartie une grande reputation ; le couvercle el \'enlou-
raije d'un puils (dajis le voisinage de la grande eglise )
ouvrages de la sorle, lui flrent surtnut beaucoup d'lion-
neur;mais ce genre d'occupation etait encore au-dcssus
de ses forces. II ne savait quel ijarti iireudre, lorsqu'uii
de ses amis, frappc de la m.nniere dont il avail execute
les dessins dans ces derniers travaux, lui conseilla de s'a-
donner uniquement an dessin,et do s'exereer d'aliord en
peignant des images de saints que les differents ordres
rcligieux de la ville out riialjitudc de distribuer an peuple
a I'epoqiie de cerlaines processions solennelles. Metsys
Irouva I'idee bonne, I'adopta, et reussil au dela de ses es-
perances; il s'appliqua des lors a I'etude de la peinturc
avec tani de zele et do bonheur, qu'il sc fit une haute re-
putation de son vivant, et laissa plusieurs ouvrages genc-
ralement estimes, parmi lesquels il faut tiler les avarcs,
maintenant au palais de Windsor, el qui out etc souvent
graves.
Ce tableau est assuremenl digne de sa reputation. II
rcprusente deux pcrsonnages fort occupcs a compter de
Targent ; ravidile, la satisfaction qu'ils eprouvent se pei-
gnent admirablemeul sur leurs pliysionomies. Cependant
on y reconnait I'cxpression d'un sentiment naturel, autre
que cclui qui appartient seui au caraclere de ravarc.
Metsys a voulu peindre probablenu'ut des banquiers et des
usuriers de sa ville, doni le plaisir s'aninie a la vue de
I'or, de leurs richesses, des billets de banque, el de cettc
fortune enfin, dont la possession est fortcmcnt apprcciee;
de tons les accessoires, le chandelier, les rouleaux de pa-
pier, le |ierroquel, sunt rcndus avec unc lidelite sans egale.
LE COURAGE MORAL
En tons cas, raiivre etait Lion capaUe de flccliir ccUe
femme qui, dit-on, accorda son ccciir et sa main au
peinlre, apres avoir dedaigne le forgcron.
De nos jours, Jules-Cesar Ibbulson fut d'abord peintrt
de navires, puispaysagisle si remaniuable, que M. Westle
compare i Bergheni, un dcs premiers artistes hollandais
de ce genre. yVitliam Kent, autre artiste anglais, qui fut
a la fois peinlre d'hisloire et de portraits au commence-
ment du dernier siecle, plus coiinu encore comnie archi-
tecte, et qui introduisit le premier parmi nous ce genre
gracieux et pittoresque adopte dans I'arrangemenl de nos
jardins, acquit les elements de son art chez un peintre
carrossier qui le payail comme apprenti. Fran(ois Towne,
paysagiste, plein de gniit et d'babilelc, s'eleva de la meme
maniere. Jean-Joseph h'irby, qui, vers le milieu dudernier
siecle, se dislingua par sa collection do dessins, repre-
sentanl les monuments et autres antiquitiis de Suffolk, fut
elu mcmbre de deux socictes savantcs, conmienca par etre
peintre en hatimenls. Le celebre peintre italicn Schiavini
appartenail a une famille si pauvre, qu'elle ne put aider en
rien au developpement des prodigieuses facultes de leur
enfant. Mais il travailla seul avec tant d'nrdeur, que le grand
Tilien le remarqua et lui confia la peinture du plafond de
la bibliotheque de Saint-Marc. C'cst en gravant des armoi-
ricset autiesobjetsde ce genre, apprenti chez un orfevre,
que le faineux Hogarth decouvrit le premier germe de son
talent, et Unit par se ranger au nombre des premiers ar-
tistes. William Sharp, donl tout mnnde connaitles excen-
tricites, et qui fut assurcment un des plushabiles graveurs
que TAngleterre ait jamais produits, passa plusieurs an-
neesde sa vie a graver des collections de chiens, et des
nonis sur les plaques. Robert Bead, autre graveur en re-
putation, s'occupa uniquement, dansl'origine, a graverdes
cartes de visile, et enfin, William Caxton, le celebre
fondeur en caractercs, commenca par graver des ornements
sur des canons de fusil, il panit de la et fabriqua des
lettres pour les imprimeurs. Jl. Dowyer, ayant, dit-on,
apercu par hasard quelques-uns de ses essais, fit connais-
sance avec lui, le conduisit un jour a la fonderie de Bar-
tholomeclose, et, apres quelques explications sur ce genre
d'etablissement, il lui demanda s'il se croyait capable de
tailler lui-meme des caracteres. Caxton exigea un jour de
rellexion et repondit affirmativement. M. Bowyer, ainsi
que deux de ses amis, lui avanccrent une petite sommc
wee laquelle, sans autre preambule, il commenca son
jouvel etat. Sa reputation s'accrut rapidemenl et a'un tel
point, qu'il fournil non-sculement des caracteres aux im-
primeurs anglais, qui, jusqu'alors, les avaienl tires de la
flollande, mais en expedia frequemment sur le continent.
Ces hommes, ainsi que beaucoup d'autres, ont eu d'au-
tanl plus de morite qu'il ont eu a surmonter un grand
desavantage. II a fallu rcparerle temps perdu, revenirsur
lesprincipes elementaires pour reussir dans la carriere
nouvelle qu'ils adoptaient, rompre avec des habitudes prises
depuis longtemps, etvaincre enfin la repugnance que nous
cprouvous tous a nn certain age, quand il s'agit de se sou-
mettre a la discipline d'un apprentissage.
(Juoi qu'il en soit, nous voyons que la perseverance et
e desir tres-louable d'arriver au but les a soutenus dans
ia lutie et les a fait Iriompher. Ainsi, Olivier Cromwell,
celebrile d'un autre genre, qui ne livra jamais une la-
taille sans la gagner, avait plus de quarante-deux ans lors-
qu il parul ii larmec. L'immortcl Blake, son conlemporain
DANS LA JEUNESSE.
177
( ne la meme annee que lui ), qui passo pour le fondaleur
du systeme de tactique adopte depuis par les armees
navales, et qui osa le premier attaqucr une batterie avec
des vaisseaux, n'aVait jamais ete sur mer avant I'agc de
cinquante ans.
D'autres se sont faits ecoliers a un age avance et mcme
elanf vieux, pour acquerir des connaissances litterairesct
scienlinques ; non intimldes par les nombreux obstacles a
surmonter, ilsont poursuivi courageusementleurstravaux,
impatientsdejouir de I'education dont ils etaient prives,
soil par des circonstances parliculieres, soit parleur propro
negligence. La vie de I'homme est courte assurement, et
si la paresse I'entraine dans ses jeuncs annees, il en gas-
pille une intmense et effrayante portion. Voici done le ve-
ritable moyen dereparer les pertes etde multiplier le peu
de jours qui nous restent. Nous faisons cepeiiJant une dis-
tinction entre ceux qui se sont distingues par leurs con-
naissances tardives, etceuxqui ontpu .se familiariser avec
une branche nouvelle d la suite d'une education soignee et
complete. Le temps de I'homme dcvoue a la science s'e-
coule dans des rccherches el des progres continuels qui se
terminenl seulemcnl avec la vie. Par exemple, celui qui
poursuit I'etude dcs langues, est oblige de s'occuper des
regies de la grammaire jusqu'a la fin de ses jours. Sir
William Jones, ce savant prodigieux, qui ajouta a la va-
riete de ses connaissances celle de vingt-buil langues elran-
geres, etudiait encore la grammaire de plusieurs diulectes
orientaux une semaine avanl sa niorl.
Nous devons citer pour modele de perseverance et
de courage inlrqiide, Thomme qui se livre lard ,i I'etude
des langues etrangeres ; Caton le Censeur, remarquable
sous tous les rapports, nous offre une preuve eclatanle
de celle force de volonle, lorsqu'il enlrcpril, dans sa vieil-
Icsse, I'clude du grcc dont personne ne s'occupail .i Rome
a celte cpoque. Alfred le Grand, un des plus grands ca-
racteres liistoriques, nous apprend aussi lout ce que les
hommes peuvent acquerir non-seulemenl a un age avance,
mais encore lorsque I'education premiere s'est commencee
lard; Alfred, a douze ans, ignorait ses lettres. Voici I'a-
necdote interessante que Tbistoire raconte sur I'origine de
son gout pour I'etude. Un jour sa mere lui montra, ainsi
qu'd ses freres, un petit ouvrage rempli de lettres et autres
ornements colories, selon la mode du temps, qui excita
vivement I'admiralion des enfanls. La mere proniit de le
donner en recompense a celui qui saurait lire le premier.
Alfred, quoique le plus jeune, elait, a ce qu'il parait, le plus
ambitieux, il se procura un maiire, se mil serieusemenl d
ri'tude, et fut bienlot en etat de recevoir le prix que me-
ritait son travail. Cependant les guerres, les troubles du
royaume, les tonrmenls et les privations qui assaillirent
Alfred jusqu'd vingt ans, I'empechcrenl de pousser ses
eludes au deld des elements de la lilterature; les memes
• obstacles exislaient encore apres qu'il eut reconquis son
trone et pacific le pays, a cause de rextrenic difficulte a se
procurer les niallrcs necessaires. La pluparl des gens in-
slruits avaient disparu a I'epoque des derniers troubles.
Alfred nous apprend lui-meme, qu'au commencement de
son regno quelques pretres seulenient , dans le nord du
pays, savaient traduire les prieres latines de I'Eglise.
Grace dses actives rccherches et aux secours qu'il demanda
aux pays etrangers, il linil par reunir d sa cour plusieurs
hommes des plus habiles de ce siecle obscur, et voulant
metlrc a profit I'iustruclion qu'il recevait d'eui, il s'aban-
-^^^r^ 25
17S
donna au travail avoc un cnnrafc cl nno ilocililo qu'on nc
saurail troi) aJniiror. Malgrc Ics affains |)iil.lii|\ics ct scs
nombrcuscs prcoccupalioiis, malgrc la cnicUc maladie ([ui
le tourmcnlait sans ccssc, il consacrait, dil-on, loutcs scs
heures do loisir jour ct nuit a lire ou a entendre lire. Ce-
pendanl, s'il faut en croire Asscr, I'un de scs maitres,
PETITS VOYAGES
(|ui nons a laisso Jc son royal elovc line Ires-inti-ressante
l)iograiiluc, il avail ircntc-neufans passes lorsqu'il cssaya
de Iraduire du latin. Unjour, CTi causant comme d'habi-
lude avec Asser, le roi, frappe d'une citation latine faite
par son mailre, dcsira que le passage fill inscrit sur un
petit manuel religieux qii'il porlait toujours avec lui.
PETITS VOYAGES SUR LES RIVIERES DE FRANCE.
£A lOIRE, SES BOBSS ET SES SOCVEMIHS.
De Marclgny a Digoin. - De Diguiu i Blois. — Do Dlois i Saaranr.
Paysan 3es environs de Blois.
Adicn m\ roclies noiratres, aux tristes aspects, aux sau- i Ics horizons se degrgcnt, les colliues s'alaisscnt, le ciel
va"es el melancoliques grandeurs de la nature 1 Peu a peu. I sourit.
La vieille ville de Roanne n'cst pas encore bien gaie ;
on esl en plaine; la lave el le basalte n'aflligent plus le re-
gard ; mais le suufne volupteux de la Touraine ne se fait
pas encore scntir. Bientot Ics cultures deviendronl plus fe-
condes. Nous approchons du Berry, pays charmanl, i^ai
coinme la Touraine, encore un pen sauvage corame I'Au-
rergoe.
SUR LES lUVlfellKS DE I'liANCE. 170
Voif-i la Mollie-Sainl-Jean, qui n'a plus rien du carac-
tere siivere et basaltique di.'s roclics auvcrguales.
C'cst assurement un des plus beaux paysages dc France,
Ci qui exprime Men le passage d'une region austere a une
legion rianle; I'ccil se peril avec cliarme dans ccs
lointains et doux horizons qui signaleut ces voiles glis-
sant comme des cygnes, el se repelanl dans I'eau trans-
pareote.
La Moilic-Sainl-Jcon.
AvancoDs encore. Les plaincs s'clalent et se deroulent
en longs rcplis veidoyanls ; plus do coUines, encore moins
de monts cscarpes. A Nevcrs, la physionomie a tot'alement
change.
Travcrsez la ChariU, Gien, Orleant, Bemgcncy : oui,
Kcvcrs.
c'est bien Id celle fertile Touraine qui ne fournit a I'liis-
toire littcraire que des souvenirs gais et rianls, et doiit
Ics illuslralioDs soul toutes marquees de la mome enipreinle
de bonne humour joviale qui semble respirer autour des
villes de Tours et de Dlois.
C'est la patrie de Jehan de Meung, le poete satirique qui
ccrivit le Roman de la Rose; de ce plaisant Rabelais donl
il faut bien dire un mot a nos jeunes lecleurs, car c'est le
type de la Touraine elle-meme.
« II exislait, dit un ancien critique, vers le commence-
ment du seizieme siecle, un frere cordelier d'une imagina-
tion vive et d'une prodigieuse memoire, preJicateur rc-
nomme et boufl'on agreable, fortaime des gens dumonde
qu'il arausait, et tort pcu de ses confreres qu'il cffacait;
emprisonne par les moines, et protege par le pape ; bcue-
dictin apres avoir ete cordelier, medecin et chanoino apres
avoir etc henudiclin ; ahsons d'aposlasie pour avoir cgaye
les cardinaus et le saint-pere; enfin retire a Meudon, il
la, medecin de son diocese et pasleur de ses malades.
C'est alors qu'il publie le plus fou, le plus raisonnable, !•
plus grossier, le plus spirituel, le plus adroit, le plus hardl
des livres.
Quel est le vrai caractere de ce singulier ecrivain ? csl-c*
un rouiancier extravagant qui ne merile ni I'allention ni
I'cslime des hommes qui pcnsent? est-ce un philosophe
adroit qui, en se moquant de tout ce qu'on hnnorail, de
tout ce qu'on admirait de son temps, a vu qu'il n'echap-
perait a la colere du siecle qu'en se couvrant du niasf|ue
de la folic ? a-t-il ecrit pour le vulgaire eu prodiguant les
faceties obscenes et les contes licencieux? a-t-il ecrit pour
les sages en renferniant dans ses plus folles conceptions
un sens si proCond et des lefons si solides? est-ce ud pro*
180
PETITS VOYAGES
fanalnur dcs iiKKiiis ct de la religion, qui en outrage la
sainlele au lil mome dc la niorl? csl-ce iin preire d'une foi
sincere, qui rcspccle Dicu on se jouanl dcs honimes?
Ces opmions si conlraircs ti'ouvcnl de quoi s'appuyer et
se defendre dans la vie et dans les ouvrages de Rabelais.
Aussi jamais auleur ne fut-il si diverscmcnl jugc ; on le
Clois.
nxcprise, on I'aJmire; son livre est le char me de la ca-
naille, ou le mels des plus Jelicats (1).
Voltaire a parle de Rabelais avcc plus de moderation, en
btamant dans ses ecrits robscurite, I'ennui, les obscenitcs;
il convieiU qu'il y regnc de la gaiete, de I'erudilion, et
qu'on y Irouve de bonnes bistoires (-2). C'est a son avis qu'il
fauts'en lenir. Le cure de l.ieudon n'a merite ni reulliou-
siasme systematique dont on s'est anime pour ses ouvrages,
ni le superbe dtJain dont ils out cle I'objet : il y a igno-
rance ou prevention a le mupriser, commc il y a mauvaise
foi ou aveuglenjcut a I'admirer parloul.
Les opinions sont divisees sur les allusions comme sur
le merite de ce livre extraordinaire. Les uns ont pretendu
avec injustice qu'il elait inexplicable; d'autres, par im
cxces conlrairc, ont vouhi tout comjirendre et tout cxpli-
quer ; ils ont reconnu Louis XII dans Grandgousier, Fran-
cois 1" dansCargantua, Henri II dans Pautagruel, le cardi-
nal d'Aniboise ou Jean de Montlue, <m Rabelais lui-nieme
dans I'anurge. Sans cbcrcber quels nonis augustos sont ca-
c'ucs sous ccux des personnages de Rabelais, au moins rc-
connait-on a tout iuslani la peinturc et la satire des nioeurs,
des habitudes, des institutions, des ridicules de son siecle.
C'esI ainsi, par excinple, que, dans le livre troisieme, il se
roillc eviilcmnieut de I'obseure legislation de son temps,
et du fatras pedantesque dont Accurse et Alcial I'avaient
cliargce. L'ordonuance de 1o59 n'avait pu corriger tons les
abus; il restait encore une anqile maliere a la satire.
Les pedants trouverent moyen de faire censurerle livre
de Rabelais; nuns devons ajoutcr qu'ils le firent aussi
conilamjier par le parleraenl. On s'en etonnera pen quand
on aura lu le jugcnicnt du juge Bridoye, nlequel sen-
Lenciait les proces au sort des des» (1. Ill, c. 59, 40 et
suivants ).
Le parlemeut est assemble, el demande compte au juge
bridoye d'une sentence qui a paru injuste. Bridoye ne re-
pond rieii autre ehose, sinon qui! est \ ieux et qu'il n'a plus
a vue aussi bonne qu'aulrcfois ; il ne distingue plus bicn
(tj La Braytrc.
(2) MclaiiBCS liil^raires.
le point dcs des, el probaWement, s'il a laiUi en cette oc-
casion, c'est qu'il aura pris un i pour un 3 ; or les imper-
fections du corps et les calamites de la vieillesse n'ont ja-
mais ete iraputees a crime ; ce serait condamner la nature
plulot que rhonime. — « Mais de quels des parlez-vous7
demande le president 3e la cour. — Des des du jugement,
repond I'accuse, dont se servent tons les aulres juges dans
la decision dcs proces, dont vous vous servcz vous-memes,
messieurs, en cettc cour souveraine. — Et comment vous
en servez-vous, mon ami? reprend le president. — Comme
vous, inessicurs, repond Bridoye. Apres avoir bien vu,
revu, lu, relu, paperasse, feuillete des complaintes,
ajournemenls, comparutions, commissions, informations,
productions, allegations, contredits, requetcs, enquetes,
repliques, dupliques, tripliques,reprnehes, griefs, rccolc-
nients, libelles, apostoles, Icttres royaux , compulsoires,
declinatoires, antieipatoires, etc., cIc, je pose sur un bout
de ma table les papiers du defendeur, ct je roule les dcs
pour hii, comme vous ave: coulume de faire, messieurs.
Ensuite je pose a I'autre bout tous les papiers du deman-
deur, el je roule les des pour lui. — Mais, nvm ami, dit le
president, d quoi connaissez-vous I'obscurite des droits sou-
tcnus par les parties? — Comme vous aulres, messieurs,
au grand nombre des papiers deposes sur la table. — Et
comment jugez-vous? — Comme vous aulres, messieurs,
en faveur de celui que la chance favorise. — Mais, dit le
president, puisque vous prononcez vos jugements d'apres
le de, pourquoi ne roulez-vous pas a I'beure mcme que les
parties comparaissent devant vous? Pourquoi ces papiers,
ces ecritures, ces procedures? Quelle utilite y Irouvez-
vous? — Deux avantages, repond Eridoye. D'abord la forme,
dont remission suffit pour annulcr ce qu'on a fait. Sccon-
dcnient, j'y Ironve, comme vous, messieurs, un exercice
lionnete et salutaire. Un grand niedecin disait que le del'aut
d'exercice abrege la vie; et je crois, comme vous aulres,
messieurs, que c'est un excellent moyen de la prolnngcr.
que vider des sacs, feuilleter des papiers, coter des ca-
hiers, etc. »
lei Bridoye raconte I'liisloire d'ua bon labouroiir, nomma
SUR LES niVlERES UE FRANCE.
181
Perrin Dandin, homme honorable, chanlanl bien au lutrin,
el surtout si conciliant, qu'il arianseait plus de proces
qu'on n'en plaidait dans tout Poitiers. 11 les prenait sur leur
fin, bien niiirs et bicn digeres. Alors les plaideurs elaient
au bout dc leurs plaiuoirics ; leuis bourses elaient vides ;
il ne leur manquait nlus qu'un medialeur qui sauval cha-
cun de la honle c^ ^Jer Ic premier : Dandin se trouvait
Id a propos, et il It^aUgeait raffairc; c'elait la tout son
hour et toute sa lorlune. — « Voila pourquoi, messieurs,
ajoute Bridnye, je temporise, attendant la malurite des pro-
ces ct la perfection de toutcs leurs parlies. Un proces a sa
naissance est une bete sans mcmbrcs ct sans vigueur. Les
sergents, les huissiers, les appariteurs, les procurcurs, les
conimissaires, les avocats, les tabellions, les notaires, les
grefQers et les juges, sucant bien fort ct continuellement
la bourse des plaideurs, dunnent au proces tete , pieds,
griffes, bees, dents, mains, veines, arleres, Dcrfs, muscles
et humeurs; les voila tout formes. »
Le discours de Bridoye, que nous sommes force d'abre-
ger, est seme de citations Ires-plaisantes, selon la manie
du temps : il accumule les auloritcs, a propos de I'idee la
plus frivole; son discours est double par la seule indica-
tion des auleurs donl il s'appuie. I'antagrucI, presse pap
les juges de vouloir bien prononcer en leur place, absout
Bridoye, en faveur de tanl d'equitables sciilences qu'il a
rendues auparavant, et « sur ce qu'il y a, dit-il, je ne sais
quoi de Dieu qui a lait que pendant quaranlc ans ces juge-
menls par les des aient etc si justes, que la cour n'y ait
Irouve rien a dire, n
On imagine avec quel empressement le parlement saisit
I'occasion de condamner un livre oil il elait traitii avec taut
d'irreverence, Dans un autre endroit du mcnie ouvrage, il
est peint de couleurs encore plus fortes, sous le nom de la
lapinaudiere des chats fourres, oil Panurge est oblige de
lais.ser sa bourse. Tous ces passages ne sont rien moins
qu'obscurs : la satire y est vive, gaie, et quelquefois san-
glante ; rajeunie par le style, elle plait encore aujourd'bui.
On a reconnu dans le bon juge Bridoye le modele de ce
Brydoison qui a tant egaye notre scene. L'on retrouve
aussi plusieurs trails des Plaideurs de Racine, le nom de
son beros, Perrin Dandin; cctte enumeration de M. Chi-
caneau :
. . . . Je produis, je fournis,
Dc dits, de contredits, cikjucIcs, compulsoires.
Rapports d'expcrts, transports, trois inlcrlocutoires,
Griefs ct fails nouveaux, Laux el proci-s-verbaux,
J'obliens lellres royaux, el je m'inscris en faux.
Quatorze appoinlemcnls, trentc exploits, six instances,
Six vingls pioduclions, vingt arrets de defense.
Arret enfin,
Dans le livre qualrieme, chapitre seize, Rabelais dit en-
core en parlant d'un buissicr, o quo si en tout le territoire
n'ctaient que trente coups de baton ii gagner, il en em-
boursait toujours vingt-huit ct demi. » Racine n'a fait que
mcttre cette phrase en vers. Ainsi I'un des plus beaux ge-
nies du dix-seplieme siecle ne rougissait pas d'emprunter
a Rabelais des idees et des expressions dont il desesperait
dVgalcr la naivete originale.
Les savants ne sont pas mieux traites dans son livre
que les inlerprcles de la justice. Frere Jean des Entom-
meures, le fidele portrait des erudits de ce temps-la, se
disculpe ainsi de son ignorance : « Notre feu abbe disait
que c'est chose monslrueuse que voir un moine savant. Eh !
mon Dieu, mon ami, Magis magnos ckricos, non sunt
mag is magnos sapicntes ! »
Veut-on avoir une juste idee de I'cloquence savantc de
ce Icmps-la, qu'on Use la harangue dc Janotus de Drag-
mardo pour rcdemander a Gargantua les cloches de Kotre-
Dame (I. I, c. 19) ; on y verra rcpresentc au naturel le style
bizarre des docteurs de I'ecole, I'ignoraiice des facultcs,
la manie barbare d'cntremeler incessaniment le latin au
francais. Surtout Rabelais n'avait garde d'oublier un im-
portant accessoire des harangues du temps; Janotus a soin
de tousser a son debut, pour imiter le fameux predicateur
Olivier Maillard, qui en usait de la sorte aux principales
divisions de ses sermons; il marquait d'avance les cndroits
oil il avail dessein de tousser, et ecrivait (Item, kcm) cntre
parentheses.
On commence a connaitre la maniere de Rabelais : ses
houffonneries couvrent toujours quelque idee satiriquo;
plus on s'instruit des ridicules du temps, plus on le Irouve
spirituel et coniique. Sa critique n'a menage personne;
toutes les erreurs et loutes les folies ont leur place dans
son livre ; il les poursuit en se jouant, ct ses attcintes n'en
sont pas moins profondes. L'ile des Lanternes est I'image
du concile de Trente, ou, comme dans tous les autres, on
ne faisail que ianlerncr. La description de l'ile Sonnante
offre aussi plus d'une allusion maligne. Mais ce qu'on n'a
jamais dit de plus fort sur la cour de Rome, ce sont les
plaisanteries sur les sacro-sainles decrctales des p»pes.
Son audace a blamer ce qu'il y avait alors de plus revere
.suppose un grand courage, a une cpoque oii les tortures et
les biichers menacaient la moindre pensee nouvelle.
N'oublions pas les services qu'ils a rcndus a la langue
francaise. Dans un temps oii les lettres latines renaissaient
de tous cotes, ou l'on croyait enrichir notre idiome en le
chargeant de mots et de tours cmpruntcs a cette langue
ancienne ; dans un temps oii l'on parlait de I'analogie po-
iissime, oil l'on translatait les psalmes, ou l'on voulait que
la verlu du Tres-Ilaut olombrdt le juste; dans un temps o»
Ronsard. en voulant agrandir le genie dc notre langue, la
denaturait bizarrement, et trouvait cependant partout des
applaudissenients et des eloges, Rabelais osa s'opposcr a
ces imprudents novateurs; il se servit contrc eux de son
arme ordinaire, le ridicule. Dans le chapitre six de son
deuxieme livre, il inlroJuit certain ecoiier limousin, dont
le baragouin est tout a fait risible. Pantagruel lui dcmande
d'oi'i il vicnt; I'ecolicr repond : a De Valine, inclyle el
cclebre academic qu'on vocile Lutece. — Et a quoy passez-
vous le temps , vous autres messieurs cstiidiens audict
Paris? — Respondit I'escolier : Kous transfrelons la se-
quane au dilucule ct crcpuscule; nous deambulons par
les compiles et quadrivcs dc I'urbe, etc. »
Rabelais n'a-t-il jamais ecrit que dans ce style enjoue
dont son nom reveille aujourd'bui I'idee? L'on pourrait le
ci'oire, ii juger de son talent par les seuls passages qu'on a
coutume d'en ciler, ct par Texanien que les rheteurs ont
fait de son ouvrage. On change d'avis en lisanl deux dis-
cours rapportcs aux chapilres vingt-neuf et trente et un du
premier livre. L'un est une Ictlre de Graiidgousier ii Gar-
gantua pour le rappcler aupres de lui, lorsque Picrochole,
son ancicn allic, vent s'cmparer de son royaume. L'autre
est une harangue de Gallet, ambassadeur de Grandgousicr,
a Picrochole. ^'ous citcrons ce dernierniorceau, en y chan-
geant quelques vieux mots, mais en respectant partout la
pensee ct le mouvement du style.
182
PETITS VOYAGES SUn LES niVlEUES DE FHANCE.
narangue dc Gallel d Picrochole.
« La plus sensible douleur qu'on puisse epnmver osl do
rcccvoir deplaisir ct domnugo d'oii Ton altcndait bicnvoil-
lanco et faveur. Cost un coup si cruel, tpic plus d'mi homine
y a sucoombc, ct s'cst privc dans son desespoir dune vie
ilesormais insupporlablc.
« 11 n'csl done pas etonn.inl quo nion maitiT, ii la nou-
velle de ton injustc agression, nil sciili sou roeur s'emou-
voir et sa raison se Irouldcr. II sorait plus clonnant sans
doule que le ravage de scs cliamps et Ic meurtre de scs
sujels ne lui eussent coute aucun regret. Tu sais jusqu'ou
tcs soldats ont pousse la barbaric : il ne fallait, pour dc-
chirer le coeur de mon maitre, que I'amour qu'il porte ii
son pcuple. Mais que lu sois I'auteur de cet outrage, toi
dont les ancctres ctaicnt si ctroitement unis d'amitie avec
les siens, toi qui as rcnouvelc avec lui cette immortelle
alliance, qui si longlemps I'as regardee comme sacree, qui
I'as renJue si respectable aux nations, qu'il Icur seniblait
plus difQcile de la rompre que d'clever les abimes au-
dessus des nuagcs, et que jamais dies n'ont ostS dans leurs
guerrieres entreprises, to provo(pier de peur de mon roi,
ni mon roi de peur de toi : c'est ce qui lui rend ce malhcur
plus intolerable ct plus cruel.
« 11 y a plus. La renommce de cette amitie sainle s'est
lellement repandue sous le cicl, qu'il est pen d'hommes
dans le monde qui n'aient eu Tambilion d'y etrc associes,
aux conditions iniposecs par vous-mcmes; ils estimaient
autant votre alliance que la possession de leurs terres. En
sorte que, de toute memnire, jamais prince superbe, jamais
ligue audacieuse n'osa cnvaliir vos terres ni celles de vos
allies, et si, par imprudence, on voulut jamais porter at-
teinte a leur siirete, il Icur a sufli de dire ([u'ils ctaicnt vos
amis ; le nom et le tilre de voire alliance ont fait tomber
les armes qui les menacaient. Quelle fureur vous transporte
done aujourd'hui, de briscr le lien qui vous unit a nous,
do'fouler au.x picds nofrc amili?, d'oublier tons les droits,
et d'altaqucr un pcuple qui n'a ricn fait conire vous (1 )? Oii
est la lui ? Oil est la raison '? Ou est I'lnimanite ? Oil est la
crainio de Dicu? Crois-lu que ces outrages soienl caches
aux esprils clernels, et au Dieu souverain, qui est le juste
retriliulcur de nos entreprises? Si Ui Ic crois, tu te trompes,
car toutes cboscs viendront a son jugemcnt. Est-ce I'arrct
des dcsliuces ou la falale inllucnce des aslres qui mettent
un tcrmc a ton repns et a tes prospcrites ! .\h!sans doutc,
toutes clioses ont leur periode et Icur fin : quand elles ar-
rivent au supreme degre de leur elevation, elles manquent
bieulot par le bas; c'est un ctat ou elles ne peuvent long-
tem|is demeurer. Ainsi tombcnt ceux qui n'ont pas su regler
leurs prospcrites et leur fortune.
« Mais si Icl elait Tarrct du sort, si la (In de ta felicite
ctait marquee, fallail-il qu'elle entrainat avec elle celle de
mon rni ,-i qui tu la dcvais? Si ta maison devait tomber en
ruine, fallait-il qu'elle ccrasat de sa chute Ic palais de celui
qui I'avait ornce? Cette idee est tcUement hors des bornes
dc la raison, tellement conlrairc au sens cominun, qu'a
peine pcut-elle elre concue dc rcnlendcmcnt bumain : les
eirangcrs ne la croirout pas, jusqu'a ce que I'effet trop cer-
tain leur apprenne que rien n'esl saint ni sacre a ceu.x qui
se sont al'lrancbis de Dicu el de la raison , pour suivre leurs
aveugles caprices et leurs passions perverses.
« Si nous t'avions attaquc dans tes possessions ou dans
tes sujels, si nous avions favorise ceux que tu repoussais
de ta laveur, si nous t'avions refuse du secours dans tes
perils, si nous avions blesse ton nom ou ton honneur, ou,
pour niieux dire (car nous sommes incapables de ces exces),
si I'esprit calomniateur, te jouant de ses trompeuses inspi-
rations, cut mis en ton esprit que nous avions fait quelque
chose d'indigne de notre ancienne amitie, tu devais d'abord
t'assurer de la verite, et puis en demander la reparation.
Pile lie CliMl-.Mii
Nous cusslons satisfail a ton juste ressentiment, tu aurais
ete content de nous. Mais, grand Dieu ! quelle est ton en-
treprise! voudrais-tu, en iiijusle conqucrant, et en tyran
perfidc, piUor ct decliircr le royaume de mon niailre?
L'as-tu connu si l.iclie qu'il n'ose te rcsister?Le crois-tusi
depourvu d'hommes et d'argent, si donue de prudence et
, ()) Rabelais dit plus Sncrgiqaenicnt dans son vicnx langage: a Quelle
furii: iloncques fcsuieut mainlcnanl, tome alliance briscc, loulc amilie
toDculcquOc, lout droict irespassr,cnv3liiiiiosiilcracni,cic. »
de talent, qu'il ne puisse repousser ton injuste attaque?
Sors promptement de scs terres, et ((ue dAnain le jour ne
tevoic ]ilus dans ses Etats : que ses sujels surtout ne souf-
frent pasde ta rclraite; quemille bezanls d'or (2)payont le
(2) Besmit ou iezani, monnaie (Tor tin, frappte d'abord sous les empe-
rcuis grccs, h Coiisianlinoplc, appclce Bijzaiice, d'oii ccue monnaie a pri3
son noin. Les ic^oii/scurenl tours en France dans les douzitnic citceUiemii
slt'cles. 11 seraii assez difUcile dc delcrniiner avec precision leur valeor,
I'n passage dc Joiuvillescmble lu fixer i dixsous lournois.
BF.n ISH
MbSFU\',
7 AL'G 20
HISTORY.
CORHRIuL!!:
LES ILLUSTBES FRA^'(;AIS.
183
rav.ije de scs terrcs; que la moilic soil acquillde demain,
ct I'aulrc moilie aux ides de mai protliain ; enOn que jus-
qiic-li d'illiistrcs otagcs nous repondcnt dc ta fidi'lile. »
On voil que ce plaisantTouranseau n'elait di'iiuc ni de
forte raison ni de maligne gaiele. C'csl, en gOneral, le ca-
raclere des habitants et du pays. Apres avoir quitle Tours
ct depasse la Tile de Cinq-Mars qui rappelle des souvenirs
si tristes et si sauglanls, en s'avancanl du cote de I'Anjaii,
vers Saumur, les rives de ce beau llcuvc prendrorit unc
pbysionomie moins frivole ct tnoins gaie, mais encore ra-
vissanlc de crace et de bcaute.
LES ILLUSTRES FRANCAIS,
PIEBRE COHNXII.LZ:.
Kfi tE 16 JCIM (606, aOBT IE i" OCIOEJIE 1681.
La vie de ce grand homme est aussi simple que son
genie lut eleve.
Fils d'un avocat general a la (able de marbre (eaux ct
forels) de Normandie, et de Marguerite le Pcsant, Cllc d'un
niailre des comptcs, ce fondateur de notre tliealre vijciit
dans son cabinet, travaillant pour la gloire. 11 avail suc-
ccde a son pere dans sa charge. Ses moeurs cfaient simples;
son exterieur avait pen dc grace; sa parole etait comme
embarrassee par le poids de la meditation ; el il le scnlail
lui-meme. '
J'aila plume feconileetla bouclie sifrile;
Bon galanl au lliiiatre et fort mauvjis en ville;
Et I'on pcul rarement m'ecoutcr sans ennui,
Que quand jc me produis par la boutlic d'autrui.
Le grand Conde disait : — « II ne faut rentendrc qn'd
riiolel de Bourgogne. »
Corneille ne se monlrait pas dans les salons, et ne Lri-
guuit pas les suffrages et la protection des femmes. C'elait
un homme d'etnde et de travail, de pensee profonde et se-
vere. Toule son existence se concentre dans la creation de
noire theatre.
Corneillo avait donne le Menleur en 1642, seize ans
avant que Molierc debulat a Paris (1638) par la comedie
de I'tlourdi. II avait donne le Cid trento ct un ans avanl
que Racine fit jouer Andromaque. Un intervalle de vingl-
deux ans separe le chef-d'oeuvre le Menleur du Tarlufe,
premier chcf-d'(cuvre qu'ait donne Moliere. Voild ce qu'il
ne faut point" oublier.
» Corneille, dit un excellent critique modcrne, dcbula
par Slelile, o« les Fausses Clefs, comedie en cinq acles et
en vers. II n'avait alors que dix-neuf ans. Une intrigue
dont il I'm le heros lui donna I'idee de sa piece. Alexandre
Hardy, le plus fecond de nos anciens auteurs dramatiqucs,
clail associe avcc les comediens, et disait, en reccvant sa
pa rl des rccetles de ilelile : — uC'est une assez jolie farce. »
Le succes fut si grand, qu'il donna lieu a retablissement
rt'une nouvelle troupe. Clilandre, ou VInnocence delhree,
Iragi-comedie jouce en 1652, fut, en France, la premiere
piece dans la regie de vingt-quatrc heurcs. Mais I'unilc
d'action y est remplacee par unc profusion d'avcnturcs ct
d'incidents. On voil dans le premier acte une Dorise, Irop
offcnsee des libres discours dePymante, lirer une aiguille
de ses chcveux, crever un ceil du galant et s'enfuir. Alors
Pyniante, desole, apostrophe I'aiguille dans un long mono-
logue, et lui adrcsse de si subliles plaintcs, que de la, dil-
on, est veiui le proverbe : Discourir sur lapoinle d'une
aiguille.
Le theatre alors etait beaucoup trop libre...
Ce fut Corneille, le premier, qui epura les mceurs de la
scene fraucaise, comme, le premier, il en crea I'art el les
lois.
Le Iroisieme ouvrage de Corneille, joue en 1651, a pour
litre : la Veuve, ou le Traiire puni. Cette comedie n'est pas
plus reguliere que Melile el Clilandre. L'action dure
cinq jours. On y remarque I'abscnce des aparte, et Cor-
neille avoue dans sa preface son aversion pour ccs mots
ouecs phrases que le spectateur doit entendre dans loute la
salle, el qui ne doivent pas elreentendus, sur la scene, des
personnages avec lesquels on s'enlrelient.
Ces trois premieres pieces de Pierre Corneille, depuis
lougtemps tombees dans un jusle oubli, eurenl un si grand
succes, que Mairet, auteur de Sophonisbe, ecrivait au jeune
debutant :
Rare ccrivain de notrc France,
Qui, le premier des beaux csprils,
As fait revivre en tes ecrils
L'esprit de Plaule et do Terence.
Ces vers font suffisamment connaltre la revolution que
Corneille commencait a faire dans la barbarie de notre
scene comique.
La memo annee 1634, fut representee, avec un grand
succes, laGalerie da Palais, ourAmi rival. L'aclion, dans
les cinq acles, dure encore cinq jours. Mais Corneille, par
une heureuse innovation, subslilua le personnage de sui-
vante a celui de I'elcrnelle nourrice du theatre antique,
role qui etait ordinaircmcnl joue a Paris par un homme
habille en fcmnie. La cinquieme piece de Corneille, moins
irreguliere que lesautres, est encore une comedie qui a
pour litre : la Suivanle (1054 ). L' auteur remarque lui-
memc qu'il s'est assujelti a rendre les cinq acles tellemenl
egaux en quanlite d'alexandrins, qu'ils n'en out ni plus
ni moins chacun que le meme nombre.
Une sixicme comedie, la Place-Royale,io\iee en 1655,
cut un succes prodigieux qu'ou ne pourrait expliquer au-
jourd'hui, si on ne comparait cette piece a ce que la scene
comique avait alors de plus remarquable dans ses informes.
Mais les dames se plaignirenl yivemcnl d'avoir etc trop
niallraitees dans la Place-Royale par Corneille, qui, dans
sa dedicacea Gaston, due d'Orlcaus, disait : « Je les prie
de SD souvenir que, par d'autrespoemes, j'ai as.sez releve
leur gloire et soutenu leur pouvoir pour effacer les inau-
vaiscs idecs que celui-ci leurpourra faire concevoir de
mon esprit. »
11 avait donne, dans I'espace de neuf ans, sis comedies,
tonics en cinq acles et en vers, lorsqu'en 1656, il aborda
la scene tragique el Dt jouer Mcdee, dont un scul mot est
restc celebre ;
Centre tant dc rcvers que vous rcste-t-U ?
Moi.
Dans cette piece se trouvent beaucoup de vers Iradiiits
ou imites de la Mcdee de Seneque. Dcja I'auteur s'eleve
181
beaucoup aii-Jessiis des aulours tiagiques sps coiilcmpo-
rains; mais le graiid Conicilk' ne sp rcvele (loiiit encore
La mcme annec 1C56, I'ul joiiec son lUusion comiquc,
Comedie en cinq acles ft en vers. Ccllc piece reussil mnl-
gre ses irregulariles. Le role de Malamore est devenu de-
puis caraclerislique et sertii di'signcr lefaux brave. II est
bon de faire connailrc (pad clait alors le gout dominant
poilr le merveilleu.iL le plus grotesque. Le capilan se van-
tail d'avoir abatlu d'un souflle le sofi de Perse et le Grand
Mogol, et nieme d'avoir un jour singuliercment rclardc le
lever du soleil, parce qu'on ne trouvait point I'Aurore,
attendu qu'clle elait couclice avec ce nouvel tndymion.
Plus severe pour lui-meme que ne I'etait le public, Cor-
ncille avoue, dans Tcxamen qu'il fait de sa comedie, que
c'est « une galantcrie extravagante qui nc nieiite pas d'etre
consideree. »
TMle est la premiere cpoque de Corneillo. On le voit
emporte par une impulsion secrete et aveugle. 11 clicrclie
encore sa force et la demande a des tatonnements incer-
tains et obscurs. II none I'intrigue et complique les evene-
menls ; ildevine la beaiile descaracteres bien approfondis,
el il les exagere ; il apercoit de loin I'arl dramatique et
ne le decouvre pas encore.
Ce fut un des amis de son pere, conseiller au parlement
de Rouen, qui dirigea son genie encore errant, et lui mon-
tra la voie qu'il dovait illuslrcr. Le theatre cspagnol avail
produil des chefs-d'univre dont le Ion eleve et energique
sympalbisait avec I'ame et I'esprit de Corneille. 11 indiqua
cetle elude au jeune ecrivain, qui suivit ce conseil etecrivit
le Cid a I'imilation des Espagnols.
Le Cid paruten 163", el « il est mal aise, dil Pelisson,
r auleur contemporain, de s'imaginer avec quelle approba-
tion cclle piece fut recae de la cour et du public. On ne
pouvail se lasser de voir; on n'entendait autre chose dans
les compagnies; chacun en savait quelques parlies par
cffiur; on la faisait apprendre aux enfants, et en plusicurs
cndroils de la France, il ctait passe en provcrbe de dire :
Cela est beau coinme le Cid.
L'Espagnol Guilhem de Castro avail guide Pierre Cor-
neille. Dans sa dedicace, il dit a Mme de Comhalet, duchesse
d'Aiguillon : oCesucces a passe mes plus ambilicusesespe-
rances. »
Mais bienlot I'envic s'cvciUa. Le cardinal de Pichelicu,
qui, jusque-ld avail aime Corneille, el qui lui faisait de ses
dcniersune pension de 500 ecus, elait auleur ou collabora-
teur d'assez mauvaises tragedies. Mairel, qui avail louc
dans Corneille I'auleur comique, s'effraya du succcs d'un
rival. Le fameux Scudery, auleur do douze tragi-comcdies
deleslables, publia des Obscrvalioiis critiques sur le Cid.
Le cardinal les approuva et voulul que I'Academie fran-
caise, donl il elait le prolecteur, prononcal son jugemenl ;
Scudery le soUicila. Bois-Robcrt, lacetieux acadcmicicn et
bouffon du cardinal, pressa Corneille d'acceder aux volonles
du maitre, el Corneille repondil : « Messieurs de I'Aca-
demie peuvenl faire ce qu'il leur plaira. PuLsque vous m'e-
crivez que monseigneur serait bien aise d'cn voir lejuge-
ment, ct que cela doit divertir Son Eminence, jc n'ai rien
a dire. »
L'Academic s'assombla done le 6 juin 1657. Ellc nomma
Irois commissaires examinaleurs ; Chapclaiu, I'abbe Amablc
de Bourzcis , thijologicn controversisle el pn^dicaleur
obscur, Jean Desmarels , auleur des Viswnnaires el de
plusieurs tragi-comcdies oubliecs, de plus, conOdcnl de
LES MILLE ET I'lNE ISUItS
Ricliclieu ct son premier commis dans le departement des
affaires poeliques. Tels furent les memhres de rAcadeniic
charges de criliquer Corneille : nous dirons bienlot avec
quel succcs.
( La suite a un nutnero prochain.)
LES MILLE ET UNE WUITS
D'EUROPE ET D'AMERIQUE,
00
CnOTX DCS WElLLEtlES COKIES
ESPAGNOLS, ALLEU.4NDS, ANGLAIS, AMEBlCAlBS, ETC., ETC (1).
QDATBIEME NUIT.
COMMENT UN^FEMME PEUT tlRE PIRE QU'UN DIAaLE,
ou MEILLEURE QU'UN ANGE.
— « Les Ilaliens, s'ecria le dey, qui ont lant de vivacite
el d'imaginalion, n'ont-ils pas produil de beaux conlos? Je
voudrais connaiire un pen leur maniere et leur style.
— Voire Ilaulesse, dit Kalharlhikos, a parfailcmenl bien
juge. C'esl le peuple qui fournil I'Europe de cunles ; el nous
avons ici un ncgociant Uorenlin qui vous en dira des nou-
velles.
— Eh bien, failes-le vcnir. J'ai expcrimente I'Alleniagne
el I'Espagne. Je ne serai pas fache de Her connaissance
avec I'llalie conleuse.
— Voire volonte, Ilaulesse, sera bienlot accomplic. »
En eflet, on alia cbercher le negociant, qui n'etail pas
Ircs-frcondnitres-souple d'imaginalion, mais qui avail daiis
sa poche un pelit volume relie en maroquin, lequel vini
a son sccours : c'elaient les poesies de Machiavel. II y lut
le malinconte suivant, querinlerpretetranscrivitaussilul :
NOXTVELIiE SE I.'AnCBIDIABI.E BEIiFEGOR.
ARGUMENT.
L'archidialile Belfogor est envoye pdr Pluton en ce monde avec ToMiga-
tion de prendre fomme. II vieni, se marie; et, ne pouvani souffru' I'or-
gueit et riiumeur acarilUre de sa luoitie, il aime tiiioux reluurner egi
ciifcr que de se reracure avec elle.
On lit dans lesvicux mcmoires des annales de Florence
la relation de la vie d'un Ires-saint homme fort ccK'bie do
son temps. 11 y est dil que les visions cxlaliques qu'il avail
a la suite de ses oraisons lui permellant de conlempler
cetle foule d'hommes malheureux plonges aux enfers pour
eli-c morls dans la colere de Dieu, tons, ou du nioins pres-
que loussc plaignaienl d'etre reduilsii une si grande infoi'-
liine, uniquemcnt pour avoir pris fcmmc pendant leur vie.
Minos, Rhadamante, ct les autres juges des eulers en
elaicnt confondus de surprise, et regardaient cela comme
des calonniies envers le sexe femiuin. Ccpendant les plaiu-
(I) Yoy. numei'o 111, p. 82.
D'EeilOPE ET
tos rcdoublaienl de jour en jour; le raiiport on fut f.iil.i
Pluton, ct il fut resolu que le cas serait soumis a un niur
exanien des puissances infernalcs, qui prcndraienl !e parti
jugele meilleur, pour reconnailre si cette accusation etait
mensoiige ou verite. Toutes etant done reuuies en asscm-
blee generale, Pluton parla en ces termes :
« je sais fort bien, mes feauset bien-aimcs, quel'arran-
gement des choses celestes et les arrets du sort m'ont
devolu la possession irrevocable dc cc royaume, et que je
ne suis soumis, dans mon gouvernemeiit, ii aucune rcmon-
trance divine ou huniaine; neanmoins, comme il est pru-
dent a ceux qui peuvent tout, de reconnaitre volontaire-
menl des lois et de s'cn rapportcr plus au jugemcnt
d'autrui qu'a leurs propres idees, j'ai decide dc recevoir
vos couseils sur la maniere dont je devais me conduirc
dansune circonslance par suite de laquelle mon autorile
pourrait se trouver bafouee et avilie. Tous les hommes
qui arrivent dans mon empire prelendent que les femnics
en sont cause ; cela me parait impossible ; je crains done.
en ajoutanl foi a cette declaration, de passer pour un cruel-
mais aussi j'apprehende, en refusant d'y croire, de me
monlrerpeu severe et pen amateur de la justice. Et comme
dc ces deux torts, I'un est celui des caracteres legers, et
I'autre, celui des esprils de travers, voulant eviter ces deux
reproches et n'en rlecouvrant pas le moyen, je vous ai
convoques pour recevoir vos avis ct votre assistance, et
pour que, grace a votre sagesse, ce royaume continue de
fleurir avec gloire, comme il a fait jusqu'a present. »
Tous les princes de I'enfer jugerent le cas d'une haute
importance, ct digne d'une extreme consideration ; mais
chacun d'eux, en concluant qu'il etait necessaire de de-
couvrir la verite, diffdrail sur les moyens d'y parvenir. Les
uns voulaient qu'on envoyat en ce monde un ou plusieurs
emissaires, revetus dune forme huniuine, pour s'nssurer
par cux-mcmes de I'exactitude du fait. Plusieurs autres
pensaient que, sans lant de travail, on pourrait, par di-
vers lourments, contraindre les ames a des aveux precis.
Mais la majeure partie fut pour I'envoi d'un depute; et,
comme il ne se Irouvail personne qui se chargeat volon-
tairenient de cette entreprise, on resolut de s'cn remetlre
au sort qui tomba sur I'archidiable et ex-archange Belfe-
gor. Cefut bien a conlre-coeur qu'il recut cette mission;
mais I'ordre impericux de Pluton le contraignit de se sou-
mettre a la deliberation du conseil, et aux conventions so-
lennellcmentdeliberees, Cos clauses porlaient qu'il serait re-
mis aucommissaire infernal cent mille ducats avec lesquels il
se rendrait dans ce monde sous une forme bumaine, s'y
marierait, vivrait aupresde sa femme pendant disans; et,
au bout de ce temps, feignant de mourir, viendrait rendre
complea ses superieurs des joics et des peines du mariagc.
II fut aussi arrele que, durant ce temps, il serait sujel a
tous les chagrins ct a tous les maux auxquels sont espuses
les huraains, et que trainenl apres elles la pauvrcte, la
captivite. la maladie, ou toute autre espece d'inl'orluncs,
a moins que, par ruse ou par adresse, il n'eul Part Je s'cn
affranchir.
Belfegor, ayant done pris la commission et la bourse,
s'en vint en ce monde, et, avec une suite nombreuse de
cavaliers ct de servileurs, fit une entree brillante dans
Florence. II choisit cetle villc pour son habitation, de pre-
ference li toute autre, comme celle dans hquelle il pouvait
lemieux faire travailler usuraircment ses deniers; se fit
appeler Roderigo di Casliglia. ctloua une maison dans le
D'AMElilQUE. ■»8S
faubourg de Tous-lcs-Saints. II annonca etre parti recem-
mcnt d'Espagne, ct s'clre rendu a Alep en Syrie, oii il
avail gagne toute sa fortune ; ct que dcla it etait venu en
Italic, pour se maricr en un pays plus civilise et plus con-
forme a ses inclinations. Roderigo etait fort bel homme, et
paraissait avoir trente ans. Peu de jours lui suffirent pour
etaler toutes ses richesses, et pour manifester la douceur
et la liberalitc de ses mCBurs ; de sorte que plusieurs nobles
ciladins, riches dc Giles et pauvres d'argent, rechercherenl
a I'envie son alliance. Roderigo choisit parmi elles une
fort belle personne appelee Onesta, fille d'Amerigo Donati,
qui en avail trois aulres encore, ainsi que Irois garcons ;
tous les sept bonsa marier. Get Amerigo etait d'une tres-
noble famille et fort considere dans Florence, mais extre-
ment pauvre, eu egard an grand nombre de ses enfants.
Roderigo fit des noces magnifiques, et ne negligea rien de
ce qui, dans de semblables fetes, pent salisfaire la va-
nite ; les lois de I'enfer le soumcltaient a toutes les pas-
sions humaines. II commenca des lors a etre flatle des bon-
neurs et des poi.qies du monde, el a desirer d'etre loue
parmi les hommes; ce qui n'clait pas un petit article de
depense. De plus, il n'eut pas habile quelque temps avec
sa dame Onesta, qu'il en devint eperdument amourcux, et
la vie lui etait odiense chaque fois qu'il la vuyail Irisle ou
eprouvant le moindre desespoir.
Madame Onesla avail apporle dans la maison de Rode-
rigo, avec sa noblesse et sa beaule, un si feroce orgueil,
que celui de Lucifer n'etait rien aupres ; el Roderigo, qui
avail eprouve Pun et I'autre, jugeail celui de sa femme
bien superieur. Mais il augmenta encore avec le temps, a
mesure qu'elle s'apercut de I'amnur qu'avait pour elle son
mari ; el, des qu'elle eut vu qu'elle pouvait etre mailresse
en tout point, elle se mil a lui commander sans pitie ni
respect. Au moindre refus qu'elle eprouvail, c'etaient des
paroles injurieuscs el mordanles qui desolaicnt le pauvre
Roderigo. Neanmoins le beau-pere, Ics freres, la famille,
les devoirs du mariage, et par-dessus tout son amour,
elaient pour lui des motifs de patience. Je ne parle point
des grosses depenscs qu'il fit, pour la salisfaire, en habits
et mcubles de nouvcUe mode, qui se succedent si rapide-
nienl dans notre ville, grace a son goil et a ses habitudes
de cbangement ; la plus forte plaie faite a sa bourse fut la
dot des aulres soeurs, a laquelle il fut force de subvenir
pour avoir la paix dans la maison.
Peu de temps apres, pour se bien mcttre avecsa femme,
force lui fut d'envoyer un de ses beaux-freres dans le Le-
vant, avec une pacolille de loiles, el un autre du cole de
rOccidenl, avec des ballots de draps, el enfln d'ouvrir au
troisieme, dans Florence, ue atelier de batteurd'or; toutes
ces choses consumerenl la majeure partie de sa fortune
Outre cela, aux fetes du carnavalelde la Saint-Jean, quand
toute la ville, scion I'anlique usage, se livre aux diver-
tissements, et quand plusieurs nobles et riches ciladins
tiennent a honneur de se trailer avec magnificence, ma-
dame Onesta ne voulant pas etre au-dessous des autres,
prelendait que son Roderigo les egalat, les surpassal memo
par la sompluosite de ses feslins.
D'apres les motifs que je viens de dire, il supporlait
toutes ces choses; el, quelques facheuses qu'elles fussent,
il les auraitendureesavcc patience, si le repos de sa mai-
son avail pu s'en accommodcr, et.s'il lui avail ele possible
d'atlendre en paix que sa mine fut consommce. Mais il
etait en bulte a toute sorte de chagrins causes a la fois par
24
<86
LES MULE ET ONE NUITS
ses intolerables depcnscs et par I'insolcnle humeur de sa
fenmie. 11 n'y avail Jans sa maison valets ni servantes qui
pusscnt y lenir quclques jours seulemenl ; aussi Roderigo,
dans rinipossibilile de s'allacher aucun servileur qui prit
a Cffiur ses intirels, se voyoit-il en proie a mille et mille
embarras, II n'elait pas jusqu'aux diables memes que, sous
I'habit de domestiques, il avail amencs avec lui, qui n'ai-
massent mieux rctourner bruler en eiifer que de vivre ici-
bas sous la domination de leur maitresse.
Roderigo ctail jete dans cette vie inquiele et tumul-
tueusejet, aprcs avoir epuise ses capitaux en folios de-
penses, il commencnit a n'atlendre de rcssources que des
renlrees d'Asie et d'Occidenl. Cependant il avail toujours
bon credit ; et, ne voulant ricn diminuer de son train, il
emprunta, Dt des lettrcs de change, el nc tarda pas a etre
cote sur les tablcttes des usuriers. Sa situation etait deja
delicate, lorsqu'il arriva tout a la fois des nouvelles d'O-
rienl et d'Occidenl. Cellcs-ci portaient que I'un des IVeres
de madame Onesta avail perdu an jeu toute sa pacotille ;
celles-la, que I'autre s'en revenant sur un vaisseau charge
de marchandises, niais qui n'etait point assure, s'etail noye
avec son batiment. La connaissancc de ccs revers ne ml
pas plutot repanduc dans le public, que les crcanciers de
Roderigo se concerlerent ensemble. II jugercnt qu'il etait
mine ; mais, ne pouvant pas eclater encore parce que I'e-
chcance de lours billets n'etait pas arrivee, ils conclurent a
le faire observer delres-pres, de pcur qu'il nepritia fuile.
Roderigo, de son cote, ne voyant pas de remede a sa situa-
tion, et sachant a quelles extremites il etait soumis par la
loi de renfer, pensa serieusement a s'evader a tout prix.
Un beau matin done, il monta a cbcval, ct s'enfuit par la
porte an Pre, dont il etait vnisin. Mais on ne I'eut pas plu-
tot vu partir, qu'uue grande rumour s'eleva parmi sescrean-
ciers ; ils eurent recours a I'autorite des magistrals, ct non-
seulcmcnl la brigade des recors, mais la foule meme du
people se mil tunuiltuairement a sa poursuite, Roderigo,
qui n'elait pas a plus d'un mille de Florence, voyant le
mauvais parti qu'on se disposait a lui faire, resolut, pour
assurer sa fuite, de se jeter hors de la grande route, ct de
■ chercher fortune a Iravers champs. Les fosses ne lui per-
mettaienl pas de suivre sa route a cheval ; il prit done le
parti de s'eloigner a pied, et laissanl sa monture sur le
chemin, il Iraversa les vigncs el les roseaux dont le pays
abonde, et arriva tout auprcs de Peretola, chez un certain
Uiovan Matteo del Bricca, laboureur. II le trouva heureu-
senient qui portait a manger a ses bceufs, et se recom-
manda a lui, promcltant que s'il le sauvait des mains de
ses enncniis qui le poursuivaient pour le faire pourrir en
prison, il le rendrait riche; ilajouta qu'avant de le quitter,
il lui donnerait des preuves evidentes de son savoir-faire.
Quoique paysan, Giovan 'Matteo etait homme descns; ct
jugeant qu'il ne courail aucun risque a sauver eel ctran-
ger, il accueillit sa priere ; en consequence, il le caclia
sous un gros las de fumier qu'il avail devant sa maison, et
le couvril de roseaux et de diversos broussaiUcs qu'il avail
rassemblees pour bruler. A peine Roderigo s'ctait-il taiii
dans sa relraite, queceux qui le poursuivaient arriverenl;
ct, quelque peur qu'ils fissenl a Giovan Matteo, ils ne pu-
rcnt lui arracher I'avcu qu'il eiitvu le fugilif. Si bicn qu'ils
con linuerent leur battue; et, apres plusieurs jours de re-
cherthes inuliles, s'en relournereiit a Florence loul de-
courages.
Cependant, le peril etant passe, Giovan Matleo lira l\o-
D'EUROPE ET D'AMERIQUE.
dcrigo de son trou, et le somma de rcmplir sa parole.
« Oui, mon frere, repondit Roderigo, je t'ai ime grande
obligation ; je veux certainemcnt la reconnaitrc; et, pour
que til sois bien sur que j'en ai le pouvoir, je vais le dire
qui je suis. » Alors il lui raconta ce qu'il etait, les condi-
tions qui lui elaient iniposees en sortant de I'enfer, son
mariage ; puis il vint au moyen qu'il se proposait d'era-
ployer pour I'enrichir. o Quand lu apprcndras, lui dit-il,
que quelque femme est possedee du demon, sois sur que
c'est moi qui serai dans son corps, et qui n'en dcguerpirai
pas que tu ne viennes me chasser, ce qui le donnera oc-
casion Jo tirer des parents de grosses sommes d'argent. »
La chose ainsi convenuc, ils se separercnt. i
Pen de jours apres, le bruit courut dans Florence qu'unc
Clle de niessire Amhrogio Amcdei , qui avail epousc
Bonajuto TebalJucci, etait possedee de I'esprit malin. Les
parents nc manquerent pas de faire les remedes qui se pra-
tiquent en pareille occasion, c'est-a-dire qu'ils lui mirenl
sur le crane une multitude de medicaments, dont Roderigo
se moquait.
Ce diablc ruse, pour faire voir que le nial delajeune fille
etait une possession veritable et non point un revc de son
imagination, parlait latin el soutenait des theses de philo-
sophic. II decouvrait aussi les pechcs caches de plusieurs ;
il revcla notammenl la rapacite d'un seigneur qui, pendant
plus de quatre ans , avail pille le public ; tout cela excitait
une surprise universelle. Cependant niessire Ambrogio
n'etait point content, el, apres avoir cprouve tous les re-
medes, il commenr.ait a perdre I'esperance de guerir sa
fdio, lorsque Giovan Matteo I'alla trouver et lui proniit
la guerison de la jeune personne, s'il voulait lui donner
cinq cents Horins pour acheter une fermea Peretola. Messire
Ambrogio accepla le marche.
Alors Giovan Matteo commenca par faire pratiquer di-
verses ceremonies, pour rembellissement de la chose ; puis
il s'approcha de I'oreille de la jeune fllle, et dit : « Rode-
rigo, je suis venu te trouver pour que lu acquitles la pro-
messe. » A quoi Roderigo repondit ; « Volontiers, mais ceci
ne suflira pas pour I'enrichir ; lors done que j'aurai deloge
d'ici, j'cnlrcrai dans le corps de la fille de Charles, roi de
Naples, elje n'en sortirai qu'a la voix. Alors tu te feras
donner quelle recompense tu voudras, elje ne me mettrai
plus en peine de les affaires. »
Cela dit, il decampadu corps deJa demoiselle, au grand
plaisir el a I'extreme admiration de tout Florence.
II ne s'elait pas ecoule beaucoup de lemps, lorsque I'l-
talie retentit lout entiere du bruit de I'accidcnt survenu a
la fille du roi Charles.
Alors le roi, a qui on vint a parler de Giovan Matteo,
I'envoya chercher. Arrive a Naples, ce!ui-ci couvranl son
jeu de quelques simagrees, gueril radicalemenl la prin-
cesse. Mais Roderigo, avant de s'echapper, lui dit ; a Tu
le vols, 'Giovan Matteo, j'ai rempli la promesse que j'a-
vais faite de I'enrichir; ainsi, sans ingratitude, me voili
degage covers loi. Je te recommande doncde ne idus me
conjurer a I'avcnir; car, autant je t'ai fait de bien, autant
je te ferais de mal. »
Giovan Matteo s'en retourna Ires-riche a Florence; il
avail eu du roi |dus de cinquante mille ducats, dont il se
proposait bien de jouir paisiblcment, ne croyanl pas que
Roderigo voulul jamais realiser ses menaces. Mais ses pen-
sees furent troublecs tout a coup par la nouvelle qui arriva,
qu'une fille de Louis VII, roi de France, etail possedee au
SCENES DE VOYAGES ItECENTS.
187
plus haul degre. Cettc nouvellc jcta im grand desonlre
dans I'espnt de Giovan Malleo, lorsqii'il vint ii pcnser a
I'autorile de ce roi, ct aux paroles que Rodcrlgo lui avail
dites.
Cependantle roi, ne trouvant point de remcde au mal dc
sa rdle, et enlendant parler de I'linbilete de Giovan Malleo,
lul envoya d'aLord un de scs couiriers pour le supplier de
venir; mais il allogua quclques enipechements; de sorlc
que le roi fut conlraint de s'adresser a la seigneurie, qui
forca Giovan Malleo d'obeir. Celui-ci, tout desolc, se rcn-
dit a Paris. 11 dit au roi que, parce qu'il avail cu le talent
de guerir quclques demoniaques, ce n'elait pas une raison
pour que son art parvint a les guerir toutes, et qu'il se
trouvail des diablcs de si maligne nature, qu'ils ne crai-
gnaient ni menaces, ni enchanlemenls, ni religion quel-
conque; que cependanl il allail faire de son micux, mais
que, s'il ne reussissait pas, il en demandait pardon d'a-
vanee. Le roi, trouble a ce discours, declara que, s'il ne
guerissait pas sa DUe, il s'en repenlirait. Ce discours causa
i Giovan Malleo une profonde douleur.
Cependantil fit bonne contenance, nrdonna qu'on liii
amenat la malade, et, s'elanl approchii de son oreille, se
recommanda humblement a Boderigo, lui rappclaiit le ser-
vice qu'il lui avail rendu, et lui faisantsenlir quelle ingrati-
tude il y aurait a lui de I'abandonner en celle extremile.
Mais Roderigo repondit :
« Eh I vilain traltre, as-tu bien I'audace de venir m'im-
portuner encore? crois-tu pouvoir te vanter d'etre cn-
richi par moi? Je veux te prouver, ct prouver a tout le
nionde, que je sais donner et reprendre scion qu'il me plait ;
svantquetu sorlcs d'ici,mon desirestde te faire pendre. »
Le pauvre Matlco, nevoyant pour I'heureaucun remedo,
imsgina d'cprouver sa forlune par une autre voie ; il Ct
relirer la malade, et dit au roi ; « Sire, ainsi que je vous le
disais, il y a des esprils d'une telle malignile, qu'il est
impossible d'en lirer bon parli, et celui-ci est du nombre ;
toutefois je veux faire une derniere experience qui, si elle
reussit, donnera contenlement a Voire Majeslc ct a raoi. Si
elle echoue, 6 roi I je suis en ton pouvoir, el tu eprouvcras
pour moi la pitie que merite mon innocence. Tii vas faire
conslruire sur la place Notre-Dame un immense ampbi-
thealre capable de contenir les barons, et tout le clerge de
celle ville; tu le feras tapisser de drap de sole et d'or; je
veux que, dimanche matin, tu t'y rendes avec tcs princes
et les barons, dans tout I'eclat de la pompe royalc; la, tu
feras venir la demoniaque.
« Je veux, outre cela, que, sur un coin dc la place, so
tiennent vingt personnes au moins avee des trompelles,
des cors, des tambours, des corncmuses, des cymbales, des
tambours de basque et autres instruments bruyanls, ct
qu'au signal que je ferai avec mon chapcau, lous ces gens
s'avancent a la fois vers ramphillie.itre en donnant de leurs
instruments. Je crois que ces choses, reunics a quclques
secretes operations, parviendront ,i faire deloger I'esnrit
obstiiie. »
Le roi donna des ordres en consequence ; et, le diman-
che matin, I'echafaud elant rempli de personnages emi-
nenls, et la place couverle de peuple, la malade fut amenee
au balcon par deux eveques et un grand nombre de sei-
gneurs.
Boderigo, a Taspect de toule celle foule et de tout eel
appareil, demeura slupefait, et dit en lui-meme : « A quoi
donca pense eel imbecile de paysan?croit-ilm'epouvantcr
par une telle pompe? ne sait-il done pas que les splendeurs
du ciel et les furies de renfer me sont des spectacles fa-
miliors? Jelechalieraide la bonne manierc. » Alors Giovan
Matlco s'approcba de lui, ct rennuvela ses instances pour
le faire sorlir; mais Roderigo ri'pondit : « Vraiment, m
as fait la une belle besogne! Que penses-tu done obtenir
avec cet appareil ? crois-tu fuir par la ma puissance et la
colere du roi ? Vilain drole, je le ferai pendre, sois-en sur. »
Le paysan rcpeta ses instances, ct le diable ses invectives ;
de sorlc que Giovan Malleo vit qu'il n'y avail pas de temps
a perdre ; il fit un signe avec le chapcau ; soudain toute la
troupe demeuree dans un coin dc la place donna des in-
struments et s'avanca vers I'echafaud avec un tintamarro
epouvantable. A ce bruit, Roderigo drcssa les oreilles, et,
tout surpris, ne sachant ce que c'jtait, il demanda a Gio-
van Matteo la cause d'un tel tumulle. Alors celui-ci, tout
trouble, repliqua : « llclas ! mon cher Roderigo , c'est ta
femme qui vient te retrouvcr. » Je laisse a penser quelle
terreur eprouva Roderigo en enlendant prononcer ainsi lo
nora de sa moitie. Celle terreur fut si forte, que, sans pen-
ser s'il elait possible ou raisonnahle de croire qu'en effet ce
fill la dame elle-meme, sans proferer une parole, il s'enfuit
tout effrayc, laissant libre la jeune princesse, et il aima
micux relourner en enfer, rendre compte de sa mission,
que de subir encore, avec tant de degouts, de chagrins et
de perils, un joug aussi pesant que celui du mariage avec
une femme reveche et acarialre. »
— C'est un pen salirique et meme un peu cynique, dit
le dey d'Alger ; mais c'est bien la le caracleie subtilement
raiUeur de voire nation. Qu'on renvoie ce lecteur dans son
pays, et qu'on lui donne une piece d'eloffe pour sa femme.
{La suite auprochain numero.)
SCENES, RECITS, AVENTURES,
CAPTURE D'UN NftlRIER.
(1843.)
Ce matin, 4 1'aube du jour, me trouvant pour la scconde
fois devant Fayo, et de retour a Guilimane, la vigie du
haul du mat de hune apercut un navire sur la cole des-
sous le vent a quclque distance el a peine visible. Nean-
moins la localile elant regardee comnie suspecle, I'ordre
All donne de chercher a I'alorder. Le vent elait faible, et
devenant plus faible encore a neuf bcures apres midi, les
canots furent mis en mouvemeni, el en quclques minutes
le grand bateau el Ic petit, elant equipes et armes, se di-
rigerent dans la direction du navire elranger.
Cependant le temps est si variable dans celle saison,
qu'avant que les canols fussent eloignes du lieu du vais-
seau, une rafale se jela sur le cabcslan du navire, pen-
dant qu'en meme temps un brouillard nous enveloppait
en derobant a noire vue la chasse qui se faisait ; la pluie
tombail par torrents, et nous naviguames a sept noeuds par
heure, sans allcndre pour embaniuer le grand canol.
Des que le brouillard fiit dissipe, le soleil apparut, et
,88 SCtN
la briganliiip, ainsi que nous I'apcrcevions alors, scmlilait
avoir mis toules ses voiles pendant la rafale. Un venl rc-
gulicr siicccda, et nous comnienjanies a elre |jresi]ue surs
du succes de la chasse.
En montanl quclques marches sur les liaubans, nous
pumes regarder par-dessousles voiles de cetle coque basse
et noire, qui saulait en haut el en bas el se trouvait a
portee de nos canons. Ce ful alors qu'une bouche a feu de
noire gaillard fut deplacee pour une plus forte. Lc pavilion
brilannique ful pendant quelque temps deploye a la ver-
gue, eta la fln salue par le pavilion veri el jaunedu Bresil.
Des ordres furcnt donnes pour faire ranger les bommes
sur les parties les plusavancees du premier ponl, de meme
que les bouchcs a feu furenl sufflsamment elevees. Pendant
ce temps, labriganline fitsubilemenl descendresa vcrgue,
raccourcir ses voiles et heler, comme pour allcndre noire
arrivee. Notre navire, qui le poursuivail, raccourcil aussi
ses voiles ; alors clle les allongoa el s'cchnppa immedialc-
ment dans une autre direction a Iravers I'avant.
Nous ne perdimes pas un moment a brasser nos vergues
aBnde la poursuivre, et nous renvoyames aussi les bommes
a leurs quartiers pres des boucbes a feu. Aussilol que nous
fumes a portee des canons, la piece la plus avancee fit une
decbarge, ■et, apres une atlenle tres-curieuse pendant
quelques secondcs, nous Irouvames que le boulet labou-
rait I'eau juslement a travers I'avanl de la brigantine.
Plusieurs boulets se succedercnt rapidemeni, mais sans
atteindre la briganline. Quinze a vingl boulets furent ainsi
decharges, quelques-uns sur Tavanl et quelques-aulres sur
I'arriere, et d'aulres encore par-dessus, jusqu'a ce que,
comme nous gagnions sur clle cbaque I'ois de plus en plus,
la possibilile de nous ccbappcr dcvinl pour elle Ires-descs-
peree; enOn elle raccourcil ses voiles et s'arrela.
Nous nous rangeames alors a cole d'elle, el nous re-
gardames allculivemcnt cbaque parlie du navire. Des
etres humains noirs el nus, en se promenant sur le pont,
enlevaient tout doule dans notre esprit concernant le ca-
ractere du navire, el dcmontraient jusqu'a levidence qu'il
etait cbarge de marcbandise bumaine.
Ou cnvoya un officier pour en prendre possession ; enGn le
pavilion brilannique remplaca celui du Bresil. Le capitaine
Wyvill, (|ue j'accompagnais, lesuivait en prenaulavec lui
le cbirurgicn pour examiner I'elat sanitaire sur le navire
capture. C'clait une scene elrange a contempler, que
celle qui se prcsenlait a nos regards quand nous abor-
dames le cole du navire. Le pont elail rempli de negres
tout nus et au nombre de qnalre cent cinquanle, suivant
I'inventaire. lis se trouvaient tons dans un elal de confu-
sion et presque de revolle, s'elant en effel revoUcs conlre
leurs mailres avanl noire arrivee, etcesderniers se mon-
traient aussi agites et en proie a une sensation fort des-
agreable; ils apprenaienl en ce moment que la fortune est
inconslante, et devenaient esclaves a leur lour.
COMBir QUOt VOGT LOUFS FaBENT EMFaiSOlflfES F&B
LE UABQUiS DE LAFAIETTE.
Une famille de colons s'elant mise en gaiete le premier
jour de I'an, envoya qucrir un homme noir, fameu.x ra-
cleur de violon, qui Jemeurail a trois milles de la (avec
femme cl eufanls), pour fairc danser les » rondes de Vir-
ES
ginie» au\ jeuncs filles. Trois lienres avaienl Sonne, lors-
que, la pocbcUe sous lc bras, lc musicien reprille chemin
du logis ; la iieige tombail, le vent soufllail violemmenl ct
lamoncelail en las sous ses pieds ; ccpendant il avail en-
viron franchi la nioilie de la distance, barasse do fatigue,
soupirant apres le repos et les douceurs du foyer, lors-
(|u'au sorlir d'un vaste marecage qui s'elendait loin dans
le pays, son oreille disliiigua I'approche d une bande de
loups, par I'odcur alleches; car le loup affame csldiiue du
lael le plus fin, il flaire un changcmenl d'air a une grande
distance.
11 arriva done qu'ils sentirenl cettc nuit-la Tarrivee de
Marco-Luffet, ou marquis de Lafayette (c'etait le noin
qu'on lui donnait dans le pays), dont la neau avail, il est
vrai, une odeur assez forle ; le moyen d'en douler? les
loups se trouvaient sous le venl, et marchaient a sa ren-
contre.
Descsperant d'arriver cbez lui a temps, il ne songea
plus qu'a atteindre une petite cabane abandonnce, siluee
a un quart de lieue de 1.1, dans une clairiere au bord du
chemin ; lc toil clait a moilie delruil, mais la porto tenait
encore.
Cepcndanl, les rcdoulables animaux le suivaient de pres,
hurlant de toules leurs forces; la Irayeur de Thonime noir
redoublait; heureuscment quele vent ayantbalayela neige
du sentier, il put courir sans obstacle, s'elancer a temps
danslaretraitc, gravirlesbucbesiirinlerieur et se refugier
sur une poulre qui traversait le baut de la charpente;
comme les loups I'avaient presque rejoint, il ne chercha
pas a fermer la porte.
Luller de force avec ces animaux furieux eut die par
trop imprudent. On peut jugerde la rage deces adversaires
lorsqu ils virent echapper celle belle proie ; on aurait dit,
s'il faul en croire M. Marco-Luffet, a que le diable lui-
meme s'clailloge dans chacun de leurs gosiers.u La cabane
fut bientot euvahie par les loups, qui enlraient, sorlaient,
rodaienl autour de lui, cherchanl a dccouvrir le moyen d'at-
teindre le friand morceau qui se trouvait, helas ! accroche
trop baut dans I'office. Le raclcur de violon, se voyant en
surele, epiale moment propicc, el finit parseglisser au-dcs-
sus de la porte. Arrive la, il parvint, avec le secours de
ses jambes, a enfermer une parlie de la bande. Ceux de
I'exlerieur s'elaient eloignes .selon toule apparence, et
remls a la poursuite d'un nouveau gibicr ; ceux de I'intc-
rieur demeuraicnl silencieux, les yeux elincelanls et fixes
sur le marquis ; celui-ci , tres-convaincu de son habilete
musicale, imagina de charmer les ennuis de ses ennemis
caplifs, ct' de les regaler d'une « ronde de Virginie. »
Jamais pareils accords n'avaicnt sans doule frappe les
oreilles elonnecs de eel auditoire velu, et ccpendant, loin
d'obtenir le suffrage universe!, I'e.xeculant ne recueillit
que d'affreux burlements. Mais la luniicre commencait
a poindre, les loups .eemblerent se resigner a leur mau-
vaise destinee , et se couchcrent Ions pcle-mele a terre
en silence. Puis, des que le jour ful assez avance pour
que le musicien n'eut rien a redouler a rexlcrieur, il
s'enfuit par lc toil et revinl aupres de sa famille en toute
bate. Sans trop larder, il se lit accompagner de plusieurs
bommes amies de carabines ct de baches qu'il conduisit
ii I'endroit ou il avail laisse les loups. Ils n'avaiiMil pas
change de posture ; devenus aussi doux qu'ils avaienl ete
furieux, on en fit un carnage facile. Six de ces animaux
perirenl a la fois, leurs depouilles revinrent de droit i
i
DE VOYAGES RECENTS.
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M. Marco-Liiffel, qui rccut en nuire line somnie de 2o dol-
lars de la part des habilanls des environs, coninie recom-
pense du service qu'il Icur rendait en les delivrant d'un en-
ncml aussi dangcreux, la tcrreur des bestiaux et des
fermiers.
SOOVZNIRS DE X. A CBIME(I).
II. — KAVIOATION SCIi IE PEI-BO.
L'lndnslan et le Lion, qui tiraient trop d'cau pour ar-
rivcr a la cote par-dessus les lanes de sable, avaient ete
laisses au port de Chusan. Lord Maccarttiney s'etail em-
bar(|uc avec sa suite sur les brigantines le Clarence, le
Cliacal ct I'EndeavouT. Accompagne dune multitude de
ionqucs qui porlaient ses domestiqucs, scs gardes, des mu-
sicienset le bngage, il cingia vers rcmboucliure du Pei-ho,
ou riviere Blanche, qui ruule dans la mer ses eaux limn-
neuses, a Test de la province de Pe-Tsclie-Li. Les coles
plates et sablonneuses de la Chine apparaissaient lentement
au-dessus des Hots; et les plaines environnantes, couvertes
de riches moissons, prouvaient que I'industrie humaine
peut conlraindre la nature, meme rebelle, a lui prodigucr
ses trcsors. Ca et la, des bois de campbricrs interrompaient
runiformile de la contrce, ct des groupes isoles d'arfcres d
sm(. avec leurs belles feuilles rouges et leurs Iruils dune
blancheur eblouissante, en constituaient un ornement non
moins bigarre qu'original. On atteignit rembouchurc du
Pei-ho. La niaree montante et un vent favorable eurent
bientut pousse les navires au dela d'un long banc de sable
place sur leur route. On navigua