(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "L'occasion perdue recouverte"

Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/loccasionperduerOOcorn 



L'OCCASION PERDUE 

RECOUVERTE 



TIRK A Z'IO EXKMPLAII'.ES, TOUS NUMÉllOTÉS, ET SUR 

PAPIER VERGÉ : 

2K0 VORMAT PETIT IN-12, ET 70 FORMAT IN-S". 



iV'^ JE/ 



f'AlilS. — MIP. SIMON RAÇO> ET COMP., HUE u'EnFURTIf, 1. 



L'OCCASION PERDUE 

RECOUVERTE 

PAR PIERRE CORNEILLE 

NOUVELLE ÉDITION 

ACCOMPAGNÉE DE NOTES ET DE COMMENTAIRES 

AVEC LES ^OURCEà ET LES IMITATIONS Qll ONT ÉTÉ FAITES 

DE CE POEME CÉLÈBRE 

N0.\ RECUEILLI DANS LES ŒUVRES DE L'aUTF.UR. 



PARIS 

CHEZ JULES GAY, ÉDITEUR 

QUAI DES AUGUSTINS, 41 

1862 




fQ 




n / £. 






L'OCCASION PERDUE 

RECOUVERTE 



STANCES (1) 



1 

Un jour, le malheureux Lisandie, 

Poussé d'un amour indiscret, 

Attaquoit Cloris en secret, 

Qui ne pouvoit plus se défendrej 

Tout favorisoit son amour : 

L'astre qui nous donne le jour 

Alloit porter ses feux dans l'onde, 

Et cet ennemy de Cypris 

Ne laissoit de lumière au monde 

Que dans les beaux yeux de Cloris. 

(1) Ce texte, que nous regardons comme l'original de Pierre 
Corneille, est tiré du Nouveau Cabinet des Muses, ou l'Eslite 
des plus belles poésies de ce temps (Paris, veuve Edme Pe- 
pingué, 1658, iu-12). La pièce se trouve dans un cahier 
imprimé à part vers 1660, et placé à la suite du recueil; ce 
cahier de 50 page» manque dans la plu[>art des exemplaires 



L OCCASIOIN PERDUE 
II 

Avec un amoureux silence, 
Dans un secret appartement, 
Elle supporte doucement 
Son amour et sa violence; 
Ses bras qu'elle veut avancer 
Ne servent à le repousser, 
Que pour l'attirer davantage; 
Elle le souffre à ses genoux, 
Et n'a pas presque le courage 
De luy dire : « Que faites-vous? » 

III 

Avec un œil doux et sévère 
Elle envisage son amant. 
Et luy montre confusément 
De l'amour et de la colère. 
« Lysandre, dit-elle tout bas, 
Je crieray, car ne pensez pas 
Que je contente vostrc envie; 
Cessez d'attaquer mon honneur, 
Ou commencez d'avoir ma vie, 
Comme vous avez eu mon cœur ! » 

IV 

Mais Lisandre, aussi peu timide 

Qu'il estoit beaucoup amoureux, 

Imprime l'ardeur de ses feux 

Sur les bords de sa bouche humide, 

Et glisse sa brûlante main 

Sur la neige de son blanc sein, 

Dont il prétend fondre la glace, 

Et, la tenant entre ses bras, 

Il ose élever son audace 

Sur un lieu plus saint et plus bas. 



RECOUVERTE. 



Là, sans respect et sans relâche, 
Il cherche l'objet de ses vœux, 
Et trouve ce lieu bien-heureux 
Sous le cotillon qui le cache; 
De ses doigts trerablans et hardis 
Il prend le sombre paradis 
Qui donne l'enfer à nos âmes, 
Ce throsne vivant de l'amour, 
Où, parmy les feux et les flammes, 
L'on n'a jamais trouvé le jour. 

VI 

Attachez bouche contre bouche, 
L'un et l'autre eslroitement pris. 
Il esbranla si bien Cloris, 
Qu'il la jetta sur une couche, 
Lorsqu'avecque des yeux roulans, 
Demy-vifs et demy-mourans. 
Elle feignit d'estre pasmée, 
Et, dans un si prompt changement, 
Ne parut plus estre animée 
Que par des soupirs seulement. 

VII 

A voir sa gorge toute nuë^ 
Son corps tout du long estendu, 
L'on sçait bien qu'elle avoit perdu 
Sa pudeur et sa retenue; 
Que sa constance estoil à bout, 
Que son Lisandre pouvoit tout, 
Qu'elle se fust laissé tout faire; 
Mais,, par un accident fascheux, 
Que je dis et qui se doit taire, 
Il ne se passa rien entr'eux. 



L OCCASION PERDUE 



VIII 

Près de gousler mille délices, 
Ce triste et mal-heureux amant 
Vitl changer son contentement 
En de très-rigomeux supplices : 
Il estoit couché sur Cloris, 
Lorsqu'il deme;;ra tout surpris 
D'une infortune sans seconde, 
Et, pour comble de son ennuy, 
Ce qui donne la vie au monde 
Demeura mort et froid en luy. 

IX 

Ce directeur de la nature. 
Ce principe du mouvement, 
Immobile et sans sentiment, 
Perd sa vigueur et sa figure; 
Lisandre a beau se tourmenter, 
Il a beau le solliciter 
Et luy préparer des amorces, 
Ce lasche qu'il excite en vain, 
Au lieu de reprendre ses forces. 
Pleure mollement sur sa main. 



Dans cette cruelle advenlure, 
Triste, désespéré, confus, 
Le pauvre amant ne songe plus 
Qu'à renoncer à sa nature. 
Dans sa furie et ses transports, 
Craignant que, malgré ses efforts, 
On ne l'accuse d'impuissance, 
Appelle d'un air languissant 
Des témoins de son innocence 
Sur le crime auquel il consent. 



RECOUVERTE. 



XI 



Cependant Cloris, revenue 
De ce feint assoupissement, 
Porte les deux mains promptement 
Dessus sa cuisse toute nue. 
Là, par dessein ou par hazard, 
Elle empoigna ce dieu camard, 
Second Priape de la Fable; 
Mais, le sentant froid et rampant, 
Elle pense que c'est un diable 
Sous la figure d'un serpent. 

XII 

Jamais une jeune bergère 

Ne retira si promptement 

Sa main qui trouve innocemment 

Un aspic dessous la fougère. 

Que fit Cloris sa belle main 

De dessus ce membre trop vain 

Qu'elle toucha dessous sa robe, 

Lorsquavec un juste dépit 

Elle se lève et se dérobe 

Des bras de Lisandre et du lit. 

XIII 

Dans la colère qui l'emporte 
Elle pousse ce pauvre amant. 
Et sans l'écouter seulement, 
Se dispose à gagner la porte, 
Lorsque Lisandre, à ses genoux, 
Luy dit : « Cloris, que faites-vous? 
Tout du moms escoutez mes plaintes. 
Et regardez dans mon malheur 
Toutes les plus vives atteintes 
De l'amour et do la douleur. 



10 h OCCASIOiN PERDUE 

XIV 

a Ma chère Cloris, je vous aime 
Plus que les délices des cieux, 
Plus que lesJiommes_et les dieux, 
Et mille fois plus que moy-mesme; 
Je brusle d'une vive ardeur, 
Et cette nouvelle froideur 
Ne vous doit pas sembler estrange ; 
Je sçay bien comme il faut aiiner; 
Mais, pour m'oster des bras d'un ange, 
Un diable est venu me charmer.^ 

XV 

« Quelque ennemy de la Nature 
Trouble mes sens et ma raison, 
Et de son funeste poison 
Souille une flamme toute pure ; 
Peut-estre sont-ce aussi les dieux 
Qui, se voyans moins glorieux, 
M'ont voulu rendre misérable : 
Mais, que dis-je? ils sont innocens; 
Cloris, elle seule, est coupable. 
Elle seule a charmé mes sens. 

XVI 

« C'est sa beauté qui, dans mon âme, 

A joint le respect à l'amour; 

C'est son œil plus beau que le jour 

Qui fait croistre et mourir ma flamme; 

Heureux dans ma captivité, 

Je n'osois avec liberté 

Jouir d'une grâce imprévue. 

Et de tous mes sens transportez 

Je n'ay réservé que la veuë 

Pour admirer tant de bcautcz. 



RECOUVERTE. 11 



XVII 



« Quoy qu'il en soit, mon adorable, 
Avant que vous quittiez ces lieux. 
Souffrez que je perce à vos yeux 
Un cœur fidèle et misérable. 
Afin que j'expie en mourant 
Un crime si noir et si grand. 
Qu'il choque la Nature mesme, 
Et que, pour venger vos appas, 
Ma mort vous tesmoigne que j'aime, 
Puisque ma vie ne le fait pas. » 

XVIII 

Il alloit parler davantage 
Pour exprimer son désespoir, 
Et peut-estre qu'il eût fait voir 
Des sanglana^ffets de sa rage, 
Lorsque, l'arrestant par le bras, 
Cloris luy dit : « ÎSe parlez pas! 
J'entends quelqu'un qui se promène, 
Et je vois^vecque grand bruit 
Resplendir la chambre prochaine 
De la lumière de la nuit! » 

XIX 

Soudain une voix entendue 
Redoubla son éstonnement, 
Et luy fit dire promptement : 
« Cher Lisandre, je suis perdue! 
Ha ! cessez de me retenir; 
C'est mon mary qui va venir ! 
Je l'entends, il est à la porte; 
Il faut toujours craindre un jaloux, 
Et, vous, dont la vigueur est morte, 
Comment luy résisterez-vous? » 



1-2 L OCCASION PERDUE 

XX 

Lors cette belle, transportée 
D'amour, de crainte et de soucy, 
Mena nostre amoureux transi 
Près d'une fenest.re escartée, 
Et, sans beaucoup de compliment, 
Il se glissa légèrement 
Et descendit dedans la rue, 
Où, pressé d'un mortel ennuy, 
11 fit longtemps le pied de grue, 
Et puis se retira chez luy. 

XXI 

Frappé de la funeste envie 

Qui fait la honte et le remords. 

Il souffrit mille fois la mort 

Du dernier malheur de sa vie. 

Quoy qu'alors les jours fussent grands. 

Cette nuit luy dura mille ans; 

Il ne pust fermer la paupière; 

Sur le poinct du jour seulement, 

Honteux de revoir la lumière, 

Il les ferma pour un moment.^ 

XXîl 

Le Soleil, qui chasse les ombres 

Et l'espouvantement des nuits, 

Loin de dissiper ses ennuis. 

Les rendit plus noirs et plus sombres; 

Quand il vit ce père du jour. 

Il crut, par un excez d'amour, 

Voir de Cloris la vive image; 

Mais il connut dans un moment, 

Comme Ixion dans un nuage, 

Que son amour n'estoil que vent. 



UECOUVEKTE. 



XXIII 



Après mille secrettes gesnes, 

Cet amant, par un digne effort, 

Résolut de chercher la mort 

Ou bien le remède à ses peines. 

« Ha ! je ne crains plus mon malheur ! 

Je mourray, dit-il, de douleur, 

Ou je répareray ma gloire; 

Et, quoy qu'il en soit, dans ce jour, 

Je remporteray la victoire 

De la mort ou bien de l'amour, isl 

XXIV 

Le bouillant désir qui le presse 
Fait que d'abord après disner 
1 1 sort et se va promener 
Près le logis de sa maistressc; 
A peine y fut -il un moment, 
Qu'il en vit sortir Dorimant, 
Le vieil mary de cette belle, 
Et, se glissant dans la maison, 
Il alla chercher auprès d'elle 
Ou sa mort ou sa guérison . 

XXV 

Lar une secrette avenue, 
11 fut dans son appartement, 
Et la trouva nonchalamment 
Dormant sur son lit estenduë : 
Mais, dieux! que devint-il alors? 
En approchant de ce beau corps, 
Il eut des mouvemens estranges. 
Lorsqu'une cuisse à descouvert 
Lu y fit voii' le bon-lieur des Anges 
Et le ciel de l'Amour ouvert. 



14 L OCCASION PERDUE 

XXVI 

Dans cette agréable surprise 

Où Cloris n'avoit pas songé, 

Elle avoit assez mal rangé 

Son cotillon et sa chemise; 

Lisandre aussi, trop curieux, 

Yid lors les délices des dieux, 

La peine et le plaisir des hommes, 

rs'ostre tombe et nostre berceau. 

Ce qui nous fait ce que nous sommes 

Et ce qui nous brusle dans l'eau. 

XXVII 

Petit thrésor de la Nature, 
Estroite et charmante prison, 
Doux tyran de nostre raison, 
Fixe et mouvante sépulture, 
Autel que Ton sert à genoux. 
Dont l'offrande est le sang de tous. 
Sangsue avide et libérale, 
Roy de la honte et de l'honneur, 
Permettez que ma plume estale 
Ce que Lisandre eut de bon-heur. 

XXVIII 

Beau composé, belle partie, 

Je sçay bien que, lorsqu'il vous vit, 

Il n'observa dessus ce lit 

Ny l'honneur ny la modestie; 

Mais d'amour et de charité 

Il couvrit vostre nudité, 

Pour faire évaporer sa flamme. 

Et savoura tous les plaisirs 

Que le corps fait sentir à l'âme 

Dans le transport de nos désirs 



RECOUVERTE, i3 



XXIX 



Ce beau dédale (m'il contemple 

Avec des yeu^^^lincelans 

Fait naistre et couler dans ses sens 

Une ardeur qui n'a point d'exemple. 

Le feu dont il se sent brusler 

Le consomme, et, pour se montrer, 

Gagne son cœur et son visage, 

Et ce lasche de Tautre jour. 

Se roidissant d'un fier courage, 

Escume le feu de l'amour. 

XXX 

Plein d'ardeur, d'audace et de joye 
De remportecjjn si beau prix, 
Le galand sauta sur Cloris, 
Comme un faucon dessus sa proye, 
Quand cette belle, ouvrant les yeux, 
Vid Lisandre, victorieux. 
Forçant ses défences secrettes, 
Et, la tenant par les deux bras, 
Entrer, bouffi de ses conquestes, 
Eryin lieu qu'on ne nomme pas. 

XXXI 

Tandis que Cloris se tourmente 
Par de dou\_et puissans efforts, 
Et qu'elle agite tout son corps. 
Pour sauver sa vertu mourante; 
Son heureux Lisandrç_aux abois 
Roule les yeux et perd la voix; 
L'amour fait escouler sonjlme, 
Elle est toute preste à partir; 
Il s'estend, il dort, il se pasme, 
Et ne sent rien, pour trop sentir. 



IG L OCCASIOiN PERDUE 

XXXII 

D'abord que son âme ravie 
De l'excez d'un plaisir si grand 
Eut par un soupir tout brûlant 
Donné des signes de sa vie, 
Cloris avec sa belle main 
Osta la bouche de son sein 
Où son amant l'avoit collée, 
Et se deschargeant peu à peu, 
Honteuse de se voir mouillée. 
Essuya l'eau qui vient du feu. 

XXXIII 

Après une colère feinte. 

De tout ce qui s'estoit passé, 

Un reste d'honneur offensé 

Fit ouvrir la bouche à la plainte : 

« Ha ! dit-elle, c'est fait de moy; 

.l'ay faussé l'honneur et la foy; 

Vous me perdez, cruel Lisandre! 

Faut-il que, malgré mon devoir, 

J'aye en un moment laissé prendre 

Ce qu'on ne peut jamais r' avoir ! 

XX XIV 

a Mais, si pour une faute extrême 
On peut trouver quelque couleur, 
Je puis dire dans mon malheur 
Que j'ay failly parce que j'aime. 
Amour, ce maistre impérieux. 
Force les hommes et les dieux, 
Et bruslc les poissons dans l'onde; 
Nul ne peut éviter ses coups, 
Et, puisque tout aime en ce monde, 
Je peux brusler d'amour pour vous. 



1» 

l 






UECOUVEr.TE. 17 



XXXV 



« C'est avec raison que mon ànic 
Reçoit l'amour dun favory; 
Ces noms de vieux et de mary 
P'onl l'horreur d'une jeune femme; 
Les maris, ces lasches tyrans, 
Ne se sont faits nos couquérans 
Que contre le droit de Nature, 
Et c'est en pratiquer la loy 
D'aller chercher la nourriture 
Que l'on ne trouve pas chezsoy. 

XXXVI 

« Mais ces hommes sont inlidèlcs; 
Leur plus beau feu s'esteint en peu, 
Et de tout l'amour (ju'ils ont eu 
Ils n'en reservent que les ailes; 
Esclaves de la liberté, 
Ils font voir leur légèreté 
Dans leur geste ou dans leur langage, 
Et, pour un plaisir indiscret, 
Ces oiseaux, sortans de la cage. 
Vont conter tout ce qu'ils ont fait. 

XXXVlî 

« Trop juste et trop aimé Lisandre, 

S'il en estoit ainsi de vous, 

Je percerois de mille coups 

Ce cœur qui s'est laisse siu'prendrc; 

J'ay tout perdu pour vous gagner : 

Voudi'iez-vous, pour me ruiner, 

Éventer mes secrettes llammes, 

Et tirericz-VDUS vanité 

De la foihlesse d'une femme 

Et de vostre légèreté? » 

9 



18 L OCCASION PERDUE 

XXXVIII 

« Ha! que plustost la mort m'advienne! » 

Cria Lisandre à ce discours, 

Dont, pour interrompre le cours, 

Il mil sa bouche sur la sienne; 

L'eslevant de terre il la prit 

Et la coucha dessus le lit, 

Où je ne sçay pas ce qu'ils firent; 

Je crois bien qu'ils firent cela, 

Puisqus les Amours qui les virent 

M'ont dit que le lit en bransla. 

XXXIX 

Ce fut alors qu'ils se pasmèrenl 

De l'excez des conlentemens; 

Que cinq ou six fois ces amans 

Moururent et ressuscitèrent; 

Que bouche à bouche et corps à corps, 

iantost vivans et tantost morts, 

Leurs belles âmes se baisèrent, 

Et que, par d'agréables coups, 

Entr'eux ils se communiquèrent 

Tout ce que l'amour a de doux. 

XL 

Muse, n'cschauffez plus ma veine; 
De grâce, arrestez-vous un peu, 
Ou m'inspirez un autre feu 
Que celuy de vostre fontaine. 
Je ne sçay quoy dedans mon cœur 
Se glisse avec tant de douceur, 
Que je suis forcé de me rendre : 
Ha ! Cloris, quand je m'en souviens, 
Je m'imagine estrc Lisandre, 
Et me semble que je vous tiens. 



( 



VARIANTES 

d'après les 

POÉSIES NOUVELLES ET AUTRES ŒUVRES GALANTES 
DU SIEUR DE C... 

(paris, THÉODORE GIRARD, 166^2, IN-12). 



Strophe m. 

Je va crier! INc pensez pas... 

Strophe v. 

Dessous la jupe qui le cache... 
Il prend ce sombre paradis... 
L'on n'a jamais trouvé de jour. 

Strophe vu. 

Et qu'elle l'eût laissé tout faire. 

Strophe viii. 

El que pour le combler d'ennui. 

Strophe ix. 

Pleure mollement dans sa main. 

La strophe X manque. 



20 t/ C C A S 1 IN PERDUE 

Strophe xi. 

Ce chaud Priape de la Fable; 
Mais, le trouvant froid et rampant, 
Elle crut que c'étoit un diable... 

Strophe xii. 

De sur ce membre lâche et vain 
Qu'elle sentit dessous sa robe.. 

Strophe xiii. 

Elle repousse son amant. 

Strophe xiv. 

Parmi tant damonr et d'ardeur, 
Celte apparence de troidetn\.. 

Strophe xv. 

Cloris toute seule est coupable. 

Strophe xvii. 

Si ma vie ne le fait pas. 

Strophe xviii. 

Et quelle vit avec grand bruit 
Porter dans la chambre prochaine 
Les sombres (lambeaux de la nuit. 

Stroplie XIX. 

Comment lui résister icz-vous? 



UECOU VERTE. 21 



Strophe xx. 



Il se guinda légèrement 
Et se laissa clioir dans la rue, 
D'où, pressé d'un mortel ennui 
Et de la honte qui le tue, 
Entin il s'en alla chez lui. 

Strophe xxi. 

Poussé de la funeste envie 
Que fait la honte et le remords, 
11 soufirit plus de mille morts... 
Il la ferma languissamment. 

Strophe xxii. 

Comme Ixion sur le nuage. 

Strophe xxiii. 

De la mort ou bien de l'amour. 

Strophe xxiv. 

Le brûlant désir qui le presse 
Fait qu'après un léger repas 
Il sort, il adresse ses pas 
Vers le logis de sa maîtresse... 
Et se glissant dans sa maison... 

Strophe xxv. 

Qu'en approchant de ce beau corps 
il eut de mouvemens étranges ! 

Strophe xxvi. 

El ses jupes et sa chemise. 



L OCCASION PERDUE 



Les deux slrophes suivantes ne se trouvent pas 
dans le texte que nous avons choisi comme Tori- 
ginal. ' 



o 



Aimant de la Nature humaine, 
Bijou chatouilleux et cuisant, 
Précipice affreux et plaisant, 
Cruel repos, aimable peine. 
Remède et poison de l'amour, 
Bûcher ardent, humide four 
Où les hommes se doivent cuire, 
Jardin d'épines et de fleurs, 
Sombre fanal qui fait reluire 
Nos fortunes et nos malheurs; 

Nid branlant qui nous sers de mue, 
Asile où l'on est en danger, 
Baccoursi qui fais allonger 
La chose la moins étendue. 
Fort qui se donne et qui se prend. 
Œil couvert qui ris en pleurant, 
Bel or, beau corail, belle ivoire. 
Doux canal de vie et de mort 
Où, pour acquérir de la gloire. 
L'on fait naufrage dans le port. 

Strophe xxvn. 

Vivifiante sépulture. 

Strophe xxviii. 

Mû d'amour et de charité. 

Strophe xxix. 

Ce feu qui consume son cœur 
Porte partout sa vive ardeur, 
Éclate cnlin sur son visage. 



RECOUVERTE. 23 



Strophe xxx. 



Forcer les défenses secrètes... 
Entrer, tout fier de ses conquêtes... 

La stroplie xxxii manque tout entière. 

Stroplie xxxiM. 

Porta Cloris à cette plainte. 

Stroplie xxxiv. 

Brûle jusqu'aux poissons dans l'onde... 
Je ne veux rien aimer que vous. 

Strophe xxxvi. 

Mais les hommes sont infidèles, 
Ils n'aiment jamais plus d'un jour, 
Et souvent de tout leur amour 
Ils ne retiennent que les ailes... 

Strophe xxxvm. 

Mais secrètement l'on m'a dit 
Que tous les Amours qui les virent 
Sourioienl de ce qui s'y lit. 

Strophe xxxix. 

Et que plusieurs fois ces amants... 
Leurs beaux corps se communiquèrent. 



\ 






Jl 



DOCmiEÎSTS ET DISSERTATIONS 



LOCCASION PERDUE RECOUVERTE 



EXTRAIT 

Du Carpenteriana, ou Recueil des pensées historiques, 
critiques, morales, et de bons mots de M. Charpen- 
tier, de r Académie françoise (publié par Boscheron). 
Paris, J. Fr. Morisset, \TU, in-8, p. 28i. 

M. Corneille Taîné est auteur de la pièce intitu- 
lée : VOccasion perdue et recouvrée. Cette pièce 
étant parvenue jusqu'à M. le chancelier Séguier, 
il envoya clierciier M. Corneille et lui dit que 
cette pièce ayant porté scandale dans le public et 
lui ayant acquis la réputation d'un homme dé- 
bauché, il ialloit qu'il lui fît connoîtie que cela 
n'étoit pas, en venant à confesse avec lui; il Taver- 
tit du jour. M. Corneille ne pouvant refuser cette 
satisfaction au chancelier, il fut à confesse avec 
lui, au P. Paulin, petit père de Nazareth, en faveur 
duquel M. Séguier s'est rendu fondateur du cou- 
veiit do Nazareth. M. Corneille s'étant confessé au 



26 LOCCASIOIN PERDUE 

révérend père d'avoir fait des vers lubriques, il lui 
ordonna, par forme de pénitence, de traduire en 
vers le premier livre de Vlmitation deJ. C; ce 
qu'il fit. Ce premier livre fut trouvé si beau, que 
M. Corneille m'a dit qu'il avoit été réimprimé jus- 
(|u'à trente-deux lois. La reine, après l'avoir lu, pria 
M. Corneille de lui traduire le second; et nous de- 
vons à une grosse maladie dont il fut attaqué, la 
traduction du troisième livre, qu'il fit après s'en 
être heureusement tiré. 



EXTRAIT 

Des Mémoires pour l'histoire des sciences et des beaux- 
arts. Trévoux, décemb. 1724, p. in-12, p. 2272 76. 

Le Carpenteriana, en attaquant la mémoire du 
grand Corneille, a réveillé le zèle et l'équité de 
plusieurs personnes qui ne peuvent, sans horreur, 
voir déchirer la réputation des morts, par des faits 
dont il n'a été fait nulle mention pendant leur vie. 
Voici un Mémoire qui vengera M. Corneille et sa- 
tisfera les gens équitables; il vient d'un homme 
de lettres fort estimé d'un grand prince. 

Dans le Carpenteriana, il s'est gUssé trois faus- 
setés criantes, à l'article où il est parlé du grand 
Corneille : 1° on lui attribue une pièce infâme, 
intitulée : C Occasion perdue recouverte; 2° on 
prétend que le feu chancelier Séguier, après lui 
avoir parlé très-fortement au sujet de cette pièce, 
sans lui donner le temps de se reconnaître, l'a- 



RECOUVERTE. 27 

mena aux Petits- Pères et l'obligea de se confesser 
à son confesseur (de lui, chancelier); 3° on veut 
que ce confesseur lui ait imposé pour pénitence 
de traduire Vlmitation de Jésus-Christ en vers. 
Autant de mots, autant de faussetés : 1° V Occa- 
sion perdue recouverte ne fut jamais du grand 
Corneille : elle est d'un M. de Cantenac, poëte 
de cour, dont les œuvres, qui font un petit in-12, 
furent imprimées en 1661 et encore en 1665, chez 
Théodore Girard, marchand libraire à la grand'- 
salle du Palais; elles sont divisées en trois parties : 
la première contient les Poésies nouvelles et ga- 
lantes; la seconde, les Poésies morales et chré- 
tiennes; la troisième, les Lettres choisies, galantes 
du sieur de Cantenac. Cela faisoit un recueil assez 
bizarre. C'est au bout des Poésies nouvelles et 
galantes que se trouvoit cette scandaleuse pièce. 
Dès qu elle parut, M. le premier président de La- 
moignon, bien averti, envoya quérir Théodore 
Girard, et lui ordonna doter cette pièce de tous 
les exemplaires qui lui restoient, et par bonheur 
il lui en restoit la plus grande partie. 11 fut obéi. 
Théodore Girard aima mieux mécontenter l'auteur 
et les acheteurs que de s'exposer au juste ressen- 
timent d'un premier président. Il échappa pour- 
tant quelques exemplaires de cette pièce, qui ne 
parurent qu'après la mort de ce grand magistrat. 
Et c'est un de ces exemplaires, relié au bout de la 
seconde édition, que Théodore Girard me vendit 
comme une chose rare et précieuse. Dans cette 
seconde édition, la pièce fut entièrement suppri- 
mée, sans qu'il restât même aucun vestige de la 
suppression ou du retranchement. Au bas de la 



28 L OCCASION PERDUE 

dernière page de VOccasion -perdue et recouverte, 
011 voit imprimé : Fin des Poésies nouvelles et ga- 
lantes du sieur de Cantenac. 11 est vrai que le 
nom n'est pas tout au long et qu'il n'y a que : 
Fin des Poè's. nouv. et gai. du Sr. de C, mais 
Théodore Girard, qui étoit de mes amis et nulle- 
ment menteur, m'a plusieurs fois assuré que ce 
C. signifipit le sieur de Cantenac, et il n'est pas 
possible d'en douter. 11 connoissoit bien l'auteur. 
11 dit, dans un Avertissement au lecteur, que l'au- 
teur est son ami. L'auteur lui a voit cédé son pri- 
vilège, et ainsi il est clair (ju'il le connoissoit, et 
il n'avoit nul sujet de nommer le sieur de Cantenac 
pour un autre. Mais si, outre ce témoignage donné 
de vive voix par Théodore Girard, on veut une 
preuve par écrit, on trouvera dans le Livre des 
libraires le privilège pour les Œuvres du sieur de 
Cantenac, enregistré le 50 septembre 1661 par 
Dubray, syndic, et le nom du sieur de Cantenac s'y 
trouvera tout au long, J'ai voulu mettre ce fait 
hors de doute, et c'est pour cela que j'en ai rap- 
porté jusqu'aux moindres circonstances. Puisqu'il 
est donc certain que ce n'est point M. de Corneille, 
mais M. de Cantenac qui est l'auteur de F Occa- 
sion perdue recouverte, on voit ce qu'on a à en 
penser des deux autres points, qui ne peuvent être 
vrais, si le premier raconté dans le Carpente- 
riana est faux. Outre que ces deux points ont leurs 
marques de fausseté propres et indépendantes de 
celle du premier point, c'est avec plaisir que je 
fournis au public des armes contre les faux accu- 
sateurs du grand Corneille. 



RECOUVERTE. 29 



EXTRAIT 

Des Mélanges historiques et philologiques s par M. Mi- 
chaud, avocat au parlement de Dijon. Paris, N. Til- 
liard, 1754, 2 vol. in-12, tome V% p. 47-72. 

LETTRE SUR LE VÉRITABLE AUTEUR DU POËME INTITULÉ 
VOrXASWN PERDUE ET RECOUVRÉE. 

Vous sçavés, Monsieur, que, dans le Carpente- 
riana (1), on attribue à Pierre Corneille une pièce 
qui a pour titre : VOccasion perdue et recouvrée. 

« Cet ouvrage, dit-on, étant parvenu jusqu'à M. le 
chancelier Séguier, il envoya chercher M. Cor- 
neille, et l'avertit que ces vers ayant porté scan- 
dale dans le public, et lui ayant acquis la réputa- 
tion d'un homme débauché, il l'alloit qu'il lui fit 
connoître que cela n'étoit pas, en venant à con- 
fesse avec lui : le jour fut indiqué. M. Corneille ne 
pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, 
il fut à confesse avec lui au P. Paulin, petit-père 
de Nazareth, en faveur duquel M. Séguier s'est 
rendu fondateur du couvent de Nazareth. M. Cor- 
neille s'étant confessé au R. P. d'avoir fait des vers 
lubriques, il lui ordonna, par forme de pénitence, 
de traduire en vers le premier livre de VlmUation 
de Jésus-Christ, ce qu'il fit. Ce premier livre fut 
trouvé si beau, que M. Corneille m'a dit qu'il avoit 
été réimprimé jusqu'à trente-deux fois (2). La 

(1) Page 284. 

('2) Un liislorieri trioilerno prétend qu'il esl aussi diflicile 
de le croire, que de lire ce livre une seule l'ois. \o\ez\'His- 
toire ilu Siècle de Loiiia XIV, t. il. diap. dc^- Écrivains. 



50 L OCCASION PERDUE 

reine, après l'avoir lu, pria M. Corneille de 
lui traduire le second, et nous devons à une 
grosse maladie dont il fut attaqué la traduction 
du troisième livre, qu'il fit après s'en être heu- 
reusement tiré. » 

Cette anecdote étoit trop injurieuse à la mémoire 
du grand Corneille; aussi, vit-on bientôt paroître 
un petit Mémoire qui tend à détruire absolument 
ce qu'on fait dire à Charpentier. L'anonyme qui 
venge Corneille (1) de cette fausse imputation 
nous apprend que V Occasion perduë-recouvrée 
est d'un certain Cantenac, poëte de cour, dont 
les poésies furent imprimées en 1662 et 1665, 
chez Théodore Girard (2), marchand libraire, au 
Palais. Dès que cette pièce scandaleuse qui faisoit 
partie des œuvres de Cantenac vit le jour, « M. le 
[)résident de Lamoignon envoya quérir Théodore 
Girard, et lui ordonna de l'ôter de tous les exem- 
plaires qui lui restoient; et par bonheur, il lui en 
restoit la plus grande partie. » 

Il s'en échappa cependant quelques-uns, qui ne 
parurent qu'après la mort de ce magistrat. Quant 
à la seconde édition, cette pièce y fut omise en- 
tièrement. 



art. Corneille (Pierre). On juge aujourd'hui des ouvrages, 
d'une manière épigrammatique. Cette sorte de critique est 
singulièrement remarquable dans la Méthode pour l'his- 
toire, etc. 

(1) Voy. les Mémoires de Trévoux, décembre 1724, p. 2272 
et le P. Niceron, t. XV de ses Mémoires, p. 379. 

(2) Le privilège est du 19 septembre 1661; il fut enre- 
gistré sur le Livre des libraires le 50 du même mois; l'ou- 
vrage fut achevé d'imprimer le 16 novembre 1661. Le fron- 
tispice porte cependant 1662. 



RECOUVERTE. 51 

Ce qui peut avoir trompé quelques personnes 
au sujet de ce poëme, c'est qu'on lit à la fm ces 
mots : Fin des poésies nouvelles et galantes du 
sieur deC, et qu'elles ont cru que cette lettre ini- 
tiale signifioit Corneille; mais le nom de Gantenac, 
mis tout au long dans le privilège, suftiroit pour 
montrer qu'elles se trompent, quand on n'auroit 
pas le témoignage du libraire, qui a plusieurs fois 
assuré que l'ouvrage étoit du sieur de Cantenac. 

Les œuvres de Cantenac parurent d'abord en 
1662; elles sont divisées en trois parties : 1° les 
Poésies nouvelles et galantes; 2° les Poésies mo- 
rales et chrétiennes; 3° les Lettres choisies et ga- 
lantes (1). Ce fut à la fm de la première partie, 
après la 102® page, qu'on plaça V Occasion perduè- 
recouvre'e, poëme composé de 40 stances. C'est 
un cahier postiche de quatorze pages et dont 
les chiffres ne se rapportent point au corps du re- 
cueil; ce qui me fait croire que le libraire n'avoit 
pas inséré cette pièce dans tous les exemplaires, 
et qu'il ne la hvroit qu'à ceux auxquels il croyoit 
pouvoir se fier. Ma conjecture est appuyée par un 
trait que rapporte le défenseur anonyme de Cor- 
neille. II dit que le hbraire Théodore Girard lui 
vendit un de ces exemplaires détachés, comme 
une chose rare et précieuse, et qu'il le fit reUer 
à la fm de l'édition de 1665, où ces stances ont 
été entièrement retranchées, quoiqu il y ait des 
augmentations considérables dans cette seconde 
édition. 

Théodore Girard avoit bien senti que ce poëme 

(1) (le recueil forme un in-12 de 253 pages. 



32 



L OCCASIOIN PERDUE 



(levoit révolter un grand nombre de lecteurs : 
aussi, eut-il soin d'avertir (1) qu'on Tavoit 
glissé malgré lui dans le recueil qu'il publioit; 
mais qu'un galant homme, ami de l'auteur, s'en 
étant rendu le maître, l'avoit forcé de le mettre 
au jour, et que Cantenac, l'ayant autrefois composé 
pour se venger d'une dame qui l'avoit désobligé, 
ne trouveroit pas mauvais lui-môme qu'on rendît 
sa vengeance publique : Théodore Girard dit enfin 
qu'il a jugé à propos de se justifier à cet égard 
pour se mettre à couvert du blàine et prévenir 
les reproches qu'on pourroit lui en faire un jour. 
Voilà, Monsieur, une histoire détaillée dans 
toutes ses circonstances, et qui paroît, je vous 
l'avoue, assés vraisemblable au lecteur. Mais, après 
tout, l'apologiste anonyme de Corneille pose un 
fait que le lecteur peut encore révoquer en doute. 
Je veux bien croire que c'est une personne digne 
de foi, et même respectable dans la république 
des lettres. Cependant n'est-on pas toujours en 
droit de suspecter le témoignage d'un historien 
caché, qui raconte un fait destitué de preuves et 
d'autorités? D'ailleurs, on peut objecter que Char- 
pentier n'est pas le seul qui ait pris Corneille pour 
l'auteur de V Occasion perdue -recouvrée (2), et 
que plusieurs autres sçavans ont eu la même opi- 
nion. Je sçais que M. de la Monnoye, ce fin et ju- 
dicieux critique, qui étoit le mieux au fait des 
petites aventures du pays littéraire, écrivoit un 



(1) Page 12 de son Avis au, lecteur. 

(2) Le compilateur des Anecdotes liltéraires a copié le 
passage du Carpcnteriana (tome H, page 2), et donne aussi 
a Corneille ce petit poiriK . 



RECOUVERTE. 30 

jour à M. l'abbé Papillon (1) que Tauteur de cette 
pièce étoit celui du Cid, des Horaces, de Cinna. 
u Corneille eut beau tenir, dit-il, la chose secrette; 
Ri. le chancelier Séguier, protecteur alors de TAca- 
démie, ayant sçû de qui estoient ces stances peu 
édifiantes, qui couroient partout, en fit une douce 
réprimande au poëte, et lui dit qu il le vouloit 
mener à confesse. » Le reste du conte ressemble 
parfaitement au passage tiré du Carpenteriana. 
Ainsi, Monsieur, vous voyés que ce bruit avoit pris 
un air de vérité parmi les beaux- esprits et les 
sçavans. Mais examinons sur quel fondement cette 
opinion a pu s'établir. 

Quelque peu disposé que je sois à donner de 
grands éloges au poëme de V Occasion perdiië-re- 
couvrée, j'avoue cependant que cette pièce com- 
porte du génie, du feu et de l'expression, et qu'on 
y trouve quelques endroits assez bien tournés : il 
n'en falloit pas moins pour que Corneille fût soup- 
çonné d'en être fauteur. En effet, tout le monde 
sçait qu'après avoir été multipliée par les copies 
manuscrites qu'on en tira, elle fut réimprimée 
dans plusieurs recueils, mais toujours dans ces 
ramas d'ouvrages proscrits qui sortent furtive- 
ment d'une presse inconnue, et qui n'ont souvent 
pour tout mérite que le papier et le caractère de 
Pierre Marteau (2) . Ces stances furent si généra- 

(1) Le 6 octobre 1715, neuf ans avant l'impression «lu 
Carpenteriana. 

(2) L'Occasion perduë-reco livrée commence le recueil in- 
titulé : l'Ènie (les poésies héroïques et gaillardes de ce temps, 
aiigmenlées de nouveau, in-1'2 de 9-4 pages, sans nom de ville 
et d'imprimeur. Celte pièce se trouve aussi à la tcte du Re- 



54 L OCCASION PERDUE 

lement recherchées, je dirais presque si fort esti- 
mées, qu'on en fit plusieurs traductions en diffé- 
rentes langues. J'en ai vu une latine, et Ton m'a 
assuré que le savant Paul Dumay s'était amusé à 
à les tourner en bourguignon. Ajoutés encore 
qu'elles furent mises en chanson, et acquirent par 
ce moyen une plus grande publicité. 

Ces stances ont donc été assés fameuses pour 
être attribuées au grand Corneille : en effet, pou- 
voit-on deviner que des vers dont on avoit été si 
curieux, qu'on avoit lus et qu'on lisoit encore par- 
tout avec tant de plaisir, fussent d'un certain 
Cantenac, poëte presque absolument inconnu? On 
eut bien plus tôt fait de les mettre sur le compte 
du meilleur poëte du siècle dans lequel elles 
avoient été composées, tant on est porté à faire 
valoir la poésie libertine ! Je m'imagine, mais je 
ne sçais si on prendra ceci pour un paradoxe, que 
le sujet de l'ouvrage en a fait toute la réputation, 
et que les seuls traits lascifs de ce tableau l'ont 
sauvé de l'oubli, où sont déjà tombés des ouvrages 
sans doute beaucoup meilleurs. Quelques beautés, 
quelques agrémeiis poétiques qu'on suppose dans 
cette pièce, il seroit ridicule d'avancer que la 
fiction et les vers en font tout le mérite. Je suis 
persuadé qu'il a paru dans le même temps des 
petits poëmes aussi bien versifiés et d'une inven- 
tion plus riche, dont la mémoire s'est néanmoins 
totalement perdue. Allons donc plus loin, et cher- 
chons la véritable raison pour laquelle VOccasion 



cneil des pièces du temps, ou Divertissement curieux. La 
Haye, Jean Strik, 1G85, in-12. 



RECOUVERTE. 5") 

perduë-recouvrée l'ut si fort en vogue. Le dirai- 
je, Monsieur, une catastrophe, singulière en son 
espèce, embellie par les charmes d'une poésie 
licentieuse, c'en fut assez pour mettre ces vers à 
la mode, pour leur attirer des louanges et leur 
mériter une curieuse attention de la part du 
public. 

Combien voyons-nous encore aujourd'hui d'ou- 
vrages qui ne réussissent que par les sujets 
libres qu'on y traite, les expressions lascives qu'on 
y emploie et les termes libertins dont on les 
remplit! Toutefois, le mauvais goût et la corrup- 
tion du siècle ont mis en faveur ces fades et misé- 
rables historiettes où triomphe la plus grossière 
liberté, et quelquefois l'irréhgion la plus marquée. 
Ce qui a fait peut-être aussi présumer que Cor- 
neille avoit composé ces stances, c'est l'art ingé- 
nieux et l'élévation de sentiment qu'on trouve 
dans les intrigues de ses poëmes dramatiques. La 
grande idée qu'on s'étoit formée de P Occasion 
perduë-recouvrée a fait illusion et a fixé trop in- 
discrètement le soupçon sur le grand Corneille ; 
mais avec quelque noblesse et quelque art que 
Corneille ait traité l'amour, je ne vois pas qu'il 
soit jamais échapé à sa plume aucun ouvrage où 
régnent une liberté condamnable et un esprit de 
débauche. « Son tempérament, dit M. de Fonte- 
nelle (1), le portoitassés à l'amour, mais jamais 
au Ubertinage , et rarement aux grands attache- 
mens. » D'ailleurs, lorsque ces stances parurent. 



(1) Voyez VHistoire de l'Académie françoiae, par M. l'ahbf 
d'Olivet, t. Il, p. 235, édit. in-12. 



36 l. OCCASION PERDUE 

Corneille avait cinquante-quatre ans et courait une 
carrière trop belle pour s'être oublié jusqu'au 
point de risquer sa réputation par des vers in- 
fâmes, dignes de l'horreur des honnêtes gens, et 
qui, selon moi, n'ont jamais mérité d'être si ap- 
plaudis. Mais si Corneille est véritablement auteur 
de ces stances, pourquoi ne lui en a-t-on jamais 
fait de reproches? L'envie et la satyre l'eussent- 
elles épargné dans cette occasion? 11 est bien 
étonnant que pendant sa vie on ait tenu un pro- 
fond silence sur une production aussi scandaleuse, 
et qu'on n'ait fait cette fal)le qu'après sa mort. Un 
pareil fait, jose le dire, ne doit être cru que sur 
des preuves démonstratives; il devient même sus- 
pect et douteux, pour avoir seulement eu place 
dans ces mémoires hasardés qui portent le titre 
(ÏAna, 

Je ne m'arrêterai pas ici à réfuter sérieuse- 
ment le sentiment de ceux qui prétendent que 
Corneille traduisit Vlmilation de Jésus-Christ 
pour effacer le scandale qu'il avoit donné par les 
stances de Y Occasion perduë-recouvrée. C'est un 
mensonge grossièrement inventé qui ne mérite 
pas qu'on emploie à le détruire une longue suite 
de raisonnemens. Personne n'ignore que V Imi- 
tation traduite en vers françois parut plus de dix 
ans avant l'Occasion perduë-recouvrée, puisque 
Corneille publia le premier Uvre de ce bel ouvrage 
en 1G51 , et que les œuvres de Cantenac, avec les 
stances libertines, ne furent imprimées pour la 
première ibis qu'en 1662. Il s'ensuivroit donc que 
la pénitence auroit précédé le péché, et que Cor- 
neille auroit donné des marques autentiques de 



RECOUVERTE. 5? 

son repentir pour une faute qu'il ne devoit com- 
mettre que dix ans après. 

D'ailleurs, un grand poëte de nos jours, le (ils 
du fameux Racine, m'apprend (1) le véritable 
motif qui engagea Corneille à traduire limitation 
de Jésus-Christ : 

Couronné par les mains d'Auguste et d'Emilie, 
A côté d'Akempis Corneille s'humilie. 

Rapportons ici la remarque que Tauteur a faite 
sur ces deux vers. « Corneille, dit-il, paroît lui- 
même avoir voulu s'humilier, puisqu'il dit au pape 
dans son Épitre dédicatoire : « La traduction qu(^. 
« j'ai choisie, par la simplicité de son style, ferme 
« la porte aux plus beaux ornemens de la poésie, 
« et bien loin d'augmenter ma réputation, semble 
« sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce 
« que j'en ai pu acquérir en ce genre d'écrire. » 
Corneille, comme vous voyez. Monsieur, dit expres- 
sément qu'il a choisi sa matière, et non pas que 
ce sujet lui a été, par un confesseur, imposé pour 
la rémission dun péché public : si ce travail fut 
difticile et pénible, c'est le poëte lui-même qui 
s'y condamna ; personne ne l'y avoit forcé : ses 
propres termes marquent suftisamment la liberté 
de son choix. 

Cependant, si l'on prétend que Corneille a voulu, 
par cette traduction, réparer les licences d'une 
muse profane, sans lui supposer un ouvrage aussi 
pernicieux qu'est r Occasion perdue -recouvrée , 

(1) Voyez sa Réponse à répUrc de Hoiissedii contre les rs- 
prils-forls. 



58 l OCCASION PERDUE 

n'étoit-ce donc pas assés pour lui de réflécliii' 
chrétiennement sur l'état brillant où il avoit mis 
le théâtre français, pour s'en faire un sujet de pé- 
nitence et s'imposer à lui-même le travail d'un 
ouvrage édifiant? N'a-t-il pu s'occuper des louanges 
de Dieu, (ju'après avoir souillé sa lyre par des 
chansons criminelles? Allons par des voies plus 
simples, et n'attribuons qu'à la piété seule du 
grand Corneille ce qu'on prend pour un effet de 
son obéissance aux ordres d'un sage directeur 
pour l'expiation d'un scandale public. Des Marets, 
Thomas Ineslerus, Alexandre Sylvestre, du Ques- 
nay de Bois-Guibert, et tant d'autres poètes qui 
ont traduit Vlmitation de Jésus-Christ en vers et 
en différentes langues, étoient-ils des pécheurs 
scandaleux, et les a-t-on soupçonnés d'avoir com- 
posé les pièces libertines qui, de leur temps, 
avoient paru sans nom d'auteur? C'est donc un 
conte assés mal inventé, que tout ce qu'on a dit 
de Corneille par rapport à r Occasion perduè- 
recouvrée, et il paroît certain au contraire que 
Cantenac est auteur de cette pièce. J'espère que 
quelques nouvelles réflexions que je vais faire à 
ce sujet achèveront de vous convaincre de cette 
vérité : 

1° Je me crois en état de prouver que Cante- 
nac étoit un poète qui ne manquoit pas tout à fait 
d'imagination, et qui quelquefois même tournoit 
assés bien un vers. Il n'est donc pas impossible 
qu'il soit l'auteur des stances qui se trouvent dans 
le recueil de ses poésies. 

2° On reconnoît dans les œuvres de Cantenac 
un poète libertin, toujours échauffé des feux de 



RECOUVEini:. 59 

Tamour : par conséquent, il est plus juste de lui 
attribuer le poëme de ^Occasion perduë-recou- 
vrée, qu'il a avoué, en quelque sorte, en permet- 
tant qu'on le joignît à ses autres ouvrages, qu'au 
grand Corneille, à qui, comme on Ta déjà remar- 
qué, on n'a osé prêter cette production licentieuse 
qu'après sa mort, et encore dans un Ana. 

Cantenac florissoit dans un temps où les por- 
traits étoient fort à la mode (1). Il eut bientôt le 
pinceau à la main. Ramassons ici quelques traits 
du tableau qu'il a tracé lui-même de ses mœurs, 
de son esprit, de son goût, etc. Je pense que vous 
y reconnoîtrés sans peine l'auteur de V Occasion 
perduë-recouvrée ; du moins, je m'assure bien 
que sa naïveté ne vous déplaira pas. Comme ce 
poëte est un auteur assez obscur, j'entrerai aussi 
dans un détail un peu étendu touchant sa per- 
sonne. 

« Je suis, dit-il (2), d'une taille fort médiocre, 
et il est assés rare de voir des hommes plus petits 
que moi. J'ai cela de commun avec les nains, que 
si Ton ne voyoit que ma tête, l'on me jugeroit un 
fort grand homme. J'ai le visage assez plein, mais 
un peu ovale; les yeux bruns et assez grands : ils 
ne manquent pas de feu et parlent souvent plus 
que je ne voudrois. Mon nez n'est ni grand, ni 
petit ; ma bouche est petite, et nies lèvres sont 
assés vermeilles. J'ai la voix mauvaise et discor- 
dante. Je ne manque point de disposition pour les 

(1) Charles de Sercy et Claude Barbin en imprimèrent un 
gros recueil en 2 vol. in-8, Paris, 1669. 

(2) Page 556 et suiv. Je me servirai toujours ici de la 
première édition de ses Œuvres. 



40 l'occasion perdue 

exercices du corps. Je suis d une constitution si 
robuste, que je ne me souviens pas d'avoir été 
malade, sinon de quelques accidens. Les voyages 
que j'ai faits depuis quatorze ou quinze ans, et les 
fatigues que j'ai souffertes, ont peut-être contribué 
à me faire bien porter. Je m'afflige souvent sans 
raison, et je suis ingénieux à me tourmenter moi- 
même. Je suis impatient, colère et vindicatif, et je 
me choque souvent des moindres choses. Je suis 
un peu pointilleux; je ne sçais si c'est le vice de 
ma nation ou le mien en particulier. Au reste, si 
j'étois capable d'une lâcheté, je ne paroîtrois plus 
dans le monde. L'intérêt de la fortune, qui est 
fort puissant en moi, ne le seroit pas assés pour 
me faire commettre une bassesse ; il est constant 
que je suis ambitieux autant qu'on le peut être, 
mais je ne sacrifierai jamais mon honneur à mon 
ambition, parce que j'aime encore plus la gloire 
que les grandeurs, et que je ne considère les gran- 
deurs que comme des moyens de parvenir à la 
gloire. Je suis si sensible au mépris, que j'ai une 
haine mortelle et implacable pour tous ceux qui 
semblent me mépriser, sans qu'il me soit possible 
de me réconcilier avec eux. Je n'épargne ni mes 
soins ni ma peine pour les personnes que j'aime; 
je les servirois de mon bien et de ma vie, et il 
n'est point d'ami plus ardent que moi. Je mens 
quelquefois, mais c'est en des choses qui n'inté- 
ressent personne : je le fais surtout en matière 
de galanterie, où je confirme volontiers des faus- 
setés par des sermons, sans songer à ce que je 
fais, parce que je jure par habitude. Je suis fort 
soigneux d'acquérir l'estime du monde. L'on m'a 



RECOUVERTE. 41 

dit que d'abord je plaisois assés, que je paroissois 
avoir l'esprit brillant et une certaine façon de 
tourner les choses qui ne déplaît pas. Je suis 
assés agréable dans la conversation, et j'y fournis 
facilement; mais je m'y rends quelquefois incom- 
mode, et je soutiens des choses contre la raison, 
pour faire paroître un peu d'esprit; je me sers 
pour cela d'équivoques et de subterfuges qui 
sentent l'école; je parle même trop longtemps; et 
comme j'ai un peu de lecture et beaucoup de 
mémoire, je m'attache trop à faire voir ce que je 
sçais : c'est sans doute une faute de mon juge- 
ment, qui n'est pas si solide que mon esprit est 
vif. Je suis d'un tempérament mélancolique ; mais 
cette humeur sombre s'est fort augmentée par 
quelques malheurs de ma vie. J'aime les lettres ; 
mais j'aime encore plus les armes. J'écris fort in- 
telligiblement, et parle assés bien, pour être d'un 
pays où l'on parle toujours mal. Je fais passable- 
ment des vers, et l'on trouve qu'ils ont plus d'es- 
prit que ma prose; si cela est, j'en ai l'obligation 
au beau sexe, car j'avoue ingénument que si je 
n'eusse jamais vu de femmes, je ne fusse jamais 
devenu poète ; mais l'envie de leur plaire m'a fait 
servir d'un langage que je juge le plus propre à 
persuader, quoiqu'au fond il m'ait été assés inu- 
tile. Je respecte toutes les femmes en général, et 
j'ai pour elles une amitié beaucoup plus tendre 
que pour les hommes ; plût à Dieu que je n'eusse 
rien davantage ! Je ne me reprocherois pas beau- 
coup de désirs illégitimes, où mon tempérament 
me porta. Au fond, quoique j'aye l'esprit fort 
tourné à la galanterie, je n'aime pas à in dire in- 



l'occasion perdue 

différemment, et il faut qu'une femme ait du 
mérite ou de la beauté, lorsque je lui en conte. Je 
ne me pique point d'avoir fait des conquêtes, mais 
je puis me vanter d'avoir acquis l'estime de quel- 
ques personnes bien faites. Ce bonheur m'est ar- 
rivé par beaucoup de soins et de patience, car je 
suis de ceux qui en amour souffriroient un an 
entier, pour goûter le bien d'un seuljour. » Ajou- 
tons encore à ce portrait Téloge que Théodore 
Girard fait de Cantenac Voici ses propres termes : 
« Ce que l'auteur dit est l'image de ce qu'il est. 
« Comme il brille dans la conversation, et qu'il la 
« soutient admirablement, on voit un beau feu ré- 
« pandu dans tous ses écrits, une façon de dire les 
« choses aisée, galante et tout à fait heureuse, et 
« généralement un caractère d'esprit qui lui est 
« particuHer (1). » 

Mais cherchons la vérité de cet éloge dans le 
détail de quelques endroits des poésies de Cante- 
nac. Il semble d'abord que l'auteur étoit ennemi 
déclaré des nœuds de Ihymen, et qu'il s'étudioit 
à inspirer ses sentimens aux autres (2) : 

Le chemin de l'Hymen, où l'on voit quelques roses, 

A bien de l'embarras; 
L'on s'y lasse bientôt, et l'on y voit des choses 

Que l'on n'attendoit pas. 
Vous gémirés, Iris, et vos beaux yeux en larmes 

Se plaindront du passé; 
Vous dires à vous-même : « Étoient-ce là les charmes 

A quoi j'avois pensé? » 
Vous étiés respectée, on vous trailoit de reine, 

(1) Voyez la page 7 ol suiv. <\o YAvis nu lecteur. 

(2) Pape 14. 



RECOUVERTE. 45 

Avant ce nœud fatal, 
Et vous serés soumise à la pesante chaîne 
De quelque époux brutal. 

Au reste, les ouvrages de Canlenac n'ont pas 
été si généralement inconnus, que les faiseurs de 
recueils poétiques n'en aient sçu profiter. Vous 
trouvères une de ses idylles parmi les élégies at- 
tribuées à madame de la Suze ; elle commence 
ainsi : 

Cruel persécuteur de la terre et des cieux, 

Qui parois aux mortels le plus méchant des dieux, 

Amour ! 

Voulez-vous un échantillon de sa poésie morale 
et chrétienne ? 

C'est un ordre commun qu'a prescrit la Nature, 

Et qu'on n'évite pas; 
La vie a ses degrés, et pour la sépulture 

On ne fait qu'un seul pas. 
Des cèdres orgueilleux les feuillages superbes 

Se forment lentement; 
Mais, pour les voir tomber aussi bas que les herbes, 

Il ne faut u'un moment. 
Des plus riches palais les plus rares structures 

Coûtent beaucoup de temps; 
Mais tel qui les admire en peut voir les masures 

Après quelques instants. 

Il a aussi composé une élégie sacrée, où Ton 
voit d'asiés belles tirades, quoique peut-être trop 
pompeuses pour ce genre de poëme : 

Ce Dieu, dont la puissance a formé dans le monde 
La profondeur des cieux et les gouffres do l'ondo, 



44 L OCCASION PERDUE 

Éclaire mon esprit et lui fait concevoir 

Que tout se doit soumettre à son divin pouvoir. 

Par lui l'astre du jour, dans sa vaste carrière, 

Donne la vie au monde et porte la lumière ; 

C'est son bras tout-puissart qui fait mouvoir les cieux, 

Qui relient de la mer les torrens furieux; 

Qui forme, quand il veut, ses foudres dans la nuë, 

Et qui tient sur les airs la foudre suspendue. 

Je finis par quelques vers qui ne vous déplai- 
ront peut-être pas. 

Qui dit homme, Lysis, ne dit qu'un peu de poudre 
Qui dure peu de jours, et que le moindre vent 
Dissipe et fait tomber dans son premier néant. 
Un enfant au berceau peut perdre la lumière; 
Peut-être que cette heure est votre heure dernière; 
Et vous voulés remettre un bien si précieux, 
Par qui vous obtiendrés la conquête des cieux? 
Le monde passe vite, et son plaisir funeste 
N'est que l' avant-coureur d'un chagrin qui nous reste; 
Ce n'est qu'une ombre vaine, et nous perdons souvent 
Des trésors infinis pour de l'air et du vent. 
Allons, mon cher Lysis, allons nous rendre dignes 
De ces biens éternels, de ces faveurs insignes : 
Au pied des saints autels soupirant nuit et jour. 
Méprisons les mondains, la fortune et l'amour. 

Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que le poëte 
est plutôt ici plngiaire qu'imitateur des beaux 
endroits du Polyeucte de Corneille, ti^agédie qui 
avait été mise au théâtre (1) et imprimée plusieurs 
années avant la première édition des œuvres de 
Cantenac? 

Vous me dispenserés sans doute, Monsieur, 

(1) En 1645. 



RECOUVERTE. 45 

d'extraire des poésies de Cantenac les passages 
obscènes qui décident de son libertinage : on en 
trouve un très-grand nombie. L'amour Tavoit oc- 
cupé presque pendant toute sa vie : il assure dans 
une de ses lettres (1) qu'il n'a que trop éprouvé 
les funestes engagemens de cette passion; qu'il a 
toujours vécu dans les chaînes de l'amour, et que 
s'il a joui de quelque liberté, c'a été seulement 
comme ces mal-heureux qui cliangent quelquefois 
de prison. 11 porte la sincérité jusqu'à s'accuser, 
en quelque manière, de manquer à ses devoirs de 
chrétien : « Je ne parle point, dit-il, de ma religion, 
parce qu'il est à présumer que tous les hommes 
en doivent avoir : je dirai pourtant que je ne suis 
ni bigot, ni hypocrite, et que si je n'ai pas toute 
la dévotion qu'un bon chrétien doit avoir, j'en ai 
du moins plus que je n'en fais paroitre (2). » 

Les vers que j'ai tirés au hasard des œuvres de 
Cantenac peuvent donner, si je ne me trompe, 
une assés juste idée de sa versification, et l'on 
doit reconnaître, à ces seuls traits, que VOccasion 
perduë-recoiivrée n'a jamais été au-dessus de ses 
forces et de son génie : d'ailleurs, je ne nie pas 
que cet ouvrage ne soit son chef-d'œuvre. Mais ce 
qui prouve encore qu'il est véritablement de Can- 
tenac, c'est que ce poète, dans presque toutes ses 
pièces, prend le nom de Lisandre, qui est préci- 
sément celui du héros des stances. Enfin» toutes 
ces conjectures réunies forment, à ce qu'il me 
semble, des preuves qui suffisent pour justifier le 

(1) Voyez page 248. 
("2) Voyez page 243. 



46 l'occasion pehdue 

grand Corneille de raccusation intentée contre lui 
et pour détromper tous ceux qui étoient dans ce 
faux préjugé. J'ai cru que, pour découvrir le véri- 
table auteur de cette pièce lubrique, il ne falloit 
que bien faire connoître Cantenac : il me reste à 
apprendre de vous, Monsieur, si j'y ai réussi. 



LETTRE A M. J. G. 

Dans laquelle on essaije de prouver que l'Occasion 
perdue recouverte est de Pierre Corneille. 

Puisque vous vous proposez de réimprimer, à 
la demande de quelques amis des lettres, un petit 
poëme célèbre, que peu de personnes connaissent 
et qui est pourtant cité souvent dans l'histoire 
littéraire du grand Corneille, je vais vous indiquer 
l'existence du texte original, qui a paru antérieu- 
rement à l'édition des Poésies nouvelles et autres 
œuvres galantes du sieur de Cantenac, auquel la 
pièce est attribuée généralement, depuis que les 
Mémoires de Trévoux ont donné à cette attribu- 
tion une apparence de probabilité. 

11 suflirait, ce me semble, pour détruire entiè- 
rement cette fausse attribution, de démontrer 
que le sieur de Cantenac était tout à fait incapa- 
ble de composer un ouvrage qui a eu l'honneur 
d'être attribué, avec plus de raison, à Pierre Cor- 
neille. Déclarons d'abord, malgré les éloges accor- 
dés un peu trop généreusement par Michault, de 
Dijon, à ce poêle de second ordre, que^ si son re- 



RECOUVERTE. 47 

cueil renferme des pièces aussi libres que rOcca- 
sion perdue recouverte, il n'en est pas une qui 
puisse être comparée, même de loin, à ce poëme 
vraiment remarquable, sous le rapport du style 
et delà forme poétique. Michault avoue que « cette 
pièce comporte du génie, du feu et de Texpres- 
sion, » c'est-à-dire tout ce qu'on chercherait en 
vain dans les poésies du sieur de Cantenac. 

Mais nous n'avons pas à nous étendre ici sur le 
mérite intrinsèque d'une pièce, malheureusement 
licencieuse, qui, par cela seul, ne figurera jamais 
dans les œuvres de Pierre Corneille et qui restera 
presque cachée entre les mains d'un petit nombre 
de curieux. Je vais seulement essayer de prouver 
que rOccasion perdue recouverte n'est pas de 
Cantenac, et que Pierre Corneille en est très-pro- 
bablement l'auteur, suivant le récit du Carpente- 
riana. 

Nous regrettons que M. J. Taschereau, dans son 
Histoire de la vie et des ouvrages de P. Cor- 
neille (Paris, P. Jannet, 185.*), in-'12), n'ait fait 
qu'analyser la dissertation de Michault sur l Occa- 
sion perdue recouverte : en étudiant la question 
lui-même, et en y apphquant l'esprit de critique 
qui distingue ses travaux de littérature, il serait 
arrivé, nous n'en doutons pas, aux conclusions que 
nous allons soumettre à son jugement éclairé et 
consciencieux. 

Le Carpenteriana, pubhé en 1724 parBosche- 
ron, d'après les manuscrits de François Charpen- 
tier, de l'Académie française, mort en 1702, a été 
certainement modifié dune manière fâcheuse 
dans le passage qui concerne VOccasion perdue 



48 L OCCASION PERDUE 

recouverte; car ce passage était beaucoup plus 
explicite et renfermait aussi quelques indications 
précieuses que Tédileur a retranchées par mé- 
garde en donnant la copie à Timpression. Le sa- 
vant La Monnoye, qui avait eu sous les yeux les 
manuscrits originaux neuf ans au moins avant leur 
publication, nous en a conservé un extrait plus 
exact dans ses notes sur les Jugements des Sa- 
vants, d'Adrien Baillet,t. IV de Fédition de \Tib, 
p. 306. 

« Corneille, dit-il, ne se porta pas de lui-même à 
entreprendre la paraphrase en vers françois des 
trois livres de Vlmitation. Voici l'occasion qui 
l'y engagea, telle que je Tai lue dans un manu- 
scrit qui a pour titre Carpenteriana, dont on m'a 
dit que les articles avoient été dressés par feu 
M. Charpentier, mort doyen de l'Académie fran- 
çoise. Il y est rapporté que Corneille, ayant, dans 
sa première jeunesse, fait une pièce un peu licen- 
cieuse intitulée F Occasion perdue recouvrée, l'a- 
voit toujours tenue fort secrète, mais qu'en 1650, 
plus ou moins, diverses copies en ayant couru, 
M. le chancelier Séguier, protecteur alors de l'A- 
cadémie, surpris d'apprendre que ces stances peu 
édifiantes, dont la première commence : 

Un jour le malheureux Lysandre, 

éloient de Corneille, le manda, et, après lui avoir 
fait une douce réprimande, lui dit qu'il le vouloit 
mener à confesse; que, l'ayant mené de ce pas au 
P. Paulin, tierçaire du couvent de Nazareth, le 
confesseur ordonna, par forme de pénitence, à 



RECOUVERTE. 49 

Corneille de mettre en vers françois le premier 
livre de V Imitation. Ce premier livre étant achevé, 
la reine Anne d'Autriche, à qui le poëte le pré- 
senta, en (ut si contente Tayant lu, qu'elle lui 
demanda le second; ensuite de quoi, dans une 
dangereuse maladie qu'il eut quelque temps 
après, il promit le reste et le donna. » 

Ces détails et ces dates répondent à toutes les 
objections qu'on a faites contre l'authenticité de l'a- 
necdote; il résulte donc, du véritable texte des ma- 
nuscrits de Charpentier, recueilli et conservé par 
La Monnoye, que Corneille avait fait, dans sa pre- 
mière jeunesse, la pièce intitulée : V Occasion per- 
due recouvrée ; qu'il l'avait toujours tenue fort 
secrète, mais que des copies en avaient couru en 
1650, p/ws ou moins. Ce fut, en effet, vers la fin 
de 1650, que Corneille commença la traduction 
(le ïlmitation, en sorte que le premier livre de 
cette traduction parut en 1651. 

L'abbé Goujet, qui, dans sa Bibliothèque fran- 
çoise (t. XVIII, p. 147), s'est inscrit en ïi\u\ contre 
le récit du Carpenteriana, avait donc bien mal lu 
la note de La Monnoie, lorsqu'il croit y faire une 
objection sérieuse en disant : « Premièrement, ce 
petit poëme {l'Occasion perdue recouverte) ne fut 
imprimé pour la première fois qu'en 1662, et, 
comme je viens de l'observer, le premier livre de 
ïlmitation, traduit par Corneille, étoit pubhé 
dès 1651. Il s'ensuivroit donc que la pénitence 
auroit précédé le péché et que Corneille se seroit 
repenti d'une faute qu'il ne devoit commettre que 
plus de dix ans après. En second lieu, je prouverai 
ailleurs que VOccasion perdue et recouvrée n'est 



50 h OCCASION PERDUE 

point de Corneille, mais du sieur de Cantenac. » 
L'abbé Goujet n'ayant pas publié le XIX^ volume 
de sa Bibliothèque françoise, qui eût contenu 
l'article de Cantenac, nous sommes encore à sa- 
voir comment il eût prouvé que V Occasion 'perdue 
recouverte n'était pas de Corneille. 

On découvrira sans doute une impression de 
cette pièce, remontant à l'époque où les copies 
manuscrites commencèrent à courir, car VOcca- 
sion perdue recouverte eut trop de succès pour 
que les presses clandestines ne l'aient pas repro- 
duite en feuille volante et peut-être avec les ini- 
tiales du nom de l'auteur. « Tout le monde sait, 
dit Michault, de Dijon, dans ses Mélanges histori- 
ques et philologiques (p. 54 du t. I"), qu'après 
avoir été multipliée par les copies manuscrites* 
qu'on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs 
recuei's, mais toujours dans ce ramas d'ouvrages 
proscrits qui sortent furtivement d'une presse in- 
connue et qui n'ont souvent pour tout mérite que 
le papier et les caractères de Pierre Marteau. » 
Puis, Michault cite différents recueils, postérieurs 
à l'année 1070, dans lesquels la pièce se trouve 
imprimée. 

« Ces stances, ajoute Michault, furent si géné- 
ralement recherchées, je dirais presque si fort 
estimées, qu'on en lit plusieurs traductions en 
différentes langues; j'en ai vu une latine, et l'on 
m'a assuré que le savant Paul Dumay s'était 
anmsé à les tourner en bourguignon. Ajoutez 
encore qu'elles furent mises en chanson et acqui- 
rent par ce moyen une plus grande célébrité. )> 
Nous n'avons pns été assez heureux pour découvrir 



IIECOIJVEUTE. 51 

ces traductions en différentes langues que nous 
signalait Michault, de Dijon. Mais nous avons fait 
d'autres découvertes plus intéressantes qui peu- 
vent servir à constater que, pendant plus de dix- 
sept ans, de 1654 à 1670, tous les poètes s'inspi- 
rèrent de r Occasion perdue recouverte, pour 
s'essayer sur un sujet doublement scabreux (17m- 
puissance et la Jouissance) que le poëme attribué 
à V. Corneille avait mis à la mode. 

Commençons par citer La Fontaine en tête des 
poètes contemporains qui eurent en vue de faire 
allusion à ^Occasion perdue recouverte, sinon de 
l'imiter servilement. La Fontaine, qui dans sa jeu- 
nesse était à Taffût de tous les ouvrages de galan- 
terie en prose ou en vers, eut certainement con- 
naissance de la pièce de Corneille, lorsqu'il n'avait 
pas encore quitté la ville de Château-Thierry et que 
ses premières amours donnaient naissance à ses 
premières rimes. Dans une élégie à l'Amour, il se 
plaint des mécomptes que ce dieu ne lui avait pas 
épargnés; il avoue que ses maîtresses n'eurent pas 
trop à se louer de ses préludes amoureux : 

Cloris vint une nuit; je crus qu'elle avoit peur... 
Innocenti Ah! pourquoi hâtoit-on mon bonheur? 
Cloris se pressa trop... 

Ce n'était pas la Cloris de V Occasion perdue ; 
mais, s'il prit sa revanche avec cette autre Cloris, 
il ne nous le dit pas, et il confesse n'avoir pas été 
plus heureux avec Phyllis : 

On la nomme Phyllis; elle est un peu légère ; 

Son cœur est soupçonné d'avoir plus d'un vainquein-, 



52 L OCCASION PERDUE 

Mais son visage fait qu'on pardonne à son cœur. 
Nous nous ti'ouvâmes seuls; la pudeur et la crainle 
De roses et de lis à l'envi l'avoient peinte. 
Je triomphai des lis et du cœur dès l'abord ; 
Le reste ne tenoit qu'à quelque rose encor. 
Sur le point que j'allois surmonter cette honte, 
On me vint interrompre au plus beau de mon conte : 
Iris entre; et depuis je n'ai pu retrouver 
L'occasion d'un bien tout près de m'arriver. 

Ces deux derniers vers rappellent, on ne saurait 
en douter, les stances attribuées à P. Corneille, 
et Télégie d'où ces vers sont tirés est très-cer- 
tainement d'une date antérieure à lt)54. 

Dans le Nouveau recueil des plus belles poésies 
(Paris, vefve G. Loyson, 1654, in- 12), on trouve, à 
la page 119, V Occasion perdue, stances à Cloris. 
Ces stances, signées D. M., c'est-à-dire de Mor an- 
gle, suivant la table des noms d'auteurs, offrent la 
même scène que celle qui forme la première par- 
tie de V Occasion perdue recouverte; dans les deux 
pièces, riiéroine se nomme Cloris, mais Lisandre 
n'est nommé que dans la seconde, et le héros de 
f Occasion perdue garde Tanonyme. 11 est certain 
que cette pièce, dans laquelle il y a de la verve, 
de l'énergie et du feu, avec beaucoup de mauvais 
goût et d mcorrection, a été composée à l'imita- 
tion des stances qui couraient alors sous ce titre : 
l'Occasion perdue recouverte. 

Le poëte D. M. ou de Morangle s'était borné à 
chanter YOccasion perdue; un autre poëte ano- 
nyme, dont la pièce n'est pas indiquée dans la 
table du volume, quoiqu'elle remplisse les pages 
599-404, avait également traité le sujet à la mode, 



RECOUVERTE. 53 

dans une longue élégie, qu'il intitule Impuissance; 
mais les acteurs, qui ne pouvaient pas être 
Cloris et Lisandre, n'y sont pas nommés. En effet, 
la pièce est de Mathurin Régnier :elle avait paru, 
pour la première fois, dans l'édition de ses œu- 
vres, publiée en 1613, après sa mort; elle avait 
reparu, revue et corrigée, dans l'édition de 1642. 
On doutait pourtant qu'elle fût réellement de lui. 
Voilà pourquoi G. Loyson l'avait admise dans son 
Nouveau recueil des plus belles poésies, comme 
s'il eût voulu la rapprocher de VOccasion perdue, 
qui en est une imitation. Le Recueil où sont ren- 
fermées ces deux pièces est dédié à la comtesse de 
La Suze, par l'éditeur G. Loyson, qui met « les ou- 
vrages des plus beaux esprits de ce temps sous la 
protection du plus rare génie de notre siècle. » 
Le privilège du roi porte la date du 1^' décem- 
bre 1655. 

Dans les Poésies choisies demessieurs Corneille, 
Bensserade, de Scudery, Boisrobert, etc., et de 
plusieurs autres célèbres autheurs de ce temps 
(Paris, Charles de Sercy, 1655, in-8, page 50 de la 
i^^ partie), Benserade fit insérer des stances, in- 
titulées : Jouissance, dans lesquelles il gourmande 
l'indiscrétion des poètes qui révèlent leurs bonnes 
fortunes. Il ne se fait pas faute cependant de 
célébrer sa victoire, mais il ne nomme per- 
sonne. 

En 1659, le poëte Duteil, un des rivaux de 
Pierre Corneille comme auteur de la Juste ven- 
geance, tragédie jouée en 1641, semble vouloir 
rivaliser encore avec le chantre de VOccasion per- 
due recouverte, en décrivant à sa façon la même 



54 L OCCASION PERDUE 

scène dans des stances qui portent le titre de 
hidssance, et qui ne sont pas une des plus mau- 
vaises pièces de son Nouveau recueil de diverses 
poésies (Paris, J. B. Loyson, 1659, in-12). 

En 1661, le sieur de Lamathe, qui avait fait 
imprimer trois ans auparavant le Nouveau cabinet 
des Muses ou Veslite des plus belles pièces poésies 
de ce temps (Paris, veuve Edme Pepingiié, 1658, 
in-12), eut l'idée de rajeunir ce Recueil en y ajou- 
tant quelques poésies nouvelles, qui formèrent une 
seconde partie en un cahier séparé, sign. A.-uiiij 
(avec des lacunes très-significatives dans les si- 
gnatures). Cette seconde partie, dont le titre 
courant est Cabinet des Muses, mais qui n'a pas 
de titre spécial, se trouve placée immédiatement 
après le privilège du roi. Elle commence par l'Oc- 
casion perdue recouverte , dont nous voyons pa- 
raître pour la première fois le texte original. On 
est étonné de trouver, à la suite de ce poëme li- 
cencieux, des vers pour le roi, en Thonneur de la 
paix et de son mariage, des anagrammes sur le 
nom de Marie-Thérèse d'Autriche, et d'autres piè- 
ces aussi officielles. Il est clair que Téditeur a 
voulu ainsi se faire pardonner la publication de 
r Occasion perdue recouverte qui devait donner 
du succès à son Recueil. Les fleurons et surtout 
celui de la Sirène, imité des éditions elzévirien- 
nes, nous permettent de croire que le livre a été 
imprimé à Rouen. Nous ne devons pas oublier de 
dire que, parmi les pièces dont la réunion com- 
pose le cahier supplémentaire du Recueil de 1658, 
on remarque une plate élégie sur les. amours de 
Lisandre et de Florice, laquelle a été réintégrée 



RECOUVERTE. t5 

depuis dans les Poésies nouvelles et autres œuvres 
galantes du sieur de Cantenac. 

Voilà donc enfin le texte de V Occasion perdue 
recouverte, et aussitôt divers recueils s'empres- 
sent de s'en emparer en y faisant des suppressions 
et des changements plus ou moins considérables. 
Le premier qui osa reproduire le texte original 
publié par de Lamathe, c'est l'éditeur inconnu d'un 
volume intitulé : les Plaisirs de la poésie galante 
gaillarde et amoureuse. Ce recueil nous est ar- 
rivé sans date, sans nom d'imprimeur ou de li- 
braire, et sans privilège du roi, avec un simple 
frontispice gravé; mais on peut assurer qu'il a été 
imprimé à Rouen et qu'il ne peut être postérieur 
au mois de septembre 1661, car, à cette époque. 
le surintendant des finances venait d'être arrêté, 
et le volume renferme des pièces élogieuses, en 
tête desquelles Fouquet est nommé avec ses titres 
et qualités. L'ensemble de ce volume indique assez 
qu'il a subi des remaniements d'impression, avant 
de voir le jour et de pouvoir circuler sous le man- 
teau. A la page 279, nous retrouvons l'Occasion 
perdue recouverte sous ce nouveau titre : Vlm- 
puissance et la Jouissance, stances. 

On imprimait alors à Paris les Poésies nou- 
velles et autres œuvres galantes du sieur de C... 
L'impression fut achevée le samedi 26 novem- 
bre 1661, et l'auteur céda et transporta son privi- 
lège à Théodore Girard, marchand libraire, qui mit 
en vente le volume avec la date de 1662. Il faut 
entrer dans quelques détails sur ce volume de 
onze feuillets liminaires, y compris le frontispice 
gravé parSi)hirinx, 255 pages, et un feuillet pour 



56 L OCCASION PERDUE 

la fin du privilège. L'Avis au lecteur présente 
le livre comme publié à Tinsu de Tauteur, par 
le fait d'un ami qui avait eu entre les mains le 
manuscrit. Cet ami nous apprend que Tauteur, 
absent pour quelques jours, a désavoué ses vers 
« comme des enfants qui faisoient rougir leur 
père, » en renonçant à Clorice, à Climène et aux 
idoles de sa jeunesse libertine, pour se vouer à 
Dieu seul. Le recueil se termine par une lettre 
que l'auteur avait adressée à son ami pendant 
l'impression du volume, et cette lettre, qui res- 
semble à un sermon ou à une homélie, annonce 
que le sieur de C... se prépare à embrasser Tétat 
ecclésiastique. En effet, quarante ans plus tard, 
on vit paraître les Satyres nouvelles de M. Be- 
nech de Cantenac, chanoine de Tèghsc métropoli- 
taine et paroissiale de Bordeaux, avec d'autres 
pièces du même auteur ( Amsterdam, veuve 
Chayer, sans date, in-8°). L'auteur des Satyres est 
très-certainement l'auteur des Poésies yiouvelles 
et autres œuvres, car le sieur de C... était déjà 
fixé à Bordeaux en 1661, puisqu'il a pubUé à la 
page 94 de ce recueil une Response au remercie- 
ment que M. D..., conseiller au parlement de 
Bordeaux, fit d\n livre intitulé : Pancirole 
commenté par Salmuth, que VAutheur lui avoit 
preste. Le sieur de Cantenac habitait donc Bor- 
deaux, mais il avait été à Rennes, comme on 
le voit par ses curieuses stances sur le Cours de 
Rennes. Dans les Poésies nouvelles et autres œuvres 
galantes du sieur de C..., ou du moins dans un 
petit nombre d'exemplaires de l'édition de 1662, 
l'Occasion perdue recouverte, « revue, corrigée et 



RECOUVERTE. 57 

augmentée par Tautheur » se trouve entre les pa- 
ges 102 et 105, en un cahier de 14 pages et un 
feuillet blanc, portant pour titre courant : Poésies 
nouvelles et galantes, et au bas de la page 14 : 
Fin des Poésies 7ioiivelles et galantes du sieur 
de C... L'impression de ce cahier est identique à 
celle du volume, et les fleurons y sont les mêmes. 
Ici commencent Tincertitude et la controverse. 

« J'ay séparé la prose d'avec les vers, dit Tami 
dans TAvis au lecteur, et comme toutes les pièces 
qui entrent dans le corps de Touvrage se peuvent 
réduire, ou aux pièces amoureuses galantes qu'il a 
escrites, ou aux pièces morales et chrestiennes 
qu'il a faites, ou bien aux lettres qu'il a adressées 
à quelques personnes particulières, c'est la raison 
par laquelle je l'ai divisé en trois parties. » Il y a 
donc trois parties seulement dans le recueil, mais 
l'imprimeur a fait entrer dans la table des pièces 
l'Occasion perdue recouverte, comme existant à 
la page 103, quoique ce soient les poésies morales 
et chrétiennes qui commencent à cette page-là. 
Les signatures Eiij et Eiiij aux pages 101 et 105 
prouvent que l'impression du volume n'a subi 
d'ailleurs aucun remaniement. (Juant au cahier 
intercalaire, il est signé d'une étoile. 

Un passage très-important de la préface semble 
avoir été mal compris par Michault, qui en tire 
des inductions bien différentes de celles que nous 
croyons y découvrir. « Parmy toutes les pièces 
qui entrent dans ce recueil, dit l'ami de l'auteur, 
dans lequel nous avons de la peine à voir le libraire 
Théodore Girard, on y en a fait glisser une en dé- 
pit de moy, qui auroit esté supprimée ou pour le 



58 L OCCASION PERDUE 

moins qui n'auroit point veu le grand jour, si j'en 
avois esté creu; mais ma résistance a esté inutile, 
et quelque raison que j'aye eu pour destourner le 
coup, il a fallu se rendre et céder à la force. Un 
galant homme, qui a un empire absolu sur Tesprit 
de 1 autheur et que Tautheur considère à Tégal de 
luy-mesme, Tobligea autrefois de la composer 
contre une dame, de qui il s'estoit creu desobligé, 
afin de satisfaire son ressentiment, et m'a con- 
traint, pour rendre sa vengeance plus authentique 
et couronner son ressentiment, de souffrir qu'elle 
fust jointe aux autres de ce livre. 11 a creu que 
l'ascendant qu'il s'estoit acquis sur l'autheur luy 
donnoit le droit sur son ouvrage, et qu'estant l'ar- 
bitre absolu de ses pensées, il pouvoit décider sou- 
verainement de ses escrits. Je sçay l'estime parti- 
culière que l'autheur a pour le mérite de ce person- 
nage, qui est, à cela près, le plus honnête homme 
du monde, et la déférence aveugle qu'il a pour tous 
ses sentimens. Pour te dire franchement le mien, 
je ne sçaurois louer cette pratique ni en approu- 
ver l'usage. J'ay jugé à propos de m'en justifier, 
pour me mettre à couvert du blasme qu'on m'en 
pourroit donner quelque jour, et, pour prévenir 
les reproches qu'on m'en pourroit faire, j'ay creu 
me devoir cette satisfaction. » 

Ce passage semble à première vue se rapporter 
à VOccasion perdue recouverte, mais il nous paraît 
plus logiquement faire allusion à une autre pièce 
du recueil, car nous ne voyons pas trop comment 
VOccasion pourrait avoir été composée contre une 
dame. Il s'agit, en effet, dans ce poëme, d'un amant 
qui se trouve impuissant à la première rencontre 



RECOUVERTE. 59 

et qui prend ensuite largement sa revanche. Est-ce 
l'amant Lisandre, est-ce le mari, Dorimant, qui 
aurait raconté cette histoire pour satisfaire son 
ressentiment? ie ne pense pas que l'Occasion per- 
due recouverte soit la pièce que Tami de Fauteur 
avait voulu retrancher, mais bien une très-vive 
et très-amère satire contre Amaranthe (nommée 
Caliste dans la pièce, page 21), qui s'était mariée 
à un riche vieillard en délaissant son jeune amant. 
Cette Amaranthe devait être très-connue à Bor- 
deaux, sinon à Rennes, et Ton conçoit que Tamant 
abandonné ait voulu se venger avec Tarme de la 
satire. 

Disons, en passant, que les scrupules de Tami 
ou de réditeur ne sauraient avoir été motivés par 
la licence de r Occasion perdue recouverte, car, si 
cet éditeur avait eu des scrupules de cette espèce, 
il n'eût pas manqué de rejeter une autre pièce 
dont voici le singulier titre : « Un cavalier laisoit 
quelques tours d'adresse devant plusieurs person- 
nes et changeoit des cartes en telle ligure qu'on 
vouloit. Une dame de la compagnie le crut sorcier 
et voulut prendre le jeu de cartes pour voir si elle 
y découvriroit rien, mais elle se mit en colère d'y 
trouver d'abord quelque chose en peinture que la 
pudeur et la bienséance deffend de nommer. » 

C'est là une pièce qui peut encore avoir été faite 
contre une dame par un sentiment de vengeance. 

La présence de l'Occasion perdue recouverte 
dans le volume du sieur de Cantenac s'explique tout 
naturellement, si on en accuse le libraire seul, 
soit que Théodore Girard eût voulu donner plus 
de vogue à sa publication en y intercalant une pièce 



60 L OCCASION PERDUE 

très-rechercliée et très-goûtée alors, soit qu'il ait 
attribué de bonne foi au sieur de Cantenac cette 
pièce qui circulait avec Tinitiale de Corneille.il faut 
dire, en outre, que le sieur de Cantenac n'avait pas 
été le dernier à s'expliquer sur un sujet que les 
poètes se disputaient alors, et qu il avait composé 
aussi une idylle intitulée la Jouissance, où Ton 
retrouve les principaux traits de l^ Occasion perdue 
recouverte. 

Quant au texte de V Occasion perdue recouverte, 
tel qu'il a été réimprimé dans les Poésies nouvelles 
et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac, 
il faut y constater la suppression de deux strophes 
et l'addition de deux strophes nouvelles, avec un 
assez grand nombre de variantes qui ne font pas 
honneur au talent et au govit du plagiaire ou du 
contrefacteur. Il faut reconnaître ici que le texte 
original a été altéré et interpolé assez maladroite- 
ment. 

Huit ans plus tard, la vogue de V Occasion per- 
due recouverte n'était pas encore épuisée, car un 
auteur de nouvelles galantes et comiques publiait 
sous ce titre même, à la fin des Soirées des Au- 
berges (Paris, Etienne Loyson, 1669, petit in-12), 
une petite nouvelle, qui pourrait bien avoir été le 
point de départ du poëme attribué à Corneille, et 
un poëte de premier ordre, qui a gardé l'anonyme, 
jetait dans le public un caprice charmant, qu'il 
avait intitulé : La Jouissance imparfaite. Nous 
rencontrerons ce Caprice, à côté de l'Occasion per- 
due recouverte, dans un recueil imprimé à Rouen : 
Maximes et lois d'amour, lettres, billets doux et 
galants, poésies (Paris, Olivier de Varennes, 1669, 



RECOUVERTE. 61 

in-8). Ce recueil avait été publié d'abord à Rouen, 
par le libraire Lucas, en 1667. Le libraire de Paris 
n'avait fait que changer le litre et ajouter à la fin 
du volume un cahier de 24 pages, imprimé avec 
les mêmes caractères, cahier dans lequel l'Occa- 
sion perdue recouverte est suivie de la Jouissance 
i7npar faite, qui remet en scène dans un admirable 
langage la première partie de cette éternelle Occa- 
sion. Le sieur de Valdavid, ami de Pierre Corneille, 
est incontestablement le principal auteur de cette 
compilation, dédiée au duc de Montausier, L'Occa- 
sion perdue recouverte, que le sieur de Cantenac 
avait failli transporter à Bordeaux, retournait ainsi 
en Normandie, à Rouen, qui Pavait vue naître 
dans la première jeimesse de Corneille. 

Concluons : VOccasion perdue recouverte est 
loin d'être indigne du grand Corneille, sous le 
rapport littéraire ; quant au point de vue moral, 
nous nous garderons bien de l'excuser, quoique la 
licence des poètes sous le règne de Louis XUl ait été 
constamment encouragée par la faveur des gens de 
cour et par la sympathie de la société la plus aris- 
tocratique. Michault, de Dijon, en voulant dé- 
fendre Corneille, ne s'est pas aperçu qu'il faisait 
acte d'ignorance. « Je ne crois pas, dit-il, qu'il 
soit jamais échappé à sa plume aucun ouvrage 
où régnent une liberté condamnable et un esprit 
de débauche. » Sil avait lu les Mélanges poétiques, 
imprimés en 1652 à la suite de la tragi-comédie 
de Clitaudre, et qui contiennent une épigramme 
que les éditeurs des œuvres de Corneille n'ont pas 
encore osé reproduire, il aurait pu admettre que 
le poète obéit involontairement au goût de son 



62 L OCCASION PERDUE 

épocjue. « Je n'ai pas fait difficulté, dit Tabbé Gra- 
riet dans la préface des Œuvres diverses de Pierre 
Corneille (Paris, Gissey, 1738, in-12), de suppri- 
mer des plaisanteries d'un goût peu délicat et di- 
vers traits d'une galanterie trop libre, . . En retran- 
chant les morceaux dune galanterie licencieuse, 
je n'ai fait que me conformer à l'exemple de 
M. Corneille, qui a purgé ses premières comédies 
de tout ce qui en pouvait rappeler l'idée. » L'abbé 
Granet a pourtant laissé subsister le fameux ron- 
deau où l'auteur du Cid, dans sa juste indignation 
contre les odieuses manœuvres de Scudéry, 

L'envoyé au diable et sa muse au bordel. 

11 est tout naturel que le chancelier Séguier, 
qui était d'une piété exemplaire, ait conduit Cor- 
neille à confesse et que le confesseur ait ordonné 
à son pénitent de traduire Vlmitation de Jésus- 
Christ, pour expier son Oecasion perdue recou- 
verte. Quelques années plus tard, La Fontaine, en 
expiation de ses Contes et nouvelles, se faisait aussi, 
àrinstigationd'Arnauldd'Andillyetdesjansénistes, 
le traducteur docile de quelques psaumes et de 
quelques hymnes du bréviaire romain; mais, pour 
se distraire de l'ennui que lui causaient ces tra- 
ductions, il composait encore des contes en ca- 
chette, avec l'intention formelle de ne pas les faire 
imprimer. S'il eût été l'auteur de VOccasion per- 
due recouverte, il n'aurait pas souffert qu'un sieur 
de Cantenac lui disputât la paternité de cet en- 
fant de l'amour, et il se serait empressé de le re- 



RECOUVERTE. 65 

connaître, au risque d'être excommunié dans ce 
monde et dans Tautre. Corneille, au contraire, ne 
crut jamais avoir assez expié ses péchés de jeunesse, 
et pendant plus de quarante ans il lit pénitence 
de r Occasion perdue recouverte. 

P. L. 



SOURCES ET IMITATIONS 



LOCCASION PERDUE RECOUVERTE 



IMPUISSANCE (1) 

Quoy! ne l'avois-je assez en mes vœux désirée? 
N'estoit-elle assez belle ou bien assez parée? 
Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans appas? 
Son sang n'estoit-il pas issu d'un lieu trop bas? 
Sa race, sa maison n'estoit-elle estimée? 
Ne valoit-elle point la peine d'estre aimée? 
Inhabile au plaisir, n'avoit-elle de quoy? 
Estoit-elle trop laide ou trop belle, pour moy? 
Ha ! cruel souvenir ! Cependant je l'ay eue, 

(1) Ces vers, imités des Amours d'Ovide (liv. III, élégie 7), 
sont de Mathurin Régnier; ils ont été publiés, après sa mort, 
dans ses œuvres, en 1615 et 1642. On les retrouve avec de 
bonnes corrections, mais aussi avec de nouvelles fautes, 
dans le Nouveau recueil des plus belles poésies, contenant le 
Triomphe d'Aminte, la Belle invincible, la Belle mandiante, 
l'Occasion perdue, etc., et autres pièces curieuses (Pari», 
vcfve G. Loyson, 165-4, in-l-i, p. Ô99-404). 



66 L OCCASION PERDUE 

Impuissant que je suis, en mes bras toute nue, 
El n'ay peu, le voulant tous deux esgallement, 
Contenter nos désirs en ce contentement! 
Au surplus, à ma honte, Amour, que te diray-je? 
Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige, 
Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa : 
Bref, tout ce qu'ose Amour, ma Déesse l'osa. 
Me suggérant la manne en sa lèvre amassée, 
Sa cuisse se tenoit en la mienne enlassée. 
Les yeux luy petilloient d'un désir langoureux, 
Et son ame exhalloit maint soupir amoureux. 
Sa langue, en bégayant, d'une façon mignarde, 
Me disoit : « Mais, mon cœur, qu'est-ce qui vous retarde? 
N'aurois-je point en moy quelque chose qui peust 
Offenser vos désirs ou bien qui vous depleust? 
Ma grâce, ma façon, ha ! Dieu! ne vous plaist-elle! 
Quoy ! n'ay-je assez d'amour ou ne suis-jeassez belle? » 
Cependant, de la main animant ses discours, 
Je trompois, impuissant, sa flamme et mes amours, 
Et comme un Ironc de bois, charge lourde et pesante, 
Je n'avois rien en moy de personne vivante. 
Mes membres languissans, perclus et refroidis. 
Par ses attouchemens n'estoient moins engourdis. 
Mais quoy ! que deviendray-je en l'extrême vieillesse. 
Puisque je suis rétif au fort de ma jeunesse? 
Et si, las! je ne puis, et jeune et vigoureux. 
Savourer la douceur du plaisir amoureux? 
Ha! j'en rougis de honte, et dépite mon âge. 
Age de peu de force et de peu de courage. 
Qui ne me permet pas, en cest accouplement, 
Donner ce qu'en amour peut donner un amant ; 
Car, Dieu ! ceste beauté, par mon deffaut trompée, 
Se leva le matin, de ses larmes trempée, 
Que l'amour, de dépit, écouloit de ses yeux. 
Ressemblant à l'Aurore, alors qu'ouvrant les cicux. 
Elle sort de son lict, honteuse et dépitée 
D'avoir, sans un baiser, consommé sa nuictée. 
Quand baignant tendrement la terre de .ses pleurs, 
De chagrin et d'amour elle enjette ses fleurs. 



RECOUVERTE. 67 

Pour flatter mon deffaut, de quoy me sert la gloire, 
De mon amour passée inutile mémoire ! 
Quand, aimant ardamment et ardamment aimé, 
Tant plus je combattois, plus j 'est ois animé; 
Guerrier infatigable en ce doux exercice, 
Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice, 
Où, vaillant et adroit, après avoir brisé, 
Des chevaliers d'amour j'estois le plus prisé... 
Mais de cet accident je fais un mauvais conte, 
Si mon honneur passé maintenant est ma honte, 
Et si le souvenir, trop prompt de m'outrager, 
Par le plaisir recevi ne me peut soulager. 

Ociel! il falloit bien qu'ensorcelé je fusse. 
Ou, trop ardant d'amour, que je ne m'aperceusse 
Que l'œil d'un envieux nos desseins empeschoit 
Et sur mon corps perclus son venin espanchoit. 
Mais qui pourroit atteindre au poinct de son mérite? 
Veu que toute grandeur pour elle est trop petite. 
Si, par l't'gal, ce charme a force contre nous, 
Autre que Jupiter n'en peut estre jaloux : 
Luy seul, comme envieux d'une chose si belle, 
Par l'émulation seroit seul digne d'elle. 
Hé quoy! là haut au ciel mets-tu les armes bas, 
Amoureux Jupiter? Que ne viens-tu çà-bas 
Jouir d'une beauté, sur les autres aimable? 
Assez de tes amours n'a caqueté la Fable : 
C'est ores que tu dois, en amour vif et prompt. 
Te mettre encore un coup les armes sur le front ; 
Cacher ta déité dessous un blanc plumage; 
Prendre le feint semblant d'un satyre sauvage, 
D'un serpent, d'un cocu, et te répandre encor, 
Alambiqué d'amour, en grosses gouttes d'or, 
Et puisque sa faveur, à moy seul octroyée, 
Indigne que je suis, fut si mal employée. 
Faveur qui de mortel m'eût fait égal aux dieux, 
Si le Ciel n'eût esté sur mon bien envieux! 

Mais, encor tout bouillant de mes flammes premières, 



68 L OCCASION PERDUE 

De quels vœux redoublez et de quelles prières, 
Iray-je derechef les Dieux sollicitant, 
Si d'un bienfait nouveau j'en attendois autant; 
Si mes deffauls passez leurs beautez mécontentent 
Et si de leurs bienfaits je croy qu'ils se repentent? 

Or, quand je pense, ô Dieux 1 quel bien m'est advenu ! 

Avoir veu dans un lict ses beaux membres à nu, 

La tenir languissante entre mes bras couchée, 

De mesme affection la voir estre touchée, 

Me baiser haletant d'amour et de désir, 

Par ses chalouillemens resveiller le plaisir! 

Ha! Dieux! ce sont des traits si sen-^ibles aux âmes, 

Qu'ils pourroient l'Amour mesme eschauf fer de leurs flammes 

Si plus froid que la mort ils ne m'eussent trouvé, 

Des mystères d'amour amant trop reprouvé! 

Je l'avois cependant, ivre d'amour extresme; 

Mais si je l'eus ainsi, elle ne m'eust de mesme. 

malheur ! et de moy elle n'eust seulement 

Que des baisers d'un frère et non pas d'un amant! 

En vain, cent et cent fois, je m'efforce à luy plaire. 

Non plus qu'à mon désir je n'y puis satisfaire. 

Et la honte pour lors, qui me saisit le cœur. 

Pour m'achever de peindre, esteignit ma vigueur. 

Comme elle reconnut, femme mal satisfaite, 
Qu'elle y perdoit son temps, du lict elle se jette. 
Prend sa jnppe, se lace, et puis, en se moquant, 
D'un ris et de ces mots elle m'alla picquant : 
« Non, si j'estois lascive ou d'amour occupée, 
Je me pourrois fascher d'avoir esté trompée. 
Mais puisque mon désir n'est si vif ni si chaud, 
Mon tiède naturel m'oblige à ton defîaut : 
Mon amour satisfaicte aime ton impuissance, 
Et tire de ta faute assez de recompence, 
Qui, tousjours dilayant, m'a fait, par le désir. 
Esbattre plus longtemps à l'ombre du plaisir. » 

Mais estant la douceur par l'effort divertie, 



RECOUVERTE. 69 

La fureur à la fin rompit sa modestie, 

Et dit en esclatant : « Pourquoy me trompes-tu? 

Ton impudence à tort a vanté ta vertu. 

Si en d'autres amours ta vigueur s'est usée, 

Quel honneur reçois-tu de m' avoir abusée? » 

Assez d'autres propos le dépit luy dictoit; 
Le feu de son desdain par sa bouche sortoit. 
Enfin, voulant cacher ma honte et sa colère, 
Elle couvrit son front d'une meilleure chère, 
Se conseille au miroir, ses femmes appela, 
Et, se lavant les mains, le fait dissimula. 

Belle dont la beauté si digne d'estre aymée 
Eust rendu des plus morts la froideur enflammée, 
Je confesse ma honte, et, de regret touché, 
Par les pleurs que j'espands j'accuse mon péché : 
Péchéd'autant plus grand que grandeesl ma jeunesse. 
Si homme j'ay failly, pardonnez-moy, déesse. 
J'avoue estre fort grand le crime que j'ay fait; 
Pourtant , jusqu'à la mort, si n'avois-je forfait, 
Si ce n'est à présent, qu'à vos pieds je me jette : 
Que ma confession vous rende salisfaicte! 
Je suis digne des maux que vous me prescrirez. 
J'ay menty, j'ay volé... j'ay des vœux parjurez, 
TraJiy les dieux bénins. Inventez à ces vices, 
Comme estranges forfaicts, des estranges supplices, 
beauté, faicies-en tout ainsi qu'il vous plaist; 
Si vous me commandez à mourir, je suis prest ! 
La mort me sera douce, et d'autant plus encore, 
Si je meurs de la main de celle que j'adore. 
Avant qu'en venir là, au moins souvenez-vous 
Que mes armes, non moy, causent vostre courroux; 
Que, champion d'amour entré dedans la lice, 
Je n'eus assez d'haleine à si grand exercice; 
Que je ne suis chasseur jadis tant approuvé, 
Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé. 
Mais d'où viendroit ceci? Seroit-ce point, maistresse, 
Que mon esprit, du corps précédast la paresse? 



70 L OCCASION PERDUE 

Ou que, par le désir trop prompt et violent, 
J'allasse, avec le temps, le plaisir consommant? 
Pour moy, je n'en sçay rien; en ce fait, tout m'abuse. 
Mais enfin, ô beauté, recevez mon excuse ; 
S'il vous plaist derechef que je rentre à l'assaut, 
J'espère avec usure amender mon detïaut. 



L'OCCASION PERDUE 



STANCES (1) 

Après avoir bien ry des maux que j'ay souffers, 

Que je souffre encore à toute heure, 
Si vous n'adoucissez la rigueur de mes fers, 

Cloris. il faudra que je meure. 

Consultez, avant mon trépas , 

Ce que vont perdre vos appas. 
Un constant comme moy n'est pas si peu de chose; 
Et vous n'y songez pas ou n'y songez pas bien : 
Hylas renàquit-il par sa métempsicose? 
Quand vous m'aurez perdu, vous ne treuverez rien, 
J'entends qui comme moy fasse un doux entretien. 
Et dont l'ame soit moins volage et mensongère, 

Car, pour des amans du commun. 
Vous en aurez tousjours, mais ce n'est pas tout un ; 
Encor, comme je crois, n'en retiendrez-vous guère. 

Ce n'est pas qu'en effet vous n'ayez cent beautez, 
Que vostre humeur ne soit aimable ; 

(1) Nouveau recueil des plus belles poésies, contenant le 
Triomphe d'Aminte, la Belle invincible, l Occasion perdue, etc. , 
et autres poésies curieuses. (Paris, chez la vefve Lovson, 
1634, in-t2, p. 119-158.) 



RECOUVERTE. 71 

Je l'advouë entre nous, et mes sens agitez 

Font vostre éloge incomparable, 

Mesme à mesure que j'escris. 

Vous sçavez mesnager vos ris; 
Et ne prononcez pas un seul mot qui ne porte. 
Mais où je n'ay rien fait, personne ne viendra. 
Vous serez dans le monde, et l'on vous croira morte. 
Pour parer ce malheur, c'est à vous qu'il tiendra, 
Et si vous l'attendez, pas un ne vous plaindra. 
On vous dira : « Cloris, vous n'estes pas trop sage; 

La mort de ce pauvre garçon 
Nous fait, en conscience, une belle leçon, 
Qu'on n'apprend pas sous vous un bon apprentissage . » 

Raisonnez sans effort si d'un pareil discours 

Vous aurez lieu d'être contente. 
Un esprit inconstant, comme on disoit ces jours, 

Rarement aime une inconstante. 

Nul ne veut estre rejeté. 

Chacun veut dire ; J'ai quitté. 
On devient fort jaloux de cette fausse gloire. 
Quand on est aux adieux, on s'en va le premier : 
La retraite est superbe autant que la victoire. 
On est lâche, on est sot, quand on va le dernier. 
On veut voir la maistrcsse et se plaindre et crier, 
S'il faut que le divorce ait des cris et des larmes; 

Et pour vous parler franchement, 
Les hommes de Paris sont ordinairement. 
En matière d'amour, comme de vrais gendarmes. 

Pour moy je ne suis pas composé de ce biais, 

Je n'eus jamais l'ame mauvaise, 
Et comme le visage a l'air docile et niais, 

J'ay l'humeur docile et niaise. 

Depuis que je suis engagé, 

Je n'ay pas seulement songé 
Comment je me prendrois à d'autres amourettes. 
J'enrage loin de vous, je suis presque aux abois; 
Et n'estoit que je pense à vous conter fleurettes, 



72 L OCCASION PERDUE 

Je mouriois tout d'un coup, sans en faire à deux fois. 
Hélas! si les clameurs de ma dolente voix 
Vcnoient sans y penser vous frapper les oreilles, 

Connoissant combien je suis fou, 
Vous viendriez me voir, et me sautant au cou, 
Sans doute esteindriez mes ardeurs nompareilles. 

Aussi, depuis un mois je fais le confondu, 

Je parle à tous de ma souffrance, 
Je dis à tout le monde : u Adieu ! je suis perdu ! » 

Et puis, par un triste silence, 

Relevé de quelques soupirs. 

Je fais connoistre mes désirs, 
Afin qu'un bon amy vous les aille redire. 
Je vay tard par chez vous, quoyqu'il soit dangereux, 
J'y rode en marmottant quelques mots de martire; 
Tous les pas que j'y fais traînent en malheureux, 
J'y mouche sur un ton qui ressent le pleureux. 
J'y tousse et crache aussi, non pas sans me contraindre, 

Et dans une telle langueur. 
Si j'y conserve encor ma première vigueur, 
C'est pour vous dépescher, si vous venez me plaindre. 

En vérité, Cloris, un transport de pitié 

Seroit un transport pardonnable ; 
Je vous en supplirois par toute l'amitié 

Dont vous devez estre capable : 

N'estoit qu'en suppliant ainsi, 

Je reconnois bien, Dieu mercy. 
Que l'amitié vous est une chose inconnue, 
Et qu'on ne vous prend pas par le spirituel. 
Vous n'y fûtes jamais qu'aparâment émeuë. 
Aussi, vous ay-je escrit cartel dessus cartel, 
Et mille fois de bouche appellée en duel. 
Pour tirer ma raison du tort que vous me laites ; 

Vous m'avez refusé tout plat; 
Après vous vous vangez par un assassinat : 
Mais mon mal vous prendra, si vous n'y satisfaites. 



RECOUVERTE. 75 

Oiiy, mon mal vous prendra, mais possible trop tard 

Pour y treuver quelque remède ; 
Car, s'il m'arrive un jour de faire bande à part, 

Vous aurez beau crier à l'aide; 

Le diable me puisse emporter 

Si je daigne vous escouter, 
Et si je fais un pas pour vous tirer de peine ! 
En deussiez-vous avoir, et les pâles couleurs, 
Et mesme la jaunisse ou bien la courte haleine. 
Je noyeray mes maux au torrent de vos pleurs ; 
Et vous faisant sentir à mon tour des rigueurs, 
Vous connoistrez par là les tourmens qu'on endure. 

Quand on est seul de son costé, 
Qu'on veut ce que refuse une autre volonté, 
Et quand on fait la nargue à madame Nature. 

C'est encor vous aimer que de vous avertir 

De ce malheur qui vous menace. 
Vous pouvez l'éviter, venant me secourir. 

Et changeant en feu vostre glace. 

Donc, Cloris, vivons bons amis. 

Et que nos esprits bien soumis 
Ne se fassent jamais qu'une amoureuse guerre. 
Je fais des vœux pour vous come j'en fais pour moy; 
J aime aussi bien que vous le séjour de la terre; 
Et tant que j'y seray, j'y seray sous la loy 
Que nous fismes tous deux en nous donnant la foy. 
Touchons-nous dans la main en amour et simplesse, 

Et bannissons loin de nos cœurs 
Riottes et mespris, malices et froideurs, 
Et faisons banqueroute à toute la tristesse. 

Vous estes bonne fille, et je suis bon garçon, 

Nous n'en devons rien l'un à l'autre. 
Nous nous sommes donnez mainte et mainte leçon, 

Vous avez du mien, j'ay du vostre. 

Vostre amour au mien s'est montré, 

Mais, las! il n'a que folastrc. 
Nous avons fait de tout, hormis la bonne atïaire... 



74 L OCCASION PERDUE 

Quand je songe au pourquoy, je deviens interdit; 
Car enfin, si ma flâme eût esté moins sévère, 
Je pouvois aisément vous jetter sur le lit, 
Et si, sur mon honneur, je ne l'eusse pas dit, 
(Je ne m'en souviens mesme icy qu'en parenthèse), 

Vos yeux roulant nonchalamment 
Disoient sans cesse aux miens : a Faisons-le proptemenl ! » 
Mais l'amour s'en alla, sans vous faire bien aise. 

Ce fut vostre pudeur et ma timidité, 

Qui tirent ce mauvais ménage. 
Ma main posoit à plomb sur vostre nudité, 

Et, visage contre visage, 

J'estois comme vous sans soustien; 

Nos sens ne tenoient plus à rien. 
Et nos cœurs déréglez déregloient nos pensées; 
Nous ne sçavions tous deux comment nous enlasser. 
Nos fiâmes se pressoient, et se sentoient pressées. 
Nos corps à tous momens vouloient se renverser... 
11 ne s'en falloit plus qu'à ne plus rien penser ; 
Mais nous pensâmes trop. Le feu prit deux amorces. 

L'amour gasté frustra nos vœux . 
A faux en mesme temps nous tirâmes tous deux, 
Et la foiblesse ainsi nous redonna nos forces. 



Après cela, je vis vos yeux moins languissans. 

Leurs brillans brouillez s'éclypserent. 
Comme d'un grand sommeil vous i-epristes vos sens 

Et vos mourans baisers cessèrent. 

Honteuse d'un tel accident. 

Le rouge vous prit plus ardant , 
Et l'amour parut triste au bord de vos paupières. 
Vostre corps en pleura par sa chaude sueur. 
Vos feux s'entrcgrondans tournèrent cent carrières. 
Vous pensastes vingt fois m'appeller affronteur : 
Mais un trop grand dépit calma ceste fureur. 
Puis, vostre rage estoit à demy r'allentie. 

Vous estiez pourlanl en courroux, 



RECOUVERTE. 75 

J'estois un peu confus, mais non pas tant que vous, 
Voyant si mal finir cette belle partie. 

Depuis ce doux moment, l'ayant manqué si beau, 

Vous avez pris un air farouche : 
Vos fiâmes ont esté pour moy dans le tombeau, 

J'ai tout perdu, jusqu'à la bouche. 

Vos esprits tousjours mutinez 

M'ont fait sans cesse un pied de nez, 
Alors que j'ay voulu remonter sur ma beste. 
Je n'ay pu revenir jamais à mes moutons, 
Je n'ay plus esté saint dont on cliomme la feste. 
Il est vray j'ay baisé quelquefois vos tétons. 
Mais tout cela n'est rien, n'allant point à tastons ; 
Ou si c'est quelque chose, on en est plus à plaindre ; 

Par des eslans impérieux 
On ne fait qu'allumer des braziers furieux 
Que le diable nourrit, et qui veulent s'éteindre. 

Mais revenons, Cloris, tous deux d'un mesme accord. 

Mon mal vous donne de la peine ; 
Et cest à vos despens que vous me faites tort ; 

Car quand vous m'estes inhumaine, 

Semblable à cet esprit malin 

Qui pour aveugler son prochain 
S'éborgne volontiers d'une des deux prunelles, 
Vous enragez d'abord pour me faire enrager, 
Et faites à vos sens des blessures mortelles. 
C'est assez avoir pris de soins à vous venger. 
Après tant de travaux, il se faut soulager 
Je sçay que plus que moy vous en avez envie, 

Et vous avez beau marchander, 
Vous devez de bon gré dans peu me l'accordei'. 
Et dans peu le dépit vous ostera la vie 

Il est vray, j'ay failly, par mon chien de respect... 

Je devois estre un peu moins sage : 
Mais je suis corrigé (grâce à noslre regret) 

Et je suis fait au badinage. 



76 L OCCASION PERDUE 

Si je vous rencontre à l'écart, 

Soit en plein jour ou sur le tard, 
Par ma foy, vous pouvez bien brider voslre juppe, 
Je verray jusqu'au haut comme elle est à l'envers, 
Et puis, vous renversant pour soustenir la duppe, 
Tout d'un coup je mettray vos beaux yeux de travers, 
Comme je l'imagine en escrivant ces vers... 
Hélas! ce doux penser me met hors de moy-mesme. 

Mais tout beau, ma chair et mon sang! 
Laissez linir ma plume, attendez votre rang : 
Vous en aurez assez quand vous serez à mesme. 

D. M. 



LA JOUISSANCE IMPARFAITE 

CAPRICE (1) 

Après mille amoureux discours 
Interrompus d'un long silence, 
Elle repousse mes amours 
D'une agréable violence. 

Je sçay qu'en cette occasion 
Ce qui cause nostre querelle. 
Ce n'est pas son aversion, 
Mais c'est sa pudeur naturelle. 

Pour ses bras en vain resistans, 
Ses yeux semblent me faire excuse, 

(1) Imprimé à la suite de l'Occasion perdue recouverte, 
page 18 de ce cahier sépai'é, qui s^e trouve à la fin des 
ilitximes et loix d'umour, lettres, billets doux et galants, 
poésies (Pans, Olivior de. Yaieniies. 1669, pet. in-8). 



RECOUVERTE. 

Et je trouve qu'en mesme temps 
Elle m'accepte et me refuse. 

Pour favoriser mon dessein, 
Et soulager mon mal extresme, 
Le linge qui couvroit son sein 
Est tombé presque de luy-mesme. 

Ayant porté ses belles mains 
Dessus ces deux globes d'albâtre, 
Je baise les doigts inhumains 
Qui cachent ce que j'idolâtre. 

« Hélas ! à quoy, dis-je, vous sert 
D'estre à mon amour si farouche? 
Vos mains ont vostre sein couvert, 
Et m'ont découvert vostre bouche. 

« Vous faites autant de péchez 
Que vous m'ostez de belles choses; 
Mais pour les lys que vous cachez, 
Je m'en vay bien cueillir des roses. 

« Dieux I que cette bouche a d'appas! 
Que tout ce visage a de grâces' 
Cent mains ne vous suftiroient pas 
Pour garder tant de belles places. » 

Icy la constance est à bout, 
Toute sa force est allenlie : 
Elle aime mieux me donner touf. 
Que d'en céder une partie. 

Au lieu donc de me repousser, 
Ses bras, sans aucune contrainte, 
Ne servent plus qu'à m'embrasser 
D'une amoureuse et molle estrainte. 

Son amour dans ses yeux se lit. 
J'yconnois son inquiétude; 



78 L OCCASION PERDUE 

Elle tombe dessus le lit, 

Plus d'amour que de lassitude. 

Par l'ardeur de sa passion 
Toute sa personne est émeuë, 
Et son imagination 
Trouble lascivement sa veuë. 

Déjà sa gorge s'enfle un peu, 
Et (j'ay de la peine à le croire), 
J'aperçoy l'éclat d'un beau feu 
Entre deux colonnes d'yvoire. 

Mais, ô foible contentement. 
Passion qui n'a point d'exemple, 
Mon vain devoir en un moment 
Se rend à la porte du temple. 

Incomparable affliction ! 

Une ville après cent batailles 

Se rend à ma discrétion, 

Et je meurs au pied des murailles... 

Nous faisons, mais séparément, 
Ce qu'ensemble nous devions laire, 
Et, sans le vif attouchement, 
S'achève l'amoureux mystère. 

Icy nos amours sont punis. 
Par l'excez de leurs propres flames, 
Et nos deux corps seroient unis. 
Si nous n'eussions uni nos âmes. 

« Hélas! c'est trop tost achever! 
Luy dis-je, la voyant fâchée, 
Et honteuse de se lever, 
Aussi-tost qu'elle fut couchée. 

« Si je n'ay duré qu'un moment. 
Accusez-en vostre constance : 



I 



RECOUVERTE. 79 

La moilié du cliatoûillement 
S'est passée en la résistance. 

(( D'une si nuisible vertu 
Ne faites jamais tant de gloire; 
Si vous n'eussiez point combattu, 
Vous eussiez gagné la victoire. 

« Mon défaut vous est glorieux, 
Ne le prenez pas pour un crime ; 
Un feu lancé de vos beaux yeux 
A brûlé toute la victime. 

« L'ame, par l'admiration 
Et par le désir suspendue, 
Est cause que sans action 
La volupté s'est répandue. 

« Excusez donc mon chaud désir, 
Et vous consolez, Isabelle, 
Vous eussiez eu plus de plaisir 
Si vous eussiez esté moins belle. » 



JOUISSANCE 

STANCES (1) 

Après tant de faveurs, ne craignez pas, Silvie, 

Que je ne sois secret : 
J'ayme mieux près de vous passer, toute ma vie, 
Pour un méconnoissant, que pour un indiscret. 

(1) Poésies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scu- 
denj, Bois-Hobert, La Mesnardière, Sarrassin (sir), Desma- 
rets,etc.,etde plusieurs autres célèbres autheurs de ce temps. 
l'édition, revue, corrigée et augmentée (Paris, Charles Sercy, 
l65r), in-8, page 50 de la première partie). 



80 L OCCASION PERDUE 

Vostre compassion a ma peine accourcie, 

Me rendant, fortuné; 
Mais il n'est pas besoin que je vous remercie, 
De peur de faire voir que vous m'avez donné. 

Pour m'en bien acquiter, tous mes désirs frivoles 

Resteront sans pouvoir; 
Outre que je n'ay pas d'assez dignes paroles, 
C'est que, pour en parler, je n'en veux pas avoir. 

C'est assez que propice à mon inquiétude 

Vous flattiez mon ardeur : 
Et jamais de ma part aucune ingratitude 
N'en fasse repentir votre jeune pudeur. 

Trop heureux que je suis d'avoir en ma puissance 

De si charmants appas; 
Je sçauray bien me taire, et ma rcconnoissance 
Ne sera point du tout ou ne paroistra pas. 

Je seray devant vous comme j'estois naguère. 

Quand je soupirois tant : 
Et vous prendrez plaisir vous-mesme à me voir faire, 
Quand vous m'entendrez plaindre et me saurez content. 

Je veux que la iristesse encore se revoye 

Sur ma pâle couleur, 
Et cent soupirs iront à ma secrette joye. 
Qui seront adressez à ma fausse douleur. 

Je vous appelleray mon ingrate maistresse, 

Publieray mes langueurs, 
Et malgré vos bontez, tout le monde sans cesse 
Verra dans mes écrits subsister vos rigueurs. 

Je ne suis pas de ceux dont la vaine ignorance. 

Ne pouvant bien choisir, 
Plustost que le solide, embrassent l'apparence 
El font du seul éclat l'e.'iscnce du plaisir. 



RECOUVERTE. 81 

Leur maxime n'est pas que la chose se cache, 

Cela les refroidit : 
Toute leur volupté, c'est que chacun le sçache, 
Et que rien ne soit fait, pourveu que tout soit dil. 

Moi qui n'ay pas chez eux fait mon apprentissage, 

Je n'en tiens du tout rien; 
Ma muse, quoyque jeune, est une muse sage. 
Qui n'a jamais fait honte à qui m'a fait du bien. 

Aussi, rasseurez-vous, adorable Silvie, 

Et ne permettez pas 
Que de nostre amoureuse et bienheureuse vie 
Une goutte d'absinthe aigrisse les appas. 

Jeunes, à pleines mains cueillons et lis et roses, 

D'un soin toujours égal; 
J'ay bien fait de languir pour de si belles choses; 
Et vous avez bien fait de soulager mon mal. 

Ne laissons échapper un moment inutile 

En l'avril de nos ans, 
Et que nostre pensée en délices fertile. 
S'épuise et se remplisse en faveur de nos sens. 

De vos chères faveurs les aimables largesses 

Comblent tout mon souhait, 
Eteependaîit mon ame au milieu des caresses 
Ne peut venir à bout d'un désir satisfait. 

Contente, elle désire, et va criant à l'ayde. 

Au milieu du secours; 
Le doux mal qu'elle plaint dure après son remède, 
Et quoy qu'il en arrive, elle brûle toujours. 

C'est trop d'amour, Silvie, et cet excès aimable. 

Ne vous déplaira point; 
Je n'ay jamais rien fait qui n'ait esté blâmable. 
Si vostre jugement me condamne en ce poinct. 

t. 



8«2 L OCCASION PERDUE 

Que j'iiime ce visage en sa naïve grâce 

Jadis plein de refus, 
Et maintenant si doux, qu'on n y voit plus la trace 
De nul de ses dédains qui ne paroissent plus! 

Ces beaux yeux, ce beau sein, toutes ces riches marques 

N'appartiennent qu'à moy, 
Et bas comme je suis au-dessous des monarques, 
J'ay pourtant des trésors que n'auroit pas un roy. 

Tout beau ! quelque douceur si plaisante à décrire 

Qu'ait eu ma passion, 
J'ay beaucoup à penser, mais je n'ay rien à dire 
Et ma gloire dépend de ma discrétion. 

Benserade. 



JOUISSANCE 11) 

Enfin cette beauté qui me faisoit mourir, 

Dans le soin de me secourir 
Change l'ingratitude à la reconnoissance, 
Et m'a dit aujourd'hui que sa difficulté 

Feroit moins voir sa cruauté 

Que l'excès de ma récompense. 

Mais quoy? sans retomber au péril du trépas. 
Pourray-je dire les combats 

Que la honte et l'amour livrèrent à son ame. 

Alors que, se rendant à mon assaut vainqueur, 
L'innocente mouroit de peur, 
Et trembloit au bruit de ma flame ! 

(1) î^ouveau recueil de diverses poésies du sieur Du Te>l, 
augmenté de plusieurs poèmes, stances, sonnets, etc. (I*ari>, 
J. B. Loyson, 1659, in-12, p. 32-36). 



l 



HECOUVEhTi:. 83 

Amour, qui m'as comblé de gloire et de plaisir, 

Seconde encore mon désir; 
Toy qui brulois mon cœur, échanfe un peu ma veine, 
Afin qu'on puisse lire écrit sur tes autels 

Des caractères immortels 

A la loiiange de ma reine. 

En la triste saison que Phebus endormy 

r^e luit au monde qu'à demy, 
Mon astre m'éclaira de toute sa lumière. 
Et cette bel.e aurore, im peu devant le jour, 

A l'assignation d'amour 

Se rendit presque la première. 

Au moment que je vis ce merveilleux objet, 

Pour qui j'avois tant de respect, 
Entrer les yeux baissez, et d'un accent timide, 
Me dire : « Cher Tircis, à quoy m'exposes-tu? 

Faut-il que pour toy la vertu 

Cède à la fureur qui me guide? 

« Tircis, vivons tousjours dans nos feux innocens; 

Et si j'ay des charmes puissans. 
Comme pour me flater tu le veux faire croire, 
Modère aussi les tiens, et content de ma foy, 

Cesse de prétendre sur moy 

L'honneur d'une lâche victoire. » 

Quand je vis tant de grâce avec tant de pudeur, 

Peu s'en fallut que mon ardeur 
N'écoutât du respect les simples remonstrances, 
Et que, perdant le fruit de cette occasion, 

Une sotte confusion 

Ne ruinât mes espérances. 

Mais reprenant bien-tost mon généreux dessein, 

.l'attache ma bouche à son sein, 
Qui d'un poux inégal témoignoit ses alarmes ; 
Là nous eusmes un long et périlleux combat. 



84 L OCCASION PERDUE 

Avant qu'elle ne succombât 

Sous l'heureux effort de mes armes. 

]Nos rideaux recevoient tout autant de clarté 

Qu'il en faut pour une beauté 
Qui des jeux de l'Amour n'a pas l'expérience. 
La pudeur de Philis s'y pouvoit asseurcr. 

Et j'y pouvois considérer 

Tous les traits de son innocence. 

Je vis comme l'Amour quelquefois luy liaussoit 

Ses yeux que la honte abaissoit 
Je vis rougir ses lys, je vis pâlir ses roses; 
Tout estoit merveilleux, et je puis hardiment 

Protester que jamais amant 

Ne toucha de si belles choses. 

Alors, n'en pouvant plus : « Cher voleur d'un (resor, 

Que je devois garder encor. 
Après avoir soulé ton amoureuse envie, 
Après t estre enrichy de ma première fleur, 

Après m'avoir osté l'honneur, 

Oste-moy, dit-elle, la vie 1 » 

« Reyne de mes désirs, maistresse de mon sort, 

Puisque nos destins sont d'accord, 
Gouslons les voluptcz que le ciel nous envoyé; 
Appaise donc, luy dis-je, appaise tes douleurs, 

Et ne fais pas tomber des pleurs 

Dans le fleuve de nostre joye. 

« Tu sçais, belle Philis, que ma discrétion 

L'emporte sur ma passion. 
Et qu'à dissimuler j'ay si peu de contrainte, 
Que tous les espions qu'on vient de nous donner 

Jamais ne pourront discerner 

La vérité d'avec la feinte. 

« Sçaclie aussi <]ue d'Amour l'agréable péché, 
Pourveu qu'on le lienne caché 



ilECOUVEIlTE. { 

Loin de ce que lu crains, n'apporte à ses complices 
Qu'un mutuel désir de le faire souvent, 

Et l'honneur, qui n'est que du vent, 

Se garde parmy nos délices. » 

Ce miracle d'amour, de grâce et de beauté, 

Après m'avoir bien écouté: 
« Que les propos, dil-il, d'une personne aimée 
Ont un rare pouvoir de toucher nos esprits ! 

Que mes sens se trouvent surpris, 

Et ma colère desarmée ! 

« Dispose de ma vie, aimable suborneur! 

L'Amour, plus puissant que l'honneur, 
Me fait abandonner ma première conduite, 
Et dit à ma raison, qu'un si parfait amant 
Ne peut cueillir injustement 
Les fruits d'une longue poursuite. » 



r 

JOUISSANCE 



I 



IDYLLE (1) 

Du bel astre du jour les lumières errantes 
Avoient brillé deux fois sur les fleurs renaissantes, 
Et sous les noirs frimas les aquilons naissans 
Avoient blanchy deux fois la vieillesse des ans; 
Depuis le jour fatal que l'amoureux Lysandre 
Vit la belle Climene et ne peut s'en deffendre. 
Et quheureux à ses pieds de vou' couler ses jours. 
Il n'estoit point gesné par d'ingrates amours. 
Après beaucoup de temps, de constance et de peine. 

(1) Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur 
de C... (Paris, Théodoie Giraid, 16G2, in-12, p. 75-78). 



80 L OCCASION PERDUE 

Il sut louclicr le cœur de l'aimable Climène, 
Et cette belle enlin, favorable à ses vœux, 
Ressentit les langueurs d'un tourment amoureux. 
Tous deux, fuyant le monde, abandonnoient leurs âmes 
Aux plaisirs innocens de leurs discrètes fiâmes, 
Et ces parfaits amans ne peignoient dans leurs yeux 
Que ces chastes amours qui triomphent des dieux. 
Maisqu'onvoitrarement, dansle siècle où noussommes, 
Les amans aimer bien et n'aimer pas en hommes, 
Et qu'il est difficile au cœur bien enflamé 
D'estre longtemps discret, lorsqu'il est fort aimé! 
Lysandre, en qui l'amour estoit jadis si pure, 
Fut touché du désordre où porte la nature : 
Son cœur et sa raison ne pouvant s'accorder. 
Il vouloit des faveurs qu'il n'osoit demander. 
Climène le connut, et son ame affligée 
Désira vainement de se voir dégagée. 
Mais elle aimoit beaucoup, et vit bien qu'en aimant 
L'on s'accoutume enfin aux transports d'un amant. 
Climène chaque jour devenoit moins sévère, 
Répondoit à Lysandre avec moins de colère, 
Et Lysandre, hardy, luy contoit chaque jour 
Les plaisirs indiscrets du criminel amour. 
D'un honneur scrupuleux les loix trop rigoureuses 
Combattirent longtemps leurs fiâmes amoureuses. 
Mais dès lors que l'honneur est pressé par l'amour, 
Si l'amour est bien fort, l'honneur cède à son tour. 
Avec tous les efforts d'une vertu sévère. 
C'est en vain que souvent la Raison délibère, 
Et l'esprit, combattu par des attraits puissans, 
Se trouble et s'abandonne à l'empire des sens. 

Sur le bord d'un ruisseau, loin du bruit et du monde 
Climène un jour dormoit au murmure de l'onde, 
A l'ombrage d'un bois et sur le gazon vert : 
Un doux zephir baisoit son beau sein découvert. 
Telle parut jadis, dans les bois de Cythère, 
Dos plus tendres Amours la ravissante mère, 
Quand lasse de chercher son aimable Adonis, 



RECOUVERTE. 87 

Elle se reposoit dans les bras de son fils. 
Climène, mille fois plus charmante et plus belle, 
Dort parmi les Amours qui veillent autour d'elle, 
Qui toujours attachez à ses divins appas, 
L'aimt nt comme leur mère et ne la quittent pas. 
Elle dormoit encor, lorsque son cher Lysandre, 
Guidé par l'Amour mesme, en ce bois se vint rendre. 
Surpris d'un nouveau jour qui brilloit à ses yeux. 
Il connut que Climène estoit près de ces lieux. 
Il soupire, il s'avance, et dans cet instant mesme, 
l'iein de joie et d'ardeur, il trouve ce qu'il aime, 
Il reconnoît Climène, et voit que son beau corps, 
Négligemment couché, découvroit ses trésors. 
Charmé de contempler tant de beautez nouvelles. 
De mille feux nouveaux il sent les étincelles, 
Et se laisse embraser à ces esprits ardens 
Qui malgré la raison s'écoulent par les sens. 
Sans éveiller Climène, à genoux auprès d'elle. 
Il veut porter sa bouche au sein de cette belle, 
Et sa main criminelle est prête de toucher 
Des trésors que l'honneur ordonne de cacher. 
Mais un léger respect qui combattoit sa flame, 
Calma pour un moment les transports de son ame, 
Et, prest d'exécuter un si liardy dessein. 
Il sentit arrester et sa bouche et sa main. 
Il craignit justement que Climène offensée 
Ne punît par sa haine une ardeur insensée, 
Et que, pleine d'horreur pour sa témérité, 
H ne peust plus fléchir son esprit irrité. 
« Que feray-je, dit-il, dans l'ardeur qui m'anime? 
Qui pèche par amour ne fait pas un grand crime. 
Souvent dans les combats qu'ont des cœurs amoureux, 
Si l'on n'est téméraire on n'est jamais heureux. 
Nul ne peut eslre sage auprès de ce qu'il aime : 
Le respect dure peu quand l'amour est extrême. 
Et ces foibles combats sont au cœur d'un amant 
Ce que fait un peu d'eau sur un brasier fumant. » 

A CCS mots, il s'emporte, et son ame aveuglée 



88 L OCCASION PERDUE 

S'abandonne aux fureurs d'une amour déréglée. 
Il arreste Climène avec ses bras puissans, 
Et l'inhumain est sourd à ses cris innocens. 
Cette belle, en désordre, eslonnée et tremblante, 
Tâche en vain d'échapper, se plaint et se tourmente. 
Menace son amant de courir au trépas : 
Enfin elle le prie et ne le fléchit pas. 
Sa résistance est foible aux efforts de Lysandre. 
Contre quelque autre amant elle eust peu se défendre, 
Mais contre ce qu'on aime on fait un vain elfort : 
Quand le cœur nous trahit, le bras n'est guères fort. 
Ce n'est plus qu'aux soupirs que sa bouche est ouverte. 
Elle 'ferme les yeux pour ne pas voir sa perte. 
Et les bras étendus, sans aucun mouvement, 
I^aisse tout prendre enfin à cet heureux amant. 
Jamais tant de beautez, avecque tant de joye, 
Des ardeurs d'un amant ne devinrent la proye, 
Et l'on ne vit jamais dans l'empire amoureux 
De plus belle conqueste et d'amant plus heureux. 
Dans le fond de ce bois les Nymphes en rougirent, 
Le Faune tressaillit, et les Amours en rirent; 
Tous en furent émus et dirent tour à tour, 
Que rien n'est comparable aux douceurs de l'amour 



JOUISSANCE 

SONNET 11) 



Aujourd'liuy dans tes bras j'ay demeuré pâmée : 
Aujourd'huy, cher Tircis, ton amoureuse ardeur 
Triomphe impunément de toute ma pudeur, 
Et je cède aux transports dont mon ame est charmée. 



(1) Poésies choisies de MM. Corneille, Bois-Robert, de 
Marigny, Desmarels, GomhauU, de La Lanne, de Cerisij, de 



RECOUVERTE. 89 

Ta {lame et ton respect m'ont enfin desarmée : 
Dans nos embrassemens je mets tout mon bonheur, 
Et je ne connois plus de vertu ni d'honneur, 
Puisque j'aime Tuxis et que j'en suis aimée. 

vous, foibles esprits, qui ne connoissez pas 
Les plaisirs les plus doux que l'on gouste icy-bas, 
Apprenez les transports dont mon ame est ravie. 

Une douce langueur m'oste le sentiment. 

Je meurs entre les bras de mon fidelle amant. 

Et c'est dans cette mort que je trouve la vie. 



JOUISSANCE 

(Imité d'Ovide, Amours, liv. III, élég. 7.) 

STANCES (4) 

Accablé de l'inquiétude 
Que cause l'ardeur de l'esté, 
Pour dissiper ma lassitude 
Sur mon ht je m'estois jeté. 
Le soleil, dans ma chambre obscure, 
Trouvant quelque ioible ouverture, 
Lançoit un rayon de ses feux. 
Et meslant la lumière à l'ombre, 
En faisoit un lieu clair et sombre 
Propice aux larcins amoureux. 

Cerisay, Maucroix, etc., et plusieurs autres. Ciaquiesme 
partie (Paris, Charles de Sercy, 1666, iii-12. p. 61). Ce son- 
net, publié sans nom d'auteur dans différents recueils, est 
de mademoiselle Desjardins, plus tard madame de Viliedieu, 
qui ne le désavouait pas. 

(1) Cette pièce, sans nom d'auteur, se trouve à la p. 1177 
du t. IX du recueil manuscrit de (ionrart, iu-folio. Biblio- 
thèque de l'Arsenal. 



SO L OCCASION PERDUE 

Alors à mes yeux se présente 
Corinne et n'ose m'approcher : 
Sa robe blanche et transparente 
La couvroit sans me la cacher. 
Elle chancelle, je m'avance; 
J'attaque, elle fait résistance 
Et tâche de me repousser. 
Mais d'une manière si douce, 
Que le beau bras qui me repousse, 
Est déjà prest à m'embrasser. 

Enfin, vainqueur de cette belle, 
J'en contemplay tous les appas, 
J'admiray ce qu'on voit en elle 
El tout ce que l'on ne voit pas. 
Chacun aisément conjecture 
Ce qu'on fait en cette aventure 
Avec l'objet de ses amours... 
Que je serois digne d'envie, 
Si dans la suite de ma vie 
J'avois souvent de ces beaux jours! 



L'OCCASION PERDUE RECOUVERTE <,v 

Une certaine Dame de la campagne avoit un 
mary fort jaloux, et neantmoins ne laissoit point 
de se réjouyr, et de passer son temps avec un 
jeune frisé, valet de chambre dun gentilhomme 
de ses voisins, dont elle estoit passionnément 

(1) Les Soirées des Auberges, l'Apothicaire de qunlilé, 
l'Avanhire de l'hostellerie, le Mariage de Belfegore, l'Occa- 
sion perdue recouverte, Nouvelles galantes, comiques et vé- 
rilables (Paris, Esticnno Loyson, 1069, in-r2, p. 289-292). 



RECOUVERTE. 91 

amoureuse, qui, quelquefois, la voyoit de près aux 
heures qu'elle Tavertissoil que son mary estoit 
absent. Cette Dame estoit parfaitement belle, et 
quoyqifelle s'abandonnast à un valet, ne laissoit 
point d'estre poursuivie par tous les braves cava- 
liers du pays, et entre autres, par un certain Mar- 
quis, leur voisin, qui, Tayant longuement persé- 
cutée à force de présens, obtint d'elle ce qu'il en 
desiroit, mais elle Tobligeoit bien plus tost par in- 
terest que par amour; car toutes ses inclinations 
estoient dédiées à ce valet de chambre, à qui elle 
avoit absolument donné son cœur. 

Un jour, comme son mary estoit allé dehors, 
qui ne devoit estre de retour que le lendemain, elle 
envoyé tout à l'heure quérir son galand, comme 
elle avoit accoutumé de faire en pareille occasion; 
mais à peine luy avoit-elle donné le bonjour, que 
monsieur le Marquis arrive, ayant laissé ses che- 
vaux dans la cour; (il) montoit desja l'escalier, 
quand une des lilles de chambre de la Dame la vint 
avertir que monsieur le Marquis montoit. Elle, qui 
pour rien n'eust voulu que le Marquis eust trouvé 
ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se 
cacher; ce qu'il fit tout tremblant de peur, et, ne 
sçachant où se mettre, il se cache sous le lict. 
Le Marquis entre et salue la Dame, qui luy de- 
mande comme il avoit sçeu prévoir que son mary 
n'estoit point au logis ; il luy dit que son cœur l'en 
avoit averty, qui n'avoit pas accoutumé de pro- 
nostiquer jamais en vain. 

Comme ils estoient en conversation ensemble, 
le mary arrive : ce qu'une fille de chambre vint 
aussitost dire à sa maistresse, qu'il estoit desja 



92 L OCCASION PERDUE 

dans la cour et qu'il avoit veu les chevaux de mon- 
sieur le Marquis. Cette femme demeura bien in- 
terdite, ne sçachant ce qu'elle devoit faire de voir 
son mary la surprendre, pendant qu'elle estoit 
avec le Marquis, et qu'elle avoit un autre galand 
caché sous le lict. Mais, comme les femmes sont 
extrêmement subtiles et prompte plus que les 
hommes à remédier aux malheurs présens, avec 
le peu de temps qu elle avoit, elle dit au Marquis : 
« Monsieur, si vous avés dessein de me sauver la 
vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la 
cause qui m'oblige à cela, car je n'ai pas à présent 
le loisir de répondre là-dessus, mettez l'espée à 
la main, et tesmoignez d'estre en colère; disant : 
Morbleu! je le raltraperai une autre fois! et en 
disant cela, sortez promptement de céans, et quoy- 
que mon mary, que vous allez rencontrer sur la 
montée, vous en demande la cause et vous veuille 
arrester, allez-vous-en en colère, sans luy res- 
pondre. C'est l'unique moyen de me sauver, sans 
quoy, tenez-moy morte, autant vaut. » 

Le Marquis, qui n'avoit pas le loisir de consulter 
là-dessus, bien aise aussi que par ce moyen il 
pouvoit aussi échapper, met l'espée à la main, 
sort de la chambre, et rencontrant le mary sur 
la montée, dit, en colère : « Morbleu ! je le rat- 
traperay une autre fois ! » Le mary estonné, luy 
demande ce qu'il a; mais, luy, sans vouloir escou- 
ter, enfonçant son chapeau à sa teste, sort sans 
luy dire aucune chose. Le mary trouve sa femme 
à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui 
en avoit monsieur le Marquis. « Ah ! mon amy, 
luy dit-elle, jamais je ne me suis trouvée si es- 



RECOUVERTE. 9." 

tonnée! Tout maintenant il est venu un jeune 
liomme se réfugier icy, me criant, la larme àrœil, 
d'avoir pitié de luy et de le sauver des mains de 
ce Marquis, qui, Tespée à la main, couroit après 
luy pour le tuer. Je Tai fait entrer dans ma cham- 
bre et me suis tenue à la porte pour en deffendre 
rentrée au Marquis, qui, tout furieux, venoit pour 
le tuer; mais, ayant connu que je ne le trouvois 
pas bon, s'estant venu réfugier dans ma chambre, 
encore a-t-il esté assez courtois pour ne l'attaquer 
pas chez moy. — Ah! dit le mary, sans doute 
c'est ce qui Tobligeoit à dire qu'il le rattraperoit 
ailleurs. Mais où est-il ce jeune homme? — Je ne 
sçay, dit-elle, où il se sera caché. Je m'en vais 
l'appeler. Sortez, mon amy, dit-elle, sortez! Ne 
craignez rien, il est party. » Ce jeune homme, 
qui avoit tout ouï, sort tremblant de dessous le 
lict, car il en avoit bien sujet. Le mary luy de- 
mande pourquoy le marquis luy en vouloit : « Je 
vous jure, dit-il, que je n'en sçay rien, monsieur, 
car je ne le connois point, et je crois qu'il me 
prend pour un autre : car, si tôt lorsqu'il m'a veu, 
mettant l'espée à la main, il a crié : Tue, tue! et 
sans Madame, qui m'a fait la faveur de me retirer 
céans, je serois mort, sans doute. Je luy suis obligé 
de la vie. » Le mary le console le mieux qu'il pût 
et le conseille de ne sortir point de chez luy, qu'il 
ne fust nuict, de peur que l'autre ne le guetast 
par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer le temps 
qu'il avoit perdu, sans appréhender le mary qui 
luy servit d'escorte. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages- 

L'Occasion rcriDUE RECOcvEnTi;, stances de P. (lorneillf. îi 
Variantes, d'après les Poésies nouvelles du S. de Can- 

tenac 19 

Ifocumenls et disseriations sur l'Occasion perdue re- 
couverte ti 

Sources et imitations de V Occasion perdue recouverte. G." 

Impuissance, par Math. Régnier Id. 

L'Occasion perdue a (i.okis, stances, par D. M 6S 

La Jouissance imparfaite, caprice 74 

Jouissance, stances, par l!enseradc, 77 

Jouissance, stances, par Du Teil 80 



9e TABLE DES MATIERES. 

Jouissance, idylle, par de Cantcnac 85 

Jouissance, sonnet, par madame de Villedieu 86 

Jouissance, pièce inédite et anonyme, extraite du Re- 
cueil de Conrart 87 

L'Occasion perdue recouvekte, anecdote en prose, ex- 

ivaile des Soirées des Auberges 88 



PAniS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., HUE u'ERFLIITII, 1, 



^ A "^ 



jL. 



t 



l 4 



La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Echéonce 



The Library 

University of Ottawa 

Dote due 




CE 




a39003 0023737^3 6 



CE PQ 1764 

.04 1862 

COO CORNEILLE. P L'OCCASION 

ACC# 1368271