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Full text of "L'oeuvre du comte de Mirabeau"

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LES MAITRES DE L'AMOUR 

Lt'ŒUVRE 

du 

Comte de Mirabeau 



Erotika Biblion 

avec annotations du Chevalier de Pierrugues 

La Conversion, ou le Libertin de qualité 

Hic et Hec, ou l'art de varier les plaisirs de l'amour 

Le Rideau levé, ou l'Education de Laure 

Le Ghien après les Moines. — Le Degré des âges du plaisir 



INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES 

PAR 

GUILLAUME APOLLINAIRE 



Ouvrage orné d'un Portrait et d'un autographe hors texte 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 

4, RUE DE FURSTENBERG, 4 



MCMXXI 



L'ŒUVRE DO COMTE OE JBlRflBEflO 



= Il a été tiré de cet ouvrage = 
10 exemplaires sur Japon Impérial 

1 à 10 = 

— 25 exemplaires sur Hollande = 
===== 1 1 à 35 ===== 



Droits de reproduction réservés 
pour tous pays, y compris la 
Suède, la Norvège et le Danemark. 



LES MAITRES DE L'AMOUR 



h'ŒUVRE 

du 

Comte de Mirabeau 



Erotika Biblion 

avec annotations du Chevalier de Pierrugues 

La Conversion, ou le Libertin de qualité 

Hic et Hec, ou l'art de varier les plaisirs de l'amour 

Le Rideau levé, ou l'Education de Laure 

Le Chien après les Moines. — Le Degré des âges du plaisir 



INTRODUCTION, 1.SSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES 
PAR 

GUILLAUME APOLLINAIRE 



Ouvrage orné d'un Portrait et d'un autographe hors texte 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 

4, RUE DE FURSTENBERG, 4 



M C M X X I 



IflTÇODUCTIOrl 



INTRODUCTION 



Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de 
la vie privée de Mirabeau. Tout cela est trop connu. 

Qu'il suffise de dire qu'Honoré-Gabriel Riquetti, 
comte de Mirabeau, naquit le 9 mars 1749 au château 
du Bignon, dans le Gâtinais Orléanais (aujourd'hui 
Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il 
mourut le samedi 2 avril 1791. 

D'excellents historiens ont projeté un jour éclatant 
sur les amours du grand tribun et de Sophie de 
Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné une 
très grande partie de la correspondance des deux 
amants (1). 



(1) Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes 
pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa vie 
privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de 
Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez 
I. D. Garnery, 1793, an 3 e de la liberté. 4 tomes in-8°. 

Paul Cottin. — Sophie de Monnier et Mirabeau, d'après leur cor- 
respondance secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont un 
en héliogravure d'après Heinsius, deux fac-similés d'autographes, 
une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Clains 
de Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903. ccLX-282 p. in-8°. 



LŒUVKE DU COMTE DE MIRABEAU 



On n'a pas encore osé livrer au public les détails 
libres qui abondent, paraît-il dans les lettres de M" e 
de Monnier. Bon nombre de détails aussi libres figurent 
dans celle de Mirabeau. 

Arrêté le i/j. mai 1777, l'amant de Sophie fut enfer- 
mé à Vincennes le 8 juin 1777 et n'en sortit que le 
17 novembre 1780. 

Le marquis de Sade était au donjon depuis le i4 jan- 
vier de la même année. Mais Mirabeau semble avoir 
ignoré ce détail à cette époque et la lettre adressée à 
M. Le Noir, le i er janvier 1778, témoigne de cette igno- 
rance. 

«... Faut-il citer un de mes parents (1) ? Pourquoi 
des crimes horribles et pour qui une prison perpé- 
tuelle est une grâce que toute la bonté du souverain 
pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plu- 
sieurs scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des 
forts où ils jouissent de toute leur fortune, où ils ont 
une société très agréable et toutes les ressources pos- 
sibles contre le mal-être et l'ennui inséparable d'une 
vie renfermée 

. . . Faut-il citer un de mes parents (1) ? Pourquoi 
non? La honte n'est-elle pas personnelle? Le marquis 
de Sade, condamné deux fois au supplice, et la se- 
conde fois à être rompu vif, le marquis de Sade exé- 
cuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices 
subalternes sont morts sur la roue, dont les forfaits 
étonnent les scélérats même les plus consommés ; le 
marquis de Sade est colonel, vit dans le monde, a 
recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque 
nouvelle atrocité ne la Jui ait ravie. . . 



(1) Ils étaient parents par les femmes. 



INTRODUCTION 



9 



Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m'avilissais 
jusqu'à mettre en parallèle M. de Railli (i), M. de 
Sade et moi; mais je me ferais cette question simple... 
De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes sans 
doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon 
père ; parce qu'il est le seul que je ne puisse pas 
repousser et couvrir d'infamie. Qu'il articule des faits 
et que ces faits me soient communiqués. Je l'ai 
demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu'il 
parle seul pour chang-er de partie... Cependant, 
quelle différence de la situation des monstres que j'ai 
cités à la mienne ? Je suis dans la prison du royaume 
la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous 
tous les aspects (je parle de celle destinées aux g-ens 
de, ma sorte); j'y suis dans la plus extrême pénurie; 
dans l'isolement le plus absolu, je dirais le plus affreux, 
si vous n'étiez venu à mon aide. . . » 

Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa pré- 
sence et, le 28 juin 1780, Mirabeau écrit au premier 
commis de la police, l'ag-ent Boucher, qu'il appelait 
son bon ange (2) : 

«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion 
le donjon et m'a fait l'honneur en se nommant et 
sans la moindre provocation de ma part, comme vous 
le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs. 
J'étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de 
R. . . (3) et c'était pour me donner la promenade qu'on 
la lui ôtait. Enfin, il m'a demandé mon nom afin 



(1) M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon. 

(2) Voir V Amateur d'autographes, mars içog. 

(3) M. de Roug-emont, gouverneur du château de Vincennes. 



iO L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa 
liberté. 

La patience m'a échappé et je lui ai dit : Mon nom 
est celui d'un homme d'honneur qui n'a jamais dissé- 
qué ni empoisonné des femmes, qui vous l'écrira sur 
le dos, à coups de canne, si vous n'êtes pas roué 
auparavant, et qui n'a de crainte d'être mis par vous 
en deuil sur la grève (i). 11 s'est tu et n'a pas 
osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, 
vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de 
patienter de loin, et assez triste d'habiter la même 
maison qu'un tel monstre habite. » 

Ces deux prisonniers, qui s'estimaient si peu, l'un 
l'un traitant de giton l'autre qui le considérait comme 
un monstre, devaient jouer un rôle prépondérant 
dans l'histoire de l'émancipation sociale et morale de 
l'humanité. 

Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire 
surtout des ouvrages licencieux. 

Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre 
d'ouvrages : 

Des lettres de cachet et des prisons d'Etat, 2 vol., à 
Hambourg (Neufchâtel), en 1782. 

Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de 
mythologie, d'histoire et de philosophie; suivies des 
baisers de Jean Second ; traduction nouvelle adres- 
sée du Donjon de Vincennes par Mirabeau l'aîné, à 
Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, duc 
Letourmy jeune et Compagnie, et à Paris, chez 



(i) A cause de leur parenté. 



INTRODUCTION I I 



Berry, rue S. Xicaise, l'an 3 de l'Ere Républicaine, 
2 tomes, in-8° (i). 

Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, 
avec ce titre : Contes et nouvelles adressés du Don- 
jon de Vincennes, par Mirabeau, à Sophie RuJJ'ey. A 
Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie, A 
Paris, chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, 
n° i5, l'an % de l'ère républicaine, avec cette épi- 
graphe : Necsiquidolim lusit Anacreon delevit aetas. 

« La Chabeaussière, dit la Biographie Michaud, 
élevé avec Mirabeau, lui avait fait don du manuscrit 
de celle traduction, à laquelle il n'attachait aucune 
importance. Mirabeau se l'appropria en l'enrichissant 
d'additions et remaniant le style. La Chabeaussière 
revendiqua l'ouvrage lorsqu'il en vit le succès. » 

M. Paul Cottin (Joe. cit.) dit que « La Chabeaussière 
paraît avoir indûment réclamé la paternité » de celte 
traduction de Tibulle. 

M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un impor- 
tant manuscrit d'ouvrages de Mirabeau, écrit à Vin- 
cennes et recopiés par Sophie : poèmes, traduction 
des Métamorphoses d'Ovide, Essai sur la liberté des 
anciens et des modernes, etc. 



(i) C'est au deuxième volume de cette publication que se trouve le 
portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yenx noirs. 
On ne connaît que deux portaits authentiques de la comtesse de 
Monnier ; celui-ci et un autre qui la représente entre 3o et 35 ans. Il 
fut peint par Jean-Jules Heinsius. L'estampe d'Antoine Borel, dans 
le tome II de la traduction de Tibulle, est « comme celui d'Heinsius 
dit M. Paul Cottin (loc. cit.), conforme aux signalements remis à la 
police, et Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée, 
tenait de son père qu'il offre exactement les traits de Sophie à vingt 
ans ». 



12 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

Mirabeau écrivit aussi à Yincennesun traité de V Ino- 
culation, une grammaire et une mythologie destinés 
à l'éducation dr rvf me de Monnier. 

Il traduisit auss'< les contes de Boccace qu'il jugeait 
ainsi (Lettre à Sophie du 28 juillet 1780): « Je crois 
en général que Boccace a été trop vanté ; il a cepen- 
dant du naturel et du comique. Mais quand on a lu 
ce qu'a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses con- 
tes, soit dans les mémoires de Gramont, on n'aime 
plus aucun conteur. » 

Enfin, il y écrivit son Erotika Biblion et ces ou- 
vrages hardis que M. Pierre Louys, dans sa préface 
& Aphrodite, appelle les romans de Mirabeau, c'est-à- 
dire le Libertin de qualité et peut-être Hic et Haec 

Ma Conversion parut en 1783. 

Cet ouvrage, d'un genre tout nouveau, fut bientôt 
remarqué (1). C'était la première fois sans doute que 
l'on faisait un personnage romanesque de l'homme 
qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; 
assez grossier, il contenait des termes empruntés à 
l'argot spécial des brelans et des tavernes. Le liber- 
tinage affectait à chaque page des allures conquéran- 
tes. Don Juan levait des impôts dans le pays de Ten- 
dre et blasphémait avec une liberté réaliste encore 
nouvelle dans la littérature. Les Mémoires secrets 
ne manquèrent point de signaler un livre aussi scan- 
daleux et la mention qui est faite des estampes qui 
enrichissent le livre suffira à donner idée de l'ouvrage 
qu'on ne peut guère résumer. 



(1) Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des 
lettres, par Bachau.nont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d'ADgerville 
et autres. T. XXVIII, p. 16. 



INTRODUCTION l3 



« 5 janvier ij85. Ma Conversion, par M. D. R. C. 
D. M. F., c'est-à-dire par M. de Riquetti, comte de 
Mirabeau fils. 

Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé 
dès 1783, n'a commencé à percer que vers la fin de 
l'année dernière. Il est, en effet, de nature à ne se 
glisser que lentement et dans les ténèbres. Il est pré- 
cédé d'une Épître dédicatoire à Monsieur Satan. On 
peut juger par ce début quel doit être le fond du livre. 
Le frontispice l'annonce également. On y voit l'auteur 
à son bureau. L'Amour et les Trois Grâces, transfor- 
mées en trois Garces nues, vers lesquelles il se re- 
tourne, semblent guider sa plume. On dirait que le 
Diable, en face, n'attend que le moment de recevoir 
l'hommage de cette production, et Mercure se dispose 
à la publier. 

Au haut est un médaillon où l'on lit : Ma Conver- 
sion. Et au bas, pour légende : Auri sacra famés. 
Cinq autres estampes enrichissent et développent le 
sujet. 

La première roule sur le début du héros, qui com- 
mence par une financière payant bien. Il est peint 
l'excitant vigoureusement et ne voulant la satisfaire 
que lorsque l'or paraît. Au bas, on lit : Voyez son cul, 
comme il bondit! 

La seconde a pour titre : La dévote, avec celte ex- 
clamation : Ah ! mon doux Jésus ! C'est le plaisir qui 
la lui arrache, on le juge à son attitude avec son 
amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la Vierge 
caractérisent une dévote. 

Agnès est la troisième estampe, et le mot : Je dé' 
chire la nue. C'est une novice que le libertiu intro- 
duit dans un couvent de débauche : en lui donnant 



l4 L OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout 
en pleurs dans ses bras et est enf 

Elle vit du pays sert de légende à la quatrième. 
C'est une Baronne campagnarde qu'il éduque et à 
laquelle il apprend toutes les postures et toutes les 
manières de le faire. 

La dernière estampe peint une orgie effroyable, où 
brille un moine. Elle est couverte d'un rideau qu'en- 
tr'ouvre le Roué. Plus bas est une autre orgie fort 
enveloppée, qu'on suppose des tribades d'après sa 
description, et le tout est terminé par ces mots : Le 
rideau cache les mœurs. 

On ne sait si l'ouvragé est réellement de celui qu'in- 
diquent les lettres initiales : mais malheureusement 
il est assez bien fait pour qu'on soit tenté de le 
croire. » 

La Correspondance littéraire, philosophique et 
critique, par Grimm, Diderot, Raynal, Meisler, etc., 
émettait aussi des doutes sur l'attribution qu'on fai- 
sait de Ma Conversion à Mirabeau. 

« Ma Conversion, par M. D. R. C. D. M. F., avec 
figures en taille-douce, première édition, dédiée à 
Satan. Nous ne nous permettons de transcrire ici le 
titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos lec- 
teurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis 
de Mirabeau, auteur de l'ouvrage sur Les lettres de 
cachet et les prisons d'État, nous ne pouvons nous 
résoudre à croire qu'il soit de lui. C'est un code de 
débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, 
et il ne parait pas croyable qu'un homme d'esprit ait 
avili sa plume à cet excès sans laisser même soup- 
çonner l'espèce d'attrait qui aurait pu séduire son 
talent. » 



INTRODUCTION lO 



El M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une 
édition de la Correspondance littéraire, ajoute en 
note : 

« Les initiales qui figurent sur l'une des éditions et 
que reproduit Meister signifient : M. de Riquelti, 
comte de Mirabeau fils. Néanmoins, il est très pro- 
bable qne le grand orateur n'a pas plus écrit Ma 
Conversion que les autres romans obscènes qu'on lui 
a attribués. On ne peut porter à son a-'if qae C Ero- 
tika Biblion, dont il se déclare implicitement l'auteur 
dans une lettre à Sophie de Monnier. » 

Cependant, le doute n'est pas possible. Mirabeau a 
écrit aussi bien Ma Conversion que VErotika ôiblion. 

Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 
1780 le démontrent assez. 

Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie : 

« Ce que je ne t'envoie pas, c'est un roman tout à 
fait fou que je fais et intitulé Ma Conversion. Le pre- 
mier alinéa te donnera une idée du sujet et t'appren- 
dra en même temps quelle fidélité je te prépare: 

Jusqu'ici, mon ami, j'ai été un vaurien ; j'ai couru les beautés;, 
j'ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre dans mon cœur; je ne 

veux plus que pour de l'argent; je vais m'afficher étalon juré 

des femmes sur le retour et je leur apprendrais à jouer du ... à 
tant par mois. 

Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble 
rien, amène de portraits et de contrastes plaisants; 
toutes les sortes de femmes, tous les états y passent 
tour à tour; l'idée en est folle, mais les détails en sont 
charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de 
me faire arracher les yeux. J'ai déjà passé en revue la 
financière, la prude, la dévote, la présidente, la négo- 
ciante, les femmes de cour, la vieillesse. J'en suis aux 



iG L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

filles ; c'est une bonne charge et un vrai livre de 
morale. » 

Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de 
son roman : 

« Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; 
mais je travaille tant que, j'espère, nous aurons bien- 
tôt de l'argent. Tlbulle va être livré, les Contes et les 
Baisers le sont; Boccace est entre mes mains, et Ma 
Conversion avance. Je fais, pour ce roman qui est 
absolument neuf et qui, si j'étais libraire, ferait 
ma fortune, des sujets d'estampes qui ne ressemble- 
ront à aucunes et seront, je m'en flatte, très jolies. 
Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous 
réserver toujours quelques bons moments, et si je 
fais beaucoup pour ma bourse, je ferai aussi quelque 
chose pour mon cœur. Si tu veux passer sur des mots 
un peu fermes et sur des peintures très libres, mais 
très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de 
notre libertinage, je t'enverrai ce roman, qui est moins 
frivole que l'on ne croirait au premier coup d'œil. 
Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à fond, 
j'ai fini les religieuses et les filles d'opéra; j'en suis, 
par occasion, aux moines; de là je me marierai, puis 
je ferai peut-être un petit tour aux enfers (où je cou- 
cherai avec Proserpine) pour y entendre de drôles de 

confessions Tout ce que je puis te dire, c'est que 

c'est une folie singulièrement neuve et que je ne puis 
relire sans rire. » 

Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu'il 
lui envoie Ma Conversion : 

« Quant au manuscrit que tu demandes, je l'envoie 
au bon ange, avec prière de te le faire passer. Garde-le 
le moins que lu pourras. Je ne puis y joindre ni la 



INTRODUCTION 1 7 



seconde partie, ni la feuille que j'ai retirée du corps 
de l'ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que 
M. B... ne puisse les passer. 

Hélas ! mon amie, c'est en prison qu'on a besoin 
de se battre les flancs pour être gai et de se forcer à 
l'être. Sans cela, on serait bientôt découragé et mort 
ou fou. Au reste, Ma Conversion est beaucoup plus 
plaisante que Parapilla (i). C'est, sous une écorce 
très polissonne, une peinture vivante et même assez 
morale de nos mœurs et de celles de tous les États. 
Les femmes de cour, les religieuses et les moines y 
sont surtout traités à souhait. » 

P. Manuel, dans sa préface aux Lettres de Mirabeau 
(toc. cit.), dit emphatiquement que l'amant de Sophie 
« fut réduit à broyer les couleurs de PArétin. Et alors 
parut Le Libertin de qualité ; on ne concevrait pas 
comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus 
ingénieux qu'ait jamais eu Épicure, qui prêchait si 
bien que l'Amour perdrait tout à être nu s'il était sale, 
et que la pudeur doit survivre même à la chasteté, a 
pu employer les couleurs dégoûtantes du vice ; si, 
dupe de son imagination qui montrait à sa philan- 
thropie, à travers des sentiers fangeux, un but moral, 
il ne s'était pas persuadé à lui-même que pour peindre 
les vices, il fallait les saisir sur le fait et que pour 
apprendre à des courtisans et à des moines où était la 
gangrène, la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous 
peine de n'être pas lu, parler le langage des bordels 
et des halles. 

Ma Conversion est l'image des débauches de l'Ile 



(i) Poème de Charles Borde tiré de la Novella de l'Angelo Ga- 
brielle. 



f8 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

de Caprëe. Etait-ce à lui de tenir le pinceau de Pé- 
trone ? 

Tout au plus devait-il se permettre UErotika 
Biblion. Là, du moins, avec toute l'érudition de l'Aca- 
démie des sciences, il couvre des exemples sacrés de 
l'antiquité les parties honteuses de nos modernes 
Sardanapales. » 

La même année que Ma Conversion parut UErotika 
Biblion. Mirabeau l'avait achevé en 1780. Le 21 oc- 
tobre de cette année, il écrit à Sophie : «... Je comptais 
/envoyer aujourd'hui, ma minette bonne, un nouveau 
manuscrit très singulier, qu'a fait ton infatigable ami, 
mais la copie que je destine au libraire de M. B... 
n'est pas finie; et t'ôter à l'avenir l'original, ce serait 
l'interrompre pour longtemps (1). Ce sera pour la 
prochaine fois. Il t'amusera : ce sont des sujets bien 
plaisants, traités avec un sérieux non moins gro- 
tesque, mais très décent. Croirais-tu que l'on pourrait 
faire dans la Bible et l'antiquité des recherches sur 
l'onanisme, la tribaderie, etc., etc., enfin sur les ma- 
tières les plus scabreuses qu'aient traitées les casuistes 
et rendre tout cela lisible, même au collet le plus 
monté et parsemé d'idées assez philosophiques? » 

Il faut noter en passant qvfErrotika était une faute 
d'impression qui persiste dans un certain nombre 
d'éditions de l'ouvrage. 

Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu 
à M. Solar et a été vendu i5o francs. Il était in-4°. 



(1) Et t'ôter à l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour 
longtemps. Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée 
par les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d'après le 
recueil de Lettres originales de Mirabeau, publié par Manuel. 



INTRODUCTION IQ 



L'Erotlka Biblion est un monument d'impiété très 
singulier. C'est le fruit des lectures de Mirabeau dans 
sa prison. Il y lisait avec curiosité et non sans plaisir 
des ouvrages d'érudition sacrée, d'exégèse biblique : 
c Avec les rognures des commentaires de Don Cal- 
met, dit un biographe, il composa l' Erotika Biblion, 
recueil de gravelures, où sont signalés les écarts de 
l'amour physique chez les différents peuples anciens 
et particulièrement chez les Juifs et dans lequel, du 
moins, l'originalité compense l'obscénité de la ma- 
tière. » ' 

La première édition parut à Neufeuàlel selon les 
uns, à Paris selon d'autres. On a assuré qu'il ne se 
répandit que quatorze exemplaires de la première 
édition, saisie en presque totalité par la police. Il 
paraît que l'édition de 1792 fut également traquée, 
mais un certain nombre d'exemplaires passa à 
l'étranger. Il en vint même à Rome et le livre fut 
mis cà l'index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne 
l'ouvrage en traduit agréablement en latin le titre 
grec : « Erotika Biblion, id est : Amatoria Bibliorum. » 

A propos de Y Erotika Biblion, Lemonnyer (1) cite 
cet Article découpé d'an journal de V époque : 
« 20 août. Il paraît un livre nouveau dont le titre 
seul est effrayant : il porte Errotika Biblion. A Rome, 
de l'imprimerie du Vatican, 178.3, volume in-8°. Son 
objet est de prouver que, malgré la dissolution de nos 
mœurs, les anciens étaient beaucoup plus corrompus 
que nous, et l'auteur le fait méthodiquement et par 
une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs 

(1) Bibliographie des ouvrages relatifs à l'amour, aux femmes 
et au mariage, etc., par M. le C l > d'I... 4' édition revue par J. Lemon- 
nyer. Tome II, Lille, 1895. 



21 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



compris, ce qui s'établit à leur égard par des citations 
des livres saints qui ne sont pas fort édifiantes. De là 
une érudition immense et les tableaux les plus licen- 
cieux plus forts que ceux du Portier des Chartreux. 
Ce livre est fort rare : on prétend qu'il n'y en a 
eu que quatorze exemplaires distribués dans Paris, et 
que le reste a été saisi par la police. » Lemonnyer cite 
encore un autre article : 

« 28 novembre i?83. UErrotika Biblion n'a qu'envi- 
ron 18 feuilles d'impression in-8° et est subdivisé en 
dix titres d'un seul mot, qui ne sont pas plus intel- 
ligibles au commun des lecteurs. Ils formeront 
comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a 
peine à se découvrir, mais dont le but général est 
assez celui indiqué de prouver que les anciens nous 
surpassaient infiniment du côté de la corruption des 
mœurs : ils sont, dans leur brièveté, remplis de 
recherches savantes et même infiniment curieuses, 
qui rendent l'ouvrage aussi érudit qu'agréable. 

L'auteur, outre le talent de posséder parfaitement 
les langues mortes, a celui d'écrire très bien la sienne, 
de plaisanter légèrement et de singer souvent Vol- 
taire ; dans les tableaux très sales qu'il présente par- 
fois, il se sert toujours d'expressions honnêtes ou 
techniques; du reste, il paraît fort versé dans l'art 
des voluptés et en donne des leçons que lui envieraient 
les Gourdans et les Brissons, en un mot les plus 
experts en ce genre. 

Les éditeurs annoncent dans un avis qu'ils ont du 
même auteur d'autres manuscrits du même mérite et 
d'un intérêt non moins piquant, et ils promettent de 
les livrer incessamment au public ; on ne peut que le 
désirer avec avidité. » 



INTRODUCTION 21 



La préface de l'édition de i833, dite édition du che- 
valier de Pierrugues (v. Essai bibliographique), con- 
tient un excellent résumé de l'ouvrage. Ce résumé 
sous forme de commentaire ne saurait manquer 
d'intéresser les curieux et amateurs de lettres. 

Le voici : 

« Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit 
immortel, Mirabeau, avec cette finesse d'esprit et ce 
talent d'observation admirable, ridiculise le système 
absurde de tous les sectateurs qui, marchant sur les 
traces de Shackerley, prétendraient, comme le philo- 
sophe Maupertuis, soutenir que le phénomène éton- 
nant, cette bande circulaire solide et lumineuse qui 
entoure à une certaine distance le grobe ou l'anneau 
de Saturne dans le plan de son équateur, que décou- 
vrit Galilée en 1610, était autrefois une mer ; que 
cette mer s'est endurcie et qu'elle est devenue terre 
ou roche; qu'elle gravitait jadis vers deux centres et 
ne gravite plus aujourd'hui que vers un seul. 

Il sape ainsi par leur base les vaines théories des 
hommes sur les lois de la nature, qu'ils nous présen- 
tent comme d'incontestables vérités et qui, dans le 
fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur 
cerveau. 

Passant ensuite au chapitre de l'Anèlytroïde, après 
avoir résumé en peu de mots l'histoire merveilleuse 
de la création, dont il attaque la physique avec cette 
justesse d'esprit qui lui est propre, il fait ressortir, 
en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses 
de nos théologiens qui prétendent tout expliquer, 
parce qu'ils raisonnent sur tout, et il démontre com- 
bien il est ridicule de soutenir, comme les canonistes 
de toutes les époques, que tous les moyens propres à 



22 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



faciliter la propagation de l'espèce humaine n'ont en 
eux-mêmes rien que d'honnête et de décent, dès 

qu'ils conduisent à cette destination. 

Vise fia nous étale avec pompe le chef-d'œuvre par 
lequel l'architecte de l'univers a clos son sublime 
ouvrage, cette âme de la reproduction, la femme, 
dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai, 
combien elle est inférieure en puissance à l'homme, 
mais qu'une éducation virile et libérale, au lieu d'une 
instruction nécessairement superficielle qu'on lui 
donne aujourd'hui, assimilerait davantage à la nature 
de l'homme, qu'elle égale en perfectionnement, et lui 
ferait participer avec une parfaite égalité de droits à 
la jouissance de la vie civile. 

Plus énergique, mais non moins éloquent, c'est 
dans la Tropoïde que le talent inimitable de xMirabeau 
prend un nouvel essor pour s'élever aux plus hautes 
pensées. Vivant dans un temps où la corruption d'une 
cour offrait à la méditation du philosophe le tableau 
le plus saillant et le plus hideux d'une dissolution 
sans exemple, il porte le flambeau de l'investigation 
sur celle d'un peuple d'une autre époque beaucoup 
plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il 
démontre avec une admirable vérité que l'espèce 
humaine, dont les facultés morales ont une connexion 
si intime avec ses facultés physiques, est susceptible 
d'une perfectibilité qui se développe par les lumières 
de l'observation et de l'expérience et qui s'augmente 
successivement avec les progrès de la civilisation. Il 
prouve que si des nuances plus ou moins caractéris- 
tiques distinguent si diversement tous les peuples de 
la terre, il faut l'attribuer à l'influence du sol qu'ils 
habitent et aux institutions politiques qui leur sont 



INTRODUCTION 23 



imposées, soit par des despotes qui les gouvernent 
d'après leurs vices et leurs vertus, soit par des con- 
quérants qui les modèlent sur leurs propres mœurs 
et les climats qu'ils ont quittés. 

Le Thalaba nous fait voir l'homme dans toute la 
turpitude d'un vice infâme, lorsque, subjugué par son 
tempérament, il ne puise pas assez de forces dans 
son âme pour résister à un dérèglement qui non seu- 
lement le dégrade à ses propres yeux, mais brise 
entre ses mains la coupe de la vie, si pleine d'avenir, 
avant de l'avoir épuisée. 

L 'Anandryne sert de pendant au tableau heureux 
du Thalaba et nous représente, dans la femme, l'épou- 
vantable vice qu'il a critiqué dans l'homme. 

Il nous fait voir dans quel degré d'abjection peut 
tomber un sexe aimable, si bien fait pour plaire, lors- 
qu'il a franchi les bornes de la pudeur (i). 

Après avoir établi d'une manière admirable que 
l'influence de la reproduction de notre espèce étend 
ses droits sur tous les hommes en général, que la 
violence de l'amour sous un climat constamment brû- 
lant n'est point la même que dans les pays septen- 
trionaux, et que la nature procède à la reproduction 
par des moyens particuliers et propres à chacun, 
Mirabeau, par une transition heureusement amenée, 
critique, dans VAkropodie, une des institutions les 
plus bizarres et les plus singulières que jamais tête 
d'homme ait enfantées, je veux dire la circoncision. 
En passant en revue les motifs qui l'ont pu établir 



(i) La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans 
doute à dessein. Quel qu'il pût être, le chevalier de Pierrugues en 
avait de bonnes. 



24 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

chez les Orientaux, il démontre victorieusement qu'une 
observance religieuse quelconque qui n'aurait pas 
pour base les lois de la morale et de la nature ne 
peut servir qu'à tenir dans un avilissement perpétuel 
le peuple qui la pratiquerait. 

Le Kadesch confirme ces réflexions et prouve avec 
évidence que l'homme, une fois livré à ses désirs 
immodérés, à ses seules passions, sans frein ni rete- 
tenue, doit nécessairement s'avilir, au point de mécon- 
naître entièrement les sentiments de la pudeur et sa 
propre dignité. Et conduisant comme dans un cloaque 
d'impuretés, il développe dans Bèhèmah cette triste 
vérité que l'homme, n'écoutant plus la raison dont il 
est partage, poussera bientôt ses folies jusqu'aux plus 
monstrueuses insanies, et ombragera la nature en 
faisant injure à la beauté, sans crainte de se ravaler 
au-dessous de la brute môme. 

Dans un chapitre de VAnoscopie, Mirabeau nous 
expose au grand jour l'homme, depuis le berceau du 
monde, toujours le jouet des adroits charlatans qui, 
abusant sans pitié de sa crédulité et établissant leur 
empire sur les qualités surnaturelles qu'ils affectent, 
mais ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les 
secrets de l'avenir et connaître ceux que le passé tient 
cachés dans son sein. Il en conclut que le peuple sera 
la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les yeux 
seront couverts du bandeau de l'ignorance et de la 
superstition. 

Il couronne enfin son immortel ouvrag-e par la 
peinture énergique du tableau hideux des mœurs de 
toute l'antiquité, et, les mettant en parallèle avec les 
nôtres, il prouve combien la morale a fait de pro- 
grès immenses aujourd'hui, par la raison infiniment 



INTRODUCTION 20 



simple que la dépravation de l'homme est en raison 
du peu de développement de ses qualités intellectuelles 
et que plus il sera éclairé sur la dignité de son être 
et l'excellence de sa nature, moins il s'abandonnera à 
ses funestes passions qui finissent par enfanter le 
malheur. 

Si Hic et Hec est réellement de Mirabeau, il faut 
croire qu'après l'avoir confié à un libraire, l'amant de 
Sophie fit la défense qu'on le publiât. Le grand tribun 
n'avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le libraire 
conserva sans doute une copie du manuecrit et le fit 
paraître après la mort de Mirabeau, 

Ce charmant ouvrage n'est point indigne de l'auteur 
de VErotika Biblion et de Ma Conversion. Il s'agit 
des aventures d'un élève des jésuites d'Avignon, qui 
après la dispersion de l'ordre est placé comme précep- 
teur dans une famille bourgeoise, mais riche et ac- 
cueillante. Les personnages appartiennent au monde 
ecclésiastique, à la noblesse. On trouve quelques anec- 
dotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été écrit 
avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé 
par l'auteur de Mylord Arsouiîle (i) qui parut avant 
lui, mais une copie de Hic et Hec a pu fort bien tom- 



(i) Voici la bibliographie de cet ouvrage : 

Mylord Arsouiîle ou les Bamboches d'un gentlemen. Cologne, 1789 
Mylord Arsouiîle ou les bamboches d'un gentleman. A Dordel-Opo 

lis, chez Pinard, rue de la Motte, 1789 (Paris, après i833), avec 5 gra 

vures libres et l'épigraphe : 

Vive le plaisir de la couille, 

Dit Mylord Arsouiîle. 

Je veux sagement, amis, /lier mes Jours 

Entre le vin, les chevaux, les amours ; 



2(5 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

ber entre les mains du pamphlétaire peu scrupuleux 
qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord 
Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom popu- 
laire. 

Le Rideau levé ou l'Éducation de Laure est une 
sorte d'Emile concernant les demoiselles. Mirabeau 
n'est pas l'auteur de cet ouvrage, qui aurait été écrit 
par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis 
de Sentilly. L'auteur, qui avait sans doute décidé 
d'abord de faire l'apologie de l'inceste, fut retenu bien- 
tôt par des considérations qui n'ont point embarrassé 
certains romanciers modernes. Laure, dont l'éducation 
morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par 
son père, apprend bientôt que l'homme qu'elle appelle 
mon papa n'a en réalité avec elle aucun lien de pa- 
renté. C'était beaucoup trop de pudeur. L'auteur le 
comprit vite et n'hésita pas à faire intervenir plus loin 
l'inceste encore, mais sous l'aspect qui parait moins 

Je dois ces goûts à la nature ; 
J'aime, je bois, je change de monture» 

Mylord Arsouille, etc. Réimpression de l'édition précédente (vers 
i855), avec 5 lithographies libres. 

Mylord ou les Bamboches d'un gentleman, imprimé sur la copie 
de Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année 
(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l'épigraphe un 
peu différente : 

Vive le plaisir de la couille, 

Disait Mylord Arsouille. 

Je veux sagement, mes amis, Jller mes jours 

Entre le vin, les chevaux, les amours : 

Je dois ces goûts à la nature; 

J'aime, je bois, je change de monture. 

Mylord Arsouille, etc. Rotterdam, vers 190G, avec à la fin un impor- 
tant catalogue d'ouvrages libres. 



INTRODUCTION 27 



révoltant : l'inceste de frère et de sœur. Le Rideau 
levé est un ouvrage au-dessus de sa réputation. 

Le chien après les moines est une satire alertement 
versifiée, mais fort insignifiante. La notice qui se 
trouve en tête de la réimpression de 1869 contient ces 
lignes qui paraissent judicieuses : 

« L'épitre à la Guimard (1), pour glorifier son carac- 
tère charitable, offre en tête une initiale qui ne s'ap- 
plique pas trop bien au comte de Mirabeau : par 
M. M... Nous né serions pas éloigné de chercher plutôt 
cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande. » 

Le Degré des âges du plaisir renferme quelques 
renseignements anecdotiques. Cependant le titre lais- 
sait supposer quelque chose de plus voluptueux. 
Mirabeau n'est pour rien dans cette élucubration 
bizarre. 

G. A. 



(1) Qui ss trouve après la satire. 



ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE 

sur les ouvrages qui font l'objet de ce recueil. 



Errotika Diblion. — Ev Kaipo Exaxîjpov. — Abstrusum ex- 
cudit. — Ensuite se trouve une vignette formée de divers attri- 
buts artistiques et scientifiques. A Rome, de l'Imprimerie du 
Vatican. — MDCCLXXXIII. In-8o, iv-192 pp. 

Errotika Biblion.— E> Kaipo Exat^pov. — Abstrusum ex- 
cudit. — Ensuite se trouve une vignette représentant deux 
amours ailés dont l'un tient une gerbe et l'autre une harpe, 
auprès d'une urne. A Rome, de l'Imprimerie du Vatican. — 
MDCCLXXXIII. In-80, iv-192 pp. 

Errotika Biblion.— Abstrusum excudit. — Ici se trouve un 
groupe d'ornements typographiques disposés de façon à former 
une vignette. A Rome, de l'Imprimerie du Vatican. — 
MDCCLXXXIII. In-80, iv-188 pp. Il paraît que cette contrefaçon 
fut faite à Mons par H. Hoyois. 

Errotika Biblion.— En Kairô Ékatèron, abstrusum excu- 
dit. — Dernière édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue 
Neuve-des-Petits-Champs, près celle de Richelieu, du grand 
Corneille, no 146, 1792. In-8° de 176 pp. 

Errotika Biblion. — Ev Kaipo E-/.a-^pov. — Abstrusum excu- 
dit. — Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands 
de nouveautés. — An IX-1801. Petit in-12 de iv-248 pages, 
avec un portrait gravé par Mariage. (C'est celui qui a été 



30 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



reproduit dans le présent recueil). Cette édition de YErrotika 
Biblion est la plus jolie et la plus rare. On trouve des exem- 
plaires portant : par le comte de Mirabeau, nouvelle édition 
corrigée sur un exemplaire revu par l'auteur. Paris, Vatar- 
Jouannet, an IX (1801). 

Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue 
et corrigée sur un exemplaire de l'an IX, et augmentée 
d'une préface et de notes pour l'intelligence du texte. Paris, 
chez les frères Girodet, rue Saint-Germain-VAuxerrois. 
MDCCCXXXIII ; avec les épigraphes : Ev Kaipw i/iSi^ov, — 
Abstrusum excudit, petit in-8° de xu-271 pp. Une vignette 
polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses carreaux. 
Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites du 
chevalier Pierrugues, auteur du Glossarium eroticum linguœ 
lalinœ (Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau 
et dû en partie à la collaboration du baron de Schonen, auteur 
de îa Dissertation sur l'Alcibiade fanùiuello a scuola de 
Ferrante Pallavicini. 

il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, 
cependant il n'est pas certain qu'il soit l'auteur des notes, et 
il se pourrait que le nom véritable de celui-ci restât encore 
à dévoiler. En effet, les définitions qui ont été ajoutées aux 
notes de Mirabeau sont différentes et même moins précises que 
celles du Glossarium... 

Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la 
presque totalité des exemplaires fut brûlée pendant l'incendie 
de la rue du Pot-de-Fer, où, le i3 décembre i835, un fonds très 
important de librairie fut détruit. 

Errotika Biblion... Édition publiée en Allemagne vers 
1860. 

Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corri- 
gée sur l'édition originale de iy83 et sur l'édition de l'an IX 
avec les notes de l'édition de i833 attribuées au Chevalier 
Perrugues. Bruxelles, chez tous les libraires. 1788-1868 
(Poulet-Malassis), in-12 de xv-220 pages, avec un portrait 
d'après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une introduction 
due sans doute à la plume de Bru net (de Bordeaux). 



ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE 3l 



Erotika Diblion, par Mirabeau. Edition revue et corri- 
gée sur l'édition originale de ij83 et sur l'édition de l'an IX, 
avec les notes de l'édition de i833, attribuées au Cheva- 
lier de Pierrugues et un avant-propos par C. de Katrix. 
Bruxelles, Gay et Douce, éditeurs, 1881. — Edition tirée à 5oo 
exemplaires in-80 de xxix-267 pages plus 2 ff. de table, avec 
une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par Flameng sur 
la gravure de Copia d'après Sicardi et le fac-similé d'un auto- 
graphe de Mirabeau. 

Erotika Biblion. Une édition a paru à Bruxelles vers 
i885. 

Le Libertin de qualité, ou Ma conversion [par le Cte de 
Mirabeau] Londres [imprimé à l'imprimerie clandestine de 
Malassis, à Alençon], iy83, pet. in-80. Très rare. 

Le Libertin de qualité, ou Confidences d'un prisonnier 
de Vincennes, Stamboul [Paris], 1784, in-80, fig. 

Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, 
ornée de huit figures. A Paris, MDCCXC. In-18. 

Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci- 
devant Cte de Mirabeau ; à Paris, chez tous ses créanciers, 
rue de l'Echelle, en Suisse, etc., 1791. In-80 de iv-192 pp. avec 
portrait, frontispice et 5 figures. Réimpression du Libertin 
de qualité. 

Le Libertin de qualité... Amsterdam, 1774 [Paris, i83o] 
avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 
2 vol. in-18 de 139 et 142 pp. 

Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de 
Mirabeau. Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. 
A Paris, 1801 [i83o]. 2 tomes in-12 avec 6 ou 12 figures gravées 
en taille-douce ou 12 lithographies. 

Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci' 
devant Cte de Mirabeau ; à Paris, chez tous ses créanciers, 
rue de l'Echelle, en Suisse, etc. 1791, in-18 avec un portrait. 



32 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



vi-199 pp. Réimpression du Libertin de qualité. Ne pas con- 
fondre ces deux éditions avec certains pamphlets dont le titre 
n'est pas très différent de celui-ci. 

Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. 

C. D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur 
celle originale de i/S3. Londres, 1783- 1866, in-18, figures 
libres. 

Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. 

D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle 
originale de ij83. Londres, 1 783-1888, avec une rose sur le 
titre. In-18, 208 pp. 

On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants : 

Le Chien après les M... — Fascicule in-8 de 32 pp., vers 

1782. 

Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande 
de défroqués. In-80 de format plus petit que le précédent. 

Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. 
Réimpression textuelle sur l'édition originale, sans lieu ni 
date (vers 1782), augmentée d'une notice bibliographique. 
Genève, chez J. Gag et flls, éditeurs, 186g. On attribue aussi 
cette satire à Mercier ou à Théveneau de Morande. 

Le Rideau levé ou l'Education de Laure, avec cette épi- 
graphe : 

Retirez-vous, censeurs atrabilaires ; 

Fugez, dévols, hgpocrites ou fous, 

Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères, 

Nos doux transports ne sont pas faits pour vous. 

Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de vi-98 
et 122 pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gra- 
vés par Godard père, d'Alençon. 



ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE 33 



Le Rideau levé, ou l'Education de Laure. Cylhère, 
MCCLXXXVJII, 2 vol. in-12. 

Le Rideau levé, ou l'Education de Laure... 1790, 2 vol. 
122 et i54 PP- 

Le Rideau levé ou l'Education de Laure... an V. 

Le Rideau levé, ou l'Education de Laure... j8oo. 

Le Rideau levé ou l'Education de Laure... Réimprimé sur 
l'édition de 1790 [vers i83o], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 
12 fig. libres. 

Le Rideau levé ou l'Education de Laure... Londres, 1788 
[Paris, vers i83oJ, avec des lithographies. 

Le Rideau levé ou l'Education de Laure, par Honoré- 
Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau. — Edition revue sur 
celle originale de 1786 et ornée de six Jlgures libres, gra- 
vées d'après celles qu'on ajouta aux éditions de 1786 et de 
1790 ; ici se trouve l'épigraphe de quatre vers (voir plus haut). 
— A Cylhère. — MDCCCLXIV. Le titre est imprimé en deux 
couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp. 

Le Rideau levé aurait en réalité pour auteur un certain 
marquis de Sentilly, gentilhomme bas-normand. 

Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses 
de deux personnes de sexes différents aux différentes 
époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques, 
par Mirabeau, ami des plaisirs. A Paphos, de l'imprimerie 
de la Mère des amours. — 1793, in-18, 8 figures. 

Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses 
de deux personnes de sexes différents, aux différentes 
époques de la vie. Recueilli sur des Mémoires véridiques 
par Mirabeau, Ami des plaisirs, suivi de l'Ecole des Filles 
ou la Philosophie des dames. Orné de gravures et de 
chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très 
connue, 1798. 2 vol. in-iti, 10 figures libres, coloriées- 
Bruxelles, i8G3. 



34 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses 
de deux personnes de sexes différents aux différentes 
époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques par 
Mirabeau, Ami des plaisirs. A Paphos. De l'Imprimerie de 
la Mère des amours, i/03. Avec, sur le faux titre, l'indication 
qu'il s'agit d'une des Réimpressions faites exclusivement 
pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bàle, les 
Amis des Lettres et des Arts. Vers 1870, in-18. 

On a aussi attribué à Mirabeau l'ouvrage suivant, qui pour- 
rait fort bien être de lui. On reconnaît assez son style. 

Hic et hœc, ou l'Elève des RR. PP. Jésuites d'Avignon, 
orné de figures. Berlin, 1798. 2 tomes petiti n-12. Les figures, 
assez bien faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la 
deuxième partie Y anecdote reçue de Paris et lue par Mme Val- 
bouillant {Les chevaux neufs) qui manque dans les autres 
éditions. 

Hic et hec, ou l'Art de varier les plaisirs de V Amour et 
de la volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves- 
Douze gravures. Londres, les marchands de nouveautés. 
i8i5. 2 tomes in-iG. Lithographies libres. 

Hic et hœc, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... 
Londres, 1788. Paris, i83o, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 
6 figures. 

Hic et hœc ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour.., 
Belgique, i863. 2 tomes in-16 avec 12 figures. 

Hic et Hec ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour.. 
Au Palais-Royal, chez la Yve Girouard, très connue. 2 to- 
mes in-12, vers i805. 

Flic et Hec ou l'Art des (sic) varier les plaisirs de l'Amour. 
Londres, chez tous les marchands de nouveautés, 1870, 
avec sur la couverture un encadrement typographique. 2 tomes 
en 1 vol. in-12 de 121 pp. 



Éf^OTIKA BlBUIOfl 



AVIS 

DES ÉDITEURS 



Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à 
tous les lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront 
aucun rapport avec le sujet. Néanmoins un autre 
n'auroit pu lui convenir ; et si nous l'avons laissé en 
grec, on en devinera aisément la raison. 

Les recherches savantes et infiniment curieuses de 
raideur rendent cet ouvrage aussi érudit qu'a- 
gréable, et nous ne doutons pas de l'accueil favo- 
rable qu'il recevra du public. 

Nous avons du même auteur deux autres manus- 
crits qui ont le même mérite et qui sont autant 
intéressant que celui-ci; ils seront achevés d'im- 
primer sous deux mois. Nous annoncerons à nos 
correspondans le moment où ils devront sortir de 
presse. Nous mettrons dans l'exécution tijpogra- 



38 l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 



phique autant de correction et de goût que dans ce 
volume. Nous ne pouvons en annoncer les titres que 
lorsqu'ils seront prêts à paroître. 



N. B. — La présente édition de YErotika Biblion est la reproduc- 
tion de la première édition de 1783, elle a été revue sur celle de 
l'an IX. Les chiffres romains entre parenthèses renvoient aux anno- 
tations dites du chevalier de Pierrugues. Elles ont été insérées à la 
suite de YErotika Biblion. VAvis des éditeurs a paru en tête de la 
première édition. 



ANAGOGIE 



On sait (i) que parmi les découvertes innombrables 
des antiquités d'Herculanum, les manuscrits ont 
épuisé la patience et la sagacité des artistes et des 
savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes 
à demi consumés depuis deux mille ans par la lave 
du Vésuve. Tout tombe en poussière à mesure qu'on 
y touche. 

Cependant des minéralogistes hongrois, plus pa- 
tiens que les Italiens, plus exercés à tirer parti des 
productions qu'offrent les entrailles de la terre, se 
sont offerts à la reine deNaples. Cette princesse, amie 
de tous les arts, et savante dans celui d'exciter l'ému- 
lation, a favorablement accueilli ces artistes : ils ont 
entrepris cet immense travail. 

D'abord ils collent une toile fine sur l'un des rou- 
leaux ; quand la toile est sèche, on la suspend, et Ton 
pose en même tems le rouleau sur un châssis mobile, 
pour le faire descendre imperceptiblement, à mesure 

(i) Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lec- 
teurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. 
Néanmoins un autre n'aurait pu lui convenir ; et si nous l'avons 
laissé en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l'éd. de 
l'an IX.) 



40 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



que le développement s'opère. Pour le faciliter, on 
passe un filet d'eau gommée sur le volume avec la 
barbe d'une plume, et petit à petit les parties s'en 
détachent pour se coller immédiatement sur la toile 
tendue. 

Ce travail pénible est si long- que dans l'espace 
d'une année, à peine peut-on dérouler quelques 
feuilles. Le désagrément de ne trouver le plus 
souvent que des manuscrits qui n'apprenoient rien, 
alloit faire renoncer à cette entreprise difficile et 
fastidieuse, lorsqu'en fin tant d'efforts ont été récom- 
pensés par la découverte d'un ouvrage qui a bientôt 
aiguisé le génie des cent cinquante académies de 
l'Italie (i). ^ 

(i) La nomenclature en est tout au moins curieuse. 

Académiciens de Bologne. Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi, 
Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indiffèrent!, 
Indomiti, Inquieti, Instabili, Délia Notte Piacere, Sienti, Sollonenti, 
Torbidi, Verpertini. 

De Gênes. Accordati, Sopiti, Resvegliati. 

De Gubio. Addormentati. 

De Venise. Acuti, Allettati, Discordanti, Disg-iunti, Dising-annat', 
Dodouci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili. 

De Rimini. Adagiati, Eutrupel : . 

De Pavie. Affidati, Délia Chiave. 

De Fermo. Raffrontati. 

De Molise, Agïtati. 

De Florence. Alterati, Humidi, Furfurati, Délia Crusca, Del Cimento, 
Infocati. 

De Crémone. Animosi. 

De Naples. Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreli, Sirène^, 
Sicuri, Volanti. 

D'Ancôme. Arg-onauti, Calig-inosi. 

D'Urbin. Assordili. 

De Pérouse. Atomi, Ecccntrici, Inscnsati, Insipidi, Unisoni. 

De Tarente. Audaci. 

De Macerata. Catenati, Imperfetti, Cliimerici. 

De Sienne. Cortesi, Giovali, Prapussati. 



EROTIKA BIBLION 4 I 



C'est un manuscrit mozarabique, composé dans ces 
tems perdus ou Philippe fut enlevé à côté de l'eunu- 
que de Candace (1); où Habacuc, transporté par les 
cheveux (2), portoit à cinq cents lieues le dîner à Da- 



Dî Rome. Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Muni 
nati, Incitati, Iadispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane, 
Nolturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti. 

Dî Padoue. Deiii, Immatur, Orditi. 

De Drepano. Difficilli. 

De Bresse. Dispersi, Erranti. 

D ■ Modène. Dissonanti. 

De Syracuse. Ebrii. 

De Milan. Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti. 

De Recannaii. Disuguali. 

Dz Candie. Extravaganti. 

De Pezzaro. Eteroclili. 

De Comrnachio. Flattuanli. 

D'Arezzo. Forzati. 

De Turin. Fulminales. 

De Reggio. Fumosi, Muti. 

De Cortone. Humorosi. 

De Bari. Incogniti. 

De Rossano. Incuriosi. 

De Brada. Innominali, Tigri. 

D'Acis. Intricati. 

De Mantoue. Invag-hili. 

D'Agrigente. Mutabili, Offuscati. 

De Vérone. Olympici, Unanii. 

De Viterbe. Ostinati, Vagabondi. 

Si quelque lecteur est curieux d'augmenter cette nomenclature, il 
n'a qu'à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725. 
Cet auteur n'a écrit l'histoire que des académies de Piémont, Ferrare 
et Milan. Il en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seule- 
ment. La liste des autres est sans fin, et leurs noms tous plus 
bizarres les uns que les autres. 

(1) Aet. ap. 8, 3g. Spiritus Domini rapuit Philippurn, et amplius 
non vidit eunuchus. 

(2) Daniel, chap. XIV, v. 32. Erat autem Habacuc prophœta in 
Judœa, et ipse coxerat pulrnentuni... Et ibat in campum ut ferret 
messoribus. 

3 



42 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

riiel, sans qu'il se refroidît ;.où les Philistins circoncis 
se i'aisoient des prépuces ; où des anus d'or guéris- 
soient les hémorrhoïdes (2)... (I). Un nommé Jérémie 
Shackerley, vrai croyant, dit le manuscrit, profita de 
l occasion. 

Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s'étoit 
perdu dans cette famille, l'une des plus anciennes du 
monde, puisqu'elle conservoit des traditions non équi- 



33. Dixit que angélus Domini ad Habacuc : fer prandiurn quod 
habes in Babylonem Danieli. 

35. El apprehendlt eum œigelus Domini in vertice ejus, et portant 
eum capillo capiiis sui, posuit que eum in Babylone. 

I-saac Le Maître de Saci a traduit capillo par les elieveux. Lutliei 
met oben beym schopff ; ce qui est la même faute. Car le miracle est 
plus grand d'avoir transporté Habacuc par an cheveu que par les 
cheveux; mais dans tous les cas, le voyage est lesle. 

<i) Maccab. 1. I, c. I, v. 16. 

Et fecerunt sibi prœputia, — Ce qu'lsaac Le Maître de Saci U*a- 
•duit : Ils ôièrent de dessus eux les marques de la circoncision. Les 
Septante disent tout simplement : Ils se sont fait des prépuces. Les 
Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru, 
ils ont prétendu qu'on ne pouvoit pas mettre, les prépuces dans la 
bouche de jeunes filles lorsqu'on leur faisoit réciter la Bible. Les 
Jésuites ont soutenu, au contraire, que c'étoit un crime que d'en 
altérer un seul mot. 

Le Maître de Saci a donc périphrase, et le père Berrbuyer a accusé 
Saci d'hérésie, et prétendu qu'il avoit suivi la Bible de Luther. En 
effet, Luther dans sa Bible se sert du mot beschneidung. 
Und hielten die beschneidung nicht nier. 

12 3 4 5 6 

Et ont gardé la coupure point davantage. 
12 3 4 5 6 

Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière 
<jue l'on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en 
vérité miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l'est pas autant 
dans le version des jansénistes. 
(2) Rois, liv. Vit, chap. VI, v. 17. 
Hi sunt aulern ani aurei quos reddiderunt pro dileclo domino. 



EROTIKÀ BIBLION 4 3 



voques de l'époque où les éléphants habitaient les 
parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg 
poduisoit d'excellentes oranges ; où l'Angleterre 
n'était pas séparée de la France; où l'Espagne tenoit 
encore au continent du Canada, par cette grande terre 
nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom 
chez les anciens, mais dont l'ingénieux M. Bailly fait 
si bien l'histoire. 

Shackerley voulut être transporté dans une des pla- 
nètes les plus éloignées qui forment notre système (i), 
mais on ne le déposa pas dans la planète même, 
on le plaça dans l'anneau de Saturne. Cet orbe im- 
mense n'était point encore tranquille. Dans les parties 
basses, des mares profondes et orageuses, des cou- 
rans rapides, des tournoiemens d'eau, des tremblc- 
mens de terre presque continuels, produits par l'af- 
faissement des cavernes et par les fréquentes explo- 
sions des volcans ; des tourbillons de vapeurs et de fu- 
mées, des tempêtes sans cesse excitées par les secousses 
de la terre, et ses chocs terribles contre les eaux de 

(i) Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique 
obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley beau- 
coup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d'un 
ouvrage contemporain d'Herculanum. Mais je le prie d'observer* 
i° que l'Anag-og-ie est une révélation faite par Jérémie Shackerley, 
tout comme... Ah ! oui : tout comme S, Jean a écrit l'Apocalypse dans 
l'isle de Pathmos. 2° Que personne dans Herculanum n'a pu rien 
comprendre à ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J. C 
comme nous n'entendons rien à la bête de l'Apocalypse qui a 666... 
sur le front (II), ornement qui serait singulier même pour un mari 
françois; ce qui ne détruit point du tout l'anthenticité de notre ma- 
nuscrit. 3° Qu'on n'a qu'à lire l'histoire incontestable de l'astronomie 
antédiluvienne, par M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley 

pouvoit savoir tout ce qu'il paroit avoir su Enfin je déclare que 

pour trente-six mille raisons, un peu trop longues à déduire, douter 
de Jérémie Shackerley, c'est mériter un auto-da-fé. 



44 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

mer; des inondations, des débordemens, des déluges ; 
des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant 
les montagnes et se précipitant dans les plaines, où 
ils empoisonnent les eaux ; la lumière offusquée par 
des nuages aqueux, par des masses de cendres, par 
des jets de pierres enflammées que poussoient les 
volcans. . . Telle étoit la situation de cette planète encore 
informe. L'anneau seul étoit habitable. Beaucoup plus 
mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit depuis longtems 
des avantages de la nature perfectionnée, sensible, 
intelligente ; mais on y appercevoit les terribles scènes 
dont Saturne étoit le théâtre. 

La forme et la construction de cet anneau parurent 
si singulières à Schakerley, que rien dans l'univers ne 
lui avoit semblé aussi étrange. D'abord notre soleil, 
qui est celui des habitans de ce pays, étoit pour eux 
à peine la trentième partie de ce qu'il nous paroit. Il 
formoit à leurs yeux l'effet que produit sur la terre 
l'étoile du berger, quand elle est dans son plein. Mer- 
cure, Vénus, la terre et Mars, n'y pouvoient point 
être discernés; on y doutoit de leur existence. Jupiter 
seul s'y montroit, à peu de chose près, comme nous 
le voyons ; avec celte différence qu'il présentoit des 
phases comme la lune nous en montre. Il en étoit de 
môme de ses satellites; et de ce concours de variétés 
uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et 
utiles. Curieux en ce que l'on voyoit Jupiter en crois- 
sant, et ses quatre petites lunes tantôt en croissant, 
tantôt en décours, ou les unes à droite, et les autres 
se confondant avec la planète elle-même ; utiles, en 
ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec 
tout son cortège ; ce qui produisoit une multitude 
de points de contact, d'immersions et d'émersions„ 



EROTIKA BIBLION l\5 



successives, qui ne laissoient rien à désirer pour la 
régularité des observations. Ainsi la déduction des 
parallaxes étoit calculée rigoureusement ; en sorte que, 
malgré Téloignement de l'anneau, ou de Saturne ou 
du soleil, qui selon, le docte Jérémie Shackerley, n'est 
guère moins de trois cent treize millions de lieues, 
on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur 
la terre, depuis une infinité de siècles. 

Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, 
se compensoit par celle du globe de Saturne, qui 
n'étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit de sa pla- 
nète principale plus de lumière et de chaleur, que 
nous n'en avons ici-bas ; car enfin cet anneau avoit en 
lui-même, dans son centre, ce globe de Saturne qui 
est neuf cents fois plus gros que la terre, et il en étoit 
éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme 
les trois quarts de la distance de la lune à la terre, 

Autour de l'anneau et à de grandes distances, on 
voyoit cinq lunes qui se levoient quelquefois toutes 
du môme côté. Shackerley prétend qu'il est impossible 
de se former une idée assez magnifique de ce spec- 
tacle. 

Cet anneau si bien situé formoit comme un pont 
suspendu, un arc circulaire; on voyageoit dans tout 
son contour; ainsi l'on faisoit de loin le tour du globe 
de Saturne ; mais de façon que le voyageur avoit 
toujours ce globe du même côté. 

La largeur de cet anneau n'est pas moindre que 
l'épaisseur de notre globe; mais en même tems il 
est assez mince pour que cette épaisseur disparoisse, 
quand il est vu de la terre. C'est ainsi que semble la 
lame d'un couteau, quand on la fixe de loin par le 
plan du tranchant. Shackerley n'ignoroit rien des 



4'j L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



phénomènes qu'on peut connoître ici-bas; mais il s'at- 
lendoit à pouvoir se porter au moins à califourchon 
sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise 
en voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit 
à nos yeux, formoit une distance aussi grande que celle 
de Paris à Strasbourg; car cet exemple donnera plus 
vite et plus exactement l'idée de cette dimension, que 
les mesures itinéraires employées par Shackerley, les- 
quelles ont besoin de quelques milliers de commen- 
taires in-folio, avant que d'être incontestablement éva- 
luées. Ainsi il pôuvoit y avoir de petits royaumes sur 
ce bord intérieur et concave, que les politiques de 
notre globe sauroient bien rendre un théâtre sanglant 
et mémorable d'innombrables glorieuses intrigues s'il 
étoit à leur disposition. Les habitans de cette partie, 
que l'on peut appeler les antipodes du dos extérieur 
de l'anneau, les habitans de l'intérieur, dis-jc, avoient 
ce globe énorme de Saturne suspendu sur leur tête ; 
l'anneau repassoit par-dessus ce globe, et par-delà 
l'anneau gravitoient les cinq lunes. 

Enfin les habitants de l'intérieur voyoient leur droite 
et leur gauche, comme nous voyons les nôtres sur 
la terre ; mais l'horizon de devant, ainsi que celui de 
derrière, éloient bien difïérens de ceux que nous ap- 
pereevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vais- 
seau de vue à cause de la courbure de notre globe; 
dans l'anneau de Saturne, cette courbure est en sens 
contraire : elle s'élève au lieu de s'abaisser ; mais 
comme l'anneau entoure Saturne à la distance de cin- 
quante mille lieues, il en résulte que cet anneau, en 
forme de bourrelet, a au moins cinq cent mille lieues 
de circonférence. Sa courbure s'élève donc impercep- 
tiblement. L'horizon qui s'abaisse sur notre terre, 



EROTIKA BIBLION ^7 



parait pian à l'œil l'espace de quelques lieues ; puis 
il s'élève ud peu ; les objets diminuent ; distincts 
d'abord, ils finissent par se confondre : on n'apperçoit 
plus que les masses; enfin cette terre s'élève dans le 
lointain à des distances énormes toujours en se menai- 
sant; au point que cet anneau, par les illusions de 
l'optique, finit en l'air, devient à l'œil de la largeur 
de notre lune, et s'appercoit à peine dans la partie qui 
se trouve sur la tète de l'observateur; car elle est 
pour lui à plus du double de la distance de la lune à 
la terre, c'est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu 
près. 

J'omets les phénomènes multipliés que produisent 
tous ces corps suspendus par leurs éclipses respec- 
tives ; Sliaekerley les connoissoit sur la terre et les 
avoit bien jugés,. 

Leur ciel éloit comme le nôtre, nulle différence 
pour toutes les constellations ; mais un nombre infini 
de comètes remplissoit l'espace immense et incalcu- 
lable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles qu'on 
soupçonnoit les plus voisines. 

Comme l'attraction du globe de Saturne balaneoit 
en partie celle de l'anneau, la pesanteur y étoit très 
diminuée; on y marchoit sans effort et le moindre 
mouvement transportât la masse; comme une per- 
sonne qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil 
volume d'eau qu'elle occupe, s'y meut par des impul- 
sions insensibles. 

Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s'ef- 
fleurer; ils s'approchoient sans pression, tout y étoit 
presrpie aérien ; les sensations les plus délicates se 
perpét noient sans émousser les organes. On conçoit 
que cette manière d'être infïuoit beaucoup sur le moral 



48 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



des habitants de l'arc planétaire. Aussi l'une des mer- 
veilles qui surprit le plus Shackerley, ce fut la per- 
fectibilité des êtres qui meubloient cet étrange 
anneau ; ils jouissoient de beaucoup de sens qui nous 
sont inconnus ; la nature avoit fait de trop grandes 
avances dans l'appareil de tous ces grands corps, pour 
s'arrêter à cinq sens dans la composition de ceux 
qu'elle avoit destinés à jouir de tous ces spectacles. 

Ici l'embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit 
assez de connoissances pour saisir et tracer les grands 
effets de ces corps variés et suspendus ; il échoua 
quand il voulut peindre des êtres animés. Aussi ne 
trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique 
toute la clarté, tous les détails que l'on conçoit à cet 
ég-ard. Au moins les Abbandonati de Bologne, les 
Resvegliati de Gênes, les Addormentati de Gubio, les 
Disingannuti de Venise, les Acagiati de Rimini, les 
Furfurati de Florence, les Lunatici de Naples, les Ca- 
liginosi d'Ancône, les Insipidi de Pérouse, les Mélan- 
cholici de Rome, les Eœtravaganti de Candie, les 
Ebrii de Syracuse, etc., etc., qui tous ont été consul- 
tés, ont renoncé à rendre la traduction plus claire. Il 
est vrai que l'inquisition civile et religieuse entrent 
peut-être pour quelque chose dans leur embarras. 

Cependant il faut être juste : rien n'est plus diffi- 
cile à donner que l'explication d'un sens qui nous est 
étrang-er. On a des exemples d'aveug-les nés qui, par 
le secours des sens qui leur restoient, ont fait des mi- 
racles de cécité. Eh bien ! l'un d'entr'eux, chimiste, 
musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas 
trouver une autre définition du miroir que celle-ci : 
« C'est une machine par laquelle les choses sont mises 
« en relief hors d'elles-mêmes. » Voyez combien celte 



EROTIKA BIBLION Z$ 



définition, que les philosophes qui l'ont approfondie 
trouvent très-subtile et même surprenante (i), est ce- 
pendant absurde. Je ne connois point d'exemple plus 
propre à montrer l'impossibilité d'expliquer des sens 
dont on est dépourvu ; et cependant toutes les affec- 
tions et les qualités morales dérivent des sens; c'est 
par conséquent sur les observations qui leur sont rela- 
tives que l'on pourroit uniquement fonder ce qu'il y 
auroit à dire sur le moral de ces êtres d'une espèce si 
différente de la nôtre. 

Au reste, il faut espérer que l'habitude où nos 
voyageurs et nos historiens nous ont mis de leur voir 
négliger ou même omettre ce qui n'a trait qu'aux 
mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs 
indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passe- 
port d'une haute antiquité, sans lequel on ne voudroit 
peut-être pas croire un mot de ce qu'il a dit; car il 
étoit pour ses contemporains, et à bien des égards il 
est encore pour nous à peu près dans le cas d'un 



(i) En effet, comme le remarque l'illustre M. d'Alembert, d'après 
l'ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d'idées 
n'a-t-il pas fallu pour y parvenir ? L'aveugle n'a de connoissance 
que par le tact ; il sait qu'on ne peut voir son visage quoiqu'on 
puisse le toucher. « La vue, conclue-t-il ; est donc une espèce de tact 
qui ne s'étend que sur les objets différens du visage et éloignés de 
nous. » Le tact ne lui donne en outre que l'idée du relief. Donc un 
miroir est une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes. 
Ces mots en relief ne sont pas de trop. Si l'aveugle disoit, nous met 
hors de nous-mêmes, il diroit une absurdité de plus; car comment 
concevoir une machine qui puisse doubler un objet? Le mot relief 
ne s'applique qu'à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de 
nous-mêmes, c'est mettre la représentation de la surface de notre 
corps hors de nous. Cette désignation est toujours une énigme pour 
l'aveugle; mais on voit qu'il a cherché à diminuer l'énigme le plus 
qu'il étoit possible. 



50 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

homme, qui n'auroit vu qu'un jour ou deux, et qui se 
trouverait confondu chez un peuple d'aveugles; il 
faudroit certainement qu'il se tût, ou on le prendroit 
pour un fol puisqu'il annoncèrent une foule de mys- 
tères, qui n'en seroient à la vérité que pour le peuple ; 
mais tant d'hommes sont peuple, et si peu sont phi- 
losophes, qu'il n'y a pas de sûreté à n'agir, à ne pen« 
ser, à n'écrire que pour ceux-ci. 

Shackerley a fait cependant quelques observations, 
dont voici les plus singulières. 

Il s'aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne 
ne s'effaçoit point. Les pensées se communiquoient 
parmi eux sans paroles et sans signes. Point d'idiome ; 
par conséquent, rien d'écrit, rien de déposé; et com- 
bien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs ! 
Ces détails prodigieux, innombrables qui nous 
énervent, leur étoient inconnus. Ils avoient toutes les 
facilités possibles pour transmettre leurs idées, pour 
donner une rapidité inconcevable à leur exécution, 
pour hâter tous les progrès de leurs connoissances : 
il sembloit que dans cette espèce privilégiée tout s'exé- 
cutât par instinct et avec la célérité de l'éclair. 

La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit 
avec infiniment plus de fidélité, d'exactitude et de 
précision que par les moyens compliqués et infinis 
que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à aucun 
genre de certitude. 

Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure 
perte sur la terre : dans l'anneau elles form'oient une 
atmosphère toujours agissante à des distances consi- 
dérables, et ces émanations dont Shackerley n'a pu 
donner une idée qu'en les comparant à ces atomes 
qu'on distingue à l'aide du rayon solaire introduit 



EROTIKA. BIBLION 5l 



dans la chambre obscure, ces émanations, dis-je, iv- 
pondoient à toutes les houppes nerveuses du senti- 
ment de l'individu. Semblables aux étamines des 
plantes, aux affinités chimiques, elles s'enlaçoient 
dans les émanations d'un autre individu, lorsque la 
svmpathie s'y rencontroient ; ce qui, comme on peut 
aisément le concevoir, multiplioit à l'infini des sensa- 
tions dont nous ne pouvons nous former qu'une 
image très infidèle. Elles rendoient, par exemple, les 
jouissances de deux amans semblables à celles d'Al- 
phée qui, pour jouir d'Aréthuse, que Diane venoit de 
changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin 
de s'unir plus intimement à son amante, en mêlant 
ses ondes avec les siennes. 

Cette cohésion vive et presque infinie de tant de 
molécules sensibles, produisoit nécessairement dans 
ces êtres un esprit de vie que Sharkerley exprime par 
un mot mozarabe, que l'académie des Innamorati a 
traduit par le mot électrique, quoique les phéno- 
mènes de l'électricité ne fussent point connus dans 
ces temps reculés. 

Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et 
tellement, que les propriétés y seroient devenues à 
charge autant qu'inutiles. On sent qu'où il n'y a point 
de propriété, il y a bien peu d'occasions de disputes, 
d'inimitiés, et que la pins parfaite égalité politique 
règne, à supposer même qu'il faille à de tels êtres un 
système politique. Je ne conçois pas ce qui pourroit 
les troubler, puisque leurs besoins sont plutôt préve- 
nus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur 
manque point et qu'ils n'aient rien à craindre du poison 
de la satiété. 

Dans l'anneau de Saturne, les connoissances se 



5 3 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

transmeltoicnt par l'air à des distances très considé- 
rables, par la même voie que se transmet la lumière 
du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, en sept 
minutes. Une inspiration ou un souffle différemment 
modifié suffisoit pour communiquer une pensée. De 
là résultoit un concours admirable dans les popula- 
tions infinies qui, par cette intelligence, cette harmo- 
nie universellement répandue dans tout l'anneau, ne 
s'occupoient que de leur bonheur commun, lequel 
n'étoit jamais en contradiction avec celui d'aucun 
individu. 

Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, 
jouissoient ainsi d'une paix éternelle et d'un bien-être 
inaltérable. Les arts qui tendent au bonheur et «à la 
conservation de l'espèce, étoient aussi perfectionnés 
qu'il soit possible de l'imaginer et même de le désirer; 
et l'on n'y avoit pas la moindre idée de ces arts des- 
tructeurs enfantés par la guerre. Ainsi les habitans 
de l'anneau n'avoient point passé par ces alternatives 
de raison et de démence, qui ont si prodigieusement 
mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens 
dans la science funeste de faire celui-ci, loin d'être 
admirés chez eux, n'y étoient pas même connus. Les 
plaisirs stériles ou factices n'y régnoient pas plus que 
le faux honneur, et l'instinct de ces êtres fortunés 
leur avoit appris sans effort ce que la triste expérience 
de tant de siècles nous enseigne encore vainement, je 
veux dire que la véritable gloire d'un être intelligent 
est la science, et la paix son vrai bonheur. 

Voilà ce qu'une lecture rapide m'a permis de rete- 
nir du voyage de Shackerley, qu'Habacuc, à la fin de 
son voyage, reprit par les cheveux et déposa en Ara- 
bie d'où il l'avoit enlevé. Quand le développement et 



EROTIKA BIDLION 53 



la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, 
je me propose d'en donner à l'Europe savante une édi- 
tion non moins authentique que celle des livres sacrés 
des Brames, que M. Anquetil a incontestablement 
rapportés des bords du Gange ; car j'ose me flatter de 
savoir presque aussi bien le mozarabique qu'il sait le 
zend ou le pelhvi. 



L'ANÉLYTROIDE 



La Bible est sans contredit l'un des livres les plus 
anciens et les plus curieux qui existent sur la terre. 

La plupart des objections sur lesquelles se fondent 
les personnes qui ne peuvent croire que Moïse ait été 
un interprète divin, me paroissent très-insuffisantes. 
Rien n'a été, par exemple, plus tourné en ridicule que 
la physique des livres saints, laquelle en efïet paroît 
très défectueuse. Mais on ne pense point à l'état de 
cette science dans les premiers âges, pour lesquels 
enfin il falloit que ce livre fût intelligible. La physique 
étoit alors ce qu'elle seroit encore si l'homme n'eût 
jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une 
voûte d'azur, dans laquelle le solekl et la lune sem- 
blent être les astres les plus considérables ; le premier 
produit toujours la lumière du jour et le second celle 
de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d'un côté, 
et disparaître ou se coucher de l'autre, après avoir 
fourni leur course et donné leur lumière pendant un 
certain espace de temps. La mer semble de même 
couleur que la voûte azurée, et l'on croit qu'elle 
louche au ciel lorsqu'on la regarde de loin. Toutes 



56 l'œuvre du comte de Mirabeau 



les idées du peuple ne portent et ne peuvent porter 
que sur ces trois ou quatre notions ; et quelques 
fausses qu'elles soient, il falloit s'y conformer pour se 
mettre à sa portée. 

Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au 
ciel, il étoit naturel d'imaginer qu'il existoit des eaux 
supérieures et des eaux inférieures, dont les unes 
remplissoient le ciel et les autres la mer; et que pour 
soutenir les eaux supérieures, il existoit un firma- 
ment; c'est-cà-dire, un appui, une voûte solide et 
transparente, au travers de laquelle on appercevoit 
l'azur des eaux supérieures. 

Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse : 
« Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et 
« qu'il sépare les eaux d'avec les eaux ; et Dieu fit le 
« firmament et sépara les eaux qui étoient sous le 
« firmament de celles qui étoient au-dessus du firma- 
« ment, et Dieu donna au firmament le nom de ciel... 
« Et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament 
« le nom de mer. » 

Il est évident que c'est à ces idées qu'il faut rappor- 
ter : i° les cataractes du ciel, les portes, les fenêtres 
du firmament solide, qui s'ouvrirent lorsqu'il fallut 
laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la 

terre. 

2° L'origine commune des poissons et des oiseaux, 
les premiers produits par les eaux inférieures, les 
oiseaux par les eaux supérieures, parce qu'ils s'appro- 
chent dans leur vol de la voûte azurée, que le peuple 
n'imagine pas être élevée beaucoup plus que les 
nuages. 

De même, ce peuple croit que les étoiles sont atta- 
chées à la voûte céleste comme des clous : plus petites 



EROTIKA BIBLION 07 



que la lune, infiniment plus petites que le soleil. Il ne 
distingue les planètes des étoiles fixes que par le nom 
Serrantes. C'est sans doute par cette raison qu'il 
n'est fait aucune mention des planètes dans tout le 
récit de la création. Tout y est représenté relative- 
ment à V homme vulgaire, auquel il ne s'agissoit pas 
de démontrer le vrai système de la nature, et qu'il 
suffisoit d'instruire de ce qu'il devoit à l'Être suprême, 
en lui montrant ses productions comme bienfaits. 
Toutes les vérités sublimes de l'organisation du 
monde, si l'on peut parler ainsi, ne doivent paroître 
qu'avec le temps, et l'Être souverain se les réservoit 
peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller 
l'homme à lui, lorsque sa foi, déclinant de siècles en 
siècles, seroit timide, chancelante et presque nulle; 
lorsqu'éloigné de son origine, il finiroit par l'oublier; 
lorsqu'accoutumé au grand spectacle de l'univers, il 
cesseroit d'en être touché, et oseroit d'en mécon- 
noitre l'Auteur. Les grandes découvertes successives 
rafermissent, agrandissent l'idée de cet Être infini 
dans l'esprit de l'homme. Chaque pas qu'on fait dans 
la nature produit cet effet, en rapprochant du Créa- 
teur. Une vérité nouvelle devient un grand miracle, 
plus miracle, plus à la gloire du grand Être, que 
ceux qu'on nous cite, parce que ceux-ci, lors même 
qu'on les admet, ne sont que des coups d'éclat que 
Dieu frappe immédiatement et rarement ; au lieu que 
dans les autres il se sert de l'homme même pour 
découvrir et manifester ces merveilles incompréhen- 
sibles de la nature, qui, opérées à tout instant, 
exposées en tout temps et pour tous les temps à 
sa contemplation, doivent rappeler incessamment 

l'homme à son Créateur, non-seulement par le spec- 

4 



58 l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 

tacle actuel, mais encore par ce développement suc- 
cessif. 

Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains 
devroient nous apprendre. Le grand art est de lier 
toujours la science et la nature, avec celle de la théo- 
logie, et non de faire heurter sans cesse des choses 
saintes et la raison, les croyans fidèles et les philo- 
sophes. 

Une des sources du discrédit où les livres saints 
sont tombés (I), ce sont les interprétations forcées, 
que notre amour-propre, si orgueilleux, si absurde, 
si rapproché de notre misère a voulu donner à tous 
les passages que nous ne pouvons expliquer. De là 
sont nés les sens figurés, les idées singulières et 
indécentes, les pratiques superstitieuses, les coutumes 
bizarres, les décisions ridicules ou extravagantes 
dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines 
se sont élayées tour-à-tour des passages rebelles aux 
interprètes, qui s'évertuent, s'obstinent et ne doutent 
de rien; comme si l'Être suprême n'avoit pas pu 
donner à l'homme des vérités, qu'il ne devoit con- 
noilre, savoir, approfondir, que dans les siècles à 
venir. Du moment où vous admettez que la Bible est 
faite pour l'univers, songez que l'on fait aujourd'hui 
bien des choses que l'on ignoroit il y a quarante 
siècles et que dans quarante mille autres années, on 
saura des faits que nous ignorons. Pourquoi donc 
vouloir juger par anticipation? Les connoissances 
sont graduelles et ne se développent que par une 
marche insensible, que les révolutions des empires et 
de la nature retardent ou ralentissent. Or l'intelli- 
gence de la Bible, qui existe depuis un si grand 
nombre de siècles, qu'il y a bien peu de choses à citer 



EllOTIK.V BIBLION 09 



d'une aussi haute antiquité, demande peut-être encore 
un long- période d'efforts et de recherches. 

L'un des articles de la Genèse qui a singulièrement 
aiguisé l'esprit humain (II), c'est le verset 27 du cha- 
pitre I : 

« Dieu créa l'homme à son image, il les créa mâle 
« et femelle. » 

Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé 
Adam and rogyne; car au verset suivant (verset 28), 
il dit à Adam : « Croissez et multipliez-vous ; rem- 
plissez la terre. » 

Ceci fut opéré le sixième jour; ce n'est que le sep- 
tième que Dieu créa la femme; ce que Dieu fit entre 
la création de l'homme et celle de la femme est 
immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu'il avoit 
créé : animaux, plantes, etc. Tous les animaux com- 
parurent devant Adam. 

( 1) « Adam les nomma tous : et le nom qu'Adam 
donna à chacun (III) des animaux est son nom véri- 
table. » 

(2) « Adam appela donc tous les animaux d'un 
nom qui leur étoit propre, tant les oiseaux que les 
bêtes, etc. » 

Jusqu'ici la femme n'a point paru; elle est incréée ; 
Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul 
et se multiplier. 

Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a 
pi réunir en lui les deux sexes, il suffit de réfléchir 
sur ce que peuvent être ces jours dont l'Ecriture 



(1) Chap. II, v. 19. 

(2) Ibid., v. 20. 



GO L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

parle; ces six jours de la création, ce septième jour 
du repos, etc. 

On ne peut être que véritablement affligé, que pres- 
que tous nos théologiens, tous nos mangeurs d'images 
abusent de ce grand, de ce saint nom de Dieu ; on est 
blessé toutes les fois que l'homme le profane et qu'il 
prostitue l'idée du premier Être, en la substituante 
celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre 
dans le sein de la nature, et plus on respecte profon- 
dément son Auteur; mais un respect aveugle est 
superstition ; un respect éclairé est le seul qui con- 
vienne à la vraie religion, et pour entendre sainement 
les premiers faits que l'interprète Divin nous a trans- 
mis, il faut, ainsi que l'observe l'éloquent Buffon, 
recueillir avec soin ces rayons échteppés de la lumière 
céleste. Loin d'offusquer la vérité, ils ne peuvent qu'y 
ajouter un nouveau degré de splendeur. 

Cela posé, que peut-on entendre par les six jours 
que Moïse désigne si précisément, en les comptant 
lès uns après les autres, sinon sicc espaces de temps , 
six intervalles de durée? Ces espaces de temps indi- 
qués par le nom de jours, faute d'autres expressions, 
ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours 
actuels, puisqu'il s'est passé successivement trois de 
ces jours avant que le soleil ait été créé. Ces jours 
n'étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse 
l'indique clairement en les comptant du soir au 
matin ; au lieu que les jours solaires se comptent et 
doivent se compter du matin au soir. Ces six jours 
n'étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux 
entr'eux ; ils étoient proportionnés à l'ouvrage. Ce ne 
sont donc que six espaces de teins. Donc Adam ayant 
été créé hermaphrodite le sixième jour, et la femme 



EROTIKA BIBLION 6l 



n'ayant été produite qu'à la fin du septième, Adam a 
pu procréer en lui-même et par lui-môme tout le 
tems qu'il a plu à Dieu de placer entre ces deux 
époques. 

Cet état d'androgénéité n'a pas été inconnu aux 
philosophes du paganisme, à ses mythologues, ni 
aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu qu'Adam fut créé 
homme d'un côté, femme de l'autre ; composé de deux 
corps que Dieu ne fît que séparer. Ceux-là, comme 
Platon, l'ont fait de figure ronde, d'une force extraor- 
dinaire ; aussi la race qui en provint voulut déclarer 
la guerre aux dieux. — Jupiter, irrité, les voulut 
détruire. — Mais il se contenta d'affaiblir l'homme en 
le dédoublant, et Apollon étendit la peau qu'il noua au 
nombril... De là le penchant qui entraîne un sexe vers 
l'autre par l'ardeur qu'ont les deux moitiés pour se 
rejoindre et l'inconstance humaine, par la difficulté 
qu'a chaque moitié de rencontrer sa correspondante. 
Une femme nous paroît-elle aimable? nous la prenons 
pour cette moitié avec laquelle nous n'eussions fait 
qu'un tout; le cœur nous dit : la voilà, c'est elle; 
mais à l'épreuve, hélas ! trop souvent ce ne l'est point. 

C'est sans doute d'après quelques-unes de ces idées 
que les Basilitiens et les Carpocratiens prétendirent 
que nous naissions dans l'état de nature innocente, 
tels qu'Adam au moment de la création, et par consé- 
quent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le 
mariage, soutenoient que l'union conjugale n'auroit 
jamais eu lieu sur la terre sans le péché; regardoient 
la jouissance des femmes en commun comme un 
privilège de leur rétablissement dans la justice 
originelle, et pratiquoient leurs dogmes dans un 
superbe temple souterrein, échauffé par des poêles, 



62 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes; 
là, tout leur étoit permis, jusqu'aux unions que nous 
nommons adultère et inceste, dès que l'ancien ou le 
chef de leur société avoit prononcé ces paroles de la 
Genèse : Croissez et multiplies. 

Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième 
siècle; il prêchoit ouvertement que la fornication et 
l'adultère étoient des actions méritoires; et les plus 
fameux d'entre ces sectaires furent appelles les 
Turlupins en Savoie. Plusieurs sa vans font remonter 
l'origine de ces sectes à Muacha inere d'Afa, roi de 
Juda, grande prêtresse de Priape : c'est dater de loin, 
comme on voit. 

Cette double vertu d'Adam paroit encore avoir été 
indiquée dans la fable de Narcisse qui, épris de 
l'amour de lui-même, veut jouir de son image, et 
finit par s'assoupir en échouant à l'ouvrage (t). 

Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les 
jouissances contre notre nature actuelle, ont don;;é 
lieu à une grande question ; à savoir : an imper- 
forata millier possit conciptre ? « Si une fille 
imperforée peut se marier ? » 

On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, 
savans jésuites, ont approfondi cette question, et 
qu'ils ont été pour l'affirmative; l'œuvre de Dieu, 
disent-ils, ne peut en aucun cas exister d'une manière 
contraire aux fins de la nature; une fille privée de la 
vulve en apparence, doit donc trouver dans l'anus 



([) Telle est l'origine même du mot de narcisse, lequel vient de 
Napxî] (narcè), assoupissement ; de là le narcisse fut la fleur chérie 
des divinité infernales; de là vient aussi que l'on offroit ancienne- 
ment les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu'elles engour- 
dissaient, assoupissaient les scélérats. 



EROTIKA BIBLION 63 



des ressources pour remplir le vœu de la repro- 
duction, la première et la plus inséparable des 
fonctions de notre existence. 

Cucufe et Tournemine ont été attaqués ; cela devoit 
être; mais le savant Sanchez (IV), Espagnol, qui a 
étudié trente ans de sa vie ces questions assis sur un 
siège de marbre, qui ne mangeoit jamais ni poivre, 
ni sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour 
diner, tenoit toujours ses pieds en l'air (i), Sanchez a 
défendu ses confrères avec une éloquence dont on ne 
croiroit pas une pareille matière susceptible. Néan- 
moins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, 
que les papes ont fait un cas réservé aux jeunes fdles 
qui tenteroient cette voie faute d'autres; jusqu'à ce 
que Benoit XIV, éclairé par les découvertes de la 
Facuté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé, et 
permis l'usag-e de la parte-poste dans le sens des 
pères Cucufe et Tournemine. 

En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l'acadé- 
mie de chirurgie, a soutenu, en 1706, la question sur 
les bancs; il a prouvé que les anélytroïdes pouvoient 
concevoir, et des faits consignés dans sa thèse, impri- 
mée avec privilège, le démontre. Malgré cette 
authenticité le parlement ne manqua pas de dénoncer 
la thèse de M. Louis, comme contraire aux bonnes 
mœurs. Il fallut que ce grand et non moins ingénieux 
et malin chirurgien recourut aux casuites à la 



(i) Salem, Piper, acorem ? espuebai. Mensœ vero aecumbebat % aUer- 
nis semper pedibus sublatis. Voyez Elogium Thom. Sanchez, imprimé 
à la tête de l'ouvrage De tnatrimonio. A Anvers, chez Murss, 1G02, 
in-folio. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions 
qu'a agitées ce théologien, et bien d'autres, cherchez la vingt-unième 
dispute de son second livre. 



64 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

Sorbonnc ; alors il montra facilement que le parle- 
ment prononçoit sur une question, qui n'est pas plus 
de sa compétence que l'émétique. Et le parlement ne 
donna aucune suite à la dénonciation. 

Il est résulté de tout cela une vérité très-importante 
pour la propagation de l'espèce humaine, et non 
moins singulière pour le commun des lecteurs : c'est 
que beaucoup de jeunes femmes stériles sont auto- 
risées, et doivent même en conscience tenter les deux 
voies, jusqu'à ce qu'elles se soient assurées de la 
véritable route que le Créateur a mise en elles. 



L'ISCHA 



Marie Schurmann a proposé ce problême : L'étude 
des lettres convient-elle à une femme ? 

Schurmann soutient l'affirmative, veut que la 
femme n'excepte aucune science, pas même la théo- 
logie, et prétend que le beau sexe doit embrasser la 
science universelle, parce que l'élude donne une 
sagesse qu'on n'achète point par les secours dange- 
reux de l'expérienee ; et que lors même qu'il en coûte- 
roît quelque chose à l'innocence, il seroit à propos de 
passer pardessus de certaines réserves, en faveur de 
cette prudence précoce, qui d'ailleurs se trouvera 
fécondée par l'étude, dont les méditations affoiblis- 
sent ou redressent les penchans vicieux, et diminuent 
le danger des occasions. 

L'éducation des femmes est si négligée chez tous 
les peuples, même chez ceux qui passent pour les 
plus policés, qu'il est bien étonnant qu'on en compte 
un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition 
et leurs ouvrages. Depuis le livre des femmes illus- 
tres de Boccace, jusqu'aux énormes in-4° du minime 
Hilarion Coste, nous avons en ce genre un grand 
nombre de nomenclatures; et YVolf a donné un 



66 l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 

catalogue des femmes célèbres, à la suite des fragmens 
des illustres Grecques, qui ont écrit en prose (i). Les 
Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de 
l'Europe moderne ont eu des femmes savantes. 

Il est donc étonnant que divers préjugés contre la 
perfectibilité des femmes se soient établis sur le 
prétendu rapport de V excellence de V homme sur la 
femme. Plus on approfondit ce fait si singulier (car 
il l'est infiniment que l'objet de l'adoration des 
hommes soit par-tout leur esclave), plus on remarque 
qu'il est principalement fondé sur le droit du plus 
fort, l'influence des systèmes politiques, et sur-tout 
celle des religions; car le christianisme est la seule 
qui conserve à la femme, d'une manière nette et 
précise, tous les droits de l'égalité. 

Je n'ai nulle envie de recommencer les discussions 
que Pozzo a peu galamment appellées paradoxes 
dans son ouvrage intitulé : La femme meilleure que 
l'homme. Mais il est si naturel, quand on considère le 
prix de ce don du ciel qu'on appelle la beauté, c'e se 
pénétrer de cette vive et touchante image, qu'on en 
devient bientôt enthousiaste : et lorsqu'on lit ensuite 
les livres saints, on n'est plus étonné que la femme 
soit le complément des œuvres de Dieu ; qu'il ne 
l'ait produite qu'après tout ce qui existe ; comme s'il 
avoit voulu annoncer qu'il alloit clore son ouvrage 
sublime par le chef-d'œuvre de la création. C'est dans 
ce point de vue, plus religieux que philosophique 
peut-être, que je veux considérer la femme. 

Ce n'est pas avec impétuosité que l'univers a été 



(i) n a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges 
qu'elle a reçus. 



EROTIKA BIBLION 67 



créé. Il a été fait à plusieurs fois, afin que son mer- 
veilleux ensemble prouvai que si la volonté seule du 
grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la 
matière, du temps, de l'action et de l'entreprise. 
L'éternel Géomètre agit sans nécessité, comme sans 
besoin ; il n'est jamais ni contraint, ni embarrassé. 
On voit, pendant les six espaces de la création, qu'il 
tourne, façonne, meut la matière sans peine, sans 
efforts ; et quand une chose dépend d'une autre, 
quand, par exemple, la naissance et l'accroissement 
des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce 
n'est que pour indiquer la liaison de toutes les parties 
de l'univers, et développer sa sagesse par ce mer- 
veilleux enchaînement. 

Mais tout ce qu'enseigne la Bible sur la création de 
l'univers n'est rien en comparaison de ce qu'elle dit 
sur la production du premier être raisonnable. Jus- 
qu'ici tout a été fait à commandement; mais quand 
il s'agit de créer l'homme, le système change, et le 
langage avec lui. Ce n'est plus cette parole impérieuse 
et subite; c'est une parole plus réfléchie et plus douce, 
quoique moins efficace; Dieu tient un conseil en lui- 
même, comme pour faire voir qu'il va produire un 
ouvrage qui surpassera tout ce qu'il a créé jusqu'a- 
lors. Faisons l'homme, dit-il. Il est évident que Dieu 
parle à lui-même. C'est une chose inouïe dans toute 
la Bible, qu'aucun autre que Dieu ait parlé de lui- 
même en nombre pluriel : Faisons. Dans toute l'écri- 
ture, Dieu ne parle ainsi que deux ou trois fois; et 
ce langage extraordinaire ne commence à paroitre 
que lorsqu'il s'agit de l'homme. 

Celte création faite, il se passe un temps considé- 
rable avant que ce nouvel être, à double sexe, reçoive 



G8 l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 

le souffle de vie; ce n'est qu'à la septième époque. 
Adam a existé longtemps dans l'état de pure nature, 
et n'ayant que l'instinct des animaux ; mais quand 
le souffle lui fut inspiré, Adam se trouvant le roi 
de la terre, il usa de sa raison, et nomma toutes 
choses. 

Voilà donc deux créations bien distinctes : celle de 
l'homme, celle de son esprit; et c'est ici seulement 
que paroît la femme. Elle n'est pas créée du néant 
comme tout ce qui a précédé ; elle sort de ce qui exis- 
toit de plus parfait; il ne resloit plus rien à créer; 
Dieu extrait d'Adam le plus pur de son essence, pour 
embellir la terre de l'être le plus parfait qui eut 
encore paru; de celui qui complétoit l'œuvre sublime 
de la création. 

Le mot dont le législateur hébreu se sert pour 
exprimer cet être, revient à virago (i), que le Fran- 
çois ne peut pas traduire, que le mot femme n'ex- 
prime point, et qui ne peut se sentir que par l'idée 
de puissance de l'homme. Car vir signifie homme, 
et ago j'agis. Autrefois on disoit vira (2), et non 
virago. Mais les Septante ont prétendu que par le 
mot vira le sens de l'hébreu n'étoit pas rendu, ils ont 
ajouté ago (3). 

Je ne m'étonne donc point que Schurmann relève 
autant la condition du beau sexe, et s'indigne contre 
les sectes qui la dépriment. La parabole dont l'écri- 
ture se sert en formant la femme de la côte d'Adam, 



(1) Gen., ch. II, v. 23. 

(2) Vira de vir. 

(3) L'allemand a conservé l'ancien rit dans mannin, qui vient de 
manu. 3Iannin est le vira, et non le virago. Man wird sie mannin 
hiissen. (Gen., II, v. 23.) 



EROTIKA BIBLION 69 



n'a d'autre objet que celui de montrer que cette 
nouvelle créature ne fera qu'un avec la personne 
de son mari, qu'elle est son âme et son tout. La 
tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions 
d'égalité. 

Ces notions furent bien distinctes dans le paga- 
nisme, puisque les anciens associèrent les deux sexes 
à la divinité : voilà ce qui est bien constaté indépen- 
damment de tout système sur la mythologie. Si les 
païens mettoient l'homme dès le moment de sa nais- 
sance sous la garde de la puissance, de la fortune, de 
l'amour et de la nécessité, car c'est là ce que veulent 
dire Dynamis, Tijché, Eros et Ananchë, ce n'étoit 
probablement qu'une allégorie ingénieuse pour expri- 
mer notre condition : car nous passons notre vie à 
commander, à obéir, à désirer et à poursuivre. Autre- 
ment, c'eût été confier l'homme à des guides bien 
extravagans ; car la puissance est la mère des injus- 
tices, la fortune celle des caprices; la nécessité pro- 
duit les forfaits, et l'amour est rarement d'accord 
avec la raison. 

Mais quelque enveloppés que puissent être les 
dogmes du paganisme, il n'y a point de doutes sur 
la réalité du culte des divinités principales, et celui 
de Junon, femme et sœur du maître des dieux, fut 
un des plus universels et des plus révérés. Cette épi- 
thete de femme et de sœur montre assez sa toute- 
puissance : celle qui donne les loix peut les enfreindre. 
Ce secret célèbre et non moins commode de recouvrer 
sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus 
au Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes 
de ce pouvoir qui légitime tout chez les dieux, 
comme chez les hommes. Le tableau des vengeances 



70 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propa- 
geoit la terreur qu'inspiroit celte formidable déesse. 
L'Europe, l'Asie, l'Afrique, les peuples barbares (i) 
comme les policés, l'honorèrent et la craignirent à 
l'envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse, 
fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde 
avec son époux, assistant à tous ses conseils, et 
redoutée de lui-même. 

Un hommage si universel qui n'est pas sans doute 
le plus flatteur que l'on ait rendu à la beauté faite 
pour séduire et non pour effrayer, prouve du moins 
que dans les idées des premiers hommes le trône du 
monde fut partagé entre les deux sexes (2). Un écri- 
vain illustre, du siècle passé, a été plus loin; il n'a 
pas fait difficulté de dire que cette prééminence de 
Junon sur les autres dieux étoit la véritable force 
d'où provenoient les excès d'adoration où des chré- 
tiens sont tombés envers la sainte Vierge. Erasme 
lui-même a prétendu que la coutume de saluer la 
Vierge en chaire, après l'exorde du sermon, venoit 
des anciens. En général, les hommes cherchent à 
joindre aux idées spirituelles du culte, des idées sen- 
sibles qui les flattent, et qui bientôt après étouffent 
les premières. Ils rapportent, et sont bien forcés de 
rapporter tout à leurs idées; puisqu'ils ne peuvent 



(1) Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la 
Germanie sous le titre deDéesse-mere. 

(2) On retrouveront dans l'antiquité beaucoup d'usages qui confir- 
meroient celte opinion. ALacédémone, par exemple, quand onalloit 
consommer le mariage, la femme mettoit un habit d'homme, parce 
que c'est la femme qui met les hommes au monde. 

En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, 
la femme avoit l'autorité du mari. (Dicd. d. Sic, I. I, oh. XXVII), 
etc., etc. 



EROTIK.V BIBLION 71 



saisir qu'en raison de ces idées; or ils savent qu'en 
tout pays on ne tire de la boue et de l'affection des 
rois rien autre chose que ce qu'ont résolu leurs 
ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envi- 
sagent la cour céleste sur le modèle des autres. De là 
le culte de la Vierge bien plus approprié à l'esprit 
humain que celui du grand Être; aussi inexplicable 
qu'incompréhensible. 

Aussi lorsque le peuple d'Ephese eut appris que 
les pères du concile avoient décidé que l'on pourroit 
appeler la Vierge Sainte, il fut transporté de joie. 
Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages 
singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et 
J.-C. n'eut plus d'offrandes. Celte ferveur n'a jamais 
cessé entièrement. Il y a en France trente-trois 
cathédrales dédiées à la Vierge, et trois métropoli- 
taines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa 
famille, son royaume. A la naissance de Louis XIV 
il envoya le poids de l'enfant en or à Notre-Dame 
de Lorette, qu'on peut, sans impiété, croire s'être 
très-peu mêlée de la grossesse d'Anne d'Autriche. 

Quelque chose de plus singulier que tout cela, 
c'est que dans le second siècle de l'église, on fit le 
Saint-Esprit du sexe féminin. En effet, rouats 
iouach, qui en hébreu veut dire esprit, est féminin, 
et ceux qui furent de ce sentiment s'appelèrent les 
Eliésaïtes. 

Sans donner aucun prix à celle opinion erronée, 
je remarquerai que les Juifs mont jamais eu d'idées 
du mystère de la Trinité. Les apôtres mêmes ont été 
fortement persuadés du dogme de l'unité de Dieu 
sans modifications; ce n'est que dans les derniers 
momens que J. C. leur a révélé ce mystère. Or, quand 



72 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

Dieu a voulu envoyer sur la terre l'une des trois per- 
sonnes de la Trinité, il pouvoit l'envoyer sans l'in- 
carner ; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou 
du Saint-Esprit, comme du Fils ; il pouvoit l'incarner 
dans un homme comme dans une fille. Le choix divin 
semble une sorte de préférence ou d'attention pour 
la femme. J. C. a eu une mère, il n'a point eu de 
père. La première personne à qui il parla fut la 
Samaritaine; la première à laquelle il se montra 
après sa résurrecton fut Marie-Madeleine, etc. (I). 
Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une 
prédilection bien honorable à leur sexe. 

Mais l'hommage vraiment flatteur pour lui, l'in- 
vention vraiment utile pour les sociétés, seroit que 
l'on trouvât les moyens les plus propres à rendre 
la beauté, la récompense de la vertu, à l'en animer 
elle-même, pour que tous les hommes fussent excités 
à faire le bien de leurs frères, et par les plaisirs de 
l'àme et par ceux des sens, pour que toutes les facul- 
tés dont l'Être suprême a doué notre espèce, concou- 
russent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes 
loix. Il n'est pas absolument impossible d'arriver un 
jour à ce but, si vivement désiré par le patriotisme, 
par la sagesse, par la raison; mais Dieu, combien 
nous en sommes loin encore ! 



LA TROPOIDE 



La dépravation des mœurs, la corruption du cœur 
humain, les égaremens de l'esprit de l'homme sont 
des textes tellement rebattus par nos rigoristes, que 
l'on croiroit que le siècle actuel est l'abomination de 
la désolation ; car la langue françoise ne fournit au- 
cune expression énergique que nos sermoneurs ne 
nous prodiguent. Cependant si l'on veut jeter un 
coup-d'œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là 
même qu'on nous offre pour modèles, je doute que 
l'on trouve beaucoup à regretter. Nos manières et nos 
mœurs, par exemple, valent bien celles du peuple de 
Dieu ; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs, 
s'ils vovoient parmi nous une corruption aussi sale 
que celle qui se rapproche du beau siècle des pa- 
triarches. 

Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, 
bienfaisantes ; mais ces loix assises sur le tabernacle 
et dont le but paroit avoir été de lier la société des 
Hébreux entr'eux par la société de l'homme avec 
Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, 
chéri, préféré, étoit bien plus infirme que tout autre, 
comme nous le montrerons dans la suite de cet 
article. 



24 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

On ne réfléchit point assez que tout est relatif. 
Aucun établissement ne peut marcher selon l'esprit de 
son institution, s'il n'est dirigé par la loi du devoir, 
qui n'est autre chose que le sentiment de ce devoir. 
Le véritable ressort de l'autorité est dans l'opinion et 
dans le cœur des sujets ; d'où il suit que rien ne peut 
suppléer aux mœurs pour le maintien du gouverne- 
ment : il n'y a que les gens de bien qui sachent admi- 
nistrer les loix; mais il n'y a que les honnêtes gens 
qui sachent véritablement leur obéir. Car outre qu'il 
est très-facile de les éluder, outre que ceux dont elles 
sont l'unique conscience sont très loin de la vertu et 
même de la probité, celui qui brave les remords sait 
braver les supplices, châtimens bien moins longs que 
le premier, auquel on peut d'ailleurs toujours espérer 
d'échapper. Mais quand l'espoir de l'impunité suffit 
pour encourager à enfreindre la loi, ou quand on est 
content pourvu qu'on l'ait éludée, l'intérêt général 
n'est plus celui de personne, et tous les intérêts parti- 
culiers se réunissent contre lui ; les vices ont alors 
infiniment plus de force pour énerver les loix, que les 
loix pour réprimer les vices. On finit par n'obéir au 
législateur qu'en apparence. A cette époque, les meil- 
leures loix sont les plus funestes, puisque si elles 
n'existoient pas, elles seroient une ressource que l'on 
«iiroit encore. Foible ressource cependant! Car les 
!oix plus multipliées sont plus méprisées et de nou- 
veaux surveillans deviennent autant de nouveaux 
infracteurs. 

L'influence des loix est donc toujours proportion- 
nelle à celle des mœurs ; c'est une vérité connue et 
incontestable ; mais ce mot de mœurs est bien vague 
et demanderoit une définition. 



EROTIKA BIBLION 



Les mœurs sont et doivent être très variables d'une 
contrée à l'autre, absolument relatives à l'esprit natio- 
nal et à la nature du gouvernement. Le caractère des 
administrateurs y influe beaucoup aussi, et c'est dans 
tous ces rapports qu'il faut les envisager. Si le prix 
de la vertu, par exemple, est celui du brigandage ; si 
les hommes vils sont accrédités, les dignités prosti- 
tuées, le pouvoir ravalé par ses dispensateurs, les 
honneurs déshonorés, il est certain que la contagion 
gagnera tous les jours, que le peuple s'écriera en 
gémissant : mes maux ne viennent que de ceux que 
je paie pour m'en garantir : et que pour s'étourdir il 
se précipitera dans la corruption que l'on provoquera 
de toutes parts pour étouffer ses murmures. 

Si au contraire les dépositaires de l'autorité dé- 
daignent l'art ténébreux de la corruption et n'attendent 
leurs succès que de leurs efforts, et la faveur publique 
que de leurs succès, les mœurs seront bonnes et sup- 
pléeront au génie du chef; car plus l'esprit public a 
de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L'am- 
bition même est mieux servie par le devoir que par 
l'usurpation, et le peuple, convaincu que ses chefs ne 
travaillent que pour son bonheur, les dispense par sa 
docilité de travailler à l'affermissement du pouvoir. 

J'ai dit que les mœurs dévoient être relatives à la 
nature du gouvernement; c'est donc encore sous ce 
point de vue qu'il faut en juger. En effet, dans une 
république qui ne peut subsister que par l'économie, 
la simplicité, la frugalité, la tolérance, l'esprit d'ordre, 
d'intérêt, d'avarice même, doit dominer, et l'État sera 
en danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre 
les mœurs. 

Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté 



76 l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 



sera regardée comme un si grand bien, et comme un 
bien toujours si menacé que toute guerre, toute opé- 
ration entreprise pour la soutenir, pour étendre ou 
défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de 
contradicteurs. Le peuple sera fier, généreux, opi- 
niâtre ; et la débauche et le luxe le plus effréné n'éner- 
veront pas l'esprit public. 

Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus 
sévère, le plus complet des despotismes, si le beau 
sexe n'y donnoit pas le ton ; la galanterie, le goût de 
tous les plaisirs, de toutes les frivolités est tout natu- 
rellement et sans danger le caractère national; et les 
déclamations vagues sur ces imperfections morales 
sont vides de sens. 

Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et 
quelques-uns de nos usages comparés avec ceux de 
plusieurs grands peuples, doivent paroître si détes- 
tables (i). 

On voit au premier coup d'oeil dans le lévitique à 
quel degré le peuple juif étoit corrompu. On sait que 
ce mot lévitique vient de Léoi, qui étoit le nom de la 
tribu séparée des autres, comme étant spécialement 
consacrée au culte ; d'où sont venus les lévites ou 
prêtres, et l'habillement d'aujourd'hui qui porte ce 
nom, sans être un monument bien authentique de 
notre piété. Moïse traite dans ce livre des consécra- 
tions, des sacrifices, de l'impureté du peuple, du 
culte, des vœux, etc. 

J'observerai en passant que la forme de la consé- 
cration chez les Hébreux étoit singulière. Moïse fit 

(i) On verra ci-après dans la Linguanmanie des choses plus frap- 
pantes encore que les mœurs du peuple de Dieu que nous allons 
exposer. 



EROTIKA BIBLION 77 



son frère Aaron grand-prêtre. Pour cet effet il égorgea 
un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit sur 
l'extrémité de l'oreille droite d'Aaron et sur ses pouces 
droits. Si l'on voyoit aujourd'hui le cardinal de Rohan 
consacrer dans la chapelle l'évéque de Senlis, et lui 
porter avec le doigt du sang tout chaud sur le bout 
de l'oreille (i), on ne pourroit guère s'empêcher de se 
rappeler la gravure de l'abbé Dubois sous la régence; 
on le voyoit à genoux aux pieds d'une fille qui prenoit 
de ce sale écoulement qui affligent les femmes tous les 
mois, pour lui en rougir la calotte et le faire cardinal. 

Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur 
la gonorrhée à laquelle les Hébreux étoient fort su- 
jets. La gonorrhée et la lèpre n'étoient pas leurs 
moins désagréables impuretés : et ils en avoient assez 
de réelles, sans en créer tant d'imaginaires. Par 
exemple, une femme étoit plus impure pour avoir 
mis au monde une fille plutôt qu'un garçon (2). Voilà 
une singularité aussi peu raisonnable que bizarre. 

Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la 
forme des chèvres (3) ; ces démons mal appris usoient 
là d'une vilaine métamorphose. 

Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit main-forte 
à son père (4) : nous ne portons pas encore à ce degré 
l'amour filial. Un frère voyoit sans scrupule sa sœur 
dans la plus profonde intimité (5). 

L T n grand-père habitoit avec sa petite-fille (G). Ce 
qui n'étoit pas très-anacréontique. 

(1) Lév., ch. VIII, v. 24. 

(2) Ibid., ch. XII, v. 5. 

(3) Ibid., ch. XXII, v. 7. 

(4) Ibid., ch. XVIII, v. 7. 
15) Idem, v. 9. 

(6) Id., v. 10. 



7& L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

On couclioit avec sa tanle (i), avec sa bru (2), avec 
sa belle-sœur (3), ce n'étoient là que peccadilles; 
enfin on jouissoit de sa propre fille (4). 

Les hommes se polluoient devant la statue de Mo- 
loeli (5), puis on trouva que cette semence inanimée 
n'étoit pae digne de la statue ; on finit par lui offrir en 
sacrifice l'enfant tout venu. 

Les hommes se servoient de femmes entr'eux (G) 
comme les pages du récent. 

Ils usoient de toutes les bêtes (7) et le beau sexe se 
faisoit servir par les ânes, les mulets, etc. (8). Ce qui 
étoit d'autant plus mal-honnête que l'on paroissoit 
avoir formé la tribu des prêtres de manière à inté- 
resser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point 
lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les 
lépreux ; ceux qui avoient le nez trop petit, tors, etc., 
il falloit un beau nez (9). 

On voit par cet échantillon ce qu'étoient les mœurs 
du peuple de Dieu; il est certain qu'on ne peut les 
comparera nos manières. Mais il ne me paroit pas 
que d'après cette esquisse d'un parallèle, qu'on pour- 
roit pousser beaucoup plus loin, il y ait tant à se 
récrier sur ce qui se passe de nos jours. 



(1) Lév., chnp. XVIII, v. 12. 

(2) Id., v. i5. 

(3) Id., v. 16. 

(4) W., v. 17. 

(5) Id., v. 2r. De femine luo non dabis idole Moloch, et ch. XX, 
v. 3 : Qui polluerit sanctuarium. 

(6) Lév., ch. XVIII, v. 22. Cum masculo coi'lu fœmineo. 

(7) Id., v, 23. Omni pécore. 

(8) Millier jamento. Et l'on sait que dans l'Écriture sainte, jumen~ 
(uni veut dire bêles d'aides : adjuvantes : d'où jument. 

(9) Lévit., ch. XXI, v. 18. 



EROTIKA BIBLIOX 79. 



Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs 
en parlant de nos coutumes superstitieuses, que les 
prédicateurs en invectivant contre nos vices. Nous 
avons le triste avantage de n'avoir été surpassés par 
aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais 
les délires de la superstition ont été portés plus loin 
dans d'autres religions. 

On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui 
sur une aatte attendent en l'air que la lumière céleste 
vienne investir leur aine. On ne voit point d'énergri- 
menés prosternés qui frappent du front, contre terre 
pour en faire sortir l'abondance; de pénilens immo- 
biles et muets comme la statue devant laquelle ils 
s'humilient. On n'y voit point étaler ce que la pudeur 
cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de sa 
ressemblance; ou se voiler jusqu'au visage, comme 
si l'ouvrier avait horreur de son ouvrage; nous ne 
tournons point le dos au midi à cause du vent du 
démon; nous n'étendons pas les bras à l'orient pour 
y découvrir la face rayonnante de la divinité ; nous 
n'appercevons pas, du moins en public, de jeunes 
filles en pleurs meurtrir leurs attraits innocens, pour 
appaiser la concupiscence, par des moyens qui le plus 
souvent la provoquent; d'autres étalant leurs plus 
secrets appas attendre et solliciter dans la posture la 
plus voluptueuse les approches de la divinité; de 
jeunes hommes pour amortir leurs sens s'attacher 
aux parties naturelles un anneau proportionné à 
leurs forces; quelques-uns arrêter la tentation par 
l'opération d'Origène, et suspendre à l'autel les 
dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous sommes 
assurément bien éloignés de tous ces écarts. 

Que diroient nos déclamaleurs, si des buis sacrés 



80 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



plantés auprès de nos églises comme autour de leurs 
temples, étoient le théâtre de toutes les débauches? 
si l'on obligeoit nos femmes à se prostituer, au moins 
une fois, en l'honneur de la divinité ? Et l'on peut 
juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui per- 
meltoit, au tems ou c'étoit la coutume, de s'en 
tenir là. 

S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu (i), 
que l'on voyait au Capitole des femmes qui se desti- 
noient aux plaisirs de la divinité dont elles deve- 
noient communément enceintes ; il se peut que chez 
nous aussi plus d'un prêtre desserve plus d'un autel; 
mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L'illustre 
père de l'église que je viens de citer ajoute dans le 
même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que si 
la religion couvre chez les modernes bien des séduc- 
tions, le culte des anciens n'étoit pas du moins aussi 
décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à 
Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en 
procession des membres virils sur lesquels la matrone 
la plus respectable metloit une couronne. Les fêtes 
d'Isis étoient tout aussi décentes. 

S. Augustin donne au même endroit une longue 
^numération des divinités qui présidoientau mariage. 
Quand la fille avoit engagé sa foi, les matrones la 
conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les 
propriété surnaturelles : on faisoit asseoir la jeune 
mariée sur le membre énorme du dieu : là on ôloit 
sa ceinture et l'on invoquoit la déese Virginiensis. Le 
dieu Subigus soumettoit la fille aux transports du 
mari. La déesse Préma la conlenoit sous lui pour 

(i) Liv. VI, ch. IX. 



EROTIKA BIBLION 8l 



empêcher qu'elle ne remuât trop. (On voit que tout 
éloit prévu, et que les filles romaines étoient bien 
disposées.) Enfin venoit la déesse Pertunda, ce qui 
revient à Perforatrice, dont l'emploi, dit S. Augustin, 
étoit d'ouvrir à l'homme le sentier de la volupté. 
Heureusement cette fonction étoit donnée à une divi- 
nité femelle; car, comme le remarque très judicieu- 
sement l'évêque d'Hippone, le mari n'auroit pas 
souffert volontiers qu'un dieu lui rendît ce service, et 
qu'il lui donnât du secours dans un endroit où trop 
souvent il h'en a pas besoin. 

Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins 
décentes que celles-là ? Et pourqui exagérer nos torts 
et nos foiblesses? Pourquoi porter la terreur dans 
Tâme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des 
maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout conci- 
lier? Ces bons casuistes sont plus accommodans que 
cela ! Lisez entre tant d'autres le jésuite Filliutius, 
qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu'à quel 
degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, 
sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu'un 
mari a beaucoup moins à se plaindre, lorsque sa 
femme s'abandonne à un étranger d'une manière 
contraire à la nature, que quand elle commet simple- 
ment avec lui un adultère et fait le péché comme 
Dieu le commande; parce que, dit Filliutius, de la 
première façon on ne touche pas au vase légitime, 
sur lequel seul répoux a des droits exclusifs... 
qu'un esprit de paix est un précieux don du ciel ! 



LE THALABA 



Un des plus beaux monumens de la sagesse des 
anciens, est leur gymnastique (I). C'est par-là sur-tout 
qu'ils paroissent avoir été plus curieux de prévenir 
que de punir. Grande science en politique ! Les enne- 
mis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les 
crimes, les citoyens pour maintenir les mœurs. De là 
l'attention prévoyante et salutaire sur l'éducation de 
la jeunesse. La première explosion des passions et 
leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus 
fortes secousses ; il lui faut une éducation mâle, 
mais dont l'âpreté soit adoucie par dccertains plaisirs, 
analogues au grand objet de former des hommes. Or, 
il n'y a que les exercices du corps, où se trouve cet 
heureux mélange de travail et d'agrément, dont la 
partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et 
par conséquent l'âme. 

Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les 
dernières classes de la société sont toujours assez 
stimulées par le besoin, pour ne pas redouter l'en- 
gourdissement de l'oisiveté et la mollesse qui en est la 
suite. Mais les riches en sont presqu'inévitablemcut 
la proie, si une institution universelle et publique ne 
les soumet pas à une éducation active, qui soit un 



L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



foyer continuel d'émulation, et une digue contre ce 
qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs 
abus, tend sans cesse à énerver. Les sentimens éner- 
giques et généreux germent rarement dans des corps 
affaiblis, et l'âme d'un Spartiate seroit bien mal logée 
dans le corps d'un Sybarite. Aussi tous les peuples 
féconds en héros ont été ceux dont l'éducation mar- 
tiale, les institutions fortes, la gymnastique perfec- 
tionnée et dirigée selon les vues politiques du gou- 
vernement, aiguisoient l'émulation et la vigueur. 

Ces institutions précieuses sont presqu'oubliées 
aujourd'hui. A Paris, par exemple, il y a bien 
quarante mille filles enregistrées à la police pour 
éduquer la jeunesse; mais il n'y a pas dans cette 
immense capitale une seule bonne académie où l'on 
puisse apprendre à monter à cheval ; aucun exercice, 
si ce n'est l'escrime, la danse et la paume, n'y sont 
pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez 
nuisibles. Il suit de là et de bien d'autres causes, que 
je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou 
plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n'avons guère 
de passions) l'emportent, et de beaucoup, sur toute 
vertu morale. 

Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui 
qui porte un sexe vers l'autre. Cet appétit nous est 
commun avec tout ce qui est créé, animé ou non 
animé. La nature a veillé en mère tendre et pré- 
voyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais 
il est arrivé parmi les hommes, ces êtres par excel- 
lence, qui le plus souvent ne paroissent doués d'intel- 
ligence que pour en abuser, ce qu'on n'a jamais 
remarqué parmi les autres animaux : c'est détromper 
la nature en jouissant du plaisir attaché à la propa- 



EROTIKA BIBLION 



gation de l'espèce, et en négligeant le but de cet 
attrait : ainsi nous avons séparé la fin des moyens ; et 
l'impulsion de la nature prolongée par les efforts de 
notre imagination, nous a pressés, sans égard pour 
les temps, les lieux, les circonstances, les usages, le 
culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin 
que l'homme s'est données ; elle n'a pas consulté 
davantage le costume des états et des âges, car les 
vieillards deviennent continens, mais rarement 
chastes. 

Celte manière d'éluder les fins de la nature a eu 
différens principes; la superstition qui, de son mas- 
que hideux, a couvert presque tous nos vices et nos 
folies; diverses causes morales; la philosophie même. 

Des hérétiques en Afrique s'abstenoient de leurs 
femmes et leur pratique distinctive étoit de n'avoir 
aucun commerce avec elles. Ils se fondoient, i° sur 
ce qu'Abel étoit mort vierge, et prirent le nom d'Abé- 
liens, 2° sur ce que S. Paul prêchoit qu'il falloit être 
avec sa femme comme si l'on n'en avoit point (i). 
Aucun délire superstitieux ne sauroit étonner; mais 
l'abus de la philosophie à cet égard est bien singulier, 
c'est l'ouvrage des cyniques. 

Il est bizarre que des hommes instruits et d'une 
raison exeraée, ayant voulu transporter dans la 
société les mœurs de l'état de nature, qu'ils n'aient 
point apperru, ou qu'ils se soient peu souciés du 
ridicule qu'il y avoit à affecter parmi des hommes 
corrompus et délicats, la rusticité des siècles de l'ani- 
malité. Des femmes même séduites par une philo- 
sophie si grotesque, ou plutôt par l'amour qu'inspi- 



(i) Aux Cor., 6, 7, 8, 29. 



86 l'œuvre du comte de miraueau 



roient les auteurs de cette doctrine (i) lui sacrifièrent 
cette honte, celte pudeur mille fois plus enracinée 
dans le cœur des femmes que la chateté même. 

Tant qu'il ne s'agissoit que du devoir conjugal, les 
cyniques avoient du moins quelques sophismes à 
alléguer. Mais quand Diogène, qui déraisonnoit avec 
beaucoup de raison, transporta cette morale au fond 
de son tonneau, quels purent être ses sophismes? 
L'orgueil de braver les préjugés et l'espèce de gloire 
que l'homme esclave en tout et toujours ami de l'indé- 
pendance, y attache, furent apparemment les vrais 
motifs. L'ombre du secret, de la honte, des ténèbres 
lui auroit attiré des dénominations injurieuses, des 
persécutions; son impudence l'en garantit. Comment 
imaginer qu'un homme pense qu'il y ait du mal à 
faire et à dire ce qu'il fait et dit au grand jour? Com- 
ment poursuivre un homme qui vous dit froidement : 
a C'est un besoin très impérieux ; je suis heureux de 
« trouver en moi-même ce qui porte les autres hom- 
« mes à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout 
« le monde m'eût ressemblé, Troie n'aurait pas été 
« prise, ni Priam égorgé sur l'autel de Jupiter. » Ces 
raisons et beaucoup d'autres paroissent avoir séduit 
quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche 
plus à le justifier qu'à le condamner. Il est vrai que la 
mythologie avoit en quelque sorte consacré l'ona- 
nisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de 
son fils Pan, qui couroit nuit et j-our par les mon- 
tagnes, éperdu d'amour pour une maîtresse (2) dont 
il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet insipide soula- 
gement que Pan apprit ensuite aux bergers. 

1) Hypparchia, etc. 
(2) Écho. 



EROTIK.V BIBLION 87 



Ce qui est plus singulier que l'indulgence de Gai i en; 
c'est, celle delà fameuse Laïs qui prodiguoità Diogène, 
à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires, 
les faveurs que toute la Grèce auroit payées au poids 
de l'or et qui trompa pour lui l'aimable et sage Aris- 
tippe. Peut-être s'il lui fût arrivé la môme aventure 
qu'à cette fille qui, ayant trop long-temps fait atten- 
dre le cynique, trouva qu'il s'étoit passé d'elle et 
n'en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle 
montrée plus sévère contre l'onanisme? 

On sait d'où vient ce mot onanisme : Onan dans 
l'Écriture sainte répandoit sa semence sur la terre (i); 
mais ses raisons pouvoient être préférables à celles 
de Diogène. Juda eut de Sué trois fils : Her, Onan et 
Séla. Il voulut postérité; il s'y prit singulièrement, 
mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné lier 
à Thamar ; Her étant mort sans enfants, Juda voulut 
qu'Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que 
ses enfants s'appelleroient Her du nom de l'aîné. 
Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, 
chaque fois qu'il couchoit avec Thamar, il commençoit 
par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit 
épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut 
encore sans enfans. Juda s'obstina et se chargea de 
la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il 
engrossa sa fille, de manière qu'elle conçut deux 
jumeaux. Le premier présenta sa main sur laquelle la 
sage-femme noua un ruban d'écarlate, comme devant 
être. L'aîné, mais ce petit bras se retira et l'autre enfant 
parut le premier ; d'où il fut appelé Phares (2). 

(1) Gcn., ch. XXXVIII. 

(2) Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara, 
qui veut dire Orient. 



88 l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 

Les pères voient la figure de Noé dans Phares ; 
Noé, représentation de J.-C. qui a paru comme le 
petit bras, et dont le corps ne devoit naître que pour 
la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus 
clair à tout cela, c'est que par l'aventure de la semence 
qu'Onan déposoit de côté, J.-C. se trouve né de Ruth 
étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée adultère et 
Tliamar incestueuse du père à la fille (i). Mais reve- 
nons. 

On voit que l'onanisme est, sinon consacré, du 
moins étayé par de grands et antiques exemples. 

Les causes morales qui le provoquent le plus com- 
munément, sont ou la crainte de donner la vie à des 
êtres, qui par des circonstances particulières seroient 
malheureux, ou celle des contacts vénéneux ; car on 
croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne 
fait aucune impression sur les parties du corps qui 
sont revêtues de la peau toute entière; mais seulement 
sur celles qui en sont dépourvues. 

Ces circonstances et beaucoup d'autres poussant à 
ne céder à ce sentiment si vif, qui porte l'homme à la 
propagation de lui-même, qu'en négligeant le but de 
la nature, les moyens de la tromper sont devenus pas- 
sion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d'autres. 
Le sommeil provoque aux célibataires les songes les 
plus voluptueux ; l'imagination aiguisée et flattée par 
ces illusions décevantes, qui conduisent à une réalité 
mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens qui 
rendent souvent si dangereux un bonheur plus com- 
plet, a embrassé avec ardeur celte manière de donner 
le change à ses désirs. Les deux sexes rompant en 

(i) Saci, page 817, édit. in-8. 






EROTIKA BIBLION 89 



quelque sorte les liens de la société, ont imité ces 
plaisirs auxquels ils se refusoientà regret et les rem- 
plaçant par leurs propres efforts, ils ont appris à se 
suffire. Ces plaisirs isolés et foreés sont devenus une 
passion violente par la commodité de l'assouvir, qui 
a tourné à son profit la force de l'habitude, si puis- 
sante sur l'humanité. Alors ils sont devenus très- 
dangereux, tant qu'ils n'ont été déterminés que par 
le besoin, quand une imagination plus voluptueuse 
que bouillante les a produits. Aucun accident n'en a 
été la suite ; il n'y a point eu de mal physique à ce 
penchant et la morale en certains cas auroit pu lui 
montrer quelque indulgence (i). Les anciens juges, 
peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes, 
pensoient que lorsqu'on lecontenoit dans ces bornes, 
on ne violoit pas la continence. Galien soutient, 
comme on a vu, que Diogène qui recouroit publique- 
ment à ce secours, étoit fort chaste ; il n'usoit de 
cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvé- 
niens de la semence retenue. 

Mais il est bien rare que dans ce qu'on accorde aux 
sens on garde un juste milieu. Plus on se livre à ses 
désirs, plus on les aiguise; plus on leur obéit, plus 
on les irrite. Alors l'ame enivrée de molesse et conti- 
nuellement absorbée dans des idées volupteuses, 
détermine sans cesse les esprits animaux à se porter 
au siège de la jouissance. Les parties qui produisent 
le plaisir deviennent plus mobiles par les attouche- 

(i) Le marquis de Santa-Crux, par exemple, eommence son livre 
de l'Art de la guerre par dire : que la première qualité indispensable 
à un grand général, c'est de savoir se br. le v., parce que cela 
épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous 
les caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la 
lettre à Sophie du 21 octobre 1780.] 

6 



y 



90 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

mens répétés, plus dociles aux écarts de l'imagi- 
nation ; les érections deviennent continuelles, les 
pollutions fréquentes et la disperdition de la vie 
excessive. 

Il arrive trop souvent que la passion dég-énere en 
fureur. Les objets qui lui sont analogues et l'ali- 
mentent se présentent sans cesse à l'esprit; or, on ne 
peut croire à quel point cette attention à un seul 
objet énerve, affaiblit. D'ailleurs cette situation des 
parties de la génération entraine, même sans pollu- 
tion, une très-grande dissipation des esprits animaux. 
Les érections sont trop rapprochées, lors même qu'elles 
ne sont pas suivies de l'évacuation de la semence,, 
épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des 
exemples frappans et incontestables. Il faut encore 
observer que l'attitude des onanistes ne contribue 
pas peu à lafibiblissement qui résulte de leurs opé- 
rations solitaires et à l'irritabilité des org-anes. La 
nature ne peut jamais perdre ses droits, ni laisser 
outrager impunément ses loix. Des jouissances par- 
tagées, même excessives, seront plutôt supportées 
par elle, qu'un stratagème stérile par lequel on 
s'efforce de la contraindre. La satisfaction de l'esprit 
et du cœur aide une prompte réparation des pertes 
que les délires de l'imagination occasionnent et ne 
peuvent jamais remplacer. 

Mais la morale est toujours foiblecontre la passion. 
Quand ce goût bizarre a été connu, on s'est beaucoup 
plus occupé à perfectionner ce qui pouvoit le satis- 
faire, qu'à réfléchir sur ce qui pourroit le réprimer ; 
et l'on a senti que les deux sexes s'aidant mutuel- 
lement, dévoient rapprocher davantage la jouissance 
isolée, des charmes d'une jouissance mutuelle. 



EROTIKA BIBLION Qf 



Cet art singulier fut cultivé de tout teins et Test 
encore dans la Grèce. Il y est d'usage de s'assembler 
après les repas. On se ccuche en rond sur un grand 
tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où 
dans la maison froide on établit un trépied qui porte 
un brasier. Un second tapis vous recouvre jusqu'aux 
épaules : là les jeunes Grecques trouvent le moyen 
de se déchausser sans qu'on s'en aperçoive et rendent 
aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beau- 
coup de femmes s'aquittent très-gauchement avec 
leurs mains. 

En effet, ce talent n'est pas donné à toutes. Quel- 
ques-unes en ont fait à Paris une étude particulière, 
après une expérience consommée et une multitude 
d'essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble ému- 
lation de prétendre à une réputation en ce genre, ont 
Grand soin d'aller prendre des leçons ; mais toutes 
n'y réussissent pas. Il est certain qu'il s'offre ici des 
difficultés de plus d'un genre. 

Il ne s'agit pas d'un sentiment que l'être de la fille 
transmette; elle ne fait que le provoquer. Ce n'est 
pas une sensation qu'elle communique par l'impulsion 
de son corps ; c'est une sensation que l'homme doit 
goûter en lui-même par l'imagination de cette fille, 
et qui ne devient exquise qu'autant qu'elle peut par 
son art prolonger la jouissance. Ce plaisir s'éteint 
avec l'acte parce que l'homme jouit seul. Les délices 
du plaisir de la nature, au contraire, précèdent et 
suivent l'union intime des amans. La fille qui préside 
à la jouissance partielle, ne doit donc s'occuper qu'à 
amener, exciter, entretenir une situation qui lui est 
étrangère, puis à la suspendre, à en relarder l'effet 
loin de L'accélérer, bien moins encore de le provoquer 



92 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

Toutes ces caresses doivent être modifiées avec des 
nuances infiniment délicates; la complaisante prê- 
tresse ne peut pas s'abandonner à ces transports bouil- 
lans qu'elle se permettroit si elle étoit unie au sacri- 
ficateur. 

On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu 
vis-à-vis de ces jeunes gens fougueux que leur impé- 
tuosité entraîne, et qui ne recherchent dans ces sortes 
de jouissances que la convulsion du plaisir; il ne 
peut servir qu'à ceux en qui, dans un âge mûr, le 
grand feu du tempéramment se trouve amorti et 
l'imagination plus exercée : ils veulent jouir du 
plaisir avec toutes les sensations et les nuances 
qu'offre ce genre de volupté. 

Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez 
les femmes, une très grande variété de tempérament ; 
quelques-uns sont d'une lasciveté que l'on ne sauroit 
exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se 
contenir et ont le gland recouvert, conservent une 
salacité digne des anciens satyres : la raison en est 
simple : le gland qui forme le siège de la volupté, 
s'entretient dans un état de sensibilité exquise, par le 
séjour continuel de la liqueur limpathique qui le 
lubrifie, au lieu qu'il devient dur et calleux avec l'âge 
chez ceux qui l'ont découvert, qu'on a circoncis ou 
qui ont naturellement le prépuce plus court; car chez 
eux cette liqueur préparatoire qui s'échappe existe 
en pure perte. 

Or une fille instruite dans l'art du Thalaba, ne se 
conduira pas avec un homme de cette classe comme 
avec un autre. Figurez-vous les deux acteurs nus dans 
une alcôve entourée de glaces et sur un lit à pente 
suivie ; la fille adepte évite d'abord avec le plus grand 



EROTIKA. BIBLION 93 



soin de toucher les parties de la génération : ses 
approches sont lentes, ses embrassements doux, les 
baisers plus tendres que lascifs, les coups de langue 
mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses 
membres pleins de grâce et de molesse ; elle excite des 
doigts un léger prurit sur les bouts des tétons ; bien- 
tôt elle aperçoit que l'œil devient humide ; elle sent 
que l'érection est par-tout établie ; alors elle porte 
légèrement le pouce sur l'extrémité du gland qu'elle 
trouve baigné de sa liqueur lymphatique ; de cette 
extrémité le pouce descend doucement sur la racine, 
revient, redescend, fait le tour de la couronne; eiïe 
suspend ensuite, si elle s'aperçoit que les sensations 
augmentent avec trop de rapidité; elle n'emploie alors 
que des titillations générales; et ce n'est qu'après les 
attouchements simultanés et immédiats de la main, 
puis des deux, et les approches de tout son corps, 
que l'érection devenant trop violente, elle juge l'ins- 
tant dans lequel il faut laisser agir la nature ou l'aider, 
ou la provoquer pour arriver au but : parce que le 
spasme qui s'établit dans l'homme devient si vif et 
l'appétit sensitif si violent, qu'il tomberoit en syncope 
si l'on n'y mettoit fin. 

Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce 
ton de jouissance, il faut que cette fille s'oublie pour 
étudier, suivre et saisir toutes les nuances de volupté 
que l'ame du Thalaba parcourt, pour user des raffi- 
nemens successifs qu'exigent ces accroissemens de 
jouissance qu'elle a fait naître. On ne parvient ordi- 
nairement à quelque degré de perfection dans cet art, 
que par un tact fin, par un toucher précis, qui dans 
ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais 
qui le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? 



(/, L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

Sera-ce Martial, le licentieux Martial?... Je l'entends 
s'écrier : 

Ipsam crede tibi nataram clicere rerum, 
Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est (i). 
La nature elle-même et t'arrête et te crie : 
Ce que répand ta main eût mérité la vie. 

Cela est beau et vrai : cependant les poètes ne font 
pas autorité dans les choses qui doivent être décidées 
par la raison. 

Le principe général et peut-être unique de morale, 
est que mal est ce qui nuit. L'adultère n'est pas si 
loin de la nature, et est un beaucoup plus grand mal 
que l'onanisme. Celui-ci ne sauroit être dangereux 
qu'à la jeunesse, quand il altère sa santé ; mais il peut 
souvent être très-utile à la morale ; la perte d'un peu 
de sperme n'est pas en soi un plus grand mal, n'en 
est pas même un si grand que celle d'un peu de 
fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus 
grande partie en est destinée par la nature même à 
être perdue. Si tous les glands devenoient des chênes, 
je monde seroit une forêt où il seroit impossible de 
se remuer. Enfin, je dirois à Martial : vous n'appro- 
cheriez donc pas de votre femme quand elle est 
grosse; car Istud quod vagina, pontice, perdis homo 
est. Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un 
grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce qui est 
un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que 
peut être un mari avant qu'elle fut accouchée ; ce 
qui en est un assez petit. 

{i) Epig\ 42, liv. IX.^ 



L'ANANDRINE 



Les plus fameux rabbins ont pensé que nos pre- 
miers pères avoient les deux sexes et naissoient 
hermaphrodites pour accélérer la propagation ; mais 
qu'après un certain tems écoulé, la nature cessa 
d'être aussi féconde, à l'époque où les substances 
végétales ne suffirent plus à notre nourriture, et où 
les hommes commencèrent à user de la viande. 

Il est d'abord certain, et nous l'avons vu dans ces 
mélanges (i), qu'Adam fut créé avec les deux sexes. 
Dieu lui donna une compagne, mais l'écriture ne dit 
point si dans ce miracle Adam perdit l'un de ses 
attributs. La Genèse ne s'expliquant donc point d'une 
manière précise sur ce sujet, le système des rabbins 
a conservé long-temps un grand nombre de secta- 
teurs. 

On a soutenu un système mitigé, qui a semblé à 
quelques-uns plus vraisemblable. C'est qu'il y avait 
trois sortes d'êtres dans le premier âge du monde : 
les uns mâles, les autres femelles; d'autres mâles et 
femelles tout ensemble; mais que tous les individus 
de ces trois espèces avoient chacun quatre bras et 

(t) Voyez l'Anclytroïde. 



qG L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

quatre pieds, deux visages tournés l'un vers l'autre 
et posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties 
génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vou- 
loient courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur 
insolence, leur audace les firent dédoubler, mais 11 
en résulta un grand inconvénient; chaque moitié 
tâchoit sans cesse de se réunir à l'autre, et quand elles 
se rencontroient, elle s'embrassoient si étroitement, 
si tendrement, avec un plaisir si délicieux, qu'elles 
ne pouvoient plus se résoudre à se séparer ; plutôt 
que de se quitter, elles se laissoient mourir de 
faim. 

Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle : 
il sépara les sexes et voulut que le plaisir cessât après 
un court intervalle, afin que l'on fit autre chose que 
de rester collés l'un à l'autre. Il est arrivé de là, et 
rien n'est plus simple, que le sexe femelle, séparé du 
sexe mâle, a conservé un amour ardent pour les hom- 
mes, et que le sexe mâle aspire sans cesse à retrouver 
sa tendre et belle moitié. 

Mais il est des femmes qui aiment d'autres femmes? 
Rien de plus naturel encore ; ce sont des moitiés de 
ces anciennes femelles qui étoient doubles. De même 
certains mâles, dédoublement d'autres mâles, ont 
conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n'y a 
rien là d'étrange, quoique ces couples d'hommes 
réunis et désunis paroissent bien moins intéressans. 
Voyez combien quelques connoissances de plus ou de 
moins doivent donner de plus de moins de tolé- 
rance 1 Je souhaite que ces idées en imposent 
aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer 
des autorités graves; car ce système dont la 
source est dans Moïse, a été très-étendu par le 



EROTIKA BIBLION 97 



sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à 
Paris, a fait sur cette matière de vastes commen- 
taires, auxquels ont travaillé avec succès Mercerus et 
Quinquebze, lecteurs du roi en hébreu. 

On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les 
vers originaux de Louis Leroi. 

Au premier âge que le monde vivoit, 

D'herbe, de gland, trois sortes y avoit 

D'homnes ; les deux, tels qu'ils sont maintenant, 

Et l'autre double étoit; s'entretenant 

Ensemblement tant mâle que femelle. 

Il faut penser que la façon fut belle; 

Car le grand Dieu qui vivre les faisoit, 

Faits les avoit, et bien s'y connoissoit. 

De quatre bras, quatre pieds et deux têtes, 

Etoient formées ces raisonnables bêtes ; 

Le reste vaut mieux pensée que dite, 

Et se verroit plutôt peinte qu'écrite. 

Chacun étoit de son corps tant aise, 

Qu'en se retournant il se trouvoit baisé ; 

En étendant ses bras on l'embrassoit ; 

Voulant penser on le contrepensoit. 

En soi voyoit tout ce qu'il vouloit voir, 

En soi trouvoit tout ce qu'il falloit avoir. 

Jamais en lieu, ses pieds porté ne l'eussent, 

Que quand et lui ses passe-tems ne fussent. 

Si de son bien lui plairoit mal user, 

Facile étoit envers soi s'excuser. 

De lui n'étoit fait ni rapport ni compte, 

Ne connoissoit honnesteté ni honte. 

Si de son cœur sortoient simples désirs, 

Il y entroit tant de doubles plaisirs ; 

Qu'en y pensant chacun est incité 

A maintenir que la félicité 

Fut de tel temps, et le siècle doré. 

Antoinette Bourignon, dans sa préface du Nouveau 



9S l'œuvre du comte de Mirabeau 

ciel, adopte aussi ce système, qui paroît de nature à 
être regretté du beau sexe. Elle attribue au péché ce 
t risle dédoublement et dit qu'il a défiguré dans les 
hommes l'œuvre de Dieu ; et qu'au lieu d'hommes 
qu'ils devroient être, ils sont devenus des monstres de 
nature, divisés en deux sexes imparfaits, impuissans 
à produire seuls leurs semblables, comme se repro- 
duisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et 
parfaites en cela que l'espèce humaine, condamnée à 
ne se propager que par la réunion momentanée de 
deux êtres qui,' s'ils éprouvent alors quelques délices, 
ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduc- 
tion qu'avec tant de douleurs. 

Quoi qu'il en soit de ces idées, on a vu encore de. 
nos jours des phénomènes analogues qui portent à 
croire que la tradition de Moïse n'est pas une chi- 
mère. L'un des plus étonnans est celui d'un moine à 
Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exi- 
ler, en 1735, le garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine 
avoit les deux sexes ; on lit dans le couvent ces vers à 
son sujet : 

J'ai vu vif, sans fantôme, 

Un jeune moine avoir 
Membre de femme et d'homme, 

Et enfant concevoir. 
Par lui seul en lui-même, 

Engendrer, enfanter, 
Comme font autres femmes, 

Sans outils emprunter. 

Cependaut les registres du couvent portent que ce 
moine ne s'engrossa point lui-même; il n'avoit pas 
été tout à la fois agent et patient. Il fut livré à la jus- 



EROTIKA. BIBLION 99 



lice et détenu jusqu'à sa délivrance. Néanmoins le 
registre ajoute ces mots remarquables : « ce moine 
« appartenoit à monseigneur le cardinal de Bourbon; 
« il avoit les deux sexes, et de chacun d'iceux s'aida 
« tellement, qu'il devint gros d'en/ans. » 

Je sais que l'on peut insinuer une différence entre 
l'hermaphrodite proprement dit et l'androgyne. L'an- 
drogyne et l'hermaphrodite, pure invention des Grecs 
qui vouloient et savoient tout embellir, ont été célé- 
brés ainsi à l'envi par tous les poètes qui en faisoient 
des descriptions charmantes, tandis que les artistes 
les représentoient sous les formes les plus agréables 
et les plus propres à réveiller les sentimens de la 
volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de 
son sexe. L'hermaphrodite réunit toutes les perfections 
des deux sexes. C'est le fruit des amours de Mercure 
et de Vénus, comme l'indique l'étymologiedunom (i). 
Or Vénus étoit la beauté par excellence. Mercure, à sa 
beauté personnelle, joignoit l'esprit, les connois- 
sances et les talens. On se forme l'idée d'un individu 
en qui toutes ces qualités se trouvent rassemblées, et 
on aura celle de l'hermaphrodite, tels que les Grecs 
ont voulu le représenter. Les androgynes, au contraire, 
sous la véritable acception de leur nom, ne sont que 
des part ici pans aux deux sexes, que l'on n'a nommés 
hermaphrodites que parce que les anciens avoient feint 
que le fils de Mercure et de Vénus avoit les deux 
sexes. Mais il n'en est pas moins vrai que comme il 
y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand 
parti de cette conformité androgyne, elles ont su la 



(i) Lucian., t. I, dialog 1 . deor. XV et 2. Diodor. Sic, 1. IV, p. 352, 
éd. Westhling. 



100 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



rendre précieuse. Lucien, dans un de ses dialogues, 
instruit deux courtisanes, dont Tune dit à l'autre : 
J'ai tout ce qu { il faut pour contenter tes désirs; à 
quoi celle-ci répond : Tu es donc hermaphrodite (i) ? 
S. Paul reproche ce vice aux femmes romaines (2). On 
a peine à croire ce qu'on lit dans Athénée sur les excès 
de ce genre, commis par ces femmes (3). Aristophane, 
Plaute, Phèdre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément 
d'Alexandrie les ont désignés d'une manière plus ou 
moins directe, et Sénèqueles accable d'une effroyable 
imprécation (4). 

Les hermaphrodites parfaits sont à présent très- 
rares ; ainsi il paroît que la nature ne produit plus de 
ces hommes androgynes ; mais il faut convenir que 
l'on remarque fréquemment des effets de ces dédou- 
blemens que nous venons d'expliquer : de tout tems 
et dans l'antiquité la plus reculée, comme dans les 
siècles plus voisins de nos jours, on a vu la passion 
la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce 
sévère Lycurgue, qui rêva des choses si bizarres et si 
sublimes, faisoit représenter publiquement des jeux 
qu'on appeloient gymnopédies, où les jeunes filles 
paroissoient nues : les danses, les attitudes, les ap- 
proches, les enlacemens les plus lascifs leur étoient 
enseignés. La loi punissoit de mort les hommes qui 
auroient été assez téméraires pour les approcher. Ces 
filles habitoient entr'elles jusqu'à ce qu'elles se ma- 
riassent : le but du législateur étoit apparemment de 



(1) Dialog 1 . Meret., V. 

(2) Ad Rom., cap. I. 

(3) Lib. IV, cap. XVI. 

(4) DU illas deceque maie perdant! Adio perversum commenta: 
genus impudicitive I Yiros meunt. (Epist. XCV.) 



E AOTIKA BIBLION IOI 



leur apprendre l'art de sentir, qui embellit beaucoup 
celui d'aimer; de les instruire de toutes les nuances 
de sensations que la nature indique ou dont elle est 
susceptible ; en un mot, de les exercer entre elles, de 
manière à tourner un jour au profit de l'espèce hu- 
maine tous les raffinemens qu'elles s'enseig-noient 
mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être amou- 
reuses avant d'avoir un amant ; car on est amoureuse 
sans amour, comme on assure quelquefois qu'on 
aime sans être amoureuse. N'a pas du tempérament 
qui veut ; n'aime pas qui veut : c'est une morale de ce 
genre que Lycurgue a développée dans ses loix : c'est 
cette morale qu'Anacréon a éparpillée dans ses im- 
mortels badinages comme les feuilles de la rose. Qui 
se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue 
dans les mêmes principes? Sapho, avant le poëte de 
Theos, les avoit réduits en système pratique et en 
avoit décrit les symptômes. quelle peintre et quelle 
observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux 
de l'amour ! 

Cette Sapho, qui n'est guère connue que par les 
fragmens de ses poésies brûlantes et ses amours 
infortunés, peut être regardée comme la plus illustre 
des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres 
amies les plus belles personnes de la Grèce (i), qui 
lui inspirèrent des vers. Anacréon assure qu'on y 
trouve tous les symptômes de la fureur amoureuse. 
Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en 
preuve que l'amour est une fureur divine qui cause 
des enthousiasmes plus violens que ne l'étoient ceux 
de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et des 

(i) Thelesyle, Amylhone, Atthys, Anactorie, Cydno, Még-are, Pyr 
ri ne, Andromède, Mnaïs, Cyrine, etc. 



102 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

prêtres de Cybele; qu'on juge quelle flamme brûloit 
le cœur qui inspiroit ainsi (i)! 

Mais Sapho, long-temps amoureuse de ses com- 
pagnes, les sacrifia à l'ingrat Phaon qui la réduisit 
au désespoir. N'auroit-il pas mieux valu pour elle 
continuer à poursuivre des conquêtes que les fami- 
liarités facilitées par la conformité du sexe, les sûre- 
tés qu'il procure et l'ascendant de son esprit dévoient 
lui rendre si aisées? D'autant qu'elle étoit douée de 
tous les avantages que l'on peut désirer dans cette 
passion, à laquelle la nature sembloit l'avoir desti- 
née; car elle avoit un clitoris si beau, qu'Horace don- 
noit à cette femme célèbre l'épithete de muscula ; 
c'est dire en îr&xMrois, femme hommesse. 

Il paroît que le collège des Vestales peut être 
regardé comme le plus fameux serrail de tribades qui 
ait jamais existé, et l'on peut dire que la secte Anan- 
dryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les 
plus grands honneurs. Le sacerdoce n'étoit pas un de 
ces établissemens vulgaires, humbles et foibles dans 
leur commencemens, que la piété hasarde et qui ne 
doivent leur succès qu'au caprice. Il ne se montre à 
Rome qu'avec l'appareil le plus auguste : vœu de vir- 
ginité, garde du palladium, dépôt et entretien du feu 
sacré (2), symbole de la conservation de l'empire, 

(1) On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion : Sapho 
qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la 
rage. 

(2) Vesta vient du grec et signifie feu. Les Chaldéens et les anciens 
Perses appelloient le feu avesta. Zoroastre a intitulé son fameux 
livre, Avesta, la garde du feu. La porte des maisons, l'entrée, s'est 
appellée vestibule, parce que chaque Romain avoit soin d'entretenir 
ce feu de vesta à la porte de sa maison. C'est de là sans doute que 
l'entrée du vagin s'appelle le vestibule du vagin, comme étant le 
lieu où s'entretient le premier feu de ce temple. 



EROÏIKA BIBLION Iû3 



prérogatives les plus honorables, crédit immense, 
pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été 
payé cher par la privation absolue de ce bonheur, 
auquel la nature appelle tous les êtres, et les supplices 
affreux qui attendoient les vestales, si elles succom- 
boient à sa voix! Jeunes et capables de toute la viva- 
cité des passions, comment y seroient-elles échap- 
pées sans les ressources de Sapho, tandis qu'on leur 
laissoit la liberté la plus dangereuse, et que leur 
culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? 
Car on sait que les vestales sacrifioient au dieu Fas- 
cinus, représenté sous la forme du Thallum Égyp- 
tien, il y avoit des cérémonies singulières, observées 
dans ces sacrifices : elles attachoient celte image du 
membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le 
feu sacré qu'elles entretenoient étoit sensé se propa- 
ger dans tout l'empire par les voies véritablement 
vivifiantes, mais qu'un tel objet de contemplation 
étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes 
filles vouées à la virginité! 

On voit que les tribades anciennes avoient d'illustres 
modèles. L'abbé Barthelemi, dans ses antiquités pal- 
myrcniennes, cite les habits qu'elles affectoient en 
public ; c'étoient, selon lui (i), Venomlde et la cal- 
Ujptze. Uénomide serroit étroitement le corps et lais- 
soit les épaules découvertes. Quant à la calhjptce on 
ne la connoit que par son nom, comme la crocote, la 
lobbe tarentine, Yanobolé, Vencyclion, la cécriphale 
et les tuniques teintes en couleurs ondoyantes qui 
désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui 
appetent sans cesse, comme les flots se succèdent sans 

(i) Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d'une 
difficulté... Mais on n'auroit jamais fini s'il falloit répondre à tout. 



I04 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

jamais se tarir. Elles arboroient ces vêtements sui- 
vant les situations dans lesquelles elles se trouvoient. 
La callyptze étoit pour le public extérieur; elles por- 
toient l'énomide lorsqu'elles recevoient du monde 
dans leur intérieur ; la tarentine servoit dans les 
voyages; la crocote étoit pour le boudoir, lorsqu'elles 
étoient dans un exercice solitaire; l'anobolé pour la 
tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les ren- 
dez-vous nocturnes ; l'encyclion pour tenir cercle 
licentieux; les tuniques teintes pour les grandes con- 
frairies, les orgies; et la couleur de la tunique annon- 
çoit l'office dont la tribade qui la portoit étoit char- 
gée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa 
couleur ondoyante particulière. 

Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée 
par des physiciens très-savans. On sait que David ne 
recouvra sa chaleur que par des femmes qui triba- 
doient pardessus son corps. Quant à Salomon, il 
n'employoit, sans doute, ses trois milles concubines 
qu'à faire exécuter en sa présence des évolutions en 
grand. De nos jours la chaleur idiopathique se res- 
titue dans le corps humain par les jeux d'une multi- 
tude de femmes, au milieu desquelles s'établit celui 
qui veut recouvrer ses forces. Ce remède étoit con- 
seillé par Dumoulin toujours avec succès. On sait 
qu'aussi-tôt que le malade ressentoit les effets idio- 
pathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour lais- 
ser rasseoir et raffermir l'incandescence qui parois- 
soit se montrer; autrement il en seroit résulté un 
effet contraire. Ce système est fondé sur ce que 
l'homme n'a besoin que de la présence de l'objet pour 
ressentir l'espèce de chaleur dont il s'agit, laquelle 
le meut plus ou moins fortement, selon qu'il est plus 



EROTIKA. BIBLION IO» 



ou moins débilité. En général, la fréquence des accès 
de cette chaleur vivifiante dure autant et plus que les 
forces de l'homme. C'est une des suites de la faculté 
de penser et de se rappeller subitement certaines sen- 
sations agréables à la seule inspection des objets qui 
les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui disoit que si 
les animaux ne faisoient l'amour que par inter- 
valles, c'est qu'ils étoient des bêles, disoit un mot 
bien plus philosophique qu'elle ne pensoit. 

Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès 
sont nuisibles; ils énervent au lieu d'exciter. Il arrive 
aussi quelquefois, à force de recherches, des aven- 
tures singulières et funestes dans ces sortes d'exer- 
cices. Il y a peu de temps qu'à Parme une fille accou- 
tumée à tribader avec sa bonne amie, se servit d'une 
grosse aiguille à tête d'ivoire de la longueur d'un 
doigt, qui dans les secousses fit fausse route et tomba 
dans la vessie de Domenica. Elle n'osa déclarer son 
aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à 
goutte; au bout de cinq mois il s'étoit déjà formé 
une pierre autour de l'aiguille que l'on tira par les 
voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théâtres de 
tribaderie, il est arrivé beaucoup d'événements 
pareils; ici c'est un cure oreille, là un pessaire; dans 
un autre un affiquet, ou un canon de seringue; ail- 
leurs une fiole d'eau de la reine d'Hongrie, pour la 
laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de 
tisseran, un épis de bled qui monte de soi-même, qui 
chatouille le vagin, et que la pauvre nonnette ne peut 
plus retirer, etc. On feroit un volume de pareilles 
anecdotes. 

M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les 
plus fameuses tribades de l'univers sont les Chi- 



loG L'ŒUVRE DU COMTE DE 1H 11! A BEAU 

noises; el comme en ce pays les femmes de qualité 
marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs 
suspendus. Ces hamacs sont faits de soie plate à 
mailles de deux pouces en quarré; le corps y est 
mollement étendu, lestribadesse balancent et s'agitent 
sans avoir la peine de se remuer. C'est un grand luxe 
des Mandarins, que d'avoir dans une salle, au milieu 
des parfums, vingt tribades aériennes qui s'amusent 
sous ses yeux. 

Le serrail du grand-seigneur n'a pas d'autre but ; 
car que feroit un' seul homme de tant de beautés? 
Quand le sultan blasé se propose de passer la nuit 
avec une de ses femmes, il se fait apporter son sor- 
bet au milieu de la pièce des Tours (AU'hachi); c'est 
ainsi qu'on la nomme. Les murs sont couverts de 
peintures les plus lascives; à l'entrée de cette pièce 
on voit une colombe d'un côté et une chienne de 
l'autre, par où l'on sort; symbole de volupté et de 
lubricité. 

Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs 
qui décrivent les trente beautés de la belle Hélène, et 
dont M. de Saint-Priest a envoyé dernièrement un 
fragment avec ces détails : ce fragment a été traduit 
par un François du quartier de Péra (i). 

Je n'essayerai point de traduire ces vers en françois; 

(i) On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l'empêchera 
-d'en convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu 
viendra me soutenir que ces vers sont tout simplement imités d'un 
passage de Sylva Nuptialis, de J. de Nevisan ; et puis vite il citera 
le morceau. Le voici : 

Trigenta hœc habeat quœ vult formosa vocari 

Femina; sic Helenam fama fuisse refert, 

Alba tria et totidem nigra ; et tria rubra puella, 

Très habeat longas res totidem que brèves, 



EROTIKA. BIBLION IO7 



ils n'ont pas élé faits par un poêle. Ce calcul arithmé- 
tique, ces trente qualités coupées gravement trois à 
trois, glaceroient toute verve. On ne calcule point les 
charmes qu'on adore ; on s'enivre, on brûle, on les 
couvre de baisers ; ce n'est qu'alors qu'on est inté- 
ressant; la belle qui verroit compter par ses doigts 
les attraits dont elle est ornée, prendroit le calculateur 
pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il 
y en a plus de trente ; il y en a plus de mille. Quoi 1 
lorsqu'on voit Hélène nue, a-t-on la tête si nette ?(i)... 
Mais les Turcs ne sont pas gaîans. 

Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont 
tout fait préparer. Il s'accroupit dans un angle d'où 
il rase la terre pour voir les attitudes sous un angle 
favorable; il fume trois pipes et pendant le te m s 
qu'il y emploie, ce que l'Asie produit de plus parfait 



Très crassas, lolidemque graciles, tria stricla, tôt ampla, 

Sint ibidem huic formœ, sint quoque parva tria, 

Alba cutis, divei dentés, albique capilli, 

Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia. 

Labia, gène atque ungues rubri. Sit corpore longa, 

Et longi crines, sit quoque longa manus, 

Sintque brèves dentés, aures pes ; pectora lata, 

Et dunes, distent ipsa supercilia. 

Cunnus et os strictum, strigunl ubi singula stricla, 

Sint coxae et cullum vulvaque turgldula. 

Subtiles digiti, crines et labra puellis; 

Parvus sit nasus, parva mamilla, caput, 

Curn nullœ aut raro sint hœc formosa vocari, 

Nalla paella polest, rara puella polest. 

Mais je le prie de me dire cù est l'impossibilité que ces vers soient 
traduits eu turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre 
les faits. 

(i) Et puis comment traduire en vers avec grâce et noblesse, 
cunnus, dunes, culus, vulva? On auroit de la peine à s'en tirer dans 
un mauvais lieu. Mais l'amour veut être servi dans un temple. 



108 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

paroit nu dans cette salle. Elles s'accouplent d'abord 
suivant le tableau de la belle Hélène, puis se mêlent 
et diversifient les groupes et les postures dont les 
murs leur offrent les modèles qu'elles surpassent par 
leur agilité. Il y a entre autres dans co sallon volup- 
tueux sept tableaux de Boucher, dont un représente 
des fictions d'après le Caravage ; et le dernier sultan 
les faisoit exécuter en naturel d'après le peintre des 
grâces. 0, si l'on employoit aulant d'efforts à former 
les mœurs qu'à les corrompre, à créer les vertus 
qu'à exciter les désirs, que l'homme auroit bientôt 
atteint le degré de perfection dont la nature est sus- 
ceptible! 



L'AKROPODIE 



La nature travaille à la reproduction des êtres par 
des voies bien diverses; elle a voulu que l'espèce 
humaine se renouvellât par le concours de deux 
individus semblables par les traits les plus généraux 
de leur organisation et destinés à y coopérer par des 
moyens particuliers et propres à chacun. Aussi 
l'essence d'un sexe ne se borne point à un seul 
organe, mais s'étend par des nuances plus ou moins 
sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, 
n'est point femme par un seul endroit ; elle l'est par 
toutes les faces sous lesquelles elle peut être envi- 
sagée ; on diroit que la nature a tout fait en elle pour 
les grâces et les agrémens, si l'on ne savoit qu'elle a 
un objet plus essentiel et plus noble. C'est ainsi que 
dans toutes les opérations de la nature, la beauté 
naît d'un ordre qui tend au loin; et qu'en voulant 
faire ce qui est bon, elle fait nécessairement en même 
temps ce qui plaît. 

Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les 
modifications particulières, qu'autant que les passions, 
les goûts, les mœurs, soumis à un rapport direct avec 



no l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 

les législations et les g-ouvernemens, mais toujours 
subordonnés à la constitution physique dominante 
dans tel ou tel climat, s'écartent plus ou moins de 
la nature contrariée par l'homme. Ainsi dans les pays 
chauds, des habilans rembrunis, petits-; secs, vifs, 
spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux, 
plus précoces et moins beaux que ceux des pays 
froids. Les femmes y seront plus jolies et moins 
belles; l'amour y sera un désir aveugle, impétueux, 
une fièvre, ardente, un besoin dévorant, un cri de la 
nature. Dans les' pays froids cette passion, moins 
physique et plus morale, sera un besoin très-modéré, 
une affection réfléchie, méditée, analysée, systéma- 
tique, un produitde l'éducation. La beauté et l'utilité, 
ou toutes les beautés et les utilités ne sont donc point 
connexes : leurs rapports s'éloignent, s'affoiblissent 
se dénaturent; la main de l'homme contrarie sans 
cesse l'activité de la nature; quelquefois aussi nos 
efforts hâtent sa marche. 

Par exemple, la loi respective de l'amour physique 
des pays septentrionaux et des méridionaux est très- 
atlénuée par les institutions humaines. Nous nous 
sommes entassés en dépit de la nature dans des villes 
immeases ; et nous avons ainsi changé les climats 
par des foyers de notre invention dont les effets conti- 
nuels soat infiniment puissants. A Paris, dont la 
température est bien froide en comparaison même 
de nos provinces méridionales, les filles sont plutôt 
nubiles que dans les campagnes même voisines de 
Paris. Cette prérogative, plus nuisible qu'utile peut- 
être, annexée à celte monstrueuse capitale, tienl à des 
causes morales, lesquelles commandent très-souvent 
aux causes physiques; la précocité corporelle est due 



EROTIKA 3IBLI0N I I [ 



à l'exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne 
s'aiuuisent guère avec le temps qu'au détriment des 
mirurs. L'enfance est plus courte; l'adolescence 
hâtive devient héréditaire; les fonctions animales et 
raptilude à les exercer s'exaltent (car se perfection- 
nent ne seroit pas le mot) de génération en géné- 
ration. Or les dispositions corporelles et les facultés 
de l'ame sont entr'elles dans un rapport qui peut être 
transmis par la génération. Grande vérité qui suffit 
pour faire sentir de quelle importance seroit pour les 
sociétés une éducation bien conçue! 

C'est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu'il 
faudrait travailler ; car chez presque toutes les nations 
policées, avec l'apparence de l'esclavage, il commande 
en effet au sexe dominateur. Il y a des femmes, et en 
très grand nombre, chez qui les effets de la sensi- 
bilité augmentent le ressort de chaque organe tant 
cet être, pour lequel la nature a fait des frais incon- 
cevables, est perfectible! Les spasmes vénériens qui 
constituent l'essence des fonctions du sexe, les liba- 
tions fécondes sont plus susceptibles encore d'être 
envisagés moralement que méchaniquement. Elles 
dépendent sans doute de la plus ou moins grande 
sensibilité de ce centre merveilleux (i) qui se réveille 
ou s'assoupit périodiquement. Mais quelle influence 
n'a-t-il pas aussi sur toutes les parties de l'être! Si 
le plaisir y existe, l'ame sensïtive, agréablement 
émue, semble vouloir s'étendre, s'épanouir pour pré- 
senter plus de surface aux perceptions. Cette intu- 
mescence répand par-tout le sentiment délicieux d'un 
surcroit d'existence; les organes montés au ton de 

(i) La matrice. 



112 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

cette sensation s'embellissent, et l'individu entraîné 
par la douce violence faite aux bornes ordinaires de 
son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Subs- 
tituez le chagrin au plaisir, l'ame se retire dans un 
centre qui devient un noyau stérile, et laisse languir 
toutes les fonctions du corps; et de même que le bien- 
être et le contentement de l'esprit produisent la joie, 
l'épanouissement de l'âme, la vivacité, l'embellis- 
sement du corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, 
ou la douce et tendre joie de la sensibilité, et ses 
voluptueuses larmes et ses embrassemens énergiques, 
et ses transports brûlans ressemblans à l'ivresse ; de 
même la peine d'esprit et ses inquiétudes rétrécissent 
l'âme, abattent le corps, enfantent les douleurs 
morales et physiques, et la langueur et l'accablement 
et l'inertie. — Il ne seroit donc ni fol ni coupable 
celui qui, à l'exemple d'un despote Asiatique, mais 
par d'autres motifs, proposeroit aux philosophes et 
-aux législateurs la recherche de nouveaux plaisirs et 
crieroit : « Epicure étoit le plus sage des hommes. 
La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de 
notre espèce. » 

Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient 
incroyables si l'on pouvoit combattre les résultats 
d'observations suivies, réitérées, authentiques (i), 
mais la physique éclairée doit être le guide éternel 
de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les 
loix coercitives sont mauvaises. Voilà pourquoi la 
science de la législation ne peut être perfectionnée 
qu'après toutes les autres. 



(i) Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l'abeille est 
mille fois plus considérable que celle de l'éléphant? 



EROTIKA BIBLION I l3 



Mais l'homme, qui est le plus grand ennemi et le 
plus grand partisan, le plus grand promoteur et la 
plus remarquable victime du despotisme, a voulu 
dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout 
réformer. De là cette foule de loix si injustes et si 
bizarres, ces institutions inexplicables, ces coutumes 
de tout genre. A leur place, en tel tems, dans telles 
circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la 
nature a voulu propager, prolonger sans égard aux 
lieux et aux circonstances. La circoncision est selon 
nous une des plus singulières qu'il ait imaginées. 

Plusieurs peuples l'ont pratiquée pour des fins 
utiles dans l'ordre de la nature, et cela est simple et 
sage. D'autres l'ont admise sans besoin, comme une 
observance religieuse, et cela paroît fol. Les Egyp- 
tiens l'ont regardée comme une affaire d'usage, de 
propreté, de raison, de santé, de nécessité physique. 
En effet, on prétend qu'il y a des hommes qui ont le 
prépuce si long-, que le gland ne pourroit pas se 
découvrir de lui-même ; d'où il résulterait une éjacu- 
lation baveuse qui seroit un inconvénient considérable 
pour l'œuvre de la g-énération. Cette raison en est 
une assurément pour diminuer un prépuce de cette 
nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en 
grande vénération chez le peuple choisi de Dieu, voilà 
ce qui me semble très singulier. 

En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de 
l'alliance, le pacte entre le Créateur et son peuple, 
c'est le prépuce d'Abraham (i), prépuce qui devoit être 
racorni ; car Abraham avoit quatre-vingt-dix-neuf ans 
quand il se fit cette coupure ; il opéra de même sur 

(i) Gen., XVII, 24. 



I 1 4 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse 
circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et 
elle se brouilla avec son époux qui ne la revit plus(i). 
Cette cérémonie n'étoit alors regardée que comme une 
figure-; car on parle des fruits circoncis (2), de la 
circoncision du cœur, etc. (3). Et elle fut suspendue 
pendant lout le temps que les Israélites furent dans 
le désert. Aussi Josué à la sortie du désert fit circon- 
cire un beau jour tout le peuple. Il y avoit quarante 
ans qu'on n'avoit coupé de prépuces ; on en eut deux 
tonnes tout d'un coup (4). 

Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien 
plus, on maria pour des prépuces. Saûl promit sa 
fille à David et demande cent prépuces de douaire (5). 
David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas 
être borné dans ce magnifique don et apporta à Saiil 
deux cents prépuces (6) puis il épousa Michol ; on l'a 
lui voulut contester; mais il forma sa demande en 
règle, et l'obtint pour sa collection de prépuces (7). 

Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On 
ne regarda pas seulement la circoncision comme un 
sacrement de l'ancienne loi, en ce qu'elle étoit un 
signe de l'alliance de Dieu avec la postérité d'Abra- 
ham ; on voulut que ce bout de peau qu'on retranchoit 
du membre génital, remit le péché originel aux 
enfans. Les pères ont été divisés à ce sujet. S. Augus- 



(r) Ex., IV, 25. 

(2) Lév., XIX, 23. 

(3) Dont., X. i3. 

(4) Josué, V, 3 et 7. 
(5] Reg\, XVIII, 25. 

(6) Reg-., XVIII, 27. 

(7) Reg., III, i4- 



EROTIKA BIBLION Il5 



lin, qui soulenoit cette opinion, a contre lui tous ceux 
qui l'ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien, 
S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort 
plausible. Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien 
aux femmes? Le péché originel les entache tout 
comme les hommes; on devroil même en bonne 
justice leur couper plus qu'à ceux-ci; car sans la 
curiosité d'Eve, Adam n'auroit pas péché. 

Les pères Gonning- et Coutu ont soutenu, d'après 
M. Huet, qu'il n'étoit rien moins qu'évident que l'on 
ne circoncit pas les femmes. En effet, Huet sur Ori- 
gène, dit positivement qu'on circoncit presque toutes 
les Egyptiennes (i), on leur coupoit une partie du 
clitoris qui nuiroit à l'approche du mâle; d'autres 
subissent la même opération par principe de religion, 
pour réprimer les effets de la luxure, parce que les 
chatouillemens et l'irritation sont moins à craindre 
quand le clitoris est moins proéminent. 

Paul Jove et Munster assurent que la circoncision 
est en usage pour les femmes chez les Abyssins. C'est 
même dans ce pays et pour ce sexe une marque de 
noblesse; aussi ne la donne-t-on qu'à celles qui pré- 
tendent descendre de Nicaulis, reine de Saba. La 
circoncision des femmes est donc très indécise, et les 
érudits ne peuvent encore s'exercer. 

Une opération très-embarrassante devoit être quand 
il falloit couper, où il ne restoit rien à retrancher. 
Par exemple, comment opéroit-on sur les peuples 
qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se fai- 



(i) Circumcisio fœminarum sit réfections ttj; vj;j.:% (imo clitori- 
dis) qaœ pars in ausiralium mulieribus ita excrescit ut ferro sit 
cocrcenda. 



I I G l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 

soient Juifs, de sorte qu'il falloit les circoncire 
encore une fois pour l'alliance? Il paroît qu'alors on 
se contentoit de tirer de la verg-e quelques g-outtes de 
sang- à l'endroit où le prépuce avoit été découpé ; et 
ce sang- s'appeloit le sang de l'alliance; mais il falloit 
trois témoins pour que cette cérémonie fut authen- 
tique, parce qu'il n'y avoit plus de prépuce à mon- 
trer. 

Les Juifs apostats s'efforçoient, au contraire, d'ef- 
facer en eux les marques de la circoncision et de se 
faire des prépuces. Le texte des Macchabées y est 
formel. Ils se sont fait des prépuces et ont trompé 
Vaillance (i). S. Paul, dans la première épîlre aux 
Corinthiens, semble craindre que les Juifs convertis 
au christianisme n'en usent de même ! Si dit-il, un 
circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu'il ne se 
fasse point de prépuce (2). 

Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité 
du fait et croient que la trace de la circoncision est 
ineffaçable; mais les pères Conning- et Coutu ont 
soutenu dans le droit et dans le fait que la chose 
étoit p )ssible ; dans le droit par l'infaillibilité de 
l'Écriture, dans le fait par les autorités de Galien et 
de Celse qui prétendent qu'on peut effacer les marques 
de la circoncision. Bartholin (3) cite Œgnielte et 
Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette 
marque dans la chair d'un circoncis. Buxtorf le fils, 
dans sa lettre à Bartholin, confirme ce fait par l'au- 
torité même des Juifs: de plus, la matière étant trop 

(1) Iman, ch. I, 16. Fecerunt sibi prrputia et recesserunt a testa- 
mento sancto. 

(2) I Cor. VII, 18. 

(3) De morb. biblio. 



EROTIKA. MRLION 



II 7 



grave pour que des hommes religieux voulussent y 
laisser quelques doules, les PP. Conning et Coutu 
ont éprouvé sur eux-mêmes la pratique indiquée par 
les médecins que nous venons de citer. 

La peau est extensible par elle-même à un degré 
qu'on auroit peine à croire, si celle des femmes dans 
la grossesse et les vêtemens faits avec la tunique des 
êtres animés, n'en étoient des exemples journaliers. 
On voit souvent des paupières se relâcher, ou s'alon- 
ger exorbitamment. Or la peau du prépuce est exac- 
tement semblable à celle des paupières. 

Ceci bien reconnu, les PP. Conning- et Coutu se 
firent d'abord légitimement circoncire, et quand la 
racine de leur prépuce fut consolidée, ils y attachè- 
rent un poids, tel qu'ils purent le supporter sans 
causer aucun éraillement. La tension imperceptible 
et les linimens d'huile rosat le long- de la verge, faci- 
litèrent l'alongement de la peau, au point qu'en qua- 
rante-trois jours Conning- gagna sept lignes un quart. 
Coutu qui avoit la peau plus calleuse n'en put donner 
que cinq lig-nes et demie. On leur avoit fait une boëte 
de fer-blanc doublée et attachée à la ceinture pour 
qu'ils pussent uriner et vaquer à leurs affaires. Tous 
les trois jours on visitoit l'extension, et les pères 
visiteurs, nommés commissaires ad hoc, dressoient 
registres de l'arrivée du nouveau prépuce de Conning, 
à peu près comme on fait au Pont-Royal pour la crue 
de la Seine. 

Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour 
les hommes; mais Conning et Coutu n'ont pas eu la 
même satisfaction pour les femmes. Aucune ne voulut 
permettre qu'on lui attachât un poids au clitoris; en 
sorte qu'il n'en est point aujourd'hui qui s'en fasse 



n8 l'œuyre du comte de miuabeau 



couper, ni par crainte de rapproche de l'homme (car 
il y a des expédiens qui sauvent tout inconvénient, 
comme on comprend bien) (i) ni en signe d'alliance, 
parce qu'il est de fait qu'elles s'allient toutes sans 
avoir besoin d'aucune diminution. On est bien loin 
aujourd'hui de s'affliger de la proéminence d'un clito- 
ris... O que ce progrès des arts est énorme en ce siècle! 

On sait que les Turcs coupent la peau et n'y tou- 
chent plus, au lieu que les Juifs la déchirent et 
guérissent plus facilement; au reste, les enfans de 
Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette 
opération. En i58i Amurat III voulant faire circon- 
cire son fils aîné, âgé de quatorze ans, envoya un 
ambassadeur à Henri III, pour le prier d'assister à la 
cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer à Cons- 
Lintinople au mois de mai de l'année suivante : les 
ligueurs et sur-tout leurs prédicateurs prirent occa- 
sion de cette ambassade pour appeler Henri III le roi 
r farc, et lui reprocher qu'il étoit le parrain du 
grand-seigneur. 

Les Persans circoncisent à l'âge de treize ans en 
l'honneur d'Ismaël ; mais la méthode la plus singu- 
lière en ce genre est celle qui se pratique à Mada- 
gascar. On y coupe la chair à trois différentes repri- 
ses; les enfans souffrent beaucoup, et celui des pareras 
qui se saisit le premier du prépuce coupé, l'avale. 

Herrera dit que chez les Mexicains, où d'ailleurs 
on ne trouve aucune connoissance du mahométisme 
ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le prépuce 
aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que 
beaucoup en meurent. 

(i) La méthode en levrette. 



EHOTIKA BIBLION I ig 



Voilà ce que l'on peut citer de plus remarquable 
sur cette matière. On ignore si la crainte du frotte- 
ment et l'irritation qui en est une suite, privoit les 
Juifs de la commodité de porter ce que nous appe- 
lons des culottes; mais il est sûr que les Israélites 
n'en porloient pas ; en quoi nos capucins non réformés 
ont imité le peuple de Dieu. Cependant comme les 
érections auroient pu embarrasser dans certaines 
cérémonies, il étoit enjoint de se servir alors d'un 
chaufïbir (i) pour contenir les parties génitales. 
Aaron en reçut l'ordre. 

Je m'apperçois, en finissant ce morceau, que l'his- 
toire des prépuces n'est pas tres-anacréontique ; mais 
quand on veut s'instruire dans les livres saints, comme 
c'est assurément le devoir de tout chrétien, il faut 
avoir le goût robuste ; car on y trouve des passages 
infiniment plus fermes qu'aucun de ceux que j'ai cités. 
Lorsque, par exemple, on voit le roi Saiil poursuivant 
D.avid venir décharger son ventre (2) dans une caverne 
au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci 
arriver bien doucement et couper avec la plus grande 
dextérité le derrière du vêtement de Saiil, puis aussi- 
tôt que le roi est parti, courir après lui pour lui dé- 
montrer qu'il auroit pu l'empaler aisément, mais qu'il 
étoit trop brave pour le tuer par derrière ; quand on 
voit cela, dis-je, on s'étonne. Mais lorsque passant 
d'étonnement en étonnement on voit tour-à-tour sur 
ce vaste et saint théâtre, des hommes qui se nour- 
rissent de leurs excrémens (3) et boivent de leur 

(1) Lév., ch. VI, 10. Fœrninalibiis lineis. 

(2) R.eç\, I, ch. XXIV, 4. Erat quœ ibi spelunca quam impressus 
est Saiil ut purg-eret ventreni. 

(3) Regf., 4, ch. XVIII, 27. Comedani slercora sua et bibanl urinum 
su un 



120 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

urine (1); Tobie que de la fiente d'hirondelle 
aveugle (2) ; Esther qui se couvre la tête de tout ce 
qu'il y de plus sale au monde (3); les paresseux qu'on 
lapide avec de la bouse de vache (4) ; Isaïe réduit à 
manger les plus hideuses évacuations du corps hu- 
main (5) ; des riches qui embrassoient des immon- 
dices (6), d'autres qu'on aspergeoit dans le temple 
même, avec cette matière fécale; enfin Ezéchiel qui 
étendoit sur son pain cet étrange ragoût (7), lequel, 
Dieu, par un miracle, qui ne paroît pas à tout le 
monde digne de sa bonté, convertit en fiente de 
bœuf (8)... Quand on voit tout cela, on ne s'étonne 
plus de rien. 



(1) Tobie, H, II. 

(2) Esther, XIV, 2. 

(3) Ecc, XXII, 2. 

(4) Isaïe, XXXVII, ia. 

(5) Tren., IV, 5. Amplexati sunt stercora. 

(6) Mal., II, 3. 

(7) Ezéch., IV, 12. 

(8) Ibid., IV, i5. 




Cachet de Mirabeau 









W/ 



> 



Autographe de Mirabeau 
Lettre d'envoi de la suite de son travail sur la Prusse 




KADHESCH 



La puissance des loix dépend presqu'uniquement 
de leur sagesse, et la volonté publique tire son plus 
grand poids de la raison qui l'a dictée. C'est pour cela 
que Platon regarde comme une précaution très- 
importante de mettre toujours à la tête des édits un 
préambule raisonné, qui en montre la justice en 
même temps qu'il en expose l'utilité. 

En effet, la première loi est de respecter les loix. La 
rigueur des châtiments n'est qu'une vaine et coupable 
ressource, imaginée par des esprits étroits et de mau- 
vais cœurs, pour substituer la terreur au respect qu'ils 
ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque uni- 
verselle et non démentie par la plus vaste expérience, 
que les supplices ne sont nulle part aussi fréquens que 
dans les pays où ils sont terribles; de sorte que la 
cruauté des peines désigne infailliblement la multi- 
tude des infracteurs, et qu'en punissant tout avec la 
même sévérité, l'on force les coupables qui le plus 
souvent ne sont que les foibles, à commettre des 
crimes pour échapper à la punition de leurs fautes. 

Le gouvernement n'est pas toujours maître de la 



122 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

loi; mais il en est toujours le garant, et que de 
moyens n 1 a-t-il pas pour la faire aimer! Le talent de 
régner n'est donc pas infiniment difficile à acquérir; 
car il ne consiste qu'en cela. J'entends bien qu'il est 
encore plus aisé de faire trembler tout le monde 
quand on a la force en main ; niais il est très-facile 
aussi de gagner les cœurs ; car le peuple a appris 
depuis bien longtemps de tenir grand compte à ses 
chefs de tout le mal qu'ils ne lui font point, à les ado- 
rer quand il n'en est pas haï. 

Quoi qu'il en soit, un imbécile obéi peut comme un 
aulre punir les forfaits; le véritable homme d'Etat sait 
les prévenir. C'est sur les volontés plus que sur les 
actions qu'il cherche à étendre son empire. S'il pou- 
voit obtenir que tout le monde fit bien, que lui reste- 
roit-il à faire? Le chef-d'œuvre de ses travaux ^croii 
de parvenir à rester oisif. 

C'est donc une grande maladresse que la jactance et 
l'abus du pouvoir; le comble de l'art est de le déguiser 
(car tout pouvoir est d.'sagréable à l'homme) et sur- 
tout de ne pas savoir seulement employer les hommes 
tels qu'ils sont, mais de parvenir à les rendre tels 
qu'on a besoin qu'ils soient. Cela est très possible: 
car les hommes sont à la longue tels que le gouver- 
nement les l'ail ; guerriers, citoyens, esclaves, il modèle 
tout à son gré, et quand j'entends un homme d'Etat 
dire : je mèpHse celle nation, je lève les épaules et 
réponds en moi-même : et toi, je te méprise de n'avoir 
pas su la rendre eslimafde. 

C'est là le urand art des anciens qui paroissent nous 
avoir été aussi supérieurs dans les sciences morales 
(pie nous remportons sur eux dans les sciences phy- 
sique. Tout leur but éloit de diriger les mœurs, de 



ER0T1KA BIIiLION 1 '?, 



fermer des rararlères, d'oblenir de l'homme que poui 
faire ec qu'il doit, il lui suffît de songer qu'il le doi! 
faire. 0, quel mobile d'honneur, de vertu, de bien- 
être, seroit la législation perfectionnée ainsi sur un 
seul principe! Les loix anciennes étoient tellement te 
fruit de hautes pensées et de grands desseins, le pro- 
duit du gémift, en un mot, que leur influence a survécu 
aux mœurs des peuples pour qui elles étoient faites. 
Combien lonir-tems, par exemple, n'a pas duré le pré- 
jugé imprimé par les anciens législateurs sur les 
mariages stériles? 

Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté Je m 
marier ou non. Lycurgue nota d'infamie ceux qui ne 
se marioient pas. Il y avoit même une solemnité par- 
ticulière à Lacédémone, où les femmes les produi- 
soient tout nus aux pieds des autels, leur faisoient 
faire à la nature une amende honorable, qu'elles 
accompas'noient d'une correction très-sévère. Ces 
républicains si célèbres avoient poussé plus loin les 
précautions en publiant des Téglemens contre ceux 
qui se marieroient trop tard (i) et contre les maris 
qui n'en usoient pas bien avec leurs femmes (2). On 
sait quelle attention les Égyptiens et les Romains 
apportèrent à favoriser la fécondité des mariages. 

S'il est vrai qu'il y eut dans les premiers âges du 
monde des femmes qui affectoient la stérilité, comme 
il paroit par un prétendu fragment du prétendu livre 
d'Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui en 
tissent profession ; mais les apparences n'y sont rien 
moins que favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire 



(1) 'E'}tY a ! xta - 

(2) Kr/.o-^'v.y.. 



124 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

de peupler le monde. La loi de Dieu et celle de la 
nature imposoient à toutes sortes de personnes l'obli- 
gation de travailler à l'augmentation du genre 
humain; et il y a lieu de croire que les premiers 
hommes se faisoient une affaire principale d'obéir à 
ce précepte. Tout ce que la Bible nous apprend des 
patriarches, c'est qu'ils prenoient et donnoient des 
femmes, c'est qu'ils mirent au monde des fils et des 
filles, et puis moururent, comme s'ils n'avoient eu 
rien de plus importante faire. L'honneur, la noblesse, 
la puissance consistoient alors dans le nombre des 
enfans; on étoit sûr de s'attirer par la fécondité une 
grande considération, de se faire respecter de ses voi- 
sins, d'avoir même une place dans l'histoire. Celle des 
Juifs n'a pas oublié le nom de Jaïr, qui avoit trente 
fils au service de la patrie ; ni celle des Grecs les noms 
de Danaiïs et ftÉgyptus, célèbres par leurs cinquante 
fils et leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors 
pour une infamie dans les deux sexes et pour une 
marque non équivoquede la malédiction de Dieu. On 
regardoit au contraire comme un témoignage authen- 
tique de sa bénédiction d'avoir autour de sa table un 
grand nombre d'enfans. Ceux qui ne se marioient pas 
étoient réputés pécheurs contre nature. Platon les 
tolère jusqu'à l'âge de trente-cinq ans; mais il leur 
interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier 
rang dans les cérémonies publiques. Chez les Romains, 
les censeurs étoient spécialement chargés d'empêcher 
Otte sorte de vie solitaire (i). Les célibataires ne pou- 
voient ni tester ni rendre témoignage (2) : la religion 



(1) Cœlibes esse prohibcndos. 

(2) Ex alii tui senta lu equum habes, tu uxorern habes? testa. 



EROTIKA BIBLION I 20 



aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les 
soumettoient à des peines extraordinaires dans l'autre 
vie, et dans leur doctrine le plus grand des malheurs 
étoit de sortir de ce monde sans y laisser des enfans; 
car alors on devenoit la proie des plus cruels 
démons (i). 

Mais il n'est point de loix qui puissent arrêter un 
désordre idéal; aussi malgré les injonctions des légis- 
lateurs, on éludoit très-communément dans l'anti- 
quité les fins de la nature. L'histoire ne dit point com- 
ment ni par qui commença l'amour des jeunes garçons, 
qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en 
apparence si bizarre, l'emporta sur les loix pénales, 
bursales, infamantes, etc., sur la morale, sur la saine 
physique. Il faut donc que cet attrait ait été très-impé- 
rieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui 
m'a paru très-singulière : je crois que l'impuissance 
dont la nature frappe quelquefois, se confédéra avec 
des tempéramens effrénés pour l'affermir et la propa- 
ger. Rien de plus simple. 

L'impuissance a toujours été une tache très-hon- 
teuse. Chez les Orientaux, les hommes marqués de 
ce sceau de réprobation eurent le titre flétrissant 
d'eunuques du soleil, d'eunuques du ciel, faits par 
la main de Dieu. Les Grecs les appel loient invalides. 
Les loix qui leur permettoient les femmes, permet- 
toient aussi à ces femmes de les abandonner. Les 
hommes condamnés à cet état équivoque, qui dût 
être très-rare dans les commencemens, également 
méprisés des deux sexes, se trouvèrent exposés à plu- 



(i) Ex vitam calamiias et impietas accidit, Mi qui ubsque Jllii à 
vitâ discedit, et daernonibus majcimas dat pœnai post obitam. 



i aG l'œuvre du comte de Mirabeau 

s'eurs mortifications qui les réduisirent à une vie 
obscure et rôtir '-e ; la nécessité leur suggéra différées 
moyens d'en sortir et de se rendre recommandables. 
Dégagés des mouvemens inquiets de ba^nour étran- 
ger, et, au physique, de l'amour-propre, ils' s'assu- 
jettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si 
dévoués, si commodes, que tout le monde en voulut 
avoir. Le plus atroce des despotismes en augmenta 
bientôt le nombre; les pères, les maîtres, les souve- 
rains s'arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, 
leurs esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le 
monde entier, qui dans le commencement ne eonnois- 
soit que deux sexes, fut étonné de se trouver insensi- 
blement partagé en trois portions à peu près égales. 

La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l'habitude, 
des motifs particuliers, une philosophie affectée ou 
téméraire, la pauvreté, la cupidité, la jalousie, la 
superstition concoururent à cette révolution sineii- 
liere; la superstition, dis-je, car les opérations les 
plus avilissantes, les plus ridicules, les plus cruches 
ont été imaginées par des fanatiques atrabilaires, qui 
dictent des loix tristes, sombres, injustes, où la pri- 
vation fait la vertu et la mutilation le mérite. 

Les Romains fourmilloient d'eunuques. En Asie et 
en Afrique on s'en sert encore aujourd'hui pour g-ar- 
der les femmes; en Italie cette atrocité n'a pour objet 
que la perfection d'un vain talent (I). Au Cap les 
Huîtcntois ne coupent qu'un testicule, pour éviter. 
disent-ils, les jumeaux. Dans beaucoup de pays les 
pauvres mutilent pour éteindre leur postérité, afin 
que leurs malheureux enfans n'éprouvent pas un jour 
la double misère et de périr de faim et de voir périr 
les leurs. Il y a bien des sortes d'eunuques! 



EROTIKA. BIBLIOX IV\ 



Quand on ne pense qu'à perfectionner la voix, i n 
n'enlève que les testicules; mais la jalousie dans sa 
cruelle méfiance retranche toutes les parties de la 
génération : celte effroyable opération est très dan- 
gereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès 
q f avant la puberté; encore y a-t-il beaucoup de dan- 
ger : passé quinze ans, à peine en réchappe-t-il un 
quart. Aussi ces sortes d'impuissants se vendent cinq 
et six fois jusqu'à vingt-deux mille de ces infortunés. 
Quelle horrible plaie faite à l'humanité! Les plus 
fameux sont Éthiopiens; ils sont si hideux que les 
jaloux les paient au poids de l'or. 

Les impuissans absolus se qualifient d'eunu 
aqueducs, parce qu'étant dépourvus de la verge qui 
porte le jet au-dehors, ils sont obligés de se servir 
d'un conduit de supplément, faute de ne pouvoir lan- 
cer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son, 
I. Ceux au contraire qui ne sont privés que des 
testicules, jouissent de toute l'irritai ion que donnent 
les désirs, et peuvent en un sens se dire très puissans' 
(sur-tout lorsqu'ils n'ont été opérés qu'après que leur 
orjrane a reçu tout son développement (i) mais avec 
cette triste exception que, ne pouvant jamais se satis- 
faire, l'ardeur vm.'-rienne dégénère chez eux en une 
espèce de rane ; ils mordent les femmes qu'ils liment 
avec une précieuse continuité. 

On voit que celte sorte d'eunuques a le double 
avantage de servir sans risque aux plaisirs des 

(1) Ergo exspectatos : ac jn^sos crescere primium. 

Tesliculos, poslquum cœpernm esse bl'ihrrs. 

Tonsoris ducimo lanlum caplt Hcliodoriis. (Juv., I. 2., s. G.) Lisez-, 
sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques 
et le parti qu'elles en tiroient, depuis le 365'' vers de celte satyre 
jusqu'au 379 e . 



128 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

femmes et aux goûts dépravés des hommes. Autre- 
fois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux 
Grecs, et les filles garnissoient les serrails. On com- 
prend que l'on trouvoit dans ce beau climat autant 
de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose 
pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l'a 
pas, ce seroit sans doute l'incomparable beauté de 
ces modèles. 

On comprend aujourd'hui, comme on sait, par le 
mot de péché contre nature tout ce qui a rapport à 
la non-propagation de l'espèce, et cela n'est ni juste, 
ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la ville 
de l'Ecriture, est bien différente, par exemple, d'une 
simple pollution. Quoique ce goût bizarre que l'on a 
compris avec tant d'autres dans le mot général molli- 
ties ait été généralement répandu dans les pays les 
plus policés, l'histoire ne cite rien d'aussi fort que ce 
qui est rapporté dans l'Ecriture. Toutes les villes de 
la Pentapole en étoient tellement infestées qu'aucun 
étranger n'y pouvoit paraître qu'il ne fut en proie à 
leurs désirs. Les deux anges qui vinrent visiter Loth 
furent à l'instant assaillis par une multitude de 
peuple (i). En vain Loth leur prostitua ses deux 
filles : ce singulier acte de vertu hospitalière ne lui 
réussit pas. Il falloit aux Sodomistes des derrières 
maies (2) ; et les anges n'échappèrent que grâce à cet 

(1) Gen., XIX, 4- Avant que les anges se fussent couchés, le peuple 
accourut depuis les vieillards jusqu'aux enfants.— 4- — Ut cognos- 
camus eos. 

(2) Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand sei- 
gneur moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que 
du côté qu'il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme ses 
ganymedes — qu'on ne pouvoit trouver au poids de l'or ; qu'il pour- 

roit des femmes. Des femmes ! s'écria le maître; eh, c'est comme 

situ me servais un gigot sans manche. 



EROTIKA BIBLION I29 



aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se 
reconnoitre les uns les autres. 

Cet état ne dura pas longtemps ; car en douze 
heures de tems tout fut consumé par la pluie de 
soufre, au point que Loth et ses filles, retirés dans 
une antre, crurent que le monde vertoit de périr par le 
feu, comme il avoit lors du déluge péri par l'eau; et 
la crainte de ne plus avoir de postérité détermina ces 
filles, qui ne comptoient apparemment pas sur les 
fruits de leur prostitution récente, à en tirer au plus 
vite de leur père. L'aînée se dévoua la première à ce 
piteux office; elle se coucha sur le bon homme Loth, 
qu'elle avoit enivré, lui épargna toute la peine de ce 
sacrifice offert à l'amour de l'humanité, et le con- 
somma sans qu'il s'en aperçut (i). La nuit suivante 
sa sœur en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir 
été facile à tromper et dur à réveiller, réussit si bien 
dans ces actes involontaires, que ses filles mirent au 
monde neuf mois après cette aventure, deux garçons, 
Moab, chef de la nation des Moabites (2), et Ammon, 
chef des Ammonites. 

On sait, indépendamment du témoignage formel 
de S. Paul (3), que les Romains portèrent très-loin ces 
excès de la pédérastie ; mais ce que ce grand apôtre 
dit de remarquable, c'est que les femmes préféroient 
de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu'elles 
provoquent. — Et fœminœ imitaverunt natnralem 

(1) Gen., XIX, 33. Dor/nivii cum pâtre, al Me non sensil nec quando 
accubuit Jllia, nec quando surrexit. 

(2) Moab fut le fils de la première; Ammon naquit de la seconde. 

(3) S. Paul aux Romains, ch. I, 27. Masculi, delicto naturali usa 
fœminae exarserunt in desiriis suis in invicem, masculi in mascu- 
los turpitudinem opérantes et mercidem quam oportuit erroris sui 
in semelipsis recipienles. 



; kl L'ŒUVRE DU GQMlfl DE MIRABEAU 

tisi/ni in cuni usu/n qui est con/ra naturant ; c'est 
dans le vingt-sixième verset du chapitre cité au bas 
de la paye qu'on lit ces paroles; et le verset suivant 
a fourni au Ca ravage l'idée de son Rosaire, qui est 
dans le Museeum du grand-duc de Toscane. On y voit 
une trentaine d'hommes étroitement liés {lurpiter 
èrgafà) en rond, et s'e m brassant avec cette ardeur 
lubrique que ce peintre sait répandre clans ses com- 
positions libertines. 

Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le 
g-lobe; les voyageurs et les missionnaires en l'ont foi. 
Ceux-ci rapportent môme un cas de sodomie triple 
qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur 
Sanchez : le voici. 

Marc Paul avoit déerit, dans sa Description géo- 
graphique, imprimée en 1 566, les hommes à queue 
du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de ceux de 
l'isle Formosc et Gemelli Carreri de ceux de l'isle 
Mindors, voisine de Manille. Tant d'autorités se trou- 
vèrent plus que suffisantes pour déterminer des mis- 
sionnaires jésuites à entreprendre de préférence des 
conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet 
de ces hommes à queue, qui par un prolong-ement du 
coccyx portaient vraiment des queues de sept, huit 
et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité, de 
tous les mouvemens que l'on aperçoit dans la trompe 
de l'éléphant. Or l'un de ces hommes à queue se cou- 
cha entre deux femmes, dont l'une ayant un clitoris 
Considérable, se posta de la tète aux pieds et plaça en 
p-éd .Taste son clitoris, tandis que la qtseae de l'insu- 
laire fournissoit sept pouces au vase légitime : l'insu- 
laire qui étoit complaisant se faïssa faire, et pour 
occuper toutes ses facultés il approcha de l'autre 



EUOTIICA IJIIiLI'iX l3[ 



femme et en jouit comme la nature y invile... Il y 
avoit là assurément de quoi exercer les talens du 
prince des casuistc>, 

Sanehez distingua : « Pour la première, dit-il, 
sodomie double quciqu'incomplefe dans ses lins, 
parce que ni la queue ni le clitoris ne pouvant verser 
la libation, ils n'opèrent rien contre les voies de Dieu 
et le vœu de la nature ; quant à la seconde, fornica- 
tion simple. » 

J'imagine que de pareilles queues auroientplus d'un 
uenre d'utilité à Paris, où le goût des pédérastes 
quoique moins en vc*gue que du tems de Henri III, 
sous le règne duquel les hommes se provoquoieut 
mutuellement sous les portiques du Louvre, fait des 
progrès considérables. On sait que celle ville est un 
chef-d'œuvre de police; en conséquence il y a des 
lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens 
qui se destinent à la profession sont soigneusement 
enclassés; car les systèmes réglementaires s'étendent 
jusques là. On les examine; ceux qui peuvent 
être agens et palicns, qui sont beaux, vermeils, 
bien faits, potelés, sont réservés pour les grands 
seigneurs, ou se font payer très-cher par les évêques 
et les financiers. Ceux qui sont privés de leurs testi- 
cules, ou en terme de l'art (car notre langue est plus 
chaste que nos mœurs) qui n'ont pas le poids du 
tisserand, mais qui donnent et reçoivent forment la 
seconde classe; ils sont encore chers parce que les 
femmes en usent, tandis qu'ils servent aux hommes. 
Ceux qui ne sont plus susceptibles d'érections lani ils 
sont usés, quoiqu'ils aient tous les organes néces- 
saires au plaisir, s'inscrivent comme patiens purs et 
composent la troisième classe : mais celle qui préside 



l32 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet 
effet on les place tout nus sur un matelas ouvert par 
la moitié inférieure; deux filles le caressent de leur 
mieux, pendant qu'une troisième frappe doucement 
avec des orties naissantes le siège des désirs véné- 
riens. Après un quart d'heure de cet essai, on leur 
introduit dans l'anus un poivre long- rouge qui cause 
une irritation considérable ; on pose sur les échau- 
boulures produites par les orties de la moutarde 
fine de Caudebec, et l'on passe le gland au camphre. 
Ceux qui résistent à ces épreuves, et ne donnent 
aucun signe d'érection servent tomme patiens à un 
tiers de paie seulement... O qu'on a bien raison de 
vanter le progrès des lumières dans ce siècle philo- 
sophe 1 



BÉHEMAH 



De la Bestialité. — Ce titre répugne à l'esprit et 
flétrit l'ame. Comment imaginer sans horreur qu'un 
goût aussi dépravé puisse exister dans la nature 
humaine, lorsqu'on pense combien elle peut s'élever 
au-dessus de tous les êtres animés ? Comment se 
figurer que l'homme ait pu se prostituer ainsi? Quoi, 
tous les charmes, tous les délices de l'amour, tous 
ses transports... il a pu les déposer aux pieds d'un 
vil animal! Et c'est au physique de cette passion, à 
celte fièvre impétueuse qui peut pousser à de tels 
écarts, que des philosophes n'ont pas rougi de subor- 
donner le moral de l'amour ! Le physique seul en est 
bon (i), ont-ils dit. — Eh bien, lisez Tibulle et puis 
courez contempler ce physique dans les Pyrénées où 
chaque berger a sa chèvre favorite ; et quand vous 
aurez assez observé les hideux plaisirs du montagnard 
brutal, répétez encore : en amour le physique seul 
est bon. 

Un sentiment très philosophique peut engager à 
fixer un moment ses regards sur un sujet aussi 

(i) Buffon. 



l3£ L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

étrange, parce que ce sentiment donnant la force 
d'écarter toutes les idées que l'éducation, les préjugés, 
el l'habitude nous incuh{uent lour à tour, indique 
plus d'une vue à diriger, plus d'une expérience à 
l'aire, dont les résultais pourroient être utiles et 
curieux. 

La forme particulière par laquelle la nature a dis- 
tingué l'homme et la femme, prouve que la différence 
des sexes ne tient pas à quelques variétés superfi- 
cielles ; mais que chaque sexe est le résultat peut-être 
d'autant de différences qu'il y a d'organes dans le 
corps humain, quoiqu'elles ne soient pas toutes 
également sensibles. Parmi celles qui sont assez 
frappantes pour se laisser appereevoir, il en est dont 
l'usage et la fin ne sont pas bien détermina. Tien- 
nent-elles au sexe essentiellement, ou sont-elles une 
suite nécessaire de la disposition des parties consti- 
tuantes (i)? La vie s'attache à toutes les formes, mais 
elle se maintient plus dans les unes que dans les 
autres. Les productions monstrueuses humaines 
vivent plus ou moins; mais celles qui le sont extrê- 
mement périssent bientôt. Ainsi Lanatomie, éclairée 
autant qu'il seroit possible, pourroit décider jusqu'à 
quel point on peut être monstre, c'est-à-dire, s'écarter 
d^ la conformation particulière à son espèce, sans 
perdre la faculté de se reproduire, et jusqu'à quel 
point on peut l'être sans perdre celle de se conser\ rr. 
L'étude de l'analomie n'a pas même encore été dirigée 
sur ce plan, pour lequel on pourroit mettre à profit 

(r) Par exemple, la courbure de l'épine du dos entraîne dans un 
bossu le dérang-emeut des autres parties, ce qui leur donne à tous 
une sorte de ressemblance que l'on pourroit appeller un air de 

famille. 



IlROl'lK.V BIH'LIO.N" 1 35 



celle erreur de la naiure, ou plutôt cet abus d 
désirs et de ses facultés qui portent à la bestialité. 

Les productions monstrueuses d'animaux dill'érens 
conservent une conformation particulière aux deux 
espèces, en perdant insensiblement la faculté de se 
reproduire. Les productions monstrueuses de l'huma- 
nité nous apprendroient en outre jusqu'à quel point 
Paine raisonnable se transmet ou se débrouille, si 
l'on peut parler ainsi, d'avec l'aine sensitive. Il est 
singulier que la physique ait dédaigné ces recher- 
ches. 

La partie constitutive de notre être, qui nous diffé- 
rencie essentiellement de la brute, est ce que nous 
appelions l'ame. Son origine, sa nature, sa destinée, 
le lieu où elle réside sont une source intarissable de 
problèmes et d'opinions. Les uns l'anéanlissent à la 
mort; les autres la séparent d'un tout auquel elle se 
réunit par réfusion, comme l'eau d'une bouteille qui 
nageroit et que l'on casseroit se réuniroit à la masse. 
Ces idées ont été modifiées à l'infini. Les Pythago- 
riciens n'admelloient la réfusion qu'après des trans- 
migrations; les Platoniciens réunissoient les âmes 
pures, et purifioient les autres dans des nouveaux 
corps. De là les deux espèces de métempsycoses que 
professoient ces philosophes. 

Quant aux discussions sur la nature de l'ame, elles 
ont été le vaste champ des folies humaines, folies 
inintelligibles à leurs propres auteurs. Thaïes prélen- 
doit que l'ame se inouvoit en elle-même; Pithagore 
qu'elle étoit une ombre pourvu de cette facullé de se 
mouvoir en soi-même. Platon la définit une substance 
spirituelle se mouvant par un nombre harmonique. 
Aristote, armé de son mot barbare d'e/itéléc/iie, nous 



1 3G l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 



parle de l'accord des sentimens ensemble. Heraclite 
la croit une exhalaison ; Pithagore un détachement de 
l'air; Empédocle un composé desélémens; Démocrite, 
Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi de 
feu, de je ne sais quoi d'air, de je ne sais quoi de 
vent, et d'un autre quatrième qui n'a point de nom. 
Anaragore, Anaximene, Archelaùs la composoit d'air 
subtil; Hippone d'eau; Xénophon d'eau et de terre; 
Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d'air. 
Critius la plaçoit tout simplement dans le sang- ; 
Hippocrate ne voyoit en elle qu'un esprit répandu 
par tout le corps ; Marc-Antonin la prenoit pour du 
vent; et Critolaiis, tranchant ce qu'il ne pouvoit 
dénouer, la supposoit une cinquième substance. 

Il faut convenir qu'une pareille nomenclature a 
l'air d'une parodie ; et l'on croiroit presque que ces 
grands génies se jouoient de la majesté de leur sujet, 
en voyant que le résultat de leurs méditations étoient 
des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus 
célèbres modernes, on étoit plus éclairé sur cette 
matière que les rêveries des anciens. Ce qui résulte 
de plus remarquable de leurs opinions en ce genre, 
c'est que jamais on n'avoit eu jusqu'à nos dogmes 
modernes la moindre idée de la spiritualité de l'ame, 
quoiqu'on la composât de parties infiniment subti- 
les (i). Tous les philosophes l'ont cru matérielle, et 
Ton fait ce que presque tous pensoient de sa destinée. 

(i) On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et am- 
bigus sur cette matière. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire 
que l'àme étoit un souffle analogue aux corps qu'elle a habités, et 
qu'elle n'étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. 
Tertullien la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par 
une distinction fort étrange, prétend qu'elle ne verra pas Dieu; mais 
qu'elle conversera avec J.-C. 



EIIOTIKA BIBLION l37 



Quoi qu'il en soit, les folies théoriques, les hypo- 
thèses même ingénieuses ne nous instruiront jamais 
autant que le pourroient des expériences physiques 
bien dirigées. 

Ce n'est pas que je croie qu'elles puissent nous 
apprendre, ni quelle est la nature de l'ame ni le lieu 
où elle réside ; mais les nuances de ses dégradations 
peuvent être infiniment curieuses et c'est le seul cha- 
pitre de son histoire, qui paroisse nous être abordable. 

Il seroit infiniment téméraire de décider que les 
brutes ne pensent point, bien que le corps ait indé- 
pendamment de ce qu'on appelle l'ame, le principe 
de la vie et du mouvement. L'homme lui-même est 
souvent machine : un danseur fait les mouvements 
les plus variés, les plus ordonnés dans leur ensemble, 
d'une manière très-exacte, sans donner la moindre 
attention à chacun de ces mouvements en particulier. 
Le musicien exécuteur est à peu près de même : 
l'acte de la volonté n'intervient que pour déterminer 
le choix de tel ou tel air. Le branle donné aux esprits 
animaux, le reste s'exécute sans qu'il y pense ; les 
g-ens distraits, les somnambules sont souvent dans un 
véritable état d'automates. Les mouvemens qui 
tendent à conserver notre équilibre, sont ordinai- 
rement très-involontaires ; les g-oûls et les antipathies 
précèdent dans les en fans le discernement. L'effet des 
impressions du dehors sur nos passions, sans le 
secours d'aucune pensée, par la seule correspondance 
merveilleuse des nerfs et des muscles, n'est-il pas 
très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes 
corporelles répandent cependant un caractère très- 
marqué sur la physionomie qui a une sympathie toute 
particulière avec l'ame. 

9 



i38 l'œuvre du comte de »iirabeau 

Les animaux considérés dans un simple point de, 
vue mécanique, fourniroient donc déjà un grand 
nombre de solutions à ceux qui leur refusent le don 
le la pensée ; et il ne seroit pas très-difficile de 
prouver qu'une grande partie de leurs opérations 
même les plus étonnantes ne la nécessitent pas. Mais 
comment concevoir que de simples automates 
s'entendent, agissent de concert, concourent à un 
même dessein, correspondent avec les hommes, 
soient susceptibles d'éducation? On les dresse, ils 
apprennent; on' leur commande, ils obéissent; on les 
menace, ils craignent ; on les flatte, ils caressent ; 
enfin, les animaux nous offrent une foule d'actions 
spontanées, où paroissent les images de la raison et 
de la liberté ; d'autant plus qu'elles sont moins uni- 
formes, plus diversifiées, plus singulières, moins 
prévues, accommodées sur le champ à l'occasion du 
moment; il en est de même qui ont un caractère 
déterminé, qui sont jaloux, vindicatifs, vicieux. 

Ou de deux choses l'une, ou Dieu a pris plaisir à 
former les bêtes vicieuses et à nous donner en elles 
des modèles très-odieux, ou elles ont comme l'homme 
un péché originel qui a perverti leur nature. La 
première proposition est contraire à la Bible, qui dit 
que tout ce qui est sorti des mains de Dieu étoit bon 
et fort bon. Mais si les bêtes étoient telles alors qu'elles 
sont aujourd'hui, comment pourroit-on dire qu'elles 
fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu'un 
singe soit malfaisant, un chien envieux, un chat 
perfide, un oiseau de proie cruel? Il faut recourir à 
la seconde proposition et leur supposer un péché 
originel; supposition gratuite et qui choque la raison 
et la religion. 



EROTIKA BIBLION I 39 



Ce n'est donc point encore une fois par des raison- 
nemens théoriques que Ton peut tracer la liijne de 
démarcation entre l'homme et la béte. Notre ame a 
trop peu de points de contact pour qu'il soit facile, 
même à la physique, de pénétrer jusqu'à elle, 
d'effleurer seulement sa substance et sa nature ; on ne 
sait où fixer son siège. Les uns ont prétendu qu'elle 
est dans un lieu particulier d'où elle exerce son 
empire. Descartes a voulu la grande pinéale ; Yieus- 
eens le centre ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le 
corps calleux ; d'autres les corps cannelés. Le climat, 
sa température, les alimens, un sang- épais ou lent, 
mille causes purement physiques forment des obstruc- 
tions qui influent sur sa manière d'être; ainsi en 
poussant les suppositions on varierait les effets à 
l'infini, et l'on montrerait par les résultats, comme 
il suit assez de l'expérience, qu'il n'y a guère de tête, 
quelque saine qu'elle puisse être, qui n'ait quelque 
tuyau fort obstrué. 

Le curieux, l'intéressant, l'utile, seroient donc de 
savoir jusqu'à quel point un être dégradé de l'espèce 
humaine par sa copulation avec la brute, peut être 
plus ou moins raisonnable ; c'est peut être la seule 
manière d'assiéger la nature qui puisse en ce genre 
mi arracher une partie de son secret ; mais pour y 
parvenir il auroit fallu suivre les produits, leur donner 
une éducation convenable et étudier avec soin ces 
sortes de phénomènes. On auroit probablement tiré 
de cette opération plus d'avantage pour le progrès 
des connoissances humaines que des efforts qui 
apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui 
enseignent les mathématiques à un aveugle, etc. ; car 
ceux-ci ne nous montrent qu'une même nature, un 



l40 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

peu moins parfaite dans son principe, en ce que le 
sujet est privé d'un ou deux sens et qu'on a perfec- 
tionnée ; au lieu que le fruit d'une copulation avec la 
brute, offrant, pour ainsi dire, une autre nature, mais 
entée sur la première, éclairciroit plusieurs des 
points dont le développement a tant occupé tous ces 
êtres pensans. 

Il est difficile de mettre en doute qu'il n'ait existé 
des produits de la nature humaine avec les animaux, 
et pourquoi n'y en auroit-il point? La bestialité étoit 
si commune parmi les Juifs qu'on ordonnoit de 
brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient 
commerce avec les animaux (i), et voilà ce qui, selon 
moi, est bien étrange ; je conçois comment un homme 
rustique ou déréglé, emporté par la fougue d'un 
besoin ou les délires de l'imagination, essaie d'une 
chèvre, d'une jument, d'une vache même; mais rien 
ne peut m'apprivoiser avec l'idée d'une femme qui se 
fait éventrer par un âne. Cependant un verset du 
Lévilique (2) porte : La bête quelle qu'elle soit. D'où 
il résulte évidemment que les Juives se prostituoient 
à toute espèce de bêle indistinctement ; voilà ce qui 
est incompréhensible.. 

Quoi qu'il en soit, il paroît certain qu'il a existé des 
produits de chèvres avee l'espèce humaine. Les 
satyres, les faunes, les égypans, toutes ces fables en 
sont une tradition très-remarquable. Satar en arabe 
signifie bouc; et le bouc expiatoire ne fut ordonné 
par Moyse que pour détourner les Israélites du goût 



(1) Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVir, 23. 
(2Ï XX. i5. 



EROTIKA BIBLION l4l 



qu'ils avoient pour cet animal lascif (i). Comme il est 
dit dans l'Exode qu'on ne pouvoit voir la face des 
dieux, les Israélites étoient persuadés que les démons 
se faisoient voir sous cette forme (2), et c'est là le 
<I>ic7;j.a";a--oj dont parle Jamblique. On trouve dans 
Homère de ces apparitions. Manëthon, Denis d'Hali- 
carnasse et beaucoup d'autres offrent des vestiges très 
remarquables de ces productions monstrueuses. 

On a ensuite confondu les incubes et les succubes 
avec les véritables produits. Jérémie parle de Jaunes 
suffocans (3) (I). Heraclite a décrit les satyres qui 
vivoient dans les bois (4) et jouissoient en commun 
des femmes dont ils s'emparoient. Edouard Tyfon a 
traité dans le même genre des pigmées, des cynocé- 
phales, des sphinx ; ensuite il décrit les orang-outang 
et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des singes 
qui se rapprochent absolument de l'espèce humaine; 
car un bel orang-outang, par exemple, est plus beau 
qu'un laid Holtentot. Munster sur la Genèse et le Lévi- 
tique a fait le ô^ayouo t?« tous ces monstres et a trouvé 
des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham 
Seba admet des âmes à ces faunes (5), desquels il 
paroit qu'on ne peut guère contester l'existence. 

Nous n'avons rien d'aussi positif, il est vrai, sur 

(1) Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XL VI, s'étend sur 
les cultes des boucs. 

(2) Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23. 

(3) Jérém., L., 3g. Faunis sicariis et non pasficariis. Car des faunes 
qui avoient des figues ne voudroit rien dire. Cependant Saci le 
traduit ainsi ; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté des 
mœurs; mais Berruyer soutient le sicarii et rend ses faunes très- 
actifs. 

(4) Dans son traité Ilepi x Htçav, c. XXV. 

(5) Dans son ouvrage intitulé Tseror hammor. (Fascisulus 
ntyrrhœ). 



l42 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

les centaures et les minotaures ; mais il n'y a pas plus 
d'impossibilité à ce qu'ils aient été qu'à l'existence 
des produits d'autres espèces (i). Dans le siècle passé 
il fut beaucoup question de l'homme cornu que l'on 
présenta à la cour. On commît l'histoire de la fille 
sauvage, religieuse à Chàlons, qui vit encore, et qui 
pourroit très-bien avoir quelque affinité avec 1 es 
habitants des bois. Feu M. le Duc avoit à Chantilly un 
orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer. 
Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les 
monstres d'Afrique. Il paroît que celte partie du monde 
que l'on ne connoît que bien peu, est le théâtre le 
plus ordinaire de ces copulations contre nature; il 
faut en chercher probablement la cause dans la cha- 
leur, plus excessive dans ces contrées, qu'en aucun 
autre endroit du globe, parce que le centre de 
l'Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des 
mers que les terres des autres parties du monde 
situées dans des latitudes semblables. Les accouple- 
ments monstrueux y doivent donc être assez communs 
et ce seroit là la véritable école des altérations, des 
dégradations (2) et peut-être du perfectionnement 



(1) Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne 
moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi 
les grands animaux retiennent-ils plus difficilement. 

(2) Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône, 
est entouré d'un grand nombre de uains remarquables par leur 
difformité. Ils sont assez communs dans ses états. Ils n'ont que la 
moitié de la taille ordiuaire d'un homme; leur tète est fort large et 
ils ne sont vêtus que de peaux d'animaux. On les nomme Mimas ou 
Bakkebiik'ke. Lorsqu'ils sont auprès du roi, oa les enlre-mèle av t c 
des nègres blancs pour faire un contraste. Cela doit former un 
spectacle fort bizarre et qui n'est bon à rien; mais si le roi de 
I.kui-o niiMoit ces races, on auroit psut-êtye des résultais très- 
curieux. 



EROTIKA BIBLION 



physique de l'espèce humaine. Je dis du perfectionne' 

ment; car qu'est-ce qu'il y auroit de plus beau dans les 
êtres animés que la forme du centaure, par exemple ? 

Notre illustre BufFoii a déjà fait en ce genre tout 
ce qu'un particulier, qui n'est pas riche, peut se per- 
mettre. Nous avons la suite de ces variétés dans les 
espèces de chiens, les accouplemens de différentes 
espèces d'animaux, l'histoire des produits de mulets, 
découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand 
homme ne nous a pas donné ses expériences sur les 
mélanges des hommes avec les bêtes, et c'est ce qu'il 
faudroit imprimer, afin qu'il fût possible de suivre 
ses grandes vues, et qu'en perdant un si beau g'énie, 
nous ne perdissions par la suite de ses idées. 

La bestialité existe plus communément qu'on ne 
croit en France, non par goût, heureusement, mais 
par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont bes- 
tiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de 
se servir des narines d'un jeune veau qui leur lèche en 
même temps les testicules. Dans toutes ces montagnes 
peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre favorite. 
On sait cela par les curés basques. Ondevroit, par la 
voie de ces curés, faire soigner ces chèvres engros- 
sées et recueillir leurs produits. L'intendant d'Auch 
pourroit aisément parvenir à ce but, sans faire révéler 
des confessions (i) (abus de religion atroce dans tous 

(i) C'est dommage que les Romains n'aient pas eu comme nous la 
confession auriculaire ; nous saurions tous leurs petits secrets 
domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains 
déshonoraient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. 
Enfin, nous n'avons pas même de détails sur les conversations des 
bourgeois. Rien ne devoit être plus plaisant que les entreliens d'une 
famille qui avoit été le matin sacrifier à Priape ; les jeunes filles et 
les jeunes garçons de la famille dévoient avoir tout le reste de la 
journée de singulières idées. 



144 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

les cas"); il pourroit se procurer de ces produits mons- 
trueux par ces curés ; le curé demanderoit à son 
pénitent sa maîtresse qu'il remettroit au subdélégué 
de l'endroit sans révéler le nom deYamant. Je ne vois 
pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit 
du progrès des connoissances humaines, un mal que 
l'on ne sauroit guère empêcher. 



L'ANOSCOPIE 



On sait que dans tous les siècles, les jongleurs, les 
charlatans, devins, médecins, politiques ou philo- 
sophes (car il en est de toutes ces sortes) ont eu plus 
ou moins d'influence. La nature de l'homme, sans 
cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant 
d'hameçons à l'usage de ceux qui établissent leur cré- 
dit ou leur fortune sur la crédulité de leurs semblables, 
qu'il y a toujours pour eux quelque heureuse décou- 
verte à faire dans l'océan sans bornes des sottises 
humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir 
les vieilles fascinations, les folies surannées, cet appât 
est si bien proportionné à l'avidité ignorante et gros- 
sière du peuple, auquel il est surtout destiné, que son 
effet est infaillible, quelqu'ignorans et mal-adroits que 
puissent être les professeurs de l'art si facile de trom- 
per les hommes. La philosophie et la physique expé- 
rimentale plus cultivées, en détrompent sans doute un 
grand nombre; mais celui où le progrès des connois- 
sances humaines peut pénétrer, sera toujours de beau- 
coup le plus petit. 

Le mot de devin se trouve très-souvent dans la 
Bible; ce qui justifie l'ancienne remarque qu'il n'y a 
eu parmi les auteurs sacrés que peu ou point de phi- 



1 46 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



losophes. Moyse défend gravement de consulter les 
devins. « La" personne, dit-il, qui se détournera après 
« les devins et les sorcières en paillardant avec eux, 
« je metlroi ma face contre la sienne (i). » Il y a plu- 
sieurs classes de sorciers indiquées dans l'Écriture. 

Chaurnien en hébreu signifioit sages. Mais celte 
expression étoit fort équivoque et susceptible des 
diverses acceptions de sagesse vraie, sagesse fausse, 
maligne, dangereuse, affectée. Ainsi dans tous les 
tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles 
pour faire servir les apparences de la sagesse à leurs 
intérêts, au succès de leurs passions, et pour détour- 
ner l'étude, la science et le talent du seul emploi qui 
les honore; je veux dire la recherche et la propaga- 
lïon de la vérité. 

Les Mescnphins étoient ceux qui devi noient dans 
des choses écrites les secrets les plus cachés; les 
tireurs d'horoscopes, les interprètes des songes, les 
diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi. 

Les Carthumiens étoient les enchanteurs; par leur 
art ils-fascinoient les yeux et sembloient opérer des 
changemens fantastiques ou véritables dans les objets 
et dans les sens. 

Les Asap/iins usoient d'herbes, de drogues particu- 
lières et du sang- des victimes pour leurs opérations 
superstitieuses. 

Les Casdins lisoient dans l'avenir par l'inspection 
des astres : c'étoient les astrologues de ce tems-là. 

Ces honnêtes gens qui ne valaient assurément pas 
nos Cornus étoient en fort grand nombre; ils avoienl 
dans les cours des plus grands rois de la terre un cré- 

(i) Lcv., XX, 16. 



EROTIKA BÎBLION 1^7 



dit immense; car la superstition qui a si bien servi 
le despotisme, l'a toujours soumis à ses lois, et du sein 
de celte confédération terrible qui a ourdi tous les 
maux de l'humanité, le triomphe de la superstition a 
toujours jailli, les ministres de la religion étoient trop 
habiles pour se dessaisir d'aucune des parties de leur 
pouvoir : ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit 
trait à la divination; ils se donnèrent en tout pour les 
confidens des dieux, et ceignirent aisément du ban- 
deau de l'opinion des hommes qui ne savoient pas 
même douter, science qui est à peu près la dernière 
dont l'homme s'instruise. 

De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de 
la superstition, nul n'y fut plus soumis que les Juifs; 
on recueilleroit dans leur histoire une infinité de 
détails sur leurs pratiques folles et coupables. La grâce 
que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes 
pour les instruire de sa volonté, devenoit pour ces 
hommes grossiers et curieux un piège auquel ils 
n'échappoient pas. L'autorité des prophètes, leurs 
miracles, le libre accès qu'ils avoient auprès des rois, 
leur influence dans les délibérations et les affaires 
publiques, les faisoient tellement considérer par la 
multitude, que l'envie d'avoir part à ces distinctions, 
en s'arrogeant le don de prophétie devenoit une pas- 
sion dévorante, ensorte que si l'on a dit de l'Egypte 
que tout y étoit dieu, il fut un teins où l'on pouvait 
dire de la Palestine que tout y étoit prophète : il y en 
eut sans doute plus de faux que de vrais; on n'ignore 
pas même que les Juifs avoient des enchantemens et 
des philtres particuliers pour inspirer le don de pro- 
phétie dans lesquels ils faisoient usage de sperme 
humain, de sang menstruel, et de tout plein d'autres 



l/[8 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais 
les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux 
du peuple, et la pieuse obscurité des discours, le ton 
apocalyptique, l'accent enthousiaste sont si imposans, 
que les succès furent très-partages entre les vrais et 
les faux-prophetes ; ceux-ci eurent recours aux arts 
et aux sciences occultes ; ils firent ressource de tout et 
parvinrent à élever autel contre autel. 

Moïse lui-même nous dit dans l'Exode que les 
enchanteurs de Pharaon ont opéré des miracles vrais 
ou faux ; mais que lui, envoyé du Dieu vivant et sou- 
tenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus con- 
sidérables qui ont grièvement affligé l'Egypte, parce 
que le cœur de son roi était endurci. Nous devons le 
croire religieusement, et surtout nous applaudir de 
n'en avoir pas été spectateurs. Aujourd'hui que l'illu- 
sion des joueurs de gobelets, tout ce que la méca- 
nique peut avoir de plus propre à surprendre, à 
induire en erreur, les étonnans secrets de la chimie, 
les prodiges sans nombre qu'ont opérés l'étude de la 
nature et les belles expériences qui chaque jour 
lèvent une petite partie du voile qui couvre ses opé- 
rations les plus secrètes; aujourd'hui, dis-je, que 
nous sommes instruits de tout cela jusqu'à un certain 
point, il seroit à craindre que notre cœur ne s'endur- 
cit comme celui de Pharaon ; car nous connoissons 
infiniment moins le démon que les secrets de la phy- 
sique; et, comme on l'a remarqué, il semble que, 
grâce au goût de la philosophie qui nous investit et 
franchit peu à peu les barrières mêmes jusqu'ici les 
plus impénétrables, l'empire du démon va tous les 
jours en déclinant. 

Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que 



EROTIKA BIBLION l^Ç) 



l'histoire détaillée, autant qu'elle peut l'être, des 
augures, des artifices, des prophètes, de leurs 
manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites 
ou dévoilées par l'œil sévère et perspicace d'un phi- 
losophe. Mais de toutes celles qu'il pourrait exposer 
aux yeux dessillés des nations, il n'en seroit pas de 
plus bizarre que celle qui sauva d'une triste catas- 
trophe une société fameuse par son zèle pour la pro- 
pagation de la foi, et qui, trop persuadée que celte 
foi suffisoit pour pénétrer dans les ténèbres de l'ave- 
nir, contracta avec une légèreté fort imprudente un 
engagement qu'elle n'auroit pu remplir, sans le 
secours fortuit d'un horoscope très-étrange. 

Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit 
la vraie religion, lorsqu'une sécheresse effroyable 
sembla destiner cet empire à n'être plus qu'un vaste 
tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les 
Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un 
miracle qu'ils pressentirent avec une merveilleuse 
sagacité, et qui a rendu à jamais celte société fameuse 
dans ces contrées désolées. Un poêle moderne a 
raconté cette anecdote d'une manière plus piquante 
que nous ne le saurions faire, et nous nous bornerons 
à transcrire ses vers, sans approuver ses licences. 

Fiers rejetons du fameux Loyola, 
Dont Port-Royal a foudroyé l'école ; 
Vous que jadis sans cesse harcela 
Le grand Pascal, étayé de Nicole; 
Vous qui, de Rome usant les arsenaux. 
Fîtes frapper du fatal ânathême, 
Pour soutenir votre lâche système. 
Les Augustins, sous le nom des Arnaud. 
Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule, 
A tant de fois éprouvé la férule, 



l5û L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



Et qui voyant dans ses pnissans écrits, 
Des Molina les seutimens proscrits; 
Contre son livre, au bénin Clément onze, 
Files pointer le redoutable bronze. 
Vous qui dans la Chine alliez h la fois, 
Confucius et Dieu mort sur la croix ; 
Et dont le culte équivoque et commode, 
Rapporte à Dieu celui d'une pagode. 
De la morale éternels corrupteurs ; 
Oui du salut élargissez la voie, 
Et qui, guidant par des chemins de fleurs, 
Les pénitens que le ciel vous envoie, 
Au champ de Dieu ne semez que l'ivroie. 
Des grands du siècle adroits adulateurs ; 
Vils artisans de mensonge et de fourbe, 
De qui le dos sous l'iniquité courbe; 
Qui démasqués et par-tout reconnus, 
Etes pourtant par-tout les bien venus; 
(Car il n'est lieux de l'un à l'autre pôle, 
Où Dieu merci n'ayez le premier rôle.) 
Dites-nous donc, par quel puissant moyen, 
Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres, 
Et de coëffer la mitre des apôtres, 
Chez l'infidèle et le peuple chrétien? 
Si l'on en croit vos longs martyrologes, 
Où le mensonge a tracé vos éloges, 
L'Inde rougit du sang de nos martirs : 
Sur un trépied vous rendez des oracles ; 
Et le païen avide de miracles, 
Les voit éclore au gré de ses désirs. 
L'aride mort au teint livide et blême, 
Lâche sa proie à votre voix suprême; 
Par vous le sang qu'elle a coagulé, 
Dans les vaisseaux a de nouveau coulé, 
A l'ordre seul d'un petit taumaturge, 
L'air de vapeurs ou se charge ou se purge; 
Et vous avez à vos commandemens, 
Le vent, la foudre et tous les élémens. 
A ce propos on m'a fait certain conte, 



EROTIKA BIULION l5j 



Mes révérends, qu'il faut que je vous conte. 

A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein, 

De ses sablons forme la riche pierre, 

Dont le poli réfléchit la lumière 

En cent façons; étoit un jeune essaim 

D'Ignatiens, qui dans l'âme indienne, 

Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne. 

Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord, 

Etoient, par eux catéchisés d'abord. 

Les Cordeliers qu'ils avaient pour annexe, 

De leur côté baptisoient le beau sexe. 

Tout alloit bien ; et leur apostolat 

Fructifioit, moyenant ce partage, 

Si, que de Dieu, le nouvel héritage 

Alloit croissant avec beaucoup d'éclat. 

Là le démon qu'en figure de bronze, 

Fait adorer l'ignorance du bonze; 

Grâces aux fils d'Ignace et de François, 

Alloit perdant tous les jours de ses droits. 

L'Ignatien à ces nouvelles plantes, 

Distribuoit les grâces suffisantes, 

Si largement que l'efficace là 

Glanoit après les fils de Loyola 

Petitement. Quoi qu'il en soit, les drôles, 

Par maints bons tours, maintes belles paroles, 

Passoientpour saints, se faisoient vénérer 

Du peuple Indien qu'ils savoient attirer. 

Le bruit en vint jusqu'au roi de Golconde : 

Ce prince étoit un vieux païen fieffé, 

Qui de son diable étoit si fort coëffé, 

Qu'il n'encensoit que cet esprit immonde, 

fl vouloit voir ces apôtres nouveaux, 

Que de son. diable on disoit les rivaux. 

Bien croyoit-il entendre des oracles, 

Et comme Hérode aller voir des miracles. 

Nos révérends, le crucifix en main, 

Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain, 

En déclamant contre le simulacre 

De Satanus. Le roi dont la bile acre 



102 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



Jà s'échauffoit à leurs beaux plaidoyers, 

Leur dit : messieurs, quand aux dieux on insulte, 

Et qu'on annonce un singulier culte ; 

Encor faut-il de preuves l'étayer. 

Depuis six mois la sécheresse afflige 

Tout mon royaume ; et votre zèle exige 

Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau. 

Si dans trois jours vous n'en faites répandre, 

Comme imposteurs je vous ferai tous pendre : 

Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau 

Représenter à l'absolu monarque, 

Que ce seroit tenter le Tout-Puissant : 

Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque. 

S'il est le Dieu sur la terre agissant. 

Force fut donc aux moines d'en promettre, 

Sauf à tenter l'avis du baromètre, 

Qui consulté par eux tous les instans, 

Ne répondoit jamais que du beau tems. 

Tous de concert alloient plier bagage, 

Pour le martyre éprouvant peu d'attraits. 

Quand un frater qu'ils laissoient là pour gage. 

Et qui pour eux auroit payé les frais, 

D'un tel départ leur demanda la cause. 

Las! dirent-ils, le prince nous propose 

De décorer nos collets de la bard. 

S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard. 

Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère, 

Par Loyola, patron du monastère, 

Dites au roi que dès demain matin 

Nous en aurons, ou j'y perds mon latin. 

Pas ne mentoit notre moderne Elie : 

Du sein des mers un nuage élevé, 

A point nommé de sa féconde pluie, 

Vit du pays chaque champ abreuvé. 

Et de crier en Golconde au miracle, 

Et de donner le bon frère en spectacle, 

Qui dit tout bas à nos moines joyeux : 

Mes révérends, si j'ai tenu parole, 

Vous le devez à certaine v...., 



EROTIKA BIBLION l5i 



Qu'exprès pour vous me conservent les cieuw 
Toutes les fois que l'atmosphère aride, 
Va condensant de nouvelles vapeurs, 
L'air surchargé de l'élément humide, 
Ne manque pas de doubler mes douleurs. 
On n'en dit mot à messieurs de Golconde, 
Dans le pays il resta constaté, 
Que ce n'étoit qu'un fruit de sainteté, 
Et non celui de cette peste immonde, 
Dont le pénard se trouvoit infecté. 
Puisque le bien naît ainsi du désordre, 
Que le bon Dieu la conserve à tout l'ordre. 

On voit, toute plaisanterie à part, combien cet 
étrange baromètre fut utile et à la Chine et aux mis- 
sionnaires qui en ont rapporté leur fameuse querelle 
sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette 
sorte d'injection qu'on porte dans les intestins par le 
fondement que depuis l'introduction des Jésuites 
dans leur empire; aussi ces peuples en s'en servant 
l'appellent-ils le remède des barbares. 

Les Jésuites' qui voyoient que le mot ignoble de 
lavement, avoit succédé à celui de olgstere gagnèrent 
l'abbé de S. Cyran, et employèrent leur crédit auprès 
de Louis XIV, pour obtenir que le mot lavement fut 
mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte 
que l'abbé de S. Cyran les reprocha au père Garasse, 
qu'on appeloit l'Hélène de la guerre des Jésuites et 
des Jansénistes ; mais, disoit le père Garasse, je n'en- 
tends par lavement que gargarisme : ce sont les apo- 
« thicaires qui ont profané ce mot à un usage mes- 
« séant. » On substitua donc le mot remède à celui 
de lavement. Remède comme équivoque parut plus 
honnête, et c'est bien là notre genre de chasteté (i). 

(i) De nos jours on a pareillement substitué avarie à vérole. 

10 



l5'| L'ŒUVRE DU COMTK DE MIRABEAU 

Louis XIV accorda celte grâce au père le Tellier. Ce 
prince ne demanda plus de lavement, il demandoit 
son remède; et l'académie Fut chargée d'insérer ce 
mot avec l'acception nouvelle dans son dictionnaire... 
Digne objet d'une intrigue de cour! 

Il paroît que cette honteuse maladie, appelée cris- 
talline, qui fut le baromètre jésuitique dans la patrie 
de Confucius, et qui, dit-on, se perpétuait dans l'ordre 
des Jésuites de père en frère, n'étoit autre chose que 
la maladie dont parle l'écriture : le Seigneur frappa 
ceux de la ville et de la campagne dans le fonde- 
ment (i). C'est pour la griérison de cette maladie que 
les Jésuites ont une messe imprimée dans un mis- 
sel (2) à l'honneur de S. Job. Il n'y a rien là qui forme 
inconséquence avec leur morale; car il est certain que 
leurs casuisles encourag-ent à braver le danger de la 
cristalline, bien loin de l'improuver, quand ils croient 
q- 1e l'œuvre de Dieu peut y être intéressée. On litdai s 
le recueil du père Jésuite Anufin un singulier fait 
arrivé à l'un de leurs novices qui s'amusoit avec un 
jeune homme, et qui fut surpris au milieu de ses 
débats par un de ses confrères. Celui-ci avoit eu la 
prudence d'observer à travers la serrure et de se 
taire; mais quand l'opération fut finie et le novice 
sorti, (( malheureux, lui dit son camarade, que 
« viens-tu de faire? J'ai tout vu; tu mériterois que je 
« te dénonçasse ; tu es encore tout enflammé de 
ce luxure... tu ne peux pas nier ton crime... — Eh 
« mon cher ami, répond le coupable d'un ton de con- 
te fiance et d'affection, vous ne savez donc pas que 

(1) Rois, 1, c. v. 2G. 

(2) A Venise en 1542. 



EKOTIKA BIBLION j55 



« c'est un Juif? je le convertirai, ou il restera l'en- 
a nemi de J.-C. Dans l'une ou l'autre supposition 
« n'ai-je pas raison de le séduire, ou pour le sauver 
« ou pour le rendre plus coupable? » A ces mots le 
novice observateur persuadé, convaincu, pénétre 
d'admiration, se prosterne, baise les pieds de son 
confrère, fait son rapport; et le novice agent est enre- 
gistré parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut. 



LA LINGUANMANIE 



Si l'on réduisoit toutes les passions de l'homme à 
ses affections primitives, tous ses idiomes à l'expres- 
sion de ses pensées-meres, si je puis parler ainsi, en 
dépouillant celles-là de toutes les nuances dont il les 
a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont 
il a surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient 
moins volumineux et les sociétés moins corrompues. 

Par exemple, combien l'imagination n'a-t-elle pas 
brodé en amour le canevas de la nature ? Si ses efforts 
se fussent bornées à l'embellir des illusions morales 
les plus touchantes, nous devrions nous en applaudir. 
Mais il y a beaucoup plus d'imaginations déréglées 
que d'imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y 
a plus de libertinage que de tendresse parmi les 
hommes; voilà pourquoi il faut maintenant une foule 
d'épithètes pour retracer toutes les nuances d'un 
sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, 
généreux ou coupable, n'est après tout et ne sera 
jamais que le penchant plus ou moins vif d'un sexe 
vers l'autre. L'impudicité, la lubricité, la lasciveté, le 
libertinage, la mélancolie erotique sont des qualités 
très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances 
plus ou moins fortes des mêmes sensations. La lubri- 



1 58 l'œuvre du comte de mirabeau 

cité, la lasciveté, par exemple, sont dos aptitudes 
purement naturelles au plaisir; car plusieurs espèces 
d'animaux sont lascifs et lubriques; mais il n'en est 
point à? impudiques. L'impudicité est une qualité 
inhérente à la nature raisonnable et non pas à une 
propension naturelle, comme la lubricité. L'impu- 
dicité est clans les yeux, dans la contenance, dans les 
gestes, dans les discours : elle annonce un tempé- 
rament très-violent, sans en être la preuve bien cer- 
taine; mais elle promet beaucoup de plaisir dans la 
jouissance et tient sa promesse, parce que l'imagi- 
nation est le véritable foyer de la jouissance que 
l'homme a variée, prolongée, étendue par 1 élude et 
le raffinement des plaisirs. 

Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres 
de cette espèce, ne sont autre chose qu'un appétit 
violent qui porte à jouir sans mesure, à chercher 
sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu'on ne 
croit, mais dans sa plus grande partie d'institution 
humaine; à chercher, dis-je, sans cette retenue que 
nous appelons pudeur, les moyens les plus variés, 
les plus industrieux, les plus sûrs de se satisfaire, 
d'éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur 
est si séduisante, qu'on les provoque après les avoir 
élreinls. 

Cet état lient purement à la nature et à notre cons- 
titution. C'est la faim, le sentiment du besoin de 
prendre sa nourriture, lequel par excès de sensualité 
produit la gourmandise, et par la privation trop 
longue des moyens de se satisfaire, dégénère en rage. 
Le désir de la jouissance qui est un besoin tout aussi 
naturel, quoique moins fréquent et plus ou moins 
impérieux, selon la diversité des tempéramens, se 



ERÛTIKA BIBLION l5^ 



porte quelquefois jusqu'à la manie, jusqu'aux plus 
grands excès physiques et moraux, qui tous tendent 
à la jouissance de l'objet par lequel peut être assouvie 
la passion ardente dont on est agité. 

Cette fièvre dévorante s'appelle chez les femmes 
nimphomanie (i) ; elle s'appelleroit chez les hommes 
mentalomanie, s'ils y étaient aussi sujets qu'elles ; 
mais leur conformation s'y oppose, et plus encore 
leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de 
contrainte, et ne comptant la pudeur qu'au nombre de 
ces raftinemensdont l'industrie humaine a su embellir 
ou nuancer les attraits de la nature, ne les exposent 
point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop 
exaltés. D'ailleurs nos organes étant beaucoup plus 
susceptibles de mouvemens spontanés que ceux 
de l'autre sexe, l'intensité des désirs peut rarement 
être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi 
bien que les femmes aient des maladies produites 
par une cause à peu près pareille (2); mais dont une 
constitution mâle, plus aisée à détendre, ne sauroit 
êlre long-temps pénétrée. 

Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets 
si bizarres de la nymphomanie. Peut-être le dérè- 
glement de l'imagination y contribue-t-il beaucoup 
plus que l'énergie vénérienne que le sujet qui en est 
attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la 
vulve n'est point du tout la nymphomanie. Le prurit 
peut être, à la vérité, une disposition à celte manie; 
mais il ne faut pas croire qu'il en soit toujours suivi. 
Il excite, il force à porter les doigts dans les conduits 



(1) X'.7Vj>;j.ay?]. 

(2) Le salyriasis, le priapisme, la salacité, etc. 



(6o l.'n I VRE DU COMTE DE MIRABEAU 

irritée ; à les frotter pour se procurer du soulagement, 
comme il arrive dans toutes les parties du corps que 
l'on agace dans la même vue, pour y atténuer les 
causes irritantes. Ces titillations, ces attouchemens, 
quelque vifs et désirés qu'ils puissent être, se font 
du moins sans témoins ; au lieu que ceux qu'occa- 
sionne la nymphomanie bravent les spectateurs et les 
circonstances. C'est que le prurit ne s'établit que 
dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la 
jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui 
transmet en outre l'impression qu'elle reçoit avec des 
modifications propres à investir l'ame d'une foule 
d'idées lascives. De là ce feu s'alimente lui-même ; 
car la vulve est affectée à son tour par l'influence de 
l'ame avide de volupté, indépendamment de toute 
impression des sens, et réagit sur le cerveau. Ainsi 
l'ame est de plus en plus profondément pénétrée de 
sensations et d'idées lascives, qui, ne pouvant pas sub- 
sister trop longtems sans la fatiguer, détermine sa 
volonté à faire cesser celte inquiétude attachée à la 
prolongation de tout sentiment trop vif, à employer 
tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but. 
Il est incroyable combien l'industrie humaine 
aiguisée par la passion a varié les moyens de donner 
du plaisir, ou plutôt les attitudes du plaisir; car il 
est toujours le même, et nous avons beau lutter contre 
la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle 
paroît avoir distribué à la vérité beaucoup de pro- 
voquans dans ses productions (i). Mais il est certain 

(i) Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de bora<c dissous, 
tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des 
huiles aromatiques, introduits d'une manière quelconque, pour 
lubrifier le vagin. 



EROTIKA BIBLION 1 I 



que les fibres du cerveau s'étendent indépendamment 
d'aucune affection immédiate de la nature. Tout ce 
qui échauffe l'imagination, agace les sens ou plutôt 
la volonté à laquelle très-souvent les sens ne suffisent 
point, et ceux-ci sont au moins autant aidés par celle- 
là, que l'imagination peut jamais l'être par le tempé- 
rament le plus vif, le plus ardent, par les sens les 
mieux disposés, les mieux servis de l'âge et des cir- 
constances. 

Ensuite comme c'est le propre de toutes les passions 
de l'ame de devenir plus violentes, en raison de 
la résistance et que la nymphomanie n'est pas facile 
à contenter, elle finit par être insatiable. Les femmes 
qui en sont atteintes ne gardent plus aucune mesure ; 
et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, 
pour étaler tous les charmes de la timide pudeur, 
déshonore dans cette affreuse maladie, ses attraits 
parles plus sales prostitutions ; il demande, il recher- 
che, il attaque ; les désirs s'irritent par ce qui sem- 
bleroit devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit 
en effet, si le simple prurit de la vulve sollicitoit le 
plaisir. Mais quand le foyer du désir est le cerveau,, il 
s'accroît sans cesse; et Messaline, plutôt lassée que 
rassasiée (i), court sans relâche après le plaisir et 
l'amour qui la fuit avec horreur. 

Il faut en convenir cependant : l'observation nous 
offre en ce genre quelques phénomènes qui semblent 
le simple ouvrage de la nature. M. de Buffon a vu 



(ï) Mox lenone suasjam clirnit lente puellas, 

Tristisubit. Sed quod potuit tamen ultimarn cellam, 

Clauslt, ad hue ardens rigidœe tentigine vuluœ 

Et resupinajacens rmiltorum absorbuil cetus 

Et lassata viris, needum satiata recessit. (Juv. ï. II, sat. 6.) 



J 62 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

une jeune fille de douze ans, très brune, d'un teint 
vif et 1res coloré, de petite taille, mais assez grasse, 
déjà formée et ornée d'une jolie gorge, qui faisoit les 
actions les plus indécentes au seul aspect d'un homme. 
La présence de ses parens, leurs remonlrances, les 
plus rudes châlimens, rien ne laretenoit; elle ne 
perdoit cependant pas la raison et ses accès affreux 
cessoient quand elle étoit avec des femmes. Peut-on 
supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup abusé Je 
son instinct? 

En général, les fdles brunes, de bonne santé, d'une 
complexion forte, qui sont vierges, et surtout celles 
qui, par leur état, semblent destinées à ne pouvoir 
cesser de l'être ; les jeunes veuves, les femmes qui ont 
des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition à 
la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le prin- 
cipal foyer de cette maladie est dans une imagination 
trop aiguisée, irop impétueuse; mais que l'inaction, 
contre nature, des sens pourvus de force et de jeu- 
nesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est 
donc juste que chaque individu consulte son instinct 
dont l'impulsion est toujours sûre. Quiconque est 
conformé de manière à procréer son semblable, a 
évidemment droit de le faire; c'est le cri de la nature 
qui est la souveraine universelle, et dont les loix 
méritent sans doute plus de respect que toutes ces 
idées factices d'ordre, de régularité, de principes 
dont nous décorons nos tyranniques chimères et 
auxquelles il est impossible de se soumettre servi- 
lement, qui ne font que d'infortunées victimes ou 
d'odieux hypocrites, et qui ne règlent rien pas plus au 
physique qu'au moral que les contrariétés faites à la 
nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes 



EROTJKA BIBLION lG3 



physiques exercent un empire très-réel, très-despo- 
tique, souvent très-funeste, et exposent plus souvent à 
des maux cruels qu'elles n'arment contr'eux. La 
machine humaine ne doit pas être plus réglée que 
l'élément qui l'environne; il faut travailler, se fatiguer 
môme, se reposer, être inactif, selon que le sentiment 
des forces l'indique. Ce seroit une prétention très- 
absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi 
d'uniformité et se fixer à la même assiette, quand 
tous les êtres avec lesquels on a des rapports intimes 
sont dans une vicissitude continuelle. Le changement 
est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux 
secousses violentes qui quelquefois ébranlent les 
fondemens de notre existence. Nos corps sont comme 
des plantes dont la lige se fortifie au milieu des 
orages par le choc des vents contraires. 

L'exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans 
doute la ressource la plus efficace contre les suites 
dangereuses de îa vie inaclive; mais celte ressource 
n'est pas également à l'usage des deux sexes. L'équi- 
talion, par exemple, ne paroît pas très convenable 
aux femmes, qui ne peuvent guère en user qu'avec 
danser, ou avec des précautions qui la rendent 
presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les a 
pas disposées pour cet exercice, que là seulement 
elles paroissent perdre les grâces qui leur sont parti- 
culières, sans prendre celles du sexe qu'elles veulent 
imiter. 

La danse paroît plus compatible aux agrémens 
propres aux femmes; mais la manière dont elles s'y 
livrent est souvent plus capable d'énerver que de for- 
tifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand 
art de faire servir les plaisirs des sens au profit du 



1 64 l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 



corps, avoient fait de la danse une partie de leur 
gymnastique : ils employaient la musique pour cal- 
mer ou diriger les mouvemens de l'âme; ils embel- 
lissoient l'utile, ils rendoient salutaire la volupté. 

Mais si dans la naissance des corps politiques les 
amusemens furent assortis à la sévérité des institu- 
tions dont ces corps tiroient leur force, ils dégéné- 
rèrent bien rapidement avec les mœurs, (i) et si les 
anciens s'occupèrent d'abord à trouver tout ce qui 
pouvoit augmenter les forces et conserver la santé, 
ils en vinrent à ne chercher qu'à faciliter et étendre 
les jouissances ; et c'est encore ici une occasion de 
remarquer combien nous les exaltons pour nous 
calomnier nous-mêmes. Quel parallèle y a-t-il à faire 
de nos mœurs avec l'esquisse que je vais tracer? 

Quand une femme avoit coricobolé une demi- 
heure, déjeunes personnes, soit fdles, soit garçons, 
selon le goût de l'actrice, l'essuyoient avec des peaux 
de cygne. Ces jeunes gens s'appelloient Jatraliptœ. 
Les Unctores répandoient ensuite les essences. Les 
Fricatores détergeoient la peau. Les Alipari épi- 
loient. Les Dropacistœ enlevoient les cors et les duril- 
lons. Les Paratiltriœ étoient des petits enfants qui 
nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles, l'anus, 



(i) Je doute, par exemple, que la corycomachie ou la coricobolie, 
qui étoit la quatrième sphéristique des Grecs, ait resté en usage chez 
eux, lorsqu'ils furent devenus le peuple le plus élégant de la terre. 
On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds ; on le pre- 
noit à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit 
s'étendre ; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu'il 
revenoit vers eux, ils se reculoient pour eéder à la violence du 
choc, puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gyra- 
nastie des Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu'un tel exercice 
ait été du goût des petites maîtresses d'aucun siècle. 



EROTIKA BIBLION lG5 



la vulve, etc. Les Picatrices étoient de jeunes filles 
uniquement chargées du soin de peigner tous les 
cheveux que la nature a répandus sur le corps, pour 
éviter les croisements qui nuisent aux intromissions. 
Enfin, les Tractatrices pétrissoient voluptueusement 
toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une 
femme ainsi préparée se couvroit d'une de ces gazes, 
qui, selon l'expression d'un ancien, ressembloient à 
du vent tissu, et laissoit briller tout l'éclat de la 
beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au 
son des instrumens qui versoient une autre sorte de 
volupté dans son âme, elle se livroit aux transports 
de l'amour... Portons-nous les raffinemens de la 
jouissance jusqu'à cet excès de recherches (i) ? 



(0 Une simple nomenclature d'une très-petite partie des mots de 
leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la 
question. 

La coricobole étoit une tronchine. 

Les Jalraliptes, les essuyeurs en cygne. 

Les unctores, les parfumeuses. 

Les fricatores, les frotteuses. 

Les tractatrices, les pressureuses ou pétrisseuses. 

Les dropacistœ, les enleveuses de durillons. 

Les alipsiaires, les épilateurs. 

Les paratiltres, les vulvaires. 

Les picatrices, les parfileuses en vulves. 

La samiane, le parterre de la nature. (Voyez ci-après). 

L'hircisse, le bouquinagc des vieilles. 

La conrobole, xutpoio7tXc3. (Pour peu qu'on sache le grec l'on m'en- 
tend). 

La clitoride, ou contraction du clitoris. 

La corinthienne, la mobilité des charnières. 

La lesbienne, les cunni-lang-ues. 

La sphnissidenne, le postillon. 

La phicidissienne, la pollution de l'enfance. 

Sardanapaliser, vautrer entre les eunuques et les filles. 



i GG l'œuvre du comtb de mira beau 



Il seroit possible d'apporter en preuve de noire 
infériorité en fait de libertinage, par rapport asx 
anciens, une infinité de passages qui élonneroient nos 
satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré 
dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, 
ce que le peuple de Dieu savoit faire (i). Érasme a 
recueilli dans les auteurs Grecs et Romains une foule 
d'anecdotes et de proverbes qui supposent des laits 
dont L'imagination la plus hardie est effrayée : j'en 
citerai quelques-uns. 

Nous n'avons point, par exemple, de mauvais lieux 
qui puissent nous donner une idée de ce qu'on appel- 
ait à Samos le parterre de la nature. C'étoient des 
maisons publiques où les hommes et les femmes 
pêle-mêle s'abandonnoient à tous les genres de liber- 
tinages (I) : car ce seroit prostituer le mot volupté 
que de remployer ici. Les deux sexes y ofTroient des 
modèles de beauté, et de là le titre de parterre de la 
nature (2). Les vieilles mettoient encore à profit dans 



Chalcklisser, le léchemcnt des testicules. 

Fellatricer, sucer le gland. 

Phœnicisser, irrumer eu miel, etc., etc. 

Une preuve qu'ils étoient plus aguerris que nous, c'est qu'il n'y a 
presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre 
par une périphrase. 

(1) Voyez la Tropoïde où j'aurois pu ajouter un très grand nombre 
d'autres* passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le 
livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d'impureté, 
d'avortemens criminels, d'impudicités, d'adultères, etc. Jérémie 
(ch. V, v. i3) déclame contre l'amour des jeunes garçons. Ezéchiel 
parle de mauvais lieux et des marques de proslitulion à l'entrée des 
rues. (Ch. XXVI, v. 24, 20, 26, 27), etc., etc. 

(2) Erasme, p. 553. — Samiorum /lares. - Ubi exlremam volupta- 
(uni decerperet. — £au(a>vxo87], la samionanie. — Puellœ veluti flo- 
res arridentes ad libidlnem iiwit'ibant. 



EROTIKA BIBLION 1(17 



d'autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient 
tellement impudiques qu'on les comparent à des ani- 
maux qui avoient l'odeur, l'ardeur, la lasciveté des 
boucs (1). 

Verura noverat 

Anus caprissantis vocare viatica. 

Dans Pile de Sardaigne qui n'a jamais été un pays 
très-florissant ni trés-peuplé, le nom du lieu appelé 
Ancon avoit pour étymologie celui de la reine Om- 
phale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis 
les enfermoit indistinctement avec des hommes choi- 
sis pour briller dans ces sortes de combats. (2) 

On sait ce que le despotisme oriental a toujours 
coûté à l'humanité et à l'amour; il a dans tous les 
tems foulé celle-là et profané celui-ci. C'est de Sarda- 
napale, (3) l'un des plus vils tyrans de ces contrées, 
que vient l'idée et l'usage d'unir la prostitution des 
filles et des garçons. 

Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la per- 
fection de la prostitution publique ; elle y étoit telle- 
ment révéré qu'il y avoit des temples où l'on adres- 

(1) Ani hircassantes. rpj; Y.y.r.i3.;z. Evas.,2<5ç).Dejuvenle,cuianus 
libidinosa omnia suppeditabat, quo ricisim ab illo voluptatem cui 
feret. Nota et hircoram libido, odorque qui et subantes canse- 
quitur. 

(2) rXwxCv ày/ova. Ancon. Eras., Z'io.Ompttaleni regina per virn vir- 
gules dominorum cum eorum servis inclussisse ad stuprum, in sola 
fiaberelur impudica. Lydia aatemeiim locum, in quo fœminœ con- 
stuprabantur vav/.jv d-r/.ur/x, appelasse, sceleris atrocitatem miti- 
ganles verbo. 

On voit que même en ce genre le despotisme n'a plus rien à 
inventer. 

(3) SoaSacvflbwtlo?." Eras., 723. Cœleru/n deHriis usque adeo effœmi- 
naius, ut inler eunuc/tos et puellas ipse pucllari cultu desidet e sit 
sol lit us. 



i68 l'œuvre du comte de Mirabeau 



soit sans cesse des prières aux dieux pour augmenter 
le nombre des prostituées (i). On prétendoit qu'elles 
avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens 
passoient pour posséder presque exclusivement l'art 
de la souplesse et des mouvements voluptueux (2). 
On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une 
coupe, à un galbe particuliers. 

Les Lesbiennes sont citées pour l'invention ou la 
coutume d'avoir rendu la bouche le plus fréquent 
organe de la volupté (3). 

Différens peuples se distinguèrent ainsi par des 
usages bien étranges et plus fréquens chez eux que 
chez tous les autres; de sorte que ce qui n'est aujour- 



(1) Eras.,827. Ut dii augerent meretricum numerum. Erasme ajoute 
que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par 
excellence. Nusquam uberior quam apud Venetos. 

(2) KuipojKoXïs la canobole à xoïpoç. Eras., 737. Corinthia videris 
corpore questum factura. In mulierem iniempertivius libidlnantem. 
De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. Dictum e t 
autem xoido;k3X<o, novo quidern verbo quod nobis indicat quœstum 
facere corpore. 

(3) Aeaotà^tv. Lesbiari. La Lesbienne. Antiquitus pollueredicebant. 
Eras., 731. y.oîpos enim cunnum signiflcat {quœ combibones jam suos 
contaminet Aristophanes in Vespis.) Eras., 73i. Aiun turpitudinem 
quœ per eos agitur, fellationes opitur, aut irrumationis primum 
omnium fœminum fuisse profestam : et apud illus primum omnium 
fœminum taie quiddam passam esse. — Ainsi le talent caractéris- 
tique des Lesbiennes étoit de gamahucher ; d*où mihi at videre labda 
juxta Lesbios. Aristoph., Xcra8aXe<j6iovç fellatrix.) La fellatrice qui 
suce le gland, étoit encore une epithete des Lesbiennes où c'étoit la 
mode de commencer par cette cérémonie. Eras. ,800. Fellatriam indi- 
cat... quœ communis Lesbiis quod ei tribuilur genti, etc. 

N. B. — Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille char- 
mante, née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse 
étonnante, et s'étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l'a 
décrite sous le titre d'aglossoftomographie. 



EROTIKA BIliLION 1G9 



d'hui que le vice de tel ou tel individu, étoit alors le 
caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces 
peuples de l'isle d'Eubœ qui n'aimoient que les 
en fans et qui les prostituoient de toutes manières, 
vint le mot chalcider (i). Ainsi l'on créa celui de 
phicidisser pour indiquer une fantaisie bien dégoû- 
tante (2). On exprima l'habitude qu'avoient les habi- 
tans de Sylphos, l'une des Cyclades, d'aider les plai- 
sirs naturels par ceux de l'anus, au moyen du mot 
siphiniasser (3). Ainsi l'on trouva des mots pour tout 
peindre dans des siècles de corruption où l'on éprouva 
de tout. De là, le cleitoriazein (4), ou contraction des 
deux clitoris ; opération qu'Hesychius et Suida ont pris 
la peine de nous expliquer, en nous apprenant que 
ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa 
semblable; l'une s'agite quand l'autre s'arrête, et réci- 
proquement (d'où le proverbe non fatis ligues) ; de 
là l'expression de cunnilangues que Sénèque définit 
ainsi : Les Phéniciens différoient des Lesbiens en ce 
que les premiers se roug^issoient les lèvres pour imi- 
ter plus parfaitement l'entrée du vrai sanctuaire de 
l'amour; au lieu que les Lesbiens qui n'y mettoient 
d'autre fard que l'empreinte des libations amoureuses 



(i) KaXxiStÇe.tv. Chalcidissare, Eras., Gens (Chalcidicenses), malt 
aucllsse obfœdos puerorum amores. 

(2) $txi8îÇEiv. Phicidissare. Se faire lécher les testicules par de 
jeunes chiens. (Suétone.) 

(3) EiçtvidiÇetv. Siphiniassare. Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. Pro eo 
quod et tannum admovere posiico, sumpium esse à moribus siphi- 
niorum. 

(4) K)v£tTop'.a^£'.v. Eras., 619. De immondica libidine. i'nde nalu 
proverbiurn, non satis Uquet. Libidinosa contractalio. 

U 



j-o l'œuvre du comte de nikabeau 

les avoiont blanches (i), et ce n'est pas la manière la 
plus singulière dont on ait paré ses lèvre; car Suélone. 
rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel 
pour sucer le gland de son giton de manière à aug- 
menter son plaisir, en lubrifiant ainsi la peau fine 
qui revêt cette partie, la salive de l'agent imprégnée 
de miel attiroit les flots d'amour. C'étoit (2) un aphro- 
disiaque connu et puissant pour les hommes usés. 
Mais Vitellius faisoit cette cérémonie tous les jours 
et publiquement sur tous ceux qui vouloient s'y prê- 
ter (3) ; ce qui n'est guère plus bizarre que ces liba- 
tions (semen et menstraum) que certaines femmes, 
selon Épiphane, offroient aux dieux, pour les avaler 
ensuite (4). 

Je finis celte singulière récapitulation par demander 
aux moralistes si les anciens alloient beaucoup mieux 
que nous, et aux érudits quel service ils croient 
avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils 
ont déterré ces anecdotes et tant d'autres pareilles 
dans les archives de l'antiquité? 

(1) Phœnicissanles labra rubicunda sibi reddebani: sic Lesbias- 
santes alba labra sernene. 

Martial, lit». I. — Cunnuin carinus liagnis est amen pallet. 
Catullus ad Gellicum. — Nescio quid cerle est, an vere fama 

[susurra/. 
Grandia le remedii tenta oorare viri. 
Sic cerle est. Clamant virronis rupta miselU 
Lilia, demulso labra nolala sero. 

(2) Hier., Mercurial. 

(3) Qaotidie ac palarn. — Arlerlas et fauces pro remedio fovebat. 

(4) Hier. Merc, 1. IV, p. 93. — Scrib : t Epiplianius fœminus semen 
et menstruum libare Deo, et deinde po/are solilas. 



ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER 
DE PIERRUGUES 



SUR l'anagogie 

Anagogie, recherche du S3iis mystique des Ecritures, ravis- 
sement ou élévation de l'esprit vers les choses divines ; du 
grec Avaywyr], formé de *v«, en liant, et de «fto, je conduis. 

« Le sens analogique, dit le révérend père Lamy {Introduc- 
tion à l'Ecriture sainte, liv. II, chap. II), explique de la félicité 
éternelle ce qui est dans l'Écriture de la Terre promise; c'est 
le ciel dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c'est la Jéru- 
salem céleste; l'homme formé d'abord de la terre, animé 
ensuite du souffle de Dieu, est l'image de l'homme revêtu d'un 
corps corruptible, qui ressuscitera un jour immortel. Il faut, 
remarquer ici que les prophètes n'ont pas moins prédit ce 
qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par leurs 
actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une 
femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son 
union avec l'Eglise, l'a purifiée de toutes ses taches. Le serpent 
d'airain élevé dans le désert, était la figure du Sauveur élevé 
en croix. La loi de la circoncision n'ordonnait à la lettre que 
de circoncire la chair, mais dans un sens spirituel elle signifie 
celte circoncision du cœur par laquelle les chrétiens doivent 
retrancher et réprimer en eux les désirs qui pourraient être 
contraires à la loi de Dieu. » 



1-2 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



D'après celle interprétation métaphorique, on doit s'aper- 
cevoir que tout l'Ancien Testament n'est qu'une figure, un 
clair-obscur : c'est pourquoi saint Augustin {De Trin., liv. I, 
chap. H) a fort bien remarquéque les auteurs sacrés recourent 
aux mots figurés lorsqu'ils ne trouvent pas des mots propres 
pour exprimer leurs idées. Ils s'en servent comme des voiles 
pour cacher ce que la pudeur défend quelquefois de nommer. 
C'est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de pied, l'Écriture 
comprend toutes les parties inférieures du corps; témoin cet 
exemple : « Sephora prit une pierre tranchante ; elle coupa le 
prépuce de son fils et toucha ses pieds. » « Tulit illico Sephora 
occultissimam petram, et circumcidit prœputium filii sui, 
tetigitquc pedes ejus. » {Exod., cap. IV, v. 25.) 

Dans ce passage l'Écriture prend un mot honnête au lieu 
d'un mot qui ne l'est pas. Mais n'importe ! Son style si simple 
et si sublime, l'élévation de ses pensées et le brillant des 
métaphores dont Dieu fait partout un si digne et fréquent 
usage, conviennent d'autant plus aux hommes que, créés à sa 
ressemblance, il fallait, pour s'en faire comprendre, qu'il 
appropriât son langage à celui de son peuple, et qu'il se 
conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C'est là 
sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, 
nous le représente sans cesse comme s'il avait un corps tout 
semblable au nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. 
Si donc elle lui attribue de la colère, de la piété, de la fureur, 
et lui donne des yeux, une bouche, des mains et des pieds, il 
n'en suit pas qu'il faille le prendre au pied de la lettre, mais 
tel que notre imagination a l'habitude de se le figurer, malgré 
les lumières de notre faible raison et de la foi divine qui nous 
a été révélée de toute éternité. Si donc il est des personnes 
assez grossières pour se méprendre sur le sens anagogique de 
l'Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles l'infusion 
du Saint-Esprit. 

Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l'explication 
d'un titre que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à 
propos de laisser en grec ; et il comprendra sans doute la 
mysticité de cet ouvrage. 

I _ « Des anus d'or guérissaient les hémorrhoïdes. » 



EROTIKA BIBLION 173 



En l'an du monde 28G0, Ophni et Phinées, deux fils du 
grand-prêtre Héli, couchaient avec toutes les femmes qui 
venaient à la porte du tabernacle : « dormiebant cum mulie- 
ribus quœ observabant ad ostium Tabernaculi. » (Rej., lib. I, 
cap. 2, v. 22.) 

Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda pater- 
nellement ses fils, et malgré les sages conseils qu'il leur donna 
sur les devoirs des prêtres qu'ils violaient, ils n'écoutèrent 
point la voix de leur père, « non audierunt vocem patris sui ; » 
ce qui était inutile, ce me semble, puisque d'avance le Seigneur 
avait déjà résolu de les tuer, « quia voluit Dominus occidere 
eos. » (Rois, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or, le Dieu d'Israël, colère et 
jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de peccadilles qu'avaient 
commises ces fils, et pour les punir, voici ce qu'il imagina. Il 
engage son peuple, qu'il aime tant, dans une terrible bataille, 
où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil de 
l'épée 3o,ooo juifs qui n'avaient couché avec personne, pren- 
nent l'Arche d'alliance et tuent les deux fils d'Héli, pour 
apprendre aux autres, sans doute, qu'il est dangereux d'inter- 
préter trop littéralement le précepte divin : « Croissez et mul- 
tipliez. » 

.Mais voyez cet enchaînement de justice divine : après ce bel 
exploit, marqué au coin de l'humanité, et les corrections 
toutes paternelles qu'il vient d'administrer à son peuple chéri, 
ne voilà-t-il pas que Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche 
maintenant une querelle d'Allemand à ces pauvres Philistins, 
qu'il déteste, parce qu'ils retiennent son arche, qu'il n'a pas 
daigné défendre lui-même au jour du péril, et les punit 
d'affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties les plus 
secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait ainsi 
pourrir le derrière!!!... « Percutiebantur in secretiori parte 
natium. » (Rois, liv. I, ch. 5, v. 12.) 

Grande était certes la consternation de ces idolâtres ! mais 
que font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible 
maladie?... Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et 
leurs prophètes, et, selon le conseil de ces devins, ils entrent 
en composition avec le Père Eternel, qui, moyennant le renvoi 
de la boite carrée et d'un cadeau de cinq anus d'or, apaise son 
courroux et le délivre de ce fléau. « Hi sunt autem ani aurei, 



174 l'œuvre du comte m-: Mirabeau 



quos reddiderunt, Philistum prodelicto Domino ; Àzotus unum. 
Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum. » 
(Rois, liv. II, ch. 6, v. 17.) 

Grâce au progrès des sciences et à l'habileté de nos médecins, 
nous sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de 
recourir à ce coûteux, mais efficace moyen, comme chacun 
sait; mais si une offrande de cette espèce est tombée en désué- 
tude aujourd'hui, nos Esculapes n'oublient cependant point 
de formuler quelquefois leurs mémoires sur le prix que peuvent 
valoir -cinq anus d'or : 

A uri sacra famés .'... 

Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Som- 
breval, qu'il ne suffit pas à un père d'être bon lui-même, s'il 
ne travaille encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par- 
les voies les plus inconcevables," venge l'injure faite aux choses 
saintes par l'abandon même de ce qu'il y a de plus saint; que 
rien ne l'irrite tant que les péchés des prêtres ; qu'il ne protège 
enfin que ceux qui l'honorent, et ne fait éclater sa gloire que 
pour ceux qui se rendent dignes.de lui. 

II. — « La bête de l'Apocalypse, qui a GoO... sur le front. » 

La science des nombres n'est point une rêverie. Ecoulez 
plutôt ce que dit saint Jean dans l'Apocalypse (Axo7.-J.l-ji:;, 
mot inventé par les Septantes suivant saint Jérôme pour 
désigner les Révélai ions de saint Jean) verset 18, nombre 
ignoble, chapitre i3. nombre fatal : 

« Qui habet intelleetumcomputet numerum bestiae; numerus 
enim hominis est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex. » — 
« Que celui qui a de l'intelligence suppute le nombre de la 
bête, car son nombre est le nombre d'un homme. » 

Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (Dictionnaire 
philosophique, art. Apocalypse, sect. II), ont tous expliqué 
V Apocalypse en leur faveur ; et chacun y a trouvé loutjuste ce 
qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux 
commentaires sur la grande bête à sept tètes et à dix cornes, 
ayant le poil d'un léopard, les pieds d'un ours, et la gueule 
d'un lion, la force d'un dragon ; et il fallait, pour vendre et 



EROTIKA BIBLION 1^5 



acheter, avoir le caractère et le nombre de la bête, et ce nombre 
était 606. 

Bossuet trouve que cette bête était évidemment l'Empereur 
Dioclétien, en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait 
que c'était Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Ché- 
tardie, connu par d'étranges aventures, prouve que la bête 
était Julien l'Apostat. Jurien prouve que la bête est le pape. Un 
prédicant a démontré que c'est Louis XIV. Un bon catholique 
a démontré que c'est le roi d'Angleterre, Guillaume. 

C'est ainsi que s'en explique le grand homme. Mais cela ne 
prouve rien contre ces messieurs, car un savant moderne a 
prétendu, dans le temps, que cette bête de l'Apocalypse n'était 
autre que Louis XVIII. en décomposant le nombre six cent 
soixante-six de la manière suivante : 

1 5o 

V 5 

D 

O o 

V 5 

I i 

< ; i oo 

v s 

SUMMA 600 

Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffre-:, 
arabes sont la désignation numérique et mystique; car addi- 
tionnés, ils donnent le nombre 18, et de front, le nombre de 
la bête. 

sur l'anélytroÏde 

I.'Anélt/iro'ùle, qui n'est couvert d'aucune enveloppe; du 
grec AveXurpoç, formée par l'a privatif suivi de L'v euphonique 
et du mot eXurpoç, dérivé de eXorpow, envelopper, recouvrir, et 
par extension, perforai ion. 

I. — « Une des sources du discrédit où les livres saints sont 
tombés, ce sont les interprétations forcées que notre amour- 
propre, si orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre 



176 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



misère, a voulu donner à tous les passages que nous ne pou- 
vons expliquer. » 

Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant 
avec les hommes, emprunte toujours leur langage pour se 
mettre à portée de leur faible entendement. Aujourd'hui que 
ces temps heureux sont loin de nous, pour comprendre le mys- 
térieux de la parole divine que Dieu a consignée dans le livre 
sacré, il faut de nécessité absolue recourir d'abord aux 
lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à l'autorité 
de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec soin, 
persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés et 
le génie d'une langue aussi ancienne que la nature, et dont les 
racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la 
signification de ses mots sonores, et leur liaison avec les 
choses qu'ils dépeignent avec tant de verve et de couleur ; 
langue véritablement admirable, puisque Adam se servit de 
son abondante stérilité pour donner aux plantes et aux 
animaux qui venaient d'être tirés du néant, un nom 
qui marquait leur nature et leur propriété (Gen., chap. II, 
v. 19) ; langue renfermant ainsi un sens allégorique, anago- 
gique et tropologique, et portant avec elle la preuve irrécu- 
sable et évidente qu'elle fut consacrée par la bouche de 
Dieu!... 

Or, pour éviter toute espèce d'interprétation forcée, confron- 
tez avec l'original de ce livre divin, conservé dans l'arche de 
Noé, les versions des savants interprètes et les doctes élucubra- 
tions des commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui 
nous ont légué ce précieux trésor; ensuite les canons de l'Eglise, 
les conciles et les explications lucides, les profondes méditations 
de nos théologiens vous guideront tout naturellement dans la 
connaissance parfaite d'une matière où il serait plus que 
téméraire de se fier à ses propres forces pour parvenir à 
l'intelligence des textes originaux. Si vous avez eu le courage 
de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors dispa- 
raîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes 
contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la 
chimie et l'astronomie, que des esprits audacieux croient trou- 
ver dans la Bible, mais qui, fort heureusement, n'existent que 
dans leur imagination déréglée et corrompue ; alors soudaine- 



EROTIKA BIBLION I77 



ment, inspiré par la grâce agissante, il vous sera donné de 
comprendre « la raison qui peut avoir obligé Dieu, après ces 
espaces infinis de l'éternité qui ont précédé la création du 
monde, à le créer dans le temps ; que sans besoin comme sans 
nécessité, puisqu'il possède toutes clioses et que seul il peut se 
suffire à lui-même, l'Eternel, en opérant cette merveille, n'a eu 
en vue que son Verbe divin, qu'il a prévu devoir s'incarner, et 
s'offrir lui-même en sacrifice, et que le monde n'a été formé que 
par le Verbe et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer 
après sa cbute et rendre à Dieu une gloire infinie et digne de 
lui. » (Lamy, Introduction à l 'Écriture sainte ■, liv. I, chap. 2.) 
C'est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et 
devenue « digne de porter les souliers de Jésus-Cbrist (saint 
Mathieu, chap. III, v. 11), et de délier la courroie de ses bou- 
cles » (saint Luc, chap, III, v. 16), votre âme en se dégageant 
de la misérable enveloppe qui la tenait enchaînée ici-bas, 
s'élancera toute joyeuse vers le brillant séjour de la céleste 
Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins, espèces d'ani- 
maux (Ezéchiel, chap. X, v. i5) qui servent de monture à Dieu 
quand il se met en voyage, « ascendit super Chérubin et 
volavit »; de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l'un d'entre 
eux fut mis en sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec 
une épée flamboyante, pour empêcher notre premier père et sa 
pétulante moitié de rentrer dans ce lieu de délices {Genèse, 
chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui précédaient les roues 
mystérieuses qu'Ezéchiel vit sous le firmament (Ezéchiel, 
chap. I, v. 5 à 28) ; avec les Anges, les Archanges, les Trônes, 
les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés, les 
Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles ; dans 
ce ciel où vous entendrez les Anges chanter hosanna treize 
mille six cent trois fois, et ensuite s'endormir paisiblement sur 
les marches resplendissantes du trône immortel que soutien- 
nent les Séraphins ; où vous verrez des ballets entre les Saints 
et les Étoiles, les Chérubins et les Comètes; que sais-je? avec 
twule la milice céleste : ce qui sera un peu fade, il est bien 
vrai, mais du reste fort amusant. 

IL — « L'un des articles de la Genèse qui a singulièrement 
aiguisé l'esprit humain, c'est le verset 27 du chapitre I 



i"8 l'œuvré du comte de miràbeau 



« Dieu créa l'homme à son image ; il le créa mâle et 
femelle. » 

— « Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l'homme 
mâle et femelle à leur ressemblance, il semble en ce cas que 
les Juifs croyaient Dieu et les Dieux mâles et femelles. On a 
h cherché m l'auteur veut dire que l'homme avait d'abord les 
deux sexes, ou s'il entend que Dieu fit Adam et Eve le même 
jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et Eve 
en même temps; mais ce sens contredirait absolument la for- 
mation de la femme faite d'une côte de l'homme longtemps 
après les sept jours. » (Voltaire, Dictionnaire philosophique, 
art. Genèse.) 

Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, 
comment ne point croire à la création d'Adam et d'Eve en 
même temps, au même jour, le sixième du monde, lorsque la 
Valgate et toutes les versions qui se sont faites sur le texte 
hébreu, disent si positivement au chap, I, v. 27, que Dieu les 
créa homme et femelle, masculum et fœrninam creavil EOS ? 
Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible 
anglaise l'interprète de la même manière : « Maie and female 
créai ed HE THEM ») il faut entendre qu'Adam a dû être créé 
androgyne, puisque Dieu, jugeant qu'il n'était pas bon que 
l'homme fût seul, ne forma la femme qu'à la fin du septième 
jour, d'une des côtes qu'il tira d'Adam pendant le sommeil 
divin où il l'avait plongé. (Gen., chap. II, v. 18, 21, 22). Mais, 
si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait alors pour se 
faire des enfants à lui-même ? Comment mettre en harmonie 
ce passage de la Genèse avec la manifeste contradiction qu'il 
paraît impliquer? Cette question embarrassante a fait suer 
bien des pères de l'Église, mais saint Thomas d'Aquin (Quœst., 
cap. 1 et seq.) plus malin ou plus inspiré que ses confrères, l'a 
résolue sans difficulté, en assurant que les hommes se faisaient, 
dans l'état d'innocence, par l'intuition des idées ou d'une 
manièie spirituelle, comme par l'endroit dont parle Agnes 
dans Y Ecole des Femmes, en prétendant que les parties de la 
génération ne sont venues aux hommes qu'après le pèche. 
comme les marques perpétuelles de la désobéissance du pre- 
mier!!!... Et qu'on ne soupçonne pas fange de l'école de 
déraisonner! il était plus que personne à même de connaîtra 



r.IlOTIKA IilBLION 



!79 



la vérité qu'il avance, lui qui conversait clans la sainte fami- 
liarité de son Dieu; lui à qui, selon le trop hardi abbé Dulau- 
rens (Arét in moderne, 2° partie, art. Calendrier), un crucifix 
de bois a fait un compliment académique, le jour sans doute 
qu'il prouva si heureusement et avec tant de clarté, dans sa 
soixante-quinzième question, que l'homme possède trois âmes 
végétatives, savoir, la nutritive, l'augmentative et la géné- 
ral ive ! 



III. — « Le nom qu'Adam donna à chacun des animaux est 
son nom véritable. » 

Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses Com- 
mentaires sur ta Bible, s'est permis de calomnier ce passage 
de la Genèse, en disant que « cela supposait qu'il y avait déjà 
un langage très abondant, et qu'Adam, connaissant tout d'un 
coup les propriétés de chaque animal, exprima toutes les pro- 
priétés de chaque espèce par un seul mot, de sorte que chaque 
nom était une définition » ; et s'armant de l'arme du ridicule, 
si mortelle entre ses mains, il ajouta clans son délire « qu'il 
était triste qu'une si belle langue fût entièrement perdue ; que 
plusieurs savants s'occupaient à la retrouver et qu'ils y auraient 
do la peine. » 

.Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le 
plus ce qu'il comprend le moins et se fût aisément convaincu 
que si notre premier père donna à chaque animal son vrai 
nom, c'est que, créé dans un état de pure innocence, il avait 
reçu de Dieu, au rapport de saint Thomas (Quœst., 94, art. 3), 
la science la plus parfaite et la connaissance de toutes les 
choses de la nature ; que sur l'ordre de Dieu même, Adam 
avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était propre ; 
d'où il suit qu'il connaissait parfaitement la nature de ces ani- 
maux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie 
avec la nature des choses. (Saint Chrysost., Nom., 14, in 
tien.) 

Cependant, sans comprendre clairement et fixement l'essence 
divine. Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et 
parfaite connaissance. (Saint Thomas, Quœst., 9/1, art. 1). 

Voilà une explication lumineuse d'un passage de la Bible 



!go L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



vraiment extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous 
les incrédules. 

IV. — « Mais le savant Sanchez... » Pour donner un échan- 
tillon du profond savoir et de la délicatesse du révérend San- 
chez, jésuite et casuiste très versé dans la controverse, voici 
quelques-unes de ces questions sur lesquelles il s'est sérieuse- 
ment évertué et qu'il a proposées à résoudre pour l'édification 
de ses lecteurs et à la très grande gloire de Dieu. 

Il demande : 

Utrum îiceat extra vas naturale semen emittere? 
De altéra femina cogitare in coitn cum sua uxore? 
Seminare consulto, separatimï 
Congredi cum uxore sine spe seminandi? 
Impotentiœ iactibus et illecebris opiiulciri? 
Se retrahere quando millier seminavit? 
Vlrgam alibi intromittere dum in vase debiio semen 
effundat ? 

Il discute : 

Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum 

Spiritu Sancto? 

Et il assure : 

Mariant et Spiritum Sanctum emississe semen in copula- 
tione et ex semine amborum natum esseJesum. 

Et cent autres questions de cette force et de cette décence, 
que ce théologien jésuite a agitées dans son fameux Traité 
latin sur le mariage, et dont la traduction en français^ blés- 
serait trop les mœurs pour que nous ne la passions pas sous 
silence. Aussi, rien d'étonnant si Sanchez « ne mangeait jamais 
ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, quand il était à table, il 
tenait toujours ses pieds en l'air, assis sur un siège de 
marbre. » 

sur l'ischa 

I. — « La première personne à laquelle Jésus-Christ se mon- 
tra après sa résurrection fut Marie-Madeleine. » 

Rien dans l'antiquité n'approcha jamais de cette consolante 
doctrine de ramener à l'honneur par le repentir. Régénérée 



EROTIKA BIBLION l8l 



p ir la pénitence, une chrétienne, quelque grande que soit la 
faute qu'elle a commise, si elle s'en repent, est aussitôt puri- 
fiée et rendue à sa première considération. Aussi, il y a au ciel, 
pour une brebis égarée qui revient au bercail de l'Église, 
beaucoup plus de joie que pour dix saints qui n'ont jamais 
péché. 

La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant 
exemple et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie 
libertine et débauchée, et vendu, comme les vestales de 
l'Opéra, des cordons verts aux libertins de Jérusalem, un jour 
qu'elle savait que Jésus-Christ était allé dîner chez le Pharisien 
Simon, touchée sans doute par un. mouvement de curiosité si 
naturelle à son sexe, ou peut-être par un caprice de vertu, ou, 
ce qui est plus probable, par le délabrement d'une santé usée 
dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du repas 
et s'y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur, 
les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes 
et les essuie de ses cheveux. 

Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant, 
dans son orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont 
point connus à son convié, parce que, au lieu de rejeter, il 
accueille l'hommage impur de cette prostituée, l'incrédule Pha- 
risien doute témérairement de la puissance du divin prophète 
et reste confondu lorsqu'il entend Jésus dire à cette courtisane 
qu'il préfère son ardent amour à la tiédeur de ceux qui ne 
l'aiment que du bout des lèvres et qu'il pardonne ses péchés 
parce qu'elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 30 
à 5o.) 

Admirable et touchant modèle de conversion ! Elle nous fait 
voir, disent les saints Pères, que la pécheresse la plus noire 
devient blanche eomme neige devant Dieu, lorsque l'humilité 
sanctionne sa pénitence... et, comme dit quelque part l'impie 
Lioufflers, se sauve ainsi du grand feu que Dieu a fait là-bas 
pour ceux qui ne vont pas là-haut 

SLR LA TKOPOÏDE 

Tropoïde, du grec rposoç, mœurs, genre de vie, moralité 
d'an peuple, 
Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et 



182 l'œuvre du comte de Mirabeau 



de la moralité du peuple hébreu qu'il dépeint avec la supé- 
riorité du talent d'un habile politique et d'un profond penseur, 
Mirabeau, qu'aucune considération n'arrête lorsqu'il s'auit 
d'agrandir les limites de notre intelligence par une vérité 
quelconque, imprime à ce chapitre le cachet de son génie, en y 
développant les observations les plus judicieuses et les plus 
profondes réflexions, il compare avec une étonnante sagacité 
les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec 
nos habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme. 
des prêtres et des rois a si longtemps tenues courbées sour leur 
sceptre avilissant, mais dont la philosophie du dix-huitième 
siècle, par ses longs et constants efforts, a fait enfin justice à 
jamais. Depuis cette époque si mémorable, la civilisation est 
en marche : ses progrès peuvent être ralentis; mais ni les 
misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de tout abrutir 
pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents des 
gouvernements actuels, dont la violence, l'astuce et l'intérêt 
sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à com- 
primer l'essor de la progressive émancipation de l'espril 
humain. Une immense impulsion lui est donnée, et l'impres- 
criptible liberté, désormais circonscrite dans les bornes bien 
entendues du devoir social, fera insensiblement le tour du 
monde, triomphera de leurs vains efforts et anéantira quelque 
jour l'œuvre de l'iniquité et de la corruption 

Mais revenons au sujet de ce titre. 

La Tropoïde, dit le révérend père Lamy, est tirée des in>li uc- 
tions et des règles de morale de la lettre de l'Écriture. La loi 
uive défend de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (Dent., 
chap. XXV, v. 4) et saint Paul se sert de ce précepte de Moïse 
pour établir l'obligation qu'ont les fidèles de fournir aux 
ministres de l'Évangile tout ce qui leur est nécessaire 
(/. Corinih., chap. IX, v. 9. — /. à Timoth., chap. V, v 18), 
ce qui n'est pas mal entendre ses intérêts. D'après saint Jérôme 
(dans sa lettre à Hedibia), le sens tropologique est celui qui 
nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une 
explication morale et propre à nous faire connaître ce qui sa 
passait parmi le peuple juif : récit qui n'est pas du tout à son 
avantage. 



EROTIKA BIBLION l83 



I. _ Quand La fille avait engage sa foi, les matrones la con- 
duisaient au dieu Priape. » 

Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes 
du peuple romain par les expressions libres de quelques-uns 
de ses écrivains les plus célèbres; si l'on exposait au grand 
jour les tableaux obscènes de l'antiquité que l'on a découverts 
dans les fouilles d'Herculanum et de Pompéi, il faudrait en 
conclure nécessairement que la pudeur, loin d'être un senti- 
ment naturel et indispensable à l'homme, n'est chez lui qu'une 
simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais m'ima- 
giner qu'il ait existé sur la terre un peuple assez impudent, 
assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de 
gaîté de cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs 
Or, le culte de Priape, que je vais décrire, n'était point indécent 
chez les anciens ; car ils regardaient la propagation comme un 
devoir trop sacré et trop sérieux pour voir dans la consécra- 
tion du Phallus et du Kteis (ou des parties sexuelles de 
l'homme et de la femme dans leurs sanctuaires) autre chose 
qu'un emblème de la fécondité universelle, et ils le sculptaient 
jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbcle des 
premiers vœux de la nature. 

De là ce culte de Priape, qui passa à Rome de l'Étrurie, où 
l'apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, Disserta- 
tion sur le libertinage, art. III.) Au rapport de Strabon et 
d'autres écrivains de l'antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et 
de Vénus. Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin 
de l'Hellesponf, où sa mère l'abandonna à cause de sa diffor- 
mité. On dit que, toujours jalouse de Vénus, Junon. sous pré- 
texte de l'aider dans ses couches, toucha l'enfant d'une main 
perfide, au moment qu'il vint au monde, et le rendit tellement 
monstrueux à certaine partie de son corps, que je ne pais 
mieux nommer qu'en ne la nommant pas, qu'il fit tourner la 
tête à toutes les jolies femmes de Lampsaque : c'était à qui 
l'enlèverait. Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs 
fronts s'enrichir d'une coiffe que les dames distribuent si volon- 
tiers, le chassèrent de leur ville sur un décret du Sénat. Priape, 
piqué du procédé peu galant de ces jaloux, les frappa d'une 
espèce de maladie qui les rendait extravagants et dissolus dans 
leurs plaisirs. Ces malheureux époux, doublement punis, furent 



Ib4 L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



consulter l'oracle de Dordone, qui leur ordonna de rappeler 
Priape de son exil. 

Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et 
son emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il ser- 
vait d'épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu'il menaçait 
de cette disposition pénale : 

Fœmina si furliim faciet mihi, virque puerque, 
Hœc cunnum, caput hic, probeat ille nates. 

Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paga- 
nisme. Ses Phallalogies, ou ses fêtes, se célébraient particuliè- 
rement à Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le 
nommaient Horus et le représentaient « jeune, ailé, avec un 
disque sous le pied, tenant un sceptre dans la main droite, et 
de la gauche soulevant son membre viril, qui égalait en gros- 
seur tout le reste de son corps. » Festus rapporte que les 
Romains lui élevèrent un temple sous le nom de Muiinus, « où 
il était assis avec le membre en érection, sur lequel les jeunes 
épouses venaient s'asseoir avant de passer dans les bras de leurs 
maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité. C'est 
pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, que pré- 
sidaient, sous ses ordres, les dieux Subigus, Jugatinus, Domi- 
tius et Mutius (Jugatinus, qui unissait l'homme et la femme 
par le mariage. August., De Civ., IV, c. 8. — Domitius, qui 
protégeait la mariée dans la maison du mari. Aug., VI, c. 9. 

— Mutinus, dont la coutume religieuse était de faire asseoir la 
jeune mariée sur un fascinum, de dimension énorme et mons- 
trueuse. Aug., IV, c. 11), et les déesses Yirginiensis, Prenia, 
Perlunda, Maniurna, Cinxia, Matuia, Mena, Yolupia, 
Strenua, Stimula, etc. Manturna, dont l'office était de faire 
en sorte que la femme restât avec le mari. Aug., IV, c. 9. — 
Cinxia, qui devait ôter la ceinture à la mariée. Arnob., lib. III, 
p. 118. — Matuta, qui présidait aux caresses du réveil. Plut., in 
Camillo. — Mena, qui présidait aux menstrues des femmes. 
Aug., c. 11. — Yolupia, qui présidait à la volupté. Arnob., 
lib. IV, p. i3i. — Strenua, qui excitait au coït. Aug., IV, c. 11. 

— Stimula, qui faisait agir avec vivacité. Aug., IV, c. 11. — 
Yiripiaca, qui présidait au raccommodement. Val. max.. 



EROTIKA. BIBLION lOO 



lib. II, c. i, n. 6. — Prosa, qui présidait aux accouchements. 
Aul. Gell., lib. XVI, c. 17. — Lgeria, qui présidait à la déli- 
vrance. Voyez Festus.) Toutes divinités officieuses qu'on invo- 
quait dans l'acte du coït, et qui avaient dans la cérémonie de 
l'hymen chacune un emploi particulier. 

La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir 
à Priape autant de branches de saule qu'elle avait essuyé 
d'assauts amoureux : 

Quœ quoi nocte viros peregit unâ, 
Tôt vergas tibi dedicat salignas. 

Ce dieu fut aussi surnommé Phallus, llg phallus, Triphallus 
et Fascinus (Plutarque, dans ses Commentaires, rapt t^;^:>.o- 
7do'jT'aç, ou Passion des Richesses, et dans son livre sur Ists et 
Osiris; Columelle, dans son Traité de l'Agriculture, Pom- 
péjus et Hérodote, liv. 2, en donne une ample description), 
symboles de la fécondité, que l'on voyait en tous lieux, sur les 
dieux Termes, dans les jardins, dans les gynécées des dames 
romaines, où, pour tribut de reconnaissance, elles appen- 
daient à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient publi- 
quement des couronnes de fleurs sur son membre en érection. 

Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspen- 
daient à celui de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient 
ordinairement d'or, d'ivoire, de verre ou de bois; quelquefois 
elles en faisaient en étoffe de laine ou de soie pour amuser 
leur... libertinage et charger leur vaisseau (ad suam oneran- 
darn navem), comme le dit si plaisamment Pétrone. 

Quoique nos mœurs n'admettent pas d'honorer publiquement 
ce dieu, nous ne cessons cependant de lui dresser des autels en 
particulier : ce sont les boudoirs de nos petites maîtresses qui 
remplacent maintenant ces édicules. 

Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le 
dieu des Moabites et des Madianites, qu'ils invoquaient sous le 
nom de Peor, Beelphegar ou Phegor. Mais toujours est-il que 
Priape était connu et même adoré des Juifs, puisqu'il est rap- 
porté dans la Bible que « dans la vingtième année du règne 
de Jéroboam, roi d'Israël, Asa, roi de Yuda, chassa de son ter- 
ritoire tous les efféminés et purifia son royaume de toutes les 

12 



iS) L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



souillure de L'idolâtrie que ses pères avaient établies. De plu*, 
i! fléfeadil à sa mère Mal .arham d'être désormais la prêtresse 

des s.'i'-iilir, ■-. de Prisse, dans 1" bois qui lui était consacré; 
puis il renversa sa statue et hréda cette imacc infâme dans le 
torrent de Cédron. » {Rmi, chap. XV, v. o à i3. — Paralipo- 
-, liv. II, cli. XV, v. if>.) Le texte hébreu porte miplilet cet, 
que les interprètes traduisent indiil'éremment par caverne, 
assemblée, idole, mots qui dans ce passage de la Bible 
expriment la même idée; car il est avéré que Mahacham, avec 
la confrérie qu'elle avait formée et dont elle était le chef, célé- 
brait dans les bois ou lieux obscurs les sacrifices de Priape, 
qu'accompagnaient les crimes les plus honteux et les plus 
infâmes prostitutions. 

SUR LE THALABA 

Mot hébreu que l'on comprendra aisément quand on aura lu 
l'histoire des Jésuites. YOnanisme de Tissot et la Xymphc- 
manie de M. de Bien ville. 

I. — « Un des plus beaux monuments de la sagesse des 
anciens est leur gymnastique. » 

L'hvmine par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin 
de se reposer de ses fatigues. C'est dans oes intervalles de repos 
momentané qu'il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du 
jeu qui récréent son esprit, en même temps qu'ils lui préparent 
de nouvelles forces pour reprendre ses travaux accouiumes. 
Mais si je parle de jeu. je n'entends nullement vanter ici ces 
dangereuses maisons qui engloutissent la santé, l'honneur et 
la fortune des gens crédules qui entretiennent avec elles de 
funestes rapports, que repousse la morale publique et qu'un.:- 
politique bien entendue eût depuis longtemps supprima 
pour les maintenir, l'avidité du fisc n'usait de tout le pouvoir 
dont il est revêtu. 

Je ne sigaàaJje donc les dangers de celte vil- p*ssà©0 qui 

dégrade l'homme en le portant à tous les excès, que pour 

• davantage ces jeux et ces exercices si utiles que les 

anciens avaient rangés parmi leurs cérémonies religieuse*. 

dans le but de développer les forces . t l'agilité du caps, et de 



EHOTIKA BIBLION 



dispeeer la jeunesse par une santé robuste, toujours si influente, 
suc ses actions, à devenir d'utiles citoyens. 

Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec 
rj;j.va:v.j;, lieu où les Grecs s'exerçaient à certains jeux; formé 
de -;j;jvo;, nu, parce qu'ils étaient nus ou presque nus pour s'y 
livrer plus librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens 
s'assemblaient pour y disputer le prix de la lutte, du disque, 
du palet, de la course, du saut ou du pugilat. 

Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, 
qu'ils désignaient sout le nom de combat à-pw, ainsi que le 
confirme ce vers d'Homère : 

T£"~a;i; dew «»fi3v£5 lv./.aoa 

Les Olympiques se célébraient au bout de quatre ans révolus, 
en l'honneur de Jupiter, à Pise, non loin d'Olympie, vilie 
d'Llide, dans le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et com- 
mençaient par un sacrifice solennel. 

Les Pulhiques avaient lieu à Delphes, en l'honneur d'Apollon, 
pour perpétuer sa victoire sur le serpent Python. 

Les Isthmiques, institues- par Sisyphe, roi de Corinthe, en 
l'honneur de INeptune, se solennisaient tous les trois ans dans 
l'isthme de Corinthe, près du temple de ce dieu. 

Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même 
époque à Argos, en mémoire d'Archemor, fils de Lyeur;:uo, 
roi lie Némie, qui mourut de la morsure d'un serpent. 

Célèbres avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, 
:igislrats et d'une foule immense de spectateurs que h.; 
de la gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflam- 
maient l'émulation en élevant l'âme aux grandes actions, et 
enfantaient des citoyens dévoués à la patrie. 

Le vainqueur était couronné de branches de pin. de latu 
de feuilles d'olivier sauvage ou de roses, aux yeux de toi. 
assistants et au bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa 
patrie pour le reste de ses jours, son nom et sa victoire étaient 
chantés par les plus grands poètes. On lui érigeait des statues, 
et on poussa même les éloges du vainqueur jusqu'à l'élever au 
rang des dieux. 

C'est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le 



i88 l'œuvre du comte de mirabsau 



monde de l'éclat de sa gloire et qu'elle parvint à transmettre 
son nom à l'immortalité. 

sur l'anàndrine 

Formé avavSpûvouai, devenir lâche, diminuer, composé de 
l'a privatif et de l'v euphonique : ejféminéité. 

I. — « Sapho... peut être regardée comme la plus illustre 
des tribades. » 

Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du 
temps de Stésichore et d'Alcée, environ 600 ans avant l'ère 
chrétienne, se distingua non seulement par ses habitudes les- 
biennes de xXenroptàÇetv. (Voyez la Lin yuan manie.) C'est cette 
erreur lascive qui justifié la résection du clitoris dans les pays 
méridionaux, où les femmes, par le prolongement quelquefois 
prodigieux de cette portion externe des nymphes, ont propagé 
cette nouvelle manière d'aimer de Sapho. (Voyez YAkropodie, 
que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant de 
véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit 
surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de 
rythmes, le saphique et l'éolique, et dans la faible partie de 
ses œuvres que l'ignorance et la barbarie ont laissé parvenir 
jusqu'à nous, son âme respire tout entière dans les vers brû- 
lants d'amour, qu'elle soupirait pour le volage Phaon. 

L'ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la 
fit accuser d'un vice... qui la rendit presque un homme : Mas- 
cula Sapho. Inspirée par l'amour et les dédains de Phaon, 
elle put transmettre à la postérité la peinture de ses ardeurs ou 
plutôt les transports de son érotomanie ; elle les eût moins 
vivement représentés s'ils eussent été assouvis. Tout prouve 
donc que le génie ne s'allume que par la chaleur amoureuse, 
et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même chez 
les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, EJf'ets de l'A- 
mour sur l'esprit.) 

Voici la traduction, par Boileau, d'une des odes que Sapho 
adressa à une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie : 

Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire, 
Qui jouit du plaisir de l'entendre parler, 



EUOTIKA BIBLION l8Q 



Qui te voit quelquefois doucement lui sourire. 

Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils régaler? 

Je sens de veine en veine une subtile flamme 
Courir par tout mon corps sitôt que je te vois; 
Et dans les doux transports où s'égare mon âme, 
Je ne saurais trouver de langue ni de voix. 

Un nuage confus se répand sur ma vue, 

Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs; 

Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue, 

Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs! 

sur l'akropodie 

Du grec a/poç, extrémité, et -o'o.a, chaussure, et par exten- 
sion, rttranchement du prépuce. 

SUR LE KADESCH 

Du grec y-aOeat;, introduction d'un instrument chirurgien/, 
mutilation. 

I. — « En Italie, cette atrocité n'a pour objet que le perfec- 
tionnement d'un vain talent. » 

La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des 
Orientaux ont inventé la mutilation que la polygamie a per- 
pétuée. C'est à Spada, village de Perse, que l'on commença à 
dépouiller les hommes des organes essentiels de la virilité. 
De là, sans doute, l'origine du mot latin spado, qui signifie 
eunuque, castrat. 

La plupart des peuples de l'antiquité ont pratiqué cet usage 
barbare. Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage 
et ses débauches, ordonna, au rapport d'Ammianus (Lib. IV, 
refert Semiramidem primam omnium mares castrasse), de 
châtier les hommes faiblement constitués, pour leur ôter les 
moyens de propager des races débiles, et le législateur de 
Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait par des 
lois. L'histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme dépJo- 



lOo L'ŒUVRE DV COMTE DS MIRABEAU 



rable qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lueian, De Dca 
Syria) et les Valésietisà altérer leur existence par la castration 
Elle t'ait également mention d'Origène, qui. pour se détacher 
entièrement des choses de la terre et ne s^eccuper que dos 
choses célestes, mais interprétant trop rigoureusement le pas- 
sade de saint Mathieu : « 11 en est qui se sont châtrés pour 
acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX, v. 12) », se soumit 
lui-même à la mutilation « et outrepassa le but, dit Virey, en 
retranchant la source de la force et le mérite de la résistance 
contre les tribulations de ce monde ». 

Les motifs d'une excessive jalousie qu'ils portaient de leurs 
femmes, sans cesse exposées dans ces climats brûlants à 
devenir avec facilité, la conquête de tous les hommes, ont pu 
seuls inspirer aux peuples de l'Orient l'affreuse idée de mutiler 
un sexe pour le commettre à la garde de l'autre. Et c'est parti- 
culièrement à ces raisons qu'il faut attribuer l'origine des 
eunuques (Du grec eiw], lit, et z/M,je garde) et des sérails, où 
ces êtres dégradés sont investis de la surveillance des femmes 
destinées à leurs plaisirs, emploi qui a beaucoup d'analogie 
avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de veiller sur la 
conduite des dames confiées à leurs soins. 

C'est dans la plus tendre enfance et jusqu'à l'âge viril que 
celte cruelle exécution s'exécute, au moyen de ligatures imbi- 
bées d'une liqueur caustique ou d'un cordon de soie que l'on 
serre autour de la verge et du scrotum; peu de jours suffisent 
à l'entier rétablissement de ces infortunés. Privés ainsi de tous 
i-actères de leur sexe, et n'inspirant plus de crainte par 
leur impuissance complète, ils sont reconnus capables de l'em- 
ploi d'eunuques, et des lors ils ont le droit d'approcher des 
femmes renfermées dans les harems. Sans aucune sensibilité 
quelconque, pâles et d'une démarche traînante, imberbes et le 
corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage 
profondément sillonné de rides tous les signes d^une vieillesse 
prématurée; et l'on pourrait dire d'eux ce que saint Cnrysôs- 
1ôme disait de l'eunuque Eutrope : « Quand son fard est ôté, 
son visage paraît plus laid et plus ridé que celui d'une vieille 
femme. » 

Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs minis- 
tres des plaisirs capricieux de leurs maîtres, de méprî- 



!.!;<) ïl'KA HIIiLION 



I( J' 



-al>!cs valets qu'ils étaient, ils parviennent quelquefois,, en 
rampant adroitement, JTJsqri'à la plus haute faveur. Ouclqucs 
eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de grandes 
choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le 
moral, leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont suivent 
vengês-snr le genre humain de la condition avilissante où ils 
riaient condamnés ; c'est dans leur sein que l'on a vu s'amon- 
celer des orages qui ont renversé des Etats. 

Une sorte d'eunuques, non moins fameux par leurs infâmes 
débauches que par leur dégradation, auxquels les Romains, du 
temps de l'Empire, extirpaient les testicules, sont de ces misé- 
rables qui faisaient le plus indigne abus de la verge qu'on leur 
avait conservée. Les darnes romaines en raffolaient, et Juvéna! 
en donne la raison lorsqu'il dit (Liv. II, sat. 6, v. 3o5 à 079) : 

Su/it qam cunachi imbelles ac mol lia semper 
Oscula délectent, ac desperalio barbœ. 
Et quod abortivo non est opus. /lia voluptas 
Summa lumen, quod jam calida mat lira Jnmenta, 
Inguina tradunlur medicis, jam pectine nigro 
Ergo expectatos. aejussos, crescere primum 
Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres 
Tonsoris damno tamen rapit Ileliodorus. 
Conspicuus longe, canctisqiie notabilis inirat 
Balnea, nec clubie custodem vit/s et Iiorti 
Provocal, a domina facins spado. Dormial ille 
Cum domina. Sed tu jam durum, Posiume, Janique 
Tundendum eunucho Bromium committere nolt. 

(Il en est qui trouvent les baisers de l'eunuque efféminé 
d'autant plus délicieux qu'elles n'appréhendent point une 
barbe imps. rlune, et n'ont pas besoin de se faire avorter. Mais 
afin que la volupté n'y perde rien, elles ne les livrent au fer 
qu'après que leurs organes, bien développés, se sont ombra: 
des signes de la puberté ; alors Ileliodorus les opère, au seul 
préjudice du barbier. L'esclave ainsi traité par sa maîtresse, 
est sûr, dès qu'il entre dans nos bains, de s'attirer tous les 
regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des 
Jardins. Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi 



IQ2 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



bien de lui confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et 
tout robuste qu'il est déjcà (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. 
Panckoucke.) 

C'est pour empêcher sans doute qu'ils ne devinssent femmes 
eux-mêmes, et parce qu'ils conservaient quelque reste furtif de 
ce qui recèle l'élément de la vie, que les lois avaient accordé la 
faveur du mariage à ces Conculix, si différents de ceux de la 
Pucelle. Toutefois leurs femmes engagées dans un lien léga- 
lement inofficieux, puisqu'il était diamétralement opposé au 
but de la nature, jouissaient du privilège commode de se dis- 
penser de la foi conjugale ; mais quand le cœur leur en disait, 
elles allaient en cachette, pour tranquilliser l'esprit de leur 
maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément. 

Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait- 
elle par des affections toutes particulières ces êtres dégradés, 
ou bien l'illusion toute-puissante, combinée avec les douces 
caresses et la jouissance des charmes d'une belle femme com- 
patissante, ne se bornerait-elle pas aux seuls plaisir des yeux 
et à l'écorce des sens pour consoler ces malheureux de l'état 
honteux de leur demi-existence ! 

C'est incontestablement contrarier la propagation que de 
permettre de tels mariages ; c'est un véritable assassinat, une 
profanation, qui dérobe à la société la volupté productrice de 
la femme. Ces stériles liaisons ne devraient être approuvées 
par les lois d'aucun pays. 

Dans le second siècle de l'Église, le concile de Nicée 
(Canon IV), confirmé par le second concile d'Arles, a expressé- 
ment défendu ces mutilations. 

Une loi de l'empereur Adrien, citée dans les Digestes Ad leg. 
Corn, de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait 
de mort les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui 
subissaient la castration ; de plus on confisquait leurs biens. 

Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, con- 
damnait à mort tous ceux qui avaient mutilé leurs membres. 

L'article 3 16 du Code pénal prononce contre toute per- 
sonne coupable de ce crime la peine des travaux forcés à perpé- 
tuité, et la peine capitale si la mort en est résultée avant l'expi- 
ration des quarante jours qui auront suivi le crime. L'ar- 
ticle 325 ne déclare le crime de castration excusable que 



EROTIKA BIBLION 193 



lorsqu'il a été immédiatement provoqué par un outrage violent 
à la pudeur. 

Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévè- 
rement exprimées par des lois civiles et canoniques, nous 
voyons de nos jours une pareille monstruosité exister encore, 
et cela dans la ville par excellence, dans cette Rome, le centre 
de la chrétienté !!! 

Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le farniente 
est le premier des besoins, entraînés par la superstition ou une 
cupidité barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver 
des précieux trésors de la vie, pour se donner un misérable 
filet de voix!... 

Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la 
Semaine Sainte, entendre ces admirables accords de voix 
choisies, cette sublime et céleste harmonie qui vous transporte, 
qui vous ravit, mais dont les sons divins cessent à l'instant de 
vibrer dans l'âme de tout être sensible qui les entend, et n'y 
laisse plus qu'une pénible impression, alors qu'on pense que 
ces voix se claires, si argentines, si mélodieuses, sont obte- 
nues aux dépens de la postérité. Quel scandale odieux ! ii 
révolte la nature. 

Mais la magie d'une belle voix est-elle donc si puissante et le 
chant possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On 
le croirait, puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans 
la Chapelle Sixtine, enchantent l'oreille de mille amateurs, 
après avoir cessé, continuent à vibrer encore dans leurs âmes, 
tandis que les prières et les plaintes que profère le prophète 
en récitant le sublime Miserere, ne les touchent nullement. Et 
voilà pourquoi sans doute, pour apaiser la Divinité, on chante 
toujours à l'Église et à l'Opéra. 

SUR LE BÉHÉMAH 

Mot hébreu qui signifie jumenia, quadrupedia et, par exten- 
sion, bestialité. 

I. — « Faunes suffoquants, FAUNI FICAFUI. » 
Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 5o, 
v. 3g, donne aux faunes l'épithète de ficarii, qui avaient des 
ligues. Il faut conjecturer que, par ce mot, ce Père de l'Église 



kj4 l'œuvre iu coMi;: m; miu.uïf.au 



a voulu dépeindre la laideur de ces faunes, dont te visage 
était couvert de pustules et de boutons; ce qui n'est pas sans 
;; pi. u-oiife (ie vérité, car Jicus, figue, figurément pris, désigne 
une tumeur, une sorte d'ulcère qui ressemble à ce fruit. 

Mais, n'en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM. 
qui signifie proprement un spectre, une chose qui inspire la 
(erreur, d'où dérive le mot hébreu ELVIA, qui veut dire épou- 
vante. Et comme on représentait lus faunes et les satyres, 
moitié hommes et moite boucs, fort velus, violant femmes et 
filles, dont ils étaient la terreur; que, d'un autre côté, nul 
animal de sa nature n'est plus enclin à la lascivetéque ie bouc, 
il est permis de croire que l'opinion de Berruycr, qui rend ses 
faunes très actifs, SICAPdl, doit prévaloir sur celle de saint 
Jérôme. En effet, le mot grec trafic, en latin vereirum, d'où est 
formé celui de satyre, indique assez la lubricité des inclina- 
tions de ce vil animal. 

Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l'Egypte 
que l'on honorait le plus : il avait un culte tout particulier. Les 
femmes n'avaient point horreur à lui soumettre leurs co: ps, et 
les hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs ele 
dans leur délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu'àso 
prosterner devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant 
animal (N'oyez la Bible de Voltaire, au chapitre du Lévitique) : 
de là vient sans doute que la Bible, en parlant des idoles, les 
appelle les vilus, SAHIRIM, et lorsque le prophète ïsaïe dit, 
eh. i3, v. l>i, que tes velus danseront, PÎLOSI SALTABtLXT, il 
faut l'entendre, disent les interprètes, des démons qui emprun- 
teraient quelquefois cette forme sauvage. 

Je ne me hasarderai pas à contester l'existence de ces hommes 
capripèdes ; je me tieus respectueusement aux Saintes Ecritures 
et à ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend 
que saint Antoine, dans son désert, fit la rencontre d'une 
espèce de nain, au front cornu, aux narines crochues, aux 
pieds de bouc, qui lui présenta des dattes et l'assura qu'il 
était un de ces habitants que les païens avaient honorés sous le 
nom de faunes et de satyres; qu'il l luit député vers lui. pour 
le conjurer d'intercéder pour eux près le Dieu commun, qu'ils 
savaient bsea être venu en terre p a;r le salut du monde. 
(Inter saxosam convallem haud gi andem homunculum vidit 



ERGTIKA B1ULION IQJ 



aduncis naribus. fronte cornibus, asperatà, cujus extrema pars 
corporis incaprarum pedes desinebat, et responsum ar.epit 
Antonius : Mortalis ege sum uau.s exaccolis eremi, quos vavio 
errore delusa gentilitas, faunos satyrosque vocans, colit. Pre- 
cemur ut pro nobis communem Deum depreceri.s, quem pro 
saluée nmiidi venisse cognovimus. S. UlERONYAiCS, in Yita 
S. Pauli.) 

Preuve indubitable qu'il existe des démons sous la figure de 
boucs. Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement 
que le satyre qui entra en colloque avec saint Antoine n'était 
qu'un singe, né probablement du commerce honteux de cet 
animal avec des filles, que Dieu doua de la parole, ainsi qu'il 
en a\ait but autrefois pour le serpent et l'ânesse de Balaam, 
dont parlent la Genèse et les Nombres (Gen., cap. III, v. i. — 
Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu'est-ce que l'opinion d'un car- 
dinal contre celle d'un saint et de toute une antiquité qui 
déposent contre lui"? 

sur l'a.xoscopie 

Du grec ava, au-dessus, et de axjomk, action d'épier, formé de 
crzom-uD, Je considère, je contemple. — Astrologie judiciaire, 
jonglerie. 

SUR LA LIXGUAXMANIE 

Du latin lingaa, lan_;:<-. ut du grec ■yj./.v.. fureur, dérivé de 
;j7.:vo;j.7.:, rendre furieux. 

I. — C'étaient des maisons publiques nu tes IwxiraiHQes H les 
femmes pêle-mêle s'abandonnaient à tous les genres de liber- 
tinage. ■» 

La pru-tiiution date de la plus liante antiquité. Les Orientaux: 
l'admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent 
point comme un dérèglement de meurs; ils la consacrèrent 
d'abord à célébrer le premier instant de l'existence de l'ètie 
auquel ils ouvraient le sentierde la vie. Elle fut ensuite un des 
moyens puissants d'accroitre et de propager l'espèce lui mairie. 
Dans les temps patriarcaux, nous trouvons Ada et Selles, con- 
cubines de Lamech, père d'Abraham, se distinguer dans le 



iqG l'œuvre DU COMTE DE MIRABEAU 



métier, et leur progéniture bravement suivre leur exemple. 
(Gen., chap. IX, v. 19 ; V. et VI, 1, 2, 3, / ( .) 

Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu 
avait fermé le sein, conclusit, met dans le lit de son mari la 
fraîche et gentille Agar, sa servante {Gen., chap. XVI, v. 2, 3, 
4.) Nous voyons Sodome et Gomorrhe et toutes les villes de la 
Pentapoie dans la Palestine livrées à une souillure infâme. 
(Gen., chap. XIX, v, 4, 5, 6, 7, 8.) Pheiné, de connivence avec 
Thamma, deux fdles de Loth, prennent goût à la bagatelle, 
et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père, dans 
le dessein de repeupler la terré, se font engrosser par lui, après 
l'avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants 
viennent d'être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris 
saint Pierre pour saint Paul (Gen., ch. XIX, v. i!\, 3o à 38.) 
Lia et Rachel, épouses de Jacob, lui prostituent leurs servantes 
(Gen., ch. XXIX, v. 22, 23 et 28) et Ruben séduit Bêla, concu- 
bine de son père (Gen., ch. XXXV, v. 22.) Juda fait épouser 
Thamar, la veuve de son fils aîné lier, par son second fils 
Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la mastur- 
bation (Gen., ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar, 
sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son 
beau-père Juda, qui, en s'évertuant avec elle, croit être avec 
une femme publique (Gen., XXXVIII, v. i\, i5, 16.) De cette 
surprise incestueuse, si salutaire au genre humain, naquit 
Phares, l'un des ancêtres de Jésus-Christ. L'amoureuse Nitiflis, 
femme de Putiphar, sollicite l'imbécile Joseph à de voluptueux 
ébats, mais il refuse obstinément de s'unifier avec elle (Gen., 
ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et la pédérastie étaient fort 
connues dans le pays de Chanaan (Exod., ch. XXII, v. 19). On 
s'y polluait devant la statue de Moloch (Lévit., ch. XVIII, v. 21). 
Parmi les femmes publiquement madianites qui, du temps de 
Moïse, corrompirent, à Setim, le corps et l'âme du peuple 
juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fdle de Jur, prince très 

noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b 

in lupanar, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et 
lignée de Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit- 
fils du grand prêtre Aaron et fils d'Eléazar, tout transporté 
d'une sainte colère, entra dans le b...., une dague à la main, 
et transperça d'un seul coup les deux délinquants ensemble, 



EROTIKA BIBLION 197 



vers les parties de la génération (Nu m., cap. XXV, v. i, 2 à 28; 
Arrepto pugione ingressus est... in lupanar et perfodit ambos 
simul, virum scilicet et mulierem, in locis genitalibus.) 

Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par 
cette généreuse pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha 
au haut de sa maison, sous de la paille, les espions qui s'étaient 
délassés avec elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés 
à Jéricho, pour reconnaître la ville avant de l'assiéger (Jos., 
cap. II, v. 1, 6). 

Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson 
se rend un jour dans la ville de Caza ; il voit sur sa porte une 
courtisane, avec laquelle il couche jusqu'à minuit (JucL, 
cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite il devint éperdument amoureux de 
Dalila, dans la vallée de Sorec, autre fille de joie. Dans un de 
ces moments de voluptueuse ivresse où le cœur nageant dans 
l'élément du plaisir, est incapable de rien refuser à l'être qui 
vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son 
amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire, 
et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret, 
elle le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins, 
qui lui crèvent les yeux (JucL, cap. XVI, v. 4 à 22). 

Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien! 
ouvrez celui de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait 
épousé Micho, fille de Saûl, s'en donner avec l'impudique 
Abigaïl, femme de Narbal, qui lui inocula la v.... (malum) 
(I. Reg., cap. XXV, v. 35, 4o). Le saint homme de roi accolait 
en même temps plusieurs autres concubines et femmes de Jéru- 
salem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui ne l'empêche 
nullement d'enlever la sensible Bethsabée, femme du brave 
Urie, qu'il épouse après avoir fait assassiner son mari dans 
les combats (II. Reg., cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute 
qu'il n'y eut plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, 
il se réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune 
Sunamite, et ne la déflore pas : Non cognovit eam (III. Reg., 
cap. I, v. 4). Tel père, tel /Ils, dit le proverbe, et les enfants 
de David le justifient : son fils Ammon brûle d'une flamme 
incestueuse pour sa sœur Thamar, et sur le perfide conseil de 
son cousin germain Jonadab, il la viole au moment qu'elle lui 
présente un potage apprêté de sa propre main; puis il la 



l'iS l'œuvre du comu; de Mirabeau 



renvoie fort brutalement. Absaloii, irrilé de rouira.-.' fail à sa 
sieur, saisit, deux ans après, l'orra si on d'un splendide festin, au 
milieu duquel il immole Aminon, en présence de ses autres 
frères qui fuient épouvantés. (IL Ile/j., cap., XIII, v. 8 à So). 
Ge fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant 
publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, lïrij., 
cap. XV, v. 22). 

Si nous descendons jusqu'au troisième Livre des Rois, nous 
voyons le type de la sagesse, le fils de l'adultère Belhsabce. 
Salomon enfin, dont la haute sapieuee avait acquis si haute 
renommée dans l'Orient, participer à l'humaine faiblesse et 
rouler dans son palais sur sept cents épouses et trois cents 
concubines, dont « les nez ressemblaient à la tour du nnuit 
Liban qui regarde du côté de Damas (Cant., VII. v. !\) ; les 
yeux à ceux des colombes (Cant, I, v. 14 ; IV, v. 1); les tétons 
à des faons de chevreuil (Cant., VIL v. 81) », et qui. en un mot, 
étaient « belles comme les tentes de Cédar et les peaux de 
Salomon (Cant., I, v. 1) ». 

Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent 
beaucoup au manège de nos femmes publiques, qui le soir, 
dans les rues, vont recueillant les passants, pour les engager 
« à parcourir avec elles les deux monts de la myrrhe, la 
colline de l'encens (Ad moutem myrrhe et ad collem thuris. 
Cant., IV, G), embrasser ensuite le figuier, et monter dessus 
pour en recueillir les fruits » (Canf., VII, 8), qui sont quel- 
quefois si amers !... 

Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des Proverbes. 
dont les uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses 
répétitions, et que l'Eglise cependant considère comme un petit 
chef-d'auvre canonique, ouvrage du très Saint-Esprit : 

« De la fenêtre de ma maison, j'aperçois un jeune insensé 
qui, sur le soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans 

le coin d'une rue près de la maison d'une fille. — Je la vois 

venir au-devant de lui, en sa parure de courtisane; elle 
prend ce jeune homme, le baise et le caresse effrontément, lui 
disant : « JE ME SUIS ACQUITTÉE DE MON VŒU AUJOUR- 
D'HUI. C'est pourquoi je suis venue au-devant de vous, désirant 
de vous caresser. .!'ai parfumé mon lit de myrrhe, d'aîoès et de 
cinnamone. Venez : enivrons-nous de volupté jusqu'à ce qu'il 



EROTIKA BIBLION I Qf> 



fasse jour, el jouissons de ce que nous avons tant désire. Mou 
mari n'est point à la maison : il est allé faire un voyage qui 
sera très Ion.?: il a emporté avec lui un sac dTar^esnt, et il ne 
doit revenirque lorsque la lune sera pleine. (Cant., VII, v. 3). » 
<< Entraîné par de longs discours et les caresses de ses paroles, 
le jeune homme la suit comme un bœuf qu'on amène pour 
s, rvir de victime et comme un agneau qui va à la mort en bon- 
dissant. » (Prov., chap. VÎI, v. 6 à 22). 

Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de 
l'ordre dans ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impu- 
diques plaisirs, qu'elle veut d'abord sanctifier par la prière, 
hodie vota mea Dm reddidi, elle aura tout le temps d'être 
amoureuse au lit. C'était aussi l'opinion de Wasselin, abbé de 
Làégê, qui trouvait convenable de faire sa prière avant de se 
mettre à l'œuvre du coït. (Epist., ad Fiorinum abbat., tome I, 
Arnalect., page 339.) Cette pratique est passée en usage jusqu'à 
nos jours, car presque toutes les filles de joie, celles qui font 
leur métier en honneur et conscience s'entend, ornent d'un 
crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu'elles tapissent 
souvent d'imay«s de l'Immaculée Conception, d'' saint Bar- 
nabas, de la Madone, mère de la pureté, avec son divin 
poupon sur les bras; elles font de temps à autre dire des 
messes pour le salut de leurs âmes et pour que Dieu leur envoi'» 
des chalands; quelques-unes, par excès de dévotion, y ajoutent 
la confession les diinanch.es et les jours de fête, et, dans l'inten- 
tion de se rendre le ciel propice, la plupart portent sur elles 
des scapulaires de la Vierge et se font consœurs du Saint- 
Rosaire, du Sacré-Cœur ou de la Congrégation. 

C'était un drôle de corps que ce roi Salomon : Piron d'un 
autre temps, à l'harmonie près, qu'il ne possède pas, bel esprit 
i'r clique, il composa les cantiques, que les belles voix de ses 
mille femmes et concubines exécutaient sans doute pendant 
les orgies de ses splendidos festins, où 5o bœufs et 100 moutons 
nt à eux seuls les pièces de résistance, et dont je vous 
dt taillerais, lecteur, toutes les substantielles et stimulantes 
friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais je 
reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction : 

« Je chanterai mon bien-aimé, qui est pmr moi une grappe 
de raisin de Chypre. » Cant., I. Cl. 



200 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



« Car le roi m'a déjà fait entrer daiiS ses celliers, et je suis 
ivre. » Cont., I, 3. 

« Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de 
myrrhe; il demeurera entre mes tétons. » Cant., I, 12. (On se 
sert ici du mot propre pour ne pas affaiblir la couleur du sujet 
dont Salomon était si plein.) 

« Qu'il me donne un baiser de sa bouche. » Cant., I, 1. 

« Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je lan- 
guis d'amour. » Cant., II, 5. 

« Je me reposerai sous celui que j'ai désiré. » Cant., II, 3. 

« Là je lui offrirai mes tétons. » Cant., VII, 12. 

« Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a 
tressailli de ses attouchements. » Cant., V, 4. 

Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie 
veuve de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne 
fortune trouver dans sa tente l'Assyrien Holopherne, qui assié- 
geait Béthulie, et, à l'âge de 65 ans (c'est l'âge que lui donne 
le révérend P. Dom Calmet), inspirer à ce général une violente 
passion, auquel, hélas ! et quatre fois hélas! pour vous plaire, 
ô mon Dieu ! elle coupa le cou d'un coup de son propre cou- 
telas, après avoir couché avec lui. 

Nous voyons au livre a'Esther, chap. I et II, v. 11 et 8, 
Assuérus, qui régnait de l'Inde à l'Ethiopie sur cent vingt-sept 
provinces, répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait 
de montrer sa beauté in naturalibus aux libertins de sa cour; 
et puis usant de son privilège de despote, parmi les trois cents 
belles vierges qui lui furent amenées pour être ses courtisanes, 
choisir l'aimable et mignonne Estheret l'admettre à l'honneur 
de partager sa couche royale. 

Le livre d'Êzéc/iiel justifie par ses peintures hardies celles 
du Portier des Chartreux. 11 vous offre, aux chapitres XVI et 
XXIII, le tableau des mœurs abominables dont étaient infectés 
Jérusalem et tout le pays d'Israëlt sous les rois successeurs de 
David. Les fameux emblèmes d'Ool et d'Oolibra nous font veil- 
les femmes de ces contrées forniquer avec tous les passants, 

se bâtir des b , se prostituer dans les rues (Cap. XVI, 

v. i5, 16, 3i) et rechercher avec emportement les embrasse- 
ments de ceux quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et 
sicut fluxus equorum, Jluxus eorum (Cap. XXIII, v. 20). 



EROTIKA BIBLION 201 



Le livre d'Ozée, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le 
plus étonner les lecteurs qui ne connaissent point les mœurs 
antiques. En effet, comment concevoir, à moins de faire le 
sacrifice de sa raison, que le Seigneur puisse ordonner si posi- 
tivement à ce petit prophète d'aller s'évertuer avec une 
femme de mauvaise vie et de lui faire des enfanis de pros- 
titution, puis lui enjoindre d'aller se gaudir avec une 
femme qui non seulement ait déjà un amant, mais qui soit 
adultère (Ozée, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Osée 
quinze pièces d'argent et une mesure et demie d'orge?... 
{Ozée, cap. III, v. 1.) 

Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce 
que nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aven- 
tures de la Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les 
désordres de sa vie passée, devint un modèle de vertu, comme 
elle avait été un scandale de prostitution, ainsi que Marie 
Égyptienne, une autre fille de joie, dont les débauches furent 
effacées par une vie pénitente de quarante ans, qu'elle passa 
dans le désert sans manger. 

Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du 
peuple hébreu, que certes on ne doit point envisager confor- 
mément aux idées que nous avons reçues sur les lois de la 
décence et de la pudeur. Ces mœurs, si éloignées des nôtres, 
n'étaient point grossières dans ces temps reculés, et ne 
paraissent confondre notre faible raison que parce que nous ne 
pouvons sonder les profondeurs mystérieuses que ce peuple élu, 
manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui 
nous seront peut-être un jour dévoilées, alors que les dies ira? 
seront arrivés, pendant lesquels les balances d'or de Monsei- 
gneur saint Michel pèseront nos futures destinées dans la 
vallée de Josaphat (Teste David cum Sybilla). 

La prostitution fut connue de tous les peuples de l'Orient, qui 
la pratiquaient sous l'emblème des divinités génératrices. 
Influencés par des climats constamment brûlants où le soufre, 
mêlé à tous les végétaux et les drogues les plus échauffantes, 
occasionne dans le sang et le cerveau de ces explosions qui 
mènent l'esprit jusqu'au délire, ces peuples les honorent par 
des actes de la plus révoltante impudicité, tribaderie, pédé- 
rastie, bestialité, sodomie, onanisme et jusqu'à la profanation 

13 



202 L'ŒUVRE 1»U COMTE BE MIRABEAU 



;adaVFes de femmes, tout y est mis en «sage pour stimuler 

leurs il isirs éhootés. Mais la voturplé ae parait avoir nulle part 

; si.i empire avec plus «1 * d '-pravation et de lubricité que 

- : G et chea tes Romains. C'est Orphée, dit-on, qui le 

premier introduisit dans la Thrace l'amour infâme des 

hommes, roacSepaorioi : 

(IlleetiamThraeum populis fuit auctor amorem 
In teneres transferre mares, citraque, juventam 
.Elatis brève ver et primos earpere flores. 

Ovide., Metam., lib. X. v. 84.) 

après la mort d'Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour 
le punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tète dans le fleuve 
Hébcus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausa- 
nias, dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que 
lui fit Atticus, son favori, en l'exposant, dans un banquet, à la 
lubricité de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se 
passer un moment de son Alexis ou de son Agalhon, et le sage 
rate enseignait entre deux draps cette honteuse volupté à 
favoris Phédon et Alcibiade. Xénophon prenait souvent ce 
plaisir avec Callias et Antolhus, Pindare avec Amarico. Aris- 
tute avec son Herminas; Anacréon brûla pour Bathyle. et le 
grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu'on ne pouvait être 
bon citoyen sans avoir un ami avec qui l'on couchât. Sapho se 
rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de 
y./.îiTo^x^v, que par ses talents comme poète. Aspasie se pros- 
titua à Péricles. et Glycère à Alcibiade. Lais reçut dams ses bras 
le dégoûtant Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné 
débaucha l'Aréopage entier. Thaïs, en soi tant des bras 
d'Alexandre, se fit un doux plaisir de faire brâier le palais de 
Persépolis, et l'on érigea, dans Athènes, des autels à la dan- 
seuse Cotytto, sous le nom de Vérins pouahiire. 

Si nous examinons les meurs des anciens Romains, nous les 
trouvons plus dissolues encore, surtout au temps des empe- 
reurs. Les lu/janaria d'alors étaient de ces endroits ou l'on 
s'abandonnait à tous les genres d'abominations. Dans les quar- 
tiers séparés qu'habitaient les nier,'/ 'fiées, on voyait sur la 
porte de la loge de chacune de ces courtisanes un écriteau qui 



EROTIKA BIBLION 2û3 



portait le nom et le prix auquel étaient taxés ses charmes (In 
eellis autem nomiua meretricum solebant prœfigi, et super- 
acFibi simul et stupri. UIWNUS.) D'où vient que Juvénal, 
parlant de la débauche effrénée de Messaline, clans la loge de 
la fameuse Lysisca, dit si agréablement tiiulum mentitur 
Lysiscœ (Juv., liv. II, sal. G), donnant ainsi à connaître que 
malgré le nom supposé qu'empruntait l'impératrice pour 
cacher ses infamies, il ne se trompait pas sur la femme qui s'y 
prostituait. Apollonius de Tyr nous a conservé, dans son his- 
toire, la forme d'un titre qui est trop plaisant pour ne point le 
rapporter ici : 

Ouicumque Tarsiam dejloravit 

Media m libram davit 

Postea populo pat i bit, 

Ad si n galas sofidas. 

Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indi- 
quait l'heure de se retirer, et le son d'une cloche avertissait le 
public du moment de l'entrée et de la sortie de ces lupanaria. 
iTempus quando ad meretricem eundum erat, lenones indica- 
bant tinlinnabulo, et ante nonam fores erant clausœ vel ex 
more, vel ex lege autedi^to aliquo. Voyez Pitiscus.) 

Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitu- 
tion furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, 
nomma le Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une 
apothéose, et Ouartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante 
impudicité. (Traduit par l'auteur de l'Origine des prostitu- 
tions.) 

« Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Ouartilla. 
Après que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses 
lascives et révoltantes, Psyché, suivante de Ouartilla, s'appro- 
( ha de l'oreille de sa maîtresse et lui dit en riant quelque 
chose; elle répondit: — Oui, oui, c'est fort bien avisé, pour- 
quoi non ? Voilà la plus belle occasion qu'on puisse trouver 
pour faire perdre le pucelage à Paunichia. On fit aussitôt venir 
cette petite fille, qui était fort jolie et ne paraissait pas avoir 
plus de sept ans ; c'était la même qui. un peu auparavant, 
était entrée dans notre chambre avec Ouartilla. Tous ceux qui 



204 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



étaient présents applaudirent à cette proposition ; et pour 
satisfaire à l'empressement que chacun témoignait, on donna 
les ordres nécessaires pour le mariage. Pour moi (c'est Encolpe 
qui parle), je demeurai immobile d'étonnement et je les assurai 
que Giton avait trop de pudeur pour soutenir une telle épreuve 
et que la petite fille n'était pas aussi dans un âge à pouvoir 
endurer ce que les femmes souffrent dans ces occasions. — Quoi ! 
repartit Ouartilla, étais-je plus âgée lorsque je fis le premier 
sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me punisse si je me sou- 
viens jamais d'avoir été vierge, car je n'étais encore qu'une 
enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure que 
je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu'à ce 
que je sois parvenue à l'âge où je suis. » 

Les femmes publiques n'étaient point mêlées avec les citoyens ; 
et dans ces temps malheureux où l'on voyait à Rome la plus 
honteuse débauche régner sur le trône, à la cour et dans la 
haute classe de la société, les prostituées gardaient une sorte 
de décence et de pudeur que les dames ne connaissaient plus. 

On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire 
par Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l'em- 
pereur, son époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, 
reine d'Egypte, après qu'il eut débauché Servilie, mère de Bru- 
tus, et les plus illustres Romaines (Suét., in Jul. Cœs., 
cap. L). César avait déjà commis, dans sa jeunesse, le péché 
contre nature avec Nicodème, roi de Bithynie (Suét., in Jul. 
Cœs., cap. XLIX). 

11 fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de 
tous les maris et le mari de toutes les femmes, « Omnium mulie- 
rum virum, et omnium virorum mulierem ». (Suét., in Jul. 
Cœs., cap. LU.) 

Auguste n'était point exempt de la petite fantaisie de César: 
il la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui 
servait de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, 
l'impératrice Livie lui procurait des femmes de toutes parts et 
prêtait quelquefois une main complaisante à certain objet fort 
variable de sa nature (Xiphilin., in Aug. Dio., lib. XLVIII), 
tandis que son volage époux se livrait à une flamme incestueuse 
avec sa propre fille Julie, si dissolue dans ses mœurs qu'elle 
osa publier ses turpitudes ; ne recevant, disait-elle, des passa- 



EROTIKA BIBLION 200 



gers dans sa barque que quand elle était pleine (Nunquam, 
nisi plena navi, tollo vectorem. Macrob., lib. II, cap. 5.) Les 
désordres de cette princesse furent si effroyables qu'elle 
admettait ses amants par compagnies (Admisso gregatim adul- 
teros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues de 
Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (Dio., 
lib. LV, p. 555, a : Juliam fîliam suam adeo lascivœ progres- 
sam, ut in ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes 
ac comportationes ageret. — Xiphilin., .in Aug. — Nih'il quod 
facere aut pati turpiter posset fcemina, luxuria libidine infec- 
tum reliquit : magnitudinem que fortunée suae peccandi licen- 
tia metiebatur, quidquid liberet prolicito judicans. — Vell. 
Pater., lib. II, ioo, 3) et jusque sur les Rostres, où son père 
Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre les adul- 
tères (Vell. Pater., Hist., lib. II. — Suét., in Aug., c. XXXIV). 
Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant 
chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois 
qu'elle avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue 
de Marsyas, ministre de Bacchus (liber) et fameux joueur de 
flûte de Phrygie, qu'Apollon écorcha tout vif, pour le punir 
d'avoir eu la témérité de se mesurer avec lui, fut placée dans 
le Forum, comme monument de la liberté de la ville ou de la 
victoire du dieu des chants. Les avocats de cette époque prirent 
l'habitude de faire couronner cette statue chaque fois qu'ils 
avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette coutume que 
la princesse Julie eam coronari jubebat ab iis quos, in Ma 
noclurnâ palœstrâ, valentissimos colluctatores experta erat. 
Voyez Muret, sur Sénèque, et les Femmes des douze Césars, 
par M. de Servies, chap. Julie, femme de Tibère. 

Tibère, ce monstre d'impudicité et de cruauté, se plongeait, 
en l'île de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et 
les plus horribles saletés. Non content d'exciter son imagina- 
tion déréglée par les peintures les plus obscènes et les plus 
luxurieuses d'Éléphantis, il chercha à ranimer ses sens émous- 
sés par les groupes les plus lascifs, qu'il faisait exécuter en sa 
présence par des spintres, qui triplici série connexi, invicem 
inceslarent. (Suét., Vie de Tibère, chap. XL11I) ; il allait jus- 
qu'à abuser de la plus tendre enfance, dont il se faisait polluer 
dans ses bains de la plus infâme manière (Suét.. cap. XLIV) : 



206 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



pu-eros primos leneriludinis, quos pisciculos voeahit, 
institut i\ t, ut natanti sibi inler fcmina vcisarentur ac ludc- 
rent, lingua morsuque sens/m appeien/es (ejus gcnilalia 
cuplentes), atque eliam quasi infantes firmiores, necdum 
tamen lacté depulsos, inguini ceu papillœ admoneret : profiter 
sane ad id genus libidinis et natura et aetate). 

Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme, 
au milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait 
les plus illustres dames devant leurs maris (Suét., in Calig., 
cap. XXIV et XXXVI. — Dio., lib. L1X) ; et portant la déprava- 
tion de son cœur jusqu'à prostituer sa propre personne, il dés- 
honore la fille qu'il avait eue de son commerce incestueux 
avec l'une de ses sœurs (Eutuop., in Caj. Calig.). 11 marque le 
plus fol amour pour l'une d'elles, Drusille, parce qu'il en avait 
eu les prémices, l'enlève à son époux, Cassius Longinus, et 
l'entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses autres 
sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses 
gitons (Suét., in Calhj., cap. XXIV). Ensuite il conçoit une 
furieuse passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l'habil- 
lant tantôt en guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses 
amies (Suét., in Caiij., cap. XXV). 

Tandis que le stupide et l'imbécile Claude, prince qui tenait 
plus de l'animal que de l'homme, se donnait tout entier aux 
plaisirs de la table et avait résolu, pour ne point incommoder 
ses conviés, de faire publier un édit par lequel il octroyait la 
permission de péter pendant les repas (Suét., in Claurf., cap. 
XXXlïï), Messaline, sa femme, se prostituait à tout venant et 
s'abaiTdnnnant aux vices les plus honteux, poussait l'impudeur 
jusqu'à se marier publiquement avec Silius, en l'absence de 
Claude, qui se divertissait à Oslie (Suét., in Claud., cap. XXVI. 
— Tac.it., Ann. II. Dio., lib. LX, p. G8G D.), et donnant 
l'essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, elle 
se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca, 
se piM-lituer aux vils embrassements de gladiateurs, d'<es< 
et de soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 0. — Suét., in Claud., 
cap. XXVI.) 

Digne fils de l'adultère et incestueux Domitius ^Enobarbus 
(Tacit., Ann., IV. — Suét., in Xcr., cap. VII) et d'une mère 
méchante et corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus 



EROTIKA BIBLION 207 



tendre enfance, Néron se livre à d'incestueuses privautés avec 
Agrippine. déjà souillée d'une familiarité criminelle avec son 
frère Caligula(TAcn\, Ann., XIV. — Suét., in Calig. cap. XXIV) 
Il la fait ensuite massacrer, ainsi que son épouse Oclavie, qu'il 
sacrifie à la jalousie de l'adultère Poppée, alors sa concubine, 
dont il se défait également par un coup de pied qu'il lui donne 
dans le ventre (Tacit., Ann., XVI. — Suét., in .Ver., cap. XXXV). 
Méprisant toutes les lois de la décence et de la pudeur, il viole 
la vestale Rubria et prend pour femme, sous le nom de Sabine, 
le jeune et beau Sporus, après lui avoir fait extirper les testi- 
cules (Suét., in Xer., cap. XXVIII. — Aurel. Victor. Epitom. 
— XirinLix., in Xer.) ; puis se fait épouser par Doryphore, son 
intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme 
lubricité (Suét., in Xer., cap. XXIX). 

Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les 
ombres de cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et 
ses horribles débordements, débute dans la carrière de la vie 
par une abominable prostitution de son corps (Suet., tn Vitell., 
cap. II : Salivis nielle eommixiis, née clam aut raro, sed quoti- 
die ac palam arterias et fauces pro remedio fovebat Voyez la 
Lirif/nanmanie. — Tac, Ann. XI i. puis devient l'assassin de 
sa mère Sextillia qu'il fait mourir de faim. 

Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie 
d'Antoine, mère de Claude, entretient celte concubine dans so.i 
palais et la traite comme si elle eût été son épouse légitime 
(Suét., in Vesp.. cap. IIIi. 

Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne 
pour la reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde 
les dernières faveurs. 

De retour à R.ome, où il s'est fait suivre de sa maîtresse, 
pour en avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme. 
Marcie Furnille, et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, 
nuits entières dans ses débauches de table et se 
livrant aux plus infâmes plaisirs (Soét., in TH., cap. II). Puis 
il renvoie cette reine en Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe 
dimisit invitas iuvitam. Suét., in TH., cap. II), après avoir fait 
massacrer hrulalement le consul Cecinna au moment que celui-ci 
sortait de la salle du repas, sous le vain prétexte qu'il avait 
violé Bérénice (Aukel., Victor, Epist. X. § 4)- 



'20S L'ŒUVRE DU COMTE I>E MIRABEAU 



Domitia Longina, fille de Domilius Corbulo, d'une beauté 
admirable, mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes 
du devoir conjugal, devient une des plus débauchées courtisanes 
de Rome; elle livre ses charmes à Domicien, qui l'enlève bru- 
talement à Œlius Lamia son mari (Dio., Excerp., per Vales. 

— Dio, lib. LVII. — Suét., in Domit., cap. L). Mais bientôt 
dégoûté d'une femme dont la possession lui avait coûté si peu 
de peine, il s'enflamme pour Julie Sabine, sa nièce (Ibid., cap. 
XXII), et pour la posséder librement il répudie son épouse Domi- 
tia, qui se prostitue publquement à la populace et au comédien 
Paris, dont elle devient folle d'amour (Ibid., cap. III. — Xiphil., 
LXV1I, p. 709, E), et qu'il fait massacrer en pleine rue. Ensuite, 
rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui demande 
cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (Dio., cap. XIII), 
après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un breu- 
vage qu'il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs 
incestueuses amours (Ibid., cap. XXII. — Dio., lib. XVI. 

— Plin., Epist. II) : homme profondément immoral, qui s'aban- 
donna dans ses bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les 
femmes les plus dissolues ; qui se souilla par de sanglantes 
exécutions, et qui fut massacré dans sa chambre par sa propre 
femme et les grands de sa cour qu'il avait proscrits (Suét., cap. 
XXIII. — Aurel. Vict., Epist., II, 7. — Dio., lib. LXVIII). 

Sabine, femme de l'empereur Adrien, se livre aux embrasse- 
ments adultères de plusieurs patriciens, et l'épouse de Marc 
Aurèle, Faustine, devient éperdument amoureuse d'un gladia- 
teur. 

Commode, né de l'adultère Faustine, fille d'Antonin, ne 
dément point son origine, il se livre dans son palais à la lasci- 
veté de trois cents concubines et assassine sa sœur Lucilla. 
Caracalia se souille du sang de son frère et épouse sa belle-mère 
Julie, dont la beauté égalait l'impudence (Cum Julia noverca 
Bassiani Caracallœ ei sinum nudasset : Vellem, inquit, si liceret. 
At illa : Si libet, licet. An nescis te imperatorem esse, et leges 
dare, non occipere ?) Heliogabale aime son eunuque Hiéroclès 
avec un délire si effréué, « ut eidem inguino oscularetur, flora- 
lia sacra si asserens, celebrare (Œt. Lamprid., in Heliog., 
cap. V) ». Mais énervé parle luxe et les débauches, incapable 
par lui-même d'assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue- 



EROTIKA BIBLION 2O9 



toutes les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans 
et esclaves, se faisant donner le nom de Bassiana et recher- 
chant avec emportement les criminels plaisirs de la bestialité. 
(Per cuncta cava corporis libidinem recipiens et eum fructum 
vitœ prcecipuum existimans, si dignus atqueaptus libidini plu- 
rimorum videretur. Ibid.) 



Le Libertin de Qualité 



jVIaclame fi° nesta » la Présidente et l'Américaine. 



Je me fais présenter chez Madame Honesta (famille 
presque éteinte). Tout y respire la pudeur et l'hon- 
nêteté; tout prêche l'abstinence, jusqu'à son visage, 
dont la tournure, quoique assez piquante, n'a cepen- 
dant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. 
Mais elle a des yeux, de la physionomie, une taille 
qui serait trop maigre, si toute l'habitude du corps 
ne s'y proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge, 
quoiqu'une gaze qui s'est dérangée m'ait permis 
d'entrevoir du lointain; ses bras sont un peu longs, 
mais ils sont flexibles, on pourrait souhaiter une 
jambe plus régulière ; telle qu'elle est, un joli pied la 
termine. Nous avons les grands airs, des nerfs, des 
migraines, un mari que l'on ne voit qu'à table, des 
gens discrets, de l'esprit bizarre, capricieux, mais 
vif, mais quelquefois ne ressemblant qu'à soi... Par- 
dieu ! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas... 
Oh ! que si ! parce qu'elle est vaniteuse, parce qu'elle 
se pique de générosité, parce qu'elle veut primer. 

D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du 
respect, de l'esprit, des pointes, des calembours; que 
madame a raison, que tout chez elle est au mieux 
possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je 
placerai une mouche ; je donnerai à cette boucle tout 
le jeu dont elle est susceptible... Uu chapeau arrive... 
Bon Dieu! les Grâces l'ont inventé; le dieu du goût 



2 1 4 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

lui-même en a placé les fleurs, el lous les zéphyrs jouent 
dans les plumes qui le couvrent. Comme celte gaze 
prane-de-Monsieiir coupe avec ce vert cinglais... 
Mais qui l'a envoyé?... Vous sentez que je suis le 
coupable; et pourquoi un coupable ne rougirait- 
il pas?... Je me suis trahi, déconcerté, boudé... Vic- 
toire, que son emploi de femme de chambre, quel- 
ques baisers des plus vifs et un louis ont mise clans 
mes intérêts, les plaide en mon absence... Ah ! 
madame, si vous saviez ce que l'on me dit de vous!... 
Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux 
que votre chevalier, et je suis sûre qu'il ne vous 
coûterait qu'une misère... Il n'est pas joueur, je le 
sais de son laquais ; c'est un cœur tout neuf. — Mais, 
crois-tu que je sois assez aimable pour... — Ah ! 
Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous 
voilà à l'âge de vingt ans. — Tais-toi, folle; sais-tu 
que j'en ai trente, et passes?... (Pardieu, oui, passés 
et il y a dix ans que cela est public.) Je reviens 
l'après-midi; on est seule : pourquoi ne le serait-on 
pas? Je demande pardon en offensant davantag-e ; on 
s'attendit, je me passionne; on se... (Foutre î atten- 
dez donc... Celte femme-là est d'une précipitation à 
me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous 
sentez bien que mon laquais n'est pas assez bête pour 
ne pas me faire avertir que le ministre (ah ! pardieu! 
tout au moins) m'attend. Je jette un coup d'œil 
assassin; j'embrasse cette main qui tremble dans la 
mienne... Je me relève et je pars. 

Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une 
de ces femmes qui, blasées sur tout, cherchent des 
plaisirs à quelque prix que ce soit. Elle me fait des 
avances, parce que son honneur, sa réputation, la 



LE LIBERTIN DE QUALITE 



bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. 
Nous sommes bientôt arrangés ; elle me paie, je la 

lime; car je ne veux, sacredieu ! pas d er... Mon 

infante le sait : les tracasseries viennent. Ah! doux 
argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, 
on se détermine; il y a déjà quinze morlels jours 
qu'on languit. Je fais entendre, modestement, que la 
reconnaissance m'attache, que j'ai des obligations 
d'un genre... N'est-ce que cela?... On me paie au 
double ; et des lors je suis quitte avec ma Messaline : 
je vole dans les bras qui m'ont comblé de bienfaits 
nouveaux, et je goûte... non pas du plaisir... mais 
la satisfaction de prouver crue je ne suis pas ingrat. 

Las ! que voulez-vous ! Quand on a engraissé la 
poule, elle ne pond plus; les honoraires se ralen- 
tissent, et je dors. — Comment! tu dors? — Oui, la 
nuit, et qui plus est, le malin... ce malin chéri qui 
anime l'espérance, qui éclaire les combats amoureux. 
On se plaint, je me fâche; on me parle de procédés, 
d'ingratitude, et je démontre que l'on a tort, car je 
m'en vais. 

Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m'apparait ; 
mais il n'est point chargé de ses attributs heureux : 
c'est le dieu du conseil, le diligent Mercure, il me 
console et m'envoie chez M. Doucet. Vous ne le con- 
naissez sûrement pas : or, écoutez. 

Une taille qu'une soutane et un manteau long 
font paraître dégagée ; un visage qui rassemble la 
maturité de l'âge, l'embonpoint et la fraîcheur; des 
yeux de lynx, une perruque adonisée; l'esprit en a 
tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais 
décente, répand l'éclat de la béatitude; il ne se permet 
qu'un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles 



2l6 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

dents... Tel est le directeur à la mode : troupeaux de 
dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas. 

Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ense- 
velies dans un parfait quiétisme de conscience et dont 
la charnière n'en est que plus mobile. Le père en 
Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme 
ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous 
doutez bien que c'est à ces femmes qu'il faut par- 
venir. Je m'insinue donc dans la confiance du bon- 
homme, je lui découvre que je suis presque ausiù 
tartuffe que lui : il m'éprouve; et quand toutes ses 
sûretés sont prises, il m'introduit chez madame.... 

C'est là que la sainteté embaume, que le luxe est 
solide et sans faste, que tout est commode, recherché 
sans affectation... Mais quoi, un jeune homme chez 
une femme de la plus haute vertu!... Eh ! justement ; 
c'est afin de ne pas perdre la mienne ; car vous note- 
rez que je dois eu avoir, au moins autant que d'im- 
pudence. Mes visites s'accumulent, la familiarité 
s'en mêle, et voici une des conversations que nous 
aurons, j'en suis sûr. 

A la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec 
elle, mais je serai placé tout auprès, les yeux bais- 
sés, jetant vers le ciel des regards qui ne sont pas 
pour lui), à la sortie d'un sermon duquel elle m'a 
ramené, je commencerai par la critique de toutes les 
femmes rassemblées autour de nous. Notez que les 
questions viennent de ma béate. — Comment avez- 
vous trouvé madame une telle? — Ali ! bon Dieu ! 
elle avait un pied de rouge. — Pourtant, elle est 
jolie. — Elle aurait de vos traits, si elle ne les défi- 
gurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui par- 
donne; elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs... 



LE LIBERTIN DE QUALITE 217 

(Croyez-vous qu'à cas mots elles n'augmenteront 
pas ?) — Par exemple, la comtesse n'était pas habillée 
duement. — Du dernier ridicule, elle montre une 
gorge ! et quelle gorge ! Je ne connais qu'une femme 
qui eût le droit d'étaler de pareilles nudités. (Remar- 
quez ce coup d'œil sur un mouchoir dont les plis lais- 
saient passage à ma vue... Un autre coup d'ceil me 
punit et je devins timide, décontenancé.) — Que pen- 
sez-vous du sermon? — Moi, je vous l'avouerai, j'ai 
été distrait, inatlentif. — Cependant la morale était 
excellente. — J'en conviens; mais présentée d'une 
manière si froide ! une belle bouche est bien plus 
persuasive. Par exemple, quel effet ne font pas sur 
moi vos exhortations! Je me sens plus animé, 
plus fort, plus courageux... Hélas 1 vous me faites 
aimer la vertu parce que je vous aime... (Ah! 
mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la 
pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... 
Plus on me l'accorde, plus j'exagère ma faute, afin 
de ne pas être coupable à demi...) Ma dévote se 
remet plus promptement; cependant, elle est encore 
émue, elle me propose de lire et c'est un traité de 
l'amour de Dieu. Placé vis-à-vis d'elle, mon œil de 
feu la parcourt et l'épie : je paraphrase, je compose; 
ce n'est plus un sermon, c'est du Rousseau que je lui 
débite... Je saisis l'instant, un oratoire est mon bou- 
doir, et je suis heureux. 

Mais l'argent ! l'argent ! — Foutre, un moment ; 
laissez-nous d....er. Quelle jouissance qu'une dévote ! 
Que de charmants riens ! Comme cela vous retourne i 
Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne 
Sainte Vierge!... Ah! mon doux Jésus !... Ami, sens- 
tu cela comme moi? 

14 



2l8 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

Mais l'argent ! Eh ! nie croyez-vous assez bêle pour 
aller l'aire un mauvais marché? Nenni... quelque 
sot... 

Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est 
discret ; il perdrait trop à ne pas l'être, et c'est lui qui 
va me servir; bien entendu qu'il aura son droit de 
commission. 

Di 'puis trois jours, ma dévote, en abstinence, n'a 

eu pour ressource que son god Le père en Dieu 

arrive : — Hélas ! ce pauvre jeune homme ! il est 
encore retombé dans le vice ! Des femmes perdues 
l'entraînent... (Quel coup de poignard!) — Ah ! mon 
père, quel dommage! il a un bon fond! — Madame, 
ce n'est pas sa faute ; il y a môme en lui une espèce 
de vertu, car il est franc. « Monsieur, m'a-t-il dit, j'ai 
« des dettes d'honneur, ma conscience me tour- 
ce mente; je vais me perdre peut-être, je serai la 
« victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce 
« l'âme, c'est de quitter madame ... (Ici elle baisse les 
« yeux.) Celte femme est adorable; elle possède mon 
« coeur... N'importe, il faut la fuir... Étoile malheu- 
« relise ! déplorable destin ! » Voilà, madame, ce qu'il 
m'a dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle 
d'autre chose, on revient... — Mais à quoi montent 
ces délies? — Trois cents louis... Et vous croyez 
qu'une femme qui connaît mes caresses et mes reins, 
qui est sùrc du secret, qui ne me trouve pas un 
butor, qui aime surtout les variantes, ne me les 
enverra pas le lendemain? 

Je vous vois d'ici faire le moraliste : « Mais cela 
est odieux ; V amour pur est généreux; vous êtes un 
fripon... » Foutre! vous badinez, vous gâteriez le 
métier; elle a trente-six ans, j'en ai vingt-quatre; elle 



LE LIBERTIN DE QUALITÉ 2l9' 

est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son 
coté du tempérament et de l'argent, moi delà vigueur 
et du secret... Ne voilà-t-il pas compensation? 

D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte? Je lui 
fais l'honneur de l'afficher. Elle quitte sa dévotion : 
je la rends à la société, à elle-même ; elle change 
d'état, enfin... Non, je me trompe, elle ne change 
que de robe et de coiffure. 

Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins. 

— Mais il valait bien mieux la laisser dans son 
obscurité : vous allez la perdre, on vous l'enlèvera. 
— J'ai d'autres projets peut-être; son argent est 
consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice 
est passé... Vous verrez cependant que, pour me 
faire enraeer. elie s'avisera d'être fidèle : il faut que 
je prenne la peine d'avoir des torts avec elle. — Vous 
en aurez bientôt. — Non; car voici ma conclusion: 
« Madame, je ne rappellerai point vos bontés, elles 
o me sont chères, et mon cœur aime à vous avoir des 
« obligations que toute autre ne m'eût pas fait con- 
« tracter; mais, plaignez-moi; c'est ma reconnais- 
« sance qui me coûtera la vie ; c'est le soin de votre 
« gloire qui va détruire mon bonheur. Je vous dois 
« de cesser des visites qui vous compromettraient : 
« hélas! je sais trop qu'en prononçant cette sépara- 
« tion funeste, je dicte mon arrêt. » 

Puissances du ciel ! combien vous êtes attestées! A 
force de singeries, je parviens à m'attendrir; ma Dul- 
cinée verse tour à tour les larmes de la douleur et 
celles du plaisir : ma fuite est combinée par des 
points d'arrêt sur tous les sophas des appartements, et 
c'est à sa dernier: 1 extase que je me sauve. 

Parbleu! voilà bien des façons. — Pauvre sot! lu 



220 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

ne vois donc pas que cette femme fait ma réputation 
pour l'éternité; je n'ai plus besoin de me vanter, je 
n'ai qu'à lui en laisser le soin, et je suis le phénix des 
oiseaux de ces bois. D'ailleurs, je n'ai pas perdu la 
tête; elle est l'amie intime de la présidente de..., et 
depuis longtemps je lorg-ne cette riche veuve; elle ne 
manquera pas d'être la confidente de ma délaissée, et 
me croyez-vous assez novice pour n'avoir pas per- 
suadé à c°lle-ci que ce serait un moyen de nous voir 
encore; à l'autre, que je ne quitte madame une telle 
que pour ses beaux yeux. 

Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les 
brouille... Allons, Discorde, vole à ma voix... On se 
pique, on se refroidit, les deux inséparables ne se 
voient plus; la présidente exige que j'embrasse son 
ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à 
mon tour. Que ne peut le désir de la vengeance! on se 
livre à moi pour faire pièce à sa bonne amie. 

La présidente a trente-cinq ans, et n'en paraît pas 
plus de vingt-huit; elle est bien conservée, mais sans 
affectation. Ce serait une petite maîtresse, si le jargon 
ne l'ennuyait pas. Elle a de l'esprit avec les femmes, 
de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de 
retenue dans le public, un ton de femme de qualité 
et des dehors imposants. 

Dans le particulier, je n'ai guère connu de tempé- 
rament plus vif, plus soutenu, et en même temps 
plus varié. Ses caresses sont séduisantes, parce 
qu'elles sont franches, et vingt fois j'ai été tenté de 
l'aimer. Au reste, elle n'est pas sans défauts : elle a 
une profonde vénération pour elle-même; ses déci- 
sions sont des oracles, ses préceptes des lois; je n'ai 
rien vu de si impérieux. 11 est vrai qu'elle y joint 



LE LIBERTIN DE QUALITE 221 

l'adresse, et que souvent vous croyez faire votre 
volonté en ne suivant que la sienne. 

Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me 
fêter, je suis le saint du jour ; elle a de la confiance en 
moi : rien n'est bien, si je ne l'ai conseillé. Nous pas- 
sons ainsi six mortelles semaines. J'oubliais qu'elle 
veut être la confidente de mes affaires. Un jour j'ar- 
rive chez elle; mon œil est agité. — Mais, qu'as-tu 
donc, mon ami? Tu es bien sombre. — Quoi ! dis-jc 
(en m'efforçant de sourire), pourrais-je apporter chez 
vous de l'humeur?... On me persécute, je m'obstine à 
me taire, j'ai des distractions que le monde qui 
abonde pour le souper ne saurait détruire : on me 
propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit 
en m'échappant. 

Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n'en fe- 
rait autant?... Je vous le donne en dix : écoutez seu- 
lement. 

Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des 

mieux dégourdis, n'a pas eu l'esprit de f la femme 

de chambre pour éviter l'ennui. Or, ce jour-là, il est 
presque aussi triste que moi; sa charmante le presse 
autant que la mienne, et comme il est d'un naturel 
confiant, il avoue que « la nuit dernière j'ai soupe 
« chez la duchesse une telle, que Von m'a fait, mal- 
if gré moi, tailler un pharaon »; que le jeu était 
diabolique, que j'ai perdu énormément, et qu'étant 
peu riche, je suis étrangement incommodé; mais ce 
qui me tourmente, c'est d'avoir été obligé de mettre 
en gage le diamant que m'a donné la présidente. 
Hélas! celte bague n'a pas même été suffisante avec 
tous mes bijoux pour dégager ma parole et je suis 
sans un sou ! 



222 lAi: ;\KK DU COMTE DE MIRABEAU 



Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est 
presque aussi coquin que moi : on Ta forcé aussi de 
jouer, et sa montre est avec mes effets chez madame 
la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pen- 
dard, tire de son armoire quarante écus, qui compo- 
sent sa petite fortune et sont même le fruit de mes 
dons. Le scélérat les empoche ; mais il y a bien un autre 
manège. 

J'ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa 
femme de chambre, des allées, des venues : c'est que 
l'on a conté tout cela à madame; que madame a fait 
répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ 
elle lui a remis cinq cents louis. — Douze mille 
francs? — En or, vous dis-je, pour aller tout dégager 
et fournir le supplément... Quand je sors, je retrouve 
mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le 
magot en triomphe chez moi. — Comment! tout cela 
n'était donc pas vrai ? — Mais d'où diable viens-tu 
donc? C'est incroyable ! tu ne te formes point ; mais, 
aiguise donc ton intelligence. 

Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je 
cours chez la présidente; une joie douce brille dans 
ses yeux; j'ai son diamant au doig-t... je veux la faire 
parler (car vous noterez que, sous peine de la vie, 
mon laquais ne doit m'avoir rien avoué) elle me fait 
un mensonge avec toute l'adresse, toute la noblesse 
de la générosité; mais elle voit bien, à la vivacité de 
mes caresses, que la reconnaissance les enflamme et 
que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes 
transports, je parle de bienfaits; on m'impose silence, 
en me disant que si l'on avait été assez heureuse 
pour me rendre un service, j'en ôlerais tout l'agré- 
ment. Dieu ! comme ma voix est louchante! 



LE LIBERTIN DE QUALITE 

Comment, monstre! tant d'amour et de générosité 
ne te touche pas? Si fait, pardieu ! et pour lui mon» 
Irer ma gratitude (un peu aussi pour m'en débar- 
rasser), je la marie avec un homme de ma connais- 
sance cpii la rend la femme la plus heureuse de Paris. 
D'amants que nous étions, nous devenons amis, et je 
vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de nou- 
velles bourses. 

Dégoûté de l'amour parfait, de la jouissance métho- 
dique de la dévote et de la présidente, je languissais 
tristement, quand mon bon ange me conduisit chez 
madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les par- 
ties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis 
vacant, et surtout que le diable est dans ma bourse; 
elle me présente sa liste, parcourons-la. 

i " Madame la baronne de Conbàille... Foutre ! voilà 
un beau nom. Qu'est-ce que celte femme-là? — C'est 
une petite provinciale qui est venue à Paris dépenser 
cinipiante ou soixante mille francs qu'elle amassait 
depuis dix ans. — En reste-t-il encore beaucoup? — 
Non. — Passons; pourquoi cette bougresse-là s'avise- 
t-elle de prendre un nom de cour? 

2° Madame de Culsouple. — Combien donne-t-elle ? 

— Vingt louis par séance. — Paie-t-elle d'avance? — 
Jamais, et puis ce n'est pas votre affaire : elle est trop 
larire. 

3° Madame de Fortendiable. — Tenez, voilà ce qu'il 
vous faut. C'est une Américaine, riche comme Crésus; 
et si vous la contentez, il n'y a rien qu'elle ne fasse 
pour vous. — Eh bien ! lu me présenteras. — Demain, 
si vous voulez. — Ici? — Dans son hôtel même. — 
Ce nom-là a quelque chose d'infernal qui me divertit. 

— Je rends la liste, quand, d'un air de mystère, la 



2 2' + L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

bonne Saint-Just m'adresse celle exhortation : « Mon 
« cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses : qu'y 
« avez-vous gag-né? la vérole. Pourquoi ne pas écou- 
te ter les conseils de la sagesse? J'ai dans ma maison 

« une vraie fortune, une vieille. — Le diable te f ! 

« Eh ! que votre souhait s'accomplisse ! encore mieux 
« vaut lui que rien; mais il ne s'agit pas de cela, je 
« vous parle d'un trésor : fiez-vous à moi, et nous la 
« plumerons. — Allons, je le veux bien : je m'en 
« rapporte à ta prudence. » 

En attendant, je me rends le lendemain, à sept 
heures du soir, chez mon Américaine. Je trouve de la 
magnificence, un gros luxe, beaucoup d'or placé sans 
goût, des ballots de café, des essais de sucre, des fac- 
tures, enfin un goût de mariné que je n'ai, sacredieu ! 
que trop reconnu dans mainte occasion. 

Ce qui me tourmentait était d'entendre, dans un 
cabinet voisin, une voix d'homme dont les gros éclats 
me mettaient en souci; enfin, la porte s'ouvre : qui 
serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme! 

Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; 
des cheveux noirs et crépus ombragent un front court, 
deux larg-es sourcils donnent plus de dureté à des yeux 
ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache 
s'élève contre un nez barbouillé de tabac d'Espagne; 
ses bras, ses pieds, tout cela est d'une forme hom- 
masse, et c'est sa voix que je prenais pour celle du 
mari. 

— Foutre ! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu péché ce 
joli enfant? Il est tout jeune; mais qu'il est petit! 

N'importe, petit homme, belle q Pour faire 

connaissance, elle m'embrasse à m'étoufîer... Sacre- 
dieu ! il est timide ! — Oh ! c'est un garçon tout neuf. 



LE LIBERTIN DE QUALITE 220 

— Nous le ferons... Mais esl-ce que tu es muet? — 
Madame, lui dis-je, le respect... (J'étais abasourdi.) — 
Eh! tu te fous de- moi avec ton respect... Adieu, Saint- 
Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous soupons et 
couchons ensemble. 



lia Duehesse. 



Me voilà donc libre; je m'introduis dans les diffé- 
rentes sociétés de la cour; je jette sur les femmes qui 
les composent un œil curieux et perçant. Du plus au 
moins je fais mainte application des peintures de la 
marquise. La saison des bals arrive, j'aime la danse 
à la fureur, mais, n'étant point talon rouge, elle 
m'était interdite chez les hautes puissances ; l'obser- 
vation m'offrit des dédommagements. J'avais obtenu 
la permission de me rendre chez une princesse qui 
joint à tout plein d'esprit le meilleur ton et le cœur le 
plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un 
attachement durable, mais trop sage pour s'afficher 
ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se 
fixer !... Eh ! que dirait l'Amour? Lui a-l-il confié ses 
flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur 
un seul cœur, comme les épingles sur la pelote de sa 
toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu'on 
ne pouvait allier plus de générosité, de talents et 
d'adresse. Je sus encore qu'en prédicateur excellent, 
ses préceptes ne nuisaient pas h ses plaisirs, et je crus 
sentir qu'un peu de contrainte pouvait y ajouter du 
prix. — Mais qui est-ce donc? — Oh ! vous en deman- 
dez trop ; allez sur le grand théâtre, quand on jouera 
la Gouvernante, vous lui verrez remplir un rôle que 
son cœur lui rend cher et qui lui mérite tous les 
applaudissements. 

Confondus dans un groupe d'hommes, nous exer- 



LE LIBERTIN DE QUALITE 227 

cions notre critique sur les danseurs. — Eh ! bon 
Dieu! quelle est cette petite personne, si. folle, si 
extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier 
penche d'un côté, tout son ajustement est en désor- 
dre... Je ne l'en trouve, ma foi ! que plus jolie ; tous 
ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout 
pétille en elle. — C'est la duchesse de..., me répond 
le comte de Rhédon ; vous ne la connaissez pas? Je 
vous présenterai ; elle aime la musique, vous l'amu- 
serez. Le lendemain, je somme le comte de sa parole, 
et nous partons. 

A six heures du soir, la duchesse était en peignoir ; 
de grands cheveux s'échappaient d'une baigneuse 
placée de travers sur sa tète. Embrasser le comte, me 
faire la révérence, me proposer vingt questions et me 
prendre pour répéter le pas de deux de Roland, ne fut 
l'affaire que d'un instant. Je fus froid les premiers 
pas : une passe très lascive, qu'elle rendit comme 
Guimard, m'enhardit, m'échauffa, me fit... (Ah! mon 
ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on 
bande !) Le comte applaudit à tout rompre ; elle s'écrie 
que je danse comme Vestris, que j'ai un jarret à la 
Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec 
elle, et me donne carte blanche pour les heures ; puis 
mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je 
demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire; me 
demande mon avis; je touche à l'ajustement, et je 
lui donne un petit air de grenadier qu'elle trouve 
unique... Elle s'habille, sort; je lui donne la main, 
et je me retire. 

Parbleu ! dis-jc en moi-même, celle-là n'a pas le 
temps d'être méchante. Je me couche; sa friponne 
de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en 



228 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures 
du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la 
rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête ; on 
apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en 
bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a 
toute la vélocité possible; elle a du goût, un filet de 
voix, des sons charmants, mais pour de l'âme... ser- 
viteur. Je vois cependant qu'elle est susceptible. Nous 
prenons un duo ; je la presse, je l'attendris malgré 
elle ; elle perd la tête, son cœur se serre ; j'en arrache 
un soupir; la voix meurt, la main s'arrête; le sein 
palpite, mon œil enflammé saisit tous ses mouve- 
ments... Zeste! elle jette tout au diable ; elle plante 
là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un 
entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se 
relève par un grand éclat de rire. 

Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dan- 
sons; je remarque cependant avec plaisir qu'elle 
prend de l'intérêt ; elle me loue avec affectation. 
Gardel n'a garde de la contredire; avant que je sorte, 
elle me demande excuse, implore son pardon, me 
prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d'ici, 
bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main 
que je couvre de baisers ; l'autre me donne un soufflet 
qu'un baiser hardi répare à l'instant. 

Le lendemain, j'y vole sur les ailes du désir; elle 
m'avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les 
lui portais; elle était au lit ; une femme de ehambre 
ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à 
côté d'elle me tendait les bras... j'aime bien mieux 
m'appuyer contre une console qui me tient de niveau. 

Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons 
pour esquisser celte enfant !... 



LE LIBERTIN DE QUALITE 22Q 

Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié ; 
ses traits n'ont aucune proportion; ce sont de noirs 
yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé, 
un front trop petit, mais ombragé délicieusement; 
deux ou trois petits signes noirs comme jais assas- 
sinent leur monde sans rémission ; son teint est moins 
très blanc qu'animé, mais le carmin le plus pur 
n'égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres. 

Après quelques folies débitées de part et d'autre, 
je lui montre ma musique ; elle me prie de chanter... 
Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout 
à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis 
et de roses... et la cadence chevrote... Je contniue : 
tantôt c'est un bras arrondi par l'amour, une cuisse 
fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant 
qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent 
tous mes sens... Je tremble ; je ne sais plus ce que je 
chante... — Allons donc! me dit la duchesse, avec un 
sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je 
recommence et le manège d'aller son train ; mon 
sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et s'irri- 
tent; je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la 
méchante, qui m'observe, sourit et cependant sou- 
pire... Un dernier bond la découvre tout entière... 
Sacredieu ! mes yeux font feu ; je jette la musique, 
je. fais sauter les boutons qui me gênent, je m'élance 
dans ses bras ; je crie, je mords, elle me le rend bien, 
et je ne quitte prise qu'après quatre reprises redou- 
blées. 

La duchesse était évanouie, cela commença à 
m'inquiéter ; j'employai un spécifique qui ne m'a 
jamais manqué; j'ai la langue d'une volubilité 
incroyable; j'applique ma bouche sur le bouton de 



230 i/CEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

rose qui termine un joli globe : un trémoussement 
presque subit me rassure sur son état... — Dieu S ô 
Dieu ! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu 
Tas trouvé! — Eh, quoi? lui d i s-j e tout étonné. — 
Hélas! un tempérament que l'on m'avait persuadé 
(pie je n'avais pas... Et baisers d'entrer en jeu, et les 
pièces de mon habillement de couvrir le plancher. 
Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse 
ridicule, l'un vis-à-uis de l'autre ; je vous jure que 
ma petite duchesse n'était point de ces prudes qui 
craignent un homme absolument nu. Elle avait des 
doutes; il fallut bien les éclaircir. Cette situation 
nouvelle me découvrait de nouveaux charmes. C'était 
bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse, 
svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne 
demandait que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en 
donnai de toutes les façons. 

J'aime bien f.... ; mais comme le bon Dieu n'a pas 
voulu que nous trouvassions le mouvement perpé- 
tuel, il faut s'arrêter enfin, car ce jeu lasse plus qu'il 
n'ennuie. 

Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le 
même ; et comme j'avais ralenti son feu, ce n'était 
plus qu'un petit être plat, fort monotone. Que j'aime 
à voir sortir d'une bouche ces riens que rend si pré- 
cieux une femme enivrée de volupté! qu'un mot placé 
à propos sait bien relever le prix d'une caresse et la 
rendre plus touchante ! Otez les préludes de la jouis- 
sance et les paroles magiques qui, faisant sortir de 
l'extase, aident si souvent à s'y replong-er... V ennui 
bâille avec nous sui^ le sein de nos belles : l'amour 
fuit, l'essaim des plaisirs s'envole, et l'on s'endort 
pour ne jamais se réveiller. 



LE LIBERTIN DE QUALITE 23 1 



Voilà des dégradations que j'éprouvai chez la 
duchesse pendant quinze jours : nos commencements 
furent trop vifs et la satiété amena le dégoût. J'en 
étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me 
remit un écrin et un petit billet. 

« Un instant me rendit votre amante, un instant a 
« tout changé; mais j'ai, monsieur, de la reconnais- 
« sance de vos soins ; je vous prie de conserver cet 
« écrin : il vous représentera l'image d'une femme 
« qui parut vous être chère, et qui se reproche de 
« n'avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur. » 

Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce 
billet : la duchesse était incapable de l'avoir dicté. J'y 
répondis : « Vos bienfaits, madame, ont droit de me 
« toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu 
« que je vaux. J'ai mis dans notre liaison des pro- 
« cédés dont l'énergie paraissait vous plaire ; je n'ai 
« ni dépit, ni colère. C'est bien assez pour moi d'avoir 
« eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux 
« de la retraite : depuis huit jours, j'attendais vos 
« ordres, et la preuve de mon respect est de ne les 
a avoir pas prévenus. Votre portrait sera pour moi le 
« gage de l'estime que vous accordez à mes talents. 
« Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace 
« vous en porter de plus heureux ! Vous m'aurez 
« tous deux dans une obligation plus douce : celle de 
« vous avoir mis clans le cas d'en sentir tout le prix. » 

Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir, 
comme moi, que peu de jours; elle l'a remplacé par 
un prince, et réellement, quant au moral, ils se con- 
venaient; pour le physique, elle eut ses laquais : c'est 
le pain quotidien crime duchesse. 

Mon billet écrit, j'ouvris l'écrin, j'y trouvai de fort 



23a l'œuvre du comte de mirabeau 

beaux diamants et le portrait de la duchesse en 
baigneuse : il était frappant; je rapprochai machi- 
nalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je 
sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon 
caprice s'écroula avec la libation que je venais de 
répandre en son honneur. 



JVIusique. 



J'ai toujours aimé la musique; je fis le soir même 
connaissance avec la Guimard. Celte bougresse-là est 
laide et joue comme une cuisinière; mais sa voix est 
belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait plaisir; 
d'ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation 
abrégea le cérémonial : je convins de six coups par 
jour ; elle cassa aux gages son porteur d'eau qu'elle 
avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur, 
et nous nous accordâmes à faire bourse commune 
(bien entendu que je n'y mettrais rien). Elle donnait 
des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient 
en la détestant, des musiciens d'assez mauvaise com- 
pagnie et des gens de qualité amateurs qui n'ont pas 
même le mérite d'être bons. 

J'étais à causer un après souper avec un virtuose 
célèbre et charmant compositeur (Cambini) ; nous 
parlions de la révolution de la musique en France ; je 
l'écoutais avec avidité et je m'instruisais ; tout à coup 
un de ces messieurs nous aborde. — Quoi 1 vous par- 
lez composition! Pardieu! sans me flatter, je suis 
d'une bonne force. — Je n'en doute point, lui dis-je 
en jetant un coup d'ceil sur l'artiste, et je serais fort 
aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi, 
quelques leçons. — Volontiers, volontiers ; moi, je ne 
refuse jamais mes soins. — Par exemple, monsieur 
veut composer un opéra et il me demande le poème. 
— Sa musique est faite, apparemment? — Non pas. 



234 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

— Comment ! Tant pis ; jamais la musique ne va bien, 
quand on la compose pour des paroles ; cela gène un 
musicien et l'empêche de peindre; son imagination 
est refroidie. 

— Mais, monsieur, il me semble... — Il vous semble 
mal. Un orchestre, morbleu ! un orchestre, voilà tout 
ce qu'il faut; suivez le Moline, cela s'appelle faire un 
opéra; les paroles ne sont jamais d'accord avec la 
musique; mais aussi cela n'arrête point les effets... 
Moi, je liens pour les effets; ai-je raison, Gambini? 

— Monsieur le marquis, cependant, quand on veut 
-exprimer un sentiment, l'amour, par exemple... — 
Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses 
quintes; on relève cela par l'accord parfait ; de là on 
passe dans le ton relatif par la tierce mineure; 
appuyez-moi une septième diminuée ; si le mode est 
mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, 
accords de. tierce, dominant, sexte et les doubles 
octaves... Pardieu 1 l'on module dans un tour de 
main... As-tu de la fureur dans ton opéra? — Beau- 
coup, monsieur le marquis. — Ah! pardieu 1 tu vas 
voir : mesure à quatre temps, battue bien ferme; 
pour le récitatif, ad libitum, avec accompagnement 
obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien 
sortants l'un et l'autre, parce que cela marque la dis- 
pute, le conflit de juridiction; surtout que cela crie 
comme le diable (il faut que l'on entende un chœur 
peut-être), ensuite un grand silence; c'est imposant, 
ça, hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le 
contraste, tu m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal 
d'y mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en 
allegro^ avec quatre bémols à la clef; il faut qu'il 
fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la. 



LE LIBERTIN DE QUALITE 235 

poitrine; pendant ce temps-là, l'orchestre va le 
diable ; puis ton héros fait des roulades pour se repo- 
ser ; il veut qu'on l'entende... Eh 1 non, morbleu ! que 
l'orchestre l'écrase! et si ce diable de Legros perce 
encore, on y mettra du tonnerre... Ah ! ce que je te 
recommande, c'est une basse bien ronflante ; que tout 
cela marche... — Et mes airs de danse, monsieur le 
marquis? — Oh ! pour cela il nous faut du noble : 
un beau grand morceau de flûte, avec des variations, 
pour la commodité de Salentin, et puis un point 
d'orgue avec des roulades ; il serait long pour faire 
gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de 
là! — Ma foi, non. — Un tambourin, mord i eu ! un 
tambourin ; il n'y a que ça, pour qu'on s'en aille gaie- 
ment.., Ah ! ça! bonsoir... 

— Ah ! cervelle du diable, maudit empoisonneur, 
coglione-j cor/iione... — Là, là, tout doux, Cambini, 
lui dis-je... Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge, 
et sans appel encore... Nous rejoignîmes la compa- 
gnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses 
bontés pour nous, en briguant des voix pour la pre- 
mière représentation, en cas que l'on suivît ses avis. 

Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des 
ridicules; mais ma bougresse m'ennuyait; elle jure 
comme un charretier ; pas la moindre ressource avec 
elle. 



JVIatùage. 



J'étais endetté ; mes créanciers, honnêtes israélites, 
venaient m'offrir leur figure patibulaire. Je pris une 
résolution magnanime : je me décidai à me mettre la 
corde au cou, à me marier. — Ah ! tu vas faire une 
fin. — Oui, une fin ; c'est pardieu bien périr avant le 
temps ! 

Je connaissais une vieille intrigante, dovenne des 
marquises, appareilleuse de sacrement : je fus lui 
conter mon affaire, en lui observant que j'étais pressé. 
— Oui, me dit-elle, la voulez-vous jolie? — Ma foi ! 
cela m'est égal ; c'est pour en faire ma femme ; je ne 
m'en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les 
curieux. — Il la faut riche? — Oh! cela, le plus pos- 
sible. — De l'esprit? — Mais, oui, là, là. — Je tiens 
votre affaire. Connaissez-vous madame de l'Hermi- 
lage? — Non. — Je vous présenterai; c'est une de 
mes amies ; sa fille a dix-huit ans, elle est très riche, 
et surtout son caractère est excellent. — (Ah ! foutre ! 
que celte bougresse-là est laide 1...) Mon aimable 
duègne part sur-le-champ pour porter les premières 
paroles, manigancer mon affaire et me vanter ; le soir 
elle m'écrit deux mots, et deux jours après nous nous 
rendons chez ma future belle-mère. 

Madame de l'Hermitage tient bureau de bel esprit; 
i'à, tous nos demi-dieux, tous nos Apollons modernes 
viennent chercher des dîners qu'ils paient en sor- 
nettes. Dès l'antichambre, je respirai une odeur d'an- 



LE LIBERTIN DE QUALITÉ 237 



tiquité qui me saisit l'odorat ; la vieille m'avait pré- 
venu qu'il fallait beaucoup admirer. J'entre dans un 
salon immense et carré ; j'y trouve la maîtresse de la 
maison avec l'air d'une fée, le corps d'un squelette et 
le maintien d'une impératrice. Elle m'assomme de 
longs compliments; j'y réponds par des révérences 
sans nombre; je cherche des yeux la future... Ah! 
foutre! on vous en donnera! Diable! il faut que sa 
mère me juge auparavant, et la bienséance permet-elle 
qu'on expose une fille aux regards du premier occu- 
pant?... La duègne et la mère entamèrent les grands 
mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je 
toisai le salon. Des tapisseries d'antiques verdures en 
couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figu- 
raient, aussi bien que le roi Priam, nombre de 
Troyens et perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui 
leur sortait de la bouche pour la commodité de la con- 
versation. Du plancher pendait une lampe immense, 
à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux 
festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des tré- 
pieds de vieux laques surmontés d'urnes à l'antique 
et de pyramides tronquées trouvées dans les fosés des 
Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros, 
portées sur des piliers de granit, chargées de bustes 
grecs et latins et d'un grand médaillier. La cheminée, 
élevée à huit bons pieds de hauteur et surmontée d'un 
miroir de métal, environné d'une bordure immense en 
filigrane; c'était, je crois, celui de la belle Hélène. 
Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la 
reine de Saba, couverts de tapisserie, durement rem- 
bourrés pour- éviter la mollesse, mais magnifique- 
ment dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa 
mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exer- 



23S l'œuvre du comte de miraueau 

ces un fonds de richesse qui chatouillait mon âme, et 
je projetais déjà de changer toutes ces fadaises contre 
les belles inventions de notre luxe moderne. Je m'ex- 
tasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur 
pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous 
nous retirâmes, la duègne et moi. 

En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage 
et posé (car il ne m'était, pardieu ! pas échappé un 
sourire), surtout mon excessive politesse avaient pré- 
venu en ma faveur, que probablement je serais invité 
à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu'a- 
lors je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà 
un beau nom; j'ai diablement peur que ma char- 
mante ne soit aussi quelque antiquaille. 

Je fus invité; le dîner répondait à l'ameublement 
et je vis mon Euterpe... Ah! sacredieu ! la jolie 
future; elle est faite à coups de serpe, elle a été 
modelée, ou le diable m'emporte! sur quelque singe; 
aussi madame sa chère mère dit-elle que c'est le 
vivant portrait de M. de l'Hermitage. Ramassée dans 
sa courte épaisseur; un teint d'un jaune vert, des 
petits yeux enfoncés, battus jusqu'au milieu de deux 
joues bouffies ; des cheveux à moitié du front, une 
bouche énorme et meublée de clous de girofle, un 
cou noir, et puis... serviteur ! une gaze envieuse voi- 
lait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh ! 
pardieu ! que ne couvrait-elle aussi les deux plus 
laides des pattes que jamais servante ait lavées. Au 
reste, mademoiselle Euterpe fait la petite bouche, 
grimace avec complaisance et n'en est que plus laide... 
Ce fut bien pis quand elle eut parlé. Ah ! Cathos n'est 
rien en comparaison... Jour de Dieu! épouser cela! 
me dis-je à moi-même. C'est bien dur! — Eh 1 fi donc !. 



LE LIBERTIN DE QUALITÉ 23f) 

tu ne l'épouseras pas peut-être? — Eh! mon ami, 
quarante mille livres de rente d'entrée, autant de 
retour; cela n'est pas à négliger; elle a les beaux yeux 
de la cassette, et moi, je n'ai qu'un beau v.. dont 
elle ne tàtera guère. Mes créanciers me talonnent, il 
faut s'immoler. 

Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se cam- 
per auprès de sa chère mère ; moi j'allai roucouler 
d'amoureux hoquets qui furent reçus avec humanité 
et condescendance : somme toute, au bout de quinze 
jours, on nous maria, en m'avantageant de vingt mille 
livres de rente par contrat. Me voilà donc époux d'Eu- 
terpe. La mère donna à sa bien-aimée sa bénédiction 
et le baiser de paix ; ma chaste épouse fut se mettre 
entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela 
se pratique par modestie. Une partie de la noce était 
dans les chambres voisines; les jeunes gens surtout, 
pour qui c'est une aubaine, me firent compliment 
sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance 
et se mirent en embuscade. Je me campai à côté de 
ma charmante, qui versait de grosses larmes. — Ma- 
dame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes 
engagés est un état pénible, une voie étroite, mais qui 
mène au bonheur; il n'est point de roses sans épines, 
et c'est moi, votre époux, qui doit les arracher. Le 
Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés ne 
fissent qu'un tout. Afin de mieux consolider son ou- 
vrage, il a fait présent à l'homme, chef de son épouse, 
d'une cheville... Tàtez plutôt (je lui porte la main là, 
et la masque retire la patte comme si elle avait bien 
peur). Or, cet instrument doit trouver son trou : ce 
trou est en vous; permettez que je le cherche et que 
je le bouche... Alors, d'un bras vigoureux je prends 



240 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

ma chrétienne; elle serre les cuisses; j'y mets un ge- 
nou comme un coin, elle me fout des coups de poing 
par manière de résistance; enfin, elle fait semblant 
de se trouver mal ; elle allonge les jambes, lève le cul ; 
je frappe à la porte... Ah! foutre! ah! sacredieu ! 
mort de ma vie ! — Quoi donc? Comment, bourreau ! 
deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ou- 
verte à deux battants encore ! ah ! chienne ! ah ! ca- 
rogne! et tu défendais la brèche... foutue garce!... 
Je la cogne; elle m'égratigne, elle hurle, je jure en 
frappant toujours ; la mère arrive, écumant de rage; je 
saute à bas du lit et je me sauve. Mes amis, rangés 
en haie, me demandent, avec une maligne inquiétude, 
si je me trouve mal, si je veux un verre d'eau... Je 
veux le diable qui m'emporte loin d'ici !... Un instant 
après, ma belle-mère rentre, et d'un ton de sénateur : 
Mon gendre, je sais ce que c'est. — Comment, ven- 
tredieu! je le sais bien aussi, moi, et que trop. — 
Non, ce n'est rien; le premier jour de mes noces il 
m'en arriva tout autant. — Ah ! la foutue famille ! — 
Rassurez-vous, c'est une enfant qui ne sait pas ce que 
c'est, elle s'y fera; allez vous remettre auprès d'elle, 
et prenez-la par la douceur. — La rage qui m'étouf- 
fait m'avait empêché de l'interrompre, mais à cette 
douce invitation, je m'écrie : Moi y retourner ! Que le 
jeanfoutre qui Ta commencée la rachève... Ah! foutre! 
c'est une ânesse ou une jument, tant elle est large. — 
(Madame de THermitage fronce le sourcil.) Mon gen- 
dre, je comprends, c'est que vous ne pouvez pas. — 
Comment ! foutre ! madame, je ne peux pas ! Eh ! sa- 
credieu ! la besogne n'est pas dure, on y passerait en 
carrosse... La vieille fée se fâcha ; je manquai la foutre 
par la fenêtre, et je sortis pour jamais de ce maudit lieu. 



LE LIBERTIN DE QUALITÉ l!\ I 



O rage ! ô désespoir ! moi la terreur des maris, moi 

la perle des f , me voilà coiffé d'un panache à 

la mode... Coa, coa! en herbe! Coa, coa! en herbe, 
ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne !... 
Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m'as- 
sassiner. 

Ce n'est pas tout. Le lendemain, un homme en noir 
demande à me parler. Au milieu de beaucoup de ré- 
vérences, il me signifie un petit papier... — Monsieur, 
vous vous trompez. — Non, monsieur, me dit le Nor- 
mand. — Mais de qui cela vient-il? — De haute et 
puissante demoiselle Euterpe de l'Hermitage, votre 
légitime épouse. — Comment, ce coquin ! foutre ! si 
tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh 
bien ! la bougresse me faisait sommation de la traiter 
maritalement, sans quoi l'on m'annonçait bénigne- 
ment que l'on demanderait séparation. Je cours chez 
mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant 
trois mois ; on me tympanise ; enfin je suis contraint 
d'abandonner dix mille livres de rentes de mes vingt 
constituées, et l'on me déclare père d'un individu 
(quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était 
grosse; encore n'était-ce pas le premier. 

Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, 
et j'abandonne à jamais cette terre maudite où je 
pourrais rencontrer tant d'objets déplaisauts. 

Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j'é- 
prouverai tes caprices, tes bizarrerie ! Voilà donc le 
fruit de mes belles résolutions! Tous mes projets 
aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez, foutez le 
camp, rêves atrabilaires, songes creux démon imagi- 
nation bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tien- 
drez point mon chef dans vos cuisses maudites; 



242 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

jamais un c. marital ne m'enverra de vapeurs cor- 
niférères. Au foutre la conversion! mais dans mon 
humeur de vengeance, je foutrai la nature entière, 
j'immolerai à mon priape jusqu'à des pucelages (si 
tant est qu'il en existe); par moi, légions de cocus 
peupleront les palais, les champs et les cités; j'usur- 
perai jusqu'aux droits de notre bonne mère la sainte 
Église. Point de fouteuse de prélat, point de monture 
de curé que je n'enfile sur tous les sens (pour leur 
conserver l'habitude) jusqu'à ce que, rendant dans les 
bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, 
j'aille foutre les morts! 



Hic et Hec 



Lies Chevaux neufs 



Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par 
des charmantes roueries, parvint à captiver le riche 
Ve..., il semait l'or avec profusion. Ad... en obtint 
une jolie maison à la barrière blanche; il la meubla 
avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants 
et prévint tous ses désirs ; mais il mettait toujours 
dans ses cadeaux un peu de gaucherie financière, et 
semait l'or sans grâce. Un jour il lui fit faire une 
voiture de la coupe la plus agréable, doublée de 
velours jonquille, enrichie de crépines d'argent, les 
panneaux étaient peints avec goût et vernis riche- 
ment, il la fit conduire chez elle. Vous pensez bien 
que tous les parasites de la maison ne tarirent pas 
sur l'éloge du nouveau char qui devait faire le plus 
bel effet à Longchamps ; mais Ad... observa que ia 
voiture neuve ferait disparate avec ses vieux chevaux. 
Ve..., qui ne s'attendait pas à cette nouvelle dépense, 
en marqua de l'humenr : elle bouda, et elle finit par 
dire qu'on allât chercher Javard, le maquignon, et 
que, s'il était raisonnable, il changerait ses chevaux. 
La belle reprit sa gaîté, et trois quarts d'heures après 
Javard arriva avec deux chevaux bais à col de cygne, 
tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie 
et avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut 
l'ouvrage d'un moment. Ve..., d'un air indifférent, 
demanda ce qu'il les voulait vendre. Javard, avant 
de répondre, détailla leur figure, vanta leur vigueur, 



2\G L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge 
toute l'emphase d'un maquignon, et finit par dire 
que quand ce serait pour son père, il ne pourrait pas 
les donner à moins de deux mille francs de retour. 

ve 

Deux mille francs! Vous moquez-vous? 

JAVARD 

A tout autre, j'en aurais demandé cent louis ; mais 
pour vous, monsieur, je n'ai qu'un mot : deux mille 
francs, et ils sdnt à Mademoiselle. 

ve 

Vous n'en voulez pas douze cents francs ? 

JAVARD 

J'y perdrais plus de trente louis. 

ve 

Vous n'en voulez rien rabattre ? 

JAVARD 

Je ne puis pas, en conscience. 

VE 

La conscience d'un maquignon!... Allons, ils seront 
pour un autre. 

AD 

Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si 
jolie I 

VE 

Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos 
vieux. Vous me ruineriez avec vos caprices. 

Elle insiste, il s'impatiente et sort, en prenant sa 
canne et son chapeau. 



HIC ET HEG 2i7 



AD 

Quelle lésine ! il ne sait jamais rien faire qu'à demi. 
Il me donne une voiture délicieuse et me refuse les 
chevaux... Ils sont charmants... Quel dommage! 

JAVARD 

Je ne conçois pas qu'un homme aussi riche se fasse 
tirer l'oreille pour deux malheureux mille francs, 
quand il s'agit d'obliger une si belle personne qui 
veut bien faire son bonheur. Ah! si j'étais à sa place... 

ad 

Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne 
sont généreux que quand ils nous désirent. 

JAVARD 

Je ne suis qu'un marchand de chevaux ; mais je ne 
vous refuserais certainement pas les miens, si je 
croyais, à ce prix, être traité cette nuit seulement 
comme. monsieur de Ve... 

ad , souriant 

Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot. 

JAVARD 

Non, ma foi, j'en ferais le sacrifice de toute mon 
âme. 

ad 

Vous plaisantez... 

JAVARD 

Non, j'en j-ure, dites un mot et les chevaux entre- 
ront dans votre écurie. 



Quoi, tout de bon? 



248 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

JAVARD 

D'honneur. 

ad 

Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beau- 
coup. 

JAVARD 

Vous me tentez bien davantage. 

ad 

Si j'allais accepter... 

JAVARD 

Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit 
que vous m'en accorderiez quelque autre. 



ad 

Vous croyez... Eh bien? 

JAVARD 

Eh bien?... 

AD 

Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc 
mettre dans mon écurie. 

Les chevaux entrèrent, Javard remonta : c'était un 
gaillard de bonne mine, l'épaule large, l'œil vif, le 
teint brun et taillé en payeur d'arrérages, il voulut 
procéder, sans délai, à se payer de ses chevaux. Ad... 
avait trop d'envie de briller à Longchamps pour faire 
des difficultés après la générosité du maquignon. Son 
boudoir, avant souper, fut trois fois la caisse où 
il toucha des à-comptes. Un repas fin et délicat, 
arrosé d'excellent vin, répara leurs forces, et son lit 
vit cinq fois l'ardent Javard travailler à toucher sa 
créance. Ye... ne l'avait pas accoutumée à de pareilles 



HIC ET HEC 2/J9 

fêtes, elle s'y livra avec ivresse, mais le maquignon, 
ne perdant pas la tête, se leva de grand matin, courut 
che Ve... et s'y fit introduire. 

JAVARD 

Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle 
Ad... il ne m'a pas été possible de la refuser. 

ve 

J'entends, et vous comptez que sans y avoir con- 
senti, je ferai la sottise de vous payer deux mille 
francs. 

JAVARD 

Point du tout, j'ai pris des arrangements avec elle. 

ve 

Et quels arrangements? s'il vous plaît. 

JAVARD 

Elle a un anneau dont je me suis accommodé. 

ve 

Sa bague? 

JAVARD 

Oui, elle me convient fort... 

ve 

Parbleu, je le crois, elle m'a coûté deux mille écus, 
vous ne faites pas de mauvais rêves. Allons, faites 
votre quittance de deux mille livres ; je vais vous les 
payer, mais qu'il ne soit plus question de l'anneau. 

JAVARD 

Mais, monsieur, le marché est fait... 

16 



2Ô0 l'œuvre du comte DE MIRABEAU 

VF. 

El je le défera. Diable! comme vous y allez!... 
Allons, votre quittance, voilà votre argent. 

JAVAIU) 

Allons donc, puisque vous l'aimez mieux. 

Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, 
content d'avoir si bien vendu ses chevaux et d'avoir 
passé gratis une si bonne nuit. Ve... prend alors sa 
redingote, sa canne et son chapeau et va chez Ad... 
La Femme de chambre a beau lui représenter qu'elle 
dort, qu'elle a été toute la nuit fort agitée, il entre, en 
disant qu'il a de quoi guérir sa migraine. Ad... se 

réveille au bruit. 

•ad 

Venez-vous encore me tourmenter après m'avoir 
désobligée comme vous avez fait hier? 

ve 

Non, friponne ; tu sais bien que je finis toujours par 
faire ce que tu veux. Tiens, voilà la quittance de tes 

chevaux. 

AD 

Je n'en ai que faire, monsieur, je les ai payés. 

ve 

Oui, avec ton anneau ! il me l'a dit ; mais je n'en- 
tends pas cela; garde-le, voilà ta décharg-e en bonne 
forme, et il m'a promis de le laisser ta bague. 

Adeline devina sans peine l'équivoque, se mordit 
les lèvres pour n'en pas rire, et pour cacher sa confu- 
sion elle eut la complaisance de recevoir le financier 
dans la chapelle que le maquignon avait si bien fêtée. 



lxo. Vieille Sara. 



Après quelques moments de repos et quelques 
verres de punch, on demanda quelque anecdote à Val- 
bouillant. 

— Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le désespoir 
de la vieille Sara. — Je ne la connais point, dit 
l'évêque. — Oh ! que si, monseigneur, elle a la pra- 
tique de presque tout votre chapitre, c'est la grosse 
marchande de plaisir! — Elle vend du croquet? 
— Non, mais c'est la plus adroite pourvoyeuse du 
comtat ; peu de femmes ont une famille aussi éten- 
due, elle a toujours deux ou trois nièces qui raccom- 
pagnent aux promenades, au spectacle, et quand elles 
sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange 
en Carpentras, où elles portent l'instruction qu'elles 
ont reçue chez Sara, qui les remplace par de nouvelles 
parentes qui lui viennent des villages d'alentour et 
qu'elle forme avec le même soin. — Oh ! oui, je me 
rappelle, dit l'évêque, elle est grosse, courte, elle a le 
front étroit, l'œil en dessous., le crin roux et le nez un 
peu bourg-eonné. — Précisément, et sûrement vous 
avez été plus d'une fois son neveu. — Je n'en discon- 
viens pas; que lui est-il donc arrivé? — Hier, se 
promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du 
moment, un négociant de Bàle est venu l'accoster, on 
a lié conversation, elle a d'abord été galante, puis elle 
s'est animée, et le bon Bàlois a proposé de lui donner 
à souper. Sara, toujours prête quand il s'agit d'un 



202 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

repas, s'accorde à tout, et l'on convient que le négo- 
ciant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant 
dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d'en 
reprendre un à chaque politesse qu'il ferait à la gen- 
tille nièce. Sara, qui n'avait guère vécu qu'avec d'élé- 
gants Français ou de bons citadins, croyait que les 
Suisses ne pouvaient l'emporter en civilité sur ses 
compatriotes, et se hâta de conclure le marché. On a 
soupe gaîment, le bourgogne et le montrachet n'ont 
pas été ménagés, la vieille s'est bien repue, bien 
égayée, puis a présidé au coucher : on a vu poser l'or 
sur la table de nuit, et le Suisse a prétendu qu'elle lui 
devait deux louis. Justine, interrogée sur le fait des 
articles, a confirmé par son aveu les prétentions du 
Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l'Helvétien, pour 
l'apaiser, l'a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du 
treizième ; elle a pris son mal en patience, mais en 
jurant ses grands dieux qu'elle ne ferait plus de pareil 
marché qu'avec des Français. — La nièce, observa 
l'évêque, avait moins d'humeur que la tante. M me Val- 
bouillant remarqua que le bon Bâlois s'était sans 
doute ainsi comporté pour honorer les saints apôtres 
et avait réservé le judas pour Sara. — Quoi qu'il en 
soit, dis-je alors, je voudrais me faire naturaliser 
Suisse, si j'étais sûr que le droit de bourgeoisie chez 
eux me procurât d'aussi rares talents. 



lia Belle Adèle. 



Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter 
quelqu'une de ses aventures, en attendant que l'heure 
du dîner nous rappelât au château (i ). 

— J'avais vingt ans, dit-il; j'étais capitaine de 
dragons, et mon régiment, cantonné dans la Lor- 
raine, y goûtait toutes les douceurs dont ce char- 
mant pays abonde ; dans la petite ville où ma troupe 
était en quartier habitait la jeune épouse d'un vieil 
officier général qui était en tournée pour une inspec- 
tion dont le gouvernement l'avait chargé ; elle était 
musicienne, chantait bien, jouait agréablement la 
comédie, dansait avec grâce et légèreté ; cette confor- 
mité de talents la disposait en ma faveur et me fai- 
sait désirer de me lier avec elle ; je l'accompagnai 
avec mon violon dans une ariette italienne, et mes 
applaudissements parurent la flatter ; je demandai et 
j'obtins la permission de lui faire ma cour chez elle, 
mais la présence d'une vieille belle-sœur, qui restait 
toujours au salon, me gênait dans l'aveu que je vou- 
lais lui faire de ma tendresse ; elle s'en aperçut, sou- 
rit malicieusement, mais elle n'éloignait pas le témoin 
importun. Je lui donnai des billets, des vers pas- 
sionnés, elle les recevait, en paraissait satisfaite, mais 
elle n'y répondais jamais. Vous savez que je suis 



(i) Ce passage de Hic et Hec a été pillé par l'auteur de Afylord 
l'Arsouille (voir l'Introduction). 



254 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

ardent, et munie impatient, et j'avais peine à supporter 
cet état; je m'ennuyais de rester toujours au même 
point. Pour en sortir et pouvoir m'expliquer libre- 
ment sans la compromettre, je supposai un voyage à 
Nancy, où elle avait des parents; je m'offris de me 
charger de ses dépêches et je demandai qu'elle me 
permit de venir le lendemain les prendre à son lever. 

— Vous êtes bien obligeant, me dit-elle, mais je ne 
sais si j'y dois consentir, je suis extrêmement pares- 
seuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez 
trop à mon désavantage. — Ah ! madame, quand on 
doit tout à la nature, c'est l'art seul qui peut nuire, 
et je ne vous trouverai que trop charmante dans 
l'heureux désordre du matin. — Vous croyez?... Moi 
j'en doute et j'exige pour prix de ma complaisance que 
vous me disiez, sans déguisement, si je perds beau- 
coup à me laisser voir sans parure ; venez sur les 
dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d'oeil 
d'intelligence dont elle accompagna ce propos rem- 
plit mon cœur de l'espoir le plus doux. Le lendemain, 
ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse à Mar- 
ton, sa suivante, pour être introduit. — Madame, me 
dit-elle, n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une mi- 
graine affreuse, elle est encore couchée. — Dieux! 
m'écriai-je, encore couchée, une migraine, quel 
contre-temps, je m'étais flatté du bonheur de la voir. 

— Elle s'en flattait aussi. — Et il faut que je me 
retire... — Je ne dis pas cela; si vous voulez monter, 
vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, parlez 
bas, de peur d'ébranler sa tête. 

Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe 
du pied ; elle ouvre la chambre de sa maîtresse, m'in- 
troduit, se retire et emporte la clef. A la faible clarté 



HIC El HEG 2oO 



que laissaient pénétrer les persiennes aux trois quarts 
fermées, j'aperçus la belle Adèle, mollement étendue 
sur un lit élégant ; un corset négligemment noué par 
une échelle de rubans gris de lin renfermait à demi 
la neige élastique de son sein, son mouchoir iranspa- 
rent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait 
voir une fraise vermeille ; des cheveux s'échappant de 
dessous un bonnet en dentelle tombaient en boucles 
flottantes sur son cou d'ivoire, avec lequel leur couleur 
dYbène contrastait merveilleusement; une légère cou- 
verture de soie avec draps de Frise, se collant sur son 
beau corps, en dessinaient les agréables contours. Je 
m'approchai d'elle avec tout l'empressement de 
l'amour et de la timidité qu'inspire le respect (j'étais 
novice encore). — Ah ! c'est vous, monsieur, me dit- 
elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre faible ; 
convenez que j'ai bien peu de coquetterie de vous 
recevoir dans l'état d'abattement où je me trouve. 
— Ah ! madame, il ajoute le plus vif intérêt à 
l'ivresse que vos charmes sont sûrs d'inspirer. — Vous 
me flattez, voyez comme j'ai les yeux battus ; je saisis 
sa main que je couvris de baisers, et fixant ses yeux 
soi-disant battus : Ce n'est pas le cas, lui dis-je, où 
les battus payent l'amende, mon cœur qu'ils ravissent 
en est la preuve, et je dérobai un baiser. — Finissez 
donc, monsieur, n'abusez pas de la confiance que j'ai 
dans votre sagesse, et elle se débattit avec une char- 
mante maladresse qui me découvrit de nouveaux 
charmes. — Si quelqu'un entrait, qu'est-ce qu'on pen- 
serait. Marton ! Marton! Comment., elle n'est pas là?... 
elle est redescendue! l'imprudente... mais si quel- 
qu'autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la 
gronderai !... quelle idée lui a prisl en vérité, elle me 



256 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

met dans une position bien étrange. — Elle vous met 
à même de me rendre le plus heureux des hommes, 
si vous êtes sensible à l'amour le plus tendre ; et je 
voulus prendre quelques libertés. — Ah ! monsieur, 
il serait atroce d'abuser de la faiblesse où me jette ma 
migraine; je suis presque mourante, et vous... 
Laissez-moi donc, je sens bien votre main. — Oh ! 
l'heureuse migraine! qu'elle vous sied bien! elle 
ajoute encore à votre fraîcheur. — Ah 1 quelle 
audace! je suis presque toute découverte... Non, 
monsieur, arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... 
Je n'écoutais plus rien et mes mains actives parcou- 
raient les plus rares trésors; j'avais déjà un genou 
dans le lit et j'allais m'élancer pour le partager avec 
elle quand, me repoussant et se retournant vive- 
ment, elle saisit le cordon de la sonnette ; effrayé et 
craignant de l'offenser, je fis un saut du lit à la che- 
minée pour réparer le désordre de ma toilette, en cas 
que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l'usage, 
les mots d'ingrate, de cruelle, etc., quand, partant 
d'un éclat de rire, elle dit : Bon, je suis sauvée, il ne 
sait pas que ma sonnette est rompue. Je ne fis qu'un 
saut pour aller reprendre ma place dans le lit : elle 
ne fit plus de résistance que pour la forme. 



riurore. 

Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils 
exaltèrent sa valeur ; la sig-nora Magdalani lui demanda 
quelles limites il croyait qu'on devait fixer aux ex- 
ploits amoureux. — Je ne puis les assigner avec préci- 
sion, et des traits comme les vôtres sont bien faits 
pour les reculer. — Cela est bien honnête, mais quel 
est le plus grand effort que vous ayez fait? — C'est 
à Bruxelles, dit-il, je revenais de l'armée, j'avais fait 
une longue abstinence, et je m'adressai à un honnête 
domestique de louage, qui m'avait servi de bonneau, 
lors de mon dernier voyage ; il me fît connaître une 
danseuse, nommée Aurore, qui ne pouvait pas me 
recevoir chez elle, étant entretenue par un vieil offi- 
cier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec 
moi chez un traiteur. Nous n'avions pour meuble 
qu'un grand fauteuil à crémaillère, comme il s'en 
trouve quelquefois dans les corps de garde ; je convins 
de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon 
repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un 
entr'acte sur le fauteuil à chaque mets qu'on nous 
enlevait, et en quatre heures et demie nous avions 
mangé neuf plats et aucun entr'acte n'avait manqué; 
aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon 
argent. L'évêque s'écria : Voilà le désintéressement le 
plus marqué ou le triomphe du tempérament sur 
l'avarice ; il contraste merveilleusement avec le déses- 
poir de la vieille Sara. — La grosse marchande de 
plaisir? dit Valbouillant. — Précisément. 



Le Chien après les Moines 



lie Chien après les JVIoines. 



...Chacun se plaint, et c'est avec raison, 
Que vous allez de maison en maison 
Non pas pour exhorter à la gloire éternelle, 
Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle 
Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux 
Où brille tout l'éclat de vos célestes feux; 

Si par hasard un minois agréable 
S'offre à vos yeux sous un aspect aimable, 
Dieu ! quels ressorts n'employez-vous donc pas, 
Pour conquêter tant de brillants appas? 
D'abord vous ne parlez que vertu, que sagesse, 
Vous traitez d'odieux le beau nom de tendresse ; 
Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel 
Et le détachemedt de tout bien temporel. 

En peu de temps, la jeune et tendre Elise 
Auprès de vous se familiarise. 
Parler toujours du ciel, l'insipide propos! 
A l'esprit il faut bien donner quelque repos. 
Après le ciel advient la bagatelle, 
Conte du jour, histoire ou bien nouvelle ; 
Satan, la chair, sont un peu plus parlans, 
Et l'on en vient à des discours galans : 
On fait jouer un coup d'œil, un sourire, 
En silence on exprime un mutuel martyre : 
On gémit à l'envie, l'on dévoile ses feux, 
On n'a plus tant d'horreur pour un froc odieux. 

Élise dit tout bas : Dans le fond, c'est un homme, 
Tout aussi bien maté qu'un cardinal de Rome ; 
Que m'importe après tout? il paraît très charmant. 
Fin matois, vous savez bien connaître l'instant 



2Ù2 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



Et monter le cadran sur cette heure fatale 

Où Florinde perdit sa vertu de vestale. 

Oui, c'en est bien fait, Élise est donc perdue enfin ; 

De sage qu'elle était, elle devint catin. 

Une famille en pleurs gémit et se désole ; 
Et tandis qu'en secret le plaisir vous console, 
Vous savez vous moquer et du qu'en dira-t-on, 
De tous les bruits publics et du mauvais renom. 

Élise cependant met son poupon an monde, 
Tout prêt à recevoir la formule de l'onde; 
Ses larmes et ses cris marquent son repentir. 
Après la rose vient l'épine du plaisir. 

Parens, amis, voisins et toute la séquelle 

Sont bientôt informés de la triste nouvelle ; 

On entend un bruit sourd ; chacun se dit tout bas : 

Hélas ! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas? 

Élise paraissait accomplie de sagesse 

Et même haïssait jusqu'au nom de tendresse ; 

Assidue à l'église, aux offices divins, 

Elie portait au ciel des regards si bénins ! 

Point d'amans fréquentés, point d'intrigante allure 

Capable à l'engager à ce fait de nature. 

Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter? 

Attendez, dit quelqu'un : je m'en vais deviner. 

Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée, 

Chez elle allait souvent passer une soirée. 

Oh ! le fait est certain : c'est ce rusé f îocard 

Oui son futur mari d'avance a fait cornard. 

Ne vous y frottez pas ; car une robe noire 

En sait souvent plus long que son simple grimoire.. 



Le Rideau levé 

ou l'Education de Laure 



li'Enfanea de Iiaurc. 



Je sorlais de ma dixième année ; ma mère tomba 
dans un état de langueur qui, après huit mois, la 
conduisit au tombeau. Mon père, sur la perte duquel 
je verse tous les jours les larmes les plus amères, me 
chérissait : son affection, ses sentiments si doux pour 
moi se trouvaient payés, de ma part, du retour Je 
plus vif. J'étais continuellement l'objet de ses caresses 
les plus tendres; il ne se passait point de jour qu'il 
ne me prit dans ses bras et que je ne fusse en proie 
à des baisers pleins de feu. 

Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour 
la chaleur qu'il paraissait y mettre, il lui fit une ré- 
ponse dont je ne sentis pas alors l'énergie, mais cette 
énigme me fut développée quelque temps après : 
« De quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point 
à en rougir : si c'était ma fille, le reproche serait 
fondé ; je ne m'autoriserais pas même de l'exemple 
de Loth ; mais il est heureux que j'aie pour elle la 
tendresse que vous me voyez : ce que les conventions 
et les lois ont établi, la nature ne l'a pas fait; ainsi, 
brisons là-dessus... » Cette réponse n'est jamais sortie 
de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna 
dès cet instant beaucoup à penser sans parvenir au 
but; mais il résulta de cette discussion et de mes 
petites idées que je sentis la nécessité de m'attacher 
uniquement à lui, et je compris que je devais tout à 
son amitié. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, 

n 



260 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

de connaissances et de talents, était formé pour ins- 
pirer le sentiment le plus tendre. 

J'avais été favorisée de la nature : j'étais sortie dos 
mains de l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, 
ehère Eugénie, c'est d'après lui que je le trace. Com- 
bien de fois m'as-tu redit qu'il ne m'avait point flat- 
tée : douce illusion dans laquelle tu m'entraînes, et 
qui m'engage à répéter ce que je lui ai entendu dire 
souvent! Dès mon enfance, je promettais une figure 
régulière et prévenante; j'annonçais des grâces, des 
formes bien prises et dégagées, la taille noble et 
svclte ; j'avais beaucoup d'éclat et de blancheur. 
L'inoculation avait sauvé mes traits des accidents 
qu'elle prévient ordinairement; mes yeux bruns, dont 
Ja vivacité était tempérée par un regard doux et 
tendre, et mes cheveux, d'un châtain cendré, se 
mariaient avantageusement. Mon humeur était gaie, 
mais mon caractère était porté, par une pente natu- 
relle, à la réflexion. 

Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations : 
il méjugea; aussi cultivait-il mes dispositions avec 
le plus grand soin. Son désir particulier était de me 
rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que je 
n'eusse rien de caché pour lui : il y réussit aisément. 
Ce tendre père mettait tant de douceur dans ses 
manières affectueuses, qu'il n'était pas possible de 
s'en défendre. Ses punitions les plus sévères se rédui- 
saient à ne me point faire de caresse, et je n'en trou- 
vais point de plus mortifiantes. 

Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit 
dans ses bras : « Laurel te, ma chère eu faut, votre 
onzième année est révolue; vos larmes doivent avoir 
diminué, je leur ai laissé un terme suffisant; vos 



LE RIDEAU LEVÉ 2G7 



occupations feront diversion à vos regrets : il est 
temps de les reprendre. » Tout ce qui pouvait former 
une éducation brillante et recherchée partageait les 
instants de mes jours. Je n'avais qu'un seul maître, 
et ce maître c'était mon père : dessin, danse, musique, 
science, tout lui était familier. 

Il m'avait paru facilement, se consoler de la mort 
de ma mère : j'en étais surprise, et je ne pus enfin 
me refuser de lui en parler : « Ma fille, ton imagina- 
tion se développe de bonne heure; je puis donc dès 
à présent te parler avec cette vérité et cette raison que 
tu es capable d'entendre. Apprends donc, ma chère 
Laure, que dans une société dont les caractères et les 
humeurs sont analogues, le moment qui la divise 
pour toujours est celui qui déchire le cœur des indi- 
vidus qui la composent et qui répand la douleur sur 
existence : il n'y a point de fermeté ni de philosophie, 
pour une âme sensible, qui puisse faire soutenir ce 
malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le 
regret; mais quand on n'a pas l'avantage de sympa- 
thiser les uns avec les autres, on ne voit plus la sépa- 
ration que comme une loi despotique de la nature à 
laquelle tout être vivant est soumis. Il est d'un homme 
sensé, dans une circonstance pareille, de supporter 
comme il convient cet arrêt du sort, auquel rien ne 
peut le soustraire, et de recevoir avec sang-froid et 
une tranquillité modeste, absolument dégagée d'af- 
fection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux 
chaînes pesantes qu'il portait. 

« N'irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans 
l'âge où tu es, je t'en dis davantage? Non, non, ap- 
prends de bonne heure cà réfléchir et à former ton ju- 
gement, en le dégageant des entraves du préjugé dont 



2G8 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



le retour journalier t'obligera sans cesse d'aplanir le 
sillon qu'il tachera de tracer dans ton imagination. 
Représente-toi deux êtres opposés par leur humeur, 
mais unis intimement par un pouvoir ridicule, que 
des convenances d'état ou de fortune, que des circons- 
tances qui promettaient en apparence le bonheur ont 
déterminés ou subjugués par un enchantement mo- 
mentané, dont l'illusion se dissipe à mesure que l'un 
des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son 
caractère naturel : conçois combien ils seraient heu- 
reux d'être séparés. Quel avantage pour eux s'il était 
possible de rompre une chaîne qui fait leur tourment 
et imprime sur leurs jours les chagrins les plus cui- 
sants, pour se réunir à des caractères qui sympa- 
thisent avec eux! Car, ne t'y trompe pas, ma Laurelte, 
telie humeur qui ne convient pas à tel individu s'allie 
très bien avec un autre, et l'on voit régner entre eux 
la meilleure intelligence, par l'analogie de leurs goûts 
et de leur génie; en un mot, c'est un certain rapport 
d'idées, de sentiments, d'humeur et de caractère qui 
fait l'aménité et la douceur des unions, tandis que 
l'opposition qui se trouve entre deux personnes, aug- 
mentée par l'impossibilité de se séparer, fait le mal- 
heur et aggrave le supplice de ces êtres enchaînés 
contre leur gré. — Quel tableau! quelles images! 
Cher papa, tu me dégoûtes d'avance du mariage. 
Est-ce là ton but? — Non, ma chère fdle : mais j'ai 
tant d'exemples à ajouter au mien que j'en parle 
avec connaissance de cause, et pour appuyer ce sen- 
timent si raisonnable, et même si naturel, lis ce que 
le président de Montesquieu en dit dans ses Lettres 
persanes, à la cent douzième. Si l'âge et des lumières 
acquises te mettaient dans le cas de le combattre par 



LE RIDEAU LEVÉ 2G9 



les prétendus inconvénients qu'on voudrait y trouver, 
il me serait facile de les lever et de donner les 
moyens de les parer; je pourrais donc te rendre 
compte de toutes les réflexions que j'ai faites à ce 
sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de 
m'étendre sur un objet de cette nature. » Mon père 
termina là. 

C'est à présent, tendre amie, que tu vas voir chan- 
ger la scène. Eugénie ! chère Eugénie ! passerai-je 
outre? Les cris que je crois entendre autour de moi 
soulèvent ma plume, mais l'amour et l'amitié l'ap- 
puient : je poursuis. 

Quoique mon père fût entièrement occupé de mon 
éducation, après deux ou trois mois je le trouvais 
rêveur, inquiet: il semblait qu'il manquât quelque 
chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis ia mort 
de ma mère, le séjour où nous demeurions, pour me 
conduire dans une grande ville et se livrer entière- 
ment aux soins qu'il prenait de moi; peu dissipé, 
j'étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son 
application et toute sa tendresse. Les caresses qu'il 
me faisait, et qu'il ne ménageait pas, paraissaient 
l'animer; ses yeux en étaient plus vifs, son teint 
plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes 
petites fesses, il les maniait, il passait un doigt 
entre mes cuisses, il baisait ma bouche et ma poi- 
trine. Souvent il me mettait totalement nue, et me 
plongeait dans un bain : après m'avoir essuyée, 
après m'avoir frotté d'essences, il portait ses lèvres 
sur toutes les parties de mon corps, sans en excepter 
une seule; il me contemplait; son sein paraissait pal- 
piter, et ses mains animées se reposaient partout : 
rien n'était oublié. Que j'aimais ce charmant badi- 



L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



nage cl le désordre où je le voyais! mais au milieu 
de ses plus vives caresses, il me quittait et courait 
s'enfoncer dans sa chambre. 

Un jour, entre autres, qu'il m'avait accablée des 
plus ardents baisers, que je lui avais rendu par mille 
et mille aussi tendres, où nos bouches s'étaient col- 
lées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé 
mes lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses bai- 
sers s'était glissé dans mes veines; il m'échappa dans 
l'instant où je m'y attendais le moins; j'en ressentis 
du chagrin. Je voulus découvrir ce qui l'entraînait 
dans celte chambre, dont il avait poussé la porte 
vitrée, qui formait la seule séparation qu'il y avait 
entre elle et la mienne. Je m'en approchai, je portai 
les yeux sur tous les carreaux dont elle était garnie, 
mais le rideau qui était de son coté développé dans 
toute son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma 
curiosité ne fit que s'en accroître. 



Education Philosophique. 



« Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point 
d'arrêt sur l'immensité dont notre globe est envi- 
ronné? Pousse-le aussi loin que ton imagination 
puisse retendre : à quelle distance inconcevable 
seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse 
cet espace immense? Des éléments dont la nature et 
le nombre sont et seront toujours inconnus; il est 
impossible de savoir s'il n'y en a qu'un seul dont les 
modifications présentent à nos yeux et à notre pen- 
sée ceux que nous apercevons, ou si chacun de ces 
éléments a une racine absolument propre, qui ne 
puisse être convertie en une autre. Dans une igno- 
rance si parfaite de la nature des choses dont nous 
faisons tous les jours usage, il parait ridicule que les 
hommes aient fixé le nombre de ces éléments : rien 
n'est plus diirne de la sphère étroite de leurs idées, et 
néanmoins, à les entendre, il semble qu'ils aient 
assisté aux dispositions de l'Ordonnateur éternel. 
Mais enfin, qu'ils soient un ou plusieurs, l'assem- 
blage de leurs parties forme les corps et se trouve uni 
dans un nombre très multiplié de globules de feu et 
de matière qui paraît inerte aux veux préoccupés. 
Que penses-tu donc de ces points de feu brillants, con- 
nus parmi nous sous le nom d'étoiles? Eh bien! ma 
fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables 
à notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et don- 
ner la vie à une multitude de globes terrestres, peut- 



272 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

être chacun aussi peuplé que le nôtre. Quelques-uns 
ont cru qu'ils étaient placés là pour nous éclairer pen- 
dant la nuit; l'amour-propre leur fait rapporter tout 
à nous, afin que tout aille à eux. Et de quoi nous 
servent-ils, ces globes, quand l'air est obscurci par les 
nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait plutôt être 
destinée à cet office; elle nous éclaire dans l'absence 
du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui 
couvrent souvent notre horizon, et cependant ce n'est 
pas là son unique destination : on ne peut même 
affirmer qu'elle n'est pas un monde dont les habi- 
tants doutent si nous existons et sont peut-être assez 
stupides pour se flatler de jouir seuls de la magnifi- 
cence des cieux; peut-être aussi sont-ils plus péné- 
trants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de meil- 
leurs org-anes, et qu'ils savent juger plus sainement 
des choses. Les planètes sont des terres comme la 
nôtre, peuplées, sans doute, de vég-étaux et d'ani- 
maux différents de ceux que nous connaissons, car 
rien dans la nature n'est semblable. 

« Dans ce point de vue, et parmi celte infinité de 
boules de matières, que devient notre terre? un point 
qui fait nombre parmi les autres, et nous! fourmis 
répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, 
pour être le type, le point central et le but où se 
rendent les prétendues vérités dont on berce l'en- 
fance? » 

C'est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque 
jour de tracer dans mon esprit des impressions de 
philosophie. Je lui demandais un jour : « Quel est 
cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini 
dans les notions qu'on m'en avait données? » Il me 
dit : « Cet Être magnifique est incompréhensible : il 



LE RIDEAU LEVÉ 273 



est senti, sans être connu; c'est nos respects qu'il 
exige; il méprise nos spéculations. S'il existe plu- 
sieurs éléments, c'est de ses mains qu'ils sortent ; il 
les a créés par la puissance de sa volonté, il est donc 
l'âme de l'univers; s'il n'existe qu'un élément, il ne 
peut être que lui-même. Connaissons-nous les bornes 
de son pouvoir? N'a-t-il pas pu dépendre de lui de se 
transformer dans la matière que nous voyons, dont 
nous ne connaissons ni la nature ni l'essence? Et ce 
qu'il a pu faire dans un temps, ne l'a-t-il pas pu de 
toute éternité? C'en est assez, ma chère enfant, pour 
le présent ; quand tu seras dans un âge plus avancé 
j'écarterai de tout mon pouvoir les voiles qui couvrent 
la vérité. » 

Mon père se plaisait à me faire lire des livres de 
morale, dont nous examinions les principes, non sous 
la perspective vulgaire, mais sous celle de la nature. 
En effet, c'est sur les lois dictées par elle, et expri- 
mées dans nos cœurs, qu'il faut la considérer. Il la 
réduisait à ce seul principe, auquel tout le reste est 
étranger, mais qui renferme une étendue considérable : 
faire pour les autres ce que nous voudrions qu'on 
fît pour nous, lorsque la possibilité s'y trouve, et ne 
point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas 
qu'on nous fit. Tu vois, ma chère, que cette science, 
dont on parle tant, n'est jamais relative qu'à l'espèce 
humaine, et si elle n'est rien en elle-même, au moins 
est-elle utile à son bonheur. 

Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et 
il me faisait voir dans presque tous une ressemblance 
assez générale dans le tissu, les vues et le but, à la 
différence près du style, des événements et de cer- 
tains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui 



2-\ L ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

étaient exceptes de cette règle; il me donnait volon- 
tiers ceux dont le sujet était moral. Peu des autres 
peignent les hommes et les femmes de leurs véri- 
tables couleurs : ils y sont présentés sous le plus bel 
aspect. Ah ! ma chère, combien cette apparence est en 
général loin de la réalité : les uns et les autres, vus de 
près, quelle différence n'y trouve-t-on pas! Je puisais 
dans les voyageurs et dans les coutumes des nations 
un genre d'instruction qui me faisait mieux apprécier 
l'humanité en général, comme la société fait aperce- 
voir les nuances des caractères. 

Les livres d'histoire, qui me rendaient compte des 
mœurs antiques et des préjugés différents qui tour à 
tour ont couvert la surface de la terre, étaient ma 
balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes for- 
maient le genre amusant, pour lequel mon goût était 
le plus décidé et que j'inculquais avec empressement 
dans ma mémoire. 

Il me remit un jour entre les mains un livre qui 
venait de paraître, en me recommandant d'y réfléchir: 
« Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est la produc- 
tion d'un génie dont tu as lu presque tout ce qu'il a 
mis au jour et dont ta mémoire possède plusieurs 
morceaux, qui unit un style élevé, élégant, agréable 
et facile, propre à lui seul, à des idées profondes. 
Zadigr, paré de ses mains, t'apprendra, sous l'allégorie 
d'un conte, qu'il n'arrive point d'événements dans la 
vie qui soient à notre disposition. 

« De quelque aveuglement dont l'amour-propre et 
la vanité nous fascinent, sois assurée que pour un 
esprit attentif et réfléchi, il est d'une vérité palpable et 
constante que tout s'enchaîne afin de suivre un ordre 
fixé pour l'ensemble et pour chacun en particulier; 



LE RIDEAU LEVE 2~j ,) 



des circonstances imprévues forcent les idées et les 
actions des humains; des raisons éloignées et souvent 
imperceptibles les entraînent dans une détermination 
qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle 
semble venir d'eux et de leur choix, tandis que tout 
les y porte sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils tiennent 
même de la nature les formes, le caractère et le tem- 
pérament qui concourent à leur faire remplir le rôle 
qu'ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée 
d'avance dans les décrets du moteur éternel. 

« Si l'on peut prévoir quelques événements, ce n'est 
pas une perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne 
de ces circonstances qu'on ne peut cependant chan- 
ger, et qui est d'une force irrésistible même pour ce 
qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui 
sait se prêter au cours naturel des choses. 

« Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait 
se plier à tout; ta docilité te rend heureuse et tu sais 
l'être malgré les entraves mises à ta liberté; tu 
savoures les plaisirs que tu inventes, sans t'inquiéter 
de ceux qui te manquent. » 

J'avançais en âge, et j'atteignis la fin de ma seizième 
année, lorsque ma situation prit une face nouvelle ; 
les formes commençaient à se dessiner ; mes tétons 
avaient acquis du volume ; j'en admirais l'arrondis- 
sement journalier ; j'en faisais voir tous les jours les 
progrès à Lucette et à mon papa ; je les leur faisais 
baiser ; je mettais leurs mains dessus et je leur faisais 
faire attention qu'ils les remplissaient déjà ; enfin, je 
leur donnais mille marques de mon impatience : 
élevée sans préjugés, je n'écoutais, je ne suivais que 
la voix de la nature. 



Le Degré des Âges du Plaisir 



Tableau de Paris. 



A mon arrivée dans la capitale, les suites funeslcs 
de la Révolution y avaient mis tout en désordre. Le 
peuple criait famine et les guinguettes étaient tou- 
jours remplies de la plus vile portion de la populace; 
les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue 
Vivienne vendaient le numéraire à un taux exorbi- 
tant, et des monceaux d'or roulaient sur des lapis 
verts dans les exécrables tripots que S. A. le duc 
d'Orléans tolérait dans l'enceinte du Palais-Royal. 
Les riches prélats ne respiraient que le sang' et la 
vengeance, et les prêtres tartufes se faisaient un 
mérite d'obéir à la nécessité par intérêt. Les courti- 
sanes publiques et les gourgandines, voyant baisser 
les actions, renchérissaient sur le luxe et n'en procé- 
daient pas moins à vil prix à tous les actes de la 
lubricité. Enfin, Paris, lorsque j'y arrivai, était un 
mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos 
qu'il était difficile de percer; tantôt ce monstre qu'on 
nomme aristocratie prenait le dessus, au moyen de 
quelques centaines d'hommes que la politique faisait 
ég;orger dans les garnisons du royaume; à son tour, 
le patriotisme prenait sa revanche en faisant décro- 
cher les réverbères et en y substituant une victime 
pour éclairer la nation sur ses intérêts. Telle était la 
capitale lorsque j'y arrivai. 

Je m'y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. 
Je ne connaissais pas encore celte espèce que l'on 



2S0 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



nomme raccrochéuse, et qui, le soir, dépouillées jus- 
qu'à la ceinture, provoquent les passants en étalant 
aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. 
Je me plaisais à examiner cette engeance maudite qui 
prostitue ses faveurs pour un morceau de pain; et 
cependant, tout en les blâmant, j'éprouvais des vel- 
léités; à leur air agaçant, je sentais que j'étais né 
pour Je libertinage. 

J'avais quelques connaissances de jeunes militaires 
dans cette grande ville; après quelques visites de 
bienséance rendues, je ne m'occupai que de plaisirs, 
et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je 
l'étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus, 
ne tardèrent pas à me proposer l'accomplissement de 
ce que je désirais avec tant d'ardeur, et me condui- 
sirent au bordel. 

Je sentis d'abord quelque répugnance à me livrer 
aux caresses de ces prostituées messalines, mais bien- 
tôt ma honte s'évanouit et le plaisir l'emporta. J'y pas- 
sais les jours et les nuits, tantôt dans les bras de 
l'une, tantôt dans les bras de l'autre. J'y appris beau- 
coup mieux que je ne l'avais fait avec Louison toutes 
les ressources de la lubricité, et je recevais ces 
leçons avec volupté. 



Lia Patronne. 



Une des filles d'amour de la débauche fit un cer- 
tain soir ma rencontre au Palais-Royal et me proposa 
de l'accompagner; je ne rebutai pas sa proposition et 
me laissai conduire dans le temple où les filles sala- 
riées par les libertins nationaux recueillaient l'argent 
des débauchés et leur donnaient à chacun de la mar- 
chandise pour leur offrande. 

Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu'au dernier 
soupir de ma vie, avait, ainsi que la bien-aimée de 
mon cœur, le nom de Constance. Après avoir payé, 
suivant l'usage et le tarif du lieu, ma particulière me 
conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu 
surpris de voir en relief le portrait de Mademoiselle 
d'Orléans actuelle. Je reculai de surprise et demandai 
à ma conductrice comment et par quel hasard le por- 
trait de cette princesse figurait dans un bordel. 

« Tu t'en étonnes? me dit-elle; eh! c'est la plus 
ardente sectatrice de nos plaisirs, non pour la prosti- 
tution, sa belle âme en est incapable, mais depuis que 
Son Altesse lui a fait apprendre, par motif de récréa- 
tion indigne du sang des Bourbons, à danser sur la 
corde, elle est devenue le modèle de toutes les femmes 
du haut style de la capitale; toutes ont voulu 
apprendre ce grand art que le fameux Placide ensei- 
gna au comte d'Artois, et nous autres, reléguées dans 
les classes des filles publiques, nous la regardons et 
la chérirons toujours comme notre patronne pour les 

13 



282 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 

tours de reins et sa souplesse des jarrets. Le fait est 
si certain qu'au moyen de l'écu de six francs que tu 
as donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais, 
pour ton argent et tout réjouissant du souverain 
plaisir, t'apprendre à faire des tours de force. » Je 
conçus, à l'exposé de cette courtisane, qu'elle me 
réservait à de nouveaux passe-temps; je me laissai 
conduire sur le trône destiné à la célébration de ces 
plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi, et je 
ne tardai pas à en faire l'épreuve. 



LES TROIS METAMORPHOSES 

Conte en vers et en prose pour servir de supplément au. 
Degré des Ages 

PAU LE MÊME AUTEUR 

Bagatelle à l'ordre des temps. 

Je veux chanter dans ce conte gaillard 
Du plus affreux trio toute la turpitude, 
Et sans choisir mes portraits au hasard, 
Les peindre au naturel, en faire mon étude ; 
Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis. 
Dans ces sérails charmants du centre de Paris, 
Oui, c'est toi que j'invoque, Ô mon aimable muse! 
Dans ce moment je te prends pour plastron ; 
Et si ton art charmant à ma voix se refuse, 
Je t'appréhende et te saisis au c... 

Pardon, lecteurs scrupuleux, je n'écris pas pour 
vous, renfermés dans la classe des citoyens qui ne 
s'occupent qu'à méditer les prodiges étonnants de 
notre révolution française; vous n'accordez plus 
d'instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez 
avec indifférence ces jeunes et jolies républicaines 
qui, rangées en haie sous les galeries et aux entresols 
du palais Égalité, qui, par maintes et maintes provo- 
cations lascives et libertines, veulent s'assurer de vos 
sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché; 
le prix de leurs faveurs est le pot-de-vin de leurs 
grâces. 

Mais c'est à vous que je m'adresse, 
Charmants roués, grands libertins, 



284 L'ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU 



Blâmerez-vous que mon cœur s'intéresse 
Au jeu plaisant d'une tendre catin ? 
A ces transports d'un prélat d'Église, 
Aux faits galants d'un trop épais robin, 
Je ne le puis consultant ma franchise 
Tout y joignant l'anspessade Jobin. 

Je viens à mon fait et vais vous raconter comment 
la déesse de la lubricité elle-même sut punir, dans 
un de ces asiles consacrés aux tendres mystères, un 
prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du Ciel 
à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au 
nombre des houris, que l'un de nos imposteurs en 
matière de religion, le sublime Mahomet, avait pla- 
cées dans son paradis pour la joie des fidèles croyants. 

A ce tableau joindre mon militaire, 
Qui, toujours leste, alerte et bien fringant, 
Baisant partout et sans donner d'argent, 
Du doux plaisir faisait sa seule affaire. 
Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille, 
Qui, dans ce lieu, pour un petit écu, 
Visitait le v...n d'une agréable fdle, 
En se nommant le magistrat cocu. 

Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux, 
et désirant en eux les feux de la paillardise, un jour 
de calme et de tranquillité, se rendirent dans un tem- 
ple devenu l'un des mieux famés de Paris en même 
temps que le mieux fourni ; les brunes et les blondes 
s'y trouvaient rassemblées, tous les désirs s'y trou- 
vaient satisfaits, depuis ceux de l'évêque mitre jus- 
qu'à ceux de l'indigent et brave sans-culotte. 

Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse, 
Belle Desglands (i), qu'une rage amoureuse 

(i) Maquerelle coaaue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (Note de 
{'auteur. ) 



LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR 285 



Amena ce trio guidé par le plaisir 

Et dont un joli cul enchaînait le désir. 

A leur accoutrement, qui les aurait 

Pris d'abord, l'un pour Machault, 

Ci-devant évoque d'Amiens, et maintenant 

Aumônier du diable, moi seul sans 

Doute qui sait qu'il n'est pas étonnant 

Qu'un prêtre délivré de l'emploi, de l'autel, 

De l'église, n'ai fait qu'un saut jusqu'au bordel. 

L'autre était Montesqniou, bien mince général, 

Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal, 

Et le tiers un rabat de chicane encroûtée, 

Tourment de la vertu souvent persécutée, 

C'était Janson, ce conseiller fameux, 

L'opprobre de la terre et l'effroi des neveux, 

Oui, du lâche produit de ses fortes épices, 

Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses ; 

Muse ! aide à ma prose, je t'ai dépeint mes 

Personnages; voyons comment ils se tireront 

Maintenant de leur équipée scandaleuse, 

Et comment ces trois gueux de crimes revêtus 

Ont pratiqué les vices en jouant les vertus. 

Machault, Montesquiou et Janson furent donc chez 
la Desglands demander chacun une fille : Julie Des- 
bois, Dorothée de Ginville et Elisabeth la Comtoise 
furent destinées à passer en campagne avec ses mes- 
sieurs. 

Janson parla procès et Montesquiou combats, 
Mais pour bien terminer tous ces affreux débats, 
L'hypocrite Machault obtient la préférence ; 
On sait que d'un prélat c'est la prééminence. 

Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de 
l'Eglise ! au moment que le ci-devant évêque d'Amiens 
s'apprêtait à engainer son mou et flasque outil, il 
resta court, et ma Julie lui dit : 



286 L'<EUVRB DU COMT.'] DE MIRABEAU 



Je salue maintenant votre sage Éminence; 
En très bonne putain j'offre ma révérence. 
Ginville présenta son énorme v...n 
A ce traître soldat, qui des bords d'outre-Rhin, 
De nos républicains n'embrassa point l'injure 
Et n'agit que d'après la plus lâche imposture. 

Montesquiou resta là. Ce membre superbe, qui 
apaise la femme la plus acariâtre, fut sans effet; 
deux courtisanes délaissées, deux personnages à quia ; 
que devint le troisième? C'est Janson que je vous mets 
en scène : 

Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement, 
Et prends sur moi les frais de cet événement. 
Si sur cet exposé un lâche peuple glose. 
J'en appelle au Sénat, et lui seul en impose. 

Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du 
local de la Desglands ; ta présence y serait outragée ; 
un prêtre, un général y ont ; un magistrat a cou- 
ronné l'œuvre. Comment réparer cet outrage, con- 
sommé pour ton culte? Mais qu'entends-je? La pail- 
lasse s'agite, le ciel du lit s'écroule : 

Et le bidet casse en plus de mille éclats, 
Faire taire le robin et le dieu des combats. 
Le prélat s'agenouille et marmotte une excuse, 
Soutient qu'il n'a pas tort, que du lieu c'est la ruse, 
Que l'on peut enfin, fier du droit de l'autel. 
Bénir une putain, fût-ce même au bordel. 

Mais qui apparaît à mes regards? C'est la lubricité ; 
elle fixe un œil de courroux sur le triumvirat. Calotte 
clAieslable, sYcrie-t-elle dans l'excès de sa rage, atome 
décoré d'un hausse-col, et toi, vil organe des lois, 
relégué dans la poussière des bancs de la grande 
salle, il est temps que ma vengeance éclate : 



LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR 287 



Tous trois, rebut affreux des sinistres destins, 

Vous êtes dédaignés par de viles putains. 

Je saurai me venger de cet affront infâme, 

Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme ; 

Il est temps que l'amour vous donne une leçon, 

A la lubricité, reconnaissez mon c... 

A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se 
turent et la lubricité continua : 

Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là, 
Je vais me préparer à toute ma vengeance 
Sans que le moindre mot serve à votre défense. 
D'une tête de chien maintenant bien parcs, 
De tous vos partisans vous serez exécrés, 
Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs, 
Lâches profanateurs, vous serez revêtus. 

merveille! de trois têtes je n'en vis plus qu'une, 
et les plus laids museaux remplacèrent les visages de 
Machault, de Montesquieu et de Janson. Je m'écriai 
alors : 

Ecce homines. 

Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu 
de prosliiution; mais leur nouvelle caricature, gravée 
et répandue dans le public, dira à l'amateur : Tels 
sont nos traits fidèles. 



TflBbE DES JVIATTÈRES 



Introduction 

Essai bibliographique 2 

ErOTIKA BlBLION ^ J 

Annotations dites du Chevalier de Pierrugues i/' 

LE LIBERTIN DE QUALITE 

Madame Honesta, la Présidente et l'Américaine 2i3 

La Duchesse 22(j 

Musique 2 "^' 

Mariage 2ob 

HIC ET HEC 

Les Chevaux neufs 2^5 

La vieille Sara 2: " 

Aurore 2 - } 7 

Le Chien après les Moines 261 

LE RIDEAU LEVÉ OU L'ÉDUCATION DE LAURE 

L'Enfance de Laure 2,M 

Éducation philosophique 2 7 J 

LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR 

Tableau de Paris 2 79 

La Patronne 2 8i 

Les trois métamorphoses 283 



Bibliothèque des Curieux 

4, rue de Furstenberg — PARIS 

-Extrait du Catalogue 
Les [Maîtres de l'Amour 



Collection unique des œuvres les plus remarquables 
des littératures anciennes et modernes traitant des 
choses de l'amour. 

L'Œuvre du Divin Arétin (2 vol.) chaq. vol. ... 12 fr. 

L'Œuvre du Marquis de Sade 12 » 

L'Œuvre du Comte de Mirabeau 12 » 

L'Œuvre du Chevalier A. de Nerciat (3 vol), chaque 

volume 12 » 

L'Œuvre de Giorgio Baffo 12 » 

L'Œuvre libertine de Nicolas Chorier 12 » 

L'Œuvre libertine des poètes du XIX e siècle ... 12 » 

Le Théâtre d'amour au XVIII e siècle 12 » 

Le Livre d'amour de l'Orient (I). Ànanga-Ranga . 12 » 
Le Livre d'amour de l'Orient (II). — Le Jardin 

parfumé 12 » 

Le Livre d'amour de l'Orient (III). — Les Kama- 

Sutra 12 » 

Le Livre d'Amour de l'Orient (IV). — Le Bréviaire 
de la Courtisane. — Les Leçons de l'Entre- 
metteuse 12 » 

L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie (xvm e 

siècle) 12 » 

L'Œuvre de John Cleland (Mémoires de Fanny 

mil) 12 « 

L'Œuvre de Restif de la Bretonne 12 » 

L'Œuvre des Conteurs libertins de l'Italie 

(xv e siècle) 12 » 

L'Œuvre libertine de l'Abbé de Voisenon 12 » 

L'Œuvre libertine de Crébillon le fils 12 » 

Le Livre d'amour des Anciens 12 » 

L'Œuvre libertine des Conteurs russes ..... 12 » 
L'Œuvre libertine de Corneille Blessebois (Le 

Rut) 12 » 

L'Œuvre de Choudart-Desforges (Le Poète liber- 
tin) 12 » 



L'Œuvre de Fr. Delicado (La Lozana Andalusa) . 12 fr. 

L'Œuvre du Seigneur de Brantôme 12 » 

L'Œuvre de Pigault-Lebrun 12 » 

L'Œuvre de Pétrone 12 » 

L'Œuvre de Casanova de Seingalt 12 » 

L'Œuvre priapique des Anciens et des Modernes. \i » 

L'Œuvre de Boccace Florentin (I) 12 » 

L'Œuvre poétique de Charles Beaudelairc. ... 12 » 

L'Œuvre des Conteurs espagnols 12 » 

L'Œuvre badine d'Alexis Piron 12 » 

L'Œuvre badine de l'Abbé de Grécourt 11 » 

L'Œuvre amoureuse de Lucien 12 » 

L'Œuvre galante des Conteurs français 12 » 

L'Œuvre de Choderlos de Laclos (Les Liaisons 

dangereuses) (épuisé) 

L'Œuvre des Conteurs allemands (Mémoires d'une 

Chanteuse) 12 » 

L'Œuvre des Conteiïrsanglais (La Vénus indienne). 12 » 

Le CoFFret du Bibliophile 

Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d'Arches 
(exemplaires numérotés). 



Les Anandrynes (Confession de M lte Sapho) ... 9 fr. 

Le Petit Neveu de Grécourt 9 » 

Anecdotes pour l'histoire secrète des Ebugors. . 9 » 
Julie philosophe (Histoire d'une citoyenne active 

et libertine), 2 vol 18 » 

Correspondance de M me Gourdan, dite « la Com- 
tesse » 9 » 

Portefeuille d'un Talon Rouge. — La Journée 

amoureuse 9 » 

Les Cannevas de la Paris (Histoire de l'hôtel du 

Roule) 9 » 

Souvenirs d'une cocodette (1870) 9 » 

Le Zoppino. Texte italien et traduction française. 9 » 

La Belle Alsacienne (1801) 9 » 

Lettres amoureuses d'un Frère à son élève (1878). 9 » 
Poèmes luxurieux du divin Arétin (Tariffa délie 

Puttane di Venegïa) 9 » 

Correspondance d'Eulalie ou Tableau du Liberti- 
nage 'de Paris (1785), 2 vol i3 » 

Le Parnasse satgrique du XVIII* siècle 9 » 



La Galerie des femmes, par J.-É. de Jouy. ... 9 » 
Zoloé et ses deux Acolytes, par le Marquis de 

Sade 9 » 

De Sodomia, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte 

latin et traduction française 9 » 

Le Canapé couleur de feu, par Fougeret de 

Montbron 9 » 

Le Souper des Petits Maîtres 9 » 

Cadenas et Ceintures de chasteté 9 » 

Les Dévotions de M me de Bethzamooth 9 » 

La Raffaella 9 » 

Contes de Jos. Vasselier 9 » 

Histoire de M lle Brion 9 » 

La Philosophie des Courtisanes 9 » 

Les Sonnettes 9 » 

Nouvelles de Firenzuola 9 » 

Lucina sine concubitu 9 » 

Point de lendemain 9 » 

Mémoires d'une Femme de chambre 9 » 

Ma Vie de garçon 9 » 

Anthologie erotique d'Amarou 9 » 

La Beauté du Sein des Femmes 9 » 

Tendres Epigrammes de Cijdno la Lesbienne . . 9 » 

Divan d'amour du Chéri f Soliman 9 » 



Chroniques Libertines 



Recueil des « indiscrétions » les plus suggestives des 
chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des 
chansonniers, à travers les siècles. 



Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal, par 

H. Fleischmann 7 5o 

La vie libertine de M Ue Clairon, dite « Frélil- 

lon » 7 5o 

Les Amours de la Reine Margot, par J. Hervez . 7 5o 
Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la 

Mothe (Affaire du Collier) 7 5o 

Marie-Antoinette libertine, par H. Fleischmann . 7 5o 
Chronique scandaleuse et Chronique arétine au 

XVIII* siècle 7 5o 



L'Histoire romanesque 



La Home des Borgia, par Guillaume Apollinaire. 9 » 
La Fin de Bahyione, par Guillaume Apollinaire. 9 » 
Les Trois Don Juan, par Guillaume Apollinaire. 9 » 



Les Secrets du Second Empire 

Napoléon III et les Femmes, par H. Fleischmann. 7 5c 
Bâtard d'Empereur, par H. Fleischmann .... 7 5c 

La France Galante 



Mignons et Courtisanes au XVI (i siècle, par Jean 
Hervez (épuisé). 

La Polygamie sacrée au XVI* siècle i5 » 

Ruffians et Ribaad.es, par Jean Hervez 8 5o 



Chroniques du XVIII e Siècle 

par Jean Hervez 



D'après les Mémoires du temps, les Rapports de po- 
lice, les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chan- 
sons. 



I. La Régence galante (épuisé). 
II. Les Maîtresses de Louis XV i5 fr. 

III. La Galanterie parisienne sous Louis XV 

(épuisé). 

IV. Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons 

galantes de Paris (épuisé). 
V. Les Galanteries à la Cour d>> Louis XVI. . . i5 » 
VI. Maisons d'amour et Filles de joie i5 » 



Le Catalogue illustré est envoyé franco snv decande 




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