Société du parler français au
Canada, Québec
L'origine et le parler des
canadiens-français .
K
16*
PURCHASED FOR THE
UNIVERSITY OF TORONTO LÎBRARY
FROM THE
CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT
FOR
LINGUISTICS
L'ORIGINE
ET LE
PARLER DES CANADIENS-FRANÇAIS
ETUDES
SUR l'Émigration française au canada de 1608 a 1700
SUR L ÉTAT ACTUEL DU PARLER FRANCO-CANADIFN
SON HISTOIRE ET LES CAUSES DE ^ON
ÉVOLUTION
PUBLICATION
DE LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA
UNIVERSITÉ LAVAL
QUÉBEC
PARIS
HONORÉ CHAMPION
Éditeur de !'<( Atlas linguistique de la France»
Librairie spéciale pour l'histoire de France et de ses anciennes provinces
9, QUAI VOLTAIRE, 9
1903
PHOTOGOi^JED BY ■>
PRESERVATÎOM J
DATE JUL13 1987_ I
EN VENTE CHEZ
9, QUAI VOLTAIRE, 9
PARIS
GILLIÉRON.— Petit Atlas phonétique du Valais roman (Sud
du Rhône). Paris, s. d. in-8 ob. br 5 fr.
EDMONT (Ed.).— Lexique Saint-Polois. Saint-Pol, 1897,
in-8 br 30 fr.
— Textes Saint-Polois. — Quatre légendes du pays de Saint-
Pol recueillies et mises en vers (?) patois. Saint-Pol,
1902, in-8 br 3 fr.
MISTRAL (Fr.).— Lou Trésor dou félibrige, Dictionnaire
Provençal-Français embrassant les divers dialectes
de la langue d'Oc moderne. 2 vol. in 4° 120 fr.
GHEVALLET (de).— Origine et formation de la langue fran-
çaise. Paris, 1868, 2' édition, 3 vol. in-8 30 fr.
Livre honoré des prix Volney et Gobert, aux Académies française
et des inscriptions.
AGNEL.— De l'influence du langage populaire sur la forme
de certains mots de la langue française. Paris, 1870,
in-8 6 fr.
ROUSSEAU (l'abbé).— Glossaire poitevin. Niort, 1869, in-8 3 fr.
CHAMBURE fde).— Glossaire du Morvan. Étude sur le
langage de cette contrée comparé avec les principaux
dialectes ou patois de la Belgique wallone, de la
Suisse romande. Paris, 1878, in-4 30 fr.
Couronné par l'Académie française.
PUYM AIGRE (de).— Chants populaires du pays messin.
Paris, 1885, 2 vol. in-12. 'Musique notée 8 fr.
LUZEL.— Chants populaires de la Bretagne, recueillis et
publiés. Lorient, 2 vol. in-8 20 fr.
LE BRAZ (Anatole).— La légende de la Mort chez les Bre-
tons Armoricains. Nouvelle édition avec des notes
sur les croyances analogues chez les autres peuples
celtiques, par Georges Dottin, professeur adjoint à
l'Université de Rennes. Paris, 1902, 2 vol. in-12. . . 10 fr.
Quelques exemplaires sur papier vergé.
SAUVÉ (L.V — Proverbes et dictons de la Basse-Bretagne
recueillis et traduits. Paris, 1878, in-8 5 fr.
m
L'ORIGINE
ET LE
DES CANADIENS-FRANÇAIS
L'ORIGINE
2>éOS
ET LE
PARLER DES CANADIENS-FRANÇAIS
ETUDES
SUR l'émigration française al- canada de 1608 A 1700
SUR l'état actuel du PARLER FRANCO-CANADIEN
SON HISTOIRE ET LES CAUSES DE SON
ÉVOLUTION
PUBLICATION
DE I A SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA
UNIVERSITÉ LAVAL
QUEBEC
W-
c. ■;■■.">
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^».IVIC£s
DATE
PARIS
HONORÉ CHAMPTON
Editeur de !'« Atlas linguistique de la l'Vanco)
Librairie spéciale pour l'histoire de France et de ses anciennes provinces
9, QUAI VOLTAIRE, 9
19():î
ALPHABET PHONÉTIQUE
conventionnels pour la figuration de la prononciation)
d'après MM. Gilliéron et l'abbé Holsselot
FRANÇAISES, Les lettres a, e, i, o, u, b, d, n, f, j, k,
l, m, n, p, r, t, v, z, ont la même valeur qu'en français.
g = g dur (g'ateau) ; s -^ s dure (sa); œ = eu IVancais (heu-
reux); w ~ ou semi-voyelle (oui); y ^ i semi-voyelle (p/ed);
iv = u semi-voyelle (huile); ê — e féminin (je); h marque l'aspi-
ration sonore.
Lettrp:s nouvelles, u = ou français (coucou); e ~ ch fran-
çais (chez).
Signes diacritiques. Un demi-cercle au-dessous d'une con-
sonne indique que cette consonne est mouillée : / (son voisin de
l + y, l mouillée italienne), A- (son voisin de k-\-y), g (son voisin
de g-\-y), n (gn français de a^ueau). — Un point au-dessous d'une
consonne indique que cette consonne est prononcée la langue
entre les dents: /, d, (sons voisins de t-\-s, d + z; c'est le / et le
d sifflants canadiens de : //, du).
Les voyelles sans signes de quantité ou de qualité sont indé-
terminées (tantôt ouvertes, tantôt fermées), ou moyennes : a (a de
patte), e (e de péril), o (o de botte), œ (eu déjeune). — Les voyelles
marquées d'un accent aigu sont fermées : à (a de pute), é (e de
chanté), à (o de pot), ce (eu de eux). — Les voyelles marquées d'nn
accent grave sont ouvertes : à (a de il part), è (e de père), o (o de
encore), œ (eu de peur). — Les voyelles surmontées d'un tilde sont
nasales : à {an de sans), ê (in de \in), ô (on de pout), œ (un de
lundi). — Suivies d'un point supérieur, les voyelles sont brèves;
a', i', etc.; de deux points, elles sont longues: a:, i:, etc.; d'un
accent, elles sont toniques : a, i', etc.
Deux lettres qui se suivent, et dont la seconde est entre
crochets, représentent un son intermédiaire entre les deux sons
marqués. Ainsi, ô[o] = o demi-nasal.
Les petits airactères représentent des sons incomplets.
Il n'y a pas de lettres muettes dans la prononciation figurée;
cha(}ue son n'est représenté que par une lettre, et chaque lettre
ne représente qu'un son.
DE L'OUIGINE DES CANADIENS-FRANÇAIS
L'étude de nos origines, intéressante au point de vue national,
ne l'est pas moins au point de vue de la linguistique. Quelle influence
chacune des provinces françaises a-t-elle exercée sur la formation
de notre parler? Dans quelle mesure la Normandie y a-t-elle
contribué? Dans quelle mesure, le Poitou, le Saintonge, le Perche?
Quel a été l'apport de l'Ile-de-France? Question délicate et
complexe. En la posant aujourd'hui, après d'autres, nous ne nous
flattons point de la résoudre. Des circonstances multiples, en
effet, et variables, ont pu restreindre ou étendre l'action de chaque
province sur liotre langage : le nombre des émigrants, leur qualité,
leur rang dans la colpnie, leur groupement, etc.
Est-il possible de trouver la solution définitive de cette
question par la seule considération de nos origines ? et ne serait-il
pas plus sûr d'étudier aussi notre parler, d'y relever les produits
phonétiques et les subtituts lexicologiques empruntés aux difierents
patois de France, et de ne conclure qu'après? Cette manière de
procéder suppose des travaux considérables; les études de la Société
du Parler Français nous permettront peut-être, un jour, de l'ap-
pliquer au problème qui nous occupe.
Notre travail s'est borné à chercher l'origine, par provinces, des
émigrants français venus au Canada pendant la période de 1608 à
1700. Nos études n'ont pas été portées plus loin, parce que, comme
le dit l'historien Garneau (i>, le plus grand nombre des émigrés Iran-,
çais qui se sont fixés au Canada y sont venus dans le XVIP siècle (2),
et que ceux qui se sont établis au pays après 1700 n'ont pu exercer
(1) Hist. du Canada. 4^ édit., vol. II, pp. 101-102.
(2) «N'oublions pas que, en 1673, Louis XIV arrêta l'envoi des colons au
Canada, de sorte que les six mille âmes qui s'y trouvaient alors étaient venues
dans l'intervalle des quarante dernières années, ou étaient nées sur les bords du
Saint-Laurent Un petit nombre de familles vinrent après 1673, ...» (B. Sulte
La langue française en Canada, édit. de 1898, p. 12). '
— 6 —
une influence aussi considérable que les premiers colons sur notre
parler national ; notre parler avait dès lors reçu l'empreinte qu'on
lui connaît (i\
Après un exposé sommaire de ce qu'ont dit là-dessus nos histo-
riens, nous présenterons, dans un dernier tableau, le résultat de nos
propres recherches, simples matériaux, qui, commentés par d'autres,
serviront peut-être à éclaircir la question.
Tous les historiens du Canada ont parlé de nos origines. CharJe-
voix (2) dit que les Canadiens sont pour la plupart de race Normande.
L'abbé Ferland (3^ affirme que «les habitants qui se fixèrent au
Canada depuis 1621 jusqu'à 1641 paraissent être venus du Perche,
de la Normandie, de la Saintonge, de la Rochelle et de ses envi-
rons». A la fin de la première partie de son Cours d'Histoire du
Canada, il publie «une liste renfermant les noms qu'on trouve sur
les registres de Québec et de Trois-Rivières ; elle contient aussi les
noms de quelques-uns des colons qui s'établirent à Montréal». A
l'aide de cette liste, nous avons dressé le tableau suivant :
TABLEAU INDIQUANT LE NOMBRE ET L'ORIGINE DES ÉMIGRANTS
FRANÇAIS ARRIVÉS AU CANADA DE 1615 À 1666,
D'APRÈS L'ABBÉ FERLAND.
PROVINCES
1615
A
1641
1641
A
1668
TOTAUX
PROVINCES (SUITE)
1615
A
1641
1641
A
1666
TOTAUX
Angoumois
7
11
7
11
Languedoc
1
1
4
3
/ 14
1
1
Anjou
Limousin, Périgord. .
Lorraine
1
Artois
4
Aunis, Il« de Rhé, Ile
d'Oléron
/ 45
45
Ijyonnais, Forez ....
""2
3
16
Auvergne
Marche
1
Beauce
3
6
""2
2
■Jl3-
7
6
9
""2
2
U
i)
9
Nivernais
Béarn
Normandie . . .
27
^98
2
j 29
f.
7 33
3
125 .
Berry
Orléanais, Blaisois .
2
Bourgogne
28
3
1
57
Bourbonnais
.....
2
3
9
Bretagne
Brie
Poitou
34
Provence
3
Champagne
Dauphiné
Saintonge
13
13
Flandre, Hainaut
2
2
Savoie
l'Vanche-Comté
Touraine
3
3
2
3
/ 2.5
2
3
28
Guyenne
73
342
415
Ile-de-France
3
(1) C'est bien ce que font entendre la mère Marie de l'Incarnation en 1670,
le récollet Chrétien Lcclcrcq on 1(580, lîacqucville de la Pothcrie en 1700, Charle-
voix en 1722, et le Suédois Kalm vers 1748.
(2) Histoire de la Nouvelle France, grande édition, Paris, 1744, vol. III, p. 371.
(3) jYo/e.s sur les registres de N.-D, de Québec, 18G3, p. 40.
— 7 —
M. K. Rameau, dans son ouvrage, La France aux colonies (^),
dresse un tableau, sur un document emprunté à M. Margry (2), qui
donne «la collection de tout ce que l'on a pu Irouver dans les actes
de la province de Québec sur les mariages d'immigrants Français
célébrés dans cette circonscription, depuis 1640 jusqu'en 1770».
Voici ce tableau :
TABLEAU INDIQUANT LE NOMBRE ET L'ORIGINE DES ÉMIGRANTS
FRANÇAIS ARRIVÉS AU CANADA DE 1640 À 1770,
D'APRÈS M. RAMEAU.
PROVINCES
Où étnieiit nés les émlgrants
Alsace et Lorraine
Angoumois, Liinousin,Péri
gord
Anjou
Aunife, Saintonge, Gasco
gne, Béarn
Auvergne, Albigeois, Lan-
guedoc
Bourgogne, Nivernais
Berry, Bourbonnais
Bretagne
Champagne
Dauphiné, Franche-Comté.
Flandre, Hainaut
Forez, Lyon, Provence,
Vaucluse
Maine
Normandie, Vexin
Orléanais et Sens
Paris et environs
Perche
Picardie, Beauvoisis, Artois
Poitou
Touraine, Blaisois
Epoque des mariages des émlgrants et leur nombre
1640
à
1660
140
1660
a
1700
18
10
126
16
4
5
24
12
3
7
4
8
120
28
125
8
25
86
25
657
21
14
153
18
5
6
26
16
3
7
4
16
147
33
142
29
30
93
28
797
1700
à
1710
r7IO
à
1720
30
1720
à
1730
50 112
4
12
4
135
1730
à
1740
1740
à
1750
31
6
14
3
153
59
28
205
1750
à
69
20
7
2
17
10
12
7
13
4
31
5
26
259
1760
1770
69
23
52
3-1
400
70
25
13
118
47
28
35
49
28
234
64
263
29
77
145
47
1781
Garneau(3)a étudié la même question: «Nous avons compulsé,
dit-il, les études de trente-trois notaires sur trente-cinq qui ont
(1) Edit. de 1859, p. 282.
(2) M. Margry doit ce document à M. l'abbé Ferland : «C'est en partie sur
ses notes d'état civil, écrit-il, que j'ai fait, par provinces françaises, une division
de notre émigration dans le ressort de Québec. )) Oriqines Françaises des pavs
d Outre-mer, vol. III. p. 652. '
(3) Hist. du Canada, 4e edit., p. 101.
exercé leur. profession avant ou pendant l'année 1700, et dont les
minutes sont à Québec. » Nous reproduisons le résultat de ses
recherches :
TABLEAU INDIQUANT LE NOMBRE ET L'ORIGINE DES ÉMIGRANTS
FRANÇAIS ARRIVÉS AU CANADA DE 1608 À 1700,
D'APRÈS L'HISTORIEN GARNEAU.
PROVINCES DE FRANCE
Angoumois
Anjou
Artois, Cambresis
Aunis, Ile de Rhé, Ile d'Oléron
Auvergne
Beauce
Béarn, Navarre, Pyrénées
Berry
Bourgogne
Bourbonnais
Bretagne
Brie
Champagne
Dauphiné, Avignon
Flandre, Hainaut
(Franche-Comté), Bresse
Gascogne
Giiyenne, Quercy
Ile-de-France
NOMBRE
56
44
11
'201
8
'43
3
' 32
6
* 87
20
32
10
8
1
18
22
358
PROVINCES DE FRANCE (SUITE)
Languedoc
Limousin, Périçord
Lorraine, Messm
Lyonnais, Forez
Maine
Marche
Nivernais
Normandie, Vexin
Orléanais, Blaisois, Gatinais.
Perche
Picardie
Poitou
Provence
Roussillon
Saintonge
Savoie
ïouraine
NOMBRE
18
30
9
12
30
1
342
43
20
76
233
G
91
2
34
1930
M. Benjamin Suite, enfin, a fait des recherches considérables
«pour arriver à comprendre les origines de notre peuple». Son
Histoire des Canadiens-Français contient de nombreux détails sur
les colons arrivés au Canada de 1608 à 1700, dont plusieurs ignorés
des historiens précédents.
Ces données ont servi de base à l'étude du même auteur sur
La langue française en Canada. «Nos premiers défricheurs, dit
M. Suite dans cette brochure, sont venus du 'Perche, de la Nor-
mandie, de la Picardie et de la Beauce, entre les années 1633 et
1663 A partir de 1662 et jusqu'à 1672, le Poitou, la Rochelle,
la Gascogne même ont fourni tous ensemble un contingent un peu
plus fort que le premier. De 1632 à 1672, la Touraine et Paris
(avec ses environs) contril)uèrQnt une certaine part au peuplement
de la colonie Ainsi, voyez la carte et suivez les noms des
localités à mesure que nous les nommons: Abbeville, Amiens,
Saint-Quentin, Beauvais, Dieppe, Rouen, (^aen, Cherbourg, Evreux,
Nantes, Alençon, tout le Perche et la Beauce, l'Ile-de-F'rance, Blois,
Angers, Tours, Poitiers, La Rochelle, toute la Saintonge avec
— 9 —
l'Angoiiinois, Bordeaux et quelques endroits de la (niyenne » (p. 9
et 10). Il trouve une trentaine de l'aniilles venues du Dauphiné,
de la Franche-Comté et de la Bourgogne (p. 11). Ailleurs, il dit
que «c'est le groupe normand qui est arrivé le premier, et que les
Percherons suivirent de près et plus nomhreux» (page 33), et plus
loin : « Notre principal groupe n'est pas originaire de la Nor-
mandie. L'Anjou, la Touraine, la Saintonge, le Poitou, l'Angou-
mois, le pays de la Rochelle nous ont donné la masse de nos
fondateurs de familles. Nous sommes sortis en grand nombre des
Charcutes. Au nord et à l'ouest, la Picardie, la Normandie, le
Perche ont contribué pour un fort contingent. En second lieu, le
Maine et les environs de Paris sont à citer» (p. 36). (i)
Nous avons cru pouvoir pousser plus loin les investigations.
M. l'abbé Ferland n'a consulté que les registres de Québec et
de Trois-Rivières, et jusqu'à 1666 seulement; M. Margry a fait ses
calculs sur les seuls actes de mariages célébrés dans la colonie ;
M. Garneau n'a compulsé que les études des notaires. Nous avons
consulté le Dictionnaire génèalogiqne des familles canadiennes de M*'''"
C. Tanguay. Cette œuvre, on le sait, est un relevé de tous les
actes de l'état civil, baptêmes, mariages et sépultures, fait sur les
registres mêmes par l'auteur, (pii a aussi puisé de nombreux
renseignements dans les premiers recensements du (Canada et dans
les Archives du dépôt de la Marine à Paris (2). Que des erreurs se
soient glissées dans une œuvre aussi considérable, c'était inévi-
table. Mais nous croyons pouvoir affirmer que ces erreurs ne
portent pas sur les souches de nos familles; elles se trouvent
plutôt dans la ramification des descendances, et se répéteraient
sans doute si un autre entreprenait de refaire ce travail. Cepen-
dant nous avons pris grand soin de contrôler les données du Dic-
tionnaire par tous les moyens à notre portée. Nous avons suppléé
les origines non indiquées aussi souvent que nous l'avons pu, en
nous servant des notes de l'abbé Ferland, de celle de l'abbé Faillon,
Rôle général de la recrue de 1653 (^K des tableaux de M. Benjamin
(1) En 1877, un Anglais, M. James Koy, de Montréal, avait écrit: «I^es
premiers Canadiens sont venus des côtes nord et ouest de la l'rance, principa-
lement de la Normandie et du l'oitou.» (Canadian Illustrated News, 27 octobre
1877).
,, y^) ^"^? ficlies de M^'' Tanguay, ses notes, tous ses manuscrits sont conservés
à 1 Université I^aval, à Québec.
(3) Hisi. de la Colonie en Canada, t. II, pp. 531 et suiv.
— 10 —
Suite, de l'élude de M. N.-E. Dionne sur La Colonie Française à
la mort de Champlain, des matériaux recueillis par M, l'abbé A. -P.
(laulier dans sa revue historique Canada, Perche et Normandie,
de diverses monographies de Familles canadiennes, des registres
même du district de Québec, et des notes inédites de M. l'abbé
A. Rhéaume sur le premier volume du Dictionnaire généalogique.
Enlin, nous avons pu consulter le Registre de confirmation de
M^"" F'rançois de Montmorency-Laval, premier évêque de Québec,
document important, retrouvé par hasard il y a une quinzaine
d'années et conservé aux archives de l'Evèché, qui nous a permis
de retracer les provinces d'origine de plus de onze cents émigrants
venus de France pendant le dix-septième siècle, et sur la prove-
nance desquels les documents antérieurement consultés ne nous
avaient rien appris.
Ce registre, en effet, qui semble n'avoir pas encore été étudié
au point de vue où nous nous sommes placés dans cette étude,
contient la liste des noms de toutes les personnes confirmées par
M^*" de Laval, liste faite au jour le jour, pendant les visites pasto-
rales, et où l'on trouve le plus souvent, avec le nom du confirmé,
le diocèse de son origine.
En compilant ces matériaux, en pointant les noms, nous avons
pris toutes les précautions possibles pour éviter les doubles emplois
aussi bien que les omissions.
Le tableau suivant représente le résultat de notre travail. Il
comprend un relevé de tous les émigrants français, hommes et
femmes, venus au (Canada de 1608 à 1700, et dont nous avons pu
retracer l'origine.
Nous avons cru qu'il était important de distinguer quatre
périodes dans ce siècle de l'émigration française au Canada. Il
est ainsi plus facile de suivre le mouvement de cette émigration et
de bien comprendre l'action qu'elle a pu exercer sur notre parler.
Les premiers arrivés durent avoir sur le langage une influence plus
considérable, et, à moins que les émigrations suivantes fussent
assez nombreuses pour noyer le premier groupe, on peut croire
que celui-ci s'incorpora plutôt les autres et put, dans une certaine
mesure, faire prévaloir sa manière de parler.
On a déjà affirmé que les premiers colons établis au Canada
étaient en majorité normands et percherons. Notre tableau le
démontre clairement.
— 11 —
TABLEAU INDIQUANT LE NOMBRE ET L'ORIGINE DES ÉMIGRANTS
FRANÇAIS ARRIVÉS AU CANADA DE 1608 À 1700.
NOMBKK DES ÉMIGKAKTS
PROVINCES
Où étalent liés les émigrants
Époque où ils apparaissent
dans les registres
1608
à
1640
Angoumois .
Anjou
Artois .
Aiinis, Ile de Rhé, Ile d'Oléron.
Auvergne
Béarn
Beauce
Berrv
Bourgogne . . .
Bourbonnais.
Bretagne . . . .
Brie
Champagne
Comté de Foix
Dauphiné
Flandre, Hainaut.
Franche-Comté. . .
Gascogne
Guyenne
Ile-de-France
Languedoc
Limousin
Lorraine
Lyonnais
Maine
Marche. . . .
Nivernais. .
Normandie .
Orléanais . .
Perche
Périgord . . .
Picardie. . .
Poitou
Provence . .
Roussi lion
Saintonge. .
Savoie
Touraine . .
Totaux .
23
14
36
89
4
89
11
10
296
1640
à
1660
13
56
2
115
3
1
22
5
6
1
9
7
23
1
4
1
1660
à
1680
76
1
5
6
3
66
1
2
270
7
122
1
7
54
3
37
ai'
964
54
60
9
293
18
1
46
32
36
2
108
25
76
1
14
11
1
22
61
378
26
26
7
13
31
1
4
481
33
24
28
60
357
13
2
140
6
42
1680
k
1700
2542 1092
26
21
3
93
14
8
23
11
21
5
54
2
23
"è'
3
5
24
55
131
23
44
2
16
15
4
1
118
19
3
16
18
158
6
87
6
28
93
139
14
524'
35
10
105
49
64
8
175
36
129
2
24
15
6
51
124
621
50
75
16
33
113
6
7
958
63
238
45
96
569
22'
2
274
12
91
4894
De 1608 à 1640, sur un total de 296 émigrants, 178 vinrent
du Perche et de la Normandie, tandis que l'Ile-de-France n'en four-
nissait que 36 et l'Aunis 23.
Dans la seconde période, de 1640 à 1660, l'Aunis, le Poitou
et la Saintonge envoient au Canada 206 émigrants ; l'Ile-de-France
— 12 —
n'en fournit encore que 76 et la Heauce 22; mais des provinces
du nord-ouest, Normandie, Perche, Maine et Bretagne, il arrive
467 colons.
De 1660 à 1680 arrivent au (Canada le plus grand nombre
d'émigrants. (Test encore la Normandie qui fournit le plus fort con-
tingent: 481. L'émigration de l'Ile-de-France augmente tout à coup:
378; celle de l'Aunis est de 293; celle du Poitou, 357.
Dans les dernières années du siècle, enfin, c'est le Poitou qui
est à la tête avec 158 émigrants, suivi de près par l'Ile-de-France
et la Normandie.
Si aux 4894 émigrants de 1608 à 1700, on ajoute les 984 qui,
d'après le tableau publié par M. Rameau, seraient venus au Canada
de 1700 à 1780, on arrive à un total de 5878 émigrants français
dont on a pu retracer l'origine. Sur ce nombre, à peu près 1782
sont venus des provinces du sud de la Loire : Angoumois, Aunis,
Saintonge et Poitou ; et 1834, dont 1045 Normands, des provinces
du nord de la Loire : Normandie, Bretagne, Perche, Maine et
Anjou.
Il se trouve donc que le groupe des Normands, le plus nom-
breux, est aussi celui qui, premier arrivé, a pu se raciner plus
profondément et donner à notre parler la plus forte empreinte.
Cette conclusion de notre travail sera-t-elle confirmée par
l'étude phonétique et lexicologique du parler franco-canadien
commencée par la Société du Parler français au Canada? L'avenir
le dira.
Stanislas-A. Lortie, p^""*
Professeur à l'Université Laval (Québec)
■M
LE PARLER FRANCO-CANADIEN
«Sur les bords du Saint-Laurent, dit M. Rameau de Saint-
Père notre langue n'a pas plus dégénéré que notre caractère».
Dans notre province de Québec, que la Fiance jadis découvrit j
et peupla, les institutions, les lois, les coutumes, la langue sont ;
françaises; nous gardons, comme nous ferions un héritage sacre,
traditions, mœurs et parler des ancêtres. Nos armes portent cette
devise: Je me souviens. Et cela veut dire, non seulement: «Je
me souviens de la France, de la grande patrie et de sa langue»,
mais aussi: «Je me souviens de la Normandie, du Perche et de
la Bretagne, de la Picardie, du Maine et de l'Anjou, du Poitou,
de l'Aunis et de la Saintonge. du Berry. de la Champagne et de
l'Angoumois.... Je me souviens des petites patries et de leurs
parlers. » ,, j x
Toutes les provinces, en effet, du nord, de 1 ouest et du centre
ont contribué au peuplement de la colonie, et donc à la formation
de l'idiome franco-canadien.
Dans ce mélange de Français, de Normands, de Saintongeais,
de Picards, de Berrichons, de Poitevins, etc.. quel fut le sort des
parlers populaires? , , i r •
Il appartient à l'histoire de montrer comment s opéra la iusion
des parlers et quels événements politiques amenèrent la prédomi-
nance de l'élément français. L'objet de cette étude est plutôt
l'examen des formes actuelles de . notre langage. Parce qu ils ne '
retrouvaient pas, sur les lèvres de nos paysans, intégral et homo-
gène le parler de l'une ou de l'autre province, quelques-uns ont
pensé que notre parler populaire ne présentait aucune trace de
patois; d'autre part, des étrangers, pour n'avoir remarqué que nos
formes dialectales, ont pu conclure que le franco-canadien était
un patois homogène. L'examen des éléments qui composent notre
langage nous fera voir ce qu'il faut penser de ces jugements contra-
dictoires, et peut-être sera-t-il démontré que le premier n est pas
moins erroné que le second. . i r •
Si l'on considère le lexique, le caractère archaïque a la lois
et dialectal de notre parler paraît d'abord. La Société du Parler
— 14 —
français au (Canada a enregistré sur ses fiches un grand nombre
de bons vocables populaires qui le font voir. Pour l'intérêt qu'il
présente, citons le mot agès ou ajets (a' je).
L'enquête sur ajets n'est pas achevée. Douze rapports seu-
lement ont signalé ce mot, à l'heure où j'écris. Cependant il est
sûrement attesté. Les vieux surtout paraissent s'en servir; la
jeune génération le connaît moins.
Ayès ou ajets s'emploie au Canada dans quatre acceptions
différentes :
1° Les douze jours, ou les six jours, qui suivent Noël ;
2° Présage, pronostic, indice quelconque, et manière d'agir,
agissements ;
3° Etres d'une maison ;
4° Complément, comble de la mesure.
1" Les douze jours, ou les six jours, qui suivent Noël.
D'après une tradition, le temps qu'il fait du 26 décembre au
6 janvier indique le temps qu'il fera durant les douze mois de
l'année suivante ; le 26 décembre correspond au mois de janvier,
le 27 au mois de février, et ainsi de suite jusqu'au douzième jour
après Noël, qui indique le temps du mois de décembre. Les vieux
remarquent le temps qu'il fait, par exemble, le 30 décembre ;
s'il fait beau, il fera beau aussi en mai suivant: «Les ajets l'ont
dit. »
Cette première acception a été relevée à Terrebonne, à Saint-
Jean et à Saint-Laurent (Isle-d'Orléans), à la Rivière-Ouelle, à
la Riyière-du-Loup-en-bas, à Saint-Denis-de-Kamouraska et à
Rimouski. A la Rivière-Ouelle, un des sujets entendait par ajets
des cercles ou des rayons observés autour du soleil levant et qui
annoncent pour la journée de la pluie, du vent ; jusqu'à cette heure,
cette observation est isolée ; peut-être ajets désigne-t-il plutôt, dans
cette localité, tout signe de mauvais temps, ce qui serait simplement
une extension du premier sens.
A Saint-Hyacinthe, à Saint-Roch-de-l'Achigan et à St-Joseph-
de-la-Beauce, ajets a aussi été signalé, et avec le même sens qu'à
Terrebonne, etc. Mais là, les ajets ne comprennent que les six
derniers jours de l'année et indiquent par conséquent le temps des
six premiers mois seulement de l'année suivante.
Ailleurs, dans une région qu'il nous a été impossible de déli-
miter et sur laquelle des renseignements précis manquent encore,
— 15 —
aux environs de Trois-Rivières ou de Nicolet, ces douze jours ne
s'appelleraient pas les ajets, mais les journaux (jïirnô). Remarqué
autrefois, ce terme est peut-être perdu aujourd'hui.
Pris en ce sens, ajets appartient aux parlers du Bas-Maine et
de l'Anjou, (i) A Anipoigné (Anjou), la même tradition et le même
mot existent ; là, les ajè (ou aee) se comptent, comme à Saint-
Hyacinthe, du jour de Noël à la fin de l'année et indiquent le temps
probable de six premiers mois de l'année suivante. Dans le Bas-
Maine, un dicton est répandu :
Entre Nau el l'année
C'est les jours des achets.
Dans l'arondissement de Segré (Anjou), on prétend comme ici
que les douze jours qui suivent Noël indiquent le temps qu'il fera
pendant les douze mois de l'année; «mais, dit M. E. Queruau-
Lamerie, je ne les ai pas entendu nommer jours d'q/e/. » (2)
2" Présage, pronostic, indice quelconque; manière d'agir, agis-
sements.
Acception qui n'est peut-être qu'une extension de la précédente,
à Saint-Hyacinthe on emploie encore ajet pour désigner toute
espèce de pronostic, de présage. Ainsi les paysans disent: «S'il
fait clair dans la grange la nuit de Noël, la grange sera vide (c'est-
à-dire, la récolte sera maigre); s'il y fait noir, la grange sera
pleine (c'est-à-dire, la récolte sera abondante)» ; et ce dicton est un
ajet.
A Saint-Arsène-de-Témiscouata, ajets a une signification ana-
logue : c'est la manière d'agir d'une personne, ses agissements, ses
habitudes, qui font prévoir ce qu'elle fera. Un enfant, par exemple,
donne de bons ou de mauvais ajets, suivant que sa conduite, ses
dispositions, ses aptitudes, son caractère font bien ou mal augurer
de son avenir. De même, on prévoit, par les ajets de quelqu'un,
ce qu'il fera on ne fera pas.
Cette dernière acception est normande. A Vire (Calvados),
ajet s'emploie en effet dans le sens d'habitude, de manière d'agir. (3)
A Bons-Tassilly (Calvados), ajet a été relevé au sens d'adresse
(à faire un travail). (^) Cette acception paraît inconnue au Canada.
Nous disons plutôt: «Il a Vadon pour faire ce travail», c'est-à.
dire, il a le tour de main, l'adresse voulue.
(1) DoTTiN, Glossaire des Parlers du Bas-Maine.
(2) Revue des l^aditions populaires, XVIII, 267.
(3) Dl'Bois, Glossaire du Parler normand.
(4) Denis, Patois de Bons-Tassilly. Revue des Parlers populaires, 1, 139.
I
— 16 —
3° Etres d'une maison.
L'emploi d'agès en ce sens a été signalé dans la région du
Saguenay et dans le comté de Charlevoix. Ailleurs dans la
province de Québec, on dit léz è:r, pour les êtres d'une maison.
Avec ce sens, agès appartient au patois picard et au vieux
l'rahçais. On le trouve dans le Dictionnaire du Patois picard de
Corblet: «Agès: êtres d'une maison.» Il est enregistré comme
vieux français par La Curne: «dégagements, issues commodes
pour aller d'une chambre ou d'une rue à une autre», et par (jode-
froy : « êtres d'une maison, passage ». I)u(^ange le rattache au latin
populaire aggestus: aAggestus videtur esse ambitus seu incinctus
sylvae. Ab hac voce nata, ni fallor, apud nos, in quibusdam pro-
vinciis, vulgaris loquendi formula : scavoir les âgés d'une maison
ou d'une ville, pro scire vias et itinera. » Cotgrave donne aussi ce
sens au mot agiers. Le Normand a encore agers : « (Connaître les
agers d'une maison, dit Moisy, c'est en connaître la distribution. » (^)
4° Complément, comble de la mesure.
Ce quatrième sens du mot ajet a été relevé dans le comté de
Dorchester. C'est ce qu'ailleurs les Canadiens appellent le robinet,
ou le trait, quand il s'agit d'un liquide.
Et cela nous ramène au normand. Tel est, dans le Calvados,
dit M. Guerlin de Guer, le sens du mot ajet. (2)
Il se trouve donc que des quatre acceptions canadiennes du
mot agès ou ajet, l'une nous vient du Bas-Maine ou de l'Anjou ;
l'autre, de la Normandie ; la troisième, d'origine picarde, se rat-
tache au vieux fiançais ; et la dernière est aussi normande.
Les mots canadiens ne sont pas tous aussi riches, et le plus
souvent, pour retrouver dans notre lexique l'apport de patois
différents, il faut examiner plus d'un vocable.
Par exemple, cintre (planche de labour où aboutissent les
sillons d'une pièce de terre) nous est vraisemblablement venu de
la Saintonge ou du Maine ; about (même sens) a dû être apporté
du Berry.
Nous devons débagager (déménager, déguerpir) au normand,
et dêcaniyer (même sens) au Saintongeais. De même sont respec-
tivement normands et poitevins les synonymes : cliché et débord
(diarrhée), s'accouver et s'agrouer (s'accroupir). Ce dernier
terme se rattache au vieux français accroueî\"
(1) Dict. de Patois normand.
(2) Reoue des Parlers populaires, II, 44.
— 17 —
Achaler, au sens d'incommoder, de fatiguer, en parlant de la j
chaleur, est de la Saintonge ; au sens d'ennuyer, d'importuner, il i
appartient aux parlers du Bas-Maine.
Notre pronom a, al (elle) est usité dans la Normandie, dans ,
le Maine, dans la Picardie, dans l'Aunis, et dans tout le centre
de la France, mais cette forme est surtout bourguignonne.
Le peuple, chez nous, prononce la nasale à comme les Picards :
ê, et la consonne j comme les Saintongeais : j\h] ; il dit, par
exemple, aijê ou a rhâ (argent), et même arhê comme les Cha-
rentais de la Tremblade.
Casuel, employé \)our fragile, est normand ; signifiant maladif,
c'est un santonisme.
Nous disons nô: dœ' (nous deux) comme les Bourguignons,
et nivt me.T (notre maire) comme les Normands.
Voici encore quelques-uns des mots^normands connus au
(Canada :
berlaiider (bœrlàxlé) ~- flâner.
bavaloise (Jbàvàlwè:z) = pont de pantalon.
botter (bà'té) == s'attacher aux pieds des chevaux, en parlant
de la neige.
bacul (ba'ku) — palonnier.
Catalogne (kàtaldn) — sorte de couverture de lit.
cani (kàni) = qui a mauvais goût, vieux, moisi, en parlant
d'un aliment.
chonler (nde)— exciter (un chien).
fafigner (fàfiné) — hésiter, tergiverser.
frigoiisse (frigus) = espèce de mets.
gravois (gràuwa) — gravier.
godendard (godâ:dd:r) ^ grande scie.
gadellier (gadà'lyé) et gadelle (gadèl) = groseiller et groseille
à grappes.
haur (hô.r) = malpropre, en parlant des chemins.
jaspiner (Jaspiné) ~ babiller.
jouqiier (jiiké) — percher, jucher.
limer (limé) = pleurer à demi, en parlant des enfants.
miicre (miikr) ~ moite, humide.
pas guère (pà gé:r) — fort peu.
quri {kri) = quérir, chercher.
ratoiir {ràtii.r) — détour, ruse.
— 18 —
tout récopié (tti rekàpijé) ^ tout craché, peint trait pour trait,
parfaitement ressemblant.
sentaine (sâtèn) = Veiu]ro\i, le pli.
soiie (su) '-= loge à porcs.
/asser/e (/«;.st/) = i)arlie de la grange où l'on entasse les gerbes.
teiird (tà'.r)— tordu.
tocson (toksô) = homme grossier.
tondre (/ô.ï/r) = amadou. Etc.
En voici d'autres, (jui sont plutôt saintongeais :
endormitouère (âdormitwè.r) = sommeil.
(wenant («/;7?â[(^]) = allable, courtois.
enfarger (à./ar/|/j]é) = mettre des entraves.
engranger (âr/m ./l/? je) ^ mettre la récolte dans la grange.
hagoulard (bàgi.il('i:r) ^^ bavard.
herdasser (hà'rdà'sé) ^^ ïn'we du bruil, l'aire le ménage.
basir (b<izi:r) = vire perdu, disparaître.
/)aac/ie (/>ô;c)=^ course.
braqne (brà'k) ^ toqué, fou.
bouler (bulé) = maltraiter.
bouse (diiz) = fiente de vache.
chérant (cé.T«(c|) = qui vend cher.
décesser (désésé) = cesser.
fanferluches (fà.fœrhic) = parures de peu de valeur.
gagouet (gàgwè't) = gosier.
gingeollent (/e.7ô/â[ê]) = gai, folâtre.
quart (kd:r) = tonneau.
mâcher {màeé) — meurtrir.
pileau (pila) ^ tas.
place (plà's) = plancher.
ripe (ri'p)^ ruban que le rabot enlève du bois.
sagant (sà-gâ[ê]) =^ malpropre.
tinette (///jè"/) = futaille où l'on met du beurrev
tràlée (/r«.7é) = foule, grand nombre.
trut (trut') ~ sorte de jeu de cartes. Etc.
On pourrait allonger presque indéfintmeni ces listes, et ne
dresser d'autres qui comprendraient des produits caractéristiques
d'autres patois.
Quant aux archaïsmes français, nous en avons un grand
nombre. Citons : amain ~ commode, facile à manœuvrer ; à
— 19 —
coup =- subitement, tout à coup ; alis = mal levé, en parlant du
pain ; accordant = conciliant ; arrouser = arroser ; flambe =
flamme ; espérer -= attendre ; donaison = donation ; airer = aérer ;
airrhes = arrhes ; consulte ^--= consultation ; soldart = soldat ;
s'assir /= s'asseoir; etc. Os bons vocables de jadis se trouvent
aiTSSî, pour la plupart, dans les iKvtois : nous viennent-ils des
provinces ou de l'Ile-de France ? De même, un grand nombre
des pioduits patois (ju'on remarque ici furent autrefois relevés aux
environs de Paris : les avons-nous reçus de l'Ile-de-France ou des
provinces?
Certaines formes, peu nombreuses, paraissent nous être
propres. Du verbe achaler, les parlers du Bas-Maine ont tiré
achalation (ennui) ; iious^ en avons^ lait achalerie et achglage
(m. s.). — Du lai. album -\- -ellum, le normand a fait 6d->é' , avec
chute de 17; nous disons 6:bè-l; 17 est-elle t()ud)ée, en normand,
après le XVIF' siècle? ou bien avons-nous ici même substitué le
suffixe -(7 au suffixe Irançais -/>/• (^-;- lat. -iarium)'! Le produit
canadien ('rbnié ne peut venir du nornuuid abreim ; l'avons-nous
fait sur la forme du Bas-Maine abœrnwé ou directement sur le
français abreuvoir?
Il faut indiquer aussi les mots tirés des langues indigènes:
aragan, micouenne, niç/of/, tobaganne, etc., et les mots anglais
naturalisés au Canada: /<''•//■ (<-^^ ang. /Z^/?/ = lumière, phare);
kœtiik (-«-« ang. cant-hook = grappin); l'rtivs (^-a ang. light-
house = phare) ; dràv (^e-as ang. drine =- flottage) ; té-bà:r O-sf ang.
tea-hoard = cabaret); kô:sàrn (-«-« ang. conceru = société commer-
ciale) ; etc.
Ajoutons enfin un certain nombre de mots anglais et améri-
cains introduits, sans changement dans le franco-canadien : cheap
= à bon marché; coa/ =^ veston, jaquette, pardessus; camus =
réunion secrète de partisans politiques ; blizzard = violente tem-
pête d'hiver; etc. — des anglicismes de sens, tels que : collecter =
percevoir ; compulsoire — obligatoire ; contracter = entreprendre ;
etc. — et plusieurs vieux mots français ou normands que nous
reprenons à l'anglais : cloque = manteau, capote ; baquer = céder,
plier; 6<7/?c?e = corps de musique; challenger = récuser ; etc. (i)
Et nous aurons, de l'ensemble du lexique canadien-français,
une idée assez juste.
(1) Les mots de ces trois dernières catégories se rencontrent surtoutdans les
villes.
20
Une remarque importante qu'il faut faire, c'est que les formes
patoises connues au Canada ne sont pas seules usitées par le
paysan canadien-français; le mot français est généralement connu
et souvent employé. Pour exprimer une idée, un paysan intro-
duira dans la phrase un seul mot patois; un autre, trois; un
troisième, cinq ; le reste du discours sera français. Tantôt,
si l'on compte les mots et les sons, le français l'emportera ; tant()t,
le patois.
^ Imaginons le court récit d'un paysan : « Sa brebis la plus
gentille est perdue; une brebis qui lui avait été donnée par ses
vieux parents ! Dans son champ, il y a un défriché; elle s'y est
aventurée, avec le reste du troupeau, à travers les broussailles et
les arbres abattus; comme elle passait auprès d'un gros arbre,
une branche, un morceau de bois pourri lui est tombé sur les
reins et l'a écrasée. Quel embarras! 11 devra le dire à sa femme,
et celle-ci sera mécontente. » .le transcris :
(OHTHOGHAPHK Vri.OAI»!'.)
V'ià ma barbis là pu av'-
nante qu'est bàzie : eune bar-
bis qu'j'ai-t-éyu d'su' nos gens !
Dans le clos, }'' à-t-in abatis ;
a y à 'té, avec l's aut's, amont
les fardoches pi l's arrachis;
en passant aras in gros-t-àbre,
eune ralle, in pourrillon y' à
timbé su' l'rinquié j)'is l'A écra-
pouti. Queu' harrias ! va fol-
louër l'dire à là criature; a
vâ-t-i et' malcontente! H)
(notation PHONÉTigiE)
Wà nui harbi là pu àvnâA
ké hà.'zi; œn harbi k j\h]é t
éifii tsu nâ hà\('\! dà\c] l klo,
ijà t en à' bâti; à y à té,
àvœk œlz ô:t, é'mô lé farda c
pi Iz (frà'ci; â\ê\ p():sâ\ê\
àrà ë grôt à:b, œn ràl, ê
piiriyô yd té:bé su l reké pi
lia ékrà'pirli. kœ hàryâ! va
fàhvè.r œl di:r à là kriya-
tu:r ; a va ti y é:t màlkô-
tâ:t!
Dans cette transcription, pas un mot qui ne soit patois; pas
un non plus qui ne soit attesté au Canada. Les uns sont usités
partout, d'autres sont rares, quelques-uns sont en train de dispa-
raître ; mais tous ont été entendus dans nos campagnes.
Clependant, ces phrases ne sont pas canadiennes. Sur cent
de nos paysans, pas un seul ne fera ce récit comme je l'ai écrit J
(1) Il faut remarquer que Vorthocpaphe oiihjaire n'est pas, ne peut pas être
exacte ; on devra plutôt lire la notation phonétique.
— 21
C'est que le discours populaire, chez jnous, n'est jamais entière- i
ment dialectar~^^InsrrceTuT"qûi"tIira harhis ne dira peut-être pas
bàziërnmArj)erdiie ou morte; un lu^re emploiera bien arrachis,
mais broussailles au lieu de fardoches ; un trcHsième se servira du
mot rinqiné, mais non pas de poiirrillon (ju'il remplacera par mor-
ceau de bois pourri; et ainsi de suite pour tous les mots (pie j'ai à
dessein fait entrer dans l'exemple. Chacun des sujets à qui vous
demanderez ce récit, emploiera dix ou quinze mots patois; mais
les mots patois ne seront pas les mêmes dans toutes les versions ;
de sorte que, pour retrouver le récit tel (jue je l'ai noté, vous
devrez fondre ensemble toutes les variantes recueillies. Par
exenq)le, écoutez trois paysans prononcer les trois premiers mots :
«Voilà ma brebis». 11 n'esl pas probable que vous entendiez du
premier coup: ulâ ma barbi. Mais vous pourrez noter: 1" vlâ
ma brœbi; 2" vwàla ma brœbi : 3" luoàla uià barbi. Dans chaque
cas, un seul mot est dialectal ; mais en rapprochant les variantes,
vous aurez les trois mots sous leur forme patoise en même temps
que canadienne. Autre exenq)le : yeus se prononce parfois }â
(français), et parfois je (picard), parfois hà (saintongeais), ou
encore hê : et ce dernier produit comi)rend ce qu'il y a de dialectal
dans les deux autres.
Cet examen rapide suffit à démontrer que notre lexique se
compose d'un vieux fond de français, avec, épars, des débris de
patois, quekiues produits indigènes, et près des villes beaucoup
d'anglicismes.
Si de la lexicologie on passe à la phonétique,) l'étude des sons
conduit aux mêmes conclusions sur'la nature 'de notre parler
populaire. On'aperçoit cependant une différence. Tandis que les
substituts lexicologi(iues présentent, "smvaVrles régions explorées,
des variantes dont on pourrait peut-être faire une certaine distri-
bution topographique, il n'en est pas de même des produits
phonétiques : le vocalisme et le consonantisme offrent à l'obser-
vation, sur toute l'étendue du territoire, les mêmes phénomènes i^\
Il semble (lue, dans la fusion des parlers importés de France, les
formes phonétiques aient plutôt persisté qui n'étaient pas tout
particulièrement caractéristiques d'une province et se rattachaient
(l)2nu moins là où l'influence de l'émigration acadienne ne s'est pas fait
sentir.
_ 22 —
à un type commun; de là l'unilormité de notre prononciation.
Aussi les produits canadiens qui ont été observés représentent-ils
le parler moyen du peuple.
Comme nous avons fait j)oiir les substituts lexicologiques,
essayons d'indiquer des rapprochements possibles entre quelques
produits de Vu latin dans le français du ('anada et dans les parlers
du Maine (i), de la Normandie — région de Caen à la mer — i^), et
de quelques autres régions.
(Chacun de ces produits canadiens n'est pas nécessairement
un type de formes similaires ; il se rencontre sans doute des séries
de mots auxquels un même traitement est applicable, mais aussi
des formes isolées.
1" (e +) u: ton. + r as-^àv.
Securum ^s-^ sœ.r (= fr. sûr).
Cette réduction de la diphtongue ne se rencontre guère que
dans la locution sur et certain.
Cf. les parlers normand, manceau, ^vallon et lorrain.
2" «• libre ton. m-^ ii' .
gula »-»► g%i'l (= fr. gueule).
Tel est le sort de tr libre en Bretagne et dans le Maine.
3" //.•(+ n, m) ss->- œ' .
una m-^ cp'n (= fr. une),
luna îs->- l&'n (= Ir. lune),
pruna sr^-^ prœ'n {--h\ prune),
pruna + arius «-*- prœ'nijé (— fr. prunier),
communicare ^^-^ kdmœ'nyé (— fr. communier),
bruma sh->- brœ'm ( = fr. brume),
pluma sH->- plœ'iu (= fr. plume),
pluma + -ittus «->► plœ'mè't (— fr. plumet).
' includinem m->- â.'klà'in (— fr. enclume),
legumen s-^ lég&'m (= fr. légume),
et une longue série de formes similaires.
Même traitement dans les parlers du Bas-Maine, de la Nor-
mandie et de la Haute-Bretagne.
Dans le Bas-Maine, humorem »-^ imœir, comme au Canada.
(1) Voir le Glossaire de M. Dottin.
(2) Voir l'Atlas dialectologique de la Normandie de M. Guerlin de Guer.
_ 23 —
4'' ii: (+ c) entravé m-*- i, "•
fructum m-^ [ri, frii (- fr. fruit).
fructum + -arium «-^ frityé, friifijé (= fr. fruitier).
fructum + -aticum «-^ frità:j, frntœj (=- fr- fruilage).
Dans une partie du Bas-Maine, on a le produit / ; dans un
autre, «.
5" «■ + / en position »-»- ô'.
culcita -h -ile b-^ kô/z (= fr. coutil),
pulmonem sh^ pù-mô (= fr. poumon). Etc.
Le Bas-Maine connaît pômùnik, employé comme ici pour
poitrinaire.
Etudions encore (juehpies-uns des produits caractéristiques
de Va latin dans notre parler populaire. Nous verrons que hmtôt
l'évolution canadienne remonte directement au vieux français, |
tantôt à un développement parallèle dialectale.
4" a ton. + / »-*► à', â'-
qualem i^-^ kœ, kœl (= fr. quel, quelle).
Ce produit, aussi pur phonétiquement que le produit français,
est dialectal. Nous l'avons vraisemblablement reçu de la Nor-
mandie, du Maine ou de la Saintonge, où il existe encore (D ;
cependant, nous aurions pu tout aussi bien le tirer nous-mêmes du
français (piel, mais non pas de quel prononcé à la moderne (kèl),
car, par la vocalisation de la consonne linale, (piel (ki-l) eût donné
qimiii (ko). Si kœ est de fabrication canadienne, nous l'avons
tiré de quel prononcé avec é fermé (kel). C'était probablement la
prononciation en usage parmi les habitants de l'Ile-de-France qui
émigrèrent au Canada; au \\V siècle, en elTet, et jusque dans le
XVIP, on prononçait fermé Ve de quel {kél)(^). Et c'est à cette
époque (jue se place le point de bifurcation de l'évolution française
et de l'évolution patoise.
On sait du reste que l'a tonique libre (+ /) a donné un e,
indéterminé jusqu'au X«^ siècle, fermé au XI1% et qui ne s'est ouvert
qu'au XVIL'. Rappelons encore que la chute de la liquide de
quel, devant une consonne, est attestée dans la prononciation du
XVP et du XVIP siècle ; Ve étant alors fermé, quel devenait ké,
(1) On trouve qiien, quieiilx, qiieulle, etc., dans les dialectes écrits
(2) Voir Thuhot, vol. I, p. 55, et les grammairiens qu il cite : bylvius, Mei-
gret et Péletier.
— 24 —
produit populaire que l'on trouve encore chez le petit peuple au
milieu du XVIIP siècle (i) et aujourd'hui encore en Normandie.
Or, où le français classique ouvrait l'e et le français populaire
laissait tomber 1'/, le dialecte, au contraire, maintenait la voyelle
fermée, vocalisait la consonne, et de kél faisait régulièrement Ad'.
Le dialecte dut conserver d'abord la liquide même devant les mots
commençant par une consonne, c'est-à-dire dans le cas où le fran-
çais populaire la laissait tomber; de là la Aocalisation.
Devant un mot commençant par vme voyelle, pour éviler
l'hiatus, on restitua à kœ 17 qui s'y trouvait déjà sous une autre
forme. Exemple: kdé iâ (= fr. quel temps); kœ l d'm (=fr. quel
homme). Que dans ce dernier exemple / soit intercalaire, la
forme du pluriel porte à le cioire: kfé z à' m {— quels hommes).
On pourrait faire une démonstration pareille sur k&k (= fr.
quelque), kœkè {— fr. (piehju'un), lèkœl (= fr. lequel).
Quant au mouillement du k, la réduction de l'hiatus résultant
de la vocalisation de 1'/ l'explique assez.
2° a ton. + / m->- à.
ital. fanale «e-^. fànà (= fr. fanal).
germ. stal ^sv->- étô (= fr. étal),
quintale »->■ kêtô (= fr. quinlal).
canalis «e-^ kànô (= fr. canal),
animalis sh-^ anima (— fr. animal),
aequalem s-*- égô (— fr. égal).
Hors le cas d'entrave, la vocalisation de 1'/ n'est pas française.
L'adoucissement de al en au était cependant pratiqué dans le
vieux français, et l'on en trouve de nombreux exemples jusque
dans le XVII* siècle. (2)
Nous pouvons donc tenir ces formes aussi bien du français
que des patois.
3° a ton. (+ labiale) m-*^ œ-
labra «-^ lœvr (= fr. lèvre).
De même : capra, crama, capum, amat, graphium, * grava,
* accapat, m-*- cœvr, krœm, etc.
(1) Voir Thikot, vol. II, p. 140; Duez, Bufficr, Antonini, M:uiviIlon, etc.
On |disait, par exemple: que conte! que monstre! pour « quel coule! quel
monstre ! » Que s'entend aussi chez nous.
(2) Tabourot, Mellena, Oudin. l'Acad. en 1694 et en 1740, donnent estau ;
journau n'est disparu du dict. <le l'Acad. qu'en 1762.
— 25 —
'Phénomène de labiîjlisation purement dialectal, (jui paraît se
rattacher aux patois du nord et du centre de la France. Cq peut
aussi être le résultat d'une nouvelle mise en marche de l'évolution
interrompue dans le français.
4" n ton. libre (+ r) «-^ é:, à('.(i).
patrem m-*- pà:r, pivèir (= l'r. père),
mare »->- mé:r, nià'è:r (=- ïr. mer).
et les formes similaires.
Ces deux prod; its ne paraissent pas également répandus, et
il serait peut-être possible d'en établir la topographie.
Quoiqu'il en soit, le premier (é.) représente l'étap. française
du XP au XVP siècle. L'e sorti de l'a libre latin devint en effet
fermé à cette époque ; on prononçait alors mé:r, pé:r, etc. (.e n'tst
qu'au XVIP siècle qu'il devint ouvert devant une consonne per-
sistante (2), et encore Ve resta-t-il fermé dans bon nombre de mots
jusqu'au milieu du XVIIP siècle (^). Père, mér, etc., ne sont donc
que des formes françaises attardées.
L'autre produit («è.) est du patois pur.
Quelle est l'origine du son adventice à ? On est tenté d'y voir
la conservation de Va latin, et, en dressant le schéma de l'évolu-
tion, de placer le point de bifurcation de l'évolution française et
de là patoise vers le V^ ou le VP siècle, à l'époque où Va tonique
libre était devenu ae, en passant par aa. En ce cas, nous aurions
reçu àè directement de quelque patois; car cette diphtongue était
depuis longtemps perdue au XVIP" siècle. Mais il y faut plutôt
voir le résultat d'une réflexion vocalique ; nous aurions opéré sur
le moderne père. Dans le premier cas, pàè.r serait plus ancien
que pé:r ; dans le second, beaucoup plus jeune et de provenance
canadienne. La dernière hypothèse est la plus vraisemblable. Si
on l'adopte, on aperçoit tout de suite que le canadien s'est déve-
loppé parallèlement au normand, qui est arrivé à un résultat
analogue, et l'on constate que, sur ce point du moins, notre parler
populaire est bien vivant, car les sons segmentés et diphtongues,
dit M. Guerlin de (nier, « sont bien caractéristiques d'un orga-
(1 ) La diplitongue n'est pas très nette ; le premier élément tend à disparaître.
2) Péletier (1549) écrit par e. fermé tous les mots en -ère: <( père mère,
chérfde^ m/r>> etc. Lanoue (1Ô96) fait de même. Meigret ( o42) attr.hue «\e
clos »'àp<Te mère. Oudin (1()3;H) et Chitllet (l(to9) attribuent 1 e ouvert aux mots
en -crf , mais ils exceptent père, mère, frère et leurs composes.
(3) L'Acad.. en 1740. écrit père et compère, amere et mère, chère, confrère, etc.
— 26 —
nisme linguistique en voie d'évolution ». Les phénomènes de
réflexion voealicjue, dit le même auteur (i), «reposent sur une ten-
dance générale de toute langue populaire bien vivante à émettre une
majorité de sons allongés, puis segmentés et diphtongues, (ju'elle
préfère aux sons purs des langues fixées. Par exemple, un son o,
qu'il soit de nature brève ou longue, de nature ouverte ou fermée,
sera toujours, dans une langue littéraire, représenté par ce qu'on
pourrait appeler, en nuisi(pic, une note sim[)le, sans harmoniques.
Dans une langue populaire il en est autrement. C.e même son,
de quantité [)lutot longue au point de son évolution, laisse entendre,
en même temps qu'un son fondamental, des harmoniques de ce
son, tantôt à sa i)artie antérieure, tantôt à sa partie postérieure;
c'est-à-dire: (Va:, ô'à:, et toutes les variétés de ces gammes. Du
jour où le son se segmente de la sorte, l'évolution suivra son cours
normal, jusqu'à modifier profondément le mot où il figure. »
Mais si notre produit ù'è: est en marche, vers ([uel phénomène
s'achemine-t-il?. . . . L'r'j tend à disparaître : l'évolution se ferait
donc vers le français.
Dans tous les cas, le canadien à'è: ne peut être que le descen-
dant ou le frère du normand.
5" (pal. +) a ton. ^t->- à\ œ, œ, u.
casa a9->- cà', eœ, eœ, en (= fr. chez).
Il est assez remarquable (jue ce produit présente, complète et
vivante à tous ses dégrés, la gamme de la série antérieure labialisée.
L'évolution française de casa offre les formes attestées sui-
vantes: chiese, chiès, ches, chez. Le produit canadien est dialectal.
Cependant la prononciation cœ était, au XVIL' siècle, « très com-
mune, m es me à la Cour » (-).
La chuintante initiale — à laquelle est probablement due la
labialisation indique que cœ nous vient du centre de la France. (3)
G" a + /( + cons.) *-»- ti.
* salcitia "^-^ siisi's (= fr. sauciss.*).
sal + ])iilverare js-*- snjmdré (= fr. saupoudrer).
salvum »-*- su (^) (= fr. sauf).
(1) Atlas dialecioloqique, p. 37.
(2) Vaugelas, II, 162. Cliifilet, sec. 3, par 2(5. Tli. Corneille, II, 162. De la
Touche, 37.
(3) Voir lioiisselot et Laclotte, p. 62.
(4) Daiis « sauf votre respect ».
— 27 —
("est encore un produit patois. Nous faisons subir à n + ii
provenant de 17 vocalisée, le traitement ([ue le normand api)lique
dans certains cas à la diphtongue au.
On pourrait donner encore d'autres exemples, ^^ous prou- j
veraient que notre langage est un parler français mélangé de /
formes patoises. )
Les matériaux nuuujuent pour étudier la morphologie et la
syntaxe populaires du (Canada français; mais il serait étrange
qu'elles n'eussent pas subi les mêmes influences que la phonétique.
Dans son ensemble, le parler du [)euple canadien n'est donc
pas, à proi)rement dire, un patois: mais il est le résultat de la
fusion de plusieurs patois différents, greffés sur du vieux français.
C.e n'est ni du patois pur, ni an français littéraire, ni du français
corrompu ; c'est, pourrait-on dire, du vieux franç ais patoisé.li\
Arcluûsants et patoisants, tels nous sommes. Et il n'y a là rien
que de très honorable; seuls sont tentés d'en rougir ceux qui ne
savent pas ce qu'est le patois, qui ne connaissent de ce mot que
le sens ironique et plaisant (^\ et pour qui patois est synonyme
d'argot ou de jargon. »^ Le français littéraire n'est lui-même qu'un
patois officiel J
On croit communément que les parlers provinciaux sont du
français corrompu, et l'on hésite à reconnaître les larges bandes
de patois qui brochenl sur notre français.
Uappelons-Ie encore une fois, dialectes sortis en même temps
du latin, le normand, le picard, le poitevin et le bourguignon ne
le cédaient d'al)ord à leur congénère, le français, ni en valeur
littéraire, ni en influence. Le dialecte français finit par supplanter
les autres ; la langue du roi devint la langue du royaume. Les
dialectes provinciaux cessèrent d'être écrits ; depuis cette époque,
on les appelle patois.
Ainsi les dialectes de la langue d'oïl sont devenus les patois \i
français; ceux de la langue d'oc, les patois proucnçau.v.
Ln patois est donc une langue, autrefois littéraire, qui n'est
plus (pie parlée, mais qui n'en continue pas moins à évoluer, et
plus naturellement, parce que plus librement.
Qu'au point de vue littéraire, le français .soit aujourd'hui
plus poli, plus raffiné (jne les parlers jH'ovinciaux, nul n'y con-
(1) Comme dans ce vers de La Fontaine: «L'une se plaint en son patois.»
— 28 —
tredit. Que ces derniers soient proscrits de notre littérature, c'est
de quoi il faut avoir soin. Mais les patois n'en sont pas moins
vénérables; et, bannis de notre langage, c'est plaisir d'en retrouver
les débris sur les lèvres de nos paysans ....
douceur de tremper sa l)<)uehe à leurs vieux mots ! (1)
Il reste à dire un mot du langage des gens instruits, phoné-
tique, lexique, morphologie et syntaxe. (2)
Le mélange des diale-tes a singulièrement facilité l'évolution
de notre parler vers le français classique. Broyées et confondues,
les formes patoises (ml perdu de leur vigueur naturelle; déracinées,
la sève leur a manqué. Tel mot normand, par exemple, perdu
dans le français, n'a pas su toujours rester pur normand. Dans
la fusion des parlers provinciaux et du français, les caractéristiques
les plus considérables ont disparu, les cadres de la phonétique
populaire ont été brisés. Il en est résulté un langage, moins
intéressant peut-être au point de vue scientifique, mais qui se
polit et se raftine plus vite. Quelques années seulement passées
à la ville, et nos paysans ont presque perdu ce que Loysel appe-
lait « le ramage de leur pays ».
Quel langage parlent-ils alors? (Test ce que nous allons
voir.
Phonétique. — Les considérations [)récédentes s'appliquent
surtout à la phonétique. Le paysan canadien n'a pas d'accent
provincial distinct; ou, si l'on veut, il a trop d'accenls dipers,
pour qu'aucun d'eux soit apparent. Aussi perd-il, et dès les pre-
mières années de collège, le plus grand nombre des caractéristiques
de la phonétique populaire. Au point de vue français, s'il fait des
fautes de prononciation, l'homme instruit (et les femmes parlent
souvent mieux (jue les hommes) n'a pas de défauts de prononcia-
tion. Il lui reste pourtant quelques souvenirs du parler maternel,
souvent indéracinables : ê pour œ (= ïv. un), e pour è (= fr. //?),
/ et (/ pour / et (/ (devant / ou u), une certaine mollesse d'articu-
lation, une attaque de son indécise et manquant de netteté, et le
peu de profondeur des inflexions vocales.
(1) Ch.-Th. Féret.
(2) J'entends étudier le parler moyen des personnes instruites, non pas de
celles qui ont une culture spéciale: celles-ci parlent en général un français très
pur.
— 29 —
Lexique. — C/est le vocabulaire français, mais pauvre et impré-
cis, à peu près pur de patois, mais assez fortement archaïque, et
mêlé, hélas! des anglicismes les plus barbares. Dans lecommerce
et dans l'industrie surtout, l'anglicisme nous ronge ; c'est l'ennemi
qu'il faut combattre. La presse introduit même ces barbarismes
dans nos campagnes ; heureusement, hors des villes, le mot anglais
se francise le plus souvent: de roiind-hoiise, le paysan a vite fait
rô:chis. (^^
Morphologie. —Urus la bouche des gens instruits, la morpho-
logie est absolument française. Ainsi, les prétérits en /, répandus
dans les campagnes, sont inconnus dans les villes.
Syntaxe. — Les tournures sont parfois imitées de l'anglais;
mais le plus souvent, elles sont françaises, quoique peu soignées,
encore moins variées.
La philologie est une science nouvelle et toute affirmation
sur la nature des parlers suppose cette restriction : « (Vest du
moins ce qu'on peut affirmer, dans l'état actuel des recherches. »
Les considérations qui précèdent n'échappent pas. à cette règle.
Mais elles serviront peut-être à l'orientation des études et justifie-
ront le double objet que poursuit la Société du Parler français au
Canada : le relèvement des vocables populaires et l'épuration de
notre langage.
Nous devons d'abord constater l'état du français chez nous,
phonétique, lexique, morphologie et syntaxe. C'est notre premier
soin. Faire le relèvement de nos vocables populaires et les rattacher
au vieux français ou aux patois, ce n'est pas chercher à épurer le
langage des paysans. On népure pas un parler populaire, et
vouloir empêcher le peuple de parler son libre idiome serait folie.
Mais il y a des formes dialectales qui, belles sur les lèvres du
peuple, ne sauraient entrer dans le discours littéraire. Il convient
donc que les gens instruits sachent juger de la valeur de chaque
terme relevé. Non pas que nous entendions condamner l'emploi
des mots populaires pittoresques et de bon aloi ; mais les écrivains
qui puisent à cette source féconde, doivent faire un choix judicieux
des termes dont ils enrichissent le vocabulaire.
(1) Dans son Esthétique de In langue française, M. Rémy de Gourmont cite
comme types étranges de mots anglais francisés au Canada, Stanfold devenu
Sainte-Folle et Somerset devenu Saint-Morissette ; ce sont plutôt des produits de
l'étymologic populaire. Mais qu'aurait-t-il dit, s'il avait connu Saint-Âbroassepoil
{sétàbnispu>èl), sorti de Sandy Brook's Point ?
— no —
Quant au travail d'épuration, c'est dans les villes surtout
qu'il doit se taire. «L'anglicisme, voilà l'ennemi!» (^e cri, jeté
en 1879 par l'un des nôtres, est aussi celui de la Société du
Parler français au (Canada.
Déjà, au [)oint de vue de la pureté du langage, des résultats
notables ont été obtenus, et d'autre part l'étude des formes popu-
laires devra, dans une certaine mesure, remédier à la pauvreté de
notre vocabidaire. Quand ce dernier travail sera pkis avancé, il
ne sera peut-ètie pas inutile à la philologie romane ; nous aurons
du moins recueilli des matériaux et sauvé de l'oubli maints pro-
duits ({ui disparaissent; au point de vue scientifique, là s'arrête
notre ambition.
Adjutoh Riva h»
Professeur à l'Université Laval (Québec)
Secrétaire de la Société du I^arler français au Canada
^1
TABLE DES MATIÈHES
Alphabet phonétique 4
De l'Origine des Canadiens-Français 5
Le Parler franco-canadien 13
I
Imprimerie Kdoiund Mareotte, 82, rue Saint-Pierre, Qiiél)ce, (Canada.
r
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