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Full text of "Louis XV et Marie Leczniska"

PIERRE DE NOLHAC 

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE 



VERSAILLES ET LA COUR DE FRANCE 



LOUIS XV 

ET MARIE LECZINSKA 




PARIS 
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

6, PLACE DE LA MADELEINE, 6 
M CM XXVIII 




LOUIS XV 

ET MARIE LECZINSKA 



// a été tiré de cet ouvrage 

Go exemplaires 

sur papier des Manufactures impériales du Japon 

numérotés de i à 60 




LA RKINK MARIK LECZINSKA 



PIERRE DE NOLHAC 

de l'académie française 



VERSAILLES ET LA COUR DE FRANCE 



LOUIS XV 

ET MARIE LECZINSKA 




PARIS 

LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

6, PLACE DE LA MADELEINE, 6 



MCMXXV1I1 

Tous droits réservés 









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LOUIS XV 

ET MARIE LECZINSKA 



CHAPITRE PREMIER 



LE MARIAGE 



En 1725 vivait sur terre française, à Wissem- 
bourg en Basse-Alsace, la famille d'un roi 
détrôné, dont le nom, plus d'une fois mêlé à 
l'histoire guerrière du commencement du siècle, 
semblait voué désormais au complet oubli. 

Stanislas Leczinski (Leszczynski), simple palatin 
de Posnanie, élu roi de Pologne en 1704, grâce à 
l'amitié du grand Charles XII, avait partagé la 
fortune du héros de la Suède. Les revers de 
Charles avaient mis fin à ce règne, la Pologne 
ayant dû accepter à nouveau la royauté d'Auguste, 
électeur de Saxe, appuyé par les armées du czar 
Pierre. Le vaincu de Pultawa, fidèle à la fraternité 
des armes, ne laissait point sacrifier entièrement 
l'allié qui avait conduit au service de sa gloire la 
v. 1. 



2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

vaillance polonaise. Il lui donnait à gouverner la 
petite principauté de Deux-Ponts, sur la rive 
gauche du Rhin, rattachée momentanément à 
la couronne de Suède; il lui permettait ainsi 
d'attendre l'heure où ils rentreraient ensemble 
dans Varsovie et reprendraient à l'usurpateur le 
sceptre des Jagellons. 

La mort de son protecteur ruinait bientôt les 
espérances de l'exilé et celles du parti qui le sou- 
tenait encore en Pologne. Une prompte détresse 
suivait ce malheur; Leczinski devait abandonner 
Deux-Ponts, réclamé par l'héritier légitime, et la 
sœur de Charles XII, devenue reine de Suède, 
cessait de lui servir sa pension. Il vivait quelque 
temps de secours plus ou moins déguisés et d'em- 
prunts aux banques de Francfort. Mais son exis- 
tence même n'était pas en sûreté : les agents du 
roi Auguste, qui avaient tenté à plusieurs reprises 
de l'enlever ou de le tuer, recommençaient leurs 
complots avec des facilités nouvelles. Il fallait 
trouver à tout prix un asile. La place française de 
Landau le recevait en fugitif, avec les siens. Bientôt 
après, sa demande de séjour était accueillie par le 
Régent, au nom du petit roi Louis XV, et on lui 
laissait choisir la ville de l'intendance d'Alsace où 
il lui plairait de résider, sous la sauvegarde bien- 
veillante de la France. C'est ainsi qu'au début de 
17 19 il s'était installé à Wissembourg. Il y gardait 
le reste de petite cour que conservent aux rois 



LE MARIAGE 



sans royaume le dévouement exalté par l'infortune 
et aussi l'indéracinable vanité des titres sonores. 

Rien ne faisait prévoir que la vie déjà si agitée 
de Leczinski dût avoir des revirements encore plus 
étranges que ceux qu'elle avait subis. De simple 
gentilhomme vivant sur ses terres, il était devenu 
roi et chef d'armée; banni maintenant et réduit à 
mendier sa vie, l'avenir lui ménageait des retours 
extraordinaires, une royauté encore, puis de nou- 
veau la chute, les émotions d'un proscrit, enfin, 
pour mettre à leur comble ces aventures, une 
espèce de trône honoraire et les studieux loisirs 
d'un philosophe couronné. Les circonstances et 
les hasards seuls avaient fait et devaient continuer 
cette étonnante carrière; elle ne sortit point, 
comme on l'a cru longtemps, des mérites d'un 
homme capable de s'élever aux destinées les plus 
hautes et digne d'attirer sur sa tête les coups les 
plus violents de la fortune. 

La légende faite autour du nom du roi Stanislas 
a été entretenue par les flatteries dues à une reine 
de France et soigneusement préparée par lui- 
même pendant la dernière partie de sa vie. Il ne 
fut, dans la réalité, ni le héros désintéressé, ni le 
pur philanthrope que ses biographes ont tou- 
jours dépeint. L'étude nouvelle des documents 
le montre atteint d'ambitions inguérissables et 
médiocrement doué pour en soutenir les pré- 



4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

tentions. Roi à vingt-sept ans par la volonté d'un 
grand capitaine, il s'est cru des titres personnels à 
le rester, et cette conviction orgueilleuse, qu'il 
s'imaginait tempérer suffisamment par l'humilité 
chrétienne, a pesé sur toutes les décisions de sa 
vie. Les chimères de son imagination le jetaient 
des enivrements de la vanité satisfaite aux défail- 
lances du découragement. Honnête homme toute- 
fois, dans tous les sens du mot, d'un esprit vif et 
lettré, plein de qualités privées fort respectables, 
affectueux et bon, capable de sentir très vivement 
l'amitié et de l'inspirer, dévoué et chevaleresque à 
la polonaise et bien pourvu de bravoure, Stanislas 
n'est accablé que par le rôle où il a voulu se hausser 
devant l'histoire. Il était né pour mener avec 
dignité la noble existence seigneuriale de son pays 
et pour les tendres devoirs du père de famille, 
plus que pour l'autorité et la responsabilité d'un 
grand royaume. Jamais, du reste, il ne mérita 
mieux la sympathie que pendant son exil à Wis- 
sembourg: l'excès de son malheur anéantissait 
alors ses rêveries ambitieuses, et il supportait 
avec résignation et courage une disgrâce cette fois 
imméritée. 

Stanislas et sa famille habitaient une modeste 
maison particulière, l'hôtel de Weber. La misère 
qui les accablait n'avait point pour décor la pitto- 
resque commanderie en ruine, dans laquelle les 
historiens ont aimé à la décrire, mais elle n'en est 



LE MARIAGE 5 

pas moins lamentable. Aucun secours n'arrivait 
de Pologne, où les biens du roi déchu étaient 
confisqués et où ses parents même l'abandon- 
naient; les pierreries de la reine étaient en gage 
chez un prêteur; quant à la pension du roi de 
France, elle ne venait pas avec exactitude, et il 
fallait souvent la réclamer des ministres par des 
lettres suppliantes et douloureuses. 

Cette détresse d'argent était d'autant plus 
pénible à Stanislas qu'elle l'empêchait de remplir 
ses devoirs envers des serviteurs demeurés fidèles 
et qui entretenaient autour de lui l'apparence 
d'une vie royale. Tout espoir de restauration pro- 
chaine ayant disparu, ses compagnons de bannis- 
sement s'étaient peu à peu dispersés; il ne restait 
plus auprès de lui que cinq ou six gentilshommes, 
dont le vieux baron de Meszeck, qui conservait, 
dans cette maison étrangère, le titre de grand 
maréchal du palais, et deux prêtres polonais, 
confesseurs de la reine et de la jeune princesse 
Marie. Un seul parent, le comte Tarlo, habitait 
avec Stanislas, ainsi que la mère du roi, que son 
grand âge et ses infirmités isolaient un peu de la 
famille. On vivait à l'écart du monde et presque 
ignoré de lui, recevant seulement quelques visites 
de la noblesse de la province. Le roi de Pologne 
avait noué cependant des relations d'amitié avec 
le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, et le 
maréchal du Bourg, commandant de la même ville. 



6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Le prélat et le maréchal venaient assez souvent à 
Wissembourg, attirés parune infortune aussi inté- 
ressante, et proclamaient leur admiration affec- 
tueuse pour les vertus qu'ils y rencontraient. 

Dans cet intérieur d'exilés, où la reine montrait 
plus de force de caractère que de douceur, et 
qu'attristait encore la morose vieillesse de la mère 
du roi, tout le sourire et toute la grâce venaient 
des vingt ans de la princesse Marie. A mesure que 
l'espoir de retourner en Pologne s'effaçait, les 
préoccupations de Stanislas se concentraient sur 
l'avenir de cette enfant, devenue fille unique par la 
mort récente d'une sœur aînée. Elle tenait de lui, 
non les traits de son visage, mais son humeur 
enjouée, son cœur passionné et son goût des occu- 
pations de l'esprit. 

Il l'avait élevée lui-même, pendant les dernières 
années, dans les longs loisirs de Wissembourg, 
et lui avait donné une instruction forte, l'habitude 
des lectures solides, une religion sans bigoterie, 
non sans dévotion, et fort appuyée sur les pra- 
tiques. Destinée, comme il le semblait, à mener 
une vie modeste, elle avait reçu l'éducation qui se 
prête le mieux à en faire supporter la médiocrité 
et à en augmenter le charme. Elle dansait, chan- 
tait, jouait du clavecin, tout cela avec un goût 
naturel et sans avoir eu de maître de premier 
ordre pour l'y perfectionner. Il manquait à sa 
personne le don suprême de la beauté; mais elle 



LE MARIAGE 7 

était agréable, bien faite, avec des yeux expres- 
sifs, un grand front, une jolie bouche et la jeu- 
nesse d'un teint dont l'eau fraîche faisait tout le 
tard. Une telle fille était de celles dont un cœur 
paternel s'enorgueillit et qu'il croit promises, par 
un droit spécial, à toutes les formes du bonheur. 
Les seuls plaisirs que Marie eût goûtés jus- 
qu'alors se réduisaient à l'intimité de son père, 
aux visites des rares amis et aux œuvres de cha- 
rité, qui remplissaient ses journées et celles de sa 
mère et lui valaient l'affection des pauvres gens du 
voisinage. Le malheur persistant qui avait frappé 
autour d'elle avait développé ses sentiments de 
pitié et mûri par la souffrance son jeune esprit. 
Elle se rappelait le temps des guerres désastreuses, 
l'attente anxieuse des nouvelles, les inquiétudes 
continuelles sur une vie chère, les départs préci- 
pités, ces voyages qui ressemblaient à des fuites, 
enfin toutes ces années tragiques ou incertaines 
vécues par la famille en Posnanie, en Suède, en 
Poméranie, jusqu'à l'asile misérable qui l'abritait 
maintenant. Un jour, au château de Posen, lorsque 
Marie était tout enfant encore, les Russes étaient 
arrivés pendant une absence du père et avaient 
enfoncé les portes ; on l'avait fait fuir par une 
fenêtre sur les jardins; au village où l'on s'était 
réfugié, un paysan l'avait cachée dans son four et 
elle y avait attendu, sans bouger, de longues 
heures, que les ennemis redoutés fussent partis. 



8 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

De tels souvenirs n'étaient pas rares dans la 
mémoire de Marie et lui faisaient remercier Dieu 
et le roi de France de cette tranquillité présente 
qui ne suffisait point à son père. 

L'exilé, qui signait encore « Stanislas roi », 
comme il le fit toute sa vie, subordonnait pour le 
moment ses ambitions politiques à ses devoirs de 
paternité. Cette enfant uniquement aimée et si 
digne d'être heureuse, mais sans fortune et sans 
patrie, ne pouvait plus attendre l'union qu'il avait 
autrefois rêvée pour elle. Isolé comme il Tétait 
de son pays, c'était dans la noblesse de France ou 
des bords du Rhin qu'il devait trouver un pro- 
tecteur pour cette chère destinée. Il n'oubliait pas, 
en ce temps où l'honneur du nom était compté 
dans le patrimoine des familles, que la gloire 
éphémère de sa royauté donnait à sa fille le droit 
d'être recherchée par de grands personnages; mais 
ce même souvenir obligeait aussi le père à se 
montrer difficile sur les prétendants et restrei- 
gnait singulièrement son choix. 

Marie avait été demandée par le marquis de 
Courtenvaux, petit-fils du ministre Louvois, qui 
avait tenu garnison à Wissembourg et était, à 
Versailles, colonel des Cent-Suisses. Le jeune 
officier avait gardé un souvenir assez vif, comme 
on le voit, des charmes de la princesse; mais il 
n'avait pu obtenir le duché-pairie que Stanislas eût 
souhaité pour son gendre, et le projet n'avait pas 



LE MARIAGE g 

eu de suite. Le roi de Pologne avait songé, de son 
côté, au fils de la margrave de Bade, sa voisine; 
mais celle-ci, après les premiers pourparlers, 
s'était dérobée, non sans laisser sentir qu'elle 
appréciait peu les avantages d'une alliance avec un 
roi sans couronne. Stanislas était encore sous 
l'humiliation de ce refus, quand une proposition 
inattendue vint jeter dans la famille l'idée et l'am- 
bition d'un mariage avec un prince de la maison 
de Bourbon. Ce prince était celui qu'on appelait 
M. le Duc et qui touchait d'assez près au trône, 
puisqu'il était le chef de la maison de Condé, la 
première après celle d'Orléans. 

Ce qu'on savait de la cour de Versailles au 
modeste foyer de Wissembourg se réduisait à peu 
de chose. Bien rarement un étranger de distinc- 
tion, traversant l'Alsace et visitant Stanislas, y 
avait apporté l'écho direct des fêtes et des intrigues 
de la Régence. Le roi avait jadis, dans ses voyages 
de jeunesse, entrevu le rayonnement de gloire de 
Louis XIV; mais le monde nouveau qui l'avait 
remplacé lui était entièrement inconnu. Il était 
cependant trop avisé pour tirer seulement des 
gazettes et des conversations de gens de province 
ses informations sur les choses de France et sur 
les hommes qui les gouvernaient. Un ami très sur, 
le chevalier de Vauchoux, le renseignait. Ce Vau- 
choux, qui avait servi sous ses ordres, au temps 
de Charles XII, et qui venait quelquefois le voir 



io LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

en Alsace, lui servait d'agent d'affaires à Paris; et, 
comme la grande affaire de Stanislas se trouvait 
être rétablissement de sa fille, c'était le petit gen- 
tilhomme qui avait mené à lui seul les négocia- 
tions que nous allons dire et que rien n'avait 
ébruitées au moment de la mort du Régent. 

Ce ne fut pas sans émotion que Stanislas apprit 
l'élévation au premier ministère du prince qu'il 
rêvait pour gendre. Il vit aussitôt, si le projet se 
réalisait, l'avenir de sa fille assuré de la façon la 
plus brillante, personne à ce moment ne pouvant 
prévoir les destins plus glorieux encore qui 
l'attendaient. 

Qu'était alors cette Cour de France où la prin- 
cesse Marie semblait appelée à vivre, et quelles 
circonstances singulières lui en avaient ouvert le 
chemin? Comment les événements allaient-ils 
marcher assez vite pour remplacer l'alliance déjà 
inespérée du sang royal par celle du Roi lui- 
même? 

Il y a à Versailles un roi de quinze ans, dont 
tous les goûts sont pour la chasse et qui est fiancé 
par politique, depuis 172 1, à une gracieuse petite 
Infante, vivant à la Cour et attendant l'heure du 
mariage. Elle doit prendre patience longtemps 
encore, puisqu'elle n'a pas même sept ans, mais 
son union est assurée par les plus solennels 
engagements et par sa présence au Louvre, au 



LE MARIAGE n 

milieu d'honneurs presque royaux. Si la princesse 
espagnole et le jeune Louis XV sont un couple 
charmant, on le voit rarement réuni, et il ne 
saurait être bien intéressant. Ce sont deux enfants, 
autour de qui se fait la politique et qui n'en font 
pas. Il y a, au contraire, près du trône, deux 
hommes, d'inégale importance, exerçant tous les 
deux une part du pouvoir : l'un, M. de Fleury, 
ancien évêque de Fréjus, se contente pour le 
moment de conduire l'esprit du Roi, dont il a été 
le précepteur et dont il reste le seul conseiller; 
l'autre, Louis de Condé, duc de Bourbon, gou- 
verne l'État et prend la parole devant l'Europe au 
nom de son maître. 

Aucun choc n'a heurté l'une à l'autre ces deux 
puissances. C'est M. de Fréjus qui a fait donner le 
ministère à M. le Duc, au lendemain de la mort 
du Régent, parce que personne ne pouvait lui 
porter moins d'ombrage. Ce prince de trente ans, 
d'intelligence ordinaire, remplace par une infatua- 
tion assez discrète l'expérience des affaires, qu'il 
est incapable d'acquérir. Quant au vieux prêtre, 
doucereux et poli, son ambition est sans mesure, 
non sans prudence; il sait très sûrement qu'il 
recevra le pouvoir des mains de son élève, lorsque 
l'heure sera venue; mais il n'est point pressé : il a 
soixante-dix ans et peut attendre encore, ayant 
attendu si longtemps. 

Une idée principale domine la politique de 



12 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

M. le Duc et y donne, comme il arrive, une direc- 
tion fort opposée à celle que suivait le précédent 
régime. La Régence, sans nuire aux intérêts de la 
France, a servi à grandir la maison d'Orléans. On 
rêve aujourd'hui de l'abaisser. Le mariage réalisé 
d'une fille du Régent, Mlle de Montpensier, avec 
le prince héritier d'Espagne, en échange de la 
promesse de mariage entre Louis XV et l'Infante, 
a consacré Tétroite union des deux pays, chère au 
Grand Roi; mais elle a été, pour la branche cadette 
de la maison de France, un triomphe d'ambition, 
suivi bientôt d'un autre succès, le projet d'union 
entre une seconde princesse, Mlle de Beaujolais, 
et cet Infant don Carlos, dont on compte faire un 
duc de Parme. En même temps que ces couronnes 
sont promises à des princesses d'Orléans, le très 
jeune âge de la petite Infante-Reine maintient, 
pour de longues années encore, les chances de 
succession au trône de France en faveur du duc 
d'Orléans, premier prince du sang. 

Le titre est porté, à cette heure, par un jeune 
homme de vingt ans, dont le rôle demeure assez 
effacé et qui, occupé de charités et d'affaires 
religieuses, promet d'être en contraste absolu avec 
son père. S'il semble peu fait pour inspirer une 
grande haine, il est du moins assez jaloux de ses 
prérogatives et assez fidèle aux traditions de sa 
famille pour n'en rien abandonner aux prétentions 
rivales de la maison de Condé, la plus rapprochée 



LE MARIAGE i3 

du trône après la sienne. Le hasard peut avoir mis 
le pouvoir suprême dans les mains d'un Gondé, 
sans qu'il ait cessé de le regarder comme son 
inférieur par la naissance. La lutte de deux mères 
orgueilleuses, la duchesse d'Orléans et la duchesse 
de Bourbon, ajoute à l'hostilité entre les deux 
princes. La première a refusé avec hauteur la 
main de la sœur du ministre pour son fils et vient 
de lui faire épouser une princesse de Bade; ce 
mariage a fait l'occasion d'un redoublement de 
froideur et d'impertinences, et tout un parti de 
Cour assez nombreux s'est empressé de rappeler 
que le jeune duc d'Orléans, tant que Louis XV 
n'est pas marié, doit être regardé comme l'héritier 
présomptif de la couronne. 

Le Régent a eu le mérite, au milieu de ses pires 
débauches, de ne jamais abandonner aux mains 
des femmes la politique du royaume. Il n'en va 
pas de même avec M. le Duc, qui continue seule- 
ment par ses pitoyables moeurs les traditions de 
Philippe d'Orléans. Il accorde à sa maîtresse, 
Mme de Prie, une autorité si grande sur son esprit, 
qu'elle est devenue en peu de temps plus puissante 
dans l'Etat que le premier ministre lui-même ; et 
c'est une singulière figure que celle de cette 
femme, d'une ambition si âpre et d'une destinée 
si courte, qui ouvre, dès l'adolescence de Louis XV, 
la série des maîtresses politiques du xvm e siècle. 

Fille d'un riche entrepreneur de vivres, Berthelot 



14 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

de Pléneuf, elle a été mariée de bonne heure, pour 
sa jolie taille et ses écus, au marquis de Prie, de 
fort bonne et même grande maison, proche parent 
de la duchesse de Ventadour, gouvernante du Roi. 
Elle a jeté son premier éclat à la Cour de Turin, 
où son mari a soutenu, avec l'argent du mariage, 
une brillante ambassade. Mais la ruine est arrivée, 
Berthelot ayant été « recherché », pour l'origine 
de sa fortune et ayant dû donner ses biens pour 
sauver sa tête. La marquise de Prie, sous les 
grâces de sa jeunesse et la vivacité de ses yeux 
chinois, cache rame d'un roué de la Régence; 
l'impiété cynique s'y mêle à une avidité sans 
mesure et à cette galanterie qui se passe de senti- 
ment. Elle a tenté, en plus d'une expérience, de 
retenir un cœur qui pourrait lui rendre la fortune. 
Celui du duc de Bourbon s'y est laissé prendre, 
ce qui est déjà pour elle une belle aventure; puis 
la chance échue à son amant de devenir premier 
ministre lui a donné à elle-même le goût de diriger 
l'État. M. le Duc étant laid, borgne et borné, il 
semble juste à Mme de Prie que les répugnances 
qu'il lui cause soient payées par la pleine satis- 
faction de sa cupidité et de son orgueil. Le prince 
n'a rien à refuser à une maîtresse déclarée, dont 
l'intelligence, lucide et ferme, le domine. Voilà 
comment, en ce moment du règne où le Roi, 
quoique légalement majeur, ne gouverne pas, c'est 
Mme de Prie qui tient la France. 



LE MARIAGE i5 

Jamais peut-être les affaires nationales n'ont été 
confiées avec moins de contrôle à des mains plus 
indignes de les manier. La preuve n'est point faite 
que Mme de Prie reçoive, pour servir l'Angleterre, 
la pension payée, dit-on, à Dubois, ni qu'elle ait 
mérité du cabinet de Londres d'aussi flatteuses 
marques de confiance. Mais si les erreurs diploma- 
tiques du moment peuvent s'expliquer par d'autres 
causes, les fautes intérieures qui ont rendu très 
vite impopulaire le gouvernement de M. le Duc 
sont justement imputables à sa conseillère. Elles 
portent surtout sur les mesures destinées à se 
procurer de l'argent. Un de ces trois frères Paris 
qui ont été les collaborateurs financiers du Régent, 
Pâris-Duverney, a mis son activité hardie au ser- 
vice du nouveau régime et s'est tout dévoué à la 
favorite. Quand on a, sur l'avis de Duverney, 
diminué la valeur légale des monnaies et l'intérêt 
de l'argent, imposé du cinquantième tous les 
revenus, rétabli la vieille taxe féodale de joyeux 
avènement, le mécontentement public a pu voir 
avec raison, en toutes ces fâcheuses mesures, la 
main de Mme de Prie. 

D'une liaison aussi avantageuse, la marquise 
compterait profiter longtemps encore, si elle n'était 
menacée par un vieux projet de la duchesse de 
Bourbon. Dès avant le ministère, celle-ci s'était 
mis en tète d'obliger son fils à se marier. Il était 



iG LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

naturel que le petit-fils du vainqueur de Rocroy, 
qui n'avait pas eu d'enfant d'une première union, 
assurât par lui-même la transmission du nom des 
Condé. C'était le moyen le plus sûr de balancer 
l'augmentation d'iniluence que devait procurer 
son mariage au fils du Régent; c'était aussi, aux 
yeux de la mère, une occasion de délier le sien des 
liens peu honorables qui le retenaient. Mme de 
Prie ne l'entendait point de cette façon et, quand 
elle vit cette idée trop raisonnable entrer dans 
l'esprit de M. le Duc, elle s'avisa du moins de 
mener les recherches elle-même et de trouver une 
épouse suivant ses convenances. Pour que la 
marquise gardât, le mariage fait, sa situation et les 
avantages qui en découlaient, il fallait que la 
nouvelle duchesse n'eût point de qualités trop 
séduisantes; il importait aussi qu'elle fût d'origine 
assez modeste pour ne se jamais soustraire à ses 
obligations de reconnaissance. 

Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'une 
conversation de salon fit savoir à Mme de Prie 
l'existence de la fille de Stanislas. Le chevalier de 
Vauchoux était en relations avec la veuve d'un 
ancien caissier de Berthelot de Pléneuf, une dame 
Texier, qui avait ses entrées chez Mme de Prie et 
qui l'y présenta un jour, dans l'hiver de 1722. 
Vauchoux saisit l'occasion de parler de la petite 
cour polonaise qu'il fréquentait et du désir qu'avait 
Stanislas de fixer l'avenir de sa fille. Ce qu'apprit 



LE MARIAGE 17 

la marquise de l'éducation simple et des qualités 
de la princesse Marie retint aussitôt son attention : 
elle entrevit que cette alliance, fort acceptable 
pour son amant, pourrait le lui laisser tout entier. 
Elle aperçut aussi des avantages plus immédiats 
et que son avidité explique. L'affaire fut aussitôt 
engagée et Mme de Prie promit, moyennant une 
somme importante, de faire épouser M. le Duc. 

Les conditions de la promesse étaient trop 
ordinaires à cette époque pour pouvoir étonner 
Stanislas, mais il est un peu surprenant qu'il ait 
entièrement ignoré le rôle de la singulière protec- 
trice qu'il agréait pour sa fille. Dans son empres- 
sement à accepter cette aubaine inespérée, ses 
lettres, destinées, il est vrai, à être montrées, 
débordent de reconnaissance pour la marquise : 
« La réputation de cette dame, jointe au portrait 
que vous m'en faites, me fait considérer infiniment 
son amitié. Je suis très persuadé que son désir de 
voir l'union de ma fille avec M. le Duc est un 
suffrage puissant pour accomplir nos intentions 
communes.... » « Je voudrais que nous soyons 
déjà là à traiter sur cet article ; je ne crois pas que 
nous nous y arrêterions longtemps. Cela sera, je 
vous assure, bientôt débattu, quand Mme la mar- 
quise de Prie aura frayé les chemins et levé les 
autres difficultés. Rien n'est plus avantageux à ma 
fille que l'idée favorable que cette dame en a conçue. 
Si je ne craignais de blesser la modestie, je pourrais 



18 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

dire qu'elle ne se trompe pas, aussi bien que sur 
l'amitié de la reine et sur l'ardent désir que nous 
avons de la convaincre par toutes]les occasions qui 
se pourront présenter. Au reste, mon cher Vau- 
choux, répondez en tout de moi; vous n'en aurez 
jamais le démenti. » 

Les choses furent loin de marcher aussi vite que 
l'espérait l'impatient Stanislas. Dix mois plus 
tard, elles n'avaient pas fait un pas, et il apprenait 
avec appréhension qu'un parti de cour voulait 
marier M. le Duc à Mlle de Modène. Mme de Prie 
n'avait donc réussi à rien auprès du prince. Les 
lettres de Stanislas à Vauchoux montrent qu'on 
l'avait fort inquiété lui-même au sujet de cette 
bonne amie : « Je suis averti d'une main très sûre 
qu'on se donne tous les mouvements pour nous 
contrecarrer en faveur de la duchesse de Modène, 
et, ce qu'il y a de pire, qu'on s'est attaché à Mme de 
Prie pour renverser nos projets, à ce qu'on m'assure 
qu'on l'a fort ébranlée. Ainsi, mon cher Vauchoux, 
je recours à votre pénétration pour en être éclairci, 
sans faire paraître la moindre défiance encore de 
mon côté, et suivant que vous approfondirez 
l'affaire, il faut tâcher de remettre Mme de Prie, 
s'il est possible, dans les premiers sentiments ; 
car, si c'est l'opiniâtreté de mon sort qui les fait 
changer, il serait à souhaiter qu'on fixe un temps 
auquel, si on ne voit pas plus clair dans mes 
intérêts, qu'on prenne alors d'autres résolutions : 



LE MARIAGE 19 

si aussi l'intérêt ébranle notre bonne amie, je 
laisse à votre délicatesse de faire comprendre qu'on 
trouvera le même avec moi, si on persévère cons- 
tamment à ce qu'on a commencé. » Une autre 
lettre, plus intime sans doute, appuyait sur la 
question d'argent : « Ils marchandent l'affaire 
avec de l'argent comptant, pendant que je demande 
du crédit pour un peu de temps, et, quoique je le 
veux avoir à un plus haut prix que ceux qui me le 
disputent, j'ai besoin de bons répondants.... » 

La mort du Régent, à la fin de 1728, et la 
remise du pouvoir au prince si disputé suspendit 
les négociations. M. le Duc eut des soucis d'autre 
genre, et la marquise des profits plus sérieux à 
espérer. Stanislas, fidèle à ses engagements, ne 
chercha point de nouveau parti pour sa fille. Il se 
fit un mérite de n'avoir point attiré le duc d'Or- 
léans, à l'époque où celui-ci trouvait des difficultés 
à conclure son mariage à Bade et où le comte 
d'Argenson, allant essayer de les régler, s'arrêtait 
à Wissembourg et se montrait fort enthousiasmé 
de Marie Leczinska. Au reste, le chevalier de 
Vauchoux ne se décourageait pas et préparait le 
moment propice, qui parut venir au début de 172D. 

L'affaire durait depuis deux ans et demi, quand 
M. le Duc, convaincu par sa mère de la nécessité 
de se marier, se décida pour la princesse de 
Pologne. Il adopta même le projet avec une 



2 o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

certaine ardeur, pensant, à ce qu'on peut croire, 
que le roi Stanislas n'avait pas perdu toutes ses 
chances de restauration et que son gendre pour- 
rait être appelé, le cas échéant, à recueillir ses 
titres à la couronne. On fit faire à Wissembourg 
quelques ouvertures par le maréchal du Bourg en 
personne. Stanislas fut naturellement prié de n'en 
point parler; mais sa joie, dès lors, lui sembla 
certaine et l'avenir de sa fille assuré. 

Mme de Prie ne tarda pas à se mettre avec lui 
en correspondance directe. Il recommençait à la 
considérer comme sa plus sincère amie, quand 
elle mit le comble à ses bontés en envoyant un 
peintre faire, pour elle, le portrait de la princesse. 
Ce Pierre Gobert était un artiste de l'Académie 
royale, portraitiste en renom, qui venait à Wis- 
sembourg fort mystérieusement; on avait raconté 
à Paris, pour donner le change, qu'il allait exé- 
cuter, au [château de Saverne, des travaux com- 
mandés par le cardinal de Rohan. Il arriva le 
24 février; l'impatient Stanislas, qui croyait voir 
la toile finie en une semaine, s'assurait que le 
maréchal du Bourg la ferait partir par une voie 
prompte et discrète. Mais Gobert tenait à bien 
faire et ne se pressait point. Vingt jours lui furent 
nécessaires, et le roi annonça l'envoi par un billet 
qui révèle bien tout l'espoir qu'il y mettait : 
« Voici, mon cher Vauchoux, le portrait que j'ai 
voulu adresser à M. le cardinal de Rohan; mais 



LE MARIAGE 21 

j'ai songé depuis que, si vous le rendez, cela fera 
moins d'éclat. Je vous prie donc de le remettre en 
mains propres à Mme de Prie. Je suis persuadé 
par avance du bon usage qu'elle en fera. Je laisse 
le soin du reste à la sainte Providence. Vous 
avouerez que j'ai raison d'être charmé de l'ouvrage 
du portrait, car vous jugerez vous-même en le 
voyant qu'il est parlant et qu'on n'en saurait faire 
de plus ressemblant. Je voudrais encore qu'on 
puisse tirer son intérieur et son caractère, comme 
vous les connaissez; c'est votre ouvrage, et le 
mien d'être de tout mon cœur votre très affec- 
tionné.... » 

Quand le précieux paquet, confié à la poste 
d'Alsace, parvint à destination, ce fut au milieu 
de circonstances fort imprévues. La Cour de Ver- 
sailles était en émoi : Mme de Prie avait complè- 
tement oublié, son peintre, sa princesse et son ami 
le roi de Pologne, et M. le Duc s'était mis sur les 
bras une trop grave et trop fâcheuse affaire pour 
avoir le temps de songer à se marier. 

Un autre mariage, plus important que celui du 
duc de Bourbon, préoccupait les esprits. Il s'agis- 
sait de la personne même du Roi, et le change- 
ment qui se produisait, dans des projets considé- 
rés jusque-là comme certains, entraînait d'étranges 
conséquences. 

Ce fut un intérêt égoïste, la crainte de perdre 



22 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

trop tôt leur pouvoir, qui poussa Mme de Prie et 
M. le Duc à renverser le mariage avec l'Infante. 
Il y avait une parole solennellement donnée ; la 
présence de la princesse en France depuis trois ans 
était un gage tellement éclatant, que son renvoi en 
Espagne devait être l'insulte la plus grave que 
pût recevoir la cour de Madrid ; la rupture des 
alliances, la guerre même pouvaient s'ensuivre. 
Rien de tout cela ne pesa longtemps sur l'esprit 
du ministre, le jour où il trembla de voir le duc 
d'Orléans arriver au trône. L'âge de l'Infante- 
Reine exigeait de longues années avant que le 
mariage pût s'accomplir. Jusque-là, la vie de 
Louis XV était à la merci d'un accident de chasse 
ou d'une de ces crises de santé que le jeune 
homme, bien que beaucoup fortifié depuis son 
enfance, subissait encore de temps en temps, aux 
grandes alarmes de son entourage. On accusait la 
duchesse d'Orléans d'y songer avec trop de com- 
plaisance et de ménager à son fils, par l'alliance 
qu'elle lui avait procurée, le soutien de l'Angle- 
terre et de l'Allemagne, en cas que le Roi vînt à 
manquer. M. le Duc vivait donc dans une peur 
continuelle de devenir le sujet d'un rival qu'il 
détestait tous les jours davantage. 

Le seul remède à de tels soucis était le prompt 
mariage de Louis XV avec une princesse en état 
de mettre au monde un dauphin. Il eût rassuré en 
même temps des conseillers plus sincères de la 



LE MARIAGE 2 3 

couronne, qui n'envisageaient pas sans inquiétude 
la pensée du célibat prolongé du jeune roi. On 
pouvait déjà prévoir, par le peu d'intérêt qu'il pre- 
nait aux gentillesses enfantines de sa cousine, que 
ce mariage imposé ne serait pas heureux ; en atten- 
dant qu'il se réalisât, de nombreux écueils se pré- 
senteraient. Les hommes autorisés que M. le Duc 
convoqua à ce sujet en réunion secrète furent d'un 
avis unanime sur les périls qu'il y avait à courir. 
M. de Fréjus reconnut que le salut de l'âme de son 
élève était engagé en cette affaire, et le maréchal 
de Villars, avec la franchise d'un soldat et l'expé- 
rience d'un vieillard, résuma tous les avis dans le 
sien : « Dieu, pour la consolation des Français, 
nous a donné un roi si fort qu'il y a plus d'un an 
que nous en pourrions espérer un dauphin. Il doit 
donc, pour la tranquillité de ses peuples et pour 
la sienne particulière, se marier plutôt aujourd'hui 
que demain. » 

M. le Duc hésite cependant devant la gravité 
des conséquences, lorsqu'un événement le vient 
décider. Le Roi tombe malade à Versailles; sa 
fièvre est violente et il est un instant près du 
danger. Le ministre entre le voir vingt fois le 
jour, couché dans la grande chambre où est mort 
Louis XIV, et il montre à tous les regards un 
visage qui révèle des anxiétés. Une nuit, l'imagi- 
nation plus surexcitée que d'habitude, ne pouvant 
dormir, il se relève en robe de chambre, monte 



24 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

chez le Roi par son petit escalier, une bougie à la 
main, et trouve dans l'Œil-de-Bœuf un valet qui 
veille. Cet homme voit son trouble, lui parle, 
essaie de le rassurer; mais lui, absorbé, répond 
entre haut et bas à son bonnet de nuit : « Que 
deviendrai-je ?... Je n'y serai pas repris.... S'il en 
réchappe, il faut le marier! » Et le valet de 
chambre, témoin de cette scène instructive qu'il 
racontera à Saint-Simon, a beaucoup de peine à 
envoyer le pauvre prince se remettre au lit. 

Après d'aussi vives émotions, le sort est jeté : 
M. le Duc va signifier à Philippe V qu'on se 
trouve dans l'obligation, au nom de l'intérêt du 
Roi, son neveu, de lui renvoyer sa fille. Il y met 
sans doute tous les ménagements possibles; il 
arrose de larmes le papier diplomatique et pro- 
digue au petit-fils de Louis XIV les excuses les 
plus humiliées. Il essaie de lui faire accepter 
comme raisonnable et religieux un acte où il ne 
peut voir qu'une déloyauté outrageante. Mais rien 
n'a fait soupçonner à l'avance un coup si violent, 
et la colère qui l'accueille est sans exemple à la 
cour d'Espagne. Le roi et la reine refusent de 
recevoir des mains de l'ambassadeur les lettres 
officielles qui les instruisent. On chasse de Madrid 
ce pauvre abbé de Livry, qui venait d'être nommé 
pour les apporter. On renvoie en France, avec 
sa sœur, veuve du roi Louis I er , cette Mlle de 
Beaujolais, qui devait épouser don Carlos. Ces 



LE MARIAGE 25 

dernières représailles tombent sur la famille d'Or- 
léans, ce qui touche peu M. le Duc; mais il va se 
trouver aux prises avec des soucis plus directs. 
Les ministres d'Espagne en France sont rappelés; 
tous les consuls français ont l'ordre de quitter les 
ports espagnols dans les vingt-quatre heures. C'est 
la rupture complète entre deux pays qui avaient 
cru supprimer les Pyrénées, et bientôt l'alliance 
incroyable de Philippe V avec la Maison d'Au- 
triche porte dans la politique générale de l'Europe 
les résultats de sa rancune. 

Qu'a fait cependant le premier ministre pour 
préparer le mariage de son roi? Une excuse à sa 
conduite précipitée, et aux dangers auxquels elle 
expose la France, pourrait être dans l'heureux 
choix qui remplacera la petite Infante. Mais il 
cherche et négocie de tous côtés sans aucun suc- 
cès. Il a fait demander la main de la fille aînée du 
prince de Galles; la différence de religion a été le 
prétexte du refus, et l'affaire n'a pas été assez 
secrètement menée pour n'être pas jugée dans les 
chancelleries comme un échec. Des propositions 
antérieures étaient venues de la czarine Catherine, 
qui aurait été heureuse d'unir sa fille Elisabeth au 
roi de France, au prix même d'une abjuration de 
l'orthodoxie ; Mme de Prie a trouvé que le sang 
violent de Pierre le Grand ne lui promettait pas 
une reine assez dépendante, et le ministre, après 
des tergiversations prolongées, a fini par refuser, 



26 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

au risque de détruire de cordiales dispositions de 
la Russie pour l'alliance française. Il a écarté de 
principe la charmante fille du duc de Lorraine, 
catholique, d'âge excellent, parce que la mère est 
Orléans, sœur du Régent, et que les Condé ne 
peuvent supporter l'idée de fournir au parti rival 
l'appui de la reine future. 

Les meilleurs choix étant rejetés, M. le Duc a 
beau faire dresser une liste de toutes les princesses 
de l'Europe, qui ont de treize à vingt-deux ans, et 
y réunir les détails précis sur leur religion, leur 
famille, leurs qualités physiques, aucun nom ne 
s'y rencontre qui puisse concorder à la fois avec 
l'âge du Roi, la dignité de la couronne et les 
convenances personnelles du ministre. Marie Lec- 
zinska figure dans cette liste, avec la remarque 
qu'elle a des parents peu riches et que son père et 
sa mère voudraient sans doute s'établir en France, 
ce qui serait un inconvénient : « On ne sait rien, 
d'ailleurs, ajoute le mémoire, qui soit désavanta- 
geux à cette famille ». Parmi les personnes consul- 
tées par le ministre et invitées à lui faire tenir 
leur avis par écrit, nul ne s'avisera de songer aune 
princesse de naissance aussi modeste. 

On acceptera, au contraire, par égard pour 
M. le Duc, le sentiment vers lequel il penche lui- 
même et qui favorise une de ses propres sœurs, 
Mlle de Vermandois. Quoique plus âgée de 
huit ans que le Roi, elle réunit toutes les condi- 



LE MARIAGE 27 

tions de beauté, d'esprit et de vertu qui peuvent 
justifier l'honneur qu'on lui fait ; elle est, de plus, 
d'une santé excellente. Mais Mme de Prie, qui se 
sait détestée par la jeune fille, aide M. le Duc à 
réfléchir que l'opinion en France et en Europe 
s'indignerait d'un choix où l'on verrait le poids de 
sa volonté égoïste sur son jeune maître. L'Es- 
pagne, d'autre part, n'attribuerait-elle pas l'humi- 
liation qu'elle a reçue à l'intérêt de la maison de 
Condé et les conséquences du renvoi de l'Infante 
ne retomberaient-elles point plus durement sur 
M. le Duc? Le prince prévoit de tels soucis, pour 
une satisfaction de vanité, qu'il retire, après 
quelques jours, sa proposition. 

Cependant le temps s'écoule. On ne peut expo- 
ser plus longtemps le Roi au ridicule de chercher 
femme, et tout exige qu'une solution soit apportée 
aux difficultés où la France a été engagée par une 
imprudente impatience. Après les éliminations 
prononcées autour de la table du Conseil ou dans 
le cabinet de Mme de Prie, après l'échec de la 
demande anglaise et l'abandon des prétentions des 
Condé, la liste des princesses est épuisée. On 
aboutit à cette constatation extraordinaire, qui 
condamne la légèreté de M. le Duc et n'est point 
pour relever son prestige : il n'y pas en Europe de 
princesse que puisse épouser le roi de France. 
Au milieu de ces embarras aigus, Mme de Prie 



28 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

reçoit à Versailles le portrait de la jeune Polonaise 
que M. le Duc s'est promis d'épouser. Les grâces 
de son âge s'y trouvent agréablement marquées : 
on voit que la princesse Marie n'est point déplai- 
sante et que, s'il lui manque le charme de la 
beauté, elle semble, du moins, avoir tous les 
autres. Une idée inattendue naît de cette coïnci- 
dence. L'aimable modèle du peintre ne pourrait-il 
faire une reine de France très suffisante ? La 
question se pose aussitôt dans l'esprit de la favo- 
rite. Aucun obstacle dans la négociation n'est à 
prévoir; la demande, restée tout à fait ignorée, 
qui a été faite par le duc de Bourbon, permettrait 
de substituer celle du Roi le plus aisément du 
monde. 

Mme de Prie voit d'un coup d'œil le parti 
qu'elle pourra tirer de cet heureux arrangement, 
C'est elle qui aura fait la nouvelle reine; quoi 
qu'il arrive, son avenir est garanti par la gratitude 
qui lui sera due. Elle pousse M. le Duc à se 
décider et rien ne se trouve moins difficile. Le 
prince s'accommode d'une combinaison qui lui 
apporte, en échange d'un insignifiant sacrifice, la 
fin de tant d'affaires embrouillées. 

Si les objections sont assez nombreuses, aucune 
ne paraît irréfutable. « La Polonaise », comme on 
dit, a six ans et demi de plus que le Roi; mais 
Mlle de Vermandois est plus âgée encore, ce qui 
n'a point arrêté, quand il s'est agi de la sœur du 



LE MARIAGE 29 

ministre, selon la propre déclaration faite à ce 
propos par le Conseil secret : « Les mœurs d'une 
personne de cet âge promettent bien davantage 
que celles d'une personne plus jeune, et cet âge la 
rend plus propre à donner des héritiers bien 
constitués ». On dira aussi que la situation de 
Stanislas est fort modeste dans la hiérarchie des 
monarques et que, jadis roi électif, il est tombé 
au rang de simple pensionnaire de la France; il a 
régné du moins sur un grand pays et porté une 
illustre couronne. Si Ton peut craindre, d'autre 
part, qu'il veuille la revendiquer un jour par les 
armes et entraîner la France dans ses projets, il 
semble facile de lui faire comprendre qu'en deve- 
nant le beau-père du Roi Très-Chrétien, son 
devoir est de sacrifier ses ambitions aux intérêts 
du pays qui sera désormais celui de sa fille. 
D'ailleurs cette pensée ne peut être que lointaine 
et M. le Duc n'est pas d'humeur à s'inquiéter de 
demain, s'il a le moyen de sortir des difficultés 
d'aujourd'hui. Il embrasse le projet avec ardeur 
et, de ce jour, le sort de Marie Leczinska est 
décidé. 

C'est peut-être la première fois en France que, 
dans le choix si important d'une épouse royale, 
des convenances égoïstes ont passé avant l'avan- 
tage de la nation. Aucun des ministres du passé 
n'avait eu la pensée de s'inspirer d'un autre intérêt 



3o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

que de celui de la couronne et n'avait subordonné 
la raison d'État à ses raisons particulières. Les 
motifs qui font le mariage de Louis XV montrent 
l'abaissement des caractères et l'oubli des devoirs 
du gouvernement. Malgré cela, les circonstances 
sont devenues si pressantes que M. le Duc n'a pas 
d'opposition à redouter dans le Conseil. Pendant 
la séance tenue à Marly, le 3i mars, il remet sous 
les yeux du jeune Roi l'état détaillé des princesses 
d'Europe qu'on a déjà examiné en vain, et il 
prouve que, seule, la fille du roi de Pologne peut 
être proposée sans inconvénient. 

La discussion qui suit ne produit point d'objec- 
tion sérieuse ; M. de Fréjus lui-même, sans opiner 
favorablement, se garde d'en formuler aucune, 
affectant de laisser à d'autres une responsabilité 
aussi grave, et le Roi est °nûn appelé à se pro- 
noncer. Le portrait de la princesse Marie lui a été 
présenté. Bien que les charmes de la future reine 
soient un objet fort secondaire en cette décision 
toute politique, Louis XV se sent porté à écouter 
les personnes qui disposent de son cœur ; il 
déclare au Conseil qu'il consent à épouser la 
princesse de Pologne. Le soir même, les ordres 
sont donnés pour le départ de l'Infante et le cour- 
rier d'Alsace emporte la lettre de M. le Duc pour 
le roi Stanislas. 

La reine Marie Leczinska racontait elle-même 



LE MARIAGE 3i 

comment elle avait appris l'événement extraordi- 
naire de sa vie. Elle était dans une chambre de 
Wissembourg, occupée avec sa mère à leurs 
ouvrages de charité ; elles causaient des nouvelles 
de Pologne, qui semblaient plus décourageantes 
que jamais, puisque le roi Auguste venait de 
refuser définitivement à Stanislas toute restitution 
de ses biens patrimoniaux. Dans la chambre où 
se tenaient les deux femmes, le roi entra, le visage 
rayonnant d'une joie singulière et tenant une 
lettre à la main : « Ah! ma fille, s'écria-t-il, tom- 
bons à genoux et remercions Dieu ! — Quoi ! mon 
père, seriez-vous rappelé au trône ? — Le ciel 
nous accorde mieux encore, dit Stanislas : vous 
êtes reine de France ! » 

Le père, la mère et la fille s'embrassèrent en 
pleurant et s'agenouillèrent, pour recevoir par 
une prière reconnaissante la nouvelle qui mettait 
fin à tant de douloureuses incertitudes. 

Pas un instant la princesse Marie n'hésita à 
accepter la grâce qui lui était envoyée et qui 
apportait la consolation à ceux qu'elle aimait. 
Son jeune cœur s'attachait déjà de toute sa force 
au bel adolescent royal, dont les estampes lui 
avaient fait connaître les traits et pour le bonheur 
de qui elle avait souvent prié, en retour de l'hos- 
pitalité reçue par les siens. Les sentiments de ses 
parents étaient sans mélange ; « on étouffait de 
joie », écrit Stanislas. Ce projet, qu'il fallait tenir 



32 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

secret pendant quelque temps, resserré au cercle 
le plus étroit de la famille, y dédommageait de 
bien des misères. C'était le rêve auquel rien n'a 
préparé et qu'on savoure avec la seule crainte de 
le voir s'évanouir. 

Stanislas adresse au duc de Bourbon une 
réponse, où se peignent l'émotion ressentie et 
cette gratitude sur laquelle sont en droit de 
compter les auteurs du mariage : « Monsieur mon 
frère, que puis-je dire à Votre Altesse Sérénissime 
pour répondre à une lettre qui, me saisissant le 
cœur et m'ôtant la parole, me mettrait dans toute 
l'insuffisance de lui exposer mes sentiments, s'ils 
étaient nouveaux et inconnus à Votre Altesse 
Sérénissime?... Puisque la sainte Providence l'a 
tellement décidé et que votre incomparable sagesse 
le juge ainsi, Votre Altesse Sérénissime sait que 
je suis voué à Elle avec toute ma famille; qu'Elle 
dispose d'un bien dont je l'avais rendue entiè- 
rement maître. Je vous cède mon droit de père 
sur ma fille, en remplaçant celui d'époux qui 
vous était destiné. Que le Roi, qui la demande, la 
reçoive de vos mains.... Plaise au Seigneur Tout- 
Puissant qu'il en tire sa gloire, le Roi son conten- 
tement, ses sujets toute la douceur et Votre 
Altesse Sérénissime la satisfaction de son propre 
ouvrage ! » En attendant la glorieuse réalisation 
de cet ouvrage, le roi de Pologne avait à trouver 
en quelques jours treize mille livres, pour achever 



LE MARIAGE 33 

de retirer ses pierreries chez le juif de Francfort 
où elles étaient engagées. Il était forcé d'avoir 
recours à l'amitié du gouverneur de Strasbourg, 
qui lui en obtenait discrètement le prêt sur la 
recette de la ville. Il échappait ainsi aux graves 
chicanes qu'il avait un moment redoutées, et 
qui auraient mis le comble aux âpres tourments 
d'argent qui l'accablaient. 

Des soucis d'un autre genre allaient suivre, 
pendant de longues semaines, la joie de l'heureuse 
nouvelle. Le chevalier de Vauchoux avait très 
promptement apporté à Wissembourg les remer- 
ciements du duc de Bourbon et traité confiden- 
tiellement avec Stanislas les questions politiques 
et personnelles sur lesquelles il était nécessaire 
de s'entendre. Il avait trouvé chez le roi de 
Pologne, racontait-il, les sentiments d'un « bon 
Français » et le parfait désir de se soumettre aux 
volontés de son futur gendre. Le secret toutefois 
rendait encore incertain le grand projet. Chacun 
avait compris qu'une haute convenance exigeait, 
avant d'en parler, que l'Infante eût été remise aux 
envoyés de Philippe V chargés de la recevoir à la 
frontière ; mais cette remise avait eu lieu depuis 
longtemps, et rien n'arrivait à Wissembourg 
tranquilliser les esprits. 

Sans doute, à Versailles, dès la fin d'avril, les 
douze dames du palais étaient nommées, ainsi 
qu'une partie de la maison de la Reine, « sem- 



3 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

blable, écrit Marais dans son journal, à ce temple 
qu'on avait élevé à Rome avec cette inscription 
Deo incognito, au dieu inconnu ». Le cardinal de 
Rohan, le maréchal du Bourg, venus en amis 
passer quelques jours chez le roi Stanislas, se 
considéraient déjà comme les sujets de leur chère 
princesse Marie. Ceile-ci était presque traitée en 
reine, et Ton remarquait que ses parents lui 
laissaient la droite. Cependant la déclaration 
publique du mariage n'était pas faite, et il ne 
pouvait être regardé comme assuré, tant que cette 
formalité ne serait pas venue engager la parole 
royale. 

L'événement qui se préparait avait fini par 
transpirer dans les pays rhénans. Tant d'allées et 
venues inusitées avaient excité les soupçons, et le 
bonheur deviné de Stanislas déchaînait la haine. 
Des agents saxons rôdaient dans les environs et 
venaient encore d'essayer de lui faire acheter du 
tabac empoisonné. Ils se mirent à l'œuvre pour 
empêcher, par tous les moyens, un changement 
de situation qui devait si puissamment servir sa 
cause en Pologne. A Paris même, où le projet 
s'ébruitait, beaucoup de gens étaient mécontents. 
De divers côtés, des dénonciations parvinrent au 
duc de Bourbon, l'inquiétant sur la santé de Marie 
Leczinska. « Le bruit est grand, dit Marais, d'une 
lettre écrite par le roi de Sardaigne, comme 
grand-père du Roi, qui s'oppose au mariage avec 



LE MARIA(,K 35 

la Polonaise, par la mésalliance et parce qu'on dit 
qu'elle a des défauts corporels. Il y a aussi des 
lettres anonymes qui ont grossi ces défauts. On 
dit qu'elle a deux doigts qui se tiennent et des 
humeurs froides; mais cela vient de la faction 
d'Orléans, à qui ce mariage et tout mariage du 
Roi déplaît. » 

Un avis plus grave prétendit que la princesse 
était épileptique et désigna même une religieuse 
de Trêves, que la reine Catherine aurait été 
consulter plusieurs fois sur cette maladie. Rien 
ne pouvait causer à M. le Duc plus de souci pour 
sa conscience et pour ses intérêts. Il dut faire 
chercher une personne de confiance en relation 
avec le couvent de Trêves; on put établir qu'en 
effet la reine de Pologne y était allée plusieurs 
fois voir la religieuse désignée, mais que c'était à 
propos d'une demoiselle de trente ans qu'elle 
aimait beaucoup et qui était attachée à son ser- 
vice. Pour sûreté meilleure, le ministre chargea 
le cardinal de Rohan et le chevalier de Vauchoux 
d'informer Stanislas des bruits répandus et de lui 
faire accepter la visite de deux médecins envoyés 
de Paris. Le roi ne s'étonna point des calomnies 
acharnées contre le bonheur de sa fille et se prêta 
à ce qu'on voulait de lui. Les médecins consta- 
tèrent que la princesse avait une santé particu- 
lièrement vigoureuse et firent justice de tous les 
mensonges. Les inquiétudes de la famille tou- 



36 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

chaient à leur terme ; les lettres arrivaient enfin, 
apportant la nouvelle de la déclaration, et un 
détachement du régiment de Berry prenait la 
garde de la maison de Wissembourg. 

Le dimanche, 27 mai 172D, à son petit lever, en 
présence des grands officiers de la couronne et 
des entrées, Louis XV déclara son mariage, suivant 
l'usage, en donnant à ses sujets tous les rensei- 
gnements qu'ils étaient en droit de connaître : 
« J'épouse, dit-il, la princesse de Pologne. Cette 
princesse, qui est née le 23 juin 1703, est fille 
unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno, 
ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de 
Posnanie, et ensuite élu roi de Pologne, au mois 
de juillet 1704, et de Catherine Opalinska, fille du 
castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre 
faire leur résidence au château de Saint-Germain- 
en-Laye avec la mère du roi Stanislas, Anne 
Jablanoruska, qui avait épousé en secondes noces 
le comte de Lesno, grand général de la Grande- 
Pologne. » Quand le Roi eut fini, le petit duc de 
Gesvres, Premier gentilhomme de la Chambre 
en exercice, passa dans TCEil-de-Bœuf plein de 
monde et prononça les mêmes formules, livrant 
la grande et décisive nouvelle aux commérages de 
la Cour et aux discussions des partis. 

« La Cour a été triste, écrit un nouvelliste, 
comme si on était venu dire que le Roi était 




LE ROI LOUIS XV 



LE MARIAGE 3g 

tombé en apoplexie. » Les compliments d'étiquette 
qu'il reçut manquèrent de sincérité. Personne ne 
montra d'enthousiasme pour une alliance où rien 
ne flattait l'amour-propre national. « Leczinski! 
Voilà un terrible nom pour une reine de France. » 
Cela était indifférent au Roi, enchanté de se 
marier et, en attendant, malgré la pluie et le 
temps affreux, on le voyait chaque jour aller à la 
chasse et prendre plaisir à ce que tout le monde 
fût mouillé. Il ignorait entièrement que les cours 
d'Europe et les chancelleries parlaient couram- 
ment de sa mésalliance. La duchesse de Lorraine, 
par exemple, qui avait, il est vrai, quelque dépit 
de mère dédaignée dans son enfant, écrivait son 
humiliation de fille de France : « Comme bonne 
Française et étant de la famille royale, je ne puis 
voir cette mésalliance pour le Roi sans en res- 
sentir, je vous l'avoue, une peine mortelle, et je 
ne puis comprendre comment toute la France ne 
s'y oppose pas, à commencer par les princesses 
de la maison royale. Il me paraît que les mésal- 
liances sont bien à la mode en France, puisqu'elles 
vont à présent jusqu'à la personne sacrée du Roi. 
Il sera, à ce que je crois, le premier de nos rois 
qui aura épousé une simple demoiselle! » 

Le mariage n'était point un succès pour 
M. le Duc et sa conseillère. Ils en furent assez 
chansonnés pour que personne n'ignorât les 
motifs intéressés qui leur avaient fait faire un 



40 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

choix aussi imprévu. Le public, déjà mécontenté 
par les édits financiers, se montra désappointé et 
inquiet de l'avenir : « Nous verrons, disait-on, 
les suites de ce mariage avec un roi qui n'est plus 
roi, qui l'a été par une élection faite en conquête, 
qui cesse de l'être par la même conquête et qui 
est d'une nation tout à fait étrangère à la nôtre. 
Les Polonais sont les Gascons du Nord et très 
républicains. Quel intérêt pouvons-nous avoir 
avec eux? Le roi Auguste, électeur de Saxe, qui 
est du corps de l'Empire et vrai roi de Pologne, 
va être fâché contre nous de ce que nous pre- 
nons pour reine la fille de son compétiteur et 
pourra nous faire des affaires avec l'Empereur et 
l'Empire. Le roi d'Espagne s'y joindra, et voilà 
peut-être une guerre affreuse dans toute l'Europe 
contre nous! » Parlementaires et jansénistes ajou- 
taient un autre grief: « La famille du roi Stanislas 
est gouvernée par les Jésuites; il va en venir avec 
eux, comme si nous n'en avions pas assez! » Une 
telle crainte, douze ans après la bulle Unigenitus 
et à la veille des « miracles » jansénistes du diacre 
Paris, comptait plus aux yeux de bien des gens 
que les avantages politiques perdus par la France 
au renvoi de l'Infante. 

Des questions secondaires se soulevaient qui 
n'allaient point toutes sans difficultés. Pour 
décider des avantages matrimoniaux attribués à 
la fille de Stanislas, on n'eut qu'à prendre ceux 



LE MARIAGE 41 

que le roi d'Espagne avait stipulés en faveur de la 
sienne : cinquante mille écus pour ses bagues et 
bijoux, qui devaient lui être remis après la signa- 
ture des articles préliminaires ; deux cent cinquante 
mille livres, à son arrivée près du Roi, et un 
douaire annuel de vingt mille écus d'or en cas de 
veuvage, avec cent mille écus de pierreries qui lui 
demeuraient. La formation de la maison de la 
Reine n'était pas aussi aisée. Si l'on eût écouté le 
maréchal de Villars, on eût retardé pour la faire 
jusqu'au rétablissement des finances; mais l'avi- 
dité de la Cour ne l'entendait pas ainsi, et l'on se 
disputa âprement tant de places lucratives qu'il 
fallut bien distribuer. 

La plus élevée, la surintendance de la maison, 
revenait presque de droit à Mlle de Clermont, 
sœur aînée de M. le Duc; mais les importantes 
fonctions de dame d'honneur, qui rapprochaient 
à chaque instant de la Reine, étaient réclamées 
par Mme de Prie, en raison de la part qu'elle avait 
prise aux négociations et de ses relations anté- 
rieures avec le roi de Pologne. M. le Duc, sentant 
lui-même le beau scandale que soulèverait cette 
nomination, s'abrita derrière l'avis de M. de Villars. 
Le maréchal raconte, dans ses Mémoires, qu'il « le 
détermina à jeter les yeux, préférablement à toutes, 
sur une dame dont la conduite fût respectable, et 
les deux qui pouvaient le plus mériter cette place 
étaient la maréchale de Gramont et la maréchale 
v. 4 



42 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

de Boufflers: la première ne put l'accepter, à cause 
de l'état languissant de son mari, et la maréchale 
de Boufrlers fut déclarée. » On dédommagea 
Mme de Prie par une des places de dame du 
palais, et par celle de secrétaire des commande- 
ments, donnée à son fidèle Pâris-Duverney, assuré 
dès lors comme elle d'avoir les moyens d'agir à 
toute heure sur l'esprit de la jeune Reine. 

Le marquis de Nangis, celui-là même que 
Mme la duchesse de Bourgogne avait honoré de 
son amitié, fut nommé chevalier d'honneur; le 
comte de Tessé, fils du maréchal, fut fait premier 
écuyer, et le chevalier de Vauchoux eut la récom- 
pense de ses services par une des places d'écuyer 
de quartier. On choisit pour premier aumônier 
l'évêque de Châlons, un Saulx-Tavannes; M. de 
Fréjus hésita à accepter la charge de grand aumô- 
nier et finit par s'y déterminer. La dame d'atours 
fut la comtesse de Mailly-Nesle, mère de nom- 
breuses filles destinées à jouer un rôle dans la vie 
de la Reine. Quant aux douze dames du palais, il 
y en eut six titrées et six non titrées : la maréchale 
de Villars, les duchesses de Béthune, de Tallard, 
d'Epernon, la comtesse d'Egmont, la princesse 
de Chalais, les marquises de Nesle, de Prie, 
de Gontaut, de Matignon, de Rupelmonde et 
de Mérode. On murmura contre des choix dont la 
moitié au moins laissait prise à la médisance; ils 
semblaient peu convenable pour l'entourage d'une 



LE MARIAGE 4 3 

jeune souveraine, Mme de Prie s'étant arrangée 
de façon à n'y pas être seule de son espèce. 

Le lieu où devait se faire la cérémonie du 
mariage par procuration donna motif à des incer- 
titudes. Comme les parents de la fiancée n'étaient 
point dans leurs États, on convint de choisir la 
capitale de la province où ils recevaient l'hospi- 
talité; Strasbourg était, de plus, la ville épiscopale 
du cardinal de Rohan, chargé, comme grand 
aumônier de France, de célébrer le mariage royal. 
Un grand personnage devait être nommé pour 
aller épouser; M. le Duc, bien qu'il lui en coûtât 
de proposer au Roi le duc d'Orléans, ne put faire 
autrement que de s'y résigner, afin d'ajouter tout 
l'éclat possible à la cérémonie par la présence du 
premier prince du sang. Il dut même promettre 
cent mille écus pour la dépense du voyage. 

Les préparatifs se pressaient de part et d'autre. 
Le jour même où le comte Tarlo, parent de 
Stanislas, arrivait à Versailles pour signer les 
articles préliminaires et le contrat de mariage, le 
duc d'Antin et le marquis de Beauvau partaient, 
comme ambassadeurs extraordinaires chargés de 
faire la demande. Le maréchal du Bourg réglait 
avec eux et le roi Stanislas les détails de la solen- 
nité et le jour, qui fut, par piété, fixé au id août : 
« La princesse et sa famille, écrivait le duc d'Antin, 
désirent passionnément qu'elle soit mariée le jour 



44 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

de la Vierge, pour laquelle on a une dévotion 
particulière. » 

Depuis le 4 juillet, Stanislas et les siens étaient 
à Strasbourg. La princesse Marie avait fait ses 
adieux à cette triste maison qui, cinq ans plus tôt, 
la recevait en fille d'exilés et d'où elle partait, 
escortée de plusieurs brigades de carabiniers 
royaux, pour être la femme d'un des plus grands 
rois du monde. A l'entrée de la ville, les magistrats 
étaient venus offrir leurs hommages, et les troupes 
faisaient la haie jusqu'au palais du Gouver- 
nement, où le cardinal, le clergé et les autres 
corps s'étaient rendus pour la complimenter. 
C'était la première fois que le canon retentissait 
en l'honneur de Marie Leczinska et que les hom- 
mages officiels l'entouraient: ainsi commençait la 
réalisation de son rêve. 

Elle goûta aussi, pendant ces six semaines, 
comme elle n'avait pu le faire encore, les plaisirs 
d'une société brillante et choisie. Echappant aux 
importunités de la représentation, le Roi et sa 
famille avaient accepté de loger à l'hôtel d'Andlau. 
Cette demeure d'une grande famille alsacienne 
était hors de la ville, et une femme d'un charme 
rare et supérieur en faisait les honneurs. La com- 
tesse d'Andlau avait d'ailleurs rendu souvent 
visite aux exilés de Wissembourg, et leur présence 
dans sa maison ne faisait que resserrer les liens 
d'une intimité déjà étroite. La reine Catherine 



LE MARIAGE 45 

l'appelait « ma chère petite d'Andlette » ; Stanislas 
professait pour elle ce culte enthousiaste que les 
Polonais portent dans l'amitié. Marie Leczinska, 
de son côté, ne devait jamais oublier l'hospitalité 
de la comtesse non plus que l'empressement de 
l'excellent maréchal du Bourg, dévoué depuis plu- 
sieurs années comme un véritable ami et à qui 
Stanislas écrivait plus tard : « Je soupire toujours 
après l'Alsace, que vous m'avez rendue si agréable 
à me la faire regretter toute ma vie. » 

Au milieu de ces jours sans trouble, où tout 
était espérance et repos, personne ne songeait 
aux difficultés et aux intrigues que la princesse 
était appelée à trouver à Versailles. A la Cour, au 
contraire, on pensait déjà à l'y mêler et à prendre 
possession de la jeune influence qu'elle y allait 
apporter. M. de Fréjus n'avait pas manqué, dès 
que le mariage avait été décidé, de lui écrire ses 
félicitations et ses hommages, et elle avait répondu 
au précepteur du Roi, de qui elle n'ignorait pas 
l'importance. Mais voici qu'une ambassade fémi- 
nine lui était directement envoyée à Strasbourg; 
c'était l'amie de M. le Duc qui la remplissait 
elle-même, et la lettre qu'elle avait pour Stanislas 
ne laissait aucun doute sur ses intentions : « Je 
profite du départ de Mme de Prie, écrivait le 
prince, pour faire remettre cette lettre à Votre 
Majesté, et j'envie bien le bonheur qu'elle va 
avoir de l'assurer elle-même de son attachement 



4 6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

et de son respect... J'ai pris la liberté d'instruire 
Votre Majesté de beaucoup de choses sur tout 
ce qui se passe dans ce pays; mais, comme la 
prudence défend de les écrire et que je suis sûr du 
secret de Mme de Prie, je l'ai chargée d'en rendre 
compte à Votre Majesté et de ne lui rien cacher, 
croyant qu'il y a des choses que notre reine future 
serait peut-être bien aise de savoir. Ce sera à 
Votre Majesté à en juger, et toute la grâce que je 
lui demande est de les garder pour elle seule et 
pour la princesse sa fille. » 

Il importait, en effet, au ministre et à sa favorite 
que leur future maîtresse reçût, sur les hommes 
et les choses de la Cour, les impressions qui leur 
convenaient et qu'elle prit en eux, dès l'abord, une 
confiance absolue. Mme de Prie la mit surtout en 
garde contre les menées sournoises de M. de 
Fréjus. Elle profita en même temps de la liberté 
qui lui fut laissée pendant plusieurs jours pour 
s'insinuer au meilleur de son affection. Comme 
elle jouait à merveille tous les rôles qui la pou- 
vaient servir, ce fut celui de l'ingénuité qu'elle 
s'imposa. Il sauvait, aux yeux de Stanislas, ce 
qu'avait d'assez équivoque l'influence dont il 
bénéficiait. Marie se laissait aller tout entière aux 
sentiments d'une reconnaissance que Mme de Prie 
cultivait jusque dans les plus petits détails et par 
les présents les plus intimes : en attendant l'ar- 
rivée du trousseau complet de la princesse, la 



LE MARIAGE 47 

marquise montrait qu'elle n'ignorait pas l'humi- 
liant dénuement de sa garde-robe et le premier 
cadeau qu'elle faisait à sa souveraine était celui 
d'un lot de chemises. 

Le 2 5 juillet 1725, Mlle de Glermont, ayant pris 
congé de Sa Majesté, qui chassait à force à Chan- 
tilly avec M. le Duc, quitta Paris pour aller chercher 
la jeune Reine. Elle emmenait avec elle un grand 
nombre d'officiers des deux maisons. Les dames 
étaient Mmes de Boufflers et de Mailly, sept dames 
du palais de la Reine et deux dames d'honneur de 
la princesse. C'était toute une partie de la Cour 
qui se déplaçait, et celle qui demeurait vint à 
l'hôtel de Condé souhaiter le bon voyage et assister 
au curieux spectacle du départ. 

Le cortège comptait dix carrosses du Roi, attelés 
de huit chevaux, et une douzaine de carrosses 
particuliers à six chevaux, chacune des dames 
ayant le sien ainsi qu'un fourgon à quatre chevaux 
pour son lit et ses bagages. Les équipages du 
Grand-Commun, qui partirent en même temps 
des écuries du Louvre, faisaient encore une cin- 
quantaine de carrosses, berlines, corbillards, four- 
gons et chariots. On emportait la vaisselle d'argent 
royale et tout ce qui devait être nécessaire pour la 
bouche et le service de la Reine. Les cochers, 
postillons, palefreniers et charretiers avaient été 
habillés à neuf. Ce défilé fut un amusement extra- 



48 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

ordinaire pour le peuple de Paris, comme pour 
les diverses provinces qu'il traversa. La sœur de 
M. le Duc fit, d'ailleurs, un voyage triomphal, 
accueillie et fêtée par les autorités locales et par 
les commandants militaires, et à peine moins 
haranguée que ne devait l'être la Reine au retour. 

En arrivant à Saverne, au palais du cardinal de 
Rohan, fastueusement aménagé pour ces récep- 
tions, la princesse trouva Mme de Prie qui la mit 
au courant de ce qui se passait à Strasbourg, et; le 
roi Stanislas vint lui-même la visiter. Il avait 
abandonné l'hôtel d'Andlau et habitait, pendant 
les derniers jours, celui du Gouvernement, où sa 
petite cour polonaise s'était renforcée, pour une 
semaine, des dames, gentilshommes et pages 
devenus nécessaires aux circonstances. C'est au 
Gouvernement qu'il avait reçu, avec la reine, dans 
le plus majestueux cérémonial et toute la pompe 
de la royauté, les lettres de créance du duc d'Antin, 
puis la demande solennelle de la main de sa fille, 
présentée par les ambassadeurs du roi de France. 
11 avait eu aussi la visite du duc d'Orléans, qui 
était venu rendre ses premiers hommages à sa 
souveraine ; le prince n'avait fait que traverser 
Strasbourg et était allé attendre le jour du mariage 
à Rastadt, chez la princesse douairière de Bade, 
sa belle-mère. 

Il y avait un grand mouvement en Alsace et 
dans le pays rhénan pour les fêtes annoncées. 



LE MARIAGE 49 

Beaucoup de princes et seigneurs allemands, et 
parmi eux le duc et le prince héréditaire de Wur- 
temberg, arrivaient pour la cérémonie; toute la 
noblesse alsacienne, mieux disposée en faveur du 
mariage que celle de Paris et de la Cour, avait 
retenu ses logements. Mlle de Clermont devait 
habiter hors de la ville, chez l'amie des Leczinski 
et du maréchal du Bourg, la comtesse d'Andlau. 
Elle y fut reçue le soir du 14 août, à l'heure même 
où la cérémonie des fiançailles était célébrée au 
Gouvernement par le cardinal-évèque. Toute la 
ville était en fête, et ce n'était que bals, festins, 
illuminations, salves d'artillerie et fontaines de 
vin coulant sur les places. 

Les Strasbourgeois se souvinrent longtemps de 
ce i5 août 1725, où les rues pavoisées et enguir- 
landées virent le brillant mouvement des troupes 
autour des carrosses royaux, et personne n'oublia 
l'aimable jeune Reine pour qui se déployèrent 
toutes ces joies. La majestueuse cathédrale fut 
remplie, dès avant onze heures, par la Cour, les 
princes allemands et leur suite, la noblesse et les 
familles notables de la ville; entre les tribunes 
dressées de chaque côté de la nef, les gardes du 
corps et les Cent-Suisses formaient la haie, comme 
à Versailles. A midi, le cardinal de Rohan, les 
chanoines-comtes de Strasbourg, et tout le clergé 
séculier et régulier de la ville, reçurent la Reine 



5o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

sous le porche et la conduisirent au chœur, toutes 
cloches sonnantes, au bruit des tambours, timbales 
et trompettes des gardes du corps. Précédée du 
grand-maître des cérémonies du Roi, des ambas- 
sadeurs extraordinaires et de monseigneur le duc 
d'Orléans, tenant la place de Louis XV, Marie 
traversa l'église, donnant la main au roi son père. 
Stanislas avait le cordon et la croix du Saint- 
Esprit, qu'il venait de recevoir du roi de France. 
Marie était vêtue d'une étoffe de brocart d'argent 
garnie de dentelles d'argent et semée de roses et 
de fleurs artificielles. La marquise de Linage 
portait la queue de sa robe, et la marquise de Rose 
celle de la reine de Pologne. L'estrade où la prin- 
cesse s'agenouilla d'abord entre ses parents était 
couverte de velours cramoisi semé de fleurs de lis 
d'or, et au-dessus pendait un grand dais de sem- 
blable velours descendant des voûtes. 

Le roi et la reine de Pologne menèrent leur fille 
à l'autel; le duc d'Orléans se mit auprès d'elle et 
le cardinal prononça, avant de bénir le mariage, 
un discours qui justifiait, en cette grande journée, 
les vues inattendues de la Providence : « Vous 
êtes, madame, d'une maison illustre par son 
ancienneté, par ses alliances et par les emplois 
éclatants que les grands hommes qu'elle a donnés 
à la Pologne ont successivement remplis avec tant 
de gloire. Vous êtes fille d'un prince qui, dans les 
différents événements d'une vie agitée, a toujours 



LE MARIAGE 5i 

réuni en lui l'honnête homme, le héros et le 
chrétien.... On voit en votre personne, madame, 
tout ce qu'une naissance heureuse et une éducation 
admirable, soutenue par des exemples également 
forts et touchants, ontpuformerde plus accompli... 
Ornée de toutes ces vertus, à quelle couronne 
n'auriez-vous pas eu le droit d'aspirer, sans l'usage 
qui assujettit, en quelque façon, les rois à ne 
prendre qu'autour du trône les princesses qu'ils 
veulent faire régner avec eux? Celui qui donne les 
empires mit le sceptre de la Pologne entre les 
mains du prince de qui vous tenez la vie et, par là, 
en décorant le père, il conduit insensiblement la 
fille aux hautes destinées qu'il lui prépare. Mais, 
ô mon Dieu ! que vos desseins sont impénétrables 
et que les voies dont vous vous servez pour faire 
réussir les conseils de votre sagesse sont au-dessus 
de la prudence humaine! A peine ce prince est-il 
sur le trône où le choix des grands et l'amour des 
peuples l'avaient placé, qu'il se voit forcé de le 
quitter. Il est abandonné, trahi, persécuté ; un 
coup fatal lui enlève un héros, son ami et le prin- 
cipal fondement de ses espérances. Il cède au temps 
et aux circonstances, sans que son courage soit 
ébranlé ; il cherche un asile dans la patrie commune 
des rois infortunés. Il vient en France ; vous l'y 
suivez, madame. Tout ce qui vous y voit, sensible 
à vos malheurs, admire votre vertu; l'odeur s'en 
répand jusqu'au trône d'un jeune monarque qui, 



5a LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

par l'éclat de sa couronne, par l'étendue de sa 
puissance et plus encore par les charmes de sa 
personne, pouvait choisir entre toutes les prin- 
cesses du monde. Guidé par de sages conseils, il 
tixe son choix sur vous, et c'est ici que le doigt de 
Dieu se manifeste : il se sert du malheur même, 
qui sépare le roi votre père de ses sujets et qui 
vous enlève à la Pologne, pour vous donner à la 
France et pour nous donner en vous une reine qui 
sera la gloire d'un père et d'une mère dont elle 
fait la consolation et les délices ! » 

Cette éloquence ecclésiastique, où se montrait 
l'affection de l'évêque de Strasbourg pour ses amis, 
n'était pas uniquement tissée de banales formules. 
Elle pouvait prêter à sourire aux gens de cour 
venus de Versailles, mais elle répondait aux 
pensées de toute la partie de l'assemblée, qui 
connaissait les malheurs et la grandeur d'àme de 
Stanislas et qui avait admiré de près la dignité 
courageuse de sa vie. Quant à la famille royale de 
Pologne, elle voyait réellement de son désastre 
sortir son bonheur de ce jour, et elle remerciait 
Dieu avec des larmes, tandis que les cérémonies 
de la messe de mariage se déroulaient et que les 
symphonies, alternant avec les chants liturgiques, 
élevaient les cœurs vers le Maître suprême, qui 
savait, dès ce monde, récompenser la vertu. 

La nouvelle reine de France fut ramenée au 
Gouvernement, escortée des gardes du corps et 



LE MARIAGE 53 

des Cent-Suisses, qui lui devaient maintenant leur 
service. Mlle de Clermont l'attendait dans son 
appartement et lui présenta ses dames, M. de 
Nangis, son chevalier d'honneur, M. de Tessé, 
son premier écuyer, et toute la partie de sa maison 
qui était du voyage. Elle reçut les visites des 
princes allemands et du chapitre, et dîna au grand 
couvert avec ses parents, tandis que les canons de 
la ville et de la citadelle tiraient sans interruption; 
enfin elle put aller se reposer, pendant qu'on 
servait à dîner à Mlle de Clermont et aux dames 
demeurées dans leur grand habit. 

L'après-midi, la Reine ayant désiré entendre, 
en ce jour de fête de l'Église, les vêpres de la 
Sainte-Vierge, ce fut l'occasion, pour les officiers 
de sa maison, de commencer à exercer les fonctions 
de leur charge. Sa Majesté alla à la cathédrale avec 
Mlle de Clermont et ses quatre premières dames 
dans son carrosse, suivie de toute son escorte. 
MM. de Nangis et de Tessé l'accompagnèrent au 
chœur; derrière son fauteuil se tint le duc de 
Noailles, comme capitaine des gardes; les dames 
du palais entourèrent le prie-Dieu, aux côtés 
duquel se rangèrent les officiers des gardes et les 
gardes de la Manche, qui, ainsi que leur nom 
l'indiquait, ne devaient point quitter la personne 
royale. Toute l'étiquette de Versailles prenait 
déjà possession de la princesse polonaise et lui 
marquait sa place hors du reste de l'humanité. 



5 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Quand la Reine suivit la procession, entre M. de 
Nantis et M. de Tessé, son manteau soutenu par 
le duc de Noailles, le roi Stanislas marchait 
derrière elle, donnant la main à Mlle de Clermont, 
et contemplait à distance les honneurs dont on 
revêtait sa fille, naguère encore assise avec tant 
de simplicité au foyer familial. Pour elle, au 
milieu de ces pompes nouvelles si peu désirées, 
elle se réfugiait visiblement dans l'humilité inté- 
rieure ; elle s'absorbait dans une prière si fervente 
qu'on dut l'avertir plusieurs fois, au cours des 
vêpres, de ne point demeurer tout le temps 
agenouillée. 

Les harangues occupèrent une heure ou deux de 
la soirée. Puis on passa sur la terrasse du Gouver- 
nement, pour voir le feu d'artifice tiré sur l'Ill, où 
apparurent unies les armes de France et de 
Pologne. Le coup d'œil le plus beau fut celui de la 
flèche illuminée de la cathédrale; elle montait 
dans le ciel comme une pyramide de feu et on y 
tira une partie des fusées. Les chiffres lumineux 
des époux étaient suspendus dans les rues, parmi 
les arcs de feuillage ; on dansait aux cris de Vivent 
le Roi et la Reine ! et l'on faisait des feux de joie 
devant toutes les portes. Les mêmes réjouissances 
continuèrent le lendemain. Mlle de Clermont et 
quelques dames eurent l'idée de monter sur la 
plate-forme du clocher et admirèrent l'immense 
panorama de la plaine du Rhin. Quant à Marie, 



LE MARIAGE 55 

elle donna à ses parents et à leurs amis préférés 
toutes les heures de cette dernière journée. 

La séparation eut lieu le 17 août, à dix heures 
du matin. La jeune Reine fit ses adieux sur le 
marchepied de son carrosse, et tout le monde y 
fut en larmes. Mais, quatre lieues plus loin, au 
village où Ton dîna, Stanislas vint rejoindre sa 
fille et, le soir, partagea avec elle, au palais épis- 
copal de Saverne, l'hospitalité somptueuse du 
cardinal de Rohan. Ils passèrent ensemble encore 
la matinée du lendemain, retardant le plus possible 
le moment de se quitter et de finir pour jamais 
leur vie commune. La Cour et les curieux respec- 
tèrent cette intimité, même pendant leur dîner, et 
se portèrent aux tables plus joyeuses de Mlle de 
Clermont ou du duc d'Orléans. Après le dîner, la 
Reine se remit en carrosse avec ses dames; le 
cortège se reforma, salué par l'artillerie à la sortie 
de la ville, et se mit à gravir la montagne de 
Saverne. Au point le plus élevé de la route, 
Stanislas parut à cheval avec ses gentilshommes 
et chevaucha quelque temps à la portière royale. 
La Reine comptait qu'il l'accompagnerait jusqu'à 
Sarrebourg, où Ton devait coucher; mais elle 
apprit bientôt que le Roi avait tourné bride sans 
rien dire, afin d'éviter les dernières émotions, et 
qu'il était déjà trop loin sur la route de Strasbourg 
pour qu'elle pût songer à le rappeler. 



56 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Il fallut, pour distraire son chagrin, toute la 
variété des spectacles que les premiers jours du 
voyage lui présentèrent. Elle vit l'entrée dans les 
places fortes, au bruit du canon, avec les grosses 
clefs des portes offertes sur des plats fleuris, les 
rues des petites villes transformées en portiques 
de verdure, les bons bourgeois sous les armes 
saluant, au passage, la parade des régiments des 
garnisons, à la tête desquels le duc d'Orléans 
allait se mettre pour saluer Sa Majesté de l'épée, 
les exercices militaires qu'exécutaient dans les 
champs les housards de M. de Berchiny; ce furent 
enfin, chaque journée, les naïves imaginations des 
paysans d'Alsace et de Lorraine, qui plantaient 
des branches vertes le long de la route pendant 
des lieues ou qui venaient, par paroisse, bannière 
en tête et chantant des cantiques, réciter des 
prières pour la Reine et s'agenouiller devant elle. 

Le spectacle de son propre cortège pouvait être 
un amusement pour la jeune femme, aux tournants 
des routes montagneuses. Une sorte d'avant-garde 
était formée par les carrosses et les fourgons du 
duc d'Orléans, qui allait en tète avec le duc 
d'Antin, afin de recevoir Sa Majesté partout où 
elle devait s'arrêter. En avant du carrosse royal 
roulaient ceux de la Faculté et du duc de Noailles, 
suivis des pages du Roi à cheval. Aux portières de 
la Reine étaient les quatre exempts des gardes et, 
derrière, la chevauchée brillante des uniformes 



LE MARIAGE 5 7 

bleus galonnés d'argent. Venaient ensuite les 
carrosses de la Cour et du service, et l'intermi- 
nable file des chariots et des équipages. L'énorme 
cortège occupait plus d'une lieue de route. La 
marche en était retardée par sa longueur môme et 
aussi par le mauvais temps, qui durait sans inter- 
ruption depuis près de trois mois et avait défoncé 
tous les chemins. Le désastre des récoltes et la 
misère qui en résultait pour le paysan assombris- 
saient le voyage de Marie, car elle n'était point 
assez légère pour n'y pas arrêter sa pensée; mais 
les braves gens qui l'allaient voir passer et qui 
partout recevaient d'elle de larges aumônes, la 
saluaient comme une fée bienfaisante et ne dou- 
taient pas que la venue de la reine de France ne 
marquât la fin de leurs maux. 

L'arrivée à Metz, qui devait avoir lieu le jour, 
ne put se faire qu'aux flambeaux, mais elle ne 
manqua pas de beauté. Il y avait plus de dix mille 
étrangers. La Reine fit une entrée solennelle à 
huit heures du soir, escortée du beau régiment 
d'Orléans-Cavalerie, dont le duc d'Orléans était 
colonel. La pluie avait cessé pour quelques heures ; 
les rues étaient illuminées et tendues de tapis- 
series, et les troupes rangées présentaient les 
armes, la baïonnette au fusil. Le son des cloches 
et les fanfares des trompettes se mêlaient aux 
décharges de l'artillerie. Une foule immense et 



58 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

joyeuse acclama la Reine, qui se rendit tout 
d'abord à la cathédrale, entendre un Te Deum, et 
vint souper et dormir à l'hôtel du Gouvernement. 

Elle passa à Metz deux journées pleines; on 
n'avait pu accorder moins a une cité aussi impor- 
tante, aussi attachée à la couronne de France et 
qui avait fait tant de préparatifs pour se réjouir. 
Marie prit plaisir au feu d'artifice tiré sur la place 
d'Armes, devant la citadelle illuminée, et à l'éclai- 
rage du clocher, qui lui rappela celui de Strasbourg. 
L'évéque de Metz lui offrit une brillante collation 
de fruits dans les beaux jardins de Frascati. Il lui 
fallut réserver une part de son temps à donner 
des audiences et à ouïr des harangues. Elle reçut 
d'abord le Parlement de Metz, puis chacune des 
juridictions de la ville; enfin les chanoinesses de 
l'illustre chapitre de Remiremont firent passer 
devant elle leurs révérences en manteaux d'her- 
mine. 

La riche communauté juive eut le même hon- 
neur que les chanoinesses, et le discours du rabbin 
fut particulièrement intéressant : on y comparait 
le voyage de Sa Majesté à celui de la reine de 
Saba, et on louait en elle les grâces d'Esther et la 
magnanimité de Judith. Les juifs offrirent ensuite 
trois coupes d'or gravées de sujets de l'Ancien 
Testament, que la Reine envoya aussitôt à 
l'évéque pour en distribuer le prix aux pauvres. 
Puis ils demandèrent la faveur de passer en caval- 



LE MARIAGE 5g 

cade sous ses fenêtres, et ce fut un des plus curieux 
spectacles que ce défilé de cent cinquante cavaliers 
vêtus de velours noir, aux vestes glacées d'or et 
d'argent, dont les deux premiers avaient été 
habillés en femme, pour faire voir à la Reine les 
anciennes coiffures de leur nation. Une de leurs 
bannières portait les tables de la Loi écrites en 
hébreu, une autre des prières pour le Roi et la 
Reine en vers français, et sur un char étaient des 
musiciens qui firent de bonne musique. Les 
mêmes juifs eurent encore le privilège de divertir 
la Reine au dîner qui précéda son départ, par 
un concert d'instrumentistes venus d'Allemagne. 
Tout le monde trouva leur concert intéressant et 
de fort bon goût; Mlle de Clermont, qui avait eu 
la curiosité d'aller voir la célébration d'un mariage 
à leur synagogue, les félicita au nom de sa maî- 
tresse et les fit récompenser. 

L'enthousiasme continua durant le reste de la 
route, montrant à l'auguste voyageuse la loyale 
affection du peuple pour le Roi et l'ardeur des 
vœux universels pour son bonheur. Les étapes, au 
départ, furent à Malatour, Verdun, Clermont, 
Sainte-Menehould. A celle de Chàlons, où clercs 
et laïques rivalisèrent de cantates, odes, églogues 
et devises, les députés de la ville de Reims surent 
aussi se faire remarquer en apportant d'énormes 
corbeilles remplies de vins de Champagne et des 
boîtes de satin brodées et peintes contenant des 



6o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA. 

confitures sèches du pays. Ce que Marie reçut 
avec le plus de plaisir fut le portrait du Roi 
enrichi de diamants que lui remit le duc de 
Mortemart, Premier gentilhomme de la Chambre, 
venu au-devant d'elle en grand équipage, pour la 
complimenter au nom de son époux. Le soir du 
départ de Châlons, un orage d'une violence extra- 
ordinaire, qui éclata à l'arrivée à Vertus, rendit 
fort malaisée la recherche des logements et 
empêcha les habitants de voir la Reine. La pluie, 
le tonnerre et les éclairs durèrent toute la nuit. 
Le lendemain, elle fut coucher à grand'peine 
à Sézanne, puis à Villenauxe, où elle fit au 
marquis de Saint-Chamant, lieutenant des gardes, 
l'honneur de descendre chez lui, ensuite à Provins, 
où elle logea au couvent des religieuses bénédic- 
tines et s'amusa à émerveiller les nonnes en leur 
montrant le portrait du Roi. 

A mesure qu'on avançait, l'état des chemins 
rendait le trajet plus difficile. Assez souvent un 
fourgon s'enlisait ou se renversait et retardait 
tout le passage. On était obligé de passer par les 
champs, où les accidents recommençaient de plus 
belle. Un jour, le carrosse de la Faculté y brisa 
un essieu et y demeura jusqu'au soir; une autre 
fois, celui du duc d'Antin creusa son ornière dans 
une prairie et, le duc et sa compagnie ayant voulu 
descendre, chacun s'enfonça dans la boue jusqu'au 
genou. Au soir de l'avant-dernière journée du 



LE MARIAGE 61 

voyage qui était la dix-septième, la pluie devint 
torrentielle, tous les carrosses s'embourbèrent à 
la fois, sans qu'on pût songer à les retirer avant le 
lendemain. On alla prévenir M. le Duc, qui se 
trouvait à Montereau et qui envoya aussitôt des 
chaises de poste, des flambeaux et des lanternes, 
avec des vivres en cas de besoin. La Reine fut 
portée dans la berline de Mlle de Clermont, qui 
était plus légère que les carrosses, et elle put par- 
venir à Montereau à onze heures du soir. Malgré 
le désordre de cette arrivée, M. le Duc, les secré- 
taires d'État et les seigneurs qui attendaient la 
Reine lui furent présentés séance tenante. Toute 
la nuit, par ce temps affreux, on vit arriver, 
les unes après les autres, les dames crottées et 
mouillées, qui avaient usé des ressources les plus 
burlesques : des duchesses avaient fait décharger 
le fourgon de la vaisselle d'argent et y étaient 
montées avec leur habit de cour, ayant pour 
coussins des bottes de paille. L'aventure était 
piquante; la Reine dit avec gaieté qu'elle en 
commanderait le tableau à quelque peintre, et ce 
fut Lancret qu'on lui fit choisir. 

Le matin du 4 septembre, qui allait être le jour 
de l'entrevue de Leurs Majestés, la Reine s'étant 
levée à dix heures, une présentation unique eut 
lieu, celle de M. l'ancien évêque de Fréjus. On 
avait tant parlé à Marie de l'influence que ce 
personnage avait sur le Roi qu'elle dut l'accueillir 



62 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

avec une curiosité un peu inquiète. Les récits 
nous disent qu'elle traita « d'une manière digne 
de son mérite ce sage et vertueux prélat », et qu'il 
se rendit aussitôt à l'église collégiale pour y rece- 
voir Sa Majesté et y exercer pour la première fois 
la fonction de sa charge de grand aumônier. Marie 
écouta cette messe avec une dévotion particulière 
en pensant que le jour même ses plus chers désirs 
seraient comblés et qu'elle verrait l'époux glorieux 
que Dieu lui avait destiné. 

La rencontre devait avoir lieu vers quatre 
heures. Marie avait quitté Montereau après dîner, 
dans son habit de noces de Strasbourg. Une demi- 
lieue après ce départ, un cavalier vint avertir que 
le carrosse du Roi attendait sur la hauteur de 
Froidefontaine : les équipages de la Cour l'accom- 
pagnaient avec des détachements de sa Maison, et 
tout le populaire du pays, à quinze lieues à la 
ronde, était massé sur les bords de la route. Le 
temps était maintenant doux et tiède; la pluie 
avait cessé et un arc-en-ciel d'un excellent présage 
venait de paraître sur l'horizon. Des bandes de 
violons jouaient de toutes parts des airs d'allé- 
gresse, et le peuple, de plus en plus nombreux à 
mesure que montait le carrosse de la Reine, 
l'applaudissait et mêlait son nom à celui de 
Louis XV. 

Quand on s'arrête, Marie se hâte de descendre 



LE MARIAGE 63 

et, suivant le cérémonial, va se mettre aux genoux 
du beau prince, qui vient à elle entouré de dames 
en grand habit. Mais il lui laisse à peine le temps 
de toucher le tapis qu'on a jeté devant elle; il la 
relève et l'embrasse à plusieurs reprises. Tous les 
yeux la regardent en ce moment : elle paraît 
agréable de sa personne et point si laide que 
quelques-uns l'ont dit. Cependant les timbales et 
les trompettes ont couvert les acclamations de la 
foule. Le Roi présente, l'une après l'autre, les 
princesses du sang, que la Reine embrasse, et il 
lui parle quelques instants de la joie qu'il éprouve 
à voir terminé enfin ce long voyage. Cette joie 
n'est nullement feinte, et chacun remarque qu'il 
n'a jamais montré autant de vivacité qu'en ce 
moment. Sur ce visage juvénile, aux traits régu- 
liers et si rarement émus, c'est un sentiment 
nouveau qui semble se peindre. Et tandis que 
Marie admire la prestance et la grâce de son jeune 
époux, tout le monde applaudit, en ces minutes 
d'un spectacle unique, l'heureuse promesse de 
cette émotion. 

Le Roi aida la Reine à remonter dans son car- 
rosse et s'y place auprès d'elle avec la jeune 
duchesse d'Orléans, la duchesse douairière de 
Bourbon, mère de M. le Duc, la princesse de 
Conti et Mlle de Charolais. Tous les autres 
carrosses se remplissent et s'ébranlent; les mous- 
quetaires et chevau-légers ouvrent la marche, les 



64 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

gardes du corps et gendarmes la ferment. Le long 
du trajet, la compagnie du Vol du Cabinet donne 
à Leurs Majestés le plaisir de regarder la chasse 
au vol, spectacle commode pour fournir un sujet 
de conversation. Au reste, le Roi est fort aimable 
et d'une gaieté qu'on ne lui a jamais vue. On 
arrive vers les sept heures à Moret, dont le châ- 
teau, qui est aux Rohan, abritera pour la nuit la 
Reine et sa maison. Les princes et tout ce qu'il y 
a d'hommes de la Cour y sont présentés par le 
Roi. Il reste lui-même une heure encore avant de 
repartir pour Fontainebleau avec les princes. Aus- 
sitôt, Mlle de Clermont présente les dames du 
palais qui n'ont pas été du voyage; puis M. le Duc 
a son audience particulière, et la Reine soupe à 
son grand couvert, au son des hautbois, avant la 
courte nuit qui la sépare de son bonheur. 

Elle arrive à neuf heures et demie, le matin du 
3 septembre, dans l'appartement royal de Fontai- 
nebleau, où l'empressement du Roi lui rend visite 
avant sa toilette de mariage. A partir de ce 
moment, la reine Marie sent bien qu'elle ne s'ap- 
partient plus; entourée de figures nouvelles, trans- 
portée dans un palais plus somptueux qu'aucun 
de ceux qu'elle a pu voir, elle est devenue un 
personnage de représentation et un objet d'hom- 
mages. On est trois heures à l'accommoder. A sa 
toilette assistent, suivant leur rang d'étiquette, les 
princes, les princesses, les dames titrées. M. le Duc 



LE MARIAGE 65 

y vient, suivi du garde du Trésor royal, qui met 
sur la toilette deux bourses de pièces d'or, puis le 
duc de Mortemart avec l'intendant de l'argenterie 
et des Menus-Plaisirs offrent, de la part du Roi, 
la couronne de diamants fermée par une double 
rieur de lis, qui doit surmonter l'édifice de ses 
cheveux. Après la coiffure, Marie revêt sa jupe de 
velours violet, bordée d'hermine et semée de fleurs 
de lis d'or, le devant couvert de pierreries ainsi 
que le corps de jupe, dont les manches sont agra- 
fées de diamants. Après que le manteau royal est 
placé sur ses épaules, du même velours violet 
fleurdelisé d'or, bordé et doublé d'hermine, elle 
se rend au cabinet du Roi, où l'attend le cortège 
de l'époux. Il est lui-même en habit de brocart 
d'or, en manteau de point d'Espagne d'or, et un 
énorme diamant relève un côté de son chapeau à 
plumes blanches. 

On se met en marche pour la chapelle par la 
galerie de François I er , à travers la double haie 
des gardes du corps. La musique de la Chambre 
va devant, avec ses trompettes, fifres et tambours, 
puis défilent les hallebardes des Gent-Suisses, 
enfin le cortège royal, précédé des hérauts d'armes 
et des grand-maître et maître des cérémonies. 
Les chevaliers du Saint-Esprit suivent deux à 
deux, les grands officiers de l'ordre en tête, et, à 
la suite, le comte de Charolais, le comte de Cler- 
mont et le prince de Conti, en habit de l'ordre et 



66 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

marchant seuls. Les masses des deux huissiers de 
la Chambre et l'épée du marquis de Courtenvaux, 
capitaine des Cent-Suisses, annoncent le Roi. Il 
a, pour lui donner la main, le prince Charles de 
Lorraine, grand écuyer, et le commandeur de 
Beringhen, premier écuyer; derrière Sa Majesté 
est le duc de Villeroy, capitaine des gardes, ayant 
à sa droite le premier gentilhomme, duc de Mor- 
temart, et le grand-maître de la garde-robe, duc 
de La Rochefoucauld. Aux côtés du Roi se 
tiennent les officiers des gardes et les six gardes 
écossais, avec la cotte d'armes brodée et la per- 
tuisane. 

La Reine est menée par le duc d'Orléans et le 
duc de Bourbon, ayant auprès d'elle le marquis de 
Nangis, son chevalier d'honneur, et le comte de 
Tessé, son premier écuyer; le duc de Noailles, 
capitaine de la première compagnie des gardes du 
corps, soutient la queue du manteau, qui est porté 
par trois princesses du sang, Mme la duchesse 
de Bourbon, la princesse de Conti et Mlle de Cha- 
rolais. Chacune a deux seigneurs pour l'accom- 
pagner, l'un lui donnant la main, l'autre portant sa 
mante. La duchesse d'Orléans suit la Reine, puis 
viennent Mlle de Clermont, qui est Condé, et 
Mlle de la Roche-sur-Yon, qui est Conti, chaque 
princesse étant accompagnée pour la main et pour 
la mante, enfin toutes les dames de la Reine et les 
dames d'honneur des princesses du sang. 



LE MARIAGE 67 

La chapelle de Fontainebleau a été aménagée 
pour recevoir beaucoup de monde, et la richesse 
de la décoration paraît plus somptueuse dans ce 
cadre un peu étroit. Toutes les portes hautes sont 
tendues de velours bleu brodé d'or aux armes de 
France; en bas, les bancs et les estrades sont 
recouverts de velours violet à rieurs de lis, et ie 
chœur entier de très beaux tapis de Perse. Un 
amphithéâtre pour la musique remplit la tribune 
royale; les premiers rangs y sont occupés parles 
dames les plus brillantes, ainsi que les balcons 
construits tout autour de la chapelle jusqu'à l'autel 
et d'où la vue plonge sur les espaces réservés aux 
secrétaires d'État et aux princes étrangers, qui s'y 
trouvent déjà placés, aux chevaliers du Saint- 
Esprit et à la Cour. 

Le cortège approche, musique en tête, et pénètre 
dans la chapelle. Les hérauts d'armes s'avancent 
pour rester debout au bas des marches de l'autel; 
les chevaliers de l'ordre entrent dans leurs bancs, 
et Leurs Majestés vont s'agenouiller sur la haute 
estrade, au-dessous du dais suspendu, tandis que 
les princes et princesses sont menés à leurs sièges 
pliants et à leurs carreaux. MM. de Villeroy, 
de Mortemart et de La Rochefoucauld prennent 
place derrière le fauteuil du Roi; MM. de Noailles, 
de Nangis et de Tessé derrière celui de la Reine. 
Les aumôniers sont rangés de chaque côté entre 
le prie-Dieu royal et l'autel. Alors sort de la 



68 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

sacristie le cardinal de Rohan, pontificalement 
vêtu, avec les évêques de Soissons et de Viviers, 
qui lui serviront de diacre et de sous-diacre. Le 
salut du marquis de Dreux avertit Leurs Majestés 
de s'approcher de l'autel. Tous les princes des- 
cendent avec eux de l'estrade, et le cardinal pro- 
nonce son discours. 

La reine Marie remplit pour la seconde fois ce 
cérémonial du mariage, mais c'est aujourd'hui 
avec toute l'émotion de la réelle présence de celui 
qu'elle aime déjà. Les paroles qu'elle entend ont 
un ton bien différent de celles de Strasbourg. 
Le grand aumônier passe sous silence les souvenirs 
de Stanislas; il évoque surtout la grandeur du 
trône de Louis XIV et les devoirs qui y sont atta- 
chés, appelant la paix sur le nouveau règne, après 
tant de triomphes militaires. Il donne au couple 
royal les louanges d'usage, annonçant à la jeune 
Reine le bonheur que lui promet un tel assem- 
blage de grâces et de gloire chez son auguste 
époux, et disant au Roi qu'il doit trouver le 
sien dans un attachement inviolable et tendre à 
l'épouse formée selon le cœur de Dieu et faite 
pour réunir et fixer ses inclinations. Ce sont les 
ordinaires espérances de l'Eglise, que la vie ne se 
charge pas toujours de confirmer; mais qui son- 
gerait à d'autres pensées en un tel jour? Voici tout 
un spectacle : après la cérémonie de la bénédiction 
nuptiale, celles de la bague, des treize pièces d'or 



LE MARIAGE 69 

des épousailles, de l'eau bénite offerte, plus tard 
le livre des Evangiles apporté à baiser, enfin le 
cierge à poignée de satin blanc fleurdelisé, que 
chargent vingt louis d'or et que tient le roi 
d'armes à genoux auprès de l'autel; le marquis 
de Dreux offre le cierge au duc d'Orléans, qui le 
présente au Roi, le Roi l'offre au cardinal après 
avoir baisé sa bague, et le même rite est observé 
pour un cierge semblable que la duchesse d'Or- 
léans présente à la Reine. C'est une image sans 
doute de la soumission des époux à l'Eglise, et 
le grand poêle de brocart d'argent qu'étendent 
au-dessus de leur tête l'évêque de Metz et l'ancien 
évêque de Fréjus, pendant les oraisons d'usage, 
est un symbole d'un autre genre, celui de l'union 
à jamais fidèle sous la bénédiction du même toit. 

La longue cérémonie a fatigué la Reine, qui 
s'est évanouie un petit instant; elle est terminée; 
il ne reste plus maintenant qu'à signer le registre 
paroissial, apporté par le curé de Fontainebleau, 
et, pendant que les hérauts d'armes distribuent 
aux assistants les médailles frappées pour le 
mariage, le Te Deum, entonné par le grand aumô- 
nier, est chanté par la chapelle de musique; on 
récite l'oraison pour le Roi, puis le cortège, dans 
le même ordre que pour l'arrivée, retourne aux 
appartements royaux. 

Lorsqu'elle a déposé le manteau royal et ce 
lourd habit de cérémonie, la Reine dîne au grand 



7 o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

couvert avec le Roi et toutes les princesses du 
sang assises à sa table. Elle ouvre ensuite le coffre 
de velours cramoisi brodé d'or, qui contient les 
présents d'usage dont elle peut disposer, toutes 
les bagatelles magnifiques qu'on appelle sa cor- 
beille. Elle fait une première distribution sur-le- 
champ aux princesses et aux dames du palais. C'est 
pour elle un plaisir tout nouveau que de donner 
ainsi, et celui qu'elle doit sentir le plus vivement. 
« Voilà, dit-elle, la première fois de ma vie que 
j'ai pu faire des présents. » Et le lendemain elle 
sera plus contente encore, puisqu'elle fera part à 
tous ses serviteurs, même aux plus modestes, de 
tout ce trésor de bijoux et de ciselures d'or qui 
iront conserver dans les familles le souvenir du 
mariage et de la grâce affectueuse de la Reine. 

Cette fatigante journée se termine par un spec- 
tacle où les comédiens français jouent du Molière, 
un souper avec les princesses et un feu d'artifice 
médiocrement tiré au bout du parterre du Tibre. 
L'illumination de ce parterre, qui aurait dû être 
fort belle, se trouve manquée, un fort vent étei- 
gnant les lampions à mesure qu'on les allume. 
L'impatience du jeune Roi, qu'il dissimule à 
peine, appelle une intimité dont le sépare encore 
une assez longue étiquette. Il doit aller se mettre 
un moment dans son lit, pour le cérémonial obli- 
gatoire du coucher, puis être mené dans celui de 



LE MARIAGE 71 

la Reine par M. le Duc, M. de Mortemart, M. de 
La Rochefoucauld et le maréchal de Villars, qui a 
les mêmes entrées que le premier gentilhomme et 
le grand-maître de la garde-robe. Ces personnages 
reviennent à dix heures, le lendemain, présenter 
leur compliment à la Reine encore couchée. « Les 
compliments ont été modestes, raconte Villars ; ils 
montraient l'un et l'autre une vraie satisfaction 
de nouveaux mariés. » Et M. le Duc, écrivant à 
Stanislas quelques heures plus tard, assure que 
le Roi lui a exprimé, « en s'étendant infiniment, 
la satisfaction qu'il avait eue de la Reine » ; le 
ministre donne même des détails circonstanciés 
et surabondants, destinés à rassurer pleinement le 
roi de Pologne sur la destinée conjugale de sa 
fille. 

Tous les jours suivants, Fontainebleau est en 
fête. A l'animation ordinaire qu'y mettent les 
séjours de la Cour s'ajoutent les allées et venues 
des étrangers invités aux cérémonies ou attirés par 
le désir de voir la Reine. Le jeune Voltaire, qui 
loge chez sa grande protectrice, Mme de Prie, et 
qui est à la meilleure loge pour bien voir, écrit à 
une autre de ses amies : « C'est ici un bruit, un 
fracas, une presse, un tumulte épouvantables. Je 
me garderai bien, dans ces premiers jours de 
confusion, de me faire présenter à la Reine; 
j'attendrai que la foule soit écoulée et que Sa 



72 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Majesté soit revenue de l'étourdissement que tout 
ce sabbat doit lui causer. » 

Voltaire trouve que les choses se passent assez 
bien ; il ne blâme guère que le programme de la 
comédie donnée le soir du mariage, Amphitryon 
et le Médecin malgré lui, « ce qui, dit-il, ne parut 
pas très convenable » ; il est vrai que M. de Mor- 
temart a refusé de faire jouer, ce soir-là même, un 
petit divertissement que Voltaire avait préparé. 
Le Premier gentilhomme, chargé d'organiser les 
spectacles, a craint sans doute de faire des jaloux 
parmi les rimeurs qui se sont mis à célébrer la 
Reine. « Je crois, écrit le nôtre, que tous les 
poètes du monde se sont donné rendez-vous à 
Fontainebleau.... La Reine est tous les jours assas- 
sinée d'odes pindariques, de sonnets, d'épîtres et 
d'épithalames. Je m'imagine qu'elle a pris les 
poètes pour les fous de la Cour. » Mais, peu de 
jours après, Voltaire est content : on a joué ses 
pièces; il a été présenté par Mme de Prie; Sa 
Majesté, qui a décidément du goût, lui a parlé de 
la Henriade, comme si ce poème en manuscrit 
l'intéressait fort. Il écrit sa joie à tous ses amis : 
« J'ai été très bien reçu par la Reine. Elle a 
pleuré à Mariamne, elle a ri à Y Indiscret', elle me 
parle souvent; elle m'appelle mon pauvre Vol- 
taire! » Il se voit déjà poète royal et gratifié 
comme tel; sa verve s'enflamme; il a beau avoir 
de l'esprit, il n'aperçoit point que c'est Adrienne 



LE MARIAGE 7 3 

Lecouvreur, et non Mariamnc, qui a fait pleurer la 
Reine. Il lui dédie sa tragédie, en attendant mieux, 
par une épître en vers héroïques, mieux coulants 
en somme que le fiot monotone épanché six mois 
durant, dans le Mercure, par les faméliques du 
Parnasse et les rhétoriciens des Jésuites : 



... La Fortune souvent fait les maîtres du monde, 
Mais dans votre maison la Vertu fait les rois. 
Du trône redouté que vous rendez aimable, 
Jetez sur cet écrit un coup d'oeil favorable; 
Daignez m'encourager d'un seul de vos regards. 
Et songez que Pallas, cette auguste déesse 
Dont vous avez le port, la bonté, la sagesse. 
Est la divinité qui préside aux Beaux-Arts. 



Le poète est trop avisé pour aller, comme tant 
d'autres, jusqu'à la flagornerie de la beauté : Pal- 
las le dispense de Vénus. En revanche, il exalte 
ainsi qu'il convient la gloire du roi Stanislas, 
oubliant que, la veille encore, il se moquait avec 
les autres de « la demoiselle Leczinska ». Les 
dispositions de l'opinion ont, du reste, assez 
promptement changé ; la bonne grâce de Marie a 
désarmé les préventions de Cour ; la consomma- 
tion du mariage et l'empressement si apparent du 
Roi viennent d'entourer sa jeune tête d'un pres- 
tige de fidélité et de respect. Quant au peuple, qui 
n'entend rien à la politique, il voit seulement qu'on 
a amené une bonne femme à son cher petit roi. 

Aux fêtes qui se font dans la France entière, 
v. 6 



74 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

les sujets de Louis XV sont franchement joyeux. 
Dans la capitale, il y a eu des Te Deum à toutes 
les églises, et le feu d'artifice d'usage sur la place 
de Grève. Les réjouissances populaires durent 
trois jours. Les Parisiens de tous les quartiers 
allument des feux de joie devant leur porte et, 
comptant qu'il n'y aura plus ni guerre, ni 
méchants impôts, ni mauvaises récoltes, dansent 
et chantent des nuits entières, le long des rues 
illuminées, en l'honneur de la reine Marie : 

Notre malheur, 
Par cette heureuse hyménée {sic), 

Notre malheur 
Changera bientôt de couleur; 
Et même aussi dès cette année 
Il s'en ira comme fumée. 

Ainsi parlent, sur les airs connus, les naïves 
chansons qui accompagnent les estampes du 
moment, celles que les balles des colporteurs 
répandent, pour quelques sols, dans tout le 
royaume. Ce sont elles qui montrent le mieux les 
dispositions du peuple et disent quelles espé- 
rances rapides se sont éveillées dans les cœurs. 

Ce séjour de Fontainebleau initie la princesse 
polonaise aux splendeurs de la Cour de France. 
Dès le lendemain du mariage a lieu une cavalcade 
à laquelle on a voulu donner l'éclat d'un somp- 
tueux spectacle. Le Roi est allé d'abord le long du 



LE MARIAGE 7 5 

canal, suivi de tous les hommes de la Cour, dans 
le plus pompeux équipage ; ni les habits des cava- 
liers, ni les harnais des chevaux n'ont paru les 
jours précédents. Il en est de même des toilettes 
des dames, qui remplissent les carrosses de la 
Cour. Dès qu'arrive la calèche de la Reine, le Roi 
met son chapeau sous le bras et l'accompagne à la 
portière pendant toute la promenade. Des bateaux 
dorés, chargés de musique, suivent Leurs Majes- 
tés à force de rames, les airs d'opéras alternant 
avec les fanfares. Après deux tours de canal, qui 
ont permis le brillant déploiement de la caval- 
cade, on va regarder, autour d'un des bassins du 
parc, la pèche aux cormorans ; le divertissement 
est de voir ces oiseaux pêcher le poisson à coups 
de bec et le jeter d'un mouvement brusque hors 
de l'eau. 

On montre à la jeune Reine les grandes chasses 
dans la forêt, qui sont le plaisir favori de son 
époux. Elle voit dans le même jour forcer trois 
cerfs par trois équipages différents : celui du Roi, 
celui de Chantilly, qui est à M. le Duc, et celui du 
prince de Conti; et les échos de Franchart reten- 
tissent de la « Fanfare de la Reine », composée 
en son honneur par M. de Dampierre, gentil- 
homme des chasses. Presque tous les soirs, il y a 
spectacle français ou italien, et très souvent souper 
au grand couvert chez la Reine, avec concert 
d'instruments et de voix. Au milieu de ces récits, 



-6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

le Mercure note une grande nouvelle : le Roi fait 
couper ses cheveux et prend la perruque. 

D'autres journées sont consacrées aux audiences 
de félicitations. Les députations paraissent le 
matin chez le Roi, dînent dans une salle du Châ- 
teau et vont l'après-midi complimenter la Reine. 
Les députés de l'Assemblée générale du Clergé 
sont reçus d'abord, suivant l'usage, puis ceux du 
Parlement, dont plus de cinquante membres 
arrivent en grand costume, ayant couché la veille 
à Melun, pour la commodité du voyage; ce sont 
ensuite la Chambre des comptes, la Cour des 
aides, le Grand Conseil ayant à sa tète le garde des 
sceaux, la Cour des monnaies, l'Université, enfin 
l'Académie française, qui a pris l'habitude de 
complimenter le Roi dans les circonstances solen- 
nelles, au même titre que les grands corps de 
l'État. Le jour de l'audience du prévôt des mar- 
chands et des échevins de Paris, les dames de la 
Halle, qui sont la vraie députation de la Ville, 
viennent aussi saluer joyeusement la Reine et 
se faire régaler aux dépens du Roi. 

De toute la pompeuse éloquence qui défile 
devant elle, Marie ne saurait être bien profondé- 
ment touchée ; les harangues écoutées le long du 
voyage lui ont prodigué le même encens que celui 
des Cours souveraines, des ambassadeurs, des 
États de Languedoc ou d'Artois. Ce qui l'émeut 
le plus, ce sont les allusions faites à l'honneur de 



LE MARIAGE 77 

sa famille et à la gloire de son père. L'Académie a 
rendu un hommage tout particulier à l'éducation 
qu'elle a reçue de lui : « L'Académie, a dit 
l'évèque de Blois, instruite de l'étendue des 
connaissances de Votre Majesté, ne cherche point 
à se définir. Si elle vous présente ici ce que 
l'Église, l'État, les armes et la politique ont de 
plus grand, elle sait assez que son objet, son tra- 
vail, son utilité n'ont pu échapper à une éducation 
telle que la vôtre. » 

Au milieu de tant d'adulations, la fille de Sta- 
nislas n'oublie pas un instant la reconnaissance et 
la tendresse qui l'unissent à son père éloigné. 
« On me dit les choses les plus belles du monde, 
lui écrit-elle, mais personne ne me dit que vous 
soyez près de moi.... Je subis à chaque instant des 
métamorphoses plus brillantes les unes que les 
autres; tantôt je suis plus belle que les Grâces, 
tantôt je suis de la famille des neuf Sœurs; hier 
j'étais la merveille du monde; aujourd'hui je suis 
l'astre aux bénignes influences. Chacun fait de son 
mieux pour me diviniser, et sans doute que 
demain je serai placée au-dessus des Immortels. 
Pour faire cesser ce prestige, je me mets la main 
sur la tète, et aussitôt je retrouve celle que vous 
aimez et qui vous aime bien tendrement. » Dans 
un autre billet de la petite « Maruchna » se révèle 
l'amour qui enivre son cœur : « Mon âme est en 



7 8 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

paix, je trouve ici un contentement dont je n'osais 
me flatter, même sur votre parole. Je n'ai de peine 
que celle de ne pas vous voir, mon chérissime 
papa, et s'il plaît à Dieu, elle ne durera pas long- 
temps. On a déjà décidé, dans le Conseil, le céré- 
monial de votre réception. Sur quelques difficultés 
que l'on faisait à ce sujet, le Roi a dit : « Ce que 
je ne lui dois pas comme roi, je le lui dois comme 
gendre. » Jugez, cher papa, combien ce propos 
m'a fait de plaisir ; et ce n'est pas le Roi qui me 
l'a rendu. On ne respire ici que pour mon bon- 
heur. » 

Cette réception de Stanislas est la grande joie de 
Marie dans les premières semaines de son mariage. 
Prié d'abord de se rendre directement de Stras- 
bourg dans la résidence qui lui est assignée en 
France, et qui n'est autre que le noble domaine de 
Chambord, une attention délicate de M. le Duc 
change au dernier moment son itinéraire. Le Roi 
l'invite à s'arrêter au château de Bourron, à deux 
lieues seulement de Fontainebleau. Escorté sur 
toute sa route parla cavalerie française, traité par- 
tout en souverain, il arrive le 14 octobre à Bourron 
avec la reine Catherine. Le lendemain, Marie est 
dans leurs bras. Quand Stanislas vient accueillir 
sa fille au pied de l'escalier du château, il la voit 
dans sa gloire nouvelle, entourée de la plus bril- 
lante cour, et c'est elle-même qui lui présente les 
princes de la maison de Bourbon. 



LE MARIAGE 79 

Pendant trois journées, c'est un continuel va-et- 
vient de la Cour entre Fontainebleau et Bourron; 
tout le monde veut voir le roi et la reine de 
Pologne, « car, écrit Voltaire, nous ne connais- 
sons plus ici le roi Auguste ». Stanislas est 
enchanté de se retrouver dans son rôle. Il témoigne 
son affection à Louis XV, sa confiance à M. le Duc, 
et recommence avec sa fille les longues causeries 
qui faisaient le charme de leur vie de jadis. Il a vu 
de ses yeux la place qu'elle a prise auprès de son 
mari et combien de garanties entourent son bon- 
heur. « Le grand Dieu soit loué! écrit-il au maré- 
chal du Bourg; l'amitié du Roi pour la Reine 
augmente notablement, et se réduit à une grande 
confiance qu'il a pour elle. On est toujours, Dieu 
merci, content de sa conduite. Il n'y a rien à 
désirer que le dauphin! » 

Le dauphin devait venir et l'estime demeurer. 
Mais cette tendresse du très jeune époux, si vive- 
ment manifestée en ces premiers temps, était peut- 
être autre chose que de l'amour. 



CHAPITRE DEUXIEME 



LES ANNEES HEUREUSES 



Le Roi revint à Versailles, le i er décembre, 
avec la Reine. Il était nuit quand les lourds 
carrosses dorés s'arrêtèrent dans la cour 
royale. On monta aux appartements par l'escalier 
des Ambassadeurs, illuminé comme aux. plus 
beaux jours de Louis XIV, dans tout l'éclat de ses 
marbres, de ses bronzes, de ses portes dorées, 
animé par ses nappes d'eaux jaillissantes, sous les 
fresques pompeuses de Le Brun enguirlandées de 
Heurs. C'était, aux yeux de la princesse qui fran- 
chissait le seuil de l'illustre palais, une première 
apothéose de cette monarchie qu'elle aspirait à 
perpétuer. L'apothéose se prolongeait dans l'enfi- 
lade étincelante et interminable des appartements 
et de la Galerie des Glaces. Partout la gloire du 
grand siècle français, l'image sculptée ou peinte 
du Grand Roi. 

A travers ce décor de féerie, cent fois plus somp- 



82 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

tueux qu'elle ne l'avait rêvé, Marie Leczinska fut 
conduite à la vaste chambre, tendue de Gobelins 
magnifiques, où devait s'écouler sa vie de reine, 
d'épouse et de mère. La duchesse de Bourgogne 
y avait mis au monde Louis XV. Presque rien 
n'avait changé depuis cette époque, et la jeune 
femme trouvait intact ce cadre noble et sévère de 
la royauté, qu'aucune élégance nouvelle n'éga} r ait 
encore. 

Dès le lendemain, la vie ordinaire de Versailles 
recommença, complétée par la présence féminine 
qui depuis longtemps y manquait. La religion eut 
d'abord sa place. C'était le premier dimanche de 
l'Avent, et la musique du Roi chanta une messe 
solennelle; à l'entrée de la nef, les missionnaires 
de la congrégation des Lazaristes complimentèrent 
la Reine. Le 3 décembre, il y eut Grand Appar- 
tement, concert dans le salon de Vénus, où l'on 
servit les fruits, confitures et glaces d'usage, et jeu 
dans la salle du Trône, où Leurs Majestés prirent 
couleur à la partie de lansquenet. Après le jeu, le 
Roi reconduisit la Reine dans son appartement, 
où ils soupèrent ensemble, à leur grand couvert, 
c'est-à-dire en public et toutes portes ouvertes. Le 
4, la Reine visita avec les princesses la Ménagerie, 
le petit château de la duchesse de Bourgogne, avec 
ses cours remplies d'animaux rares et ses volières 
d'oiseaux des Iles; et, à sept heures, le Roi étant 
rentré de chasser au lièvre à Marly, on représenta 



LES ANNÉES HEUREUSES 83 

sur le théâtre de ta Cour la comédie du Misan- 
thrope. Le 5, le Roi chassa au sanglier à Saint- 
Germain, tint le conseil des finances, et vint au 
Grand Appartement. Le 6, il courut le cerf dans 
les bois de Fausse-Repose; au retour, il y eut 
conseil de conscience et, le soir, comédie italienne. 
Le 7, le Roi courut le daim au bois de Boulogne. 
Le 8, la Reine fut à Saint-Cyr, visita la maison 
royale de Saint- Louis et assista à tous les offices. 
Le 9, il y eut jeu dans son cabinet et souper au 
grand couvert. Le io, le Roi courut le cerf et soupa 
à son petit couvert chez la reine, servi par les 
dames et les femmes de chambre. La Reine n'était 
point sortie, ayant pris médecine. Le lendemain, 
elle assista au Te Deum et au salut donné à la 
paroisse de Versailles à l'occasion du mariage; le 
soir, les comédiens français lui présentèrent à la 
fois Molière et Racine, dans le Mariage forcé et 
Britannicus. 

Les jours suivants, elle fut se promener à 
Trianon et à Meudon. Mlle de Clermont, dans son 
appartement de surintendante, fit jouer pour elle 
le Misanthrope et la comédie du Florentin, par 
une troupe de seigneurs et de dames de la Cour, 
dont elle put comparer le jeu à celui des comé- 
diens du Roi. La veille de Noël, la Reine vit son 
époux, portant le collier de Tordre du Saint-Esprit, 
se rendre à la chapelle, y communier des mains du 
grand aumônier et, revêtu de la pureté chrétienne 



84 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

et de la prérogative royale, toucher les malades 
qui lui présentaient leurs écrouelles. Elle entendit 
avec lui, dans leur tribune, les trois messes de 
minuit; à la grand'messe, le Roi étant au chœur 
et la Reine en haut, l'office fut célébré pontinca- 
lement par l'évêque de La Rochelle. Aux vêpres, 
la musique se surpassa pour la Reine et lui fit 
apprécier ses voix habiles et réputées dans toute 
l'Europe. 

Elle passa la journée du 3i décembre tout 
entière à Saint-Cyr en exercices de piété, et elle y 
communia des mains de M. de Fréjus. Le i er jan- 
vier, Leurs Majestés furent complimentées, sui- 
vant l'usage, par les princes et princesses du sang. 
A dix heures eut lieu, dans le cabinet du Roi, le 
chapitre du Saint-Esprit, où les preuves furent 
admises pour un chevalier très cher à la Reine, le 
comte Tarlo. Le somptueux cortège traditionnel, 
en longs manteaux brodés de flammes, précédant 
le Roi. grand maître de l'ordre, se rendit à la 
chapelle. La Reine et les dames étaient dans la 
tribune. On chanta le Veni Creator à l'entrée du 
Roi, qui, après la messe solennelle, donna le 
collier au cousin de la reine de Pologne. 

Marly était, sous le feu Roi, un séjour où l'on se 
rendait chaque année pendant quelques semaines. 
Louis XV veut faire revivre cette tradition. Dès 
le lendemain du Jour de l'an, il va s'établir à Marly, 
avec cent vingt personnes seulement. Malgré le 



LES ANNÉES HEUREUSES 85 

froid de la saison, les cheminées qui fument, les 
appartements où l'on gèle, la Reine peut admirer 
cette charmante maison royale, qui n'a encore rien 
perdu de sa beauté. Presque tous les jours il y a 
des chasses au cerf ou au sanglier, ou des battues 
de lapins. On se promène, on joue au mail, on va 
sur la neige en traîneau, ce qui est un divertis- 
sement tout nouveau en France. L'année pro- 
chaine, on offrira à Marie Leczinska, dans l'inti- 
mité de Marly, le plaisir des comédies jouées par 
les seigneurs et les dames et pour lesquelles les 
billets, aux armes de Mlle de Clermont, seront 
envoyés au nom de la Reine. Cette année, il n'y a 
guère que le jeu comme divertissement du soir. 
Chaque jour, à sept heures, la Cour s'assemble 
dans le grand salon pour la partie de lansquenet; 
à neuf heures, le Roi va souper avec la Reine à 
son grand couvert; à onze heures, le jeu recom- 
mence jusqu'à son coucher. C'est encore une tra- 
dition de Marly que le jeu soit toujours fort gros : 
en deux mois de séjour, le Roi et la Reine perdent 
deux cent mille livres, folies de jeunes époux que 
la sagesse de la Reine ne laissera pas se renou- 
veler. Dans ce fameux salon de jeu ont été jouées 
les plus grosses parties de la duchesse de Bour- 
gogne sous les yeux mécontents de Mme de Main- 
tenon. On y donne, cet hiver même, six concerts 
excellents, où la musique du Roi, renforcée de 
chanteurs et de symphonistes de Paris, exécute en 



86 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

perfection divers fragments des opéras de Lulli. 
C'est ainsi que, partout, les souvenirs du règne 
illustre enveloppent la reine Marie de leur eni- 
vrante majesté. 

Bientôt, dans les objets familiers qui l'entourent, 
va se montrer toute la grâce de l'art nouveau. Les 
orfèvres, ciseleurs, émailleurs préparent en ce 
moment pour elle leurs plus délicats ouvrages, 
selon cette forme des ornements « contrastés », 
qui règne alors sans partage. Depuis longtemps, 
en prévision du mariage, les dessinateurs s'ingé- 
nient à inventer de riches modèles, et c'est le grand 
Germain qui les exécute, pour le merveilleux 
ensemble de la toilette de la Reine. Ce chef- 
d'œuvre de l'orfèvrerie du temps est exposé quel- 
ques jours à la vue des curieux de Paris, dans les 
galeries du Louvre, avant d'être porté à Versailles. 
Il y a cinquante et une pièces d'argent doré : jattes 
en forme de nacelle, dont la proue et la poupe 
portent un dauphin enguirlandé par des amours, 
pot-à-1'eau aux armes de France et de Pologne, 
aiguière ornée de bas-reliefs marins, boîtes à 
mouches où voltigent des moucherons, boîtes 
à poudre, couteau pour ôter la poudre, corbeille à 
gants, flacons, bougeoirs, flambeaux et, comme 
pièce principale, ce haut miroir couronné du 
double écusson, avec des amours jetant des fleurs, 
et soutenu d'un grand bas-relief représentant 
Vénus à sa toilette, servie par les Grâces. 



LES ANNÉES HEUREUSES 8; 



La vie intime des reines est si difficile à con- 
naître, et la jeune souveraine qui arrivait à 
Versailles paraissait à tous les regards si heureuse 
et si comblée, que nul ne s'apercevait des larmes 
qu'elle versait déjà en secret au milieu de cette 
triomphante existence et de ces plaisirs multipliés. 
Les épreuves douloureuses avaient commencé peu 
de mois après le mariage, et ce cœur trop sensible 
et élevé dans la tendresse s'était heurté, peut-être 
dès la première heure, à l'égoïsme de l'époux. 
Vingt ans plus tard, elle avouait à des amis 
fidèles, le duc et la duchesse de Luynes, le sou- 
venir de ces anciennes tristesses. 

Ces confidences, précisées par les Mémoires de 
Villars, contredisent les affirmations hasardées et 
font comprendre des situations que les chroni- 
queurs et les nouvellistes défigurent. Le roi 
Stanislas, dans les instructions écrites données à 
sa fille, l'avait mise en garde contre les hommes, 
même les plus vertueux, qui voudraient accaparer 
sa confiance : « Vous ne la devez tout entière, 
disait-il, qu'au Roi votre époux. Il doit être le 
seul dépositaire de vos sentiments, de vos désirs, 
de vos projets, de toutes vos pensées; l'impru- 
dence laisse échapper ses secrets, l'amitié les 
confie, l'amour, le véritable amour, les livre et ne 



88 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

s'en aperçoit pas. N'essayez jamais, néanmoins, 
de percer les voiles qui couvrent les secrets de 
l'État; l'autorité ne veut point de compagne.... 
Répondez aux espérances du Roi par toutes les 
attentions possibles. Vous ne devez plus penser 
que d'après lui et comme lui, ne plus ressentir de 
joies et de chagrins que ceux qui l'affectent, ne 
connaître d'autre ambition que celle de lui plaire, 
d'autre plaisir que de lui obéir, d'autre intérêt 
que de mériter sa tendresse. Vous devez, en un 
mot, ne plus avoir ni humeur, ni penchant; votre 
âme tout entière doit se perdre dans la sienne. » 

Pénétrée de ces conseils paternels pleinement 
d'accord avec son propre instinct, Marie avait 
voulu tenir de son mari toute la direction de sa 
vie. Quoiqu'il l'intimidât extrêmement, elle l'avait 
interrogé sur ce qu'elle devait penser de leur 
entourage. Un de ses premiers soins avait été de 
savoir de lui quels étaient les hommes en qui il 
avait mis sa confiance, pour leur donner aussi 
la sienne. Elle lui demandait un jour comment il 
aimait M. de Fleury : « Beaucoup », disait le Roi. 
Et à la même question pour M. le Duc : « Assez », 
répondait-il. Le taciturne adolescent, jusque dans 
l'intimité conjugale, décourageait toute causerie, 
et Marie n'avait point osé s'informer davantage. 
Mais elle en savait suffisamment pour deviner 
certains dangers vagues qui la menaçaient. 

Amenée en France par M. le Duc, lui devant 



LES ANNÉES HEUREUSES 89 

tout, sa couronne et le bonheur de ses parents, 
elle se jugeait liée par une reconnaissance pro- 
fonde. Mme de Prie, qui ne la quittait pas, au 
grand mécontentement de l'opinion, la chapitrait 
quotidiennement sur ce sujet; et M. le Duc, qui 
ne se piquait point de délicatesse, lui faisait com- 
prendre, au milieu de ses hommages, qu'il était 
en droit de compter sur elle. Depuis que la Reine 
avait senti le peu d'affection du Roi pour son 
premier ministre, l'attitude de celui-ci la choquait 
davantage ; il lui arrivait souvent d'en être froissée 
au point d'en pleurer. Il exigea même qu'elle se 
mêlât d'une combinaison qui risquait de la compro- 
mettre. Il n'avait jamais pu déterminer Louis XV 
à travailler seul avec lui; M. de Fleury assistait 
toujours au travail ministériel, et gardait ensuite 
son élève sous prétexte d'études, pendant des 
heures. Mme de Prie voulait absolument qu'on 
trouvât un moyen d'éloigner l'ancien précepteur 
et de parler librement et en particulier au jeune 
Roi. L'habitude une fois rompue, celui-ci n'éprou- 
verait plus le besoin de la compagnie continuelle 
du prélat, qui glisserait peu à peu de sa place 
« sans être trop rudement poussé », et ce serait la 
marquise, appuyée des bontés de la Reine, qui ne 
tarderait pas à s'introduire avec elle dans le travail 
secret de l'Etat. 

La jeune femme se prêta avec répugnance à ce 
qu'on voulait d'elle, sans qu'elle sût pourtant les 
v. 7 



go LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

desseins secrets. Un jour enfin, elle se décida à 
mander au Roi par M. de Nangis qu'elle le priait 
de passer dans ses cabinets. Le Roi vint et trouva 
M. le Duc. « La Reine voulut sortir aussitôt. M. le 
Duc lui dit qu'il croyait que le Roi trouverait bon 
qu'elle restât. Le Roi prit la parole aussitôt et dit 
à la Reine de rester. La Reine, qui était déjà à la 
porte, rentra toute tremblante et se tint le plus 
éloignée qu'elle put de la conversation, sans y 
prendre aucune part. M. le Duc remit au Roi une 
lettre de M. le cardinal de Polignac remplie de 
toutes sortes d'accusations contre M. de Fleury. 
Le Roi, après l'avoir entièrement lue, la rendit 
à M. le Duc sans dire un seul mot. M. le Duc, 
étonné de ce silence, demanda au Roi ce qu'il 
disait de cette lettre : « Rien », répondit le Roi, 
d'un air fort sérieux. M. le Duc demanda au Roi 
si Sa Majesté ne donnait aucun ordre et quelle 
était sa volonté. La seconde réponse du Roi ne 
fut ni moins sérieuse, ni moins sèche : « Que les 
choses demeurent comme elles sont », dit-il. 
M. le Duc, plus troublé que jamais, dit au Roi : 
« J'ai donc eu, Sire, le malheur de vous déplaire ? » 
— Oui, répondit le Roi. Aussitôt M. le Duc se 
jette aux genoux du Roi, et avec les plus grandes 
protestations de fidélité et d'attachement demande 
humblement pardon au Roi. Le Roi lui dit assez 
sérieusement : « Je vous pardonne », et sortit 
aussitôt. 



LES ANNÉES HEUREUSES 91 

La Reine est dans une anxiété plus grande 
encore, quand elle sait ce qui se passe, M. de 
Fleury, qui s'attend depuis longtemps à la ruse 
du ministre, n'a pas manqué de se présenter chez 
la Reine dès qu'il l'y a vue entrer. Il n'est venu 
que pour se faire refuser la porte. Aussitôt son 
carrosse est préparé en hâte ; il quitte Versailles, 
laissant au Roi un billet respectueux et tendre, où 
il déclare que, ses services paraissant désormais 
inutiles, il le supplie de lui laisser finir ses jours 
dans la retraite et préparer son salut auprès des 
Sulpiciens d'Issy, où il se retire. 

Le Roi s'enferme chez lui, se met à pleurer et 
ne veut recevoir personne. Irrésolu et timide, 
habitué à tout décider par autrui, il ne sait se 
résoudre à rien. Le Premier gentilhomme de 
service est alors le duc de Mortemart, homme 
d'esprit et d'à-propos, point fâché de jouer un 
rôle :« Eh! quoi, Sire, n'êtes-vous pas le maître? 
Faites dire à M. le Duc d'envo} r er chercher à l'ins- 
tant M. de Fréjus, et vous allez le revoir. » Le Roi 
ne demandait que cette parole. L'ordre est donné 
à M. le Duc, qui, tout désagréable qu'il le trouve, 
doit l'exécuter. Le lendemain M. de Fréjus repa- 
raît à la Cour. Il triomphe avec modestie, selon 
son ordinaire, heureux seulement, dit-il, de l'affec- 
tion marquée par son élève. Mais son rôle est bien 
défini désormais; les mécontents, si nombreux, 
se groupent autour de lui ; il est félicité par les 



9 2 



LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 



princes, qui détestent le ministre. Celui-ci n'a 
plus pour lui que les créatures de sa maîtresse 
et le maréchal de Villars, qui est loin de l'ap- 
prouver en toutes choses, mais dont l'indépen- 
dance redoute le règne du vieux prêtre, désormais 
inévitable. 

Personne ne se dissimule la gravité de cet épi- 
sode, dont peu de circonstances restent secrètes, 
et Ton parle fort diversement de la réserve de la 
Reine. Comme elle n'aimait point ses conseillers, 
elle n'y a eu aucun mérite; mais elle gagne à son 
excellent maintien une réputation de prudence. 
Stanislas écrit de Chambord au maréchal de 
Bourg, le i er janvier 1726, avec l'abandon de 
l'amitié : « Sur ce que vous me dites de ce qui 
s'est passé à la Cour entre le 18 et le 20 du mois 
passé, je sympathise assez avec vous dans le désir 
de la tranquillité pour n'avoir pas vu avec bien 
de douleur l'agitation de la Cour et les troubles 
que cela va engendrer. Que je souhaiterais de 
vous entretenir un moment sur cet événement ! 
Où est notre Neybourg, cher endroit de nos 
rendez- vous? Et quoique ce n'est pas une matière 
à écrire, je ne saurais m'empêcher de vous dire 
ce que je sens avec une vive douleur, que M. de 
Fréjus, en sortant de sa sphère, fait tort au carac- 
tère respectable qu'il a soutenu avec tant de 
dignité et qui est tout opposé à l'ambition et à 
l'animosité qui a paru avec tant d'éclat. La Reine 



LES ANNÉES HEUREUSES 93 

a joué dans tout ceci un rôle digne de son rang et 
de ses sentiments. Il n'y a pas un honnête homme 
qui approuve que M. de Fréjus veuille terrasser 
l'honneur de M. le Duc et l'autorité du Roi dans 
sa personne. Je crois que tout se remet au calme; 
Dieu le donne durable. Le Roi continue et aug- 
mente son amour pour la Reine; voilà ce qui est 
de sûr et de consolant. » 

Rien n'était moins sûr, à vrai dire, que ces dis- 
positions du Roi, et c'était la première fois que, 
pour ne point inquiéter ses parents, Marie leur 
cachait le fond de son cœur. Un grand change- 
ment, en effet, paraissait dans l'esprit du jeune 
époux, depuis qu'il avait vu sa femme servir 
d'instrument aux ennemis de M. de Fréjus. La 
froideur toute nouvelle qui en résultait, il la por- 
tait jusque dans la chambre conjugale, en des 
heures où son empressement, d'ordinaire, se mar- 
quait avec toute l'ardeur de son âge. La jeune 
femme se désolait de cette rancune. Avec un 
caractère dissimulé comme celui du Roi, il ne 
fallait pas songer à s'en expliquer avec franchise, 
et la timidité de la Reine ne s'y fût point hasardée. 
Le confident de ses peines était son discret 
confesseur polonais, l'abbé Labiszewski, demeuré 
attaché à sa personne et qui n'avait à lui offrir que 
les consolations résignées de la piété. Elle recou- 
rait aussi au maréchal de Villars, pour qui elle 
avait éprouvé très vite de la confiance. Un jour, 



94 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

pendant le séjour de Marly, elle l'emmena dans 
son cabinet pour le faire juge des changements 
qu'elle voyait dans l'amitié du roi. Ses larmes 
coulaient en demandant le conseil de l'expérience. 
« Le maréchal lui dit (c'est lui-même qui le 
raconte) que le cœur du Roi était très éloigné 
de ce qu'on appelle l'amour; qu'elle n'était pas 
de même pour lui; qu'il la conjurait de cacher sa 
passion ; qu'il était plus heureux pour elle que le 
Roi ne fût pas porté à la tendresse et à la vivacité, 
puisqu'en cas de passion la froideur naturelle est 
moins cruelle que l'infidélité, qui était fort à 
craindre dans un roi de dix-sept ans, beau comme 
le jour et qui serait lorgné de tous les beaux yeux 
de la Cour, s'ils s'étaient aperçus qu'il eût encore 
arrêté ses regards sur quelqu'une. » 

Le bon maréchal offrait à la Reine « tout ce 
qu'il croyait le plus propre à la calmer ». Ses 
alarmes sans doute n'en furent qu'augmentées, 
car il faisait envisager à son inexpérience un 
avenir auquel elle ne pensait sûrement point. En 
tout cas, le conseil qu'il lui donna de s'expliquer 
avec M. de Fréjus était excellent. La prudence, 
quoique tardive, de la Reine n'était pas sans 
inquiéter un peu le prélat. Marie put le voir huit 
jours après. Il fut onctueux, respectueux, paternel. 
Il comprit les raisons qu'elle avait d'aimer et de 
soutenir M. le Duc, dont il fit l'éloge; il ne haïssait 
même point ses conseillers, Mme de Prie et Paris- 



LES ANNÉES HEUREUSES g5 

Duverney, bien qu'il lui insinuât de les éloigner 
comme étant des personnes fort dangereuses pour 
elle et lui causant le plus grand tort. « Mais, dit la 
Reine, comment éloigner des personnes qui sont 
à moi, dont l'un, qui est le secrétaire de mes 
commandements, demande des juges sur ce qu'on 
lui reproche, et l'autre, que l'on approfondisse les 
torts que l'on lui donne ? Pour moi, les disgrâces 
de ces gens-là, dont je suis contente, me feraient 
de la peine. » Fleury laissa entendre qu'il en 
faudrait venir là. Quant au refroidissement dans 
l'affection du Roi, dont la Reine lui dit ensuite 
quelques mots et qui le comblait de joie secrète, 
il protesta qu'il ne pouvait être de sa faute. M. de 
Villars sut de la Reine cet entretien. Il l'avertit 
avant toutes choses de ménager un homme aussi 
habile, si elle voulait conserver le cœur du Roi, et 
de paraître toujours satisfaite de ce qu'il ferait, 
quoi qu'il fît. 

Dès lors commença entre la Reine et le futur 
cardinal ce commerce d'intimité extraordinaire, 
que nous révèlent les lettres de la Reine, et où 
l'humilité respectueuse de l'un et l'affectueuse 
docilité de l'autre sont également diplomatiques. 
La jeune femme ayant reconnu, dans une circons- 
tance grave, la force occulte du prélat, croit pou- 
voir le séduire en lui témoignant sans réserve sa 
confiance. Elle se laisse prendre elle-même à ce 
jeu, car l'homme est aimable et capable d'une 



9 6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

certaine forme de bonté ; mais il le serait moins 
qu'elle agirait sans doute de même, car elle est 
prête, désormais, à tous les sacrifices pour ne le 
point tourner contre les intérêts de son cœur. 

La toute-puissance de M. de Fréjus éclata, 
quelques mois plus tard, par un coup de surprise 
qui servit à faire juger le caractère du Roi. Tout 
semblait apaisé. La Reine s'était risquée à parler 
à son mari des affaires de la Cour, et Stanislas, 
l'ayant appris d'elle, voyait l'avenir sous les meil- 
leures couleurs : « La Reine, écrivait-il, a acquis 
des lumières pour marcher en toute sûreté et sans 
blesser, parmi tant d'épines, son devoir, son hon- 
neur et sa justice. Une explication qu'elle a eue 
avec le Roi sur tout cela a établi une amitié et 
confiance entre eux qui va, grâce au Seigneur, en 
croissant. Le Roi connaît son bon cœur et le désir 
passionné qu'elle a à suivre ses volontés aveuglé- 
ment. La Reine aime le Roi à la fureur, et n'a 
d'autres inquiétudes que celles qu'engendre un 
véritable amour, auquel ce prince répond selon 
toute l'expérience qu'il peut avoir de cette passion; 
et il est bon qu'il ne cherche pas à en acqurir une 
plus grande.... M. de Fréjus est, je l'espère, désa- 
busé de la fausse prévention que la Reine faisait 
partie avec ses ennemis; il reconnaît qu'il avait 
grand tort de s'en défier. » 

Malgré cet optimisme, Stanislas n'ignorait pas 



LES ANNEES HEUREUSES 97 

que « le feu couvait encore », et les ennemis de 
M. le Duc à Versailles se montraient chaque jour 
plus hardis et d'une cabale plus affichée. Mme de 
Prie, sentant le danger et croyant le conjurer, 
consentait à s'éloigner de la Cour; elle allait 
habiter Paris, ne revenant plus que pour faire sa 
semaine de service comme dame du Palais. Mais 
elle attendait des jours plus favorables, qui lui 
permettraient de reprendre auprès de la Reine ce 
rôle dont elle se croyait assurée, le vieux Fleury 
n'étant point éternel. 

Le 11 juin, le Roi partit pour Rambouillet sur 
les trois heures et dit à M. le Duc, qui devait venir 
l'y rejoindre après avoir reçu les ambassadeurs : 
« Monsieur, je vous attendrai pour jouer et ne 
commencerai pas sans vous. » A sept heures, 
comme le prince allait monter en carrosse, le 
duc de Gharost, capitaine des gardes, dont les 
ordres étaient signés de la veille, demanda à lui 
parler et lui remit un billet du Roi : « Je vous 
ordonne, sous peine de désobéissance, de vous 
rendre à Chantilly et d'y demeurer jusqu'à nouvel 
ordre. » 

Tout était dur dans ce billet, et rien n'y man- 
quait pour blesser. M. le Duc répondit qu'accou- 
tumé à faire obéir le Roi, il ne lui en coûtait pas 
de donner l'exemple, bien qu'il ne s'attendît point 
à cette dureté. Il demanda à parler à la Reine, à 
mettre en ordre ses papiers ; tout fut refusé, et le 



98 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

jeune secrétaire d'Etat Maurepas entra sur-le- 
champ pour poser les scellés. M. le Duc passa les 
grilles, comme s'il fût parti pour Rambouillet, et, 
quand on se trouva hors de la vue, dit à ses gens 
de le mener à Chantilly. 

Vers la même heure, M. de Fréjus entrait chez 
la Reine. Ce qui s'y passa, nul ne le sut tout 
d'abord, car elle dîna à son ordinaire. Mais elle 
avait besoin de se confier; elle pria le maréchal de 
Villars de passer dans son cabinet et lui apprit le 
départ de M. le Duc. Elle fondait en larmes, en lui 
montrant la lettre que le cardinal était venu lui 
remettre de la part du Roi : « Je vous prie, 
madame, et, s'il le faut, je vous l'ordonne, 
d'ajouter foi à tout ce que l'ancien évêque de 
Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était 
moi-même. — Louis. » Elle lisait ces lignes froides 
et cruelles, « avec des sanglots, ajoute Villars, qui 
marquaient bien sa passion pour le Roi ». On 
avait pensé à tort qu'il pouvait y avoir une protes- 
tation de la part de cette créature de soumission 
et de tendresse. 

Le lendemain, l'exécution fut complète. Tous 
les Paris furent exilés, et les scellés mis chez eux. 
Duverney fut envoyé à cinquante lieues de Paris, 
en attendant la Bastille, qui ne devait point 
tarder. Mme de Prie eut l'ordre de gagner son 
château de Courbépine en Normandie et de n'en 



LES ANNÉES HEUREUSES 99 

plus sortir. Le contrôleur général des finances, le 
secrétaire d'État de la guerre furent remplacés. 
Le Roi, au premier Conseil, déclara qu'il était 
bien aise de remettre les choses dans l'état où 
elles étaient sous Louis XIV, c'est-à-dire qu'il 
n'aurait plus de premier ministre; qu'on s'adres- 
serait dorénavant à lui-même pour les grâces, et 
qu'il donnerait des heures particulières à tous ses 
ministres pour travailler avec lui, en présence de 
l'ancien évêque de Fréjus, qui assisterait à tout. 
Fleur}'' n'avait pas le titre de premier ministre, 
désormais supprimé; il avait, du moins, toutes 
les prérogatives de la fonction et allait être, 
jusqu'à sa mort, le maître incontesté des affaires 
de la France. Le Roi, trop complètement élevé à 
ne rien faire par lui-même, allait se livrer en paix 
à la nonchalance et à l'amusement, heureux de 
laisser son vieux maître gouverner pour lui. 
Quelques mois plus tard, celui-ci verra venir de 
Rome le chapeau, un des « chapeaux des Cou- 
ronnes », que le Pape réserve aux propositions 
des souverains catholiques. La jeune Reine et 
toute la Cour feront leurs compliments au nou- 
veau cardinal qui prendra le pas sur les ducs dans 
le Conseil. L'exilé de Chantilly n'aura plus qu'à 
se marier, et ce sera l'occasion d'obtenir sa 
grâce et de reparaître à Versailles. Il faudra 
cependant, pour que cette grâce soit facilitée, que 
Mme de Prie ait disparu. 



ioo LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Celle-ci se ronge au fond de sa province, cher- 
chant vainement à obtenir son rappel à la Cour 
par l'entourage de son mari, et assistant de loin, 
avec une rage impuissante, aux événements qui 
détruisent pour jamais son rêve. Bientôt la colère, 
les déceptions, les irritantes consolations du vice 
hâtent sa fin. Elle meurt, en octobre 1727, à 
Theure qu'elle a prédite et sans doute choisie, 
d'un mal mystérieux et terrible, à vingt-neuf ans. 

Qu'est devenue, dans cet orage, la reine Marie? 
« Vous avouerez, écrit Stanislas, qu'elle a été 
dans un bon noviciat, la première année de son 
mariage. Je n'en suis pas fâché; cela lui a servi de 
bonne leçon. » Le roi de Pologne continue à 
n'avoir aucun souci pour sa fille. Sa propre 
contrariété a été courte. Il a reçu de son gendre et 
de Fleury des lettres l'informant des raisons qu'a 
eues Sa Majesté de renvoyer M. le Duc. On le 
comble de bonnes paroles; cela lui suffit, comme 
à l'ordinaire, et il est à la fois trop ami de ses 
intérêts et trop fidèle sujet du roi de France, pour 
ne pas se tourner, sans réserve, vers le pouvoir 
nouveau. 

Sur ces entrefaites, au moment où l'on va partir 
pour Fontainebleau, le Roi tombe malade. Il a 
souvent des indigestions la nuit et se trouve mal à 
la messe, parce qu'il « ne fait que courir à la 
chasse, manger des vilenies à souper », et avec 



LES ANNEES HEUREUSES 101 

excès. Cette fois, le cas semble plus grave : trois 
saignées, toutefois, le tirent d'affaire, et on a eu 
juste assez d'alarmes pour que le duc de Gesvres 
fasse tirer un feu d'artifice et le Parlement de 
Paris chanter un Te Deum. Mais la Reine a 
ressenti une telle émotion, qu'elle a été elle-même 
atteinte de la fièvre la plus violente. Pendant trois 
jours, il y a eu plus à craindre qu'à espérer. Elle a 
envoyé à Sainte-Geneviève de Nanterre faire une 
neuvaine, porter du linge pour toucher aux 
reliques et promettre un pèlerinage, qu'elle 
accomplira aussitôt guérie. Elle s'est confessée 
deux fois et a reçu les sacrements. Il semble bien 
qu'elle ait attendu la mort. 

Toutes ces inquiétudes sont arrivées un peu 
adoucies à Chambord, mais avec des détails assez 
piquants, tels que Stanislas les raconte : « Vous 
avez appris les incommodités du Roi et de la 
Reine. Dieu merci qu'elles sont passées et qu'on 
se peut fâcher présentement à son aise contre tous 
les deux. Leur sympathie va jusqu'à ce qui leur 
cause des maladies, qui est de trop manger, 
puisque c'est une indigestion violente qu'ils ont 
eue, la Reine surtout, après avoir mangé cent 
quatre-vingts huîtres et bu quatre verres de bière 
là-dessus. Je ne peux pas encore revenir de 
frayeur, aussi bien que de colère, ayant cru qu'elle 
aurait plus de pouvoir de se posséder. Cependant, 
je crois que cela lui fera du bien par la suite, car 



io2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

on se loue présentement de son régime. Ce qu'il y 
eut de charmant, et à quoi vous serez bien sen- 
sible, c'est l'assistance mutuelle qu'ils se sont 
donnée pendant leurs incommodités. Vous ne le 
serez pas moins, quand je vous dirai que leur 
confiance et leur tendresse se fortifient tous les 
jours tellement que je n'ai rien à désirer au delà 
que le fruit de cette belle union, que la miséri- 
corde de Dieu accordera à tant de vœux. Je ne 
saurais encore vous rien dire là-dessus. » 

Les observateurs attentifs de la Cour n'ont pas 
compris ainsi cet épisode de la maladie des deux 
époux. Si la passion de la Reine a éclaté dans 
toute sa « fureur », suivant une expression de son 
père, l'indifférence du mari n'a pas été moins 
frappante. Quand elle a été malade, le Roi est 
venu chez elle, « ayant laissé passer les quatre 
premiers jours par crainte de la petite vérole; il y 
alla ensuite tous les jours, mais les visites n'étaient 
que de quelques minutes, et la tendresse ne 
paraissait pas grande de sa part ». Lorsque la 
malade est rétablie, il fait une visite de trois quarts 
d'heure, avec l'inévitable Fleury. « C'est moins 
éloignement pour la Reine que timidité de la part 
du Roi », observe Villars, et l'on pourrait ajouter 
égoïsme, ce qui est le trait dominant du caractère. 
Mais les courtisans remarquent tout; ils notent 
que Louis XV part pour Fontainebleau, sans se 
soucier de revenir voir la Reine en convalescence 



LES ANNÉES HEUREUSES io3 

à Versailles, et que, le jour où elle arrive après 
un mois de séparation, il s'est mis à courre le cerf 
au lieu d'aller au-devant d'elle. Il se montrera 
plein d'égards pour le roi et la reine de Pologne, 
qui passeront dans le voisinage quelques semaines 
au château de Ravanne, et Stanislas se réjouit 
d'une longue conférence avec le cardinal de 
Fleury, « où ils se sont bien expliqués sur le passé 
et ont pris de bonnes et sûres mesures pour 
l'avenir ». Malgré cela, tout le monde sent qu'il y 
a quelque chose de changé aux dispositions des 
premiers jours du mariage. Les plus intéressés 
seuls ne s'aperçoivent point de ce que le public 
déclare fort ouvertement : le Roi se détache de la 
Reine, ou plutôt laisse voir qu'il ne lui a jamais 
été attaché. 

Marie n'ignorait point et son père lui répétait 
volontiers, que ce que la France attendait d'elle et 
ce qui devait à jamais la rendre sacrée au peuple, 
c'était la naissance d'un dauphin. Sa plus glorieuse 
fonction de reine était d'assurer la succession au 
trône. Diverses causes y avaient mis retard et de 
faux symptômes avaient deux fois trompé l'espé- 
rance de la jeune femme. Enfin, il n'y eut plus de 
doutes : « Elle a été la dernière à y croire, écrivit 
Stanislas à Du Bourg, se défiant jusqu'à présent 
d'un bonheur qu'elle a raison de souhaiter avec 
tant d'ardeur. » Ce bon père y mit une ardeur 



io 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

égale, et ses lettres se remplirent du petit dauphin 
et de « ses petites cabrioles ». 

Le 14 août 1727, la déception fut grande, car la 
Reine mit au monde deux princesses jumelles. Par 
bonheur, le Roi se montra ému et enchanté. Il 
avait passé chez la Reine, en robe de chambre, 
dès l'annonce des premières douleurs, et, pour 
ne la point quitter, s'était fait habiller dans 
l'antichambre. Il assista aux cérémonies de l'on- 
doiement, eut un mot gaillard sur la double nais- 
sance qui certifiait son aptitude à la paternité, et 
approuva le choix des deux nourrices, qui furent, 
pour Madame Louise-Elisabeth, Mme Varanchan, 
de Marseille, et, pour Madame Henriette, Mme 
Raymond, d'Issoire en Auvergne. Le jour même, 
il envoyait un de ses gentilshommes à Chambord 
et mandait au cardinal de Noailles, archevêque de 
Paris : « Mon cousin, il a plu à Dieu de commencer 
à bénir mon mariage par la naissance de deux 
filles, dont la Reine, ma très chère épouse et 
compagne, a été heureusement délivrée aujour- 
d'hui. J'espère de ses bontés l'entier accomplisse- 
ment de mes vœux et de ceux de mon peuple, 
par la naissance d'un dauphin. C'est pour le lui 
demander et le remercier des grâces qu'il m'a déjà 
faites, que je vous fais cette lettre, pour dire que 
mon intention est que vous fassiez chanter le 
Te Deum dans l'église métropolitaine de ma 
bonne ville de Paris. » 



LES ANNEES HEUREUSES io5 

Ce Te Deum fut chanté, en présence du Par- 
lement et de tous les corps, invités de la part du 
Roi. Le peuple eut les feux de joie, les illumi- 
nations et les fontaines de vin, et les Comédiens 
français inaugurèrent à cette occasion un usage 
destiné à durer. Voulant célébrer à leur façon 
l'heureux accouchement de la Reine, ils don- 
nèrent gratis la comédie du Festin de Pierre, « à 
une très grande foule de spectateurs qui, à l'in- 
commodité près d'être très pressés, furent très 
contents ». Les Comédiens italiens et l'Académie 
royale de musique suivirent l'exemple; enfin, 
l'Opéra-Comique, sur son théâtre de la Foire 
Saint-Laurent, donna gratis le spectacle à « une 
multitude de peuple, que cette nouveauté n'avait 
pas manqué d'attirer, tant du faubourg que de la 
ville », braves gens qui furent aisément consolés 
de n'avoir pas un dauphin. Quelques jours plus 
tard on apprit que Leurs Majestés Catholiques 
saisissaient cette occasion pour se réconcilier avec 
la France, et que le Roi, en recevant les lettres 
d'Espagne, s'était empressé de les apporter chez 
la Reine et de lui en dire sa satisfaction. 

Les bons sentiments du Roi, la belle santé 
reconnue chez la Reine, l'espoir largement ouvert 
pour l'avenir rassurèrent pleinement le roi de 
Pologne, qui écrivit à son ami, le 21 août : « Quoi- 
que je sois persuadé que vous savez que la Reine, 
avec ses deux poupées, se porte en merveille et que 



io6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

le Roi témoigne une grande tendresse à la Reine 
aussi bien qu'à Mesdames ses filles, que toute la 
France, contente de la fécondité de la Reine, 
espère plus que jamais bientôt un dauphin, cepen- 
dant il m'est doux de vous mander tous les sujets 
de ma joie, ne pouvant mieux les reposer qu'au 
fond de votre bon cœur. » Il fut lui-même à Ver- 
sailles pour voir ses petites-filles et « se refaire du 
bon sang ». Le voyage fini, il racontait : « Le 
contentement que j'ai eu de mon séjour à Ver- 
sailles va en augmentant depuis mon retour. Je 
reçois des nouvelles de Fontainebleau, qui font le 
comble de mon bonheur, comme quoi le Roi, 
depuis l'arrivée de la Reine, redouble à tous 
moments de tendresses pour elle. Malheureu- 
sement que l'interdit de la Faculté arrête les trans- 
ports de ces illustres amants, sans quoi, par la 
grâce du Seigneur, le dauphin serait déjà en 
campagne. » 

Ce fut encore une fille qui vint. Au mois de 
juillet 1728 naquit Madame Troisième (Adélaïde). 
« On était d'un très grand chagrin à Versailles, dit 
Barbier; cependant le Roi a très bien pris la chose 
et a dit à la Reine qu'il fallait prendre parole avec 
Pérard, son accoucheur, pour l'année prochaine, 
pour un garçon. » Il n'y eut, cette fois, ni TeDeum, 
ni feu, ni réjouissances, et les préparatifs extraor- 
dinaires de fêtes qu'on avait faits à l'Hôtel de 
Ville restèrent pour compte. Stanislas se résigne 



LES ANNÉES HEUREUSES 107 

à cette nouvelle déception : « Dieu rende nos espé- 
rances manquées assurées pour l'avenir; adorons 
sa sainte volonté! » Il se console, en voyant les 
dispositions « d'un bon mari qui ne perd pas 
courage ». La jeune Reine y met une émotion 
plus inquiète : « Si Dieu me fait la grâce, écrit-elle 
au maréchal Du Bourg, d'être bientôt dans l'état 
où je souhaite toujours d'être, je serai la première 
à vous le mander. J'espère que Dieu exaucera les 
vœux de nos bons sujets pour moi; je mourrai 
contente, si je leur laisse cette consolation. » Le 
sentiment qui l'emporte chez elle est le désir de 
satisfaire le Roi : « On n'a jamais aimé comme 
je l'aime », écrit-elle avec sa ferveur naïve de 
jeune femme. 

Cet amour prend quelque chose de passionné, 
de fébrile, qui n'est pas sans émouvoir, quand on 
songe aux prochaines épreuves de l'épouse. A ce 
moment, il est vrai, le Roi, « enfant des pieds à la 
tête et qui porte son enfance partout », ne donne 
point à craindre pour sa fidélité. Les dames du 
palais de la Reine se préparent inutilement à rem- 
plir le rôle tenu par d'autres pendant la jeunesse 
du feu Roi Louis XIV et que les mœurs acclimatées 
sous la Régence rendraient plus naturel encore. 
En son château de Madrid, Mlle de Charolais 
organise des soupers pour son royal cousin, l'em- 
mène au bal de l'Opéra et se propose publiquement 
de l'initier à l'adultère. Ce sont de vaines espé- 



108 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

rances. Louis XV n'en est plus sans doute à dire 
comme aux premiers jours, à propos de belles 
femmes de la Cour qu'on lui vantait l'une après 
l'autre : « La Reine est encore plus belle » ; mais 
il est évident que celle-ci lui suffit et les principes 
religieux inculqués par Fleury dominent entiè- 
rement son imagination. Quant aux plaisirs, ceux 
qu'il préfère à tous les autres sont la chasse et le 
voyage. 

Dès cette époque, il n'y a pas de souverain en 
Europe qui se déplace plus souvent que lui. 
Toutes les maisons royales sont prêtes pour le 
recevoir; et c'est toujours à Timproviste qu'il 
apparaît à Rambouillet ou à la Muette, comme 
plus tard à Choisy ou à Saint-Hubert, soit pour 
chasser dans le voisinage et y coucher une seule 
nuit, soit pour y séjourner deux ou trois jours 
avec quelque compagnie. Il y a surtout les grands 
voyages traditionnels de Fontainebleau et de 
Compiègne, où la Cour entière le suit chaque année 
à la belle saison. La Reine ne Ty accompagne pas 
toujours. En ses années de jeunesse, dont chacune 
est marquée par une naissance (il y en aura 
neuf en neuf ans,, les déplacements de la Reine 
dépendent de la Faculté. Ses chirurgiens et méde- 
cins, Pérard ou le bon Helvétius, ordonnent seuls 
à ce sujet, et sa santé, si précieuse pour la nation, 
exige des ménagements avant et après ses couches, 
qui la retiennent à Versailles plus qu'elle ne le 



LES ANNEES HEUREUSES 109 

voudrait. Comme c'est presque toujours en été que 
naissent ses enfants, elle est privée le plus fré- 
quemment des « grands voyages » ; des courriers 
quotidiens lui apportent les nouvelles de la Cour 
et emportent pour le Roi les siennes et celles de 
ses enfants. Telle est l'occasion des lettres de 
Marie Leczinska au Cardinal, où se devine une 
secrète envie portée au ministre qui a le bonheur 
d'être toujours auprès de celui qu'elle aime. Fleury, 
malgré son grand âge, s'est imposé de ne jamais 
quitter Louis XV, qui d'ailleurs ne peut se passer 
de lui et le traîne partout à sa suite. Aussi les 
lettres de Marie sont-elles pleines de protestations 
tendres et touchantes, qu'elle supplie son corres- 
pondant de transmettre au Roi, soit qu'elle ait 
peur d'importuner en les répétant trop souvent 
dans ses lettres d'épouse, soit qu'elle pense plaire 
davantage en les faisant dire par la voix la mieux 
écoutée. 

Le Cardinal remplit-il toujours avec exactitude 
les affectueuses commissions dont on le charge ? 
Marie seule n'en saurait douter. C'est du reste une 
joie pour elle de multiplier en ses lettres le nom 
du Roi : « Je suis bien aise d'apprendre que la 
première chasse du Roi ait réussi. Je souhaite 
qu'elles soient toutes de même. Je vous prie, mon 
cher Cardinal, de le bien remercier de ses marques 
d'amitié. Pour ce qui est de m'écrire, vous pouvez 
bien vous imaginer la joie que cela me fera; mais, 



no LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

si cela l'importune ou le gêne un moment, je le 
supplie de s'en dispenser, pourvu que, dans ses 
moments perdus, il songe un peu à une femme 
qui l'aime tendrement. » — « ... Je suis bien 
touchée des questions que le Roi vous a faites au 
sujet de mon voyage. Vous pouvez rassurer de 
l'impatience où je suis de l'aller trouver et que j'y 
voudrais déjà être. Je vous prie de le faire ressou- 
venir quelquefois d'une femme qui l'aime ten- 
drement. » — « Mon obéissance pour lui, s'il est 
possible, est encore plus aveugle par tendresse que 
par devoir, et je rends grâces à Dieu, tous les jours, 
d'accorder si bien l'un et l'autre ensemble. » — 
« Je vous prie de dire au Roi que je me porte, 
grâce à Dieu, à merveille et que bientôt j'espère 
avoir le plaisir de l'embrasser tendrement. En 
attendant, faites-moi le plaisir de le faire souvenir 
d'une femme qui l'aime plus que sa vie, n'ayant 
d'autre satisfaction que celle de la passer avec 
lui. » 

Quelquefois elle laisse percer une pointe de 
bonne humeur : « Je ne suis pas trop fâchée que le 
Roi ne soit pas fort content de ses chasses, et 
encore moins de ce que Ton m'a dit qu'il s'ennuie 
à Compiègne. » Mais les paroles qui lui remplissent 
le cœur reviennent, toujours les mêmes, sous sa 
plume : « Je remercie le Roi très humblement des 
tendres compliments dont il vous charge pour moi. 
Si je devais mettre ce mot dans ma lettre aussi 



LES ANNEES HEUREUSES m 

souvent que je le pense pour lui, elle en serait 
remplie.... Vous auriez bien dû m'envoyer par la 
poste un petit morceau du sanglier qu'il a tué, et 
c'est bien mal à vous de ne l'avoir point fait. » 
L'épouse s'alarme des dangers que le Roi court 
en ces chasses violentes, commencées avant le 
jour et furieusement poussées jusqu'à la nuit : 
« Je me suis fort fâchée de ce qu'il se lève si matin 
pour aller au bois. J'espère du moins qu'il ne répé- 
tera pas cette promenade souvent, car elle pour- 
rait le fatiguer. » — « On dit qu'il va à la chasse 
dans le gros chaud, ce qui me fait trembler, je 
vous l'avoue. Je vous prie de lui faire mes tendres 
compliments et lui baiser la main de ma part. 
J'aimerais mieux faire cette commission-là moi- 
même. » Et un autre jour, répondant à une nou- 
velle venue d'Allemagne : « L'accident de l'Empe- 
reur est affreux. Je n'avais pas besoin de cela pour 
trembler pour les chasses du Roi, surtout celles 
du sanglier. » 

Telles sont alors les inquiétudes les plus vives 
de la Reine, car elle ne doute point de l'affection 
de son mari; quoi que lui ait annoncé Villars, 
elle se croit aimée de lui, et s'en assure aux 
moindres témoignages qu'elle reçoit, même aux 
plus incertains que prodigue l'ardeur de la jeunesse. 

Le Cardinal lui est attaché, pense-t-elle, et, 
dans son grand isolement de la Cour, où son 
besoin de tendresse ne trouve pas à se satisfaire. 



ii2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

la familiarité paternelle et les conseils avisés du 
bonhomme ont attiré quelque chose de son cœur. 
Mais ce sont des sentiments très complexes, que 
ceux qu'inspire à une jeune femme un vieillard à 
la fois ombrageux et dévoué, tyrannique et bien- 
veillant, et de qui elle dépend pour les moindres 
choses. Sur ses relations avec cet être puissant et 
terrible, pèse toujours le souvenir de M. le Duc et 
de Mme de Prie, qui ont pu un instant se servir 
d'elle contre lui. Celui-ci, qui a dans le minis- 
tère des rivaux à craindre et, avec le temps, des 
ennemis, redoute que la Reine, mieux avertie 
qu'autrefois, soit amenée à prendre une influence 
et à l'employer en leur faveur. On devine, à tra- 
vers les lettres de sa douce correspondante, l'inqui- 
sition qu'il exerce, la domination qu'il impose 
pour se préserver, et la souffrance que ces soup- 
çons et la mémoire d'une première faute causent 
à la pauvre Marie. 

Elle essaie de désarmer ces préventions tenaces 
par des marques de confiance et des flatteries 
innocentes, continuellement répétées. C'est le 
conseil de M. de Villars qu'elle suit, et aussi celui 
du roi son père. Elle multiplie les expressions 
d'affection tout enfantine; « mon cher Cardinal » 
devient « mon très cher ami » ou, à la façon 
polonaise, « mon chérissime ami ». Elle signe « la 
meilleure de vos amies »; elle se plaint de le voir 
trop peu; elle met une câline insistance à le con- 



LES ANNEES HEUREUSES n3 

seiller sur sa santé : « Vous ne me mandez pas si 
vous avez pris médecine. Je vous prie de la 
prendre. On ne refuse point de rendre service à 
ses amis. Celui que je vous demande est d'avoir 
soin de votre santé ». Ce sont là propos d'un 
esprit naturellement aimable. Le Cardinal pour- 
rait lui savoir plus de gré d'une soumission d'âme 
qui paraît sans bornes. « Le Roi est le maître », 
dit-elle souvent, prête à ses moindres volontés. 
Elle ne l'est pas moins à celles du Cardinal, qui 
en use parfois assez durement. Il échappe à Marie 
quelques impatiences qui en disent long, celle-ci, 
par exemple, sur les influences occultes supposées 
par Fleury : « A l'égard des conseils, si j'en vou- 
lais prendre, ce serait des vôtres que je deman- 
derais, et je n'en chercherais jamais d'autres, 
d'autant plus que, ne voyant que les quatre 
murailles ou le public, je ne vois personne à 
portée de m'en donner. » 

Si elle le prend un seul jour d'un ton un peu 
plus haut, c'est que son amour même a été mis en 
jeu et qu'on a paru douter de sa soumission entière 
aux ordres du Roi : « A l'égard de votre lettre, 
écrit-elle, c'est le style uniquement qui m'en a fait 
de la peine, et je la garde pour vous la relire, et je 
me flatte qu'en la voyant vous me rendrez plus de 
justice. Je ne crois pas, mon cher Cardinal, que 
qui que ce soit au monde fût assez impertinent de 
m'aigrir dans mon attachement pour le Roi. Je 
v. 8. 



ii 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

puis bien vous protester qu'il ne m'en parlerait 
pas deux fois, étant surtout beaucoup plus fort 
que celui que le simple devoir fait naître. C'est de 
quoi je vous prie de l'assurer. Rendez aussi plus 
de justice à mon amitié pour vous. Ayez-y plus de 
confiance, et vous serez content de sa sincérité. » 

Il fallait le caractère soupçonneux et dévoré du 
vieux prélat pour faire souffrir ainsi cette âme de 
jeune reine, pleine de candeur et de bonté. Tout 
autre eût été touché et vaincu par une con- 
fiance vraiment filiale, qui suivait aveuglément 
les conseils reçus et n'osait rien décider ni rien 
entreprendre sans une approbation toujours affec- 
tueusement sollicitée. On ne pourrait croire à une 
direction aussi étroite, s'il n'y en avait des preuves 
multipliées dans les lettres de la Reine. C'est, par 
exemple, un cas personnel qu'elle soumet au Roi, 
c'est-à-dire au Cardinal, à l'occasion d'une gros- 
sesse avancée et d'un départ pour Fontainebleau 
qui lui tient à cœur : « Je ne suis pas assez maî- 
tresse de moi-même pour prendre le parti entre 
l'empressement que j'ai de voir le Roi et la crainte 
des suites que Pérard fait envisager; et il n'y a 
que le Roi qui puisse me tranquilliser dans 
l'inquiétude où je suis. Je vous prie de me faire 
savoir sa volonté. Vous savez que je n'en ai point 
d'autre que la sienne et que celle que je réglerai 
toujours sur vos avis salutaires, que j'attends avec 



LES ANNÉES HEUREUSES u5 

impatience. » Elle projette un jour d'aller de 
Versailles se promener au Cours-la-Reine; deux 
billets nous montrent ce qu'il en advient : « J'ai 
envie de faire une petite promenade au Cours. 
Mandez-moi, mon cher Cardinal, s'il n'y a point 
d'inconvénient, et de là descendre aux Tuileries. 
Le tout sauf votre bon plaisir. » « J'ai reçu, mon 
cher Cardinal, deux de vos lettres en même temps, 
sur ma promenade du Cours et des Tuileries. Je 
trouve si juste et si raisonnable ce que vous dites, 
que non seulement aux Tuileries, mais je n'irai 
même pas au Cours. J'ai trop de confiance en 
vous, mon cher Cardinal, que je ne ferai jamais 
rien sans votre conseil, étant sûre de cette façon 
de ne faire jamais de sottises. » 

Une des premières lettres de la Reine, qui est 
de 1728, montre bien, à propos d'un incident de 
cour, le tour de son esprit. Il y est question de 
M. de Mortemart, Premier gentilhomme de la 
Chambre, personnage spirituel, charmant et un 
peu brouillon, qui avait été l'un des agents les 
plus actifs de la disgrâce de M. le Duc et, à cette 
occasion sans doute, avait cessé de paraître chez 
la Reine. Elle lui tient quelque rigueur, par 
dignité, mais la bonté l'emporte et le pardon du 
gentilhomme est assuré : « Je n'ai reçu que hier 
au soir, mon cher Cardinal, votre lettre, qui me 
pénètre de reconnaissance. Votre voyage de Sois- 
sons me peine d'autant plus que je ne songe pas, 



n6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

sans trembler, aux fatigues que vous aurez à 
essuyer. Au nom de Dieu, mon cher Cardinal, 
ménagez une santé si chère. Comme je ne veux 
rien faire sans vous le dire, par ma confiance en 
vous, il s'agit de M. de Mortemart. Sa mère 
m'a fait parler hier par Mme de Bissy, pour savoir 
s'il ne pouvait point venir ici me présenter son fils. 
Je lui ai répondu qu'il me paraissait étrange que, 
après avoir été deux ans sans mettre le pied chez 
moi, il voulût y revenir comme les autres, 
comptant vous le mander auparavant pour savoir 
votre avis sur cela, lorsque Mme de Chalais arriva, 
qui me dit qu'il était à La Chaussée avec son fils. 
Je dis à Mme de Chalais que, quand il m'aurait 
demandé la permission de venir me demander 
pardon, qu'après cela il viendrait m'amener son 
fils. La pauvre femme fut désespérée de ma 
réponse. Elle me dit que son fils n'était qu'un 
prétexte pour venir lui-même. Je lui répliquai 
qu'il en avait un bon, qui était celui de réparer sa 
sottise, sans en chercher d'autre, mais que, par 
égard pour elle, je pourrais m'adoucir, mais 
qu'elle écrivît à son frère, comme d'elle-même, 
de demander permission de venir réparer sa faute 
et que la présentation se ferait après, que pour 
l'amour d'elle je ferais la chose sans éclat. Elle a 
été très aise de ma réponse. Je le serai beaucoup 
plus, mon cher Cardinal, si vous approuvez en cela 
ma conduite, et si ce fou est assez sage pour en 




LA REINE MARIE LECZINSKA 



LES ANNÉES HEUREUSES 119 

user comme cela, je vous avoue que, pour moi, 
je serai très portée à mépriser de pareilles folies; 
mais vous savez que notre cour est portée à suivre 
de mauvais exemples et que le peu de respect que 
l'on a pour le Roi et pour moi est assez grand 
pour n'avoir pas besoin d'être réprimé. Répondez- 
moi au plus tôt à cela, mon cher Cardinal, car je 
serai ravie de savoir votre sentiment. Adieu, mon 
chérissime ami, comptez toujours sur mon amitié. 
— Marie. » 

En cette cour si réglée, où les affaires d'étiquette 
tournent si souvent aux affaires d'Etat, l'inexpé- 
rience de Marie ne trouve pas de suffisants conseils 
chez sa dame d'honneur ou sa dame d'atours. 
C'est encore au Cardinal qu'elle s'adresse, pour 
que toutes les difficultés de cet ordre soient réglées 
par lui. Elle lui soumet, par exemple, séance 
tenante, le différend assez vif survenu entre son 
premier écuyer, M. de Tessé, et un officier de la 
compagnie Villeroy, M. de Montesson : « Je n'ai 
pas voulu, dit-elle, donner de décision sans celle 
du Roi. Voici la dispute : depuis quatre ans que 
je suis en France, MM. les officiers des Gardes, 
quand je suis en chaise à porteurs, le lieutenant 
allait derrière et l'exempt devant. Aujourd'hui, 
M. de Montesson a dit que c'était à lui d'aller 
auprès de la chaise, à côté. Vous examinerez, mon 
cher Cardinal qu'une possession depuis quatre ans 
est une décision, n'étant pas naturel qu'ils l'eussent 



ioo LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

soufferte dans les commencements, si la chose 
n'aurait pas dû être. Ils disent qu'ils Ton faite par 
politesse, mais il me semble que dans les droits 
de charge il n'y en doit pas avoir; et ce qui prouve 
que c'est une défaite, c'est qu'ils l'ont cédé de 
même aux écuyers de quartier et même aux 
maîtres d'hôtel, quand ceux-ci n'y étaient point. 
Voilà, mon cher Cardinal, ce que j'ai vu depuis 
que je suis ici et que je vous prie d'exposer au 
Roi, en lui faisant mille compliments. M. de Tessé 
vous doit envoyer un mémoire; pour moi, je vous 
expose le fait tel qu'il a toujours été. » 

Le journal du duc de Luynes se remplira, un 
jour, de questions de ce genre, où la Reine mon- 
trera toutefois un peu plus d'initiative dans les 
décisions. Pendant toutes ces premières années, 
elle semble redouter beaucoup d'être en faute 
contre l'étiquette. Voici à quelles explications, à 
quelles excuses elle a recours pour se justifier 
d'avoir accordé une faveur à une dame qu'elle 
aime : « Les vapeurs me quitteront quand je serai 
à Fontainebleau, la solitude de Versailles étant 
très capable d'en donner. Je vais aujourd'hui à la 
Ménagerie, et à peine puis-je ramasser des dames 
pour me suivre... J'espère, mon cher Cardinal, 
que vous ne désapprouverez pas que Mme de Chà- 
teaurenaud me suit aujourd'hui dans mes car- 
rosses, étant restée presque seule pour me faire 
sa cour. Il est vrai que mon intention était de ne 



LES ANNÉES HEUREUSES 121 

la plus mener, ce que je ferais, s'il y en avait 
d'autres. » 

A la même époque, le cardinal de Fleury, encore 
sollicité par la Reine, doit s'occuper d'une ques- 
tion qui renseigne d'une façon assez plaisante sur 
les costumes du temps et les excès d'une mode 
qui durera une bonne partie du siècle : « On ne 
croirait pas, raconte Barbier, que le Cardinal a 
été embarrassé par rapport aux paniers que les 
femmes portent sous leurs jupes pour les rendre 
larges et évasées. Ils sont si amples qu'en s'as- 
seyant cela pousse les baleines et fait un écart 
étonnant, en sorte qu'on a été obligé de faire des 
fauteuils exprès. Il ne tient plus que trois femmes 
dans les loges des spectacles pour qu'elles soient 
un peu à leur aise. Cela est devenu extravagant 
comme tout ce qui est extrême, de manière que, 
les princesses étant assises à côté de la Reine, 
leurs jupes, qui remontaient, cachaient la jupe de 
la Reine. Cela a paru impertinent, mais le remède 
était difficile ; et, à force de rêver, le Cardinal a 
trouvé qu'il y aurait toujours un fauteuil vide des 
deux côtés de la Reine, ce qui l'empêcherait d'être 
incommodée, et le prétexte a été que ce seraient 
deux fauteuils pour Mesdames de France, ses 
filles. » 

Le public de Paris peut faire des gorges 
chaudes, et n'y manque point, sur cette grave 
décision de cour, qui a occupé les veilles d'un 
v. 9 



122 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

prince de l'Église. Mais, cette histoire de paniers 
a une suite. Les princesses du sang, étant séparées 
de la Reine, veulent au moins être distinguées 
des duchesses, et on leur accorde l'espace d'un 
tabouret vide. Les ducs, fort piqués, se font 
défendre de mauvaise façon : quelques jours après, 
on saisit à Versailles un écrit injurieux des plus 
vifs, qui court sous le manteau contre les princes 
du sang. Le Parlement s'en mêle; on fait un arrêt, 
et le pamphlet est brûlé sur le grand escalier du 
Palais par la main du bourreau. On en brûlera 
bien d'autres, au cours du siècle, qui auront plus 
sérieuse origine que des paniers. 

Ces affaires de préséance n'en finissent point, 
irritées par des amours-propres toujours en éveil 
et des rancunes qui viennent de loin. La Reine 
a douze dames, dont six duchesses et six qui ne le 
sont pas; de là, sans cesse, des difficultés et des 
aigreurs. A la cérémonie de la Cène, un jeudi 
saint, elles s'aggravent. C'est un usage fort tou- 
chant et fort aimé de la Reine, qui rapproche un 
instant les extrêmes de l'humanité et met une 
leçon d'humilité chrétienne dans l'orgueilleuse vie 
monarchique. Le Roi et la Reine célèbrent ainsi 
l'anniversaire liturgique de la Cène du Sauveur; 
pour la Reine, cela se passe dans la grande salle 
des gardes du Château, transformée pour un jour 
en chapelle. Douze petites filles pauvres ce sont 



LES ANNÉES HEUREUSES i 2 3 

douze vieillards chez le Roi ) sont assises sur une 
grande table au bout de la pièce. Après un sermon 
et une bénédiction, la Reine quitte son fauteuil et 
s'approche d'elles; on lui présente une aiguière 
pleine d'eau; elle en verse sur les pieds de ces 
enfants, les lave, les essuie et les baise, en souvenir 
de l'acte fraternel de Notre-Seigneur. Puis, avant 
de les congédier avec une bourse d'argent, elle 
leur sert de ses mains un repas à treize services, 
dont les plats sont successivement présentés par 
ses dames. C'est en ce point qu'éclate la dispute. 
La duchesse de Gontaut-Biron, très jeune femme 
et fort brillante, veut passer avec affectation 
devant Mme de Rupelmonde. Celle-ci proteste et 
l'arrête par le bras. Des paroles vives s'échangent; 
on en vient aux gros mots, dont les pires, paraît-il, 
ne sont point inconnus à la Cour. 

La présence de la Reine n'a pu arrêter le choc 
de ces vanités exaspérées. Dès le lendemain, les 
ducs et pairs, M. de la Trémoille en tète, portent 
leurs plaintes au Roi. De son côté, le maréchal 
d'Alègre, père de Mme de Rupelmonde, fait un 
mémoire établissant que les duchesses n'ont 
d'autres prérogatives que le tabouret chez la 
Reine, repoussant leurs autres prétentions au 
nom du reste de la noblesse. Cette fois, l'affaire 
devient importante. Le cardinal de Fleur} r , appelé 
à résoudre le cas, le décide en faveur des duchesses, 
mais seulement à la Cène et aux processions. 



i2 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

L'usage reste que, lorsque les dames vont avec la 
Reine dans son carrosse et qu'il n'y a pas de prin- 
cesse du sang, elles montent comme elles se 
trouvent, et celle qui suit la Reine se met à côté 
d'elle, dans le fond, même si elle n'est pas 
duchesse. On prévoit que la décision donnée ne 
satisfera point toute l'ambition des dames titrées, 
et qu'elles s'en serviront pour prendre un pied en 
d'autres occasions. 

Rien ne fait plus souffrir Marie Leczinska que 
ces rivalités, pour des préséances dont elle com- 
prend sans doute l'intérêt et la raison, mais qui 
mettent autour d'elle une continuelle excitation 
de haine et d'orgueil. 

Si l'étiquette ne se relâche point, le respect, 
dont elle est l'expression, semble quelque peu 
diminué autour du trône. Le poids du long règne 
de Louis XIV, devenu si lourd vers la fin, a pré- 
paré une réaction, et la Régence a déjà donné les 
habitudes d'une excessive liberté. L'extrême jeu- 
nesse des deux souverains, « l'enfance » persis- 
tante de l'un, la modestie et l'effacement de l'autre, 
aident à cette nouveauté, qui s'aggravera avec le 
temps et pour des raisons toujours plus inquié- 
tantes. Marie s'en rend compte mieux que le Roi, 
absorbé par ses amusements et ses chasses. Bien 
loin de s'abandonner à son amour de solitude et 
de vie intime, elle va au-devant de toutes ses 
obligations d'apparat, n'en témoigne jamais aucun 



LES ANNEES HEUREUSES [25 

ennui et s'en fait instruire avec minutie pour les 
remplir avec fidélité. Elle ne permet point que 
personne autour d'elle se dérobe au moindre des 
usages de l'ancienne Cour. Elle les conserve, 
autant qu'elle le peut, dans leur intégrité, et, 
lorsque Louis XV s'absente, chasse ou voyage, 
elle suffit à maintenir à Versailles la représentation 
royale. Si l'on ne sait pas toujours où est le Roi, 
on est sur toujours de trouver la Reine. Elle a 
tous les goûts auxquels une autre souveraine se 
livrera un jour, en pleine liberté, à Trianon; mais 
elle met ses soins et son esprit de sacrifice à ne 
les satisfaire qu'autant que ses devoirs d'état sont 
accomplis. 

Cette exactitude, dictée à Marie Leczinska par 
sa conscience, vient peut-être en même temps 
d'une défense instinctive. La noblesse de cour 
prend volontiers le ton chez les princes et les 
princesses, qui sont sensibles assurément à la 
bonté candide de la Reine, mais toujours prêts 
à une critique malveillante et jalouse, toujours 
animés de l'esprit frondeur. Aucun prince du 
sang, pas même l'excellent duc d'Orléans, le pre- 
mier personnage de l'État, tout aux dévotions et 
aux charités, ne se sent l'àme dépendante d'un 
sujet entièrement soumis ; nul d'entre eux ne peut 
avoir un respect parfaitement sincère pour la 
personne d'un Roi de vingt ans, mené par un 
vieillard ; et Tinfatuation du sang des Bourbons 



126 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

leur donne à tous un certain dédain envers la 
petite Polonaise, amenée à Versailles pour une 
politique douteuse, par un pouvoir déjà tombé. 

Le bon peuple est loin de partager de tels 
sentiments. Quelques mesures financières du car- 
dinal de Fleury et la fin de la disette des grains 
ont suffi pour ramener un peu de bien-être et 
pour faire bénir le nouveau régime. Les querelles 
religieuses ne compromettent point encore l'au- 
torité roj'ale. Il semble que la fécondité bien 
attestée de la Reine contribue à donner la con- 
fiance en des jours meilleurs. 

C'est sous de favorables auspices que Marie 
Leczinska se décide à venir pour la première fois 
à Paris, faire ses prières aux grandes églises et 
demander un Dauphin. Un mois auparavant, le 
4 septembre 1728, à peine relevée des couches de 
Madame Troisième, elle écrivait au cardinal, la 
Cour étant en deuil par la mort de la reine de 
Sardaigne, grand'mère maternelle de Louis XV : 
« J'ai espéré jusqu'à présent pouvoir aller le i3 à 
Paris; mais je vois la chose impossible par la 
faiblesse dont je suis encore, et j'ai résolu de 
prolonger mon voyage de quelques jours, jus- 
qu'au 18. Mandez-moi, mon cher Cardinal, s'il 
serait impossible de prolonger le deuil au 19. 
Comme c'est la première fois que j'y vais, l'entrée 
des carrosses noirs pourrait frapper le peuple. Si 



LES ANNÉES HEUREUSES 127 

cela ne se peut, je passerai par-dessus tout pour 
suivre votre avis, comme je ferai toujours en tout. 
Une autre chose encore, si elle se pouvait, me 
ferait grand plaisir : si le Roi ordonnait, du jour 
que j'irai à Notre-Dame, les prières des Quarante- 
Heures pour que Dieu nous accorde un Dauphin. » 

La faiblesse de la Reine se prolongeant, l'entrée 
à Paris doit être retardée jusqu'au 4 octobre. 
Mais Louis XV a donné satisfaction à la Reine en 
demandant les prières publiques. Le cardinal de 
Noailles, archevêque de Paris, a publié, pour en 
régler l'ordre et la durée, un mandement au clergé 
et aux fidèles de son diocèse, où les causes du 
retard de la naissance du Dauphin sont expliquées 
par un texte de saint Augustin, lequel, observe un 
railleur, « n'a guère songé aux Dauphins ». On 
doit prier chaque jour et successivement, dans 
toutes les églises de la Ville, jusqu'au 27 novembre, 
veille de l'Avent. Les autres puissances ecclé- 
siastiques de Paris, le cardinal de Bissv, abbé 
commendataire de Saint-Germain-des-Prés, et 
l'abbé de Sainte-Geneviève, règlent également 
dans leurs églises les prières des Quarante-Heures, 
où le peuple en foule se presse. 

La Reine a déclaré qu'elle ne veut pas avoir 
l'entrée solennelle, qui est d'usage pour une 
première visite dans la capitale ; elle vient surtout, 
dit-elle, par devoir de piété et c'est un pèlerinage 
qu'elle accomplit. Il n'y a donc, le jour venu, que 



128 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

son train ordinaire, quatre carrosses à huit che- 
vaux, vingt gardes à cheval, quelques pages, dix 
ou douze valets de pied. Dans les rues, point de 
soldats, sauf sur le Parvis-Notre-Dame, où sont 
rangées les Gardes françaises et suisses; sur le 
parcours, seulement du guet, de la robe courte 
et d'autres archers de la ville. Les boutiques ne 
sont même point fermées par ordre; mais la 
curiosité des Parisiens est telle que personne ne 
reste chez soi. Le Cours est envahi ainsi que la 
terrasse des Tuileries, le quai du Louvre et toutes 
les rues de la Cité où doit passer la Reine. Tout le 
monde est avide de la voir et de l'acclamer. Le 
Mercure parle des tapisseries qui tendent les 
maisons et les échafauds et gradins où l'on s'en- 
tasse : « On y voyait une tapisserie bien plus 
animée et d'un autre prix, par la prodigieuse 
quantité de peuple et du plus beau monde de 
Paris qui s'y était placé, ainsi qu'aux fenêtres et 
aux balcons. » 

La Reine est haranguée, à la porte de la Confé- 
rence, par le gouverneur de Paris et le prévôt des 
marchands, saluée par le canon de la Bastille et 
de la Grève et les cloches de toutes les églises, 
complimentée sur le seuil de Notre-Dame par 
le cardinal de Noailles, avec la crosse et la mitre, 
entouré de tout son clergé, menée au chœur entre 
des barrières contenant la foule et gardées par les 
gardes du corps, la carabine au poing. Ce n'est 



LES ANNÉES HEUREUSES 129 

pas sans émotion qu'elle entre pour la première 
fois dans cette église vénérable, où vivent tant de 
souvenirs de la Monarchie, et qu'elle marche au 
milieu de son peuple. Donnant la main au marquis 
de Nangis et au comte de Tessé, redressant de son 
mieux sa taille petite, elle s'avance en robe de 
cour couleur de chair, découpée en festons sans 
or ni argent, mais chargée de toutes les pierreries 
qu'on y a pu mettre. 

Les dames sont comme elle en corps de robe, 
extrêmement parées, et les principaux officiers de 
la suite en habit de drap d'or et d'argent. Ce riche 
spectacle réjouit les yeux du bon public, qui n'en 
a pas vu de semblable depuis fort longtemps, et 
l'on remarque le Sancy, le diamant fameux qui 
vaut dix-huit cent mille livres, placé dans la 
chevelure de la Reine. Elle va s'agenouiller dans 
le chœur, sous le dais royal ; le cardinal monte 
à son trône, entonne le Te Deum, qu'accompagne 
une grande musique symphonique, et donne la 
bénédiction. Il conduit ensuite la Reine, avant 
de se retirer, devant la chapelle de la Vierge, où 
simplement, sans apparat, entourée seulement du 
cercle de ses dames et de ses officiers, elle entend 
une messe basse, dite à son intention par son 
chapelain. « Elle ne Ta pas entendue dans le 
chœur, parce que les chanoines ne souffrent pas 
que d'autres qu'eux y officient. » Marie ne saurait 
s'en plaindre; elle n'est ici qu'une épouse chré- 



i3o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

tienne, s'unissant par la prière à la Reine du ciel 
et la suppliant d'exaucer la ferveur de sa demande. 
Après la messe, la Reine revient dans le chœur 
pour voir les « embellissements » exécutés sur 
les ordres de Louis XIV; à la sacristie, on sert à 
ses dames du chocolat et du café, et elle-même 
prend un peu de vin d'Alicante. Puis le cardinal 
la ramène à ses carrosses, avec les mêmes hon- 
neurs qu'à l'arrivée. A l'église Sainte-Geneviève, 
le cérémonial est légèrement différent. A l'entrée, 
la Reine se met à genoux pour baiser la Vraie 
Croix, que l'abbé lui présente ; elle va successive- 
ment prier au chœur, où la châsse de la patronne 
de Paris est découverte, à la chapelle de sainte 
Glotilde, où elle témoigne le désir de baiser les 
reliques royales et enfin au tombeau de Clovis, 
premier roi de France chrétien, qu'elle baise avec 
le même respect. Au départ, elle s'arrête rue 
Saint-Jacques, devant la porte du collège Louis- 
le-Grand, où le Père recteur et le Père principal 
lui présentent leurs jeunes pensionnaires, ce qui 
est une occasion de vivats, de vers latins et de 
congés. Elle traverse les rues étroites du vieux 
Paris, partout acclamée par le peuple, qui ramasse 
l'argent menu jeté à la portière de son carrosse: 
elle entre dans la rue Saint-Nicaise, pour voir une 
partie des galeries du Louvre et la façade des 
Tuileries du côté de la place du Carrousel, fait le 
tour de la place Louis-le-Grand (Vendôme) et 



LES ANNÉES HEUREUSES i3i 

sort par la porte Saint-Honoré\ pour aller dîner 
au château de la Muette, où elle arrive vers les 
trois heures de l'après-midi. 

Elle rentre à Versailles, harassée et ravie, et le 
lendemain écrit à Fleury : « Je reviens contente, 
au delà d'expression, des acclamations du peuple 
et de leur joie, que je ne puis vous dépeindre, 
tant elle était grande; mais je vous avoue que, 
depuis que je suis au monde, je n'ai jamais été si 
fatiguée. » L'avocat Barbier notait en même 
temps : « Sa Majesté avait l'air bien content. 
Elle a fait un assez grand tour dans Paris et elle 
a vu une affluence de monde étonnante; cela est 
bien différent de Wissembourg.... Pour sa per- 
sonne, elle est petite, plus maigre que grasse, 
point jolie sans être désagréable, l'air bon et doux, 
ce qui ne donne pas la majesté requise à une 
reine. » Les avis, au reste, sont fort différents 
sur ce dernier point; et le sculpteur Guillaume 
Coustou s'est inspiré d'une tout autre pensée, 
puisqu'il fait en ce temps même la statue de la 
jeune femme en Junon olympienne, pour la 
mettre dans les jardins de Versailles. 

Il y avait cinquante ans qu'on n'avait vu à 
Paris de reine de France. Ce fut un grand 
événement dont on parla pendant deux semaines. 
On en aurait parlé bien plus longtemps si, le 
2'5 octobre, aux portes des églises, n'avait été 



i32 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

affiché un nouveau mandement de l'archevêque, 
moins inoffensif que le premier; le cardinal de 
Noailles acceptait la bulle Unigenitus et la Cons- 
titution, c'est-à-dire la condamnation des cent une 
propositions tirées du Père Quesnel, révoquait 
ses décisions antérieures et faisait sa pleine sou- 
mission au Saint-Siège. Cela causa une rumeur 
énorme, « car le gros de Paris, dit ironiquement 
Barbier, hommes, femmes, petits enfants, est 
janséniste, c'est-à-dire en gros, sans savoir la 
matière, contre la cour de Rome et les Jésuites ». 
Les affiches, lacérées et couvertes de boue, la 
rébellion des curés parisiens, les sermons et les 
placards à profusion, vont préluder à l'agitation 
parlementaire, contre laquelle Fleury ne trouvera 
d'autre remède que les lits-de-justice et les lettres 
de cachet. Ce sera, pendant quarante ans, toute la 
politique intérieure du royaume. 

La Reine en souffrira comme chrétienne et, à 
son heure, discrètement, croira de son devoir de 
s'y mêler; mais elle ne sera jamais compromise 
dans la lutte, et sa popularité n'en sera nullement 
atteinte. Pour qu'on lui pardonne cette affection 
bien témoignée envers les Jésuites, dont ceux-ci 
ne manquent point de se parer, il faut que la 
Reine ait laissé au peuple de Paris, dans la 
journée de sa visite, un souvenir inoubliable de 
bonté et de bonne grâce. Son nom est le seul de 
l'Etat qui échappe aux pamphlets et soit mis, 



LES ANNÉES HEUREUSES i33 

d'un accord tacite, hors des querelles; c'est le seul 
que respectent les chansons du temps, qui cepen- 
dant n'épargnent personne. 

L'héritier de la couronne était plus que jamais 
désiré. Sa naissance pouvait seule rassurer le 
pays, si le Roi devait mourir jeune, contre les 
dangers de la guerre civile et de la guerre étran- 
gère; par elle, serait évitée cette redoutable récla- 
mation de Philippe V dont les esprits restaient 
préoccupés, car la renonciation du roi d'Espagne 
au trône de France, imposée par des circonstances 
passées, ne pouvait supprimer les droits naturels 
de la descendance directe de Louis XIV. L'atten- 
tion et l'espoir de tout un peuple se concentraient 
sur la reine Marie, et lui faisaient tenir dans les 
gazettes plus de place qu'au Roi lui-même. On 
connaissait ses robes et ses concerts, ses prome- 
nades et ses dévotions. Deux jours après sa visite 
à Paris, elle partait pour Fontainebleau, faisant 
collation à Choisy, qui était encore à la princesse 
de Conti, et couchant à Petit-Bourg, chez le duc 
d'Antin; c'était l'étape ordinaire du voyage, très 
orgueilleusement fêtée par le surintendant des 
Bâtiments. Le Roi vint à la rencontre de la Reine 
jusqu'au delà de la forêt. Ils reçurent les révé- 
rences, le lendemain, à l'occasion de la mort de la 
reine de Sardaigne; le nonce du Pape, les ambas- 
sadeurs et envoyés, en grand manteau de deuil, 



134 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

puis, les princes et princesses du sang, les sei- 
gneurs et les dames allèrent dénier chez Leurs 
Majestés. 

Le Roi continuait ses chasses quotidiennes, 
qu'allait peindre, pour les Gobelins, le bon Oudry. 
La rude chasse aux loups était à la mode cette 
année-là : on en avait pris déjà vingt-sept depuis 
qu'on était à Fontainebleau. La Reine ne suivit 
que la chasse au cerf. Elle avait dans sa calèche la 
jeune duchesse de Bourbon, en amazone, Mlle de 
Clermont et la marquise de Mailly. Deux bètes 
furent forcées en deux heures de temps et mises 
aux abois sous les yeux des dames. Une autre fois, 
la Reine fut à Villars, en ses quatre carrosses à 
huit chevaux ; il y avait quatre princesses du sang 
et dix-huit dames. Comme l'arrivée fut un peu à 
l'impromptu, le vieux maréchal ne les traita pas 
aussi bien qu'il eût voulu; mais il fit tirer, en 
l'honneur de sa souveraine, les canons pris à 
Denain, que le feu Roi lui avait laissés, et cette 
salve victorieuse ne manqua point d'intéresser 
Sa Majesté. 

Quelques jours plus tard, se posa la question 
toujours si grave de la santé du Roi. Louis XV se 
trouva mal en chassant, puis pendant la messe; 
des boutons se montraient au visage ; on l'empêcha 
avec peine de se remettre en chasse, et la Reine 
obtint qu'il se couchât. Les médecins, ceux de la 
Cour comme ceux de Paris, appelés en hâte, 



LES ANNÉES HEUREUSES [35 

déclarèrent la plus redoutée des maladies d'alors, 
la petite vérole. « Elle sortit les jours suivants, 
raconte un témoin, sans fièvre, sans aucun mal, 
et plus heureusement que l'on n'aurait jamais pu 
l'espérer. Enfin, la maladie qui paraissait le plus 
à craindre pour le Roi, dont la vie est si impor- 
tante à son royaume et à toute l'Europe, arriva et 
finit sans qu'il y eût lieu d'avoir aucune sorte 
d'inquiétude. » Personne ne supposa que le mal 
du Roi, guéri du reste sans aucun remède, n'était 
point, en effet, la petite vérole, qui devait le saisir 
un jour et l'emporter ; et Louis XV, ayant toujours 
cru qu'il ne pouvait en être frappé deux fois, dut à 
cette illusion la sécurité qu'il garda longtemps 
pendant sa dernière maladie. 

L'anxiété de la Reine avait été grande. L'action 
de grâces qu'elle fit dans le secret de son cœur eut 
plus de ferveur encore que toutes celles qui rem- 
plirent les églises du royaume, à la nouvelle que 
le Roi était sauvé. A Chambord, Stanislas avouait 
a ses amis sa « terrible frayeur ». « On ne saurait 
assez louer le Seigneur, écrivait-il, et de l'espèce 
de cette petite vérole et de ce qu'elle ne nous 
tiendra plus en alarme comme avant qu'elle soit 
venue.... Votre bonne maîtresse a fait, dans cette 
maladie, ce que doit faire une bonne femme, et 
en a été bien récompensée, car le Roi était inquiet 
quand elle le quittait pour un moment. Elle n'est 
pas grosse, et j'en suis bien aise, car il faut espérer 



i3G LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

qu'après la petite vérole la besogne en sera plus 
solide. » 

La Reine fut déclarée grosse en février 1729. 
L'espérance des époux était vive : ils avaient com- 
munié ensemble dans une même intention. La 
Reine ménageait ses forces, plus que jamais pré- 
cieuses. Elle ne prit aucune part à ces courses de 
traîneaux qui furent, cette année-là, la grande 
fureur de la Cour et de la Ville. Le Roi les avait 
mises à la mode en emmenant sur la neige, autour 
du Canal de Versailles, de longues nies de traî- 
neaux remplis de seigneurs en bonnets et redin- 
gotes de fourrure, et de dames vêtues « de 
casaquins fourrés à la Polonaise ». En mars, 
Louis XV vint, pour la première fois, à l'Opéra et 
y fut chaleureusement applaudi. On lui sut gré de 
ce retour à Paris. Il n'y était pas revenu, en effet, 
depuis que le gouvernement avait été rétabli à 
Versailles, suivant l'idée de Louis XIV, qui pen- 
sait donner à la royauté plus de prestige et de 
sécurité en la tenant loin de la turbulente capitale. 

Le Dauphin naquit à Versailles, le 4 sep- 
tembre 1729, à trois heures quarante du matin. 
Toute la Cour veillait dans l'appartement de la 
Reine. Autour du lit étaient les princes et les 
princesses du sang, le cardinal de Fleury et le 
chancelier de France, avertis dès le commence- 
ment des douleurs. Le Roi n'avait point quitté le 



LES ANNÉES HEUREUSES i!v 

chevet de la Reine. L'enfant, mis dans un lange, 
fut porté près du feu et ondoyé par le cardinal de 
Rohan, en présence du curé de la paroisse. On 
devait alors lui passer au cou le grand cordon du 
Saint-Esprit, mais le Roi ne voulut pas que la 
Reine eût une aussi prompte joie, de peur d'une 
émotion trop vive, et la cérémonie fut différée 
d'un moment. La duchesse de Ventadour prit le 
prince nouveau-né et le porta, suivie des trois 
sous-gouvernantes, dans l'appartement préparé 
pour lui. Le Roi dit à M. de Villero}-, capitaine 
des Gardes du corps : « Duc de Villeroy, condui- 
sez le Dauphin; c'est le seul cas où mon capitaine 
des Gardes peut me quitter. » On remarqua le ton 
dont furent prononcées ces paroles ; il semblait 
que le visage, d'ordinaire impénétrable, du jeune 
Roi rayonnât d'un sentiment attendri. 

Marie sut son bonheur quelques instants après. 
Le Roi la quitta pour rentrer dans son apparte- 
ment à quatre heures et demie et, avant de se 
mettre au lit, dépêcha un de ses gentilshommes 
au roi et à la reine de Pologne. Tout était pré- 
paré, chez le garde des sceaux, pour envoyer faire 
part de la naissance de Monseigneur le Dauphin 
aux ambassadeurs et ministres étrangers et à 
ceux du Roi dans les cours étrangères; dès cinq 
heures et demie, tous les courriers avaient quitté 
Versailles. 

Le Roi dormit quelques heures ; à son réveil, 

V. IO 



i38 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

les acclamations éclatèrent sous ses fenêtres, où 
la population de la ville s'était portée. On dressait 
déjà, sur la place d'Armes, les châssis du feu d'ar- 
tifice, qui devait être tiré le soir même. La Cour 
emplissait l'Œil-de-Bœuf et se pressait sur le pas- 
sage du Roi, quand à midi il se rendit à la messe, 
où l'on chanta le Te Deum d'actions de grâces. 
Plusieurs fois dans la journée, il fut chez la Reine 
et chez le Dauphin. C'était un va-et-vient conti- 
nuel dans le Château et la joie était sur tous les 
visages. L'après-midi, le Roi fut complimenté par 
les princesses, les dames et les ambassadeurs. 

A Paris, à la première heure, le tocsin du 
Palais et celui de l'Hôtel de Ville, annonçant la 
grande nouvelle, commençaient une sonnerie de 
trois journées ; on affichait l'ordonnance des éche- 
vins enjoignant de fermer les boutiques, d'allumer 
des feux de joie et d'illuminer les maisons pen- 
dant ces trois jours. Les rues se remplissaient des 
cris de « Vive le Roi ! Vive la Reine ! Vive 
Monseigneur -le Dauphin ! » Le duc de Gesvres, 
gouverneur de Paris, allait en grande pompe à la 
Ville, avec une suite de carrosses, et jetait de 
l'argent. Le prévôt des marchands en jeta aussi, 
pendant le grand feu de fagots sur la place de 
Grève, et les distributions de pain, de viande, de 
cervelas, les fontaines de vin coulant sous des 
berceaux de feuillage firent participer le peuple à 
la joie du souverain. 



LES ANNEES HEUREUSES i3g 

Comme depuis soixante-huit ans il n'était pas 
né de dauphin, il fallut rechercher les anciens 
usages, tant pour le Te Deum de cent musiciens 
que fit chanter le Parlement dans la grande salle 
du Palais, que pour celui qui se célébra à Notre- 
Dame, où le Roi vint accompagné de toute sa 
maison, y compris les fauconniers, leur oiseau 
sur le poing. Il y eut le Parlement, la Chambre 
des Comptes, la Cour des Aides, la Cour des 
Monnaies, la Ville, l'Université et le Grand 
Conseil. Le Roi assista, avec les princes, au feu 
d'artifice de l'Hôtel de Ville et au grand dîner qui 
suivit, où il permit au duc de Noailles de porter 
la santé de Monseigneur le Dauphin. On le recon- 
duisit à ses carrosses vers onze heures et demie. 

La foule se pressait en place de Grève, admi- 
rant une quantité de transparents allégoriques, 
qui complétaient l'illumination des façades, et 
déchiffrant les inscriptions latines qui les cou- 
vraient. On y abusait un peu des dauphins; la 
Reine y était symbolisée par l'étoile du Nord, 
guidant le vaisseau des armes de la Ville, avec ces 
mots : Nec vota fefdlil (Elle n'a point trompé nos 
vœux). Jamais Paris ne brûla autant de chandelle 
qu'il ne fit cette nuit-là. Les carrosses marchaient 
au pas, pour que le Roi vît mieux et fût mieux 
vu. Le plus beau morceau était la place Louis-le- 
Grand, où toutes les lignes d'architecture se profi- 
laient en feu. Le long de la Seine, en s'en retour- 



i 4 o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

nant à Versailles, le Roi aperçut l'illumination 
splendide du Palais de Bourbon, bâti depuis peu 
par la duchesse douairière, celle des jardins du 
duc du Maine, où était préparé un feu d'artifice, 
celle de l'Hôtel royal des Invalides, qui tira son 
artillerie, et plus loin, tous les villages des deux 
rives, de Vaugirard à Meudon et de Chaillot à 
Suresnes, qui rivalisaient de lumières. 

Pour la seconde fois, il y eut des spectacles 
gratuits. Les Comédiens français y ajoutèrent 
l'illumination de leur hôtel, et mirent sur leur 
balcon deux muids de vin qui coulèrent tout un 
soir pour le peuple. L'Opéra donna un concert 
de chœurs et de symphonies sur la terrasse des 
Tuileries. La religion devait tenir aussi, en de tels 
jours, une grande place : après une procession 
générale à Notre-Dame, il y eut chaque jour des 
processions particulières des paroisses et de toutes 
les communautés, tant régulières que séculières. 
On entendait partout chanter des cantiques dans 
les rues. Jansénistes et molinistes faisaient trêve 
un instant à leurs querelles; et les bonnes femmes 
des Halles, les dévotes mercières de la rue 
Saint-Honoré les plus acharnées contre la Bulle, 
oubliaient les persécutions infligées à leurs curés 
et à leurs vicaires, en voyant tirer, sur la place des 
Victoires, le feu d'artifice extraordinaire que payait 
Samuel Bernard, « fameux banquier et riche de 
plus de vingt millions ». 



LES ANNÉES HEUREUSES 141 

Pendant toutes ces réjouissances, qui remplis- 
saient le royaume et dont elle se faisait lire les 
relations, Marie Leczinska ne ressentait que la 
joie d'avoir donné un fils à son mari et un héritier 
à la Couronne. Elle avait rempli le but de son 
mariage et l'ardent désir de la nation. Un aimable 
tableau de Belle la représente quelques mois 
après, assise en grand habit à côté du trône royal, 
avec l'enfant sur ses genoux ; il a ses petits pieds 
nus reposant sur le manteau fleurdelisé, la tête 
encadrée d'un bonnet ruche, et le cordon du Saint- 
Esprit au cou. La Reine est à demi souriante et 
le chaste orgueil d'une mère s'épanouit dans son 
regard. 

Elle s'était rapidement rétablie. Dès qu'elle fut 
relevée de couches, ses parents accoururent auprès 
d'elle. On les logea au château de Trianon, qui 
n'avait pas eu d'hôtes depuis la visite de Pierre le 
Grand et que Louis XV devait donner bientôt en 
toute propriété à la Reine. Le contentement de 
Stanislas était sans mélange. Les petites prin- 
cesses le ravissaient par leurs gentillesses, et son 
Dauphin, aux mains de la bonne « maman 
Ventadour », qui avait élevé le père, promettait 
une santé vigoureuse. « Je me dérobe un moment 
de temps, mandait-il à Du Bourg, pour vous 
écrire deux mots et vous faire part, mon cher 
comte, de toute la satisfaction que me donnent 
ici Monsieur le Dauphin, par la meilleure consti- 



i 4 2 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

tution qu'un enfant peut avoir, la Reine par le 
bon état de sa santé, et enfin tout le reste qui 
peut mettre du baume dans le sang. » Bientôt, un 
seul petit-fils ne lui suffit plus. Ses lettres appellent 
un second prince, « un duc d'Anjou »; et, comme 
Louis XV semble décidé à se bien munir d'héri- 
tiers, la Reine donne promptement de nouvelles 
espérances. 

Le duc d'Anjou se fait moins attendre que 
son aîné. Le 3o août iySo, Versailles et Paris 
sont encore en liesse pour la naissance d'un 
prince. Les réjouissances se renouvellent, à peine 
moindres que pour le Dauphin. « A la vérité, 
observe Barbier en les racontant, un second fils 
est une grande assurance pour la tranquillité du 
royaume. » 

C'est le moment le plus heureux de la vie de la 
reine Marie. Tout semble sourire à sa destinée. 
Elle se croit sûre de l'affection du Roi, et sa bril- 
lante maternité l'a revêtue, aux yeux de tous, 
d'une majesté nouvelle. Ce n'est pas sans une 
juste fierté qu'elle peut présenter trois princesses 
et deux princes à la France rassurée et reconnais- 
sante. 



CHAPITRE TROISIÈME 



L ABANDON 



Lorsque, plus tard, assise dans son cabinet 
parmi ses ouvrages de tapisserie et de cou- 
ture pour les pauvres, entourée de son 
petit cercle familier, la reine Marie rappelait les 
souvenirs de sa vie, elle ne rencontrait pas d'an- 
née plus remplie d'émotions que l'année 1733. 
Elle avait perdu deux enfants en moins de deux 
mois; elle avait vu son père bien-aimé partir pour 
la Pologne, reconquérir son trône et subir presque 
aussitôt son dernier désastre. Enfin, elle avait 
pressenti un événement qui lui réservait de longues 
amertumes : l'adultère, encore secret pour tous, 
avait pénétré dans la vie de son époux. 

Ses deuils maternels lui portèrent les premiers 
grands coups de la douleur. Madame Troisième 
fut enterrée en février, et en avril mourut, à deux 
ans et sept mois, le jeune frère du Dauphin, ce 
charmant duc d'Anjou, qui déjà donnait à espérer 



i 4 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

et dont la mère et le grand-père rêvaient, à eux 
deux, de faire plus tard un roi de Pologne. L'en- 
fant était malade depuis quelque temps et, plu- 
sieurs fois le jour, la Reine descendait le voir, 
dans l'appartement des Enfants de France, situé 
au-dessous du sien. Son inquiétude allait augmen- 
tant sans qu'elle en fût à craindre un dénouement 
si prompt. Elle l'apprit de la façon la plus cruelle, 
ainsi que le Roi le conta le jour même à Villars : 
« Étant couchée avec le Roi, son impatience l'a 
fait sortir de son lit pour faire ouvrir une fenêtre, 
qui donnait sur celles de la chambre de M. le duc 
d'Anjou, à portée de laquelle était un crocheteur. 
La Reine lui cria : « Comment se porte le duc 
d'Anjou? » Le crocheteur répondit : « Il est mort. » 
La Reine lit un grand cri; heureusement une 
femme de chambre la soutint, et le Roi sortit du 
lit pour venir la consoler. » 

Désormais les soucis ne quittent plus le cœur 
de la mère. Elle tremble pour ces vies fragiles, 
qui se multiplient autour d'elle, dont elle souhaite, 
sans lassitude, d'augmenter le nombre, et parmi 
lesquelles elle voudrait surtout retrouver un duc 
d'Anjou. Elle se résigne déjà à se séparer de ses 
enfants. Dans l'été de 17^3, sur l'avis des méde- 
cins, ils vont s'établir au château de Meudon, où 
l'air passe pour être meilleur qu'à Versailles. La 
Reine n'a pu les y conduire, à cause de la nais- 
sance de Madame Victoire; mais elle va les voir 



L'ABANDON 14'» 

ensuite le plus souvent qu'elle le peut, et les 
meilleurs moments de sa vie sont ceux qu'elle 
dérobe pour eux à la représentation royale : « Je 
suis encore retournée hier à Meudon, écrit-elle, 
où je me suis beaucoup promenée et m'en trouve 
très bien. Il est vrai que M. le Dauphin devient 
fort joli, et il y a sûrement de quoi en faire 
quelque chose de bon; mais il faut un peu rompre 
ses volontés, car il m'y parait très décidé. Il 
n'aime effectivement pas trop à s'appliquer. Il 
n'en est point de même de ses sœurs, car elles 
apprennent très bien; j'ai été très contente 
d'elles. » 

Le petit Dauphin, élevé avec intelligence et 
fermeté, sous l'inspiration de sa mère, va devenir 
studieux et bon; mais que de crainte pour sa 
santé, quelle frayeur pour une rougeole ! La 
Reine, retenue à Versailles loin de l'enfant, en 
écrit au Cardinal : « Vous avez su depuis ma 
lettre d'hier, par M. Chicoyneau, que mon fils a 
la rougeole en forme. Ce qui a fait que je ne vous 
ai parlé que de mon inquiétude, c'est que je n'ai 
pas douté que Mme de Ventadour ne vous l'ait 
mandé. Joint à cela je ne sais même pas ce que je 
vous ai écrit, car j'en avais la tête tournée. J'y 
voulais aller absolument; mais Helvétius m'en a 
empêchée, et j'ai trouvé qu'il avait raison à cause 
du Roi et de ce que je porte, car s'il n'était ques- 
tion que de moi, je n'en bougerais. On m'assure 



146 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

qu'il est bien, mais, jusqu'à ce qu'il en soit quitte, 
je ne serai pas tranquille.... On revient de chez 
lui, et l'on me mande qu'il a dormi une heure, 
vient de se réveiller très gai et va se rendormir. » 
Le jeune père, toujours à la chasse, paraissait 
fort peu parmi ses enfants ; mais le roi et la reine 
de Pologne les visitaient souvent et voyaient en 
eux les garanties du bonheur et de l'avenir de 
leur fille. Les lettres de la grand'mère à la comtesse 
d'Andlau expriment à merveille des sentiments 
simples et touchants, qui rappellent la vie fami- 
liale de Wissembourg. C'est une joie de voir 
mettre M. le Dauphin « en culotte et en justau- 
corps » ; on le déclare joli « à manger » ; et l'on 
n'en finit point de tracer le portrait de ses perfec- 
tions : « Notre aimable Dauphin est inexprimable 
en tout; je l'aime de la dernière folie. Il promet 
non seulement de vivre, mais d'être avec gloire. Il 
s'informe de tout, veut savoir tout, rien ne lui 
échappe. Il n'y a qu'une chose qui me déplaît en 
lui, qui est que, quand il voit un joli visage, il n'a 
plus de repos. Il aime la parure : l'on m'a mandé 
hier, qu'il se plaignait à tout le monde qu'il allait 
ressembler à un charbonnier, à cause du deuil du 
roi Victor (de Sardaigne). Il aime, avec cela, tout 
ce qui est militaire, à vouloir faire des armes à 
tout propos. Quand il voit, par la fenêtre, aller le 
Roi son père à la chasse, il se démène d'avoir un 
cheval pour l'accompagner. Il a une grande amitié 



L'ABANDON 147 

pour sa mère, et a toujours des secrets à lui dire à 
l'oreille. » 

Le roi Stanislas, qui se déclarait rajeuni chaque 
fois qu'il revoyait ses petits-enfants, ne tardait pas 
cependant à se laisser entraîner par d'autres rêves. 
Il y eut des larmes chez la Reine, au moment de 
son départ pour la Pologne, lorsqu'il vint prendre 
les instructions du Cabinet de Versailles pour 
cette grande aventure. Quelques jours plus tard, 
il était sur les chemins d'Allemagne, déguisé en 
commis de marchand, et arrivait à Varsovie, à 
l'étonnement de l'Europe, se faire acclamer roi 
par la Diète polonaise; succès éphémère, il est 
vrai, mal préparé, obtenu du sentiment national 
par surprise, et que la Pologne et lui-même 
allaient promptement expier. 

Les souvenirs de Versailles et les lettres de sa 
fille soutiennent ce roi d'un jour dans le désen- 
chantement qui accable bientôt son âme enthou- 
siaste. Au début du siège de Danzig, alors que son 
rival, Auguste III, s'est déjà fait couronner à 
Cracovie et que les armées russes vont l'empri- 
sonner dans un cercle toujours resserré, Stanislas 
écrit à ses petits-enfants : « Je vous félicite, mes 
chers cœurs, d'être ensemble, comme vous me le 
mandez, et sur ce que vous avez dîné chez 
maman. Peut-être aurais-je consenti à jeûner une 
année entière au pain et à l'eau pour être de cette 



i 4 8 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

partie... J'embrasse de tout mon cœur les chers 
petits enfants et je les mets sous la protection de 
la Sainte Vierge. » Plus tard, quand l'affaire est 
désespérée, quand le roi, à peu près abandonné 
par la France et sorti de Danzig au péril de sa 
vie, a trouvé un asile dans les Etats du roi de 
Prusse, c'est encore une lettre de son petit-fils qui 
lui apporte sa consolation; il s'en délecte, il baise 
le papier où s'est posée « la petite menotte »; il 
l'arrose de ses larmes. Elle lui fait oublier un 
instant la tristesse de son nouvel exil, comment 
l'ont berné les ministres de son gendre et la 
grande trahison du cardinal de Fleurv. 

L'échec de Stanislas fut pour Marie Leczinska 
une cruelle déconvenue. Sans être ambitieuse 
pour son père, elle identifiait sa cause à celle de 
sa chère Pologne et croyait sincère, dans la Répu- 
blique, une popularité que créait seulement l'or 
bien distribué de l'ambassadeur de France. La 
Reine ne pouvait être indifférente pour elle-même 
à cette reprise de couronne. N'avait-elle pas, 
malgré les adulations officielles, souffert quelque 
humiliation de n'avoir apporté en dot à son mari, 
ni territoire, ni alliance, ni prestige? N'était-ce 
point par fiction qu'on la considérait comme fille 
de roi? Cette campagne de la Succession de 
Pologne, qui bientôt embrasait l'Europe, n'avait- 
elle pas pour raison secrète que l'épouse du roi 
de France cessât d'être considérée par les malveil- 



L'ABANDON 14g 

lants comme une « simple demoiselle » ? Elle 
n'avait ni demandé ni souhaité qu'on prît les 
armes; on le faisait cependant, à cause d'elle et de 
son mariage : « Je suis bien fâchée, écrit-elle à 
Fleury en 1733, de ces vilains bruits de guerre; 
elle m'aurait toujours fait de la peine, mais je 
vous avoue, mon cher Cardinal, que celle-ci m'en 
fait encore davantage, quand j'imagine que j'en 
suis cause, quoique, à la vérité, innocente. » Le 
mal déchaîné, elle aurait voulu qu'il servît les 
intérêts de son père, qui en avaient été le prétexte, 
et non pas les combinaisons compliquées du 
ministre de Louis XV. 

Les quatre-vingt-dix lettres écrites par Stanislas 
à cette époque, et que la reine Marie conserva 
dans ses papiers, montrent que le roi de Pologne 
comptait pleinement sur elle et la considérait un 
peu comme son chargé d'affaires à Versailles. Le 
chiffre assez naïf et les noms supposés dont ils se 
servaient pour correspondre donnaient au père et 
à la fille l'illusion que leurs lettres échappaient à 
la police du Cardinal. Bientôt celui-ci s'en montra 
informé, et la Reine cessa d'y mettre mystère. 
Elle n'avait, d'ailleurs, besoin d'aucun avis pour 
s'instruire de ce qu'elle avait à faire. Son rôle 
tout tracé, et dont personne ne pouvait lui faire 
un reproche, était de rappeler aux ministres des 
engagements pris au nom du Roi et où son hon- 
neur était engagé devant la Pologne et devant 



i5o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

l'Europe. Elle savait ménager les ombrages du 
Cardinal et ses manies d'économie, qui semblèrent 
longtemps la seule raison de son inaction; mais 
elle le stimulait à envoyer les subsides nécessaires, 
les secours tant de fois promis; elle s'entretenait 
en particulier avec le garde des sceaux Chauvelin, 
le seul véritable homme d'État du ministère, 
d'abord mieux disposé que son chef et capable de 
s'intéresser aux grandes choses. 

Une mauvaise volonté cachée, et qu'elle ne 
s'expliquait point, paralysait tous ses efforts. Les 
appels de Stanislas à « la chère France », les 
supplications du marquis de Monti, enfermé avec 
lui à Danzig, et ses avertissements répétés, se 
heurtaient de plus en plus à l'indifférence. Le 
dévoué ambassadeur n'avait guère d'autre appui à 
la Cour que celui de la Reine elle-même. On 
essayait de tromper celle-ci, comme on trompait 
les assiégés de là-bas, par mille raisons insoute- 
nables; le Cardinal affectait, par exemple, de 
trembler devant la menace imaginaire des repré- 
sailles anglaises et s'entendait avec Walpole pour 
faire bloquer, par quelques vieux bateaux, devant 
la rade de Brest, l'escadre de Duguay-Trouin, 
toute prête, disait-il, à partir pour la mer Bal- 
tique. Il annonçait, du reste, de temps en temps, 
l'envoi des fameux secours, et c'était six cents 
hommes sans munitions qui finissaient par 
arriver, alors qu'il en aurait fallu dix mille. 



L'ABANDON i5i 

Même avertie par les lettres continuelles de son 
père, Marie n'était pas en état de débrouiller les 
fils de cet inextricable tissu de mensonges et de 
mauvais vouloir, qui constituait toute la politique 
polonaise du cardinal de Fleury. Si parfois elle 
en soupçonnait la duplicité, elle n'eût pas osé le 
laisser voir; mais elle affichait avec bravoure son 
admiration pour les quelques Français d'audace et 
de cœur, qui ne s'embarrassaient point de la 
diplomatie du ministre et ne se souciaient point 
de l'embarrasser. Ces vaillants, réduits à des 
ressources misérables, isolés, abandonnés à l'autre 
bout de l'Europe, s'obstinaient à servir le rêve de 
leur reine et à tenir la parole de leur roi. 

Marie avait commenté passionnément les mes- 
sages de M. de Monti; elle avait envoyé ses 
encouragements au comte de Plélo, l'ambassadeur 
à Copenhague, qui avait charge de transmettre 
les secours à Stanislas et qui, le sentant perdu, 
n'hésitait pas à lui porter sa propre épée. On 
lisait avec enthousiasme chez la Reine l'auda- 
cieuse lettre de ce gentilhomme, écrite à Louis X\ 
au moment de s'embarquer pour Danzig avec une 
petite troupe : « Nous allons, Sire, secourir votre 
beau-père ou mourir à la peine. Mais, si vous 
voulez le sauver, il vous faut plus de troupes et 
une plus forte escadre; je suis un trop fidèle sujet 
pour le dissimuler. » 

Plus soldat que diplomate, M. de Plélo avait 



i52 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

commis par générosité une faute grave, en quit- 
tant son poste sans ordre royal. Il lui fallait 
réussir ou mourir, car il n'y avait pas moyen de 
revenir. Le vieux Cardinal réprouvait cet excès 
de zèle et disait sèchement, devant la Reine, que 
M. de Plélo hasardait sa vie et sa fortune : « Pour 
ce qui est de sa fortune, répondait-elle, je m'en 
charge, quoi qu'il advienne. » Presque aussitôt 
arrivait la nouvelle que Plélo, disparu au premier 
engagement, avait été retrouvé deux jours plus 
tard, parmi les cadavres français, le visage sabré, 
quinze coups de baïonnette dans le corps, et la 
Reine pleurait comme un ami ce Breton cheva- 
leresque qui était allé à la mort pour une idée, 
avec un héroïsme à la polonaise. 

Maintenant tout espoir était perdu de recouvrer 
ce trône tant disputé. Après d'anxieuses semaines 
d'incertitude, Marie apprenait la délivrance de son 
père, s'échappant de Danzig en fugitif et traver- 
sant les lignes ennemies sous un accoutrement 
de paysan. Cette vie chère était sauve; mais 
l'insuccès de cette longue campagne, à laquelle 
Stanislas s'obstinait vainement, le chassait à 
jamais de son royaume. Sept années de diplo- 
matie occupées à préparer son retour avaient été 
inutiles. L'influence de la France en Pologne était 
morte pour longtemps; l'Europe se moquait du 
gendre autant que du beau-père, et se vengeait 
par là des succès des armes françaises en Italie 



L'ABANDON i53 

et sur le Rhin. Seul, à Versailles, le vieux Fleury 
était content. Ce dénouement était son œuvre 
particulière. Son véritable dessein se réalisait; 
il avait rendu définitivement impossible toute 
influence de la Reine; il avait mis Stanislas à sa 
merci; il se sentait, à cette heure, complètement 
vengé de M. le Duc. 

Le beau-père du roi de France fut prié de 
laisser aux seuls diplomates, et à ceux-là même 
qui l'avaient trahi, le soin de tirer parti de l'échec 
humiliant qu'il devait à leur abandon. Ils s'en 
occupèrent au mieux des intérêts de leur maître, 
et décidèrent de la destinée de Stanislas. Le 
troisième traité de Vienne stipula, comme on le 
sait, sous certaines conditions bientôt remplies, 
que le duché de Lorraine serait cédé à Leczinski 
et ferait retour, à sa mort, à la couronne de 
France, ce prince n'ayant pas d'autre héritier que 
sa fille. Stanislas fut mis hors d'état de se plaindre. 
A défaut d'un ro}'aume deux fois perdu, il allait 
avoir le gouvernement d'un magnifique pays, 
l'agrément de tenir une cour et de s'y faire aimer, 
le plaisir de visiter ses petits-enfants à Versailles 
et de recevoir Voltaire à Lunéville, le loisir enfin 
de devenir un grand moraliste, suivant la mode 
du siècle, et un « philosophe couronné ». 

Si Stanislas s'estimait dédommagé, la reine 
Marie n'était pas moins satisfaite. Au soula- 
gement de voir terminée cette longue crise se 

V. II 



154 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

joignaient la joie de garder ses parents auprès 
d'elle, l'espoir de les faire venir chaque année à 
Versailles, et l'orgueil de penser que Louis XV 
tiendrait un jour de son « chérissime papa » la 
pacifique possession d'une province depuis tant 
de siècles désirée et disputée par la France. Après 
les déceptions de la guerre de Pologne, elle n'eût 
pas osé espérer un résultat aussi glorieux pour 
elle. Venue au trône les mains vides, elle n'aurait 
pas été inutile à la couronne des lis : sa dot tardive 
égalerait celle qu'avait apportée Anne de Bretagne, 
et son fils hériterait, grâce à elle, d'un royaume 
agrandi sans luttes nouvelles, où Ton bénirait le 
nom de Stanislas. Cette pensée allait être d'un 
grand réconfort pour Marie, dans les épreuves 
plus intimes et les désastres moins réparables 
qui approchaient. 

Au cours de ces années de guerre, où la Reine 
a vécu dans les émotions et les inquiétudes, le 
Roi n'a pas paru un seul jour partager ses senti- 
ments. Il n'a jamais pesé d'une parole sur les 
résolutions de ses ministres; il a pris sans doute 
aisément son parti de l'abaissement de son beau- 
père, puisque le succès de ses armes dans le reste 
de l'Europe a suffi à la sauvegarde des intérêts de 
la France. Il n'a pas prononcé un mot qu'on pût 
interpréter comme désavouant, au fond de son 
àme, la tortueuse politique de Fleury. Il semble 



L'ABANDON i55 

de plus en plus indolent, loin des affaires, occupé 
de riens, tout à ses cuisines, à ses confitures, à 
son tour, aux soupers qui se font dans ses petits 
cabinets en revenant de la chasse. Avec les joyeux 
« marmousets » dont il s'entoure, les Gesvres 
et les Épernon, ce ne sont que mangeailles et 
« cre vailles ». Le gouvernement n'a pas autant 
d'attraits pour lui que les propos de médisance 
universelle par lesquels, chaque matin, son valet 
de chambre Bachelier lui conte les alcôves et les 
coulisses. Du reste, pour ce qui est des affaires, 
le Cardinal lui demande, selon une habitude prise 
dès longtemps, des décisions, mais point d'avis. 
Par une rare souplesse de caractère, habile à 
écarter les difficultés sans les résoudre et toujours 
attentif à ménager la paresse du souverain, le 
vieux ministre conserve sur lui son influence 
encore intacte. Ce n'est que par une femme qu'elle 
pourrait un jour être ruinée; les jeunes ambitieux 
de la Cour le savent bien et attendent le moment 
qui doit, par cette voie, leur livrer leur maître. 

Voici justement que les femmes commencent à 
occuper son esprit et qu'il se plaît davantage en 
leur compagnie. Il les rencontre peu dans le cercle 
de la Reine, où il ne paraît presque jamais, mais 
il en trouve chez la comtesse de Toulouse, dont 
l'appartement de Versailles, au rez-de-chaussée, 
communique avec le sien par un escalier intérieur, 
et où il prend l'usage d'aller chaque jour. La 



i56 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

comtesse, épouse d'un prince légitimé et quelque 
chose comme grand'tante du Roi, est une beauté 
déjà mûre et d'expérience, qui aime s'escorter de 
beautés plus jeunes. Chez elle comme partout, 
Louis XV reste taciturne et timide: mais on sent 
déjà en lui, au soin qu'il met à ne pas déplaire, 
l'éveil d'un goût pour les plaisirs de la société. 
Ces habitudes nouvelles, sans prédisposer néces- 
sairement aux galanteries, en ouvrent du moins la 
route. Aux facilités qui l'entourent, aux encoura- 
gements qu'il reçoit, il est à penser que le Roi, s'il 
avait moins grand'peur de l'enfer, aurait imité 
depuis longtemps ses jeunes compagnons et choisi 
une maîtresse. 

Songe-t-elle à lui en donner une, la bonne 
comtesse de Toulouse, la plus honnête femme du 
monde en son privé et qui va de plus en plus 
incliner vers la piété? On assure de tous côtés 
qu'une telle recherche est son plus pressant souci; 
mais les langues méchantes n'ont jamais été pires 
qu'à cette époque, et il n'apparaît nullement que ce 
vilain métier soit de son goût. Si le Roi délaisse 
la Reine, cette lassitude naturelle ne saurait être 
imputée à d'autres. Il n'est pas étonnant que 
Mme de Toulouse s'émeuve de son ennui : elle 
s'estime fière de parvenir à l'en distraire, de 
l'attacher par l'agrément de son salon, par son 
esprit des plus vifs et toujours de bonne grâce, par 
sa beauté aussi, qui garde des restes assez majes- 



L'ABANDON i5; 

tueux, et par ses yeux un peu durs de brune, qui 
savent cependant caresser. Elle est Noailles et fut, 
en premières noces, simple marquise. L'amour 
Ta faite princesse : elle a été épousée, après une 
longue cour et n'étant plus toute jeune, par un 
fils de Louis XIV et de Mme de Montespan. Il 
n'y a pas en France de foyer plus uni, plus édi- 
fiant, plus dévoué à l'éducation d'un fils unique, 
le duc de Penthièvre. Mais le trait particulier de 
la comtesse de Toulouse, c'est qu'elle aime gou- 
verner les affaires et les hommes, mener chacun 
où il lui plaît, soutenir des ambitions et se faire 
des créatures. Le Roi errait, âme en peine, ennuyé 
d'une trop parfaite épouse, un peu effarouché 
cependant parles plaisirs vulgaires et excessifs que 
lui proposaient les débauchés de son entourage; la 
comtesse de Toulouse s'est trouvée à point pour 
lui offrir l'aimable cercle qui lui manquait; elle 
compte simplement s'en récompenser, outre l'hon- 
neur qu'elle en éprouve, par quelques menus 
avantages de faveur. 

C'est à Rambouillet surtout que l'intimité est 
étroite. Louis XV vient souvent passer deux ou 
trois jours dans cette résidence, si voisine de Ver- 
sailles, et dont le comte de Toulouse a mis la 
somptuosité renouvelée d'accord avec sa grande 
fortune. Ce n'est pas seulement la chasse qui attire 
le Roi, bien que l'immense parc soit abondam- 
ment pourvu de bêtes fauves; Rambouillet est 



i58 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

aussi le seul endroit où il se sente tout à fait à 
l'aise. Il ne vient pas chez des sujets, mais chez de 
tendres amis, qui s'efforcent uniquement à lui 
rendre plaisants ses petits séjours. Il y rencontre 
des courtisans choisis, dont quelques-uns sont 
âgés et ont la politesse de l'ancienne Cour, et des 
dames toujours très peu nombreuses. Les hommes 
qui veulent aller à Rambouillet se font inscrire 
chez le Premier gentilhomme; pour les femmes, 
c'est Mme de Toulouse qui les nomme, choisis- 
sant celles qui sont agréables au Roi. Les repas 
sont de la meilleure chère, le jeu animé, les pro- 
pos discrets et souriants. La conversation enjouée 
de la comtesse charme extrêmement le Roi. Il y 
apprend mainte anecdote historique, qu'il aimera 
répéter plus tard, et cette généalogie des grandes 
familles du royaume qu'il fixera dans son imper- 
turbable mémoire. 

Après le souper se tient ce que la Cour appelle 
« le petit conseil secret du Roi ». Ce sont des 
causeries à trois ou bien à quatre, si Mlle de 
Charolais est au château, où il est beaucoup 
plus question d'intérêts particuliers que d'affaires 
publiques, mais qui n'en ont pas moins leur 
importance. Le cardinal de Fleur}'' ne prend aucun 
ombrage de ce « petit conseil » et ne se fatigue 
même point à faire le voyage de Rambouillet; il 
est tout à fait sûr de la maison où il laisse son 
élève aller sans lui, car rien ne s'y décide ou ne s'y 



L'ABANDON i5u 

prépare sans qu'il en soit loyalement averti. Le 
comte de Toulouse est son ami, et la comtesse 
a trop besoin de le ménager, au sujet de tant 
d'affaires qui l'intéressent, pour ne pas se mettre 
d'accord avec lui sur toutes choses. Cet accord 
même augmente en un pareil milieu la confiance 
du Roi, et l'engage à se livrer plus qu'ailleurs. 
La châtelaine de Rambouillet pourrait aisément 
abuser de ces privilèges; mais elle a assez de 
prudence pour se contenter d'être, à cette date, 
après le ministre, la première personne dans 
l'État. 

Une autre femme, plus remuante, d'une ambi- 
tion plus inquiète et moins mesurée, partage avec 
la comtesse de Toulouse la familiarité du Roi. 
C'est une des sœurs de M. le Duc, cette Mlle de 
Charolais, qui vient d'obtenir de Sa Majesté, par 
acte officiel, ce titre éminent et unique de « Made- 
moiselle » réservé jusqu'à présent à la fille aînée 
du frère du Roi. Chacun connaît son portrait en 
cordelier, qui lui vaut le plus joli madrigal de 
Voltaire et qu'elle offre volontiers en don sur des 
tabatières. L'esprit aventureux de Mademoiselle et 
sa beauté hardie lui donnent sur Louis XV un 
ascendant tout autre que celui de la bonne com- 
tesse, d'ailleurs plus âgée qu'elle de sept ans. Elle 
étonne le Roi et le domine par ses façons cava- 
lières et sans respect, et son mépris absolu des 
convenances, en même temps qu'elle l'amuse par 



iôo LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

une verve souvent railleuse et de la plus vive tra- 
dition française. 

La comtesse de Toulouse, alors son intime amie, 
ferme ses charitables yeux sur les écarts d'une jeu- 
nesse, qui s'est débridée au pire moment de la 
Régence et dure encore à la quarantaine. L'intérêt 
des deux femmes est de suffire ensemble au Roi 
par les distractions diverses qu'elles lui donnent, 
et d'accaparer tout le crédit en se le partageant à 
l'amiable. C'est un jeu aisé à mener, jusqu'à l'iné- 
vitable brouille, et pour lequel elles s'entendront 
assez longtemps. Mais Mlle de Charolais dispose 
de ressources bien plus variées que la mère du duc 
de Penthièvre, car elle manque de scrupule sur 
le choix de ses moyens. Quelqu'un qui suit ses 
manèges la peint en trois paroles : « Mademoiselle 
eût été receleuse, voleuse ou bouquetière, si elle 
était née parmi le peuple. » En telle compagnie et 
avec de tels exemples, n'est-ce pas merveille que 
le Roi soit resté si longtemps époux fidèle? 

Mademoiselle est de ces femmes qui ne vivent 
que pour l'intrigue amoureuse, la leur ou celle de 
leurs amis. Elle corromprait le Roi pour le plaisir 
de le faire, n'en servît-elle point son ambition, 
toujours éveillée, de jouer un rôle. Celui qui lui 
est d'abord réservé n'a rien de fort honorable, 
même en ce siècle indulgent, et les contemporains 
usent de mots vigoureux pour le désigner; mais 
cette fonction de conseillère, personne à la Cour 



L'ABANDON 1G1 

n'est mieux qualifié qu'elle pour la remplir. Bache- 
lier lui-même, qui fait le philosophe et voudrait 
élever son office de chambre à la haute politique, 
au bénéfice de son ami Chauvelin, l'incomparable 
Bachelier, que Lebel ne surpassera point, est 
obligé de surbordonner ses vues à l'expérience de 
la princesse. Nul n'est expert comme elle à com- 
poser une partie fine, à jeter dans un souper la 
libre chronique du temps et cette sorte de propos 
où excelle Voltaire en ses contes et qui insinue le 
plaisir avec une pointe d'irréligion. 

C'est une grande commodité pour les projets de 
Mademoiselle que son château de Madrid voisine, 
à travers le bois de Boulogne, avec la maison 
royale de la Meutte la Muette), où le Roi va cou- 
cher au moins une fois par semaine. Ces soupers 
du bois finissent par exciter les soupçons de Fleury, 
qui n'entend pas que le Roi se compromette dans 
une intimité suspecte, ni qu'il y dépense avec 
excès l'argent de l'Etat. Un billet assez piquant de 
la princesse au Cardinal semble répondre à cette 
double inquiétude : « Je vais à Madrid, écrit-elle, 
d'où nous avons l'honneur de souper dans le voi- 
sinage. En vérité jamais partie fine n'a été plus 
nombreuse et plus modeste. Nous serons une 
trentaine à table; ensuite les hommes couchent à 
la Meutte et les femmes à Madrid. » 

Sont-ils aussi inoffensifs que Mademoiselle veut 
bien l'assurer, ces soupers de la Meutte, où l'on 



iÔ2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

boit toujours plus que de raison, où Cornus et 
Bacchus, comme on dit alors, rendent favorable la 
déesse de Cythère, où le Roi lui-même, dans l'exci- 
tation du vin de Champagne, laisse échapper des 
paroles singulières ? Un soir (on prétend que 
c'est en 1732), il y a deux tables servies, chacune 
de douze convives, et comme Ton cause assez 
librement des femmes de la Cour, de leur répu- 
tation et de leurs charmes, le Roi lève son verre 
et porte une santé mystérieuse : A l'inconnue! 
dit-il. La santé bue à sa table, il envoie dire à 
l'autre table de la boire aussi. Cette insistance 
permet aux assistants de rechercher en sa pré- 
sence à quelle dame il a songé. On met aux voix 
celles qui semblent le plus désignées. Trois noms 
se répartissent les joyeux suffrages : Mme la 
Duchesse la jeune, Mlle de Beaujolais et Mme de 
Lauraguais, parue tout nouvellement à la Cour. 
Le Roi se refuse à trancher le débat; mais le 
propos qu'il a tenu et la liberté qui l'a suivi 
donnent beaucoup à penser et font connaître à 
tout le monde que sa vertu est à la merci d'une 
occasion. 

L'occasion se produit, ou plutôt on la fait naître, 
au cours de 1733, l'année même du départ du roi 
Stanislas. On le sait par le duc de Luynes, qui dit 
l'avoir appris « de manière à n'en pouvoir douter » ; 
les autres journaux de l'époque ne font pas corn- 



L'ABANDON i63 

mencer la liaison de Louis XV avant l'hiver de 
1736. C'est que le secret royal est bien gardé et 
ignoré entièrement de la Cour pendant des années. 
Rien ne paraît changé dans les rapports du Roi 
avec la Reine, que semblent occuper et satisfaire 
de régulières maternités; c'est cependant la Reine 
elle-même qui va nous fournir, par un témoignage 
inattendu, la confirmation du renseignement de 
M. de Luynes et la preuve qu'il n'a point été 
trompé. 

Parmi les lettres inédites de Stanislas à Marie, 
où Louis XV n'est presque jamais nommé, il en 
est une, du 3 janvier 1734, où se trouve une men- 
tion bien certaine des premières infidélités. Dans 
cette « écriture continuelle » qu'elle adresse à son 
père et qu'il la supplie de ne pas ajouter aux 
fatigues d'une grossesse, Marie a laissé échapper 
une fois l'aveu de son chagrin le plus intime, et le 
père répond à cette confidence, qui est du mois de 
décembre 1733, par la phrase suivante, partie en 
polonais, partie en chiffres, une des plus mysté- 
rieuses de toute leur correspondance : « Ce que 
vous me mandez de la constance du Roi, sans 
espérance de changement, me désole. Cependant, 
je crois que les circonstances présentes, si le bon 
Dieu les donne heureuses, pourront le ramener. » 

Stanislas se plaît à espérer que la joie de la 
naissance d'un prince (ce fut Madame Sophie) 
rétablira le bonheur conjugal de sa fille; mais il 



1G4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

faut bien constater déjà l'inconstance du Roi et 
aussi la tristesse de la pauvre Marie, d'autant plus 
profonde qu'elle est plus cachée. Son amour tou- 
jours anxieux lui a ouvert les yeux la première et, 
tandis que la Cour en est encore aux soupçons, 
elle seule, à des indices qui ne trompent point, a 
deviné les premières fautes du Roi et compris 
qu'il n'y a plus d'espoir qu'il lui revienne sans 
partage. 

Ni l'épouse, ni aucune personne, en dehors des 
initiés nécessaires, ne se doutent que la complice 
du Roi est aussi voisine que possible de la Reine 
et qu'elle appartient même à son service. Entre 
tant de femmes qui ont paru retenir l'attention du 
Roi ou qui l'ont même sollicitée, on n'a point 
remarqué la jeune comtesse de Mailly, fille aînée 
du marquis de Nesle. Mariée en 1726, à seize ans, 
à un oncle à la mode de Bretagne, lieutenant des 
gendarmes écossais, elle est devenue dame du 
palais de la Reine, en 1729, à la mort de sa mère, 
la marquise de Mailly-Nesle ; sa naissance et sa 
place à la Cour lui ont dès lors donné accès auprès 
du Roi et droit à tous les voyages. Plus tard seu- 
lement, on rapprochera les uns des autres de 
petits faits, demeurés inaperçus, et l'on se rappel- 
lera combien fréquemment Mme de Mailly a été 
des parties de Mademoiselle. 

On disait alors que sa conversation spirituelle 
était particulièrement agréable à Sa Majesté; mais 



L'ABANDON i65 

ses charmes ne semblaient point destinés à une 
aussi glorieuse conquête. La réserve du Roi et la 
tenue modeste de la dame distinguée par lui ont 
trompé les yeux les plus exercés par métier, ceux 
des courtisans en quête d'intrigue. Louis XV aime 
Mme de Mailly et en est aimé; leur inclination 
sincère, quoique préparée par des soins corrup- 
teurs, a eu besoin, pour se développer, d'un mys- 
tère qui en assaisonnât les plaisirs. Les habiles 
gens qui s'en sont mêlés n'ont point manqué 
d'épaissir cette ombre et de la rendre à peu près 
impossible à pénétrer. 

Les hésitations du Roi leur en ayant laissé le 
temps, Mademoiselle, Bachelier et la maréchale 
d'Estrées, qui prêta son concours, ont fait le choix 
le plus avisé. Leur dessein a été soigneusement 
établi et non moins calculé que celui qui amena 
jadis le mariage de la Reine. Ils savaient qu'une 
jeune femme, belle et ambitieuse, s'emparant pour 
la première fois du cœur et des sens du Roi, aurait 
pu rompre leurs calculs et garder pour elle l'in- 
fluence dont ils comptaient se servir. Avec Mme de 
Mailly, âme affectueuse et de caractère désinté- 
ressé, ils n'ont rien à craindre de semblable. On 
lui a fait promettre, paraît-il, « de s'en tenir aux 
seuls honneurs du mouchoir » et de ne rien tenter 
sans l'avis « des personnes qu'elle sait avoir la 
confiance et l'estime du Roi ». Singulier enga- 
gement, que nulle autre des femmes de la Cour 



i66 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

qui aspirent à être élues ne serait capable de tenir 
avec bonne foi. 

Mme de Mailly met dans son amour plus de 
sentiment que de vanité, sans aucune vue d'avi- 
dité personnelle. Son esprit, qui est aimable, son 
humeur, qui est égale, sa douceur caressante 
suffisent à retenir le Roi; mais elle n'a ni assez 
de beauté, ni assez d'intrigue pour être sûre d'un 
absolu pouvoir. « Elle a, dit un contemporain, le 
visage long, le nez de même, le front grand et 
élevé, les joues un peu plates, la bouche grande, 
le teint plus brun que blanc, deux grands yeux 
assez beaux, fort vifs, mais dont le regard est un 
peu dur. Le son de sa voix est rude, sa gorge 
et ses bras laids. Elle passe pour avoir la jambe 
fine, beauté que peut-être elle doit à sa maigreur. 
Elle est grande, marche d'un air assez délibéré; 
mais elle n'a ni grâce, ni noblesse, quoiqu'elle se 
mette d'un très grand goût et avec un art infini, 
talent qui lui est particulier, et que les femmes 
de la Cour ont tâché en vain d'imiter. » S'il est 
vrai que la Sainte Madeleine de Nattier soit le 
portrait de Mme de Mailly, on y retrouve tous 
ces traits physiques, que notre chroniqueur n'a 
point flattés. 

Élevé dans la réserve religieuse et dans la peur 
de la femme, Louis XV devait être de ceux que 
l'extrême beauté n'est point sans troubler, mais 



L'ABANDON 167 

attire moins qu'elle n'intimide. Une personne 
comme Mme de Mailly pouvait mieux qu'une 
autre lui faciliter le premier pas. Le choix qu'on 
tît pour lui indique chez ses « conseillers » une 
connaissance fort juste des hommes. Pour le 
rendre définitif et prévenir les oppositions, Made- 
moiselle songea à s'assurer l'aveu, au moins tacite, 
du Cardinal. Il ne fut pas aussi facile qu'on le 
prétend d'y résoudre le vieillard, car il s'agissait, 
en somme, de ruiner l'éducation stricte qu'il avait 
donnée à son élève. Une brouille du ministre 
avec le Roi, qui date précisément du mois de 
septembre 1738 et que marque une retraite de dix 
jours à Issy, semble indiquer le moment où la 
chose fâcheuse lui fut révélée. Il dut protester, 
peut-être pour la forme, et il est sûr qu'il crut de 
son devoir d'apporter des consolations à la Reine, 
tout comme il eût présenté des condoléances. 
Mais ses scrupules ne tinrent pas longtemps 
devant les raisons soumises à son discernement 
de vieux casuiste. 

L'ouvrage fait par d'autres et la faute accomplie 
sans qu'il en fût responsable, il ne pouvait qu'être 
entièrement favorable à la personne qui en avait 
profité selon la morale du siècle. Aucune ne devait 
lui porter moins d'ombrage, en tant que ministre, 
ni causer autour du Roi moins de scandale. 
Puisque aussi bien le mal était inévitable, il fallait 
se féliciter qu'il fût ainsi limité. Plus tard, lors- 



i68 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

qu'on voudra donner au Roi une autre maîtresse, 
infiniment plus dangereuse, celle qui sera Mme de 
Chàteauroux, l'ancien précepteur fera des confi- 
dences sur le passé à la duchesse de Brancas : 
« Ah ! si vous saviez combien il était nécessaire 
que Mme de Mailly eût le cœur du Roi, combien 
il serait funeste de le lui enlever, combien il faut 
le lui conserver, combien la maréchale (d'Estrées' 
eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux 
de Dieu, de préparer cet engagement et le for- 
mer! Je tiens sans doute un étrange langage pour 
un prêtre; mais la cour de Louis XIV, celle de 
Louis XV ressemblent trop peu à celle de saint 
Louis. Le Roi commençait à craindre la Reine : 
elle avait été livrée aux intrigues de M. le Duc et 
de Mme de Prie. Le Roi pouvait se perdre par un 
mauvais choix; il n'y en avait qu'un bon qui pût 
le sauver. Si vous saviez combien j'ai gémi aux 
pieds de cette croix... combien j'ai maudit mon 
pouvoir, sans puissance sur le cœur du Roi ! Le 
Roi a du moins les vertus de Mme de Mailly, 
laissons-les-lui. Je n'ai plus qu'un moment à 
vivre ; mais voir le Roi, que Louis XIV m'a 
confié, trahir ses dernières espérances ! Je ne le 
verrai point sans punir les corrupteurs de sa jeu- 
nesse ! » Mme de Brancas, qui rapporte ces pro- 
pos, non sans malice, assure qu'elle sortit de chez 
Fleury, ayant vu Tartufe cardinal et premier 
ministre. La conscience compliquée du person- 



L'ABANDON 169 

nage admettait peut-être une grande part de sin- 
cérité. II est seulement fâcheux pour sa mémoire 
qu'on ne lui trouve de colère contre les corrup- 
teurs du Roi qu'à l'heure où ils alarment sa tran- 
quillité. 

Il est certain que le cardinal de Fleury, s'il 
n'approuva pas la liaison du Roi, en approuva du 
moins le choix, que plus tard il ne s'opposa point 
à ce qu'elle fût déclarée, et qu'il entretînt, par 
l'entremise de Mlle de Charolais, un commerce 
de bonne entente avec la maîtresse. S'il en fallait 
une preuve, un petit document, postérieur il est 
vrai à la déclaration, la fournirait. C'est encore un 
billet griffonné par Mademoiselle au Cardinal 
pour le remercier des faveurs accordées à une 
sœur de Mme de Mailly, qui va épouser M. de 
Vintimille, petit-neveu de l'archevêque de Paris. 
Ces faveurs, arrachées à la lésinerie du ministre, 
sont considérables : le Roi donne à la nouvelle 
mariée deux cent mille livres d'argent comptant, 
un appartement à Versailles et six mille livres de 
pension, en attendant une place de dame dans la 
maison qu'on fera un jour à la Dauphine. 
Mademoiselle, qui a mené tout cela, écrit à 
Fleury : « Ce lundi au soir. — Je n'ai jamais 
vu une si grande joie et tant de reconnaissance. 
Mme de Mailly m'a priée de vous faire ses remer- 
ciements et de vous dire que c'était à vous qu'elle 
devait la fortune de sa sœur. Elle n'ose pas 

V. 12 



i;o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

aller chez Votre Éminence. Je lui ai dit qu'elle 
ferait mal d'y aller et que vous ne vouliez rien 
savoir. Elle gardera le secret et je me conformerai 
en tout à ce que vous m'avez dit. Je vous remercie 
encore de cette affaire. Tout ce qui marque votre 
amitié me touche au delà de ce que je puis dire. 
Je m'acquitte d'une commission et ne veux point 
de réponse. » 

L'ardeur qu'a mise Mme de Mailly à fixer sa 
sœur à Versailles peut paraître naïve, quand on 
sait que Mme de Vintimille va devenir, à son tour 
et sans tarder, la maîtresse du Roi ; quant à ce 
billet de princesse à ministre, il dit en peu de 
mots, sur ces choses de cour, plus qu'il ne semble. 

Les débuts de Louis XV dans l'adultère ont 
gardé un caractère qui frappe l'observateur un peu 
attentif. Pendant plusieurs années, sa liaison ne 
fut ni définitive, ni sans remords. Elle subit des 
scrupules et des ruptures, comme en eut quelque 
temps la tendresse du grand Louis pour cette La 
Vallière, à qui l'on est tenté de comparer Mme de 
Mailly. La loi religieuse arrête, à des dates déter- 
minées, avec son inflexible rigueur, l'essor des 
passions coupables. On ne peut oublier que le Roi 
communie au moins à Pâques et remplit ses 
devoirs de catholique dans leur intégrité. Minu- 
tieux ainsi qu'il le sera toujours dans l'accomplis- 
sement des pratiques, des jeûnes, des abstinences, 



L'ABANDON i-i 

il n'est point de ceux qui ignorent les conditions 
du repentir ou qui se permettent de les enfreindre, 
au risque de leur salut éternel. Il faut donc qu'il 
fasse un effort loyal vers le changement de sa vie 
et qu'il s'essaie de bonne foi à rompre les liens 
qui l'enchaînent. Au nom de pouvoirs supérieurs 
aux rois, le moins que puisse exiger le confesseur 
pour l'absoudre, c'est qu'il reprenne avec la Reine 
la vie conjugale. On le voit, en effet, rentrer dans 
le droit chemin aux approches des saintes semaines 
et il cherche alors à se corriger avec une sincérité 
que rien n'autorise à mettre en doute. 

Avant Noël 1737, par exemple, après avoir 
délaissé la Reine pendant huit mois, c'est-à-dire 
presque depuis Pâques, il vient passer auprès 
d'elle les nuits du 22 et du 23 décembre ; c'est 
qu'il doit faire ses dévotions à la grande fête et 
qu'il n'y serait point admis sans cette preuve 
de son repentir. Au reste, toute lutte est courte 
en une âme aussi molle, et ce réveil religieux 
de Noël sera le dernier. Tombé malade avant de 
communier, le Roi a renoncé à le faire ensuite. 
Sa rechute dans le péché n'a point tardé. Le 
14 janvier, dès son rétablissement, il va pour la 
première fois souper publiquement chez Mme de 
Mailly, dans son appartement de l'aile neuve. La 
maîtresse a plaidé, une fois de plus et trop élo- 
quemment, la cause de sa passion. Son amant, du 
moins, n'ira pas jusqu'à l'hypocrisie à Pâques 



i 7 2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

suivant, au grand scandale des dévots de la Cour 
et de la plupart de ses sujets, le Roi Très-Chrétien, 
le fils aîné de l'Église, renonce pour la première 
fois à la communion pascale. N'étant point en état 
de grâce, il ne saurait guérir les écrouelles, et les 
malades, réunis à Versailles, le samedi saint, 
doivent s'en retourner chez eux sans avoir été tou- 
chés. On donne pour prétexte une incommodité 
du Roi ; mais la situation est claire : il n'a point 
voulu se confesser, ou le confesseur lui a refusé 
l'absolution. 

Sur la foi d'anecdotes de basse antichambre et 
de récits malveillants toujours répétés, on a rendu 
Marie Leczinska responsable du changement de 
conduite de Louis XV, par des maladresses fémi- 
nines et des répugnances au devoir conjugal. 
L'explication, vraie pour tant d'autres, n'est pas 
suffisante en ce cas illustre. Certes, la reine Marie, 
toujours intimidée auprès de son maître, n'avait 
rien pour se défendre contre les dangers de sa 
situation. Il lui eût été difficile d'éloigner toujours 
de l'époux les trop vives séductions du plaisir illi- 
cite; mais l'acte même du détachement n'est point 
du fait de la Reine et il y aurait injustice à lui 
en imputer les conséquences. Elle souffrait sans 
doute, quand le Roi lui apportait, de ses soupers, 
l'odeur et le trouble du Champagne; elle considé- 
rait alors que la sainteté du mariage était mal 



L'ABANDON i 7 3 

comprise par le compagnon de sa vie ; mais elle 
ne se fût jamais permis de le lui reprocher. Elle a 
pu, d'autre part, imposer quelques trêves aux 
impatiences du Roi, sur l'ordre d'une Faculté trop 
méticuleuse; mais jusqu'à la fin, et sans relâche, 
elle demeura désireuse de maternité. Les commé- 
rages du temps, sans excepter ceux d'Argenson, 
interprètent fort mal les sentiments de la Reine 
sur ce point, et lui prêtent des mots que démentent 
ses lettres, ses paroles et toute sa vie. Pour se ren- 
seigner à des sources plus sérieuses, les témoi- 
gnages, qui manquent souvent en matière aussi 
délicate, se trouvent en nombre dans le Journal 
du duc de Luynes. 

La séparation vint d'une exigence de la Faculté 
de la Reine, dont les démêlés avec la Faculté du 
Roi avaient plus d'une fois, paraît-il, aggravé les 
choses. En iy38, la première eut définitivement 
gain de cause, en des circonstances dont il est 
possible de reconstituer la suite. Le Roi usait 
alors d'une nouvelle chambre à coucher, celle qui 
existe encore à Versailles, qu'il avait fait faire 
à l'intérieur de son appartement privé; elle était 
de dimensions plus commodes que la vaste 
chambre de Louis XIV, dont Louis XV avait dû 
jusque-là se contenter, en y grelottant et s'y 
enrhumant pendant les froids, et qui ne servait 
plus qu'aux levers, aux couchers et aux autres 
usages d'étiquette. La petite chambre était plus 



i 7 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

facile à chauffer l'hiver, plus facile aussi à quitter, 
sans être vu, en toute saison. Le 26 mai, lende- 
main de la Pentecôte, le Roi traversa l'Œil-de- 
Bœuf après son coucher et vint chez la Reine, ce 
qu'il n'avait point encore fait de l'année et ce qui 
ne devait plus se renouveler. 

Quelques semaines après, il partait pour Com- 
piègne, laissant, comme d'ordinaire, la Reine 
à Versailles : « Elle croyait être grosse, raconte 
M. de Luynes, et avait mandé au Roi l'état où elle 
se trouvait. Elle alla souper chez Mme de Mazarin, 
à une petite maison au haut de la montagne de 
Saint-Cloud, que l'on appelle Montretout. Elle 
n'en revint qu'à la pointe du jour,... n'étant point 
accoutumée de se coucher si tard. La nuit même, 
il lui arriva un accident qui prouvait qu'elle 
n'était plus grosse et qu'elle s'était blessée; elle 
n'osa pas en parler ni le mander au Roi, de peur 
que son voyage de Montretout ne fût désap- 
prouvé; elle lui manda seulement que les soupçons 
de grossesse avaient disparu. Elle se leva et alla 
comme à l'ordinaire; cette conduite fut suivie 
d'abord d'une perte de sang et ensuite d'un déran- 
gement qui dura quelque temps. Dans cet état, 
Perrat lui déclara que, si elle redevenait grosse 
dans ce moment, elle ne porterait jamais son 
enfant à bien. Ce fut là l'occasion des difficultés 
qui furent faites au Roi à son retour de Com- 
piègne; on voit qu'elles étaient fondées. » 



L'ABANDON i;5 

Quant aux sentiments intimes de la Reine, un 
autre récit, recueilli l'année précédente par le 
même auteur, est tout à fait significatif. Il s'agit 
de la naissance de Madame Louise. D'après la 
légende, Louis XV, espérant un garçon et de fort 
méchante humeur, aurait nommé brusquement 
Madame Dernière celle qui le fut en effet. La 
réalité fut tout autre. C'était le 26 juillet 1737 : 
le Roi, resté auprès de la Reine pendant ses dou- 
leurs, avait embrassé la main qu'elle lui tendait; 
immédiatement après être accouchée, ayant su 
que c'était une fille, elle le pria d'approcher et lui 
dit : « Je voudrais souffrir encore autant et vous 
donner un duc d'Anjou. » Le Roi l'exhorta à se 
tranquilliser. Ce tendre appel de l'épouse, si 
touchant et si sincère, a été entendu par la 
duchesse de Luynes, dame d'honneur, qui n'a 
point quitté son chevet. Pourquoi semble-t-on 
ignorer son témoignage, éloquent à sa date, qui, 
dans une de ces heures où se livre le plus profond 
de l'être humain, révèle l'entière pensée de la 
Reine? Le désir de remplacer le fils qu'elle a 
perdu n'a pas un instant quitté son cœur et, 
jusqu'à l'abandon définitif, elle a appelé de toute 
son âme un autre duc d'Anjou. Il n'est donc pas 
soutenable qu'elle se soit dérobée de façon quel- 
conque à son devoir, ni se soit jamais montrée 
lasse de l'œuvre de maternité. 



176 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

C'est en 1738 que la faveur de Mme de Mailly 
commence à devenir évidente. Peut-on penser 
que le Roi, ne devant plus revenir à la Reine, se 
considère comme délié des égards qu'il a scrupu- 
leusement gardés jusqu'alors? On aime mieux 
croire que c'est à son insu que le secret est devenu 
un scandale et qu'il y a du vrai dans une anecdote 
bien connue; un soir que la maîtresse se glisse, 
voilée selon l'ordinaire, dans les petits appar- 
tements, Bachelier, voulant brusquer les choses, 
entr'ouvre comme par mégarde son capuchon et 
la laisse reconnaître à deux dames. Quoi qu'il en 
soit, au mois de juillet, le duc de Luynes se décide 
à mettre en son Journal, non point la brutale 
assurance de la liaison du Roi, mais des phrases 
enveloppées et prudentes qui la supposent vrai- 
semblable. L'avocat Barbier dit que « la chose est 
publique »; d'Argenson sait depuis longtemps 
que Chauvelin a fourni « la petite Mailly » 
d'appointements sur des fonds secrets, tandis que 
Luynes en est encore à remarquer des soupers 
dans les cabinets ou chez Mademoiselle. Il note 
seulement que ces soupers se font plus ostensi- 
blement et durent jusqu'au matin; le Roi quitte 
alors ses cabinets intérieurs, où nul indiscret ne 
pénètre, et se couche quelquefois après six heures, 
non sans avoir entendu la messe. 

Au souper du 3 juillet, chez Mademoiselle, il y 
eut le prince de Dombes, MM. du Bordagc, de 



L'ABANDON i 77 

Souhise, de Chalais, le petit Coigny, ami de la 
princesse, ainsi que Mmes de Beuvron, de Mailly 
et d'Antin. Mme de Mailly était de semaine 
comme dame du palais : « Elle resta au souper 
avec la Reine, raconte M. de Luynes, quoique la 
Reine, par bonté, eût voulu bien des fois la 
renvoyer, pour ne la pas faire rester si longtemps 
debout. Mme de Mailly n'arriva au souper que 
trois quarts d'heure après qu'on se fut mis à 
table... Ces soupers ont donné occasion de renou- 
veler les discours qui se tiennent depuis si long- 
temps. On a peine à concilier ces idées avec ce 
que nous voyons de piété, régularité et attentions 
édifiantes. Il faut un peu plus de temps pour 
juger si ces discours ont quelque fondement. 
Quelques gens ont remarqué que l'on ne pouvait 
pas nommer le nom de la personne de qui il est 
question, devant le Roi, sans qu'il rougît, et l'on 
dit qu'aujourd'hui le Roi la nomme lui-même 
sans embarras. » 

A ce moment, Louis XV, allant à Compiègne, 
a projeté de s'arrêter quelques jours à Chantilly. 
« Il y a une dame, dit encore M. de Luynes, qui a 
fait ce qu'elle a pu pour y aller, et elle a été 
refusée par M. le Duc. » En rayant le nom de 
cette dame « qui n'est nullement liée avec lui », 
le seigneur de Chantilly a fait une chose toute 
naturelle, « M. le Duc ne devant point ajouter foi 
aux discours du public, ni, quand il y ajouterait 



i 7 8 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

foi, les regarder comme une raison pour prier de 
venir chez lui une personne qu'il connaît peu. » 
N'est-ce point là, en même temps, une petite 
revanche, irréprochable dans les formes, que 
prend sur son maître, à son tour en position 
fausse, l'amant disgracié jadis de Mme de Prie? 
C'est peut-être son échec pour Chantilly qui 
donne à Mme de Mailly le désir d'être avouée 
comme maîtresse et d'obtenir cette déclaration 
publique qui, par un renversement assez curieux 
des idées morales du temps, lui épargnera désor- 
mais les humiliations. Il est facile de forcer la 
main au Roi, et les séjours de Compiègne et de 
Fontainebleau sont excellents pour ce dessein, 
par la liberté qu'ils autorisent. « On continue 
à Compiègne, écrit M. de Luynes, les mêmes 
propos que l'on a tenus ici sur la même per- 
sonne »; et le duc consigne avec soin tous les 
indices qui lui sont rapportés pendant les voyages, 
la familiarité parfois choquante de cette dame 
quand elle joue avec le Roi, l'abandon d'un appar- 
tement à Fontainebleau que lui fait la maréchale 
d'Estrées, sa présence à une chasse royale, seule 
dame dans la calèche de Mademoiselle, enfin ses 
paroles à l'oreille de la comtesse de Toulouse, qui 
est décidément dans la confidence. Il semble 
que l'honnête courtisan, très attaché à Marie 
Leczinska, se refuse à admettre l'outrage public 
fait à sa souveraine et qu'il ait besoin, pour être 



L'ABANDON 179 

convaincu, de vingt fois plus de preuves qu'il n'en 
faut à l'opinion. 

Cependant Mme de Mailly s'irrite de l'attitude 
des autres dames de la Reine, surtout pendant les 
semaines où elle fait son service. Elle a tout le 
monde contre elle, les vertueuses et les jalouses, 
celles-ci surtout, qui ne sauraient lui pardonner 
d'avoir été choisie. Mme de Mailly répond 
aigrement et le prend avec toutes sur le ton 
hautain. A mesure qu'elle devient moins respec- 
table, elle veut, comme il est naturel, être davan- 
tage respectée. Peu lui importe qu'on sache sa 
pauvreté, que ses chemises s'éliminent et se 
trouent, que sa femme de chambre soit mal 
vêtue, qu'elle-même, au jeu, ne trouve pas cinq 
écus dans sa poche pour payer quand elle perd; 
ce qu'elle demande, ce qu'elle exige, c'est qu'on la 
reconnaisse pour la maîtresse déclarée et qu'on lui 
accorde les hommages dus à ce rang. « Elle est 
désintéressée au possible, écrit d'Argenson; elle 
rend volontiers service à ses amis; elle n'entend 
rien aux affaires d'argent et ne veut seulement pas 
écouter les propositions. Elle est franche, elle est 
vraie; mais elle est haute comme les nues et se 
souvient longtemps des offenses. » 

En mai 1789, le duc de Luynes est stupéfait 
d'une de ses incartades. Elle a refusé d'être à un 
souper de Marly avec la duchesse de Mazarin : 
« Je vous prie d'ôter l'une ou l'autre de votre liste, 



i8o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

dit-elle au duc d'Aumont; car nous ne soupons 
point ensemble. » La liste est déjà montrée, 
Mme de Mazarin avertie, et c'est un grand 
embarras pour le Premier gentilhomme que de 
lui annoncer qu'il y a eu malentendu et qu'elle 
ne sera pas du souper. La favorite déteste la 
duchesse, qui est pourtant sa cousine, étant 
Mailly comme elle, parce qu'elle lui attribue la 
plupart des propos qui se tiennent contre elle 
chez la Reine. Mais Mme de Mazarin est dame 
d'atours fort aimée de Marie Leczinska et l'offense 
atteint sa maîtresse autant qu'elle. Un autre chro- 
niqueur remarque vers ce moment : « Mme de 
Mailly commence à tirer sur la Reine et manque 
de ménagements convenables, ce qui peut lui 
attirer malheur. » Le malheur de Mme de Mailly 
ne doit point lui venir de la Reine; mais on a tort 
de croire que celle-ci n'a pas essayé de se 
défendre. 

Elle est restée longtemps dans l'incertitude sur 
la liaison du Roi. Elle l'a soupçonnée la première, 
puisqu'elle en a écrit à son père, mais il lui aurait 
été douloureux d'interroger, et rien ne peut être 
plus difficile pour elle que d'apprendre le nom de 
sa rivale. Mme de Mazarin probablement se charge 
de lever le voile. Ce n'est point en chrétienne 
résignée que Marie accueille cette révélation, car 
l'offense la plus cruelle à son amour-propre vient 
s'ajouter à la blessure de son amour. Elle a du 



L'ABANDON 181 

sang guerrier dans les veines, qui se réveille 
devant l'outrage, devant le mensonge aussi 
effronté et aussi voisin. Ces sentiments ne sont 
pas racontés par les contemporains et comment 
pourraient-ils l'être? Mais çà et là des indications 
éparses les font deviner. 

La Reine s'adresse à l'homme qu'elle a toujours 
vu maître de l'esprit du Roi. S'il est vrai que le 
Cardinal se retire à Issy, en septembre 1738, pour 
protester contre la liaison dévoilée, on s'explique 
la visite que va lui faire la Reine et qui donne lieu 
à tant de commentaires. Elle pleure auprès de 
lui, s'indigne, demande conseil, et, le vieillard, 
désarmé comme elle, et, malgré tout, secrètement 
content de la voir humiliée, n'a que les paroles les 
plus banales à lui offrir en consolation. Elle croit 
alors de son devoir d'engager une de ces luttes où 
l'on est vaincu d'avance : elle veut réclamer sa 
place et ses droits, abattre l'insolence de « cette 
femme »; tout au moins ne lui abandonne-t-elle 
plus le champ libre aux voyages de Compiègne. 
Elle exige de Fleury qu'on l'y laisse désormais 
suivre le Roi : « La Reine, note un indiscret, veut 
venir partout. C'est le Cardinal qui a engagé le 
Roi à mener la Reine à Compiègne, et la chose a 
déplu à Sa Majesté, quoique cela lui ait procuré 
plus d'assiduité de Mme de Mailly qui n'a point 
eu de semaines de distraction. Mais la Reine veut 
chasser en amazone; tout est perdu. » 



182 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

C'est une maladroite conduite, au reste, et faite 
pour exaspérer le Roi. Son embarras en aug- 
mente; il perd l'habitude de parler à la Reine, il 
s'éloigne de plus en plus, il en vient à un sans- 
gêne étrange que le duc de Luynes est obligé de 
signaler : « On a remarqué, lorsque le Roi arrive 
dans le salon, que non seulement il ne s'approche 
point de la table de cavagnole où la Reine joue; 
mais même, il y a quelque jours, la Reine se tint 
debout assez longtemps sans que le Roi lui dît de 
s'asseoir; et pendant ce temps il parlait à Mme de 
Mailly! » 

Il n'est pas étonnant qu'en ces premières 
années Marie Leczinska laisse paraître quelque 
chose de l'amertume qui remplit son âme. De 
toutes les maîtresses de son mari, c'est Mme de 
Mailly seule qu'elle a détestée, car c'est elle 
qu'elle accuse de lui avoir ravi le cœur du Roi. 
Elle ne pourrait lui dire que par des regards son 
mépris et sa colère, et sa dignité même l'en 
empêche. On lui attribue une réponse au double 
sens insultant, un jour que sa dame du palais 
aurait sollicité de s'absenter pour suivre un des 
voyages de la Cour : « Faites, madame, aurait dit 
la Reine, vous êtes la maîtresse. » Cette parole 
n'est guère vraisemblable à la date où elle est 
donnée; mais il est sûr que la Reine est aux 
aguets pour savoir quels sont les amis de la dame 
et, comme elle a la langue prompte et l'esprit 



I ABANDON i8 

malicieux, elle ne peut se tenir de leur jeter au 
visage quelque mot piquant. Ils s'en vengent, à 
leur tour, par des racontars malveillants que 
les nouvellistes recueillent. Les sous-ordres du 
service ne se gênent point pour prêter des ridi- 
cules à celle dont le crédit, qui fut toujours peu 
de chose, semble ne devoir jamais renaître. On lui 
reproche sa mauvaise humeur, son dépit, ses 
« chiffonnages », jusqu'à l'ostentation qu'elle met 
à faire tourner son lit dans sa chambre de 
Fontainebleau, de façon à n'y laisser qu'une seule 
ruelle. Les semaines où Mme de Mailly la sert 
et où elle est forcée d'endurer tout le long du jour 
cette offensante présence, ses domestiques s'en 
ressentent, paraît-il, à ses impatiences répétées. 
Ne faut-il pas que le supplice soit bien douloureux 
pour altérer, ne fût-ce qu'en passant, cette âme 
égale et bienveillante? 

La crise violente qu'on entrevoit dans la vie de 
la Reine, qui n'est contée nulle part, mais qui 
n'en est pas moins certaine, dure peu d'années. 
Son respect pour le Roi, l'amour qui survit à la 
désillusion, le souci de sa propre dignité refoulent 
au fond de son cœur les plaintes de sa souffrance. 
La foi de sa pieuse jeunesse, que rien n'a 
diminuée, lui apporte les adoucissements les plus 
sûrs, en contraignant son chagrin à prendre la 
forme épurée du sacrifice. 



184 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

Ce n'est pas à l'épouse seulement que la vie 
royale impose d'exceptionnelles épreuves, celles 
de la mère ne sont pas moindres. Elle se trouve 
éloignée, par les usages de la monarchie, de l'édu- 
cation de ses enfants, confiés à des personnages 
ayant charge de cour et responsables devant le 
Roi seul. Elle ne vit point au milieu de ces êtres 
chers, de qui les journées, comme les siennes, 
sont réglées sans qu'aucune place soit laissée 
aux libres effusions du cœur. Les habitudes 
familiales de l'ancienne France, qui tiennent 
les enfants à distance des parents, s'aggravent 
à Versailles de toutes les exigences de l'étiquette 
royale. Quand Mesdames aînées sont en âge d'en 
remplir les devoirs, elles vont une fois par jour 
« faire leur cour » au Roi et à la Reine, et leur 
gouvernante, Mme la duchesse de Tallard, les y 
amène en cérémonie. La Reine peut les recevoir 
aussi à certaines heures dans ses cabinets parti- 
culiers; rarement elle va les visiter chez elles, 
dans leur appartement éloigné de l'agitation de 
la Cour, à l'extrémité de l'immense château. 

Le Dauphin, qui habite au-dessous d'elle, 
prend une plus grande part de sa vie, et elle 
intervient elle-même, par de judicieux conseils, 
dans l'œuvre de ses éducateurs. Le jeune Louis a 
eu une première enfance difficile, par l'exubérance 
d'une volonté violente et incapable de se plier. 
Il battait sa nourrice, il soumette un jour son 



L'ABANDON i85 

précepteur. Grâce aux efforts de l'honnête duc de 
Chàtillon, le gouverneur, et du maître à lire, 
l'abbé Alary, ce terrible écolier est devenu le plus 
appliqué, le plus docile et le plus loyal des 
adolescents. Le portrait qu'a fait alors Tocqué de 
l'héritier du trône montre son charmant visage 
dans le milieu d'étude et de travail qu'il s'est mis 
à aimer passionnément. 

On compare cette sérieuse éducation à celle 
qu'à reçue le Roi, toute de complaisance et 
d'adulation. En rappelant l'œuvre manquée du 
cardinal de Fleury, on établit aisément que les 
dauphins, dont les pères sont jeunes et ont chance 
de régner longtemps, se trouvent toujours mieux 
élevés que les autres et moins gâtés par leur 
entourage. Les gouverneurs, en effet, les précep- 
teurs, les valets de chambre n'ont à répondre de 
leur fonction que devant le Roi et n'attendent de 
récompense que de la satisfaction paternelle. Leur 
intérêt se met ici d'accord avec leur conscience, ce 
qui est, dans les choses de cour, la plus sûre façon 
de n'être point exposé à sacrifier celle-ci. La 
Reine, au reste, y a veillé; elle a toujours exigé 
que le jeune prince fût réprimandé et puni, quand 
cela a été nécessaire pour dompter son empor- 
tement. Elle a soutenu l'abbé Alary contre les 
cabales et les préventions. Elle s'est réservé une 
part dans l'instruction morale de son fils, lui a 
transmis une foi chrétienne très assurée, un vif 
v. i3 



i86 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

sentiment de la pitié et de la justice. En ouvrant 
le cœur de l'enfant à toutes les générosités, en le 
formant à tous les devoirs, elle a préparé, comme 
elle aime à le dire, « un prince selon le cœur 
de Dieu ». 

Dès ces premières années, apparaît une étroite 
union entre la mère et le fils, qui trouveront l'un 
près de l'autre, au milieu de l'égoïsme de Ver- 
sailles, la confiance et la consolation. L'intimité 
ne sera jamais semblable avec les princesses, qui 
devraient, semble-t-il, appartenir davantage à la 
Reine. Au reste, les plus jeunes lui sont prises, 
précisément à l'âge où les cœurs s'ouvrent et se 
mêlent, et toute influence maternelle est définiti- 
vement écartée. 

C'est une étrange destinée que celle de Mes- 
dames de France, élevées de façon si artificielle, 
si loin de ces préceptes de la nature que Rous- 
seau, par réaction contre les usages du temps, va 
prêcher avec violence. Ces petits êtres paraissent 
tellement en dehors de la vie commune qu'on n'a 
même point jugé utile de leur donner un nom 
dès leur naissance. Des nombres ordinaux les 
désignent, jusqu'à l'année toujours très tardive de 
la cérémonie de leur baptême. Mesdames Qua- 
trième, Cinquième, Sixième et Septième ne 
seront baptisées qu'au couvent, la plus âgée ayant 
déjà douze ans. 

La séparation complète d'avec ses filles est pour 



L'ABANDON 187 

la Reine une souffrance nouvelle, que cette triste 
année 1 y38 lui apporte. Elle la doit encore à 
Fleury, qui cherche partout des occasions d'éco- 
nomiser : « Le Cardinal, écrit Barbier, a imaginé 
un moyen de ménager, au sujet de toutes nos 
Filles de France, actuellement au nombre de sept, 
qui embarrassent le Château de Versailles et 
causent de la dépense. C'a été d'en envoyer cinq 
à l'abbaye de Fontevrault, dont l'abbesse... sera 
surintendante de l'éducation des princesses. La 
suite sera simple, et cela renvoie un grand nombre 
de femmes et de domestiques. » Au dernier 
moment, on s'avise de faire grâce à Madame Troi- 
sième, la petite Adélaïde, qui a sept ans; elle 
passe pour être la plus aimable et pour obtenir 
quelque préférence de la Reine, à qui son départ 
cause un chagrin particulier. Il semble que rien 
ne serait plus facile que de la garder et qu'une 
prière de Marie y devrait suffire : mais elle en est 
venue au point de ne plus oser parler au Roi, 
même comme mère, surtout quand le Cardinal 
a décidé. Recourant à un autre moyen, Mme de 
Tallard dicte sa leçon à l'enfant : « Tous les jours, 
les deux Dames aînées vont faire leur cour au 
Roi, au retour de la messe. Un de ces jours, la 
Troisième se présenta devant le Roi, lui baisa la 
main, se jeta tout de suite à ses pieds et se mit à 
pleurer. Le Roi fut touché de cette scène; il 
larmoya un peu, et toute la Cour en fit autant, 



i88 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

en sorte qu'il lui promit qu'elle ne partirait pas. » 
Les préparatifs étant terminés , Mesdames 
cadettes furent mises toutes les quatre dans un 
carrosse, avec la marquise de La Lande, sous- 
gouvernante, et conduites à Fontevrault, où on 
les laissa, pour le physique, aux soins d'un écuyer 
de la Bouche, et pour le moral sous la direction 
de Mme de Fontevrault, c'est-à-dire de Très haute 
et très puissante Dame Claire-Louise de Mont- 
morin de Saint-Herem, générale de l'ordre de 
Fontevrault, qui ajouta à la suite de ses titres 
celui de gouvernante de Mesdames de France. La 
célèbre abbaye était à treize jours de Versailles et 
les princesses n'en devaient plus revenir que leur 
éducation terminée. Ce départ, qui séparait la 
Reine de ses filles, lui ôtait donc tout espoir de 
les revoir avant de longues années. Une des 
petites exilées, Madame Sixième, mourut au 
couvent sans avoir reparu. Madame Victoire fut 
ramenée en 1748, Mesdames Sophie et Louise, 
deux ans plus tard, après douze années d'absence. 
Ces enfants avaient grandi, embelli, s'étaient 
formées loin des yeux de leur mère. Ce fut une 
attention du Roi pour elle de les envoyer peindre 
par Nattier, qui avait déjà fait à la Cour, avec un 
éclatant succès, ses premiers portraits d'Henriette 
et d'Adélaïde. La Reine n'avait rien su du voyage 
de l'artiste, et sa surprise devant les trois tableaux 
fut délicieuse : « Les deux aînées sont belles 



L'ABANDON 189 

réellement, écrivait-elle à la duchesse de Luynes; 
mais je n'ai jamais rien vu de si agréable que la 
petite. Elle a la physionomie attendrissante et 
très éloignée de la tristesse; je n'en ai pas vu une 
si singulière : elle est touchante, douce et spiri- 
tuelle. » On a replacé à Versailles les portraits 
peints à Fontevrault, qui sont parmi les plus 
exquis de « l'élève des Grâces », et l'on comprend 
mieux les sentiments de la Reine devant la petite 
Louise, en grand panier rose, les mains pleines de 
rieurs des jardins de son couvent, souriant à la vie 
qui commence pour elle au cloître de Fontevrault 
pour s'achever au Carmel de Saint-Denis. 

L'hiver qui suivit le départ des « petites 
dames », la Cour fut plus brillante que jamais. 
Le grand bal rangé du mois de janvier 1739, 
donné au Salon d'Hercule, fut un des plus beaux 
qu'enregistra la chronique du temps. L'admirable 
salle, dont Lemoine venait d'achever le plafond, 
devenait le « grand salon » de Versailles, et 
Louis XV voulait l'inaugurer par une fête digne 
du règne de son aïeul. Des gradins montant dans 
les fenêtres entouraient la pièce, et dessinaient le 
carré des bals de cour dont le Roi et la Reine 
occupaient un côté. Les musiciens étaient devant 
la cheminée, sur une estrade, faisant face aux 
fauteuils de Leurs Majestés. L'éclairage parut 
insuffisant, tant la nef était vaste, et pourtant 



190 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

l'espace manqua, par suite du trop grand nombre 
d'invitations. Le duc de La Trémoille, Premier 
gentilhomme de la Chambre, avait apparemment 
mal compté les billets envoyés en son nom. Dès 
quatre heures, le salon était plein : tout Paris 
était accouru, et Versailles n'avait plus de place. 

Les dames du palais attendaient aux portes, 
en grand habit, sans pouvoir entrer. Le Roi, 
revenu de la chasse de bonne heure, demandait à 
tout moment des nouvelles du salon; on venait lui 
dire qu'il y avait trop de presse, qu'il ne serait 
pas possible de danser, qu'il faudrait peut-être 
transporter le bal dans la Galerie des Glaces. 
M. de La Trémoille, débordé, essayait vainement 
de faire sortir tout le monde, demandait douze 
gardes du corps qui entraient avec leurs bandou- 
lières et leurs armes. Personne ne voulait céder la 
place. Il fallut que le Roi en personne vînt mettre 
l'ordre : il arriva dans le Salon d'Hercule sans 
chapeau, déjà revêtu de son habit de velours bleu 
ciselé, doublé de satin blanc et garni de boutons 
de diamants. « Le Roi, ayant vu le gradin entiè- 
rement rempli de personnes peu connues, leur 
ordonna lui-même de sortir; M. de La Trémoille, 
M. de Noailles et M. de Villeroy furent chargés de 
les faire sortir. Lorsque ce gradin fut vide, on y 
fit monter toutes les dames qui étaient en grand 
habit. Ce déplacement avait fort affligé celles qui 
furent obligées de sortir; il y en eut même une 



L'ABANDON [91 

qui parlementa en présence du Roi. Le Roi fit 
ranger encore du côté du jardin, et ordonna 
ensuite que toutes les danseuses formeraient 
carré. » Tout cet arrangement fait sous ses yeux, 
Sa Majesté fut avertir la Reine, qui attendait 
depuis près d'une heure dans sa chambre, avec 
Mesdames les deux aînées, les princesses et les 
danseuses. 

La Reine parut en grand habit d'étoffe à fond 
blanc, brodé de colonnes torses de fil d'or et semé 
de fleurs nuées de soie, le corps de robe entiè- 
rement garni de pierreries, le Sancy suspendu en 
poire au collier de gros diamants, et le Régent 
dans la coiffure. La fête commença dès que Leurs 
Majestés furent assises. M. le Dauphin et sa sœur 
ainée, Madame, ouvrirent le bal; ensuite M. le 
Dauphin alla prendre Madame Henriette pour la 
seconde figure du menuet; celle-ci prit M. de 
Penthièvre ; il prit Madame; Madame, M. le Dau- 
phin; lui, Madame Henriette, qui prit M. de Fitz- 
James. C'étaient tous des enfants qui dansaient 
les premiers, allant prendre à chaque fois l'ordre 
du Roi ; le petit prince de Turenne, présenté à 
l'occasion du bal et qui avait moins de douze ans, 
manqua sa figure. Le Roi commanda les contre- 
danses, puis il dit à M. de la Trémoille de danser 
la mariée avec Mme de Luxembourg. M. de 
Clermont d'Amboise et la princesse de Rohan 
dansèrent une danse nouvelle, composée d'un 



192 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

menuet et d'un tambourin; le Dauphin dansa la 
mariée avec Madame, puis on apporta la collation 
de M. le Dauphin et de Mesdames, et le Roi alla 
souper dans ses cabinets. La Reine resta au bal, 
où Ton se remit à danser devant elle jusqu'à neuf 
heures et demie. 

Dès onze heures, les premiers masques se 
montrèrent, et le bal reprit, ou plutôt ce fut un 
autre bal, qui s'étendit et occupa tout le grand 
appartement. Le nombre des masques fut prodi- 
gieux. Il y avait trois salons pour la danse, trois 
pour les rafraîchissements, et dans la Galerie 
magnifiquement illuminée circulait le va-et-vient 
de la mascarade. La Reine sortit de chez elle à 
minuit; elle était masquée, ainsi que toute sa 
suite, et ne fut pas reconnue. A deux heures, 
Louis XV vint à son tour, masqué en chauve- 
souris, et s'amusa à demander un peu partout où 
était le Roi. Les Enfants de France, naturelle- 
ment, ne parurent point au bal masqué. On 
dansait encore plusieurs heures après le lever du 
soleil; mais, vers quatre heures, quelques dominos 
discrètement rentraient chez la Reine. Celle-ci 
changeait d'habit et allait à la chapelle entendre 
la messe. Elle avait payé assez largement, ce jour- 
là, le tribut réclamé par ses devoirs d'état : à ces 
plaisirs qui n'en étaient point pour elle, elle 
faisait succéder les seules joies profondes de sa 
vie, celles de l'humilité et de la prière. 



L'ABANDON ig3 

A ce bal se répandit la nouvelle que le mariage 
de Madame avec l'Infant Don Philippe était décidé. 
L'Infant était le troisième fils vivant de Philippe V 
et l'arrière-petit-fils de Louis XIV. La négociation 
qui aboutissait à ce mariage mettait un terme aux 
défiances qu'avait créées, entre la France et 
l'Espagne, le mariage de Marie Leczinska. L'évé- 
nement politique était de grande importance et 
renouait définitivement l'alliance interrompue ; 
mais il annonçait à la Reine une séparation nou- 
velle et, lorsque le cardinal de Fleury lui en vint 
donner connaissance, elle ne put l'accueillir qu'avec 
des larmes. La jeune Madame montra plus de 
peine que de joie; quitter ses sœurs surtout lui 
semblait cruel, car il régnait entre elles une 
grande union. Le jour où les princesses l'apprirent, 
quand la Reine descendit dans leur appartement, 
la petite Adélaïde s'élança vers elle avec ces 
mots : « Maman, je suis bien fâchée du mariage 
de ma sœur ! » On attendit six mois pour que 
l'enfant eût douze ans sonnés, et la fin d'août 
amena les fêtes du mariage. 

Pour les noces de l'aînée et de la préférée de ses 
filles, Louis XV voulut un éclat extraordinaire. 
Aucune dépense ne fut épargnée pour en laisser 
un somptueux souvenir, et le ménager Fleury dut 
céder pour une fois au désir royal. Versailles revit 
les grandes suites de fêtes du passé. Le duc 
d'Orléans, le même qui était allé à Strasbourg 



[94 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

épouser pour Louis XV, fut chargé de tenir la 
place de l'Infant aux cérémonies. Les fiançailles 
solennelles se firent dans l'Œil-de-Bœuf, trans- 
formé pour la circonstance en « cabinet du Roi » 
et où une partie de la Cour pouvait trouver place. 
Il n'y eut pas moins de cent quinze dames en 
grand habit réunies chez la Reine. Madame Infante, 
comme on disait déjà, y fut conduite par son jeune 
frère; elle portait un habit or et noir, selon l'usage 
des fiançailles, et une mante de réseau d'or de 
sept aunes de long, que soutenait Madame Hen- 
riette; à son bras était le portrait de Don Philippe 
entouré de diamants. 

« Un peu avant huit heures, la Reine se mit 
en marche, suivie immédiatement de Madame, 
de Madame Henriette et de Madame Adélaïde; 
ensuite Madame la Duchesse, les princesses du 
sang, Mmes de Luynes et de Mazarin, les dames 
du palais, les dames d'honneur des princesses; 
toutes les autres dames suivaient. La Reine entra 
par la porte de glaces dans le cabinet de l'Œil-de- 
Bœuf. Toute la Galerie était éclairée par des 
girandoles; l'Œil-de-Bœuf était fort bien éclairé. 
Dans le fond, auprès de la cheminée, était une 
grande table, au bout de laquelle le Roi se mit à 
droite, et la Reine à gauche; ensuite M. le Dau- 
phin et Mesdames et tous les princes et princesses, 
suivant leur rang, les hommes du côté du Roi, 
les femmes du côté de la Reine. Les ambassa- 



L'ABANDON i 9 5 

drices de Vienne et de Madrid étaient immédia- 
tement après les princesses; les courtisans sans 
distinction, le long des murailles des deux côtés.... 
Il y avait beaucoup de place, et le Roi eut lui- 
même grande attention à faire reculer les hommes 
pour faire place aux dames.... Le Roi était entré 
par sa chambre. Les quatre secrétaires d'Etat 
étaient auprès de la table, et M. le cardinal de 
Fleury auprès du Roi. » 

Le contrat ayant été lu, ainsi que la procuration 
du roi d'Espagne, les signatures furent données 
par la Famille royale et tous les princes et prin- 
cesses et légitimés, suivant leur rang; M. de la 
Mina, ambassadeur du roi Philippe, signa pour 
son maître. Puis la porte de la chambre du Roi 
s'ouvrit; le cardinal de Rohan apparut en surplis, 
avec quelques prêtres, et célébra les fiançailles. 
Le Roi rentra dans son appartement, suivi des 
princes du sang, et le Dauphin, donnant la main 
à Madame Infante, la ramena d'abord chez la 
Reine, puis chez elle, avec le long cortège des 
dames parées. Quelques années plus tard, ce 
devait être son tour d'être époux; les mêmes 
cérémonies devaient se renouveler pour son 
mariage avec une sœur de l'Infant, comme aussi 
les mêmes fêtes de la Cour. Toutes se ressemblent 
jusqu'en leurs détails, et les figurants n'ont pas 
changé, sauf que de nouvelles beautés ont paru 
à la Cour et que celles de l'autre bal ont, le 



196 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

plus souvent, pris de la dévotion et quitté le 
rouge. 

Tel on vit le mariage de Madame Infante, tel on 
devait voir, en 1745, celui de l'Infante Marie- 
Thérèse, en 1747, celui de la princesse Marie- 
Josèphe de Saxe et, tout à la fin du règne, le 
brillant accueil fait par la cour de Louis XV à 
l'archiduchesse Marie-Antoinette. La chapelle de 
Mansart, lumineuse et triomphale par les jours 
d'été, se prêtait aux pompes religieuses les plus 
éclatantes et, pour les fêtes de nuit, la Grande 
Galerie de Louis XIV offrait son cadre incompa- 
rable. La nouveauté au mariage de Madame Infante 
fut la décoration élevée de l'autre côté du Parterre 
d'eau et qui faisait, en face du Château, comme 
une construction de féerie. On l'admira de jour 
et, le soir, le feu d'artifice y fut tiré. 

Quelques notes du duc de Luynes font suivre 
tout le mouvement intérieur du Palais; les com- 
pliments qui durent deux heures chez Madame 
Infante, la réunion des princesses et des daines en 
grande parure chez la Reine, l'arrivée de la mariée 
et de Mesdames, enfin celle du Roi, qui vient 
chercher la Reine dans son appartement : « Ils 
entrèrent dans la Galerie. Le Roi commença 
aussitôt le lansquenet, qui fut assez beau; il y 
avait quinze coupeurs. M. le Dauphin et Mesdames 
jouaient à cavagnole ; la Reine jouait au lans- 
quenet avec le Roi, et, outre cela, grand nombre 



L'ABANDON 197 

de tables de quadrilles et de brelan. A huit heures, 
on alluma. Le coup d'œil de la Galerie était 
admirable à voir. Au dehors, on avait commencé 
dès sept heures à allumer la décoration; les deux 
côtés étaient éclairés, ainsi que les parterres à 
droite et à gauche de la terrasse. A neuf heures, 
le lansquenet fini, le Roi et la Reine se mirent à 
un balcon de la Galerie ; le Roi ayant donné lui- 
même le signal avec une lance à feu, on commença 
à tirer le feu. » Une immense foule, massée au 
pied du Château, acclamait ses souverains. Ceux 
qui avaient tenu à se trouver bien placés avaient 
dû passer cinq heures au grand soleil, sur la ter- 
rasse brûlante; ce n'était point acheter trop cher 
un quart d'heure et demi d'artifices bien servis; 
et, tandis que les princesses du sang s'asseyaient 
au souper royal, dirigé dans l'antichambre de la 
Reine par messieurs les gentilshommes ordi- 
naires, les bonnes gens de Paris envahissaient les 
cabarets de Versailles, cherchant joyeusement à 
manger et à boire, avant de s'entasser dans les 
coches, les pots-de-chambre, les gondoles et tous 
les lourds véhicules du retour. 

Le lendemain, M. Turgot, prévôt des mar- 
chands, et les échevins en robe, apportèrent à 
Madame Infante le présent ordinaire de la Ville, 
douze douzaines de flambeaux de poing parfumés 
et douze douzaines de boîtes de dragées dans des 



198 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

espèces de mannes peintes, garnies de toilettes de 
mousseline en dehors et en dedans, le tout renoué 
d'une infinité de rubans bleus. Le soir, Mesdames 
furent menées par leur gouvernante à la fête don- 
née par l'ambassadeur d'Espagne ; elles virent 
tirer un beau feu d'artifice, qui représentait le 
chemin des Pyrénées : « Avant leur départ, M. de 
la Mina leur présenta quelques corbeilles de fruits 
à genoux et Mme de la Mina donna la serviette 
à Madame Infante, aussi à genoux. M. de la Mina 
voulait aussi présenter à genoux à Madame 
Henriette, mais Mme de Tallard lui dit que ce 
n'était point l'usage en France. » La petite 
Henriette n'accepta pas que l'ambassadrice lui 
baisât la main, bien que le Cardinal eût agréé 
ce cérémonial; il fallut même, pour y décider 
Madame, que la gouvernante prît sur elle de lui 
dire en badinant qu'elle arrivait sur terre espa- 
gnole et que, pour se conformer aux coutumes, 
elle devait donner sa main à baiser. 

Le feu de la Ville fut tiré la veille du départ de 
la princesse. Leurs Majestés y assistèrent au 
Louvre, d'un balcon dominant la Seine et cons- 
truit devant ce qu'on appelait le « cabinet de 
l'Infante », en souvenir de la fiancée de Louis XV. 
Les deux fauteuils royaux étaient côte à côte, sui- 
vant l'usage, avec des pliants pour M. le Dauphin 
et ses sœurs. La Reine avait mené dans ses car- 
rosses ses dames du palais, qui se mirent, sans 



L'ABANDON 199 

distinction de titres, à droite et à gauche du 
balcon. 

Paris n'avait point encore vu la maîtresse du 
Roi. Un spectacle, qui valait bien celui qu'avait 
ordonné M. Turgot, était d'apercevoir Mme de 
Mailly la première de toutes les dames et le plus 
près du Roi, son pliant touchant à celui du 
Dauphin. Ce fut une souffrance pour la Reine 
qu'un tel voisinage, que le son de cette voix et 
cette réunion des coupables sous ses yeux, qui lui 
était d'ordinaire épargnée. Son supplice dura des 
heures, parmi les divertissements de la fête. Les 
joutes sur la rivière, les illuminations des ponts et 
des quais, le grand transparent dressé sur l'eau en 
face du Louvre, au milieu d'une flottille de petits 
bateaux, le feu enfin, tiré sur le terre-plein du 
Pont-Neuf, rien ne l'arracha à cette mélancolie 
qu'on remarquait et dont la tristesse maternelle 
n'était point la seule cause. 

Le Roi ni la Reine n'allèrent à Paris, pour le 
bal masqué de l'Hôtel de Ville, qui fut donné le 
surlendemain et qui compta parmi les plus beaux 
du siècle. Un appartement royal avait été meublé 
magnifiquement auprès de la grande cour, trans- 
formée et convertie en salle de danse. Mme de 
Mailly, apprenant que le Roi ne quitterait pas 
Versailles, lui avait fait demander pour elle-même 
la clef de cet appartement; elle était déjà mas- 
quée, prête à partir, son relais commandé à 



200 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

Sèvres, quand le Roi refusa la clef, après onze 
heures, ce qui obligea la comtesse à renvoyer sa 
chaise et à renoncer à rejoindre Mademoiselle au 
bal de la Ville. Sa prétention avait paru déplacée, 
et ce n'était vraiment pas un jour bien choisi pour 
ce petit scandale. La Famille 103'ale était toute à 
l'émotion du départ, qui devait avoir lieu dans 
quelques heures. « Ce matin, écrit M. de Luynes, 
Madame Infante a été chez le Roi et chez la Reine. 
La Reine a été une demi-heure enfermée avec elle, 
et il s'est répandu bien des larmes de part et 
d'autre. Le Roi est devenu pâle, quand Madame 
Infante est entrée dans son cabinet; il y a eu 
beaucoup de pleurs. Les deux sœurs se sont 
embrassées en fondant en larmes et ne se pouvant 
quitter; elles disaient : « C'est pour jamais. » 
M. le Dauphin a pleuré beaucoup, et surtout lors- 
qu'il l'a embrassée dans le moment qu'elle a 
monté en carrosse. Le Roi a descendu avec elle, 
le visage fort triste et a monté dans le carrosse. » 
Les dames qui accompagnaient étaient Mmes de 
Tallard, d'Antin, de Tessé et de Muy. 

Le long du chemin, le Roi renouvela ses ins- 
tructions paternelles. Il recommanda à sa fille de 
chercher avant tout à plaire au roi d'Espagne, 
qu'elle devait regarder comme son oncle et comme 
son père, de ne lui demander jamais aucune grâce, 
quelque petite qu'elle fût, avant d'avoir vingt-cinq 
ans, enfin de se bien rappeler tout ce qu'elle avait 



L'ABANDON 201 

vu à Versailles, car Philippe V, qui en était parti 
quarante ans auparavant, lui ferait sûrement 
beaucoup de questions. Chacune de ces paroles 
marquait la longue et peut-être définitive sépa- 
ration, et tout ce qui était dans le carrosse fondait 
en larmes. 

Au Plessis-Piquet, après les dernières effusions, 
le Roi descendit, laissant consoler l'Infante par 
les dames, et rentra à Versailles dans ses calèches. 
Avant de repartir pour Rambouillet, il voulut 
embrasser Madame Henriette. « Son dessein était 
d'aller chez elle. On lui dit qu'elle était chez la 
Reine; il ne voulut point y aller, craignant appa- 
remment que cette entrevue ne renouvelât la dou- 
leur de l'une ou de l'autre et qu'il ne s'attendrît 
lui-même. Il attendit quelque temps, et enfin il 
manda à Madame Henriette de le venir trouver 
dans son cabinet; il l'embrassa et partit à cinq 
heures dans sa gondole avec Mademoiselle, Mlle de 
Clermont, Mme de Mailly, Mme de Ségur et des 
hommes. » Une sœur de Mme de Mailly rejoignit 
peu après la compagnie. C'était Mlle de Nesle, de 
qui l'on murmurait le très prochain mariage avec 
M. de Vintimille et qui se trouvait être à présent 
de tous les voyages. 

Pendant que le Roi se distrayait de sa peine 
chez la comtesse de Toulouse, en la société équi- 
voque des deux sœurs, la Reine faisait souper 
avec elle celle de ses filles qui prenait le titre de 
v. 14 



202 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

« Madame », la fière Henriette, jumelle de l'In- 
fante. A la même table avaient l'honneur de 
s'asseoir les trois dames du palais de semaine, 
les deux dames de la princesse et une nouvelle 
mariée, autre sœur de la favorite, la jeune mar- 
quise de la Tournelle, présentée cette année même 
et de qui Ton ne parlait encore que pour louer sa 
réserve et sa beauté. Ainsi revenaient les habi- 
tudes de Versailles, un instant troublées par le 
départ de l'aînée de Mesdames de France. 

Madame Infante, la seule des filles de Louis XV 
qui trouva mari, ne fut point tout à fait perdue 
pour la cour de son père. Elle devait y reparaître 
plus tard, à diverses reprises, pour servir les inté- 
rêts d'un époux qu'elle aima avec dévouement et 
pour qui elle obtint, faute de mieux, le duché de 
Parme. C'était une intelligence solide et déliée, 
digne de l'amitié fidèle que lui voua l'abbé de 
Bernis. Ses traits un peu masculins, et qui vers 
la fin s'épaissirent, reproduisaient en les alour- 
dissant ceux de son père. Louis XV avait pour elle 
une affection très vive ; il la reporta sur sa fille, 
l'infante Isabelle, qui lui fut amenée à l'âge de 
huit ans et qu'il fit peindre par Nattier, droite et 
sérieuse dans sa robe à paniers, comme une prin- 
cesse de Velasquez. Cette petite-fille espagnole de 
Louis XV fut la première femme d'un archiduc 
d'Autriche, qui devint plus tard l'empereur 
Joseph II. 



L'ABANDON 2o3 

Madame Infante, duchesse de Parme, Plaisance 
et Guastalla, avait espéré tout autre chose que 
l'étroite principauté de quelques milliers de sujets 
échue à son mari par le traité d'Aix-la-Chapelle. 
Elle rêva successivement Milan, la Pologne, les 
Pa}rs-Bas, les Deux-Siciles, jusqu'au trône d'Es- 
pagne. Son extraordinaire ténacité dans l'intrigue 
politique se heurta aux revers du règne de son 
père et finit par se briser contre l'hostilité de 
M. de Choiseul. La petite vérole, qui semait si 
souvent la mort, et une mort si terrible, à la cour 
de France, enleva la princesse au milieu de ses 
dernières déceptions, à Versailles même. Le seul 
résultat de ses longs efforts fut de lui donner pour 
sépulture Saint-Denis au lieu de l'Escurial. La 
fille de Louis XV méritait une meilleure destinée ; 
elle était plus que ses sœurs du sang de Henri IV ; 
elle avait, dans une âme de femme, un peu des 
qualités qui font les grands princes : l'ambition, 
l'énergie et le courage. 

Dans ce coin du palais non pas retiré, mais 
séparé, où vit la Reine, que sait-elle des amours 
du Roi, de cette existence secrète que la malignité, 
l'intérêt, la politique des partis percent de tant de 
regards indiscrets ? L'épouse est bien moins ren- 
seignée que nous ne le sommes, assez cependant 
pour que la plaie de son cœur s'avive sans cesse 
de blessures nouvelles; mais elle ne trouve pas 



20 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

seulement des motifs de larmes dans ce qui lui 
parvient de cette chronique scandaleuse, à travers 
le murmure malicieux et voilé de son cercle ou les 
confidences indignées de ses amis. Elle apprend le 
châtiment successif de ses rivales, le voit sortir de 
leur faute même, et rien ne l'empêcherait d'y 
reconnaître et d'y savourer sa vengeance, si la 
haute morale de sa foi ne lui enseignait de mieux 
en mieux la sérénité du pardon. 

C'est à Mme de Mailly de souffrir, et chaque 
jour maintenant est un pas vers la déchéance. La 
sœur qu'elle a introduite à la Cour, cette Vintimille 
pour laquelle elle a mendié les bonnes grâces de 
Fleurv, qu'elle a menée partout avec elle, est 
devenue à son tour la maîtresse du Roi. Elle sem- 
blait devoir ne porter aucun ombrage à son aînée : 
« Figure de grenadier, col de grue, odeur de 
sin^e ». ainsi la décrira une autre sœur, Mme 
de Flavacourt, qui seule ou presque seule de 
la famille s'est dérobée aux assiduités du Roi. 
Mme de Vintimille les a attirées, au contraire, et 
retenues à force d'intelligence et d'audace. On dit 
que, dès le couvent, elle a souhaité de remplacer 
la sœur dont l'étrange fortune troublait son ima- 
gination de jeune fille. Fixée à la Cour avant 
son mariage, elle n'a pas perdu de temps pour sa 
conquête. Le roi faible qu'elle a séduit, presque 
sans qu'il y pensât, est maintenant sous le joug 
de cet esprit fier et hardi, qui a le charme de 



L'ABANDON 2o5 

celui d'une Charolais sans en garder les bassesses. 

Cette maîtresse aventureuse, qui rêve de 
Montespan comme sa sœur rêva de La Vallière, 
a pour la première fois parlé à Louis XV de sa 
aloire. Audacieuse comme la reine Marie n'aurait 
jamais pu l'être, elle a rappelé au timide élève de 
Fleury les devoirs militaires de sa fonction royale ; 
elle a voulu l'envoyer commander ses armées, 
prendre sa part des victoires que lui gagne le 
maréchal de Belle-Isle. D'abord étonné de ce 
langage, le Roi s'est pris à l'écouter et en a aimé 
davantage celle qui osait le lui tenir. Mme de 
Maiïly, inquiète, jalouse, à petites vues féminines, 
n'ayant à offrir que son éternelle tendresse, serait 
abandonnée bien vite, si elle ne se résignait au 
partage. Elle a su qu'elle n'était plus seule à 
régner sur le Roi, quand il a été trop tard pour se 
défendre, et doit s'estimer heureuse d'être tolérée 
malgré la violence de l'amour nouveau. 

Cette liaison du Roi est courte et douloureuse. 
Jamais Louis XV n'aimera comme il aime Mme de 
Vintimille; l'égoïsme, qui l'envahira plus tard, 
n'est pas encore maître de tout son cœur. Mais la 
force même de son sentiment lui vaut les plus 
cuisantes peines qu'il ait éprouvées. Dans cette vie 
de Versailles, qui n'est qu'étiquette, convention, 
artifice, la mort de cette femme est un épisode de 
réalité brutale, qui met brusquement à nu ce qu'il 
y a d'humain dans un roi. 



206 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Il faut lire le journal du duc de Luynes du mois 
de septembre 1741. Si les couleurs de la narration 
sont un peu atténuées, comme il sied d'un courti- 
san, les détails marqués heure par heure donnent 
aux faits une précision extrême, et ce sont juste- 
ment ceux qui sont connus de la Reine et l'agitent 
d'émotions singulières. C'est d'abord l'accouche- 
ment de Mme de Vintimille, épuisée déjà par une 
maladie de langueur, puis le goût surprenant du 
Roi pour l'enfant qui vient de naître, les journées 
entières qu'il passe au chevet de la malade avec 
Mme de Mailty, qu'on y trouve en jupon blanc et 
sans ajustement, puis le rapide redoublement de 
la fièvre, les inquiétudes de l'entourage, les consul- 
tations, les saignées en présence du Roi, les 
convulsions qui saisissent la pauvre femme et 
retournent ses traits, l'agonie enfin, au milieu de 
la nuit, entre les bras du confesseur arrivé trop 
tard pour les sacrements. 

« On est entré chez le Roi ce matin à dix heures. 
La Peyronie est venu le premier; le Roi lui a 
demandé des nouvelles. La Peyronie ne lui a 
répondu autre chose, sinon qu'elles étaient mau- 
vaises. Le Roi s'est retourné de l'autre côté et est 
demeuré entre ses quatre rideaux. Il a donné 
ordre que l'on dise la messe dans sa chambre. La 
Reine a été ce matin pour le voir, comme elle va 
tous les jours; elle y a même été deux fois, et elle 
n'a pas pu entrer ». Il demeure toute la journée 



L'ABANDON 207 

dans sa chambre, couché, les rideaux fermés, ne 
voulant voir personne ni aucun courrier; les 
portes de l'Œil-de-Bceuf, qui ne s'ouvrent qu'à 
son lever, restent fermées jusqu'à cinq heures 
après midi. Mme de Mailly s'est réfugiée pour 
pleurer chez la comtesse de Toulouse ; seuls 
MM. d'Ayen, de Noailles, de Meuse et le duc de 
Villeroy y ont été admis. A cinq heures, le Roi y 
descend à son tour par le petit escalier, et résout, 
de se retirer le soir même à Saint-Léger. 

La Reine a demandé au Cardinal ce qu'elle 
avait à faire et a quitté le Château pour une pro- 
menade, afin d'éviter au Roi l'embarras où il 
aurait pu être de ne pas aller chez elle avant de 
partir. Celui-ci, en vérité, n'y songe guère. Il fuit, 
sans fixer de jour pour le retour; il veut seulement 
cacher son désespoir et les larmes qu'il sait encore 
verser. Il n'a mené avec lui, à Saint-Léger, que la 
comtesse de Toulouse, toujours indulgente et 
maternelle, la sœur et les amis de la morte; il 
ne chasse pas, ne joue même point, ne parle que 
d'elle et de sa triste fin. De retour à Versailles, 
pendant des semaines et des mois, il reste sombre, 
absorbé; il jette sans cesse dans la conversation 
les sujets les plus lugubres et des mots de 
pénitence et d'expiation, visiblement dévoré du 
remords religieux et de la pensée qu'il a aidé à la 
damnation de celle qu'il aimait. De longtemps, 
il délaisse Choisy, sa nouvelle maison préférée, 



208 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

qui fut achetée, agrandie, meublée pour recevoir 
Mme de Vintimille; il n'ose plus y retourner, 
parce qu'il Py trouve trop présente. 

Cette douleur est assez sincère pour mettre 
quelque temps à s'user. Mademoiselle, à tout 
hasard, tient en réserve des consolations : c'est 
Mlle de Noailles, qui servirait, si elle était agréée, 
les intérêts innombrables et divers de sa famille; 
c'est la petite marquise d'Antin, dont l'état de 
veuvage diminuerait peut-être, avec le degré du 
péché, les scrupules de Louis XV. Celui-ci reste 
insensible aux plus pressantes avances ; il se 
rattache de plus en plus à la bonne créature que 
Richelieu appelle « Sainte Mailly » ; il lui fait 
faire un petit appartement, au second étage de ses 
cabinets tout à côté de chez lui, et les soupers qui 
s'}r donnent gardent longtemps un ton de décence 
et de mélancolie. 

Est-ce le souvenir de Mme de Vintimille qui 
attire le Roi vers la plus jeune de ses sœurs, cette 
Mme de la Tournelle, qu'il doit faire un jour 
duchesse de Chàteauroux? Est-ce, comme s'en 
vante Richelieu, le simple choix de ce roué de 
marque, habitué à appareiller les caractères ? Il faut 
sans doute cette double influence pour accorder 
la timidité de l'un aux altières prétentions de 
l'autre. La beauté hautaine de Mme de la Tour- 
nelle est faite pour en imposer au Roi. C'est, de 



L'ABANDON 2 oy 

toutes les sœurs, celle qui a les traits les plus 
réguliers et qui montre le mieux, en toute sa 
force, ce sang de Nesle, pour lequel le Roi garde- 
un goût si étrange. Celle-ci se donne à lui sans 
l'aimer et plus par orgueil que par ambition. Plus 
avisée que sa sœur Vintimille, aucun partage ne 
saurait lui convenir et c'est la place tout entière 
de Mme de Maillv qu'elle demande. Elle songe 
qu'une Montespan n'eût pas accepté l'esclavage 
secret d'un cœur sans l'honneur de le gouverner 
aux yeux de tous. Aussi, quand Richelieu s'aper- 
çoit que le Roi est lassé de l'ancien amour, la 
négociation qu'il ouvre avec Mme de la Tournelle 
se traite comme une affaire diplomatique. 

Les conditions de la chute sont débattues avec 
d'autant plus d'âpreté du côté de la dame qu'il y a, 
paraît-il, à sacrifier un attachement pour le jeune 
comte d'Agénois, celui qui sera un jour le duc 
d'Aiguillon, ministre de la dernière maîtresse. 
Après la signature des préliminaires les faveurs 
que réclame une impatience savamment excitée, 
le plus froid calcul les marchande et les retarde. 
La première exigence, en attendant la déclaration 
publique, est que Mme de Mailly sera renvoyée 
de la Cour. Le Roi ne tient plus à elle que par un 
reste d'habitude et par la difficulté de se détacher 
d'une affection si humble, si tenace et qui se satis- 
fait de si peu. La rupture est cependant signi- 
fiée, et avec une dureté impitoyable, qu'irritent 



210 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

malhabilement les supplications et les sanglots. Le 
petit appartement doit être fermé : « Vous pouvez 
emporter vos meubles, madame », ajoute le 
maître. C'est encore Richelieu, l'ami indispen- 
sable en de telles occurrences, qui se charge de 
conduire la délaissée à Paris, chez les Noailles, et 
qui est témoin des premières folies de sa douleur. 
Mme de Mailly trouvera au confessionnal du Père 
Renaud des conseils meilleurs. Elle refusera tou- 
jours de revenir à la Cour; Ton n'y saura plus 
tard que par ouï-dire sa pauvreté, son repentir, 
sa conversion sans aucun éclat, à la fin de sa 
courte vie, et la chrétienne humilité qui la console 
de Thumiliation. 

La Reine avait pardonné déjà à Mme de Mailly, 
avant de savoir qu'un même abandon leur ferait 
une destinée commune. Un instant cependant on 
avait pu croire qu'elle s'était préparé la plus raffi- 
née des vengeances. Ce fut lorsque Mme de la 
Tournelle demanda et obtint une place de dame 
du palais, peu après l'autre sœur, Mme de Flava- 
court, à qui Mme de Mailly, par imprudente 
générosité, avait cédé la sienne. « La Reine, 
raconte la duchesse de Brancas, au lieu de ne 
marquer que de l'obligeance lorsque le Roi la fit 
prévenir sur la nomination de Mme de la Tour- 
nelle, en parut contente et le fit assurer qu'il lui 
serait agréable. Pour s'expliquer cela, on disait 



L'ABANDON 211 

que la Reine, ne pouvant plus compter sur le 
cœur du Roi, n'était pas fâchée de préparer une 
rivale à Mme de Mailly, qui le lui avait enlevé 
lorsqu'elle pouvait se flatter de le conserver plus 
longtemps; et qu'elle espérait ainsi forcer le Car- 
dinal à quitter la Cour de dépit et le voir mourir 
encore plutôt de chagrin que de vieillesse. » Il est 
difficile de croire à de tels sentiments chez Marie 
Leczinska. Sa résignation est maintenant sans 
réserve. Toute sa pensée envers les sœurs de 
Nesle, dont le Roi s'obstine à l'entourer, est dans 
les mots qu'elle écrit à Fleury à propos de l'une 
d'elles : « J'ai appris que Mme de Mailly cède sa 
place à Mme de Flavacourt. Si le Roi le trouve 
bon, je le trouve très bien aussi.... D'ailleurs le 
Roi est le maître. » 

Quant au vieux Cardinal, qui a eu pour elle 
tant d'onctueuses paroles et de méchants actes, 
elle a renoncé à souhaiter son départ. Elle sait 
qu'il faudra la mort pour l'arracher du pouvoir, 
auquel se cramponnent ses quatre-vingt-dix ans. 
Parmi tant de gens qui escomptent depuis des 
années cet événement, elle est la seule à ne pas le 
désirer, car elle n'a plus aucune réparation à en 
attendre. Voici le dernier billet que le vieillard 
reçoit d'elle et qui, en vérité, ne révèle pas des 
desseins bien noirs : « Je n'ai point envoyé hier, 
mon cher Cardinal, savoir de vos nouvelles, en 
ayant appris d'ailleurs, et l'on m'a assurée que 



212 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

vous étiez mieux. Je le souhaite assurément de 
tout mon cœur. Votre lettre d'avant-hierm'a fait 
bien de la peine. Elle me fait voir combien vous 
vous chagrinez. Tâchez, s'il se peut, d'éloigner 
tout sujet de peine de vos idées. Il est vrai que la 
chose n'est pas aisée dans le temps où nous 
sommes, et je sens l'inutilité de ce conseil.... Il est 
sûr que votre santé a besoin de repos. Je ne puis 
qu'être très fâchée d'être si longtemps sans vous 
voir. Je me flatte pourtant que ce ne sera pas long; 
je le désire beaucoup et votre retour me fera un 
sensible plaisir. » A ces bons procédés, invariable- 
ment gracieux, le Cardinal répond assez mal. La 
dernière action de sa vie est encore une vexation 
pour la Reine. Elle souhaite d'avoir pour chance- 
lier le mari d'une femme qui a sa confiance; 
Fleury, sans lui en rien dire, se fait accorder par 
le Roi la faveur de vendre lui-même cette charge, 
pour en employer le prix à doter une de ses 
petites-nièces. S'il n'était mort à point, Marie 
n'aurait pu faire nommer dans sa maison le chan- 
celier de son choix, M. de Saint-Florentin. 

Il arrive enfin, ce dénouement d'une comédie 
languissante. Au mois de janvier 1743, après beau- 
coup de vaines alertes, c'est le frisson de la bonne 
fièvre qu'annoncent les nouvellistes. Le Roi inter- 
rompt un séjour à Choisy avec Mme de la Tour- 
nelle, pour aller trois fois de suite visiter, dans sa 



L'ABANDON 2 i3 

maison d'Issy, le vieux ministre qui s'éteint. La 
Reine s'y rend de Versailles, accompagnée de la 
maréchale de Villars; le Dauphin lui-même, 
conduit par M. de Châtillon, va contempler les 
belles mains amaigries de l'Eminence et recevoir 
de cette bouche toujours éloquente le plus édifiant 
discours sur la vanité des grandeurs humaines. Le 
Cardinal, aux approches de sa fin, ne perd rien de 
la tranquillité de son âme. On sait qu'il meurt 
sans être devenu riche, après avoir gouverné près 
de dix-huit ans, et s'il a trop longtemps rempli 
la scène du monde, il la quitte du moins assez 
noblement. 

Pendant les semaines qui précèdent la déli- 
vrance définitive, la Cour, traversée d'intrigues 
diverses, se demande qui héritera de ses places, 
qui sera grand aumônier de la Reine, qui aura la 
surintendance des postes et la Feuille des béné- 
fices, qui surtout prendra l'oreille du Roi. C'est 
une lutte furieuse entre les partisans de l'exilé de 
Bourges, Chauvelin, ceux du maréchal de Belle- 
Isle, ceux du cardinal de Tencin ; M. de Riche- 
lieu lui-même compte les siens. 

Quand la mort a été annoncée au Roi : « Mes- 
sieurs, aurait-il dit, me voilà donc premier 
ministre! » Et ce mot court dans le public, qui 
s'écrie, parodiant une vieille formule : « Le Car- 
dinal est mort : vive le Roi! » En réalité, Louis XV 
est plus embarrassé que ravi des responsabilités 



2i 4 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

qui lui incombent. Il n'avait point senti le joug 
d'un homme qui possédait son estime avec son 
affection. Quelques jours plus tard, le maréchal de 
Noailles lui remet une longue lettre de Louis XIV, 
confiée par celui-ci à Mme de Maintenon aux 
derniers temps de sa vie et destinée à être lue par 
son jeune successeur, au moment où il la pourrait 
entendre. C'est une sorte de testament politique, 
reconnaissant des fautes et des erreurs, indiquant 
une méthode de gouvernement et recommandant, 
pour le bien de l'Etat, d'éviter toujours de prendre 
un premier ministre. S'il en doutait encore, 
Louis XV saurait, par la remise de cette lettre, 
que l'heure est venue où l'on pense qu'il va régner 
par lui-même. Il remercie le maréchal en le faisant 
entrer au Conseil, mais ne change rien dans son 
ministère : il garde les hommes de Fleury et, 
selon les apparences, au lieu d'un seul plusieurs 
le mènent. 

Après quelques jours d'efforts, de paquets 
ouverts, d'affaires discutées devant lui, sa paresse 
invincible le ressaisit. Cette paresse, à laquelle les 
plaisirs ajoutent une prédisposition physique, lui 
fait du moins rechercher les honnêtes gens, « parce 
que les gens faux vous tournent et que c'est un 
travail d'être en garde ». S'il y a des uns et des 
autres parmi les secrétaires d'État, qui siègent 
autour du tapis vert du Conseil, ils savent être 
d'accord pour le moment, a}^ant à résoudre des 



L'ABANDON 2i5 

questions difficiles et à préparer le royaume à la 
guerre qui se rallume. Chacun d'eux se flatte de 
durer et prend ses mesures; cependant les plus 
avisés n'ignorent point qu'ils sont à la merci d'une 
pensée secrète de leur maître, d'une impression 
que rien ne révèle et dont l'effet, longtemps après, 
éclatera. 

Tout trompe dans le caractère de Louis XV. La 
reine Marie s'est montrée d'âme trop simple pour 
le pénétrer; de plus habiles qu'elle y seront pris 
sans cesse. Ni les ministres, ni les maîtresses ne 
pourront se vanter de connaître le Roi, encore 
moins de le diriger. Ses volontés rares et subites 
étonnent et déconcertent. Loin d'être flottant, 
comme on le croit, il est au contraire très résolu, 
mais caché. Ses beaux yeux, caressants et doux, 
L'aident à maintenir cette dissimulation de toutes 
les heures devenue son arme et sa défense. S'il est 
d'aspect patient et écouteur, s'il parle peu et ne 
formule presque jamais ses ordres, le fond reste 
dominateur et violent. Louis XV est plus absolu 
encore que Louis XIV. Plus que lui, il est « impé- 
nétrable et indéfinissable » et l'on peut s'effrayer 
de la force dont il dispose pour le mal. Investi 
d'un pouvoir sans contrepoids et sans contrôle, 
maître de la vie et de l'honneur de ses sujets, gâté 
par des conseils complaisants ou vils et livré à la 
sensualité envahissante, qu'adviendrait-il du Roi, 



2ib LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

s'il n'y avait en lui, oubliée sans doute mais 
ineffacée, la règle chrétienne du devoir? Elle seule 
peut-être empêche la corruption complète et le 
triomphe impénitent de régoïsme. Sans elle, le 
chemin qui mène des passions au vice serait par- 
couru d'un pas plus rapide; sans elle, plus tard, 
ce vicieux deviendrait un monstre. 



CHAPITRE QUATRIÈME 



LA BONNE REINE 



C'est une tradition de l'art français de mul- 
tiplier l'image royale, et les artistes de 
chaque époque, sculpteurs et peintres, s'y 
essaient à l'envi, les meilleurs tenant à honneur 
d'en tirer un chef-d'œuvre. Louis XV a été peint 
par les maîtres principaux de ce xvm" siècle, dont 
son règne emplit plus de la moitié : Rigaud, 
Parrocel, les Van Loo, Nattier, La Tour, jusqu'à 
Drouais aux dernières années, ont transmis à 
la postérité, suivant leurs forces et leurs talents, 
ces traits réguliers et délicats, derrière lesquels 
l'âme se dissimule. Aucun de ses portraits ne révèle 
entièrement le caractère du Roi, si difficile à 
démêler à son entourage même. Ceux de Marie 
Leczinska, au contraire, qu'ils soient officiels ou 
familiers, flatteurs ou sincères, disent tous et 
presque également bien ce qu'il nous importe de 
connaître d'elle ; dans ses yeux limpides et francs 

v. o 



2i8 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

transparaissent toujours sa simplicité, sa réserve, 
sa bonté, et il n'est pas un de ses peintres qui n'ait 
cherché à les exprimer. 

A Tocqué, cependant, elle n'a montré que l'exté- 
rieur de sa vie royale, la représentation et le grand 
habit. C'est une simple commande officielle, faite 
en 1740 par la Direction des Bâtiments, la grande 
toile destinée à être reproduite par les copistes 
du Cabinet du Roi pour être offerte aux cours 
étrangères ou envoyée aux ambassadeurs avec 
celui du Souverain. Malgré l'artifice du décor et le 
déploiement fastueux du velours bleu doublé 
d'hermine, le peintre s'est complu à la physio- 
nomie de son modèle. Il n'oublie point ce qui reste 
de charme à la femme de trente-sept ans, qui n'a 
jamais été jolie, s'est trouvée mère neuf fois et 
vient de renoncer à être heureuse. Mais toute la 
virtuosité du bon costumier se donne carrière dans 
la richesse des branchages, des fleurs et des rin- 
ceaux brodés de la robe royale. C'est une de 
ces merveilleuses étoffes pour lesquelles Marie 
Leczinska avait un goût si vif et que lui repro- 
chaient quelquefois sa piété et son esprit d'ordre. 
Il convenait au Roi que les plus belles fussent 
réservées à la garde-robe de la reine, et l'on sait 
que les tisseurs de Lyon et de Tours exécutaient 
d'abord pour elle les plus somptueux de leurs 
dessins. 

La toile de Tocqué est du temps de Mme de 



LA BONNE REINE 219 

Mailly ; celle de Carie Van Loo, sept ans plus tard, 
date du triomphe de Mme de Pompadour. Le 
nouvel artiste a évité, par sa composition vraie et 
brillante, les conventions de l'œuvre officielle. Le 
manteau fleurdelisé s'y dissimule et la robe blanche 
étale, sans en rien laisser perdre aux yeux, la déli- 
cieuse fantaisie des ramages d'or et des nœuds 
d'argent. La main gauche tient l'éventail, la droite 
une branche de jasmin prise au vase de cristal 
posé sur la table. A côté de l'inévitable couronne, 
un buste assez fier présente le profil de Louis XV, 
et le petit chien de la Reine, un ruban rose au cou, 
achève de donner à son portrait un aspect aimable 
et presque intime. Elle est encore dans son inté- 
rieur et le sourire nous dit qu'elle s'y trouve mieux 
que partout ailleurs. Dans un instant, on la verra 
tout autre, infiniment plus imposante et plus 
grave; elle réalisera ce que dit d'elle, parmi ses 
louanges, le président Hénault : « Cette même 
princesse, si bonne, si simple, si douce, si affable, 
représente avec une dignité qui imprime le respect 
et qui embarrasserait, si elle ne daignait pas vous 
rassurer. D'une chambre à l'autre, elle redevient 
la Reine et conserve dans la Cour cette idée de 
grandeur, telle qu'on nous représente celle de 
Louis XIV ». N'est-il point curieux que ce soit la 
petite Polonaise qui évoque le mieux à Versailles 
la majesté du grand règne? 

Les vrais peintres de Marie Leczinska sont 



220 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

La Tour et Nattier. Seuls ils l'ont vue dans son 
intimité, l'ont regardée vivre et lui ont inspiré 
assez de confiance pour qu'elle leur accordât de 
bonne grâce les vraies séances de pose familière et 
sincère. La Tour, avec son génie indépendant, 
son esprit et ses boutades, a dû amuser la Reine 
et lui plaire. Elle s'est placée devant ses pastels 
tout à loisir, en simple fanchon de dentelle, ayant 
jeté sur ses épaules un mantelet de chambre ruche 
et fanfreluche. C'est la toilette des femmes du. 
temps qui ont quitté le rouge et ne cherchent plus 
à séduire que par leur esprit. 

Le bon La Tour a subi quelque honnête enchan- 
tement, car aucun de ses modèles, ni la grande 
marquise, ni la belle Camargo, ni même Mlle Fel, 
ne paraît l'avoir mis en meilleure humeur. Il a 
marqué, d'un crayon respectueux mais fidèle, les 
yeux irréguliers, les paupières plissées légèrement, 
et ce petit nez au spirituel retroussis, qui n'a rien, 
à vrai dire, de l'idéal du grand siècle. Qu'on ne 
s'étonne pas de trouver cette image de la reine 
Marie exactement transportée dans le tableau de 
Carie Van Loo; le livret du Salon, où celui-ci 
expose au public sa toile somptueuse, nous 
apprend que « la tête est prise d'après celle qui a 
été peinte au pastel par M. de la Tour ». La Reine 
a jugé inutile qu'on refît ce qui avait été si bien 
réussi; elle a pensé qu'il suffisait de recopier 
l'œuvre d'un artiste aussi parfait et qu'aucun 



LA BONNE REINE 221 

désormais ne rendrait mieux les traits essentiels 
de son visage, les yeux de malice et les lèvres de 
bonté. 

Elle n'a fait qu'une exception, et très heu- 
reuse, en faveur du peintre de ses filles, Jean- 
Marc Nattier. Mesdames se montraient toutes 
enchantées d'un maître pour qui aucune femme, 
suivant son mot, n'était dépourvue de charmes. 
La Reine, tenant compte à Nattier de lui avoir fait 
connaître celles de ses enfants qu'on élevait loin 
d'elle, consentit à poser pour lui une fois encore. 
Ce devait être la dernière, sa coquetterie n'ayant 
pas voulu vieillir pour la postérité au delà de l'an 
1748. Elle imposa au peintre d'abandonner pour 
elle le travestissement mythologique où il excellait 
et qu'on mettait alors partout. Elle avait elle- 
même suffisamment sacrifié au goût de l'époque : 
Guillaume Coustou l'avait, dans sa jeunesse, 
sculptée en Junon et Ton voyait cette statue dans 
le parc de Versailles, en face d'un Louis XV en 
Jupiter assez galant. Le peintre Galloche l'avait 
représentée en « Aurore sortant du sein de Thétis », 
fade allégorie placée quelque temps dans son 
cabinet, puis envoyée aux greniers de la Surin- 
tendance. 

Nattier n'eût pas mieux demandé que d'installer 
à son tour la reine Marie dans un coin de son 
Olympe, sous la forme de déesse qu'elle eût 
choisie, et sans doute se plaignit-il qu'on l'em- 



222 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

péchât de perpétrer un chef-d'œuvre. Il doit pour- 
tant à l'exigence de son modèle d'avoir atteint, 
pour une fois au moins, les sommets du grand art. 
La fille de Nattier raconte, en ses Mémoires, que 
son père « ne put sortir de la simplicité dans 
l'exécution de ce tableau, parce qu'il avait reçu 
l'ordre exprès de la Reine de ne la peindre qu'en 
habit de ville ». Les séances ont été données dans 
la grande chambre à coucher de Versailles, où 
l'œuvre est placée aujourd'hui. L'habit de ville est 
une robe rouge bordée de fourrures, parfaitement 
simple et de plis exquis; une « marmotte » de 
dentelle noire est posée sur un bonnet dont la 
dentelle blanche se répète aux manches et au cor- 
sage. En cet ajustement familier, la Reine feuillette 
sur une console le livre ouvert des Évangiles. On 
oublie ce qui peut rester de convenu dans la com- 
position, tant la pose du personnage a de naturel 
et d'expression, tant la femme, qui achève sa 
lecture pieuse pour écouter Moncrif ou Tressan, 
se révèle attachante et bonne, de cette bonté qui 
connaît la vie et qui naît de la souffrance. 

Les arts devaient bien traiter Marie Leczinska, 
car elle les aimait d'un sincère amour. Celui qu'elle 
leur témoigna et la forme d'hommage qu'elle leur 
rendit la mettent à part parmi nos reines. Marie - 
Antoinette, sur ce point comme sur tant d'autres, 
lui demeure fort inférieure et n'eut ni sa compé- 



LA BONNE REINE 223 

tence ni son goût. La fille de Stanislas mérite 
même une place parmi les artistes amateurs, car 
elle a su tenir le crayon et le pinceau. Avant 
que la marquise de Pompadour s'en avisât, elle 
a contribué pour sa part à relever la condition 
des artistes, en participant en quelque manière 
à leurs travaux. Elle choisissait ceux qui déco- 
raient ses appartements; elle imaginait pour eux 
des compositions, leur indiquait son avis avec 
justesse, l'imposait au besoin avec autorité point 
trop indiscrète. 

C'est elle évidemment qui a donné à Charles 
Coypel les motifs des tableaux de l'Ange gardien 
qui enlève au Ciel Madame Troisième et F Apothéose 
de Monseigneur le duc d'Anjou. Elle le faisait 
travailler sans cesse à ces sujets religieux qui 
l'intéressaient plus que les autres et dont elle 
remplissait ses cabinets intérieurs : La Salutation 
angélique, Sainte Geneviève en bergère, Sainte 
Thaïs dans sa cellule, Sainte Eustochie lisant au 
pied d'un arbre à Ventrée de son monastère. Après 
la mort de Madame Henriette, elle lui comman- 
dera, pour l'oratoire qu'elle a chez les Carmélites 
de Compiègne, le portrait d'une pénitente du 
désert, qui reproduira les traits de sa fille. A Ver- 
sailles, Natoire décore les bains de la Reine de 
scènes plus profanes tirées des poésies pastorales de 
M. de Fontenelle; mais Vien peint pour elle, sur 
des instructions tout à fait précises, Saint Thomas 



224 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

apôtre prêchant les Indiens et Saint François- 
Xavier débarquant en Chine. On sent ici l'affection 
qu'elle porte aux œuvres des Missions étrangères, 
dont elle lit passionnément les relations; on voit 
en même temps, à sa façon de juger et de discuter 
les esquisses de tous ces peintres, qu'elle est fami- 
lière avec leur art. 

Le maître qu'elle voulut pour ses leçons de 
peinture fut Oudry. La faveur qu'il avait eue 
d'exposer ses ouvrages à Versailles, dix-huit mois 
après le mariage royal, lui avait valu l'admiration 
de la jeune souveraine. Le Mercure racontait ainsi 
cette exposition : « Le dimanche 10 mars (1727), 
le sieur Oudry fit porter à Versailles vingt-six 
tableaux de sa composition, parmi lesquels il y 
en avait un de quinze pieds de long, deux de 
onze, etc., qu'il plaça le matin dans trois pièces 
du grand appartement du Château. Le Roi et la 
Reine virent ces peintures avec beaucoup de satis- 
faction et s'y amusèrent longtemps : le Roi voulut 
même les revoir l'après-midi. Avec l'applaudis- 
sement de Leurs Majestés, le sieur Oudry eut 
encore la satisfaction de recevoir ceux de toute la 
Cour, qui était extrêmement nombreuses ce jour- 
là. On lui a ordonné cinq tableaux pour le cabinet 
de la Reine. » L'artiste avait alors quarante ans, 
l'âge où un peintre, suivant les habitudes de 
l'époque, pouvait commencer à se faire connaître 
et sortir du rang. Louis XV lui fit peindre ses 



LA BONNE REINE 223 

chiens et ses chasses, et Marie Leczinska ne cessa 
guère de l'employer. Lorsqu'il eut la commande 
des dessus de porte de l'appartement du Dauphin, 
qu'il tira de ses compositions sur les Fables de 
La Fontaine, le prince lui demanda pour son 
cabinet un tableau champêtre dont il « dicta » le 
sujet et rit faire l'esquisse devant lui. L'aimable 
toile de la Ferme, peut-être à cause de cette colla- 
boration de son fils, plut assez à la Reine pour 
qu'elle la voulût copier elle-même. Sa copie, fort 
retouchée par une habile main, a été fièrement 
signée : Mairie Reine de France fecit i jS3. Un 
cadre somptueux et singulier, surchargé de sculp- 
tures, feuillages, oiseaux, serpents, et qui ne 
coûta pas moins de soixante louis, fut exécuté par 
les soins du président Hénault, Marie ayant désiré 
offrir l'œuvre au Roi. 

Son travail le plus considérable fut la déco- 
ration d'un de ses petits cabinets de Versailles, le 
« Cabinet des Chinois », qu'ornait une quantité 
de porcelaines de Chine et du Japon, et de très 
beaux meubles de laque. Les panneaux, où elle 
peignit des Jésuites et des Chinois, furent légués 
par son testament à la comtesse de Noailles, 
sa dernière dame d'honneur, plus tard duchesse 
de Mouchy, et sont aujourd'hui au château de 
Mouchy. Les Noailles regrettèrent quelque peu 
l'admiration qu'ils avaient prodiguée de son 
vivant au talent de leur Reine, car ils évaluèrent 



226 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

à dix mille livres la dépense du pavillon qu'ils 
devaient ajouter à leur hôtel de Paris, pour placer 
dignement des peintures dont le seul mérite, 
disaient-ils, était l'origine. M. de Marigny leur 
fit donner en dédommagement les boiseries, les 
glaces et les meubles qui garnissaient la pièce, 
et la dame d'honneur put rétablir chez elle, dans 
l'état où elle l'avait vu à Versailles, le « Cabinet 
des Chinois ». Elle eut soin, paraît-il, de men- 
tionner dans l'inscription, avec la donation de la 
Reine, « l'innocent mensonge de cette bonne prin- 
cesse ». 

On peut croire, en effet, que Marie Leczinska 
se faisait aider pour ses œuvres d'art, plus encore 
que Stanislas pour ses traités de morale. Il y avait 
un peintre de profession attaché au pinceau royal 
et qui ne le laissait point s'égarer. Il faisait le 
paysage des pieux sujets que la Reine destinait 
à ses amis, traçait au crayon les personnages et 
peignait même les figures et les chairs; elle se 
réservait les draperies et les petits accessoires. 
Chaque matin, elle travaillait dans son « labo- 
ratoire », sous les yeux du maître qui préparait 
sa palette, garnissait son pinceau, lui indiquait 
point par point où il fallait poser la couleur. 
Elle avouait, d'ailleurs, de la meilleure grâce du 
monde, le rôle de celui qu'elle nommait elle- 
même son « teinturier », toute fière de pouvoir 
dire quelquefois qu'il n'avait pas tout fait. Elle 



LA BONNE REINE 227 

annonçait en ces termes un tableau de sainteté à 
son président : « Geneviève est vernie aujourd'hui 
et part demain pour vous aller trouver. Ayez 
attention de lire ce qui est écrit sur l'arbre. Je suis 
bien aise de vous dire que mon teinturier n'y a 
que très peu de part et que tout est presque de ma 
main, la figure surtout, ciel, lointain et l'ovale. » 
Elle se faisait sans doute illusion, même pour sa 
Sainte Geneviève, mais n'avait pas tort de penser 
que le vrai mérite de ces ouvrages était que 
l'amitié y eût travaillé. 

L'amitié tient une grande place dans la vie de 
Marie Leczinska et la repose des charges de la 
représentation royale, qu'elle supporte si fidèle- 
ment. La femme mérite d'être accompagnée dans 
son intérieur. Dans ses « petits cabinets » décorés 
de sculptures par Verberckt, de vernis par Martin, 
et si différents par leur usage de ceux de son mari, 
elle s'entoure de ces objets d'art délicat dont la 
mode du siècle multiplie la charmante inutilité; 
elle réunit autour d'elle ses souvenirs préférés, 
ceux de Stanislas et de la Pologne; elle y colorie 
des estampes religieuses, y imprime de petites 
images à distribuer ou des pensées édifiantes. Ses 
guéridons de palissandre sont toujours chargés de 
broderies pour les églises et de vêtements pour 
les pauvres gens. Mais c'est surtout l'asile de 
l'intimité et le sanctuaire de la causerie. Le plus 
doux plaisir de la Reine, celui dont elle ne se 



228 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

prive que par mortification héroïque, c'est la libre 
conversation, dans un cercle aimable et spirituel, 
où l'étiquette disparaît devant une familiarité du 
meilleur ton. 

Son petit salon réunit parfois une élite de gens 
d'esprit qui en célèbrent le bon accueil. On y voit 
le président Hénault, voué à l'étude par ses fonc- 
tions et à la société par ses goûts, qui porte sur 
son visage large et souriant les qualités pour 
lesquelles la Cour et la Ville le recherchent. Les 
soupers qu'il donne sont fameux et l'on soupe 
chez la marquise du Deffand pour l'y rencontrer. 
On apprécie la solidité de son commerce et les 
grâces de sa conversation. Jurisconsulte et histo- 
rien, il est aussi « l'homme du monde qui sait 
le plus dans tous les genres, au moins dans les 
genres agréables et utiles à la société »; il a « le 
talent de paraître s'occuper avec plaisir, et même 
avec passion, de ce qu'il sait plaire à ses amis », 
et se fait pardonner son érudition par sa galan- 
terie, ses petits vers et son zèle à rendre service. 
Impétueux dans ses disputes toujours courtoises 
et dans ses admirations vite calmées, « on vou- 
drait, écrit une de ses amies, que son empres- 
sement pour plaire fût moins général et plus 
soumis à son discernement)). 

M. de Maurepas cherche moins à plaire qu'il 
n'y réussit. Parlant beaucoup, décidé surtout, 
il traite légèrement les grands objets et scrieu- 



LA BONNE REINE 229 

sèment les bagatelles. Rien ne sert mieux un 
gentilhomme auprès des femmes et des princes. 
Maigre et noble dans sa haute taille, avec son 
teint pâle et son menton pointu, il a la verve gaie, 
quoique rarement bienveillante. Il ose apporter 
chez la Reine l'énorme médisance du temps, car 
il excelle à ce jeu de faire oublier que l'homme 
qu'on déchire est « le prochain ». Il est le cour- 
tisan le mieux informé des nouvelles et le plus 
habile à y broder, avec toutes les délicatesses de 
la langue, le détail piquant qui les embellit et les 
défigure. Il a tout vu, tout lu, tout su et de tout 
s'est moqué. C'est un esprit fort sans consistance, 
de ceux qui deviennent dévots avec le temps, 
aussi roué que son grand ennemi Richelieu, mais 
frivole jusque dans son libertinage secret et ses 
parties de débauche. Rompu aux choses de la 
politique, qu'il a abordée tout jeune et comme 
par droit de naissance, installé dans le ministère 
à vingt ans, doyen du Conseil à trente-cinq, il 
est capable et presque incomparable dans toutes 
les petites choses du gouvernement. Il ignore ce 
qu'est un échec d'ambition; il est arrivé à se faire 
craindre et même à se faire aimer, et l'on admire 
en lui un optimisme que rien n'ébranle et que 
l'amour, murmure-t-on, ne dérange point. 

Officier de belle prestance, écrivain coquet, 
aussi goûté des cabinets de Versailles que de la 
cour de Lunéville, dont il sera un jour l'ornement, 



23o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

le comte de Tressan a été introduit auprès de la 
Reine par « la sainte duchesse », Mme de Villars. 
Elles s'amusent l'une et l'autre à lui faire rimer 
des cantiques et des traductions de psaumes, en 
expiation de profanes poésies, que leur dévotion 
ne les empêche pas de savourer. La haute piété 
ne sied guère au beau lieutenant des gardes du 
corps; il écoute avec respect les sermons qu'on lui 
fait chez la Reine, mais n'en va, dit-il, que « son 
petit train ». Comme les sociétés du temps ont la 
manie des surnoms, celui de « Petit Train » lui 
est resté. Ses hardiesses de langage n'offensent 
jamais le bon ton et, s'il tient un propos risqué, 
l'état militaire vaut au coupable des trésors d'in- 
dulgence. Ainsi ce favori des belles comme des 
moins belles partage son aimable vie entre la Cour 
et l'armée; il y brille également par des qualités 
différentes et ses lettres, ingénieusement tournées 
et lancées à bonne adresse, montrent qu'il possède, 
entre tous ses talents, celui de ne se laisser jamais 
oublier. 

Un simple écrivain a été accueilli par Marie 
Leczinska dans une intimité égale et, pour le 
rapprocher d'elle, elle l'a fait nommer son 
« lecteur ». C'est que le sieur Paradis de Moncrif, 
qu'accompagne sa petite gloire un peu ridicule 
d'historien des Chats, d' « historiogriffe », suivant 
un mot du temps, est aussi et surtout le théoricien 
du Moyen de plaire. Personne n'a plus d'autorité 



LA BONNE REINE 2 3i 

que lui pour mettre en leçons cet art particulier, 
où la nature l'a préparé à passer maître. Fils d'un 
secrétaire du Roi, qui a « manqué », comme on 
dit, et laissé ses enfants dans la misère, Moncrif 
a fait oublier ces fâcheuses origines, s'est élevé 
du grimoire à la bourgeoisie, puis aux gens de 
condition et aux princes. Partout il s'est rendu 
indispensable, et, chez la Reine, où son coin de 
salon est marqué, on l'appelle « le Fauteuil ». 
Très soigné de sa fine personne, ayant toujours la 
perruque la mieux arrangée et la mieux poudrée, 
il fait métier d'écrire dans la matinée et voit 
du monde le reste du jour. C'est un philosophe 
parfaitement agréable à fréquenter et à nourrir, 
de ceux à qui l'on paierait pension pour les avoir 
de compagnie, à la ville où à la campagne, et sans 
lesquels un cercle du temps, même à Versailles, 
serait incomplet. Au reste, circonspect et doux, 
toujours de votre avis, y ajoutant même, « vous 
ne lui feriez pas dire du mal de la lune, de peur 
de s'attirer des affaires » et de compromettre 
sa délicieuse carrière d'académicien complaisant 
et choyé. 

Maurepas, Hénault, Tressan, Moncrif font tous 
profession d'esprit et sont jugés supérieurs en ce 
siècle où l'art de la conversation est le premier. 
Les autres familiers de la Reine ont moins 
d'éclat, mais ne lui sont pas moins attachés. En 



232 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

octobre 1742, elle perd le fidèle Nangis, son 
chevalier d'honneur, qui l'entourait d'un culte 
passionné et des fadeurs d'un sentiment auquel, 
tout vieux qu'il fût, elle ne se montrait point 
insensible. C'étaient les façons de l'ancienne 
Cour, celles qui avaient valu au maréchal, au 
temps jadis, les bonnes grâces de la duchesse de 
Bourgogne. La Reine sentait, sous les galanteries 
un peu surannées, une affection profonde et sûre, 
et sa mort a été pour elle le plus grand deuil 
d'amitié qu'ait porté son cœur. Pendant des mois, 
elle n'a pu parler de lui sans pleurer, et elle a 
cessé d'habiter certaines pièces de son intérieur, 
parce qu'on voyait de là « les fenêtres du pauvre 
Nangis ». Elle s'est attachée aux Broglie, en 
souvenir du défunt qui les aimait ; et, comme 
l'abbé de Broglie est venu à la Cour pour soutenir 
les intérêts de son frère le maréchal, c'est lui 
qu'on voit longtemps, chaque soir sur les dix 
heures, donner la main à la Reine pour la 
conduire chez Mme de Villars et, vers minuit, 
pour la ramener. 

Plus tard, c'est chez la duchesse de Luynes que 
Sa Majesté passe le plus souvent ses soirées. Son 
intimité est ici singulièrement étroite : elle y 
soupe, en un an, cent quatre-vingt-dix-huit fois; 
elle y joue ses éternelles parties de cavagnole, où 
l'excellent bailli de Saint-Simon se dévoue pour 
lui tenir tête; elle y cause surtout, à cœur ouvert. 



LA BONNE REINE 3 33 

avec ceux qu'elle appelle « ses honnêtes gens », 
le duc de Luynes, le cardinal et cette fidèle dame 
d'honneur, qui n'avait point été nommée de son 
choix et qui est devenue pour sa maîtresse, 
d'abord en défiance, l'amie indispensable. La 
duchesse de Lu}mes est sensible à l'amitié, géné- 
reuse, discrète, de jugement droit : elle ne connaît 
aucune passion trop vive, mais toutes les passions 
douces, qui font le charme d'une vie et le bonheur 
d'un entourage. Si elle s'avoue très attachée par 
goût à la Cour, à la représentation et aux hon- 
neurs de la grande charge qu'elle remplit, elle est 
incapable d'y rien sacrifier de sa dignité et de sa 
noble franchise. La Reine et la première dame 
de sa maison sont donc nées pour s'entendre en 
beaucoup de choses, et cette affection simple 
et cordiale, que montrent les lettres de l'une et 
de l'autre, vient de l'accord de leurs caractères. 
Mme de Luynes toutefois est étrangère à la médi- 
sance, qui la blesse, et à l'ironie, qu'elle ne 
comprend point, tandis que la Reine, d'esprit 
plus alerte et plus malicieux, est assez capable 
de pratiquer ces défauts pour en goûter ensuite 
le repentir. 

La grande politique serait apportée chez la 

Reine, si elle ne s'en défendait prudemment, par 

un homme en qui elle a pleine confiance. Le 

comte d'Argenson, dont son frère aîné, le marquis, 

v. 16 



234 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

envie si longtemps l'heureuse carrière, dirige ce 
grand département de la Guerre, qui dispose de 
l'élévation ou de la ruine de la noblesse. Esprit 
froid et résolu, attaché à son métier de ministre 
et le faisant bien, M. d'Argenson passe pour un 
habile homme, qui n'oblige qu'à bon escient et 
pourvoit à sa sûreté propre en s'occupant du bien 
de l'Etat. On le voit pourtant fort désintéressé 
dans son dévouement pour la Reine, qui ne peut 
servir à rien, ni à personne. Celle-ci l'attire chez 
elle, le retient pendant des heures, l'appelle 
« Cadet » : « Vous êtes charmant, charmant, 
charmant, lui écrit-elle un jour. Si l'on mettait les 
saints dans le calendrier de leur vivant, je serais 
ravie d'y voir saint Cadet. » Cette affection vient 
de loin : on n'a jamais oublié que M. d'Argenson 
a parlé à la Cour, le premier, de l'humble jeune 
fille de Wissembourg, qu'il avait vue à son retour 
d'une mission conjugale remplie à Bade pour 
le compte de la maison d'Orléans. Les souvenirs 
de ce temps-là sont les plus chers à la femme 
qui vieillit et ceux auxquels elle revient le plus 
volontiers. 

En même temps que le comte d'Argenson, 
Fleury, dont ce fut un des derniers actes, a fait 
entrer au Conseil le cardinal de Tencin ; c'est 
aussi un fidèle du salon de Marie Leczinska, chez 
qui son habit et son brillant esprit lui assurent des 
égards particuliers et un bon auditoire. Sans doute 



LA BONNE REINE x3S 

elle ignore, ou veut ignorer, les bruits fâcheux qui 
courent sur ce prélat, dont une sœur plus qu'intri- 
gante a fait la carrière et qui, même en un temps 
où l'on n'est pas exigeant sur ce chapitre, montre 
vraiment peu de piété pour un homme d'église. 
La Reine n'aime point qu'on parle légèrement de 
ces soutanes légères; mais elle se sent plus à l'aise 
avec les bons évêques des provinces, qui ont l'habi- 
tude de la résidence et qui ne viennent à la Cour 
que pour les vrais intérêts de leur diocèse. Ce 
sont ceux vers lesquels se tournent sa confiance 
et son cœur, parmi ce clergé de France, si mal 
gouverné, qui compte encore cependant un certain 
nombre de pasteurs selon l'Evangile. 

Il en est un surtout qu'elle met tous ses soins 
à retenir à Compiègne pendant les voyages, c'est 
l'évêque d'Amiens, vieillard tout de charité et de 
dévouement, un peu lassé par l'âge, fort gauche 
dans l'habit court qui est d'étiquette auprès du 
Roi, mais sachant dire sans embarras les vérités 
fortes. La Reine aime cette franchise apostolique 
et l'encourage. Il ose censurer devant la famille 
royale ce qu'il y a de choquant autour d'elle dans 
certains usages de religion et dans les habitudes 
du clergé courtisan : « Je crois, mon vénérable, 
lui dit un jour la Reine, que vous devez voir dans 
notre Cour bien des abus qui échappent à nos 
yeux profanes. — Celui qui me frappe le plus, 
répond le prélat, c'est de m'y voir moi-même 



236 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

goûtant la consolation auprès de Votre Majesté, 
au lieu d'être occupé à la répandre parmi mes 
pauvres diocésains. — Et l'habit court? reprend 
M. le Dauphin. Croyez-vous que M. d'Amiens ne 
Tait pas sur le cœur? — Il est vrai, Monseigneur, 
dit celui-ci, que j'ai sur le cœur et que je trouve 
bien indigeste que l'on nous fasse déposer, de par 
le Roi, l'habit que nous portons de par Dieu. » 
L'estime que Louis XV a pour ce saint homme va 
jusqu'au respect. Quand celui-ci prend congé, 
le Roi se recommande à ses prières : « Sire, lui 
dit un jour l'évêque, je prie tous les jours pour 
Votre Majesté ; et c'est du fond de mon cœur, que 
je demande à Dieu pour Elle une grâce que je 
voudrais obtenir au prix de tout mon sang. — 
Continuez de la demander », répond le Roi, 
qui comprend sans peine de quelle grâce il est 
question. 

S'il y a une vie secrète du Roi, il y a aussi une 
vie secrète de la Reine. Peu de personnes la 
connaissent, et ceux qu'elle choisit pour ministres 
de ses charités ignorent souvent la source du 
bien qu'ils ont mission de transmettre. Les faits 
très nombreux qu'ensevelit dans l'ombre l'humi- 
lité de la Reine seront plus tard révélés par des 
récits édifiants. Il n'est pas possible de les passer 
sous silence, car toute la seconde partie de sa 
vie en est expliquée. A mesure que le mariage a 



LA BONNE REINE 23; 

pour elle moins de joies et la maternité moins de 
charges, Marie Leczinska s'adonne davantage à la 
piété, et cette piété soutient en elle une vertu qui 
lui fournit désormais ses occupations principales. 
Attachée comme elle l'est à la dévotion au Sacré- 
Cœur de Jésus, qui naît à peine et qu'elle contribue 
à propager, elle semble puiser, dans cette forme 
surnaturelle de l'amour, des forces nouvelles de 
dévouement envers ces membres souffrants de 
Jésus que sont les pauvres. C'est peu pour elle de 
les secourir; eHe les aime, et d'une tendresse 
fraternelle. Quelle que soit l'origine de cette incli- 
nation de son âme, on peut dire qu'il n'est guère 
de princesses qui se soient rapprochées autant 
qu'elle de la souffrance des humbles gens et autant 
mêlées à la vie de leurs sujets malheureux. 

La Reine contribue à toutes les fondations 
charitables de l'époque. Elle aide le curé de Saint- 
Sulpice, M. Languet, à créer la maison de l'Enfant- 
Jésus, où sont élevées les jeunes filles pauvres et 
où des milliers de femmes trouvent, dans le tra- 
vail qu'on leur procure, une ressource toujours 
assurée contre la misère. Elle soutient les œuvres 
des filles de Saint Vincent de Paul, et c'est par 
celles-ci le plus souvent que se répandent dans les 
quartiers misérables de Paris et les affreux hôpi- 
taux du temps les aumônes recueillies au milieu 
des splendeurs de Versailles. La Reine donne 
pour les maisons de charité, pour les hospices, 



238 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

pour les officiers et les nobles indigents ; elle 
délivre les prisonniers pour dettes, qui sont 
presque toujours innocents; elle envoie des provi- 
sions aux couvents dénués et aux familles chargées 
d'enfants, dont elle fait rechercher les besoins 
secrets. Comme elle a le goût du détail, il y a. 
dans son propre appartement, un dépôt de nippes, 
comprenant tout ce qui est nécessaire au pauvre, 
depuis les langes du berceau jusqu'au linceul de 
la sépulture; elle en surveille elle-même la distri- 
bution et le renouvelle en partie de ses mains, 
suivant l'habitude de sa jeunesse accoutumée aux 
ouvrages utiles et rudes aussi bien qu'aux délica- 
tesses de la broderie. 

Elle use de son autorité et de son exemple pour 
rappeler à la Cour les devoirs qu'il est le plus 
facile d'y oublier. Elle tient chez elle de véritables 
assemblées de charité, où les curés et les vicaires 
prennent la parole pour leurs œuvres, où les 
quêtes faites par elle ne peuvent manquer d'être 
fructueuses. Elle s'assujettit à voir elle-même, 
autant qu'elle le peut, les malheureux qu'elle veut 
soulager, à les écouter, à leur répondre. On 
l'entend se plaindre de l'importunité des quéman- 
deurs courtisans, jamais de celle des pauvres. 
Dans ses visites aux églises ou aux communautés, 
dans ses promenades même, les gardes qui font 
faire place ont ordre de les laisser approcher 
toujours. Les loques et les béquilles se pressent 



LA BONNE REINE a3 9 

autour du carrosse doré, et M. de Nangis les 
nomme, en plaisantant. « le régiment de la 
Reine ». 

Ses ressources sont cependant plus limitées que 
la bonté de son cœur. Tout ce qu'elle donne 
est pris sur ses revenus personnels, qu'elle ne 
demande jamais d'augmenter; deux fois seule- 
ment, le Roi ayant appris que ses dettes atteignent 
un chiffre élevé, les paye sur sa cassette. Il arrive 
cependant à Marie, pour répondre à de pressantes 
nécessités, de mettre à contribution son fils et ses 
filles, et de les réduire « à leur dernier sou ». 

Le Dauphin est placé ainsi, dès son enfance, en 
face des réalités cruelles qu'on cache d'ordinaire 
aux princes et qui achèvent d'ennoblir son carac- 
tère. L'admiration qu'il a pour sa mère ne saurait 
être partagée par leur entourage, qui devine peu 
de chose de la bienfaisance exercée par eux. Les 
courtisans, qui voudraient arracher à la Reine 
des profusions à leur profit, se plaignent de la 
voir fort réservée sur ce point. Son grand courage 
peut-être est d'accepter autour d'elle des visages 
mécontents et la réputation de n'être pas géné- 
reuse. 

Chaque aumône lui coûte une privation, et ses 
aumônes sont infinies. Elle calcule le prix d'une 
robe qui lui plaît et y renonce, en disant : « C'est 
trop cher; j'ai assez de robes, quand nos pauvres 
manquent de chemises. » Quoiqu'elle aime avec 



2 4 o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

passion les bijoux, les porcelaines, les raretés, 
elle se prive d'en acheter, et il lui arrive de vendre 
celles auxquelles elle tient le plus. Elle se met en 
garde contre l'achat immédiat de l'objet désiré. 
Les marchands qui tiennent leurs étalages dans 
les saleries et les escaliers de Versailles savent 
ses goûts et le moyen de la faire s'arrêter au 
passage ; mais elle s'est donné pour loi de renvoyer 
au lendemain l'acquisition qui l'a tentée, et le 
lendemain l'amour des pauvres l'a emporté sur 
celui des bijoux. Un jour qu'on lui en proposait 
un tout à fait à sa convenance, mais d'assez grand 
prix : « Il me plairait assez, dit-elle, mais, pour 
en bien juger, il faudrait mes yeux de demain. » 
Elle n'y pense plus, quand le bijoutier se présente 
à sa porte, demandant à parler à Sa Majesté : 
« Oh ! à coup sûr, répond la Reine, ce n'est point 
à ma majesté qu'il en veut, ce n'est qu'à ma 
fantaisie; vous lui direz qu'elle est partie. » 

De tels propos et de tels actes sont naturels 
chez Marie Leczinska; ils viennent de l'idée 
qu'elle se forme de ses obligations et de la ferme 
volonté qu'elle a de ne manquer à aucune. Cette 
vie charitable de reine n'a point, sans doute, le 
piquant des aventures d'une favorite; mais elle 
profite mieux à la nation et fait plus d'honneur 
à la royauté. 

Si la charité offrait à la reine Marie des devoirs 



LA BONNE REINE 241 

inépuisables et de véritables consolations, le 
mariage n'avait plus pour elle que des tristesses. 
Il lui était permis de penser qu'elle avait goûté un 
plus long bonheur conjugal que la plupart des 
femmes, mais l'espoir lui semblait interdit de le 
voir revivre. L'expérience nouvelle que le Roi 
faisait de l'adultère paraissait définitive. Cette 
Mme de la Tournelle, devenue duchesse de 
Châteauroux, était tout autrement établie à la 
Cour que ne l'avaient été ses sœurs. Dame du 
palais de la Reine, duchesse à brevet, comblée de 
pensions et riche d'amis, sa situation se trouvait 
inattaquable. Aussi jamais pouvoir ne fut plus 
affiché; jamais favorite royale ne montra, après 
plus de volonté dans la conquête, plus de sécurité 
dans la possession. Découragée d'une lutte impuis- 
sante, qui lui avait si mal réussi, la Reine s'effaçait 
et affectait de se désintéresser de ces amours. 
Elle ne voulait rien connaître des colères que 
suscitaient, dans l'opinion, le choix fait par le 
Roi, le ton hautain de la maîtresse et la croyance 
générale que l'intrigue et la faveur par les femmes 
allaient dominer le gouvernement. 

Les chansons irritées et les noë'ls impit03 r ables 
n'apportaient dans les cabinets de la Reine que 
leurs couplets les moins insolents : elle eût rougi 
d'en entendre d'autres. Elle restait à la place où le 
Roi la reléguait, remplissant ainsi la seule obliga- 
tion conjugale qu'il lui laissât, celle de la parfaite 



242 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

obéissance. Une seule fois un autre devoir l'appela, 
et l'épouse aussitôt, dans l'émoi de circonstances 
imprévues et graves, réclama son rôle et le prit. 

Au printemps de 1744, la guerre recommençant 
avec l'Empereur, le bruit se répandit que Louis XV 
songeait à reprendre les traditions de sa race et à 
se mettre à la tête de ses soldats. Trois armées 
entraient en campagne, et une quatrième se for- 
mait, sous les ordres du comte Maurice de Saxe, 
qui venait d'être fait maréchal de France. Elle 
devait couvrir celle du maréchal de Noailles, 
destinée à opérer en Flandre et où le Roi était 
attendu. D'où venait sa décision? Suivait-elle une 
belle résolution de Mme de Chàteauroux, qui 
souhaitait un amant digne d'elle et souffrait avec 
peine qu'on l'accusât d'amollir le Roi? Louis XV 
obéissait-il à la fois au vaillant caprice de la favo- 
rite et aux secrets reproches de sa conscience? Il 
s'était, en tout cas, trop avancé pour renoncer à 
un projet qu'acclamaient déjà l'armée et la France 
entière. Tout le monde autour de lui l'y poussait, 
depuis le vieux Noailles, qui voulait, avant de 
mourir, avoir combattu sous les yeux de son 
maître, jusqu'à Maurepas, qui se flattait de garder 
seul, en campagne, l'oreille du Roi, d'éloigner de 
lui Mme de Chàteauroux et de la faire oublier. 

La Reine aussi le désirait, et plus passionné- 
ment que personne, autant pour l'honneur du 



LA BONNE REINK 243 

Roi que pour les secrètes espérances que M. de 
Maurepas, son conseiller d'alors, lui laissait entre- 
voir ; mais, seule peut-être, elle n'osait en parler 
à Louis XV ni même y faire allusion. Depuis 
longtemps elle ne savait plus prononcer devant 
lui que les paroles les plus banales et, si elle avait 
à lui demander la moindre grâce, elle le faisait 
par lettre, jamais de vive voix. Cet état singulier 
des rapports du Roi et de la Reine n'est marqué 
nulle part mieux que dans ce récit de Luynes : 
« La Reine vint après souper et, se trouvant entre 
Mme de Luynes et moi, la conversation tomba 
sur le départ du Roi, qui occupe tout le monde. 
Je pris la liberté de lui demander si elle ne dési- 
rerait pas d'aller sur la frontière; elle me dit 
qu'elle le souhaitait extrêmement. J'ajoutai : 
« Cela étant, madame, pourquoi Votre Majesté 
« ne le dit-elle pas au Roi? » Elle me parut 
embarrassée d'avoir à parler au Roi, et croire en 
même temps que le Roi, de son côté, serait 
embarrassé de l'écouter et encore plus de lui 
répondre. Enfin elle ne trouva point d'autre expé- 
dient que de le lui écrire. C'était pendant le 
voyage de Choisy. Nous crûmes, Mme de Luynes 
et moi, qu'elle prendrait ce temps pour envoyer 
sa lettre; mais elle nous répondit toujours que 
cela ferait une nouvelle de voir arriver une lettre 
d'elle à Choisy, qu'elle aimait mieux écrire quand 
le Roi serait ici ; qu'elle était dans cet usage ; que, 



244 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

quoiqu'elle vît le Roi presque tous les matins à 
son petit lever, il y avait toujours tant de monde 
qu'elle ne pouvait lui parler en particulier. Jeudi 
matin effectivement, après avoir été quelque 
temps chez le Roi et étant au moment de s'en 
aller, elle lui remit elle-même sa lettre, mais avec 
beaucoup d'embarras, et s'en alla immédiatement 
après. Je n'ai point vu cette lettre, mais j'ai ouï 
dire qu'elle lui offrait de le suivre sur la frontière, 
de quelle manière il voudrait, et qu'elle ne lui 
demandait point de réponse. Vraisemblablement 
ce dernier article sera le seul qui lui sera accordé ! » 
Plusieurs jours se passent en préparatifs, sans 
que le départ soit déclaré publiquement. Les gen- 
tilshommes qui souhaitent de suivre le Roi lui 
demandent une permission, qu'il accorde ou qu'il 
refuse ; le détachement de la Bouche qui doit mar- 
cher est désigné, ainsi que les officiers des Gardes 
du corps qui resteront à Versailles. Les compa- 
gnies de la Maison du Roi, gendarmes, chevau- 
légers et mousquetaires, commencent à partir les 
uns après les autres; le guet du Roi et les Cent- 
Suisses s'y préparent. Le i er mai, le Roi soupe au 
grand couvert avec une affluence exceptionnelle; 
il n'est question du voyage ni avant ni après. Il 
entre chez la Reine au sortir de table, comme à 
l'ordinaire, y fait un petit quart d'heure de conver- 
sation indifférente et sort sans avoir parlé de rien, 
reconduit par la duchesse de Luynes, qui se 



LA BONNE REINE 243 

hasarde à lui dire qu'elle fait des vœux pour sa 
santé et pour sa gloire. Il rentre chez lui, donne 
l'ordre pour son coucher à une heure et demie, et 
envoie quérir le Dauphin. Il l'entretient d'un ton 
ému, que le jeune homme ne lui connaît point, et 
le congédie pour écrire. Au coucher, il ne fait que 
changer d'habit et rentre dans son cabinet, où 
l'attend son premier aumônier, qui le mène prier 
quelques instants à la chapelle. A trois heures, il 
monte en carrosse, avec les torches, aux degrés de 
la cour de Marbre. Le matin venu, la Cour apprend 
qu'il est parti. 

Des lettres de sa main sont portées à la Reine, 
à Madame et à Mme de Ventadour. La première 
répond à la prière déjà ancienne qu'il a reçue; 
mais quelle réponse brève et glacée ! Il est bien 
fâché, dit-il, que les circonstances ne lui per- 
mettent pas de faire avancer la Reine sur la fron- 
tière, à cause de la trop grande dépense ; il compte 
qu'elle demeurera à Versailles et qu'elle fera de 
Trianon tel usage qu'elle jugera à propos. Dans 
la lettre à Madame, il y a plus de tendresse et la 
promesse d'écrire alternativement à chacun de ses 
enfants. Mais c'est la bonne « Maman Ventadour » 
qui montre le billet le plus joli : « Ma chère 
maman, j'ai remis à mon départ, pour vous 
l'adoucir de mon mieux, à vous apprendre que 
c'est avec grand plaisir que je vous accorde ce que 
vous me demandez pour votre petite-fille, la 



2 4 G LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

duchesse de Mazarin (il s'agit d'une pension de 
deux mille éeus). Priez Dieu, maman, pour la 
prospérité de mes armes et pour ma gloire per- 
sonnelle. J'emporte à l'armée toute la volonté 
possible que le Dieu des armées m'éclaire, me 
soutienne et bénisse mes bonnes intentions. Adieu, 
maman ; j'espère vous retrouver en aussi bonne 
santé que je vous laisse, et je vous embrasse du 
fond du cœur. » Marie donnerait volontiers son 
château de Trianon et sans doute même sa cou- 
ronne, pour recevoir une lettre sur ce ton d'affec- 
tion, au début d'un voyage aussi lointain, aussi 
dangereux, et où elle a vainement rêvé d'être 
admise. 

D'autres iront, qu'elle n'a pas prévues et dont 
le départ sera pour elle la plus cruelle blessure. 
Les premiers jours, en attendant les prières des 
Quarante-Heures ordonnées par le Roi, elle se 
prive de musique et de concerts; elle fait chanter 
à sa messe le Domine salvum fac Regem qu'elle 
récite toujours de toute son âme; elle écrit au 
Roi, voulant être dirigée par lui dans cette situa- 
tion inattendue, et se sentant plus à l'aise avec lui 
parce qu'il est loin. Mme de Châteauroux et sa 
sœur, la duchesse de Lauraguais, sont retirées à 
Plaisance, chez Pâris-Duverney, et ne semblent 
ni affligées ni inquiètes. Mais le bon peuple est 
convaincu que le Roi reviendra à la Reine et que 



LA BONNE REINE 247 

le viril métier qu'il va faire le guérira de sa pas- 
sion. Puisqu'il a pu quitter sa maîtresse, pourquoi 
ne se confesserait-il pas à la Pentecôte? Dès à 
présent, son caractère semble transformé et sa 
popularité s'accroît des nouvelles envoyées de 
Lille : « Le Roi, écrit le marquis d'Argenson, fait 
merveille à l'armée; il s'applique, il se donne de 
grands mouvements pour savoir et pour con- 
naître; il parle à tout le monde. La joie est 
grande parmi les troupes et les peuples en 
Flandre. Aurions-nous un Roi? » L'illusion sera 
de durée courte. Trois jours après le départ, les 
mieux informés des courtisans savent qu'à Lille 
M. de Boufflers a fait, à tout hasard, accommoder 
des maisons qui percent dans l'hôtel du Gouver- 
nement, où demeure le Roi, et qu'on y compte 
voir bientôt certaines dames. 

C'est M. de Richelieu qui les veut et a besoin 
d'elles. Le Roi subit déjà des influences qu'il 
redoute. Le duc est à même de les observer, grâce 
à la place de Premier gentilhomme de la Chambre , 
qu'il vient d'obtenir et qui le rapproche plus que 
jamais du Roi. Il voit le maréchal de Noailles 
s'emparer peu à peu de lui, à propos des affaires 
militaires. Les princes venus à l'armée, les grands 
officiers de la Couronne, les prélats surtout, qui 
sont du parti de Maurepas et de la Reine, font au 
souverain sorti de ses habitudes une compagnie 
qui peut finir par lui plaire. La prise de Menin, 



248 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

première opération de guerre à laquelle il assiste, 
a paru l'intéresser. La gloire qu'on lui promet, 
avec l'affection de ses peuples, ne pourrait-elle le 
détacher de l'amour? Le nom de la Reine, partout 
prononcé respectueusement ou acclamé avec le 
sien, ne lui donnerait-il pas la pensée d'un rap- 
prochement qu'il voit désiré de tous ses sujets. 

Richelieu n'ignore point que le Roi a quitté 
Versailles avec l'intention sincère de ne pas 
appeler sa maîtresse. Mais il sait aussi mieux que 
personne combien les tentations le trouvent faible, 
quand elles sont directes et connues, et comme il 
penche à certaines rechutes. Le Premier gentil- 
homme invente d'abord de faire venir à Lille la 
duchesse de Chartres, sous le prétexte que son 
jeune mari est tombé de cheval; c'est la princesse 
de Conti, sa belle-mère, acquise par intérêt à 
Mme de Châteauroux, qui l'a obligée à cette 
démarche un peu singulière et s'est offerte à 
l'accompagner. Chaque princesse a amené sa 
dame d'honneur, que d'autres vont suivre. Un 
mois s'est à peine écoulé qu'une cour féminine 
est commencée à l'armée. Les apparences sont 
désormais sauves. Mme de Châteauroux, qui finis- 
sait par s'inquiéter et dont l'impatience était à 
bout, peut narguer les quolibets des régiments et 
les refrains gouailleurs du populaire; rien ne 
l'empêche plus d'accourir avec sa sœur auprès du 
Roi, qui ne lui en tiendra pas rigueur. 



LA BONNE REINE 249 

Les deux duchesses n'ont pas voulu partir sans 
avoir paru une fois à Versailles pour faire leur 
cour à la Reine. Arrivées pendant le jeu, elles se 
sont assises assez loin de Sa Majesté; mais celle- 
ci, les ayant vues, les a invitées à souper avec elle, 
et leur a parlé pendant le repas avec un aussi 
parfait naturel qu'aux autres dames. Tous savent 
le prochain départ, que la Reine feint d'ignorer et 
dont les voyageuses ne disent mot. La grosse 
Lauraguais ne se trouble de rien ; mais Mme de 
Chàteauroux a un air visiblement embarrassé qui 
contraste avec l'aisance de la Reine. Une fois de 
plus, Marie Leczinska s'est tirée à son honneur 
d'une situation délicate et a traversé avec dignité 
une heure difficile. Le lendemain, sa patience est 
à bout, et, lorsque Mme de Modène fait demander 
à son tour à prendre congé pour aller en Flandre : 
« Cela ne me fait rien, dit la Reine brusque- 
ment. Qu'elle fasse son sot voyage comme il lui 
plaira ! » 

Cependant on apprend de Lille que les dames y 
sont d'abord assez discrètement reçues. Ce n'est 
point le triomphe de Mme de Montespan, aux 
mêmes lieux, lorsqu'elle accompagnait Louis XIV 
victorieux à travers les Flandres conquises. Mme de 
Chàteauroux, qui en a souhaité un semblable, 
doit, pour satisfaire son orgueil, se contenter des 
soupers des cabinets, qui ont recommencé comme 
à Versailles. Mais cette vie efféminée, au milieu 

v. 17 



25o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

de troupes en campagne, fait perdre à Louis XV 
le mérite de sa présence. L'officier rit et le soldat 
chansonne. On lui sait peu de gré d'aller lui-même 
faire le siège d'Ypres et prendre la place en neuf 
jours. Les dames se sont avancées jusqu'à Pope- 
ringhe pour suivre les brillantes opérations, et la 
maîtresse écrit à Richelieu, toujours hantée par 
son rêve : « Savez-vous bien qu'il n'y a rien de si 
glorieux, ni de si flatteur pour le Roi, et que son 
bisaïeul, tout grand qu'il était, n'en a jamais fait 
autant! » Presque aussitôt, Sa Majesté et l'armée 
de Noailles, laissant en Flandre le maréchal 
Maurice, se dirigent vers l'Alsace où les Impé- 
riaux arrivés en nombre mettent en danger le duc 
d'Harcourt et le maréchal de Coigny. 

Metz est choisi comme lieu de séjour, le Roi y 
devant attendre l'heure d'attaquer Fribourg, dont 
il veut conduire le siège en personne. Il s'installe 
à l'hôtel du Gouvernement ; mais Mme de Châ- 
teauroux exige la communication de cet hôtel avec 
la maison du Premier président, où elle loge, et 
une galerie en planches, bâtie sur la rue, étale aux 
yeux de la cité lorraine, avec la prétention de le 
dissimuler, le scandale croissant des amours 
royales. 

La Reine sait les nouvelles de la guerre par les 
courriers réguliers que lui adresse le comte 
d'Argenson. Le Roi lui écrit parfois lui-même, 




LE ROI LOUIS XV 



LA BONNE REINE 2 53 

ainsi qu'à ses enfants. Aux grands jours de prises 
de ville, il envoie un page qui se présente à elle 
l'épée au côté et reçoit, en échange du noble 
message, une boîte ou une montre d'or. Elle est 
ainsi tenue au courant des faits d'armes, des 
blessés et des morts de distinction, des promo- 
tions militaires, ce qui fournit à ses dames des 
sujets de conversation plus relevés qu'à l'ordi- 
naire. 

Plusieurs de ses journées se passent à son 
Trianon, où elle dîne avec sa suite, entend de la 
musique et se fait rouler en chaise par des Suisses 
dans les bosquets de Le Nôtre. Elle accueille à 
Meudon la reine sa mère, qui vient y chercher 
refuge, le passage du Rhin par le prince Charles 
de Lorraine ayant inquiété pour la sécurité de la 
cour de Lunéville. L'étiquette, le devoir et l'affec- 
tion multiplient les distractions autour de la reine 
Marie. Les dames tiennent à honneur d'y être 
nombreuses; Mademoiselle vient exprès de Madrid 
pour lui faire sa cour, et la comtesse de Toulouse, 
qui n'entre pour rien dans l'intrigue Châteauroux, 
la prie à souper en son pavillon de Louveciennes. 
Elle soupe plus modestement à Sèvres, avec son 
amie très intime, la princesse d'Armagnac, col- 
laboratrice habituelle de ses bonnes œuvres 
ignorées. 

Sa plus agréable journée est à Dampierre, chez 
les Luynes, qui ont fait accommoder un apparte- 



254 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

ment pour elle et savent la recevoir suivant ses 
goûts. Comme le Dauphin, pour la première fois, 
est du voyage, on lui fait visiter le château et le 
parc, on le mène en gondole voir l'île et jouer 
au cavagnole dans le pavillon; enfin, après le sou- 
per, il entend, dans l'orangerie arrangée pour la 
circonstance, une innocente comédie à laquelle 
assistent le curé et les religieuses du village. Le 
jeune homme, dans ce milieu affectueux et simple, 
se plaît mieux qu'au solennel Te Deum chanté à 
Paris pour la prise d'Ypres, où il a tenu la place 
du Roi. Ce qu'il souhaiterait le plus serait d'être 
à l'armée avec son père; son gouverneur, l'austère 
et religieux duc de Châtillon, l'entretient dans ces 
idées. Il ne peut s'empêcher de laisser voir son 
regret à la Reine : « Maman, lui dit-il un jour, ne 
soyez point fâchée que je sois affligé de rester avec 
vous. Je ne sais pourquoi le Roi m'a laissé; le 
petit de Montauban, qui est petit et faible, y est 
bien allé, et moi, qui suis grand et fort, j'aurais 
bien pu y aller. » L'année prochaine permettra au 
prince de montrer, à Fontenoy, sa jeune vaillance; 
celle-ci ne ménage au fils qu'une suite de décep- 
tions. 

Le 9 août au soir, arrivent des lettres de Metz, 
racontant que le Roi est malade et s'est alité la 
veille, avec la fièvre et le mal de tête. Chaque 
jour, désormais, la Reine reçoit un billet de 



LA BONNE REINE 255 

•d'Argenson et un bulletin de La Peyronie, qui 
•devient bientôt assez inquiétant. La fièvre maligne 
résiste aux saignées et aux remèdes. Les médecins 
ne se prononcent point, et l'écuyer ordinaire que 
la Reine envoie à Metz rapporte à Mme de Luynes 
quelques lignes de M. de Bouillon, grand cham- 
bellan, qui ne paraissent pas propres à rassurer. 
D'après des nouvelles particulières, le malade 
s'affaiblit tellement en peu de jours, que l'on parle 
sérieusement de le faire confesser et que l'évêque 
de Soissons, Fitz-James, qui célèbre la messe 
dans sa chambre, n'a pas craint de lui en dire un 
mot. Le Roi, jusqu'à présent, s'y refuse. Mme de 
Châteauroux et M. de Richelieu sont les seules 
personnes qui entrent auprès de lui, avec les 
domestiques intérieurs; ils lui persuadent que son 
état est sans gravité. 

On a essayé, pour rester mieux en possession de 
son esprit, d'exclure de la chambre les princes et 
les grands officiers, et il a fallu que le comte de 
Clermont forçât la porte pour obtenir qu'ils 
puissent apercevoir Sa Majesté et lui adresser 
quelques paroles. Le Roi n'a point paru, d'ail- 
leurs, être mécontent de cette affectueuse har- 
diesse, et l'ordre accoutumé a été rétabli. L'anti- 
chambre est maintenant le théâtre de scènes assez 
vives, où les partis se comptent et se défient. Les 
aides de camp du Roi, et parmi eux le duc d'Au- 
mont, tiennent pour M. de Richelieu. Les 



256 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

« dévots » ont à leur tête le duc de La Rochefou- 
cauld, grand-maître de la garde-robe, et sont 
soutenus par l'opinion de la ville, qu'irrite la pré- 
sence de la maîtresse. On escompte déjà l'entrée 
du confesseur, qui exigera son renvoi immédiat. Ce 
confesseur, le Père Pérusseau, jésuite, a eu avec 
Mme de Châteauroux, dans un cabinet à deux pas 
du lit, un entretien d'où elle est sortie désespérée. 
Il prétend n'avoir pas été trop dur; il ignore du 
reste, en fait, la nature des fautes ;du Roi et, par 
conséquent, ce qu'il aura à lui imposer après ses 
aveux; quant aux lois de l'Église, a-t-il dit, elles 
sont formelles sur le point des mœurs, et le via- 
tique ne sera apporté au malade que lorsque sa 
concubine, s'il en a une, aura été éloignée de la 
ville. Ce départ, dont l'idée indigne la duchesse, 
n'aura lieu, sans nul doute, que sur l'ordre formel 
du Roi ; mais elle le connaît trop bien pour ne pas 
savoir qu'il n'hésitera point à le donner. 

Pendant ces fiévreuses journées de Metz, dont 
les courtisans ne perdront jamais le souvenir, la 
reine Marie vit dans une prière constante, émue 
d'une inquiétude qu'augmente le souci de l'âme 
du Roi. C'est à ce moment que se révèlent, dans 
son cœur mis à nu par l'émotion, les sentiments 
d'amour qu'elle lui garde : « On peut croire, dit 
quelqu'un de son entourage, qu'elle ne l'aime plus 
autant; cependant, il n'est pas bien décidé qu'elle 
ne l'aime plus qu'elle ne le croit elle-même. » Sa 



LA BONNE REINE 2 ? 7 

première pensée a été d'obtenir de se rendre 
auprès de lui. Ses billets très intimes au comte 
d'Argenson reviennent sans cesse sur ce grand 
désir : « Quoique vous soyez très exact à me 
donner des nouvelles du Roi, l'inquiétude où je 
suis me fait encore envoyer le courrier qui vous 
remettra cette lettre. Vous présenterez celle qui y 
est jointe et assurerez le Roi de la peine où je suis 
d'être éloignée de lui et de l'envie que j'ai de l'aller 
trouver. J'attendrai ses ordres avec soumission 
et impatience. Continuez  me mander comment 
il est. Ma pauvre tète s'en va. » 

Elle dépêche à Metz son écuyer ordinaire, qui 
revient le 14 à midi, rapportant des détails plus 
rassurants, et elle écrit aussitôt à d'Argenson : 
« Saint-Cloud vient d'arriver, qui a mis un grand 
calme dans mon âme. Mais je vous avoue qu'il ne 
sera parfait que quand j'aurai des nouvelles de la 
nuit. Je les attends avec impatience, peur, espé- 
rance; enfin, tous les sentiments que mon tendre 
attachement pour lui m'impose. Je renvoie encore 
un courrier. J'en voudrais avoir à toutes minutes 
et j'insiste à demander, malgré le mieux dont 
Dieu soit loué à jamais, à y aller. Ne craignez pas 
de demander cette grâce pour moi. Tôt ou tard 
on rend justice aux honnêtes gens. Pour moi 
Dieu m'est témoin que je ne conçois qu'un seul 
désir; c'est toute ma consolation; c'est le plus 
beau et le plus vrai. Mandez-moi la volonté du 

»7- 



2 58 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Roi. Je lui demande en grâce de m'accorder celle 
de l'aller voir. » 

Le même soir, à neuf heures, des nouvelles 
graves furent apportées par un courrier de M. de 
Bouillon : « Il prit un tremblement à la Reine à 
l'ouverture de cette lettre; les larmes lui vinrent 
aux yeux et elle entra dans son cabinet. Mme de 
Luynes l'y suivit un moment après. M. le Dau- 
phin et M. de Châtillon y arrivèrent. Personne ne 
savait le contenu de cette lettre et tout le monde 
était consterné. Au bout d'une demi-heure, la 
Reine sortit de son cabinet et s'en alla à la cha- 
pelle avec le Dauphin; elle y resta environ un 
quart d'heure ; elle ne se mit point dans sa niche, 
elle demeura sur la balustrade de la grande tri- 
bune, sans tapis. Comme la Reine sortait de la 
chapelle, Mesdames y arrivèrent; elles fondaient 
en larmes. La Reine revint chez elle dans le 
trouble et l'agitation ; on n'ouvrait point sa porte 
qu'elle ne crût que c'était un courrier. Elle nous 
lut la lettre de M. de Bouillon, qui, en effet, était 
effrayante : il marquait à la Reine que son respect 
et son attachement pour elle et le devoir de sa 
charge ne lui permettaient pas de lui laisser igno- 
rer l'état où se trouvait le Roi ; que la nuit avait 
été fâcheuse, la matinée peu consolante (c'étaient 
les termes de sa lettre), que le Roi avait eu des 
agitations si violentes pendant la messe qu'il avait 
demandé aussitôt le Père Pérusseau, qu'il s'était 



LA BONNE REINE 25g 

confessé avec beaucoup d'édification et qu'il devait 
recevoir le viatique le soir. » Aucune mention 
n'était faite de Mme de Châteauroux; mais la 
Reine pouvait conclure sûrement que la favorite 
et sa sœur étaient dès à présent renvoyées de 
Metz. Sa place était maintenant auprès du Roi, 
qui sans doute allait lui-même l'appeler. 

La nuit se passe à attendre. La Reine est dans 
son petit oratoire, à genoux devant le crucifix. 
Tout ce qui est à Versailles se rend dans l'apparte- 
ment. Sur les onze heures, on annonce le courrier 
de M. d'Argenson. A ce mot, la Reine se précipite 
dans son cabinet, prend le paquet et le décachette 
de ses mains. Elle apprend que le Roi a été saigné 
au pied et qu'il trouve bon qu'elle s'avance jusqu'à 
Lunéville, M. le Dauphin et Mesdames jusqu'à 
Châlons. La Reine veut partir aussitôt. On a peine 
à lui faire comprendre que quelques heures sont 
nécessaires pour les préparatifs. Il faut plus de 
soixante chevaux au départ, et l'écuyer cavalcadour 
est déjà sur la route pour commander les relais, 
qui seront de quatre-vingts chevaux par poste. La 
Reine décide quelles dames l'accompagneront. 
Sauf deux qui sont grosses, toutes les dames 
de semaine le demandent, et Mme de Flavacourt 
elle-même, qui est de service, accourt de Paris 
à cinq heures du matin pour se mettre à la dispo- 
sition de sa maîtresse. La situation est assez fausse 
en ce moment pour la sœur de la favorite ; la 



zCo LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Reine, qui l'aime beaucoup et veut lui éviter les 
rencontres désobligeantes, lui dit que toutes les 
berlines sont remplies et qu'elle devra venir la 
rejoindre un peu plus tard. 

Les femmes de chambre, cependant, choisissent 
les habits et garnissent les coffres. La Reine, à 
cinq heures, entend la messe et, à sept, monte en 
voiture, emmenant les derniers gardes du corps 
restés à Versailles. Quelques heures plus tard, on 
s'occupe du départ de Mesdames. La douleur de 
ces enfants est émouvante : la petite Adélaïde en a 
la fièvre; sa sœur aînée, qui aime passionnément 
le Roi, se roule par terre en poussant des cris 
affreux. Mme de Tallard les conduit à Verdun, 
d'où elles seront aisément à portée d'accourir, si 
les nouvelles deviennent plus mauvaises. Pour le 
Dauphin, M. de Châtillon ne craint pas d'outre- 
passer les ordres du Roi; sans prendre le loisir de 
préparer le voyage, emporté par un zèle qui lui 
coûtera cher, c'est à Metz tout droit, et sans nul 
arrêt, qu'il amène son élève. Il juge que le jeune 
homme, dût-on cacher sa présence, ne saurait 
être, en de tels moments, trop près de son père, 
et il ne songe qu'à arriver à tout prix avant la 
mort. 

Marie refait, en sens inverse et en brûlant les 
étapes, son voyage d'autrefois. Elle couche à 
Soissons le premier jour; le lendemain, les nou- 



LA BONNE REINE 261 

velles qu'elle reçoit en chemin sont si mauvaises 
qu'elle ne s'arrête nulle part, ni à Reims, ni à 
Chcàlons. Elle comptait donner quelques instants 
à Mme d'Egmont, en son château de Braine : elle 
l'a vue seulement sur la route, sans descendre de 
voiture. Un peu avant Vitry, où elle doit coucher, 
Stanislas est venu au-devant d'elle ; les détails 
qu'il sait et qu'il lui cache disent qu'il n'y a plus 
de ressources dans l'état du malade. On lui 
apporte presque en même temps sur la route une 
lettre de M. d'Argenson, lui mandant que le Roi 
trouve bon qu'elle vienne à Metz et désire même 
l'y voir arriver promptement. Mais ce qu'elle veut, 
c'est être admise sans retard auprès de lui. Sa 
fièvre d'attente est toute dans ce billet, écrit en 
deux fois à d'Argenson, les premières lignes avant 
d'avoir reçu sa lettre : « Je suis à six lieues de 
Châlons. Je profite du temps que je change de 
chevaux pour vous écrire. Au nom de Dieu, obte- 
nez-moi la consolation de le voir, et envoyez-moi 
vite la réponse. Vous pouvez juger de mon état. 
Mais Dieu, en qui je mets ma confiance, me 
soutiendra. — A deux heures. Je viens de rencon- 
trer votre courrier. Je suis dans la joie; mais que 
Dieu soit loué à jamais ! Cela me fait encore plus 
désirer de le voir. Je vous conjure d'insister. » 

Pleine de courage toujours et soutenue par 
un espoir nouveau, la Reine part de Vitry à la 
première heure par la route de Toul. Partout, 



2Û2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

sur son passage, les mêmes populations qui l'ont 
acclamée autrefois l'entourent d'un respectueux 
silence et d'une émotion attendrie. Elle se sent 
accompagnée par l'affection de la France entière. 
Ce rapide voyage, qui conduit « la bonne Reine » 
vers le Roi, symbolise pour leurs sujets la récon- 
ciliation désirée, où ils voient une fois de plus la 
fin de leurs misères. 

Aux mêmes heures, sur les mêmes routes de 
Lorraine, fuit la favorite chassée, que le Roi a 
renvoyée à Paris avec sa sœur. Un peu avant 
l'entrée des berlines royales à Bar-le-Duc, un car- 
rosse aux armes de M. de Belle-Isle, gouverneur 
de Metz, s'y est arrêté pour changer de chevaux ; 
c'étaient Mines de Chàteaurou et de Lauraguais, 
se dirigeant vers Sainte-Menehould. Reconnues 
par les habitants, elles ont été entourées au départ 
par une curiosité hostile et poursuivies par des 
huées qu'elles vont retrouver sur tout le chemin. 
En d'autres villes, à la Ferté-sous-Jouarre, par 
exemple, elles risqueront d'être assommées. C'est 
que l'excitation est grande dans le pays qu'elles 
traversent. Déjà, dans les églises, aux offices 
célébrés pour le Roi, les prêtres lisent en chaire, 
par manière d'édification, la formule d'amende 
honorable qu'il a prononce avec l'aveu public 
qu'il a fait de ses fautes ; et les malédictions 
populaires, qui ont toujours épargné le monarque, 
se déchaînent librement contre sa complice. 



LA BONNE REINE 2 63 

La Reine arrive à Metz à onze heures et demie 
du soir et monte tout droit à la chambre. La nuit 
précédente a été encore plus effrayante que les 
autres, et tout l'entourage a cru que c'était la der- 
nière. La fièvre est tombée dans la journée, et le 
malade, veillé par toute une Faculté anxieuse, 
repose depuis peu de temps. Dès qu'il ouvre les 
yeux, on lui dit la présence de la Reine. Il n'hésite 
plus, il veut la voir seule et l'embrasse. Sa pre- 
mière parole est une prière : « Je vous ai donné, 
Madame, bien des chagrins que vous ne méritez 
pas; je vous conjure de me les pardonner. — Eh! 
ne savez-vous pas, Monsieur, que vous n'avez 
jamais eu besoin de pardon de ma part? Dieu seul 
a été offensé; ne vous occupez, je vous prie, que 
de Dieu. » 

La Reine n'a pu dire ces mots sans fondre en 
larmes. Mais les remords ne quittent point le Roi; 
il veut être sûr qu'il est absous par l'épouse, après 
l'avoir été par l'Église. Cette nuit même, il fait 
réveiller Mme de Villars pour savoir d'elle si la 
Reine lui a vraiment pardonné. Quelques heures 
après, il s'adresse à Mme de Luynes, qu'il aperçoit 
dans la chambre, et s'excuse encore du scandale 
et des peines qu'elle a pu avoir à cause de lui. Il 
n'a plus à la bouche que la résignation, la piété, 
l'humilité la plus édifiante. Il est détaché de la 
vie, ne demandant pas que Dieu lui rende la santé, 
souhaitant plutôt, si c'est sa volonté, qu'il le retire 



2Ô4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

de ce monde pour que ses peuples soient mieux 
gouvernés. 

Ces marques d'un repentir aussi sincère n'ont 
rien à changer aux dispositions de Marie. Il y a 
longtemps qu'elle a pardonné, du fond du cœur, à 
l'époux égaré par de mauvais conseils. Mais cette 
conversion si complète ajoute à son bonheur de 
voir, dès le lendemain, se produire une amélio- 
ration inespérée. Les médecins, qui n'ont pas su 
grand'chose de la marche de la maladie, peuvent 
du moins affirmer que le Roi est hors de danger. 
Que de joie, que d'espérances aussi dans ce billet 
de la Reine à Maurepas : « Je n'ai rien de plus 
pressé que de vous dire que je suis la plus heu- 
reuse des créatures. Le Roi se porte mieux. 
Dumoulin assure qu'il est presque hors d'affaire; 
il dit même plus, et je n'ose encore m'en natter. 
Il a de la bonté pour moi, je l'aime à la folie. Dieu 
veuille avoir pitié de nous et nous le conserver! 
Je vous conseille de demander la permission de 
venir. Adieu, ne doutez pas de mon amitié ; 
j'embrasse Mme de Maurepas. » 

Pourquoi maintenant Marie s'inquiéterait-elle 
de l'avenir? Chacune de ces journées passées par 
elle auprès du malade, à qui elle tâche d'inspirer 
le goût de sa présence, hâte une convalescence qui 
semble miraculeuse. Bientôt les forces reviennent; 
le Roi, qui boit encore du pavot pour dormir, 
prend du quinquina trois fois par jour et mange 



LA BONNE REINE 265 

avec appétit deux blancs de poularde. Il joue des 
parties de quadrille et commence à faire quelques 
pas dans sa chambre. Il ne s'est pas informé de 
Mme de Châteauroux et paraît ne plus penser 
à elle. La maison qu'elle habitait est occupée à 
présent par le Dauphin, que le Roi reçoit tous 
les jours ainsi que Mesdames, prenant plaisir 
à s'entourer de ses enfants. La première lettre 
qu'il a pu écrire a été pour Madame Infante. Il en 
a adressé une fort touchante à l'évêque de Metz, 
pour demander un Te Deum solennel en sa cathé- 
drale. La Reine et ses dames ne manquent pas 
d'y assister. 

Ces heureuses nouvelles ont couru rapidement 
le royaume. Dans chaque ville, de la capitale à 
la plus humble, les actions de grâces ont éclaté. 
On a vu paraître, en des réjouissances extraordi- 
naires, tout ce que peut inventer la joie spontanée 
des citoyens; et partout la pensée de la Reine 
y est associée comme celle de l'ange gardien 
de Louis XV : Un beau titre, sorti des lèvres 
du peuple, est décerné au successeur de Louis 
le Grand. On va le graver sur les médailles, 
l'inscrire aux dédicaces des livres et aux piédestaux 
des statues : le convalescent de Metz, le converti 
de l'évêque de Soissons, le héros de la campagne 
de Flandre, est maintenant pour la France entière, 
autant que pour la reine Marie, Louis le Bien- 
Aimé! 

v. 18 



266 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

On a compté sans M. de Richelieu, qui a laissé 
passer l'orage, la fureur de dévotion et de 
repentir, mais qui sait comment reprendre son 
maître et détourner le cours de ses idées. Le jour 
où le Roi a été administré, alors qu'il ne compre- 
nait plus guère ce qu'il ordonnait, on lui a fait 
exiler le Premier gentilhomme dans son gouver- 
nement de Languedoc; celui-ci n'est point parti 
sur-le-champ; le Roi, revenu à lui, lui a su gré 
d'être encore là et, en lui rendant sa confiance, 
lui a laissé le moyen d'en abuser. La partie liée 
par Richelieu avec Mme de Châteauroux, quoique 
perdue en apparence, n'est aucunement compro- 
mise à leurs yeux. Toute la rouerie du courtisan 
tend à rappeler la favorite à l'esprit du Roi, à 
effacer les impressions que la maladie et les gens 
lui ont données contre elle et à préparer, comme 
elle dit, « le châtiment des méchants ». 

Des lettres suppliantes ou impérieuses, mais 
toujours confiantes, lui arrivent de sa belle nièce : 
« On dit ici, écrit-elle de Paris, qu'il a promis 
de se réconcilier avec la Reine. Tout le monde 
le désire; vous savez si cela peut être! Il n'aura 
jamais pour elle que des égards; mais il portera 
toujours son cœur à une autre. » Et, quelques 
jours après : « Tranquillisez-vous, cher oncle; il 
se prépare de beaux coups pour nous. Nous avons 
eu de rudes moments à passer, mais ils le sont. Je 
ne connais pas le Roi dévot; mais je le connais 



LA BONNE REINE 267 

honnête et capable d'amitié. Quelques réflexions 
qu'il fasse, sans me flatter, je crois qu'elles ne 
seront qu'à mon avantage. Il est bien sûr de moi 
et bien persuadé que je l'aime pour lui, et il a 
bien raison, car j'ai senti que je l'aimais à la folie; 
mais c'est un grand point qu'il le sache, et j'espère 
que sa maladie ne lui a point ôté la mémoire. 
Jusqu'ici personne n'a connu son cœur que moi, 
et je vous réponds qu'il Ta bon, et très bon, et 
très capable de sentiments.... Tout ce que les 
Faquinets ont fait pendant sa maladie ne fera que 
rendre mon sort plus heureux et plus stable.... 
(Mais) il ne faut marquer avoir aucune espérance 
de retour; c'est inutile, et cela augmenterait la rage 
de ces monstres. » Richelieu n'a garde de compro- 
mettre la galante cause; il ne précipite rien et 
attend les occasions que ne peut manquer de lui 
fournir la maladresse de l'entourage de la Reine. 
Depuis que la convalescence est commencée, 
les dames ne cachent plus leur confiance dans 
une réconciliation complète. Elles la montrent 
jusqu'en leur toilette, qui n'a jamais été plus 
spirituelle. Les « vieilles daines », comme on les 
appelle, remettent du rouge, ôtent le « bec noir » 
de leurs cheveux, et annoncent leur espérance 
par des rubans verts. La Reine est gagnée par 
toute cette excitation féminine ; elle retrouve, à 
quarante ans passés, ses innocentes coquetteries 
de jeunesse ; elle ne se montre plus que mise à 



268 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA 

merveille et porte des robes couleur de rose. On 
espère que le Roi va oublier Mme de Château- 
roux, et l'on croit habile de retarder le moment 
où Mme de Flavacourt, qui vient d'arriver, se 
présentera devant lui, de peur de réveiller le sou- 
venir de sa sœur. 

M. de Richelieu se plaît à faire deviner au Roi 
ces petits manèges. Il rapporte et invente au 
besoin cent histoires, fort plaisantes, sur les conci- 
liabules des « mères des églises ». Il en appelle 
au témoignage du valet de chambre Lebel, qui a 
succédé à Bachelier et n'est pas moins dévoué que 
son prédécesseur aux profitables amours. Lebel 
ou Richelieu annonce un jour que la duchesse de 
Luynes, prévoyant « un glorieux événement », 
a fait mettre deux oreillers sur le traversin de la 
Reine. Rien n'irrite plus le Roi que ce qui semble 
peser sur sa décision ou en escompter les suites. 
Il se montre vite refroidi et mécontent. Marie 
s'aperçoit que quelque chose est changé dans ses 
dispositions. Il ne lui dit point ses desseins et ne 
parle aucunement d'aller à Strasbourg avec elle, 
ce qui serait sa grande joie pour mainte raison 
de souvenir. 

Pendant ce temps, Mme de Châteauroux sait, à 
distance, beaucoup mieux qu'elle, les sentiments 
changeants de Louis XV et, précisément sur ce 
voyage de Strasbourg, elle écrit hardiment à 
Richelieu : « Moi, je crois que, s'il y allait tout 



LA BONNE REINE 269 

seul, cela vaudrait mieux pour le débarrasser de 
la Reine, et puis pour qu'a son retour il prit son 
train de vie ordinaire. Je suis persuadée même 
que c'est là sa façon de penser et qu'actuellement 
il rumine à tous ces arrangements-là. » 

Mme de Châteauroux ne se vante point et 
connaît, en effet, très bien le Roi. La dévotion 
du malade, qui n'a point de racines au fond solide 
de sa conscience, chancelle dès le premier retour 
de ses forces. Son entourage travaille, du reste, 
très ardemment à la détruire. On l'assure qu'il n'a 
point été en aussi grand danger que les prêtres le 
lui ont persuadé; on lui suggère qu'ils l'ont entre- 
tenu prématurément de son salut éternel dans 
l'unique but de servir des intérêts fort terrestres; 
on regrette enfin le coupable abus qu'ils ont fait 
de sa confiance de fidèle et de son affaiblissement 
momentané. Aucune insinuation ne convient 
mieux à un caractère comme celui du Roi pour 
le retourner entièrement. 

Dès la fin de septembre, le duc de Luynes, qui, 
sans être attaché à un parti, est honnête homme 
et religieux, tire de certains faits extérieurs des 
observations clairvoyantes : « A l'égard des senti- 
ments de religion dont on a vu des preuves écla- 
tantes dans cette maladie-ci, ce que l'on voit à 
présent ne pourrait pas faire juger que ces senti- 
ments n'aient souffert quelque diminution. Depuis 
le commencement de cette campagne, le Roi avait 



2 7 o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

pris l'habitude de ne plus faire aucune prière à 
genoux, ni le soir, ni le matin, usage contraire à 
ce qu'il a fait toute sa vie. Il faut supposer qu'il 
faisait ses prières dans son lit, mais le public n'en 
était plus témoin. On aurait pu juger que dans la 
circonstance présente il aurait pu recommencer 
à prier Dieu à genoux; cependant les choses sub- 
sistent comme elles étaient depuis le commence- 
ment de la campagne; il faut espérer que c'est la 
faiblesse qui l'empêche de se mettre à genoux. 
Dans les commencements qu'il a été hors de 
danger de cette maladie-ci, il avait des temps de 
conversation et de prière avec le Père Pérusseau; 
cet usage a duré fort peu, et depuis on a vu son 
temps partagé entre les heures qu'il donne au 
public, soit pour son lever ou son coucher, soit 
pour manger, ses deux parties de quadrille qu'il a 
faites presque tous les jours, ses conseils et les 
temps de travail avec ses ministres, sans qu'il y 
ait eu un moment où il ait pu placer des prières. » 
Que la Reine l'ait voulu ou non, les dévots, 
contre lesquels Louis XV est désormais prévenu 
pour toujours, ont soutenu sa cause et l'ont mise 
dans leur parti. Elle est trop leur amie pour 
ne pas devenir suspecte elle-même aux yeux du 
soupçonneux convalescent; elle s'en plaint aux 
personnes qui l'entourent et qui peuvent, d'ail- 
leurs, comme fait le duc de Luynes, constater la 
chose de leurs yeux : « Dans les commencements 



LA BONNE REINE 271 

que la Reine est arrivée ici, il y avait assez lieu 
d'espérer que l'indifférence du Roi, trop connue 
pour elle, pourrait peut-être changer. Non seule- 
ment il lui avait demandé pardon, comme je l'ai 
marqué, mais il avait paru lui faire amitié. Depuis 
le séjour de Metz, les choses paraissent bien chan- 
gées, et le froid est aussi grand que jamais; soit 
que les conversations trop vives et trop fréquentes 
de la Reine avec le Dauphin, en sa présence, lui 
aient déplu; soit que ce soit l'efFet des sentiments 
qu'il avait pour elle depuis longtemps et que Ton 
avait cherché à entretenir et à augmenter; soit enfin 
que la mauvaise humeur du Roi en soit la seule 
cause ; peut-être toutes ces raisons ensemble y 
contribuent-elles. » Quoi qu'il en soit, c'en est 
fait des illusions les plus obstinées. La toilette 
des dames devient plus modeste : on met moins 
de rouge, les coiffures s'abaissent et le bec noir 
reparaît. 

Marie ne parvient à rien savoir des projets 
du Roi, qui demeure impénétrable. Il a dit, à 
son dîner, qu'il ne serait à Versailles qu'après 
la Toussaint; mais on ignore s'il doit passer son 
temps en Lorraine ou s'il ira décidément, dans 
la capitale de l'Alsace, suivre de plus près les 
opérations du siège de Fribourg qui commence et 
dont le résultat fort incertain décidera du sort de 
la campagne. En attendant, les Enfants de France 



2-2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

viennent de partir, faisant détour par Lunéville 
pour voir le roi et la reine de Pologne. Le Roi a 
congédié assez froidement le Dauphin, de qui lui 
ont été rapportés des propos désobligeants sur 
Mme de Châteauroux. Quant au duc de Châtillon, 
on peut sentir l'orage sur sa tête. Il a eu beau 
avouer la faute qu'il a commise et demander qu'on 
l'oublie, le Roi n'a répondu aux prières que par 
le silence. Il garde sur le cœur l'arrivée de son fils 
à Metz contre ses ordres, la comédie qui s'en 
est suivie pour la dissimuler les premiers jours, 
et surtout le départ inconvenant et précipité de 
Versailles, avec un valet de chambre et un seul 
garde du corps, où l'on a vu l'héritier de la cou- 
ronne de France l'aller recueillir en hâte, « comme 
un gentilhomme gascon serait venu dans son 
village pour y enterrer son père et prendre pos- 
session de sa maison ». De toutes les fautes contre 
sa personne, dont Louis XV croit avoir à se 
plaindre, celle-ci est la plus manifeste et celle qu'il 
peut le moins tolérer. 

La disgrâce prochaine du duc de Châtillon sera 
la première revanche de Richelieu et le premier 
gage offert à la maîtresse. Le Roi maintenant ne 
songe plus qu'à se faire pardonner d'elle l'éclat et 
l'humiliation de son renvoi. Richelieu, jouant son 
rôle jusqu'au bout, présente la chose comme diffi- 
cile et met en jeu les sentiments chevaleresques 
de l'amant : il doit faire d'abord une action d'éclat, 



LA BONNE REINE 273 

dont la réconciliation pourra sembler le prix. 
Comme le Roi avoue son impatience au Premier 
gentilhomme et le prie de le précéder pour avertir 
la duchesse qu'il revient : « Je ne m'en aviserais 
pas, Sire, répond Richelieu. Je vous servirais trop 
mal; elle ne nous pardonnerait jamais. — Que 
faut-il donc faire? dit le Roi. — Aller à Fribourg, 
Sire. Elle voulait y suivre Votre Majesté. Vous 
devez lui annoncer qu'en remplissant ses projets, 
vous espérez qu'elle ne détruira pas les vôtres. 
Voilà ce que Henri IV eût mandé à la Belle 
Gabrielle ; voilà la seule explication que vous 
devez à Mme de Châteauroux ; c'est la seule aussi 
qu'elle puisse accepter. » Le soir même, sans 
avoir prévenu aucun ministre, le Roi annonce le 
voyage de Strasbourg, son retour à la tête des 
troupes, et, séance tenante, distribue des cocardes 
aux courtisans. 

Ainsi la Reine voyait s'éteindre l'une après 
l'autre ses espérances. Elle ne connaissait que par 
le public les bruits de départ et ignorait même 
la décision prise sur son propre sort. Comme il 
fallait pourtant qu'elle s'y put préparer, elle s'en- 
hardit à en parler au Roi : « Elle lui dit qu'ayant 
appris qu'il allait à Saverne et Strasbourg, elle 
espérait qu'il lui permettrait de l'y suivre. Le Roi 
lui répondit assez froidement : « Ce n'est pas la 
peine » et, sans paraître vouloir entendre un plus 
long discours, il alla faire la conversation avec les 



274 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

gens qui étaient dans la chambre ; ensuite, il com- 
mença sa partie de quadrille. » La Reine n'en 
peut obtenir davantage et doit se disposer à quitter 
Metz. Moins heureuse que la princesse de Conti 
et la duchesse de Chartres, déjà arrivées à Stras- 
bourg, et que Mademoiselle et la duchesse de 
Modène, autorisées Tune et l'autre à y aller, elle 
n'a plus qu'à choisir les dames qui la ramèneront 
à Versailles. Mme de Flavacourt est avertie par la 
Reine, assez sèchement, qu'elle devra partir avant 
les autres et qu'on ne la conduit pas à Lunéville. 
Le Roi et la Reine sont attendus chez le duc de 
Lorraine, qui ménage à sa fille la consolation de 
l'accueil paternel et les distractions d'une aimable 
cour. Louis XV n'a pu se dispenser d'y paraître. 
Il arrive, vingt-quatre heures après Marie, reçu 
comme elle « aux acclamations des peuples », 
accompagné de M. de la Galaisière, son chancelier 
et son intendant en Lorraine, et d'une élégante 
escorte de femmes de la ville, en amazones, qui 
ont été passées en revue par la Reine. Il consacre 
trois journées à sa visite. Stanislas lui fait voir les 
curiosités d'une résidence embellie par ses soins 
et mise hardiment au goût du jour, grâce à de 
beaux revenus largement dépensés. L'ancien exilé 
de Wissembourg a oublié son temps de misère. 
A côté des fondations charitables par lesquelles 
li veut gagner le surnom de « Bienfaisant », il 
se plaît à multiplier les créations de l'art. Celles 



LA BONNE REINE 2 7 5 

qu'il a déjà faites sont préférées par ses flatteurs 
aux grandeurs démodées de Versailles : le rocher 
mouvant, les cascades, le canal creusé à la place 
d'anciens marais, le kiosque à la polonaise qui 
sert pour la musique et où les eaux font mouvoir 
de petites figures d'exécutants, le brillant salon de 
Chanheux, dans le genre de celui de Marly, mais 
plus chargé de dorures, la ménagerie de Jolivet, 
enfin, à deux lieues de Lunéville, le château 
d'Ainville, avec l'admirable point de vue de sa 
galerie. Entre les promenades, le jeu, la comédie, 
Louis XV baise les chanoinesses d'Épinal et celles 
de Remiremont et se fait présenter les femmes de 
grande condition, sans prendre toutefois la peine 
d'adresser la parole à aucune; il ne semble occupé 
que de la guerre, s'entretient avec les maréchaux 
de Noailles, de Belle-Isle et de Maillebois, et tra- 
vaille continuellement avec M. d'Argenson. 

Le roi et la reine de Pologne ont cédé à leurs 
enfants leurs appartements, voisins l'un de l'autre. 
Espéraient-ils de ce séjour le rapprochement man- 
qué à Metz ? Marie y recueille seulement d'autres 
duretés : « La Reine a fait encore une nouvelle 
tentative pour avoir la permission d'aller à Stras- 
bourg. Le Roi lui a répondu avec la même séche- 
resse : « Ce n'est pas la peine, je n'y serai presque 
pas. » Elle lui a demandé ensuite si au moins elle 
ne pouvait pas rester ici ; il lui a répondu sur le 
même ton : « Il faut partir trois ou quatre jours 



276 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

après moi. » La Reine est, comme Ton peut juger, 
fort affligée d'un traitement aussi dur. » Le matin 
du jour où Louis quitte Lunéville, la reine de 
Pologne est malade et ne sort point de son lit; il 
part sans demander à l'aller voir, ce qui choque 
tout le monde, et surtout les dames lorraines, qui 
ne lui pardonnent pas les apparences dédaigneuses 
de son silence et le sans-gêne de sa timidité. 

A Strasbourg d'admirables fêtes l'attendent, où 
le peuple alsacien marque une fois de plus sa fidé- 
lité à la France et renouvelle les magnificences 
déployées, il y a dix-neuf ans, pour Marie Leczinska. 
Avec les premiers échos de ces réjouissances, qui 
rappellent à la Reine des souvenirs si doux jadis, 
à présent si douloureux, arrive à Lunéville une 
triste nouvelle. Madame Sixième vient de mourir 
à Fontevrault. Elle avait sept ans et demi, et c'était 
celle des princesses qu'on disait ressembler au roi 
Stanislas. La Reine suspend son jeu et, pendant 
deux jours, son dîner en public; elle le reprend, 
pour convier à sa table quelques-unes des sujettes 
de son père. Au château de la Malgrange, dont 
Stanislas lui fait les honneurs, elle reçoit les 
dames de Nancy, qui ont eu la permission de 
venir lui faire leur cour « en robe de chambre ». 
A ce moment, elle est déjà dans le voyage de son 
retour. C'est une semaine pénible à passer, où la 
solitude et l'accablement l'étreignent. 

Elle se confie à un ami, à d'Argenson, en ce 



LA BONNE REINE 277 

billet écrit le 7 octobre, jour de son départ de 
Lunéville : « Je suis bien persuadée du désir que 
vous saviez que l'on satisfit le mien. Mais les 
plaisirs, même les plus innocents, ne sont pas 
faits pour moi ; aussi n'en veux-je plus chercher 
dans le monde. Je fonds en vous écrivant, je ne 
sais pas un mot de ce que je vous dis. Je sais 
seulement que mon cœur parle et qu'il est dans la 
douleur. Je laisse ma pauvre mère dans un état 
pitoyable. Vous connaissez mon tendre attache- 
ment pour elle ; jugez ce que la séparation me 
coûte. Adieu, donnez-moi souvent de vos nou- 
velles ; ôtez « majesté », « sujet » et « servi- 
teur ». Brûlez ma lettre et comptez sur moi pour 
toute ma vie. » 

Par une ironie du sort, fréquente dans la vie 
des grands, la Reine est partout accueillie par des 
sentiments que chacun croit d'accord avec les 
siens et qui en sont justement le contraire. Dans 
toutes les villes où elle doit subir les présentations 
et les harangues d'usage, elle trouve la joie et la 
confiance renaissantes. Rien n'altère encore aux 
yeux de la nation les heureux événements de Metz, 
et c'est elle qu'on se plaît à en remercier. C'est à 
sa venue, à son intervention, à ses prières, qu'on 
veut attribuer le bonheur de la France. La belle 
légende dont elle est digne met une auréole au 
front pur de la bonne Reine. Ses vertus visibles 
ou devinées, sa charité, son amour des pauvres et 



27S LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

des souffrants, tout contribue à jeter à ses pieds, 
partout où elle passe, la reconnaissance et l'amour. 
Rien ne lui pourrait être plus délicieux, si elle 
ne portait au fond d'elle-même la secrète blessure 
de ses désillusions dernières. 

A Versailles, on lui fait fête, on la félicite, on 
l'entoure. La Cour n'a jamais été aussi brillante, 
et jamais les dames aussi nombreuses. Le jour de 
l'arrivée de la Reine, on en a compté jusqu'à 
soixante-quatorze dans sa chambre. Au premier 
sermon de la chapelle, le Père Beauvais, jésuite, 
lui a adressé un compliment, dans lequel les allu- 
sions consolantes n'ont point manqué. La guerre, 
où le Roi paye si vaillamment de sa personne, 
préoccupe et enthousiasme les esprits. Les nou- 
velles de l'armée deviennent de plus en plus 
intéressantes. Sous les yeux du souverain, les 
troupes font des prodiges. Le siège de Fribourg 
est meurtrier; la place est fortement défendue par 
sa position ; on a perdu, en deux fois, quatorze 
cents hommes pour se rendre maître du chemin 
couvert des assiégés ; MM. de Soubise et de 
Lowendal sont blessés. Enfin, la reddition a lieu, 
sans que l'assaut soit donné, et le Roi, ramenant 
sa maison, revient à marches forcées vers Paris, 
où l'attend le prix de ses victoires. 

Il arrive le soir du i3 novembre, et va tout droit 
aux Tuileries en traversant la ville joyeuse et 



LA BONNE REINE 27g 

illuminée. Une foule énorme encombre les abords 
du palais et le palais même. Toute la Cour est 
là : « La Reine s'avança, avec M. le Dauphin et 
Mesdames, jusqu'à la porte de la salle du Trône, le 
Roi l'embrassa et lui remit une lettre de Madame 
Infante ; il embrassa ensuite ses enfants et entra 
aussitôt dans la galerie. Il fut d'un bout à l'autre 
pour voir tout ce qui y était, et parla à plusieurs 
personnes, entre autres au prévôt des Marchands. 
Il passa ensuite dans son appartement; M. le 
Dauphin et Mesdames l'y suivirent, et il travailla 
ensuite peu de temps avec M. de Maurepas. La 
Reine vint se mettre au jeu, ce qui dura jusqu'à 
neuf heures. Elle le quitta un peu avant que le 
Roi eût fini son travail. A neuf heures et un quart, 
le Roi, la Reine, M. le Dauphin et Mesdames se 
mirent à table au grand couvert, dans l'anti- 
chambre entre la salle des Gardes et la salle du 
Trône. On ne peut pas se représenter la foule 
excessive qui était dans la galerie et dans la salle 
où le Roi mange.... Les vingt-quatre violons 
jouèrent pendant une demi-heure. Après le sou- 
per, le Roi resta dans la galerie avec la Reine, 
M. le Dauphin et Mesdames, et y fut une demi- 
heure à faire la conversation. Il n'y eut point 
de jeu. Le Roi et la Reine se retirèrent chacun 
dans leur appartement. » On avait trouvé le Roi 
amaigri et un peu changé. 

Cette nuit-là, un incident se produisit chez la 



2 8o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Reine, qui fut jugé assez sérieux pour être 
rapporté le matin au duc de Luynes : « J'ai su, 
dit-il, qu'on était venu trois fois gratter à la porte 
de communication de la chambre du Roi à la 
chambre de la Reine. Les femmes de la Reine 
l'en avertirent, mais elle leur dit qu'elles se trom- 
paient et que le bruit qu'elles entendaient était 
causé par le vent. Ce bruit ayant recommencé une 
troisième fois, la Reine, après quelque temps 
d'incertitude, dit qu'on ouvrit, et l'on ne trouva 
personne. On n'a su ce détail que par les femmes 
de chambre de la Reine qui peuvent s'être trom- 
pées. » Elles s'étaient trompées, sans doute, et 
l'on démêle aisément le double sentiment de la 
scène : la crédule imagination des femmes, qui 
reconnaissent l'appel attendu par elles avec certi- 
tude, et la tranquillité désabusée de la Reine qui 
sait beaucoup mieux à quoi s'en tenir. 

Louis XV et Marie Leczinska couchèrent cinq 
nuits aux Tuileries et passèrent à Paris quatre 
journées pleines. Depuis le retour de la Cour à 
Versailles, jamais la capitale n'avait possédé aussi 
longtemps ses souverains. Jamais non plus les 
circonstances n'avaient été aussi heureuses. Ce ne 
furent que fêtes publiques, cérémonies religieuses, 
audiences solennelles, harangues et concerts. Les 
illuminations seules étaient un peu contrariées 
par le mauvais temps de novembre. Chaque jour 
les rues étaient parcourues par les deux grands 



LA BONNE REINE 281 

carrosses à huit chevaux, suivis de tous ceux de la 
Cour et escortés par la cavalcade interminable de 
la Maison du Roi. La pluie n'empêchait pas le bon 
peuple de se porter sur tous les points où passait 
et repassait la famille royale. Celle-ci fut en 
perpétuelle représentation, sauf un après-midi 
où la Reine fut visiter un couvent de carmélites, 
tandis que le Roi courait le daim au bois de 
Boulogne avec Mesdames, qu'il avait voulu voir 
monter à cheval. 

Tous les soirs, sans exception, les bourgeois 
et les bourgeoises se pressèrent aux Tuileries, au 
souper public de Leurs Majestés et au concert de 
la Reine, où chacun pouvait pénétrer pourvu qu'il 
fût vêtu de noir, à cause du deuil pour Madame 
Sixième. A la grand'messe à Notre-Dame, toute 
la Cour était en noir, hors le Roi habillé de 
velours brun ciselé, la Reine en robe brodée d'or 
et chargée de réseaux d'or, et Mesdames, que 
paraient de nombreux diamants et un blanc de 
petit deuil. Un môme dais était préparé pour 
Leurs Majestés au milieu du chœur. Le vieil 
archevêque de Paris, malgré ses quatre-vingt-cinq 
ans, vint faire au Roi le compliment de l'entrée ; 
la Reine, arrivée un demi-quart d'heure après, 
avec la duchesse de Chartres, Mademoiselle et 
Mlle de la Roche-sur-Yon, n'eut que le jeu des 
orgues comme pour l'entrée du Roi. Dès qu'elle 
fut placée sous le dais, à côté du Roi, l'abbé 
v. 1 9 



282 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

d'Harcourt, doyen du chapitre, commença la 
messe, accompagnée de symphonie et des chants 
de la musique de Notre-Dame. Il n'y avait que 
six ducs devant le Roi. On remarqua la présence 
des trois Premiers gentilshommes de la Chambre 
et l'absence du quatrième, M. de Richelieu, 
qui n'avait point suivi le Roi à Paris et était 
allé, comme gouverneur du Languedoc, tenir 
les Etats de cette province. Rien n'était plus 
agréable aux Parisiens ; ils faisaient partager à 
Richelieu l'impopularité de Mme de Château- 
roux et voyaient dans cet éloignement, qui avait 
été pour le courtisan un moyen d'esquiver un 
retour difficile, la preuve d'un commencement 
de défaveur. 

Le dîner du Roi à l'Hôtel de Ville, qui eut lieu 
le i5, commença dès trois heures et dura jusqu'à 
cinq heures et demie. La table avait trente cou- 
verts; le Prévôt des marchands, en robe rouge, 
était derrière le fauteuil de Sa Majesté et la ser- 
vait; les premiers échevins servaient le Dauphin 
et le duc de Chartres. Deux cents personnes 
seulement, surtout des dames, occupaient les 
banquettes autour de la salle. La musique du 
Roi joua pendant le dîner; Rebel, directeur de 
l'Opéra, la dirigeait. Le duc de Gesvres présenta 
au Roi et au Dauphin, sous une reliure de maro- 
quin bleu, le poème des Augustales, composé sur 
la convalescence royale, « par le sieur Roy, poète 



LA BONNE REINE 283 

fameux », et qui fut chanté au cours du repas, 
ainsi que divers airs d'opéra. Le Roi à table avait 
grand air de santé et mangea de tout. Le dîner 
uni, les portes furent ouvertes, selon l'usage, et 
le peuple pilla le fruit. Sur les six heures, le 
Roi remonta dans ses carrosses, et, toujours 
escorté par sa Maison, qui avait attendu sur la 
place de Grève, fut au salut chez les Grands 
Jésuites, ceux de la rue Saint-Antoine, où étaient 
déjà la Reine et Mesdames. Les Pères le compli- 
mentèrent sur le perron de l'église, par une pluie 
battante, et Sa Majesté se divertit de les voir 
mouillés. Après le salut et le Te Deum qui suivit, 
le cortège du Roi et celui de la Reine traversèrent 
tout Paris, rempli d'illuminations auxquelles le 
temps se prêtait mal, et ne rentrèrent aux Tui- 
leries qu'à huit heures et demie. 

Perdue au milieu de cette foule qui acclamait 
Louis XV, le jour de l'Hôtel de Ville, une femme 
le voyait passer avec une émotion particulière. 
Depuis l'arrivée, le Roi, privé de son intermé- 
diaire ordinaire, n'avait rien fait savoir à Mme de 
Ghàteauroux, et celle-ci, inquiète de cette indiffé- 
rence, écrivait à Richelieu, au sortir de l'admi- 
rable spectacle de la rue, une lettre où se peint 
une situation d'esprit tout autre que celle qu'on 
suppose : « Il est venu à Paris, cher oncle, et je ne 
puis vous rendre l'ivresse des bons Parisiens. Tout 



284 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

injustes qu'ils sont pour moi, je ne puis m'em- 
pêcherde les aimer, à cause de leur amour pour le 
Roi. Ils lui ont donné le nom de Bien-Aimé, et ce 
titre efface tous leurs torts envers moi. Vous ne 
savez pas ce qu'il m'en a coûté de le savoir si près, 
et de ne pas recevoir la moindre marque de res- 
souvenir.... Loin de vouloir mettre des conditions 
à mon retour par l'exil des uns et des autres, je me 
sens assez de faiblesse pour me rendre à une 
simple demande du maître. Mais dites-moi donc : 
croyez-vous qu'il m'aime encore?... Il croit peut- 
être avoir trop de torts à effacer, et c'est ce qui 
l'empêche de revenir. Ah! il ne sait pas qu'ils sont 
tous oubliés. Je n'ai pu résister au plaisir de le 
voir. J'étais condamnée à la retraite et à la douleur, 
pendant que tout le monde se livrait à la joie. J'ai 
voulu en voir au moins le spectacle; je me suis 
mise de manière à n'être pas reconnue et, avec 
Mlle Hébert, j'ai été sur son passage; je l'ai vu, il 
avait l'air joyeux et attendri; il est donc capable 
d'un sentiment tendre! Je l'ai fixé longtemps, et, 
voyez ce que c'est que l'imagination, j'ai cru qu'il 
avait jeté les yeux sur moi et qu'il cherchait à me 
reconnaître. Sa voiture allait si lentement que j'eus 
le temps de l'examiner longtemps. Je ne puis vous 
exprimer ce qui se passa en moi ; je me trouvai 
dans la foule très pressée, et je me reprochais 
quelquefois cette démarche pour un homme pour 
qui j'avais été traitée si inhumainement. Mais, 



LA BONNE REINE 285 

entraînée par les éloges qu'on faisait de lui, par les 
cris que l'ivresse arrachait à tous les spectateurs, 
je n'avais plus la force de m'occuper de moi. Une 
seule voix, sortie près de moi, me rappela à mes 
malheurs en me nommant d'une manière bien 
injurieuse. » Cette lettre, où éclatent la passion 
de la femme et toute sa sincérité, s'achève sur des 
inquiétudes : « Je crois que tôt ou tard il m'arri- 
vera quelque malheur. J'ai des pressentiments que 
je ne puis éloigner.... Je ne conçois rien à ce 
qui vous arrive : il sera donc étonnant dans tout ! 
J'ai bien besoin de votre présence; vos États sont 
donc éternels? » 

Mme de Chàteauroux ne souffrirait pas d'une 
telle incertitude, si son oncle Richelieu était là. 
Les courtisans qui voient le Roi toute la journée 
devinent aisément que son parti est pris de la 
rappeler. Il l'a prouvé par des coups significatifs. 
Cinq jours avant qu'il revînt, le duc de Chàtillon 
a reçu une lettre d'exil, en même temps que la 
place de dame d'honneur de la future Dauphine 
était retirée à la duchesse; les vieux époux ont 
dû quitter Versailles immédiatement, sur l'ordre 
exprès du Roi, sans pouvoir prendre congé de la 
Reine, ni du Dauphin. M. de Balleroy, ci-devant 
gouverneur du duc de Chartres, a eu sa lettre 
de cachet portant ordre de se rendre dans ses 
terres ; son seul crime est d'avoir, à Metz, paru 
conseiller l'évèque de Soissons. On a trouvé, dans 



236 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

ces premières exécutions, qui donnent à craindre 
pour lui-même à M. de Maurepas, la preuve d'une 
réconciliation déjà faite. 

Dès le premier jour de l'arrivée du Roi à Paris, 
le bruit court, mal fondé comme on le voit, qu'une 
entrevue secrète a eu lieu entre les deux amants. 
Si le Roi est allé voir Mme de Châteauroux en sa 
maison de la rue du Bac, près les Jacobins de la 
rue Saint-Dominique, cette visite ne peut se placer 
qu'à la dernière nuit ou peut-être l'avant-dernière 
du séjour. Personne, au reste, ne peut dire ce qui 
s'y est passé, Lebel n'ayant pas écrit ses Mémoires ; 
aucun témoin sérieux ne nous renseigne; le plus 
précis relate un évanouissement de la duchesse 
et ses premières paroles : « Comme ils nous ont 
traités ! » ; mais ces détails viendraient de Riche- 
lieu, qu'on dit présent à la scène, alors que nous 
le savons en Languedoc. 

Mme de Châteauroux se rend sans doute à Ver- 
sailles le surlendemain, voir le Roi dans l'inco- 
gnito des petits appartements. Elle accorde toutes 
ces premières heures à son amour, avant la rentrée 
triomphale qui donnera les autres à son orgueil. 
En tout cas, il ne dépend que d'elle de choisir 
son moment. Maurepas lui apporte lui-même, 
le 25 novembre, un billet du Roi dont tout Paris 
va lire des copies et qui la supplie de revenir à 
la Cour. La duchesse est au lit, incommodée d'un 
peu de fièvre; le ministre, introduit près d'elle 



LA BONNE REINE 287 

et assez embarrassé, remet le pli, la laisse en 
savourer les termes et tente ensuite de plaider 
sa propre cause. Une main dédaigneuse, donnée à 
baiser à « Faquinet », lui montre que l'humilia- 
tion qu'il subit en cet instant est jugée châtiment 
suffisant pour un ennemi d'aussi mesquine impor- 
tance. Le choix de ce messager est sa première 
revanche de Metz. D'autres sont promises : l'exil 
du duc de Bouillon, celui du duc de La Roche- 
foucauld, qui est allé à la Roche-Guyon et que 
le Roi priera, par lettre de cachet, d'y demeurer, 
enfin la place de dame d'honneur de la Dauphine 
pour la duchesse de Brancas, qui est la belle-mère 
de Mme de Lauraguais et l'amie de tous les temps 
de Richelieu. Les beaux jours de la favorite recom- 
mencent, mieux assurés qu'autrefois, et désormais 
grâces et disgrâces lui appartiendront. 

Versailles a su, le soir même, que Mmes de 
Châteauroux et de Lauraguais reviennent à la 
Cour et que le Roi leur rend leurs charges. 
C'est une consternation silencieuse autour de la 
Reine et une joie assez bruyante de l'autre côté : 
« J'appris dès mercredi soir, écrit Luynes, la nou- 
velle du retour de ces dames. Mme la duchesse de 
Modène et Mme de Boufflers jouaient chez moi. 
On vint apporter à Mme de Modène une lettre 
qu'on lui dit être venue par un courrier; ce cour- 
rier était un laquais de Mme de Châteauroux. 



288 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

Mme de Modène lut la lettre avec empressement ; 
elle se leva aussitôt, et donna son jeu à tenir; elle 
passa dans un cabinet où elle écrivit un mot, elle 
alla ensuite dans l'antichambre parler au courrier, 
à qui elle donna huit louis. Le courrier montra cet 
argent à ceux de sa connaissance, en disant qu'il 
fallait qu'il eût apporté une bonne nouvelle puis- 
qu'il était si bien payé. Il apporta aussi en même 
temps une lettre à Mme la duchesse de Boufflers; 
Mme de Boufflers lut en particulier la lettre à 
quelques personnes de celles qui étaient dans la 
chambre; elle contenait ces termes : « Je compte 
trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas 
« instruite dans le moment de ce qui me regarde. 
« Le Roi vient de me mander par M. de Mau- 
« repas qu'il était bien fâché de tout ce qui s'était 
« passé à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avais 
« été traitée, qu'il me priait de l'oublier, et que 
« pour lui en donner une preuve il espérait que 
« nous voudrions bien revenir prendre nos appar- 
« tements à Versailles, qu'il nous donnerait en 
« toutes occasions des preuves de sa protection, 
« de son estime et de son amitié, et qu'il nous 
« rendrait nos charges. » On ne peut douter que 
Mme de Châteauroux ne soit bientôt à Versailles, 
parmi d'aussi fidèles amies et sur son champ de 
bataille et de victoire. 

Cependant, à peine ses lettres parties, la petite 
fièvre qu'elle avait en recevant Maurepas augmente 



LA BONNE REINE 289 

et, le lendemain, augmente encore. Les émotions 
trop diverses, qui ont secoué en quelques jours 
cette âme ardente, ont coïncidé avec un moment 
physique difficile. En très peu de temps, le danger 
se déclare et les médecins du Roi laissent appeler 
le confesseur. Ni le Père Sigaud, ni le curé de 
Saint-Sulpice qui apportèrent le viatique à la 
duchesse, n'ont à demander le sacrifice public de 
sa passion, mais l'on sent que Dieu va l'exiger 
bientôt tout entier. 

Cette maladie, si vite désespérée, où la tête se 
prend avec violence et cause des convulsions, 
semble un châtiment du ciel. On observe le 
sérieux et l'abattement du Roi, qui ne paraît plus 
qu'à la messe et au Conseil, supprime le grand 
couvert et ne sort pas de ses cabinets intérieurs. 
Il veut à chaque instant des nouvelles; d'Aven, 
Luxembourg, le marquis de Gontaut, se relayent 
pour en donner deux fois par jour, tandis que Lebel 
reçoit de son côté quatre courriers de M. de Mont- 
martel qui renseignent le Roi à tout moment. On 
peut lire les bulletins sur son visage, qui s'éclaircit 
ou se rembrunit selon qu'ils apportent ou retirent 
de l'espérance. Jamais malade, du reste, n'a été 
entourée d'une sollicitude aussi anxieuse. La 
duchesse de Modène, oubliant le rang et l'étiquette, 
ne la quitte pas et la sert nuit et jour elle-même. 
La sincérité de tant d'amis, en un tel moment, 
prouve mieux qu'aucun témoignage les qualités 



2 9 o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

de fidélité et de noblesse qu'il y a dans la femme 
qui va mourir. 

La Reine elle-même est émue profondément. 
Elle adore et redoute, dans ses oraisons, les coups 
de cette Providence si prompte à frapper. Ses 
amis, remarquant sa tristesse, cherchent inutile- 
ment à l'en distraire ; elle ne veut point accepter 
à souper hors de chez elle et la raison en est déli- 
cate : v Elle respecte trop, dit-elle, la douleur et 
Tinquiétude du Roi pour vouloir faire quelque 
chose de différent de ce qu'elle fait tous les jours 
et qui puisse avoir l'air d'une partie de plaisir. » 
Il est sûr que la Reine prie et fait prier pour 
Mme de Châteauroux, de même que le Roi 
demande, sans aucun secret, à la chapelle et à la 
paroisse de Versailles, des messes pour sa guéri- 
son. Mais le mal suit son cours, la tète ne se 
dégage point, et il est sur que la saignée au pied 
qu'osera tenter Vernage n'aura pas plus d'effet 
que les huit saignées déjà faites au bras. Hors les 
moments d'excitation où elle se croit empoison- 
née, le courage de la malade, sa résignation et sa 
douceur font l'admiration de tous. Mme de Flava- 
court est introduite près de son lit par Mme de 
Modène et lui demande pardon de sa froideur : 
« Ma sœur, dit la mourante, vous vous étiez 
retirée; pour moi, j'ai conservé les mêmes senti- 
ments. )> Mme de Flavacourt lui baise les mains 
et fond en larmes. Une autre réconciliation aurait 



LA BONNE REINE 291 

pu être plus touchante encore; mais, lorsque 
Mme de Mailly se présente, le délire est devenu 
violent et continu. Elle erre à la porte de ses 
sœurs, essayant d'entrer, sans que personne veuille 
se charger de le demander pour elle. Le passé, 
qu'elle a déjà tant expié, lui arrache même cette 
consolation suprême, et c'est seulement auprès 
d'un cadavre que Mme de Mailly obtient de s'age- 
nouill r, le mardi 8 décembre 1744, à huit heures 
du matin. 

Dès la veille, le duc d'Ayen a fait dire que la 
mort était prochaine et qu'il fallait prendre des 
mesures pour que le Roi ne l'apprît point à Ver- 
sailles. Louis XV est donc parti brusquement 
pour la Meutte, à sept heures du soir, n'ayant 
avec lui que M. le Premier et M. d'Harcourt, 
capitaine des gardes, sans aucune escorte, deux 
palefreniers seulement portant des flambeaux. Il 
a ordonné à M. d'Argenson de donner audience 
aux ambassadeurs et ministres, comme d'habi- 
tude, et de ne venir lui rendre compte à la Meutte 
que dans le cas d'affaires très pressées. C'est là 
qu'il reçoit la nouvelle, attendue d'heure en heure. 
Il s'enferme plusieurs journées avec quatre ou 
cinq personnes, amis particuliers de Mme de 
Châteauroux et qui ont leur part de sa dou- 
leur. 

Le bruit vient-il jusqu'à lui d'un empoisonne- 



292 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA 

ment, auquel a cru Mme de Chàteauroux elle- 
même et que les ennemis de M. de Maurepas se 
complairont à attribuer au jeune ministre ? Ce 
sont les suppositions ordinaires de la haine, devant 
toute maladie que la médecine du temps ne 
définit point ; elles ont cela de terrible que toute 
réfutation en demeure impossible. Déjà, par 
elle-même, cette mort tragique, survenue en plein 
triomphe, frappe vivement les esprits. On laisse 
sans doute ignorer au Roi que l'inhumation, faite 
le jeudi, sous la chapelle Saint-Michel à Saint- 
Sulpice a eu lieu une heure avant l'usage et le guet 
sous les armes, parce qu'on craignait le déchaîne- 
ment du peuple de Paris; ce sont des choses qui 
ne parviennent jamais aux oreilles qu'il serait 
le plus utile d'en instruire. Il devient bientôt 
convenable de se rapprocher de Versailles. Dès 
l'annonce du dénouement, Trianon a été préparé 
en hâte et mis en état d'être habité l'hiver. Le Roi 
y passe plus d'une semaine avec Mmes de Modène, 
de Boufflers et de Bellefonds ; il y tient le Conseil ; 
les charges et les entrées ont permission d'aller 
faire leur cour. Le Dauphin même s'y rend une 
fois. Seule la Reine est priée de n'y point paraître 
et le Roi lui envoie « une réponse fort polie et 
écrite avec amitié », marquant qu'il ne la verra 
qu'à Versailles. 

A ce retour, la vie royale se remplit d'incidents 
nouveaux, qui servent à chasser les chagrins. 



LA BONNE REINE 2 9 3 

Voici, pendant ces premiers jours, les révérences 
pour la mort de Mme de Ventadour, que la vieil- 
lesse a emportée à quatre-vingt-douze ans, l'ar- 
rivée de Flandre du maréchal de Saxe, la présen- 
tation de Mme de Lowendal, le grand mariage, 
célébré à Versailles, du duc de Penthièvre avec 
Mlle de Modène, enfin les cérémonies de Noël et 
du jour de l'An et les préparatifs du mariage du 
Dauphin. Ce sont des circonstances excellentes 
pour occuper le Roi et le distraire. Au reste, le 
24 décembre au soir, M. de Richelieu revenant de 
Languedoc s'est présenté au Roi avant son cou- 
cher et celui-ci s'est enfermé dans ses cabinets 
pour le recevoir. M. de Richelieu est un sage, 
incapable de s'appesantir sur les choses tristes ; 
on est sûr que, dans sa longue audience, il n'a pas 
inutilement parlé de la morte. Ses conseils sont de 
ceux qu'écoute un roi de trente-cinq ans, qui n'a 
point de borne à son pouvoir et qu'aucun scrupule 
désormais n'arrête plus. Personne ne doute que 
Louis XV ne sache bientôt se consoler : il n'a 
point fait ses dévotions à Noël. 



SOURCES 



SOURCES 



Ce livre raconte la jeunesse de Louis XV et de la reine 
Marie Leczinska et en conduit le récit jusqu'au moment 
où les incidents du voyage de Metz amènent la définitive 
séparation du ménage royal. Il n'était peut-être pas sans 
nouveauté d'essayer de présenter le tableau de la Cour de 
France à cette époque, en mettant au centre la figure un 
peu effacée de la femme de Louis XV et en recherchant, à 
la lumière de documents inédits, les véritables traits de son 
caractère. Elle n'eut, à ce qu'il semble, ni la perfection un 
peu convenue dont la parent ses panégyristes, ni les insuf- 
fisances et les ridicules que lui prêtèrent, dès le siècle 
dernier, des philosophes peu capables de comprendre les 
vertus d'une âme religieuse et môme tout simplement les 
délicatesses d'une honnête femme. Quant à son rôle, il 
n'est point dépourvu de tout intérêt, si modeste que l'aient 
rendu ses dispositions naturelles et les circonstances de sa 
vie. 

Une centaine de lettres autographes de Marie Leczinska 
au cardinal de Fleury, deux cent vingt-huit lettres du roi 
Stanislas à sa fille, presque toutes de sa main, telles ont 
été les principales pièces qui m'ont renseigné directement 
sur la Reine et m'ont aidé à me faire une idée de sa per- 
sonne morale. Les lettres de Stanislas se trouvent aux 
Archives nationales (K 141), où je les ai transcrites en 
v. 20 



29 8 SOURCES 

1897, aidé de Constantin Gôrski pour la lecture des parties 
en langue polonaise. Depuis la première édition de cet 
ouvrage, cent trente de ces documents ont été mis au 
jour avec une copieuse annotation, par Pierre Boyé : 
Lettres inédites du roi Stanislas, duc de Lorraine et de Bar, 
à Marie Lesjc^ynska, Paris et Nancy, 1901. Cette publi- 
cation comprend les lettres du duc de Lorraine de 1754 à 
1766; les plus anciennes, qui vont du 3 octobre 1733 au 
27 février 1786, ont été utilisées par l'auteur pour l'ouvrage 
d'histoire militaire et diplomatique cité plus loin. 

Les lettres de Marie Leczinska à Fleury, que m'a fait 
connaître Frédéric Masson et que j'ai citées d'après une 
excellente copie prise de sa main, appartiennent à la 
collection Morrison; elles sont particulièrement intéres- 
santes en ce qu'elles se rapportent à la jeunesse de la 
Reine, c'est-à-dire à l'époque de sa vie sur laquelle les 
renseignements font le plus défaut. Elles ajoutent beau- 
coup, par conséquent, aux séries de lettres déjà connues, 
qui sont dispersées dans un certain nombre de publica- 
tions. Rappelons notamment qu'on rencontre une partie de 
la correspondance adressée par la Reine au duc et à la 
duchesse de Luynes, dans l'édition des Mémoires du duc 
de Luynes (extraits reproduits à la suite de la brève biogra- 
phie de Marie Leczinska, publiée par la comtesse d'Ar- 
maillé); d'importantes lettres, trop peu connues, au comte 
d'Argenson sont au tome IV de l'édition partielle des 
Mémoires du marquis d'Argenson, faite par le marquis 
René d'Argenson et remplacée aujourd'hui dans l'usage 
par l'édition Rathery; une lettre au cardinal de Fleury, de 
date antérieure aux nôtres, est publiée par les Goncourt, 
en note de leur livre sur la duchesse de Châteauroux; une 
autre a été donnée, en 1895, à V Intermédiaire des Chercheurs 
et des Curieux par Mlle C. d'Arjuzon; plusieurs billets au 
même personnage se trouvent dans l'ouvrage de la marquise 
des Réaulx, intitulé : Le Roi Stanislas et Marie Leczinska, 
Paris, 1895; la lettre citée de la Reine à Maurepas, écrite 
de Metz, a été publiée par le duc de Broglie, dans son 



SOURCES 299 

livre sur Frédéric II et Louis XV; M. le vicomte de 
Cormenin a inséré quelques billets de la Reine dans les 
Lettres des Lecfinski a la comtesse d'Andlau et au maréchal 
Du Bourg, éditées en 1901 dans la Revue rétrospective et 
intéressantes surtout pour Catherine Opalinska; enfin, une 
correspondance familière, mais tout entière postérieure à 
l'époque que nous étudions ici, forme la première partie du 
recueil publié par Victor des Diguères : Lettres inédites 
de la reine Marie Lecjfinska et de la duchesse de Luynes au 
président Hénault, Paris, 1886. Aux Mémoires du président 
Hénault, qu'on cite d'ordinaire sur Tintimité de Marie 
Leczinska, doivent être joints aujourd'hui les Souvenirs du 
comte de Tressan, publiés d'après ses papiers par le mar- 
quis de Tressan, Versailles, 1S97. [Le marquis d'Argenson 
a publié récemment un abondant recueil où les lettres de 
la Reine et du roi Stanislas tiennent une grande place : 
Correspondance du comte d'Argenson. Lettres de Marie 
Lecpnska et du Cercle de la Reine, Paris, 1922]. 

Quelques correspondances inédites du temps ont fourni 
des détails à notre récit; telles sont les lettres du roi 
Stanislas au maréchal Du Bourg, conservées à la Biblio- 
thèque de l'Arsenal ; les lettres du cardinal de Fleury et de 
Mlle de Charolais, entrées dans la collection Morrison ; 
enfin les correspondances du service des Bâtiments du 
Roi, que j'ai dépouillées pour écrire un livre d'érudition 
locale intitulé : Le Château de Versailles au temps de 
Louis XV, Versailles, 1898, et qui sont pleines de rensei- 
gnements sur les intérieurs royaux. Des documents de 
même source ont été mis en œuvre dans mon étude sur 
Naitier peintre de Mesdames, dans la Galette des Beaux- 
Arts de juin et juillet 1890, à laquelle j'ai fait ici quelques 
emprunts. Je me suis servi, au chapitre troisième, du 
manuscrit de la Bibliothèque nationale contenant les 
Anecdotes de Toussaint sur la Cour de France, des pre- 
miers cahiers encore inédits des Mémoires du duc de Croy, 
retrouvés par le vicomte de Grouchy à la Bibliothèque 



3oo SOURCES 

de l'Institut [édites en 1906J, et de l'inventaire des objets 
existant dans les cabinets de la Reine, après sa mort, 
document dressé par M. de Saint-Florentin, le 25 juin 
1768, et conservé aux Archives nationales (K 147). 

Pour le chapitre relatif au mariage de Louis XV, j'ai 
utilisé, outre les papiers Du Bourg à la Bibliothèque de 
l'Arsenal, le carton spécial des Archives nationales, qui se 
rapporte à cet événement (K i3o. B), et le registre tenu 
par les Premiers gentilshommes de la Chambre (O 1 822). 
Les documents des Archives des Affaires étrangères avaient 
été fort bien mis en œuvre par Paul de Raynal, dans 
Le Mariage d'un Roi, 1887; des papiers du chevalier de 
Vauchoux, récemment retrouvés, ont permis à M. Henry 
Gauthier-Villars de reprendre le sujet dans Le Mariage de 
Louis XV, Paris, 1901, et j'ai pu me servir très utilement 
des renseignements nouveaux que fournit l'auteur sur 
cet épisode. (La polémique qui s'est élevée entre quelques 
médecins, à propos du prétendu haut-mal de Marie Lee- 
zinska, me paraît bien résumée et conclue par l'article 
du docteur Cabanes, dans la Galette des - Hôpitaux du 
4 avril 1901.) Les mémoires si autorisés du maréchal de 
Villars, ceux de Marais, Barbier, Duclos, Saint-Simon, la 
correspondance de Voltaire, permettent d'ajouter l'attrait 
de l'anecdote authentique aux narrations officielles de la 
Galette et du Mercure de France. 11 faut y joindre l'ouvrage 
peu connu du chevalier Daudet, Journal historique du 
Voyage de S. A. S. Mlle de Clermont depuis Paris jusqu'à 
Strasbourg et du Voyage de la Reine depuis Strasbourg 
jusqu'à Fontainebleau, Châlons, 1725. Rappelons enfin, par 
un devoir de reconnaissance, le premier volume de l'His- 
toire de la réunion de la Lorraine à la France, par le comte 
d'Haussonville, le livre d'Albert Vandal sur Louis XV et 
Elisabeth de Russie, Paris, 1882, et surtout l'importante 
thèse de M. Pierre Boyé, Stanislas Les^c^ynski et le troi- 
sième Traité de Vienne, Nancy, 1898, qui renouvelle entiè- 
rement, et avec beaucoup de critique, la documentation 
sur le roi Stanislas. 



SOURCES 3oi 

J'ai tiré grand parti de la biographie écrite par l'abbé 
Proyart, et dont la première édition a paru en 1784, dédiée 
« à Mesdames de France, filles de la Reine ». Mainte 
pièce originale, mainte tradition provenant directement de 
la famille royale s'y trouve rapportée dans un but d'édifi- 
cation. Les autres éloges contemporains sont sans valeur. 
Le plus important, celui de l'avocat Aublel de Maubuy, 
qui est de 1773 et forme le tome VII des Vies des Femmes 
illustres et célèbres de France, porte sur l'ensemble de la 
vie de Marie Leczinska le jugement que voici : « Sous 
quelque aspect qu'on l'envisage, ou comme fille ou comme 
reine, soit comme épouse, soit comme mère, on verra que 
rien ne manqua à sa félicité. » 

Ces niaiseries n'offrent aucun danger pour la vérité 
historique. Il n'en est pas de même d'une série de Mémoires, 
qui sont les plus lus du xvm siècle, et que j'ai consultés, 
pour ma part, avec une grande prudence, tout en les tenant 
sans cesse sous les yeux. Tels sont le journal du marquis 
d'Argenson et les charmants souvenirs de la duchesse de 
Brancas, qui ont fourni tant de racontars connus contre la 
Reine. C'est pour des documents de ce genre qu'un rigou- 
reux contrôle est nécessaire, car il n'est pas rare de les 
trouver en défaut, même pour l'exactitude matérielle des 
faits. 

Le Journal d'Argenson est d'une information peu sûre: 
il connaît très mal les choses de la Cour, même au temps 
où il y vit, à plus forte raison quand il n'a pour se rensei- 
gner que des ouï-dire légers et suspects. « On veut croire 
tout ce qui est mal », écrit-il lui-même, le jour où il nie la 
liaison du Roi avec Mme de Vintimille; mais il tombe sans 
cesse dans ce travers de l'époque. Il accepte les fables les 
plus étranges, par exemple la succession des empoisonne- 
ments dans la famille de Louis XIV, à la fin de son règne. 
A chaque instant, l'imagination l'emporte et le trompe : il 
annonce tous les huit jours, pendant des années, la dis- 
grâce de Fleury et le retour de Chauvelin. Plus d'une 



302 SOURCES 

tradition malveillante sur Marie Leczinska n'a pour garant 
que le seul Argenson. On croit trop volontiers sur parole 
les gens d'esprit. 

Les Mémoires du duc de Luynes méritent une tout autre 
confiance. S'ils pèchent parfois par bienveillance, où le 
marquis pèche par aigreur, ils n'en apportent pas moins la 
plus fidèle image et la plus sincère de la Cour de France 
et de l'entourage de la Reine, à partir de 1735. Même pour 
la période antérieure, ils ont souvent recueilli des sou- 
venirs précis, dont la confirmation se trouve ailleurs. La 
monotonie et le style desséché de ce journal lui enlèvent, 
il est vrai, beaucoup d'intérêt littéraire ; c'est exactement, 
suivant le mot de Frédéric Masson, « l'herbier de la Cour 
de Louis XV ». Mais, pour qui sait y bien chercher, tout 
s'y retrouve. Luynes demande à être lu entre les lignes. 
Personne n'est plus discret, plus prudent, mais personne 
aussi ne sait mieux noter au passage, de façon voilée, le 
renseignement qu'il peut y avoir intérêt à conserver. 

Les mémoires de Luynes se substituent à ceux du maré- 
chal de Villars, à peu près au moment où ces derniers 
cessent de servir de guide. L'autorité de tels témoins est 
indiscutable, pour les matières traitées dans ce livre; l'un 
et l'autre sont des gens de cour qui ne disent pas toujours 
la vérité tout entière, mais qui n'enregistrent jamais que 
des renseignements sérieux. 



APPENDICES 



LES PETITS CABINETS DU ROI 



Lorsque le Régent ramena de Paris a Versailles, 
le i5 juin 1722, le jeune roi Louis XV, qui en était 
parti aussitôt après la mort de Louis XIV, on dut 
faire au Château des travaux assez nombreux pour 
l'installation de la nouvelle cour. Chez le Roi, on 
s'occupa surtout de l'aménagement des pièces qui 
devaient porter, au cours du siècle, le nom de petits- 
cabinets : 

L'on avait dit que les petits-cabinets du Roi à Versailles 
coûtaient quinze ou seize cent mille livres. M. Gabriel m'a dit 
que, depuis 1722 que Sa Majesté a commencé à y faire travailler 
jusqu'aujourd'hui, la dépense, suivant les états arrêtés, ne 
monte qu'à cinq cent quatre-vingt mille livres. M. Gabriel en fit 
il y a peu de. temps le dépouillement pour en rendre compte 
au roi. l 

Ces cabinets, qui doivent désormais occuper si 
souvent l'esprit du Roi, seront remaniés jusqu'à la fin 

1. Les premiers travaux des petits-cabinets de Versailles sont 
indiqués aux Comptes des Bâtiments du roi pour l'année 1722 
Archives nationales, 1 2222, fol. 299). 



3o6 LES PETITS CABINETS DU ROI 

du règne. Le marquis d'Argenson y songe en 1749, 
lorsqu'il parle des « nids à rats » qui encombrent les 
maisons royales : 

M. de Cotte, qui n'est plus dans les Bâtiments, me disait 
avant-hier que les nids à rats qu'on faisait coûtaient plus cher 
que les grands bâtiments de Louis quatorze ; que le roi était 
d'une facilité singulière à tout ce qu'on lui proposait de ce 
genre-là; que M. de Tournehem n'y entendait rien et que les 
dépenses étaient énormes. 

L'amer critique de la Cour revient à diverses reprises 
sur ces plaintes : 

Chaque mois voit éclore quelque nouveau projet, et malheu- 
reusement il n'existe plus d'autres amusements pour Louis XV! 

Le duc de Croy pense aussi à ces cabinets de 
Versailles, quand il constate que « ce malheureux goût 
des petits bâtiments et de ces petits détails coûtait 
immensément sans rien faire de beau à rester 1 . » Mais 
le roi y prenait tant de plaisir qu'il faisait consigner 
ces menus travaux dans un élégant manuscrit, calli- 
graphié avec soin et dont quelques feuillets conservés 
attestent l'extrême intérêt qu'il y portait. 

On pardonnera à Louis XV de s'être occupé d'abord, 
et avec quelque passion, de sa bibliothèque. Elle se 
développa avec les acquisitions nouvelles et finit par 
remplir une grande partie du second étage sur la cour 
des Cerfs. Un plan de 1747 la montre composée de 
deux cabinets réunis par une étroite galerie, resserrée 
entre la cour et le gros mur des grands appartements. 
Cette galerie, qui a conservé d'étroits placards à livres, 
est celle dont parle La Martinière en 1741 : 

La principale des pièces qui servent à la bibliothèque est 

I. Duc de Luynes, Mémoires, 1, 1274; Marquis d'Argenson, 
Mémoires, éd. Ralhery, V, 464; VI, 90, 92; Duc de Croy, Jour- 
nal, éd. Cottin et Grouchy, I, 148. 



LES PETITS CABINETS DU ROI 3o 7 

distribuée par armoires au pourtour; les cadres des vantaux 
qui s'ouvrent renferment des places blanches, à travers lesquelles 
on voit les livres qui sont très bien choisis et très bien reliés. 
Il y a une pièce en petite galerie qui communique à celle que 
nous quittons; elle est construite avec des compartiments 
d'armoires sans portes, au fond desquelles sont de très belles 
cartes qui se développent avec des rouleaux montés sur des 
ressorts 1 . 

Une anecdote de la fin de la Régence montre le 
genre de travaux auxquels se livrait le jeune souverain 
dans cette première bibliothèque et en quel rigoureux 
« particulier » il y gardait sa liberté. Le duc de Gesvres 
s'y rend un jour, après une conversation avec la 
duchesse d'Orléans pour transmettre une requête 
urgente de cette princesse en faveur de ses neveux, 
MM.de Dombes et d'Eu, qui veulent avoir les « entrées 
particulières » : 

M. de Gesvres monta sur le champ chez le Roi qui, dans ce 
temps-là, était dans le goût de dessiner et y travaillait dans ses 
petits-cabinets en haut. Plusieurs de ceux qui avaient coutume 
de lui faire leur cour familièrement étaient admis dans ce parti- 
culier et dessinaient en même temps. M. de Gesvres s'approcha 
du Roi, lui parla tout bas..., ajoutant que, sans rien interrompre 
de son amusement, il pouvait laisser tout le monde travailler, 
et sans rien dire qu'il sortirait tout seul, dans la petite galerie 
qui est auprès du cabinet où il dessinait 2 . 

La faveur fut accordée séance tenante aux neveux 
du Régent, qui devait mourir le lendemain. 

Les sculpteurs qui ont décoré ces pièces intimes sont 
encore des artistes de l'époque Louis XIV. On y 
trouve en 1728 Roumier, en 1728 et 1729 l'association 

1. Cette pièce de bibliothèque en galerie, qui a fait partie de 
l'appartement de Mme du Barry, aurait subi en 1780 quelques 
remaniements du goût de Louis XVI ; on y aurait alors ouvert 
trois nouvelles fenêtres et remplacé une partie des armoires par 
des glaces à bordures sculptées et dorées dont l'emplacement 
est encore visible. 

2. Luynes, IX, 196. 



3o8 LES PETITS CABINETS DU ROI 

Du Goulon, Le Goupil et Taupin *; en iy32, apparaît 
Verberckt, qui reçoit 12.441 livres « pour ses ouvrages 
de sculpture en bois aux cabinets et à la bibliothèque 
du Roi » ; Caffieri et Le Blanc sont employés aux 
« sculptures en bronze et ouvrages de bronze doré et 
moulus faits pour les petits-cabinets du Roi 2 . » Le 
recueil calligraphié pour Louis XV raconte ainsi les 
aménagements auxquels ces artistes ont collaboré : 

Bibliothèque du Roi a Versailles 

La première pièce de la bibliothèque du Roi et la moitié de 
la petite galerie a été fait (sic) en 1727, et il a été placé des 
livres que l'on a fait venir de la Bibliothèque du Roi à Paris. 
Cet endroit est fort petit, et on a mis, du côté de la porte en 
entrant et jusqu'à la cheminée, des dos de livres pour figurer. 
C'est le sieur Collombat, imprimeur de-s Cabinet du Roi et des 
Bâtiments, qui a été chargé de ce soin, et il a intitulé les dos 
de dix grands volumes in-folio de « Description de pays 
inconnus ». Il n'a pas eu le premier cette imagination, car 
M. Bobé, missionnaire de la Chapelle, a fait, il y a plus de 
dix ans, une carte d"un pays qu'il a nommé la Bourbonnie et 
qu'il prétend devoir être limitrophe à la Louisiane et proche de 
la Californie. M. de l'Isle, géographe du roi, a donné aussi 
l'idée de la situation de Zuivira, qu'il prétend être un port de 

1. En 1728, il y a un ordonnancement de 5o.ooo livres « pour 
employer au payement des ouvrages ordonnés par le roi être 
faits pour la continuation de sa bibliothèque à Versailles et 
pièces dépendantes pendant la présente année ». En 1729, il y 
a un ordonnancement de 16.520 livres, et les comptes mention- 
nent à plusieurs reprises la création d'un « nouveau cabinet du 
roi où était la volière d'oiseaux » ; la sculpture de plâtre et 
bois est confiée à Du Goulon et ses associés, qui sont payés 
2.253 livres, tandis que Desportes exécute, pour 2.000 livres, 
quatre tableaux de chasse destinés à orner cette pièce. (Archives 
nationales, O d 2226,2228.) 

2. En 1732, il y a un ordonnancement de quatre-vingt mille 
livres, pour « changement à faire au Cabinet du roi et pièces en 
dépendantes, et dans les combles et pour la prolongation de la 
bibliothèque ». La même année, le treillageur Langelin est payé 
« pour ouvrages de treillage qu'il a faits sur les terrases au- 
dessus de la bibliothèque et des Cabinets du roi ». (Archives 
nationales, 0*2232.) 



LES PETITS CABINETS DU ROI 3oo, 

nier dans la mer de l'Ouest, au sujet duquel il a fait la carte 
et le mémoire ci-après.... 

Augmentation de la bibliothèque du Roi a Versailles 

La suite de la petite galerie, la çrande pièce ensuite, le petit 
cabinet du Roi, joignant les cabinets aux fourneaux au-dessus 
et les bains au-dessous, ont été construits en 1728, pendant le 
voyage de Fontainebleau. 

Garde-robe du Roi rélargie et ses petits appartements 
au-dessus de sa bibliothèque augmentés en iy32 

Le Roi, pendant le voyage qu'il a fait à Compiègne depuis 
le 25 avril jusqu'au premier juillet, a fait élargir sa garde-robe 
et augmenter ses appartements au-dessus de sa bibliothèque. 
Sa Maiesté est revenue pendant le voyage, passer les fêtes de la 
Pentecôte à Versailles pour y voir la reine, qui y était restée 
n'étant pas encore relevée de la couche de Madame Quatrième'. 

Une nouvelle bibliothèque fut établie pour Louis XV 
en 1764, au-dessus du cabinet du Conseil. Cette pièce, 
qui a gardé ses rayons et ses tablettes de marbre, 
s'éclaire par trois lucarnes percées dans le comble; un 
passage secret à l'usage du Roi la faisait communiquer 
avec la plus intéressante partie de l'étage, la petite 
galerie 2 . 

Cette petite galerie d'en haut, ou galerie des petits- 
cabinets, ne doit pas être confondue avec l'ancienne 
Petite Galerie du premier étage, qui a disparu en 1752. 
Elle date sans doute du temps delà chambre à coucher 
de Louis XV et du cabinet ovale, pièces au-dessus 

1. Bibliothèque nationale, Cabinet des estampes, V a 363. 

2. Cette bibliothèque de Louis XV n'a été que peu modifiée 
sous Louis XVI et sous Louis-Philippe, et jusqu'à la fin du 
second Empire on y a vu la bibliothèque du Château. Les plans 
existent aux Archives nationales, O* 1773. Un degré montant de 
la petite galerie aboutissait à la bibliothèque de Louis XV; il 
fut conservé, quand la partie ouest de cette galerie devint la 
chambre à coucher de Mme du Barry, et l'on voit le départ du 
couloir, devenu un passage secret pour le roi, à droite de la 
cheminée de cette chambre. 



3io LES PETITS CABINETS DU ROI 

desquelles elle est exactement placée. Elle est men- 
tionnée fort peu après dans les récits de la Cour. Les 
rapports à M. de Marigny, directeur général des Bâti- 
ments du Roi, montrent qu'on en répare les vernis en 
1756, qu'on en rétablit la forme en 1763 et qu'on y 
ajoute de la sculpture en 1767 1 . Ces détails ont d'autant 
plus d'intérêt que la petite galerie de Louis XV n'a 
pas été sensiblement défigurée. La partie des man- 
sardes qui la contient, éclairée par les cinq premières 
fenêtres du comble, fut, à la fin du règne, l'appar- 
tement de Mme du Barry, et c'est alors seulement que 
la galerie s'est transformée et a été divisée en deux 
pièces, car, au moment où l'on aménageait cet étage 
des petits-cabinets pour Marie-Josèphe de Saxe, elle 
demeurait encore intacte avec l'indication nouvelle de 
« grand cabinet de compagnie ». La sculpture des 
boiseries ainsi que celle du salon voisin datent visi- 
blement de la création de l'étage. Dans les pièces 
correspondant à la galerie, on trouve deux torches 
avec une couronne; dans le salon d'angle, des coquilles, 
des tètes de dauphin, des singes, des oiseaux; partout 
les deux L enlacés formant le chiffre du Roi. L'ébra- 
sement des fenêtres en mansarde est intéressant par 
l'heureux parti que l'architecte a su tirer d'une incom- 
mode disposition, et je ne vois pas d'exemple, au 
dix-huitième siècle, d'une telle richesse de décoration 
ainsi placée. 

La forme ovale de la chambre de Mme du Barry est 

1. Archives nationales, O 1 1799, O l 1774, O 1 1801. La dernière 
opération a quelque importance : « La menuiserie de la petite 
galerie du roi, écrit Lécuyer le i3 octobre, est très avancée, et j'es- 
père qu'elle sera entièrement posée et peinte pour son retour. » 
C'est Rousseau qui y travaille, en même temps qu'aux appar- 
tements de Mesdames cadettes; il y fait pour deux mille livres 
de travaux de sculpture (O 1 2267). 



LES PETITS CABINETS DU ROI 3n 

exactement celle de l'extrémité de l'ancienne galerie ; 
c'est là que s'ouvre le passage secret communiquant 
jadis avec la bibliothèque et qui offrait à Louis XV, 
comme on peut le deviner, des commodités parti- 
culières. 

C'est au moment où la dernière favorite vint occuper 
cette partie du Château, que la petite galerie et son 
salon furent mis en dorure. Les boiseries jusqu'alors 
étaient en ce vernis de Martin, dont les couleurs 
eurent à s'accorder avec une décoration de peinture 
assez importante 1 . La petite galerie contenait six 
tableaux représentant différentes chasses d'animaux 
féroces étrangers, celles du lion, du tigre, de la pan- 
thère, de l'éléphant, du taureau sauvage et de l'ours. 
« Ces tableaux sont sortis du pinceau de De Troy, de 
Boucher, de Carie Vanloo, qui en fait deux, de Par- 
rocel et de Lancret. Ils sont tous d'une très belle 
composition et très bien traités. On y remarque encore 
d'autres petits, qui servent d'ornements dans différents 
endroits de ces petits appartements, dans lesquels ils 
est facile de reconnaître le caractère de gaîté de Lan- 
cret. » Pour la galerie, la commande aux peintres fut 
faite en 1736 et livrée presque entièrement l'année 
suivante. Les sujets étaient appropriés aux réunions 



1. <i Rien n'est doré que les moulures des glaces, les ornements 
de dessus les cheminées, ceux des trémeaux et les bordures de 
plusieurs tableaux. Tout le reste des lambris est peint de diffé- 
rentes couleurs tendres, appliquées avec un vernis particulier 
fait exprès, qui se polit et se rend brillant par le mélange de 
huit ou dix couches les unes sur autres. » (La Martinière.) En 
1^63 encore, la pièce d'angle au-dessus du cabinet intérieur, 
était réparée sans qu'on songeât à la dorer : « Lorsque le par- 
quet sera reposé, ordonnait le roi, peindre ladite pièce en gris- 
blanc avec les moulures et les sculptures en vert tendre, le tout 
à l'encaustique. Nettoyer les bordures et les redorer, s'il est 
nécessaire, et mettre ladite pièce en état. » 



3 12 LES PETITS CABINETS DU ROI 

chasseurs qu'y tenait le Roi. 11 y avait, de Jean- 
François de Troy, une chasse au lion, de Parrocel, 
une chasse à l'éléphant, de Carie Vanloo, une chasse 
a l'ours, de Lancret, une chasse au léopard, de Pater, 
une chasse chinoise, de Boucher enhn une chasse au 
tigre. Chacune fut payée 2.400 livres, sauf celle de 
Pater, évaluée a 2.000 livres. Boucher. Parrocel et 
Vanloo obtinrent en 17.38 une commande supplémen- 
taire .liant une chasse au crocodile, une chasse 
au taureau sauvage et une chasse à l'autruche, qui 
vinrent compléter le brillant décor 1 . 

On paraît avoir retiré le tout en 176S, lors de la 
transformation de la petite galerie en deux salons. 
Ces toiles d'excellents maîtres, longtemps dispersées, 
viennent d'être tout récemment reunies au musée 
d'Amiens. 

Sur la petite galerie s'ouvrait un cabinet vert, dont il 
est question dans Luvnes et qui servait de salon de jeu : 

Jeudi dernier tout le monde se rendit chez le roi, da: u 
petite galerie en haut. Il n*y avait que les quatre dan-..- . 
dix h mines, .:i comptant le Roi. Une demi-heure ou environ 
après, le roi en cabinet qui joint à la petite galerie, 

qui est peint eu ver: e: ^ù :'. y avait autrefois des lanternes 
donna à tirer pour le t - jeu 

int et après se s un tric-trac où le Roi ne joua 

point. A sep: heures et demie, le Roi descendit en bas pour 
donner l'ordre : il revint aussitôt après 

Le cabinet vert, ■ où il y avait des lanternes dans le 

1. La mention des tableaux n'existe plus dans l*éd 

La Maninière de 1768. Les registres des comptes et plus.. 
ES des artistes portent l'indication de destina 
« pour la petite galerie des petits appartements du Chàte.: 
Versailles :: : - . La distribution de ces œuvres entre plusieurs 

mus.. enl indiquée dans le Bulletin delà S .'/::.»-- 

toirc de r Art français, année iou. p. 107. 

2. Luynes,lV, [74a tre dans les 

des mentions telles que celles-ci : >. cafc 



LES PETITS CABINETS DU ROI 3x3 

toit que L'on a bouchées », faisait en 1742 un salon 
d'assemblée pour le petit appartement, tout voisin, de 
Mme de Mailly. 11 servit, à d'autres moments, aux 
soupers des jours de chasse, dont la dépense était faite 
par un cuisinier spécial. J.-F. de Troy et Lancret 
avaient peint, en ij'35, pour la salle à manger des 
petits appartements, deux toiles célèbres, aujourd'hui 
au château de Chantilly, le Déjeuner d'huîtres et le 
Déjeuner de jambon 1 . 

Il est assez curieux de trouver chez le Roi ces joyeuses 
compositions, où se marque si librement la sensua- 
lité gastronomique de l'époque. Ces sujets, dont l'un 
représente des seigneurs dans « une salle magnifi- 
quement décorée », et l'autre, « une partie de jeunes 
gens à table, faisant la débauche,... sur un fond de 
paysage », ne donnent assurément point une idée des 
élégants soupers de Versailles, où Sa Majesté conviait 
ses compagnons de plaisir et quelques courtisans 
favorisés. 

Parmi les témoignages qui les évoquent, choisissons 

peint en vert de l'ancienne salle à manger du roi », « lanterne 
de la petite pièce verte aux appartements du roi ». La descrip- 
tion de Piganiol fournit quelques détails sur la salle à manger : 
« Cette salle est éclairée par des fenêtres garnies île glaces et 
par quatres petits dômes, qui ont chacun quatre faces aussi 
garnies de glaces. Les peintures sont encadrées dans une magni- 
fique boiserie sculptée, vernie en couleur de vert clairet accom- 
pagnée de tous les attributs de la chasse. » C'était bien, d'après 
les' plans manuscrits, la pièce d'angle qui fait suite à la galerie. 
Il n'y a pas à l'identifier avec celle qui a servi plus tard de salle 
à manger des Cabinets (registres des magasins, décembre 1767 : 
« ancienne salle à manger du roi adossée à la petite galerie ») 
et qui jouera le même rôle dans l'installation de Mme du Barry. 
Cette dernière pièce peut du moins donner une idée de ces 
décorations anciennes en vernis. 

1. Le Déjeuner d'huîtres et ItDéjeuner de jambon furent payés 
à De Troy et à Lancret 2400 livres (Engerand, Inventaire des 
tableaux commandes par les Bâtiments du roi, 461 et 263.) 



314 LES PETITS CABINETS DU ROI 

le récit que faisait M. de Croy de son premier souper 
chez le Roi, faveur qu'il obtenait par Mme de Pom- 
padour, « ayant appris que l'on n'y avait guère d'accès 
que par la marquise ». Ces intéressants souvenirs sont 
de 1747 : 

Le 3o janvier, ayant chassé à l'ordinaire, le Roi me marqua 
sur sa liste que l'huissier lisait à la porte. On entrait à mesure 
par le petit escalier et on montait dans les petits-cabinets. J'y 
soupai donc pour la première fois à Versailles, car il y avait 
sept ou huit ans que j'y avais soupe deux fois de suite à la fin 
d'un voyage à Fontainebleau.... Étant monté, l'on attendait le 
souper dans le petit salon; le Roi ne venait que pour se mettre 
à table avec les dames. La salle à manger était charmante et le 
souper fort agréable, sans gène. On n'était servi que par deux 
ou trois valets de la garde-robe, qui se retiraient après vous 
avoir donné ce qu'il fallait qu'on eût devant soi. La liberté et 
la décence m'y parurent bien observées. Le Roi était gai, libre, 
mais toujours avec une grandeur qui ne le laissait pas oublier. 

Il ne paraissait plus du tout timide, mais fort d'habitude, 
parlant très bien, se divertissant beaucoup et sachant alors se 
divertir. 11 paraissait fort amoureux de Mme de Pompadour, 
sans se contraindre à cet égard, ayant toute honte secouée 
et paraissant avoir pris son parti, soit qu'il s'étourdît ou 
autrement.... 

Il me parut que ce « particulier » des cabinets ne l'était pas, 
ne consistait que dans le souper et une heure ou deux de jeu 
après le souper, et que le véritable « particulier » était dans les 
autres petits-cabinets, où très peu des anciens et des intimes 
courtisans entraient.... 

Nous fûmes dix-huit serrés à table.... Le maréchal de Saxe y 
était, mais il ne se mit pas à table, ne faisant que dîner.... On 
fut deux heures à table avec une grande liberté et sans aucun 
excès. Ensuite le Roi passa dans le petit salon ; il y chauffa et 
versa son café, car personne ne paraissait là. Il fit une partie 
de comète avec Mme de Pompadour, M. de Coigny, Mme de 
Brancas et le comte de Noailles.... Le reste de la compagnie fit 
deux parties. Petit jeu. Le Roi ordonnait à tout le monde de 
s'asseoir, même ceux qui ne jouaient pas. Je restai appuyé sur 
l'écran à le voir jouer, et Mme de Pompadour le pressant de se 
retirer et s'endormant, il se leva à une heure et lui dit à demi- 
haut, ce me semble, et gaiement : « Allons, allons nous 
coucher! » Les dames firent les révérences et s'en allèrent, et lui 
fit aussi la révérence et s'enferma dans ses petits-cabinets; et 
nous tous nous descendîmes par le petit escalier de Mme de 



LES PETITS CABINETS DU ROI 3i5 

Pompadour où donne une porte, et nous revînmes par les 
appartements à son coucher public à l'ordinaire, qui se fit tout 
de suite. 

Ainsi se passa la première fois que je soupai dans les « cabi- 
nets » à Versailles; et tout cela m'ayant paru simple et bien 
suivant le grand monde, et que je pouvais en être sans me mêler 
ni rien faire de mal, je résolus de m'y attacher assez et de faire 
ce qu'il faudrait pour y être admis de temps en temps... et de ne 
pas trop m'y abandonner non plus, pour ne m'y pas laisser 
emporter au torrent 1 . 

Dans les petits-cahinets, Louis XV était en son privé 
autant que peut l'être un simple particulier. C'était le 
coin de Versailles qu'il s'était réservé de préférence, 
qu'il disposait à son goût et où il aimait à vivre, sûr 
de n'y être jamais importuné. Il n'y conviait que fort 
rarement ses enfants eux-mêmes. On le voit en 1745 
faisant les honneurs des curiosités rassemblées dans 
cette partie fermée de Versailles à la première Dau- 
phine, qu'il cherchait à mettre à l'aise avec lui : « Il 
lui a proposé deux ou trois fois, dit Luynes, de venir 
voir ses petits appartements ; on prétend qu'elle a 
manqué deux fois de se rendre aux heures qu'il lui 
avaient données. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a 
que peu de jours que le Roi lui a montré ses petits 
appartements. » 

Certains inconvénients résultaient de la multiplicité 
des escaliers, des issues toujours plus nombreuses, 
des passages difficiles à garder et du petit nombre des 
gens de service. On y montait aisément des cours 
intérieures, qui étaient à peu près publiques à cause 
des appartements du rez-de-chaussée qu'elles des- 
servaient. 

On pouvait s'introduire aussi par l'escalier de l'at- 
tique des grands appartements. Le fait se produisit 

4. Croy, I, 71-74. 



3i6 LES PETITS CABINETS DU ROI 

plusieurs fois. M. de Marigny, averti par le contrôleur 
de Versailles, dut prendre des décisions à cet égard, 
le 21 octobre 1758 : 

J'ai appris, monsieur, par votre lettre du i3 de ce mois, 
qu'une des portes de dégagement des petits-cabinets se trouvant 
presque toujours ouverte, quand le roi y mange, des personnes 
inconnues ont eu la facilité plusieurs fois de se procurer l'entrée 
de cet intérieur; qu'elles s'étaient même avancées jusque dans 
la pièce où était le roi 1 ... 

C'est la confirmation d'une anecdote des mémoires 
attribués à Mme du Hausset, où Ton voit Louis XV 
violemment effrayé par la présence, dans sa chambre 
à coucher, d'un homme en manches de chemise. Ce 
n'était qu'un inoffensif cuisinier, qui s'était trompé 
d'escalier et avait trouvé toutes les portes ouvertes. 
« Le Roi, disait Marigny à ce propos, pouvait être 
assassiné dans sa chambre sans que personne en eût 
connaissance et sans qu'on eût pu savoir par qui. » 



1. Archives nationales, O 1 1798. Cf. Mémoires de Mme du 
Hausset, p. 121. D'après une anecdote de 1746, rapportée par 
Luynes (VII, 207), deux visiteurs du château de Marly arrivent, 
sans s'en douter, devant la porte du cabinet du roi, qui travaille 
avec le contrôleur général et vient lui-même leur ouvrir la 
porte. 



II 

CHEZ MADAME DE MAILLY 
ET MADAME DE CHATEAUROUX 



L'étude des petits-cabinets de Louis XV conduit à 
celle des logements des maîtresses, qui en furent long- 
temps une dépendance. Le sujet mérite d'être traité 
Drièvement et dégagé d'une quantité d'erreurs, dont 
l'encombrèrent les anecdotiers d'autrefois et beaucoup 
d'historiens plus graves. 

Les premiers textes mentionnent un appartement fait 
à proximité de ceux de Louis XV pour la comtesse de 
Mailly, qu'il voyait jusque-là à la Meutte (la Muette), 
à Madrid et dans les petits-cabinets. M. d'Argenson 
parle d'un projet de commodités définitives, dès le 
mois d'août 1 741 , mais avec l'incertitude d'un homme 
qui ne vit pas à la Cour et qui veut cependant avoir 
l'air d'être informé de tout ce qui s'y passe. Il note les 
menus détails qu'on lui rapporte : 

Mme de Mailly a une chaise à porteurs de même vernis que 
les cabinets du Roi. Elle s'échappe par des portes secrètes. Les 
cabinets du roi ont cent issues pour éviter le scandale'. 

1. Voir le récit de 1736 du marquis d'Argenson : « Les entre- 
sols et petits cabinets du roi ont cent issues, etc. » (I, 220, 232). 



3i8 CHEZ MADAME DE MAILLY 

Le duc de Luynes s'occupe de l'affaire avec plus de 
précision, le 19 octobre suivant, quarante jours après 
la mort de Mme de Vintimille : 

On accommode actuellement un logement au-dessus de la 
petite galerie du Roi, que l'on dit être pour M. de Meuse. 

Le marquis de Meuse était un des courtisans les plus 
familiers et celui qui avait le mieux servi la liaison 
royale. Les soupçons que pouvait avoir M. de Luynes 
étaient fondés. Il écrit en effet, deux jours après : 

Cet appartement est presque fini, et le Roi doit y souper la 
semaine prochaine. Il y a quelque temps le Roi, étant avec 
M. de Meuse et Mme de Mailly, demanda à M. de Meuse s'il était 
content de son logement et s'il ne lui ferait point plaisir en lui 
en donnant un autre, ajoutant que la chambre qu'il avait actuel- 
lement était triste et n'avait pas beaucoup de jour. M. de Meuse 
répondit qu'il recevrait toujours avec reconnaissance les bienfaits 
du roi. Le roi lui dit : « Je veux vous en donner un au-dessus 
de ma petite galerie. » 

M. de Meuse se confondit en remercîments et dit que sa 
reconnaissance était d'autant plus grande qu'il serait bien près 
des cabinets de Sa Majesté. Le Roi lui dit : « Mais je ferai fermer 
la communication. » Il ajouta : « De quoi voulez-vous que votre 
logement soit composé? » 

Sur cela, on raisonna sur la distribution du logement. Il est 
composé d'une petite antichambre, d'une seconde antichambre 
assez grande pour y manger, d'une jolie chambre, d'un cabinet, 
et dans le double un office, une cuisine, une garde-robe de com- 
modité et une garde-robe pour coucher. Le Roi, continuant la 
conversation sur le logement, dit à M. de Meuse : « Votre 
chambre sera meublée, vous y aurez un lit, mais vous n'y cou- 
cherez point; vous aurez une chaise percée, mais vous n'en ferez 
point usage 1 . » 

Le 8 août 1741, le même chroniqueur écrit : « On a trouvé 
moyen de diminuer le crédit de Mme la comtesse de Toulouse 
en donnant un autre logement à Mme de Mailly, proche les 
entresols du roi : le maréchal de Coigny a été lui offrir celui 
de Mme de Matignon; par là on n'aura plus besoin de l'appar- 
tement de Mme la Comtesse, si sainte et si dévote... » III, 364.) 
L'offre du dévoué Coigny devait servir seulement à Mme de 
Châteauroux. 

1. Luynes, IV, 7, Journal de Narbonne, p. 5 10. 



ET MADAME DE CHATEAUROUX 3ig 

La suite de la conversation montre à M. de Meuse 
que ce n'est nullement chez lui que le roi veut aller 
souper; et, comme il est question de faire bonne chère, 
le valet de chambre de Mme de Mailly servira de 
maître d'hôtel. 

Pour retrouver les lieux dont nous parlons, regar- 
dons les plans de l'étage des mansardes. Nous trou- 
vons, au-dessus de la petite galerie du premier étage 
et des deux salons qui la terminaient, une série 
de chambres qui correspondent à la description de 
Luynes 1 . On y avait accès par un des escaliers inté- 
rieurs des Cabinets du Roi, auxquels se rattachait cette 
partie des mansardes. Toutes les pièces ont vue sur la 
cour royale, et la dernière, le cabinet, regarde aussi 
par sa seconde fenêtre sur la place d'Armes. C'est à peu 
près l'appartement qu'habiteront plus tard M. et Mme 
de Maurepas. Mme de Mailly y prend son logement de 
maîtresse, car elle en possède un autre dans l'aile du 
nord par sa charge de dame du palais. 

Désormais elle y va vivre de préférence. Le Roi dîne 
chez elle tous les jours et il y soupe toutes les fois 
qu'il ne soupe pas au grand couvert : « C'est le nommé 
Moutiers, cuisinier fameux, que le Roi a pris pour ces 
soupers. C'est lui qui fait la dépense de ces cabinets, 
et on prétend que ces arrangements épargnent au Roi 
des sommes considérables. » L'on se plaît à attribuer 

i. L'emplacement est vide dans le plan de Dubois de 1732. 
L'appartement de Mme de Mailly est bien marqué sur le plan 
de 1747 (reproduit dans mon livre, Le Château de Versailles 
sous Louis XV, p. 177). V. pour celui de Maurepas, le plan 
de 1781 (Archives nationales, O 1 1768.) Une des deux pièces, la 
première, était adjointe à l'appartement de Mme du Barry, dont 
elle faisait la bibliothèque; mais l'ensemble du logement est 
tout à fait distinct de celui de la dernière favorite. 11 était, de 
son temps, occupé par sa belle sœur, Mlle Chon. On y trouve 
des parties de décoration de style Louis XV. 



320 CHEZ MADAME DE MAILLY 

cette économie à Mme de Mailly, non moins qu'à la 
discrétion de. Moutiers. 

Luynes donne la description précise des lieux où 
s'affichent pour la première fois les infidélités du Roi, 
au grand mécontentement du cardinal de Fleury, son 
ancien précepteur et son premier ministre 1 : 

[5 février 1742. j Mme de Mailly a toujours resté jusqu'aujour- 
d'hui dans le petit appartement dont j'ai parlé. Elle y joue tous 
les soirs lorsque le Roi travaille avec M. le cardinal. Cet appar- 
tement est au-dessus de la Petite Galerie; on y monte par un 
petit escalier qui monte de la cour de Mme la comtesse de Tou- 
louse chez Mme d'Antin. Il y a d'abord un passage, à la droite 
duquel est la salle à manger, laquelle joint les petits-cabinets du 
roi; ensuite un petit corridor, assez étroit, sur le double duquel 
est un office et une cuisine à droite; à gauche, une garde-robe 
de femme de chambre et une garde-robe de commodité; ensuite 
la chambre qui est jolie, mais fort petite, éclairée par une seule 
fenêtre et où il y a un lit en niche; ensuite le cabinet où il y a 
deux fenêtres, et qui est joli et à peu près comme la chambre. 
C'est là que le roi travaille à ses plans, les après-dînées, et quel- 
quefois écrit. 

[3i mai.] Tous les jours qu'il ne va point à la chasse, [le Roi] 
dîne dans ses petits-cabinets, qui est chez Mme de Mailly. Je dis 
chez Mme de Mailly, car elle dit elle-même « mon petit appar- 
tement ». Il n'y a presque jamais en tiers que M. de Meuse, 
quelquefois M. de Bouillon. Ces jours-là, le roi soupe au grand 
couvert. Les jours de chasse, il soupe dans les petits apparte- 
ments. On a fait quelque augmentation au petit appartement de 
Mme de Mailly, on a pris une partie de la petite cour qui mène 
chez Mme la comtesse de Toulouse, et on y a bâti un escalier 
qui vient d'être achevé. Cela donne une antichambre de plus, 
par où l'on arrive, et un passage qui conduit à un petit cabinet; 
à droite est la salle à manger, qui y était déjà, vis-à-vis laquelle 
est le passage qui mène au petit appartement; au fond de ce 
cabinet est une porte qui conduit dans un petit passage, et de là 
dans une des pièces des petits-cabinets, qui est peinte en vert et 
où il y avait des lanternes dans le toit que l'on a bouchées; 
cette pièce fait un salon d'assemblée pour le petit appartement 
de Mme de Mailly. Du reste, il n'y a rien de changé à l'apparte- 

1. « Mme de Mailly a trouvé en arrivant ici son appartement 
accommodé tout à neuf; elle y va faire mettre un meuble neuf. » 
(Luynes, III, 78, 28 novembre 1739. Cf. IV, i52.) 



ET MADAME DE CHATEAUKOUX 3u 

ment. Mme de Mailly y a fait faire une niche de toile, découpée 
par un tapissier de Paris, et le roi a voulu se charger d'en payer 
la façon. Mme de Mailly couche tous les jours dans ce petit 
appartement et va de temps en temps le matin, même tous les 
jours quand elle est de semaine, dans son ancien appartement 
dans l'aile neuve '. 

Cet appartement intime de Mme de Mailly, que 
M. d'Argenson appelle « l'appartement vert », ne lui 
servit pas longtemps. Il fut abandonné par elle dès le 
3 novembre 1742 et démeublé presque aussitôt 2 . Il ne 
pouvait être question de le donner à celle de ses sœurs 
qui la remplaçait auprès de Louis XV. Les témoignages 
contemporains montrent que le logement de Mme de 
la Tournelle, devenue maîtresse déclarée et bientôt 
créée duchesse de Châteauroux, fut à un étage différent 
du Château et d'une importance tout autre. 

Elle écrit à son confident Richelieu, aussitôt après 

la « quitterie » : 

Personne ne logera dans l'appartement de Mme de Mailly. 
Moi, je serai dans celui qu'on appelle le vôtre, c'est-à-dire si 
M. du Bordage en a l'esprit, car le roi n'en dira mot 5 . 

1. Luynes, IV, 92, 162. 

2. Luynes écrit, au moment de la disgrâce, le 3 novembre : 
« Mme de Mailly, qui couche toujours dans le petit appartement 
à côté des cabinets..., devait aller coucher hier dans son ancien 
appartement [aile du nord]... Le roi lui dit qu'elle pouvait coucher ' 
dans le petit appartement. » Et le 4, lendemain du départ : 
Mme de Mailly partit hier à sept heures du soir pour aller à 
Paris. Elle partit du petit appartement des cabinets, dans un 
carrosse du roi qui l'attendait sous la voûte... Mme la comtesse 
de Toulouse lui donne une chambre à l'hôtel de Toulouse, 
Mme de Mailly avait encore hier dîné dans les petits cabinets, 
avec le roi et M. de Meuse, à l'ordinaire... » (IV, 265, 267). C'était 
Mme de la Tournelle qui chassait sa sœur de Versailles. Luynes 
l'indique au 6 décembre : « On a démeublé entièrement les 
appartements de Mme de Mailly. Le petit des cabinets est même 
condamné; on y a mis une porte avec une barre. Il paraît certain 
que l'on lui ôte les deux autres. Ce n'était cependant ni le goût 
ni l'intention du roi... » (IV, 291). 

3. Correspondance de Mme de Châteauroux, à la suite des 



322 CHEZ MADAME DE MAILLY 

De son côté, Luynes raconte, le 8 décembre, que le 
roi déloge la maréchale d'Estrées et le petit Vintimille, 
qu'on envoie élever à la campagne, et toute la Cour 
suppose que c'est pour donner leur place aux Matignon, 
« que Ton compte déloger, parce que leur appartement 
est fort à portée des petits-cabinets et plus commode 
pour Mme de la Tournelle ». Enfin, notre chroniqueur 
note, le 23 décembre : 

Mme de la Tournelle alla loger hier dans son nouvel apparte- 
ment, qui est composé de celui de M. le maréchal de Coigny. 
Celui de M. et Mme de Matignon est destiné pour M. et Mme de 
Lauraguais*. 

L'orgueil de la nouvelle favorite avait posé à l'avance 
ses conditions en exigeant du Roi cet appartement, 
dans une des plus belles parties du Château, et un 
autre tout voisin pour celle de ses sœurs, qui allait 
épouser le duc de Lauraguais 2 . 

L'attique sur les grands appartements, appelé quel- 
quefois « attique Richelieu » parce que le maréchal de 
Richelieu y a habité, présente quatorze fenêtres, sans 
compter celles du comble du salon de la Guerre. La 
plus voisine de ce comble éclaire, à ce moment du 
règne, un « laboratoire du Roi » qui dépend de ses 

Mémoires de la duchesse de Brancas (éd. Eug. Asse, p. 89). Le 
marquis du Bordage était le frère de la maréchale de Coigny; 
on peut penser que Mme de la Tournelle a en vue dans cette 
lettre l'appartement qu'elle a en effet obtenu. Elle habitait aupa- 
ravant, avant sa nomination de dame du palais de la Reine 
(20 septembre 1742), « dans la cour des Ministres, près de la 
cour des Princes ». Mme de Brancas, qui donne ce détail, 
raconte que le roi se déguisait avec Richelieu et traversait les 
cours en manteau et en grande perruque pour aller voir 
Mme de la Tournelle. Ce manège dura un mois {Mémoires, 
p. 36 et 44). 

1. Luynes, IV, 292, 304. 

2. L'appartement de Mme de Châteauroux est indiqué dans 
un état des logements du milieu du règne de Louis XV, docu- 



ET MADAME DE GHATEAUROUX 3 2 3 

cabinets; les suivantes sont celles de l'appartement de 
Mme de la Tournelle. Devenue duchesse de Château- 
roux, elle repousse les Lauraguais du côté du Salon 
d'Hercule, à la place où ont habité le duc et la 
duchesse d'Antin (antérieurement d'Epernon . L'appar- 
tement en est agrandi considérablement. Luynes men- 
tionne les complaisances qui facilitent cet agrandisse- 
ment, en un passage fort instructif sur la disposition 
générale de cet attique : 

Dans cet étage, c'est-à-dire depuis l'escalier du gouvernement 
jusqu'à celui qui monte chez Mme d'Antin, et où il y a une 
porte qui donne dans les petits-cabinets, il y avait, il y a deux 
ans, sept personnes de logées : Bienvenu, garçon des apparte- 
ments; ensuite M. et Mme d'Antin, MM. de Coigny et M. et 
Mme de Matignon. Quatre de ces appartements, qui sont ceux 
de M. et de Mme de Matignon et de MM. de Coigny, sont présen- 
tement occupés par Mme de la Tournelle, M. et Mme de Laura- 
guais. Le roi, voulant augmenter l'appartement de ces dames, a 
proposé à Mme d'Antin de lui céder l'appartement de M. d'Antin, 
en échange duquel il lui donnerait celui de Bienvenu. M. Gabriel, 
chargé de raisonner sur cette affaire avec Mme d'Antin, lui 
ayant fait sentir que le Roi se trouverait encore un peu gêné 
dans ses arrangements, Mme d'Antin a offert au Roi de lui céder 
encore le sien, pourvu que le Roi voulût bien lui en donner un 
autre 1 . 

ment encombré de surcharges et d'une utilisation difficile, mais 
dont le texte a pu être établi dans Le Château sous Louis XV, 
p. 196. 

« Attique au-dessus des grands appartements. 
56,57- Garçon du garde meuble, 3 pièces 

58. M. et Mme d'Epernon, n pièces 

(remplacé par Mme de Lauraguais). 
59,60. Mme la marquise de Matignon, dame du palais, 9 pièces 

(remplacé par Mme la duchesse de Châteauroux). 

(plus tard au maréchal de Richelieu). 
61,62. Mme de Lalande. sous-gouvernante des 

enfants de France. I0 pièces 

(re mplacé par le maréchal de Coigny) (puis par Mme la duchesse 

de Châteauroux). 
53. Laboratoires du roi, 2 pièces. » 

1. Luynes, V, i54 (écrit pendant le voyage de Fontainebleau, 
le 8 octobre 1743). 



3-2 4 CHEZ MADAME DE MAILLY 

La proposition est aussitôt acceptée, et la duchesse 
d'Antin, transportée dans l'aile des Princes, ne perd 
point au change. Ces arrangements ont lieu à Fontai- 
nebleau où, quelques jours après, le 22 octobre 1743, 
est présentée la nouvelle duchesse de Ghàteauroux. 
Au retour à Versailles, les deux sœurs se trouvent 
occuper l'attique presque tout entier. 

Mme de Chàteauroux était maintenant logée assez 
grandement pour recevoir la Cour. Son appartement, 
un des plus vastes du Château, jouissait d'une vue 
superbe et se trouvait facilement accessible de l'étage 
supérieur des petits-cabinets. Il comportait neuf 
fenêtres à la suite des quatre premières donnant sur le 
parterre du nord. C'était donc tout l'attique sur les 
grands appartements, moins les Salons de Vénus et de 
l'Abondance. L'agrément et les commodités de l'habi- 
tation, aussi bien que le grand nombre de marches 
qu'il fallait monter pour y arriver, expliquent en partie 
les goûts casaniers de la duchesse 1 . On comprend 
qu'elle s'y soit plu tout de suite, lorsqu'elle écrivait à 
son cher oncle Richelieu : 

Je me trouve très bien dans mon appartement nouveau et j'y 
passe de très jolies journées; savoir comment l'on m'y trouve, 
ce n'est pas à moi de vous dire cela 4 . 

1. « Elle et sa sœur passent la journée dans un fauteuil; et 
hors sa semaine, quand Mme de Lauraguais sort, c'est souvent 
pour la première fois à huit ou neuf heures du soir. Mme de la 
Tournelle sort encore moins; elle dîne tous les jours chez elle. 
Dans les commencements, elle soupait quelquefois dehors, 
quand il n'y avait point de « cabinets »; présentement elle soupe 
toujours seule avec sa sœur; et hors quelques jours de grand- 
couvert, ou le roi descend après souper un quart d'heure ou 
une demi-heure chez Mme la comtesse de Toulouse, qui vient 
ici exprès pour cela, le roi remonte dans ses cabinets et de là 
chez Mme de la Tournelle, tout le plus tôt qu'il lui est possible. » 
V, 97, juillet 1743.) 

2. Lettre du 28 décembre 1742, publiée par Eug. Asse, /. c. 



ET MADAME DE CHATEAUROUX 3a 5 

Louis XV prenait l'habitude d'y souper et d'y passer 
ses soirées. Il s'y place, entre autres souvenirs, une 
anecdote inédite, qui n'est pas sans intérêt pour son 
caractère : 

Le Roi ne fut jamais si furieux qu'en recevant le mémoire de 
M. Chauvclin après la mort du Cardinal [de Fleury]. Le roi 
entre avec l'air de l'humeur chez Mme de Châteauroux. Les 
princes de Tingry et de Soubise y soupaient. Le Roi se met le 
dos à la cheminée. Après quelques moments d'un silence si 
sérieux que personne n'osait troubler, il dit : « Que diriez-vous 
d'un homme assez hardi, assez malhonnête pour oser m'envoyer 
un mémoire insultant à la mémoire de M. le Cardinal? » Il se 
tait. On vient dire que le souper est servi; il demeure avec l'air 
furieux. Personne ne remue. Il dit : « C'est ce M. Chauvelin. Je 
l'exile à Issoire. Sans M. de Maurepas, je l'envoyais aux îles 
Sainte-Marguerite. Il n'est point de punitions qu'on ne dût 
mettre en usage contre de tels hommes. » Le souper ne fut pas, 
je crois, fort gai 1 . 

Pendant la campagne de Louis XV sur le Rhin, dans 
l'été de 1744, Mme de Châteauroux quitta, pour 
rejoindre le roi, ce bel appartement de Versailles où 
elle ne devait jamais revenir. Elle allait y être promp- 
tement remplacée par une favorite nouvelle 2 . 

p. 9.3. La chambre à coucher reçut quatre petits dessus de porte 
de Nattier, portraits de la duchesse, de sa mère et de deux de ses 
sœurs. Ces tableaux étaient estimés chacun quatre cents livres. 

1. Je trouve cette anecdote au milieu des souvenirs militaires 
manuscrits mis sous le nom du comte de Boisgelin. (Archives 
nationales, K 147.) 

2. L'appartement de Mme de Châteauroux, plus tard de 
Mme de Pompadour, passait jusqu'à nos recherches, pour être 
un logement « des petites maîtresses ». Un tel logis a-t-il existé 
au Château? Il n'y a pas l'ombre d'une preuve pour une allé- 
gation sans cesse répétée, notamment par Dussieux, Le Château 
de Versailles, I, 328, 378, 389; mais ce livre, particulièrement 
pour l'époque qui nous occupe, renferme, ainsi que je l'ai 
démontré ailleurs, des pages entières d'inexactitudes. 



III 

INVENTAIRE 
DE MARIE LECZINSKA 



L'inventaire dressé, selon l'usage, après la mort de 
la Reine, des objets personnels trouvés dans son appar- 
tement, est aux Archives nationales [K. 147). On en 
trouvera ici les parties les plus intéressantes, qui intro- 
duisent dans l'intimité de Marie Leczinska. Sa dévo- 
tion, ses goûts d'art, son attachement aux souvenirs de 
la Pologne et de la Lorraine, où régna son père, y sont 
nettement marqués. 

Les pièces visitées par le comte de Saint-Florentin, 
ministre de la Maison du Roi, sont celles qu'on dési- 
gnait sous le nom de « Cabinets de la Reine » et qui 
ont été refaits entièrement pour Marie-Antoinette. Ils 
sont décrits, tels qu'ils furent sous Louis XV, dans 
notre Versailles an XVIII e siècle (p. 193-202'. 

Aujourd'hui, vingt-cinq juin 1768, nous, Louis Phelipeaux, 
comte de Saint-Florentin, ministre et secrétaire d'Etat et des 
commandements de Sa Majesté, Commandeur de ses Ordres, en 
vertu des Ordres à nous donnés par Sa Majesté de faire la descrip- 
tion et inventaire des pierreries, bijoux et autres effets apparte- 
nant à la feue Reine, nous nous sommes transportés dans 
l'appartement où Elle est décédée et dans les autres pièces dudit 



INVENTAIRE DE MARIE LEGZINSKA 3-z 7 

appartement que Sa Majesté a occupées où nous avons été 
informés qu'il pouvait y avoir quelques effets, et où nous avons 
trouvé : 

PREMIÈREMENT 

Dans la petite pièce dite l'Oratoire, et dans un petit secrétaire 
étant dans la petite pièce. 

Un sac de cuir blanc dans lequel il y a dix rouleaux de cin- 
quante louis d'or chacun. 

Plus, dans une petite tirelire de bois, cinq louis d'or. 

Plus douze louis d'or dans un autre petit sac. 

Plus un rouleau de cinquante louis dans un des tiroirs dudit 
secrétaire. 

Plus, dans un des tiroirs dudit secrétaire, deux rouleaux de 
5o louis chacun et cinq louis d'or. 

Revenant lesdites sommes à celle de i6i32 livres 1 . 

Pièce au fond de l'Oratoire. 

4.5 petits tableaux peints sur vélin représentant l'histoire de la 
Bible. 

2 tableaux peints sur bois représentant les solitaires de la Thé- 
baïde sans cadre. 

2 tableaux sur toile, l'un représentant la Vierge, l'autre saint 
Xavier encadrés, en bois. 

2 autres tableaux, l'un représentant une Nativité, l'autre saint 
Jean dans le désert. 

8 autres petits tableaux dont deux en cuivre représentant diffé- 
rents sujets de dévotion. 

37 reliquaires montés en argent, bois ou émaux. 

2 grands reliquaires à pied en filigrane d'or et cristal de roche. 

1 petite châsse d'argent à huit pans. 

2 crucifix en bois, dont un à pied. 

2 boîtes de bois de sainte Lucie contenant des authentiques. 
1 médaille de cuivre représentant un pape. 

1 relique de saint Martin dans un cœur d'or, présent delà cathé- 
drale de Tours. 



1. Une autre rédaction ajoute quelques sommes trouvées plus 
tard, et qui étaient visiblement préparées pour les charités de 
la Reine : 

Nous avons trouvé dans un secrétaire de bois de palissandre 
l'argent du jeu de la Reine, consistant en soixante-quatre louis 
et six écus de trois livres, ci 1554 livres. 

Plus, dans les poches de la Reine, dans une petite bourse en 
gibecière, trois louis d'or, ci 72 livres. 



328 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 

i Enfant Jésus en cire. 

i Vierge en ivoire, plusieurs bouquets de fleurs artificielles. 

i figure porcelaine représentant saint Cayetan. 

6 reliquaires en tableaux, présents de M. le Cardinal de Rohan. 

2 pots-pourris de porcelaine de Saint-Cloud. 
i bougeoir porcelaine de Saint-Cloud. 

i grand reliquaire en filigrane d'argent et or de la bienheureuse 

recluse de Saint-Martin-de-Siège. 
214 volumes, tant dans la bibliothèque qu'épars sur des tables 

et tablettes. 
1 petit bénitier cristal de roche et plusieurs chapelets, dont l'un 

en filigrane d'argent et l'autre en agate. 

Dans la première pièce de l'Oratoire. 

683 volumes, tant dans les bibliothèques qu'épars sur des tables 

et tablettes. 
1 in-quarto manuscrit intitulé Manuale pietatis, dans un sac de 

camelot à galon d'or. 

3 tableaux de portraits de l'abbé Biégensky, Rodomensky, etc. 
5 autres petits tableaux. 

1 autre tableau représentant sainte Madeleine dans le désert. 

1 petite cassette de Moulins acier poli à secret et vide. 

1 cassette de bois de marqueterie renfermant le contrat de 

mariage de la Reine et autres titres de famille de Sa Majesté. 
1 vierge, un crucifix, une sonnette et un sabre en bois. 
1 saint Jean-Baptiste en ivoire monté sur un pied de bois de 

rose. 
1 petite boîte de bois garnie de nacre contenant des reliques. 
1 petit coffret de marqueterie renfermant des instruments de 

pénitence. 
1 petite écritoire de bois de rose garnie en argent. 
1 petite table de bois de violette. 

1 petite tablette de bois de violette en encoignure. 

2 petits flambeaux, 6 pots-pourris, 1 petite cafetière, 1 petit pot 
à l'eau, le tout de terre ou de porcelaine très commune. 

1 très petit réchaud de Plombières. 

Da)is la pièce dite le Boudoir. 

Nous aurions trouvé dans un secrétaire de bois de palissandre : 

L'argent du jeu de la Reine consistant en 64 louis dans deux 
rouleaux d'ivoire et 6 petits écus. 

Boîtes, tabatières, navettes et autres bijoux. 

1 assez grande boîte d'or ronde à charnière guillochée. 
1 autre boîte d'or de châsse guillochée en mosaïque. 



INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 329 

1 autre petite boîte d'or coudée guillochée unie, à deux tabacs. 
1 très petite boîte de chasse à 2 ors, guillochée à la grecque. 
1 autre petite boîte d'or ronde à charnière en fleurs ciselées à 

deux tabacs. 
1 grande boîte d'or ovale guillochée à charnière. 
1 petit rouleau d'or émaillé à jetons de cavagnolle, couvercle 

en vis. 
1 très belle boîte de laque garnie de diamants, ovale, dans un étui 

de galuchat. 
1 autre très belle boîte émaillée en cornaline avec des médail- 
lons en camaïeux, bas-relief, montée en or à six pans, enri- 
chie de diamants, dans un étui de galuchat. 
1 autre boîte d'or ovale, en six tableaux, émaillée dans son étui 

de galuch.it. 
1 boîte carrée montée en or, de bois pétrifié, dans un étui de 

galuchat. 
1 boîte de prime d'améthyste, cuvette et couvercle, un saint Jean 

bas-relief au dessus, montée en or, entourée de marcassite 

dans son étui de basane rouge. 
1 boîte de lapis carrée doublée d'or dans un étui de chagrin. 
1 boîte de laque à six pans montée en or. 
1 autre boîte d"or plate à coquille. 
1 petite boîte carrée guillochée. 
1 petite boîte d'or ronde sur laquelle est le portrait du Roi de 

Pologne. 
1 boîte montée en or représentant des vues de Lunéville. 
1 boîte carrée long montée en or de lave du Vésuve. 
1 petite boîte carrée à pans coupés de bois pétrifié, montée 

en or. 
1 très petite boîte carrée d"agate montée en or. 
1 petite boîte carrée de carton montée en or. 
1 autre boîte ronde doublée d'or. 
1 petite boîte d'écaillé noire doublée d'or avec le portrait du 

Roi de Pologne. 
1 petite boîte d'ivoire doublée et galonnée en or. 
1 autre boîte d'écaillé blonde doublée et galonnée en or. 
1 petite boîte en oignon de jaspe sanguin montée en or, avec le 

portrait du Roi de Pologne. 
1 boîte de Blaquembert [Blarenberghe ':] carrée à pans coupés, 

doublée et montée en or. 
1 petite boîte à bonbons de cristal de roche, montée en or. 
1 couteau de racine à filets d'or. 
1 portrait du Roi de Pologne dans un étui de chagrin vert piqué 

en or. 
1 petit flacon de cristal de roche monté en or dans un étui de 

chagrin noir. 
1 petit flacon cmaillé en bleu. 



33o INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 

i navette en or gravée dans un étui de galuchat. 

i navette en or émaillée à rieurs. 

i boîte d'écaillé noire à la Maubois, contenant 5 bagues très com- 
munes dont quelques-unes à portrait. 

i baril à 3 parties de laque doublé d'or. 

i petite boîte de sapin contenant une bague d'agate onyx antique. 

i bague contenant un portrait du Roi de Pologne, enveloppée 
dans du papier. 

i belle montre à répétition avec sa chaîne émaillée en or avec 

- un cercle de diamants, et un cachet garni de quelques dia- 
mants, dans un étui de galuchat. 

i montre à cuvette de bois avec la chaîne en crochet d'acier. 

i montre d'or à répétition unie avec la chaîne d'or avec un petit 
flacon, une boussole, et un cachet aux armes de la Reine. 

i couteau d'écaillé blonde à deux lames d'or et d'acier dans un 
étui de galuchat. 

i autre petit couteau à lame d'acier montée en or avec des petits 
ciseaux dans un étui de galuchat. 

i petit flacon dans son étui de galuchat. 

i petit souvenir de galuchat avec un petit crayon garni d'or. 

2 petits flacons de cristal commun dans un étui de galuchat. 
5 étuis de galuchat garnis de leurs lunettes dont i doubles. 

Dans les poches de la Reine, il s'est trouvé : 

3 petits livres de prières et un almanach. 
i chapelet de bois de larmes de Job. 

i petit nécessaire de poche de galuchat monté en or. 

i petite cave de galuchat garnie de deux flacons. 

2 étuis garnis de leur lunette dont une double. 

i petite bourse en gibecière garnie d'argent dans laquelle il y a 

trois louis. 
7 lettres du père Confesseur . 

Le tout a été remis dans les poches de Sa Majesté garnies 
d'agrafes d'argent. 

Dans un tiroir dudit secrétaire, à droite, s'est trouvé le testa- 
ment de la Reine, le portrait de la reine de Pologne avec un 
cercle d'or, un autre portrait de Madame la Dauphine avec un 
cercle d'or, un petit porte feuille vide, d'or et argent; dans le 
tiroir à gauche, il ne s'est rien trouvé. 

Cassette qui renferme les diamants : 

i parure de deuil en jais, contenant collier, boucles d'oreilles, 
girandoles et Grecques, et autres pièces à remonter au besoin. 

i paire de girandoles composée de deux brillants seuls formant 
les boucles, six brillants formant les six pendeloques, un bril- 
lant forme carrée au milieu de chaque corps, et six brillants 
en carats dans le reste desdits. 



INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 33i 

i n eud de col compose d'une rose au milieu, douze diamants 

principaux, vingt-un diamants menus au carat, 
i croix branlante composée d'un grand diamant au milieu, 
fleurs de pêcher, forme ovale, quatre diamants formant les 
quatre bras, quatre croisillons en diamants au carat à jour, 
i saint Jean Népomucene composé de 6 diamants principaux 
médiocres, tout le reste en menus carats, monté à rouleau. Le 
saint Jean et le pont en or entre deux cristaux, un nœud au- 
dessus dudit saint Jean composé d'un cristal peint en rouge 
au milieu, 18 brillants dans les 4 bandes, le reste en menus 
carats, compris le petit chaînon accroché audit nœud composé 
de 7 diamants menus, et 4 rubis. 

1 fontange ou ruban composé de : savoir, dans les cornes 
vingt-cinq brillants et vingt-cinq roses, le tout médiocre ; treize 
bouillons composés de cent trente-sept roses et quarante-cinq 
brillants. 

1 table de bracelet où est le portrait du Roi, composé de quatre 
diamants principaux aux quatre coins, et seize brillants au 
carat en entourage, soixante-six perles en cinq rangs enfilées 
dans ledit bracelet, le reste en perles fausses. 

1 entourage de bracelet où était le diamant n° un des quarante- 
cinq de la chaîne, composé de seize diamants médiocres, 
soixante-cinq perles, le reste en perles fausses. 

1 croix de cristal renfermant du bois de la Vraie Croix, entou- 
rée de 44 diamants au carat de chaque côté, 86 chatons dont 
83 en diamants et brillants et 3 en roses. 

1 aigrette en sultane en menus carats. 

1 paire de boucles d'oreilles, dites boucles de chien, composée 
de 66 brillants au nombre desquels sont quatre gros brillants 
dont on a retaillé les deux plus gros pesant ensemble 14 carats 

1 bague d'une grosse rose. 

1 chaton d'un très grand diamant brillant, forme ovale. 

1 bague du Roi de Pologne en polonois. 

1 bague du Roi de Pologne avec trois diamants sur les corps. 

1 bague de cheveux tressés avec un chiffre, montée en or sans 
diamant. 

1 bague de feu Monseigneur le Dauphin avec un chiffre, &n or 
sans diamant. 

1 bague de saint Jean Népomucene sans diamant. 

2 joncs en or. 

2 anneaux en argent. 

1 entourage de bague en carat. 

i assez grand diamant long brillant monté en bague. 

1 table de bracelet montée en or, avec des cheveux de la Reine 

de Pologne et un chiffre en or sans diamant. 
1 table de bracelet, un portrait de la Reine de Pologne monté 

en or sans diamant. 



332 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 

i table de bracelet contenant le portrait du Roi de Pologne 

monté en or sans diamant, 
i table contenant le portrait de feu Monseigneur le Dauphin, 
i table montée en or contenant des cheveux de Madame Henriette 

et de Madame Infante. 
2 tables de bracelet montées en or contenant, l'une des cheveux 

du Roi de Pologne avec son chiffre, et l'autre des cheveux de 

feu Monseigneur le Dauphin, le tout sans diamant. 
2 cristaux montés en or renfermant d'un côté le portrait de 

saint Jean Népomucène, et de l'autre celui de la Sainte Vierge 

et de l'enfant Jésus. 
2 tablettes de bracelets montées en or contenant, l'une le 

portrait de l'Infant, l'autre celui de l'Infante. 
4 diamants brillants montés en chaton, l'un marqué M, l'autre 

B, un autre A, et le quatrième marqué K. L. 
2 petits portraits non montés représentant, l'un Madame Adélaïde 

et l'autre Madame Victoire, 
i petit paquet de perles non enfilées, 
i collier que la Reine portait toujours à son col, auquel tient 

une croix de bois, un scapulaire, et 8 reliques en croix, bagues 

ou cœur d'or, 
i relique de saint Jean Népomucène montée en or. 

Dans le Cabinet dit le Boudoir. 

î petite table sans tiroir, de bois de palissandre. 

2 tablettes à livres de même bois. 

î petit pupitre de bois de rose. 

î figure de Chinois tenant un coq. 

î assez beau pot-pourri d'ancien laque à grilles. 

î autre grand pot-pourri Japon vert à fleurs en relief. 

2 petits flambeaux porcelaine de Saxe à fleurs. 

2 petits pots, l'un à pâte, porcelaine de Saint-Cloud, et l'autre au 

lait. 
î très petite tablette de bois de violette tenante au mur. 
î tableau en pastel représentant Démocrite et Heraclite, peint 

par le Roi de Pologne, 
î petits coffrets, l'un de bois de rose et l'autre en laque rouge 

sans couvercle, qui contiennent des lettres de Madame Desca- 

jolles, supérieure des Carmélites de Compiègne, et quelques 

cantiques. 
2 petits flacons de cristal, 
î joli petit plateau de vieux laque, contenant dans sa garniture 

d'or un petit gobelet de cristal de roche, 
î fauteuil, î bergère et 2 chaises de Perse de la même façon, 

î rideau de fenêtre en deux parties, de toile de coton, 
î boîte de vieux laque garnie d'or à parfiler (remise dans le 

secrétaire aux boîtes). 



INVENTAIRE DE iMARIE LECZINSKA 333 

i lunette d'approche de bois de rose (M. Campan observe qu'ainsi 
que d'autres lunettes, elle est due au lunettier dont il a le 
mémoire). 

i saint Jean Népomucène entoure de huit roses en reliquaires. 

2 flambeaux de filigrane d'argent d'Augsbourg. 

i grand cachet d'or dans un étui de chagrin aux armes de la 

Reine, 
i médaille d'argent d'établissement de la Société des belles-lettres 

de Nancy, 
i portrait du Roi de Pologne dans un cadre d'ambre ciselé en 

bas relief, dans son étui de chagrin, 
i autre petit portrait du Roi de Pologne enveloppé dans du 

papier. 

3 paquets enveloppés de papier contenant trois pièces de moire 
du meuble d'hiver du. grand cabinet. 

Dans la pièce dite le Grand Cabinet. 

Meuble de taffetas chiné composé de tapisserie, di deux rideaux 
en quatre parties, d'une portière en deux parties doubles, rideau 
de taffetas vert, i canapé, 3 fauteuils, 4 chaises et 1 tabou- 
ret de la même étoffe avec leur housse de taffetas vert, 

1 fauteuil mécanique, en Perse, fait par Bonnefoy pour la mala- 
die de la Reine. 

Près la porte du boudoir dans ladite pièce : 

1 Nativité de Détrich ou copie de lui, on l'ignore, cadre de bois. 

1 pendule montée en bois de marqueterie. 

3 coffrets de laque, dont 2 noirs et l'autre de laque rouge, enca- 
dré de laque noire, celui du milieu garni de ses quatre tiroirs. 

1 métier de tapisserie très commun monté de l'ouvrage courant 
de la Reine. 

Entre les deux fenêtres : 

1 armoire de bois de palissandre à deux vantaux; dans les 
tablettes s'est trouvé de la soie jaune et blanche filée, et, sur 
ladite armoire. 1 petit coffret plat sur 4 pieds servant de boîte 
à parfiler. 1 autre plateau de laque sur 4 pieds portant une 
coupe avec sa soucoupe de cristal de roche monté en or. 
1 autre grand plateau de laque monté sur 4 pieds. 1 boîte du 
plus beau laque à quatre pans arrondis, contenant cinq petites 
boîtes de justesse aussi du plus beau laque. 

En face du trumeau : 

1 grande armoire à deux vantaux, dessus de marbre, dans 
laquelle il s'est trouvé : 



33 4 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 

4 cartons contenant des sacs d'ouvrages brodés en or et soie; 
14 livres de soie à filer; quelques paquets de laine à filer. 
Plusieurs morceaux de canevas dont les fonds sont à remplir; 
4 petites bourses en gibecières; 1 étui de galuchat garni d'un 
dé d'or. 

Sur ladite armoire s'est trouvé : 

1 tablette d'un très beau laque, présent du Roi, contenant une 
chiffonnière à 4 compartiments, deux petits tiroirs et 1 magot 
du plus beau laque. 

1 très beau plateau et son grand gobelet couvert, le tout de 
cristal de roche monté en or. 

1 plateau de laque en feuille de vigne, portant un gobelet du 
Japon doublé d'or avec une cuillère d'or. 

1 petit coffret de bois verni incrusté de nacre de perles, cornaline, 
agates, onyx, lapis, à charnières et garnitures d'or; dans ledit 
coffret se trouvent une garniture de tabis en velours couleur 
de rose à compartiments, portant 2 petites cuvettes de laque 
galonnées en or pour mettre des pastilles, 1 petit réchaud d'or; 
le manche qui se visse au corps du réchaud est de jaspe 
sanguin garni d'or, à côté la petite cuillère aussi d'or, un des 
compartiments se trouve dégarni. Le tout est surmonté d'un 
couvercle incrusté en or, et comme ci-dessus. 

1 petite pendule en japon blanc, montée en or et argent. 

1 grand coffret de laque vert et or, cave complète de cristal de 
roche garni en or. 

Tableaux. 

1 mappemonde gravée à cadre doré. 

1 gravure représentant l'apothéose de feu Monseigneur le Dau- 
phin à cadre doré. 
1 cadre de bois ayant sous sa glace 20 vues peintes à la gouache 

des châteaux du Roi de Pologne. 
1 portrait du Roi de Pologne en mosaïque, son cadre doré de 

2 ors. 
1 portrait d'un capucin peint par le Roi de Pologne, sous glace 

en son cadre doré. 
1 portrait de la Reine d'Angleterre, femme du premier Prétendant, 

cadre en bois. 
1 portrait du Roi de Pologne en habits royaux, petits points soie 

et or, en cadre doré. 
1 portrait équestre de Charles XII, sous cadre doré. 
1 tableau représentant la vue de la fontaine royale de Commercy 

avec son cadre doré. 
1 portrait en pastel de la Vierge avec l'Enfant Jésus sous glace, 

son cadre doré. 



INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 335 

3 tables de bois de palissandre contenant des livres. 

i chiffonnière courante à 3 étages de bois rose dans lesquels il 

n'y a que des chiffons, 
i très petite table de bois de palissandre. 
i guéridon du même bois, portant deux flambeaux et la sonnette 

de cuivre argenté. 

Sur une des grandes tables se trouvent : 

4 rouets et 4 dévidoirs de bois. 
1 métier à galon. 

3 sacs à ouvrages de taffetas garnis de chiffons. 

1 petit métier à tapisserie à mettre sur les genoux. 

Près la cheminée : 

2 petits paravents à six feuilles en taffetas peint. 

2 globes et 1 sphère garnis de leurs chemises de taffetas, pour 

une des grandes tables. 
1 nécessaire en bois de palissandre porté sur son pied de bois, 

ledit nécessaire garni complètement en vermeil et porcelaines. 
1 petit coffre-fort de bois d'amarante garni d'acier poli. 

1 petite écritoire garnie en argent, dans laquelle il se trouve un 
couteau à deux lames, l'une d'acier et l'autre d'argent. 

2 bougeoirs d'argent dont l'un avec un garde-vue. 

3 loupes dans leurs étuis de chagrin. 

1 pupitre brisé d'invention singulière de bois palissandre. 

Nota. — Le dessus de porte d'entrée peint par la Reine d'après 

OUDRY. 

Porcelaines étant dans ledit cabinet 1 . 

1 garniture de cheminée composée de 5 vases porcelaine de Saxe 
à fleurs, façonnés en mosaïque à fleurettes bleues, 2 grands 
flambeaux de porcelaine de Saxe à fleurs. 

Sur une tablette près la cheminée du côté de la porte : 

2 petites caisses porcelaine de Saxe contenant des fleurs de 
même. 

1 petite maison de même porcelaine. 

1 petit plateau de même porcelaine portant deux figures dont 
l'une tient un pot au lait, l'autre un oye {sic). 

2 autres figures et un chien de même porcelaine. 
2 figures assises de même porcelaine. 

1 petite fontaine de même porcelaine. 
1 pot-pourri sur le haut de la tablette. 

1. Toutes ces porcelaines sont léguées à Mesdames « collec- 
tivement ». 



336 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 

Sur la petite tablette à gauche de la cheminée : 

chien enchaîné sur sa loge, 
i plateau à fleurs sur lequel est une femme portant un enfant 

dans son berceau, tenant par la main un petit garçon, 
i vieille femme tenant dans son bras un panier, 
i figure d'homme portant une hotte, tenant un chevreau sous 

son bras, 
i chèvre ou bouc. 

2 figures, l'une d'un cuisinier et l'autre d'une cuisinière, 
i joueuse de vielle et un joueur de musette, 
i petit pot-pourri de laque sur un plateau de porcelaine. 
i autre pot-pourri sur le haut de la tablette. 

Sur la grande tablette : 

2 pot-pourris en mappemonde, ancien japon, magot chinois. 

2 perroquets de Saxe mangeant des cerises. 

2 vases de terre brune japonaise, montés en cuivre. 

2 girandoles pendantes à deux bobèches dans des renoncules de 

Saxe. 
2 pots-pourris pendants de Saxe. 

Sur les deux tablettes pendantes au-dessus du canapé : 

i très belle coupe d'agate garnie en or. 

i petit cabaret plateau, tasse, soucoupe et sucrier porcelaine de 
France. 

i petit plateau de la Chine portant une petite coupe de corna- 
line montée en or. 

2 cassolettes de Saxe à mettre des pastilles. 

Sur la crédence au-dessous du tableau de Diétrich : 

2 grandes figures dont l'une joueuse de vielle, l'autre de haut- 
bois, la dernière cassée. 

i très beau plateau porcelaine de France peinte en ruban, por- 
tant théière, tasse et sucrier. 

Sous ladite crédence : 

2 très grands pots-pourris de Saxe couverts, l'un d'eux a été 

ficelé et raccommodé. 
i chat, terre du Japon. 

Sur l'armoire adossé au trumeau d'entre les deux fenêtres : 

2 urnes en mosaïque couleur de rose porcelaine de France, 
plateau en Corbeil, portant un pot au lait, tasse et sucrier 
couverts. 

I petit plateau du Japon portant un moutardier en baril avec la 
cuillère. 



INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 33j 

2 bobèches de cuivre garni de petites figures en porcelaine de 

Saxe. 
2 joueurs, l'un de musette, l'autre de cornemuse, tous deux de 

laque. 

Sur la grande table de marbre : 

grands vases à pots-pourris à anse, porcelaine de Saxe , 

couverts, portant des lames en grappes de raisin. 
2 autres vases Japon pots-pourris fonds vert, montés en or moulu. 
2 autres pots-pourris de Saxe forme ronde, garnis de fleurs, 

fruits, feuilles et bigarreaux. 
2 pots à fleur porcelaine de France fonds blanc, gros bleu et or 

portant une tasse-soucoupe et sucrier, 
i petit groupe de 4 figures blanches du Japon. 

1 tigre porcelaine du Japon. 

2 chandeliers du Japon montés en argent. 

2 pots-pourris à anse en grille en or moulu à six pans du plus 

beau japon en rocaille. 
1 jatte et un pnt à l'eau fêlés porcelaine de Saxe. 
1 grande caisse plate couverte en basane rouge doublée de 

taffetas vert, et à compartiments, garnie de porcelaines suivant 

l'état qui y est attaché. 
1 autre caisse couverte de même basane rouge à compartiments 

en taffetas bleu, garnie de très belle porcelaine de Saxe, 

laquelle boîte ne fait pas partie du cabinet y ayant été apportée 

pour être inventoriée, 
i petite table de bois de palissandre couverte de maroquin vert, 

dans les deux tiroirs de laquelle il ne s'est trouvé que quelques 

découpures et deux paires de ciseaux à découper. 
1 lustre en cage orné de fleurs de porcelaine. 

Cabinet des bains-alcôve. 

1 cuve de bains. 

1 lit de pékin fonds blanc entouré de pékin bleu, garni de son 
coucher. 



Nota. — Les glaces de l'alcôve du lit et de la cuve et des 
fenêtres sont garnies de mousseline brodée. Toutes les fenêtres 
du grand cabinet du boudoir et de l'oratoire sont pareillement 
garnies de mousseline brodée. 

11 a été transporté dans le cabinet des bains l'écritoire en 
table qui était dans la chambre de la Reine auprès de la porte 
du salon, de toute beauté, fourni aux dépens du Roi, ladite 
écritoire d'ancien moule, dorée d'or moulu. 



338 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 

Cabinet des Chinois. 
Meubles : 
i canapé de damas vert. 
i grand fauteuil de moire jaune. 
i autre de Perse, i de moire. 
4 chaises et un fauteuil de pékin. 

Le tout garni de housses et demi-housses et coussins de 
taffetas vert. 
Les rideaux des deux croisées en 4 parties de pékin. 

2 vielles. 

1 guitare. 

1 guéridon à deux étages façon de laque travaillé à la grecque. 

1 petit bougeoir de laque rouge monté en or moulu sur ledit 

guéridon. 
1 chiffonnière de laque, dans le tiroir de laquelle il y a une 

écritoire garnie de son cornet, cuvette et poudrier d'argent, 

dont tous les bords sont dorés. 
1 table de bois de palissandre couverte de maroquin vert dans 

les tiroirs de laquelle il ne s'est rien trouvé. 

Sur ladite table une boîte à quadrille d'écaillé noire coulée en 
or, garnie de 4 boîtes pareilles garnies de leurs jetons et fiches. 
1 damier de bois de palissandre à cases d'ébène et d'ivoire. 

3 boîtes dont 2 contenant des jeux d'échecs et l'autre un jeu de 
Dames. 

1 jeu de solitaire et un baguenodier. 

Un carton de bois en forme de livres intitulé : Nouveau tableau 
de peinture. L'intérieur dudit carton garni de 20 petits pots de 
cristal à couleur monté en argent, plus une boîte à éponges 
d'argent. 

Nota. — Les panneaux de la garde-robe de la Reine appar- 
tiennent à Sa Majesté, ayant été peints par Elle, ainsi que les 
dessus de porte '. 

Dans le passage appelé le passage du Roi, une petite commode 
et deux encoignures de bois de palissandre. 

Bibliothèque. 

Ladite bibliothèque contient six armoires A. B. C. D. E. F. 
qui n'ont point été ouvertes, attendu que M. Campan a attesté 
que le Catalogue qu'il en a fait sur ordre de la Reine en 1767 
contient les livres y inclus. 

1. Ce sont les panneaux du château de Mouchy. 



INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 33y 

On a trouvé en outre dans ladite bibliothèque cinq paquets 
étiquetés renfermant des tableaux ou estampes conformément 
aux notes qu'en ont fait les garçons de la Chambre, qui n'ont 
point été ouverts. 

Plus un grand tableau représentant le nain du Roi de Pologne, 
jouant avec un capucin.... 
2 estampes, vues du petit château de Choisy, montées sur des 

rouleaux dorés. 
i paquet d'estampes suivant l'état y attaché.... 
i sphère en 2 globes. 
Le buste du Roi de Pologne en plâtre. 

1 tableau représentant un mariage. 

2 caisses que la Reine a ordonné être portées à la Congrégation. 

Nota. — Tous les livres qui sont dans les divers cabinets de 
la Reine se trouvant aux Bibliothèques G. H. I. L. M. N. O. P. 
sont inscrits au Catalogue des livres de la Reine. 

Diverses pièces sont annexées à l'inventaire. On lit 
dans l'une d'elles la mention suivante : 

Les livres qui ont été trouvés dans les différentes pièces de 
l'appartement de la Reine, ainsi que ceux qui étaient dans la 
Bibliothèque de Sa Majesté, ne seront point ici inventoriés en 
détail, attendu qu'ils ont été légués à Mesdames collectivement, 
et qu'ils leur seront remis avec le Catalogue exact desdits livres, 
à l'exception de ceux qui sont dans l'oratoire de Sa Majesté, 
dont elle a fait des legs particuliers par son codicille du 
i5 janvier de la présente année. 

Ce codicille contenait un legs de reliques. Elles sont 
décrites dans une liste d'objets « qui se sont trouvés 
dans l'oratoire de Sa Majesté légués à M. l'abbé Bié- 
ganki, son confesseur, et à M. Tyrampzynski par le 
codicille de Sa Majesté » : 

Les reliques étant dans des Reliquaires rouges avec les 
tableaux de la vie de Jésus-Christ qui entourent l'oratoire, un 
petit tableau-portrait de saint Ignace; un portrait de sainte 
Thérèse monté à l'antique, dans lequel il y a du bois de la 
Vraie Croix, donné à la Reine par feu M. le Cardinal de Rohan ; 
un tableau de la Sainte Famille; un tableau de saint Régis; un 
tableau de Notre-Dame-de-Lorette. Tous les livres polonais 
étant dans ledit Oratoire à partager entre eux deux. Le reste des 
reliques étant dans ledit oratoire, excepté celles qui ont été 



3 4 o INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 

léguées par Sa Majesté à la Communauté de la Congrégation 
de Compiègne. 

La Reine a légué aux Pères Récollets de Versailles 
« la relique de saint Jean Népomucène, les priant de 
continuer la célébration de la fête comme elle s'est 
faite pendant la vie de sa Majesté. » 

Elle a légué à la Communauté de la Congrégation 
de Compiègne, qui doit être établie à Versailles, « deux 
reliquaires d'argent montés en soleil dans l'un des- 
quels il y a de la Vraie croix et dans l'autre des reliques 
de saint Ambroise », les reliques de saint Bernard, de 
saint Ignace, de saint François-Xavier, de saint Stanis- 
las de Kotska, de saint Régis et de saint Martin, 
les tableaux de dévotion de l'oratoire et du grand 
cabinet, y compris la Nativité peinte par Diétrich, 
« original de grande beauté ». 



TABLE 



Pages 
CHAPITRE PREMIER 

LE MARIAGE 

Les Leczinski à Wissembourg. — Education de 
Marie Leczinska. — La Cour de Versailles sous le 
ministère de M. le Duc. — La marquise de Prie. — 
Projets de mariage de M. le Duc avec la fille de 
Stanislas. — Renvoi en Espagne de l'Infante-Reine. 

— Difficultés pour marier Louis XV. — Marie Lec- 
zinska choisie pour le Roi. — Préparatifs du mariage. 

— Voyage de Mlle de Clermont. — Cérémonies et 
fêtes à Strasbourg. — Voyage de la Reine. — Seconde 
cérémonie à Fontainebleau. — Séjour à Fontaine- 
bleau i 

CHAPITRE DEUXIÈME 

LES ANNÉES HEUREUSES 

Arrivée du Roi et de la Reine à Versailles. — Séjour 
à Marly. — Premières tristesses de la Reine. — Dis- 
grâce de M. le Duc et de Mme de Prie. — Autorité 
croissante de l'évêque de Fréjus (Fleury). — Pre- 
mières couches de la Reine. — Fleury ministre et 
cardinal. — Sa correspondance avec Marie Leczinska. 

— L'amour conjugal de la Reine. — Questions de 
cour et d'étiquette. — Entrée solennelle de la Reine, 
à Paris. — Marie Leczinska aimée de la nation. — 
Naissance du Dauphin 81 



3 4 2 TABLE 

Pages 
CHAPITRE TROISIÈME 

l'abandon 

Les souvenirs de l'année ij33. — Deuils maternels. 
— Mort du duc d'Anjou. — Départ de Stanislas pour 
la Pologne. — Siège de Danzig. — Résultats de la 
guerre de la succession de Pologne. — Changement 
dans les habitudes de Louis XV. — La comtesse de 
Toulouse et Mlle de Charolais. — Origine et secret 
de la liaison du Roi avec Mme de Mailly. — La Reine 
et Mme de Mailly. — Éducation de Mesdames et du 
Dauphin. — Mariage de Madame Infante. — Mme de 
Mailly abandonnée. — Mme de Vintimille. — Mme de 
la Tournelle (Châteauroux). — Mort du cardinal de 
Fleury. — Caractère de Louis XV 143 

CHAPITRE QUATRIÈME 

LA BONNE REINE 

Les portraits de Marie Leczinska : Tocqué, Van 
Loo, La Tour, Nattier. — La Reine artiste. — Ses 
amitiés : Hénault, Maurepas, Tressan, Moncrif, les 
Luynes, le comte d'Argenson. — Les secrets de la 
Reine. — Piété et charité. — Départ du Roi pour 
l'armée de Flandre. — Voyage de Mmes de Château- 
roux et de Lauraguais. — Maladie de Louis XV à 
Metz. — La Reine et le Dauphin auprès du Roi. — 
Visite au roi Stanislas. — Dernières désillusions de 
la Reine. — Siège de Fribourg. — Retour du Roi à 
Paris. — Mort de Mme de Châteauroux 217 

Sources 297 

Appendices : 

I. Les petits cabinets du Roi 3o5 

IL Chez Mme de Mailly et Mme de Châteauroux. . 317 

III. Inventaire de Marie Leczinska 326 



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demi-reliure maroquin amateur de 

Canapé i3o fr. 

// sera tiré de chacun de ces volumes 60 exemplaires numérotés 
sur papier des Manufactures impériales du Japon i32 fr. 

Ces derniers exemplaires ne se vendront pas séparément. 



Pierre 
de nolhac 



LOUIS XV 

MARIE 
liECZÏNSKÀ 



l'RLV : 

Francs 



PARIS 
L. CONAI? 
1928