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Full text of "L'oeuvre du Marquis de Sade : pages choisies comprenant des morceaux inédits et des lettres publiées pour la première fois ..."

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LES MAITRES DE L'AMOUR 



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L'Œuvre 



Marquis de Sade 



Zoloé. — Justine. — Juliette 

La Philosophie dans le boudoir. — Les Crimes 

de l'Amour. — Aline et Valcour 



Pages choisies 

Comprenant des morceaux inédits 

et des lettres publiées pour la première fois, tirées des Archives 

de la Comédie-Française 



INTRODUCTION^ ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES 

PAR 

GUILLAUME APOLLINAIRE 



Ouvrage orné de huit illustrations hors texte 



PARIS 
COLLECTION DES CLASSIQUES GALANTS 



MCMIX 




Presented ta the 

LIBRARY oj the 

UNIVERSITY OF TORONTO 

by 

A. F. B. Clark 



L'ŒUVRE DU MARQUIS DE SADE 



// a été tiré de cet ouvrai^c 

10 exemplaires sur Japon Impérial 

^- (1 à 10) 

25exemplaircssur papier d'Arches 
(11 à 35) " 



Droits de reproduction réserves 
pour tous pays, y compris la 
Suède, la Norvège et le Danemark 



PL. I 




Qui j-iTi^ Jariïqus'le. Ciel' lunts 

^frappa de, ,ye,f coups, 
ifi la phw ^rtfnd- maOurnr n'est 
f/Hi<- u him-ptfu/' ftûaa? 




FRONTISPICE DE « JUSTINE » 



LES MAITRES DE LAMOUR 



L'ŒUVRE 

DU 

MARQUIS DE SADE 



Zoloé. — Justine. — Juliette. 

La Philosophie dans le boudoir. — Les Crimes 

de l'Amour. — Aline et Valcour. 



PAGES CHOISIES 

Comprenant des morceaux inédits 

et des lettres publiées pour la première fois, tirées des Archives 

de la Comédie-Française 



INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES 

PAR 

GUILLAUME APOLLINAIRE 



Ouvrage orné de huit illustrations hors texte 



PARIS 
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 

4, RUE DE FURSTENBERG, 4 
MCMIX 



INTRODUCTION 



Biographie du marquis de Sade. — Le marquis de Sade a-t-il élé 
cause de la prise de la Bastille? — Idées politiques du marquis de 
Sade. — Il est opposé à la peine de mort. — Portrait physique du 
marquis de Sade. — Son portrait moral. — Lettre de Mirabeau à 
l'agent Boucher et à M. Le Noir. — La prétendue folie du marquis 
de Sade. — Son testament. — Vers du marquis de Sade. — Opi- 
nions du docteur Eugen Duehren, de M. Anatole France et vers 
d'Emile Chevé sur le marquis de Sade. — Intérêt que présentent 
ses ouvrages pour l'histoire de la civilisation. — Idées sociales du 
marquis de Sade. — Fragment inédit d'un de ses contes. — Le 
marquis de Sade précurseur. — Ses idées sur la femme. — Analyse 
de Justine. — Découverte du manuscrit original de Justine. — 
Analyse de Juliette. — Le marquis de Sade et la science médicale. 

— Analyse des 120 journées de Soclome. — Les journées de Flor- 
belle. — Le Portefeuille d'un homme de lellres. — Notes inédites 
concernant les idées pénales et les idées dramatiques du marquis 
de Sade. — Son théâtre. — Lettre à M. Girard. — Note inédite 
concernant La Ruse d'Amour. — Lettres inédites du marquis de 
Sade à la Comédie-Française. — Oxtiern. — Le Théâtre Molière. 

— Extrait du Moniteur concernant la seconde représentation 
d'Oxtiern. — Lettre du marquis de Sade concernant la représen- 
tation d'une de ses pièces à Versailles et à Chartres. — Lettre du 
marquis de Sade concernant Jeanne Laisné ou le Sièg^e de Beau- 
vais. — Le marquis de Sade comédien. — Le marquis de Sade et 
les représentations de CharentOD. — Dramaturgie sadique. — 
Conclusion. 

N'ayant pas l'intention de donner ici une biographie détaillée 
du marquis de Sade, je renvoie les lecteurs aux ouvrages qui 
peuvent faire autorité : ceux de M. Paul Ginisty (1), du docteur 
Eugen Duehren (2), du docteur Cabanes (3), du docteur Jaco- 

(1) Paul Ginisty. La Marquise de Sade, Paris, Charpentier (1901). 

(2) D' Eugen Duehren. Der Marquis de Seule und seine Zeit, Berlin. 
Trad. par Octave Uzanne, Le Marquis de Sade et son temps, Paris 
(Michalon, 1901). Neue Forschungen Qber den Marquis de Sade und 
seine Zeit. Berlin, Max Harrwitz. 

(3) D' Cabanes. La prétendue folie du Marquis de Sade, dans Le 
Cabinet secret de l'Histoire, 4' série. 

1 



l'œuvre du marquis de SADE 



bus X (1), de M. Henri d'Alméras (2), etc. La biographie com- 
plète du marquis de Sade n'a pas encore été écrite. Le temps, 
sans doute, n'est pas éloigné où, tous les matériaux ayant été 
rassemblés, il sera possible d'éclaircir les points encore mys- 
térieux de l'existence d'un homme considérable sur lequel ont 
couru et courent encore un très grand nombre de légendes. 

Les travaux entrepris ces dernières années en France et en 
Allemagne ont dissipé bien des erreurs. Il y en a encore beau- 
coup qu'il faudra redresser. 

Donatien-Alphonse-I<>ançois, marquis et, plus tard, comte de 
Sade, naquit à Paris, le 2 juin 1740. Sa famille était une des 
plus anciennes de la Provence, et ses armoiries portaient « de 
gueules à une étoile d'or chargée d'une aigle de sable becquée 
et couronnée de gueules ». Il comptait au nombre de ses an 
cêtrcs Hugues III, qui épousa Laure de Noves, que Pétrarque 
a rendue immortelle. 

Le marquis de Sade (nous continuerons à lui donner ce titre, 
que l'histoire lui a conservé) professa toujours pour le grand 
poète une admiration que les biographes n'ont pas encore 
signalée. Le marquis de Sade était sensible à la poésie, et l'on 
trouvera dans Les Crimes de l'Amour des témoignages de 
son goût' pour le lyrisme de Pétrarque. A dix ans, le marquis 
de Sade fut mis au collège Louis-le-Grand. A quatorze ans, il 
entra dans les chevau-légers, d'où il passa, comme sous-lieute- 
nant, au régiment du roi. II devint ensuite lieutenant de cara- 
biniers et gagna sur les champs de bataille, en Allemagne, 
pendant la guerre de Sept Ans, le grade de capitaine. D'après 
Dulaure (Liste des ci-devant nobles, Paris, 1790), le marquis 
de Sade aurait été à cette époque jusqu'à Constantinople. Ré- 
formé, il revint à Paris et se maria le 17 mai 1763. L'année 
suivante, il eut son premier enfant, un fils, Louis-Marie de 
Sade, qui, en 1783, était lieutenant au régiment de Soubise ; il 
émigra en 1791, se fit graveur à son retour en France, publia, 
en 1805, une Histoire de la Nation française, qui a des mérites 
et dans laquelle il manifeste une connaissance assez profonde 



(1) Le marquis de Sade et son œuvre devant la science médicale 
et la littérature moderne, par le docteur Jacobus X. Paris, Charles 
Carripgton, 1901. 

(2) Henri d'.Mméras. Le Marquis de Sade, l'homme et l'écrivain. 
Paris, Albin Michel (s. d.). 



IMUODUCTION 



et assez nouvelle de l'époque celtique, puis, ayant repris du 
service, il fut à Kriedland et mourut assassiné en Espagne, le 
y juin 1S09, par des guérilleros. 

Le marquis de Sade avait épousé, contre son gré. M'" de 
Montreuil. Il eût préféré se marier avec la sœur cadette de 
celle-ci. Celle qu'il aimait ayant été mise dans un couvent, il 
éprouva un grand dépit, un grand chagrin, et se livra à la 
débauche. Le marquis de Sade a donné beaucoup de détails 
autobiographiques sur son enfance et sa jeunesse dans Aline 
el Valcour, où il s'est peint sous le nom de Valcour. On trou- 
verait peut-être dans Julielle des détails sur son séjour en 
Allemagne. Quatre mois après son mariage, il était empri- 
sonné à Vincennes. En 1768 éclata le scandale de la veuve Rose 
Keller. Le marquis de Sade, semble-t-il, était moins coupable 
qu'on ne le prétendit. Cette affaire n'est pas encore éclaircie. 
A ce propos, Charles Desmaze (Le Châlelel de Paris, Didier 
et C, 1863, p. 327) indique : 

« Dans les papiers des commissaires du Châtelet se trouve le 
procès-verbal, dressé par l'un d'eux, de l'information faite 
contre le marquis de Sade, prévenu d'avoir, à Arcueil, déchi- 
queté à coups de canif une femme qu'il avait fait mettre nue et 
attacher à un arbre et d'avoir versé sur les plaies saignantes 
de la cire à cacheter brûlante. » 

Et le docteur Cabanes, qui a signalé ce passage du livre de 
Charles Desmaze dans la Chronique médicale (15 décembre 
1902), ajoute : 

« C'est un dossier qu'il serait utile de retrouver et de publier 
pour éclaircir le procès toujours pendant du divin marquis. » 

Quoi qu'il en soit, dès 1764, dans un de ses rapports, l'ins- 
pecteur de police Marais disait : « J'ai très fort recommandé à 
la Brissaut, sans m'expliquer davantage, de ne pas lui fournir 
de filles pour aller avec lui en petites maisons. » 

Marais écrivait encore, dans son rapport du 16 octobre 1767: 
« On ne tardera pas à entendre encore parler des horreurs de 
M. le comte de Sade. Il fait l'impossible pour déterminer la 
demoiselle Rivière, de l'Opéra, à vivre avec lui et lui a offert 
vingt-cinq louis par mois, à condition que les jours oij elle ne 
serait pas au spectacle, elle irait les passer avec lui à sa petite 
maison d'Arcueil. Cette demoiselle-là refuse. » 

Sa petite maison d'Arcueil, VAuniônerie, aurait abrité» 
d'après la rumeur publique, des orgies dont la mise en scène, 



l'œUVHE du marquis UE SADE 



sans doute, devait être eiïrayante, sans qu'il s'y commit, je 
crois de vérih.bUs cruautés. L'aiFaire Rose Keller entraîna le 
second emprisoniumcnl du marquis de Sade. 11 fut enfermé au 
château de Saumur, puis à la prison de Pierre-Enc.se, à Lyon. 
Au bout de six semaines, il fut remis en liberté. En juin 1772 
a lieu l'affaire de Marseille ; elle avait moins de gravité encore 
que l'affaire de la veuve Keller. Cependant le Parlement d'Aix 
condamna le marquis, par contumace, à la peine de mort. Ce 
jugement fut cassé en i:7S. A la veille de sa seconde condam- 
nation, le marquis s'enfuit en Italie en enlevant la sœur de sa 

femme. 

Après avoir parcouru quelques grandes villes, il voulut se 
rapprocher de la France et vint à Chambéry, où il fut arrêté 
par la police sarde et incarcéré au château de Miolans, le 8 dé- 
cembre 1772. (Irâce à sa jeune femme, il parvint à s'échapper 
dans la nuit du 1" au 2 mai 177:'>. Après un court séjour en 
Italie, il rentra en France et reprit, au château de la Cosle, sa 
vie de débauches. Il venait assez souvent à Paris, où il fut 
arrêté le l'i janvier 1777 et conduit au donjon de Vincennes et, 
de là, transféré à Aix, où un arrêt du 30 juin 1778 cassa la 
sentence de 1772. Un nouvel arrêt le condamna, pour les faits 
de dclxwche outrée, à ne pas aller à Marseille pendant trois 
années et à 50 livres d'amende au profit de l'œuvre des prison- 
niers. On ne lui rendit pas la liberté. 

Pendant qu'on le menait d'Aix à Vincennes, il s'échappa 
encore grâce à sa femme et fut arrêté quelques mois après au 
ciiàleau de la Coste. En avril 1779, il fut enfermé de nouveau à 
Vincennes, où il eut un amour platonique avec M'" de Rousset, 
une amie de sa femme, et d'où il ne devait plus sortir que pour 
entrer à la Bastille, le 29 février 1784. Il y écrivit la plupart de 
ses ouvrages. En 1789, ayant connu la Révolution qui se pré- 
parait, le marquis de Sade commença à s'agiter ; il eut des 
démêlés avec M. de Launay, gouverneur de la Bastille. Le 
2 juillet, il eut l'idée de se servir, en guise de porte-voix, d'un 
long tuyau de fer-blanc, terminé à une de ses extrémités par 
un entonnoir, et qu'on lui avait donné pour vider ses eaux 
dans le fossé par sa fenêtre qui donnait sur la rue Saint-An-, 
toine ; il cria à diverses reprises qu' « on égorgeait les prison- 
niers de la Bastille et qu'il fallait venir les délivrer (1) ». A 

(1) Voir : licperloire ou Journalier du château de la Bastille à 



I.NTIIOOLCTION 



cette époque, il n'y avait que fort peu de prisonniers h la Ras- 
tille, et il est assez diflicilede démêler les raisons qui, excitant 
la fureur du peuple, le poussèrent justement contre une prison 
presque déserte. Il n'est pas impossible que ce soient les appels 
du marquis de Sade, les papiers qu'il jetait par sa fenêtre, et 
dans lesquels il donnait des détails sur les tortures auxquelles 
on aurait soumis les prisonniers dans le château, qui, exerçant 
quelque influence sur les esprits déjà excités, aient déterminé 
l'effervescence populaire et provoqué finalement la prise de la 
vieille forteresse. 

Le marquis de Sade n'était plus à la Bastille. M. de Launay, 
ayant conçu des craintes assez sérieuses (et cela n'irait pas 
contre l'hypothèse le marquis de Sade cause du 14 juillet), 
avait demandé qu'on le débarrassât de son prisonnier, et, sur 
un ordre royal daté du 3 juillet, le marquis de Sade avait été 
transféré, le 4 juillet, à une heure du matin, à l'hospice des 
fous de Charenton. Un décret de l'Assemblée constituante sur 
les lettres de cachet rendit au marquis sa liberté. Il sortit de 
la maison de Charenton le 23 mars 1790. 

Sa femme, qui s'était retirée au couvent de Saint-Aure, ne 
voulut plus le revoir et obtint, le 9 juin de la même année, 
une sentence du Chàtelet prononçant entre elle et lui la sépa- 
ration de corps el d'habilalion. Cette malheureuse femme 
s'adonna à la piété et mourut, dans son château d'Echauffour, 
le 7 juillet 1810. 

En liberté, le marquis de Sade mena une vie régulière, 
vivant de sa plume. Il publia ses ouvrages, fit jouer des pièces 
à Paris, à Versailles et peut-être à Chartres. Il éprouva de 
sérieuses difficultés pécuniaires, sollicitant en vain une place, 
quelle qu'elle fùl : « Propre aux négociations, dans lesquelles 
son père a passé vingt ans, connaissant une partie de l'Europe, 
pouvant être utile à la composition ou à la rédaction de quelque 
ouvrage que ce puisse être, à la tenue, à la régie d'une biblio- 
thèque, d'un cabinet ou d'un muséum, Sade, en un mot, qui 
n'est pas sans talent, implore votre justice et votre bienfai- 
sance ; il vous supplie de le placer. » (Lettre au conventionnel 
Bernard (de Saint-Affrique), 8 ventôse an III (27 février 1795.) 

commencer le mercredi 15 mai il 82, publié en partie par Alfred 
Bégis {Nouvelle Revue, nov. et déc. 1882). — La Haslille dévoilée, 
par Manuel. — Le Marquis de Sade, par Henri d'Alméras. 



l'œLVHE du marquis de SADE 



II allait assidùmenl aux séances de la Société populaire de sa 
section, la section des Piques. Il en fut souvent le porte-parole. 
Le marquis de Sade était un vrai républicain, admirateur de 
Marat, mais ennemi de la peine de mort et ayant en politique 
des idées qui lui appartenaient. Il a exposé ses théories dans 
plusieurs de ses ouvrages. Dans son Idée sur le mode de la 
sanclion des lois, il indique comment il entend que la loi, 
proposée par les députés, soit votée par le peuple, parce qu'il 
faut admettre « à la sanction des lois cette partie du peuple la 
plus maltraitée du sort, et puisque c'est elle que la loi frappe 
le plus souvent, c'est donc à elle à choisir la loi dont elle con- 
sent à être frappée ». Sa conduite sous la Terreur fut humaine 
et bienfaisante ; suspect, sans doute à cause de ses déclamations 
contre la peine de mort, il fut arrêté le 6 décembre 1793, mais 
remis en liberté, grâce au député Rovère, en octobre 1794. 

Pendant le Directoire, le marquis cessa de s'occuper de poli- 
tique. Il recevait beaucoup de monde chez lui, rue du Pot-de- 
Fer-S;\int-Sulpice, où il s'était transporté. Une femme pâle, 
mélancolique et distinguée remplissait l'office de maîtresse de 
maison. Le marquis l'appelait parfois sa Justine, et on la disait 
fille d'un émigré. M. d'Alméras pense que cette femme était la 
Conslance à laquelle Jusline avait été dédiée. Quoi qu'il en 
soit, les renseignements sur cette amie font complètement 
défaut. 

.\u mois de juillet 1800, le marquis fit paraître Zoloé el ses 
deux acolytes, roman à clef qui provoqua un énorme scan- 
dale. On y reconnaissait le Premier Consul (d'Orsec, ana- 
gramme de Corse), Joséphine (Zoloé), M°" Tallien (Laureda), 
M"' Visconti (Vulsan^e), Barras (Sabar), Tallien (Fessinoi), 
etc.. Le marquis avait été obligé de l'éditer lui-même. Son 
arrestation fut décidée le 5 mars 1801 ; il fut arrêté chez son 
éditeur, lîertrandet, à qui il devait remettre un manuscrit 
remanié de Juliette qui servit de prétexte à cette arrestation. 
Il fut enfermé à Sainte-Pélagie, de là transféré à l'hôpital de 
Bicêtre, comme fou, et enfin enfermé à l'hospice de Charenton 
le 27 avril 1803. Il y mourut, à l'âge de soixante-quinze ans, le 
2 décembre 1814, ayant passé vingt-sept années, dont quatorze 
de son âge mûr, dans onze prisons différentes. 



INTHODfCTION 



Il n'a pas encore été donné de portrait aulhcnlique du mar- 
quis de Sade. On a publié un médaillon fantaisiste, provenant 
de la collection de M. de La Porte, en tête du Marquis de 
Sade, par Jules Janin. — La Vérilc sur les deux proeès cri- 
minels du Marquis de Sade, par le bibliophile Jacob, le loul 
précédé de la liibliographie des Œuvres du Marquis de Sade, 
Paris, chez les marchands de nouveautés, 1833 (fausse date, 
la brochure a été publiée plus tard), in-12 carré de viii et 
62 pages. 

« Un autre portrait, dit M. Octave Uzanne (introduction à 
Vidée des Romans), dans un entourage de démons, nous pré- 
sente Sade avec un visage jeune; cette gravure ridicule accuse 
la provenance de la collection de M. H. de Paris. Ce portrait 
est aussi faux que les autres (1). » 

Il existe un autre portrait, faux naturellement. Il a été fait 
sous la Restauration au moyen du médaillon de M. de La 
Porte, à quoi l'on a ajouté des faunes, un bonnet de folie, un 
martinet et, au bas, le marquis dans sa prison. 

On a dit que, dans son enfance, son visage était si charmant 
que les dames s'arrêtaient pour le regarder. Il avait une figure 
ronde, des yeux bleus, des cheveux blonds et frisés. Ses mou- 
vements étaient parfaitement gracieux, et sa voix harmonieuse 
avait des accents qui touchaient le cœur des femmes. 

Des auteurs ont avancé qu'il avait un extérieur efféminé et 
que depuis son enfance il avait été inverti passif. Je ne pense 
pas que l'on ait des preuves de cette assertion. 

Charles Nodier, dans ses Souvenirs, Episodes el Portraits 
de la Révolution el de l'Empire, 2 tomes, Paris, Alphonse 
Levavasseur, éditeur, Palais-Royal, 1831 (T. II, Les prisons 
sous le Consulat, V partie. Le dépôt de la préfecture et le 
Temple), raconte qu'il le vit en 1803. (En réalité, cela se passa 
en 1802, ainsi que l'a fait remarquer M. d'Alméras.) Il coucha 
dans la même salle que lui, où ils étaient quatre prisonniers. 

« Un de ces messieurs se leva de très bonne heure, parce 
qu'il allait être transféré et qu'il en était prévenu. Je ne remar- 

(1) Il a paru comme frontispice à une édition de la Correspondance 
de M"* (l'oardan. 



8 l'œuvre du marquis de SADE 



quai d'abord en lui qu'une obésité énorme qui gênait assez ses 
mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et 
d'élégance dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de 
ses manières. Ses yeux fatigués conservaient cependant je ne 
sais quoi de brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à 
autre comme une étincelle expirante sur un charbon éteint. 
Ce n'était pas un conspirateur, et personne ne pouvait l'accuser 
d'avoir pris part aux affaires politiques. Comme ses attaques 
ne s'étaient jamais adressées qu'à deux puissances sociales 
d'une assez grande importance, mais dont la stabilité entrait 
pour fort peu de chose dans les instructions secrètes de la 
police, c'est-à-dire la religion et la morale, l'autorité venait de 
lui faire une grande part d'indulgence. Il était envoyé au bord 
des belles eaux de Charenton, relégué sous de riches ombrages, 
et il s'évada quand il voulut. Nous apprîmes quelques mois 
plus tard, en prison, que M. de Sade s'était sauvé. 

« Je n'ai point d'idée nette de ce qu'il a écrit, j'ai aperçu ces 
livres-là ; je les ai retournés plutôt que feuilletés, pour voir de 
droite à gauche si le crime filtrait partout. J'ai conservé de ces 
monstrueuses turpitudes une impression vague d'étonnement 
et d'horreur ; mais il y a une grande question de droit poli- 
tique à placer à côté de ce grand intérêt de la société, si cruel- 
lement outragée dans un ouvrage dont le titre même est devenu 
obscène. Ce de Sade est le prototype des victimes exlra-judi- 
ciaires de la haute justice du Consulat et de l'Empire. On ne 
sut comment soumettre aux tribunaux, à leurs formes publi- 
ques et à leurs débats spectaculeux un délit qui offensait telle- 
ment la pudeur morale de la société tout entière qu'on pouvait 
à peine le caractériser sans danger, et il est vrai de dire que 
les matériaux de cette hideuse procédure étaient plus repous- 
sants à explorer que le haillon sanglant et le lambeau de chair 
meurtrie qui décèlent un assassinat. Ce fut un corps non judi- 
ciaire, le Conseil d'Etat, je crois, qui prononça contre l'accusé 
la détention perpétuelle, et l'arbitraire ne manqua pas l'occa- 
sion de se fonder, comme on dirait aujourd'hui, sur ce précé- 
dent arbitraire... 

« ...J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes 
yeux. Je me souviens seulement qu'il était poli jusqu'à l'obsé- 
quiosité, affable jusqu'à l'onction, et qu'il parlait respectueu- 
sement de tout ce que l'on respecte. » 

Ange Pitou aurait aussi vu le marquis vers la même époque. 



INTUOIHCTION 



Le portrait qu'il en trace paraît assez véridique. En effet, on 
sent percer chez Pitou, i)our le marquis de Sade, une certaine 
sympathie que le chanteur royaliste n'eût pas éprouvée à l'égard 
d'un homme qu'il n'aurait pas connu, que tout le monde déni- 
grait et que, pour faire comme tout le monde, Pitou lui-même 
se croit obligé de présenter comme un monstre en qui il 
découvre, toutefois, des Iroccs de bienfaisance. 
Voici le récit d'Ange Pitou (1) : 

« Dans les dix-huit mois que j'ai passés à Sainte-Pélagie, en 
1802 et 1S03, attendant mes lettres de grâce, j'étais dans le 
même corridor que le fameux marquis de Sade, auteur du plus 
exécrable ouvrage que la perversité humaine ait jamais inventé. 
Ce misérable était si entaché de la lèpre des crimes les plus 
inconcevables que l'autorité l'avait ravalé au-dessous du sup- 
plice et même au-dessous de la brute en le rangeant au nombre 
des maniaques : la justice, ne voulant ni salir ses archives du 
nom de cet être, ni que le bourreau, en le frappant, lui fît 
obtenir la célébrité dont il était si avide, l'avait relégué dans 
un coin de prison, en donnant à tout détenu la permission de 
la débarrasser de ce fardeau. 

« L'ambition de la célébrité littéraire fut le principe de la 
dépravation de cet homme, qui n'était pas né méchant. Ne 
pouvant élever son vol au niveau de celui des écrivains moraux 
de premier ordre, il avait résolu d'entr'ouvrir le gouffre de 
l'iniquité et de s'y précipiter pour reparaître enveloppé des 
ailes du génie du mal et de s'immortaliser en étouffant toute 
vertu et divinisant publiquement tous les vices. Cependant, on 
apercevait encore de lui des traces de quelque vertu, telle que 
la bienfaisance. Cet homme frémissait à l'idée de la mort et 
tombait en syncope en voyant ses cheveux blancs. Parfois il 
pleurait en s'écriant dans un commencement de repentir qui 
n'avait pas de suite : « Mais pourquoi suis-j'e aussi a/freux, 
et pourquoi le crime esl-il si charmant ? Il m'immortalise, il 
faut le faire régner dans le monde. » 

« Cet homme avait de la fortune et ne manquait de rien ; il 
entrait quelquefois dans ma chambre, et il me trouvait riant, 
chantant et toujours de bonne humeur, mangeant sans dégoût 

(1) Ana/f/se de mes malheurs el de mes persécutions depuis vingl- 
six arts, par L.-A. Pitou, auteur du Vuiiajie à Cayenne et de Vlrne 
des Sluarls el des Bourbons, à Paris, 181G (p. 98). 



10 l'œuvre du marquis de SADE 



et sans chagrin mon morceau de pain noir ou ma soupe de 
prison. Son visage s'enflammait de colère. « Vous êtes donc 
heureux ? disait-il. — Oui, monsieur. — Heureux ! — Oui, 
monsieur. » Puis mettant la main sur mon cœur et gambadant, 
je lui disais : « Je n'ai rien là qui me pèse, je suis un milord, 
monsieur le marquis ; voyez, j'ai de la dentelle à ma cravate, 
à mon mouchoir; voilà des manchettes de point qui ne m'ont 
point coûté fort cher et, au lieu de broderie, je vais amener la 
mode de festanger ou de franger les habits. — Vous êtes fou, 
monsieur Pitou. — Oui, monsieur le marquis ; mais, dans la 
misère, j'ai la paix du cœur. » Il s'approchait de ma table, et la 
conversation continuait : « Que lisez-vous là ? — C'est la 
Bible. — Ce Tobie est un bon homme, mais ce Job fait des 
contes. — Des contes, monsieur, qui seront des réalités pour 
vous et pour moi. — Quoi, des réalités, monsieur, vous croyez 
à ces chimères et vous pouvez rire ? — Nous sommes fous l'un 
et l'autre, monsieur le marquis, vous d'avoir peur de vos chi- 
mères, moi de rire en croyant à mes réalités. » 

« Cet homme vient de mourir à Charenton... Moi je suis 
libre... » 

Il est aussi fait mention du marquis de Sade dans un ou- 
vrage (1) de P.-F.-T.-J. Giraud. Cette note confirme ce que l'on 
savait déjà de la ténacité, de la volonté, de l'indomptable 
énergie du marquis : 

« De Sade, l'abominable auteur du plus horrible des romans, 
a passé plusieurs années à Bicêtre, à Charenton et à Sainte- 
Pélagie. Il soutenait sans cesse qu'il n'avait point composé 
l'infernale J***, mais M. de G***, jeune auteur qu'il attaquait 
souvent, le lui prouva de cette manière : Vous avouez les 
Crimes de VAmour, ouvrage presque moral qui porte votre 
nom ; vous ajoutez à ce titre : « Par l'auteur à.^ Aline cl Val- 
cour » et, dans la préface de cette dernière production, pire 
encore que 7***, vous vous déclarez l'auteur de cet infâme 
ouvrage ; résignez-vous. — Considérée sous les rapports phy- 
siologiques, la tète de ce peintre du crime peut passer pour 
une des plus étranges monstruosités que la nature ait jamais 

(1) Jlisloire générale des prisons sous le règne de Buonaparle, 
avec des Anecdotes curieuses el inléressanles sur la Conciergerie, 
Vincennes, Bicêlre, Sainle-Pélagie, la Force, le Château de Joux, 
ftc, etc., et les personnages marquants qui y ont été détenus, par 
P.-F.-T,J. Giraud, Paris, 1814, in-8. 



INTRODUCTION 1 1 



pniduitos. On assure qu'il a fait lui-même les essais de plu- 
sieurs dérèglements qu'il a décrits avec une épouvantable 
énergie. Il était gros d'horreurs, et son odieuse fécondité lui 
imposait le besoin d'en enfanter jusque dans les prisons où 
Ton voulait étoufîcr son infernal génie. Des inspecteurs de la 
police avaient la mission de visiter fréquemment les lieux qu'il 
habitait et d'enlever tous les écrits qu'ils y trouveraient et qu'il 
cachait quelquefois de manière à rendre les recherches très 
difli iles. Le sieur V...t, chargé souvent de faire ces visites, a 
dit à plusieurs personnes que. malgré les glaces de l'âge, il 
sortait encore, à travers les feux de cette imagination vérita- 
blement volcanique, des productions plus abominables encore 
que celles qui ont été livrées au public. 

« Il est possible que les cartons du bureau des mœurs de la 
préfecture de police servent de catacombes à ces infâmes 
enfants d'une dépravation qu'on ne saurait qualifier ; mais il 
est aussi à désirer qu'ils rentrent dans le néant d'où ils n'au- 
raient jamais dû sortir. » 

Le docteur Cabanes {Chronique médicale du 15 décembre 
1902), après avoir déploré que l'on ne connaisse point d'image 
réelle du marquis de Sade, ajoute : « Nous croyons savoir 
cependant qu'il en existe une, une délicieuse miniature, qui se 
trouve en la possession d'un érudit collectionneur, lequel, 
hâtons-nous de le dire, ne s'en dessaisirait pas facilement 
même pour une reproduction. » 

Quant à Restif de la Bretonne, qui connaissait bien les 
ouvrages du marquis de Sade, imprimés et même manuscrits, 
et s'en préoccupait, il ne l'a jamais rencontré. « C'est, dit-il 
dans Monsieur Aicolas, un homme à longue barbe blanche 
qu'on porta en triomphe en le tirant de la Bastille. » On 
sait que le 14 juillet le marquis de Sade n'était plus à la 
Bastille. 

Dès sa jeunesse, il se livra aux lectures les plus variées, 
lisant toutes sortes de livres, mais préférant les ouvrages de 
philosophie, d'histoire et surtout les récits des voyageurs qui 
lui donnaient des renseignements sur les mœurs des peuples 
éloignés. Lui-même observait beaucoup. II était bon musicien, 
dansait à la perfection, montait très bien à cheval, était de 
première force à l'escrime et s'occupa même de sculpture. 11 
aimait beaucoup la peinture et passait de longues heures dans 
les galeries de tableaux. On le vit souvent dans celles du 



12 l'œuvre du marquis de SADE 



Louvre. Ses connaissances étaient étendues sur toutes les 
matières. Il savait l'italien, le provençal (il s'appelait lui-même 
le Irouhadour provençal et composa des vers provençaux) et 
rallemand. Il a donné un grand nombre de preuves de son 
courage. M aimait par-dessus tout la liberté. Tout, ses actions, 
son système philosophique témoignent de son goût passionné 
pour la liberté dont il fut privé si longtemps pendant le cours 
de ce que son valet Carteron appelait sa « chienne de vie ». Ce 
Carteron, dans des lettres à son maître, conservées à la Bîblio- 
îhèque de l'Arsenal, nous fait connaître que le marquis de 
Sade fumait la pipe « comme un corsaire » et qu'il mangeai* 
« comme quatre ». Les longues détentions du marquis aigrirent 
son caractère qui, naturellement, était bien fait, mais auto- 
ritaire. On a de nombreux témoignages de ses colères à la 
Bastille, à Bicêtre, à Charenton. Dans une lettre souvent 
inexactement citée que Mirabeau écrivait, le 28 juin 1780, à 
son « bon ange » l'agent Boucher, attaché à sa personne, il 
raconte une altercation qu'il eut avec le marquis de Sade. Tous 
deux étaient prisonniers à Vincennes : 

« M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait 
l'honneur, en se nommant et sans la moindre provocation de 
ma part, comme vous croyez bien, de me dire les plus infâmes 
horreurs. J'étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de 
R*" (1), et c'était pour me donner la promenade qu'on la lui 
ôtait. Enfin, il m'a demandé mon nom afin d'avoir le plaisir 
de me couper les oreilles à sa liberlé. 

« La patience m'a échappé, et je lui ai dit : « Mon nom est 
celui d'un homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni empoi- 
sonné des femmes, qui vous l'écrira sur le dos à coups de 
canne, si vous n'êtes roué auparavant, et qui n'a de crainte 
d'être mis par vous en deuil sur la Grève (2). » Il s'est tu et n'a 
pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me 
gronderez, mais, par Dieu, il est aisé de patienter de loin 
et assez triste d'habiter la même maison qu'un tel monstre 
habite (3). » 

(1) M. de Rougemont, le commandant du donjon de Vincennes. 

(2) Mirabeau et de Sade étaient quelque peu parents par les femmes. 
(Note de M. Henri d'Alméras.) 

(3) Le texte exact de cette lettre, souvent reproduite, a été donné 
dans VAmaleiir d'Autographes de mars 1909. 

Mirabeau fut enfermé à Vincennes le 8 juin 1777 ; il ignorait que 



IMHOULCTION IS 



II nimnit la bonne chère, ses aises, et il est inutile d'insister 
sur sa coniplexion voluptueuse. lia donné assez de preuves de 
son humanité sous la Terreur pour qu'on puisse affirmer qu'il 
était moins cruel que ne le laisseraient entendre certaines de 
ses actions, grossies et dénaturées, et qu'il ne parait à la lec- 
ture de ses ouvrages. On sait qu'il n'a jamais été fou ni ma- 
niaque. Les récits de Jules Janin, l'anecdote rapportée par 
Victorien Sardou et qui représente le marquis de Sade se fai- 
sant, apporter à Bicêtre des roses qu'il trempait dans la bourbe 
puante d'un ruisseau {Chronique Médicale du 15 décembre 
1902) apparaissent comme autant de légendes, ayant peut-être 
un fond de réalité, mais transformées à plaisir par l'imagina- 
tion de ceux qui, ayant lu Jusline sans en comprendre ni le 
sens ni la portée, ne pouvaient imaginer son auteur autrement 
que comme un fou plein de manies criminelles et dégoûtantes. 
La police du Consulat et de l'Empire, en enfermant le marquis 
à Bicêtre, puis à Charenton, fut en grande partie la cause de 
ces racontars et de cette croyance à la prétendue folie d'un 
homme que ses malheurs auraient suffi à rendre fou s'il avait 
eu la moindre disposition à le devenir. Les Noies historiques 

le marquis de Sade, qui était son parent par les femmes, se trouvait au 
donjon depuis le 14 janvier de la même année, et la lettre adressée à 
M. Le Noir le l" janvier 1778 témoigne de cette ignorance : 

« ...Plusieurs scélérats connus de la France par des crimes horribles 
et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du 
souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder ; plusieurs 
scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent de 
toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes les 
ressources possibles contre le mal-être et l'ennui inséparables d'une 
vie renfermée... Faut-il citer un de mes parents ? pourquoi non ? La 
honte n'est-elle pas personnelle ? Le marquis de Sade, condamné deux 
fois au supplice, et la seconde fois à êlre rompu vif; le marquis de 
Sade, exécuté en effigie ; le marquis de Sade, dont les complices 
subalternes sont morts sous la roue, dont les forfaits étonnent les 
scélérats même les plus consommés ; le marquis le Sade est colonel, 
vit dans le monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que 
quelque nouvelle atrocité ne la lui ait ravie... Vous me blâmeriez, 
monsieur, si je m'avilissais jusqu'à mettre en parallèle M. de Railly, 
M. de Sade et moi, mais je ferai cette question simple : De quoi suis-je 
coupable ? De beaucoup de fautes sans doute; mais qui osera attaquer 
mon honneur ?... Cependant, quelle différence de la situation des 
monstres que j'ai cités à la mienne ! » 

Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence, comme en 
témoigne la lettre à l'agent Boucher, citée plus haut. 



J/j l'œuvre du marquis de SADE 



de Marc-Antoine Baudot, ancien député à l'Assemblée légis- 
lative, publiées par M"' lùlgar Quinet, mentionnent de Sade 
en ces termes : 

« Celui-ci est l'auteur de plusieurs ouvrages d'une mons- 
trueuse obscénité et d'une morale diabolique. C'était, sans 
contredit, un homme pervers en théorie. Mais enfin il n'était 
pas fou, il fallait le juger sur ses œuvres. 

« 11 y avait là des germes de dépravation, mais pas de folie ; 
un pareil travail supposait une cervelle bien ordonnée, mais la 
composition même de ses ouvrages exigeait beaucoup de re- 
cherches dans la littérature ancienne et moderne et avait pour 
but de démontrer que les grandes dépravations avaient été 
autorisées par les Grecs et les Homains. Ce genre d'investiga- 
tions n'était pas moral, sans doute, mais il fallait une raison 
et du raisonnement pour l'exécuter ; il fallait une raison droite 
pour faire ces recherches qu'il met en action sous forme de 
romans, et qui établit sur des faits une sorte de doctrine et de 
système... » 

Le dernier paragraphe de son testament, publié dans le 
Livre, de Jules .Janin, Paris, 1870, montre assez l'orgueil légi- 
time, la dignité, le bon sens du marquis de Sade, qui, au 
demeurant, en a donné bien d'autres témoignages : 

« Je défends que mon corps soit ouvert, sous quelque pré- 
texte que ce puisse être. Je demande avec la plus vive instance 
qu'il soit gardé quarante-huit heures dans la chambre où je 
décéderai, placé dans une bière de bois qui ne sera clouée 
qu'au bout des quarante-huit heures prescrites ci-dessus, à 
l'expiration desquelles ladite bière sera clouée ; pendant cet 
intervalle, il sera envoyé un exprès au sieur Lenormand, mar- 
chand de bois, boulevard de l'Egalité, n° 101, à Versailles, 
pour le prier de venir lui-même, suivi d'une charette {sic)y 
chercher mon corps pour être transporté, sous son escorte, au 
bois de ma terre de la Malmaison, commune de Mancé, près 
d'Epcrnon, où je veux qu'il soit placé, sans aucune espèce de 
cérémonie, dans le premier taillis fourré qui se trouve à droite 
dans ledit bois, en y entrant du côté de l'ancien château parla 
grande allée qui le partage. Ma fosse sera pratiquée dans ce 
taillis par le fermier de la Malmaison, sous l'inspection de 
M. Lenormand, qui ne quittera mon corps qu'après l'avoir 
placé dans ladite fosse ; il pourra se faire accompagner dans 
cette cérémonie, s'il le veut, par ceux de mes parents ou amis 



IMUODICMION l.> 

qui, sans aucune espèce d'appareil, auront bien voulu me 
donner cette dernière marque d'attachement. La fosse une fois 
recouverte, il sera semé dessus des glands, afin que, par la 
suite, le terrain de ladite fosse se trouvant regarni et le taillis 
se trouvant fourré comme il l'était auparavant, les traces de 
ma tombe disparaissent de dessus la surface de la terre, 
comme ye me /Utile que ma mémoire s'ellacera de l'esprit des 
hommes. 

« Feit à Charenton-Saint-Maurice, en état de raison et de 
santé, le 30 janvier 1806. 

« Signé, D. A. F. Sade. » 

« Celui qui a écrit celle page d'une si terrible amertume, dit 
M. Henri d'Alméras, celui qui demandait ainsi de disparaître 
tout entier, corps et âme, dans l'oubli et dans le néant, n'était 
certainement oas, à quelque point de vue qu'on le juge, un 
homme ordinaire. » 

Ce n'était pas un homme ordinaire. II eut des torts considé- 
rables surtout envers sa femme ; mais il ne l'aimait pas ; son 
mariage fut en quelque sorte forcé, et l'amour ne se commande 
pas. Il n'était point fou, à moins qu'on ne pense comme il l'a 
dit lui-même dans une comédie : 

Tous les hommes sont fous ; il faut, pour n'en point voir, 
S'enfermer dans sa cliambre et briser son miroir. 

Il a dit aussi en un distique-épigraphe qui serait à sa place 
en épiphonème à ses œuvres : 

On n'est point criminel pour faire la peinture 
Des bizarres penchants qu'inspire la nature. 

S'il se flattait de disparaître de la mémoire des hommes, 
le marquis espérait qu'avant cela il serait vengé « par la pos- 
térité ». 

Pendant un siècle, la critique l'a traité fort cavalièrement, 
s'occupant beaucoup moins des idées que contiennent ses 
ouvrages que d'inventer des anecdotes qui dénaturent sa vie et 
son caractère. Pour ce qui concerne sa vie, le D' Kugen Duehren 
a dit avec raison : « De Sade, comme individu, ne peut être 
éclairci que si on l'examine comme phénomène historique. » 



!(} l'œuvre DV marquis de SADE 



Touthant ses ouvrages, M. Anatole France a écrit dédai- 
gneusement : « Il n'est pas nécessaire de traiter un texte du 
marquis de Sade comme un texte de Pascal. » Quelques esprits 
libres ont pensé que le mépris et la terreur inspirés par les 
œuvres du marquis de Sade étaient peut-être injustifiés. Déjà 
en 1882, dans Virililés (A. Lemerre), Emile Chevé accordait 
quelque puissance et quelque grandeur aux livres du marquis 
de Sade : 

Marquis, ton livre est fort, et nul dans l'avenir 
Ne plongera jamais aussi bas dans l'infâme, 
Nul ne pourra jamais après toi réunir 
En un pareil bouquet tous les poisons de l'âme... 

...Au moins, toi tu fis grand dans ton obscénité, 
Viol et parricide, inceste et brigandage 
Ruissellent de ta plume, et notre humanité 
Sent rugir en ses flancs ta muse anthropophage... 

En Allemagne, où Nietzsche, dit-on, n'a pas dédaigné de 
s'assimiler, lui, le philosophe lyrique, les idées énergiques du 
marquis systématique, le D' Eugen Duehren, avec un beau 
courage, s'est donné la tâche d'éclaircir la vie de de Sade et de 
faire connaître ses écrits, u C'est le 2 juin 1740, dit-il, qui vit 
naître un des hommes les plus remarquables du dix-huitième 
siècle, disons même de l'humanité moderne en général. Les 
œuvres du marquis de Sade constituent un objet de l'histoire 
et de la civilisation autant que la science médicale. Cet homme 
étrange nous a dès l'abord inspiré un vif intérêt. Nous cher- 
chions à le comprendre pour pouvoir l'expliquer, et nous 
acquîmes bientôt la conviction que le médecin, de même, ne 
saurait puiser dans un pareil cas les renseignements les plus 
importants que dans l'histoire de la civilisation. » 

Et plus loin : 

« Il y a encore un autre point de vue qui fait des ouvrages 
du marquis de Sade pour l'historien qui s'occupe de la civilisa-- 
tion, pour le médecin, le jurisconsulte, l'économiste et le mora- 
liste, un véritable puits de science et de notions nouvelles. Ces 
ouvrages sont surtout instructifs par cela même qu'ils nous 
montrent tout ce qui dans la vie se trouve en étroite connexité 
avec l'instinct sexuel qui, comme l'a reconnu le marquis de 
Sade avec une perspicacité indéniable, influe sur la presque 



INTHOIJUCTION 17 



totalité des rapports humains d'une manière quelconque. Tout 
investigateur qui voudra dL-terininer l'importance socioloj^ique 
de l'amour devra lire les ouvrages principaux du marquis de 
Sade. Non pas même au niveau de la faim, mais au-dessus, 
l'amour préside au mouvement de l'univers. » 

L'amor, che nuiove'I Sole e l'altre stelle, 

s'écriait Dante à la fin de la Dirine Comédie. 

LeD' Jacobus X a dit du D' Duehren qu'il était un gallo- 
phobe, parce que celui-ci voit dans les événements actuels de 
la politique française un accord profond avec les doctrines du 
marquis de Sade. En effet, cet accord paraît bien profond et 
progressif. Qu'on ne s'étonne point de voir dans de Sade un 
partisan de la République. Celui qui, vers 1785, pouvait com- 
mencer ainsi un de ses contes : « Dans le temps où les seigneurs 
vivaient despotiquement sur leurs terres ; dans ces temps glo- 
rieux où la France comptait dans son enceinte une foule de 
souverains au lieu de trente mille esclaves bas, rampant devant 
un seul (1) », devait, abandonnant les esclaves monarchistes, 
aller sans regret vers les rois républicains et souhaiter une 
République de liberté sans égalité ni fraternité... 

Un grand nombre d'écrivains, de philosophes, d'économistes, 
de naturalistes, de sociologues, depuis Lamark jusqu'à Spencer, 
se sont rencontrés avec le marquis de Sade, et bien de ses idées 
qui épouvantèrent et déconcertèrent les esprits de son temps 
sont encore toutes neuves. « On trouvera peut-être nos idées un 
peu fortes, écrivait-il ; qu'est-ce que cela fait ? N'avons-nous pas 
acquis le droit de tout dire?» Il semble que l'heure soit venue 
pour ces idées qui ont mûri dans l'atmosphère infâme des 
enfers de bibliothèques, et cet homme qui parut ne compter 
pour rien durant tout le dix-neuvième siècle pourrait bien 
dominer le vingtième. 



Le marquis de Sade, cet esprit le plus libre qui ait encore 
existé, avait sur la femme des idées particulières et la voulait 

(1) Ce conte inédit est intitulé : La femme ven^^ée ou la Châlelaîne 
de Longueville. (Manuscrit de la Hibliolhèque nationale.) 

2 



J8 l'œuvre du marquis de SADE 



aussi libre que l'homme. Ces idées, que l'on dégagera quelque 
jour, ont donné naissance à un double roman : Justine et 
Julielle. Ce n'est pas au hasard que le marquis a choisi des 
héroïnes et non pas des héros. Justine, c'est l'ancienne femme, 
asservie, misérable et moins qu'humaine ; Juliette, au contraire, 
représente la femme nouvelle cju'il entrevoyait, un être dont on 
n'a pas encore idée, qui se dégage de l'humanité, qui aura des 
ailes et qui renouvellera l'univers. 

Le lecteur qui aborde ces romans ne remarque souvent que 
la lettre qui e dégoûtante, et l'analyse ci-dessous n'en peut 
malheureusei.ient pas livrer l'esprit. Il convient d'ajouter, 
puisqu'il est impossible de donner le portrait des personnages, 
que le marquis de Sade pensait qu'il y a « une extrême connexité 
entre le moral et le physique ». 

Justine et Juliette sont les filles d'un riche banquier pari- 
sien (1). Elles ont été élevées jusqu'à 14 et 15 ans dans un cou- 
vent célèbre de Paris. Des événements imprévus : la banqueroute 
de leur père, sa mort, bientôt suivie de celle de leur mère, 
modifient complètement la destinée de ces jeunes filles. Elles 
doivent, quitter le couvent et subvenir elles-mêmes aux besoins 
de leur vie. Juliette, vive, insouciante, volontaire, d'une beauté 
insolente, se trouve heureusede cette liberté. La cadette, Justine, 
naïve, mélancolique et douce, sent toute l'étendue de son 
malheur. Juliette, qui se sait belle, cherche aussitôt à tirer parti 
de sa beauté. Justine est vertueuse et veut le demeurer. Elles se 
réparent. Justine va retrouver des amis de sa famille qui la 
repoussent. Un curé cherche à la séduire. Elle finit par aller 
chez un gros négociant, M. Dubourg, qui aime à faire pleurer 
les enfants. Elle ne lui cache pas son étonnement et son dégoût 
lorsqu'il lui expose ses théories luxurieuses. Elle lui résiste, et 
il la met dehors. Pendantce temps, une certaine M°" Desroches, 
chez qui elle est descendue, lui vole tout ce qu'elle possède. 
Justine se trouve à la merci de cette femme qui la met en 
rapport avec une M"' Delmonse, sorte de demi-mondaine assez 
chic, qui lui vante les agréments de la prostitution. On essaye 
de prostituer Justine et on la ramène au vieux Dubourg. Elle 
résiste encore, et après quelques aventures déplorables, Justine, 

(1) Ceci est l'analyse de la troisième rédaction de Justine. Les mor- 
ceaux que l'on trouvera plus loin sont extraits de la première rédac- 
tion, qui est la moins audacieuse. 



INTRODUCTION 19 



malgré son innocence, finit par aller en prison. Klle y fait 
connaissance avec une certaine Dubois, coquine qui a commis 
tous les crimes ima{;inables. Toutes deux sont condamnées à 
mort. La Dubois incendie la prison, elles se sauvent et joignent 
une bande de brigands les plus infAmes qui se puissent ren- 
contrer. Justine parvient à se sauver avec Saint-Florent, 
marchand qu'elle a délivré des mains des brigands et qui se 
dit son oncle. Il la viole et l'abandonne évanouie. En revenant 
à ellç, Justine aperçoit ensuite un jeune homme, M. de Bressac, 
qui se livre à des divertissements contre nature avec son laquais. 
Ils lui font quelques avances et finissent par la conduire auprès 
de la vertueuse M"* de Bressac qui, s'apitoyant sur le sort de 
Justine, veut la ramènera Paris et s'occuper de sa réhabilitation. 
Malheureusement, la Delmouse est partie pour l'Amérique, et 
l'affaire ne peut être tirée au clair. Bressac, pendant ce temps, 
se livre à des orgies épouvantables, il pollue sa mère et force 
même Justine à la tuer. Justine se sauve au bourg de Saint- 
Marcel, près de Paris, et entre chez un chirurgien nommé Rodin 
qui, avec sa sœur Célestine, tient une école mixte où ne sont 
admis que des enfants d'une beauté remarquable, n'ayant ni 
moins de douze ans, ni plus de dix-sept, et au nombre de cent 
pour chaque sexe. Rodin enseigne les garçons, et Céline les 
filles. Justine se lie avec la fille de Rodin, Rosalie. Rodin ne 
commet pas seulement des incestes, il se livre avec son collègue 
Rambeau à des opérations chirurgicales, aussi audacieuses que 
criminelles, auxquelles ils soumettent la malheureuse Justine 
qui échappe à la mort presque miraculeusement et va à Sens- 
Assise au crépuscule au bord d'un étang, elle entend qu'on 
jette quelque chose dans l'eau ; voyant que c'est une toute 
petite fille, elle la sauve ; mais le meurtrier rejette l'enfant 
et emmène Justine à son château. C'est un antialcoolique et un 
végétarien qui a la manie de rendre les femmes enceintes et de 
ne voir chacune d'elles qu'une seule fois. Il se nomme M. de 
Bandole et a des idées assez curieuses sur la conception. C'est 
ainsi qu'après le congrès il laisse les femmes suspendues la 
tète en bas, pendant neuf jours, pour être bien certain de les 
avoir fécondées. Justine est tirée des mains de M. de Bandole 
par le frère de la Dubois, le brigand Cœur-de-Fer. Ensuite 
Justine entre dans une al)baye de Bénédictins où le satanisme 
est en honneur. Il s'y trouve des sérails d'enfants des deux 
sexes. Le moine Jérôme raconte toutes les ignominies de sa 



20 l'œuvre du marquis de sade 



longue vie emplie de meurtres et d'incestes. Il décrit les pays 
qu'il a visités: l'Allemagne, l'Italie, Tunis, Marseille, etc. Jus- 
tine quitte le cloître. Elle rencontre Dorothée d'Esterval, femme 
d'un aubergiste criminel qui tient une hôtellerie isolée dans 
laquelle il assassine les voyageurs qui s'y aventurent. Dorothée 
a peur. Elle supplie Justine de venir avec elle. Justine la suit 
dans l'auberge où se commettent tant de crimes. Bressac 
survient ; il est, en eiïet, parent d'Esterval. Tous se rendent 
chez le comte de Germande, qui est également un de leurs 
parents. Celui-ci a pris la détestable habitude de martyriser sa 
femme, dont la beauté est admirable. Il lui tire « deux palettes 
de sang » tous les quatre jours. Ensuite Justine a encore une 
série d'aventures difficiles à résumer et qui se passe dans la 
famille Verneuil, chez les Jésuites, au milieu de tribades et 
d'invertis de toutes sortes. Justine rencontre ensuite le faux 
monnayeur Roland et finit par être enfermée dans la prison de 
Grenoble. Elle est sauvée par un avocat du barreau de cette 
ville, M. S... A l'auberge elle rencontre la Dubois qui la conduit 
à la maison de campagne de l'archevêque de Grenoble, dans 
laquelle il y a un cabinet à glaces pouvant se transformer en 
une épouvantable chambre de torture où l'archevêque fait 
décapiter les femmes après les avoir ignoblement outragées. 

« Lorsque les femmes entrèrent avec le prélat, elles trouvèrent 
dans ce local un gros abbé de quarante-cinq ans, dont la figure 
était hideuse et toute la construction gigantesque; il lisait, sur 
un canapé, la Philosophie dans le Boudoir (1). » 

J ustine s'échappe ; il lui arrive un certain nombre d'aventures 
épouvantables. On l'incarcère de nouveau et, derechef, la voilà 
condamnée à mort. Elle s'évade, erre lamentablement et finit 
par rencontrer une jolie dame qu'accompagnent quatre mes- 
sieurs. C'est Juliette, qui accueille sa sœur avec tendresse et 
lui vante la vie criminelle : « J'ai suivi la route du vice, moi, 
mon enfant ; je n'y ai jamais rencontré que des roses. » 

Voilà cette Jusline que le marquis de Sade a toujours désa- 

(1) M. Henri d'Alméras pense que la Philosophie dans le Boudoir 
n'est pas du marquis de Sade. C'est là une erreur que cette citation 
pourra dissiper. Au reste, on ne s'y était point trompé jusqu'ici, ni 
Restif, qui connaissait bien les ouvrages de de Sade, ni personne. 
Tout dans la Philosophie dans le Boudoir décèle le génie du marquis, 
et son style s'y reconnaît facilement. Peut-être est-ce l'ouvrage capital, 
l'opus sadicun: par excellence. 



INTIIODICTION 21 

vouée avec une ténacité prodifjfieuse. Il avait ses raisons pour 
cela, sacliant bien que la {gloire ne lui en serait point ôtée 
tandis qu'un aveu de sa part aurait justifié aux yeux des con- 
temporains toutes les représailles qu'on n'aurait pas manqué, 
en ce cas, d'exercer contre lui. On a même, de ces désaveux, un 
témoignage imprimé. C'est la réponse à Villeterque qui, dans 
un feuilleton, avait vivement critiqué Les Crimes de l'Amour 
et avait reproché au marquis d'avoir écrit Justine. De Sade fit 
auss'tôt imprimer une brochure intitulée : L'auleur des Crimes 
de l'Amour ù Villelerquc, folliculaire, et jamais auteur n'a 
protesté avec autant d'énergie contre son propre ouvrage. 

Mais j'ai sous les yeux le manuscrit original, et qui n'a 
pas encore été signalé, de la première version de Justine, le 
premier jet, le premier brouillon de cet ouvrage avec toutes ses 
ratures. Le commencement est à la page 09 d'un cahier intitulé 
cahier neuvième qui renferme d'autres brouillons du marquis. 
L'œuvre se poursuit dans trois cahiers intitulés respectivement 
cahier dixième, cahier onzième, cahier douzième, et se ter- 
mine dans le cahier treizième. La Justine est comprise, par 
conséquent, dans cinq cahiers. 

Le marquis de Sade intitule d'abord son ouvrage : Les Infor- 
lunes de la Vertu. Déjà, au verso du f^ 451 du recueil manus- 
crit conservé à la Bibliothèque nationale, il avait inscrit en 
marge cette note qui est l'indication de la première idée qui 
lui était venue d'écrire Justine : « Joignons à l'article des 
romans — Les Malheurs de la Vertu, ouvrage dans un goût 
tout à fait nouveau. D'un bout à l'autre le vice triomphe et la 
vertu est traînée dans l'humiliation. Le dénouement doit rendre 
à la vertu tout le lustre qui lui est dû et la rend aussi belle (sic) 
que désirable. Il n'est aucun être qui, en finissant cette lecture, 
n'abhorre le faux triomphe du crime et ne chérisse les humi- 
liations et les malheurs qui éprouvent la vertu (1). » 

A la suite de son titre, le marquis de Sade indique : « 19' 
conte », marquant ainsi qu'il a renoncé à sa première idée 
d'écrire un roman avec ce sujet. 

Il ne veut plus en faire qu'un conte, qui sera compris sans 
doute dans les Contes et Fabliaux du xviii' siècle, par un 
troubadour provençal (manuscrit de la Bib. Nat., fi". 450 verso 
et 451). C'est de la plus grande partie de ces contes que sont 

(1) Noie inédite. 



l'oîUVHE l)V MARQUIS DE SADE 



formés Les Crimes de l'Amour (voir l'Essai bibliographique). 
Cependant Les Infortunes de la Verlu ne font point partie 
de rénumération qu'a faite le marquis de Sade de ces Conles 
et Fabliaux qu'il n'avait point encore écrits au moment où il 
les énumérait, mais seulement imaginés. A cette époque, le 
marquis de Sade avait bien l'idée d'écrire là-dessus un roman. 
Y ayant renoncé, il avait marqué d'avance la fin de son conte 
sur la couverture du Cahier douzième (en réalité le quatrième) : 
« I-'in des Malheurs de la Verlu. » 

Sur la couverture du « Cahier neuvième », il avait indiqué 
ceci : « Le cahier destiné aux Malheurs de la Verlu a 192 pages 
de 8 cahiers, le brouillon a 175 pages, donc le beau cahier a 
17 pages de plus que le brouillon, ce qui n'est pas trop pour 
les augmenlalions projetées. » (Les quatre derniers mots ont 
été raturés par l'auteur.) Il s'agit ici du cahier destiné à l'im- 
pression et dans lequel le marquis voulait recopier son conte. 
Son brouillon a, en réalité, 179 pages, plus 6 feuillets de cou- 
vertures. A la fin de son manuscrit, le marquis de Sade indi- 
quait en note : « Fini au bout de quinze jours, le 8 juillet 1784. » 
Par conséquent, il aurait commencé à l'écrire le 23 ou le 
24 juin. 

Juliette ou les Prospérités du Vice, qui est la suite de Jus- 
tine, contraste parfaitement avec cet ouvrage. 

En sortant du couvent avec sa sœur, Juliette entre chez une 
appareilleuse qui la présente à un certain Dorval, c'est « le 
plus grand voleur de Paris ». Il lui donne à entôler deux Alle- 
mands. Elle rencontre ensuite le scélérat Noirceuil qui a causé 
la banqueroute de son père à elle et s'est enrichi en dépouil- 
lant un grand nombre de familles. Il la présente au ministre 
d'Etat Saint-Fond qui, contre certaines complaisances, lui pro- 
cure les moyens de satisfaire son goût effréné pour le luxe. II 
la met à la tète du département des poisons. Les empoisonne- 
ments politiques recommencent, entremêlés de tortures variées 
que l'on fait subir aux victimes officielles. 

Une Anglaise, amie de Juliette, lady Clairwill, la fait admettre 
dans la Société des amis du crime, dont fait partie Saint- 
Fond. Le ministre ayant préparé un projet de dépopulation de 
la France, il le communique à Juliette, qui ne peut réprimer un 
mouvement de surprise et d'horreur. 

Saint-Fond s'en aperçoit. Elle comprend que sa vie est mena- 
cée. Elle se sauve à Angers chez une appareilleuse de second 



INTnODUCTION 23 



ordre, tllc y rencontre un riche gentilhomme qui l'épouse et 
qu'elle empoisonne. Elle part ensuite pour l'Italie, visite les 
grandes villes en se prostituant partout aux personnages les 
plus opulents. Klle s'associe avec un chevalier d'industrie 
nommé Sbrigani. lis se rendent à Florence, où ils s'arrêtent 
quelque temps. Juliette, comme dans toutes les villes de rési- 
dence où elle passe, est admise à la cour. Je n'insiste pas sur 
toutes les scènes criminelles qui se passent à toutes les pages 
de ce roman. L'anthropophagie y tient une certaine place. A 
Home, Juliette est reçue par le pape Pie Vil. Klle lui énumère 
chronologiquement les crimes de la papauté. Le pape veut l'in- 
terrompre : « Tais-toi, vieux singe! » lui ordonne Juliette, et 
Pie VII finit par s'écrier: «O Juliette! on m'avait bien dit que 
tu avais de l'esprit, mais je ne t'en croyais pas autant ; un tel 
degré d'élévation dans les idées est extrêmement rare chez une 
femme. » 

Juliette se rend ensuite à Xaples. En route il lui arrive de 
nouvelles aventures avec des brigands, dans la troupe desquels 
elle retrouve lady Clairwill. A Naples, le roi Ferdinand I" reçoit 
Juliette avec beaucoup d'égards. Il y a ensuite des descriptions 
d'Herculanum, de Pompéi, etc. Juliette finit, avec la complicité 
de la reine Marie-Caroline, par voler une certaine quantité de 
millions au roi de Naples. L'opération ayant réussi, Juliette 
dénonce la reine et reprend le chemin de la France. 

«Ces piètres inventions, dit Alcide Bonneau, montrent que 
le marquis de Sade se flattait de connaître les secrets d'alcôve 
des monarques italiens et n'en savait pas le premier mot ; les 
intrigues de la reine de Naples et de ses favorites étaient cepen- 
dant assez publiques. L'imagination, même la plus effrénée, est 
restée bien au-dessous de l'histoire. » En effet, l'histoire même 
s'est chargée d'absoudre les récits philosophiques du marquis 
qui, dans Julielle, ne nous promène pas seulement dans les 
cours italiennes, mais aussi dans les cours du Nord, à Stockholm, 
à .Saint-Pélcrsbourg. 

M. le docteur Duehren a publié en 1904 (v. l'Essai bibliogra- 
phique) un manuscrit du marquis de Sade contenant un de ses 
ouvrages les plus audacieux. 11 s'agit des 1 20 jours de Sodome 
ou l'Ecole du liberlinage, manuscrit qu'on avait pris au mar- 
quis à la Bastille et dont il ressentit très vivement la dispari- 
tion. C'est sans doute cette Théorie du liberlinage dont Reslif 
de la Bretonne parle dans Monsieur Nicolasy mais qu'il n'a 



24 l.'dCUVRE DU MARQUIS DE SADE 



sans doute pas vue, la confondant avec le projet de maison 
publique qu'avait élaboré de Sade, et qui, en effet, pouvait pas- 
ser pour avoir des analogies avec le Pornographe de Restif, 
selon les plaintes de celui-ci : « C'est là que le monstre auteur 
propose, à l'imitation du Pornographe, l'établissement d'un 
lieu de débauche. J'avais travaillé pour arrêter la dégradation 
de la nature ; le but de l'infâme disséqueur à vif, en parodiant 
unouvragedema jeunesse, a été d'outrer à l'excès cette odieuse, 
celle infâme dégradation... » 

Le manuscrit des 1 20 journées de Sodome fut décrit en 1877 
par Pisanus Fraxi {Index librorum prohibilorum, London, 
1877) non de visu, mais d'après une description qui lui avait 
été communiquée. 

Ce manuscrit aurait été trouvé dans la pièce occupée par le 
marquis de Sade à la Bastille par Arnoux Saint-Maximin, qui 
le donna au grand-père du marquis de Yilleneuve-Trans, dans 
la famille duquel le manuscrit demeura pendant trois généra- 
tions. Le docteur Duehren le fit vendre très cher par l'entremise 
d'un libraire parisien à un amateur allemand. Le manuscrit 
est formé de feuillets de 11 centimètres collés les uns aux 
autres et formant une bande de 12 m. 10 de long. Il est écrit 
des deux côtés, d'une écriture presque microscopique. Le der- 
nier possesseur du manuscrit l'avait enfermé dans une boîte de 
forme phallique. Il a été écrit en 37 jours à la Bastille, chaque 
soir, entre 7 heures et 10 heures, et terminé le 27 novembre 
1785. 

Pour le docteur Duehren, cet ouvrage est capital, non seule- 
ment dans l'œuvre du marquis de Sade, mais même dans l'his- 
toire de l'humanité. On y trouve une classification rigoureuse- 
ment scientifique de toutes les passions dans leurs rapports 
avec l'instinct sexuel. L'écrivant, le marquis de Sade y conden- 
sait toutes ses théories nouvelles et y créait aussi, cent ans 
avant le docteur Krafît-Ebing, la psychopathie sexuelle. 

En écrivant cet ouvrage sur 

Les bizarres penchants qu'inspire la nature 

le marquis de Sade avait conscience de sa nouveauté et de nos 
importance : « Qui pourrait fixer, dit-il, et détailler ces écarts 
ferait peut-être un des plus beaux travaux sur les mœurs et 



INTRODUCTION 25 



pcul-ètrc un des plus intéressants. » Et plus loin, insistant sur 
le côté systématique et scientifique de cette (cuvre, il ajoute : 
M Imagine-toi que toutes les jouissances honnêtes ou prescrites 
par cette bête dont tu parles sans cesse sans la connaître et que 
tu appelles Nature, que ces jouissances, dis-je, seront expressé- 
ment exclues de ce recueil. » 

A la (in du règne de Louis XIV, peu avant le commencement 
de la Régence, au moment où le peuple français avait été 
appau; ri par les différentes guerres du roi Soleil, tandis qu'un 
petit nombre de vampires avaient sucé le sang de la nation, 
s'étaient enrichis de la misère générale, quatre personnages de 
cette espèce imaginèrent la « singulière partie de débauche » 
dont l'exposé forme le contenu de l'ouvrage. 

Le duc de Blangis et son frère, l'archevêque de..., établissent 
avant tout un plan dont ils font part à l'infâme Durcet et au 
président Curval. Afin d'être mieux liés l'un à l'autre, ils épou- 
sent avant tout chacun la fille de l'autre, font caisse commune 
et destinent annuellement deux millions à leurs plaisirs. On 
engage quatre maquerelles pour le recrutement des filles et 
quatre appareilleurs pour celui des garçons, et quatre soupers 
galants sont donnés chaque mois dans quatre petites maisons 
de quatre différents quartiers de Paris. Le premier souper est 
consacré aux voluptés socratiques. Seize jeunes hommes de 20 
à 30 ans sont employés comme actifs et seize garçons de 12 à 
18 ans comme passifs dans ces «orgies masculines dans les- 
quelles s'exécutait tout ce que Sodome et Gomorrhe inventèrent 
jamais de plus luxurieux ». Le second souper est consacré 
aux « filles du bon ton ». 11 y en a douze. Le troisième souper 
réunit les filles les plus crapuleuses et les plus dégoûtantes de 
la ville ; elles sont au nombre de 100. Au quatrième souper on 
attire vingt filles vierges de 7 à 15 ans. De plus, chaque ven- 
dredi a lieu un « secret » auquel assistent quatre fillettes 
enlevées à leurs parents et les quatre femmes de nos débauchés. 
Chacun de ces repas coûte 10.000 francs, et, comme bien on 
pense, on sert à profusion les fruits les plus rares dans la sai- 
son où généralement on ne les voit point, et les vins de tous 
les pays. Ensuite nous entrons dans le récit proprement dit 
qui débute par la peinture de quatre libertins. Cette peinture 
n'est pas embellie par des couleurs menteuses, les traits qu'elle 
offre sont naturels. 

\vant tout, l'auteur trace le portrait du duc de Blangis et 



20 l'œuvre du MARQIIS DE SADE 



nous met au courant de son existence. Maître à 18 ans d'une 
fortune énorme, il l'a grossie par un grand nom])re d'escro- 
queries et de crimes. 11 a toutes les passions, tous les vices ; son 
c<eur est le plus dur qui soit. Il a commis tous les crimes, 
toutes les infamies. On doit être méchant complètement et non 
« vertueux dans le crime et criminel dans la vertu». Le vice 
est pour lui la source des « plus délicieuses voluptés ». Il est 
d'avis que la raison du plus forl est toujours la meilleure. 
Il a tué sa mère, viole sa sœur. A 23 ans il s'est lié avec «trois 
compagnons de vices ». 

Il se livre au brigandage, enlève deux jolies filles des bras 
de leur mère au bal de l'Opéra. Il tue sa femme, épouse la maî- 
tresse de son frère, mère d'Aline, une héroïne du roman. 

Kn fait de stature, c'est un Hercule. Cet homme, qui a main- 
tenant 50 ans, est le « chef-d'œuvre de la Nature ». On prendrait 
ce blasphémateur pour le dieu même de la lubricité. II est si 
fort qu'il pourrait écraser un cheval entre ses jambes. Ses excès 
de bouche sont inimaginables. II boit dix bouteilles de bour- 
gogne à chacun de ses repas... 

L'archevêque, son frère, lui ressemble, mais il est moins 
fort et plus spirituel. Sa santé est moins insolente, il est plus 
raffiné. Il a 45 ans, de beaux yeux, une vilaine bouche et un 
corps eiïéminé. 

Le doyen de ces débauchés a 60 ans, c'est le président de 
Curval ; grand, maigre et sec, il a l'air d'un squelette. Son long 
nez s'effile au-dessus d'une bouche livide. Il est couvert de 
poils comme un satyre. Il est impotent. Il a toujours aimé le 
crime : « Il se fit chercher des victimes partout pour les immo- 
ler à la perversion de ses goûts. » Ce qu'il aime le mieux, ce 
sont les empoisonnements. 

Le quatrième libertin, Durcet, a 53 ans ; il est efféminé, 
petit, gros et gras. Son visage est poupin. Il s'enorgueillit 
d'avoir une peau très blanche, des hanches de femme, une voix 
douce et agréable. Cet aspect dénote évidemment un cinède, et 
dès sa jeunesse il fut le giton du duc. 

Après les portraits des débauchés, voici ceux de leurs 
épouses. Constance, la femme du duc et fille de Durcet, est 
une grande femme mince, faite à peindre ; on dirait d'un lis ; 
ses traits sont pleins de noblesse et ont de la finesse. Elle a de 
grands yeux noirs pleins de feu, des petites dents très 
blanches, Klle a maintenant 22 ans. Son père l'a plutôt 



INTHODUCTION _'/ 

élevée comme si elle avait été sa maîtresse que comme sa fille, 
sans pouvoir cependant la dépouiller de sa bonté de cœur ni de 
sa pudeur. 

Adélaïde, femme de Durcet et fille du président de Curval, 
est une beauté d'une autre sorte que la brune Constance. Kilo 
a 20 ans ; elle est petite, blonde, sentimentale, romanes(|ue. 
Elle a des yeux bleus. Ses traits respirent la décence. Elle a de 
beaux sourcils, un noble front, un petit nez aquilin, une 
bouche un peu grande. Klle est agréable à voir et penche un 
peu la tète sur son épaule droite. Cependant, elle est plutôt 
r M esquisse que le modèle de la beauté ». Klle aime la solitude 
et pleure en secret. Le président n'a pu détruire ses sentiments 
religieux. Klle prie souvent. Cela lui attire des corrections de 
son père et de son mari. C'est une bienfaitrice des pauvres, pour 
lesquels elle se sacrifie. 

Julie, la femme du président, est l'aînée des filles du duc, 
elle est grande et élancée, un peu grasse. Elle a de beaux yeux 
bruns, un joli nez, des traits enjoués, des cheveux châtains, 
une vilaine bouche, des dent cariées qui, avec ses tendances à 
la malpropreté, lui ont attiré l'amour du président, qui a des 
goûts infects. Elle a voué à l'eau une inimitié éternelle. Gour- 
mande et ivrognesse, elle est d'une insouciance complète. 

Sa plus jeune sœur, Aline, en réalité fille de l'archevêque, 
n'a que 18 ans, un visage frais et piquant, un nez en l'air, des 
yeux bruns et animés, une bouche délicieuse, une taille 
ravissante, une jolie peau douce et légèrement brune. L'arche- 
vêque l'a laissée dans l'ignorance de tout, elle sait à peine 
lire et écrire, ne connaît pas le sentiment religieux, a des 
idées et des sentiments enfantins. Ses réponses sont imprévues 
et drôles. Elle joue sans cesse avec sa sœur, déteste l'arche- 
vêque et craint le duc « comme le feu ». Elle est paresseuse. 

Ensuite vient le plan de l'ouvrage et les plaisirs imaginés 
par les quatre roués. Il est entendu chez de Sade que les sen- 
sations qui proviennent du langage des mots sont très puis- 
santes. Les quatre roués décident de s'entourer de tout « ce qui 
pouvait satisfaire les autres sens par la lubricité» et de se faire 
raconter, « par ordre », toutes les dépravations, toutes les per- 
versions sexuelles. 

Après de longues recherches, les libertins trouvent quatre 
vieilles femmes qui ont beaucoup vu et beaucoup retenu. Elles 



28 l'œuvre du marquis de sade 



connaissent toutes les dépravations sexuelles et peuvent les 
réunir dans un récit systématique. 

La première doit exposer seulement les 150 perversions les 
plus simples, les plus communes, les moins raffinées. La 
deuxième doit en donner un même nombre de « plus rares et 
plus compliquées », dans lesquelles un ou plusieurs hommes 
agissent avec plusieurs lemmes. La troisième doit montrer 
150 dépravations criminelles ayant trait aux lois, à la nature 
et à la religion. Les excès de cette dernière catégorie amènent 
au meurtre, et ces plaisirs meurtriers sont si variés que la 
quatrième conteuse doit indiquer 150 de ces diverses tor- 
tures. 

Les quatre libertins veulent pratiquer les enseignements de 
ces récits avec leurs femmes et d'autres « objets ». 

Ces quatre « historiennes », dont la science est extraordi- 
naire, sont d'anciennes prostituées devenues appareilleuses. 

La Duclos a 48 ans. Elle est encore bien. 

La Chanville a 50 ans. C'est une tribade enragée. 

La Martaine a 52 ans ; comme elle était barrée, elle s'est fait 
pédiquer dès son jeune âge. 

La Desgranges a 56 ans. C'est « le vice personnifié », un 
squelette auquel manquent 10 dents, trois doigts et un œil. 
Elle boite et elle est rongée par un chancre. Son âme est « le 
réceptacle de tous les vices ». 11 n'y a pas de crime qu'elle n'ait 
commis. Au demeurant, ses collègues ne sont pas des anges 
non plus. 

On s'occupe de l'approvisionnement en « objets luxurieux » 
des deux sexes : huit filles, huit garçons, huit hommes et 
quatre servantes. On engage les appareilleuses et les appareil- 
leurs les plus fameux de France pour recruter le matériel, dont 
le choix est fait avec beaucoup de raffinement. On prend par- 
tout, dans les couvents, dans les familles, 130 filles de 12 à 
15 ans pour lesquelles on donne aux maquerelles 30.000 francs. 
Sur ces 130 filles on en retient 8. 

On agit de même pour les garçons et les hommes remis par 
les « agents de sodomie ». 

La revue des filles à la maison de campagne du duc dure 
treize jours. On en examine dix par jour. 

On examine de la même façon les garçons, les drauques et 
les servantes. 

Celte assemblée se rend au château du duc ; c'est le théâtre 



IM IIODICTION Z)f 

du récit et des orgies pendant neuf mois. On a disposé les 
meubles, réuni des vivres et des vins. Le château est au milieu 
de forêts, entouré de hautes montagnes presque inaccessibles. 
Le domaine est clos par une muraille élevée qu'encercle un 
grand fossé. Au dehors, le paysage est tranquille et quasi reli- 
gieux, ce qui prête plus de prix au libertinage. Toutes les 
chambres donnent sur une grande cour intérieure. Au premier 
étage se trouve une grande galerie qui aboutit à la salle 
à manger, assez près des cuisines. Cette salle à manger est 
meublée d'ottomanes, de fauteuils, de tapis. Elle est très con- 
fortable. De là, on passe dans le « salon de compagnie », bien 
meublé, près du « cabinet d'assemblée » où se tiennent les 
quatre vieilles. Cette salle est le «champ de bataille», la 
scène des « assemblées lubriques » et meublée en conséquence. 
Elle est en demi-cercle. On y remarque quatre grandes niches 
ornées de glaces. Dans un coin se trouve une ottomane. Au 
milieu de la salle est disposé un trône pour la conteuse, sur 
les marches du trône se tiennent « les sujets de débauche » 
qui, pendant les récits, doivent soulager les sens excités des 
libertins. Le trône et les marches sont couverts de satin bleu- 
noir agrémenté de galons d'or. Les niches sont tendues de satin 
bleu clair. Au fond de chaque niche s'ouvre une «mystérieuse 
garde-robe » dans laquelle le libertin se retire avec l'objet de 
ses désirs, et dans laquelle on trouve un canapé « et tous 
les autres meubles nécessaires aux impuretés de toute espèce». 
Des deux côtés du trône se dressent jusqu'au plafond de hautes 
colonnes creuses dans lesquelles on enferme les personnes à 
punir. Elles renferment des instruments de supplice dont la 
vue seule est effroyable et provoque chez le martyr cette épou- 
vante « d'où naît presque tout le charme de la volupté dans 
l'âme des persécuteurs ». Près de cette grande salle est un bou- 
doir pour les voluptés les plus secrètes. Dans une autre aile du 
château sont quatre belles chambres à coucher avec boudoir, 
garde-robes, lits turcs de damas tricolore, et ornées des objets 
les plus luxurieux et les plus propres à flatter «la lubricité la 
plus sensuelle ». 

Aux deux étages sont quelques chambres pour les conteuses, 
les garçons, les filles, les servantes, etc. Hors de la chapelle, 
au bout de la galerie, est un escalier en limaçon de trois cents 
marches conduisant au sous-sol, dans une salle voûtée et 
sombre, close de trois portes de fer, où l'on a disposé ce que l'art 



30 l'œuvre du marquis de SADE 



le plus cruel et la barbarie la plus raffinée ont imaginé de plus 

terrible. 

Tous entrent au château le 29 octobre, à 8 heures du soir. 
Comme au conclave, sur la demande du duc, on mure les 
portes et les issues. Jusqu'au 1" novembre (quatre jours) 
les victimes se reposent, et les quatre libertins établissent le 
règleinenl. 11 est court : Lever à 10 heures du matin, puis 
visite aux garçons. 

A 11 heures, collation (chocolat, rôti, vin) dans le sérail des 
filles qui versent nues et à genoux. 

Dîner de 3 à 5 heures, servi par les épouses et les vieilles. 
Café au salon. Entrée dans la salle de récit à 6 heures. 

Les costumes féminins sont changés chaque jour. On varie 
entre l'asiatique, l'espagnol, le grec, le vêtement de nonne, de 
fée, de magicienne, de veuve, etc. 

A 6 heures sonnant, l'historienne commence son récit, qui 
dure pendant quatre heures, interrompu par les intermèdes 
de plaisirs de diverses sortes que se procurent les libertins. 
A 10 heures, souper. Alors commencent les orgies du cabinet 
d'assemblée éclairé a giorno. Cela dure jusqu'à 2 heures. Il 
y a un certain nombre de fêtes, et, chaque dimanche soir, on 
procède à la correction des garçons et filles qui ont commis 
quelques peccadilles. On n'autorise que le langage lascif. On 
ne doit pas nommer Dieu sinon en blasphémant. Pas de repos. 
Les services les plus bas et les plus dégoûtants sont rendus 
parles filles et les épouses, qui doivent s'exécuter avec grâce. 

Après l'élaboration du règlement, le duc harangue, le 31 oc- 
tobre, les femmes réunies au salon. Sa harangue est peu encou- 
rageante ; en voici à peu près la conclusion : le mieux qui 
puisse arriver aune femme, c'est de mourir de bonne heure. De 
Sade s'adresse alors au lecteur, lui demandant de cuirasser son 
cœur. Il va étaler 600 perversions sexuelles qui toutes existent : 
« On a distingué avec soin chacune de ces passions par un trait 
en marge, au-dessous duquel est le nom qu'on peut donner à 
cette passion. » 

Alors commencent Les 120 jours de Sodome. Le 1" no- 
vembre, la Duclos ouvre la session en exposant les 150 perver- 
sions simples, celles delà première classe. Chaque jour, elle en 
explique cinq. Le récit est interrompu par des discussions, des 
observations et des amusements variés. 

Cette première partie est la seule que de Sade ait développée 



INTUOUL'CTION 



avec toute l'ainpleur que comportait un tel sujet. Knsuite, le 
papier a du lui manquer. 

Les autres parties, la deuxième avec la Chanville et ses 
150 « passions doubles », la troisième avec les 150 perversions 
criminelles de la Marlaine et la quatrième avec les 150 perver- 
sions meurtrières de la Desgranges, sont abrégées, on pourrait 
dire esquissées. l>a Duclos parle en novembre, la Chanville en 
décembie, la Martaine en janvier, la Desgranges en février. Les 
récits se terminent le dernier jour, et l'on finit en massacrant 
les dernières victimes. D'ailleurs, voici le Compte du lolal : 

Massacrés avant le 1" mars dans les orgies 10 

Depuis le 1" mars 20 

Kt ils s'en retournent IG 

C'est là le résumé d'une œuvre qui, selon l'opinion du doc- 
teur Duehren, met le marquis de Sade au premier rang des 
écrivains du xviii' siècle, et dans laquelle il donne une expli- 
cation scientifique de toutes les manifestations qui ressortissent 
à la psychopathie sexuelle. 

Le docteur Duehren connaît encore du marquis de Sade un 
assez long canevas pour un roman intitulé : Les journées de 
Florbelle ou la Xalure dévoilée, suivies des Mémoires de 
l'abbé de Modore. Ce roman devait former un certain nombre 
de tomes. Dans le premier tome, il devait y avoir des dialogues 
sur la religion, l'âme, Dieu. 

Au deuxième tome, l'action se passe dans un bosquet de 
myrtes et de roses ; il y a des dialogues sur l'art du plaisir. 

Au troisième tome se trouve un projet d'établissement de 
trente-deux maisons de plaisir à Paris. 

Au quatrième tome, on trouve les vingt-quatre premiers 
chapitres de l'histoire de Modore. 

Au cinquième tome, onze chapitres de la même histoire, avec 
le récit des cruautés exercées sur la malheureuse Eudoxie. 

Au sixième tome, vingt-six chapitres de l'histoire de Modore, 
etc., etc. 

A la fin, le marquis indique un autre titre pour l'histoire 
de Modore : Le triomphe du vice ou la Véritable Iiisloire de 
Modore (1). 

(1) Je ne donne pas ici l'analyse des ouvrages de Sade publiés 



32 l'œuvre du marquis de sade 



La liste des manuscrits du marquis de Sade publiée par la 
Biographie Michaud (voir l'Essai bibliographique) indique 
comme productions perdues ou saisies : Conles, 4 volumes ; 
Le portefeuille d'un homme de lellres, 4 volumes. Je pense 
que ces manuscrits forment en réalité le recueil conservé à la 
Bibliothèque nationale. 

Il s'y trouve des contes aux ff. 451 verso et 453, le canevas 
du « Porlefeuille d'un homme de lellres... Deux sœurs sont 
à la campagne. L'une est coquette ; l'autre, aimable, est plus 
sérieuse. Toutes deux entretiennent un commerce de lettres 
réglé avec un homme de lettres qui se trouve à Paris. » 

De Sade indique sommairement les matières de chaque 
volume. Les plus intéressants, au moins d'après le canevas, 
sont le premier et le deuxième volume. 

<( Le premier volume contient des dissertations sur la peine 
de mort, suivies d'un projet de l'emploi à taire des criminels 
pour les conserver utilement à l'Etat, une lettre sur le luxe, 
une sur l'éducation dans laquelle est [le marquis de Sade 
avait écrit sonl, qu'il a raturé pour écrire est] quarante-quatre 
questions de morale... 

« Le second volume contient une lettre sur l'art d'écrire la 
comédie, le plan d'une jolie comédie à exécuter en vers, cin- 
quante préceptes dramatiques dans lesquels on [ici un mot 
que je n'ai pu déchiffrer] tout ce qui peut être utile aux per- 
sonnes qui suivent cette carrière... » 

Le marquis de Sade a développé le plan de cette seconde 
partie au f* 1 du manuscrit sur lequel on lit : « Suite du porte- 
feuille. 

« Brouillon, 

« à faire, 

« Pholoé et Zénocrate qui [c'est Pholoé] annonce son dessein 
de travailler à la comédie. 

«Zénocrate et Pholoé combattent le projet en envoyant néan- 
moins les conseils dramatiques. 

« Pholoé à Zénocrate. Elles [les deux soeurs] ont fait une comé- 
die qui lui sera montrée au retour; maintenant elles s'ennuyent 
et lui demandent quelque chose d'amusant. 

ouvertement. En ce qui concerne la Philosophie dans le boudoir, 
la feble s'imagine trop facilement pour qu'il soit nécessaire d'in- 
sister. 



l'I.. II 




PORTRAIT FANTAISISTE DU MARQUIS DE SADE 

par H. BiBERSTEIN 

(D'après la reproducti(jn publiée en frontispice de la 
Correspondanre de .!/'"'•' Gourdan. Edition 1866) 



IMUODICTION 33 

<< Zcnocrale à IMioloc. Il envoie (prises dans les cahiers) les 
anecdotes et cl!jni<>l<\ifics ; celle de Miranias termine les anec- 
«lotcs — des mots — et des hisloricllcs. 

« IMioloé à Zénocrate. Kile part et se rend à Paris pour le 
couronner (1). » 

Le marq.iis de Sade s'est toujours beaucoup préoccupé des 
questions théâtrales. Nous avons de lui une lettre datée de 1772 
adressée à M. (iirard, père de Philippe de Girard et qui fut, 
au moment du sacre de rKnipereur,le président de l'assemblée 
cantonale de Cadenet (Vaucluse). 

La lettre du marquis de Sade montre qu'il fit représenter 
une comédie le lundi 20 janvier 1772. Voici la lettre telle 
qu'elle a paru dans la Pclile Gazelle Aplcsicnnc au 11 décembre 
1911 : 

« l^a dernière fois que l'on jouai (sic) la comédie chez moi, 
monsieur, j'avais chargé plusieurs messieurs de la Coste et de 
Loumarin de vous témoigner tout le plaisir que vous me feriez 
d'y venir; je n'ai pas encore été assez heureux pour vous 
posséder chez moi ainsi que je le désire avec ardeur; pour- 
rais-je me flatter si l'occasion d'une comédie que j'ai faite et 
qui doit se représenter le lundi 20 du courant et pour laquelle 
je souhaite beaucoup votre jugement, pouvait enfin me procu- 
rer le plaisir que je désire depuis si longtemps de faire connais- 
sance avec vous; des spectateurs et des juges aussi éclairés 
que vous, monsieur, sont prélieux (sic), et je ne vous cache 
pas que vous me feriez vraiment peine de vous refuser à l'em- 
pressement que j'ai de vous posséder ce jour-là. Sans le mau- 
vais temps, j'aurais été vous en prier chez vous; j'espère que 
la saison, bientôt moins rigoureuse, me mettra à mesure de 
vous cultiver davantage et de réparer le tort que j'ai eu de ne 
pas jouir plus tôt d'une aussi agréable société. 

« Je suis très parfaitement, monsieur, votre très humble et 
très obéissant serviteur. 

« Sade. 
« Ce 15 janvier 1772. w 

Il consacra au théâtre un volume du Porle feuille d'un homme 
de Icllres; il a écrit un grand nombre de pièces qui, pour la 

(1) Les citations concernant le Porle/euHte d'un homme de lettres 
Paient inédites. 



34 l'œuvre du marquis de sade 



plupart, sont énumérées au catalogue de la Bloifraphie 
Michaucl et qui, par conséquent, doivent se trouver encore 
aux mains de la famille de Sade. Au f" 450 du manuscrit de la 
Hibliolhèque nationale, le marquis de Sade énumère trois de 
ses pièces dont on ne connaissait même pas jusqu'ici les titres : 
L'Inconslanl, comédie en 3 actes et en vers; La Double 
Epreuve ou le Prcroriealeur, comédie en 3 actes; Le Mari 
Crédule ou la Folle Epreuve, comédie en un acte et en vers 
libres. 

Aux ff. 452 verso et 453, il donne un aperçu de sa pièce La 
liuse d'Amour que la Biographie Miehaud mentionne sous le 
titre « L'Union des Art.s, ambigu dans le genre de celui que 
d'Aigucbelle donna en 1726 et de celui qui est imprimé dans 
les œuvres de Morand. La pièce du marquis de Sade en com- 
prend cinq, dont la première sert de prologue ou de liaison 
aux autres : Les liuses d'Amour, comédie épisodique en un 
acte en prose ; Euphémie de Melun ou le Siège d'Alger, tra- 
gédie en un acte en vers ; L'' Homme dangereux ou le Subor- 
neur, comédie en un acte en vers de dix syllabes, reçue au 
Théâtre Favart en 1790 ou 1791 ; Azelis ou la Coquelle punie, 
comédierfëerie en un acte en vers libres, reçue au théâtre de 
la rue de Bondi en 1790. Le tout se termine par un divertisse- 
ment ». 11 y a encore La Fille Malheureuse que la Biographie 
Miehaud ne mentionne point. Voici, au demeurant, la notice 
du marquis de Sade sur son ouvrage La Buse d'Amour (1) : 

« Un jeune comte, épris de la fille d'un homme qui demeure 
dans une terre près de Paris, et sachant qu'on est à la veille 
d'accueillir Mondon, vieux rival fort riche, imagine de trou- 
bler ce projet... Il arrive dans son château [le château du père] 
avec une troupe de comédiens très considérable. Il lui offre de 
donner des fêtes, bien résolu de profiter de la liberté que lui 
laisserait le spectacle peur enlever sa maîtresse ou se défaire 
de son rival ; le père accepte et [un mot illisible] de se mêler 
lui et sa société à la troupe du jeune comte déguisé en comé- 
dien pour exécuter de concert la fête projetée... Le jeune 
comte, qui veut se distinguer dans tous les genres, espérant 
que plus il variera, plus il trouvera d'occasions de réussir..., 
offre de donner et donne une tragédie en un acte intitulée 
Euphémie de Melun ou le Siège d'Alger, en alexandrins. 

(1) Note inédite. 



I.M lUJDl ClION .5.J 

« Une conu'die de [un mol illisible] en vers dissilabe [dix 
syllabes! : Le Siihorneur. 

« Un drame en prose : La Fille Mcilhcurcusc. 

« Une comédie-féerie en vers libres : Azelis ou la Coqucllc 
punie. 

« Un opéra-comique à musique et vaudevilles. Le tout est 
chanté. 

« Le tout est terminé par un superbe ballet-pantomime (1)... 
Et le mariage du jeune homme et de sa maîtresse, ce qui 
forme le dénouement du total, est conclu dans la scène de 
fond qui suit cet opéra, et le ballet-pantomime est pour y 
servir de divertissement. 

« Cette pièce a G.OOO tant vers de toutes mesures que lignes 
de prose. Elle exige cinq heures de représentation. Elle est 
unique en son genre et destinée aux Italiens. » Les dernières 
lignes à partir de « celle pièce » ont été raturées par l'auteur. 
Il la destinait aux Ilaliens et la porta aux Français. 

Le marquis de Sade a été en relations avec la Comédie- 
Française. On y conserve sept de ses lettres. Quatre ont été 
publiées, pour la première fois, dans l'introduction à la réim- 
pression qu'a donnée M. Ostave Uzanne de Vidée sur les 
liomans. Je donne plus loin de ces lettres un texte plus exact 
que ce qu'on a publié jusqu'ici. Deux de ces lettres n'ont 
jamais été publiées en français; le docteur Duehren en a seu- 
lement publié une traduction en allemand ; elles sont donc 
inédites. La septième, la plus longue, n'a jamais encore été 
signalée. Je donne donc sept lettres du marquis de Sade, sur 
lesquelles trois sont inédites. 

A Monsieur, 

Monsieur de Laporle^ Secrétaire el Souffleur 
de la Comédie- Française, rue des Francs-Bour- 
geois, porle Sainl-Michel, n' 127 . 

La Comédie-Française, monsieur, m'ayant fait espérer qu'elle 
voudrait bien me dédommager de la très [ici le mot mauvaise 
raturé] peu méritée et très mauvaise réception que son assem- 

(1) On lit en marge : <t II est bon d'observer que chacun de ces 
actes, malgré des intrigues particulières, concourt au plan général et 
an but du jeune comte. » 



Jjg l'œuvre du MAHQUIS de SADE 



blée fit l'autre jour à la pièce que je soumis à son jugement; je 
vous prie, monsieur, de vouloir bien m'inscrire pour une nou- 
velle lecture, encore deux ou trois semblables à la dernière 
[ici un, deux ou trois mots raturés que je n'ai pu déchilVrcr], 
et il est parlaitement sûr que je n'importunerai plus, monsieur, 
ni vous, ni la Comédie-Française. 

J'ai l'honneur d'être bien sincèrement, monsieur, votre très 
humble et très obéissant serviteur. 

De Sade. 

Ce 17 février 1791 (1). 



Messieurs, 

Permettez que j'aie l'honneur de vous rappeler sans cesse les 
scnlimcnts d'estime et d'attachement qui, depuis des années, 
me lient à votre théâtre, j'en ai fait profession dans tous les 
temps, j'ose dire même (et les preuves existent) que, pour 
avoir pris avec trop de chaleur votre parti lors de vos derniers 
troubles, vos ennemis m'ont écrasé dans des papiers publics, 
sans que jamais rien m'ait découragé : la récompense de mon 
attachement a été votre refus du dernier ouvrage que je vous 
ai lu et qui, j'ose le dire, n'était pas fait pour être traité si 
sévèrement. 

Quelque chagrin que m'ait fait éprouver ce refus formel, 
rigoureux et général, je ne vous en consacre pas moins à 
l'avenir et ce qui reste dans mon portefeuille et ce qui le rem- 
plira de nouveau. Mais, messieurs, permettez que, traité par 
vous si rigoureusement dans l'occasion que je viens de citer, 
j'éprouve au moins et votre indulgence et votre équité sur 
deux autres objets. 

Vous avez depuis longtemps une pièce à moi, unanimement 
reçue par vous (2) dès que j'accepte tous les arrangements qu'il 
vous a plu de faire avec les auteurs, je vous demande avec ins- 
tance, messieurs, de la faire passer le plus tôt possible, donnez- 
moi cet encouragement, je vous en supplie; cela doit vous être 
facile s'il est vrai, ainsi qu'on le dit, que plusieurs auteurs, ne 
voulant pas adopter vos arrangements, aient retiré leurs 

(1) Lettre inédite. 

(2) Le Misanthrope par amour ou Sophie el Desfrancs, « comédie 
en trois actes et en vers libres ». 



1\ 1 UODl CTION :!7 

pièces; moi je souscris h tout, messieurs, et ne vous demande 
que de ne i)as me faire languir. 

L'autre faveur ini|)l()ri'e par moi, messieurs, parce que vous 
me l'avez promise en dédommagement à la mauvaise réception 
que vous fîtes à ma dernière comédie, consiste à vous prier de 
vouloir bien entendre le plus tôt possible la lecture de trois ou 
quatre ouvrages, tous prêts h vous être présentés et que je vou- 
drais ne pas donner ailleurs. 

Aussitôt que vous aurez bien voulu me faire savoir le jour 
qu'il vous plaira de m'accorder, j'aurai l'honneur de vous 
porter pour commencer celui des quatre que je croirai le plus 
digne de vous être olTert. 

J'ai l'honneur d'être, messieurs, avec les sentiments de la 
plus haute considération, votre très humble et très obéissant 
serviteur. 

De Sade. 

Le 2 mai 179L 



Je soussigné, déclare que c'est faussement et contre ma 
volonté et mon assentiment que mon nom se trouve sur la 
liste des auteurs qui ont délibéré qu'il ne devait être accordé 
que 700 liv. de frais par jour à la Comédie-Française. J'atteste 
n'avoir mis mon nom que sur la liste de ceux qui ont signé à 
la minorité que par des considérations particulières il devait 
être accordé huil cent livres et viens pour certifier cette façon 
de penser de ma part d'en adresser une lettre publique à 
messieurs les auteurs, signée de moi, et dont je distribuerai 
des copies à messieurs les comédiens français, afin qu'ils 
soient persuadés de ma façon de penser. 

De Sade. 

A Paris, le lundi 17 septembre 1791, 



J'ai pris connaissance des conditions réglementaires aux- 
quelles les comédiens français ordinaires du Roi, reçoivent les 
pièces où ils s'engagent à jouer, ainsi que la convention pécu- 
niaire qu'ils font à chaque ouvrage. 

Je souscris aux conditions réglementaires, et je promets de 
signer le marché pécuniaire si ma pièce intitulée La Hase 



38 l'ŒUVUE du MAUQLIS DE SAUE 



d'Amour OU l'Union des Ar!s, pièce en six actes en vers, prose 

et vaudeville est reçue. 

De Sade. 

A Paris, le 27 janvier 1792. 



Au citoyen De La Porte, secrétaire du Théâtre 

de la Nation. 
Au Théâtre. 

Citoyen, 

J'ai l'honneur de vous faire passer ci-joint une comédie en 
un acte et en vers libres lue à la Comédie-Française il y a 
dix-huit mois. Vos registres vous prouveront qu'il ne s'en 
fallut que d'une voix que cette pièce ne fût pas acceptée ; 
l'assemblée consentit à une seconde lecture lorsque j'y aurais 
fait les changements qu'elle me prescrivit, ils sont exécutés ; je 
la supplie d'après cela de vouloir bien en agréer l'hommage, et 
sous la simple condition qu'on voudrait bien la jouer de suite, 
je fais entre vos mains acte de renonciation à tous droits et 
tous émoluments d'auteur; je connais la délicatesse de la 
Comédie-Française à cet égard ; mais je la supplie d'observer 
que j'écoute aussi la mienne et qu'elle me prescrit de supplier 
l'assemblée d'accepter cette bagatelle ; la même faveur a été 
accordée à M. de Ségur, j'aurais droit de me plaindre si elle 
m'était refusée ; ce n'est point de la part de messieurs les 
comédiens de la Nation que je dois craindre un tel outrage à 
l'amour-propre. 

J'ai l'honneur d'être fraternellement, citoyen, votre conci- 
toyen. 

Sade. 

Ce 1" mars 1793, l'an 2 de la répub. : rue neuve des Mathu- 
rins, n" 20, Chaussée du Mont-Blanc (1). 



Au citoyen De La Porte, secrétaire de la 

Comédie-Française. 
Au Théâtre. 
Si la Comédie-Française, monsieur, n'agrée point l'offre que 
Je lui ai faite d'une petite pièce en un acte et que j'ai eu l'hon- 

(1) Lettre inédite. 



JN I llODUCTION 



;r.» 



ncur de vous envoyer dernièrement, je vous prie de me la ren- 
voyer; je n'imafïinnis pas qu'il fallait être soumis aux mêmes 
délais pour ce que l'on donne et pour ce que l'on rend. 

En un mot, monsieur, je vous prie de m'instruii e du sort de 
cette négociation et de me croire, avec tous les sentiments 
possibles, 

Votre citoyen, 

Sade. 

Le 15 mars 17'.):{, l'an 2 de la Hépublique, rue Neuve-des- 
Mathurins, (^haussée-d'Antin (1). 



On m'apprend, citoyen, que la Comédie-Française a quelques 
sujets de se plaindre de moi..., qu'elle a été surprise de la 
lettre où je la priais de me donner une prompte réponse à 
l'offre que je lui faisais d'une petite pièce; si cela était, conve- 
nez, citoyen, qu'il serait bien malheureux de se brouiller pour 
une politesse qu'on veut faire. 

Je ne puis ni ne dois laisser subsister plus longtemps ce 
louche, je n'ai point mérité de perdre l'estime de votre Société, 
je l'aime, la sers et la défends depuis vingt-cinq ans, je prie 
M. Mole de le certifier. 

Justifiez-moi devant elle, citoyen, je vous en prie, et comme 
elle est équitable, en l'assurant de ma part que je n'ai et n'au- 
rai jamais aucun tort réel à ses yeux, cela suffira. J'ai désiré la 
lecture de ma petite pièce, je la désire encore, je sais qu'elle 
est faite pour réussir, j'en demande la plus prompte représen- 
tation, c'est un service que je supplie la Comédie de me rendre, 
j'ai de fortes raisons de le désirer, et comme je ne veux pas 
que l'on croie que l'intérêt motive ces instances, que je ne 
veux rien de cette pièce, la délicatesse de la Comédie s'oppose 
à cet arrangement, et bien je vais concilier son désintéres- 
sement et le mien ; j'abandonne pour les frais de la guerre 

(1) Cette lettre est précédée de la minute inédite de la réponse que 
l'on fit au marquis de Sade : a Répondre que la Comédie n'est pas 
dans l'usage d'accepter aucune pièce sans en donner la rétribution 
à son auteur, qu'en conséquence elle avait arrêté de lire sa pièce et 
de suivre pour elle la marche ordinaire, mais que ses occupations ne 
lui permettent pas d'en fixer le jour aussi prochain que M. de Sade le 
demande. Elle lui renvoie sa pièce. » 



40 l'œL'VHE ou marquis de SADE 



ce que cette bagatelle produira .: mais je supplie qu'on la 
représente; citoyen, je vous demande une réponse... à la Comé- 
die-Française son estime, je suis digne de tous deux et suis 
avec considération. 

Votre concitoyen, 

Sade. 

Tournez s'il vous plaît. 
Le 12 avril 1793, l'an 2 de la rép. fran. : 

Je reçois à l'instant la lettre que vous venez de me faire 
l'honneur de m'écrire, j'y vois avec plaisir qu'on veut bien ne 
pas m'oublier ; j'attends le jour qu'on voudra bien m'indiquer, 
je vous prie en me l'apprenant de vouloir bien me faire savoir 
si c'est moi qui doit lire ou le citoyen Saint-Fal; dans le pre- 
mier cas, vous voudrez bien m'envoyer le manuscrit pour que 
je le repasse, cela est inutile dans îe second (1). 

La Comédie-Française, qui avait reçu « unanimement » le 
Misanthrope par Amour ou Sophie et Desfrancs, donna ses 
entrées à l'auteur pendant cinq ans, mais ne joua pas la pièce. 
Ailleurs, le marquis de Sade fut plus heureux. Il fit représenter 
au théâtre Molière Oxliern ou les Effets du Libertinage, drame 
en trois actes et en prose. 

Le théâtre Molière avait été ouvert rue Saint-Martin, le 
11 juin 1791. Il était dirigé par Jean-François Boursault. dit 
Malherbe, qui jouait lui-même. On représentait de tout au 
théâtre Molière, mais on s'y distingua en jouant des pièces 
patriotiques. « Ce théâtre, dit le Moniteur du 11 novembre 1791, 
depuis son ouverture, s'est distingué par le patriotisme et 
l'amour de la révolution. » L'entreprise fut malheureuse, et le 
théâtre dut fermer ses portes un an après. Il les rouvrit bien- 
tôt, mais sous différents noms : il connut un grand nombre de 
faillites successives. Le premier succès du théâtre avait été : La 
Ligue des Fanatiques et des Tyrans, par Ronsin. Boursault y 

(1) Lettre inédite. On y lit aussi cette annotation : « Reçue le 
13 avril 93, à une heure du soir. » Qu'on me permette de remercier 
ici, pour son obligeance, M. Couët, le distingué bibliothécaire de la 
Comédie-Française. 



INTUODUCriON 41 



jouait le rôle du ciéputé, M"* Masson y paraissait. On y cnlcn- 
ilait des vers de ce genre : 

Mais dans la nuit des temps, reportez vos regards 
Du dernier des Louis au premier des Césars, 
Sur les crimes des rois interroge/, l'histoire; 
Pour un dont les vertus ont consacré la gloire, 
Mille se sont souillés des plus noirs attentats, 
Mille ont de flots de sang inondé leurs états. 

On y joua aussi avec succès La France régénérée, opéra- 
comique, par Chaussard, musique de Scio. 
Voici de quoi en donner une idée : 

LE PRÉLAT 

Ah 1 tout est renversé depuis qu'on ose écrire. 

LE CURÉ 

La Raison n'a régné que lorsqu'on a su lire. 

On y avait donné entre temps La Morl de CoUgny ou la 
Sainl-Barthélcmy , par Arnault-Baculard ; La Partie de Chasse 
d'Henri IV, par Willemain d'Abancourt, etc. Le 22 octobre 17i)l, 
le théâtre Molière donna la première représentation du Conile 
Oxliern, suivi (.V/Icnriol et BouloilCj parodie du Procureur 
arbitre. 

Le succès parut assez vif, et cependant le nom de l'auteur 
souleva dès la seconde représentation assez de tempête pour 
qu'on ne redonnât plus la pièce, à Paris du moins. Cette 
seconde représentation eut lieu le 4 novembre 1791. Le Comte 
Oxtiern était suivi de L'Ecole des Maris. Cette représentation 
tut si bruyante que le Moniteur, qui n'avait pas encore 
parlé du théâtre Molière, inséra le 6 novembre 1791 l'article 
suivant : 

« Le Comte Oxtiern ou les Effets du Libertinage, drame en 
trois actes, en prose, a été représenté avec succès sur ce 
théâtre. 

« Oxtiern, grand seigneur suédois, libertin déterminé, a 
violé et enlevé Krnestine, fille du comte de Falkenheim ; il a 
fait jeter son amant en prison sur une fausse accusation ; il 
amène sa malheureuse victime à une lieue de Stockholm, dans 
une auberge dont le maître, nommé P'abrice, est un honnête 
homme. Le père d'Ernestine court sur ses traces et la retrouve. 
La jeune personne, au désespoir, imagine un moyen de se 



42 l'œuvre du marquis de sade 



venger du monstre qui l'a déshonorée : elle lui donne rendez- 
vous à onze heures du soir, dans le jardin, pour se battre à 
l'épc-e. Sa lettre est écrite de manière à faire croire qu'elle est 
du frère d'Ernostine Son père envoie de son côté un cartel à 
Oxtiern, et celui-ci, instruit du projet d'Ernestine, conçoit 
l'horrible dessein de mettre la fille aux mains avec le père. 
ICircctivementjtous deux arrivent au rendez-vous; ils s'attaquent 
et se battent avec vigueur, quand un jeune homme accourt les 
séparer : c'est l'amant d'Ernestine que l'honnête Fabrice a tiré 
de prison; le premier usage qu'il a fait de sa liberté a été de 
se battre avec Oxtiern qu'il a tué. Il épouse sa maîtresse après 
l'avoir vengée. 

« II y a de l'intérêt et de l'énergie dans cette pièce ; mais le 
rôle d'Oxtiern est d'une atrocité révoltante. Il est plus scélé- 
rat, plus vil que Lovelace et n'est pas plus aimable. 

« Un incident a pensé troubler la seconde représentation de 
cette pièce. Au commencement du second acte, un spectateur 
mécontent ou malveillant, mais à coup sûr indiscret, a crié : 
« liaissei le rideau ! » Il avait tort, car il ne lui était pas 
permis d'exiger l'interruption de la pièce. Le garçon de 
théâtre a eu le tort d'obéir à cet ordre isolé et de baisser le 
rideau plus qu'à moitié. Enfin, beaucoup de spectateurs, après 
l'avoir fait relever, ont crié : « .1 la porte ! » sur le turbulent 
niotionnaire, et ils ont eu tort à leur tour, car on n'a pas le 
droit de chasser un homme d'un spectacle pour y avoir dit son 
avis. De là est résultée une espèce de scission dans l'assemblée. 
Une très faible minorité a fait entendre de timides coups de 
sifflets dont l'auteur a été bien dédommagé par les applaudis- 
sements nombreux de la majorité. On l'a demandé après la 
représentation : c'est M. de Sade. » 

Le marquis avait pris le sujet de son drame dans un de ses 
contes des Crimes de l'Amour : Ernesline, nouvelle suédoise, 
dont le brouillon existe encore dans le manuscrit conservé à 
la Bibliothèque nationale. 

Dans la nouvelle, l'auteur aurait rencontré Oxtiern travail- 
lant comme forçat dans les mines de Taperg, en Suède, et se 
serait fait raconter son histoire. Dans ce conte, Ernestine 
meurt, tuée par son père qui, à la fin du récit, arrive appor- 
tant à Oxtiern sa liberté qu'il a obtenue du roi. 



I.MHODUCTION 43 



Ce drame ne reparut que huit ans plus tard, le 13 décembre 
1799, sur le théâtre de Versailles, avec ce titre modifié : Oxlicrn 
ou les Malheurs du Liberlinaifc. 

A Versailles, le marquis tle Sade avait fait jouer une autre 
pièce, dans laquelle il remplissait un rôle. Le fait est attesté 
par la lettre suivante, de la Colleclion De la Porte. Elle est 
datée du 30 janvier 1798, et je n'ai pu découvrir le nom du 
destinataire. 

« Vive Dieu, voilà au moins une lettre qui me plaît et je 
vous en remercie, c'est tout ce que je demandais ; j'accepte 
l'arrangement proposé par M. Vaillant. C'est celui dont il 
m'avait parlé et qui a fait la matière de ma lettre d'hier ; voilà 
mon pouvoir et j'attends l'argent le plus tôt possible, je vous 
en conjure. 

« Voici maintenant ce qui concerne la comédie, je vous 
envoie ci-joint franco de port deux exemplaires d'une comédie 
que je viens de faire représenter à Versailles et qui, j'ose le 
dire, y a eu le plus grand succès; je remplissais moi-même 
dedans le rôle de Fabrice; l'un de ces exemplaires est pour 
vous, je vais dire l'usage que je vous prie de faire de l'autre. 

« Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure 
troupe et de lui dire que vous êtes chargé, de la part de l'au- 
teur, de lui proposer la représentation de cet ouvrage. Vous 
lui direz que, s'ils veulent, je remplirai le même rôle que j'ai 
joué à Versailles (celui de Fabrice), mais que, de toute façon, 
je m'engage à aller moi-même le leur faire répéter à Chartres. 

J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout 
mon cœur. 

« Sade. 

« 10 pluviôse, an 6, Versailles. » 

Entre temps, le marquis de Sade avait fait recevoir au théâtre 
Favart L'Homme dangereux ou le Suborneur, qui avait fait 
partie de son ambigu La Ruse d'Amour', la pièce tomba en 1792. 
Une autre pièce, L'Ecole du Jaloux ou le Boudoir, reçue égale- 
ment au théâtre Favart, ne fut pas représentée. 11 avait encore 
fait recevoir au théâtre de la rue de Bondy Azelis ou la Coquelle 
ounie, qui faisait partie du même ambigu, et au théâtre Lou- 
vois Le Capricieux ou l'Homme inégal. Ces deux pièces ne 
furent pas jouées, et l'auteur retira lui-même la seconde. Il 



44 l'œuvbe du marquis de sade 



essaya en vain de faire imposer au Théâtre-Français (qui l'avait 
refusée parce qu'il était question de Louis XI) sa pièce Jeanne 
iMisné ou le Sii'^e de IJeaiirais. 

Le 21 juillet 1798, il adressa au Journal de Paris la lettre 
suivante : 

« S'il existe un savant dans le monde auquel on puisse par- 
donner une faible erreur dans l'histoire des événements de la 
terre, c'est assurément celui qui met autant de profondeur, de 
sagacité, de précision dans l'histoire des événements du ciel. 
Occupé d'objets si sérieux, de calculs si intéressants et toujours 
si justes, le citoyen Lalande n'est-il pas excusable de s'être 
trompé sur le nom de l'héroïne de Beauvais, quand presque 
tous les historiens modernes lui tracent la route de cette erreur? 
Je le prie donc de me pardonner si, bien moins pour révéler 
cette légère faute que pour rendre à l'immortalité le véritable 
nom de cette héroïne, je prouve évidemment que jamais cette 
fille ne porta le nom de Hachelle. 

« Ayant traité ce sujet dans une comédie lue au Théâtre- 
Français le 24 novembre 1791, j'ai été prendre les plus exactes 
précautions pour éclairer les faits historiques qui la concernent. 
D'après Hénault, Garnier et quelques autres, il fût devenu fout 
simple que j'eusse pensé, comme le citoyen Lalande, que cette 
femme s'appelait Jeanne Hachette ; mais pour me rendre plus 
certain du fait, je crus devoir consulter, à Beauvais même, les 
lettres patentes accordées par Louis XI à l'illustre guerrière de 
cette ville, et déposées pour lors à la maison commune ; je les 
transcrivis, et elles seront un jour littéralement imprimées à 
côté de ma pièce. Voici ce que l'on trouve dans ces lettres et ce 
que je crois devoir placer ici pour donner à ce que j'établis 
toute l'authenticité que doit avoir la hardiesse littéraire 
d'un reproche fait à des savants tels que Garnier, Hénault, 
Lalande, etc. 

« Après le protocole d'usage, c'est ainsi que Louis XI s'ex- 
prime dans les lettres patentes accordées à l'héroïne dont il 
s'agit : « Savoir faisons que par considération de la bonne et 
« vertueuse résistance qui fut faite l'année dernière passée (1472) 
« par notre chère et bien-aimée Jeanne Laisné, fille de Mathieu 
• Laisné, demeurant en notre ville de Beauvais, à l'encontre 
« des Bourguignons, etc. » 

« En voilà assez pour faire connaître, d'une façon incontes- 



IM ItOIUCTION 45 



table, le nom de la (illf célèbre (|ui, à la tète des femmes de la 
ville, repoussa vi{;oureusement, des remparls de Heauvais, les 
troupes du duc de Hourgof^ne. Le reste de ces patentes n'a 
pour objet que d'accorder à Jeanne Laisné et à son amant 
Colin Pilon les récompenses et les honneurs dus à cette coura- 
geuse action. 

M Je prie ceux qui voudraient révoquer en doute celle vérité 
de prendre auparavant la peine de vérifier, comme je l'ai fait, 
à lieauvais, les lettres patentes que je cite, et ils ne contrarie- 
ront plus un fait établi sur d'aussi fortes preuves. 

« Sade. » 

Cette lettre ne décida pas les directeurs a ']oucr Jeanne Lai'anc, 
et le 1" octobre 171)!), de Sade fit appel à l'intervention du 
conventionnel Goupilleau de Montaigu, avec lequel il était en 
relations (1). 

« Citoj'en représentant, 

« Je dois commencer par vous rendre mille et mille grâces 
de l'honneur que vous avez bien voulu nous faire dernière- 
ment en venant à Saint-Ouen, et vous témoigner en même 
temps mon regret de ne pas m'y être trouvé; je désirerais 
bien, et j'ai été chez vous pour vous en prier, que vous eussiez 
la complaisance de nous faire avertir quand vous voudrez nous 
dédommager. 

« J'ai maintenant une autre chose à vous communiquer, la 
voici : 

« Vous èles tous d'avis, citoyens représentants, et tous les 
bons républicains pensent de même, qu'une des choses la plus 
essentielle est de ranimer l'esprit public par de bons exemples 
et par de bons écrits. On dit que ma plume a quelque énergie, 
mon roman philosophique (2) l'a prouvé : j'offre donc mes 
moyens à la République, et les lui offre du meilleur de mon 
cœur. Malheureux sous l'ancien régime, vous savez si je dois 
craindre le retour d'un ordre de choses dont je serais infailli- 
blement l'une des premières victimes. Ces moyens que j'ofTre à la 

(1) Cette lettre et la suivante ont été publiées en 1859 par la Corres- 
pondance Lillêraire, à qui elles avaient été communiquées par le baron 
Girardot, secrétaire général de la préfecture de la Loire. 

(2) Aline el Valcour ou le Honian philoaophique. 



.'j(; 1,'œUVUE du MAUQLIS DU SADE 



République sont sans aucun intérêt; on me tracera un plan, je 
l'exécuterai, et j'ose croire que l'on sera satinait. Mais je vous 
en conjure, citoyen représentant, qu'une affreuse injustice cesse 
(l'alticdir en moi les sentiments dont je suis embrasé; pourquoi 
veut-on que j'aie à me plaindre d'un gouvernement pour lequel 
je donnerais mille vies si je les avais? Pourquoi prend-on mon 
bien depuis deux ans, et pourquoi, depuis cette époque, me 
réduit-on à l'aumône sans que j'aie mérité cet horrible traite- 
ment? N'est-on pas convaincu qu'au lieu d'émigrerje n'ai cessé 
d'être employé à tout, dans les plus terribles années de la Révo- 
lution? N'en possédai-je pas les certificats les plus authen- 
tiques? Si donc on est persuadé de mon innocence, pourquoi 
me traite-t-on comme coupable? Pourquoi cherche-t-on à placer 
au rang des ennemis de la chose publique le plus chaud et le 
plus zélé de ses partisans? Il y a, ce me semble, à ce procédé 
autant d'injustice que d'impolitique. 

« Quoi qu'il en soit, citoyen représentant, j'offre donc au 
gouvernement ma plume et mes moyens, mais que l'iniquité, 
que l'infortune et la misère ne pèsent pas plus longtemps sur 
ma tête et faites-moi rayer, je vous en supplie, noble ou non, 
qu'importe; me suis-je conduit comme un noble? M'a-t-on 
jamais vu partager leur conduite et leurs sentiments ? Mes 
actions ont effacé les torts de ma naissance, et c'est à cette 
manière d'être que j'ai dû tous les traits dont m'ont écrasé les 
royalistes et notamment Poultier dans sa feuille du 12 fructidor 
dernier. Mais je les brave comme je les hais ; et quelque tort 
qu'ait avec moi le gouvernement, il aura, jusqu'au dernier 
moment de ma vie, mon choix, ma plume et tous les senti- 
ments de mon cœur; je serai avec, pardonnez ma comparaison, 
comme l'amant le plus tendre pleurant l'infidélité d'une maî- 
tresse aux pieds de laquelle il soupire toujours. 

« En un mot, citoyen représentant, pour premier essai de 
mes offres, je vous propose une tragédie en cinq actes, l'ou- 
vrage le plus capable d'échauffer dans tous les cœurs l'amour 
de la patrie; et c'est, vous en conviendrez, bien plus au théâtre 
qu'ailleurs où il faut rallumer le feu presque éteint de l'amour 
que tout Français doit à son pays ; c'est là qu'il se convaincra 
des dangers qui doivent exister pour lui s'il retombe sous la 
main des tyrans. L'enthousiasme né là dans son cœur, il le rap- 
porte dans ses foyers, il l'inspire à sa famille et les effets en 
sont bien autrement durables, bien autrement ardents que 



'' IM aornîcnioN 47 



ceux qu'allument un instant en lui les articles de journaux ou 
des proclamations, parce qu'au théâtre ce sont par des exemples 
que la leçon lui est donnée, cl il la retient. 

« Le sujet de ma tragédie n'est point pris dans les événe- 
ments du jour, trop près de nous; le spectateur n'apporte 
jamais à ces événements cette espèce d'intérêt que lui inspirent 
ceux de l'histoire ancienne; d'ailleurs il craint la surprise, il 
redoute le désir qu'on peut avoir de le tromper, et la scène est 
déserte à la seconde représentation, nous l'avons vu. Mon texte 
est choisi dans l'histoire de France; c'est le moyen d'intéresser 
plus vivement des Français. 11 est pris dans le règne de Louis XI, 
à l'époque où Charles, duc de Bourgogne, voulut assiéger la 
ville de Beauvais, que Jeanne Laisné, à la tête de toutes les 
femmes de la ville, défendit avec tant de courage et ravit aux 
desseins de l'oppresseur; le seul amour de la patrie inspira ces 
braves citoyennes et, pendant mes cinq actes, je ne leur prête 
que ce seul sentiment. Etaient-elles susceptibles d'un autre 
sous un tyran tel que Louis XI? J'ai soin de le dire, de le 
prouver, et mon ouvrage devient par là l'école du patriotisme 
le plus pur et le plus désintéressé. Le républicain, le royaliste, 
tous n'y verront que cela, tous diront : le patriotisme a toujours 
été la première vertu des Français, ne démentons point le carac- 
tère national. On a aussi aimé la patrie sous les tyrans, aimons- 
la donc quand nous en craignons, dira le républicain ; aimons- 
la même en les désirant, dira le royaliste, mais apprenons là 
quel est le danger qu'ils nous préparent. Ainsi ma pièce est 
essentielle... elle est bonne... elle est utile sous tous les rap- 
ports à tous les individus, et, comme je viens de le dire, elle a, 
de plus que les ouvrages de situation, le grand intérêt de l'an- 
tique et la certitude que ce n'est pas un de ces véhicules payés 
dont le républicain sourit et que le royaliste bafoue. 

« Tel est, citoyen représentant, l'ouvrage que je désire vous 
soumettre. Si la lecture, que je vous demande la permission de 
vous en faire, vous plaît, si vous trouvez que mes intentions 
soient bonnes, je crois qu'il serait essentiel alors d'en hâter la 
représentation, c'est l'instant... absolument l'instant, et vous 
voudrez bien, en ce cas, faire ordonner par qui de droit, au 
Théâtre-Français, de l'apprendre et de la jouer tout de suite; 
cet ordre est indispensable pour prévenir les longueurs des 
comédiens qui, si l'ouvrage ne leur plaît pas, ou le refusent, 
ou désespèrent l'auteur par leurs insoutenables délais. 



i,\i:iivi«i; r)i: .maiiqiis dk sadi: 



« Pardon d'une aussi longue lettre, citoyen représentant, 
mais je crois que les détails qu'elle contient ne déplairont pas 
à qucl(|u'un qui, comme vous, aime autant la République et 
les arls ; permette/ que je la termine en vous offrant l'hommage 
de ma plus respectueuse reconnaissance. 

« Salut et vénération. 

« Sade. 

« Ce 9 vendémiaire an 8. » 

Goupilleau dut faire d'aimables démarches. Voici une nou- 
velle lettre du marquis datée du 30 octobre : 

« 8 brumaire an 8. 

« Sade a l'honneur d'assurer le citoj^en Goupilleau de son 
respect ; il le supplie d'avoir la complaisance de se charger de 
ces deux pétitions, l'une pour la commission chargée des 
radiations, l'autre pour le ministre de la justice. 

« 11 attend le jour que le citoyen Goupilleau voudra bien lui 
indiquer pour la lecture du 6Vc\^e de Beaiirais; il faut que la 
pièce soit lue par l'auteur lui-même. Sade sera bien fort aise 
que le citoyen Goupilleau réunisse chez lui, ce jour-là, quel- 
ques personnes aussi en état d'en juger que le citoyen repré- 
sentant. Si elle plaît, il faut que le gouvernement la fasse jouer 
d'autorité comme pièce patriotique. Sans cela rien ne finira, et 
le moment où il est bon de la donner passera ; nos victoires la 
vieillissent déjà un peu. 

« Salut et respect. 

« Sade. » 

Au mois de septembre 1799,1a police intervint pour interdire 
un drame intitulé Jusline ou les Malheurs de la Verlu, qui sans 
doute était de lui et que l'on allait représenter sur le théâtre 
Sans-Prélen lion. 

Nous avons vu que de Sade parut sur la scène, en public, 
dans une de ses pièces, à Versailles ; peut-être a-t-il même été 
jouer le même rôle à Chartres. En efTet, il était bon comédien 
et brillait surtout dans les rôles d'amoureux. Il y avait de la 
sensibilité dans son jeu et de la noblesse dans son maintien. Il 
avait pris des leçons de Mole. L'on donna parfois la comédie 
chez le marquis lorsqu'il habitait avec sa Justine, rue du Pot- 
de-Fer-Saint-SuIpice. Son goût pour le théâtre, ses talents 



I.NTnODUCTION 49 



d'auteur et d'acteur lui furent très utiles lorsque enfermé à 
Charonlon il leur dut un adoucissement à sa captivité. 

Les pièces suivantes, empruntées à l'ouvrage du docteur 
Cabanes {Le Cabinel secrel de ihisloire, •/* série), montrent 
que le marquis de Sade savait organiser ces représentations 
qui étaient suivies avec beaucoup d'assiduité par des personnes 
de la meilleure compagnie. 

« L'auteur de Justine, dit le docteur Cabanes, obéissait à sa 
vocation pour le théâtre en donnant ces représentations qui 
étaient d'ailleurs fort suivies, et auxquelles les dames du meil- 
leur monde ne rougissaient pas d'assister. Les deux lettres 
suivantes (1) montrent que le directeur de rétablissement 
laissait au marquis toute latitude pour organiser comme il 
l'entendait le spectacle. 

« Madame Cochelel, dame de la Reine de Hollande. 

« Spectacle du 23 mai 1810. 

« Madame, 

« L'intérêt que vous avez paru prendre aux récréations dra- 
matiques des pensionnaires de ma maison me fait une loi de 
vous offrir des billets à chacune de leur représentation. 

« Des spectatrices telles que vous, madame, sont d'une si 
grande puissance sur leur amour-propre qu'ils trouvent, rien 
que dans l'espoir de vous posséder et de vous plaire, tout ce 
qui doit exalter leur imagination et nourrir leur talent. 

« Ils donnent, lundi prochain 28 du courant, VEsprit de 
conlradiclinn, Marlon et Frontin et les Deux Savoyards. 

« J'attends vos ordres pour l'envoi des billets que vous pour- 
riez désirer, et vous supplie de vouloir bien présenter mes 
respects aux dames de la cour de Sa Majesté la reine de 
Hollande, princesse dont les qualités rares et précieuses réu- 
nissent si délicieusement près d'elle le cœur de tous les Fran- 
çais à l'hommage sacré de ceux qu'elle régit. 

« Sade. » 



(1) Publiées par la Revue anecdolit/ue, nouvelle série, t. I, premier 
semestre 1860, pp. 103-106. (Note du docteur Cabanes.) 



;,{) l'œIîVRE du MAHQUIS de SADE 



« A Monsieur de Coulmier, directeur de la maison de 

Charenlon. 

M J'ai l'honneur de saluer monsieur de Coulmier et de lui 

envoyer le répertoire tel que nous l'avons arrêté entre nous. 

« Il est instamment prié de vouloir bien l'approuver, personne 

ne voulant faire aucune sorte de frais, et surtout de mémoire, 

sans avoir l'approbation de son chet au bas de ses projets. 

<( Voilà, monsieur, la demande en forme de M. et de M"' de 
Uoméi dont j'ai eu l'honneur de vous parler, et qui sont inscrits 
sur la liste que je vous ai présentée. 
« Vous m'obligerez sensiblement de ne pas les refuser, 
a Agréez l'hommage de votre dévoué serviteur, 

« Sade. » 

« Il paraît que cette demande fut rejetée, remarque le doc- 
teur Cabanes, car nous ne trouvons pas le nom de Roméi sur 
a liste qui va suivre. » 

« Liste rectifiée par M. le Directeur : 

M. Treillard 3 places 

ftï"' lîonchoux, rue de Choiseul, n" 12 2 — 

M"" Cochelet, dame de la Reine de Hollande ... 8 — 

M"' d'Houlelot 3 — 

Le médecin irlandais 1 — 

La maison Sauvan 4 — 

La maison Finot 2 — 

La maison de Guise 3 — 

M"' Lambert 3 — 

M"' Gonax 4 — 

Le curé pour M. Norvert 4 — 

Le maire de Charenton 2 — 

Celui des Carrières 1 — 

M. Milet 1 — 

M"' Quesnet > . . 7 — 

M. de Sade 7 — 

M. du Camp 3 — 

M'" Adélaïde 3 — 

M"' de Huteuîl 5 — 

M. le Roi 2 — 



IM IlODfC riON 



M"* Urbistandos fi places 

M. Vivct 2 — 

M. Chapron ;{ — 

M. Veillct -'i — 

M" Marchand 2 — 

M. le Coûteux 2 — 

M. Florimond 2 — 

Trois dames de Nof^cnt 3 — 

M. Flandrin 1 — 

90 places 

Kmployés de la maison .'i6 — 

Malades GO — 

186 places 

La lettre suivante, écrite par un certain Thierry, employé ou 
pensionnaire de Charenton, donne des détails intéressants sur 
le caractère du marquis et sur le théâtre qu'il avait organisé. 
Elle paraît adressée au directeur de l'établissement. Le docteur 
Cabanes en donne les principaux passages. 

« Monsieur 

« Permettez-moi de me justifier, comme je vous l'ai promis, 
aa sujet de la scène que j'ai eue avec M. de Sade. 

« Il me dit devant M. Veillet de faire quelque chose néces- 
saire pour la décoration, et comme je lui tournais le dos pour 
aller chercher ce qu'il me demandait, il me prit brusquement 
par les épaules en me disant : « Monsieur le polisson, ayez la 
bonté de m'écouter. » Je lui répondis tranquillement qu'il avait 
tort de me parler ainsi, puisque je me disposais à exécuter sa 
volonté; il me répondit que cela n'était pas vrai, que je lui 
avais tourné le dos par impertinence et que j'étais un drôle à 
qui il ferait donner 50 coups de bâton. Alors, Monsieur, la 
patience m'est échappée, et je n'ai pas pu m'empêcher de lui 
répondre sur le même ton dont il m'a parlé. Je dois vous ins- 
truire que depuis quelques jours je n'allais plus chez M. de Sade, 
parce que j'étais las de ses brutalités ; il a eu des bontés pour 
moi, j'en conviens, mais, monsieur, je les ai bien payées par 
mon zèle à faire tout ce qui pouvait lui plaire et lui être utile. 

« La société est un échange de bienfaits, et j'ose dire haute- 



52 l'œuvre du marquis de sade 



ment que j'ai fait autant pour M. de Sade qu'il a fait pour moi; 
car après tout, il ne m'a jamais donné que quelquefois à dîner. 
Je suis las de passer pour son valet et d'être traité comme tel ; 
ce n'était (|u'à titre d'amitié que je lui ai rendu service. 

« 11 en résultera que M. de Sade ne me donnera plus de rôles 
pour la comédie, etc., etc. » 

Voici, enfin, la lettre du docteur Royer-Collard, médecin en 
chef de l'hospice de Charenton. Il attaque violemment le mar- 
quis de Sade. 

« Paris, 2 août 180S. 

« Le médecin en chef de l'hospice de Charenlon à Son Excel- 
lence Monseigneur le Sénateur minisire de la police 
générale de l'Empire. 

« Monseigneur, 

« J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence 
pour un objet qui intéresse essentiellement mes fonctions, 
ainsi que le bon ordre de la maison dont le service médical 
m'est confié. 

« Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immo- 
ralité a malheureusement rendu trop célèbre, et dont la présence 
dans cet hospice entraîne les inconvénients les plus graves : 
je veux parler de l'auteur de l'infâme roman de Jusiine. Cet 
homme n'est pas aliéné. Son seul délire est celui du vice, et ce 
n'est point dans une maison consacrée au traitement médical 
de l'aliénation que cette espèce de délire peut être réprimée. II 
faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à la séquestra- 
tion la plus sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de ses 
fureurs, soit pour l'isoler lui-même de tous les objets qui pour- 
raient exalter ou entretenir sa hideuse passion. Or, la maison 
de Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni 
l'autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté 
trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre 
de personnes des deux sexes, les recevoir chez lui, ou aller les 
visiter dans leurs chambres respectives. II a la faculté de se 
promener dans le parc, et il y rencontre souvent des malades 
auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible 
doctrine à quelques-uns ; il prête des livres à d'autres. Enfin, 



iNinoiJUCTioN 53 



le l)iiiit j;i'nL'T;il dans la maison est qu'il vit avec une femme 
qui passe pour sa lille. Ce n'est pas tout encore. On a eu l'im- 
prudence de former un lhé;\tre dans celte maison, sous prétexte 
de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans réfléchir aux 
funestes efTets qu'un appareil aussi tumultueux devait néces- 
sairement reproduire sur leur imagination. M. de Sade est le 
directeur de ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces, distribue 
les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de décla- 
mation des acteurs et des actrices, et les forme au grand art de 
la scène. Le jourdes représentations publiques, il a toujours un 
certain nombre de billets d'entrée à sa disposition, et, placé au 
milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. 
II est même auteur dans les grandes occasions ; à la fête de 
M. le directeur, par exemple, il a toujours soin de composer 
ou une pièce allégorique en son honneur, ou au moins quel- 
ques couplets à sa louange. 

« II n'est pas nécessaire, je pense, de faire sentir à Votre 
Excellence le scandale d'une pareille existence et de lui repré- 
senter les dangers de toute espèce qui y sont attachés. Si ces 
détails étaient connus du public, quelle idée se formerait-on 
d'un établissement où l'on tolère d'aussi étranges abus ? Com- 
ment veut-on, d'ailleurs, que la partie morale du traitement de 
l'aliénation puisse se concilier avec eux ? Les malades, qui sont 
en communication journalière avec cet homme abominable, ne 
reçoivent-ils pas sans cesse l'impression de sa profonde corrup- 
tion ; et la seule idée de sa présence dans la maison n'est-elle 
pas suffisante pour ébranler l'imagination de ceux même qui 
ne le voient pas ? 

« J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez 
puissants pour ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un 
autre lieu de réclusion que l'hospice de Charenton. En vain 
renouvellerait-elle la défense de le laisser communiquer en 
aucune manière avec les personnes de la maison, cette défense 
ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes 
abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le ren- 
voie à Bicêtre, où il avait été précédemment placé, mais je ne 
puis m'empêcher de représenter à Votre Excellence qu'une 
maison de sûreté ou un chàteau-fort lui conviendrait beaucoup 
mieux qu'un établissement consacré au traitement des malades, 
qui exige la surveillance la plus assidue et les précaution? 
morales les plus délicates. 



54 l'œuvre du marquis oe sade 



« J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monseigneur, 
de Voire Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur. 

« ROYER-COLLARD, D. M. » 

« On a pu s'étonner, ajoute le docteur Cabanes, que la 
police pût ainsi pénétrer dans un établissement destiné au 
traitement des aiïcctions mentales, et, à ce propos, il ne sera 
pas inutile de rechercher quelle était, au moment où le mar- 
quis y subit sa détention, la destination réelle de la maison de 
Charenton. 

« Nous ne saurions mieux faire, pour nous renseigner, que 
de nous adresser à l'homme qui fait autorité en ces matières, 
à l'aliéniste Esquirol. Dans un ouvrage resté classique, Esqui- 
rol a donné l'historique très complet de l'établissement où 
avait été enfermé, par mesure d'ordre public, le marquis de 
Sade. Nous allons lui emprunter les éléments principaux de 
son lumineux travail (1). 

« Deux ans après la suppression de l'établissement, le 
15 juin 1797, le Directoire exécutif avait ordonné que l'hôpital 
de la Charité de Charenton serait rendu à sa première desti- 
nation ; qu'il serait pris, dans l'ancien local des frères de la 
Charité, toutes les dispositions nécessaires pour établir les 
moyens de traitement complet pour la guérison de la folie ; que 
les aliénés des deux sexes y seraient admis ; enfin que l'établis- 
sement serait sous la surveillance immédiate du ministère 
de l'intérieur, autorisé à faire le règlement qu'il jugerait 
convenable pour l'organisation du nouvel établissement de 
Charenton. 

« La gestion de l'établissement fut confiée, sous le titre de 
régisseur général, à M. de Coulmier, ancien religieux pré- 
montré, membre des assemblées constituante et législative. 
M. Gastaldy, ancien médecin de la maison des insensés d'Avi- 
gnon, dite de la Providence, fut nommé médecin de Charenton, 
M. Dumoutier eut la place d'économe-surveillant, et feu 
M. Déguise remplit les fonctions de chirurgien. Ces nominations 
sont du 21 septembre 1798. 

« L'article 4 de l'arrêté du 5 juin 1797 disait bien que le 
régisseur de Charenton rendait immédiatement, au ministère 

(1) Cf. Esquirol. Des Maladies menlales, t. II, pp. 561 et suivantes. 



INTHODrcnON 



(le rintérieur, compte de l'administration économique de cet 
établissement. Ce compte ne fut jamais rendu et ne put jamais 
l'être. L'article 5 du même arrêté porte que l'école de médecine 
de Paris rédij^era un rèf^lcment propre à régulariser les divers 
services de Charenton ; ce règlement ne fut point fait, et 
M. de ('ouimier resta indépendant, maître absolu, surveillant 
suprême de l'administration et du service médical. 

« Aussi, lorsque M. Gastaldy fut mort, au commencement 
de 1805, M. de Coulmier ne voulait point qu'on donnât un suc- 
cesseur à ce médecin ; il fallut que l'école de médecine intervint 
pour faire nommer M. Hoyer-Collard médecin en chef de la 
maison de (".harcnton. 

« Dans l'absence de tout règlement, le médecin en chef fut 
sans autorité réelle à cause de la suprématie que le directeur 
s'était arrogée. Regardant l'application des moyens moraux 
comme l'une de ses attributions les plus importantes, le direc- 
teur crut avoir trouvé, dans les représentations théâtrales et 
dans la danse, un remède souverain contre la folie. Il établit, 
dans la maison, les bals et le spectacle. On disposa, au-dessus 
de l'ancienne salle de l'hôpital du canton, devenue une salle 
pour les femmes aliénées, un théâtre, un orchestre, un par- 
terre et, en face de la scène, une loge réservée pour le direc- 
teur et ses amis. En face du théâtre et de chaque côté de cette 
loge, qui faisait saillie sur le parterre, s'élevaient des gradins 
destinés pour recevoir, à droite, quinze ou vingt femmes, et à 
gauche autant d'hommes, privés plus ou moins de la raison, 
presque tous dans la démence et habituellement tranquilles. 
Le reste de la salle ou parterre était rempli d'étrangers et d'un 
très petit nombre de convalescents. Le trop fameux de Sade 
était l'ordonnateur de ces fêles, de ces représentations, de ces 
danses auxquelles on ne rougissait pas d'appeler des danseuses 
et des actrices des petits théâtres de Paris. 

« Protégé par le directeur, le marquis de Sade put quelque 
temps encore se livrer à ses goûts de metteur en scène. Mais 
le terrible Royer-Collard veillait: il se plaignit de nouveau, el 
les spectacles furent supprimés par un arrêté ministériel du 
6 mai 1813. » 

Il y a dans Jalielle quelques traits nouveaux d'une drama 
turgie sadique. 
On aurait pu multiplier les notes à la suite des Exlrails. Or 



5G l'œuvre du marquis de sade 



aurait pu alléguer un grand nombre d'auteurs, de savants, de 
pliilosophes récents ou même nos contemporains qui ont 
exprimé des idées très voisines de celles du marquis de Sade. 
On a été retenu par la crainte d'alFaiblir les quelques idées, 
encore nouvelles, qui se trouvent dans Vopus sadicum. 

Et pour conclure cet essai sur un des hommes les plus éton- 
nants qui aient jamais paru, il convient de transcrire cette 
phrase dans laquelle le marquis de Sade, conscient de ce qu'il 
était s'annonçait avec une fierté tranquille au monde boule- 
versé, aux hommes qu'il épouvantait : 

« Je ne m'adresse qu'à des gens capables de m'entendre, et 
ceux-là me liront sans danger. » 

G. A. 



ESSAI iniU.IOGKAlMIlOUE 



ŒUVRES DU MAUQUIS DE SADE 



Justine ou les Malheurs de la Vertu, en Hollande, chez les 
libraires associés, 1791,2 vol. in-8, de 1S3 et 191 pp. F'rontispice 
par Chéry. 

Justine, etc., en Hollande, 1791, 2 vol. in-12 de 337 et 228 pp. 
Réimpression dans le format in-12. Le frontispice est réduit et 
gravé par Texter. Quelques exemplaires sont ornés de douze 
figures libres avec encadrement de tètes de morts, chaînes et 
instruments de supplice. 

Justine, etc., à Londres (Paris, chez Cazin), 1792, 2 vol. 
in-18 de 337 et 228 pp. Frontispice d'; près Chéry et 5 figures 
libres. 

Justine, etc., .?' édition (c'est la 4') corrigée et augmentée. 
Philadelphie, 1794, 2 vol. in 18. Frontispice non signé et gra- 
vures libres. Cette édition est précédée d'un avis de l'éditeur 
et d'une dédicace « A ma bonne amie ». 

Justine, etc., à Londres (Paris), 1797, 4 vol. in-18, 6 figures. 

Justine, etc., 3' édition (c'est la 6'), en Hollande, 1800, 4 vol. 
in-16. 4 frontispices et 8 gravures libres. 

Histoire de Justine ou les Malheurs de la Vertu, par le mar- 
quis de Sade, illustré de A^t gravures sur acier, en Hollande^ 
1797 (Bruxelles, 1870), 4 vol. in-12. 

Justine ou les Malheurs de la Vertu, reproduction textuelle 
de l'édition originale (en Hollande, 1792). Paris, imprimé à 
cent cinquante exemplaires pour Isidore Liseux el ses amisy 
1884, in-8. 



58 l'œCVUK du MAUQI.IS DK SADE 



La dédicace de Justine x « A ma bonne amie w reparut en 
tète d'une plate élucubration de Raban: Jusline ou les Malheurs 
de la Ver lu, arec préface par le marquis de Sade. Paris, 
Olivier, impr. Mallesse, 1835, 2 vol. in-18; chez Bordeaux, 
édilcur, hôlel Ihillion, 1836, 2 vol. in-8. 

Le mot préface était imprimé en si petits caractères que 
beaucoup de gens achetèrent l'ouvrage de Haban en pensant 
cquérir celui du marquis. 

.Julielle ou la suite de Jusline (s. 1., 1796, 4 vol. in-8). 

La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la Vertu, ouvrage 
orné d'un frontispice et de quarante sujets gravés avec soin. 
ICn Hollande, 1787, 10 vol. in-16. A partir du tome V le titre 
devient : La Nouvelle Justine ou les Malheurs de la Vertu, 
suivie de l'Histoire de Juliette, sa sœur, ouvrage orné d'un 
frontispice et de 200 sujets gravés avec soin. La Nouvelle 
Justine, par quoi débute cette première édition collective, 
est la troisième rédaction du fameux ouvrage. Cette édition 
contient un frontispice et 100 gravures, comme il est indi- 
qué à partir du tome V. Il existe des contrefaçons de cet 
ouvrage, et les gravures sont parfois remplacées par des 
lithographies. 

Histoire de Juliette ou les Prospérités du Vice, par le marquis 
de Sade, illustré de 60 gravures sur acier, en Hollande, 1797 
(Bruxelles, 1870), 6 vol. in-12. 

Extraits de Juliette ou les Voluptés du Vice, par le marquis 
de Sade. Introduit par une biographie de Sade, un sommaire 
de l'ouvrage original (six volumes) et 10 gravures sur cuivre. 
Amsterdam, 1892. Ce petit recueil, mal imprimé en Hollande 
(sans doute à Roiterdam), doit être la contrefaçon d'un recueil 
publié vers 1880. La biographie pourrait bien être d'Alcide 
Bonneau. En tout cas, le sommaire est la reproduction, 
moins les citations, de l'article sur Juliette que Bonneau 
publia dans La curiosité littéraire et bibliographique (T. III, 
Liseux, 1882). 

Aline et Valcour ou le Roman philosophique, écrit à la Bas- 
tille un an avant la Révolution de France, orné de quatorze 
gravures par le citoyen S***. (Ensuite on trouve une vignette 
représentant une lyre renfermant les lettres J. C. surmontée 
d'une couronne et supportée par des rameaux de lauriers, 



KSSVl HIHMOliUAIMllyUE 59 

avc-c la devise : Impavida vcrilas). .\ Paris, c/w: (iinniard, rue 
du /it)ul-du-Mondc, n° ^i7. 8 vol. pet. in- 12. 

.1//Vjc' cl Valcour, etc., chez la veuve (lirouard, libraire au 
Palais-Egalité, galerie de IJois, n* 19G, 17!)."). (La vignette est 
remplacée par un filet.) 

Aline cl Valcour, etc., orncc de seize ffrarurcs (on a supprimé 
la ligne contenant les indications relatives à l'auteur). Pour 
le reste, cette édition est semblable à la précédente. Au reste, 
ces trois éditions n'en formaient qu'une dont on a modifié à 
plusieurs reprises le titre. 

Aline cl Valcour ou le Roman philosophique, écrit à la Bastille 
un an avant la Rcrolutlon de France, Bruxelles, J. Gay, 1SS3, 
4 vol. in-12 (avec gravures et un avant-propos). 

Pauline et Delval ou les Victimes d'un amour criminel, 
anecdote parisienne du xviii' siècle, d''après les corrections 
de l'auteur d'Aline et Valcour, Paris, an VI (1798), 3 vol. 
in-12. 

Pauline cl Belval ou Suites funestes d'un amour criminel, 
anecdote récente avec romances et figures, par M. /?.... A Paris, 
chez Chambon et Lenormand, 1812, 2 vol. in-12. Deux figures 
gravées par Giraud. 

Les Crimes de l'amour ou le Délire des passions. Nouvelles 
historiques et tragiques précédées d'une idée sur les romans et 
ornées de gravures, par D. A. F, Sade, auteur d'Aline cl 
Valcour. A Paris, chez Massé, an VIII (ISOO), 4 vol. in-12 avec 
4 gravures. 

L'ouvrage contient, outre l'Idée sur les romans qui sert de 
préface, onze nouvelles. T. I : 1. Juliette et Raunai ou la 
Conspiration d'Amboise, nouvelle historique ; 2. La Double 
épreuve. T. II : 3. Miss I/enrielle S t raison ou les Effets du 
désespoir, nouvelle anglaise ; 4. Faxelange ou les Torts de 
l'ambition ; 5. Florville et Courval ou le Fatalisme. T. III : 
6. Rodrigue ou la Tour enchantée, conte allégorique ; 7. Lau- 
rence et Antonio, nouvelle italienne ; 8. Ernestine, nouvelle 
suédoise. T. IV : 9. Dorgeville ou le Criminel par vertu; 10. La 
Comtesse de Sancerre ou la Rivale de sa fille, anecdote de la 
cour de Bourgogne ; 11. Eugénie de Franval. 



60 l'œUVRK du MARQLIS DE SADE 



Zoloé el ses deux acolf/les ou Quelques décades de la vie de 
Irais jolies femmes, l/isloire vérilahle du siècle dernier par un 
conicmporain. A Turin (Paris), .se trouve à Paris chez lous les 
marchands de nouveautés, messidor an VIII, in- 16. F'rontispice 
non signé. 

Zoloé, etc., Turin el Paris, an VIII, in-12. Frontispice. 

Zoloé, etc. A Turin, chez lous les marchands de nouveautés. 
De l'imprimerie de Tauleur. Thermidor an VIII, in-18. Fron- 
tispice. Cette édition est citée par Henri d'Alméras : Le mar- 
quis de Sade (Albin Michel) comme ayant été vendue 40 francs 
à la vente Saint-Morys. 

Zoloé. Paris, A. Dupont et lioret, 182G, in-12. 

La marquise de Gange, Paris, Béchet, 1813, 2 vol. in-8. 

La Philosophie dans le boudoir, ouvrage (prétendu) pos//iume 
de l'auteur de Justine. A Londres, aux dépens de la Compagnie, 
1795, 2 vol. in-16. Frontispice et 4 figures libres. 

La Philosophie, etc., vers 1830, 2 vol. in-16 ; 10 lithographies 
libres. 

La Philosophie dans le boudoir ou les Instituteurs libertins, 
dialogues destinés à l'éducation des jeunes demoiselles, par le 
marquis de Sade. Londres, aux dépens de la Compagnie, 1795. 
Bruxelles, 18G8, 2 vol. in-8 avec figures. 

La Philosophie, etc., Rotterdam, vers 1900 ; 2 vol. in-16. 
Mauvaise contrefaçon sans figures de l'édition précédente. 

Valmor el Lydia ou Voyage autour du Monde de deux 
amants qui se cherchent. Paris, Pigoreau, an VII (1779), 3 vol. 
in-12. 

Alzonde et Koradin, Paris, Cerioux el Moutardier, 1799, 
2 vol. in-12. « Il est essentiel pour nous, dit de Sade dans une 
note de son Idée sur les Romans, de prévenir que l'ouvrage 
qui se vend chez Pigoreau et Leroux sous le titre de Valmor 
et Lydia, et chez Cerioux et Moutardier sous celui à'' Alzonde 
et Koradin, ne sont absolument que la même chose et tous 
les deux littéralement pillés de l'épisode de Sainville et Léo- 
nore, formant à peu près trois volumes, de mon roman Aline 
et Valcour. » Alzonde n'est qu'une modification d'Aldonze, 
nom révolutionnaire du marquis de Sade. 



ESSAI BIBLIOURAPIIIQUB 61 

Dorci ou la liizarrcric du sort, c<mlc incdil, par le marquis 
de Sade, publié sur le nianuscril aree une notice sur l'auleur. 
(La notice, signée A. F., est d'Anatole France.) (Jiararai/ 
frères, édileurs, Paris, /A'6'/. Ce conte devait (ij^urer dans les 
Crimes de Pamour, 

Les 120 Journées de Sodome ou l'Ecole du libertinage, par 
le marquis de Sade. Publié pour la première fois d'après le 
manuscrit original, arec des annotations scientifiques, par le 
docteur Eufien Duehren (D' niéd. Iwan lîlocli), Paris, Club 
des liibliophiles, 19()'i, viii et 543 pp. in-4, couverture, fac- 
similé d'une page du manuscrit. Ouvrage tiré à 160 exem- 
plaires. 

Oxtiern ou les Malheurs du libertinage, drame en trois 
actes et en prose, par D.-A.-F.-S. licprésenté au théâtre 
Molière, à Paris, en 1791 , et à Versailles, sur celui de la Société 
Dramatique, le 22 Frimaire, l'an VIII de la liépublique. A 
Versailles, chez Blaisol, libraire, rue Salory, an VIII, in-8. 
2 ff. en 48 pp. 

Couplets chantés à Son Eminence le cardinal Maury, le 6 oc 
lobre 1812, à la maison de sanlé près de Charenlon. 1812. 

Idée sur les romans, publiée avec préface, notes el documents 
inédits, par Octave Uzanne. Paris, Librairie ancienne el mo- 
derne, Edouard Rouveyre, rue des Saints-Pères, 1872, in-12. 
C'est la réimpression du morceau qui sert de préface aux 
Crimes de l'amour. Il contient aussi deux lettres et deux docu- 
ments adressés par le marquis de Sade aux acteurs de la 
Comédie-Française et tirés des archives du Théâtre-Français. 

L'Auteur des Crimes de l'amour à Villeterque, folliculaire, 
an IX (1800), in-12 de 19 pages. 

Idée sur le mode de la sanction des lois, Paris, s. d,, in-8. 

Pétition de la section des Piques aux représentants du peuple 
français, Paris, s. d., in-8. 

Discours prononcé à la Fêle décernée par la Section des 
Piques aux mânes de Maral el de Le Pelletier, par Sade, 
citoyen de cette Section et membre de la Société populaire de 
la Section des Piques, rue Saint -Fiacre, n' 2, in-8, 8 pp. 

Des Lettres, des Documents, des Plans d'ouvrages, des 



Q2 l'œuvre du marquis de SADE 



Annolalîons du marquis de Sade ont été publiés dans divers 
ouvrages, calalof;ues d'autographes, journaux, revues, etc., et 
souvent de fa^on inexacte. 

On a attribué au marquis de Sade des ouvrages dont il n'est 
pas l'auteur et, parmi ceux-ci : 

L'Elourdi roman» à Lampsaque, 1784, 2 vol. in-12, avec 
postface de 3 pp. Ce roman, qui a été réimprimé, n'est certai- 
nement pas du marquis de Sade. 

La France Foulue, tragédie lubrique et royaliste en trois 
actes et en vers. A Barbe-en-Con en Foutro-Manie. Uan des 
Fouteurs 5796 (1796), in-12 de 91 ff. La Bibliothèque nationale 
en possède deux exemplaires (Enfer, 651 et 652), le premier 
dans un cartonnage, dos toile, le second dans une jolie reliure 
et provenant de la Bibliothèque de Talma, d'où il avait passé 
dans la Bibliothèque Labédoyère. Il contient un Exorde ma- 
nuscrit en vers de l'écriture de Talma ; quelques-uns de ces 
vers sont corrigés d'une autre main que celle de Talma. 

Voici quelques vers de VExorde : 

Jenne encor j'ai connu lorsque j'étais imberbe 
Grand nombre de ribauds de cette cour superbe... 
...Fouteurs, dévols, Ribauds, tout en nous couillonnant 
En lisant mon ouvrage... ayez le v.. b...ant... 
...Puis lisez mon ouvrage et pensez à la France 
Pour laquelle toujours j'eus de la déférence, 
C'est ce que j'ai prouvé par mes nombreux écrits. 
J'ai porté le petit collet (1), je fus l'un des proscrits ; 
Très souvent j'ai blâmé tant de haine et d'audace 
Qu'à tort on déversait contre une auguste race. 
J'ai repoussé le crime et combattu l'erreur, 
Tour à tour ils m'ont fait une effroyable horreur. 
J'ai dû cacher mon nom et déguiser mon style. 
Espérant qu'aux Français je pourrais être utile. 

A la suite de VExorde, on trouve une note écrite par une 
troisième main et beaucoup plus récemment. La voici : 

« Cette pièce, dont on assure qu'il n'a été tiré que 25 exem- 
plaires, provient de la bibliothèque de Talma. 



(1) Talma a mal copié ce vers, ainsi que quelques autres. Il y avait: 
Portant petit cottet, ou bien : J'ai te petit collet, ou encore : J'ai 
por/é te collet. 



ESSAI RIIILIOURAIMligUE C3 

« M. Moufllc, bibliophile distingué, mort en 1S27, prétenduil 
que l'ouvrage, ainsi que Texorde manuscrit qui le précède, 
était de l'abbé Proyart. D'autres bibliopinles l'attribuent au 
célèbre de Sade (l'auteur de Justine), mort à Hicètre en 1816. » 
L'abbé Proyart a-t-il écrit La France Foiiluc P 
C'était un honnête homme de prêtre et de royaliste qui fut 
enfermé à Bicêtre pour avoir écrit Louis \\7 cl ses vcrlus, 
ouvrage qui fut saisi le 17 février 1808. A Bicêtre, l'abbé 
Proyart tomba malade; il fut transporté dans sa famille, à 
Arras, et mourut le 22 mars 1808. 11 s'est occupé d'histoire et 
de pédagogie. M. MoufJle devait avoir de bonnes raisons pour 
attribuera un homme aussi vertueux, semble-t-il, un pamphlet 
aussi obscène. En tout cas, il n'y a pas d'apparence que cette 
pièce soit du marquis de Sade. On y trouve ces vers : 

L'on n'est pas roi dans son pays. 
Quelqu'un peut-il s'y méconnaître, 
Lorsqu'au palais de Médicis 
Buonaparte règne en maître. 
A sa guise il nous fait des lois, 
Puis, en despote, il nous les donne. 
Petit-fils d'un petit bourgeois, 
Assis sur le trône des rois, 
Que lui manque-t-il ? 

Que lui manque-t-il ? La couronne, 

La couronne... 

Beaucoup de manuscrits du marquis de Sade ont été détruits. 
Il en existe encore un certain nombre soit dans la famille du 
marquis de Sade, soit entre les mains de divers amateurs, soit 
dans les collections publiques. 

Voici, d'après la Biographie Michaud {Biographie univer- 
selle ancienne el moderne, 181 1-1828), le catalogue des œuvres 
du marquis de Sade restées dans sa famille. Cette liste a été 
dressée par Michaud jeune, rédacteur de l'article sur le mar- 
quis de Sade : 

1° Cinq comédies, dont trois de caractère, en 5 actes et en 
vers : 

Le Prévaricateur ou le Magistrat du temps passé ; 

Le Misanthrope par amour ou Sophie et Desfrancs, reçue 



g^ l'œuvre du marquis de SADE 



à l'unanimité au Théâtre-Français en septembre 1798, ce qui 
lui valut ses entrées pendant cinq ans ; 

Le Capricieux ou l'Homme inégal, reçue au théâtre Louvois 
et retirée par l'auteur ; 

I.CH Jumelles, 2 actes en vers. 

Les Anliquaires, 1 acte en prose. 

2* Quatre drames, un en 5 actes et trois en 3 actes : 

Ilenrielle el Sainl-Clair ou la Force du sang- ; 

L'Egarement de l'inforlune ; 

Franchise el trahison ; 

Fanny ou les Effets du désespoir ; 

3» Jeanne Laisné ou le Siège de Beauoais, tragédie en cinq 
actes, refusée au Théâtre-Français, par huit voix contre trois, 
parce qu'on y faisait l'éloge de Louis XI. 

4* L'Union des arts, ambigu comprenant cinq pièces : 1* un 
prologue qui relie le reste, soit Les Ruses d'amour, comédie 
épisodique, 1 acte en prose ; 2° Euphémie de Melun ou le Siège 
d'Alger, tragédie en 1 acte et en vers; 3* L'Homme dangereux 
ou le Suborneur, comédie en 1 acte en vers de dix syllabes, 
reçue au théâtre Favart en 1790 ou 1791 ; 4* Azelis ou la 
Coquette punie, comédie-féerie en 1 acte en vers libres, reçue 
au théâtre de Bondy en 1791. 

Le tout se termine par un divertissement. 

5* Tancrède, scène lyrique en vers ; 
La Tour mystérieuse, opéra-comique en 1 acte ; 
La Fête de l'amitié, prologue ; 

L'Hommage de la reconnaissance, vaudeville en 1 acte, écrit 
pour être joué à Charenton. 

Toutes les autres pièces, ainsi qu'Oxliern, ont été composées 
à Vincennes et à la Bastille. 

6° Un devis raisonné sur le projet d'un spectacle de gladia- 
teurs à l'instar des Romains auquel il devait être intéressé. 

7' Isabelle de Bavière, reine de France, 3 vol. ; 

Adéla'ide de Brunswick, princesse de Saxe, 2 vol. 

Ces romans ne contenaient rien de répréhensible. 



Pi,. III 



>.X*' 




C^k 




l'UR'rKAri' I AXTAISISTE DU MARQUIS DE SADE 
{Gravé à l'époque de la Restauration) 



KSSAI llllll.l(>(il(.\l>HIQUK 



S- Onze cihicrs tlu journal de la détcnlion de l'aulcur à 
Viiu-ennes et à la Haslille, depuis 1777, h sa sortie de (^harcnton, 
en 17S)0 ; il manque le premier (1777 à 1781) et le douzième 
(I7.S',)) ; une partie de ce travail est rédigée en chilFres dont il 
avait seul la ciel. 

î)" Cinq cahiers de notes, pensées extraites, chansons et mé- 
langes de vers et de prose composés et recueillis pendant sa 
dernière détention. Extrait de Conrad, roman tiré de Vllis- 
loirc (les Alh{i,'-e<>is, saisi pendant qu'on le conduisait à Cha- 
renton, en 1S03. 

On y voit qu'il avait composé un roman intitulé Marcel et 
des Mémoires ou Confessions qu'il avait écrits pour se justi- 
fier ou dans le hut de préparer son apologie, et dont il fait 
connaître les divisions, l'épigraphe et divers fragments. 

10* Autres productions perdues ou saisies : 

Conles au nombre de trente et formant 4 volumes. 

Le Porle feuille d'un homme de lettres, 4 volumes. (Ces 
deux ouvrages furent écrits à la Bastille en 1788.) 

Ces Conles et ce Porlefeuille forment le manuscrit de la 
Bibliothèque nationale. 

Cléonlinc ou la fille malheureuse, drame en 3 actes. 

L'Épreuve, comédie en 1 acte en vers, saisie en 1782 par le 
lieutenant de police Lenoir et non rendue, parce qu'elle conte- 
nait un passage obscène. 

Le Boudoir, comédie reçue au théâtre Favart en 1791. 

L'École des jaloux. 

Dans ses Neue Forschungen ilher den Marquis de Sade 
und seine Zeil Berlin (Max Harrwitz), le docteur Eugen 
Duehren parle de plusieurs manuscrits inédits du marquis de 
Sade. 

Pholoé el Zénocrale (inachevé), roman en lettres. 

Plusieurs romans, sans doute des plans ou canevas. 

(In plan de maison publique, avec l'indication de l'usage 
de chacune des chambres. C'est sans doute le plan que M. Ana- 
tole France a eu entre les mains et dont il parle dans son 
introduction à Dorci. Il dit que le marquis de Sade avait eu 
soin de ne pas oublier le cimetière, et il cite les légendes qui 

5 



(J(} l'œUVRK du MAKQUIS Dli SADK 



iiuliquaicnt ce qui devait se passer dans deux salles. Pour 
l'une le marquis avait indiqué : « Ici on estropie », et, pour 
l'autre : « Ici on lue. » 

Un manuscrit contenant un plan très détaillé du roman les 
Journées de tlorbclle et des renseignements sur ses manus- 
crits écrits à la Bastille. Il a réclamé inutilement trois épais 
manuscrits, dont deux contiennent un roman humoristique et 
divers morceaux. (>es deux manuscrits ont pour titre le Troii- 
Ixidour prorcnçil. Le troisième manuscrit a pour titre le 
PorlcIcuiUc cPun homme de lellres, le même dont parle 
Michaud jeune. Les Journées de Florhelle ou la Nalure 
dévoilée, suivies des Mémoires de Pabbé de Modore, devait 
avoir un certain nombre de tomes. Le marquis n'était pas 
encore fixé sur le titre de son roman. Il indique encore le 
Triomphe du vice ou la Véritable histoire de Modore (voir 
VJntroduclion.) 

Théorie du libertinage ou bien Les 120 jours de Sodome 
ou l'École du libertinage, manuscrit publié par le docteur 
Kugen Duehren en l!)Oi — ouvrage cité dans cet Essai biblio- 
graphique (voir aussi V Introduction). 

La Bibliothèque nationale possède un volume in-4° de 494 ff. 
contenant des Contes, hislorielles, canevas, brouillons écrits 
par le marquis de Sade. 

« Quelques-uns de ces contes, dit M. d'Alméras, comme // g 
a place pour deux, sont très rabelaisiens et dans le genre de 
ceux du xvi* siècle. 

« Le volume commence par une nouvelle intitulée VHeureuse 
feinte. Il est formé de vingt cahiers reliés ensemble. Au feuil- 
let 98, cette note : Mettre dans le conte anglais un autre nom 
que Nelson, Portland, par exemple. — Au feuillet 150 : Com- 
mencé le 17 juin au travail du soir, ayant bien mal aux yeux. 

— Au feuillet 176 : Changer le nom de Lorsange, il est pris. 

— Le dix-neuvième cahier débute par Juliette et Raunai ou 
la Conspiration d'Amboise, nouvelle historique. 

« A côté du titre on lit : Commencé le 13 avril 1785. Le 
vingtième et dernier cahier a été commencé cinq jours plus 
tard, le 18 avril. On peut ainsi mesurer la puissance de travail 
du marquis de Sade. II écrivait à cette époque, chaque jour, 
cinq ou six pages d'une écriture très fine et très serrée. » 



KSSAI IIIIU.lUGItAPIlIQUB 67 

On trouve encore, au (Uilalaguc de Soleienne (IN'i'i), la men- 
tion des deux pièces manuscrites suivantes : 

La Double intrigue, comédie en prose, recueil de 95 pp. 

Julia ou le Mariage sans femme, folie-vaudeville en 1 acte, 
in-V. « Cette pièce, dit le bibliophile .lacob, rédacteur du cata- 
logue, est soladique, comme son litre l'annonce. L'écriture 
ressemble à celle du marquis de Sade, qui avait, comme on 
sait, démoralisé les prisonniers de Bicêtre, en les dressant à 
jouer des pièces infâmes qu'il composait pour eux. » On sait 
que le bibliophile Jacob mettait volontiers au compte du mar- 
quis de Sade tout ce qui lui paraissait infâme et qu'il ne savait 
pas à qui attribuer, comme il a fait de La France foulue 
(voir plus haut dans cet Essai bibliographique), qui est peut- 
être de l'abbé Proyart, mais n'est certainement pas du marquis 
de Sade. 






ZOLOE 



ET 



SES DEUX ACOLYTES 



ou 



Quelques décades de la vie 
de trois jolies femmes 

HISTOIRE VÉRITABLE DU SIÈCLE DERNIER 



Portrait de Joséphine 



Zoloé (1) sur les limites de la quarantaine n'en a pas 
moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq ans. Son 
crédit attire sur ses pas la foule des courtisans et supplée, 
en quelque sorte, aux grâces de la jeunesse. A un esprit très 
fin, un caractère souple ou fier selon les circonstances, un 
ton très insinuant, une dissimulation hypocrite, consom- 
mée ; à tout ce qui peut séduire et captiver, elle joint une 
ardeur pour les plaisirs cent fois plus vivequeLauréda(2), 
une avidité d'usurier pour l'argent qu'elle dissipe avec la 
promptitude d'un joueur, un luxe ellréné qui engloutirait 
le revenu de dix provinces. 

Zoloé n'a jamais été belle ; mais à quinze ans sa coquette- 
rie déjà raffinée, cette fleur de jeunesse qui souvent sert 
de passeport à l'amour, de grandes richesses avaient 
attaché à son char un essaim d'adorateurs. 

Loin de se disperser par son mariage avec le comte de 
Barmont (3) avantageusement connu à la cour, ils jurèrent 
tous de n'être pas malheureux, et Zoloé, la sensible Zoloé 
ne put consentir à leur faire violer leur serment. De cette 
union sont nés un fils et une fille, aujourd'hui attachés à 
la fortune de leur illustre beau-père. 



(1) Voir l'Introduction. 

(2) M"" Tallien. 

(2) Alexandre de Beauharnais. 



72 



l'œuvre du marquis de SADE 



Zoloé a l'Amérique pour origine. Ses possessions dans 
les colonies sont immenses. Mais les troubles qui ont 
désolé ces mines fécondes pour les Européens l'ont sevrée 
du produit de ses riches domaines, qui eût été si nécessaire 
ici pour alimenter sa prodigue magnificence. 



Mariage de Bonaparte et de Joséphine (i) 



LE VICOMTE DE SABAR (2) 

Baron d'Orsec, soyez le bienvenu. Je vous attendais 
avec impatience, je m'occupais de votre bonheur. 

LE BARON d'oRSEC (3) 

Sérieusement ! 

LE VICOMTE DE SABAR 

Très sérieusement, en vérité. Vous n'êtes pas riche ; 
rien de moins stable que les emplois et la faveur dans un 
pays comme celui-ci. Un beau jour, avec toute votre gloire 
et vos services, vous pourriez bien ne conserver que la 
cape et l'épée. Foi de gentilhomme, il me paraîtrait dur 
d'en revenir à la simple paie d'officier. 

LE BARON d'oRSEC 

Aussi votre prudence, dit-on, a pourvu à l'avenir. 

LE VICOMTE DE SABAR 

Vous croyez !... Je disais donc que, pour vous mettre à 
l'abri des caprices du sort, il vous faudrait faire un bon 
mariage. 

LE BARON d'oRSEC 

Ma santé, mes goûts, vicomte, ne s'accordent guère 
avec vos vues. Je ne vous en remercie pas moins de votre 

(1) Tiré du chapitre intitulé: Mariage dîplomalîque, ICpisodes. 

(2) Barras. 

(3) Bonaparte (Corse). 



74 l'œdvre du marquis de sade 



zèle. Vous le savez, mon ami, j'ai vaincu sans femme, je 
puis vivre de même. 

LE VICOMTE DE SABAR 

Quelle simplicité 1 Je vous donne une femme mûre qui ne 
demande que votre nom avec sa main, beaucoup d'amis... 

LE BAHON u'ORSEC 

Son nom ? 

LE VICOMTE DE SABAR 

La comtesse de Barmont, Zoloé, toujours aimable, char- 
mante, spirituelle, magnifique, du meilleur ton, d'une 
famille ancienne, d'une fraîcheur, ma foi, très appétis- 
sante... 

LE BARON d'oRSEC 

Et d'une coquetterie... 

LE VICOMTE DE SABAR 

Eh ! morbleu, qu'est-ce que cet enfantillage, mon ami ? 
Veuve, elle a pu user de sa liberté ; mariée, elle se renfer- 
mera dans les bornes de la décence. N'est-ce pas tout ce 
que tu me demandes ? 

LE BARON d'oRSEC 

Mais pourquoi tant de générosité, mon ami? Pourquoi 
ne pas garder ce cadeau pour vous-même ? 

LE VICOMTE DE SABAR 

Et ma femme !... Réponse donc avant de me quitter. 

LE BARON d'oRSEC 

Mais encore, qui vous a chargé de cette mission ? 

LE VICOMTE DE SABAR 

Prononcez le oui, et Zoloé ne dira pas non, 

LE BARON d'orSEC 

J'entends. 



Les desseins de Bonaparte 



— Zoloé est charmante, dit le prince italien. Si on pou- 
vait lui faire un reproche, ce serait d'outrer le luxe et 
l'appareil ; et encore pourrait-on l'excuser en considérant 
sa fortune et la brillante destinée qu'on lui prépare. — 
Vraiment, dit Milord, on parle de son mariage avec le 
baron d'Orsec. — Laurida m'a confié ce secret, dit gra 
vement l'Kspagnol. Conçoit-on une pareille union ? — Je 
vois bien, reprend l'Italien, que vous ne connaissez pas 
le baron. Cet homme ne rêve que la gloire et tous les 
genres de gloire. Il ne se borne pas à être un autre César, 
un Périclès, un Solon. Il veutdonnerau monde l'exemple 
de toutes les vertus qui ont honoré l'humanité. Téméraire 
dans les combats, c'est pour montrer au soldat le chemin 
de la victoire. Impénétrable dans le c onseil, il ne rassemble 
les opinions que pour perfectionner la sienne ; et celle 
cfu'il adopte est toujours la meilleure ou la plus heureuse. 
L'avenir se déroule devant ses yeux. Il sera tout ce qui 
lui permettra d'être le destin de sa patrie. Il ne travaille 
que pour son bonheur. Il irait à l'extrémité de la terre 
moissonner de nouveaux lauriers, pourvu qu'ils concou- 
russent à la prospérité de son pays. — Le gouvernement 
actuel est d'une absurdité palpable, ill'admire et le craint, 
mais le peuple ne voit en lui qu'un héros ; ce héros le 
sauvera ; le plan de son bonheur est tracé dans sa tête ; 
tôt ou tard il le mettra à exécution ; les gens de bien 
soupirent après cet heureux moment. 



7G l'œuvhi- du marquis i>r sadk 



Milord. C'est le seul homme dont la nation anglaise 
redoute la politique, la valeur et la sagesse. Mais nous avons 
I*itt, et quelques guinées de plus ou de moins pourraient 
bien nous en délivrer. — L'Kspai^nol. Que dites-vous, 
l*\)rbess ? C'est ali'reux ; non, le peuple anglais est tpop 
généreux pour désirer l'emploi de moyens aussi lâches. — 
Forbess. Ne vous ai-je pas nommé Pitt ? — L'Ilalien. 
l*itl échouera dans ses complots. Le génie de la P^rance et 
sa sagesse le protègent. Mais si vous ne devinez pas le 
but du mariage en question, le voici : tous les partis en 
France se croisent, se choquent ; aucun point de rallie- 
ment. Celui qu'on appelle aristocrate abhorre la domi- 
nation des hommes qui sont couverts de crimes et de sang. 
Le forcené démagogue est irrité de voir qu'on ose l'em- 
museler et que les prépondérants l'abandonnent à son 
ignominie. Les peureux, les indifférents, qui forment le 
plus grand nombre, invoquent un seul maître qui joigne 
le courage aux lumières, les vertus aux talents, et ils 
trouvent tout cela dans d'Orsec. Son mariage avec Zoloé 
lui attache une classe proscrite. L'éclat de ses victoires ne 
permet pas à la malveillance de s'en offenser. Il a fait ses 
preuves de justice et d'honneur envers tous les partis : 
tous l'estiment, le révèrent comme un ami et un homme 
supérieur. — Milord. Qu'il en soit ce qu'il plaira à la for- 
tune, je ne veux pas m'en fatiguer ici. Me voilà en France : 
si la paix y règne, je serai citoyen de France, sinon je 
reverrai mes dieux pénates. Je ne connais d'Orsec que 
par sa réputation et ses triomphes. Il ne peut que protéger 
tout homme ami de la paix et de l'ordre public. Quant à 
moi, je ne veux que jouir. Peu m'importe sous quel pilote 
arriver au port, pourvu que j'y parvienne sans tourmente 
et sans naufrage (1), 



(I) Voir la réimpression intégrale de Zoloé {Coffret du Bibliophile^ 
Bi .liolhèque des Curieux, 1912). 



JUSTINE 



ou 



LES MALHEURS DE LA VERTU 



Inutilité de la vertu (0 



Le chef-cr(tnivre de la philosophie serait de développer 
les moyens dont la Pro\ Idence se sert pour parvenir aux 
fins qu'elle se propose sur l'homme et de tracer, d'après 
cela, quelques plans de conduite qui puissent faire con- 
naître à ce malheureux individu bipède la manière dont il 
faut qu'il marche dans la carrière épineuse de la vie, afin 
de prévenir les caprices bizarres de cette fatalité à laquelle 
on donne vingt noms différents, sans être encore parvenu 
ni à la connaître, ni à la définir. 

Si, plein de respect pour nos conventions sociales et ne 
s'écartant jamais des digues qu'elles nous imposent, il ar- 
rive, malgré cela, que nous n'ayons rencontré que des 
ronces, quand les méchants ne cueillaient que des roses, 
des gens privés d'un fonds de vertus assez constaté pour 
se mettre au-dessus de ces remarques ne calculeront-ils 
pas alors qu'il vaut mieux s'abandonner au torrent que d'y 
résister ? Ne diront-ils pas que la vertu, quelque belle 
qu'elle soit, devient pourtant le plus mauvais parti qu'on 
puisse prendre quand elle se trouve trop faible pour lutter 
contre le vice, et que, dans un siècle entièrement cor- 
rompu, le plus sûr est de faire comme les autres? Un peu 
plus Instruits si l'on veut et abusant des lumières qu'ils 
ont acquises, ne diront-ils pas, avec l'ange Jesrad de 
Zadiff, qu^'il n'y a aucun mal dont II ne naisse un bien, et 

(1) Ces extraits sont tirés de la première rédaction de Justine. 



fJQ l'œUVRK ou MAItyilS DE SADE 



qu'ils peuvent, d'après cela, se livrer au mal, puisqu'il 
n'est, dans le fait, qu'une des façons de produire le bien? 
N'ajouteront-ils pas qu'il est indillérent au plan général 
que tel ou tel soit bon ou mécbant de préférence, que si 
le malheur persécute la vertu et que la prospérité accom- 
pairne le crime, les choses étant égales aux vues de la 
Nature, il vaut infiniment mieux prendre parti parmi les 
méchants qui prospèrent que parmi les vertueux qui 
échouent? Il est donc important de prévenir ces sophismes 
dan"-creux d'une fausse philosophie ; essentiel de faire 
voir que les exemples de vertu malheureuse, présentéstà 
une âme corrompue dans laquelle il reste pourtant 
quelques bons principes, peuvent ramener cette âme aW 
bien aussi sûrement que si on lui eût montré dans cett^ 
roule de la vertu les palmes les plus brillantes et les plus^ 
flalleuses récompenses. Il est cruel sans doute d'avoir à 
peindre une foule de malheurs accablant la femme douce 
et sensible qui respecte le mieux la vertu et, d'un autre 
côté, l'afflucnce des prospérités sur ceux qui écrasent ou 
mortifient cette même femme. Mais s'il naît cependant un 
bien du tableau de ces fatalités, aura-t-on des remords de 
les avoir offertes ? Pourra-t-on être fâché d'avoir établi 
un fait d'où il résultera pour le sage qui lit avec fruit la 
leçon si utile de la soumission aux ordres de la Providence 
et l'avertissement fatal que c'est souvent pour nous 
ramener à nos devoirs que le Ciel frappe à côté de nous 
l'être qui nous paraît le mieux avoir rempli les siens ? 



Justine chez M. Dubourg 



Vous me permettrez de cacher mon nom et ma nais- 
sance, madame ; sans être illustre, elle est honnête, et je 
n'étais pas destinée à l'humiliation ou vous me voyez 
réduite. Je perdis fort jeune mes parents; je crus, avec le 
peu de secours qu'ils m'avaient laissé, pouvoir attendre 
une place convenable, et, refusant toutes celles qui ne 
l'étaient pas, je mangeai, sans m'en apercevoir, à Paris où 
je suis née, le peu que je possédais ; plus je devenais 
pauvre, plus j'étais méprisée; plus j'avais besoin d^appui, 
moins j'espérais d'en obtenir ; mais de toutes les duretés 
que j'éprouvai dans les commencements de ma malheu- 
reuse situation, de tous les propos horribles qui me furent 
tenus, je ne vous citerai que ce qui m'arriva chez 
M. Dubourg, un des plus riches traitants de la capitale. 
La femme chez qui je logeais m'avait adressée à lui comme 
à quelqu'un dont le crédit et les richesses pouvaient le 
plus sûrement adoucir la rigueur de mon sort. 

Après avoir attendu très longtemps dans l'antichambre 
de cet homme, on m'introduisit; M. Dubourg, âgé de 
quarante-huit ans, venait de sortir du lit ; entortille d'une 
robe de chambre flottante qui cachait à peine son désor- 
dre, on s'apprêtait à le coiffer ; il fit retirer et me demanda 
ce que je voulais. «Hélas! monsieur, lui répondis-je toute 
confuse, je suis une pauvre orpheline qui n'a pas encore 
quatorze ans et qui connaît déjà toutes les nuances de 
l'infortune ; j'implore votre commisération, ayez pitié de 

6 



^2 l'œuvre du marquis de sai>i: 



moi je vous conjure. » Et alors je lui détaîllai tous mes 
maux, la difficulté de rencontrer une place, peut-être 
môme un peu la peine que j'éprouvais à en prendre une, 
n'étant pas née pour cet état ; le malheur que j'avais eu, 
pendant tout cela, de manj^er le peu que j'avais... le défaut 
d'ouvrage, l'espoir où j'étais qu'il me faciliterait les 
moyens de vivre ; tout ce que dicte enfin l'éloquence du 
malheur, toujours rapide dans une âme sensible, toujours 
à charge à l'opulence... Après m'avoir écoutée avec 
beaucoup de distraction, M. Dubourg me demanda si 
j'avais toujours été sage. — «Je ne serais aussi pauvre ni 
aussi embarrassée, monsieur, répondis-je, si j'avais voulu 
cesser de l'être. » — « Mais, me dit à cela M. Dubourg, à 
quel titre prétendez-vous que les gens riches vous sou- 
lagent, si vous ne les servez en rien ?» — « Et de quel 
service prétendez-vous parler, monsieur? répondis-je; 
je ne demande pas mieux que de rendre ceux que la 
décence et mon âge me permettront de remplir. » — « Les 
services d'une enfant comme vous sont peu utiles dans une 
maison, me répondit Dubourg; vous n'êtes ni d'âge, ni 
de tournure à vous placer comme vous le demandez. 
Vous ferez mieux de vous occuper de plaire aux hommes 
et de travaillera trouver quelqu'un qui consente à prendre 
soin de vous ; cette vertu dont vous faites un si grand 
étalage ne sert à rien dans le monde : vous aurez beau 
fléchir au pied de ses autels, son vain encens ne vous 
nourrira point. La chose qui flatte le moins les hommes, 
celle dont ils font le moins de cas, celle qu'ils méprisent 
le plus souverainement, c'est la sagesse de votre sexe; on 
n'estime ici-bas, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce 
qui délecte ; et de quel profit peut nous être la vertu des 
femmes ? Ce sont leurs désordres qui nous servent et qui 
nous amusent mais leur chasteté nous intéresse on ne 
saurait moins. Quand les gens de notre sorte donnent, 
en un mot, ce n'est jamais que pour recevoir ; or, comment 
une petite fille comme vous peut-elle reconnaître ce qu'on 
fait pour elle, si n'est par l'abandon le plus entier de 



Sii 



tout ce qu'on exij^c de son corps?» — « Oh ! monsieur, 
répondis-je le cœur gros de soupirs, il n'y a donc plus ni 
honnêteté ni bienveillance chez les hommes?» — « Fort 
peu, répliqua Dubourj; ; on en parle tant, comment voulez- 
vous qu'il}' en ait? On est revenu de cette manie d'obliger 
gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaisirs de 
la charité n'étaient que les jouissances de l'orgueil, et, 
comme rien n'est aussi dissipé, on a vu qu'avec une enfant 
comme vous, par exemple, il valait infiniment mieux 
retirer, pour fruit de ses avances, tous les plaisirs que peut 
offrir la luxure que ceux très froids et très utiles de la 
soulager gratuitement ; la réputation d'un homme libéral, 
aumônier, généreux, ne vaut pas, même à l'instant où il 
en jouit le mieux, le plus petit plaisir des sens. » — « Oh ! 
monsieur, avecde pareils principes, il faut que l'infortunée 
périsse !» — « Qu'importe ? il y a plus de sujets qu'il n'en 
faut en France; pourvu que la machine ait toujours la 
même élasticité, que fait à l'Ftat le plus ou le moins d'in- 
dividus qui la pressent ?» — « Mais croyez-vous que des 
enfants respectent leurs pères quand ils sont ainsi mal- 
traités ?» — « Que fait à un père l'amour d'enfants qui le 
gênent?» — «Il vaudrait donc mieux qu'on nous eût 
étouflés dès le berceau !» — « Assurément, c'est l'usage 
dans beaucoup de pays ; c'était la coutume des Grecs ; 
c'est celle des Chinois ; là, les enfants malheureux s'ex- 
posent ou se mettent à mort. A quoi bon laisser vivre des 
cjéatures qui, ne pouvant plus compter sur les secours 
de leurs parents, ou parce qu'ils en sont privés ou parce 
qu'ils n'en sont pas reconnus, ne servent plus dès lors 
qu'à surcharger l'Ftat d'une denrée dont il a déjà trop ? 
Les bâtards, les orphelins, les enfants mal conformés 
devraient être condamnés à mort dès leur naissance (1) : 
les premiers et les seconds, parce que, n'ayant plus per- 

(1) <( Chez les sauvages, les individus faibles de corps ou d'esprit sont 
promptement éliminés, et les survivants se font ordinairement remarquer 
par leur vigoureux état de santé. Quant à nous, hommes civilisés, nous 
faisons, au contraire, tous nos efforts pour arrêter la marche de l'élimi- 



S'j i/œUVRE du MAnQUIS DE SADE 



sonne qui veuille ou qui puisse prendre soin d'eux, ils 
souillent la société d'une lie qui ne peut que lui devenir 
funeste un jour ; et les autres, parce qu'ils ne peuvent lui 
être d'aucune utilité. L'une et l'autre de ces classes sont, à 
la société, comme ces excroissances de chair qui, se nour- 

iialion ; nous construisons des liopit.'ux pour les idiots, les infirmes et 
les malades ; nous faisons des lois pour venir en aide aux indigents ; 
nos médecins déploient toute leur science pour prolonger autant que 
possible la vie de chacun. On a raison de croire que la vaccine a préservé 
des milliers d'individus qui, faibles de constitution, auraient autrefois 
succombé à la variole. Les membres débiles des sociétés civilisées 
peuvent donc se reproduire indéfiniment. Or, quiconque s'est occupé 
de la reproduction des animaux domestiques sait, à n'en pas douter, 
combien celte perpétuation des êtres débiles doit être nuisible à la race 
liumaine. On est tout surpris de voir combien le manque de soin, ou 
même des soins mal dirigés, amènent rapidement la dégénérescence d'une 
race domestique ; en conséquence, à l'exception de l'homme lui-même, 
personne n'est assez ignorant et assez maladroit pour permettre aux 
animaux débiles de reproduire. 

« Notre instinct de sympathie nous pousse à secourir les mal- 
heureux ; la compassion est un des produits accidentels de cet instinct 
que nous avons acquis dans le principe, au même titre que les autres 
instincts sociables dont il fait partie. La sympathie, d'ailleurs, pour les 
causes que nous avons déjà indiquées, tend toujours à devenir plus 
large et plus universelle. Nous ne saurions restreindre notre sympathie, 
en admettant même que l'inflexible raison nous en fit une loi. Le chirur- 
gien doit se rendre inaccessible à tout sentiment de pitié au moment 
où il pratique une opération, parce qu'il sait qu'il agit pour le bien de 
son malade ; mais si, de propos délibéré, il négligeait les faibles et les 
infirmes, il ne pourrait avoir en vue qu'un avantage éventuel, au prix 
d'un mal présent considérable et certain. Nous devons donc subir sans 
nous plaindre les effets incontestablement mauvais qui résultent de la 
persistance et de la propagation des êtres débiles. Il semb'e, toutefois, 
qu'il existe un frein à cette propagation, en ce sens que les membres 
malsains de la société se marient moins facilement que les membres 
sains. Ce frein pourrait avoir une efficacité réelle si les faibles de corps 
et d'esprit s'abstenaient du mariage ; mais c'est là un état de choses 
qu'il est plus facile de désirer que de réaliser. 

« Dans tous les pays où existent des armées permanentes, la cons- 
cription enlève les plus beaux jeunes gens, qui sont exposés à mourir 
prématurément en cas de guerre, qui se laissent souvent entraîner au 
vice, et qui, en tout cas, ne peuvent se marier de bonne heure. Les 
hommes petits, faibles, à la constitution débile, restent, au contraire, 
chez eux et ont, par conséquent, beaucoup plus de chances de se marier 
et de laisser des enfants. » 

Darwin : La Descendance de l'homme el la Séleclion sexuelle^ 
Trad. Edmond Barrier (Schleicher frères). 



.s.") 



rissant du suc des membres sains, les dégradent et les 
allaiblisscnt ; ou, si vous l'aimez mieux, comme ces 
vc'gclaux parasites qui, se liant aux bonnes plantes, les 
détériorent et les rongent en s'adaptant leur semence 
nourricière. Abus criants de ces aumônes destinées à 
nourrir une telle écume que ces maisons ricbemcnt dotées 
qu'on a l'extravagance de leur bâtir, comme si l'espèce 
des hommes était tellement rare, tellement précieuse, 
qu'il fallût en conserver jusqu'à la plus vile portion I Mais 
laissons une politique où tu ne dois rien comprendre, mon 
enfant ; pourquoi se plaindre de son sort, quand il ne 
tient qu'à soi d'y remédier 1 » — « A quel prix, juste ciel ! » 
— «A celui d'une chimère, d'une chose qui n'a de valeur 
que celle que ton orgueil y met. Au reste, continue ce 
barbare en se levant et ouvrant la porte, voilà tout ce que 
je puis pour vous ; consentez-y ou délivrez-moi de votre 
présence ; je n'aime pas les mendiants... » 

Mes larmes coulèrent, il me fut impossible de les rete- 
nir ; le croirez-vous, madame ? elles irritèrent cet homme 
au lieu de l'attendrir. Il referme la porte et, me saisissant 
par le collet de ma robe, il me dit avec brutalité qu'il va 
me faire faire de force ce que je ne veux pas lui accorder 
de bon gré. En cet instant cruel mon malheur me prête 
du courage ; je me débarrasse de ses mains, et m'élançant 
vers la porte : « Homme odieux, lui dis-je en m'échappant, 
puisse le Ciel aussi grièvement ofïensé par toi te punir, 
comme tu le mérites, de ton exécrable endurcissement ! 
Tu n'es digne ni de ces richesses dont tu fais un si vil 
usage, ni de l'air même que tu respires dans un monde 
souillé par tes barbaries. » 



La répression du crime diminue 
le bonheur social 



« Ne croîs pas, répondait-il à mes sages conseils, que 
l'espèce d'hommage que j'ai rendu à la vertu dans toi soit 
une preuve, ni que j'estime la vertu, ni que j'aie envie 
de la préférer au vice. Ne l'imagine pas, Thérèse (1), tu 
t'abuserais ; ceux qui, partant de ce que j'ai fait envers 
toi, soutiendraient, d'après ce procédé, l'importance ou la 
nécessité de la vertu tomberaient dans une grande erreur, 
et je serais bien fâché que tu crusses que telle est ma 
façon de penser. La masure qui me sert d'abri à la chasse 
quand les rayons trop ardents du soleil dardent à plomb 
sur mon individu n'est assurément pas un monument 
inutile, sa nécessité n'est que de circonstance : je m'expose 
à une sorte de danger, je trouve quelque chose qui me 
garantit, je m'en sers, mais ce quelque chose en est-il 
moins utile ? en peut-il être moins méprisable ? Dans une 
société totalement vicieuse, la vertu ne servirait à rien : 
les nôtres n'étant pas de ce genre, il faut absolument ou 
la jouer, ou s'en servir, afin d'avoir moins à redouter ceux 
qui la suivent. Que personne ne l'adopte, elle deviendra 
utile. Je n'ai donc pas tort quand je soutiens que sa néces- 
sité n'est que d'opinion ou de circonstances ; la vertu n'est 
pas un mode d'un prix incontestable, elle n'est qu'une 

(1) Dans la première rédaction du roman, Justine éprouve ses mal- 
heurs sous le nom de Thérèse. 



s 7 



manière de se conduire qui varie suivant chaque climat 
et qui, par conséquent, n'a rien de réel : cela seul en fait 
voir la (utilité. Il n'y a que ce qui est constant qui soit 
réellement bon ; ce qui change perpétuellement ne saurait 
I)rétendre au caractère de bonté. Voilà pourquoi l'on a 
mis l'immutabilité au rang des perfections de ri'^ternel ; 
mais la vertu est absolument privée de ce caractère; il 
n'est pas deux peuples sur la surface du globe qui soient 
vertueux de la même manière ; donc la vertu n'a rien de 
réel, rien de bon intrinsèquement et ne mérite en rien 
notre culte; il faut s'en servir comme d'étai, adopter poli- 
tiquement celle du pays où l'on vit, afin que ceux qui la 
pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, 
vous laissent en repos, et afin que cette vertu, respectée 
où vous êtes, vous garantisse, par sa prépondérance de 
convention^ des attentats de ceux qui professent le vice. 
Mais, encore une fois, tout cela est de circonstance, et 
rien de tout cela n'assigne un mérite réel à la vertu. Il est 
telle vertu, d'ailleurs, impossible à de certains hommes ; 
or, comment me persuaderez-vous qu'une vertu qui com- 
bat ou qui contrarie les passions puisse se trouver dans la 
Nature ? t^t si elle n'y est pas, comment peut-elle être 
bonne ? Assurément ce seront, chez les homnes dont il 
s'agit, les vices opposés à ces vertus qui deviendront pré- 
férables, puisque ce seront les seuls modes..., les seules 
manières d'être qui s'arrangeront le mieux à leur physique 
ou à leurs organes; il y aura donc dans cette hypothèse 
des vices très utiles : or, comment la vertu le sera-t-elle si 
vous me démontrez que ces contraires puissent l'être ? On 
vous dit à cela : la vertu est utile aux autres, et en ce 
sens elle est bonne ; car s'il est reçu de ne faire que ce 
qui est bon aux autres, à mon tour je ne recevrai que du 
bien. Ce raisonnement n'est qu'un sophisme : pour le peu 
de bien que je reçois des autres, en raison de ce qu'ils 
pratiquent la vertu, par l'obligation de la pratiquera mon 
tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédom- 
magent nullement. Recevant moins que je ne donne, je 



gy l'œuvre du marquis de sade 



fais donc un mauvais marché : j'éprouve beaucoup plus 
de mal des privations que j'endure pour être vertueux 
que je ne reçois de bien de ceux qui le sont ; l'arrange- 
ment n'étant point égal, je ne dois donc pas m'y soumettre, 
et, sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant 
de bien que je recevrais de peines en me contraignant à 
l'être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à 
leur procurer un bonheur qui doit me coûter autant de 
mal ? Reste maintenant le tort que je peux faire aux 
autres étant vicieux et le mal que je recevrai à mon tour 
si tout le monde me ressemble. En admettant une entière 
circulation de vices, je risque assurément, j'en conviens ; 
mais le chagrin éprouvé par ce que je risque est compensé 
par le plaisir de ce que je fais risquer aux autres ; voilà, 
dès lors, l'égalité établie, dès lors tout le monde est à peu 
près également heureux ; ce qui n'est pas et ne saurait 
être dans une société où les uns sont bons et les autres 
méchants, parce qu'il résulte, de ce mélange, des pièges 
perpétuels qui n'existent point dans l'autre cas. Dans la 
société mélangée, tous les intérêts sont divers ; voilà la 
source d'une infinité de malheurs ; dans l'autre asso- 
ciation, tous les intérêts sont égaux ; chaque individu qui 
la compose est doué des mêmes goûts, des mêmes pen- 
chants ; tous marchent au même but ; tous sont heureux. 
Mais, vous disent les sots, le mal ne rend point heureux. 
Non, quand on est convenu d'encenser le bien ; mais 
déprisez, avilissez ce que vous appelez le bien, vous ne 
révérez plus ce que vous aviez la sottise d'appeler le mal ; 
et tous les hommes auront du plaisir à le commettre, non 
point parce qu'il sera permis (ce serait quelquefois une 
raison pour en diminuer l'attrait), mais c'est que les lois 
ne le puniront plus, et qu'elles diminuent, par la crainte 
qu'elles inspirent, le plaisir qu'a placé la Nature au crime. 
Je suppose une société où il sera convenu que l'inceste 
(admettons ce délit comme tout autre), que l'inceste, dis-je, 
soit un crime : ceux qui s'y livreront seront malheureux, 
parce que l'opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer 



«y 



leurs plaisirs ; ceux qui désireront de commettre ce mal 
et qui ne l'oscronf, d'après ces freins, seront également 
malheureux : ainsi la loi qui proscrira l'inceste n'aura 
fait que des infortunés. Que dans la société voisine l'in- 
ceste ne soit point un crime : ceux qui ne le désireront 
pas ne seront point malheureux, et ceux qui le désireront 
seront heureux. Donc la société qui aura permis cette 
action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura 
érigé cette même action en crime. Il en est de même de 
toutes les autres actions maladroitement considérées 
comme criminelles : en les observant sous ce point de 
vue, vous faites une foule de malheureux ; en les per- 
mettant, personne ne se plaint ; car celui qui aime cette 
action quelconque s'y livre en paix, et celui qui ne s'en 
soucie pas, ou reste dans une sorte d'indifférence qui n'est 
nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion 
qu'il a pu recevoir par une foule d'autres lésions dont il 
grève à son tour ceux dont il a eu à se plaindre. Donc 
tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou 
très heureux ou dans un état d'insouciance qui n'a rien 
de pénible ; par conséquent, rien de bon, rien de respec- 
table, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu'on 
appelle la vertu. Que ceux qui la suivent ne s'enorgueil- 
lissent donc pas de cette sorte d'hommage que le genre 
de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre : 
c'est une affaire purementde circonstances, de convention; 
mais, dans le fait, ce culte est chimérique, et la vertu qui 
l'obtient un instant n'en est pas pour cela la plus belle. » 



HISTOIRE DE JULIETTE 



ou 



LES PROSPERITES DU VICE 



Le premier Ministre : M. de Saint-Fond 



M. de Sainl-i'ond était un homme d'environ quarante 
ans. de l'esprit, un caractère bien faux, bien traître, bien 
libertin, bien féroce, infiniment d'orj^ueil, possédant l'art 
de voler la France au suprême degré et celui de dis- 
tribuer des lettres de cachet, au seul désir de ses plus 
légères passions ; plus de vingt mille individus de tout 
sexe et de tout âge gémissaient par ses ordres dans les 
diflérentes forteresses royales dont la France est hérissée, 
et parmi ces vingt mille êtres, me disait-il un jour plai- 
samment, je te jure qu'il n'en est pas un seul de coupable. 
D'Albert, premier président du Parlement de Paris, était 
également du souper ; ce ne fut qu'en entrant que Noir- 
ceuil m'en prévint. — Tu dois, me dit-il, les mêmes égards 
à ce personnage-ci qu'à l'autre ; il n'y a pas douze heures 
qu'il était maître de ta vie ; tu sers de dédommagement 
aux égards qu'il a eus pour toi ; pouvais-je le mieux 
acquitter ? 

Quatre filles charmantes composaient, avec M™' de 
Noirceuil et moi, le sérail oflert à ces messieurs. Ces créa- 
tures, pucelles encore, étaient du choix de la Duvergier. 
On nommait P2glé la plus jeune, blonde âgée de treize ans, 
et d'une figure enchanteresse ; Lolotte suivait, c'était la 
physionomie de Flore même : on ne vit jamais tant de 
fraîcheur ; à peine avait-elle quinze ans ; Henriette en 
avait seize et réunissait à elle seule plus d'attraits que les 
poètes n'en prêtèrent jamais aux trois Grâces. Lindane 
avait dix-sept ans ; elle était faite à peindre, des yeux 
d'une singulière expression et le plus beau corps qu'il fût 
possible de voir. 



94 l'œuvre du marquis de sadi: 



Six jeunes garçons, de quinze à vingt ans, nous servaient 
nus et coiflés en femme ; chacun des libertins qui compo- 
saient le souper avait, ainsi que vous le voyez par cet 
arrangement, quatre objets de luxure à ses ordres, deux 
femmes et deux garçons. Comme aucun de ces individus 
n'était encore dans le salon lorsque j'y parus, d'Albert et 
Saint-Fond, après m'avoir embrassée, cajolée, louée 
pendant un quart d'heure, me plaisantèrent sur mon 
aventure (1). — C'est une charmante petite scélérate, dit 
Noirceuil, et qui, par la soumission la plus aveugle aux 
passions de ses juges, vient les remercier de la vie qu'elle 
leur doit. — J'aurais été bien fâché de la lui ôter, dit 
d'Albert ; ce n'est pas pour rien que Thémis porte un 
bandeau, et vous m'avouerez que, quand il s'agit de 
juger de jolis petits êtres comme ceux-là, nous devons 
toujours l'avoir sur les yeux. — Je lui promets pour sa 
vie l'impunité la plus entière, dit Saint-Fond ; elle peut 
faire absolument tout ce qu'elle voudra ; je lui proteste 
de la protéger dans tous ses écarts et de la venger, comme 
elle l'exigera, de tous ceux qui voudraient troubler ses 
plaisirs, quelque criminels qu'ils puissent être. — Je lui 
en jure autant, dit d'Albert ; je lui promets, de plus, de 
lui faire avoir demain une lettre du chancelier qui la 
mettra à l'abri de toutes les poursuites qui, par tel tri- 
bunal que ce soit, pourraient être intentées contre elle 
dans toute l'étendue de la France. Mais, Saint-Fond, 
j'exige quelque chose de plus ; tout ce que nous faisons 
ici n'est qu'absoudre le crime, il faut l'encourager : je te 
demande donc des brevets de pension pour elle, depuis 
deux mille francs jusqu'à vingt-cinq, en raison du crime 
qu'elle commettra. — Juliette, dit Noirceuil, voilà, je crois, 
de puissants motifs et pour donner à tes passions toute 
l'extension qu'elles peuvent avoir et pour ne nous cacher 
aucun de tes écarts. — Mais il faut en convenir, messieurs, 
poursuivit aussitôt mon amant sans me donner le temps 
de répondre, vous faites là un merveilleux usage de l'au- 

(1) Aventure qu'il n'est pas possible, ici, de préciser. 



95 



torilé qui vous est i-on(iée par les lois et par le monarque... 
— Le meilleur possible, répondit Saint-Fond ; on n'agit 
jamais mieux que lorsqu'on travaille pour soi : cette au- 
torité nous est confiée pour faire le bonheur des hommes; 
n'y travaillons-nous pas en faisant le nôtre et celui de cet 
aimable enfant ? — En nous revêtant de cette autorité, 
dit d'Albert, on ne nous a pas dit : Vous ferez le bonheur 
de tel ou tel iiKli\itlu,abstractivement de tel ou tel autre; 
on nous a simplement dit : Les pouvoirs que nous vous 
transmettons s(Hit pour faire la félicité des hommes; or il est 
impossible de rendre tout le monde également heureux ; 
donc, dès qu'il en est parmi nous quelques-uns de contents, 
notre but est rempli. — NLiis, dit Noirceuil qui ne contro- 
versait que pour faire briller ses amis, vous travaillez pour- 
tant au malheur général en sauvant le coupable et perdant 
l'innocent. — Voilà ce que je nie, dit Saint-Fond : le vice 
fait beaucoup plus d'heureux que la vertu ; je sers donc 
bien mieux le bonheur général\en protégeant le vice qu'en 
récompensant la vertu. — Voilà des systèmes bien dignes 
de coquins comme vous, dit Noirceuil. — Mon ami, dit 
d'Albert, puisqu'ils font aussi votre joie, ne vous en plai- 
gnez point. — Vous avez raison, dit Noirceuil ; il me semble, 
au surplus, que nous devrions un peu plus agir que jaser. 
Voulez-vous Juliette seule un moment, avant que l'on 
arrive ? — Non, pas moi, dit d'Albert, je ne suis nullement 
curieux des tête-à-tête... j'y suis d'un gauche... l'extrême 
besoin que j'ai d'être toujours aidé dans ces choses-là fait 
que j'aime autant patienter jusqu'à ce que tout le monde 
y soit. — Je ne pense pas tout à fait ainsi, dit Saint-Fond, et 
je vais entretenir un instant Juliette au fond de ce boudoir. 
A peine y fûmes-nous que Saint-Fond m'engagea à me 
mettre nue. Pendant que j'obéissais : — On m'a assuré, me 
dit-il, que vous seriez d'une complaisance aveugle à mes 
fantaisies ; elles répugnent un peu, je le sais, maisje compte 
sur votre reconnaissance ; vous savez ce que j'ai fait pour 
vous;je ferai plusencore; vousêtes méchante, vindicative, 
eh bien I poursuivit-il en me remettant six lettres de cachet 



{)() I.'œUVRK du marquis de SADE 



en blanc qu'il ne s'agissait plus que de remplir pour faire 
perdre la liberté à qui bon me semblerait, voilà pour vous 
amuser; prenez, de plus, ce diamant de mille louis pour 
payer le plaisir que j'ai de faire connaissance avec vous ce 
soir... Prenez, prenez, tout cela ne me coûte rien, c'est l'ar- 
"•ent de l'I^vtat. — Kn vérité, monseigneur, je suis confuse 
de vos bontés. — Oh ! je n'en resterai pas là ;je veux que 
vous me veniez voir chez moi ; j'ai besoin d'une femme 
qui, comme vous, soit capable de tout; je veux vous char- 
ger de la partie des poisons. — Quoi ! Monseigneur, vous 
vous servez de pareilles choses? — Il le faut bien : il y a 
tant de gens dont nous sommes obligés de nous défaire... 
Point de scrupules, je me flatte. — Pas le moindre, mon- 
seigneur ; je vous jure qu'il n'est aucun crime dans le 
monde capable de m'effrayer, et qu'il n'en est pas un 
seul que je ne commette avec délices... — Ah ! baisez- 
moi, vous êtes charmante, dit Saint-Fond. Eh bien ! au 
moven de ce que vous me promettez là, je vous renouvelle 
le serrhent que je vous ai fait de vous procurer l'impunité 
la plus entière. Faites pour votre compte tout ce que bien 
vous semblera : je vous proteste de vous retirer de toutes 
les mauvaises aventures qui pourraient en survenir ; mais 
il faut me prouver, tout de suite, que vous êtes capable 
d'exercer l'emploi que je vous destine; tenez, me dit-il en 
me remettant une petite boîte, je placerai ce soir près de 
vous, au souper, celle des filles sur laquelle il m'aura plu 
de faire tomber l'épreuve ; caressez-la bien — la feinte 
est le manteau du crime — trompez-la le plus adroitement 
que vous pourrez, et jetez cette poudre, au dessert, dans 
des verres de vin qui lui seront servis : l'effet ne sera pas 
long ; je reconnaîtrai là si vous êtes digne de moi et, dans 
ce cas, votre place vous attend. 

— Oh ! monseigneur, répondis-je avec chaleur, je suis 
à vos ordres ; donnez, donnez, vous allez voir comme je 
vais me conduire... 



Juliette et le Ministre concluent un pacte 



Cependant, d'après les lettres que Noirceuil reçut du 
ministre, j'eus l'ordre de me monter une maison splen- 
dide ; ayant reçu l'argent nécessaire à l'exécution de ce 
projet, je louai tout de suite un magnifique hôtel, rue du 
Faubourg-Saint-Honoré ; j'achetai quatre chevaux, deux 
voitures charmantes ; je pris trois laquais d'une taille 
haute, majestueuse et d'une figure enchanteresse, un 
cuisinier, deux aides, une femme de charge, une lectrice, 
trois femmes de chambre, un coiffeur, deux filles en 
sous-ordre et deux cochers ; des meubles délicieux 
ornèrent ma maison, et, le ministre étant de retour, je 
fus me présenter aussitôt chez lui. Je venais d'atteindre 
ma dix-septième année, et je puis dire qu'il était à Paris 
bien peu de femmes plus jolies que moi ; j'étais mise 
comme la déesse même des amours ; il était impossible 
de réunir plus d'art à plus de luxe; cent mille francs 
n'eussent pas payé les parures dont j'avais orné mes 
attraits, et je portais pour cent mille écus de bijoux ou de 
diamants. Toutes les portes s'ouvrirent à mon aspect : 
le ministre m'attendait seul. Je débutai par les félicitations 
les plus sincères des grâces qu'il venait d'obtenir et lui 
demandai la permission de baiser les nouvelles marques 
de sa nouvelle dignité ; il y consentit, pourvu que je ne 
remplisse ce soin qu'à genoux; pénétrée de sa morgue et 
loin de la heurter, je fis ce qu'il désirait. C'est par des 
bassesses que le courtisan achète le droit d'être insolent 
avec les autres. — Vous me voyez, me dil-il, madame, au 



98 l'œuvre du marquis de SADE 



milieu de ma gloire; le roi m'a comblé, et j'ose dire que 
j'ai mérité ses dons; jamais mon crédit ne fut plus consi- 
dérable ; si je fais refluer sur vous une partie de ses 
grâces, il est inutile de vous dire à quelles conditions; 
après ce que nous avons fait ensemble, je crois pouvoir 
être sûr de vous, ma plus entière confiance vous est 
acquise; mais avant que j'entre dans aucun détail, jetez 
les yeux, madame, sur ces deux clés : celle-ci est celle 
des trésors qui vont vous couvrir si je suis bien servi par 
vous ; celle-là est celle de la Bastille ; une éternelle prison 
vous y est préparée si vous manquez d'obéissance et de 
discrétion. — Entre de telles menaces et un pareil espoir, 
vous n'imaginez pas, sans doute, que je balance, dis-je à 
Saint-Fond ; confiez-vous donc à votre plus soumise 
esclave, et soyez parfaitement sûr d'elle. — Deux soins 
bien importants vont être remis dans vos mains, madame; 
asseyez-vous et écoutez-moi ; et comme j'allais prendre un 
fauteuil par inadvertance, Saint-Fond me fit signe de ne 
me placer que sur une chaise ; je me confondis en excuses, 
et voici comme il parla : 

« Le poste que j'occupe, et dans lequel je veux me sou- 
tenir longtemps, m'oblige à sacrifier un nombre infini de 
victimes; voici une cassette composée de différents poi- 
sons; vous les emploierez d'après les ordres que vous 
recevrez de moi ; à ceux qui me desservent seront réser- 
vés les plus cruels ; les prompts pour ceux dont l'existence 
me nuit au point que je n'ai pas un instant à perdre pour 
les enlever de ce monde; ces derniers, que vous voyez 
sous l'étiquette de poisons lenls, seront pour ceux dont, 
par de puissantes raisons politiques, je dois prolonger 
l'existence afin d'éloigner de moi les soupçons. Toutes ces 
expéditions, suivant l'exigence des cas, se feront tantôt 
chez vous, tantôt chez moi, quelquefois en province ou 
dans les pays étrangers. 

« Passons maintenant à la seconde partie de vos soins ; 
celle-là, sans doute, deviendra la plus pénible pour vous, 
mais en même temps la plus lucrative. Doué d'une imagi- 



!)y 



nation très ardente, blasé depuis longtemps sur les plai- 
sirs ordinaires, ayant reçu de la nature un tempérament 
de feu, des ti^oûts très cruels et de la fortune tout ce qu'il 
faut pour satisfaire à ces furieuses passions, je ferai chez 
vous, soit avec Noirceuil, soit avec quelques autres amis, 
deux soupers libertins par semaine, dans lesquels il faut 
nécessairement qu'il s'immole au moins trois victimes : en 
retranchant de l'année le temps des voyages où vous me 
suivrez seulement sans qu'il soit question de ces orgies, 
vous voyez que cela fait environ deux cents filles dont la 
recherche ne regarde que vous; mais il y a des clauses 
difficiles au choix de ces victimes. Il faut d'abord, Juliette, 
que la plus laide soit au moins belle comme vous ; il ne 
faut jamais qu'elles soient au-dessous de neuf ans ni au- 
dessus de seize ans ; il faut qu'elles soient vierges et de la 
meilleure naissance... toutes titrées ou au moins d'une 
grande richesse... — Oh ! monseigneur, et vous immole- 
rez tout cela? — Assurément, madame; le meurtre est la 
plus douce de mes voluptés ; j'aime le sang avec fureur; 
c'est ma plus chère passion, et il est dans mes principes 
qu'il faut les satisfaire toutes, à quelque prix que ce puisse 
être. — Monseigneur, dis-je en voyant que Saint-Fond 
attendait ma réponse, ce que je vous ai fait voir de mon 
caractère vous prouve, je crois, suffisamment qu'il est 
impossible que je vous trahisse ; mon intérêt et mes goûts 
vous en répondent... Oui, monseigneur, j'ai reçu de la 
nature les mêmes passions que vous... les mêmes fantai- 
sies, et celui qui se prête à tout cela par amour pour la 
chose même sert assurément beaucoup mieux que celui 
qui n'obéirait que par complaisance ; le lien de l'amitié, la 
ressemblance des goûts, voilà, soyez-en sûr, les nœuds 
qui captivent le plus sûrement une femme telle que moi. 
— Oh ! pour celui de l'amitié, ne m'en parlez pas, Juliette, 
reprit vivement le ministre ; je n'ai pas plus foi à ces 
sentiments-là qu'à celui de l'amour; tout ce qui vient du 
coeur est faux ; je ne crois qu'aux sens, moi ; je ne crois 
qu'aux habitudes charnelles..., qu'à l'égoïsme, qu'à l'inté- 



100 L'dU'VHK DU MAUgilS DE SADIi 



rêt ; oui, l'intérêt sera toujours, de tous les liens, celui 
auquel je croirai le plus; je veux donc que le vôtre se 
trouve infiniment flatté, prodigieusement caressé dans les 
arrangements que je vais prendre avec vous; que le goût 
vienne ensuite cimenter l'intérêt. Calculons donc votre 
petite fortune, madame. Noirceu<il vous fait dix mille 
livres de rente, je vous en ai donné trois, vous en aviez 
douze, voih'i vingt-cinq, et vingt-cinq dont voici le con- 
trat, font cinquante. Parlons maintenant du casuel. » 
J'allai me jeter aux pieds du ministre pour lui rendre 
grâces de cette nouvelle faveur ; il ne s'y opposa point, 
et m'ayant tait signe de me rasseoir : « Vous imaginez 
bien, Juliette, continua-t-il, que ce n'est pas avec un 
aussi mince revenu que vous pouvez me donnera souper 
deux fois la semaine, ni tenir la maison que je vous ai 
commandé de prendre ; je vous donne donc un million 
par an pour ces soupers ; mais souvenez-vous qu'ils 
doivent, être d'une magnificence incroyable : j'y veux 
toujours les mets les plus exquis, les vins les plus rares, 
les gibiers et les fruits les plus extraordinaires; il faut 
que l'immensité accompagne la délicatesse, et fussions- 
nous même tête à tête, cinquante plats ne seraient pas 
suffisants ; les victimes vous seront payées vingt mille 
francs pièce, ce n'est pas trop à cause des qualités que je 
leur désire. Vous aurez de plus trente mille francs de 
gratification par chaque victime ministérielle immolée 
par vos mains ; il y en a bien cinquante par an ; cet 
article s'élève donc à quinze cent mille francs, auxquels 
je joins vingt mille francs par mois pour vos appointe- 
ments ; autant que je puis voir, madame, ceci vous met à 
la tête de six millions sept cent quatre-vingt-dix mille 
francs ; nous ajouterons deux cent dix mille livres pour 
vos menus plaisirs, afin de vous composer une somme 
ronde de sept millions par an, dont cinquante mille francs 
passés par acte et qui ne peuvent vous fuir. Eles-vous 
contente, Juliette? » M'efforçant ici de cacher ma joie, 
afin de servir encore mieux l'avarice dont î'étais dévorée, 



101 



je repic'scntai au ministre que les devoirs qu'il m'imposait 
étaient pour le moins aussi onéreux qu'étaient considé- 
rables les sommes dont il m'accordait la disposition, 
qu'avec l'envie de le bien servir je ne ménagerais rien, et 
que je voyais qu'il serait fort possible que les dépenses 
énormes que j'allais être obligée de faire excédaient de 
beaucoup les recettes, qu'au surplus... — Non, voilà 
comme je veux qu'on me parle, dit le ministre; vous 
m'avez montré de l'intérêt, Juliette, c'est ce que je veux; 
je suis sûr d'être servi, maintenant; n'épargnez rien, 
madame, et vous rece\rez dix millions par an ; aucun de 
ces suppléments ne m'cti'raye; je sais où les prendre tous 
sans toucber à mes revenus. Il serait bien fou l'homme 
d'Elal qui ne ferait pas payer ses plaisirs à l'Elal, Et 
que nous importe la misère des peuples, pourvu que nos 
passions soient satisfaites ! Si je croyais que l'or pût cou- 
ler dans leurs veines, je les ferais saigner tous les uns 
après les autres pour me gorger de leur substance. — 
Homme adorable ! m'écriai-je, vos principes me tournent 
la tête; je vous ai laissé voir de l'intérêt, croyez donc au 
goût maintenant, et persuadez-vous, je vous en conjure, 
que ce sera mille fois plutôt par idolâtrie pour vos plai- 
sirs que par aucun autre motif que je les servirai avec 
tant de zèle. — Je vous crois, dit Saint-Fond, je vous ai 
vue à l'épreuve. Eh ! comment n'aimeriez-vous pas mes 
passions ? Ce sont les plus délicieuses qui puissent naître 
au cœur de l'homme ; et celui qui peut dire : aucun pré- 
jugé ne m'arrête; je les ai tous vaincus; et voici d'un 
côté le crédit qui légitime toutes mes actions, et de l'autre 
les richesses nécessaires à les assaisonner de tous les 
crimes; celui-là, dis-je, n'en doutez pas, Juliette, est le 
plus heureux de tous les êtres... Ah ! ceci me fait souve- 
nir, madame, du brevet d'impunité que vous avait pro- 
mis d'Albert, la dernière fois que nous soupâmes ensemble ; 
le A'oilà, mais c'est à moi que le chancelier vient de l'ac- 
corder ce matin et non à d'Albert qui, selon son usage, 
vous avait totalement oubliée. 



102 l'(i:i;vuk du mauquis de sade 



La manière dont toutes mes passions se trouvaient 
flattées dans cette multitude d'événements heureux me 
tenait dans une espèce d'ivresse..., d'enchantement, d'où 
résultait une sorte de stupidité qui m'ôtait jusqu'à l'usage 
de la parole, Saint-Fond me sortit de cet engourdissement 
en m'attirant à lui... — Dans combien de temps commen- 
cerons-nous, Juliette? me dit-il en baisant ma bouche... 
— Monseigneur, lui dis-je, il me faut bien au moins trois 
semaines pour préparer tous les différents services que 
Votre Grandeur exige de moi. — Je vous les accorde, 
Juliette, c'est aujourd'hui le premier du mois; je soupe 
chez vous le 22. — Monseigneur, poursuivis-je, en 
m'avouant vos goûts, vous m'avez donné quelques droits 
à vous confier les miens : vous m'avez reconnu ceux du 
meurtre, j'ai ceux du vol et de la vengeance; je satisferai 
les premiers avec vous ; le brevet que vous venez de me 
donner m'assurant l'impunité du vol, fournissez-moi les 
moyens de la vengeance. — Suivez-moi, répondit Saint- 
Fond. Nous passâmes chez un commis : Monsieur, lui dit 
le ministre, examinez bien cette jeune femme ; je vous 
ordonne de lui signer et délivrer toutes les lettres de 
cachet qu'elle vous demandera, pour n'importe quelle 
raison ; et, repassant dans le cabinet où nous étions : 
Voilà, poursuivit le ministre, un point accordé; la lettre 
que je vous ai donnée remplit l'autre. Tranchez, coupez, 
déchirez, je vous livre la France entière, et quel que soit 
le crime que vous commettiez, son étendue, sa gravité, 
je vous réponds qu'il ne vous en arrivera jamais rien. Je 
vais plus loin et vous accorde, ainsi que je vous l'ai dit, 
trente mille francs de gratification par chacun des crimes 
que vous commettrez pour votre compte. 

Je renonce à vous dire, mes amis, ce que toutes ces 
promesses, toutes ces conventions me firent éprouver. 
O ciel ! me dis-je, avec le dérèglement d'imagination que 
j'ai reçu de la nature, me voilà donc, d'un côté, assez 
riche pour satisfaire à toutes mes fantaisies, de l'autre, 
assez de fortune pour être certaine de l'impunité de toutes; 



io:i 



non, il n'est point do jouissances intérieures pareilles à 
celles-là; aucune lubricité ne fait éprouver à l'âme un 
chatouillement plus excessif. 

— Il faut sceller le marché, madame, me dit alors le 
ministre. \'oici d'abord le pot-dc-vin, continua-t-il en me 
faisant présent d'une cassette où il y avait cinc) mille louis 
en or et pour le double de pierreries ou de maj^nifiques 
bijoux. N'oubliez pas de faire emporter cela avec la boîte 
de poisons. JM'attirant alors dans un cabinet secret où le 
faste le plus opulent se joignait au goût recherché : Ici, 
me dit Saint-Fond, vous ne serez plus qu'une putain; 
hors de là, une des plus grandes dames de France. — 
Partout, partout, votre esclave, monseigneur; partout 
votre admiratrice et l'âme de vos plus délicats plaisirs. 



Une Victime du premier Ministre 



Nous en étions là lorsqu'une vieille pauvresse nous 
aborde pour nous demander l'aumône. — Comment se 
fait-il, dit Saint-Fond surpris, qu'on ait laissé entrer cette 
femme? Et le ministre me voyant sourire entendit aussi- 
tôt la plaisanterie... Ah ! friponne, me dit-il, c'est déli- 
cieux. Eh bien ! que voulez-vous ? continua-t-il en appro- 
chant cette vieille. — Hélas ! quelques charités, monsei- 
gneur, répondit l'infortunée. Venez, venez voir ma 
misère; et, prenant la main du ministre, elle le conduisit 
dans une mauvaise petite baraque, éclairée d'une lampe 
qui pendait au plafond, et dans laquelle deux enfants, 
l'un mâle, l'autre femelle, et de huit à dix ans au plus, 
reposaient nus sur un peu de paille. Vous voyez cette 
triste famille, nous dit la pauvresse, il y a trois jours que 
je n'ai un morceau de pain à leur donner; daignez, vous 
que l'on dit si riche, me mettre à même de soutenir leur 
triste vie... Oh, monseigneur! qui que vous soyez, con- 
naissez-vous M. de Saint-Fond ? — Oui, répondit le 
ministre. — Eh bien ! vous voyez son ouvrage : il a fait 
enfermer mon mari; il nous a pris le bien dont nous 
jouissions, tel est l'état cruel où il nous réduit depuis 
plus d'un an. Et voilà, mes amis, le grand mérite que 
j'avais à cette scène : c'est que tout en était exactement 
vrai ; j'avais découvert ces tristes victimes de l'injustice 
et de la rapacité de Saint-Fond, et je les lui offrais réelle- 
ment pour éveiller sa méchanceté... — Ah, gueuse! s'écria 
le ministre en fixant cette femme ; oui, oui, je te connais, 



105 



cl tu dois bien me reconnaître aussi... Oh ! Juliette, vous 
tenez, par cette adroite scène, mon âme dans un état... 
Eh bien, qu'avez-vous à me reprocher? J'ai fait enfermer 
votre époux innocent, cela est vrai ; j'ai mieux fait encore, 
car il n'existe plus... Vous m'avez échappé, je voulais 
vous traiter de même. — Quel mal avions-nous commis? 
— Celui d'avoir un bien, à ma porte, que vous ne vouliez 
pas me vendre: en vous accablant, je l'ai eu... Vous 
mourez de fiym... Que cela me fait-il? — Et ces malheu- 
reux enfants? — 11 y en a dix millions de trop en France; 
c'est rendre service à la société que d'élaguer tout cela. 



Le Système politique de Saint-Fond 



Apprends, Juliette, qu'il est de la politique de tous 
ceux qui mènent un gouvernement d'entretenir dans les 
citoyens le plus extrême degré de corruption ; tant que 
le sujet se gangrène et s'aflaiblit dans les délices de la 
débauche, il ne sent pas le poids de ses fers; on peut l'en 
accabler sans qu'il s'en doute. La véritable politique d'un 
Etat est donc de centupler tous les moyens possibles de 
la corruption du sujet. Beaucoup de spectacles, un grand 
luxe, une immensité de cabarets..., des bordels, une 
amnistie générale pour tous les crimes de débauche; les 
voilà les moyens qui vous assoupliront les hommes. O 
vous qui voulez régner sur eux, redoutez la vertu dans 
vos empires ; vos peuples s'éclaireront quand elle y 
régnera, et vos trônes, qui ne sont étayés que sur le vice, 
seront bientôt renversés; le réveil de l'homme libre sera 
cruel pour les despotes, et, quand les vices n'amuseront 
plus ses loisirs, il voudra dominer comme nous. — Et 
quels sont, dis-je, les règlements que vous vous propo- 
sez ? — C'est parles modes que je veux d'abord travailler 
l'opinion publique; tu connais l'influence qu'elles ont sur 
les Français. 

1° J'établis des costumes d'hommes et de femmes qui 
laissent presque totalement à découvert toutes les parties 
de la lubricité et les fesses surtout (1) ; 

2*^ Il y aura des spectacles à l'instar des jeux de Flore, 
à Rome, où les jeunes garçons et les jeunes filles danse- 
ront nus; 

3° Les principes de la simple nature remplaceront ceux 
de la morale et de la religion dans les écoles publiques ; 

(1) Sans doute est-ce dans Juliette que M°"= Tallien puisa l'idée de 
ces robes tendues auxquelles on essaya de redonner quelque vogue 
dernièrement. 



JULIETTB 



107 



tout enfant de quinze ans, de l'un ou l'autre sexe, qui ne 
pourra prouver un amant, sera flétri, deshonoré dans 
l'opinion publique et déclaré incapable, si c'est une fille, 
d'être mariée, si c'est un garçon, d'occuper aucune place. 
A défaut d'un amant, la jeune personne de l'un ou de 
l'autre sexe sera du moins obligée à fournir un certificat 
qui prouve qu'elle est prostituée et qu'elle ne possède 
plus ses prémices; 

4° La religion chrétienne sera sévèrement bannie du 
gouvernement ; il n'y sera jamais célébré d'autres fêtes 
que celle du libertinage, et les chaînes religieuses subsis- 
teront malgré cela; j'en ai besoin pour contenir le peuple, 
je viens de te le prouver. Qu'importe l'objet des cultes, 
pourvu qu'il y ait des prêtres; je placerai aussi bien le 
poignard de la superstition dans les mains de ceux de 
Vénus que dans celles des adorateurs de Marie ; 

5° Le peuple sera tenu dans un esclavage... dans un 
asservissement qui le mettra hors d'état d'attenter jamais 
à la domination ni à l'envahissement ou à la dégradation 
des propriétés du riche ; lié à la glèbe comme autrefois, il 
fera partie de cette propriété du riche et éprouvera, 
comme elle, toutes les diiïérentes mutations. Les peines 
ne porteront que sur lui seul et s'imposeront pour les 
plus légères fautes... Son propriétaire aura sur lui et sa 
famille le droit de vie et de mort, et jamais ses plaintes 
ou ses récriminations ne seront écoutées ; il n'y aura 
jamais d'écoles gratuites pour lui : on n'a pas besoin de 
science pour labourer la terre; le bandeau de l'ignorance 
est fait pour les yeux du cultivateur; on ne l'en arrachera 
jamais sans danger ; le premier individu, de telle classe 
qu'il puisse être, qui chercherait à exalter un peuple ou 
lui conseiller de briser ses fers sera jeté à des tigres pour 
être dévoré tout vivant ; 

6° Il sera ouvert dans toutes les villes du gouvernement 
un nombre de maisons publiques des deux sexes propor- 
tionné à la population de cette ville, dans la gradation 
d'une de ces maisons de l'un et de l'autre sexe par mille 



lOS l'œuvre du marquis de SADE 



habitants ; chacune de ces maisons contiendra trois cents 
sujets qui y entreront à douze ans, pour n'en sortir qu'à 
vinj^t-ciiiq. Ces établissements seront soudoyés par le 
gouNcrncment ; les seuls individus de classe libre auront 
le droit d'}' entrer et d'y faire absolument tout ce que 
bon leur semblera; 

7" Tout ce qui s'appelle crime de libertinage, tels que le 
meurtre de débauche, l'inceste, le viol, la sodomie, l'adul- 
tère, ne seront jamais punis que dans les castes esclaves; 

8" Il sera accordé des prix aux plus célèbres courtisanes 
des maisons de débauche, de même qu'aux jeunes garçons 
de ces mêmes établissements qui se seront fait une répu- 
tation dans l'art de donner des plaisirs. On accordera de 
même des récompenses à tout auteur de livres cyniques, 
à tout libertin reconnu pour être profès dans cet ordre ; 

9" La classe des hommes dans l'esclavage existera, 
comme autrefois celle des ilotes à Lacédémone. N'y ayant 
aucune espèce de différence entre l'homme esclave et la 
bête, pourquoi punirait-on plutôt le meurtrier de l'un 
que celui de l'autre? 

— Monseigneur, dis-je, ceci mérite, je crois, quelque 
légère explication. Je voudrais que vous me prouvassiez 
qu'il n'existe réellement aucune différence entre l'homme 
esclave et la bête. 

— Jette les 5'eux sur les ouvrages de la nature, me 
répondit ce philosophe, et considère toi-même l'extrême 
diflérence que sa main a mise à la formation des hommes 
nés dans la première classe ou nés dans la seconde ; sois 
impartiale et décide... Ont-ils la même voix, la même 
peau, les mêmes membres, la même marche, les mêmes 
goûts, j'ose dire les mêmes besoins ? Inutilement me dira- 
t-on que le luxe et l'éducation ont établi ces différences, 
et que l'un et l'autre de ces individus, pris dans l'état de 
la nature, se ressemblent absolument dès l'enfance. Je nie 
le fait, et c'est pour l'avoir remarqué moi-même, pour 
l'avoir fait observer par d'habiles anatomistes, que 
j'affirme qu'il n'est aucune similitude dans les différentes 



lU'J 



conformations de l'un et de l'autre de ces enfants. Aban- 
donnez-les tous deux et vous verrez que celui de la pre- 
mière caste manifestera des goûts et des intentions bien 
autres que tout ce que vous démontrera l'enfant de la 
seconde; vous reconnaîtrez des sentiments, des disposi- 
tions bien différentes dans l'un et dans l'autre. Que je 
fasse la même étude, maintenant, sur l'animal qui res- 
semble le plus à l'homme, tel que le singe des bois; que 
je compare, dis-je, cet animal à l'individu pris dans la 
caste esclave, que de rapprochements n'y trouverai-je 
pas? L'homme du peuple n'est que l'espèce qui forme le 
premier échelon après le singe des bois, et la distance de 
ce singe à lui est absolument comme celle de lui à l'indi- 
vidu de la première caste. Et pourquoi donc la nature, 
qui observe toutes ces gradations avec tant de rigueur 
dans tous les autres ouvrages, les aurait-elle négligées 
dans celui-ci? Toutes les plantes se ressemblent-elles? 
Tous les animaux sont-ils de la même figure et de la 
même force ? Oserez-vous comparer l'arbuste au majes- 
tueux peuplier, le chien roquet au fier danois, le petit 
cheval des montagnes de la Corse au fougueux étalon 
d'Andalousie ? Voilà donc, dans les mêmes classes, des 
différences essentielles ; et pourquoi donc ne voudriez- 
vous pas qu'elles existassent de même dans celles des 
hommes? Oserez-vous rapprocher V^oltaire de Fréron, et 
le mâle grenadier prussien du débile Hottentot? Ne dou- 
tez donc plus, Juliette, de ces inégalités; et qu'elles 
existent, ne balançons pas à en profiter et à nous con- 
vaincre que si la nature a bien voulu nous faire naître 
dans la première de ces classes d'hommes, c'est pour jouir 
à notre gré du plaisir d'enchaîner l'autre et de la faire 
despotiquement servir à toutes nos passions et à tous nos 
besoins. 

— Embrasse-moi, mon cher ami, dis-je en me jetant 
dans les bras d'un homme dont les principes me tour- 
naient la tête; tu es un dieu pour moi, et c'est à tes pieds 
que je veux passer ma vie. 



Sur la Religion 



— Quel tort, dit Noirceuil, la religion a fait l'univers ! 

— Je la regarde, dis-je, comme le fléau le plus dangereux 
de l'humanité; celui qui le premier put en parler aux 
hommes dut être nécessairement son plus grand ennemi; 
le plus effrayant des supplices eût encore été beaucoup 
trop dopx pour lui. — On ne sent pas assez, dit Belmor, 
la nécessité de la détruire, de l'extirper de notre patrie. 

— Ce sera fort difficile, dit Noirceuil ; il n'y a rien à quoi 
l'homme tienne comme aux principes de son enfance. Un 
jour, peut-être, par un enthousiasme de préjugés aussi 
ridicules que ceux de la religion, vous verrez le peuple 
en culbuter les idoles. Mais, semblable à l'enfant timide, 
il pleurera au bout de quelque temps le brisement de ses 
hochets et les réédifîera bientôt avec mille fois plus de 
ferveur. Non, non, jamais vous ne verrez la philosophie 
dans le peuple; ses organes épais ne s'amolliront jamais 
sous le flambeau de cette déesse ; l'autorité sacerdotale, 
un instant affaiblie, peut-être ne se rétablira qu'avec plus 
de violence, et c'est jusqu'à la fin des siècles que vous 
verrez la superstition nous abreuver de ses venins. — 
Cette prédiction est horrible ! — Elle est vraie. — Le 
moyen de s'y opposer? — Le voici, dit le comte; il est 
violent, mais il est sûr. Il faut arrêter et massacrer tous 
les prêtres en un seul jour, traiter de même tous leurs 
adhérents, détruire à la même minute jusqu'au plus léger 



III 



vestijje de la religion catholique, proclamer des systèmes 
d'athéisme, confier dans l'instant l'étlucation de la jeu- 
nesse à des philosophes, multiplier, donner, répandre, 
afficher des écrits qui propagent l'incrédulité et porter 
sévèrement pendant un demi-siècle la peine de mort 
contre tout individu qui rétal)lir.iit la chimère. Mais, ose- 
t-on nous dire, on fait des prosélytes avec la sévérité ; 
l'intolérance est le berceau de tous les martyrs. Cette 
objection est absurde ; ce que l'on me dit là n'est arrivé 
que parce qu'on a mis au contraire trop de mollesse et de 
douceur dans le procédé; on a tâtonné l'opération, et 
jamais on n'a été au but. Ce n'est pas une des têtes de 
l'hydre qu'il faut couper, c'est le monstre entier qu'il 
faut étouffer. Le martyr d'une opinion voit la mort avec 
courage, parce que cette foi ce lui est inspirée par celui 
qui le précède ; massacrez tout en un seul jour, que rien 
ne reste, et vous n'aurez plus à ce moment ni sectateurs, 
ni martyrs. — Cette opération n'est pas aisée, dit Clairvi'il. 
— Infiniment plus qu'on ne le pense, répondit Belmor, 
et je me charge de l'exécuter avec vingt-cinq hommes, si 
le gouvernement veut me les confier. Il ne faut à cela 
que de la politique, du secret, de la fermeté ; surtout 
point de mollesse et point de queue! Vous craignez les 
martyrs ? vous en aurez tant qu'il restera un sectateur à 
l'abominable Dieu des chrétiens. — Mais, dis-je, il fau- 
drait donc détruire les deux tiers de la France ? — Pas 
même un, répondit Belmor; mais à supposer que la des- 
truction nécessaire fût aussi grande que vous le dites, ne 
vaudra-t-il pas cent fois mieux que cette belle partie de 
l'Europe ne fût habitée par deux millions d'honnêtes 
gens que par vingt-cinq millions de coquins? Cependant, 
je le répète, ne croyez pas qu'il y ait, en France, autant 
de sectateurs de la religion chrétienne que vous semblez 
l'imaginer : le triage serait bientôt fait. Un an dans 
l'ombre et le silence me suffirait à l'établir, et je n'éclate- 
rais que sûr de mon fait. — Cette saignée serait prodi- 
gieuse. — J'en conviens, mais elle assurerait à jamais le 



112 l'œuvre du marquis de SADE 



bonheur de la France : c'est un remède violent adminis- 
tré sur un corps vigoureux. En le tirant promptement 
d'aflaire, il lui évite une infinité de purgations qui, trop 
multipliées, finissent par l'épuiser tout à fait. Soyez bien 
certain que toutes les plaies qui déchirent la France 
depuis dix-huit cents ans ne viennent que des actions 
religieuses. 



Pi. !\" 




f.f/iiirjelet snips. 



1-R()\TISI'ICK DK 
« ZOLOÉ J'T SES DEIX ACOLYTES ■> 



Juliette à Florence 



La première observation politique que je fis en arri- 
vant dans cette capitale fut de me convaincre que les 
Florentins regrettaient encore les princes de leur nation, 
et que ce n'était pas sans peine qu'ils s'étaient soumis 
à des étrangers. L'expérience simple de Léopold n'en 
impose à personne ; toute la morgue allemande éclate, 
malgré son costume populaire, et ceux qui connais- 
sent l'esprit de la maison d'Autriche savent bien qu'il lui 
sera toujours plus aisé de feindre des vertus que d'en 
acquérir. 

Florence, située au pied de l'Apennin, est partagée par 
l'Arno ; cette partie centrale de la capitale de Toscane 
ressemble un peu à celle que coupe la Seine à Paris ; 
mais il s'en faut que cette ville soit et aussi peuplée et 
aussi grande que celle à laquelle nous la comparons un 
moment. La couleur brune des pierres qui servent à la 
construction de ses palais lui donne un air de tristesse 
qui la rend désagréable à l'œil. Si j'eusse aimé les églises, 
j'aurais eu sans doute de belles descriptions à vous faire; 
mais mon horreur pour tout ce qui touche à la religion est 
si forte que je ne me permets même pas d'entrer dans 
aucun de ses temples. Il n'en fut pas ainsi de la superbe 
galerie du grand-duc : je fus la voir dès le lendemain de 
mon arrivée; je ne vous rendrai jamais l'enthousiasme 
que je sentis au milieu de tous ces ciiels-d'œuvre. J'aime 

8 



114 l'œUVHE du MAHQUIS de SADE 



les arts, ils échauffent ma tête ; la nature est si belle 
qu'on doit chérir tout ce qui l'imite... Ah 1 saurait-on 
trop encourager ceux qui l'aiment et qui la copient? La 
seule façon de lui arracher quelques-uns de ses mystères 
est de l'étudier sans cesse ; ce n'est qu'en la scrutant dans 
ses replis les plus secrets qu'on arrive à l'anéantissement 
de tous les préjugés; j'adore une femme à talents; la 
figure séduit, mais les talents fixent ; et je crois que, 
pour l'amour-propre, l'un est bien plus flatteur que 
l'autre. 

Mon guide, ainsi que vous l'imaginez facilement, ne 
manqua pas de m'arrêter à celle des pièces qui fait partie 
de cette galerie célèbre où Cosme I®"" de Médicis fut sur- 
pris dans une opération assez singulière... Le fameux 
Vasari peignait la voûte de cet appartement, lorsque 
Cosme y entra avec sa fille dont il était fort amoureux ; 
ne se doutant point que l'artiste travaillait dans les 
combles, ce prince incestueux caressa l'objet de son 
ardeur d'une manière assez peu équivoque. Un canapé 
se présente : Cosme en profite et l'acte se consomme aux 
regards du peintre qui, dès le même instant, décampa de 
Florence, persuadé que l'on emploierait les moyens 
violents pour étouffer un tel secret et que celui qui en 
aurait connaissance serait bientôt mis hors d'état de 
parler. Le Vasari avait raison ; il vivait dans un siècle et 
dans une ville où le machiavélisme faisait des progrès; il 
était sage à lui de ne pas s'exposer aux cruels effets de 
cette doctrine. 

On me fit observer plus loin de là un autel d'or massif, 
orné de belles pierres précieuses que je ne vis pas sans 
les convoiter. Cette immensité de richesse était, m'expli- 
qua-t-il, un ex-voto que le grand-duc Ferdinand le second, 
qui mourut en 1630, offrait à saint Charles Borromée 
pour le rétablissement de sa santé; le présent était en 
route lorsque le prince mourut. Les héritiers décidèrent 
assez philosophiquement que, puisque le saint n'avait 
pas exaucé le vœu, ils étaient exempts de le récompenser, 



115 



et ils firent revenir le trésor. Que d'extravagances 
deviennent les fruits de la superstition, et comme on 
peut assurer une vérité que, de toutes les folies humaines, 
celle-là sans doute est celle qui dégrade le plus l'esprit et 
la raison. 

Je passai de là à la fameuse Vénus du Titien, et j'avoue 
que mes sens se trouvèrent plus émus à la contemplation 
de ce tableau sublime qu'ils ne l'avaient été des ex-voto 
de Ferdinand; les beautés de la nature intéressent l'âme, 
les extravagances religieuses la font frissonner. La Vénus 
du Titien est une très belle blonde, les plus beaux yeux 
qu'on puisse voir, les traits un peu trop prononcés pour 
une blonde, dont il semble que la main de la nature 
doive adoucir les charmes comme le caractère. On la voit 
sur un matelas blanc, éparpillant des fleurs d'une main, 
cachant sa jolie motte de l'autre. Son attitude est volup- 
tueuse, et on ne se lasse pas d'examiner les beautés de 
détail de ce tableau sublime... 

Nous vîmes, dans la pièce suivante, nommée la cham- 
bre des idoles, une infinité de chefs-d'œuvre du Titien, 
de Paul V^éronèse et du Guide. Une idée bizarre est 
exécutée dans cette salle. On y voit un sépulcre rempli 
de cadavres, sur lesquels peuvent s'observer tous les diffé- 
rents degrés de la dissolution depuis l'instant de la mort 
jusqu'à la destruction totale de l'individu. Cette sombre 
exécution est de cire, colorée si naturellement que la 
nature ne saurait être ni plus expressive, ni plus vraie. 
L'impression est si forte, en considérant ce chef-d'oeuvre, 
que les sens paraissent s'avertir naturellement. On porte 
sans le vouloir la main au nez; ma cruelle imagination 
s'amusa de ce spectacle; à combien d'êtres ma méchan- 
ceté a-t-elle fait éprouver ces affreuses dégradations P.. . 
Poursuivons : la nature me porta, sans doute, à ces 
crimes, puisqu'elle me délecte encore seulement à leur 
souvenir. 

Non loin de là est un autre sépulcre de pestiférés, où 
les mêmes gradations s'observent ; on y remarque sur- 



116 l'œuvre du marquis de SADE 



tout un malheureux tout nu, apportant un cadavre qu'il 
jette avec les autres, et qui, suffoqué lui-même par 
l'odeur et le spectacle, tombe à la renverse et meurt ; ce 
groupe est d'une effrayante vérité. 

Nous passâmes ensuite à des objets plus gais ; la 
chambre dite « la tribune » nous offrit la fameuse Vénus 
de Médicis, placée au fond de cette pièce. Il est impos- 
sible, en voyant ce superbe morceau, de se défendre de 
la plus douce émotion. Un Grec, dit-on, s'enflamma pour 
une statue..., je l'avoue, je l'eusse imité près de celle-là ; 
en examinant les beautés de détail de ce célèbre ouvrage, 
on croit aisément que l'auteur dut, comme la tradition le 
rapporte, se servir de cinq cents modèles pour le termi- 
ner ; les proportions de cette sublime statue, les grâces de 
la figure, les contours divins de chaque membre, les 
arrondissements gracieux de la gorge et des fesses, sont 
des traits de génie qui pourraient le disputer à la nature, 
et je doute que le triple modèle, choisi sur toutes les 
beautés de la terre, pût aujourd'hui fournir créature qui 
n'eût à perdre à la comparaison. L'opinion générale est 
que cette statue nous représente la Vénus maritime des 
Grecs ; je ne m'appesantirai pas davantage sur un morceau 
dont les copies se sont autant multipliées; tout le monde 
peut la posséder, sans doute, mais personne ne l'appré- 
ciera comme moi... L'exécrable dévotion fit autrefois 
briser ce beau morceau... Les imbéciles! ils adoraient 
l'auteur de la nature et croyaient la servir en détruisant 
son plus bel ouvrage. On ne s'accorda point sur le nom 
du sculpteur ; l'opinion commune prête ce chef-d'œuvre 
à Praxitèle, d'autres à Cléomène ; qu'importe, elle est 
belle, on l'admire, c'est tout ce qu'il faut à l'imagination ; 
et quel que puisse être l'auteur, le plaisir que l'on prend 
à admirer l'ouvrage n'en est pas moins un des plus doux 
que l'on puisse goûter. 

Mes yeux se portèrent, de là, sur l'Hermaphrodite : 
vous savez que les Romains, tous passionnés pour ce 
genre de monstres, les admettaient de préférence dans 



117 



leurs libertines orgies ; celui-là, sans doute, est un de 
ceux dont l;i réputation lubrique fut la mieux établie; il 
est fâcheux que i'artisle, en lui croisant les jambes, n'ait 
pas voulu laisser voir ce qui caractérisait le double sexe; 
on la voit couchée sur un lit, exposant le plus beau cul 
du monde. 

Tout près est un groupe de Caligula, caressant sa sœur; 
ces maîtres orgueilleux de l'univers, loin de cacher leurs 
vices, les faisaient éterniser par les arts. 

Nous vîmes ensuite la plus belle et la plus singulière 
collection de poignards: quelques-uns étaient empoison- 
nés ; aucun peuple n'a raffiné le meurtre comme les 
Italiens; il est donc tout simple de voir chez eux tout ce 
qui peut servir à cette action de la manière la plus cruelle 
et la plus traître. 

L'air est très mauvais à Florence ; l'automne, il y est 
même mortel ; un morceau de pain que l'on laisserait 
s'imprégner de miasmes de l'Apennin pendant cette sai- 
son empoisonnerait celui qui le mangerait ; les morts 
subites, les coups de sang y sont très fréquents alors ; 
mais comme nous étions au commencement du prin- 
temps, je crus pouvoir y passer l'été sans aucuns risques; 
nous ne couchâmes à l'auberge que deux nuits; dès le 
troisième jour, je louai une superbe maison sur. le quai 
de l'Arno, dont Sbrigani faisait les honneurs; je passai 
toujours pour sa femme, et mes deux suivantes pour mes 
sœurs. Etablie là sur le même pied qu'à Turin et que 
dans les autres villes d'Italie où j'avais passé, les proposi- 
tions arrivèrent aussitôt que nous fûmes connues ; mais 
un ami de Sbrigani l'ayant prévenu qu'avec de la modé- 
ration et point trop de promptitude nous serions peut- 
être admises aux plaisirs secrets du grand-duc, pendant 
quinze jours nous refusâmes ce qui se présentait ; les 
émissaires du prince arrivèrent enfin; Léopold voulait 
nous réunir toutes trois aux objets journaliers de ses 
débauches secrètes, et il y avait mille sequins pour cha- 
cune si notre complaisance était entière. « Les goûts de 



118 l'œuvre du marquis de SADE 

Léopold sont despotes et cruels comme ceux de tous les 
souverains, nous dit l'émissaire, mais vous ne serez point 
le plastron de ses luxures; vous les servirez seulement. 
— Nous serons aux ordres du grand-duc, répondis-je, 
mais pour mille sequins. .. non; mes belles-sœurs et moi 
ne marcherons que pour le triple, vous reviendrez si cela 
vous convient. » 

Le libertin de Léopold, qui nous avait déjà lorgnées, 
n'était pas homme à renoncer à de telles jouissances 
pour deux mille sequins de plus. Avare avec sa femme, 
avec les pauvres, avec ses sujets, le fils de l'Autrichienne 
ne l'était pas pour ses voluptés. On vint donc nous 
prendre le lendemain matin pour nous conduire au Pra- 
tolino, dans l'Apennin, sur la route par laquelle nous 
étions arrivés à Florence. 



Exemples tirés des Mœurs 
de toutes les Nations 



Nous estimons beaucoup les prcmîces d'une fille. Les 
habitants des Philippines n'en font aucun cas. II y a dans 
ces îles des officiers publics que l'on paye fort cher pour 
se charger du soin de dévirginer les filles la veille de leur 
mariage. 

L'adultère était publiquement autorisé à Sparte. 

Nous méprisons les filles qui se sont prostituées : les 
Lydiennes, au contraire, n'étaient estimées qu'en raison 
de la multiplicité de leurs amants. Le fruit de leur pros- 
titution était leur unique dot. 

Les Chypriennes, pour s'enrichir, allaient se vendre 
publiquement à tous les étrangers débarqués dans leur 
île. 

La dépravation des mœurs est nécessaire dans un état; 
les Romains le sentirent en établissant, dans toute l'éten- 
due de la république, des bordels de filles et de garçons 
et des théâtres dont les filles dansaient toutes nues. 

Les Babyloniennes se prostituaient une fois l'an, au 
temple de Vénus; les Arméniennes étaient obligées de 
consacrer leur virginité aux prêtres de TanaTs, qui les 
e...Iaient d'abord et ne leur accordaient la faveur de 



J20 l'œuvre du marquis de s\de 



la défloration qu'autant qu'elles avaient courageusement 
soutenu les premières attaques; une défense, une larme, 
un mouvement, un cri venait-il à leur échapper, elles 
étaient privées de l'honneur des secondes et ne trouvaient 
plus à se marier. 

Les Canariens de Goa font souffrir à leurs filles un bien 
autre supplice : ils les prostituent à une idole fournie 
d'un membre de fer, dont la grosseur est démesurée ; ils 
les plongent de force sur ce terrible godmiché, que l'on 
a soin de chauffer prodigieusement ; tel est l'état d'élar- 
gissure où la pauvre enfant va chercher un mari qui ne 
la prendrait pas sans cette cérémonie. 

Les Caïmites, hérétiques du douzième siècle, préten- 
daient qu'on n'arrivait au ciel que par l'incontinence ; ils 
soutenaient que chaque action infâme avait un ange tuté- 
laire et ils adoraient cet ange en se livrant à d'incroya- 
bles débauches. 

Ewen, ancien roi d'Angleterre, avait établi par loi 
dans ses états qu'aucune fille ne pouvait se marier sans 
qu'il ne l'eût dévirginée. Dans toute l'Kcosse et dans 
quelques parties de la France, les grands vassaux jouis- 
saient de ce droit. 

Les femmes ainsi que les hommes arrivent à la cruauté 
par le libertinage; trois cents femmes de l'Inca Atubaiiba, 
au Pérou, se prostituèrent sur-le-champ, d'elles-mêmes, 
aux Espagnols et les aidèrent à massacrer leurs propres 
époux. 

La sodomie est générale par toute la terre ; il n'est pas 
un seul peuple qui ne s'y livre; pas un grand homme 
qui n'y soit adonné. Le saphisme y règne également. 
Cette passion est dans la nature comme l'autre ; elle se 
forme au cœur de la jeune fille, dans l'âge le plus tendre, 
dans celui de la candeur et de l'innocence, lorsqu'elle n'a 
encore reçu aucune impression étrangère : elle est donc 
imprimée par sa main. 

La bestialité fut universelle. Xénophon nous apprend 
que, pendant la retraite des Dix-Mille, les Grecs ne se 



121 



servaient que de chèvres. Cette habitude est encore très 
répandue dans toute l'Italie; le bouc est meilleur que sa 
femelle ; son anus, plus étroit, est plus chaud ; cl cet ani- 
mal, naturellement lubrique, s'agite de lui-même dès 

qu'il s'aperçoit qu'on d e; sois bien persuadée, Juliette, 

que je n'en parle que par expérience. 

Le dindon est délicieux, mais il faut lui couper le cou 
à l'instant deja crise ; le resserrement de son boyau vous 
comble alors de volupté. 

Les Sybarites e... .aient les chiens ; les Egyptiennes 
se prostituaient à des crocodiles, les Américaines à des 
singes. On en vint enfin aux statues : tout le monde sait 
qu'un page de Louis XV fut trouvé d ant sur le der- 
rière de la Vénus aux belles fesses. Un Grec, arrivant à 
Delphes pour y consulter l'oracle, trouva dans le temple 
deux génies de marbre et rendit pendant la nuit son libi- 
dineux hommage à celui des deux qu'il avait trouvé le 
plus beau. Son opération faite, il le couronna de lauriers, 
pour récompense des plaisirs qu'il en avait reçus. 

Les Siamois croient non seulement le suicide permis, 
mais ils pensent même que se tuer soi-même est un 
sacrifice utile à l'âme, et que ce sacrifice lui vaut son 
bonheur dans l'autre monde. 

Au Pégu, on tourne et retourne cinq jours de suite, 
sur des charbons ardents, la femme qui vient d'accou- 
cher : c'est ainsi qu'on la purifie» 

Les Caraïbes achètent les enfants dans le sein même 
de la mère; ils marquent au ventre, avec du rocou, ces 
enfants, dès qu'ils ont vu le jour, les dépucèlent à sept 
ou huit ans et les tuent communément après s'en être 
servis. 

Dans l'île de Nicaragua, il est permis à un père de 
vendre ses enfants pour être immolés ; quand ces peuples 

consacrent le maïs, ils l'arrosent de f et dansent 

autour de cette double production de la nature. 

On donne une femme, au Brésil, à chaque prisonnier 
qui va être immolé ; il en jouit ; et la femme, souvent 



122 i/œuvke du marqlis i>ii sadk 



grosse de lui, aide à le déchiqueter et participe au repas 
que l'on l'ait de sa chair. 

Avant d'être gouvernés par les Incas, les anciens habi- 
tants du Pérou, c'est-à-dire les premiers colons venus de 
la Scythie, qui les premiers peuplèrent l'Amérique, 
avaient l'usage de sacrifier leurs enfants à leurs dieux. 

Les peuples des environs de Rio-Réal substituent à la 
circoncision des filles, cérémonie en usage chez plusieurs 
nations, une coutume assez bizarre ; dès qu'elles sont 
nubiles, ils leur enfoncent dans la matrice des bâtons 
garnis de grosses fourmis qui les piquent horriblement; 
ils changent avec soin ces bâtons pour prolonger le sup- 
plice, qui ne dure jamais moins de trois mois et quelque- 
fois bien davantage. 

Saint Jérôme rapporte que dans un voj'age qu'il fît 
chez les Gallois, il vit les Ecossais manger avec délices les 
fesses des jeunes bergers et les tétons des jeunes filles. 
J'aurais plus de confiance au premier de ces mets qu'au 
second, et je crois, avec tous les peuples anthropophages, 
que la chair des femmes, comme celle de toutes les 
femelles d'animaux, doit être fort inférieure à celle du 
mâle. 

Les Mingréliens et les Géorgiens sont les peuples de la 
terre les plus beaux et en même temps les plus adonnés à 
toutes sortes de luxures et de crimes, comme si la nature 
eût voulu nous faire connaître par là que ces écarts 
l'offensent si peu qu'elle veut décorer de tous ses dons 
ceux qui y sont les plus adonnés. Chez eux, l'inceste, le 
viol, l'infanticide, la prostitution, l'adultère, le meurtre, 
le vol, la sodomie, le saphotisme, la bestialité, l'incendie, 
l'empoisonnement, le rapt, le parricide, sont des actions 
vertueuses et dont on se fait gloire. Se rassemblent-ils, 
ce n'est que pour causer entre eux de l'immensité et de 
l'cnormité de leurs forfaits : des souvenirs et des projets 
de semblables actions deviennent la matière de leurs plus 
délicieuses conversations, et c'est ainsi qu'ils s'excitent à 
en commettre de nouvelles. 



123 



Il y a un peuple, au nord de la Taiiarie, qui se fait un 
nouveau dieu tous les jours : ce dieu doit être le premier 
objet que l'on rencontre le matin. Si par hasard c'est un 
ctron, l'étron devient Tidole du jour; et, dans l'hypothèse, 
celui-là ne vaut-il donc pas autant que le ridicule Dieu de 
farine adoré par les catholiques? l'un est déjà matière 
excrémentielle, l'autre le devient bientôt ; en vérité, la 
ditférence pst bien légère. 

Dans la province de Matomba, on enferme dans une 
maison très obscure les enfants des deux sexes lorsqu'ils 
ont atteint l'âge de douze ans ; et là ils souffrent, en 
matière d'initiation, tous les mauvais traitements qu'il 
plaît aux prêtres de leur imposer, sans que ces enfants 
puissent, au sortir de ces maisons, ni rien révéler, ni se 
plaindre. 

Quand une fille se marie à Ceylan, ce sont ses frères 
qui la dépucèlent ; jamais son mari n'en a le droit. 

Nous regardons la pitié comme un sentiment fait pour 
nous porter à de bonnes œuvres ; elle est, avec bien plus 
de raison, considérée comme un tort au Kamtchatka : ce 
serait chez ces peuples un vice capital que de retirer 
quelqu'un du danger où le sort l'a précipité. Ces peuples 
voient-ils un homme se nover, ils passent sans s'arrêter ; 
ils se garderaient bien de lui donner quelque secours. 

Pardonner à ses ennemis est une vertu chez les imbé- 
ciles chrétiens; c'est une action superbe, au Brésil, que 
de les tuer et de les manger. 

Dans la Guyane, on expose une jeune fille nue à la 
piqûre des mouches, la première fois qu'elle a ses règles : 
souvent elle meurt dans l'opération. Le spectateur, 
enchanté, passe alors la journée dans la joie. 

La veille des noces d'une jeune femme au Brésil, on 
lui fait un grand nombre de blessures aux fesses pour 
que son mari, déjà trop porté par le sang et par le climat 
à d'antiphysiques amours, soit au moins repoussé par les 
flétrissures qu'on lui oppose. 



12'» l'œuvre du MAUQLIS de SADE 

Le peu d'exemples que j'ai (1) rapportés suffit à te 
faire voir, Juliette, ce que sont les vertus dont nos lois et 
nos religions européennes paraissent faire tant de cas, ce 
qu'est cet odieux fil de fraternité si préconisé par l'infâme 
christianisme. Tu vois s'il est ou non dans le cœur de 
l'homme ; tant d'exécrations seraient-elles générales si 
l'existence de la vertu qu'elles contrarient avait quelque 
chose de réel ? 

Je ne cesserai de te le dire : le sentiment de l'humanité 
est chimérique; il ne peut jamais tenir aux passions, ni 
même aux besoins, puisque l'on voit dans les sièges les 
hommes se dévorer mutuellement. Ce n'est donc plus 
qu'un sentiment de faiblesse absolument étranger à la 
nature, fils de la crainte et du préjugé. Peut-on se dissi- 
muler que ce ne soit pas la nature qui nous donne et nos 
besoins et nos passions ? Cependant les besoins et les 
passions méconnaissent la vertu d'humanité; donc cette 
vertu n'est plus dès lors qu'un pur effet de l'égoïsme qui 
nous a portés à désirer la paix avec nos semblables, afin 
d'en jouir nous-mêmes. Mais celui qui ne craint pas les 
représailles ne s'enchaîne qu'avec bien de la peine à un 
devoir uniquement respectable pour ceux qui les redou- 
tent. Eh! non, non, Juliette, il n'y a point de pitié franche, 
point de pitié qui ne se rapporte à nous. Examinons- 
nous bien au moment où nous nous surprenons qu'une 
voix secrète crie au fond de nos cœurs : Tu pleures sur 
ce malheureux, parce que lu es malheureux loi-même et 
que lu crains de le devenir davantage. Or, quelle est cette 
voix, si ce n'est celle de la crainte ? et d'où naît la crainte, 
si ce n'est de l'égoïsme ? 

Détruisons donc radicalement en nous ce sentiment 
pusillanime ; il ne peut qu'être douloureux, puisqu'on ne 
peut le concevoir que par une comparaison qui nous 
ramène au malheur. 

Dès que ton esprit, chère fille, aura parfaitement conçu 

(1) 11 est question de Noirceuil, dont le caractère est décrit dans 
l'Introduction. 



.11 1.1 1; m; 125 

la nullité, je dis plus, l'espèce de crime qu'il y aurait à 
admettre l'existence de ce prétendu fil de fraternité, 
écrie-toi avec le philosophe : « Eh ! pourquoi balance- 
rais-je à me satisfaire, lorsque l'action que je conçois, 
quelque tort qu'elle fasse à mon semblable, peut me pro- 
curer à moi le plus sensible plaisir? » Car, enfin, suppo- 
sons un moment qu'en faisant cette action quelconque je 
commette une injustice envers ce prochain, il arri\e 
qu'en ne Ja faisant pas j'en commets une envers moi- 
même. En dépouillant mon voisin de sa femme, de son 
héritage, de sa fille, je peux, comme je viens de le dire, 
commettre une injustice envers lui ; mais, en me privant 
de ces choses qui me font le plus grand plaisir, j'en com- 
mets une envers moi : or, entre ces deux injustices 
nécessaires, serais-je assez ennemi de moi-même pour ne 
pas donner la préférence à celle dont je peux retirer quel- 
ques chatouillements agréables ? Si je n'agis pas ainsi, ce 
sera par commisération. Mais si l'admission d'un tel sen- 
timent est capable de me faire renoncera des jouissances 
qui me fiatteraient autant, je dois donc tout mettre en 
usage pour me guérir de ce sentiment pénible, tout faire 
pour l'empêcher d'avoir, à l'avenir, aucune espèce d'ac- 
cès sur mon âme. Une fois que j'aurai réussi (et cela se 
peut en s'accoutumant par degrés au spectacle des maux 
d'autrui), je ne me rendrai plus qu'au charme de me 
satisfaire; il ne sera plus balancé par rien, je ne craindrai 
plus le remords, parce qu'il ne pourrait plus être que la 
suite de la commisération, et elle est éteinte; je me li\rc- 
rai donc à mes penchants, sans frayeur; je préférerai 
mon intérêt ou mon plaisir à des maux qui ne me touchent 
plus, et je sentirai que perdre un bien réel, parce qu'il en 
coûterait une situation malheureuse à un individu (situa- 
tion dont le choc ne peut plus arriver jusqu'à moi) serait 
une véritable ineptie, puisque ce serait aimer cet étran- 
ger plus que moi, ce qui heurterait toutes les lois de la 
nature et tous les principes du bon sens. 

Que les liens de famille ne te par lissent pas plus sacrés, 



12(5 iAeuvhe du marquis de sadk 

Juliette : ils sont tous aussi chimériques que les autres. 
Il est faux que tu doives quelque chose à l'être dont tu es 
sortie ; encore plus faux que tu doives un sentiment quel- 
conque à celui qui es sorti de toi ; absurde d'imaginer que 
l'on doive à ses frères, à ses sœurs, à ses neveux, à ses 
nièces. Et par quelle raison le sang peut-il établir des 
devoirs ? pourquoi travaillons-nous dans l'acte de la 
génération? N'est-ce pas pour nous? Que pouvons-nous 
devoir à notre père pour s'être diverti à nous créer? Que 
pouvons-nous devoir à notre fils, parce qu'il nous a plu 
de perdre un peu de f..... au fond d'une matrice? à notre 
frère ou à notre sœur, parce qu'ils sont sortis du même 
sang? Anéantissons tous ces liens comme les autres : ils 
sont également méprisables. 



Episodes intéressants 
de la vie de l'opulent scélérat Noirceuil 



Les filles que j'étais oblij^ée de fournir au ministre 
Saint-Fond ne me coûtaient pas toujours les sommes que 
je recevais pour elles. Il arrivait même quelquefois 
qu'elles me rapportaient au lieu de me coûter; je vais 
vous en citer un exemple qui ne vous donnera peut-être 
pas une haute idée de ma probité : 

Un homme de province m'écrit un jour que le gouver- 
nement lui doit cinq cent mille francs pour des avances 
faites dans la dernière guerre. Sa fortune, bouleversée 
depuis lors, le réduit, faute de cette somme, à mourir de 
faim, lui et une fille de seize ans qui fait la consolation 
de ses jours et qu'il marierait avec une partie de cet 
argent s'il pouvait en obtenir la rentrée. Le crédit qu'il 
me connaît auprès du ministre l'engage à s'adresser à 
moi, et il m'envoie toutes ses pièces, m'informe; le fait 
est vrai ; ce ne sera pas sans beaucoup de crédit qu'on 
aura ses fonds; mais ils sont dus très efïectivement. La 
jeune personne dont il s'agit est d'ailleurs, m'assure-t-on, 
l'une des plus intéressantes créatures qu'il y a au monde. 
Sans rien expliquer de mes projets au ministre, je lui 
demande un ordre pour retirer l'argent. Je l'obtiens à la 
minute; vingt-quatre heures suffisent à me procurer ce 
que le bon provincial ne pouvait obtenir depuis six ans. 
Dès que je suis en possession de la dette, j'écris au sollici- 
teur que tout est en bon train, mais que sa présence est 



128 l'œuvre du marquis de sade 

absolument nécessaire ; qu'une jeune et jolie personne 
produite avec lui dans les bureaux ne peut qu'accélérer 
la réussite de sa demande; que je l'invite, en consé- 
quence, à amener sa fille avec lui. Le benêt, dupe de mes 
conseils perfides, apporte lui-même sa réponse et me pré- 
sente efl'ectivement une des plus belles filles que j'eusse 
encore vues. Je ne les fis pas languir longtemps après 
leur arrivée. Un de ces dîners ministériels que je donnais 
chaque semaine à Saint-Fond les mit en ma puissance. 
Déjà maîtresse des cinq cent mille francs et le devenant, 
par cette insigne trahison, du père et de la fille, vous 
devinez, je crois, aisément l'emploi que je fis des uns et 
des autres. L'argent, qui eût fait la fortune de plusieurs 
familles, fut dépensé par moi dans moins d'une semaine, 
et la fille, destinée à faire la félicité d'un honnête homme, 
après avoir été souillée par nos pollutions nocturnes 
pendant trois jours de suite, devint la quatrième victime, 
avec son père, de la férocité de Saint-Fond et de ses 
amis, qui les firent expirer tous deux dans un supplice 
d'autant plus barbare qu'ils y vécurent douze heures 
dans les angoisses les plus efïVayantes. 

A ces preuves de ma perfidie, je dois, pour achever de 
me peindre à vous, vous en donner de mon avarice. 
Croiriez-vous que je la portais au point de prêter sur 
gages? M'en trouvant un jour pour huit cent mille francs 
qui m'eussent à peine, en les rendant, rapporté le quart 
de la somme, je fis banqueroute et ruinai, par ce trait, 
vingt malheureuses familles qui n'avaient mis dans mes 
mains leurs effets les plus précieux que pour se procurer 
une triste subsistance momentanée, et qu'ils ne trouvaient 
pas dans des travaux qui leur coûtaient néanmoins tant 
de peines et tant de sueurs. 



Chez ro^^re 



Dans leur voyage en Italie, les « Amis du Crime » ren- 
contrent un ogre, haut de sept pieds, qui se nourrit de 
chair humaine. Il prévient les voyageurs qu'ils sont iné- 
vitablement destinés à être servis, sur sa table, en frican- 
deaux et en rôtis et les emmène dans son repaire ; un 
château bâti sur des rocs inaccessibles. Avant de les 
manger, il veut leur faire poliment les honneurs de sa 
résidence, et il leur montre ses harems, etc., extraordinaî- 
rement peuplés. Chaque jour, nouveau divertissement. 
Une fois, ce sont des tables vivantes : une rangée de 
femmes nues, pressées les unes contre les autres, cour- 
bant les reins, immobiles, et là-dessus les laquais viennent 
placer tout le service, sans nappe — et l'on s'essuie les 
doigts aux cheveux flottants. Les mets sont délicieux. 
Juliette, après avoir goûté d'un ragoût, demande ce que 
c'est. « C'est votre femme de chambre », répond le géant 
avec un sourire aimable. Le lendemain l'ogre fait dévorer 
par des lions la fleur de son harem. Le jour suivant, il 
montre à Juliette îe jeu d'une machine perfectionnée qui 
assomme, poignarde et décapite seize victimes à la fois... 

... Nous entrâmes dans un autre appartement. Un ma- 
gnifique déjeuner, des fruits, des pâtisseries, du lait et 
des boissons chaudes nous furent offerts par de jolis 
garçons à demi nus et qui faisaient, en nous présentant 
les plats, mille caracoles, mille polissonneries, plus liber- 
tines les unes que les autres. Mes deux hommes et moi 



130 l'œuvre du marquis de SADE 

déjeunâmes amplement. Pour Minski, des choses plus 
solides lui furent servies : huit ou dix bouts de boudin 
fait avec du sanj^ de pucelles et deux pâtés aux couilles 
parvinrent à le rassasier; dix-huit bouteilles de vin grec 
délayèrent ces vivres dans son prestigieux estomac. Il 
fouetta jusqu'au sang une douzaine de ses petits échan- 
sons, auxquels il chercha querelle sans aucun motif. Un 
d'eux ayant résisté, il lui cassa les deux bras avec le 
même flegme que s'il eût fait la chose du monde la plus 
simple ; il en poignarda deux autres, et nous commen- 
çâmes notre inspection. 

La première salle dans laquelle nous entrâmes contenait 
deux cents femmes âgées de vingt à trente-cinq ans. Dès 
que nous parûmes (et cet usage était consacré), deux 
bourreaux s'emparèrent d'une victime et la pendirent 
sur-le-champ à nos yeux. Minski s'approche de la créa- 
ture accrochée, et, dans l'instant, toutes les femmes se 
rangent sur six rangs. Nous traversâmes et longeâmes 
ces rangs, afin de mieux voir celles qui les formaient. La 
manière dont ces femmes étaient vêtues ne déguisait 
aucun de leurs charmes; une simple draperie les ceignait ; 
ce raffinement, désiré par Minski, dérobait à ses yeux 
libertins un temple où son encens ne fumait guère. 

A l'une des extrémités de cette salle en était une moins 
grande qui contenait vingt-cinq lits. Là se mettaient les 
femmes blessées par les intempérances de l'ogre, ou 
celles qui tombaient malades. « Si l'incommodité devient 
grave, me dit Minski, voilà où je les place. » Mais quel 
fut notre étonnement de voir la cour où donnait cette 
fenêtre remplie d'ours, de lions, de léopards et de tigres. 
« Certes, dis-je, en voyant cet horrible lieu, voilà des 
médecins qui doivent promptement les tirer d'affaire. — 
Assurément il ne faut qu^une minute pour les guérir en 
ce lieu : j'évite par là le mauvais air. De quelle utilité 
d'ailleurs peut être à la luxure une femme flétrie, corrom- 
pue par la maladie ? J'épargne des frais au moyen de ce 
procédé, car vous conviendrez, Juliette, qu'une femme 
malade ne vaut pas ce qu'elle coûte. » 



Jl l.ll-TTK 



131 



La môme loi s'exécutait pour les autres sérails. 

Minski visite les malades; six, trouvées seulement un 
peu plus mal que les autres, sont impitoyablement arra- 
chées de leur lit et précipitées, sous nos yeux, dans la 
ménagerie, où elles sont dévorées en moins de trois 
minutes. « Tel est, me dit tout bas Minski, l'un des sup- 
plices qui irritent le plus mon imagination. — Je t'en 
livre autant, mon cher, dis-je au géant, en dévorant ce 
spectacle de. yeux ; mets ta main là, continuai-je, et tu 
verras si je partage ton délire... » Minski, devinant alors 
que je serais bien aise de lui voir faire une seconde 
réforme, revisita les lits et en fit cette fois emporter de 
malheureuses filles qui n'étaient là que pour quelques 
blessures presque guéries. Elles frémirent en voyant leur 
sort. Pour nous en amuser plus longtemps et plus cruel- 
lement, nous leur fîmes observer les furieux animaux 
dont elles allaient devenir la pâture. Minski leur égrati- 
gnait les fesses, et je leur pinçais les tétons. On les jette. 

Nous parcourûmes les autres salles où s'exécutèrent 
différentes scènes, toutes plus féroces les unes que les 
autres, et dans lesquelles périt Zéphire, victime de la 
rage de ce monstre. 

Tout cela est bien amusant, mais Juliette n'est pas 
tranquille. Elle s'entretient avec Sbrigani, qui partage 
ses vagues inquiétudes; ils décident que le moment est 
venu d'agir : un paquet de poudre dans son chocolat du 
matin, et l'ogre a son affaire faite. Les deux complices, 
maîtres du château, défoncent la porte de la cave au 
trésor et emportent tout ce qu'ils peuvent: des montagnes 
de lingots d'or et d'argent, lourds à faire sombrer le 
bateau sur lequel ils s'échappent. 



En Italie 



« Comment avez-vous trouvé mon dîner ? nous de- 
manda la princesse de Borghèsc au dessert. — Excellent, 
répondîmes-nous, et vraiment il avait été aussi somptueux 
que délicat. — Eh bien, dit-elle, avalons ceci. » C'était 
une liqueur qui nous fit aussitôt rejeter par en haut tout 
ce dont nous venions de nous remplir, et en trois minutes 
nous nous trouvâmes autant d'appétit qu'avant de nous 
mettre à table. Un second dîner se sert, nous le dévorons. 
« Avalons cette autre liqueur, dit Oh'mpe, et tout va 
couler par en bas. » A peine cette cérémonie est-elle 
achevée que l'appétit ae fait encore sentir. Un troisième 
dîner, plus succulent que les deux autres, se sert; nous le 
dévorons... « Point de vin ordinaire à celui-ci, reprit 
Olympe, débutons par l'alicante, nous finirons par le 
falerne et les liqueurs dès l'entremets. — Et la victime ? 
— Oh, foutre ! elle respire encore, dit Chigi. — Chan- 
geons-la, dit Olympe, et qu'on enterre celle-là, morte ou 
vive. » Tout s'arrange, et la seconde des jeunes filles, 
empalée, nous sert de surtout au troisième dîner. Nou- 
velle à ces excès de table, je crus que je n'y résisterais 
pas ; je me trompais : en aiguisant l'estomac, la liqueur 
que nous prenions le réconfortait ; et quoique nous 
eussions tous mangé des cent quatre-vingts plats offerts 
à notre voracité, pas un de nous ne s'en ressentit. A ce 
troisième dessert, comme notre seconde victime respirait 
encore, nos libertins impatientés l'accablèrent d'outrages. 



13:5 



Il n'y eut rien (ju'ils n'exécutassent sur son malheureux 
corps, et j'avoue que je les aidai beaucouj). lîracciani 
essaya sur elle deux ou trois expériences de physique, 
dont la dernière consistait à produire une foudre simulée 
(|ui devait l'écraser à l'instant : telle fut sa cruelle (in. 
Hlle expirait quand la famille Cornélie vint éveiller en 
nous l'allreux désir de nouvelles horreurs. 

Si rien n'égalait la beauté de Cornélie, rien ne sur- 
passait non plus la majesté de ses traits, la supériorité de 
la taille de sa malheureuse mère, âgée de trente-cinq ans. 
Léonard, frère de Cornélie, atteignait à peine sa quin- 
zième année et ne le cédait en rien à ses parents. « Voilà 
bien, dit Bracciani en le saisissant tout à coup, le plus joli 
bardache.» Mais un air d'abattement et de tristesse absor- 
bait tellement cette famille Infortunée qu'on ne put s'oc- 
cuper un moment que de les considérer en cet état; et 
c'est une jouissance pour le crime que de se repaître des 
chagrins dont sa scélératesse accable la vertu. « Tes yeux 
s'animent, me dit Olympe. — Cela peut être, répondis-je; 
il faudrait être bien froide pour ne pas être émue d'un tel 
spectacle. — Je n'en connais pas de plus délicieux, me 
répondit Borghèse. — Prisonniers, dit alors le magistrat 
en affectant le ton le plus sévère, vous êtes, je crois, bien 
pénétrés de vos crimes ? — Nous n'en commîmes jamais, 
dit Cornélie ; je crus un moment ma fille coupable ; éclairée 
par ta conduite, je sais maintenant à quoi m'en tenir. — 
Vous allez le mieux savoir tout à l'heure... » Et nous les 
fîmes à l'instant passer avec nous dans le petit jardin pré- 
paré pour l'exécution. Chigl leur fit là un interrogatoire 

dans toutes les formes ; je le br pendant ce temps-là. 

Vous n'imaginez pas l'art avec lequel il les fit tomber 
dans tous les pièges qu'il leur tendait, les subterfuges 
qu'il employa pour les faire couper, et quelque candeur, 
quelque naïveté qu'ils missent dans leur défense, ces trois 
infortunés, Chigi les trouva coupables, et leur sentence 
fut à l'instant prononcée. Olympe s'empare aussitôt de la 



134 l'œuvue du makquis de sade 



mère, je saisis la fille, le comte et le magistrat sautent sur 
le petit garçon. 

On les attache à la fin tous les trois aux cordes qui vont 
leur donner la mort. Quinze cabrioles consécutives leur 
brisent bientôt la poitrine, les reins, les vaisseaux; à la 
dixième, l'enfant de Cornélie se détache et tombe sur les 
cuisses de Chigi, pendant que Bracciani faisait aller la 
corde. 

Ce que je remarque d'affreux, c'est qu'on le poursuivit. 
Quoique les têtes fussent calmes, aucun de nous n'ima- 
gina de demander grâce ; et les coups de corde se conti- 
nuèrent jusqu'à ce que les malheureux à qui on les appli- 
quait eussent rendu l'âme. Et voilà comme le crime 
s'amuse de l'innocence, quand, ayant pour lui le crédit et 
la richesse, il ne lui reste plus à lutter que contre l'infor- 
tune et la misère. 

Le projet horrible du lendemain s'exécuta (1). Les 
trente-sept hôpitaux furent consumés, et plus de vingt 
mille âmes y périrent. « Oh ! sacredieu ! dis-je à Olympe, 
qu'il est divin de se livrer à de tels écarts! Inexplicable 
et mystérieuse Nature, s'il est vrai que ces délits t'ou- 
tragent, pourquoi donc m'en délectes-tu ? Ah ! garce, tu 
me trompes peut-être comme je l'étais autrefois par l'in- 
fâme chimère déifique à laquelle on te disait soumise; 
nous ne dépendons pas plus de toi que de lui. Les causes 
sont peut-être inutiles aux effets, et nous tous, par une 
force aveugle aussi stupide que nécessitée, nous ne 
sommes que les machines ineptes de la végétation, dont 
les mystères, expliquant tout le mouvement qui se fait 
ici-bas, démontrent également l'origine de toutes les 
actions des hommes et des animaux. » 

L'incendie dura huit jours, pendant lesquels nous ne 
vîmes pas nos amis; ils reparurent le neuvième. «Tout 
est fini, dit le magistrat; le pape est parfaitement consolé 
du malheur qui vient d'arriver ; j'ai obtenu le privilège 

(1) Un incendie. 



n:. 



que je demandais ; voilà mon profit sûr et votre récom- 
pense décidée. — Chère Olympe, poursuivi (".higi, ce qui 
aurait le plus attendri votre âme bienfaisante, c'eût été 
sans doute l'incendie des conservatoires : si vous eussiez 
vu toutes ces jeunes filles nues... échevelées, se précipiter 
les unes sur les autres pour échapper aux flammes qui 
les poursui\ aient, et la horde des coquins que j'avais 
placés là les y repousser cruellement, sous le prétexte de 
les secourir, dérober néanmoins les plus jolies, pour les 
oflrir un jour à mes voluptés tyranniques, se hâter de 
plonger les autres au milieu des flammes... Olympe... 
Olympe, si vous eussiez vu tout cela, vous en seriez 
morte de plaisir. — Scélérat, dit M'"' de Borghèse, com- 
bien en as-tu conservées ? — Près de deux cents, répondit 
le monsignor ; on les garde dans un de mes palais, d'où 
elles partiront en détail pour se distribuer dans mes 
campagnes. Les vingt plus jolies vous seront offertes, je 
vous le promets, et je ne vous demande pour reconnais- 
sance que de me faire voir quelquefois d'aussi belles 
créatures que cette charmante personne, continua-t-il en 
me montrant. — Je suis étonnée que vous y pensiez 
encore, après ce que je sais de votre philosophie sur cet 
objet, dit Olympe. 

— J'avoue, répondit le magistrat, qu'il suffirait qu'une 
femme parût aimer ma jouissance pour n'être plus payée 
de moi que par de la haine et du mépris. Il m'est arrivé 
très souvent même de concevoir l'un et l'autre sentiment 
pour l'objet qui devait me servir, et mes plaisirs, pris de 
cette manière, se trouvaient y gagner beaucoup. Tout 
cela tient à ma manière de penser sur la reconnaissance; 
je ne veux pas qu'une femme s'imagine que je lui doive 
quelque chose parce que je me souille sur elle: je ne lui 
demande alors que de la soumission et la même insensi- 
bilité que le fauteuil qui sert à pousser ma selle. Je n'ai 
jamais cru que de la jonction de deux corps puisse jamais 
résulter celle de deux cœurs : je vois à cette jonction 
physique de grands motifs de mépris,... de dégoût, mais 



13(j l'œuvre du marquis de SADE 



pas un seul d'amour ; je ne connais rien de gigantesque 
comme ce sentiment-là, rien de plus fait pour attiédir une 
jouissance, rien en un mot de plus loin de mon cœur. 
Cependant, madame, j'ose vous dire sans fadeur, pour- 
suivit le magistrat en me serrant les mains, que l'esprit 
dont vous êtes douée vous met à l'abri de cette manière 
de penser, et que vous mériterez toujours l'estime et la 
considération de tous les philosophes libertins ; je vous 
rends assez de justice pour croire que vous ne devez être 
jalouse que de plaire à ceux-là. » 

De ces flagorneries, dont je faisais assez peu de cas, 
nous passâmes à des choses plus sérieuses. Bracciani, 
Olympe, lui et moi nous passâmes donc dans le cabinet 
secret des plaisirs de la princesse, où de nouvelles infa- 
mies se célébrèrent, et je rougis, d'honneur, de vous les 
avouer. Cette maudite Borghèse avait tous les goûts, 
toutes les fantaisies. Un eunuque, un hermaphrodite, un 
nain, une femme de quatre-vingts ans, un dindon, un 
singe, un très gros dogue, une chèvre et un petit garçon 
de quatre ans, arrière-petit-fîls de la vieille femme, furent 
les objets de luxure que nous présentèrent les duègnes 
de la princesse. « Oh ! grands dieux ! m'écriai-je en 
voyant tout cela ; quelle dépravation ! — Elle est on ne 
saurait plus naturelle, dit Bracciani; l'épuisement des 
jouissances nécessite des recherches. Blasés sur les choses 
communes, on en désire de singulières, et voilà pourquoi 
le crime devient le dernier degré de la luxure. Je ne sais, 
Juliette, quel usage vous ferez de ces bizarres objets, 
mais je vous réponds que la princesse, mon ami et moi 
nous allons sûrement trouver de grands plaisirs avec 
eux. — Il faudra bien que je m'en arrange aussi, 
répondis-je, et je puis vous assurer d'avance que vous ne 
me verrez jamais en arrière quand il s'agira de débauche 
et d'incongruités. » 



A la Cour de l'impératrice Catherine 



Jusqu'alors je n'avais été reçu qu'à la campagne de la 
souveraine ; cette fois-ci ce fut clans l'intérieur même du 
Palais d'hiver, situé dans l^île de l'Amirauté, où l'on me 
fit l'honneur de m'admettre. 

« Ce que j'ai vu de vous, Borchamps, me dit l'impéra- 
trice, ne me laisse plus douter de l'énergie de votre 
caractère. Revenue de tous les préjugés de l'enfance, je 
vois quelle est maintenant votre manière de penser sur 
ce que les sots appellent le crime \ mais si ce mode est 
souvent utile aux simples particuliers, combien de fois 
ne devient-il pas indispensable aux souverains et à 
l'homme d'Etat ! L'être isolé, pour assurer la base de son 
bonheur dans le monde, n'a tout au plus besoin que d'un 
crime ou deux dans le cours de son existence; ceux qui 
s'opposent à ses désirs sont en si petit nombre qu'il lui 
faut très peu d'armes pour les combattre. Mais nous, 
Borchamps, entourés perpétuellement ou de flatteurs qui 
n'ont d'autres desseins que de nous tromper, ou d'ennemis 
puissants dont l'unique but est de nous détruire, dans 
combien de différentes circonstances ne sommes-nous pas 
forcés d'employer le crime ? Un souverain jaloux de ses 
droits devrait ne s'endormir que la verge à la main. Le 
célèbre Pierre crut rendre un grand service à la Russie 
en brisant les fers d'un peuple qui ne connaissait et ne 
chérissait que son esclavage ; mais Pierre, plus occupé 
de sa réputation que du bonheur de ceux qui devaient un 



138 l'œuvre du marquis de sade 



jour occuper son trône, ne sentit pas qu'il flétrissait la 
couronne des souverains, sans rendre le peuple plus 
heureux. Et qu'a-t-il gagné dans le fait à ce grand chan- 
gement? Que lui importe le plus ou le moins d'étendue 
d'un Etat dont il n'occupe que quelques toises ? Que lui 
font les arts et les sciences, à grands frais transportés sur 
un sol dont il ne veut que la végétation ? En quoi le flatte 
l'apparence d'une liberté qui ne rend ses fers que plus 
lourds? Affirmons-le donc sans aucune crainte, Pierre a 
perdu la Russie aussi certainement que celui qui la 
remettra sous le joug en deviendra le libérateur; le Russe 
éclairé s'aperçoit de ce qui lui manque; le Russe assoupli 
ne verrait rien au delà de ses besoins physiques. Or, dans 
laquelle des deux situations l'homme est-il le plus fortuné : 
est-ce dans celle où le bandeau, loin de ses yeux, lui fait 
apercevoir toute les privations, ou celle où son ignorance 
ne lui en laisse soupçonner aucune? Ces bases établies, 
osera-t-on nier que le despotisme le plus violent ne con- 
vienne mieux au sujet que la plus entière indépendance? 
Et si vous m'accordez ce point, que je crois impossible 
de refuser, me blâmerez-vous de tout entreprendre pour 
rétablir les choses en Russie comme elles l'étaient avant 
le malheureux siècle de Pierre ? Bazilovitz régna comme 
je veux régner ; sa tyrannie me servira de modèle. Il 
s'amusait, dit-on, à assommer les prisonniers qu'il faisait, 
à violer leurs femmes et leurs filles, à les mutiler de sa 
main, à les déchirer et les brûler ensuite ; il assassina son 
fils ; il punit une insurrection dans Novogorod en faisant 
jeter trois mille hommes dans la Volga; il était le Néron 
de la Russie. Eh bien, j'en serai, moi, la Théodora ou la 
Messaline; aucune horreur ne me tiendra pour m'afl'ermir 
sur le trône, et la première que je dois commencer est la 
destruction des jours de mon fils. J'ai jeté les yeux sur 
vous, Borchamps, pour l'accomplissement de ce forfait 
politique. Celui que je choisirais dans ma nation pourrait 
être attaché à ce prince, et je n'aurais qu'un traître au 
lieu d'un complice ; je me souviens des plaintes légitimes 



lli'J 



([lie j'eus ;\ faire du Russe à qui je confiai le meurtre de 
mon époux ; je ne veux plus me trouver dans le même 
cas. II ne faut absolument que ce soit un homme du 
pays qui soit chargé de ces grands desseins ; un reste 
d'attachement fabuleux qu'il croit devoir à un prince de 
sa nation le retient, et le crime se fait toujours mal lors- 
que les préjugés captivent. Je n'ai point de telles craintes 
avec vous ; voilà le poison dont je veux que vous vous 
serviez... J'ai dit, Borchamps ; acceptez-vous ? 

— Madame, répondis-je à cette femme vraiment douée 
du plus grand caractère, quand le crime ne serait pas 
l'élément de ma vie, celui que vous me proposez me 
flatterait, et la seule idée d'arracher au monde un prince 
débonnaire pour y conserver la tyrannie dont je suis un 
des plus zélés partisans, cette seule idée, madame, suffirait 
pour me faire accepter avec joie le projet dont vous me 
parlez ; comptez sur mon obéissance. 

— Cette profonde résignation t'enchaîne pour toujours 
à moi, me dit Catherine en me serrant dans ses bras. Je 
veux, demain, enivrer tes sens de toutes les délices de la 
volupté ; je veux que tu me voies dans le plaisir ; je veux 
t'y considérer moi-même, et ce sera dans l'ivresse des 
plus piquantes luxures que tu recevras le poison qui doit 
trancher les jours abhorrés du misérable individu que 
j'ai pu mettre au monde. » 

Le rendez-vous fut à la maison de campagne où j'avais 
déjà vu l'impératrice. Elle me reçut au sein d'un boudoir 
magique, dans lequel l'air le plus chaud faisait à la fois 
éclore les fleurs de toutes les saisons, agréablement 
réparties dans des banquettes d'acajou qui régnaient tout 
autour de ce délicieux cabinet. Des canapés à la turque, 
environnés de glaces qui se voyaient au-dessus, invitaient, 
par leur mollesse, aux plus voluptueuses jouissances. Un 
réduit plus lugubre se voyait au delà ; on y apercevait 
quatre beaux garçons de vingt ans que des fers conte- 
naient aux passions effrénées de Catherine. « Ce que tu 
regardes là, me dit la princesse, est le bouquet de la 



140 l'œuvke du marquis de sade 



lubricité. Des plaisirs ordinaires vont commencer par 
échaufier nos sens; ce que tu vois complétera leur délire. 
Des victimes de mon sexe te plairaient-elles mieux ? — 
Peu m'importe, répondis-je, je partagerai vos plaisirs, et 
sur quelque individu que se commette le meurtre, il est 
toujours sûr d'enflammer mes sens. — Ah ! Borchamps, 
il n'y a que cela de bon dans le monde; il est si doux de 
contrarier la nature ! — Mais le meurtre ne la contrarie 
point ! — Je le sais; mais il forme infraction aux lois, et 
rien ne m'échauffe comme cette idée. Qui serait au-dessus 
des lois, si ce n'étaient ceux qui les font ?... — Votre 
Majesté a-t-elle joui de ces quatre beaux hommes ? — 
Seraient-ils dans mes fers sans cela ? — Savent-ils le sort 
qui les attend ? — Pas encore ; nous le leur déclarerons 
en nous en servant ; je prononcerai leur arrêt. — Je 
voudrais que vous l'exécutassiez alors... — Ah ! scélérat, 
je t'adore », me dit Catherine. Et les objets de luxure 
destinés aux orgies que nous allions célébrer parurent à 
l'instant. C'étaient six jeunes filles de quinze à seize ans 
de la plus rare beauté et six hommes de cinq pieds dix 
pouces. « Mets-toi bien en face de moi, me dit Catherine, 
et considère mes plaisirs sans t'en mêler ; br....-toi si tu 
veux, mais ne me trouble pas. » 



Dans un asile de fous 



Nous traversâmes Résine pour nous rendre à Pompéia. 
Cette ville fut engloutie comme Ilerculanum et par la 
même éruption. Une chose assez singulière que nous 
remarquâmes, c'est qu'elle est elle-même édifiée sur deux 
villes englouties déjà il v a longtemps. Comme vous le 
voyez, le Vésuve absorbe, détruit toutes les habitations 
dans cette partie, sans que rien ne décourage d'y en 
reconstruire de nouvelles; tant il est vrai que, sans ce 
cruel ennemi, les environs de Naples seraient incontes- 
tablement le plus agréable pays de la terre. 

De Pompéia nous gagnâmes Salerne et fûmes de là 
coucher à la fameuse maison de force, qui se trouve située 
à près de deux milles de cette cité, et dans laquelle 
Vespoli exerce sa terrible puissance. 

Vespoli, issu des plus grandes maisons du royaume de 
Naples, était autrefois premier aumônier de la cour. Le 
roi, dont il avait servi les plaisirs et dirigé la conscience, 
lui avait accordé l'administration despotique de la maison 
de correction où il était, et, le couvrant de sa puissance, 
il lui permettait de se livrer là à tout ce qui pourrait le 
mieux flatter les criminelles passions de ce libertin. 

C'était en raison des atrocités qu'il y exerçait que Fer- 
dinand fut bien aise de nous envoyer chez lui. 

Vespoli, âgé de cinquante ans, d'une physionomie 
imposante et dure, d'une taille élevée et d'une force de 



142 l'œuvre du marquis de sade 

taureau, nous reçut avec les marques de la plus extrême 
considération. Aussitôt qu'il eut vu nos lettres, et comme 
il était tard quand nous arrivâmes, on ne s'occupa qu'à 
nous faire promptement coucher. Le lendemain, Vespoli 
vint nous servir lui-même le chocolat, et, sur le désir que 
nous lui témoignâmes, il nous accompagna dans la visite 
que nous voulions faire de sa maison. 

Chacune des salles que nous parcourûmes nous fournit 
à tous infiniment de matières à de criminelles lubricités, 
et nous étions déjà horriblement échauffés lorsque nous 
arrivâmes aux loges où étaient enfermés les fous. 

Le patron, qui jusqu'à ce moment n'avait fait que 
s'irriter, b...ait incroyablement quand nous fûmes par- 
venus dans cette enceinte et, comme la jouissance des 
fous était celle qui irritait le plus ses sens, il nous demanda 
si nous voulions le voir agir. « Certainement, répondîmes- 
nous. — C'est que, dit-il, mon délire est si prodigieux 
avec ces êtres-là, mes procédés sont si bizarres, mes 
cruautés tellement atroces, que ce n'est qu'avec peine 
que je me laisse voir en cet endroit. — Tes caprices fus- 
sent-ils mille fois plus incongrus, dit Clairwil, nous 
voulons te voir, et nous te supplions même d'agir comme 
si tu étais seul, de ne nous rien faire perdre surtout des 
élans précieux qui mettent si bien à découvert et tes goûts 
et ton âme... » Et il nous parut que cette question l'échauf- 
faît beaucoup. « Et pourquoi n'en jouirions-nous pas 
aussi de ces fous ? dit Clairwil ; tes fantaisies nous élec- 
trisent : nous voulons les imiter toutes. Si, néanmoins, 
ils sont méchants nous aurons peur; s'ils ne le sont pas, 
nous nous en échaufferons comme toi ; pressons-nous, je 
brûle de te voir aux prises. » 

Ici, les loges environnaient une grande cour plantée de 
cyprès, dont le vert lugubre donnait à cette enceinte 
toute l'apparence d'un cimetière. Au milieu était une 
croix garnie de pointes d'un côté; c'était là-dessus que se 
garrottaient les victimes de la scélératesse de Vespoli. 
Quatre geôliers, armés de gros bâtons ferrés dont un 



.iri.IKTTK 143 

seul coup eût tué un bœuf, nous escortaient avec attention. 
Vespoli, qui ne redoutait pas leurs regards, par l'habi- 
tude où il était de s'aiiuiser devant eux, leur dit de nous 
placer sur un banc do cette cour, de rester deux auprès 
de nous, pendant que les deux autres ouvriraient les 
loges de ceux dont il aurait besoin. On lui lâche aussitôt 
un grand jeune homme, nu et beau comme Hercule, qui 
fit mille extravagances dès qu'il fut libre. Et Vespoli ne 
manqua pas, se mettant ensuite à danser, à faire les 
mêmes gambades que le fou ; il le saisit en traître, le 
pousse sur la croix, et les geôliers le garrottent à l'ins- 
tant. Dès qu'il est pris, V^espoli, transporté, le fouet à la 
main, étrille une heure de suite le malheureux fou, qui 
jette des cris perçants... Cependant, comme Vespoli ne 
voulait pas perdre ses forces, il fait détacher le jeune 
homme. Un autre arrive... celui-là se croit Dieu... « Je 
vais f..... Dieu, nous dit Vespoli, regardez-moi ; il faut 
que je rosse Dieu. Allons, poursuit-il, allons, bougre de 
Dieu » ; et Dieu, mis au poteau par les geôliers, est 
bientôt déchiré par sa chétive créature. Une belle fille de 
dix-huit ans succède ; celle-ci se croit la Vierge : nouveaux 
sujets de blasphèmes pour Vespoli, qui fustige jusqu'au 
sang la sainte mère de Dieu. 



A Naples 



Peu de jours après notre retour à Naples, le roi Fer- 
dinand nous fît proposer de venir voir, à un des balcons 
de son palais, l'une des fêtes les plus singulières de son 
royaume. Il s'agissait d'une cocagne. J'avais souvent 
entendu parler de cette extravagance, mais ce que je vis 
était bien différent de l'idée que je m'étais faite. 

Ferdinand et la reine Charlotte nous attendaient dans 
un boudoir dont la croisée donnait sur la place où devait 
avoir lieu la cocagne. Le duc de Gravines, homme de 
cinquante ans, très libertin, et la Riccia furent les seuls 
admis avec nous. « Si vous ne connaissez pas ce spectacle, 
nous dit le roi dès que le chocolat fut pris, vous allez le 
trouver bien barbare. — C'est ainsi que nous les aimons, 
sire, répondis-je, et j'avoue qu'il y a longtemps que je 
voudrais en France ou de semblables jeux ou des gla- 
diateurs : on n'entretient l'énergie d'une nation que 
par des spectacles de sang ; celle qui ne les adopte pas 
s'amollit. Quand un empereur imbécile, en faisant monter 
le christianisme sur le trône des Césars, eut fait fermer 
le cirque à Rome, qui de\inrent les maîtres du monde?... 
des abbés, des moines ou des ducs. — Je suis parfaite- 
ment de cet avis, dit Ferdinand. Je voudrais renouveler 
ici les combats d'hommes contre des animaux, et même 
ceux d'homme à homme ; j'y travaille ; Gravines et la 
Riccia m'aident tous deux, et j'espère que nous réussi- 



l'ij 



rons. — La vie de tous ces gueux-là, dit Charlotte, doit- 
elle être comptée pour cjuelque chose quand il s'aj^it de 
nos plaisirs ? Si nous avons le droit de les faire égorger 
pour nos intérêts, nous devons également l'avoir pour 
nos voluptés. » 

Le dîner qu'on nous ofTrit fut de la plus extrême ma- 
gnificence ; les jeunes filles nous servaient à table et les 
femmes grosses, couchées à terre sous nos pieds, recevaient 
les vexations qu'il nous plaisait de leur imposer. 

Electrisés par la chair délicate et les vins délicieux qui 
nous furent servis, nous passâmes, en trébuchant, dans 
une magnifique salle toute préparée pour les orgies que 
nous avions à célébrer. Là, les agents étaient Ferdinand, 
(iravines^ la Riccia, Clairwil, Charlotte, Olymgie et moi. 
Les victimes : les quatre femmes grosses, les quatre 
jeunes filles qui nous avaient servis à dîner et les huit 
beaux enfants de l'un et de l'autre sexe. Le repas nous 
ayant menés fort loin, il devenait essentiel que des 
lumières éclairassent le lieu de la scène. Cinq cents bou- 
gies, cachées dans des gazes vertes, répandaient dans 
cette salle la clarté la plus douce et la plus agréable. 
« Plus de particularité, plus de tête-à-tête, dit le roi ; 
c'est aux yeux les uns des autres que nous devons opérer 
maintenant. » 

Nous nous précipitons alors, sans aucune règle, sur les 
premiers objets qui se présentent, lorsque Ferdinand 
nous proposa de passer dans un cabinet voisin, dans 
lequel une machine artistement préparée nous ferait jouir 
d'un supplice très extraordinaire pour les femmes grosses. 
On prend les deux qui restent, on les lie sur deux pla- 
ques de fer placées l'une au-dessus de l'autre, en telle 
sorte que les ventres des femmes mises sur ces plaques 
se répondaient perpendiculairement : les deux plaques 
s'enlèvent à dix pieds l'une de l'autre. « Allons, dit le roi, 
disposez-vous au plaisir. » Chacun l'entoure, et, au bout 
de quelques minutes, par le moyen d'un ressort aux 
ordres de Ferdinand, les deux plaques, l'une en montant, 

10 



J/jfi l'œuvre du MAKQUIS de SADE 



l'autre en descendant, s'unissent avec une telle violence 
que les deux créatures, s'écrasant mutuellement, sont, 
elles et leur fruit, réduits en poudre en une minute. Vous 
imaginez facilement, j'espère, qu'il n'y eut pas un de 

nous qui ne perdît son-f à ce spectacle et pas un qui 

ne le comblât des plus divins éloges. 

Repassons dans une autre pièce, dit Ferdinand ; nous 

y goûterons d'autres plaisirs. 

Cette pièce énorme est occupée par un vaste théâtre ; 
sept diflérentes tortures y paraissent préparées ; quatre 
bourreaux, nus et beaux comme Mars, devaient servir 
chaque supplice, dont le premier était le feu; le second, 
le fouet ; le troisième, la corde ; le quatrième, la roue; le 
cinquième, le pal; le sixième, la tête coupée; le septième, 
haché en morceaux. 



Retour à Paris 



L'abbé Chabert m'avait trouvé tout ce qu'il me fallait. 
Je m'établis, au bout de huit jours de mon arrivée à 
Paris, dans un hôtel délicieux ; vous le connaissez ; et 
l'achetai, près d'Essonnes, la belle terre où nous voici 
réunis ; je plaçai le reste de mon bien en difïérentes 
acquisitions et me trouvai, mes affaires faites, à la tête 
de quatre millions de rente. Les cinq cent mille francs de 
Fontanges servirent à meubler mes deux maisons avec la 
magnificence que vous y voyez. Je m'occupai ensuite 
d'arrangements libidineux ; je me formai les diflérents 
sérails de femmes que vous me connaissez, à la ville et à 
la campagne ; je pris trente valets de la plus belle taille 
et de la plus délicieuse figure, et vous savez l'usage que 
j'en fais. J'ai, de plus, six maquerelles qui ne travaillent 
absolument que pour moi dans Paris et chez lesquelles, 
quand je suis à la ville, je me rends trois heures tous les 
jours. A la campagne, elles m'envoient ce qu'elles décou- 
vrent, et vous avez souvent pu juger de leurs fournitures. 
Peu de femmes, d'après cela, doivent donc se flatter de 
jouir plus délicieusement de la vie, et cependant je désire 
toujours ; je me trouve pauvre ; mes désirs sont mille 
fois supérieurs à mes facultés ; je dépenserais le double 
si je l'avais ; et il ne sera jamais rien que je ne fasse 
pour augmenter encore ma fortune : criminel ou non, je 
ferai tout. 



l'iS i/œUMU; 1>V MAUQUIS DE SADE 



Dès que ces divers arrangements furent pris, j'envoyai 
chercher M"" de Fontanges à Chaillot : je fis payer sa 
pension et je la retirai. H ion, dans la nature entière, n'est 
aussi joli que cette fille. Représentez-vous Flore elle- 
même, et vous n'aurez encore, de ses grâces et de ses 
attraits, que la plus imparfaite des idées. Agée de dix- 
sept ans, M"' de Donis était blonde ; ses cheveux superbes 
la couvraient en entier; ses yeux étaient du plus beau 
brun ; on n'en vit jamais de plus vifs : ils pétillaient à la 
fois d'amour et de volupté ; sa bouche délicieuse ne 
paraissait s'ouvrir que pour l'embellir encore; et ses 
dents, les plus belles du monde, ressemblaient à des 
perles qu'on aurait semées sur. des roses. O Fontanges 1 
qu'il fallait être à la fois cruelle et libertine pour ne pas 
faire grâce à tant d'attraits et pour ne pas l'excepter, au 
moins, du sort rigoureux que je destinais à toutes mes 
jouissances ! 

Prévenue depuis cinq ans par sa mère de me rendre 
tous les respects et tous les soins possibles, aussitôt qu'elle 
sut que c'était moi qui l'envoyais prendre, elle se félicita 
intérieurement de ce bonheur ; et en arrivant, éblouie de 
ce iaste, de cette multitude de valets, de femmes, de cette 
magnificence de meubles dont elle n'avait encore aucune 
idée, n'étant jamais sortie de son couvent, elle s'imagina 
voir rOlympe et se crut transportée, toute vive, dans le 
séjour azuré des dieux ; peut-être même me prenait-elle 
pour Vénus. Elle se jette à mes genoux, je la relève ; je 
baise sa jolie bouche de rose, ses deux grands yeux et 
ses deux joues d'albâtre que la pudeur anime, sous mes 
lèvres, du plus beau vermillon de la nature. Je la presse 
contre mon sein, et je sens son petit cœur battre sur ma 
gorge comme celui de la jeune colombe qu'on arrache au 
sein de sa mère. Elle était assez bien vêtue, quoique avec 
simplicité : un joli chapeau de fleurs, de superbes che- 
veux blonds retombant en boucles flottantes sur deux 
épaules délicieusement coupées. Elle me dit, du son de 
voix le plus doux et le plus flatteur : « Madame, je rends 



149 



grâce au ciel qui me procure l'avantage de vous consacrer 
ma vie ; je sais que ma mère est morte, et je n'ai plus 
que vous dans le monde » Alors ses paupières se sont 
mouillées, et j'ai souri. « Oui, mon enfant, lui ai-je dit, 
votre mère est morte ; elle a été mon amie ; elle mourut 
singulièrement... Elle me laissa de l'argent pour vous. 
Si vous vous conduisez bien avec moi, vous pourrez être 
riche ; mais tout cela dépendra de votre conduite, de 
votre aveugle obéissance à toutes mes volontés. — Je 
serai votre esclave, madame », me répondit-elle en se 
courbant sur ma main, et je rebaîsai sa bouche une 
seconde fois avec un peu plus de détail. Je fis découvrir 
la gorge... Elle rougissait, elle était émue et m'adressait 
néanmoins, toujours avec esprit ce qu'elle pouvait placer 
d'honnête et de respectueux. Alors je la reprends une 
troisième fois dans mes bras, ses cheveux épars, et je lui 
dis : « Je crois que je vous aimerai, car vous êtes douce 
et fraîche... » L'idée de la scandaliser me vint alors : 
rien n'est joli comme le scandale donné par le vice à la 
vertu. 

« Mademoiselle, lui dis-je sévèrement, n'arguez rien de 
ce moment d'ivresse où la nature m'a plongée malgré 
moi ; n'allez pas vous imaginer que ce soit, de ma part, 
une afïaire de prédilection. Il faut maintenant que vous 
sachiez que votre mère m'a remis cinq cent mille francs 
pour vous composer une dot ; comme vous auriez pu 
l'apprendre par d'autres, il est plus simple que je vous en 
prévienne. — Oui, madame, je le savais. — Ah ! vous le 
saviez, mademoiselle, je vous en félicite ; mais ce que 
vous ne saviez pas, c'est que madame votre mère doit ici 
cette même somme à un certain M. de Noirceuil, auquel 
je l'ai remise et qui, de ce moment-ci, devient le maître 
de vous en faire présent ou de la garder, puisqu'elle lui 
appartient ; je vous mènerai demain chez ce M. de Noir- 
ceuil et vous exhorte à beaucoup de complaisance s'il lui 
arrive d'exiger de vous quelque chose. — Mais, madame, 
les leçons de morale et de pudeur qui ont fait la base de 



150 l'œuvre du marquis de SADE 

rexcellente éducation que j'ai reçue s'accordent mal avec 
vos conseils. — Ajoutez mes actions, pendant que vous 
êtes en train de me gronder; je vous conseille de me 
reprocher jusqu'aux bontés que j'ai eues pour vous. — 
Je ne dis pas cela, madame. — Ah ! dites-le si vous le 
voulez, je vous assure que vos reproches me touchent 
aussi peu que vos éloges : on s'amuse d'une petite fille 
comme vous, on la méprise après. — Du mépris, madame... 
j'avais cru qu'on ne méprisait que le vice. — Le vice 
amuse et la vertu fatigue ; or, je crois que ce qui sert à nos 
plaisirs doit toujours l'emporter sur ce qui n'est bon qu'à 
donner des vapeurs... » 



LA PHILOSOPHIE 

DANS LE BOUDOIR 



ou 



LES INSTITUTEURS LIBERTINS 



Portrait de Dolmancé 



M DE SAINT-ANGE 

Bonjour, mon frère ; eh bien, M. Dolmancé ? 



LE CHEVALIER DE MIRVEL 

Il arrivera à quatre heures précises, nous ne dînons 
qu'à sept : nous aurons, comme tu vois, tout le temps 
de jaser. 

m"* de saint-ange 

Sais-tu, mon frère, que je me repens un peu et de ma 
curiosité et de tous les projets obscènes formés pour 
aujourd'hui ? En vérité, mon ami, tu es trop indulgent ; 
plus je devrais être raisonnable, plus ma maudite tête 
s'irrite et devient libertine : tu me passes tout ; cela ne 
sert qu'à me gâter... A vingt-six ans, je devrais être déjà 
dévote, et je ne suis encore que la plus débordée des 
femmes... On n'a pas d'idée de ce que je conçois, mon 
ami, de ce que je voudrais faire. J'imaginais qu'en me 
tenant aux femmes cela me rendrait sage ; que mes désirs 
concentrés dans mon sexe ne s'exhaleraient plus vers le 
vôtre ; projets chimériques, mon ami : les plaisirs dont je 
voulais me priver ne sont venus s'offrir qu'avec plus 
d'ardeur à mon esprit, et j'ai vu que, quand on était, 
comme moi, née pour le libertinage, il était devenu 
inutile de songer à s'imposer des freins : de fougueux 



15't l'œuvre du marquis de SADE 

désirs les brisent bientôt. Enfin, mon cher, je suis un 
animal amphibie; j'aime tout, je m'amuse de tout, je 
veux réunir tous les genres; mais avoue-le, mon frère, 
n'est-ce pas une extravaj;ance complète à moi que de 
vouloir connaître ce singulier Dolmancé qui, de ses jours, 
dis-tu, n'a pu voir une femme comme l'usage le prescrit, 
qui, sodomite par principe, non seulement est idolâtre de 
son sexe, mais ne cède même au nôtre que sous la clause 
spéciale de lui livrer les attraits chéris dont il est accou- 
tumé de se servir chez les hommes! Vois, mon frère, 
quelle est ma bizarre fantaisie ! Je veux être le Gan3'mède 
de ce nouveau Jupiter, je veux jouir de ses goûts, de ses 
débauches, je veux être la victime de ses erreurs ; jusqu'à 
présent, tu le sais, mon cher, je ne me suis livrée ainsi 
qu'à toi, par complaisancej^ou à quelqu'un de mes gens 
qui, payé pour me traiter de cette façon, ne s'y prétait 
que par intérêt ; aujourd'hui, ce n'est plus la complaisance, 
ni le caprice, c'est le goût seul qui me détermine... Je 
crois, entre les procédés qui m'ont asservie et ceux qui 
vont m'asservir, à cette manie bizarre une inconcevable 
différence, et je veux la connaître. Peins-moi ton Dol- 
mancé, je t'en conjure, afin que je l'aie bien dans la tète 
avant que de le voir arriver, car tu sais que je ne le 
connais que pour l'avoir rencontré l'autre jour dans une 
maison où je ne fus que quelques minutes avec lui. 

LE CHEVALIER 

Dolmancé, ma sœur, vient d'atteindre sa trente-sixième 
année; il est grand, d'une fort belle figure, des yeux très 
vifs et très spirituels, mais quelque chose d'un peu dur 
et d'un peu méchant se peint malgré lui dans ses traits ; 
il a les plus belles dents du monde, un peu de mollesse 
dans la taille et dans la tournure, par l'habitude, sans 
doute, qu'il a de prendre si souvent des airs féminins ; il 
est d'une élégance extrême, une jolie voix, des talents, et 
principalement beaucoup de philosophie dans l'esprit. 



LA rilll OSOniIB DANS LE IIOI OOIIl }'u} 

m"' i)k saint- ange 
Il ne croit pas en Dieu, j'espère ? 

Li: CIIEVALII-R 

Ah ! que dis-tu là ? c'est le plus célèbre athée, l'homme 
le phis immoral... Oh! c'est bien la corruption la plus 
complète et la plus entière, l'individu le plus méchant et 
le plus scélérat qui puisse exister. 

M*"' DE SAINT-ANGE 

Comme tout cela m'échaufl'e ! je vais rafloler de cet 
homme ; et ses goûts, mon frère ? 

LE CHEVALIER 

Tu le sais, les délices de Sodome lui sont aussi chères 
comme agent que comme patient ; il n'aime que les 
hommes dans ses plaisirs, et si quelquefois néanmoins il 
consent à essayer des femmes, ce n'est qu'aux conditions 
qu'elles seront assez complaisantes pour changer de sexe 
avec lui. Je lui ai parlé de toi, je l'ai prévenu de tes 
intentions ; il accepte et t'avertit à son tour des clauses 
du marché. Je t'en préviens, ma sœur, il te refusera tout 
net si tu prétends Pengager à autre chose : « Ce que je 
consens à faire avec votre sœur est, prétend-il, une 
licence... une incartade dont on ne se souille que rare- 
ment et avec beaucoup de précautions. » 

M** DE SAINT-ANGE 

Se souiller/... des précautions f yaime à la folie le lan- 
gage de ces aimables gens ! Entre nous autres femmes, 
nous avons aussi de ces mots exclusifs qui prouvent, 
comme ceux-là, l'horreur profonde dont elles sont péné- 
trées pour tout ce qui ne tient pas au culte admis... Eh ! 
dis-moi, mon cher, il t'a eu ? Avec ta délicieuse figure et 
tes vingt ans, on peut, je crois, captiver un tel homme ! 



156 l'œuvre du marquis de sade 



LE CHEVALIER 

Je ne te cacherai point mes extravagances avec lui: tu 
as trop d'esprit pour les blâmer. Dans le fait, j'aime les 
femmes, moi, et je ne me livre à ces goûts bizarres que 
quand un homme aimable m'en presse. Il n'y a rien que 
je ne fasse alors. Je suis loin de cette morgue ridicule 
qui fait croire à nos jeunes freluquets qu'il faut répondre 
par des coups de canne à de semblables propositions ; 
l'homme est-il le maître de ses goûts ? Il faut plaindre 
ceux qui en ont de singuliers, mais les insulter, jamais : 
leur tort est celui de la nature ; ils n'étaient pas plus les 
maîtres d'arriver au monde avec des goûts différents que 
nous ne le sommes de naître bancal ou bien fait. Un 
homme vous dit-il d'ailleurs une chose désagréable en 
vous témoignant le désir qu'il a de jouir avec vous ? Non, 
sans doute; c'est un compliment qu'il vous fait: pourquoi 
donc y répondre par des injures ou des insultes ? Il n'y 
a que les sots qui puissent penser ainsi ; jamais un homme 
raisonnable ne parlera sur cette matière diff'éremment 
que je ne fais ; mais c'est que le monde est peuplé de 
plats imbéciles qui croient que c'est leur manquer que 
de leur avouer qu'on les trouve propres à des plaisirs, et 
qui, gâtés par les femmes, toujours jalouses, ce qui a l'air 
d'attenter à leurs droits, s'imaginent être les don Qui- 
chottes de ces droits ordinaires en brutalisant ceux qui 
n'en reconnaissent pas toute l'étendue. 



portrait d'Eugénie 



DE SAINT-ANGE 



Eh bien, mon cher amour, pour recompenser aujour- 
d'hui ta délicate comphiisance, je vais livrer à tes ardeurs 
une jeune fille vierge et plus belle que l'Amour. 



LE CHEVALIER 



C.onimentl avec Dolmancé... tu fais venir une femme 
chez toi ? 



DE SAINT-ANGE 



Il s'agit d'une éducation ; c'est une petite fille que j'ai 
connue au couvent l'automne dernier, pendant que mon 
mari était aux eaux. Là, nous ne pûmes rien, nous 
n'osâmes rien, trop d'yeux étaient fixés sur nous, mais 
nous nous promîmes de nous réunir dès que cela serait 
possible ; uniquement occupée de mon désir, j'ai, pour y 
satisfaire, fait connaissance avec sa famille. Son père est 
un libertin... que j'ai captivé. Enfin la belle vient, je 
l'attends ; nous passerons deux jours ensemble... deux 
jours délicieux ; la meilleure partie de ce temps, je l'em- 
ploie à éduquer cette jeune personne, Dolmancé et moi 
nous placerons dans cette jolie petite tête tous les prin- 
cipes du libertinage le plus effréné, nous l'embraserons 
de nos feux, nous l'alimenterons de notre philosophie, 
nous lui inspirerons nos désirs, et comme je veux joindre 
un peu de pratique à la théorie, comme je veux qu'on se 



158 l'œuvre du marquis de sade 

divertisse, je t'ai destiné, mon frère, à la moisson des 
myrtes de Cythère, Dolmancé à celle des roses de 
Sodome. J'aurai deux plaisirs à la fois : celui de jouir 
moi-même de ces voluptés criminelles et celui d'en donner 
des leçons, d'en inspirer les goûts à l'aimable innocente 
que j'attire dans nos filets. Eh bien ! chevalier, ce projet 
est-il digne de mon imagination ? 

LE CHEVALIER 

Il ne peut être conçu que par elle : il est divin, ma 
sœur, et je te promets d'y remplir à merveille le rôle 
charmant que tu m'y destines. Ah ! friponne, comme tu 
vas jouir du plaisir d'éduquer cette enfant ! quelles délices 
pour toi de la corrompre, d'étouffer dans ce jeune cœur 
toutes les semences de vertu et de religion qu'y placèrent 
ses institutrices! En vérité, cela est trop roué pour moi. 

M™® DE SAINT-ANGE 

Il est bien sûr que je n'épargnerai rien pour la pervertir, 
pour dégrader, pour culbuter dans elle tous les faux 
principes de morale dont on aurait pu déjà l'étourdir ; je 
veux, en deux leçons, la rendre aussi scélérate que moi... 
aussi impie,... aussi débauchée. Préviens Dolmancé, mets- 
le au fait dès qu'il arrivera, pour que le venin de ses 
immoralités, circulant dans ce jeune cœur avec celui que 
j'y lancerai, parvienne à déraciner dans peu d'instants 
toutes les semences de vertu qui pourraient y germer 
sans nous. 

LE CHEVALIER 

Il était impossible de mieux trouver l'homme qu'il te 
fallait: l'irréligion, l'impiété, l'inhumanité, le libertinage 
découlent des lèvres de Dolmancé comme autrefois l'onc- 
tion mystique de celles du célèbre archevêque de Cam- 
brai ; c'est le plus profond séducteur, l'homme le plus 
corrompu, le plus dangereux... Ah! ma chère amie, que 



LA IMill.OSOPIIIK DANS LK KOUDOIR 159 

ton élève réponde aux soins de l'instituteur, et je le la 
garantis bientôt perdue. 

M""^ I)K SAINT-ANr.lî 

Cela ne sera sûrement pas long avec les dispositions 
que je lui connais... 

LE CHEVALIEH 

Mais dis-moi, chère sœur, ne redoutes-tu rien des 
parents ? Si cette petite fille venait à jaser quand elle 
retournera chez elle ? 

m""^ de saint-ange 

Ne crains rien, j'ai séduit le père... il est à moi. Faut- 
il enfin te l'avouer ? je me suis livrée à lui pour qu'il 
fermât les yeux ; il ignore mes desseins, mais il n'osera 
jamais les approfondir... Je le tiens. 

LE CHEVALIER 

Tes moyens sont afîreux ! 

M'"" DE SAINT-ANGE 

Voilà comment il les faut pour qu'ils soient sûrs 

LE CHEVALIER 

Eh! dis-moi, je te prie, quelle est cette jeune personne? 

M™<^ DE SAINT-ANGE 

On la nomme Eugénie ; elle est la fille d^un certain 
Mistival, l'un des plus riches traitants de la capitale, âgé 
d'environ trente-six ans ; la mère en a tout au plus trente- 
deux et la petite fille quinze. Mistival est aussi libertin 
que sa femme est dévote. Pour Eugénie, ce serait en 
vain, mon ami, que j'essayerais de te la peindre : elle est 
au-dessus de mes pinceaux; qu'il te suffise d'être con- 
vaincu que ni toi ni moi n'avons certainement jamais vu 
rien d'aussi délicieux au monde. 



H)0 i.'œuvre du marquis de sade 



LE CHEVALIER 

Mais esquisse au moins, si tu ne peux peindre, afin que, 
sachant à peu près à qui je vais avoir affaire, je me rem- 
plisse mieux l'imagination de l'idole où je dois sacrifier. 

M™" DE SAINT-ANGE 

Eh bien! mon ami, ses cheveux châtains, qu'à peine 
on peut empoigner, lui descendent au bas des fesses ; son 
teint est d'une blancheur éblouissante; son nez un peu 
aquilin, ses yeux d'un noir d'ébène et d'une ardeur!... 
Oh ! mon ami, il n'est pas possible de tenir à ces yeux-là. 
Tu n'imagines point toutes les sottises qu'ils m'ont fait 
faire... Si tu voyais les jolis sourcils qui les couronnent,... 
les intéressantes paupières qui les bordent! Sa bouche 
est très petite, ses dents superbes, et tout cela d'une fraî- 
cheur !... Une de ses beautés est la manière élégante dont 
sa belle tête est attachée sur ses épaules, l'air de noblesse 
qu'elle a quand elle la tourne... Eugénie est grande pour 
son âge : on lui donnerait dix-sept ans ; sa taille est un 
modèle d'élégance et de finesse, sa gorge délicieuse... 
Ce sont bien les deux plus jolis petits tétons !... A peine 
y a-t-il de quoi remplir la main, mais si doux,... si frais,.. . 
si blancs ! Vingt fois j'ai perdu la tête en les baisant, et 
si tu avais vu comme elle s'animait sous mes caresses... 
comme ses deux grands yeux me peignaient l'état de son 
âme !... Mon ami, je ne sais pas comment est le reste. Ah ! 
s'il en faut juger par ce que je connais, jamais l'Olympe 
n'eut une divinité qui la valût... Mais je l'entends... 
laisse-nous ; sors par le jardin pour ne point la rencontrer 
et sois exact au rendez-vous. 

LE CHEVALIER 

Le tableau que tu viens de me faire te répond de mon 
exactitude... 



l'L. V 




LKONOkK K.\LK\KE DANS UN CERCUEIL 

{Extrait de » Aline et Valcoiir, 
on le roman philosophique » ) 



La Religion, la Charité, l'Adultère 



EUGÉNIE 



Mais il est des vertus de plus d'une espèce ; que pensez, 
vous, par exemple, de la pitié? 

DOLMANCÉ 

Que peut être cette vertu pour qui ne croit pas à la reli- 
gion, et qui peut croireà la religion? Voyons, raisonnons 
avec ordre, Eugénie : n'appelez-vous pas religion le pacte 
qui lie l'homme à son Créateur et qui l'engage à lui témoi- 
gner, par un culte, la reconnaissance qu'il a de l'existence 
qu'il a reçue de ce sublime auteur? 

EUGÉNIE 

On ne peut mieux le définir. 

DOLMANCÉ 

Eh bien ! s'il est démontré que l'homme ne doit son 
existence qu'aux plans irrésistibles de la nature ; s'il est 
prouvé qu'aussi ancien sur ce globe que le globe même ( 1 ) 
il n'est, comme le chêne, comme le lion, comme les miné- 
raux qui se trouvent dans les entrailles de ce globe, qu'une 
production nécessitée par l'existence du globe et qui ne 
doit la sienne à qui que ce soit; s'il est démontré que ce 
Dieu, que les sots regardent comme auteur et fabricateur 
unique de tout ce que nous voyons, n'est que le nec plus 

(1) Ceci est une hypothèse encore toute neuve. 

11 



162 l'œuviie du marquis de sade 



uUra de la raison humaine, que le fantôme créé à l'instant 
où cette raison ne voit plus rien, afin d'aider à ses opé- 
rations ; s'il est prouvé que l'existence de ce Dieu est 
impossible et que la nature, toujours en mouvement, tient 
d'elle-même ce qu'il plaît aux sots de lui donner gratui- 
tement ; s'il est certain qu'à supposer que cet être inerte 
existât, ce serait assurément le plus ridicule de tous les 
êtres, puisqu'il n'aurait servi qu'un seul jour, et que depuis 
des millions de siècles il serait dans une inaction mépri- 
sable ; qu'à supposer qu'il existât comme les religions 
nous le peignent, ce serait assurément le plus détestable 
des êtres, puisqu'il permettrait le mal sur la terre, tandis 
que sa toute-puissance pourrait l'empêcher; si, dis-je, tout 
cela se trouvait prouvé comme cela l'est incontestablement, 
croîriez-vous, alors, Eugénie, que la pitié qui lierait 
l'homme à ce Créateur imbécile, insuffisant, féroce et mé- 
prisable fût une vertu bien nécessaire ? 

EUGÉNIE, à M°" de Sainl-Ange 

Quoi ! réellement, mon aimable amie, l'existence de 
Dieu serait une chimère ? 

m"^ de saint-ange 
Et des plus méprisables, sans doute. 

DOLMANCÉ 

Il faut avoir perdu le sens pour y croire. Fruit de la 
frayeur des uns et de la faiblesse des autres, cet abomi- 
nable fantôme, Eugénie, est inutile au système de la terre; 
il y nuirait infailliblement puisque ses volontés, qui 
devraient être justes, ne pourraient jamais s'allier avec 
les injustices essentielles aux lois de la nature ; qu'il 
devrait constamment vouloir le bien, et que la nature ne 
doit le désirer qu'en compensation du mal qui sert à ses 
lois ; qu'il faudrait qu'il agît toujours, et que la nature, 
dont cette action perpétuelle est une des lois, ne pourrait 
que se trouver en concurrence et en opposition perpé- 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 163 

tuclle avec lui. Mais, dira-t-on à cela, Dieu et la nature 
sont la même chose. Ne serait-ce pas une absurdité ? La 
chose créée ne peut être égale à l'être créant ; est-il pos- 
sible que la montre soit l'horloger? Eh bien, continuera- 
t-on, la nature n'est rien, c'est Dieu qui est tout. Autre 
bêtise! Il y a nécessairement deux choses dans l'univers: 
l'agent créateur et l'individu créé. Or, quel est cet agent 
créateur? V^oilà la seule difficulté qu'il faut résoudre; 
c'est la seule question à laquelle il faille répondre. Si la 
matière agit, se meut par des combinaisons qui nous sont 
inconnues; si le mouvement est inhérent à la matière, si 
elle seule enfin peut, en raison de son énergie, créer, pro- 
duire, conserver, maintenir, balancer dans des plaines 
immenses de l'espace tous les globes dont la vue nous 
surprend et dont la marche uniforme, invariable nous 
remplit de respect et d'admiration, quel sera le besoin de 
chercher alors un agent étranger à tout cela, puisque cette 
faculté active se trouve essentiellement dans la nature 
elle-même, qui n'est autre chose que la matière en action ? 
Votre chimère éclaircira-t-elle quelque chose ? Je défie 
qu'on puisse me le prouver. A supposer que je me trompe 
sur les facultés internes de la matière, je n'ai du moins 
devant moi qu'une difficulté. Que faites- vous en m'offrant 
votre Dieu ? Vous m'en donnez une de plus. Et comment 
voulez-vous que j'admette, pour cause de ce que je ne 
comprends pas, quelque chose que je comprends encore 
moins ? Sera-ce au moyen des dogmes de la religion 
chrétienne que j'examinerai... que je représenterai votre 
effroyable Dieu ? Voyons un peu comme elle me le peint... 
Que vois-je dans le Dieu de ce culte infâme, si ce n'est un 
être inconséquent et barbare, créant aujourd'hui un monde 
de la construction duquel il se repent demain ? Qu'y 
vois-je ? qu'un être faible qui ne peut jamais faire prendre 
à l'homme le pli qu'il voudrait ! Cette créature, quoique 
émanée de lui, le domine ; elle peut l'ofienser et mériter 
par là des supplices éternels ! Quel être faible que ce Dieu- 
là 1 Comment 1 il a pu créer tout ce que nous voyons, et 



164 l'œuvre du marquis de sade 



il lui est impossible de former un homme à sa guise ! Mais, 
me répondrez-vous à cela, s'il l'eût créé tel, l'homme n'eût 
pas eu de mérite. Quelle platitude! et quelle nécessité y 
a-t-il que l'homme mérite de son Dieu ? En le formant 
tout à fait bon, il n'aurait jamais pu faire de mal, et de ce 
moment seul l'ouvrage était digne d'un dieu. C'est tenter 
l'homme que de lui laisser un choix. Or, Dieu, par sa 
prescience infinie, savait bien ce qu'il en résulterait. De 
ce moment, c'est donc à plaisir qu'il perd la créature que 
lui-même a formée. Quel horrible Dieu que ce Dieu-là ! 
quel monstre ! quel scélérat plus digne de notre haine et 
de notre implacable vengeance I Cependant, peu content 
d'une aussi sublime besogne, il noie l'homme pour le 
convertir; il le brûle, il le maudit. Rien de tout cela ne 
le change. Un être plus puissant que ce vilain Dieu, le 
Diable, conservant toujours son empire, pouvant toujours 
braver son auteur, parvient sans cesse, par ses séductions, 
à débaucher le troupeau que s'était réservé l'Eternel. Rien 
ne peut vaincre l'énergie de ce démon sur nous. Qu'ima- 
gine alors, selon vous, l'horrible Dieu que vous prêchez? 
Il n'a qu'un fils, un fils unique, qu'il possède de je ne sais 
quel commerce ; car, comme l'homme foui, il a voulu que 
son Dieu /bu/f/ également ; il détache du ciel cette respec- 
table portion de lui-même. On s'imagine peut-être que 
c'est sur des rayons célestes, au milieu du cortège des 
anges, à la vue de l'univers entier, que cette sublime 
créature va paraître... Pas un mot : c'est dans le sein d'une 
putain juive, c'est au milieu d'une étable à cochons que 
s'annonce le Dieu qui vient sauver la terre ! Voilà une 
digne extraction qu'on lui prête ! Mais son honorable 
mission nous dédommagera-t-elle ? Suivons un instant le 
personnage. Que dit-il ? que fait-il ? Quelle sublime 
mission recevons-nous de lui ? quel mystère va-t-il révé- 
ler ? quel dogme va-t-il nous prescrire? dans quels actes, 
enfin, sa grandeur va-t-elle éclater? Je vois d'abord une 
enfance ignorée, quelques services, très libertins sans 
doute, rendus par ce polisson aux prêtres du temple de 



I.A nill.OSOl'llli; DANS l,K IJOUDOI» 16,') 

JcMusalein ; ensuite, une disparition de quinze ans 
pendant laquelle le fripon va s'empoisonner de toutes les 
rêveries de l'école éj^yplienne, qu'il rapporte enfin de 
Judée. A peine y reparaît-il que sa démence débute par 
lui faire dire qu'il est fils de Dieu, égal à son père ; il 
s'associe à cette alliance un autre fantôme qu'il appelle 
rr''sprit-Saint, et ces trois personnes, assure-t-il, ne 
doivent en faire qu'une ! Plus ce ridicule mystère étonne 
la raison, plus ce faquin assure qu'il y a du mérite à 
l'adopter... de danger à l'anéantir. C'est pour nous sauver 
tous, assure l'imbécile, qu'il a pris chair, quoique Dieu^ 
dans le sein d'une enfant des hommes ; et les miracles 
éclatants qu'on va lui voir opérer en convaincront bientôt 
l'univers ! Dans un souper d'ivrognes, en effet, le fourbe 
change, à ce qu'on dit, l'eau en vin ; dans un désert, il 
nourrit quelques scélérats avec des provisions cachées 
que ses sectateurs préparèrent ; un de ses camarades fait 
le mort, notre imposteur le ressuscite ; il se transporte 
sur une montagne, et là, seulement devant deux ou trois 
de ses amis, il fait un tour de |passe-passe dont rougirait 
le plus mauvais bateleur de nos jours. Maudissant d'ail- 
leurs avec enthousiasme tous ceux qui ne croient pas en 
lui, le coquin promet les cieux à tous les sots qui l'écou- 
teront. Il n'écrit rien, vu son ignorance ; parle fort peu, 
vu sa bêtise ; fait encore moins, vu sa faiblesse, et, lassant 
à la fin les magistrats impatientés de ses discours séditieux 
quoique fort rares, le charlatan se fait mettre en croix, 
après avoir assuré les gredîns qui le suivent que chaque 
fois qu'ils l'invoqueront il descendra vers eux pour s'en 
faire manger. On le supplicie, il se laisse faire. Monsieur 
son papa, ce Dieu sublime dont il ose dire qu'il descend, 
ne lui donne pas le moindre secours, et voilà le coquin 
traité comme le dernier des scélérats, dont il était si digne 
d'être le chef. Ses satellites s'assemblent : « Nous voilà 
perdus, disent-ils, et toutes nos espérances évanouies si 
nous ne nous sauvons par un coup d'éclat. Enivrons la 
garde qui entoure Jésus, dérobons son corps, publions 



166 l'œuvke nu marquis de sade 



qu'il est ressuscité : le moyen est sûr ; si nous parvenons 
à faire croire cette friponnerie, notre nouvelle religion 
s'étale, se propage ; elle séduit le monde entier... Tra- 
vaillons I » Le coup s'entreprend, il réu^ssit. A combien de 
fripons la hardiesse n'a-t-elle pas tenu lieu de mérite! Le 
corps est enlevé, les sots, les femmes, les enfants crient, 
tant qu'ils peuvent, au miracle, et cependant, dans cette 
ville où de si grandes merveilles viennent de s'opérer, dans 
cette ville teinte du sang d'un Dieu, personne ne veut croire 
à ce Dieu ; pas une seule conversion ne s'y opère. Il y a 
mieux : le fait est si peu digne d'être transmis qu'aucun 
historien n'en parle. Les seuls disciples de cet imposteur 
pensent à tirer parti de la fraude, mais non pas dans le 
moment. Cette considération est encore bien essentielle. 
Ils laissent écouler plusieurs années avant de faire usage 
de leur insigne fourberie ; ils érigent sur elle l'édifice 
chancelant de leur dégoûtante doctrine. Tout changement 
plaît aux hommes ! Las du despotisme des empereurs, une 
révolution devenait nécessaire. On écoute ces fourbes, 
leur progrès devient très rapide : c'est l'histoire de toutes 
les erreurs. Bientôt les hôtels de Vénus et de Mars sont 
changés en ceux de Jésus et de Marie ; on publie la vie 
de l'imposteur ; ce plat roman trouve des dupes ; on lui 
fait dire cent choses auxquelles il n'a jamais pensé; quel- 
ques-uns de ses propos saugrenus deviennent aussitôt la 
base de sa morale, et comme cette nouveauté se prêchait 
à des pauvres, la charité en devint la première vertu. 
Des rites bizarres s'instituent sous le nom de sacremenls, 
dont le plus indigne et le plus abominable de tous est 
celui par lequel un prêtre couvert de crimes a néanmoins, 
par la vertu de quelques paroles magiques, le pouvoir de 
faire arriver Dieu dans un morceau de pain. N'en doutons 
pas : dès sa naissance même, ce culte indigne eût été 
détruit sans ressource si l'on n'eût employé contre lui 
que les armes du mépris qu'il méritait ; mais on s'avisa 
de le persécuter ; il s'accrut ; le moyen était inévitable. 
Qu'on essaye encore aujourd'hui de le couvrir de ridicule, 



LA PIIILUSUIMIIK DANS LE UOLDOIR 167 

il tombera. L'adroit Voltaire n'employait jamais d'autres 
armes, et c'est de tous les écrivains celui qui peut se 
flatter d'avoir le plus fait de prosélytes. Kn un mot, 
Eugénie, telle est l'histoire de Dieu et de sa religion ; 
voyez le cas que ces fables méritent et déterminez-vous 
sur leur compte. 

EUGÉNIE 

Mon choix n'est pas embarrassant : je méprise toutes 
ces rêveries dégoûtantes, et ce Dieu même auquel je 
tenais encore par faiblesse ou par ignorance n'est plus 
pour moi qu'un objet d'horreur. 

m"" de saint-ange 

Jure-moi bien de n'y plue- penser, de ne t'en occuper 
jamais, de ne l'invoquer en aucun instant de ta vie et de 
n'y revenir de tes jours. 

EUGÉNIE, se précipitant sur le sein de M"' de Saint-Ange 
Ah ! j'en fais I2 serment dans tes bra? ! Ne m'est-il pas 

facile de voir que ce que tu exiges est pour mon bien, et 

que tu ne veux pas que de pareilles réminiscences puissent 

jamais troubler ma tranquillité ? 

m""" de saint-ange 
Pourrais-je avoir d'autre motif ? 

EUGÉNIE 

Mais, Dolmancé, c'est, ce me semble, l'analyse des vertus 
qui nous a conduits à l'examen des religions. Revenons-y. 
N'existerait-il pas dans cette religion, toute ridicule 
qu'elle est, quelques vertus prescrites par elle et dont le 
culte pût contribuer à notre bonheur ? 

DOLMANCÉ 

Eh bien ! examinons. Sera-ce la chasteté, Eugénie, cette 
vertu que vos yeux détruisent, quoique votre ensemble 
en soit l'image ? Kévérerez-vous l'obligation de combattre 
tous les mouvements de la nature, les sacrifîerez-vous 
tous au vain et ridicule bonheur de n'avoir jamais une 
faiblesse ? Soyez juste et répondez, belle amie ; croyez- 



168 l'œuvhe dv marquis de sade 



vous trouver dans celte absurde et dangereuse pureté 
d'âme tous les plaisirs du vice contraire ? 

EUGÉNIE 

Non, d'honneur, je ne veu.\ point de celle-là ; je ne me 
ens pas le moindre penchant à être chaste, et la plus 
«rraiide disposition au vice, au contraire ; mais, Dolmancé, 
la charilé, la bienfaisance ne pourraient-elles pas faire le 
bonheur de quelques âmes sensibles? 

DOLMANCÉ 

Loin de nous, P^ugénie, les vertus qui ne font que des 
ingrats ! Mais, ne t'y trompe point, d'ailleurs, ma char- 
mante amie, la bienfaisance est bien plutôt un vice de 
l'or-^ueil qu'une véritable vertu de l'âme : c'est par osten- 
tation qu'on soulage ses semblables, jamais dans la seule 
vue de faire une bonne action ; on serait bien fâché que 
l'aumône qu'on vient de faire n^eût pas toute la publicité 
possible. Ne t'imagine pas non plus, Eugénie, que cette 
action ait d'aussi bons effets qu'on se l'imagine : je ne 
l'envisage, moi, que comme la plus grande de toutes les 
duperies ; elle accoutume le pauvre à des secours qui 
détériorent son énergie; il ne travaille plus quand il s'at- 
tend à vos charités et devient, dès qu'elles lui manquent, 
un voleur ou un assassin. J'entends de toutes parts de- 
mander les moyens de supprimer la mendicité, et l'on fait, 
pendant ce temps-là, tout ce qu'on peut pour la multiplier. 
Voulez-vous ne pas avoir de mouches dans une chambre ? 
N'y répandez pas de sucre pour les attirer. Voulez-vous 
ne pas avoir de pauvres en France ? Ne distribuez aucune 
aumône et supprimez surtout vos maisons de charité. 
L'individu né dans l'infortune, se voyant alors privé de 
ces ressources dangereuses, emploiera tout le courage, 
tous les moyens qu*il aura reçus de la nature, pour se 
tirer de l'état où il est né ; il ne vous importunera plus. 
Détruisez, renversez sans aucune pitié ces détestables 
maisons où vous avez l'eflFronterie de receler les fruits du 
libertinage de ce pauvre, cloaques épouvantables vomis- 
sant chaque jour dans la société un essaim dégoûtant de 



LA l'im.USOI'IIU; DANS LE BOL'DOill 169 

ces no.n elles créatures c|ui n'ont d'espoir que dans notre 
bourse. A quoi sert-il, je le demande, que l'on conserve 
de tels individus avec tant de soins? A-t-on peur que la 
France se dépeuple ? Ah ! n'ayons jamais cette crainte I 
Un des premiers vices de ce gouvernement consiste dans 
une population trop nombreuse, et il s'en faut bien que 
de tels superflus soient des richesses pour l'Etat. Ces êtres 
surnuméraires sont comme des branches parasites, qui, 
ne vivant qu'aux dépens du tronc, finissent toujours par 
l'exténuer. Souvenez-vous que toutes les fois que, dans 
un gouvernement quelconque, la population sera supé- 
rieure aux moyens de l'existence, ce gouvernement lan- 
guira. Examinez bien la France, vous verrez que c'est ce 
qu'elle offre. Qu'en résulte-t-il ? on le voit. Le Chinois, 
plus sage que nous, se garde bien de se laisser dominer 
ainsi par une population trop abondante. Point d'asile 
pour les fruits honteux de sa débauche ; on abandonne 
ces aftreux résultats comme les suites d'une digestion. 
Point de maisons pour la pauvreté ; on ne la connaît 
point à la Chine. Là, tout le monde est heureux ; rien 
n'altère l'énergie du pauvre, et chacun y peut dire, comme 
Néron : Quid est pauper ? 

EUGÉNIE, à M"" de Sainl-Ange 
Chère amie, mon père pense absolument comme mon- 
sieur ; de ses jours il ne fit une bonne oeuvre. Il ne cesse 
de gronder ma mère des sommes qu'elle dépense à de 
telles pratiques. Elle était de la Sociélé malernelle, de la 
Société philanthropique ; je ne sais de quelle association 
elle n'était point ; il l'a contrainte à quitter tout cela, en 
l'assurant qu'il la réduirait à la plus modique pension si 
elle s'avisait de retomber dans de pareilles sottises. 

m""" de saint-ange 

Il n'y a rien de plus ridicule et en même temps de plus 

dangereux, Eugénie, que toutes ces associations : c'est à 

elles, aux écoles gratuites et aux maisons de charité que 

nous devons le bouleversement horrible dans lequel nous 



170 l'œuvre du marquis de sade 

voici maintenant. Ne fais jamais d'aumône, ma chère, je 
t'en supplie. 

EUGÉNIE 

Ne crains rien ; il y a longtemps que mon père a exigé 
de moi la même chose, et la bienfaisance me tente trop 
peu pour enfreindre sur cela ses ordres..., les mouvements 
de mon cœur et tes désirs. 

DOLMANCÉ 

Ne divisons pas cette portion de sensibilité que nous 
avons reçue de la nature : c'est l'anéantir que de l'étendre. 
Que me font à moi les maux des autres ? N'ai-je donc point 
assez des miens, sans aller m'affliger de ceux qui me sont 
étrangers ? Que le foyer de cette sensibilité n'allume 
jamais que nos plaisirs ! soyons sensibles à tout ce qui les 
flatte, absolument inflexibles sur tout le reste. Il résulte 
de cet état de l'âme une sorte de cruauté, qui n'est quel- 
quefois pas sans délices. On ne peut pas toujours faire le 
mal. Privés du plaisir qu'il donne, équivalons au moins 
cette sensation par la petite méchanceté piquante de ne 
jamais faire le bien. 

EUGÉNIE 

Ah ! Dieu ! comme vos leçons m'enflamment ! Je crois 
qu'on me tuerait plutôt maintenant que de me faire faire 
une bonne action I 

m"* de saint-ange 

Et s'il s'en présentait une mauvaise, serais-tu de même 
prête à la commettre ? 

EUGÉNIE 

Tais-toi, séductrice ; je ne répondrai sur cela que lorsque 
tu auras fini de m'instruire. Il me paraît que, d'après 
tout ce que vous me dites, Dolmancé, rien n'est aussi 
indifférent sur la terre que d'y commettre le bien ou le 



I.A l'Illl.OSOPIIIK DANS I.B BOUDOIH 171 

mal ; nos goûts, rrolre tempérament doivent seuls être 
respectés. 

DOLMANCÉ 

Ah ! n'en doutez pas, Eugénie, ces mots de vice et de 
vertu ne nous donnent que des idées purement locales. 
Il n'y a aucune action, quelque singulière que vous 
puissiez la supposer, qui soit vraiment criminelle; aucune 
qui puisse réellement s'appeler vertueuse. Tout est en 
raison de nos mœurs et du climat que nous habitons ; ce 
qui fait crime ici est souvent vertu quelque cent lieues 
plus bas, et les vertus d'un autre hémisphère pourraient 
bien réversiblement être des crimes pour nous. Il n'y a 
pas d'horreur qui n'ait été divinisée, pas une vertu qui 
n'ait été flétrie. De ces diflérences purement géogra- 
phiques naît le peu de cas que nous devons faire de 
l'estime ou du mépris des hommes, sentiments ridicules 
et frivoles au-dessus desquels nous devons nous mettre, 
au point môme de préférer sans crainte leur mépris, pour 
peu que les actions qui nous le méritent soient de quelque 
volupté pour nous. 

EUGÉNIE 

Mais il me semble pourtant qu'il doit y avoir des actions 
assez dangereuses, assez mauvaises en elles-mêmes, pour 
avoir été généralement considérées comme criminelles et 
punies comme telles d'un bout de l'univers à l'autre ? 

m"' de saint-ange 
Aucune, mon amour, aucune, pas même le vol, ni 
l'inceste, pas même le meurtre ni le parricide. 

EUGÉNIE 

Quoi ! ces horreurs ont pu s'excuser quelque part ! 

DOLMANCÉ 

Elles y ont été honorées, couronnées, considérées 
comme d'excellentes actions, tandis qu'en d'autres lieux 



172 l'œuvke ou mahqlis de sade 

riiumanité, la candeur, la bienfaisance, la chasteté, toutes 
nos vertus enfin, étaient regardées comme des mons- 
truosités. 

EUGÉNIE 

Je vous prie de m'expliquer tout cela ; j'exige une 
courte analyse de chacun de ces crimes, en vous priant 
(le commencer par m'expliquer d'abord votre opinion sur 
le libertinage des filles, ensuite sur l'adultère des femmes. 

m""" de saint-ange 

Écoute-moi donc, Eugénie. Il est absurde de dire 
qu'aussitôt qu'une fille est hors du sein de sa mère elle 
doit, de ce moment, devenir la victime de la volonté de 
ses parents, pour rester telle jusqu'à son dernier soupir. 
Ce n'est pas dans un siècle où l'étendue et les droits de 
l'homme viennent d'être approfondis avec tant de soins 
que des jeunes filles doivent continuer à se croire les 
esclaves de leurs familles, quand il est constant que les 
pouvoirs de ces familles sur elles sont absolument chimé- 
riques. Ecoutons la nature sur un objet aussi intéressant, 
et que les lois des animaux, bien plus rapprochées d'elle, 
nous servent un moment d'exemples. Les devoirs pater- 
nels s'étendent-ils chez eux au delà des premiers besoins 
physiques ? Les fruits de la jouissance du mâle et de la 
femelle ne possèdent-ils pas toute leur liberté, tous leurs 
droits ? Sitôt qu'ils peuvent marcher et se nourrir seuls, 
dès cet instant les auteurs de leurs jours les connaissent- 
ils, et eux croient-ils devoir quelque chose à ceux qui leur 
ont donné la vie? Non, sans doute. De quel droit les 
enfants des hommes sont-ils donc astreints à d'autres 
devoirs, et qui les fonde, ces devoirs, si ce n'est l'avarice 
ou l'ambition des pères ? Or, je demande s'il est juste 
qu'une jeune fille qui commence à sentir et à raisonner 
se soumette à de tels freins? N'est-ce donc pas le préjugé 
tout seul qui prolonge ces chaînes? Et y a-t-il rien de 
plus ridicule que de voir une fille de quinze ou seize ans, 
brûlée par des désirs qu'elle est obligée de vaincre 



LA PIIII.OSOPillK DANS l,E ItOUDUIU \'i',i 

attendre dans des tourments pires que ceux des enfers 
qu'il plaise à ses parents, après avoir rendu sa jeunesse 
malheureuse, de sacrifier encore son âge mûr, en l'immo- 
lant â leur perfide cupidité, en l'associant, malgré elle, à 
un époux, ou qui n'a rien pour se faire aimer, ou qui a 
tout pour se faire haïr! Eh ! non, non, lùigénie, de tels 
liens s'anéantiront bientôt ; il faut que, la dégageant dès 
l'âge de raison de la maison paternelle, après lui avoir 
donné son éducation nationale, on la laisse maîtresse, à 
quinze ans, de devenir ce qu'elle voudra. Donnera-t-elle 
dans le vice? Eh ! qu'importe! Les services que rend une 
fille en consentant à faire le bonheur de tous ceux qui 
s'adressent à elle ne sont-ils pas infiniment plus importants 
que ceux qu'en s'isolant elle offre à son époux? La destinée 
de la femme est d'être comme la chienne, comme la louve : 
elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d'elle. C'est 
visiblement outrager la destination que la nature impose 
aux femmes que de les enchaîner par le lien absurde d'un 
hymen solitaire. Espérons qu'on ouvrira les yeux, et qu'en 
assurant la liberté de tous les individus on n'oubliera pas 
le sort des malheureuses filles ; mais si elles sont assez à 
plaindre pour qu'on les oublie, que, se plaçant d'elles- 
mêmes au-dessus de l'usage et du préjugé, elles foulent 
hardiment aux pieds les fers honteux dont on prétend 
les asservir, elles triompheront bientôt alors de la coutume 
et de l'opinion : l'homme, devenu plus sage parce qu'il 
sera plus libre, sentira l'injustice qu'il aurait à mépriser 
celles qui agiront ainsi et que l'action de céder aux im- 
pulsions de la nature, regardée comme un crime chez un 
peuple captif, ne peut plus l'être chez un peuple libre. 
Pars donc de la légitimité de ces principes, Eugénie, et 
brise tes fers à quelque prix que ce puisse être ; méprise 
les vaines remontrances d'une mère imbécile, à qui tu ne 
dois légitimement que de la haine et du mépris. Si ton 
père, qui est un libertin, te désire, à la bonne heure ; 
qu'il jouisse de toi, mais sans t'enchaîner ; brise le joug 
s'il veut t'asservir ; plus d'une fille a agi de même avec 
son père... 



174 l'œuvre du marquis de sade 

Aucunes bornes à tes plaisirs que celles de tes forces ou 
de tes volontés ; aucune exception de lieux, de temps et 
de personnes ; toutes les heures, tous les endroits, tous 
les hommes doivent servir à tes voluptés ; la continence 
est une vertu impossible, dont la nature, violée dans ses 
droits, nous punit aussitôt par mille malheurs. Tant que 
les lois seront telles qu'elles sont encore aujourd'hui, usons 
de quelques voiles : l'opinion nous y contraint ; mais dé- 
dommageons-nous en silence de cette chasteté cruelle que 
nous sommes obligées d'avoir en public. Qu'une jeune 
fille travaille à se procurer une bonne amie, qui, libre 
et dans le monde, puisse secrètement lui en faire goûter 
les plaisirs ; qu'elle tâche, au défaut de cela, de séduire 
les Argus dont elle est entourée ; qu'elle les supplie de la 
prostituer, en leur promettant tout l'argent qu'ils pourront 
retirer de sa vente, ou ces Argus par eux-mêmes, ou des 
femmes qu'ils trouveront, et qu'on nomme maquerelles, 
rempliront bientôt les vues de la jeune fille ; qu'elle jette 
alors de la poudre aux yeux de tout ce qui l'entoure, 
frères, cousins, amis, parents; qu'elle se livre à tous, si 
cela est nécessaire pour cacher sa conduite ; qu'elle fasse 
même, si cela est exigé, le sacrifice de ses goûts et de ses 
affections ; une intrigue qui lui aura déplu, et dans 
laquelle elle ne sera livrée que par la politique, la mènera 
bientôt dans une plus agréable situation, et la voilà lancée. 
Mais qu'elle ne revienne plus sur les préjugés de son en- 
fance ; menaces, exhortations, devoirs, vertus, religion, 
conseils, qu'elle foule tout aux pieds ; qu'elle rejette et 
méprise opiniâtrement tout ce qui ne tend qu'à la ren- 
chaîner, tout ce qui ne vise point, en un mot, à la livrer 
au sein de l'impudicité. C'est une extravagance de nos 
parents que ces prédictions de malheurs dans la voie du 
libertinage ; il y a des épines partout, mais les roses se 
trouvent au-dessus d'elles dans la carrière du vice ; il n'y 
a que dans les sentiers bourbeux de la vertu où la nature 
n'en fait jamais naître. Le seul écueil à redouter dans la 
première de ces routes, c'est l'opinion des hommes ; mais 



LA PHILOSOIMIIB DANS LE liOUDOIR 



quelle est la fille d'esprit qui, avec un peu de réflexion, 
ne se rendra pas supérieure à cette méprisable opinion ? 
Les plaisirs reçus par l'estime, Eugénie, ne sont que des 
plaisirs moraux, uniquement convenables à certaines 
têtes ; ceux de la foiilcrie plaisent à tous, et ces 
attraits séducteurs dédommagent bientôt de ce mépris 
illusoire auquel il est difficile d'échapper en bravant 
l'opinion publique, mais dont plusieurs femmes sensées 
se sont moquées au point de s'en composer un plaisir 
de plus... Eugénie..., ton corps est à toi, à toi seule ; il 
n'y a que toi seule au monde qui ait le droit d'en jouir et 
d'en faire jouir qui bon te semble. Profite du plus heureux 
temps de ta vie, elles ne sont que trop courtes ces heu- 
reuses années de nos plaisirs ! Si nous sommes assez 
heureuses pour en avoir joui, de délicieux souvenirs nous 
consolent et nous amusent encore dans notre vieillesse. 
Les avons-nous perdues!... Des regrets amers, d'afireux 
remords nous déchirent et se joignent au tourment de 
l'âge pour entourer de larmes et de ronces les funestes 
approches du cercueil. . . Aurais-tu la folie de l'immortalité? 
Eh bien !... On a bientôt oublié les Lucrèce, tandis que 
les Théodora et les Messaline font les plus doux entretiens 
etles plus fréquents de la vie. Comment donc, Eugénie, ne 
pas préférer un parti qui, nous couronnant de fleurs ici- 
bas, nous laisse encore l'espoir d'un culte bien au delà 
du tombeau I Comment, dis-je, ne pas préférer ce parti 
à celui qui, nous faisant végéter imbécilement sur la terre, 
ne nous promet après notre existence que du mépris et de 
l'oubli ? 

EUGÉNIE, à M'"" de Saint-Ange 
Ah 1 cher amour, comme ces discours séducteurs en- 
flamment ma tête et séduisent mon âme I Je suis dans un 
état difficile à peindre... Et, dis-moi, pourras-tu me faire 
connaître quelques-unes de ces femmes... ( troublée) qui 
me prostitueront, si je leur dis ? 

m""" de saint-ange 
D'ici à ce que tu aies plus d'expérience, cela ne regar- 



17() l'<EUVKK du MAUQLIS de SADE 

dera que moi seule, Eugénie ; rapporte-t'en à moi de ce 
soin et plus encore à toutes les précautions que je prendrai 
pour couvrir tes égarements ; mon frère et cet ami solide 
qui t'instruit seront les premiers auxquels je veux que tu 
te livres ; nous en trouverons d'autres après. Ne t'inquiète 
pas, chère amie ; je te ferai voler de plaisirs en plaisirs, 
je te plongerai dans une mer de délices, je t'en comblerai, 
mon ange, je t'en rassasierai 1 

EUGÉNIE, se précipilanl dans les bras 
de M""" de Saint-Ange. 

Ohl ma bonne, je t'adore ; tu n'auras jamais une éco- 
lière plus soumise que moi ; mais il me semble que tu 
m'as fait entendre dans nos anciennes conversations qu'il 
était difficile qu'une jeune personne se jette dans le liber- 
tinage sans que l'époux qu'elle doit prendre après ne s'en 
aperçoive ? 

m""^ de saint-ange 

Cela est vrai, ma chère, mais il y a des secrets qui rac- 
commodent toutes ces brèches. Je te promets de t'en 
donner connaissance, et alors eusses-tu... comme Antoine, 
je me charge de te rendre aussi vierge que le jour où tu 
vins au monde. 

EUGÉNIE 

Ah! tues délicieuse! Allons, continue de m'instruire. 
Presse-toi donc en ce cas de m'apprendre quelle doit être 
la conduite d'une femme dans le mariage. 

m"' de SAINT-ANGE 

Dans quelque état que se trouve une femme, ma chère, 
soit fille, soit femme, soit veuve, elle ne doit jamais avoir 
d'autre but, d'autre occupation, d'autre désir, que de se 
faire... du matin au soir ; c'est pour cette unique fin que l'a 
crééela nature; maissi, pour remplir cette intention, j'exige 
d'elle de fouler aux pieds tous les préjugés de son enfance, 
si je lui prescris la désobéissance la plus formelle aux 



LA PHILOSOPHIE DANS LB BOUDOIR 177 



ordres de sa famille, le mépris le plus constaté de tous les 
conseils de ses parents, lu convieiulras, Kuj^énie, que, de 
tous les freins h rompre, celui dont je lui conseillerai le 
plus tôt l'anéantissement sera bien sûrement celui du 
mariage. Considère en efïet, Eugénie, une jeune fille à 
peine sortie de la maison paternelle ou de sa pension, ne 
connaissant rien, n'ayant nulle expérience, obligée de 
passer subitement de là dans les bras d'un homme qu'elle 
n'a jamais vu, obligée de jurer à cet homme, au pied des 
autels, une obéissance, une fidélité d'autant plus injustes 
qu'elle n'a souvent au fond de son cœur que le plus grand 
désir de lui manquer de parole. Est-il au monde, Eu- 
génie, un sort plus affreux que celui-là? Cependant la 
voilà liée : que son mari lui plaise ou non, qu'il ait ou 
non pour elle de la tendresse ou des procédés, son hon- 
neur tient à ses serments; il est flétri si elle les enfreint ; 
il faut qu'elle se perde ou qu'elle traîne le joug, dût-elle 
en mourir de douleur. Eh ! non, Eugénie, non, ce n'est 
point pour cette fin que nous sommes nées ; ces lois 
absurbes sont Touvrage des hommes, et nous ne devons 
pas nous y soumettre. Le divorce même est-il capable de 
nous satisfaire ? Non, sans doute. Qui nous répond de 
trouver plus sûrement dans de seconds liens le bonheur 
qui nous a fuies dans les premiers? Dédommageons-nous 
donc en secret de toute contrainte de nœuds si absurdes, 
bien certaines que nos désordres en ce genre, à quelque 
excès que nous puissions les porter, loin d'outrager la 
nature, ne sont qu'un hommage sincère que nous lui ren- 
dons ; c'est obéir à ses lois que de céder aux désirs qu'elle 
seule a placés dans nous; ce n'est qu'en lui résistant que 
nous l'outragerions. L'adultère, que les hommes regar- 
dent comme un crime..., qu'ils ont osé punir comme tel 
en nous arrachant la vie, l'adultère, Eugénie, n'est donc 
que l'acquit d'un droit à la nature, auquel les fantaisies 
de ces tyrans ne sauraient jamais nous soustraire. Mais 
n'est-il pas horrible, disent nos époux, de nous exposer 
à chérir comme nos enfants, à embrasser comme tels les 

12 



178 l'œuvre du marquis de sade 



fruits de vos désordres? C'est l'objection de Rousseau ; 
c'est, j'en conviens, la seule un peu spécieuse dont on 
puisse combattre l'adultère. Eh! n'est-il pas extrêmement 
aisé de se livrer au libertinage sans redouter la grossesse ? 
N'est-il pas encore plus facile delà détruire, si par impru- 
dence elle a lieu ? Mais, comme nous reviendrons sur cet 
objet, ne traitons que le fond de la question ; nous ver- 
rons que l'argument, tout spécieux qu'il paraît d'abord, 
n'est cependant que chimérique. 

Premièrement, tant que je couche avec mon mari, tant 
que sa semence coule au fond de ma matrice, verrais-je 
dix hommes en même temps que lui, rien ne pourra 
jamais lui prouver que l'enfant qui naîtra ne lui appar- 
tienne pas ; il peut être à lui comme ne pas y être, et, 
dans le cas de l'incertitude, il ne peut ni ne doit jamais 
(puisqu'il a coopéré à l'existence de cette créature) se 
faire aucun scrupule d'avouer cette existence. Dès qu'elle 
peut lui appartenir, elle lui appartient, et tout homme 
qui se rendra malheureux par des soupçons sur cet objet 
le serait de même quand sa femme serait une vestale, 
parce qu'il est impossible de répondre d'une femme, et 
que celle qui a été sage dix ans peut cesser de l'être un 
jour. Donc, si cet époux est soupçonneux, il le sera dans 
tous les cas; jamais alors il ne sera sûr que l'enfant qu'il 
embrasse soit véritablement le sien. Or, s'il peut être 
soupçonneux dans tous les cas, il n'y a aucun inconvé- 
nient à légitimer quelquefois ses soupçons; il n'en serait, 
pour son état de bonheur ou de malheur moral, ni plus 
ni moins ; donc il vaut autant que cela soit ainsi. Le voilà 
donc, je le suppose, dans une complète erreur ; le voilà 
caressant le fruit du libertinage de sa femme : où donc est 
le crime à cela ? Nos biens ne sont-ils pas communs ? En 
ce cas, quel mal fais-je en plaçant dans le ménage un 
enfant qui doit avoir une portion de ces biens ? Ce sera 
la mienne qu'il aura : il ne volera rien à mon tendre 
époux ; cette portion dont il va jouir, je la regarde comme 
prise sur ma dot ; donc, ni cet enfant, ni moi ne prenons 



L\ PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 179 

rien à mon mari. A quel litre, si cet eniuiit eût été tic lui, 
aurait-il eu part dans nies biens ? N'est-ce point en raison 
de ce qu'il serait émané de moi ? Kh bien I il va jouir de 
cette part, en vertu de cette même raison d'alliance 
intime. C'est parce que cet enfant m'appartient que je lui 
dois une portion de mes ricbesses. Quel reproche avez- 
vous à me faire ? Il en jouit. — Mais vous trompez votre 
mari ; cette fausseté est atroce. — Non, c'est un rendu, 
voilà tout ; je suis dupe la première des liens qu'il m'a 
forcée de prendre ; je m'en venge, quoi de plus simple ? 
— Mais il y a un outrage réel fait à l'honneur de votre 
mari! — Préjugé que cela! Mon libertinage ne touche 
mon mari en rien ; mes fautes sont personnelles. Ce pré- 
tendu déshonneur était bon il y a un siècle ; on est revenu 
de cette chimère aujourd'hui, et mon mari n'est pas plus 
flétri de mes débauches que je ne saurais l'être des 
siennes. Je ... avec toute la terre sans lui faire une égra- 
tignure ! Cette prétendue lésion n'est donc qu'une fable, 
dont l'existence est impossible. De deux choses l'une : ou 
mon mari est un brutal, un jaloux, ou c'est un homme 
délicat; dans la première hypothèse, ce que je puis faire 
de mieux est de me venger de sa conduite ; dans la 
seconde, je ne saurais l'affliger ; puisque je goûte des 
plaisirs, il sera heureux s'il est honnête; il n'y a point 
d'homme délicat qui ne jouisse au spectacle du bonheur 
de la personne qu'il adore. — Mais si vous l'aimez, vou- 
driez-vous qu'il en fît autant ? — Ah ! malheur à la femme 
qui s'avisera d'être jalouse de son mari ! Qu'elle se con- 
tente de ce qu'il lui donne, si elle l'aime; mais qu'elle 
n'essaye pas de le contraindre ; non seulement elle n'y 
réussirait pas, mais elle s'en ferait détester. Si je suis 
raisonnable, je ne m'affligerai donc jamais des débauches 
de mon mari. Qu'il en fasse de même avec moi, et la paix 
régnera dans le ménage. 

Résumons: Quels que soient les effets de l'adultère, 
dût-i< môme introduire dans la maison des enfants qui 
n'appartinssent pas à l'époux, dès qu'ils sont à la femme 



180 l'œuvre du marquis de sade 



ils ont des droits certains à une partie de la dot de celte 
femme; l'époux, s'il en est instruit, doit les regarder 
comme des enfants que sa femme aurait eus d'un premier 
mariage; s'il ne sait rien, il ne saurait être malheureux, 
car on ne saurait l'être d'un mal qu'on ignore; si l'adul- 
tère n'a point de suite et qu'il soit inconnu du mari, 
aucun jurisconsulte ne saurait prouver, en ce cas, qu'il 
pourrait être un crime ; l'adultère n'est plus, de ce 
moment, qu'une action parfaitement indifTérente pour le 
mari qui ne le sait pas, parfaitement bonne pour la femme 
qu'elle délecte; si le mari découvre l'adultère, ce n'est 
plus l'adultère qui est un mal alors, car il ne l'était pas 
tout à l'heure, et il ne saurait avoir changé de nature : il 
n'y a plus d'autre mal que la découverte qu'en a faite le 
mari : or, ce tort-là n'appartient qu'à lui seul : il ne sau- 
rait regarder la femme. Ceux qui, jadis, ont puni l'adul- 
tère étaient donc des bourreaux, des tyrans, des jaloux 
qui, rapportant tout à eux, s'imaginaient injustement 
qu'il suffisait de les olïenser pour être criminelle, comme 
si une injure personnelle devait jamais se considérer 
comme un crime, et comme si l'on pouvait justement 
appeler crime une action qui, loin d'outrager la nature 
et la société, sert évidemment l'une et l'autre. Il est cepen- 
dant des cas où l'adultère, facile à prouver, devient plus 
embarrassant pour la femme, sans être, pour cela, plus 
criminel : c'est, par exemple, celui où l'époux se trouve 
ou dans l'impuissance ou sujet à des goûts contraires à 
la population. Comme elle jouit, et que son mari ne 
jouit jamais, sans doute alors ses déportements devien- 
nent plus ostensibles ; mais doit-elle se gêner pour cela ? 
Non, sans doute. La seule précaution qu'elle doive em- 
ployer est de ne pas faire d'enfants ou de se faire avorter 
si ses précautions viennent à la tromper. Si c'est par 
raison de goûts antiphysiques qu'elle est contrainte à se 
dédommager des négligences de son mari, il faut d'abord 
qu'elle le satisfasse sans répugnance dans ses goûts, de 
quelque nature qu'ils puissent être; qu'ensuite elle lui 



I,A PHII.OSOIMIIK DANS LE HOUDOIR ISl 

fasse entendre que de pareilles complaisances méritent 
bien quelques égards ; qu'elle demande une liberté entière 
en raison de ce qu'elle accorde; alors le mari refuse ou 
consent ; s'il consent, comme a fait le mien, on s'en donne 
à l'aise, en redoublant de soins et de condescendance à 
ses caprices ; s'il refuse, on épaissit les voiles et Ton., 
tranquillement à leur ombre. Est-il impuissant ? On se 
sépare, mais, dans tous les cas, on s'en donne. Elle est 
bien dupe la femme que des nœuds aussi absurdes que 
ceux de l'hymen empêchent de se livrer à ses penchants, 
qui craint ou la grossesse, ou les outrages de son époux, 
ou les taches, plus vaines encore, à sa réputation I Tu 
viens de le voir, Eugénie, oui, tu viens de sentir comme 
elle est dupée... comme elle immole bassement aux plus 
ridicules préjugés et son bonheur et toutes les délices de 
la vie... Un peu de fausse gloire, quelques frivoles espé- 
rances religieuses la dédommageront-elles de ses sacri- 
fices ? Non, non, et la vertu, le vice, tout se confond dans 
le cercueil. Le public, au bout de quelques années, 
exalte-t-il plus les uns qu'il ne condamne les autres? Eh ! 
non, encore une fois non, et la malheureuse, ayant vécu 
sans plaisir, expire, hélas ! sans dédommagement. 

EUGÉNIE 

Comme tu me persuades, mon ange ! comme tu triom- 
phes de mes préjugés ! comme tu détruis tous les faux 
principes que ma mère avait mis en moi ! Ah ! je voudrais 
être mariée demain pour mettre aussitôt tes maximes en 
usage. Qu'elles sont séduisantes! qu'elles sont vraies I et 
combien je les aime 1 



L'Inceste, le Meurtre 



EUGENIE 

Mais l'inceste n'est-il pas un crime ? 

DOLMANCÉ 

Pourrait-on regarder comme tels les plus douoes unions 
de la nature, celles qu'elle nous prescrit et nous conseille 
le mieux! Raisonnez un moment, Eugénie: comment 
l'espèce humaine, après les grands malheurs qu'éprouva 
notre globe, put-elle autrement se reproduire que par 
l'inceste ? N'en trouvons-nous pas l'exemple et la preuve 
même dans les livres respectés par le christianisme? Les 
familles d'Adam et de Noé purent-elles autrement se per- 
pétuer que par ce moyen ? Fouillez, compulsez les mœurs 
de l'univers : partout vous y verrez l'inceste autorisé, 
regardé comme une loi sage et faite pour cimenter les 
liens de famille. Si l'amour, en un mot, naît de la ressem- 
blance, où peut-elle être plus parfaite qu'entre frère et 
sœur, qu'entre père et fille? Une politique mal entendue, 
produite par la crainte de rendre certaines familles trop 
puissantes, interdit l'inceste dans nos mœurs ; mais ne 
nous abusons pas au point de prendre pour une loi de la 
nature ce qui n'est dicté que par l'intérêt ou par l'ambi- 
tion ; sondons nos cœurs; c'est toujours là où je renvoie 
nos pédants moralistes ; interrogeons cet organe sacré, et 
nous reconnaîtrons qu'il n'est rien de plus délicat que 
l'union charnelle des familles ; cessons de mus aveugler 



LA PIlILOSOIMilK DANS I.IC HOLDOIR 18li 



sur les sentiments d'un frère pour sa sœur, d'un père 
pour sa fille. Kn vain, l'un et l'autre les déguisent-ils sous 
le voile d'une légitime tendresse : le plus violent amour 
est l'unicjue sentiment qui les enflamme, c'est le seul que 
la nature ait mis dans leurs cœurs. Doublons, triplons 
donc, sans rien craindre, ces délicieux incestes et croyons 
que plus l'objet de nos désirs nous appartiendra de près, 
plus nous aurons de cbarmes à en jouir. Un de mes amis 
vit babitucllement avec la fille qu'il a eue de sa propre 
mère ; il n'y a pas buit jours qu'il dépucela un garçon de 
treize ans, fruit de son commerce avec cette fille; dans 
quelques années, ce même jeune homme épousera sa 
mère : ce sont les vœux de mon ami ; il leur fait un sort 
analogue à ses projets, et ses intentions, je le sais, sont de 
jouir encore des fruits qui naîtront de cet hymen ; il est 
jeune et peut l'espérer. Voyez, tendre Eugénie, de quelle 
quantité d'incestes et de crimes se serait souillé cet hon- 
nête ami s'il y avait quelque chose de vrai dans le préjugé 
qui nous fait admettre du mal de ces liaisons. En un mot, 
sur toutes ces choses, je pars, moi, toujours d'un principe: 
si la nature défendait les jouissances incestueuses, les 
pollutions, etc., permettrait-elle que nous y trouvassions 
autant de plaisir? Il est impossible qu'elle puisse tolérer 
ce qui l'outrage véritablement. 

EUGÉNIE 

Oh! mes divins instituteurs, je vois bien que, d'après 
vos principes, il est très peu de crimes sur la terre, et que 
nous pouvons nous livrer en paix à tous nos désirs, quel- 
que singuliers qu'ils puissent paraître aux sots, qui, 
s'offensant et s'alarmant de tout, prennent imbécilement 
les institutions sociales pour les divines lois de la nature. 
Mais cependant, mes amis, n'admettez-vous pas au moins 
qu'il existe de certaines actions absolument révoltantes 
et décidément criminelles, quoique dictées par la nature? 
Je veux bien convenir avec vous que cette nature, aussi 
singulière dans les productions qu'elle crée que variée 



184 l'œuvre du marquis de sade 

dans les penchants qu'elle nous donne, nous porte quel- 
quefois à des actions cruelles ; mais si, livrés à cette 
dépravation, nous cédions aux inspirations de cette bi- 
zarre nature au point d'attenter, je le suppose, à la vie 
de nos semblables, vous m'accorderez bien, au moins je 
l'espère, que cette action serait un crime ? 

DOLMANCÉ 

Il s'en faut bien, Eugénie, que nous puissions vous 
accorder une telle chose. La destruction étant une des 
premières lois de la nature, rien de ce qui détruit ne sau- 
rait être un crime. Comment une action qui sert aussi 
bien la nature pourrait-elle jamais l'outrager? Cette des- 
truction, dont l'homme se flatte, n'est d'ailleurs qu'une 
chimère ; le meurtre n'est point une destruction ; celui 
qui le commet ne fait que varier les formes ; il rend à la 
nature des éléments dont la main de cette nature habile 
se sert aussitôt pour récompenser d'autres êtres ; or, 
comme les créations ne peuvent être que des jouissances 
pour celui qui s'y livre, le meurtrier en prépare donc une 
à la nature; il lui fournit des matériaux qu'elle emploie 
sur-le-champ, et l'action que des sots ont eu la folie de 
blâmer ne devient plus qu'un mérite aux yeux de cette 
agente universelle. C'est notre orgueil qui s'avise d'ériger 
le meurtre en crime. Nous estimant les premières créa- 
tures de l'univers, nous avons sottement imaginé que 
toute lésion qu'endurerait cette sublime créature devrait 
nécessairement être un crime énorme ; nous avons cru 
que la nature périrait si notre merveilleuse espèce venait 
à s'anéantir sur ce globe, tandis que l'entière destruction 
de cette espèce, en rendant à la nature la faculté créatrice 
qu'elle nous cède, lui redonnerait une énergie que nous 
lui enlevons en propageant ; mais quelle inconséquence, 
Eugénie ! Eh quoi 1 un souverain ambitieux pourra dé- 
truire à son aise et sans le moindre scrupule les ennemis 
qui nuisent à ses projets de grandeur ?... Des lois 
cruelles..., arbitraires, impérieuses, pourront de même 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 185 

assassiner chaque siècle des millions d'individus, et nous, 
faibles et malheureux particuliers, nous ne pourrons pas 
sacrifier un seul être à nos venjçeances ou à nos caprices? 
Est-il rien de si barbare, de si ridiculement élranj^e, et 
ne devons-nous pas, sous le voile du plus profond mys- 
tère, nous venger amplement de cette ineptie? 

EUGÉNIE 

Assurément... Oh ! comme votre morale est séduisante, 
et comme je la goûte!... Mais, dites-moi... Dolmancé... 
là, bien en conscience, ne vous seriez-vous pas quelquefois 
satisfait de ce genre ? 

DOLMANCi: 

Ne me forcez pas à vous dévoiler mes fautes : leur 
nombre et leur espèce me contraindraient trop à rougir. 
Je vous les avouerai peut-être un jour. 

m"' de saint-ange 

Dirigeant le glaive des lois, le scélérat s'en est souvent 
servi pour satisfaire à ses passions. 

DOLMANCÉ 

Puissé-je n'avoir pas d'autres reproches à me faire ! 

m"' de SAINT-ANGE, luî SQUtanl OU Col 

Homme divin... je vous adore ! Qu'il faut avoir d'esprit 
et de courage pour avoir, comme vous, goûté tous les 
plaisirs ! C'est à l'homme de génie seul qu'est réservé 
l'honneur de briser tous les freins de l'ignorance et de la 
stupidité. 



La Sodomie, TAmour, l'Amitié, 
la Reconnaissance, les Lois 



EUGKXIE 



Voyons, voyons, monsieur, comment votre philosophie 
explique cette sorte de délit. Il est affreux, n'est-ce pas ? 

DOLMANCÉ 

Commencez à partir d'un point, Eugénie, c'est que rien 
n'est affreux en libertinage, parce que tout ce que le liber- 
tinage inspire Test également par la nature ; les actions 
les plus extraordinaires, les plus bizarres, celles qui pa- 
raissent choquer le plus évidemment toutes les lois, toutes 
les institutions humaines (car pour le ciel, je n'en parle 
pas), eh bien, Eugénie, celles-là même ne sont point 
affreuses, et il n'en est pas une d'elles qui ne puisse se 
démontrer dans la nature; il est certain que celle dont 
vous me parlez, belle Eugénie, est la même relativement 
à laquelle on trouve une fable si singulière dans le plat 
roman de l'Ecriture Sainte, fastidieuse compilation d'un j 
juif ignorant pendant la captivité de Babylone ; mais il 
est faux, hors de toute vraisemblance, que ce soit en ^ 
punition de ces écarts que ces villes ou plutôt ces bour- I 
gades aient péri par le feu : placées sur le cratère de 
quelques anciens volcans, Sodome, Gomorrhe périrent 
comme ces villes de l'Italie qu'engloutirent les laves du 
Vésuve; voilà tout le miracle, et ce fut pourtant de cet 
événement tout simple que l'on partit pour inventer 



!.A l>HII nsOPIIIK DANS I,K MOl'DOIR 1S7 

barbarcmcnt le supplice du (eu contre les malheureux 
humains qui se livraient dans une partie de l'Europe à 
cette naturelle fantaisie. 

EUGÉNIE 

Oh ! naturelle ! 

DOLMANCÉ 

Oui, naturelle, je le soutiens ; la nature n'a pas deux 
voix, dont l'une fasse journellement le métier de con- 
damner ce que l'autre inspire, et il est bien certain que 
ce n'est que par son organe que les hommes entichés de 
cette manie reçoivent les impressions qui les y portent. 
Ceux qui veulent proscrire ou condamner ce goût pré- 
tendent qu'il nuit à la population. Qu'ils sont plats ces imbé- 
ciles qui n'ont jamais que cette idée de population dans la 
tète et qui ne voient jamais que du crime à tout ce qui 
s'éloigne de là I Est-il donc démontré que la nature ait de 
cette population un aussi grand besoin qu'ils voudraient 
nous le faire croire ? Est-il bien certain qu'on l'outrage 
chaque fois qu'on s'écarte de cette stupide propagation ? 
Scrutons un instant, pour nous en convaincre, et sa mar- 
che et ses lois. Si la nature ne faisait que créer et qu'elle 
ne détruisît jamais, je pourrais croire avec ces fastidieux 
sophistes que le plus sublime de tous les actes serait de 
travailler sans cesse à celui qui produit, et je leur accor- 
derais à la suite de cela que le refus de produire devait 
nécessairement être un crime ; le plus léger coup d'oeil 
sur les opérations de la nature ne prouve-t-il pas que les 
créations, les destructions se succèdent, que l'une e* 
l'autre de ces opérations se lient et s'enchaînent même si 
intimement qu'il devient impossible que l'une puisse agir 
sans l'autre? que rien ne naîtrait, rien ne se régénérerait 
sans des destructions ? La destruction est donc une des 
lois de la nature comme la création. Ce principe ndiiiis, 
comment puis-je offenser cette nature en refusant de 
créer ? ce qui, à supposer un mal à cette action, en de- 



188 l'œuvre du marquis de sade 



viendrait un infiniment moins grand, sans doute, que 
celui de détruire, qui pourtant se trouve dans ses lois, 
ainsi que je viens de le prouver. Si, d'un côté, j'admets 
donc le penchant que la nature me donne à cette perte, 
que j'examine, de l'autre, qu'il lui est nécessaire et que 
je ne fais qu'entrer dans ses vues en m'y livrant, où sera 
le crime, alors, je vous le demande ? Mais, vous objectent 
encore les sots et les populateurs, ce qui est synonyme, 
ce sperme productif ne peut être placé dans vos reins à 
aucun autre usage que pour celui de la propagation ; l'en 
détourner est une offense. Je viens d'abord de prouver 
que non, puisque cette perte n'équivaudrait même pas à 
une destruction bien plus importante que la perte, ne 
serait pas elle-même un crime. Secondement, il est faux 
que la nature veuille que cette liqueur spermatique soit 
absolument et entièrement destinée à produire ; si cela 
était, non seulement elle ne permettrait pas que cet écou- 
lement eût lieu dans tout autre cas, comme nous le prouve 
l'expérience, puisque nous la perdons quand nous vou- 
lons et où nous voulons, et ensuite elle s'opposerait à ce 
que ces pertes eussent lieu sans coït, comme il arrive, et 
dans nos souvenirs ; avare d'une liqueur aussi précieuse, 
ce ne serait jamais que dans le vase de la propagation 
qu'elle en permettrait l'écoulement ; elle ne voudrait 
assurément pas que cette volupté, dont elle nous couronne 
alors, pût être ressentie quand nous détournerions l'hom- 
mage ; car il ne serait pas raisonnable de supposer qu'elle 
consentît à nous donner du plaisir, même au moment où 
nous l'accablerions d'outrages. Allons plus loin : si les 
femmes n'étaient nées que pour produire, ce qui serait 
assurément si cette production était si chère à la nature, 
arriverait-il que sur la plus longue vie d'une femme il ne 
se trouve cependant que sept ans, toute déduction faite 
où elle soit en état de donner la vie à son semblable ? 
Quoi ! la nature est avide de propagations ; tout ce qui ne 
tend pas à ce but l'offense, et, sur cent ans de vie, le sexe 
destiné à produire ne le pourra que pendant sept ans 1 La 



LA PHILOSOPHIE DANS LB BOUDOIR 189 

nature ne veut que des propagations, et la semence qu'elle 
prête à l'Iionime pour servir ces propagations se perd tant 
qu'il plaît à l'homme ! Il trouve le mC'me plaisir à cette 
perte qu'à l'emploi utile, et jamais le moindre inconvé- 
nient !... 

Cessons, mes amis, cessons de croire à de telles absur- 
dités ; elles font frémir le bon sens. Ah 1 loin d'outrager 
la nature, persuadons-nous bien, au contraire, que le 
sodomite et la tribade la servent en se refusant opiniâ- 
trement à une conjonction dont il ne résulte qu'une 
progéniture fastidieuse pour elle. Cette propagation, ne 
nous trompons point, ne fut jamais une de ses lois, mais 
une tolérance tout au plus, je vous l'ai dit. Eh ! que lui 
importe que la race des hommes s'éteigne ou s'anéantisse 
sur la terre! Elle rit de notre orgueil à nous persuader 
que tout finirait si ce malheur avait lieu 1 Mais elle ne 
s'en apercevrait seulement pas. 

S'imagine-t-on qu'il n'y ait pas déjà des races éteintes ? 
Bufîon en compte plusieurs, et la nature, muette à une 
perte aussi précieuse, ne s'en aperçoit seulement pas. 
L'espèce entière s'anéantirait que l'air n'en serait ni 
moins pur, l'astre ni moins brillant, la marche de l'uni- 
vers moins exacte. 

Qu'il fallait d'imbécillité cependant pour croire que 
notre espèce est tellement utile au monde que celui qui 
ne travaillerait pas à la propager ou qui troublerait cette 
propagation deviendrait nécessairement un criminel I 
Cessons de nous aveugler à ce point, et que l'exemple 
des peuples plus raisonnables que nous serve à nous per- 
suader de nos erreurs. Il n'y a pas un seul coin sur la 
terre où ce prétendu crime de sodomie n'ait eu des tem- 
ples et des sectateurs. Les Grecs, qui en faisaient pour 
ainsi dire une vertu, lui érigèrent une statue sous le 
nom de Vénus Callipyge ; Rome envoya chercher des 
lois à Athènes, et elle en rapporta ce goût divin. Quel 
progrès ne lui voyons-nous faire sous les empereurs ? A 
l'abri des aigles romaines, il s'étend d'un bout de la terre 



190 l'œuvhe nu makquis de sade 



à l'autre ; à la destruction de l'empire, il se réfugie près 
de la tiare, il suit les arts en Italie, il nous parvient quand 
nous nous poliçons. Découvrons-nous un hémisphère, 
nous y trouvons la sodomie. Cook mouille dans un nou- 
veau monde : elle y règne. Si nos ballons eussent été 
dans la lune, elle s'y serait trouvée de même. Goût déli- 
cieux ! enfant de la nature et du plaisir, vous devez être 
partout où se trouveront les hommes ; et partout où l'on 
vous aura connu, l'on vous érigera des autels I... Eh bien, 
petit ange, es-tu convertie ? cesses-tu de croire que la 
sodomie soit un crime ? 

EUGÉNIE 

Et quand elle en serait un, que m'importe? Ne m'avez- 
vous pas démontré le néant des crimes ? Il est bien peu 
d'actions maintenant qui soient criminelles à mes yeux. 

DOLMANCÉ 

Il n'est de crime à rien, chère fille, à quoi que ce soit 
au monde ; la plus monstrueuse des actions n'a-t-elle pas 
un côté par lequel elle nous est propice ? 

EUGÉNIE 

Qui en doute ? 

DOLMANCÉ 

Eh bien! de ce moment elle cesse d'être un crime; car 
pour que ce qui sert l'un en nuisant à l'autre fût un crime, 
il faudrait démontrer que l'être lésé est plus précieux à la 
nature que l'être servi ; or, tous les individus étant égaux 
aux yeux de la nature, cette prédilection est impossible ; 
donc l'action qui sert l'un en nuisant à l'autre est d'une 
indifférence parfaite à la nature. 

EUGÉNIE 

Mais si l'action nuisait à une très grande quantité 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 191 



d'individus et qu'elle ne nous rapportât à nous qu'une 
très légère dose de plaisir, ne serait-il pas affreux de s'y 
livrer alors ? 



DOLMANCE 



Pas davantage, parce qu'il n'y a aucune comparaison 
entre ce qu'éprouvent les autres et ce que nous ressen- 
tons ; la plus forte dose de douleur chez les autres doit 
assurément être nulle pour nous, et le plus léger cha- 
touillement de plaisir éprouvé par nous nous touche ; 
donc nous devons, à quel prix que ce soit, préférer ce 
léger chatouillement qui nous délecte à cette somme 
immense de malheurs d'autrui, qui ne saurait nous 
atteindre ; mais s'il arrive, au contraire, que la singularité 
de nos organes, une construction bizarre nous rendent 
agréables les douleurs du prochain, ainsi que cela arrive 
souvent, qui doute alors que nous ne devions incontesta- 
blement préférer cette douleur d'autrui qui nous amuse 
à l'absence de cette douleur qui deviendrait une privation 
pour nous ? La source de toutes nos erreurs en morale 
vient de l'admission ridicule de ce fil de fraternité qu'in- 
ventèrent les chrétiens dans leur siècle d'infortune et de 
détresse. Contraints à mendier la pitié des autres, il 
n'était pas maladroit d'établir qu'ils étaient tous frères. 
Comment refuser des secours d'après un telle hypothèse? 
Mais il est impossible d'admettre cette doctrine. Ne nais- 
sons-nous pas tous isolés ; je dis plus, tous ennemis les 
uns des autres ? tous dans un état de guerre perpétuelle 
et réciproque ? Or, je vous demande si cela serait, dans 
la supposition que les vertus, exigées par ce prétendu 
fil de fraternité, fussent réellement dans la nature ? Si 
sa voix les inspirait aux hommes, ils les éprouveraient 
en naissant. Dès lors la pitié, la bienfaisance, l'humanité 
seraient des vertus naturelles, dont il serait impossible 
de se défendre et qui rendraient cet état primitif de 
l'homme sauvage totalement contraire à ce que nous 
voyons. 



192 l'œuvre du marquis de sade 



EUGÉNIE 

Mais si, comme vous le dites, la nature fait naître les 
hommes isolés, tous indépendamment les uns des autres, 
au moins m'accorderez-vous que les besoins, en les rap- 
prochant, ont dû nécessairement établir quelques liens 
entre eux ; de là, ceux du sang nés de leur alliance réci- 
proque, ceux de l'amour, de l'amitié, de la reconnais- 
sance ; vous respecterez au moins ceux-là, j'espère ? 

BOLMANCÉ 

Pas plus que les autres, en vérité ; mais analysons-les, 
je le veux : un coup d'oeil rapide, Eugénie, sur chacun en 
particulier. 

Direz-vous, par exemple, que le besoin de me marier, 
ou pour voir prolonger ma race, ou pour arranger ma 
fortune, doit établir des liens indissolubles ou sacrés avec 
l'objet guquel je m'allie ? Ne serait-ce pas, je vous le 
demande, une absurdité que de soutenir cela ? Tant que 
dure l'acte du coït, je peux, sans doute, avoir besoin de 
cet objet pour y participer ; mais sitôt qu'il est satisfait, 
que reste-t-il, je vous prie, entre lui et moi ? et quelle 
obligation réelle enchaînera à lui ou à moi les résultats 
de ce coït ? Ces derniers liens furent les fruits de la 
frayeur qu'eurent les parents d'être abandonnés dans leur 
vieillesse, et les soins intéressés qu'ils ont de nous dans 
notre enfance ne sont que pour mériter ensuite les mêmes 
attentions dans leur dernier âge. 

Cessons d'être la dupe de tout cela : nous ne devons 
rien à nos parents... pas la moindre chose, Eugénie, et 
comme c'est bien moins pour nous que pour eux qu'ils 
ont travaillé, il nous est permis de les détester et de nous 
en défaire même si leur procédé nous irrite ; nous ne de- 
vons les aimer que s'ils agissent bien avec nous, et cette 
tendresse alors ne doit pas avoir un degré de plus que 
celle que nous aurions pour d'autres amis, parce que les 
droits de la naissance n'établissent rien, ne fondent rien, 



I.A PHILOSOIMIII-: DANS LE IIOI DOIU 193 

et qu'en les scrutant avec sagesse et réflexion nous n'y 
trouverions sûrement que des raisons de haine pour ceux 
qui, ne songeant qu'à leurs désirs, ne nous ont donné 
souvent qu'une existence malheureuse ou malsaine. 

Vous me parliez des liens d'amour, Eugénie; puissiez- 
vous jamais ne les connaître I Ah! qu'un tel sentiment, 
pour le bonheur que je vous souhaite, n'approche jamais 
de votre cœur ! Qu'est-ce que l'amour ? On ne peut le 
considérer, ce me semble, que comme l'effet résultatif des 
qualités d'un bel objet sur nous ; ces effets nous trans- 
portent, ils nous enflamment ; si nous possédons cet objet, 
nous voilà contents ; s'il nous est impossible de l'avoir, 
nous nous désespérons. Mais quelle est la base de ce sen- 
timent ? le désir. Quelles sont les suites de ce sentiment ? 
la folie. Tenons-nous-en donc au motif et garantissons-nous 
des effets. Le motif est de posséder l'objet; eii bien! 
tâchons de réussir, mais avec sagesse ; jouissons-en dès 
que nous l'avons ; consolons-nous dans le cas contraire ; 
mille autres objets semblables et souvent bien meilleurs, 
nous consoleront de la perte de celui-là ; tous les hommes, 
toutes les femmes se ressemblent ; il n'y a point d'amour 
qui résiste aux efïets d'une réflexion saine. Oh ! quelle 
duperie que cette ivresse qui, absorbant en nous le résultat 
des sens, nous met dans un tel état que nous ne voyons 
plus, que nous n'existons plus que par cet objet follement 
adoré 1 Est-ce donc là vivre ? N'est-ce pas bien plutôt se 
priver volontairement de toutes les douceurs de la vie ? 
N'est-ce pas vouloir rester dans une fièvre brûlante qui 
nous absorbe et qui nous dévore sans nous laisser d'autre 
bonheur que des jouissances métaphysiques si ressem- 
blantes aux effets de la folie ? Si nous devions toujours 
l'aimer, cet objet adorable, s'il était certain que nous ne 
dussions jamais l'abandonner, ce serait encore une extra- 
vagance sans doute, mais excusable au moins. Cela arrive- 
t-il? A-t-on beaucoup d'exemples de ces liaisons éternelles 
qui ne se sont jamais démenties? Quelques mois de jouis- 
sances, remettant l'objet à sa véritable place, nous font 

13 



194 l'œuvre du marquis de sade 

rougir de l'encens que nous avons brûlé sur ses autels, 
et nous arrivons souvent à ne pas même concevoir qu'il 
ait pu nous séduire à ce point. 

O ! filles voluptueuses, livrez-nous donc vos corps tant 
que vous le pourrez 1... Divertissez-vous, voilà l'essentiel ; 
mais fuyez avec soin l'amour. Il n'y a rien de bon que 
son physique, disait le naturaliste Bufîon, et ce n'était pas 
sur cela seul qu'il raisonnait en bon philosophe. Je le 
répète, amusez-vous, mais n'aimez point. Les femmes ne 
sont pas faites pour un seul homme, c'est pour tous que 
les a créées la nature. N'écoutant que cette voix sacrée, 
qu'elles se livrent indifféremment à tous ceux qui veulent 
d'elles. Toujours putains, jamais amantes, fuyant l'amour» 
adorant le plaisir, ce ne seront plus que des roses qu'elles 
trouveront dans la carrière de la vie ; ce ne seront plus 
que des fleurs qu'elles nous prodigueront 1... 

La dernière partie de mon analyse porte donc sur les 
liens de l'amitié et sur ceux de la reconnaissance. Respec- 
tons les premiers, j'y consens, tant qu'ils nous sont utiles ; 
gardons nos amis tant qu'ils nous servent ; oublions-les 
dès que nous n'en tirons plus rien ; ce n'est jamais que 
pour soi qu'il faut aimer les gens ; les aimer pour eux- 
mêmes n'est qu'une duperie ; jamais il n'est dans la nature 
d'inspirer aux hommes d'autres mouvements, d'autres 
sentiments que ceux qui doivent leur être bons à quelque 
chose ; rien n'est égoïste comme la nature : soyons-le donc 
aussi si nous voulons accomplir ses lois. 

Quant à la reconnaissance, Eugénie, c'est le plus faible 
de tous les liens sans doute. Est-ce donc pour nous que 
les hommes nous obligent ? N'en croyons rien, ma chère ; 
c'est par ostentation, par orgueil. N'est-il donc pas hu- 
miliant, dès lors, de devenir ainsi le jouet de l'amour- 
propre des autres ? ne l'est-il pas encore davantage d'être 
obligé ? Rien de plus à charge qu'un bienfait reçu. Point 
de milieu : il faut le rendre ou en être avili. Les âmes 
gèr^s se font mal au poids du bienfait ; il pèse sur ellef 



LA PHILOSOPHIE DANS LE ROUUOIR 195 

avec tant de \ iolence que le seul sentiment qu'elles 
exhalent est de la haine pour le bienfaiteur. 

Quels sont donc maintenant, à votre avis, les liens qui 
suppléent à l'isolement OÙ nous a créés la nature? Quels sont 
ceux qui doivent établir des rapports entre les hommes ? 

A quels titres les aimerons-nous, les chérirons-nous, les 
préférerons-nousànous-mêmesPDequeldroitsoulagerons- 
nous leur infortune? Où sera maintenant dans nos âmes 
le berceau de belles et inutiles vertus de bienfaisance, 
d'humanité, de charité, indiquées dans le code absurde de 
quelques religions imbéciles qui, prêchées par des impos- 
teurs ou par des mendiants, durent nécessairement con- 
seiller ce qui pouvait les soutenir ou les tolérer ? 

Eh bien ! Eugénie, admettez-vous encore quelque chose 
de sacré parmi les hommes? Concevez-vous quelques rai- 
sons de ne pas toujours nous préférer à eux ? 

EUGÉNIE 

Ces leçons, que mon cœur devance, me flattent trop 
pour que mon esprit les récuse. 

DOLMANCÉ 

Elles sont dans la nature, Eugénie ; la seule approbation 
que tu leur donnes le prouve ; à peine éclose de son sein, 
comment ce que tu sens pourrait-il être le fruit de la 
corruption ? 

EUGÉNIE 

Mais toutes les erreurs que vous préconisez sont dans 
la nature, pourquoi les lois s'y opposent-elles ? 

DOLMANCÉ 

Parce que les lois ne sont pas faites pour le particulier, 
mais pour le général, ce qui les met dans une perpétuelle 
contradiction avecl'intérét personnel, attendu que l'intérêt 
personnel l'est toujours avec l'intérêt général. Mais les lois, 
bonnes pour la société, sont très mauvaises pour l'individu 
qui la compose ; car, pour une fois qu'elles le prot(^genl 



196 l'œuvre du marquis de sade 



ou le garantissent, elles le gênent et le captivent les trois 
quarts de sa vie ; aussi l'homme sage et plein de mépris 
pour elles les tolère-t-il comme il fait des serpents et des 
vipères qui, bien qu'ils blessent ou qu'ils empoisonnent, 
servent pourtant quelquefois dans la médecine ; il se 
garantira des lois comme il le fera de ces bêtes venimeuses ; 
il s'en mettra à l'abri par des précautions, par des mys- 
tères, toutes choses faciles à la sagesse et à la prudence. 



Français ! encore un effort, si vous voulez 
être Républicains 



EUGÉNIE 

Allons, je vous pardonne et je dois respecter des prin- 
cipes qui conduisent à des égarements. Comment ne les 
adopterais-je pas, moi qui ne veux plus vivre que dans le 
crime? Asseyons-nous et jasons un instant ; je n'en puis 
plus. Continuez mon instruction, Dolmancé, et dites-moi 
quelque chose qui me console des excès où me voilà livrée ; 
éteignez mes remords ; encouragez-moi. 

m""" de saint-ange 
Cela est juste, il faut qu'un peu de théorie succède à la 
pratique : c'est le moyen d'en faire une écolière parfaite. 

DOLMANCÉ 

Eh bien ! quel est l'objet, Eugénie, sur lequel vous 
voulez qu'on vous entretienne? 

EUGÉNIE 

Je voudrais savoir si les mœurs sont vraiment nécessaires 
dans un gouvernement, si leur influence est de quelque 
poids sur le génie d'une nation. 

DOLMANCÉ 

Ah ! parbleu, en partant ce matin, j'ai acheté au palais 
de TEgalité une brochure qui, s'il en faut croire le titre, 
doit nécessairement répondre à votre question... A peine 
sort-elle de la presse 1 



198 l'œuvre du marquis de sade 



DE SAINT-ANGE 



Voyons. (Elle lil : Français, encore un efforl, si vou.- 
voulez êlre républicains.) Y o'ûa, sur ma parole, un sin- 
gulier titre ; il promet. Chevalier, toi qui possèdes un Ir, 
organe, lis-nous cela. 



DOLMANCÉ 

Ou je me trompe, ou cela doit parfaitement répondre à 
la question d'Eugénie. 

EUCÉNIB 

Assurément. 

m"* de saint-ang» 

Sors, Augustin, ceci n'est pas fait pour toi ; mais ne 
t'éloigne pas ; nous sonnerons dès qu'il faudra que tu repa- 
raisses. 

LE CHEVALIER 

Je commence. 

FRANÇAIS 

Encore un effort, si vous voulez êlre républicains. 

LA RELIGION 

Je viens vous offrir de grandes idées ; on les écoutera, 
elles seront réfléchies ; si toutes ne plaisent pas, au moins 
en restera-t-il quelaues-unes ; j'aurai contribué en quelque 
chose au progrès des lumières, et je serai content. Je ne 
le cache point, c'est avec peine que je vois la lenteur avec 
laquelle nous tâchons d'arriver au but ; c'est avec inquié- 
tude que je sens que nous sommes à la veille de le manquer 
encore une fois. Croit-on que ce but sera atteint quand on 
nous aura donné des lois ? Qu'on ne l'imagine pas. Que 
ferions-nous de lois sans religions? Il nous faut un culte et 
un culte fait pour le caractère d'un républicain, bien éloigné 
de ne jamais pouvoir reprendre celui de Rome. Dans un 



LA PHILOSOPHIE DANS LK HOUDOIR 199 



siècle où nous soniiiies aussi convaincus que la religion 
doit être appuyée sur la morale et non pas la morale sur 
la relip^ion, il faut une religion qui aille aux nueurs, qui en 
soit comme le développement, comme la suite nécessaire, 
et qui puisse, en élevant l'àme, la tenir perpétuellement 
à la hauteur de cette liberté précieuse dont elle fait 
aujourd'hui son unique idole. 

Or jedemandesi l'on peut supposerque celle d'un esclave 
de Titus, que celle d'un vil histrion de Judée puisse con- 
venir à une nation libre et guerrière qui vient de se régé- 
nérer ? Non, mes compatriotes, non, vous ne le croyez pas. 
Si, malheureusement pour lui, le Français s'ensevelissait 
encore dans les ténèbres du christianisme, d'un côté l'or- 
gueil, la tyrannie, le despotisme des prêtres, vices toujours 
renaissants dans cette horde impure, de l'autre la bassesse, 
les petites vues, les platitudes des dogmes et des mystères 
de cette indigne et fabuleuse religion, en émoussant la 
fierté de l'âme républicaine, l'auraient bientôt ramenée 
sous le joug que son énergie vient de briser ! Ne perdons 
pas de vue que cette puérile religion était une des meil- 
leures armes aux mains de nos tyrans ; un de ses premiers 
dogmes était de rendre à César ce qui apparlenail àCésar ; 
mais nous avons détrôné César et nous ne voulons plus 
rien lui rendre. Français, ce serait en vain que vous vous 
flatteriez que l'esprit d'un clergé assermenté ne doit pas 
être celui d'un réfractaire : il est des vices d'état dont on 
ne se corrige jamais. Avant dix ans, au moyen de la reli- 
gion chrétienne, de sa superstition, de ses préjugés, vos 
prêtres, malgré leur pauvreté, reprendraient sur les âmes 
Tempire qu'ils avaient envahi, ils vous renchaîneraient à 
des rois, parce que la puissance de ceux-ci étaya toujours 
celle de l'autre, et votre édifice républicain s'écroulerait, 
faute de bases. 

O ! vous qui avez la faux à la main, portez le dernier 
coup à l'arbre de la superstition ; ne vous contentez pas 
d'élaguer les branches ; déracinez tout à fait une plante 
dont les eflets sont si contagieux; ; soyez parfaitement 



200 l'œuvue du mamqlis dk sadk 



convaincus que votre système de liberté et d'égalité 
contrarie trop ouvertement les ministres des autels du 
Christ pour qu'il en soit jamais un seul ou qui l'adopte de 
bonne foi, ou qui ne cherche pas à l'ébranler, s'il parvient 
à prendre quelque emprise sur les consciences. Quel sera 
le prêtre qui, comparant l'état où l'on vient de le réduire 
avec celui dont il jouissait autrefois, ne fera pas tout ce 
qui dépendra de lui pour recouvrer et la confiance et 
l'autorité qu'on lui a fait perdre ? Et que d'êtres faibles et 
pusillanimes redeviendront bientôt les esclaves de cet 
ambitieux tonsuré ? Pourquoi n'imagine-t-on pas que les 
inconvénients qui ont existé peuvent encore renaître ? 
Dans l'enfance de l'Eglise chrétienne, les prêtres n'étaient- 
ils pas ce qu'ils sont aujourd'hui ? Vous voyez où ils étaient 
parvenus ! Qui pourtant les avait conduits là ? N'étaient- 
ce pas les moyens que leur fournissait la religion? Or, si 
vous ne la défendez pas absolument, cette religion, ceux 
qui la prêchent, ayant toujours les mêmes moyens, arri- 
veront bientôt au même but. Anéantissez donc à jamais 
ce qui peut détruire un jour votre ouvrage. Songez que le 
fruit de vos travaux n'étant réservé qu'à vos neveux, il 
est de votre devoir, de votre probité, de ne leur laisser 
aucun de ces germes dangereux qui pourraient les 
replonger dans le chaos dont nous avons tant de peine à 
sortir. 

Déjà nos préjugés se dissipent, déjà le peuple abjure les 
absurdités catholiques ; il a déjà supprimé les temples ; 
les prétendus fidèles, désertant le banquet apostolique, 
laissent les dieux de farine aux souris. Français, ne vous 
arrêtez point ; l'Europe entière, une main déjà sur le 
bandeau qui fascine ses yeux, attend de vous l'effort qui 
doit l'arracher de son front. Ilâtez-vous, ne laissez pas à 
Home la sainle, s'agitant en tous sens pour réprimer votre 
énergie, letempsdese conserver peut-être encore quelques 
prosélytes. Frappez sans ménagement sa tête altière et 
frémissante, et qu'avant deux mois l'arbre de la liberté, 
aombragent les débris de la chaire de saint Pierre, couvre 



LA PllILOSOi'tlIli DANS LE UULOUIK 201 



du poids de ses rameaux victorieux (ouïes ces méprisables 
idoles du christianisme, eflVontément élevées sur les 
cendres et des Gâtons et des IJrutus. 

Fran(;ais, je vous le répète, l'Kurope attend de vous 
d'être à la fois délivrée du sceptre et de rciicensotr. Son- 
gez qu'il vous est impossible de l'allranchir de la tyrannie 
royale sans lui faire briser en même temps les freins de 
la superstition religieuse ; les liens de l'une sont trop in- 
timement unis à l'autre pour qu'en en laissant subsister 
une des deux vous ne retombiez pas bientôt sous l'empire 
de celle que vous aurez négligé de dissoudre. Ce n'est 
plus ni aux genoux d'un être imaginaire ni à ceux d'un 
vil imposteur qu'un républicain doit fléchir : ses uniques 
dieux doivent être maintenant le courage et la liberté. 
Rome disparut dès que le christianisme s'y prêcha, et la 
France est perdue si elle s'y réfère encore. 

Qu'on examine avec attention les dogmes absurdes, les 
mystères effrayants, les cérémonies monstrueuses, la 
morale impossible de cette dégoûtante religion, et l'on 
verra si elle peut convenir à une république. Croyez-vous 
de bonne foi que je me laisserais dominer par l'opinion 
d'un homme que je viendrais de voir aux pieds de l'im- 
bécile prêtre de Jésus ? Non, non, certes. Cet homme, 
toujours vil, tiendra toujours, par la bassesse de ses vues, 
aux atrocités de l'ancien régime ; dès qu'il peut se sou- 
mettre aux stupidités d'une religion aussi plate que celle 
que nous avions la folie d'admettre, il ne peut plus ni me 
dicter des lois, ni me transmettre des lumières ; je ne le 
vois plus que comme un esclave des préjugés et de la 
superstition. 

Jetons les yeux, pour nous convaincre de cette vérité, 
sur le peu d'individus qui restent attachés au culte insensé 
de nos pères : nous verrons si ce ne sont pas tous des 
ennemis irréconciliables du système actuel, nous verrons 
si ce n'est pas dans le nombre qu'est entièrement comprise 
cette caste, si justement méprisée, de royalistes et d'aris- 
tocrates. Que l'esclave d'un brigand couronné fléchisse, 



202 l'ceuvue du marquis de sade 

s'il le veut, aux pieds d'une idole de plâtre, un tel objet 
est fait pour son âme de boue : qui peut servir des rois 
doit adorer des dieux ! mais nous, Français, mais nous, 
mes compatriotes, nous, ramper encore sous des freins 
aussi méprisables, plutôt mourir mille fois que de nous y 
asservir de nouveau ! Puisque nous croyons un culte 
nécessaire, imitons celui des Romains : les actions, les 
passions, les héros, voilà quels en étaient les respectables 
objets. De telles idoles élevaient l'âme, elles l'électrisaient ; 
elles faisaient plus : elles lui communiquaient les vertus 
de l'être respecté. L'adorateur de Minerve voulait être 
prudent. Le courage était dans le cœur de celui qu'on 
voyait aux pieds de Mars. Pas un seul dieu de ces grands 
hommes n'était privé d'énergie ; tous faisaient passer le 
feu dont ils étaient eux-mêmes embrasés dans l'âme de 
celui qui les vénérait ; et comme on avait l'espoir d'être 
adoré soi-même un jour, on aspirait à devenir au moins 
aussi grand que celui qu'on prenait pour modèle. Mais 
que trouvons-nous au contraire dans les vains dieux du 
christianisme? Que vous offre, je le demande, cette im- 
bécile religion ? Le plat imposteur de Nazareth vous 
fait-il naître quelques idées ? Sa sale et dégoûtante mère, 
l'impudique Marie, vous inspire-t-elle quelques vertus ? Et 
trouvez-vous dans les saints dont est garni son Elysée 
quelque modèle de grandeur, ou d'héroïsme, ou de vertus? 
Il est si vrai que cette stupide religion ne prêle rien aux 
grandes idées qu'aucun artiste ne peut en employer les 
attributs dans les monuments qu'il élève ; à Rome même, 
la plupart des embellissements ou des ornements du palais 
des papes ont leurs modèles dans le paganisme ; et tant 
que le monde subsistera, lui seul échauffera la verve des 
grands hommes. 

Sera-ce dans le théisme pur que nous trouverons plus 
de motif de grandeur et d'élévation ? Sera-ce l'adoption 
d'une chimère, qui, donnant à notre âmece degré d'énergie 
essentiel aux vertus républicaines, portera l'homme à les 
chérir ou à les pratiquer ? Ne l'imaginons pas; on est 



LA PHILOSOPHIE DANS LB BOUDOIR 203 

revenu de ce fantôme, et l'athéisme est à présent le seul 
système de tous les gens cjui savent raisonner. A mesure 
que l'on s'est éclairé, on a senti que, le mouvement étant 
inhérent à la matière, l'agent nécessaire à imprimer ce 
mouvement devenait un être illusoire, et que tout ce qui 
existait devant être en mouvement par essence, le moteur 
était inutile ; on a senti que ce Dieu chimérique, pru- 
demment inventé par les premiers législateurs, n'était 
entre leurs mains qu'un moyen de plus pour nous en- 
chaîner et que, se réservant le droit de faire parler seul 
ce fantôme, ris sauraient bien ne lui faire dire que ce qui 
viendrait à l'appui des lois ridicules par lesquelles ils 
prétendaient nous asservir. 

Lycurgue, Numa, Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, tous 
ces grands fripons, tous ces grands despotes de nos idées, 
surent associer les divinités qu'ils fabriquaient à leur ambi- 
tion démesurée, et, certains de captiver les peuples avec 
la sanction de ces dieux, ils avaient, comme on sait, tou- 
jours soin ou de ne les interroger qu'à propos, ou de ne 
leur faire répondre que ce qu'ils croyaient pouvoir les 
servir. Tenons donc aujourd'hui dans le même mépris et 
le Dieu vain que les imposteurs ont prêché, et toutes les 
subtilités religieuses qui découlent de sa ridicule adoption ; 
ce n'est plus avec ce hochet qu'on peut amuser des hommes 
libres. Que l'extinction totale des cultes entre donc dans 
les principes que nous propageons dans l'Europe entière. 
Ne nous contentons pas de briser les sceptres ; pulvérisons 
h jamais les idoles ! Il n'y eut jamais qu'un pas de la supers- 
tition au royalisme. Il faut bien que cela soit sans doute, 
puisqu'un des premiers articles du sacre des rois était 
touj( urs le maintien de la religion dominante comme une 
des bases politiques qui devaient le mieux soutenir leur 
trône. Mais dès qu'il est abattu de ce trône, dès qu'il l'est 
heureusement pour jamais, ne redoutons point d'extirper 
de même ce qui en formait les assises. 

Oui, citoyens, la religion est incohérente au système de 
la liberté ; vous l'avez senti. Jamais l'homme libre ne se 



2()'i l'œuvre du marquis de sade 



courbera près des dieux du christianisme ; jamais ses 
dogmes, jamais ses rites, ses mystères ou sa morale ne 
conviendront à un républicain. Encore un effort ; puisque 
vous travaillez à détruire tous les préjugés, n'en laissez 
subsister aucun. Combien devons-nous être plus certains 
de leur retour, si celui que vous laissez vivre est positi- 
vement le berceau de tous les autres. 

Cessons de croire que la religion puisse être utile à 
l'homme. Ayons de bonnes lois, et nous saurons nous 
passer de religion. Mais il en faut une au peuple, assure- 
t-on ; elle l'amuse, elle le contient. A la bonne heure ! 
Donnez-nous donc, en ce cas, celle qui convient à des 
hommes libres. Rendez-nous les dieux du paganisme. 
Nous adorerons volontiers Jupiter, Hercule ou Pallas ; 
mais nous ne voulons plus du fabuleux auteur d'un univers 
qui se meut lui-même ; nous ne voulons plus d'un dieu sans 
étendue, et qui pourtant remplit tout de son immensité, 
d'ua dieu tout-puissant, et qui n'exécute jamais ce qu'il 
désire, d'un être souverainement bon, et qui ne fait que 
des mécontents, d'un être ami de l'ordre, et dans le gou- 
vernement duquel tout est en désordre. Non, nous ne 
voulons plus d'un Dieu qui dérange la nature, qui est le 
père de la confusion, qui meut l'homme au moment où 
l'homme se livre à des horreurs ; un tel Dieu nous fait 
frémir d'indignation, et nous le reléguons pour jamais 
dans l'oubli d'où l'infâme Robespierre a voulu le sortir. 

Français, à la place de cet indigne fantôme, substituons 
les simulacres imposants qui rendaient Rome la maîtresse 
de l'univers : traitons toutes les idoles chrétiennes comme 
nous avons traité celles de nos rois. Nous avons replacé 
les emblèmes de la liberté sur les bases qui soutenaient 
autrefois les tyrans ; réédifions de même l'effigie des grands 
hommes sur les piédestaux de ces polissons adorés par le 
christianisme. Cessons de redouter pour nos campagnes 
effet de l'athéisme ; les paysans n'ont-ils pas senti la 
aécessité de l'anéantissement du culte catholique, si 
contradictoire aux vrais principes de la liberté ? N'ont-ils 



I.V PHILOSOPHIE DANS LE BOLDOIR 205 

pas vu, sans cirroi comme sans douleur, culbuter leurs 
autei'N et leurs presbytères? Ah ! croyez qu'ils renonce- 
ront de même à leur ridicule Dieu. Les statues de Mars, 
de Minerve et de la Liberté seront mises aux endroits les 
plus remarquables de leurs habitations ; une fête annuelle 
s'y célébrera tous les ans ; la couronne sera décernée au 
citoyen qui aura le mieux mérité de la patrie. A l'entrée 
d'un bois solitaire, Vénus, l'Hymen et l'Amour, érigés 
sous un temple agreste, receyrwnt l'hommage des amants ; 
là, ce sera par la main des grâces que la beauté couronnera 
la constance. 

Il ne s'agira pas seulement d'aimer pour être digne de 
celte couronne, il faudra encore avoir mérité de l'être : 
rhéroïsme, les talents, l'humanité, la grandeur d'âme, un 
civisme à l'épreuve, voilà les titres qu'aux pieds d^' sa 
maîtresse sera forcé d'établir l'amant, et ceux-là vaudront 
bien ceux de la naissance et de la richesse, qu'un sot 
orgueil exigeait autrefois. Quelques vertus au moins 
écloront de ce culte, tandis qu'il ne naît que des crimes de 
celui que nous avons eu la faiblesse de professer. Ce culte 
s'alliera avec la liberté que nous servons ; il l'animera, 
l'entretiendra, l'embrasera, au lieu que le théisme est, par 
son essence et par sa nature, le plus mortel ennemi de la 
liberté que nous servons. 

En coùta-t-il une goutte de sang quand les idoles 
païennes furent détruites sous le Bas-Empire? La révo- 
lution, préparée par la stupidité d'un peuple redevenu 
esclave, s'opéra sans le moindre obstacle. Comment 
pouvons-nous redouter que l'ouvrage de la philosophie 
soit plus pénible que celui du despotisme 1 Ce sont les 
prêtres seuls qui captivent encore aux pieds de leur Dieu 
chimérique ce peuple que vous craignez tant d'éclairer ; 
éloignez-les de lui, et le voile tombera naturellement. 
Croyez que ce peuple, bien plus sage que vous l'imaginez, 
dégagé des fers de la tyrannie, le sera bientôt de la super- 
stition. Vous le redoutez s'il n'a pas ce frein : quelle 
extravagance ! Ah ! croyez-le, citoyens, celui que le glaive 



206 l'œuvre du makquis de sade 

matériel des lois n'arrête point ne le sera pas davantage 
par la crainte morale des supplices de l'enfer, dont il se 
moque depuis son enfance ; votre théisme, en un mot, a 
fait commettre beaucoup de forfaits, mais il n'en arrêta 
jamais un seul. 

S'il est vrai que les passions aveuglent, que leur effet 
soit d'élever un nuage sur nos yeux, qui nous déguise les 
dangers dont elles sont environnées, comment pouvons- 
nous supposer que ce qui est loin de nous, comme le sont les 
punitions annoncées par votre Dieu, puisse parvenir à 
dissiper ce nuage que ne peut dissoudre le glaive même 
des lois, toujours suspendu sur les passions ? S'il est donc 
prouvé que ce supplément de freins, imposé par l'idée d'un 
dieu, devienne inutile, s'il est démontréqu'il est dangereux 
par ses autres efTets, je demande à quel usage il peut donc 
servir, et de quels motifs nous pourrions nous appuyer 
pour en prolonger l'existence. 

Me dira-t-on que nous ne sommes pas assez mûrs pour 
consolider encore notre révolution d^une manière aussi 
éclatante? Ah! mes concitoyens, le chemin que nous 
avons fait depuis 89 était bien autrement difficile que 
celui qui nous reste à faire, et nous avons bien moins à 
travailler l'opinion, dans ce que je vous propose, que nous 
ne l'avons tourmentée en tous sens depuis l'époque du 
renversement de la Bastille. Croyons qu'un peuple assez 
sage, assez courageux pour conduire un monarque im- 
pudent du faîte des grandeurs au pied de l'échafaud, qui, 
dans ce peu d'années, sut vaincre autant de préjugés, sut 
briser tant de freins ridicules, le sera suffisamment pour 
immoler au bien de la chose, à la prospérité de la répu- 
blique, un fantôme bien plus illusoire encore que ne pou- 
vait l'être celui d'un roi. 

Français, vous frapperez les premiers coups ; votre 
éducation nationale fera le reste ; mais travaillez promp- 
tement à cette besogne; qu'elle devienne un de vos soins 
les plus importants ; qu'elle ait surtout pour base cette 
morale essentielle, si négligée dans l'éducation religieuse. 



LA PUILOSOPUIE DANS LB BOUDOIR 207 

Remplacez les sottises déifiques dont vous fatiguiez les 
jeunes organes de vos enfants par d'excellents principes 
sociaux ; qu'au lieu d'apprendre à réciter de futiles prières, 
qu'ils feront gloire d'oublier dès qu'ils auront seize ans, 
qu'ils soient instruits de leurs devoirs dans la société ; 
apprenez-leur à chérir des vertus dont vous leur parliez à 
peine autrefois et qui, sans vos fables religieuses, suffisent 
à leur bonheur individuel ; faites-leur sentir que ce bon- 
heur consiste à rendre les autres aussi fortunés que nous 
désirons l'être nous-mêmes. Si vous asseyez ces vérités 
sur des chimères chrétiennes, comme vous aviez la folie 
de le faire autrefois, à peine vos élèves auront-ils reconnu 
la futilité des bases qu'ils feront crouler l'édifice, et ils 
deviendront scélérats, seulement parce qu'ils croient que 
la religion qu'ils ont culbutée leur défendait de l'être. En 
leur faisant sentir au contraire la nécessité de la vertu, 
uniquement parce que leur propre bonheur en dépend, 
ils seront honnêtes gens par égoïsme, et cette loi qui régit 
tous les hommes sera toujours la plus sûre de toutes. Que 
l'on évite donc avec le plus grand soin de mêler aucune 
fable religieuse dans cette éducation nationale. Ne perdons 
jamais de vue que ce sont des hommes libres que nous 
voulons former, et non de vils adorateurs d'un dieu. 
Qu'un philosophe simple instruise ces nouveaux élèves 
des sublimités incompréhensibles de la nature, qu'il leur 
prouve que la connaissance d'un Dieu, souvent très dan- 
gereuse aux hommes, ne servit jamais à leur bonheur, 
et qu'ils ne seront pas plus heureux en admettant comme 
cause de ce qu'ils ne comprennent pas quelque chose 
qu'ils comprennent encore moins : qu'il est bien moins 
essentiel d'entendre la nature que d'en jouir et d'en res- 
pecter les lois ; que ces lois sont aussi sages que simples ; 
qu'elles sont écrites dans le cœur de tous les hommes, et 
qu'il ne faut qu'interroger ce cœur pour en démêler l'im- 
pulsion. S'ils veulent qu'absolument vous leur parliez 
d'un créateur, répondez que, les choses ayant toujours 
été ce qu'elles sont, n'ayant jamais eu de commencement 



20S l'œuvhe du marquis de sade 



et ne devant jamais avoir de fin, il devient aussi inutile 
qu'impossible à l'homme de pouvoir remonter à une 
origine imaginaire, qui n'expliquerait rien et n'avancerait 
à rien. Dites-leur qu'il est impossible aux hommes d'avoir 
des idées vraies d'un être qui n'agit sur aucun de nos 
sens. Toutes nos idées sont des représentations des objets 
qui nous frappent ; qu'est-ce qui peut nous représenter 
l'idée d'un dieu, qui est évidemment une idée sans objet? 
Une telle idée, leur ajouterez-vous, n'est-elle pas aussi 
impossible que des efïets sans cause ? Une idée sans pro- 
totype est-elle autre chose qu'une chimère ? Quelques 
docteurs, poursuivrez-vous, assurent que l'idée d'un dieu 
est innée, et que les hommes ont cette idée dès le ventre 
de leur mère. Mais cela est faux, leur ajouterez-vous ; 
tout principe est un jugement, tout jugement est l'effet de 
l'expérience, et l'expérience ne s'acquiert que par l'exer- 
cice des sens ; d'où suit que les principes religieux ne 
portent évidemment sur rien et ne sont point innés. 
Comment, poursuivrez-vous, a-t-on pu persuader à des 
êtres raisonnables que la chose la plus difficile à com- 
prendre était la plus essentielle pour eux ; c'est qu'on les 
a grandement eftrayés ; c'est que, quand on a peur, on 
cesse de raisonner ; c'est qu'on leur a surtout recommandé 
de se défier de leur raison, et que, quand la cervelle est 
troublée, on croit tout et n'examine rien. L'ignorance et 
la peur, leur direz-vous encore, voilà les deux bases de 
toutes les religions. 

L'incertitude où l'homme se trouve, par rapport à son 
Dieu, est précisément le motif qui l'attache à sa religion. 
L'homme a peur dans les ténèbres, tant au physique qu'au 
moral ; la peur devient habituelle en lui et se change en 
besoin : il croirait qu'il lui manquerait quelque chose s'il 
n'avait plus rien à espérer ou à craindre. Revenez ensuite 
à l'utilité de la morale ; donnez-leur sur ce grand objet 
beaucoup plus d'exemples que de leçons, beaucoup plus de 
preuves que de livres, et vous en ferez de bons citoyens ; 
vous en ferez de bons guerriers, de bons pères, de bons 



Pl. VI 




l/l-;X.\Mi;.\ DKS l'KMMES 
l'Ol R I.1-. SKKAIL l)i: KOI DE BUTUA 

{Alhie el Valcour) 



LA l'HILUSOPHIt: DANS LE UOIDOIK 2(!!) 

L'poux ; vous en ferez des hommes d'autant plus attachés à 
lalibertédeleurpaysqu'aucuneidéedeservitudene pourra 
plus se présentera leuresprit,qu'aucune terreur religieuse 
ne viendra troubler leur génie. Alors le véritable patrio- 
tisme éclatera dans toutes les âmes; il y régnera dans toute 
sa force et dans toute sa pureté, parce qu'il y deviendra le 
seul sentiment dominant, et qu'aucune idée étrangère n'en 
attiédiral'énergie ;alors, votre secondegénérationestsûrc, 
et votre ouvrage, consolidé par elle, va de venir la loi de l'uni- 
vers. Mais si, par crainte ou pusillanimité, ces conseils ne 
sont pas suivis, si on laisse subsister les bases de l'édifice 
que l'on avait cru détruire, qu'arrivera-t-il ? On rebâtira 
sur ces bases, et l'on v placera les mêmes colosses, à la 
cruelle différence qu'ils y seront cette fois cimentés d'une 
telle force que ni votre génération, ni celles qui la sui- 
vront ne réussiront à les culbuter. Qu'on ne doute pas 
que les religions ne soient le berceau du despotisme : le 
premier de tous les despotes fut un prêtre ; le premier roi 
et le premier empereur de Rome, Numa et Auguste, s^as- 
socièrent l'un et l'autre au sacerdoce; Constantin et 
Clovis furent plutôt des abbés que des souverains ; Hélio- 
gabale fut prêtre du soleil. De tous les siècles il y eut 
dans le despotisme et dans la religion une telle connexité 
qu'il reste plus que démontré qu'en détruisant l'un l'on 
doit saper l'autre, par la grande raison que le premier 
servira toujours de loi au second. Je ne propose cependant 
ni massacres, ni exportations; toutes ces horreurs sont 
trop loin de mon âme pour oser seulement les concevoir 
une minute. Non, n'assassinez point ; n'exportez point , 
ces atrocités sont celles des rois ou des scélérats qui les 
imitèrent; ce n'est point en faisant comme eux que vous 
forcerez de prendre en horreur ceux qui les exerçaient. 
N'employons la force que pour les idoles ; il ne faut que 
des ridicules pour ceux qui les servent ; les sarcasmes de 
Julien nuisirent plus à la religion chrétienne que tous les 
supplices de Néron. Oui, détruisons à jamais toute idée 
de Dieu et faisons des soldats de ses prêtres ; quelques- 

14 



210 l'œuvre du marquis de SADE 

uns le sont déjà; qu'ils s'en tiennent à ce métier si noble 
pour un républicain ; mais qu'ils ne nous parlent plus, 
ni de leur être chimérique, ni de sa religion fabuleuse, 
unique objet de nos mépris. 

Condamnons à être bafoué, ridiculisé, couvert de boue 
dans tous les carrefours des grandes villes de France, le 
premier de ces charlatans bénits qui viendra nous parler 
encore ou de dieu ou de religion ; une éternelle prison 
sera la peine de celui qui tombera deux fois dans les 
mêmes fautes. Que les blasphèmes les plus insultants, les 
ouvrages les plus athées soient ensuite autorisés pleine- 
ment, afin d'achever d'extirper dans le cœur et la mémoire 
des hommes ces efirayants jouets de notre enfance ; que 
l'on mette au concours l'ouvrage le plus capable d'éclairer 
enfin les Européens sur une matière aussi importante ; et 
qu'un prix considérable et décerné par la nation soit la 
récompense de celui qui, ayant tout dit, tout démontré 
sur cette matière, ne laissera plus à ses compatriotes 
qu'une faux pour culbuter tous ces fantômes et qu'un 
cœur droit pour les haïr. Dans six mois tout sera fini, 
votre infâme Dieu sera dans le néant, et cela sera sans 
cesser d'être juste, jaloux de l'estime des autres, sans 
cesser de redouter le glaive des lois et d'être honnête 
homme, parce qu'on aura senti que le véritable ami de la 
patrie ne doit, comme l'esclave des rois, être mené par 
des chimères ; que ce n'est, en un mot, ni l'espoir d'un 
monde meilleur, ni la crainte de plus grands maux que 
ceux que nous envoya la nature, qui doivent conduire 
un républicain, dont le seul guide est la vertu, comme 
l'unique frein le remords. 

LES MŒURS 

Après avoir démontré que le théisme ne convient nul- 
lement à un gouvernement républicain, il me paraît 
nécessaire de prouver que les mœurs françaises ne lui 
conviennent pas davantage. Cet article est d'autant plus 



I.A PHILOSOPHIK DANS LE HOUDOIH 2l 1 

essentiel que ce sont les inu'urs qui vont servir de motifs 
aux lois qu'on va promulguer. 

Français, vous êtes trop éclairés pour ne pas sentir 
qu'un nouveau gouvernement va nécessiter de nouvelles 
mœurs; il est impossible que le citoyen d'un Ktat libre se 
conduise comme l'esclave d'un roi despote ; ces différences 
de leurs intérêts, de leurs devoirs, de leurs relations entre 
eux déterminent essentiellement une manière tout autre 
de se comporter dans le monde; une foule de petites 
erreurs, de petits délits sociaux, considérés comme très 
essentiels sous le gouvernement des rois, qui devaient 
exiger d'autant plus qu'ils avaient plus besoin d'imposer 
des freins pour se rendre respectables et inabordables à 
leurs sujets, vont devenir nuls ici ; d'autres forfaits, connus 
sous les noms de régicide et de sacrilège, sous un gouver- 
nement qui ne connaît plus ni rois, ni religion, doivent 
s'anéantir de même dans un État républicain. En accor- 
dant la liberté de conscience et celle de la presse, songez, 
citoyens, qu'à bien peu de chose près on doit accorder 
celle d'agir, et qu'excepté ce qui choque directement les 
bases du gouvernement il vous reste on ne saurait moins 
de crimes à punir, parce que, dans le fait, il est fort peu 
d'actionscriminellesdansunesociétédontlaliberté et l'éga- 
lité font les bases, et qu'à bien peser et bien examiner les 
choses il n'y a vraiment de criminel que ce que réprouve 
la loi ; car la nature nous dictant également des vices et 
des vertus, en raison de notre organisation, ou, plus phi- 
losophiquement encore, en raison du besoin qu'elle a de 
l'un ou de l'autre, ce qu'elle nous inspire deviendrait une 
mesure très certaine pour régler avec précision ce qui est 
mal. Mais, pour mieux développer mes idées sur un objet 
aussi essentiel, nous allons classer les différentes actions 
de la vie de l'homme, que l'on était convenu jusqu'à 
présent de nommer criminelles, et nous les toiserons en- 
suite aux vrais devoirs d'un républicain. 

On a considéré de tous temps les devoirs de l'homme 
sous les trois différents rapports suivants : 



2\2 l.'ciCl Vllli ou MAllQUIS DE SADE 



1° Ceux que sa conscience et sa crédulité lui imposent 
envers l'clre suprême; 

2" Ceux qu'il est obligé de remplir avec ses frères ; 

3" Knfii ceux qui n'ont de relation qu'avec lui. 

La certitude où nous devons être qu'aucun dieu ne s'est 
mêle de nous, et que, créatures nécessitées de la nature, 
comme les plantes et les animaux, nous sommes ici parce 
qu'il était impossible que nous n'y fussions pas ; cette cer- 
titude, sans doute, anéantit, comme on le voit, tout d'un 
coup la première partie de ces devoirs, je veux dire ceux 
dont nous nous croyons faussement responsables envers 
la divinité; avec eux disparaissent tous les délits reli- 
gieux, tous ceux connus sous les noms vagues et infinis 
iïimpiété, de sacrilège, de blasphème, d^athéisme, etc., 
tous ceux, en un mot, qu'Athènes punit avec tant d'injus- 
tice dans Alci'hiacle, et la France dans l'infortuné Labarre. 
S'il y a quelque chose d'extravagant dans le monde, c'est 
de voir des hommes qui ne connaissent leur Dieu et ce 
que peut exiger ce Dieu que d'après leurs idées bornées 
vouloir néanmoins décider sur la nature de ce qui con- 
tente ou de ce qui fâche ce ridicule fantôme de leur ima- 
gination. Ce ne serait donc point à permettre indifférem- 
ment tous les ciillcs que je voudrais qu'on se bornât; je 
désirerais qu'il fût libre de se rire ou de se moquer de 
tous; que des hommes, réunis dans un temple quelconque 
pour invoquer l'Kternel à leur guise, fussent vus comme 
des comédiens sur un théâtre, au jeu desquels il est per- 
mis à chacun d'aller rire. Si vous ne voyez pas les reli- 
gions sous ce rapport, elles reprendront le sérieux qui 
les rend importantes, elles protégeront bientôt les opi- 
nions, et l'on ne se sera pas plus tôt disputé sur les reli- 
gions qu'on se rebattra pour les religions; l'égalité détruite 
par la préférence ou la protection accordée à l'une d'elles 
disparaîtra bientôt du gouvernement, et de la Ihéocralie 
réédifiée renaîtra bientôt Varîslocralie. Je ne saurais 
donc trop le répéter : plus de dieux, Français, plus de 
dieux, si vous ne voulez pas que leur funeste empire vous 



L\ IMIII usdl-llll. DANS I.K UOLOOin 213 

rei)longc bientôt dans toutes les honeuis du despotisme; 
mais ce n'est qu'en vous en moquant que vous détruirez 
tous les dangers à leur suite, ils reparaîtront aussitôt en 
foule si vous y mettez de l'humeur ou de l'importance. Ne 
renversez point leurs Idoles en colère, pulvérisez-les en 
jouant et l'opinion tombera d'elle-même. 

En voilà suffisamment, je l'espère, pour démontrer 
qu'il ne doit être promulgué aucune loi contre les délits 
religieux, parce que qui offense une chimère n'oflense 
rien, et qu'il serait de la dernière inconséquence de punir 
ceux qui outragent ou qui méprisent un culte, dont rien 
ne vous démontre avec évidence la priorité sur les autres; 
ce serait nécessairement adopter un parti et influencer 
dès lors la balance de l'égalité, première loi de votre 
nouveau gouvernement. 

Passons aux seconds devoirs de l'homme, ceux qui le 
lient avec ses semblables; cette classe est la plus étendue 
de toutes. 

La morale chrétienne, trop vague sur les rapports de 
l'homme avec ses semblables, pose des bases si pleines de 
sophismes qu'il nous est impossible de les admettre, parce 
que, si l'on veut édifier des principes, il faut bien se 
garder de leur donner des sophismes pour bases. Elle 
nous dit, cette absurde morale, d'aimer notre prochain 
comme nous-méme. Rien ne serait assurément plus su- 
blime s'il était possible que ce qui est faux pût jamais 
porter les caractères de la beauté. Il ne s'agit pas d'aimer 
ses semblables comme soi-même, puisque cela est contre 
les lois de la nature et que son seul organe doit diriger 
toute notre vie; il n'est question que d'aimer nos sem- 
blables comme des amis que la nature nous donne, et avec 
lesquels nous devons vivre d'autant mieux dans un Etat 
républicain que la disparition des distances doit nécessai- 
rement resserrer les liens. 

Que l'humanité, la fraternité, la bienfaisance nous pres- 
crivent d'après cela nos devoirs réciproques, et remplis- 
sons-les individuellement avec le simple degré d'énergie 



214 I.'fTtVRF. ni' MVRQTIS PF SVDF 



que nous a donné sur ce point hi nature, sans blâmer et 
surtout sans punir ceux qui, plus froids et plus atrabi- 
laires, n'éprouvent pas dans ces liens, néanmoins si tou- 
chants, toutes les douceurs que d'autres y rencontrent ; 
car, on en conviendra, ce serait ici une absurdité palpable 
que de vouloir prescrire des lois universelles ; ce procédé 
serait aussi ridicule que celui d'un général d'armée qui 
voudrait que tous ses soldats fussent vêtus d'un habit fait 
sur la même mesure ; c'est une injustice effrayante que 
d'exiger que des hommes, de caractères inégaux, se plient 
à des lois égales : ce qui va à l'un ne va point à l'autre. 

Je comprends que l'on ne peut pas faire autant de lois 
qu'il y a d'hommes; mais les lois peuvent être si douces, 
en si petit nombre, que tous les hommes, de quelque ca- 
ractère qu'ils soient, puissent facilement s'y plier. Encore 
exigerais-je que ce petit nombre de lois fût d'espèce à 
pouvoir s'adapter facilement à tous les différents carac- 
tères ; l'esprit qui la dirigerait serait de frapper plus ou 
moins, en raison de l'individu qu'il faudrait atteindre. Il 
est démontré qu'il y a telle vertu dont la pratique est 
impossible à certains hommes, comme il y a tel remède 
qui ne saurait convenir à tel tempérament. Or, quel sera 
le comble de votre injustice si vous frappez de la loi celui 
auquel il est impossible de se plier à la loi? 

L'iniquité que vous commettriez en cela ne serait-elle 
pas égale à celle dont vous vous rendriez coupables si 
vous vouliez forcer un aveugle à discerner les couleurs ? 

De ces premiers principes il découle, on le sent, la né- 
cessité de faire des lois douces et surtout d'anéantir pour 
jamais l'atrocité de la peine de mort, parce que la loi, 
froide par elle-même, ne saurait être accessible aux pas- 
sions qui peuvent légitimer dans l'homme la cruelle 
action du meurtre ; l'homme reçoit de la nature les im- 
pressions qui peuvent lui faire pardonner cette action, et 
la loi, au contraire, toujours en opposition avec la nature 
et ne recevant rien d'elle, ne peut être autorisée à se per- 
mettre les mêmes motifs, il est impossible qu'elle ait les 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 215 

mômes droits. Voilà de ces distinctions savantes et déli- 
cates qui échappent à beaucoup de gens, parce que fort 
peu de gens réfléchissent ; mais elles seront accueillies des 
gens instruits à qui je les adresse, et elles influeront, je 
l'espère, sur le nouveau code que l'on prépare. 

La seconde raison pour laquelle on doit anéantir la 
peine de mort, c'est qu'elle n'a jamais réprimé le crime, 
puisqu'on le commet chaque jour au pied de l'échafaud. 

On doit supprimer cette peine, en un mot, parce qu'il 
n'y a point de plus mauvais calcul que celui de faire 
mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu'il 
résulte évidemment de ce procédé qu'au lieu d'un homme 
de moins en voilà tout d'un coup deux, et qu'il n'y a que 
des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arith- 
métique puisse être familière. 

Quoi qu'il en soit, enfin, les forfaits que nous pouvons 
commettre envers nos frères se réduisent à quatre prin- 
cipaux : la calomnie, le vol, les délits qui, causés par Vim- 
purelé, peuvent atteindre désagréablement les autres, et 
le meurtre. 

Toutes ces actions, considérées comme capitales dans 
un gouvernement monarchique, sont-elles aussi graves 
dans un Etat républicain? C'est ce que nous allons ana- 
lyser avec le flambeau de la philosophie, car c'est à 
sa seule lumière qu'un tel examen doit s'entreprendre. 
Qu'on ne me taxe point d'être un novateur dangereux; 
qu'on ne dise pas qu'il y a du risque à émousser, 
comme le feront peut-être ces écrits, le remords dans 
Tâme des malfaiteurs, qu'il y a le plus grand mal à aug- 
menter par la douceur de ma morale le penchant que ces 
mômes malfaiteurs ont aux crimes : j'atteste ici formelle- 
ment n'avoir aucune de ces vues perverses ; j'expose les 
idées qui, depuis l'âge de raison, se sont identifiées en 
moi et au jet desquelles l'infâme despotisme des tyrans 
s'était opposé depuis tant de siècles ; tant pis pour ceux 
que ces grandes idées corrompraient ; tans pis pour ceux 
qui ne savent saisir que le mal dans des opinions philo- 



216 l'œuvre du mahquis de sade 

sophiques, susceptibles de se corrompre à tout ! Qui sait 
s'ils ne se gangrèneraient peut-être pas aux lectures de 
Sénèque et de Charron P Ce n'est point à eux que je 
parle ; je ne m'adresse qu'à des gens capables de m'en- 
tendre, et ceux-là me liront sans danger. 

J'avoue avec la plus extrême franchise que je n'ai jamais 
cru que la calomnie fût un mal, et surtout dans un gou- 
vernement comme le nôtre, oii tous les hommes, plus liés, 
plus rapprochés, ont évidemment un plus grand intérêt 
à se bien connaître. De deux choses l'une : ou la calomnie 
porte sur un homme véritablement pervers, ou elle tombe 
sur un homme vertueux. On conviendra que, dans le 
premier cas, il devient à peu près indifférent que l'on dise 
un peu plus de mal d'un homme connu pour en faire 
beaucoup ; peut-être même alors le mal qui n'existe pas 
éclairera-t-il sur celui qui est, et voilà le malfaiteur mieux 
connu. 

S'il règne, je suppose, une influence malsaine à Ha- 
novre, mais que je ne doive courir d'autres risques, en 
m'exposant à cette inclémence de l'air, que de gagner un 
accès de fièvre, pourrai-je savoir mauvais gré à l'homme 
qui, pour m'empêcher d'y aller, m'aurait dit qu'on y 
mourait en y arrivant? Non, sans doute; car, en m'ef- 
frayant par un grand mal, il m'a empêché d'en éprouver 
un petit. 

La calomnie porte-t-elle au contraire sur un homme 
vertueux : qu'il ne s'en alarme pas, qu'il se montre, et 
tout le venin du calomniateur retombera bientôt sur lui- 
même. La calomnie, pour de telles gens, n'est qu'un 
scrutin épuratoire dont leur vertu ne sortira que plus 
brillante. Il y a même ici du profit pour la masse des 
vertus de la république ; car cet homme vertueux et sen- 
sible, piqué de l'injustice qu'il vient d'éprouver, s'appli- 
quera à mieux faire encore ; il voudra surmonter cette 
calomnie dont il se croyait à l'abri, et ses belles actions 
n'acquerront qu'un degré d'énergie de plus. Ainsi, dans 
le premier cas, le calomniateur aura produit d'assez bons 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 217 

cfTets en grossissant les vices de l'homme dangereux; 
dans le second, il en aura produit d'excellents en contrai- 
gnant la vertu à s'ofTrir à nous tout enlicre. 

Or, je demande maintenant sous quel rapport le calom- 
niateur pourra vous paraître h craindre, dans un gouver- 
nement surtout où il est essentiel de connaître les méchants 
et d'augmenter l'énergie des bons? Que l'on se garde 
donc bien de prononcer aucune peine contre la calomnie; 
considérons-la sous le double rapport d'un fanal et d'un 
stimulant, et, dans tous les cas, comme quelque chose 
de très utile. Le législateur, dont toutes les idées 
doivent être grandes comme l'ouvrage auquel il s'ap- 
plique, ne doit jamais étudier l'efïet du délit qui ne 
frappe qu'individuellement ; c'est son effet en masse qu'il 
doit examiner; et quand il observera de cette manière les 
effets qui résultent de la calomnie, je le défie d'y trouver 
rien de punissable; je défie qu'il puisse placer quelque 
ombre de justice à la loi qui la punirait ; il devient au 
contraire l'homme le plus juste et le plus intègre s'il la 
favorise ou la récompense. 

Le vol est le second des délits moraux dont nous nous 
sommes proposé l'examen. 

Si nous parcourons l'antiquité, nous verrons le vol per- 
mis, récompensé dans toutes les républiques de la Grèce; 
Sparte et Lacédémone le favorisaient ouvertement; 
quelques autres peuples l'ont regardé comme une vertu 
guerrière ; il est certain qu'il entretient le courage, la force, 
l'adresse, toutes les vertus, en un mot, utiles à un gouver- 
nement républicain, et par conséquent au nôtre. J'oserai 
demander, sans partialité maintenant, si le vol, dont l'effet 
est d'égaliser les richesses, est un grand mal dans un 
gouvernement dont le but est l'égalité ? Non, sans doute, 
car s'il entretient l'égalité d'un côté, de l'autre il rend 
plus exact à conserver son bien. Il y avait un peuple qui 
punissait, non pas le voleur, mais celui qui s'était laissé 
voler, afin de lui apprendre à soigner ses propriétés. Ceci 
nous amène à des réflexions plus étendues. 



218 l'œuvre du marquis de sade 



A Dieu ne plaise que je veuille attaquer ou détruire ici 
le serment du respect des propriétés que vient de pro- 
noncer la nation ; mais nie permettra-t-on quelques idées 
sur l'injustice de ce serment ? Quel est l'esprit d'un ser- 
ment prononcé par tous les individus d'une nation? 
N'est-il [pas de maintenir une parfaite égalité parmi les 
citoyens, de les soumettre tous également à la loi protec- 
trice des propriétés de tous ? Or, je vous demande mainte- 
nant si elle est bien juste la loi qui ordonne à celui qui 
n'a rien de respecter celui qui a tout ? Quels sont les 
éléments du pacte social ? Ne consistent-ils pas à céder un 
peu de sa liberté et de ses propriétés pour assurer et 
maintenir ce que l'on conserve de l'un et de l'autre? 

Toutes les lois sont assises sur ces bases ; elles sont 
les motifs des punitions infligées à celui qui abuse de sa 
liberté ; elles autorisent de même les impositions; ce qui 
fait qu'un citoyen ne se récrie pas lorsqu'on les exige de 
lui, c'est qu'il sait qu'au moyen de ce qu'il donne on lui 
conserve ce qui lui reste ; mais, encore une fois, de quel 
droit celui qui n'a rien s'enchaînera-t-il sous un pacte qui 
ne protège que celui qui a tout ? Si vous laites un acte 
d'équité en conservant par votre serment les propriétés du 
riche, ne faites-vous pas une injustice en exigeant ce ser- 
ment du conservateur qui n'a rien ? Quel intérêt celui-ci 
a-t-il à votre serment, et pourquoi voulez-vous qu'il pro- 
mette une chose uniquement favorable à celui qui diffère 
autant de lui par des richesses? 11 n'est assurément rien 
de plus injuste : un serment doit avoir un effet égal sur 
tous les individus qui le prononcent ; il est impossible 
qu'il puisse enchaîner celui qui n'a aucun intérêt à son 
maintien, parce qu'il ne serait plus alors le pacte d'un 
peuple libre : il serait l'arme du fort sur le faible, contre 
lequel celui-ci devrait se révolter sans cesse ; or, c'est ce 
qui arrive dans le serment du respect des propriétés que 
vient d'exiger la nation ; le riche seul y enchaîne le pauvre, 
le riche seul a intérêt au serment que prononce le pauvre 
avec tant d'inconsidération qu'il ne voit pas qu'au moyen 



LA PIlILOSUi'HIE DANS LE BOUDOIR 219 



de ce serment extoi"([ué à sa bonne foi il s'engaf^e à faire 
une chose qu'on ne peut pas faire vis-à-\is de lui. 
(Convaincus, ainsi (|ue vous devez l'être, de cette barbare 
inégalité, n'aggravez donc pas votre injustice en punissant 
celui qui n'a rien d'avoir osé dérober quelque chose à celui 
qui a tout ; votre inéquitable serment lui en donne plus le 
droit que jamais. lOn le contraignant au j^arjure par ce ser- 
ment absurde pour lui, vous légitimez tous les crimes où 
le portera ce parjure ; il ne vous appartient donc plus de 
punir ce dont vous avez été la cause. Je n'en dirai pas 
davantage pour faire sentir la cruauté horrible qu'il y a à 
punir les voleurs. Imitez la loi sage du peuple dont je viens 
de parler : punissez l'homme assez négligent pour se laisser 
voler, mais ne prononcez aucune espèce de peine contre 
celui qui \ole ; songez que votre serment l'autorise à cette 
action et qu'il n'a £ait, en s'y livrant, que suivre le premier 
et le plus sacré des mouvement de la nature, celui de con- 
server sa propre existence, n'importe aux dépens de qui (1). 

(1) n On vole : 1° en assassinant sur la voie publique ; 2° seul ou en 
bande ; 3° par effraction ou escalade ; 4° par soustraction ; 5° par ban- 
queroute frauduleuse ; 6" p:ir faux en écriture publi(|ue ou privée ; 7" par 
fabrication de fausse monnaie. Cette espèce comprend tous les voleurs 
qui exercent le métier sans autre secours que la force et la fraude ou- 
vertes : bandits, brigands, pirates, écumeurs de mer; les anciens héros 
se glorifiaient de porter ces noms honorables et regardaient leur pro- 
fession comme aussi noble que lucrative. Nemrod, Thésée, David, Cacu< 
Romulus, Clovis et tous ses descendants mérovingiens ; Robert Guiscard 
Tancrède de Ifauteville, Bohémond et lu plupart des héros normands 
furent brigands et voleurs... On vole : S par filouterie ; 9° par escro- 
querie ; 10° par abus de conliance ; I f par jeux et loteries. Cette seconde 
espèce était encouragée par les lois de Lycurgue, afin d'aiguiser la finesse 
d'esprit et d'invention dans l'esprit des jeunes gens; c'est celle des 
Ulysse, des Dolon, des Sinon, des Juifs ;inciens et modernes, depuis 
Jacob jusqu'à Deutz, des Bohémiens, des Arabes et de tous les sauvages... 
On vole : 12» par usure. Cette espèce, devenue si odieuse depuis la 
publication de l'Evangile et si sévèrement punie, forme transition entre 
les vols défendus et les vols autorisés ; aussi donne-t-elle lieu, par sa 
nature équivoque, à une foule de contradictions dans les lois et la 
morale, contradictions exploitées fort facilement par les gens de palais, 
de finance et de commerce. Ainsi l'usurier qui prête sur hypothèque à 
dix, douze et quinze pour cent encourt une amende énorme quand il 
est atteint ; le banquier qui perçoit le même intérêt, non, il est vrai, à 
titre de prêt, mais à titre de vente et d'escompte, est protégé par pri- 



22U l'œuvre du marquis de sade 



Les délits que nous venons d'examiner dans cette 
seconde classe des devoirs de l'homme envers ses sembla- 
bles consistent dans les actions que peut faire entreprendre 
le libertinage, parmi lesquelles se distinguent particuliè- 
rement comme plus attentatoires à ce que chacun doit 
aux autres la proslilulion, Vadullère, Vincesle, le viol, la 
sodomie. Nous ne devons certainement pas douter que 
tout ce qui s'appelle crimes moraux, c'est-à-dire toutes les 
actions de l'espèce de celles que nous venons de citer, ne 
soient parfaitement indifîérentes dans un gouvernement 
dont le seul devoir consiste à conserver, par tel moyen 
que ce puisse être, la forme essentielle à son maintien: 
voilà l'unique morale d'un gouvernement républicain. 

Or, puisqu'il est toujours contrarié par les despotes 
qui l'environnent, on ne saurait imaginer raisonnablement 
que ses moyens conservateurs puissent être des moyens 
moraux^ car il ne se conservera que par la guerre, et rien 
n'est moins moral que la guerre. 

Maintenant, je demande comment on parviendra à dé- 
montrer que, dans un État immoral par ses obligations, il 

vilcge royal. Quant aux capitalistes qui placent leurs fonds soit sur 
l'Etat, soit dans le commerce, à trois, quatre ou cinq pour cent, c'est- 
à-dire qui perçoivent une usure moins forte que celle des banquiers et 
usuriers, ils sont la fleur de la société, la crème des honnêtes gens. La 
modération dans le \o\ est toute la vertu. 

« On vole : 13° par constitution de rente, par fermage, loyer, amodia- 
tion. L'auteur des Provinciales a beaucoup amusé les honnêtes chrétiens 
du xvii" siècle avec le jésuite Escohar et le contrat mohatra. Le contrat 
mohatra, disait Escohar, est celui ()ar lequel on achète des étoffes chère- 
ment, à crédit, pour les revendre au même instant, à la même personne, 
argent comptant et à meilleur marché. Escobar av:iii trouvé des raisons 
qui justifiaient cette espèce d'usure; Pascal et tous les jansénistes se 
moquaient de lui. 

« Mais qu'auraient dit le satirique Pascal et le docte Nicole et l'in- 
vincible Arnaud si le Père Antoine Escobar de Valladolid leur eût 
poussé cet argument : « Le bail à loyer est un contrat par lequel on 
achète un immeuble, cher et à crédit, pour le revendre au bout d'un 
temps à la même personne, à meilleur marché ; seulement, pour sim- 
plifier l'opération, l'acheteur se contente de paj-er la différence de la 
première vente à la seconde. Ou niez l'identité du bail à loyer et du 
mohatra, et je vous confonds à l'instant; ou, si vous reconnaissez la 
parité, reconnaissez aussi l'exactitude de ma doctrine, sinon proscrives 



I.A IMIII.OSOI'MIK DANS LE HOl'DOIlt 221 



soit essentiel que les individus soit moraux? Je dis plus : 
il est bon qu'ils ne le soient pas. Les législateurs de la 
(irèce avaient parfaitement senti l'importante nécessité de 
gangrener les membres, pour que, leur dissolution morale 
influant sur celle utile à la machine, il en résultât l'insur- 
rection toujours indispensable dans un gouvernement qui, 
parfaitement heureux comme !e gouvernement répu- 
blicain, doit nécessairement exciter la haine et la jalousie 
de tout ce qui rentoure. L'insurrection, pensaientees sages 
législateurs, n'est point un état moral; elle doit être 
pourtant l'état permanent d'une république ; il serait donc 
aussi absurde que dangt-reux d'exiger que ceux qui doivent 
maintenirle perpétuel ébranlement immoralde la machine 
fussent eux-mêmes des êtres moraux, parce que l'état 
moral d'un homme est un état de paix et de tranquillité, au 
lieu que son état immoral est un état de mouvement perpé- 
tuel, qui le rapproche de l'insurrection nécessaire, dans 
laquelle il faut que le républicain tienne toujours le 
gouvernement dont il est membre. 

Détaillons maintenant, et commençons par analyser la 

du même coup les rentes et les fermages. » A cette effroyable argumen- 
tation du jésuite, le sieur de Montalte eût sonné le tocsin et se fût 
écrié que la société était en péril, que les jésuites la sapaient jusqu'en 
ses fondements 

« On vole : 14" par le commerce, lorsque le bénéfice du commerçant 
dépasse le salaire légitime de sa fonction. La définition du commerce 
est connue : art d'acheter trois francs ce qui en vaut six et de vendre 
six francs ce qui jen vaut trois. F-ntre le commerce ainsi défini et le 
vol à l'américaine, toute la dlIFérence est dans la proportion relative 
des valeurs échangées, en un mot dans la grandeur des bénéfices. 

« On vole : 15° en bénéficiant sur son produit, en acceptant une 
sinécure, en se faisant allouer de gros appointements. Le fermier q\ii 
vend au consommateur son blé tant et qui, au moment du mesurag -, 
plonge sa main dans le boisseau et détourne une poignée de grain 
vole ; le professeur dont l'Etat paye les leçons et qui, par l'entremise 
d'un libraire, les vend au public une seconde fois vole; le sinécurisle 
qui reçoit, en échange de sa vanité, un très gros produit vole; le fonc- 
tionnaire, le travailleur, quel qu'il soit, qui ne produisant que comme 
un se fait payer comme quatre vole; léditeur de ce livre vole, et moi, 
qui en suis l'auteur, nous volons en le faisant payer le double de ce 
qu'il vaut. » 

PnoLDHON, Qu'est-ce que la propriété ? 1884. 



222 l'œuvre du marquis de sade 



pudeur, ce mouvement pusillanime, contradictoire aux af- 
fection impures. S'il était dans les intentions de la nature 
que l'homme fût pudique, assurément clic ne l'aurait pas 
fait naître nu ; U le infinité de peuples, moins dégradés que 
nous par la civilisation, vont nus et n'en éprouvent aucune 
honte ; il ne faut pas douter que l'usage de se vêtir n'ait eu 
pour unique base et l'inclémence de l'air et la coquetterie 
des femmes ; elles sentirent qu'elles perdraient bientôt tous 
les effets du désir si elles les prévenaient, au lieu de les lais- 
ser naître; elles conçurent que, la nature d'ailleurs ne les 
ayant pas créées sans défauts, elles s'assureraient bien 
mieux tous les moyens de plaire en déguisant ces défauts 
par des parures; ainsi la pudeur, loin d'être une vertu, ne 
fut donc plus qu'un des premiers effets de la corruption, 
qu'un des premiers moyens de la coquetterie des femmes. 
Lycurgue et Solon, bien pénétrés que les résultats de 
l'impudeur tiennentle citoyen dans l'état //72mora/essentiel 
aux lois du gouvernement républicain, obligèrent les jeu- 
nes filles à se montrer nues aux théâtres. Rome imita cet 
exemple : on dansait nu aux jeux de Flore ; la plus grande 
partie des mystères païens se célébraient ainsi ; la nudité 
passa même pour vertu chez quelques peuples. Quoiqu'il 
en soit, de l'impudeur naissent des penchan ts luxurieux ; ce 
qui résulte de ces penchants compose les prétendus crimes 
que nous analysons, et dont la prostitution est le premier 
effet. Maintenant que nous sommesrevenus sur tout cela de 
la foule d'erreurs religieuses qui nous captivaient et que, 
plus rapprochés de la nature par la quantité des préjugés 
que nous venons d'anéantir, nous n'écoutons qse sa voix, 
bien assurés que, s'il y avait du crime à quelque chose, ce 
serait plutôt à résister aux penchants qu'elle nous inspire 
qu'à les combattre, persuadés que la luxure était une suite 
de ces penchants, il s'agit bien moins d'éteindre cette pas- 
sion dans nous que de régler les moyens d'y satisfaire en 
paix ; nous devons donc nous attacher à mettre de l'ordre 
dans cette partie, à y établir toute la sûreté nécessaire à ce 
que le citoyen, que le besoin rrpproche des objets de luxure, 



LA l'HlLUSOiMIIIC DANS LE BOUDOIR 223 



puisse se livrer avec ces objets à tout ce que ses passions 
lui prescrivent, sans jamais être enchaîné par rien, parce 
qu'il n'est aucune passion dans riioninie qui ait plus besoin 
de toute l'extension de la liberté que celle-là. Différents 
emplacements sains, vastes, proj)rement meublés et sûrs 
dans tous les points, seront érigés dans les villes; là, tous 
les sexes, tous les âges, toutes les créatures seront offerts 
aux caprices des libertins qui viendront jouir, et la plus 
entière subordination sera la règle des individus présentés ; 
le plus léger refus sera puni aussitôt arbitrairement par 
celui qui l'aura éprouvé. Je dois encore expliquer ceci, le 
mesurer aux mœurs républicaines ; j'ai promis partout la 
même logique, je tiendrai parole. 

Si, comme je viens de le dire tout à l'heure, aucune pas- 
sion n'a plus besoin de toute l'extension de la liberté que 
celle-là, aucune, sans doute, n'est aussi despotique ; c'est là 
que l'homme aime à commander, à être obéi, à s'entourer 
d'esclaves contraints à le satisfaire; or, toutes les fois que 
vous ne donnerez pasà l'homme le moyen secret d'exhaler 
la dose de despotisme que la nature mit au fond de son 
cœur, lise rejettera pour l'exercer sur les objets qui l'en- 
tourent, il troublera le gouvernement. Permettez, si vous 
voulez éviter ce danger, un libre essora ces désirs tyran- 
niques, qui, malgré lui, le tourmentent sans cesse ; content 
d'avoir pu exercer sa petite souveraineté au milieu du 
harem d'icoglans ou de sultanes que vos soins et son argent 
lui soumettent, il sortira satisfait et sans aucun désir de 
troubler un gouvernement qui lui assure aussi complai- 
samment tous les moyens de satisfaire sa concupiscence ; 
exercez, au contraire, des procédés différents, imposez sur 
ces objets de la luxure publique les ridicules entraves jadis 
inventées par la tyrannie ministérielle et par la lubricité de 
nos Sardanapales ; l'homme, bientôt aigri contre votre gou- 
vernement, bientôt jaloux du despotisme que vous lui 
imposez, et las de votre manière de le régir, en changera 
comme il vient de le faire. 

Voyez comme les législateurs grecs, bien pénétrés de ces 



224 l'œuvre du marquis de sadk 



idées, traitaient la débauche à Lacédémone, à Athènes ; ils 
enivraient le citoyen, bien loin de le lui interdire ; aucun 
fçenre de lubricité ne lui était défendu, et Sacrale, déclaré 
par l'oracle le plus sage des philosophes de la terre, passant 
indifTircmment des bras àWspasie dans ceux à'Alcibiade, 
n'en était pas moins la gloire de la Grèce. Je vais aller plus 
loin, et quelque contraires que soient mes idées à nos cou- 
tumes actuelles, comme mon projet est de prouver que nous 
devons nous presser de changer nos coutumes si nous vou- 
lons conserver le gouvernement adopté, je vais essayer de 
convaincre que la prostitution des femmes, sous le nom 
d'honnêtes, n'est pas plus dangereuse que celledes hommes 
et que non seulement nous devons les associer aux luxures 
exercées dans les maisons que j'établis, mais que nous 
devons même en ériger pour elles, où leurs caprices et les 
besoins de leur tempérament, bien autrement ardent 
que le nôtre, puissent de même se satisfaire avec tous les 
sexes. ' 

De quel droit prétendez-vous d'abord que les femmes 
doivent être exceptées de l'aveugle soumission que la na- 
ture leur prescrit aux caprices des hommes, et ensuite, par 
quel autre droit prétendez-vous les asservir à une conti- 
nence impossible à leur physique et absolument inutile à 
leur honneur. 

Je vais traiter séparément l'une et l'autre de ces ques- 
tions. 

Il est certain que, dans l'état de nature, les femmes 
naissent vulgivagues, c'est-à-dire jouissant des avantages 
des autres animaux femelles et appartenant, comme elles 
et sans exception, à tous les mâles ; telles furent, sans aucun 
doute, et les premières lois de la nature et les seules insti- 
tutions des premiers rassemblements que les hommes 
firent. YJinlérêl, Végoïsme eiV amour dégradèrent ces pre- 
mières vues si simples et si naturelles; on crut s'enrichir 
en prenant une femme et avec elle le bien de sa famille : 
voilà les deux premiers sentiments que je viens d'indiquer 
satisfaits ; plus souvent encore on enleva cette femme, et 



LA PIIILOSOPUIC DANS LE BOUDOIR 225 

on s'y attacha : voilà le second motif en action, et, dans 
tous les cas, de l'injustice. 

Jamais un acte de possession ne peut être exercé sur un 
être libre ; il est aussi injuste de posséder exclusivement 
une femme qu'il l'est de posséder des esclaves ; tous les 
hommes sont nés libres, tous sont égaux en droits ; ne per- 
dons jamais de vue ces principes; il ne peut donc être 
jamais donné, d'après cela, de droit légitime à un sexe de 
s'emparer exclusivement de l'autre, et jamais l'un de ces 
sexes ou l'une de ces classes ne peut posséder l'autre arbi- 
trairement. Une femme même, dans la puretés des lois de la 
nature, ne peut alléguer, pour motif du refus qu'elle fait à 
celui qui la désire, l'amour qu'elle a pour un autre, parce 
quece motif en devient un d'exclusion, et qu'aucun homme 
ne peut être exclu delà possession d'une femme, du mo- 
ment qu'il est clair qu'elle appartient décidément à tous les 
hommes. L'acte de possession ne peut être exercé que sur 
un immeuble ou un animal ; jamais il ne peut l'être sur un 
individu qui nous ressemble, et tous les liens qui peuvent 
enchaîner une femme à un homme, de telle espèce que 
vous puissiez les supposer, sont aussi injustes que chimé- 
riques. 

S'il devient donc incontestable que nous ayons reçu de 
la nature le droit d'exprimer nos vœux indifféremment à 
toutes les femmes, il le devient de même que nous avons 
celui de l'obliger de se soumettre à nos vœux, non pas 
exclusivement, je me contrarierais, mais momentanément. 
Il est incontestable que nous avons le droit d'établir des 
lois qui la contraignent de céder aux feux de celui qui la 
désire; la violence même étant un des effets de ce droit, 
nous pouvons l'employer légalement. Eh ! la nature n'a- 
t-elle pas prouvé que nous avions ce droit en nous dépar- 
tissant la force nécessaire à les soumettre à nos désirs ? 

En vain les femmes doivent-elles faire parler pour leur 
défense ou la pudeur, ou leur attachement à d'autres 
hommes ; ces moyens chimériques sont nuls ; nous avons 
vu plus haut combien la pudeur était un sentiment factice 

15 



226 l'œuvre du marquis de sade 

et méprisable. L'amour, qu'on peut appeler la folie de 
l'âme, n'a plus de titres pour légitimer leur constance ; ne 
satisfaisant que deux individus, l'être aimé et l'être aimant, 
il ne peut servir au bonheur des autres, et c'est pour le 
bonheur de tous, et non pour un bonheur égoïste et pri- 
1 vilégié, que nous ont été données les femmes. Tous les 
hommes ont donc un droit de jouissance égal sur toutes 
les femmes ; il n'est donc aucun homme qui, d'après les 
lois de la nature, puisse s'ériger sur une femme un droit 
unique et personnel. La loi qui les obligera de se prosti- 
tuer tant que nous le voudrons aux maisons de débauche 
dont il vient d'être question et qui les y contraindra si 
elles s'y refusent, qui les punira si elles y manquent, est 
donc une loi des plus équitables et contre laquelle aucun 
motif légitime ou juste ne saurait réclamer. 

Un homme qui voudra jouir d'une femme ou d'une fille 
quelconque pourra donc, si les lois que vous promulguez 
sont justes, la faire sommer de se trouver dans l'une des 
maisons dont je vous ai parlé, et là, sous la sauvegarde 
des matrones de ce temple de Vénus, elle lui sera livrée 
pour satisfaire, avec autant d'humilité et de soumission, 
tous les caprices qu'il lui plaira de se passer avec elle, 
de quelque bizarrerie ou de quelque irrégularité qu'ils 
puissent être, parce au'il n'en est aucun qui ne soit dans la 
nature, aucun qui ne soit avoué par elle. Il ne s'agirait 
plus ici que de fixer l'âge ; or, je prétends qu'on ne le peu t 
sans gêner la liberté de celui qui désire la jouissance 
d'une fille de tel ou tel âge. 

Celui qui a le droit de manger le fruit d'un arbre peut 
assurément le cueillir mûr ou vert, suivant les aspirations 
de son goût. Mais, objectera-t-on, il est un âge où les pro- 
cédés de l'homme nuiront décidément à la santé de la fille. 
Cette considération est sans aucune valeur; dès que vous 
m'accordez le droit de propriété sur la jouissance, ce droit 
est indépendant des effets produits par la jouissance : de 
ce moment, il devient égal que cette jouissance soit avan- 
tageuse ou nuisible à l'objet qui doit s'y soumettre. N'ai- 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 227 

je pas déjà prouvé qu'il était légal de contraindre la 
volonté d'une femme sur cet objet, et qu'aussitôt qu'elle 
inspirait le désir de la jouissance elle devait se soumettre 
à cette jouissance, abstraction faite de tout sentiment 
égoïste ? Il en est de même de sa santé. Dès que les égards 
qu'on aurait pour cette considération détruisent ou affai- 
blissent la jouissance de celui qui la désire et qui a le 
droit de se l'approprier, cette considération devient nulle, 
parce qu'il ne s'agit nullement ici de ce que peut éprouver 
l'objet condamné par la nature et parla loi à l'assouvisse- 
ment momentané des désirs de l'autre; il n'est question, 
dans cet examen, que de ce qui convient à celui qui désire. 
Nous rétablirons la balance. 

Oui, nous la rétablirons, nous le devons, sans doute ; 
ces femmes que nous venons d'asservir si cruellement, 
nous devons incontestablement les dédommager, et c'est 
ce qui va former la réponse à la seconde question que je 
me suis proposée. 

Si nous admettons, comme nous venons de le faire, que 
toutes les femmes doivent être soumises à nos désirs, 
assurément nous pouvons leur permettre de même de 
satisfaire amplement tous les leurs ; nos lois doivent favo- 
riser sur cet objet leur tempérament de feu, et il est absurde 
d'avoir placé et leur honneur et leur vertu dans la force 
antinaturelle qu'elles mettent à résister aux penchants 
qu'elles ont reçus avec bien plus de profusion que nous ; 
cette injustice des mœurs est d'autant plus criante que 
nous consentons à la fois à les rendre faibles à force de 
séduction, et à les punir ensuite de ce qu'elles cèdent à 
tous les efiForts que nous avons faits pour les provoquer à 
la chute. Toute l'absurdité de nos mœurs est gravée, ce 
me semble, dans cette inéquitable atrocité, et ce seul 
exposé devrait nous faire sentir l'extrême besoin que nous 
avons de les changer pour de plus pures. 

Je dis donc que les femmes, ayant reçu des penchants 
bien plus violents que nous aux plaisirs de la luxure, pour- 
ront s'y livrer tant qu'elles le voudront, absolument déga- 



22S l'œuvre du mauquis de sade 



gées de tous les liens de l'hymen, de tous les faux pré- 
jugés de la pudeur, absolument rendues à l'état de nature ; 
je veux que les lois leur permettent de se livrer à autant 
d'hommes que bon leur semblera ; je veux que la jouissance 
de tous les sexes et de toutes les parties de leur corps 
soient soumises aux hommes ; et, sous la clause spéciale 
de se livrer de même à tous ceux qui le désireront, il faut 
qu'elles aient la liberté de jouir également de tous ceux 
qu'elles croiront dignes de les satisfaire. 

Quels sont, je le demande, les dangers de cette licence ? 
Des enfants qui n'auront point de pères ? Eh ! qu'importe 
dans une république où tous les individus ne doivent avoir 
d'autre mère que la patrie, où tous ceux qui naissent sont 
tous enfants de la patrie ! Ah! combien l'aimeront mieux 
ceux qui, n'ayant jamais connu qu'elle, sauront, dès en 
naissant, que ce n'est que d'elle qu'ils doivent tout 
attendre ? N'imaginez pas de faire de bons républicains, 
tant que vous isolerez dans leurs familles les enfants qui 
ne doivent appartenir qu'à la république. En donnant 
là seulement à quelques individus la dose d'affection qu'ils 
doivent répartir sur tous leurs frères, ils adoptent inévita- 
blement les préjugés souvent dangereux de ces individus ; 
leurs opinions, leurs idées s'isolent, se particularisent, et 
toutes les vertus d'un homme d'Etat leur deviennent ab- 
solument impossibles. Abandonnant enfin leur coeur tout 
entier à ceux qui les ont fait naître, ils ne trouvent plus 
dans ce cœur aucune affection pour celle qui doit les faire 
vivre, les faire connaître et les illustrer, comme si ces 
seconds bienfaits n'étaient pas plus importants que les 
premiers ! S'il y a le plus grand inconvénient à laisser 
sucer les enfants ainsi dans leur famille des intérêts 
souvent bien différents de ceux de la patrie, il y a donc 
le plus grand avantage à les en séparer ; ne le sont-ils pas 
naturellement par les moyens que je propose, puisqu'en 
détruisant absolument tous les liens de l'hymen il ne naît 
plus d'autres fruits des plaisirs de la femme que des enfants 
auxquels la connaissance de leur père est absolument 



LA PIIILOSOPIIIB DANS LE BOUDOIR 22'.) 

interdite, et avec cela les moyens de ne plus appartenir 
qu'i\ une même famille au lieu d'être, ainsi qu'ils le 
doivent, uniquement les entants de la patrie. 

Il y aura donc des maisons destinées au libertinage des 
femmes, et, comme celles des hommes, sous la protection 
du gouvernement; là, leur seront fournis tous les indivi- 
dus de l'un et l'autre sexe qu'elles pourront désirer, et 
plus elles fréquenteront ces maisons, plus elles seront 
estimées. Il n'y a rien de si barbare et de si ridicuîo que 
d'avoir attaché l'honneur et la vertu des femmes à la 
résistance qu'elles mettent à des désirs qu'elles ont reçus 
de la nature et qu'échaufient sans cesse ceux qui ont la 
barbarie de les blâmer. Dès l'âge le plus tendre, une fille 
dégagée des liens paternels, n'ayant plus rien à conserver 
pour l'hymen (absolument aboli par les sages lois que je 
désire), au-dessus du préjugé enchaînant autrefois son 
sexe, pourra donc se livrer à tout ce que lui dictera son 
tempérament dans les maisons établies à ce sujet; elle y 
sera reçue avec respect, satisfaite avec profusion et, de 
retour dans la société, elle y pourra parler aussi publi- 
quement des plaisirs qu'elle aura goûtés qu'elle le fait 
aujourd'hui d'un bal ou d'une promenade. Sexe charmant, 
vous serez libre (1) ; vous jouirez comme les hommes de 
tous les plaisirs dont la nature vous a fait un devoir; 
vous ne vous contraindrez sur aucun. La plus divine 
partie de l'humanité doit-elle donc recevoir des fers de 



(1) C'était le vœu d'Otto Weininger : « Die Frauen sind Mensclien 
und mûssen als solche behandelt wtrden, auch wenn sie selbst das nie 
wollen wûrden. Frau und Mann hahen gleiche Rechle », et plus loin; 
« Daa Rechl aher isl nur eines und das gleiche fur Mann und Frau. » 
Geavhlechl und Charakler. Wien und Leipzig. (Wilhelm Braumûller) 
1903. 

Proudhon souhaitait le contraire : « L'homme et la femme ne vont 
pas de compagnie. La différence des sexes élève entre eux une sépa- 
ration de même nature que celle que la différence des races met entre 
les animaux. Aussi, bien loin d'applaudir ce que l'on appelle aujourd'hui 
l'émancipation de la femme, inclinerais-je bien plutôt, s'il fallait en 
venir A cette extrémité, à mettre la femme en réclusion. » Qu'esl-ce 
que la propriété P Œuvres complètes, t. l. 



2;î0 l'œuvre du marquis nF. sade 



l'autre ? Ah ! brisez-les, la nature le veut ; n'ayez plus 
d'autre frein que celui de vos penchants, d'autres lois que 
vos seuls désirs, d'autre morale que celle de la nature ; 
ne lanj^uissez pas plus longtemps dans vos préjugés bar- 
bares qui flétrissaient vos charmes et captivaient les élans 
divins de vos mœurs ; vous êtes libres comme nous, et la 
carrière des combats de Vénus vous est ouverte comme 
à nous ; ne redoutez plus d'absurdes reproches ; le pédan- 
tisme et la superstition sont anéantis ; on ne vous verra 
plus rougir de vos charmants, écarts ; couronnées de 
myrtes et de roses, l'estime que nous concevrons pour 
vous ne sera plus qu'en raison de la plus grande étendue 
que vous vous serez permis de leur donner. 

Ce qui vient d'être dit devrait nous dispenser sans 
doute d'examiner l'adultère ; jetons-y notamment un coup 
d'oeil, quelque nul qu'il soit après les lois que j'établis. A 
quel point il était ridicule de le considérer comme cri- 
minel dans nos anciennes institutions ! S'il y avait quel- 
que chose d'absurde dans le monde, c'était bien sûrement 
l'éternité des liens conjugaux ; il ne fallait, ce me semble, 
qu'examiner ou que sentir toute la lourdeur de ces liens 
pour cesser de voir un crime dans l'action qui les allé- 
geait ; la nature, comme nous l'avons dit tout à l'heure, 
ayant doué les femmes d'un tempérament plus ardent, 
d'une sensibilité plus profonde qu'elle n'a fait des indi- 
vidus de l'autre sexe, c'était pour elles, sans doute, que 
le joug d'un hymen éternel était plus pesant. 

Femmes tendres et embrasées du feu de l'amour, dé- 
dommagez-vous maintenant sans crainte ; persuadez-vous 
qu'il ne peut exister aucun mal à suivre les impulsions 
de la nature, que ce n'est pas pour un seul homme qu'elle 
vous a créées, mais pour plaire indifTéremment à tous. 
Qu'aucun frein ne vous arrête. Imitez les républicains de 
la Grèce : jamais les législateurs qui leur donnèrent les 
lois n'imaginèrent de leur faire un crime de l'adultère, 
et presque tous autorisèrent le désordre des femmes. 
Thomas Moriis prouve dans son Utopie qu'il est avan- 



LA PIIILOSOIMHK DANS tK KOUDOIlt 231 

lageux aux femmes de se livrer à la débauche, et les 
idées de ce grand homme n'étaient pas toujours des rôves. 

Chez les Tartares, plus une femme se prostituait, plus 
elle était honorée : elle portait publiquement au col les 
marques de son impudicité, et l'on n'estimait point celles 
qui n'en étaient point décorées. Au Pégu, les familles 
livrent leurs femmes ou leurs filles aux étrangers qui y 
voyagent : on les loue à tant par jour comme des chevaux 
et des voitures ! Des volumes enfin ne suffiraient pas à 
démontrer que jamais la luxure ne fut considérée comme 
criminelle chez aucun des peuples sages de la terre. Tous 
les philosophes savent bien que ce n'est qu'aux impos- 
teurs chrétiens que nous devons de l'avoir érigée en 
crime. Les prêtres avaient bien leur motif en nous inter- 
disant la luxure : cette recommandation, en leur réservant 
la connaissance et l'absolution de ces péchés secrets, leur 
donnait un incroyable empire sur les femmes et leur 
ouvrait une carrière de lubricité, dont l'étendue n'avait 
point de bornes. On sait comme ils en profitèrent et 
comme ils en abuseraient encore si leur crédit n'était pas 
perdu sans ressource. 

L'inceste est-il plus dangereux ? Non, sans doute ; il 
étend les liens de la famille et rend par conséquent plus 
actif l'amour des citoyens pour la patrie ; il nous est dicté 
par les premières lois de la nature, nous l'éprouvons et 
la jouissance des objets qui nous appartiennent nous 
semble toujours plus délicieuse. Les premières institutions 
favorisent l'inceste ; on le trouve dans l'origine des 
sociétés ; il est consacré dans toutes les religions ; toutes 
les lois l'ont favorisé. Si nous parcourons l'univers, nous 
trouverons l'inceste établi partout. Les nègres de la côte 
du Poivre et de Rio-Gabon prostituent leurs femmes à 
leurs propres enfants ; l'aîné des fils de Judah doit épouser 
la femme de son père ; les peuples du Chili couchent 
indifféremment avec leurs sœurs, leurs filles et épousent 
à la fois et la mère et la fille. J'ose assurer, en un mot, 
que l'inceste devrait être la loi de tout gouvernement dont 



232 l'œuvre du marquis de sade 

la fraternité fait la base. Comment des hommes raison- 
nables purent-ils porter l'absurdité au -point de croire 
que la jouissance de sa mère, de sa sœur ou de sa fille 
pourrait jamais devenir criminelle ? N'est-ce pas, je vous 
le demande, un abominable préjugé que celui qui paraît 
faire un crime à un homme d'estimer plus pour sa jouis- 
sance l'objet dont le sentiment de la nature le rapproche 
davantage ? Il vaudrait autant dire qu'il nous est défendu 
d'aimer trop les individus que la nature nous enjoint 
d'aimer le mieux, et que plus elle nous donne de pen- 
chants pour un objet, plus elle nous ordonne en même 
temps de nous en éloigner. Ces contrariétés sont absur- 
des : il n'y a que des peuples abrutis par la superstition 
qui puissent les croire ou les adopter. La communauté 
des femmes que j'établis entraînant nécessairement l'in- 
ceste, il reste peu de chose à dire sur un prétendu délit, 
dont la nullité est trop démontrée pour s'y appesantir 
davantage, et nous allons passer au viol, qui semble être, 
au premier coup d'œil, de tous les écarts du libertinage, 
celui dont la lésion est la mieux établie, en raison de 
l'outrage qu'il paraît faire. Il est pourtant certain que le 
viol, action si rare et si difficile à prouver, fait moins de 
tort au prochain que le vol, puisque celui-ci envahit la 
propriété, que l'autre se contente de détériorer. Qu'aurez- 
vous d'ailleurs à objecter au violateur, s'il vous répond 
qu'au fait le mal qu'il a commis est bien médiocre, puis- 
qu'il n'a fait que placer un peu plus tôt l'objet dont il a 
abusé au même état où l'auraient bientôt mis l'hymen et 
l'amour ? 

Mais la sodomie, mais ce prétendu crime qui attira le 
feu du ciel sur les villes qui s'y étaient adonnées, n'est-il 
point un égarement monstrueux dont le châtiment ne 
saurait être assez fort ? Il est sans doute bien douloureux 
pour nous d'avoir à reprocher à nos ancêtres les meurtres 
judiciaires qu'ils ont osé se permettre à ce sujet. Est-il 
possible d^être aussi barbare, pour oser condamner à 
mort un malheureux individu dont tout le crime est de 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 233 

ne pas avoir les mêmes goûts que vous ? On frémit lors- 
qu'on pense qu'il n'y a pas encore quarante ans que 
l'absurdité des législateurs en était encore là. Consolez- 
vous, citoyens, de telles absurdités n'arriveront plus : la 
sagesse de vos législateurs en répond. Entièrement 
éclairé sur cette faiblesse de quelques hommes, on sent 
bien aujourd'hui qu'une telle erreur ne peut être crimi- 
nelle et que la nature ne saurait avoir mis au fluide qui 
coule dans nos reins une assez grande importance pour 
se courroucer sur le chemin qu'il nous plaît de faire 
prendre à cette liqueur. 

Quel est le seul crime qui puisse exister ici ? Assurément 
ce n'est pas de se placer dans tel ou tel lieu, à moins qu'on 
ne voulût soutenir que toutes les parties du corps ne se 
ressemblent point et qu'il en est de pures et de souillées; 
mais comme il est impossible d'avancer de telles absur- 
dités, le seul prétendu délit ne saurait consister ici que 
dans la perte de la semence. Or, je demande s'il est vrai- 
semblable que cette semence soit tellement précieuse aux 
yeux de la nature qu'il devienne impossible de la perdre 
sans crime ? Procéderait-elle tous les jours à ces pertes 
si cela était ? et n'est-ce pas les autoriser que de les per- 
mettre dans les rêves, dans l'acte de la jouissance d'une 
femme grosse ? Est-il possible d'imaginer que la nature 
nous donnât la possibilité d'un crime qui l'outrageait ? 
Est-il possible qu'elle consente à ce que les hommes dé- 
truisent ses plaisirs et deviennent par là plus forts qu'elle ? 
Il est inouï dans quel gouflPre d'absurdités l'on se jette 
quand on abandonne, pour raisonner, les secours du 
flambeau de la raison. Tenons-nous donc pour bien 
assurés qu*îl est aussi simple de jouir d'une manière que 
de l'autre, qu'il est absolument indifférent de jouir d'une 
fille ou d'un garçon, et qu'aussitôt qu'il est constant qu'il 
ne peut exister entre nous d'autres penchants que ceux 
que nous tenons de la nature, elle est trop sage et trop 
conséquente pour en avoir mis dans nous qui puissent 
jamais l'offenser. 



234 l'œuvre nu marquis de saoe 

Celui de la sodomie est le résultat de rorganisation, et 
nous ne contribuons pour rien à cette organisation. Quel- 
quefois il est le fruit de la satiété ; mais, dans ce cas 
même, en appartient-il moins à la nature ? Sous tous les 
rapports, il est son ouvrage, et, dans tous les cas, ce 
qu'elle inspire doit être respecté par les hommes. Si, par 
un recensement exact, on venait à prouver que ce goût 
affecte infiniment plus que l'autre, que les plaisirs qui en 
résultent sont beaucoup plus vifs, et qu'en raison de cela 
ses sectateurs sont mille fois plus nombreux que ses en- 
nemis, ne serait-il pas possible de conclure alors que, 
loin d'outrager la nature, ce vice servirait ses vues, et 
qu'elle tient bien moins à la progéniture que nous n'avons 
la folie de le croire ? Or, en parcourant l'univers, que de 
peuples ne voyons-nous pas mépriser les femmes! Il en 
est qui ne s'en servent absolument que pour avoir l'enfant 
nécessaire à les remplacer. L'habitude qu'ont les hommes 
de vivre ensemble dans les républiques y rendra toujours 
ce vice plus fréquent, mais il n'est certainement pas dan- 
gereux. Les législateurs de la Grèce l'auraient-ils intro- 
duit dans leur république s'ils l'avaient cru tel ? Bien loin 
de là, ils le croyaient nécessaire à un peuple guerrier. 
Plutarque nous parle avec enthousiasme du bataillon des 
amants et des aimés : eux seuls défendirent longtemps 
la Grèce. Ce vice régna dans la société des frères d'armes; 
il la cimenta. Les plus grands hommes y furent enclins. 
L'Amérique entière, lorsqu'on la découvrit, se trouva i 
peuplée de gens de ce goût. A la Louisiane, chez les 
Illinois, des Indiens, vêtus en femmes, se prostituaient 
comme des courtisanes. Les nègres de Benguéla entre- 
tiennent publiquement des hommes ; presque tous les 
sérails d'Alger ne sont plus aujourd'hui peuplés que par 
des jeunes garçons. On ne se contentait pas de tolérer 
on ordonnait à Thèbes l'amour des jeunes garçons ; le 
philosophe de Chéronéele prescrivit pour adoucir l'amour 
des jeunes gens. 

Nous savons à quel point il régna dans Rome : on y 



LA PIIILOSOPIIIB DANS LE BOUDOIR 235 

trouvait des lieux publics où de jeunes garçons se prosti- 
tuaient sous l'habit de filles, et de jeunes filles sous celui 
de garçons. Martial, Catulle, Tibulle, Horace et Virgile 
écrivaient à des hommes comme à leurs maîtresses, et 
nous lisons enfin dans Plutarque que les femmes ne doi- 
vent avoir aucune part à l'amour des hommes. Les 
Amasiens de l'île de Crète enlevaient parfois de jeunes 
garçons avec les plus singulières cérémonies. Quand ils 
en aimaient un, ils en faisaient part aux parents le jour 
où le ravisseur voulait enlever: le jeune homme faisait 
quelque résistance si son amant ne lui plaisait pas; dans 
le cas contraire, il partait a\ec lui, et le séducteur le ren- 
voyait à sa famille sitôt qu'il s'en était servi; car dans 
cette passion, comme dans celle des femmes, on en a 
toujours trop quand on en a assez. 

Strabon nous dit que dans cette même île ce n'était 
qu'avec des garçons que l'on remplissait les sérails; on 
les prostituait publiquement. 

Veut-on une dernière autorité, faite pour prouver com- 
bien ce vice est utile dans une république ? Ecoutons 
Jérôme le Pérîpaiélicien : « L'amour des garçons, nous 
dit-il, se répandit dans toute la Grèce parce qu'il donnait 
du courage et de la force et qu'il servait à chasser les 
tyrans; les conspirations se formaient entre les amants, 
et ils se laissaient plutôt torturer que de révéler leurs 
complices ; le patriotisme sacrifiait ainsi tout à la pros- 
périté de l'Etat ; on était certain que ces liaisons affer- 
missaient la république, on déclamait contre les femmes, 
et c'était une faiblesse réservée au despotisme que de 
s'attacher à de telles créatures. » Toujours la pédérastie 
fut le vice des peuples guerriers. César nous apprend 
que les Gaulois y étaient extraordinairement adonnés. 
Les guerres qu'avaient à soutenir les républiques, en 
séparant les deux sexes, propagèrent ce vice, et, quand 
on y reconnut des suites si utiles à l'Etat, la religion le 
consacra bientôt. On sait que les Romains sanctifièrent 
les amours de Jupiter et de Ganymède. Sexlus Empîriciis 



236 l'œuvre du marquis de sade 

nous assure que cette fantaisie était ordonnée chez les 
Perses. Enfin les femmes, jalouses et méprisées, offrirent 
à leurs maris de leur rendre le même serrice qu'ils rece- 
vaient de leurs jeunes garçons; quelques-unes l'essayè- 
rent et revinrent à leurs anciennes habitudes, ne trouvant 
pas l'illusion possible. 

Les Turcs, fort enclins à cette dépravation que Maho- 
met consacra dans son Alcoran, assurent néanmoins 
qu'une très jeune vierge peut assez bien remplacer un 
garçon, et rarement les leurs deviennent femmes avant 
d'avoir passé par cette épreuve. Sixte-Quint et Sanchez 
permirent cette débauche ; ce dernier entreprit même 
de prouver qu'elle était utile à la propagation, et qu'un 
enfant créé après cette course préalable en devenait 
infiniment mieux constitué. Enfin les femmes se dédom- 
magèrent entre elles. Cette fantaisie, sans doute, n'a pas 
plus d'inconvénients que l'autre, parce que le résultat 
n'est que le refus de créer et que les moyens de ceux qui 
ont le goût de la population sont assez puissants pour que 
les adversaires n'y puissent jamais nuire. Les Grecs 
appuyaient de même cet égarement des femmes sur des 
raisons d'Etat. Il en résultait que, se suffisant entre elles, 
leurs communications avec les hommes étaient moins 
fréquentes et qu'elles ne nuisaient point ainsi aux affaires 
de la république. Lucien nous apprend quel progrès fit 
cette licence, et ce n'est pas sans intérêt que nous la 
voyons dans Sapho. 

Il n'est, en un mot, aucune sorte de danger dans toutes 
ces manies ; se portassent-elles même plus loin, allassent- 
elles jusqu'à caresser des monstres et des animaux, ainsi 
que nous l'apprend l'exemple de tous les peuples, il n'y 
aurait pas dans toutes ces fadaises le plus petit inconvé- 
nient, parce que la corruption des mœurs, souvent très 
utile dans un gouvernement, ne saurait y nuire sous 
aucun rapport ; et nous devons attendre de nos législa- 
teurs assez de sagesse, assez de prudence, pour être bien 
sûrs qu'aucune loi n'émanera d'eux pour la répression de 



LA IMIILOSUIMIIE DANS LK IlOt'DOIR 237 

ces misères, qui, tenant absolument à l'organisation, ne 
sauraient jamais rendre plus coupable celui qui y est en- 
clin que ne l'est Tindividu que la nature créa contrefait. 

Il ne nous reste plus que le meurtre à examiner dans 
la seconde classe des délits de l'homme envers son sem- 
blable, et nous passerons ensuite à ses devoirs envers 
lui-même. De toutes les offenses qu'un homme puisse 
faire à ses semblables, le meurtre est, sans contredit, la 
plus cruelle de toutes, puisqu'il lui enlève le seul bien 
qu'il ait reçu de la nature, le seul dont la perte soit irré- 
parable. Plusieurs questions néanmoins se présentent ici, 
abstraction faite du tort que le meurtre cause à celui qui 
en devient la victime : 

1° Cette action, eu égard aux seules lois de la nature, 
est-elle vraiment criminelle ? 

2° L'est-elle relativement aux lois de la république ? 

3" Est-elle nuisible à la société ? 

4° Comment doit-elle être considérée dans un gouver- 
nement républicain ? 

5° Enfin, le meurtre doit-il être réprimé par le meurtre ? 

Nous allons examiner séparément chacune des ques- 
tions; l'objet est assez essentiel pour qu'on nous permette 
de nous y arrêter ; on trouvera peut-être nos idées un 
peu fortes ; qu'est-ce que cela fait ? N'avons-nous pas 
acquis le droit de tout dire ? Développons aux hommes 
de grandes vérités : ils les attendent de nous : il est temps 
que l'erreur disparaisse, il faut que son bandeau tombe à 
côté de celui de nos rois. Le meurtre est-il un crime aux 
yeux de la nature ? Telle est la première question posée. 

Nous allons sans doute humilier ici l'orgueil de l'homme 
en le rabaissant au rang de toutes les autres productions 
de la nature, mais le philosophe ne caresse point les 
petites vanités humaines ; toujours ardent à poursuivre 
la vérité, il la démêle sous les sots préjugés de l'amour- 
propre, l'atteint, la développe hardiment à la terre 
étonnée. 

Qu'est-ce que l'homme, et quelle différence y a-t-il 



238 l'œuvre du marquis de sade 



entre lui et les autres animaux de la terre? Aucune, as- 
surément. Fortuitement placé, comme eux, sur ce globe, 
il est né comme eux, il se propage, croît et décroît 
comme eux ; il arrive comme eux à la vieillesse et tombe 
comme eux dans le néant après le terme que la nature 
assigne à chaque espèce d'animaux en raison de la cons- 
truction de ses organes. Si les rapprochements sont telle- 
ment exacts qu'il devienne absolument impossible à l'œil 
examinateur du philosophe d'apercevoir aucune dissem- 
blance, il y aura donc alors tout autant de mal à tuer un 
animal qu'un homme, ou tout aussi peu à l'un qu'à l'autre, 
et dans les préjugés de notre orgueil se trouvera seule- 
ment la distance; mais rien n'est malheureusement ab- 
surde comme les préjugés de l'orgueil. Pressons néan- 
moins la question. Vous ne pouvez disconvenir qu'il ne 
soit égal de détruire un homme ou une bête; mais la des- 
truction de tout animal qui a vie n'est-elle pas décidément 
un mal, comme le crojaient les pythagoriciens et comme 
le croient encore quelques habitants des bords du Gange? 
Avant que de répondre à ceci, rappelons d'abord aux lec- 
teurs que nous n'examinons la question que relativement 
à la nature ; nous l'envisagerons ensuite par rapport aux 
hommes. 

Or, je demande de quels prix peuvent être à la nature 
les individus qui ne lui coûtent ni la moindre peine, ni le 
moindre soin? L'ouvrier n'estime son ouvrage qu'à raison 
du travail qu'il emploie à le créer. Or, l'homme coûte-t-il 
à la nature? Et en supposant qu'il lui coûte, lui coûte-t-il 
plus qu'un singe ou qu'un éléphant ? Je vais plus loin : 
quelles sont les matières régénératrices de la nature? De 
quoi se composent les êtres qui viennent à la vie? Les 
trois éléments qui les forment ne résultent-ils pas de la 
primitive destruction des autres corps? Si tous les indi- 
vidus étaient éternels, ne deviendrait-il pas impossible à 
la nature d'en créer de nouveaux? Si l'éternité des êtres 
est impossible à la nature, leur destruction devient donc 
une de ses lois. 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 239 

Or, si les destructions lui sont tellement utiles qu'elle 
ne puisse absolument s'en passer et si elle ne peut par- 
venir à ses créations sans puiser dans ces masses de des- 
truction que lui prépare la mort, de ce moment l'idée 
d'anéantissement que nous attachons à la mort ne sera 
donc plus réelle; il n'y aura plus d'anéantissement cons- 
taté ; ce que nous appelons la fin de l'animal qui a vie ne 
sera plus une fin réelle, mais une simple transmutation, 
dont est la base le mouvement perpétuel, véritable essence 
de la matière, et que tous les philosophes modernes ad- 
mettent comme une de ses premières lois. La mort, d'après 
ces principes irréfutables, n'est donc plus qu'un change- 
ment de forme, qu'un passage imperceptible d'une exis- 
tence à une autre, et voilà ce que Pythagore appelait la 
métempsycose. 

Ces vérités une fois admises, je demande si l'on pourra 
jamais avancer que la destruction est un crime? A dessein 
de conserver vos absurdes préjugés, oserez-vous me dire 
que la transmutation est une destrujction ? Non, sans 
doute, car il faudrait pour cela prouver un instant d'inac- 
tion dans la matière, un moment de repos. Or, vous ne 
découvrirez jamais ce moment. De petits animaux se 
forment à l'instant que le grand animal a perdu le souffle, 
et la vie de ces petits animaux n'est qu'un des effets né- 
cessaires et déterminés par le sommeil momentané du 
grand. Oserez-vous dire à présent que l'un plaît mieux à 
la nature que l'autre? Il faudrait prouver pour cela une 
chose impossible, c'est que la forme longue ou carrée e&t 
plus utile, plus agréable à la nature que la forme oblongue 
ou triangulaire ; il faudrait prouver que, eu égard aux 
plans sublimes de la nature, un fainéant qui s'engraisse 
dans l'inaction et l'indolence est plus utile que le cheval, 
dont le service est si essentiel, ou que le bœuf dont le corps 
est si précieux qu'il n'en est aucune partie qui ne serve ; 
il faudrait dire que le serpent venimeux est plus néces- 
saire que le chien fidèle. 

Or, comme tous ces systèmes sont insoutenables, il faut 



240 l'œuvre du marquis de sade 



donc absolument consentir à admettre que l'impossibilité 
où nous sommes d'anéantir les ouvrages de la nature, qu'at- 
tendu la certitude que la seule chose que nous faisons en 
nous livrant à la destruction n'est que d'opérer une varia- 
tion dans les formes, mais qui ne peut éteindre la vie, il 
devient alors au-dessus des forces humaines de prouver 
qu'il puisse exister aucun crime dans la prétendue destruc- 
tion d'une créature, de quelque âge, de quelque sexe, de 
quelque espèce que vous la supposiez. Conduits plus avant 
encore par la série de nos conséquences, qui naissent toutes 
les unes des autres, il faudra convenir enfin que, loin de 
nuire à la nature, l'action que vous commettez en variant 
les formes de ses différents ouvrages est avantageuse pour 
elle, puisque vous lui fournissez par cette action la matière 
première de ses reconstructions, dont le travail lui devien- 
drait impraticable si vous n'anéantissiez pas. 

Eh ! laissez-la faire, vous dit-on. Assurément, il faut la 
laisser faire, mais ce sont ses impulsions que suit l'homme 
quand il se livre à l'homicide ; c'est la nature qui le lui con- 
seille, et l'homme qui détruit son semblable est à la nature 
ce que lui est la peste ou la famine, également envoyées par 
sa main, laquelle se sert de tous les moyens possibles pour 
obtenir plus tôt cette manière de destruction, absolument 
essentielle à ses ouvrages. Daignons éclairer un instant 
notre âme du saint flambeau de la philosophie ; quelle 
autre voix que celle de la nature nous suggère les haines 
personnelles, les vengeances, les guerres, en un mot tous 
ces motifs de meurtres perpétuels ? Or, si elle nous les con- 
seille, elle en a donc besoin. Comment pouvons-nous, 
d'après cela, nous supposer coupables envers elle, dès que 
aous ne faisons que suivre ses vues ? 

Mais en voilà plus qu'il n'en faut pour convaincre tout 
lecteur éclairé qu'il est impossible que îe meurtre puisse 
jamais outrager la nature. 

Est-il un crime en politique ? Osons avouer, au contraire, 
qu'il n'est malheureusement qu'un des plus grands ressorts 
de la politique. N'est-ce pas à force de meurtres que Rome 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 241 

est devenue la maîtresse du monde? N'est-ce pas à force de 
niouilrcs que la France est libre aujourd'hui ? 11 est inutile 
d'avertir ici qu'on ne parle que des meurtres occasionnés 
par la guerre et non des atrocités commises par les fac- 
tieux et les désorganisateurs; ceux-là, voués ii l'exécration 
publique, n'ont besoin que d'être rappelés pour exciter à 
jamais l'horreur et l'indignation générales. Quelle science 
humaine a plus besoin de se soutenir par le meurtre, qui 
ne tend qu'à tromper, qui n'a pour but que l'accroissement 
d'une nation au dépens de l'autre ? Les guerres, uniques 
fruits de cette barbare politique, sont-elles autre chose que 
les moyens dont elle se nourrit, dont elle se fortifie, dont 
elle s'étaie ? Et qu'est-ce que la guerre, sinon la science de 
détruire ? Etrange aveuglement de l'homme, qui enseigne 
publiquement l'art de tuer, qui récompense celui qui y 
réussit le mieux et qui punit celui qui, pour une cause par- 
ticulière, s'est défait de son ennemi! N'est-il pas temps de 
revenir sur des erreurs aussi barbares ? 

Enfin, le meurtre est-il un crime contre la société ? Qui 
put jamais l'imaginer raisonnablement? Ah! qu'importeà 
cette nombreuse société qu'il y ait parmi elle un membre 
de plus ou de moins ? Ses lois, ses mœurs, ses coutumes 
enseront-elles viciées? Jamais la mort d'un individu influa- 
t-elle sur la masse générale ? Et après la perte de la plus 
grande bataille.' que dis-je, après l'extinction de la moitié 
du monde, sa totalité, si l'on veut, le petit nombre d'êtres 
qui pourrait survivre éprouverait-il la moindre altération 
matérielle? ïlélas ! non. La nature entière n'en éprouverait 
même pas (fevantage, et le sot orgueil de l'homme, qui croit 
que tout efet fait pour lui, serait bien étonné, après la des- 
truction totale de l'espèce humaine, s'il voyait que rien 
ne varie dans la nature et que le cours des astres n'en est 
seulement pas retardé. Poursuivons. 

Comment le meurtre doit-il être vu dans un Etat guer- 
rier et républicain? 

Il serrait assurément du plus grand danger ou de jeter de 
la défaveur sur cette action, ou de la punir. La fierté du 

16 



242 l'œuvrk du marquis de sade 



républicain demande un peu de férocité; s'il s'amollit, si 
son énergie se perd, il sera bientôt subjugué. Une très sin- 
gulière réflexion se présente ici, mais comme elle est 
vraie malgré sa hardiesse, je la dirai. Une nation qui com- 
mence à se gouverner en république ne se soutiendra 
qu'avec des vertus, parce que, pour arriver au plus, il iaut 
toujours débuter par le moins ; mais une nation déjà 
vieille et corrompue, qui, courageusement, secouera le 
joug de son gouvernement monarchique pour en adopter 
un républicain, ne se maintiendra que par beaucoup de 
crimes ; car elle est déjà dans le crime, et si elle voulait 
passer du crime à la vertu, c'est-à-dire d'un état violent 
dans un état doux, elle tomberait dans une inertie dont sa 
ruine certaine serait bientôt le résultat. Que deviendrait 
l'arbre que vous transplanteriez d'un terrain plein de 
vigueur dans une plaine sablonneuse et sèche ? Toutes les 
idées intellectuelles sont tellement subordonnées à la 
physique de la nature que les comparaisons fournies par 
l'agriculture ne nous tromperont jamais en morale. 

Les plus indépendants des hommes, les plus rapprochés 
de la nature, les sauvages, se livrent avec impunité jour- 
nellement au meurtre. A Sparte, à Lacédémone, on allait 
à la chasse des ilotes, comme nous allons, en France, à 
celle des perdrix. Les peuples les plus libres sont ceux qui 
l'accueillent davantage. A Mindanao, celui qui veut com- 
mettre un meurtre est élevé au rang des braves; on le 
décore aussitôt d'un turban; chez les Caraguos, il faut 
avoir tué sept hommes pour obtenir les honneurs de cette 
coifl'ure ; les habitants de Bornéo croient que. tous ceux 
qu'ils mettent à mort les serviront quand ils ne seront 
plus ; les dévots Espagnols même faisaient vœi à saint 
Jacques de Galice de tuer douze Américains par jour ; 
dans le royaume de Tangut on choisit un jeune homme 
fort et vigoureux, auquel il est permis, dans certains jours 
de l'année, de tuer tout ce qu'il rencontre I Etait-il un 
peuple plus ami du meurtre que les Juifs ? On le voit 
sous toutes les formes, à toutes les pages de leur histoire. 



LA PIIILOSOPHIB DANS LE UUUDOIH 2t3 

L'empereur et les mandarins de la Chine prennent de 
temps en temps des mesures pour faire révolter le peuple, 
afin d'obtenir de ces manœuvres le droit d'en faire un 
horrible carnage. Que ce peuple mou et efféminé s'afTran- 
chisse du joug de ces tyrans, il les assommera à son tour, 
avec beaucoup plus de raison, et le meurtre, toujours 
adopté, toujours nécessaire, n'aura fait que changer de 
victimes : il était le bonheur des uns, il deviendra la 
félicité des autres. 

Une infinité de nations tolèrent le« assassinats publics; 
ils sont entièrement permis à Gêne, à Venise, à Naples et 
dans toute l'Albanie ; à Kachao, sur la rivière de San- 
Domingo, les meurtriers, sous un costume connu et avoué, 
égorgent à vos ordres et sous vos yeux l'individu que 
vous leur indiquez ; les Indiens prennent de l'opium pour 
s'encourager au meurtre, et, se précipitant ensuite au 
milieu des rues, ils massacrent tout ce qu'ils rencontrent; 
des voyageurs anglais ont retrouvé cette manie à Batavia. 
Quel peuple fut à la fois plus grand et plus cruel que 
les Romains et quelle nation conserva plus longtemps sa 
splendeur et sa liberté ? Le spectacle des gladiateurs 
soutint son courage; elle devenait guerrière par l'habi- 
tude de se faire un jeu du meurtre. Douze ou quinze 
cents victimes journalières remplissaient l'arène du 
cirque, et là les femmes, plus cruelles que les hommes, 
osaient exiger que les mourants tombassent avec grâce et 
se dessinassent encore sous les convulsions de la mort. 
Des Romains passèrent de là aux plaisirs de voir des 
nains s'égorger devant eux ; et quand le culte chrétien, 
en infectant la terre, vint persuader aux hommes qu'il y 
avait du mal à se tuer, des tyrans aussitôt enchaînèrent 
ce peuple, et les héros du monde en devinrent bientôt les 
jouets. 

Partout enfin on crut avec raison que le meurtrier, 
c'est-î.-dire l'homme qui étouffait sa sensibilité au point 
de tuer son semblable et de braver la vengeance publique 
ou particulière, partout, dis-je, on crut qu'un tel homme 



l.'tKlIVRF. nu MARQUIS DE SADE 



ne pouvait être que très courageux, et par conséquent 
précieux clans un gouvernement guerrier ou républicain. 
Farcourons-nous des nations, qui, plus féroces encore, ne 
se satisfirent qu'en immolant des enfants, et bien souvent 
les leurs, nous verrons ces actions universellement 
adoptées, taire même quelquefois partie des lois. Plusieurs 
peuplades sauvages tuent leurs enfants aussitôt qu'ils 
naissent. Les mères, sur les bords du fleuve Orénoque, 
dans la persuasion où elles étaient que leurs filles ne nais- 
saient que pour être malheureuses, puisque leur destina- 
tion était de devenir les épouses des sauvages de cette 
contrée, qui ne pouvaient souffrir les femmes, les immo- 
laient aussitôt qu'elles leur avaient donné le jour. Dans 
la Trapobane et dans le royaume de Sopil, tous les enfants 
difformes étaient immolés par les parents mêmes. 

Les femmes de Madagascar exposaient aux bêtes sau- 
vages ceux de leurs enfants nés certains jours de la 
semaine. Dans les républiques de la Grèce, on examinait 
soigneusement tous les enfants qui arrivaient au monde, 
et si l'on ne les trouvait pas conformés de manière à pou- 
voir un jour défendre la république, ils étaient aussitôt 
immolés ; là, l'on ne jugeait pas qu'il fût essentiel d'ériger 
des maisons richement dotées, pour conserver cette vile 
écume de la nature humaine. Jusqu'à la translation du 
siège de l'empire, tous les Romains qui ne voulaient pas 
nourrir leurs enfants les jetaient à la voirie. Les anciens 
législateurs n'avaient aucun scrupule de dévouer les 
enfants à la mort, et jamais aucun de leurs codes ne 
réprima les droits qu'un père se crut toujours sur sa 
famille. Aristote conseillait l'avortement, et ces antiques 
républicains, remplis d'enthousiasme, d'ardeur pour la 
patrie, méconnaissaient cette commisération individuelle 
qu'on retrouve parmi les nations modernes; on aimait 
moins ses enfants, mais on aimait mieux son pays. Dans 
toutes les villes de la Chine, on trouve chaque matin une 
incroyable quantité d'enfants abandonnés dans les rues ; 
un tombereau les enlève à la pointe du jour, et on les jette 



I A l'IlII.OSOI'IIII': DANS II. IU>1 DOIK 245 

dans une fosse ; souvent les accoucheuses elles-mêmes en 
débarrassent les mères, en étoufFant aussitôt leurs fruits 
dans des cuves d'eau bouillante ou en les jetant dans la 
ri\ ière. 

A Pékin, on les met dans de petites corbeilles dejonc, 
que l'on abandonne sur les canaux, et le célèbre voyageur 
Duhaldc évalue à plus de trente mille le nombre journalier 
qui s'enlève à chacjue recherche. On ne peut nier qu'il ne 
soit extraordinairement nécessaire, extrêmement poli- 
tique de mettre une digue à la population dans un gou- 
vernement républicain ; par des vues absolument con- 
traires, il faut l'encourager dans une monarchie; là, les 
tyrans n'étant riches qu'en raison du nombre de leurs 
esclaves, assurément il leur faut des hommes ; mais 
l'abondance de cette population, n'en doutons pas, est un 
vice réel dans un gouvernement républicain ; il ne faut 
pourtant pas l'égorger pour l'amoindrir, comme le disaient 
nos mod'Mncs décemvirs ; il ne s'agit que de ne pas lui 
laisser les moyens de s'étendre au delà des bornes que sa 
félicité lui prescrit. Gardez-vous de multiplier trop un peu- 
ple dont chaque être est souverain, et soyez bien sûrs que 
les révolutions ne sf)nt jamais les effets que d'une popula- 
tion trop nombreuse. Si, pour la splendeur de l'Etat, vous 
accordez à vos guerriers le droit de détruire des hommes, 
pour la conservation de ce même I'>tat, accordez de même 
à chaque individu de se livrer tant qu'il le voudra, 
puisqu'il le peut sans outrager la nature, au droit de 
se défaire cLes enfants qu'il ne peut nourrir ou desquels 
le gouverrifement ne peut tirer aucun secours; accor- 
dez-lui dql même de se défaire, à ses risques et périls, 
de tous les ennemis qui peuvent lui nuire, parce que le 
résultat de toutes ces actions, absolument nulles en elles- 
mêmes, sera de tenir votre population dans un état 
modéré, et jamaisassez nombreuse pour bouleverser votre 
gouvernement. Laissez dire aux monarchistes qu'un Etat 
n'est grand qu'en raison de son extrême population; cet 
Etat sera toujours pauvre si sa population excède ses 



246 l'œuvre du marquis de sai>e 



moyens de vivre, et il sera toujours florissant si, contenu 
dans de justes bornes, il peut trafiquer de son superflu. 
N'élaguez-vous pas l'arbre lorsqu'il a trop de branches, 
et pour conserver le tronc, ne taillez-vous pas les rameaux ? 
Tout système qui s'écarte de ces principes est une extra- 
vagance dont les abus nous conduiraient bientôt au ren- 
versement total de l'édifice que nous venons d'élever avec 
tant de peine ; mais ce nest pas quand l'homme est fait 
qu'il faut le détruire afin de diminuer la population. Il est 
injuste d'abréger les jours d'un individu bien conformé ; 
il ne l'est pas, je le dis, d'empêcher d'arriver à la vie un 
être qui, certainement, sera inutile au monde. L'espèce 
humaine doit être épurée dès le berceau ; c'est ce que 
vous prévoyez ne pouvoir jamais être utile à la société 
qu'il faut retrancher de son sein ; voilà les seuls moyens 
raisonnables d'amoindrir une population dont la trop 
grande étendue est, ainsi que nous venons de le prouver, 
le plus dangereux des abus. 

Il est temps de se résumer. 

Le meurtre doit-il être réprimé par le meurtre? Non, 
sans doute. N'imposons jamais au meurtrier d'autre peine 
que celle qu'il peut encourir par la vengeance des amis 
ou de la famille de celui qu'il a tué. Je vous accorde voire 
grâce^ disait Louis XV à Charolais, qui venait de tuer un 
homme pour se divertir, maisjela donne aussi à celui qui 
vous luera. Toutes les bases de la loi contre les meur- 
triers se trouvent dans ce mot sublime. 

En un mot, le meurtre est une horreur, mais une hor- 
reur souvent nécessaire, jamais criminelle, essentielle à 
tolérer dans un Etat républicain. J'ai fait voir que l'uni- 
vers entier en avait donné l'exemple ; mais faut-il le 
considérer comme une action faite pour être punie de 
mort? Ceux qui répondront au dilemme suivant auront 
satisfait à la question : 

Le meurtre est-il un crime ou ne l'est-il pas ? 

S'il n'en est pas un, pourquoi faire des lois qui le pu^ 
nissent ? Et s'il en est un, par quelle barbare et stupide 



LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR 247 

inconséquence le punirez-vous par un crime semblable? 

11 nous reste à parler des devoirs de l'homme envers 
lui-même. Comme le philosophe n'adopte ces devoirs 
qu'autant qu'ils tendent à son plaisir ou à sa conservation, 
il est fort inutile de lui en recommander la pratique, plus 
inutile encore de lui imposer des peines s'il y manque. 

Le seul délit que l'homme puisse commettre en ce 
genre est le suicide. Je ne m'amuserais point à prouver 
l'imbécillité des gens qui érigent cette action en crime ; je 
renvoie à la fameuse lettre de Rousseau ceux qui pour- 
raient avoir encore quelques doutes sur cela. Presque 
tous les anciens gouvernements autorisaient le suicide 
par la politique et par la religion. Les Athéniens expo- 
saient à l'Aréopage les raisons qu'ils avaient de se tuer ; 
ils se poignardaient ensuite. Toutes les républiques de la 
Grèce tolérèrent le suicide ; il entrait dans le plan des 
anciens législateurs ; on se tuait en public et l'on faisait 
de sa mort un spectacle d'appareil. 

La république de Konie encouragea le suicide ; les dé- 
vouements si célèbres pour la patrie n'étaient que des 
suicides. Quand Rome fut prise par les Gaulois, les plus 
illustres sénateurs se dévouèrent à la mort ; en reprenant 
ce même esprit, nous adoptons les mêmes vertus. Un 
soldat s'est tué, pendant la campagne de 92, de chagrin 
de ne pouvoir suivre ses camarades à l'alîaire de Jem- 
mapes. Incessamment placés à la hauteur de ces fiers ré- 
publicains, nous surpasserons bientôt leurs vertus ; c'est 
le gouvernement qui fait l'homme. Une si longue habitude 
du despotisme avait totalement énervé notre courage; il 
avait dépravé nos mœurs, nous renaissons; on va bientôt 
voir de quelles actions sublimes est capable le génie, le 
caractère français, quand il est libre ; soutenons, au prix 
de nos fortunes et de nos vies, cette liberté qui nous coûte 
déjà tant de victimes ; n'en regrettons aucune si nous 
parvenons au but ; elles-mêmes se sont toutes dévouées 
volontairement ; ne rendons pas leur sang inutile ; mais de 
l'union... de l'union, ou nous perdrons le fruit de toutei 



248 l'œuvre du MARQl'IS OE SADE 

nos peines; asseyons d'excellentes lois sur les victoires 
que nous venons de remporter; nos premiers législateurs, 
encore esclaves du despote qu'enfin nous avons abattu, 
ne nous avaient donné que des lois dignes de ce' tyran, 
qu'ils encensaient encore; refaisons leur ouvrage, son- 
geons que c'est pour des républicains que nous allons 
enfin travailler ; que nos lois soient douces comme le 
peuple qu'elles doivent régir. 

En offrant ici, comme je viens de le faire, le néant, l'in- 
différence d'une infinité d'actions que nos ancêtres, sé- 
vilîjts par une fausse religion, regardaient comme crimi- 
nelles, je réduis notre travail à bien peu de chose. Faisons 
peu de lois, mais qu'elles soient bonnes; — il ne s'agit 
pas de multiplier les freins, il n'est question que de donner 
à celui qu'on emploie une qualité indestructible — que les 
lois que nous promulguons n'aient pour but que la tran- 
quillité du citoyen, son bonheur et l'éclat de la répu- 
blique; hiais, après avoir chassé l'ennemi de vos terres, 
Français, je ne voudrais pas que l'ardeur de propager vos 
principes vous entraînât plus loin; ce n'est qu'avec le fer 
et le feu que vous pourrez les porter au bout de l'univers. 
Avant que d'accomplir ces résolutions, rappelez-vous le 
malheureux succès des croisades. Quand l'ennemi sera 
de l'autre côté du Rhin, croyez-moi, gardez vos frontières 
et restez chez vous; ranimez votre commerce, redonnez 
de l'énergie et des débouchés à vos manufactures ; faites 
refleurir vos arts, encouragez l'agriculture, si nécessaire 
dans un gouvernement tel que le vôtre, et dont l'esprit 
doit être de pouvoir fournir à tout le monde, sans avoir 
besoin de personne ; laissez les trônes de l'Europe 
s'écrouler d'eux-mêmes; votre exemple, votre prospérité 
les culbutera bientôt sans que vous ayez besoin de vous 
en mêler. 

Invincibles dans votre intérieur et modèles de tous les 
peuples par votre police et vos bonnes lois, il ne sera pas 
dans le monde un gouvernement qui ne travaille à vous 
imiter, pas un seul qui ne s'honore de votre alliance; 



LA PHILOSOPHIE DANS LE liOLDOIR 'J'i'.) 

mais si, pour le vain honiuur de porter vos principes au 
loin, vous abandonnez le soin de votre propre félicité, le 
despt)tisnie, qui n'est qu'endormi, renaîtra, les dissensions 
intestines vous déchireront, vous aurez épuisé vos 
finances et vos soldats; et tout cela pour re\enir baiser 
les fers que vous imposeront les tyrans, qui vous auront 
subjugués pendant votre absence ; tout ce que vous désirez 
peut se faire sans qu'il soit besoin de quitter vos foyers ; 
que les autres peuples vous voient heureux, et ilscourront 
au bonheur par la même route que vous leur aurez tracée. 

ErGÉNii;, à Dolmancé. 

Voilà ce qui s'appelle un écrit très sage et tellement 
dans vos principes, au moins sur beaucoup d'objets, que 
je serais tentée de vous en croire l'auteur. 

DOLMANCi'; 

11 est bien certain que je pense une partie de ces ré- 
llexions, et mes discours, qui vous l'ont prouvé, donnent 
même à la lecture que nous venons de faire l'apparence 
d'une répétition. 



Je ne m'en suis pas aperçue; on ne saurait trop dire 
les bonnes choses; je trouve cependant quelques-uns de 
ces principes un peu dangereux. 

UOLMANCÉ 

Il n'y a de dangereux dans le monde que la pitié et la 
ijienfaisance ; la bonté n'est jamais qu'une faiblesse dont 
l'ingratitude et l'impertinence des faibles portent toujours 
les honnêtes gens à se repentir. Qu'un bon observateur 
s'avise de calculer tous les dangers de la pitié et qu'il les 
mette en parallèle avec ceux d'une fermeté soutenue, il 
verra si les premiers ne l'emportent pas. 



250 l'œuvre du marquis de sade 

Mais nous allons trop loin, Eugénie; résumons pour 
votre éducation l'unique conseil qu'on peut tirer de tout 
ce qui vient d'être dit : n'écoutez jamais votre cœur, mon 
enfant ; c'est le guide le plus faux que nous ayons de la 
nature; fermez-le avec grand soin aux accents fallacieux 
de l'infortune : il vaut beaucoup mieux que vous refusiez 
à celui qui vraiment serait fait pour vous intéresser que 
de risquer de donner au scélérat, à l'intrigant et au 
cabaleur : l'un est d'une très légère conséquence, l'autre 
du plus grand inconvénient. 

LE CHEVALIER 

Qu'il me soit permis, je v«us en conjure, de reprendre 
en sous-œuvre et d'anéantir, si je peux, les principes de 
Dolmancé. Ah ! qu'ils seraient différents, homme cruel, 
si, privé de cette fortune immense où tu trouves sans 
cesse les moyens de satisfaire tes passions, tu pouvais 
languir quelques années dans cette accablante infortune 
dont ton esprit féroce ose composer des torts aux misé- 
rables ! Jette un coup d'œil de pitié sur eux et n'éteins 
pas ton âme au point de l'endurcir sans retour aux cris 
déchirants du besoin ! Quand ton corps, uniquement las 
de voluptés, repose languissamment surdes lits de duvet, 
vois le leur, affaissé des travaux qui te font vivre, recueillir 
à peine un peu de paille pour se préserver de la fraîcheur 
de la terre, dont ils n'ont, comme les bêtes, que la froide r 
superficie pour s'étendre ; jette un regard sur eux, lors- 
que, entouré de mets succulents, dont vingt élèves de 
Cornus réveillent chaque jour ta sensualité, ces mal- 
heureux disputent aux loups, dans les bois, la racine 
amère d'un sol desséché; quand les jeux, les grâces et les 
ris conduisent à ta couche impure les plus touchants 
objets du temple de Cythère, vois ce misérable étendu 
près de sa triste épouse et, satisfait des plaisirs qu'il 
cueille au sein des larmes, ne pas même en soupçonner 
d'autres ; regarde-le, quand tu ne te refuses rien, quand tu 



LA PHlI.OSonilK DANS LE HUUDOIK 251 

nages au milieu du superflu; regarde-le, te dis-je, man- 
quer même opiniâtrement des premiers besoins de la vie; 
jette les yeux sur sa famille désolée; vois son épouse 
tremblante se partager avec tendresse entre les soins 
qu'elle doit à son mari languissant auprès d'elle et ceux 
que la nature commande pour les rejetons de son amour; 
privée de la possibilité de remplir aucun de ces devoirs 
si sacrés pour son âme sensible, entends-la, sans frémir, 
si tu peux, réclamer près de toi ce superflu que ta cruauté 
lui refuse ! 

Barbare, ne sont-ce donc pas des hommes comme toi, 
et s'ils te ressemblent, pourquoi dois-tu jouir quand ils 
languissent ? Eugénie, Eugénie, n'éteignez jamais dans 
votre âme la voix sacrée de la nature ; c'est à la bienfaisance 
qu'elle vous conduira malgré vous, quand vous séparerez 
son organe du feu des passions qui l'absorbe. Laissons 
là les principes religieux, j'y consens, mais n'aban- 
donnons pas les vertus que la sensibilité nous inspire; ce 
ne sera jamais qu'en les pratiquant que nous goûterons 
les jouissances de l'âme les plus douces et les plus déli- 
cieuses. Tous les égarements de votre esprit seront ra- 
chetés par une bonne œuvre; elle éteindra dans vous les 
remords que votre inconduite y fera naître, et formant 
dans le fond de votre conscience un asile sacré où vous 
vous replierez quelquefois sur vous-même, vous y trou- 
verez la consolation des écarts où vos erreurs vous auront 
entraînée. Ma sœur, je suis jeune, je suis libertin, impie, 
je suis capable de toutes les débauches de l'esprit, mais 
mon cœur reste, il est pur, et c'est avec lui, mes amis, 
que je me console de tous les travers de mon âge. 

DOLMANCÉ 

Oui, chevalier, vous êtes jeune, vous le prouvez par 
vos discours; l'expérience vous manque; je vous attends 
quand elle vous aura mûri ; alors, mon cher, vous ne par- 
lerez plus si bien des hommes, parce que vous les aurez 



l'œuvre ne MAHQLIS DE SADE 



connus. Ce fut leur ingratitude qui sécha mon cœur, leur 
perfidie qui détruisit dans moi ces vertus funestes pour 
lesquelles j'étais peut-être né comme vous. Or, si les 
vices des uns rendent dans les autres ces vertus dange- 
reuses, n'est-ce donc pas un service à rendre à la jeunesse 
que de les étoufler de bonne heure en elle? Que me 
parles-tu de remords, mon ami! Peuvent-ils exister dans 
l'âme de celui qui ne connaît de crime en rien? Que vos 
principes les étouffent si vous en craignez l'aiguillon; 
vous sera-t-il possible de vous repentir d'une action de 
l'indifïérence de laquelle vous serez profondément péné- 
tré? Dès que vous ne croirez plus de mal à rien, de quel 
mal pourrez-vous vous repentir ? 



LE CHEVALIER 



Ce n'est pas de l'esprit que naissent les remords ; ils ne 
sont les fruits que du cœur, et jamais les sophismes de la 
tête n'atteignent les mouvements de l'âme. 

DOLMANCÉ 

Mais le cœur se trompe, parce qu'il n'est jamais que 
l'expression des faux calculs de l'esprit ; mûrissez celui- 
ci, l'autre cédera bientôt ; toujours de fausses définitions 
nous égarent lorsque nous voulons raisonner ; je ne sais 
ce que c'est que le cœur, moi ; je n'appelle ainsi que les 
faiblesses de l'esprit. Un seul et unique flambeau luit en 
moi. Quand je suis sain et ferme, il ne me fourvoie jamais; 
suis-je vieux, hvpocondreou pusillanime, il me trompe; 
alors je me dis sensible, tandis qu'au fond je ne suis que fai- 
ble et timide. Encore une fois, Eugénie, que cette perfide 
sensibilité ne vous abuse pas; elle n'est, soyez-en bien 
sûre, que la faiblesse de l'âme ; on ne pleure que parce 
que l'on craint, et voilà pourquoi les rois sont des tyrans. 

Rejetez, détestez donc les perfides conseils du chevalier ; 
en vous disant d'ouvrir votre cœur à tous les maux ima- 



LA PlilLUSOIMIIK I>A>S LK liUUUUIK 253 

ginaires de rintortune, il clieixlie à vous composer une 
soniine de peines qui, n'étant pas les vôtres, vous déchi- 
reraient bientôt en pure |)erte. Ah ! croyez, Eugénie, 
croyez que les plaisirs (jui naissent de l'apathie valent 
bien ceux que la sensibilité nous donne; celle-ci ne sait 
qu'atteindre dans un sens le c(pur que l'autre chatouille 
et bouleverse de toutes parts. Les jouissances permises, en 
un mot, peuvent-elles donc se comparer aux jouissances 
qui réunissent à des attraits bien plus piquants ceux inap- 
préciables de la rupture des freins sociaux et du renver- 
sement de toutes les lois? 

EUGÉNIE 

Tu triomphes, Dolmancé, tu l'emportes ! Les discour» 
du chevalier n'ont fait qu'effleurer mon âme, les tiens la 
séduisent et l'entraînent ! Ah ! croyez-moi, chevalier^ 
adressez-vous plutôt aux passions qu'aux vertus quand 
vous voudrez persuader une femme. 



LES CRIMES 
DE L'AMOUR 

NOUVELLES héroïques ET TRAGIQUES 



l'I,. \II 




A LA COUR DU ROI ZAMË 

(Aline et Vahoiir) 



Miss Henriette Stralson 



ou 



Les Effets du Désespoir 

Nouvelle anglaise 



Un soir où le Renelagh de Londres était dans sa beauté, 
le lord Granwell, âgé d'environ trente-six ans, l'homme 
le plus débauché, le plus méchant, le plus cruel de toute 
l'Angleterre, et malheureusement l'un des plus riches, vit 
passer près de sa table, où à force de punch et de vin de 
Champagne il endormait ses remords avec trois de ses 
amis, une jeune personne charmante, qu'il n'avait encore 
vue nulle part. « Quelle est cette fille, dit avec empresse- 
ment Granwel à l'un de ses convives, et comment se 
peut-il qu'il y ait à Londres un minois aussi fin qui me 
soit échappé ? Je parie que cela n'a pas seize ans. Qu'en 
dis-tu, Jacques ? — Sir Jacques : Une taille comme celle 
des grâces ! Wilson, tu ne connais pas cela ? — Wilson : 
Voilà la seconde fois que je la rencontre; elle est fille d'un 
baronnet d'Herreford. — Granwel : Fût-elle la fille du 
diable, il faut que je l'aie, ou que la foudre m'anéantisse ; 
Gave, je te charge de la découverte. — Gave : Comment 
•e nomme-t-elle, Wilson ? — Miss Henriette Stralson ; 
cette grande femme que vous voyez là, avec elle, est sa 

I7 



258 l'œuvre du marquis de sade 



mère; son père est mort. Il y a longtemps qu'elle est 
amoureuse de Williams, un gentilhomme d'Herreford ; 
ils vont se marier. Williams est venu ici pour recueillir 
la succession d'une vieille tante qui fait toute sa fortune; 
pendant ce temps, lady Stralson a voulu faire voir Lon- 
dres à sa fille, et quand les affaires de Williams seront 
finies, ils repartiront ensemble pour Herreford, où le 
mariage doit se conclure. — Granwel : Que toutes les 
furies de l'enfer puissent s'emparer de mon âme si Wil- 
liams la touche avant moi... Je n'ai jamais rien vu de si 
joli... Est-il là ce Williams ? Je ne connais pas ce drôle- 
là, faites-le-moi voir. — Wilson : Le voilà qui les suit... 
sans doute il s'était arrêté avec quelques-unes de ses 
connaissances. Il les rejoint... observez-le... c'est lui... 
le voilà. — Granwel : Ce grand jeune homme si joliment 
fait? — Wilson: Précisément. — Granwel: Ventre-bleu, 
à peine cela a-t-il vingt ans. — Gave : Il est en vérité bel 
homme, milord... voilà un rival... — Granwel: Dont je 
me déferai comme de bien d'autres... Gave, lève-toi et 
suis cet ange... En vérité, elle m'a fait une impression... 
Suis-la, Gave, tâche d'apprendre tout ce que tu pourras 
sur son compte... mets des espions sur ses traces... As-tu 
de l'argent. Gave ? as-tu de l'argent ?... voilà cent gui- 
nées, qu'il n'en reste pas une demain, et que je sache 
tout... Amoureux, moi ?... Wilson, qu'en dis-tu? Cepen- 
dant il est certain que j'ai senti, en voyant cette fille, un 
pressentiment... Sir Jacques, cette créature céleste aura 
ma fortune ou ma vie. — Sir Jacques : La fortune soit, 
mais pour la vie... Je ne crois pas que tu sois d'humeur 
à mourir pour une femme ! — Granwel : Non... (Et mi- 
lord, en prononçant ce mot, frissonna involontairement... 
puis reprenant)... Tout cela sont des façons de parler, 
mon ami, on ne meurt point pour ces animaux-là, mais 
il y en a en vérité qui remuent l'âme des hommes d'une 
façon bien extraordinaire!... Holà! garçons, qu'on ap- 
porte du vin de Bourgogne, ma tête s'échauffe, et je ne 
la calme jamais qu'avec ce vin-là. — Wilson : Serait-il 



LBS CRIMES DE L'aMOUR 259 

vrai, niilord, que tu te sentes capable de faire la folie de 
troubler les amours de ce pauvre Williams ? — Granwel: 
Que m'importe Williams ? Que m'importe toute la terre? 
Apprends, mon ami, que quand ce cœur de feu conçoit 
une passion, il n'est aucun obstacle qui puisse l'empêcher 
de se satisfaire; plus il en naît, plus je m'irrite ; la pos- 
session d'une femme n^est jamais flatteuse pour moi qu'en 
raison de la multitude de freins que j'ai brisés pour l'ob- 
tenir. C'est la chose du monde la plus médiocre que la 
possession d'une femme, mon ami ; qui en a une en a un 
cent ; la seule manière d'écarter la monotonie de ces 
triomphes insipides est de ne les devoir qu'à la ruse, et 
c'est sur les débris d'une foule de préjugés vaincus qu'on 
peut y trouver quelques charmes. — Wilson : Ne vau- 
drait-il pas mieux essayer de plaire à une femme... tâcher 
d'obtenir ses faveurs des mains de l'amour que de la de- 
voir à la violence ? — Granwel : Ce que tu dis là serait 
bon si les femmes étaient plus sincères ; mais comme il 
n'y en a pas une seule au monde qui ne soit fausse et 
perfide, il faut agir avec elles comme l'on fait avec les 
vipères qui s'emploient dans la médecine... retrancher la 
tête pour avoir le corps... prendre à tel prix que ce soit 
le peu de bon de leur physique, en contraignant si bien 
le moral qu'on n'en puisse jamais sentir les effets. — Sir 
Jacques : Voilà des maximes que j'aime. — Granwel : 
Sir Jacques est mon élève, et j'en ferai quelque jour un 
sujet... mais voici Gave qui revient, écoutons ce qu'il va 
nous dire. » Et Gave s'asseyant après avoir bu un verre 
de vin : « Votre déesse est partie, dit-il à Granwel, elle 
est montée dans un carrosse de remise avec Williams et 
lady Stralson, et on a dit au cocher : Dans Cecil Street. 
— Granwel : Comment! si près de chez moi ?... As-tu 
fait suivre? — Gave: J'ai trois hommes après... trois 
des plus déliés coquins qui se soient jamais échappés de 
Newgate. — Granwel : Eh bien, Gave, est-elle jolie ? — 
Gave : C'est la plus belle personne qu'il y ait à Londres... 
Stanley... StafTord... Tilner... Burcley, tous l'ont suivie, 



2()0 l'œUVHE du MAHQUIS de SADE 

tous l'ont entourée, tous ont convenu qu'il n'existait pas 
dans les trois royaumes une fille qui la valût. — Gran- 
wel, vivement : As-tu entendu quelque chose d'elle ?... 
a-t-elle parlé ?... le son flatteur de sa voix a-t-il pénétré 
tes organes ? as-tu respiré l'air qu'elle venait d'épurer ? 
Eh! parle!... parle donc, mon ami, ne vois-tu donc pas 
que la tête m'en tourne... qu'il faut qu'elle soit à moi ou 
que je quitte à jamais l'Angleterre. — Gave : Je l'ai en- 
tendue, milord... elle a parlé, elle a dit à Williams qu'il 
faisait bien chaud au Renelagh et qu'elle aimait mieux se 
retirer que de s'y promener plus longtemps. — Granwel: 
Et ce Williams ? — Gave : Il a l'air de lui être fort atta- 
ché... il la dévorait des yeux... on eût dit que l'amour 
l'enchaînait sur ses pas. — Granwel : C'est un scélérat 
que je déteste, et je crains bien que les circonstances me 
forcent à me défaire de cet homme-là... Sortons, mes 
amis. Wilson, je te remercie de tes renseignements, 
garde-moi le secret, ou je répands dans tout Londres ton 
intrigue avec lady Montmart ; et toi, sir Jacques, je te 
donne rendez-vous demain au parc pour aller ensemble 
chez cette petite danseuse de l'Opéra... Que dis-je ? non, 
je n'irai pas... Je n'ai plus qu'une idée dans la tête... il 
n'y a plus que miss Stralson au monde qui puisse m'oc- 
cuper, je n'ai de regards que pour elle, je n'ai plus d'âme 
que pour l'adorer... Toi, Gave, tu viendras demain dîner 
avec moi, avec ce que tu auras pu recueillir sur cette 
fille céleste... unique arbitre de mes destinées... Adieu, 
mes amis. » 

Milord s'élance dans sa voiture et vole au coucher du 
roi, où l'appelaient les devoirs de sa charge. 

Rien de plus exact que le peu de détails donnés par 
Wilson sur la beauté qui tournait la tète de Granwel. 

Miss Henriette Stralson, née à Herreford, venait effec- 
tivement pour voir Londres, qu'elle ne connaissait pas, 
pendant que Williams terminait ses affaires, et tous s'en 
retournaient ensuite dans leur patrie, où l'hymen devait 
couronner leurs vœux. 



LES CRIMES UB L*AMOUR 261 

Il n'était pas surprenant, au reste, que miss Stralson 
eût tout réuni en sa faveur au Renelagh ; quand à une 
taille enchanteresse, aux yeux les plus doux et les plus 
séduisants, aux plus beaux cheveux du monde, aux traits 
les plus fins, les plus spirituels et les plus délicats, on 
joint un son de voix délicieux, beaucoup d'esprit, de gen- 
tillesse, de vivacité, modérés par un air de pudeur et de 
vertu qui rendent ces grâces encore plus piquantes... et 
tout cela à dix-sept ans, nécessairement on doit plaire ; 
aussi Henriette avait-elle fait une sensation prodigieuse 
et n'était-il question que d'elle dans Londres. 

A l'égard de Williams c'était ce qu'on appelle un hon- 
nête garçon, bon, loyal, sans art comme sans fausseté, 
adorant Henriette depuis son enfance, mettant tout son 
bonheur à la posséder un jour et ayant, pour y prétendre, 
des sentiments sincères, un bien assez considérable, si 
son procès se gagnait, une naissance un peu inférieure 
à celle de miss, mais cependant honnête, et une figure 
très agréable. 

Lady Stralson était aussi une excellente créature, qui, 
regardant sa fille comme le bien le plus précieux qu'elle 
eût au monde, Taimaiten véritable mère de province, car 
tous les sentiments se dépravent dans les capitales ; à 
mesure qu^on en respire l'air empesté, les vertus se dété- 
riorent, et comme la corruption est générale, il faut en 
sortir ou se gangrener. 

Granw^el, fort échauffé de vin et d'amour, ne fut pas 
plus tôt dans l'antichambre du roi qu'il sentit bien qu'il 
n'était pas en état de se présenter ; il revint chez lui, où, 
au lieu de dormir, il se livra aux projets les plus fous et 
les plus extravagants pour posséder l'objet de ses trans- 
ports. Après en avoir trouvé et rejeté tour à tour cent, 
tous plus atroces les uns que les autres, celui auquel il 
s'arrêta fut de brouiller Williams et Henriette, de tâcher, 
s'il était possible, de susciter à ce Williams de telles 
affaires qu'il lui devînt impossible de s'en tirer de long- 
temps et de saisir pendant tout cela ce que le hasard lui 



262 l'œuvre du marquis de sade 

offrirait de moments auprès de sa belle pour la désho- 
norer dans Londres même, ou pour l'enlever et la con- 
duire dans une de ses terres, sur les confins de l'Ecosse, 
où, maître absolu d'elle, rien ne pût l'empêcher d'en faire 
ce qu'il voudrait. Ce projet, suffisamment garni d'atro- 
cités, devint, par cela seul, celui qui convint le mieux au 
perfide Granwel, et, en conséquence, dès le lendemain, 
tout fut mis en œuvre pour le faire réussir. 

Gave était l'ami intime de Granwel ; doué de senti- 
ments bien plus bas encore, Gave remplissait auprès de 
milord cet emploi si commun de nos jours qui consiste à 
servir les passions des autres, à multiplier leurs débau- 
ches, à s'enrichir de leurs folies, tout en se déshonorant 
soi-même. Il ne manqua pas au rendez-vous du lende- 
main ; mais le peu d'instructions qu'il put donner ce jour- 
là fut seulement que lady Stralson et sa fille étaient 
logées, comme on l'avait dit, dans Cecil Street, chez une 
de leurs parentes, et que Williams demeurait à l'hôtel de 
Pologne, dans Covent Garden. — Gave, dit milord, il 
faut que tu me répondes de ce Williams, il faut que sous 
le nom et sous le costume d'un Ecossais tu arrives de- 
main dans un bel équipage au même hôtel de ce faquin, 
que tu fasses connaissance avec lui... que tu le voles... 
que tu le ruines ; pendant ce temps-là j'agirai près des 
femmes, et tu verras, mon ami, comme en moins d'un 
mois nous allons troubler tous les honnêtes petits arran- 
gements de ces vertueux campagnards. 

Gave se garda bien de trouver aucun inconvénient aux 
projets de son patron; l'aventure exigeait beaucoup d'or, 
et il était clair que plus milord en dépenserait et plus 
l'exécution deviendrait lucrative pour le ministre infâme 
des caprices de ce scélérat. Il se prépare donc à agir, 
pendant que milord, de son côté, place avec soin autour 
d'Henriette une foule d'agents subalternes, qui doivent 
lui rendre un compte exact des moindres pas de cette 
fille charmante. 

Miss Henriette était logée chez une parente de sa 



I.KS CUIMKS DK l'aMOLU 2G.'i 

mère, veuve depuis dix ans, et qu'on nommait lady 
Wateley. 

Enthousiasmée d'Henriette, qu'elle ne connaissait pour- 
tant que depuis le séjour de cette jeune personne dans la 
capitale, lady Wateley ne négligeait rien de tout ce qui 
pouvait y faire paraître avec éclat l'objet de son attache- 
ment et de son orgueil ; mais cette aimable cousine, 
retenue depuis quinze jours dans sa chambre par une 
fluxion, non seulement n'avait pu être de la dernière 
partie du Renelagh, mais se voyait même privée du 
plaisir d'accompagner sa cousine à l'Opéra, où l'on devait 
aller le lendemain. 

Aussitôt que Granwel fut instruit de ce projet de spec- 
tacle par les espions placés près de sa maîtresse, il ne 
manqua pas d'en vouloir tirer parti ; de plus amples infor- 
mations lui apprennent qu'on se servira d'une voiture de 
remise, lady Wateley ayant besoin de ses chevaux pour 
envoyer prendre son médecin. Granwel vole aussitôt chez 
le maître du carrosse qui doit être loué à Henriette et 
obtient facilement qu'une roue se brisera à trois ou quatre 
rues de distance du point où doivent partir ces dames, et 
sans réfléchir qu'un tel accident peut coûter la vie à celle 
qu'il chérit, uniquement occupé de son stratagème, il en 
paye largement l'exécution et revient tout joyeux chez lui, 
d'où il repart à l'heure juste où il apprend qu'Henriette 
doit sortir, en ordonnant au cocher qui le conduit d'aller 
attendre, aux environs de Cecil Street, qu'un carrosse de 
telle ou telle manière sorte de chez lady Wateley, de suivre 
immédiatement cette voiture dès qu'il la verra et de ne se 
laisser couper par aucune autre. 

Granwel se doutait bien qu'en sortant de chez lady 
Wateley les dames iraient prendre Williams à l'hôtel de 
Pologne. On n'y manqua pas ; mais on ne fut pas loin sans 
aventure ; la roue casse... les femmes crient... un laquais 
se brise un membre, et Granwel, à qui tout est égal pourvu 
qu'il réussisse, joint aussitôt la voiture fracassée, saute en 
bas de la sienne et présente la main à lady Stralson, pour 



264 l'œuvre ou marquis de sadi; 

lui proposer les secours que son équipage lui oflrc. — En 
vérité, milord, vous êtes bien bon, repond celle-ci : ces 
carrosses de louage sont affreux à Londres. On n'y va point 
sans courir les risquée de sa vie ; il devrait y avoir des 
ordres pour remédier à ces inconvénients. — Granwel : 
Vous trouverez bon que je ne m'en plaigne pas, madame, 
puisqu'il me paraît que ni vous, ni la jeune personne qui 
vous accompagne n'avez éprouvé d'accident, et que j'y 
gagne l'avantage précieux pour moi de vous être bon à 
quelque chose. — Lady Slralson : Vous êtes trop serviable, 
milord..., mais mon laquais me paraît mal, cet événement 
me fâche. Et le lord, faisant aussitôt appeler des porteurs, 
ordonne qu'on y dépose le valet blessé... Les dames le 
renvoient ; on monte dans l'équipage de Granwel, et Lon 
vole à l'hôtel de Pologne. 

On ne se peint point l'état du lord dès qu'il se trouve 
auprès de celle qu'il aime, et que la circonstance qui l'en 
rapproche ressemble à un service rendu. 

— Miss va sans doute faire une visite à quelque étrangère 
de l'hôtel de Pologne ? dit-il à Henriette, dès que la voiture 
fut en marche. — C'est bien plus qu'une visite à une étran- 
gère, milord, dit lady Stralson avec candeur, c'est un 
amant... c'est un mari que l'on va voir. — Grai.wel : Quel 
eût été le chagrin de miss si cet accident eût retardé le 
plaisir qu'elle se promet, et combien je me félicite davan- 
tage du bonheur d'avoir pu la servir ! — Miss Slralson : 
Milord est trop bon de s'occuper de nous, nous sommes au 
désespoir de le déranger, et ma mère me permettra de lui 
dire que je crains que nous n'ayons fait une indiscrétion. 
— Granwel : Ah ! miss, que vous êtes injuste de regarder 
ainsi le plus grand plaisir de ma vie ; mais si j'ose moi- 
même commettre une indiscrétion, ma voiture ne vous 
sera-t-elle pas nécessaire pour continuer les courses de 
votre après-midi, et, dans ce cas, serai-je assez heureux 
pour que vous voulussiez bien l'accepter ? — Miss 
Slralson : Ce serait une hardiesse trop grande de notre 
part, milord, nous nous destinions à l'Opéra, mais nous 



LES CRIMES DE l\MOUR 2GÔ 

passerons la soirée chez l'ami que nous allons voir. — 
Grantvel : C'est me payer bien mal du service avoué par 
vous que de me refuser la permission de le continuer ; ne 
vous privez point, je vous conjure, du plaisir sur lequel 
vous comptez ; Mélico chante aujourd'hui pour la dernière 
fois, il serait affreux de perdre cette occasion de l'entendre; 
ne supposez d'ailleurs aucun dérangement pour moi dans 
l'offre que je vous fais, puisque je vais moi-même à ce 
spectacle ; il ne s'agit donc que de me permettre de vous 
y accompagner. 

Il eût été malhonnête à lady Stralson de refuser à 
Granwel, aussi ne le flt-clle point, et l'on arriva à l'hôtel 
de Pologne : Williams attendait ces dames ; Gave ne 
devant commencer son rôle que le lendemain, quoiqu'il 
fût arrivé ce jour-là même à l'hôtel, ne se trouvait point 
encore avec lui, moyennant quoi notre jeune homme était 
seul quand ses amies arrivèrent. Il les reçut de son mieux, 
combla le lord d'honnêtetés et de remerciements ; mais, 
l'heure pressant, on se rendit à l'Opéra ; Williams donna 
la main à lady Stralson, et par cet arrangement dont 
s'était bien douté Granwel, il fut à portée d'entretenir la 
jeune miss, à laquelle il trouva un esprit infini, des 
connaissances étendues, un goût délicat, et tout ce qu'il 
aurait peut-être eu bien de la peine à rencontrer dans 
une fille du plus haut rang qui n'aurait jamais quitté la 
capitale. 

Granwel, après le spectacle, ramena les deux dames 
dans Cecil Street, et lady Stralson, n'ayant eu lieu que 
de se louer de lui, l'invita d'entrer chez sa parente. Lady 
Wateley, qui ne connaissait Granwel que très imparfai- 
tement, le reçut néanmoins à merveille ; elle l'engagea à 
souper, mais le lord, trop adroit pour se jeter ainsi à la 
tête, prétexta une aflaire importante et se retira mille fois 
plus embrasé que jamais. 

Un caractère comme celui de Granwel n'aime pas com- 
munément à languir, les difficultés l'irritent ; mais celles 
qui ne peuvent se vaincre éteignent les passions dans une 



266 l'œuvre nu marquis de sade 

telle âme au lieu de les enflammer ; et comme il faut à ces 
sortes d'individus un aliment perpétuel, l'objet change- 
rait sans doute si l'idée du triomphe s'anéantissait sans 
espoir. 

Granwel vit bien que, tout en travaillant à brouiller 
Williams avec sa maîtresse, comme ce procédé pouvait 
être long, il devait s'occuper d'ailleurs à désunir cette 
charmante fille avec sa mère, bien certain qu'il ne vien- 
drait jamais à bout de son plan tant qu'elles seraient 
ensemble. Une fois introduit dans la maison de lady 
Wateley, il lui paraissait impossible, en joignant encore 
à cela le secours de ses agents, qu'aucune démarche 
d'Henriette pût venir à lui échapper. Ce nouveau projet 
de désunion l'occupa donc uniquement. 

Trois jours après l'aventure de l'Opéra, Granwel fut 
s'informer de la santé de ces dames, mais il fut bien étonné 
quand il vit lady Stralson arriver seule au parloir et 
excuser sa parente sur l'impossibilité où elle se trouvait 
de l'engager de monter. Un prétexte de santé s'allégua» 
et tout piqué qu'était Granwel il n'en montra pas moins 
de l'intérêt pour l'état de la maîtresse du logis ; mais il ne 
put tenir à s'informer d'Henriette ; lady Stralson lui 
répondit qu'un peu saisie de la chute elle n'était pas sortie 
de sa chambre depuis l'autre jour, et au bout d'un instant, 
le lord, en demandant permission de revenir, se retira fort 
mécontent de sa journée. 

Cependant Gave avait déjà fait connaissance avec 
Williams, et le lendemain de la fâcheuse visite du lord 
chez lady Wateley, il vint rendre compte de ses opérations. 
— J'ai plus avancé vos affaires que vous ne le croyez, 
milord, dit-il à Granwel : j'ai vu Williams et des gens 
d'affaires parfaitement au fait de ce qui le concerne ; la 
succession qu'il attend, cette succession composant la for- 
tune qu'il espère offrir à Henriette, est très susceptible 
d'être chicanée ; il y a dans Herreford un parent plus près 
que lui et qui ne se doute pas de ses droits ; il faut écrire 
à cet homme d'arriver sur-le-champ, le protéger quand 



I.KS CIUMKS DE I.'aMOLR 267 

il sera ici..., le mettre en possession de l'héritage, et, 
pendant ce temps-là, j'épuiserai la bourse de l'insolent 
individu qui ose se déclarer votre rival. Il s'est livré à moi 
avec une candeur tout à fait digne de son âge, il m'a déjà 
lait part de ses amours; il a été jusqu'à me parler de vous... 
des bontés que vous aviez eues pour sa maîtresse l'autre 
jour ; le voilà pris, je vous l'assure, vous pouvez me charger 
seul de cette besogne, je vous réponds que la dupe est à 
nous. 

— Ces nouvelles me dédommagent un peu, dit le lord, 
de ce qui m'arriva de fâcheux hier ; et il raconta à son 
ami la façon dont il avait été reçu chez lady Wateley. — 
Gave, continua-t-il, je suis perdu d'amour, tout ceci prend 
une tournure bien longue, il m'est impossible de con- 
traindre jusque-là le désir violent de possédercette fille... 
Ecoute mon nouveau projet, écoute-le, mon ami, et 
exécute-le sur-le-champ; témoigne à Williams l'envie que 
tu aurais de connaître celle qu'il adore, et que, dans l'im- 
possibilité où tu es de l'aller chercher chez une femme 
que tu ne connais pas, il faut qu'il prétexte une indispo- 
sition et qu'il engage vivement sa maîtresse de se servir 
d'une chaise à porteurs pour venir promptement chez lui... 
Travaille à cela. Gave... travailles-y, sans négliger le 
reste, et laisse-moi agir d'après tes opérations. 

Gave, le plus adroit de tous les fripons de l'Angleterre, 
réussît tellement à son entreprise que, sans perdre le grand 
projet de vue, et tout en faisant écrire au chevalier Clark, 
second héritier de la tante de Williams, de venir au plus 
tôt à Londres, il obtient de son ami de voir Henriette; et 
précisément de la façon qu'avait proposée Granwel, miss 
Stralson est avertie de l'incommodité de son amant ; elle 
lui mande que, sous le prétexte de faire quelques emplettes, 
elle trouvera un moment de l'aller voir; et dans l'instant 
on avertit des deux côtés milord que le mardi suivant, à 
quatre heures du soir, miss Henriette sortira seule en 
chaise pour se rendre dans Covent Garden. 
— O toi que j'idolâtre, s'écrie Granwel au comble de la 



2ùS l'œUVRU ou marquis I)K SADE 

joie, pour le coup tu ne m'échapperas point ; quelque 
violents que soient les moyens dont j'use pour te posséder, 
consolé par ta jouissance, ils ne me donnent point de 
remords... Des remords... ces mouvements sont-ils donc 
connus d'un cœur tel que le mien ? Depuis longtemps, 
l'habitude du mal les éteignit dans mon âme endurcie. 
Foule de beautés séduites comme Henriette... trompées 
comme elle, abandonnées comme elle... allez lui dire si 
je fus ému de vos pleurs, si vos combats m'effrayèrent, si 
votre honte m'attendrit... si vos attraits me retinrent. Eh 
bien ! c'en est une de plus sur la liste des illustres victimes 
de mes débauches ; et de quel usage seraient donc les 
femmes, si ce n'était pour cela seul ? Qu'on me prouve que 
la nature les a créées pour autre chose. Laissons aux sots 
la ridicule manie de les ériger en déesses ; c'est avec ces 
principes débonnaires que nous les rendons insolentes; 
nous \ oyant mettre autant de prix à leur futile possession, 
elles se croient en droit d'en supposer aussi et de nous 
faire perdre en lamentations romanesques un temps qui 
n'est destiné qu'au plaisir... Ah ! que dis-je, Henriette, un 
seul trait de tes yeux de flamme détruira ma philosophie, 
et je tomberai peut-être à tes genoux tout en jurant de 
t'offenser... Qui? moi ! je connaîtrais l'amour !... Loin... 
loin ce sentiment vulgaire... S'il y avait une femme dans 
le monde qui pût me le faire éprouver, j'irais, je crois, lui 
brûler la cervelle plutôt que de plier sous son art infernal. 
Non... non, sexe faible et trompeur... non, n'espère jamais 
de m'enchaîner ; j'ai trop joui de tes plaisirs pour qu'ils 
puissent m'imposer encore ; c'est à force d'irriter le dieu 
qu'on apprend à briser le temple, et quand on veut 
absorber le culte on ne saurait trop multiplier les outrages. 
Granwel, après ces réflexions bien dignes d'un scélérat 
tel que lui, envoya sur-le-champ louer toutes les chaises 
des environs de Cecil Street. H établit ses valets dans tous 
les carrefours, pour ne laisser approcher du logis de lady 
Wateley aucune de celles qui pourraient venir chercher 
des maîtres, et il en poste une à lui, guidée par deux 



LES CRIMBS DE l'aMOUR 269 



porteurs dont il est sûr, avec l'ordre de conduire Henriette, 
dès qu'ils la tiendront, près du parc Saint-James, chez une 
madame Schmit, dévouée depuis vingt ans aux aventures 
secrètes de Granwel, et qu'il avait eu soin de prévenir. 
Henriette, sans s'inquiéter, ne doutant pas de la fidélité 
des gens publics dont elle croit se servir, se place dans la 
chaise qu'on lui ofTre, enveloppée d'une mante ; elle 
ordonne qu'on la mène à l'hôtel de Pologne, et, ne recon- 
naissant pas les rues, aucun soupçon durant le trajet ne 
vient la troubler une minute. Elle arrive où l'attend Gran- 
wel ; les porteurs, bien instruits, pénètrent dans l'allée 
de la maison de la Schmit et n'arrêtent qu'à la porte d'une 
salle basse. On ouvre... Quelle est la surprise d'Henriette 
quand elle se voit dans une maison inconnue 1 Elle fait un 
cri, elle se jette en arrière, elle dit aux porteurs qu'ils ne 
l'ont point conduite où elle l'avait ordonné... — Miss, 
dit Granwel en s'avançant aussitôt, quelles grâces ne 
dois-je pas rendre au Ciel de ce qu'il me met une seconde 
fois à même de vous être utile ; je reconnais à vos discours, 
je vois à l'état de vos porteurs, et qu'ils sont ivres, et 
qu'ils se sont trompés ; n'est-il pas heureux dans cette 
circonstance que ce soit chez lady Edward, ma parente, 
que ce léger accident vous arrive ; donnez-vous la peine 
d'entrer, miss, renvoyez ces coquins avec lesquels votre 
vie n'est pas en sûreté, et permettez aux valets de ma 
cousine d'aller vous chercher des gens sûrs. 

Il était difficile de refuser une proposition comme celle- 
là ; Henriette n'avait vu milord qu'une fois, elle n'avait 
pas eu à s'en plaindre ; elle le retrouvait à l'entrée d'une 
maison dont les appartements ne lui présageaient rien 
que d'honnête ; à supposer qu'il y eût quelques dangers à 
accepter ce qu'on lui proposait, n'y en avait-il pas 
davantage à rester dans les mains de gens ivres et qui, 
déjà piqués des reproches que leur adressait Henriette, se 
proposaient de la laisser là ! Elle entre donc en demandant 
un million d'excuses à Granwel ; le lord congédie lui- 
même les porteurs ; il a l'air de donner des ordres à 



270 l'œuvre du marquis de sade 



quelques valets, d'en aller chercher d'autres. MissStralson 
pénètre au fond des appartements où la conduit la maî- 
tresse du Heu, et quand elle est arrivée, la prétendue lady 
s'incline et dit à Granwel d'un air effronté : — Bien du 
plaisir, niilord ; en vérité, je ne vous l'aurais pas donnée 
plus jolie. Ici, Henriette frémit, ses forces sont prêtes à 
l'abandonner ; elle sent toute l'horreur de sa position ; 
mais elle a la force de se contenir... sa sûreté en dépend; 
elle s'arme de courage. 

— Que signifient ces propos, madame ? dit-elle en sai- 
sissant le bras de la Schmit, et pour qui me prend-on ici ? 

— Pour une fille charmante, miss, répond Granwel, pour 
une créature angélique, qui dans l'instant, je l'espère, va 
me rendre le plus fortuné des hommes, le plus amoureux 
des amants. — Milord, dit Henriette en ne lâchant jamais 
la Schmit, je vois bien que mon imprudence me fait 
dépendre de vous ; mais j'implore votre justice ; si vous 
abusez de ma situation, si vous me forcez à vous détester, 
vous ne gagnerez sûrement pas autant qu'aux sentiments 
où vous m'aviez laissée pour vous, — Adroite miss, tu ne 
me séduiras ni par ta figure enchanteresse, ni par l'art 
inconcevable qui t'inspire en ce moment-ci : tu ne m'aimes, 
ni ne saurais m'aimer ; je ne prétends pas à ton amour, 
je connais celui qui t'enflamme et me crois plus heureux 
que lui : il n*a qu'un sentiment frivole que je n'obtiendrai 
jamais de toi... J'ai ta délicieuse personne qui va plonger 
mes sens dans le délire. — Arrêtez, milord, on vous 
trompe : je ne suis point la maîtresse de Williams, on me 
donne à lui sans que mon coeur y consente; il est libre ce 
cœur, il peut vous aimer comme il peut en aimer un 
autre, et il vous haïra certainement si vous voulez ne 
devoir qu'à la force ce qu'il ne tient qu'à vous de mériter. 

— Tu n'aimes point Williams ? D'où vient que tu allais 
chez cet homme si tu ne l'aimes pas ? Crois-tu que 
j'ignore que tu ne te rendais chez lui que parce que tu le 
croyais malade ? — Soit, mais je n'y aurais point été si ma 
mère ne Teût voulu ; informez-vous, je n'ai fait qu'obéir... 



LES cm M ES DE l'amour 271 

— Artificieuse créature !... — O, milord, rendez-vous au 
sentiment que je crois lire à présent dans vos yeux... 
Soyez généreux, Granwcl, ne nie contraignez point 
à vous haïr quand il ne tient qu'à vous d'être estimé. 

— De l'estime? — Juste ciel! aimeriez-vous mieux de la 
haine ? — Ce ne serait qu'un sentiment plus ardent qui 
pourrait m'attendrir pour toi. — Connaissez-vous donc 
assez mal le cœur d'une femme pour ignorer ce qui peut 
naître de la reconnaissance? Ken voyez-moi, milord, et 
vous saurez un joursi Henrietteest une ingrate,sielleétait 
digne ou non d'avoir obienu votre pitié. — Qui, moi, de la 
pitié ? de la pitié pour une femme ? dit (iranwel en la sépa- 
rant de la Schmit... moi manquer la plus belle occasion de 
ma vie et me priver du plus grand des plaisirs po';r t'épar- 
gner un moment de peine !... et pourquoi le t"erais-je ? 
Approche, sirène, approche, je ne t'écoute plus... Et en 
prononçant ces mots, il arrache le mouchoir qui couvre 
le beau sein d'Henriette et le fait voler au bout de la 
chambre. — Bonté du ciel, s'écrie miss en se jetant aux 
pieds du lord, ne permettez pas que je devienne la victime 
d'un homme qui veut me contraindre à le détester... Ayez 
pitié de moi, milord, ayez-en pitié, je vous en conjure; que 
mes larmes puissent vous attendrir, et que la vertu soit 
encore écoutée de votre cœur ; n'accablez pas une malheu- 
reuse qui n'est coupable de rien envers vous, à laquelle vous 
aviez inspiré de la reconnaissance, et qui n'en serait peut- 
être pas demeurée là... Et en disant ces mots, elle était à 
genoux aux pieds du lord, ses bras élevés vers le ciel... des 
larmes inondaient ses belles joues qu'animaient la crainte 
et ledésespoir, et retombaient sur son sein découvert, mille 
fois plus blanc que l'albâtre. — Où suis-je ? dit Granwel 
éperdu. Quel sentiment indicible vient troubler toutes les 
facultés de mon existence? Où as-tu pris ces yeux qui me 
désarment ? Qui t'a prêté cette voix séductrice, dont chaque 
son amollit mon cœur? Es-tu donc un ange céleste ou n'es- 
tu qu'une créature humaine? Parle, qui es-tu? Je ne me 
connais plus, je ne sais plus ni ce que je veux, ni ce que je 



272 l'œuvre IH- MAUQCIS DE SADE 

fais ; toutes mes facultés, anéanties dans toi-même, ne me 
laissent plus former que tes vœux... Levez-vous, miss; 
miss, levez-vous, c'està moi de tomber aux piedsdudieu qui 
m'enchaîne; levez-vous, votre empire est trop bien établi, 
il devient impossibl^^... absolument impossible qu'aucun 
désir impur puisse l'ébranler dans mon âme... Et lui ren- 
dant son mouchoir : Tenez, cachez-moi ces charmes qui 
m'enivrent ; je n'ai besoin d'augmenter par rien le délire où 
tantd'attraits viennent de me plonger. — Homme sublime, 
s'écria Henriette en pressant une des mains du lord, que ne 
méritez-vous pas pour une si généreuse action ? — Ce que je 
veux mériter, miss, c'est votre cœur, voilà le seul prix où j'as- 
pire : voilà le seul triomphe qui soit digne de moi. Rappe- 
lez-vous éternellement que je fus maître de votre personne 
et que je n'en abusai pas... et si ce trait ne m'obtient pas de 
vous les sentiments que j'en exige, souvenez-vous que je 
serais en droit de me venger, et que la vengeance est un sen- 
timent terrible dans une âme comme la mienne. Asseyez- 
vous, miss, et écoutez-moi... Vous m'avez donné de l'espé- 
rance, Henriette; vous m'avez dit que vous n'aimiez pas 
Williams, vous m'avez laissé croire que vous pourriez m'ai- 
mer... Voici les motifqui m'arrêtent..., voilà ceux auxquels 
vous devez la victoire ; j'aime mieux mériter de vous ce 
qu'il ne tiendrait qu'à moi d'arracher, ne me faites pas 
repentir de la vertu, ne me contraignez pas à dire que ce 
n'est qu'à la fausseté des femmes qu'est due la perfidie des 
hommes, et que si elles le doivent nous serions sans cesse, 
à notre tour comme elles désirent que nous soyons. — 
^Hlord, répondit Henriette, il est impossible que vous puis- 
siez vous dissimuler que dans cette malheureuse aventure 
le premier tort est de votre côté : de quel droit avez- vous 
cherché à troubler mon repos? Pourquoi me faites- vous 
mener dans une maison inconnue, lorsque, me confiant à 
des hommes publics, j'imagine qu^ils me conduiront où je 
leur ordonne ? D'après cette certitude, milord, est-ce à vous 
de me donner des lois ? ne me devriez-vous pas des excuses, 
aulieu de m'imposer des conditions ?... (et voyant Granwel 



LES CRIMES DE l'aMOUR 273 

faire un geste de inécontenteinent.) Néanmoins permette/, 
milord, reprit-elle avec vivacité, permettez que je m'ex- 
plique : ce premier tort, qu'excuse, si vous voulez, l'amour 
que vous prétendez ressentir, vous le réparez par le sacrifice 
le plus généreux, le plus noble... Je dois vous en savoir gré 
sans doute, je vous l'ai promis, je ne m'en dédis pas ; venez 
chez mes parents, milord, je les engagerai à vous traiter 
comme vous le méritez; l'habitude de vous voir ranimera 
sans cesse dans mon cœur les sentiments de reconnaissance 
que vous y avez fait éclore ; espérez tout de là, vous me més- 
estimeriez si je vous en disais davantage. — Mais comment 
allez-vous raconter cette aventure à vos amis? — Comme 
elle doit l'être... comme une méprise des porteurs, qui par 
un hasard singulier m'a fait retomber une seconde fois dans 
les mains de celui qui, m'ayant déjà rendu service, s'est 
trouvé fort aise de l'occasion qui le mettait à même de m'en 
rendre un nouveau. — Et vous me protestez, miss, que 
vous n'aimez pas Williams? — Il m'est impossible d'avoir 
de la haine pour un homme qui n'a jamais eu que de bons 
procédés pour moi ; il m'aime, je n'en puis douter, mais le 
choix est de ma mère, et rien ne m'empêche de le révoquer. 
Puis se levant : Me permettez- vous, milord, continuâ- 
t-elle, de vous supplier de me faire avoir des porteurs ; une 
pluslongueentrevue,en me rendant suspecte, nuirait peut- 
être à ce que je vais dire ; renvoyez-moi, milord, et ne tarde? 
pasà venirvoircelleque vos bontés pénètrent de reconnais- 
sance et qui vous pardonne un projet barbare en faveur di 
la manière pleine de sagesse et de vertu dont vous voulez 
le lui faire oublier. — Cruelle fille, dit le lord en se levant 
aussi... oui, je vais vous obéir... mais je compte sur votre 
cœur, Henriette... j'y compte... Souvenez-vous que mes 
passions trompées me portent au désespoir... je me servirai 
des mêmes expressions que vous... Ne me forcez pas à vous 
haïr, il y eût eu peu de danger à ce que vous eussiez été 
contrainte vis-à-vis de moi, il y en aurait d'énormes si vous 
m'y réduisiez vis-à-vis de vous. — Non, milord, non, jamais 
je ne vous forcerai à me haïr, j'ai plus d'orgueil que vous 

IS 



274 l'œuvre du marquis de sadk 



n'en supposez et je saurai toujours me conserver des droits 
à votre estime. A ces mots, Granwel demande des porteurs, 
il y en avait fort près de là... on les annonce, et le lord pre- 
nant la main d'Henriette : Fille angélique, lui dit-il en la 
conduisant, n'oublie pas que tu viens de remporter une vic- 
toire à laquelle nulle autre femme que toi n'aurait osé pré- 
tendre... un triomphe que tu ne dois qu'aux sentiments que 
tu m'inspires... et que, si jamais tu trompes ces sentiments, 
ils se remplaceront par tous les crimes que la vengeance 
pourra me dicter. — Adieu, milord, répondit Henriette en 
entrant dans sa chaise, ne vous repentez jamais d'une belle 
action et croyez que le ciel et toutes les âmes justes vous en 
devront la récompense. Granwel se retire chez lui dans une 
agitation inexprimable, et Henriette rentre chez sa mère 
dans un tel trouble qu'on crut qu'elle allait s'évanouir. 

En réfléchissant sur la conduite de miss Stralson, on 
démêle aisément, sans doute, qu'il n'était entré que de l'art 
et de la politique dans tout ce qu'elle avait dit à Granwel, 
et ces ruses, peu faites pour son âme naïve, elle se les était 
cru permises pour échapper aux dangers qui la menaçaient ; 
nous ne redoutons point qu'en agissant ainsi cette intéres- 
sante créature soit dans le cas d'être blâmée de personne; 
la vertu la plus épurée contraint parfois à quelques écarts. 
Arrivée chez elle, et n'ayant plus aucun motif de feindre, 
elle raconta à ses parents tout ce qui venait de lui arriver ; 
elle ne déguisa ni ce qu'elle avait dit pour échapper, ni les 
engagements que, danslesmêmes vues, elle avaitété forcée 
de prendre. Excepté l'imprudence d'avoir voulu sortir 
seule, rien de ce qu'avait fait Henriette ne fut désapprouvé ; 
mais ses amies s'opposèrent à l'exécution des paroles qu'elle 
avait données. On décida que miss Stralson éviterait par- 
tout le lord Granwel avec le plus grand soin et que la porte 
de lady Wateley serait exactement fermée aux tentatives 
de cet impudent. Henriette crut devoir représenter qu'une 
telle manière d'agir fâcherait infiniment un homme dont le 
désespoir pourrait être funeste, qu'au fait, s'il avait commis 
une faute, il l'avait réparée en galant homme, et qu'elle 



LES CRIMES DE l.\.M()Ult 275 



croyait que d'après cela il valait mieux l'accueillir que de 
l'irriter. Klle crut pouvoir répondre que ce serait égale- 
ment l'opinion de Williams; mais les deux parentes ne se 
départirent point de la leur, et les ordres furent donnés 
en conséquence. 

Cependant Williams, qui avait attendu toute la soirée sa 
maîtresse, impatient de ne la point voir venir, quitta le 
chevalier O'Donel, c'était le nom que s'était donné Gave en 
arrivant à l'hôtel de Pologne ; il le pria de permettre qu'il 
fût lui-même apprendre la cause d'un retard qui l'in- 
quiétait si cruellement. Il arriva chez lady Wateley une 
heure après le retour d'Henriette. Celle-ci pleura en le 
voyant..., elle lui prit la main et lui dit avec tendresse : 
Mon ami, de combien il s'en est peu fallu que je ne fusse 
plus digne de toi ! Et comme elle avait la liberté de causer 
seule tant qu'elle voulait avec un homme que sa mère regar- 
dait déjà comme un gendre, on les laissa raisonner ensemble 
sur tout ce qui venait d'arriver. 

— Oh ! miss! s'écria Williams dès qu'il eut tout appris, 
et c'est pour moi que vous alliez vous perdre... et pour 
me procurer un instant de satisfaction, vous alliez vous 
rendre la plus malheureuse des créatures... Oui, miss, 
pour une fantaisie, il faut vous l'avouer, je n'étais point 
malade; un ami désirait de vous voir, et je voulais jouir 
à ses yeux du bonheur de posséder la tendresse d'une 
aussi belle femme. Voilà tout le mystère, Henriette ; 
voyez combien je suis doublement coupable. — Laissons 
cela, mon ami, répondit miss Stralson, je te retrouve, 
tout est oublié. Mais conviens-en, Williams, ajouta-t-elle 
en laissant ses regards porter le feu le plus doux dans 
l'âme de celui qu'elle adorait, conviens-en, je ne t'aurais 
jamais revu si ce désastre m'était arrivé. Tu n'aurais pas 
voulu de la victime d'un tel homme, et j'aurais eu, avec 
ma propre douleur, le désespoir de perdre ce qui m'est le 
plus cher au monde. — Ne l'imagine pas, Henriette, 
repartit Williams; il n'est rien sous le ciel qui puisse 
t'empécher d'être chère à celui qui met toute sa gloire à 



276 l'<kuvre du makquis de sade 



te posséder... O toi que j'adorerai jusqu'à mon dernier 
soupir, persuade-toi donc que les sentiments que tu 
allumes sont au-dessus de tous les événements humains 
et qu'il est aussi impossible de ne les avoir pas qu'il l'est 
que tu puisses jamais te rendre indigne de les inspirer. 

Ces deux amants raisonnèrent ensuite un peu plus de 
sang-froid sur cette catastrophe; ils virent que le lord 
Granwell était un ennemi bien dangereux, et que le parti 
que l'on prenait ne servirait qu'à l'aigrir; mais il n'y 
avait pas moyen de le faire changer, les femmes n'y vou- 
laient pas entendre. Williams parla de son nouvel ami, 
et la candeur, la sécurité de ces honnêtes créatures étaient 
telles qu'il ne leur arriva jamais de soupçonner que le 
faux Écossais n'était qu'un agent de milord ; bien loin de 
là, les éloges qu'en lit Williams inspirèrent à Henriette 
le désir de le connaître, et elle lui sut gré d'avoir fait une 
bonne connaissance. Mais abandonnons ces êtres respec- 
tables qui soupèrent ensemble, se consolèrent, prirent 
des mesures pour l'avenir et se quittèrent enfin; laissons- 
les, dis-je, un moment, pour revenir à leur persécuteur. 

— De par l'enfer, et tous les démons qui l'habitent! dit 
milord à Gave, qui vint le ^ oir dès le lendemain, je suis 
indigne du jour, mon ami... je ne suis qu'un écolier, je 
ne suis qu'un sot, te dis-je... je l'ai tenue dans mes bras... 
je l'ai vue à mes genoux, et je n'ai pas eu le courage de 
la soumettre à mes désirs... il a été plus fort que moi 
d'oser l'humilier... Ce n'est point une femme, mon ami, 
c'est une portion de la divinité même, descendue sur la 
terre pour éveiller dans mon âme des sentiments ver- 
tueux que je n'avais conçus de ma vie ; elle m'a laissé 
croire qu'elle pourrait peut-être m'aimer un jour, et moi... 
moi, qui ne pouvais comprendre que l'amour d'une femme 
fût du plus léger prix dans sa jouissance, j'ai renoncé à 
cette jouissance certaine pour un sentiment imaginaire 
qui me déchire et qui me trouble, sans que je le conçoive 
encore. 

Gave blâma vivement milord ; il lui fit craindre d'avoir 



I.KS CHl.MKS 1)K 1. AMOLH 



été le jouet d'une petite fille; il l'assura que pareille occa- 
sion ne s'offrirait peut-être pas de longtemps, qu'on serait 
maintenant sur ses gardes... — Oui, souvenez-vous-en, 
milord, ajouta-t-il, vous aurez à vous repentir de la faute 
que vous venez de commettre, et votre indulgence vous 
coûtera cher ; est-ce un homme comme vous que quelques 
pleurs et de beaux yeux doivent attendrir, et recevrez- 
vous de cette situation molle où vous avez laissé tomber 
votre âme la dose de volupté obtenue de cette apathie 
stoîque dont vous aviez juré de ne vous écarter jamais ? 
Vous vous repentirez de votre pitié, milord, je vous le 
dis... sur mon âme, vous vous en repentirez. — Nous le 
saurons bientôt, dit milord ; je me présente demain sans 
faute chez lady Wateley, j'étudierai cette adroite miss, 
je l'examinerai, Gave, je lirai ses sentiments dans ses 
regards, et si elle m'abuse, je ne manquerai pas de feintes 
pour la replonger dans mes pièges, et elle n'aura pas 
toujours l'art magique d'en échapper comme elle l'a fait... 
Pour toi, Gave, continue de ruiner ce faquin de Williams ; 
quand le chevalier Clark paraîtra, adresse-le à sir Jac- 
ques; je le préviendrai de tout, il lui conseillera de pour- 
suivre la succession qu'on cherche à lui enlever, et nous 
le servirons auprès des juges... Nous en serons quittes 
pour rompre tous ces arrangements s'il est certain que 
je sois aimé de mon ange, ou pour les presser de la plus 
vive manière si l'infernale créature m'a trompé... Mais, 
je te le répète, je ne suis qu'un enfant, je ne me pardon- 
nerai jamais la sottise que j'ai faite... Cache cette faute à 
mes amis. Gave, déguise-la soigneusement : ils m'acca- 
bleraient de reproches, et je les mériterais tous. 

On se sépara, et le lendemain, c'est-à-dire le troisième 
jour après l'aventure de chez la Schmit, Granwel se pré- 
senta chez lady Wateley dans tout son luxe et toute sa 
magnificence. 

Rien n'avait changé dans la résolution des femmes ; 
milord est refusé cruellement... il insiste, il fait dire qu'il 
doit entretenir lady Stralson et sa fille d'une affaire delà 



278 l'œuvhi: du marquis de sadk 



plus grande importance... On lui répond que les dames 
quMl demande ne sont plus logées dans cette maison, et 
il se retire furieux. Son premier mouvement fut d'aller 
trouver Williams, de lui faire valoir le service qu'il avait 
rendu à sa maîtresse, en racontant la chose comme il en 
était convenu avec Henriette chez la Schmit, d'exiger de 
lui de le conduire chez lady Stralson, ou de se couper la 
gorge ensemble si son rival n'acquiesçait pas à ses vues; 
mais ce projet ne lui parut pas assez méchant. Ce n'est 
qu'à miss Stralson que Granwel en veut... Il est probable 
qu'elle n'a pas rendu à sa famille les choses comme elle 
l'avait promis ; ce n'est qu'à elle qae les refus qu'il 
éprouve sont dus, ce n'est qu'elle qu'il veut rechercher 
et punir, et ce n^est qu'à cela qu'il doit travailler. 

Quelles que fussent les précautions qu'on se proposât 
de prendre chez lady Wateley, il ne s'agissait pourtant 
pas de se renfermer ; moyennant quoi lady Stralson et sa 
fille n'en faisaient pas moins les courses qu'exigeaient 
leurs affaires dans Londres, et même celles qui ne pou- 
vaient contenter que leur plaisir ou leur curiosité. Lady 
Wateley, mieux portante, les accompagnait au spectacle; 
quelques amis s'y trouvaient avec elles ; Williams s'y 
rendait de son côté. Milord Granwel, toujours bien servi, 
n'ignorait aucune des dt marches et cherchait à tirer parti 
de toutes pour y trouver des moyens de satisfaire et sa 
^ engeance et ses coupables d«*sirs. Un mois s'écoula ce- 
pendant sans qu'il en eût pu rencontrer encore, et sans 
qu'il cessât d'agir sourdement d'autre part. 

Clark, arrivé de Herreford, instruit par sir Jacques, 
entamait déjà l'histoire de la succession, puissamment 
soutenu par Granwel et par ses amis ; tout cela tracassait 
le malheureux Williams, que le prétendu capitaine 
O'Donel, escroquant chaque jour, réduisait d'autre part 
à ne savoir bientôt plus où donner de la tête ; mais ces 
manœuvres traînant trop en longueur au gré des fou- 
gueux désirs du lord, il n'en désirait pas avec moins 
d'empressement une occasion plus prochaine d'humilier 



l.KS CIUMKS PK I.'aMOI'R 279 

la malheureuse Henriette. Il voulait la revoir à ses ge- 
noux, il voulait la punir de l'artifice qu'elle avait emplové 
avec lui ; tels étaient les funestes projets conçus par sa 
maudite tète lorsqu'on vint l'avertir que toute la société 
de W'atelev, qui ne courait pas trop le grand monde depuis 
que les afTaires de Williams prenaient une aussi fâcheuse 
tournure, devait pourtant se rendre le lendemain au théâtre 
de Drury-Lane, où Garick, qui s'occupait pour lors de sa 
retraite, devait jouer pour la dernière fois dans Ilamlel. 

L'esprit atroce de Granwel conçoit de ce moment le 
projet le plus noir que puisse inspirer la scélératesse : il 
ne se résout à rien moins qu'à faire arrêter miss Stralson 
à la comédie et à la faire conduire dès le même soir à 
Bridwel (1). 

Jetons quelque jour sur cet exécrable dessein. 

Une fille nommée Nanci, courtisane très célèbre, venait 
de s'échapper nouvellement de Dublin ; après y avoir fait 
une multitude de vols, y avoir publiquement dérangé 
plusieurs Irlandais, elle avait passé en Angleterre, où, 
quoique récemment arrivée, elle s'était déjà rendue cou- 
pable de quelques délits sourds, et la justice, au moyen 
d'un warrant, travaillait à s'emparer d'elle. Granwel a 
connaissance de cette affaire ; il se transporte chez le 
constable chargé de l'ordre, et voyant que cet homme ne 
connaît qu^imparfaitement la fille qu'il doit arrêter, il lui 
persuade facilement que cette créature sera le soir à 
Drury-Lane, dans la loge où il sait que se placera miss 
Henriette, qui, par ce moyen, étant enfermée au lieu de 
la courtisane qu'on cherche, se trouvera à la merci de ses 
odieux projets. Il se présentait aussitôt pour caution ; si 
cette infortunée consentait à ses désirs, elle était libre...; 
refusait-elle d'y acquiescer, le lord faisait évader Nanci, 
fortifiait plus que jamais l'opinion qu'Henriette n'était 
autre que cette aventurière de Dublin et éternisait ainsi 
les chaînes de sa malheureuse victime. La société avec 

(1) Maison des femmes de mauvaise vie. 



280 l'œuvre du marquis de sade 

laquelle se trouvait miss Stralson l'embarrassait bien un 
peu ; mais on soutiendrait à la Wateley, qui dans le fait 
n'avait jamais vu lady Stralson et sa fille que depuis 
qu'elles étaient l'une et l'autre à Londres... qui savait 
bien qu'elle avait des parents de ce nom à Herreford, 
mais qui pouvait avoir été trompée sur le personnel de 
ses parents, on la convaincrait aisément, disait Granwel, 
qu'elle était dans la plus grande erreur; et que pourrait- 
elle opposer pour défendre ces femmes et les soustraire 
aux ordres de la justice ? Ce projet arrangé dans la tète 
de Granwel, confié à Gave et à sir Jacques, qui le tâtent, 
qui le retournent de tous sens, et qui n'y voient aucun 
inconvénient, on ne pense plus qu'à le mettre en œuvre. 
Granwel vole chez le juge de paix chargé de l'afTaire de 
Nanci ; il affirme qu'il l'a vue la veille et qu'elle doit très 
certainement êtr« ce jour même à Drury-Lane, avec des 
femmes honnêtes qu'elle a séduites et vis-à-vis desquelles 
elle ose se dire fille de qualité. Le juge et le constable ne 
balancent point ; l'ordre est donné et tout s'arrange pour 
arrêter sans faute le même jour la malheureuse Henriette 
à la comédie. 

L'affreuse cohorte de Granwel ne manqua pas de se 
trouver ce soir-là au théâtre ; mais autant par décence 
que par politique, les sujets de cette troupe infâme ne 
devaient être que spectateurs. La loge se remplit : Hen- 
riette se place entre lady Wateley et sa mère ; derrière 
elles sont Williams et milord Barwill, un ami de lady 
Wateley, membre du parlement, et fort considéré dans 
Londres... La pièce finit ; lady Wateley veut qu'on laisse 
sortir le monde... H semble qu'elle ait un pressentiment 
du malheur qui menace ses amîes ; cependant le cons- 
table et ses archers ne perdent pas Henriette de vue, et 
Granwel, ainsi que ses associés, ont toujours les yeux sur 
le constable; la foule dissipée, on sort enfin, Williams 
donne la main à lady Wateley, lady Stralson marche 
seule, et Barwill est l'écuyer de miss Henriette. Au déga- 
gement des corridors, l'exempt s'avance la main levée 



LES CKIMES DE L'aMOUR 2S1 

sur l'infortunée miss, il la touche de sa l);iguefte et lui 
ordonne de le suivre. Henriette s'évanouit ; la Wateley 
et la Stralson tombent dans les bras l'une de l'autre, et 
Barwill, secondé de Williams, repousse les exempts... — 
Vous vous trompez, faquins, crie Barwill ; éloignez-vous, 
ou je vous ferai punir. Ce tableau effraie ce qui se trouve 
encore dans la salle ; on observe, on entoure... Le cons- 
table, montrant son ordre à Barwill, lui fait voir pour qui 
il prend Henriette. Kn ce moment, sir Jacques, soufflé par 
Granwell, s'approche de Barwill. — Milord me permet-il 
de lui présenter, dit ce fourbe, qu'il sera fâché d'avoir 
pris parti pour cette fille inconnue de lui ; ne doutez pas, 
milord, que ce ne soit la Nanci de Dublin, j'en ferai ser- 
ment s'il le faut. Barwill, qui ne connaît ces étrangères 
que depuis peu, s'approche de la Wateley pendant que 
Williams secourt sa maîtresse. — Madame, lui dit-il, voilà 
l'ordre et voilà monsieur, que je connais pour un gentil- 
homme incapable d'en imposer, qui m'assure delà justice 
de cet ordre, et que l'exempt ne se trompe point ; daignez 
m'expliquer tout ceci. — Par tout ce que j'ai de plus 
sacré, milord, s'écrie aussitôt lady Stralson, cette infor- 
tunée est ma fille, elle n'est point la créature que vous 
cherchez ; daignez ne pas nous abandonner, daignez nous 
servir de défenseur, pénétrez-vous de la vérité, milord, 
protégez-nouS; secourez l'innocence, — Helirez-vous donc, 
dit alors Barwill à l'exempt. Je réponds de cette jeune 
personne, je vais de ce pas la conduire moi-même chez 
le juge de paix : allez nous y attendre ; vous exécuterez 
là les nouveaux ordres que vous en recevrez ; jusqu'à cet 
instant, je sers de caution à Henriette, et votre commis- 
sion est remplie. 

A ces mots, tout se dissipe, le constable sort de son 
côté, sir Jacques, Granwel et sa troupe du leur, et Bar- 
wil, entraînant ces dames : — Echappons promptement, 
leur dit-il ; ne nous oflrons pas plus longtemps en spec- 
tacle... Il donne la main à Henriette, on le suit ; les trois 
femmes et lui montent en voiture, et quelques minutes 



282 l'œuvre du marquis de sade 



suffisent à les rendre ; c'est le célèbre Fielding, juge 
chargé de cette affaire. Ce magistrat, sur la parole de 
lord Barwill, son ami depuis longtemps, sur les réponses 
honnêtes et naïves des trois femmes, ne peut s'empêcher 
de voir qu'il a été séduit ; pour s'en convaincre encore 
mieux, il confronte le signalement de Nanci à la personne 
d'Henriette, et y ayant trouvé des différences sensibles,! 
il comble ces dames d'excuses et d'honnêtetés ; elles sel 
séparent ici de milord Barwill, auquel elles témoignent 
leur reconnaissance, et retournent tranquillement chez 
elles, où les attendait Williams... — Oh, mon ami, lui 
dit Henriette en le revoyant, encore tout émue, quels 
ennemis puissants nous avons dans cette maudite ville 1 
Puissions-nous n'y être jamais entrés 1 — H n'est pas 
douteux, dit lady Stralson, que tout ceci part de ce per- 
fide Granwell ; je n'ai rien voulu dire de mes idées par 
ménagement, mais chaque nouvelle réflexion les étaye ; 
il est impossible de douter que ce ne soit ce scélérat qui 
nous tracasse ainsi par vengeance; et qui sait, continuâ- 
t-elle, si ce n'est pas également lui qui a suscité à Wil- 
liams ce nouveau concurrent à la succession de sa tante? 
A peine connaissions-nous ce chevalier Clark à Herre- 
ford ; personne ne s'était jamais douté de cette alliance, 
et voilà que cet homme triomphe, le voilà protégé de tout 
Londres, et mon malheureux ami Williams peut-être à la 
veille d'être ruiné ; n'importe, disait ensuite cette bonne 
et honnête créature, devînt-il plus pauvre que Job, il 
aura la main de ma fille... Je te la promets, mon ami, je 
te la promets ; Williams, toi seul plais à cette chère en- 
fant, et ce n'est qu'à son bonheur où j'aspire. Et Hen- 
riette, avec son amant, se jetaient en larmes dans les bras 
de lady Stralson ; ils l'accablaient l'un et l'autre des 
marques de leur reconnaissance. Cependant Williams se 
sentait coupable, il n'osait pas le témoigner; ensorcelé 
par Gave sous le nom du capitaine O'Donel, il avait 
perdu, soit avec ce faux ami, soit dans les sociétés où il 
avait été mené par lui, presque tout l'argent qu'il avait 



LKS CHIMES DE L'aMOUH 283 

apporté à Londres; ne voyant aucune liaison entre Gran- 
wel et le capitaine écossais, il était loin de soupçonner 
que celui-ci dût être l'agent de l'autre... Il se taisait, il 
soupirait en silence, recevait avec confusion les marques 
de tendresse d'Henriette et de sa mère et n'osait avouer 
ses fautes ; il espérait toujours qu'un moment plus heu- 
reux lui ramènerait peut-être sa petite fortune; mais si 
ce moment n'arrivait pas, si d'autre part Clark gagnait 
le procès, indigne des bontés dont on l'accablait, Wil- 
liams... le malheureux Williams était décidé à tout 
plutôt que d'en abuser. 

Pour Granwel, il n'est pas besoin de peindre sa fureur, 
on la conçoit sans nulle peine... — Ce n'est pas une 
femme, répétait-il sans cesse à ses amis, c'est un être au- 
dessus de l'humanité... Ah ! j'aurai beau former des 
complots contre elle, elle s'y soustraira toujours... Soit, 
qu'elle continue... je le lui conseille... Si mon étoile pre- 
nait de l'ascendant sur la sienne, elle payerait cher 
l'infâme tromperie qu'elle m'a faite. 

Cependant toutes les batteries pour la ruine du mal- 
heureux Williams étaient dressées avec encore plus d'art 
et de promptitude que jamais; le procès de la succession 
était au moment d'être jugé, et Granwel n'épargnait ni 
soins ni démarches pour les intérêts du chevalier Clark, 
qui, ne conférant jamais qu'avec sir Jacques, ne soup- 
çonnait même pas quelle était la main qui le soutenait 
aussi puissamment. 

Le lendemain de l'aventure de Drury-Lane, Granwel 
fut s'excuser de sa méprise chez Fielding et le fît avec 
tant de bonne foi que le juge ne parut lui en savoir au- 
cun mauvais gré, et le fripon partit de là pour aller 
inventer d'autres ruses dont le succès moins malheureux 
pût amener enfin dans ses lacs l'objet infortuné de son 
idolâtrie. 

L'occasion ne tarda point à se rencontrer : lady Wa- 
telcv possédait une assez jolie campagne entre Neumarket 
et Hosden, à environ quinze milles de Londres ; elle 



2S4 l'œuvrk du marquis de sade 

imagina d'y mener sa jeune parente pour la dissiper un 
peu des noirs soucis qui commençaient à l'agiter. Gran- 
wel, instruit de tous les pas de sa maîtresse, apprend le 
jour fixe du départ ; il sait qu'on doit passer huit jours à 
cette terre et en revenir le neuvième au soir ; il se déguise, 
il prend avec lui une douzaine de ces scélérats qui bat- 
tent le pavé de Londres, dont le premier venu peut faire 
ses satellites pour une guinée, et vole, à la tête de ces 
bandits, attendre le carrosse de lady Wateley au coin 
d'une forêt peu éloignée de Neumarket, célèbre par les 
meurtres qui s'y commettent journellement et qu'il fallait 
traverser au retour; la voiture passe, elle est arrêtée... les 
traits se brisent... les valets sont battus... les chevaux 
s'échappent... les femmes s'évanouissent... Miss Stralson 
est portée, sans connaissance, dans une voiture à deux 
pas de là ; son ravisseur y monte avec elle, de vigoureux 
coursiers s'élancent, et l'on arrive à Londres. Le lord, 
qui ne s'est point fait connaître à Henriette et qui ne lui 
a pas dit un mot pendant la route, entre rapidement dans 
son hôtel avec sa proie ; il l'établit dans une chambre 
reculée, congédie ses gens... et se démasque. 

— Eh bien ! perfide, dit-il alors en fureur, reconnais-tu 
celui que tu as osé trahir impunément ? — Oui, milord, 
je vous reconnais, répond courageusement Henriette ; dès 
qu'un malheur m'arrive, m'est-il possible de ne pas vous 
nommer à l'instant ? Vous êtes la seule cause de tous 
ceux que j'éprouve ; votre unique charme est de me 
troubler; quand je serais votre plus mortelle ennemie, 
vous n'agiriez pas dilîeremment. — Cruelle femme, n'est- 
ce donc pas vous qui faites de moi le plus infortuné des 
hommes en ayant abusé de mu bonne foi, et par votre 
infâme duplicité, ne m'avez-vous pas rendu complètement 
la dupe des sentiments que j'avais conçus pour vous? — 
Je vous croyais plus juste, milord; j'imaginais qu'avant 
de condamner les gens vous daigniez au moins les en- 
tendre. — Me laisser prendre une seconde fois à tes dam- 
nables artifices... moi ? — Malheureuse Henriette, tu 



LKS CUIMKS l>E l'aMOL'R 285 

seras donc punio do trop de franchise et de crédulité, et 
ce sera le seul homme que tu as distingué dans le monde 
qui sera la cause de tous les désastres de ta vie. — Que 
voulez-vous dire, miss? expliquez-vous. Je veux hien 
écouter encore votre justification, mais ne vous flattez 
pas de me tromper. N'imaginez pas abuser de ce fatal 
amour dont j'ai trop à rougir, sans doute... Non, miss, 
vous ne m'induirez plus en erreur... vous ne m'intéressez 
plus, Henriette ; je vous vois de sang-froid maintenant, 
et vous n'allumez plus en moi d'autres désirs que ceux 
du crime et de la vengeance. — Doucement, milord, vous 
m'accusez trop légèrement ; une femme qui vous aurait 
trompé vous aurait reçu, elle aurait prolongé votre 
espoir, elle aurait cherché à vous désarmer, et, avec l'art 
que vous me supposez, elle y aurait réussi... Examinez 
la conduite différente que j'ai tenue... démélez-en le prin- 
cipe, et condamnez-moi si vous l'osez. — Eh quoi !... dans 
notre dernier entretien vous me laissez croire que je ne 
vous suis pas indifTérent, vous m'invitez vous-même à 
me rendre chez vous... c'est à ce prix que je m'apaise... 
c'est à cette condition que la délicatesse remplace dans 
mon cœur les sentiments que je vous y vois blâmer... et 
quand je fais tout pour vous plaire, quand je sacrifie tout 
pour obtenir un cœur... dont la possession me devient 
inutile si je n'eusse écouté que mes désirs, la récompense 
en est de me voir fermer votre porte.. . Non, non, perfide, 
n'espérez pas m'échapper encore, ne l'espérez pas, miss ; 
vos tentatives seraient inutiles. — Faites de moi ce que 
vous voudrez, milord, je suis entre vos mains... (et ver- 
sant involontairement quelques larmes...) vous m'obtenez 
sans doute aux dépens des jours de ma nvère... N'importe, 
faites de moi ce que vous voudrez, vous dis-je ; je ne veux 
employer aucun moyen de défense... mais s'il était pos- 
sible que vous entendissiez la vérité, sans l'accuser d'ar- 
tifice, je vous demanderais, milord, si les refus que vous 
avez essuyés ne sont pas des preuves certaines et de 
l'aveu que j'ai fait des sentiments que vous m'avez ins- 



286 i.'œuvhk du mauquîs dr saoe 



pires et de la frayeur qu'on a eue de leur puissance sur 
moi ? Qu'eût-îl été besoin de vous exclure si l'on ne vous 
eût pas craint, et vous eût-on redouté si je n'eusse avoué 
publiquement ce que j'éprouvais pour vovs ? Vengez- 
vous de moi, milord, vengez-vous, punissez-moi de 
m'étre trop livrée à cette erreur enchanteresse... je mérite 
toute votre colère, vous n'en rendrez jamais les effets 
assez éclatants... vous ne les presserez jamais assez. — 
Eh bien ! dit Granwel dans une incroyable agitation, ne 
l'avais-je pas prévu que cette rusée créature essayerait 
de m'enchaîner encore... Oh non ! non, vous n'avez plus 
de torts, miss, c'est moi qui les ai tous... je suis le seul 
coupable, c'est à mfti de m'en punir ; j'étais un monstre 
assurément, puisque j'avais pu comploter contre celle qui 
m'adorait du fond de son âme... Je ne la voyais pas, 
miss, je l'ignorais... pardonnez-le à l'extrême humilité 
de mon caractère ; comment pouvais-je concevoir l'orgueil 
d'être aimé d'une fille comme vous ! — Trouvez bon que 
je vous le dise, milord, nous ne sommes, ni vous ni 
moi, dans le cas du sarcasme ou de la plaisanterie : vous 
me rendez la plus malheureuse des femmes, et j'étais loin 
de désirer que vous fussiez le plus infortuné des hommes ; 
c'est tout ce que j'ai à vous dire, milord ; il est tout sim- 
ple que vous ne le croyiez pas ; permettez-moi d'avoir à 
mon tour assez de fierté, tout humiliée que je suis, pour 
ne pas chercher à vous en convaincre; il est assez cruel 
pour moi d'avoir à rougir de ma faute avec ma famille et 
mes amis sans être obligée de la pleurer encore avec 
celui qui me la fait commettre... Ne croyez rien de ce que 
je vous dis, milord, je \ous en impose sur tout, je suis la 
plus fausse des femmes ; il ne doit pas vous être permis 
de me voir autrement... ne me croyez pas, vous dis-je... 
— Mais, miss, s'il était vrai que vos sentiments pour moi 
fussent tels que vous avez l'air de me le persuader, ne 
pouvant réussir à me voir, qui vous empêchait de 
m'écrire ? Ne deviez-vous pas me supposer très inquiet 
du refus que j'avais éprouvé ? — Je ne dépends pas de 



LKS CIU.MKS I)i: l.'A.M«)t'R 287 



moi, milord, n'oublie/ jamais cette circonstance, et vous 
conviendrez qu'une fille de mon âge, et dont les senti- 
ments répondent à la bonté de l'éducation, ne doit tra- 
vailler qu'à étoufler dans son cœur tout ce que désap- 
prouve sa famille. — Kt à présent que vous ne dépendez- 
plus de cette famille barbare, qui s'opposait à vos vœux 
comme aux miens, consentez-vous à me donner la main 
sur-le-champ ? — Moi ? quand ma mère expire peut-être 
et que ce sont vos coups qui me l'enlèvent ? Ah ! permet- 
tez-moi de ne songer qu'à celle à qui je dois le jour avant 
de m'occuper de mon bonheur. — Soyez rassurée sur 
cela, miss, votre mère est en sûreté, elle est chez 
lady Wateley, et toutes doux y sont aussi saines que 
vous ; l'ordre de les secourir aussitôt que vous seriez 
enlevée a été exécuté avec plus d'intelligence encore que 
celui qui vous met en mon pouvoir ; que cet objet ne vous 
donne donc encore aucune sorte d'inquiétude, qu'il ne 
trouble en rien la réponse décisive que je vous prie de 
me faire : acceptez-vous ma main, miss, ou ne l'acceptez- 
vous pas ? — N'imaginez point que je me décide sur une 
telle chose sans l'agrément de ma mère ; ce n'est pas 
votre maîtresse, milord, que je veux être, c'est votre 
femme; la deviendrais-je légitimement si, dépendante de 
ma famille, je vous épousais sans son aveu ? — Mais, 
miss, observez-vous que je suis le maître de votre per- 
sonne, et que ce n'est pas à l'esclave à vouloir imposer 
des conditions ? — Oh ! milord, je ne vous épouserai 
donc point... je ne veux pas être l'esclave de celui qu'aura 
choisi mon cœur. — Fière créature, je ne parviendrai 
jamais à t'humilier ? — Et quelle délicatesse placeriez- 
vous dans le triomphe que vous auriez remporté sur une 
esclave ? Ce qui n'est dû qu'à la violence peut-il donc 
frapper l'amour-propre ? — Il n'est pas toujours sûr que 
cette délicatesse si vantée soit aussi précieuse que se 
l'imaginent les femmes. — Laissez cette dureté de prin- 
cipes, milord, à ceux qui ne sont pas faits pour mériter 
les cœurs qu'ils cherchent à dompter, ces abominables 



288 l'œuvre du marquis de sade 

maximes ne sont pas faites pour vous. — Mais ce Wil- 
liams, miss... je voudrais que tous les malheurs dont la 
nature peut accabler les hommes fussent réunis sur la 
tète de ce scélérat. — N'appelez point ainsi le plus hon- 
nête homme des hommes. — Il m'enlève votre cœur, c'est 
lui la cause de tout. Je sais que vous l'aimez. — Je vous 
ai déjà répondu sur cet article, je continuerai de vous 
dire la même chose. Williams m'aime, voilà tout... Ah I 
milord, n'ayez jamais rien qui combatte plus dange- 
reuscMiient vos projets, et vous ne serez pas aussi mal- 
heureux que vous le supposez. — Non, séductrice, non 
je ne te crois pas (et se troublant) : allons, miss, préparez- 
vous ; je vous ai donné tout le temps de la réflexion, vous 
devez bien imaginer que ce n'est point pour être encore 
votre dupe que je vous ai amenée ici; il faut, dès ce soir, 
que vous soyez ou ma femme ou ma maîtresse... Et en 
même temps il la saisit durement par le bras et l'entraîne 
vers l'autel impie où le barbare veut la sacrifier. 

— Un mot..., milord, dit Henriette en contraignant ses 
larmes et résistant de toutes ses forces aux entreprises 
deGranwel, un seul mot, je vous en conjure... Qu'espérez- 
vous du crime que vous allez commettre ? — Tous les 
plaisirs qu'il peut me donner. — Vous ne les connaîtrez 
qu'un seul jour, milord : demain je ne serai plus ni votre 
esclave, ni votre maîtresse ; demain vous n'aurez plus 
devant vos yeux que le cadavre de celle que vous aurez 
flétrie... Oh ! Granwel ! vous ne connaissez pas mon 
caractère, vous ignorez à quels excès je puis me porter ; 
pouvez-vous donc, s'il est vrai que vous ayez pour moi 
le plus léger sentiment, acheter au prix de ma perte la 
malheureuse jouissance d'un quart d'heure ; ces mêmes 
plaisirs que vous voulez arracher, je vous les oflre ; pour- 
quoi ne voulez-vous pas les tenir de mon coeur ?... 
Homme équitable et sensible, poursuit-elle à demi incli- 
née, en tendant les mains jointes vers son tyran, laissez- 
vous attendrir par mes pleurs... Que les cris de mon 
désespoir arrivent encore une fois à votre âme, vous ne 



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AUTOGRAPHE DU MARQUIS DE SADE 



LES CRIMES UE l'aMOUR 28i) 



VOUS repentirez pas de les avoir entendus. Oh 1 milord î 
vovez devant vous en attitude de suppliante celle qui 
mettait toute sa gloire à vous enchaîner un jour à ses 
pieds ; vous voulez que je sois votre femme, eh bien ! 
regardez-moi déjà comme telle, et à ce titre ne désho- 
norez point celle dont la destinée est tellement unie à la 
vôtre... rendez Henriette à sa mère, elle vous en supplie, 
et c'est par les sentiments les plus vifs et les plus ardents 
qu'elle acquittera vos bienfaits. Mais Granwel ne la 
regardait plus, se promenant à grands pas dans Pappar- 
tement... brûlé d'amour... tourmenté par la soif de jouir... 
dévoré de vengeance... combattu par la pitié que cette 
voix douce, que cette posture intéressante, que ces 
pleurs qui coulaient à grands flots excitaient malgré lui 
dans son âme et qui naissait de son amour... Quelquefois 
prêt à la saisir, voulant quelquefois lui pardonner, il était 
impossible de dire auquel de ces deux mouvements il 
allait se rendre lorsque Henriette, saisissant son trouble : 
— Venez, milord, lui dit-elle, venez voir si j'ai envie de 
vous tromper; conduisez-moi vous-même chez ma mère, 
venez me demander à elle, et vous verrez si je servirai 
vos désirs. — Fille incompréhensible, dit le lord, eh 
bien !... eh bien, oui! je te cède une seconde fois ; mais 
si malheureusement tu m'abuses encore, il n'est aucune 
force humaine qui puisse te soustraire aux effets de ma 
vengeance... souviens-toi qu'elle sera terrible... qu'elle 
coûtera du sang aux objets qui te seront les plus chers et 
qu'il n'en sera pas un seul de tous ceux qui t'entourent 
que ma main n'immole à tes pieds. — Je me soumets à 
tout, milord ; partons, ne me laissez pas plus longtemps 
dans l'inquiétude où je suis de ma mère ; il ne manque à 
mon bonheur que son aveu... que de la savoir sans dan- 
ger... et vos désirs se couronnent à l'instant. Milord 
demande des chevaux... — Je ne vous accompagnerai 
pas, dit-il à Henriette, je ne dois point choisir ce moment 
pour paraître chez vos amis ; vous voyez quelle est ma 
confiance. Demain, à midi précis, une voiture ira de ma 

19 



290 l'œuvre du marquis de sade 



part chercher votre mère et vous ; vous arriverez chez 
moi, vous y serez reçues par ma famille, les notaires s'y 
trouveront, je deviendrai votre époux dès le même jour, 
mais si j'éprouve encore de vous l'apparence même du 
plus léger refus, ne l'oubliez pas, miss, vous n'aurez pas 
dans Londres un plus mortel ennemi que moi... Partez, 
la voiture vous attend, je ne veux pas même vous con- 
duire à elle... je ne saurais trop tôt quitter des regards 
dont les effets sont si singuliers sur mon cœur que j'y 
trouve dans le même instant tout ce qui détermine au 
crime et tout ce qui rend à la vertu. 

Henriette, de retour chez elle, trouva toute la maison 
en alarmes : lady Stralson était blessée à la tête et au 
bras ; sa cousine Wateley gardait le lit à cause de l'effroi 
terrible qu'elle avait eu : deux domestiques avaient 
presque été écrasés sur la place; cependant Granwel n'en 
avait point imposé ; l'instant d'après son départ, les 
mêmes gens qui avaient attaqué le carrosse en étaient 
devenus les défenseurs ; on avait aidé aux femmes à 
remonter dans la voiture, on les avait escortées jusqu'aux 
portes de Londres. 

Lady Stralson pleurait bien plus amèrement la perte 
de sa fille que les douleurs instantanées qu'elle éprouvait; 
il était impossible de la consoler, et l'on allait se déter- 
miner aux plus sérieuses démarches lorsque Henriette 
parut et se précipita dans le sein de sa mère. Un mot 
éclaira tout mais n'apprit rien à lady Wateley, qui n'avait 
pas douté que le perfide lord n'eût été l'unique auteur de 
ces nouveaux désastres. Miss Stralson rendit compte de 
ce qui s'était passé et n'inquiéta que davantage. Si l'on 
se trouvait à l'invitation, il n'y avait plus à reculer, 
il fallait dès le lendemain devenir la femme de Gran- 
wel... Quel ennemi n'avait-on pas contre soi si l'on 
manquait ! 

Dans cette terrible perplexité, lady Stralson voulait 
s'en retourner sur-le-champ à Herreford ; mais tout 
violent qu'était ce dessein, mettait-il cette malheureuse 



LES CRIMES DE l'aMOUR 291 

mère et sa fille à l'abri du courroux d'un homme qui 
jurait de les poursuivre l'une et l'autre à l'extrémité de 
la terre si elles lui manquaient de parole ? Se plaindre... 
employer de puissantes protections devenait-il un moyen 
plus sur ? Il ne se mettait en usage qu'en aigrissant mille 
fois plus un être dont les passions étaient terribles et la 
vengeance à redouter ; lady Wateley penchait pour le 
mariage, il était difficile que miss Henriette trouvât 
mieux ; un lord de la plus haute qualité... des biens 
immenses, et l'ascendant qu'elle avait sur lui ne devait-il 
pas convaincre Henriette qu'elle en ferait ce qu'elle vou- 
drait toute sa vie ? 

Mais le cœur de miss Stralson était bien loin de ce 
parti ; tout ce qu'elle éprouvait, en lui rendant son amant 
plus cher, ne servait qu'à lui faire détester davantage 
l'homme affreux qui s'acharnait à elle; elle assura qu'elle 
prêterait la mort aux propositions de lady Wateley et 
que la terrible nécessité où elle avait été de feindre avec 
le lord Granwel le lui rendait encore plus odieux. On 
s'arrêta donc au projet de traîner, de recevoir le lord 
avec politesse, de continuer à nourrir ses feux par l'espoir, 
tandis que d'autre part on les éteindrait à force de lon- 
gueurs ; de terminer pendant ce temps-là les afïaires 
qu'on avait à Londres, d'épouser secrètement Williams 
et de s'en retourner un beau jour à Herreford sans que 
Granwel pût s'en douter. Une fois là, continuait-on, si 
cet homme dangereux poursuivait ses démarches, diri- 
gées contre une femme en puissance de mari, elles 
acquéraient un genre de gravité qui répondait à lady 
Stralson et à sa fille de la protection des lois ; mais ce 
parti pouvait-il convenir ? Un homme aussi fougueux 
que Granwel, déjà trompé deux fois, ne serait-il pas 
fondé à croire qu'on travaillait à ce qu'il le fût une troi_ 
sième, et, dans ce cas, que n'avait-on pas à en appréhen- 
der ? Cependant ces réflexions n'étaient pas venues aux 
amies d'Henriette; on s'en tint au projet adopté, et dès le 
lendemain miss écrivit à son persécuteur que l'état de 



292 l'œuvre du marquis de sade 

santé de sa mère ne permettait pas qu'elle pût effectuer 
la promesse qu'elle avait faite; elle suppliait instamment 
le lord de ne point s'en fâcher, de venir la consoler au 
contraire des regrets qu'elle éprouvait de ne pouAoir 
tenir sa parole et de la tristesse qui l'accablait auprès 
d'une mère malade. 

Le premier mouvement de Granwel fut du dépit. Me 
voilà encore trompé 1 s'écria-t-il ; me voilà encore la dupe 
de cette fausse créature!... J'en étais le maître... et je 
pouvais la contraindre à mes désirs... la rendre l'esclave 
de mes volontés... je l'ai laissée vaincre... la perfide... 
elle m'échappe encore... Voyons ce qu'elle me veut... 
voyons si réellement l'état de sa mère peut lui servir 
d'excuse légitime. 

Granwel arrive chez lady Wateley et ne s'avouant pas,, 
comme on imagine aisément, pour auteur des catas- 
trophes de la veille, il convient seulement qu'il les avait 
apprises, et que l'intérêt qu'il était impossible de ne pas 
prendre à lady Stralson, dès qu'on avait le bonheur de la 
connaître, le faisait voler vers elle pour s'informer de 
l'état de sa santé et de celui des personnes qui lui étaient 
chères. Ce début est saisi, on en soutient le ton ; au bout 
de quelques instants, Granwel prend à part Henriette, il 
lui demande si elle croit que cette légère incommodité de 
sa mère mettra de longs obstacles au bonheur de lui 
appartenir, et s'il ne pourrait point, malgré ces contre- 
temps, hasarder toujours quelques propositions? Hen- 
riette le calme, elle le conjure de ne pas s'impatienter ; 
elle lui dit que, quoique ses amies feignent, elles n'en 
sont pas' moins persuadées qu'il est le seul auteur de 
tout ce qu'elles ont soufïert la veille et que, d'après cela, 
ce n'est trop l'instant d'entamer une négociation sem- 
blable. « N'est-ce pas beaucoup, continua-t-elle, qu'on 
nous permette de nous voir et m'accuserez-vous encore 
de vous tromper quand je viens de vous ouvrir pour 
toujours la porte d'une maison que vous remplissiez 
d'amertume et de deuil ? » Mais milord, qui ne croyait 



LES CRIMES DE l'aMOUR 293 

jamais qu'on n'eût rien fait pour lui tant que ses désirs 
n'étaient pas satisfaits, ne répondit qu'en balbutiant et 
dit à miss Stralson qu'il consentait à lui donner encore 
vingt-quatre heures et qu'au bout de ce terme il voulait 
savoir à quoi s'en tenir. Knfin, la visite se termine, et ce 
petit instant de repos va nous ramener à Williams, que 
tout ceci nous a fait perdre de vue. 

Par les soins criminels de Granwel et de Gave, il était 
difficile que les affaires de ce pauvre garçon fussent plus 
mal qu'elles n'étaient. Sous peu de jours, le procès allait 
être jugé, et le chevalier Clark, soutenu de toute la ville 
de Londres, se regardait déjà, non sans fondement, 
comme le seul héritier des biens que Williams comptait 
offrir avec sa main à l'aimable Henriette ; Granwel ne 
négligeait rien de tout ce qui pouvait faire tourner ce 
jugement au gré de ses désirs. Cette ruse, qui n'était 
d'abord qu'accessoire, devenait maintenant celle dont il 
attendait tout le succès de ses opérations : Henriette se 
déterminerait-elle à épouser ce Williams s'il était entière- 
ment ruiné ? A supposer que sa délicatesse l'y contrai- 
gnît même encore, sa mère pourrait-elle y consentir ? 
Malgré tout ce que Granwel avait appris de miss Stralson 
à leur dernière entrevue, il était impossible que ce séduc- 
teur n'eût pas reconnu dans les propos de celle qu'il 
aimait plus de politique et de ménagements que de ten- 
dresse et de vérité. Ses espions l'instruisaient d'ailleurs, 
et il ne pouvait douter que les deux jeunes gens ne conti- 
nuassent à se voir; il se résolut donc de presser la ruine 
de Williams, tant pour en dégoûter les Stralson que 
pour obtenir de cette catastrophe un dernier moyen de 
remettre Henriette entre ses mains... dont il jurait bien 
qu'elle ne s'échapperait plus. 

Quant au capitaine O'Donel, après avoir tiré tout ce 
qu'il avait pu de Williams, il l'avait cruellement aban- 
donné et s'était retiré chez Granwel, d'où il sortait fort 
peu, de crainte d'être reconnu ; son protecteur avait 
exigé de lui cette précaution jusqu'au dénouement de 



294 l'œuvre du marquis de sade 



toute cette intrij^ue, lequel, selon le lord, ne devait pas 
tarder encore bien des jours. 

Cependant Williams, réduit à ses quatre dernières gui- 
nées, n'ayant même plus de quoi faire face aux frais du 
procès qu'il avait à soutenir, était déterminé à aller faire 
l'aveu de ses fautes aux pieds de la bonne Stralson et de 
son adorable fille ; il y allait lorsque les derniers éclats 
de la foudre suspendue sur sa tête éclatèrent subitement. 
Son affaire se juge, Clark est reconnu tenir à la parente 
dont on plaide l'héritage de deux degrés plus près que 
Williams ; et ce malheureux jeune homme se voit à la 
fois privé et du peu de fortune présente dont il jouissait 
et de celle qu'il pouvait espérer un jour. Anéanti par la 
multitude de ses revers, ne pouvant tenir à l'horreur de 
sa situation, il est prêt à s'arrêter la vie, mais il lui est 
impossible d'attenter à ses jours sans voir une dernière 
fois le seul être qui les lui rend chers ; il vole chez lady 
Wateley ; il savait que l'on y voit le lord Granwel, il en 
connaissait les motifs, et quelque inquiétude que cela lui 
donnât, il n'osait pourtant pas le désapprouver : était-ce 
à lui de dicter des lois dans la fatale position où il se 
trouvait ? On était convenu, d'après la politique qui gui- 
dait les démarches actuelles, de ne recevoir jamais Wil- 
liams qu'en secret; il arriva donc la nuit et dans un 
moment où l'on était sûr que Granwel ne surviendrait 
pas. On ne savait rien encore de la perte de son procès; 
il en fait part et y joint en même temps la nouvelle 
affreuse de ses malheurs au jeu. — Oh 1 ma chère Hen- 
riette 1 s'écrie-t-il en se précipitant aux pieds de celle 
qu'il adore, ce sont mes derniers adieux que je vous fais; 
je viens vous dégager de vos liens et rompre également 
ceux de ma vie; ménagez mon rival, miss, et ne lui 
refusez pas votre main, lui seul peut faire votre bonheur 
à présent; mes fautes et mes revers ne me permettent 
pas d'être à vous, devenez l'épouse de mon rival, Hen- 
riette, c'est votre meilleur ami qui vous en conjure ; 
oubliez à jamais un malheureux qui n'est plus digne que 



LES CRIMES DE L'AUOUR 205 

de votre pitié. — Williams, dit Henriette en relevant son 
amant et le plaçant à côté d'elle, ô toi que je ne cesserai 
jamais d'adorer un instant, comment as-tu pu croire que 
mes sentiments dépendissent des fantaisies de la fortune? 
Et quelle injuste créature serais-je donc si je devais ces- 
ser de t'aimer pour des imprudences ou des malheurs? 
Crois, Williams, crois que ma mère ne t'abandonnera 
pas plus que moi; je me charge du soin de lui apprendre 
tout ce qui t'arrive ; je veux t'épargner le chagrin de lui 
en faire l'aveu ; mais réponds-moi de ta vie, jure-moi, 
Williams, que tant que tu seras certain du cœur d'Hen- 
riette, aucun malheur ne pourra te contraindre à trancher 
le fil de tes jours. — O maîtresse adorée, j'en fais le ser- 
ment à tes genoux ; qu'ai-je de plus sacré que ton amour? 
Quel malheur puis-je redouter, toujours chéri de mon 
Henriette ? Oui, je vivrai puisque tu m'aimes, mais 
n'exige pas de moi de t'épouser, ne laisse pas réunir ton 
sort à celui d'un misérable qui n'est plus fait pour toi; 
deviens la femme du lord : si je ne l'apprends pas sans 
chagrin, je le verrai du moins sans jalousie, et l'éclat 
dont cet homme puissant te fera jouir me consolera, s^il 
est possible, de n'avoir pu prétendre au même bonheur. 
Ce n'était pas sans verser des larmes que la tendre Hen- 
riette entendait prononcer ces discours; ils lui répu- 
gnaient à tel point qu'elle ne put les laisser finir. — 
Homme injuste, s'écria-t-elle en saisissant la main de 
Williams, mon bonheur peut-il exister sans le tien, et 
serais-tu heureux si j'étais dans les bras d'un autre ? 
Non, mon ami, non, je ne t'abandonnerai jamais ; j'ai une 
dette de plus à acquitter à présent... celle que ton infor- 
tune m'impose ; l'amour seul m'enchaînait jadis à toi, j'y 
suis aujourd'hui liée par devoir... Je te dois des consola- 
tions, Williams; de qui te seraient-elles chères, si ce 
n'était de ton Henriette? N'est-ce pas à ma main d'essuyer 
tes larmes ? Pourquoi veux-tu m'ôter cette jouissance ? 
En m'épousant avec la fortune qui devait t'appartenir, 
tu ne m'aurais rien dû, mon ami, et je t'unis maintenant 



296 l'œuvre du marquis de sade 

à moi par les liens de l'amour et par les tendres nœuds 
de la reconnaissance. Williams arrose de ses pleurs les 
mains de sa maîtresse, et l'excès du sentiment qui l'em- 
brase l'empêche de trouver des expressions qui puissent 
peindre ce qu'il éprouve. Lady Stralson survient comme 
nos deux amants, anéantis dans les bras l'un de l'autre, 
font passer mutuellement dans leur âme le feu divin qui 
les consume : sa fille lui apprend alors ce que Williams 
n'ose lui dire et termine ce récit en demandant par grâce 
à sa mère de ne rien changer aux dispositions dans 
lesquelles elle a toujours été. — Viens, mon cher, dit la 
bonne Stralson après avoir tout appris, viens, dit-elle en 
jetant ses bras autour du cou de Williams, nous t'aimions 
riche, nous t'aimerons encore mieux pauvre ; n'oublie 
jamais deux bonnes amies et repose-toi sur elles du soin 
de te consoler... Tu as fait une faute, mon ami... tu es 
jeune... tu es sans lien, tu n'en feras plus quand tu seras 
l'époux de celle que tu aimes. 

Nous passons sous silence les expressions de la ten- 
dresse de Williams. Quiconque aura son cœur les sentira 
sans qu'il soit besoin de lui dire, et l'on ne peint rien 
aux âmes froides. 

— Oh, ma chère fille, reprit lady Stralson, que je 
crains qu'il n'y ait dans tout ceci quelques nouvelles 
ruses de cet homme affreux qui nous tourmente... Ce 
capitaine écossais qui ruine en si peu de temps notre bon 
Williams... ce chevalier Clark que nous ne connûmes 
jamais pour le parent de la tante de ce cher ami, tout cela 
sont des trames de cet homme perfide... Ah! puissions- 
nous n'être jamais venus à Londres ! Il faut quitter cette 
ville dangereuse, ma fille, il faut s'en éloigner pour 
jamais. 

Il n'est pas difficile de croire qu'Henriette et Williams 
adoptèrent avec joie ce dessein; on prit donc jour : il fut 
décidé qu'on partirait le lendemain, mais que tout se 
ferait avec un tel mystère que les gens même de lady 
Wateley n'en pussent rien savoir ; et ces projets admis 



LES CRIMES DE l'aHOUR 297 

■de part et d'autre, Williams voulut sortir pour se prépa- 
rer à leur exécution. Miss l'arréle : — Songes-tu donc, 
mon ami, lui dit-elle en lui remettant une bourse pleine 
d'or... songes-tu que tu m'as confié le triste état de tes 
finances, et que c'est à moi seule à les remettre en ordre? 
— Oh! miss, quelle générosité! — Williams, dit lady 
Stralson, elle me lait voir mes torts... Prends, mon ami, 
prends ; je la laisse jouir de ce plaisir aujourd'hui, mais à 
condition qu'elle ne me l'enlèvera plus... Et Williams, en 
pleurs, Williams, pénétré de reconnaissance, sort en 
disant : « Si le bonheur peut être pour moi sur la terre, 
ce n'est bien sûrement qu'au sein de cette honnête 
famille. J'ai fait une faute... j'ai éprouvé un revers 
affreux... je suis jeune, le service m'offre des ressources... 
Je tâcherai que mes enfants ne puissent s'apercevoir de 
tout ceci ; ces gages précieux de l'amour feront à jamais 
l'unique occupation de ma vie, et je combattrai si bien la 
fortune qu'ils ne se sentiront point de mes malheurs. » 

Milord Granwel vint le lendemain rendre visite à celle 
•qu'il aimait; on se contraignit, comme on faisait ordinai- 
rement, mais trop adroit pour ne pas démêler quelques 
A'ariations dans la conduite de miss et de sa mère, trop fin 
pour ne pas les attribuer à la révolution de la fortune de 
Williams, il s'informa. Quoiqu'on eût gardé le mystère 
sur le départ projeté et sur les dernières visites de Wil- 
liams, il devint impossible que quelque chose n'eût trans- 
piré et que par conséquent, merveilleusement servi par 
ses espions, Granwel pût être longtemps sans tout savoir. 

— Eh bien, dit-il à Gave dès que ses dernières instruc- 
tions lui furent apportées, me voici donc encore la dupe 
de cette séquelle de traîtres ! et la perfide Henriette, 
en m'amusant, ne songe qu'à couronner mon rival... 
Sexe faux et trompeur, a-t-on raison de t'outrager et de 
te mépriser après, et ne justifies-tu pas chaque jour par 
tes torts tous les reproches intentés contre toi ? O Gave ! 
<> mon ami ! elle ne sait pas qui elle offense, l'ingrate ; je 
veux sur elle seule venger mon sexe entier, je veux lui 



298 l'œuvhe du makquis i>ii saue 

faire pleurer en larmes de sang et ses torts et ceux de 
tous les êtres qui lui ressemblent... Dans le commerce 
que tu as eu avec ce fripon de Williams, Gave, t'es-tu 
procuré de son écriture ? — En voici. — Donne... Bien... 
Porte aussitôt ce billet chez Jonhson, chez ce coquin qui 
a l'art de contrefaire si bien toutes les écritures ; qu'il 
imite à l'instant celle-ci, qu'il transcrive du caractère de 
Williams les lignes que je vais te dicter. Gave écrit, il 
porte le billet ; Jonhson le copie, et la veille du départ de 
miss Henriette elle reçoit, sur les sept heures du soir, la 
lettre qu'on va lire, de la main d'un homme qui lui assure 
qu'elle est de Williams, et que ce malheureux amant en 
attend la réponse avec la plus vive impatience. 

« On est au moment de m'arréter pour une dette bien 
plus forte encore que l'argent que je puis avoir ; il est 
certain que de puissants ennemis se mêlent de tout ; à 
peine aurai-je peut-être le temps de vous embrasser une 
dernière fois ; j'attends ce bonheur et vos conseils ; venez 
seule consoler un instant, au coin des jardins de Kin- 
sington, le malheureux Williams, prêt à expirer de dou- 
leur si vous lui refusez cette grâce. » 

Henriette se désole après avoir lu ce billet, et dans la 
crainte que tant d'imprudence ne refroidisse enfin les 
bontés de sa mère, elle se détermine à lui cacher cette 
nouvelle catastrophe, à se munir du plus d'argent qu'il 
lui sera possible et à voler au secours de Williams... Un 
moment elle réfléchit au danger de sortir à une telle 
heure... mais que peut-elle appréhender du lord ? Elle le 
croit parfaitement la dupe des feintes de sa mère et de 
son amie lady Wateley : ces deux femmes et elles n'ont 
pas cessé de le recevoir; Granwel lui-même n'eut jamais 
l'air plus calme... Que peut-elle donc en redouter?... 
Peut-être agira-t-il contre Williams, peut-être est-ce lui 
qui est encore cause de ce nouveau revers ; mais le désir 
de nuire à un rival qu'on ne cesse de craindre n'est pas 
une raison pour attenter encore à la liberté de celle dont 
on doit être sûr. 



LES CRIMES DE l'aMOUR 2\)9 

Faible et malheureuse Henriette, telles étaient tes folles 
combinaisons ! l'amour, qui te les suggérait, les légitimait 
toutes ; tu ne songes pas que le voile n'est jamais plus 
épais sur les yeux des amants que quand le précipice est 
prêt à s'ouvrir sous leurs pas... Miss Stralson envoie 
prendre des porteurs, et elle se rend au lieu indiqué... 
La chaise arrête... on l'ouvre... — Miss, lui dit Granwel 
en lui tendant la main pour en sortir, vous ne m'attendiez 
pas là, j'en suis sûr ; c'est pour le coup que vous allez 
dire que le fléau de votre vie s'offre à tout instant à vos 
yeux... Henriette jette un cri, elle veut s'arracher et fuir... 
— Doucement, bel ange, doucement, dit Granwel en lui 
mettant le bout d'un pistolet sur le sein et lui faisant voir 
qu'elle est entourée, n'espérez pas m'échapper, miss, non, 
ne l'espérez pas... je suis las d'être votre dupe... il faut 
que je sois vengé... Silence donc ou je ne réponds pas de 
votre vie... Miss Henriette, privée de l'usage de ses sens, 
est emportée vers une chaise de poste, où le lord s'élance 
avec elle, et sans arrêter une minute on arrive au nord 
de l'Angleterre dans un vaste château isolé que possédait 
Granwel sur les frontières de l'Ecosse. 

Gave était resté à l'hôtel du lord : il était chargé d'ob- 
server et de donner exactement, par de prompts courriers^ 
des nouvelles précises de ce qui se passait à Londres. 

Deux heures après le départ de sa fille, lady Stralson 
s'aperçoit qu'elle est sortie ; sûre de la conduite d'Hen- 
riette, elle ne s'en inquiète pas d'abord ; mais quand elle 
entend sonner dix heures, elle frémit et soupçonne de 
nouveaux pièges... Elle a oie chez Williams... elle lui 
demande, en tremblant, s'il n'a point vu Henriette... Sur 
les réponses de ce malheureux amant, elle s'eflraye encore 
davantage. Elle dit à Williams de l'attendre, elle se fait 
conduire chez lord Granwel... On lui répond qu'il est 
malade... Elle fait dire qui elle est, bien certaine qu'à ce 
nom le lord doit laisser entrer. Même réponse ; ses 
soupçons redoublent ; elle revient chez Williams, et tous 
deux, horriblement émus, vont à l'instant trouver le 



4100 l'œuvre du marquis de sade 



premier ministre, dont ils savent que Granwel est parent. 
Ils racontent leurs malheurs, ils certifient que celui qui 
trouble aussi cruellement leur vie, que celui qui est la 
seule cause de tout ce qui leur arrive, que le ravisseur, 
en un mot, de la fille de l'une et de la maîtresse de l'autre 
n'est aut»e que lord Granwel... — Granv/el! dit le ministre 
étonné... mais savez-vous qu'il est mon ami... mon parent 
et que quelque légèreté que je lui suppose, je le crois 
pourtant incapable d'une horreur?... — C'est lui, c'est lui, 
milord, répond cette mère désolée ; faites approfondir, et 
vous verrez si nous vous en imposons. On envoie sur-le- 
champ à l'hôtel du lord ; Gave, n'osant en imposer aux 
émissaires du premier ministre, fait dire que Granwel est 
parti pour une tournée dans ses biens ; ce rapport joint 
aux soupçons et aux plaintes de la mère d'Henriette ouvre 
enfin les yeux du ministre. — Madame, dit-il à lady 
Stralson, allez avec votre ami vous tranquilliser chez 
vous, je vais agir ; soyez sûre que je ne négligerai rien 
de tout ce qui pourra vous rendre ce que vous avez perdu 
et rétablir l'honneur de votre famille. 

Mais toutes ces démarches avaient pris du temps ; le 
ministre n'avait rien voulu entreprendre juridiquement 
qu'il n'eût au préalable reçu des conseils du roi, auquel 
Granwel était attaché par sa charge ; ces détails avaient 
donné à Gave la facilité de faire parvenir un courrier au 
château de son ami, et il en résulta que les événements 
dont il nous reste à rendre compte purent s'exécuter sans 
obstacles. 

Granwel en arrivant dans sa terre, à force de calmer 
miss Henriette, avait obtenu d'elle de prendre un peu de 
repos, mais il avait eu soin de la placer dans une chambre 
de laquelle il lui était impossible de s'évader. Quelque 
peu d'envie que miss Stralson eût de dormir en ce cruel 
état, trop heureuse de pouvoir être quelques heures 
tranquille, elle n'avait encore fait aucune sorte de bruit 
qui pût faire soupçonner qu'elle était éveillée, lorsque le 
courrier de Gave arriva. De ce moment, le lord sentit que 



LES CRIMES DE L^AMOL'Il 301 

s'il avait envie de réussir il fallait presser ses démarches» 
Tout ce qui pouvait les assurer lui devenait égal ; quelque 
criminel qwe cela pût être, il était résolu à tout, pour\ u 
qu'il se ^ engeât et qu'il jouît de sa victime. 

Le pis-aller, se disait-il, sera de l'épouser et de ne repa- 
raître à Londres qu'avec le titre de son mari ; mais dans 
la situation où tout se trouvait, d'après ce que venait de 
lui apprendre le courrier de Gave, il vit qu'il n\Turait le 
temps de rien s'il ne calmait sur-le-champ l'orage qui se 
formait sur sa tête, et il conçut aisément que pour y 
parvenir il fallait nécessairement deux choses : tranquil- 
liser lady Stralson et s'assurer de Williams ; une ruse 
abominable, un crime plus odieux encore venaient à bout 
l'un de l'autre et Granwel, à qui rien ne coûtait dès qu'il 
s'agissait d'assouvir ses désirs, n'eut pas plus tôt enfanté 
ces horribles projets qu'il ne songea plus qu'à leur exé- 
cution. Il fait attendre le courrier et se présente chez 
Henriette ; il y débute par les propositions les plus insul- 
tantes, et, selon sa coutume, Henriette les élude à force 
d'art ; c'est ce que voulait Granwel, il ne demandait qu'à 
lui faire employer toute sa séduction, afin d'avoir l'air d'y 
succomber encore et de la prendre dans les mêmes pièges 
qu'elle avait usage d'employer contre lui. Il n'est rien que 
miss Stralson ne fasse pour renverser les projets que 
milord affiche ; pleurs, prières, amour, tout s'oppose 
indistinctement, et Granwel, après bien des combats, 
ayant enfin l'air de se rendre, tombe lui-même avec per- 
fidie aux genoux d'Henriette. — Cruelle fille, lui dit-il en 
arrosant ses mains de larmes feintes de repentir, ton 
ascendant est trop marqué, tu triomphes sans cesse, et je 
me rends enfin pour jamais... C'en est fait, miss, vous ne 
trouverez plus en moi votre persécuteur, vous n'y verrez 
plus que votre ami ; plus généreux que vous ne pensez, 
je veux être avec vous capable des derniers efforts du 
courage et de la vertu ; vous voyez tout ce que je serais 
endroit d'exiger, tout ce que je pourrais demander au 
nom de l'amour, tout ce que je pourrais obtenir de la 



302 l'œuvre du marquis de sade 

violence; eh bien, Henriette, je renonce à tout; oui, je 
veux vous contraindre à m'estimer, à me regretter peut- 
être un jour... Apprenez, miss, que je n'ai jamais été votre 
dupe, vous avez beau feindre, vous aimez Williams... 
miss! c'est de ma main que vous allez le recevoir... 
Obtiendrai-je à ce prix le pardon de ce que je vous ai fait 
souffrir de maux ?... En vous donnant Williams, en 
réparant de ma fortune même les revers que la sienne 
vient d'éprouver, aurai-je acquis quelques droits au cœur 
de ma chère Henriette et me nommera-t-elle encore son 
plus cruel ennemi?... — O généreux bienfaiteur 1 s'écrie la 
jeune miss, trop prompte à saisir la chimère qui vient la 
caresser un instant, quel dieu vient vous inspirer ces 
desseins, et comment est-il que vous daigniez changer 
aussi promptement la destinée de la triste Henriette ? 
Vous me demandez quels droits vous aurez acquis sur mon 
cœur? Tous les sentiments de ce cœur sensible qui n'ap- 
partiendront pas au malheureux Williams seront à jamais 
à vous, je serai votre amie, Granwel... votre sœur... votre 
confidente ; uniquement occupée de vous plaire, j'oserai 
vous demander pour unique grâce de passer ma vie près 
de vous et d'en employer tous les instants à vous 
témoigner ma reconnaissance... Ah 1 réfléchissez-y, 
milord... les sentiments d'une âme libre ne sont-ils pas 
préférables à ceux que vous vouliez arracher ? Vous 
n'auriez jamais eu qu'une esclave dans celle qui va 
devenir votre plus tendre amie. — Oui, miss, vous la 
serez cette amie sincère, dit Granv/el en balbutiant ; j'ai 
tant à réparer vis-à-vis de vous qu'au prix même du 
sacrifice que je vous fais je n'ose pas me croire encore 
quitte; j'attendrai tout du temps et de mes procédés. — 
Que dites-vous, milord ? Que mon âme vous est peu 
connue 1 Autant les oflenses l'irritent, autant le repentir 
l'entr'ouvre, et je ne sais plus me souvenir des injures de 
celui qui fait un seul pas pour en obtenir le pardon. — 
Eh bien, miss, que tout s'oublie de part et d'autre, et 
donnez-moi la satisfaction de préparer moi-même les 



LES CIUMBS DB L^MOUU 303 

nœuds que vous désirez tant. — Ici? répondit Henriette 
avec un mouvement d'inquiétude dont il lui fut impossible 
d'être maîtresse ; j'avais cru, milord, que nous allions 
repartir pour Londres. — Non, ma chère miss, non 
je mets toute ma gloire à ne vous y ramener que sous le 
titre de l'épouse du rival auquel je vous cède... Oui, miss, 
je veux en vous montrant apprendre à toute l'Angleterre 
à quel point la victoire a dû me coûter ; ne vous opposez 
point à ce projet dès que j'y trouve à la fois mon triomphe 
et ma tranquillité ; écrivons à votre mère de se calmer, 
mandons à Williams de se rendre ici, célébrons-y prompte- 
ment cet hymen, et repartons dès le lendemain. — Mais, 
milord, ma mère ? — Nous lui demanderons son consen- 
tement ; elle est bien loin de le refuser, et ce sera lady 
Williams qui viendra lui en rendre grâces. — Eh bien I 
milord, disposez de moi ; pénétrée de tendresse et de 
reconnaissance, m'appartient-il de régler les moyens par 
lesquels vous daignez travailler à mon bonheur ; faites, 
milord, j'approuve tout... et trop entière aux sentiments 
que je vous dois, trop occupée de les éprouver et de les 
peindre, j'oublie tous ceux qui pourraient m'en distraire. 

— Mais, miss, il faut que vous écriviez... — A Williams ? 

— Et à votre mère, miss ; ce que je dirais persuaderait-il 
comme ce que vous écrirez vous-même ? On apporte tout 
ce qu'il faut, et miss Henriette trace les deux billets 
suivants : 

Miss Henrielle à Williams 

« Tombons tous deux aux pieds du plus généreux des 
hommes ; venez m'aider à lui témoigner la reconnaissance 
que nous lui devons l'un et l'autre ; jamais sacrifice ne fut 
plus noble, jamais fait avec autant de grâces et jamais plus 
entier : milord Granwel veut nous unir lui-même, Wil- 
liams, c'est sa main qui va serrer nos nœuds... Accourez... 
embrassez ma mère, obtenez son aveu et dites-lui que 
bientôt sa fille jouira du bonheur de la serrer dans ses 
bras. M 



304 l'œuvrk du makquis de sadi-; 



La même à sa mère 

« Au moment d'inquiétude le plus affreux succède le 
calme le plus doux : Williams vous montrera ma lettre, ô 
la plus adorée des mères. Ne vous opposez, je vous en 
conjure, ni au bonheur de votre fille ni aux intentions de 
milord Granwel, elles sont pures comme son cœur ; adieu, 
pardonnez si votre fille, toute livrée aux sentiments de 
la reconnaissance, peut vous exprimer à peine ceux dont 
elle brûle pour la meilleure des mères. » 

Granwel joignit à ces billets deux lettres qui assuraient 
et Williams et lady Stralson du bonheur qu'il se faisait 
de réunir deux personnes dont il voulait devenir l'ami le 
plus tendre, et il chargeait Williams de prendre chez son 
notaire, à Londres, dix mille guinées qu'il le suppliait 
d'accepter pour présent de noces; ces lettres étaient rem- 
plies d'affection, elles portaient un tel caractère de 
franchise et de naïveté qu'il était impossible de ne pas y 
ajouter foi ; le lord écrivit en même temps à Gave et 
à ses amis d'apaiser la rumeur publique, de calmer le 
ministre et de répondre que l'on verrait bientôt à Londres 
de quelle manière il réparait ses fautes. Le courrier repart 
avec ses dépêches ; Granwel ne s'occupe plus qu'à combler 
miss Stralson de bons procédés, afin, disait-il, de lui faire 
oublier de son mieux tous les crimes qu'il avait à se 
reprocher envers elle... et dans le fond de son âme le 
monstre triomphait de l'avoir à la fin emporté de ruses 
sur celle qui depuis si longtemps l'enchaînait par les 
siennes. 

Le courrier du ravisseur d'Henriette arrive à Londres 
au moment où le roi venait de conseiller au premier 
ministre d'employer toutes les voies de la justice contre 
Granwel... Mais lady Stralson, pleinement la dupe des 
lettres qu'elle reçoit, croyant d'autant mieux à leur con- 
tenu qu'elle est accoutumée aux victoires d'Henriette sur 
Granwel, vole à l'instant chez le ministre ; elle le conjure 
de ne faire aucune poursuite contre le lord, elle lui rend 



LES CRIMES DE L^MOL'R 305 

compte de ce qui se passe ; tout s'apaise, et Williams 
s'apprête au départ. « Ménage cet homme puissant et 
dangereux, lui dit lady Stralson en l'embrassant, jouis 
des triomphes que ma fille a remportés sur lui, et revenez 
promptementtous deux consoler une mèrequivousadore. » 
Williams part, mais sans prendre le superbe présent que 
lui destine Granwel ; il ne daigne pas même s'informer si 
cette somme l'attend ounon , cette démarche eût eu l'ap- 
parence du doute, et ces braves et honnêtes gens sont loin 
d'en avoir. Williams arrive... Grand Dieu I... il arrive... 
et ma plume s'arrête, elle se refuse au détail des horreurs 
qui attendent ce malheureux amant. O furies de l'enfer ! 
accourez, prêtez-moi vos couleuvres ; que ce soit de leurs 
dards étincelants que ma main trace ici les horreurs qui 
me restent à décrire encore. 

— O ma chère Henriette, dit Granwel, en entrant le 
matin chez sa captive, avec l'air du bonheur et de la joie, 
venez jouir de la surprise que j'ai eu l'art de vous ménager ; 
accourez, chère miss, je n'ai voulu vous montrer Williams 
qu'au pied même des autels où il va recevoir votre main... 
suivez-moi, miss, il vous attend. — Lui, milord... lui, 
grand Dieu î... Williams... il est à l'autel... et c'est à vous 
que je le dois... O, milord, permettez-moi que je tombe 
à vos genoux... les sentiments que vous m'inspirez l'em- 
portent aujourd'hui sur tout autre... (Et Granwel 
troublé...) — Non, miss, non, je ne peux pas jouir encore 
de cette reconnaissance, c'est le dernier instant où elle 
doit arracher du sang de mon cœur ; ne la montrez pas, 
miss, elle n'a plus qu'un jour à m'être cruelle... je la 
savourerai demain plusà l'aise... pressons-nous, Henriette, 
ne faisons pas attendre plus longtemps un homme qui 
vous adore et qui brûle de vous être uni. 

Henriette s'avance... elle est dans un trouble... dans 
une agitation... à peine respire-t-elle, jamais les roses de 
son teint ne furent plus brillantes... Animée par l'amour 
et l'espoir, cette chère fille se croit au moment du bon- 
heur... On arrive au bout d'une galerie immense que 

20 



306 l'œuvre du marquis de sade 



terminait la chapelle du château... O juste ciel ! quel 
spectacle 1... ce lieu sacré était tendu de noir, et sur une 
espèce de lit funèbre entouré de cierges ardents reposait 
le corps de Williams percé de treize poignards, tous 
encore dans les plaies sanglantes qu'ils venaient d'en- 
tr'ouvrir. — Voilà ton amant, perfide ! voilà comme ma 
vengeance le rend à tes indignes vœux, dit Granwel... — 
Traître I s'écrie Henriette, en réunissant toutes ses forces 
pour ne pas succomber dans un moment aussi terrible 
pour elle... Ah ! tu ne m'as point trompée ; tous les excès 
du crime doivent appartenir à ton âme féroce, il n'y 
aurait que la vertu qui m'eût surprise dans elle ; laisse- 
moi mourir là, cruel, c'est la dernière grâce que je te 
demande. — Tu n'obtiendras pas cette faveur encore, dit 
Granwel avec cette fermeté froide, unique partage des 
grands scélérats... ma vengeance n'est goûtée qu'à demi, 
il faut en assouvir le reste ; voilà l'autel qui va recevoir vos 
serments ; c'est là que je veux entendre de votre bouche 
celui que vous allez me faire de m'appartenir à jamais. 

Granwel veut être obéi... Henriette, assez courageuse 
pour résister à cette crise épouvantable... Henriette, en 
qui le désir de la vengeance réveille l'énerg'e, promet tout 
et retient ses larmes. — Miss, dit Granwel, dès qu'il est 
satisfait, croyez maintenant à ce que je vais vous dire : 
tous mes sentiments de vengeance sont éteints, je ne 
pense plus qu'à réparer mes crimes... Suivez-moi, miss, 
quittons cet appareil lugubre, tout nous attend au temple ; 
les ministres du Ciel et le peuple nous y devancent dès 
longtemps, venez y recevoir aussitôt ma main... Vous 
accorderez cette nuit aux premiers devoirs de l'épouse, 
demain je vous ramène publiquement à Londres et vous 
rends à votre mère comme ma femme. 

Henriette jette des yeux égarés sur Granwel, elle croit 
être sûre de n'être pas trompée cette fois, mais son cœur 
ulcéré n'est plus susceptible de consolation... ; déchirée 
parle désespoir... dévorée du désir de la vengeance, il 
lui devient Impossible d'écouter d'autres sentiments... 



LKS CRIMES DE l'aMOLR 307 

« Milord, dit-elle avec la tranquillité la plus courageuse, 
j'ai une si grande confiance à ce retour inattendu que je 
suis prête à vous accorder de bonne grâce ce que vous 
pourriez obtenir par la force ; quoique le Ciel n'ait pas 
légitimé notre union, je n'en remplirai pas moins cette 
nuit les devoirs que vous exigez ; je vous conjure donc 
de remettre la célébration à Londres ; j'ai quelques répu- 
gnances à la faire ailleurs que sous les yeux de ma mère. 
Peu vous importe, Granwel, dès que je vais de moi-même 
me soumettre à tous vos transports. » 

Quoique Granwel eût réellement désiré devenir l'époux 
de cette tille, il ne voyait pourtant qu'avec une sorte de 
joie maligne qu'elle consentait encore à risquer d'être sa 
dupe, et prévoyant qu'après une nuit de jouissance il 
n'aurait peut-être plus autant de délicatesse, il consentit 
de tout son cœur à ce qu'elle voulait. Tout fut calme le 
reste du jour, on ne changea même rien de la funèbre 
décoration, étant essentiel que les ombres les plus épaisses 
de la nuit présidassent à l'inhumation du malheureux 
Williams. 

— Granwel, dit miss Stralson à l'instant de se retirer, 
j'implore une nouvelle faveur : après tout ce qui s'est 
passé ce matin, serai-je la maîtresse de ne pas frémir en 
me voyant dans les bras du meurtrier de mon amant ? 
Permettez qu'aucun jour n'éclaire le lit où vous allez 
recevoir ma foi ; ne devez-vous pas cet égard à ma pudeur ? 
n'ai-je pas acquis par assez de maux le droit d'obtenir ce 
que j'implore ? — Ordonnez, miss, ordonnez, répond 
Granwel ; il faudrait que je fusse bien injuste pour vous 
refuser de telles choses. Je conçois trop facilement la vio- 
lence que vous avez à vous faire, et je permets, de tout 
mon cœur, ce qui peut la diminuer. Miss s'incline et rentre 
chez elle, pendant que Granwel, enchanté de ses infâmes 
succès, s'applaudit en silence d'avoir enfin triomphé de son 
rival; il se couche; on emporte les flambeaux. Henriette 
est prévenue qu'elle est obéie et qu'elle peut, quand elle le 
voudra, passer dans l'appartement nuptial... Elle y vient. 



3US l'œuvre du marquis de SADE 



elle était armée d'un poignard qu'elle avait arraché elle- 
même du cœur de son amant... elle s'approche... Sous le 
prétexte de guider ses pas, une de ses mains s'assure du 
corps de Granwel, elle y plonge de l'autre l'arme qu'elle 
tient, et le scélérat roule à terre en blasphémant le Ciel 
et la main qui le frappe. 

Henriette sort aussitôt de cette chambre ; elle gagne en 
tremblant le lieu funèbre où repose Williams ; elle tient 
une lampe à la main, de l'autre le poignard ensanglanté 
dont elle vient de servir sa vengeance... — Williams, 
s'écrie-t-elle, le crime nous désunit, la main de Dieu va 
nous rejoindre... reçois mon âme, ô toi que j'idolâtrai 
toute ma vie, elle va s'anéantir dans la tienne pour ne 
s'en séparer jamais... A ces mots, elle se frappe et tombe 
en palpitant sur ce corps froid que, par un mouvement 
involontaire, sa bouche presse encore de ses derniers 
baisers. 

Ces funestes nouvelles arrivèrent bientôt à Londres. 
Granwel y fut peu regretté. Depuis longtemps ses travers 
l'y rendaient odieux. Gave, craignant d'être mêlé dans 
cette terrible aventure, passa sur-le-champ en Italie, et 
la malheureuse lady Stralson retourna seule à Herreford, 
où elle ne cessa de pleurer les deux pertes qu'elle venait 
de faire jusqu'à l'instant où l'Éternel, touché de ses 
larmes, daigna la rappeler dans son sein et la réunir, dans 
un monde meilleur, aux personnes chéries et si dignes de 
l'être que lui avaient enlevées le libertinage, la vengeance, 
la cruauté..., tous les crimes enfin nés de l'abus des 
richesses, du crédit, et plus que tout de l'oubli des prin- 
cipes de l'honnête homme, sans lesquels ni nous, ni ce 
qui nous entoure ne peuvent être heureux sur la terre. 



ALINE ET VALCOUR 



ou LE 



ROMAN PHILOSOPHIQUE 

ÉCRIT A LA BASTILLE 
WN AN AVANT LA RÉVOLUTION DE FRANCB 



Histoire de Sophie 



On me nomme Sophie, madame, dit-elle en s*adressant 
à M"' de Blamont, mais je serais bien en peine de vous 
rendre compte de ma naissance, je ne connais que mon 
père, et j'ignore les particularités qui ont pu me donner 
le jour. Je fus élevée dans le village de Berseuil, par la 
femme d'un vigneron qui se nomme Isabeau ; j'allais la 
joindre quand vous m'avez trouvée. Elle m'a servi de 
nourrice et m'a prévenue, dès que je pus entendre raison, 
qu'elle n'était point ma mère, et que je n'étais chez elle 
qu'en pension. Jusqu'à l'âge de treize ans, je n'ai eu 
d'autre visite que celle d'un monsieur qui venait de Paris, 
le même, à ce que dit Isabeau, qui m'avait apportée chez 
elle, et qu'elle m'assura secrètement être mon père. Rien 
de plus simple et de plus monotone que l'histoire de mes 
premiers ans, jusqu'à l'époque fatale où l'on m'arracha 
de l'asile de l'innocence, pour me précipiter, malgré moi, 
dans l'abîme de la débauche et du vice. 

J'allais atteindre ma treizième année, lorsque l'homme 
dont je vous parle vint me trouver pour la dernière fois 
avec un de ses amis du même âge que lui, c'est-à-dire 
environ cinquante ans. Ils firent retirer Isabeau et m'exa- 
minèrent tous deux avec la plus grande attention. L'ami de 
celui que je devais prendre pour mon père fit beaucoup 
d'éloges de moi... j'étais, selon lui, charmante, faite à 
peindre... Ilélas ! c'était la première fois que je l'entendais 



312 l'œuvre du marquis de sadb 

dire, je n'imaginais pas que ces dons de la nature dussent 
devenir l'origine de ma perte... qu'ils dussent être la 
cause de tous mes malheurs ! L'examen des deux amis 
était entremêlé de légères caresses; quelquefois même 
on s'en permettait où la décence n'était rien moins que 
respectée... ensuite tous deux se parlaient bas... je les vis 
même rire... Eh quoi ! la gaîté peut donc naître où se 
médite le crime? L'âme peut donc s'épanouir au milieu 
des complots formés contre l'innocence ? Tristes effets de 
la corruption I que j'étais loin d'en augurer les suites 1 
Elles devaient être bien amères pour moi. On fit revenir 
Isabeau... 

— Nous allons vous enlever votre jeune élève, dit 
M. Delcour (c'est le nom de celui qu'on m'avait dit de 
regarder en père) ; elle plaît à M. de Mirville, dit-il en 
montrant son ami, il va la conduire à sa femme, qui en 
prendra soin comme de sa fille... 

Isabeau se mit à pleurer, et, me jetant dans ses bras 
aussi chagrine qu'elle, nous mêlâmes nos regrets et nos 
pleurs... 

— Ah 1 monsieur, dit Isabeau en s'adressant à M. de 
Mirville, c'est l'innocence et la candeur mêmes, je ne lui 
connais nul défaut... je vous la recommande, monsieur, 
je serais au désespoir s'il lui arrivait quelque malheur... 

— Des malheurs ? interrompit Mirville, je ne vous la 
prends que pour faire sa fortune. 

Isabeau. — Que le ciel au moins la préserve de la faire 
aux dépens de son honneur ! 

Mirville. — Que de sagesse dans la bonne nourrice I 
On a bien raison de dire que la vertu n'est plus qu'au 
village. 

Isabeau, à M. Delcour. — Mais vous m'aviez dit, ce me 
semble, monsieur, à votre dernière visite, que vous la 
laisseriez au moins jusqu'à ce qu'elle eût rempli ses pre- 
miers devoirs de religion. 

Delcour. — De religion? 

Isabeau. — Oui, monsieur. 



AI.INF ET VALCOUR 313 



Dblcour. — Eh bien ! est-ce que cela n'est pas fait ? 

IsABEAU. — Non, monsieur, elle n'est pas encore assez 
instruite ; M. le curé l'a remise à l'année prochaine. 

De Mirville. — Oh I parbleu, nous n'attendrons pour- 
tant pas jusque-là, je l'ai promise pour demain à ma 
femme... et je veux... Eh ! mais! ne s'acquitte-t-on pas de 
ces misères-là partout ? 

Delcour. — Partout, et aussi bien chez nous qu'ici. Ne 
croyez-vous donc pas, Isabeau, qu'il puisse être dans la 
capitale d'aussi bons directeurs de jeunes filles que dans 
votre village de Berseuil 1... 

Puis se tournant vers moi : 

— Sophie, voudriez-vous mettre des entraves à votre 
fortune? Quand il s'agit de la conclure... le plus petit 
retard... 

— Hélas ! monsieur, interrompis-je naïvement, dès que 
vous me parlez de fortune, j'aimerais mieux que vous 
fissiez celle d'Isabeau et que vous me permissiez de ne la 
jamais quitter. 

Et je me rejetais dans les bras de cette tendre mère... 
et je l'inondais de mes pleurs... 

— Va, mon enfant, va, dit celle-ci ; — et me pressant 
sur son sein : je te remercie de ta bonne volonté, mais tu 
ne m'appartiens pas... obéis à ceux de qui tu dépens, et 
que ton innocence ne t'abandonne jamais. Si tu tombes 
dans la disgrâce, Sophie, souviens-toi de la bonne mère 
Isabeau, tu trouveras toujours un morceau de pain chez 
elle; s'il te coûte quelque peine à gagner, au moins tu le 
mangeras pur... il ne sera pas arrosé des larmes du regret 
et du désespoir.. 

— Bonne femme, en voilà assez, ce me semble, dit Del- 
cour en m'arrachant des bras de ma nourrice, cette scène 
de pleurs, toute pathétique qu'elle puisse être, met un 
retard à nos désirs... Partons... 

On m'enlève, on se précipite dans une berline qui fend 
l'air et nous rend à Paris le même soir. 

Si j'avais eu un peu plus d'expérience, ce que je voyais, 



314 l'œuvre du marquis de sade 

ce que j'entendais, ce que j'éprouvais, aurait dû me con- 
vaincre, avant d'arrivei, que les devoirs que l'on me des- 
tinait étaient bien différents de ceux que je remplissais à 
Berseuil, qu'il entrait bien d'autres projets que ceux de 
servir une dame dans la destination qui m'attendait, et 
qu'en un mot cette innocence que me recommandait si 
fort ma bonne nourrice était bien près d'être oubliée. 
M. de Mirville, à côté duquel j'étais dans la voiture, me 
mit bientôt au point de ne pouvoir douter de ses horribles 
intentions : l'obscurité favorisait ses entreprises, ma sim- 
plicité les encourageait. M. Delcour s'en divertissait et 
l'indécence était à son comble... Mes larmes coulèrent 
alors avec profusion... 

— Peste soit de l'enfant, dit Mirville... cela allait le 
mieux du monde... et je croyais qu'avant que nous fus- 
sions arrivés... mais je n'aime pas à entendre brailler... 

— Eh ! bon, bon, répondit Delcour, jamais guerrier 
s'effraya-t-il du bruit de sa victoire ? Quand nous fûmes 
l'autre jour chercher ta fille, auprès de Chartres, me vis- 
tu m'alarmer comme toi ? Il y eut pourtant, comme ici, 
une scène de larmes... et cependant, avant que d'être à 
Paris, j'eus l'honneur d'être ton gendre... 

— Oh ! mais vous, gens de robe, dit M. de Mirville, les 
plaintes vous excitent; vous ressemblez beaucoup aux 
chiens de chasse, vous ne faites jamais si bien la curée 
que quand vous avez forcé la bête. Jamais je ne vis 
d'âmes si dures que celles de ces suppôts de Bartole» 
Aussi n'est-ce pas pour rien qu'on vous accuse d'avaler le 
gibier tout cru pour avoir le plaisir de le sentir palpiter 
sous vos dents... 

— Il est vrai, dit Delcour, que les financiers sont soup- 
çonnés d'un cœur bien plus sensible... 

— Par ma foi, dit Mirville, nous ne faisons mourir per- 
sonne ; si nous savons plumer la poule, au moins ne 
l'égorgeons-nous pas. Notre réputation est mieux établie 
que la vôtre, et il n'y a personne qui, au fond, ne nous 
appelle de bonnes gens... 



AUNE KT VALCOUR 315 

De pareilles platitudes, et d'autres propos que je ne 
compris point, parce que je ne les avais jamais entendus, 
mais qui me parurent encore plus affreux, et par les ex- 
pressions qui les entrelaçaient et par l'indignité des ac- 
tions dont Mirville les entrecoupait ; de telles horreurs, 
dis-je, nous conduisirent à Paris, et nous arrivâmes. 

La maison où nous descendîmes n'était pas tout à fait 
dans Paris, j'en ignorais la position ; plus instruite main- 
tenant, je puis vous dire qu'elle était située près de la 
barrière des Gobelins. Il était environ dix heures du soir 
quand on arrêta dans la cour ; nous descendîmes. — La 
voiture fut renvoyée et nous entrâmes dans une salle où 
le souper paraissait prêt à être servi. Une vieille femme 
et une jeune fille de mon âge étaient les seules personnes 
qui nous attendaient ; et ce fut avec elles que nous nous 
mîmes à table ; il me fut facile de voir pendant le souper 
que cette jeune fille, nommée Rose, était à M. Delcour 
ce qu'il me parut que M. de Mirville désirait que je lui 
fusse. Quant à la vieille, elle était destinée à être notre 
gouvernante ; son emploi me fut expliqué tout de suite 
et on m'apprit en même temps que cette maison était celle 
où je devais loger avec ma jeune compagne, et qui n'était 
autre que cette fille de M. de Mirville et que M. Delcour 
et lui disaient avoir été dernièrement chercher près de 
Chartres. Ce qui prouve, madame, que ces deux messieurs 
s'étaient réciproquement donné leurs deux filles pour 
maîtresses, sans que l'une de ces malheureuses créatures 
connût mieux que l'autre la seconde partie des liens qui 
les attachaient à ces deux pères. 

Vous me permettrez de taire, madame, les indécents 
détails de ce souper et de l'affreuse nuit qui le suivit; un 
autre salon, plus petit et plus artistement meublé, fut 
destiné à ces honteuses circonstances. Rose et M. Delcour 
y passèrent avec nous; celle-ci, déjà au fait, n'opposa nul 
refus ; son exemple me fut proposé pour adoucir la 
ligueur des miens, et pour m'en faire sentir l'inutilité on 
me fit craindre la force si je m'avisais de les continuer... 



31G l'œuvrb du marquis de sade 



Que vous dirais-je, madame? Je frémis... je pleurai... 
rien n'arrêta ces monstres, et mon innocence fut flétrie. 

Vers trois heures du matin, les deux amis se sépa- 
rèrent ; chacun passa dans son appartement pour y finir 
le reste de la nuit et nous^suivîmes ceux qui nous étaient 
destinés. 

Là, M. de Mirville acheva de me dévoiler mon sort. 

— Vous ne devez plus douter, me dit-il durement, que 
je vous ai prise pour vous entretenir ; votre état vient 
d'être éclairci de manière à ne plus vous laisser de soup- 
çon. Ne vous attendez pourtant pas à une fortune bien 
brillante ni à une vie très dissipée ; le rang que monsieur 
et moi tenons dans le monde nous oblige à des précau- 
tions qui rendent votre solitude un devoir. La vieille 
femme que vous avez vue près de Rose et qui doit égale- 
ment prendre soin de vous nous répond de votre conduite 
à l'une et à l'autre : une incartade... une évasion... serait 
sévèrement punie, je vous en préviens ; du reste, soyez 
avec moi honnête, persévérante et douce, et si la diffé- 
rence de nos âges s'oppose à un sentiment de votre part 
dont je suis médiocrement envieux, que, pour prix du 
bien que je vous ferai, je trouve du moins en vous toute 
l'obéissance sur laquelle je devrais compter si vous étiez 
ma femme légitime. Vous serez nourrie, vêtue, etc., et 
vous aurez cent francs par mois pour vos fantaisies; cela 
est médiocre, je le sais; mais à quoi vous servirait le 
surplus dans la retraite où je suis forcé de vous tenir ; 
d'ailleurs, j'ai d'autres arrangements qui me ruinent. Vous 
n'êtes pas ma seule pensionnaire... c'est ce qui fait que je 
ne pourrai vous voir que trois fois par semaine, vous 
serez tranquille le reste du temps; vous vous distrairez 
ici avec Rose et la vieille Dubois; l'une et l'autre, dans 
leur genre, ont des qualités qui vous aideront à mener 
une vie douce, et sans vous en douter, ma mie, vous finirez 
par vous trouver heureuse. 

Cette belle harangue débitée, M. de Mirville se coucha 
et m'ordonna de prendre place auprès de lui. 



ALINE ET VALCOIR 317 



Je tire le rideau sur le reste, madame, en voilà assez 
pour vous faire voir quel était l'affreux sort qui m'était 
destiné ; j'étais d'autant plus malheureuse qu'il me deve- 
nait impossible de m'y soustraire, puisque le seul être 
qui eût de l'autorité sur moi... mon père même, me con- 
traignait à m'y résoudre et me donna l'exemple du 
désordre. 

Les deux amis partirent à midi; je fis plus ample con- 
naissance avec ma gardienne et ma compagne ; les circons- 
tances de la vie de Rose ne difïéraient en rien de celles de 
la mienne ; elle avait six mois de plus que moi. Elle avait, 
comme moi, passé sa vie dans un village, élevée par sa 
nourrice, et n'était à Paris que depuis trois jours ; mais la 
distance énorme du caractère de cette fille au mien s'est 
toujours opposée à ce que je fisse aucune liaison avec elle ; 
étourdie, sans coeur, sans délicatesse, n'ayant aucune sorte 
de principes, la candeur et la modestie que j'avais reçues 
de la nature s'arrangeaient mal avec tant d'indécence et 
de vivacité ; j'étais obligée de vivre avec elle, les liens de 
l'infortune nous unirent, mais jamais ceux de l'amitié. 

Pour la Dubois, elle avait les vices de son état et de son 
âge : impérieuse, tracassière, méchante, aimant beaucoup 
plus ma compagne que moi ; il n'y avait rien là, comme 
vous voyez, qui dût m'attacher fort à elle, et le temps que 
j'ai été dans cette maison je l'ai presque entièrement passé 
dans ma chambre, livrée à la lecture que j'aime beaucoup 
et dont j'ai pu faire aisément mon occupation, moyennant 
l'ordre que M. de Mirville avait donné de ne jamais me 
laisser manquer de livres. 

Rien de plus réglé que notre vie; nous nous promenions 
à volonté dans un fort beau jardin, mais nous ne sortions 
jamais de son enceinte; trois fois par semaine, les deux 
amis, qui ne paraissaient jamais qu'alors, se réunissaient, 
soupaient avec nous, se livraientà leurs plaisirs l'un devant 
l'autre deux ou trois heures de l'après-midi et allaient, de 
là, finir le reste de la nuit chacun avec la sienne, dans son 
appartement, qui devenait le nôtre le reste du temps... 



318 l'œLVIIE du MARQI IS de SADE 



Quelle indécence ! interrompit M"" de Blamont... Eh 

quoi î les pères aux yeux de leurs filles ! 

Ma chère amie, dit M""" de Senneval, n'approfondis- 
sons pas ce goulîre d'horreur, cette infortunée nous appren- 
drait peut-être des atrocités d'un bien autre genre. 

— Que savez-vous s'il n'est pas essentiel que nous le sa- 
chions ? dit M"" de Blamont... Mademoiselle, continua en 
rougissant cette femme vraiment honnête et respectable, je 
ne sais comment vous exposer ma question... mais n'est-il 
jamais arrivé pis ? 

Et comme elle vit que Sophie ne la comprenait point, 
elle me chargea de lui expliquer bas ce qu'elle voulait dire. 

— Une sorte de jalousie, dominant l'un et l'autre ami, est 
peut-être le seul frein qui les ait contenus sur ce que vous 
voulez dire, madame, reprit Sophie ; au moins ne dois-je 
supposer que ce sentiment pour cause d'une retenue... qui 
dans de telles âmes, n'eut sûrement jamais la vertu pour 
principe. Il est mal de juger ainsi son prochain sans 
preuves, je le sais, mais d'autres écarts... tant d'autres tur- 
pitudes ont si bien su me convaincre de la dépravation de 
mœurs de ces deux amis que je ne dois assurément attri- 
buer leur sagesse dans ce que vous voulez dire qu'à un sen- 
timent plus impérieux que leur débauche; or, je n'en ai 
point vu qui l'emportât sur leur jalousie. 

— Elle est difficile à entendre avec cette communauté de 
plaisir dont vous nous parlez, dit M™^ de Senneval. 

— Et surtou* avec ces autres pensionnaires dont M. de 
Mirville convenait, ajouta M""* de Blamont. 

— Je l'avoue, mesdames, reprit Sophie, peut-être est-ce 
ici un de ces cas où le choc violent de deux passions ne 
laisse triompher que la plus vive ; mais ce qu'il y a de bien 
sûr, c'est que le désir de conserver chacun leur bien, désir 
né de leur jalousie, trop reconnue pour en douter, l'em- 
porta toujours dans leur cœur et les empêcha d'exécuter... 
des horreurs... dont ma compagne, je le sais, n'eût fait que 
rire et qui m'eussent paru plus afireuses que la mort même. 

— Poursuivez, dit M"*" de Blamont, et ne trouvez pas 



ALINE VT VAI.rOUR 



319 



mauvais que l'intérêt que vous m'avez inspire m'ait fait 
frémir pour vous. 

— Jusqu'à l'événement qui m'a valu votre protection, 
continua Sophie en s'adressant toujours à M""" de lilamont, 
il me reste fort peu de chose à vous apprendre. Depuis que 
j'étais dans cette maison, mes appointements m'étaient 
payés avec la plus grande exactitude, et n'ayant aucun 
motif de dépense, je les économisais dans la vue de trouver 
peut-L'tre un jour l'occasion de les faire tenir à ma bonne 
Isabeau, dont le souvenir m'occupait sans cesse. J'osai 
communiquer cette intention à M. deMirville, ne doutant 
point qu'il ne me procurât lui-même la manière d'exécuter 
l'action que je méditais... Innocente! Où allais-je supposer 
la compassion ? Habita-t-elle jamais dans le sein du vice 
et du libertinage ? 

— Il vous faut oublier tous ces sentiments villageois, 
me répondit brutalement M. de Mirville, cette femme a 
été beaucoup trop payée des petits soins qu'elle a eus de 
vous ; vous ne lui devez plus rien. 

— Et ma reconnaissance, monsieur, ce sentiment si 
doux à nourrir dans soi, si délicieux à faire éclater? 

— Bon, bon, chimère que toutes ces reconnaissances-là. 
Jj n'ai jamais vu qu'on en retirât quelque chose et je 
n'aime à nourrir que les sentiments qui rapportent. Ne 
parlons plus de cela, ou, puisque vous avez trop d'argent, 
je cesserai de vous en donner davantage. 

Rejetée de l'un, je voulus recourir à l'autre, et je parlai 
de mon projet à M. Delcour. Il le désapprouva plus dure- 
ment encore : il me dit qu'à la place de M. de Mirville il 
ne me donnerait pas un sou, puisque je ne songeais qu'à 
jeter mon argent par la fenêtre. Il me fallut renoncer à 
cette bonne œuvre, faute de moyens pour l'accomplir. 

Mais avant que d'en venir à ce qui donna lieu à la mal- 
heureuse catastrophe de mon histoire, il faut que vous 
sachiez, madame, que les deux pères s'étaient plus d'une 
fois, devant nous, cédé leur autorité sur leurs filles, en se 
priant réciproquement de ne point les ménager quand 



320 l'œuvre du marquis de sade 

elles se donneraient des torts, et cela pour nous mieux 
inspirer la retenue, la soumission et la crainte dont ils 
voulaient nous composer des chaînes; or, je vous laisse à 
penser si tous deux abusaient de cette autorité respective ; 
M. de Mirville, extraordinairement brutal, me traitait 
surtout avec une dureté inouïe, au plus léger caprice de 
son imagination ; et quoiqu'il agît devant M. Delcour, 
celui-ci ne prenait pas plus ma défense que Mirville ne 
prenait celle de sa fille quand Delcour la maltraitait de 
même, ce qui arrivait tout aussi souvent. Cependant, 
madame, il faut vous l'avouer : entièrement coupable, 
entièrement complice du malheureux commerce où j'étais 
entraînée, la nature trahit et mon devoir et mes senti- 
ments, et, pour me punir davantage, elle voulut faire 
éclore dans mon sein un gage de mon déshonneur. Ce fut 
à peu près vers ce temps que ma compagne, impatientée 
de la vie qu'elle menait, m'avoua qu'elle méditait une 
évasion. 

— Je ne veux pas l'entreprendre seule, me dit-elle un 
jour, j'ai trouvé des moyens d'intéresser le fils du jardi- 
nier... Il est mon amant... il m'oflre de me rendre libre; 
tu es la maîtresse de partager notre sort... peut-être 
vaudrait-il mieux pour toi d'attendre après tes couches... 
je n'en agirai pas moins pour ta délivrance, je te ména- 
gerai un ami, il viendra te tirer d'ici, et nous nous réuni- 
rons, si tu le veux. 

Ce dernier plan de liaison ne me convenait guère, et si 
je désirais ma liberté, c'était pour mener un genre de vie 
bien difiFérent de celui qu'allait embrasser ma compagne. 
J'acceptai néanmoins ses offres, je convins avec elle qu'il 
valait mieux que je n'exécutasse cette fuite qn'après mes 
couches ; je la priai de ne pas m'oublier et de disposer 
tout pour ce moment. Cependant, quelque pressée qu'elle 
fût elle-même, les préparatifs de son projet exigeaient 
des retards, et tout ne put être arrangé qu'environ deux 
mois avant la fin de mon terme. L'instant était venu, elle 
allait s'évader, lorsqu'un jour, la veille de celui qu'elle 



ALINK KT VALCOL'U ',i2\ 



a\ ait choisi pour son dt'part et la veille également de celui 
où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, pendant qu'elle 
montait dans sa chambre pour aller chercher quelque 
argent destiné au jardinier, qui devait lui faire trou\er 
un appartement tout prêt, elle me pria de rester avec ce 
jeune homme, qui, pressé de sortir, paraissait ne vouloir 
point s'arrêter, et de l'engager d'attendre une minute... 
Fatale époque de mon infortune ! ou plutôt de mon 
honneur, puisque cette même circonstance fut celle qui 
m'enleva de ce gouffre ; mon sort voulut qu'il arrivât pour 
lors ce qui n'était jamais arrivé depuis trois ans : M, de 
Mirville entra seul et se trouva sur moi avant que j'eusse 
le temps de repousser le jeune homme pour le soustraire 
à ses regards. Il s'évada cependant fort vite, mais ce ne 
fut pas sans être vu. Rien ne peut rendre l'accès de colère 
dans lequel Mirville tomba sur-le-champ ; sa canne fut la 
première arme dont il se servit, et sans égard pour ma 
situation, sans approfondir si j'étais coupable ou non, il 
m'accable d'outrages, me traîne au travers de la chambre 
par les cheveux, me menace de fouler à ses pieds le fruit 
que je porte dans mon sein et qu'il ne voit plus que comme 
témoignage de sa honte. J'allais enfin expirer sous les 
coups dont je suis encore toute meurtrie si la Dubois n'était 
accourue et ne m'eût arrachée de ses mains. Alors sa rage 
devint plus froide.... 

— Je ne l'en punirai pas moins cruellement, dit-il... 
Qu'on ferme les portes... que personne n'entre et que 
cette prostituée monte dans sa chambre... 

Rose, qui avait tout entendu, fort contente d'échapper, 
par cette méprise, à ce qu'elle méritait seule, se gardait 
bien de dire un mot, et la foudre n'éclata que sur moi... 
Je fus bientôt suivie de mon tyran; ses yeux étincelaient 
de mille sentiments divers, parmi lesquels je crus en 
démêler de plus terribles que ceux de la colère, et dont 
les impressions, en disloquant les muscles de son odieuse 
physionomie, me le firent paraître encore plus afireux... 
Oh ! madame, comment vous rendre les nouvelles infa- 

21 



322 l'œuvre du mauquis desade 

mies dont je devins victime ! elles outragent ensemble et 
la nature et la pudeur, je ne pourrai jamais vous les 
peindre... Il m'ordonne de quitter mes vêtements... je me 
jette à ses pieds, je lui jure vingt fois mon innocence, 
j'essaie de l'attendrir par ce funeste fruit de son indigne 
amour; l'infortuné, agitant mon sein de ses palpitations, 
semblait déjà se courber sur les genoux de son père... on 
eût dit qu'il implorait ma grâce... Mon état ne toucha 
point Mirville, il y trouvait, prétendait-il, une conviction 
de plus à l'infidélité qu'il soupçonnait ; tout ce que j'allé- 
guais n'était qu'imposture, il était sûr de son fait, il avait 
vu, rien ne pouvait lui en imposer... Je me mis donc dans 
l'état qu'il désirait : dès que j'y fus, des liens barbares lui 
répondirent de ma contenance... 

Je fus traitée avec cette sorte d'ignominie scandaleuse 
que le pédantisme se permet sur l'enfance... Mais avec 
cruauté... avec une rigueur... enfin, je pâlis... Je chancelai 
sous mes liens... Mes yeux se fermèrent, j'ignore les suites 
de sa barbarie... Je ne retrouvai l'usage de mes sens que 
dans les bras de la Dubois... Mon bourreau arpentait la 
chambre à grands pas, il diligentait les soins qu'on me 
donnait... non par pitié... le monstre... mais pour être 
plus vite débarrassé de moi... 

— Allons, s'écria-t-il, est-elle prête ? 

En me voyant encore aussi nue qu'il m'avait mise : 

— Rhabillez-la, rhabillez-la donc, madame, et qu'elle 
disparaisse... 

Il me demande mes clefs, reprend tout ce que je tiens 
de lui, et me donnant deux écus : 

— Tenez, me dit-il, voilà plus qu'il n'en faut pour vous 
conduire chez une de ces femmes publiques dont la ville 
est remplie et qui recevra, sans doute, avec empressement 
une créature capable de la conduite que vous avez tenue 
chez moi... 

— Oh ! monsieur, répondis-je en larmes, ne pouvant 
tenir à ce dernier avilissement, je n*ai jamais lait qu'une 
taule, et c'est vous seul qui me l'avez fait commettre. 



ALINB KT VALCOUR 323 



Juge/ mon repentir par mes malheurs, et ne m'outragez 
pas dans l'infortune. 

A ces mots qui devaient l'attendrir, si l'âme des tyrans 
s'ouvrait à la pitié, si le crime qui la corrompt ne la fer- 
mait pas touj\)urs aux cris de l'innocence, il me saisit par 
le bras, m'entraîne à l'extrémité de la maison et me jette 
dans une rue détournée qui aboutissait à l'une des portes 
du jardin... Que votre âme sensible conçoive ma situation, 
madame : seule à l'entrée de la nuit, près d'une ville 
absolument inconnue de moi, dans l'état où je me trou- 
vais, ayant à peine de quoi me conduire, déchirée, blessée 
de toutes parts, n'ayant pas même la ressource des larmes, 
hélas ! je n'en pouvais répandre. 

Ne sachant où porter mes pas, je me jetai sur le seuil 
de cette porte qu'on venait de refermer sur moi... Je m'y 
précipitai sur les traces mêmes de mon sang, résolue d'y 
passer la nuit. — Le barbare, me disais-je, îl ne m'enviera 
pas l'air que j'ai le malheur de respirer encore... Il ne 
m'ôtera pas l'abri des bêtes, et le ciel prendra pitié de mes 
maux, m'y fera peut-être mourir en paix. Un moment, je 
me crus perdue : j'entendis passer près de moi... était-ce 
lui qui me faisait chercher? Voulait-il achever son crime, 
voulait-il enlever un reste de vie que je détestais ? ou le 
remords enfin, dans son âme de boue, y rappelait-il un 
instant la pitié ? Quoi qu'il en fût, on me dépassa fort 
vite ; le jour vint, je me levai et me déterminai sur-le- 
champ à aller regagner l'habitation de ma chère Isabeau, 
bien sûre qu'elle ne me refuserait pas Pasile dont elle 
m'avait toujours flattée... Je partis donc... et j'en étais à 
mon quatrième jour de marche, me traînant comme je 
pouvais, moulue de coups, palpitant de crainte, fatiguée 
du fardeau de mon sein, n'osant presque point prendre de 
nourriture, de peur que le peu d'argent que j'avais ne me 
conduisît point à Berseuil ; je m'en croyais près, lorsque 
je me suis perdue et que les douleurs m'ont arrêtée. C'est 
là que j'ai eu le bonheur de rencontrer monsieur, dit 
Sophie, en me désignant, et, quelque afiFreuse que soit ma 



32'l l."(i:i VUE DU MAKQUIS U\. SAI>K 

situation, poursuivit-elle en fixant M""" de Blamont, je la 
regarde comme une grâce du ciel, puisqu'elle m'assure 
l'appui d'une dame dont la pitié me secourt et dont les 
bontés me feront retrouver celle que j'appelle ma mère. 
Je suis jeune, j'ose ajouter que je suis sage ; si j'ai fait une 
faute, Dieu m'est témoin que c'est malgré moi... Je la 
réparerai... je la pleurerai toute ma vie... j'aiderai ma 
bonne Isabeau dans son ménage, et si je n'ai pas une 
aisance semblable à celle que m'avait procurée le crime, 
je trouverai du moins de la tranquillité et n'y rencontrerai 
point le remords. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



faces 

Introduction 1 

Essai bibliographique 57 

ZoLOÉ : 

Portrait de Joséphine 71 

Mariage de Bonaparte et de Joséphine 73 

Les desseins de Bonaparte 75 

Justine : 

Inutilité de la vertu 79 

Justine chez M. Dubourg 81 

La répression du crime diminue le bonheur social ... 86 
Histoire de Juliette : 

Le premier Ministre : M. de Saint-Fond 93 

Juliette et le Ministre concluent un pacte 97 

Une victime du premier Ministre lO'i 

Le système politique de Saint-Kond 106 

Sur la religion 110 

Juliette à Florence 113 

Exemples tirés des mœurs de toutes les nations .... 119 
Épisodes intéressants de la vie de l'opulent scélérat 

Noirceuil 127 

Chez rOgrc 129 

En Italie 132 

A la cour de l'Impératrice Catherine 137 

Dans un asile de fous 141 

A Naples 144 

Retour à Paris 147 

La Philosophie dans le Boldoir : 

Portrait de Dolmancé 153 



32() l'œuvre du makquis de saue 

rages 

l\)rliail d'Eugénie 157 

La Heligion, la Charité, l'Adultère 161 

L'inceste, le Meurtre 182 

La Sodomie, l'Amour, l'Amitié, la Reconnaissance, les 

Lois 186 

F'rançais, encore un eti'ort, si vous voulez être Répu- 
blicains 197 

Les Chi.mes de l'A.mouh : 
Miss Henriette Stralson ou les elTets du désespoir. . . . 257 

Aline et Valcouu 
Histoire de Sophie 311 



Saint-Aman d (Cher). — Imprimerie R. Bussière. 



Il I II I I I II UN 

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2063 

S3A6 

1909 



Sade, Donatien Alphonse 
Francisco 
L ' oeuvre 



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