PIERRE DE NOLHAC
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
VERSAILLES ET LA COUR DE FRANCE
LOUIS XV
ET MARIE LECZINSKA
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
6, PLACE DE LA MADELEINE, 6
M CM XXVIII
LOUIS XV
ET MARIE LECZINSKA
// a été tiré de cet ouvrage
Go exemplaires
sur papier des Manufactures impériales du Japon
numérotés de i à 60
LA RKINK MARIK LECZINSKA
PIERRE DE NOLHAC
de l'académie française
VERSAILLES ET LA COUR DE FRANCE
LOUIS XV
ET MARIE LECZINSKA
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
6, PLACE DE LA MADELEINE, 6
MCMXXV1I1
Tous droits réservés
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LOUIS XV
ET MARIE LECZINSKA
CHAPITRE PREMIER
LE MARIAGE
En 1725 vivait sur terre française, à Wissem-
bourg en Basse-Alsace, la famille d'un roi
détrôné, dont le nom, plus d'une fois mêlé à
l'histoire guerrière du commencement du siècle,
semblait voué désormais au complet oubli.
Stanislas Leczinski (Leszczynski), simple palatin
de Posnanie, élu roi de Pologne en 1704, grâce à
l'amitié du grand Charles XII, avait partagé la
fortune du héros de la Suède. Les revers de
Charles avaient mis fin à ce règne, la Pologne
ayant dû accepter à nouveau la royauté d'Auguste,
électeur de Saxe, appuyé par les armées du czar
Pierre. Le vaincu de Pultawa, fidèle à la fraternité
des armes, ne laissait point sacrifier entièrement
l'allié qui avait conduit au service de sa gloire la
v. 1.
2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
vaillance polonaise. Il lui donnait à gouverner la
petite principauté de Deux-Ponts, sur la rive
gauche du Rhin, rattachée momentanément à
la couronne de Suède; il lui permettait ainsi
d'attendre l'heure où ils rentreraient ensemble
dans Varsovie et reprendraient à l'usurpateur le
sceptre des Jagellons.
La mort de son protecteur ruinait bientôt les
espérances de l'exilé et celles du parti qui le sou-
tenait encore en Pologne. Une prompte détresse
suivait ce malheur; Leczinski devait abandonner
Deux-Ponts, réclamé par l'héritier légitime, et la
sœur de Charles XII, devenue reine de Suède,
cessait de lui servir sa pension. Il vivait quelque
temps de secours plus ou moins déguisés et d'em-
prunts aux banques de Francfort. Mais son exis-
tence même n'était pas en sûreté : les agents du
roi Auguste, qui avaient tenté à plusieurs reprises
de l'enlever ou de le tuer, recommençaient leurs
complots avec des facilités nouvelles. Il fallait
trouver à tout prix un asile. La place française de
Landau le recevait en fugitif, avec les siens. Bientôt
après, sa demande de séjour était accueillie par le
Régent, au nom du petit roi Louis XV, et on lui
laissait choisir la ville de l'intendance d'Alsace où
il lui plairait de résider, sous la sauvegarde bien-
veillante de la France. C'est ainsi qu'au début de
17 19 il s'était installé à Wissembourg. Il y gardait
le reste de petite cour que conservent aux rois
LE MARIAGE
sans royaume le dévouement exalté par l'infortune
et aussi l'indéracinable vanité des titres sonores.
Rien ne faisait prévoir que la vie déjà si agitée
de Leczinski dût avoir des revirements encore plus
étranges que ceux qu'elle avait subis. De simple
gentilhomme vivant sur ses terres, il était devenu
roi et chef d'armée; banni maintenant et réduit à
mendier sa vie, l'avenir lui ménageait des retours
extraordinaires, une royauté encore, puis de nou-
veau la chute, les émotions d'un proscrit, enfin,
pour mettre à leur comble ces aventures, une
espèce de trône honoraire et les studieux loisirs
d'un philosophe couronné. Les circonstances et
les hasards seuls avaient fait et devaient continuer
cette étonnante carrière; elle ne sortit point,
comme on l'a cru longtemps, des mérites d'un
homme capable de s'élever aux destinées les plus
hautes et digne d'attirer sur sa tête les coups les
plus violents de la fortune.
La légende faite autour du nom du roi Stanislas
a été entretenue par les flatteries dues à une reine
de France et soigneusement préparée par lui-
même pendant la dernière partie de sa vie. Il ne
fut, dans la réalité, ni le héros désintéressé, ni le
pur philanthrope que ses biographes ont tou-
jours dépeint. L'étude nouvelle des documents
le montre atteint d'ambitions inguérissables et
médiocrement doué pour en soutenir les pré-
4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
tentions. Roi à vingt-sept ans par la volonté d'un
grand capitaine, il s'est cru des titres personnels à
le rester, et cette conviction orgueilleuse, qu'il
s'imaginait tempérer suffisamment par l'humilité
chrétienne, a pesé sur toutes les décisions de sa
vie. Les chimères de son imagination le jetaient
des enivrements de la vanité satisfaite aux défail-
lances du découragement. Honnête homme toute-
fois, dans tous les sens du mot, d'un esprit vif et
lettré, plein de qualités privées fort respectables,
affectueux et bon, capable de sentir très vivement
l'amitié et de l'inspirer, dévoué et chevaleresque à
la polonaise et bien pourvu de bravoure, Stanislas
n'est accablé que par le rôle où il a voulu se hausser
devant l'histoire. Il était né pour mener avec
dignité la noble existence seigneuriale de son pays
et pour les tendres devoirs du père de famille,
plus que pour l'autorité et la responsabilité d'un
grand royaume. Jamais, du reste, il ne mérita
mieux la sympathie que pendant son exil à Wis-
sembourg: l'excès de son malheur anéantissait
alors ses rêveries ambitieuses, et il supportait
avec résignation et courage une disgrâce cette fois
imméritée.
Stanislas et sa famille habitaient une modeste
maison particulière, l'hôtel de Weber. La misère
qui les accablait n'avait point pour décor la pitto-
resque commanderie en ruine, dans laquelle les
historiens ont aimé à la décrire, mais elle n'en est
LE MARIAGE 5
pas moins lamentable. Aucun secours n'arrivait
de Pologne, où les biens du roi déchu étaient
confisqués et où ses parents même l'abandon-
naient; les pierreries de la reine étaient en gage
chez un prêteur; quant à la pension du roi de
France, elle ne venait pas avec exactitude, et il
fallait souvent la réclamer des ministres par des
lettres suppliantes et douloureuses.
Cette détresse d'argent était d'autant plus
pénible à Stanislas qu'elle l'empêchait de remplir
ses devoirs envers des serviteurs demeurés fidèles
et qui entretenaient autour de lui l'apparence
d'une vie royale. Tout espoir de restauration pro-
chaine ayant disparu, ses compagnons de bannis-
sement s'étaient peu à peu dispersés; il ne restait
plus auprès de lui que cinq ou six gentilshommes,
dont le vieux baron de Meszeck, qui conservait,
dans cette maison étrangère, le titre de grand
maréchal du palais, et deux prêtres polonais,
confesseurs de la reine et de la jeune princesse
Marie. Un seul parent, le comte Tarlo, habitait
avec Stanislas, ainsi que la mère du roi, que son
grand âge et ses infirmités isolaient un peu de la
famille. On vivait à l'écart du monde et presque
ignoré de lui, recevant seulement quelques visites
de la noblesse de la province. Le roi de Pologne
avait noué cependant des relations d'amitié avec
le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, et le
maréchal du Bourg, commandant de la même ville.
6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Le prélat et le maréchal venaient assez souvent à
Wissembourg, attirés parune infortune aussi inté-
ressante, et proclamaient leur admiration affec-
tueuse pour les vertus qu'ils y rencontraient.
Dans cet intérieur d'exilés, où la reine montrait
plus de force de caractère que de douceur, et
qu'attristait encore la morose vieillesse de la mère
du roi, tout le sourire et toute la grâce venaient
des vingt ans de la princesse Marie. A mesure que
l'espoir de retourner en Pologne s'effaçait, les
préoccupations de Stanislas se concentraient sur
l'avenir de cette enfant, devenue fille unique par la
mort récente d'une sœur aînée. Elle tenait de lui,
non les traits de son visage, mais son humeur
enjouée, son cœur passionné et son goût des occu-
pations de l'esprit.
Il l'avait élevée lui-même, pendant les dernières
années, dans les longs loisirs de Wissembourg,
et lui avait donné une instruction forte, l'habitude
des lectures solides, une religion sans bigoterie,
non sans dévotion, et fort appuyée sur les pra-
tiques. Destinée, comme il le semblait, à mener
une vie modeste, elle avait reçu l'éducation qui se
prête le mieux à en faire supporter la médiocrité
et à en augmenter le charme. Elle dansait, chan-
tait, jouait du clavecin, tout cela avec un goût
naturel et sans avoir eu de maître de premier
ordre pour l'y perfectionner. Il manquait à sa
personne le don suprême de la beauté; mais elle
LE MARIAGE 7
était agréable, bien faite, avec des yeux expres-
sifs, un grand front, une jolie bouche et la jeu-
nesse d'un teint dont l'eau fraîche faisait tout le
tard. Une telle fille était de celles dont un cœur
paternel s'enorgueillit et qu'il croit promises, par
un droit spécial, à toutes les formes du bonheur.
Les seuls plaisirs que Marie eût goûtés jus-
qu'alors se réduisaient à l'intimité de son père,
aux visites des rares amis et aux œuvres de cha-
rité, qui remplissaient ses journées et celles de sa
mère et lui valaient l'affection des pauvres gens du
voisinage. Le malheur persistant qui avait frappé
autour d'elle avait développé ses sentiments de
pitié et mûri par la souffrance son jeune esprit.
Elle se rappelait le temps des guerres désastreuses,
l'attente anxieuse des nouvelles, les inquiétudes
continuelles sur une vie chère, les départs préci-
pités, ces voyages qui ressemblaient à des fuites,
enfin toutes ces années tragiques ou incertaines
vécues par la famille en Posnanie, en Suède, en
Poméranie, jusqu'à l'asile misérable qui l'abritait
maintenant. Un jour, au château de Posen, lorsque
Marie était tout enfant encore, les Russes étaient
arrivés pendant une absence du père et avaient
enfoncé les portes ; on l'avait fait fuir par une
fenêtre sur les jardins; au village où l'on s'était
réfugié, un paysan l'avait cachée dans son four et
elle y avait attendu, sans bouger, de longues
heures, que les ennemis redoutés fussent partis.
8 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
De tels souvenirs n'étaient pas rares dans la
mémoire de Marie et lui faisaient remercier Dieu
et le roi de France de cette tranquillité présente
qui ne suffisait point à son père.
L'exilé, qui signait encore « Stanislas roi »,
comme il le fit toute sa vie, subordonnait pour le
moment ses ambitions politiques à ses devoirs de
paternité. Cette enfant uniquement aimée et si
digne d'être heureuse, mais sans fortune et sans
patrie, ne pouvait plus attendre l'union qu'il avait
autrefois rêvée pour elle. Isolé comme il Tétait
de son pays, c'était dans la noblesse de France ou
des bords du Rhin qu'il devait trouver un pro-
tecteur pour cette chère destinée. Il n'oubliait pas,
en ce temps où l'honneur du nom était compté
dans le patrimoine des familles, que la gloire
éphémère de sa royauté donnait à sa fille le droit
d'être recherchée par de grands personnages; mais
ce même souvenir obligeait aussi le père à se
montrer difficile sur les prétendants et restrei-
gnait singulièrement son choix.
Marie avait été demandée par le marquis de
Courtenvaux, petit-fils du ministre Louvois, qui
avait tenu garnison à Wissembourg et était, à
Versailles, colonel des Cent-Suisses. Le jeune
officier avait gardé un souvenir assez vif, comme
on le voit, des charmes de la princesse; mais il
n'avait pu obtenir le duché-pairie que Stanislas eût
souhaité pour son gendre, et le projet n'avait pas
LE MARIAGE g
eu de suite. Le roi de Pologne avait songé, de son
côté, au fils de la margrave de Bade, sa voisine;
mais celle-ci, après les premiers pourparlers,
s'était dérobée, non sans laisser sentir qu'elle
appréciait peu les avantages d'une alliance avec un
roi sans couronne. Stanislas était encore sous
l'humiliation de ce refus, quand une proposition
inattendue vint jeter dans la famille l'idée et l'am-
bition d'un mariage avec un prince de la maison
de Bourbon. Ce prince était celui qu'on appelait
M. le Duc et qui touchait d'assez près au trône,
puisqu'il était le chef de la maison de Condé, la
première après celle d'Orléans.
Ce qu'on savait de la cour de Versailles au
modeste foyer de Wissembourg se réduisait à peu
de chose. Bien rarement un étranger de distinc-
tion, traversant l'Alsace et visitant Stanislas, y
avait apporté l'écho direct des fêtes et des intrigues
de la Régence. Le roi avait jadis, dans ses voyages
de jeunesse, entrevu le rayonnement de gloire de
Louis XIV; mais le monde nouveau qui l'avait
remplacé lui était entièrement inconnu. Il était
cependant trop avisé pour tirer seulement des
gazettes et des conversations de gens de province
ses informations sur les choses de France et sur
les hommes qui les gouvernaient. Un ami très sur,
le chevalier de Vauchoux, le renseignait. Ce Vau-
choux, qui avait servi sous ses ordres, au temps
de Charles XII, et qui venait quelquefois le voir
io LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
en Alsace, lui servait d'agent d'affaires à Paris; et,
comme la grande affaire de Stanislas se trouvait
être rétablissement de sa fille, c'était le petit gen-
tilhomme qui avait mené à lui seul les négocia-
tions que nous allons dire et que rien n'avait
ébruitées au moment de la mort du Régent.
Ce ne fut pas sans émotion que Stanislas apprit
l'élévation au premier ministère du prince qu'il
rêvait pour gendre. Il vit aussitôt, si le projet se
réalisait, l'avenir de sa fille assuré de la façon la
plus brillante, personne à ce moment ne pouvant
prévoir les destins plus glorieux encore qui
l'attendaient.
Qu'était alors cette Cour de France où la prin-
cesse Marie semblait appelée à vivre, et quelles
circonstances singulières lui en avaient ouvert le
chemin? Comment les événements allaient-ils
marcher assez vite pour remplacer l'alliance déjà
inespérée du sang royal par celle du Roi lui-
même?
Il y a à Versailles un roi de quinze ans, dont
tous les goûts sont pour la chasse et qui est fiancé
par politique, depuis 172 1, à une gracieuse petite
Infante, vivant à la Cour et attendant l'heure du
mariage. Elle doit prendre patience longtemps
encore, puisqu'elle n'a pas même sept ans, mais
son union est assurée par les plus solennels
engagements et par sa présence au Louvre, au
LE MARIAGE n
milieu d'honneurs presque royaux. Si la princesse
espagnole et le jeune Louis XV sont un couple
charmant, on le voit rarement réuni, et il ne
saurait être bien intéressant. Ce sont deux enfants,
autour de qui se fait la politique et qui n'en font
pas. Il y a, au contraire, près du trône, deux
hommes, d'inégale importance, exerçant tous les
deux une part du pouvoir : l'un, M. de Fleury,
ancien évêque de Fréjus, se contente pour le
moment de conduire l'esprit du Roi, dont il a été
le précepteur et dont il reste le seul conseiller;
l'autre, Louis de Condé, duc de Bourbon, gou-
verne l'État et prend la parole devant l'Europe au
nom de son maître.
Aucun choc n'a heurté l'une à l'autre ces deux
puissances. C'est M. de Fréjus qui a fait donner le
ministère à M. le Duc, au lendemain de la mort
du Régent, parce que personne ne pouvait lui
porter moins d'ombrage. Ce prince de trente ans,
d'intelligence ordinaire, remplace par une infatua-
tion assez discrète l'expérience des affaires, qu'il
est incapable d'acquérir. Quant au vieux prêtre,
doucereux et poli, son ambition est sans mesure,
non sans prudence; il sait très sûrement qu'il
recevra le pouvoir des mains de son élève, lorsque
l'heure sera venue; mais il n'est point pressé : il a
soixante-dix ans et peut attendre encore, ayant
attendu si longtemps.
Une idée principale domine la politique de
12 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
M. le Duc et y donne, comme il arrive, une direc-
tion fort opposée à celle que suivait le précédent
régime. La Régence, sans nuire aux intérêts de la
France, a servi à grandir la maison d'Orléans. On
rêve aujourd'hui de l'abaisser. Le mariage réalisé
d'une fille du Régent, Mlle de Montpensier, avec
le prince héritier d'Espagne, en échange de la
promesse de mariage entre Louis XV et l'Infante,
a consacré Tétroite union des deux pays, chère au
Grand Roi; mais elle a été, pour la branche cadette
de la maison de France, un triomphe d'ambition,
suivi bientôt d'un autre succès, le projet d'union
entre une seconde princesse, Mlle de Beaujolais,
et cet Infant don Carlos, dont on compte faire un
duc de Parme. En même temps que ces couronnes
sont promises à des princesses d'Orléans, le très
jeune âge de la petite Infante-Reine maintient,
pour de longues années encore, les chances de
succession au trône de France en faveur du duc
d'Orléans, premier prince du sang.
Le titre est porté, à cette heure, par un jeune
homme de vingt ans, dont le rôle demeure assez
effacé et qui, occupé de charités et d'affaires
religieuses, promet d'être en contraste absolu avec
son père. S'il semble peu fait pour inspirer une
grande haine, il est du moins assez jaloux de ses
prérogatives et assez fidèle aux traditions de sa
famille pour n'en rien abandonner aux prétentions
rivales de la maison de Condé, la plus rapprochée
LE MARIAGE i3
du trône après la sienne. Le hasard peut avoir mis
le pouvoir suprême dans les mains d'un Gondé,
sans qu'il ait cessé de le regarder comme son
inférieur par la naissance. La lutte de deux mères
orgueilleuses, la duchesse d'Orléans et la duchesse
de Bourbon, ajoute à l'hostilité entre les deux
princes. La première a refusé avec hauteur la
main de la sœur du ministre pour son fils et vient
de lui faire épouser une princesse de Bade; ce
mariage a fait l'occasion d'un redoublement de
froideur et d'impertinences, et tout un parti de
Cour assez nombreux s'est empressé de rappeler
que le jeune duc d'Orléans, tant que Louis XV
n'est pas marié, doit être regardé comme l'héritier
présomptif de la couronne.
Le Régent a eu le mérite, au milieu de ses pires
débauches, de ne jamais abandonner aux mains
des femmes la politique du royaume. Il n'en va
pas de même avec M. le Duc, qui continue seule-
ment par ses pitoyables moeurs les traditions de
Philippe d'Orléans. Il accorde à sa maîtresse,
Mme de Prie, une autorité si grande sur son esprit,
qu'elle est devenue en peu de temps plus puissante
dans l'Etat que le premier ministre lui-même ; et
c'est une singulière figure que celle de cette
femme, d'une ambition si âpre et d'une destinée
si courte, qui ouvre, dès l'adolescence de Louis XV,
la série des maîtresses politiques du xvm e siècle.
Fille d'un riche entrepreneur de vivres, Berthelot
14 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
de Pléneuf, elle a été mariée de bonne heure, pour
sa jolie taille et ses écus, au marquis de Prie, de
fort bonne et même grande maison, proche parent
de la duchesse de Ventadour, gouvernante du Roi.
Elle a jeté son premier éclat à la Cour de Turin,
où son mari a soutenu, avec l'argent du mariage,
une brillante ambassade. Mais la ruine est arrivée,
Berthelot ayant été « recherché », pour l'origine
de sa fortune et ayant dû donner ses biens pour
sauver sa tête. La marquise de Prie, sous les
grâces de sa jeunesse et la vivacité de ses yeux
chinois, cache rame d'un roué de la Régence;
l'impiété cynique s'y mêle à une avidité sans
mesure et à cette galanterie qui se passe de senti-
ment. Elle a tenté, en plus d'une expérience, de
retenir un cœur qui pourrait lui rendre la fortune.
Celui du duc de Bourbon s'y est laissé prendre,
ce qui est déjà pour elle une belle aventure; puis
la chance échue à son amant de devenir premier
ministre lui a donné à elle-même le goût de diriger
l'État. M. le Duc étant laid, borgne et borné, il
semble juste à Mme de Prie que les répugnances
qu'il lui cause soient payées par la pleine satis-
faction de sa cupidité et de son orgueil. Le prince
n'a rien à refuser à une maîtresse déclarée, dont
l'intelligence, lucide et ferme, le domine. Voilà
comment, en ce moment du règne où le Roi,
quoique légalement majeur, ne gouverne pas, c'est
Mme de Prie qui tient la France.
LE MARIAGE i5
Jamais peut-être les affaires nationales n'ont été
confiées avec moins de contrôle à des mains plus
indignes de les manier. La preuve n'est point faite
que Mme de Prie reçoive, pour servir l'Angleterre,
la pension payée, dit-on, à Dubois, ni qu'elle ait
mérité du cabinet de Londres d'aussi flatteuses
marques de confiance. Mais si les erreurs diploma-
tiques du moment peuvent s'expliquer par d'autres
causes, les fautes intérieures qui ont rendu très
vite impopulaire le gouvernement de M. le Duc
sont justement imputables à sa conseillère. Elles
portent surtout sur les mesures destinées à se
procurer de l'argent. Un de ces trois frères Paris
qui ont été les collaborateurs financiers du Régent,
Pâris-Duverney, a mis son activité hardie au ser-
vice du nouveau régime et s'est tout dévoué à la
favorite. Quand on a, sur l'avis de Duverney,
diminué la valeur légale des monnaies et l'intérêt
de l'argent, imposé du cinquantième tous les
revenus, rétabli la vieille taxe féodale de joyeux
avènement, le mécontentement public a pu voir
avec raison, en toutes ces fâcheuses mesures, la
main de Mme de Prie.
D'une liaison aussi avantageuse, la marquise
compterait profiter longtemps encore, si elle n'était
menacée par un vieux projet de la duchesse de
Bourbon. Dès avant le ministère, celle-ci s'était
mis en tète d'obliger son fils à se marier. Il était
iG LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
naturel que le petit-fils du vainqueur de Rocroy,
qui n'avait pas eu d'enfant d'une première union,
assurât par lui-même la transmission du nom des
Condé. C'était le moyen le plus sûr de balancer
l'augmentation d'iniluence que devait procurer
son mariage au fils du Régent; c'était aussi, aux
yeux de la mère, une occasion de délier le sien des
liens peu honorables qui le retenaient. Mme de
Prie ne l'entendait point de cette façon et, quand
elle vit cette idée trop raisonnable entrer dans
l'esprit de M. le Duc, elle s'avisa du moins de
mener les recherches elle-même et de trouver une
épouse suivant ses convenances. Pour que la
marquise gardât, le mariage fait, sa situation et les
avantages qui en découlaient, il fallait que la
nouvelle duchesse n'eût point de qualités trop
séduisantes; il importait aussi qu'elle fût d'origine
assez modeste pour ne se jamais soustraire à ses
obligations de reconnaissance.
Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'une
conversation de salon fit savoir à Mme de Prie
l'existence de la fille de Stanislas. Le chevalier de
Vauchoux était en relations avec la veuve d'un
ancien caissier de Berthelot de Pléneuf, une dame
Texier, qui avait ses entrées chez Mme de Prie et
qui l'y présenta un jour, dans l'hiver de 1722.
Vauchoux saisit l'occasion de parler de la petite
cour polonaise qu'il fréquentait et du désir qu'avait
Stanislas de fixer l'avenir de sa fille. Ce qu'apprit
LE MARIAGE 17
la marquise de l'éducation simple et des qualités
de la princesse Marie retint aussitôt son attention :
elle entrevit que cette alliance, fort acceptable
pour son amant, pourrait le lui laisser tout entier.
Elle aperçut aussi des avantages plus immédiats
et que son avidité explique. L'affaire fut aussitôt
engagée et Mme de Prie promit, moyennant une
somme importante, de faire épouser M. le Duc.
Les conditions de la promesse étaient trop
ordinaires à cette époque pour pouvoir étonner
Stanislas, mais il est un peu surprenant qu'il ait
entièrement ignoré le rôle de la singulière protec-
trice qu'il agréait pour sa fille. Dans son empres-
sement à accepter cette aubaine inespérée, ses
lettres, destinées, il est vrai, à être montrées,
débordent de reconnaissance pour la marquise :
« La réputation de cette dame, jointe au portrait
que vous m'en faites, me fait considérer infiniment
son amitié. Je suis très persuadé que son désir de
voir l'union de ma fille avec M. le Duc est un
suffrage puissant pour accomplir nos intentions
communes.... » « Je voudrais que nous soyons
déjà là à traiter sur cet article ; je ne crois pas que
nous nous y arrêterions longtemps. Cela sera, je
vous assure, bientôt débattu, quand Mme la mar-
quise de Prie aura frayé les chemins et levé les
autres difficultés. Rien n'est plus avantageux à ma
fille que l'idée favorable que cette dame en a conçue.
Si je ne craignais de blesser la modestie, je pourrais
18 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
dire qu'elle ne se trompe pas, aussi bien que sur
l'amitié de la reine et sur l'ardent désir que nous
avons de la convaincre par toutes]les occasions qui
se pourront présenter. Au reste, mon cher Vau-
choux, répondez en tout de moi; vous n'en aurez
jamais le démenti. »
Les choses furent loin de marcher aussi vite que
l'espérait l'impatient Stanislas. Dix mois plus
tard, elles n'avaient pas fait un pas, et il apprenait
avec appréhension qu'un parti de cour voulait
marier M. le Duc à Mlle de Modène. Mme de Prie
n'avait donc réussi à rien auprès du prince. Les
lettres de Stanislas à Vauchoux montrent qu'on
l'avait fort inquiété lui-même au sujet de cette
bonne amie : « Je suis averti d'une main très sûre
qu'on se donne tous les mouvements pour nous
contrecarrer en faveur de la duchesse de Modène,
et, ce qu'il y a de pire, qu'on s'est attaché à Mme de
Prie pour renverser nos projets, à ce qu'on m'assure
qu'on l'a fort ébranlée. Ainsi, mon cher Vauchoux,
je recours à votre pénétration pour en être éclairci,
sans faire paraître la moindre défiance encore de
mon côté, et suivant que vous approfondirez
l'affaire, il faut tâcher de remettre Mme de Prie,
s'il est possible, dans les premiers sentiments ;
car, si c'est l'opiniâtreté de mon sort qui les fait
changer, il serait à souhaiter qu'on fixe un temps
auquel, si on ne voit pas plus clair dans mes
intérêts, qu'on prenne alors d'autres résolutions :
LE MARIAGE 19
si aussi l'intérêt ébranle notre bonne amie, je
laisse à votre délicatesse de faire comprendre qu'on
trouvera le même avec moi, si on persévère cons-
tamment à ce qu'on a commencé. » Une autre
lettre, plus intime sans doute, appuyait sur la
question d'argent : « Ils marchandent l'affaire
avec de l'argent comptant, pendant que je demande
du crédit pour un peu de temps, et, quoique je le
veux avoir à un plus haut prix que ceux qui me le
disputent, j'ai besoin de bons répondants.... »
La mort du Régent, à la fin de 1728, et la
remise du pouvoir au prince si disputé suspendit
les négociations. M. le Duc eut des soucis d'autre
genre, et la marquise des profits plus sérieux à
espérer. Stanislas, fidèle à ses engagements, ne
chercha point de nouveau parti pour sa fille. Il se
fit un mérite de n'avoir point attiré le duc d'Or-
léans, à l'époque où celui-ci trouvait des difficultés
à conclure son mariage à Bade et où le comte
d'Argenson, allant essayer de les régler, s'arrêtait
à Wissembourg et se montrait fort enthousiasmé
de Marie Leczinska. Au reste, le chevalier de
Vauchoux ne se décourageait pas et préparait le
moment propice, qui parut venir au début de 172D.
L'affaire durait depuis deux ans et demi, quand
M. le Duc, convaincu par sa mère de la nécessité
de se marier, se décida pour la princesse de
Pologne. Il adopta même le projet avec une
2 o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
certaine ardeur, pensant, à ce qu'on peut croire,
que le roi Stanislas n'avait pas perdu toutes ses
chances de restauration et que son gendre pour-
rait être appelé, le cas échéant, à recueillir ses
titres à la couronne. On fit faire à Wissembourg
quelques ouvertures par le maréchal du Bourg en
personne. Stanislas fut naturellement prié de n'en
point parler; mais sa joie, dès lors, lui sembla
certaine et l'avenir de sa fille assuré.
Mme de Prie ne tarda pas à se mettre avec lui
en correspondance directe. Il recommençait à la
considérer comme sa plus sincère amie, quand
elle mit le comble à ses bontés en envoyant un
peintre faire, pour elle, le portrait de la princesse.
Ce Pierre Gobert était un artiste de l'Académie
royale, portraitiste en renom, qui venait à Wis-
sembourg fort mystérieusement; on avait raconté
à Paris, pour donner le change, qu'il allait exé-
cuter, au [château de Saverne, des travaux com-
mandés par le cardinal de Rohan. Il arriva le
24 février; l'impatient Stanislas, qui croyait voir
la toile finie en une semaine, s'assurait que le
maréchal du Bourg la ferait partir par une voie
prompte et discrète. Mais Gobert tenait à bien
faire et ne se pressait point. Vingt jours lui furent
nécessaires, et le roi annonça l'envoi par un billet
qui révèle bien tout l'espoir qu'il y mettait :
« Voici, mon cher Vauchoux, le portrait que j'ai
voulu adresser à M. le cardinal de Rohan; mais
LE MARIAGE 21
j'ai songé depuis que, si vous le rendez, cela fera
moins d'éclat. Je vous prie donc de le remettre en
mains propres à Mme de Prie. Je suis persuadé
par avance du bon usage qu'elle en fera. Je laisse
le soin du reste à la sainte Providence. Vous
avouerez que j'ai raison d'être charmé de l'ouvrage
du portrait, car vous jugerez vous-même en le
voyant qu'il est parlant et qu'on n'en saurait faire
de plus ressemblant. Je voudrais encore qu'on
puisse tirer son intérieur et son caractère, comme
vous les connaissez; c'est votre ouvrage, et le
mien d'être de tout mon cœur votre très affec-
tionné.... »
Quand le précieux paquet, confié à la poste
d'Alsace, parvint à destination, ce fut au milieu
de circonstances fort imprévues. La Cour de Ver-
sailles était en émoi : Mme de Prie avait complè-
tement oublié, son peintre, sa princesse et son ami
le roi de Pologne, et M. le Duc s'était mis sur les
bras une trop grave et trop fâcheuse affaire pour
avoir le temps de songer à se marier.
Un autre mariage, plus important que celui du
duc de Bourbon, préoccupait les esprits. Il s'agis-
sait de la personne même du Roi, et le change-
ment qui se produisait, dans des projets considé-
rés jusque-là comme certains, entraînait d'étranges
conséquences.
Ce fut un intérêt égoïste, la crainte de perdre
22 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
trop tôt leur pouvoir, qui poussa Mme de Prie et
M. le Duc à renverser le mariage avec l'Infante.
Il y avait une parole solennellement donnée ; la
présence de la princesse en France depuis trois ans
était un gage tellement éclatant, que son renvoi en
Espagne devait être l'insulte la plus grave que
pût recevoir la cour de Madrid ; la rupture des
alliances, la guerre même pouvaient s'ensuivre.
Rien de tout cela ne pesa longtemps sur l'esprit
du ministre, le jour où il trembla de voir le duc
d'Orléans arriver au trône. L'âge de l'Infante-
Reine exigeait de longues années avant que le
mariage pût s'accomplir. Jusque-là, la vie de
Louis XV était à la merci d'un accident de chasse
ou d'une de ces crises de santé que le jeune
homme, bien que beaucoup fortifié depuis son
enfance, subissait encore de temps en temps, aux
grandes alarmes de son entourage. On accusait la
duchesse d'Orléans d'y songer avec trop de com-
plaisance et de ménager à son fils, par l'alliance
qu'elle lui avait procurée, le soutien de l'Angle-
terre et de l'Allemagne, en cas que le Roi vînt à
manquer. M. le Duc vivait donc dans une peur
continuelle de devenir le sujet d'un rival qu'il
détestait tous les jours davantage.
Le seul remède à de tels soucis était le prompt
mariage de Louis XV avec une princesse en état
de mettre au monde un dauphin. Il eût rassuré en
même temps des conseillers plus sincères de la
LE MARIAGE 2 3
couronne, qui n'envisageaient pas sans inquiétude
la pensée du célibat prolongé du jeune roi. On
pouvait déjà prévoir, par le peu d'intérêt qu'il pre-
nait aux gentillesses enfantines de sa cousine, que
ce mariage imposé ne serait pas heureux ; en atten-
dant qu'il se réalisât, de nombreux écueils se pré-
senteraient. Les hommes autorisés que M. le Duc
convoqua à ce sujet en réunion secrète furent d'un
avis unanime sur les périls qu'il y avait à courir.
M. de Fréjus reconnut que le salut de l'âme de son
élève était engagé en cette affaire, et le maréchal
de Villars, avec la franchise d'un soldat et l'expé-
rience d'un vieillard, résuma tous les avis dans le
sien : « Dieu, pour la consolation des Français,
nous a donné un roi si fort qu'il y a plus d'un an
que nous en pourrions espérer un dauphin. Il doit
donc, pour la tranquillité de ses peuples et pour
la sienne particulière, se marier plutôt aujourd'hui
que demain. »
M. le Duc hésite cependant devant la gravité
des conséquences, lorsqu'un événement le vient
décider. Le Roi tombe malade à Versailles; sa
fièvre est violente et il est un instant près du
danger. Le ministre entre le voir vingt fois le
jour, couché dans la grande chambre où est mort
Louis XIV, et il montre à tous les regards un
visage qui révèle des anxiétés. Une nuit, l'imagi-
nation plus surexcitée que d'habitude, ne pouvant
dormir, il se relève en robe de chambre, monte
24 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
chez le Roi par son petit escalier, une bougie à la
main, et trouve dans l'Œil-de-Bœuf un valet qui
veille. Cet homme voit son trouble, lui parle,
essaie de le rassurer; mais lui, absorbé, répond
entre haut et bas à son bonnet de nuit : « Que
deviendrai-je ?... Je n'y serai pas repris.... S'il en
réchappe, il faut le marier! » Et le valet de
chambre, témoin de cette scène instructive qu'il
racontera à Saint-Simon, a beaucoup de peine à
envoyer le pauvre prince se remettre au lit.
Après d'aussi vives émotions, le sort est jeté :
M. le Duc va signifier à Philippe V qu'on se
trouve dans l'obligation, au nom de l'intérêt du
Roi, son neveu, de lui renvoyer sa fille. Il y met
sans doute tous les ménagements possibles; il
arrose de larmes le papier diplomatique et pro-
digue au petit-fils de Louis XIV les excuses les
plus humiliées. Il essaie de lui faire accepter
comme raisonnable et religieux un acte où il ne
peut voir qu'une déloyauté outrageante. Mais rien
n'a fait soupçonner à l'avance un coup si violent,
et la colère qui l'accueille est sans exemple à la
cour d'Espagne. Le roi et la reine refusent de
recevoir des mains de l'ambassadeur les lettres
officielles qui les instruisent. On chasse de Madrid
ce pauvre abbé de Livry, qui venait d'être nommé
pour les apporter. On renvoie en France, avec
sa sœur, veuve du roi Louis I er , cette Mlle de
Beaujolais, qui devait épouser don Carlos. Ces
LE MARIAGE 25
dernières représailles tombent sur la famille d'Or-
léans, ce qui touche peu M. le Duc; mais il va se
trouver aux prises avec des soucis plus directs.
Les ministres d'Espagne en France sont rappelés;
tous les consuls français ont l'ordre de quitter les
ports espagnols dans les vingt-quatre heures. C'est
la rupture complète entre deux pays qui avaient
cru supprimer les Pyrénées, et bientôt l'alliance
incroyable de Philippe V avec la Maison d'Au-
triche porte dans la politique générale de l'Europe
les résultats de sa rancune.
Qu'a fait cependant le premier ministre pour
préparer le mariage de son roi? Une excuse à sa
conduite précipitée, et aux dangers auxquels elle
expose la France, pourrait être dans l'heureux
choix qui remplacera la petite Infante. Mais il
cherche et négocie de tous côtés sans aucun suc-
cès. Il a fait demander la main de la fille aînée du
prince de Galles; la différence de religion a été le
prétexte du refus, et l'affaire n'a pas été assez
secrètement menée pour n'être pas jugée dans les
chancelleries comme un échec. Des propositions
antérieures étaient venues de la czarine Catherine,
qui aurait été heureuse d'unir sa fille Elisabeth au
roi de France, au prix même d'une abjuration de
l'orthodoxie ; Mme de Prie a trouvé que le sang
violent de Pierre le Grand ne lui promettait pas
une reine assez dépendante, et le ministre, après
des tergiversations prolongées, a fini par refuser,
26 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
au risque de détruire de cordiales dispositions de
la Russie pour l'alliance française. Il a écarté de
principe la charmante fille du duc de Lorraine,
catholique, d'âge excellent, parce que la mère est
Orléans, sœur du Régent, et que les Condé ne
peuvent supporter l'idée de fournir au parti rival
l'appui de la reine future.
Les meilleurs choix étant rejetés, M. le Duc a
beau faire dresser une liste de toutes les princesses
de l'Europe, qui ont de treize à vingt-deux ans, et
y réunir les détails précis sur leur religion, leur
famille, leurs qualités physiques, aucun nom ne
s'y rencontre qui puisse concorder à la fois avec
l'âge du Roi, la dignité de la couronne et les
convenances personnelles du ministre. Marie Lec-
zinska figure dans cette liste, avec la remarque
qu'elle a des parents peu riches et que son père et
sa mère voudraient sans doute s'établir en France,
ce qui serait un inconvénient : « On ne sait rien,
d'ailleurs, ajoute le mémoire, qui soit désavanta-
geux à cette famille ». Parmi les personnes consul-
tées par le ministre et invitées à lui faire tenir
leur avis par écrit, nul ne s'avisera de songer aune
princesse de naissance aussi modeste.
On acceptera, au contraire, par égard pour
M. le Duc, le sentiment vers lequel il penche lui-
même et qui favorise une de ses propres sœurs,
Mlle de Vermandois. Quoique plus âgée de
huit ans que le Roi, elle réunit toutes les condi-
LE MARIAGE 27
tions de beauté, d'esprit et de vertu qui peuvent
justifier l'honneur qu'on lui fait ; elle est, de plus,
d'une santé excellente. Mais Mme de Prie, qui se
sait détestée par la jeune fille, aide M. le Duc à
réfléchir que l'opinion en France et en Europe
s'indignerait d'un choix où l'on verrait le poids de
sa volonté égoïste sur son jeune maître. L'Es-
pagne, d'autre part, n'attribuerait-elle pas l'humi-
liation qu'elle a reçue à l'intérêt de la maison de
Condé et les conséquences du renvoi de l'Infante
ne retomberaient-elles point plus durement sur
M. le Duc? Le prince prévoit de tels soucis, pour
une satisfaction de vanité, qu'il retire, après
quelques jours, sa proposition.
Cependant le temps s'écoule. On ne peut expo-
ser plus longtemps le Roi au ridicule de chercher
femme, et tout exige qu'une solution soit apportée
aux difficultés où la France a été engagée par une
imprudente impatience. Après les éliminations
prononcées autour de la table du Conseil ou dans
le cabinet de Mme de Prie, après l'échec de la
demande anglaise et l'abandon des prétentions des
Condé, la liste des princesses est épuisée. On
aboutit à cette constatation extraordinaire, qui
condamne la légèreté de M. le Duc et n'est point
pour relever son prestige : il n'y pas en Europe de
princesse que puisse épouser le roi de France.
Au milieu de ces embarras aigus, Mme de Prie
28 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
reçoit à Versailles le portrait de la jeune Polonaise
que M. le Duc s'est promis d'épouser. Les grâces
de son âge s'y trouvent agréablement marquées :
on voit que la princesse Marie n'est point déplai-
sante et que, s'il lui manque le charme de la
beauté, elle semble, du moins, avoir tous les
autres. Une idée inattendue naît de cette coïnci-
dence. L'aimable modèle du peintre ne pourrait-il
faire une reine de France très suffisante ? La
question se pose aussitôt dans l'esprit de la favo-
rite. Aucun obstacle dans la négociation n'est à
prévoir; la demande, restée tout à fait ignorée,
qui a été faite par le duc de Bourbon, permettrait
de substituer celle du Roi le plus aisément du
monde.
Mme de Prie voit d'un coup d'œil le parti
qu'elle pourra tirer de cet heureux arrangement,
C'est elle qui aura fait la nouvelle reine; quoi
qu'il arrive, son avenir est garanti par la gratitude
qui lui sera due. Elle pousse M. le Duc à se
décider et rien ne se trouve moins difficile. Le
prince s'accommode d'une combinaison qui lui
apporte, en échange d'un insignifiant sacrifice, la
fin de tant d'affaires embrouillées.
Si les objections sont assez nombreuses, aucune
ne paraît irréfutable. « La Polonaise », comme on
dit, a six ans et demi de plus que le Roi; mais
Mlle de Vermandois est plus âgée encore, ce qui
n'a point arrêté, quand il s'est agi de la sœur du
LE MARIAGE 29
ministre, selon la propre déclaration faite à ce
propos par le Conseil secret : « Les mœurs d'une
personne de cet âge promettent bien davantage
que celles d'une personne plus jeune, et cet âge la
rend plus propre à donner des héritiers bien
constitués ». On dira aussi que la situation de
Stanislas est fort modeste dans la hiérarchie des
monarques et que, jadis roi électif, il est tombé
au rang de simple pensionnaire de la France; il a
régné du moins sur un grand pays et porté une
illustre couronne. Si Ton peut craindre, d'autre
part, qu'il veuille la revendiquer un jour par les
armes et entraîner la France dans ses projets, il
semble facile de lui faire comprendre qu'en deve-
nant le beau-père du Roi Très-Chrétien, son
devoir est de sacrifier ses ambitions aux intérêts
du pays qui sera désormais celui de sa fille.
D'ailleurs cette pensée ne peut être que lointaine
et M. le Duc n'est pas d'humeur à s'inquiéter de
demain, s'il a le moyen de sortir des difficultés
d'aujourd'hui. Il embrasse le projet avec ardeur
et, de ce jour, le sort de Marie Leczinska est
décidé.
C'est peut-être la première fois en France que,
dans le choix si important d'une épouse royale,
des convenances égoïstes ont passé avant l'avan-
tage de la nation. Aucun des ministres du passé
n'avait eu la pensée de s'inspirer d'un autre intérêt
3o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
que de celui de la couronne et n'avait subordonné
la raison d'État à ses raisons particulières. Les
motifs qui font le mariage de Louis XV montrent
l'abaissement des caractères et l'oubli des devoirs
du gouvernement. Malgré cela, les circonstances
sont devenues si pressantes que M. le Duc n'a pas
d'opposition à redouter dans le Conseil. Pendant
la séance tenue à Marly, le 3i mars, il remet sous
les yeux du jeune Roi l'état détaillé des princesses
d'Europe qu'on a déjà examiné en vain, et il
prouve que, seule, la fille du roi de Pologne peut
être proposée sans inconvénient.
La discussion qui suit ne produit point d'objec-
tion sérieuse ; M. de Fréjus lui-même, sans opiner
favorablement, se garde d'en formuler aucune,
affectant de laisser à d'autres une responsabilité
aussi grave, et le Roi est °nûn appelé à se pro-
noncer. Le portrait de la princesse Marie lui a été
présenté. Bien que les charmes de la future reine
soient un objet fort secondaire en cette décision
toute politique, Louis XV se sent porté à écouter
les personnes qui disposent de son cœur ; il
déclare au Conseil qu'il consent à épouser la
princesse de Pologne. Le soir même, les ordres
sont donnés pour le départ de l'Infante et le cour-
rier d'Alsace emporte la lettre de M. le Duc pour
le roi Stanislas.
La reine Marie Leczinska racontait elle-même
LE MARIAGE 3i
comment elle avait appris l'événement extraordi-
naire de sa vie. Elle était dans une chambre de
Wissembourg, occupée avec sa mère à leurs
ouvrages de charité ; elles causaient des nouvelles
de Pologne, qui semblaient plus décourageantes
que jamais, puisque le roi Auguste venait de
refuser définitivement à Stanislas toute restitution
de ses biens patrimoniaux. Dans la chambre où
se tenaient les deux femmes, le roi entra, le visage
rayonnant d'une joie singulière et tenant une
lettre à la main : « Ah! ma fille, s'écria-t-il, tom-
bons à genoux et remercions Dieu ! — Quoi ! mon
père, seriez-vous rappelé au trône ? — Le ciel
nous accorde mieux encore, dit Stanislas : vous
êtes reine de France ! »
Le père, la mère et la fille s'embrassèrent en
pleurant et s'agenouillèrent, pour recevoir par
une prière reconnaissante la nouvelle qui mettait
fin à tant de douloureuses incertitudes.
Pas un instant la princesse Marie n'hésita à
accepter la grâce qui lui était envoyée et qui
apportait la consolation à ceux qu'elle aimait.
Son jeune cœur s'attachait déjà de toute sa force
au bel adolescent royal, dont les estampes lui
avaient fait connaître les traits et pour le bonheur
de qui elle avait souvent prié, en retour de l'hos-
pitalité reçue par les siens. Les sentiments de ses
parents étaient sans mélange ; « on étouffait de
joie », écrit Stanislas. Ce projet, qu'il fallait tenir
32 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
secret pendant quelque temps, resserré au cercle
le plus étroit de la famille, y dédommageait de
bien des misères. C'était le rêve auquel rien n'a
préparé et qu'on savoure avec la seule crainte de
le voir s'évanouir.
Stanislas adresse au duc de Bourbon une
réponse, où se peignent l'émotion ressentie et
cette gratitude sur laquelle sont en droit de
compter les auteurs du mariage : « Monsieur mon
frère, que puis-je dire à Votre Altesse Sérénissime
pour répondre à une lettre qui, me saisissant le
cœur et m'ôtant la parole, me mettrait dans toute
l'insuffisance de lui exposer mes sentiments, s'ils
étaient nouveaux et inconnus à Votre Altesse
Sérénissime?... Puisque la sainte Providence l'a
tellement décidé et que votre incomparable sagesse
le juge ainsi, Votre Altesse Sérénissime sait que
je suis voué à Elle avec toute ma famille; qu'Elle
dispose d'un bien dont je l'avais rendue entiè-
rement maître. Je vous cède mon droit de père
sur ma fille, en remplaçant celui d'époux qui
vous était destiné. Que le Roi, qui la demande, la
reçoive de vos mains.... Plaise au Seigneur Tout-
Puissant qu'il en tire sa gloire, le Roi son conten-
tement, ses sujets toute la douceur et Votre
Altesse Sérénissime la satisfaction de son propre
ouvrage ! » En attendant la glorieuse réalisation
de cet ouvrage, le roi de Pologne avait à trouver
en quelques jours treize mille livres, pour achever
LE MARIAGE 33
de retirer ses pierreries chez le juif de Francfort
où elles étaient engagées. Il était forcé d'avoir
recours à l'amitié du gouverneur de Strasbourg,
qui lui en obtenait discrètement le prêt sur la
recette de la ville. Il échappait ainsi aux graves
chicanes qu'il avait un moment redoutées, et
qui auraient mis le comble aux âpres tourments
d'argent qui l'accablaient.
Des soucis d'un autre genre allaient suivre,
pendant de longues semaines, la joie de l'heureuse
nouvelle. Le chevalier de Vauchoux avait très
promptement apporté à Wissembourg les remer-
ciements du duc de Bourbon et traité confiden-
tiellement avec Stanislas les questions politiques
et personnelles sur lesquelles il était nécessaire
de s'entendre. Il avait trouvé chez le roi de
Pologne, racontait-il, les sentiments d'un « bon
Français » et le parfait désir de se soumettre aux
volontés de son futur gendre. Le secret toutefois
rendait encore incertain le grand projet. Chacun
avait compris qu'une haute convenance exigeait,
avant d'en parler, que l'Infante eût été remise aux
envoyés de Philippe V chargés de la recevoir à la
frontière ; mais cette remise avait eu lieu depuis
longtemps, et rien n'arrivait à Wissembourg
tranquilliser les esprits.
Sans doute, à Versailles, dès la fin d'avril, les
douze dames du palais étaient nommées, ainsi
qu'une partie de la maison de la Reine, « sem-
3 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
blable, écrit Marais dans son journal, à ce temple
qu'on avait élevé à Rome avec cette inscription
Deo incognito, au dieu inconnu ». Le cardinal de
Rohan, le maréchal du Bourg, venus en amis
passer quelques jours chez le roi Stanislas, se
considéraient déjà comme les sujets de leur chère
princesse Marie. Ceile-ci était presque traitée en
reine, et Ton remarquait que ses parents lui
laissaient la droite. Cependant la déclaration
publique du mariage n'était pas faite, et il ne
pouvait être regardé comme assuré, tant que cette
formalité ne serait pas venue engager la parole
royale.
L'événement qui se préparait avait fini par
transpirer dans les pays rhénans. Tant d'allées et
venues inusitées avaient excité les soupçons, et le
bonheur deviné de Stanislas déchaînait la haine.
Des agents saxons rôdaient dans les environs et
venaient encore d'essayer de lui faire acheter du
tabac empoisonné. Ils se mirent à l'œuvre pour
empêcher, par tous les moyens, un changement
de situation qui devait si puissamment servir sa
cause en Pologne. A Paris même, où le projet
s'ébruitait, beaucoup de gens étaient mécontents.
De divers côtés, des dénonciations parvinrent au
duc de Bourbon, l'inquiétant sur la santé de Marie
Leczinska. « Le bruit est grand, dit Marais, d'une
lettre écrite par le roi de Sardaigne, comme
grand-père du Roi, qui s'oppose au mariage avec
LE MARIA(,K 35
la Polonaise, par la mésalliance et parce qu'on dit
qu'elle a des défauts corporels. Il y a aussi des
lettres anonymes qui ont grossi ces défauts. On
dit qu'elle a deux doigts qui se tiennent et des
humeurs froides; mais cela vient de la faction
d'Orléans, à qui ce mariage et tout mariage du
Roi déplaît. »
Un avis plus grave prétendit que la princesse
était épileptique et désigna même une religieuse
de Trêves, que la reine Catherine aurait été
consulter plusieurs fois sur cette maladie. Rien
ne pouvait causer à M. le Duc plus de souci pour
sa conscience et pour ses intérêts. Il dut faire
chercher une personne de confiance en relation
avec le couvent de Trêves; on put établir qu'en
effet la reine de Pologne y était allée plusieurs
fois voir la religieuse désignée, mais que c'était à
propos d'une demoiselle de trente ans qu'elle
aimait beaucoup et qui était attachée à son ser-
vice. Pour sûreté meilleure, le ministre chargea
le cardinal de Rohan et le chevalier de Vauchoux
d'informer Stanislas des bruits répandus et de lui
faire accepter la visite de deux médecins envoyés
de Paris. Le roi ne s'étonna point des calomnies
acharnées contre le bonheur de sa fille et se prêta
à ce qu'on voulait de lui. Les médecins consta-
tèrent que la princesse avait une santé particu-
lièrement vigoureuse et firent justice de tous les
mensonges. Les inquiétudes de la famille tou-
36 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
chaient à leur terme ; les lettres arrivaient enfin,
apportant la nouvelle de la déclaration, et un
détachement du régiment de Berry prenait la
garde de la maison de Wissembourg.
Le dimanche, 27 mai 172D, à son petit lever, en
présence des grands officiers de la couronne et
des entrées, Louis XV déclara son mariage, suivant
l'usage, en donnant à ses sujets tous les rensei-
gnements qu'ils étaient en droit de connaître :
« J'épouse, dit-il, la princesse de Pologne. Cette
princesse, qui est née le 23 juin 1703, est fille
unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno,
ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de
Posnanie, et ensuite élu roi de Pologne, au mois
de juillet 1704, et de Catherine Opalinska, fille du
castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre
faire leur résidence au château de Saint-Germain-
en-Laye avec la mère du roi Stanislas, Anne
Jablanoruska, qui avait épousé en secondes noces
le comte de Lesno, grand général de la Grande-
Pologne. » Quand le Roi eut fini, le petit duc de
Gesvres, Premier gentilhomme de la Chambre
en exercice, passa dans TCEil-de-Bœuf plein de
monde et prononça les mêmes formules, livrant
la grande et décisive nouvelle aux commérages de
la Cour et aux discussions des partis.
« La Cour a été triste, écrit un nouvelliste,
comme si on était venu dire que le Roi était
LE ROI LOUIS XV
LE MARIAGE 3g
tombé en apoplexie. » Les compliments d'étiquette
qu'il reçut manquèrent de sincérité. Personne ne
montra d'enthousiasme pour une alliance où rien
ne flattait l'amour-propre national. « Leczinski!
Voilà un terrible nom pour une reine de France. »
Cela était indifférent au Roi, enchanté de se
marier et, en attendant, malgré la pluie et le
temps affreux, on le voyait chaque jour aller à la
chasse et prendre plaisir à ce que tout le monde
fût mouillé. Il ignorait entièrement que les cours
d'Europe et les chancelleries parlaient couram-
ment de sa mésalliance. La duchesse de Lorraine,
par exemple, qui avait, il est vrai, quelque dépit
de mère dédaignée dans son enfant, écrivait son
humiliation de fille de France : « Comme bonne
Française et étant de la famille royale, je ne puis
voir cette mésalliance pour le Roi sans en res-
sentir, je vous l'avoue, une peine mortelle, et je
ne puis comprendre comment toute la France ne
s'y oppose pas, à commencer par les princesses
de la maison royale. Il me paraît que les mésal-
liances sont bien à la mode en France, puisqu'elles
vont à présent jusqu'à la personne sacrée du Roi.
Il sera, à ce que je crois, le premier de nos rois
qui aura épousé une simple demoiselle! »
Le mariage n'était point un succès pour
M. le Duc et sa conseillère. Ils en furent assez
chansonnés pour que personne n'ignorât les
motifs intéressés qui leur avaient fait faire un
40 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
choix aussi imprévu. Le public, déjà mécontenté
par les édits financiers, se montra désappointé et
inquiet de l'avenir : « Nous verrons, disait-on,
les suites de ce mariage avec un roi qui n'est plus
roi, qui l'a été par une élection faite en conquête,
qui cesse de l'être par la même conquête et qui
est d'une nation tout à fait étrangère à la nôtre.
Les Polonais sont les Gascons du Nord et très
républicains. Quel intérêt pouvons-nous avoir
avec eux? Le roi Auguste, électeur de Saxe, qui
est du corps de l'Empire et vrai roi de Pologne,
va être fâché contre nous de ce que nous pre-
nons pour reine la fille de son compétiteur et
pourra nous faire des affaires avec l'Empereur et
l'Empire. Le roi d'Espagne s'y joindra, et voilà
peut-être une guerre affreuse dans toute l'Europe
contre nous! » Parlementaires et jansénistes ajou-
taient un autre grief: « La famille du roi Stanislas
est gouvernée par les Jésuites; il va en venir avec
eux, comme si nous n'en avions pas assez! » Une
telle crainte, douze ans après la bulle Unigenitus
et à la veille des « miracles » jansénistes du diacre
Paris, comptait plus aux yeux de bien des gens
que les avantages politiques perdus par la France
au renvoi de l'Infante.
Des questions secondaires se soulevaient qui
n'allaient point toutes sans difficultés. Pour
décider des avantages matrimoniaux attribués à
la fille de Stanislas, on n'eut qu'à prendre ceux
LE MARIAGE 41
que le roi d'Espagne avait stipulés en faveur de la
sienne : cinquante mille écus pour ses bagues et
bijoux, qui devaient lui être remis après la signa-
ture des articles préliminaires ; deux cent cinquante
mille livres, à son arrivée près du Roi, et un
douaire annuel de vingt mille écus d'or en cas de
veuvage, avec cent mille écus de pierreries qui lui
demeuraient. La formation de la maison de la
Reine n'était pas aussi aisée. Si l'on eût écouté le
maréchal de Villars, on eût retardé pour la faire
jusqu'au rétablissement des finances; mais l'avi-
dité de la Cour ne l'entendait pas ainsi, et l'on se
disputa âprement tant de places lucratives qu'il
fallut bien distribuer.
La plus élevée, la surintendance de la maison,
revenait presque de droit à Mlle de Clermont,
sœur aînée de M. le Duc; mais les importantes
fonctions de dame d'honneur, qui rapprochaient
à chaque instant de la Reine, étaient réclamées
par Mme de Prie, en raison de la part qu'elle avait
prise aux négociations et de ses relations anté-
rieures avec le roi de Pologne. M. le Duc, sentant
lui-même le beau scandale que soulèverait cette
nomination, s'abrita derrière l'avis de M. de Villars.
Le maréchal raconte, dans ses Mémoires, qu'il « le
détermina à jeter les yeux, préférablement à toutes,
sur une dame dont la conduite fût respectable, et
les deux qui pouvaient le plus mériter cette place
étaient la maréchale de Gramont et la maréchale
v. 4
42 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
de Boufflers: la première ne put l'accepter, à cause
de l'état languissant de son mari, et la maréchale
de Boufrlers fut déclarée. » On dédommagea
Mme de Prie par une des places de dame du
palais, et par celle de secrétaire des commande-
ments, donnée à son fidèle Pâris-Duverney, assuré
dès lors comme elle d'avoir les moyens d'agir à
toute heure sur l'esprit de la jeune Reine.
Le marquis de Nangis, celui-là même que
Mme la duchesse de Bourgogne avait honoré de
son amitié, fut nommé chevalier d'honneur; le
comte de Tessé, fils du maréchal, fut fait premier
écuyer, et le chevalier de Vauchoux eut la récom-
pense de ses services par une des places d'écuyer
de quartier. On choisit pour premier aumônier
l'évêque de Châlons, un Saulx-Tavannes; M. de
Fréjus hésita à accepter la charge de grand aumô-
nier et finit par s'y déterminer. La dame d'atours
fut la comtesse de Mailly-Nesle, mère de nom-
breuses filles destinées à jouer un rôle dans la vie
de la Reine. Quant aux douze dames du palais, il
y en eut six titrées et six non titrées : la maréchale
de Villars, les duchesses de Béthune, de Tallard,
d'Epernon, la comtesse d'Egmont, la princesse
de Chalais, les marquises de Nesle, de Prie,
de Gontaut, de Matignon, de Rupelmonde et
de Mérode. On murmura contre des choix dont la
moitié au moins laissait prise à la médisance; ils
semblaient peu convenable pour l'entourage d'une
LE MARIAGE 4 3
jeune souveraine, Mme de Prie s'étant arrangée
de façon à n'y pas être seule de son espèce.
Le lieu où devait se faire la cérémonie du
mariage par procuration donna motif à des incer-
titudes. Comme les parents de la fiancée n'étaient
point dans leurs États, on convint de choisir la
capitale de la province où ils recevaient l'hospi-
talité; Strasbourg était, de plus, la ville épiscopale
du cardinal de Rohan, chargé, comme grand
aumônier de France, de célébrer le mariage royal.
Un grand personnage devait être nommé pour
aller épouser; M. le Duc, bien qu'il lui en coûtât
de proposer au Roi le duc d'Orléans, ne put faire
autrement que de s'y résigner, afin d'ajouter tout
l'éclat possible à la cérémonie par la présence du
premier prince du sang. Il dut même promettre
cent mille écus pour la dépense du voyage.
Les préparatifs se pressaient de part et d'autre.
Le jour même où le comte Tarlo, parent de
Stanislas, arrivait à Versailles pour signer les
articles préliminaires et le contrat de mariage, le
duc d'Antin et le marquis de Beauvau partaient,
comme ambassadeurs extraordinaires chargés de
faire la demande. Le maréchal du Bourg réglait
avec eux et le roi Stanislas les détails de la solen-
nité et le jour, qui fut, par piété, fixé au id août :
« La princesse et sa famille, écrivait le duc d'Antin,
désirent passionnément qu'elle soit mariée le jour
44 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
de la Vierge, pour laquelle on a une dévotion
particulière. »
Depuis le 4 juillet, Stanislas et les siens étaient
à Strasbourg. La princesse Marie avait fait ses
adieux à cette triste maison qui, cinq ans plus tôt,
la recevait en fille d'exilés et d'où elle partait,
escortée de plusieurs brigades de carabiniers
royaux, pour être la femme d'un des plus grands
rois du monde. A l'entrée de la ville, les magistrats
étaient venus offrir leurs hommages, et les troupes
faisaient la haie jusqu'au palais du Gouver-
nement, où le cardinal, le clergé et les autres
corps s'étaient rendus pour la complimenter.
C'était la première fois que le canon retentissait
en l'honneur de Marie Leczinska et que les hom-
mages officiels l'entouraient: ainsi commençait la
réalisation de son rêve.
Elle goûta aussi, pendant ces six semaines,
comme elle n'avait pu le faire encore, les plaisirs
d'une société brillante et choisie. Echappant aux
importunités de la représentation, le Roi et sa
famille avaient accepté de loger à l'hôtel d'Andlau.
Cette demeure d'une grande famille alsacienne
était hors de la ville, et une femme d'un charme
rare et supérieur en faisait les honneurs. La com-
tesse d'Andlau avait d'ailleurs rendu souvent
visite aux exilés de Wissembourg, et leur présence
dans sa maison ne faisait que resserrer les liens
d'une intimité déjà étroite. La reine Catherine
LE MARIAGE 45
l'appelait « ma chère petite d'Andlette » ; Stanislas
professait pour elle ce culte enthousiaste que les
Polonais portent dans l'amitié. Marie Leczinska,
de son côté, ne devait jamais oublier l'hospitalité
de la comtesse non plus que l'empressement de
l'excellent maréchal du Bourg, dévoué depuis plu-
sieurs années comme un véritable ami et à qui
Stanislas écrivait plus tard : « Je soupire toujours
après l'Alsace, que vous m'avez rendue si agréable
à me la faire regretter toute ma vie. »
Au milieu de ces jours sans trouble, où tout
était espérance et repos, personne ne songeait
aux difficultés et aux intrigues que la princesse
était appelée à trouver à Versailles. A la Cour, au
contraire, on pensait déjà à l'y mêler et à prendre
possession de la jeune influence qu'elle y allait
apporter. M. de Fréjus n'avait pas manqué, dès
que le mariage avait été décidé, de lui écrire ses
félicitations et ses hommages, et elle avait répondu
au précepteur du Roi, de qui elle n'ignorait pas
l'importance. Mais voici qu'une ambassade fémi-
nine lui était directement envoyée à Strasbourg;
c'était l'amie de M. le Duc qui la remplissait
elle-même, et la lettre qu'elle avait pour Stanislas
ne laissait aucun doute sur ses intentions : « Je
profite du départ de Mme de Prie, écrivait le
prince, pour faire remettre cette lettre à Votre
Majesté, et j'envie bien le bonheur qu'elle va
avoir de l'assurer elle-même de son attachement
4 6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
et de son respect... J'ai pris la liberté d'instruire
Votre Majesté de beaucoup de choses sur tout
ce qui se passe dans ce pays; mais, comme la
prudence défend de les écrire et que je suis sûr du
secret de Mme de Prie, je l'ai chargée d'en rendre
compte à Votre Majesté et de ne lui rien cacher,
croyant qu'il y a des choses que notre reine future
serait peut-être bien aise de savoir. Ce sera à
Votre Majesté à en juger, et toute la grâce que je
lui demande est de les garder pour elle seule et
pour la princesse sa fille. »
Il importait, en effet, au ministre et à sa favorite
que leur future maîtresse reçût, sur les hommes
et les choses de la Cour, les impressions qui leur
convenaient et qu'elle prit en eux, dès l'abord, une
confiance absolue. Mme de Prie la mit surtout en
garde contre les menées sournoises de M. de
Fréjus. Elle profita en même temps de la liberté
qui lui fut laissée pendant plusieurs jours pour
s'insinuer au meilleur de son affection. Comme
elle jouait à merveille tous les rôles qui la pou-
vaient servir, ce fut celui de l'ingénuité qu'elle
s'imposa. Il sauvait, aux yeux de Stanislas, ce
qu'avait d'assez équivoque l'influence dont il
bénéficiait. Marie se laissait aller tout entière aux
sentiments d'une reconnaissance que Mme de Prie
cultivait jusque dans les plus petits détails et par
les présents les plus intimes : en attendant l'ar-
rivée du trousseau complet de la princesse, la
LE MARIAGE 47
marquise montrait qu'elle n'ignorait pas l'humi-
liant dénuement de sa garde-robe et le premier
cadeau qu'elle faisait à sa souveraine était celui
d'un lot de chemises.
Le 2 5 juillet 1725, Mlle de Glermont, ayant pris
congé de Sa Majesté, qui chassait à force à Chan-
tilly avec M. le Duc, quitta Paris pour aller chercher
la jeune Reine. Elle emmenait avec elle un grand
nombre d'officiers des deux maisons. Les dames
étaient Mmes de Boufflers et de Mailly, sept dames
du palais de la Reine et deux dames d'honneur de
la princesse. C'était toute une partie de la Cour
qui se déplaçait, et celle qui demeurait vint à
l'hôtel de Condé souhaiter le bon voyage et assister
au curieux spectacle du départ.
Le cortège comptait dix carrosses du Roi, attelés
de huit chevaux, et une douzaine de carrosses
particuliers à six chevaux, chacune des dames
ayant le sien ainsi qu'un fourgon à quatre chevaux
pour son lit et ses bagages. Les équipages du
Grand-Commun, qui partirent en même temps
des écuries du Louvre, faisaient encore une cin-
quantaine de carrosses, berlines, corbillards, four-
gons et chariots. On emportait la vaisselle d'argent
royale et tout ce qui devait être nécessaire pour la
bouche et le service de la Reine. Les cochers,
postillons, palefreniers et charretiers avaient été
habillés à neuf. Ce défilé fut un amusement extra-
48 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
ordinaire pour le peuple de Paris, comme pour
les diverses provinces qu'il traversa. La sœur de
M. le Duc fit, d'ailleurs, un voyage triomphal,
accueillie et fêtée par les autorités locales et par
les commandants militaires, et à peine moins
haranguée que ne devait l'être la Reine au retour.
En arrivant à Saverne, au palais du cardinal de
Rohan, fastueusement aménagé pour ces récep-
tions, la princesse trouva Mme de Prie qui la mit
au courant de ce qui se passait à Strasbourg, et; le
roi Stanislas vint lui-même la visiter. Il avait
abandonné l'hôtel d'Andlau et habitait, pendant
les derniers jours, celui du Gouvernement, où sa
petite cour polonaise s'était renforcée, pour une
semaine, des dames, gentilshommes et pages
devenus nécessaires aux circonstances. C'est au
Gouvernement qu'il avait reçu, avec la reine, dans
le plus majestueux cérémonial et toute la pompe
de la royauté, les lettres de créance du duc d'Antin,
puis la demande solennelle de la main de sa fille,
présentée par les ambassadeurs du roi de France.
11 avait eu aussi la visite du duc d'Orléans, qui
était venu rendre ses premiers hommages à sa
souveraine ; le prince n'avait fait que traverser
Strasbourg et était allé attendre le jour du mariage
à Rastadt, chez la princesse douairière de Bade,
sa belle-mère.
Il y avait un grand mouvement en Alsace et
dans le pays rhénan pour les fêtes annoncées.
LE MARIAGE 49
Beaucoup de princes et seigneurs allemands, et
parmi eux le duc et le prince héréditaire de Wur-
temberg, arrivaient pour la cérémonie; toute la
noblesse alsacienne, mieux disposée en faveur du
mariage que celle de Paris et de la Cour, avait
retenu ses logements. Mlle de Clermont devait
habiter hors de la ville, chez l'amie des Leczinski
et du maréchal du Bourg, la comtesse d'Andlau.
Elle y fut reçue le soir du 14 août, à l'heure même
où la cérémonie des fiançailles était célébrée au
Gouvernement par le cardinal-évèque. Toute la
ville était en fête, et ce n'était que bals, festins,
illuminations, salves d'artillerie et fontaines de
vin coulant sur les places.
Les Strasbourgeois se souvinrent longtemps de
ce i5 août 1725, où les rues pavoisées et enguir-
landées virent le brillant mouvement des troupes
autour des carrosses royaux, et personne n'oublia
l'aimable jeune Reine pour qui se déployèrent
toutes ces joies. La majestueuse cathédrale fut
remplie, dès avant onze heures, par la Cour, les
princes allemands et leur suite, la noblesse et les
familles notables de la ville; entre les tribunes
dressées de chaque côté de la nef, les gardes du
corps et les Cent-Suisses formaient la haie, comme
à Versailles. A midi, le cardinal de Rohan, les
chanoines-comtes de Strasbourg, et tout le clergé
séculier et régulier de la ville, reçurent la Reine
5o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
sous le porche et la conduisirent au chœur, toutes
cloches sonnantes, au bruit des tambours, timbales
et trompettes des gardes du corps. Précédée du
grand-maître des cérémonies du Roi, des ambas-
sadeurs extraordinaires et de monseigneur le duc
d'Orléans, tenant la place de Louis XV, Marie
traversa l'église, donnant la main au roi son père.
Stanislas avait le cordon et la croix du Saint-
Esprit, qu'il venait de recevoir du roi de France.
Marie était vêtue d'une étoffe de brocart d'argent
garnie de dentelles d'argent et semée de roses et
de fleurs artificielles. La marquise de Linage
portait la queue de sa robe, et la marquise de Rose
celle de la reine de Pologne. L'estrade où la prin-
cesse s'agenouilla d'abord entre ses parents était
couverte de velours cramoisi semé de fleurs de lis
d'or, et au-dessus pendait un grand dais de sem-
blable velours descendant des voûtes.
Le roi et la reine de Pologne menèrent leur fille
à l'autel; le duc d'Orléans se mit auprès d'elle et
le cardinal prononça, avant de bénir le mariage,
un discours qui justifiait, en cette grande journée,
les vues inattendues de la Providence : « Vous
êtes, madame, d'une maison illustre par son
ancienneté, par ses alliances et par les emplois
éclatants que les grands hommes qu'elle a donnés
à la Pologne ont successivement remplis avec tant
de gloire. Vous êtes fille d'un prince qui, dans les
différents événements d'une vie agitée, a toujours
LE MARIAGE 5i
réuni en lui l'honnête homme, le héros et le
chrétien.... On voit en votre personne, madame,
tout ce qu'une naissance heureuse et une éducation
admirable, soutenue par des exemples également
forts et touchants, ontpuformerde plus accompli...
Ornée de toutes ces vertus, à quelle couronne
n'auriez-vous pas eu le droit d'aspirer, sans l'usage
qui assujettit, en quelque façon, les rois à ne
prendre qu'autour du trône les princesses qu'ils
veulent faire régner avec eux? Celui qui donne les
empires mit le sceptre de la Pologne entre les
mains du prince de qui vous tenez la vie et, par là,
en décorant le père, il conduit insensiblement la
fille aux hautes destinées qu'il lui prépare. Mais,
ô mon Dieu ! que vos desseins sont impénétrables
et que les voies dont vous vous servez pour faire
réussir les conseils de votre sagesse sont au-dessus
de la prudence humaine! A peine ce prince est-il
sur le trône où le choix des grands et l'amour des
peuples l'avaient placé, qu'il se voit forcé de le
quitter. Il est abandonné, trahi, persécuté ; un
coup fatal lui enlève un héros, son ami et le prin-
cipal fondement de ses espérances. Il cède au temps
et aux circonstances, sans que son courage soit
ébranlé ; il cherche un asile dans la patrie commune
des rois infortunés. Il vient en France ; vous l'y
suivez, madame. Tout ce qui vous y voit, sensible
à vos malheurs, admire votre vertu; l'odeur s'en
répand jusqu'au trône d'un jeune monarque qui,
5a LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
par l'éclat de sa couronne, par l'étendue de sa
puissance et plus encore par les charmes de sa
personne, pouvait choisir entre toutes les prin-
cesses du monde. Guidé par de sages conseils, il
tixe son choix sur vous, et c'est ici que le doigt de
Dieu se manifeste : il se sert du malheur même,
qui sépare le roi votre père de ses sujets et qui
vous enlève à la Pologne, pour vous donner à la
France et pour nous donner en vous une reine qui
sera la gloire d'un père et d'une mère dont elle
fait la consolation et les délices ! »
Cette éloquence ecclésiastique, où se montrait
l'affection de l'évêque de Strasbourg pour ses amis,
n'était pas uniquement tissée de banales formules.
Elle pouvait prêter à sourire aux gens de cour
venus de Versailles, mais elle répondait aux
pensées de toute la partie de l'assemblée, qui
connaissait les malheurs et la grandeur d'àme de
Stanislas et qui avait admiré de près la dignité
courageuse de sa vie. Quant à la famille royale de
Pologne, elle voyait réellement de son désastre
sortir son bonheur de ce jour, et elle remerciait
Dieu avec des larmes, tandis que les cérémonies
de la messe de mariage se déroulaient et que les
symphonies, alternant avec les chants liturgiques,
élevaient les cœurs vers le Maître suprême, qui
savait, dès ce monde, récompenser la vertu.
La nouvelle reine de France fut ramenée au
Gouvernement, escortée des gardes du corps et
LE MARIAGE 53
des Cent-Suisses, qui lui devaient maintenant leur
service. Mlle de Clermont l'attendait dans son
appartement et lui présenta ses dames, M. de
Nangis, son chevalier d'honneur, M. de Tessé,
son premier écuyer, et toute la partie de sa maison
qui était du voyage. Elle reçut les visites des
princes allemands et du chapitre, et dîna au grand
couvert avec ses parents, tandis que les canons de
la ville et de la citadelle tiraient sans interruption;
enfin elle put aller se reposer, pendant qu'on
servait à dîner à Mlle de Clermont et aux dames
demeurées dans leur grand habit.
L'après-midi, la Reine ayant désiré entendre,
en ce jour de fête de l'Église, les vêpres de la
Sainte-Vierge, ce fut l'occasion, pour les officiers
de sa maison, de commencer à exercer les fonctions
de leur charge. Sa Majesté alla à la cathédrale avec
Mlle de Clermont et ses quatre premières dames
dans son carrosse, suivie de toute son escorte.
MM. de Nangis et de Tessé l'accompagnèrent au
chœur; derrière son fauteuil se tint le duc de
Noailles, comme capitaine des gardes; les dames
du palais entourèrent le prie-Dieu, aux côtés
duquel se rangèrent les officiers des gardes et les
gardes de la Manche, qui, ainsi que leur nom
l'indiquait, ne devaient point quitter la personne
royale. Toute l'étiquette de Versailles prenait
déjà possession de la princesse polonaise et lui
marquait sa place hors du reste de l'humanité.
5 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Quand la Reine suivit la procession, entre M. de
Nantis et M. de Tessé, son manteau soutenu par
le duc de Noailles, le roi Stanislas marchait
derrière elle, donnant la main à Mlle de Clermont,
et contemplait à distance les honneurs dont on
revêtait sa fille, naguère encore assise avec tant
de simplicité au foyer familial. Pour elle, au
milieu de ces pompes nouvelles si peu désirées,
elle se réfugiait visiblement dans l'humilité inté-
rieure ; elle s'absorbait dans une prière si fervente
qu'on dut l'avertir plusieurs fois, au cours des
vêpres, de ne point demeurer tout le temps
agenouillée.
Les harangues occupèrent une heure ou deux de
la soirée. Puis on passa sur la terrasse du Gouver-
nement, pour voir le feu d'artifice tiré sur l'Ill, où
apparurent unies les armes de France et de
Pologne. Le coup d'œil le plus beau fut celui de la
flèche illuminée de la cathédrale; elle montait
dans le ciel comme une pyramide de feu et on y
tira une partie des fusées. Les chiffres lumineux
des époux étaient suspendus dans les rues, parmi
les arcs de feuillage ; on dansait aux cris de Vivent
le Roi et la Reine ! et l'on faisait des feux de joie
devant toutes les portes. Les mêmes réjouissances
continuèrent le lendemain. Mlle de Clermont et
quelques dames eurent l'idée de monter sur la
plate-forme du clocher et admirèrent l'immense
panorama de la plaine du Rhin. Quant à Marie,
LE MARIAGE 55
elle donna à ses parents et à leurs amis préférés
toutes les heures de cette dernière journée.
La séparation eut lieu le 17 août, à dix heures
du matin. La jeune Reine fit ses adieux sur le
marchepied de son carrosse, et tout le monde y
fut en larmes. Mais, quatre lieues plus loin, au
village où Ton dîna, Stanislas vint rejoindre sa
fille et, le soir, partagea avec elle, au palais épis-
copal de Saverne, l'hospitalité somptueuse du
cardinal de Rohan. Ils passèrent ensemble encore
la matinée du lendemain, retardant le plus possible
le moment de se quitter et de finir pour jamais
leur vie commune. La Cour et les curieux respec-
tèrent cette intimité, même pendant leur dîner, et
se portèrent aux tables plus joyeuses de Mlle de
Clermont ou du duc d'Orléans. Après le dîner, la
Reine se remit en carrosse avec ses dames; le
cortège se reforma, salué par l'artillerie à la sortie
de la ville, et se mit à gravir la montagne de
Saverne. Au point le plus élevé de la route,
Stanislas parut à cheval avec ses gentilshommes
et chevaucha quelque temps à la portière royale.
La Reine comptait qu'il l'accompagnerait jusqu'à
Sarrebourg, où Ton devait coucher; mais elle
apprit bientôt que le Roi avait tourné bride sans
rien dire, afin d'éviter les dernières émotions, et
qu'il était déjà trop loin sur la route de Strasbourg
pour qu'elle pût songer à le rappeler.
56 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Il fallut, pour distraire son chagrin, toute la
variété des spectacles que les premiers jours du
voyage lui présentèrent. Elle vit l'entrée dans les
places fortes, au bruit du canon, avec les grosses
clefs des portes offertes sur des plats fleuris, les
rues des petites villes transformées en portiques
de verdure, les bons bourgeois sous les armes
saluant, au passage, la parade des régiments des
garnisons, à la tête desquels le duc d'Orléans
allait se mettre pour saluer Sa Majesté de l'épée,
les exercices militaires qu'exécutaient dans les
champs les housards de M. de Berchiny; ce furent
enfin, chaque journée, les naïves imaginations des
paysans d'Alsace et de Lorraine, qui plantaient
des branches vertes le long de la route pendant
des lieues ou qui venaient, par paroisse, bannière
en tête et chantant des cantiques, réciter des
prières pour la Reine et s'agenouiller devant elle.
Le spectacle de son propre cortège pouvait être
un amusement pour la jeune femme, aux tournants
des routes montagneuses. Une sorte d'avant-garde
était formée par les carrosses et les fourgons du
duc d'Orléans, qui allait en tète avec le duc
d'Antin, afin de recevoir Sa Majesté partout où
elle devait s'arrêter. En avant du carrosse royal
roulaient ceux de la Faculté et du duc de Noailles,
suivis des pages du Roi à cheval. Aux portières de
la Reine étaient les quatre exempts des gardes et,
derrière, la chevauchée brillante des uniformes
LE MARIAGE 5 7
bleus galonnés d'argent. Venaient ensuite les
carrosses de la Cour et du service, et l'intermi-
nable file des chariots et des équipages. L'énorme
cortège occupait plus d'une lieue de route. La
marche en était retardée par sa longueur môme et
aussi par le mauvais temps, qui durait sans inter-
ruption depuis près de trois mois et avait défoncé
tous les chemins. Le désastre des récoltes et la
misère qui en résultait pour le paysan assombris-
saient le voyage de Marie, car elle n'était point
assez légère pour n'y pas arrêter sa pensée; mais
les braves gens qui l'allaient voir passer et qui
partout recevaient d'elle de larges aumônes, la
saluaient comme une fée bienfaisante et ne dou-
taient pas que la venue de la reine de France ne
marquât la fin de leurs maux.
L'arrivée à Metz, qui devait avoir lieu le jour,
ne put se faire qu'aux flambeaux, mais elle ne
manqua pas de beauté. Il y avait plus de dix mille
étrangers. La Reine fit une entrée solennelle à
huit heures du soir, escortée du beau régiment
d'Orléans-Cavalerie, dont le duc d'Orléans était
colonel. La pluie avait cessé pour quelques heures ;
les rues étaient illuminées et tendues de tapis-
series, et les troupes rangées présentaient les
armes, la baïonnette au fusil. Le son des cloches
et les fanfares des trompettes se mêlaient aux
décharges de l'artillerie. Une foule immense et
58 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
joyeuse acclama la Reine, qui se rendit tout
d'abord à la cathédrale, entendre un Te Deum, et
vint souper et dormir à l'hôtel du Gouvernement.
Elle passa à Metz deux journées pleines; on
n'avait pu accorder moins a une cité aussi impor-
tante, aussi attachée à la couronne de France et
qui avait fait tant de préparatifs pour se réjouir.
Marie prit plaisir au feu d'artifice tiré sur la place
d'Armes, devant la citadelle illuminée, et à l'éclai-
rage du clocher, qui lui rappela celui de Strasbourg.
L'évéque de Metz lui offrit une brillante collation
de fruits dans les beaux jardins de Frascati. Il lui
fallut réserver une part de son temps à donner
des audiences et à ouïr des harangues. Elle reçut
d'abord le Parlement de Metz, puis chacune des
juridictions de la ville; enfin les chanoinesses de
l'illustre chapitre de Remiremont firent passer
devant elle leurs révérences en manteaux d'her-
mine.
La riche communauté juive eut le même hon-
neur que les chanoinesses, et le discours du rabbin
fut particulièrement intéressant : on y comparait
le voyage de Sa Majesté à celui de la reine de
Saba, et on louait en elle les grâces d'Esther et la
magnanimité de Judith. Les juifs offrirent ensuite
trois coupes d'or gravées de sujets de l'Ancien
Testament, que la Reine envoya aussitôt à
l'évéque pour en distribuer le prix aux pauvres.
Puis ils demandèrent la faveur de passer en caval-
LE MARIAGE 5g
cade sous ses fenêtres, et ce fut un des plus curieux
spectacles que ce défilé de cent cinquante cavaliers
vêtus de velours noir, aux vestes glacées d'or et
d'argent, dont les deux premiers avaient été
habillés en femme, pour faire voir à la Reine les
anciennes coiffures de leur nation. Une de leurs
bannières portait les tables de la Loi écrites en
hébreu, une autre des prières pour le Roi et la
Reine en vers français, et sur un char étaient des
musiciens qui firent de bonne musique. Les
mêmes juifs eurent encore le privilège de divertir
la Reine au dîner qui précéda son départ, par
un concert d'instrumentistes venus d'Allemagne.
Tout le monde trouva leur concert intéressant et
de fort bon goût; Mlle de Clermont, qui avait eu
la curiosité d'aller voir la célébration d'un mariage
à leur synagogue, les félicita au nom de sa maî-
tresse et les fit récompenser.
L'enthousiasme continua durant le reste de la
route, montrant à l'auguste voyageuse la loyale
affection du peuple pour le Roi et l'ardeur des
vœux universels pour son bonheur. Les étapes, au
départ, furent à Malatour, Verdun, Clermont,
Sainte-Menehould. A celle de Chàlons, où clercs
et laïques rivalisèrent de cantates, odes, églogues
et devises, les députés de la ville de Reims surent
aussi se faire remarquer en apportant d'énormes
corbeilles remplies de vins de Champagne et des
boîtes de satin brodées et peintes contenant des
6o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA.
confitures sèches du pays. Ce que Marie reçut
avec le plus de plaisir fut le portrait du Roi
enrichi de diamants que lui remit le duc de
Mortemart, Premier gentilhomme de la Chambre,
venu au-devant d'elle en grand équipage, pour la
complimenter au nom de son époux. Le soir du
départ de Châlons, un orage d'une violence extra-
ordinaire, qui éclata à l'arrivée à Vertus, rendit
fort malaisée la recherche des logements et
empêcha les habitants de voir la Reine. La pluie,
le tonnerre et les éclairs durèrent toute la nuit.
Le lendemain, elle fut coucher à grand'peine
à Sézanne, puis à Villenauxe, où elle fit au
marquis de Saint-Chamant, lieutenant des gardes,
l'honneur de descendre chez lui, ensuite à Provins,
où elle logea au couvent des religieuses bénédic-
tines et s'amusa à émerveiller les nonnes en leur
montrant le portrait du Roi.
A mesure qu'on avançait, l'état des chemins
rendait le trajet plus difficile. Assez souvent un
fourgon s'enlisait ou se renversait et retardait
tout le passage. On était obligé de passer par les
champs, où les accidents recommençaient de plus
belle. Un jour, le carrosse de la Faculté y brisa
un essieu et y demeura jusqu'au soir; une autre
fois, celui du duc d'Antin creusa son ornière dans
une prairie et, le duc et sa compagnie ayant voulu
descendre, chacun s'enfonça dans la boue jusqu'au
genou. Au soir de l'avant-dernière journée du
LE MARIAGE 61
voyage qui était la dix-septième, la pluie devint
torrentielle, tous les carrosses s'embourbèrent à
la fois, sans qu'on pût songer à les retirer avant le
lendemain. On alla prévenir M. le Duc, qui se
trouvait à Montereau et qui envoya aussitôt des
chaises de poste, des flambeaux et des lanternes,
avec des vivres en cas de besoin. La Reine fut
portée dans la berline de Mlle de Clermont, qui
était plus légère que les carrosses, et elle put par-
venir à Montereau à onze heures du soir. Malgré
le désordre de cette arrivée, M. le Duc, les secré-
taires d'État et les seigneurs qui attendaient la
Reine lui furent présentés séance tenante. Toute
la nuit, par ce temps affreux, on vit arriver,
les unes après les autres, les dames crottées et
mouillées, qui avaient usé des ressources les plus
burlesques : des duchesses avaient fait décharger
le fourgon de la vaisselle d'argent et y étaient
montées avec leur habit de cour, ayant pour
coussins des bottes de paille. L'aventure était
piquante; la Reine dit avec gaieté qu'elle en
commanderait le tableau à quelque peintre, et ce
fut Lancret qu'on lui fit choisir.
Le matin du 4 septembre, qui allait être le jour
de l'entrevue de Leurs Majestés, la Reine s'étant
levée à dix heures, une présentation unique eut
lieu, celle de M. l'ancien évêque de Fréjus. On
avait tant parlé à Marie de l'influence que ce
personnage avait sur le Roi qu'elle dut l'accueillir
62 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
avec une curiosité un peu inquiète. Les récits
nous disent qu'elle traita « d'une manière digne
de son mérite ce sage et vertueux prélat », et qu'il
se rendit aussitôt à l'église collégiale pour y rece-
voir Sa Majesté et y exercer pour la première fois
la fonction de sa charge de grand aumônier. Marie
écouta cette messe avec une dévotion particulière
en pensant que le jour même ses plus chers désirs
seraient comblés et qu'elle verrait l'époux glorieux
que Dieu lui avait destiné.
La rencontre devait avoir lieu vers quatre
heures. Marie avait quitté Montereau après dîner,
dans son habit de noces de Strasbourg. Une demi-
lieue après ce départ, un cavalier vint avertir que
le carrosse du Roi attendait sur la hauteur de
Froidefontaine : les équipages de la Cour l'accom-
pagnaient avec des détachements de sa Maison, et
tout le populaire du pays, à quinze lieues à la
ronde, était massé sur les bords de la route. Le
temps était maintenant doux et tiède; la pluie
avait cessé et un arc-en-ciel d'un excellent présage
venait de paraître sur l'horizon. Des bandes de
violons jouaient de toutes parts des airs d'allé-
gresse, et le peuple, de plus en plus nombreux à
mesure que montait le carrosse de la Reine,
l'applaudissait et mêlait son nom à celui de
Louis XV.
Quand on s'arrête, Marie se hâte de descendre
LE MARIAGE 63
et, suivant le cérémonial, va se mettre aux genoux
du beau prince, qui vient à elle entouré de dames
en grand habit. Mais il lui laisse à peine le temps
de toucher le tapis qu'on a jeté devant elle; il la
relève et l'embrasse à plusieurs reprises. Tous les
yeux la regardent en ce moment : elle paraît
agréable de sa personne et point si laide que
quelques-uns l'ont dit. Cependant les timbales et
les trompettes ont couvert les acclamations de la
foule. Le Roi présente, l'une après l'autre, les
princesses du sang, que la Reine embrasse, et il
lui parle quelques instants de la joie qu'il éprouve
à voir terminé enfin ce long voyage. Cette joie
n'est nullement feinte, et chacun remarque qu'il
n'a jamais montré autant de vivacité qu'en ce
moment. Sur ce visage juvénile, aux traits régu-
liers et si rarement émus, c'est un sentiment
nouveau qui semble se peindre. Et tandis que
Marie admire la prestance et la grâce de son jeune
époux, tout le monde applaudit, en ces minutes
d'un spectacle unique, l'heureuse promesse de
cette émotion.
Le Roi aida la Reine à remonter dans son car-
rosse et s'y place auprès d'elle avec la jeune
duchesse d'Orléans, la duchesse douairière de
Bourbon, mère de M. le Duc, la princesse de
Conti et Mlle de Charolais. Tous les autres
carrosses se remplissent et s'ébranlent; les mous-
quetaires et chevau-légers ouvrent la marche, les
64 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
gardes du corps et gendarmes la ferment. Le long
du trajet, la compagnie du Vol du Cabinet donne
à Leurs Majestés le plaisir de regarder la chasse
au vol, spectacle commode pour fournir un sujet
de conversation. Au reste, le Roi est fort aimable
et d'une gaieté qu'on ne lui a jamais vue. On
arrive vers les sept heures à Moret, dont le châ-
teau, qui est aux Rohan, abritera pour la nuit la
Reine et sa maison. Les princes et tout ce qu'il y
a d'hommes de la Cour y sont présentés par le
Roi. Il reste lui-même une heure encore avant de
repartir pour Fontainebleau avec les princes. Aus-
sitôt, Mlle de Clermont présente les dames du
palais qui n'ont pas été du voyage; puis M. le Duc
a son audience particulière, et la Reine soupe à
son grand couvert, au son des hautbois, avant la
courte nuit qui la sépare de son bonheur.
Elle arrive à neuf heures et demie, le matin du
3 septembre, dans l'appartement royal de Fontai-
nebleau, où l'empressement du Roi lui rend visite
avant sa toilette de mariage. A partir de ce
moment, la reine Marie sent bien qu'elle ne s'ap-
partient plus; entourée de figures nouvelles, trans-
portée dans un palais plus somptueux qu'aucun
de ceux qu'elle a pu voir, elle est devenue un
personnage de représentation et un objet d'hom-
mages. On est trois heures à l'accommoder. A sa
toilette assistent, suivant leur rang d'étiquette, les
princes, les princesses, les dames titrées. M. le Duc
LE MARIAGE 65
y vient, suivi du garde du Trésor royal, qui met
sur la toilette deux bourses de pièces d'or, puis le
duc de Mortemart avec l'intendant de l'argenterie
et des Menus-Plaisirs offrent, de la part du Roi,
la couronne de diamants fermée par une double
rieur de lis, qui doit surmonter l'édifice de ses
cheveux. Après la coiffure, Marie revêt sa jupe de
velours violet, bordée d'hermine et semée de fleurs
de lis d'or, le devant couvert de pierreries ainsi
que le corps de jupe, dont les manches sont agra-
fées de diamants. Après que le manteau royal est
placé sur ses épaules, du même velours violet
fleurdelisé d'or, bordé et doublé d'hermine, elle
se rend au cabinet du Roi, où l'attend le cortège
de l'époux. Il est lui-même en habit de brocart
d'or, en manteau de point d'Espagne d'or, et un
énorme diamant relève un côté de son chapeau à
plumes blanches.
On se met en marche pour la chapelle par la
galerie de François I er , à travers la double haie
des gardes du corps. La musique de la Chambre
va devant, avec ses trompettes, fifres et tambours,
puis défilent les hallebardes des Gent-Suisses,
enfin le cortège royal, précédé des hérauts d'armes
et des grand-maître et maître des cérémonies.
Les chevaliers du Saint-Esprit suivent deux à
deux, les grands officiers de l'ordre en tête, et, à
la suite, le comte de Charolais, le comte de Cler-
mont et le prince de Conti, en habit de l'ordre et
66 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
marchant seuls. Les masses des deux huissiers de
la Chambre et l'épée du marquis de Courtenvaux,
capitaine des Cent-Suisses, annoncent le Roi. Il
a, pour lui donner la main, le prince Charles de
Lorraine, grand écuyer, et le commandeur de
Beringhen, premier écuyer; derrière Sa Majesté
est le duc de Villeroy, capitaine des gardes, ayant
à sa droite le premier gentilhomme, duc de Mor-
temart, et le grand-maître de la garde-robe, duc
de La Rochefoucauld. Aux côtés du Roi se
tiennent les officiers des gardes et les six gardes
écossais, avec la cotte d'armes brodée et la per-
tuisane.
La Reine est menée par le duc d'Orléans et le
duc de Bourbon, ayant auprès d'elle le marquis de
Nangis, son chevalier d'honneur, et le comte de
Tessé, son premier écuyer; le duc de Noailles,
capitaine de la première compagnie des gardes du
corps, soutient la queue du manteau, qui est porté
par trois princesses du sang, Mme la duchesse
de Bourbon, la princesse de Conti et Mlle de Cha-
rolais. Chacune a deux seigneurs pour l'accom-
pagner, l'un lui donnant la main, l'autre portant sa
mante. La duchesse d'Orléans suit la Reine, puis
viennent Mlle de Clermont, qui est Condé, et
Mlle de la Roche-sur-Yon, qui est Conti, chaque
princesse étant accompagnée pour la main et pour
la mante, enfin toutes les dames de la Reine et les
dames d'honneur des princesses du sang.
LE MARIAGE 67
La chapelle de Fontainebleau a été aménagée
pour recevoir beaucoup de monde, et la richesse
de la décoration paraît plus somptueuse dans ce
cadre un peu étroit. Toutes les portes hautes sont
tendues de velours bleu brodé d'or aux armes de
France; en bas, les bancs et les estrades sont
recouverts de velours violet à rieurs de lis, et ie
chœur entier de très beaux tapis de Perse. Un
amphithéâtre pour la musique remplit la tribune
royale; les premiers rangs y sont occupés parles
dames les plus brillantes, ainsi que les balcons
construits tout autour de la chapelle jusqu'à l'autel
et d'où la vue plonge sur les espaces réservés aux
secrétaires d'État et aux princes étrangers, qui s'y
trouvent déjà placés, aux chevaliers du Saint-
Esprit et à la Cour.
Le cortège approche, musique en tête, et pénètre
dans la chapelle. Les hérauts d'armes s'avancent
pour rester debout au bas des marches de l'autel;
les chevaliers de l'ordre entrent dans leurs bancs,
et Leurs Majestés vont s'agenouiller sur la haute
estrade, au-dessous du dais suspendu, tandis que
les princes et princesses sont menés à leurs sièges
pliants et à leurs carreaux. MM. de Villeroy,
de Mortemart et de La Rochefoucauld prennent
place derrière le fauteuil du Roi; MM. de Noailles,
de Nangis et de Tessé derrière celui de la Reine.
Les aumôniers sont rangés de chaque côté entre
le prie-Dieu royal et l'autel. Alors sort de la
68 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
sacristie le cardinal de Rohan, pontificalement
vêtu, avec les évêques de Soissons et de Viviers,
qui lui serviront de diacre et de sous-diacre. Le
salut du marquis de Dreux avertit Leurs Majestés
de s'approcher de l'autel. Tous les princes des-
cendent avec eux de l'estrade, et le cardinal pro-
nonce son discours.
La reine Marie remplit pour la seconde fois ce
cérémonial du mariage, mais c'est aujourd'hui
avec toute l'émotion de la réelle présence de celui
qu'elle aime déjà. Les paroles qu'elle entend ont
un ton bien différent de celles de Strasbourg.
Le grand aumônier passe sous silence les souvenirs
de Stanislas; il évoque surtout la grandeur du
trône de Louis XIV et les devoirs qui y sont atta-
chés, appelant la paix sur le nouveau règne, après
tant de triomphes militaires. Il donne au couple
royal les louanges d'usage, annonçant à la jeune
Reine le bonheur que lui promet un tel assem-
blage de grâces et de gloire chez son auguste
époux, et disant au Roi qu'il doit trouver le
sien dans un attachement inviolable et tendre à
l'épouse formée selon le cœur de Dieu et faite
pour réunir et fixer ses inclinations. Ce sont les
ordinaires espérances de l'Eglise, que la vie ne se
charge pas toujours de confirmer; mais qui son-
gerait à d'autres pensées en un tel jour? Voici tout
un spectacle : après la cérémonie de la bénédiction
nuptiale, celles de la bague, des treize pièces d'or
LE MARIAGE 69
des épousailles, de l'eau bénite offerte, plus tard
le livre des Evangiles apporté à baiser, enfin le
cierge à poignée de satin blanc fleurdelisé, que
chargent vingt louis d'or et que tient le roi
d'armes à genoux auprès de l'autel; le marquis
de Dreux offre le cierge au duc d'Orléans, qui le
présente au Roi, le Roi l'offre au cardinal après
avoir baisé sa bague, et le même rite est observé
pour un cierge semblable que la duchesse d'Or-
léans présente à la Reine. C'est une image sans
doute de la soumission des époux à l'Eglise, et
le grand poêle de brocart d'argent qu'étendent
au-dessus de leur tête l'évêque de Metz et l'ancien
évêque de Fréjus, pendant les oraisons d'usage,
est un symbole d'un autre genre, celui de l'union
à jamais fidèle sous la bénédiction du même toit.
La longue cérémonie a fatigué la Reine, qui
s'est évanouie un petit instant; elle est terminée;
il ne reste plus maintenant qu'à signer le registre
paroissial, apporté par le curé de Fontainebleau,
et, pendant que les hérauts d'armes distribuent
aux assistants les médailles frappées pour le
mariage, le Te Deum, entonné par le grand aumô-
nier, est chanté par la chapelle de musique; on
récite l'oraison pour le Roi, puis le cortège, dans
le même ordre que pour l'arrivée, retourne aux
appartements royaux.
Lorsqu'elle a déposé le manteau royal et ce
lourd habit de cérémonie, la Reine dîne au grand
7 o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
couvert avec le Roi et toutes les princesses du
sang assises à sa table. Elle ouvre ensuite le coffre
de velours cramoisi brodé d'or, qui contient les
présents d'usage dont elle peut disposer, toutes
les bagatelles magnifiques qu'on appelle sa cor-
beille. Elle fait une première distribution sur-le-
champ aux princesses et aux dames du palais. C'est
pour elle un plaisir tout nouveau que de donner
ainsi, et celui qu'elle doit sentir le plus vivement.
« Voilà, dit-elle, la première fois de ma vie que
j'ai pu faire des présents. » Et le lendemain elle
sera plus contente encore, puisqu'elle fera part à
tous ses serviteurs, même aux plus modestes, de
tout ce trésor de bijoux et de ciselures d'or qui
iront conserver dans les familles le souvenir du
mariage et de la grâce affectueuse de la Reine.
Cette fatigante journée se termine par un spec-
tacle où les comédiens français jouent du Molière,
un souper avec les princesses et un feu d'artifice
médiocrement tiré au bout du parterre du Tibre.
L'illumination de ce parterre, qui aurait dû être
fort belle, se trouve manquée, un fort vent étei-
gnant les lampions à mesure qu'on les allume.
L'impatience du jeune Roi, qu'il dissimule à
peine, appelle une intimité dont le sépare encore
une assez longue étiquette. Il doit aller se mettre
un moment dans son lit, pour le cérémonial obli-
gatoire du coucher, puis être mené dans celui de
LE MARIAGE 71
la Reine par M. le Duc, M. de Mortemart, M. de
La Rochefoucauld et le maréchal de Villars, qui a
les mêmes entrées que le premier gentilhomme et
le grand-maître de la garde-robe. Ces personnages
reviennent à dix heures, le lendemain, présenter
leur compliment à la Reine encore couchée. « Les
compliments ont été modestes, raconte Villars ; ils
montraient l'un et l'autre une vraie satisfaction
de nouveaux mariés. » Et M. le Duc, écrivant à
Stanislas quelques heures plus tard, assure que
le Roi lui a exprimé, « en s'étendant infiniment,
la satisfaction qu'il avait eue de la Reine » ; le
ministre donne même des détails circonstanciés
et surabondants, destinés à rassurer pleinement le
roi de Pologne sur la destinée conjugale de sa
fille.
Tous les jours suivants, Fontainebleau est en
fête. A l'animation ordinaire qu'y mettent les
séjours de la Cour s'ajoutent les allées et venues
des étrangers invités aux cérémonies ou attirés par
le désir de voir la Reine. Le jeune Voltaire, qui
loge chez sa grande protectrice, Mme de Prie, et
qui est à la meilleure loge pour bien voir, écrit à
une autre de ses amies : « C'est ici un bruit, un
fracas, une presse, un tumulte épouvantables. Je
me garderai bien, dans ces premiers jours de
confusion, de me faire présenter à la Reine;
j'attendrai que la foule soit écoulée et que Sa
72 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Majesté soit revenue de l'étourdissement que tout
ce sabbat doit lui causer. »
Voltaire trouve que les choses se passent assez
bien ; il ne blâme guère que le programme de la
comédie donnée le soir du mariage, Amphitryon
et le Médecin malgré lui, « ce qui, dit-il, ne parut
pas très convenable » ; il est vrai que M. de Mor-
temart a refusé de faire jouer, ce soir-là même, un
petit divertissement que Voltaire avait préparé.
Le Premier gentilhomme, chargé d'organiser les
spectacles, a craint sans doute de faire des jaloux
parmi les rimeurs qui se sont mis à célébrer la
Reine. « Je crois, écrit le nôtre, que tous les
poètes du monde se sont donné rendez-vous à
Fontainebleau.... La Reine est tous les jours assas-
sinée d'odes pindariques, de sonnets, d'épîtres et
d'épithalames. Je m'imagine qu'elle a pris les
poètes pour les fous de la Cour. » Mais, peu de
jours après, Voltaire est content : on a joué ses
pièces; il a été présenté par Mme de Prie; Sa
Majesté, qui a décidément du goût, lui a parlé de
la Henriade, comme si ce poème en manuscrit
l'intéressait fort. Il écrit sa joie à tous ses amis :
« J'ai été très bien reçu par la Reine. Elle a
pleuré à Mariamne, elle a ri à Y Indiscret', elle me
parle souvent; elle m'appelle mon pauvre Vol-
taire! » Il se voit déjà poète royal et gratifié
comme tel; sa verve s'enflamme; il a beau avoir
de l'esprit, il n'aperçoit point que c'est Adrienne
LE MARIAGE 7 3
Lecouvreur, et non Mariamnc, qui a fait pleurer la
Reine. Il lui dédie sa tragédie, en attendant mieux,
par une épître en vers héroïques, mieux coulants
en somme que le fiot monotone épanché six mois
durant, dans le Mercure, par les faméliques du
Parnasse et les rhétoriciens des Jésuites :
... La Fortune souvent fait les maîtres du monde,
Mais dans votre maison la Vertu fait les rois.
Du trône redouté que vous rendez aimable,
Jetez sur cet écrit un coup d'oeil favorable;
Daignez m'encourager d'un seul de vos regards.
Et songez que Pallas, cette auguste déesse
Dont vous avez le port, la bonté, la sagesse.
Est la divinité qui préside aux Beaux-Arts.
Le poète est trop avisé pour aller, comme tant
d'autres, jusqu'à la flagornerie de la beauté : Pal-
las le dispense de Vénus. En revanche, il exalte
ainsi qu'il convient la gloire du roi Stanislas,
oubliant que, la veille encore, il se moquait avec
les autres de « la demoiselle Leczinska ». Les
dispositions de l'opinion ont, du reste, assez
promptement changé ; la bonne grâce de Marie a
désarmé les préventions de Cour ; la consomma-
tion du mariage et l'empressement si apparent du
Roi viennent d'entourer sa jeune tête d'un pres-
tige de fidélité et de respect. Quant au peuple, qui
n'entend rien à la politique, il voit seulement qu'on
a amené une bonne femme à son cher petit roi.
Aux fêtes qui se font dans la France entière,
v. 6
74 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
les sujets de Louis XV sont franchement joyeux.
Dans la capitale, il y a eu des Te Deum à toutes
les églises, et le feu d'artifice d'usage sur la place
de Grève. Les réjouissances populaires durent
trois jours. Les Parisiens de tous les quartiers
allument des feux de joie devant leur porte et,
comptant qu'il n'y aura plus ni guerre, ni
méchants impôts, ni mauvaises récoltes, dansent
et chantent des nuits entières, le long des rues
illuminées, en l'honneur de la reine Marie :
Notre malheur,
Par cette heureuse hyménée {sic),
Notre malheur
Changera bientôt de couleur;
Et même aussi dès cette année
Il s'en ira comme fumée.
Ainsi parlent, sur les airs connus, les naïves
chansons qui accompagnent les estampes du
moment, celles que les balles des colporteurs
répandent, pour quelques sols, dans tout le
royaume. Ce sont elles qui montrent le mieux les
dispositions du peuple et disent quelles espé-
rances rapides se sont éveillées dans les cœurs.
Ce séjour de Fontainebleau initie la princesse
polonaise aux splendeurs de la Cour de France.
Dès le lendemain du mariage a lieu une cavalcade
à laquelle on a voulu donner l'éclat d'un somp-
tueux spectacle. Le Roi est allé d'abord le long du
LE MARIAGE 7 5
canal, suivi de tous les hommes de la Cour, dans
le plus pompeux équipage ; ni les habits des cava-
liers, ni les harnais des chevaux n'ont paru les
jours précédents. Il en est de même des toilettes
des dames, qui remplissent les carrosses de la
Cour. Dès qu'arrive la calèche de la Reine, le Roi
met son chapeau sous le bras et l'accompagne à la
portière pendant toute la promenade. Des bateaux
dorés, chargés de musique, suivent Leurs Majes-
tés à force de rames, les airs d'opéras alternant
avec les fanfares. Après deux tours de canal, qui
ont permis le brillant déploiement de la caval-
cade, on va regarder, autour d'un des bassins du
parc, la pèche aux cormorans ; le divertissement
est de voir ces oiseaux pêcher le poisson à coups
de bec et le jeter d'un mouvement brusque hors
de l'eau.
On montre à la jeune Reine les grandes chasses
dans la forêt, qui sont le plaisir favori de son
époux. Elle voit dans le même jour forcer trois
cerfs par trois équipages différents : celui du Roi,
celui de Chantilly, qui est à M. le Duc, et celui du
prince de Conti; et les échos de Franchart reten-
tissent de la « Fanfare de la Reine », composée
en son honneur par M. de Dampierre, gentil-
homme des chasses. Presque tous les soirs, il y a
spectacle français ou italien, et très souvent souper
au grand couvert chez la Reine, avec concert
d'instruments et de voix. Au milieu de ces récits,
-6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
le Mercure note une grande nouvelle : le Roi fait
couper ses cheveux et prend la perruque.
D'autres journées sont consacrées aux audiences
de félicitations. Les députations paraissent le
matin chez le Roi, dînent dans une salle du Châ-
teau et vont l'après-midi complimenter la Reine.
Les députés de l'Assemblée générale du Clergé
sont reçus d'abord, suivant l'usage, puis ceux du
Parlement, dont plus de cinquante membres
arrivent en grand costume, ayant couché la veille
à Melun, pour la commodité du voyage; ce sont
ensuite la Chambre des comptes, la Cour des
aides, le Grand Conseil ayant à sa tète le garde des
sceaux, la Cour des monnaies, l'Université, enfin
l'Académie française, qui a pris l'habitude de
complimenter le Roi dans les circonstances solen-
nelles, au même titre que les grands corps de
l'État. Le jour de l'audience du prévôt des mar-
chands et des échevins de Paris, les dames de la
Halle, qui sont la vraie députation de la Ville,
viennent aussi saluer joyeusement la Reine et
se faire régaler aux dépens du Roi.
De toute la pompeuse éloquence qui défile
devant elle, Marie ne saurait être bien profondé-
ment touchée ; les harangues écoutées le long du
voyage lui ont prodigué le même encens que celui
des Cours souveraines, des ambassadeurs, des
États de Languedoc ou d'Artois. Ce qui l'émeut
le plus, ce sont les allusions faites à l'honneur de
LE MARIAGE 77
sa famille et à la gloire de son père. L'Académie a
rendu un hommage tout particulier à l'éducation
qu'elle a reçue de lui : « L'Académie, a dit
l'évèque de Blois, instruite de l'étendue des
connaissances de Votre Majesté, ne cherche point
à se définir. Si elle vous présente ici ce que
l'Église, l'État, les armes et la politique ont de
plus grand, elle sait assez que son objet, son tra-
vail, son utilité n'ont pu échapper à une éducation
telle que la vôtre. »
Au milieu de tant d'adulations, la fille de Sta-
nislas n'oublie pas un instant la reconnaissance et
la tendresse qui l'unissent à son père éloigné.
« On me dit les choses les plus belles du monde,
lui écrit-elle, mais personne ne me dit que vous
soyez près de moi.... Je subis à chaque instant des
métamorphoses plus brillantes les unes que les
autres; tantôt je suis plus belle que les Grâces,
tantôt je suis de la famille des neuf Sœurs; hier
j'étais la merveille du monde; aujourd'hui je suis
l'astre aux bénignes influences. Chacun fait de son
mieux pour me diviniser, et sans doute que
demain je serai placée au-dessus des Immortels.
Pour faire cesser ce prestige, je me mets la main
sur la tète, et aussitôt je retrouve celle que vous
aimez et qui vous aime bien tendrement. » Dans
un autre billet de la petite « Maruchna » se révèle
l'amour qui enivre son cœur : « Mon âme est en
7 8 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
paix, je trouve ici un contentement dont je n'osais
me flatter, même sur votre parole. Je n'ai de peine
que celle de ne pas vous voir, mon chérissime
papa, et s'il plaît à Dieu, elle ne durera pas long-
temps. On a déjà décidé, dans le Conseil, le céré-
monial de votre réception. Sur quelques difficultés
que l'on faisait à ce sujet, le Roi a dit : « Ce que
je ne lui dois pas comme roi, je le lui dois comme
gendre. » Jugez, cher papa, combien ce propos
m'a fait de plaisir ; et ce n'est pas le Roi qui me
l'a rendu. On ne respire ici que pour mon bon-
heur. »
Cette réception de Stanislas est la grande joie de
Marie dans les premières semaines de son mariage.
Prié d'abord de se rendre directement de Stras-
bourg dans la résidence qui lui est assignée en
France, et qui n'est autre que le noble domaine de
Chambord, une attention délicate de M. le Duc
change au dernier moment son itinéraire. Le Roi
l'invite à s'arrêter au château de Bourron, à deux
lieues seulement de Fontainebleau. Escorté sur
toute sa route parla cavalerie française, traité par-
tout en souverain, il arrive le 14 octobre à Bourron
avec la reine Catherine. Le lendemain, Marie est
dans leurs bras. Quand Stanislas vient accueillir
sa fille au pied de l'escalier du château, il la voit
dans sa gloire nouvelle, entourée de la plus bril-
lante cour, et c'est elle-même qui lui présente les
princes de la maison de Bourbon.
LE MARIAGE 79
Pendant trois journées, c'est un continuel va-et-
vient de la Cour entre Fontainebleau et Bourron;
tout le monde veut voir le roi et la reine de
Pologne, « car, écrit Voltaire, nous ne connais-
sons plus ici le roi Auguste ». Stanislas est
enchanté de se retrouver dans son rôle. Il témoigne
son affection à Louis XV, sa confiance à M. le Duc,
et recommence avec sa fille les longues causeries
qui faisaient le charme de leur vie de jadis. Il a vu
de ses yeux la place qu'elle a prise auprès de son
mari et combien de garanties entourent son bon-
heur. « Le grand Dieu soit loué! écrit-il au maré-
chal du Bourg; l'amitié du Roi pour la Reine
augmente notablement, et se réduit à une grande
confiance qu'il a pour elle. On est toujours, Dieu
merci, content de sa conduite. Il n'y a rien à
désirer que le dauphin! »
Le dauphin devait venir et l'estime demeurer.
Mais cette tendresse du très jeune époux, si vive-
ment manifestée en ces premiers temps, était peut-
être autre chose que de l'amour.
CHAPITRE DEUXIEME
LES ANNEES HEUREUSES
Le Roi revint à Versailles, le i er décembre,
avec la Reine. Il était nuit quand les lourds
carrosses dorés s'arrêtèrent dans la cour
royale. On monta aux appartements par l'escalier
des Ambassadeurs, illuminé comme aux. plus
beaux jours de Louis XIV, dans tout l'éclat de ses
marbres, de ses bronzes, de ses portes dorées,
animé par ses nappes d'eaux jaillissantes, sous les
fresques pompeuses de Le Brun enguirlandées de
Heurs. C'était, aux yeux de la princesse qui fran-
chissait le seuil de l'illustre palais, une première
apothéose de cette monarchie qu'elle aspirait à
perpétuer. L'apothéose se prolongeait dans l'enfi-
lade étincelante et interminable des appartements
et de la Galerie des Glaces. Partout la gloire du
grand siècle français, l'image sculptée ou peinte
du Grand Roi.
A travers ce décor de féerie, cent fois plus somp-
82 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
tueux qu'elle ne l'avait rêvé, Marie Leczinska fut
conduite à la vaste chambre, tendue de Gobelins
magnifiques, où devait s'écouler sa vie de reine,
d'épouse et de mère. La duchesse de Bourgogne
y avait mis au monde Louis XV. Presque rien
n'avait changé depuis cette époque, et la jeune
femme trouvait intact ce cadre noble et sévère de
la royauté, qu'aucune élégance nouvelle n'éga} r ait
encore.
Dès le lendemain, la vie ordinaire de Versailles
recommença, complétée par la présence féminine
qui depuis longtemps y manquait. La religion eut
d'abord sa place. C'était le premier dimanche de
l'Avent, et la musique du Roi chanta une messe
solennelle; à l'entrée de la nef, les missionnaires
de la congrégation des Lazaristes complimentèrent
la Reine. Le 3 décembre, il y eut Grand Appar-
tement, concert dans le salon de Vénus, où l'on
servit les fruits, confitures et glaces d'usage, et jeu
dans la salle du Trône, où Leurs Majestés prirent
couleur à la partie de lansquenet. Après le jeu, le
Roi reconduisit la Reine dans son appartement,
où ils soupèrent ensemble, à leur grand couvert,
c'est-à-dire en public et toutes portes ouvertes. Le
4, la Reine visita avec les princesses la Ménagerie,
le petit château de la duchesse de Bourgogne, avec
ses cours remplies d'animaux rares et ses volières
d'oiseaux des Iles; et, à sept heures, le Roi étant
rentré de chasser au lièvre à Marly, on représenta
LES ANNÉES HEUREUSES 83
sur le théâtre de ta Cour la comédie du Misan-
thrope. Le 5, le Roi chassa au sanglier à Saint-
Germain, tint le conseil des finances, et vint au
Grand Appartement. Le 6, il courut le cerf dans
les bois de Fausse-Repose; au retour, il y eut
conseil de conscience et, le soir, comédie italienne.
Le 7, le Roi courut le daim au bois de Boulogne.
Le 8, la Reine fut à Saint-Cyr, visita la maison
royale de Saint- Louis et assista à tous les offices.
Le 9, il y eut jeu dans son cabinet et souper au
grand couvert. Le io, le Roi courut le cerf et soupa
à son petit couvert chez la reine, servi par les
dames et les femmes de chambre. La Reine n'était
point sortie, ayant pris médecine. Le lendemain,
elle assista au Te Deum et au salut donné à la
paroisse de Versailles à l'occasion du mariage; le
soir, les comédiens français lui présentèrent à la
fois Molière et Racine, dans le Mariage forcé et
Britannicus.
Les jours suivants, elle fut se promener à
Trianon et à Meudon. Mlle de Clermont, dans son
appartement de surintendante, fit jouer pour elle
le Misanthrope et la comédie du Florentin, par
une troupe de seigneurs et de dames de la Cour,
dont elle put comparer le jeu à celui des comé-
diens du Roi. La veille de Noël, la Reine vit son
époux, portant le collier de Tordre du Saint-Esprit,
se rendre à la chapelle, y communier des mains du
grand aumônier et, revêtu de la pureté chrétienne
84 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
et de la prérogative royale, toucher les malades
qui lui présentaient leurs écrouelles. Elle entendit
avec lui, dans leur tribune, les trois messes de
minuit; à la grand'messe, le Roi étant au chœur
et la Reine en haut, l'office fut célébré pontinca-
lement par l'évêque de La Rochelle. Aux vêpres,
la musique se surpassa pour la Reine et lui fit
apprécier ses voix habiles et réputées dans toute
l'Europe.
Elle passa la journée du 3i décembre tout
entière à Saint-Cyr en exercices de piété, et elle y
communia des mains de M. de Fréjus. Le i er jan-
vier, Leurs Majestés furent complimentées, sui-
vant l'usage, par les princes et princesses du sang.
A dix heures eut lieu, dans le cabinet du Roi, le
chapitre du Saint-Esprit, où les preuves furent
admises pour un chevalier très cher à la Reine, le
comte Tarlo. Le somptueux cortège traditionnel,
en longs manteaux brodés de flammes, précédant
le Roi. grand maître de l'ordre, se rendit à la
chapelle. La Reine et les dames étaient dans la
tribune. On chanta le Veni Creator à l'entrée du
Roi, qui, après la messe solennelle, donna le
collier au cousin de la reine de Pologne.
Marly était, sous le feu Roi, un séjour où l'on se
rendait chaque année pendant quelques semaines.
Louis XV veut faire revivre cette tradition. Dès
le lendemain du Jour de l'an, il va s'établir à Marly,
avec cent vingt personnes seulement. Malgré le
LES ANNÉES HEUREUSES 85
froid de la saison, les cheminées qui fument, les
appartements où l'on gèle, la Reine peut admirer
cette charmante maison royale, qui n'a encore rien
perdu de sa beauté. Presque tous les jours il y a
des chasses au cerf ou au sanglier, ou des battues
de lapins. On se promène, on joue au mail, on va
sur la neige en traîneau, ce qui est un divertis-
sement tout nouveau en France. L'année pro-
chaine, on offrira à Marie Leczinska, dans l'inti-
mité de Marly, le plaisir des comédies jouées par
les seigneurs et les dames et pour lesquelles les
billets, aux armes de Mlle de Clermont, seront
envoyés au nom de la Reine. Cette année, il n'y a
guère que le jeu comme divertissement du soir.
Chaque jour, à sept heures, la Cour s'assemble
dans le grand salon pour la partie de lansquenet;
à neuf heures, le Roi va souper avec la Reine à
son grand couvert; à onze heures, le jeu recom-
mence jusqu'à son coucher. C'est encore une tra-
dition de Marly que le jeu soit toujours fort gros :
en deux mois de séjour, le Roi et la Reine perdent
deux cent mille livres, folies de jeunes époux que
la sagesse de la Reine ne laissera pas se renou-
veler. Dans ce fameux salon de jeu ont été jouées
les plus grosses parties de la duchesse de Bour-
gogne sous les yeux mécontents de Mme de Main-
tenon. On y donne, cet hiver même, six concerts
excellents, où la musique du Roi, renforcée de
chanteurs et de symphonistes de Paris, exécute en
86 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
perfection divers fragments des opéras de Lulli.
C'est ainsi que, partout, les souvenirs du règne
illustre enveloppent la reine Marie de leur eni-
vrante majesté.
Bientôt, dans les objets familiers qui l'entourent,
va se montrer toute la grâce de l'art nouveau. Les
orfèvres, ciseleurs, émailleurs préparent en ce
moment pour elle leurs plus délicats ouvrages,
selon cette forme des ornements « contrastés »,
qui règne alors sans partage. Depuis longtemps,
en prévision du mariage, les dessinateurs s'ingé-
nient à inventer de riches modèles, et c'est le grand
Germain qui les exécute, pour le merveilleux
ensemble de la toilette de la Reine. Ce chef-
d'œuvre de l'orfèvrerie du temps est exposé quel-
ques jours à la vue des curieux de Paris, dans les
galeries du Louvre, avant d'être porté à Versailles.
Il y a cinquante et une pièces d'argent doré : jattes
en forme de nacelle, dont la proue et la poupe
portent un dauphin enguirlandé par des amours,
pot-à-1'eau aux armes de France et de Pologne,
aiguière ornée de bas-reliefs marins, boîtes à
mouches où voltigent des moucherons, boîtes
à poudre, couteau pour ôter la poudre, corbeille à
gants, flacons, bougeoirs, flambeaux et, comme
pièce principale, ce haut miroir couronné du
double écusson, avec des amours jetant des fleurs,
et soutenu d'un grand bas-relief représentant
Vénus à sa toilette, servie par les Grâces.
LES ANNÉES HEUREUSES 8;
La vie intime des reines est si difficile à con-
naître, et la jeune souveraine qui arrivait à
Versailles paraissait à tous les regards si heureuse
et si comblée, que nul ne s'apercevait des larmes
qu'elle versait déjà en secret au milieu de cette
triomphante existence et de ces plaisirs multipliés.
Les épreuves douloureuses avaient commencé peu
de mois après le mariage, et ce cœur trop sensible
et élevé dans la tendresse s'était heurté, peut-être
dès la première heure, à l'égoïsme de l'époux.
Vingt ans plus tard, elle avouait à des amis
fidèles, le duc et la duchesse de Luynes, le sou-
venir de ces anciennes tristesses.
Ces confidences, précisées par les Mémoires de
Villars, contredisent les affirmations hasardées et
font comprendre des situations que les chroni-
queurs et les nouvellistes défigurent. Le roi
Stanislas, dans les instructions écrites données à
sa fille, l'avait mise en garde contre les hommes,
même les plus vertueux, qui voudraient accaparer
sa confiance : « Vous ne la devez tout entière,
disait-il, qu'au Roi votre époux. Il doit être le
seul dépositaire de vos sentiments, de vos désirs,
de vos projets, de toutes vos pensées; l'impru-
dence laisse échapper ses secrets, l'amitié les
confie, l'amour, le véritable amour, les livre et ne
88 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
s'en aperçoit pas. N'essayez jamais, néanmoins,
de percer les voiles qui couvrent les secrets de
l'État; l'autorité ne veut point de compagne....
Répondez aux espérances du Roi par toutes les
attentions possibles. Vous ne devez plus penser
que d'après lui et comme lui, ne plus ressentir de
joies et de chagrins que ceux qui l'affectent, ne
connaître d'autre ambition que celle de lui plaire,
d'autre plaisir que de lui obéir, d'autre intérêt
que de mériter sa tendresse. Vous devez, en un
mot, ne plus avoir ni humeur, ni penchant; votre
âme tout entière doit se perdre dans la sienne. »
Pénétrée de ces conseils paternels pleinement
d'accord avec son propre instinct, Marie avait
voulu tenir de son mari toute la direction de sa
vie. Quoiqu'il l'intimidât extrêmement, elle l'avait
interrogé sur ce qu'elle devait penser de leur
entourage. Un de ses premiers soins avait été de
savoir de lui quels étaient les hommes en qui il
avait mis sa confiance, pour leur donner aussi
la sienne. Elle lui demandait un jour comment il
aimait M. de Fleury : « Beaucoup », disait le Roi.
Et à la même question pour M. le Duc : « Assez »,
répondait-il. Le taciturne adolescent, jusque dans
l'intimité conjugale, décourageait toute causerie,
et Marie n'avait point osé s'informer davantage.
Mais elle en savait suffisamment pour deviner
certains dangers vagues qui la menaçaient.
Amenée en France par M. le Duc, lui devant
LES ANNÉES HEUREUSES 89
tout, sa couronne et le bonheur de ses parents,
elle se jugeait liée par une reconnaissance pro-
fonde. Mme de Prie, qui ne la quittait pas, au
grand mécontentement de l'opinion, la chapitrait
quotidiennement sur ce sujet; et M. le Duc, qui
ne se piquait point de délicatesse, lui faisait com-
prendre, au milieu de ses hommages, qu'il était
en droit de compter sur elle. Depuis que la Reine
avait senti le peu d'affection du Roi pour son
premier ministre, l'attitude de celui-ci la choquait
davantage ; il lui arrivait souvent d'en être froissée
au point d'en pleurer. Il exigea même qu'elle se
mêlât d'une combinaison qui risquait de la compro-
mettre. Il n'avait jamais pu déterminer Louis XV
à travailler seul avec lui; M. de Fleury assistait
toujours au travail ministériel, et gardait ensuite
son élève sous prétexte d'études, pendant des
heures. Mme de Prie voulait absolument qu'on
trouvât un moyen d'éloigner l'ancien précepteur
et de parler librement et en particulier au jeune
Roi. L'habitude une fois rompue, celui-ci n'éprou-
verait plus le besoin de la compagnie continuelle
du prélat, qui glisserait peu à peu de sa place
« sans être trop rudement poussé », et ce serait la
marquise, appuyée des bontés de la Reine, qui ne
tarderait pas à s'introduire avec elle dans le travail
secret de l'Etat.
La jeune femme se prêta avec répugnance à ce
qu'on voulait d'elle, sans qu'elle sût pourtant les
v. 7
go LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
desseins secrets. Un jour enfin, elle se décida à
mander au Roi par M. de Nangis qu'elle le priait
de passer dans ses cabinets. Le Roi vint et trouva
M. le Duc. « La Reine voulut sortir aussitôt. M. le
Duc lui dit qu'il croyait que le Roi trouverait bon
qu'elle restât. Le Roi prit la parole aussitôt et dit
à la Reine de rester. La Reine, qui était déjà à la
porte, rentra toute tremblante et se tint le plus
éloignée qu'elle put de la conversation, sans y
prendre aucune part. M. le Duc remit au Roi une
lettre de M. le cardinal de Polignac remplie de
toutes sortes d'accusations contre M. de Fleury.
Le Roi, après l'avoir entièrement lue, la rendit
à M. le Duc sans dire un seul mot. M. le Duc,
étonné de ce silence, demanda au Roi ce qu'il
disait de cette lettre : « Rien », répondit le Roi,
d'un air fort sérieux. M. le Duc demanda au Roi
si Sa Majesté ne donnait aucun ordre et quelle
était sa volonté. La seconde réponse du Roi ne
fut ni moins sérieuse, ni moins sèche : « Que les
choses demeurent comme elles sont », dit-il.
M. le Duc, plus troublé que jamais, dit au Roi :
« J'ai donc eu, Sire, le malheur de vous déplaire ? »
— Oui, répondit le Roi. Aussitôt M. le Duc se
jette aux genoux du Roi, et avec les plus grandes
protestations de fidélité et d'attachement demande
humblement pardon au Roi. Le Roi lui dit assez
sérieusement : « Je vous pardonne », et sortit
aussitôt.
LES ANNÉES HEUREUSES 91
La Reine est dans une anxiété plus grande
encore, quand elle sait ce qui se passe, M. de
Fleury, qui s'attend depuis longtemps à la ruse
du ministre, n'a pas manqué de se présenter chez
la Reine dès qu'il l'y a vue entrer. Il n'est venu
que pour se faire refuser la porte. Aussitôt son
carrosse est préparé en hâte ; il quitte Versailles,
laissant au Roi un billet respectueux et tendre, où
il déclare que, ses services paraissant désormais
inutiles, il le supplie de lui laisser finir ses jours
dans la retraite et préparer son salut auprès des
Sulpiciens d'Issy, où il se retire.
Le Roi s'enferme chez lui, se met à pleurer et
ne veut recevoir personne. Irrésolu et timide,
habitué à tout décider par autrui, il ne sait se
résoudre à rien. Le Premier gentilhomme de
service est alors le duc de Mortemart, homme
d'esprit et d'à-propos, point fâché de jouer un
rôle :« Eh! quoi, Sire, n'êtes-vous pas le maître?
Faites dire à M. le Duc d'envo} r er chercher à l'ins-
tant M. de Fréjus, et vous allez le revoir. » Le Roi
ne demandait que cette parole. L'ordre est donné
à M. le Duc, qui, tout désagréable qu'il le trouve,
doit l'exécuter. Le lendemain M. de Fréjus repa-
raît à la Cour. Il triomphe avec modestie, selon
son ordinaire, heureux seulement, dit-il, de l'affec-
tion marquée par son élève. Mais son rôle est bien
défini désormais; les mécontents, si nombreux,
se groupent autour de lui ; il est félicité par les
9 2
LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
princes, qui détestent le ministre. Celui-ci n'a
plus pour lui que les créatures de sa maîtresse
et le maréchal de Villars, qui est loin de l'ap-
prouver en toutes choses, mais dont l'indépen-
dance redoute le règne du vieux prêtre, désormais
inévitable.
Personne ne se dissimule la gravité de cet épi-
sode, dont peu de circonstances restent secrètes,
et Ton parle fort diversement de la réserve de la
Reine. Comme elle n'aimait point ses conseillers,
elle n'y a eu aucun mérite; mais elle gagne à son
excellent maintien une réputation de prudence.
Stanislas écrit de Chambord au maréchal de
Bourg, le i er janvier 1726, avec l'abandon de
l'amitié : « Sur ce que vous me dites de ce qui
s'est passé à la Cour entre le 18 et le 20 du mois
passé, je sympathise assez avec vous dans le désir
de la tranquillité pour n'avoir pas vu avec bien
de douleur l'agitation de la Cour et les troubles
que cela va engendrer. Que je souhaiterais de
vous entretenir un moment sur cet événement !
Où est notre Neybourg, cher endroit de nos
rendez- vous? Et quoique ce n'est pas une matière
à écrire, je ne saurais m'empêcher de vous dire
ce que je sens avec une vive douleur, que M. de
Fréjus, en sortant de sa sphère, fait tort au carac-
tère respectable qu'il a soutenu avec tant de
dignité et qui est tout opposé à l'ambition et à
l'animosité qui a paru avec tant d'éclat. La Reine
LES ANNÉES HEUREUSES 93
a joué dans tout ceci un rôle digne de son rang et
de ses sentiments. Il n'y a pas un honnête homme
qui approuve que M. de Fréjus veuille terrasser
l'honneur de M. le Duc et l'autorité du Roi dans
sa personne. Je crois que tout se remet au calme;
Dieu le donne durable. Le Roi continue et aug-
mente son amour pour la Reine; voilà ce qui est
de sûr et de consolant. »
Rien n'était moins sûr, à vrai dire, que ces dis-
positions du Roi, et c'était la première fois que,
pour ne point inquiéter ses parents, Marie leur
cachait le fond de son cœur. Un grand change-
ment, en effet, paraissait dans l'esprit du jeune
époux, depuis qu'il avait vu sa femme servir
d'instrument aux ennemis de M. de Fréjus. La
froideur toute nouvelle qui en résultait, il la por-
tait jusque dans la chambre conjugale, en des
heures où son empressement, d'ordinaire, se mar-
quait avec toute l'ardeur de son âge. La jeune
femme se désolait de cette rancune. Avec un
caractère dissimulé comme celui du Roi, il ne
fallait pas songer à s'en expliquer avec franchise,
et la timidité de la Reine ne s'y fût point hasardée.
Le confident de ses peines était son discret
confesseur polonais, l'abbé Labiszewski, demeuré
attaché à sa personne et qui n'avait à lui offrir que
les consolations résignées de la piété. Elle recou-
rait aussi au maréchal de Villars, pour qui elle
avait éprouvé très vite de la confiance. Un jour,
94 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
pendant le séjour de Marly, elle l'emmena dans
son cabinet pour le faire juge des changements
qu'elle voyait dans l'amitié du roi. Ses larmes
coulaient en demandant le conseil de l'expérience.
« Le maréchal lui dit (c'est lui-même qui le
raconte) que le cœur du Roi était très éloigné
de ce qu'on appelle l'amour; qu'elle n'était pas
de même pour lui; qu'il la conjurait de cacher sa
passion ; qu'il était plus heureux pour elle que le
Roi ne fût pas porté à la tendresse et à la vivacité,
puisqu'en cas de passion la froideur naturelle est
moins cruelle que l'infidélité, qui était fort à
craindre dans un roi de dix-sept ans, beau comme
le jour et qui serait lorgné de tous les beaux yeux
de la Cour, s'ils s'étaient aperçus qu'il eût encore
arrêté ses regards sur quelqu'une. »
Le bon maréchal offrait à la Reine « tout ce
qu'il croyait le plus propre à la calmer ». Ses
alarmes sans doute n'en furent qu'augmentées,
car il faisait envisager à son inexpérience un
avenir auquel elle ne pensait sûrement point. En
tout cas, le conseil qu'il lui donna de s'expliquer
avec M. de Fréjus était excellent. La prudence,
quoique tardive, de la Reine n'était pas sans
inquiéter un peu le prélat. Marie put le voir huit
jours après. Il fut onctueux, respectueux, paternel.
Il comprit les raisons qu'elle avait d'aimer et de
soutenir M. le Duc, dont il fit l'éloge; il ne haïssait
même point ses conseillers, Mme de Prie et Paris-
LES ANNÉES HEUREUSES g5
Duverney, bien qu'il lui insinuât de les éloigner
comme étant des personnes fort dangereuses pour
elle et lui causant le plus grand tort. « Mais, dit la
Reine, comment éloigner des personnes qui sont
à moi, dont l'un, qui est le secrétaire de mes
commandements, demande des juges sur ce qu'on
lui reproche, et l'autre, que l'on approfondisse les
torts que l'on lui donne ? Pour moi, les disgrâces
de ces gens-là, dont je suis contente, me feraient
de la peine. » Fleury laissa entendre qu'il en
faudrait venir là. Quant au refroidissement dans
l'affection du Roi, dont la Reine lui dit ensuite
quelques mots et qui le comblait de joie secrète,
il protesta qu'il ne pouvait être de sa faute. M. de
Villars sut de la Reine cet entretien. Il l'avertit
avant toutes choses de ménager un homme aussi
habile, si elle voulait conserver le cœur du Roi, et
de paraître toujours satisfaite de ce qu'il ferait,
quoi qu'il fît.
Dès lors commença entre la Reine et le futur
cardinal ce commerce d'intimité extraordinaire,
que nous révèlent les lettres de la Reine, et où
l'humilité respectueuse de l'un et l'affectueuse
docilité de l'autre sont également diplomatiques.
La jeune femme ayant reconnu, dans une circons-
tance grave, la force occulte du prélat, croit pou-
voir le séduire en lui témoignant sans réserve sa
confiance. Elle se laisse prendre elle-même à ce
jeu, car l'homme est aimable et capable d'une
9 6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
certaine forme de bonté ; mais il le serait moins
qu'elle agirait sans doute de même, car elle est
prête, désormais, à tous les sacrifices pour ne le
point tourner contre les intérêts de son cœur.
La toute-puissance de M. de Fréjus éclata,
quelques mois plus tard, par un coup de surprise
qui servit à faire juger le caractère du Roi. Tout
semblait apaisé. La Reine s'était risquée à parler
à son mari des affaires de la Cour, et Stanislas,
l'ayant appris d'elle, voyait l'avenir sous les meil-
leures couleurs : « La Reine, écrivait-il, a acquis
des lumières pour marcher en toute sûreté et sans
blesser, parmi tant d'épines, son devoir, son hon-
neur et sa justice. Une explication qu'elle a eue
avec le Roi sur tout cela a établi une amitié et
confiance entre eux qui va, grâce au Seigneur, en
croissant. Le Roi connaît son bon cœur et le désir
passionné qu'elle a à suivre ses volontés aveuglé-
ment. La Reine aime le Roi à la fureur, et n'a
d'autres inquiétudes que celles qu'engendre un
véritable amour, auquel ce prince répond selon
toute l'expérience qu'il peut avoir de cette passion;
et il est bon qu'il ne cherche pas à en acqu rir une
plus grande.... M. de Fréjus est, je l'espère, désa-
busé de la fausse prévention que la Reine faisait
partie avec ses ennemis; il reconnaît qu'il avait
grand tort de s'en défier. »
Malgré cet optimisme, Stanislas n'ignorait pas
LES ANNEES HEUREUSES 97
que « le feu couvait encore », et les ennemis de
M. le Duc à Versailles se montraient chaque jour
plus hardis et d'une cabale plus affichée. Mme de
Prie, sentant le danger et croyant le conjurer,
consentait à s'éloigner de la Cour; elle allait
habiter Paris, ne revenant plus que pour faire sa
semaine de service comme dame du Palais. Mais
elle attendait des jours plus favorables, qui lui
permettraient de reprendre auprès de la Reine ce
rôle dont elle se croyait assurée, le vieux Fleury
n'étant point éternel.
Le 11 juin, le Roi partit pour Rambouillet sur
les trois heures et dit à M. le Duc, qui devait venir
l'y rejoindre après avoir reçu les ambassadeurs :
« Monsieur, je vous attendrai pour jouer et ne
commencerai pas sans vous. » A sept heures,
comme le prince allait monter en carrosse, le
duc de Gharost, capitaine des gardes, dont les
ordres étaient signés de la veille, demanda à lui
parler et lui remit un billet du Roi : « Je vous
ordonne, sous peine de désobéissance, de vous
rendre à Chantilly et d'y demeurer jusqu'à nouvel
ordre. »
Tout était dur dans ce billet, et rien n'y man-
quait pour blesser. M. le Duc répondit qu'accou-
tumé à faire obéir le Roi, il ne lui en coûtait pas
de donner l'exemple, bien qu'il ne s'attendît point
à cette dureté. Il demanda à parler à la Reine, à
mettre en ordre ses papiers ; tout fut refusé, et le
98 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
jeune secrétaire d'Etat Maurepas entra sur-le-
champ pour poser les scellés. M. le Duc passa les
grilles, comme s'il fût parti pour Rambouillet, et,
quand on se trouva hors de la vue, dit à ses gens
de le mener à Chantilly.
Vers la même heure, M. de Fréjus entrait chez
la Reine. Ce qui s'y passa, nul ne le sut tout
d'abord, car elle dîna à son ordinaire. Mais elle
avait besoin de se confier; elle pria le maréchal de
Villars de passer dans son cabinet et lui apprit le
départ de M. le Duc. Elle fondait en larmes, en lui
montrant la lettre que le cardinal était venu lui
remettre de la part du Roi : « Je vous prie,
madame, et, s'il le faut, je vous l'ordonne,
d'ajouter foi à tout ce que l'ancien évêque de
Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était
moi-même. — Louis. » Elle lisait ces lignes froides
et cruelles, « avec des sanglots, ajoute Villars, qui
marquaient bien sa passion pour le Roi ». On
avait pensé à tort qu'il pouvait y avoir une protes-
tation de la part de cette créature de soumission
et de tendresse.
Le lendemain, l'exécution fut complète. Tous
les Paris furent exilés, et les scellés mis chez eux.
Duverney fut envoyé à cinquante lieues de Paris,
en attendant la Bastille, qui ne devait point
tarder. Mme de Prie eut l'ordre de gagner son
château de Courbépine en Normandie et de n'en
LES ANNÉES HEUREUSES 99
plus sortir. Le contrôleur général des finances, le
secrétaire d'État de la guerre furent remplacés.
Le Roi, au premier Conseil, déclara qu'il était
bien aise de remettre les choses dans l'état où
elles étaient sous Louis XIV, c'est-à-dire qu'il
n'aurait plus de premier ministre; qu'on s'adres-
serait dorénavant à lui-même pour les grâces, et
qu'il donnerait des heures particulières à tous ses
ministres pour travailler avec lui, en présence de
l'ancien évêque de Fréjus, qui assisterait à tout.
Fleur}'' n'avait pas le titre de premier ministre,
désormais supprimé; il avait, du moins, toutes
les prérogatives de la fonction et allait être,
jusqu'à sa mort, le maître incontesté des affaires
de la France. Le Roi, trop complètement élevé à
ne rien faire par lui-même, allait se livrer en paix
à la nonchalance et à l'amusement, heureux de
laisser son vieux maître gouverner pour lui.
Quelques mois plus tard, celui-ci verra venir de
Rome le chapeau, un des « chapeaux des Cou-
ronnes », que le Pape réserve aux propositions
des souverains catholiques. La jeune Reine et
toute la Cour feront leurs compliments au nou-
veau cardinal qui prendra le pas sur les ducs dans
le Conseil. L'exilé de Chantilly n'aura plus qu'à
se marier, et ce sera l'occasion d'obtenir sa
grâce et de reparaître à Versailles. Il faudra
cependant, pour que cette grâce soit facilitée, que
Mme de Prie ait disparu.
ioo LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Celle-ci se ronge au fond de sa province, cher-
chant vainement à obtenir son rappel à la Cour
par l'entourage de son mari, et assistant de loin,
avec une rage impuissante, aux événements qui
détruisent pour jamais son rêve. Bientôt la colère,
les déceptions, les irritantes consolations du vice
hâtent sa fin. Elle meurt, en octobre 1727, à
Theure qu'elle a prédite et sans doute choisie,
d'un mal mystérieux et terrible, à vingt-neuf ans.
Qu'est devenue, dans cet orage, la reine Marie?
« Vous avouerez, écrit Stanislas, qu'elle a été
dans un bon noviciat, la première année de son
mariage. Je n'en suis pas fâché; cela lui a servi de
bonne leçon. » Le roi de Pologne continue à
n'avoir aucun souci pour sa fille. Sa propre
contrariété a été courte. Il a reçu de son gendre et
de Fleury des lettres l'informant des raisons qu'a
eues Sa Majesté de renvoyer M. le Duc. On le
comble de bonnes paroles; cela lui suffit, comme
à l'ordinaire, et il est à la fois trop ami de ses
intérêts et trop fidèle sujet du roi de France, pour
ne pas se tourner, sans réserve, vers le pouvoir
nouveau.
Sur ces entrefaites, au moment où l'on va partir
pour Fontainebleau, le Roi tombe malade. Il a
souvent des indigestions la nuit et se trouve mal à
la messe, parce qu'il « ne fait que courir à la
chasse, manger des vilenies à souper », et avec
LES ANNEES HEUREUSES 101
excès. Cette fois, le cas semble plus grave : trois
saignées, toutefois, le tirent d'affaire, et on a eu
juste assez d'alarmes pour que le duc de Gesvres
fasse tirer un feu d'artifice et le Parlement de
Paris chanter un Te Deum. Mais la Reine a
ressenti une telle émotion, qu'elle a été elle-même
atteinte de la fièvre la plus violente. Pendant trois
jours, il y a eu plus à craindre qu'à espérer. Elle a
envoyé à Sainte-Geneviève de Nanterre faire une
neuvaine, porter du linge pour toucher aux
reliques et promettre un pèlerinage, qu'elle
accomplira aussitôt guérie. Elle s'est confessée
deux fois et a reçu les sacrements. Il semble bien
qu'elle ait attendu la mort.
Toutes ces inquiétudes sont arrivées un peu
adoucies à Chambord, mais avec des détails assez
piquants, tels que Stanislas les raconte : « Vous
avez appris les incommodités du Roi et de la
Reine. Dieu merci qu'elles sont passées et qu'on
se peut fâcher présentement à son aise contre tous
les deux. Leur sympathie va jusqu'à ce qui leur
cause des maladies, qui est de trop manger,
puisque c'est une indigestion violente qu'ils ont
eue, la Reine surtout, après avoir mangé cent
quatre-vingts huîtres et bu quatre verres de bière
là-dessus. Je ne peux pas encore revenir de
frayeur, aussi bien que de colère, ayant cru qu'elle
aurait plus de pouvoir de se posséder. Cependant,
je crois que cela lui fera du bien par la suite, car
io2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
on se loue présentement de son régime. Ce qu'il y
eut de charmant, et à quoi vous serez bien sen-
sible, c'est l'assistance mutuelle qu'ils se sont
donnée pendant leurs incommodités. Vous ne le
serez pas moins, quand je vous dirai que leur
confiance et leur tendresse se fortifient tous les
jours tellement que je n'ai rien à désirer au delà
que le fruit de cette belle union, que la miséri-
corde de Dieu accordera à tant de vœux. Je ne
saurais encore vous rien dire là-dessus. »
Les observateurs attentifs de la Cour n'ont pas
compris ainsi cet épisode de la maladie des deux
époux. Si la passion de la Reine a éclaté dans
toute sa « fureur », suivant une expression de son
père, l'indifférence du mari n'a pas été moins
frappante. Quand elle a été malade, le Roi est
venu chez elle, « ayant laissé passer les quatre
premiers jours par crainte de la petite vérole; il y
alla ensuite tous les jours, mais les visites n'étaient
que de quelques minutes, et la tendresse ne
paraissait pas grande de sa part ». Lorsque la
malade est rétablie, il fait une visite de trois quarts
d'heure, avec l'inévitable Fleury. « C'est moins
éloignement pour la Reine que timidité de la part
du Roi », observe Villars, et l'on pourrait ajouter
égoïsme, ce qui est le trait dominant du caractère.
Mais les courtisans remarquent tout; ils notent
que Louis XV part pour Fontainebleau, sans se
soucier de revenir voir la Reine en convalescence
LES ANNÉES HEUREUSES io3
à Versailles, et que, le jour où elle arrive après
un mois de séparation, il s'est mis à courre le cerf
au lieu d'aller au-devant d'elle. Il se montrera
plein d'égards pour le roi et la reine de Pologne,
qui passeront dans le voisinage quelques semaines
au château de Ravanne, et Stanislas se réjouit
d'une longue conférence avec le cardinal de
Fleury, « où ils se sont bien expliqués sur le passé
et ont pris de bonnes et sûres mesures pour
l'avenir ». Malgré cela, tout le monde sent qu'il y
a quelque chose de changé aux dispositions des
premiers jours du mariage. Les plus intéressés
seuls ne s'aperçoivent point de ce que le public
déclare fort ouvertement : le Roi se détache de la
Reine, ou plutôt laisse voir qu'il ne lui a jamais
été attaché.
Marie n'ignorait point et son père lui répétait
volontiers, que ce que la France attendait d'elle et
ce qui devait à jamais la rendre sacrée au peuple,
c'était la naissance d'un dauphin. Sa plus glorieuse
fonction de reine était d'assurer la succession au
trône. Diverses causes y avaient mis retard et de
faux symptômes avaient deux fois trompé l'espé-
rance de la jeune femme. Enfin, il n'y eut plus de
doutes : « Elle a été la dernière à y croire, écrivit
Stanislas à Du Bourg, se défiant jusqu'à présent
d'un bonheur qu'elle a raison de souhaiter avec
tant d'ardeur. » Ce bon père y mit une ardeur
io 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
égale, et ses lettres se remplirent du petit dauphin
et de « ses petites cabrioles ».
Le 14 août 1727, la déception fut grande, car la
Reine mit au monde deux princesses jumelles. Par
bonheur, le Roi se montra ému et enchanté. Il
avait passé chez la Reine, en robe de chambre,
dès l'annonce des premières douleurs, et, pour
ne la point quitter, s'était fait habiller dans
l'antichambre. Il assista aux cérémonies de l'on-
doiement, eut un mot gaillard sur la double nais-
sance qui certifiait son aptitude à la paternité, et
approuva le choix des deux nourrices, qui furent,
pour Madame Louise-Elisabeth, Mme Varanchan,
de Marseille, et, pour Madame Henriette, Mme
Raymond, d'Issoire en Auvergne. Le jour même,
il envoyait un de ses gentilshommes à Chambord
et mandait au cardinal de Noailles, archevêque de
Paris : « Mon cousin, il a plu à Dieu de commencer
à bénir mon mariage par la naissance de deux
filles, dont la Reine, ma très chère épouse et
compagne, a été heureusement délivrée aujour-
d'hui. J'espère de ses bontés l'entier accomplisse-
ment de mes vœux et de ceux de mon peuple,
par la naissance d'un dauphin. C'est pour le lui
demander et le remercier des grâces qu'il m'a déjà
faites, que je vous fais cette lettre, pour dire que
mon intention est que vous fassiez chanter le
Te Deum dans l'église métropolitaine de ma
bonne ville de Paris. »
LES ANNEES HEUREUSES io5
Ce Te Deum fut chanté, en présence du Par-
lement et de tous les corps, invités de la part du
Roi. Le peuple eut les feux de joie, les illumi-
nations et les fontaines de vin, et les Comédiens
français inaugurèrent à cette occasion un usage
destiné à durer. Voulant célébrer à leur façon
l'heureux accouchement de la Reine, ils don-
nèrent gratis la comédie du Festin de Pierre, « à
une très grande foule de spectateurs qui, à l'in-
commodité près d'être très pressés, furent très
contents ». Les Comédiens italiens et l'Académie
royale de musique suivirent l'exemple; enfin,
l'Opéra-Comique, sur son théâtre de la Foire
Saint-Laurent, donna gratis le spectacle à « une
multitude de peuple, que cette nouveauté n'avait
pas manqué d'attirer, tant du faubourg que de la
ville », braves gens qui furent aisément consolés
de n'avoir pas un dauphin. Quelques jours plus
tard on apprit que Leurs Majestés Catholiques
saisissaient cette occasion pour se réconcilier avec
la France, et que le Roi, en recevant les lettres
d'Espagne, s'était empressé de les apporter chez
la Reine et de lui en dire sa satisfaction.
Les bons sentiments du Roi, la belle santé
reconnue chez la Reine, l'espoir largement ouvert
pour l'avenir rassurèrent pleinement le roi de
Pologne, qui écrivit à son ami, le 21 août : « Quoi-
que je sois persuadé que vous savez que la Reine,
avec ses deux poupées, se porte en merveille et que
io6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
le Roi témoigne une grande tendresse à la Reine
aussi bien qu'à Mesdames ses filles, que toute la
France, contente de la fécondité de la Reine,
espère plus que jamais bientôt un dauphin, cepen-
dant il m'est doux de vous mander tous les sujets
de ma joie, ne pouvant mieux les reposer qu'au
fond de votre bon cœur. » Il fut lui-même à Ver-
sailles pour voir ses petites-filles et « se refaire du
bon sang ». Le voyage fini, il racontait : « Le
contentement que j'ai eu de mon séjour à Ver-
sailles va en augmentant depuis mon retour. Je
reçois des nouvelles de Fontainebleau, qui font le
comble de mon bonheur, comme quoi le Roi,
depuis l'arrivée de la Reine, redouble à tous
moments de tendresses pour elle. Malheureu-
sement que l'interdit de la Faculté arrête les trans-
ports de ces illustres amants, sans quoi, par la
grâce du Seigneur, le dauphin serait déjà en
campagne. »
Ce fut encore une fille qui vint. Au mois de
juillet 1728 naquit Madame Troisième (Adélaïde).
« On était d'un très grand chagrin à Versailles, dit
Barbier; cependant le Roi a très bien pris la chose
et a dit à la Reine qu'il fallait prendre parole avec
Pérard, son accoucheur, pour l'année prochaine,
pour un garçon. » Il n'y eut, cette fois, ni TeDeum,
ni feu, ni réjouissances, et les préparatifs extraor-
dinaires de fêtes qu'on avait faits à l'Hôtel de
Ville restèrent pour compte. Stanislas se résigne
LES ANNÉES HEUREUSES 107
à cette nouvelle déception : « Dieu rende nos espé-
rances manquées assurées pour l'avenir; adorons
sa sainte volonté! » Il se console, en voyant les
dispositions « d'un bon mari qui ne perd pas
courage ». La jeune Reine y met une émotion
plus inquiète : « Si Dieu me fait la grâce, écrit-elle
au maréchal Du Bourg, d'être bientôt dans l'état
où je souhaite toujours d'être, je serai la première
à vous le mander. J'espère que Dieu exaucera les
vœux de nos bons sujets pour moi; je mourrai
contente, si je leur laisse cette consolation. » Le
sentiment qui l'emporte chez elle est le désir de
satisfaire le Roi : « On n'a jamais aimé comme
je l'aime », écrit-elle avec sa ferveur naïve de
jeune femme.
Cet amour prend quelque chose de passionné,
de fébrile, qui n'est pas sans émouvoir, quand on
songe aux prochaines épreuves de l'épouse. A ce
moment, il est vrai, le Roi, « enfant des pieds à la
tête et qui porte son enfance partout », ne donne
point à craindre pour sa fidélité. Les dames du
palais de la Reine se préparent inutilement à rem-
plir le rôle tenu par d'autres pendant la jeunesse
du feu Roi Louis XIV et que les mœurs acclimatées
sous la Régence rendraient plus naturel encore.
En son château de Madrid, Mlle de Charolais
organise des soupers pour son royal cousin, l'em-
mène au bal de l'Opéra et se propose publiquement
de l'initier à l'adultère. Ce sont de vaines espé-
108 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
rances. Louis XV n'en est plus sans doute à dire
comme aux premiers jours, à propos de belles
femmes de la Cour qu'on lui vantait l'une après
l'autre : « La Reine est encore plus belle » ; mais
il est évident que celle-ci lui suffit et les principes
religieux inculqués par Fleury dominent entiè-
rement son imagination. Quant aux plaisirs, ceux
qu'il préfère à tous les autres sont la chasse et le
voyage.
Dès cette époque, il n'y a pas de souverain en
Europe qui se déplace plus souvent que lui.
Toutes les maisons royales sont prêtes pour le
recevoir; et c'est toujours à Timproviste qu'il
apparaît à Rambouillet ou à la Muette, comme
plus tard à Choisy ou à Saint-Hubert, soit pour
chasser dans le voisinage et y coucher une seule
nuit, soit pour y séjourner deux ou trois jours
avec quelque compagnie. Il y a surtout les grands
voyages traditionnels de Fontainebleau et de
Compiègne, où la Cour entière le suit chaque année
à la belle saison. La Reine ne Ty accompagne pas
toujours. En ses années de jeunesse, dont chacune
est marquée par une naissance (il y en aura
neuf en neuf ans,, les déplacements de la Reine
dépendent de la Faculté. Ses chirurgiens et méde-
cins, Pérard ou le bon Helvétius, ordonnent seuls
à ce sujet, et sa santé, si précieuse pour la nation,
exige des ménagements avant et après ses couches,
qui la retiennent à Versailles plus qu'elle ne le
LES ANNEES HEUREUSES 109
voudrait. Comme c'est presque toujours en été que
naissent ses enfants, elle est privée le plus fré-
quemment des « grands voyages » ; des courriers
quotidiens lui apportent les nouvelles de la Cour
et emportent pour le Roi les siennes et celles de
ses enfants. Telle est l'occasion des lettres de
Marie Leczinska au Cardinal, où se devine une
secrète envie portée au ministre qui a le bonheur
d'être toujours auprès de celui qu'elle aime. Fleury,
malgré son grand âge, s'est imposé de ne jamais
quitter Louis XV, qui d'ailleurs ne peut se passer
de lui et le traîne partout à sa suite. Aussi les
lettres de Marie sont-elles pleines de protestations
tendres et touchantes, qu'elle supplie son corres-
pondant de transmettre au Roi, soit qu'elle ait
peur d'importuner en les répétant trop souvent
dans ses lettres d'épouse, soit qu'elle pense plaire
davantage en les faisant dire par la voix la mieux
écoutée.
Le Cardinal remplit-il toujours avec exactitude
les affectueuses commissions dont on le charge ?
Marie seule n'en saurait douter. C'est du reste une
joie pour elle de multiplier en ses lettres le nom
du Roi : « Je suis bien aise d'apprendre que la
première chasse du Roi ait réussi. Je souhaite
qu'elles soient toutes de même. Je vous prie, mon
cher Cardinal, de le bien remercier de ses marques
d'amitié. Pour ce qui est de m'écrire, vous pouvez
bien vous imaginer la joie que cela me fera; mais,
no LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
si cela l'importune ou le gêne un moment, je le
supplie de s'en dispenser, pourvu que, dans ses
moments perdus, il songe un peu à une femme
qui l'aime tendrement. » — « ... Je suis bien
touchée des questions que le Roi vous a faites au
sujet de mon voyage. Vous pouvez rassurer de
l'impatience où je suis de l'aller trouver et que j'y
voudrais déjà être. Je vous prie de le faire ressou-
venir quelquefois d'une femme qui l'aime ten-
drement. » — « Mon obéissance pour lui, s'il est
possible, est encore plus aveugle par tendresse que
par devoir, et je rends grâces à Dieu, tous les jours,
d'accorder si bien l'un et l'autre ensemble. » —
« Je vous prie de dire au Roi que je me porte,
grâce à Dieu, à merveille et que bientôt j'espère
avoir le plaisir de l'embrasser tendrement. En
attendant, faites-moi le plaisir de le faire souvenir
d'une femme qui l'aime plus que sa vie, n'ayant
d'autre satisfaction que celle de la passer avec
lui. »
Quelquefois elle laisse percer une pointe de
bonne humeur : « Je ne suis pas trop fâchée que le
Roi ne soit pas fort content de ses chasses, et
encore moins de ce que Ton m'a dit qu'il s'ennuie
à Compiègne. » Mais les paroles qui lui remplissent
le cœur reviennent, toujours les mêmes, sous sa
plume : « Je remercie le Roi très humblement des
tendres compliments dont il vous charge pour moi.
Si je devais mettre ce mot dans ma lettre aussi
LES ANNEES HEUREUSES m
souvent que je le pense pour lui, elle en serait
remplie.... Vous auriez bien dû m'envoyer par la
poste un petit morceau du sanglier qu'il a tué, et
c'est bien mal à vous de ne l'avoir point fait. »
L'épouse s'alarme des dangers que le Roi court
en ces chasses violentes, commencées avant le
jour et furieusement poussées jusqu'à la nuit :
« Je me suis fort fâchée de ce qu'il se lève si matin
pour aller au bois. J'espère du moins qu'il ne répé-
tera pas cette promenade souvent, car elle pour-
rait le fatiguer. » — « On dit qu'il va à la chasse
dans le gros chaud, ce qui me fait trembler, je
vous l'avoue. Je vous prie de lui faire mes tendres
compliments et lui baiser la main de ma part.
J'aimerais mieux faire cette commission-là moi-
même. » Et un autre jour, répondant à une nou-
velle venue d'Allemagne : « L'accident de l'Empe-
reur est affreux. Je n'avais pas besoin de cela pour
trembler pour les chasses du Roi, surtout celles
du sanglier. »
Telles sont alors les inquiétudes les plus vives
de la Reine, car elle ne doute point de l'affection
de son mari; quoi que lui ait annoncé Villars,
elle se croit aimée de lui, et s'en assure aux
moindres témoignages qu'elle reçoit, même aux
plus incertains que prodigue l'ardeur de la jeunesse.
Le Cardinal lui est attaché, pense-t-elle, et,
dans son grand isolement de la Cour, où son
besoin de tendresse ne trouve pas à se satisfaire.
ii2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
la familiarité paternelle et les conseils avisés du
bonhomme ont attiré quelque chose de son cœur.
Mais ce sont des sentiments très complexes, que
ceux qu'inspire à une jeune femme un vieillard à
la fois ombrageux et dévoué, tyrannique et bien-
veillant, et de qui elle dépend pour les moindres
choses. Sur ses relations avec cet être puissant et
terrible, pèse toujours le souvenir de M. le Duc et
de Mme de Prie, qui ont pu un instant se servir
d'elle contre lui. Celui-ci, qui a dans le minis-
tère des rivaux à craindre et, avec le temps, des
ennemis, redoute que la Reine, mieux avertie
qu'autrefois, soit amenée à prendre une influence
et à l'employer en leur faveur. On devine, à tra-
vers les lettres de sa douce correspondante, l'inqui-
sition qu'il exerce, la domination qu'il impose
pour se préserver, et la souffrance que ces soup-
çons et la mémoire d'une première faute causent
à la pauvre Marie.
Elle essaie de désarmer ces préventions tenaces
par des marques de confiance et des flatteries
innocentes, continuellement répétées. C'est le
conseil de M. de Villars qu'elle suit, et aussi celui
du roi son père. Elle multiplie les expressions
d'affection tout enfantine; « mon cher Cardinal »
devient « mon très cher ami » ou, à la façon
polonaise, « mon chérissime ami ». Elle signe « la
meilleure de vos amies »; elle se plaint de le voir
trop peu; elle met une câline insistance à le con-
LES ANNEES HEUREUSES n3
seiller sur sa santé : « Vous ne me mandez pas si
vous avez pris médecine. Je vous prie de la
prendre. On ne refuse point de rendre service à
ses amis. Celui que je vous demande est d'avoir
soin de votre santé ». Ce sont là propos d'un
esprit naturellement aimable. Le Cardinal pour-
rait lui savoir plus de gré d'une soumission d'âme
qui paraît sans bornes. « Le Roi est le maître »,
dit-elle souvent, prête à ses moindres volontés.
Elle ne l'est pas moins à celles du Cardinal, qui
en use parfois assez durement. Il échappe à Marie
quelques impatiences qui en disent long, celle-ci,
par exemple, sur les influences occultes supposées
par Fleury : « A l'égard des conseils, si j'en vou-
lais prendre, ce serait des vôtres que je deman-
derais, et je n'en chercherais jamais d'autres,
d'autant plus que, ne voyant que les quatre
murailles ou le public, je ne vois personne à
portée de m'en donner. »
Si elle le prend un seul jour d'un ton un peu
plus haut, c'est que son amour même a été mis en
jeu et qu'on a paru douter de sa soumission entière
aux ordres du Roi : « A l'égard de votre lettre,
écrit-elle, c'est le style uniquement qui m'en a fait
de la peine, et je la garde pour vous la relire, et je
me flatte qu'en la voyant vous me rendrez plus de
justice. Je ne crois pas, mon cher Cardinal, que
qui que ce soit au monde fût assez impertinent de
m'aigrir dans mon attachement pour le Roi. Je
v. 8.
ii 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
puis bien vous protester qu'il ne m'en parlerait
pas deux fois, étant surtout beaucoup plus fort
que celui que le simple devoir fait naître. C'est de
quoi je vous prie de l'assurer. Rendez aussi plus
de justice à mon amitié pour vous. Ayez-y plus de
confiance, et vous serez content de sa sincérité. »
Il fallait le caractère soupçonneux et dévoré du
vieux prélat pour faire souffrir ainsi cette âme de
jeune reine, pleine de candeur et de bonté. Tout
autre eût été touché et vaincu par une con-
fiance vraiment filiale, qui suivait aveuglément
les conseils reçus et n'osait rien décider ni rien
entreprendre sans une approbation toujours affec-
tueusement sollicitée. On ne pourrait croire à une
direction aussi étroite, s'il n'y en avait des preuves
multipliées dans les lettres de la Reine. C'est, par
exemple, un cas personnel qu'elle soumet au Roi,
c'est-à-dire au Cardinal, à l'occasion d'une gros-
sesse avancée et d'un départ pour Fontainebleau
qui lui tient à cœur : « Je ne suis pas assez maî-
tresse de moi-même pour prendre le parti entre
l'empressement que j'ai de voir le Roi et la crainte
des suites que Pérard fait envisager; et il n'y a
que le Roi qui puisse me tranquilliser dans
l'inquiétude où je suis. Je vous prie de me faire
savoir sa volonté. Vous savez que je n'en ai point
d'autre que la sienne et que celle que je réglerai
toujours sur vos avis salutaires, que j'attends avec
LES ANNÉES HEUREUSES u5
impatience. » Elle projette un jour d'aller de
Versailles se promener au Cours-la-Reine; deux
billets nous montrent ce qu'il en advient : « J'ai
envie de faire une petite promenade au Cours.
Mandez-moi, mon cher Cardinal, s'il n'y a point
d'inconvénient, et de là descendre aux Tuileries.
Le tout sauf votre bon plaisir. » « J'ai reçu, mon
cher Cardinal, deux de vos lettres en même temps,
sur ma promenade du Cours et des Tuileries. Je
trouve si juste et si raisonnable ce que vous dites,
que non seulement aux Tuileries, mais je n'irai
même pas au Cours. J'ai trop de confiance en
vous, mon cher Cardinal, que je ne ferai jamais
rien sans votre conseil, étant sûre de cette façon
de ne faire jamais de sottises. »
Une des premières lettres de la Reine, qui est
de 1728, montre bien, à propos d'un incident de
cour, le tour de son esprit. Il y est question de
M. de Mortemart, Premier gentilhomme de la
Chambre, personnage spirituel, charmant et un
peu brouillon, qui avait été l'un des agents les
plus actifs de la disgrâce de M. le Duc et, à cette
occasion sans doute, avait cessé de paraître chez
la Reine. Elle lui tient quelque rigueur, par
dignité, mais la bonté l'emporte et le pardon du
gentilhomme est assuré : « Je n'ai reçu que hier
au soir, mon cher Cardinal, votre lettre, qui me
pénètre de reconnaissance. Votre voyage de Sois-
sons me peine d'autant plus que je ne songe pas,
n6 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
sans trembler, aux fatigues que vous aurez à
essuyer. Au nom de Dieu, mon cher Cardinal,
ménagez une santé si chère. Comme je ne veux
rien faire sans vous le dire, par ma confiance en
vous, il s'agit de M. de Mortemart. Sa mère
m'a fait parler hier par Mme de Bissy, pour savoir
s'il ne pouvait point venir ici me présenter son fils.
Je lui ai répondu qu'il me paraissait étrange que,
après avoir été deux ans sans mettre le pied chez
moi, il voulût y revenir comme les autres,
comptant vous le mander auparavant pour savoir
votre avis sur cela, lorsque Mme de Chalais arriva,
qui me dit qu'il était à La Chaussée avec son fils.
Je dis à Mme de Chalais que, quand il m'aurait
demandé la permission de venir me demander
pardon, qu'après cela il viendrait m'amener son
fils. La pauvre femme fut désespérée de ma
réponse. Elle me dit que son fils n'était qu'un
prétexte pour venir lui-même. Je lui répliquai
qu'il en avait un bon, qui était celui de réparer sa
sottise, sans en chercher d'autre, mais que, par
égard pour elle, je pourrais m'adoucir, mais
qu'elle écrivît à son frère, comme d'elle-même,
de demander permission de venir réparer sa faute
et que la présentation se ferait après, que pour
l'amour d'elle je ferais la chose sans éclat. Elle a
été très aise de ma réponse. Je le serai beaucoup
plus, mon cher Cardinal, si vous approuvez en cela
ma conduite, et si ce fou est assez sage pour en
LA REINE MARIE LECZINSKA
LES ANNÉES HEUREUSES 119
user comme cela, je vous avoue que, pour moi,
je serai très portée à mépriser de pareilles folies;
mais vous savez que notre cour est portée à suivre
de mauvais exemples et que le peu de respect que
l'on a pour le Roi et pour moi est assez grand
pour n'avoir pas besoin d'être réprimé. Répondez-
moi au plus tôt à cela, mon cher Cardinal, car je
serai ravie de savoir votre sentiment. Adieu, mon
chérissime ami, comptez toujours sur mon amitié.
— Marie. »
En cette cour si réglée, où les affaires d'étiquette
tournent si souvent aux affaires d'Etat, l'inexpé-
rience de Marie ne trouve pas de suffisants conseils
chez sa dame d'honneur ou sa dame d'atours.
C'est encore au Cardinal qu'elle s'adresse, pour
que toutes les difficultés de cet ordre soient réglées
par lui. Elle lui soumet, par exemple, séance
tenante, le différend assez vif survenu entre son
premier écuyer, M. de Tessé, et un officier de la
compagnie Villeroy, M. de Montesson : « Je n'ai
pas voulu, dit-elle, donner de décision sans celle
du Roi. Voici la dispute : depuis quatre ans que
je suis en France, MM. les officiers des Gardes,
quand je suis en chaise à porteurs, le lieutenant
allait derrière et l'exempt devant. Aujourd'hui,
M. de Montesson a dit que c'était à lui d'aller
auprès de la chaise, à côté. Vous examinerez, mon
cher Cardinal qu'une possession depuis quatre ans
est une décision, n'étant pas naturel qu'ils l'eussent
ioo LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
soufferte dans les commencements, si la chose
n'aurait pas dû être. Ils disent qu'ils Ton faite par
politesse, mais il me semble que dans les droits
de charge il n'y en doit pas avoir; et ce qui prouve
que c'est une défaite, c'est qu'ils l'ont cédé de
même aux écuyers de quartier et même aux
maîtres d'hôtel, quand ceux-ci n'y étaient point.
Voilà, mon cher Cardinal, ce que j'ai vu depuis
que je suis ici et que je vous prie d'exposer au
Roi, en lui faisant mille compliments. M. de Tessé
vous doit envoyer un mémoire; pour moi, je vous
expose le fait tel qu'il a toujours été. »
Le journal du duc de Luynes se remplira, un
jour, de questions de ce genre, où la Reine mon-
trera toutefois un peu plus d'initiative dans les
décisions. Pendant toutes ces premières années,
elle semble redouter beaucoup d'être en faute
contre l'étiquette. Voici à quelles explications, à
quelles excuses elle a recours pour se justifier
d'avoir accordé une faveur à une dame qu'elle
aime : « Les vapeurs me quitteront quand je serai
à Fontainebleau, la solitude de Versailles étant
très capable d'en donner. Je vais aujourd'hui à la
Ménagerie, et à peine puis-je ramasser des dames
pour me suivre... J'espère, mon cher Cardinal,
que vous ne désapprouverez pas que Mme de Chà-
teaurenaud me suit aujourd'hui dans mes car-
rosses, étant restée presque seule pour me faire
sa cour. Il est vrai que mon intention était de ne
LES ANNÉES HEUREUSES 121
la plus mener, ce que je ferais, s'il y en avait
d'autres. »
A la même époque, le cardinal de Fleury, encore
sollicité par la Reine, doit s'occuper d'une ques-
tion qui renseigne d'une façon assez plaisante sur
les costumes du temps et les excès d'une mode
qui durera une bonne partie du siècle : « On ne
croirait pas, raconte Barbier, que le Cardinal a
été embarrassé par rapport aux paniers que les
femmes portent sous leurs jupes pour les rendre
larges et évasées. Ils sont si amples qu'en s'as-
seyant cela pousse les baleines et fait un écart
étonnant, en sorte qu'on a été obligé de faire des
fauteuils exprès. Il ne tient plus que trois femmes
dans les loges des spectacles pour qu'elles soient
un peu à leur aise. Cela est devenu extravagant
comme tout ce qui est extrême, de manière que,
les princesses étant assises à côté de la Reine,
leurs jupes, qui remontaient, cachaient la jupe de
la Reine. Cela a paru impertinent, mais le remède
était difficile ; et, à force de rêver, le Cardinal a
trouvé qu'il y aurait toujours un fauteuil vide des
deux côtés de la Reine, ce qui l'empêcherait d'être
incommodée, et le prétexte a été que ce seraient
deux fauteuils pour Mesdames de France, ses
filles. »
Le public de Paris peut faire des gorges
chaudes, et n'y manque point, sur cette grave
décision de cour, qui a occupé les veilles d'un
v. 9
122 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
prince de l'Église. Mais, cette histoire de paniers
a une suite. Les princesses du sang, étant séparées
de la Reine, veulent au moins être distinguées
des duchesses, et on leur accorde l'espace d'un
tabouret vide. Les ducs, fort piqués, se font
défendre de mauvaise façon : quelques jours après,
on saisit à Versailles un écrit injurieux des plus
vifs, qui court sous le manteau contre les princes
du sang. Le Parlement s'en mêle; on fait un arrêt,
et le pamphlet est brûlé sur le grand escalier du
Palais par la main du bourreau. On en brûlera
bien d'autres, au cours du siècle, qui auront plus
sérieuse origine que des paniers.
Ces affaires de préséance n'en finissent point,
irritées par des amours-propres toujours en éveil
et des rancunes qui viennent de loin. La Reine
a douze dames, dont six duchesses et six qui ne le
sont pas; de là, sans cesse, des difficultés et des
aigreurs. A la cérémonie de la Cène, un jeudi
saint, elles s'aggravent. C'est un usage fort tou-
chant et fort aimé de la Reine, qui rapproche un
instant les extrêmes de l'humanité et met une
leçon d'humilité chrétienne dans l'orgueilleuse vie
monarchique. Le Roi et la Reine célèbrent ainsi
l'anniversaire liturgique de la Cène du Sauveur;
pour la Reine, cela se passe dans la grande salle
des gardes du Château, transformée pour un jour
en chapelle. Douze petites filles pauvres ce sont
LES ANNÉES HEUREUSES i 2 3
douze vieillards chez le Roi ) sont assises sur une
grande table au bout de la pièce. Après un sermon
et une bénédiction, la Reine quitte son fauteuil et
s'approche d'elles; on lui présente une aiguière
pleine d'eau; elle en verse sur les pieds de ces
enfants, les lave, les essuie et les baise, en souvenir
de l'acte fraternel de Notre-Seigneur. Puis, avant
de les congédier avec une bourse d'argent, elle
leur sert de ses mains un repas à treize services,
dont les plats sont successivement présentés par
ses dames. C'est en ce point qu'éclate la dispute.
La duchesse de Gontaut-Biron, très jeune femme
et fort brillante, veut passer avec affectation
devant Mme de Rupelmonde. Celle-ci proteste et
l'arrête par le bras. Des paroles vives s'échangent;
on en vient aux gros mots, dont les pires, paraît-il,
ne sont point inconnus à la Cour.
La présence de la Reine n'a pu arrêter le choc
de ces vanités exaspérées. Dès le lendemain, les
ducs et pairs, M. de la Trémoille en tète, portent
leurs plaintes au Roi. De son côté, le maréchal
d'Alègre, père de Mme de Rupelmonde, fait un
mémoire établissant que les duchesses n'ont
d'autres prérogatives que le tabouret chez la
Reine, repoussant leurs autres prétentions au
nom du reste de la noblesse. Cette fois, l'affaire
devient importante. Le cardinal de Fleur} r , appelé
à résoudre le cas, le décide en faveur des duchesses,
mais seulement à la Cène et aux processions.
i2 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
L'usage reste que, lorsque les dames vont avec la
Reine dans son carrosse et qu'il n'y a pas de prin-
cesse du sang, elles montent comme elles se
trouvent, et celle qui suit la Reine se met à côté
d'elle, dans le fond, même si elle n'est pas
duchesse. On prévoit que la décision donnée ne
satisfera point toute l'ambition des dames titrées,
et qu'elles s'en serviront pour prendre un pied en
d'autres occasions.
Rien ne fait plus souffrir Marie Leczinska que
ces rivalités, pour des préséances dont elle com-
prend sans doute l'intérêt et la raison, mais qui
mettent autour d'elle une continuelle excitation
de haine et d'orgueil.
Si l'étiquette ne se relâche point, le respect,
dont elle est l'expression, semble quelque peu
diminué autour du trône. Le poids du long règne
de Louis XIV, devenu si lourd vers la fin, a pré-
paré une réaction, et la Régence a déjà donné les
habitudes d'une excessive liberté. L'extrême jeu-
nesse des deux souverains, « l'enfance » persis-
tante de l'un, la modestie et l'effacement de l'autre,
aident à cette nouveauté, qui s'aggravera avec le
temps et pour des raisons toujours plus inquié-
tantes. Marie s'en rend compte mieux que le Roi,
absorbé par ses amusements et ses chasses. Bien
loin de s'abandonner à son amour de solitude et
de vie intime, elle va au-devant de toutes ses
obligations d'apparat, n'en témoigne jamais aucun
LES ANNEES HEUREUSES [25
ennui et s'en fait instruire avec minutie pour les
remplir avec fidélité. Elle ne permet point que
personne autour d'elle se dérobe au moindre des
usages de l'ancienne Cour. Elle les conserve,
autant qu'elle le peut, dans leur intégrité, et,
lorsque Louis XV s'absente, chasse ou voyage,
elle suffit à maintenir à Versailles la représentation
royale. Si l'on ne sait pas toujours où est le Roi,
on est sur toujours de trouver la Reine. Elle a
tous les goûts auxquels une autre souveraine se
livrera un jour, en pleine liberté, à Trianon; mais
elle met ses soins et son esprit de sacrifice à ne
les satisfaire qu'autant que ses devoirs d'état sont
accomplis.
Cette exactitude, dictée à Marie Leczinska par
sa conscience, vient peut-être en même temps
d'une défense instinctive. La noblesse de cour
prend volontiers le ton chez les princes et les
princesses, qui sont sensibles assurément à la
bonté candide de la Reine, mais toujours prêts
à une critique malveillante et jalouse, toujours
animés de l'esprit frondeur. Aucun prince du
sang, pas même l'excellent duc d'Orléans, le pre-
mier personnage de l'État, tout aux dévotions et
aux charités, ne se sent l'àme dépendante d'un
sujet entièrement soumis ; nul d'entre eux ne peut
avoir un respect parfaitement sincère pour la
personne d'un Roi de vingt ans, mené par un
vieillard ; et Tinfatuation du sang des Bourbons
126 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
leur donne à tous un certain dédain envers la
petite Polonaise, amenée à Versailles pour une
politique douteuse, par un pouvoir déjà tombé.
Le bon peuple est loin de partager de tels
sentiments. Quelques mesures financières du car-
dinal de Fleury et la fin de la disette des grains
ont suffi pour ramener un peu de bien-être et
pour faire bénir le nouveau régime. Les querelles
religieuses ne compromettent point encore l'au-
torité roj'ale. Il semble que la fécondité bien
attestée de la Reine contribue à donner la con-
fiance en des jours meilleurs.
C'est sous de favorables auspices que Marie
Leczinska se décide à venir pour la première fois
à Paris, faire ses prières aux grandes églises et
demander un Dauphin. Un mois auparavant, le
4 septembre 1728, à peine relevée des couches de
Madame Troisième, elle écrivait au cardinal, la
Cour étant en deuil par la mort de la reine de
Sardaigne, grand'mère maternelle de Louis XV :
« J'ai espéré jusqu'à présent pouvoir aller le i3 à
Paris; mais je vois la chose impossible par la
faiblesse dont je suis encore, et j'ai résolu de
prolonger mon voyage de quelques jours, jus-
qu'au 18. Mandez-moi, mon cher Cardinal, s'il
serait impossible de prolonger le deuil au 19.
Comme c'est la première fois que j'y vais, l'entrée
des carrosses noirs pourrait frapper le peuple. Si
LES ANNÉES HEUREUSES 127
cela ne se peut, je passerai par-dessus tout pour
suivre votre avis, comme je ferai toujours en tout.
Une autre chose encore, si elle se pouvait, me
ferait grand plaisir : si le Roi ordonnait, du jour
que j'irai à Notre-Dame, les prières des Quarante-
Heures pour que Dieu nous accorde un Dauphin. »
La faiblesse de la Reine se prolongeant, l'entrée
à Paris doit être retardée jusqu'au 4 octobre.
Mais Louis XV a donné satisfaction à la Reine en
demandant les prières publiques. Le cardinal de
Noailles, archevêque de Paris, a publié, pour en
régler l'ordre et la durée, un mandement au clergé
et aux fidèles de son diocèse, où les causes du
retard de la naissance du Dauphin sont expliquées
par un texte de saint Augustin, lequel, observe un
railleur, « n'a guère songé aux Dauphins ». On
doit prier chaque jour et successivement, dans
toutes les églises de la Ville, jusqu'au 27 novembre,
veille de l'Avent. Les autres puissances ecclé-
siastiques de Paris, le cardinal de Bissv, abbé
commendataire de Saint-Germain-des-Prés, et
l'abbé de Sainte-Geneviève, règlent également
dans leurs églises les prières des Quarante-Heures,
où le peuple en foule se presse.
La Reine a déclaré qu'elle ne veut pas avoir
l'entrée solennelle, qui est d'usage pour une
première visite dans la capitale ; elle vient surtout,
dit-elle, par devoir de piété et c'est un pèlerinage
qu'elle accomplit. Il n'y a donc, le jour venu, que
128 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
son train ordinaire, quatre carrosses à huit che-
vaux, vingt gardes à cheval, quelques pages, dix
ou douze valets de pied. Dans les rues, point de
soldats, sauf sur le Parvis-Notre-Dame, où sont
rangées les Gardes françaises et suisses; sur le
parcours, seulement du guet, de la robe courte
et d'autres archers de la ville. Les boutiques ne
sont même point fermées par ordre; mais la
curiosité des Parisiens est telle que personne ne
reste chez soi. Le Cours est envahi ainsi que la
terrasse des Tuileries, le quai du Louvre et toutes
les rues de la Cité où doit passer la Reine. Tout le
monde est avide de la voir et de l'acclamer. Le
Mercure parle des tapisseries qui tendent les
maisons et les échafauds et gradins où l'on s'en-
tasse : « On y voyait une tapisserie bien plus
animée et d'un autre prix, par la prodigieuse
quantité de peuple et du plus beau monde de
Paris qui s'y était placé, ainsi qu'aux fenêtres et
aux balcons. »
La Reine est haranguée, à la porte de la Confé-
rence, par le gouverneur de Paris et le prévôt des
marchands, saluée par le canon de la Bastille et
de la Grève et les cloches de toutes les églises,
complimentée sur le seuil de Notre-Dame par
le cardinal de Noailles, avec la crosse et la mitre,
entouré de tout son clergé, menée au chœur entre
des barrières contenant la foule et gardées par les
gardes du corps, la carabine au poing. Ce n'est
LES ANNÉES HEUREUSES 129
pas sans émotion qu'elle entre pour la première
fois dans cette église vénérable, où vivent tant de
souvenirs de la Monarchie, et qu'elle marche au
milieu de son peuple. Donnant la main au marquis
de Nangis et au comte de Tessé, redressant de son
mieux sa taille petite, elle s'avance en robe de
cour couleur de chair, découpée en festons sans
or ni argent, mais chargée de toutes les pierreries
qu'on y a pu mettre.
Les dames sont comme elle en corps de robe,
extrêmement parées, et les principaux officiers de
la suite en habit de drap d'or et d'argent. Ce riche
spectacle réjouit les yeux du bon public, qui n'en
a pas vu de semblable depuis fort longtemps, et
l'on remarque le Sancy, le diamant fameux qui
vaut dix-huit cent mille livres, placé dans la
chevelure de la Reine. Elle va s'agenouiller dans
le chœur, sous le dais royal ; le cardinal monte
à son trône, entonne le Te Deum, qu'accompagne
une grande musique symphonique, et donne la
bénédiction. Il conduit ensuite la Reine, avant
de se retirer, devant la chapelle de la Vierge, où
simplement, sans apparat, entourée seulement du
cercle de ses dames et de ses officiers, elle entend
une messe basse, dite à son intention par son
chapelain. « Elle ne Ta pas entendue dans le
chœur, parce que les chanoines ne souffrent pas
que d'autres qu'eux y officient. » Marie ne saurait
s'en plaindre; elle n'est ici qu'une épouse chré-
i3o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
tienne, s'unissant par la prière à la Reine du ciel
et la suppliant d'exaucer la ferveur de sa demande.
Après la messe, la Reine revient dans le chœur
pour voir les « embellissements » exécutés sur
les ordres de Louis XIV; à la sacristie, on sert à
ses dames du chocolat et du café, et elle-même
prend un peu de vin d'Alicante. Puis le cardinal
la ramène à ses carrosses, avec les mêmes hon-
neurs qu'à l'arrivée. A l'église Sainte-Geneviève,
le cérémonial est légèrement différent. A l'entrée,
la Reine se met à genoux pour baiser la Vraie
Croix, que l'abbé lui présente ; elle va successive-
ment prier au chœur, où la châsse de la patronne
de Paris est découverte, à la chapelle de sainte
Glotilde, où elle témoigne le désir de baiser les
reliques royales et enfin au tombeau de Clovis,
premier roi de France chrétien, qu'elle baise avec
le même respect. Au départ, elle s'arrête rue
Saint-Jacques, devant la porte du collège Louis-
le-Grand, où le Père recteur et le Père principal
lui présentent leurs jeunes pensionnaires, ce qui
est une occasion de vivats, de vers latins et de
congés. Elle traverse les rues étroites du vieux
Paris, partout acclamée par le peuple, qui ramasse
l'argent menu jeté à la portière de son carrosse:
elle entre dans la rue Saint-Nicaise, pour voir une
partie des galeries du Louvre et la façade des
Tuileries du côté de la place du Carrousel, fait le
tour de la place Louis-le-Grand (Vendôme) et
LES ANNÉES HEUREUSES i3i
sort par la porte Saint-Honoré\ pour aller dîner
au château de la Muette, où elle arrive vers les
trois heures de l'après-midi.
Elle rentre à Versailles, harassée et ravie, et le
lendemain écrit à Fleury : « Je reviens contente,
au delà d'expression, des acclamations du peuple
et de leur joie, que je ne puis vous dépeindre,
tant elle était grande; mais je vous avoue que,
depuis que je suis au monde, je n'ai jamais été si
fatiguée. » L'avocat Barbier notait en même
temps : « Sa Majesté avait l'air bien content.
Elle a fait un assez grand tour dans Paris et elle
a vu une affluence de monde étonnante; cela est
bien différent de Wissembourg.... Pour sa per-
sonne, elle est petite, plus maigre que grasse,
point jolie sans être désagréable, l'air bon et doux,
ce qui ne donne pas la majesté requise à une
reine. » Les avis, au reste, sont fort différents
sur ce dernier point; et le sculpteur Guillaume
Coustou s'est inspiré d'une tout autre pensée,
puisqu'il fait en ce temps même la statue de la
jeune femme en Junon olympienne, pour la
mettre dans les jardins de Versailles.
Il y avait cinquante ans qu'on n'avait vu à
Paris de reine de France. Ce fut un grand
événement dont on parla pendant deux semaines.
On en aurait parlé bien plus longtemps si, le
2'5 octobre, aux portes des églises, n'avait été
i32 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
affiché un nouveau mandement de l'archevêque,
moins inoffensif que le premier; le cardinal de
Noailles acceptait la bulle Unigenitus et la Cons-
titution, c'est-à-dire la condamnation des cent une
propositions tirées du Père Quesnel, révoquait
ses décisions antérieures et faisait sa pleine sou-
mission au Saint-Siège. Cela causa une rumeur
énorme, « car le gros de Paris, dit ironiquement
Barbier, hommes, femmes, petits enfants, est
janséniste, c'est-à-dire en gros, sans savoir la
matière, contre la cour de Rome et les Jésuites ».
Les affiches, lacérées et couvertes de boue, la
rébellion des curés parisiens, les sermons et les
placards à profusion, vont préluder à l'agitation
parlementaire, contre laquelle Fleury ne trouvera
d'autre remède que les lits-de-justice et les lettres
de cachet. Ce sera, pendant quarante ans, toute la
politique intérieure du royaume.
La Reine en souffrira comme chrétienne et, à
son heure, discrètement, croira de son devoir de
s'y mêler; mais elle ne sera jamais compromise
dans la lutte, et sa popularité n'en sera nullement
atteinte. Pour qu'on lui pardonne cette affection
bien témoignée envers les Jésuites, dont ceux-ci
ne manquent point de se parer, il faut que la
Reine ait laissé au peuple de Paris, dans la
journée de sa visite, un souvenir inoubliable de
bonté et de bonne grâce. Son nom est le seul de
l'Etat qui échappe aux pamphlets et soit mis,
LES ANNÉES HEUREUSES i33
d'un accord tacite, hors des querelles; c'est le seul
que respectent les chansons du temps, qui cepen-
dant n'épargnent personne.
L'héritier de la couronne était plus que jamais
désiré. Sa naissance pouvait seule rassurer le
pays, si le Roi devait mourir jeune, contre les
dangers de la guerre civile et de la guerre étran-
gère; par elle, serait évitée cette redoutable récla-
mation de Philippe V dont les esprits restaient
préoccupés, car la renonciation du roi d'Espagne
au trône de France, imposée par des circonstances
passées, ne pouvait supprimer les droits naturels
de la descendance directe de Louis XIV. L'atten-
tion et l'espoir de tout un peuple se concentraient
sur la reine Marie, et lui faisaient tenir dans les
gazettes plus de place qu'au Roi lui-même. On
connaissait ses robes et ses concerts, ses prome-
nades et ses dévotions. Deux jours après sa visite
à Paris, elle partait pour Fontainebleau, faisant
collation à Choisy, qui était encore à la princesse
de Conti, et couchant à Petit-Bourg, chez le duc
d'Antin; c'était l'étape ordinaire du voyage, très
orgueilleusement fêtée par le surintendant des
Bâtiments. Le Roi vint à la rencontre de la Reine
jusqu'au delà de la forêt. Ils reçurent les révé-
rences, le lendemain, à l'occasion de la mort de la
reine de Sardaigne; le nonce du Pape, les ambas-
sadeurs et envoyés, en grand manteau de deuil,
134 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
puis, les princes et princesses du sang, les sei-
gneurs et les dames allèrent dénier chez Leurs
Majestés.
Le Roi continuait ses chasses quotidiennes,
qu'allait peindre, pour les Gobelins, le bon Oudry.
La rude chasse aux loups était à la mode cette
année-là : on en avait pris déjà vingt-sept depuis
qu'on était à Fontainebleau. La Reine ne suivit
que la chasse au cerf. Elle avait dans sa calèche la
jeune duchesse de Bourbon, en amazone, Mlle de
Clermont et la marquise de Mailly. Deux bètes
furent forcées en deux heures de temps et mises
aux abois sous les yeux des dames. Une autre fois,
la Reine fut à Villars, en ses quatre carrosses à
huit chevaux ; il y avait quatre princesses du sang
et dix-huit dames. Comme l'arrivée fut un peu à
l'impromptu, le vieux maréchal ne les traita pas
aussi bien qu'il eût voulu; mais il fit tirer, en
l'honneur de sa souveraine, les canons pris à
Denain, que le feu Roi lui avait laissés, et cette
salve victorieuse ne manqua point d'intéresser
Sa Majesté.
Quelques jours plus tard, se posa la question
toujours si grave de la santé du Roi. Louis XV se
trouva mal en chassant, puis pendant la messe;
des boutons se montraient au visage ; on l'empêcha
avec peine de se remettre en chasse, et la Reine
obtint qu'il se couchât. Les médecins, ceux de la
Cour comme ceux de Paris, appelés en hâte,
LES ANNÉES HEUREUSES [35
déclarèrent la plus redoutée des maladies d'alors,
la petite vérole. « Elle sortit les jours suivants,
raconte un témoin, sans fièvre, sans aucun mal,
et plus heureusement que l'on n'aurait jamais pu
l'espérer. Enfin, la maladie qui paraissait le plus
à craindre pour le Roi, dont la vie est si impor-
tante à son royaume et à toute l'Europe, arriva et
finit sans qu'il y eût lieu d'avoir aucune sorte
d'inquiétude. » Personne ne supposa que le mal
du Roi, guéri du reste sans aucun remède, n'était
point, en effet, la petite vérole, qui devait le saisir
un jour et l'emporter ; et Louis XV, ayant toujours
cru qu'il ne pouvait en être frappé deux fois, dut à
cette illusion la sécurité qu'il garda longtemps
pendant sa dernière maladie.
L'anxiété de la Reine avait été grande. L'action
de grâces qu'elle fit dans le secret de son cœur eut
plus de ferveur encore que toutes celles qui rem-
plirent les églises du royaume, à la nouvelle que
le Roi était sauvé. A Chambord, Stanislas avouait
a ses amis sa « terrible frayeur ». « On ne saurait
assez louer le Seigneur, écrivait-il, et de l'espèce
de cette petite vérole et de ce qu'elle ne nous
tiendra plus en alarme comme avant qu'elle soit
venue.... Votre bonne maîtresse a fait, dans cette
maladie, ce que doit faire une bonne femme, et
en a été bien récompensée, car le Roi était inquiet
quand elle le quittait pour un moment. Elle n'est
pas grosse, et j'en suis bien aise, car il faut espérer
i3G LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
qu'après la petite vérole la besogne en sera plus
solide. »
La Reine fut déclarée grosse en février 1729.
L'espérance des époux était vive : ils avaient com-
munié ensemble dans une même intention. La
Reine ménageait ses forces, plus que jamais pré-
cieuses. Elle ne prit aucune part à ces courses de
traîneaux qui furent, cette année-là, la grande
fureur de la Cour et de la Ville. Le Roi les avait
mises à la mode en emmenant sur la neige, autour
du Canal de Versailles, de longues nies de traî-
neaux remplis de seigneurs en bonnets et redin-
gotes de fourrure, et de dames vêtues « de
casaquins fourrés à la Polonaise ». En mars,
Louis XV vint, pour la première fois, à l'Opéra et
y fut chaleureusement applaudi. On lui sut gré de
ce retour à Paris. Il n'y était pas revenu, en effet,
depuis que le gouvernement avait été rétabli à
Versailles, suivant l'idée de Louis XIV, qui pen-
sait donner à la royauté plus de prestige et de
sécurité en la tenant loin de la turbulente capitale.
Le Dauphin naquit à Versailles, le 4 sep-
tembre 1729, à trois heures quarante du matin.
Toute la Cour veillait dans l'appartement de la
Reine. Autour du lit étaient les princes et les
princesses du sang, le cardinal de Fleury et le
chancelier de France, avertis dès le commence-
ment des douleurs. Le Roi n'avait point quitté le
LES ANNÉES HEUREUSES i!v
chevet de la Reine. L'enfant, mis dans un lange,
fut porté près du feu et ondoyé par le cardinal de
Rohan, en présence du curé de la paroisse. On
devait alors lui passer au cou le grand cordon du
Saint-Esprit, mais le Roi ne voulut pas que la
Reine eût une aussi prompte joie, de peur d'une
émotion trop vive, et la cérémonie fut différée
d'un moment. La duchesse de Ventadour prit le
prince nouveau-né et le porta, suivie des trois
sous-gouvernantes, dans l'appartement préparé
pour lui. Le Roi dit à M. de Villero}-, capitaine
des Gardes du corps : « Duc de Villeroy, condui-
sez le Dauphin; c'est le seul cas où mon capitaine
des Gardes peut me quitter. » On remarqua le ton
dont furent prononcées ces paroles ; il semblait
que le visage, d'ordinaire impénétrable, du jeune
Roi rayonnât d'un sentiment attendri.
Marie sut son bonheur quelques instants après.
Le Roi la quitta pour rentrer dans son apparte-
ment à quatre heures et demie et, avant de se
mettre au lit, dépêcha un de ses gentilshommes
au roi et à la reine de Pologne. Tout était pré-
paré, chez le garde des sceaux, pour envoyer faire
part de la naissance de Monseigneur le Dauphin
aux ambassadeurs et ministres étrangers et à
ceux du Roi dans les cours étrangères; dès cinq
heures et demie, tous les courriers avaient quitté
Versailles.
Le Roi dormit quelques heures ; à son réveil,
V. IO
i38 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
les acclamations éclatèrent sous ses fenêtres, où
la population de la ville s'était portée. On dressait
déjà, sur la place d'Armes, les châssis du feu d'ar-
tifice, qui devait être tiré le soir même. La Cour
emplissait l'Œil-de-Bœuf et se pressait sur le pas-
sage du Roi, quand à midi il se rendit à la messe,
où l'on chanta le Te Deum d'actions de grâces.
Plusieurs fois dans la journée, il fut chez la Reine
et chez le Dauphin. C'était un va-et-vient conti-
nuel dans le Château et la joie était sur tous les
visages. L'après-midi, le Roi fut complimenté par
les princesses, les dames et les ambassadeurs.
A Paris, à la première heure, le tocsin du
Palais et celui de l'Hôtel de Ville, annonçant la
grande nouvelle, commençaient une sonnerie de
trois journées ; on affichait l'ordonnance des éche-
vins enjoignant de fermer les boutiques, d'allumer
des feux de joie et d'illuminer les maisons pen-
dant ces trois jours. Les rues se remplissaient des
cris de « Vive le Roi ! Vive la Reine ! Vive
Monseigneur -le Dauphin ! » Le duc de Gesvres,
gouverneur de Paris, allait en grande pompe à la
Ville, avec une suite de carrosses, et jetait de
l'argent. Le prévôt des marchands en jeta aussi,
pendant le grand feu de fagots sur la place de
Grève, et les distributions de pain, de viande, de
cervelas, les fontaines de vin coulant sous des
berceaux de feuillage firent participer le peuple à
la joie du souverain.
LES ANNEES HEUREUSES i3g
Comme depuis soixante-huit ans il n'était pas
né de dauphin, il fallut rechercher les anciens
usages, tant pour le Te Deum de cent musiciens
que fit chanter le Parlement dans la grande salle
du Palais, que pour celui qui se célébra à Notre-
Dame, où le Roi vint accompagné de toute sa
maison, y compris les fauconniers, leur oiseau
sur le poing. Il y eut le Parlement, la Chambre
des Comptes, la Cour des Aides, la Cour des
Monnaies, la Ville, l'Université et le Grand
Conseil. Le Roi assista, avec les princes, au feu
d'artifice de l'Hôtel de Ville et au grand dîner qui
suivit, où il permit au duc de Noailles de porter
la santé de Monseigneur le Dauphin. On le recon-
duisit à ses carrosses vers onze heures et demie.
La foule se pressait en place de Grève, admi-
rant une quantité de transparents allégoriques,
qui complétaient l'illumination des façades, et
déchiffrant les inscriptions latines qui les cou-
vraient. On y abusait un peu des dauphins; la
Reine y était symbolisée par l'étoile du Nord,
guidant le vaisseau des armes de la Ville, avec ces
mots : Nec vota fefdlil (Elle n'a point trompé nos
vœux). Jamais Paris ne brûla autant de chandelle
qu'il ne fit cette nuit-là. Les carrosses marchaient
au pas, pour que le Roi vît mieux et fût mieux
vu. Le plus beau morceau était la place Louis-le-
Grand, où toutes les lignes d'architecture se profi-
laient en feu. Le long de la Seine, en s'en retour-
i 4 o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
nant à Versailles, le Roi aperçut l'illumination
splendide du Palais de Bourbon, bâti depuis peu
par la duchesse douairière, celle des jardins du
duc du Maine, où était préparé un feu d'artifice,
celle de l'Hôtel royal des Invalides, qui tira son
artillerie, et plus loin, tous les villages des deux
rives, de Vaugirard à Meudon et de Chaillot à
Suresnes, qui rivalisaient de lumières.
Pour la seconde fois, il y eut des spectacles
gratuits. Les Comédiens français y ajoutèrent
l'illumination de leur hôtel, et mirent sur leur
balcon deux muids de vin qui coulèrent tout un
soir pour le peuple. L'Opéra donna un concert
de chœurs et de symphonies sur la terrasse des
Tuileries. La religion devait tenir aussi, en de tels
jours, une grande place : après une procession
générale à Notre-Dame, il y eut chaque jour des
processions particulières des paroisses et de toutes
les communautés, tant régulières que séculières.
On entendait partout chanter des cantiques dans
les rues. Jansénistes et molinistes faisaient trêve
un instant à leurs querelles; et les bonnes femmes
des Halles, les dévotes mercières de la rue
Saint-Honoré les plus acharnées contre la Bulle,
oubliaient les persécutions infligées à leurs curés
et à leurs vicaires, en voyant tirer, sur la place des
Victoires, le feu d'artifice extraordinaire que payait
Samuel Bernard, « fameux banquier et riche de
plus de vingt millions ».
LES ANNÉES HEUREUSES 141
Pendant toutes ces réjouissances, qui remplis-
saient le royaume et dont elle se faisait lire les
relations, Marie Leczinska ne ressentait que la
joie d'avoir donné un fils à son mari et un héritier
à la Couronne. Elle avait rempli le but de son
mariage et l'ardent désir de la nation. Un aimable
tableau de Belle la représente quelques mois
après, assise en grand habit à côté du trône royal,
avec l'enfant sur ses genoux ; il a ses petits pieds
nus reposant sur le manteau fleurdelisé, la tête
encadrée d'un bonnet ruche, et le cordon du Saint-
Esprit au cou. La Reine est à demi souriante et
le chaste orgueil d'une mère s'épanouit dans son
regard.
Elle s'était rapidement rétablie. Dès qu'elle fut
relevée de couches, ses parents accoururent auprès
d'elle. On les logea au château de Trianon, qui
n'avait pas eu d'hôtes depuis la visite de Pierre le
Grand et que Louis XV devait donner bientôt en
toute propriété à la Reine. Le contentement de
Stanislas était sans mélange. Les petites prin-
cesses le ravissaient par leurs gentillesses, et son
Dauphin, aux mains de la bonne « maman
Ventadour », qui avait élevé le père, promettait
une santé vigoureuse. « Je me dérobe un moment
de temps, mandait-il à Du Bourg, pour vous
écrire deux mots et vous faire part, mon cher
comte, de toute la satisfaction que me donnent
ici Monsieur le Dauphin, par la meilleure consti-
i 4 2 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
tution qu'un enfant peut avoir, la Reine par le
bon état de sa santé, et enfin tout le reste qui
peut mettre du baume dans le sang. » Bientôt, un
seul petit-fils ne lui suffit plus. Ses lettres appellent
un second prince, « un duc d'Anjou »; et, comme
Louis XV semble décidé à se bien munir d'héri-
tiers, la Reine donne promptement de nouvelles
espérances.
Le duc d'Anjou se fait moins attendre que
son aîné. Le 3o août iySo, Versailles et Paris
sont encore en liesse pour la naissance d'un
prince. Les réjouissances se renouvellent, à peine
moindres que pour le Dauphin. « A la vérité,
observe Barbier en les racontant, un second fils
est une grande assurance pour la tranquillité du
royaume. »
C'est le moment le plus heureux de la vie de la
reine Marie. Tout semble sourire à sa destinée.
Elle se croit sûre de l'affection du Roi, et sa bril-
lante maternité l'a revêtue, aux yeux de tous,
d'une majesté nouvelle. Ce n'est pas sans une
juste fierté qu'elle peut présenter trois princesses
et deux princes à la France rassurée et reconnais-
sante.
CHAPITRE TROISIÈME
L ABANDON
Lorsque, plus tard, assise dans son cabinet
parmi ses ouvrages de tapisserie et de cou-
ture pour les pauvres, entourée de son
petit cercle familier, la reine Marie rappelait les
souvenirs de sa vie, elle ne rencontrait pas d'an-
née plus remplie d'émotions que l'année 1733.
Elle avait perdu deux enfants en moins de deux
mois; elle avait vu son père bien-aimé partir pour
la Pologne, reconquérir son trône et subir presque
aussitôt son dernier désastre. Enfin, elle avait
pressenti un événement qui lui réservait de longues
amertumes : l'adultère, encore secret pour tous,
avait pénétré dans la vie de son époux.
Ses deuils maternels lui portèrent les premiers
grands coups de la douleur. Madame Troisième
fut enterrée en février, et en avril mourut, à deux
ans et sept mois, le jeune frère du Dauphin, ce
charmant duc d'Anjou, qui déjà donnait à espérer
i 4 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
et dont la mère et le grand-père rêvaient, à eux
deux, de faire plus tard un roi de Pologne. L'en-
fant était malade depuis quelque temps et, plu-
sieurs fois le jour, la Reine descendait le voir,
dans l'appartement des Enfants de France, situé
au-dessous du sien. Son inquiétude allait augmen-
tant sans qu'elle en fût à craindre un dénouement
si prompt. Elle l'apprit de la façon la plus cruelle,
ainsi que le Roi le conta le jour même à Villars :
« Étant couchée avec le Roi, son impatience l'a
fait sortir de son lit pour faire ouvrir une fenêtre,
qui donnait sur celles de la chambre de M. le duc
d'Anjou, à portée de laquelle était un crocheteur.
La Reine lui cria : « Comment se porte le duc
d'Anjou? » Le crocheteur répondit : « Il est mort. »
La Reine lit un grand cri; heureusement une
femme de chambre la soutint, et le Roi sortit du
lit pour venir la consoler. »
Désormais les soucis ne quittent plus le cœur
de la mère. Elle tremble pour ces vies fragiles,
qui se multiplient autour d'elle, dont elle souhaite,
sans lassitude, d'augmenter le nombre, et parmi
lesquelles elle voudrait surtout retrouver un duc
d'Anjou. Elle se résigne déjà à se séparer de ses
enfants. Dans l'été de 17^3, sur l'avis des méde-
cins, ils vont s'établir au château de Meudon, où
l'air passe pour être meilleur qu'à Versailles. La
Reine n'a pu les y conduire, à cause de la nais-
sance de Madame Victoire; mais elle va les voir
L'ABANDON 14'»
ensuite le plus souvent qu'elle le peut, et les
meilleurs moments de sa vie sont ceux qu'elle
dérobe pour eux à la représentation royale : « Je
suis encore retournée hier à Meudon, écrit-elle,
où je me suis beaucoup promenée et m'en trouve
très bien. Il est vrai que M. le Dauphin devient
fort joli, et il y a sûrement de quoi en faire
quelque chose de bon; mais il faut un peu rompre
ses volontés, car il m'y parait très décidé. Il
n'aime effectivement pas trop à s'appliquer. Il
n'en est point de même de ses sœurs, car elles
apprennent très bien; j'ai été très contente
d'elles. »
Le petit Dauphin, élevé avec intelligence et
fermeté, sous l'inspiration de sa mère, va devenir
studieux et bon; mais que de crainte pour sa
santé, quelle frayeur pour une rougeole ! La
Reine, retenue à Versailles loin de l'enfant, en
écrit au Cardinal : « Vous avez su depuis ma
lettre d'hier, par M. Chicoyneau, que mon fils a
la rougeole en forme. Ce qui a fait que je ne vous
ai parlé que de mon inquiétude, c'est que je n'ai
pas douté que Mme de Ventadour ne vous l'ait
mandé. Joint à cela je ne sais même pas ce que je
vous ai écrit, car j'en avais la tête tournée. J'y
voulais aller absolument; mais Helvétius m'en a
empêchée, et j'ai trouvé qu'il avait raison à cause
du Roi et de ce que je porte, car s'il n'était ques-
tion que de moi, je n'en bougerais. On m'assure
146 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
qu'il est bien, mais, jusqu'à ce qu'il en soit quitte,
je ne serai pas tranquille.... On revient de chez
lui, et l'on me mande qu'il a dormi une heure,
vient de se réveiller très gai et va se rendormir. »
Le jeune père, toujours à la chasse, paraissait
fort peu parmi ses enfants ; mais le roi et la reine
de Pologne les visitaient souvent et voyaient en
eux les garanties du bonheur et de l'avenir de
leur fille. Les lettres de la grand'mère à la comtesse
d'Andlau expriment à merveille des sentiments
simples et touchants, qui rappellent la vie fami-
liale de Wissembourg. C'est une joie de voir
mettre M. le Dauphin « en culotte et en justau-
corps » ; on le déclare joli « à manger » ; et l'on
n'en finit point de tracer le portrait de ses perfec-
tions : « Notre aimable Dauphin est inexprimable
en tout; je l'aime de la dernière folie. Il promet
non seulement de vivre, mais d'être avec gloire. Il
s'informe de tout, veut savoir tout, rien ne lui
échappe. Il n'y a qu'une chose qui me déplaît en
lui, qui est que, quand il voit un joli visage, il n'a
plus de repos. Il aime la parure : l'on m'a mandé
hier, qu'il se plaignait à tout le monde qu'il allait
ressembler à un charbonnier, à cause du deuil du
roi Victor (de Sardaigne). Il aime, avec cela, tout
ce qui est militaire, à vouloir faire des armes à
tout propos. Quand il voit, par la fenêtre, aller le
Roi son père à la chasse, il se démène d'avoir un
cheval pour l'accompagner. Il a une grande amitié
L'ABANDON 147
pour sa mère, et a toujours des secrets à lui dire à
l'oreille. »
Le roi Stanislas, qui se déclarait rajeuni chaque
fois qu'il revoyait ses petits-enfants, ne tardait pas
cependant à se laisser entraîner par d'autres rêves.
Il y eut des larmes chez la Reine, au moment de
son départ pour la Pologne, lorsqu'il vint prendre
les instructions du Cabinet de Versailles pour
cette grande aventure. Quelques jours plus tard,
il était sur les chemins d'Allemagne, déguisé en
commis de marchand, et arrivait à Varsovie, à
l'étonnement de l'Europe, se faire acclamer roi
par la Diète polonaise; succès éphémère, il est
vrai, mal préparé, obtenu du sentiment national
par surprise, et que la Pologne et lui-même
allaient promptement expier.
Les souvenirs de Versailles et les lettres de sa
fille soutiennent ce roi d'un jour dans le désen-
chantement qui accable bientôt son âme enthou-
siaste. Au début du siège de Danzig, alors que son
rival, Auguste III, s'est déjà fait couronner à
Cracovie et que les armées russes vont l'empri-
sonner dans un cercle toujours resserré, Stanislas
écrit à ses petits-enfants : « Je vous félicite, mes
chers cœurs, d'être ensemble, comme vous me le
mandez, et sur ce que vous avez dîné chez
maman. Peut-être aurais-je consenti à jeûner une
année entière au pain et à l'eau pour être de cette
i 4 8 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
partie... J'embrasse de tout mon cœur les chers
petits enfants et je les mets sous la protection de
la Sainte Vierge. » Plus tard, quand l'affaire est
désespérée, quand le roi, à peu près abandonné
par la France et sorti de Danzig au péril de sa
vie, a trouvé un asile dans les Etats du roi de
Prusse, c'est encore une lettre de son petit-fils qui
lui apporte sa consolation; il s'en délecte, il baise
le papier où s'est posée « la petite menotte »; il
l'arrose de ses larmes. Elle lui fait oublier un
instant la tristesse de son nouvel exil, comment
l'ont berné les ministres de son gendre et la
grande trahison du cardinal de Fleurv.
L'échec de Stanislas fut pour Marie Leczinska
une cruelle déconvenue. Sans être ambitieuse
pour son père, elle identifiait sa cause à celle de
sa chère Pologne et croyait sincère, dans la Répu-
blique, une popularité que créait seulement l'or
bien distribué de l'ambassadeur de France. La
Reine ne pouvait être indifférente pour elle-même
à cette reprise de couronne. N'avait-elle pas,
malgré les adulations officielles, souffert quelque
humiliation de n'avoir apporté en dot à son mari,
ni territoire, ni alliance, ni prestige? N'était-ce
point par fiction qu'on la considérait comme fille
de roi? Cette campagne de la Succession de
Pologne, qui bientôt embrasait l'Europe, n'avait-
elle pas pour raison secrète que l'épouse du roi
de France cessât d'être considérée par les malveil-
L'ABANDON 14g
lants comme une « simple demoiselle » ? Elle
n'avait ni demandé ni souhaité qu'on prît les
armes; on le faisait cependant, à cause d'elle et de
son mariage : « Je suis bien fâchée, écrit-elle à
Fleury en 1733, de ces vilains bruits de guerre;
elle m'aurait toujours fait de la peine, mais je
vous avoue, mon cher Cardinal, que celle-ci m'en
fait encore davantage, quand j'imagine que j'en
suis cause, quoique, à la vérité, innocente. » Le
mal déchaîné, elle aurait voulu qu'il servît les
intérêts de son père, qui en avaient été le prétexte,
et non pas les combinaisons compliquées du
ministre de Louis XV.
Les quatre-vingt-dix lettres écrites par Stanislas
à cette époque, et que la reine Marie conserva
dans ses papiers, montrent que le roi de Pologne
comptait pleinement sur elle et la considérait un
peu comme son chargé d'affaires à Versailles. Le
chiffre assez naïf et les noms supposés dont ils se
servaient pour correspondre donnaient au père et
à la fille l'illusion que leurs lettres échappaient à
la police du Cardinal. Bientôt celui-ci s'en montra
informé, et la Reine cessa d'y mettre mystère.
Elle n'avait, d'ailleurs, besoin d'aucun avis pour
s'instruire de ce qu'elle avait à faire. Son rôle
tout tracé, et dont personne ne pouvait lui faire
un reproche, était de rappeler aux ministres des
engagements pris au nom du Roi et où son hon-
neur était engagé devant la Pologne et devant
i5o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
l'Europe. Elle savait ménager les ombrages du
Cardinal et ses manies d'économie, qui semblèrent
longtemps la seule raison de son inaction; mais
elle le stimulait à envoyer les subsides nécessaires,
les secours tant de fois promis; elle s'entretenait
en particulier avec le garde des sceaux Chauvelin,
le seul véritable homme d'État du ministère,
d'abord mieux disposé que son chef et capable de
s'intéresser aux grandes choses.
Une mauvaise volonté cachée, et qu'elle ne
s'expliquait point, paralysait tous ses efforts. Les
appels de Stanislas à « la chère France », les
supplications du marquis de Monti, enfermé avec
lui à Danzig, et ses avertissements répétés, se
heurtaient de plus en plus à l'indifférence. Le
dévoué ambassadeur n'avait guère d'autre appui à
la Cour que celui de la Reine elle-même. On
essayait de tromper celle-ci, comme on trompait
les assiégés de là-bas, par mille raisons insoute-
nables; le Cardinal affectait, par exemple, de
trembler devant la menace imaginaire des repré-
sailles anglaises et s'entendait avec Walpole pour
faire bloquer, par quelques vieux bateaux, devant
la rade de Brest, l'escadre de Duguay-Trouin,
toute prête, disait-il, à partir pour la mer Bal-
tique. Il annonçait, du reste, de temps en temps,
l'envoi des fameux secours, et c'était six cents
hommes sans munitions qui finissaient par
arriver, alors qu'il en aurait fallu dix mille.
L'ABANDON i5i
Même avertie par les lettres continuelles de son
père, Marie n'était pas en état de débrouiller les
fils de cet inextricable tissu de mensonges et de
mauvais vouloir, qui constituait toute la politique
polonaise du cardinal de Fleury. Si parfois elle
en soupçonnait la duplicité, elle n'eût pas osé le
laisser voir; mais elle affichait avec bravoure son
admiration pour les quelques Français d'audace et
de cœur, qui ne s'embarrassaient point de la
diplomatie du ministre et ne se souciaient point
de l'embarrasser. Ces vaillants, réduits à des
ressources misérables, isolés, abandonnés à l'autre
bout de l'Europe, s'obstinaient à servir le rêve de
leur reine et à tenir la parole de leur roi.
Marie avait commenté passionnément les mes-
sages de M. de Monti; elle avait envoyé ses
encouragements au comte de Plélo, l'ambassadeur
à Copenhague, qui avait charge de transmettre
les secours à Stanislas et qui, le sentant perdu,
n'hésitait pas à lui porter sa propre épée. On
lisait avec enthousiasme chez la Reine l'auda-
cieuse lettre de ce gentilhomme, écrite à Louis X\
au moment de s'embarquer pour Danzig avec une
petite troupe : « Nous allons, Sire, secourir votre
beau-père ou mourir à la peine. Mais, si vous
voulez le sauver, il vous faut plus de troupes et
une plus forte escadre; je suis un trop fidèle sujet
pour le dissimuler. »
Plus soldat que diplomate, M. de Plélo avait
i52 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
commis par générosité une faute grave, en quit-
tant son poste sans ordre royal. Il lui fallait
réussir ou mourir, car il n'y avait pas moyen de
revenir. Le vieux Cardinal réprouvait cet excès
de zèle et disait sèchement, devant la Reine, que
M. de Plélo hasardait sa vie et sa fortune : « Pour
ce qui est de sa fortune, répondait-elle, je m'en
charge, quoi qu'il advienne. » Presque aussitôt
arrivait la nouvelle que Plélo, disparu au premier
engagement, avait été retrouvé deux jours plus
tard, parmi les cadavres français, le visage sabré,
quinze coups de baïonnette dans le corps, et la
Reine pleurait comme un ami ce Breton cheva-
leresque qui était allé à la mort pour une idée,
avec un héroïsme à la polonaise.
Maintenant tout espoir était perdu de recouvrer
ce trône tant disputé. Après d'anxieuses semaines
d'incertitude, Marie apprenait la délivrance de son
père, s'échappant de Danzig en fugitif et traver-
sant les lignes ennemies sous un accoutrement
de paysan. Cette vie chère était sauve; mais
l'insuccès de cette longue campagne, à laquelle
Stanislas s'obstinait vainement, le chassait à
jamais de son royaume. Sept années de diplo-
matie occupées à préparer son retour avaient été
inutiles. L'influence de la France en Pologne était
morte pour longtemps; l'Europe se moquait du
gendre autant que du beau-père, et se vengeait
par là des succès des armes françaises en Italie
L'ABANDON i53
et sur le Rhin. Seul, à Versailles, le vieux Fleury
était content. Ce dénouement était son œuvre
particulière. Son véritable dessein se réalisait;
il avait rendu définitivement impossible toute
influence de la Reine; il avait mis Stanislas à sa
merci; il se sentait, à cette heure, complètement
vengé de M. le Duc.
Le beau-père du roi de France fut prié de
laisser aux seuls diplomates, et à ceux-là même
qui l'avaient trahi, le soin de tirer parti de l'échec
humiliant qu'il devait à leur abandon. Ils s'en
occupèrent au mieux des intérêts de leur maître,
et décidèrent de la destinée de Stanislas. Le
troisième traité de Vienne stipula, comme on le
sait, sous certaines conditions bientôt remplies,
que le duché de Lorraine serait cédé à Leczinski
et ferait retour, à sa mort, à la couronne de
France, ce prince n'ayant pas d'autre héritier que
sa fille. Stanislas fut mis hors d'état de se plaindre.
A défaut d'un ro}'aume deux fois perdu, il allait
avoir le gouvernement d'un magnifique pays,
l'agrément de tenir une cour et de s'y faire aimer,
le plaisir de visiter ses petits-enfants à Versailles
et de recevoir Voltaire à Lunéville, le loisir enfin
de devenir un grand moraliste, suivant la mode
du siècle, et un « philosophe couronné ».
Si Stanislas s'estimait dédommagé, la reine
Marie n'était pas moins satisfaite. Au soula-
gement de voir terminée cette longue crise se
V. II
154 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
joignaient la joie de garder ses parents auprès
d'elle, l'espoir de les faire venir chaque année à
Versailles, et l'orgueil de penser que Louis XV
tiendrait un jour de son « chérissime papa » la
pacifique possession d'une province depuis tant
de siècles désirée et disputée par la France. Après
les déceptions de la guerre de Pologne, elle n'eût
pas osé espérer un résultat aussi glorieux pour
elle. Venue au trône les mains vides, elle n'aurait
pas été inutile à la couronne des lis : sa dot tardive
égalerait celle qu'avait apportée Anne de Bretagne,
et son fils hériterait, grâce à elle, d'un royaume
agrandi sans luttes nouvelles, où Ton bénirait le
nom de Stanislas. Cette pensée allait être d'un
grand réconfort pour Marie, dans les épreuves
plus intimes et les désastres moins réparables
qui approchaient.
Au cours de ces années de guerre, où la Reine
a vécu dans les émotions et les inquiétudes, le
Roi n'a pas paru un seul jour partager ses senti-
ments. Il n'a jamais pesé d'une parole sur les
résolutions de ses ministres; il a pris sans doute
aisément son parti de l'abaissement de son beau-
père, puisque le succès de ses armes dans le reste
de l'Europe a suffi à la sauvegarde des intérêts de
la France. Il n'a pas prononcé un mot qu'on pût
interpréter comme désavouant, au fond de son
àme, la tortueuse politique de Fleury. Il semble
L'ABANDON i55
de plus en plus indolent, loin des affaires, occupé
de riens, tout à ses cuisines, à ses confitures, à
son tour, aux soupers qui se font dans ses petits
cabinets en revenant de la chasse. Avec les joyeux
« marmousets » dont il s'entoure, les Gesvres
et les Épernon, ce ne sont que mangeailles et
« cre vailles ». Le gouvernement n'a pas autant
d'attraits pour lui que les propos de médisance
universelle par lesquels, chaque matin, son valet
de chambre Bachelier lui conte les alcôves et les
coulisses. Du reste, pour ce qui est des affaires,
le Cardinal lui demande, selon une habitude prise
dès longtemps, des décisions, mais point d'avis.
Par une rare souplesse de caractère, habile à
écarter les difficultés sans les résoudre et toujours
attentif à ménager la paresse du souverain, le
vieux ministre conserve sur lui son influence
encore intacte. Ce n'est que par une femme qu'elle
pourrait un jour être ruinée; les jeunes ambitieux
de la Cour le savent bien et attendent le moment
qui doit, par cette voie, leur livrer leur maître.
Voici justement que les femmes commencent à
occuper son esprit et qu'il se plaît davantage en
leur compagnie. Il les rencontre peu dans le cercle
de la Reine, où il ne paraît presque jamais, mais
il en trouve chez la comtesse de Toulouse, dont
l'appartement de Versailles, au rez-de-chaussée,
communique avec le sien par un escalier intérieur,
et où il prend l'usage d'aller chaque jour. La
i56 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
comtesse, épouse d'un prince légitimé et quelque
chose comme grand'tante du Roi, est une beauté
déjà mûre et d'expérience, qui aime s'escorter de
beautés plus jeunes. Chez elle comme partout,
Louis XV reste taciturne et timide: mais on sent
déjà en lui, au soin qu'il met à ne pas déplaire,
l'éveil d'un goût pour les plaisirs de la société.
Ces habitudes nouvelles, sans prédisposer néces-
sairement aux galanteries, en ouvrent du moins la
route. Aux facilités qui l'entourent, aux encoura-
gements qu'il reçoit, il est à penser que le Roi, s'il
avait moins grand'peur de l'enfer, aurait imité
depuis longtemps ses jeunes compagnons et choisi
une maîtresse.
Songe-t-elle à lui en donner une, la bonne
comtesse de Toulouse, la plus honnête femme du
monde en son privé et qui va de plus en plus
incliner vers la piété? On assure de tous côtés
qu'une telle recherche est son plus pressant souci;
mais les langues méchantes n'ont jamais été pires
qu'à cette époque, et il n'apparaît nullement que ce
vilain métier soit de son goût. Si le Roi délaisse
la Reine, cette lassitude naturelle ne saurait être
imputée à d'autres. Il n'est pas étonnant que
Mme de Toulouse s'émeuve de son ennui : elle
s'estime fière de parvenir à l'en distraire, de
l'attacher par l'agrément de son salon, par son
esprit des plus vifs et toujours de bonne grâce, par
sa beauté aussi, qui garde des restes assez majes-
L'ABANDON i5;
tueux, et par ses yeux un peu durs de brune, qui
savent cependant caresser. Elle est Noailles et fut,
en premières noces, simple marquise. L'amour
Ta faite princesse : elle a été épousée, après une
longue cour et n'étant plus toute jeune, par un
fils de Louis XIV et de Mme de Montespan. Il
n'y a pas en France de foyer plus uni, plus édi-
fiant, plus dévoué à l'éducation d'un fils unique,
le duc de Penthièvre. Mais le trait particulier de
la comtesse de Toulouse, c'est qu'elle aime gou-
verner les affaires et les hommes, mener chacun
où il lui plaît, soutenir des ambitions et se faire
des créatures. Le Roi errait, âme en peine, ennuyé
d'une trop parfaite épouse, un peu effarouché
cependant parles plaisirs vulgaires et excessifs que
lui proposaient les débauchés de son entourage; la
comtesse de Toulouse s'est trouvée à point pour
lui offrir l'aimable cercle qui lui manquait; elle
compte simplement s'en récompenser, outre l'hon-
neur qu'elle en éprouve, par quelques menus
avantages de faveur.
C'est à Rambouillet surtout que l'intimité est
étroite. Louis XV vient souvent passer deux ou
trois jours dans cette résidence, si voisine de Ver-
sailles, et dont le comte de Toulouse a mis la
somptuosité renouvelée d'accord avec sa grande
fortune. Ce n'est pas seulement la chasse qui attire
le Roi, bien que l'immense parc soit abondam-
ment pourvu de bêtes fauves; Rambouillet est
i58 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
aussi le seul endroit où il se sente tout à fait à
l'aise. Il ne vient pas chez des sujets, mais chez de
tendres amis, qui s'efforcent uniquement à lui
rendre plaisants ses petits séjours. Il y rencontre
des courtisans choisis, dont quelques-uns sont
âgés et ont la politesse de l'ancienne Cour, et des
dames toujours très peu nombreuses. Les hommes
qui veulent aller à Rambouillet se font inscrire
chez le Premier gentilhomme; pour les femmes,
c'est Mme de Toulouse qui les nomme, choisis-
sant celles qui sont agréables au Roi. Les repas
sont de la meilleure chère, le jeu animé, les pro-
pos discrets et souriants. La conversation enjouée
de la comtesse charme extrêmement le Roi. Il y
apprend mainte anecdote historique, qu'il aimera
répéter plus tard, et cette généalogie des grandes
familles du royaume qu'il fixera dans son imper-
turbable mémoire.
Après le souper se tient ce que la Cour appelle
« le petit conseil secret du Roi ». Ce sont des
causeries à trois ou bien à quatre, si Mlle de
Charolais est au château, où il est beaucoup
plus question d'intérêts particuliers que d'affaires
publiques, mais qui n'en ont pas moins leur
importance. Le cardinal de Fleur}'' ne prend aucun
ombrage de ce « petit conseil » et ne se fatigue
même point à faire le voyage de Rambouillet; il
est tout à fait sûr de la maison où il laisse son
élève aller sans lui, car rien ne s'y décide ou ne s'y
L'ABANDON i5u
prépare sans qu'il en soit loyalement averti. Le
comte de Toulouse est son ami, et la comtesse
a trop besoin de le ménager, au sujet de tant
d'affaires qui l'intéressent, pour ne pas se mettre
d'accord avec lui sur toutes choses. Cet accord
même augmente en un pareil milieu la confiance
du Roi, et l'engage à se livrer plus qu'ailleurs.
La châtelaine de Rambouillet pourrait aisément
abuser de ces privilèges; mais elle a assez de
prudence pour se contenter d'être, à cette date,
après le ministre, la première personne dans
l'État.
Une autre femme, plus remuante, d'une ambi-
tion plus inquiète et moins mesurée, partage avec
la comtesse de Toulouse la familiarité du Roi.
C'est une des sœurs de M. le Duc, cette Mlle de
Charolais, qui vient d'obtenir de Sa Majesté, par
acte officiel, ce titre éminent et unique de « Made-
moiselle » réservé jusqu'à présent à la fille aînée
du frère du Roi. Chacun connaît son portrait en
cordelier, qui lui vaut le plus joli madrigal de
Voltaire et qu'elle offre volontiers en don sur des
tabatières. L'esprit aventureux de Mademoiselle et
sa beauté hardie lui donnent sur Louis XV un
ascendant tout autre que celui de la bonne com-
tesse, d'ailleurs plus âgée qu'elle de sept ans. Elle
étonne le Roi et le domine par ses façons cava-
lières et sans respect, et son mépris absolu des
convenances, en même temps qu'elle l'amuse par
iôo LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
une verve souvent railleuse et de la plus vive tra-
dition française.
La comtesse de Toulouse, alors son intime amie,
ferme ses charitables yeux sur les écarts d'une jeu-
nesse, qui s'est débridée au pire moment de la
Régence et dure encore à la quarantaine. L'intérêt
des deux femmes est de suffire ensemble au Roi
par les distractions diverses qu'elles lui donnent,
et d'accaparer tout le crédit en se le partageant à
l'amiable. C'est un jeu aisé à mener, jusqu'à l'iné-
vitable brouille, et pour lequel elles s'entendront
assez longtemps. Mais Mlle de Charolais dispose
de ressources bien plus variées que la mère du duc
de Penthièvre, car elle manque de scrupule sur
le choix de ses moyens. Quelqu'un qui suit ses
manèges la peint en trois paroles : « Mademoiselle
eût été receleuse, voleuse ou bouquetière, si elle
était née parmi le peuple. » En telle compagnie et
avec de tels exemples, n'est-ce pas merveille que
le Roi soit resté si longtemps époux fidèle?
Mademoiselle est de ces femmes qui ne vivent
que pour l'intrigue amoureuse, la leur ou celle de
leurs amis. Elle corromprait le Roi pour le plaisir
de le faire, n'en servît-elle point son ambition,
toujours éveillée, de jouer un rôle. Celui qui lui
est d'abord réservé n'a rien de fort honorable,
même en ce siècle indulgent, et les contemporains
usent de mots vigoureux pour le désigner; mais
cette fonction de conseillère, personne à la Cour
L'ABANDON 1G1
n'est mieux qualifié qu'elle pour la remplir. Bache-
lier lui-même, qui fait le philosophe et voudrait
élever son office de chambre à la haute politique,
au bénéfice de son ami Chauvelin, l'incomparable
Bachelier, que Lebel ne surpassera point, est
obligé de surbordonner ses vues à l'expérience de
la princesse. Nul n'est expert comme elle à com-
poser une partie fine, à jeter dans un souper la
libre chronique du temps et cette sorte de propos
où excelle Voltaire en ses contes et qui insinue le
plaisir avec une pointe d'irréligion.
C'est une grande commodité pour les projets de
Mademoiselle que son château de Madrid voisine,
à travers le bois de Boulogne, avec la maison
royale de la Meutte la Muette), où le Roi va cou-
cher au moins une fois par semaine. Ces soupers
du bois finissent par exciter les soupçons de Fleury,
qui n'entend pas que le Roi se compromette dans
une intimité suspecte, ni qu'il y dépense avec
excès l'argent de l'Etat. Un billet assez piquant de
la princesse au Cardinal semble répondre à cette
double inquiétude : « Je vais à Madrid, écrit-elle,
d'où nous avons l'honneur de souper dans le voi-
sinage. En vérité jamais partie fine n'a été plus
nombreuse et plus modeste. Nous serons une
trentaine à table; ensuite les hommes couchent à
la Meutte et les femmes à Madrid. »
Sont-ils aussi inoffensifs que Mademoiselle veut
bien l'assurer, ces soupers de la Meutte, où l'on
iÔ2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
boit toujours plus que de raison, où Cornus et
Bacchus, comme on dit alors, rendent favorable la
déesse de Cythère, où le Roi lui-même, dans l'exci-
tation du vin de Champagne, laisse échapper des
paroles singulières ? Un soir (on prétend que
c'est en 1732), il y a deux tables servies, chacune
de douze convives, et comme Ton cause assez
librement des femmes de la Cour, de leur répu-
tation et de leurs charmes, le Roi lève son verre
et porte une santé mystérieuse : A l'inconnue!
dit-il. La santé bue à sa table, il envoie dire à
l'autre table de la boire aussi. Cette insistance
permet aux assistants de rechercher en sa pré-
sence à quelle dame il a songé. On met aux voix
celles qui semblent le plus désignées. Trois noms
se répartissent les joyeux suffrages : Mme la
Duchesse la jeune, Mlle de Beaujolais et Mme de
Lauraguais, parue tout nouvellement à la Cour.
Le Roi se refuse à trancher le débat; mais le
propos qu'il a tenu et la liberté qui l'a suivi
donnent beaucoup à penser et font connaître à
tout le monde que sa vertu est à la merci d'une
occasion.
L'occasion se produit, ou plutôt on la fait naître,
au cours de 1733, l'année même du départ du roi
Stanislas. On le sait par le duc de Luynes, qui dit
l'avoir appris « de manière à n'en pouvoir douter » ;
les autres journaux de l'époque ne font pas corn-
L'ABANDON i63
mencer la liaison de Louis XV avant l'hiver de
1736. C'est que le secret royal est bien gardé et
ignoré entièrement de la Cour pendant des années.
Rien ne paraît changé dans les rapports du Roi
avec la Reine, que semblent occuper et satisfaire
de régulières maternités; c'est cependant la Reine
elle-même qui va nous fournir, par un témoignage
inattendu, la confirmation du renseignement de
M. de Luynes et la preuve qu'il n'a point été
trompé.
Parmi les lettres inédites de Stanislas à Marie,
où Louis XV n'est presque jamais nommé, il en
est une, du 3 janvier 1734, où se trouve une men-
tion bien certaine des premières infidélités. Dans
cette « écriture continuelle » qu'elle adresse à son
père et qu'il la supplie de ne pas ajouter aux
fatigues d'une grossesse, Marie a laissé échapper
une fois l'aveu de son chagrin le plus intime, et le
père répond à cette confidence, qui est du mois de
décembre 1733, par la phrase suivante, partie en
polonais, partie en chiffres, une des plus mysté-
rieuses de toute leur correspondance : « Ce que
vous me mandez de la constance du Roi, sans
espérance de changement, me désole. Cependant,
je crois que les circonstances présentes, si le bon
Dieu les donne heureuses, pourront le ramener. »
Stanislas se plaît à espérer que la joie de la
naissance d'un prince (ce fut Madame Sophie)
rétablira le bonheur conjugal de sa fille; mais il
1G4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
faut bien constater déjà l'inconstance du Roi et
aussi la tristesse de la pauvre Marie, d'autant plus
profonde qu'elle est plus cachée. Son amour tou-
jours anxieux lui a ouvert les yeux la première et,
tandis que la Cour en est encore aux soupçons,
elle seule, à des indices qui ne trompent point, a
deviné les premières fautes du Roi et compris
qu'il n'y a plus d'espoir qu'il lui revienne sans
partage.
Ni l'épouse, ni aucune personne, en dehors des
initiés nécessaires, ne se doutent que la complice
du Roi est aussi voisine que possible de la Reine
et qu'elle appartient même à son service. Entre
tant de femmes qui ont paru retenir l'attention du
Roi ou qui l'ont même sollicitée, on n'a point
remarqué la jeune comtesse de Mailly, fille aînée
du marquis de Nesle. Mariée en 1726, à seize ans,
à un oncle à la mode de Bretagne, lieutenant des
gendarmes écossais, elle est devenue dame du
palais de la Reine, en 1729, à la mort de sa mère,
la marquise de Mailly-Nesle ; sa naissance et sa
place à la Cour lui ont dès lors donné accès auprès
du Roi et droit à tous les voyages. Plus tard seu-
lement, on rapprochera les uns des autres de
petits faits, demeurés inaperçus, et l'on se rappel-
lera combien fréquemment Mme de Mailly a été
des parties de Mademoiselle.
On disait alors que sa conversation spirituelle
était particulièrement agréable à Sa Majesté; mais
L'ABANDON i65
ses charmes ne semblaient point destinés à une
aussi glorieuse conquête. La réserve du Roi et la
tenue modeste de la dame distinguée par lui ont
trompé les yeux les plus exercés par métier, ceux
des courtisans en quête d'intrigue. Louis XV aime
Mme de Mailly et en est aimé; leur inclination
sincère, quoique préparée par des soins corrup-
teurs, a eu besoin, pour se développer, d'un mys-
tère qui en assaisonnât les plaisirs. Les habiles
gens qui s'en sont mêlés n'ont point manqué
d'épaissir cette ombre et de la rendre à peu près
impossible à pénétrer.
Les hésitations du Roi leur en ayant laissé le
temps, Mademoiselle, Bachelier et la maréchale
d'Estrées, qui prêta son concours, ont fait le choix
le plus avisé. Leur dessein a été soigneusement
établi et non moins calculé que celui qui amena
jadis le mariage de la Reine. Ils savaient qu'une
jeune femme, belle et ambitieuse, s'emparant pour
la première fois du cœur et des sens du Roi, aurait
pu rompre leurs calculs et garder pour elle l'in-
fluence dont ils comptaient se servir. Avec Mme de
Mailly, âme affectueuse et de caractère désinté-
ressé, ils n'ont rien à craindre de semblable. On
lui a fait promettre, paraît-il, « de s'en tenir aux
seuls honneurs du mouchoir » et de ne rien tenter
sans l'avis « des personnes qu'elle sait avoir la
confiance et l'estime du Roi ». Singulier enga-
gement, que nulle autre des femmes de la Cour
i66 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
qui aspirent à être élues ne serait capable de tenir
avec bonne foi.
Mme de Mailly met dans son amour plus de
sentiment que de vanité, sans aucune vue d'avi-
dité personnelle. Son esprit, qui est aimable, son
humeur, qui est égale, sa douceur caressante
suffisent à retenir le Roi; mais elle n'a ni assez
de beauté, ni assez d'intrigue pour être sûre d'un
absolu pouvoir. « Elle a, dit un contemporain, le
visage long, le nez de même, le front grand et
élevé, les joues un peu plates, la bouche grande,
le teint plus brun que blanc, deux grands yeux
assez beaux, fort vifs, mais dont le regard est un
peu dur. Le son de sa voix est rude, sa gorge
et ses bras laids. Elle passe pour avoir la jambe
fine, beauté que peut-être elle doit à sa maigreur.
Elle est grande, marche d'un air assez délibéré;
mais elle n'a ni grâce, ni noblesse, quoiqu'elle se
mette d'un très grand goût et avec un art infini,
talent qui lui est particulier, et que les femmes
de la Cour ont tâché en vain d'imiter. » S'il est
vrai que la Sainte Madeleine de Nattier soit le
portrait de Mme de Mailly, on y retrouve tous
ces traits physiques, que notre chroniqueur n'a
point flattés.
Élevé dans la réserve religieuse et dans la peur
de la femme, Louis XV devait être de ceux que
l'extrême beauté n'est point sans troubler, mais
L'ABANDON 167
attire moins qu'elle n'intimide. Une personne
comme Mme de Mailly pouvait mieux qu'une
autre lui faciliter le premier pas. Le choix qu'on
tît pour lui indique chez ses « conseillers » une
connaissance fort juste des hommes. Pour le
rendre définitif et prévenir les oppositions, Made-
moiselle songea à s'assurer l'aveu, au moins tacite,
du Cardinal. Il ne fut pas aussi facile qu'on le
prétend d'y résoudre le vieillard, car il s'agissait,
en somme, de ruiner l'éducation stricte qu'il avait
donnée à son élève. Une brouille du ministre
avec le Roi, qui date précisément du mois de
septembre 1738 et que marque une retraite de dix
jours à Issy, semble indiquer le moment où la
chose fâcheuse lui fut révélée. Il dut protester,
peut-être pour la forme, et il est sûr qu'il crut de
son devoir d'apporter des consolations à la Reine,
tout comme il eût présenté des condoléances.
Mais ses scrupules ne tinrent pas longtemps
devant les raisons soumises à son discernement
de vieux casuiste.
L'ouvrage fait par d'autres et la faute accomplie
sans qu'il en fût responsable, il ne pouvait qu'être
entièrement favorable à la personne qui en avait
profité selon la morale du siècle. Aucune ne devait
lui porter moins d'ombrage, en tant que ministre,
ni causer autour du Roi moins de scandale.
Puisque aussi bien le mal était inévitable, il fallait
se féliciter qu'il fût ainsi limité. Plus tard, lors-
i68 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
qu'on voudra donner au Roi une autre maîtresse,
infiniment plus dangereuse, celle qui sera Mme de
Chàteauroux, l'ancien précepteur fera des confi-
dences sur le passé à la duchesse de Brancas :
« Ah ! si vous saviez combien il était nécessaire
que Mme de Mailly eût le cœur du Roi, combien
il serait funeste de le lui enlever, combien il faut
le lui conserver, combien la maréchale (d'Estrées'
eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux
de Dieu, de préparer cet engagement et le for-
mer! Je tiens sans doute un étrange langage pour
un prêtre; mais la cour de Louis XIV, celle de
Louis XV ressemblent trop peu à celle de saint
Louis. Le Roi commençait à craindre la Reine :
elle avait été livrée aux intrigues de M. le Duc et
de Mme de Prie. Le Roi pouvait se perdre par un
mauvais choix; il n'y en avait qu'un bon qui pût
le sauver. Si vous saviez combien j'ai gémi aux
pieds de cette croix... combien j'ai maudit mon
pouvoir, sans puissance sur le cœur du Roi ! Le
Roi a du moins les vertus de Mme de Mailly,
laissons-les-lui. Je n'ai plus qu'un moment à
vivre ; mais voir le Roi, que Louis XIV m'a
confié, trahir ses dernières espérances ! Je ne le
verrai point sans punir les corrupteurs de sa jeu-
nesse ! » Mme de Brancas, qui rapporte ces pro-
pos, non sans malice, assure qu'elle sortit de chez
Fleury, ayant vu Tartufe cardinal et premier
ministre. La conscience compliquée du person-
L'ABANDON 169
nage admettait peut-être une grande part de sin-
cérité. II est seulement fâcheux pour sa mémoire
qu'on ne lui trouve de colère contre les corrup-
teurs du Roi qu'à l'heure où ils alarment sa tran-
quillité.
Il est certain que le cardinal de Fleury, s'il
n'approuva pas la liaison du Roi, en approuva du
moins le choix, que plus tard il ne s'opposa point
à ce qu'elle fût déclarée, et qu'il entretînt, par
l'entremise de Mlle de Charolais, un commerce
de bonne entente avec la maîtresse. S'il en fallait
une preuve, un petit document, postérieur il est
vrai à la déclaration, la fournirait. C'est encore un
billet griffonné par Mademoiselle au Cardinal
pour le remercier des faveurs accordées à une
sœur de Mme de Mailly, qui va épouser M. de
Vintimille, petit-neveu de l'archevêque de Paris.
Ces faveurs, arrachées à la lésinerie du ministre,
sont considérables : le Roi donne à la nouvelle
mariée deux cent mille livres d'argent comptant,
un appartement à Versailles et six mille livres de
pension, en attendant une place de dame dans la
maison qu'on fera un jour à la Dauphine.
Mademoiselle, qui a mené tout cela, écrit à
Fleury : « Ce lundi au soir. — Je n'ai jamais
vu une si grande joie et tant de reconnaissance.
Mme de Mailly m'a priée de vous faire ses remer-
ciements et de vous dire que c'était à vous qu'elle
devait la fortune de sa sœur. Elle n'ose pas
V. 12
i;o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
aller chez Votre Éminence. Je lui ai dit qu'elle
ferait mal d'y aller et que vous ne vouliez rien
savoir. Elle gardera le secret et je me conformerai
en tout à ce que vous m'avez dit. Je vous remercie
encore de cette affaire. Tout ce qui marque votre
amitié me touche au delà de ce que je puis dire.
Je m'acquitte d'une commission et ne veux point
de réponse. »
L'ardeur qu'a mise Mme de Mailly à fixer sa
sœur à Versailles peut paraître naïve, quand on
sait que Mme de Vintimille va devenir, à son tour
et sans tarder, la maîtresse du Roi ; quant à ce
billet de princesse à ministre, il dit en peu de
mots, sur ces choses de cour, plus qu'il ne semble.
Les débuts de Louis XV dans l'adultère ont
gardé un caractère qui frappe l'observateur un peu
attentif. Pendant plusieurs années, sa liaison ne
fut ni définitive, ni sans remords. Elle subit des
scrupules et des ruptures, comme en eut quelque
temps la tendresse du grand Louis pour cette La
Vallière, à qui l'on est tenté de comparer Mme de
Mailly. La loi religieuse arrête, à des dates déter-
minées, avec son inflexible rigueur, l'essor des
passions coupables. On ne peut oublier que le Roi
communie au moins à Pâques et remplit ses
devoirs de catholique dans leur intégrité. Minu-
tieux ainsi qu'il le sera toujours dans l'accomplis-
sement des pratiques, des jeûnes, des abstinences,
L'ABANDON i-i
il n'est point de ceux qui ignorent les conditions
du repentir ou qui se permettent de les enfreindre,
au risque de leur salut éternel. Il faut donc qu'il
fasse un effort loyal vers le changement de sa vie
et qu'il s'essaie de bonne foi à rompre les liens
qui l'enchaînent. Au nom de pouvoirs supérieurs
aux rois, le moins que puisse exiger le confesseur
pour l'absoudre, c'est qu'il reprenne avec la Reine
la vie conjugale. On le voit, en effet, rentrer dans
le droit chemin aux approches des saintes semaines
et il cherche alors à se corriger avec une sincérité
que rien n'autorise à mettre en doute.
Avant Noël 1737, par exemple, après avoir
délaissé la Reine pendant huit mois, c'est-à-dire
presque depuis Pâques, il vient passer auprès
d'elle les nuits du 22 et du 23 décembre ; c'est
qu'il doit faire ses dévotions à la grande fête et
qu'il n'y serait point admis sans cette preuve
de son repentir. Au reste, toute lutte est courte
en une âme aussi molle, et ce réveil religieux
de Noël sera le dernier. Tombé malade avant de
communier, le Roi a renoncé à le faire ensuite.
Sa rechute dans le péché n'a point tardé. Le
14 janvier, dès son rétablissement, il va pour la
première fois souper publiquement chez Mme de
Mailly, dans son appartement de l'aile neuve. La
maîtresse a plaidé, une fois de plus et trop élo-
quemment, la cause de sa passion. Son amant, du
moins, n'ira pas jusqu'à l'hypocrisie à Pâques
i 7 2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
suivant, au grand scandale des dévots de la Cour
et de la plupart de ses sujets, le Roi Très-Chrétien,
le fils aîné de l'Église, renonce pour la première
fois à la communion pascale. N'étant point en état
de grâce, il ne saurait guérir les écrouelles, et les
malades, réunis à Versailles, le samedi saint,
doivent s'en retourner chez eux sans avoir été tou-
chés. On donne pour prétexte une incommodité
du Roi ; mais la situation est claire : il n'a point
voulu se confesser, ou le confesseur lui a refusé
l'absolution.
Sur la foi d'anecdotes de basse antichambre et
de récits malveillants toujours répétés, on a rendu
Marie Leczinska responsable du changement de
conduite de Louis XV, par des maladresses fémi-
nines et des répugnances au devoir conjugal.
L'explication, vraie pour tant d'autres, n'est pas
suffisante en ce cas illustre. Certes, la reine Marie,
toujours intimidée auprès de son maître, n'avait
rien pour se défendre contre les dangers de sa
situation. Il lui eût été difficile d'éloigner toujours
de l'époux les trop vives séductions du plaisir illi-
cite; mais l'acte même du détachement n'est point
du fait de la Reine et il y aurait injustice à lui
en imputer les conséquences. Elle souffrait sans
doute, quand le Roi lui apportait, de ses soupers,
l'odeur et le trouble du Champagne; elle considé-
rait alors que la sainteté du mariage était mal
L'ABANDON i 7 3
comprise par le compagnon de sa vie ; mais elle
ne se fût jamais permis de le lui reprocher. Elle a
pu, d'autre part, imposer quelques trêves aux
impatiences du Roi, sur l'ordre d'une Faculté trop
méticuleuse; mais jusqu'à la fin, et sans relâche,
elle demeura désireuse de maternité. Les commé-
rages du temps, sans excepter ceux d'Argenson,
interprètent fort mal les sentiments de la Reine
sur ce point, et lui prêtent des mots que démentent
ses lettres, ses paroles et toute sa vie. Pour se ren-
seigner à des sources plus sérieuses, les témoi-
gnages, qui manquent souvent en matière aussi
délicate, se trouvent en nombre dans le Journal
du duc de Luynes.
La séparation vint d'une exigence de la Faculté
de la Reine, dont les démêlés avec la Faculté du
Roi avaient plus d'une fois, paraît-il, aggravé les
choses. En iy38, la première eut définitivement
gain de cause, en des circonstances dont il est
possible de reconstituer la suite. Le Roi usait
alors d'une nouvelle chambre à coucher, celle qui
existe encore à Versailles, qu'il avait fait faire
à l'intérieur de son appartement privé; elle était
de dimensions plus commodes que la vaste
chambre de Louis XIV, dont Louis XV avait dû
jusque-là se contenter, en y grelottant et s'y
enrhumant pendant les froids, et qui ne servait
plus qu'aux levers, aux couchers et aux autres
usages d'étiquette. La petite chambre était plus
i 7 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
facile à chauffer l'hiver, plus facile aussi à quitter,
sans être vu, en toute saison. Le 26 mai, lende-
main de la Pentecôte, le Roi traversa l'Œil-de-
Bœuf après son coucher et vint chez la Reine, ce
qu'il n'avait point encore fait de l'année et ce qui
ne devait plus se renouveler.
Quelques semaines après, il partait pour Com-
piègne, laissant, comme d'ordinaire, la Reine
à Versailles : « Elle croyait être grosse, raconte
M. de Luynes, et avait mandé au Roi l'état où elle
se trouvait. Elle alla souper chez Mme de Mazarin,
à une petite maison au haut de la montagne de
Saint-Cloud, que l'on appelle Montretout. Elle
n'en revint qu'à la pointe du jour,... n'étant point
accoutumée de se coucher si tard. La nuit même,
il lui arriva un accident qui prouvait qu'elle
n'était plus grosse et qu'elle s'était blessée; elle
n'osa pas en parler ni le mander au Roi, de peur
que son voyage de Montretout ne fût désap-
prouvé; elle lui manda seulement que les soupçons
de grossesse avaient disparu. Elle se leva et alla
comme à l'ordinaire; cette conduite fut suivie
d'abord d'une perte de sang et ensuite d'un déran-
gement qui dura quelque temps. Dans cet état,
Perrat lui déclara que, si elle redevenait grosse
dans ce moment, elle ne porterait jamais son
enfant à bien. Ce fut là l'occasion des difficultés
qui furent faites au Roi à son retour de Com-
piègne; on voit qu'elles étaient fondées. »
L'ABANDON i;5
Quant aux sentiments intimes de la Reine, un
autre récit, recueilli l'année précédente par le
même auteur, est tout à fait significatif. Il s'agit
de la naissance de Madame Louise. D'après la
légende, Louis XV, espérant un garçon et de fort
méchante humeur, aurait nommé brusquement
Madame Dernière celle qui le fut en effet. La
réalité fut tout autre. C'était le 26 juillet 1737 :
le Roi, resté auprès de la Reine pendant ses dou-
leurs, avait embrassé la main qu'elle lui tendait;
immédiatement après être accouchée, ayant su
que c'était une fille, elle le pria d'approcher et lui
dit : « Je voudrais souffrir encore autant et vous
donner un duc d'Anjou. » Le Roi l'exhorta à se
tranquilliser. Ce tendre appel de l'épouse, si
touchant et si sincère, a été entendu par la
duchesse de Luynes, dame d'honneur, qui n'a
point quitté son chevet. Pourquoi semble-t-on
ignorer son témoignage, éloquent à sa date, qui,
dans une de ces heures où se livre le plus profond
de l'être humain, révèle l'entière pensée de la
Reine? Le désir de remplacer le fils qu'elle a
perdu n'a pas un instant quitté son cœur et,
jusqu'à l'abandon définitif, elle a appelé de toute
son âme un autre duc d'Anjou. Il n'est donc pas
soutenable qu'elle se soit dérobée de façon quel-
conque à son devoir, ni se soit jamais montrée
lasse de l'œuvre de maternité.
176 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
C'est en 1738 que la faveur de Mme de Mailly
commence à devenir évidente. Peut-on penser
que le Roi, ne devant plus revenir à la Reine, se
considère comme délié des égards qu'il a scrupu-
leusement gardés jusqu'alors? On aime mieux
croire que c'est à son insu que le secret est devenu
un scandale et qu'il y a du vrai dans une anecdote
bien connue; un soir que la maîtresse se glisse,
voilée selon l'ordinaire, dans les petits appar-
tements, Bachelier, voulant brusquer les choses,
entr'ouvre comme par mégarde son capuchon et
la laisse reconnaître à deux dames. Quoi qu'il en
soit, au mois de juillet, le duc de Luynes se décide
à mettre en son Journal, non point la brutale
assurance de la liaison du Roi, mais des phrases
enveloppées et prudentes qui la supposent vrai-
semblable. L'avocat Barbier dit que « la chose est
publique »; d'Argenson sait depuis longtemps
que Chauvelin a fourni « la petite Mailly »
d'appointements sur des fonds secrets, tandis que
Luynes en est encore à remarquer des soupers
dans les cabinets ou chez Mademoiselle. Il note
seulement que ces soupers se font plus ostensi-
blement et durent jusqu'au matin; le Roi quitte
alors ses cabinets intérieurs, où nul indiscret ne
pénètre, et se couche quelquefois après six heures,
non sans avoir entendu la messe.
Au souper du 3 juillet, chez Mademoiselle, il y
eut le prince de Dombes, MM. du Bordagc, de
L'ABANDON i 77
Souhise, de Chalais, le petit Coigny, ami de la
princesse, ainsi que Mmes de Beuvron, de Mailly
et d'Antin. Mme de Mailly était de semaine
comme dame du palais : « Elle resta au souper
avec la Reine, raconte M. de Luynes, quoique la
Reine, par bonté, eût voulu bien des fois la
renvoyer, pour ne la pas faire rester si longtemps
debout. Mme de Mailly n'arriva au souper que
trois quarts d'heure après qu'on se fut mis à
table... Ces soupers ont donné occasion de renou-
veler les discours qui se tiennent depuis si long-
temps. On a peine à concilier ces idées avec ce
que nous voyons de piété, régularité et attentions
édifiantes. Il faut un peu plus de temps pour
juger si ces discours ont quelque fondement.
Quelques gens ont remarqué que l'on ne pouvait
pas nommer le nom de la personne de qui il est
question, devant le Roi, sans qu'il rougît, et l'on
dit qu'aujourd'hui le Roi la nomme lui-même
sans embarras. »
A ce moment, Louis XV, allant à Compiègne,
a projeté de s'arrêter quelques jours à Chantilly.
« Il y a une dame, dit encore M. de Luynes, qui a
fait ce qu'elle a pu pour y aller, et elle a été
refusée par M. le Duc. » En rayant le nom de
cette dame « qui n'est nullement liée avec lui »,
le seigneur de Chantilly a fait une chose toute
naturelle, « M. le Duc ne devant point ajouter foi
aux discours du public, ni, quand il y ajouterait
i 7 8 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
foi, les regarder comme une raison pour prier de
venir chez lui une personne qu'il connaît peu. »
N'est-ce point là, en même temps, une petite
revanche, irréprochable dans les formes, que
prend sur son maître, à son tour en position
fausse, l'amant disgracié jadis de Mme de Prie?
C'est peut-être son échec pour Chantilly qui
donne à Mme de Mailly le désir d'être avouée
comme maîtresse et d'obtenir cette déclaration
publique qui, par un renversement assez curieux
des idées morales du temps, lui épargnera désor-
mais les humiliations. Il est facile de forcer la
main au Roi, et les séjours de Compiègne et de
Fontainebleau sont excellents pour ce dessein,
par la liberté qu'ils autorisent. « On continue
à Compiègne, écrit M. de Luynes, les mêmes
propos que l'on a tenus ici sur la même per-
sonne »; et le duc consigne avec soin tous les
indices qui lui sont rapportés pendant les voyages,
la familiarité parfois choquante de cette dame
quand elle joue avec le Roi, l'abandon d'un appar-
tement à Fontainebleau que lui fait la maréchale
d'Estrées, sa présence à une chasse royale, seule
dame dans la calèche de Mademoiselle, enfin ses
paroles à l'oreille de la comtesse de Toulouse, qui
est décidément dans la confidence. Il semble
que l'honnête courtisan, très attaché à Marie
Leczinska, se refuse à admettre l'outrage public
fait à sa souveraine et qu'il ait besoin, pour être
L'ABANDON 179
convaincu, de vingt fois plus de preuves qu'il n'en
faut à l'opinion.
Cependant Mme de Mailly s'irrite de l'attitude
des autres dames de la Reine, surtout pendant les
semaines où elle fait son service. Elle a tout le
monde contre elle, les vertueuses et les jalouses,
celles-ci surtout, qui ne sauraient lui pardonner
d'avoir été choisie. Mme de Mailly répond
aigrement et le prend avec toutes sur le ton
hautain. A mesure qu'elle devient moins respec-
table, elle veut, comme il est naturel, être davan-
tage respectée. Peu lui importe qu'on sache sa
pauvreté, que ses chemises s'éliminent et se
trouent, que sa femme de chambre soit mal
vêtue, qu'elle-même, au jeu, ne trouve pas cinq
écus dans sa poche pour payer quand elle perd;
ce qu'elle demande, ce qu'elle exige, c'est qu'on la
reconnaisse pour la maîtresse déclarée et qu'on lui
accorde les hommages dus à ce rang. « Elle est
désintéressée au possible, écrit d'Argenson; elle
rend volontiers service à ses amis; elle n'entend
rien aux affaires d'argent et ne veut seulement pas
écouter les propositions. Elle est franche, elle est
vraie; mais elle est haute comme les nues et se
souvient longtemps des offenses. »
En mai 1789, le duc de Luynes est stupéfait
d'une de ses incartades. Elle a refusé d'être à un
souper de Marly avec la duchesse de Mazarin :
« Je vous prie d'ôter l'une ou l'autre de votre liste,
i8o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
dit-elle au duc d'Aumont; car nous ne soupons
point ensemble. » La liste est déjà montrée,
Mme de Mazarin avertie, et c'est un grand
embarras pour le Premier gentilhomme que de
lui annoncer qu'il y a eu malentendu et qu'elle
ne sera pas du souper. La favorite déteste la
duchesse, qui est pourtant sa cousine, étant
Mailly comme elle, parce qu'elle lui attribue la
plupart des propos qui se tiennent contre elle
chez la Reine. Mais Mme de Mazarin est dame
d'atours fort aimée de Marie Leczinska et l'offense
atteint sa maîtresse autant qu'elle. Un autre chro-
niqueur remarque vers ce moment : « Mme de
Mailly commence à tirer sur la Reine et manque
de ménagements convenables, ce qui peut lui
attirer malheur. » Le malheur de Mme de Mailly
ne doit point lui venir de la Reine; mais on a tort
de croire que celle-ci n'a pas essayé de se
défendre.
Elle est restée longtemps dans l'incertitude sur
la liaison du Roi. Elle l'a soupçonnée la première,
puisqu'elle en a écrit à son père, mais il lui aurait
été douloureux d'interroger, et rien ne peut être
plus difficile pour elle que d'apprendre le nom de
sa rivale. Mme de Mazarin probablement se charge
de lever le voile. Ce n'est point en chrétienne
résignée que Marie accueille cette révélation, car
l'offense la plus cruelle à son amour-propre vient
s'ajouter à la blessure de son amour. Elle a du
L'ABANDON 181
sang guerrier dans les veines, qui se réveille
devant l'outrage, devant le mensonge aussi
effronté et aussi voisin. Ces sentiments ne sont
pas racontés par les contemporains et comment
pourraient-ils l'être? Mais çà et là des indications
éparses les font deviner.
La Reine s'adresse à l'homme qu'elle a toujours
vu maître de l'esprit du Roi. S'il est vrai que le
Cardinal se retire à Issy, en septembre 1738, pour
protester contre la liaison dévoilée, on s'explique
la visite que va lui faire la Reine et qui donne lieu
à tant de commentaires. Elle pleure auprès de
lui, s'indigne, demande conseil, et, le vieillard,
désarmé comme elle, et, malgré tout, secrètement
content de la voir humiliée, n'a que les paroles les
plus banales à lui offrir en consolation. Elle croit
alors de son devoir d'engager une de ces luttes où
l'on est vaincu d'avance : elle veut réclamer sa
place et ses droits, abattre l'insolence de « cette
femme »; tout au moins ne lui abandonne-t-elle
plus le champ libre aux voyages de Compiègne.
Elle exige de Fleury qu'on l'y laisse désormais
suivre le Roi : « La Reine, note un indiscret, veut
venir partout. C'est le Cardinal qui a engagé le
Roi à mener la Reine à Compiègne, et la chose a
déplu à Sa Majesté, quoique cela lui ait procuré
plus d'assiduité de Mme de Mailly qui n'a point
eu de semaines de distraction. Mais la Reine veut
chasser en amazone; tout est perdu. »
182 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
C'est une maladroite conduite, au reste, et faite
pour exaspérer le Roi. Son embarras en aug-
mente; il perd l'habitude de parler à la Reine, il
s'éloigne de plus en plus, il en vient à un sans-
gêne étrange que le duc de Luynes est obligé de
signaler : « On a remarqué, lorsque le Roi arrive
dans le salon, que non seulement il ne s'approche
point de la table de cavagnole où la Reine joue;
mais même, il y a quelque jours, la Reine se tint
debout assez longtemps sans que le Roi lui dît de
s'asseoir; et pendant ce temps il parlait à Mme de
Mailly! »
Il n'est pas étonnant qu'en ces premières
années Marie Leczinska laisse paraître quelque
chose de l'amertume qui remplit son âme. De
toutes les maîtresses de son mari, c'est Mme de
Mailly seule qu'elle a détestée, car c'est elle
qu'elle accuse de lui avoir ravi le cœur du Roi.
Elle ne pourrait lui dire que par des regards son
mépris et sa colère, et sa dignité même l'en
empêche. On lui attribue une réponse au double
sens insultant, un jour que sa dame du palais
aurait sollicité de s'absenter pour suivre un des
voyages de la Cour : « Faites, madame, aurait dit
la Reine, vous êtes la maîtresse. » Cette parole
n'est guère vraisemblable à la date où elle est
donnée; mais il est sûr que la Reine est aux
aguets pour savoir quels sont les amis de la dame
et, comme elle a la langue prompte et l'esprit
I ABANDON i8
malicieux, elle ne peut se tenir de leur jeter au
visage quelque mot piquant. Ils s'en vengent, à
leur tour, par des racontars malveillants que
les nouvellistes recueillent. Les sous-ordres du
service ne se gênent point pour prêter des ridi-
cules à celle dont le crédit, qui fut toujours peu
de chose, semble ne devoir jamais renaître. On lui
reproche sa mauvaise humeur, son dépit, ses
« chiffonnages », jusqu'à l'ostentation qu'elle met
à faire tourner son lit dans sa chambre de
Fontainebleau, de façon à n'y laisser qu'une seule
ruelle. Les semaines où Mme de Mailly la sert
et où elle est forcée d'endurer tout le long du jour
cette offensante présence, ses domestiques s'en
ressentent, paraît-il, à ses impatiences répétées.
Ne faut-il pas que le supplice soit bien douloureux
pour altérer, ne fût-ce qu'en passant, cette âme
égale et bienveillante?
La crise violente qu'on entrevoit dans la vie de
la Reine, qui n'est contée nulle part, mais qui
n'en est pas moins certaine, dure peu d'années.
Son respect pour le Roi, l'amour qui survit à la
désillusion, le souci de sa propre dignité refoulent
au fond de son cœur les plaintes de sa souffrance.
La foi de sa pieuse jeunesse, que rien n'a
diminuée, lui apporte les adoucissements les plus
sûrs, en contraignant son chagrin à prendre la
forme épurée du sacrifice.
184 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
Ce n'est pas à l'épouse seulement que la vie
royale impose d'exceptionnelles épreuves, celles
de la mère ne sont pas moindres. Elle se trouve
éloignée, par les usages de la monarchie, de l'édu-
cation de ses enfants, confiés à des personnages
ayant charge de cour et responsables devant le
Roi seul. Elle ne vit point au milieu de ces êtres
chers, de qui les journées, comme les siennes,
sont réglées sans qu'aucune place soit laissée
aux libres effusions du cœur. Les habitudes
familiales de l'ancienne France, qui tiennent
les enfants à distance des parents, s'aggravent
à Versailles de toutes les exigences de l'étiquette
royale. Quand Mesdames aînées sont en âge d'en
remplir les devoirs, elles vont une fois par jour
« faire leur cour » au Roi et à la Reine, et leur
gouvernante, Mme la duchesse de Tallard, les y
amène en cérémonie. La Reine peut les recevoir
aussi à certaines heures dans ses cabinets parti-
culiers; rarement elle va les visiter chez elles,
dans leur appartement éloigné de l'agitation de
la Cour, à l'extrémité de l'immense château.
Le Dauphin, qui habite au-dessous d'elle,
prend une plus grande part de sa vie, et elle
intervient elle-même, par de judicieux conseils,
dans l'œuvre de ses éducateurs. Le jeune Louis a
eu une première enfance difficile, par l'exubérance
d'une volonté violente et incapable de se plier.
Il battait sa nourrice, il soumette un jour son
L'ABANDON i85
précepteur. Grâce aux efforts de l'honnête duc de
Chàtillon, le gouverneur, et du maître à lire,
l'abbé Alary, ce terrible écolier est devenu le plus
appliqué, le plus docile et le plus loyal des
adolescents. Le portrait qu'a fait alors Tocqué de
l'héritier du trône montre son charmant visage
dans le milieu d'étude et de travail qu'il s'est mis
à aimer passionnément.
On compare cette sérieuse éducation à celle
qu'à reçue le Roi, toute de complaisance et
d'adulation. En rappelant l'œuvre manquée du
cardinal de Fleury, on établit aisément que les
dauphins, dont les pères sont jeunes et ont chance
de régner longtemps, se trouvent toujours mieux
élevés que les autres et moins gâtés par leur
entourage. Les gouverneurs, en effet, les précep-
teurs, les valets de chambre n'ont à répondre de
leur fonction que devant le Roi et n'attendent de
récompense que de la satisfaction paternelle. Leur
intérêt se met ici d'accord avec leur conscience, ce
qui est, dans les choses de cour, la plus sûre façon
de n'être point exposé à sacrifier celle-ci. La
Reine, au reste, y a veillé; elle a toujours exigé
que le jeune prince fût réprimandé et puni, quand
cela a été nécessaire pour dompter son empor-
tement. Elle a soutenu l'abbé Alary contre les
cabales et les préventions. Elle s'est réservé une
part dans l'instruction morale de son fils, lui a
transmis une foi chrétienne très assurée, un vif
v. i3
i86 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
sentiment de la pitié et de la justice. En ouvrant
le cœur de l'enfant à toutes les générosités, en le
formant à tous les devoirs, elle a préparé, comme
elle aime à le dire, « un prince selon le cœur
de Dieu ».
Dès ces premières années, apparaît une étroite
union entre la mère et le fils, qui trouveront l'un
près de l'autre, au milieu de l'égoïsme de Ver-
sailles, la confiance et la consolation. L'intimité
ne sera jamais semblable avec les princesses, qui
devraient, semble-t-il, appartenir davantage à la
Reine. Au reste, les plus jeunes lui sont prises,
précisément à l'âge où les cœurs s'ouvrent et se
mêlent, et toute influence maternelle est définiti-
vement écartée.
C'est une étrange destinée que celle de Mes-
dames de France, élevées de façon si artificielle,
si loin de ces préceptes de la nature que Rous-
seau, par réaction contre les usages du temps, va
prêcher avec violence. Ces petits êtres paraissent
tellement en dehors de la vie commune qu'on n'a
même point jugé utile de leur donner un nom
dès leur naissance. Des nombres ordinaux les
désignent, jusqu'à l'année toujours très tardive de
la cérémonie de leur baptême. Mesdames Qua-
trième, Cinquième, Sixième et Septième ne
seront baptisées qu'au couvent, la plus âgée ayant
déjà douze ans.
La séparation complète d'avec ses filles est pour
L'ABANDON 187
la Reine une souffrance nouvelle, que cette triste
année 1 y38 lui apporte. Elle la doit encore à
Fleury, qui cherche partout des occasions d'éco-
nomiser : « Le Cardinal, écrit Barbier, a imaginé
un moyen de ménager, au sujet de toutes nos
Filles de France, actuellement au nombre de sept,
qui embarrassent le Château de Versailles et
causent de la dépense. C'a été d'en envoyer cinq
à l'abbaye de Fontevrault, dont l'abbesse... sera
surintendante de l'éducation des princesses. La
suite sera simple, et cela renvoie un grand nombre
de femmes et de domestiques. » Au dernier
moment, on s'avise de faire grâce à Madame Troi-
sième, la petite Adélaïde, qui a sept ans; elle
passe pour être la plus aimable et pour obtenir
quelque préférence de la Reine, à qui son départ
cause un chagrin particulier. Il semble que rien
ne serait plus facile que de la garder et qu'une
prière de Marie y devrait suffire : mais elle en est
venue au point de ne plus oser parler au Roi,
même comme mère, surtout quand le Cardinal
a décidé. Recourant à un autre moyen, Mme de
Tallard dicte sa leçon à l'enfant : « Tous les jours,
les deux Dames aînées vont faire leur cour au
Roi, au retour de la messe. Un de ces jours, la
Troisième se présenta devant le Roi, lui baisa la
main, se jeta tout de suite à ses pieds et se mit à
pleurer. Le Roi fut touché de cette scène; il
larmoya un peu, et toute la Cour en fit autant,
i88 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
en sorte qu'il lui promit qu'elle ne partirait pas. »
Les préparatifs étant terminés , Mesdames
cadettes furent mises toutes les quatre dans un
carrosse, avec la marquise de La Lande, sous-
gouvernante, et conduites à Fontevrault, où on
les laissa, pour le physique, aux soins d'un écuyer
de la Bouche, et pour le moral sous la direction
de Mme de Fontevrault, c'est-à-dire de Très haute
et très puissante Dame Claire-Louise de Mont-
morin de Saint-Herem, générale de l'ordre de
Fontevrault, qui ajouta à la suite de ses titres
celui de gouvernante de Mesdames de France. La
célèbre abbaye était à treize jours de Versailles et
les princesses n'en devaient plus revenir que leur
éducation terminée. Ce départ, qui séparait la
Reine de ses filles, lui ôtait donc tout espoir de
les revoir avant de longues années. Une des
petites exilées, Madame Sixième, mourut au
couvent sans avoir reparu. Madame Victoire fut
ramenée en 1748, Mesdames Sophie et Louise,
deux ans plus tard, après douze années d'absence.
Ces enfants avaient grandi, embelli, s'étaient
formées loin des yeux de leur mère. Ce fut une
attention du Roi pour elle de les envoyer peindre
par Nattier, qui avait déjà fait à la Cour, avec un
éclatant succès, ses premiers portraits d'Henriette
et d'Adélaïde. La Reine n'avait rien su du voyage
de l'artiste, et sa surprise devant les trois tableaux
fut délicieuse : « Les deux aînées sont belles
L'ABANDON 189
réellement, écrivait-elle à la duchesse de Luynes;
mais je n'ai jamais rien vu de si agréable que la
petite. Elle a la physionomie attendrissante et
très éloignée de la tristesse; je n'en ai pas vu une
si singulière : elle est touchante, douce et spiri-
tuelle. » On a replacé à Versailles les portraits
peints à Fontevrault, qui sont parmi les plus
exquis de « l'élève des Grâces », et l'on comprend
mieux les sentiments de la Reine devant la petite
Louise, en grand panier rose, les mains pleines de
rieurs des jardins de son couvent, souriant à la vie
qui commence pour elle au cloître de Fontevrault
pour s'achever au Carmel de Saint-Denis.
L'hiver qui suivit le départ des « petites
dames », la Cour fut plus brillante que jamais.
Le grand bal rangé du mois de janvier 1739,
donné au Salon d'Hercule, fut un des plus beaux
qu'enregistra la chronique du temps. L'admirable
salle, dont Lemoine venait d'achever le plafond,
devenait le « grand salon » de Versailles, et
Louis XV voulait l'inaugurer par une fête digne
du règne de son aïeul. Des gradins montant dans
les fenêtres entouraient la pièce, et dessinaient le
carré des bals de cour dont le Roi et la Reine
occupaient un côté. Les musiciens étaient devant
la cheminée, sur une estrade, faisant face aux
fauteuils de Leurs Majestés. L'éclairage parut
insuffisant, tant la nef était vaste, et pourtant
190 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
l'espace manqua, par suite du trop grand nombre
d'invitations. Le duc de La Trémoille, Premier
gentilhomme de la Chambre, avait apparemment
mal compté les billets envoyés en son nom. Dès
quatre heures, le salon était plein : tout Paris
était accouru, et Versailles n'avait plus de place.
Les dames du palais attendaient aux portes,
en grand habit, sans pouvoir entrer. Le Roi,
revenu de la chasse de bonne heure, demandait à
tout moment des nouvelles du salon; on venait lui
dire qu'il y avait trop de presse, qu'il ne serait
pas possible de danser, qu'il faudrait peut-être
transporter le bal dans la Galerie des Glaces.
M. de La Trémoille, débordé, essayait vainement
de faire sortir tout le monde, demandait douze
gardes du corps qui entraient avec leurs bandou-
lières et leurs armes. Personne ne voulait céder la
place. Il fallut que le Roi en personne vînt mettre
l'ordre : il arriva dans le Salon d'Hercule sans
chapeau, déjà revêtu de son habit de velours bleu
ciselé, doublé de satin blanc et garni de boutons
de diamants. « Le Roi, ayant vu le gradin entiè-
rement rempli de personnes peu connues, leur
ordonna lui-même de sortir; M. de La Trémoille,
M. de Noailles et M. de Villeroy furent chargés de
les faire sortir. Lorsque ce gradin fut vide, on y
fit monter toutes les dames qui étaient en grand
habit. Ce déplacement avait fort affligé celles qui
furent obligées de sortir; il y en eut même une
L'ABANDON [91
qui parlementa en présence du Roi. Le Roi fit
ranger encore du côté du jardin, et ordonna
ensuite que toutes les danseuses formeraient
carré. » Tout cet arrangement fait sous ses yeux,
Sa Majesté fut avertir la Reine, qui attendait
depuis près d'une heure dans sa chambre, avec
Mesdames les deux aînées, les princesses et les
danseuses.
La Reine parut en grand habit d'étoffe à fond
blanc, brodé de colonnes torses de fil d'or et semé
de fleurs nuées de soie, le corps de robe entiè-
rement garni de pierreries, le Sancy suspendu en
poire au collier de gros diamants, et le Régent
dans la coiffure. La fête commença dès que Leurs
Majestés furent assises. M. le Dauphin et sa sœur
ainée, Madame, ouvrirent le bal; ensuite M. le
Dauphin alla prendre Madame Henriette pour la
seconde figure du menuet; celle-ci prit M. de
Penthièvre ; il prit Madame; Madame, M. le Dau-
phin; lui, Madame Henriette, qui prit M. de Fitz-
James. C'étaient tous des enfants qui dansaient
les premiers, allant prendre à chaque fois l'ordre
du Roi ; le petit prince de Turenne, présenté à
l'occasion du bal et qui avait moins de douze ans,
manqua sa figure. Le Roi commanda les contre-
danses, puis il dit à M. de la Trémoille de danser
la mariée avec Mme de Luxembourg. M. de
Clermont d'Amboise et la princesse de Rohan
dansèrent une danse nouvelle, composée d'un
192 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
menuet et d'un tambourin; le Dauphin dansa la
mariée avec Madame, puis on apporta la collation
de M. le Dauphin et de Mesdames, et le Roi alla
souper dans ses cabinets. La Reine resta au bal,
où Ton se remit à danser devant elle jusqu'à neuf
heures et demie.
Dès onze heures, les premiers masques se
montrèrent, et le bal reprit, ou plutôt ce fut un
autre bal, qui s'étendit et occupa tout le grand
appartement. Le nombre des masques fut prodi-
gieux. Il y avait trois salons pour la danse, trois
pour les rafraîchissements, et dans la Galerie
magnifiquement illuminée circulait le va-et-vient
de la mascarade. La Reine sortit de chez elle à
minuit; elle était masquée, ainsi que toute sa
suite, et ne fut pas reconnue. A deux heures,
Louis XV vint à son tour, masqué en chauve-
souris, et s'amusa à demander un peu partout où
était le Roi. Les Enfants de France, naturelle-
ment, ne parurent point au bal masqué. On
dansait encore plusieurs heures après le lever du
soleil; mais, vers quatre heures, quelques dominos
discrètement rentraient chez la Reine. Celle-ci
changeait d'habit et allait à la chapelle entendre
la messe. Elle avait payé assez largement, ce jour-
là, le tribut réclamé par ses devoirs d'état : à ces
plaisirs qui n'en étaient point pour elle, elle
faisait succéder les seules joies profondes de sa
vie, celles de l'humilité et de la prière.
L'ABANDON ig3
A ce bal se répandit la nouvelle que le mariage
de Madame avec l'Infant Don Philippe était décidé.
L'Infant était le troisième fils vivant de Philippe V
et l'arrière-petit-fils de Louis XIV. La négociation
qui aboutissait à ce mariage mettait un terme aux
défiances qu'avait créées, entre la France et
l'Espagne, le mariage de Marie Leczinska. L'évé-
nement politique était de grande importance et
renouait définitivement l'alliance interrompue ;
mais il annonçait à la Reine une séparation nou-
velle et, lorsque le cardinal de Fleury lui en vint
donner connaissance, elle ne put l'accueillir qu'avec
des larmes. La jeune Madame montra plus de
peine que de joie; quitter ses sœurs surtout lui
semblait cruel, car il régnait entre elles une
grande union. Le jour où les princesses l'apprirent,
quand la Reine descendit dans leur appartement,
la petite Adélaïde s'élança vers elle avec ces
mots : « Maman, je suis bien fâchée du mariage
de ma sœur ! » On attendit six mois pour que
l'enfant eût douze ans sonnés, et la fin d'août
amena les fêtes du mariage.
Pour les noces de l'aînée et de la préférée de ses
filles, Louis XV voulut un éclat extraordinaire.
Aucune dépense ne fut épargnée pour en laisser
un somptueux souvenir, et le ménager Fleury dut
céder pour une fois au désir royal. Versailles revit
les grandes suites de fêtes du passé. Le duc
d'Orléans, le même qui était allé à Strasbourg
[94 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
épouser pour Louis XV, fut chargé de tenir la
place de l'Infant aux cérémonies. Les fiançailles
solennelles se firent dans l'Œil-de-Bœuf, trans-
formé pour la circonstance en « cabinet du Roi »
et où une partie de la Cour pouvait trouver place.
Il n'y eut pas moins de cent quinze dames en
grand habit réunies chez la Reine. Madame Infante,
comme on disait déjà, y fut conduite par son jeune
frère; elle portait un habit or et noir, selon l'usage
des fiançailles, et une mante de réseau d'or de
sept aunes de long, que soutenait Madame Hen-
riette; à son bras était le portrait de Don Philippe
entouré de diamants.
« Un peu avant huit heures, la Reine se mit
en marche, suivie immédiatement de Madame,
de Madame Henriette et de Madame Adélaïde;
ensuite Madame la Duchesse, les princesses du
sang, Mmes de Luynes et de Mazarin, les dames
du palais, les dames d'honneur des princesses;
toutes les autres dames suivaient. La Reine entra
par la porte de glaces dans le cabinet de l'Œil-de-
Bœuf. Toute la Galerie était éclairée par des
girandoles; l'Œil-de-Bœuf était fort bien éclairé.
Dans le fond, auprès de la cheminée, était une
grande table, au bout de laquelle le Roi se mit à
droite, et la Reine à gauche; ensuite M. le Dau-
phin et Mesdames et tous les princes et princesses,
suivant leur rang, les hommes du côté du Roi,
les femmes du côté de la Reine. Les ambassa-
L'ABANDON i 9 5
drices de Vienne et de Madrid étaient immédia-
tement après les princesses; les courtisans sans
distinction, le long des murailles des deux côtés....
Il y avait beaucoup de place, et le Roi eut lui-
même grande attention à faire reculer les hommes
pour faire place aux dames.... Le Roi était entré
par sa chambre. Les quatre secrétaires d'Etat
étaient auprès de la table, et M. le cardinal de
Fleury auprès du Roi. »
Le contrat ayant été lu, ainsi que la procuration
du roi d'Espagne, les signatures furent données
par la Famille royale et tous les princes et prin-
cesses et légitimés, suivant leur rang; M. de la
Mina, ambassadeur du roi Philippe, signa pour
son maître. Puis la porte de la chambre du Roi
s'ouvrit; le cardinal de Rohan apparut en surplis,
avec quelques prêtres, et célébra les fiançailles.
Le Roi rentra dans son appartement, suivi des
princes du sang, et le Dauphin, donnant la main
à Madame Infante, la ramena d'abord chez la
Reine, puis chez elle, avec le long cortège des
dames parées. Quelques années plus tard, ce
devait être son tour d'être époux; les mêmes
cérémonies devaient se renouveler pour son
mariage avec une sœur de l'Infant, comme aussi
les mêmes fêtes de la Cour. Toutes se ressemblent
jusqu'en leurs détails, et les figurants n'ont pas
changé, sauf que de nouvelles beautés ont paru
à la Cour et que celles de l'autre bal ont, le
196 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
plus souvent, pris de la dévotion et quitté le
rouge.
Tel on vit le mariage de Madame Infante, tel on
devait voir, en 1745, celui de l'Infante Marie-
Thérèse, en 1747, celui de la princesse Marie-
Josèphe de Saxe et, tout à la fin du règne, le
brillant accueil fait par la cour de Louis XV à
l'archiduchesse Marie-Antoinette. La chapelle de
Mansart, lumineuse et triomphale par les jours
d'été, se prêtait aux pompes religieuses les plus
éclatantes et, pour les fêtes de nuit, la Grande
Galerie de Louis XIV offrait son cadre incompa-
rable. La nouveauté au mariage de Madame Infante
fut la décoration élevée de l'autre côté du Parterre
d'eau et qui faisait, en face du Château, comme
une construction de féerie. On l'admira de jour
et, le soir, le feu d'artifice y fut tiré.
Quelques notes du duc de Luynes font suivre
tout le mouvement intérieur du Palais; les com-
pliments qui durent deux heures chez Madame
Infante, la réunion des princesses et des daines en
grande parure chez la Reine, l'arrivée de la mariée
et de Mesdames, enfin celle du Roi, qui vient
chercher la Reine dans son appartement : « Ils
entrèrent dans la Galerie. Le Roi commença
aussitôt le lansquenet, qui fut assez beau; il y
avait quinze coupeurs. M. le Dauphin et Mesdames
jouaient à cavagnole ; la Reine jouait au lans-
quenet avec le Roi, et, outre cela, grand nombre
L'ABANDON 197
de tables de quadrilles et de brelan. A huit heures,
on alluma. Le coup d'œil de la Galerie était
admirable à voir. Au dehors, on avait commencé
dès sept heures à allumer la décoration; les deux
côtés étaient éclairés, ainsi que les parterres à
droite et à gauche de la terrasse. A neuf heures,
le lansquenet fini, le Roi et la Reine se mirent à
un balcon de la Galerie ; le Roi ayant donné lui-
même le signal avec une lance à feu, on commença
à tirer le feu. » Une immense foule, massée au
pied du Château, acclamait ses souverains. Ceux
qui avaient tenu à se trouver bien placés avaient
dû passer cinq heures au grand soleil, sur la ter-
rasse brûlante; ce n'était point acheter trop cher
un quart d'heure et demi d'artifices bien servis;
et, tandis que les princesses du sang s'asseyaient
au souper royal, dirigé dans l'antichambre de la
Reine par messieurs les gentilshommes ordi-
naires, les bonnes gens de Paris envahissaient les
cabarets de Versailles, cherchant joyeusement à
manger et à boire, avant de s'entasser dans les
coches, les pots-de-chambre, les gondoles et tous
les lourds véhicules du retour.
Le lendemain, M. Turgot, prévôt des mar-
chands, et les échevins en robe, apportèrent à
Madame Infante le présent ordinaire de la Ville,
douze douzaines de flambeaux de poing parfumés
et douze douzaines de boîtes de dragées dans des
198 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
espèces de mannes peintes, garnies de toilettes de
mousseline en dehors et en dedans, le tout renoué
d'une infinité de rubans bleus. Le soir, Mesdames
furent menées par leur gouvernante à la fête don-
née par l'ambassadeur d'Espagne ; elles virent
tirer un beau feu d'artifice, qui représentait le
chemin des Pyrénées : « Avant leur départ, M. de
la Mina leur présenta quelques corbeilles de fruits
à genoux et Mme de la Mina donna la serviette
à Madame Infante, aussi à genoux. M. de la Mina
voulait aussi présenter à genoux à Madame
Henriette, mais Mme de Tallard lui dit que ce
n'était point l'usage en France. » La petite
Henriette n'accepta pas que l'ambassadrice lui
baisât la main, bien que le Cardinal eût agréé
ce cérémonial; il fallut même, pour y décider
Madame, que la gouvernante prît sur elle de lui
dire en badinant qu'elle arrivait sur terre espa-
gnole et que, pour se conformer aux coutumes,
elle devait donner sa main à baiser.
Le feu de la Ville fut tiré la veille du départ de
la princesse. Leurs Majestés y assistèrent au
Louvre, d'un balcon dominant la Seine et cons-
truit devant ce qu'on appelait le « cabinet de
l'Infante », en souvenir de la fiancée de Louis XV.
Les deux fauteuils royaux étaient côte à côte, sui-
vant l'usage, avec des pliants pour M. le Dauphin
et ses sœurs. La Reine avait mené dans ses car-
rosses ses dames du palais, qui se mirent, sans
L'ABANDON 199
distinction de titres, à droite et à gauche du
balcon.
Paris n'avait point encore vu la maîtresse du
Roi. Un spectacle, qui valait bien celui qu'avait
ordonné M. Turgot, était d'apercevoir Mme de
Mailly la première de toutes les dames et le plus
près du Roi, son pliant touchant à celui du
Dauphin. Ce fut une souffrance pour la Reine
qu'un tel voisinage, que le son de cette voix et
cette réunion des coupables sous ses yeux, qui lui
était d'ordinaire épargnée. Son supplice dura des
heures, parmi les divertissements de la fête. Les
joutes sur la rivière, les illuminations des ponts et
des quais, le grand transparent dressé sur l'eau en
face du Louvre, au milieu d'une flottille de petits
bateaux, le feu enfin, tiré sur le terre-plein du
Pont-Neuf, rien ne l'arracha à cette mélancolie
qu'on remarquait et dont la tristesse maternelle
n'était point la seule cause.
Le Roi ni la Reine n'allèrent à Paris, pour le
bal masqué de l'Hôtel de Ville, qui fut donné le
surlendemain et qui compta parmi les plus beaux
du siècle. Un appartement royal avait été meublé
magnifiquement auprès de la grande cour, trans-
formée et convertie en salle de danse. Mme de
Mailly, apprenant que le Roi ne quitterait pas
Versailles, lui avait fait demander pour elle-même
la clef de cet appartement; elle était déjà mas-
quée, prête à partir, son relais commandé à
200 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
Sèvres, quand le Roi refusa la clef, après onze
heures, ce qui obligea la comtesse à renvoyer sa
chaise et à renoncer à rejoindre Mademoiselle au
bal de la Ville. Sa prétention avait paru déplacée,
et ce n'était vraiment pas un jour bien choisi pour
ce petit scandale. La Famille 103'ale était toute à
l'émotion du départ, qui devait avoir lieu dans
quelques heures. « Ce matin, écrit M. de Luynes,
Madame Infante a été chez le Roi et chez la Reine.
La Reine a été une demi-heure enfermée avec elle,
et il s'est répandu bien des larmes de part et
d'autre. Le Roi est devenu pâle, quand Madame
Infante est entrée dans son cabinet; il y a eu
beaucoup de pleurs. Les deux sœurs se sont
embrassées en fondant en larmes et ne se pouvant
quitter; elles disaient : « C'est pour jamais. »
M. le Dauphin a pleuré beaucoup, et surtout lors-
qu'il l'a embrassée dans le moment qu'elle a
monté en carrosse. Le Roi a descendu avec elle,
le visage fort triste et a monté dans le carrosse. »
Les dames qui accompagnaient étaient Mmes de
Tallard, d'Antin, de Tessé et de Muy.
Le long du chemin, le Roi renouvela ses ins-
tructions paternelles. Il recommanda à sa fille de
chercher avant tout à plaire au roi d'Espagne,
qu'elle devait regarder comme son oncle et comme
son père, de ne lui demander jamais aucune grâce,
quelque petite qu'elle fût, avant d'avoir vingt-cinq
ans, enfin de se bien rappeler tout ce qu'elle avait
L'ABANDON 201
vu à Versailles, car Philippe V, qui en était parti
quarante ans auparavant, lui ferait sûrement
beaucoup de questions. Chacune de ces paroles
marquait la longue et peut-être définitive sépa-
ration, et tout ce qui était dans le carrosse fondait
en larmes.
Au Plessis-Piquet, après les dernières effusions,
le Roi descendit, laissant consoler l'Infante par
les dames, et rentra à Versailles dans ses calèches.
Avant de repartir pour Rambouillet, il voulut
embrasser Madame Henriette. « Son dessein était
d'aller chez elle. On lui dit qu'elle était chez la
Reine; il ne voulut point y aller, craignant appa-
remment que cette entrevue ne renouvelât la dou-
leur de l'une ou de l'autre et qu'il ne s'attendrît
lui-même. Il attendit quelque temps, et enfin il
manda à Madame Henriette de le venir trouver
dans son cabinet; il l'embrassa et partit à cinq
heures dans sa gondole avec Mademoiselle, Mlle de
Clermont, Mme de Mailly, Mme de Ségur et des
hommes. » Une sœur de Mme de Mailly rejoignit
peu après la compagnie. C'était Mlle de Nesle, de
qui l'on murmurait le très prochain mariage avec
M. de Vintimille et qui se trouvait être à présent
de tous les voyages.
Pendant que le Roi se distrayait de sa peine
chez la comtesse de Toulouse, en la société équi-
voque des deux sœurs, la Reine faisait souper
avec elle celle de ses filles qui prenait le titre de
v. 14
202 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
« Madame », la fière Henriette, jumelle de l'In-
fante. A la même table avaient l'honneur de
s'asseoir les trois dames du palais de semaine,
les deux dames de la princesse et une nouvelle
mariée, autre sœur de la favorite, la jeune mar-
quise de la Tournelle, présentée cette année même
et de qui Ton ne parlait encore que pour louer sa
réserve et sa beauté. Ainsi revenaient les habi-
tudes de Versailles, un instant troublées par le
départ de l'aînée de Mesdames de France.
Madame Infante, la seule des filles de Louis XV
qui trouva mari, ne fut point tout à fait perdue
pour la cour de son père. Elle devait y reparaître
plus tard, à diverses reprises, pour servir les inté-
rêts d'un époux qu'elle aima avec dévouement et
pour qui elle obtint, faute de mieux, le duché de
Parme. C'était une intelligence solide et déliée,
digne de l'amitié fidèle que lui voua l'abbé de
Bernis. Ses traits un peu masculins, et qui vers
la fin s'épaissirent, reproduisaient en les alour-
dissant ceux de son père. Louis XV avait pour elle
une affection très vive ; il la reporta sur sa fille,
l'infante Isabelle, qui lui fut amenée à l'âge de
huit ans et qu'il fit peindre par Nattier, droite et
sérieuse dans sa robe à paniers, comme une prin-
cesse de Velasquez. Cette petite-fille espagnole de
Louis XV fut la première femme d'un archiduc
d'Autriche, qui devint plus tard l'empereur
Joseph II.
L'ABANDON 2o3
Madame Infante, duchesse de Parme, Plaisance
et Guastalla, avait espéré tout autre chose que
l'étroite principauté de quelques milliers de sujets
échue à son mari par le traité d'Aix-la-Chapelle.
Elle rêva successivement Milan, la Pologne, les
Pa}rs-Bas, les Deux-Siciles, jusqu'au trône d'Es-
pagne. Son extraordinaire ténacité dans l'intrigue
politique se heurta aux revers du règne de son
père et finit par se briser contre l'hostilité de
M. de Choiseul. La petite vérole, qui semait si
souvent la mort, et une mort si terrible, à la cour
de France, enleva la princesse au milieu de ses
dernières déceptions, à Versailles même. Le seul
résultat de ses longs efforts fut de lui donner pour
sépulture Saint-Denis au lieu de l'Escurial. La
fille de Louis XV méritait une meilleure destinée ;
elle était plus que ses sœurs du sang de Henri IV ;
elle avait, dans une âme de femme, un peu des
qualités qui font les grands princes : l'ambition,
l'énergie et le courage.
Dans ce coin du palais non pas retiré, mais
séparé, où vit la Reine, que sait-elle des amours
du Roi, de cette existence secrète que la malignité,
l'intérêt, la politique des partis percent de tant de
regards indiscrets ? L'épouse est bien moins ren-
seignée que nous ne le sommes, assez cependant
pour que la plaie de son cœur s'avive sans cesse
de blessures nouvelles; mais elle ne trouve pas
20 4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
seulement des motifs de larmes dans ce qui lui
parvient de cette chronique scandaleuse, à travers
le murmure malicieux et voilé de son cercle ou les
confidences indignées de ses amis. Elle apprend le
châtiment successif de ses rivales, le voit sortir de
leur faute même, et rien ne l'empêcherait d'y
reconnaître et d'y savourer sa vengeance, si la
haute morale de sa foi ne lui enseignait de mieux
en mieux la sérénité du pardon.
C'est à Mme de Mailly de souffrir, et chaque
jour maintenant est un pas vers la déchéance. La
sœur qu'elle a introduite à la Cour, cette Vintimille
pour laquelle elle a mendié les bonnes grâces de
Fleurv, qu'elle a menée partout avec elle, est
devenue à son tour la maîtresse du Roi. Elle sem-
blait devoir ne porter aucun ombrage à son aînée :
« Figure de grenadier, col de grue, odeur de
sin^e ». ainsi la décrira une autre sœur, Mme
de Flavacourt, qui seule ou presque seule de
la famille s'est dérobée aux assiduités du Roi.
Mme de Vintimille les a attirées, au contraire, et
retenues à force d'intelligence et d'audace. On dit
que, dès le couvent, elle a souhaité de remplacer
la sœur dont l'étrange fortune troublait son ima-
gination de jeune fille. Fixée à la Cour avant
son mariage, elle n'a pas perdu de temps pour sa
conquête. Le roi faible qu'elle a séduit, presque
sans qu'il y pensât, est maintenant sous le joug
de cet esprit fier et hardi, qui a le charme de
L'ABANDON 2o5
celui d'une Charolais sans en garder les bassesses.
Cette maîtresse aventureuse, qui rêve de
Montespan comme sa sœur rêva de La Vallière,
a pour la première fois parlé à Louis XV de sa
aloire. Audacieuse comme la reine Marie n'aurait
jamais pu l'être, elle a rappelé au timide élève de
Fleury les devoirs militaires de sa fonction royale ;
elle a voulu l'envoyer commander ses armées,
prendre sa part des victoires que lui gagne le
maréchal de Belle-Isle. D'abord étonné de ce
langage, le Roi s'est pris à l'écouter et en a aimé
davantage celle qui osait le lui tenir. Mme de
Maiïly, inquiète, jalouse, à petites vues féminines,
n'ayant à offrir que son éternelle tendresse, serait
abandonnée bien vite, si elle ne se résignait au
partage. Elle a su qu'elle n'était plus seule à
régner sur le Roi, quand il a été trop tard pour se
défendre, et doit s'estimer heureuse d'être tolérée
malgré la violence de l'amour nouveau.
Cette liaison du Roi est courte et douloureuse.
Jamais Louis XV n'aimera comme il aime Mme de
Vintimille; l'égoïsme, qui l'envahira plus tard,
n'est pas encore maître de tout son cœur. Mais la
force même de son sentiment lui vaut les plus
cuisantes peines qu'il ait éprouvées. Dans cette vie
de Versailles, qui n'est qu'étiquette, convention,
artifice, la mort de cette femme est un épisode de
réalité brutale, qui met brusquement à nu ce qu'il
y a d'humain dans un roi.
206 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Il faut lire le journal du duc de Luynes du mois
de septembre 1741. Si les couleurs de la narration
sont un peu atténuées, comme il sied d'un courti-
san, les détails marqués heure par heure donnent
aux faits une précision extrême, et ce sont juste-
ment ceux qui sont connus de la Reine et l'agitent
d'émotions singulières. C'est d'abord l'accouche-
ment de Mme de Vintimille, épuisée déjà par une
maladie de langueur, puis le goût surprenant du
Roi pour l'enfant qui vient de naître, les journées
entières qu'il passe au chevet de la malade avec
Mme de Mailty, qu'on y trouve en jupon blanc et
sans ajustement, puis le rapide redoublement de
la fièvre, les inquiétudes de l'entourage, les consul-
tations, les saignées en présence du Roi, les
convulsions qui saisissent la pauvre femme et
retournent ses traits, l'agonie enfin, au milieu de
la nuit, entre les bras du confesseur arrivé trop
tard pour les sacrements.
« On est entré chez le Roi ce matin à dix heures.
La Peyronie est venu le premier; le Roi lui a
demandé des nouvelles. La Peyronie ne lui a
répondu autre chose, sinon qu'elles étaient mau-
vaises. Le Roi s'est retourné de l'autre côté et est
demeuré entre ses quatre rideaux. Il a donné
ordre que l'on dise la messe dans sa chambre. La
Reine a été ce matin pour le voir, comme elle va
tous les jours; elle y a même été deux fois, et elle
n'a pas pu entrer ». Il demeure toute la journée
L'ABANDON 207
dans sa chambre, couché, les rideaux fermés, ne
voulant voir personne ni aucun courrier; les
portes de l'Œil-de-Bceuf, qui ne s'ouvrent qu'à
son lever, restent fermées jusqu'à cinq heures
après midi. Mme de Mailly s'est réfugiée pour
pleurer chez la comtesse de Toulouse ; seuls
MM. d'Ayen, de Noailles, de Meuse et le duc de
Villeroy y ont été admis. A cinq heures, le Roi y
descend à son tour par le petit escalier, et résout,
de se retirer le soir même à Saint-Léger.
La Reine a demandé au Cardinal ce qu'elle
avait à faire et a quitté le Château pour une pro-
menade, afin d'éviter au Roi l'embarras où il
aurait pu être de ne pas aller chez elle avant de
partir. Celui-ci, en vérité, n'y songe guère. Il fuit,
sans fixer de jour pour le retour; il veut seulement
cacher son désespoir et les larmes qu'il sait encore
verser. Il n'a mené avec lui, à Saint-Léger, que la
comtesse de Toulouse, toujours indulgente et
maternelle, la sœur et les amis de la morte; il
ne chasse pas, ne joue même point, ne parle que
d'elle et de sa triste fin. De retour à Versailles,
pendant des semaines et des mois, il reste sombre,
absorbé; il jette sans cesse dans la conversation
les sujets les plus lugubres et des mots de
pénitence et d'expiation, visiblement dévoré du
remords religieux et de la pensée qu'il a aidé à la
damnation de celle qu'il aimait. De longtemps,
il délaisse Choisy, sa nouvelle maison préférée,
208 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
qui fut achetée, agrandie, meublée pour recevoir
Mme de Vintimille; il n'ose plus y retourner,
parce qu'il Py trouve trop présente.
Cette douleur est assez sincère pour mettre
quelque temps à s'user. Mademoiselle, à tout
hasard, tient en réserve des consolations : c'est
Mlle de Noailles, qui servirait, si elle était agréée,
les intérêts innombrables et divers de sa famille;
c'est la petite marquise d'Antin, dont l'état de
veuvage diminuerait peut-être, avec le degré du
péché, les scrupules de Louis XV. Celui-ci reste
insensible aux plus pressantes avances ; il se
rattache de plus en plus à la bonne créature que
Richelieu appelle « Sainte Mailly » ; il lui fait
faire un petit appartement, au second étage de ses
cabinets tout à côté de chez lui, et les soupers qui
s'}r donnent gardent longtemps un ton de décence
et de mélancolie.
Est-ce le souvenir de Mme de Vintimille qui
attire le Roi vers la plus jeune de ses sœurs, cette
Mme de la Tournelle, qu'il doit faire un jour
duchesse de Chàteauroux? Est-ce, comme s'en
vante Richelieu, le simple choix de ce roué de
marque, habitué à appareiller les caractères ? Il faut
sans doute cette double influence pour accorder
la timidité de l'un aux altières prétentions de
l'autre. La beauté hautaine de Mme de la Tour-
nelle est faite pour en imposer au Roi. C'est, de
L'ABANDON 2 oy
toutes les sœurs, celle qui a les traits les plus
réguliers et qui montre le mieux, en toute sa
force, ce sang de Nesle, pour lequel le Roi garde-
un goût si étrange. Celle-ci se donne à lui sans
l'aimer et plus par orgueil que par ambition. Plus
avisée que sa sœur Vintimille, aucun partage ne
saurait lui convenir et c'est la place tout entière
de Mme de Maillv qu'elle demande. Elle songe
qu'une Montespan n'eût pas accepté l'esclavage
secret d'un cœur sans l'honneur de le gouverner
aux yeux de tous. Aussi, quand Richelieu s'aper-
çoit que le Roi est lassé de l'ancien amour, la
négociation qu'il ouvre avec Mme de la Tournelle
se traite comme une affaire diplomatique.
Les conditions de la chute sont débattues avec
d'autant plus d'âpreté du côté de la dame qu'il y a,
paraît-il, à sacrifier un attachement pour le jeune
comte d'Agénois, celui qui sera un jour le duc
d'Aiguillon, ministre de la dernière maîtresse.
Après la signature des préliminaires les faveurs
que réclame une impatience savamment excitée,
le plus froid calcul les marchande et les retarde.
La première exigence, en attendant la déclaration
publique, est que Mme de Mailly sera renvoyée
de la Cour. Le Roi ne tient plus à elle que par un
reste d'habitude et par la difficulté de se détacher
d'une affection si humble, si tenace et qui se satis-
fait de si peu. La rupture est cependant signi-
fiée, et avec une dureté impitoyable, qu'irritent
210 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
malhabilement les supplications et les sanglots. Le
petit appartement doit être fermé : « Vous pouvez
emporter vos meubles, madame », ajoute le
maître. C'est encore Richelieu, l'ami indispen-
sable en de telles occurrences, qui se charge de
conduire la délaissée à Paris, chez les Noailles, et
qui est témoin des premières folies de sa douleur.
Mme de Mailly trouvera au confessionnal du Père
Renaud des conseils meilleurs. Elle refusera tou-
jours de revenir à la Cour; Ton n'y saura plus
tard que par ouï-dire sa pauvreté, son repentir,
sa conversion sans aucun éclat, à la fin de sa
courte vie, et la chrétienne humilité qui la console
de Thumiliation.
La Reine avait pardonné déjà à Mme de Mailly,
avant de savoir qu'un même abandon leur ferait
une destinée commune. Un instant cependant on
avait pu croire qu'elle s'était préparé la plus raffi-
née des vengeances. Ce fut lorsque Mme de la
Tournelle demanda et obtint une place de dame
du palais, peu après l'autre sœur, Mme de Flava-
court, à qui Mme de Mailly, par imprudente
générosité, avait cédé la sienne. « La Reine,
raconte la duchesse de Brancas, au lieu de ne
marquer que de l'obligeance lorsque le Roi la fit
prévenir sur la nomination de Mme de la Tour-
nelle, en parut contente et le fit assurer qu'il lui
serait agréable. Pour s'expliquer cela, on disait
L'ABANDON 211
que la Reine, ne pouvant plus compter sur le
cœur du Roi, n'était pas fâchée de préparer une
rivale à Mme de Mailly, qui le lui avait enlevé
lorsqu'elle pouvait se flatter de le conserver plus
longtemps; et qu'elle espérait ainsi forcer le Car-
dinal à quitter la Cour de dépit et le voir mourir
encore plutôt de chagrin que de vieillesse. » Il est
difficile de croire à de tels sentiments chez Marie
Leczinska. Sa résignation est maintenant sans
réserve. Toute sa pensée envers les sœurs de
Nesle, dont le Roi s'obstine à l'entourer, est dans
les mots qu'elle écrit à Fleury à propos de l'une
d'elles : « J'ai appris que Mme de Mailly cède sa
place à Mme de Flavacourt. Si le Roi le trouve
bon, je le trouve très bien aussi.... D'ailleurs le
Roi est le maître. »
Quant au vieux Cardinal, qui a eu pour elle
tant d'onctueuses paroles et de méchants actes,
elle a renoncé à souhaiter son départ. Elle sait
qu'il faudra la mort pour l'arracher du pouvoir,
auquel se cramponnent ses quatre-vingt-dix ans.
Parmi tant de gens qui escomptent depuis des
années cet événement, elle est la seule à ne pas le
désirer, car elle n'a plus aucune réparation à en
attendre. Voici le dernier billet que le vieillard
reçoit d'elle et qui, en vérité, ne révèle pas des
desseins bien noirs : « Je n'ai point envoyé hier,
mon cher Cardinal, savoir de vos nouvelles, en
ayant appris d'ailleurs, et l'on m'a assurée que
212 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
vous étiez mieux. Je le souhaite assurément de
tout mon cœur. Votre lettre d'avant-hierm'a fait
bien de la peine. Elle me fait voir combien vous
vous chagrinez. Tâchez, s'il se peut, d'éloigner
tout sujet de peine de vos idées. Il est vrai que la
chose n'est pas aisée dans le temps où nous
sommes, et je sens l'inutilité de ce conseil.... Il est
sûr que votre santé a besoin de repos. Je ne puis
qu'être très fâchée d'être si longtemps sans vous
voir. Je me flatte pourtant que ce ne sera pas long;
je le désire beaucoup et votre retour me fera un
sensible plaisir. » A ces bons procédés, invariable-
ment gracieux, le Cardinal répond assez mal. La
dernière action de sa vie est encore une vexation
pour la Reine. Elle souhaite d'avoir pour chance-
lier le mari d'une femme qui a sa confiance;
Fleury, sans lui en rien dire, se fait accorder par
le Roi la faveur de vendre lui-même cette charge,
pour en employer le prix à doter une de ses
petites-nièces. S'il n'était mort à point, Marie
n'aurait pu faire nommer dans sa maison le chan-
celier de son choix, M. de Saint-Florentin.
Il arrive enfin, ce dénouement d'une comédie
languissante. Au mois de janvier 1743, après beau-
coup de vaines alertes, c'est le frisson de la bonne
fièvre qu'annoncent les nouvellistes. Le Roi inter-
rompt un séjour à Choisy avec Mme de la Tour-
nelle, pour aller trois fois de suite visiter, dans sa
L'ABANDON 2 i3
maison d'Issy, le vieux ministre qui s'éteint. La
Reine s'y rend de Versailles, accompagnée de la
maréchale de Villars; le Dauphin lui-même,
conduit par M. de Châtillon, va contempler les
belles mains amaigries de l'Eminence et recevoir
de cette bouche toujours éloquente le plus édifiant
discours sur la vanité des grandeurs humaines. Le
Cardinal, aux approches de sa fin, ne perd rien de
la tranquillité de son âme. On sait qu'il meurt
sans être devenu riche, après avoir gouverné près
de dix-huit ans, et s'il a trop longtemps rempli
la scène du monde, il la quitte du moins assez
noblement.
Pendant les semaines qui précèdent la déli-
vrance définitive, la Cour, traversée d'intrigues
diverses, se demande qui héritera de ses places,
qui sera grand aumônier de la Reine, qui aura la
surintendance des postes et la Feuille des béné-
fices, qui surtout prendra l'oreille du Roi. C'est
une lutte furieuse entre les partisans de l'exilé de
Bourges, Chauvelin, ceux du maréchal de Belle-
Isle, ceux du cardinal de Tencin ; M. de Riche-
lieu lui-même compte les siens.
Quand la mort a été annoncée au Roi : « Mes-
sieurs, aurait-il dit, me voilà donc premier
ministre! » Et ce mot court dans le public, qui
s'écrie, parodiant une vieille formule : « Le Car-
dinal est mort : vive le Roi! » En réalité, Louis XV
est plus embarrassé que ravi des responsabilités
2i 4 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
qui lui incombent. Il n'avait point senti le joug
d'un homme qui possédait son estime avec son
affection. Quelques jours plus tard, le maréchal de
Noailles lui remet une longue lettre de Louis XIV,
confiée par celui-ci à Mme de Maintenon aux
derniers temps de sa vie et destinée à être lue par
son jeune successeur, au moment où il la pourrait
entendre. C'est une sorte de testament politique,
reconnaissant des fautes et des erreurs, indiquant
une méthode de gouvernement et recommandant,
pour le bien de l'Etat, d'éviter toujours de prendre
un premier ministre. S'il en doutait encore,
Louis XV saurait, par la remise de cette lettre,
que l'heure est venue où l'on pense qu'il va régner
par lui-même. Il remercie le maréchal en le faisant
entrer au Conseil, mais ne change rien dans son
ministère : il garde les hommes de Fleury et,
selon les apparences, au lieu d'un seul plusieurs
le mènent.
Après quelques jours d'efforts, de paquets
ouverts, d'affaires discutées devant lui, sa paresse
invincible le ressaisit. Cette paresse, à laquelle les
plaisirs ajoutent une prédisposition physique, lui
fait du moins rechercher les honnêtes gens, « parce
que les gens faux vous tournent et que c'est un
travail d'être en garde ». S'il y a des uns et des
autres parmi les secrétaires d'État, qui siègent
autour du tapis vert du Conseil, ils savent être
d'accord pour le moment, a}^ant à résoudre des
L'ABANDON 2i5
questions difficiles et à préparer le royaume à la
guerre qui se rallume. Chacun d'eux se flatte de
durer et prend ses mesures; cependant les plus
avisés n'ignorent point qu'ils sont à la merci d'une
pensée secrète de leur maître, d'une impression
que rien ne révèle et dont l'effet, longtemps après,
éclatera.
Tout trompe dans le caractère de Louis XV. La
reine Marie s'est montrée d'âme trop simple pour
le pénétrer; de plus habiles qu'elle y seront pris
sans cesse. Ni les ministres, ni les maîtresses ne
pourront se vanter de connaître le Roi, encore
moins de le diriger. Ses volontés rares et subites
étonnent et déconcertent. Loin d'être flottant,
comme on le croit, il est au contraire très résolu,
mais caché. Ses beaux yeux, caressants et doux,
L'aident à maintenir cette dissimulation de toutes
les heures devenue son arme et sa défense. S'il est
d'aspect patient et écouteur, s'il parle peu et ne
formule presque jamais ses ordres, le fond reste
dominateur et violent. Louis XV est plus absolu
encore que Louis XIV. Plus que lui, il est « impé-
nétrable et indéfinissable » et l'on peut s'effrayer
de la force dont il dispose pour le mal. Investi
d'un pouvoir sans contrepoids et sans contrôle,
maître de la vie et de l'honneur de ses sujets, gâté
par des conseils complaisants ou vils et livré à la
sensualité envahissante, qu'adviendrait-il du Roi,
2ib LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
s'il n'y avait en lui, oubliée sans doute mais
ineffacée, la règle chrétienne du devoir? Elle seule
peut-être empêche la corruption complète et le
triomphe impénitent de régoïsme. Sans elle, le
chemin qui mène des passions au vice serait par-
couru d'un pas plus rapide; sans elle, plus tard,
ce vicieux deviendrait un monstre.
CHAPITRE QUATRIÈME
LA BONNE REINE
C'est une tradition de l'art français de mul-
tiplier l'image royale, et les artistes de
chaque époque, sculpteurs et peintres, s'y
essaient à l'envi, les meilleurs tenant à honneur
d'en tirer un chef-d'œuvre. Louis XV a été peint
par les maîtres principaux de ce xvm" siècle, dont
son règne emplit plus de la moitié : Rigaud,
Parrocel, les Van Loo, Nattier, La Tour, jusqu'à
Drouais aux dernières années, ont transmis à
la postérité, suivant leurs forces et leurs talents,
ces traits réguliers et délicats, derrière lesquels
l'âme se dissimule. Aucun de ses portraits ne révèle
entièrement le caractère du Roi, si difficile à
démêler à son entourage même. Ceux de Marie
Leczinska, au contraire, qu'ils soient officiels ou
familiers, flatteurs ou sincères, disent tous et
presque également bien ce qu'il nous importe de
connaître d'elle ; dans ses yeux limpides et francs
v. o
2i8 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
transparaissent toujours sa simplicité, sa réserve,
sa bonté, et il n'est pas un de ses peintres qui n'ait
cherché à les exprimer.
A Tocqué, cependant, elle n'a montré que l'exté-
rieur de sa vie royale, la représentation et le grand
habit. C'est une simple commande officielle, faite
en 1740 par la Direction des Bâtiments, la grande
toile destinée à être reproduite par les copistes
du Cabinet du Roi pour être offerte aux cours
étrangères ou envoyée aux ambassadeurs avec
celui du Souverain. Malgré l'artifice du décor et le
déploiement fastueux du velours bleu doublé
d'hermine, le peintre s'est complu à la physio-
nomie de son modèle. Il n'oublie point ce qui reste
de charme à la femme de trente-sept ans, qui n'a
jamais été jolie, s'est trouvée mère neuf fois et
vient de renoncer à être heureuse. Mais toute la
virtuosité du bon costumier se donne carrière dans
la richesse des branchages, des fleurs et des rin-
ceaux brodés de la robe royale. C'est une de
ces merveilleuses étoffes pour lesquelles Marie
Leczinska avait un goût si vif et que lui repro-
chaient quelquefois sa piété et son esprit d'ordre.
Il convenait au Roi que les plus belles fussent
réservées à la garde-robe de la reine, et l'on sait
que les tisseurs de Lyon et de Tours exécutaient
d'abord pour elle les plus somptueux de leurs
dessins.
La toile de Tocqué est du temps de Mme de
LA BONNE REINE 219
Mailly ; celle de Carie Van Loo, sept ans plus tard,
date du triomphe de Mme de Pompadour. Le
nouvel artiste a évité, par sa composition vraie et
brillante, les conventions de l'œuvre officielle. Le
manteau fleurdelisé s'y dissimule et la robe blanche
étale, sans en rien laisser perdre aux yeux, la déli-
cieuse fantaisie des ramages d'or et des nœuds
d'argent. La main gauche tient l'éventail, la droite
une branche de jasmin prise au vase de cristal
posé sur la table. A côté de l'inévitable couronne,
un buste assez fier présente le profil de Louis XV,
et le petit chien de la Reine, un ruban rose au cou,
achève de donner à son portrait un aspect aimable
et presque intime. Elle est encore dans son inté-
rieur et le sourire nous dit qu'elle s'y trouve mieux
que partout ailleurs. Dans un instant, on la verra
tout autre, infiniment plus imposante et plus
grave; elle réalisera ce que dit d'elle, parmi ses
louanges, le président Hénault : « Cette même
princesse, si bonne, si simple, si douce, si affable,
représente avec une dignité qui imprime le respect
et qui embarrasserait, si elle ne daignait pas vous
rassurer. D'une chambre à l'autre, elle redevient
la Reine et conserve dans la Cour cette idée de
grandeur, telle qu'on nous représente celle de
Louis XIV ». N'est-il point curieux que ce soit la
petite Polonaise qui évoque le mieux à Versailles
la majesté du grand règne?
Les vrais peintres de Marie Leczinska sont
220 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
La Tour et Nattier. Seuls ils l'ont vue dans son
intimité, l'ont regardée vivre et lui ont inspiré
assez de confiance pour qu'elle leur accordât de
bonne grâce les vraies séances de pose familière et
sincère. La Tour, avec son génie indépendant,
son esprit et ses boutades, a dû amuser la Reine
et lui plaire. Elle s'est placée devant ses pastels
tout à loisir, en simple fanchon de dentelle, ayant
jeté sur ses épaules un mantelet de chambre ruche
et fanfreluche. C'est la toilette des femmes du.
temps qui ont quitté le rouge et ne cherchent plus
à séduire que par leur esprit.
Le bon La Tour a subi quelque honnête enchan-
tement, car aucun de ses modèles, ni la grande
marquise, ni la belle Camargo, ni même Mlle Fel,
ne paraît l'avoir mis en meilleure humeur. Il a
marqué, d'un crayon respectueux mais fidèle, les
yeux irréguliers, les paupières plissées légèrement,
et ce petit nez au spirituel retroussis, qui n'a rien,
à vrai dire, de l'idéal du grand siècle. Qu'on ne
s'étonne pas de trouver cette image de la reine
Marie exactement transportée dans le tableau de
Carie Van Loo; le livret du Salon, où celui-ci
expose au public sa toile somptueuse, nous
apprend que « la tête est prise d'après celle qui a
été peinte au pastel par M. de la Tour ». La Reine
a jugé inutile qu'on refît ce qui avait été si bien
réussi; elle a pensé qu'il suffisait de recopier
l'œuvre d'un artiste aussi parfait et qu'aucun
LA BONNE REINE 221
désormais ne rendrait mieux les traits essentiels
de son visage, les yeux de malice et les lèvres de
bonté.
Elle n'a fait qu'une exception, et très heu-
reuse, en faveur du peintre de ses filles, Jean-
Marc Nattier. Mesdames se montraient toutes
enchantées d'un maître pour qui aucune femme,
suivant son mot, n'était dépourvue de charmes.
La Reine, tenant compte à Nattier de lui avoir fait
connaître celles de ses enfants qu'on élevait loin
d'elle, consentit à poser pour lui une fois encore.
Ce devait être la dernière, sa coquetterie n'ayant
pas voulu vieillir pour la postérité au delà de l'an
1748. Elle imposa au peintre d'abandonner pour
elle le travestissement mythologique où il excellait
et qu'on mettait alors partout. Elle avait elle-
même suffisamment sacrifié au goût de l'époque :
Guillaume Coustou l'avait, dans sa jeunesse,
sculptée en Junon et Ton voyait cette statue dans
le parc de Versailles, en face d'un Louis XV en
Jupiter assez galant. Le peintre Galloche l'avait
représentée en « Aurore sortant du sein de Thétis »,
fade allégorie placée quelque temps dans son
cabinet, puis envoyée aux greniers de la Surin-
tendance.
Nattier n'eût pas mieux demandé que d'installer
à son tour la reine Marie dans un coin de son
Olympe, sous la forme de déesse qu'elle eût
choisie, et sans doute se plaignit-il qu'on l'em-
222 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
péchât de perpétrer un chef-d'œuvre. Il doit pour-
tant à l'exigence de son modèle d'avoir atteint,
pour une fois au moins, les sommets du grand art.
La fille de Nattier raconte, en ses Mémoires, que
son père « ne put sortir de la simplicité dans
l'exécution de ce tableau, parce qu'il avait reçu
l'ordre exprès de la Reine de ne la peindre qu'en
habit de ville ». Les séances ont été données dans
la grande chambre à coucher de Versailles, où
l'œuvre est placée aujourd'hui. L'habit de ville est
une robe rouge bordée de fourrures, parfaitement
simple et de plis exquis; une « marmotte » de
dentelle noire est posée sur un bonnet dont la
dentelle blanche se répète aux manches et au cor-
sage. En cet ajustement familier, la Reine feuillette
sur une console le livre ouvert des Évangiles. On
oublie ce qui peut rester de convenu dans la com-
position, tant la pose du personnage a de naturel
et d'expression, tant la femme, qui achève sa
lecture pieuse pour écouter Moncrif ou Tressan,
se révèle attachante et bonne, de cette bonté qui
connaît la vie et qui naît de la souffrance.
Les arts devaient bien traiter Marie Leczinska,
car elle les aimait d'un sincère amour. Celui qu'elle
leur témoigna et la forme d'hommage qu'elle leur
rendit la mettent à part parmi nos reines. Marie -
Antoinette, sur ce point comme sur tant d'autres,
lui demeure fort inférieure et n'eut ni sa compé-
LA BONNE REINE 223
tence ni son goût. La fille de Stanislas mérite
même une place parmi les artistes amateurs, car
elle a su tenir le crayon et le pinceau. Avant
que la marquise de Pompadour s'en avisât, elle
a contribué pour sa part à relever la condition
des artistes, en participant en quelque manière
à leurs travaux. Elle choisissait ceux qui déco-
raient ses appartements; elle imaginait pour eux
des compositions, leur indiquait son avis avec
justesse, l'imposait au besoin avec autorité point
trop indiscrète.
C'est elle évidemment qui a donné à Charles
Coypel les motifs des tableaux de l'Ange gardien
qui enlève au Ciel Madame Troisième et F Apothéose
de Monseigneur le duc d'Anjou. Elle le faisait
travailler sans cesse à ces sujets religieux qui
l'intéressaient plus que les autres et dont elle
remplissait ses cabinets intérieurs : La Salutation
angélique, Sainte Geneviève en bergère, Sainte
Thaïs dans sa cellule, Sainte Eustochie lisant au
pied d'un arbre à Ventrée de son monastère. Après
la mort de Madame Henriette, elle lui comman-
dera, pour l'oratoire qu'elle a chez les Carmélites
de Compiègne, le portrait d'une pénitente du
désert, qui reproduira les traits de sa fille. A Ver-
sailles, Natoire décore les bains de la Reine de
scènes plus profanes tirées des poésies pastorales de
M. de Fontenelle; mais Vien peint pour elle, sur
des instructions tout à fait précises, Saint Thomas
224 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
apôtre prêchant les Indiens et Saint François-
Xavier débarquant en Chine. On sent ici l'affection
qu'elle porte aux œuvres des Missions étrangères,
dont elle lit passionnément les relations; on voit
en même temps, à sa façon de juger et de discuter
les esquisses de tous ces peintres, qu'elle est fami-
lière avec leur art.
Le maître qu'elle voulut pour ses leçons de
peinture fut Oudry. La faveur qu'il avait eue
d'exposer ses ouvrages à Versailles, dix-huit mois
après le mariage royal, lui avait valu l'admiration
de la jeune souveraine. Le Mercure racontait ainsi
cette exposition : « Le dimanche 10 mars (1727),
le sieur Oudry fit porter à Versailles vingt-six
tableaux de sa composition, parmi lesquels il y
en avait un de quinze pieds de long, deux de
onze, etc., qu'il plaça le matin dans trois pièces
du grand appartement du Château. Le Roi et la
Reine virent ces peintures avec beaucoup de satis-
faction et s'y amusèrent longtemps : le Roi voulut
même les revoir l'après-midi. Avec l'applaudis-
sement de Leurs Majestés, le sieur Oudry eut
encore la satisfaction de recevoir ceux de toute la
Cour, qui était extrêmement nombreuses ce jour-
là. On lui a ordonné cinq tableaux pour le cabinet
de la Reine. » L'artiste avait alors quarante ans,
l'âge où un peintre, suivant les habitudes de
l'époque, pouvait commencer à se faire connaître
et sortir du rang. Louis XV lui fit peindre ses
LA BONNE REINE 223
chiens et ses chasses, et Marie Leczinska ne cessa
guère de l'employer. Lorsqu'il eut la commande
des dessus de porte de l'appartement du Dauphin,
qu'il tira de ses compositions sur les Fables de
La Fontaine, le prince lui demanda pour son
cabinet un tableau champêtre dont il « dicta » le
sujet et rit faire l'esquisse devant lui. L'aimable
toile de la Ferme, peut-être à cause de cette colla-
boration de son fils, plut assez à la Reine pour
qu'elle la voulût copier elle-même. Sa copie, fort
retouchée par une habile main, a été fièrement
signée : Mairie Reine de France fecit i jS3. Un
cadre somptueux et singulier, surchargé de sculp-
tures, feuillages, oiseaux, serpents, et qui ne
coûta pas moins de soixante louis, fut exécuté par
les soins du président Hénault, Marie ayant désiré
offrir l'œuvre au Roi.
Son travail le plus considérable fut la déco-
ration d'un de ses petits cabinets de Versailles, le
« Cabinet des Chinois », qu'ornait une quantité
de porcelaines de Chine et du Japon, et de très
beaux meubles de laque. Les panneaux, où elle
peignit des Jésuites et des Chinois, furent légués
par son testament à la comtesse de Noailles,
sa dernière dame d'honneur, plus tard duchesse
de Mouchy, et sont aujourd'hui au château de
Mouchy. Les Noailles regrettèrent quelque peu
l'admiration qu'ils avaient prodiguée de son
vivant au talent de leur Reine, car ils évaluèrent
226 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
à dix mille livres la dépense du pavillon qu'ils
devaient ajouter à leur hôtel de Paris, pour placer
dignement des peintures dont le seul mérite,
disaient-ils, était l'origine. M. de Marigny leur
fit donner en dédommagement les boiseries, les
glaces et les meubles qui garnissaient la pièce,
et la dame d'honneur put rétablir chez elle, dans
l'état où elle l'avait vu à Versailles, le « Cabinet
des Chinois ». Elle eut soin, paraît-il, de men-
tionner dans l'inscription, avec la donation de la
Reine, « l'innocent mensonge de cette bonne prin-
cesse ».
On peut croire, en effet, que Marie Leczinska
se faisait aider pour ses œuvres d'art, plus encore
que Stanislas pour ses traités de morale. Il y avait
un peintre de profession attaché au pinceau royal
et qui ne le laissait point s'égarer. Il faisait le
paysage des pieux sujets que la Reine destinait
à ses amis, traçait au crayon les personnages et
peignait même les figures et les chairs; elle se
réservait les draperies et les petits accessoires.
Chaque matin, elle travaillait dans son « labo-
ratoire », sous les yeux du maître qui préparait
sa palette, garnissait son pinceau, lui indiquait
point par point où il fallait poser la couleur.
Elle avouait, d'ailleurs, de la meilleure grâce du
monde, le rôle de celui qu'elle nommait elle-
même son « teinturier », toute fière de pouvoir
dire quelquefois qu'il n'avait pas tout fait. Elle
LA BONNE REINE 227
annonçait en ces termes un tableau de sainteté à
son président : « Geneviève est vernie aujourd'hui
et part demain pour vous aller trouver. Ayez
attention de lire ce qui est écrit sur l'arbre. Je suis
bien aise de vous dire que mon teinturier n'y a
que très peu de part et que tout est presque de ma
main, la figure surtout, ciel, lointain et l'ovale. »
Elle se faisait sans doute illusion, même pour sa
Sainte Geneviève, mais n'avait pas tort de penser
que le vrai mérite de ces ouvrages était que
l'amitié y eût travaillé.
L'amitié tient une grande place dans la vie de
Marie Leczinska et la repose des charges de la
représentation royale, qu'elle supporte si fidèle-
ment. La femme mérite d'être accompagnée dans
son intérieur. Dans ses « petits cabinets » décorés
de sculptures par Verberckt, de vernis par Martin,
et si différents par leur usage de ceux de son mari,
elle s'entoure de ces objets d'art délicat dont la
mode du siècle multiplie la charmante inutilité;
elle réunit autour d'elle ses souvenirs préférés,
ceux de Stanislas et de la Pologne; elle y colorie
des estampes religieuses, y imprime de petites
images à distribuer ou des pensées édifiantes. Ses
guéridons de palissandre sont toujours chargés de
broderies pour les églises et de vêtements pour
les pauvres gens. Mais c'est surtout l'asile de
l'intimité et le sanctuaire de la causerie. Le plus
doux plaisir de la Reine, celui dont elle ne se
228 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
prive que par mortification héroïque, c'est la libre
conversation, dans un cercle aimable et spirituel,
où l'étiquette disparaît devant une familiarité du
meilleur ton.
Son petit salon réunit parfois une élite de gens
d'esprit qui en célèbrent le bon accueil. On y voit
le président Hénault, voué à l'étude par ses fonc-
tions et à la société par ses goûts, qui porte sur
son visage large et souriant les qualités pour
lesquelles la Cour et la Ville le recherchent. Les
soupers qu'il donne sont fameux et l'on soupe
chez la marquise du Deffand pour l'y rencontrer.
On apprécie la solidité de son commerce et les
grâces de sa conversation. Jurisconsulte et histo-
rien, il est aussi « l'homme du monde qui sait
le plus dans tous les genres, au moins dans les
genres agréables et utiles à la société »; il a « le
talent de paraître s'occuper avec plaisir, et même
avec passion, de ce qu'il sait plaire à ses amis »,
et se fait pardonner son érudition par sa galan-
terie, ses petits vers et son zèle à rendre service.
Impétueux dans ses disputes toujours courtoises
et dans ses admirations vite calmées, « on vou-
drait, écrit une de ses amies, que son empres-
sement pour plaire fût moins général et plus
soumis à son discernement)).
M. de Maurepas cherche moins à plaire qu'il
n'y réussit. Parlant beaucoup, décidé surtout,
il traite légèrement les grands objets et scrieu-
LA BONNE REINE 229
sèment les bagatelles. Rien ne sert mieux un
gentilhomme auprès des femmes et des princes.
Maigre et noble dans sa haute taille, avec son
teint pâle et son menton pointu, il a la verve gaie,
quoique rarement bienveillante. Il ose apporter
chez la Reine l'énorme médisance du temps, car
il excelle à ce jeu de faire oublier que l'homme
qu'on déchire est « le prochain ». Il est le cour-
tisan le mieux informé des nouvelles et le plus
habile à y broder, avec toutes les délicatesses de
la langue, le détail piquant qui les embellit et les
défigure. Il a tout vu, tout lu, tout su et de tout
s'est moqué. C'est un esprit fort sans consistance,
de ceux qui deviennent dévots avec le temps,
aussi roué que son grand ennemi Richelieu, mais
frivole jusque dans son libertinage secret et ses
parties de débauche. Rompu aux choses de la
politique, qu'il a abordée tout jeune et comme
par droit de naissance, installé dans le ministère
à vingt ans, doyen du Conseil à trente-cinq, il
est capable et presque incomparable dans toutes
les petites choses du gouvernement. Il ignore ce
qu'est un échec d'ambition; il est arrivé à se faire
craindre et même à se faire aimer, et l'on admire
en lui un optimisme que rien n'ébranle et que
l'amour, murmure-t-on, ne dérange point.
Officier de belle prestance, écrivain coquet,
aussi goûté des cabinets de Versailles que de la
cour de Lunéville, dont il sera un jour l'ornement,
23o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
le comte de Tressan a été introduit auprès de la
Reine par « la sainte duchesse », Mme de Villars.
Elles s'amusent l'une et l'autre à lui faire rimer
des cantiques et des traductions de psaumes, en
expiation de profanes poésies, que leur dévotion
ne les empêche pas de savourer. La haute piété
ne sied guère au beau lieutenant des gardes du
corps; il écoute avec respect les sermons qu'on lui
fait chez la Reine, mais n'en va, dit-il, que « son
petit train ». Comme les sociétés du temps ont la
manie des surnoms, celui de « Petit Train » lui
est resté. Ses hardiesses de langage n'offensent
jamais le bon ton et, s'il tient un propos risqué,
l'état militaire vaut au coupable des trésors d'in-
dulgence. Ainsi ce favori des belles comme des
moins belles partage son aimable vie entre la Cour
et l'armée; il y brille également par des qualités
différentes et ses lettres, ingénieusement tournées
et lancées à bonne adresse, montrent qu'il possède,
entre tous ses talents, celui de ne se laisser jamais
oublier.
Un simple écrivain a été accueilli par Marie
Leczinska dans une intimité égale et, pour le
rapprocher d'elle, elle l'a fait nommer son
« lecteur ». C'est que le sieur Paradis de Moncrif,
qu'accompagne sa petite gloire un peu ridicule
d'historien des Chats, d' « historiogriffe », suivant
un mot du temps, est aussi et surtout le théoricien
du Moyen de plaire. Personne n'a plus d'autorité
LA BONNE REINE 2 3i
que lui pour mettre en leçons cet art particulier,
où la nature l'a préparé à passer maître. Fils d'un
secrétaire du Roi, qui a « manqué », comme on
dit, et laissé ses enfants dans la misère, Moncrif
a fait oublier ces fâcheuses origines, s'est élevé
du grimoire à la bourgeoisie, puis aux gens de
condition et aux princes. Partout il s'est rendu
indispensable, et, chez la Reine, où son coin de
salon est marqué, on l'appelle « le Fauteuil ».
Très soigné de sa fine personne, ayant toujours la
perruque la mieux arrangée et la mieux poudrée,
il fait métier d'écrire dans la matinée et voit
du monde le reste du jour. C'est un philosophe
parfaitement agréable à fréquenter et à nourrir,
de ceux à qui l'on paierait pension pour les avoir
de compagnie, à la ville où à la campagne, et sans
lesquels un cercle du temps, même à Versailles,
serait incomplet. Au reste, circonspect et doux,
toujours de votre avis, y ajoutant même, « vous
ne lui feriez pas dire du mal de la lune, de peur
de s'attirer des affaires » et de compromettre
sa délicieuse carrière d'académicien complaisant
et choyé.
Maurepas, Hénault, Tressan, Moncrif font tous
profession d'esprit et sont jugés supérieurs en ce
siècle où l'art de la conversation est le premier.
Les autres familiers de la Reine ont moins
d'éclat, mais ne lui sont pas moins attachés. En
232 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
octobre 1742, elle perd le fidèle Nangis, son
chevalier d'honneur, qui l'entourait d'un culte
passionné et des fadeurs d'un sentiment auquel,
tout vieux qu'il fût, elle ne se montrait point
insensible. C'étaient les façons de l'ancienne
Cour, celles qui avaient valu au maréchal, au
temps jadis, les bonnes grâces de la duchesse de
Bourgogne. La Reine sentait, sous les galanteries
un peu surannées, une affection profonde et sûre,
et sa mort a été pour elle le plus grand deuil
d'amitié qu'ait porté son cœur. Pendant des mois,
elle n'a pu parler de lui sans pleurer, et elle a
cessé d'habiter certaines pièces de son intérieur,
parce qu'on voyait de là « les fenêtres du pauvre
Nangis ». Elle s'est attachée aux Broglie, en
souvenir du défunt qui les aimait ; et, comme
l'abbé de Broglie est venu à la Cour pour soutenir
les intérêts de son frère le maréchal, c'est lui
qu'on voit longtemps, chaque soir sur les dix
heures, donner la main à la Reine pour la
conduire chez Mme de Villars et, vers minuit,
pour la ramener.
Plus tard, c'est chez la duchesse de Luynes que
Sa Majesté passe le plus souvent ses soirées. Son
intimité est ici singulièrement étroite : elle y
soupe, en un an, cent quatre-vingt-dix-huit fois;
elle y joue ses éternelles parties de cavagnole, où
l'excellent bailli de Saint-Simon se dévoue pour
lui tenir tête; elle y cause surtout, à cœur ouvert.
LA BONNE REINE 3 33
avec ceux qu'elle appelle « ses honnêtes gens »,
le duc de Luynes, le cardinal et cette fidèle dame
d'honneur, qui n'avait point été nommée de son
choix et qui est devenue pour sa maîtresse,
d'abord en défiance, l'amie indispensable. La
duchesse de Lu}mes est sensible à l'amitié, géné-
reuse, discrète, de jugement droit : elle ne connaît
aucune passion trop vive, mais toutes les passions
douces, qui font le charme d'une vie et le bonheur
d'un entourage. Si elle s'avoue très attachée par
goût à la Cour, à la représentation et aux hon-
neurs de la grande charge qu'elle remplit, elle est
incapable d'y rien sacrifier de sa dignité et de sa
noble franchise. La Reine et la première dame
de sa maison sont donc nées pour s'entendre en
beaucoup de choses, et cette affection simple
et cordiale, que montrent les lettres de l'une et
de l'autre, vient de l'accord de leurs caractères.
Mme de Luynes toutefois est étrangère à la médi-
sance, qui la blesse, et à l'ironie, qu'elle ne
comprend point, tandis que la Reine, d'esprit
plus alerte et plus malicieux, est assez capable
de pratiquer ces défauts pour en goûter ensuite
le repentir.
La grande politique serait apportée chez la
Reine, si elle ne s'en défendait prudemment, par
un homme en qui elle a pleine confiance. Le
comte d'Argenson, dont son frère aîné, le marquis,
v. 16
234 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
envie si longtemps l'heureuse carrière, dirige ce
grand département de la Guerre, qui dispose de
l'élévation ou de la ruine de la noblesse. Esprit
froid et résolu, attaché à son métier de ministre
et le faisant bien, M. d'Argenson passe pour un
habile homme, qui n'oblige qu'à bon escient et
pourvoit à sa sûreté propre en s'occupant du bien
de l'Etat. On le voit pourtant fort désintéressé
dans son dévouement pour la Reine, qui ne peut
servir à rien, ni à personne. Celle-ci l'attire chez
elle, le retient pendant des heures, l'appelle
« Cadet » : « Vous êtes charmant, charmant,
charmant, lui écrit-elle un jour. Si l'on mettait les
saints dans le calendrier de leur vivant, je serais
ravie d'y voir saint Cadet. » Cette affection vient
de loin : on n'a jamais oublié que M. d'Argenson
a parlé à la Cour, le premier, de l'humble jeune
fille de Wissembourg, qu'il avait vue à son retour
d'une mission conjugale remplie à Bade pour
le compte de la maison d'Orléans. Les souvenirs
de ce temps-là sont les plus chers à la femme
qui vieillit et ceux auxquels elle revient le plus
volontiers.
En même temps que le comte d'Argenson,
Fleury, dont ce fut un des derniers actes, a fait
entrer au Conseil le cardinal de Tencin ; c'est
aussi un fidèle du salon de Marie Leczinska, chez
qui son habit et son brillant esprit lui assurent des
égards particuliers et un bon auditoire. Sans doute
LA BONNE REINE x3S
elle ignore, ou veut ignorer, les bruits fâcheux qui
courent sur ce prélat, dont une sœur plus qu'intri-
gante a fait la carrière et qui, même en un temps
où l'on n'est pas exigeant sur ce chapitre, montre
vraiment peu de piété pour un homme d'église.
La Reine n'aime point qu'on parle légèrement de
ces soutanes légères; mais elle se sent plus à l'aise
avec les bons évêques des provinces, qui ont l'habi-
tude de la résidence et qui ne viennent à la Cour
que pour les vrais intérêts de leur diocèse. Ce
sont ceux vers lesquels se tournent sa confiance
et son cœur, parmi ce clergé de France, si mal
gouverné, qui compte encore cependant un certain
nombre de pasteurs selon l'Evangile.
Il en est un surtout qu'elle met tous ses soins
à retenir à Compiègne pendant les voyages, c'est
l'évêque d'Amiens, vieillard tout de charité et de
dévouement, un peu lassé par l'âge, fort gauche
dans l'habit court qui est d'étiquette auprès du
Roi, mais sachant dire sans embarras les vérités
fortes. La Reine aime cette franchise apostolique
et l'encourage. Il ose censurer devant la famille
royale ce qu'il y a de choquant autour d'elle dans
certains usages de religion et dans les habitudes
du clergé courtisan : « Je crois, mon vénérable,
lui dit un jour la Reine, que vous devez voir dans
notre Cour bien des abus qui échappent à nos
yeux profanes. — Celui qui me frappe le plus,
répond le prélat, c'est de m'y voir moi-même
236 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
goûtant la consolation auprès de Votre Majesté,
au lieu d'être occupé à la répandre parmi mes
pauvres diocésains. — Et l'habit court? reprend
M. le Dauphin. Croyez-vous que M. d'Amiens ne
Tait pas sur le cœur? — Il est vrai, Monseigneur,
dit celui-ci, que j'ai sur le cœur et que je trouve
bien indigeste que l'on nous fasse déposer, de par
le Roi, l'habit que nous portons de par Dieu. »
L'estime que Louis XV a pour ce saint homme va
jusqu'au respect. Quand celui-ci prend congé,
le Roi se recommande à ses prières : « Sire, lui
dit un jour l'évêque, je prie tous les jours pour
Votre Majesté ; et c'est du fond de mon cœur, que
je demande à Dieu pour Elle une grâce que je
voudrais obtenir au prix de tout mon sang. —
Continuez de la demander », répond le Roi,
qui comprend sans peine de quelle grâce il est
question.
S'il y a une vie secrète du Roi, il y a aussi une
vie secrète de la Reine. Peu de personnes la
connaissent, et ceux qu'elle choisit pour ministres
de ses charités ignorent souvent la source du
bien qu'ils ont mission de transmettre. Les faits
très nombreux qu'ensevelit dans l'ombre l'humi-
lité de la Reine seront plus tard révélés par des
récits édifiants. Il n'est pas possible de les passer
sous silence, car toute la seconde partie de sa
vie en est expliquée. A mesure que le mariage a
LA BONNE REINE 23;
pour elle moins de joies et la maternité moins de
charges, Marie Leczinska s'adonne davantage à la
piété, et cette piété soutient en elle une vertu qui
lui fournit désormais ses occupations principales.
Attachée comme elle l'est à la dévotion au Sacré-
Cœur de Jésus, qui naît à peine et qu'elle contribue
à propager, elle semble puiser, dans cette forme
surnaturelle de l'amour, des forces nouvelles de
dévouement envers ces membres souffrants de
Jésus que sont les pauvres. C'est peu pour elle de
les secourir; eHe les aime, et d'une tendresse
fraternelle. Quelle que soit l'origine de cette incli-
nation de son âme, on peut dire qu'il n'est guère
de princesses qui se soient rapprochées autant
qu'elle de la souffrance des humbles gens et autant
mêlées à la vie de leurs sujets malheureux.
La Reine contribue à toutes les fondations
charitables de l'époque. Elle aide le curé de Saint-
Sulpice, M. Languet, à créer la maison de l'Enfant-
Jésus, où sont élevées les jeunes filles pauvres et
où des milliers de femmes trouvent, dans le tra-
vail qu'on leur procure, une ressource toujours
assurée contre la misère. Elle soutient les œuvres
des filles de Saint Vincent de Paul, et c'est par
celles-ci le plus souvent que se répandent dans les
quartiers misérables de Paris et les affreux hôpi-
taux du temps les aumônes recueillies au milieu
des splendeurs de Versailles. La Reine donne
pour les maisons de charité, pour les hospices,
238 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
pour les officiers et les nobles indigents ; elle
délivre les prisonniers pour dettes, qui sont
presque toujours innocents; elle envoie des provi-
sions aux couvents dénués et aux familles chargées
d'enfants, dont elle fait rechercher les besoins
secrets. Comme elle a le goût du détail, il y a.
dans son propre appartement, un dépôt de nippes,
comprenant tout ce qui est nécessaire au pauvre,
depuis les langes du berceau jusqu'au linceul de
la sépulture; elle en surveille elle-même la distri-
bution et le renouvelle en partie de ses mains,
suivant l'habitude de sa jeunesse accoutumée aux
ouvrages utiles et rudes aussi bien qu'aux délica-
tesses de la broderie.
Elle use de son autorité et de son exemple pour
rappeler à la Cour les devoirs qu'il est le plus
facile d'y oublier. Elle tient chez elle de véritables
assemblées de charité, où les curés et les vicaires
prennent la parole pour leurs œuvres, où les
quêtes faites par elle ne peuvent manquer d'être
fructueuses. Elle s'assujettit à voir elle-même,
autant qu'elle le peut, les malheureux qu'elle veut
soulager, à les écouter, à leur répondre. On
l'entend se plaindre de l'importunité des quéman-
deurs courtisans, jamais de celle des pauvres.
Dans ses visites aux églises ou aux communautés,
dans ses promenades même, les gardes qui font
faire place ont ordre de les laisser approcher
toujours. Les loques et les béquilles se pressent
LA BONNE REINE a3 9
autour du carrosse doré, et M. de Nangis les
nomme, en plaisantant. « le régiment de la
Reine ».
Ses ressources sont cependant plus limitées que
la bonté de son cœur. Tout ce qu'elle donne
est pris sur ses revenus personnels, qu'elle ne
demande jamais d'augmenter; deux fois seule-
ment, le Roi ayant appris que ses dettes atteignent
un chiffre élevé, les paye sur sa cassette. Il arrive
cependant à Marie, pour répondre à de pressantes
nécessités, de mettre à contribution son fils et ses
filles, et de les réduire « à leur dernier sou ».
Le Dauphin est placé ainsi, dès son enfance, en
face des réalités cruelles qu'on cache d'ordinaire
aux princes et qui achèvent d'ennoblir son carac-
tère. L'admiration qu'il a pour sa mère ne saurait
être partagée par leur entourage, qui devine peu
de chose de la bienfaisance exercée par eux. Les
courtisans, qui voudraient arracher à la Reine
des profusions à leur profit, se plaignent de la
voir fort réservée sur ce point. Son grand courage
peut-être est d'accepter autour d'elle des visages
mécontents et la réputation de n'être pas géné-
reuse.
Chaque aumône lui coûte une privation, et ses
aumônes sont infinies. Elle calcule le prix d'une
robe qui lui plaît et y renonce, en disant : « C'est
trop cher; j'ai assez de robes, quand nos pauvres
manquent de chemises. » Quoiqu'elle aime avec
2 4 o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
passion les bijoux, les porcelaines, les raretés,
elle se prive d'en acheter, et il lui arrive de vendre
celles auxquelles elle tient le plus. Elle se met en
garde contre l'achat immédiat de l'objet désiré.
Les marchands qui tiennent leurs étalages dans
les saleries et les escaliers de Versailles savent
ses goûts et le moyen de la faire s'arrêter au
passage ; mais elle s'est donné pour loi de renvoyer
au lendemain l'acquisition qui l'a tentée, et le
lendemain l'amour des pauvres l'a emporté sur
celui des bijoux. Un jour qu'on lui en proposait
un tout à fait à sa convenance, mais d'assez grand
prix : « Il me plairait assez, dit-elle, mais, pour
en bien juger, il faudrait mes yeux de demain. »
Elle n'y pense plus, quand le bijoutier se présente
à sa porte, demandant à parler à Sa Majesté :
« Oh ! à coup sûr, répond la Reine, ce n'est point
à ma majesté qu'il en veut, ce n'est qu'à ma
fantaisie; vous lui direz qu'elle est partie. »
De tels propos et de tels actes sont naturels
chez Marie Leczinska; ils viennent de l'idée
qu'elle se forme de ses obligations et de la ferme
volonté qu'elle a de ne manquer à aucune. Cette
vie charitable de reine n'a point, sans doute, le
piquant des aventures d'une favorite; mais elle
profite mieux à la nation et fait plus d'honneur
à la royauté.
Si la charité offrait à la reine Marie des devoirs
LA BONNE REINE 241
inépuisables et de véritables consolations, le
mariage n'avait plus pour elle que des tristesses.
Il lui était permis de penser qu'elle avait goûté un
plus long bonheur conjugal que la plupart des
femmes, mais l'espoir lui semblait interdit de le
voir revivre. L'expérience nouvelle que le Roi
faisait de l'adultère paraissait définitive. Cette
Mme de la Tournelle, devenue duchesse de
Châteauroux, était tout autrement établie à la
Cour que ne l'avaient été ses sœurs. Dame du
palais de la Reine, duchesse à brevet, comblée de
pensions et riche d'amis, sa situation se trouvait
inattaquable. Aussi jamais pouvoir ne fut plus
affiché; jamais favorite royale ne montra, après
plus de volonté dans la conquête, plus de sécurité
dans la possession. Découragée d'une lutte impuis-
sante, qui lui avait si mal réussi, la Reine s'effaçait
et affectait de se désintéresser de ces amours.
Elle ne voulait rien connaître des colères que
suscitaient, dans l'opinion, le choix fait par le
Roi, le ton hautain de la maîtresse et la croyance
générale que l'intrigue et la faveur par les femmes
allaient dominer le gouvernement.
Les chansons irritées et les noë'ls impit03 r ables
n'apportaient dans les cabinets de la Reine que
leurs couplets les moins insolents : elle eût rougi
d'en entendre d'autres. Elle restait à la place où le
Roi la reléguait, remplissant ainsi la seule obliga-
tion conjugale qu'il lui laissât, celle de la parfaite
242 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
obéissance. Une seule fois un autre devoir l'appela,
et l'épouse aussitôt, dans l'émoi de circonstances
imprévues et graves, réclama son rôle et le prit.
Au printemps de 1744, la guerre recommençant
avec l'Empereur, le bruit se répandit que Louis XV
songeait à reprendre les traditions de sa race et à
se mettre à la tête de ses soldats. Trois armées
entraient en campagne, et une quatrième se for-
mait, sous les ordres du comte Maurice de Saxe,
qui venait d'être fait maréchal de France. Elle
devait couvrir celle du maréchal de Noailles,
destinée à opérer en Flandre et où le Roi était
attendu. D'où venait sa décision? Suivait-elle une
belle résolution de Mme de Chàteauroux, qui
souhaitait un amant digne d'elle et souffrait avec
peine qu'on l'accusât d'amollir le Roi? Louis XV
obéissait-il à la fois au vaillant caprice de la favo-
rite et aux secrets reproches de sa conscience? Il
s'était, en tout cas, trop avancé pour renoncer à
un projet qu'acclamaient déjà l'armée et la France
entière. Tout le monde autour de lui l'y poussait,
depuis le vieux Noailles, qui voulait, avant de
mourir, avoir combattu sous les yeux de son
maître, jusqu'à Maurepas, qui se flattait de garder
seul, en campagne, l'oreille du Roi, d'éloigner de
lui Mme de Chàteauroux et de la faire oublier.
La Reine aussi le désirait, et plus passionné-
ment que personne, autant pour l'honneur du
LA BONNE REINK 243
Roi que pour les secrètes espérances que M. de
Maurepas, son conseiller d'alors, lui laissait entre-
voir ; mais, seule peut-être, elle n'osait en parler
à Louis XV ni même y faire allusion. Depuis
longtemps elle ne savait plus prononcer devant
lui que les paroles les plus banales et, si elle avait
à lui demander la moindre grâce, elle le faisait
par lettre, jamais de vive voix. Cet état singulier
des rapports du Roi et de la Reine n'est marqué
nulle part mieux que dans ce récit de Luynes :
« La Reine vint après souper et, se trouvant entre
Mme de Luynes et moi, la conversation tomba
sur le départ du Roi, qui occupe tout le monde.
Je pris la liberté de lui demander si elle ne dési-
rerait pas d'aller sur la frontière; elle me dit
qu'elle le souhaitait extrêmement. J'ajoutai :
« Cela étant, madame, pourquoi Votre Majesté
« ne le dit-elle pas au Roi? » Elle me parut
embarrassée d'avoir à parler au Roi, et croire en
même temps que le Roi, de son côté, serait
embarrassé de l'écouter et encore plus de lui
répondre. Enfin elle ne trouva point d'autre expé-
dient que de le lui écrire. C'était pendant le
voyage de Choisy. Nous crûmes, Mme de Luynes
et moi, qu'elle prendrait ce temps pour envoyer
sa lettre; mais elle nous répondit toujours que
cela ferait une nouvelle de voir arriver une lettre
d'elle à Choisy, qu'elle aimait mieux écrire quand
le Roi serait ici ; qu'elle était dans cet usage ; que,
244 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
quoiqu'elle vît le Roi presque tous les matins à
son petit lever, il y avait toujours tant de monde
qu'elle ne pouvait lui parler en particulier. Jeudi
matin effectivement, après avoir été quelque
temps chez le Roi et étant au moment de s'en
aller, elle lui remit elle-même sa lettre, mais avec
beaucoup d'embarras, et s'en alla immédiatement
après. Je n'ai point vu cette lettre, mais j'ai ouï
dire qu'elle lui offrait de le suivre sur la frontière,
de quelle manière il voudrait, et qu'elle ne lui
demandait point de réponse. Vraisemblablement
ce dernier article sera le seul qui lui sera accordé ! »
Plusieurs jours se passent en préparatifs, sans
que le départ soit déclaré publiquement. Les gen-
tilshommes qui souhaitent de suivre le Roi lui
demandent une permission, qu'il accorde ou qu'il
refuse ; le détachement de la Bouche qui doit mar-
cher est désigné, ainsi que les officiers des Gardes
du corps qui resteront à Versailles. Les compa-
gnies de la Maison du Roi, gendarmes, chevau-
légers et mousquetaires, commencent à partir les
uns après les autres; le guet du Roi et les Cent-
Suisses s'y préparent. Le i er mai, le Roi soupe au
grand couvert avec une affluence exceptionnelle;
il n'est question du voyage ni avant ni après. Il
entre chez la Reine au sortir de table, comme à
l'ordinaire, y fait un petit quart d'heure de conver-
sation indifférente et sort sans avoir parlé de rien,
reconduit par la duchesse de Luynes, qui se
LA BONNE REINE 243
hasarde à lui dire qu'elle fait des vœux pour sa
santé et pour sa gloire. Il rentre chez lui, donne
l'ordre pour son coucher à une heure et demie, et
envoie quérir le Dauphin. Il l'entretient d'un ton
ému, que le jeune homme ne lui connaît point, et
le congédie pour écrire. Au coucher, il ne fait que
changer d'habit et rentre dans son cabinet, où
l'attend son premier aumônier, qui le mène prier
quelques instants à la chapelle. A trois heures, il
monte en carrosse, avec les torches, aux degrés de
la cour de Marbre. Le matin venu, la Cour apprend
qu'il est parti.
Des lettres de sa main sont portées à la Reine,
à Madame et à Mme de Ventadour. La première
répond à la prière déjà ancienne qu'il a reçue;
mais quelle réponse brève et glacée ! Il est bien
fâché, dit-il, que les circonstances ne lui per-
mettent pas de faire avancer la Reine sur la fron-
tière, à cause de la trop grande dépense ; il compte
qu'elle demeurera à Versailles et qu'elle fera de
Trianon tel usage qu'elle jugera à propos. Dans
la lettre à Madame, il y a plus de tendresse et la
promesse d'écrire alternativement à chacun de ses
enfants. Mais c'est la bonne « Maman Ventadour »
qui montre le billet le plus joli : « Ma chère
maman, j'ai remis à mon départ, pour vous
l'adoucir de mon mieux, à vous apprendre que
c'est avec grand plaisir que je vous accorde ce que
vous me demandez pour votre petite-fille, la
2 4 G LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
duchesse de Mazarin (il s'agit d'une pension de
deux mille éeus). Priez Dieu, maman, pour la
prospérité de mes armes et pour ma gloire per-
sonnelle. J'emporte à l'armée toute la volonté
possible que le Dieu des armées m'éclaire, me
soutienne et bénisse mes bonnes intentions. Adieu,
maman ; j'espère vous retrouver en aussi bonne
santé que je vous laisse, et je vous embrasse du
fond du cœur. » Marie donnerait volontiers son
château de Trianon et sans doute même sa cou-
ronne, pour recevoir une lettre sur ce ton d'affec-
tion, au début d'un voyage aussi lointain, aussi
dangereux, et où elle a vainement rêvé d'être
admise.
D'autres iront, qu'elle n'a pas prévues et dont
le départ sera pour elle la plus cruelle blessure.
Les premiers jours, en attendant les prières des
Quarante-Heures ordonnées par le Roi, elle se
prive de musique et de concerts; elle fait chanter
à sa messe le Domine salvum fac Regem qu'elle
récite toujours de toute son âme; elle écrit au
Roi, voulant être dirigée par lui dans cette situa-
tion inattendue, et se sentant plus à l'aise avec lui
parce qu'il est loin. Mme de Châteauroux et sa
sœur, la duchesse de Lauraguais, sont retirées à
Plaisance, chez Pâris-Duverney, et ne semblent
ni affligées ni inquiètes. Mais le bon peuple est
convaincu que le Roi reviendra à la Reine et que
LA BONNE REINE 247
le viril métier qu'il va faire le guérira de sa pas-
sion. Puisqu'il a pu quitter sa maîtresse, pourquoi
ne se confesserait-il pas à la Pentecôte? Dès à
présent, son caractère semble transformé et sa
popularité s'accroît des nouvelles envoyées de
Lille : « Le Roi, écrit le marquis d'Argenson, fait
merveille à l'armée; il s'applique, il se donne de
grands mouvements pour savoir et pour con-
naître; il parle à tout le monde. La joie est
grande parmi les troupes et les peuples en
Flandre. Aurions-nous un Roi? » L'illusion sera
de durée courte. Trois jours après le départ, les
mieux informés des courtisans savent qu'à Lille
M. de Boufflers a fait, à tout hasard, accommoder
des maisons qui percent dans l'hôtel du Gouver-
nement, où demeure le Roi, et qu'on y compte
voir bientôt certaines dames.
C'est M. de Richelieu qui les veut et a besoin
d'elles. Le Roi subit déjà des influences qu'il
redoute. Le duc est à même de les observer, grâce
à la place de Premier gentilhomme de la Chambre ,
qu'il vient d'obtenir et qui le rapproche plus que
jamais du Roi. Il voit le maréchal de Noailles
s'emparer peu à peu de lui, à propos des affaires
militaires. Les princes venus à l'armée, les grands
officiers de la Couronne, les prélats surtout, qui
sont du parti de Maurepas et de la Reine, font au
souverain sorti de ses habitudes une compagnie
qui peut finir par lui plaire. La prise de Menin,
248 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
première opération de guerre à laquelle il assiste,
a paru l'intéresser. La gloire qu'on lui promet,
avec l'affection de ses peuples, ne pourrait-elle le
détacher de l'amour? Le nom de la Reine, partout
prononcé respectueusement ou acclamé avec le
sien, ne lui donnerait-il pas la pensée d'un rap-
prochement qu'il voit désiré de tous ses sujets.
Richelieu n'ignore point que le Roi a quitté
Versailles avec l'intention sincère de ne pas
appeler sa maîtresse. Mais il sait aussi mieux que
personne combien les tentations le trouvent faible,
quand elles sont directes et connues, et comme il
penche à certaines rechutes. Le Premier gentil-
homme invente d'abord de faire venir à Lille la
duchesse de Chartres, sous le prétexte que son
jeune mari est tombé de cheval; c'est la princesse
de Conti, sa belle-mère, acquise par intérêt à
Mme de Châteauroux, qui l'a obligée à cette
démarche un peu singulière et s'est offerte à
l'accompagner. Chaque princesse a amené sa
dame d'honneur, que d'autres vont suivre. Un
mois s'est à peine écoulé qu'une cour féminine
est commencée à l'armée. Les apparences sont
désormais sauves. Mme de Châteauroux, qui finis-
sait par s'inquiéter et dont l'impatience était à
bout, peut narguer les quolibets des régiments et
les refrains gouailleurs du populaire; rien ne
l'empêche plus d'accourir avec sa sœur auprès du
Roi, qui ne lui en tiendra pas rigueur.
LA BONNE REINE 249
Les deux duchesses n'ont pas voulu partir sans
avoir paru une fois à Versailles pour faire leur
cour à la Reine. Arrivées pendant le jeu, elles se
sont assises assez loin de Sa Majesté; mais celle-
ci, les ayant vues, les a invitées à souper avec elle,
et leur a parlé pendant le repas avec un aussi
parfait naturel qu'aux autres dames. Tous savent
le prochain départ, que la Reine feint d'ignorer et
dont les voyageuses ne disent mot. La grosse
Lauraguais ne se trouble de rien ; mais Mme de
Chàteauroux a un air visiblement embarrassé qui
contraste avec l'aisance de la Reine. Une fois de
plus, Marie Leczinska s'est tirée à son honneur
d'une situation délicate et a traversé avec dignité
une heure difficile. Le lendemain, sa patience est
à bout, et, lorsque Mme de Modène fait demander
à son tour à prendre congé pour aller en Flandre :
« Cela ne me fait rien, dit la Reine brusque-
ment. Qu'elle fasse son sot voyage comme il lui
plaira ! »
Cependant on apprend de Lille que les dames y
sont d'abord assez discrètement reçues. Ce n'est
point le triomphe de Mme de Montespan, aux
mêmes lieux, lorsqu'elle accompagnait Louis XIV
victorieux à travers les Flandres conquises. Mme de
Chàteauroux, qui en a souhaité un semblable,
doit, pour satisfaire son orgueil, se contenter des
soupers des cabinets, qui ont recommencé comme
à Versailles. Mais cette vie efféminée, au milieu
v. 17
25o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
de troupes en campagne, fait perdre à Louis XV
le mérite de sa présence. L'officier rit et le soldat
chansonne. On lui sait peu de gré d'aller lui-même
faire le siège d'Ypres et prendre la place en neuf
jours. Les dames se sont avancées jusqu'à Pope-
ringhe pour suivre les brillantes opérations, et la
maîtresse écrit à Richelieu, toujours hantée par
son rêve : « Savez-vous bien qu'il n'y a rien de si
glorieux, ni de si flatteur pour le Roi, et que son
bisaïeul, tout grand qu'il était, n'en a jamais fait
autant! » Presque aussitôt, Sa Majesté et l'armée
de Noailles, laissant en Flandre le maréchal
Maurice, se dirigent vers l'Alsace où les Impé-
riaux arrivés en nombre mettent en danger le duc
d'Harcourt et le maréchal de Coigny.
Metz est choisi comme lieu de séjour, le Roi y
devant attendre l'heure d'attaquer Fribourg, dont
il veut conduire le siège en personne. Il s'installe
à l'hôtel du Gouvernement ; mais Mme de Châ-
teauroux exige la communication de cet hôtel avec
la maison du Premier président, où elle loge, et
une galerie en planches, bâtie sur la rue, étale aux
yeux de la cité lorraine, avec la prétention de le
dissimuler, le scandale croissant des amours
royales.
La Reine sait les nouvelles de la guerre par les
courriers réguliers que lui adresse le comte
d'Argenson. Le Roi lui écrit parfois lui-même,
LE ROI LOUIS XV
LA BONNE REINE 2 53
ainsi qu'à ses enfants. Aux grands jours de prises
de ville, il envoie un page qui se présente à elle
l'épée au côté et reçoit, en échange du noble
message, une boîte ou une montre d'or. Elle est
ainsi tenue au courant des faits d'armes, des
blessés et des morts de distinction, des promo-
tions militaires, ce qui fournit à ses dames des
sujets de conversation plus relevés qu'à l'ordi-
naire.
Plusieurs de ses journées se passent à son
Trianon, où elle dîne avec sa suite, entend de la
musique et se fait rouler en chaise par des Suisses
dans les bosquets de Le Nôtre. Elle accueille à
Meudon la reine sa mère, qui vient y chercher
refuge, le passage du Rhin par le prince Charles
de Lorraine ayant inquiété pour la sécurité de la
cour de Lunéville. L'étiquette, le devoir et l'affec-
tion multiplient les distractions autour de la reine
Marie. Les dames tiennent à honneur d'y être
nombreuses; Mademoiselle vient exprès de Madrid
pour lui faire sa cour, et la comtesse de Toulouse,
qui n'entre pour rien dans l'intrigue Châteauroux,
la prie à souper en son pavillon de Louveciennes.
Elle soupe plus modestement à Sèvres, avec son
amie très intime, la princesse d'Armagnac, col-
laboratrice habituelle de ses bonnes œuvres
ignorées.
Sa plus agréable journée est à Dampierre, chez
les Luynes, qui ont fait accommoder un apparte-
254 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
ment pour elle et savent la recevoir suivant ses
goûts. Comme le Dauphin, pour la première fois,
est du voyage, on lui fait visiter le château et le
parc, on le mène en gondole voir l'île et jouer
au cavagnole dans le pavillon; enfin, après le sou-
per, il entend, dans l'orangerie arrangée pour la
circonstance, une innocente comédie à laquelle
assistent le curé et les religieuses du village. Le
jeune homme, dans ce milieu affectueux et simple,
se plaît mieux qu'au solennel Te Deum chanté à
Paris pour la prise d'Ypres, où il a tenu la place
du Roi. Ce qu'il souhaiterait le plus serait d'être
à l'armée avec son père; son gouverneur, l'austère
et religieux duc de Châtillon, l'entretient dans ces
idées. Il ne peut s'empêcher de laisser voir son
regret à la Reine : « Maman, lui dit-il un jour, ne
soyez point fâchée que je sois affligé de rester avec
vous. Je ne sais pourquoi le Roi m'a laissé; le
petit de Montauban, qui est petit et faible, y est
bien allé, et moi, qui suis grand et fort, j'aurais
bien pu y aller. » L'année prochaine permettra au
prince de montrer, à Fontenoy, sa jeune vaillance;
celle-ci ne ménage au fils qu'une suite de décep-
tions.
Le 9 août au soir, arrivent des lettres de Metz,
racontant que le Roi est malade et s'est alité la
veille, avec la fièvre et le mal de tête. Chaque
jour, désormais, la Reine reçoit un billet de
LA BONNE REINE 255
•d'Argenson et un bulletin de La Peyronie, qui
•devient bientôt assez inquiétant. La fièvre maligne
résiste aux saignées et aux remèdes. Les médecins
ne se prononcent point, et l'écuyer ordinaire que
la Reine envoie à Metz rapporte à Mme de Luynes
quelques lignes de M. de Bouillon, grand cham-
bellan, qui ne paraissent pas propres à rassurer.
D'après des nouvelles particulières, le malade
s'affaiblit tellement en peu de jours, que l'on parle
sérieusement de le faire confesser et que l'évêque
de Soissons, Fitz-James, qui célèbre la messe
dans sa chambre, n'a pas craint de lui en dire un
mot. Le Roi, jusqu'à présent, s'y refuse. Mme de
Châteauroux et M. de Richelieu sont les seules
personnes qui entrent auprès de lui, avec les
domestiques intérieurs; ils lui persuadent que son
état est sans gravité.
On a essayé, pour rester mieux en possession de
son esprit, d'exclure de la chambre les princes et
les grands officiers, et il a fallu que le comte de
Clermont forçât la porte pour obtenir qu'ils
puissent apercevoir Sa Majesté et lui adresser
quelques paroles. Le Roi n'a point paru, d'ail-
leurs, être mécontent de cette affectueuse har-
diesse, et l'ordre accoutumé a été rétabli. L'anti-
chambre est maintenant le théâtre de scènes assez
vives, où les partis se comptent et se défient. Les
aides de camp du Roi, et parmi eux le duc d'Au-
mont, tiennent pour M. de Richelieu. Les
256 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
« dévots » ont à leur tête le duc de La Rochefou-
cauld, grand-maître de la garde-robe, et sont
soutenus par l'opinion de la ville, qu'irrite la pré-
sence de la maîtresse. On escompte déjà l'entrée
du confesseur, qui exigera son renvoi immédiat. Ce
confesseur, le Père Pérusseau, jésuite, a eu avec
Mme de Châteauroux, dans un cabinet à deux pas
du lit, un entretien d'où elle est sortie désespérée.
Il prétend n'avoir pas été trop dur; il ignore du
reste, en fait, la nature des fautes ;du Roi et, par
conséquent, ce qu'il aura à lui imposer après ses
aveux; quant aux lois de l'Église, a-t-il dit, elles
sont formelles sur le point des mœurs, et le via-
tique ne sera apporté au malade que lorsque sa
concubine, s'il en a une, aura été éloignée de la
ville. Ce départ, dont l'idée indigne la duchesse,
n'aura lieu, sans nul doute, que sur l'ordre formel
du Roi ; mais elle le connaît trop bien pour ne pas
savoir qu'il n'hésitera point à le donner.
Pendant ces fiévreuses journées de Metz, dont
les courtisans ne perdront jamais le souvenir, la
reine Marie vit dans une prière constante, émue
d'une inquiétude qu'augmente le souci de l'âme
du Roi. C'est à ce moment que se révèlent, dans
son cœur mis à nu par l'émotion, les sentiments
d'amour qu'elle lui garde : « On peut croire, dit
quelqu'un de son entourage, qu'elle ne l'aime plus
autant; cependant, il n'est pas bien décidé qu'elle
ne l'aime plus qu'elle ne le croit elle-même. » Sa
LA BONNE REINE 2 ? 7
première pensée a été d'obtenir de se rendre
auprès de lui. Ses billets très intimes au comte
d'Argenson reviennent sans cesse sur ce grand
désir : « Quoique vous soyez très exact à me
donner des nouvelles du Roi, l'inquiétude où je
suis me fait encore envoyer le courrier qui vous
remettra cette lettre. Vous présenterez celle qui y
est jointe et assurerez le Roi de la peine où je suis
d'être éloignée de lui et de l'envie que j'ai de l'aller
trouver. J'attendrai ses ordres avec soumission
et impatience. Continuez me mander comment
il est. Ma pauvre tète s'en va. »
Elle dépêche à Metz son écuyer ordinaire, qui
revient le 14 à midi, rapportant des détails plus
rassurants, et elle écrit aussitôt à d'Argenson :
« Saint-Cloud vient d'arriver, qui a mis un grand
calme dans mon âme. Mais je vous avoue qu'il ne
sera parfait que quand j'aurai des nouvelles de la
nuit. Je les attends avec impatience, peur, espé-
rance; enfin, tous les sentiments que mon tendre
attachement pour lui m'impose. Je renvoie encore
un courrier. J'en voudrais avoir à toutes minutes
et j'insiste à demander, malgré le mieux dont
Dieu soit loué à jamais, à y aller. Ne craignez pas
de demander cette grâce pour moi. Tôt ou tard
on rend justice aux honnêtes gens. Pour moi
Dieu m'est témoin que je ne conçois qu'un seul
désir; c'est toute ma consolation; c'est le plus
beau et le plus vrai. Mandez-moi la volonté du
»7-
2 58 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Roi. Je lui demande en grâce de m'accorder celle
de l'aller voir. »
Le même soir, à neuf heures, des nouvelles
graves furent apportées par un courrier de M. de
Bouillon : « Il prit un tremblement à la Reine à
l'ouverture de cette lettre; les larmes lui vinrent
aux yeux et elle entra dans son cabinet. Mme de
Luynes l'y suivit un moment après. M. le Dau-
phin et M. de Châtillon y arrivèrent. Personne ne
savait le contenu de cette lettre et tout le monde
était consterné. Au bout d'une demi-heure, la
Reine sortit de son cabinet et s'en alla à la cha-
pelle avec le Dauphin; elle y resta environ un
quart d'heure ; elle ne se mit point dans sa niche,
elle demeura sur la balustrade de la grande tri-
bune, sans tapis. Comme la Reine sortait de la
chapelle, Mesdames y arrivèrent; elles fondaient
en larmes. La Reine revint chez elle dans le
trouble et l'agitation ; on n'ouvrait point sa porte
qu'elle ne crût que c'était un courrier. Elle nous
lut la lettre de M. de Bouillon, qui, en effet, était
effrayante : il marquait à la Reine que son respect
et son attachement pour elle et le devoir de sa
charge ne lui permettaient pas de lui laisser igno-
rer l'état où se trouvait le Roi ; que la nuit avait
été fâcheuse, la matinée peu consolante (c'étaient
les termes de sa lettre), que le Roi avait eu des
agitations si violentes pendant la messe qu'il avait
demandé aussitôt le Père Pérusseau, qu'il s'était
LA BONNE REINE 25g
confessé avec beaucoup d'édification et qu'il devait
recevoir le viatique le soir. » Aucune mention
n'était faite de Mme de Châteauroux; mais la
Reine pouvait conclure sûrement que la favorite
et sa sœur étaient dès à présent renvoyées de
Metz. Sa place était maintenant auprès du Roi,
qui sans doute allait lui-même l'appeler.
La nuit se passe à attendre. La Reine est dans
son petit oratoire, à genoux devant le crucifix.
Tout ce qui est à Versailles se rend dans l'apparte-
ment. Sur les onze heures, on annonce le courrier
de M. d'Argenson. A ce mot, la Reine se précipite
dans son cabinet, prend le paquet et le décachette
de ses mains. Elle apprend que le Roi a été saigné
au pied et qu'il trouve bon qu'elle s'avance jusqu'à
Lunéville, M. le Dauphin et Mesdames jusqu'à
Châlons. La Reine veut partir aussitôt. On a peine
à lui faire comprendre que quelques heures sont
nécessaires pour les préparatifs. Il faut plus de
soixante chevaux au départ, et l'écuyer cavalcadour
est déjà sur la route pour commander les relais,
qui seront de quatre-vingts chevaux par poste. La
Reine décide quelles dames l'accompagneront.
Sauf deux qui sont grosses, toutes les dames
de semaine le demandent, et Mme de Flavacourt
elle-même, qui est de service, accourt de Paris
à cinq heures du matin pour se mettre à la dispo-
sition de sa maîtresse. La situation est assez fausse
en ce moment pour la sœur de la favorite ; la
zCo LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Reine, qui l'aime beaucoup et veut lui éviter les
rencontres désobligeantes, lui dit que toutes les
berlines sont remplies et qu'elle devra venir la
rejoindre un peu plus tard.
Les femmes de chambre, cependant, choisissent
les habits et garnissent les coffres. La Reine, à
cinq heures, entend la messe et, à sept, monte en
voiture, emmenant les derniers gardes du corps
restés à Versailles. Quelques heures plus tard, on
s'occupe du départ de Mesdames. La douleur de
ces enfants est émouvante : la petite Adélaïde en a
la fièvre; sa sœur aînée, qui aime passionnément
le Roi, se roule par terre en poussant des cris
affreux. Mme de Tallard les conduit à Verdun,
d'où elles seront aisément à portée d'accourir, si
les nouvelles deviennent plus mauvaises. Pour le
Dauphin, M. de Châtillon ne craint pas d'outre-
passer les ordres du Roi; sans prendre le loisir de
préparer le voyage, emporté par un zèle qui lui
coûtera cher, c'est à Metz tout droit, et sans nul
arrêt, qu'il amène son élève. Il juge que le jeune
homme, dût-on cacher sa présence, ne saurait
être, en de tels moments, trop près de son père,
et il ne songe qu'à arriver à tout prix avant la
mort.
Marie refait, en sens inverse et en brûlant les
étapes, son voyage d'autrefois. Elle couche à
Soissons le premier jour; le lendemain, les nou-
LA BONNE REINE 261
velles qu'elle reçoit en chemin sont si mauvaises
qu'elle ne s'arrête nulle part, ni à Reims, ni à
Chcàlons. Elle comptait donner quelques instants
à Mme d'Egmont, en son château de Braine : elle
l'a vue seulement sur la route, sans descendre de
voiture. Un peu avant Vitry, où elle doit coucher,
Stanislas est venu au-devant d'elle ; les détails
qu'il sait et qu'il lui cache disent qu'il n'y a plus
de ressources dans l'état du malade. On lui
apporte presque en même temps sur la route une
lettre de M. d'Argenson, lui mandant que le Roi
trouve bon qu'elle vienne à Metz et désire même
l'y voir arriver promptement. Mais ce qu'elle veut,
c'est être admise sans retard auprès de lui. Sa
fièvre d'attente est toute dans ce billet, écrit en
deux fois à d'Argenson, les premières lignes avant
d'avoir reçu sa lettre : « Je suis à six lieues de
Châlons. Je profite du temps que je change de
chevaux pour vous écrire. Au nom de Dieu, obte-
nez-moi la consolation de le voir, et envoyez-moi
vite la réponse. Vous pouvez juger de mon état.
Mais Dieu, en qui je mets ma confiance, me
soutiendra. — A deux heures. Je viens de rencon-
trer votre courrier. Je suis dans la joie; mais que
Dieu soit loué à jamais ! Cela me fait encore plus
désirer de le voir. Je vous conjure d'insister. »
Pleine de courage toujours et soutenue par
un espoir nouveau, la Reine part de Vitry à la
première heure par la route de Toul. Partout,
2Û2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
sur son passage, les mêmes populations qui l'ont
acclamée autrefois l'entourent d'un respectueux
silence et d'une émotion attendrie. Elle se sent
accompagnée par l'affection de la France entière.
Ce rapide voyage, qui conduit « la bonne Reine »
vers le Roi, symbolise pour leurs sujets la récon-
ciliation désirée, où ils voient une fois de plus la
fin de leurs misères.
Aux mêmes heures, sur les mêmes routes de
Lorraine, fuit la favorite chassée, que le Roi a
renvoyée à Paris avec sa sœur. Un peu avant
l'entrée des berlines royales à Bar-le-Duc, un car-
rosse aux armes de M. de Belle-Isle, gouverneur
de Metz, s'y est arrêté pour changer de chevaux ;
c'étaient Mines de Chàteaurou et de Lauraguais,
se dirigeant vers Sainte-Menehould. Reconnues
par les habitants, elles ont été entourées au départ
par une curiosité hostile et poursuivies par des
huées qu'elles vont retrouver sur tout le chemin.
En d'autres villes, à la Ferté-sous-Jouarre, par
exemple, elles risqueront d'être assommées. C'est
que l'excitation est grande dans le pays qu'elles
traversent. Déjà, dans les églises, aux offices
célébrés pour le Roi, les prêtres lisent en chaire,
par manière d'édification, la formule d'amende
honorable qu'il a prononc e avec l'aveu public
qu'il a fait de ses fautes ; et les malédictions
populaires, qui ont toujours épargné le monarque,
se déchaînent librement contre sa complice.
LA BONNE REINE 2 63
La Reine arrive à Metz à onze heures et demie
du soir et monte tout droit à la chambre. La nuit
précédente a été encore plus effrayante que les
autres, et tout l'entourage a cru que c'était la der-
nière. La fièvre est tombée dans la journée, et le
malade, veillé par toute une Faculté anxieuse,
repose depuis peu de temps. Dès qu'il ouvre les
yeux, on lui dit la présence de la Reine. Il n'hésite
plus, il veut la voir seule et l'embrasse. Sa pre-
mière parole est une prière : « Je vous ai donné,
Madame, bien des chagrins que vous ne méritez
pas; je vous conjure de me les pardonner. — Eh!
ne savez-vous pas, Monsieur, que vous n'avez
jamais eu besoin de pardon de ma part? Dieu seul
a été offensé; ne vous occupez, je vous prie, que
de Dieu. »
La Reine n'a pu dire ces mots sans fondre en
larmes. Mais les remords ne quittent point le Roi;
il veut être sûr qu'il est absous par l'épouse, après
l'avoir été par l'Église. Cette nuit même, il fait
réveiller Mme de Villars pour savoir d'elle si la
Reine lui a vraiment pardonné. Quelques heures
après, il s'adresse à Mme de Luynes, qu'il aperçoit
dans la chambre, et s'excuse encore du scandale
et des peines qu'elle a pu avoir à cause de lui. Il
n'a plus à la bouche que la résignation, la piété,
l'humilité la plus édifiante. Il est détaché de la
vie, ne demandant pas que Dieu lui rende la santé,
souhaitant plutôt, si c'est sa volonté, qu'il le retire
2Ô4 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
de ce monde pour que ses peuples soient mieux
gouvernés.
Ces marques d'un repentir aussi sincère n'ont
rien à changer aux dispositions de Marie. Il y a
longtemps qu'elle a pardonné, du fond du cœur, à
l'époux égaré par de mauvais conseils. Mais cette
conversion si complète ajoute à son bonheur de
voir, dès le lendemain, se produire une amélio-
ration inespérée. Les médecins, qui n'ont pas su
grand'chose de la marche de la maladie, peuvent
du moins affirmer que le Roi est hors de danger.
Que de joie, que d'espérances aussi dans ce billet
de la Reine à Maurepas : « Je n'ai rien de plus
pressé que de vous dire que je suis la plus heu-
reuse des créatures. Le Roi se porte mieux.
Dumoulin assure qu'il est presque hors d'affaire;
il dit même plus, et je n'ose encore m'en natter.
Il a de la bonté pour moi, je l'aime à la folie. Dieu
veuille avoir pitié de nous et nous le conserver!
Je vous conseille de demander la permission de
venir. Adieu, ne doutez pas de mon amitié ;
j'embrasse Mme de Maurepas. »
Pourquoi maintenant Marie s'inquiéterait-elle
de l'avenir? Chacune de ces journées passées par
elle auprès du malade, à qui elle tâche d'inspirer
le goût de sa présence, hâte une convalescence qui
semble miraculeuse. Bientôt les forces reviennent;
le Roi, qui boit encore du pavot pour dormir,
prend du quinquina trois fois par jour et mange
LA BONNE REINE 265
avec appétit deux blancs de poularde. Il joue des
parties de quadrille et commence à faire quelques
pas dans sa chambre. Il ne s'est pas informé de
Mme de Châteauroux et paraît ne plus penser
à elle. La maison qu'elle habitait est occupée à
présent par le Dauphin, que le Roi reçoit tous
les jours ainsi que Mesdames, prenant plaisir
à s'entourer de ses enfants. La première lettre
qu'il a pu écrire a été pour Madame Infante. Il en
a adressé une fort touchante à l'évêque de Metz,
pour demander un Te Deum solennel en sa cathé-
drale. La Reine et ses dames ne manquent pas
d'y assister.
Ces heureuses nouvelles ont couru rapidement
le royaume. Dans chaque ville, de la capitale à
la plus humble, les actions de grâces ont éclaté.
On a vu paraître, en des réjouissances extraordi-
naires, tout ce que peut inventer la joie spontanée
des citoyens; et partout la pensée de la Reine
y est associée comme celle de l'ange gardien
de Louis XV : Un beau titre, sorti des lèvres
du peuple, est décerné au successeur de Louis
le Grand. On va le graver sur les médailles,
l'inscrire aux dédicaces des livres et aux piédestaux
des statues : le convalescent de Metz, le converti
de l'évêque de Soissons, le héros de la campagne
de Flandre, est maintenant pour la France entière,
autant que pour la reine Marie, Louis le Bien-
Aimé!
v. 18
266 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
On a compté sans M. de Richelieu, qui a laissé
passer l'orage, la fureur de dévotion et de
repentir, mais qui sait comment reprendre son
maître et détourner le cours de ses idées. Le jour
où le Roi a été administré, alors qu'il ne compre-
nait plus guère ce qu'il ordonnait, on lui a fait
exiler le Premier gentilhomme dans son gouver-
nement de Languedoc; celui-ci n'est point parti
sur-le-champ; le Roi, revenu à lui, lui a su gré
d'être encore là et, en lui rendant sa confiance,
lui a laissé le moyen d'en abuser. La partie liée
par Richelieu avec Mme de Châteauroux, quoique
perdue en apparence, n'est aucunement compro-
mise à leurs yeux. Toute la rouerie du courtisan
tend à rappeler la favorite à l'esprit du Roi, à
effacer les impressions que la maladie et les gens
lui ont données contre elle et à préparer, comme
elle dit, « le châtiment des méchants ».
Des lettres suppliantes ou impérieuses, mais
toujours confiantes, lui arrivent de sa belle nièce :
« On dit ici, écrit-elle de Paris, qu'il a promis
de se réconcilier avec la Reine. Tout le monde
le désire; vous savez si cela peut être! Il n'aura
jamais pour elle que des égards; mais il portera
toujours son cœur à une autre. » Et, quelques
jours après : « Tranquillisez-vous, cher oncle; il
se prépare de beaux coups pour nous. Nous avons
eu de rudes moments à passer, mais ils le sont. Je
ne connais pas le Roi dévot; mais je le connais
LA BONNE REINE 267
honnête et capable d'amitié. Quelques réflexions
qu'il fasse, sans me flatter, je crois qu'elles ne
seront qu'à mon avantage. Il est bien sûr de moi
et bien persuadé que je l'aime pour lui, et il a
bien raison, car j'ai senti que je l'aimais à la folie;
mais c'est un grand point qu'il le sache, et j'espère
que sa maladie ne lui a point ôté la mémoire.
Jusqu'ici personne n'a connu son cœur que moi,
et je vous réponds qu'il Ta bon, et très bon, et
très capable de sentiments.... Tout ce que les
Faquinets ont fait pendant sa maladie ne fera que
rendre mon sort plus heureux et plus stable....
(Mais) il ne faut marquer avoir aucune espérance
de retour; c'est inutile, et cela augmenterait la rage
de ces monstres. » Richelieu n'a garde de compro-
mettre la galante cause; il ne précipite rien et
attend les occasions que ne peut manquer de lui
fournir la maladresse de l'entourage de la Reine.
Depuis que la convalescence est commencée,
les dames ne cachent plus leur confiance dans
une réconciliation complète. Elles la montrent
jusqu'en leur toilette, qui n'a jamais été plus
spirituelle. Les « vieilles daines », comme on les
appelle, remettent du rouge, ôtent le « bec noir »
de leurs cheveux, et annoncent leur espérance
par des rubans verts. La Reine est gagnée par
toute cette excitation féminine ; elle retrouve, à
quarante ans passés, ses innocentes coquetteries
de jeunesse ; elle ne se montre plus que mise à
268 LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA
merveille et porte des robes couleur de rose. On
espère que le Roi va oublier Mme de Château-
roux, et l'on croit habile de retarder le moment
où Mme de Flavacourt, qui vient d'arriver, se
présentera devant lui, de peur de réveiller le sou-
venir de sa sœur.
M. de Richelieu se plaît à faire deviner au Roi
ces petits manèges. Il rapporte et invente au
besoin cent histoires, fort plaisantes, sur les conci-
liabules des « mères des églises ». Il en appelle
au témoignage du valet de chambre Lebel, qui a
succédé à Bachelier et n'est pas moins dévoué que
son prédécesseur aux profitables amours. Lebel
ou Richelieu annonce un jour que la duchesse de
Luynes, prévoyant « un glorieux événement »,
a fait mettre deux oreillers sur le traversin de la
Reine. Rien n'irrite plus le Roi que ce qui semble
peser sur sa décision ou en escompter les suites.
Il se montre vite refroidi et mécontent. Marie
s'aperçoit que quelque chose est changé dans ses
dispositions. Il ne lui dit point ses desseins et ne
parle aucunement d'aller à Strasbourg avec elle,
ce qui serait sa grande joie pour mainte raison
de souvenir.
Pendant ce temps, Mme de Châteauroux sait, à
distance, beaucoup mieux qu'elle, les sentiments
changeants de Louis XV et, précisément sur ce
voyage de Strasbourg, elle écrit hardiment à
Richelieu : « Moi, je crois que, s'il y allait tout
LA BONNE REINE 269
seul, cela vaudrait mieux pour le débarrasser de
la Reine, et puis pour qu'a son retour il prit son
train de vie ordinaire. Je suis persuadée même
que c'est là sa façon de penser et qu'actuellement
il rumine à tous ces arrangements-là. »
Mme de Châteauroux ne se vante point et
connaît, en effet, très bien le Roi. La dévotion
du malade, qui n'a point de racines au fond solide
de sa conscience, chancelle dès le premier retour
de ses forces. Son entourage travaille, du reste,
très ardemment à la détruire. On l'assure qu'il n'a
point été en aussi grand danger que les prêtres le
lui ont persuadé; on lui suggère qu'ils l'ont entre-
tenu prématurément de son salut éternel dans
l'unique but de servir des intérêts fort terrestres;
on regrette enfin le coupable abus qu'ils ont fait
de sa confiance de fidèle et de son affaiblissement
momentané. Aucune insinuation ne convient
mieux à un caractère comme celui du Roi pour
le retourner entièrement.
Dès la fin de septembre, le duc de Luynes, qui,
sans être attaché à un parti, est honnête homme
et religieux, tire de certains faits extérieurs des
observations clairvoyantes : « A l'égard des senti-
ments de religion dont on a vu des preuves écla-
tantes dans cette maladie-ci, ce que l'on voit à
présent ne pourrait pas faire juger que ces senti-
ments n'aient souffert quelque diminution. Depuis
le commencement de cette campagne, le Roi avait
2 7 o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
pris l'habitude de ne plus faire aucune prière à
genoux, ni le soir, ni le matin, usage contraire à
ce qu'il a fait toute sa vie. Il faut supposer qu'il
faisait ses prières dans son lit, mais le public n'en
était plus témoin. On aurait pu juger que dans la
circonstance présente il aurait pu recommencer
à prier Dieu à genoux; cependant les choses sub-
sistent comme elles étaient depuis le commence-
ment de la campagne; il faut espérer que c'est la
faiblesse qui l'empêche de se mettre à genoux.
Dans les commencements qu'il a été hors de
danger de cette maladie-ci, il avait des temps de
conversation et de prière avec le Père Pérusseau;
cet usage a duré fort peu, et depuis on a vu son
temps partagé entre les heures qu'il donne au
public, soit pour son lever ou son coucher, soit
pour manger, ses deux parties de quadrille qu'il a
faites presque tous les jours, ses conseils et les
temps de travail avec ses ministres, sans qu'il y
ait eu un moment où il ait pu placer des prières. »
Que la Reine l'ait voulu ou non, les dévots,
contre lesquels Louis XV est désormais prévenu
pour toujours, ont soutenu sa cause et l'ont mise
dans leur parti. Elle est trop leur amie pour
ne pas devenir suspecte elle-même aux yeux du
soupçonneux convalescent; elle s'en plaint aux
personnes qui l'entourent et qui peuvent, d'ail-
leurs, comme fait le duc de Luynes, constater la
chose de leurs yeux : « Dans les commencements
LA BONNE REINE 271
que la Reine est arrivée ici, il y avait assez lieu
d'espérer que l'indifférence du Roi, trop connue
pour elle, pourrait peut-être changer. Non seule-
ment il lui avait demandé pardon, comme je l'ai
marqué, mais il avait paru lui faire amitié. Depuis
le séjour de Metz, les choses paraissent bien chan-
gées, et le froid est aussi grand que jamais; soit
que les conversations trop vives et trop fréquentes
de la Reine avec le Dauphin, en sa présence, lui
aient déplu; soit que ce soit l'efFet des sentiments
qu'il avait pour elle depuis longtemps et que Ton
avait cherché à entretenir et à augmenter; soit enfin
que la mauvaise humeur du Roi en soit la seule
cause ; peut-être toutes ces raisons ensemble y
contribuent-elles. » Quoi qu'il en soit, c'en est
fait des illusions les plus obstinées. La toilette
des dames devient plus modeste : on met moins
de rouge, les coiffures s'abaissent et le bec noir
reparaît.
Marie ne parvient à rien savoir des projets
du Roi, qui demeure impénétrable. Il a dit, à
son dîner, qu'il ne serait à Versailles qu'après
la Toussaint; mais on ignore s'il doit passer son
temps en Lorraine ou s'il ira décidément, dans
la capitale de l'Alsace, suivre de plus près les
opérations du siège de Fribourg qui commence et
dont le résultat fort incertain décidera du sort de
la campagne. En attendant, les Enfants de France
2-2 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
viennent de partir, faisant détour par Lunéville
pour voir le roi et la reine de Pologne. Le Roi a
congédié assez froidement le Dauphin, de qui lui
ont été rapportés des propos désobligeants sur
Mme de Châteauroux. Quant au duc de Châtillon,
on peut sentir l'orage sur sa tête. Il a eu beau
avouer la faute qu'il a commise et demander qu'on
l'oublie, le Roi n'a répondu aux prières que par
le silence. Il garde sur le cœur l'arrivée de son fils
à Metz contre ses ordres, la comédie qui s'en
est suivie pour la dissimuler les premiers jours,
et surtout le départ inconvenant et précipité de
Versailles, avec un valet de chambre et un seul
garde du corps, où l'on a vu l'héritier de la cou-
ronne de France l'aller recueillir en hâte, « comme
un gentilhomme gascon serait venu dans son
village pour y enterrer son père et prendre pos-
session de sa maison ». De toutes les fautes contre
sa personne, dont Louis XV croit avoir à se
plaindre, celle-ci est la plus manifeste et celle qu'il
peut le moins tolérer.
La disgrâce prochaine du duc de Châtillon sera
la première revanche de Richelieu et le premier
gage offert à la maîtresse. Le Roi maintenant ne
songe plus qu'à se faire pardonner d'elle l'éclat et
l'humiliation de son renvoi. Richelieu, jouant son
rôle jusqu'au bout, présente la chose comme diffi-
cile et met en jeu les sentiments chevaleresques
de l'amant : il doit faire d'abord une action d'éclat,
LA BONNE REINE 273
dont la réconciliation pourra sembler le prix.
Comme le Roi avoue son impatience au Premier
gentilhomme et le prie de le précéder pour avertir
la duchesse qu'il revient : « Je ne m'en aviserais
pas, Sire, répond Richelieu. Je vous servirais trop
mal; elle ne nous pardonnerait jamais. — Que
faut-il donc faire? dit le Roi. — Aller à Fribourg,
Sire. Elle voulait y suivre Votre Majesté. Vous
devez lui annoncer qu'en remplissant ses projets,
vous espérez qu'elle ne détruira pas les vôtres.
Voilà ce que Henri IV eût mandé à la Belle
Gabrielle ; voilà la seule explication que vous
devez à Mme de Châteauroux ; c'est la seule aussi
qu'elle puisse accepter. » Le soir même, sans
avoir prévenu aucun ministre, le Roi annonce le
voyage de Strasbourg, son retour à la tête des
troupes, et, séance tenante, distribue des cocardes
aux courtisans.
Ainsi la Reine voyait s'éteindre l'une après
l'autre ses espérances. Elle ne connaissait que par
le public les bruits de départ et ignorait même
la décision prise sur son propre sort. Comme il
fallait pourtant qu'elle s'y put préparer, elle s'en-
hardit à en parler au Roi : « Elle lui dit qu'ayant
appris qu'il allait à Saverne et Strasbourg, elle
espérait qu'il lui permettrait de l'y suivre. Le Roi
lui répondit assez froidement : « Ce n'est pas la
peine » et, sans paraître vouloir entendre un plus
long discours, il alla faire la conversation avec les
274 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
gens qui étaient dans la chambre ; ensuite, il com-
mença sa partie de quadrille. » La Reine n'en
peut obtenir davantage et doit se disposer à quitter
Metz. Moins heureuse que la princesse de Conti
et la duchesse de Chartres, déjà arrivées à Stras-
bourg, et que Mademoiselle et la duchesse de
Modène, autorisées Tune et l'autre à y aller, elle
n'a plus qu'à choisir les dames qui la ramèneront
à Versailles. Mme de Flavacourt est avertie par la
Reine, assez sèchement, qu'elle devra partir avant
les autres et qu'on ne la conduit pas à Lunéville.
Le Roi et la Reine sont attendus chez le duc de
Lorraine, qui ménage à sa fille la consolation de
l'accueil paternel et les distractions d'une aimable
cour. Louis XV n'a pu se dispenser d'y paraître.
Il arrive, vingt-quatre heures après Marie, reçu
comme elle « aux acclamations des peuples »,
accompagné de M. de la Galaisière, son chancelier
et son intendant en Lorraine, et d'une élégante
escorte de femmes de la ville, en amazones, qui
ont été passées en revue par la Reine. Il consacre
trois journées à sa visite. Stanislas lui fait voir les
curiosités d'une résidence embellie par ses soins
et mise hardiment au goût du jour, grâce à de
beaux revenus largement dépensés. L'ancien exilé
de Wissembourg a oublié son temps de misère.
A côté des fondations charitables par lesquelles
li veut gagner le surnom de « Bienfaisant », il
se plaît à multiplier les créations de l'art. Celles
LA BONNE REINE 2 7 5
qu'il a déjà faites sont préférées par ses flatteurs
aux grandeurs démodées de Versailles : le rocher
mouvant, les cascades, le canal creusé à la place
d'anciens marais, le kiosque à la polonaise qui
sert pour la musique et où les eaux font mouvoir
de petites figures d'exécutants, le brillant salon de
Chanheux, dans le genre de celui de Marly, mais
plus chargé de dorures, la ménagerie de Jolivet,
enfin, à deux lieues de Lunéville, le château
d'Ainville, avec l'admirable point de vue de sa
galerie. Entre les promenades, le jeu, la comédie,
Louis XV baise les chanoinesses d'Épinal et celles
de Remiremont et se fait présenter les femmes de
grande condition, sans prendre toutefois la peine
d'adresser la parole à aucune; il ne semble occupé
que de la guerre, s'entretient avec les maréchaux
de Noailles, de Belle-Isle et de Maillebois, et tra-
vaille continuellement avec M. d'Argenson.
Le roi et la reine de Pologne ont cédé à leurs
enfants leurs appartements, voisins l'un de l'autre.
Espéraient-ils de ce séjour le rapprochement man-
qué à Metz ? Marie y recueille seulement d'autres
duretés : « La Reine a fait encore une nouvelle
tentative pour avoir la permission d'aller à Stras-
bourg. Le Roi lui a répondu avec la même séche-
resse : « Ce n'est pas la peine, je n'y serai presque
pas. » Elle lui a demandé ensuite si au moins elle
ne pouvait pas rester ici ; il lui a répondu sur le
même ton : « Il faut partir trois ou quatre jours
276 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
après moi. » La Reine est, comme Ton peut juger,
fort affligée d'un traitement aussi dur. » Le matin
du jour où Louis quitte Lunéville, la reine de
Pologne est malade et ne sort point de son lit; il
part sans demander à l'aller voir, ce qui choque
tout le monde, et surtout les dames lorraines, qui
ne lui pardonnent pas les apparences dédaigneuses
de son silence et le sans-gêne de sa timidité.
A Strasbourg d'admirables fêtes l'attendent, où
le peuple alsacien marque une fois de plus sa fidé-
lité à la France et renouvelle les magnificences
déployées, il y a dix-neuf ans, pour Marie Leczinska.
Avec les premiers échos de ces réjouissances, qui
rappellent à la Reine des souvenirs si doux jadis,
à présent si douloureux, arrive à Lunéville une
triste nouvelle. Madame Sixième vient de mourir
à Fontevrault. Elle avait sept ans et demi, et c'était
celle des princesses qu'on disait ressembler au roi
Stanislas. La Reine suspend son jeu et, pendant
deux jours, son dîner en public; elle le reprend,
pour convier à sa table quelques-unes des sujettes
de son père. Au château de la Malgrange, dont
Stanislas lui fait les honneurs, elle reçoit les
dames de Nancy, qui ont eu la permission de
venir lui faire leur cour « en robe de chambre ».
A ce moment, elle est déjà dans le voyage de son
retour. C'est une semaine pénible à passer, où la
solitude et l'accablement l'étreignent.
Elle se confie à un ami, à d'Argenson, en ce
LA BONNE REINE 277
billet écrit le 7 octobre, jour de son départ de
Lunéville : « Je suis bien persuadée du désir que
vous saviez que l'on satisfit le mien. Mais les
plaisirs, même les plus innocents, ne sont pas
faits pour moi ; aussi n'en veux-je plus chercher
dans le monde. Je fonds en vous écrivant, je ne
sais pas un mot de ce que je vous dis. Je sais
seulement que mon cœur parle et qu'il est dans la
douleur. Je laisse ma pauvre mère dans un état
pitoyable. Vous connaissez mon tendre attache-
ment pour elle ; jugez ce que la séparation me
coûte. Adieu, donnez-moi souvent de vos nou-
velles ; ôtez « majesté », « sujet » et « servi-
teur ». Brûlez ma lettre et comptez sur moi pour
toute ma vie. »
Par une ironie du sort, fréquente dans la vie
des grands, la Reine est partout accueillie par des
sentiments que chacun croit d'accord avec les
siens et qui en sont justement le contraire. Dans
toutes les villes où elle doit subir les présentations
et les harangues d'usage, elle trouve la joie et la
confiance renaissantes. Rien n'altère encore aux
yeux de la nation les heureux événements de Metz,
et c'est elle qu'on se plaît à en remercier. C'est à
sa venue, à son intervention, à ses prières, qu'on
veut attribuer le bonheur de la France. La belle
légende dont elle est digne met une auréole au
front pur de la bonne Reine. Ses vertus visibles
ou devinées, sa charité, son amour des pauvres et
27S LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
des souffrants, tout contribue à jeter à ses pieds,
partout où elle passe, la reconnaissance et l'amour.
Rien ne lui pourrait être plus délicieux, si elle
ne portait au fond d'elle-même la secrète blessure
de ses désillusions dernières.
A Versailles, on lui fait fête, on la félicite, on
l'entoure. La Cour n'a jamais été aussi brillante,
et jamais les dames aussi nombreuses. Le jour de
l'arrivée de la Reine, on en a compté jusqu'à
soixante-quatorze dans sa chambre. Au premier
sermon de la chapelle, le Père Beauvais, jésuite,
lui a adressé un compliment, dans lequel les allu-
sions consolantes n'ont point manqué. La guerre,
où le Roi paye si vaillamment de sa personne,
préoccupe et enthousiasme les esprits. Les nou-
velles de l'armée deviennent de plus en plus
intéressantes. Sous les yeux du souverain, les
troupes font des prodiges. Le siège de Fribourg
est meurtrier; la place est fortement défendue par
sa position ; on a perdu, en deux fois, quatorze
cents hommes pour se rendre maître du chemin
couvert des assiégés ; MM. de Soubise et de
Lowendal sont blessés. Enfin, la reddition a lieu,
sans que l'assaut soit donné, et le Roi, ramenant
sa maison, revient à marches forcées vers Paris,
où l'attend le prix de ses victoires.
Il arrive le soir du i3 novembre, et va tout droit
aux Tuileries en traversant la ville joyeuse et
LA BONNE REINE 27g
illuminée. Une foule énorme encombre les abords
du palais et le palais même. Toute la Cour est
là : « La Reine s'avança, avec M. le Dauphin et
Mesdames, jusqu'à la porte de la salle du Trône, le
Roi l'embrassa et lui remit une lettre de Madame
Infante ; il embrassa ensuite ses enfants et entra
aussitôt dans la galerie. Il fut d'un bout à l'autre
pour voir tout ce qui y était, et parla à plusieurs
personnes, entre autres au prévôt des Marchands.
Il passa ensuite dans son appartement; M. le
Dauphin et Mesdames l'y suivirent, et il travailla
ensuite peu de temps avec M. de Maurepas. La
Reine vint se mettre au jeu, ce qui dura jusqu'à
neuf heures. Elle le quitta un peu avant que le
Roi eût fini son travail. A neuf heures et un quart,
le Roi, la Reine, M. le Dauphin et Mesdames se
mirent à table au grand couvert, dans l'anti-
chambre entre la salle des Gardes et la salle du
Trône. On ne peut pas se représenter la foule
excessive qui était dans la galerie et dans la salle
où le Roi mange.... Les vingt-quatre violons
jouèrent pendant une demi-heure. Après le sou-
per, le Roi resta dans la galerie avec la Reine,
M. le Dauphin et Mesdames, et y fut une demi-
heure à faire la conversation. Il n'y eut point
de jeu. Le Roi et la Reine se retirèrent chacun
dans leur appartement. » On avait trouvé le Roi
amaigri et un peu changé.
Cette nuit-là, un incident se produisit chez la
2 8o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Reine, qui fut jugé assez sérieux pour être
rapporté le matin au duc de Luynes : « J'ai su,
dit-il, qu'on était venu trois fois gratter à la porte
de communication de la chambre du Roi à la
chambre de la Reine. Les femmes de la Reine
l'en avertirent, mais elle leur dit qu'elles se trom-
paient et que le bruit qu'elles entendaient était
causé par le vent. Ce bruit ayant recommencé une
troisième fois, la Reine, après quelque temps
d'incertitude, dit qu'on ouvrit, et l'on ne trouva
personne. On n'a su ce détail que par les femmes
de chambre de la Reine qui peuvent s'être trom-
pées. » Elles s'étaient trompées, sans doute, et
l'on démêle aisément le double sentiment de la
scène : la crédule imagination des femmes, qui
reconnaissent l'appel attendu par elles avec certi-
tude, et la tranquillité désabusée de la Reine qui
sait beaucoup mieux à quoi s'en tenir.
Louis XV et Marie Leczinska couchèrent cinq
nuits aux Tuileries et passèrent à Paris quatre
journées pleines. Depuis le retour de la Cour à
Versailles, jamais la capitale n'avait possédé aussi
longtemps ses souverains. Jamais non plus les
circonstances n'avaient été aussi heureuses. Ce ne
furent que fêtes publiques, cérémonies religieuses,
audiences solennelles, harangues et concerts. Les
illuminations seules étaient un peu contrariées
par le mauvais temps de novembre. Chaque jour
les rues étaient parcourues par les deux grands
LA BONNE REINE 281
carrosses à huit chevaux, suivis de tous ceux de la
Cour et escortés par la cavalcade interminable de
la Maison du Roi. La pluie n'empêchait pas le bon
peuple de se porter sur tous les points où passait
et repassait la famille royale. Celle-ci fut en
perpétuelle représentation, sauf un après-midi
où la Reine fut visiter un couvent de carmélites,
tandis que le Roi courait le daim au bois de
Boulogne avec Mesdames, qu'il avait voulu voir
monter à cheval.
Tous les soirs, sans exception, les bourgeois
et les bourgeoises se pressèrent aux Tuileries, au
souper public de Leurs Majestés et au concert de
la Reine, où chacun pouvait pénétrer pourvu qu'il
fût vêtu de noir, à cause du deuil pour Madame
Sixième. A la grand'messe à Notre-Dame, toute
la Cour était en noir, hors le Roi habillé de
velours brun ciselé, la Reine en robe brodée d'or
et chargée de réseaux d'or, et Mesdames, que
paraient de nombreux diamants et un blanc de
petit deuil. Un môme dais était préparé pour
Leurs Majestés au milieu du chœur. Le vieil
archevêque de Paris, malgré ses quatre-vingt-cinq
ans, vint faire au Roi le compliment de l'entrée ;
la Reine, arrivée un demi-quart d'heure après,
avec la duchesse de Chartres, Mademoiselle et
Mlle de la Roche-sur-Yon, n'eut que le jeu des
orgues comme pour l'entrée du Roi. Dès qu'elle
fut placée sous le dais, à côté du Roi, l'abbé
v. 1 9
282 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
d'Harcourt, doyen du chapitre, commença la
messe, accompagnée de symphonie et des chants
de la musique de Notre-Dame. Il n'y avait que
six ducs devant le Roi. On remarqua la présence
des trois Premiers gentilshommes de la Chambre
et l'absence du quatrième, M. de Richelieu,
qui n'avait point suivi le Roi à Paris et était
allé, comme gouverneur du Languedoc, tenir
les Etats de cette province. Rien n'était plus
agréable aux Parisiens ; ils faisaient partager à
Richelieu l'impopularité de Mme de Château-
roux et voyaient dans cet éloignement, qui avait
été pour le courtisan un moyen d'esquiver un
retour difficile, la preuve d'un commencement
de défaveur.
Le dîner du Roi à l'Hôtel de Ville, qui eut lieu
le i5, commença dès trois heures et dura jusqu'à
cinq heures et demie. La table avait trente cou-
verts; le Prévôt des marchands, en robe rouge,
était derrière le fauteuil de Sa Majesté et la ser-
vait; les premiers échevins servaient le Dauphin
et le duc de Chartres. Deux cents personnes
seulement, surtout des dames, occupaient les
banquettes autour de la salle. La musique du
Roi joua pendant le dîner; Rebel, directeur de
l'Opéra, la dirigeait. Le duc de Gesvres présenta
au Roi et au Dauphin, sous une reliure de maro-
quin bleu, le poème des Augustales, composé sur
la convalescence royale, « par le sieur Roy, poète
LA BONNE REINE 283
fameux », et qui fut chanté au cours du repas,
ainsi que divers airs d'opéra. Le Roi à table avait
grand air de santé et mangea de tout. Le dîner
uni, les portes furent ouvertes, selon l'usage, et
le peuple pilla le fruit. Sur les six heures, le
Roi remonta dans ses carrosses, et, toujours
escorté par sa Maison, qui avait attendu sur la
place de Grève, fut au salut chez les Grands
Jésuites, ceux de la rue Saint-Antoine, où étaient
déjà la Reine et Mesdames. Les Pères le compli-
mentèrent sur le perron de l'église, par une pluie
battante, et Sa Majesté se divertit de les voir
mouillés. Après le salut et le Te Deum qui suivit,
le cortège du Roi et celui de la Reine traversèrent
tout Paris, rempli d'illuminations auxquelles le
temps se prêtait mal, et ne rentrèrent aux Tui-
leries qu'à huit heures et demie.
Perdue au milieu de cette foule qui acclamait
Louis XV, le jour de l'Hôtel de Ville, une femme
le voyait passer avec une émotion particulière.
Depuis l'arrivée, le Roi, privé de son intermé-
diaire ordinaire, n'avait rien fait savoir à Mme de
Ghàteauroux, et celle-ci, inquiète de cette indiffé-
rence, écrivait à Richelieu, au sortir de l'admi-
rable spectacle de la rue, une lettre où se peint
une situation d'esprit tout autre que celle qu'on
suppose : « Il est venu à Paris, cher oncle, et je ne
puis vous rendre l'ivresse des bons Parisiens. Tout
284 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
injustes qu'ils sont pour moi, je ne puis m'em-
pêcherde les aimer, à cause de leur amour pour le
Roi. Ils lui ont donné le nom de Bien-Aimé, et ce
titre efface tous leurs torts envers moi. Vous ne
savez pas ce qu'il m'en a coûté de le savoir si près,
et de ne pas recevoir la moindre marque de res-
souvenir.... Loin de vouloir mettre des conditions
à mon retour par l'exil des uns et des autres, je me
sens assez de faiblesse pour me rendre à une
simple demande du maître. Mais dites-moi donc :
croyez-vous qu'il m'aime encore?... Il croit peut-
être avoir trop de torts à effacer, et c'est ce qui
l'empêche de revenir. Ah! il ne sait pas qu'ils sont
tous oubliés. Je n'ai pu résister au plaisir de le
voir. J'étais condamnée à la retraite et à la douleur,
pendant que tout le monde se livrait à la joie. J'ai
voulu en voir au moins le spectacle; je me suis
mise de manière à n'être pas reconnue et, avec
Mlle Hébert, j'ai été sur son passage; je l'ai vu, il
avait l'air joyeux et attendri; il est donc capable
d'un sentiment tendre! Je l'ai fixé longtemps, et,
voyez ce que c'est que l'imagination, j'ai cru qu'il
avait jeté les yeux sur moi et qu'il cherchait à me
reconnaître. Sa voiture allait si lentement que j'eus
le temps de l'examiner longtemps. Je ne puis vous
exprimer ce qui se passa en moi ; je me trouvai
dans la foule très pressée, et je me reprochais
quelquefois cette démarche pour un homme pour
qui j'avais été traitée si inhumainement. Mais,
LA BONNE REINE 285
entraînée par les éloges qu'on faisait de lui, par les
cris que l'ivresse arrachait à tous les spectateurs,
je n'avais plus la force de m'occuper de moi. Une
seule voix, sortie près de moi, me rappela à mes
malheurs en me nommant d'une manière bien
injurieuse. » Cette lettre, où éclatent la passion
de la femme et toute sa sincérité, s'achève sur des
inquiétudes : « Je crois que tôt ou tard il m'arri-
vera quelque malheur. J'ai des pressentiments que
je ne puis éloigner.... Je ne conçois rien à ce
qui vous arrive : il sera donc étonnant dans tout !
J'ai bien besoin de votre présence; vos États sont
donc éternels? »
Mme de Chàteauroux ne souffrirait pas d'une
telle incertitude, si son oncle Richelieu était là.
Les courtisans qui voient le Roi toute la journée
devinent aisément que son parti est pris de la
rappeler. Il l'a prouvé par des coups significatifs.
Cinq jours avant qu'il revînt, le duc de Chàtillon
a reçu une lettre d'exil, en même temps que la
place de dame d'honneur de la future Dauphine
était retirée à la duchesse; les vieux époux ont
dû quitter Versailles immédiatement, sur l'ordre
exprès du Roi, sans pouvoir prendre congé de la
Reine, ni du Dauphin. M. de Balleroy, ci-devant
gouverneur du duc de Chartres, a eu sa lettre
de cachet portant ordre de se rendre dans ses
terres ; son seul crime est d'avoir, à Metz, paru
conseiller l'évèque de Soissons. On a trouvé, dans
236 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
ces premières exécutions, qui donnent à craindre
pour lui-même à M. de Maurepas, la preuve d'une
réconciliation déjà faite.
Dès le premier jour de l'arrivée du Roi à Paris,
le bruit court, mal fondé comme on le voit, qu'une
entrevue secrète a eu lieu entre les deux amants.
Si le Roi est allé voir Mme de Châteauroux en sa
maison de la rue du Bac, près les Jacobins de la
rue Saint-Dominique, cette visite ne peut se placer
qu'à la dernière nuit ou peut-être l'avant-dernière
du séjour. Personne, au reste, ne peut dire ce qui
s'y est passé, Lebel n'ayant pas écrit ses Mémoires ;
aucun témoin sérieux ne nous renseigne; le plus
précis relate un évanouissement de la duchesse
et ses premières paroles : « Comme ils nous ont
traités ! » ; mais ces détails viendraient de Riche-
lieu, qu'on dit présent à la scène, alors que nous
le savons en Languedoc.
Mme de Châteauroux se rend sans doute à Ver-
sailles le surlendemain, voir le Roi dans l'inco-
gnito des petits appartements. Elle accorde toutes
ces premières heures à son amour, avant la rentrée
triomphale qui donnera les autres à son orgueil.
En tout cas, il ne dépend que d'elle de choisir
son moment. Maurepas lui apporte lui-même,
le 25 novembre, un billet du Roi dont tout Paris
va lire des copies et qui la supplie de revenir à
la Cour. La duchesse est au lit, incommodée d'un
peu de fièvre; le ministre, introduit près d'elle
LA BONNE REINE 287
et assez embarrassé, remet le pli, la laisse en
savourer les termes et tente ensuite de plaider
sa propre cause. Une main dédaigneuse, donnée à
baiser à « Faquinet », lui montre que l'humilia-
tion qu'il subit en cet instant est jugée châtiment
suffisant pour un ennemi d'aussi mesquine impor-
tance. Le choix de ce messager est sa première
revanche de Metz. D'autres sont promises : l'exil
du duc de Bouillon, celui du duc de La Roche-
foucauld, qui est allé à la Roche-Guyon et que
le Roi priera, par lettre de cachet, d'y demeurer,
enfin la place de dame d'honneur de la Dauphine
pour la duchesse de Brancas, qui est la belle-mère
de Mme de Lauraguais et l'amie de tous les temps
de Richelieu. Les beaux jours de la favorite recom-
mencent, mieux assurés qu'autrefois, et désormais
grâces et disgrâces lui appartiendront.
Versailles a su, le soir même, que Mmes de
Châteauroux et de Lauraguais reviennent à la
Cour et que le Roi leur rend leurs charges.
C'est une consternation silencieuse autour de la
Reine et une joie assez bruyante de l'autre côté :
« J'appris dès mercredi soir, écrit Luynes, la nou-
velle du retour de ces dames. Mme la duchesse de
Modène et Mme de Boufflers jouaient chez moi.
On vint apporter à Mme de Modène une lettre
qu'on lui dit être venue par un courrier; ce cour-
rier était un laquais de Mme de Châteauroux.
288 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
Mme de Modène lut la lettre avec empressement ;
elle se leva aussitôt, et donna son jeu à tenir; elle
passa dans un cabinet où elle écrivit un mot, elle
alla ensuite dans l'antichambre parler au courrier,
à qui elle donna huit louis. Le courrier montra cet
argent à ceux de sa connaissance, en disant qu'il
fallait qu'il eût apporté une bonne nouvelle puis-
qu'il était si bien payé. Il apporta aussi en même
temps une lettre à Mme la duchesse de Boufflers;
Mme de Boufflers lut en particulier la lettre à
quelques personnes de celles qui étaient dans la
chambre; elle contenait ces termes : « Je compte
trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas
« instruite dans le moment de ce qui me regarde.
« Le Roi vient de me mander par M. de Mau-
« repas qu'il était bien fâché de tout ce qui s'était
« passé à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avais
« été traitée, qu'il me priait de l'oublier, et que
« pour lui en donner une preuve il espérait que
« nous voudrions bien revenir prendre nos appar-
« tements à Versailles, qu'il nous donnerait en
« toutes occasions des preuves de sa protection,
« de son estime et de son amitié, et qu'il nous
« rendrait nos charges. » On ne peut douter que
Mme de Châteauroux ne soit bientôt à Versailles,
parmi d'aussi fidèles amies et sur son champ de
bataille et de victoire.
Cependant, à peine ses lettres parties, la petite
fièvre qu'elle avait en recevant Maurepas augmente
LA BONNE REINE 289
et, le lendemain, augmente encore. Les émotions
trop diverses, qui ont secoué en quelques jours
cette âme ardente, ont coïncidé avec un moment
physique difficile. En très peu de temps, le danger
se déclare et les médecins du Roi laissent appeler
le confesseur. Ni le Père Sigaud, ni le curé de
Saint-Sulpice qui apportèrent le viatique à la
duchesse, n'ont à demander le sacrifice public de
sa passion, mais l'on sent que Dieu va l'exiger
bientôt tout entier.
Cette maladie, si vite désespérée, où la tête se
prend avec violence et cause des convulsions,
semble un châtiment du ciel. On observe le
sérieux et l'abattement du Roi, qui ne paraît plus
qu'à la messe et au Conseil, supprime le grand
couvert et ne sort pas de ses cabinets intérieurs.
Il veut à chaque instant des nouvelles; d'Aven,
Luxembourg, le marquis de Gontaut, se relayent
pour en donner deux fois par jour, tandis que Lebel
reçoit de son côté quatre courriers de M. de Mont-
martel qui renseignent le Roi à tout moment. On
peut lire les bulletins sur son visage, qui s'éclaircit
ou se rembrunit selon qu'ils apportent ou retirent
de l'espérance. Jamais malade, du reste, n'a été
entourée d'une sollicitude aussi anxieuse. La
duchesse de Modène, oubliant le rang et l'étiquette,
ne la quitte pas et la sert nuit et jour elle-même.
La sincérité de tant d'amis, en un tel moment,
prouve mieux qu'aucun témoignage les qualités
2 9 o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
de fidélité et de noblesse qu'il y a dans la femme
qui va mourir.
La Reine elle-même est émue profondément.
Elle adore et redoute, dans ses oraisons, les coups
de cette Providence si prompte à frapper. Ses
amis, remarquant sa tristesse, cherchent inutile-
ment à l'en distraire ; elle ne veut point accepter
à souper hors de chez elle et la raison en est déli-
cate : v Elle respecte trop, dit-elle, la douleur et
Tinquiétude du Roi pour vouloir faire quelque
chose de différent de ce qu'elle fait tous les jours
et qui puisse avoir l'air d'une partie de plaisir. »
Il est sûr que la Reine prie et fait prier pour
Mme de Châteauroux, de même que le Roi
demande, sans aucun secret, à la chapelle et à la
paroisse de Versailles, des messes pour sa guéri-
son. Mais le mal suit son cours, la tète ne se
dégage point, et il est sur que la saignée au pied
qu'osera tenter Vernage n'aura pas plus d'effet
que les huit saignées déjà faites au bras. Hors les
moments d'excitation où elle se croit empoison-
née, le courage de la malade, sa résignation et sa
douceur font l'admiration de tous. Mme de Flava-
court est introduite près de son lit par Mme de
Modène et lui demande pardon de sa froideur :
« Ma sœur, dit la mourante, vous vous étiez
retirée; pour moi, j'ai conservé les mêmes senti-
ments. )> Mme de Flavacourt lui baise les mains
et fond en larmes. Une autre réconciliation aurait
LA BONNE REINE 291
pu être plus touchante encore; mais, lorsque
Mme de Mailly se présente, le délire est devenu
violent et continu. Elle erre à la porte de ses
sœurs, essayant d'entrer, sans que personne veuille
se charger de le demander pour elle. Le passé,
qu'elle a déjà tant expié, lui arrache même cette
consolation suprême, et c'est seulement auprès
d'un cadavre que Mme de Mailly obtient de s'age-
nouill r, le mardi 8 décembre 1744, à huit heures
du matin.
Dès la veille, le duc d'Ayen a fait dire que la
mort était prochaine et qu'il fallait prendre des
mesures pour que le Roi ne l'apprît point à Ver-
sailles. Louis XV est donc parti brusquement
pour la Meutte, à sept heures du soir, n'ayant
avec lui que M. le Premier et M. d'Harcourt,
capitaine des gardes, sans aucune escorte, deux
palefreniers seulement portant des flambeaux. Il
a ordonné à M. d'Argenson de donner audience
aux ambassadeurs et ministres, comme d'habi-
tude, et de ne venir lui rendre compte à la Meutte
que dans le cas d'affaires très pressées. C'est là
qu'il reçoit la nouvelle, attendue d'heure en heure.
Il s'enferme plusieurs journées avec quatre ou
cinq personnes, amis particuliers de Mme de
Châteauroux et qui ont leur part de sa dou-
leur.
Le bruit vient-il jusqu'à lui d'un empoisonne-
292 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
ment, auquel a cru Mme de Chàteauroux elle-
même et que les ennemis de M. de Maurepas se
complairont à attribuer au jeune ministre ? Ce
sont les suppositions ordinaires de la haine, devant
toute maladie que la médecine du temps ne
définit point ; elles ont cela de terrible que toute
réfutation en demeure impossible. Déjà, par
elle-même, cette mort tragique, survenue en plein
triomphe, frappe vivement les esprits. On laisse
sans doute ignorer au Roi que l'inhumation, faite
le jeudi, sous la chapelle Saint-Michel à Saint-
Sulpice a eu lieu une heure avant l'usage et le guet
sous les armes, parce qu'on craignait le déchaîne-
ment du peuple de Paris; ce sont des choses qui
ne parviennent jamais aux oreilles qu'il serait
le plus utile d'en instruire. Il devient bientôt
convenable de se rapprocher de Versailles. Dès
l'annonce du dénouement, Trianon a été préparé
en hâte et mis en état d'être habité l'hiver. Le Roi
y passe plus d'une semaine avec Mmes de Modène,
de Boufflers et de Bellefonds ; il y tient le Conseil ;
les charges et les entrées ont permission d'aller
faire leur cour. Le Dauphin même s'y rend une
fois. Seule la Reine est priée de n'y point paraître
et le Roi lui envoie « une réponse fort polie et
écrite avec amitié », marquant qu'il ne la verra
qu'à Versailles.
A ce retour, la vie royale se remplit d'incidents
nouveaux, qui servent à chasser les chagrins.
LA BONNE REINE 2 9 3
Voici, pendant ces premiers jours, les révérences
pour la mort de Mme de Ventadour, que la vieil-
lesse a emportée à quatre-vingt-douze ans, l'ar-
rivée de Flandre du maréchal de Saxe, la présen-
tation de Mme de Lowendal, le grand mariage,
célébré à Versailles, du duc de Penthièvre avec
Mlle de Modène, enfin les cérémonies de Noël et
du jour de l'An et les préparatifs du mariage du
Dauphin. Ce sont des circonstances excellentes
pour occuper le Roi et le distraire. Au reste, le
24 décembre au soir, M. de Richelieu revenant de
Languedoc s'est présenté au Roi avant son cou-
cher et celui-ci s'est enfermé dans ses cabinets
pour le recevoir. M. de Richelieu est un sage,
incapable de s'appesantir sur les choses tristes ;
on est sûr que, dans sa longue audience, il n'a pas
inutilement parlé de la morte. Ses conseils sont de
ceux qu'écoute un roi de trente-cinq ans, qui n'a
point de borne à son pouvoir et qu'aucun scrupule
désormais n'arrête plus. Personne ne doute que
Louis XV ne sache bientôt se consoler : il n'a
point fait ses dévotions à Noël.
SOURCES
SOURCES
Ce livre raconte la jeunesse de Louis XV et de la reine
Marie Leczinska et en conduit le récit jusqu'au moment
où les incidents du voyage de Metz amènent la définitive
séparation du ménage royal. Il n'était peut-être pas sans
nouveauté d'essayer de présenter le tableau de la Cour de
France à cette époque, en mettant au centre la figure un
peu effacée de la femme de Louis XV et en recherchant, à
la lumière de documents inédits, les véritables traits de son
caractère. Elle n'eut, à ce qu'il semble, ni la perfection un
peu convenue dont la parent ses panégyristes, ni les insuf-
fisances et les ridicules que lui prêtèrent, dès le siècle
dernier, des philosophes peu capables de comprendre les
vertus d'une âme religieuse et môme tout simplement les
délicatesses d'une honnête femme. Quant à son rôle, il
n'est point dépourvu de tout intérêt, si modeste que l'aient
rendu ses dispositions naturelles et les circonstances de sa
vie.
Une centaine de lettres autographes de Marie Leczinska
au cardinal de Fleury, deux cent vingt-huit lettres du roi
Stanislas à sa fille, presque toutes de sa main, telles ont
été les principales pièces qui m'ont renseigné directement
sur la Reine et m'ont aidé à me faire une idée de sa per-
sonne morale. Les lettres de Stanislas se trouvent aux
Archives nationales (K 141), où je les ai transcrites en
v. 20
29 8 SOURCES
1897, aidé de Constantin Gôrski pour la lecture des parties
en langue polonaise. Depuis la première édition de cet
ouvrage, cent trente de ces documents ont été mis au
jour avec une copieuse annotation, par Pierre Boyé :
Lettres inédites du roi Stanislas, duc de Lorraine et de Bar,
à Marie Lesjc^ynska, Paris et Nancy, 1901. Cette publi-
cation comprend les lettres du duc de Lorraine de 1754 à
1766; les plus anciennes, qui vont du 3 octobre 1733 au
27 février 1786, ont été utilisées par l'auteur pour l'ouvrage
d'histoire militaire et diplomatique cité plus loin.
Les lettres de Marie Leczinska à Fleury, que m'a fait
connaître Frédéric Masson et que j'ai citées d'après une
excellente copie prise de sa main, appartiennent à la
collection Morrison; elles sont particulièrement intéres-
santes en ce qu'elles se rapportent à la jeunesse de la
Reine, c'est-à-dire à l'époque de sa vie sur laquelle les
renseignements font le plus défaut. Elles ajoutent beau-
coup, par conséquent, aux séries de lettres déjà connues,
qui sont dispersées dans un certain nombre de publica-
tions. Rappelons notamment qu'on rencontre une partie de
la correspondance adressée par la Reine au duc et à la
duchesse de Luynes, dans l'édition des Mémoires du duc
de Luynes (extraits reproduits à la suite de la brève biogra-
phie de Marie Leczinska, publiée par la comtesse d'Ar-
maillé); d'importantes lettres, trop peu connues, au comte
d'Argenson sont au tome IV de l'édition partielle des
Mémoires du marquis d'Argenson, faite par le marquis
René d'Argenson et remplacée aujourd'hui dans l'usage
par l'édition Rathery; une lettre au cardinal de Fleury, de
date antérieure aux nôtres, est publiée par les Goncourt,
en note de leur livre sur la duchesse de Châteauroux; une
autre a été donnée, en 1895, à V Intermédiaire des Chercheurs
et des Curieux par Mlle C. d'Arjuzon; plusieurs billets au
même personnage se trouvent dans l'ouvrage de la marquise
des Réaulx, intitulé : Le Roi Stanislas et Marie Leczinska,
Paris, 1895; la lettre citée de la Reine à Maurepas, écrite
de Metz, a été publiée par le duc de Broglie, dans son
SOURCES 299
livre sur Frédéric II et Louis XV; M. le vicomte de
Cormenin a inséré quelques billets de la Reine dans les
Lettres des Lecfinski a la comtesse d'Andlau et au maréchal
Du Bourg, éditées en 1901 dans la Revue rétrospective et
intéressantes surtout pour Catherine Opalinska; enfin, une
correspondance familière, mais tout entière postérieure à
l'époque que nous étudions ici, forme la première partie du
recueil publié par Victor des Diguères : Lettres inédites
de la reine Marie Lecjfinska et de la duchesse de Luynes au
président Hénault, Paris, 1886. Aux Mémoires du président
Hénault, qu'on cite d'ordinaire sur Tintimité de Marie
Leczinska, doivent être joints aujourd'hui les Souvenirs du
comte de Tressan, publiés d'après ses papiers par le mar-
quis de Tressan, Versailles, 1S97. [Le marquis d'Argenson
a publié récemment un abondant recueil où les lettres de
la Reine et du roi Stanislas tiennent une grande place :
Correspondance du comte d'Argenson. Lettres de Marie
Lecpnska et du Cercle de la Reine, Paris, 1922].
Quelques correspondances inédites du temps ont fourni
des détails à notre récit; telles sont les lettres du roi
Stanislas au maréchal Du Bourg, conservées à la Biblio-
thèque de l'Arsenal ; les lettres du cardinal de Fleury et de
Mlle de Charolais, entrées dans la collection Morrison ;
enfin les correspondances du service des Bâtiments du
Roi, que j'ai dépouillées pour écrire un livre d'érudition
locale intitulé : Le Château de Versailles au temps de
Louis XV, Versailles, 1898, et qui sont pleines de rensei-
gnements sur les intérieurs royaux. Des documents de
même source ont été mis en œuvre dans mon étude sur
Naitier peintre de Mesdames, dans la Galette des Beaux-
Arts de juin et juillet 1890, à laquelle j'ai fait ici quelques
emprunts. Je me suis servi, au chapitre troisième, du
manuscrit de la Bibliothèque nationale contenant les
Anecdotes de Toussaint sur la Cour de France, des pre-
miers cahiers encore inédits des Mémoires du duc de Croy,
retrouvés par le vicomte de Grouchy à la Bibliothèque
3oo SOURCES
de l'Institut [édites en 1906J, et de l'inventaire des objets
existant dans les cabinets de la Reine, après sa mort,
document dressé par M. de Saint-Florentin, le 25 juin
1768, et conservé aux Archives nationales (K 147).
Pour le chapitre relatif au mariage de Louis XV, j'ai
utilisé, outre les papiers Du Bourg à la Bibliothèque de
l'Arsenal, le carton spécial des Archives nationales, qui se
rapporte à cet événement (K i3o. B), et le registre tenu
par les Premiers gentilshommes de la Chambre (O 1 822).
Les documents des Archives des Affaires étrangères avaient
été fort bien mis en œuvre par Paul de Raynal, dans
Le Mariage d'un Roi, 1887; des papiers du chevalier de
Vauchoux, récemment retrouvés, ont permis à M. Henry
Gauthier-Villars de reprendre le sujet dans Le Mariage de
Louis XV, Paris, 1901, et j'ai pu me servir très utilement
des renseignements nouveaux que fournit l'auteur sur
cet épisode. (La polémique qui s'est élevée entre quelques
médecins, à propos du prétendu haut-mal de Marie Lee-
zinska, me paraît bien résumée et conclue par l'article
du docteur Cabanes, dans la Galette des - Hôpitaux du
4 avril 1901.) Les mémoires si autorisés du maréchal de
Villars, ceux de Marais, Barbier, Duclos, Saint-Simon, la
correspondance de Voltaire, permettent d'ajouter l'attrait
de l'anecdote authentique aux narrations officielles de la
Galette et du Mercure de France. 11 faut y joindre l'ouvrage
peu connu du chevalier Daudet, Journal historique du
Voyage de S. A. S. Mlle de Clermont depuis Paris jusqu'à
Strasbourg et du Voyage de la Reine depuis Strasbourg
jusqu'à Fontainebleau, Châlons, 1725. Rappelons enfin, par
un devoir de reconnaissance, le premier volume de l'His-
toire de la réunion de la Lorraine à la France, par le comte
d'Haussonville, le livre d'Albert Vandal sur Louis XV et
Elisabeth de Russie, Paris, 1882, et surtout l'importante
thèse de M. Pierre Boyé, Stanislas Les^c^ynski et le troi-
sième Traité de Vienne, Nancy, 1898, qui renouvelle entiè-
rement, et avec beaucoup de critique, la documentation
sur le roi Stanislas.
SOURCES 3oi
J'ai tiré grand parti de la biographie écrite par l'abbé
Proyart, et dont la première édition a paru en 1784, dédiée
« à Mesdames de France, filles de la Reine ». Mainte
pièce originale, mainte tradition provenant directement de
la famille royale s'y trouve rapportée dans un but d'édifi-
cation. Les autres éloges contemporains sont sans valeur.
Le plus important, celui de l'avocat Aublel de Maubuy,
qui est de 1773 et forme le tome VII des Vies des Femmes
illustres et célèbres de France, porte sur l'ensemble de la
vie de Marie Leczinska le jugement que voici : « Sous
quelque aspect qu'on l'envisage, ou comme fille ou comme
reine, soit comme épouse, soit comme mère, on verra que
rien ne manqua à sa félicité. »
Ces niaiseries n'offrent aucun danger pour la vérité
historique. Il n'en est pas de même d'une série de Mémoires,
qui sont les plus lus du xvm siècle, et que j'ai consultés,
pour ma part, avec une grande prudence, tout en les tenant
sans cesse sous les yeux. Tels sont le journal du marquis
d'Argenson et les charmants souvenirs de la duchesse de
Brancas, qui ont fourni tant de racontars connus contre la
Reine. C'est pour des documents de ce genre qu'un rigou-
reux contrôle est nécessaire, car il n'est pas rare de les
trouver en défaut, même pour l'exactitude matérielle des
faits.
Le Journal d'Argenson est d'une information peu sûre:
il connaît très mal les choses de la Cour, même au temps
où il y vit, à plus forte raison quand il n'a pour se rensei-
gner que des ouï-dire légers et suspects. « On veut croire
tout ce qui est mal », écrit-il lui-même, le jour où il nie la
liaison du Roi avec Mme de Vintimille; mais il tombe sans
cesse dans ce travers de l'époque. Il accepte les fables les
plus étranges, par exemple la succession des empoisonne-
ments dans la famille de Louis XIV, à la fin de son règne.
A chaque instant, l'imagination l'emporte et le trompe : il
annonce tous les huit jours, pendant des années, la dis-
grâce de Fleury et le retour de Chauvelin. Plus d'une
302 SOURCES
tradition malveillante sur Marie Leczinska n'a pour garant
que le seul Argenson. On croit trop volontiers sur parole
les gens d'esprit.
Les Mémoires du duc de Luynes méritent une tout autre
confiance. S'ils pèchent parfois par bienveillance, où le
marquis pèche par aigreur, ils n'en apportent pas moins la
plus fidèle image et la plus sincère de la Cour de France
et de l'entourage de la Reine, à partir de 1735. Même pour
la période antérieure, ils ont souvent recueilli des sou-
venirs précis, dont la confirmation se trouve ailleurs. La
monotonie et le style desséché de ce journal lui enlèvent,
il est vrai, beaucoup d'intérêt littéraire ; c'est exactement,
suivant le mot de Frédéric Masson, « l'herbier de la Cour
de Louis XV ». Mais, pour qui sait y bien chercher, tout
s'y retrouve. Luynes demande à être lu entre les lignes.
Personne n'est plus discret, plus prudent, mais personne
aussi ne sait mieux noter au passage, de façon voilée, le
renseignement qu'il peut y avoir intérêt à conserver.
Les mémoires de Luynes se substituent à ceux du maré-
chal de Villars, à peu près au moment où ces derniers
cessent de servir de guide. L'autorité de tels témoins est
indiscutable, pour les matières traitées dans ce livre; l'un
et l'autre sont des gens de cour qui ne disent pas toujours
la vérité tout entière, mais qui n'enregistrent jamais que
des renseignements sérieux.
APPENDICES
LES PETITS CABINETS DU ROI
Lorsque le Régent ramena de Paris a Versailles,
le i5 juin 1722, le jeune roi Louis XV, qui en était
parti aussitôt après la mort de Louis XIV, on dut
faire au Château des travaux assez nombreux pour
l'installation de la nouvelle cour. Chez le Roi, on
s'occupa surtout de l'aménagement des pièces qui
devaient porter, au cours du siècle, le nom de petits-
cabinets :
L'on avait dit que les petits-cabinets du Roi à Versailles
coûtaient quinze ou seize cent mille livres. M. Gabriel m'a dit
que, depuis 1722 que Sa Majesté a commencé à y faire travailler
jusqu'aujourd'hui, la dépense, suivant les états arrêtés, ne
monte qu'à cinq cent quatre-vingt mille livres. M. Gabriel en fit
il y a peu de. temps le dépouillement pour en rendre compte
au roi. l
Ces cabinets, qui doivent désormais occuper si
souvent l'esprit du Roi, seront remaniés jusqu'à la fin
1. Les premiers travaux des petits-cabinets de Versailles sont
indiqués aux Comptes des Bâtiments du roi pour l'année 1722
Archives nationales, 1 2222, fol. 299).
3o6 LES PETITS CABINETS DU ROI
du règne. Le marquis d'Argenson y songe en 1749,
lorsqu'il parle des « nids à rats » qui encombrent les
maisons royales :
M. de Cotte, qui n'est plus dans les Bâtiments, me disait
avant-hier que les nids à rats qu'on faisait coûtaient plus cher
que les grands bâtiments de Louis quatorze ; que le roi était
d'une facilité singulière à tout ce qu'on lui proposait de ce
genre-là; que M. de Tournehem n'y entendait rien et que les
dépenses étaient énormes.
L'amer critique de la Cour revient à diverses reprises
sur ces plaintes :
Chaque mois voit éclore quelque nouveau projet, et malheu-
reusement il n'existe plus d'autres amusements pour Louis XV!
Le duc de Croy pense aussi à ces cabinets de
Versailles, quand il constate que « ce malheureux goût
des petits bâtiments et de ces petits détails coûtait
immensément sans rien faire de beau à rester 1 . » Mais
le roi y prenait tant de plaisir qu'il faisait consigner
ces menus travaux dans un élégant manuscrit, calli-
graphié avec soin et dont quelques feuillets conservés
attestent l'extrême intérêt qu'il y portait.
On pardonnera à Louis XV de s'être occupé d'abord,
et avec quelque passion, de sa bibliothèque. Elle se
développa avec les acquisitions nouvelles et finit par
remplir une grande partie du second étage sur la cour
des Cerfs. Un plan de 1747 la montre composée de
deux cabinets réunis par une étroite galerie, resserrée
entre la cour et le gros mur des grands appartements.
Cette galerie, qui a conservé d'étroits placards à livres,
est celle dont parle La Martinière en 1741 :
La principale des pièces qui servent à la bibliothèque est
I. Duc de Luynes, Mémoires, 1, 1274; Marquis d'Argenson,
Mémoires, éd. Ralhery, V, 464; VI, 90, 92; Duc de Croy, Jour-
nal, éd. Cottin et Grouchy, I, 148.
LES PETITS CABINETS DU ROI 3o 7
distribuée par armoires au pourtour; les cadres des vantaux
qui s'ouvrent renferment des places blanches, à travers lesquelles
on voit les livres qui sont très bien choisis et très bien reliés.
Il y a une pièce en petite galerie qui communique à celle que
nous quittons; elle est construite avec des compartiments
d'armoires sans portes, au fond desquelles sont de très belles
cartes qui se développent avec des rouleaux montés sur des
ressorts 1 .
Une anecdote de la fin de la Régence montre le
genre de travaux auxquels se livrait le jeune souverain
dans cette première bibliothèque et en quel rigoureux
« particulier » il y gardait sa liberté. Le duc de Gesvres
s'y rend un jour, après une conversation avec la
duchesse d'Orléans pour transmettre une requête
urgente de cette princesse en faveur de ses neveux,
MM.de Dombes et d'Eu, qui veulent avoir les « entrées
particulières » :
M. de Gesvres monta sur le champ chez le Roi qui, dans ce
temps-là, était dans le goût de dessiner et y travaillait dans ses
petits-cabinets en haut. Plusieurs de ceux qui avaient coutume
de lui faire leur cour familièrement étaient admis dans ce parti-
culier et dessinaient en même temps. M. de Gesvres s'approcha
du Roi, lui parla tout bas..., ajoutant que, sans rien interrompre
de son amusement, il pouvait laisser tout le monde travailler,
et sans rien dire qu'il sortirait tout seul, dans la petite galerie
qui est auprès du cabinet où il dessinait 2 .
La faveur fut accordée séance tenante aux neveux
du Régent, qui devait mourir le lendemain.
Les sculpteurs qui ont décoré ces pièces intimes sont
encore des artistes de l'époque Louis XIV. On y
trouve en 1728 Roumier, en 1728 et 1729 l'association
1. Cette pièce de bibliothèque en galerie, qui a fait partie de
l'appartement de Mme du Barry, aurait subi en 1780 quelques
remaniements du goût de Louis XVI ; on y aurait alors ouvert
trois nouvelles fenêtres et remplacé une partie des armoires par
des glaces à bordures sculptées et dorées dont l'emplacement
est encore visible.
2. Luynes, IX, 196.
3o8 LES PETITS CABINETS DU ROI
Du Goulon, Le Goupil et Taupin *; en iy32, apparaît
Verberckt, qui reçoit 12.441 livres « pour ses ouvrages
de sculpture en bois aux cabinets et à la bibliothèque
du Roi » ; Caffieri et Le Blanc sont employés aux
« sculptures en bronze et ouvrages de bronze doré et
moulus faits pour les petits-cabinets du Roi 2 . » Le
recueil calligraphié pour Louis XV raconte ainsi les
aménagements auxquels ces artistes ont collaboré :
Bibliothèque du Roi a Versailles
La première pièce de la bibliothèque du Roi et la moitié de
la petite galerie a été fait (sic) en 1727, et il a été placé des
livres que l'on a fait venir de la Bibliothèque du Roi à Paris.
Cet endroit est fort petit, et on a mis, du côté de la porte en
entrant et jusqu'à la cheminée, des dos de livres pour figurer.
C'est le sieur Collombat, imprimeur de-s Cabinet du Roi et des
Bâtiments, qui a été chargé de ce soin, et il a intitulé les dos
de dix grands volumes in-folio de « Description de pays
inconnus ». Il n'a pas eu le premier cette imagination, car
M. Bobé, missionnaire de la Chapelle, a fait, il y a plus de
dix ans, une carte d"un pays qu'il a nommé la Bourbonnie et
qu'il prétend devoir être limitrophe à la Louisiane et proche de
la Californie. M. de l'Isle, géographe du roi, a donné aussi
l'idée de la situation de Zuivira, qu'il prétend être un port de
1. En 1728, il y a un ordonnancement de 5o.ooo livres « pour
employer au payement des ouvrages ordonnés par le roi être
faits pour la continuation de sa bibliothèque à Versailles et
pièces dépendantes pendant la présente année ». En 1729, il y
a un ordonnancement de 16.520 livres, et les comptes mention-
nent à plusieurs reprises la création d'un « nouveau cabinet du
roi où était la volière d'oiseaux » ; la sculpture de plâtre et
bois est confiée à Du Goulon et ses associés, qui sont payés
2.253 livres, tandis que Desportes exécute, pour 2.000 livres,
quatre tableaux de chasse destinés à orner cette pièce. (Archives
nationales, O d 2226,2228.)
2. En 1732, il y a un ordonnancement de quatre-vingt mille
livres, pour « changement à faire au Cabinet du roi et pièces en
dépendantes, et dans les combles et pour la prolongation de la
bibliothèque ». La même année, le treillageur Langelin est payé
« pour ouvrages de treillage qu'il a faits sur les terrases au-
dessus de la bibliothèque et des Cabinets du roi ». (Archives
nationales, 0*2232.)
LES PETITS CABINETS DU ROI 3oo,
nier dans la mer de l'Ouest, au sujet duquel il a fait la carte
et le mémoire ci-après....
Augmentation de la bibliothèque du Roi a Versailles
La suite de la petite galerie, la çrande pièce ensuite, le petit
cabinet du Roi, joignant les cabinets aux fourneaux au-dessus
et les bains au-dessous, ont été construits en 1728, pendant le
voyage de Fontainebleau.
Garde-robe du Roi rélargie et ses petits appartements
au-dessus de sa bibliothèque augmentés en iy32
Le Roi, pendant le voyage qu'il a fait à Compiègne depuis
le 25 avril jusqu'au premier juillet, a fait élargir sa garde-robe
et augmenter ses appartements au-dessus de sa bibliothèque.
Sa Maiesté est revenue pendant le voyage, passer les fêtes de la
Pentecôte à Versailles pour y voir la reine, qui y était restée
n'étant pas encore relevée de la couche de Madame Quatrième'.
Une nouvelle bibliothèque fut établie pour Louis XV
en 1764, au-dessus du cabinet du Conseil. Cette pièce,
qui a gardé ses rayons et ses tablettes de marbre,
s'éclaire par trois lucarnes percées dans le comble; un
passage secret à l'usage du Roi la faisait communiquer
avec la plus intéressante partie de l'étage, la petite
galerie 2 .
Cette petite galerie d'en haut, ou galerie des petits-
cabinets, ne doit pas être confondue avec l'ancienne
Petite Galerie du premier étage, qui a disparu en 1752.
Elle date sans doute du temps delà chambre à coucher
de Louis XV et du cabinet ovale, pièces au-dessus
1. Bibliothèque nationale, Cabinet des estampes, V a 363.
2. Cette bibliothèque de Louis XV n'a été que peu modifiée
sous Louis XVI et sous Louis-Philippe, et jusqu'à la fin du
second Empire on y a vu la bibliothèque du Château. Les plans
existent aux Archives nationales, O* 1773. Un degré montant de
la petite galerie aboutissait à la bibliothèque de Louis XV; il
fut conservé, quand la partie ouest de cette galerie devint la
chambre à coucher de Mme du Barry, et l'on voit le départ du
couloir, devenu un passage secret pour le roi, à droite de la
cheminée de cette chambre.
3io LES PETITS CABINETS DU ROI
desquelles elle est exactement placée. Elle est men-
tionnée fort peu après dans les récits de la Cour. Les
rapports à M. de Marigny, directeur général des Bâti-
ments du Roi, montrent qu'on en répare les vernis en
1756, qu'on en rétablit la forme en 1763 et qu'on y
ajoute de la sculpture en 1767 1 . Ces détails ont d'autant
plus d'intérêt que la petite galerie de Louis XV n'a
pas été sensiblement défigurée. La partie des man-
sardes qui la contient, éclairée par les cinq premières
fenêtres du comble, fut, à la fin du règne, l'appar-
tement de Mme du Barry, et c'est alors seulement que
la galerie s'est transformée et a été divisée en deux
pièces, car, au moment où l'on aménageait cet étage
des petits-cabinets pour Marie-Josèphe de Saxe, elle
demeurait encore intacte avec l'indication nouvelle de
« grand cabinet de compagnie ». La sculpture des
boiseries ainsi que celle du salon voisin datent visi-
blement de la création de l'étage. Dans les pièces
correspondant à la galerie, on trouve deux torches
avec une couronne; dans le salon d'angle, des coquilles,
des tètes de dauphin, des singes, des oiseaux; partout
les deux L enlacés formant le chiffre du Roi. L'ébra-
sement des fenêtres en mansarde est intéressant par
l'heureux parti que l'architecte a su tirer d'une incom-
mode disposition, et je ne vois pas d'exemple, au
dix-huitième siècle, d'une telle richesse de décoration
ainsi placée.
La forme ovale de la chambre de Mme du Barry est
1. Archives nationales, O 1 1799, O l 1774, O 1 1801. La dernière
opération a quelque importance : « La menuiserie de la petite
galerie du roi, écrit Lécuyer le i3 octobre, est très avancée, et j'es-
père qu'elle sera entièrement posée et peinte pour son retour. »
C'est Rousseau qui y travaille, en même temps qu'aux appar-
tements de Mesdames cadettes; il y fait pour deux mille livres
de travaux de sculpture (O 1 2267).
LES PETITS CABINETS DU ROI 3n
exactement celle de l'extrémité de l'ancienne galerie ;
c'est là que s'ouvre le passage secret communiquant
jadis avec la bibliothèque et qui offrait à Louis XV,
comme on peut le deviner, des commodités parti-
culières.
C'est au moment où la dernière favorite vint occuper
cette partie du Château, que la petite galerie et son
salon furent mis en dorure. Les boiseries jusqu'alors
étaient en ce vernis de Martin, dont les couleurs
eurent à s'accorder avec une décoration de peinture
assez importante 1 . La petite galerie contenait six
tableaux représentant différentes chasses d'animaux
féroces étrangers, celles du lion, du tigre, de la pan-
thère, de l'éléphant, du taureau sauvage et de l'ours.
« Ces tableaux sont sortis du pinceau de De Troy, de
Boucher, de Carie Vanloo, qui en fait deux, de Par-
rocel et de Lancret. Ils sont tous d'une très belle
composition et très bien traités. On y remarque encore
d'autres petits, qui servent d'ornements dans différents
endroits de ces petits appartements, dans lesquels ils
est facile de reconnaître le caractère de gaîté de Lan-
cret. » Pour la galerie, la commande aux peintres fut
faite en 1736 et livrée presque entièrement l'année
suivante. Les sujets étaient appropriés aux réunions
1. <i Rien n'est doré que les moulures des glaces, les ornements
de dessus les cheminées, ceux des trémeaux et les bordures de
plusieurs tableaux. Tout le reste des lambris est peint de diffé-
rentes couleurs tendres, appliquées avec un vernis particulier
fait exprès, qui se polit et se rend brillant par le mélange de
huit ou dix couches les unes sur autres. » (La Martinière.) En
1^63 encore, la pièce d'angle au-dessus du cabinet intérieur,
était réparée sans qu'on songeât à la dorer : « Lorsque le par-
quet sera reposé, ordonnait le roi, peindre ladite pièce en gris-
blanc avec les moulures et les sculptures en vert tendre, le tout
à l'encaustique. Nettoyer les bordures et les redorer, s'il est
nécessaire, et mettre ladite pièce en état. »
3 12 LES PETITS CABINETS DU ROI
chasseurs qu'y tenait le Roi. 11 y avait, de Jean-
François de Troy, une chasse au lion, de Parrocel,
une chasse à l'éléphant, de Carie Vanloo, une chasse
a l'ours, de Lancret, une chasse au léopard, de Pater,
une chasse chinoise, de Boucher enhn une chasse au
tigre. Chacune fut payée 2.400 livres, sauf celle de
Pater, évaluée a 2.000 livres. Boucher. Parrocel et
Vanloo obtinrent en 17.38 une commande supplémen-
taire .liant une chasse au crocodile, une chasse
au taureau sauvage et une chasse à l'autruche, qui
vinrent compléter le brillant décor 1 .
On paraît avoir retiré le tout en 176S, lors de la
transformation de la petite galerie en deux salons.
Ces toiles d'excellents maîtres, longtemps dispersées,
viennent d'être tout récemment reunies au musée
d'Amiens.
Sur la petite galerie s'ouvrait un cabinet vert, dont il
est question dans Luvnes et qui servait de salon de jeu :
Jeudi dernier tout le monde se rendit chez le roi, da: u
petite galerie en haut. Il n*y avait que les quatre dan-..- .
dix h mines, .:i comptant le Roi. Une demi-heure ou environ
après, le roi en cabinet qui joint à la petite galerie,
qui est peint eu ver: e: ^ù :'. y avait autrefois des lanternes
donna à tirer pour le t - jeu
int et après se s un tric-trac où le Roi ne joua
point. A sep: heures et demie, le Roi descendit en bas pour
donner l'ordre : il revint aussitôt après
Le cabinet vert, ■ où il y avait des lanternes dans le
1. La mention des tableaux n'existe plus dans l*éd
La Maninière de 1768. Les registres des comptes et plus..
ES des artistes portent l'indication de destina
« pour la petite galerie des petits appartements du Chàte.:
Versailles :: : - . La distribution de ces œuvres entre plusieurs
mus.. enl indiquée dans le Bulletin delà S .'/::.»--
toirc de r Art français, année iou. p. 107.
2. Luynes,lV, [74a tre dans les
des mentions telles que celles-ci : >. cafc
LES PETITS CABINETS DU ROI 3x3
toit que L'on a bouchées », faisait en 1742 un salon
d'assemblée pour le petit appartement, tout voisin, de
Mme de Mailly. 11 servit, à d'autres moments, aux
soupers des jours de chasse, dont la dépense était faite
par un cuisinier spécial. J.-F. de Troy et Lancret
avaient peint, en ij'35, pour la salle à manger des
petits appartements, deux toiles célèbres, aujourd'hui
au château de Chantilly, le Déjeuner d'huîtres et le
Déjeuner de jambon 1 .
Il est assez curieux de trouver chez le Roi ces joyeuses
compositions, où se marque si librement la sensua-
lité gastronomique de l'époque. Ces sujets, dont l'un
représente des seigneurs dans « une salle magnifi-
quement décorée », et l'autre, « une partie de jeunes
gens à table, faisant la débauche,... sur un fond de
paysage », ne donnent assurément point une idée des
élégants soupers de Versailles, où Sa Majesté conviait
ses compagnons de plaisir et quelques courtisans
favorisés.
Parmi les témoignages qui les évoquent, choisissons
peint en vert de l'ancienne salle à manger du roi », « lanterne
de la petite pièce verte aux appartements du roi ». La descrip-
tion de Piganiol fournit quelques détails sur la salle à manger :
« Cette salle est éclairée par des fenêtres garnies île glaces et
par quatres petits dômes, qui ont chacun quatre faces aussi
garnies de glaces. Les peintures sont encadrées dans une magni-
fique boiserie sculptée, vernie en couleur de vert clairet accom-
pagnée de tous les attributs de la chasse. » C'était bien, d'après
les' plans manuscrits, la pièce d'angle qui fait suite à la galerie.
Il n'y a pas à l'identifier avec celle qui a servi plus tard de salle
à manger des Cabinets (registres des magasins, décembre 1767 :
« ancienne salle à manger du roi adossée à la petite galerie »)
et qui jouera le même rôle dans l'installation de Mme du Barry.
Cette dernière pièce peut du moins donner une idée de ces
décorations anciennes en vernis.
1. Le Déjeuner d'huîtres et ItDéjeuner de jambon furent payés
à De Troy et à Lancret 2400 livres (Engerand, Inventaire des
tableaux commandes par les Bâtiments du roi, 461 et 263.)
314 LES PETITS CABINETS DU ROI
le récit que faisait M. de Croy de son premier souper
chez le Roi, faveur qu'il obtenait par Mme de Pom-
padour, « ayant appris que l'on n'y avait guère d'accès
que par la marquise ». Ces intéressants souvenirs sont
de 1747 :
Le 3o janvier, ayant chassé à l'ordinaire, le Roi me marqua
sur sa liste que l'huissier lisait à la porte. On entrait à mesure
par le petit escalier et on montait dans les petits-cabinets. J'y
soupai donc pour la première fois à Versailles, car il y avait
sept ou huit ans que j'y avais soupe deux fois de suite à la fin
d'un voyage à Fontainebleau.... Étant monté, l'on attendait le
souper dans le petit salon; le Roi ne venait que pour se mettre
à table avec les dames. La salle à manger était charmante et le
souper fort agréable, sans gène. On n'était servi que par deux
ou trois valets de la garde-robe, qui se retiraient après vous
avoir donné ce qu'il fallait qu'on eût devant soi. La liberté et
la décence m'y parurent bien observées. Le Roi était gai, libre,
mais toujours avec une grandeur qui ne le laissait pas oublier.
Il ne paraissait plus du tout timide, mais fort d'habitude,
parlant très bien, se divertissant beaucoup et sachant alors se
divertir. 11 paraissait fort amoureux de Mme de Pompadour,
sans se contraindre à cet égard, ayant toute honte secouée
et paraissant avoir pris son parti, soit qu'il s'étourdît ou
autrement....
Il me parut que ce « particulier » des cabinets ne l'était pas,
ne consistait que dans le souper et une heure ou deux de jeu
après le souper, et que le véritable « particulier » était dans les
autres petits-cabinets, où très peu des anciens et des intimes
courtisans entraient....
Nous fûmes dix-huit serrés à table.... Le maréchal de Saxe y
était, mais il ne se mit pas à table, ne faisant que dîner.... On
fut deux heures à table avec une grande liberté et sans aucun
excès. Ensuite le Roi passa dans le petit salon ; il y chauffa et
versa son café, car personne ne paraissait là. Il fit une partie
de comète avec Mme de Pompadour, M. de Coigny, Mme de
Brancas et le comte de Noailles.... Le reste de la compagnie fit
deux parties. Petit jeu. Le Roi ordonnait à tout le monde de
s'asseoir, même ceux qui ne jouaient pas. Je restai appuyé sur
l'écran à le voir jouer, et Mme de Pompadour le pressant de se
retirer et s'endormant, il se leva à une heure et lui dit à demi-
haut, ce me semble, et gaiement : « Allons, allons nous
coucher! » Les dames firent les révérences et s'en allèrent, et lui
fit aussi la révérence et s'enferma dans ses petits-cabinets; et
nous tous nous descendîmes par le petit escalier de Mme de
LES PETITS CABINETS DU ROI 3i5
Pompadour où donne une porte, et nous revînmes par les
appartements à son coucher public à l'ordinaire, qui se fit tout
de suite.
Ainsi se passa la première fois que je soupai dans les « cabi-
nets » à Versailles; et tout cela m'ayant paru simple et bien
suivant le grand monde, et que je pouvais en être sans me mêler
ni rien faire de mal, je résolus de m'y attacher assez et de faire
ce qu'il faudrait pour y être admis de temps en temps... et de ne
pas trop m'y abandonner non plus, pour ne m'y pas laisser
emporter au torrent 1 .
Dans les petits-cahinets, Louis XV était en son privé
autant que peut l'être un simple particulier. C'était le
coin de Versailles qu'il s'était réservé de préférence,
qu'il disposait à son goût et où il aimait à vivre, sûr
de n'y être jamais importuné. Il n'y conviait que fort
rarement ses enfants eux-mêmes. On le voit en 1745
faisant les honneurs des curiosités rassemblées dans
cette partie fermée de Versailles à la première Dau-
phine, qu'il cherchait à mettre à l'aise avec lui : « Il
lui a proposé deux ou trois fois, dit Luynes, de venir
voir ses petits appartements ; on prétend qu'elle a
manqué deux fois de se rendre aux heures qu'il lui
avaient données. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a
que peu de jours que le Roi lui a montré ses petits
appartements. »
Certains inconvénients résultaient de la multiplicité
des escaliers, des issues toujours plus nombreuses,
des passages difficiles à garder et du petit nombre des
gens de service. On y montait aisément des cours
intérieures, qui étaient à peu près publiques à cause
des appartements du rez-de-chaussée qu'elles des-
servaient.
On pouvait s'introduire aussi par l'escalier de l'at-
tique des grands appartements. Le fait se produisit
4. Croy, I, 71-74.
3i6 LES PETITS CABINETS DU ROI
plusieurs fois. M. de Marigny, averti par le contrôleur
de Versailles, dut prendre des décisions à cet égard,
le 21 octobre 1758 :
J'ai appris, monsieur, par votre lettre du i3 de ce mois,
qu'une des portes de dégagement des petits-cabinets se trouvant
presque toujours ouverte, quand le roi y mange, des personnes
inconnues ont eu la facilité plusieurs fois de se procurer l'entrée
de cet intérieur; qu'elles s'étaient même avancées jusque dans
la pièce où était le roi 1 ...
C'est la confirmation d'une anecdote des mémoires
attribués à Mme du Hausset, où Ton voit Louis XV
violemment effrayé par la présence, dans sa chambre
à coucher, d'un homme en manches de chemise. Ce
n'était qu'un inoffensif cuisinier, qui s'était trompé
d'escalier et avait trouvé toutes les portes ouvertes.
« Le Roi, disait Marigny à ce propos, pouvait être
assassiné dans sa chambre sans que personne en eût
connaissance et sans qu'on eût pu savoir par qui. »
1. Archives nationales, O 1 1798. Cf. Mémoires de Mme du
Hausset, p. 121. D'après une anecdote de 1746, rapportée par
Luynes (VII, 207), deux visiteurs du château de Marly arrivent,
sans s'en douter, devant la porte du cabinet du roi, qui travaille
avec le contrôleur général et vient lui-même leur ouvrir la
porte.
II
CHEZ MADAME DE MAILLY
ET MADAME DE CHATEAUROUX
L'étude des petits-cabinets de Louis XV conduit à
celle des logements des maîtresses, qui en furent long-
temps une dépendance. Le sujet mérite d'être traité
Drièvement et dégagé d'une quantité d'erreurs, dont
l'encombrèrent les anecdotiers d'autrefois et beaucoup
d'historiens plus graves.
Les premiers textes mentionnent un appartement fait
à proximité de ceux de Louis XV pour la comtesse de
Mailly, qu'il voyait jusque-là à la Meutte (la Muette),
à Madrid et dans les petits-cabinets. M. d'Argenson
parle d'un projet de commodités définitives, dès le
mois d'août 1 741 , mais avec l'incertitude d'un homme
qui ne vit pas à la Cour et qui veut cependant avoir
l'air d'être informé de tout ce qui s'y passe. Il note les
menus détails qu'on lui rapporte :
Mme de Mailly a une chaise à porteurs de même vernis que
les cabinets du Roi. Elle s'échappe par des portes secrètes. Les
cabinets du roi ont cent issues pour éviter le scandale'.
1. Voir le récit de 1736 du marquis d'Argenson : « Les entre-
sols et petits cabinets du roi ont cent issues, etc. » (I, 220, 232).
3i8 CHEZ MADAME DE MAILLY
Le duc de Luynes s'occupe de l'affaire avec plus de
précision, le 19 octobre suivant, quarante jours après
la mort de Mme de Vintimille :
On accommode actuellement un logement au-dessus de la
petite galerie du Roi, que l'on dit être pour M. de Meuse.
Le marquis de Meuse était un des courtisans les plus
familiers et celui qui avait le mieux servi la liaison
royale. Les soupçons que pouvait avoir M. de Luynes
étaient fondés. Il écrit en effet, deux jours après :
Cet appartement est presque fini, et le Roi doit y souper la
semaine prochaine. Il y a quelque temps le Roi, étant avec
M. de Meuse et Mme de Mailly, demanda à M. de Meuse s'il était
content de son logement et s'il ne lui ferait point plaisir en lui
en donnant un autre, ajoutant que la chambre qu'il avait actuel-
lement était triste et n'avait pas beaucoup de jour. M. de Meuse
répondit qu'il recevrait toujours avec reconnaissance les bienfaits
du roi. Le roi lui dit : « Je veux vous en donner un au-dessus
de ma petite galerie. »
M. de Meuse se confondit en remercîments et dit que sa
reconnaissance était d'autant plus grande qu'il serait bien près
des cabinets de Sa Majesté. Le Roi lui dit : « Mais je ferai fermer
la communication. » Il ajouta : « De quoi voulez-vous que votre
logement soit composé? »
Sur cela, on raisonna sur la distribution du logement. Il est
composé d'une petite antichambre, d'une seconde antichambre
assez grande pour y manger, d'une jolie chambre, d'un cabinet,
et dans le double un office, une cuisine, une garde-robe de com-
modité et une garde-robe pour coucher. Le Roi, continuant la
conversation sur le logement, dit à M. de Meuse : « Votre
chambre sera meublée, vous y aurez un lit, mais vous n'y cou-
cherez point; vous aurez une chaise percée, mais vous n'en ferez
point usage 1 . »
Le 8 août 1741, le même chroniqueur écrit : « On a trouvé
moyen de diminuer le crédit de Mme la comtesse de Toulouse
en donnant un autre logement à Mme de Mailly, proche les
entresols du roi : le maréchal de Coigny a été lui offrir celui
de Mme de Matignon; par là on n'aura plus besoin de l'appar-
tement de Mme la Comtesse, si sainte et si dévote... » III, 364.)
L'offre du dévoué Coigny devait servir seulement à Mme de
Châteauroux.
1. Luynes, IV, 7, Journal de Narbonne, p. 5 10.
ET MADAME DE CHATEAUROUX 3ig
La suite de la conversation montre à M. de Meuse
que ce n'est nullement chez lui que le roi veut aller
souper; et, comme il est question de faire bonne chère,
le valet de chambre de Mme de Mailly servira de
maître d'hôtel.
Pour retrouver les lieux dont nous parlons, regar-
dons les plans de l'étage des mansardes. Nous trou-
vons, au-dessus de la petite galerie du premier étage
et des deux salons qui la terminaient, une série
de chambres qui correspondent à la description de
Luynes 1 . On y avait accès par un des escaliers inté-
rieurs des Cabinets du Roi, auxquels se rattachait cette
partie des mansardes. Toutes les pièces ont vue sur la
cour royale, et la dernière, le cabinet, regarde aussi
par sa seconde fenêtre sur la place d'Armes. C'est à peu
près l'appartement qu'habiteront plus tard M. et Mme
de Maurepas. Mme de Mailly y prend son logement de
maîtresse, car elle en possède un autre dans l'aile du
nord par sa charge de dame du palais.
Désormais elle y va vivre de préférence. Le Roi dîne
chez elle tous les jours et il y soupe toutes les fois
qu'il ne soupe pas au grand couvert : « C'est le nommé
Moutiers, cuisinier fameux, que le Roi a pris pour ces
soupers. C'est lui qui fait la dépense de ces cabinets,
et on prétend que ces arrangements épargnent au Roi
des sommes considérables. » L'on se plaît à attribuer
i. L'emplacement est vide dans le plan de Dubois de 1732.
L'appartement de Mme de Mailly est bien marqué sur le plan
de 1747 (reproduit dans mon livre, Le Château de Versailles
sous Louis XV, p. 177). V. pour celui de Maurepas, le plan
de 1781 (Archives nationales, O 1 1768.) Une des deux pièces, la
première, était adjointe à l'appartement de Mme du Barry, dont
elle faisait la bibliothèque; mais l'ensemble du logement est
tout à fait distinct de celui de la dernière favorite. 11 était, de
son temps, occupé par sa belle sœur, Mlle Chon. On y trouve
des parties de décoration de style Louis XV.
320 CHEZ MADAME DE MAILLY
cette économie à Mme de Mailly, non moins qu'à la
discrétion de. Moutiers.
Luynes donne la description précise des lieux où
s'affichent pour la première fois les infidélités du Roi,
au grand mécontentement du cardinal de Fleury, son
ancien précepteur et son premier ministre 1 :
[5 février 1742. j Mme de Mailly a toujours resté jusqu'aujour-
d'hui dans le petit appartement dont j'ai parlé. Elle y joue tous
les soirs lorsque le Roi travaille avec M. le cardinal. Cet appar-
tement est au-dessus de la Petite Galerie; on y monte par un
petit escalier qui monte de la cour de Mme la comtesse de Tou-
louse chez Mme d'Antin. Il y a d'abord un passage, à la droite
duquel est la salle à manger, laquelle joint les petits-cabinets du
roi; ensuite un petit corridor, assez étroit, sur le double duquel
est un office et une cuisine à droite; à gauche, une garde-robe
de femme de chambre et une garde-robe de commodité; ensuite
la chambre qui est jolie, mais fort petite, éclairée par une seule
fenêtre et où il y a un lit en niche; ensuite le cabinet où il y a
deux fenêtres, et qui est joli et à peu près comme la chambre.
C'est là que le roi travaille à ses plans, les après-dînées, et quel-
quefois écrit.
[3i mai.] Tous les jours qu'il ne va point à la chasse, [le Roi]
dîne dans ses petits-cabinets, qui est chez Mme de Mailly. Je dis
chez Mme de Mailly, car elle dit elle-même « mon petit appar-
tement ». Il n'y a presque jamais en tiers que M. de Meuse,
quelquefois M. de Bouillon. Ces jours-là, le roi soupe au grand
couvert. Les jours de chasse, il soupe dans les petits apparte-
ments. On a fait quelque augmentation au petit appartement de
Mme de Mailly, on a pris une partie de la petite cour qui mène
chez Mme la comtesse de Toulouse, et on y a bâti un escalier
qui vient d'être achevé. Cela donne une antichambre de plus,
par où l'on arrive, et un passage qui conduit à un petit cabinet;
à droite est la salle à manger, qui y était déjà, vis-à-vis laquelle
est le passage qui mène au petit appartement; au fond de ce
cabinet est une porte qui conduit dans un petit passage, et de là
dans une des pièces des petits-cabinets, qui est peinte en vert et
où il y avait des lanternes dans le toit que l'on a bouchées;
cette pièce fait un salon d'assemblée pour le petit appartement
de Mme de Mailly. Du reste, il n'y a rien de changé à l'apparte-
1. « Mme de Mailly a trouvé en arrivant ici son appartement
accommodé tout à neuf; elle y va faire mettre un meuble neuf. »
(Luynes, III, 78, 28 novembre 1739. Cf. IV, i52.)
ET MADAME DE CHATEAUKOUX 3u
ment. Mme de Mailly y a fait faire une niche de toile, découpée
par un tapissier de Paris, et le roi a voulu se charger d'en payer
la façon. Mme de Mailly couche tous les jours dans ce petit
appartement et va de temps en temps le matin, même tous les
jours quand elle est de semaine, dans son ancien appartement
dans l'aile neuve '.
Cet appartement intime de Mme de Mailly, que
M. d'Argenson appelle « l'appartement vert », ne lui
servit pas longtemps. Il fut abandonné par elle dès le
3 novembre 1742 et démeublé presque aussitôt 2 . Il ne
pouvait être question de le donner à celle de ses sœurs
qui la remplaçait auprès de Louis XV. Les témoignages
contemporains montrent que le logement de Mme de
la Tournelle, devenue maîtresse déclarée et bientôt
créée duchesse de Châteauroux, fut à un étage différent
du Château et d'une importance tout autre.
Elle écrit à son confident Richelieu, aussitôt après
la « quitterie » :
Personne ne logera dans l'appartement de Mme de Mailly.
Moi, je serai dans celui qu'on appelle le vôtre, c'est-à-dire si
M. du Bordage en a l'esprit, car le roi n'en dira mot 5 .
1. Luynes, IV, 92, 162.
2. Luynes écrit, au moment de la disgrâce, le 3 novembre :
« Mme de Mailly, qui couche toujours dans le petit appartement
à côté des cabinets..., devait aller coucher hier dans son ancien
appartement [aile du nord]... Le roi lui dit qu'elle pouvait coucher '
dans le petit appartement. » Et le 4, lendemain du départ :
Mme de Mailly partit hier à sept heures du soir pour aller à
Paris. Elle partit du petit appartement des cabinets, dans un
carrosse du roi qui l'attendait sous la voûte... Mme la comtesse
de Toulouse lui donne une chambre à l'hôtel de Toulouse,
Mme de Mailly avait encore hier dîné dans les petits cabinets,
avec le roi et M. de Meuse, à l'ordinaire... » (IV, 265, 267). C'était
Mme de la Tournelle qui chassait sa sœur de Versailles. Luynes
l'indique au 6 décembre : « On a démeublé entièrement les
appartements de Mme de Mailly. Le petit des cabinets est même
condamné; on y a mis une porte avec une barre. Il paraît certain
que l'on lui ôte les deux autres. Ce n'était cependant ni le goût
ni l'intention du roi... » (IV, 291).
3. Correspondance de Mme de Châteauroux, à la suite des
322 CHEZ MADAME DE MAILLY
De son côté, Luynes raconte, le 8 décembre, que le
roi déloge la maréchale d'Estrées et le petit Vintimille,
qu'on envoie élever à la campagne, et toute la Cour
suppose que c'est pour donner leur place aux Matignon,
« que Ton compte déloger, parce que leur appartement
est fort à portée des petits-cabinets et plus commode
pour Mme de la Tournelle ». Enfin, notre chroniqueur
note, le 23 décembre :
Mme de la Tournelle alla loger hier dans son nouvel apparte-
ment, qui est composé de celui de M. le maréchal de Coigny.
Celui de M. et Mme de Matignon est destiné pour M. et Mme de
Lauraguais*.
L'orgueil de la nouvelle favorite avait posé à l'avance
ses conditions en exigeant du Roi cet appartement,
dans une des plus belles parties du Château, et un
autre tout voisin pour celle de ses sœurs, qui allait
épouser le duc de Lauraguais 2 .
L'attique sur les grands appartements, appelé quel-
quefois « attique Richelieu » parce que le maréchal de
Richelieu y a habité, présente quatorze fenêtres, sans
compter celles du comble du salon de la Guerre. La
plus voisine de ce comble éclaire, à ce moment du
règne, un « laboratoire du Roi » qui dépend de ses
Mémoires de la duchesse de Brancas (éd. Eug. Asse, p. 89). Le
marquis du Bordage était le frère de la maréchale de Coigny;
on peut penser que Mme de la Tournelle a en vue dans cette
lettre l'appartement qu'elle a en effet obtenu. Elle habitait aupa-
ravant, avant sa nomination de dame du palais de la Reine
(20 septembre 1742), « dans la cour des Ministres, près de la
cour des Princes ». Mme de Brancas, qui donne ce détail,
raconte que le roi se déguisait avec Richelieu et traversait les
cours en manteau et en grande perruque pour aller voir
Mme de la Tournelle. Ce manège dura un mois {Mémoires,
p. 36 et 44).
1. Luynes, IV, 292, 304.
2. L'appartement de Mme de Châteauroux est indiqué dans
un état des logements du milieu du règne de Louis XV, docu-
ET MADAME DE GHATEAUROUX 3 2 3
cabinets; les suivantes sont celles de l'appartement de
Mme de la Tournelle. Devenue duchesse de Château-
roux, elle repousse les Lauraguais du côté du Salon
d'Hercule, à la place où ont habité le duc et la
duchesse d'Antin (antérieurement d'Epernon . L'appar-
tement en est agrandi considérablement. Luynes men-
tionne les complaisances qui facilitent cet agrandisse-
ment, en un passage fort instructif sur la disposition
générale de cet attique :
Dans cet étage, c'est-à-dire depuis l'escalier du gouvernement
jusqu'à celui qui monte chez Mme d'Antin, et où il y a une
porte qui donne dans les petits-cabinets, il y avait, il y a deux
ans, sept personnes de logées : Bienvenu, garçon des apparte-
ments; ensuite M. et Mme d'Antin, MM. de Coigny et M. et
Mme de Matignon. Quatre de ces appartements, qui sont ceux
de M. et de Mme de Matignon et de MM. de Coigny, sont présen-
tement occupés par Mme de la Tournelle, M. et Mme de Laura-
guais. Le roi, voulant augmenter l'appartement de ces dames, a
proposé à Mme d'Antin de lui céder l'appartement de M. d'Antin,
en échange duquel il lui donnerait celui de Bienvenu. M. Gabriel,
chargé de raisonner sur cette affaire avec Mme d'Antin, lui
ayant fait sentir que le Roi se trouverait encore un peu gêné
dans ses arrangements, Mme d'Antin a offert au Roi de lui céder
encore le sien, pourvu que le Roi voulût bien lui en donner un
autre 1 .
ment encombré de surcharges et d'une utilisation difficile, mais
dont le texte a pu être établi dans Le Château sous Louis XV,
p. 196.
« Attique au-dessus des grands appartements.
56,57- Garçon du garde meuble, 3 pièces
58. M. et Mme d'Epernon, n pièces
(remplacé par Mme de Lauraguais).
59,60. Mme la marquise de Matignon, dame du palais, 9 pièces
(remplacé par Mme la duchesse de Châteauroux).
(plus tard au maréchal de Richelieu).
61,62. Mme de Lalande. sous-gouvernante des
enfants de France. I0 pièces
(re mplacé par le maréchal de Coigny) (puis par Mme la duchesse
de Châteauroux).
53. Laboratoires du roi, 2 pièces. »
1. Luynes, V, i54 (écrit pendant le voyage de Fontainebleau,
le 8 octobre 1743).
3-2 4 CHEZ MADAME DE MAILLY
La proposition est aussitôt acceptée, et la duchesse
d'Antin, transportée dans l'aile des Princes, ne perd
point au change. Ces arrangements ont lieu à Fontai-
nebleau où, quelques jours après, le 22 octobre 1743,
est présentée la nouvelle duchesse de Ghàteauroux.
Au retour à Versailles, les deux sœurs se trouvent
occuper l'attique presque tout entier.
Mme de Chàteauroux était maintenant logée assez
grandement pour recevoir la Cour. Son appartement,
un des plus vastes du Château, jouissait d'une vue
superbe et se trouvait facilement accessible de l'étage
supérieur des petits-cabinets. Il comportait neuf
fenêtres à la suite des quatre premières donnant sur le
parterre du nord. C'était donc tout l'attique sur les
grands appartements, moins les Salons de Vénus et de
l'Abondance. L'agrément et les commodités de l'habi-
tation, aussi bien que le grand nombre de marches
qu'il fallait monter pour y arriver, expliquent en partie
les goûts casaniers de la duchesse 1 . On comprend
qu'elle s'y soit plu tout de suite, lorsqu'elle écrivait à
son cher oncle Richelieu :
Je me trouve très bien dans mon appartement nouveau et j'y
passe de très jolies journées; savoir comment l'on m'y trouve,
ce n'est pas à moi de vous dire cela 4 .
1. « Elle et sa sœur passent la journée dans un fauteuil; et
hors sa semaine, quand Mme de Lauraguais sort, c'est souvent
pour la première fois à huit ou neuf heures du soir. Mme de la
Tournelle sort encore moins; elle dîne tous les jours chez elle.
Dans les commencements, elle soupait quelquefois dehors,
quand il n'y avait point de « cabinets »; présentement elle soupe
toujours seule avec sa sœur; et hors quelques jours de grand-
couvert, ou le roi descend après souper un quart d'heure ou
une demi-heure chez Mme la comtesse de Toulouse, qui vient
ici exprès pour cela, le roi remonte dans ses cabinets et de là
chez Mme de la Tournelle, tout le plus tôt qu'il lui est possible. »
V, 97, juillet 1743.)
2. Lettre du 28 décembre 1742, publiée par Eug. Asse, /. c.
ET MADAME DE CHATEAUROUX 3a 5
Louis XV prenait l'habitude d'y souper et d'y passer
ses soirées. Il s'y place, entre autres souvenirs, une
anecdote inédite, qui n'est pas sans intérêt pour son
caractère :
Le Roi ne fut jamais si furieux qu'en recevant le mémoire de
M. Chauvclin après la mort du Cardinal [de Fleury]. Le roi
entre avec l'air de l'humeur chez Mme de Châteauroux. Les
princes de Tingry et de Soubise y soupaient. Le Roi se met le
dos à la cheminée. Après quelques moments d'un silence si
sérieux que personne n'osait troubler, il dit : « Que diriez-vous
d'un homme assez hardi, assez malhonnête pour oser m'envoyer
un mémoire insultant à la mémoire de M. le Cardinal? » Il se
tait. On vient dire que le souper est servi; il demeure avec l'air
furieux. Personne ne remue. Il dit : « C'est ce M. Chauvelin. Je
l'exile à Issoire. Sans M. de Maurepas, je l'envoyais aux îles
Sainte-Marguerite. Il n'est point de punitions qu'on ne dût
mettre en usage contre de tels hommes. » Le souper ne fut pas,
je crois, fort gai 1 .
Pendant la campagne de Louis XV sur le Rhin, dans
l'été de 1744, Mme de Châteauroux quitta, pour
rejoindre le roi, ce bel appartement de Versailles où
elle ne devait jamais revenir. Elle allait y être promp-
tement remplacée par une favorite nouvelle 2 .
p. 9.3. La chambre à coucher reçut quatre petits dessus de porte
de Nattier, portraits de la duchesse, de sa mère et de deux de ses
sœurs. Ces tableaux étaient estimés chacun quatre cents livres.
1. Je trouve cette anecdote au milieu des souvenirs militaires
manuscrits mis sous le nom du comte de Boisgelin. (Archives
nationales, K 147.)
2. L'appartement de Mme de Châteauroux, plus tard de
Mme de Pompadour, passait jusqu'à nos recherches, pour être
un logement « des petites maîtresses ». Un tel logis a-t-il existé
au Château? Il n'y a pas l'ombre d'une preuve pour une allé-
gation sans cesse répétée, notamment par Dussieux, Le Château
de Versailles, I, 328, 378, 389; mais ce livre, particulièrement
pour l'époque qui nous occupe, renferme, ainsi que je l'ai
démontré ailleurs, des pages entières d'inexactitudes.
III
INVENTAIRE
DE MARIE LECZINSKA
L'inventaire dressé, selon l'usage, après la mort de
la Reine, des objets personnels trouvés dans son appar-
tement, est aux Archives nationales [K. 147). On en
trouvera ici les parties les plus intéressantes, qui intro-
duisent dans l'intimité de Marie Leczinska. Sa dévo-
tion, ses goûts d'art, son attachement aux souvenirs de
la Pologne et de la Lorraine, où régna son père, y sont
nettement marqués.
Les pièces visitées par le comte de Saint-Florentin,
ministre de la Maison du Roi, sont celles qu'on dési-
gnait sous le nom de « Cabinets de la Reine » et qui
ont été refaits entièrement pour Marie-Antoinette. Ils
sont décrits, tels qu'ils furent sous Louis XV, dans
notre Versailles an XVIII e siècle (p. 193-202'.
Aujourd'hui, vingt-cinq juin 1768, nous, Louis Phelipeaux,
comte de Saint-Florentin, ministre et secrétaire d'Etat et des
commandements de Sa Majesté, Commandeur de ses Ordres, en
vertu des Ordres à nous donnés par Sa Majesté de faire la descrip-
tion et inventaire des pierreries, bijoux et autres effets apparte-
nant à la feue Reine, nous nous sommes transportés dans
l'appartement où Elle est décédée et dans les autres pièces dudit
INVENTAIRE DE MARIE LEGZINSKA 3-z 7
appartement que Sa Majesté a occupées où nous avons été
informés qu'il pouvait y avoir quelques effets, et où nous avons
trouvé :
PREMIÈREMENT
Dans la petite pièce dite l'Oratoire, et dans un petit secrétaire
étant dans la petite pièce.
Un sac de cuir blanc dans lequel il y a dix rouleaux de cin-
quante louis d'or chacun.
Plus, dans une petite tirelire de bois, cinq louis d'or.
Plus douze louis d'or dans un autre petit sac.
Plus un rouleau de cinquante louis dans un des tiroirs dudit
secrétaire.
Plus, dans un des tiroirs dudit secrétaire, deux rouleaux de
5o louis chacun et cinq louis d'or.
Revenant lesdites sommes à celle de i6i32 livres 1 .
Pièce au fond de l'Oratoire.
4.5 petits tableaux peints sur vélin représentant l'histoire de la
Bible.
2 tableaux peints sur bois représentant les solitaires de la Thé-
baïde sans cadre.
2 tableaux sur toile, l'un représentant la Vierge, l'autre saint
Xavier encadrés, en bois.
2 autres tableaux, l'un représentant une Nativité, l'autre saint
Jean dans le désert.
8 autres petits tableaux dont deux en cuivre représentant diffé-
rents sujets de dévotion.
37 reliquaires montés en argent, bois ou émaux.
2 grands reliquaires à pied en filigrane d'or et cristal de roche.
1 petite châsse d'argent à huit pans.
2 crucifix en bois, dont un à pied.
2 boîtes de bois de sainte Lucie contenant des authentiques.
1 médaille de cuivre représentant un pape.
1 relique de saint Martin dans un cœur d'or, présent delà cathé-
drale de Tours.
1. Une autre rédaction ajoute quelques sommes trouvées plus
tard, et qui étaient visiblement préparées pour les charités de
la Reine :
Nous avons trouvé dans un secrétaire de bois de palissandre
l'argent du jeu de la Reine, consistant en soixante-quatre louis
et six écus de trois livres, ci 1554 livres.
Plus, dans les poches de la Reine, dans une petite bourse en
gibecière, trois louis d'or, ci 72 livres.
328 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA
i Enfant Jésus en cire.
i Vierge en ivoire, plusieurs bouquets de fleurs artificielles.
i figure porcelaine représentant saint Cayetan.
6 reliquaires en tableaux, présents de M. le Cardinal de Rohan.
2 pots-pourris de porcelaine de Saint-Cloud.
i bougeoir porcelaine de Saint-Cloud.
i grand reliquaire en filigrane d'argent et or de la bienheureuse
recluse de Saint-Martin-de-Siège.
214 volumes, tant dans la bibliothèque qu'épars sur des tables
et tablettes.
1 petit bénitier cristal de roche et plusieurs chapelets, dont l'un
en filigrane d'argent et l'autre en agate.
Dans la première pièce de l'Oratoire.
683 volumes, tant dans les bibliothèques qu'épars sur des tables
et tablettes.
1 in-quarto manuscrit intitulé Manuale pietatis, dans un sac de
camelot à galon d'or.
3 tableaux de portraits de l'abbé Biégensky, Rodomensky, etc.
5 autres petits tableaux.
1 autre tableau représentant sainte Madeleine dans le désert.
1 petite cassette de Moulins acier poli à secret et vide.
1 cassette de bois de marqueterie renfermant le contrat de
mariage de la Reine et autres titres de famille de Sa Majesté.
1 vierge, un crucifix, une sonnette et un sabre en bois.
1 saint Jean-Baptiste en ivoire monté sur un pied de bois de
rose.
1 petite boîte de bois garnie de nacre contenant des reliques.
1 petit coffret de marqueterie renfermant des instruments de
pénitence.
1 petite écritoire de bois de rose garnie en argent.
1 petite table de bois de violette.
1 petite tablette de bois de violette en encoignure.
2 petits flambeaux, 6 pots-pourris, 1 petite cafetière, 1 petit pot
à l'eau, le tout de terre ou de porcelaine très commune.
1 très petit réchaud de Plombières.
Da)is la pièce dite le Boudoir.
Nous aurions trouvé dans un secrétaire de bois de palissandre :
L'argent du jeu de la Reine consistant en 64 louis dans deux
rouleaux d'ivoire et 6 petits écus.
Boîtes, tabatières, navettes et autres bijoux.
1 assez grande boîte d'or ronde à charnière guillochée.
1 autre boîte d'or de châsse guillochée en mosaïque.
INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 329
1 autre petite boîte d'or coudée guillochée unie, à deux tabacs.
1 très petite boîte de chasse à 2 ors, guillochée à la grecque.
1 autre petite boîte d'or ronde à charnière en fleurs ciselées à
deux tabacs.
1 grande boîte d'or ovale guillochée à charnière.
1 petit rouleau d'or émaillé à jetons de cavagnolle, couvercle
en vis.
1 très belle boîte de laque garnie de diamants, ovale, dans un étui
de galuchat.
1 autre très belle boîte émaillée en cornaline avec des médail-
lons en camaïeux, bas-relief, montée en or à six pans, enri-
chie de diamants, dans un étui de galuchat.
1 autre boîte d'or ovale, en six tableaux, émaillée dans son étui
de galuch.it.
1 boîte carrée montée en or, de bois pétrifié, dans un étui de
galuchat.
1 boîte de prime d'améthyste, cuvette et couvercle, un saint Jean
bas-relief au dessus, montée en or, entourée de marcassite
dans son étui de basane rouge.
1 boîte de lapis carrée doublée d'or dans un étui de chagrin.
1 boîte de laque à six pans montée en or.
1 autre boîte d"or plate à coquille.
1 petite boîte carrée guillochée.
1 petite boîte d'or ronde sur laquelle est le portrait du Roi de
Pologne.
1 boîte montée en or représentant des vues de Lunéville.
1 boîte carrée long montée en or de lave du Vésuve.
1 petite boîte carrée à pans coupés de bois pétrifié, montée
en or.
1 très petite boîte carrée d"agate montée en or.
1 petite boîte carrée de carton montée en or.
1 autre boîte ronde doublée d'or.
1 petite boîte d'écaillé noire doublée d'or avec le portrait du
Roi de Pologne.
1 petite boîte d'ivoire doublée et galonnée en or.
1 autre boîte d'écaillé blonde doublée et galonnée en or.
1 petite boîte en oignon de jaspe sanguin montée en or, avec le
portrait du Roi de Pologne.
1 boîte de Blaquembert [Blarenberghe ':] carrée à pans coupés,
doublée et montée en or.
1 petite boîte à bonbons de cristal de roche, montée en or.
1 couteau de racine à filets d'or.
1 portrait du Roi de Pologne dans un étui de chagrin vert piqué
en or.
1 petit flacon de cristal de roche monté en or dans un étui de
chagrin noir.
1 petit flacon cmaillé en bleu.
33o INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA
i navette en or gravée dans un étui de galuchat.
i navette en or émaillée à rieurs.
i boîte d'écaillé noire à la Maubois, contenant 5 bagues très com-
munes dont quelques-unes à portrait.
i baril à 3 parties de laque doublé d'or.
i petite boîte de sapin contenant une bague d'agate onyx antique.
i bague contenant un portrait du Roi de Pologne, enveloppée
dans du papier.
i belle montre à répétition avec sa chaîne émaillée en or avec
- un cercle de diamants, et un cachet garni de quelques dia-
mants, dans un étui de galuchat.
i montre à cuvette de bois avec la chaîne en crochet d'acier.
i montre d'or à répétition unie avec la chaîne d'or avec un petit
flacon, une boussole, et un cachet aux armes de la Reine.
i couteau d'écaillé blonde à deux lames d'or et d'acier dans un
étui de galuchat.
i autre petit couteau à lame d'acier montée en or avec des petits
ciseaux dans un étui de galuchat.
i petit flacon dans son étui de galuchat.
i petit souvenir de galuchat avec un petit crayon garni d'or.
2 petits flacons de cristal commun dans un étui de galuchat.
5 étuis de galuchat garnis de leurs lunettes dont i doubles.
Dans les poches de la Reine, il s'est trouvé :
3 petits livres de prières et un almanach.
i chapelet de bois de larmes de Job.
i petit nécessaire de poche de galuchat monté en or.
i petite cave de galuchat garnie de deux flacons.
2 étuis garnis de leur lunette dont une double.
i petite bourse en gibecière garnie d'argent dans laquelle il y a
trois louis.
7 lettres du père Confesseur .
Le tout a été remis dans les poches de Sa Majesté garnies
d'agrafes d'argent.
Dans un tiroir dudit secrétaire, à droite, s'est trouvé le testa-
ment de la Reine, le portrait de la reine de Pologne avec un
cercle d'or, un autre portrait de Madame la Dauphine avec un
cercle d'or, un petit porte feuille vide, d'or et argent; dans le
tiroir à gauche, il ne s'est rien trouvé.
Cassette qui renferme les diamants :
i parure de deuil en jais, contenant collier, boucles d'oreilles,
girandoles et Grecques, et autres pièces à remonter au besoin.
i paire de girandoles composée de deux brillants seuls formant
les boucles, six brillants formant les six pendeloques, un bril-
lant forme carrée au milieu de chaque corps, et six brillants
en carats dans le reste desdits.
INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 33i
i n eud de col compose d'une rose au milieu, douze diamants
principaux, vingt-un diamants menus au carat,
i croix branlante composée d'un grand diamant au milieu,
fleurs de pêcher, forme ovale, quatre diamants formant les
quatre bras, quatre croisillons en diamants au carat à jour,
i saint Jean Népomucene composé de 6 diamants principaux
médiocres, tout le reste en menus carats, monté à rouleau. Le
saint Jean et le pont en or entre deux cristaux, un nœud au-
dessus dudit saint Jean composé d'un cristal peint en rouge
au milieu, 18 brillants dans les 4 bandes, le reste en menus
carats, compris le petit chaînon accroché audit nœud composé
de 7 diamants menus, et 4 rubis.
1 fontange ou ruban composé de : savoir, dans les cornes
vingt-cinq brillants et vingt-cinq roses, le tout médiocre ; treize
bouillons composés de cent trente-sept roses et quarante-cinq
brillants.
1 table de bracelet où est le portrait du Roi, composé de quatre
diamants principaux aux quatre coins, et seize brillants au
carat en entourage, soixante-six perles en cinq rangs enfilées
dans ledit bracelet, le reste en perles fausses.
1 entourage de bracelet où était le diamant n° un des quarante-
cinq de la chaîne, composé de seize diamants médiocres,
soixante-cinq perles, le reste en perles fausses.
1 croix de cristal renfermant du bois de la Vraie Croix, entou-
rée de 44 diamants au carat de chaque côté, 86 chatons dont
83 en diamants et brillants et 3 en roses.
1 aigrette en sultane en menus carats.
1 paire de boucles d'oreilles, dites boucles de chien, composée
de 66 brillants au nombre desquels sont quatre gros brillants
dont on a retaillé les deux plus gros pesant ensemble 14 carats
1 bague d'une grosse rose.
1 chaton d'un très grand diamant brillant, forme ovale.
1 bague du Roi de Pologne en polonois.
1 bague du Roi de Pologne avec trois diamants sur les corps.
1 bague de cheveux tressés avec un chiffre, montée en or sans
diamant.
1 bague de feu Monseigneur le Dauphin avec un chiffre, &n or
sans diamant.
1 bague de saint Jean Népomucene sans diamant.
2 joncs en or.
2 anneaux en argent.
1 entourage de bague en carat.
i assez grand diamant long brillant monté en bague.
1 table de bracelet montée en or, avec des cheveux de la Reine
de Pologne et un chiffre en or sans diamant.
1 table de bracelet, un portrait de la Reine de Pologne monté
en or sans diamant.
332 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA
i table de bracelet contenant le portrait du Roi de Pologne
monté en or sans diamant,
i table contenant le portrait de feu Monseigneur le Dauphin,
i table montée en or contenant des cheveux de Madame Henriette
et de Madame Infante.
2 tables de bracelet montées en or contenant, l'une des cheveux
du Roi de Pologne avec son chiffre, et l'autre des cheveux de
feu Monseigneur le Dauphin, le tout sans diamant.
2 cristaux montés en or renfermant d'un côté le portrait de
saint Jean Népomucène, et de l'autre celui de la Sainte Vierge
et de l'enfant Jésus.
2 tablettes de bracelets montées en or contenant, l'une le
portrait de l'Infant, l'autre celui de l'Infante.
4 diamants brillants montés en chaton, l'un marqué M, l'autre
B, un autre A, et le quatrième marqué K. L.
2 petits portraits non montés représentant, l'un Madame Adélaïde
et l'autre Madame Victoire,
i petit paquet de perles non enfilées,
i collier que la Reine portait toujours à son col, auquel tient
une croix de bois, un scapulaire, et 8 reliques en croix, bagues
ou cœur d'or,
i relique de saint Jean Népomucène montée en or.
Dans le Cabinet dit le Boudoir.
î petite table sans tiroir, de bois de palissandre.
2 tablettes à livres de même bois.
î petit pupitre de bois de rose.
î figure de Chinois tenant un coq.
î assez beau pot-pourri d'ancien laque à grilles.
î autre grand pot-pourri Japon vert à fleurs en relief.
2 petits flambeaux porcelaine de Saxe à fleurs.
2 petits pots, l'un à pâte, porcelaine de Saint-Cloud, et l'autre au
lait.
î très petite tablette de bois de violette tenante au mur.
î tableau en pastel représentant Démocrite et Heraclite, peint
par le Roi de Pologne,
î petits coffrets, l'un de bois de rose et l'autre en laque rouge
sans couvercle, qui contiennent des lettres de Madame Desca-
jolles, supérieure des Carmélites de Compiègne, et quelques
cantiques.
2 petits flacons de cristal,
î joli petit plateau de vieux laque, contenant dans sa garniture
d'or un petit gobelet de cristal de roche,
î fauteuil, î bergère et 2 chaises de Perse de la même façon,
î rideau de fenêtre en deux parties, de toile de coton,
î boîte de vieux laque garnie d'or à parfiler (remise dans le
secrétaire aux boîtes).
INVENTAIRE DE iMARIE LECZINSKA 333
i lunette d'approche de bois de rose (M. Campan observe qu'ainsi
que d'autres lunettes, elle est due au lunettier dont il a le
mémoire).
i saint Jean Népomucène entoure de huit roses en reliquaires.
2 flambeaux de filigrane d'argent d'Augsbourg.
i grand cachet d'or dans un étui de chagrin aux armes de la
Reine,
i médaille d'argent d'établissement de la Société des belles-lettres
de Nancy,
i portrait du Roi de Pologne dans un cadre d'ambre ciselé en
bas relief, dans son étui de chagrin,
i autre petit portrait du Roi de Pologne enveloppé dans du
papier.
3 paquets enveloppés de papier contenant trois pièces de moire
du meuble d'hiver du. grand cabinet.
Dans la pièce dite le Grand Cabinet.
Meuble de taffetas chiné composé de tapisserie, di deux rideaux
en quatre parties, d'une portière en deux parties doubles, rideau
de taffetas vert, i canapé, 3 fauteuils, 4 chaises et 1 tabou-
ret de la même étoffe avec leur housse de taffetas vert,
1 fauteuil mécanique, en Perse, fait par Bonnefoy pour la mala-
die de la Reine.
Près la porte du boudoir dans ladite pièce :
1 Nativité de Détrich ou copie de lui, on l'ignore, cadre de bois.
1 pendule montée en bois de marqueterie.
3 coffrets de laque, dont 2 noirs et l'autre de laque rouge, enca-
dré de laque noire, celui du milieu garni de ses quatre tiroirs.
1 métier de tapisserie très commun monté de l'ouvrage courant
de la Reine.
Entre les deux fenêtres :
1 armoire de bois de palissandre à deux vantaux; dans les
tablettes s'est trouvé de la soie jaune et blanche filée, et, sur
ladite armoire. 1 petit coffret plat sur 4 pieds servant de boîte
à parfiler. 1 autre plateau de laque sur 4 pieds portant une
coupe avec sa soucoupe de cristal de roche monté en or.
1 autre grand plateau de laque monté sur 4 pieds. 1 boîte du
plus beau laque à quatre pans arrondis, contenant cinq petites
boîtes de justesse aussi du plus beau laque.
En face du trumeau :
1 grande armoire à deux vantaux, dessus de marbre, dans
laquelle il s'est trouvé :
33 4 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA
4 cartons contenant des sacs d'ouvrages brodés en or et soie;
14 livres de soie à filer; quelques paquets de laine à filer.
Plusieurs morceaux de canevas dont les fonds sont à remplir;
4 petites bourses en gibecières; 1 étui de galuchat garni d'un
dé d'or.
Sur ladite armoire s'est trouvé :
1 tablette d'un très beau laque, présent du Roi, contenant une
chiffonnière à 4 compartiments, deux petits tiroirs et 1 magot
du plus beau laque.
1 très beau plateau et son grand gobelet couvert, le tout de
cristal de roche monté en or.
1 plateau de laque en feuille de vigne, portant un gobelet du
Japon doublé d'or avec une cuillère d'or.
1 petit coffret de bois verni incrusté de nacre de perles, cornaline,
agates, onyx, lapis, à charnières et garnitures d'or; dans ledit
coffret se trouvent une garniture de tabis en velours couleur
de rose à compartiments, portant 2 petites cuvettes de laque
galonnées en or pour mettre des pastilles, 1 petit réchaud d'or;
le manche qui se visse au corps du réchaud est de jaspe
sanguin garni d'or, à côté la petite cuillère aussi d'or, un des
compartiments se trouve dégarni. Le tout est surmonté d'un
couvercle incrusté en or, et comme ci-dessus.
1 petite pendule en japon blanc, montée en or et argent.
1 grand coffret de laque vert et or, cave complète de cristal de
roche garni en or.
Tableaux.
1 mappemonde gravée à cadre doré.
1 gravure représentant l'apothéose de feu Monseigneur le Dau-
phin à cadre doré.
1 cadre de bois ayant sous sa glace 20 vues peintes à la gouache
des châteaux du Roi de Pologne.
1 portrait du Roi de Pologne en mosaïque, son cadre doré de
2 ors.
1 portrait d'un capucin peint par le Roi de Pologne, sous glace
en son cadre doré.
1 portrait de la Reine d'Angleterre, femme du premier Prétendant,
cadre en bois.
1 portrait du Roi de Pologne en habits royaux, petits points soie
et or, en cadre doré.
1 portrait équestre de Charles XII, sous cadre doré.
1 tableau représentant la vue de la fontaine royale de Commercy
avec son cadre doré.
1 portrait en pastel de la Vierge avec l'Enfant Jésus sous glace,
son cadre doré.
INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 335
3 tables de bois de palissandre contenant des livres.
i chiffonnière courante à 3 étages de bois rose dans lesquels il
n'y a que des chiffons,
i très petite table de bois de palissandre.
i guéridon du même bois, portant deux flambeaux et la sonnette
de cuivre argenté.
Sur une des grandes tables se trouvent :
4 rouets et 4 dévidoirs de bois.
1 métier à galon.
3 sacs à ouvrages de taffetas garnis de chiffons.
1 petit métier à tapisserie à mettre sur les genoux.
Près la cheminée :
2 petits paravents à six feuilles en taffetas peint.
2 globes et 1 sphère garnis de leurs chemises de taffetas, pour
une des grandes tables.
1 nécessaire en bois de palissandre porté sur son pied de bois,
ledit nécessaire garni complètement en vermeil et porcelaines.
1 petit coffre-fort de bois d'amarante garni d'acier poli.
1 petite écritoire garnie en argent, dans laquelle il se trouve un
couteau à deux lames, l'une d'acier et l'autre d'argent.
2 bougeoirs d'argent dont l'un avec un garde-vue.
3 loupes dans leurs étuis de chagrin.
1 pupitre brisé d'invention singulière de bois palissandre.
Nota. — Le dessus de porte d'entrée peint par la Reine d'après
OUDRY.
Porcelaines étant dans ledit cabinet 1 .
1 garniture de cheminée composée de 5 vases porcelaine de Saxe
à fleurs, façonnés en mosaïque à fleurettes bleues, 2 grands
flambeaux de porcelaine de Saxe à fleurs.
Sur une tablette près la cheminée du côté de la porte :
2 petites caisses porcelaine de Saxe contenant des fleurs de
même.
1 petite maison de même porcelaine.
1 petit plateau de même porcelaine portant deux figures dont
l'une tient un pot au lait, l'autre un oye {sic).
2 autres figures et un chien de même porcelaine.
2 figures assises de même porcelaine.
1 petite fontaine de même porcelaine.
1 pot-pourri sur le haut de la tablette.
1. Toutes ces porcelaines sont léguées à Mesdames « collec-
tivement ».
336 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA
Sur la petite tablette à gauche de la cheminée :
chien enchaîné sur sa loge,
i plateau à fleurs sur lequel est une femme portant un enfant
dans son berceau, tenant par la main un petit garçon,
i vieille femme tenant dans son bras un panier,
i figure d'homme portant une hotte, tenant un chevreau sous
son bras,
i chèvre ou bouc.
2 figures, l'une d'un cuisinier et l'autre d'une cuisinière,
i joueuse de vielle et un joueur de musette,
i petit pot-pourri de laque sur un plateau de porcelaine.
i autre pot-pourri sur le haut de la tablette.
Sur la grande tablette :
2 pot-pourris en mappemonde, ancien japon, magot chinois.
2 perroquets de Saxe mangeant des cerises.
2 vases de terre brune japonaise, montés en cuivre.
2 girandoles pendantes à deux bobèches dans des renoncules de
Saxe.
2 pots-pourris pendants de Saxe.
Sur les deux tablettes pendantes au-dessus du canapé :
i très belle coupe d'agate garnie en or.
i petit cabaret plateau, tasse, soucoupe et sucrier porcelaine de
France.
i petit plateau de la Chine portant une petite coupe de corna-
line montée en or.
2 cassolettes de Saxe à mettre des pastilles.
Sur la crédence au-dessous du tableau de Diétrich :
2 grandes figures dont l'une joueuse de vielle, l'autre de haut-
bois, la dernière cassée.
i très beau plateau porcelaine de France peinte en ruban, por-
tant théière, tasse et sucrier.
Sous ladite crédence :
2 très grands pots-pourris de Saxe couverts, l'un d'eux a été
ficelé et raccommodé.
i chat, terre du Japon.
Sur l'armoire adossé au trumeau d'entre les deux fenêtres :
2 urnes en mosaïque couleur de rose porcelaine de France,
plateau en Corbeil, portant un pot au lait, tasse et sucrier
couverts.
I petit plateau du Japon portant un moutardier en baril avec la
cuillère.
INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 33j
2 bobèches de cuivre garni de petites figures en porcelaine de
Saxe.
2 joueurs, l'un de musette, l'autre de cornemuse, tous deux de
laque.
Sur la grande table de marbre :
grands vases à pots-pourris à anse, porcelaine de Saxe ,
couverts, portant des lames en grappes de raisin.
2 autres vases Japon pots-pourris fonds vert, montés en or moulu.
2 autres pots-pourris de Saxe forme ronde, garnis de fleurs,
fruits, feuilles et bigarreaux.
2 pots à fleur porcelaine de France fonds blanc, gros bleu et or
portant une tasse-soucoupe et sucrier,
i petit groupe de 4 figures blanches du Japon.
1 tigre porcelaine du Japon.
2 chandeliers du Japon montés en argent.
2 pots-pourris à anse en grille en or moulu à six pans du plus
beau japon en rocaille.
1 jatte et un pnt à l'eau fêlés porcelaine de Saxe.
1 grande caisse plate couverte en basane rouge doublée de
taffetas vert, et à compartiments, garnie de porcelaines suivant
l'état qui y est attaché.
1 autre caisse couverte de même basane rouge à compartiments
en taffetas bleu, garnie de très belle porcelaine de Saxe,
laquelle boîte ne fait pas partie du cabinet y ayant été apportée
pour être inventoriée,
i petite table de bois de palissandre couverte de maroquin vert,
dans les deux tiroirs de laquelle il ne s'est trouvé que quelques
découpures et deux paires de ciseaux à découper.
1 lustre en cage orné de fleurs de porcelaine.
Cabinet des bains-alcôve.
1 cuve de bains.
1 lit de pékin fonds blanc entouré de pékin bleu, garni de son
coucher.
Nota. — Les glaces de l'alcôve du lit et de la cuve et des
fenêtres sont garnies de mousseline brodée. Toutes les fenêtres
du grand cabinet du boudoir et de l'oratoire sont pareillement
garnies de mousseline brodée.
11 a été transporté dans le cabinet des bains l'écritoire en
table qui était dans la chambre de la Reine auprès de la porte
du salon, de toute beauté, fourni aux dépens du Roi, ladite
écritoire d'ancien moule, dorée d'or moulu.
338 INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA
Cabinet des Chinois.
Meubles :
i canapé de damas vert.
i grand fauteuil de moire jaune.
i autre de Perse, i de moire.
4 chaises et un fauteuil de pékin.
Le tout garni de housses et demi-housses et coussins de
taffetas vert.
Les rideaux des deux croisées en 4 parties de pékin.
2 vielles.
1 guitare.
1 guéridon à deux étages façon de laque travaillé à la grecque.
1 petit bougeoir de laque rouge monté en or moulu sur ledit
guéridon.
1 chiffonnière de laque, dans le tiroir de laquelle il y a une
écritoire garnie de son cornet, cuvette et poudrier d'argent,
dont tous les bords sont dorés.
1 table de bois de palissandre couverte de maroquin vert dans
les tiroirs de laquelle il ne s'est rien trouvé.
Sur ladite table une boîte à quadrille d'écaillé noire coulée en
or, garnie de 4 boîtes pareilles garnies de leurs jetons et fiches.
1 damier de bois de palissandre à cases d'ébène et d'ivoire.
3 boîtes dont 2 contenant des jeux d'échecs et l'autre un jeu de
Dames.
1 jeu de solitaire et un baguenodier.
Un carton de bois en forme de livres intitulé : Nouveau tableau
de peinture. L'intérieur dudit carton garni de 20 petits pots de
cristal à couleur monté en argent, plus une boîte à éponges
d'argent.
Nota. — Les panneaux de la garde-robe de la Reine appar-
tiennent à Sa Majesté, ayant été peints par Elle, ainsi que les
dessus de porte '.
Dans le passage appelé le passage du Roi, une petite commode
et deux encoignures de bois de palissandre.
Bibliothèque.
Ladite bibliothèque contient six armoires A. B. C. D. E. F.
qui n'ont point été ouvertes, attendu que M. Campan a attesté
que le Catalogue qu'il en a fait sur ordre de la Reine en 1767
contient les livres y inclus.
1. Ce sont les panneaux du château de Mouchy.
INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA 33y
On a trouvé en outre dans ladite bibliothèque cinq paquets
étiquetés renfermant des tableaux ou estampes conformément
aux notes qu'en ont fait les garçons de la Chambre, qui n'ont
point été ouverts.
Plus un grand tableau représentant le nain du Roi de Pologne,
jouant avec un capucin....
2 estampes, vues du petit château de Choisy, montées sur des
rouleaux dorés.
i paquet d'estampes suivant l'état y attaché....
i sphère en 2 globes.
Le buste du Roi de Pologne en plâtre.
1 tableau représentant un mariage.
2 caisses que la Reine a ordonné être portées à la Congrégation.
Nota. — Tous les livres qui sont dans les divers cabinets de
la Reine se trouvant aux Bibliothèques G. H. I. L. M. N. O. P.
sont inscrits au Catalogue des livres de la Reine.
Diverses pièces sont annexées à l'inventaire. On lit
dans l'une d'elles la mention suivante :
Les livres qui ont été trouvés dans les différentes pièces de
l'appartement de la Reine, ainsi que ceux qui étaient dans la
Bibliothèque de Sa Majesté, ne seront point ici inventoriés en
détail, attendu qu'ils ont été légués à Mesdames collectivement,
et qu'ils leur seront remis avec le Catalogue exact desdits livres,
à l'exception de ceux qui sont dans l'oratoire de Sa Majesté,
dont elle a fait des legs particuliers par son codicille du
i5 janvier de la présente année.
Ce codicille contenait un legs de reliques. Elles sont
décrites dans une liste d'objets « qui se sont trouvés
dans l'oratoire de Sa Majesté légués à M. l'abbé Bié-
ganki, son confesseur, et à M. Tyrampzynski par le
codicille de Sa Majesté » :
Les reliques étant dans des Reliquaires rouges avec les
tableaux de la vie de Jésus-Christ qui entourent l'oratoire, un
petit tableau-portrait de saint Ignace; un portrait de sainte
Thérèse monté à l'antique, dans lequel il y a du bois de la
Vraie Croix, donné à la Reine par feu M. le Cardinal de Rohan ;
un tableau de la Sainte Famille; un tableau de saint Régis; un
tableau de Notre-Dame-de-Lorette. Tous les livres polonais
étant dans ledit Oratoire à partager entre eux deux. Le reste des
reliques étant dans ledit oratoire, excepté celles qui ont été
3 4 o INVENTAIRE DE MARIE LECZINSKA
léguées par Sa Majesté à la Communauté de la Congrégation
de Compiègne.
La Reine a légué aux Pères Récollets de Versailles
« la relique de saint Jean Népomucène, les priant de
continuer la célébration de la fête comme elle s'est
faite pendant la vie de sa Majesté. »
Elle a légué à la Communauté de la Congrégation
de Compiègne, qui doit être établie à Versailles, « deux
reliquaires d'argent montés en soleil dans l'un des-
quels il y a de la Vraie croix et dans l'autre des reliques
de saint Ambroise », les reliques de saint Bernard, de
saint Ignace, de saint François-Xavier, de saint Stanis-
las de Kotska, de saint Régis et de saint Martin,
les tableaux de dévotion de l'oratoire et du grand
cabinet, y compris la Nativité peinte par Diétrich,
« original de grande beauté ».
TABLE
Pages
CHAPITRE PREMIER
LE MARIAGE
Les Leczinski à Wissembourg. — Education de
Marie Leczinska. — La Cour de Versailles sous le
ministère de M. le Duc. — La marquise de Prie. —
Projets de mariage de M. le Duc avec la fille de
Stanislas. — Renvoi en Espagne de l'Infante-Reine.
— Difficultés pour marier Louis XV. — Marie Lec-
zinska choisie pour le Roi. — Préparatifs du mariage.
— Voyage de Mlle de Clermont. — Cérémonies et
fêtes à Strasbourg. — Voyage de la Reine. — Seconde
cérémonie à Fontainebleau. — Séjour à Fontaine-
bleau i
CHAPITRE DEUXIÈME
LES ANNÉES HEUREUSES
Arrivée du Roi et de la Reine à Versailles. — Séjour
à Marly. — Premières tristesses de la Reine. — Dis-
grâce de M. le Duc et de Mme de Prie. — Autorité
croissante de l'évêque de Fréjus (Fleury). — Pre-
mières couches de la Reine. — Fleury ministre et
cardinal. — Sa correspondance avec Marie Leczinska.
— L'amour conjugal de la Reine. — Questions de
cour et d'étiquette. — Entrée solennelle de la Reine,
à Paris. — Marie Leczinska aimée de la nation. —
Naissance du Dauphin 81
3 4 2 TABLE
Pages
CHAPITRE TROISIÈME
l'abandon
Les souvenirs de l'année ij33. — Deuils maternels.
— Mort du duc d'Anjou. — Départ de Stanislas pour
la Pologne. — Siège de Danzig. — Résultats de la
guerre de la succession de Pologne. — Changement
dans les habitudes de Louis XV. — La comtesse de
Toulouse et Mlle de Charolais. — Origine et secret
de la liaison du Roi avec Mme de Mailly. — La Reine
et Mme de Mailly. — Éducation de Mesdames et du
Dauphin. — Mariage de Madame Infante. — Mme de
Mailly abandonnée. — Mme de Vintimille. — Mme de
la Tournelle (Châteauroux). — Mort du cardinal de
Fleury. — Caractère de Louis XV 143
CHAPITRE QUATRIÈME
LA BONNE REINE
Les portraits de Marie Leczinska : Tocqué, Van
Loo, La Tour, Nattier. — La Reine artiste. — Ses
amitiés : Hénault, Maurepas, Tressan, Moncrif, les
Luynes, le comte d'Argenson. — Les secrets de la
Reine. — Piété et charité. — Départ du Roi pour
l'armée de Flandre. — Voyage de Mmes de Château-
roux et de Lauraguais. — Maladie de Louis XV à
Metz. — La Reine et le Dauphin auprès du Roi. —
Visite au roi Stanislas. — Dernières désillusions de
la Reine. — Siège de Fribourg. — Retour du Roi à
Paris. — Mort de Mme de Châteauroux 217
Sources 297
Appendices :
I. Les petits cabinets du Roi 3o5
IL Chez Mme de Mailly et Mme de Châteauroux. . 317
III. Inventaire de Marie Leczinska 326
ACHEVÉ D IMPRIMER
LE 20 JANVIER I928
SUR LES PRESSES DE A. LAHURE
POUR
LOUIS CONARD, ÉDITEUR
A PARIS
VERSAILLES ET LA COUR DE FRANCE
PAR
PIERRE DE NOLHAC
LA CREATION DE VERSAILLES
VERSAILLES RÉSIDENCE DE LOUIS XIV
VERSAILLES AU XVIII e SIÈCLE
TRIANON
LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA
LOUIS XV ET MADAME DE POMPADOUR
LA POLITIQUE A VERSAILLES
MARIE-ANTOINETTE DAUPHINE
LA REINE MARIE-ANTOINETTE
L'ART A VERSAILLES
io volumes petit in-8.
Chaque volume, broché 3o fr.
demi-reliure chagrin amateur de
Canapé 85 fr.
demi-reliure maroquin amateur de
Canapé i3o fr.
// sera tiré de chacun de ces volumes 60 exemplaires numérotés
sur papier des Manufactures impériales du Japon i32 fr.
Ces derniers exemplaires ne se vendront pas séparément.
Pierre
de nolhac
LOUIS XV
MARIE
liECZÏNSKÀ
l'RLV :
Francs
PARIS
L. CONAI?
1928