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Full text of "Madame de Charrière et ses amis d'après de nombreux documents inédits (1740-1805)"

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PHILIPPE GODET 



Madame de Charrière 
et ses amis 

d'après de nombreux documents inédits 
(1740- 1805) 

AVEC PORTRAITS, VUES, AUTOGRAPHES, ETC. 

TOME PREMIER 



'I est à regretter qu'il n'y ait pas une 
Madame df. Charrière complète, faite en 
Suisse, à Neuchâtel. 

Sainte-Beuve. 




GENÈVE 

A. JULLIEN, ÉDITEUR 

Au Bourg-de-Four 

1906 



Madame de Charrière et ses amis 



OUVRAGES DE M. PHILIPPE GODET 



Premières poésies Epuisé. 

Récidives » 

Evasions » 

Le Cœur et les Yeux, 3 me édition. 

Les Réalités, 2 me édition. 

Scripta manent, causeries à propos de la collection d'autographes de 
M. Alfred Bovet. 

Etudes et Causeries. 

Pierre Viret (Etude sur le réformateur vaudois). 

Art et Patrie, Auguste Bachelin d'après son œuvre et sa correspon- 
dance. 

Histoire littéraire de la Suisse Jrançaise, 2 me édition (Ouvrage 
couronné par l'Académie française). 

Janie, Idylle en 3 actes (musique de Jaques-Dalcroze). 

Les peintures de Paul Robert au Musée de Neuchâtel. 

La marche des Armourins. 

Trente a?is de souvenirs. 

Neuchâtel suisse, Pièce historique en douze tableaux, réprésentée à 
l'occasion du cinquantenaire de la République neuchàteloise. 

Pages neuchâteloises. 

Neuchâtel pittoresque. (Illustré). I. La ville et le vignoble. II Les 
vallées. 

Le Peintre Albert de Meuron. 

L'Ame et Dieu (recueil de poésies religieuses de divers auteurs). 



PHILIPPE GODET 



Madame de Charrière 

et ses amis 

d'après de nombreux documents inédits 
(1740- 1805) 

AVEC PORTRAITS, VUES, AUTOGRAPHES, ETC. 



TOME PREMIER 



Il est à regretter qu'il n'y ait pas une 
Madame de Charrière complète, faite en 
Suisse, à Neuchâtel. 

Sainte-Beuve. 




i 






». , IIBRARIFS ^ 
GENÈVE 

A . J U L L I E N , ÉDITEUR 

Au Bourg-de-Four 

I906 






zuiî 

pi 



DÉDICACE 

A MA FEMME 

NATIVE DE COLOMBIER 



A toi, qui vis, sans en être jalouse. 
Pendant vingt ans, grandir jour après jour 
L'œuvre touffue où j'ai mis tant d'amour, 
Je t'en devais l'hommage, bonne épouse. 

Elle eût aimé, celle que j'aime tant, 
Ton esprit droit et ton âme sans feinte: 
Son franc regard, sa cordiale étreinte 
Auraient gagné ton cœur en un instant. 

A Colombier finit sa destinée : 

A Colombier la tienne a commencé : 

Et je bénis le présent, le passé. 

Pour la douceur que chacun m'a donnée... 

Ph. G. 

Voëns, septembre, iqo5. 



AVANT- PROPOS 



Il est à regretter qu'il n'y ait pas une 
Madame de Charrière complète, faite en 
Suisse, à Neuchàtel. 

Sainte-Beuve (Lettre inédite à Charles Ber- 
thoud, 17 avril 1868). 

Voici vingt ans que j'aime madame de Charrière. 

Tous ceux qui se sont occupés d'elle se sont pris à l'aimer. 
Ce fut le cas de Sainte-Beuve, qui a tracé son portrait, comme 
de Gaullieur, qui a publié une partie de sa correspondance. 
Plus tard, Charles Berthoud, appelé à écrire pour la Galerie 
suisse la biographie de l'auteur de Caliste, en devint à son 
tour l'adorateur fervent : il ne l'appelait que « Notre-Dame de 
Colombier. » 

C'est grâce à lui, précisément, que mon attention fut attirée 
sur M me de Charrière. Il avait songé à écrire le livre complet 
souhaité par Sainte-Beuve, et rassemblé à cet effet des docu- 
ments et des notes ! . Mais Charles Berthoud souffrait de cette 
maladie des gens d'esprit que Benjamin Constant appelait la 
procrastination : il renvoyait volontiers à demain ce qu'il 
pouvait faire aujourd'hui. La vieillesse vint; et un jour, aban- 

1 II en a tiré parti pour la rédaction de la notice consacrée à M me de Char- 
rière dans la Galerie suisse (Biographies nationales publiées par Eug. Secre- 
tan, t. II), — une douzaine de pages qui sont, dans leur brièveté, une 
merveille de précision et de justesse. 



VIII MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

donnant son projet, il me remit le dossier qu'il avait formé : 
« Faites, me dit-il, le livre que j'aurais dû faire. Mais dépêchez- 
vous! Je n'ai pas le temps d'attendre. » 

Il est bien malheureux que Charles Berthoud ait renoncé à ce 
travail : outre l'avantage du talent, il possédait sur moi celui 
d'avoir connu quelques-uns des amis intimes de M me de Char- 
rière. S'il se fût mis à l'œuvre il y a cinquante ans, que de 
traits, de détails, d'éclaircissements il eût pu recueillir encore 
auprès de ces derniers témoins d'un siècle envolé !... 

Mais ces regrets ne servent de rien... Il ne me restait qu'à 
tenter — un peu tard — l'entreprise que Charles Berthoud 
avait différé d'accomplir. Je me mis en quête de docu- 
ments nouveaux. En 1886, je donnai dans le Musée neuchâ- 
telois le fruit de mes premières recherches. Deux ans plus 
tard, je fis à Neuchâtel une série de conférences qui engagè- 
rent plusieurs familles à m'ouvrir leurs archives. En 1891, la 
Revue des Deux Mondes publia mon article sur la jeunesse de 
M me de Charrière, qui fut le point de départ de nouvelles trou- 
vailles l . D'année en année, le cercle de mes investigations 
allait s'élargissant : je voulais savoir tout ce qui se rapportait 
à elle; mon intérêt passionné s'étendait à tous ses amis. C'est 
ainsi que j'ai rassemblé de curieux documents sur le pasteur 
Chaillet^ rédacteur du Journal helvétique: sur certains émigrés 
qui furent en relations avec mon héroïne; sur Benjamin Cons- 
tant, dont j'ai eu le bonheur de rencontrer à Lausanne un 
manuscrit inédit; sur l'Allemand Huber et sa femme, à qui 
M me de Charrière avait écrit un grand nombre de lettres que 
j'ai pu acquérir à Berlin. Plusieurs voyages en Hollande furent 
l'occasion de découvertes intéressantes sur son éducation et sa 
parenté... J'abrège cette énumération, me réservant d'indiquer 
plus loin mes sources et d'acquitter plusieurs dettes de recon- 
naissance. 

1 1" juin 1891. Une jeune fille du XVIII"' siècle, d'après une correspon- 
dance inédite. Cet article était tiré des lettres de Belle de Zuylen à Constant 
d'Hermenches, conservées à la Bibliothèque de Genève, et que M. Eugène 
Ritter, le maître toujours si obligeant, avait signalées à notre attention. 



\V\NI PROPOS IX 

Car j'ai rencontré partout un extrême bon vouloir, je dirai 
même une sorte de compassion souriante : on me voyait si 
épris de mon sujet, si ardent à tout savoir et à tout avoir, si 
prêt à toutes les persévérances et aux pires importunités, qu'on 
cédait à mes instances comme aux fantaisies d'un malade... 
Depuis vingt ans, cette biographie de M me de Charrière a été 
la préoccupation maîtresse qui a persisté à travers tous mes 
autres travaux et au milieu de la vie la plus diversement occu- 
pée. Si j'avais eu des loisirs et des rentes, j'aurais poussé plus 
vivement mon travail, mais je ne l'aurais pas fait avec plus de 
soin, et peut-être ne l'aurais-je guère publié plus tôt. 

On m'a raillé sur la minutie puérile et l'invraisemblable 
longueur de mon enquête. Railleries légitimes, j'en conviens, 
si l'on considère seulement le sujet qui m'occupe : oui, sans 
doute, consacrer tant d'années à préparer deux gros volumes 
sur une femme qui a écrit quelques romans oubliés et dont le 
nom n'est jamais sorti du demi-jour de la célébrité, cela doit 
paraître excessif. Mais j'avouerai sans détour que si mon' livre 
ne devait avoir d'autre lecteur que moi, encore l'aurais-je écrit, 
pour le plaisir de l'écrire. 

Un grand peintre allemand, montrant à un visiteur ses 
tableaux, lui en indiquait la destination : « Celui-ci est pour 
le comte X...; celui-là, pour la baronne de Z... — Et celui-ci? 
— Fiir mich », répliqua l'artiste. 

Ainsi de ce livre. — Cela explique assez que je n'aie point 
reculé devant une accumulation formidable de menus faits qui 
risquent d'alourdir l'ouvrage au jugement des lecteurs indiffé- 
rents. Cela justifie aussi à mes yeux les grands sacrifices que 
j'ai faits pour illustrer ces pages par la reproduction de tous 
les portraits connus de M me de Charrière, par ceux des mem- 
bres de sa famille, de ses amis; par des vues de toutes ses rési- 
dences, par des autographes et des fac-similés. J'en avais besoin 
pour ma satisfaction personnelle... 

Mais, qui sait? mon Livre sera peut-être lu tout de même. 
Et ceux qui le liront ne pourront se défendre — je le leur pré- 
dis — d'aimer aussi M me de Charrière. Quand je fis mes confé- 



X AVANT PROPOS 

rences à Genève, en igo3, une spirituelle auditrice m'écrivait : 
« Prenez garde ! Vous vous êtes créé bien des rivaux. » — C'est 
justement ce que souhaite un amour aussi désintéressé que le 
mien... 

Sérieusement, je crois que toute biographie écrite avec soin 
est intéressante, indépendamment même du talent de l'auteur, 
car elle contient la révélation d'une âme; toute destinée hu- 
maine est un drame palpitant. 

D'ailleurs, et si attachante que soit la personnalité de M me de 
Charrière, elle n'est pas seule en scène dans le tableau que 
j'évoque et dont le cadre change avec les années. 

Au début, nous sommes à Utrecht vers le milieu du 18 e siè- 
cle. C'est la vie hollandaise d'alors qui se reflète dans les pre- 
miers chapitres de notre récit. Nous séjournons ensuite quelque 
temps à Londres; puis à Paris dans les années qui précèdent 
la Révolution. Les premiers romans de M me de Charrière nous 
initient à l'existence facile et douce qu'on menait dans nos 
petites villes de la Suisse française. Bientôt, la présence de 
Benjamin Constant à Colombier constitue un épisode dont 
l'intérêt n'est pas simplement local. Puis la Révolution jette 
dans notre pavs de nombreux fugitifs, quelques-uns portant 
des noms connus, qui se trouvent un moment mêlés à la vie 
neuchâteloise. Ce coin de l'Emigration, éclairé par des docu- 
ments inédits, méritera l'attention des lecteurs français, tout 
comme les lecteurs allemands suivront avec curiosité les aven- 
tures de la comtesse Dœnhoff, épouse morganatique de Fré- 
déric-Guillaume II, ou le roman singulier du littérateur Huber 
et de Thérèse Forster. M me de Staël apparaît à son tour dans 
ce Colombier où les caprices du destin ont conduit tant de 
personnages marquants et d'originaux de tous pays. 

On voit que notre sujet est plus vaste qu'il ne le paraît tout 
d'abord et que des lecteurs très divers ont chance de trouver 
dans ce livre le chapitre ou la page propre à fixer leur atten- 
tion. 

Cela dit, nous prévenons loyalement ceux qui l'ouvriront 
qu'en le composant nous avons pensé tout d'abord aux lecteurs 



AVANT-PROPOS XI 

neuchâtelois et suisses. C'est pour eux que nous avons multi- 
plié les traits d'histoire et de vie locales. Il le fallait, si nous 
voulions faire œuvre vraiment utile, en sauvant de la destruc- 
tion ou de l'oubli une foule de renseignements, de traditions, 
d'anecdotes qui ont leur prix pour ceux qu'ils concernent 
directement. 

Ainsi compris, notre ouvrage paraîtra terriblement touffu 
aux lecteurs étrangers : c'est d'eux surtout que nous attendons 
cette bienveillance qui incline le lecteur à entrer patiemment 
dans la pensée et les intentions de l'écrivain. Mais nous ne 
croyons pas avoir mis dans ces pages un seul détail, une seule 
miette d'histoire qui n'ait de valeur pour personne. Que cha- 
cun veuille bien y chercher ce qui devra lui plaire et l'ins- 
truire. 

Enfin, nous nous rassurons en songeant que cet ouvrage est 
celui de M me de Charrière elle-même : c'est elle qui va raconter 
sa vie, peindre son entourage, évoquer son temps, puisque ses 
lettres — la plupart inédites — forment la trame de notre 
récit. 

Et quelles lettres ! — Le lecteur dira s'il est possible de ren- 
contrer un esprit plus vif, plus indépendant et plus ferme, une 
distinction plus rare, un charme de naturel plus séduisant. 
Peut-être jugera-t-il avec nous que M me de Charrière mériterait 
d'occuper une place à part dans la galerie des femmes célèbres 
du i8 me siècle et parmi les étrangers qui ont le mieux écrit 
notre langue. Celle-ci était alors répandue partout où régnait 
quelque politesse ; la France portait dans toute l'Europe, sur 
les ailes de la prose de Voltaire, son esprit, ses idées et son 
sourire ; et les pays voisins lui restituaient parfois, dans des 
œuvres originales et neuves, une part de ce qu'ils avaient reçu 
d'elle. Les écrits de M mc de Charrière attestent cette « univer- 
salité » de notre langue, cette expansion de la culture française 
hors de France. Il nous plaît de mettre, une fois de plus, ce 
phénomène en lumière, et d'ériger en même temps, à l'occa- 
sion du centième anniversaire de sa mort, un monument à 
celle qui, Hollandaise par sa naissance et Suisse par son ma- 



XII MADAME DE CHARBIERE ET SES AMIS 

riage, fut si Française par la langue et largement humaine par 
l'étendue de son libre esprit. 

Yoëns, près Neuchàtel, septembre igo5. 

Philippe Godet. 



Nous devons au lecteur un certain nombre d'explications et de rensei- 
gnements. Et d'abord, il nous a été impossible d'indiquer, pour chaque docu- 
ment cité, s'il est inédit ou s'il a été déjà utilisé par Sainte-Beuve, Gaullieur 
ou d'autres. Il eût fallu pour cela hérisser notre livre de notes qui rebute- 
raient le lecteur et dont la rédaction eût été difficile, car bon nombre des 
lettres que nous réimprimons sont inédites en ce sens, que nous en resti- 
tuons le texte authentique, librement modifié par nos prédécesseurs. Nous 
parlons ici des lettres de M"" de Charrière insérées par Gaullieur dans la 
Revue Suisse, la Bibliothèque universelle et de celles de Benjamin Constant 
citées par Sainte-Beuve dans la Revue des Deux Mondes. En outre, si la 
plupart des documents que nous publions sont inédits, il en est, dans le 
nombre, que nous avons déjà utilisés en tout ou partie pour des articles de 
revue. Indiquer tout ce détail serait vraiment aussi superflu et fastidieux 
que compliqué. Il suffit de dire que la part faite aux documents nouveaux 
demeure de beaucoup la plus considérable. 

Nous avons unifié sans scrupule et modernisé les orthographes diverses 
où se jouait la libre fantaisie d'autrefois; si le pittoresque y perd un peu, la 
lecture en est rendue moins fatigante. 

Il nous reste à adresser des remerciements spéciaux à notre collègue 
M. Ch. Robert, professeur à la faculté des lettres de Neuchàtel, et à M. Gas- 
pard Vallette, notre confrère de Genève : ces deux amis ont pris la peine de 
relire tout notre manuscrit et nous ont suggéré nombre de retouches. Nous 
exprimons aussi notre gratitude à M. Eugène Burnand, peintre, qui a bien 
voulu nous donner aide et conseils pour l'illustration de l'ouvrage. 

Il importe, à ce propos, de prévenir le lecteur que notre intention n'a 
pas été de donner à ce livre une valeur proprement artistique : comme on 
peut s'en convaincre au premier coup d'ceil, nous avons dû nous interdire 
toute velléité de luxe dans l'impression du texte et l'exécution des gravures ; 
c'est l'intérêt documentaire de l'ouvrage qui nous a surtout préoccupé, et 
nous avons cherché, l'éditeur et moi, à l'offrir au public sous une forme 
convenable et simple. 



AVANT-PROPOS XIII 

On peut voir, d'ailleurs, que les portraits de M"' de Charrière par LaTour 
et par Houdon, qui figurent, l'un en tète du premier volume, l'autre en tête 
du second, ont été reproduits avec tout le soin que méritent ces œuvres de 
maîtres. Le pastel de LaTour, dont nous donnons une belle reproduction 
en couleurs 1 , nous a été fort obligeamment confié par M"' la comtesse de 
Saint-George : nous la remercions bien vivement de son obligeance, ainsi 
que de l'intérêt qu'elle n'a cessé de porter à notre travail. 

Et maintenant, nous abandonnons notre œuvre à la critique, non sans 
appréhension, certes, mais du moins avec la conscience d'avoir fait de 
notre mieux. 

Ph.G. 



M. Daniel Baud-Bovy a eu la bonté d'en surveiller ; 



exécution. 



CHAPITRE PREMIER 



Belle de Zuylen 



« Dans mon enfance, j'étais 
passionnée pour toute espèce de 
gloire, et il n'y avait rien de tout 
ce qu'on applaudit que je n'en- 
viasse.» (Belle de Zuylen à d'Her- 
menches). 

Le château de Zuylen et la famille de Tuyll. — La petite Belle. — Séjour à 
Genève : M. Colondre. — M'" Prévost. — Lectures françaises. — Lettre 
d'une gouvernante: choses et gens de Genève. — M. Catt et le Grand 
Frédéric. — Mœurs neuchâteloises. — Le caractère de Belle; ses « va- 
peurs»; ses doutes. — Ses occupations. — L'inoculation. — M"' Girard. — 
Lettres de jeunesse. 



Depuis plusieurs années je m'occupais de madame de Charrière, 
lorsque, en 1892, une tournée de conférences en Hollande me 
permit de réaliser le rêve, souvent caressé, de parcourir les lieux 
où s'écoula sa jeunesse. 

Une agréable route conduit en une heure de marche d'Utrecht 
à Zuylen, en suivant la rive droite du Vecht. Dans un vieil album, 
intitulé la Triomphante rivière de Vecht, publié sans date à 
Amsterdam et qui Daraît être du milieu du XVIII ' siècle, 
figurent diverses vues des châteaux et résidences que baigne ce 
bras du Vieux-Rhin avant d'aller se perdre dans le Zuydersee ; 
on y voit entr'autres le village de Zuylen : il égrène au bord de la 
rivière, qui décrit une courbe gracieuse, ses maisons basses, ses 



2 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

fermes proprettes et avenantes ; derrière le village, un clocher 
émerge d'un massif d'arbres. La physionomie de Zuylen n'a 
guère changé depuis cent ans ; seulement, l'église, reconstruite 
après un incendie qui la détruisit dans la nuit de Noël 1846, 
n'est plus celle où Belle de Zuylen fut baptisée, où fut célébré 
son mariage. 

Non loin de l'église, se dresse, imposant et superbe, le château 
de Zuylen, qui fut, dit-on, épargné en 1672 par le grand Condé, 




VUE DU VILLAGE DE ZUYLEN 



en raison de l'amitié que ce prince portait à un van Tuyll, ancien 
ambassadeur en France '. Malgré certaines transformations que 
le père de Belle fit subir au château, celui-ci a gardé son aspect 
d'autrefois, ou du moins sa silhouette générale. Flanqué de tou- 
relles aux quatre angles, il est, selon la mode du pays, entouré 
d'eau de trois côtés. On franchit un large fossé sur un pont à trois 
arches, après avoir passé sous une poterne qui doit être de cons- 
truction très ancienne, et où sont sculptées, avec les armes. 



1 C'est là une tradition de famille, que nous recueillons, sans y insister. 
Nous n'avons trouvé aucun van Tuyll ambassadeur en France, mais un 
•an Tuyll peut avoir fait partie de la suite de quelque ambassadeur. 



BELLE DE ZUYLEN 



d'Utrecht et de Zuylen, celles des familles de Tuyll et de Weede '. 
Non loin de l'édifice principal sont groupées les dépendances, 
fermes, granges, remises. A travers le rideau d'arbres cente- 
naires qui encadrent le château, le regard embrasse les vastes 
perspectives de la plaine hollandaise ; à l'horizon, du côté de 
l'ouest, on aperçoit dans la brume la haute tour de la cathédrale 
d'Utrecht. 

L'impression de large et vieille opulence que ressent le visiteur 
en approchant du manoir, s'accentue lorsqu'il pénètre dans le 
spacieux vestibule, d'où s'élève un double escalier de marbre. 
Le corridor du premier 
étage, qui règne sur la 
longueur de la façade 
principale, est décoré 
d'une glorieuse suite 
de portraits d'ancêtres, 
parmi lesquels on re- 
marque un chevalier 
de Malte agenouillé. La 
salle à manger, le grand 
salon, les autres pièces 
du château, contien- 
nent également des tré- 
sors iconographiques 
dont le châtelain ac- 
tuel de Zuylen a bien 
voulu nous permettre 

de profiter. Il nous a fait pénétrer aussi dans la salle des archives, 
où sont conservés des documents de prix, notamment des lettres 
du duc d'Albe. Mais c'est avec une curiosité plus vive encore que 
nous avons visité la chambre bleue du second étage, où Belle de 
Zuylen a passé tant d'heures de sa mélancolique jeunesse. 







- twVb 



ARMES DE TUYLL 



1 Les armes de Tuyll sont : d'argent à trois tètes de braque de gueules. 
Cimier : tête de braque de gueules. Support : deux sauvages ceints et cou- 
ronnés de sinople, tenant, l'un de dextre et l'autre de sénestre, une rose de 
gueules couronnée d'or. Cette rose, extraite du blason royal anglais et ornée 
de la couronne royale britannique, fut concédée par Jacques I" à Philibert 
van Tuyll, par lettre patente du i" février 1623. (Voir Rietstap, De wapens 
l'an den Nederlatidschen Adel. 



4 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Les van Tuyll sont une très ancienne famille de la province 
d'Utrecht, dont la noblesse remonte au XII e siècle ; elle a joué 
à diverses époques un rôle marquant dans l'histoire de Hollande. 
Le père de Belle, — pour nous en tenir à lui, — Diederik- Jacob, 
seigneur de Zuylen et de Westbrœk, baron de Serooskerken, 
jnaréchal de Montfoort,né en 1707, remplit d'importantes charges 
publiques: il fut entr'autres un des députés des Etats d'Utrecht, 
c'est-à-dire, en fait, un des gouverneurs de la Province 1 . 

Sa femme, Héléna-Jacoba de Vicq, née en J724 d'une famille 
brabançonne établie en Hollande, avait seize ans à peine quand 
elle épousa, le I er décembre 1739, le baron de Tuyll. C'est par 
allusion à ce mariage précoce que la gouvernante de Belle, appre- 
nant les fiançailles d'une toute jeune fille, écrivait à son élève : 
« Comment veut-on qu'une enfant en sache élever d'autres ? 
L'exemple de madame votre mère en prouve la possibilité, mais 
il n'en est pas moins rare. » 

La jeune femme avait l'intelligence ouverte et le goût de la 
lecture ; elle aimait fort Pamela de Richardson. Sa fille aînée 
lui ressemblera par certains traits de caractère et surtout par 
un tour d'esprit vif, enjoué et naturel : « Ma mère est aimable 
quand elle veut ; elle a de l'esprit, du sens, et même de très jolies 
saillies. » La famille de Vicq n'était point noble, mais apparte- 
nait à la haute bourgeoisie d'Amsterdam, où elle était fixée. 
Le père de madame de Tuyll avait amassé aux Indes orientales 
une grande fortune, qui comblait la distance entre lui et l'aris- 
tocratie hollandaise. Alors déjà, de telles alliances n'étaient pas 
rares. Peut-être est-il permis de discerner, dans les idées très 
libres, et même hardies, de Belle sur la noblesse, une trace d'héré- 
dité maternelle et bourgeoise 2 . 



1 Le collège des Députés, composé de 12 membres et qui siégeait deux 
fois par semaine, avait en mains toutes les affaires courantes. Seuls les 
objets d'importance exceptionnelle étaient réservés à la délibération des 
Etats, qui s'assemblaient deux ou trois fois par an. M. de Tuyll, entré aux 
Etats en 1734, comme membre de la noblesse, fut nommé membre du col- 
lège des Députés en 1741 et occupa cette charge jusqu'à sa mort. Ce n'était 
pas une sinécure. Belle fait de fréquentes allusions aux soucis que causait à 
son père l'inspection des digues (« Les eaux ont été fort hautes, et nos mes- 
sieurs obligés de courir à la digue... »). 

2 Nous devons cette remarque à M. S. Muller, archiviste d'Utrecht, qui 
a secondé nos recherches dans cette ville avec la plus gracieuse obligeance 
et un véritable empressement. Nous le remercions une fois pour toutes. 



BELLE DE Zl'YLEN D 

Madame de Tuyll donna à son mari sept enfants, que nous 
devons énumérer, puisque plusieurs d'entre eux joueront un 
rôle au cours de notre récit. 

Isabella-A gncta-Elisabeth, née le 20 octobre 1740, au château 
de Zuylen 1 , est celle qui fait le sujet de ce livre. Puis viennent : 
Reinout-Gérard (1741) ; Willem-René (1743) ; Diederik- Jacob 
(1744) ; J ohanna-M aria (1746) ; Vincent-Maximiliaan (1747) ; 
Gertrude-Jacoba (1749). 

Agée de vingt-sept ans à peine, et après dix ans de mariage, la 
jeune mère se trouvait donc à la tête de sept enfants ; la cadette 
mourut, il est vrai, à l'âge de trois mois, mais il restait à madame 
de Tuyll la tâche d'élever quatre garçons et deux filles. Les 
parents prirent au sérieux leur devoir d'éducateurs, comme 
l'ancienne gouvernante le rappelait un jour à Belle : 

<.< Que d'embarras et de soucis leur a déjà coûté l'éducation 
de leur famille ! Leur zèle mérite bien d'être récompensé. » 

Belle de Zuylen a dépeint en plus d'un endroit le milieu hon- 
nête, d'une austérité un peu puritaine, où son destin l'avait jetée; 
il lui est arrivé de regimber contre son entourage, mais elle n'en 
a jamais parlé qu'avec respect et même quelque fierté : 

«C'est une chose dont je veux me parer un moment que de tout 
les Tuyll de ma connaissance, il n'y en a pas un d'avare, pas un 
de fourbe, pas un homme lâche, pas une femme galante, personne 
qui voulût faire une action basse pour quelque intérêt que ce fût, 
personne même qui ne soit bienfaisant et capable d'actions géné- 
reuses. (A Constant d'Hermenches, 28 octobre 1764). » 

L'ami à qui s'adressaient ces lignes lui disait à son tour ■ 

« Il y a dans votre sang de l'héroïque, que j'aime beaucoup; cela 
donne un peu d'emphase ou d'enflure, mais cela conduit et sou- 
tient beaucoup de vertus ; il est certain qu'un Tuyll pense pour 
un autre Tuyll tout autrement que pour un autre homme. N'est- 
il pas vrai ? Et cela passe jusqu'aux autres ; dans une famille où 
l'on se respecte, où l'on se soutient, c'est une atmosphère de 
gravité et de noblesse qui en impose ; je connais dans le monde 
deux ou trois familles comme cela. (D'Hermenches, 18 novem- 
bre 1766). » 

1 Le registre des baptêmes, conserve chez le maire de Zuylen, nous 
apprend qu'elle fut baptisée le 3o octobre, et eut pour parrain le général 
von Cronstrom, pour marraine madame de Lockhorst. La date de nais- 
sance, 20 octobre, nous est connue par une lettré de Belle de Zuylen. 



MADAME DE CHARR1ERE ET SES AMIS 

La sœur cadette, Jeanne-Marie, devait être bien plus « Tuyll » 
que notre Belle, et incarner mieux le caractère d'imposante di- 
gnité qu'on vient de nous décrire : 

« Ma sœur, dira dans sa vieillesse M me de Charrière, ma sœur a 
bien de l'esprit, mais elle est très froide et réservée à l'ordinaire. 
Elle a pu très fort ne plaire pas, quoiqu'elle ait de grandes et 
d'aimables qualités. Quoique ma cadette, je l'ai toujours trou 
vée redoutable. (A M"° L'Hardy, 1791). 

Vous avez raison, écrit-elle un jour, d'admirer mon père : 
il n'y a pas d'homme dans le monde dont je respecte plus la pro- 
bité, l'équité et la modération. Je n'ai vu dans qui que ce soit 
une égalité d'âme si parfaite. Le chagrin, le plaisir, la colère, la 
tendresse, ne changent jamais rien à sa conduite, n'influent 
jamais sur ses décisions. Et cette héroïque impartialité n'est pas 
accompagnée de la roideur d'orgueil qui lui est ordinaire ; point 
de parade, pas un mot qui tende à annoncer ce qu'il est... Mon 
père paraît si modeste et si doux, qu'on est toujours surpris de le 
trouver si ferme. Pour ma mère, également généreuse et plus 
vive, elle oublie quelquefois combien elle aime sa fille, mais elle 
ne l'oublie pas longtemps... Les Romains des beaux temps de 
Rome n'avaient pas plus de vertu, et, pour les choses essentielles, 
n'avaient pas plus de grandeur. (A d'Hermenches, sans date 1 ). » 

Selon l'usage établi alors dans les familles hollandaises, les 
enfants apprirent notre langue en même temps que celle de leur 
pays; on peut presque dire que le français fut la langue de 
nourrice de Belle, qui au jugement de Sainte-Beuve, écrivait 
« dans la plus pure langue de Versailles » l . 

Dès l'enfance, on lui donna ce petit nom, diminutif d'Isabelle, 
sous lequel nous la désignerons jusqu'à l'époque de son mariage. 
Ses lettres de jeune fille sont signées — quand elles le sont — 
Belle de Zuylen. Plus tard elle signera I.-A.-E. de Tuyll de Char- 



1 Sainte-Beuve ajoute, il est vrai : «Elle ne paie en rien tribut au terroir, 
en rien ; pourtant je lis en un endroit de Caliste : « Mon parent n'est pas si 
triste d'être marié, parce qu'il oublie qu'il le soit, au lieu de qu'il l'est. 
Toujours, si imperceptible qu'il se fasse, on retrouve le signe. » M. Eugène 
Ritter (dans les Quatre dictionnaires français, Genève, K.undig, igo5, 
p. ioi-io3) a très justement remarqué que cet emploi du subjonctif, 
dénoncé par Sainte-Beuve, n'est point une faute, mais un simple archaïsme, 
dont il cite des exemples empruntés à Fontenelle et à Voltaire. Le prétendu 
signe découvert par l'illustre critique prouve donc, au contraire, que Belle 
de Zuylen écrivait parfaitement bien le français de son temps. 



BELLE DE ZUYLEN 



rière, ce qui donnera occasion à Benjamin Constant de plaisanter 
sur ses A. E. I. O. U... 




LE PERE DE BELLE 



La famille ne résidait à Zuylen que pendant la belle saison, et 
passait le reste de l'année à Utrecht. L'ancienne maison de Tuyll 1 



1 M. l'archiviste Muller a réussi à identifier cette maison, que j'ai pu 
visiter grâce à lui. 



s 



MADAME DE CHABFIEBE ET SES AMIS 



est située au cœur de la ville, dans la vieille rue silencieuse appe- 
lée Kromme Nieuwe Gracht, dont elle porte les numéros 3 et 5. 
Cette vaste demeure a été, il y a quelques années, partagée en 
deux appartements distincts, mais on peut, en dépit du mur 
mitoyen qui les sépare actuellement, se faire une idée de cette 
belle résidence patrimoniale. La façade principale baigne dans le 
canal qui occupe un des côtés de la rue; les maisons qui bordent le 

canal sont reliées 
à la chaussée par 
de petites passe- 
relles qui donnent 
à ces demeures un 
aspect bien hollan- 
dais. Ce qui ajoute 
à l'effet pittores- 
que de la rue, c'est 
la courbe qu'elle 
décrit et qui lui a 
valu son nom. La 
maison de Tuyll 
était d'un luxe so- 
bre et cossu. Au 
rez - de - chaussée, 
un grand salon à 
quatre fenêtres a 
vue sur le canal. 
D'autres salles 
moins vastes, en- 
core décorées de 
hautes glaces à ca- 
dres sculptés d'un 
fort beau style et de 
dessus de portes peints vraisemblablement au XVI I siècle, ouvrent 
sur un jardin spacieux qui règne derrière la maison, et au delà 
duquel se trouvaient les communs et les écuries. La belle rampe 
en vieux chêne de l'escalier qui conduit aux étages a été respec- 
tée. Nous croyons avoir reconnu la chambre de Belle dans une 
des pièces que l'amabilité des propriétaires actuels nous a permis 
de visiter. Cette demeure patricienne, que ne signale aucune 




MAISON DE TUYLL A UTRECHT 



BELLE DE ZUYLEN 9 

décoration extérieure, mais confortable et riche au dedans, 
répond à l'idée que nous nous faisons des honnêtes gens qui l'ont 
habitée pendant plusieurs générations. La vie s'y écoulait égale, 
paisible et digne. Belle a parlé du « triste Utrecht », et il est sûr 
qu'à une jeune fille aussi vive, les hivers devaient paraître longs 
et monotones, entre le jardin dépouillé et le canal à l'eau somno- 
lente pailletée de feuilles mortes. 

De sa première enfance, nous ne savons qu'une chose, impor- 
tante, il est vrai. Elle fit à Genève, avant l'âge de dix ans, un 
séjour assez prolongé, auquel ses lettres font de rares allusions. 
La suivante doit être recueillie précieusement : 

« J'ai appris le français chez monsieur Colondre '. J'y ai joué 
Y Ecole des femmes. J'y ai été bien grondée, parce que je ne vou- 
lais ni tricoter ni coudre, et que je faisais la raisonneuse. (A 
M" 1 ' de Sandoz-Rollin, Novembre 1799.) » 

Le français lui devint si familier qu'elle oublia un peu sa lan- 
gue maternelle, et, selon son propre aveu, ne s'en servit plus 
qu'avec effort. 

Est-ce après ce séjour que mademoiselle Prévost, de Genève, 
devint la gouvernante des enfants de Tuyll, ou bien occupait-elle 
déjà ce poste auparavant ? Nous l'ignorons. Maisjl^est certain 
que Belle noua des relations intimes avec la famille de l'insti- 
tutrice. Celle-ci avait de nombreux frères et sœurs, dont il est 
souvent question dans les lettres qu'elle adresse à Belle après 
avoir quitté Utrecht. Jacques, Augustin et Marc Prévost firent 
de brillantes carrières militaires, soit en Hollande, soit au service 
de l'Angleterre, où la descendance d'Augustin existe encore 2 . 
M lk Prévost fait de fréquentes allusions à ses sœurs, toutes ma- 
riées : mesdames Bontems, Mallet, Mussard et Agier. Cette der- 
nière possédait sur la côte vaudoise, à Gilly, une campagne où la 
petite Belle passa d'heureux moments. La gouvernante aimait 

1 Pierre Colondre fut maître au collège de Genève de 1752 à 1764. Il est 
probable qu'avant d'occuper ces fonctions officielles, il tenait un pen- 
sionnat où Belle aurait séjourné, ou dirigeait un externat qu'elle aurait 
fréquenté vers 1749. Suivant un renseignement donné plus tard dans une 
lettre à M"" de Sandoz-Rollin, elle demeurait dans une maison Pictet, que 
doit avoir remplacée le n° 20 de la Rue Etienne-Dumont actuelle. 

2 Voir, sur les Prévost, le Dictionnaire biographique des Genevois et des 
Vaudois, par Albert de Montet. 



10 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

à lui rappeler le plaisir des vendanges et l'entrain avec lequel 
la fillette « attaquait un cep ». Belle avait fait amitié avec la 
jeune Marie Agier, qu'elle n'oublia pas : quelque vingt ans plus 
tard, elle écrivait à son frère, qui, voyageant en France, y avait 
rencontré Marie : 

« Faites mille amitiés pour moi à M 1U Agier, et assurez-la qu'elle, 
nos jeux, Gilly, les raisins que je mangeai chez son père, sont 
encore présents à ma mémoire '.» 

1 Marie Agier, née en 1742, morte en 1820, n'est pas la première venue. 
Pendant un séjour à Lyon, elle eut l'occasion d'v rencontrer Bonaparte, 
alors sous-lieutenant d'artillerie, âgé de 19 ans : « L'éloignement qu'il mani- 
festait pour tous les plaisirs de son âge, sa réserve dans la société, son 
application constante à l'étude, piquèrent la curiosité d'une femme d'esprit; 
une relation suivie s'établit entre eux, et Bonaparte, après son départ, corres- 
pondit quelque temps encore avec celle qu'il avait pris l'habitude d'appe- 
ler sa bonne maman. Il ne l'oublia point dans sa prospérité ; traversant la 
Suisse en 1797, il la vit à Nyon ; une seconde entrevue eut lieu à son passage 
à Chambéry après la bataille de Marengo. » M"' Agier ayant perdu sa for- 
tune, ses amis lui conseillaient d'exposer sa situation à Bonaparte devenu 
tout puissant. Elle ne le voulut pas. A son insu, une de ses amies lui 
fit accorder une pension de 6000 francs. Elle se fixa alors à Paris. 
M"' Agier vécut depuis auprès de la duchesse de La Rochefoucauld-Lian- 
■court. Elle laissait un roman manuscrit, qui, selon son désir, parut après 
sa mort sous ce titre: Eléonore de Cressv, par M"' Agier-Prevost (2 vol. 
in-i 2, Genève, Paschoud ; Paris, même maison, i823). En tête du tome I 
se trouve une notice non signée, à laquelle nous avons emprunté les ren- 
seignements qui précèdent. Ajoutons que notre confrère genevois M. Ber- 
nard Bouvier a eu la bonté de nous communiquer une curieuse lettre de _ 
Bonaparte à Marie Agier, qu'il se réserve de publier. Le roman d'Eléonore 
de Cressy est d'une invraisemblance trop étrange pour offrir beaucoup 
d'intérêt. Parmi les lettres de M'" Prévost à Belle de Zuylen, nous en 
avons une qu'adressait à celle-ci Marie Agier (Genève, 22 février 1757); 
nous y lisons ceci : «Je pense comme vous, Mademoiselle, que les plaisirs 
de l'imagination sont imparfaits; malgré cela ils nous plaisent toujours, et 
plus encore quand nous voyons l'impossibilité d'en avoir d'autres... Vous 
êtes bien bonne de vous rappeler de votre petit séjour à Gilly; on l'a depuis 
rendu plus agréable et plus commode... Vous me demandez des nouvelles 
de M. Perronet : il n'a pas encore une église et le public ne profite pas de 
ses rares talents, vu qu'il ne prêche point ; je le vois souvent, sa conversa- 
tion m'instruit et m'amuse; il répond à mes questions avec une complai- 
sance que j'admire... » — Nous accusera-t-on d'abuser des rapprochements 
si nous constatons que dès son premier séjour dans le pays de Vaud, Belle 
avait rencontré un jeune «proposant», et que plus tard elle traça avec 
humour, dans ses Lettres de Lausanne, la silhouette, un peu caricaturée, 
d'un candidat au saint ministère admiré et chové par son entourage ? 



BELLE DE ZUYLEN I I 

Son frère s'étant rendu en Suisse pour voir un ami, elle lui 
écrit : 

« Vous voyez donc ce lac, premier objet de mon admiration ; 
mais à Genève, où je l'admirais, il est plus animé par les bateaux 
qui viennent de tous ses bords et par les barques de pêcheurs. 
J'ai mangé autrefois des raisins à Gilly, tout près de Bursins, 
où vous en mangez. » 

De ce séjour d'enfance, Belle avait conservé, au dire de 
M le Prévost, « un peu de prévention pour la bonne ville de 
Genève ». Elle se plut, en effet, à y retourner dans la suite, une 
fois mariée, pour rompre la monotonie du séjour de Colombier. 

Belle visita aussi la Savoie : 

«J'ai vu Chambéry, écrit-elle vers 1765; je n'avais pas dix ans, 
mais pourtant je me souviens de tout, du bon accueil que nous 
reçûmes, de mille caresses qu'on me fit dans une jolie promenade 
toute remplie de beau monde, et puis chez plusieurs personnes 
de la première condition, où l'on me mena. Je me souviens d'une 
grotte de verdure, d'une cascade naturelle, qui me firent un 
plaisir infini. J'ai été deux fois aux bains d'Aix ; la pauvreté des 
Savoyards m'affligeait, je gémissais quand j'entendais parler 
des tailles et je maudissais le souverain, mais j'aimais les sujets, 
qui me paraissaient les meilleurs gens, les plus polis, les plus offi- 
cieux du monde. (A Constant d'Hermenches, sans date.) » 

En regagnant son pays avec M lle Prévost, la petite Hollandaise 
eut la joie de traverser Paris, où nous la verrons séjourner à deux 
reprises après son mariage. L'institutrice l'invitait plus tard à 
noter les impressions et les souvenirs de cette première vision de 
la France : 

« Pouvez-vous vous rappeler les idées que vous fournissait la vue 
des plus beaux bâtiments, des superbes promenades, enfin toutes 
les beautés en différents genres que vous vîtes à Paris ! N'oubliez 
pas les tableaux remarquables de l'Arsenal... (26 septembre 
I754-) » 

Près de quarante ans après, M me de Charrière nous fera cette 
confidence, à propos d'une petite bonne neuchâteloise trans- 
portée à Berlin : 

« Je pardonne fort à Rosette son peu d'étonnement. Etant 
enfant, je ne fus surprise de rien à Versailles ni à Paris, si ce n'est 
des décorations de l'Opéra, et en Angleterre rien ne m'étonna 
que des brebis à cornes. En revanche, Amsterdam et son port 



12 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

m'ont étonnée toutes les fois que je les ai vus. (A M lle L'Hardy, 
15 septembre 1791.) » 

Elle avait donc visité aussi l'Angleterre avec M lIe Prévost. 

Nous n'avons aucun détail sur les leçons que Belle recevait de 
sa gouvernante ; mais l'enseignement méthodique paraît avoir 
eu moins de part à l'éducation de ce jeune esprit que la lecture et 
la réflexion. Vers la fin de sa vie, M me de Charrière racontait 
que son style s'était formé « presque uniquement de méditation », 
et ajoutait ces précieux détails : 

« A onze ans, mes instructions ont fini, j'entends celles que j'ai 
reçues. Le désir de parler un autre français que celui que j'avais 
entendu à Genève, et un autre que celui que j'entendais en Hol- 
lande, a été après cela mon maître, au secours duquel sont venus 
l'anglais et l'italien. (A M me de Sandoz-Rollin, 9 février 1798.) » 

Son enfance fut nourrie de notre littérature classique ; on 
en trouve la preuve dans un fragment d'élégie sur la France 
qu'elle écrivit pendant la Terreur, et dont nous avons retrouvé 
plusieurs brouillons, tous incomplets d'ailleurs. C'est un hommage 
reconnaissant, un peu attristé, au génie de la France, et à ces 
réfugiés protestants qui ont apporté dans les Pays-Bas un reflet 
de la splendeur du grand règne : 

Peuple jadis aimable et qu'on crovait si doux, 
Qu'étes-vous aujourd'hui ? Bientôt que serez-vous ?_ 
Si dès mes premiers ans, au matin de ma vie, 
Mon cœur rendit hommage au talent, au génie, 
A la vertu sublime, aux aimables vertus, 
C'est à vous, ô Français, à vous que je le dus. 
Racine, auteur divin ! Souvenir plein de charmes ! 
Ton jeune Eliacin eut mes premières larmes ; 
Athalie et Mathan gravèrent dans mon cœur 
Pour ce qui leur ressemble une invincible horreur. 
Quant aux autres leçons que demandait mon âge, 
La Fontaine eût suffi, si j'eusse été plus sage; 
Et qui sait quel chagrin ne m'a pas évité 
La grenouille envieuse et le corbeau flatté ! 
...Mon jeune cerveau, grâce au sage Rollin, 
Ne fut point surchargé de grec ni de latin : 
Je dus tout aux Français. — En ma froide patrie, 
On s'émeut cependant : on eut l'âme attendrie 
Pour de tristes proscrits, victimes de leur foi, 
Qui, malgré ses rigueurs, nous vantèrent leur roi. 



BELLE DE ZUYLEN 10 

Prenant leurs sentiments, adoptant leur langage, 
A ce grand ennemi nous sûmes rendre hommage, 
De son règne brillant admirer tout l'éclat. 
...Oui, la froide Hollande adore vos écrits, 
Auteur de Télémaque, âme sublime et tendre ; 
Nos cœurs républicains surent bien vous entendre... 

La correspondance de Belle avec M llc Prévost commença au 
moment où des raisons de santé obligèrent la gouvernante à 
quitter Utrecht. La séparation, qui eut lieu le 4 octobre 1753, 
fut douloureuse : 

« J'ai tant de raisons, ma très chère Belle, de croire que vous 
m'aimez, surtout par l'application que je vous ai vue depuis 
quelque temps à me prévenir dans tout ce qui pouvait me faire 
plaisir, que je ne doute pas que vous ne vous prêtiez de bonne 
grâce à m'en donner une preuve dans cette occasion.... Il faut 
s'accoutumer de bonne heure à prendre de l'empire sur soi. Mon- 
trez ici une fermeté qui réponde à l'idée que vous éprouvez sou- 
vent que l'on a de votre raison... J'aime à penser que la réflexion 
aura diminué l'affliction que votre bon cœur vous a fait sentir 
dans un moment où le mien n'était rien moins qu'insensible. 
(4 octobre 1753 .) » 

Une correspondance active s'établit entre Belle et sa gouver- 
nante. Malheureusement nous n'avons que les lettres de la 
seconde. Combien nous préférerions que celles de la jeune fille nous 
eussent été conservées ! — M lle Prévost était une personne de 
parfait bon sens, d'un excellent cœur et d'une véritable éléva- 
tion de sentiments. Elle aimait comme une mère les enfants de 
Tuvll, son «bon ami» Reinout, la «bonne Mitie» (Marie), leurs 
petits frères ; mais c'est l'aînée qui occupe la première place dans 
ses affections. Sa sollicitude délicate, facilement alarmée, perce 
à chaque page de ses lettres ; elle juge avec justesse le caractère 
primesautier, fantasque, un peu déconcertant de Belle, et ne 
craint pas de lui dire, avec une douceur relevée de malice, d'assez 
piquantes vérités. 

Il serait injuste de ne pas laisser un peu la parole à cette bonne 
personne, type achevé d'une sage éducatrice d'autrefois, qui 
aime à sermonner, mais qui s'en acquitte avec tant de bonne 
grâce ! 

« Pensez que n'étant plus à portée de jaser avec vous, je vou- 
drais m'en dédommager par de longues épîtres qui me communi- 



14 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



quassent tout ce que vous pensez et faites. Je connais votre bon 
caractère et que vous avez une façon de penser au dessus de votre 
âge. Cela n'empêche pas que je n'aie besoin d'être rassurée ; 
ma tendresse pour vous n'entend pas raison sur le moindre soup- 
çon d'indifférence de votre part. » 

M ile Prévost regagna Genève par Paris, où elle vit le banquier 
Necker, qui était un peu son parent. Une de ses lettres nous 
apprend un détail curieux, à savoir que Belle, lors de son passage 
à Paris, avait eu l'honneur d'approcher le peintre La Tour, qui 
plus tard séjournera à Zuylen et fera son portrait : 

« A notre retour à l'auberge, écrit M lle Prévost, nous trouvâmes 
le grand peintre M. de La Tour, avec qui vous avez dîné à 
Bercy l . Je me réjouissais de recueillir quelque chose de sa conver- 
sation touchant son art, pour en faire part à ma bonne amie ; 
l'on toucha la corde de ce fameux musicien dont je vous ai parlé, 
et dont le talent l'a ravi : il entra dans un enthousiasme de musi- 
que qui fit tomber le pinceau de ses mains. Je regrettai de voir 
employer son éloquence pour un talent qui n'est pas le sien, 
quoiqu'il en parle pertinemment... Le résultat fut qu'il n'y a 
de musique que l'italienne, et par conséquent point de musique 
en France, que les beautés et les agréments que l'on a recherchés 
dans les paroles de celle de ce royaume ont toujours ébloui au 
point que l'on n'a pas aperçu les défauts delà musique 2 ... (23 oc- 
tobre 1753.)» 

Sitôt arrivée dans son pays, M lle Prévost reprend la plume. 
Toutes les personnes qui ont connu Belle à Genève s'informent 
d'elle avec empressement, à commencer par M mes Bontems et 
Mallet. Celle-ci va devenir mère et prétend nourrir son enfant: 

« Son époux, ajoute l'ancienne gouvernante, prendra les mo- 
ments que l'enfant pourra lui laisser ; car ils sont aussi empressés 
l'un de l'autre que s'ils n'étaient pas mariés (c'est le style à la 
mode) 3 .» 

Elle raconte à Belle la fête de l'Escalade de 1753, lui envoie 

1 Sans doute au cabaret des Marronniers, à Bercy, où le beau monde 
allait manger des matelotes. 

2 II n'est pas sans intérêt de rappeler que Rousseau venait de soutenir 
cette opinion dans sa Lettre sur la Musique, et que La Tour peignait préci- 
sément à cette époque le portrait de Rousseau. 

3 C'est en 1735 que La Chaussée faisait représenter le Préjugé à la mode, 
où se trouve le vers connu : 

L'hymen n'acquitte plus les dettes de l'amour. 



BELLE DE ZUYLEN l5 

copie des chansons composées à l'occasion du glorieux anniver- 
saire, et ajoute un détail instructif : au dîner de famille chez les 
Mallet, on a mangé « des pommes de terre, dont nous nous réga- 
lâmes bien, en dépit des critiques ». Puis ce sont les menus faits de 
la chronique locale : le mariage de M. Cramer, fils du syndic, 
avec la jolie demoiselle Bertrand; les prédications de Noël, où les 
pasteurs genevois ont tonné contre les « esprits forts », qui 
prétendent établir la religion « naturelle » : 

« Je n'aurais pas cru, ajoute-t-elle ingénument, qu'il y en eût 
parmi nous un nombre qui méritât l'attention, surtout depuis 
que nous avons le livre de M. Vernet '... Il me semble qu'après 
l'avoir lu, l'on ne peut qu'avoir une pleine certitude sur les vérités 
des saints Evangiles. Puisque je suis sur cette matière, j'espère 
que vous voudrez bien me faire part des lumières que vous y 
acquérerez ; je savais que vous tomberiez à cet égard en de si 
bonnes mains, que j'ai borné là-dessus mes soins à des généralités 
sur ce qu'il vous importait le plus de savoir pour votre 
conduite.» 

Puis elle l'engage à profiter sérieusement de l'instruction re- 
ligieuse qu'elle va commencer avec M. Burmann : 

« Vous verrez, conclut-elle, que ce n'est point la vraie piété 
qui inspire l'air pâle et sombre de ce qu'on appelle les dévots. » 

Cette phrase semble être une réponse à quelque doute expri- 
mé par la jeune fille, qui bientôt s'affranchira des idées tradi- 
tionnelles. 

Vers ce temps, M lle Prévost alla s'établir à Nyon, où elle avait 
des amis, en particulier M me Reverdil 2 , femme distinguée qui 
avait « mis tout son luxe à l'éducation de sa famille, en suppo- 
sant, ce qui n'est pas, que c'en soit un ». Les deux dames — que 
ce temps est loin de nous ! — lisaient ensemble les Principes 
du droit naturel de Burlamaqui. On passait de douces après-midis 
chez M mï la baillive de Stùrler, et ce petit cercle féminin se 
délectait des piquantes lettres de Belle. Celle-ci donnait souvent 

1 Traité de la vérité de la religion chrétienne (Genève, 1730), par Jacob 
Vernet, l'ami, puis le contradicteur de Rousseau. 

2 Peut-être la mère de ce Reverdil, professeur à Copenhague dès 1758, 
précepteur des princes de Danemark, secrétaire intime de Christian VII, puis 
lieutenant baillival de Nyon (Voir le Dictionnaire, déjà cité, de A. de 
Montet). 



l6 MADAME DE CHARRIEPE ET SES AMIS 

des nouvelles de « Monsieur Catt », avec qui M' ,e Prévost était 
d'ailleurs aussi en correspondance. 

Arrêtons-nous à ce nom, qui reparaîtra dans la suite. Natif 
de Morges, Henri Catt devint plus tard presque célèbre en 
sa qualité de secrétaire de Frédéric II. Il était étudiant en droit 
à Utrecht, et précepteur des fils du seigneur de Zuylen. Belle le 
rencontrait donc chaque jour à la table de famille. En 1755, le 
roi de Prusse fit dans les Pays-Bas un petit voyage incognito, 
qui ressemblait fort à une escapade clandestine. Le hasard voulut 
qu'il rencontrât sur un bateau, entre Utrecht et Amsterdam, le 
jeune Catt, lequel, ne connaissant pas son interlocuteur, causa 
librement avec lui, et lui plut. L'impression produite sur le roi 
fut assez vive pour que, trois ans plus tard, il proposât au jeune 
Vaudois d'entrer à son service comme lecteur. Catt occupa le 
poste de secrétaire des commandements du roi jusqu'en 1768, où 
il tomba en disgrâce par suite d'une étourderie. M llc Prévost, 
qui dans toutes ses lettres envoie ses compliments à M. Catt, 
remercie, le 24 juillet 1755, Belle de Zuylen de sa « jolie relation 
de l'équipée du roi de Prusse en Hollande ». Catt avait évidem- 
ment rapporté à la jeune fille les propos du monarque, entr'au- 
tres certains jugements assez sommaires qu'il avait formulés sur 
les Pays-Bas. M llc Prévost s'en indigne : 

« Comment peut-il prétendre, dans un si court espace, d'avoir 
vu, connu et éprouvé tous les points qui ont fait le sujet de sa 
déclamation vis-à-vis de M. Catt ? » 

Nous verrons que Catt fut plus tard indirectement mêlé à la 
destinée de Belle, qui s'exprime avec un franc dédain sur le 
compte de ce personnnage : 

« Je suis bien éloignée de le donner comme un homme d'esprit. 
Si le roi de Prusse l'avait connu comme moi, il ne se serait pas 
donné tant de peine pour l'avoir. Au commencement, il était 
beaucoup avec le roi, qui même a fait de mauvais vers sur M mc 
Van Berchem, maîtresse infidèle de Catt. Il nous écrivait : « Le 
roi a persiflé M me de Limiers, et il me permet de vous envoyer 
cette pièce. » En effet, c'était un vrai persiflage. Il lit tous les 
jours une heure ou deux avec sa majesté, et quand il s'arrête 
pour faire des réflexions : Lisez, M. Catt, lisez toujours ! lui 
dit le roi. Pauvre garçon, il a été souhaité, demandé de la façon 
la plus flatteuse ; on l'a ébloui.... et puis on l'a laissé se ruiner. 
Des malheurs, et point de dédommagement ; des fatigues, de 



BELLE DE ZUYLEN 17 

l'attachement, et point de récompense ; un emploi, et presque 
point de salaire ! Ce roi et cette cour ne sont bons qu'à être vus 
de loin. Catt, pour seul bonheur, est devenu sans talents membre 
de l'Académie. (A d'Hermenches, sans date '.) » 

M lle Prévost avait promis à sa jeune amie de lui donner des 
nouvelles de Genève. Elle tint consciencieusement parole. Nous 
cueillerons dans ses lettres quelques renseignements intéressants 
et curieux : 

«6 février 1754... Le Conseil a refusé une troupe de comédiens qui 
demandait à passer trois mois dans notre ville. Les jeunes gens 
en ont été fâchés, et les autres ont approuvé, disant que cela ne 
nous convenait point, surtout dans la circonstance où nous nous 
trouvons [les démêlés avec la Savoie]. Quoi qu'il en soit, nos 
citoyennes donnent tant et plus de sujets à la République. La 
jolie demoiselle Rilliet, qui était placée derrière vous à St-Ger- 
main, et qui depuis un an est mariée avec M. Saladin, le syndic, 
fit un garçon il y a huit jours. L'on a baptisé hier une fille à 
madame Goy- Vernes. A propos de Vernes, le ministre -a fait deux 
sermons depuis son retour, où l'on est allé en foule ; il a été très 
admiré, tant par son savoir que par la beauté de sa morale... 

11 mai 1754... Les représentations de Lausanne ont cessé. 
Voltaire est aux Délices ; c'est le nom qu'il a donné à sa campa- 
gne près de Genève. Si jamais vous venez, ce qu'il ne faudrait 
pas différer, vu son grand âge, je vous promets qu'il vous sera 
aisé d'avoir un rôle. M.™ Bontems est fort bien chez lui ; il la 
trouve très aimable. 

5 juin 1754... Nos disputes avec le duc de Savoie sont terminées 
par un bon traité, qui a été ratifié dans notre Conseil général le 
30 du mois dernier avec une approbation presque unanime, puis- 
que d'environ 1400 citoyens ou bourgeois qui ont donné leur suf- 
frage, il n'y a eu que 57 voix pour la réjection (il y en a un certain 
nombre qui croiraient déroger à leur droit d'approuver quoi que 

1 Voir, sur Catt, Mes Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin, ou Fré- 
déric le Grand, sa famille, sa cour, son gouvernement, etc., par Dieu- 
donné Thiébault, tome I et V (Paris 1804) ; le Dix-huitième siècle à l'étran- 
ger^. II, par A. Sayous ; Gedenkschriften van GijsbertJan van Hardenbroek 
(1747-1787), édités par le D' F.-J.-L. Krâmer, Amsterdam, Mûller, ic)Oi,T. I ; 
Memoiren und Tagebùcher des Vorlesers Friedrich des Grossen Henri 
de Catt (Publikationen aus den K. Preussischen Staats-Archiven), Leipzig, 
Hirzel, 1884. T. XXII. 

2 Jacob Vernes, bien connu par ses relations avec Voltaire, qui l'appelait 
«le petit prêtre. » Il fut consacré au ministère en 1 75 1 . On connaît ses 
•démêlés avec Rousseau, qui l'a si durement traité. 

2 



MADAME DE CHARBIERE ET SES AMIS 



ce fût). Nous donnons bien plus de terrain que l'on ne nous en 
rend. En revanche, nous en acquérons qui est plus à notre bien- 
séance, et nos droits sont reconnus sur toutes celles (?) qui ne 
l'étaient pas. Plus de terres de chapitre, qui étaient entre la Sa- 
voie et nous un sujet de dispute perpétuelle où nous n'avions 
pas l'avantage. L'on recule de 300 toises la capite de Carouge, 
qui nous chagrinait souvent, étant au bout de notre pont d'Arve. 
Le bureau de Grange-Canard, qui ne nous incommodait pas moins, 
est transféré à demi-lieue plus loin du côté de Chêne. Bessinge, 
Yandœuvres et les environs jusqu'à la Belotte au bord du lac, 
sont à nous... Enfin, nous serons en paix, et nous sommes recon- 
nus souverains par un prince qui nous regardait comme ses sujets: 
ce n'est pas l'article qui nous touche le moins... 

27 juillet 1754... Il est arrivé une triste catastrophe. Il y avait 
une troupe de comédiens établis à Carouge, dans un endroit qui 
nous est échu par le traité. Le Conseil, pour dédommager ces gens 
des frais qu'ils avaient faits pour un théâtre, leur avait accordé 
la permission de représenter jusqu'à la fin de juillet, car vous savez 
que l'on ne souffre rien de cela sur nos terres. Dimanche dernier, 
our où il y avait assez de monde, la galerie tomba tout à coup. 
L'effroi fut très grand ; il 3 T eut des membres fracassés, et le père 
du jeune homme d'Amsterdam pour lequel je m'intéressais fut 
étouffé... » 

Vers la fin de 1754, M lle Prévost quitte Nyon pour Neuchâtel, 
où elle se met en ménage avec une amie, M llc Perroud, ancienne 
institutrice comme elle. Mais Neuchâtel n'est pas Genève : plus 
de fêtes en mémoire de la « fameuse Escalade » ; il n'y a autour 
de la ville, « ni arbres, ni oiseaux, rien que des vignes »; la cha- 
leur est terrible en été ; le Seyon est à sec : plus d'eau potable ; 
on est réduit à boire du vin, qui heureusement est fort bon. Au 
reste, ajoute la Genevoise, cette ville «ne laisse pas d'avoir des 
agréments, mais moins que ses habitants ne lui en croient. 
Ne vont-ils pas jusqu'à croire que leur lac est plus beau que le 
nôtre! Comme si Voltaire n'avait pas dit : « Mon lac est le pre- 
mier ! » 

M llc Prévost faisait ainsi connaître à Belle de Zuylen la petite 
ville où sa destinée devait conduire un jour M me de Charrière. 

«25 janvier 1755... H a fait dans tous ces quartiers un froid très 
vif, et tel qu'on n'en avait point senti depuis 1709... L'on m'a 
mandé de Genève que le Rhône avait gelé : on l'a traversé sur la 
glace des Pâquis aux Eaux- Vives. Il y eut ici hier une belle par- 
tie de traîneaux depuis 9 heures du matin jusqu'à la nuit. Le 



BELLE DE ZUYLEN 



dîner se fit dans une montagne ; l'on s'amusa beaucoup ; le 
retour fut suivi d'une partie de danse. 

...J'en restai ici pour me rendre à une invitation d'une dame 
de Chambrier, avec laquelle j'ai été liée dans ma jeunesse lors- 
qu'elle était en pension à Genève. L'assemblée fut très nombreuse; 
l'on retint quatorze personnes à souper. Je m'y serais beaucoup 
mieux amusée encore si je n'avais pas été traitée comme l'héroïne 
de la fête... L'on joue tous les jeux de commerce et de hasard ; 
sans y prendre beaucoup de goût, je fais comme les autres. 

il février 1756... Vous me cherchez, dites-vous, sans me trouver : 
je croyais vous avoir dit tout ce que je faisais. Le vendredi et le 
dimanche, nous avons une société ; il y en a encore une le mardi... 
L'on s'y rend environ vers les 4 heures. A peine a-t-on pris son 
ouvrage et, le plus souvent, parlé de son prochain, que l'on prend 
le thé, la collation et les cartes. Les parties finies, la maîtresse 
du logis retient à souper toute la compagnie, ou une partie, et 
le reste, sans de bons prétextes, ne peut se dispenser de retourner 
veiller. Et puis, que fait-on ? L'on joue ! Les jours que l'on n'a 
pas société, il y a des priés, qui ne diffèrent qu'en ce qu'ils sont 
plus nombreux. Il y avait dernièrement dans une maison 14 tables ! 
C'est prodigieux pour une ville de 3000 habitants, où les gens 
du bon ton restent séparés. Enfin, mon aimable amie, on mange, 
on boit, on fait à peu près comme au temps de Noé... » 

Elle mentionne la représentation du Glorieux, de Destouches, 
puis celle du Devin du Village, données par des amateurs, et un 
concert où a joué un virtuose de huit ans. Si la vie mondaine est 
assez active, en revanche, l'éducation de la jeunesse neuchâte- 
loise laisse fort à désirer, à cause de la coupable indifférence des 
parents. Quant aux pensions, « elles sont à peu près remplies 
par des jeunes gens de la Suisse allemande, qui ne sont presque 
que des ours mal léchés, que l'on vient rarement à bout de civi- 
liser. » 

« 1758... Monsieur de Vattel * vit à Neuchâtel; il passe sa vie 
à étudier et à voir les dames. Je le vois quelquefois : il est très 
poli, d'une conversation bonne et agréable... 

... Il me paraît que les jeunes gens hollandais ne sont pas plus 
marieurs que ceux de Neuchâtel : un tous les ans, tout au plus. 
Ce n'est pas qu'il manque de demoiselles ; tout en fourmille. 
Il n'en est pas ainsi à Genève : on s'y marie tant et plus. » 



1 Le célèbre Emer de Vattel, auteur du classique ouvrage le Droit des 
gens, — mort à Neuchâtel en 1767. 



20 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Rousseau fit cinq ans plus tard, à Neuchâtel, la même remar- 
que : 

« Les jeunes filles se rassemblent souvent en sociétés, où l'on 
joue, où l'on goûte, où l'on babille, et où l'on attire tant qu'on 
peut les jeunes gens ; mais par malheur ils sont rares, et il faut 
se les arracher l . » 

Un autre trait du caractère neuchâtelois qui frappe jVî" e Pré- 
vost, c'est le goût des discussions théologiques. Les ouvrages de 
Marie Huber font grand bruit dans la petite ville et scanda- 
lisent les chrétiens orthodoxes. Mais Marie Huber est genevoise, 
et M llc Prévost elle-même n'oublie jamais de l'être : 

«L'on nous a proposé de faire cette lecture; nous n'y a\ons rien 
aperçu de contraire à ce que dicte la raison ;... son système nous 
a paru conséquent à l'idée que nous devons avoir de la divinité... 
Il y a des gens si prévenus, qu'ils croiraient leur salut en danger 
s'ils ouvraient seulement le livre. Cela occasionne plusieurs dis- 
putes... Nous allons commencer la lettre de Rousseau 2 ; j'en ai 
vu quelques endroits qui m'ont enchantée. Je voudrais pouvoir 
ôter 30 années à mon compatriote : il est une raison de plus four 
moi d'aimer ma patrie.» 

Ce dernier mot est presque beau. On se demande si cette fer- 
vente admiratrice de Jean-Jacques alla le voir, lorsque, peu 
d'années après, condamné à Paris et à Genève, il vint chercher 
asile dans le pays de Neuchâtel 3 . 

Telle est la première idée que Belle deZuylen reçut de Neuchâ- 
tel et des Neuchâtelois. Quelque vingt ans plus tard, elle put 
vérifier la peinture tracée par son ancienne gouvernante. A son 
tour, elle exerça sur nous son don d'observation, et publia en 
1784 ces charmantes Lettres neuchâteloises, qui firent scandale 
dans la petite ville. M lle Prévost put les lire encore, puisqu'elle 
mourut à Neuchâtel en mars 1785. 

Avant de prendre congé d'elle, nous devons extraire de ses 



1 Lettre au maréchal de Luxembourg, du 20 janvier 1763. 

2 La Lettre à d'Alembert sur les spectacles. 

3 En 1755 déjà, à propos du second discours de Dijon, M'" Prévost 
écrivait à Belle : « Je n'ai point encore vu ce que Rousseau vient de donner ; 
il est difficile de s'en procurer des exemplaires, parce qu'il en est très peu 
venu d'Amsterdam... Si vous avez une occasion, et que vous puissiez aisé- 
ment vous procurer l'ouvrage, vous m'obligerez beaucoup de me l'envoyer. » 



BELLE DE ZUYLEN 



lettres quelques renseignements précieux sur le caractère de Belle 
et sa vie de jeune fille. Ce qui avait si fortement attaché la gou- 
vernante à son élève, c'était la droiture parfaite de son esprit et 
de son cœur : 



« Vous êtes droite dans la partie la plus essentielle. Cependant, 
faites votre possible pour acquérir la droiture que vous avouez 
ne pas avoir... » 

Cette exhortation est significative : la jeune fille s'efforçait 
donc de réaliser un idéal de pleine sincérité. «Un cœur aussi bon 
et aussi droit que le vôtre. » ...Cette expression ou d'autres ana- 
logues sont fréquentes sous la plume de l'institutrice : 

« La candeur de votre caractère m'a accoutumée, lui dit-elle, 
à ne faire aucun doute de tout ce que vous dites. » 

Devenue femme, Belle de Zuylen appellera la droiture « ma 
vertu de préférence » ; elle mettra sa fierté morale à être vraie 
en tout. 

M ile Prévost loue en elle une autre disposition que nous aurons 
maintes occasions d'observer : « J'aime à voir chez vous ce plai- 
sir à rendre service.» Il est juste d'ajouter que pour Belle ce plai- 
sir était sensiblement accru par l'extraordinaire besoin d'acti- 
vité dont elle fut en quelque sorte possédée dès sa petite enfance. 
Sa vieille amie la met souvent en garde contre cette espèce de 
fièvre, qui est cause, dans ses lettres, de fréquentes négligences 
d'écriture, d'orthographe et de style : 

« J'ai vu, dit sévèrement M lle Prévost, une certaine lettre qui 
ne faisait pas honneur à une certaine écolière de M. Colondre. » 

Son extrême vivacité d'impressions lui donnait un air d'incons- 
tance ; on l'accusait, elle s'accusait elle-même, d'être changeante. 
Mais cette mobilité d'esprit ne se manifeste « que dans des baga- 
telles », et la jeune fille est constante dans ses affections. Elle 
l'est beaucoup moins dans ses occupations. Il vaut mieux, observe 
la sage Prévost, faire moins d'affaires dans un jour et les faire 
mieux. Mais les journées sont trop courtes au gré de Belle. Ne 
la voyons-nous pas, pendant l'été, à Zuylen, se lever à 6 heures 
du matin pour aller prendre en ville une leçon de mathématiques, 
dont elle raffole ? Trait bien éloquent pour qui connaît les habi- 
tudes peu matinales de la société hollandaise. Sa vivacité s'allie 



22 MADAME DE CHARRIEBE ET SES AMIS 

à un sérieux piécoce sur lequel revient souvent sa vieille amie. 
Celle-ci ne craint pas, à propos d'une mort îécente, de se livrer 
à de graves considérations sur le vrai but de la vie ; puis elle s'en 
excuse ainsi : 

«Voilà toujours des réflexions, mon aimable Belle ; je ne les 
laisse échapper de ma plume qu'en me rappelant que les conver- 
sations sérieuses étaient de votre goût dans un âge où la réflexion 
se fait à peine sentir. » 

Avec les années, les lettres de Belle se font plus rares, mais sont 
« plus longues, et toutes remplies de solides réflexions et de jolies 
choses. » On peut causer avec cette fillette de quatorze ou quinze 
ans, à la fois pétulante et réfléchie, aussi gravement qu'avec 
une personne d'âge mûr. Pour son anniversaire de 1754, Made- 
moiselle Prévost l'exhorte d'une plume assez ferme : 

«Vous voilà donc entrée dans votre quinzième année... Les 
dispositions que je vous ai vues dans votre jeune âge me répon- 
dent de vous pour l'avenir, et m'assurent que lorsque, à la fin 
de chaque jour, vous examinez l'emploi que vous en avez fait, 
vous pouvez vous dire que vous avez fait un pas vers la perfec- 
tion qui est recommandée si fortement aux chrétiens. Il est sous- 
entendu que dans cet examen il faut être bien en garde contre 
les pièges de l'amour-propre. Les tours qu'il vous a joués quelque- 
fois doivent vous inspirer de la défiance sur son compte. Sur 
toutes choses ne comparez jamais ce que vous êtes qu'avec ce 
que vous devez être ; autrement, vous pourriez être satisfaite 
de vous à trop bon marché. » 

Belle était digne qu'on lui tînt ce langage ; elle avait du reste 
besoin des exhortations de cette amie sûre et clairvoyante : 
impressionnable à l'excès, elle traversait de fréquentes crises 
d'abattement, de vague tristesse, et cherchait à y faire diver- 
sion par une activité fiévreuse, qui la laissait insatisfaite, et qui 
ne prenait pas toujours la direction souhaitée par son entourage. 
De là, des conflits pénibles avec sa mère ; de là des révoltes, 
des plaintes de la jeune fille. Cet état d'âme se peint par reflet 
dans les lettres de son amie genevoise : 

« Ce que vous me dites de votre sensibilité me fait de la peine. 
Comme se peut-il que possédant tant de différents avantages — 
je ne vous les détaillerai pas, vous les connaissez trop bien, et 
j'ajouterai, sans vouloir vous faire un compliment, que vous 
pouvez trouver plus de ressources dans votre raison que n'en 



BELLE DE ZUYLEN 23 

ont les personnes de votre âge, — comme se peut-il donc que 
vous passiez des journées aussi sombres que celle dont vous me 
faites confidence? Je comprends bien que vous ne pouvez qu'être 
touchée lorsque vous avez mis madame votre mère ou les per- 
sonnes de qui vous dépendez dans le cas de vous réprimander. 
Mais, le premier moment passé, il ne faut plus s'en occuper que 
pour éviter que cela n'arrive de nouveau. N'avez-vous point 
examiné le motif qui vous fait couler des larmes si aisément ? 
Je suis bien trompée, ma tendre amie, s'il n'y entre plus d'amour- 
propre que de raison. Je conviens que vous êtes plus avancée 
que cela n'est ordinaire à votre âge. Mais dites vous bien que 
c'est aux soins de votre bonne et respectable mère que vous en 
êtes redevable, qu'ainsi vous ne sauriez lui marquer assez de 
soumission et de reconnaissance. ...Je vous en conjure, procurez- 
moi la satisfaction d'apprendre que les choses sont à cet égard 
comme elles doivent ;... c'est le témoignage de votre amitié 
qui peut m'être le plus sensible. Vous savez combien tout ce 
qui vous touche m'est cher ; ma tendresse pour vous le dispu- 
terait à celle de bien des mères ;... je vous l'ai témoignée par 
des endroits qui seraient équivoques pour un jugement moins 
formé que le vôtre. Il m'en aurait bien moins coûté d'avoir plus 
d'indulgence, mais vous ne vous en seriez pas si bien trouvée... 
Dites-moi tout ce qui se passe dans votre petit cœur ; la 
confidence sera enterrée. » 

A ses doléances elle répond nettement : 

« Vous ne sauriez nommer un bien dont vous ne vous trouviez 
déjà en possession... Vous me dites que vous ne boudez plus 
qu'un peu : j'espère que vous en viendrez à ne plus faire une mine 
qui défigure le plus joli minois. Courage, ma chère Belle, encore 
un effort, et vous voilà raisonnable ! » 

L'état de santé de la jeune fille expliquait en quelque mesure 
les variations de son humeur. Elle souffrait souvent des yeux, 
qu'elle avait délicats ; elle était sujette à ces troubles nerveux 
qu'on appelait alors des vapeurs : 

« Dans ces moments, écrit M lle Prévost, rappelez cette force 
d'esprit dont vous avez fait usage autrefois et cette aimable 
gaîté que personne n'a plus de raison de posséder que vous. 
Cela vous sera d'autant moins difficile qu'elle vous est naturelle... 
Je vous recommande de vous tenir gaie ; de bons éclats de rire, 
quand ils ne sont pas hors de place, font un bien merveilleux ; 
il faut faire des petites folies, s'amuser de tout ce qui se présente : 
je me souviens d'un temps où vous possédiez cet art supérieure- 
ment... Il paraît que vous êtes difficile à amuser : je veux bien 



24 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

croire que la plupart des personnes que vous voyez ne sont pas 
propres à cela. Mais examinez si cela ne vient point de vos dis- 
positions intérieures... Qu'est devenue cette fille qui riait même 
en dormant ? Ce ne peut être M. Burmann qui en est cause. » 

Ce M. Burmann, que nous retrouverons tout à l'heure, était 
chargé de l'instruction religieuse de Belle. Celle-ci devenait femme 
et montrait une maturité de jugement dont on pouvait s'étonner. 
A propos de la mort d'une de ses connaissances, elle parle « du 
pouvoir que devraient avoir sur nous les événements qui arrivent 
sous nos yeux,» et disserte avec détachement sur la vie, qu'elle 
juge foncièrement « ennuyeuse. » M lle Prévost répond : « Vos 
réflexions sur l'ennui sont d'une praticienne. »... Ainsi se dessine 
toujours plus nettement ce caractère fantasque, dédaigneux 
des chemins connus. Elle donne même « dans le singulier », 
mais « cela ne va qu'à la superficie ; » aussi la gouvernante, qui 
fait cette observation, ajoute-t-elle : 

« Les nouvelles idées que vous me donnez de vous m'ont accou- 
tumée à faire une distinction entre le fond de votre caractère et 
la variété de votre manière d'agir ; le temps et l'expérience 
mettront tout à l'unisson. » 

Quant aux « vapeurs », elle ne les prend pas trop au sérieux : 

« Les experts disent qu'elles ne se logent que chez les per- 
sonnes d'esprit et susceptibles de sentiments délicats. » 

Ce qui rassure la vieille fille, c'est que Belle, à ses doléances, 
mêle des détails de toilette : 

« Je trouve votre robe violette fort à mon gré : il y a un raffi- 
nement dans les couleurs modestes... Une garde-robe aussi bien 
composée que la vôtre doit avoir de quoi satisfaire tous les goûts, 
et surtout pour assortir avec les variations de l'imagination... 
Tant qu'il reste du goût pour la toilette, le mal est curable. » 

Belle fut piquée d'être si peu prise au sérieux, car sa confidente 
s'excuse et promet d'éviter à l'avenir « tout badinage sur les 
vapeurs », qu'elle croyait imaginaires : 

« J'avoue que comme vous m'aviez témoigné un goût décidé 
pour la singularité, j'ai cru d'abord qu'elle y avait un peu de part. 
Peut-être vaut-il mieux que ce soit effectivement le corps : il 
sera plus facile de le guérir qu'un travers de l'esprit... Je vous 
promets à l'avenir d'ajouter foi à tous les ridicules qu'il vous 



BELLE DE ZUYLEN 25 

plaira de vous donner. Je m'engage à beaucoup, ayant une très 
grande idée de votre jugement et du pouvoir que la raison a sur 
vous ; vous l'avez fait naître chez moi dès votre bas âge... 
Savez-vous, poursuit-elle, que ce n'est pas un avantage d'avoir 
le goût si fin et si délicat : il est trop souvent blessé. Il est vrai 
que l'amour-propre y trouve son compte... » 

Ainsi M 11 - Prévost, rendue clairvoyante par sa tendresse, discer- 
nait fort bien le travail intérieur qui s'actomplissait en son élève : 
cette « singularité » dont elle l'avertit, qu'était-ce, sinon l'effort 
d'une individualité originale pour se dégager et s'affirmer ? 
Elle atteignait ses quatorze ans ; son écriture se modifiait, et 
aussi son style : M llj Prévost craignait de n'être plus en état de 
répondre à Belle « sans que cela sentît le galimatias », ce qui signi- 
fie qu'elle trouvait quelque recherche dans le tour que, par peur 
d'être banale, la jeune fille donnait à sa pensée. Et, de fait, M' 11 -' 
de Charrière s'égayera plus tard au souvenir du temps où elle 
s'appliquait à « montrer son esprit ». Ce goût d'originalité se 
trahissait dans les caprices de son costume : M llc Prévost la plai- 
sante sur sa robe brune, son grand mouchoir et sa cornette ; et 
Belle se défendant de mettre de l'importance à ses ajustements : 

«Si j'ai soupçonné, réplique Mademoiselle, que votre toilette 
vous occupait, ce n'a été que sur vos propres discours. Vous n'avez 
qu'à parler : à la distance où nous sommes, je dois m'en rapporter 
à vous. C'était aussi ma coutume lorsque j'étais plus près, parce 
que vous étiez vraie. » 

Sans être coquette le moins du monde, Belle de Zuylen aimait 
l'élégance de la parure, elle y tenait pour sa satisfaction person- 
nelle, et aussi par le désir, qu'elle ne dissimule point, de paraître 
jolie. Elle conte à M lle Prévost les petits succès que lui a valus sa 
figure dans une promenade à la foire d'Utrecht, et, comme elle 
lui confiait en outre son désir de revoir la Suisse, l'amie lui répond: 

«Venez quand vous voudrez... Cependant j'ai quelque soup- 
çon que vous ne vous y plairez plus comme autrefois. Vous étiez 
dans un âge où presque tout plaît, surtout le nouveau ; votre 
imagination conserve les objets très différents de ce que vous les 
trouveriez en réalité. Ce que je dis ne regarde pas la constance de 
vos amis, elle est la même ; mais chez la plupart vous ne trou- 
veriez pas cette gentillesse après laquelle je crois que vous courez. 
Vous et votre robe, dites-vous, Mademoiselle, ont été trouvées 
fort jolies : je vous en félicite ; il est toujours flatteur de réussir 



20 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

en pareil cas, lorsqu'on y a tâché. J'admire que tout, jusqu'au 
soleil, seconde vos désirs. Quelle triste foire, si vous n'aviez pu y 
briller ! » 

Le coup de patte est assez gentiment donné. M lle Prévost 
ne voyait pas sans quelque regret sa naïve petite Belle prendre 
goût aux plaisirs mondains. Pendant les mois d'hiver, à Utrecht, 
c'étaient tous les jours .nouveaux amusements. Elle contait à 
son amie ces menus incidents qui marquent dans une vie de 
jeune fille. M lle Prévost tâche de se mettre au ton voulu : 

« Ne manquez pas de m'informer du cavalier qui boira le reste 
de votre tasse ; au reste, je serais d'avis de n'y rien laisser de 
longtemps. » 

A quinze ans, Belle commence à fréquenter les salons d'Utrecht 
et de La Haye. A en juger par les lettres de M llc Prévost, celles 
de la jeune fille devaient être bien curieuses par certain ton 
détaché et précocement sceptique. Elle n'est pas un instant la 
dupe des apparences. La danse l'amuse cependant ; elle aime à 
jouer la comédie de salon. Nous la voyons tenir le rôle de la 
baronne dans Nanine (on la verrait mieux dans le rôle de Nanine 
elle-même) ; une autre fois elle fait Lisette dans la Mère confi- 
dente de Marivaux, que représentent quelques jeunes amateurs, 
entr'autres deux de ses frères. 

L'été lui apporte d'autres distractions, et Belle déclare que 
« les plaisirs de Zuylen valent pour le moins ceux d'Utrecht ». 
Son jardin, qu'elle cultive avec zèle, l'aide «à se passer d'une 
partie de danse toutes les semaines. » Sur quoi la gouvernante 
remarque que Belle avait déjà toute petite « le goût de la douce 
et charmante simplicité ». Elle eut toujours un secret penchant 
pour la vie rustique et les bonnes gens de la campagne. Habile 
de ses mains, elle se plaît à tout les ouvrages de son sexe, et 
l'infatigable ouvrière confectionne jusqu'à des chemises. La 
lecture est une autre de ses passions: elle se nourrit du Spectateur, 
goûte surtout les ouvrages d'histoire, qui font « travailler son 
jugement, » et ne craint pas de s'attaquer à VEsftrit des lois. 
Un jour, il lui vient l'envie d'apprendre seule l'italien, qu'elle 
finit par savoir fort joliment. Dans l'intervalle de ces graves 
études, elle joue du clavecin, — nous verrons quelle place la 
musique a tenue dans sa vie, — elle a un joli talent pour le dessin 



BELLE DE ZUYLEN 



2 7 



et s'amuse à croquer la figure de ses frères. Elle fit même son 
propre portrait, qu'elle envoya à M lle Prévost et qui fut jugé 
trop grave '. 

Un beau jour, elle s'avise d'étudier l'architecture : 

« Vous amusera-t-elle longtemps ? lui demande gaîment sa 
correspondante. Faites-vous quelque projet de bâtiment ? Vous 
souvient-il d'un que vous faisiez jadis au milieu d'un jardin qui 
devait, cultivé par 
vos propres mains, 
vous fournir le né- 
cessaire, ou de quoi 
faire des échanges 
avec vos frères ? » 

Mais surtout elle 
aime à écrire en prose 
et en vers : 

« Continuez, lui dit 
son amie, à me faire 
part de vos produc- 
tions. Vous avez 
trouvé là une façon 
d'occuper votre esprit 
aussi aimable qu'es- 
timable. Je trouve 
dans votre style une 
simplicité charman- 
te. » 

Encouragée par cet 
éloge, elle compose 
pour M llc Prévost une 
épître pleine « de ten- 
dres assurances de son attachement » et où elle envisage la 
fin de sa vie « avec sérénité ». A quelque temps de là elle a 
repris le goût de vivre, et, devenue modiste, fabrique pour 
Mademoiselle un « cabriolet » : 




PORTRAIT DE BELLE PAR ELLE-MEME 



1 Peut-être était-ce une réplique du portrait que nous reproduisons, 
d'après l'original appartenant à M"' van Tuvll, à Versailles, et qui doit avoir 
été peint par Belle. Nous ne le donnons certes pas comme une œuvre d'art, 
mais à titre de document. 



28 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Vous voilà donc peintresse, musicienne, couturière, mar- 
chande de modes, je veux dire assez adroite pour l'être, et par 
dessus tout cela philosophe, le tout enveloppé d'une figure qui 
n'est pas mal. » 

Un amour-propre très vif, le besoin de cette satisfaction qu'on 
éprouve à se rendre maître des difficultés, la soutenaient dans ces 
travaux d'une diversité vraiment extraordinaire pour une jeune 
fille de seize ans. « La gloire à laquelle vous aspirez... » — cette 
expression de M lle Prévost nous révèle qu'à ce moment de sa 
vie Belle de Zuylen rêva de s'illustrer dans les arts ou les lettres. 
Elle souhaitait surtout d'être un modèle pour le style sans qu'elle 
parût en avoir eu. 

« Il me paraît, ajoute un peu mélancoliquement la bonne 
demoiselle, que vous visez à plus d'une sorte de gloire. Cette 
ambition est d'une grande âme. » 

Il est amusant de rencontrer plus tard sous la plume de Belle 
l'aveu de ses ambitions de petite fille : 

« Dans mon enfance, écrira-t-elle peu avant son mariage, 
j'étais passionnée pour toute espèce de gloire, et il n'y avait 
rien de tout ce qu'on applaudit que je n'enviasse. (A Constant 
d'Hermenches.) 

Elle avait jusqu'ici conservé la foi religieuse traditionnelle ; 
sa pieuse amie l'en félicitait joyeusement. Mais l'heure n'est pas 
éloignée où l'esprit d'examen mettra en question les enseigne- 
ments reçus. Nous ignorons qui était ce monsieur Burmann, qui 
lui donna l'instruction religieuse en vue de la confirmation ; nous 
savons seulement qu'elle s'efforçait de prendre intérêt à ses 
leçons; qu'elle était, comme on dit chez nous, «bien disposée. » 
Elle prend la peine d'envoyer à M lc Prévost le compte-rendu 
d'un sermon de M. Boullier, le prédicateur éminent, natif d'U- 
trecht, « type complet du protestant conservateur, gardien 
jaloux de la doctrine » '. Belle avait une intelligence trop active 



1 Voir Sayous, le XVIII"' siècle à l'étranger, T. II, p. 397. Voir aussi 
Ste-Beuve, Port-Royal, T. III, où Boullier est qualifié «d'écrivain ingénieux 
et même élégant », qui avait « conservé hors de France la tradition du grand 
siècle ». — Plus tard, Belle a fait une allusion à la famille du prédicateur, 
dont les filles, en séjour à Lausanne, se vantaient de correspondre avec 
M'" de Tuyll : « Je les voyais ici une fois tous les deux ans. Voilà notre 



BELLE DE ZUYLEN 20, 

pour ne pas s'intéresser à tout, même à un sermon bien fait. Mais 
une des dernières lettres de M IU Prévost à son ancienne élève — 
elle avait alors dix-huit ans — nous laisse deviner que ce libre 
esprit ne prend plus de plaisir aux ouvrages de dévotion. Pour 
les lire avec succès, remarque M llc Prévost, « il faut y être porté 
par goût ; sans quoi, continuez à les laisser de côté. » — C'est 
sûrement ce que fit Belle. Par contre, elle lit avidement les auteurs 
français les plus variés : madame de Sévigné, Marivaux (Marian- 
ne), Pascal, Montaigne... D'ailleurs, le scepticisme de Bayle 
n'était-il pas dans l'air que respirait cette jeune fille à l'esprit 
curieux et délié ? Le fait est qu'un grand changement se pro- 
duisit dans ses dispositions, à la suite d'une instruction reli- 
gieuse insuffisante et maladroite. Elle en fit la confidence, tout 
à la fin de sa vie, à M. de Chambrier d'Oleyres, qui écrit dans 
son journal (inédit), le 12 juillet 1804 : 

« Madame de Charrière a été admise à la communion par un 
ecclésiastique très bigot, qui, voyant ses doutes sur des points 
très obscurs, tels que le péché originel, la prédestination conciliée 
avec le libre arbitre, n'en prit pas moins le parti de l'admettre 
à la communion sans résoudre ses doutes, ce qui lui donna une 
impression peu favorable à la religion de son pays, où l'acte 
le plus solennel devenait une simagrée... Il est singulier que M ,TK ' 
Du Deffand se soit trouvée à quinze ans dans le même cas que 
M mc de Charrière au même âge, au point que la supérieure de 
son couvent en avertit l'évêque Massillon, qui, au lieu de caté- 
chiser la jeune personne, lui recommanda la soumission et s'en 
tint là. Les deux dames, mal instruites, ont conservé les mêmes 
préjugés du doute, et ont pris une telle répugnance à examiner 
ces matières, qu'elles les ont tenues toujours en gros pour incom- 
préhensibles l . » 

C'est ainsi que chez Belle de Zuylen un scepticisme un peu 
triste remplaça pour tout le reste de sa vie la foi naïve de l'enfance. 
Elle garda quelque ressentiment contre le pasteur qui l'avait si 
peu comprise : bien des années plus tard, le littérateur Huber 



connaissance. Le père Boullier était un homme d'un grand mérite, mais la 
mère était arrogante, et notre famille, qui les avait d'abord accueillis, ne les 
voyait plus. Si ces dames disent que je leur écris, elles mentent, mais cette 
menterie est un compliment qu'elles me font ; ne les en punissons pas, et 
laissons-les dire. » (A Constant d'Hermenches, 8 novembre 1767). 
1 Archives de Chambrier. 



30 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

ayant traduit en allemand une des comédies de M me de Charrière 
et baptisé un des personnages du nom de Burmann, elle le pria 
de changer ce nom, qui lui était demeuré antipathique. 

Mais il est curieux de constater qu'elle avait retenu de son 
éducation calviniste le dogme de la prédestination, qui se trans- 
forma pour elle en fatalisme raisonné. Elle avait près de cinquante 
ans lorsqu'elle écrivait à Chambrier d'Oleyres : 



« Je vous supplie de ne pas me haïr à cause de mon fatalisme. 
Songez que j'ai été élevée dans le dogme de la prédestination 
absolue. En lisant, à l'âge de treize ou quatorze ans, l'histoire 
de mon pays, dans la langue de mon pays, que j'avais oubliée 
à Genève, et que je n'ai jamais bien rapprise, je me trouvais fort 
embarrassée entre Gomar et Arminius. J'aimais mieux les Armi- 
niens, mais les Gomaristes me paraissaient plus près de la rai- 
son. Depuis, j'ai compris la chose un peu autrement qu'eux, mais 
je ne pouvais avoir la même répugnance que vous pour toute 
opinion voisine du dogme enseigné dans toutes nos églises, et cru, 
s'il m'est permis de le dire, de toutes les nations dans tous les 
temps. Qu'est-ce que le Styx, qui, lorsqu'on avait juré par lui, 
liait Jupiter lui-même ? Qu'est-ce que les ordres du Destin, aux- 
quels aucune divinité ne pouvait désobéir, — ■ sinon la prédes- 
tination et la nécessité ? Je crois que les différentes opinions sur 
ce chapitre n'influent en rien sur notre conduite. Nous sommes 
prédestinés à réfléchir, à délibérer, à choisir, à nous repentir quand 
nous nous trouvons mal du choix que nous avons fait. Il est de 
notre nature de fonder nos déterminations sur notre expérience, 
sur notre prévoyance ; et les idées de devoir, des craintes et des 
espérances pour un avenir par delà cette vie, enfin notre sensi- 
bilité pour les sensations d'autrui, entrent nécessairement dans 
le conseil qui se tient en nous quand il nous faut choisir entre telle 
ou telle démarche. Mais, selon moi, aucun de ces conseillers ne 
vient tout seul ; il est amené par un enchaînement éternel de 
causes et d'effets, qui a commencé pour nous à notre naissance. 
Voilà ma profession de foi sur ce point ; je vous prie de ne point 
souffrir dans votre conseil intérieur, où vous vous croyez plus 
libre de choisir entre les opinions, ou de les faire parler avec plus 
ou moins de force, je vous prie, dis-je, de ne pas souffrir que ma 
doctrine me rende odieuse à vous, jusqu'à ce qu'à vos yeux elle 
m'ait rendue coupable. 

J'avais une tante fort gomariste, dont la demoiselle de com- 
pagnie était luthérienne et ne croyait point en Gomar. Comment, 
disait celle-ci, se fait-il qu'infidèles toutes deux à nos principes, 
M me de Tuyll ne se console pas d'une porcelaine cassée et la par- 
donne si difficilement, tandis que moi je prends mon parti et 



BELLE DE ZUYLEN 3l 

suis indulgente sur des malheurs et des maladresses beaucoup 
plus graves ? (1790). » 

La vie de la jeune fille, active et remplie comme on vient de le 
voir, était coupée soit de courses à La Haye, où la famille se 
rendait en carrosse quand quelque fête mondaine l'y attirait, 
soit de séjours auprès d'une jeune cousine tendrement aimée, 
qui devint plus tard lady Athlone. 

Parmi les incidents qui marquèrent la jeunesse de Belle, il ne 
faut pas omettre de mentionner l'inoculation. Au printemps de 




VUE ANCIENNE DU CHATEAU DE ZUYLEN 

1754, tandis que la famille était à Zuylen, une épidémie de variole 
sévissait à Utrecht et l'on commençait, en Hollande, à recourir 
à l'inoculation, que l'on pratiquait depuis quatre ans à Genève : 

«Cette opération, écrit M l!e Prévost, réussit toujours à merveille, 
et l'usage a pris une grande faveur. L'on a commencé à Lausanne 
pour quatre enfants de ma cousine Girard ; il y eut à ce sujet 
une espèce de soulèvement pour les empêcher d'introduire cette 
maladie, qui fut apaisé par l'éloquence du médecin qu'elle avait 
fait venir de Genève ; le bon succès les a si fort ramenés, qu'ils y 
ont au moins autant de foi que nous. » 

La famille de Tuyll paraît n'avoir nourri aucun préjugé contre 
l'inoculation. Les frères de Belle la subirent d'abord ; dès qu'ils 
furent en convalescence, vint le tour de la fille aînée, dont M lle 



;2 MADAME DE CFURRIEKE ET SES AMIS 

Prévost croit devoir admirer « l'héroïsme ». « La belle chose que 
la raison ! » s'écrie-t-elle. Après quoi elle plaint fort sa jeune amie 
de devoir, pendant de longs jours, négliger son jardin et ses cana- 
ris; elle la plaint surtout de n'avoir pas auprès d'elle sa bonne 
mère, qu'on a éloignée par crainte de la contagion. En revanche, 
M. de Tuyll a montré sa tendresse pour sa fille en venant lui 
tenir société auprès de son lit, dans les rares loisirs que lui 
laissaient les visites des digues. 

M lle Prévost avait été, sur sa propre recommandation, rempla- 
cée dans la famille de Tuyll par une dame Girard, qui avait, 
entr'autres mérites, celui d'être genevoise. Mais cette nouvelle 
gouvernante ne resta pas jusqu'au terme convenu : M 1K " Prévost 
l'accuse de s'être montrée « d'esprit léger et fort inconséquent ». 
Nous nous demandons si ce jugement sévère ne se ressent pas 
un peu de la vive sympathie que Belle aurait manifestée pour 
la nouvelle venue. Ce qui est sûr, c'est que la jeune fille parlait 
avec une affection singulière de cette dame Girard, lorsque, en 
1767, elle la recommandait à un ami de Suisse : 

«Il y a près de Neuchâtel, à Môtiers-Travers [le Môtiers de J.-J. 
Rousseau], une madame Girard, qui a beaucoup d'imagination, 
peu de netteté dans l'esprit, quelques lumières et du goût, sans 
aucune mémoire, le cœur excellent, le style de Rousseau, avec 
une orthographe détestable, une gaîté charmante lorsqu'elle 
n'est pas accablée de chagrin, et l'attachement le plus tendre 
pour moi, quoiqu'elle ait été trois ans sans m'écrire. Elle est d'une 
très bonne famille de Genève, son nom est Trembley, elle était 
veuve avec un enfant, sans aucun bien ; elle vint chez nous et 
fut gouvernante de ma sœur et de mon frère cadet ; j'avais treize 
-ans et j'étais à peu près la sienne [sa sœur]. » 

Après un séjour à Bordeaux, « où elle a très bien réussi auprès de 
deux petites élèves », M ne Girard s'est retirée à Môtiers, et paraît, 
•sans qu'elle le dise, se trouver dans une situation gênée ; il fau- 
drait lui procurer quelque place « agréable et douce dans une 
bonne maison ». (A Constant d'Hermenches, 8 juillet 1767.) 
C'était, il faut en convenir, une étrange institutrice que cette 
dame : 

« Elle sait à peine, avoue Belle, que 2 et 2 font 4 et qu'il y a 7 
jours dans la semaine ; jamais elle n'a bien compris qu'il y eût 
12 mois dans l'année ; toute son âme n'est qu'imagination et 
sentiment ; elle est aimable et caressante, ainsi elle a besoin d'être 



BELLE DE ZUYLEN 33 

aimée ; c'esf une clause qu'une vieille dame d'Amsterdam qui 
chercherait une jufrouw voor gezelschap (dame de compagnie) 
n'entendrait pas ; elle ne la payerait qu'avec de l'argent, et pour 
cet argent elle voudrait de tout autres services que ceux que 
mon amie lui pourrait rendre... Il entre dans votre recette de 
bonheur de faire du bien, et ceci est donc précisément votre 
affaire. » 

Moins sentencieuse, plus vive et plus spontanée que M" e Pré- 
vost, M me Girard avait conquis la sympathie de Belle par cer- 
taines qualités, certains défauts peut-être, qui manquaient à la 
sage personne qu'elle remplaçait. Est-ce un simple hasard ? Le 
fait est que les lettres que nous avons de M lle Prévost s'arrêtent 
à la fin de 1758 ; la dernière se termine ainsi : 

«Ma chère Belle, que je chérirai toujours, sans que les révolu- 
tions des années y apportent d'altération, puissiez-vous être 
aussi heureuse que je le souhaite. » 

Belle croyait alors à la possibilité du bonheur ; elle écrivait : 
« Notre bonheur dépend de nous-même ». Hélas ! elle ne sut jamais 
être heureuse. 

Quelques années plus tard, dans une lettre à son frère Ditie, 
qui voyage en Suisse, elle supplie le jeune homme d'aller voir 
M lle Prévost, et de lui dire mille et mille amitiés : 

« Déclamez contre moi devant elle sur la répugnance que j'ai 
à écrire au loin, à moins que ces correspondances ne soient courtes 
et que les gens ne retournent auprès de moi au bout de quelque 
temps. Dites que vous ne seriez pas vous-même en sûreté contre 
la manie que j'ai de laisser tomber un commerce de lettres 
lointain au bout de deux ou trois ans. Faites qu'elle soit contente 
de vous et contente de mon cœur, et point trop mécontente de 
mon silence. » 

Il paraît bien qu'elle avait négligé sa vieille gouvernante, et 
•que sa bonté délicate en éprouvait du remords. Son frère lui 
écrivait de Lausanne, le 20 août 1771, c'est-à-dire au moment 
où elle allait elle-même se fixer en Suisse : 

« J'ai vu M lle Prévost, que vous aurez peine à reconnaître : 
elle est beaucoup mieux qu'elle n'a jamais été. » 

C'est la dernière mention qui soit faite d'elle dans les docu- 
ments que nous possédons. Nous en savons assez sur cette hon- 
nête Genevoise pour mesurer l'action qu'elle exerça pendant un 

3 



34 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

temps sur le fond de sincérité et de sensibilité qui formait le 
naturel de son élève. Ses enseignements et ses préceptes n'ont 
pu préserver Belle de plusieurs erreurs ; mais il est permis de 
penser que ces erreurs auraient été bien autrement graves, si 
dans sa première jeunesse elle n'avait subi l'influence de cette 
amie, et l'ascendant de sa piété aimable et large, encore qu'un 
peu sentencieuse. 

Une autre source d'information sur la jeunesse de Belle nous 
eût été bien précieuse : nous voulons parler de ces lettres à sa 
mère et à une tante, que Sainte-Beuve dit avoir eues entre les 
mains et dont nous avons vainement cherché à retrouver la 
trace. Est-il vrai, comme on nous l'a rapporté, que la famille de 
Tuyll, mécontente des publications faites, à partir de 1839, par 
Sainte-Beuve et Gaullieur, aurait racheté de ce dernier les lettres 
de Belle de Zuylen encore inédites ? En ce cas, elles auraient été 
non seulement rachetées, mais détruites, car il n'en subsiste pas 
une seule dans les archives de Zuylen, qui nous ont été libérale- 
ment ouvertes par le châtelain actuel. La disparition de ces lettres 
demeure pour nous une énigme, et nous sommes réduit à en citer 
quelques-uns des rares passages transcrits par Sainte-Beuve. 
Belle y parlait de ses lectures très variées ; elle peignait avec 
enjouement la société hollandaise, s'égayait sur les demoiselles 
à marier : 

« Faites, je vous prie, mes compliments à cette freule 
(Fraeulein). Ne trouverait-elle point, comme madame Ruisch, 
que pendant un temps si pluvieux, où l'on ne sait que faire, il 
faudrait, pour s'amuser, se marier un peu ? » 

Ce sont des riens, remarque Sainte-Beuve, mais on a le ton. 
Comme c'est net et bien dit ! De pensée ferme autant que de vive 
allure, elle sait de bonne heure le monde, réfléchit sur les senti- 
ments et voit les choses par le positif... C'est une demoiselle 
Delaunay égarée devers Harlem. Quand elle se moque du Land- 
dag extraordinaire à Nimègue, « où l'on délibère sur quelques 
vaisseaux de foin, et qui occupe toutes les bêtes de la province », 
elle nous rappelle M me de Sévigné aux Etats de Bretagne. Le 
Téniers pourtant n'est pas loin ; il y a des caricatures d'intérieur 
touchées d'un mot : 

« Au déjeuner, M. de Casembrood lit d'ordinaire dans la Bible, 
en robe de chambre et bonnet de nuit, et cependant en bottes 



BELLE DE ZUYLEN 35 

et culottes de cuir, ce qui compose en vérité une figure très risible 
et point charmante. Sa femme paraît le regarder comme un autre 
Adonis... Hier, il nous régala de la compagnie du baron van H... 
gentilhomme très noble et non moins gueux. Le langage, l'habil- 
lement et les manières, tout était plaisant. Je demandai : Qu'est- 
ce que la naissance ? Et d'après ses discours, je me répondis : 
C'est le droit de chasser. » 

Ce ton détaché va souvent plus profond ; elle n'avait guère 
que seize ans, à en croire Sainte-Beuve, lorsqu'elle écrivait à 
son frère préféré : 

« L'on vante souvent les avantages de l'amitié, mais quelque- 
fois je doute s'ils sont plus grands que les inconvénients. Quand 
on a des amis, les uns meurent, les autres souffrent ; il en est 
d'imprudents, il en est d'infidèles. Leurs maux, leurs fautes nous 
affligent autant que les nôtres. Leur perte nous accable, leur 
infidélité nous fait un tort réel, et les bonheurs ne sont point 
comme les malheurs ; il y en a peu d'imprévus. L'on n'y est pas si 
sensible. La bonne santé d'un ami ne nous réjouit pas tant que 
ses maladies nous inquiètent... Ne vaudrait-il pas mieux faire 
tout par devoir, par raison, par charité, et rien par sentiment ? 
Je vois un homme malade, je le soulage autant qu'il m'est possi- 
ble ; s'il meurt, quel qu'il soit, cela me touche peu. Je vois un 
autre homme qui commet des fautes : je le reprends, je lui donne 
les conseils les plus conformes à la raison ; s'il ne les suit pas, tant 
pis pour lui. Je crois qu'il serait heureux d'aimer tout le monde 
comme notre prochain, et de n'avoir aucun attachement parti- 
culier ; mais je doute fort que cela fût possible. Dieu a mis dans 
notre cœur un penchant naturel à l'amitié, qu'il nous serait, je 
crois, difficile ou même impossible de vaincre. Une bonté géné- 
rale ne serait pas capable peut-être de nous faire avoir assez de 
soin de ceux qui nous environnent, et Dieu a voulu que nous les 
aimassions, afin que nous pussions trouver un plaisir réel à leur 
faire du bien, même lorsqu'ils ne sont pas assez malheureux 
pour exciter notre compassion. Pensez-y un moment, mon cher 
frère, et vous me direz si vous trouvez autant d'avantage à pou- 
voir verser notre cœur dans le sein d'un ami, à lui découvrir nos 
fautes et nos alarmes, à recevoir ses avis et ses consolations, qu'il 
y a d'amertume à pleurer sa mort ou à compatir à ses souffrances. 
— Et en post-scriptum ajouté après la mort de son frère : « Il 
m'a fait éprouver celle de ce premier chagrin ». 

Ainsi, toute jeune encore, devisait, au courant de la plume, 
cette extraordinaire remueuse d'idées. 



CHAPITRE II 



Fille à marier 



« C'est en vérité une chose 
étonnante que je m'appelle Hol- 
landaise et Tuyll. » 

(Belle deZuylen à d'Hermen- 
ches.) 

Constant d'Hermenches. — Une correspondance clandestine. — Le Noble. — 
Les portraits de Zélide. — L'épitre A ma mère. — Aveux et pensées. 



La petite Belle est maintenant une jeune fille, singulière- 
ment affranchie de la tutelle morale que M llc Prévost exerçait 
sur elle à distance. Un peu plus d'une année s'écoule depuis la 
dernière lettre de la gouvernante (décembre 1758) jusqu'à la 
nouvelle série de documents que nous allons interroger. De cet 
intervalle nous ne savons rien, si ce n'est que l'aîné des fils de 
Tuyll, Reinout-Gérard, âgé de dix-huit ans, se noya en se bai- 
gnant dans le Vecht. Les lettres de M lle Prévost, qui aimait si 
tendrement « son ami Reinout », auraient fourni sûrement des 
détails sur ce tragique événement, auquel la sœur aînée n'a 
jamais fait allusion, à notre connaissance. 

Belle va se montrer à nous avec une sincérité presque exces- 
sive, dans sa curieuse correspondance avec M. de Constant 
d'Hermenches. 

David-Louis, baron de Constant de Rebecque, seigneur de 
Villars-Mendraz et d'Hermenches, était l'aîné des cinq fils du 
général-major Samuel de Constant, qui avait conquis en Hol- 
lande de brillants états de service. Né à Lausanne en 1723, 



38 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



d'Hermenches était entré à son tour au service des Etats- 
Généraux, ce que firent, après lui, trois de ses frères. Le second 
d'entr'eux, Arnold-Louis- Juste, fut le père de Benjamin Cons- 
tant, qui nous occupera beaucoup dans la suite ; pour le moment, 
c'est l'oncle, et non le neveu, qui va tenir une grande place dans 
la vie de M' le de Tuyll. 

Constant d'Hermenches, entré comme cadet dans le régi- 
ment de son père, était capitaine à dix-huit ans ; il reçut une 
blessure à Fontenoy. Au moment où nous le rencontrons, c'est- 
à-dire en 1760, il a le grade de colonel. Il vit à La Haye, où sa 
femme, Louise de Seigneux, lui a donné en 1750 un fils que 
Guillaume IV, prince d'Orange, et la princesse Anne d'Angle- 
terre, ont tenu sur les fonts baptismaux et qui, lui aussi, se 
distinguera plus tard au service de Hollande '. 

D'Hermenches, qui figure parmi les correspondants de Vol- 
taire -, était un homme du monde très brillant, très spirituel, 

1 Dans ses Souvenirs, Rosalie de Constant fait naître d'Hermenches en 
1722, et non en 1723, comme le Dictionnaire de Montet: «Il réunissait, dit- 
elle, à une très belle figure beaucoup d'esprit et tous les moyens de réussir; 
une grande ambition et un grand amour-propre lui laissèrent peu de repos ; 
il voulut allier ensemble tous les plaisirs et toutes les affaires, la philosophie 
et la volupté, la plus extrême économie au faste et à la magnificence, sa 
femme et ses maîtresses. Il voulut être tour à tour courtisan, auteur, mili- 
taire, agriculteur, savant et même dévot, quoique toujours épicurien ; il eut 
toutes les prétentions, toutes les ambitions, voulut dominer dans la société, 
gouverner ses amis, écraser ses ennemis, l'emporter sur tous ses rivaux ; 
il réussit quelquefois, mais beaucoup de choses lui échappèrent, et la fin de 
sa vie a été moins heureuse que le commencement. Il avait épousé par 
inclination à 2 1 ans M'" Seigneux, plus âgée que lui de 7 ans... Il se remaria 
à l'âge de 55 ans à une riche veuve du Hainaut, catholique, nommée M"' de 
Préseau... M. d'Hermenches mourut à Paris en 1785 avec le grade de maré- 
chal de camp au service de France...» (Souvenirs de Rosalie de Constant 
sur sa famille, Bibl. de Genève, Fonds Constant). 

2 Voir les lettres de Voltaire à Constant d'Hermenches des 29 septembre 
1772; 1773 (sans autre date); 25 janvier et g d'auguste 1775. Lorsque d'Her- 
menches passa, comme il sera dit plus loin, au service de France, Voltaire 
l'avait recommandé au maréchal de Richelieu : Ferney, 27 janvier i?65... 
« Vous pouvez le faire votre aide-de-camp auprès de mademoiselle d'Epinay, 
ou de mademoiselle d'Oligny, ou de mademoiselle Luzy, attendu que vous 
ne pouvez pas tout faire par vous-même. De plus, je dois vous certifier que 
c'est l'homme du monde qui se connaît le mieux en bonne déclamacion. J'ai 
eu l'honneur de jouer le vieux bonhomme Lusignan avec lui. Il faisait Oros- 
mane à mon grand contentement... » — Voilà un militaire bien recommandé ! 



FILLE A MARIER 3û, 

assez entreprenant auprès des dames et, par là, un peu redouté 
dans les paisibles cercles hollandais. Ses propres déclarations 
nous apprennent que sa vie domestique n'était pas heureuse. 




CONSTANT D HERMENCHES 



«Vous ne savez que trop, écrit-il à Belle, que j'ai fait un mariage 
mal assorti, avec une femme de sept ans plus âgée que moi, 
sans bien, sans santé, peu d'esprit, et du caractère le plus insi- 
pide, tout le monde le sait; malgré cela, j'ai couvert la faute du 
jeune homme de vingt ans et la faute de parents peu zélés pour 



40 



MADAME DE CHARPIERE ET SES AMIS 



le bonheur de leur fils, en rendant cette femme heureuse, en la 
faisant briller, en pensant, écrivant, parlant pour elle ; en la 
portant de son lit au bal, ou sur le théâtre, et de là à des soupers ; 
je l'ai aimée parce que je suis aimant et qu'il faut que j'aime ;. 
je l'ai ménagée parce que je suis sensible et délicat ; je l'ai sup- 
portée parce que j'ai eu la folie de croire que je pourrais la 
changer... Je n'ai jamais rien laissé paraître, parce qu'elle était 
douce, vertueuse et décente ; mais l'âge donne de l'aigreur à 
ma femme... (Lettre datée de Lausanne, 24 octobre [1766 ?] » 

Ces confidences, que nous abrégeons, se poursuivent pendant 
quatre pages ; elles répondent à une lettre de Belle où celle-ci 
reprochait à d'Hermenches d'être mal avec sa femme et de vivre 
à peu près séparé d'elle. C'est dans unefête mondaine, à La 
Haye, que la jeune fille avait rencontré le séduisant d'Hermen- 
ches, alors âgé d'environ trente-sept ans. Elle lui avait fait les 
premières avances. 

« Vous en souvenez-vous, chez le duc, il y a quatre ans ? Vous 
ne rne remarquiez pas, mais je vous vis. Je vous parlai la pre- 
mière : Monsieur, vous ne dansez pas ? pour engager la conver- 
sation. Je ne me suis jamais souciée de l'étiquette, et quand 
j'ai rencontré ce qui peut s'appeler une physionomie, j'ai tou- 
jours eu la passion de la faire parler. » 

Dès les premiers mots échangés, une vive sympathie les avait 
unis. Au commencement de 1760, une correspondance régulière 
s'établit entre eux. Pendant douze années, d'Hermenches va 
tenir auprès d'Isabelle — qu'il nomme d'un autre de ses prénoms, 
A gnès — le rôle de confident intime : 

« Vous êtes, lui dit-elle, l'homme de l'univers en qui j'ai la 
confiance la plus entière et la plus naturelle ; je n'ai point de 
prudence, point de réserve, point de pruderie pour vous, et, ce 
qui est plus extraordinaire, je n'ai plus de vanité vis-à-vis de 
vous, de sorte que toutes les folies, tous les travers qui me rabais- 
sent à mes propres yeux, je me sens toujours disposée à vous les 
dire. Si nous vivions ensemble, je ne tairais rien. — Je vous 
adorerais, lui dit-il à son tour, quand vous seriez laide et maussade. 
Je puis vous dire sans exagérer que vous écrivez mieux que per- 
sonne que je connaisse au monde, je n'en excepte pas Voltaire. 
D'ailleurs, ce n'est plus parce que vous avez de l'esprit, que je 
m'attache à vous, c'est parce que vous êtes bonne... J'ai bien eu 
des malheurs dans ma vie, aimable Agnès, mais vous me les faites 
tous oublier ; vous me raccommodez avec la vie, avec la société 
des humains... — En me témoignant d'un air si vrai que mes 



FILLE A MARIER 41 

lettres vous étaient un plaisir, répond-elle, vous m'avez bien prise 
par mon faible. Hier, un laquais me donna une rose qu'il avait 
cherchée pour moi; je trouvai que cela rachetait vingt négligen- 
ces, et que l'on était heureux et bon à proportion que l'on procure 
plus de sentiments agréables à tout être capable de sentiment ; 
n'importe que ce soit dans de grandes ou de petites choses, il ne 
doit jamais être égal de donner un plaisir ou de ne le point donner. 
Si un degré de bonheur de plus ou de moins n'est pas indiffé- 
rent dans un chien, que sera-ce d'un homme ? S'il intéresse 
dans un inconnu, que sera-ce d'un ami ? Mes lettres ne peuvent 
vous faire un bien grand plaisir, ce n'est qu'un petit degré de 
bonheur, c'est la rose qu'on me donna, mais je fus sensible à la 
rose ; il y a peu de roses, il y a peu de plaisirs dans la vie... » 

Elle faisait mieux que lui donner du plaisir ; elle lui donnait 
au besoin les conseils d'une ferme sagesse. Lorsque d'Hermenches 
songea à passer au service de France, il prit l'avis de Belle, qui 
lui parla ainsi : 

« Selon mes idées, servir des étrangers n'est jamais fort raison- 
nable. C'est à votre patrie que vous devez votre sang... Servir 
des étrangers qui ne vous ont fait aucun bien contre des étrangers 
qui ne vous ont fait aucun mal, la coutume l'autorise, mais la 
sagesse ne l'approuve pas. Si vous pouviez regarder la Hollande 
comme votre patrie, je vous dirais : Refusez toutes les offres. 
Mais vous n'y vivez qu'en étranger ; votre femme, vos biens 
sont en Suisse ; vous y êtes vous-même le plus que vous pouvez ; 
vous ne faites ici que des voyages. Cependant votre cœur ne 
sent-il rien pour nous ? Demandez-vous ce que vous sentiriez, si, 
étant guerrier du roi de France, il vous fallait attaquer la Hol- 
lande, ou les alliés qui la défendraient. Si votre cœur ne répond 
rien, ne s'émeut pas, acceptez la France. Adieu ; vous êtes si 
occupé, que je pourrais vous embrasser sans que vous vous en 
aperçussiez. » 

D'Hermenches, notons-le en passant, n'avait guère plus de 
goût pour la vie suisse que pour la vie hollandaise ; il médit de 
Lausanne comme de La Haye ; pendant un séjour dans le Pays 
de Vaud, il écrit à Belle : 

« C'est une singulière chose que cette manie qui amène dans ce 
petit trou de ville des personnes rares de tous les coins de l'Eu- 
rope ; cela doit donner bien mauvaise opinion de la façon de 
vivre de tous les autres pays, car celui-ci est rempli d'inconvé- 
nients, de platitudes, de privations, et malgré cela tout y vient 
(28 octobre 1766). » 



42 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Son amie séjournant avec plaisir dans le beau château de 
Middagten, il lui dit rudement : 

« En conscience, à ce Middagten, croyez-vous qu'on vous ait 
appréciée ce que vous valez ? Vous les avez étonnés, peut-être 
fait rire, parce que vous êtes excellente pour toutes sortes 
d'êtres, parce que vous réchaufferiez des Lapons ; mais comment 
les admirations de ces Lapons peuvent-elles vous satisfaire ? 
{18 novembre 1766). » 

Mais Belle n'est pas en reste de franchise avec lui ; un jour 
qu'il s'est plaint avec amertume de ses « ennemis » de La Haye, 
elle riposte : 

« N'avoir point d'ennemis prouve contre le mérite ; mais 
n'avoir point d'amis prouve contre le caractère, ou du moins 
-contre l'humeur. » 

Un jour qu'il avait exhalé ses plaintes contre la Hollande, à 
propos d'un procès qu'il avait perdu, elle lui fait ainsi la leçon : 

« ...Vous exigez trop des hommes; moi je n'en attends presque 
rien. Vous vous fâchez contre eux ; moi je suis disposée à les 
mépriser. Vos réflexions contre mes compatriotes sont trop 
aigres. Par tout pays on perd des procès qu'on devrait gagner. 
Il y a du bon, dans ce pays, que vous ne connaissez pas. Ici, 
ce n'est pas la galanterie qui est le vice dominant, ce n'est pas 
celui que les plus honnêtes gens tolèrent ; du moins veulent- 
ils qu'on s'en cache : point d'aventures éclatantes, on ne les 
pardonne et ne les oublie que bien difficilement. D'ailleurs, 
les étrangers trouvent une sorte de prévention contre eux, et 
s'il y a la moindre chose à dire sur leur compte, comme on n'a 
point d'intérêt à s'en faire des amis, on n'approfondit rien, 
on les laisse. Ici, l'on est pesant, on a le premier abord fâcheux, 
effrayant, insupportable ; on néglige les agréments de la société ; 
cela est vrai dans toutes les villes, dans toutes les maisons. 
Mais on n'a pas partout le cœur insensible, vil, méchant, comme 
dans le beau monde que vous voyez à La Haye. Je n'ai vu nulle 
part des gens plus ridicules ni plus méprisables : vous seriez 
injuste de juger par ceux-là de toute la nation. Je n'ose vous 
prêcher ma profonde indifférence pour les vices qui m'environ- 
nent de loin ; je la blâme, je la trouve criminelle, je voudrais 
m'indigner plus souvent ; c'est un malheur de ne pas respecter 
la société, de pardonner tout à ses semblables par pur dédain... » 

Voici encore une piquante remontrance qu'elle lui adresse : 

«Aucune des histoires dont on m'a régalée sur le chapitre de vos 
galanteries ne m'a fait beaucoup d'impression ; une chose bien 



FILLE A MARIER 43 

légère me fit plus de peine. Ma tante, l'aînée, petit génie s'il 
en fut jamais, se souvint, il y a quatre ans, au commencement 
de notre connaissance, que dix ou douze ans auparavant, vous 
maltraitiez un petit chien que M m d'Hermenches aimait beau- 
coup. Je ne l'ai pas oublié, parce que j'en fus fâchée. Aimer un e 
autre femme que la sienne, c'est moins un crime qu'un malheur ; 
sacrifier la passion au devoir, c'est une chose difficile ; mais ne 
pas battre le chien de sa femme est si facile ! Le battre est mé- 
chant. En général, il y a plus de méchanceté à donner de petits 
qu'à donner de grands chagrins (1764). » 

Sa tendre sympathie pour d'Hermenches n'influe à aucun 
degré sur ses idées ; elle maintient avec lui la pleine indépendance 
de son esprit ; elle n'est jamais tentée de voir par ses yeux ; 
elle affirme en toute occasion un jugement personnel sur les 
gens et les choses. En voici un exemple caractéristique : 

« 29 novembre 1763.... On me dit l'autre jour que M lle de Mar- 
quette l'aînée épousait un officier suisse et que vous aviez fait 
ce mariage : j'en fus d'abord fâchée contre vous ; je trouvai 
très mauvais que de sang-froid vous voulussiez causer un par- 
jure et faire promettre un amour éternel à une personne qui ne 
peut inspirer que du dégoût et de l'aversion. Que ces philoso- 
phes ont une mauvaise philosophie ! me disais-je. Ils croient que 
ce n'est pas acheter trop cher un peu de fortune que de se donner 
pour l'acquérir une compagne désagréable, difforme, presque 
monstrueuse, à laquelle les yeux ni le cœur ne pourront s'accou- 
tumer ! Est-ce là la loi de la nature et de la raison ? Que ces gens 
qui parlent de la vertu et qui s'en parent, disais-je encore, sont 
de mauvais moralistes ! Ils croient rendre service à un ami 
lorsqu'ils lui font prendre un engagement qu'il ne pourra, qu'il 
ne voudra pas tenir ; ils font sans scrupule une femme malheu- 
reuse, un mari coupable, une union ridicule et odieuse ! Qu'on 
se laisse entraîner par ses passions, cela peut être quelquefois 
excusable ; mais peut-on, de sens rassis, arranger le mal ? Oh ! 
que Julie et Emile font peu d'effet sur leur admirateur ! — Voilà 
ce que je pensais hier ; aujourd'hui je vous ai à peu près par- 
donné. On m'a dit que le galant était presque sexagénaire : 
peut-être que n'aimant plus ce qui est aimable, il ne haïra pas 
sa moitié. Je le souhaite pour lui, pour elle, pour votre honneur, 
pour votre conscience, car je veux croire que vous en avez une 
et que vous sentez un peu de ces regrets qui me tourmentent 
si fort lorsque j'ai la moindre chose à me reprocher. En vérité, 
quand ce ne serait que pour mon repos, je ne dois pas faire le 
plus petit mal à mon prochain, car c'est m'en faire un terrible 
à moi-même.... Dans ce moment j'ai tiré d'un coin de mon 



44 MADAME DE CHARRIEKE ET SES AMIS 

bureau une confession de foi écrite à quinze ans : on voit bien 
à l'écriture, au style et à l'orthographe que cela est fort jeune. 
Je l'ai relue ; j'ai presque envie de vous l'envoyer ; cela nous 
mettra sur la voie de parler aussi religion. » 

D'Hermenches, qui fréquentait chez Voltaire, professait pour 
le ton et l'esprit français un enthousiasme que son amie jugeait 
un peu aveugle. Certes, elle reconnaît tout ce qu'elle doit à la 
culture française, mais son admiration n'ôte rien à sa clair- 
voyance. Jugez plutôt : 

« Mercredi 3 octobre [1764]... Je vous abandonne M lle de Mau- 
clerc, quelques-unes de ses phrases, les gestes de ses yeux (sic) : 
c'est le tortillage allemand. Mais qu'elle ait l'esprit juste et fin, 
les plus heureuses saillies et le cœur excellent, c'est ce que vous 
pouvez croire sur ma parole... Il y a, je crois, un certain travers 
auquel sont sujettes les femmes fort sensibles quand elles sont 
honnêtes femmes : c'est une certaine langueur, un intérêt si 
délicat, si détaillé, à tout ce qui concerne leurs amis et leurs 
parents, des émotions, des inquiétudes ; il faut une double dose 
de goût pour que cela soit agréable et ne paraisse pas affectation 
et minauderies. Je me souviens qu'à Genève tant de femmes 
parlent de sensibilité ! Je le disais l'autre jour à une Genevoise, 
qui me comprit fort bien et me parla de quelques sociétés où 
l'on était si sensible ! M 1 -' de Mauclerc a trop d'esprit pour ces 
sottises ; cependant, elle est aussi de la classe des femmes sen- 
sibles et honnêtes. 

Vous ne voulez pas que les propos dont nous nous plaignons 
soient venus de France, et moi je soutiens qu'ils en sont venus, 
et je m'imagine voir leur origine dans l'ancienne chevalerie, 
où la galanterie avait tant de part. Le ton de cette galanterie 
a changé suivant les mœurs, mais n'a pas cessé d'être la plus 
sotte chose du monde : voyez St-Evremond, les lettres de Chau- 
lieu, les lettres de Fontenelle ! Il est sûr que les platitudes fran- 
çaises deviennent cent fois plus plates dans les bouches hollan- 
daises, mais, croyez-moi, sans les Français, nous n'aurions jamais 
pensé à plaisanter une demi-heure sur un mot équivoque, auquel 
celui qui l'a dit n'attachait aucun sens et auquel celle à qui on 
le dit ne veut pas qu'on attache un sens ; nous ne parlerions 
pas tant de conquêtes, de jalousies, etc.. Une femme qui ne 
se soucie pas d'être aimée ne dirait pas mille choses de la passion 
d'un homme qui ne l'aime point. Ces légers propos qui n'ont 
ni tête ni queue, ni raison, ni vraisemblance, sans les Français 
ne seraient jamais entrés dans nos grosses têtes. Madame de 
Tuyll m'a dit qu'elle se désespérait à Spa d'entendre le général 
de Chabot, guerrier assez inhumain et qui avait passé l'âge 



FILLE A MARIER 45 

d'être joli homme, parler éternellement du pouvoir des femmes, 
de le voir toujours faire l'amoureux. Je suis convaincue que ce 
n'est pas là le meilleur ton de France ; mais, sans prévention, 
croyez qu'il en vient, et qu'elle nous envoie bien d'autres tra- 
vers qui, entés sur les nôtres, nous font autant de mal que ses 
belles manières et ses coiffures nous font de bien. » 

Son correspondant la tient au courant des nouveautés litté- 
raires : « Les brochures sur les Calas, lui dit-elle, m'ont fait 
verser des larmes d'indignation et de pitié ». Il lui soumet une 
tragédie de sa façon, Statira, qu'elle critique sans merci. Il 
accepte et souffre tout de l'« adorable Agnès, être sublime et 
presque divin ». Par moments, elle s'effraie d'une admiration 
qui lui semble un peu trop exaltée : 

« 9 septembre 1762. J'entends répéter sans cesse, même à ceux 
qui vous admirent, que vous êtes le plus dangereux des hommes 
et qu'on ne saurait être trop sur ses gardes avec vous... J'étais 
bien éloignée de souhaiter que la possibilité de me revoir vous 
fît quitter l'Angleterre. Un ami tel que je voulais me le conserver 
n'est pas si empressé, ne s'exprime pas comme vous faites ; 
je ne saurais prendre non plus tout ce que vous me dites pour un 
simple langage de politesse ; il me semble, Monsieur, que vous 
êtes ou que vous feignez d'être plus qu'un ami, et je ne voudrais 
ni entretenir une folie, ni être la dupe d'une fausseté... Comment 
voulez-vous que je vous regarde comme un homme qui ne peut 
me donner que des conseils utiles, comme une liaison qui ne sau- 
rait avoir rien de dangereux ? 

...Vous êtes pour moi comme ces choses rares et précieuses 
qu'on a la folie de vouloir acquérir et conserver à tout prix, 
quoiqu'on n'en puisse faire usage. J'ai trop cherché à me faire 
distinguer, ensuite estimer de vous, puisque nous ne gagnons 
que bien peu à cela, que nous ne pouvons ni nous voir, ni nous 
écrire... » 

C'est qu'en effet — le lecteur l'a déjà compris — la corres- 
pondance de Belle et de Constant d'Hermenches s'était établie 
à l'insu des parents de Tuyll, dont la rigidité n'eût jamais admis 
une relation de cette nature. Les lettres s'échangeaient par l'in- 
termédiaire d'amies bienveillantes : c'était une dame Geelwinck, 
qui est simplement appelée « la veuve » ; c'était une dame Hasse- 
laer, femme d'un échevin d'Amsterdam, chez qui Belle fit plu- 
sieurs séjours et dont elle a tracé le charmant portrait que voici : 

« ...Après mille conversations sur tous les sujets imaginables, 
je conclus que si je devais changer avec quelque femme que ce fût 



46 MADAME DE CHABRIÈRE ET SES AMIS 

de ma connaissance, de la tête aux pieds, d'esprit et de cœur, 
c'est avec M me Hasselaer que je changerais... Elle supporte les 
sots, et c'est en quoi je lui porte envie. Mais elle ne les confond pas 
avec les gens d'esprit. Elle sait faire la demande et la réponse ; 
mais elle aime beaucoup mieux trouver des gens qui entendent 
et qui répondent. Elle n'est point fausse, elle n'est point dissi- 
mulée ; avec le public elle est polie et prudente ; avec ses amis 
elle est confiante et sincère. C'est ne point la connaître que de 
l'estimer médiocrement. 

...Toutes les conversations lui sont bonnes, elle entend la plus 
déliée, elle trouve de l'agrément à la plus solide. Vous auriez 
le chagrin de la voir causer aussi avec les Villatte, mais elle ne 
se méprend pas aux différences, elle écoute tout autrement. 
M lle de Mauclerc se plaignait avec moi l'autre jour de ce que M mC 
Hasselser souffrait les plus insipides propos, s'accommodait de la 
mauvaise compagnie, écoutait tout le monde. « Oui, lui dis-je, 
mais son goût se venge par ses distractions... » 

Bientôt, Belle eut dans sa famille un commissionnaire obli- 
geant et discret. Le conseiller Cornelis de Perponcher-Sedlnitzki, 
habitant La Haye, épousa en avril 1763 Jeanne-Marie de Tuyll 1 . 
Ce grave personnage consentit, dans l'heureux temps des fian- 
çailles, — le bonheur rend accommodant, — à faciliter l'échange 
des missives entre Belle et d'Hermenches. Belle ne se livrait 
qu'en tremblant, et avec des remords sincères, aux plaisirs de cette 
correspondance clandestine. Elle le dit cent fois et sur tous les 
tons : 

« Si ce commerce venait à se découvrir, écrit-elle, il causerait 
ici une si terrible indignation !... Ni mes parents, ni le public ne 
me pardonneraient jamais cette étourderie.... Des saillies peu 
glorieuses pour moi, passagères dans mon âme, ne devraient 
pas s'éterniser dans votre cassette... Au nom de Dieu, Monsieur, 
brûlez mes lettres !... Supposé même qu'il pût vous en coûter 
quelque chose, il me semble que vous me devez un sacrifice si 
nécessaire à mon repos. » 

Mais d'Hermenches ne brûla rien. Il refusa même plus tard 
de rendre à madame de Charrière les lettres de la trop confiante 
Agnès 2 . On conçoit qu'elle attachât un grand prix à sa relation 



1 Sa mort fut prématurée : il se noya par accident quelques années plus 
tard, en 1776. La famille de Perponcher a encore des représentants à Berlin. 

2 Ces lettres, au nombre de 178, font partie du « Fonds Constant», à la 
Bibliothèque de Genève. (Mec. 37.) 



FILLE A MARIER 



47 



avec d'Hermenches : elle se sentait si complètement isolée dans 
le calme et froid milieu où le ciel l'avait fait naître ! N'employons 
pas le mot d'« incomprise », qui serait d'un romantisme déplacé ; 
mais il est sûr que la jeune fille déconcertait son entourage par 




MERE DE BELLE 



sa fièvre d'activité intellectuelle et la hardiesse de son esprit. 
Dépaysée dans sa famille, elle avait souffert de cette dissonance 
dès ses plus jeunes années, et le tardif mariage qu'elle contractera 
sera surtout pour elle le moyen de mettre un terme à ce long 
malaise. Les lettres que nous allons transcrire montreront mieux 



48 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

que toutes nos explications ce qui rendit sa jeunesse vraiment 
malheureuse : 

«23 juillet 1762... Mon père et ma mère me veillent de fort près, 
parce qu'ils m'aiment beaucoup ; et parce que je les aime beau- 
coup aussi, je suis au désespoir lorsque je leur donne du cha- 
grin ou de l'inquiétude. La voie que je prends pour vous faire 
tenir cette lettre ne me laisse rien à craindre de ce côté-là, et 
pour ce qui s'appelle bienséance, comme elle n'est fondée que 
sur l'opinion, je ne vois pas un grand mal à la violer lorsque cela 
n'alarme point la vertu, ni ne trouble le bon ordre. 

...Quelques jours après mon retour à Utrecht, comme j'étais 
au bal, je voulus tirer quelque chose de mes tablettes pendant 
le souper, et toutes mes lettres en tombèrent sans que je le visse ; 
j'étais déjà retournée dans la salle où l'on dansait, lorsqu'un 
jeune homme les releva. Ma mère les demanda aussitôt et elles 
lui furent données... Je redemandai en badinant mes lettres, 
je tâchai de conserver, tout en faisant des instances, un air riant 
et tranquille ; rien ne me réussit. Ma mère, soit qu'elle eût des 
soupçons, soit simple curiosité, ne voulut jamais me les rendre. 
De retour au logis, je cherchai avec une fille de chambre qui 
m'était affectionnée tous les moyens de les ravoir... Sincère et 
délicate sur le chapitre de la probité comme je le suis, la nécessité 
d'en imposer à mes parents ne fut pas ce qui me fit le moins souf- 
frir ; j'en vins à bout sans beaucoup de peine, mais je fus pres- 
que fâchée du succès. 

Septembre 1762... Il n'y a que très peu de choses qui m'amu- 
sent... Permettez-moi de ne vous rien dire encore de mon mariage ; 
il est peut-être éloigné ; je n'ai point encore pris d'engagement et 
je ne suis pas sur le point de me déterminer... On dit que je dédai- 
gne toute conversation commune et que je crois mon esprit au- 
dessus de tout. On trouve aussi mauvais que je veuille savoir 
plus que la plupart des femmes, et on ne sait pas que très sujette 
à une noire mélancolie, je n'ai de santé ni pour ainsi dire de vie, 
qu'au moyen d'une occupation d'esprit continuelle. Je suis bien 
éloignée de croire que beaucoup de science rende une femme 
plus estimable, mais je ne puis me passer d'apprendre ; c'est 
une nécessité où m'ont mise mon éducation et ma façon de 
vivre... Si je ne suis point vaine, si je ne néglige point mes de- 
voirs, que peut-on me reprocher ? 

9 octobre 1762... Il suffira de vous dire que mes parents m'ai- 
ment beaucoup pour vous engager à les respecter dans vos juge- 
ments. Il me serait impossible de changer leurs idées, et ils ne 
changeront jamais de conduite, tant que leurs principes ne chan- 
geront pas. Leurs intentions sont pures, et ils sont fermes comme 
ils doivent l'être à faire ce qui leur paraît bien. S'il y a quelque 



FILLE A MARIER 4g 

excès, je n'en dois pas moins me soumettre à leur volonté. Je 
ne me pardonnerais pas de leur causer du chagrin pendant le peu 
de temps que j'ai peut-être encore à dépendre d'eux. 

23 octobre... Vous n'êtes pas le premier qui ait des regrets que 
je ne sois pas un homme ; j'en ai eu moi-même bien souvent . 
Je serais une créature moins déplacée que je ne le parais à pré- 
sent ; ma situation donnerait plus de liberté à mes goûts ; un 
corps plus robuste servirait mieux un esprit actif. 

..Mon père est l'homme du monde le plus réservé dans ses 
jugements ; vous ne fûtes pas même nommé dans l'histoire des 
papiers surpris ; il ne m'a jamais dit du mal de vous. Ma mère 
blâme aussi bien que moi, en plaisantant, le soin qu'on prenait 
un jour de faire revivre un vieux conte à votre désavantage, et 
ne trouva point mauvais qu'on m'appelât votre Don Quichotte. 
Il n'est pas besoin de votre présence pour que l'un et l'autre 
aient sans cesse les yeux sur moi : ils me croient, je pense, assez 
aimable pour plaire et assez étourdie pour faire des imprudences, 
en quoi ils n'ont pas si grand tort, puisque je vous écris. Eussiez- 
vous la sagesse de Caton, un commerce de lettres condamné 
par la bienséance leur déplairait, et si vous voulez être pour eux 
digne d'une parfaite estime, il faut commencer par n'engager 
plus leur fille à manquer à son devoir. 

... Vos louanges me rendraient vaine, si je pouvais le devenir, 
mais je me connais trop bien, je me fais trop peu de grâce pour 
jamais l'être. Quand on s'examine avec soin et de bonne foi, on 
trouve de quoi entretenir une sorte d'humilité malgré les éloges 
les plus flatteurs. » 

A propos de la mort de son oncle, Jean de Tuyll, frère cadet de 
son père ', elle écrit : 

«29 décembre 1762... J'ai réfléchi avec surprise à ce qu'il en coûte 
pour mourir. Pourquoi, disais-je, la bonté de Dieu ne rend-elle 
pas aisée une chose qui est dans la nature, qu'il nous faut tous 
subir ? Pourquoi ne mourons-nous pas comme nous naissons ? 
Il m'est venu dans l'idée que nos premiers pères ne faisaient 
que cesser de vivre, et que si nous étions sobres, réglés en tout, 
si nous vivions comme les sauvages de Rousseau, nous mourrions 
peut-être sans agonie et sans douleur, seulement parce qu'un 
long usage affaiblit et éteint enfin nos organes et nos facultés. 
Notre machine ne ferait que s'user peut-être ; elle ne se démon- 
terait pas. » 



1 C'était le père de cette cousine qui devint M"" d'Athlone et fut une des 
plus chères amies de Belle de Zuylen. 



50 MADAME DE CHARRIÈRE ET SES AMIS 

Un beau matin, une lettre que d'Hermenches avait confiée à 
Perponcher fut interceptée par M™ e de Tuyll. Belle raconte l'in- 
cident à son beau-frère : 

«.Fin 1763... J'ai été si effrayée de voir entrer ma mère dans ma 
chambre, tenant d'une main votre lettre ouverte, de l'autre 
celle de d'Hermenches, que dès que je les ai eues en ma puissance, 
je n'ai fait qu'un saut du haut de l'escalier en bas, et les grosses 
flammes de la cuisine ont dévoré en moins de rien mille jolies 
choses. Ma mère voulait me retenir, mais je disais : « Non ! Je 
soupçonne là quelque mystère aussi bien que vous, et ne me 
souciant pas d'en être éclaircie ni de devoir vous en éclaircir, 
pour vous prouver aussi que ce n'est rien qui me tienne fort au 
cœur, elles iront droit au feu. » Quand je suis remontée, je n'en 
pouvais plus d'agitation et de battements de cœur. Depuis long- 
temps je suis si bonne fille, qu'il n'y avait pas moyen d'être mère 
rigide ; j'ai raconté, j'ai caressé, je l'ai attendrie... «Que, pour 
moi, si on me tourmentait trop, je pourrais toujours me consoler 
par l'idée d'un prompt mariage... » J'ai ajouté moitié en riant 
qu'on m'avait encore pressée hier sur le baron allemand, et que 
je n'avais qu'à dire oui demain... Je crois que je lui ai fait peur, 
j'ai ri, j'ai pleuré, je lui ai dit enfin que si je n'avais pas brûlé ma 
lettre, je la lui lirais peut-être, que sûrement elle était jolie... 
Enfin mon adresse et ma franchise ont obtenu tout ce que je 
voulais de son amitié. 

...N'allez pas croire que sérieusement une gronderie me fît 
marier ; je serais fort surprise si, quoique pussent dire mon cher 
père et ma chère mère, je prenais demain une si étrange réso- 
lution. Entre autres folies, je disais ce soir : « Que mon mari se 
garde d'être jaloux : selon toute apparence, il serait trompé ! » 
Et je voulais faire avouer à ma mère que telle que j'étais, je valais 
encore mieux qu'une autre. 

10 janvier 1764. (A d'Hermenches) : ...Il n'y a, dites-vous, qu'un 
homme d'esprit riche et aimé qui doive me décider jamais.. 
Croyez-vous que trouver cet homme soit une chose facile ? Peut- 
être serai-je moins délicate ; peut-être qu'un honnête homme, 
riche, pour qui je puisse avoir de l'estime, me décidera, peut- 
être que non ; je n'en sais en vérité rien... Je n'ai point de systè- 
mes ; ils ne servent, selon moi, qu'à égarer méthodiquement... 
Je n'ai pas seulement hésité sur les partis qui se sont proposés 
jusqu'ici, ils ne me convenaient pas. A présent, j'ai deux épou- 
seurs en réserve au fond de l'Allemagne ; peut-être qu'il y en 
aura un des deux que je pourrai prendre, il faudra voir ; peut-être 
il s'en présentera un autre qui me conviendra mieux... Si j'étais 
mariée, je ne donnerais pas tant d'heures au clavecin ni aux ma- 
thématiques, et cela m'affligerait, car je veux absolument enten- 



FILLE A MARIER 5l 

dre Newton et accompagner à peu près comme vous. J'écris, je 
travaille, mes parents m'aiment, on s'accoutume à me voir secouer 
un peu l'esclavage de la coutume. On me dispense de perdre 
mon temps avec des gens à qui je n'ai rien à dire et qui ne disent 
rien que je ne sache par cœur. Voyez s'il n'y a pas là un grand 
nombre d'avantages. La Sarraz ' me disait l'autre jour : « Quand 
on me dira que vous vous mariez, je serai fort surpris, et si vous 
vous mariez uniquement par goût, sur vos propres idées, sans 
être déterminée par les circonstances et par les avantages d'un 
établissement, votre mari sera un être si curieux que je ferai 
très bien cinquante lieues pour le voir. » — Je lui dis qu'il avait 
raison et que cet homme en vaudrait la peine. » 

Dans la même lettre, nous rencontrons une allusion à son 
premier ouvrage imprimé. Elle revient de La Haye, où elle s'est 
fort amusée, et a particulièrement fréquenté une dame de Degen- 
feldt, qui paraît s'être engouée d'elle. «On m'a beaucoup demandé 
si j'avais écrit le Noble. » Elle a répondu oui et non, car, dit-elle, 
« je veux que cela soit toujours un soupçon dans le public, mais 
point une certitude. Vous l'avez lu sans doute, sinon il faut le 
lire. La Sarraz me disait : Je voudrais l'avoir écrit. — Cela se peut 
bien, mais pour l'auteur qu'il a, il y règne un air trop libre. » Puis 
elle poursuit : 

« On m'a reproché depuis peu d'être indolente sur les défauts de 
mes amis, de ne pas reprendre chez eux avec assez de zèle les 
travers dans l'esprit et dans l'humeur. En effet, je trouve que 
c'est peine perdue ; que pour reconnaître ses défauts, il faut une 
modestie, et pour les combattre, un courage qu'on ne trouve 
presque jamais; et j'aime beaucoup mieux plier mon humeur aux 
travers des autres, ce qui est pour moi profit tout clair, que de 
me fatiguer en exhortations et en remontrances presque toujours 
inutiles. » 

Comme d'Hermenches lui reprochait de n'avoir pas dit à un 
ami tel que lui qu'elle était l'auteur du Noble, elle répond par 
de nouvelles et charmantes confidences : 



1 La Sarraz était un camarade et ami de Constant d'Hermenches. Homme 
d'une gaîté fort libre, assez lettré, il procurait à Belle certaines lectures : 
« Ne pourriez-vous, écrit-elle à son frère Ditie, le 1 1 février 1765, demander 
à La Sarraz les livres qu'il devait acheter pour moi ? Demandez-les mysté- 
rieusement : ce sont les Rabelais qui doivent être mis sur le compte de 
M mt Bentinck. •>> 



52 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Je vous assure que j'ai plutôt oublié de vous en parler que je 
n'ai voulu vous en faire un mystère. C'est un badinage dont 
l'auteur ne devait pas être connu ; vous verrez que ce petit livre 
ne m'a pas plus coûté qu'une douzaine de lettres... Bientôt, dans 
le Mercure ou dans Y Année littéraire, vous verrez un petit ouvrage 
de la même plume. Je ne puis me résoudre à vous en dire le titre ; 
il est trop étrange que j'écrive et que je fasse imprimer pareille 
chose. 

...J'étudie avec la plus grande application toutes les propriétés 
des sections coniques. Mon maître, qui ne me flatte point, qui 
n'est point poli, m'a dit n'avoir jamais vu de meilleures dispo- 
sitions ni des progrès aussi rapides... Mon maître, avec l'air d'un 
manant, est un très habile homme, et avec cela si heureux, si uni, 
si modeste, qu'il donne bonne opinion de la science. Je le respecte 
à proportion de ce qu'il s'oublie, et nous passons une couple 
d'heures ensemble tous les jours. Ce que je voulais vous dire, 
c'est que je ne m'aperçois point encore que mon esprit se rétrécisse, 
que mon imagination devienne stérile, mais je sais bien qu'une 
heure ou deux de mathématiques me rendent l'esprit libre et Ië~ 
cœur plus gai ; il me semble que j'en dors et mange mieux, quand 
j'ai vu des vérités évidentes et indisputables ; cela me console 
des obscurités de la religion et de la métaphysique, ou plutôt cela 
me les fait oublier ; je suis fort aise de ce qu'il y a quelque chose 
de sûr dans ce monde. Mais ce n'est pas pour le plaisir seul que 
je m'occupe de ces vérités : je trouve que dès qu'on s'applique 
à quelque chose, il est honteux de négliger la connaissance de la 
nature. L'arrangement que Dieu a mis dans l'univers est trop 
beau pour que je veuille l'ignorer ; je voudrais, comme Zadig, 
savoir de la physique ce que l'on en sait de mon temps, et pour 
cela il faut les mathématiques. Je n' aime pas les demi-con nais- 
sances. » 

D'Hermenches ayant insinué qu'elle avait peut-être moins de 
goût pour les mathématiques que pour le maître, elle réplique 
prestement : 

il mai 1764... Si j'ai parlé de lui comme d'un Saint-Preux, 
j'ai parlé étrangement. Connaissez-vous rien de moins ressem- 
blant à Saint-Preux qu'un petit homme de plus de 50 ans, coiffé 
tout de travers d'une vieille perruque rousse, chaussé de gros 
bas de laine en toute saison, aussi malpropre qu'un capucin, et 
qui, dès qu'il ouvre la bouche, fait tomber une pluie sur moi et 
sur mon papier ! 

« Dimanche (1764)... La cloche sonne 6 y 2 heures, et déjà je 
tiens une plume. ..Vous parlez de mon père: il dormirait moins que 
moi s'il voyait mon cœur au grand jour... J'aurais beau dire, il 
verrait des principes relâchés ; mais il n'imaginerait pas le feu 



FILLE A .MARIER 



53 



des passions. Au reste, mon père n'est pas hérissé de cette gravité 
de vertu dont vous parlez ; il ne déclame ni contre les vicieux, 
ni même contre le vice, mais il semble les ignorer et ne les vouloir 
pas connaître. C'est un homme accoutumé aux peintures d'un 
paysage riant, où l'on voit la nature dans son bonheur et dans 
sa beauté ; il détourne les yeux des horreurs d'une tempête, 
de la grille de Saint-Laurent et d'un jugement dernier... C'est 
une chose curieuse que les effets de ce caractère modéré, sage 
et doux. Mon père a sur toute sa famille cette influence que doit 
donner la supériorité d'esprit et la supériorité de connaissances, 
quand on les emploie continuellement au service d'autrui. 
Le dictionnaire de toute sa famille est formé sur ses pensées. 
C'est-à-dire qu'il se borne aux expressions de la décence, de 
l'honnêteté et de la vertu, d'une politesse sincère, mais froide. 
Point d'exclamations, point d'expressions vives, point de chaises 
percées l . Il n'y a que ma mère qui sache exagérer. Vous devriez 
voir comme on m'entend peu quand je me laisse aller à mes indi- 
gnations ou à mes enthousiasmes. C'est en vérité une chose éton- 
nante que je m'appelle Hollandaise et Tuyll. Il faut que la Pro- 
vidence ait absolument voulu que je fusse ce que je suis. Le phy- 
sique et le moral semblent s'y être opposés de toute leur puissance. 
Ils n'avaient pas tort peut-être, à le bien prendre; je ne dois rien 
leur reprocher. Que sert tout ce feu pour le bonheur ? Mon frère 
est, dites-vous, sans vivacité. Eh bien, tant mieux : que ferait-il 
de vivacité dans sa patrie ? Ici, l'on est vif tout seul. » 

Puis elle revient à son père, constamment occupé des intérêts 
publics : 

« Toute cette affaire des digues et rivières roule sur lui et sur 
M. Brouwer dans cette province... La conclusion de tout ceci, 
c'est que je veux que vous estimiez mon père. Eclairé, modeste, 
laborieux, indulgent, plein de respect pour le Créateur, de bien- 
veillance pour la créature, utile à ses amis, plus utile à sa 
patrie, quelque paradis que vous imaginiez, mon père y entrera.» 

Elle nous conte ensuite qu'elle lit Plutarque et Y Essai sur les 
mœurs avec son frère cadet Vincent : 

« Je veux, dit-elle avec infiniment d'esprit, je veux essayer de 
toutes les façons de séparer chez lui l'idée de livre et l'idée de 
peine 2 ... Dans toute la journée, il n'est point de temps mieux 

1 Allusion à une plaisanterie rabelaisienne de La Sarraz. 

2 Dans sa vieillesse, elle faisait cette réflexion: «Je crois que pour bien 
des jeunes gens, il n'y a que deux sortes de lectures: les unes sont celles 
auxquelles on les force ; les autres, celles dont ils se cachent. (A M"* de 
Sandoz-Rollin, 24 juillet 1799). 



54 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

employé que celui que je passe à lire ou à causer avec mon frère. 
Il a seize ans, il est aimable, pénétrant, modeste, gai, mille fois 
plus réfléchi et plus prudent que moi ; nous nous aimons beaucoup 
et pas un de mes conseils ne lui est à charge. Du goût, de l'intel- 
ligence, de la sensibilité, il a tout ce qui fait un aimable homme. 
Voulant être quelque chose, il a prié qu'on le mît au service, et 
dans un mois il va rejoindre son régiment à Bois-le-Duc. Je crois 
que j'apprendrai à jouer du luth quand je n'aurai plus mon frère. 
Ne voilà-t-il pas une plaisante compensation ? — Après notre 
lecture, je vais chez mon maître de clavecin ; ensuite viennent 
les mathématiques. Le reste de mon temps est donné à mon père 
et à ma mère, à mon oncle, à ma toilette et à mes concerts. 
Un homme de mérite, éclairé, fort honnête homme, m'accompa- 
gne de la basse tant que je veux... Quand je vais à l'assemblée, 
je cause et je joue avec un jeune Ecossais tout plein de sens, d'es- 
prit et de naïveté. D'ordinaire, je me console très bien de l'espèce 
de solitude dans laquelle je vis ; j'en ai plus de loisir et plus de 
liberté. 

5 mars 1764 ...Mon frère le marin n'avait vu depuis longtemps 
que l'Océan et les côtes de l'Amérique ; il était surpris, en arri- 
vant ici, d'une conversation à laquelle rien de ce qu'il avait 
entendu ne ressemblait. Quoiqu'il n'eût pas 17 ans quand il 
commença son métier, ce qu'il aimait alors, il l'aime encore plus 
à présent, et pendant un mois qu'il a passé avec nous, il ne pou- 
vait souffrir que je le quittasse, je ne pouvais, le soir, le faire 
sortir de ma chambre, et quelquefois il restait jusqu'à 2 ou 3 
heures assis sur mon lit. » 

Un soir, elle scandalisa fort sa sœur en se déshabillant devant 
le grave Perponcher. «Vous mettre en chemise! clamait la sœur, 
cela m'a paru si affreux ! »... 

« Il faut savoir qu'après cette toilette, j'avais dit à tous deux : 
«Avouez que je me déshabille bien décemment!» J'ai appris 
cela avec mes frères ; le marin, l'hiver passé, ne voulait sortir de 
ma chambre que quand j'étais au lit, trop endormie pour pouvoir 
parler. Si, au lieu de ma sœur et de son mari, vous aviez été dans 
ma chambre, si Bellegarde avait détaché mon mouchoir, on ne 
montrerait pas plus d'horreur ni de dédain. Que la signification 
des mots décence et pudeur est arbitraire ! Que les idées touchant 
la vertu sont différentes ! » 

On vient de voir la première allusion au marquis de Bellegarde, 
qui fut un des prétendants les plus sérieux à la main de Belle de 
Zuylen. Mais arrêtons-nous un instant aux ouvrages qu'elle 
composa pendant les années que nous venons de traverser. Outre 



FILLE A MARIER 55 

Le Noble, déjà mentionné, nous connaissons l'existence des écrits 
suivants, — elle-même nous les indique dans la lettre du n mai 
1764: 

« Demandez à Bentinck l'Epître de Garcin et ma réponse, les 
portraits de Zêlide, l'Epître à M me Hasselœr ; demandez à Perpon- 
cher les vers que j'ai adressés à ma mère ; ils sont nouveaux. » 

Ces petits ouvrages ne nous ont pas tous été conservés, mais 
les plus importants subsistent, à commencer par Le Noble '. 

Nous avons dit combien l'indépendance de son jugement et la 
liberté de ses allures étonnaient et scandalisaient l'entourage 
de la jeune fille. Ce fut bien pis quand parut ce petit conte ano- 
nyme que la rumeur publique s'empressa de lui attribuer. 

Voltaire eût certainement goûté le style alerte et le ton déta- 
ché de ce badinage sur le préjugé de la noblesse. Le baron 
d'Arnonville, d'une famille d'ancienne noblesse, « était très sen- 
sible au mérite de cette ancienneté, et il avait raison, car il n'avait 
pas beaucoup d'autres mérites ». Tel est le début. Ecoutons la 
suite : 

« Sa table était frugale, mais tout autour de la salle à manger 
régnaient les bois des cerfs tués par ses aïeux. Il se rappelait, les 
jours gras, qu'il avait droit de chasse, les jours maigres, qu'il 
avait droit de pêche, et content de ces droits, il laissait sans envie 
manger des faisans et des carpes aux ignobles financiers. Il 
dépensait son modique revenu à pousser un procès pour le droit 
de pendre sur ses terres ; et il ne lui serait jamais venu dans 
l'esprit qu'on pût faire un meilleur usage de son bien, ni laisser 

1 Le Noble parut, sans nom d'auteur, à Amsterdam, in-8", 1763. Une 
nouvelle édition in- 12 en fut faite à Londres en 1770. Nous n'avons pu 
réussir à retrouver nulle part un exemplaire de l'une ou l'autre édition. 
Elles doivent avoir été tirées à un très petit nombre d'exemplaires, et nous 
ne serions pas surpris qu'on en eût détruit le plus possible. Les archives de 
Zuylen ne possèdent même pas ce libelle compromettant, qui n'existe à 
notre connaissance dans aucune bibliothèque hollandaise. Mais nous avons 
trouvé les deux éditions mentionnées dans le catalogue de la vente de 
M. van Gcens, à Utrecht. Heureusement Le Noble a été réimprimé. Notre 
ami M. Arthur Piaget l'a découvert à la Bibliothèque nationale, dans un 
recueil publié en 1786-87. (Voir Bibliographie, à la fin du tome II). En 
1 787, M"" de Charrière avait publié ses principaux romans, qui avaient eu du 
succès : on conçoit que des éditeurs aient eu l'idée de réimprimer le premier 
ouvrage de l'auteur des Lettres écrites de Lausanne et des Lettres neuchâ- 
îeloises. 



56 MADAME DE CHABRlÈRE ET SES AMIS 

à ses enfants quelque chose de mieux que la haute et basse justice. 
L'argent de ses menus plaisirs, il le mettait à faire renouveler 
les écussons qui bordaient tous les planchers et à faire repeindre 
ses ancêtres. 

La baronne d'Arnonville était morte depuis longtemps, et 
lui avait laissé un fils et une fille, qui s'appelait Julie. Le jeune 
seigneur avait également à se plaindre de la nature et de l'édu- 
cation : cependant il ne se plaignait pas ; content du nom d'Ar- 
nonville et de la connaissance de l'arbre généalogique de sa 
maison, il se passait de talents et de science ; il chassait quelque- 
fois, et mangeait son gibier avec les filles du cabaret voisin. Il 
buvait beaucoup et jouait tous les soirs avec son domestique. 
Sa figure était désagréable, et il eût fallu de bons yeux pour 
découvrir en lui ces traits qui, selon quelques-uns, annoncent 
infailliblement une haute naissance. Julie, au contraire, avait de 
la beauté, des grâces et de l'esprit : son père lui avait fait lire 
des traités de blason qu'elle ne goûtait guère, et elle avait lu 
en secret quelques romans qu'elle goûtait beaucoup. Le séjour 
qu'elle avait fait chez une dame de ses parentes, dans la capitale 
de la province, lui avait donné quelque usage du monde ; il n'en 
faut pas beaucoup pour rendre polie une personne qui a l'esprit 
pénétrant et le cœur bon. 

Elle était fort vive et fort gaie, quoique tendre, et il lui échap- 
pait quelquefois des railleries sur la noblesse : mais le respect 
et l'amitié qu'elle avait pour son père les modéraient toujours... 
Elle préférait une jolie et aimable bourgeoise des environs à une 
demoiselle aussi laide et maussade que noble qui demeurait dans 
le voisinage... Elle cédait toujours à l'âge, et aurait mieux aimé 
qu'on la crût roturière qu'arrogante. Par étourderie, elle aurait 
passé devant une princesse ; par indifférence et par civilité, elle 
eût laissé passer tout le monde devant elle... Julie ne voulait 
point avoir trop d'esprit, et voilà pourquoi ce qu'elle en avait 
plaisait davantage ...» 

Le hasard lui fait rencontrer le jeune Valaincourt : « Ils se 
plurent dès qu'ils se virent, et ils ne songèrent d'abord ni à se 
le dire, ni à se le cacher. » Le père de l'amoureux avait reçu la 
noblesse pour prix de grands services rendus à l'Etat : 

« Les sages diraient que quand c'est de cette façon qu'on a 
acquis la noblesse, la plus nouvelle est la meilleure ; que le 
premier noble de sa race doit être le plus glorieux d'un titre 
dont il est l'auteur ; que le second vaut mieux que le vingtième, 
et qu'il y avait à présumer que Valaincourt ressemblait plus 
à son père que le baron d'Arnonville à son troisième aïeul ; 
mais les sages ne sont pas juges compétents de l'ouvrage du 
préjugé...» 



FILLE A MARIER 5j 

C'est pourquoi le père de Julie, qui attache tant de prix à 
l'antiquité des parchemins, ne demande pas si le jeune homme 
épris de sa fille est rangé, s'il a le cœur bon : il demande si sa 
famille est « ancienne ». Et Julie lui ayant répondu, « par un 
mouvement de gaîté », que les Valaincourt descendent de Renaud 
de Montauban : « Quoi ! ma fille, s'écrie le père, de Renaud de 
Montauban ! Mon Dieu, que tu seras heureuse ! » 

Mais quand il apprend la vérité, il refuse naturellement de con- 
sentir au mariage, puis enferme sa fille, de peur qu'elle revoie 
son ami. Alors Julie décide de s'évader du château de ses ancêtres; 
elle n'hésite même point à jeter leurs portraits dans le fossé pour 
faciliter son évasion : 

« Vous me rendrez au moins ce service, s'écrie-t-elle. Jamais 
elle n'avait cru qu'on pût tirer si bon parti des grands-pères. 
Ce nouvel usage la divertissait. » 

Elle rejoint aussitôt son amant : 

« Valaincourt prit un baiser à Julie, et Julie, qui n'aimait pas 
à refuser ce qu'elle pouvait donner sans peine, le laissa prendre. » 

Le baron d'Arnonville faillit mourir de douleur : 

« En vain un homme raisonnable qui se trouvait là lui représen- 
tait que tout au plus la noblesse était un préjugé pour le mérite, 
et qu'un mérite reconnu, comme celui de Valaincourt, n'avait 
pas besoin du préjugé ; qu'on ne peut jamais s'attribuer le mérite 
d'autrui, et que quand on le pourrait, un noble ne s'en trouverait 
souvent pas plus qu'un autre, celui à qui on a donné primitive- 
ment son titre pouvant avoir été un malhonnête homme ou un 
sot... Ce discours blasphématoire fut interrompu par une seconde 
pâmoison plus longue encore que la première. C'en était fait, je 
pense, du baron, si une lettre bien consolante ne l'eût rappelé à la 
vie. Le sort le dédommageait de l'acquisition d'un gendre riche 
et aimable, en lui offrant la bru la plus désagréable qu'on puisse 
imaginer. Il accepta avec joie cette compensation. Il rendit grâce 
au Ciel et admira la sagesse de la Providence, qui dispense avec 
égalité les biens et les maux. Il n'est pas besoin de dire que la 
demoiselle était complètement noble ; on n'envoyait pas son 
portrait, mais son arbre généalogique, et il était tel, que le père 
n'hésita pas ; le fils avait ouï dire qu'elle était louche et bossue, 
mais l'honneur de joindre ses armes et ses quartiers aux siens le 
fit passer sur tous les désagréments du reste ; il comptait bien 
d'ailleurs se consoler avec des créatures moins nobles et moins 



58 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

laides, et il avait trop de grandeur d'âme pour penser qu'il fallût 
aimer celle qu'on épousait... 

Le mariage fut donc bientôt conclu. Julie, en ayant appris 
la nouvelle, s'informa du jour des noces. A la fin du repas, le père 
d'Arnon ville, rappelant la vigueur de ses jeunes ans, célébra par 
vingt rasades une union si bien assortie. Lorsque le vin commen- 
çait à confondre dans sa tête l'ancienne et la nouvelle noblesse, 
Valaincourt et Julie entrèrent dans la salle et se jetèrent à ses 
pieds. Ayant perdu une partie de ce qu'il appelait sa raison, 
il ne sentit que sa tendresse, et pardonna. Julie fut heureuse, et 
ses fils ne furent point chevaliers.» 

La satire ne laisse pas d'être piquante sous le plume d'une 
héritière de la plus vieille noblesse hollandaise. Nous sommes à 
Utrecht en 1763, c'est-à-dire en un temps où de si libres idées, 
qui ne couraient pas les rues, couraient encore moins les salons, 
et en une ville où, aujourd'hui encore, un noble nom n'est point 
sans prestige. On se figure l'étonnement indigné des jeunes patri- 
ciens, « grossiers, joueurs et chasseurs », que dépeignait au naturel 
la plume frondeuse de M lle de Tuyll ; la stupeur des douairières 
compassées et des vieux papas, « un peu attendris par le vin », 
dont elle raillait les préjugés étroits et le ridicule orgueil ! Dès 
lors, Belle de Zuylen fut classée parmi les créatures bizarres, 
de société dangereuse et qui sont pour les parents d'un placement 
difficile '. 

Ses amis — elle en avait quelques-uns qui rendaient justice à 
son talent — se passaient de main en main les productions de ce 
vif esprit. Nous avons retrouvé en Hollande des copies de son 
portrait, sous le nom de Zélide, et d'une poésie adressée à sa 
mère. Le portrait est tracé avec une grâce piquante qu'on eût 
certainement goûtée chez M 11 -' de Montpensier et que M me de 
Staal-Delaunay n'a point dépassée. C'est un morceau capital, 
une confession, un peu arrangée pour le monde, sans doute, 
mais, à tout prendre, sincère et vraie. 



1 Encouragée par le succès du Noble, elle écrivit le conte dont elle nous a 
parlé plus haut, et l'envoya à son frère aîné, alors à Paris, pour qu'il l'offrît 
au Mercure ou à V Année littéraire. Mais elle ne parvint pas à faire agréer 
cet ouvrage, dont nous ignorons le titre, et où, déclare-t-elle, « la réputation 
de la fille d'un roi de France est fort attaquée... Le public s'en passera fort 
bien. Je m'amuse à présent à faire une comédie». 



FILLE A MARIER 5û 



Portrait de M lle de Z sous le nom de Zélide, 

fait par elle-même. 

« Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par 
penchant, Zélide n'est bonne que par principe; quand elle est 
douce et facile, sachez-lui en gré, c'est un effort. Quand elle est 
longtemps civile et polie avec des gens dont elle ne se soucie 
pas, redoublez d'estime, c'est un martyre. Naturellement vaine, 
sa vanité est sans bornes : la connaissance et le mépris des hommes 
lui en eurent bientôt donné. Cependant elle va encore trop loin 
au gré de Zélide elle-même. Elle pense déjà que la gloire n'est 
rien au prix du bonheur, mais elle ferait encore bien des pas pour 
la gloire. 

Quand est-ce que les lumières de l'esprit commanderont aux 
penchants du cœur ? Alors Zélide cessera d'être coquette. Triste 
contradiction ! Zélide, qui ne voudrait pas sans raison frapper un 
chien, ni écraser le plus vil insecte, voudrait peut-être, dans cer- 
tains moments, rendre un homme malheureux, et cela pour s'a- 
muser, pour se procurer une espèce de gloire, qui même ne flatte 
point sa raison et ne touche qu'un instant sa vanité. Mais le 
prestige est court, l'apparence du succès la fait revenir à elle- 
même, elle n'a pas plutôt reconnu son intention qu'elle la méprise, 
l'abhorre et veut y renoncer pour jamais. 

Vous me demanderez peut-être si Zélide est belle, ou jolie, ou 
passable ? Je ne sais ; c'est selon qu'on l'aime ou qu'elle veut 
se faire aimer. Elle a la gorge belle, elle le sait, et s'en pare un 
peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la main blanche, elle 
le sait aussi, et en badine, mais elle voudrait bien n'avoir pas 
sujet d'en badiner. 

Tendre à l'excès, et non moins délicate, elle ne peut être heu- 
reuse ni par l'amour, ni sans amour. L'amitié n'eut jamais un 
Temple plus saint, plus digne d'elle, que Zélide. Se voyant trop 
sensible pour être heureuse, elle a presque cessé de prétendre au 
bonheur, elle s'attache à la vertu, elle fuit le repentir, et cherche 
les amusements. Les plaisirs sont rares pour elle, mais ils sont 
vifs, elle les saisit et les goûte avec ardeur. Connaissant la vanité 
des projets et l'incertitude de l'avenir, elle veut surtout rendre 
heureux le moment qui s'écoule. 

Ne le devinez-vous pas ? Zélide est un peu voluptueuse ; son 
imagination sait être riante même quand son cœur est affligé. 
Des sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une 
activité excessive qui manque d'objet satisfaisant, voilà la 
source de tous ses maux. Avec des organes moins sensibles, Zélide 
eût eu l'âme d'un grand homme ; avec moins d'esprit et de raison, 
elle n'eût été qu'une femme très faible. » 



ÔO MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS 

Elle écrivit, quelque temps après, une Addition au portrait de 
Zélide, où elle complète et rectifie sa première esquisse. Mais ce 
second portrait, bien plus fouillé, devient une sorte d'apologie : 
Belle se sent jugée, sottement jugée ; elle va s'efforcer de s'ana- 
lyser impartialement, de se montrer sous son vrai jour; elle y 
réussit à merveille, et tout ce que nous savons d'elle par les pages 
qui précédent se résume en quelque sorte dans celles qu'on 
va lire ' : 

« Vous le voulez donc, il faut revenir à Zélide. S'il ne s'agissait 
que de faire un autre tableau, la chose serait aisée : ses amis disent 
qu'on en ferait vingt, tous ressemblants à l'original, tous diffé- 
rents entre eux. Mais la tâche est plus difficile, il faut effacer 
quelques traits d'une ancienne ébauche, fruit négligé du désœu- 
vrement d'une soirée d'automne, et qui, faite pour une seule amie, 
n'aurait jamais du être vue du public. 

...Bien des gens pensent qu'on a fait tort à Zélide de dire 
qu'elle n'est bonne que par principe. Elle-même appelle aujour- 
d'hui d'un jugement qu'elle avait approuvé. Si l'on est bonne 
quand on pleure sur les malheureux, quand on met un prix infini 
au bonheur de tout être sensible, quand on sait se sacrifier aux 
autres, et qu'on ne sacrifie jamais les autres à soi, Zélide l'est 
naturellement et le fut toujours. Mais s'il ne suffit pas pour cela 
d'une scrupuleuse équité dans une âme généreuse, compatissante 
et délicate, si pour être bonne il faut encore dissimuler ses mécon- 
tentements et ses dégoûts, se taire quand on a raison, respecter 
les faiblesses d'autrui, faire oublier à ceux qui ont des torts qu'ils 
nous affligent. Zélide souhaita toujours de l'être, et le devient. 
Son cœur était capable de grands sacrifices ; elle accoutume son 
humeur aux petits. Elle cherche à rendre heureux tous les moments 
de ceux qui l'approchent, car elle voudrait faire le bonheur de 
leur vie, et les moments font la vie. Trop sensible pour être cons- 
tamment heureuse, ceux qui l'approchent gagnent à ses chagrins : 
son existence ne doit pas être inutile, et moins elle lui paraît un 
bien pour elle-même, plus elle veut la rendre un bien pour eux. 
Quand elle voudrait pleurer, elle tâche de faire rire. Elle oublie 
ses maux pour adoucir ceux d'autrui. Elle veut être heureuse 
du bonheur des autres quand elle ne peut l'être du sien. D'ailleurs, 
remplir son devoir est la première des consolations comme le 



1 Gaullieur a publié le premier portrait (Revue suisse, novembre 1857), 
mais il a transformé le nom de Zélide en celui de Zélinde et fait quelques 
changements de détail. Nous ne reproduisons que les passages les plus 
caractéristiques du second portrait, qui est une minutieuse analyse psycho- 
logique. 



FILLE A MARIER 6l 

plus doux des plaisirs, et Zélide croit que le bonheur de ceux à 
qui la Providence attache son destin, est une tâche qu'elle lui 
confie. 

Si on ne lui a pas fait assez d'honneur sur l'article de la bonté, 
peut-être que sur celui de l'amitié on lui en fait trop. Il n'est 
point d'amie plus zélée ; mais faut-il aimer beaucoup pour 
s'empresser à rendre service ? ... Gaie et railleuse, on lui reproche 
de se moquer de tout le monde. Elle voit sans prévention ce 
qui est plaisant, elle en rit sans scrupule, l'amour même ne lui 
attacherait pas son bandeau. Mais Zélide ne cesse pas d'aimer 
ceux qui la font rire, elle ne s'attendait pas à trouver des humains 
sans faiblesses. Un ridicule l'amuse, et ne peut l'indigner. 

... J ' ai lu que les hommes ne savent pas garder leur propre secret , 
ni les femmes le secret d'autrui. Mais en ceci, Zélide n'est point 
femme. Le secret d'autrui est un dépôt sacré ; le sien est à elle, 
elle en dispose à sa fantaisie, ou plutôt Zélide n'a point de secret : 
que n'avouerait-elle pas pour s'amuser et pour surprendre ! 

...C'est son peu de souci pour l'avenir qui fait commettre à 
Zélide mille imprudences. Si elle eût réfléchi un instant, son 
portrait ne courrait pas le monde, elle aurait bien senti que la 
moitié des hommes sont méchants, et que cette moitié fait parler 
l'autre, qui ne sait pas lire. Par bonheur, le blâme de mille sots 
et de mille prudes ne vaut pas un regret. Tous les jours Zélide 
est moins sensible au jugement d'une aveugle multitude. Elle 
serait au désespoir si, la connaissant bien, on la quittait sans 
chagrin, on la retrouvait sans plaisir, on parlait d'elle sans 
estime... On ne l'aime pas toujours beaucoup, cependant on 
se trouve toujours mieux près que loin d'elle. Ce sentiment lui 
est précieux ; il doit l'être, il lui apprend qu'elle le mérite ; elle 
est bien aise de le mériter... » 

On ne sera pas surpris qu'en plein siècle de « métromanie » 
Isabelle de Tuyll ait écrit des vers. Hâtons-nous de confesser 
que nous préférons sa prose, encore que parmi ses poésies il en 
soit de fort agréables. Nous n'y cherchons d'ailleurs que des 
aveux et des confidences sur son état d'âme. Un jour, il s'agit 
pour elle de rentrer en grâce auprès de sa mère, qui lui a fait 
quelque scène un peu vive. Elle invoque les « doctes sœurs », 
comme il convenait alors, puis arrive à son propos : 

...Par mes chants je veux de ma mère 
Apaiser l'injuste courroux. 
O muses, la connaissez-vous ? 
Très peu de mères lui ressemblent, 
Très peu de mortelles rassemblent 
Tant de vertus et de raison ; 



02 MADAME DE CHARR1ERE ET SES AMIS 

De ses jours la belle saison 
N'est pas, bien s'en faut, écoulée : 
Puisse sa trame par Clothon 
Etre longtemps, longtemps filée! 
— Or, pourquoi je suis querellée ? 
C'est que j'arrive tard partout, 
Du premier de l'an jusqu'au bout. 
Le soir, je fais la sourde oreille 
Au dieu dormeur et ses pavots ; 
Le matin encor je sommeille, 
Quand 

La suite contient vraiment trop de mythologie pour notre 
goût. Mais Belle reprend bientôt pied dans la réalité et le naturel: 

« Si c'était tout, me dit ma mère, 

« On t'excuserait aisément ; 

« L'aube du jour est un mystère 

« Auquel moi-même, franchement, 

« J'assiste aussi très rarement. 

« Mais vingt cadrans, la grosse cloche 

« Répètent inutilement 

« Que l'heure d'assemblée approche ; 

« J'v perds toujours conseil, reproche, 

« Vous vous oubliez constamment ! » 

— Ma mère, pensez, je vous prie, 

Pensez qu'avec vous je m'oublie ! 

S'oublier avec un amant, 

C'est là, dit-on, chose ordinaire ; 

Mais s'oublier avec sa mère 

N'arrive pas si fréquemment. 

Quand l'oubli dont je suis coupable 

Pourrait mille maux entraîner, 

Il dit que vous êtes aimable : 

C'est assez pour me pardonner. 

... Il est des moments favoris 

De liberté, de confiance, 

Où les amis sont plus amis, 

Où l'on dit mieux ce que l'on pense ; 

Ensuite, on rêve, et ce silence 

Vaut mieux que le meilleur discours. 

Heureux moments, toujours trop courts, 

Vous abréger, c'est conscience ! 

Quiconque sait bien vous goûter, 

A pas trop lents peut-il quitter 

Vos douceurs, son tambour, sa mère ? 

Ah ! toujours tard je veux aller 






FILLE A MARIER 63 

Grossir une troupe étrangère, 

Où par usage il faut parler, 

Où par prudence il faut se taire l . 

A ma mère que j'aime offrir 

Ce que ma plume vient d'écrire ! 

Le premier succès où j'aspire, 

C'est de voir ses yeux m'applaudir, 

De voir sa bouche me sourire. 

Graves, sombres austérités, 

Pour moi vos rigueurs elle oublie, 

Et des écrits que la folie 

En son caprice m'a dictés 

Elle aime les bizarreries ; 

Elle pardonne à la gaité 

Ses écarts, sa légèreté 

Et ses imprudentes saillies. 

Heureux favoris d'Apollon, 

Je vous admire avec envie ! 

Ah ! de l'amante de Phaon 

Que n'ai-je le divin génie ! 

Sapho, l'objet de ton amour 

Est immortel par tes ouvrages : 

Les miens loueraient dans tous les âges 

Ceux de qui j'ai reçu le jour ! 

Ce gracieux et câlin plaidoyer ne dut pas être vain : de toute 
la famille, sa mère était la personne la plus capable de comprendre 
Belle, qui lui ressemblait par plusieurs traits : 

«Je sais mieux la remuer et je lui parle plus vrai qu'à mon père. 
Je fais ses chagrins quelquefois, mais je fais ses consolations, 
ses joies, son amusement ; elle ne peut vivre sans sa fille...» 



1 A la fin de sa vie, elle écrivait à une amie : « J'ai retrouvé des vers de ma 
jeunesse. Il y en a, parmi beaucoup de ces vers courants dont on en peut 
faire à la toise, quelques jolis, qui annonçaient presque du talent, et je 
m'étonne quand je vois que cela se faisait dans mon froid pays et au milieu 
d'une famille assez semblable à la vôtre, qui n'est pas trop encourageante. 
Déjà alors je me fâchais contre la société, contre un monde 

Où par usage il faut parler. 

Où par prudence il faut se taire... 

Adieu, ma chère Caroline ; vous deviendrez très prudente, vous, et vous 
tairez ordinairement, et ne direz point votre avis de peur des disputes, et 
vous aurez raison. » (A M mt de Sandoz-Rollin, 6 janvier 1797.) 



64 MADAME DE CHARRIEBE ET SES AMIS 

Dans sa chambre, où. enfant, elle se réfugiait déjà volontiers, 
toutes sortes d'occupations continuent à remplir ses journées ; 
mais surtout elle lit avidement : c'est à ses lectures de jeune fille 
et à ses réflexions solitaires qu'elle doit sa forte personnalité et 
la liberté de son jugement. Elle s'est nourrie de Voltaire ; elle 
cite fréquemment Saint-Evremond, Chaulieu, Hamilton ; elle 
sait ses classiques par cœur : «Je ne voyage pas sans Racine et 
Molière dans mon coffre et La Fontaine dans mon souvenir ». 
écrira-t-elle plus tard. Elle adore Pascal et Sévigné. et revient 
sans cesse à Plutarque. Mais, chose remarquable, il n'y a pas 
trace de superstition dans ses admirations littéraires. Voltaire 
ne l'a point conquise sans réserve, elle le discute librement. 
Elle goûte surtout ce qui répond à son idéal de naturel et de sim- 
plicité, et met au premier rang des romans français La Prin- 
cesse de Clèves, Gil Blas et Manon Lescaut. 

Recueillons ici, pour faire suite à ses Portraits, quelques décla- 
rations qu'elle a faites sur elle-même : 

« Je suis à la fois fort pénétrante et fort facile à duper; mon 
esprit voit, mais mon cœur et ma conduite ne tiennent pas 
compte de ses lumières. » 

« La peur d'être méprisable m'occupe bien plus que la peur 
d'être méprisée. - 

« Je lis les enseignements des théologiens avec ennui, ceux 
des esprits forts avec horreur, ceux des libertins avec dégoût. » 

« J'admire comme je dois les héros et les martyrs, mais je trouve 
dangereux de se mettre dans le cas d'avoir longtemps besoin 
de l'être. » 

«Un seul objet ne pourrait jamais satisfaire à toute l'activité 
de mon âme. » 

Ainsi éclate, à tout propos, son esprit libre, exempt de tout 
préjugé : « Je voudrais être du pays de tout le monde », dit-elle 
quelque part. Mot bien caractéristique et digne du siècle où le 
Persan de Montesquieu s'écriait : « Le cœur est citoyen de tous 
les pays ». — Mais on ne se met pas impunément au-dessus de 
toutes les idées reçues et des conventions imposées par le monde : 
d'Hermenches, qui avait passé l'âge où on se plaît à les braver, 
avertissait doucement sa jeune amie : 

« Je voudrais, aimable Agnès, qu'avec la réputation d'une per- 
sonne d'infiniment d'esprit, on ne vous donnât pas celle d'une 
personne singulière, car vous ne l'êtes pas. Vous êtes trop bonne, 




GUILLAUME-RENÉ, FRERE AINE DE BELLE 



66 MADAME DE CHABRlÈBE ET SES AMIS 

trop honnête, trop naturelle. Faites-vous un système qui vous 
rapproche des formes reçues, et vous serez au-dessus de tous les 
beaux esprits présents et passés. C'est un conseil que j'ose donner 
à mon amie à l'âge de 26 ans. Adieu, divine personne. » 

Mais la « divine personne » répondait bien spirituellement : 
« Quand je suis singulière, ce n'est que pour retourner de l'usage 
à la raison ». 

Ainsi se peint cette jeune fille, accoutumée de bonne heure par 
l'isolement intellectuel à se replier sur elle-même, et qui remuait 
tant d'idées à un âge où les femmes n'ont guère coutume d'en 
avoir. Elle a surtout horreur de tout ce qui est pose, affectation, 
rhétorique ; elle hait le « tortillage allemand » autant que le ton 
de galanterie importé de France. Les fades adorateurs rencon- 
trés dans le monde la mettent en gaîté ; elle préfère la société 
des petites gens, et se fera une fête, par exemple, de partager 
avec son frère le souper des paysans à la ferme de Zuylen, un 
soir de moisson : 

«Je viens de souper avec 90 paysans et paysannes. Les paysans 
avaient battu tout le jour une certaine graine dont je ne sais pas 
le nom ; jugez comme ils avaient chaud. Mais notre paysan, 
le maître du logis, était si aise de me voir là assise à côté de lui, 
il posait de si bonne foi ses mains suantes sur les miennes, sa 
femme faisait avec tant de plaisir les honneurs à mon frère et 
à moi, nos domestiques aussi trouvaient si plaisant d'être à table 
avec nous, que cette fête n'a point laissé de me paraître agréable ; 
je me suis comparée un moment à Julie avec orgueil. De danser, 
pourtant, il n'y avait pas moyen. On s'embrasse avec une lenteur, 
un sens froid, une innocence dignes du meilleur âge, dignes aussi 
de notre flegmatique pays. On dirait que le galant et la fille se 
parlent en confidence ; elle ne se défend point. Tout deux ne 
bougent non plus que des piliers. Tout le bal était muni de petites 
pipes ; c'était une fumée !... » 

Comment trouver en Hollande un épouseur pour une jeune 
personne aussi peu hollandaise ? — Rien n'est plus curieux que 
le défilé des prétendants auquel nous allons assister. Belle aussi 
y « assistait », en quelque sorte, avec un sourire désabusé, que 
nous verrons se refléter dans ses lettres. 



CHAPITRE III 



Le Marquis de Bellegarde 



«Vraiment, c est une chose 
bien difficile que de me bien 
marier. » 

(Belle de Zuylen à d'Hermen- 
ches.) 

Les prétendants : le comte d'Anhalt, le marquis, etc.. — Libres confidences 
de Belle. — L'obstacle. — Scènes de famille. — L'Ecossais Boswell. — 
Les tergiversations de M. de Bellegarde. — Visite à l'évêque d'Utrecht. — 
Le cousin amoureux. — A La Haye. — Bellegarde à Middagten. — Le 
portrait de La Tour. — Les gaîtés de Belle. 



C'est une histoire compliquée, mal aisée à conter, que celle 
du mariage de notre amie. Avant de lui céder la parole, peut- 
être est-il bon d'indiquer les phases de ce roman bizarre, dont 
le dénouement fut si imprévu. Belle de Zuylen n'a pas eu moins 
d'une douzaine de prétendants, qui ne le furent d'ailleurs pas 
tous au même degré : il y en eut, dans le nombre, qui, comme 
l'Ecossais Boswell, songèrent bien à épouser cette personne si 
séduisante, mais son esprit les fit reculer... Il en est d'autres 
qu'elle découragea d'emblée, tels son petit cousin de Tuyll, ou 
ses compatriotes Pallandt et Obdam. Quelques-uns la connu- 
rent de réputation seulement, l'admirèrent de loin, mais ne se 
décidèrent pas à faire le voyage d'Utrecht. C'est le cas d'un 



68 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

rhingrave de Salm, d'un baron d'Holstein, et plus spéciale- 
ment d'un comte d'Anhalt, « cet homme, disait Belle, qui vient 
de si loin pour m'épouser », et qui, en réalité, ne vint jamais. 
Le fameux Catt lui avait rempli la tête des mérites éclatants de 
Belle de Zuylen, qui raconte ce qui suit : 

« M. Catt m'avait trouvée aimable, apparemment. Je sus, quel- 
ques mois après son départ, qu'il avait trouvé le moyen d'avoir 
mon portrait, ressemblant et joli ; peut-être l'avait-il montré 
au comte d'Anhalt ; du moins lui parlait-il souvent de moi ; il 
endormait aussi sa Majesté de la peinture de mes charmes. Le 
roi aimait autant ce conte-là qu'un autre, il le faisait redire, et 
un jour il me fit déconseiller Fénelon, que je lisais. L'imagination 
du comte s'échauffe, il écrit, il fait écrire et parler, non par 
M. Catt, qui tant que la négociation a duré, ne l'a pas seulement 
nommé dans ses lettres. A présent, il sera le ministre de mes refus, 
voilà tout ; mon père lui a écrit deux fois sous ma dictée. Mais 
quand il aurait négocié cette affaire, qu'importe, si elle eût été 
bonne ? « Je n'aurai jamais bonne idée, dites-vous, d'un mariage 
fait par un gouverneur. » — Tout homme qui élève des jeunes 
gens ne doit donc pas me trouver de mérite, parler de moi, ni 
s'intéresser à ce qui me regarde ! D'Hermenches, un philosophe 
devait-il avoir de pareils préjugés ? J'aimerais autant croire 
aux esprits et consulter les Bohémiennes ! ...» 

De tous ces prétendants, le plus sérieux fut le marquis de Belle- 
garde. La jeune fille l'aurait volontiers agréé, mais il avait aux 
yeux des parents de Belle le grave défaut d'être catholique. 
M. deTuyll déclara qu'elle serait maîtresse de l'épouser lorsqu'elle 
aurait atteint sa majorité (25 ans). En attendant, on fit agir à 
Rome la diplomatie piémontaise afin d'obtenir une dispense du 
pape en faveur de ce mariage mixte ; mais la chancellerie romaine 

1 L'incident du portrait vu par le comte d'Anhalt avait fait quelque bruit 
à Utrecht et à La Haye. Cela nous est révélé par les Mémoires de Harden- 
broek, où on lit, à la date de 1762 : «Belle de Zuylen ayant envoyé son 
portrait à Catt, autrefois gouverneur chez M. de Zuylen, actuellement lec- 
teur du roi de Prusse, — ce portrait a été vu par certain jeune prince 
d'Anhalt au service de Prusse, d'où il est résulté une correspondance et 
une demande en mariage. D'après les uns, on aurait refusé poliment pour 
cause de fortune insuffisante ; d'après d'autres, on ne savait encore ce qui 
en adviendrait. Toute cette affaire a été menée dans le plus grand secret, 
quoique Belle eût mis dans sa confidence madame la veuve Geehvinck et 
le maréchal d'Amerongen.On a fait aussi à ce propos un voyagea Amsterdam, 
qui a été tenu bien secret ». 



LK MARQUIS DE BELLEGARDE 69 

ne la voulait accorder qu'à la condition que les enfants seraient 
catholiques. Bellegarde ne sut pas mener les négociations avec 
assez d'adresse et de fermeté ; elles échouèrent, sans que nous 
voyions bien exactement pourquoi. Belle se consola sans peine, 
et probablement aussi Bellegarde, quoi qu'en ait dit Gaullieur '. 




MADAME DE CHARRIERE 
d'après le portrait peint par Humbert en 1774 

Après un séjour en Angleterre, qu'elle nous racontera, Belle 
reprit bravement l'affaire de son mariage : elle était décidée à 
s'établir, c'est-à-dire à se libérer de l'espèce de contrainte que 

1 « Tout fut rompu, et M. de Bellegarde eut, dit-on, bien de la peine à 
s'en consoler. » Lettres-mémoires de M"" de Charrière, par E.-H. Gaullieur, 
Revue Suisse, \%bj, p. 176, 



70 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

lui imposait son entourage. M. de Charrière se mit alors sur les 
rangs. Il fallut plusieurs années pour décider M. de Tuyll à con- 
sentir à ce mariage sans éclat, d'autant plus qu'à ce moment il 
était question de deux nouveaux partis, le comte de Wittgen- 
stein, officier en Corse, et lord Wemyss, jacobite écossais exilé. 
Mais Belle avait jeté son dévolu sur M. de Charrière et finit par 
faire agréer à son père l'homme qu'elle aimait. Ce que nous venons 
de conter en quelques lignes a rempli dix années de sa vie. 

Si Constant d'Hermenches eût été libre, c'est lui, assurément, 
que Belle de Zuylen aurait épousé. Le brillant officier lui déclara 
un jour qu'il regrettait que son fils fût trop jeune pour qu'elle 
pût devenir sa bru, ce qui du moins les aurait rapprochés ; il 
se résigna à lui proposer en mariage son plus intime ami, le 
marquis de Bellegarde. C'est à cette occasion qu'elle lui adresse 
ces lignes d'une étrange sincérité : 

« Ce que vous faites me paraît beau, grand, difficile ; une 
personne qui ne saurait ce que c'est qu'aimer dirait : « Elle ne 
peut être à vous ; ainsi, la vouloir donner à votre ami n'est pas 
un sacrifice. » Moi, j'en juge bien différemment: je sens trop 
bien qu'ajouter de ses propres mains de nouvelles séparations 
aux anciennes, mettre un obstacle éternel et invincible à son 
penchant, demande une générosité courageuse et sublime. C'est 
bien autre chose de marier sa maîtresse à son meilleur ami, que 
de la laisser se marier à tout autre homme. 

...Vous me priez de vous rassurer : il me serait aisé de vous 
dire tous les lieux communs de la modestie, de vous dire que 
me voyant davantage, vous cesseriez de m'aimer; mais cela ne 
serait pas vrai ; je crois au contraire que pour peu que vous 
m'aimiez à présent, vous m'aimeriez beaucoup plus dans la suite. 

...Permettez-moi, d'Hermenches, l'orgueil de croire que jamais 
une autre femme n'occupera précisément dans votre cœur la même 
place que j'y pourrais occuper. Mais de l'amour, tout ce qu'il en 
faut pour être tranquille auprès de moi, vous le prendrez peut- 
être, à la première occasion, pour une plus belle femme. Vous 
en verrez mille de plus belles, dont les charmes, joints à un peu 
de raisonnement, vous rendront à mon égard tout comme vous 
voudrez être. Depuis que nous nous connaissons, votre estime 
et votre goût me sont toujours restés, mais n'avez-vous pas été 
amoureux bien des fois ? Pour un moment d'émotion que mon 
image vous a peut-être donné, ne vous a-t-elle pas laissé dans 
mille moments un cœur tranquille ? 

...Mais, dites-vous, le Ciel récompensera la vertu. C'est déjà 
une récompense de vos intentions de pouvoir dire ces paroles ; 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 71 

je crois qu'elles sont accompagnées d'un sentiment bien doux ; 
je voudrais le connaître. Jusqu'ici, je l'avoue, j'ai eu peu de 
droits aux récompenses du Ciel ; elles n'ont pas fait mes consola- 
tions ni mes espérances. 

...Il faut absolument nous moins écrire ; il faut que nous nous 
occupions moins l'un de l'autre... J'éprouve qu'il n'est point 
d'argument si puissant sur moi pour combattre le penchant qui 
peut mener au désordre, que mon attention fixée sur la plupart 
de celles qui s'y livrent. Je tremble de me trouver confondue 
dans la classe de ce que je méprise. Ah ! Dieu, si jamais, comptant 
sur vos doigts les femmes qui vous ont trop aimé, je me trouvais 
entre la Martin et quelque autre de son espèce !... Mais pourquoi 
ce qui paraît quelquefois si odieux ne paraît-il pas toujours 
odieux ? Je ne sais comment les autres se tirent d'un profond 
examen, mais moi, tant que je serai spectateur impartial de 
mon propre cœur, je ne risque pas de devenir vaine. » 

Né à Londres en 1720, François-Eugène-Robert comte de 
Bellegarde, marquis des Marches et de Cursinge, commandait un 
régiment au service des Etats-Généraux ' ; il n'était pas loin 
de la cinquantaine ; les parents de Belle, qui l'avaient rencontré 
aux eaux de Spa, lui trouvaient l'air passablement fatigué. 
Belle fit à son tour connaissance du marquis par l'intermédiaire 
de d'Hermenches. Elle voyait fréquemment alors l'Ecossais 
James Boswell, dont elle disait : 

« Il est fort mon ami et fort estimé de mon père et de ma 
mère, de sorte qu'il est toujours bien reçu quand il vient 
me voir. » 

Mais si Belle l'amusait et l'intéressait, lui ne songeait guère à 
l'épouser : 



1 Grâce à l'obligeance de notre vieil ami Albert Metzger, à Chambérv, et 
à l'érudition de M. André Perrin, de l'Académie de Savoie, nous sommes en 
mesure de donner quelques détails sur le marquis. Il appartenait à la famille 
Noël (ou Noyel, ou Noyelli), de Montmélian, qui prit le nom de Bellegarde 
d'une maison forte située entre Montmélian et le château des Marches. On 
peut voir à Chambérv l'hôtel de Bellegarde, rue Croix-d'Or, à l'angle de la place 
du théâtre. Il n'appartient plus à la famille, qui n'a plus de représentants en 
Savoie ; mais elle existe encore en Autriche. Le château des Marches a passé 
à la famille Costa de Beauregard ; il est occupé aujourd'hui par un orphe- 
linat de filles. — La famille de Bellegarde était brillamment apparentée, 
ainsi qu'on le verra plus loin. (Voir l'Armoriai et Nobiliaire de la Savoie, 
T. IV, à Noyer de Bellegarde, chez Allier, Grenoble). 



72 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Boswell, écrit-elle avec ce détachement qui lui est particulier, 
Boswell me dit l'autre jour que quoique je fusse a charming 
créature, il ne serait pas mon mari, eussé-je pour dot les sept 
Provinces-Unies ; et je trouvai cela fort bon. » 

L'Ecossais lui plaisait par son franc parler, dont on verra plus 
loin le témoignage dans une lettre qu'il lui écrivit et qu'elle 
conserva précieusement jusqu'à son dernier jour ; mais elle le 
trouvait terriblement raisonnable. Quant à l'ami de d'Hermen- 
ches, il ne paraissait pas très inflammable au début : 

« Je crois, dit-elle, que M. de Bellegarde n'est pas un homme 
à marier. C'est dommage ; puisqu'il est si aimable, il n'aurait 
qu'à me prendre pour sa femme en passant. Je m'ennuie 
souvent de l'état de dépendance. Si j'étais libre, je vaudrais 
beaucoup mieux. » 

Elle n'en continue pas moins ses travaux littéraires : 

«Je m'amuse à présent à faire une comédie. Je n'aime pas à 
demander des conseils parce que je n'aime pas à les suivre. Mon 
ouvrage doit être mon ouvrage. Je dis comme Rousseau : « Son 
premier succès est de me plaire. » 

Puis elle revient à Bellegarde, qui, sans avoir le solide mérite 
du sage Boswell, lui paraît plus séduisant, et à qui elle a fait le 
plus gracieux accueil : 

« Je vous remercie, écrit-elle en juillet 1764, de la connaissance 
que vous m'avez fait faire avec M. de Bellegarde. Elle est vrai- 
ment fort agréable. Je suis charmée de lui. Racontez ce qu'il 
dit de moi. Il n'est pas fort apparent qu'il ait envie de m'épouser, 
et je ne sais ce qu'en diraient mes parents, mais pour moi, je 
trouve qu'être la femme d'un honnête homme, homme d'esprit, 
homme du monde, qui voyage, qui aime la bonne compagnie, qui 
a de la naissance et du bien, serait une fort agréable chose. Mon 
dessein est d'être honnête femme. Mais il y a cent mille maris 
avec qui cela me serait si difficile, qu'il n'y aurait à répondre de 
rien. Dieu me garde d'un sot ! Dieu me garde d'un mari jaloux, 
à moins que je ne l'aime à la folie !... Dans ce moment, j'épouse- 
rais de bon cœur le marquis, je lui plairais, je l'amuserais, je 
vaudrais bien une maîtresse et je ne serais pas plus embarras- 
sante. Il a bien des années de plus que moi, mais nous veillerions 
tard, nous jouerions des trios... Vous voyez bien que je suis folle. 
Ne me répondez pas sur le ton de folie ; demain je reprendrai 
mon sérieux. Au reste, ceci est très sage ; mon cœur, en l'écri- 
vant, n'est coupable de rien, mais entre sage et décent, il y a 
beaucoup de différence. » 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE y3 

Après quelques heures de repos, elle reprend : 

« Quand l'on vient de parler à ses amis, c'est alors qu'on a le 
plus de choses à leur dire... J'ai relu ce que je vous écrivais cette 
nuit : la plaisanterie de veiller tard et de faire de la musique au 
lieu de se coucher, est d'autant plus mauvaise, que le marquis 
est jeune, tout aussi jeune qu'il le faut. J'en demande pardon à 
lui et à la décence. 

Vraiment c'est une chose difficile que de me bien marier, et 
ce serait une terrible chose que de me marier mal. Quelle vie 
je mènerais avec un homme que je n'aimerais point, avec un 
homme grossier ou ignorant ! J'ai eu bien de l'aversion pour les 
mariages qui m'ont été proposés jusqu'ici. L'année passée, je 
disais à un jeune homme qui aurait voulu m' épouser : « Vous 
connaissez Cinna ? — Oui, je l'ai lu en latin...» Actuellement, il 
y en a un qui voyage ; on me disait : « Attendez un peu à dire 
absolument non ; voyez-le à son retour, si vous n'êtes pas encore 
mariée ; peut-être il se formera. » J'ai appris il y a trois jours 
qu'il était un fort mauvais sujet et que celui qui nous l'avait 
présenté et vanté avait agi en scélérat, et j'ai eu le mauvais cœur 
d'être bien aise, tant j'avais de joie de pouvoir dire non sans 
retour, avec l'approbation de tout le monde. Le comte d'Anhalt 
tarde longtemps à venir ; les uns disent que ce n'est pas sa faute, 
les autres pensent qu'il ne peut se résoudre à m' épouser ; il a rai- 
sonne crois: pour un homme sensé et médiocre, ce n'est pas une 
chose à désirer. D'ailleurs, je doute que j'eusse moi-même le 
courage de l'épouser. Les sujets de son maître sont esclaves, et 
tout ce que je souhaite le plus, c'est d'être libre. 

Ce mercredi matin. Je n'ai jamais été plus flattée en ma vie : 
le marquis me voit un moment, et je lui plais ; vous qui me con- 
naissez et qui êtes son ami, vous souhaitez que je devienne sa 
femme ! 

... Vous avez vu combien je respecte la vertu et la raison, — 
et vous n'avez pu voir à quel point je pourrais les oublier; peut- 
être le soupçonnez-vous, ma physionomie parle, l'expérience 
éclaire votre pénétration, mais cela ne suffit pas aujourd'hui. 
Peut-être mon langage ne sera pas celui de la décence, mais 
qu'est-ce que la décence au prix de la probité ? 

Eh bien, donc, si j'aimais, si j'étais libre, il me serait bien diffi- 
cile d'être sage. Mes sens sont comme mon cœur et mon esprit, 
avides de plaisirs, susceptibles des impressions les plus vives et 
les plus délicates. Pas un des objets qui se présentent à ma vue, 
pas un son, ne passe sans m'apporter une sensation de plaisir ou 
de peine ; la plus imperceptible odeur me flatte ou m'incommode ; 
l'air que je respire, un peu plus doux, un peu plus fin, influe sur 
moi avec toutes les différences qu'il éprouve lui-même. Jugez 
du reste, à présent, jugez de mes désirs et de mes dégoûts. Si 



74 



MADAME DE CHARPIERE ET SES AMIS 



je n'avais ni père ni mère, je serais Ninon peut-être, mais, plus 
délicate, et plus constante, je n'aurais pas tant d'amants ; si 
le premier eût été aimable, je crois que je n'aurais point changé, 
et en ce cas-là, je ne sais si j'aurais été fort coupable ; j'aurais 
du moins pu racheter par des vertus l'offense que j'aurais faite 
à la société en secouant le joug d'une règle sagement établie. 
J'ai un père et une mère, je ne veux pas leur donner la mort, ni 
empoisonner leur vie : je ne serai pas Ninon ; je voudrais être 
la femme d'un honnête homme, femme fidèle et vertueuse ; 
mais pour cela il faut que j'aime et que je sois aimée. 

Quand je me demande si, n'aimant guère mon mari, je n'en 
aimerais pas un autre, si l'idée seule du devoir, le souvenir de 
mes serments, me défendraient contre l'amour, contre l'occasion, 
une nuit d'été, je rougis de ma réponse ; mais si nous nous aimons, 
si mon mari ne dédaigne pas de me plaire, s'il met un grand prix 
à mon attachement, s'il me dit : « Je ne vous tuerai pas si vous 
êtes infidèle, mais je serai d'autant plus malheureux de ne 
pouvoir plus vous estimer, que je vous aimerai peut-être 
encore, » — en ce cas, dis-je, je pense, j'espère, je crois ferme- 
ment que je fuirai tout ce qui pourrait me séduire, que je ne 
manquerai jamais aux lois de la vertu. Est-ce assez pour que 
vous puissiez me donner sans scrupule à votre meilleur ami ? 
Est-ce plus, est-ce moins qu'il ne saurait se promettre d'une autre 
femme ? Sûrement, je lui serai vivement attachée ; s'il veut, je 
serai son amie, sa maîtresse, je ne me négligerai jamais sur le soin 
de lui plaire et de l'amuser ; sûrement aussi il m'aimera ; mais 
fera-t-il quelque chose pour que ce bonheur ne s'éteigne pas ? 
Supposé que je lui parusse capable d'une faiblesse, ne me trai- 
terait-il plus qu'avec défiance et mépris, ou bien m'attacherait-il 
à lui, me conserverait-il par des preuves de tendresse et de con- 
fiance? Supposé que mon cœur, mon cœur seul eût été un moment 
coupable, un aveu, un sincère retour, obtiendraient-ils grâce ? 
« Ouvrez-moi votre cœur dans tous ses replis, » me dites-vous : 
Ah ! vous devez être satisfait ! Comment trouvez-vous ce cœur 
ainsi déployé ? Dites-moi sincèrement si vous le méprisez, si, 
après cette lettre, vous me trouvez beaucoup au-dessous de ce 
que vous avez pensé auparavant... 

..L'article de l'humeur est presque aussi important que celui 
de la vertu ; non, il l'est davantage : une femme galante est plus 
supportable qu'une femme acariâtre, et j 'aimerais beaucoup mieux 
un mari infidèle qu'un mari boudeur ou brutal. Je ne suis certai- 
nement pas méchante, ni grondeuse, ni difficile, ni capricieuse ; 
cependant, je ne suis point égale : ces organes si délicats, ce 
sang si bouillant, ces sensations si vives, rendent ma santé et 
mes esprits susceptibles de changements que je n'ai jamais vus 
si grands, si rapides, si étranges, dans qui que ce soit. Si on ne 
me reconnaissait à mon cœur et à mon visage, on pourrait d'un 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE jb 

moment à l'autre me prendre pour deux personnes différentes, 
pour six personnes quelquefois, dans le cours d'une journée. 
Tout a droit de m'affecter ; pas un moment dans la vie ne m'est 
indifférent, tous mes moments sont heureux ou malheureux, ils 
sont tous quelque chose. Pourvu que je ne sois jamais injuste, 
jamais aigre, jamais emportée, me pardonnera-t-il de l'étourdir 
quelquefois à force de paroles, d'être quelquefois des heures 
sans parler, de m'abandonner quelquefois pour un rien à une 
gaîté immodérée, de pleurer quelquefois sans en savoir presque la 
raison? Les vapeurs que me donne l'inaction, les vapeurs que 
j'ai d'épuisement quand je me suis trop occupée, ne me rendront- 
elles pas ridicule et insupportable ? Je puis bien me faire vio- 
lence, faire taire mes joies et rire dans le chagrin, mais c'est 
avec des étrangers que l'on se gêne à ce point, plutôt qu'avec un 
mari que l'on aime. Au reste, quand je l'étourdirais, il n'aurait 
qu'à m'imposer silence ; quand je lui romprais la tête d'un air, 
d'un livre, d'un ton, d'un rien, il n'aurait qu'à se moquer de 
moi, et me laisser seule m'amuser de ma folie. Tantôt musicienne, 
tantôt géomètre, tantôt soi-disant poëte, tantôt femme frivole, 
tantôt femme passionnée, tantôt froide et paisible philosophe, 
peut-être aussi que cette diversité lui plairait; je suis bien sûre 
du moins que je ne l'ennuierais pas, qu'il ne se lasserait pas de 
moi ; et pour le fond de mon cœur, il le trouverait tous les jours 
le même : mes impatiences sont rares et courtes ; la colère, je 
ne la connais presque pas ; je suis douce et patiente quand je 
souffre ; quand je pleure, je ne gronde point... Voilà qui est fini ; 
j'ai tout dit, je pense ; vous pouvez juger de moi comme de ma 
fortune ; si je ne vaux pas assez, si je ne suis pas assez riche, 
dites-le sincèrement, sans ménagements, sans détour. Faites de 
ma confession tout ce qu'il vous plaira. 

Jeudi 26, après dîner. Quand nos projets échoueraient entiè- 
rement, je n'aurais jamais de regrets à l'étrange lettre que je 
vous envoyai hier ; au contraire, je serai toujours bien aise de 
m'être montrée ce que je suis à un homme qui m'est si sincère- 
ment dévoué. » 

Mais la difficulté est d'engager les négociations avec ses parents. 
Ils ne verront que l'obstacle de la religion. Les affaires d'intérêt 
n'arrêteront pas M. de Tuyll, «le plus droit, le plus désintéressé 
des hommes » ; mais comment lui faire accepter comme gendre 
un catholique romain ? Belle pensait que le mieux serait que 
d'Hermenches écrivît soit à elle, soit à son père, pour proposer 
son ami. 

« Vendredi soir, 27 juillet. ...Quand cela sera décidé, envoyez- 
moi un brouillon de votre lettre ; mais il faut me permettre de 



76 MADAME DE CHARRIEBE ET SES AMIS 

changer, ajouter, retrancher à ma guise ; sans mentir, je suis 
la première personne du monde pour manier les esprits que je 
connais bien, quand je veux ; mais je veux rarement, parce que je 
n'ai pas du tout l'ambition de gouverner. J'ai toujours dans 
l'esprit qu'en parlant à mon père après qu'il serait déjà au fait, 
vous avanceriez plus que par de simples lettres ; mais qu'il 
s'engage sans connaître le marquis, c'est à quoi il ne faut pas 
penser ; cela serait même absurde, et moi-même je ne le voudrais 
pas ; et pourvu qu'il n'ait pas à faire le ridicule personnage 
d'amant déclaré épouseur,... je ne vois pas ce qui l'empêcherait 
de faire connaissance avec nous. Mon père et ma mère ne l'ont vu 
qu'en passant, à Spa, il y a douze ans ; il y était avec M me de la 
Rive, et avait l'air si malade, et si usé, qu'on eut bien de la peine 
à leur persuader qu'il n'avait pas quarante ans. On lui trouve 
à présent l'air beaucoup plus sain et même l'air plus jeune. Je 
puis m'en fier à vous du bien que vous dites de votre ami ; 
mes parents ne le peuvent pas, car ils ne vous connaissent point 
du tout ; et s'engouer du nom, des titres, des alliances, au 
point de ne faire attention à autre chose, cela serait très indigne 
de gens sensés comme ils sont. Voyez donc quel temps convien- 
drait au marquis pour nous voir, et un peu avant ce temps vous 
écrirez à mon père ou à moi... Je tiens la chose faite si mes parents 
souhaitent de connaître le marquis. Il n'aura besoin d'aucun 
effort pour plaire ; son ton naturellement poli, son cœur généreux 
et bon, qui se montrera sans qu'il y pense, c'est tout ce qu'il 
faut. Sûrement il ne fera ni ne dira rien qui révolte, qui persuade 
que je serais malheureuse avec lui ; on verra toutes les apparences 
du contraire, et on remettra la décision à mon propre goût. 

...Je trouve fort à sa place que le marquis ne me pût souffrir 
en qualité de merveille. Rien n'est si haïssable dans le monde. 
Sa haine pour les prétentions d'esprit et pour la métaphysique 
ne m'effraie point du tout. Il y a bien du temps que je ne m'oc- 
cupe de toutes les choses que je n'entends pas, que dix minutes 
par mois tout au plus. A quatorze ans, je voulais tout entendre, 
mais j'y ai renoncé depuis. Boswell a tort de penser que je me 
fatigue en spéculations. Une sorte de scepticisme fort humble 
et assez tranquille, c'est là que j'en suis restée ; quand j'aurai 
plus de lumières et plus de santé, je verrai peut-être des certi- 
tudes ; à présent je ne vois tout au plus que des probabilités 
et je n'éprouve que des doutes. Mais quand je serais passionnée 
pour la métaphysique, cela n'incommoderait personne : de tous 
les hommes que je connais, il n'y a que M. Castillon, professeur 
à Berlin, avec qui j'en aime parler '. Les prétentions à l'esprit, 

1 J. F. Salvemini de Castillon (ou de Castiglione, où il était né en 1709) 
fut professeur de mathématiques à Utrecht ( 1 7 5 1 ) . Il devint membre de la 
Société royale de Londres et de l'Académie de Berlin, où il mourut en 1 791 . 
Il a traduit en français les Eléments de Physique de Locke. 



LE MARQUIS DE BEl.LEGARDE 77 

c'est aussi une enfance que je crois à peu près passée chez moi. 
Je ne pense plus du tout à montrer une chose qui se montre 
d'elle-même quand elle existe, et qui perd toujours la moitié 
de ses grâces à être affichée, présentée aux écouteurs avec dessein, 
avec empressement. Quelquefois on me voit parler d'un air 
occupé, animé, avec un homme d'esprit ; on me croit remplie 
du désir de lui paraître sublime, pendant que je ne songe qu'à 
m'amuser et que l'intérêt seul du discours, la gaîté ou la dispute, 
anime mon geste et mon teint. Ce qui me donne une grande 
amitié pour mon esprit, c'est qu'il est excellent pour l'usage ordi- 
naire, qu'il me rend l'âme de cette maison, qu'il s'amuse d'un 
rien et amuse les autres, qu'il est chéri de mes frères, de ma sœur, 
de mon beau-frère, en un mot de tous ceux avec qui il passe 
sa vie : cela prouve certainement pour lui. Je vous prie de vous 
rappeler si jamais, dans mes lettres, je vous ai dit de jolies choses 
qui ne fissent rien au sujet, des pensées de parade, amenées 
exprès pour vous apprendre combien je suis spirituelle. Quand 
j'étais petite fille, cela ne manquait pas ; je plaçais vite où je 
pouvais une belle idée, mourant de peur que l'occasion de la 
dire ne revînt jamais. A présent, ma vanité est plus raffinée 
et plus tranquille. Le marquis n'aura guère à se plaindre de ce 
côté-là ; et puis l'on se moque de moi tous les jours sans que je 
me fâche ni ne m'afflige. Pourvu qu'on me laisse aller mon train 
de leçons, de lectures, d'écritures, comme je fais ici, un peu plus 
librement encore, je serai contente ; et sûrement le marquis ne 
pensera pas à me gêner là-dessus... Pour un trône je ne renon- 
cerais pas à ce qui m'occupe dans ma chambre ; si je n'apprenais 
plus rien, je mourrais d'ennui au milieu des plaisirs et des gran- 
deurs. Songez que mes goûts ont tenu bon contre le préjugé, 
contre le ridicule dont on a voulu me couvrir mille fois, contre 
l'exemple de paresse et de stupidité que les trois quarts et demi 
de mes compatriotes me donnent, contre l'air pesant de ce pays, 
et vous conviendrez qu'ils tiennent à mon être. Si le marquis 
aime à lire haut, j'apprendrai l'histoire en lui brodant des vestes... 
29 juillet... Je ne suis pas tranquille, je suis inquiète, combattue, 
non sur le fond de l'affaire, qui me paraît toujours bonne, agréable, 
et dont je désire constamment le succès ; c'est sur les moyens 
que ma pensée varie. Quelquefois, je hais le détour que nous 
prenons, cet air de complot ; il me semble que je me rends coupa- 
ble envers mon père, que je le trompe, que vous-même vous 
trouverez que ma conduite porte atteinte à cette probité, à cette 
droiture, ma vertu de préférence, par laquelle je voudrais racheter 
mes faiblesses et mes défauts... Je vous prie, d'Hermenches, d'être 
mon casuiste. Vous qui connaissez si bien les femmes et qui 
savez si bien comment on les juge, empêchez-moi de rien faire 
qui puisse m'avilir ! Je ne dois pas être méprisée, de l'homme 
dont je voudrais devenir la femme, mais surtout je ne veux pas 
qu'il me croie fausse, car je ne le suis point. » 



/8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Un moment elle songe à prévenir sa mère, mais l'incertitude 
de l'accueil réservé à sa confidence l'arrête : 

« Vous ne savez pas, dit-elle, combien il est difficile de se con- 
duire avec ceux dont on dépend, quand ils sont faits tout autre- 
ment que nous et que cependant on les aime et les respecte, 
quand enfin ils opposent une prudence toujours la même à notre 
vivacité. Ma mère est venue lire dans ma chambre ; il n'y a que 
la table sur quoi j'écris entre nous deux ; il ne s'en faut pas de 
beaucoup que je ne lui dise tout. Peut-être la mettrai-je dans 
ma confidence avant que votre lettre arrive, peut-être après. 
Elle est plus vive, je sais mieux la remuer et je lui parle plus 
vrai qu'à mon père ; mais elle est si déterminée contre le mérite 
des œuvres ! » 

Elle finit par convenir avec d'Hermenches qu'il écrirait à 
M. de Tuyll. Mais pour être sûre qu'il s'exprimera sans mala- 
dresse sur un sujet si délicat, elle rédige elle-même le brouillon 
de la lettre, où elle n'hésite pas à entonner son propre éloge. 
Voici comme elle fait parler son ami : 

« ...Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur, ces talents 
que le Ciel a prodigués à votre fille et qu'une éducation distin- 
guée a cultivés chez elle avec les vertus, sont des dons précieux, 
qui valent des établissements, mais qui souvent les empêchent. 
Il est peu d'hommes à qui ils ne fassent peur, il en est encore moins 
qui puissent plaire à celle qui les possède, qui les apprécie et 
qui s'y connaît. Mon ami a assez d'esprit pour souhaiter que sa 
femme en ait beaucoup... C'est mademoiselle votre fille telle 
qu'elle est, qui le charme, qu'il aime, qu'il désire, qu'il lui faut 
pour être heureux... La différence de religion est le seul obstacle 
qui puisse vous faire hésiter, mais cet obstacle est plus effrayant 
pour le préjugé que pour la raison... » 

Elle ajoute à sa belle rédaction cet avis : 

« Si vous voulez mettre un mot de l'empressement, de la pas- 
sion que le marquis montre dans ses lettres, c'est votre affaire ; 
j'ai déjà assez souffert à m'encenser moi-même si ridiculement.» 

M. de Tuyll éprouva, comme on l'avait prévu, la plus grande 
répugnance à donner sa fille à un catholique, et d'Hermenches 
le taxa d'étroitesse '. Il y eut des heures pénibles au château de 
Zuylen. 

1 II écrit à Belle: «Oui, les Tuyll sont de dignes gens, mais ils sont bien 
froids, bien tristes, bien sauvages, et je les crois un peu imbus de leurs 



LE MARQUIS DE BELLEGAHDE 79 

« 16 août 1764... Le samedi matin je ne sortis presque pas de 
ma chambre ; à table, point de paroles ; je me promenai avec 
ma mère sans parler... Mon père vint le soir dans ma chambre ; 
il me dit : « Je veux répondre à M. d'Hermenches ; je ne puis 
rien dire pour mon propre compte, ni pour celui de votre mère, 
sinon que l'obstacle de la religion ne peut être compensé par 
aucun avantage, et qu'ainsi nous n'avons pas besoin d'éclaircis- 
sements ; mais vous ne pensez pas de même, je puis le dire, et 
demander pour vous ces éclaircissements qu'on nous offre... 
Dans un an et quelques mois, vous serez majeure, vous n'aurez, 
plus besoin de notre consentement... » 

Mais Belle n'entend point devenir étrangère à ses parents 
en se mariant contre leur gré : elle n'aurait, en ce cas, plus droit 
à être traitée comme leur fille pour la fortune. Elle le déclare à 
son père, qui la rassure généreusement : 

«Le souper fut assez gai ; les esprits étaient assez libres ; je 
me reprochai mon mécontentement, je me dis : Ils font ce qu'ils 
peuvent. Nous ne parlâmes de rien tout le dimanche. Je fus 
dévotement à l'église ; le ministre s'embrouilla si bien dans une 
définition de la foi, que la mienne n'en fut point du tout éclaircie,. 
ni mon cœur plus attaché à nos sermons. Lundi, pas un mot 
de notre mariage; j'espérais beaucoup des pensées de mon père... 
Hier matin, pendant que nous déjeunions, mon père renouvela 
la demande qu'il m'avait faite samedi de mettre par écrit ce 
que je pensais... Il avait toujours supposé que la différence de 
religion était pour moi une difficulté aussi bien que pour lui, 
qu'il n'y avait que du plus au moins. Je crus ma bonne foi inté- 
ressée à ce qu'il sût la vérité. Je lui rappelai que dans un temps 
où j'étais triste, accablée de vapeurs, l'esprit rempli des plus 
inquiétantes incertitudes sur la religion, j'avais dit quelquefois 
que je trouvais les catholiques romains fort heureux d'être 
obligés à l'ignorance, de croire sur la foi de l'Eglise et de leur 
curé ; que ce sentiment de leur sécurité, du repos de leur esprit 
sur des questions épineuses, impossibles peut-être à résoudre, 
me mettait à mon aise avec eux, que je partageais leur repos... 
Mon père croyait que seulement je n'aimais pas à entendre 
discuter des points obscurs de la religion, ni peut-être à en enten- 
dre parler du tout ; mais je lui expliquai que ce n'était pas cela, 
que dans notre religion, où l'on recommande à chacun de s'ins- 
truire, voir des gens indifférents, négligents, qui se reproche- 



vertus et de leur noblesse. » Des jugements pareils sont assez fréquents 
sous la plume de d'Hermenches, qui ne peut souffrir les Hollandais et ne 
s'en cache pas. 



80 MADAME DE CHARRIEHE ET SES AMIS 

raient quelque jour leur ignorance, ne me faisait pas plaisir non 
plus. Quelqu'un entra et la conversation fut finie. Nous allâmes 
à Utrecht. Mon père fut plus pensif en carrosse que je ne l'avais 
encore vu. On me donna votre lettre, je ne la trouvai pas étrange, 
mais injuste : je trouvai qu'il vous était permis de juger de mes 
parents à peu près comme vous le faisiez, mais qu'il ne m'était pas 
permis de souffrir patiemment ces condamnations... Nous revîn- 
mes à Zuvlen (j'ai un peu l'air d'une vieille conteuse avec toutes 
mes exactes circonstances), et à peine étions-nous dans la maison 
que mon père me dit: «Vos discours de ce matin ont augmenté 
mes craintes, pas de beaucoup, à la vérité. » J'avoue que cela 
me mit au désespoir. Je tâchai de lui prouver qu'il ne m'avait 
pas comprise, puisque sa conclusion était si opposée à celle qu'il 
aurait dû faire naturellement ; je lui montrai que toutes ces 
idées-lâ venaient d'une disposition, presque insurmontable chez 
moi, à douter de tout ce qui n'a pas la dernière évidence, que je 
n'aurais sûrement pas pour la religion la moins raisonnable 
une persuasion que je n'avais pas pour la plus raisonnable, que 
je n'adopterais pas plutôt des opinions contradictoires que des 
opinions obscures ; que je n'avais pas même l'idée d'une persua- 
sion si entière, si complète, qu'elle pourrait me faire quitter la 
religion de mes pères, dans laquelle j'avais été élevée, et que, si 
malheureusement mes doutes s'augmentaient au point de me ren- 
dre les deux religions égales et indifférentes, encore je ne chan- 
gerais jamais ; qu'aucun intérêt, aucune convenance ne m'enga- 
gerait à une action qui paraît si lâche quand l'intérêt en est le 
motif. ... Nous dînâmes en silence... Je montai dans ma chambre, 
et je me mis à écrire à mon père. Il vint un moment après me 
montrer le brouillon de sa réponse.... » 

Après une courte conversation, elle se remet à écrire à son 
père : 

« Je déclarai nettement que la différence de religon n'était un 
obstacle pour moi. qu'à cause que c'en était un pour mon père et 
pour ma mère ; que, loin que ma conscience en fût alarmée, elle 
en serait plus satisfaite que d'un mariage avec un homme de ma 
religion ; que, doutant à peu près de tout et me trouvant pourtant 
obligée à employer ce que j'aurais de lumières pour l'instruction 
de mes enfants, j'avais toujours eu peur d'en faire de très mau- 
vais protestants ; que, me trouvant au contraire obligée à ne 
point instruire des enfants qui devraient être catholiques, il 
ne me resterait de devoirs que ceux sur lesquels je n'ai aucun 
doute ; que leur parlant raison, et tâchant de leur inspirer l'amour 
de la vertu par mon exemple, j'espérais d'en faire des catho- 
liques plus heureux, plus tolérants, plus éclairés, meilleurs 
chrétiens, qu'ils n'eussent été sans moi... Je lui faisais solennel 



LE MARQUIS DE BEL.LEGARDE 8l 

lement la promesse de ne pas engager ma parole avant qu'il 
ne le permît ou que j'eusse 25 ans. Je lui promis, au cas qu'il 
consentît à présent, beaucoup plus de régularité pour les 
exercices de la religion que je n'en avais ici, une conduite qui 
ne donnerait aucun lieu aux mauvais jugements... 

Ma lettre avait huit pages ; elle était aussi forte, aussi éner- 
gique que le peut être une lettre pareille. J'avais refusé de me 
promener, je n'avais pas voulu bouger de ma chambre, et je 
m'étais tellement agitée, que cela fit peur à ma mère quand elle 
vint me voir... Nous restâmes longtemps en silence. Ensuite, à 
la première occasion de parler, je dis mille folies qui vous auraient 
amusé malgré notre détresse. C'est une suite immanquable du 
chagrin chez moi ; toujours, de l'agitation de mes esprits, du 
feu de ma tête, naissent mille idées plaisantes dont je ne puis 
détourner le cours et qui me feraient rire au milieu du déses- 
poir. Je n'avais vu cette folie dans qui que ce soit ; elle n'est 
pourtant pas unique, car Richardson donne précisément le 
même caractère aux douleurs de Lovelace. De décider si c'est 
une espèce de délire qui prouve la plus grande sensibilité, ou si 
cela prouve au contraire une légèreté qui empêche mon âme 
d'être jamais tout entière à un seul objet, c'est ce que je n'entre- 
prendrai pas à présent. Ma chère mère, après m'avoir longtemps 
écoutée, s'en alla. Je restai seule dans l'obscurité, couchée sur 
mon lit ; j'aurais fort souhaité que vous habitassiez ma cassette 
au lieu de vos lettres et qu'il n'y eût qu'à l'ouvrir pour s'entrete- 
nir avec vous, mais à condition qu'à m'entendre et me répondre 
se bornassent toutes vos facultés et vos talents. Tel que vous êtes, 
et avec vos idées d'équité qui sont comme les lois des corsaires, 
vous seriez un hôte fort dangereux. J'en étais là, lorsque les 
éclairs vinrent porter la lumière dans ma chambre ; ma sœur, 
effrayée du tonnerre, vint de son côté chercher compagnie ; 
j'eus bien de la peine à lui persuader que dans l'obscurité il n'y 
avait pas plus de danger qu'au milieu de vingt bougies. 

...Ce matin, mon père avait l'air si chagrin, que j'en ai été sen- 
siblement touchée... Voyant que réellement il ne pouvait accor- 
der davantage sans croire manquer à son devoir, loin de le presser, 
je l'ai assuré que je ne voudrais pas être heureuse aux dépens 
de son bonheur, de son repos, ni qu'il eût à mon sujet un moment 
de remords ni de repentir ; que je le remerciais, que je ne m'en- 
gagerais pas. 

Jeudi matin... Vous trouvez, j'en suis sûre, ma confession de 
scepticisme bien inutile, bien déplacée... Mais devais-je dicter 
à mon père des idées que je n'avais pas ? Devais-je lui faire écrire : 
« Ma fille trouve comme nous que la différence de religion est 
une difficulté »,... lorsque sa fille, au fond du cœur, ne trouve 
aucune difficulté ?... Vous m'en aimeriez moins si, ne consi- 
dérant que le succès, j'étais si peu délicate sur les moyens de 



82 MADAME DE CHARBIERE ET SES AMIS 

le procurer... J'ai fait à présent tout ce que je pouvais faire ; 
prendre encore des mesures avec vous pour faire changer une 
décision dont j'ai paru me contenter, serait contraire à la probité, 
ou du moins à cette délicatesse précieuse qui fait qu'on regarde 
dans son propre cœur avec estime, avec plaisir. 

...Il me reste à m'expliquer sur la promesse que j'ai faite à 
mon père de rester libre jusqu'à ce qu'il fût permis par lui ou 
par mon âge de me marier. Je la tiendrai inviolablement cette 
promesse, et je veux que le marquis soit aussi libre que moi: s'il a 
dans l'esprit d'épouser une fille de 23 ans, et non pas une de 25, 
s'il veut voir dans les parents de sa femme, comme dans sa femme 
elle-même, une joie sans mélange, s'il prend goût pour une femme 
plus aimable, ou si, consultant moins son cœur que les conve- 
nances, il en veut une plus riche que je ne suis, s'il m'oublie, s'il 
apprend quelque chose à mon désavantage, si sa sœur l'engage 
à prendre une femme catholique, s'il perd l'envie de se marier, il 
n'a qu'à vous écrire à l'instant, vous m'avertirez, et tout sera fini; 
il n'aura pas seulement besoin d'une raison pour se dégager, le 
plus léger caprice suffira, et loin d'être indignée, je ne parlerai 
jamais de lui qu'avec distinction, je m'intéresserai toute ma 
vie à son bonheur, et je serai toujours flattée de lui avoir plu 
quelque temps. S'il m'épouse, je veux qu'il se trouve heureux, 
qu'il ne regrette rien, qu'il me préfère à tout ; je n'ai point 
d'autre prétention. De mon côté la chose sera égale, je pourrai 
renoncer à lui, vous le dire, sans paraître coupable, sans m'at- 
tirer vos reproches. 

...Dans 15 mois, si mon père n'a rien rabattu de sa résolution, 
et si je n'ai point changé, je vous écrirai que je suis au marquis, 
s'il me veut encore ; et pour lors, point de délais, point de lon- 
gueurs, point de préparatifs ; les habits, les parures ne retar- 
deront rien ; je serai sa femme de ma volonté unique, et je le 
rendrai, j'espère, le plus heureux de tous les maris. 

Dimanche... Je crois que le marquis voudrait que je l'allasse 
trouver, comme Ruth alla trouver Boaz ou Booz (je ne sais plus 
son nom ; il ne s'éveilla pas seulement, cet honnête homme !) 
Si j'étais près des Marches, qui sait si je n'irais pas glaner les 
champs après les moissonneurs ; mais ici, cette manière de galan- 
terie n'est pas praticable. J'espère que vous avez lu la Bible et 
que vous m'entendez. 

...Ecrivez-moi combien de fois vous m'avez haïe et combien 
de fois vous m'avez aimée au cours de cette lettre. Dites-moi 
toutes les injures, et qu'une fille ne doit pas imaginer des enfants, 
ou du moins n'en pas parler avec cette liberté ; mais ces étiquettes 
ne sont pas à mon usage, surtout avec vous. Sûrement vous ne 
trouverez pas mauvais que je souhaite d'être mère et que je sup- 
pose que je le serai. Eh bien, donc, mes enfants seront catholiques, 
il le faut et je le veux bien, pourvu qu'on s'en fie à ma promesse 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 83 

de ne leur parler qu'avec respect de leur religion. Je serais déses- 
pérée si on les ôtait à mes soins, si on se dériait de moi. Une de 
mes plus douces espérances, c'est d'élever un jour mes fils. 
J'apprendrai nuit et jour tout ce qu'on voudra, tout ce qu'ils 
devront savoir, pour le leur enseigner ensuite. Je hais les gouver- 
neurs. Me laissera-t-on en tenir lieu à mes fils ? Me laissera-t-on 
tâcher d'en faire des hommes heureux, des citoyens utiles? Loin 
d'empêcher que d'autres, quand il en sera temps, en fassent de 
bons catholiques, moi-même, si l'on veut, je leur enseignerai 
les dogmes de leur religion et je leur en prêcherai la morale ; ils 
pourront ignorer longtemps que, dans leur maison, il est plus 
d'une façon d'adorer Dieu... Dites-moi aussi que je serai bien 
libre d'écrire des contes, des vers, des lettres, tout ce que je 
voudrai ; que je n'entendrai plus parler sans cesse de prudence, 
de bienséance, etc., qu'on ne me reprochera que ce qui sera mal ; 
que content de me voir appliquée à corriger des défauts réels, 
on me laissera du reste mon caractère tel que la nature me l'a 
donné. A ces conditions, je jure de faire tout le bien dont je suis 
capable. » 

A une lettre assez gaillarde de d'Hermenches, elle répond avec 
son sans-façon ordinaire — ou extraordinaire : 

« Une chose m'a divertie. Vous dites : « Il vaut encore mieux 
vivre vierge. » Puis vous effacez vierge pour mettre à la place 
martyre, comme deux choses à peu près synonymes. Vous n'avez 
pas si grand tort peut-être, et cette folie, en me faisant rire, a 
interrompu le cours de ma mauvaise humeur. » 

Ah ! si le marquis n'était qu'un cadet de famille, et n'avait 
qu'une compagnie au lieu d'un régiment ! 

« Il dirait : « Je l'aime, donnez-la vite, ne réfléchissez pas trop 
longtemps à l'éducation de nos enfants, ou bien je pourrais bien 
la prendre.» On le verrait amoureux, moi médiocrement sévère; 
s'il cherchait un tête à tête, on ne soupçonnerait pas ce que fût 
pour parler du Pape ou de Calvin. 

...Le marquis, selon vous, si vous lui dites qu'il peut se repré- 
senter dans 15 mois, croira que cette époque a rapport au comte 
d'Anhalt. Eh ! non, il ne le croira point. Quand je dis que je suis 
née le 20 d'octobre 1740, il verra que l'époque des 15 mois n'a 
rapport qu'à moi seule. Personne, dans cette maison, ne s'est 
jamais soucié du comte d'Anhalt que moi ; dans un temps où je 
m'ennuyais fort, on me fit cette proposition de la façon la plus 
flatteuse, la plus éblouissante. Le roi, de meilleure humeur qu'à 
présent et frappé des discours de Catt, souhaitait de me voir à 
sa cour. J'ai même su qu'avant le dessein du comte, le roi pen- 
sait à m'envoyer un autre épouseur. Je vis des lettres de la mère, 



84 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

des sœurs, des amis du comte d'Anhalt. J'étais une divinité que 
les hommes voulaient voir descendre du ciel (c'est à dire 
d'Utrecht) pour habiter parmi eux. Sa Majesté a eu du malheur 
et ne se soucie plus apparemment qu'on l'amuse ; le comte croit 
peut-être qu'une divinité bel-esprit ne lui conviendrait pas ; 
moi, j'ai vu ses lettres, j'ai vu des Allemands, je me suis moins 
ennuyée au logis, et le procédé du comte ne m'a fait aucune peine. 
Comme la chose m'était indifférente et que je ne suis point du 
tout fière, je n'ai pas même eu de dépit ; je n'ai fait qu'en rire. 
Ma mère voulait tout rompre ; j'ai prié qu'on laissât cette affaire 
prendre d'elle-même le train qu'il lui plairait. Je suis convaincue 
que si le comte venait, il s'en retournerait seul. Mais si l'on veut, 
il ne viendra point ; je crois qu'il me sera obligé de l'avoir tiré 
d'embarras. Il ne m'en coûtera qu'un seul mot auprès de mon père. 
Songez que cette affaire-là ne fait aucun tort à l'autre. La tyran- 
nie du maître, la corruption de la cour, ont toujours révolté 
un homme qui a le cœur républicain et vertueux '. Ma mère n'a 
jamais pensé sans frémir, sans pleurer, à cet éloignement ; trop 
souvent, aujourd'hui encore, nous sommes mal ensemble, elle 
est fâchée, elle ne me regarde pas ; mais elle m'aime, je fais ses 
consolations, ses joies, son amusement, et elle ne peut vivre sans 
sa fille qu'avec ennui, avec langueur. Je suis pour elle comme ces 
favoris des grands, dont la liberté, après avoir réussi vingt fois, 
déplaît la vingt et unième. On les disgracie, mais on les rappelle, 
parce qu'on ne peut s'en passer. 

J'aimerais mieux me marier à présent que dans un an ; mais 
ce qui me console, si cela ne se peut pas, c'est de penser qu'avant 
de me séparer d'eux, avant de leur donner une sorte de chagrin, 
je pourrai faire passer encore à mes parents une année agréable, 
avoir encore pendant une année leur bonheur pour premier objet 
de mes soins. 

Mon père, le plus froid, le plus circonspect, le plus sincère 
des hommes, ne sera jamais que froidement poli avec ceux qu'il 
ne connaît guère et ne se montrera jamais reconnaissant d'une 
chose qui ne lui fait pas encore plaisir. Votre lettre d'hier lui en 
a fait tout autant qu'une lettre sur ce sujet pouvait lui en faire ; 
elle est très bien... Ce que vous dites, que s'il y avait du risque 
pour un changement de religion, ce serait du côté du marquis, 
l'a flatté et amusé. On lui fait plaisir de lui faire entrevoir que 



1 Belle s'entendait bien avec son père sur ce point. Elle a déclaré un jour 
avoir toujours haï et méprisé les espions: «Cette haine et ce mépris au- 
raient suffi pour me rendre une cour quelconque tout à fait insupportable. 
Mon père voulait, lorsque autrefois je faisais une pareille déclaration, que 
j'exceptasse la cour du roi Pétaud, pour laquelle il lui semblait que j'étais 
faite. » (Lettre à Henriette L'Hardy, 26 septembre 1794.) 






LE MARQUIS DE BELLEGARDE 85 

je vaux un peu plus qu'une autre ; il ne le sait presque pas. Mes 
patentes de beau génie n'ont jamais été produites à ses yeux ; 
le beau génie, s'il existe, garde presque toujours l'incognito dans 
la maison paternelle. Encore me trouve-t-on souvent beaucoup 
trop orgueilleuse, on exige de moi toute l'humilité d'une personne 
fort ordinaire, et on a raison : qui m'avait priée d'être beau 
génie? Cela n'oblige à rien et ne me donne aucune sorte de privi- 
lège ; cela ne fait qu'augmenter les sujets de crainte : on voit 
que je ne me soucie point de la considération, que peut-être 
j'aspire à la célébrité, et que j'aime le plaisir... on tremble. Mais 
précisément on fait assez de cas de moi pour n'être surpris ni 
ébloui d'aucune recherche ; d'ailleurs, on ne met pas un prix 
excessif à la grandeur. Me voir comtesse d'Anhalt ne faisait pas 
le plus léger plaisir. On parlait de rendre aux comtes d'Anhalt 
le titre de princes : cela eût fait de la peine. Un rang dans ma patrie 
soutenu avec esprit et avec l'éclat que donne la fortune, eût peut- 
être flatté. On m'aurait vue avec orgueil peut-être, la plus grande 
dame de mon pays, et la plus aimable, en faire les honneurs, lui 
donner un relief ; il entrait là-dedans autant de patriotisme que 
de vanité. 

Adieu. Comment dit-on à un homme qu'on l'aime, quand il 
n'est ni amant, ni précisément un ancien ami sans conséquence ? 

Lundi matin... Si j'avais eu affaire à des gens sans raison, 
entichés de titres et de grandeurs, j'aurais dit : «Quel plaisir 
d'écrire le dessus de mes lettres, de dire aussi souvent qu'il vous 
plaira : Ma fille la marquise ! » Si mes parents étaient des bigots 
fanatiques, j'aurais pu dire : « Il est visible que Dieu m'appelle 
à convertir tous les Savoyards, depuis la haute noblesse jusqu'au 
petit garçon portant une marmotte ou décrottant des souliers. 
Que d'âmes gagnées au Ciel et à Calvin ! » Mais comme mes pa- 
rents raisonnent, il me fallait répondre. Sans mes arguments et 
tous les efforts de mon éloquence, on n'aurait pas laissé lieu à 
renouer la chose quand je serai majeure... Vous êtes bien le 
maître de ne dire au marquis que ce que vous jugerez à propos, 
mais voici un métaphysique scrupule : il négligera, s'il ignore la 
vérité, de penser à une autre femme ; il en passera une devant lui 
qui lui conviendrait peut-être, et il ne la regardera pas, se croyant 
déjà à moitié mon mari et engagé d'honneur à ne point former 
d'autre projet... Moquez-vous, si vous voulez, de mes subtiles 
distinctions, mais ne m'en corrigez pas ! Mes lettres sont si 
libres, qu'elles ne sont presque pas décentes ; je dois conserver 
du moins les délicatesses de la plus scrupuleuse probité. Si les 
penchants de mon cœur ne sont pas purs, que du moins les 
maximes de ma raison le soient. M me d Avincourt, scandalisée 
de mon air libre, de mes yeux qui n'étaient pas baissés, s'écriait, 
après avoir appris qui j'étais : Une demoiselle, cela, une demoi- 
selle ! Que dirait cette bonne femme si elle voyait mes lettres !... 



86 .MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Si, comme on le prétend, la réputation d'une femme est de tous 
les biens le plus précieux, heureuses les femmes qui n'ont point 
de cœur ! Plus heureuses celles qui n'ont point de sens ! Elles 
acquièrent le plus grand des biens à fort bon marché ; elles 
acquièrent sans vertu la réputation d'être vertueuses... Adieu, 
mon ami ; quoique je ne sois point coupable, je rougirai en 
vous revoyant. Ne me méprisez pas! Est-il plus vertueux d'être 
né en Groenland qu'en Italie ! 

Envoyez-moi des trios : quand on joue du clavecin, on ne songe 
pas à autre chose. Je lis tous les romans qui me tombent sous 
la main. Engagez le marquis à être sage à tout hasard... De mon 
côté, à tout hasa*d, je tâcherai d'être meilleure dans un an 
qu'aujourd'hui, plus régulière, plus douce, plus égale, etc..» 

Les lettres qui suivent sont trop pittoresques pour que nous 
renoncions à les transcrire, bien qu'elles ne fassent que retarder 
la marche du récit. La famille de Tuyll y est si bien peinte dans 
l'intimité paisible de sa vie quotidienne ! 

« Hier matin, j'allai avec ma mère et mon père à Utrecht, où 
je n'avais rien à faire, seulement pour être seule avec eux ; ils 
ne parlèrent en carrosse que de choses indifférentes, et puis de 
Boswell, qui a écrit une lettre pleine d'admiration pour moi, 
dont il ne veut pas qu'on me dise un mot. Je leur racontai toutes 
ses raisons pour ne pas m'épouser, je m'égayai, je leur fis des 
contes (des contes vrais). Je leur dis que tout au plus si je deve- 
nais plus raisonnable, plus prudente, plus réservée, Boswell 
tâcherait, avec le temps, de me marier à son meilleur ami en 
Ecosse. On était de fort bonne humeur. 

...Après une petite leçon de mécanique, qui était le prétexte 
de mon voyage, je me trouvai seule avec ma mère. 

— Vous êtes pâle, me dit-elle ; qu'avez-vous ? Quelque chose 
vous chagrine-t-il ? 

— Non, dis-je, mais quelque chose m'occupe. 

— Est-ce un secret ? 

— Non. si vous voulez, ce n'en sera pas un pour vous. Vous ne 
redirez que ce que je voudrai bien ? 

— Je vous en donne ma parole, me dit-elle. 

— Il serait inutile, lui dis-je, de vous cacher que j'ai été infor- 
mée de bien des choses ; je n'en dirais rien pour un million à 
mon père, mais à vous je puis vous dire que je me suis assurée 
tant que j'ai pu sur l'article de l'éducation, et que mes enfants, 
quoique catholiques, ne me seraient point ôtés, que je les verrais, 
les élèverais... 

— Pourquoi ne voulez-vous pas dire cela à votre père ? inter- 
rompit-elle d'un air assez satisfait. 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 



8? 



— Parce que, lui dis-je, cela lui apprendrait ma correspondance 
avec M. d'Hermenches. 

— Il la sait bien, me dit-elle, je crois du moins qu'il la sait ; 
il a pu la savoir tout comme moi... 

...Nous revînmes à Zuylen. Après dîner, ma mère me fit pro- 
mener seule avec elle pendant fort longtemps ; il pleuvait, mais 
elle ne s'en souciait pas ; elle s'amusait à me parler de toute chose 
avec gaîté et confiance. Je lui parlai un peu de notre affaire ; 
elle me dit que sûrement cela avait été prémédité de la part du 
marquis ; je l'assurai que non, que tout au plus vous pouviez 




CORRIDOR DE ZUYLEN 



y avoir pensé [au mariage avec Belle] avant la visite, mais non 
M. de Bellegarde. 

— Ah ! si vous le croyez, dit-elle, vous êtes bien dupe ! Après 
avoir eu cinquante maîtresses, il serait devenu amoureux de 
vous dans un instant ! Mais qu'importe, d'ailleurs ! Vous seriez 
plus flattée, mais pour moi cela ne fait rien. 

...Après la promenade, mon père lui parla longtemps. Elle 
m'appela lorsqu'elle l'eut quitté et me dit que je pouvais l'aller 
entretenir... Je montai, je trouvai mon père dans le corridor, 
je lui donnai le bras, et nous commençâmes la conversation 
d'un ton doux et paisible, en nous promenant à pas égaux. Il 
me parla de votre lettre, qu'il ne croyait pas nécessaire de me 
montrer... Et nous nous mîmes à causer, évitant tous deux l'air 
prévenu. La différence de religion est un obstacle; j'ai dit mes 



80 .MADAME DE CHARR1ERE ET SES AMIS 

idées là-dessus, je suis convenue qu'il vaudrait mieux que cela 
fût autrement, mais un mari aimable et catholique valait 
mieux, selon moi, qu'un mari désagréable et protestant... 

— Peut-être le marquis a plus de dettes qu'il ne nous convien- 
drait d'en payer... 

— C'est une chose qu'on peut savoir au juste. 

— Le marquis n'est pas riche, et il aime la dépense, les voya- 
ges... 

— L'âge et l'intérêt d'une famille changent ces goûts-là. 

— Le caractère n'est pas connu... 

— On peut s'informer. 

— Vous priez de ne consulter personne !... 

— C'est précisément en ne consultant point qu'avec un peu 
d'adresse on apprend la vérité. 

— Les mœurs... 

— L'ne femme aimable et complaisante peut toujours espé- 
rer de rendre son mari fidèle. 

Nous en sommes revenus à l'article de la religion, des enfants. 
J'ai dit que mes fils ne seraient pas faits prêtres et qu'on ne parle- 
rait pas à mes filles de se faire religieuses ; qu'après 25 ans ils 
feraient ce qu'ils voudraient, mais qu'auparavant, qu'ils fussent 
pauvres ou riches, il n'en serait pas question, que je ne le souf- 
frirais jamais, et qu'on pouvait faire ses conditions là-dessus. 
En effet, je romprais dans l'instant sans retour, sans cette clause- 
là. Pendant que tous les gens sensés parmi les catholiques crient 
contre des vœux absurdes qui entraînent le désordre et dépeu- 
plent le monde, moi protestante je n'aurai pas ma part à cet 
abus. Non, quand on voudrait faire mon fils, encore enfant, 
coadjuteur de Rome, je n'y consentirais jamais. Je sais qu'entre 
les raisonnements et les actions de bien des gens il n'y a guère 
de conformité ; que ceux qui déclament contre les couvents y 
mettraient cependant leurs filles, si cela convenait à la fortune 
d'un fils aîné. Mais je ne suis pas faite comme cela : je me mets 
rarement en frais de raisonnements ; peu de principes fixes, 
point de systèmes ; mais quand un raisonnement me paraît 
juste, évident, indisputable, il devient aussitôt une règle inva- 
riable de ma conduite. Quoique ma voix soit douce, mes résolu- 
tions sont fermes. Ainsi, point d'abbés, point de moines, point 
de nonnes. Qu'ils soient catholiques, mes enfants, cela ne me fait 
aucune peine, cela n'est point contre mes idées '. Mais c'est assez, 
on n'en doit pas exiger davantage. Et le marquis pourrait-il 
exiger que je n'eusse aucun des droits d'une mère ? Si j'étais 
capable de les abandonner, je n'aurais point de cœur, je serais 



1 C'est donc par erreur que Gaullieur assure qu'elle rompit parce que ses 
enfants devaient être catholiques. 



LE MARQUIS DE BELLEGABDE 89 

bien indigne d'être sa femme... Il faudrait n'avoir pas d'âme, 
pas d'entrailles, pour ne point sentir combien il me serait dur de 
voir mes enfants obsédés de gens qui ne leur parleraient de moi 
qu'en leur parlant aussi des feux de l'enfer auxquels tout héré- 
tique est éternellement dévoué. Mon père me disait : « Vous ne 
pouvez éviter que les servantes, les parentes, tout le monde ne 
leur dise : C'est bien dommage que votre mère soit damnée /... » 
— Ah ! lui ai-je répondu, ils le croiront un moment, mais quand 
je les caresserai, ils ne le croiront plus. Je ne serai pas obligée 
du moins à voir une petite fille sortant d'un cloître, mal élevée, 
une longue taille, l'imagination salie par tous les mauvais propos 
de ces maisons et de ces écoles, me méconnaître, frémir de mes 
erreurs, et demander à la Sainte-Vierge, d'un air gémissant et 
dévot, qu'elle me convertisse! Au reste, si mes filles, malgré ma 
tendresse et mes soins, sont bigotes et folles, si à 25 ans elles 
veulent s'enfermer, ce sera leur affaire. 

Après tous ces discours et beaucoup d'autres, toujours doux, 
polis, modérés, raisonnables, je priai mon cher père de me laisser 
faire une belle peinture de cet établissement. « Si j'étais heureuse, 
sage, aimée, si mon séjour ordinaire en Savoie me plaisait, si je 
venais de temps en temps vous voir avec tendresse, avec joie, si 
mes enfants étaient aimables, si M . de Bellegarde se trouvait le plus 
fortuné des maris, ne seriez-vous pas bien aise?» — Oui, mais quel 
temps ne faudrait-il pas avant d'être assurés d'un si beau sort ? 
On pourrait aussi faire d'autres peintures... Je lui dis : Je serais 
fâchée d'être toujours fille, et même de l'être encore longtemps. 
Connaissez-vous un homme qui me convienne ? Ceux qui sou- 
haitent le plus ardemment de m'établir dans ce pays, comptent 
jusqu'à deux partis que je pourrais accepter ; encore y a-t-il bien 
des choses à dire contre l'un et l'autre. L'un des deux ne veut 
pas se marier; l'autre, que je n'ai jamais vu, a des raisons essen- 
tielles de chercher certains avantages qu'il ne trouverait pas 
avec moi ; aussi ne se soucie-t-il pas de me voir, quoique ses 
amis l'en sollicitent. Qui de 2 ôte 2, reste zéro. Voilà pour ce 
pays. Voyons les étrangers. Le baron allemand ', je n'en veux 
absolument pas. Supposé que ce qu'on nous dit de lui soit faux, 
mon dégoût sera toujours un invincible obstacle ; la haine et 
l'ennui qu'il m'inspirerait seraient d'assez grands malheurs, 
et quand même je pourrais le faire vivre à Paris, ce serait 
toujours un horrible mariage. 

Le comte d'Anhalt est esclave de son roi, ou dégoûté de ma 
réputation. Boswell ne m'épousera jamais ; s'il m'épousait, il 
en aurait mille repentirs, car il est convaincu que je ne lui con- 
viens pas, et je ne sais si je voudrais vivre en Ecosse. Son ami, 



Le baron d'Holstein, apparemment. 



90 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

•c'est une folie, et cette kyrielle de réformes, je ne la commencerai 
pas pour un homme que je n'ai jamais vu. Mais vivre avec un 
homme aimable, spirituel, qui me veut bien comme je suis, 
qui sait le monde, qui ne serait pas jaloux sans raison, qui aime 
la musique, qui m'aimerait... Mon cher père descendit comme 
nous en étions là, pour expédier une lettre ; nous fîmes ensuite 
une partie de comète ensemble de fort bonne amitié. 

Minuit... Il faut bien nous entendre : je ne ferai pas envisager 
le cloître à mes enfants comme bien odieux; seulement, je ne veux 
pas qu'on le leur montre bien saint, bien agréable, qu'on leur 
dise que de là on va droit au ciel, comme de l'hérésie on va 
droit en enfer ; je ne leur défendrais pas de prier pour ma 
•conversion. — Ma mère dit que ce n'est pas de ces enfants, 
qui peut-être ne viendront jamais, qu'elle s'embarrasse. Je 
tâcherai de persuader que je ne serai ni plus ni moins protes- 
tante et chrétienne en Savoie qu'en Hollande. » 

Deux jours après, la conversation reprend avec son père sur 
un ton plus vif : 

«Samedi matin... Lui voyant condamner l'accueil plein d'appro- 
bation, de distinction et de plaisir que j'avais fait au marquis, 
comme contraire à la décence, comme étant une manière de se 
jeter à la tête des gens, comme devant déplaire aux hommes 
mêmes, je me mis en colère tout de bon, et je déclarai que jamais 
aucun motif ne me ferait prendre la peine de cacher un sentiment 
dont je n'aurais pas à rougir ; qu'il n'avait pas été question 
d'amour dans mon cœur, mais que tout homme aimable devait 
me paraître aimable ; que s'il y en avait vingt ensemble, ils 
me plairaient tous, que je le leur montrerais à tous, et qu'ils 
ne croiraient pas apparemment que ce serait de l'amour. 

...La grande objection, la grande crainte, c'est que je ne vive 
avec des gens qui tôt ou tard se trouvent obligés d'employer tous 
les moyens possibles pour me faire changer de religion, d'où il 
arrivera que je changerai, ou que je me trouverai malheureuse. 
J'ai dit qu'il n'y avait pas d'Inquisition en Savoie... J'ai dit cent 
mille autres choses pendant vingt tours de jardin. ..On entendait, 
j'avais raison, mais l'objection n'était pas détruite... Une chose 
m'a touchée : « Pensez-vous à l'étonnement, au chagrin que 
vous donneriez à tous ceux qui vous aiment ? — Peu m'importe, 
ai-je répondu, si j'ai votre consentement et celui de ma mère. 
D'ailleurs, je n'ai guère d'amis, et les discours des méchants, 
des gens prévenus, je ne les entendrais pas. — Nous les enten- 
drions pour vous, m'a dit tristement mon père. — Non, non, 
lui dis-je, vous ne les entendrez pas non plus, on n'osera vous les 
tenir. — Ce silence, a interrompu mon père, qu'on garde par 
ménagement, qu'on affecte de garder, me serait bien sensible ». 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE QI 

— Je me suis tue. Ce n'est pas aux dépens de son bonheur que 
je veux être heureuse. 

...Je lui ai rappelé tout ce qu'il a toujours dit sur la tolérance, 
ses projets de réunion, impossibles à exécuter par des discussions, 
des définitions et des traités, possibles si on laissait agir les influen- 
ces naturelles de l'esprit, du sentiment, de l'habitude, entre 
des sectateurs de différents cultes unis par l'amour et par le 
sang... J'avais pris mon père par son faible, je dis mal, j'avais 
touché la corde sensible de son cœur... Enfin, après deux heures 
de discours et de pas précipités tout autour de ce jardin, nous 
rejoignîmes ma mère, qui buvait le thé devant la maison. J'avais 
chaud, le cœur me battait... Je montai dans ma chambre. Mon 
père, inquiet et attendri, m'y vint aussitôt chercher ; il me trouva 
à demi couchée sur mon lit, un Voltaire à la main... » 

Et la conversation reprend encore, Belle plaidant pour ce 
mariage qui inspire à son père une sorte d'effroi, mais qu'elle 
réussit, par son éloquence, à lui faire paraître presque acceptable : 

« Mon père aurait voulu céder ; il me dit : « C'est assez pour 
aujourd'hui», d'un ton doux, incertain et tendre... Voilà où nous 
en sommes. Je ferai encore tout ce que je pourrai ; si rien ne me 
réussit, c'est que mon père et ma mère ne peuvent consentir 
qu'en manquant à leurs principes et en altérant leur propre 
bonheur : en ce cas-là, je ne dois plus désirer le succès. » 

« Ce vendredi soir... Je donnerais je ne sais quoi pour oser 
vous écrire, mais la fille de chambre de ma mère me dit hier que 
tous mes amis ne valaient pas la santé que je perdais pour eux, 
qu'il fallait dormir, que je maigrissais ; enfin, elle me fit promet- 
tre que pendant quinze jours je serais au lit à n x / 2 heures... Je 
ne veux pas rompre mes engagements, je respecte le sentiment 
qui les rend si chers à une femme de cette sorte. Je me plais à 
éloigner les témoignages d'un froid respect, pour mettre à sa place 
tout autour de moi l'amour et ses soins. Excepté la fille qui me 
sert ! , je ne commande à personne dans cette maison, je n'ai 
jamais voulu prendre la moindre autorité, mais pour moi l'on 
trahirait mon père et ma mère. ..Je ne me soucie jamais d'être 
respectée ; je veux qu'on m'accorde beaucoup sans croire me 
rien devoir ; je ne veux pas en imposer, je veux plaire. Boswell 
trouvait cela fort mauvais. Il aimait mieux me voir en grand 
panier avec une robe longue, des barbes pendantes, un air sérieux, 



1 Belle nous saurait gré de fixer ici le nom de cette brave fille, qui plus 
tard l'accompagna à Londres, Dorothée Pfhlûgerin, qu'elle appelait de son 
petit nom hollandais, Dortie. Elle ne l'oublia jamais, et, vers la fin de sa 
vie, fit des recherches pour avoir de ses nouvelles. (Voir chapitre XXIV). 



92 MADAME DE CHARRIEBE ET SES AMIS 

attendant qu'il m'abordât pour sourire, qu'avec des jupes courtes, 
un air libre et gai. « Est-il possible, me disait-il, que vous négli- 
giez de vous faire respecter quand cela vous serait si facile ? 
Au lieu d'être toujours prévenante, laissez désirer quelque temps 
que vous veuillez bien être aimable, plaire, amuser, vous livrer 
à la compagnie, et puis, après quelque temps de liberté, reprenez 
le ton de la réserve. Gardez toutes ces folies, que vous dites à 
qui veut les entendre, qu'on ne comprend pas et qu'on interprète 
mal, gardez-les pour moi, pour votre ami, dites-les en anglais ! 
Vous devriez ménager les jalousies de l'amitié, sentir qu'elle 
veut des privilèges et qu'elle est offensée de voir tout le monde 
traité comme elle. Tout le monde est à son aise avec vous ! Cela 
est terrible ! » 

...Je trouve pourtant qu'il a quelque raison, et si je ne crai- 
gnais le ridicule de l'affectation, et encore plus le tourment de 
la gêne, j'essayerais peut-être... Il respecte l'humanité, il veut 
que ceux qui l'honorent se distinguent et qu'on leur rende hom- 
mage ; il aime que la vertu s'annonce par un extérieur imposant. 
L'austérité de sa morale ne lui fait pas condamner les plaisirs d'une 
imagination vive, d'une conversation libre, mais il veut qu'on 
les prenne en forme de récréation, que je me relâche avec lui, 
que je me divertisse, comme un prince oublie la pourpre et le 
pouvoir avec ses favoris. — Obdam, au contraire, me disait un 
jour : « Ah ! laissez-là l'air grave que vous avez coutume de pren- 
dre en entrant dans une salle ! Ne vous donnez pas tant de peine 
pour gâter votre physionomie pendant quelques instants, et 
croyez que si on vous aime beaucoup, on vous respectera toujours 
assez !... » 

Le moment est venu de donner la parole à ce Boswell, que 
notre amie a si souvent mentionné, sinon avec enthousiasme, 
du moins avec une particulière estime. James Boswell (1740- 
1794) occupe une place honorable dans la littérature anglaise ; 
il a écrit une excellente monographie de la Corse, dont il sera 
question plus loin, et a laissé un livre classique sur Johnson, 
l'auteur de Rasselas. Nous ignorons ce que Boswell faisait à 
Utrecht, et combien de temps il y séjourna. De cette ville il se 
rendit à Berlin, d'où il écrit, le juillet 1764, à Belle de Zuylen, 
qu'il intitule My dear Zelidc, une lettre en anglais de 17 pages ! 
Elle nous révèle qu'une correspondance assez active existait 
entre eux : il n'en demeure que cette lettre, écrite sur le ton de 
spirituelle franchise et de bonne camaraderie d'un ami qui renonce 
à être un amant, et qui dit pourquoi. Ce ton simple et libre était 
pour plaire à Belle. La lettre de l'Ecossais reproduit plusieurs 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE ()3 

passages d'une lettre de son amie, que nous aurons soin de 
recueillir. 

« O toi, favorite de la Nature, écrit Boswell, écoute ce que te 
dit ton ami : Que la Prudence soit ton conseiller. Apprends à 
être maîtresse de toi-même ; apprends la vie ; et, je t'en supplie, 
ne méprise pas l'Art : l'Art t'a appris à jouer divinement du cla- 
vecin ! qu'il t'enseigne aussi à moduler les facultés de ton esprit 
avec une égale harmonie ! 

Ma chère Zélide, laissez-moi vous persuader d'abandonner 
votre attachement au plaisir et de rechercher le bonheur calme. 
Croyez-moi, Dieu ne nous a pas destinés à goûter beaucoup de 
plaisir dans ce monde. » 

[Boswell fait à ce propos une confession complète de sa foi 
chrétienne, puis il reprend] : 

« Vous voyez que votre ami est très heureux en ce qui touche 
l'important article de la religion. Prenez, je vous prie, la ferme 
résolution de ne jamais vous préoccuper de métaphysique : 
des spéculations de cette sorte, absurdes dans un homme, sont 
plus qu'absurdes chez une femme. 

...Considérez vos nombreux avantages matériels : vous êtes 
la fille d'une des premières familles des Sept Provinces ; vous 
avez de nombreuses et hautes relations ; vous possédez une belle 
fortune, et je dois ajouter aussi que Zélide est belle. Vous avez 
sujet d'espérer un mariage distingué ; vous pouvez tenir dans la 
vie un rôle aimable et respecté. Vos talents et vos ouvrages 
peuvent vous faire grand honneur. Mais prenez garde : si tant 
de charmantes qualités ne sont pas gouvernées par la Prudence, 
elles peuvent vous être très nuisibles. 

...Si vous vous abandonnez à vos caprices, vous pourrez 
éprouver çà et là une joie brève et fébrile, mais point de satis- 
faction durable. Il me semble que vous pouvez m'en croire : je 
ne suis ni un pasteur ni un médecin ; je ne suis pas même un 
amant. Je ne suis qu'un monsieur en voyage, qui s'est pris d'un 
grand attachement pour vous et qui a votre bonheur à cœur. 

Ma chère Zélide, vous êtes très bonne, vous êtes vraiment 
sincère... Vous avez de beaux talents d'un certain genre. N'y 
en a-t-il pas d'autres qui vous manquent ? Pensez-vous que votre 
raison vaille votre imagination ? 

..Maintenant, permettez-moi de vous gronder sur vos senti- 
ments trop libres, dont vos lettres fournissent maints exemples. 
Vous dites que si votre mari et vous ne vous aimiez qu'un peu : 
« J'en aimerais sûrement un autre ; mon âme est faite pour des 
sentiments vifs ; elle n'évitera pas sa destinée. » J'espère que cet 
amour pour un autre ne ressemblera pas à celui de plus d'une 



94 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

belle dame. « Si je n'avais ni père ni mère, je ne me marierais 
point, » et pourtant vous voudriez entretenir de tendres relations ! 
Ah ! Pauvre Zélide ! Ne voyez-vous pas que vous vous réduiriez 
à la plus méprisable des conditions ?... Je sais que vous ne pensez 
pas à mal ; vous donnez seulement cours à votre fantaisie : 
Voyez pourtant où cela vous mène ! J'aimerais assez un mari 
qui me prendrait sur le pied de sa maîtresse. Je lui dirais : Ne regar- 
dez pas la fidélité comme un devoir ; n'ayez que les droits et la 
jalousie d'un amant. Fi, Zélide ! Quelles idées avez-vous là ? 
Le nom de maîtresse est-il aussi agréable de moitié que celui 
d'épouse ? 

...J'ai fait le voyage leplus agréable. Milord Maréchal était une 
société des plus intéressantes, et la dame turque causait extrê- 
mement bien quand son indolence ne la rendait pas silencieuse '. 
J'ai trouvé M. Catt très poli. J'écrirai prochainement à M. de 
Zuylen ; je l'aime et je l'estime. J'ai eu l'honneur d'être présenté 
au comte d'Anhalt : vous pensez bien que je l'ai considéré avec 
beaucoup d'attention. Il me paraît être un homme fort poli, 
plein de sens et de manières très prévenantes. Je ne l'ai vu que 
très peu de temps, mais d'après ce que j'ai vu et entendu dire, 
je serais heureux de le savoir le mari de ma belle amie. Mais elle 
doit mettre son honneur à se conduire selon les convenances. 
Comme nous sommes, vous et moi, Zélide, parfaitement à l'aise 
l'un avec l'autre, j'avouerai que je suis assez vain pour conclure 
de votre lettre que vraiment vous avez été amoureuse de moi, 
autant que vous pouvez l'être d'un homme quelconque. Je dis : 
« vous avez été », car je me trompe fort si ce n'est passé mainte- 
nant. Reynot 2 n'avait pas si mal jugé : vous n'avez point d'em- 
pire sur vous-même, vous ne pouvez rien dissimuler. Vous sem- 
bliez mal à l'aise, vous aviez une gaîté forcée, le dimanche soir 
où je vous quittai, je m'aperçus bien que voas étiez émue.... Je vis 



1 Lord Keith, maréchal d'Ecosse, qui prit part au soulèvement de ce 
pays en faveur du Prétendant, dut s'exiler et fut nommé gouverneur de la 
Principauté de Xeuchàtel par Frédéric II. On sait qu'il fut l'ami et le pro- 
tecteur de Rousseau pendant son séjour à Môtiers-Travers. Lassé par la 
turbulence des Neuchâtelois, il se retira à Berlin. Il avait adopté une jeune 
Turque, fille d'un chef janissaire, nommée Emetulla, que son frère, le 
général Keith, avait recueillie au siège d'Oczakow. Milord Maréchal la 
maria avec M. de Froment, colonel au service de Sardaigne. Emetulla se 
retira plus tard à Neuchàtel, où elle mourut, presque centenaire, en 1820. 
(Voir Musée Neuchâtelois, 1864, Un Gouverneur de Neuchàtel, Milord 
Maréchal, parJ. H. Bonhôte). 

2 Nous ne savons de qui il veut parler. S'agirait-il peut-être de Reinout, 
l'aîné des frères de Belle, mort quatre ans auparavant (voir chap. II), et 
dont elle aurait rapporté un propos à Boswell ?... 



LE MARQUIS DE BELLEGABDE g5 

que j'avais une place dans votre cœur et que vous me témoigniez 
une affection plus que simplement cordiale. Vos lettres m'ont 
montré que vous étiez heureuse d'avoir enfin rencontré l'homme 
pour lequel vous pourriez éprouver une passion forte et durable. 
Mais je suis trop généreux pour ne pas vous détromper : vous 
savez que je suis un homme de stricte probité, vous me l'avez dit 
et je vous en remercie... Ne suis-je pas un peu sévère de n'avoir 
pas meilleure opinion de vous ? Chère Zélide, reconnaissez que 
votre vivacité mal gouvernée peut vous rendre de mauvais ser- 
vices ; elle vous enlève un peu de l'estime d'un homme à l'opi- 
nion duquel vous tenez. Vous me dites : Je ne vaudrais rien 
pour votre femme ; je n'ai pas les talents subalternes. — Si par 
ces talents vous entendez les vertus domestiques, vous trouverez 
qu'elles sont indispensables à la femme de tout homme sensé. 
Mais il y a des raisons plus fortes qui s'opposent à ce que vous 
soyez ma femme, si fortes, que je vous ai déjà dit naguère que 
je ne voudrais jamais vous épouser. Je me connais et je vous 
connais ; je suis certain, si nous nous épousions, que nous serions 
bientôt très malheureux l'un et l'autre... Vous pouvez compter 
sur moi comme ami. Cela me vexe de penser au grand nombre 
d'amis que vous avez. J'en connais plusieurs avec qui vous êtes 
en correspondance ; c'est pourquoi je ne tire pas vanité du fait 
que vous m'écrivez. 

...Continuez à me montrer tout votre cœur. Je redoute votre 
imagination ; j'ai peur que le cœur de Zélide ne soit introuvable, 
qu'il n'ait été consumé par le feu d'une imagination excessive. 
Pardonnez-moi de vous parler avec cet air d'autorité : j'ai assumé 
le rôle de mentor, je dois le remplir. Peut-être que je vous juge 
trop sévèrement : je dis que vous manquez de cœur, et pourtant 
vous êtes très attachée à votre père et à vos f-ères. Défendez- 
vous ! ...Dites-moi que vous ferez une très bonne épouse. Laissez- 
moi vous le demander, Zélide : pourriez-vous soumettre vos 
inclinations à la volonté, peut-être au caprice d'un mari ? Pour- 
riez-vous le faire joyeusement, sans rien perdre de votre douce 
bonne humeur ?... Pourriez-vous vivre paisiblement à la campa- 
gne pendant six mois de l'année ? Vous rendre agréable à de sim- 
ples et honnêtes voisins ? Pourriez-vous causer comme n'importe 
quelle autre femme, et commander à votre fantaisie aussi bien 
qu'à votre clavecin ? Pourriez-vous passer les six autres mois 
dans une ville où il y aurait une fort bonne société, mais qui ne 
serait pas à la dernière mode ? Pourriez-vous vivre ainsi et être 
heureuse ? Pourriez-vous trouver une abondante source de joie 
dans votre propre famille ? Sauriez-vous rendre la gaîté à votre 
mari quand il serait mélancolique ? J'ai connu de telles femmes, 
Zélide : qu'en pensez-vous ? Pourriez-vous être ainsi ?... Adieu. 

Que la religion ne vous rende pas malheureuse. Pensez à 
Dieu tel qu'il est réellement, et tout vous paraîtra gai. J'espère 



ç6 madame de charrièbe et ses amis 

que vous serez une chrétienne. Mais, ma chère Zélide, adorez le 
soleil plutôt que d'être calviniste : vous savez ce que je veux 
dire '. 

Je ne comprends pas un mot du mystère que vous faites au 
sujet d'un certain monsieur auquel vous pensez trois fois le 
jour.. Que voulez-vous dire par-là ? Ecrivez-moi en toute liberté, 
et avec votre charmante humilité. Que le Ciel vous bénisse et 
vous rende raisonnablement heureuse ! Adieu. » 

A quelque temps de là, le comte d' Anhalt revient sur l'eau de 
façon imprévue : 

« Il y a huit ou dix jours que mon père me donna une lettre de 
M. Catt où il parlait fort du comte d'Anhalt. Le bruit avait couru 
à Berlin que j'épousais un autre Allemand ; il y avait eu là- 
dessus de la surprise et un peu de consternation. Catt avait dit 
au comte qu'il devait s'assurer de moi, qu'il aurait beau chercher, 
qu'il ne trouverait rien qui fît son bonheur comme M llc de Zuylen. 
Ce style de me recommander me parut réjouissant. Le comte 
avait bien compris, mais sa situation est embarrassante. Catt 
envoyait un billet du comte à lui, où il parlait d'arrangements 
déjà faits depuis leur conversation, de lettres qui partiraient, 
etc., l'obscurité même pour moi. Je rendis un moment après les 
lettres à mon père en lui disant : « Il manque une pièce au recueil, 
c'est la réponse de M. Catt au comte : j'y ai suppléé. » En effet, 
j'avais écrit que le comte pouvait avoir l'esprit en repos, ne point 
voyager et ne point écrire, que je n'épouserais ni lui, ni le baron 
d'Holstein... Le lendemain, je dis à ma mère que mon parti était 
pris, et qu'il me paraissait plus raisonnable et plus généreux d'en 
avertir le comte et d'empêcher un long et inutile voyage. Ce 
refus n'emporte pas, dis-je, une promesse à un autre ; j'ai promis 
d'être libre, je le serai. — N'en dites pas un mot au marquis : 
il croirait que c'est pour lui que j'ai rompu et que mon procédé 
le lie... Le comte d'Anhalt n'est pas le dernier épouseur de la 
terre ; et quand je ne me marierais jamais, qu'importe pour l'hon- 
neur du marquis ? Vous ne sauriez croire combien je tiens à cette 
formule de liberté : chaque matin le marquis doit s'éveiller avec 
la liberté de ne plus vouloir ce qu'il a voulu la veille. » 

Cependant Bellegarde était entré en correspondance avec 
M lle de Tuyll, et celle-ci conserva quelques-unes de ses lettres, 
dont le style dut l'étonner un peu. Pendant un séjour qu'elle 
fait à La Haye, il lui écrit : 



1 II la veut sans doute mettre en garde contre ce fatalisme qu'elle pré- 
tendait tirer du dogme de la prédestination (voir chap. I, p. 3o). 



LE MARQUIS DE BELL.EGARDE <)- 

« Je suis depuis quatre jours ici, et je n'ai pas plus le bonheur 
de voir mon aimable amie que si j'étais à Paris... Vous convien- 
drez que c'est une situation bien cruelle que d'être esclave des 
bienséances et des préjugés au point de se priver de la société 
d'une amie qu'on chérit parce qu'on avait désiré de l'épouser 
et que des circonstances contrarient.... Si je ne puis avoir le 
bonheur d'être votre mari, rien ne peut me faire renoncer à celui 
d'être votre fidèle et dévoué serviteur et ami tant que je respi- 
rerai... Ces lettres ne vous engagent précisément à rien ; séparez 
ces deux êtres, l'ami et le prétendant. Le dernier ne paraîtra 
que lors et qu'autant que vous le voudrez bien et que le premier 
aurait aplani toutes les difficultés... Si même mes vœux étaient 
rejetés, je me ferai toujours une gloire de les avoir formés. 

... Je ne dois point me flatter de l'impression que fait l'amour ; 
j'ai passé l'âge fait pour en inspirer, sans cependant avoir encore 
atteint celui de la veillesse. Des sentiments plus solides auxquels 
j'aspire me font espérer un bonheur préférable à celui que pro- 
cure cette agréable ivresse toujours passagère ; la plus tendre 
amitié, les égards, la complaisance soutenue, l'égalité, la douceur, 
sont de mon côté les qualités dont je puis répondre pour rem- 
placer celles des Corydons, et qu'étant assuré de trouver du 
vôtre, suffisent à mon bonheur... » 

Ces gauches déclarations sont accompagnées d'une note sur 
l'état de sa fortune et sa parenté. Il compte sur la dot de Belle — 
100,000 florins — pour payer ses dettes ; il lui donnera pour ce 
montant hypothèques sur ses immeubles, qu'il énumère : le 
marquisat de Coursinge, celui des Marches, un hôtel à Chambéry, 
etc.. Quant à sa famille, il nous apprend qu'il est par sa mère, 
— une Oglethorpe, — cousin des princes de Rohan, de M me de 
Brionne : Lorraine, etc. Son père était aide de camp du roi de 
Sardaigne, son aïeul ambassadeur en France, son bisaïeul... 
Mais l'intéressant est de savoir ce que Belle pensa de son corres- 
pondant. Elle est plus indulgente que nous ne l'aurions attendu, 
et se livre à des projets d'avenir, parmi lesquels un séjour à 
Paris lui tient surtout à cœur : 

« Sa lettre, dit-elle, m'a fait un grand plaisir: je l'ai relue trois 
ou quatre fois, en y cherchant toujours les expressions de ten- 
dresse, et les revoyant avec plus de joie encore que celles de 
l'admiration... Ce qui refroidirait peut-être un peu cette envie 
[de voir Paris], si j'étais la femme du marquis, c'est qu'il est 
trop grand seigneur, et que ses parents ont de trop beaux noms ; 
il faudrait peut-être se conf orner à leur bel air, et je n'aime point 
les grands, ni le bel air, ni à me conformer. Ma passion serait de 



g8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

voir Paris à pied et en fiacre, de voir les arts, les artistes et les 
artisans, d'entendre parler le peuple et déclamer la Clairon. Je 
ferais par hasard quelques connaissances qui me plairaient, 
quelques autres qui me feraient rire. Je paierais bien cher les 
leçons de Rameau, et huit jours avant mon départ, pour voir de 
tout, je ferais connaissance avec la coiffeuse et le beau monde. 

Revenons à notre mariage et à mon économie. On m'a toujours 
dit que je n'en aurais point, que mon mari serait fort à plaindre, 
que je serais la plus mauvaise ménagère du monde ; il n'y a que 
la vieille fille de chambre de ma mère, fille d'un grand sens, 
qui m'a rassurée quelquefois. Elle me dit : « Il est vrai que 
vous ferez de folles dépenses pendant quinze jours ou trois 
semaines, mais ensuite, pendant trois mois, vous n'achèterez 
rien, vous ne vous habillerez point, vous ne songerez ni à boire, 
ni à manger, et vos amis auront tant d'esprit qu'ils oublieront 
aussi ces choses grossières; et, au bout de l'an, ce sera tout comme 
si vous aviez eu de l'ordre et de l'économie. » Cette fille a raison, 
je pense : si je gouverne, il y aura du haut et du bas, comme 
dans tout ce que je fais... Si le marquis avait des trésors, il est 
bien sûr que je ne ferais pas tout ce que je ferai à présent pour 
l'épouser ; mes motifs paraîtraient équivoques, et peut-être 
qu'on mépriserait mes empressements. 

3-4 septembre 1764... Si le marquis était plus âgé et moins 
aimable, j'aurais peur que son mariage ne fût une retraite. Je 
hais ces vieux épouseurs qui prennent une femme pour les aider 
à passer l'hiver, qui l'invitent à se chauffer près d'un mauvais 
petit feu, après qu'ils ont passé le printemps et l'été, cueilli des 
fleurs et des fruits sans elle. Ils ne sont pas plutôt en ménage 
qu'ils assujettissent tout à une règle austère, qu'ils n'avaient 
pas connue auparavant. Je dis tout cela pour m'amuser, car il 
est clair que ce n'est pas du tout le cas ici : votre ami est plus 
jeune que je ne pensais, et il n'a pas plus l'air d'une retraite 
que moi. Je serais charmée d'être sa femme. » 

Elle passera volontiers une partie de l'année dans les terres 
du marquis : 

«Mais un peu de Chambéry et de voyage peut suffire... Je n'ai 
pas besoin des capitales... Je suis un peu fâchée que mon ortho- 
graphe soit plus correcte que celle du marquis, mais cela vient 
de ce qu'il est si grand seigneur. A propos, sait-il bien que je 
n'ai pas seize quartiers ?... Les situations de toutes ces terres 
sont charmantes ; Lausanne n'en est pas bien loin ; alors nous 
nous verrions sans gêne et sans blâme. Je crois comme vous que 
je serais en paradis. Il faudrait pourtant être bien assurée qu'on 
ne m'ôterait pas mes enfants pour les donner à des prêtres 
ineptes et superstitieux. Je dis mes enfants sans circonlocution 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE ()() 

et sans détour ; peut-être que cela n'est pas de la décence. Me 
revoilà sur mon ancien ton de liberté excessive avec vous ! Il 
ne sera pas dit que vous ayez ignoré une seule de mes idées 
sur le mariage. 

A i heure après minuit... Je viens de finir une largeur de ma 
robe, le plus brillant entourage, la plus jolie chose... 

...Je voudrais bien apprendre vite que M lle des Marches 1 
voit jour à obtenir un agrément du roi et une dispense du 
Pape. Le Saint-Père, dit-on, ne se mêle de rien ; il n'est ques- 
tion que de lui présenter les choses du côté où il faut qu'il les 
voie. A Rome, on obtient tout cela avec de la faveur et de 
l'argent... » 

Qui l'avait si bien renseignée ? — L'évêque d'Utrecht, à qui 
elle alla incognito, et accompagnée d'une amie, demander une 
consultation 2 . Ce prélat fit quelques difficultés pour recevoir 
les visiteuses, ainsi qu'elle le conte à Bellegarde dans une 
lettre dont elle a conservé le brouillon : 

« Comme la domestique qui était venue nous ouvrir n'avait 
pu dire nos noms à son maître, elle revint les demander. 

— Dites-lui que deux dames ont à lui parler. 

— Mais il demande toujours comment on se nomme. 

— Dites-lui que nous sommes bien mises, et que nous avons 
l'air d'honnêtes gens. 

— Mais ne pouvez-vous donc pas dire votre nom ? 

— Vous voyez bien, lui dis-je, que nous n'en avons pas envie. 
Nous étions toujours à la porte, pendant cet entretien, dans 

un petit vestibule obscur. Enfin, elle appelle en grondant sa 
camarade, à qui elle avait dit d'apporter de la lumière, et fai- 
sant quelques pas pour la chercher, elle la trouve qui écoutait 
derrière une porte. Aussitôt, force criaillerie, et quelques injures 
qui me divertirent beaucoup : elle sacrifia sa propre curiosité 
au plaisir de pester contre celle d' autrui, elle contrefit la per- 
sonne sensée et discrète, elle monta à la fin, à la fin le prélat 
descendit. Il ne s'accommodait pas mieux de notre incognito 
que ses servantes, et la première chose qu'il nous dit en entrant 
dans la chambre où nous étions, fut une espèce de question qui, 



1 La sœur de Bellegarde, dont il est plusieurs fuis question dans les lettres 
de Belle à d'Hermenches. 

2 On sait que le diocèse d'Utrecht constitue une petite église janséniste 
séparée de Rome et qui, protégée par le gouvernement hollandais, fut 
maintenue à travers les siècles, malgré les excommunications des papes. 
De 173g à 1767, le siège d'Utrecht fut occupé par l'évêque Jean-Pierre 
Meindartz. 




ÎOO MADAME DE CHABRIERE ET SES AMIS 

quoique faite avec politesse, avait le même but que les précé- 
dentes. Je n'y satisfis pas davantage ; ensuite, j'entrai en 
matière, je proposai la question comme si elle ne m'eût pas 
regardé et de façon qu'il pût me croire catholique aussi bien 
que protestante. C'est un homme d'esprit ; il nous répondit 
bien, et après quelques discours sur le schisme qui le sépare 
de Rome, il nous dit que son autorité comme évêque, toute 
légitime qu'elle était, n'était pas reconnue par le Pape, et qu'ainsi 
il ne pouvait nous être d'aucune utilité ; que les curés avaient 
dans ce pays le pouvoir de marier des gens de différentes reli- 
gions, que quand c'était des gens de condition, il demandait une 
dispense au nonce de Bruxelles, et que celui-là, pour qu'il en 
coûtât davantage au demandeur, en écrivait au Pape ; qu'à 
mesure qu'on était plus riche et d'une plus grande naissance, 
il fallait payer plus cher. Je lui demandai si le pouvoir de dis- 
penser du nonce allait plus loin que ces Provinces : il me dit 
que non. Ainsi ne lui écrivez plus : il irait à Rome ; nous pouvons 
écrire à Rome tout droit. En passant, il avait parlé du crédit 
qu'ont les Jésuites par l'intimité de leur général avec le secré- 
taire du Pape qui est son favori, qui a tout pouvoir et qui dirige 
tout ; j'ai demandé le nom de ce secrétaire, il est allé chercher 
une liste des cardinaux, celui-ci s'appelle Torregiani. Notre 
évêque a fort approuvé l'idée de lui écrire sans autre forme de 
procès. Alors, pour lui faire grand plaisir et le récompenser de 
sa politesse, je lui ai dit qui nous étions, mais non pas que je 
voulais me marier, et nous nous sommes séparés en faisant d'un 
côté de grands remerciements et de l'autre de fort bons souhaits 
fort chrétiens. Au retour, on a cru que nous nous étions prome- 
nés, et nous nous sommes beaucoup divertis de cette équipée. 
Mon cher marquis, suivez mes conseils : je connais la recti- 
tude de mon père ; il lui faudra une dispense... Ecrivez, croyez- 
moi, au cardinal Torregiani, secrétaire de Sa Sainteté ; envoyez- 
moi ensuite la lettre ; je tâcherai d'engager mon père à l'envoyer 
à M. Born, notre résident, pour qu'il achète la dispense à aussi 
bon marché qu'il pourra. En passant je pourrai toucher quel- 
que chose du peu de besoin que vous croyez en avoir, et nous 
verrons ce qu'il dira : je suis scrupuleuse sur la bonne foi comme 
les quakers. Vous dites dans votre lettre qu'il est presque impos- 
sible d'obtenir une dispense : ne le disons pas, car, en vérité, 
cela n'est pas du tout impossible. Mon père pourrait répondre : 
« En ce cas là, il est impossible que vous vous mariiez ; n'en 
parlons donc plus... » 

On est frappé, à la lecture de ces pages si vivantes, de voir 
Belle se divertir du spectacle des choses tout comme s'il s'agis- 
sait d'une autre qu'elle. 

Cependant, l'affaire Bellegarde commence à languir d'une 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 10 1 

façon inquiétante, et l'on dirait que Belle pense moins à ce pré- 
tendant qu'à celui qui l'a suscité. Elle écrit à d'Hermenches : 

« ...Nos lettres sont trop intéressantes. Depuis deux mois, 
je n'ai aucun goût pour les démonstrations mécaniques, pour 
ces calculs d'algèbre qui sont une si belle chose ; j'ai négligé 
la harpe, j'ai négligé mes amies ; tant qu'il était question d'un 
établissement qui devait fixer ma destinée, j'ai trouvé que je 
pouvais tout négliger ; à présent, tout est dit sur cette matière. 
Je dois nécessairement retourner à mon algèbre, à mes tran- 
quilles amitiés... J'ai peur que vous n'ayez trop de part à mes 
pensées, que je ne m'accoutume à m'occuper de vous avec trop 
d'assiduité, avec un certain mouvement trop vif ; je ne veux 
pas absolument que cela arrive. Quel serait le dénouement ? 
Une passion peut-être ; peut-être une rupture !... Ecoutez- 
moi, et approuvez mes résolutions. Il me paraît fort douteux 
que le marquis se soucie encore de moi dans un an. D'ailleurs, 
je suis persuadée que mon père ni ma mère ne donneront jamais 
un consentement formel. Si le marquis veut qu'ils prononcent, 
nous ne passerons point notre vie ensemble ; vous vivrez 
dans ses châteaux sans moi. Alors, que faire de l'habitude qui 
nous attachera l'un à l'autre ? Serez-vous content de m' écrire 
toute votre vie et de ne me jamais voir ?... Après une corres- 
pondance de feu, toujours vive, toujours tendre, on veut se 
voir : d'Hermenches, nous nous chercherons, si nous ne nous 
brouillons pas ; et puis gare la passion, la jalousie, l'instinct, 
le délire et le désordre ! Si je ne suis pas à votre ami, si toujours 
je m'occupe de vous, je serai un jour votre maîtresse, à moins 
que nous n'habitions les bouts opposés du monde, ou que vous 
ne m'aimiez plus du tout. 

...Vous m'enverrez, quand vous le jugerez à propos, les lettres 
du marquis, mais du reste nous laisserons reposer cette affaire 
jusqu'à ce que lui-même la réveille... » 

Entre temps, un amoureux plus vif a surgi : 

« Vous allez aimer encore plus mon cousin quand vous saurez 
qu'il m'aime avec passion l . C'est un secret entre lui et moi, 
ainsi point de plaisanterie. Il a le cœur d'un roi. Adieu. Le mien 
est à vous pour le moins autant qu'il le faut. » 

Elle fut bonne pour le petit cousin, qui paraît avoir été un 
adorateur ingénu et fervent. Il fallut bien le décourager enfin. 

1 Probablement Frédéric-Christian-Henri de Tuyll (1742-1805), frère de 
M"' d'Athlone. Il se maria en 1767 à M"" Proebentow von WilmsdorfYGe- 
nealogie van het Geslacht van Tuyll van Serooskerken, par Ch. J. Pol- 
vliet. Oisterwijk, Genealogisch-Heraldisch Arehief, 1894). 



102 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Nous avons sous les yeux une lettre que Belle lui adressait 
au moment où le comte d'Anhalt reparlait de venir à Utrecht : 
jamais on n'a évincé un amoureux avec plus de grâce délicate 
et de gentille ironie : 

« ...Le comte d'Anhalt m'écrit qu'il espère obtenir la permis- 
sion de venir ici pendant les quartiers d'hiver. S'il vient, tout 
pourrait être bientôt décidé, c'est-à-dire si je l'épouserai ou non. 
Vous comprenez bien que tout ne dépend pas de là, et, comme 
dit Agathe dans le Connaisseur, il n'est pas prouvé que toute 
fille qui ne sera pas sa femme doive être la vôtre. Au cas que je 
le refuse, il y aurait encore bien des choses à examiner... Si je 
n'avais peur de vous fâcher, je vous dirais qu'une année 
d'absence pourrait diminuer un peu votre prévention et votre 
tendresse pour une personne qui vous est si chère à présent. 
Ne croyez pas, mon cher cousin, que je rétracte ce que j'ai dit 
sur vos protestations : je les crois parfaitement sincères, je suis 
persuadée que j'ai à présent tout votre cœur ; mais ne faudrait-il 
pas être bien présomptueuse ou connaître bien peu le monde 
pour regarder comme impossible un pareil changement ? Toute 
inutile qu'une pareille déclaration vous paraîtra, je ne puis 
m'empêcher de vous assurer ici que, quoi qu'il arrive, je vous 
regarderai comme aussi libre que moi, libre jusqu'au dernier 
moment... Je vous le disais devant la porte de ma chambre un 
moment avant votre départ, je ne veux point que le comte 
d'Anhalt ni vous, vous croyiez engagés pendant que je suis 
maîtresse de moi-même. 

A propos de cela, je veux vous dire, puisque vous vous êtes 
intéressé à mon sort, qu'on me fit hier des propositions de la 
part d'un gentilhomme du Holstein, maître de lui et de sa 
fortune, qu'on dit être considérable. Je l'ai vu il y a deux ans, 
je suis très persuadée que je ne le prendrai pas, mais je compte 
laisser à décider à mon père et à me mère si le refus doit être 
absolu d'abord, ou si la chose doit être quelque temps en sus- 
pens.... 

...Il me reste à vous prier, mon cher cousin, de brûler ou d'en- 
fermer soigneusement mes lettres. Que diraient mes parents, 
que dirait le comte d'Anhalt, que dirait le monde, si l'on appre- 
nait notre correspondance ? Je ne me la reproche pas, mes motifs 
ont été purs, mais je me la reprocherais si je la faisais durer plus 
longtemps ; j'ai dit tout ce que mes lettres devaient dire, plus 
de complaisance serait une faiblesse ; je vous ai fait voir assez 
de confiance, d'estime et d'amitié : vous m'en estimeriez moins 
vous-même si je faisais davantage. 

Ecrive/.-moi encore une fois, si vous voulez, avant de venir 
à Utrecht. Après cela, je ne veux plus de vos lettres. Nous nous 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE I o3 

verrons, vous me parlerez, mais malgré le joli uniforme, le plaisir 
de nCcmbrasscr ne s'obtiendra pas si aisément. 

Adieu, ma chandelle s'éteint, ma fille de chambre s'endort, 
il est une heure, je vais me coucher. Adieu, mon cher cousin, 
je serai toujours votre amie. Vous croyez ne pouvoir être heu- 
reux sans moi, mais c'est une illusion dont tant d'autres ont 
éprouvé la fausseté! Je souhaite et j'espère que vous trouverez 
le bonheur dans quelque état que la Providence vous place et 
quelle que soit la compagne qu'elle vous destine. 

Belle. 

Utrecht, la nuit du 19 au 20. 

Jeudi matin. La fin de cette lettre, plutôt toute la lettre, se 
ressent bien de l'heure où je l'ai écrite. Je vous prie de ne pas 
vous exposer pour venir ici au mal que vous fit le froid der- 
nièrement ; attendez qu'il soit diminué, ou garantissez-vous 
mieux. Quelque attention que j'aie eue dans mes lettres à dire 
exactement la vérité, je crains quelquefois qu'elles n'aient 
dit davantage, je crains que violer en votre faveur les lois de 
l'exacte bienséance, n'ait été par soi-même vous faire espérer 
plus que je ne devais. Je serais au désespoir si vous pouviez 
vous plaindre de ma complaisance même comme d'une fausseté. 
N'espérez guère, mon cher cousin, et cependant ne vous affligez 
pas ; je vous l'ai déjà dit, vous perdrez moins que vous ne croyez... 
Je n'aime point mon pays, il ne convient ni à ma santé, ni à 
mon goût ; n'est-il pas apparent, ne sera-t-il pas raisonnable 
que je me donne au comte d'Anhalt ? 

Vous faites très bien d'apprendre l'allemand ; permettez-moi 
de vous exhorter à vous appliquer aux mathématiques et à 
l'histoire, connaissances si nécessaires dans la profession que 
vous avez choisie. Quoiqu'il arrive, ce sera une satisfaction bien 
flatteuse pour moi de voir un homme qui m'aime ou qui m'aura 
aimée, distingué par son mérite et par l'estime générale. Si ce 
motif ajoutait quelque chose à ceux qui, j'en suis sûre, vous 
animent déjà, je pourrais me dire que si je vous ai fait du mal, 
je vous ai aussi fait quelque bien. Je voudrais ne vous faire que 
du bien.» 

On aura remarqué qu'elle mentionne le comte d'Anhalt, à 
qui elle ne pense guère, et ne dit mot de Bellegarde, à qui elle 
pense beaucoup, bien qu'il se montre si peu empressé. D'Her- 
menches ayant eu la cruauté ou la maladresse d'assurer son 
amie que, si le projet de mariage échoue, Bellegarde survivra 
à cette épreuve, elle répond avec une mélancolique ironie : 

« Le marquis ne mourra pas de chagrin ». — Ah ! vraiment, 
je le crois. Combien de quarts d'heure m'a-t-il vue ? Mais quand 



104 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

je mourrais moi-même demain, je vous promets bien que vous 
vivriez et que tout le monde vivrait, et que l'univers irait son 
train le mieux du monde. Si pourtant il était des gens affligés, 
ce serait ceux qui m'ont connue depuis que j'existe, avec qui 
je ris, avec qui je pleure. Ils s'ennuyeraient quelque temps, 
ils trouveraient un certain vide dans leur existence ; ils me cher- 
cheraient encore, et puis enfin ils cesseraient de me chercher ; 
vous et eux trouveriez mille autres choses, et bientôt il n'y 
paraîtrait plus... Vous seriez étonné de voir combien il est facile 
de prendre son parti de toute chose. Ne me pas épouser coûte- 
rait tout au plus un dîner et une nuit de sommeil à un homme 
raisonnable; tout au plus, je le répète. Jamais je n'ai cru que 
cela fît un malheur tant soit peu sérieux. » 

La lettre suivante est propre à scandaliser ceux qui pensent 
qu'il y a des choses dont une femme ne doit pas parler; il est 
sûr que le passage est un peu vif, — mais si spirituellement 
tourné ! 

« J'ai trouvé, écrit-elle, que la différence d'âge était trop grande. 
Vous avez beau dire, d'Hermenches, j'ai des sens, mes désirs 
ne peuvent s'y tromper; dans dix ans j'en aurai peut-être encore. 
Je voudrai alors, comme je voudrais aujourd'hui, tout en prê- 
chant l'immortalité de l'âme, caresser mon disciple, recevoir 
des caresses pour prix de mes sermons, et après avoir annoncé 
les pures joies du ciel, éprouver les voluptés de la terre... Mais 
pouvez-vous me rassurer contre les horribles suites que le liber- 
tinage peut avoir sur une femme et des enfants ? Je suis bien 
persuadée que votre ami est trop honnête homme pour m'y expo- 
ser s'il croyait devoir les craindre ; mais depuis quelque temps 
différents hasards m'ont appris là-dessus dez choses qui me font 
trembler... 

Ce 28 octobre 1764. Je viens de me quereller avec ma mère, 
et si vivement, que j'ai refusé de l'accompagner à l'église; je 
raccommoderai cela dans une heure ou deux, et je ne perdrai 
pas mon temps à présent à me faire des reproches ni à m'affliger. 
Nous avions besoin de quelques petites disputes un peu fran- 
ches, pour nous remettre de sa cérémonieuse réserve, où l'affaire 
du marquis nous mettait depuis trois mois. Avoir des torts et 
se les faire mutuellement sentir fait plus de bien qu'on ne croit 
à l'amitié et à la confiance. On dit que mon ton est aigre, impé- 
rieux, en un mot offensant dans la dispute : je suis persuadée 
qu'on a quelque raison, et je vais bien y prendre garde. En 
attendant, au lieu de pénitence, je partage délicieusement ma 
solitude entre vous et une tasse de café. Ne dites plus, je vous 
prie, que je suis telle que vous aviez craint de me trouver, 
toujours cherchant le plaisir et la perfection dans, ce que je 



LE MARQUIS DE BELLEGABDE 



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AUTOGRAPHE DE BELLE DE ZUYLEN 



ÎOÔ MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

n'ai pas. En vérité, j'ai très souvent ce que je cherche, la perfec- 
tion des choses où je fais consister mes plaisirs se trouve vingt 
fois le jour : un livre qui me plaît, un ouvrage qui devient joli 
sous ma main, la liberté de penser sans rien dire, tout cela me 
suffit pour l'ordinaire. Dès que je sens que je puis quitter ce qui 
m'occupe, jeter mon livre, changer d'ouvrage, courir ou m'asseoir 
selon ma volonté, je me trouve heureuse. Mais avoir devant soi 
toute une journée de compagnie, devoir danser toute une nuit, 
ou jouer pendant trois heures, voilà ce qui cause une satiété 
insupportable ; on en a trop avant de commencer. 

Dimanche soir. Au lieu de reproches et d'excuses, nous avons 
éclaté de rire, ma mère et moi, quand nous nous sommes revues ; 
elle m'a dit que je n'avais rien perdu au sermon. Nous sommes 
ici, c'est-à-dire à Zuylen, tête à tête elle et moi ; je ne m'ennuie 
pas un moment ; les journées sont trop courtes ; je trouve 
aujourd'hui qu'il faut être fort sot pour s'ennuyer quand on 
est libre et seul. Mais en compagnie, je ne suis pas comme vous : 
au sentiment d'ennui se joint la réflexion de l'inutilité de mon 
existence dans un cercle maussade ; ma chaise sans moi, me 
dis-je alors, ferait tout aussi bien que moi... Cet hiver, à Utrecht, 
je verrai le moins de monde qu'il me sera possible ; mais quand 
j'en verrai, je tâcherai de surmonter mes dégoûts, d'amuser, 
de plaire, afin d'adoucir tant soit peu les traits de blâme qu'on 
lancera de toutes parts sur ma conduite, si j'épouse votre ami. 
On dira toujours qu'elle est impardonnable, mais je voudrais 
qu'on n'empoisonnât pas mes sentiments, que mille voix ne 
criassent pas à l'unisson que je n'ai ni religion, ni principes, 
ni attachement pour mes parents. 

Fin 1764. ...Votre dernier grief, c'est Obdam et Pallandt. Je 
n'ai pas dit que je voulusse épouser Obdam, je ne l'ai pas pensé. 
Seulement je dis que lui et Pallandt sont les seuls hommes de la 
République au sujet desquels mes parents pourraient exiger que 
j'hésitasse, les seuls qu'ils pourraient me faire mettre, en quelque 
sorte, en comparaison avec Bellegarde. ...Pour Pallandt, je vous 
réponds qu'il ne fait pas lire mes lettres, ce n'est pas un malhon- 
nête homme ; d'ailleurs, je ne lui ai écrit à peu près que pour le 
quereller. Notre aventure lui fait peu d'honneur dans le public, 
et à moi pas le moindre tort. ...Sûrement, il n'ira pas mettre le 
comble à un mauvais procédé dont il avoue ouvertement ses 
regrets. 

24 Janvier 1765... J'ai un frère qui doit arriver au premier 
jour de Londres ; l'année dernière il pensa à aimer ma cousine... 
Mon frère est le plus joli garçon et l'homme le plus indolent du 
pays... Ma cousine bien-aimée pourrait bien devenir ma sœur...» 

Ce frère, de quatre ans plus jeune qu'elle, c'était Ditie, le 
marin, son préféré. La cousine, que nous retrouverons aussi, 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 1 07 

est sa meilleure amie, la future madame d'Athlone, dont elle 
fait ce portrait : 

« Un cœur noble et ferme ; son esprit est peu cultivé ; cependant 
elle saisit le bien et le mieux avec autant de discernement que 
les connaisseurs, mais avec plus d'avidité ; ses impressions, 
ses pensées, ses phrases, tout est original, tout est à elle. Elle 
écrit et parle mal, avec une énergie étonnante quelquefois, 
et toujours d'une façon où l'on reconnaît un sens droit et une 
belle âme... 

26 janvier. Bonsoir. Pour moi, rien ne m'empêche de vous 
écrire qu'un tas de Tacites, de Sallustes et de dictionnaires ; 
je les jette sous ma table, moyennant cela elle est débarrassée, 
et j'écris... Ne nous disputons pas sur les Français et les Anglais l , 
nous ne nous entendons qu'à moitié. Vous avez pris un peu de 
ce que j'appelle du jargon. « Le cœur doit être le même, dites- 
vous, chez des gens de même étoffe. » Je ne connais pas deux 
cœurs qui soient les mêmes, et je ne sais ce que c'est qu'une même 
étoffe de gens... Vous vivez avec des Français, il est heureux 
que vous les aimiez. Je les connais à peine, je ne vivrai apparem- 
ment jamais parmi eux, il est égal que je ne les aime pas beau- 
coup. J'aimerais certainement les gens supérieurs en France, 
peut-être plus que des gens d'un mérite égal de tout autre pays, 
parce qu'ils sont plus communicatifs. Mais cette même pente 
communicative m'impatiente chez les gens d'un mérite médiocre, 
qui font partout le grand nombre, et je trouve terrible de me 
voir poursuivie par des lieux communs, des fadeurs, des riens, 
des empressements, quand j'aimerais mille fois mieux lire, écrire, 
penser ou dormir en repos... 

...L'affaire du marquis est moins désespérée que vous ne pensez ; 
mon père lui a écrit mardi dernier... Je n'ai pas lu la lettre, mais 
je sais qu'on se désiste des déclaratoires exigés d'abord, et que 
parfaitement content du mémoire que le marquis a envoyé, 
on me croira bien et dûment mariée moyennant une dispense 
du Pape et une permission du roi. Quant au chapitre des finan- 
ces, mon père a témoigné, je crois, qu'il ne se bornerait pas 
opiniâtrement à ses premières offres... Je ne blâmerai ni le mar- 
quis ni mon père, quelque parti qu'ils prennent. Je ne suis plus 
que spectatrice. Pour essayer de les déterminer contre leur inté- 
rêt, en faveur du mien, il faudrait que je ne fusse plus moi- 
même. 

Elle fit vers ce temps un séjour à La Haye. Elle écrit au retour : 

« ...Au bal et dans les assemblées, c'est avec vos amis que je 
causais ; Maasdam, La Sarraz, les Golowkin se sont distingués 

1 D'Hermenches est alors à Paris. 



IOS MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

par l'amitié qu'ils montraient pour vous. Je me suis liée d'amitié 
avec le comte Pierre (Golowkin) ; ...j'aime son ton simple, sa 
franchise, son bon esprit et son bon cœur... Il y a bien des sots 
et des folles à La Haye. 

...Mon frère arrivé, j'ai dit adieu. Quoique satisfaite de bien 
des gens et de bien des choses, je n'ai pas pleuré, pas même 
soupiré ; il me tardait de revenir amuser un peu ma mère. 
J'étais d'ailleurs un peu lasse de ma sœur et de sa maison.... 
Tout en faisant mes visites, courant seule en carrosse et regar- 
dant rues et maisons, je disais: «C'est ici la plus jolie ville, 
la plus brillante de mon pays : eh bien, si je n'y revenais jamais 
que pour quelques jours en qualité d'étrangère, y aurait-il 
beaucoup de mal ? » Et je répondais non... Sans quelque cas 
extraordinaire, je compte bien n'y retourner que mariée. Je 
m'y suis bien conduite, je n'ai fâché qui que ce soit, j'ai fait 
revenir de leurs préventions quantité de personnes sensées '; 
cela suffit. Si je quitte ma patrie, on sentira peut-être qu'il 
y eût eu quelque plaisir à m'y garder ; si j'y reste, un peu moins 
de mauvais propos, de jugements faux et injustes m'en rendront 
le séjour désagréable 2 . 

14 février 1765.... Il y a longtemps que je vous l'ai dit, vous 
êtes un peu charlatan ; mais ce que j'aime en vous, c'est que 
vous n'avez pas besoin de l'être. Vous avez des tons et des odeurs : 
ce qui fait que je vous les pardonne, et que je ne vous en trouve 
pas plus fat, c'est qu'ôtez vos odeurs et vos tons, on ne vous ôte 
rien. Je vois bien des gens qui ne seraient plus si aimables si 
on les défrisait. Défrisez-vous hardiment, je vous aimerai tou- 
jours. ...Mille compliments au marquis. Si quelque jour cette 
affaire éclatait, soit qu'elle manque, soit qu'elle réussisse, je 
ne ferai aucun mystère du consentement que j'y avais donné. 
Je souhaite que si elle manque, elle soit ignorée, mais si l'on sait 
que le marquis ait voulu de moi, on saura en même temps que 
j'ai souhaité d'être à lui et que la seule différence de religion 
a fait obstacle de la part de mes parents. 

25 février... Connaissez-vous le malheur d'une personne qui 



1 Au moment où le Noble venait de paraître, elle écrivait à d'Hermenches : 
« Les dames de La Haye me déchirent. » 

2 Belle vit souvent à La Haye une dame de Degenfeldt, qui s'était engouée 
d'elle et dont elle trace un portrait de la plus savoureuse ironie. Elle s'é- 
gayait sur les plates lettres de cette noble dame, et M. de Welderen, ambas- 
sadeur de Hollande à Londres, lui écrivait (3o mai 1768) : «Je suis flatté que 
vous me traitiez différemment de madame de Degenfeldt, dont vous com- 
pariez les lettres au premier chapitre de St-Matthieu... » Belle écrivit fré- 
quemment à cette personne, qui réclamait instamment de ses lettres. Que 
sont-elles devenues ? 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE I <)i ) 

apprécie les biens et les maux attachés à sa destinée, non d'après 
les jugements de sa raison, mais au gré de ses organes, au gré 
d'une imagination qui exagère tout ? ...Mille hypocondries 
ridicules, mille chimères extravagantes éloignent le repos. 
Je ne connais point de créature plus folle que moi... Soyons 
humbles, d'Hermenches, nous sommes bien faibles ; ceux qui 
ont bien de l'esprit ne diffèrent pas beaucoup de ceux qui 
n'en ont point. Chacune des facultés de l'esprit a des inconvé- 
nients qui contrebalancent ses avantages.... C'est un terrible 
présent de la nature qu'une imagination vive et forte, c'est un 
autre don bien fécond en douleurs qu'un cœur bien sensible. 
Votre amie est folle ce matin, accablée des plus noires vapeurs, 
n'espérant rien, ne souhaitant rien, détestant toutes choses. 
Je cours chez mon maître. Je joue du clavecin un trio fait 
pour le violoncello ; un mauvais violon m'accompagne. Je 
trouve quelques mesures, dans ce trio, ou plutôt quelques 
sons, quelques notes, qui me ravissent, mes sens et mon cœur 
s'émeuvent, des larmes plus douces humectent mes yeux : je 
reprends l'idée du plaisir et du bonheur. 

28 février... Pallandt me paraît fort embarrassé. Il voudrait 
bien, je crois, m'oublier ou me haïr, et il ne peut venir à bout 
de l'un ni de l'autre ; et m'aimer sans réserve, il ne le peut ou 
ne le veut pas non plus. La réflexion doit toujours être contre vous, 
me disiez-vous un jour. Peut-être avez-vous raison ; mais Pal- 
landt pense peut-être : « Si je ne l'ai, un autre la prendra ; on 
peut n'être pas tout à fait fou et vouloir l'épouser. » 

2 mars 1765. ...Dites-moi des nouvelles deM mc de Ségur;son sort 
m'intéresse. Que ne s'est-elle fait inoculer ?... Je plaindrai moins 
M me de Ségur, si elle aime, de mourir que de perdre sa beauté 
et de n'être plus aimée. Mourir jeune, c'est imprimer dans le 
cœur de ceux qui nous aiment une image touchante, agréable, 
ineffaçable. Si je mourais aujourd'hui, vous m'aimeriez toute 
votre vie. On ne me déchirerait plus ; mes parents et le marquis 
seraient d'accord à me regretter. En vérité, il ne serait pas si 
dur de mourir. Cependant, je souhaite que M me de Ségur vive. » 

D'Hermenches perdit à cette époque son ami La Sarraz. 
Elle lui écrit le 3 mai 1765 : 

Qui l'aurait cru, quand nous l'entendions plaisanter, que 
bientôt tout serait dit et que nous ne le reverrions plus ! J'ai 
été frappée et touchée de cette mort si subite. Moi qui tiens 
pour l'immortalité, je suis en peine de ce que fait actuellement 
son âme dans l'autre monde, où il n'y a plus de princes à amuser, 
plus de pots de chambre, plus de ridicules, plus de barons. Il 
y a des gens qui ne semblent pas faits pour vivre, et d'autres 
pas faits pour mourir ; par malheur, la mort est faite pour tous. 



1 10 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Celui-là serait bien habile qui serait jeune de bonne grâce, qui 
aurait bonne grâce à l'âge mûr, bonne grâce dans la vieillesse, 
et bonne grâce encore en mourant. Quoique j'aie fait, vous 
n'avez pas voulu lire mon doctor Smith ' : si vous l'aviez lu, 
vous sentiriez encore mieux mon idée, et vous imagineriez 
the becomingness, the propHety que j'ai dans l'esprit. Rien ne 
m'a jamais tant attristée que les lettres de St-Evremond devenu 
vieux... 

...Le chapitre teutonique s'assemble ici à la fin de ce mois. 
Ma mère va à La Haye avec ma sœur dans douze jours. Je ne 
serais pas trop fâchée que le marquis vînt pendant son absence, 
qui durera bien cinq ou six semaines. Il m'a envoyé une lettre 
pleine de discussions de finances ; cela est fort bien, la mienne 
y avait donné lieu ; mais elle est si sérieuse qu'elle en a l'air pres- 
que de mauvaise humeur... Entre nous, si l'affaire manque, je 
crois que ce sera absolument sa faute... N'importe! Laissons-le 
faire : au fond, l'avantage n'est pas pour lui si considérable ni 
si certain qu'on doive le forcer à me prendre... Ne nous chargeons 
pas plus qu'il ne faut de l'événement ; si notre erreur entraînait 
des mécomptes fâcheux, on nous ferait des reproches. Et puis, 
quelle femme donnons-nous au marquis ? La plus bizarre créa- 
ture qui ait jamais existé... Mac Layne, renversant le bon mot 
de Piron, me disait l'autre jour : « Vous qui avez de l'esprit comme 
quarante... », mais on pourrait ajouter : « Et de la folie comme 
cent. » Plus je me vois, plus je suis surprise ; plus je me regarde, 
moins je me connais. 

29 mai 1765... Si je n'aimais pas mon mari, ce serait le plus 
malheureux de tous les êtres. Vous compreniez fort bien, me 
disiez-vous un jour, comment je ferais mourir un mari de cha- 
grin. Mais si je l'aime, si je l'aime ! Je ne sais rien faire à demi, 
point de faible désir, point d'ambition bornée ; j'aurai le désir 
et l'ambition de le rendre le plus heureux de tous les hommes, 
de le voir bénir dans tous les instants le sort qui m'aura donnée 
à lui... Etre toujours aimée, si je vis; longtemps pleurée, si je 
meurs, c'est une gloire rare, touchante, à laquelle j'aspirerai, 
pour laquelle je ferai tout, si mon mari le mérite, s'il sait aimer 
et pleurer. 

...Le marquis va venir. Dites-moi comment je dois me con- 
duire... Supposé qu'il me priât de lui donner les moyens de me 
parler seule en liberté quelques moments, trouverait-il mauvais 
dans son cœur que je consentisse ? Me croira-t-il imprudente et 



1 Elle lui écrivait en Mai 1764: « Je ne sais s'il n'est pas absurde de dire 
que Dieu a créé des mondes et des hommes pour sa gloire. Ce sont là des 
objets de spéculation fort curieux et fort intéressants. Lisez The theory of 
moral sentiments du D' Smith... » 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE I 1 r 

peu sage si je suis libre, franche, sans défiance avec un homme 
qu'il n'est pas du tout certain que j'épouse ? 

Jeudi 30 mai 1765... J'ai couru à 8 heures chez mon ami 
M. Brown ' pour faire un tour de promenade avec sa femme et 
sa belle sœur, deux aimables Suissesses, toutes bonnes, toutes 
unies, les seules femmes que je voie dans tout Utrecht. Je suis 
revenue à 9 V, heures pour avoir soin du souper de mon père ; 
le mien n'a pris qu'un quart d'heure, j'ai arrangé sa chambre 
pour la nuit, il s'est couché, et me voici. Si, par hasard, vous 
croyez que je ne sache pas être soigneuse, vous me faites tort. 
Mon père est fort content de mes soins depuis qu'il est malade... 
Ma mère dit que depuis neuf ou dix mois elle commence à croire 
qae je pourrai un jour être bonne économe et gouverner convena- 
blement un ménage. Je l'ai bien remerciée d'un compliment 
qui me faisait grand plaisir. Le désir de remplir mon devoir influe 
donc sur mon esprit, sur mon attention, et me donne des talents. 
Vraiment, cela me paraît de bon augure. 

9 juin... De quelque façon que se conduisent mes parents, 
je ne mettrai pas en doute qu'ils ne m'aiment, qu'ils ne soient 
sensibles et qu'ils ne soient de bonne foi. J'ai des preuves là-dessus 
qu'il serait difficile de renverser. Vous ne les avez pas, et je ne 
saurais vous faire un crime de penser autrement que moi; mais 
ce ne sera pas me faire plaisir que de me le dire. Au contraire, 
c'est me faire très grand plaisir que de m'avertir de mes erreurs 
et me faire craindre mes fautes... Un seul mouvement de zèle 
m'est plus précieux que cent discours de flatterie. 

17 juin... Je verrai Bellegarde, je suis impatiente de le voir. 
Ah ! qu'il devra m'aimer, que l'hymen devra avoir de douceurs, 
pour compenser ce qu'il me coûte ! » 

Elle est, dit-elle, si découragée qu'elle voudrait être morte. 

« On me ferait une épitaphe peut-être, on dirait que je valais 
quelque chose et que je promettais de valoir encore mieux ; 

1 Robert Brown, pasteur de l'Eglise anglaise d'Utrecht, n'est pas tout à 
fait un inconnu. M. Eugène Ritter a consacré à ce personnage une curieuse 
notice (Voltaire et le Pasteur Robert Brown) dans le Bulletin de la Société 
d'histoire du protestantisme français, mars-avril 1904. Il séjourna à Genève 
en 1760 et 1761, et signa la préface des Lettres critiques d'un voyageur 
anglais sur l'article Genève, de Jacob Vernet : ce morceau est daté 
d'Utrecht, 28 Juillet 1761. Voltaire s'en vengea dans son poème La Guerre 
de Genève, où Brown est nommé avec une note très désobligeante. La 
famille de Tuyll parait avoir été liée avec cet honnête homme, que Belle 
aimait beaucoup et en qui elle trouvait un confident sûr. Il s'occupa de son 
mariage et fut mêlé, comme on verra plus loin, aux négociations avec lord 
Wemvss. 



112 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

je serais hors de tout embarras, plus d'amant, plus de pape, 
plus de conseils... Si je ne veux pas me jeter dans la rivière, je 
puis me marier en Ecosse, épouser quand il me plaira un bon 
protestant, un homme amoureux, qui héritera 26,000 florins 
de rente. « Vous êtes jeune, dites-vous, une année est bientôt 
passée ! » — Voudriez-vous que je fusse encore une année 
comme à présent? J'aimerais mieux mourir. Et qu'avancerait 
cette année? Est-ce qu'au bout de l'an, lèvent ou le pigeon de 
Noé porterait aux pieds du marquis une dispense du Pape ? Si 
je ne me remue pour la lui procurer, il ne l'aura certainement 
que par un miracle ; or je ne sache pas qu'il en mérite un, ni 
moi non plus. » 

Bellegarde est alors en voyage en Allemagne : d'Hermenches 
conseille à Belle de lui écrire «de courtes lettres», et cet avis la 
rend fort perplexe : 

«Si c'est pour lui plaire qu'il faut de courtes lettres à un homme 
qui ne me voit jamais, j'aimerais autant épouser par procuration 
le grand Mogol, et assurément il pourrait aussi bien prendre une 
héritière d'Afrique que moi pour décharger ses châteaux d'hy- 
pothèques. 

...Certainement, je ne me marierai pas par désespoir. ...Mes 
frères, et Horace et Virgile, vaudraient mieux qu'un mariage qui 
ne serait pas entièrement selon mon goût. » 

Elle fit, cet été -là, un joli séjour au château de Rosendsel, 
chez M. et M me Voorschoten : 

« Il y avait de quoi s'amuser, écrit-elle à son frère le marin, 
mais depuis longtemps je ne m'amuse point. ...Il me faut plus 
que de l'amusement, il faut les joies du cœur pour me tirer de 
l'état d'inquiétude, de soucis et de peine qui est à présent mon 
état naturel. 

Après le départ d'Annebetie [sa cousine tant aimée, dont Ditie 
était amoureux], Bellegarde a passé huit jours à Utrecht ; 
c'était pendant la kermesse ; j'y suis allée presque tous les jours 
avec Vincent, et nous nous sommes promenés ensemble. Il a 
été ici [à Zuylen], mais il n'a pas avancé grand chose.. Il est gai 
il est aimable, il est simple ; son esprit est agréable, son expres- 
sion naïve ; son cœur paraît sincère et bon. » 

Elle est plus explicite avec d'Hermenches, à qui elle écrit : 

« ...Je ne vois ni sûreté ni apparence touchant quoi que ce soit, 
ni pour le oui ni pour le non... Nous nous sommes vus assez libre- 
ment chaque jour un peu ; nous nous étions fort étrangers, et 
pourtant nous nous parlions avec confiance ; et pourtant il 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE I 1 3 

régnait entre nous certaine cérémonie ; et pourtant nous nous 
plaisions et nous nous aimons... Une autre fois j'espère que le 
marquis sera un peu moins poli ; pour lors je serai moins réser- 
vée et plus à mon aise... Avec le marquis, je dansais un peu sur 
la corde, le corps droit, tous mes mouvements mesurés, point 
de gambades hasardées, point de distractions, ni de brusqueries, 
ni de saillies de gaîté, ni de tons bien caressants ; nous étions 
trop polis. A peine, le dernier jour, je commençais à prendre mon 
allure ordinaire ; il est vrai que nous ne nous voyions pas assez 
longtemps de suite pour nous familiariser beaucoup. Nos entre- 
vues les moins gênées étaient à la kermesse, où mon frère, qui 
nous accompagnait, nous laissait discrètement causer. Mais il 
faut être plus familiarisés que 
nous ne l'étions pour tirer 
grand parti de ces tête-à-tête 
au milieu de la foule ; il y avait 
cent choses que je n'osais lui 
dire ni lui demander, cent au- 
tres pour lesquelles je médi- 
tais l'exorde ; encore une fois, 
nous étions trop polis. Vous 
souvient il de notre connais- 
sance ? Vous me fîtes je ne 
sais quel reproche dès le se- 
cond mot; au troisième nous 
fûmes amis pour la vie. Vous 
me connûtes bientôt, vous 
me devinâtes, j'étais jeune et 
vaine, j'aimais l'empire que 
vous vouliez prendre sur moi ; 

le marquis ne me devine pas, il m'estime plus que je ne 
vaux, il y fait plus de façons que je ne mérite. Le bon de 
l'affaire, c'est que nous trouvant dès à présent l'un l'autre fort 
aimables, nous sentons bien que nous le serons beaucoup plus 
quand nous aurons entière liberté... Jusqu'ici je ne trouve 
pas de mécomptes, tout est comme vous me l'aviez dit : 
cette finesse, cette prudence, cette conduite qui vont également 
avec la bêtise comme avec l'esprit, Bellegarde ne les a pas du 
tout ; il a cette simplicité qui va souvent avec l'esprit et qui ne 
va jamais sans la franchise, la bonne foi, sans un cœur honnête 
et généreux ; elle lui fait faire des bévues, mais elle plaît, elle 
attache, elle éloigne toute défiance et dispose à l'amitié. 

Voilà ce que je crois voir dans le cœur de ma mère : toujours 
entre elle et moi la situation est singulière ; elle ne me pardonne 
pas de vouloir que mes enfants aillent à la messe ; cependant elle 
aime assez que je lui parle du marquis. Je lui dis l'autre jour : 
«Si vous continuez à m'aimer, à me vouloir du bien, vous me 




MADAME DE HERPONUIER 



114 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

verrez tant que vous voudrez ; je hais mon pays, mais j'aime la 
maison paternelle ; le marquis est complaisant, il me ramènera 
ici quand je voudrai... » Tout cela lui fit un plaisir sensible. Ma 
sœur est ici, et ses enfants seront protestants ; cependant, quelle 
différence ! C'est avec moi que ma mère aime à lire, à causer, 
à se promener, malgré mes hérésies ; on ne peut se passer de 
moi, chacune de mes caresses est précieuse, malgré l'impatience 
que je témoigne d'en faire de plus vives à un autre qu'à ma mère. 
Ma sœur a beau être beaucoup plus orthodoxe et plus décente, 
elle n'amuse pas, et on n'aime pas tant son cœur que le mien. Je 
vous dis cela, non avec orgueil, mais avec joie et comme une 
chose qui m'étonne. 

...Laissons patiemment écouler deux ou trois mois, nous verrons 
plus clair alors à ma destinée. Je me porte à merveille, j'engraisse, 
je dors,... je joue du clavecin, je m'ennuie à la mécanique, et 
pourtant je l'apprends : ne faut-il pas savoir pourquoi un levier 
est un levier, et comment l'on fait une balance, et où Archimède 
eût pris son point d'appui pour soulever la terre ? Je m'ennuie 
aussi à l'assemblée, mais je fais semblant de me divertir, je prends 
la peine de me parer, quoique je ne veuille plaire à personne, 
je suis fort polie, je fais beaucoup de révérences, et dans mon cœur 
je dis : « Adieu, adieu, c'est le dernier hiver ! » 

Elle ne serait pas surprise que son amie M me Geelwinck — la 
veuve — épousât le colonel de Hardenbrœk x : 

« Je le souhaite, c'est un honnête homme, et que fait-elle de la 
liberté ? — Pauvre souris, je voudrais vous la rendre. — Je 
parle à une souris enfermée derrière ma tapisserie, dont je partage 
les angoisses... Dites-moi ce que vous faites de mes lettres. Je 
ne me les reproche pas, elles ne sont pas coupables, mais elles 
sont sincères ; ni un mari ni le public ne me les pardonnerait. 
Quelquefois il me semble que tôt ou tard tout se dit, tout se sait, 
et je tremble, malgré la parfaite confiance que mon cœur prend 
au vôtre. 

12 août 1765... Il s'est trouvé que Bellegarde ne savait abso- 
lument point s'il pouvait m'avoir pour femme légitime dans 
son pays, si mes enfants pouvaient hériter. Mon père lui a écrit 
une lettre polie pour lui dire qu'avant d'aller plus loin, il fau- 
drait éclaircir ce point-là. Votre ami n'a pas autant de méthode 
que de bonne foi... Il a envoyé à mon père le contrat de mariage 
de sa mère, long, je crois, de près de cent pages et que je le soup- 

1 Ce colonel serait-il le même Hardenbroek qui a laissé des mémoires que 
nous avons cités plus haut et que nous citerons encore ? Le passage que 
nous en avons transcrit, p. 68, mentionne précisément la veuve Geelwinck, 
de qui Hardenbroek tenait peut-être les détails relatifs à Belle de Zuylen. 



LE MARQUIS DE BELLEGABDE ll5 

çonne de n'avoir jamais lu... Mon père n'a pas du tout compris 
de quelle utilité pouvait être cette pièce et n'en parle jamais 
qu'en riant. Ce contrat a fait du bien par son inutilité même, 
car quand on rit, on se dispose à être content, et quand on voit 
que les gens n'entendent rien aux affaires qu'ils ont à traiter 
avec nous, je ne sais comment il se fait qu'on les affectionne et 
qu'on souhaite de faire tourner ces affaires comme ils le dési- 
rent : leur incapacité semble nous charger du soin de leurs 
intérêts. 

22 août... Pareille affaire ne peut être en de plus mauvaises 
mains... Je ferais de mon côté tout ce que je pourrais pour déci- 
der entièrement mon père et ma mère. Et puis enfin tout serait 
sûr ; et puis quelques mots de liturgie, et puis... Je serais si 
aise d'être au dénouement, que je m'épargnerais toutes les petites 
simagrées de pruderie, je ne perdrais pas de temps à pleurer, 
comme c'est d'usage, après en avoir tant perdu à arranger, à 
persuader, etc.... Je m'ennuie à un point inexprimable, car je 
n'ai que cette seule affaire dans la tête ; pas le moindre esprit, 
ni vers, ni prose ; je n'écris que de longues lettres de temps en 
temps à Bellegarde... Mon activité ne sait que devenir ; je ne 
fais pas seulement une petite note de musique. Tenir compagnie 
à ma mère, travailler un peu au tambour, voilà mon journalier. 
Ma sœur est une enfant prude et de mauvaise humeur ; avec 
tout autant d'esprit et d'agrément qu'il en faut pour être aimable, 
elle est de fort mauvaise compagnie. Les jours sont longs, les 
semaines infinies. Il y a un an que je disais : C'est aujourd'hui 
le I er juin ; sûrement il y a un an ! C'est une chose étrange qu'une 
année de trois mois ! ...Que faire dans ces temps d'ennui ? La 
disette d'amusement est grande pour moi, et en attendant le 
mariage, item il faut vivre. 

...Jusqu'ici, je n'ai pas trouvé à redire que Bellegarde ne m'ai- 
mât pas assez ; n'ayant pas de passion, je n'exige pas un violent 
amour ; il m'a toujours écrit assidûment, il a paru fort aise de 
me voir ; c'est bien, c'est assez. Je le dis du moins, peut-être je 
le pense. Mais est-ce que je le sens? Mon cœur est-il satisfait ? 
Est-ce qu'il trouve que j'aime assez, que je suis assez aimée ? 
Cette question est embarrassante. A quoi servirait de la débrouil- 
ler ? Il vaut mieux dire à bon compte : Nihil est ab omni. Il est 
singulier de renverser ciel et terre, de combattre des monstres, 
de combler des abîmes, pour un mariage sans passion ! Quand 
je suis loin du marquis, mon imagination fait ce qu'elle veut de 
lui, de son cœur, du mien, de nos jours, de nos nuits... Nous nous 
parlons, nous nous entendons, nous nous aimons, je l'embrasse, 
et j'attends le prix de ma sagesse, d'une pénible privation. Quand 
je le vois, nous sommes étrangers, je suis polie et gênée, les rap- 
ports que j'avais imaginés font place à toutes les disparités réelles 
que la différence d'âge, de pays, de façon de vivre et de carac- 



I 1 6 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

tère doit mettre entre nous. Il parle et je l'écoute, je ne suis pas 
tentée de l'interrompre, et quand il a fini, je ne sais comment 
reprendre... Je parle aussi, mais ce n'est pas ma voix naturelle, 
c'est je sais quel fausset qui m'ennuie moi-même et que je prends 
malgré moi de peur de l'ennuyer... Le matin, en me quittant, 
il m'avait donné deux baisers que j'avais fort bien reçus, avec 
quelque émotion et quelque plaisir ; l'après-dîner, nous étions 
seuls : « il espérait que je lui ferais la grâce de lui écrire. C'était 
bien de l'honneur pour sa sœur que je demandasse de ses nou- 
velles... » Vous ne sauriez imaginer combien cette cérémonie 
me désoriente, combien moi, si peu gauche d'ailleurs, si rare- 
ment embarrassée, je deviens maladroite et stupide alors. Je 
ne vois plus pour nous qu'un seul moyen de faire connaissance ; 
j'espère qu'il nous réussira mieux que nos conversations. 

...Bellegarde est assurément fort aimable... Je suis toujours 
à brûler pour ce mariage ; tout autre me serait odieux et impos- 
sible... Je serai libre, on ne viendra pas me prêcher pédamment 
mes devoirs, et cela me donnera l'envie et la vanité de les rem- 
plir. Je serai contente, je l'espère ; si quelquefois j'éprouve quel- 
que vide, quelque langueur dans l'âme, je dirai : Nihil est... » 

Au mois d'octobre 1765, sa cousine de Tuyll, dont Ditie était 
si épris, finit par se décider en faveur de mylord Athlone, qu'elle 
épousa le 29 décembre '. Belle consolait son frère par ces lignes 
charmantes : 

« Je suis bien aise de vous voir sensible, quand même vous êtes 
malheureux... J'étais attachée à vos désirs ; je la suis beaucoup 
plus à vous, à l'excellence de votre âme... Au fond, j'aime mieux 
un mariage manqué, un succès de moins, et un degré de perfec- 
tion de plus. Laissez-moi donc raisonner de vous avec sens froid 
et à mon aise : je dis que je suis satisfaite de votre sensibilité 
et de vos regrets ; une affectation d'indifférence et de légèreté, 
qu'aurait pu dicter l'orgueil ou le dépit, m'eût été odieuse. 
Mais à présent, regardez dans votre cœur : étiez-vous bien amou- 
reux ? Non. Ma cousine est-elle la seule femme avec qui vous 
eussiez pu vivre fortuné ? Non... Les circonstances semblaient 
vous la destiner et vous invitaient à la désirer ; vous avez 

1 Le comte d'Athlone n'était pas, comme Gaullieur l'a dit (Revue suisse, 
1857, p. 489), envoyé de la Grande-Bretagne auprès des Etats-Généraux. Il 
n'était pas même Anglais comme le ferait supposer son titre. Il s'appelait 
van Reede Agrim, seigneur d'Amerongen. Le titre de comte d'Athlone avait 
été donné par le roi Guillaume III à un van Reede, son ami, en récompense 
de services rendus en Irlande, lors de l'expédition d'Angleterre. — Notre 
mvlord Athlone était Hoofdschout, c'est-à-dire président de la Cour muni- 
cipale de justice d' Utrecht. 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 117 

adopté avec plaisir un projet que d'autres avaient fait pour vous 
avant vous ; votre imagination a embelli le projet, vos réflexions 
l'ont approuvé, votre cœur s'y est attaché : voilà tout ; c'est 
bien assez pour avoir des regrets. Vous espériez d'être heureux, 
vous l'eussiez été, mais vous pouvez l'être encore... Qu'est-ce que 
c'est qu'un plan détruit? Vous en pourrez faire tant d'autres ! 
Peut-être est-il bon, à votre âge, que l'imagination soit déçue : 
on en devient plus sage, on en sent mieux le pouvoir de la fortune, 
la dépendance où nous sommes de ses caprices, et la nécessité 
de se faire un bonheur qu'elle ne puisse pas renverser... Vous êtes 
si jeune ! Vous aimerez encore, et plus peut-être que vous n'avez 
fait. En attendant, vous deviendrez encore plus aimable. Vous 
êtes jeune, mon cher frère : pour l'être longtemps, résistez aux 
écueils de votre métier, et n'étendez pas trop loin les privilèges 
dont jouissent les hommes : il y a du plaisir à être jeune long- 
temps et à donner à ce qu'on aime une sensibilité non encore 
usée parce qu'on n'aimait point... En même temps que vous pren- 
drez un peu du langage des Italiens, prenez un peu de leur viva- 
cité. Revenez bien aimable. Je serais très fâchée que ma cousine 
vous regrettât, mais je voudrais qu'elle dût vous regretter. 

5 novembre 1765. (A d'Hermenches)... Le général Eliot ' et 
sa femme me veulent mener avec eux à notre comédie hollan- 
daise. Vive les Anglais pour la liberté du commerce, pour une 
aisance qui n'est pas de ton, d'air, de convention, qui n'est pas 
une sorte de contrainte comme chez les Français, mais vraie 
aisance, vraie liberté. Ces gens-ci m'aiment, me caressent, me 
veulent chez eux en Angleterre. Je parle anglais comme une 
Anglaise. 

6 décembre... Le mari s'est beaucoup distingué à la guerre, 
sur les côtes de France, en Allemagne, en Amérique, partout 
où l'on s'est battu. Il parle toutes les langues ; c'est un guerrier 
fort humain, un homme éclairé, poli, aimable. Il n'est plus jeune ; 
il vient de mener son fils à Brunswick, il caresse beaucoup sa 
fille, qui est ici... Je n'ai jamais vu un mari avoir des attentions 
plus convenables, plus agréables, mieux séantes, pour sa femme. 
Elle l'écoute, l'admire, s'honore de sa réputation, de ses connais- 
sances... C'est un ménage fort bon à voir... Ils n'aiment pas plus 
que moi le jeu ni le cérémonial des grandes compagnies, de sorte 
que nous sommes extrêmement bien ensemble... J'ai dans mes 
folies assez de ce humour qu'ils ne trouvent guère que dans leur 
île... Mrs Eliot me témoigne dans quelques caresses assez gauches 
plus d'amitié cent fois qu'une Française ne m'en dirait dans 



'Le général Georges-Auguste Eliot (1718-1790), aide-de-camp du roi 
Georges II, s'illustra en 1782 par sa défense de Gibraltar, qui lui valut le 
titre de lord Heathfield. 



I 1 8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

mille protestations superlatives. Si vous voyiez avec quelle 
délectation elle imagine mon séjour chez elle en Angleterre, la 
bière que je boirai, les oratorios de Hsendel où elle me mènera!...» 

Pendant qu'elle cherchait ainsi à se distraire avec ses amis 
anglais, de nouvelles complications avaient surgi entre Belle- 
garde et la famille de Tuyll au sujet du montant de la dot de 
Belle. Celle-ci, très piquée dans son amour-propre et sa dignité, 
commence à désespérer tout de bon : 

« il décembre 1765... Si je ne vis désormais que pour me divertir 
et ne rien faire,... et qu'alors quelque personne sensée me repro- 
che l'inutilité de ma vie, je répondrai : «Une fois, j'ai fait tout 
ce qui était en mon pouvoir pour valoir mieux, pour être plus 
utile, pour remplir mieux le but de mon existence. » Si l'on a 
jamais quelque autre reproche à me faire, je répondrai : « Une 
fois j'étais résolue à suivre l'ordre établi dans la société ; une 
fois je voulais absolument être une honnête femme. » Si les liens 
du mariage se refusent à moi la seule fois que je m'en fusse laissée 
entourer avec plaisir, je me regarde comme à jamais libre... 
Vous voudriez que mes parents fissent plus pour moi que pour 
ma sœur : de quel droit prétendrais- je à une pareille préférence ? 
Perponcher plaisait fort à ma mère ; il n'y avait aucune objec- 
tion contre lui... 

...Ne manquez pas d'écrire tout de suite à Bellegarde; égavez- 
le, ne le laissez pas me regretter plus de huit jours. La belle 
perte, en effet, qu'une femme ! Il y en a tant ! On en est si 
souvent embarrassé ! Peut-être devrait-il bénir le ciel. Dites-lui 
tout cela, et qu'il n'y songe plus. 

...Si j'avais à recommencer ma carrière, je viserais à quelque 
richard qui ne serait point aimable et à qui je ne serais point 
fidèle. Où me mène ma belle délicatesse en fait de mariage ? A 
rien qu'à mille peines. » 

Sur quoi elle se remet au latin avec M. de Guifardieu, qui l'aide 
à expliquer Tacite, Salluste et Cicéron. Puis elle se distrait en 
l'aimable société de sa cousine : 

«27 janvier 1766... Ma cousine de Tuyll, à présent milady 
Athlone, a passé huit jours ici avec mylord, qui est bon enfant, 
mais soucieux comme un vieillard ; c'est un sot, à mon avis. 
Elle est toujours belle et charmante ; elle est contente de sa 
situation ; avec un caractère comme le sien, on tire parti de tout, 
on est satisfait partout. Après huit jours passés ici fort agréa- 
blement, son mari veut qu'elle nous quitte pour aller communier 
à Amerongen : elle est partie d'aussi bonne grâce qu'aurait pu 
faire une vieille dévote. » 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 11Q 

Le marquis revint la voir quelques mois après : 

«Il est parti ce matin, écrit-elle le 8 mai, pour aller à Bruxelles, 
de là à Maastricht, de là en Allemagne, et puis à Chambéry, à 
Turin, et puis, j'espère, dans ma chambre... Mon père l'a reçu de 
fort bonne grâce ; ils ont causé poliment, gaîment, tout comme 
je l'avais souhaité. Hier matin, mon père vint dans ma chambre 
avant de partir pour une inspection de digues, me chargea de 
faire ses compliments à Bellegarde et me dit que si ma mère ne 
voulait pas recevoir sa visite, il fallait tâcher d'avoir quelqu'un. 
A moitié endormie encore, je promis ce qu'on voulut, mais je 
n'invitai personne. Mon père, en revenant le soir, nous trouva 
causant tête à tête, mais nous avions l'air si sage, et même si 
grave, assis aux deux bouts d'une grande table, qu'il n'en parut 
pas du tout choqué ; même, après un peu de conversation, il 
sortit et nous laissa seuls... Nous avons dit beaucoup de choses. 
Il règne encore un peu de cérémonie entre nous... Il me raconte 
ses plans; il voudrait bien que je fusse déjà à lui... Le Pape et le 
nonce n'ont pas été oubliés ; mon père tient toujours à la 
dispense... » 

On se sépare de nouveau, et Belle recommence à écrire à Belle- 
garde de longues lettres, que d'Hermenches lui reprocha, semble- 
t-il, car elle lui fait cette vive déclaration : 

«Je ne lambine pas, je crois, quand j'écris: si j'écris grand nom- 
bre de choses, c'est que j'en ai grand nombre dans la tête et dans 
Famé. S'il y en a trop de la moitié pour Bellegarde, je souhaite 
qu'il cherche une femme qui n'ait que la moitié de ma tête et 
la moitié de mon âme. Pour moi, je serais bien aise de les garder 
dans leur entier pour quelqu'un à qui cela conviendra, ou pour 
moi seule. Adieu... Oui, assurément, vous êtes un héros. Mais 
ayez encore l'héroïsme de ne pas vouloir avoir toujours raison. 
Pour moi, j'ai tort et je l'avoue vingt fois par jour, et pourvu 
qu'on n'ait rien à reprocher à mon cœur, cela ne me fait rien. 
Je trouve mon esprit plus sot que la sottise des autres, et mon 
expérience égale à celle de l'enfant de ma sœur, c'est-à-dire 
l'utilité que j'en sais tirer. Il n'y a que Bellegarde qui soit plus 
malhabile que moi... (n juillet 1766). » 

D'Hermenches lui écrit merveilles des plaisirs mondains de 
Villers-Cotterets, où il séjourne ' : 



1 Une des résidences du prince de Condé. Le château de Villers-Cotterets 
avait été donné par Louis XIV à son frère le duc d'Orléans, dont les des- 
cendants le possédèrent jusqu'à la Révolution. Il est aujourd'hui transformé 
en asile. 



120 MADAME DE CHARPIERE ET SES AMIS 

«Nous y sommes souvent 70 personnes à coucher... Ah! comme 
vous y seriez merveilleuse, Agnès ! La grosse madame d'Usson 
y tient son coin... On joue la comédie, et puis des canevas, et 
puis on fait des cafés. Oh ! la jolie chose que ces cafés : trente 
petites tables dans un grand appartement bien éclairé ; des abbés, 
des originaux, des poètes, des voyageurs, des auteurs. M me d'Us- 
son est la cafetière. [Il décrit cette vie de plaisir, de chasse, de 
jeu, puis] : Il y a trois semaines que cela dure... Voilà trois pages. 
Je ne sais si vous les trouvez trop folles, mais essayons comment 
cela prendra auprès de votre philosophie, de votre métaphysi- 
que, votre anglais, votre latin, eh ! parbleu, vos mathématiques. » 

Cela ne prit pas du tout. Elle réplique : 

«Zuylen,6 septembre 1766. J'ai beau me torturer l'imagination, 
je ne puis obtenir d'elle de se plaire à votre description, toute 
gaie, toute aimable qu'elle est. Vous croyez que j'y serais mer- 
veilleuse : non, en vérité, j'y serais fort sotte, et je vous plain- 
drais, si jamais j'y devais paraître, de m'avoir annoncée autre- 
ment que comme une fort gauche étrangère... Et quels cris, si je 
trompais toutes vos conjectures, si je ne disais ni couplets ni 
contes à Villers-Cotterets, si je baillais au café de M me D'Usson!... 

Septembre...]' ai reçu votre lettre à Middagten, où j'ai passé 
huit jours avec tous les plaisirs et tout le plaisir imaginable '. 
Nous avions le comte de Hompesch, Henri Saumaise, Reede, 
que j'ai toujours tant aimé, un jeune Bernois dont le nom est 
difficile à écrire (cela revient à Charner), 2 mon frère le marin, 
mon cousin le marin; tout cela faisait très bien ensemble, nous 
jouions, nous chantions, nous courions... Il n'y a eu à Middagten 
qu'un seul petit rabat-joie, c'est que j'ai pensé me rompre la 
cuisse en tombant d'un tabouret sur lequel j'étais montée et 

1 Le château de Middagten, avec sa célèbre avenue d'arbres séculaires, 
est un des plus beaux de la Hollande, où il y en a tant. C'est une des rési- 
dences de la famille Bentinck, qui y possède de précieuses archives. Nous y 
avons goûté à plusieurs reprises la charmante hospitalité de la comtesse 
Bentinck née Waldeck-Pyrmont, morte aujourd'hui, et qui avait bien voulu 
nous confier les lettres de Voltaire à la comtesse Sophie Bentinck, que nous 
avons publiées dans la Revue de Paris (i5 septembre 1896). A ce séjour à 
Middagten se rattache le souvenir d'une fête à laquelle Belle assista : « M. de 
Rosendael donnait cette fête au Prince, qui était à Arnhem pour la céré- 
monie de son installation. Je crois que je suis dans une sorte de petite 
faveur auprès du Duc, il me parle toujours beaucoup, et je danse et je joue 
avec le Prince. Si c'est faveur, c'est un très petit degré de faveur ; je ne me 
crois pas faite pour en obtenir une plus grande.» (A d'Hermenches, Zuylen,. 
25 Août 1766). 

2 II s'agit évidemment d'un Tscharner, officier en Hollande. 



LE MARQUIS DE BELLEGAKDE 121 

qui se rompit. Mais cela ne m'empêcha de rire qu'un petit moment, 
et au lieu de me plaindre, tout le monde en était bien aise, 
parce que je ne pouvais partir. On déjeunait, on jouait sur mon 
lit... J'y serais encore sans M. de La Tour, qui avait recommencé 
mon portrait et qui s'impatientait de m'attendre. Je revins 
lundi et mardi... Ma contusion m'obligeait de voyager lentement. 
Elle n'est pas encore guérie. L'enflure est opiniâtre, et toute la 
cuisse d'une horrible couleur... J'écris dans mon lit en m'éveil- 
lant. Tous les moments que je ne suis pas obligée de donner au 
portrait, je les donne à la cuisse. 

...Il me tarde de revoir mes deux frères, qui, après cinq ans 
de séparation, se sont retrouvés hier dans ma chambre. Quand le 
marin revenait de Terre-Neuve, l'autre était parti pour Paris. 
Celui-ci revenait de Paris, l'autre était dans la Méditerranée. 
Il revient de la Méditerranée précisément comme l'autre venait 
de partir pour Aix ; Guillaume revient d'Aix jeudi soir, Ditie 
était allé à Amsterdam jeudi matin. Tour à tour ils se désespé- 
raient ; enfin, hier, ils se sont retrouvés : ils pleuraient, ils s'em- 
brassaient, leur joie était touchante. » 

Bellegarde était retourné à Chambéry, et ne paraissait pas 
s'évertuer très fort à avancer l'affaire. Aussi d'Hermenches 
s'avisa-t-il de mettre en mouvement ses amis français pour pro- 
curer la fameuse dispense du Pape. Belle se montra furieuse de 
cette intervention indiscrète : 

« Je dois avoir l'air d'une fille de financier qu'on prend pour 
déshypothéquer des terres, et que l'espérance de sortir d'un 
séjour triste, jointe à l'appas d'un titre, engage à épouser contre 
vent et marée un homme qui la néglige. Cet air-là ne me convient 
point du tout, je ne suis pas assez riche et je suis trop fière. 
Priez M me d'Usson de verser son café à Villers-Cotterets et de ne 
plus se mêler de mon mariage. Dites-lui cela sérieusement, non 
pas joliment ni avec gentillesse... Et pas un mot, je vous prie, 
ni de mes caprices, ni du marquis, ni d'Aix; je n'ai que faire des 
réflexions de votre jolie nation légère comme du vent... 

Dimanche matin. Depuis quinze jours, je passe toutes les mati- 
nées chez mon oncle et j'y dîne avec La Tour quand il a travaillé 
deux ou trois heures à mon portrait. Je ne m'ennuie point, 
parce qu'il sait causer ; il a de l'esprit, et il a vu bien des choses, 
il a connu des gens curieux; d'ailleurs, nous avons compagnie. 
Je lui donne une peine incroyable, et quelquefois il lui prend 
une inquiétude de ne pas réussir qui lui donne la fièvre, car abso- 
lument il veut que le portrait soit moi-même... Mes frères sont 
tous trois ici, chacun fort aimable dans son genre, et si empressés 
à causer avec moi, que je n'ai presque pas le temps de me 
coucher ni de me lever. » 



122 MADAME DE CHABBIERE ET SES AMIS 

A ce moment, comme on verra plus loin, elle était entrée en 
correspondance avec M. de Charrière ; et l'incertitude la rend 
perplexe. Elle ne s'explique pas clairement sur l'état de son cœur, 
mais elle laisse entendre à son ami qu'elle ne souhaite plus aussi 
vivement d'épouser le marquis : 

« 25 septembre 1766. Votre lettre m'a bien fait rire ; j'en 
avais grand besoin, car j'étais sérieuse et même fort triste. Il 
y a des jours de récapitulation chez moi, des confessions géné- 
rales de mes fautes, de mes imprudences, de mes bévues. Cela 
ne finit point, et l'absolution, il n'est pas moyen de l'obtenir de 
moi-même ; je suis un confesseur janséniste des plus rigides et 
je ne veux entendre parler d'aucun relâchement jésuitique. 
Croiriez-vous que pendant le dîner, quoique la compagnie fût 
assez grande, cela était au point que je n'ai pu m'empêcher de 
pleurer !... Voyez combien je suis faite pour le beau monde. 

...Si vous allez aux Marches, peignez-les moi, mais point en 
beau ni en laid, la vérité toute simple. Je suis curieuse de savoir 
si ce sera un jour ma demeure. 77 se passe bien des choses étranges 
dans mon cœur: j'ai longtemps exalté mon imagination, je 
croyais désirer quelque chose ;... à présent que les longueurs, 
vos avis, un intervalle d'absence et de silence, ont attiédi cette 
imagination, je regarde autour de moi, et je ne sais presque 
plus ce que j'ai désiré... Je vous dis cela en grande confidence. 
Si je deviens marquise, il ne faut pas que Bellegarde sache que 
pendant quelques mois je me suis beaucoup moins souciée de 
l'être ; mais je me soucie encore moins d'être rhingrave de 
Salm. Un titre console-t-il de quelque chose ? Remplit-il les 
vides de l'âme ? Peut-être ne suis-je pas capable d'aimer. Cepen- 
dant, je voudrais aimer, et surtout je voudrais être aimée ; la 
reconnaissance m'attacherait ; je serais sensible aux caresses. 
On se corrige de la vanité, mais la sensibilité reste. Un petit 
chat qui vient filer sur mes genoux me fait plus de plaisir qu'un 
bel esprit qui me loue. Ne dites pas un mot de ce rhingrave ; 
on croirait que je me vante... 

Nous menâmes dimanche La Tour à Zyst ', pour lui faire enten- 
dre les Hernhutes : cela est admirable dans son genre. Nous vîmes 
dans ce bois le coucher du soleil, des taches de feu sur ces beaux 
arbres et entre les feuilles une lumière rouge et éblouissante ; 
un moment après, la lune prit la place du soleil, les lumières 
étaient blanches ; cela nous fit grand plaisir. Et puis, nous entrons 
à l'église ; la propreté et le recueillement en font un spectacle 

1 Ou Zeist, à deux lieues d'Utrecht, du côté d'Arnhem. Il y existe une im- 
portante communauté morave, ou Hemutes (de Herrnhut, en Saxe, ber- 
ceau de la secte fondée en 1722 par Zinzendorf). 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 123 

agréable, et cette dévote musique si douce des orgues, des vio- 
lons, des flûtes, avec ce chant si juste, éloignent les passions du 
cœur pour plus d'une heure, et font entrevoir un charme attrayant 
dans la retraite et dans la dévotion. On est dans cette église 
à mille lieues du monde... Mais ceci ne vous amusera pas plus 
que Villers-Cotterets ne m'amuse. 

...Il y avait de la bonhomie à Middagten; quoique vous par- 
liez là-dessus très bien et plaisamment, je m'y trouvais fort à 
mon aise et fort contente. Attendez que j'aie fait connaissance 
avec tous vos admirables amis français et vos charmantes amies : 
il y aura bien du malheur si je ne vous force à en rire vous-même... 
Je ne dis rien à présent pour mes compatriotes ; cependant, 
souvenez-vous de ce que j'ai dit mille fois : vous ne connaissez 
que La Haye, et vous ne cessez de dire les Hollandais, votre 
nation.. 

...Mon portrait de La Tour a été admirable, nous pensions 
toucher à une ressemblance parfaite, tous les jours nous pen- 
sions que ce serait la dernière séance ; il n'y avait qu'un rien à 
ajouter aux yeux. Mais ce rien ne voulait pas venir, on cherchait, 
on retouchait, ma physionomie changeait sans cesse ; je ne m'im- 
patientais pas, mais le peintre se désolait, et à la fin, il a fallu 
effacer la plus belle peinture du monde, car il n'y avait plus 
ni ressemblance, ni espoir d'en donner. Cependant il recommence 
tous les matins et ne me quitte de tout le jour non plus que son 
ombre. Heureusement, il est fort aimable et raconte mille cho- 
ses curieuses. Le voilà qui lit dans ma chambre à côté de moi ; 
je n'avais que ce moyen pour qu'il me laissât écrire. Il a fait un 
excellent portrait de mon oncle et vivifié celui que j'avais fait 
autrefois de ma mère, de sorte qu'il est charmant et me fait un 
plaisir infini. » 

En octobre 1766, elle s'apprête à partir pour Londres avec 
un de ses frères : 

« A bon compte, dit-elle, je garde dans un tiroir, parmi mes 
coiffures et mes colliers, la lettre qui était écrite pour Rome ' ; 
le seul mal qui lui soit arrivé, c'est d'avoir habité quelques jours 
le voisinage de ma cuisse, où elle s'est si bien imbibée d'eau 
d'arquebusade et de drogues de toute espèce, qu'elle pourra 
servir d'emplâtre au Saint-Père, si malheureusement il dégrin- 
golait du Saint-Siège comme j'ai fait d'un tabouret. 

...Je vais vous faire une confidence que je n'ai faite à personne : 

1 C'était une lettre écrite par Bellegarde, qu'elle avait dédaigné de faire 
parvenir à son adresse en constatant que Bellegarde semblait hésiter à pour- 
suivre l'affaire. C'est du moins ce qui paraît résulter de la correspondance, 
qui n'est pas très claire sur ce point. 



124 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

ce n'est pas la jalousie qui me tourmente, ce sont les cent mille 
florins'... Je vois mes frères, je trouve qu'ils ont plus de besoin 
que moi d'une pareille somme. Il serait impossible à mes parents 
d'en donner autant à tous. Ce n'était sûrement pas à M. de Belle- 
garde que ma mère destinait son bien ; elle n'en achète pas un 
gendre qui lui plaise. Je voudrais voir mes frères s'établir sans 
être obligés de prendre des filles des Indes; plus je les vois désin- 
téressés à mon égard, plus je voudrais être généreuse ; mes pa- 
rents ne songent plus, je crois, à cette dot, mais mon tour est 
venu, j'y songe pour eux. J'étais touchée, je le suis encore, du 
plaisir de rétablir les affaires de M. de Bellegarde et de sa 
maison, mais ce plaisir est troublé : le moindre faste me chagri- 
nerait s'il coûtait quelque aisance à mon père et à ma mère. 

... Quand je suis singulière, ce n'est que pour retourner de 
l'usage à la raison. Hier matin, je voulais aller voir mes cousines 
en ville ; il y avait quelque difficulté à avoir le carrosse ; mes frères 
ne songeaient pas à m'offrir de me mener en chaise ; il faisait 
très beau, le chaud ne m'incommode jamais : je me mets en 
marche à pied, avec la fille de chambre de ma mère et le pale- 
frenier, et fort lestement, sans aucune fatigue, j'arrive en une 
heure à Utrecht 2 . Cela n'est-il pas fort bon, fort sain, ma visite 
fut-elle moins agréable que si j'étais arrivée en carrosse ? M me 
d'Athlone me pria de l'habiller; ma robe était relevée comme 
pendant mon voyage; M mc Bentinck s'écrie sur ce que mes jupes 
étaient si courtes : je regarde, et je vois qu'ayant oublié ma jupe 
de dessus, je n'avais que mes cotillons ! On trouva cette distrac- 
tion fort plaisante. Nous nous mettons à table ; au dessert, 
on me fait raconter je ne sais quelle histoire ; dans un endroit 
intéressant, je me jette contre le dossier de ma chaise pour me 
dandiner comme à mon ordinaire : elle n'était pas construite 
de façon à soutenir un geste aussi vif; les pieds trop rapprochés 
glissent en avant, le pesant dossier penche et m'entraîne, et je 
tombe entièrement, et me relève, et me retrouve à ma place assise, 
tout cela dans un clin d'ceil et sans que ma cuisse ait seulement 
remarqué l'aventure qui la mettait à deux doigts d'une rechute. 
...Nous nous sommes pâmés de rire. M me Bentinck rit encore. 
Depuis quelque temps, je ne fais que tomber. 

7 octobre 1766... M me de Hammerstein sort d'ici. Elle avait un 
petit chapeau qui nous a fait mourir de rire. J'ai dit que son 



1 Que Bellegarde demandait comme dot. 

2 Très vive, très agile, malgré ses névralgies et ses vapeurs, Belle (qui 
plus tard devint si casanière) aimait alors la marche et l'exercice. Elle dit, 
dans une lettre à d'Hermenches de la même époque : «Hier, nous fîmes, 
M. Bost et moi, à qui courait le plus vite. Sans vanité, il n'est point de 
femme qui coure comme moi. » 



LE MARQUIS DE BELLEGARDE 125 

mari est bien heureux qu'elle ait une vertu de cinquante ans 
avec un chapeau de quinze ; par malheur, le visage va avec la 
vertu, et laisse le chapeau si loin en arrière, qu'on ne peut trop 
s'étonner de les voir ensemble. Je lui ai demandé des nouvelles 
de ma « ressemblance », car elle vient de Spa : elle m'a dit qu'en 
effet il y avait une dame du Hainaut qui la faisait toujours sou- 
venir de M lle de Zuylen ; au reste, elle prétend que je suis plus 
jolie. Il n'y a qu'à prendre garde quand on me parle de ressem- 
blance : je suis devenue d'un orgueil insupportable là-dessus, 
depuis que La Tour voit souvent M me d'Etiolés ' dans mon visage 
et la belle princesse de Rohan dans mon portrait. Depuis deux 
mois il en est au second, et me peint tous les matins toute la 
matinée, de sorte que je ne fais rien du tout que m'informer de 
la cour de Versailles et de toutes sortes de choses de Paris. Nous 
parlons aussi raison : c'est un homme d'esprit et fort honnête 
homme. J'ai dit le second portrait : je veux dire le second achevé ; 
je vous ai dit, je crois, que le premier était détruit. J'espère qu'il 
laissera vivre celui-ci ; car en vérité il vit ; l'effacer serait un 
meurtre. Sa manie, c'est d'y vouloir mettre tout ce que je dis, 
tout ce que je pense et tout ce que je sens, et il se tue. Pour le 
récompenser, je l'entretiens quasi toute la journée, et ce matin 
peu s'en est fallu que je ne me laissasse embrasser. 

...Nous avons la belle M me de Schœnenburg. Son visage est 
charmant, et le mérite de sa belle-mère est surprenant. Je n'ai 
jamais rien vu qui approchât tant de la perfection ; vous seriez 
étonné et charmé de sa raison, de son esprit, et de la gaîté aima- 
ble, de mille propos plaisants et naïfs qui, malgré tant de mal- 
heurs et un fond de noire tristesse, animent la conversation et 
divertissent tout le monde. Si j'étais prince d'Orange et que 
j'épousasse une jeune princesse, je prierais M me de Schœnenburg 
de prendre un appartement près de la cour, sans titre, ni aucune 
gêne ; je rendrais cette place si bonne, que l'intérêt de sa famille 
la forcerait d'accepter, et ma femme irait causer tous les jours 
une heure ou deux avec elle. Cela vaudrait un peu mieux que 
ces bégueules d'honneur, femmes et filles, avec leurs étiquettes, 
leurs bêtises et leurs adulations. La princesse en serait un peu 
plus sensée, et les petits princes un peu mieux élevés. » 

D'Hermenches avait laissé à La Haye son fils, dont Belle 
parle souvent avec sollicitude, et il chargea Bellegarde, revenu 



1 II n'est peut-être pas superflu de rappeler que M"" Le Normand d'Etiolés 
est la marquise de Pompadour, dont La Tour avait peint le portrait en 1 754. 
(Voir La Tour, par Maurice Tourneux ; M"" de Pompadour et La Tour, 
par Charles Magnier). 



I2Ô MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

de Chambéry, d'exhorter à la sagesse cet adolescent. A ce propos, 
Belle lui écrit : 

« Vous avez donné de grandes commissions à Bellegarde : 
c'était bien choisir l'exhortateur ! Je le vis préparer son discours .« 
Ce serait bien bon signe si votre fils en avait profité : il fallait 
pour cela d'admirables dispositions ! Je ne connais pas de ton 
moins persuasif dans le monde. Je crois que les femmes qu'il a 
gagnées étaient gagnées d'avance, et assurément, à sa place, je 
ne mettrais pas la séduction au nombre de mes péchés. Pour 
moi, si mon imagination m'avait séduit pour lui dans son absence, 
son ton me déséduirait. » 

C'est là qu'en était Belle de Zuylen, et le cas qu'elle faisait 
maintenant du marquis, — lorsqu'elle partit pour l'Angleterre. 
Il sera sans doute encore question de Bellegarde dans les pages 
qui suivront ; Belle le reverra à plus d'une reprise ; mais on 
sent que ce n'est pas sur lui qu'elle jettera son dévolu. Un 
autre prétendant l'emportera sur ses rivaux plus brillants, 
mais moins aimés que lui. 

Belle va nous raconter son séjour à Londres. 



CHAPITRE IV 



A Londres et à Zuylen 



« En attendant le mariage 
item il faut vivre. » 

(Belle de Zuylen à d'Hermen- 
ches.) 

Séjour en Angleterre. — Caraccioli. — Un dîner avec David Hume. — 
Mœurs anglaises. — Mélancolie. — Boswell et la Corse. — A Ameron- 
gen : un Chérubin anglais. — Christian VII à Zuylen. — La visite du 
prince Henri de Prusse. — Mort de M m< de Tuyll. 



C'est à la fin de 1766 que Belle partit pour l'Angleterre, où 
l'attendaient ses amis Eliot. Dès le I er décembre, elle est ins- 
tallée à Londres, d'où elle écrit à son frère Ditie pour le dissua- 
der de quitter le service de la marine. Car Ditie, redevenu amou- 
reux, comme sa sœur l'avait prédit, songeait à s'établir après 
avoir épousé Mitie de Reede. Mais ce projet échoua : 

« Je n'y ai aucun regret, lui écrit Belle ; si elle peut se passer de 
vous, vous pouvez vous passer d'elle. Elle était bien jolie, mais 
il me semble que cette image laisse le cœur en repos aussitôt 
que la raison l'ordonne. Vous voudriez bien, dites-vous, prévoir 
l'avenir de votre marine : j'espère que vous lui ferez honneur 
et qu'elle fera honneur à la nation. En votre faveur, il me semble 
que je pourrais être assez mauvaise patriote pour souhaiter un 
peu de guerre. » 



128 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Elle continue à écrire abondamment à d'Hermenches. 

« Curzon street, Max fair, 2 e janvier 1767. [Elle commence 
par constater qu'elle a presque oublié Bellegarde.] 

L'ancienne pensée que je serais tranquillement et agréable- 
ment heureuse dans ce vieux château, et plus libre que dans 
tout autre, reste encore et combat mes froideurs et ma mauvaise 
humeur. Mais je suis heureuse et libre à présent... Je ne puis me 
résoudre à écrire au marquis, je ne sais que lui dire. Je crains le 
oui du Pape ;... je crains le non... Je crains tout, ou plutôt je 
craindrais, si je voulais penser, mais à quoi sert de penser ? 
D'ailleurs je n'en ai pas le temps : je m'amuse très bien, on me 
fait beaucoup d'accueil, les étrangers, les Anglais, tout le monde, 
et je suis à tous égards extrêmement contente de mon voyage... 
M me de Welderen m'a chargée de vous dire que vous l'aviez 
oubliée comme si elle n'avait jamais été naître. Il n'y aurait pas 
grand mal ; on se passerait d'elle fort aisément. Elle est fausse, 
sotte et folle plus qu'il n'est permis d'être tout cela à la fois J .» 

Les lettres suivantes sont des notes sur les choses et les gens 
qu'elle voit à Londres : 

« Réellement, je me trouve fort bien ici et je me conduis bien. Je 
ne suis point sur le pied d'esprit, et je me tiens à cent lieues du 
bel-esprit; si quelqu'un a quelque soupçon, je lui coupe aussitôt 
la parole ; je n'ai ni réputation à soutenir, ni préjugé fâcheux 
à combattre ; on ne sait rien de moi qu'à mesure que je parle... 
D'ordinaire, je questionne et j'écoute. Il me semble qu'on me 
trouve assez généralement jolie, bonne et de bon sens. Je viens 
de l'assemblée de M mc de Welderen... Nous avions deux Français 
dont j'ai déjà oublié les noms, quoiqu'ils fussent beaux. M me de 
Masseran 2 était enchantée ; on ne cessait de parler ; on faisait 
de grands éclats de rire sans savoir pourquoi; enfin, c'était un 
bruit affreux qui me rendait muette, et je m'amusais à comparer 
cette partie française avec les tables qui étaient autour de nous, 
où l'on ne disait rien parce que l'on n'avait rien à dire. Je ne 
sais, mais il me semble que j'aimerais mieux la nation qui me 
laisse comme je suis et ne m'amuse guère, que celle qui m'impor- 
tune encore plus souvent qu'elle ne m'amuse. 

Un peu plus de politesse ferait fort bien ici : hier, j'étais toute 



1 C'était la femme de l'envoyé des Etats-Généraux à Londres. 

2 Victor-Amé-Philippe Ferrero de Fiesque, Prince de Masserano, grand 
d'Espagne, ambassadeur extraordinaire auprès du Roi de la Grande-Bre- 
tagne, avait épousé en 1737 Charlotte-Louise de Rohan-Guemenée. C'est 
elle sans doute que Belle rencontra chez M™ de Welderen. (Voir La Ches- 
nave-Desbois, Dictionnaire de la Soblesse). 



A LONDRES ET A ZUYLEN 120, 

seule sur l'escalier de l'opéra, fort en peine de ne pouvoir suivre 
la dame avec qui j'étais venue ; sa chaise s'en allait, la mienne 
ne venait point, l'embarras et l'inquiétude étaient dans ma phy- 
sionomie, j'avais une foule de laquais et de flambeaux allumés 
autour de moi ; je vis descendre vingt hommes galonnés qui 
passèrent tous sans que pas un s'offrît à me tirer de peine, et 
je remontai pour aller prier un homme de ma connaissance de 
m'aider à sortir. C'est si bien l'usage, que les femmes se fâchent 
quand on les traite autrement. Le général Langlois ', l'autre 
jour, donne sa place à une femme dans une foule d'assemblée : 
elle la prend et ne remercie pas ; il en voit une autre fort lasse 
de se tenir debout, il va lui chercher une chaise, elle la prend et 
ne le remercie pas !... A propos, il vous connaît, ce général 
Langlois... Je le vois presque tous les jours. 

29 janvier 1767, à minuit. Je suis dans une humeur de chien, 
toute ma philosophie n'en peut venir à bout, je suis de mauvaise 
humeur tout comme la femme la plus vulgaire, pour le sujet le 
plus vulgaire. Tout le jour on a fait ma coiffure, je me suis habil- 
lée ce matin pour courir les rues, ensuite coiffée et rhabillée et 
coiffée pour le dîner et ce soir rhabillée et recoiffée pour le bal. 
Tant de gens, tant de soucis, tant de peine pour me procurer 
un billet ! Je n'ai point encore vu ce bal, ni cette salle de 
Soho dont toute l'Europe parle ; M me de Malzan m'écrit ce matin 
qu'elle m'accompagnera ; elle a beau être une très bonne femme, 
dans ce moment elle me paraît bien ridicule : à 11 heures, elle 
me fait dire qu'elle n'a point de billet, qu'elle ne peut aller ! 
Pourquoi donc cette folle s'offre-t-elle à aller avec moi ? J'aurais 
trouvé une autre dame, ou je n'aurais pas passé le jour à m'habil- 
ler pour me déshabiller sans avoir quitté ma chambre. » 

Elle goûte particulièrement le marquis de Caraccioli -, qui 
a « de l'esprit comme les démons, — le seul esprit qui m'ait 
frappée depuis longtemps. » 

«Il n'est ni jeune ni beau, et il parle assez mal le français; 
ainsi il ne séduit pas, et vous pouvez m'en croire ; il a cette dis- 
traction et cette négligence que j'aime à voir avec l'esprit ; 
il ne s'annonce point, il ne fait point de bruit de son esprit ; 
cependant il parle beaucoup. M me de Welderen me dit l'autre 
jour : « C'est un grand bavard que ce Caraccioli ! — Pardon- 
nez-moi, Madame, lui répondis-je. — Je le lui ai dit l'autre jour 
à lui-même. — Vous aviez tort, Madame. — Eh bien, oui, c'est 
vrai, il n'est pas bavard, mais il parle beaucoup. » 

1 Nous n'avons pas réussi à identifier ce personnage. 

2 Dominique Caraccioli (1 715-1789), né à Naples, ambassadeur à Londres 
dès 1763, puis en France, où il fut lié avec les Encyclopédistes. 

9 



l3û MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS 

Elle assiste à une séance de la Chambre des Communes, où 
l'on discute sur l'importation des blés (sa lettre expose la ques- 
tion avec une belle lucidité) ; puis elle soupe chez lady Harring- 
ton : 

« ...Nous attendons longtemps le souper, le souper vient, et le 
propos devient si équivoque, ou pour mieux dire si peu équivoque, 
que je ne savais où j'en étais ; je crus ne pouvoir garder un trop 
profond silence. Je me levai plusieurs fois, tantôt pour mes gants, 
tantôt pour un manteau ; enfin, à deux heures, je voulus abso- 
lument m'en aller ; je courais comme me sauvant. Mylord 
March courait après moi, et me proposait et me pressait de me 
laisser ramener ; il avait un carrosse, moi une chaise, et il m'as- 
surait très sérieusement et avec d'honnêtes intentions, je suppose, 
que je serais mieux, plus vite au logis. Il ne manquait que d'ac- 
cepter pour compléter la fête. Le lendemain, je le rencontrai et 
lui dis qu'un pareil souper était bon pour une fois, pas davantage. 
Les femmes, ici, sont très réservées et assez maussades en compa- 
gnie ; les hommes sont faits à cela. Soyez un peu plus gaie, un 
peu plus libre : on vous marche sur le pied, on vous serre la main 
et le bras lorsque vous y pensez le moins, et cela peut-être dès la 
première entrevue, — j'entends les élégants, les jeunes agréables. 
Il y a une infinité de mœurs différentes dans Londres ; encore 
n'en vois- je que le quart, et je ne devine qu'un autre quart... 

10 février 1767. Je reviens de chez la princesse de Masseran, 
avec M. et M me de Welderen... Celle-ci était polie aujourd'hui ; 
quelquefois elle est jalouse comme un tigre et me déchire des 
yeux, et dit et écrit que je suis coquette, que j'aime les maris, 
que je ne me soucie pas des femmes, et cent mille sottises. 
D'autres fois on dirait qu'elle a quelque bonté dans le cœur. 
Le roi la plaisanta hier sur ce que le comte me mène et me remène, 
et lui demanda si elle n'était pas jalouse : aujourd'hui elle me 
raconte tout cela en riant ] ... 

...Je suis appréciée de la façon que j'ai voulu l'être, d'une façon 
qui m'est commode. Chacun ne me trouve d'esprit que ce qu'il 
a envie de m'en trouver, parce que je n'en montre qu'autant 
qu'on m'en prie, pour ainsi dire ; je n'en montre que de l'espèce 
qu'on me demande, et sans que je me cache, on ne me connaît 
pas plus qu'on ne veut. Il me semble que je ne déplais à personne 
qu'à M me de Welderen ; tous les hommes qui parlent sont autour 



1 Belle avait été présentée au roi. Peu avant sa mort, elle écrit, à propos 
du gouverneur de Neuchâtel, qui vint la voir et à qui elle ne sut que dire, 
une fois ou deux, Monseigneur et Votre Excellence: «A cet égard, j'ai 
gagné, car dans ma jeunesse je ne sus jamais appeler Sire le roi d'Angle- 
terre. » (A M"' de Sandoz-Rollin, Mai 1800). 



A LONDRES ET A ZUYLEN l3l 

de moi dans toutes les assemblées ; ils voudraient être reçus le 
matin chez moi, mais comme ce n'est pas l'usage, je les refuse. Le 
marquis de Caraccioli surtout me sollicite instamment tous les 
jours ; malgré tout son esprit, je le refuse. Il y a trois ou quatre 
hommes qui dînent ici très souvent. L'un d'eux est musicien: 
nous faisons de la musique ; l'autre entend parfaitement l'his- 
toire du monde, l'histoire naturelle, l'histoire littéraire : je le 
questionne sur le gouvernement, les productions et les auteurs 
de ce pays. Un des amis de la maison sait par cœur tous les bons 
poètes, il m'explique Shakespeare. 

...J'ai été malade ; mon apothicaire est devenu amoureux de 
moi ; mon médecin, le vieux sir John Pingle, ne parle que de moi 
à la reine et à tout le monde. Quant à la curiosité qu'on témoi- 
gnait au commencement, il me semble que cela se passe, les 
duchesses ne me viennent plus voir... Les étrangères et quelques 
vieilles douairières me restent. C'est bien assez... Demain, je vais 
dîner avec des négociants de la Cité, dans un village près de 
Londres... Je dînerai et coucherai chez d'honnêtes gens que je 
n'ai jamais vus... Je vois l'Angleterre autant qu'une femme peut 
la voir en hiver... Je trouve peu de gens à mon unisson, mais 
tant mieux : j'apprends à me mettre à l'unisson des autres... 
Quand je vois des gens qui ne sont pas gais et qui voudraient 
l'être, je les égaie.» 

Elle va au théâtre, entend Garrick, qu'elle trouve « admirable ». 
Puis elle quitte Londres au mois de mars, pour passer quelque 
temps à Hunger Hill, chez ses parents Bentinck, avec quelques 
amis anglais. 

«Hunger Hill, en Surrey, ce 20 mars 1767... Je suis tranquil- 
lement à la campagne avec M me Bentinck; elle s'appelle Tuyll ' : 
vous dites que c'est un grand mérite aux yeux de tous les Tuyll. 
Elle est bonne et aimable, je m'amuse fort bien, et j'ai la satis- 
faction de voir ma femme de chambre, que j'avais amenée de 
Londres fort malade, se rétablir et se porter mieux tous les 
jours. Cela m'est fort sensible, parce que j'en étais prodigieu- 
sement inquiète, et que si elle était morte, j'aurais cru toute 
ma vie que le voyage, l'air de Londres et les veilles étaient des 
armes avec lesquelles je l'avais tuée. J'ai un valet de chambre 
de Paris, qui apprend l'anglais, et qui parle et qui fait des 
réflexions sur le pays à me faire mourir de rire. Hier, je l'envoyai 
à la comédie à Chertsey exprès pour qu'il en fît la description ; 
il me divertit tous les jours au moins une demi-heure... 

1 Ce devait être sa cousine, sœur de M"" d'Athlone et femme de Jean- 
Albert comte Bentinck, capitaine dans la marine anglaise. (Généal. de Tuyll, 
déjà citée). 



1 32 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

...Le chevalier de St-Priest et le chevalier de Pontécoulant ' 
ont quitté Londres le même jour que moi pour retourner à 
Paris. Ils étaient aimables. Le premier, quoiqu'il parlât beau- 
coup, était agréable et amusant. Mais il y avait un monsieur de 
Montausier qui était bien l'être le plus stupide que j'aie vu de 
longtemps. La dernière fois qu'il fut à la Cour, il dit à la reine 
qu'il était désespéré d'être obligé de quitter l'Angleterre, depuis 
qu'il avait eu l'honneur de faire sa cour à Sa Majesté. La reine 
fut embarrassée et se tourna pour parler à un autre. ..La plupart 
des Français que j'ai vus sont très magnifiques en paroles et 
très économes en effet. Les Anglais ne parlent jamais de leurs 
dépenses, et la plupart en font d'enragées. » 

Ce que ces lettres de Londres contiennent de plus curieux, 
c'est le récit des relations de Belle avec l'illustre historien et 
philosophe Hume. 

« 26 avril 1767. M. Hume m'est venu voir, et quelques jours 
après je lui ai donné à dîner. De quoi pensez-vous que nous ayons 
parlé ? Du rostbeaf et du plumpudding ! Mais nous parlions 
moins que nous ne mangions. Je suis dans des loggings avec 
mes frères -, et on nous apporte à dîner de la taverne ; ainsi 
nous n'étions pas servis régulièrement à point nommé : le rôti 
vint avant qu'on n'eût pris congé du pudding ; en attendant, 
on le mit auprès du feu. Un petit chien arrive, va droit à la 
poularde, et l'aurait sans doute emportée, si David Hume ne 
l'eût doucement retenu ; pour moi, vous voyez bien que je 
l'aurais laissé manger et poularde et asperges, quoique je ne sois 
pas un grand philosophe ni un historien. J'aimai beaucoup le 
soin de M. Hume, et ses manières honnêtes et simples. Un de 
ses amis, qui était du dîner, raconta quelques histoires fort 
bonnes ; on n'eut point d'autre esprit. Après le café, nous jouâ- 
mes trois robbers de wihst, et puis nous nous quittâmes. Il 
me semble que j'ai du bon sens ici ; j'espère qu'il me suivra en 
Hollande. Il est si doux de n'être pas haï, de n'avoir point de 
prévention à détruire, ni d'imprudences à réparer. Il me semble 
que je donnerais bien la petite réputation que j'ai acquise contre 
la commodité de n'en avoir aucune. Quelqu'un me demandait 
l'autre jour si je savais écrire en français : cette personne au 
moins ne médit pas de mes lettres et ne dit pas que ce petit 



1 Deux noms fort connus ; nous n'avons pu identifier ceux qui les por- 
taient alors et que Belle rencontra. Il en est de même de M. de Montausier, 
nommé plus loin. 

2 Probablement ses frères Guillaume et Ditie, dont l'un paraît l'avoir 
accompagnée, et l'autre, rejointe, vers la fin du séjour. 



A LONDRES ET A ZUYLEN 



i33 



conte, que j'écrivis il y a trois ou quatre ans, soit horrible et 
scandaleux \ Je ne suis point enthousiasmée du séjour de l'An- 
gleterre ; cependant, si on me proposait de passer quelque 
temps dans une jolie campagne sur le bord de la Tamise, avec 
des livres et des gens qui sussent me les expliquer, j'accepterais 
volontiers. » 

Le même jour, elle ajoute : 

« Je finis ma lettre dans un accès de mélancolie. J'ai été 
oppressée d'un poids de mille sensations diverses pendant toute 




LE CHATEAU DE ZUYLEN (ÉTAT ACTUEL) 

la journée ; je finis par pleurer. Je suis trop fâchée de*partir. 
Pourquoi en suis-je si fâchée ? Pourquoi si triste ? Ma situation 
est précaire, incertaine, détachée de tout.. A propos, on a beau 
écrire de Rome à M. de Bellegarde : il est sûr que même en Italie 
ces mariages se font. Au reste, Dieu le bénisse... Pour moi, j'ai 
passé mon temps à aimer M me Eliot et M me Bentinck et à caresser 
la petite Eliot. Je me suis un peu amusée avec le marquis de 
Caraccioli, j'ai un peu amusé la princesse de Masseran et deux 
ou trois vieilles dames anglaises. D'épouseurs, je n'en ai pas 



1 Le Noble. 



1 34 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

seulement vu. Il y avait une fortune que je connaissais et sou- 
haitais de réputation : un vieux général Pultney, âgé de quatre- 
vingts ans, riche de 30,000 pièces de revenu : j'aurais peut-être 
fait sa conquête, je plais toujours aux vieillards ; mais je ne 
l'ai pas vu. Adieu ; voici une belle rhapsodie ! » 

La lettre suivante est datée de Zuylen, où elle est rentrée 
assez mélancolique : 

«Zuylen, 29 mai 1767. Je ne sais plus que dire, mon cher 
ami, sur notre vieux, vieux sujet... Je voudrais bien que sans 
plus de lettres, de sollicitations, de raisonnements, d'examens 
et de disputes, je m'éveillasse demain matin dans le château 
du marquis, et qu'on me dît : Bonjour, Madame de Bellegarde. 
— Mais j'ai tant marché pour arriver à ce château, que je suis 
lasse à n'en pouvoir plus. Je ne pense pas à un meilleur parti ; 
je ne sais ce que c'est qu'un bon parti. 

Vous êtes content de ma façon de juger l'Angleterre et les 
Anglais ; j'ai en effet assez bien vu ce que j'ai vu. Mais il y a 
beaucoup de choses dont je n'ai pu juger. Les Anglais étant 
moins parlants et montreurs que d'autres peuples, il faut plus 
de temps pour les voir ; d'ailleurs, comme ils se mettent un peu 
moins en peine des usages, on n'en trouve pas tant qui soient 
formés sur le même moule ; le climat, le gouvernement, les 
amusements publics ont comme ailleurs une influence univer- 
selle, mais celle de l'usage est moins générale et moins absolue : 
on aurait tort de juger de toute la nation par le petit nombre 
d'Anglais qu'une femme peut voir à Londres en six mois... 
J'ai admiré en Savoie et à Genève des vues encore plus pitto- 
resques, plus romanesques qu'en Angleterre, mais je n'avais 
jamais vu la nature si riante ni si bien embellie ; le peuple y est 
riche, les ouvrages publics sont admirables, les voyages y sont 
faciles ; les gens n'y sont pas extrêmement sociables, ils sont 
réservés et selfish ; on pourrait avoir du mérite et n'être pourtant 
pas fort recherché ; tant mieux peut-être. Ce qui me déplairait 
davantage, ce sont les voleurs de grand chemin ; mais on en 
a pendu un si grand nombre cet hiver, que je pense qu'il n'en 
reste plus... 

...Quand j'arrivai à Helvœt et sur le chemin de La Haye, 
je trouvais les vitres et les rues bien propres, mais le pays si 
monotone ! A La Haye, je trouvai des propos ridicules et fâcheux 
établis sur mon compte ; cela me mit de plus mauvaise humeur 
encore que la maussade campagne. « Une vache, un pré, un mou- 
lin, voilà tout ce que nous voyons, » disais-je à mon frère ; mais 
il me fit remarquer un ministre de l'évangile hollandais, et me 
dit qu'on voyait aussi de grosses perruques et de longues robes 
de chambre. Mais pour en revenir à La Haye, je fus si bien reçue 



A LONDRES ET A ZUYLEN I 35 

de M me de Voorschoten, de sa belle-mère, de Mac Laine, de tous 
ceux dont je me soucie à La Haye, que je me consolai des mau- 
vais propos... Ensuite, je suis venue à Utrecht, et mon père, 
ma mère et moi avons été fort aises de nous revoir ; à présent 
je suis à Zuylen et j'y suis fort contente ; je ne regarde pas le 
moulin, le pré, la vache, ni la grosse perruque qui anime le pay- 
sage ; mais je m'amuse, je lis, je cause, je conte, on me raconte, 
je vois tous les jours mon cousin de Tuyll et ma nouvelle cousine, 
sa jolie femme ', et j'ai le plaisir d'être également bien dans ce 
ménage avec la femme et le mari, ce qui ne m'arrive presque 
jamais. Je suis si aise quand je me trouve un peu de mérite 
pratique, qui soit bon pour l'usage ; j'ai peur souvent de n'en 
avoir que de loin et dans mes lettres. Par exemple, je me demande 
souvent, quand vous me louez et que vous me trouvez plus aima- 
ble qu'une autre, si de près vous diriez la même chose ; si, après 
deux ou trois mois passés tranquillement ensemble, mille petits 
défauts n'effaceraient pas cette préférence que votre jugement 
et votre cœur me donnent. Pope a érigé un monument à sa 
mère, il y a gravé une épitaphe ; un des plus beaux vers de Y Essai 
sur l'homme est à l'honneur de sa mère : Pope traitait sa mère 
comme un chien. Shaftesbury était un brutal... » 

Le 19 août 1767, elle apprend à d'Hermenches que le marquis 
fait mine de reprendre les négociations. Puis : 

« Il y a deux autres épouseurs, et depuis quelques jours j'ai 
un amoureux ; je mens, c'est depuis six semaines. Que peut 
faire de tout cela une personne qui n'aime point et qui se dégoûte 
de la pensée du mariage ? J'avais fait deux plans de célibat, 
de si jolis plans ! l'un pour un pays, l'autre pour un autre. Je 
disais il y a quelques jours à mon père que je ne pourrais 
presque pas me résoudre à sacrifier ma liberté, qu'avec elle je 
valais peut-être quelque chose, et que dans la dépendance je 
ne vaudrais plus rien, comme ces chiens qui chassent natu- 
rellement, qui apportent en se jouant, mais qui n'apprennent 
jamais à apporter par force. Voulez-vous que je fasse croix ou 
pile pour le mariage et le célibat ? Si c'est croix, il faudrait 
peut-être tirer au sort pour le choix d'un mari. » 

La seule justification qu'elle pût donner de son mariage, c'est 
qu'elle n'aimait pas son pays : 

« Belle et glorieuse excuse, vraiment ! Est-il permis de haïr 
sa patrie, un pays libre, le pays de nos amis ? Quand je trouve 



Voir note p. 10 1 sur son cousin de Tuyll. 



1 36 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS 

des amis, quand M me de Rosendael et M me d'Athlone se pendent 
à mes bras pour que je les amuse et les caresse, et que je me 
promène avec elles dans des champs bien cultivés, dont les culti- 
vateurs sont libres et riches, en vérité je n'ose plus dire que je 
n'aime pas mon pays, et cela n'est pas vrai. — Gardez pour vous 
cette petite déclamation romanesque, qui n'est pourtant qu'une 
peinture vraie et naturelle. 

7 septembre ijôy... J'ai envoyé à M me de Rosendael une robe 
à l'anglaise, comme je les porte moi-même à présent, avec des 
rubans et tout plein de choses que je me suis amusée à ajuster 
moi-même, car il y a du plaisir à parer une si jolie femme et 
à rendre service à ce que l'on aime... J'écris un conte de fées 
que M me de Rosendael me demandait ; je lui en ai envoyé le com- 
mencement, où j'ai fait son portrait en faisant celui de la fée ; 
cette bagatelle plaît et nous amuse, mais vous vous en moque- 
riez : cela vient du pays des marais et des tourbes. Il est ridicule 
de s'amuser et d'écrire ailleurs qu'à Chantilly '. Vous aurez 
beau me prêcher l'ennui, je m'amuserai en dépit de vous. Je 
vais deux fois par semaine à Utrecht ; je lis les poètes anglais 
avec un vieux Anglais qui sait bien sa langue. J'ai repris les 
mathématiques avec Praelder, et pour ne m'en pas laisser dis- 
traire, j'ai résolu de n'aller pas à La Haye de tout l'hiver, si je 
puis m'en dispenser. Il ne me manque qu'un excellent musicien 
pour être parfaitement contente. Voilà mon dernier mot, — et 
que j'attendrai d'être en France pour en raffoler. 

...Mon frère le marin est parti ce matin pour se mettre en mer. 
Cela me rend triste ; nous avions été près d'une année ensemble. 
Il avait grande envie d'épouser M llc de Reede, la sœur de mylord 
Athlone ; mais elle exigeait qu'il quittât son métier ; il n'a pas 
voulu... 

...Je me promène tous les matins pendant une heure avant 
que le soleil ait confondu les gouttes de rosée. On dirait qu'on 
m'a donné l'inspection des ouvrages publics des araignées, tant 
je les examine curieusement. Je croyais ne pas aimer la nature, 
parce que je lis sans beaucoup de plaisir les descriptions de l'au- 
rore et du printemps dans les poètes. Dieu merci, je me trompais. 
La nature est fort au-dessus des descriptions ; elle parle au cœur 
un langage que les poètes imitent mal, ou qui chez eux ne fait 
plus son impression pour avoir été trop répété. Je voudrais voir 
demain matin les araignées de Chantilly au lieu de celles de Zuy- 
len, les voir avec vous, je veux dire. En vérité, vous avez tort 
de dire que je dédaigne ce que je ne connais pas : je serais ravie 
de voir Paris, Versailles et Lausanne. Mais n'exigez pas que je 

1 Où d'Hermenches était alors, chez ses «amis intimes», le duc et la 
duchesse d'Aremberg, dont il fait un pompeux éloge. 



A LONDRES ET A ZUYLEN I 3j 

me trouve mal de ce que j'ai. N'y a-t-il pas bien de l'insuffi- 
sance à s'ennuyer ? N'y a-t-il pas une sorte d'humilité un peu 
dégradante à avouer qu'on s'ennuie ? Ce pays a sans moi assez 
de badauds qui n'y voient rien de bon et attestent leur mépris 
pour tant de ridicules imitations de ce qui se fait chez nos voi- 
sins ! Je répondis un jour à quelqu'un qui trouvait que ce n'était 
pas vivre que de vivre en Hollande, et qu'il n'y avait de plaisir 
ni de bonheur qu'en France, je répondis qu'il devait donc savoir 
bien mauvais gré à nos pères d'avoir défendu ce pays contre 
Louis XIV, et que c'était bien dommage que nous ne fussions 
pas devenus une province française... » 

Elle a repris sa correspondance avec le marin, à qui elle écrit 
en octobre 1767 : 

« Je n'ai presque point entendu de coup de vent qui ne m'ait 
fait songer à vous avec regret. Il ne tiendra qu'à vous de voir 
pendant le reste de votre vie que je vous aime encore plus à 
Zuylen qu'au Texel. Pour ma sœur Mitie, je lui ai dit l'autre 
jour que je l'aimerais mieux en Amérique qu'à Zuylen. Elle 
gronde et boude de tout son cœur. Nous ne nous parlons plus 
depuis plusieurs jours. Aujourd'hui, elle m'a couru après avec 
une scène de réconciliation, mais je ne veux pas la voir pleurer, 
ni pleurer moi-même ; ce n'est pas la peine ; de sorte que je me 
suis esquivée. Ces fréquentes transitions d'humeur doivent se 
faire avec moins de solennité. 

26 octobre 1767. Me voici à Amerongen '. Ma cousine m'a 
envoyé chercher, je suis venue. M. de Reede et les Randwyck 
y sont aussi. Nous vivons tous comme frères et sœurs, et l'on 
s'amuse... L'Ingénu - m'a fait plaisir ; il y a de très jolies choses, 
qui rachètent les choses rebattues et froides. Il ne faut pas consi- 
dérer le tout ensemble, ni vouloir que cela ait un but, mais à 
mesure qu'on lit, on s'amuse, et si, après avoir fini, on fait des 
critiques, on est fâché pourtant d'avoir fini... Je vous avoue que 
la bonne fortune du Noble me fait grand plaisir 3 . » 

Au commencement de 1768, d'Hermenches fit passer à son 
amie un billet de Bellegarde, dont nous ignorons le contenu, 



1 Résidence actuelle du comte Godard Bentinck, qui nous a secondé 
dans notre travail avec une rare obligeance, dont on trouvera les preuves 
dans l'illustration de ce livre. 

- Le conte de Voltaire, que d'Hermenches lui avait probablement envoyé. 

3 D'Hermenches, avant fait lire Le Noble à ses amis français, avait com- 
muniqué à l'auteur quelque appréciation flatteuse. 



1 38 MADAME DE CHAKRIEBE ET SES AMIS 

mais qui paraît l'avoir déterminée à rompre définitivement ; 
elle écrit : 

« J'ai vu beaucoup d'hymens, mais pas un ne me tente, 

•dit LaFontaine ; et je le dis après lui... J'ai été triste et j'ai 
pleuré ces jours-ci, mais, après tout, le moyen de s'y opiniâ- 
trer encore... Ne me reparlez jamais d'un mari ; si j'en veux 
un, je saurai le trouver moi-même. » 

Elle part pour La Haye, soigner l'enfant de sa cousine d'Ath- 
lone, qu'on venait d'inoculer. Au retour, elle annonce à son ami 
qu'elle va commencer un cours de physique spéculative et 
expérimentale : « Il y a longtemps que j'en mourais d'envie. » 

Quelque temps après, elle est ravie de cette nouvelle étude : 

« Ma leçon de M. Hahn est tout aussi intéressante que Plu- 
tarque et ne me rendra pas plus pédante. Ici, l'on admire 
les lois de la nature inanimée et l'usage que l'art en a su tirer ; 
là, on considère la nature humaine dans les différents points 
de vue où la société la met. La connaissance des hommes est 
peut-être plus curieuse et plus satisfaisante ; et pourquoi exclure 
l'une des deux, quand toutes deux amusent ? » 

Puis elle s'enthousiasme pour la Corse, qu'elle vient de décou- 
vrir dans l'ouvrage de son ami Boswell l , et pour Pascal Paoli, 
chef de l'insurrection contre la domination génoise. Elle se 
propose de traduire en français le livre de Boswell et traite à 
ce sujet avec un libraire. C'est précisément alors que d'Her- 
menches part pour cette expédition de Corse, qui aboutit à 
la réunion de l'île à la France. Elle lui écrit le 2 juin 1768 : 

« Je me décide contre les tyrans, en faveur de ces hommes 
qui savent apprécier leur liberté et la défendre. Mes vœux sont 
pour vous, mais contre votre troupe, si vous ne faites pas la 
guerre avec Paoli contre les sordides Génois. » 

Mais elle s'avisa de prétendre abréger le livre de Boswell, 
et celui-ci n'en voulut pas entendre parler : 

« L'auteur, écrit-elle, quoiqu'il fût dans ce moment presque 
décidé à m'épouser, si je le voulais, n'a pas voulu sacrifier à 
mon goût une syllabe de son livre. Je lui ai écrit que j'étais 

1 An account of Corsica and Memoirs of Pascal Paoli. 



A LONDRES ET A Zl'YLEN 1 3g 

très décidée à ne jamais l'épouser, et j'ai abandonné la traduc- 
tion '. 

...Je vous ferai une peinture abrégée de la Corse et des habi- 
tants. Auparavant, il faudra encore que le prince et la prin- 
cesse (d'Orange) aient déjeuné samedi, que je les aie vus partir 
de Zuylen, et que je sois revenue dans ma chambre d'Utrecht : 
toute la Cour revenant d'Amsterdam, allant à Soest-dyk, 
déjeune chez nous, c'est-à-dire y dîne, car j'appelle dîner man- 
ger de la soupe, du rôti et de tout... 

...Bellegarde m'a écrit un mot de politesse de La Haye, je 
lui ai répondu : voilà tout. » 

Puis, après avoir rappelé les souvenirs « très doux » qu'elle 
conserve... de d'Hermenches, de ses attentions, «qui ont failli 
l'ensorceler », elle s'écrie : 

« Où me mènent ces souvenirs et ces douceurs ? — A vous 
dire que Bellegarde n'est pas sorcier, ou qu'il ne veut pas user 
avec moi de son sortilège. » 

Cette fois, tout est bien fini, n'est-ce pas ? — Oui, sans doute. 
Mais ce qui déconcerte un peu nos idées actuelles, c'est que 
M ,,e de Tuyll revit le marquis, le rencontra dans le monde, et 
même le reçut dans la maison de ses parents. Elle écrit le 28 
juin : 

«J'ai passé deux jours et deux nuits sous même toit avec 
Bellegarde à Amerongen. J'en étais surprise ; nous étions 
tous deux contents. Je me trouvais mieux avec lui que je n'avais 
pensé. Nous logions tous deux en bas, aux deux bouts d'un 
immense corridor ; on me menait le soir dans ma chambre, 
et je me souvenais, quoique pas bien vivement, du Pape, qui 
ne voulait pas qu'il y restât. Je ne sais s'il y pensait, mais il 
y avait mille petites choses qui vous auraient fait rire. » 

Elle raconte, entr'autres, qu'il y avait en séjour au château 
un petit Anglais de quinze ans, le plus joli enfant du monde, 
« beaucoup d'esprit, de la raison, un cœur excellent et la poli- 
tesse du cœur, avec des manières polies et charmantes. » Le 
marquis aimait et caressait cet enfant, en qui on croit voir une 
première esquisse du Chérubin de Beaumarchais : 



1 L'ouvrage fut traduit en français et publié l'année suivante par M. S. D. C. 
(M. Seigneux de Correvon), sous le titre : Etat de la Corse. Londres (Lau- 
sanne), 1769. 



I4O MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Un soir, conte Belle, pendant qu'on causait, il se cacha 
dans mes rideaux ; on m'allait quitter, on le cherchait pour le 
faire sortir... « Mais laissez-le donc, laissez-le donc, disait Belle- 
garde ; elle saura bien le chasser ». Il semblait dire : « On ne 
lui donne rien ; qu'on lui laisse au moins cet enfant ! Quel 
soin cruel de lui tout ôter ! » 

Sa cousine d'Athlone lui disait : 

« Il a commencé par être sur le point de vous épouser, il 
finit par vous aimer... Il est attentif, assidu, il vous dit de jolies 
choses ; je vous jure qu'il est amoureux. » 

Mais Belle n'y croyait pas. Ses parents la firent d'ailleurs 
revenir d'Amerongen, « à cause de ce qu'on pouvait dire dans 
le public de cette cohabitation » ; puis, quelques jours après, 
toute la joyeuse troupe vint voir la famille de Tuyll, qui offrit 
« de très bonne grâce » un fort joli dîner à ses hôtes. 

« J'ai joué gaîment au whist avec M. de Tscharner, Bellegarde 
et mon père, qui étaient le mieux du monde ensemble, et ma 
mère polie, et même aimable. J'ai dit tout haut au marquis 
que s'il me pouvait trouver un beau mouchoir des Indes, je lui 
en broderais une veste. Enfin, je serai son amie à la face du 
pubhc, et je saurai donner quelque bonne grâce aux ruines de 
mon projet. Bonsoir, je vais me coucher. Je le dis avec vous, 
le marquis est bien maladroit. Bonsoir. (28 juin 1768). » 

Huit jours après, Bellegarde annonçait son désistement, 
en prétextant qu'il se jugeait indigne : 

« 77 n'est pas digne de moi ! — Que suis-je de si merveilleux 
et que me faudra-t-il ? Il ne lui manquait qu'un peu de savoir- 
faire et de savoir m'épouser. Je l'aurais, je crois, aimé et caressé 
de bien bonne foi. (7 juillet). » 

Ainsi finit ce pauvre rêve de bonheur, auquel, pendant quatre 
années, Belle de Zuylen s'était attachée, faute de mieux - et 
par désir de changement. Dès lors, Bellegarde disparaît de sa 
vie comme de sa correspondance. Il épousa, deux ou trois ans 
plus tard, une fort jeune personne, Marie-Charlotte- Adélaïde 
d'Hervilly, qui, après lui avoir donné trois filles, mourut en 
1776, âgée de 23 ans seulement. Bellegarde lui-même mourut 
au service des Etats-Généraux en 1790 '. Ses filles acquirent 
plus tard une assez fâcheuse renommée. 

1 Renseignement de M. André Perrin. On trouvera de curieux détails sur 
les aventures peu édifiantes des demoiselles de Bellegarde dans les articles 



A LONDRES ET A ZL'YLEN I4I 

D'illustres visiteurs vinrent, cet été-là, faire une heureuse 
diversion aux contrariétés de Belle. Le jeune roi de Danemark, 
Christian VII, qui faisait un voyage d'instruction à travers 
l'Europe, séjourna quelque temps à La Haye ; il s'arrêta à 
Zuylen juste le temps nécessaire pour que M 1:e de Tuyll traçât 
ce joli croquis : 

« Ce 30 juin (1768). Nous avons vu hier le roi de Danemark. 
Il ressemble au prince Adolphe de Hesse-Philippthal, mais 
un peu plus joli, encore plus petit et plus mince. Il a l'air de 
n'avoir que quinze ans tout au plus, quoiqu'il en ait presque 
vingt. Il est blond et blanc à l'excès ; je ne sais quelle physio- 
nomie il a, ni même s'il en a une. Il voudrait être poli, mais il 
ne sait que dire. Nous nous promenions avec lui dans les jar- 
dins de Termeer, chez ma tante de Lockhorst. Son favori, 
le comte de Bolk, joli courtisan fort délié, aurait voulu qu'il 
m'entretînt. Il avait plu ; je plaignais en riant le sort de mes 
souliers, qui étaient fort jolis : Sa Majesté ne regarda plus 
que mes souliers et ne me parla d'autre chose. On dit qu'il a 
avec lui des filles habillées en pages ; mais il ne boit jamais de 
vin. apparemment parce que le roi son père s'est tué à force 
de boire ; celui-ci n'aurait pas besoin de faire de grands excès 
pour se tuer. Le comte de Bernstorf, qui est, je crois, son pre- 
mier ministre, nous a paru un homme de mérite et du monde ; 
il a d'autres personnages assez graves à sa suite, mais il ne 
peut les souffrir, à ce qu'on dit; il n'aime que ce jeune cour- 
tisan. Sa femme et ses sujets sont très malheureux, et ses maî- 
tresses ne sont pas mieux traitées, car il fit mettre, il y a quelque 
temps, à la maison de force une femme qu'il avait aimée. Voilà 
ce que j'ai vu et appris de S. M. danoise. Je n'oserais peut-être 
vous envoyer toutes ces balivernes si cette lettre vous pouvait 
trouver à Versailles ; mais à Bastia cela se pourra souffrir. 
Songez que cet enfant mal élevé est tout puissant chez lui, 
que c'est un despote. J'aime fort à voir de mes propres yeux 
ces petits acteurs chargés des plus grands rôles. Vous verrez 
sur le petit théâtre de Corse un personnage vraiment grand. 
C'est bien dommage qu'on vous fasse son ennemi ! J'espère 
que pas un de vos officiers n'a le livre de Boswell ] . Ces jolis 
Français entendent-ils une autre langue que la leur ! » 

D'Hermenches répondait en envoyant le récit des faits 
d'armes de ces «jolis Français», et sa correspondante inséra 

(réunis ensuite en volume) publiés par x\i. Ernest Daudet, Les Dames de 
Bellegarde. Mœurs du temps de la Révolution. (Revue des Deux Mondes, 
1" et i5 octobre iqo3). 

1 Qui les eût trop bien renseignés sur la Corse et Paoli, qu'elle appelle 
« mon héros ». 



I42 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

un extrait d'une de ses lettres dans une gazette hollan- 
daise '. Elle interrompt ces graves entretiens pour mander à 
son ami qu'elle vient de se faire couper les cheveux par raison 
d'hygiène : 

« Je n'y pense plus, ajoute-t-elle. On m'a beaucoup dit à 
La Haye que j'étais plus jolie que jamais ; j'ai pensé, comme 
M lle de Lude, que c'était un ridicule de moins, et voilà tout. 
Un jour, voyant que j'avais le pied passable, vous me dîtes 
aussi : Cest un ridicule de moins. Je rends très humblement 
hommage à vos lauriers. » 

Deux mois plus tard, M. de Tuyll recevait la visite du prince 
Henri de Prusse, frère du Grand Frédéric, qui fit sur Belle 
une impression plus favorable que Christian VII. 

« Zuylen, ce 3 octobre 1768. Le 9 septembre au matin, nous 
reçûmes une lettre qui nous annonçait le prince Henri de Prusse 
pour ce matin-là même ; il n'arriva pourtant qu'à 3 y 2 heures. 
Heureusement, on avait un petit dîner élégant et simple à 
lui offrir, et comme il me parut très aimable, je voulus lui 
plaire, je m'égayai, je causai, — et je réussis. Il parla beaucoup 
et me dit mille choses flatteuses. Il parle très bien, avec esprit 
et avec autant d'aisance que de finesse. Après dîner, il témoigna 
de 1 envie de voir ma chambre, et je l'y menai. Ma table était 
couverte de livres ; il aurait voulu voir ce que c'était, mais il 
n'osait les ouvrir, par civilité, ni moi, par modestie. Aperce- 
vant à la fin votre grosse lettre, je lui dis : « V. A. R. ne soup- 
çonne pas que c'est là une relation de la guerre de Corse ? — 
Non, vraiment, me dit-il, je ne m'en serais pas douté. Mais 
cela vous amuse-t-il ? — Oui, monseigneur, répondis-je, j'y 
prends intérêt parce qu'un homme de mes amis s'y distingue. 
Mais V. A. sera encore plus surprise de voir l'extrait de ma let- 
tre dans la gazette. » Et en même temps je tirai la gazette de 
ma poche et la lui donnai. Il lut l'extrait et prétendit que c'était 
en faveur des femmes du château de Cavelli que j'avais rendu 
cette relation publique. On s'en amusa fort : les courtisans s'em- 

1 La chronique de la Revue suisse de Mai 1844 (rédigée par Juste Olivier), 
mentionne le fait que Gaullieur vient de communiquer à la Société d'his- 
toire de la Suisse romande des fragments des lettres de Constant d'Her- 
menches à Belle de Zuylen sur la guerre de Corse. Nous ignorons ce que 
ces lettres sont devenues et si Gaullieur les a imprimées quelque part. Nous 
devons à M"' veuve Gaullieur la communication de 26 lettres de d'Hermen- 
ches : c'est tout ce qui lui restait d'une correspondance qui dut être consi- 
dérable, puisqu'elle alla bon train pendant 12 ans. 



A LONDRES ET A ZUYLEN 



l 4 3 



parèrent de la gazette, et le prince, en continuant de regarder ma 
chambre, mon cabinet, mon bain, enfin tout ce qui, dans une 
habitation, aide à connaître la personne qui l'habite, parlait 
tantôt de moi et de mes amusements, tantôt de Paoli et des 
Corses. Il me dit qu'apparemment Paoli était, comme les autres 
hommes, un mélange de bien et de mal, qu'il l'avait regardé 
jusqu'ici comme une espèce de partisan habile à se gagner la 
confiance du peuple. Le prince parle mieux que cela ; je vous 
dis négligemment le 
sens de ses discours. 
A cela je ne sus trop 
que répondre, et j'a- 
vouai combien j'é- 
tais embarrassée à 
fixer mon opinion, 
car, sur la foi de 
Boswell, j'avais re- 
gardé Paoli comme 
un grand homme, 
comme un législa- 
teur sage, habile et 
généreux, mais l'en- 
thousiasme de M. 
Boswell nous en a 
imposé sur tant d'au- 
tres choses!... Enfin, 
nous en parlâmes en 
personnes sensées, 
qui sont fort à leur 
aise ensemble. Il fal- 
lut se séparer ; le 
prince ne nous quit- 
tait pas avec plai- 
sir. — « Ne venez- 
vous pas quelque- 
fois à La Haye ? 
Pourrait-on se flatter de vous voir à Berlin ? » — L'envie 
de nous revoir et le chagrin de nous quitter furent exprimés bien 
des fois, et de l'air le plus flatteur, parce que c'était l'air le plus 
vrai. Il partit enfin, et me laissa tout enivrée de ma petite faveur 
et enchantée de lui : l'un augmentait l'autre mutuellement. 
Vraiment, c'est beaucoup que d'être à la fois un grand prince, 
un grand général si souvent victorieux, et un homme d'esprit 
et de lettres, doux dans la conversation, poli et aimable. Les 
gens de sa suite sont à leur aise avec lui, on ne voit chez eux 
aucune contrainte, et l'on prétend qu'il est chéri dans sa mai- 
son. Comme je ne pense pas que vous l'ayez jamais vu, il faut 




LE PRINCE HENRI DE PRUSSE 



i 4 4 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



encore vous dire sa figure : elle a quelque ressemblance avec 
celle du général Cronstrôm ' (savez-vous qu'il vient de mourir, 
mon pauvre cousin, cet honnête homme que nous aimions 
tous ?) Le prince n'est donc ni grand, ni beau, ni joli; ses grands 
veux fixes et pénétrants faisaient baisser les miens, qui ne sont 
pas pourtant des plus timides ; mais le ton est si honnête qu'il 
adoucit le regard ; la contenance est si noble et si fière qu'elle 
rehausse la taille ; l'habillement a l'air de se trouver par hasard 
et sans aucun soin riche et le plus convenable du monde ; 
les manières sont sans apprêt et telles qu'il serait impossible 
d'y trouver rien à redire. Ainsi tout va bien, et cette petite 
figure se tire aussi bien d'affaire que la plus belle. 

A son retour à La Haye, il parla beaucoup de Zuylen et de 
moi. On donna une fête le 23 ; quelques jours auparavant, 
il dit à ma sœur qu'il ne doutait pas que j'y vinsse, qu'il le sou- 
haitait beaucoup, qu'il la priait de me l'écrire et de me faire 
ses compliments. Il n'y eut pas moyen de résister. Nous arri- 
vâmes, ma mère et moi, la veille du bal, et comme je vins au 
bal fort tard, tout le monde me dit que le prince Henri n'avait 
cessé de me demander et de me chercher. Le prince d'Orange 
me mena auprès de lui, et il se leva de son jeu pour me dire 
toutes les honnêtetés possibles. Vous auriez dû voir combien 
les dames de La Haye étaient surprises, et combien M mt de 
Bosselser me trouvait importune quand le prince me parlait ! 
Les places à la comédie étaient prises pour le lendemain depuis 
quinze jours, mais le prince de Prusse mit toute notre Cour 
d'Orange en mouvement pour nous en trouver à ma mère et 
à moi ; le paresseux Marcet courut de tous côtés à perdre haleine, 
et nous fit recevoir enfin dans la loge de l'ambassadeur de 
France, que nous n'avions jamais vu. Je fis donc connaissance 
avec M. de Breteuil à la comédie, et j'en fus fort contente, 
quoiqu'il n'ait pas voulu faire de visite au prince Henri, parce 
que celui-là n'en veut point rendre. L'ambassadeur n'a pas 
même voulu se faire présenter à lui pendant le bal, et le prince 
le saluant d'une légère inclination de tête, selon sa coutume 
(il était au jeu), M. de Breteuil, qui était debout, a eu soin, 
dit-on, en rendant le salut, que sa tête ne se baissât pas 
davantage. Cela me paraît puéril. Le prince me paraît fier, 
mais d'une fierté pour ainsi dire innée, qu'on ne se donne pas, 
mais qu'on a reçue avec le rang, qui n'annonce pas l'orgueil 
et ne ressemble pas à l'arrogance. Je crois que M. de Breteuil 
veut être haut et simple. Vous savez que ces sortes d'intentions 
sont difficiles à cacher. De peur de me paraître doucereux, 
et prometteur, il me tint rigueur sur une petite modeste solli- 



C'était le parrain de Belle (voir en. I). 



A LONDRES ET A ZUYLEN 1 45 

citation que je lui adressais pour un jeune Français aimable et 
malheureux, qui nous est venu voir cinq ou six fois : je ne deman- 
dais rien pour lui, je faisais son histoire, et l'ambassadeur 
l'interrompit de tant d'objections assez durement exprimées, 
que je rougis et me tus, parce que j'étais en colère. Il se radoucit 
cependant, et je revins; dans le fond, ses intentions étaient fort 
bien, mais il avait voulu garantir la forme d'un air de politesse 
française... « Monsieur l'ambassadeur se frise et se barbe lui- 
même, » me disait l'Irlandais Onbrouck, descendant des roite- 
lets d'Irlande ; cette frisure et cette barberie font grand bruit 
à La Haye, et on répète partout que c'est son maître d'hôtel 
qui lui coupe les cheveux. Vous savez comme on parle beau- 
coup de peu de chose à La Haye. Il ne joue ni ne danse ; dites- 
moi, avec qui causera-t-il ? 

...Après avoir bien joui de ma faveur encore le lendemain 
de la comédie, à un grand vilain concert qu'on donnait diman- 
che à la maison du Bois, je partis lundi de La Haye en même 
temps que le prince. Si je l'en crois, je ne me marierai pas : 
«Ah! Mademoiselle, restez comme vous êtes!» Mais si je me 
marie, j'ai promis de stipuler par contrat un voyage à Berlin. » 

La Corse et Paoli inspirent encore à Belle de fort jolies ré- 
flexions. Elle se demande, en particulier, « s'il profiterait à 
la Corse de devenir française, » et si les impôts ne lui pèseraient 
pas très lourd : 

« Qui sait, dit-elle, s'ils n'auraient pas des juges comme à 
Toulouse, un gouvernement avide et dur, et si le luxe d'une 
femme de finance n'engloutirait pas le produit de leur stérile 
terre. Toute la France ne joue pas la comédie à Villers-Cotte- 
rets et ne fait pas des soupers fins dans de petites maisons. 
Les provinces sont, à ce qu'on dit, pauvres et gémissantes. 
Le droit du roi de France sur la Corse, c'est, ce me semble, 
celui du plus fort, comme le droit du plus fin était celui des 
Espagnols sur l'Amérique. » 



Un malheur vint fondre soudain sur la famille de Tuyll. 
Belle écrivait à d'Hermenches, le 28 octobre 1768 : 

« Ma mère se prépare pour l'inoculation. Cela nous occupe 
jusqu'à présent sans inquiétude. Mais si la maladie est un peu 
sérieuse, je serai d'autant plus mal à mon aise que je crois 
avoir contribué à la résoudre. De vrai danger, il n'y en a point; 
cependant, pour plus de tranquillité, je parlerai encore au long 
et au large à l'inoculateur, qui est un Anglais fort habile homme, 
prudent et de bon sens. » 



I46 MADAME DE CHARH1EBE ET SES AMIS 

A cette occasion, elle adresse à son frère Ditie une lettre 
charmante, où nous lisons entr'autres : 

«7 novembre 1768, à Zuylen... C'est M. Williams, médecin 
par étude plus que par métier, qui l'a inoculée... Il est habi- 
tant de la maison depuis deux jours, et ne nous quittera point 
tant que durera la maladie. L'inoculation a pris aux deux bras : 
nous avons lieu de nous attendre au succès le plus heureux,, 
et je suis tranquille et contente. 

...Il me semble que ma mère à un peu d'humeur quelquefois, 
et que de préférence cela tombe sur moi ; ce n'est pas de cela que 
je me plains, mais je me désespère contre moi-même de ne 
pouvoir acquérir, malgré les meilleures intentions qui entrèrent 
jamais en aucun cœur du monde, de ne pouvoir acquérir, 
dis-je, cette douceur, ce sens froid qui préviennent et écartent 
tous les sujets d'humeur. Ma situation à cet égard n'est pas 
trop facile, car souvent il semblerait qu'on ne peut se passer 
de mon avis, et quand je le dis avec cette misérable vivacité 
qui m'est naturelle, je déplais et je fâche. Tout cela ne serait 
rien, si je me pouvais corriger ! 

...Pourquoi ne m'avez-vous plus donné de vos nouvelles ? 
Nous ne devrions jamais perdre de vue ni vous ni moi que le 
cœur de l'un appartient de droit et essentiellement et pour 
toujours à l'autre, sans qu'aucune traverse passagère puisse 
changer le fond de cette éternelle vérité. Je souffre tant de petits 
chagrins de la part des gens que j'aime, qu'en vérité j'ai grand 
besoin qu'on ramène et radoucisse quelquefois mon cœur, 
qui à la fin s'effarouche et met en doute toutes les amitiés, 
et prendrait volontiers le parti d'une insensibilité parfaite... 
Excepté deux ou trois degrés de trop d'indolence chez l'un,. 
et d'impatience chez l'autre (avouez le trop comme moi), je 
ne vois aucune disparité dans nos caractères, je vois beaucoup 
d'amitié dans nos cœurs... Si vous vous trouvez bien des eaux 
d'Aix et que vous puissiez revenir et passer l'hiver à Utrecht, 
ce serait une excellente chose. Nous y aurons M me d'Athlone, 
et de temps en temps Charrière, je pense... Si, après les eaux, 
votre poitrine demande un pays chaud, croyez-moi, n'exami- 
nez cette question qu'avec des amis sages, et qui aient de l'ex- 
périence là-dessus, et point du tout avec mon père, dont plus 
que jamais la sagesse et les excellentes intentions sont embar- 
rassées dans d'étranges théories sur la santé, et qui tire de 
ces théories d'éternelles maximes, qui reviennent sans cesse 
avec une douceur la plus opiniâtre du monde. Depuis plus de 
deux mois que je me baigne, mon père n'a pas laissé passer 
une seule occasion de soutenir que cela était inutile et que la 
promenade faisait le même effet, sans que tout ce que moi et 
les autres avons pu dire et le bien étonnant que m'ont fait ces 



A LONDRES ET A ZUYLEN 1 47 

bains, ait changé la moindre chose à son raisonnement, ou 
plutôt à son assertion, qui ne semble presque pas positive, 
tant elle est doucement et modestement exprimée, mais auprès 
de laquelle la mule du Pape n'a aucune fermeté. » 

Le 27 novembre, elle écrit que sa mère, qu'on a inoculée 
deux fois, a la petite vérole légèrement, « cinquante à soixante 
gros boutons », qui vont sécher. Puis, une quinzaine plus tard, 
cette lettre désolée à d'Hermenches : 

« Vous demandez ce que je fais. Hélas ! je pleure ma mère, 
je gouverne tristement une maison, je cherche à adoucir le sort 
de mon père, qui est affreux. Mon frère le marin tousse, on 
craint pour lui ; je l'importune du matin au soir pour lui faire 
tenir la conduite qui peut le sauver. Voilà ce que je fais, mon 
cher d'Hermenches; j'envie le sort de tout le monde.» 

Puis elle raconte la mort de sa mère, qui paraissait rétablie, 
lorsqu'un mal de gorge l'a prise, avec une fièvre violente, de 
l'oppression, — et le lendemain à midi, «elle passa d'un sommeil 
paisible à la mort. » 

« Il serait impossible de vous dépeindre l'horreur et la déso- 
lation où nous nous trouvâmes plongés. Chaque circonstance 
nous était un poignard. Mon père a perdu tout son plaisir, 
son unique amie, sa compagne et sa consolation. Nous perdons 
tous, elle nous manque du matin au soir. On nous plaint, mais 
on fait dans le monde mille contes qui nous accusent. Heureu- 
sement, je ne les entends pas en détail, je puis me cacher; je ne 
vois que des gens qui nous aiment. On vient nous tenir compa- 
gnie les soirs. M me d'Athlone vient à toute heure, et alors mon 
cœur se rouvre. Je ne puis ni lire ni écrire ; ce peu de lignes 
m'a coûté une peine infinie; je travaille quand je suis seule, ou 
je vais pleurer avec la vieille femme de chambre de ma mère... » 

Nous avions besoin de cette lettre, après tant de folles fan- 
taisies, de cette expansion si vraie d'une douleur si naturelle. 
) Isabelle aimait tendrement sa mère, qui la comprenait mieux 
que le reste de la famille ; cette perte était la plus douloureuse 
qu'elle eût encore faite ; elle fut longtemps à se ressaisir. Le 
19 janvier suivant, elle écrit : 

«Je suis paresseuse, découragée, abattue, mélancolique, 
incapable de tout. Je n'aime ni la maison, ni ma chambre, 
ni mes livres. Je cours dehors, je les fuis, et quand c'est auprès 
de M me d'Athlone que j'arrive, je suis contente, mon chagrin 
est au moins adouci ; je l'amuse, elle me caresse ; je passe la 



I40 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

matinée au chevet de son lit, les soirs j'y retourne, je ne la 
quitte jamais qu'elle n'arrange le moment de me revoir ; sans 
elle, je mourrais d'ennui et de tristesse ; je l'aime par-dessus 
tout. » 

Elle déplore de voir son père si distrait sur son propre bien- 
être, auquel il oublie de songer : 

« Faites-lui connaître imperceptiblement, dites-vous, le plai- 
sir de ne se plus gêner et de ne se rien refuser. » — Oui, cela 
serait très bien s'il n'aimait pas à se gêner, s'il voulait ne se rien 
refuser... Il ne veut point de feu dans sa chambre; il aime mieux 
aller à pied qu'en carrosse et s'asseoir sur une chaise dure que 
dans un fauteuil ; tout est comme cela ! Vous voyez que les 
complaisances et les prévenances n'ont pas beau jeu. Après 
l'amour de ses devoirs et de l'ordre, je ne lui connais d'autre 
passion que celle de bâtir ; j'espère que l'occasion de la satis- 
faire se présentera : les Etats méditent un bâtiment dont il 
aurait la principale direction... Si nous avions de la bonne com- 
pagnie à Utrecht, il la goûterait et il s'y attacherait, mais notre 
ville n'offre aucune ressource intéressante... « Soyez en deuil, 
dites-vous, mais ne soyez pas désespérée. » Je ne sais si vous 
ne ririez pas en voyant mon deuil : je n'ai cessé d'y ajouter 
et de le rendre toujours plus noir et plus lugubre, jusqu'à ce 
que tout ce que j'ai fût noir nuit et jour. C'est une sorte de 
superstition, qui m'en a fait comprendre d'autres. » 

Un séjour à La Haye, chez sa sœur, ne la distrait guère de 
ses sombres pensées. Le I er avril, elle dit : 

« Je retourne tristement au triste Utrecht. J'ai l'imagination 
noire, avec des moments de folie qui égaient les autres beau- 
coup plus que moi-même. Je laisserais bien volontiers à ceux 
qui me regrettent l'esprit qui les amuse, s'ils me voulaient 
donner en échange un peu de sérénité dans l'âme... Je me 
flatte que tout cela s'éclaircira un peu quelque jour. » 

Par ces derniers mots, elle prépare d'Hermenches à des 
confidences nouvelles. Durant son séjour de La Haye, elle a 
fait plusieurs fois une rencontre qu'elle a notée : 

« Lundi, écrit-elle à d'Hermenches, je fis prier M. votre fils 
de venir passer la soirée chez moi ; j'avais lady Athlone, 
M' le Fagel et M. de Charrière... J'ai été ces quinze jours presque 
enfermée avec ma sœur, qui est en couches ; pour me voir, 
il fallait épier les moments, et se mettre de mes promenades 
avec M" 1L d' Athlone, Charrière et Rendorp... Je n'ai vu que 
mes amis, gens aussi sauvages que moi. » 



CHAPITRE V 



Monsieur de Charrière 



« Je l'aimai de tout mon 

(Belle de Zuylen à d'Hermen- 
ches.) 



Tristesse domestique. — Belle correspond avec M. de Charrière ; elle se 
prend à l'aimer. — M. de Wittgenstein et lord Wemyss. — M. de 
Saïgas. — Le père de Belle se résigne. — M. de Charrière amoureux; 
ses lettres. — Le mariage. — Ce qu'on en pensait à l'trecht. 



L'heure était venue pour Belle de prendre un parti, nous 
allions presque dire de faire une fin. Assez de prétendants 
avaient défilé devant elle, assez d'années mélancoliques s'étaient 
écoulées dans le « triste Utrecht ». Elle touchait presque à 
la trentaine, et bientôt il ne serait plus temps de songer au 
mariage. Or elle devait y songer plus que jamais dans la soli- 
tude de la vieille maison, d'où venait de disparaître sa mère : 

« La maison et mon père, écrit-elle à Ditie, ont grand besoin 
d'un peu de compagnie aimable. Vincent est bien ; il va et 
vient et fait son devoir avec activité... Pour Guillaume, il 
est toujours à la chasse, à moins qu'il ne soit malade pour 
avoir trop chassé ; alors il reste dans sa chambre et dans la 
mienne, et puis il va porter sa convalescence dans les champs 



i5o 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



avec Jean Shœk, etc.. Depuis hier matin il est chez Bottesteyn. 
Dat kan my geen zier meer schelen 1 (2 novembre 1769). 

Vous ne pouvez vous figurer notre ménage aussi triste qu'il 
l'est. Je suis mieux pourtant avec mon père que nous n'avons 
été il y a quelques semaines. Nulle société entre mes frères et 
moi que celle que la nécessité nous impose. Vincent est civil, 
froid et systématique ; Guillaume, inégal, souvent dur et impoli. 
J'ai brûlé cruellement mon pauvre Zéphyr, par malheur, avec 
de l'eau bouillante ; vous jugez si j'ai été désolée : j'ai pleuré 
sur mon chien, je lui ai demandé pardon, je l'ai veillé plusieurs 
nuits ; il était permis à mes frères de rire de moi, mais ils ont 
brusqué Zéphyr et m'ont fait durement un crime de ma ten- 
dresse. On dirait qu'ils la voudraient pour eux, et cependant 
ils en seraient bien embarrassés, car ils n'aiment que leur liberté 
et la chasse. (27 novembre 1769.) » 

C'est à ce moment qu'un nouveau parti se présenta pour 
elle. Parmi les personnes qu'elle aimait à voir à La Haye, elle 
vient de nommer en passant M. de Charrière. Elle le retrouva 
six mois après dans un séjour qu'elle fit à Spa avec sa cousine. 
Elle écrit à d'Hermenches le 18 septembre 1769 : 

«Nous nous y sommes bien amusées. Je logeais chez 
M ,1K ' Thélusson, de Paris, l'amie de mon frère (Ditie). J'étais libre 
et contente. Nous étions toujours ensemble et avec notre ami 
M. de Charrière, quand nous ne voulions être avec tout le monde. 
Je n'ai fait connaissance qu'avec deux Français, M. de Serent 
et le vicomte de Chabot, aimables tous deux dans des genres 
différents 2 . M. de Serent, voyant qu'on m'en avait dit des 
merveilles, se laissait souhaiter et rechercher ; j'y allais renon- 
cer quand, à la fin, il s'est laissé un peu trouver. 

... Vous voudriez que je quittasse mes foyers : ah ! je le 
voudrais bien aussi. Mais le moyen de quitter mon père ! Il 
faudrait me marier ; et le moyen de me marier ! Je voudrais 
bien vous voir... Nous causons mal à présent : je ne vous dis 
pas tout ce que je pense, ni des demi-plans, avec leurs avanta- 
ges et leurs inconvénients. Cela est si inutile de loin, on voit 
les choses d'une manière si différente ! J'avais mes raisons pour 
vous demander quelques détails sur les gens que vous aviez 
autour de vous. Mais ce n'est pas la peine de les détailler et 



1 « Cela ne peut plus rien me faire. » 

2 Nous retrouverons M. de Serent, plus tard précepteur des fils du comte 
d'Artois. M. de Charrière, qui paraît avoir été lié d'ancienne date avec lui, 
l'avait sans doute présenté à Belle de Zuylen. Quant au «vicomte de Cha- 
bot», ce nom désignait, dès i~Si, le vicomte de Rohan. 



MONSIEUR DE CHARRIERE I 5 I 

de questionner, parce que tout cela est très vague, très incer- 
tain, très peu intéressant. » 

Ces réticences cachent quelque grave perplexité ; nous allons 
voir ce que signifie l'allusion à l'entourage de d'Hermenches. 

« 13 mars 1770. Je ne puis rien vous dire de moi, sinon que 
•depuis un mois j'ai repris mes pastels, oubliés pendant douze 
ans, et j'ai fait quatre portraits ressemblants et dessinés ; 
pour le coloris, il est encore bien éloigné de la nature. Six semai- 
nes de leçons d'un peintre habile me rendraient un peintre 
passable. Cela m'amuse et m'occupe. Du reste, je suis comme 
toujours gaie et triste, tour à tour, sans raison, assez bizarre, 
mais bonne personne pourtant, un peu plus ignorante que de 
coutume, trop paresseuse pour les sciences abstraites, trop 
raisonnable pour achever de me tourner la cervelle par de la 
métaphysique, et très dégoûtée de tout ce qu'on appelle livres 
de goût. Je suis assez bien avec mon père, et j'ai un angola ' 
et une levrette, qui, après M me d'Athlone, sont mes amours 
les plus chères et mes plus grandes délices. » 

Cela dit, elle s'informe d'un comte de Wittgenstein, qui doit 
commander un • régiment en Corse : 

« C'est de lui que je voulais que vous me parlassiez de vous- 
même, sans savoir que j'y prenais intérêt ; je n'y prenais qu'un 
intérêt bien faible ; je n'en prends plus du tout à présent. Il 
projetait de m'épouser : je n'entends plus parler de lui ; sans 
doute il a quelque autre projet. C'est égal, je pourrais bien 
me marier un de ces jours pour mettre fin aux incertitudes, 
aux projets, aux contradictions. Mon étoile est étrange ! Si 
vous étiez assis au coin de mon feu, je vous raconterais bien 
■des choses... » 

Elle écrit plus librement à son frère Ditie : 

« 25 janvier 1770. On m'a fait une nouvelle proposition de 
mariage, je l'ai communiquée à mon père, et j'ai pris cette 
occasion pour lui parler de M. de Charrière avec toutes les 
instances et la vivacité que j'ai cru pouvoir me permettre ; 
je n'ai rien obtenu. Mon père cependant n'est point dur ni mépri- 
sant sur le chapitre de Charrière. Si je ne puis obtenir l'homme 



1 On disait souvent alors un angola, pour un angora, — par erreur; 
car, comme le remarque Littré, les chats que ce nom désigne (sans parler 
des chèvres angora) nous sont venus d'Angora, ville de l'Asie mineure, et 
non d'Angola, région de la côte occidentale de l'Afrique. 



1 52 MADAME DE CHARRIÈRE ET SES AMIS 

que j'aime, j'épouserai le dernier proposé, à moins que je me 
sente pour lui une répugnance invincible. 

31 janvier... Mon père s'est fâché contre moi tout à l'heure ; 
il avait raison et tort, mais il m'a dit des choses qui m'ont 
attendrie, affligée, qui m'ont fermé la bouche, et qui m'ont mis 
dans une situation à me faire compter tout mon bonheur à 
venir pour rien et ma vie pour un fardeau. Si nous avions des 
carmélites, je m'y mettrais. 

Février -mars 1770... Je suis tranquille et résignée, quoique 
je ne sois pas consolée ; je pleure doucement, je ne me plains 
de rien, et je fais des portraits en pastels ; celui de Vitel [le vieux 
majordome de M. de Tuyll] et du petit Amerongen ressemblent 
très bien ; l'ébauche que j'ai faite ces jours passés de M. de Reede 
est frappante l . J'ai fait depuis le portrait de M me d'Athlone, 
que personne encore n'a méconnu... Si La Tour l'avait entre 
les mains une seule matinée, ce portrait ne le céderait peut-être 
qu'à bien peu... Ne parlez à mon père de rien de ce qui me 
regarde ; il en faut laisser le soin à la Providence, à lui et à moi. 

16 mars. Je n'ai reçu aucune nouvelle de M. de Charrière 
depuis cinq semaines ; l'homme dont je vous ai parlé viendra 
au mois de mai. Vous ai-je dit son nom et son état ? Mylord 
Wemyss, autrefois rebelle, un des chefs des rebelles d'Ecosse, 
on attainted lord, établi moitié en Suisse, moitié à Paris... Il 
est l'oncle de ce M. Charteris, que vous avez vu chez M. Brown 2 . 

19 avril. Ce n'était pas pour jamais que M. de Charrière se 
défendait de m'écrire : j'ai reçu trois de ses lettres en douze 
jours ; j'avais été près de deux mois sans en recevoir ; un gros 
rhume, un mélange d'incertitude, de délicatesse, de chagrin, 
avaient causé ce long silence... Tout ce que vous dites de mes 

1 M. de Reede est mylord Athlone, qui avait épousé cette cousine de 
Belle que celle-ci aimait si tendrement. Le portrait dont il est ici question 
existe encore au château d'Amerongen ; il porte cette mention: «Com- 
mencé en 1771 [c'est, en réalité, 1770] par M"" de Charrière; achevé par 
Liotard en 1773 ». Dans cette espèce de collaboration, on discerne moins la 
part du grand artiste genevois que celle de Belle de Zuylen... Le portrait de 
M m ° d'Athlone, qu'on trouvera plus loin et qui est de Liotard seul, est 
beaucoup plus intéressant. 

2 Le comte de Wemyss, pair d'Ecosse, baron d'Elcho, colonel des gardes 
du Prétendant, était un ami et un compagnon d'armes de mylord Maréchal. 
11 vivait à la Prise de Cottendart, au-dessus de Colombier (Neuchàtel). 
C'est à lui que Du Peyrou a adressé sa fameuse Lettre de Goa, où il prend 
avec tant de vivacité la défense de J.-J. Rousseau contre le pasteur de 
Môtiers (1765). Si Belle de Zuylen avait épouse lord Wemyss, sa destinée 
l'eût conduite dans la contrée même où la fixa son mariage avec M. de 
Charrière. 



MONSIEUR DE CHARR1ERE 



i53 



amants m'a bien divertie. Il n'y a de bon à cela que les plaisan- 
teries qu'on en peut faire. » 

Dans la lettre à d'Hermenches du 13 avril, elle ne cache 
plus rien... que le nom de celui qu'elle aime : 



« Puisque vous me parlez d'un si bon ton, si vrai, si ami, je 
m'en vais vous détailler mon histoire sans crainte et sans réserve. 
Il y a dix-huit mois ou davantage, que mon père et ma mère 
me parlèrent de M. de Wittgenstein et me montrèrent une de 
ses lettres, écrite à je ne 
sais qui. Sa lettre était 
honnête et simple ; il y 
parlait de ma dot et de- 
mandait que mon père la 
rendît plus considérable 
qu'il ne se l'était d'abord 
proposé, ce qui a été ac- 
cordé, si je ne me trompe. 
On me dit du bien de sa 
personne et de son carac- 
tère ; mais souvent le mé- 
rite, aussi bien que le 
démérite, de bouche en 
bouche va croissant, de 
sorte que je ne pris à 
cela qu'un intérêt assez 
tiède. J'ai eu tant d'a- 
mants allemands en pers- 
pective ! 

Dans ce même temps, 
mon imagination ' s'at- 
tachait à un homme que 
j'avais vu de loin en loin, 
pour qui j'avais toujours 
eu de l'amitié et de la 

sensibilité, et qui en avait pour moi. Une figure noble et 
intéressante, quoique un peu maladroite; un esprit juste, 
droit et très éclairé ; un cœur sensible, généreux et stric- 
tement honnête ; un caractère ferme avec une humeur égale 
et facile, et une simplicité comme celle de La Fontaine, 
voilà mon amant à mes yeux et aux yeux de tous ceux qui le 
connaissent. Il y a quelquefois des maladresses dans son esprit 
comme dans ses manières, qu'on lui reproche, et dont on badine 
tant qu'on veut, car personne jamais n'eut moins de vanité. 




MONSIEIR DE OHARRIERE 
D'après une miniature d'Arlaud 117811 appartenant 

à M™' Picot-Rigaud. à Genève). 
Ecrit au dus : Un des plus sincères amis de Made- 
moiselle Moula. Peint, le 2 mars /781/. 



C'est nous qui soulignons ce mot significatif. 



1 54 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Nous nous écrivions ; la correspondance s'anima. Seule, oisive, 
à la campagne, pas un homme qui intéresse dans tout un pays... 
la correspondance s'anima. Mon père et ma mère avaient bonne 
opinion de M. de Wittgenstein et en parlaient quelquefois. 
Des affaires l'arrêtaient à Paris, disait-on, et il devait venir 
dès qu'il serait libre... Je perdis ma mère, je ne pensai plus au 
mariage, je me fis un crime de l'amour, et je cessai d'écrire. » 

Cependant Wittgenstein ne se pressait pas de venir, et Belle 
se dégoûta de ce vague projet : 

« L'homme des lettres s'approcha. Tantôt à Utrecht, tantôt 
à La Haye, nous passâmes beaucoup de journées ensemble ; 
la retraite dans laquelle je vivais, la confiance et la liberté 
dont j'avais pris l'habitude avec lui, vous imaginez bien où 
cela nous mena. N'imaginez pas trop, pas tout, cependant ; 
vous vous tromperiez, je vous le jure. Je finis par où d'autres 
commencent, je l'aimai de tout mon cœur. Ma meilleure amie 
me conseilla de l'épouser. Il soutint que c'était le plus mauvais 
•conseil du monde : « Je n'ai, disait-il, ni rang, ni fortune ; je 
ne suis qu'un pauvre gentilhomme ; je n'ai point assez de mérite 
pour vous tenir lieu de tout ce que vous sacrifieriez. Votre atta- 
chement n'est pas de nature à pouvoir se soutenir ; vous désirez 
du plaisir, et vous ne savez pas en prendre ; vous prenez pour 
de l'amour un délire passager de votre imagination. Quelques 
mois de mariage vous détromperaient, vous seriez malheureuse, 
vous dissimuleriez, et je serais encore plus malheureux que vous.» 

Je n'entendais plus parler de M. de Wittgenstein... Quelque- 
fois, dans les chagrins de toute espèce que j'éprouvais, je voulais 
vous en écrire et vous prier de lui parler de moi de façon à le 
faire venir ici d'abord après la campagne... Et moi, qui voulais 
l'épouser pour sortir d'ici, non m'amuser à apprécier spécu- 
lativement son mérite, je ne vous en parlai point du tout ; 
seulement je vous priai de me parler des gens avec qui vous 
étiez, croyant qu'un mérite distingué ne serait point passé sous 
silence. 

...L'été se passa et l'homme que j'aimais s'éloigna. Tant 
que je l'avais eu près de moi et que j'avais espéré d'oser et de 
pouvoir accorder demain ce que je refusais aujourd'hui, contente, 
ou du moins distraite et occupée, je n'avais pas prévu ce que 
je souffrirais de son absence. Je la trouvai affreuse. D'un autre 
côté, mes frères me chagrinaient. Le comte de Wittgenstein ne 
venant point, je crus que ses émissaires lui avaient dit que 
j'aimais un autre homme, et je demandai enfin à celui-ci s'il 
refuserait sérieusement et absolument de me prendre pour femme. 
Il me détailla ses anciennes objections avec une force qui me 
le fit souvent accuser d'indifférence ; il me dit que mon père 



MONSIEUR DE CHARR1ERE 1 55 

ne consentirait jamais, et que je l'aimais trop sans doute pour 
le faire entrer dans une famille où il serait méprisé... J'en par- 
lai donc à mon père, qui me répondit comme il l'avait prévu 
et me reparla du comte de Wittgenstein... Quelques semaines 
après cette conversation, on me proposa un autre mari, lord 
Wemyss, rebelle, condamné, ami de mylord Maréchal... J'écou- 
tai la proposition et je courus tout de suite la dire à mon père. 
Il est plus riche, lui dis-je, que M. de Wittgenstein ; il n'est 
pas jeune: c'est un bien quand on n'est pas aimé; accordez-moi 
la permission d'épouser un homme que je connais, que j'aime, 
que vous-même vous estimez, que personne ne surpasse pour 
l'honneur, le mérite et les vertus, dont la naissance ne vous 
fera pas rougir et dont j'aurai le plaisir d'améliorer la fortune ; 
ou bien j'accepte et j'épouse lord Wemyss ; qu'il me plaise ou 
non, n'importe ; je suis lasse de vivre dans un climat où mes 
nerfs souffrent, où je suis sans cesse malade et mélancolique ; 
je suis lasse de projets et d'incertitudes. Vous êtes le maître : 
choisissez de ces deux hommes, décidez quel des deux sera mon 
mari. 

Mon père ne fut pas ému de ce discours pathétique : il me 
reparla tranquillement de M. de Wittgenstein ; mais je lui 
dis qu'il était clair qu'il ne se souciait plus de ce mariage, que 
je ne voulais pas être refusée, que supposé que je fusse encore 
la maîtresse de le faire venir pour en juger par mes yeux comme 
mylord Wemyss, cette revue serait trop ridicule. Il exigea que 
je ne m'engageasse point à lord Wemyss avant de l'avoir vu. » 

Alors, on invita lord Wemyss à venir ; il devait arriver au 
mois de mai. Le préféré d'Isabelle en fut très alarmé pour elle ' ; 
connaissant lord Wemyss, il représenta à son amie qu'elle ne 
pourrait l'aimer, qu'il ne lui laisserait pas la liberté rêvée ; 
il est, dit-il, débauché, emporté, despotique... Elle lui fit cette 
réponse déconcertante : 

« Une personne comme je suis à présent mérite tout au plus 
un lord Wemyss ; ce serait un trop mauvais présent à faire à 
un autre. » 

L'humble ami s'attacha à combattre cette résolution déses- 
pérée, représentant à Belle « qu'il n'y aurait plus de bonheur 

1 «Il me semble, écrit-elle à son frère Ditie, que M mt d'Athlone, M. de 
Charrière et M. de Saïgas (voir note ci-après) frémissent à la pensée du 
mylord. » — Le mariage écossais faisait fré mir tout le monde : « Quant à 
l'Ecosse, lui écrit d'Hermenches, je frémis seulement à cette pensée. C'est 
un pays perdu et de mœurs féroces, où je ne voudrais jamais laisser aller 
le plus misérable des êtres auquel je m'intéresserais. » 



1 56 MADAME DE CHARBIERE ET SES AMIS 

pour lui si elle se rendait irrévocablement malheureuse, » et 
la suppliant d'étudier au moins Wemyss avant de l'épouser : 

« Peut-être le public et moi lui faisons tort : mais voyez, 
connaissez-le vous-même. » 

Sur ces entrefaites arrive une lettre d'Hermenches pleine 
d'éloges sur Wittgenstein : 

«Sans doute, je le connais; je l'ai reçu chevalier du Mérite 
en Corse, et c'était une distinction pour lui et pour moi... Il 
est de maison souveraine, très bon, très brave, très honnête 
garçon. Il a de la fortune ou du moins des rentes, et je le crois 
rangé. De tous les maris possibles, c'est celui que je vous sou- 
haiterais le plus, dès que l'on ne peut plus penser à Bellegarde. 
Vous auriez tout de même un rang, vous joueriez un rôle... 
Puisque je suis assez infortuné pour ne pouvoir pas vous épouser, 
je veux au moins vous voir unie à quelqu'un qui vous convienne... 
Que mon fils n'a-t-il quatre ans de plus et une compagnie aux 
gardes ! Je vous l'offrirais pour votre mari... Vous seriez au 
moins ma belle-fille, et nous passerions notre vie ensemble 
comme des patriarches. C'est toujours la conclusion de mes 
vœux et de mes prières de pouvoir me rapprocher un jour de 
vous, incomparable amie. Ayez-moi comme admirateur, comme 
adorateur (car je le suis), vous n'y courez aucun risque. Mon 
propos est quelquefois lourd, et je ne laisse pas que d'avoir 
déjà des cheveux gris... » 

Sans s'arrêter à ces regrets un peu saugrenus, Belle ne répond 
que sur l'article Wittgenstein : 

« Il me semble que c'est trop tard et qu'il faut suivre ma 
destinée. Si je pouvais encore épouser l'homme que j'aime, 
ne serait-ce pas la meilleure fortune de toutes ? » 

Elle se reproche sa « faiblesse ridicule » à l'endroit de Witt- 
genstein : elle risque de compromettre les dispositions favorables 
qui pourraient naître dans le cœur de son père pour son « véri- 
table amant, celui que son cœur préfère, et qu'une délicatesse 
d'honneur lui ordonne aussi de préférer. » Cependant, elle fait 
ce raisonnement bizarre : 

« Je ne me trouve qu'un parti très médiocre pour un homme 
que j'aime beaucoup et qui n'a point de fortune, parce qu'il 
méritait quelque chose de bien meilleur que moi. Mylord Wemyss 
ne mérite pas mieux peut-être. Mais M. de Wittgenstein, qui 
a un nom et des espérances considérables, qui est bon, aimable 
et brave, je le plaindrais, ce me semble, de m'avoir. » 



MONSIEUR DE CHARRIKRK 



i5 7 



Quant à Wemyss, si son père l'agrée, « je l'épouse tout de 
suite, dit-elle, à peu près dans la même disposition avec laquelle 
on se fait religieuse ; je ferai vœu de sagesse et d'indifférence ; 
mais je ferai vœu aussi d'être laborieuse et utile, si je puis... 
Si j'ai des enfants (je n'en aurai pas un grand nombre, je pense), 
je les élèverai avec soin, je travaillerai, je ferai travailler de 
pauvres jeunes filles avec moi, je ferai lire haut, j'aurai de la 
musique, non des opéras, mais les chœurs d'Esther et d'Athalie ; 
je demanderai à Dieu une dévotion raisonnable, douce, indul- 
gente, charitable, qui 
me tienne lieu d'amant 
et de plaisir... Je vous 
demande si vous ne 
trouvez pas qu'il faille 
laisser M. de Wittgen- 
stein à sa destinée, 
sans l'entortiller dans 
la mienne. » 

Elle était vraiment 
sans illusion sur le lord 
écossais, dont elle écrit 
à son frère (23 avril 
1770) : 

« Vous me demandez 
quel homme est lord 
Wemyss. En attendant 
que je l'aie vu, je puis 
vous dire que sa répu- 
tation n'est pas faVO- de Neuchâtel 

rable quant à ses goûts 

et ses plaisirs et son caractère ; mais n'importe, il ne me battra 
pas sans doute. Je ne sais pas encore l'histoire de ses exploits 
ni de ses dangers, mais dans la fureur de son zèle de rébellion, 
il opina pour qu'on coupât un doigt à tous les soldats anglais 
prisonniers et qu'on les renvoyât ainsi mutilés dans leur 
pays. On dit qu'après une bataille, on trouva dans les poches 
des Ecossais tués une défense de lui et d'un autre chef de faire 
quartier à aucun Anglais: il n'avait pas vingt et un ans alors, 
et on est furieux jusqu'à la démence dans une guerre civile ; 
ainsi, ces traits ne sont pas décisifs pour son cœur... » 




LORD WEMYSS 
D'après un portrait conservé au Musée historique 



M 1 



- d'Athlone la dissuadait avec larmes d'épouser cet homme 



1 58 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

farouche. Alors elle se retourne vers « l'amant qu'elle aime » 
et qu'elle n'ose encore nommer à d'Hermenches, de peur de 
ses railleries. Elle s'efforce de les prévenir : 

« 8 mai 1770. Je le connais depuis longtemps et très bien, 
je suis parfaitement au fait de sa situation ; vous ne le connaissez 
que de vue, et si d'après quelque préjugé ou des ouï-dire vous 
ne m'en parliez pas selon mon estime pour lui, je sens que je 
ne vous le pardonnerais pas aisément. Voilà pourquoi je m'obstine 
à ne le point nommer. » 

Il est sûr que M. de Charrière ne devait point passer pour 
un cavalier très brillant. Aussi, que de précautions oratoires 
pour préparer le beau d'Hermenches à apprendre ce nom : 

« Si vous l'avez vu, ce n'a été qu'en passant, et en ce cas, ou 
vous ne l'avez pas remarqué, ou il a dû vous déplaire ; vous 
ne pourriez vous plaire l'un et l'autre qu'à la longue : je le sais, 
j'en suis sûre, et pourquoi m'exposer à vous voir vous récrier 
sur mon choix ? J'estime trop votre goût pour que cela ne me 
fût pas désagréable... Mylord Wemyss doit être parti aujour- 
d'hui de Paris pour venir à Utrecht. Ce que vous me dites de 
lui est exactement conforme à ce que m'en a dit l'homme que 
je ne nomme point. » 

Elle ajoute quelques détails peu édifiants sur une sœur de 
Wemyss et constate qu'à tout prendre, Wittgenstein, si chau- 
dement recommandé par d'Hermenches, vaudrait mieux : 

« Ses enfants seraient fiers et pauvres comme des comtes 
allemands ; je n'ai pas seize quartiers, ni même huit, de sorte 
que ses filles ne pourraient entrer dans les chapitres ; ses fils 
n'auraient apparemment d'autre ressource que les services 
étrangers, ce qui est une manière d'établissement estimée et 
fort noble, mais qui me paraît fort désagréable en ce qu'on 
n'a point de patrie et qu'on répand son sang pour l'ambition 
d'un souverain que l'on ne saurait respecter avec cet enthou- 
siasme aveugle qu'ont pour lui ses sujets. » 

Après quelques plaisanteries sur les enfants probables de 
lord Wemyss, elle s'interrompt : 

«Je ris, mais le fond de mon âme est lugubre... Pour me 
donner à moi une chance d'être plus heureuse, j'en fais courir 
une à l'homme que j'épouserais d'être très malheureux ! Lord 
Wemyss est précisément celui qui m'inspire le moins de scru- 
pule, parce qu'il est celui qui a le moins de mérite, le moins de 
sensibilité apparemment, et le moins de droit à un bon mariage. 



MONSIEUR DE CHARRIÈRE I 5o, 

Si tous ces moins me déterminent, ce sera assurément le plus 
étrange motif de détermination que l'on ait jamais eu. Quant 
à l'homme que j'aime, il me connaît si bien, je l'ai tant de fois 
averti depuis qu'il est question de l'épouser, je lui ai tant de fois 
exagéré mes travers, ma mélancolie et les risques qu'il pouvait 
courir, lui conseillant, pour ainsi dire, de renoncer à moi, que 
puisqu'il persiste, c'est son affaire. S'il était riche, je n'oserais 
pourtant l'épouser ; mais il est pauvre, il m'aime et je l'aime.» 

Seulement, elle veut l'approbation de son père : 

« Si je réussissais, et que je visse ensuite mon père chagrin, 
mécontent, affligé, malade peut-être, — et, vu son âge, mes 
craintes peuvent aller plus loin encore, — je me haïrais moi- 
même, je détesterais le bonheur que j'aurais obtenu aux dépens 
du sien... Vous ne sauriez croire combien je suis lasse de cette 
maison ! Mon père croit que j'y suis fort bien, parce que je sors 
et rentre quand je veux, que je m'occupe comme il me plaît 
et que j'ai des chevaux et des domestiques à ma disposition. 
Mais croyez que sans M me d'Athlone, je serais morte il y a long- 
temps d'ennuis et de déplaisirs, et que j'aimerais mieux être 
blanchisseuse de mon amant et vivre dans un taudis, que toute 
l'aride liberté et le bon air de nos grandes maisons. Mon père 
n'a garde de deviner cela, et quand je le dis, il croit que j'exa- 
gère, que je me livre à un moment d'humeur, que je déclame, 
qu'il faut me laisser dire, qu'une heure après je serai aussi gaie, 
aussi parlante que jamais. Il n'a pas tort : je parle, je ris, je joue 
aux échecs, je peins, je ne boude jamais, et il est plus commode 
de me croire consolée et contente, que d'approfondir et de con- 
sulter mon âme et mes pensées. » 

Ces mélancoliques réflexions sont datées d'Utrecht : il semble 
qu'elle fût plus sombre à la ville qu'à Zuylen, où mille objets 
la venaient distraire. Elle s'y retrouve peu de temps après. 

« Zuylen, ce 14 juillet 1770. Je trouve fort bon que vous ayez 
deviné l'homme que j'aime, et j'ai souri avec satisfaction en 
lisant tout cet article. J'ai souri surtout à cette phrase : «Ce 
sont précisément de ces goûts des têtes comme la vôtre. » Quelque 
sens que vous ayez voulu y attacher, je la prends pour un éloge 
flatteur. Quant aux amis que je pourrai perdre par cette union, 
je vous assure que je ne les regretterai pas. Au reste, M. de 
Charrière en parle à peu près comme vous lorsqu'il en parle... 
Si je l'épousais, ce ne serait ni par l'ennui de mon état présent, 
ni pour finir les persécutions; je n'attendrais pas deux ans, 
ni deux mois, ni deux jours, s'il était en mon pouvoir d'être à 
lui tout de suite... Le besoin d'aimer enthousiasmait et échauffait 



IÔO .MADAME DE CHARBIEBE ET SES AMIS 

mon cœur de loin pour Bellegarde : quand je le revoyais, je 
cherchais l'homme à qui j'avais écrit ; je l'aurais épousé avec 
une satisfaction froide et réfléchie, sans aucune émotion de 
plaisir... » 

Mais d'Hermenches, qui ne pouvait goûter son choix, lui 
adressait des lettres peu réconfortantes, comme le montre cette 
réplique : 

« 12 octobre 1770. Je n'ai pas répondu à votre dernière lettre, 
parce qu'elle m'a paru aussi affligeante qu'un chapitre de Candide, 
et tout aussi peu raisonnable. Pourquoi chercher à démontrer 
que les choses les plus désirables et les plus désirées, quand elles 
sont obtenues, ne font pas notre bonheur ? Si cela est, je veux 
l'ignorer, je veux espérer. Quand cela serait, que me servirait 
d'en être persuadée ? Quelle conclusion en tirerais-je ? Qu'il 
faut rechercher ce dont on ne se promet rien et se déterminer 
pour ce qui déplait ? » 

Avec son frère Ditie, qui la comprend et l'aime mieux, elle 
ouvre librement son cœur : 

« M. de Charrière pense que lord Wemyss est ici, et point 
du tout : il attend à Paris une promotion de croix du Mérite, 
où il espère avoir part. Voilà une ambition bien puérile pour 
un attainted lord, qui n'a rien fait d'essentiel pour la France. 
On m'a dit qu'un petit prince allemand l'avait déjà décoré 
d'une très grande étoile. Sera-ce là mon mari ? (9 juillet 1770). 

...On n'entend point parler de lui. J'irai demander demain à 
M. Brown ce que cela peut signifier... Mon père devrait bien 
me laisser épouser l'homme que j'aime !... Je ferme souvent les 
yeux, comme on fait dans un danger auquel on ne peut point 
opposer de prudence... (23 août 1770). » 

M. Brown. qui s'est entremis auprès du noble lord, se montre 
très piqué de son manque d'égards. Nous avons une lettre 
de lui au baron de Brackel, seigneur de Chamblon, ami de lord 
Wemyss, où Brown se plaint vivement des procédés de ce dernier: 

« Il a fait écrire que M" c de Zuylen devait lui envoyer une 
spécification exacte de ses biens, qu'il en ferait autant à elle 
par rapport aux siens, et s'ils trouvaient, l'un et l'autre, qu'ils 
auraient assez de fortune pour vivre sur le pied qu'ils souhai- 
taient, que M lle de Zuylen n'avait qu'à nommer quelque ville 
en Flandres ou dans les Pays-Bas, où elle lui donnerait rendez- 
vous four V épouser. Cette proposition a été rejetée de la façon 
qu'elle le méritait... Je ne puis que mépriser tout homme, 



MONSIEUR DE CHARRIERE 



161 



de quelque rang que ce soit, qui est capable d'en faire de pareilles, 
et mon temps m'est à présent trop précieux pour m'occuper 
des gens que je méprise. Si on parle à cette heure, et peut-être 
avec fondement, d'un mariage pour cette dame qui ne sera pas 
à tous égards extrêmement convenable, ça ne peut justifier en 
rien la conduite de mylord Wemyss. (15 janvier 1771). » 



Le dénouement 
était proche. M. de 
Saïgas, grand ami 
de Charrière et fort 
estimé en Hollande, 
n'y avait pas été 
étranger. Cadet de 
la maison de Nar- 
bonne-Pelet, le ba- 
ron de Saïgas vivait 
au pays de Vaud, 
où sa famille s'était 
réfugiée à l'époque 
des dragonnades. Il 
avait été gouver- 
neur du duc de 
Glocester ; le roi 
Georges III le te- 
nait en grande es- 
time et amitié. C'é- 
tait (ainsi dit une 
inscription qui fi- 




D'après un pastel peint par M"" de Charrière (propriété 
du comte G. Bentinck. à Ameroneen). 



gure au dos de son 

portrait « un homme de grand esprit et de grande droiture 
et simplicité de caractère ». Il fut un des plus fidèles amis de 
M. et M me de Charrière, et mourut à Rolle, en 1813, dans un âge 
très avancé. Nous retrouverons quelquefois à Colombier ce 
parfait galant homme, dont les lettres nous fourniront plus 
d'un renseignement utile '. Impatient de voir souffrir son ami, 



1 M. de Saïgas laissa à Rolle, où, d'après une de ses lettres, datée de 
Genève, il parait s'être fixé vers 1785, le souvenir de grandes vertus et de 
hautes capacités. Roverea, qui s'était retiré à Rolle, raconte dans ses 



IÔ2 MADAME DE CHARRIEBE ET SES AMIS 

M. de Saïgas écrivit à M lle de Zuylen pour « exiger » qu'elle prît 
un parti. Elle tergiversait par égard pour son père, contre le 
sentiment duquel il lui répugnait d'agir, « quand même je serais 
assurée, disait-elle, d'être malheureuse sans M. de Charrière 
jusqu'au dernier de mes jours. » M. de Welderen prit aussi fait 
et cause pour Charrière dans une lettre dont elle parle ainsi à 
Ditie : 

« Il me disait, parmi beaucoup d'autres choses : « Prenez un 
parti ; épousez M. de Charrière, si vous ne pouvez être heureuse 
sans lui. » Ce mot me parut comme la remarque d'un homme 
qui jette un regard impartial, neuf, non encore fatigué, sur 
un tableau sur lequel le peintre à presque perdu les yeux... 
Je médite, j'arrange des discours à mon père ; je m'arrête enfin 
au projet de lui dire : « Quand pourrai-je épouser M. de Char- 
rière ? »... Voilà où j'en étais de mes pensées quand la lettre 
de M. de Saïgas arriva... Le conseil de me décider m'aurait 
paru très bon en lui-même, mais comme c'était la première fois 
qu'il m'eût été donné, les reproches qui l'accompagnaient me 
parurent très durs et très injustes. M. de Charrière, bien loin 
de me presser de résoudre, dit dans sa dernière lettre : « Ne 
pourriez-vous rester encore quelques mois comme vous êtes ? 
Qu'est-ce que quelques mois, un an, au prix de la vie entière ?... » 



Mémoires (III, p. 271) l'entrevue qu'il eut en Septembre 1802 avec MM. de 
Séverv et de Seigneux, au sujet de la situation du Pays de Vaud : «Notre 
conférence, dit-il, eut lieu en présence de M. de Saïgas, que son âge, son 
savoir, sa longue expérience, la solidité de ses principes jointe à l'austérité 
de ses mœurs, semblaient appeler à remplir en quelque sorte parmi nous 
le rôle de Nicolas de Flue.» — Dans son Précis historique de la Révolution 
du Canton de Vaud (II, p. 1451, G. de Seigneux mentionne le même fait 
et nous dit qu'une députation «alla consulter un philosophe, un sage, 
M. de Saïgas, vieillard septuagénaire qui vivait à Rolle retiré du tourbillon 
du grand monde, et qui, par ses connaissances, ses vertus et sa longue 
expérience, ne pouvait donner que d'utiles conseils. Cet homme respectable 
avant approuvé le projet qui lui fut soumis, le ; colonel de Roverea fut invité à 
se rendre à Lausanne...» De Seigneux cite, parmi les actes de bienfaisance 
de M. de Saïgas, un legs de 25,ooo livres de Suisse en faveur de l'établis- 
sement, à Lausanne, des écoles de charité pour l'instruction du pauvre et 
de l'orphelin. — Nous sommes heureux de pouvoir reproduire le portrait 
de cet homme de bien, d'après le pastel que mentionne Belle de Zuylen 
dans sa lettre à Ditie du 10 Mai 1770: «M. de Saïgas, notre loyal ami, a 
passé cinq jours avec nous. J'ai fait son portrait, c'est-à-dire une ébauche 
fort ressemblante, malgré lui, à la sollicitation de M"' d'Athlone. » Ce por- 
trait est aussi conservé au château d'Amerongen. 



MONSIEUR DE CHARRIERE l63 

Il sait bien que je l'aime, il sait bien ce que c'est qu'une irrésolu- 
tion mêlée de modestie et de défiance de soi-même... Mais ce n'est 
pas lui qui écrit cette lettre, c'est M. de Saïgas, qui pourtant 
n'est ni moins humain ni moins juste... Mais n'importe, je lui 
pardonne s'il me sert, et quand il ne me servirait pas, je lui par- 
donnerais encore. Toute fâcheuse qu'était cette lettre, à peine 
l'eus-je achevée, qu'il me vint dans l'esprit qu'elle pouvait m'être 
utile. Je la lus presque entière à mon père... (16 octobre 1770). » 

M. de Tuyll prit encore un temps de réflexion ! 

« Mon père a paru goûter enfin le projet de mariage avec 
M. de Charrière, sans que ce projet, commençant à s'établir dans 
son imagination comme presque assuré et assez prochain, 
lui ait rien ôté de son appétit, de sa gaîté, de sa tranquillité. 
(25 octobre.) » 

Elle écrit donc à Charrière, non sans lui représenter « pour 
une dernière fois le pour et le contre. » 

« Il m'écrit comme un homme content, dit-elle, mais non 
pas tout à fait comme un homme assuré de son sort... Si quelque 
chose le dégoûtait ou l'effrayait quand il sera ici, il pourrait 
encore se dédire, je le lui permets. Je m'amuse en l'attendant 
à lui faire des chemises et des mouchoirs... Guillaume est hon- 
nête, doux, poli, prévenant même, depuis que mon mariage est 
décidé. Cela ne me surprend point : dans le passé il peut trouver 
quelques sujets de regret ; dans l'avenir, je pars. Mon père 
me paraît content... Vincent est un étranger pour moi ; nous 
ne parlons de rien. Mais nous vivons bien ensemble. » 

M. de Charrière s'empresse d'accourir de Suisse, et Belle 
adresse à son frère Ditie cette page d'une admirable sincérité : 

« Ce 3 janvier 1771. M. de Charrière vous fait bien des amitiés : 
il se promène à grands pas dans ma chambre... Je suis aussi 
contente que je suis capable de l'être, car, outre tous ces biens, 
j'ai une lettre de vous... Ma capacité d'être contente ne va pas 
loin ce soir, malheureusement : j'ai au dedans de moi une enne- 
mie acharnée, une noire imagination, qui empoisonne toutes 
mes joies. Dans ce moment j'en avertis M. de Charrière, je le 
lui raconte, je le plains : il me veut faire espérer que cela passera. 
Mais vous m'interrompez pour dire : « Vous mariez-vous ? 
Cela est-il sûr ? » — Oui, il me semble qu'oui. Depuis quand ? 
Depuis hier matin. Jusque là, j'ai trouvé à M. de Charrière un 
air soucieux, triste et refroidi ; j'ai épié, commenté, tristement 
commenté ses regards et ses paroles ;... j'ai pleuré, grondé, 
hésité ; à la fin, plus contente de lui, j'ai cessé de me disputer 



164 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

avec moi-même. D'ailleurs, il me semblait que mon père, mes 
frères et mes amis n'hésitaient plus à l'aimer, à l'approuver, 
à le désirer pour moi et pour eux, et hier matin je lui dis oui de 
très bon cœur. On dit qu'il faut que les bans aient été publiés 
en Suisse et que nous en ayons la nouvelle avant de nous marier ; 
cela pourra durer six semaines. Cela me paraît tantôt long, 
tantôt court ; d'un moment à l'autre l'impression varie. J'aime 
prodigieusement M. de Charrière, et cependant je lui dis dans 
ce moment une chose désagréable : je me récrie sur la solennité, 
sur l'indissolubilité... je dis que c'est une bonne chose que de 
se marier en ce qu'on ne peut presque pas faire autrement. » 

Le lendemain, M. de Charrière ^annonçait son mariage à ses 
parents vaudois ; il écrivait, le 4 janvier 1771, à madame de 
Charrière-de-Mex : 

« Je vais vous apprendre, Madame, une nouvelle qui vous 
surprendra, c'est que j'épouse mademoiselle de Zuylen, fille 
de M. le baron de Tuyll de Serooskerken, président du corps 
de la noblesse de la province d'Utrecht. Si j'en avais le temps, 
Madame, je vous conterais le roman de mon mariage. Tout ce 
que je puis vous dire en deux mots, c'est que M lle de Zuylen 
est mon amie depuis sept ans, c'est que depuis deux ans elle 
s'occupe du projet de m'épouser, que malgré mon attachement 
pour elle, je lui ai représenté toutes les objections qu'on pouvait 
faire contre ce projet de mariage, et qu'elle a persisté à croire 
qu'elle serait heureuse vivant avec moi tranquillement en Suisse. 
Ne dois-je pas, Madame, me réjouir de ce mariage ? Je trouverai 
dans ma femme beaucoup de qualités aimables, un attachement 
éprouvé, enfin l'objet de mon choix ; il est vrai que pour moi elle 
a trop d'esprit, trop de naissance, trop de fortune, mais il faut 
bien se passer quelque chose... j » 

De son côté, Belle mande à d'Hermenches, le 11 janvier : 

« Il ne s'en est guère fallu que nous n'ayons signé mon contrat 
mardi dernier ; mais j'ai tremblé, et frémi, et reculé, et M. de 
Charrière n'a osé me presser, et m'a protesté qu'il me regarderait 
comme étant libre et respecterait cette liberté jusqu'à l'instant 
de la cérémonie dernière. Il m'aime sans illusion, sans enthou- 
siasme ; il est sincère et juste au point de m'offenser et de me 
chagriner souvent ; alors je dis qu'il ne m'aime point et que 

1 Nous devons la communication de cette jolie lettre à M. W. de Char- 
rière-de-Sévery, à Valency, près Lausanne. Il nous a fourni un certain 
nombre d'autres renseignements tirés de ses archives de famille et a secondé 
nos recherches avec une patience dont nous lui exprimons ici notre vive 
gratitude. 



MONSIEUR DE CHARRIÈRE 1 65 

je serai malheureuse; mais je l'aime, je ne puis me résoudre à 
vivre sans lui, et quand je le juge sans illusion et sans enthou- 
siasme et sans emportement, je trouve encore que rien ne lui 
est supérieur pour le caractère, pour l'esprit, pour l'humeur. Le 
moyen de renoncer à cet homme ! » 

Elle annonce à d'Hermenches ses fiançailles, en même temps 
que celles de son frère Guillaume avec une amie, M lk Fagel : 

« 15 janvier 1771. Elle a l'humeur et l'esprit les plus propres 
à plaire longtemps à mon frère... Son cœur est excellent, et 
son esprit fin, singulier, aimable '. A propos de mariage, on m'a 
fiancée hier. Il s'est passé bien des choses dans mon âme pen- 
dant trois semaines, j'ai pensé cent fois que je ne devais et ne 
voulais me marier jamais ; M. de Charrière ne me pressait point, 
et disait et dit encore que jusqu'au moment du mariage, je suis 
la maîtresse. Mais tout le monde l'aime, et je l'aime plus que 

1 Guillaume de Tuvll, qui ne reparaîtra plus que rarement dans la suite de 
cette histoire, épousa en 1771 (trois mois après le mariage de Belle), Jeanne- 
Catherine Fagel. Il fut, après la mort de son père, seigneur de Zuylen, 
président de l'Ordre équestre de la Province, et exerça diverses charges publi- 
ques. M. et M°" de Charrière furent parrain et marraine de son tils Charles- 
Emmanuel, qui figure comme héritier dans leur testament 1 voir ch. XXVI). 
La femme de Guillaume de Tuvll était une Hollandaise d'un impertur- 
bable bon sens, et d'un esprit singulièrement vif et décidé. Ses lettres à 
M"" de Charrière, où elle apprécie les ouvrages de celle-ci, sont pleines de 
réflexions très personnelles, exprimées en un français remarquable d'aisance 
et de justesse. Nous en citerons une où, à propos d'une affaire de famille, 
elle revendique bravement son indépendance contre M"" de Charrière, qui 
l'avait traitée un peu cavalièrement. La petite belle-sœur se «retourne», 
comme on dit, avec une verdeur qui nous plaît, et qui ne dut pas déplaire 
à Colombier : 

« Je voudrais savoir, écrit-elle, pourquoi il ne me serait pas permis d'avoir 
mes idées et pourquoi, lorsque je me trouve d'un avis différent du vôtre, 
vous me raillez et vous traitez presque de ridicule ce que je dis. J'ai pensé, 
puisque nous nous entendons si peu et que les piquanteries (sic) me bles- 
sent et me troublent, qu'il vaut mieux ne point s'écrire; je vous aime pour 
la vie, mais je ne puis m'engager en conscience à souscrire à toutes vos 
opinions et assertions. Je déteste un certain ton que vous savez prendre 
mieux que moi. Je ne garde pas mon sang-froid avec vous : vous n'êtes à 
aucun égard une personne indifférente pour moi, et autant votre vraie bonté 
me charme, autant votre manière sèche de me relancer quelquefois me 
paraît dure et désobligeante. Il m'est aussi impossible de ne pas répondre 
et saisir avec empressement ce qui vient de votre cœur, que d'être toujours 
contente de votre esprit, quelque justice que je lui rende et quelque supé- 
riorité que je lui accorde. » 



i66 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



personne, et je n'ai point vu d'homme raisonnable, doux, facile, 
vrai comme lui... Enfin, avant-hier au soir, je dis que si l'on 
voulait nous faire signer le contrat le lendemain matin et nous 
fiancer, j'étais d'humeur d'y consentir... Je vous verrai, j'habi- 
terai un pays agréable, je vivrai avec un homme que j'aime et 
qui mérite que je Tairne, je serai aussi libre qu'une honnête 
femme peut l'être ; mes amis, mes correspondances, la liberté 
de parler et d'écrire me resteront ; je n'aurai pas besoin 

d'abaissermon ca- 
^- ^ ractère à la moin; 

dre dissimulation; 
je ne serai pas ri- 
che, mais j'aurai 
abondamment le 
nécessaire, et je 
sentirai le plaisir 
d'avoir amélioré 
le sort de mon 
mari. Si, avec tout 
cela, je ne suis pas 
heureuse, je médi- 
rai que M me d'Us- 
son. lady Holder- 
nuss. M me du Cha- 
teler, ne le sont 
pas..... 

Sainte-Beuve a 

dit. à propos de la 

mort de M me de 

Charrière : « Son 

mari lui survécut : 

c'est ce que j'en 

ai su de plus vif. » 

Le mot est aussi 

injuste qu'amusant : ce n'est pas sans raison que Belle de 

Zuylen avait distingué M. de Charrière parmi tant d'« épou- 

seurs » qu'on lui proposa. 

Charles-Emmanuel de Charrière, seigneur de Penthaz, appar- 
tenait à une noble et ancienne famille du Pays de Yaud '. 




MADAME DE TUYLL-FAGEL 
(Original conservé au château de Zuylen) 



1 La plupart des biographes de M mt de Charrière intitulent son mari Saint- 
Hyacinthe de Charrière : ce nom apparaît déjà dans la Biographie Univer- 
selle, de Michaud, [" édition (i8i3); l'article consacre à M™ de Charrière 



MONSIE l B DE I :il ARRIERE 



6 7 



Né à Colombier (principauté de Neuchâtel), le 28 avril 1735 \ 
il avait 36 ans lorsqu'il épousa Belle, qui en avait 31. Son aïeul 
maternel n'était autre que Beat-Louis de Murait, l'auteur bien 
connu des Lettres sur les Anglais et les Français et des Lettres 
fanatiques. Murait avait été banni de Berne, pour cause de 
piétisme, en 1701. N'ayant pu se fixer à Genève, où l'on persé- 
cutait aussi les « sectaires », il s'était établi à Colombier, à une 
lieue de Neuchâtel. Il y mourut en 1749, laissant de son premier 
mariage avec Marguerite de Watteville, une fille, qui avait 
épousé en 1728 François de Charrière, de Cossonay et de Pen- 
thaz. Quatre enfants naquirent de ce mariage : un fils, mort 
en bas âge ; puis Louise, Charles-Emmanuel et Henriette, qui 
passèrent tous trois leur vie à Colombier, dans la maison de 
leur aïeul. 

Nous ignorons quelles circonstances conduisirent le fils en 

(le premier qui ait paru, croyons-nous) fut rédigé par Usteri, de Zurich, 
qui avait été en relations avec elle. Où le biographe a-t-il pris ce nom de 
Saint-Hyacinthe, totalement inconnu dans la famille de Charrière ? Sainte- 
Beuve s'est posé avant nous cette question. L'illustre critique, toujours 
attentif au détail, avait indiqué le nom de Saint-Hyacinthe dans son article 
de la Revue des Deux Mondes du i5 Mars i83q. Mais, le jour même où 
paraissait ce <.< portrait », et en vue de la reimpression en volume, il écrivait 
à Juste Olivier: «Une question encore par l'obligeante M'" c Forel, votre 
amie, à M. de Brenles sur M"" de Charrière (qui a paru aujourd'hui), 
mais c'est pour la réimpression. Le nom de son mari, quel est-il au long ? 
Ce nom de Saint-Hyacinthe de Charrière qu'on lui donne, est-il à son 
mari? Qu'est-ce que la Saint-Hyacinthe ? Est-ce comme le Clavel de 
Brenles ? Y faut-il le de, de Saint-Hyacinthe ? Est-ce St. ou Ste ?... » (Lettre 
du i5 mars i83o. Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M'"' 
Juste Olivier). Il est à croire que Juste Olivier s'informa auprès de M. de 
Brenles, qui était un des survivants les mieux renseignés du 18"" siècle 
vaudois. Or nous constatons que dans la réimpression de l'article, le Saint- 
Hyacinthe a disparu, ce qui indique assez la réponse que fit M. de Brenles : 
il déclara évidemment n'avoir jamais rien su de ce nom accolé à celui de 
Charrière. Parmi les représentants actuels de la branche vaudoise des Char- 
rière, personne n'en sait rien non plus. D'où vient cette dénomination 
apocryphe et qui peut l'avoir imaginée ? Bizarre énigme, que nous n'avons 
pu résoudre. Mais depuis la biographie de 1 8 1 3, Saint-Hyacinthe a passé 
dans toutes les notices sur M"" de Charrière (avec une jolie collection d'au- 
tres erreurs) : il figure dans le Catalogue du Brilish Muséum et en bien 
•d'autres lieux. 

1 Date indiquée dans une lettre du banquier Delessert à M. de Charrière, 
Paris, 3o juin 1807. 



l68 MADAME DE CHARRIEKE ET SES AMIS 

Hollande. La plupart des biographes de M me de Charrière 
rapportent qu'elle épousa un ancien gouverneur de ses frères. 
Nous n'avons pu trouver nulle part la confirmation bien pré- 
cise de cette assertion. Mais tout paraît indiquer que M. de 
Charrière connaissait Belle depuis plusieurs années et avait 
vécu dans son entourage immédiat. Il est très naturel que, se 
trouvant sans fortune, il se fût voué, comme tant de jeunes 
gens de notre pays, à l'enseignement du français à l'étranger. 
On peut supposer qu'il succéda à Catt comme gouverneur 
des fils du seigneur de Zuylen ; Belle devait avoir alors environ 
18 ans. Nul ne s'étonnera que M. de Tuyll ait eu quelque peine 
à accepter comme gendre celui qui était d'abord entré dans 
sa maison à un tout autre titre. Heureusement, Charrière était 
loin d'être sans mérite. Le portrait que trace de lui M lle de 
Tuyll, toujours si clairvoyante, nous montre un homme doué 
de qualités plus solides que brillantes ; très instruit, très cultivé, 
mais timide jusqu'à en être gauche, et même bégayant un peu ', 
il avait un jugement ferme, une haute distinction morale ; 
ce qui avait surtout conquis Belle de Zuylen, c'est la parfaite 
sécurité qu'inspirait le caractère de ce galant homme. Il avait 
perdu sa mère en 1767 ; son père se faisait très vieux : il était 
temps pour l'ancien précepteur de songer au mariage. Bien 
qu'il aimât Isabelle, ou précisément parce qu'il l'aimait, il hési- 
tait fort à l'épouser ; il avait trop de bon sens pour ne pas pres- 
sentir qu'il ne pourrait la rendre heureuse, et que personne 
d'ailleurs n'y réussirait jamais. N'était-elle pas, de naissance, 
une désillusionnée ? Ce qu'elle demandait à la vie, ce n'était 
point le bonheur, qu'elle savait n'y pouvoir trouver, mais de 
quoi distraire et occuper son esprit, de quoi tromper son immense 
besoin d'activité. Elle était résignée d'avance à demeurer insa- 
tisfaite dans toutes les situations. Jeune fille, elle répétait, 
en se promenant dans le grand corridor du château paternel, 
ces vers de Gresset, dont elle avait fait sa devise : 

Un esprit mâle et vraiment sage, 
Dans le plus invincible ennui, 
Dédaigne le triste avantage 
De se taire plaindre d'autrui. 

1 M. de Welderen écrit le 3o Mai 1768, à Belle, de Londres, où M. de 
Charrière venait de séjourner : * J'ai eu le plaisir de m'entretenir avec M. de 
Charrière, et vous ne doutez pas, Mademoiselle, que vous n'ayez été le sujet 
de notre conversation. C'est grand dommage qu'il bégaie. » 



MONSIEUR DE CHARRIERE 169 

M. de Charrière la connaissait trop bien pour ne pas essayer 
de se défendre du charme qu'elle exerçait sur lui. Il était épris, 
mais avec crainte et tremblement, comme on le voit par sa cor- 
respondance avec Belle avant le mariage. Ses lettres, d'un tour 
délicat, trahissent l'émotion d'un cœur à la fois très épris et 
très clairvoyant. La plus ancienne que nous possédions, datée 
de Colombier, le 7 juillet 1766, fut écrite au retour d'un voyage 
en Hollande. Voici ce que nous y lisons : 

« ...Mademoiselle, vous êtes inconcevable ! Pourquoi me rap- 
pelez-vous des souvenirs que vous m'avez défendu de conserver ? 
Comment pouvez-vous dire que vous êtes mon amie, lorsque 
vous troublez mon bonheur en me faisant apercevoir combien 
il serait doux pour moi que vous fussiez quelque chose de plus. 

L'article où vous parlez de la pruderie m'a transporté dans 
votre chambre ; il était minuit, le silence régnait dans la maison, 
et nous deux, tête-à-tête, nous causions. Vous, Mademoiselle, 
comme un physicien qui fait des expériences, vous donniez à 
votre cœur et au mien tantôt un plus grand, tantôt un moindre 
degré de chaleur ; vous observiez, vous réfléchissiez, et nos 
sentiments n'étaient jamais four vous que des phénomènes 
Moi, je ressemblais assez, comme vous l'avez dit, à un jeune 
écolier qui répète sa leçon remplie de belles sentences, et qui 
à tout moment oublie que son rôle est celui d'un sage. Oh ' 
que j'ai joué ce rôle comme un fou ! 

Mademoiselle, je retournerai à Utrecht : au nom de Dieu 
ne veillez plus avec moi ! N'ayez plus pour moi tant de bonté 
si vous êtes décidée à ne pas en avoir davantage ! 

Voulez-vous savoir ce qui résulte de tout ce qui s'est passé 
entre nous ? J'admire la finesse de votre pénétration, la jus- 
tesse de votre discernement, l'honnêteté qui est pour ainsi 
dire l'instinct de votre cœur. L'inconséquence de vos idées 
m'étonne. Je me suis attaché à vous par tous les liens de l'estime 
et de l'amitié, et sans doute je le suis pour toute ma vie. Enfin, 
il faut tout dire, ces instants que j'ai passés avec vous me lais- 
sent des regrets et des désirs... Oh ! Mademoiselle, veillerons- 
nous encore ensemble ?... 

...Vous m'ordonnez de vous donner des nouvelles de mes 
amoureuses : méchante que vous êtes ! Vous voudriez me faire 
gronder ; mais je n'oublie point les leçons qu'on me donne ; 
d'ailleurs, je n'ai rien à vous en dire. Je vous parlerai de moi 
tant que vous voudrez, parce que le plus souvent ce sera vous 
parler de vous. Je vous entretiendrai souvent de M. de Saïgas : 
il est si doux de parler de son ami à son amie ! Mais le ton de 



Nous soulignons ce mot. Le malheur de Belle fut d'être trop consciente. 



iyO MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

vos lettres formera le ton des miennes ; je chercherai dans vos 
moindres expressions l'image de vos sentiments et je tâcherai 
toujours de vous parler votre langue. 

J'ai vu hier M lle Prévost: elle m'a paru charmée d'avoir reçu 
de vos nouvelles. Je vais écrire à M. de Tuyll, dont j'ai reçu 
une lettre. Combien de semaines, combien de jours se passe- 
ront-ils, Mademoiselle, avant que j'en reçoive une des vôtres ? 
Aurez-vous pensé à moi dans cet intervalle ? 

Adieu, Mademoiselle ; mes sentiments pour vous sont trop 
réels pour que je les profane en les rendant une formule de con- 
clusion*. 

Charrière. » 

La réponse dut être charmante. Pourquoi M. de Charrière 
a-t-il négligé de la conserver, de conserver aucune lettre de sa 
femme ? 

« Votre lettre vous ressemble, écrivait-il le n octobre 1766. 
Je vous y entends, je vous y vois, parce que je vous y touche... 
Vous êtes un être unique dans l'univers. On ne pense avec 
personne comme on pense avec vous. » 

Puis il semble répondre à une objection que Belle aurait faite 
à ses vœux : 

« Il est vrai qu'une grande passion est un verre à facettes 
qui centuple les charmes de l'amour, et que si vous attendez 
une grande passion, vous n'aimerez jamais... M. de Saïgas arri- 
vera en Hollande presque aussitôt que ma lettre ; il aura l'hon- 
neur de vous voir ; peut-être parlerez-vous ensemble de moi. 
Dites-lui que vous êtes mon amie ; il me le redira... Ne sauriez- 
vous me procurer un exemplaire du Noble ? Vous me feriez le 
plus grand plaisir. Il y a un autre grand plaisir que vous pourriez 
me faire, mais je n'oserais le demander... Vous vous faites 
peindre... 

...Je souhaite passionnément de me trouver en Angleterre 
avec vous. Je vous supplie de me donner avis des mesures 
que vous prendrez à cet égard... Adieu, Mademoiselle. Aurez- 
vous du plaisir à recevoir ma lettre ? Penserez-vous combien 
j'en aurai à recevoir votre réponse ? » 

« La correspondance s'anima », disait Belle à d'Hermenches. 
On voit qu'elle avait fort bien commencé, mais nous ne savons 
presque rien de la suite, les lettres n'ayant pas été conservées, 
sauf deux ou trois. 

Enfin, le mariage fut célébré, le 17 février 1771, dans la petite 



MONSIEUR DE CHAH Kl KM I/I 

église de Zuylen '. Nous connaissons le détail de la cérémonie 
par la lettre, toute pétillante de gaîté, que l'épouse adressait 
•à son frère Ditie le 28 février : 

« Je suis mariée, mon cher Ditie, depuis un dimanche qui était 
le 17, c'est-à-dire depuis onze jours, je viens de les compter 
sur mes doigts. Sur ces onze jours nous n'en avons boudé que 
deux — et heureusement tout le tort a été de mon côté, — c'est la 
main de M. de Charrière qui a tracé cette phrase, il prétendait 
dire que le tort était du côté de sa femme, dat laat ik tusschen 
twee haakjes '-. » 

Elle conte avec humour un voyage fait à La Haye, trois 
semaines avant son mariage, puis le dernier repas en famille, 
et reprend dans la lettre suivante (21 mars) : 

« Où en étais-je de mon récit ? Je crois que nous sommes 
sortis de table, après avoir dîné en famille le samedi, la veille 
de mes noces. Je ne me portais pas trop bien; j'avais un peu 
mal aux dents et un peu d'angoisse de nerfs. Nous soupâmes 
chez M ,Tie d'Athlone. M lle Fagel et mon frère se querellèrent 
un peu et puis se raccommodèrent. Dimanche matin, elle vint 
me dire adieu ; elle pleurait... Je me portais ce jour-là encore 
moins bien que la veille. A midi, j'allai me faire coiffer chez 
M me d'Athlone, j'y dînai, je revins m'habiller. Ma robe était 
d'un beau satin des Indes blanc. Mon frère Guillaume me l'avait 
donnée. A 3 heures et demie, nous nous mîmes en carrosse, 
M d'Athlone et mon père dans le fond, M. de Charrière vis-à- 
vis d'eux, et nous arrivâmes à Zuylen un peu après la fin du 
sermon. Il y avait beaucoup de monde autour de l'église, peu 
de monde dedans ; M me de Tuyll et M. de Hees y vinrent. 
M. de Charrière entra avec moi dans mon banc ; le ministre 
nous lut la liturgie, j'écoutai pour deux afin de guider les oui 
de M. de Charrière, et je promis pour moi. Quoique on se marie 
sans cérémonie, c'est une grande cérémonie que de se marier ! 
Après qu'elle fut achevée, nous allâmes nous chauffer chez 
M. de Tuyll, et puis nous revînmes ici, où nous trouvâmes une 
partie de ceux qui y devaient souper, et les autres arrivèrent 
bientôt après : c'était ma sœur et son mari, M. et M me d'Athlone, 
M lle de Randwyk, M. de Hees, M. Warin, de sorte qu'avec les 
gens du logis et le nouveau venu au logis nous étions douze. Cette 

1 Un incendie l'a détruite en décembre 1846. Elle rïgure sur la vue du 
village de Zuylen que nous avons donnée. L'église actuelle fut reconstruite 
sur l'emplacement de l'ancienne, qui datait de 1620, si on nous a exacte- 
ment renseigné. 

- « Je mets cela entre crochets », — ou «. entre parenthèses. » 



1/2 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

compagnie était agréable ; quatre femmes aux coins de la table 
qui ne la déparaient pas. A minuit et demi, ils s'allèrent tous 
coucher, les uns avec leurs femmes, etc. Le punch, sans respect 
pour l'occasion, rendit M. de Charrière un peu malade, et mon 
inexorable mal de dents vint me tourmenter vers le matin 
comme si je n'eusse pas été une nouvelle mariée. Depuis, j'ai 
été presque toujours souffrante et un peu malade, mais quand 
je me porte bien, il me semble que rien ne manque à mon 
bonheur. Mon mari vous fait mille amitiés. Nous nous faisons 
une fête de vous voir au-dessus de toutes les fêtes... » 

Le lecteur se demande sans doute quel effet produisit le 
mariage de Belle à Utrecht et à La Haye. M lle de Zuylen était 
une des personnes les plus en vue de la haute société hollandaise ; 
elle s'était acquis la réputation d'une créature bizarre, fantas- 
que, inconséquente, pleine de malignité pour ses compatriotes, 
de dédain pour les usages consacrés et les idées reçues. L'opinion 
du monde ne pardonne jamais à ceux qui font d'elle le cas 
qu'elle mérite : on n'avait aucune bienveillance pour Belle de 
Zuylen. Elle avait d'ailleurs commis d'incontestables impru- 
dences de plume et de parole. On savait qu'elle était en corres- 
pondance avec des hommes variés, tous ses bons amis. Ses mor- 
dantes épigrammes volaient de bouche en bouche et amusaient 
tous ceux qu'elles ne visaient pas ; ses moindres aventures 
étaient commentées et amplifiées ; on épiloguait avec ironie 
sur cet étrange et interminable défilé de prétendants de tous 
pays, dont aucun ne semblait assez intrépide pour assumer 
la garde de l'enfant terrible... Et l'on disait : « La voici qui a 
passé la trentaine ! Comment cela finira-t-il ? » 

Un beau jour, le bruit se répand que Belle de Zuylen épouse... 
M. de Charrière ! Le mot de d'Hermenches traduit exactement 
l'impression générale produite par cette nouvelle : « Ce sont 
précisément de ces goûts des têtes comme la vôtre ! » Pour ache- 
ver de déconcerter l'opinion, cette étrange fille choisissait, parmi 
tous les partis, le moins brillant; elle donnait sa main, sa dot — 
et son cœur peut-être ! — à un homme qui n'était ni séduisant, 
ni riche, à un petit gentilhomme suisse qui avait été le gouver- 
neur de ses frères ! C'était bien la peine d'être une femme supé- 
rieure à l'humanité commune, pour commettre une pareille 
sottise ! 

Je n'imagine pas ces commérages, puisque j'en trouve 



MONSIEUR DE CHARRIERE 1~3 

l'écho dans les mémoires, déjà cités, de Hardenbrœk ' ; il 
nous rapporte un mot significatif que le Stathouder prononça, 
quelques années plus tard, à propos d'un autre mariage qui 
plongeait La Haye dans la stupéfaction : « Aurais-tu jamais 
cru, dit le prince, que la fille de Boreel épouserait MacLayne, 
ou que la fille de M. de Zuylen épouserait Charrière ? » — La 
mésalliance de Belle était demeurée proverbiale ! 

Mais qu'importaient à Belle ces sots commentaires, puis- 
qu'elle quittait son pays ? 

Nous avons longuement raconté la jeunesse d'Isabelle deTuyll, 
ou plutôt nous nous sommes attardé à écouter ses récits. On ne 
nous en saura pas mauvais gré, elle n'est jamais ennuyeuse ; 
et puis, sa libre correspondance avec d'Hermenches nous l'a 
révélée toute entière ; nous la connaissons maintenant ; c'est 
assez pour l'aimer et prendre intérêt à toutes les circonstances 
de sa vie. Nous l'avons vue grandir en une sorte d'isolement, 
qui fut favorable au développement de son individualité si 
riche. Elle nous est apparue à la fois plus gaie et plus triste 
que les autres, naturelle avant tout, et singulièrement réfléchie 
et consciente sous ses allures capricieuses ; sa franchise donne 
souvent des armes contre elle ; car elle a « cette bonne foi dans 
les goûts et les dégoûts » que Voltaire estimait si fort chez 
M mc du Deffand. Elle se croit faite pour l'amitié plus encore 
que pour l'amour, et convient qu'elle ne saurait être heureuse 
ni par l'amour, ni sans l'amour... A trente ans passés, elle con- 
tracte « un mariage de raison qui avait l'air d'un mariage 
romanesque », pour employer l'heureuse expression de Sayous. 

Nous allons voir ce que fut et ce que fît Belle de Zuylen 
devenue madame de Charrière. 



T. II, p. 5i2. 



CHAPITRE VI 



Lune de miel 



« Je serai libre, on ne viendra 
pas me prêcher pédamment mes 
devoirs, et cela me donnera l'en- 
vie et la vanité de les remplir. » 

(Belle de Zuvlen à d'Hermen- 
ches). 

Séjour à Paris. — La Tour et Houdon. — M"' de Charrière était-elle jolie ? — 
Le ressentiment de d'Hermenches. — Arrivée à Colombier : la famille 
de Charrière ; la maison du Pontet. — Occupations rustiques. — Séjour 
à Lausanne. — Elle n'ira pas chez Voltaire. — M"' d'Athlone à Colom- 
bier. — La société de Neuchàtel. — Correspondance avec Ditie. — Sa 
mort. — Séjour en Hollande. — Dernières lettres à d'Hermenches. 



Voir Paris, — mieux qu'elle n'avait pu le faire à l'âge de dix 
ans, — c'était le rêve de Belle '. Son mari ne lui refusa pas ce 
plaisir. Mais les époux ne se pressèrent point de quitter Utrecht ; 
ils y demeurèrent quatre à cinq mois, pendant lesquels M me de 
Charrière souffrit presque constamment de névralgies, « tirail- 
lement des nerfs », « battements », dont elle se plaint dans 
ses lettres à Ditie : 



1 Gaullieur dit qu'elle fit un séjour à Paris dans les années qui précédèrent 
son mariage. Tout parait contredire cette assertion, dont nous n'avons 
trouvé aucune preuve dans la correspondance. 



I76 MADAME DE CH ARRIERE ET SES AMIS 

« Utrecht, 13 mai 1771 : J'ai crié, pleuré et gémi,... essayé 
toutes sortes de remèdes et avalé beaucoup d'opium... La 
douleur une fois passée, j'ai aussi bon visage qu'auparavant, 
mais il me reste un abattement d'esprit qui tourne souvent 
en mélancolie et augmente les hypocondries auxquelles je suis 
sujette. Le beau temps, la belle jeune verdure, les vaches nou- 
vellement retournées dans la prairie m'égayent et me réjouis- 
sent cependant un peu ; pour en jouir bien à mon gré, je fais 
tous les jours des promenades en voiture ouverte avec 
M me d'Athlone. Il est bien juste qu'elle partage le plaisir de la 
convalescence, après avoir partagé les maux et servi la malade 
à toutes les heures du jour et quelquefois la nuit avec un zèle 
admirable. Ces maux ont été depuis le premier jour de mon 
mariage un rabat-joie bien cruel; j'espère qu'à la fin ils me quit- 
teront et me laisseront jouir du bonheur d'être la femme du 
mari le plus doux, le plus raisonnable et le plus tendrement 
aimé qui soit au monde \ Vous m'écriviez un jour qu'un chan- 
gement d'état changeait en quelque sorte la personne, et qu'il 
faudrait se revoir pour reprendre le fil de la liaison et de la conver- 
sation : cela est moins vrai pour moi que pour aucune autre 
femme, parce que je ne suis gênée ni en pensées, ni en paroles, 
ni en actions ; j'ai changé de nom et je ne couche pas toujours 
seule, voilà toute la différence. Voulez-vous que je vous dise 
sur quoi roulent nos uniques disputes : je trouve souvent 
M. de Charrière trop ordentlyk, trop overleggende 2 , et souvent 
il me trouve trop le contraire. Point d'autres différends entre 
nous ; il cherche à satisfaire mes goûts, il favorise tout ce qui 
me fait plaisir, il partage mes attachements. » 

Elle parle avec détails du ménage de son frère Guillaume et 
de sa belle-sœur, qui paraissent vivre aussi dans la maison : 

« Je crains, dit-elle, qu'ils ne soient pas comme ils devraient 
avec mon père, et que mon père ne sache pas se mettre avec 
eux sur le ton qui conviendrait le mieux à tous. Je plains mon 
père, et quoique je ne sois jamais contente de moi vis-à-vis 
de lui, je suis fâchée pour lui de mon départ, comme j'en suis 
attendrie pour moi-même. C'est M. de Charrière qui se conduit 
admirablement avec lui, et sans qu'il lui en coûte, mon père 
l'approuve, et le recherche, et l'aime autant qu'il a coutume 
d'aimer ce qui lui plaît le plus (cela n'est pas bien vif)... Vincent 



1 Nous ne savons pourquoi Gaullieur a réduit la fin de cette phrase, très 
significative, à ces seuls mots : « du mari le plus doux du monde». 

2 Trop correct, trop méticuleux : il est amusant de l'entendre user d'un 
mot hollandais pour qualifier un défaut aussi hollandais... que neuchàtelois. 



LUNE DE MIEL 1 77 

est plus lief [plus gentil] qu'à l'ordinaire ; M. de Charrière le 
questionne, et il cause quelquefois à table... » 

Le départ eut lieu au commencement de juillet : 

«Je me porte bien depuis trois semaines et j'ai eu le 
temps de faire mes préparatifs et mes adieux ; je pars, je pleure ; 
j'ai bien des sortes de regrets et de tristesses, mais j'emporte 
des espérances consolantes, parmi lesquelles une des plus douces 
est celle de vous revoir (7 juillet 1771) 1 . » 

Les lettres écrites de Paris à son frère vont du 23 juillet au 
16 septembre : 

«Paris 23 juillet 1771... En quittant M me d'Athlone, j'ai été 
fort attendrie, mais en disant adieu à mon père, j'étais désolée. 
...Quant aux amusements que nous trouvons ici, cela est très 
médiocre ; tout le monde est à la campagne ; les bons acteurs 
sont à Compiègne ou aux eaux. Je me suis un peu ennuyée 
samedi aux Italiens, et beaucoup hier aux Français, pendant 
qu'on jouait le Glorieux le plus mal du monde. Mais la petite 
pièce m'a dédommagée ; c'était le Retour imprévu, dont tous les 
rôles plaisants étaient rendus à merveille ; et au sortir de là 
j'ai trouvé que la terrasse des Tuileries, éclairée par un reste 
de jour et par la lune, et remplie de beau monde, était un spec- 
tacle charmant. J'ai vu M. de La Tour, je peindrai chez lui, 
c'est la grande affaire que j'aie ici. J'ai été à Marne, chez 
M me Thélusson ; la compagnie était nombreuse et assez bonne ; 
je ne m'y suis point ennuyée... J'y dois demeurer quelques jours, 
on doit me montrer à quelques personnes. J'aimerais bien autant 
rester ici, où je suis chez moi et ma maîtresse ; mais d'anciens 
amis de M. de Charrière qui sont remplis de politesse pour moi 
méritent bien quelque complaisance. D'ailleurs, je verrai com- 
modément de là Versailles, St-Cloud, etc. ; — je verrai St-Cyr, 
je verrai Livry, comme vous avez vu Grignan... Nous comptons 
rester ici un mois environ : d'ici, nous allons droit à Colombier. 

«25 août... J'ai une grande impatience de vous revoir, et en 
vérité je n'ai pas un trop grand, attachement pour Paris... Je 
peins chez La Tour, et je sens que ce ne sera qu'avec chagrin 
que je dirai adieu à ses instructions... Mais je partirai de bonne 
grâce quand on voudra : pendant le voyage je ne regretterai 
que La Tour, et quand je serai auprès de vous, je ne regretterai 
plus rien et ne sentirai que de la joie. — Je n'ai point trouvé 
•de peintre en miniature comme il le fallait pour nous satisfaire 



Tissot 



Ditie allait se rendre à Lausanne pour y consulter le célèbre docteur 



iy8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

vous et moi : ils ne font que des bijoux, au lieu de ressemblances, 
et leurs portraits blonds conviendraient presque également à 
toutes les blondes, les bruns à toutes les brimes. On peint 
M. de Charrière en huile chez M. du Plessis pour M. de Saïgas. 
La Tour préside à l'ouvrage. Je lui ai dit : « Gardez-vous 
de la lèvre de M. du Plessis !» Il a une lèvre de dessous banale, 
qui sert pour tous les visages ; d'ailleurs il fait très bien '. » 

Au moment de quitter Paris, elle reçut de Ditie une lettre 
qui l'inquiéta de diverses- manières. Les nouvelles du jeune 
malade n'étaient guère rassurantes ; puis il l'entretenait de 
certains commérages auxquels Constant d'Hermenches s'était 
livré pendant un séjour à Lausanne. Ditie écrivait 2 : 

« Lausanne, 20 août 1771... Je dois vous gronder un peu aussi, 
ou plutôt vous exhorter à mettre plus de prudence dans votre 
correspondance avec M. d'Hermenches. Il n'en fait pas un bon 
usage. Sa vanité blessée de n'avoir pas réussi dans ses projets, 
le fait, à ce qu'on dit, se venger de vous, même d'une façon 
bien peu délicate. Il semble, en montrant quelques phrases 
détachées de vos lettres, vouloir faire croire que, dans le fond, 
c'est lui que vous aimez, que vous étiez pour quelque chose 
dans ses manœuvres pour le divorce, et lui dans vos incertitu- 
des et vos retards touchant M. de Charrière... C'est à Genève 
qu'on m'a dit tout cela. On dit qu'il est allé faire de Colombier 
une inspection locale et qu'il en a fait le portrait le plus hideux. 
Cet homme me paraît indigne de l'amitié que vous avez continué 
d'avoir pour lui, de la confiance d'une personne aussi franche 
que vous l'êtes. Si vous lui parlez de tout cela, nommez-moi ; 
je n'aime pas les mystères, et je me déclare l'ennemi d'un homme 
qui sacrifie à sa vanité blessée une femme à qui il doit du res- 
pect.... Vous ne direz sûrement rien de tout cela à votre mari.„ 
Ce qu'on m'a dit paraît vraisemblable, en ce qu'on m'a cité 
entre autres cette phrase (après avoir parlé, je crois, d'arran- 
gements relatifs au mariage) : « Mais ne croyez pas pour cela 
que je sois encore mariée, » qu'il semblait interpréter comme 
écrite pour lui donner des espérances. Au reste, il y a là-dedans 
du manque de sens commun : pourquoi n'auriez-vous pas attendu 

1 II s'agit, pensons-nous, de Joseph-Sifrède du Plessis (1725-1802), qui 
passait pour un bon portraitiste. Il a peint Gluck, Franklin, Marmontel, 
M. et Al"" Necker. Nous n'avons pu savoir ce qu'est devenu le portrait de 
M. de Charrière. 

2 Nous reproduisons le texte exact de cette lettre, que Gaullieur a modifiée 
en plusieurs endroits. Notons-en l'adresse: «Chez MM. Thélusson et Necker, 
banquiers à Paris. » 



LUNE DE Ml 



79 



le résultat de ses affaires, si c'était lui que vous aimassiez, 
surtout si vous étiez capable d'être pour quelque chose dans 
sa manière de les pousser !... Je suis bien aise de vous donner 
des raisons d'être circonspecte vis-à-vis d'un homme peu déli- 
cat. En tout temps on se doit à soi-même une certaine prudence ; 
à présent, vous la devez de plus à votre mari. Bonsoir. » 

« I er septembre... Je vous préviens que peu de pays sont plus 
médisants, plus causeurs que celui-ci : cela est naturel, on n'y 
a rien à faire. Vous y faites un grand événement, ainsi tous les 
yeux sont fort ouverts sur vous ; ils le sont de même sur l'homme 
en question '... » 

A la lecture de ces lettres, M me de Charrière fut atterrée : 

« Je vous proteste, répond-elle, que je devins froide et toute 
émue de dépit et de confusion. Ses chimères sur mes sentiments 
sont d'une absurdité qui le rend plus digne de pitié que de 
colère. Je pense qu'il n'en aura parlé que dans un premier mou- 
vement, ne sachant ce qu'il disait, oubliant mes lettres, mes 
phrases, leur signification naturelle, oubliant surtout que j'avais 
blâmé sa conduite envers sa femme avec toute la force et la 
véhémence possibles. De divorce, il ne m'en a jamais parlé ; 
d'amour, il ne m'en a point parlé. Après que je lui eus dit mon 
inclination et mes desseins pour M. de Charrière, il me décon- 
seilla ce mariage d'une manière qui fit soupçonner quelque chose 
à M me d'Athlone : à la fin de sa lettre, il me disait que sa femme 
était bien malade ; dans d'autres lettres qui vinrent après, il 
se plaignit d'elle, je blâmai sa conduite à lui, je l'exhortai à 
de bons procédés. Voilà tout ce qui s'est passé à ce sujet. Je 
lui écrivais toujours, quoique je fusse révoltée des choses qui 
me revenaient de tous côtés sur son compte ; je ne voulais pas 
qu'il s'aperçût de mes soupçons, ni paraître m'apercevoir que 
mon mariage fût un chagrin pour lui.... Je vous promets toute 
la prudence que vous me recommandez. Je voudrais le ramener 
quant aux apparences, paraître aussi bien avec lui que toujours, 
du moins de ne pas rompre, parce qu'autrefois, surtout dans 
le temps de M. de Bellegarde, je lui ai écrit avec une liberté dont 
il pourrait abuser, s'il se croyait en droit d'être méchant. » 

On sent combien elle déplore aujourd'hui ce commerce secret, 
avec quelle anxiété elle songe à ces lettres imprudentes, demeu- 
rées entre les mains d'un homme de caractère peu sûr et qui 

1 Dans la même lettre, Ditie parle de son médecin en ces termes : « M. Tis- 
sot vient d'être fort malade. Il a une grande impatience de vous connaître 
et d'être connu de vous. Vous l'aimerez. Il se propose un voyage à Xeu- 
chàtel. » Tissot vint en effet à Colombier quelque temps après. 



l8o MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

semble s'aviser d'être jaloux. Nous verrons qu'elle fit de vains 
efforts pour les reconquérir. 

Cependant le séjour de Paris tirait à sa fin. M me de Charrière 
faisait ses dernières emplettes, et trouvait le temps de poser 
chez Houdon pour son buste, destiné à Ditie et à sa chère cousine : 

« On a mis la dernière main, écrit-elle, à une affaire qui vous 
a pour objet ainsi que M me d'Athlone : c'est un buste très bien 
fait et très ressemblant. Vous en aurez un plâtre sur votre com- 
mode. N'en dites rien chez nous ; je veux que M me d'Athlone 
ait le plaisir de la surprise, quand elle ouvrira la caisse et qu'elle 
trouvera ma tête, de grandeur naturelle 1 » 

Voici le moment, je pense, d'aller au devant d'une question 
que nos lecteurs, peut-être surtout nos lectrices, doivent s'être 
déjà posée : madame de Charrière était-elle jolie ? — « Médio- 
crement », a répondu Sainte-Beuve, ce qui lui valut une petite 
réprimande de Gaullieur, qui lui écrivait : 

« Son buste, par Houdon, son portrait peint par LaTour 
à l'époque de son mariage 2 , et qu'on peut voir dans ma biblio- 
thèque à Lausanne, témoignent de l'étincelante beauté de 
M me de Charrière : l'épithète est d'un de ses adorateurs. » 

Puis encore : 

« J'ai un magnifique portrait de M me de Charrière peint par 
La Tour, à l'époque de son mariage, durant un séjour qu'elle 
fit à Paris... C'est, comme figure et comme ajustement, quelque 
chose de très gracieux. J'ai aussi le buste d'Houdon, mais c'est 
moins bien (28 juillet 1844). » 



1 Gaullieur, en publiant cette lettre dans la Revue suisse, y a fait une 
petite interpolation : aux mots très ressemblant, il a ajouté : par le sculp- 
teur Houdon. Il s'y est cru autorisé par un mot de Benjamin Constant, qui, 
en 1788, écrivait à son amie de Colombier: «Quand j'irai à Paris, vous 
permettrez à Houdon de me donner un de vos bustes. » — Cet élégant et 
spirituel ouvrage du fameux sculpteur, dont on trouvera une reproduction 
en tête de notre second volume, est conservé au musée historique de Xeu- 
chàtel, à qui Gaullieur en avait fait don. Il est assurément flatteur pour le 
modèle d'avoir si bien inspiré Houdon après avoir si bien inspiré La Tour. 

2 C'est «cinq ans avant son mariage» qu'il fallait dire. Dans ce passage, 
comme dans le suivant, Gaullieur se trompe, parce qu'il ignorait la corres- 
pondance avec d'Hermenches et les lettres sur le séjour de La Tour à 
Utrecht. Il a naturellement supposé que M™ de Charrière s'était fait 
peindre pendant son séjour à Paris en 1771. 



LUNE DE MIEL IftI 

Nous ne savons qui est l'adorateur dont Gaullieur veut parler. 
Mais nous savons ce qu'il faut penser des preuves qu'il allègue 
en faveur de la « beauté » de M me de Charrière. Le buste d'Hou- 
don — qui serait « moins bien » que le pastel de La Tour, - 
est le portrait, infiniment spirituel par l'exécution, d'une figure 
infiniment spirituelle aussi ; mais il n'autorise guère à parler 
de « beauté ». Quant au portrait que possédait Gaullieur, sa 
veuve le céda à 
M. Gustave Revil- 
liod, qui le plaça 
dans son musée de 
l'Ariana ; on peut 
l'y voir. L T n exa- 
men même très ra- 
pide et la compa- 
raison avec les por- 
traits authentiques 
de M me de Char- 
rière suffisent à 
montrer avec la 
dernière évidence 
que ce portrait, 
peint à V huile, n'est 
point l'œuvre de 
La Tour et ne re- 
présente point M me 
de Charrière. Il n'y 
a aucun rapport en- 
tre cette figure assez 
jolie, mais placide- 
ment contemplative, et la physionomie moins jolie peut-être, 
mais si vive, si animée de M me de Charrière. Les traits, le 
caractère, l'expression, tout diffère. Nous ne savons d'où Gaul- 
lieur tenait ce portrait ; mais assurément il a été mystifié. Il y 
a mieux : nous avons retrouvé le vrai pastel de LaTour : il 
appartient à M M la comtesse de Saint-Georges, née de Tuyll, 
arrière-petite-nièce de M me de Charrière l . Cette superbe peinture 




PORTRAIT DIT DE M DE CHARRIERE 
(Propr. du Musée de l'Ariana. Genève) 



Arrière-petite-fille de Guillaume de Tin 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



provient directement du château de Zuylen, et fut donnée, il 
y a plusieurs années, par M me la baronne douairière de Tuyll, 
à celle qui le détient aujourd'hui. La ressemblance avec les 
autres portraits est manifeste, autant que la différence pro- 
fonde qui sépare ceux-ci du portrait de l'Ariana l . 

D'après tous les documents authentiques — que nous mettons 
sous les yeux du lecteur au cours de cet ouvrage — nous pou- 
vons déclarer hardiment : Sainte-Beuve a raison ; madame de 
Charrière était « médiocrement jolie ». Il tenait son renseigne- 
ment d'un homme qui avait bien connu et souvent rencontré 
l'aimable femme. Voici, en effet, ce qu'il écrit à Gaullieur le 
2 mars 1844 : 

« M. de Brenles est coupable de m'avoir dit qu'elle était peu 
jolie, et j'avoue que j'ai peine à croire qu'elle ait été ce qu'on 
appelle une beauté. Elle était sans doute à cette limite où les 
adorateurs peuvent dire le mot et les indifférents le refuser.» 

La vérité est que M me de Charrière n'était précisément ni 
jolie ni belle : elle était charmante. Elle appartenait à cette 
catégorie de personnes dont la figure séduit par la vivacité du 
regard, la mobilité de l'expression, par l'animation piquante 
qu'un esprit original répand sur tous les traits 2 . Rappelez-vous : 
ce qui enchantait LaTour, lorsqu'il la peignait, mais ce qui le 
désespérait presque, c'était cette extraordinaire intensité de 
vie, qu'il s'efforçait de rendre et qui l'obligea de recommencer 
plusieurs fois son ouvrage. Avec son grand front bombé, ses 
cheveux blonds un peu rebelles, coupés assez court et libre- 

1 Ce dernier a été reproduit en lithographie dans Y Album de la Suisse 
romane, III, où il accompagne un article de Gaullieur intitulé : Les maria- 
ges de M"' de Tuyll. — Un autre pastel de La Tour, conservé au musée de 
Saint-Quentin, et portant la mention : Baronne de Tuyll, a passé aussi 
pour le portrait de M"" de Charrière, et les Concourt ont accrédité cette 
conjecture. Nous croyons que ce portrait est celui d'une tante de M mc de 
Charrière. Voir à ce sujet notre étude de la Galette des Beaux-Arts : Un 
portrait inédit de La Tour, M" de Charrière, igo5, tome II. 

2 Gaullieur a publié (Revue suisse de 1867, p. 291-293) une longue lettre 
de La Tour à Belle de Zuylen, qui a été réimprimée plusieurs fois, et où il 
lui donne des conseils techniques intéressants. Nous y renvoyons les 
curieux, nous bornant à noter ces mots, qui montrent quel vif souvenir le 
peintre avait gardé de son «. modèle » dTtrecht : «.Le cœur et l'esprit pleins 
de vos charmes... » 



LUNE DE MIEL 



[83 



ment rejetés en arrière, son nez assez fortement arqué, mais 
d'un dessin très pur, aux narines frémissantes, ses lèvres au 
sourire incertain, à la fois accueillant et désabusé, où brillaient 
« les dents les plus blanches du monde ' », avec ses yeux surtout, 
couleur d'eau de mer, au clair et franc regard, et dont l'un — 
ce fait est caractéristique — semblait plein de malice, tandis 
qu'elle caressait de l'autre, — M me de Charrière était une appa- 
rition si imprévue, qui annonçait tant de franchise, un esprit 
si primesautier, tant de verve et de grâce réunies, que nul ne 
pouvait ni la voir avec indifférence, ni en perdre le souvenir. 
Combien de très jolies femmes, combien de classiques beautés 
dont on n'en peut dire autant ! 

Les époux arrivèrent à Colombier vers la fin de septembre 
1771, après un voyage fatigant, au terme duquel M me de Char- 
rière devait ressentir ses premières impressions de Suisse : 

« Nous avons, dit-elle à son frère, passé une nuit dans les 
montagnes, où les montées étaient si rapides et les précipices 
si profonds, que j'étais mieux à mon aise à pied qu'en carrosse, 
malgré un froid très vif, de sorte que M. de Charrière, Zéphir 
et moi, nous avons fait plusieurs lieues à pied, souvent éloignés 
du carrosse et de tout être vivant. Le ciel était clair ; c'était 
une beauté et une horreur qui m'étaient inconnues. 

«...Vous imaginez combien je serai touchée du plaisir de vous 
voir ici. Cette maison est propre et jolie. La sœur aînée me paraît 
bonne et raisonnable... » 

M 11 ' Louise de Penthaz 2 , alors âgée de 40 ans, était en effet 
une excellente vieille Me, bienveillante, active, oublieuse 
d'elle-même pour penser aux autres ; elle s'occupait du jardin 
avec un merveilleux talent, fleurissait chaque jour les chambres 
du manoir et fut aimée de tous ceux qui y fréquentèrent. Quant 
â Henriette, sœur cadette de M. de Charrière (elle était née, 
comme Belle, en 1740), c'était une personne d'esprit étroit 
et revêche 3 ; M me de Charrière réserva pour son autre belle- 

1 « Ce n'est que depuis peu qu'on m'a fait apercevoir que j'avais les dents 
les plus blanches du monde. » (Lettre à d'Hermenches, 29 Mai 1765.) 

2 Les Charrière de Penthaz sont très fréquemment désignés sous le nom 
de Monsieur et Mesdemoiselles de Penthaz. 

3 M. de Charrière écrivait un jour à sa femme, absente de Colombier : 
« Henriette a été fort déraisonnable. Je me suis taché ; elle boude, elle est 
malheureuse ; je crois être quelquefois aux petites maisons, et je suis tour- 



184 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

sœur une affection que la maussade Henriette ne faisait rien 
pour encourager. Le père de M. de Charrière vivait encore : 
il devait avoir environ 75 ans (étant né vers 1696) et ne mourut 
qu'en 1780 ; déjà très affaibli par l'âge, il ne jouait plus un rôle 
actif dans le cercle de famille ! . 

La demeure des époux était celle où l'aïeul maternel de 
M. de Charrière avait achevé sa vie. Charles Berthoud a fait 
cette remarque intéressante : 

« Le village de Colombier a eu la rare fortune d'être succes- 
sivement, et pendant de longues années, le séjour de deux écri- 
vains dont la place est marquée parmi ceux qui honorent le 
plus la Suisse française au XVI IL siècle :... je veux parler de 
Béat-Louis de Murait et de M me de Charrière... Ces deux per- 
sonnes d'un mérite si rare, d'ailleurs si différentes de caractère, 
de sentiments, de pensée, et appartenant à deux familles d'es- 
prit tout à fait opposées, ont habité tour à tour sous le même 
toit et se tenaient de fort près par les liens de la parenté. Murait, 
exilé de Berne par l'orthodoxie intolérante de l'Eglise et de 
l'Etat, à la suite des troubles religieux de 1698-1701, vécut 
à Colombier les quarante dernières années de sa longue vie, 
et y mourut en 1749, dans une propriété que le mariage de sa 
fille fit passer dans la famille de Charrière de Penthaz. Vingt- 
deux ans plus tard, M lle de Tuyll, devenue M me de Charrière, 
c'est-à-dire petite-fille par alliance de Murait, arrivait à Colom- 
bier, où elle séjourna presque sans interruption jusqu'à la fin 
de sa vie. Elle ferma les yeux, le 27 décembre 1805, dans la 
maison même où Murait était mort un demi-siècle auparavant. 
Il y aurait lieu de s'étonner du silence que garde M me de Char- 
rière sur les écrits de l'aïeul de son mari, si l'on ne se rappelait 
toute la distance d'idées qui sépare ces deux écrivains, que leur 



mente de voir chez les gens dont le sort est lié au mien, tant d'impressions 
fâcheuses que je ne puis point écarter, et qu'avec la meilleure volonté 
j'aggrave quelquefois. -J'aurais besoin pour être heureux de ne voir que paix 
et raison autour de moi, et ce n'est le plus souvent que trouble et manie. » 
(21 Juin 1784). 

1 Le fait de l'existence de François de Charrière-de Murait en 1771 nous a 
été révélé par une lettre de son fils qui le mentionne. Pendant les 7 ou 8 
ans qu'elle a vécu sous le même toit, M n " de Charrière n'a jamais fait 
allusion à son beau-père dans sa correspondance. Ce silence permet de 
supposer qu'il ne comptait plus beaucoup... A en juger par une lettre du 
vieillard, datée précisément de 1 771, sa main tremblante ne traçait plus les 
mots qu'avec peine. Nous verrons pourtant que le pasteur Chaillet se plai- 
sait encore à causer avec lui. 



LUNE DE MIEL 



[85 



distinction d'esprit, leur originalité, et surtout leur profonde 
bonne foi, eussent semblé devoir rapprocher. Leurs chemins ne 
se rencontraient nulle part, et, en cas semblable, les liens ou 
les traditions de famille, loin d'amener un rapprochement, 
ne font qu'élargir encore les distances. Il est étrange pourtant 
que le nom de Murait ne soit pas même prononcé une fois dans 
la correspondance de sa petite-fille. 1 » 

La maison de Colombier est aujourd'hui fort peu différente 
de ce qu'elle était au temps de M me de Charrière, et même de 
Murait. C'est un beau spécimen de notre architecture du XVII e 
siècle. Elle porte la date de 1614 2 . Trois corps de bâtiments en 
double équerre forment une vaste cour, où l'on pénètre par 
un porche au cintre surbaissé. Sous la galerie de bois intérieure, 
que supporte un gros pilier fourchu, gazouille une claire et 
abondante fontaine. L'escalier, selon l'usage du pays, grimpe 
en colimaçon dans une tourelle qui constitue l'entrée principale 

1 De Colombier à Solingen, voyage d'une famille suisse en 1740, Musée 
neuchâtelois, 1868, p. 33-34- 

2 En 1606, le capitaine Abram Mouchet (qui avait sauvé la vie à Henri de 
Longueville à Ivry et que le prince avait, en récompense, nommé receveur 
de Colombier), acquit de la Seigneurie cette maison qui « venait en ruynes. » 
Il la répara et fit graver sur la porte d'entrée la date de 1614, qu'on y voit 
encore. Ce n'est donc pas Mouchet qui a construit la maison (comme le 
dit Ch. Berthoud dans l'article cite tout à l'heure). En 1639, la maison, 
avec le domaine qui en dépendait, devint la propriété de François d'Arïry, 
gouverneur de Xeuchàtel. Des d'Afïry, elle passa, en 1698, à Jacques Morel, 
allié Bonstetten, de Colombier, capitaine au service de France, qui la 
revendit en 1 7 1 3 à Albert de Bonstetten, capitaine en Hollande. De celui-ci 
(et non par les Watteville, comme l'a cru Ch. Berthoud) le manoir passa en 
1719 à Béat-Louis de Murait, qui le remit en 1738 à sa fille M"" de Charrière 
de Penthaz. Après l'extinction de la famille de Charrière et pendant le 
cours du XIX"' siècle, cette vieille maison historique fut successivement 
une propriété DuPasquier, puis une propriété Meuron. Elle appartient 
maintenant à M. Perrenoud-Jurgensen. (La plupart des renseignements qui 
précèdent sont extraits d'une notice établie d'après les actes de propriété et 
que nous a obligeamment communiquée M. Pierre de Meuron, à Neu- 
chàtel). — Remarquons, puisque nous évoquons ces souvenirs locaux, qu'il 
est étrange qu'aucune rue du village de Colombier — où Ton a tant bàtl 
depuis vingt ans — ne rappelle par son nom le séjour de Murait, ni celui 
de M mt de Charrière, sans parler de milord Maréchal et de Benjamin Cons- 
tant. En revanche, il y a une route de la Gare !... — Le nom de M"" de 
Charrière s'imposerait d'autant plus, que les nouveaux quartiers de Prèlaz. 
touchent au domaine du Pontet. 



l86 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

de la maison. A l'étage, une enfilade de chambres s'ouvrent 
sur un long corridor, et ont jour de l'autre côté sur un riant 
jardin et un verger qu'arrose un petit ruisseau. Le manoir 
est situé au nord et en contre-bas du coteau sur lequel s'élèvent 
l'église, le château et la partie ancienne du village de Colom- 
bier. Aussi la maison Charrière n'a-t-elle au midi qu'une vue 
assez bornée ; mais elle est étendue et d'une harmonieuse beauté 
du côté du Jura, dont les pentes adoucies, s'abaissant par degrés 
vers le lac, sont semées de ces villages cossus et prospères, 
tout à fait rustiques alors : Peseux, Corcelles, Cormondrèche, 
Bôle ; plus près, des maisons de campagne où la nouvelle venue 
trouvera des familles amies. De tous côtés, le vignoble s'étend 
à perte de vue, sauf au midi, où des allées d'ormes, fameuses 
dans la contrée, orgueil du village, descendent jusqu'au lac. 
Pays charmant, même pour une personne habituée aux vastes 
perspectives hollandaises, et rachetant par un caractère de 
pittoresque intimité ce qui peut manquer à l'ampleur des 
horizons. 

La demeure était, pour l'époque, suffisamment confortable, 
chauffée par ces grands poêles, en catelles vertes ou bleues, 
qui furent une des industries artistiques du pays. De la chambre 
de madame de Charrière, dont une fenêtre regardait sur le 
verger à l'ouest, la vue se perd au loin sur une perspective de 
verdure ; un escalier extérieur conduit du corridor au jardin, 
où les hôtes du manoir passeront les longues après-midi de la 
belle saison ; s'il pleut, le grand salon d'été à plafond cintré, 
spacieux et frais, forme un hall favorable à la musique. 

M me de Charrière n'est pas grande promeneuse ; mais il y a 
à l'écurie deux jolis chevaux qu'on peut atteler pour se passer 
la fantaisie d'une course à Neuchâtel. 

En face de la maison, de l'autre côté de la route qui monte 
au village en une pente rapide appelée le Pontet, on aperçoit 
un mur bas et crénelé : c'est le jardin potager, avec, au fond, 
une pelouse qu'ombrage un bouquet de gigantesques maronniers. 
Le «grand jardin » est le royaume de M lle Louise, qui s'y rend 
tous les jours pour soigner ses cultures, où fleurs et légumes 
s'entremêlent à la mode de chez nous l . Tout à côté, dans un 

1 Un récit de voyage dans l'Oberland bernois, par A. -H. Petitpierre, 
manuscrit appartenant à notre ami le docteur Châtelain, de Neuchâtel, 



LUNE DE MIEL 



I8 7 



bâtiment que protège un ample toit brun, est le pressoir, où 
M me de Charrière se divertira à considérer le « train des 
vendanges » . 

Ce cadre agreste, entourant une vieille et simple demeure 
seigneuriale, a, aujourd'hui encore, un charme auquel l' étrangère 
ne fut pas insensible: nous voyons qu'elle s'y accoutuma sans 
effort. 




LA MAISON DE CHARRIÈRE A COLOMBIER 
D'après un aquarelle du temps, appartenant à M. A. Bandelier, à Berne 

Aussitôt qu'elle y fut installée, son frère accourut de Lausanne 
et séjourna quelques semaines à Colombier, avant de se rendre 
dans le midi de la France et en Italie. Il cherchait un climat 
moins rude que le nôtre pour sa poitrine gravement atteinte ; 
car voici, l'hiver approche, avec ses terribles rafales de vent 



contient cette note, à la date de Juillet 1783 : «Je fus enchanté surtout de 
revoir le rhododendron ferrugineux, cet arbrisseau charmant dont les 
rameaux sont toujours verts. Je l'avais vu cet été, couronné de fleurs purpu- 
rines, dans le jardin de M"" de Charrière à Colombier.» 



l88 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

d'ouest que les Neuchâtelois connaissent bien : « Nous ne voyons 
que de la neige, écrit-elle ; il a fait cette nuit une tempête 
affreuse.» La correspondance a repris aussi avec d'Hermenches, 
qui a adressé à son amie, le 28 octobre, une lettre « respec- 
tueuse et tendre », où nous lisons ces lignes : 

« Votre adorable frère vous aura dit comme je pense sur vous, 
sur votre bonheur, et de quelle trempe sont les vœux que vous 
m'inspirez. Mais peut-être êtes- vous encore à Paris. Bellegarde 
m'écrit qu'il a eu le bonheur de vous y voir. » 

Bellegarde devait s'être marié à peu près à ce moment-là : 
Isabelle et lui s'étaient donc rencontrés en voyage de noces ! — 
Elle répond à Constant : « Ne retombez plus dans ces longs 
silences. » Puis elle lui donne sur sa vie les détails que voici : 

« 13 janvier 1772. Je compte faire un tour à Lausanne au mois 
de mars. Je me porte assez bien, malgré la neige et la bise. 
On n'est pas trop mécontent de moi. et je suis très contente 
des autres. Je travaille, je joue aux échecs, j'écris et je reçois 
beaucoup de lettres. Je découpe des profils, petit talent dont 
je n'avais pas connaissance ; si je m'en fusse avisée plus tôt, 
j'aurais dans mon portefeuille tous mes parents et mes amis 
de Hollande. » 

Dans une lettre du même temps, nous lisons un vif réquisi- 
toire contre le divorce, auquel d'Hermenches pensait plus que 
jamais. Que de ruines entraîne cette dissolution du mariage ! 

« Vaut-il la peine de se rendre heureux aux dépens des autres 
dans cette courte vie ? Est-on heureux d'ailleurs, quand on 
a voulu l'être aux dépens des autres ? » 

Elle l'exhorte donc à rendre de bonne grâce à sa femme 
son état, sa fortune et son repos ; à cette condition, elle regar- 
dera tout ce qui s'est passé depuis une année « comme un délire 
passager ». Sur cette lettre, d'Hermenches vint la voir, demeura 
à Colombier jusqu'au lendemain ; et la visite dut être cordiale, 
puisqu'elle lui écrit bientôt sur l'ancien ton familier : 

« 11 mars 1772. Bonsoir, Monsieur d'Hermenches. Je ne vous 
ai pas écrit parce que j'ai arrangé un coin de jardin et lavé du 
linge à notre belle fontaine, comme une certaine princesse de 
Y Odyssée : mais elle était princesse et ne lavait que des robes 
de laine : moi, j'ai lavé de tout. C'est un des plaisirs les plus vifs 



LUNE DE MIEL I 89 

que je connaisse. J'ai été jardinière et laveuse avec une passion 
et un excès qui m'ont rendue un peu malade. 

...M. de Bonstetten et le professeur Wilheimi ont dîné ici... 
Ils ont beaucoup parlé de vous. M. de Bonstetten est aimable ; 
l'autre m'a paru avoir bien de l'esprit, mais si cet homme a le 
cœur droit et vrai, il m'a trompée. Je ne fais plus assez de cas 
de l'esprit pour qu'il m'aveugle sur le reste. » 

On lui en veut d'être si brève et si froide sur ce délicieux 
Bonstetten, qu'elle était digne de rencontrer et de goûter. 
Mais Bonstetten n'était alors qu'un jeune homme de 27 ans, 
et c'est dans sa vieillesse, comme on sait, qu'il fut surtout 
séduisant, j'allais dire : surtout jeune *. Elle reprend : 

« Notre cocher a reçu une ruade à la tête, dont il n'est pas 
encore bien remis, et un de nos chevaux est enrhumé ; quand 
ils seront guéris, nous nous hâterons d'aller à Lausanne. 
M. de Sévery nous écrit là-dessus avec empressement et beau- 
coup d'honnêteté. Il est fâché que les grands plaisirs tirent à 
leur fin, et moi j'en suis bien aise : outre qu'ils ne m'amusent 
que médiocrement, ils me rendent malade. J'aime, le matin, 
un tour de promenade, un peu d'ouvrage ou de lecture, un dîner 
et une toilette paisibles, et quand on m'a accordé cela, je soupe 
aussi tard qu'on veut et en telle compagnie que l'on veut. 
Il m'est encore moins malsain de laver tout le jour à la fontaine 
que de parler et d'écouter tout le jour. » 

Le mondain d'Hermenches répond indigné : 

« Cette princesse de YOdyssée n'avait pas de l'esprit comme 
vous. Je ne puis souffrir que vous fassiez la lavandière, ni la 

1 Le Bernois Charles-Victor de Bonstetten (1 745-1 832), à qui Sainte-Beuve 
a consacré une si charmante étude, est une des figures les plus originales 
de notre histoire littéraire. — Il devint plus tard un des hôtes assidus de 
Coppet. On lui doit, entr'autres, deux œuvres très distinguées : Voyage sur 
la scène des six derniers livres de l'Enéide, rédigé en français sur le con- 
seil de M"" de Staël, et l'Homme du nord et l'homme du midi, livre plein 
de nouveauté dans les aperçus, de grâce dans le style, qu'il donna à l'âge 
de 79 ans. Il n'est guère de Suisse allemand qui ait mieux écrit notre lan- 
gue. — Quant à Samuel Wilheimi, né en 1730, pasteur à Berne, puis 
professeur de grec dès 1758, enfin pasteur à Siselen, où il mourut en 1796, 
il fit partie du cercle de haute culture où se rencontraient Wieland, Julie de 
Bondeli, les Tscharner, Daniel Fellenberg, Kirchberger, Stapfer, etc. Il fut 
un des fondateurs de la Société patriotique dont M. W.-F. de Mulinen a 
retracé l'histoire {Neujahrsblatt des historischen Vereins des Kantons Bern 
fur 1 go 1 : Daniel Fellenberg und die Patriotische Gesellschaft in Bern. 
— Bern, Wyss, 1900, in~4°). 



ICO MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

nymphe potagère. Vous deviendrez couperosée, vos dents 
tomberont et vos cheveux aussi. Une jolie femme doit rester 
tant qu'elle peut une jolie femme ', et un beau génie doit se 
conserver une bonne santé. Vous ne connaissez pas le soleil 
helvétique, et vous vous ferez du mal avec ces gaîtés agrestes. » 

Sur quoi il cite un mot de Wilhelmi sur M me de Charrière : 

« Il me semblait que c'était une sylphide en dépôt au pied 
de ces montagnes, en attendant que quelque sylphe vienne 
l'enlever... » 

Puis il la prévient de son mieux contre Lausanne : 

« Ce ne sont que grimaces, tortillages, gauches politesses. 
Vous ne verrez pas un seul homme d'esprit, et pas une femme 
qui ait de la grâce naturelle, ni la moindre franchise. Avec cela, 
vous pourrez les trouver charmantes, et vous serez bien per- 
siflée ; car c'est le sort de tous les nouveaux venus. » 

De telles diatribes ne pouvaient créer une prévention défa- 
vorable dans un esprit aussi indépendant que celui d'Isabelle. 
Son jugement sur Lausanne, bien plus mesuré, nous le trouve- 
rons dans son œuvre. Elle lui répond gentiment, raille d'un 
mot piquant les « fadeurs sylphiques » de Wilhelmi, et quant 
à Lausanne, elle est résolue à s'y montrer aimable et confiante : 
« Je serais comme eux, si, recevant leurs politesses, je les jugeais 
méchamment. » 

La réponse de d'Hermenches est intéressante, parce qu'elle 
est datée de Ferney (23 mars 1772) : 

« Je voudrais que vous y fussiez, au lieu de ce plat Lausanne, 
où vous allez arriver quand je le fuis. Qu'est-ce que la vie ? 
Il y a quelques années, j'aurais marché au travers d'un brasier 
pour posséder Agnès à Lausanne ! Je me fais du bien ici : ce 
vénérable et prodigieux vieillard écoute mes misères, s'entre- 
tient de mes petites peines comme une bonne mère ; aussi je 
le trouve grand dans ces moments-là, comme M' ne de Sévigné 



1 II lui écrivait après sa visite : « J'ai été prodigieusement content de vous ; 
l'espèce de dignité que donne l'état de madame vous va singulièrement 
bien. Je suis tout étonné (?!) de vous trouver femme aussi merveilleuse et 
adorable que vous étiez fille sublime et incomparable... Je vous apprends 
que vous plaisez universellement et que vous avez surpassé tout ce que la 
prévention et le prestige avaient annoncé de plus favorable pour vous. » 
(7 février 1772). 



LUNE DE MIEL ICI 

trouvait Louis XIV un héros, après qu'il eut dansé un menuet 
avec elle. Il faut absolument que vous veniez le voir ; il est 
digne de vous écouter, et vous l'êtes infiniment de lui parler. » 

Le 23 avril, elle répond en donnant tout d'abord ses impres- 
sions sur Lausanne : 

« ...Je n'en suis pas enthousiasmée, mais je m'y suis amusée. 
On était si honnête que je ne pouvais résister à rien. De retour 
ici, je me suis chargée de la conduite de la maison : me voici 
ménagère et souvent cuisinière ; cela m'occupe et m'amuse... 
Parlons des gens de Lausanne. J'ai trouvé M me de Sévery extrê- 
mement aimable '. Quand nous avons été à notre aise ensemble, 
je lui ai trouvé bien de l'esprit et de la justesse d'esprit, une 
gaîté fine et vraiment agréable, enfin tout ce qui est en droit de 
plaire, et elle m'a beaucoup plu. Son mari est bon, franc, facile ; 
j'en ai été très contente. » 

Mais elle est surtout charmée de M me de Villardin : celle-ci 
rappelle M me d'Athlone, «à qui le monde, dit-elle joliment, n'a 
point donné d'usage du monde. » Elle loue le marquis de Gentil 
de Langalerie -, qui se plaçait volontiers à côté d'elle à table : 

« Il est un peu sale, mais il est gai, il est instruit ; il y a dans 
tous ses discours de la bonhomie et une facilité d'esprit et d'ex- 
pression que j'aime, au lieu que je déteste le précieux, le bel- 
esprit et les beaux parleurs qui s'écoutent et veulent être écou- 
tés. J'aime qu'on aille rapidement son train en discourant ; 
je sais bien attraper au vol ce qu'on dit de bon... M. Tissot a 
bien de l'esprit. Je l'ai trouvé tel que vous me l'aviez dépeint... 
Votre dernière lettre était datée de Ferney : j'ai été bien aise 
que vous y pensassiez à moi. Vous m'y souhaitiez : je ne m'y 
souhaite point. C'est un méchant homme de beaucoup d'esprit. 
Je le lirai, mais je n'irai pas V encenser . » 

Nulle déclaration ne peint mieux ce quant à soi qui est un 
des traits saillants du caractère d'Isabelle. Nous constatons 

1 M me de Charrière-de Séverv, sa cousine. Elle demeura en correspon- 
dance avec cette aimable parente vaudoise. La famille de Charrière-de 
Séverv, à Valency, près Lausanne, possède une quinzaine de lettres écrites 
de Colombier, que nous avons eues entre les mains. Elles contiennent 
quelques détails intéressants sur la vie de AL" de Charrière pendant les 
premières années de son mariage. 

2 Allié de Constant, beau-frère de d'Hermenches, et comme lui ami de 
Voltaire (voir Perey et Maugras, La Vie intime de Voltaire aux Délices et 
à Ferney, p. 124-129). 



IÇ2 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

qu'elle ne fut fascinée ni par Voltaire, ni par Rousseau. Ce 
devait pourtant, semble-t-il, être une forte tentation, pour une 
femme d'esprit, d'aller recueillir les compliments dont Voltaire 
n'eût pas manqué de se mettre en frais pour elle ; de briller 
quelques moments à la petite cour de Ferney, de faire la con- 
quête du roi... Mais il eût fallu «l'encenser». M me de Charrière, 
qui n'abdiquait point son droit de le juger, n'était pas femme 
à dissimuler ses sentiments intimes pour plaire à Voltaire. 
Elle dédaigna cette occasion d'être présentée au grand homme, 
et celui-ci vécut encore six années, sans qu'elle éprouvât jamais 
aucun désir de l'approcher. Plus tard, ayant lu les lettres de 
Voltaire à Frédéric II, elle les jugeait ainsi : 

« Pour ce qui est du poëte et de ses lettres, c'est de la gentil- 
lesse d'esprit, de la grâce, de la malice, de la rancune, de la 
puérile vanité, de la bassesse, de la hardiesse tellement mêlées, 
qu'on aime et hait, qu'on admire et méprise, qu'on s'indigne 
et qu'on rit tout à tour et presque à la fois... Je suis si vaine pour 
mon sexe des lettres de la Margrave de Bareith, que je les lis 
à tout le monde. Je n'ai jamais rien vu d'une femme qui prouve 
aussi complètement que nous pouvons être tout ce que sont 
les hommes. On dit que Sapho l'avait prouvé quant à la poésie : 
la Margrave le prouve quant au grand et bon esprit ; c'est donc 
un procès jugé. » (A Chambrier d'Oleyres, 6 décembre 1788.) 

En arrivant de Lausanne, elle écrivait à son frère : 

« 19 avril 1772... On m'a parlé et fait parler de vous jusqu'à me 
fatiguer et m'impatienter : vous savez si j'en eusse parlé volon- 
tiers à des amis ! Mais entendre, au moment de mon arrivée, 
toutes les assemblées, les vieux, les jeunes, les Suisses, les Anglais, 
les Français, dire et répéter : Votre frère est bien intéressant ! 
et devoir faire une histoire à des inconnus dont je voyais le 
visage et dont j'entendais la voix pour la première fois de ma 
vie, c'était à mon avis profaner le sujet et le héros de l'histoire, 
et faire des lieux communs de ces détails qui me touchent si 
sensiblement. Enfin, j'ai vu que vous étiez aimé de beaucoup 
de gens et applaudi de tous. Cela m'a pourtant fait plaisir... 
J'ai été très fêtée, j'ai soupe partout... Je me fais une grande 
fête de vous voir. Sur la fin de mai, dites-vous. C'est bientôt. 
Ah ! que cela est bon ! » 

Ce séjour — il dura deux semaines et demie — est le plus 
long qu'à notre connaissance M me de Charrière ait jamais fait 
à Lausanne. Si nous soulignons le fait, c'est qu'on lit en vingt 



LUNE DE MIEL I C)3 

ouvrages différents que M nc de Charrière « vécut » à Lausanne, 
ou du moins y séjourna fréquemment, pendant un temps assez 
long pour faire partie du « tout-Lausanne » d'alors. On lui assi- 
gne une place dans la société lausannoise. C'est une erreur abso- 
lue, née peut-être d'une simple confusion : on a souvent pris 
M me de Charrière de Bavois pour M me de Charrière de Tuyll '. 
La première, née de Saussure, avait un salon à Lausanne ; 
ses samedis étaient fort spirituels au gré des uns, mortellement 
ennuyeux au dire des autres. Quant à notre amie, ses visites 
à Lausanne furent extrêmement rares et courtes. En revanche, 
elle séjourna à plusieurs reprises et pour plusieurs mois à Genève, 
qu'elle préférait manifestement. Elle y passa même quelques 
hivers 2 . Pour connaître Lausanne et en peindre la société 
comme elle l'a fait, il lui a suffi d'y faire une ou deux courtes 
visites ; mais, en somme, Lausanne a tenu une place infime dans 
sa vie et dans sa correspondance. Elle avait d'ailleurs beaucoup 
moins le goût de la société et le besoin des salons qu'on ne se 
l'est figuré. Au moment de son mariage déjà, cette femme 
trop clairvoyante ne croyait plus guère qu'à quelques amis 
éprouvés, et les plus vifs plaisirs intellectuels ne balançaient 
même pas à ses yeux les joies d'une affection partagée et sûre. 
Aussi, quelle fête, lorsque sa meilleure amie arriva à Colombier, 
le 20 juin 1772 ! Elle était paisiblement occupée à écrire à son 
frère Ditie : 

«Tout à coup, j'entends le bruit d'un carrosse; le cocher 
fait hu-t, hu-t pour arrêter, je cours à la fenêtre, je vois deux 
chevaux et, derrière, encore deux têtes de chevaux. Je cours 
à la porte de ma chambre ; je crie : « Est-ce M mc d'Athlone ? » 
On répond qu'oui. Le moment d'après je me trouve au bas de 
l'escalier, dans les bras de ma cousine, riant, pleurant, l'embras- 
sant à la fois, aussi surprise que si j'eusse ignoré son voyage, 
et n'en croyant qu'à peine mes sens, qui me disaient que c'était 
elle, elle-même, à Colombier, chez moi ! Toute la journée du 



1 Nous en pourrions citer maint exemple. Un des plus récents se trouve 
dans une note du Journal de M"" de Ca%enove-d' Ariens (publié par A. de 
Cazenove. Paris, Picard, igo3), où M"' de Charrière de Bavois — car il ne 
peut s'agir que d'elle en cet endroit — est appelée «l'amie de Benjamin 
Constant», ce qui désigne notre dame de Colombier. 

2 En revenant de Genève à Colombier, il lui arriva plusieurs fois de passer 
à Lausanne sans s'y arrêter. (Lettre de M. de Charrière à sa femme, 1 781 ). 

i3 



'94 



MADAME DE CHAKKIERE ET SEs AMIS 



lundi a été comme un premier moment, et il m'a fallu toute 
la semaine pour me reconnaître et rasseoir mes esprits. Nous 
sommes charmées, heureuses, contentes l'une et l'autre au delà 
de l'expression. Mylord s'amuse, il est l'ami de tous les habi- 
tants du logis ; il joue au piquet avec M. de Charrière, il arrose 

le jardin de M ,ie de 
Penthaz, il plaisan- 
te avec Henriette. 
Leur logement est 
joli et commode : 
c'est dans la meil- 
leure maison du 
village. On trouve 
notre établisse- 
ment agréable, la 
maison gaie, la vi- 
gne d'un bon rap- 
port. C'est moi qui 
gouverne ma mai- 
son depuis deux 
ou trois mois, — 
je la gouverne au- 
jourd'hui avec un 
plaisir nouveau. Ma 
cousine n'a jamais 
eu un plus beau 
visage ni un plus 
grand appétit. Le 
voyage ne l'a point 
fatiguée, la cha- 
leur ne l'incom- 
mode pas; elle dit 
qu'elle serait ve- 
nue quand ce n'au- 
rait été que pour 

(D après un pastel de Liotard appartenant au comte {■ r 

G. Bentinck, à Amcrongen) slx JOUTS . » 




1 M°" d'Athlone, très vive de nature, devint, avec les années, originale 
jusqu'à l'excentricité. Vincent de Tuyll, dans une lettre à sa sœur, M"' de 
Charrière (3o Juin 1702), appelait M™ d'Athlone «une personne qui, avec 
le meilleur cœur du monde, est extravagante dans tout ce qu'elle fait 
comme dans tout ce qu'elle écrit*. Ses fantaisies bizarres sont restées 
légendaires au château d'Amerongen, où elle passa sa vie. (Elle mourut en 
[819). .Mais on y a conservé aussi le souvenir de son excellent cœur — et 
son portrait, qui fait pendant à celui de mylord Athlone. Nous reproduisons 
le premier, en notant qu'il fut peint, précisément en 1772, par Liotard 
(ainsi que M™ de Charrière l'écrit à Ditie). Ce beau pastel donne bien l'idée 



LUNE DE Ml KL IO,5 

Ce fut un heureux temps. Mais vers la fin de l'année, une fois 
les amis partis, voici que ses anciennes inquiétudes au sujet 
de d'Hermenches la reprennent. Il parlait alors de divorcer 
et de se remarier : elle jugea opportun de lui adresser cette récla- 
mation bien naturelle : 

«Voici ce que j'exige, et mon frère, que vous connaissez, 
que vous estimez, qui connaît les lois de l'honneur et de la probité, 
et celles de la prudence, l'exige aussi : si vous vous mariez, 
avant que votre contrat soit signé, vous me renverrez toutes 
mes lettres, toutes. Une jeune nouvelle femme est la maîtresse 
la plus séduisante qu'on puisse avoir ; auprès d'elle une ancienne 
amie n'est rien. En un mot, je l'exige, et une personne qui vous 
a si longtemps témoigné de l'amitié, avec tant de franchise, 
de zèle et de constance, malgré l'absence, l'éloignement, malgré 
tant d'oppositions et de discours, ne doit pas exiger en vain 
une chose qui intéresse son repos... Nous ne vous demandons 
si expressément ces lettres qu'au cas que vous vous mariiez, 
parce que nous sommes persuadés que vous avez et que vous 
aurez toujours, hors de ce cas-là, les soins nécessaires pour 
qu'elles ne soient jamais lues de personne. Vous savez combien 
elles paraîtraient sottes et ridicules. » (30 septembre 1772.) 

Nous n'avons pas la réponse de d'Hermenches ; sans doute 
il resta muet, car elle revient sur cette affaire dans la lettre 
suivante, où elle lui conte qu'elle a reçu de ses nouvelles par un 
de ses officiers, M. Chaillet : 

« Il m'a trouvée seule avec ma femme de chambre, elle 
ployant des chemises, moi faisant de la tapisserie... M. de Char- 
rière faisait sa partie de tarot chez M. Chaillet, pendant que 
son fils me parlait ici de vous. » 

A ce moment, d'Hermenches avait obtenu son divorce, 
assez superflu d'ailleurs, puisque sa femme mourait quelques 
mois après, sans la permission du docteur Tissot l ... Cependant 
d'Hermenches ne rendait toujours pas les lettres, et la pauvre 
femme les réclamera derechef, sans plus de succès. 

de cette figure opulente, cordiale, épanouie, rayonnante de santé, que 
Rubens eût aimé à peindre. — Dans le parc d'Amerongen, on voit encore 
un joli pavillon que M mc d'Athlone y avait fait édifier et qu'elle appela 
Colombier en souvenir des jours heureux passés auprès de sa cousine ten- 
drement aimée. 

1 Dans une visite à Colombier, l'illustre médecin avait prononcé que 
M"" d'Hermenches « qu'on disait fort malade, n'était ni morte ni mourante. » 



196 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



Vers le même temps, son mari la conduisit à Berne, où il 
avait, par sa mère (née de Murait), de nombreux parents. 
Elle fut vivement frappée de l'aspect robuste et cossu de cette 
belle vieille ville ; elle y remarqua le bien-être du peuple, l'abon- 
dance des marchés, la propreté des rues. « Ces gens-là, dit-elle, 
gouvernent bien leur ménage, et cela fait plaisir à voir. »> Elle 
trouve et retrouve des amis, une dame de Sturler, une dame 
Frisching, « belle comme une sultane favorite », qu'elle devait 
avoir connue en Hollande ; elle revoit Wilhelmi, qui gagne dans 
sa sympathie, et l'aimable Bonstetten, « qui raconte les moindres 
choses avec une grâce et une finesse qui plaisent ». 

Mais ces courts séjours à Lausanne et à Berne ne firent que 
de rares diversions à l'existence calme, un peu monotone, où 
elle était entrée avec la résolution de s'en accommoder. Dès son 
arrivée à Colombier, elle avait noué des relations avec la société 
de Neuchâtel et pris intérêt aux détails de la vie locale. 

Six ans auparavant, la présence de Rousseau dans la Princi- 
pauté y avait soulevé une effroyable tempête : le gouverne- 
ment de l'Etat et celui de l'Eglise avaient saisi une bonne occa- 
sion de ranimer leur vieille querelle, et l'on s'était battu sur 
le dos de Jean-Jacques, lequel se croyait «l'unique objet de 
tant de sollicitude ! ». A ces jours orageux, avait succédé une 
accalmie, et dans la société de la petite ville, que venaient 
animer pendant leurs congés les officiers neuchâtelois au service 
de France ou de Hollande, les distractions mondaines ne man- 
quaient point. M me de Charrière y prit part au début avec 
un assez vif intérêt. Dès la première lettre écrite de Colombier 
à son frère, elle mentionne M me DuPeyrou, qui « devient plus 
simple et plus aimable » — et que nous retrouverons tantôt. 
Dans les somptueuses réceptions de DuPeyrou, ainsi qu'aux 
bals et concerts donnés dans le petit théâtre, dont la ville venait 
d'être dotée par quelques amateurs 2 , M me de Charrière put se 



1 Fritz Berthoud : J.-J. Rousseau au Yal-de-Travers, Paris, Fischbacher, 
1881, p. 247. 

2 C'est, aujourd'hui encore, le seul théâtre que possède Xeuchàtel. Les 
étrangers sans culture, qui jugent spirituel de mépriser une petite ville, et 
quelques Neuchâtelois aussi, qui font chorus avec eux par une ridicule 
fausse honte, — se moquent à l'envi de cet édifice, construit vers 1766, et 
devenu trop petit pour une ville de 20,000 âmes; on ne songe pas qu'il 



LUNE DE MIEL 197 

livrer à ces observations de types, de mœurs et de langage qui 
se condenseront dix ans plus tard dans les Lettres neuchâte- 
loises. Elle aimait à voir jouer des comédies de salon, spectacle 
assez nouveau pour elle : 

« C'est la première fois, écrit-elle à d'Hermenches, que je 
vois une troupe de société... Les opéras comiques prêtent un 
peu plus à l'illusion que les comédies, où l'on voit d'un bout à 
l'autre M. un tel et M me une telle, et point du tout les personna- 
ges de la pièce. On a joué la Gageure '. M me DuPeyrou m'a éton- 
née par la dignité, la finesse et l'aisance de son jeu ; sa figure 
est noble et sa prononciation distincte, de sorte qu'elle a tout 
ce qu'il faut pour une excellente M mc Préville... Je travaille 
beaucoup, je lis un peu... Je ne m'ennuie point : M. de Charrière 
est trop aimable et je l'aime trop pour pouvoir m'ennuyer 
auprès de lui. Si mes nerfs ne me faisaient souffrir bien souvent, 
je serais encore plus heureuse. » (14 février 1773)- 

De temps en temps, elle va passer quelques jours à Neuchâtel, 
et recueille, pour les conter à son frère, les menus événements 
du chef-lieu. Il en est qui font sensation, comme le duel du baron 
d'Erlach avec « un jeune Sandoz, qui est brave et vif, et qui 
était amoureux » : c'est M me DuPeyrou qui fut la cause involon- 
taire de cette querelle : 

« Ils se sont battus dans nos allées de Colombier ; tous deux 
ont été blessés. Sandoz, qui avait eu tort, l'a reconnu de très 
bonne grâce. Quant à M me DuPeyrou, on ne pouvait que faire 
des conjectures sur son chapitre, mais elles ne lui ont pas été 
favorables. Je vous verrais diriger la fumée de votre pipe du 
côté de son visage avec plus de plaisir que jamais. Je l'ai vue 
quelquefois dans trois petits séjours que j'ai faits à Neuchâtel 
à l'auberge... On donna, il y a huit jours, un très joli bal de 
souscription. M me Bosset, des Gardes, en donna aussi un, où 
je m'amusai beaucoup. Tout le monde ici danse bien; 
M me DuPeyrou danse très bien. Vous savez qu'on a donné très 
souvent la comédie. J'y allais par curiosité et par politesse, et 
d'ordinaire je m'y ennuyais comme une malheureuse. Mais que 
j'ai été bien dédommagée par M me de Montmollin et M. de 

était fort spacieux pour une ville de 3ooo. Et l'on rit de son extérieur, qui 
est insignifiant, sans se douter que la salle de spectacle est charmante, très 
intelligemment conçue comme forme, proportions et disposition. Nos 
grands architectes seraient peut-être fort empêchés de faire mieux aujour- 
d'hui. 

1 La Gageure imprévue, de Sedaine (1768). 



19° MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Chambrier ! Qu'ils ont bien joué Sylvain ', et que Sylvain est 
une charmante pièce ! Jamais je n'ai entendu de musique mieux 
faite ni mieux chantée. Ces deux personnes étaient ravissantes. 
On pleurait, on admirait, leurs deux voix sont faites l'une pour 
l'autre. On ne pensait à autre chose encore deux jours après 
avoir vu Sylvain (23 mars 1773). » 

Une des choses qui l'intéressa le plus, à son arrivée dans notre 
pays, ce furent les vendanges, spectacle plus neuf encore pour 
elle que le théâtre de société : 

« 21 octobre 1772 (à Ditie). On fait ici une vendange prodi- 
gieuse. Je suis bien fâchée que vous n'y soyez plus. Vous seriez 
mal servi et mal nourri, mais vous vous amuseriez de la gaîté, 
des embarras, du mouvement, de ce charmant air d'abondance... 

...Dites-moi si votre ébullition, vos boutons, votre fièvre 
n'ont point fait de bien au reste de votre santé. C'était déjà 
la même disposition sans doute qui vous fit devenir tout à coup 
si rouge chez M. DuPeyrou. Les bains du lac peuvent avoir 
contribué à cela : si c'est un bien, j'en aimerai le lac. Je l'ai 
vu encore ce soir : il était beau ! 

...Je ne vois personne et j'en rends grâce aux vendanges. 
Les uns sont au Tertre, d'autres à Neuchâtel, d'autres ren- 
fermés chez eux... Le prince de Darmstadt 2 a été à Neuchâtel. 
On ne nous a point invités avec lui : c'est très bien fait ; les 
chars de vendange barraient ces étroits chemins. M me DuPeyrou 
lui a déplu : c'est bien fait encore ! 

On parle toujours très bon français ici : M ,le Charlotte Meu- 
ron, parlant l'autre jour de M"»* Pourtalès, encore M lle De Luze, 
disait qu'elle aurait pu donner une fille qui aurait eu de V ouverture. 
J'ai appris la phrase par cœur pour Noski et pour vous 3 . Vous 
souvenez-vous de ce pauvre enfant qui fut presque écrasé 
au Bied ? Je vis l'autre jour sa mère et lui demandai s'il com- 
mençait à donner des marques d'amitié et de préférence : Oui, 
dit-elle, grâce à Dieu, il s'est remis à baiser. — Quel dommage 
si cette lettre venait à se perdre ! Je vous dis de si belles choses. 
Adieu, mon frère et ami Ditie. Vous dites : « Nous nous sommes 
moins qu'autrefois. » — Peut-être. Mais nous nous redevien- 



1 Le Silvain, comédie en un acte, mêlée d'ariettes, par Marmontel, musi- 
que de Grétry, jouée aux Italiens en 1770. 

2 Louis, prince de Hesse-Darmstadt, né en 1753, devint grand-duc en 1790. 

3 Xoski est un surnom d'amitié qu'elle donnait alors à son mari, lequel, en 
retour, l'appelait Xoska. Nous ignorons l'origine de ces sobriquets polonais. 



LUNE DE MIEL 



K)9 



drons plus, à mesure que nous verrons mieux que nous avons 
changé aussi peu que possible '. » 




DITIE DE TUYLL 
(D'après un pastel appartenant au comte G. Bentinck. 



Amerongcn) 



1 Le spirituel Ditie n'était pas en reste de drôleries avec sa sœur. Il lui 
envoyait de Nice un récit qui la rit rire aux larmes et qu'on nous permettra 
de glisser discrètement dans une note: «.La passion du jeu, écrit-il, a si 
bien subjugué dans ces contrées toutes les classes des habitants, que ceux 
qui ne jouent pas de l'or jouent de la m.... ; de mes yeux j'en ai vu l'exemple 
aujourd'hui, tout comme je vous le dis, sans badiner; j'ai pensé étouffer 
de rire. C'étaient trois ou quatre petits misérables qui ramassent ce que je 
viens de vous dire, et qui avaient fait, chacun de sa récolte, des portions 
égales : ces portions passaient de l'un à l'autre selon qu'en ordonnait la 
fortune ; elle dispose d'un tas de m.... comme du sort d'un empire. » 



200 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

A tout prendre, sa vie de jeune mariée n'avait rien de morose. 
Mais une grande douleur allait la frapper. Son frère, à qui le 
séjour du Midi convenait, avait été chargé par les Etats-Géné- 
raux d'aller féliciter le roi de Sardaigne (Victor-Amédée III) 
de son accession au trône. Il se promettait de visiter l'Italie, 
puis de séjourner à Colombier au retour. Mais l'état de sa santé 
ne s'améliorait pas. Sa sœur lui écrivait, le 10 avril 1773, une 
lettre à la fois désolée et pleine de l'espérance d'un prochain 
revoir : 

«Nous avons eu froid aussi bien que vous... Malgré la bise, 
le printemps va son petit train, les feuilles paraissent et se 
déplient, les rieurs s'épanouissent, et sentent déjà bon. Je pense 
que la saison sera bien agréable pour votre voyage. En revenant 
du Midi vers le Nord, vous trouverez partout la première verdure. 
...Aujourd'hui, j'ai pensé à vous moins gaîment. Je le répète, 
votre lettre m'a affligée. » 

C'est la dernière fois qu'elle écrivait à ce frère si tendrement 
aimé, qui ne devait pas revoir le Nord, ni sa sœur, ni les siens. 
Il mourut à Naples. Ses dernières dispositions, dictées au consul 
de Hollande, sont datées du 21 mai 1773 *. Nous pouvons devi- 
ner quel deuil cruel fut pour elle cette mort imprévue et loin- 
taine. Elle n'avait, parmi les siens, d'intimité vraie qu'avec son 
frère Ditie. Dans sa grande douleur, elle souhaita de revoir son 
vieux père, accablé, lui aussi, sous le coup de la funèbre nouvelle. 
En effet, nous la retrouvons à Zuylen l'année suivante : 

« Zuylen 16 août 1774. {A (THermenches.) Votre lettre était 
remplie de sensibilité sur la mort de mon frère. Je n'ai point 
répondu, parce que j'ai été très longtemps hors d'état d'écrire... 
Ma vie a été douce et uniforme dans ma famille, et n'était guère 
troublée ni changée que par des maux de nerfs dont la peinture 



1 C'est peut-être à l'occasion de cette mort que l'aîné des frères, Guillaume 
de Tuyll, fit le voyage au retour duquel il s'arrêta à Colombier, en Juillet 
1773. (Lettre à M"" de Charrière-de Séverv, à Lausanne). — Constatons ici 
que la lettre publiée par Gaullieur comme adressée à Ditie le 8 octobre 1774, 
devait être d'une date antérieure. Mais elle n'est pas même authentique, car 
Gaullieur l'a composée de divers passages empruntés à plusieurs lettres. 
Nous verrons d'autres exemples de ces procédés de transposition, de chan- 
gement de date ou de texte ou d'attribution des lettres, dont Gaullieur a 
souvent usé, — bien malheureusement, car ils enlèvent toute valeur docu- 
mentaire aux textes qu'il a publiés. (Voir plus loin, chap. XV). 



LUNE 1)K MIKL 



vous aurait fait autant de pitié que celle de mes amusements 
vous eût donné d'ennui. Je suis peut-être encore assez bonne 
à voir pour des gens paisibles, accoutumés à m'aimer, mais il est 
impossible que j'inspire le moindre intérêt au reste du monde. 
C'est sans retour que je suis maussade, parce que je ne suis 
point fâchée de l'être. Mon mépris pour les hommes ne va 
point en augmentant, mais bien mon indifférence pour leur 
suffrage; c'est-à-dire que je ne désire pas de les occuper, d'en être 
regardée, ni applaudie ; mais je crains plus que jamais de les 
blesser et d'en être blâmée. Vous voyez que de tout cela il ne 
doit pas résulter une façon d'être qui vous parût aimable, 
à vous qui êtes toujours tout vivacité, tout activité, tout ambi- 
tion. Je vous divertirais comme un vieillard de 80 ans pourrait 
divertir une fille de vingt... 

...Nous sommes ici beaucoup de monde : ma sœur et son mari 
avec tous leurs enfants, ma belle-sœur avec les siens et son mari, 
et mon frère cadet [Vincent], qui n'a point encore de femme. 
Mon père paraît fort content de nous voir ainsi rassemblés 
et de bon accord, tous satisfaits les uns des autres. Mon mari 
est estimé et chéri de toute ma famille, chacun applaudit à 
mon choix et partage mes sentiments. 

... Voilà bien des douceurs, ajoute-t-elle après avoir men- 
tionné la présence de sa chère cousine, aux couches de laquelle 
elle venait d'assister. Cependant, il faudra bientôt partir : 
M. de Charrière voudrait être chez lui avant les vendanges, 
et il a raison de le vouloir... Peut-être irons-nous à petites jour- 
nées pour épargner de la fatigue à un jeune homme qui nous 
sert et que nous aimons beaucoup. 

...Une chose diminue mon empressement pour notre corres- 
pondance : je ne puis penser à vous écrire sans penser à mes- 
lettres d'autrefois, et cette pensée m'inquiète. Je ne me sou- 
viens pas d'avoir jamais eu rien de malhonnête dans le cœur, 
mais je sais en gros que je disais autrefois tout ce que je pensais- 
et que j'ai dû penser beaucoup de folies imprudentes et sur- 
tout ridicules à dire. Cela n'est pas assez sérieux pour vous 
redemander positivement mes lettres, et cette demande aurait 
l'air d'une défiance de vous, que je n'ai pas ; mais, d'un autre 
côté, depuis que je suis mariée, tout ce qui pourrait blesser 
mon mari le moins du monde m'étant devenu d'une extrême 
importance, je vous écris moins volontiers, parce que je ne puis 
vous écrire sans me rappeler des idées que j'aime mieux éloigner. 
Voilà au vrai tout mon cœur, toutes les causes de mon silence, 
car ma franchise est invariable, aussi bien que mon amitié. » 

Cette lettre, à la fois tremblante et ferme, ne reçut pas la 
réponse qu'on pouvait attendre d'un homme du monde aussi 
accompli. Non seulement d'Hermenches garda les lettres, mais 



MADAME DE CHARR1ERE ET SES AMIS 



il se fâcha, se répandit en reproches contre l'inconstance de 
son amie, qui lui répondit l'année suivante seulement l : 

« Je me crois la personne la moins faite pour être accusée 
d'inconstance qui soit au monde, et vous auriez grand tort 
de porter le deuil d'un cœur très en vie et d'une amitié qui ne 
mourra point. Ma morale vous a déplu... Vous n'en serez plus 
ennuyé. Vous avez trouvé mauvais que je vous redemandasse 
mes lettres : je ne vous les redemandais pas, je vous disais 
seulement que je serais plus contente, plus en repos, et que je 
vous écrirais plus volontiers si vous vouliez me les rendre. 
Vous ne le voulez pas et vous avez été fâché de ce que je vous 
disais là-dessus : je cesserai d'en parler, et moyennant cela j'es- 
père que vous serez satisfait, que vous me croirez le sens commun 
et une manière d'être à peu près comme je l'avais quand vous 
m'honoriez de votre estime. » 

Encore quelques paroles aimables, presque affectueuses ; 
un compliment à d'Hermenches sur ses lettres, — « mélange de 
gaîté et d'amertume qui rend toutes vos peintures si piquantes ; 
des impressions exagérées dans un style plein de feu », — et 
voilà la fin de cette correspondance qui avait duré tant d'années ! 
Du moins d'Hermenches a-t-il négligé de garder les lettres sui- 
vantes, s'il y en eut. Nous pensons qu'il n'y en eut pas. Pour- 
quoi auraient-ils continué à s'écrire ? Elle n'avait plus confiance 
en lui. l'intimité ancienne était finie. Quant à d'Hermenches, 
il n'avait plus rien de romanesque à attendre d'elle. Madame 
de Charrière, épouse d'un mari placide et bon, n'était plus cette 
« incomparable Agnès », qu'il avait aimée d'un sentiment si 
particulier et si vif. Sa destinée, désormais fixée, n'était plus une 
piquante énigme pour ce déchiffreur de cœurs féminins, pour ce 
confesseur mondain cherchant la volupté des situations sca- 
breuses et des confidences téméraires. Agnès était descendue 
dans la prose d'un mariage raisonnable, et en somme heureux. 
Assagie par l'expérience, éprouvée par un deuil profond, elle 
ne demandait que le repos dans sa retraite, la paix du colombier... 
Elle n'avait pour son ancien adorateur plus rien de l'héroïne 
un peu troublante de jadis : ne renonçait-elle pas à l'être au 



1 Cette lettre, du 23 Juillet 1775, est écrite de Hollande, où M" de Charrière 
faisait un nouveau séjour. Ce fut sans doute la dernière fois qu'elle vit son 
père, qui mourut l'année suivante (1" septembre 1776). 



LUNE DE MIEL 203 

point de lui réclamer prudemment des lettres qu'elle regrettait 
d'avoir écrites ? D'Hermenches trouva cela chétif, et se détourna 
de cette femme dont il avait attendu mieux. La correspondance 
s'éteignit. 

Et lorsque d'Hermenches mourut, dix ans plus tard, M me de 
Charrière, elle, allait se reprendre à vivre : le propre neveu de 
d'Hermenches, Benjamin Constant, allait occuper cette âme à 
la fois désabusée et ardemment aimante. Mais nous serions bien 
surpris si, au moment de la mort de l'ancien ami, et pendant 
tout le reste de sa vie, elle n'avait éprouvé un singulier malaise 
à penser que ses lettres de jeunesse traînaient encore dans 
quelque tiroir, livrées aux regards indiscrets. Sentiment d'autant 
plus pénible, qu'elle ne pouvait tenter de les recouvrer sans 
attirer précisément l'attention sur elles. 

Et maintenant, ces lettres d'une jeune fille trop confiante, 
nous les avons eues sous les yeux. Aurions-nous dû les ignorer 
et les taire ? Nous ne pouvons le croire. Dans l'imprudence 
même de sa franchise, dans la liberté excessive de ses aveux, 
Belle de Zuylen nous est apparue si sincère, elle a si bravement 
confessé ce que tant d'autres eussent dissimulé avec soin, 
il y a, en un mot, dans cette âme tant de droiture, tant de vail- 
lance à se montrer au vrai, que nous l'en aimons et respectons 
davantage. Nous avons voulu tout savoir d'elle, et tout dire, 
parce que, tout pesé, les cœurs droits n'ont rien à redouter de 
la pleine lumière l . 



1 D'Hermenches lui écrivait, au début de leur relation: «Je vous obéirai: 
je brûlerai vos lettres ; mais je ne vous cèle point que je copierai tout ce 
qui porte le caractère de votre génie. Ce sont des morceaux trop rares pour 
les anéantir. Vos lettres méritent de passer à la postérité. » — 11 en était si 
convaincu qu'il ne brûla rien. La postérité ne lui en voudra pas. 



CHAPITRE VII 



DuPeyrou et les Chaillet 



«Lier ensemble desgensd'hon- 
neur et de sens, dont l'esprit est 
susceptible de lumières, et s'en- 
tourer de ces gens-là, c'est en 
vérité le plus grand service qu'on 
puisse se rendre... » 

(M"" de Charrière à M mt de San- 
doz-Rollin). 

L'ami de Jean-Jacques. — L'hôtel DuPeyrou. — Les frères Chaillet : le 
botaniste et Chaillet-de Mézerac. — Chambrier d'Oleyres. — Le pasteur 
Chaillet, rédacteur du Mercure suisse ; son caractère; originalité de sa 
critique. ■ — Son journal intime. — Mort du baron de Tuyll, père de 
M"" de Charrière. — Vincent de Tuyll et sa femme à Colombier. — 
Impressions d'un officier hollandais. — Les millionnaires neuchàtelois. — 
Les sœurs Moula. — M"" de Charrière à Genève. 



Nous avons rencontré, dans les premières lettres que M me de 
Charrière a écrites de Colombier, les noms de DuPeyrou et de 
Chaillet : ils désignent les plus anciennes relations qu'elle ait 
formées dans notre pays. Nous devons nous y arrêter un 
moment. 

Pierre-Alexandre DuPeyrou, dont la famille, originaire du 
Périgord, s'était réfugiée en Hollande pour cause de reli- 
gion, naquit le 7 mai 1729 à Paramaribo, gouvernement de 
Surinam, où son père était conseiller à la cour de Justice. En 
1739, l'enfant fut amené en Hollande ; il y fut élevé, ainsi qu'une 



20Ô MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS 

sœur, qui mourut jeune à Amsterdam. Sa mère, Lucie Droilhet, 
devenue veuve, se remaria en 1743 avec Philippe Le Chambrier, 
colonel au service des Etats-Généraux, commandant en chef 
de la province de Surinam. Quatre ans après, Chambrier revint se 
fixer dans sa ville natale, où il mourut en 1754. DuPeyrou, 
qui avait suivi ses parents à Neuchâtel, y fut reçu bourgeois en 
1748. Il jouissait d'une immense fortune, dont il fit l'usage 
le plus généreux. Il avait d'importantes affaires en Hollande, 
et se plaint souvent du tracas qu'elles lui donnent ; elles 
accroissaient en même temps sa richesse. 

Lié d'amitié avec le colonel Abraham Pury et mylord Maré- 
chal, gouverneur de la Principauté, DuPeyrou rencontra chez 
eux Jean-Jacques Rousseau et se lia avec lui d'une étroite ami- 
tié. Il partageait les opinions philosophiques du gouverneur : 
lorsque commença contre Rousseau la sotte persécution dont le 
pasteur Montmollin, poussé par ses collègues genevois, fut 
l'instigateur et dont les Lettres de la Montagne furent moins 
encore la cause que le prétexte, Rousseau eut pour ardents 
partisans mylord Maréchal, les conseillers d'Etat Pury et Chail- 
let, et DuPeyrou. Celui-ci écrivit, pour confondre le pasteur de 
Métiers, cette fameuse lettre « imprimée à Goa, aux dépens 
du Saint Office », qui fut proprement de l'huile sur le feu. DuPey- 
rou s'y montrait polémiste habile et incisif, et Montmollin eut 
fort affaire à lui répondre. Vers le même temps, Rousseau s'était 
passionné pour la botanique, et faisait, selon son expression, 
des « caravanes » avec ses amis, le justicier Clerc, DuPeyrou, 
d'Escherny, etc. Ces joyeuses excursions au Creux-du-Van, au 
Chasseron, à Brot, avaient laissé à Rousseau un souvenir déli- 
cieux, dont on retrouve la trace dans son œuvre l . 

Les lettres de Rousseau à DuPeyrou sont au nombre de 
cent treize et embrassent les années 1764-177 1. La corres- 
pondance cessa donc sept ans avant la mort de Jean- Jacques, 
mais celui-ci ne retira point à DuPeyrou la confiance qu'il 
lui avait montrée en lui laissant, au départ de Neuchâtel, 
une grande partie de ses papiers. DuPeyrou lui avait prouvé 



1 Voir Fritz Berthoud, J.-J. Rousseau au Val-de-Travers. Voir aussi 
les lettres de Rousseau à DuPeyrou du 1" août 1767 et du 16 septem- 
bre 176g. 



1)1 "PEYROC ET LES CHAILLET 



20/ 



son attachement en s'occupant avec zèle du projet d'édition 
générale de ses œuvres ; l'affaire ne put aboutir, mais, dès ce 
moment, DuPeyrou devint le conseiller financier du philo- 
sophe et s'occupa avec mylord Maréchal d'assurer le pain de 
sa vieillesse : 
« C'est de lui, 
disait Rousseau 
à M me Latour- 
Franqueville, 
que je tiens ma 
subsistance et 
mon indépen- 
dance. » (décem- 
bre 1767.) — Il 
écrivait à Du 
Peyrou lui-mê- 
me : 

« Agissez pour 
moi comme un 
bon tuteur pour 
son pupille. Je 
vous vois avec 
plaisir prendre 
cette peine. Voi- 
là, Monsieur, le 
seul compliment 
que je vous ferai 
jamais.» 




PIERRF-ALEXANDRE DU PEYROU 

Philippe de Pury 



(D'après un portrait appartenant à M 
à Xeuchàtel) 



Jl qualifie Du 
Peyrou d'« âme 

honnête» , d'homme « précieux à son cœur », et se demande si 
ses malheurs ne l'ont pas conduit à celui que la Providence 
« appelle à lui fermer les yeux ». C'est l'honneur de sa mémoire 
que Rousseau entendait confier à DuPeyrou en lui remettant le 
dépôt de ses papiers. 

Dès 1764, Rousseau pensait à quitter Môtiers, dont il avait 
pris les habitants en aversion, et inclinait à accepter l'hospi- 
talité que lui offrait DuPeyrou dans une de ses maisons de 
campagne, en attendant que fût achevée la construction de 
sa belle résidence de la ville. Rousseau l'appelait déjà « mon 



208 



MADAME DE CHARFUERE ET SES AMIS 



cher hôte ». Nous le voyons se rendre à Cressier ' avec Thérèse, 
afin de juger de l'établissement que DuPeyrou possédait dans 
ce village ; de Cressier, il alla avec son ami visiter l'Ile de 
St-Pierre, ce qui plus tard lui donna l'idée de s'y réfugier. 
Il y vécut alors quelques semaines, puis en fut chassé brutale- 
ment : c'est à Du- 
Peyrou qu'il crie 
dans sa détresse, 
et DuPeyrou 
d'accourir. La 
correspondance 
entre les deux 
amis se continue 
pendant toute l'o- 
dyssée de Rous- 
seau, qui séjourne 
à Strasbourg, en 
Angleterre, à 
Trye, à Bour- 
goin... Rousseau 
conserve long- 
temps le ton af- 
fectueux, familier 
et confiant; il sa- 
lue « madame la 
commandante » , 
la « bonne ma- 
man » de DuPey- 
rou, la «reine des 
mères ». 

Celle - ci étant 
morte en 1769, DuPeyrou, âgé déjà de 40 ans, épousa 
Henriette-Dorothée de Pury, fille de son ami le colonel. 
Très jolie, très vive, bon cœur et tête un peu légère, telle appa- 
raît M m2 DuPeyrou dans les lettres des contemporains. Mal- 
heureusement, il y avait entre les époux une différence d'âge 




1 D'apré 



MADVME DU PEYROl 
un pastc 



ppartcnant à M" Philippe de Pury 
à Ncuchàtel' 



1 C'est dans cette course à Cressier que Rousseau trouva la pervenche 
qui lui causa une émotion si vive en lui rappelant M"" de Warens. 



DUPEYROU ET LES CHAILLET 209 

qui aurait dû les effrayer l'un et l'autre. Née le 27 décembre 
1750, M me DuPeyrou n'avait que dix-huit ans et demi. Son 
mari l'avait connue petite fille. Rousseau lui-même, qui l'avait 
rencontrée à Mon-Lézi, retraite d'été du colonel, ne paraît pas 
avoir particulièrement remarqué cette enfant. Sa lettre de féli- 
citations à DuPeyrou est conçue en termes un peu vagues : 

« Elle nous a paru fort aimable à l'un et à l'autre [Vautre, 
c'est Thérèse Levasseur] et d'un fort bon caractère, autant 
que nous en avons pu juger sur une connaissance aussi super- 
ficielle... Vous avez, mon cher hôte, une grande et belle tâche 
à remplir. La sienne est plus grande et plus belle encore. » 

Cinq mois plus tard, il écrit : 

« Les détails que vous me faites de la manière dont vous cul- 
tivez le fonds de sentiment et de raison que vous avez trouvé 
en elle, me font juger de l'agrément que vous devez trouver 
dans une occupation si chérie, et me font désirer d'avoir la dou- 
ceur d'en être le témoin. » 

DuPeyrou s'appliquait de son mieux à sa tâche de mari- 
Mentor ; mais bientôt la jeune femme fut appelée à celle de 
garde-malade. DuPeyrou souffrait depuis longtemps de la goutte. 
A maintes reprises, Rousseau lui avait prodigué de sages avis 
et des conseils d'hygiène d'un caractère fort intime. Il connais- 
sait la violence des attaques de goutte auxquelles était sujet 
son ami. Celui-ci étant venu lui faire visite à Trye, à la fin de 
1767, un fort pénible incident avait failli les brouiller à jamais : 
DuPeyrou fut pris d'un accès terrible, compliqué d'une fièvre 
qui le mettait hors de sens. Rousseau veilla trois semaines à 
son chevet. Or, une nuit, DuPeyrou, dans son délire, refusa la 
potion calmante que Rousseau lui présentait, et lui reprocha 
de vouloir l'empoisonner ! Le malheureux Jean-Jacques, qui 
se croyait déjà accusé de tous les crimes par ses ennemis conju- 
rés contre lui, fut bouleversé d'un propos de fiévreux dont tout 
autre que lui n'aurait tenu aucun compte. Il crut voir s'effon- 
drer cette amitié qui était « sa dernière et seule espérance ». 
Quand le malade revint à lui-même, tout fut oublié... à peu près : 
DuPeyrou s'excusa, Rousseau pardonna. Il n'est pas certain 
cependant que son affection pour DuPeyrou n'ai pas été ébran- 
lée par ce déplorable incident. Néanmoins, il lui écrivit encore, 
pendant quatre années, assez fréquemment. Il s'informait sur- 



2 10 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

tout de cette maison somptueuse, qui s'élevait dans le faubourg 
de Neuchâtel, parmi les jardins et les vignes : 

« Comment va votre bâtiment ? Est-il -confirmé que vous 
aurez de l'eau ? Quoique absent, je m'intéresserai toujours à 
votre demeure et mon cœur y habitera toujours... Ah ! cher 
ami, que ne vous ai-je cru, et que n'ai-je resté à portée de passer 
mes jours auprès de vous ! » 

Il caressa longtemps le projet de revenir à Neuchâtel : il vou- 
drait s'occuper du jardin de son ami, il énumère les graines 
qu'il y faudrait planter, et rêve d'en devenir l'intendant ; 
il se promet de battre aux échecs l'« aimable Henriette », et 
de lui faire sa cour au point de rendre jaloux son mari : 

« Je suis pourtant un peu scandalisé, ajoute-t-il, de ne point 
voir venir de petits hôtes qui lui aident un jour à me faire ses 
honneurs. » 

Les « petits hôtes » ne vinrent jamais, et Rousseau ne revint 
pas. 

La maison de DuPeyrou, dont une cheminée porte gravée la 
date de 1767, ne fut complètement achevée qu'en 1771. La der- 
nière lettre de Rousseau à son ami est de cette année-là. Il se 
plaint que DuPeyrou néglige de lui donner de ses nouvelles. 
La méfiance de Rousseau s'étend maintenant à- tous ceux qu'il 
a connus, et la correspondance lui est devenue à charge. Il 
n'attend plus rien des hommes, il vent les ignorer, même ce 
fidèle ami, à qui il écrivait trois ans auparavant : « Vous serez 
désormais tout le genre humain pour moi. » 

C'est dans ces sombres dispositions que Rousseau achevait 
d'écrire ses Confessions, ce livre « où, disait-il naguère encore, 
je pourrai parler de mon cher hôte d'une manière qui contente 
mon cœur ». L'imagination de l'infortuné, tourmentée par les 
fantômes qu'elle enfantait, fit tort à son cœur, et le portrait un 
peu dédaigneusement brossé qui figure dans les Confessions x ne 
ressemble guère au DuPeyrou que vient d'évoquer la Correspon- 
dance. Pour cet ami, comme pour plusieurs autres (d'Ivernois, 
par exemple), Rousseau a été dur, après avoir été plein d'effu- 
sion et de reconnaissance. Qui jugerait DuPeyrou sur cette 
seule page serait injuste, comme l'a été Rousseau lui-même. 

1 Livre XII. 



DUPEYROU £T LES CHA1LLET 211 

DuPeyrou fut le type accompli du galant homme ; et de tous 
les amis du pauvre Jean-Jacques, il n'en est guère qui l'ait 
mieux compris, ni plus patiemment supporté. M mc de Lambert 
disait : « Peu de gens savent être amis des morts ». DuPeyrou 
fut de ce petit nombre d'hommes que ni l'injustice d'un ami 
ombrageux, ni la mort, ni les années, ne sauraient refroidir à 
son endroit. Il se constitua le défenseur obstiné de sa mémoire, 
ainsi qu'on verra bientôt. Cela dit, transcrivons la page consa- 
crée par Rousseau à son « cher hôte » : 

« DuPeyrou, fils unique, fort riche et tendrement aimé de 
sa mère, avait été élevé avec assez de soin et son éducation 
lui avait profité. Il avait acquis beaucoup de demi-connais- 
sances, quelque goût pour les arts, et il se piquait surtout d'avoir 
cultivé sa raison. Son air hollandais, froid et philosophe, son 
teint basané, son humeur silencieuse et cachée, favorisaient 
beaucoup cette opinion. Il était sourd et goutteux, quoique 
jeune encore. Cela rendait tous ses mouvements fort posés, 
fort graves ; et quoiqu'il aimât à disputer, quelquefois même 
un peu longuement, généralement il parlait peu, parcequ'il 
n'entendait pas. Tout cet extérieur m'en imposa. Je me dis : 
Voici un penseur, un homme sage, tel qu'on serait heureux 
d'avoir un ami. Pour achever de me prendre, il m'adressait sou- 
vent la parole, sans jamais me faire aucun compliment. Il me 
parlait peu de moi, peu de mes livres, très peu de lui ; il n'était 
pas dépourvu d'idées, et tout ce qu'il disait était assez juste. 
Cette justesse et cette égalité m'attirèrent. Il n'avait dans 
l'esprit ni l'élévation, ni la finesse de mylord Maréchal; mais il 
en avait la simplicité : c'était toujours le représenter en quelque 
chose. Je ne m'engouai pas ; mais je m'attachai par l'estime, 
et peu à peu cette estime amena l'amitié. » 

Dans ce portrait peu flatté, certaines touches sont justes, 
et quelques-unes rappellent des reproches que Rousseau adres- 
sait directement à son ami : son âme trop peu expansive, son 
« goût solitaire et casanier », sa crédulité qui provenait non d'un 
défaut de sa «judiciaire», mais de l'« excès de sa bonté». Sur 
ce dernier point, M me de Charrière est d'accord avec Rousseau : 
elle assure que cet homme trop bon fut souvent trompé dans 
sa vie ; quant à sa réserve, quant à son goût de la solitude, ils 
ne s'expliquent que trop par la surdité dont il fut atteint de 
bonne heure. On comprend aussi qu'il n'y ait jamais eu qu'une 
intimité médiocre entre des époux si peu assortis que monsieur 
et madame DuPeyrou. Cette femme jeune, brillante, amoureuse 



212 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

du plaisir, n'avait pas tardé, grâce à son charme et plus encore 
à sa fortune, à devenir l'idole de la société neuchâteloise, la 
reine de tous les bals et de toutes les fêtes. Son mari, que l'état 
de sa santé séparait du monde, se confina de plus en plus au coin 
de son feu, tandis qu'on s'amusait à ses frais chez lui, et sans lui. 

Il avait habité jusqu'à son mariage la maison confortable, 
mais un peu exiguë, qui existe encore et porte le n° 20 de la 
rue du Coq d'Inde. Sa nouvelle demeure l , vraiment princière, 
excita dans la ville une telle admiration qu'un étranger facétieux 
disait: « Neuchâtel, situé près de l'hôtel DuPeyrou... » — Ce 
petit palais, dont nous voudrions bien connaître l'architecte — 
de Paris probablement — a été conçu et aménagé avec un goût 
charmant. La façade principale donne sur un jardin d'un dessin 
très élégant ; deux avenues, dont le bas est décoré de pavillons, 
montent sur les côtés du jardin jusqu'à l'entrée, située au nord 
de l'hôtel : là régnait une vaste cour encadrée par les communs, 
écuries et pressoirs, et par des jardins en terrasses, dont il ne 
subsiste aujourd'hui qu'une fontaine ; la rue de la Serre et les 
salles Léopold Robert ont été construites sur cette partie de 
l'ancienne propriété DuPeyrou. Les salons et la salle à manger 
occupent le premier étage, où l'entrée du nord conduit de plain- 
pied. Le rez-de-chaussée, au midi, sur le jardin, où est installé 
depuis 1859 le cercle du Musée, était alors utilisé comme serre. 

La partie la plus remarquable de cette demeure somptueuse 
est le salon d'honneur, style Louis XVI, avec son riche parquet 
et ses boiseries rehaussées de sculptures dorées. Malheureuse- 
ment, l'ancien mobilier fut vendu par la ville de Neuchâtel, 
devenue propriétaire de l'hôtel en 1858 2 . L'ensemble garde néan- 
moins assez de son caractère primitif pour qu'on se figure aisé- 
ment la splendeur des fêtes qui y furent données. C'est là, — 
ainsi que dans la maison du richissime négociant Pourtalès, — 

1 C'est en 1764, ainsi que l'établit un mémoire judiciaire imprimé (Infor- 
mation très abrégée pour M. DuPeyrou, défendeur et intimé, contre les 
hoiries des sieurs Jaques Borel et Abram Berthoud, actrices et appe- 
lantes), que DuPeyrou stipula avec les entrepreneurs la convention par 
laquelle ils se chargeaient de la construction de la maison. 

2 II appartint successivement aux familles de Pourtalès et de Rougemont 
(les armes de Rougemont ont remplacé au fronton celles de DuPeyrou). 
L'impératrice Joséphine et la reine Hortensey logèrent en 1810, invitées par 
M. Frédéric de Pourtalès. 



DUPEYROU ET LES CHAILLET 



2l3 



que se concentra pendant une vingtaine d'années la vie mondaine 
de la petite ville. Mesdames de Pourtalès et DuPeyrou éblouis- 
saient par un faste inaccoutumé une société qui avait le goût 
du plaisir plus encore que les moyens de le satisfaire. Elles 
rivalisaient d'hospitalité, surtout envers les étrangers de marque: 
nous en verrons plus loin quelques exemples. 

Pendant les premières années de son mariage, M me de Char- 
rière prit part à ces plaisirs mondains, qui pour elle étaient 
moins des plaisirs qu'une occasion d'observer la société neuchâ- 




HOTEL DUPEYROU, A NEUCHATEL 



teloise. Elle fréquentait surtout la maison de son compatriote 
DuPeyrou. Plus tard, lorsqu'elle vécut retirée chez elle, DuPeyrou 
l'y venait voir souvent et lui écrivait plus souvent encore. 

Parmi ses plus anciens amis neuchâtelois nous rencontrons 
deux hommes excellents, les frères Chaillet, dont elle avait distin- 
gué d'emblée le caractère aimable et sûr. Elle ne se brouilla 
jamais avec eux comme avec le pasteur du même nom, qui était 
à peine leur parent et que nous apprendrons bientôt à con- 
naître. 

Jean-Frédéric et Georges Chaillet étaient les fils de ce loyal 
et bouillant colonel au service du roi de Sardaigne, qui, devenu 
membre du gouvernememt de Neuchâtel, fut un des défenseurs 
les plus courageux de Rousseau. Georges, négociant à Lyon, 



214 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMls 

revenait chaque année passer quelques semaines au pays. 
Il avait cette simplicité d'allures, cette humeur facile et cette 
droiture d'esprit que M me de Charrière prisait par-dessus tout. 
Son frère aîné, Jean-Frédéric, que sa haute taille avait fait sur- 
nommer le Grand Chaillet, fut vingt-quatre ans au service de 
France. Capitaine dans le régiment de Jenner l , il passait le 
temps de ses congés à Neuchâtel, faisant de la botanique, 
dont il avait pris le goût pendant un séjour en Corse; cette étude 
le consolait d'une surdité croissante, qui d'ailleurs, pour M me de 
Charrière, n'ôtait rien à l'agrément de son commerce. C'était 
toujours un chagrin pour elle de le voir repartir pour son régi- 
ment : 

« Comment peut-on souhaiter, écrivait-elle à Benjamin Cons- 
tant, d'étendre ses connaissances, ses liaisons ? On ne voit que 
vilainies ! Mon envie de me resserrer, me renfermer, ne voir, 
quand je ne puis être avec quelqu'un que j'aime, qu'un peu de 
verdure et un peu de ciel, augmente tous les jours. Les nouvelles 
de la France commencent à m'ennuyer beaucoup plus qu'elles 
ne m'intéressent. Des nouvelles de société ne m'amusent pas 
plus. J'aime à voir venir le grand Chaillet, qui rapporte des 
plantes de ses promenades, caresse Jamant, joue avec moi à la 
comète, que je lui ai apprise, et rit comme un fou quand il finit 
par la comète et la met pour neuf -. Point de fiel, point d'ambi- 
tion, point de bel-esprit. Le lendemain il retourne auprès de sa 
mère et de son herbier. Je suis bien fâchée qu'il s'en aille dans 
huit jours à sa garnison. » (29 mai 1790.) 

Les lettres de ce bon géant, qui avait gardé une sorte d'enfan- 
tine candeur, sont pleines de simplicité et de loyauté. En 1791, 
âgé de 44 ans, il quitta le service, et. fixé à la Prise, au-dessus 
de Colombier, se consacra à sa science favorite. M n - de Charrière 
écrit à ce moment : 

« M. Georges Chaillet et sa femme ont passé trois semaines 
à Neuchâtel, ce qui fait que j'ai été tout ce temps sans voir le 
grand Chaillet, et il m'en a fâché, car le meilleur, le plus doux, 
le plus content des hommes est fort agréable à voir. J'ai beau 
faire pour qu'il tâche de guérir de sa surdité, ce que je crois très 



1 Plus tard de Chàteauvieux, dont la révolte à Nancy, en 1790, a été 
flétrie par les vers fameux d'André Chénier. Chaillet se trouvait alors au 
régiment. 

- Voir Dictionnaire de Littré, au mot Comète, la description de ce jeu. 



DUPEYROU ET LES CHAH.!. ET 2 1 5 

faisable : il est si heureux, il est si passionné de sa botanique, il 
est si sage, si raisonnable, que ce n'est pas la peine pour lui que 




LE BOTANISTE CHAILLET 

D'après un portrait de Reinhardt (1797) 

(Propr. de la Bibliothèque de Neuchàtel) 



de se débarrasser d'une petite incommodité. Je le vois très 
content d'avoir quitté le turbulent et désordonné service de 
France. » « ...Il n'ennuie ni ne s'ennuie, et je n'ai jamais vu sa 
probité en défaut, ni un certain courage d'esprit sans ostentation 



210 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

qui appartient à un caractère noble.» (Lettres à M Ue L'Hardy 
et à M me de Sandoz). 

Ce « courage d'esprit », cette énergie morale, qu'il avait hérités 
de son père, allaient au besoin jusqu'à dire rudement la vérité 
à sa capricieuse amie. Elle ne s'en offensait point, — et, au con- 
traire, lui savait gré de cette sincérité \. 

C'est aussi dès le début de son établissement à Colombier, 
que M mc de Charrière se lia avec le baron de Chambrier-d'Oleyres, 
qui devait jouer un rôle important comme ministre de Prusse 
à la Cour de Sardaigne. puis comme gouverneur de la Principauté 
de Neuchâtel. Né en 1753, il avait vingt ans à peine lorsqu'il 
notait dans son journal sa première rencontre avec notre amie : 

« 1772. Dans le cours de l'été, je fis la connaissance du prince 
de Hesse-Darmstadt, frère de la reine d'aujourd'hui. Je dînai 
avec lui chez mylord Wemyss, avec lord et lady Athlone, qui 
passaient l'été à Colombier chez M me de Charrière, dont je fis 
alors la connaissance 2 . » 



Aucune période de la vie de M me de Charrière ne nous est 
moins connue que celle qui va de son mariage à la publication 
des Lettres neuchâteloises, c'est-à-dire de 1771 à 1784. Nous 



1 L'éloge de Chaillet comme botaniste a été fait par l'illustre Pyrame de 
Candolle, qui l'avait eu pour maître et pour ami. Il le range parmi «ces 
hommes modestes, qui, sans publier aucun ouvrage, ont servi à l'avance- 
ment des études par leurs recherches solitaires, par leurs communications 
à d'autres savants, par leur influence immédiate sur ceux qui les entou- 
rent. » (Mémoires de la Société neuchdteloise des sciences naturelles, 
tome II). L'influence de Chaillet s'exerça aussi sur Ch.-H. Godet, auteur 
d'un ouvrage classique, La Flore du Jura, et qui a écrit une notice sur 
Chaillet pour la Société helvétique des sciences naturelles (1839). — Chaillet 
étudia avec sagacité et une persévérance particulière les cryptogames. 
Candolle (qui évalue à 148 le nombre des espèces dont la découverte est 
due au capitaine Chaillet) aimait l'homme autant qu'il estimait le savant, 
et loue sa bonté, qui ressemblait assez à celle du « bourru bienfaisant. » 

2 On voudrait savoir si M"" de Charrière rencontra jamais le noble 
lord écossais qu'elle avait failli épouser. Il habitait le manoir de Cottendart r 
à deux kilomètres de Colombier. Mais jamais elle n'a fait allusion à l'ancien 
jacobite. On comprend qu'elle ait évité, plutôt que recherché,, les occasions 
de le voir. 



DL'PEYROU ET LES CHAILLET 1\J 

venons de raconter à peu près tout ce que nous savons de son 
arrivée à Colombier, de ses premières relations avec la société 
de Neuchâtel, de ses séjours à Lausanne et à Berne. Pour les 
années suivantes, nous ne possédons que de maigres rensei- 
gnements : elle a perdu son frère, qui était son confident le plus 
intime ; elle vit d'une existence sans événements, dont la mono- 
tonie commencera bientôt à lui peser. Elle ne soutient guère 
de relations suivies qu'avec les amis énumérés tout à l'heure, 
auxquels il est temps d'ajouter le jeune pasteur Chaillet, ministre 
« suffragant » à Colombier. C'est à lui que nous devons les rares 
détails dont il faudra nous contenter. Mais il convient tout 
d'abord de présenter à nos lecteurs ce personnage d'une remar- 
quable originalité. 

Né en 175 1 dans le village montagnard de la Brévine, où son 
père était pasteur, Henri -David Chaillet l avait embrassé la 
même profession. Nous le voyons, à l'âge de dix-huit ans, se 
rendre en bateau de Neuchâtel à Morat, pour y prendre le coche 
qui doit le transporter à Genève 2 . Tout en occupant une place 
de précepteur, il commence ses études de théologie, se lie d'une 
amitié spéciale avec un jeune homme « doux et sage », Pierre 
Prévost, plus tard célèbre par ses travaux littéraires et scienti- 
fiques 3 . Il voit fréquemment le philosophe Charles Bonnet,, 
pour qui il se prend d'un naïf enthousiasme ; il se délecte aux 
sermons des Jacob Vernes et des Romilly, aux doctes leçons 
des Maurice et des Vernet. Mais surtout il lit et il pense. Son 
journal d'étudiant, qu'une écriture microscopique, quoique 



1 La famille Chaillet avait été anoblie et ce nom devrait être précédé de la- 
particule. Mais les Neuchàtelois d'alors négligeaient souvent ce glorieux 
appendice et disaient tout bonnement « monsieur Chaillet, monsieur Cham- 
brier, monsieur Ostervald ». Nous n'étions pas encore en république... 

2 Sur ce voyage compliqué, sur le séjour de Chaillet à Genève, sur sa 
carrière pastorale et littéraire, voir nos articles : Un étudiant neuchàtelois 
il y a cent ans et Un critique neuchàtelois il y a cent ans, Bibliothèque 
universelle de janvier et juin 1890. Nous les avions écrits d'après les pré- 
cieux documents inédits que nous avait libéralement confiés M. L'Hardy- 
Dufour, petit-fils de Chaillet. 

3 « C'est, écrivait Chaillet dans son journal d'étudiant, le seul homme de 
mon âge avec qui j'aimasse à changer de cœur, — mats non pas d'esprit. » 
Nous retrouverons Prévost au nombre des amis de M™ de Charrière. 



210 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

fort nette, rend presque indéchiffrable , nous renseigne sur 
ses vastes et fortes lectures des auteurs anciens et des classiques 
français, infiniment étendues, variées, « délectables et profi- 
tables », et surtout attentives, car il relit plusieurs fois chaque 
ouvrage et consacre des heures régulières à la « méditation » 
de ce qu'il a lu. Il prend ainsi l'habitude de penser par lui-même, 
de concentrer son esprit, et conserve intact, au milieu de ses 
camarades, son caractère fait de brusque franchise, de sévérité 
stoïcienne et d'indépendance un peu farouche 2 . 

Lorsque, en 1771, il revient à Neuchâtel pour s'y préparer à 
recevoir la consécration au ministère (1772), il trouve la petite 
ville en grande rumeur : la Société typographique, fondée par 
le banneret Ostervald et son gendre, le pasteur Jean-Elie 
Bertrand, vient de donner un scandale effroyable ; elle a imprimé 
et publié, sous le faux nom de Mirabaud, un livre fort hétéro- 
doxe : Le Système de la nature, du baron d'Holbach. La Véné- 
rable Classe (ou Compagnie des pasteurs) s'est émue, le magistrat 
aussi : Bertrand va être destitué, Ostervald devra résigner sa 
charge de banneret; le livre sera brûlé par la main du bourreau!... 
Chaillet arrivait de Genève au plus fort de l'orage : il prit aussi- 
tôt parti pour les persécutés, avec qui le liait la parenté, mais 
plus encore la sjTnpathie. Il écrit dans son journal : 



1 C'était évidemment une façon de décourager les curieux. Dans ses 
lettres, les caractères sont un peu plus gros; mais ses sermons sont de 
J'écriture du journal. Un Catéchisme de Chaillet tient tout entier sur le 
revers d'une carte de tarot. 11 y avait aussi dans cette habitude singulière 
une préoccupation d'économie. On raconte qu'à son départ pour Oenève, 
il se fixa un certain nombre de règles de vie pratique, dont la première fut : 
Ne jamais acheter de papier. — Ses comptes d'étudiant prouvent du reste 
qu'il en achetait ; mais la légende signifie qu'il passait pour économe et 
bizarre. — 11 confie à son journal les plus secrets mouvements de son 
cœur, ses rêveries d'adolescent, qui se confondent avec les impressions de 
ses lectures. 11 écrit, par exemple: «Il ne manque à mon cœur qu'un 
cœur. Ah ! fripon de Tibulle, je crains fort d'avoir fait une sottise en vous 
relisant». 

2 La vivacité brusque, le don des reparties pittoresques, lui venait peut- 
être de sa mère, Barbe Tribolet, femme -énergique et rude. Un jour, elle 
adressait une réprimande à son fils, adolescent alors plongé dans l'étude 
de la logique. L'écolier s'avisa de répondre: Negatur. — Applicatur ! riposta 
Ja mère, en fermant d'un vigoureux soufflet la bouche du jeune logicien. 



DL'PEYROU ET LES CHAILLET 2 19 

«Tous ceux à qui j'en entendis parler braillaient comme 
des bêtes ; et ma mère, et ma tante la châtelaine, et M. G. et 
M lle C, et le régent, tous ces saints criaient à pleine tête et 
déraisonnaient à l'envi. » 

Aussi Chaillet déclare-t-il qu'il se sent « étranger à ses com- 
patriotes par ses mœurs et sa façon de penser ». 

Bertrand était alors rédacteur du Mercure suisse ou Jour- 
nal helvétique; Chaillet y collabora dès son retour. Nommé d'abord 
suffragant du pasteur de Bevaix, M. Rognon, dont il épousa 
la fille, puis suffragant, dès 1775, du pasteur Le Chambrier, à 
Colombier, il occupa ce second poste douze ans l . Il résidait 
dans le village, tout voisin, d'Auvernier, et pouvait, en un quart 
d'heure de marche, se rendre auprès de ses amis Charrière. 
Bientôt il ne compta plus ses visites. Bertrand étant mort en 
1779, le Journal helvétique subit une éclipse de quelques mois, 
puis reparut sous la direction du jeune pasteur Chaillet, qui 
était, de son propre aveu, « beaucoup plus littérateur que théo- 
logien ». Ses vastes lectures, sa puissance de méditation, son 
esprit pénétrant, une plume agile et franche, certaine aversion 
pour les idées courantes et la banalité, tout le destinait à être 
un journaliste original et neuf. 

Il rédigea à peu près seul le Mercure de 1779 à 1784. Ce 
pauvre Mercure, fondé par l'illustre savant Bourguet — 
Neocomi decus - — en 1733, était tombé bien bas au temps 
où J.-J. Rousseau s'égayait de sa lourdeur prétentieuse : 

« Les Neuchâtelois parlent très bien, très aisément, mais ils 
écrivent platement et mal, surtout lorsqu'ils veulent écrire 
légèrement, et ils le veulent toujours. Ils ont une manière de 
journal dans lequel ils s'efforcent d'être gentils et badins. Ils y 
fourrent même de petits vers de leur façon ;J ... » 



1 II fut ensuite diacre à Valangin, puis, de 1789-1806, pasteur à Neuchàtel. 

2 Louis Bourguet, né en 1678, mort en 1742, tils d'un négociant de Nimes 
établi à Neuchàtel lors de la révocation de l'Edit de Nantes, fut un savant 
universel, correspondant de Leibniz, de Wolf, de Réaumur, du président 
Bouhier, etc. Ses précieux papiers sont (comme ceux de Rousseau) con- 
servés à la Bibliothèque de Neuchàtel. (Voir, entr'autres, sur Bourguet, les 
études de M. Louis Favre et de M. Pierre Bovet, dans le Musée Seuchâ- 
telois de décembre 1866 et de septembre-octobre 1904. 

'•'■ Lettre au maréchal de Luxembourg, 20 janvier [763. 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



Rousseau n'était point trop sévère : on est frappé, en feuille- 
tant les années du Mercure auxquelles se rapporte son jugement, 
du vide et de la niaiserie de ce journal, nourri de plates énigmes 
et de madrigaux rances. Le meilleur poète neuchâtelois de ce 
temps-là était l'ancien pasteur Garcin, qui avait séjourné en 
Hollande comme précepteur et échangé des vers avec Belle 
de Zuylen \ Il s'était retiré au château de Cottens, non loin de 
Nyon, où Chaillet, à son retour de Genève, l'aperçut et le croqua 
au passage : 

«J'entrevis M. Garcin, qui avait une fois brillé comme un 
feu-follet d'un éclat assez pâle et sans chaleur, et qui faisait 
à Nyon le damoiseau. » 

Les poésies de ce sous-Gresset indiquent assez exactement 
le niveau du goût littéraire dans notre Suisse française, avant 
Chaillet et M me de Charrière. La critique ne s'élevait guère plus 
haut : elle consistait en de simples « extraits » — ou analyses — 
des ouvrages nouveaux. Chaillet rendit la vie à ce journal ané- 
mique '-'. Il y affirma, y étala sa rude et abrupte personnalité. 
Alceste journaliste, voilà le rédacteur du Mercure, avec son ton 
bourru et ses brutales sorties. M me de Charrière dut être bien 
amusée quand elle lut la note que voici (Journal de mai 1782) : 

« A des dames qui m'ont envoyé des vers. Vos vers sont mauvais... 
Puisque l'occasion s'en présente, que je dise un mot de nos 
pitoyables et impitoyables versificateurs suisses, et que je les 
dégoûte, s'il se peut, d'inonder mon pauvre journal de leurs vers. 
Quand il s'agit de juger les vers d'une femme, nous ne sommes 
plus connaisseurs, nous autres hommes : nous prenons trop 
aisément une Grâce pour une Muse... En général, je conseillerais 
fort aux femmes de ne pas faire des vers : cela ne leur réussit 
pas ; il vaut beaucoup mieux que nous en fassions pour elles 3 . » 



1 Voir chapitre II, p. 55. 

2 Au début, il lui conserva son titre de Nouveau journal helvétique ou 
Annales littéraires et politiques de l'Europe et principalement de la Suisse. 
Dès janvier 1781, il parut, en format agrandi, sous le titre de Journal de 
Neuchâtel, ou Annales littéraires de l'Europe et principalement de la 
Suisse. 

3 Chaillet en faisait, à l'occasion, pour elles. On trouve, dans le Journal 
du 3i Janvier 1784, des Vers adressés aux fleurs du jardin d'hiver 
de M"' de ***. Dans son exemplaire du Journal, que nous avons eu entre 
les mains, Chaillet a complété le nom de la destinataire : M'" de Charrière 



DUPEYROi: KT LES CHAILLICT 221 

Quand, en 1784, Chaillet reprit la publication du journal, 
interrompue quelque temps, il inséra en tête du premier cahier 
(15 janvier 1784) une Lettre au journaliste, assurant le rédacteur 
d'une vive sympathie. Dans son exemplaire du Mercure, Chaillet 
a inscrit en marge de la lettre la piquante confidence que voici : 
« Cette sympathie est bien réelle, car la lettre est de moi, comme 
la réponse ». Réponse elle-même bien savoureuse : c'est une 
dissertation en règle sur l'utilité du journal... pour son rédac- 
teur ! — Chaillet savait à merveille l'art de piquer la curiosité 
du lecteur, de la tenir en haleine. Qui résisterait à ce titre (N° de 
février 1780) : Article qui n'aura vraisemblablement guère de 
lecteurs ! — Ce sont à tout moment des sorties comiquement 
bourrues, des coups de boutoir, des vues paradoxales proposées 
d'un ton grave, une verve agressive tempérée par la drôlerie 
de l'expression. Il y avait là de quoi agacer peut-être le lecteur : 
l'ennuyer, jamais ! 

L'indépendance était, aux yeux de notre homme, la première 
qualité du journaliste. C'est pourquoi il s'applaudissait d'écrire 
loin de Paris, en un coin retiré du monde. 

« Notre Suisse, s'écrie-t-il en une page que Sainte-Beuve eût 
signée, notre Suisse, où nous pouvons parler librement de litté- 
rature, sans être corrompus par l'esprit de parti, ni exposés à 
l'indignation des grands et sublimes auteurs, qui probablement 
ignorent que nous osons ne pas les admirer en tout, n'est-elle 
pas faite pour produire de bons journaux ? » 

Les « bons journaux », ce sont ceux où l'on dit ce qu'on 
pense. Et pour le dire, il faut avant tout, selon Chaillet, ne pas 
connaître les auteurs dont on juge les ouvrages. Quand il eut 
fait la connaissance de Sébastien Mercier, qui, vers ce temps-là, 
était en exil à Neuchâtel \ il remarqua avec effroi qu'il devenait 
plus indulgent pour l'auteur du Tableau de Paris, ou plutôt 
de tant de méchants drames. 



l'aînée, et a signé le madrigal de son initiale. Mais, pour dérouter le lecteur, 
il avait imprimé, à la suite de ses propres vers, cette note: «J'ai promis 
l'indulgence pour les Fugitives; en voici la mesure: tout ce qui ne sera 
pas moindre que cette petite pièce sera admis. Or, elle n'est que médiocre. 
Son auteur ne s'offensera pas que je le dise ». 

'Voir Léon Béclard, Sébastien Mercier, Avant la Révolution, (Paris, 
Champion, 1903). 



222 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Dès 1781, il eut pour collaborateur Grimod de la Reynière, 
qui faisait la chronique des théâtres parisiens. La Reynière 
n'était pas encore le célèbre auteur de YAlmanach des Gour- 
mands et du Manuel des Amphitryons ; jeune avocat de 23 ans, 
riche, spirituel, démangé du besoin d'écrire, il fut heureux de 
se faire la main dans un obscur journal suisse. M me de Charrière, 
qu'il était venu voir, dit-on, le mit en relations avec Chaillet. 
Ses articles sont signés : Par M. G. D. L. R. 

Mais la partie la plus intéressante de chaque cahier, c'est 
l'article de Chaillet, c'est-à-dire l'analyse littéraire, si attentive,, 
si serrée, de l'ouvrage nouveau, auquel il s'attache, selon sa 
propre expression, « comme un vampire ». Il y montre la merveil- 
leuse vivacité de son sens littéraire ; par son goût, sinon toujours 
très pur, du moins toujours enthousiaste, par l'ardeur et le choix 
de ses admirations, il fait parfois songer à Diderot. Cette remar- 
que est de Charles Berthoud. Certaines de ses causeries, qui 
firent sensation chez nous, auraient mérité un retentissement 
plus lointain. Citons en particulier les articles sur Shakespeare, 
à propos de la traduction de Le Tourneur \ Seul à cette époque, 
Chaillet a su juger le grand poète avec un esprit dégagé de tout 
parti pris traditionnel ; il s'est livré sans résistance à ce sombre 
et profond génie : 

« Elève de la nature, c'est dans son sein fécond qu'il a puisé 
tous ses caractères. Aussi manquent-ils souvent de cette dignité 
tragique que la nature ne leur donne point, dont nos auteurs 
n'osent s'écarter et qui rend nos tragédies si monotones... Dans 
le poète anglais, un roi ne ressemble point à un autre roi, un 
amant à un autre amant, une femme à une autre femme et un 
scélérat à un autre scélérat. Vous retrouvez en lui toute la variété, 
toute la richesse de' la nature, parce qu'il la peint sans gêne, 
dans sa simplicité, dans sa vérité, dirai-je dans sa nudité... 
De tous les auteurs dramatiques, Shakespeare est le plus intéres- 
sant pour moi.» 

Quel autre critique parlait ainsi à cette époque, où les imita- 
tions affadies, les « innocentes profanations » du bon Ducis 
paraissaient encore trop hardies au public parisien ? Quelle 



1 Le passage cité ci-après est tiré du numéro de mars 1780. Cet article fut 
suivi de six autres, inspirés par la publication des volumes successifs de 
LeTourneur (avril et octobre 1780; octobre 1781 ; février, avril, août 1782). 



DUPEYROU ET LES CHAILLET 223 

liberté aussi dans son jugement sur le théâtre moral, à propos 
de M mc de Genlis : 

« Peignez seulement l'homme tel qu'il est ; ne songez qu'à 
rendre vos peintures fidèles et variées : elles seront morales 
sans que vous y ayez pensé ; vous m'aurez instruit sans m'avoir 




LE PASTEUB CHAILLET 

averti que vous vouliez m'instruire, et cela n'en vaudra que 
mieux. Voulez-vous donc faire déserter les théâtres comme les 
temples ! » 

A l'abbé Delille, alors universellement admiré, il reproche 
— et que cela résume bien les défauts du genre ! — de vouloir 
tout dire avec esprit. Sur Voltaire, il s'exprime avec une hauteur 
de vues qui dut déconcerter plusieurs pasteurs du temps (juil- 
let 1780) : 



224 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Je suis persuadé qu'il est avantageux pour la religion, 
aussi bien que pour la société en général, que Voltaire ait existé... 
Quand le nombre des incrédules s'augmenterait au point qu'il 
ne restât dans l'église que des hommes dignes d'être chrétiens, 
qu'y perdrait la religion ? Pour moi, je ne puis m'empêcher de 
•croire qu'elle y gagnerait ; ce serait une espèce de régénération. » 

Comme cela aurait plu à Vinet ! 

En 1782, Chaillet publia un recueil de ses Sermons. Il n'hésita 
pas à en rendre compte lui-même, en trois articles, intitulés 
"bravement Mes Sermons : 

«Me voici donc auteur tout comme un autre. Oui. j'ai fait 
des sermons ; et qui plus est, c'est ce que je crois savoir le mieux 
faire... (15 avril 1784) ». 

Toute la page est à lire, elle est unique en son genre. 

Mais peut-être me soupçonnera-t-on de ne je sais quel engoue- 
ment patriotique pour un écrivain qui nous tient de si près. 
Eh bien, voici un juge plus compétent que moi, et assurément 
désintéressé, M. Léon Béclard, qui, dans son excellent ouvrage 
sur Sebastien Mercier \ rend le plus bel hommage « à l'esprit si 
droit, si solide, si clair de Chaillet ». Le jugement du critique 
neuchâtelois sur le fameux Tableau de Paris, est, selon M. 
Béclard, de ceux « auxquels la postérité n'a rien à reprendre 
ni à ajouter ». 

« On ne peut, dit-il, se refuser à l'admiration pour une pensée 
si nettement exempte et si pleinement avertie des défauts de 
son temps, l'esprit de déclamation et les chimères de l'enthou- 
siasme philosophique. C'est merveille d'observer comment cet 
obscur écrivain d'une toute petite ville désigne d'un trait sûr 
dans le Tableau de Paris toutes les parties faibles et destinées 
à devenir caduques, comment, en revanche, il caractérise avec 
la dernière précision et l'inspiration vraie, et la portée effective, 
et l'originalité essentielle du livre... On ne saurait, je crois, 
mieux comprendre ni mieux dire, pénétrer davantage toutes les 
intentions d'un écrivain et lui rendre plus exacte justice. » 

Tel est l'homme que M me de Charrière allait voir presque jour- 
nellement et qui, pendant plusieurs années, sera, si l'on peut 

'Voir l'ouvrage cité plus haut. p. 63 1-2; 634-5. — Voir aussi Georges 
Beaujon, Un critique neuchâtelois au 18' siècle, Henri-David Chaillet. 
<Bâle, 1894, in-8°). 



DUPEYROC ET LES CHAILLET 225 

ainsi dire, la principale ressource de son esprit avide d'aliment 
et de mouvement. Le journal intime de Chaillet nous apprend 
qu'il devint dès son arrivée à Colombier, en 1775 (M n e de Char- 
rière y vivait donc depuis quatre ans), l'hôte familier de la mai- 
son. Ce furent d'abord mesdemoiselles de Charrière de Penthaz 
qui réclamèrent et accaparèrent le jeune ministre. Mais il ne 
se plaisait que tout juste en la société un peu monotone des 
deux vieilles filles, et c'est avec le vieux M. de Charrière qu'il 
s'entendait le mieux. Il va nous faire ses confidences dans un 
petit agenda où il notait au jour le jour ses impressions, de 
son écriture microscopique. 

« 1776, mars 10... Je restai mercredi tout le jour chez M mes de 
Penthaz, où je n'avais point été de tout un mois... Je n'y 
retournerai de longtemps peut-être : on s'y ennuie, on y est 
trop seul, et je crois presque, malgré tout son guyonisme, que, 
de toute la maison, le père est encore celui que je trouve de 
meilleure société *; au moins le voit-on, il se montre, on sait ce 
qu'il est, ce qu'il pense, ce qu'il sent ; au moins a-t-il du plaisir 
à vous parler, à être écouté. Ne me parlez pas de ces gens avec 
qui l'on est sans les voir jamais, soit parce qu'en effet ils ne sont 
rien, soit parce qu'ils n'osent pas être ce qu'ils sont. 

Mars 11. Voilà M. de Charrière qui m'a engagé à entreprendre 
la lecture de Locke, et comme son Essai sur V entendement 
humain est un ouvrage qu'il faut avoir lu, je le lirai... 

Juin 2. Je dînai ce jour-là chez M me de Chambrier 2 , selon 
ma coutume, et, à mon retour, je me laissai engager par 
M me de Charrière à souper avec elle, ce que je n'avais point 
fait depuis très longtemps, mais dont je ne me repentis point. » 

Les personnes avec qui l'on pouvait échanger des idées n'étaient 
pas alors, en notre pays, aussi nombreuses que nous nous l'ima- 
ginons, dans notre besoin d'embellir le passé. On a parlé souvent 
de la charmante et spirituelle société neuchâteloise d'autrefois : 
ni M me de Charrière, ni Chaillet ne l'on jugée si favorablement. 
Alors comme aujourd'hui, les gens d'esprit étaient une mino- 
rité, et les sots, ce « peuple nombreux » dont parle le fabuliste. 
Nous trouvons sous la plume de M me de Charrière de sévères 
•épigrammes contre la conversation des salons, où le jeu seul 

1 Le vieux M. de Charrière était sans doute pénétré du mysticisme de son 
.beau-père Béat de Murait. 

2 Probablement la femme du vieux pasteur de Colombier. 



22Ô 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



remplissait les heures lentes. Quant à Chaillet, voici ce qu'il 
écrit : 

«Juillet 1776. J'allai dîner chez M. Bertrand, avec qui je 
passai fort agréablement quelques heures à causer de sermons, 
de littérature et de morale. Cela vaut mieux que de jouer, sans 
doute ; une partie de conversation est, pour un être pensant, 
beaucoup plus amusante qu'une partie de piquet. Mais dans 
ce chien de pays-ci, avec qui jaser de choses un peu intéressantes? 
Il faut bien jouer, sous peine de s'ennuyer à la mort. 

...J'allai dîner chez M. de Charrière, et je lui lus mon sermon 
sur le printemps, dont il ne fut pas assez content à mon gré. 
Le 6, il partit, et tant mieux ! Il me convient trop à divers égards 
et je craindrais de m'attacher trop à lui, et ce serait un grand 
malheur pour moi ; car quel retour d'amitié peut-on raisonnable- 
ment attendre d'un homme mûr \ poli, marié, philosophe, et 
qui vit dans le monde ? 

Septembre... M. de Charrière est de retour, mais que m'importe l 
Il ne paraît pas se soucier beaucoup de moi. 

Octobre... J'allai dîner à Trois-Rods avec M. et M me DuPeyrou- 
Yoilà de nouvelles et brillantes connaissances. M me DuPeyrou 
est enthousiasmée de mes sermons. Serait-ce pour rien 2 } Je 
n'en veux rien croire. Son mari s'en est fait lire deux par Meuron. 
Et moi, je suis surpris que la beauté de cette femme ait pu 
me causer une sensation si vive et presque une sorte d'émotion. 
Le lendemain et quelques autres jours, il prit fantaisie à 
M de Charrière de me faire inviter à y manger. En sorte que 
je fus vagabond et dissipé, à mon vilain ordinaire, jusqu'au 8. » 

Chaillet faisait justement alors connaissance avec Shakes- 
peare, et il est probable qu'il en était souvent question dans les 
entretiens de Colombier. Il note son impression toute fraîche : 

« Qu'on fait bien de nous traduire Shakespeare ! Je n'ai rien 
lu de plus véritablement tragique qu'Othello. Le dialogue y 
est toujours parfaitement naturel, les passions y sont exprimées 
avec une énergie dont je n'avais pas même l'idée ; tout y est 
fort, animé, rapide. Je trouve Shakespeare bien plus grand, 
bien plus admirable encore que je ne le croyais. A côté de cet 
ouvrage du génie et de la nature, comment ai-je pu souffrir 
sur ma table huit volumes de Sermons du P. Neuville ? Com- 
ment ai-je pu les lire d'un bout à l'autre 3 ? 



1 Chaillet avait alors 25 ans; M. de Charrière, 40 ans. 

2 Ou « pour rire»: le mot est à peu près illisible. 

3 Le P. Neuville, jésuite (1692-1775). Ses Sermons furent publiés en 1778. 



DUPEYROU i;i LES CHUI.l.KT 



227 



...Nous avons eu dix louis à la loterie de la ville, sans y avoir 
mis un billet, grâce à M. Pury de Lisbonne et à M ,nc de Charrière.» 

On voit que celle-ci avait pris à gré le jeune pasteur, après 
s'être tenue d'abord avec lui sur une certaine réserve, qu'ex- 
pliquent suffisamment ses idées très libres sur la religion. Elle 
n'avait pas tardé à reconnaître en Chaillet un esprit fort libre 
aussi, dont l'orthodoxie, encore que strictement traditionnelle, 
ne se montrait point rébarbative. Il était trop ami des lettres 
pour ne pas rechercher une conversation comme celle de cette 
femme. Nous doutons qu'elle ait fait une seule fois au jeune pré- 




rViS* 



SALON DE 



DE CHARRIERE A GENEVE 
Maison DeTournes-Rilliet) 



dicateur le plaisir d'aller l'entendre ; pas un mot dans ses lettres 
ne nous autorise à croire qu'elle ait jamais franchi le seuil de 
a petite église du village ; mais elle avait pour Chaillet une 
sympathie d'ordre tout intellectuel, qui dura jusqu'à la rupture 
et que des services réciproques fortifièrent au début. 

«.Janvier 1777. J'ai reçu avec plaisir un présent de nouvel-an 
de chacun de mes paroissiens. Il prend aussi fantaisie à M me de 
Charrière de me donner de l'étoffe pour un habit. A la bonne 
heure. Pourquoi me ferais-je de la peine de la recevoir ? Pour- 
quoi aurais-je le sot orgueil d'en être humilié ? Elle sait donner 
et je sais recevoir. » 

Nous apprenons par un autre passage de la même année 
qu'au mois de mars 1777, M. de Charrière était à Genève, et que, 



228 MADAME DE CHARRIEHE ET SES AMIS 

pendant son absence, le pasteur mettait « au pillage » sa biblio- 
thèque, que le brave homme avait laissée à sa disposition. M me de 
Charrière l'accompagnait dans ce séjour, tandis que les deux 
sœurs gardaient la maison. Chaillet et sa femme allaient le 
soir souper et lire avec ces demoiselles. Dès lors, les époux 
Charrière passèrent plusieurs hivers à Genève, où ils avaient loué 
un appartement dans la maison de Tournes- Rilliet. Cette maison 
n'a guère changé depuis, et l'on y peut admirer encore un salon 
décoré de tapisseries d'Aubusson, cadre charmant dans lequel 
on aime à se figurer l'auteur de Caliste \ 

Il est probable qu'à l'aller ou au retour, M me de Charrière 
s'arrêtait quelquefois à Lausanne. C'est dans cette ville qu'elle 
dut rencontrer Grimod de la Reynière, qui plus tard écrivait 
à Rétif de la Bretonne : 

« J'ai vu en Suisse deux hommes qui font de vous le plus grand 
cas, le célèbre Lavater, qui m'a beaucoup questionné sur votre 
compte, et M. Chaillet 2 . Celui-ci vous met beaucoup au-dessus 
de M. Mercier... Il faudra vous arranger pour venir passer trois 
mois à Neuchâtel, où vous aurez, d'ailleurs, plusieurs beaux 
sujets à traiter. Il y a en Suisse des femmes de lettres : Caroline 
de Lichtfield et Caliste sont l'ouvrage de deux dames que j'ai 
beaucoup connues à Lausanne en 1776. » 

Comme on voit, il n'a pas tenu à Grimod de la Reynière que 
M me de Charrière figurât parmi les trop fameuses Contempo- 
raines de Rétif. 

Le 24 mai, les époux sont de retour, et Chaillet consigne 
le fait dans son journal avec une satisfaction visible. Bientôt 
il voit quotidiennement M. de Charrière ; le jeu les a rendus 
indispensables l'un à l'autre. Les confidences humiliées de 
Chaillet, sur cette passion qui le domine, abondent dans son 



1 C'est le n' 6, rue Beauregard. Nous avons obtenu, outre la gracieuse 
permission de le visiter, une photographie du salon, que nous reproduisons. 

2 Lavater, étant venu à Neuchâtel, voulut voir Chaillet, qu'il connaissait 
de réputation, et fut, dit-on, vaguement effrayé de ce qu'il lisait, au premier 
abord, sur les traits décidément un peu gros du pasteur. Celui-ci le sollicita, 
avec une malicieuse insistance, de dire son avis, puis confessa humblement 
qu'en lui l'homme « naturel » confirmait le jugement de la physiognomonie ; 
« mais, dit-il, j'ai beaucoup combattu ». On raconte une anecdote analogue 
de Socrate: Similia similibus. 



DUPEYROU ET LES CHAILLET 



229 



agenda. Mais le moyen de renoncer à un partenaire qui se 
laisse battre de si bonne grâce ! 

« Octobre 1777. Dieu soit loué ! J'ai Werther /Je l'ai acheté, 
il est à moi. Et puis M. de Charrière m'a donné un Ovide qui 
me fait aussi plaisir. Et puis mes petits profits au piquet m'ont 
encore fourni le moyen d'acheter YHistoire de Charles V, par 
Robertson, en six volumes. » 

La fin de l'année 1776 réservait un nouveau deuil à M me de 
Charrière : le I er septembre, son père mourait âgé de soixante- 




neuf ans. Il fallut procéder au partage de ses biens, selon les 
dispositions qu'il avait prises ; M me de Charrière dut vendre des 
terres sises en Hollande : une ferme, un verger, des champs, — 
que le défunt lui avait assignés pour sa part. Ainsi se brisaient 
l'un après l'autre les liens qui l'attachaient à son pays natal. 

Le 24 octobre 1778, nous la voyons faire avec son mari, 
par devant le notaire Jeannin, factotum de DuPeyrou, un 
testament disposant de leur fortune en faveur des héritiers 
de celui des époux qui mourrait le premier. Puis ils vont passer 
une partie de l'hiver suivant à Genève, et nous les y retrouvons 
encore au printemps l . Trois mois plus tard, nouveau deuil : 

1 Chambrier d'Oleyres note dans son journal qu'il a dîné chez M"" de 
Charrière, à Genève, le 12 mars 1780. — M"" de Charrière donne une procura- 
tion par acte fait à Genève, le 17 mai 1780, par devant M* Flournois, notaire. 



230 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

le vieux père, François de Charrière, mourait à l'âge de quatre- 
vingt-quatre ans, et ce fut Chaillet qui prononça le discours 
funèbre. 

Mais bientôt, — telle est la vie, — l'animation reprend dans 
la vieille maison ainsi visitée par le deuil. A la fin d'octobre 
1780, M me de Charrière eut le plaisir très vif de recevoir des 
visites de Hollande. Son frère cadet, Vincent de Tuyll, colo- 
nel d'un régiment de cavalerie, à Utrecht, venait d'épouser 
mademoiselle de Pagniet. Il eut l'heureuse pensée d'amener 
sa jeune femme à Colombier. Les époux étaient accompagnés 
de leur frère, M. Reinhold de Pagniet, officier hollandais, qui 
nous a laissé, dans ses lettres à sa mère, des détails caractéris- 
tiques sur Neuchâtel et sur Colombier. Il décrit avec une admi- 
ration étonnée la petite ville construite en amphithéâtre, au 
milieu des vignes, sur les coteaux qui dominent le lac, et la vue 
magnifique dont il jouit de sa fenêtre à l'auberge de la Cou- 
ronne l . Il se loue de l'hospitalité neuchâteloise, plus prévenante 
alors qu'aujourd'hui, si j'en juge par ce trait : 

« Il n'y a rien de public ici, écrit le jeune officier, pas même 
un café, ce qui fait qu'un étranger doit toujours se trouver vis- 
à-vis de soi-même, ce qui est encore mon cas... J'en étais ici de 
ma lettre quand je fus interrompu par un monsieur, qui ne me 
connaissait pas et que je n'avais jamais entendu nommer, et 
qui. ayant appris que j'étais étranger -, eut l'honnêteté de venir 
me demander s'il pouvait m'être de quelque utilité, et me pro- 
posait de venir dîner chez lui, ce que j'acceptai d'abord ; et 
cela me procurait le plaisir de faire tout de suite plusieurs con- 
naissances. » 

Les époux de Tuyll avaient gagné directement Colombier. 
où M. de Pagniet fut les rejoindre : 

« J'ai été reçu on ne peut plus poliment chez M. et M me de 
Charrière ; ils ont fait arranger une chambre et un lit pour moi. 
de quoi je puis faire usage quand j'en ai l'envie ; ils ont trouvé 
fort singulier que je ne me sois pas établi dès le premier moment 



1 N°23 de la rue du Château. J.-J. Rousseau y logea en 1765, et Mirabeau 
quelques années plus tard. 

2 «Les étrangers sont très fêtés dans leur ville», dit Rousseau des Neu- 
chàtelois. 



DII'KVROU ET LES CHAILI.hï 



23l 



avec eux... Je prévois que je m'amuserai bien pendant le séjour 
que nous comptons faire ici ; on ne peut se faire une idée de 
l'accueil qu'on fait en général aux étrangers ; la ville, quoique 
petite, est remplie de gens comme il faut, et il s'en trouve 
parmi qui sont immensément riches. J'ai été un jour chez M. et 
M me DuPeyrou, qui occupent une maison si magnifique et si 
-grandement montée, que j'aurais de la peine à trouver en Hol- 
lande une maison particulière à qui la comparer. Ensuite, j'ai 
été chez une madame 
de Pourtalès \ qui est 
encore à la campagne, 
aux environs de Colom- 
bier. C'est une jeune 
femme de 24 à 25 ans, 
qui est très jolie et qui 
a un mari de soixante 
ans, qui n'est presque 
jamais avec elle, à cause 
que c'est peut-être un 
des plus grands négo- 
ciants de l'Europe. On 
dit qu'ils n'ont pour 
tout bien que 3 à 4 
millions argent d'Hol- 
lande. Quoique ces deux 
maisons soient les plus 
riches de beaucoup, il 
s'en trouve cependant 
encore plusieurs fort à 
l'aise, ce qui fait que 
pendant l'hiver la so- 
ciété est très brillante. 

...Je suis allé à Co- 
lombier, à dessein d'y 

rester deux à trois jours, et je m'y trouvais si bien que j'y ai 
passé trois semaines, et il aurait dépendu de moi d'y rester 
plus longtemps, tant ces gens ont de la bonté pour moi. C'est 
un charmant ménage, où chacun s'empresse d'être le plus 
aimable ; aussi Dortie [sa sœur] y est très contente... Quand 
quelquefois je m'ennuyais un peu, j'allais à une campagne à 
peu de distance de Colombier, où demeurait la belle femme 




M"" DE POURTALES-DE LUZE 



1 Rose-Augustine née deLuze, fille de cette dame de Luze, demeurant au 
Bied, près Colombier, que Rousseau appelait la «reine des femmes» et à 
qui il a adressé plusieurs lettres. Rose avait épousé en 1769 Jacques-Louis 
de Pourtalès, le fameux négociant. 



232 MADAME DE CHARRIEBE ET SES AMIS 

aux quatre millions. Elle fait beaucoup de politesses aux 
étrangers en général et a pour nous beaucoup de bontés. 

Je suis rétabli depuis huit jours à Neuchâtel, et j'ai passé ces 
huit jours dans un tourbillon de fêtes et d'amusements comme 
j'en ai peu vus. Et le tout pour amuser le prince de Hesse-Cassel, 
qui a un régiment de dragons dans notre service et qui est venu 
passer une semaine ici... Il est arrivé le lundi au soir et est des- 
cendu chez M. et M me DuPeyrou. Il était réellement logé en prince 
Le premier soir, j'y soupai avec une nombreuse compagnie. Le 
mardi, j'y dînai encore avec beaucoup de monde, entr'autres 
M. et M me de Charrière et Tuyll avec sa femme. Le soir, M me de 
Pourtalès nous donna un superbe bal, où tout le beau monde 
était invité l . Le mercredi, j'étais encore d'un dîner chez M me Du- 
Peyrou, et le soir elle donnait un bal et souper. C'était, je l'avoue, 
une des belles fêtes que j'avais encore vues de ma vie. Il est frap- 
pant pour un petit endroit comme Neuchâtel de voir un si grand 
nombre de femmes comme il faut, qui sont presque toutes jolies, 
et montées sur un ton d'élégance auquel certainement on ne 
s'attendrait pas. Le jeudi, il y eut encore un dîner chez M me Du- 
Peyrou, et le soir un souper chez M me de Pourtalès. Le vendredi, 
je fis le matin un grand tour de promenade avec le prince. Nous 
dînions chez M me DuPeyrou, et le soir la jeunesse d'ici donna 
par souscription un bal et souper, ce qui faisait une charmante 
fête aussi ; et quoique c'était le troisième bal de la semaine, cela 
dura jusqu'à cinq heures du matin. Le samedi, nous avons été 
tout le jour chez M me DuPeyrou, dîné et soupe, et entre deux 
un joli concert. Je vous demande, ma chère mère, s'il est possi- 
ble de mieux recevoir un grand seigneur. Aussi m'a-t-il assuré 
qu*il quittait cet endroit avec peine. » 

Tel est le Neuchâtel, en somme fort animé, et plus mondain 
qu'aujourd'hui, qu'a connu et observé M me de Charrière. La 
jeune M mc Vincent de Tuyll écrivait de son côté, mais en hol- 
landais, à sa mère. Ce qui rend piquante la naïve peinture de 
ses impressions, c'est qu'elle arrivait un peu prévenue contre 
sa belle-sœur, dont elle avait entendu parler en Hollande comme 
d'une personne bizarre, capricieuse, pleine de malignité, — 
et qui avait fait un mariage saugrenu. M me de Tuyll éprouvait 
un certain battement de cœur en arrivant au manoir du Pontet. 
Ce qui l'y frappe d'abord, c'est la « manière libre de vivre dans 
cette maison, où chacun fait ce qu'il veut ». Pas besoin de faire 
toilette ; on peut rester en négligé tout le jour, même s'il vient 

1 L'hôtel de Pourtalès, un des plus élégants que le XVIII' siècle ait vu s'éle- 
ver à Neuchâtel, est le n° 8 actuel du Faubourg de l'Hôpital (Banque Pury). 



DUPEYROU ET LES CHAILLET 233 

du monde. Elle nous conte que M me de Charrière fut fort émue 
en revoyant son frère, et ajoute qu'elle surpassa de beaucoup 
l'idée que la jeune femme s'en était faite : 

« C'est, dit-elle avec une précision naïve, une personne intel- 
ligente, aimable et gaie, qui a le meilleur cœur qu'on puisse ima- 
giner. Je ne puis assez me louer des attentions qu'elle a pour 
moi. Je remarque qu'elle est très considérée ici, mais, je crois, 
un peu redoutée. Peu de femmes sont de force à lui tenir tête 
en fait de science. Papa dirait : Cest un professeur ! Je n'ai 
jamais vu sa pareille comme instruction ; mais son esprit est 
un peu satirique et mordant, quand elle n'aime pas beaucoup 
quelqu'un. Son mari est l'homme le plus excellent, le plus 
honnête qu'on puisse voir; il sait énormément de choses; mais 
il garde toujours un certain ton cérémonieux, si bien qu'on le 
connaisse, ce qui fait qu'on ne devient jamais tout-à-fait fami- 
lier avec lui. Mais il vaut la peine de l'entendre parler science ; 
il est au courant de tout. Seulement, c'est dommage qu'il ait 
de la peine à s'exprimer, parce qu'il bégaie un peu. 

...Il y a beaucoup de gens distingués qui viennent ici ; quel- 
ques-uns sont très aimables, parmi eux le suffragant d'ici, 
qui prêche pour le vieux pasteur. Cet homme écrit une revue 
ou journal qui se vend beaucoup, et c'est le gaillard le plus intel- 
ligent et le plus gentil qu'on puisse voir. Je l'ai entendu prêcher 
excellemment dimanche. Mais, le lendemain, il faisait tout de 
même très volontiers sa petite partie de cartes avec nous, ce 
qui ne paraît pas étrange ici, où tout le monde le fait. 

Il y a encore dans la maison deux sœurs : l'aînée est la meil- 
leure et la plus affable personne que j'aie rencontrée de ma 
vie. Elle est très aimée et estimée de tout le monde, et a pour 
moi une sollicitude et des attentions de mère. Elle ne sait qu'ima- 
giner pour m'être agréable. C'est une personne d'une cin- 
quantaine d'années. Il y a quelques jours, j'ai fait avec elle une 
course charmante dans les montagnes. Nous dînâmes à Brot. 
Je fus très étonnée de trouver dans ce coin perdu, où on s'atten- 
drait à voir des gens presque sauvages, une jeune fille élevée si 
bien, qu'on n'en trouve guère chez nous parmi les gens du monde ; 
en outre elle était jolie et avait une conversation charmante. 
Elle avait été très liée avec J.-J. Rousseau, qui avait passé 
quelque temps ici 1 ». 

1 En 1765, avec DuPeyrou, Pury, le justicier Clerc et quelques autres 
amis avec qui il herborisait : « 11 me semble, écrivait Rousseau à DuPeyrou, 
le 16 septembre 1769, que, malgré la pluie, nous n'étions point maussades 
à Brot ni les uns ni les autres ». Voir aussi, sur M'" Sandoz, fille de l'auber- 
giste de Brot, que Rousseau avait remarquée, Aug. Dubois, Les Gorges de 
l'Areuse et le Creux-du-Van (Neuchàtel, Attingcr, 1902), p. 1 16-120. 



■234 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Après un séjour de sept semaines dans l'hospitalière maison 
•du Pontet, les jeunes époux durent songer au départ. M me de 
Tuyll s'était tendrement attachée à M me de Charrière : 

« La personne dont je me séparerai avec le plus de peine 
et que j'espère bien revoir encore, c'est ma belle-sœur. Chaque 
jour je la vois davantage : c'est la femme la pins aimable 
qu'on puisse trouver, et c'est un vrai dommage pour moi qu'elle 
soit établie si loin de nous. Je ne crois pas que je trouve jamais 
dans toute la famille personne qui me plaise autant à la longue 
que M me de Charrière. Elle et son mari avaient eu l'idée de me 
retenir pour l'hiver. J'irais à Genève avec eux et Tuyll vien- 
drait me chercher après son temps de service. Toute la famille 
insistait avec une affectueuse bienveillance, mais je n'ai pu, 
tu le comprends, entrer dans ce projet... » 

La raison qui décida la jeune femme à regagner son chez 
soi, ce fut un commencement de grossesse : six mois après son 
départ, elle mettait au monde un fils, Guillaume-René de Tuyll, 
que nous trouverons à Colombier en 179g et qui paraît avoir 
hérité de tout le charme de sa mère. Celle-ci était en effet une 
femme délicieuse, à en juger par ses lettres à sa belle-sœur, 
écrites en un français excellent, et qui annoncent un esprit 
charmant et une âme d'élite. M !Tie de Charrière ne devait pas la 
revoir, non plus que son frère Vincent, qui mourut dans un lazaret 
de France pendant la campagne de 1794. 

Ayant visité la Suisse, les voyageurs hollandais rejoigni- 
rent, en janvier 1781, M. et M me de Charrière à Genève, où ils 
passaient, selon leur habitude, quelques mois d'hiver. Les trou- 
bles qui agitaient alors la petite république ne les avaient point 
arrêtés. 

« Toute la ville, écrit M me de Tuyll, est partagée en deux 
partis très excités. Il y a quelques jours, la populace s'est sou- 
levée, un homme a été tué. Les femmes même prennent parti. 
Ici, tout pétille d'intelligence ; c'est étonnant comme on peut 
se passionner. Heureusement, nous sommes dans un quartier 
où l'on ne risque et n'entend rien. » — «M. et M rae de Charrière, 
écrit à son tour le mari, sont très bien logés, fort contents, et 
toujours également aimables. M lle Moula les a accompagnés ; 
sa santé est un peu dérangée ; je me flatte que les soins de ma 
sœur et la manière sage de se gouverner de cette jolie personne 
la remettront entièrement. » 



DUPEYROU ET LES CHAILLET 235 

Nous n'avons pas encore rencontré cette amie de M me de Char- 
rière, que nous retrouverons souvent à Colombier et que Ben- 
jamin Constant s'amusera à tourmenter sans merci. Acquit- 
tons-nous de la présentation. 

Marianne Moula, née à Neuchâtel en 1760, était fille d'un 
homme distingué, le mathématicien Frédéric Moula. Elle avait 
une sœur, son aînée d'un an, Suzanne, qui occupait à la cour 
d'Angleterre la place de gouvernante des jeunes princesses 
et devint quelques années plus tard M rs Cooper \ Très bien 
élevées, d'esprit orné, d'un caractère fort sociable, les deux 

1 Frédéric Moula, né à Neuchâtel, d'une famille de réfugiés, originaire de 
Filiastre en Vivarais, professa les mathématiques à Saint-Pétersbourg et à 
Berlin, et fut, comme le célèbre Bernouilli, avec qui il était lié, membre de 
l'Académie de Saint-Pétersbourg. Il passa ses vieux jours à Neuchâtel. 
Mvlord Maréchal, qui avait fait amitié avec Moula, créa pour lui une charge 
d'« interprète du roi», avec un modique honoraire. Moula mourut à Neu- 
châtel en 1782 (et non en 1783, comme le dit la Biographie neuchâteloise. 
— Voir R.egistre des décès de Neuchâtel.) 

Sa fille Suzanne correspondait activement avec M"" de Charrière ; elle lui 
parlait de la Cour d'Angleterre, où elle était «fort estimée de la reine 
Charlotte», nous dit Ch. de Constant dans son Journal (Bibl. de Genève, 
MCC. 2, tome I). Dans ses lettres, Suzanne use d'un langage conventionnel 
pour désigner la reine et les princesses, qu'elle appelle la Mère aux Fleurs 
et les Fleurs; les gouvernantes sont les Jardinières. En 1785, elle l'entre- 
tient de son projet de mariage: un capitaine de la marine anglaise, M. Coo- 
per, s'était épris de la belle Suzanne. M" de Charrière s'occupa fort de ce 
mariage, avec le tuteur de la jeune personne, lequel n'était autre que Ferd.- 
Olivier Petitpierre, le pasteur neuchàtelois qui avait été destitué pour avoir 
prêché contre l'éternité des peines. Charles Berthoud dit à ce propos (Les 
Quatre Petitpierre, Neuchâtel, i865, p. 2 5o) : «La famille Cooper, une 
famille de dissenters, d'une sévérité un peu triste, comme cela n'était pas 
rare à cette date chez les non-conformistes anglais, consentait bien à ce 
mariage, mais à la condition qu'il n'aurait lieu qu'après une campagne de 
deux ans que le capitaine devait faire aux Indes. De leur côté, M""* de 
Charrière et Petitpierre opinaient prudemment pour que le mariage pré- 
cédât cette longue absence, pendant laquelle la jeune mariée aurait vécu à 
Colombier. La reine se rangea du côté de la famille Cooper ; mais le capi- 
taine soutint victorieusement l'épreuve qu'on lui imposait, revint du bout 
du monde plus épris que jamais et rien ne put désormais s'opposer à 
l'union des époux. ». — A son retour, le capitaine reçut à son bord Ch. de 
Constant (frère de Rosalie et cousin de Benjamin), qui revenait de Chine : 
dans son journal, Constant dépeint le capitaine comme un homme aimable 
et cultivé, aimant «avec passion» sa fiancée, qui est «protégée et tort 
aimée de M mc de Charrière ». Cooper connaissait de nom cette dernière, par 



236 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

sœurs étaient devenues, dès l'âge de quinze ou seize ans, des 
habituées de la maison de Colombier. Il est naturel de supposer 
que M. de Charrière, qui avait la passion des mathématiques, 
était en relations suivies avec Frédéric Moula. L'excellente 
Marianne, que ses amis surnommaient Muson, avait de petits 
talents fort appréciés : elle chantait bien, elle dessinait genti- 
ment, surtout elle excellait à découper des silhouettes, genre 
de portrait fort en vogue à cette époque. Nous avons retrouvé 
bon nombre de ces petits ouvrages dûs aux ciseaux de M lk Moula 
et les avons recueillis pour en illustrer ces pages. Dans plusieurs 
maisons de Neuchâtel, on conserve des groupes de figures artis- 
tement composés, et qui évoquent, mieux que de brillantes des- 
criptions, l'aspect de la société d'alors, sa grâce aimable et 
fragile. M lle Moula est l'auteur de ces jolies œuvres d'art, qu'elle 
exécutait en se jouant et que se disputaient ses amis. Elle 
était pour M rae de Charrière une compagnie agréable et fidèle. 
A Genève, au sein d'une société plus variée que celle de 
Neuchâtel, M me de Charrière trouvait le milieu intellectuel 
que réclamait l'activité de son esprit. Durant les sept ou huit 
hivers qu'elle y passa, elle y put former, ou renouer, des amitiés 
précieuses. Elle y voyait les sœurs mariées de son ancienne 
gouvernante, et leurs enfants. Sa « meilleure amie de Genève » 
était M me Achard-Bontems, nièce de M lle Prévost, qui séjournera 
plus d'une fois à Colombier. L'élite de la société genevoise 
faisait fête à la spirituelle Hollandaise ; nous la voyons en rela- 
tions cordiales avec le savant Pierre Prévost, membre de l'Aca- 
démie de Berlin, avec Georges Lesage, ce « philosophe excen- 
trique », à qui Sayous a consacré un piquant chapitre 1 ; avec 



les récits de Suzanne, et se plaisait à entretenir Constant de M"' de Char- 
rière. Constant crut qu'il s'agissait de sa tante, M"' de Charrière de Bavois (on 
confondait déjà ces deux dames !), en parla avec affection : grâce à cette 
méprise, le capitaine fut plein d'attentions pour son passager, «afin de se 
faire une bonne note auprès de la protectrice de son amie». Constant 
connut plus tard M"" Cooper et sa sœur à Londres et en parle dans son 
journal (voir ch. XXIV). 

2 Le Dix-huitième siècle à l'étranger, II, ch. i3. — M™ de Charrière 
avait gardé un vif souvenir de cet original : « Ne pourriez-vous pas voir 
Lesage ? C'est une véritable curiosité», disait-elle, en 1799, à une amie 
séjournant à Genève. Chambrier d'Oleyres note ce qui suit dans son journal 
(18 juillet 1802) : «Lesage, qui depuis 5o ans, médite son système de phy- 



DUPEYR0C ET LES CHAILLET il)-] 

H. B. de Saussure, que ses Voyages dans les Alpes mettaient 
précisément en vue : il venait souvent voir M me de Charrière, 
et lui amenait sa charmante fillette, qui plus tard, devenue 
M me Necker-de Saussure, disait avoir gardé une vive impres- 
sion de sa grâce et de son esprit. 

« Ce souvenir, ajoute-t-elle, m'a fait lire avec intérêt tous ses 
romans, et les plus médiocres m'ont laissé l'idée d'une femme 
qui sent et qui pense. » 

M ,ne de Charrière était donc fort goûtée à Genève, et il n'eût 
tenu qu'à elle d'y prolonger ses succès mondains ; mais elle y 
attachait trop peu de prix pour les rechercher l . 

Nous ignorons si M" e Moula fit aussi avec elle le voyage de 
Plombières, où elle se rendit pendant l'été 1781 2 . La pauvre 

sique corpusculaire, pour expliquer les phénomènes de l'attraction par 
l'impulsion des atomes, Lesage disait il y a vingt ans à M"" de Charrière 
qu'il allait publier son ouvrage, qu'il avait promis de le dédier à la duchesse 
d'Anville. mais qu'il était trop embarrassé à concilier les éloges qu'il devait 
à cette dame dans l'épître dédicatoire avec la persuasion qu'elle n'entendait 
du tout rien aux matières qu'il traitait. M" de Charrière lui promit de se 
charger de faire une épître qui concilierait très bien tout cela. Lesage 
promit de mettre l'impression en train; mais depuis vingt ans il est encore 
à y travailler, et il mourra avant que son ouvrage voie le jour.» — Le 
2 mars 1801, Lesage écrivait à d'Oleyres, à propos d'un service que celui-ci 
lui demandait, une lettre où se trouvent ces lignes : «J'ai soixante dix-sept 
ans, monsieur, et je n'ai pas encore rédigé la dixième partie des ouvrages 
que j'avais eu la témérité d'entreprendre et l'imprudence d'annoncer. 
Jugez donc, monsieur, s'il est possible que je m'occupe encore de ceux 
d'autrui... » (Inédit, Arch. de Chambrier). 

1 Ses ouvrages ne lurent accueillis nulle part avec plus d'intelligente 
sympathie que parmi ses amis genevois ; ils lui demeurèrent toujours 
fidèles. « On jouera un de ces jours à Genève la petite comédie qui a eu le 
bonheur de vous plaire», écrit-elle le i3 janvier 178g, à d'Oleyres. Nous 
ignorons quelle était cette comédie, où et par qui elle fut représentée ; mais 
nous doutons que Neuchâtel ait jamais donné le même plaisir à l'auteur 
des Lettres neuchâteloises. 

2 Ce séjour nous est attesté par un passage des Lettres de Lausanne, où 
elle fait une observation qui montre qu'elle connaissait Plombières. Sa 
correspondance contient aussi une allusion à ce séjour, dont la date est 
fixée par ces lignes que M. de Charrière adressait de Plombières, le 29 juil- 
let 178 1, à son beau-frère Vincent : « Les bains de Plombières font un bien 
marqué à ma femme; son ventre diminue et s'amollit, ses forces sont 
revenues, et je me flatte que dans un mois d'ici elle se portera mieux qu'elle 
ne faisait lorsque vous l'avez vue. » 



238 MADAME DE CHARBIF.BE ET SES AMIS 

femme, que ses nerfs avaient déjà tant fait souffrir avant son 
mariage, continuait à éprouver toute sorte de malaises, qu'elle 
appelait des vapeurs, faute de pouvoir leur donner un nom plus 
précis. Elle ne jouit jamais d'une santé normale. Après sa mort, 
on reconnut qu'elle était atteinte depuis l'âge de seize ans d'un 
mal intérieur, qui, si nous en croyons certaines allusions, n'est 
point étranger au fait qu'elle dut renoncer à la joie d'être mère. 
N'est-ce pas le lieu de citer ces lignes mélancoliques et un peu 
mystérieuses que M. de Charrière lui adressait précisément 
en 1781 : 

« Je ne vous dirai rien, ma chère femme, de mes pensées à 
votre sujet ; cela est inutile, et j'ai résolu, dans cette absence, 
que si je vous regrettais, si..., si..., de ne vous en rien dire. 
Cela est convenu une fois pour toutes... » 

Nous la reverrons, d'année en année, en divers lieux, deman- 
dant à de nouvelles eaux, à de nouveaux médecins, le soulage- 
ment qu'elle ne trouvera nulle part. 



CHAPITRE VIII 



Un Mystère 



« Elle est malheureuse par le- 
besoin d'être aimée passionné- 
ment. » 

I Le pasteur Chaillet) 

M"" de Charrière et Cagliostro. — Le sourd-muet de Colombier. — Séjour 
à Chexbres, « le plus beau lieu de la terre ». — Une lettre de M. de 
Charrière. — M"" de Charrière jugée par le pasteur Chaillet. — Souvenirs 
inédits de Benjamin Constant. — L'amant inconnu. 



Le bon M. de Saïgas, qui avait connu Belle de Zuylen toujours 
agitée par sa «noire imagination », écrit à son amie le 4 janvier 

1782 : 

« L'on m'a dit que vous aviez cessé vos remèdes. Dois-je 
en inférer que vous vous en êtes lassée, ou que vous n'en avez 
plus besoin ?... Vous seriez trop aimable si vous étiez heureuse. 
L'êtes-vous ? Tâchez de l'être ! » 

Elle ne l'était pas ; elle le sera toujours moins. 

Pour l'hiver de 1781-82, M me de Charrière céda à des amis 
bernois, M. et M me de Tscharner, le joli appartement de la maison 
de Tournes ; elle n'alla l'occuper elle-même que pendant quel- 
ques semaines du printemps. Elle se trouvait à Genève lors de 
l'émeute du 8 avril, qu'elle mentionne dans ces lignes à sa 
belle-sœur de Tuvll : 



240 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



« La prise d'armes de Genève ne me donna point d'émotion, 
mais elle donna lieu à des émotions ; dans ce temps-là, fen eus 
d'autres, causées par d'autres choses; je n'ai pu me remettre de 
l'effet que tout cela produisit. » 

Elle semble tout à fait désemparée, et nous la voyons, dans 
les premiers mois de 1783, prendre un singulier parti, celui 
d'aller à Strasbourg consulter un charlatan célèbre,... Cagliostro ! 
M. de Saïgas lui écrit de 
Genève le 20 juin : 

« Je souhaite que cette 
lettre vous trouve arri- 
vée à Colombier, mais 
je n'ose pas trop m'en 
flatter. L'on dit que le 
comte Cagliostro aime à 
retenir ses malades au- 
près de lui ; je ne sais 
si c'est tous ses mala- 
des, ou seulement ceux 
qu'il a du plaisir à voir. 
Je crains, ma chère ma- 
dame, que ce dernier cas 
ne soit le vôtre et que 
les plaisirs du comte ne 
nuisent aux miens. Je 
ne quitterai Genève que 
lorsque j'aurai perdu 
l'espoir de vous y voir... 
Je suis enchanté des 
bonnes nouvelles que 
vous me donnez de vo- 
tre santé; j'espère qu'elle 

se perfectionnera ici. Ne voudrez-vous donc pas de moi pour 
vous accompagner sur la Treille ? » 

Le célèbre aventurier palermitain, de son nom véritable 
Joseph Balsamo, né en 1743, éblouissait le monde par ses cures 
merveilleuses. Il avait épousé, en 1773, une intrigante dont la 
beauté contribua à sa fortune... C'est en 1780 qu'il apparut à 
Strasbourg. Cinq ans plus tard, il était impliqué dans la fameuse 
« affaire du Collier », mis à la Bastille, puis exilé. Il erra en 
Angleterre, en Suisse, en Italie, où l'inquisition romaine le 
condamna en 1791, comme illuminé et franc-maçon, à la peine 




E^ 

LE CHATEAU DE CHEXBRES, 



EN CBOESAZ: 



UN MYSTERE 24 1 

de mort, commuée en prison perpétuelle. Il mourut en 1795, 
laissant le souvenir équivoque d'un charlatan de génie, en qui 
les plus naïfs de ses contemporains avaient voulu voir un sor- 
cier conseillé par le Diable ! . 

M me de Charrière avait conçu pour lui une vive sympathie, 
dont nous trouvons l'aveu dans les lettres qu'elle adressa plus 
tard à Chambrier d'Oleyres, à l'occasion du procès instruit 
en Italie contre Cagliostro. Chose à noter, elle le revit pendant 
le séjour qu'elle fit en 1786 à Paris, comme on peut le conclure 
de cette lettre, datée du 12 mars 1790 : 

« Je suis toujours fort touchée de Cagliostro. Ce n'est pas un 
méchant homme. S'il trompe, ce n'est pas pour nuire, c'est pour 
s'occuper d'une manière intéressante et qui frappe les yeux. 
Il est sensible et il fait souvent du bien. Quant à sa femme, 
j'en ai, pour de bonnes raisons, la plus mauvaise opinion du 
monde. Feu M. de Luternau m'en a assez dit pour me la faire 
mépriser complètement. Recevant un jour une lettre de son 
mari, elle la déchira et la brûla en présence de celui qui me l'a 
conté, en disant : « Que ne puis-je en faire autant de celui qui 
l'a écrite ! » Vous pouvez, Monsieur, dire cela hautement comme 
une chose très vraie et très sûre, car M. de Luternau était aussi 
incapable de mentir que moi. Il ne la trahit pas auprès de son 
mari, mais quelques jours après, on convint dans la maison 
(et je crois qu'il fut du nombre de ceux qui prirent ce parti), 
qu'on avertirait Cagliostro que quelques-uns des procédés de sa 
femme le décrieraient infailliblement ; il était question, je crois, 
de présents qu'elle extorquait. Le lendemain, je le vis chagrin, 
changé, pâle. Il me dit qu'il était très malheureux. Il ne parlait 
pas à sa femme, qui avait les yeux très rouges. Cela dura deux 
ou trois jours ; ensuite je la vis redoubler de cajoleries, de flat- 
teries, de bassesse, riant sans nulle envie de rire, dès que son 
mari avait l'air d'avoir voulu être plaisant, et je le vis tout à fait 
radouci. Il disait à Luternau : « Voyez-vous, quand elle ferait 
des choses peu convenables, il faudrait lui pardonner : elle 
s'ennuie. Jamais je n'ai été moins riche que dans ce moment, 
et jamais je n'ai pu lui fournir moins de parure ni moins d'amu- 
sements ». Je l' allai voir à Passy dès qu'il fut sorti de la Bastille. 
Il me toucha par un mélange de sensibilité et de courage qui 
n'avait rien d'étudié ; ce qu'avait souffert sa femme me parut 
l'affecter plus que ses propres ennuis. Pour elle, à un redouble- 
ment d'embonpoint près, je trouvai comme à Strasbourg une 

1 II est à peine besoin de rappeler ici les beaux travaux de M. Funck- 
Brentano et le livre récent de M. d'Alméras sur Cagliostro. 

16 



242 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



commune et" désagréable femme. C'est là que je vis M me de 
Flamarens et la Salmon, et un prêtre qui lui prêchait tout bas 
je ne sais quoi. Cette chambrée ainsi composée reste dans ma 
tête comme un des plus plaisants tableaux que j'aie jamais 
vus. » 

Le fait est qu'elle avait eu à se louer du traitement du char- 
latan : 

« Je dis toujours : Pauvre Cagliostro ! Je voudrais bien que 
pour toute punition on l'obligeât à donner le secret de ses gouttes 
blanches et de ses gouttes jaunes. Combien un peu des dernières 
m'ont fait plaisir avant-hier, que j'avais une migraine enragée ! » 

Suggestion, bien sûr ! Mais qu'importe, si le malade est sou- 
lagé ! Elle reprend sa complainte quelque temps après, en 
réponse à une lettre de d'Oleyres lui annonçant la prétendue- 
mort du malheureux, où le public voyait un suicide : 

« Pauvre Cagliostro ! Ce que vous me dites m'étonne assez. 
Il m'a assuré que jamais il ne se tuerait, ne croyant pas qu'il 
fût permis de le faire, et d'ailleurs ne s'en trouvant peut-être 
pas le courage (c'est moi qui faisais ce dernier commentaire 
sur sa résolution). Il m'a dit aussi qu'il ne demanderait pas 
mieux que de mourir sur un échafaud à l'appui de quelques 
vérités qu'il aurait soutenues, et que cela valait bien mieux 
que mourir comme un sot de maladie et dans son lit. Mourir 
pour mourir, pourquoi préférerait-il de se tuer ? Je doute un 
peu de ses tentatives à cet égard ; elles ne sont pas d'une âme 
commune, et c'est là ma grande objection, car je sais bien que 
des propos ne signifient pas grand chose. Je ne crois pas 
qu'on brûle ni qu'on roue à Rome, aussi que craindrait-il de 
pire que la mort qu'on prétend qu'il veut se donner ? 

Je voudrais savoir ce qu'on dit à Rome de sa Séraphine. 
Elle s'est toujours dite une dame romaine. Si elle ne l'est pas, 
elle et son mari seraient-ils allés à Rome, où l'imposture ne pou- 
vait se soutenir un moment ? Elle avait pourtant bien plus 
l'air et les manières d'une danseuse que d'une dame de bonne 
maison. Vous m'obligerez beaucoup, Monsieur, si vous voulez 
bien continuer à me parler de cet homme, pour qui j'ai de 
l'affection, du faible et de la reconnaissance. Charlatan ou prince, 
peu importe : il était sensible et souvent aimable ; il a eu pitié 
de moi dans un temps où j'étais à plaindre. » 

Ces impressions de M me de Charrière ont leur prix, si l'on 
veut bien admettre qu'elle n'était dénuée ni de psychologie 
ni de clairvoyance. 



UN MYSTÈRE 248 

A ce séjour de Strasbourg, se rapporte une anecdote qu'elle 
contait, bien des années plus tard, à son ami Huber : 

« Je vous dirai qu'on a pensé une fois à me faire épouser 
un comte de Wittgenstein que je ne connaissais point. Il ne 
me trouva, je crois, pas assez riche, et c'était de l'argent qu'il 
voulait. Il n'avait que cent ducats de revenu (d'apanage), 
car il était cadet. Longtemps après, marchant dans les rues de 
Strasbourg, je fus presque écrasée par un carrosse brillant 
et qui allait grand train. Il y avait dans ce carrosse une grosse 
petite dame qui me parut jolie. C'était la femme de mon 
monsieur de Wittgenstein, dont la mère, très riche, par je ne 
sais quel hasard, avait été blanchisseuse, ou bien la mère de 
cette mère l'avait été. Elle ne me vit pas, et par conséquent 
ne me salua point ; mais derrière son carrosse étaient plusieurs 
laquais, dont l'un me saluait de toutes ses forces et très affec- 
tueusement. Je crois que je le lui rendis un peu. Je ne savais 
qui il était. A peine rentrée chez moi, le voilà dans ma chambre : 
« Ah ! mon Dieu, Madame, ne me reconnaissez-vous pas ? 
J'ai servi chez votre tante madame de Lockhorst. Vit-elle 
encore ? Et ses filles ? Et M. de Zuylen ? Combien j'ai eu de 
joie en vous revoyant ! » On me dit, lorsque je racontai mon 
aventure, que ce comte était à Paris, et qu'il jouait. » (28 sep- 
tembre 1800.) 

Et maintenant, voici une amusante histoire que, sous la 
date de juillet 1783, le pasteur Chaillet consigne dans son jour- 
nal intime ; elle prouve que madame de Ch arrière pouvait être 
mystifiée par un adroit imposteur : 

« Pendant que M. de Charrière était à Strasbourg, un jeune 
homme, domestique chez lui, qu'on y avait recueilli par com- 
passion comme sourd et muet, auquel toute la maison s'inté- 
ressait beaucoup, qui paraissait très intelligent, ingénieux à 
comprendre et à se faire comprendre, instruit de tout ce qui se 
passait et à l'affût des nouvelles du village, se trouva un beau 
jour entendre et parler tout comme un autre. Il avait soutenu 
ce rôle difficile environ onze ans, et l'avait commencé enfant ; 
il avait eu des querelles, des batteries, des amourettes, et il 
ne lui était pas échappé un mot, pas un son. Quand on sut 
qu'il parlait, tous les environs s'en émurent, chacun voulait le 
voir et le questionner ; on s'attroupait autour de la maison, et 
pendant quelques jours, on ne parla que de cet étrange phéno- 
mène moral. Le plus grand nombre me donna mauvaise opinion 
de soi, en s'attachant surtout à blâmer ce dangereux silence, 
propre à surprendre les secrets d'autrui, ce long mensonge 
d'action, que selon eux il aurait fallu punir sévèrement ; ils 



244 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

auraient trouvé fort bon que Dieu, pour lui faire expier ce péché, 
l'eût rendu muet tout de bon pour onze autres années : tant on 
hait et on craint jusqu'à l'idée d'être épié et fouillé ! Au reste, 
il ne s'était tu que par crainte, pour être mieux déguisé, plus à 
l'abri des recherches d'un père qui le maltraitait, peut-être 
aussi pour exciter davantage l'intérêt et la pitié ; la curiosité 
n'y avait aucune part, et le muet, car il conserve ce titre, était 
un bon enfant. D'autres admiraient simplement une si grande 
énergie de caractère. 

...Ce muet, si intelligent pour un muet, se trouva moins 
avancé qu'un enfant de quatre ans. Aucune de ses facultés 
d'esprit n'était exercée. Je crains qu'en cessant d'être muet, 
il n'ait cessé d'être intéressant... Je me suis dit encore : ne serait-il 
point vrai presque toujours que l'énergie du caractère est en 
raison inverse des lumières ? Si vous voulez un homme capable 
d'une action de patriotisme, ne vous adressez pas à ceux qui 
en discourent et en raisonnent le mieux... Cherchez parmi le 
peuple. Qui ira, sans marchander sa vie, mourir pour ses 
proches, ou pour sa maîtresse ou pour son ami ? L'homme 
qui ne sait rien. Je parierais tout au monde que Winkelried 
n'était pas un homme d'esprit. Plebeiœ Deciorum animes, 
plebeia juerunt ftectora... 

Quoi qu'il en soit, ce fut une scène pour nous tous que celle 
où pour la première fois le muet parla, conduit devant nous 
tout tremblant par M He Henriette, qui l'entraînait convul- 
sivement par le bras, tout essouflée et pouvant à peine lui dire 
d'une voix effarée : « Est-il bien vrai que vous parliez ? Parlez 
donc ! » Et le pauvre garçon tout troublé, les yeux baissés, 
la contenance coupable, ne répondait pas ; il pouvait à peine 
se soutenir ; il fallut qu'il s'assît pour reprendre courage. Nous 
étions émus, nous pleurions ; qui n'aurait pleuré ? » 

Sitôt revenue de Strasbourg, M me de Charrière fit à Chexbres 
un premier séjour, dont nous ne savons à peu près rien, sinon 
qu'il lui donna un désir très vif d'y retourner. Pendant ce temps, 
M. de Charrière allait aux eaux de la Brévine avec un ami : 
« Ils ont voulu m'y entraîner, écrit Chaillet, mais je crains 
trop la vie tumultueuse des eaux ». Ce scrupule, à propos d'un 
village comme la Brévine, ne laisse pas d'être assez joyeux. 
Il ajoute, et ces confidences ont leur prix : 

« Je regrette nos buveurs d'eau, M. de Charrière surtout. 
Je me suis accoutumé à vivre avec lui, à manger chez lui et à 
gagner son argent. Je suis de la maison, confident de tout le 
monde, chez moi dans leur famille. Mais quoique je voie très 
bien que M lle Louise est celle qui a le plus d'affection propre- 



UN MYSTÈRE 245 

ment dite pour moi, M. de Charrière me convient mieux. Lui 
et sa femme, ils sont les seules personnes de ma connaissance 
qui entendent et répondent toujours. Et il a de plus que sa 
femme de la lecture ', de l'égalité dans le commerce, au lieu 
d'une véhémence incommode, — et l'habitude de jouer,... et 
celle de perdre, ce qui rend le jeu beaucoup plus rafraîchissant 
pour moi... M mc de Charrière, qui ne joue point et ne lit guère plus 
qu'elle ne joue, a en compensation une vivacité, une vérité de 
sentiment, que son mari n'a point, et une originalité dans sa 
manière de penser qu'elle n'aurait vraisemblablement pas si 
elle lisait et jouait autant que nous. Quand je suis longtemps 
sans la voir, je sens qu'il me manque un des ressorts qui mettent 
mon esprit en mouvement... En nous promenant le soir au 
jardin, nous nous sommes, M. de Charrière et moi, plus familia- 
risés que de coutume ; nous avons parlé de nos femmes, 
d'amour... » 

C'est sans doute dans ces années-là que M me de Charrière 
fit une cure à Louèche. Longtemps après, au moment de l'in- 
vasion française, elle évoquait ses souvenirs du Valais. 

« Je me console un peu en me rappelant l'horrible pays que 
c'était : crétins, galeux, goitreux, puces, punaises, horrible 
malpropreté, révoltante bigoterie, voilà de quoi se compose le 
tableau. Ce pays est à plaindre, mais non à regretter. » (A M me de 
Sandoz-Rollin, mai 1801.) 

Après un dernier hiver (1783-84) passé à Genève, elle se décide 
à retourner à Chexbres. Le conseiller d'Apples, de Vevey, 
qu'elle a consulté, lui recommande la vieille maison de Crousaz, 
— le château — qui est à louer pour deux mois, avec écurie et 
grange, pour le prix de cinq louis d'or neuf ; il y a à Chexbres 
une bonne auberge d'où l'on peut faire venir les repas. M nie de 
Charrière séjourna dans cette riante contrée pendant trois 
mois, dès le milieu de mai 1784. Saïgas lui écrit le 12 juin ces 
lignes qu'il convient de peser : 

« Je suis bien aise que Chexbres réponde à l'idée qui vous 
en était restée. Je ne le suis pas tant de vous y savoir seule ; 

1 Ce mot peut surprendre ; mais à ce moment déjà, M me de Charrière, 
qui avait dévoré tant de livres pendant ses années de jeunesse, feuilletait ou 
parcourait les nouveautés plus qu'elle ne les lisait. Elle avait un fond de 
lectures classiques dont elle se contentait. Chaillet, au contraire, était 
encore dans la phase de curiosité active. Quant à M. de Charrière, c'était 
un liseur infatigable. 



246 MADAME DE CHARBIERE ET SES AMIS 

mais je sens qu'il est très difficile d'imaginer une société qui 
puisse vous y convenir dans votre situation actuelle. Je me vois 
réduit à ne savoir plus que souhaiter pour vous. » 

Remarquons que M. de Charrière ne partageait point ce séjour 
de Chexbres, où sa femme avait évidemment souhaité d'être 
seule. Il lui écrivait très souvent et s'efforçait de la distraire 
par ses récits. En voici un qu'il dit tenir de Jaquet-Droz, le 
fameux mécanicien, à qui ses automates firent une célébrité : 

« Le grand Pourtalès, lorsqu'il est à Londres, invite souvent 
de ses compatriotes à prendre le thé chez lui, et il les met à 
écrire, à copier des comptes, sous prétexte qu'il fait encore trop 
chaud pour la promenade. Un jour, il invita un M. Peter et 
quelques autres, il les mit à l'ouvrage comme à l'ordinaire. La 
nuit vint : M. Peter se plaignit qu'on n'y voyait plus et le pria 
de faire apporter des lumières : « Mais, dit M. de Pourtalès, 
si vous approchiez un peu de la fenêtre, vous pourriez écrire 
encore un quart d'heure... » 

Malgré sa mélancolie, M me de Charrière dut sourire de cette 
anecdote, qui montre comment se font les bonnes maisons. 
Elle dut prendre intérêt aussi à la lettre où son mari lui raconte 
la visite du prince Henri de Prusse à Neuchâtel, en juillet 1784 ; 
mais elle manqua l'occasion de revoir son ancien admirateur '. 

M. de Charrière vint un jour voir sa femme dans la solitude 
qu'elle avait choisie ; de retour à Colombier, il lui adressa une 
lettre vraiment étrange et poignante, qui peint au vif l'affection 
mêlée de pitié douloureuse qu'elle lui inspirait : 

« J'ai été rarement aussi triste que je l'étais en partant de 
Chexbres ; l'air d'amitié que vous aviez eu avec moi pendant 



1 Cette lettre a été publiée dans le Musée neuchdtelois de 1875, p. 2640, 
mais avec la suppression de quelques détails concernant M"" DuPeyrou. 
La conversation de cette sémillante personne parut impatienter le Prince, 
qui prit le mari à part dans l'embrasure d'une fenêtre de la chambre voisine : 
«M"" DuPeyrou s'approcha d'eux plusieurs fois pour offrir ceci ou cela. 
M. DuPeyrou larenvovaavec humeur». — L'année suivante(i" février 1786), 
M"' de Charrière elle-même écrit à d*OIeyres : « On prétend que M. et M."" 
DuPevrou ne se parlent plus». — A propos de la visite du Prince à Neu- 
châtel, Vincent de Tuvll écrivait à sa sœur : «Je vous prie de me marquer 
si vous avez vu le prince Henri de Prusse, connaissance de Zuylen il y a 
quelques années déjà, et ce qu'il est venu taire chez vous ». 



l'N Ml SI KHI 



2 47 



le déjeuner, plusieurs mots d'amitié que vous m'avez dits 
pendant mon séjour, des dispositions contraires que vous 
m'avez témoignées, la pitié que vous m'avez inspirée, le désir 
de vous revoir bientôt à Colombier, et la crainte que ce ne 
fût pas pour notre bonheur commun, tout cela fermentait dans 
mon cœur et me donnait un gonflement, une envie de pleurer, 
que j'avais peine à surmonter; mon âme était remuée et trou- 
blée jusqu'au fond ; enfin, je pris le parti de parler au voitu- 
rier pour me distraire. » 

Et voici que ce galant homme s'accuse de défauts agaçants, 
de je ne sais quelle froideur méthodique et pédante, dont il 
a conscience et qui excusent à ses yeux les brusques sautes 
d'humeur d'une femme comme la sienne : 

«J'ai oublié de vous dire une chose que j'ai résolu de vous 
dire depuis longtemps : c'est que plusieurs défauts que vous 
m'avez reprochés me frappent désagréablement chez Hen- 
riette et qu'elle me fait comprendre votre pensée. Sa manière 
soutenue de prononcer lorsqu'elle lit ou parle avec attention, 
m'est insupportable, et me fait comprendre le trop bien lire 
dont vous m'accusez. Elle réduit tout en maximes générales, 
le cas particulier ne la touche que relativement au bon ordre ; 
aucun sentiment simple et genuine ; enfin, je crois voir ma 
caricature, et si cela est, je pardonne de bon cœur l'impatience 
à tout esprit droit accompagné d'un cœur sensible (2 août 1784). » 

Plus significative encore est la lettre qu'il lui adressait l'année 
suivante (été 1785), pendant un séjour solitaire — nous allions 
dire une cure d'isolement — qu'elle faisait à Payerne : 

« Votre silence de mercredi passé m'a fort inquiété. Je vous 
savais malade et je croyais qu'Esther [la femme de chambre] 
me donnerait de vos nouvelles si vous ne pouviez pas m'écrire. 
Je serais parti sur le champ pour Payerne, si je n'avais pas 
craint que vous n'eussiez du chagrin de me voir arriver. Je me 
suis imposé la loi de ne point vous parler de mes sentiments ; 
cependant je ne puis pas m'empêcher de vous dire une fois 
pour toutes que, malgré tout ce que foi souffert par vous depuis 
quelque temps, votre départ m'a laissé un sentiment de triste 
solitude qui ne se détruit pas... Adieu. Vous n'imaginez pas 
combien vous me sortez peu du cœur. Adieu... » 

Sainte-Beuve, qui a parlé de M. de Charrière comme d'un 
homme insignifiant, ne connaissait pas ces pages, restées inédites 



248 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

jusqu'à ce jour '. Elles sont tout à l'honneur du mari, et mon- 
trent, hélas ! que la femme, avec tout son esprit et tout son 
cœur, n'avait su ni être heureuse, ni donner le bonheur à son 
entourage. Mais un autre témoin va nous instruire du déplora- 
ble état où son âme se débattait alors : nous rencontrons dans 
le journal intime de Chaillet, à la date de 1783, ces lignes curieu- 
ses : 

« Que j'ai changé de manière d'être dans cette maison ! 
J'y suis de la famille, tout comme l'un d'eux ; j'y vis tout 
autant et plus que chez moi ; on m'y nourrit, on m'y habille, 
on y habille mes enfants, on y entretient mon ménage... Et nous 
ne sommes pourtant pas amis de cœur et d'inclination : à divers 
égards je ne leur conviens pas, ni eux à moi. Ils sont incrédules, 
frivoles, mondains, gens de luxe et à morale relâchée et commode, 
tandis que je m'efforce de mériter le titre que j'ai choisi de 
serviteur de Jésus-Christ. Mais au défaut de la communion des 
saints, nous vivons au moins dans la communion des gens 
d'esprit. C'est quelque chose, c'est beaucoup de s'entendre 
et de se répondre toujours les uns aux autres, de savoir bien 
précisément comment et jusqu'où on peut compter les uns 
sur les autres. Il y a communion entre les bonnes gens, entre 
les âmes sensibles, entre les bons et agréables joueurs même ; 
et M. de Charrière et moi nous tenons aussi l'un à l'autre par 
ce petit coin, plus essentiel, après tout, qu'on ne le penserait. 
Tout cela ne vaut pas la communion des saints et ne saurait 
être aussi intime, mais enfin ce sont toujours des points de 
réunion... 

...« M me de Charrière m'intéresse cette année plus que jamais 
et plus que je ne le veux. Tout ce qu'elle a de moi, c'est conquête ; 
je ne lui ai rien accordé volontairement. Mais elle est malheureuse, 



1 M. de Charrière ne changea point de ton avec les années, et demeura 
jusqu'à la fin plein d'égards, de tendresse même, pour sa femme. En 1798, 
pendant un séjour qu'il faisait au Pays de Vaud, il lui écrivait : «J'attends 
de vos nouvelles avec plus d'impatience que toutes les nouvelles des 
gazettes ; c'est beaucoup dire. Il me semble que je suis absent de Colombier 
depuis bien longtemps. Je me fais une fête du moment où, demain matin, 
on m'apportera une lettre de vous». Les nombreuses lettres qu'elle a 
écrites à son mari pendant les absences de celui-ci n'ont malheureusement 
pas été conservées. Tandis qu'elle gardait tout, M. de Charrière paraît avoir 
eu l'habitude funeste de détruire les lettres qu'il recevait. L'inverse eût été 
préférable pour nous, en ce qui concerne la correspondance des époux du 
moins. Il subsiste un grand nombre de lettres de lui à elle, et pas une seule 
d'elle à lui. 



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249. 









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FAC-SIMILÉ D'UNE PAGE DU JOURNAL INTIME DE CHAILLET 



25o MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

■et malheureuse si romanesquement, si fort comme je l'ai été 1 , 
que je ne puis voir en elle sans la plus tendre sympathie une 
créature de mon espèce Elle est malheureuse par le besoin d'être 
aimée passionnément, par l'insuffisance qu'elle trouve dans les 
amitiés vulgaires ; elle accuse les gens de bien d'aimer trop sage- 
ment, trop raisonnablement, de tenir leurs amitiés trop au niveau 
de leurs autres affections, et elle a bien raison... Elle aime autant 
rien ; dit-elle, que de n'être pas aimée de manière qu'on fasse 
pour lui plaire ce qui n'est ni juste ni raisonnable. Qu'ils sont 
à plaindre, ces êtres exaltés, qui errent dans le monde sans y 
trouver une aide semblable à eux ! Je l'ai trouvé : Eurêka ! 
Mais le trouvera-t-elle ? Je ne le crois pas. Elle a trop du carac- 
tère de Roxane et d'Hermione ; elle est encore plus exigeante 
qu'aimante, à ce qu'il me semble : c'est la fatalité des personnes 
qui ont ce besoin ; il y a souvent dans leur caractère une 
véhémence qui fait qu'elles ne sauraient se satisfaire, qui empê- 
che qu'on ne s'attache à elles. Quoiqu'il en soit, il me semble 
qu'une vie amortissante produit insensiblement son effet, 
et que sa mélancolie diminue. Dans un de ses accès, elle nous a 
soutenu que la vertu n'était bonne à rien, qu'elle ne rendait 
heureux ni celui qui se tourmente à l'avoir, ni ceux qui l'envi- 
ronnent, qu'il ennuie et fatigue de sa raison, qui sont les victi- 
mes de sa vertu... Il y aurait encore du bonheur au monde 
pour M me de Charrière, si M me de Charrière avait de- la vertu. 
Mais puisqu'elle n'en a pas, je lui sais gré d'avoir au moins le 
courage de se déclarer contre elle. Que de gens n'ont pas plus 
qu'elle à se louer de la vertu, et en disent du bien par bienséance 
ou par bêtise ! » 

Il est évident que quelque drame intime a dû alors bouleverser 
sa vie. Les expressions énigmatiques recueillies sous diverses 
plumes révèlent un état de profonde dépression morale, une crise 



1 Chaillet fait allusion à une liaison, d'ailleurs toute platonique, qu'il eut 
à cette époque avec une de ses paroissiennes, et qui fit gloser la malignité 
villageoise : la Vénérable Classe jugea nécessaire d'exhorter le jeune pasteur 

« à mettre fin à ses liaisons avec la demoiselle D , vu que ces liaisons, 

quelque innocentes qu'elles puissent être et qu'on les suppose, deviennent 
condamnables dès que le public en prend scandale». Chaillet n'ayant pas 
tenu compte de cet avertissement fraternel, fut cité à paraître devant la 
Classe assemblée, ce qui eut lieu trois mois plus tard. Mais, entre temps, 
le bruit s'apaisa ; et le pasteur Chambrier, dont Chaillet était le « suffra- 
gant», ayant rendu, ainsi que les pasteurs des paroisses voisines, le meil- 
leur témoignage à son ministère, la Compagnie regarda cette affaire comme 
terminée (Archives des pasteurs, Registre des procès-verbaux de la Véné- 
rable Classe, 4 juillet, i" novembre 1780; 20 février 1781). 



UN MYSTÈRE 25 I 

de noire mélancolie '. Que s'est-il donc passé ? — Nous serions 
réduits à des conjectures, si nous n'avions trouvé le mot de 
l'énigme dans des pages — inédites — de Benjamin Constant, 
qui reçut les confidences de M me de Charrière, pendant le séjour 
qu'elle fit à Paris de 1786-87. Bien des années plus tard, Benja- 
min entreprit de rédiger un récit de sa vie, qu'il n'acheva d'ail- 
leurs point, puisqu'il s'est arrêté déjà à 1787, c'est-à-dire au 
moment de son arrivée à Colombier. Il décrit sa première édu- 
cation, si décousue, livrée à des mains mercenaires ; puis son 
séjour à Paris, chez Suard, et sa fameuse escapade en Angleterre. 
Nous aurons bien des renseignements à emprunter à ce curieux 
récit ; mais nous ne pouvons différer d'en reproduire le passage 
suivant, qui est du plus haut intérêt pour le sujet qui nous 
occupe 2 : 

« Ce fut à cette époque que je fis connaissance avec la première 
femme d'un esprit supérieur que j'aie connue, et l'une de celles 
qui en avait le plus que j'aie jamais rencontrée. Elle se nommait 
M ,lie de Charrière. C'était une Hollandaise, d'une des premières 
familles de ce pays, et qui dans sa jeunesse avait beaucoup fait 
de bruit par son esprit et la bizarrerie de son caractère. A trente 
ans passés, après beaucoup de passions, dont quelques-unes 
avaient été assez malheureuses, elle avait épousé, malgré sa 
famille, le précepteur de ses frères, homme d'esprit, d'un carac- 
tère délicat et noble, mais le plus froid et le plus flegmatique 
que l'on puisse imaginer. Durant les premières années de son 
mariage, sa femme l'avait beaucoup tourmenté pour lui imprimer 
un mouvement égal au sien, et le chagrin de n'y parvenir que 
par moments avait bien vite détruit le bonheur qu'elle s'était 
promis dans cette union à quelques égards disproportionnée. 

« Un homme beaucoup plus jeune qu'elle, d'un esprit très 
médiocre, mais d'une belle figure, lui avait inspiré un goût très 
vif. Je n'ai jamais su tous les détails de cette passion ; mais ce 
qu'elle m'en a dit, et ce qui m'en a été raconté d'ailleurs a suffi 



1 M"" de Charrière était encore à Chexbres le 3 septembre, et M. de Saïgas, 
étonné de ne recevoir aucune nouvelle, lui écrivait (Bursins, 3 septembre 
1784): «Je ne vois qu'un épais brouillard entre vous et moi, grâce au 
silence de M. de Charrière et à votre laconisme, dont je respecte la cause, 
quelle qu'elle soit». 

2 Ce manuscrit inédit, — un cahier rouge, — appartient à la famille de 
M. Victor de Constant, à Hauterive, près Lausanne. II nous a été très 
obligeamment confié, avec la réserve que nous n'en citerions que les pas- 
sages intéressant la biographie de M"" de Charrière. 



202 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

pour m'apprendre qu'elle en avait été fort agitée et fort malheu- 
reuse ; que le mécontentement de son mari avait troublé l'inté- 
rieur de sa vie, et qu'enfin le jeune homme qui en était l'objet 
l'ayant abandonnée pour une autre femme qu'il a épousée, 
elle avait passé quelque temps dans le plus affreux désespoir. 
Ce désespoir a tourné à bien pour sa réputation littéraire, 
car il lui a inspiré le plus joli des ouvrages qu'elle ait faits. Il 
est intitulé Caliste et fait partie d'un roman qui a été publié 
sous le titre des Lettres écrites de Lausanne... » 

Nous avons vainement cherché à découvrir quel était ce 
jeune homme, d'esprit médiocre et de belle figure, qui avait 
ainsi surpris le cœur de la femme de quarante ans. Il nous paraît 
vraisemblable qu'elle l'avait rencontré à Genève ; car elle n'y 
retourna jamais plus à partir de 1784, et son mari, aidé de deux 
domestiques, fut mettre en ordre l'appartement de la rue Beau- 
regard, liquider la partie du mobilier qui lui appartenait, et 
emballer le linge de corps et de table. Notons que dans une lettre 
écrite quelques années plus tard à Benjamin, M me de Charrière 
parle d'un nom « qu'elle ne peut entendre prononcer », et que 
son mari a laissé échapper devant elle. Etait-ce celui du mysté- 
rieux inconnu ? Notre curiosité, nous le sentons, est bien vaine ; 
elle paraîtra puérile à ceux qui, moins épris que nous de M rae de 
Charrière, n'attachent pas d'intérêt à ce petit problème senti- 
mental. Quoi qu'il en soit, nous savons maintenant le secret de 
cette vie troublée ; nous comprenons la solitude de ce séjour de 
Chexbres, où la femme malheureuse conçut peut-être la première 
idée de la douloureuse histoire de Caliste. Elle paraît s'être 
souvenue de cette inclination mystérieuse, lorsque, près de 
vingt ans plus tard, elle prêtait à l'héroïne d'un autre roman, 
demeuré inédit \ cet aveu significatif : 

« Quelquefois, j'avais été tentée de mépriser l'aveuglement 
qui avait empêché mon mari de devenir jaloux ; à présent, 
j'en estimai davantage un homme qui se rendant justice et 
croyant que je la lui rendais aussi, n'avait pas soupçonné 
mon engouement, ni pensé que lui ou moi nous eussions rien 
à craindre, lui pour son honneur, moi pour mon repos, d'un 
homme qui, à mon éternelle confusion, avait été si redoutable 



1 Lady Francis, dans la Suite (inédite) du petit roman Sir Walter Finch 
et son fils William (voir chap. XXIV). 



UN MYSTÈRE 253 

à l'un et à l'autre. » — A quoi un interlocuteur répond : — « Est- 
ce par hasard ou par défiance que vous n'avez point nommé 
encore cet homme autrefois digne d'envie... ? — C'est par fierté 
répondit-elle. Qui plaît est tout, qui ne plaît plus n'est rien, a 
dit je ne sais quel poète, et dans cette seconde époque, on est 
un peu honteux de ce qu'on a pensé dans la première. » 

Ces lignes, évidemment « vécues », fixent exactement la nature 
d'une passion dont elle éprouvait plus tard quelque honte, 
parce qu'elle en sentait le ridicule, mais qui ne l'avait pas entraî- 




YUE DE CHF.XHRHS 



née jusqu'au point où elle aurait dû en rougir devant celui 
dont elle portait le nom. 

Dans les dispositions où elle se trouvait à Chexbres, son seul 
recours était l'activité de son esprit, et ce besoin, si vif chez 
elle, de s'occuper de ceux qui l'entouraient. Nous la voyons 
s'aviser d'enseigner la géographie aux bonnes gens du village. 
M. de Saïgas lui écrit de Bursins : 

« J'ai retrouvé ici un vieux globe délabré. Il ne peut être 
d'usage qu'après quelques réparations, sans quoi je vous l'aurais 
envoyé. Je ne conçois pas qui sont les gens de Chexbres à qui 
vous voulez bien vous donner la peine de faire connaître la 
figure de la terre. S'il y en a quelqu'un qui le mérite, je l'en 
félicite, et vous aussi. » 



254 -MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Mais les petits méritaient toujours à ses yeux qu'on leur témoi- 
gnât de l'intérêt. Elle ne s'en fit pas faute à Chexbres, et son 
mari, touché, lui écrit (21 juin 1784) : 

« Vous êtes toujours généreuse, le plus souvent bonne, quelque- 
fois d'une bonhomie et d'une simplicité rares. Si l'on rencontre 
bien, je défie les meilleurs connaisseurs de ne pas vous trouver 
douce et de ne pas croire que c'est la faute de ceux avec qui 
vous vivez si vous ne l'êtes pas toujours... J'aime à vous voir 
habiller ces pauvres enfants : c'est une manière sûre de pro- 
duire quelque bonheur ; toutes les autres sont si incertaines ! 
...Pourquoi ne faites -vous pas usage des lavements de 
M. Cagliostro ? Ils vous ont fait du bien. Avez-vous raison de 
manger si peu et si irrégulièrement ? Je vous ai vue quelque- 
fois oublier de manger... L'intérêt que vous inspirez à tout le 
village est si naturel ! Qui n'aimerait une étrangère qui ne se 
fait connaître que par de la simplicité et des bienfaits ? » 

On conçoit qu'elle ait effectivement laissé d'agréables sou- 
venirs parmi ces paysans. L'année suivante, M me de Crousaz 
lui rappelle qu'elle avait parlé de revenir à Chexbres, « ce qui 
fait, ajoute la bonne femme, que je regarde toujours toutes les 
voitures, si je ne vois point madame Charrière, pour l'aller 
recevoir dans son château de Crousaz, qui est toujours à la 
même place que jadis l . » 

Nous ne savons si elle retourna jamais à Chexbres, mais ce 
qui est certain, c'est qu'aucun site au monde ne lui fit une impres- 
sion plus vive. Elle renonça à regret au rêve qu'elle caressa 
un instant — et auquel M. de Charrière se prêtait avec empres- 
sement — d'acheter dans la contrée une « montagne », où elle 
aurait passé chaque année la belle saison 2 . Depuis ce temps, à 
tous ses amis étrangers qui visitaient la Suisse, elle disait : 
«Allez à Chexbres! Il n'y a pas de plus bel endroit sur la terre 3 .» 



1 II y est encore, au haut du village, dans le quartier dit « En Crousaz». 

2 « Décidez en souveraine», lui écrivait ce galant homme. 

3 « Aller à Berne, v rester un jour; de là à Moudon, de là à Chexbres (où 
il faut arriver par ce côté-là et i'après-midi, restant toute la soirée), en 
repartir le lendemain, côtoyant le lac par Lutry et Lausanne, serait l'affaire 
de cinq à six jours, et vous en rapporteriez des tableaux qui vous feraient 
plaisir toute la vie, pourvu toutefois qu'il fasse beau temps». (A M"' de 
Sandoz-Rollin, 1797). A son neveu (voirchap. XXIV) partant pour Chexbres, 
sur son conseil, elle écrit: «Vous vous récrierez sur le plus beau spectacle 



IN MYSTKRK 



255 



Au moment où elle quittait Colombier pour s'y rendre, elle 
venait de publier, sans nom d'auteur, deux petits ouvrages : 
Mistriss Henley et les Lettres neuchâteloises. Le second fit grand 
scandale : sans doute elle l'avait un peu prévu, et cette perspec- 
tive n'était point pour arrêter une personne qui cherchait par 
tous les moyens à rompre la triste uniformité de son existence. 
Quant à l'autre roman, il est moins connu et moins lu aujour- 
d'hui ; mais, insignifiant comme peinture de mœurs et comme 
intrigue, il reflète d'une façon très intéressante l'état moral 
de l'auteur à cette époque de sa vie. Mistriss Henley n'est 
guère autre chose que la plainte de son âme endolorie. 



que la nature puisse offrir en aucun lieu du monde». (Août 1799). Nous 
aimons à citer ces passages, qui montrent qu'elle était sensible jusqu'à 
l'enthousiasme aux beautés de la nature. On en a déjà trouvé des témoi- 
gnages (voir, en particulier, chap. IV, la lettre du 7 septembre 1767), et on 
en trouvera d'autres dans la suite. 



CHAPITRE IX 



Mistriss Henley 



« .le n'ai point apporté de bon- 
heur ici. je n'en ai point trouvé.» 
(Mrs Henley). 

De qui est le Mari sentimental. — Ce que signifie ce roman. — Les sus- 
ceptibilités de M"" Caillât. — Opinion de M."" de Charrière sur le mariage. 

— Le roman de la femme incomprise. — La Justification de M. Henley. 

— Un pamphlet contre M"" de Charrière. 



Divers passages de la correspondance de M me de Charrière 
fixent assez exactement la date où parurent Mistriss Henley 
et les Lettres neuchâteloises. Ce dut être dans la première 
moitié de 1784 '. 

On ne peut comprendre Mistriss Henley si l'on n'a commencé 
par lire le Mari sentimental, dont elle est la contre-partie. 
Mais, avant tout, dissipons une erreur : on a souvent attribué 
à M me de Charrière l'un et l'autre ouvrage - ; elle se serait amusée 

1 A la fin de mars 1784, d'Oleyres écrit de Turin à Genève pour faire venir 
le second de ces ouvrages, «qu'on y imprime». Il nous apprend en outre 
que M™ de Charrière est en séjour à Genève et surveille l'impression de la 
brochure, qu'il reçoit le 2 avril. Quant à Mistriss Henley, nous avons des 
raisons de croire qu'elle fut imprimée un peu avant les Lettres. La mise en 
Tente des deux ouvrages dut être simultanée. 

2 Cela nous est arrivé à nous-mème dans la première édition de notre 
Histoire littéraire de la Suisse française. 



258 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

à soutenir tour à tour deux thèses contraires. Gaullieur l'admet 
sans hésiter, ce qui est assez surprenant de la part d'un histo- 
rien qui avait en sa possession tous les papiers de M me de Char- 
rière. Sur la foi de Gaullieur, Verdeil, à son tour, attribue le 
Mari sentimental et Mistriss Henley à la même plume féminine '. 

Il ajoute que M me de Charrière avait consulté Samuel de Cons- 
tant sur les questions économiques et financières et sur la condi- 
tion des paysans vaudois, traitées dans ce petit roman, ce qui 
le fit attribuer à M. de Constant lui-même. Et il déclare, comme 
argument décisif, qu'il n'y a pas à se méprendre sur le style, 
lequel est bien celui de M me de Charrière... 

Que faut-il croire ? — Constatons en premier lieu que madame 
de Charrière, dans sa correspondance avec ses amis, parle de 
Mistriss Henley, des Lettres neuchâteloises, de Caliste, de tous 
ses autres ouvrages : mais jamais elle n'a mentionné comme 
sien le Mari sentimental. Nous n'avons pas rencontré sous 
sa plume un seul mot qui puisse faire croire qu'elle ait eu une 
part quelconque à la composition de cet ouvrage. Ses corres- 
pondants, qui sont des amis bien renseignés, ne songent pas 
davantage à le lui prêter, et même n'en disent pas un mot. 

Sainte-Beuve, qui a fait sa petite enquête et vu à Lausanne 
M. de Brenles, écrit à M me Olivier, le 2 juillet 1838 : 

« Combien je vous remercie de tous ces soins et renseigne- 
ments sur M me de Charrière. Rien n'est de refus. Je n'ai que le 
Mari sentimental, que je sais bien être de M. Constant. J'ai lu 
la Femme sensible (Mistriss Henley), espèce de contre-partie par 
M mfi de Charrière... » 

Un autre témoignage plus direct et difficile à récuser, est 
celui de cette Rosalie de Constant dont M lle Lucie Achard 
nous a retracé la vie : 

« Le Mari sentimental, déclare-t-elle, fut inspiré à mon père 
par le désir de corriger les femmes de ce goût de perfection 
dans les petites choses qui les entourent, qui tient trop à l'égoïsme, 
et de leur apprendre que c'est dans les détails de la vie, dans les 



1 Histoire du canton de Vaud, III, p. 3o5 et note : « Le Mari sentimental 
est tout entier de M rae de Charrière, comme l'attestent ses manuscrits, qui 
sont chez M. le professeur Gaullieur». — Que penser de cette dernière 
assertion de Verdeil ? Il ne dit pas avoir vu de ses yeux le manuscrit. 



MISTRISS HKNLLY 25g 

ménagements du sentiment, bien plus que dans les grandes occa- 
sions de vertu et de sacrifice, qu'elles peuvent taire le bonheur 
de leur époux '. » 




SAMUEL DE CONSTANT 
(D'après un crayon appartenant à M"* Rillict de Constant, à Genève) 

1 Dans une notice sur son père, écrite peu de temps après sa mort, en 
août 1800, elle dit encore: «Le Mari sentimental eut un succès qui, s'il 
ne s'étendit pas loin, n'en fut pas moins complet dans le pays. Il était 
anonyme, et comme l'auteur n'avait rien publié encore, il ne fut point 
deviné. Ce que chacun venait nous en dire en le racontant avec plus ou 
moins de vivacité nous amusa parfaitement». (Voir Rosalie de Constant, 
par M " L. Achard, II, page 14). Ailleurs, elle parle du Mari comme de 
l'œuvre de prédilection de son père. Citons aussi ces lignes de Ch. de Cons- 
tant à sa sœur, du 2i janvier 1801 (Bibl. de Genève, MCC, [ 6) : «Je vais 
faire réimprimer le Mari sentimental comme une bonne affaire. [Il renonça 
d'ailleurs à cette entreprise]. De qui est la réponse ? Est-elle de mon père ? » 
— La réponse, c'est Mistriss Henley : on voit que, loin d'attribuer le pre- 
mier roman à M"" de Charrière, Constant se demandait si le second n'était 
pas aussi de son père. Quant au Mari sentimental, depuis longtemps cela 
ne faisait plus de doute pour personne. 



2Ô0 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Ce qui a accrédité l'erreur qui attribue ce livre à M me de Char- 
rière, c'est que le Mari sentimental fut réimprimé à Paris avec 
sa contre-partie, les Lettres de Mistriss Henley, « publiées par 
son amie, M rae C. deZ. » On rapporta ces initiales aux deux ouvra- 
ges, tandis qu'elles ne s'appliquaient qu'au second. 

Mais voici qui nous paraît décisif. Dans son journal du 30 juin 
1784, à propos d'un ouvrage de théorie politique, le pasteur 
Chaillet, qui aime les rapprochements imprévus, compare les 
gouvernements aux maris et cite en passant M. Bompré (le 
« mari sentimental ») et M. Henley. Il croit devoir expliquer 
ce dernier nom par une note ainsi conçue : 

<< Avez-vous lu de certaines Lettres de Mistriss Henley, -publiées 
-par son amie, beaucoup mieux écrites à mon gré que le Mari 
sentimental, auquel elles servent en quelque sorte de réponse ? 
Je ne sais si je ne parlerai point quelque jour de cet aimable 
cruel petit livre, excellent en littérature, mais, selon moi, dange- 
reux en morale à divers égards. » 

— Qui s'exprime ainsi ? — L'ami, le confident de M ,Be de 
Charrière. Or les termes de la note indiquent assez la différence 
que fait le critique entre elle et l'auteur du Mari. Mais le plus 
joli, c'est qu'il applique à l'ouvrage de son amie les termes 
mêmes donc celle-ci a usé, au début de Mistriss Henley, pour 
qualifier l'ouvrage de M. de Constant. Elle débute en effet ainsi : 

« Quel aimable et cruel petit livre que celui qui nous est arrivé 
de votre pays il y a quelques semaines ! » 

Pour Chaillet, le plus aimable et le plus cruel des deux livres, 
c'est celui de son amie. 

Quant au style, invoqué par Verdeil comme un argument 
à l'appui de son opinion, Charles Berthoud a fait précisément 
remarquer — après Chaillet — qu'on ne retrouve pas dans le 
Mari sentimental « le tour simple, si facile et si net » de la langue 
de M me de Charrière. Rien n'est plus vrai que cette observation. 
Un exemple ou deux suffiront : 

« Il y a des moments où on se trouve bien seul, où on a là 
quelque chose dans le cœur qui a besoin de verser dans celui d'un 
autre... » 

C'est là, confessons-le, du français de Suisse : M me de Charrière 
écrit d'une autre langue, plus alerte et moins... romande. 



MISIKISS HKNLEY 



2ÔI 



Et qui s'aviserait de lui attribuer cette interpellation d'une 
sentimentalité grotesque : 

« Mon cher ami, où sont vos bras, que je m'y précipite ! » 
{Mari sentimental, lettre XV). 

Charles Berthoud, qui admet que M me de Charrière peut avoir 
eu quelque part à la composition de l'ouvrage, n'a garde d'insis- 
ter et dit avec un grand bon sens : 

« Le plus sûr est de ne pas trop s'arrêter à cette histoire, 
singulièrement attachante, d'un mariage tardif, que la différence 
des goûts rend malheureux et où le mari finit par le suicide. 
Les romans de M me de Charrière, non-seulement ne se terminent 
guère par un événement décisif comme le mariage ou la mort, 
mais ils ne se terminent jamais à la Werther, et il y a là un nou- 
veau motif de ne pas lui attribuer ce petit récit, auquel il est 
pourtant fort probable qu'elle a mis la main. » 

La remarque est ingénieuse et vraie : madame de Charrière 
ne cultive pas le roman dramatique ; mais la conclusion nous 
semble hasardée, parce qu'il n'y eut jamais, entre M me de Char- 
rière et Samuel de Constant, des relations assez intimes pour 
permettre de supposer entre eux une collaboration, dont rien 
d'ailleurs ne fournit même un commencement de preuve. Pour 
nous, la question est définitivement jugée, comme elle l'était 
pour Sainte-Beuve et pour Chaillet. 

Le Mari sentimental est un récit entraînant, conduit avec 
un art de gradation assez remarquable et qui finit par produire 
une impression presque poignante. C'est l'histoire d'un mari 
sensible et bon, que sa femme pousse au suicide par son égoïsme 
et ses tracasseries. Bompré, revenu du service étranger, vit pai- 
siblement en célibataire campagnard dans quelque manoir du 
pied du Jura. Il est un jour témoin du bonheur conjugal de 
son ami Saint-Thomin, établi à Orbe, et voici qu'il prend goût 
tardivement au mariage : il ne craint pas d'unir ses quarante-six 
ans aux trente-cinq ans de mademoiselle de Cherbel, qui est la 
belle-sœur d'un ancien camarade de service. Mais Bompré 
devient bientôt le plus infortuné des hommes ; car, si sa femme 
a des vertus, celle entr'autres de la fidélité, « son cœur n'a jamais 
fait son bonheur de celui de personne ». Elle ne s'efforce pas un 
instant de s'associer à la vie de celui dont elle a accepté le nom, 
d'entrer dans ses convenances et dans ses habitudes. Au contraire, 



2Ô2 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

elle s'empresse de tout réformer dans la maison, qui lui paraît 
établie sur un pied trop modeste : elle change les meubles antiques 
et les vieilles tapisseries; elle ôte, pièce à pièce, à cette demeure 
familiale, son caractère de simplicité rustique ; elle enlève du 
salon le portrait du père de Bompré, et le relègue dans la chambre 
de son mari ; elle prétend contraindre le pauvre homme à 
frayer avec les hobereaux du voisinage ; elle renvoie le vieux 
serviteur Antoine, qui. dans sa maladresse, a cassé une porce- 
laine précieuse, souvenir d'un parent riche. Par ses allures 
hautaines, elle compromet les relations patriarcales que soutenait 
Bompré avec les paysans du voisinage ; elle le contraint à vendre 
son cheval de selle, auquel il tient, pour le remplacer par deux 
chevaux de carrosse ; elle fait tuer le chien Hector, qui gâtait 
les meubles, mais n'en était pas moins le compagnon et l'ami 
de son maître. D'autres tribulations empoisonnent l'existence 
de Bompré : il a un duel avec un insolent voisin qui a paru se 
moquer de lui devant sa femme ; la calomnie s'attaque à sa 
réputation, à propos d'un service qu'il a rendu, en tout bien 
tout honneur, à une jeune et jolie paysanne... Son désespoir 
et son dégoût sont au comble. N'ayant pas eu la force de préve- 
nir le mal au début, il n'a pas celle d'y apporter remède. Il finit 
par s'enfermer dans sa chambre, et se donne la mort. L'avant- 
dernière lettre de Bompré contient la morale de l'histoire : 

« C'est une femme comme, sans doute, il y en a beaucoup, 
un mari comme il y en a mille, un ménage comme ils sont pres- 
que tous. Quand on voudra la paix et le bonheur, ce n'est pas 
dans la vie des maris et des femmes qu'on ira les chercher. » 

Où l'art du romancier n'est pas méprisable, c'est dans la 
peinture du désenchantement progressif de Bompré : chacune 
de ses lettres à son ami Saint-Thomin annonce une déception 
nouvelle : le crescendo est savamment marqué, depuis les naïfs 
étonnements, les perplexités du début, où le pauvre mari, épris 
sincèrement de sa femme, ayant encore une confiance parfaite 
dans son esprit et sa raison, croit devoir se prêter à ses caprices, 
s'efforce même de les justifier, jusqu'au moment où le voile est 
tombé et où l'exaspération du mari rend le triste dénouement 
presque naturel. M me de Charrière qualifie ce roman d'aimable 
et cruel : aimable et cruel, en effet, par le détachement aris- 
tocratique du narrateur, qui laisse son héros peindre ses déboires 



MISTRISS HENLEY 2Ô3 

successifs et s'enfoncer peu à peu dans son intolérable souf- 
france '. 

L'auteur, qui se piquait d'idées économiques, a prêté à son 
héros des considérations assez hardies sur la condition du paysan 
vaudois : à en croire Samuel de Constant, ces digressions étaient 
à ses yeux l'essentiel : 

« Je regardais cet historique, dit-il en son style un peu parti- 
culier, comme le canevas où je voulais enchâsser mes idées, 
sur les affaires de Genève, sur le commerce des blés et des den- 
rées du pays de Vaud et sur les lois criminelles : j'ai cru que 
•ces objets intéressants éclipseraient le reste, et que, si on lisait 
cette brochure, on s'occuperait plus à les discuter, à les critiquer, 
qu'à faire de plates et mauvaises applications. » 

C'est qu'en effet, le public s'empressa de chercher dans cette 
fiction des personnages réels. Il y avait à Aubonne une brave 
dame, née de Chapeaurouge, veuve du capitaine Caillât, lequel 
s'était suicidé en 1780, dans un accès de mélancolie, après un 
an de mariage. Par une coïncidence probablement toute for- 
tuite, certaines circonstances de l'histoire de Bompré rappe- 
laient celles de la vie intime des époux Caillât. La sotte malignité 
de lecteurs encore peu accoutumés aux peintures de la réalité 
locale s'empara de ces prétendues allusions : on en glosa si bien, 
•que la veuve Caillât crut devoir présenter publiquement sa 
défense '. Elle publia en 1784 une brochure d'un ridicule atten- 
drissant, intitulée Lettre à M. Mouson, pasteur de Saint-Livre, 
près d' Aubonne, ou supplément nécessaire au Mari sentimental. 
On m'a dit, déclare cette bonne dame, « qu'il transpirait dans 
le public que M. et M me Bompré n'étaient autres que mon mari 



1 Chaillet se montre plus sévère que son amie, lorsqu'il dit dans son 
journal (3i mars 1784), après avoir reproché au style le manque «de coloris 
et d'énergie»: «De là vient que l'ouvrage est triste sans être touchant; il 
fait penser et ne donne pas le plaisir de pleurer». — C'est vrai : il y a dans 
le Mari sentimental une sorte de sécheresse que le lecteur ressent à travers 
l'intérêt — très réel — du récit. 

2 Un anonyme, qui signe M***, prit sa défense aussi, sans la désigner 

autrement que par les lettres C t, dans le Journal de littérature de 

Chaillet du i5 janvier 1784. L'auteur de cet article, qui est vraisemblable- 
ment Samuel de Constant lui-même, proteste contre une calomnie qui 
.atteint à la fois M mt C t et l'auteur du Mari sentimental. 



264 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

et moi. » Elle ne veut pas croire que l'auteur ait songé à elle, 
mais elle proteste contre « l'injustice du public », qui prête au 
romancier « une intention aussi criminelle ». Puis elle réfute 
point par point les applications qu'on a faites de l'histoire de 
Bompré : les Caillât n'ont jamais eu de vieux serviteur du nom 
d'Antoine ; mais un jeune domestique, âgé de vingt-trois ans,, 
a demandé son congé six mois après leur mariage, parce qu'il 
souhaitait d'habiter Genève. Son mari jugea lui-même néces- 
saire de vendre ses chevaux pour payer certaines dettes ; il 
n'a été fait dans la maison que les réparations indispensables. 
Son mari avait un chien dont il se défit huit jours avant son 
mariage, parce que cet animal avait gâté des meubles. M me Caillât 
n'a jamais vu le portrait de son beau-père, mais bien celui de 
sa belle-mère : elle l'aimait tant qu'elle le plaça dans sa propre 
chambre. Le vase de porcelaine n'a jamais existé. L'anecdote 
du duel n'est pas plus réelle. Et M me Caillât raconte au long les 
entretiens conjugaux au cours desquels sa tendresse s'effor- 
çait de combattre la mélancolie croissante du capitaine. Elle 
reproduit une lettre de son beau-père, qui atteste l'excellence 
de ses procédés envers l'infortuné Caillât, puis une lettre, non 
signée, de l'auteur du roman, qui déclare qu'il est désolé de 
l'acharnement avec lequel on l'accuse d'avoir fait l'histoire du 
ménage Caillât ; il fait serment devant Dieu qu'il n'y a pas 
songé, qu'il ne connaissait pas M. Caillât, « que les anecdotes 
du portrait, de la porcelaine, du cheval, du chien, sont de pure 
invention, ainsi que les domestiques », et il insiste, comme on a 
vu plus haut, sur la portée économique de son ouvrage. S'il en 
a placé la scène dans une petite ville vaudoise, qui peut être 
Morges, Nyon, Cossonay, etc., c'est que là où manquent «la 
philosophie accommodante et les distractions des grandes villes, 
les mariages malheureux doivent l'être plus qu'ailleurs. » 

M me Caillât a eu soin de faire certifier par deux notaires le 
texte de ces lettres ; elle les fait suivre d'une attestation signée 
du banneret, du secrétaire baillival et du châtelain d'Aubonne : 
« que les faits du roman ne peuvent être adaptes à ladite dame 
Caillât. » Ces trois personnages officiels reprennent gravement 
tous les faits, depuis le vase de porcelaine jusqu'au duel, pour 
démontrer qu'on ne trouve rien de pareil dans l'histoire des 
époux Caillât ! 



MISTR1SS HENLEY 



265 



Ce burlesque incident littéraire nous a paru digne d'être conté 
avec quelque détail. Il montre l'état d'esprit qui régnait alors 
dans nos petites villes et la situation faite aux romanciers 
qui s'avisaient de peindre les mœurs du pays. Nous verrons 
bientôt quelle indignation soulevèrent les Lettres neuchâte- 
loises, où la scène est fixée, où les circonstances locales sont 
indiquées, où les personnages sont individualisés avec bien plus 
de précision encore que dans le Mari sentimental. 

On conçoit que M mc de Charrière ait eu la fantaisie de répondre 
au livre de M. de Constant, c'est-à-dire de peindre la souffrance 
d'une femme vive et impressionnable, unie à un mari calme, 
méthodique et froid. Telle est l'histoire de Mistriss Henley. 
Elle porte pour épigraphe cet hémistiche de LaFontaine : 
J'ai vu beaucoup d'hymens, etc... — Il y a une assez jolie malice 
dans cet et cœtera : du temps où, à Utrecht, les prétendants 
défilaient sous ses yeux, Belle de Zuylen se plaisait à redire ce 
vers du Mal marié : 



J'ai vu beaucoup d'hymens, aucuns d'eux ne me tentent. 

Et, vers la fin de sa vie, elle adressait à de jeunes époux un 
épithalame peu encourageant, qui montre que l'expérience 
n'avait point modifié son opinion sur le mariage : le « bonheur 
conjugal » est affaire de « support mutuel » ; le tout est de trouver 
un sage modus vivendi : 



Qu'on ne pense pas 

Que follement je vous annonce 

Des fleurs naissant sous tous vos pas, 

Sans nulle épine, ortie ou ronce : 

Il v naîtra, je crois, de tout, 
Comme dans d'autres hyménées ; 
Mais quelquefois on vient à bout 
De corriger ses destinées. 

Le bien, il le faut recevoir 
Avec grande reconnaissance; 
Le mal, à peine il le faut voir, 
Car il grossit lorsqu'on y pense. 



2Ô6 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Sur vos fautes et vos défauts 
Jetez un voile salutaire : 
On peut en parler à propos, 
Mais le plus sur est de s'en taire. 

De la discorde aux noirs tourments 
Craignant les funestes approches, 
Jusqu'au dernier de vos moments 
Différez vos premiers reproches l . 

Nous voilà fixés : elle n'a jamais cru aux mariages « délicieux », 
•dont LaRochefoucauld a douté avant elle. Le sien n'avait 
pas beaucoup d'illusions à lui ôter. On se rappelle qu'une des 
premières observations qu'elle faisait sur son mari, c'est qu'il 
était trop raisonnable. Ainsi pense mistriss Henley de son excel- 
lent époux, dans les lettres qu'elle adresse à une amie. Elle vient 
de lire à Londres le Mari sentimental, qui, dit-elle, paraît depuis 
peu traduit en anglais. Elle rend compte à sa confidente de l'effet 
que cette lecture a produit sur elle et sur son mari. Vive et sensi- 
ble, elle souhaite de tout son cœur rendre heureux son époux ; 
mais elle se trompe souvent sur les moyens. Est-ce sa faute ? 
Elle nous en fait juge en contant son histoire. Il est impossible 
de ne pas voir les confidences de l'auteur dans ces déclarations 
de la jeune femme : 

« Moi aussi, je ne suis point heureuse, aussi peu heureuse 
que le mari sentimental, quoique je ne lui ressemble point 
et que mon mari ne ressemble point à sa femme ; il est même, 
sinon aussi tendre, aussi communicatif, du moins aussi calme 
et aussi doux que cet excellent mari... Je n'ai point de plaintes 
graves à faire : on ne reconnaîtra pas M. Henley ; il ne lira jamais, 
sans doute, ce que j'aurai écrit ; et quand il le lirait, quand il 
s'y reconnaîtrait... » 

Elle nous dit sa vie avant son mariage ; ici encore M me de 
Charrière n'invente pas tout : « Les dames de La Haye me 
déchirent », écrivait-elle jadis à d'Hermenches. Sa jeune héroïne 
en dit à peu près autant : elle a des talents, on l'admire : 

« Je reçus des hommages, et tout ce qui m'en revint, fut 
d'exciter l'envie. Une attention curieuse et critique me poursuivit 

1 .Nous avons des raisons de croire que ces vers furent adressés à César 
d'Ivernois, maire de Colombier, lors de son mariage (14 avril 1800). 



MISTRISS HENLEY 267 

dans mes moindres actions, et le blâme des femmes s'attacha 
à moi. Je n'aimai point ceux qui m'aimèrent, je refusai un homme 
riche, sans naissance et sans éducation ; je refusai un seigneur 
usé et endetté ; je refusai un jeune homme en qui la suffisance 
le disputait à la stupidité. On me trouva dédaigneuse ; mes 
anciennes amies se moquèrent de moi ; le monde me devint 
odieux... J'avais 25 ans, mon cœur était triste et vide. Je com- 
mençais à maudire des goûts et des talents qui ne m'avaient 
donné que des espérances vaines, des délicatesses malheureuses, 
des prétentions à un bonheur qui ne se réalisait point. » 

Alors, un veuf, père d'une fille de cinq ans, se présente. 
Il ressemble beaucoup à M. de Charrière : 

« Il m'entretint souvent de la vie qu'il menait à la campagne, 
du plaisir qu'il y aurait à partager cette belle solitude avec une 
compagne aimable et sensible, d'un esprit droit, et remplie 
de talents. J'étais, sinon passionnée, du moins fort touchée... 
De la raison, de l'instruction, de l'équité, une égalité d'âme par- 
faite, voilà ce que toutes les voix accordaient à M. Henley... 
Il me semblait parfois un peu trop parfait : mes fantaisies, mes 
humeurs, mes impatiences, trouvaient sa raison et sa modération 
en leur chemin... Je partis pour sa terre au commencement du 
printemps, remplie des meilleures intentions, et persuadée que 
j'allais être la meilleure femme, la plus tendre belle-mère, la 
plus digne maîtresse de maison que l'on eût jamais vue... Nous 
arrivâmes à Hollowpark. C'est une ancienne, belle et noble mai- 
son que la mère de M. Henley, héritière de la famille d'Astley, 
lui a léguée '. Ce séjour est comme son maître, tout y est trop 
bien ; il n'y a rien à changer, rien qui demande mon activité 
ni mes soins. Un vieux tilleul ôte à mes fenêtres une assez belle 
vue : j'ai souhaité qu'on le coupât ; mais, quand je l'ai vu de 
près, j'ai trouvé moi-même que ce serait grand dommage. 
Ce dont je me trouve le mieux, c'est de regarder, dans cette 
saison brillante, les feuilles paraître et se déployer, les fleurs 
s'épanouir, une foule d'insectes voler, marcher, courir en tous 
sens. Je ne me connais à rien, je n'approfondis rien ; mais je 
contemple et j'admire cet univers si rempli, si animé. Je me 
perds dans ce vaste Tout si étonnant, je ne dirai pas si sage, 
je suis trop ignorante. J'ignore les fins, je ne connais ni les moyens 
ni le but, je ne sais pas pourquoi tant de moucherons sont 

1 Lisez : « héritière de la famille de Murait». — Charles Berthoud a ingé- 
nieusement remarqué qu'il n'est pas jusqu'au nom de Hollowpark (cam- 
pagne du ravin), si applicable à sa retraite de Colombier, qui ne corresponde 
à la réalité. Ajoutons que le vieux tilleul, dont il est question ci-après, 
existe encore. 



2Ô8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

donnés à manger à cette vorace araignée, mais je regarde, et 
des heures se passent sans que j'aie pensé à moi, ni à mes puérils 
chagrins. » 

Rappelons ce que Sainte-Beuve a dit de Mistriss Henley : 

« La mélancolie y prend parfois de la hauteur, et je n'en 
veux pour preuve que cette page profonde [celle que nous venons 
de transcrire]. Depuis que le panthéisme est devenu chez nous 
un lieu commun, une thèse romanesque et littéraire, je doute 
qu'il ait produit quelque chose de plus senti que ces simples 
mots d'aperçu comme échappés à la rêverie d'une jeune femme. » 

Celle-ci nous conte ses pénibles expériences. Son mari a sou- 
vent sujet de désapprouver sa manière irréfléchie de parler 
et d'agir ; il la reprend avec toute la douceur possible, mais 
elle n'en est pas moins affectée de voir ses bonnes intentions 
manquer leur effet ; elle préférerait presque un traitement brutal 
aux observations qu'il lui fait sur un ton imperturbablement 
calme : 

« Ma chère amie, écrit Isabelle — je veux dire Mrs Henley — 
ma chère amie, des coups de poing me seraient moins fâcheux 
que toute cette raison. Je suis malheureuse, je m'ennuie, je n'ai 
point apporté de bonheur ici, je n'en ai point trouvé ; j'ai causé 
du dérangement et ne me suis point arrangée ; je déplore mes 
torts, mais on ne me donne aucun moyen de mieux faire ; je 
suis seule, personne ne sent avec moi, je suis d'autant plus 
malheureuse qu'il n'y a rien à quoi je puisse m'en prendre, 
que je n'ai aucun changement à demander, aucun reproche à 
faire, que je me blâme et me méprise d'être malheureuse. » 

Page remarquable, qui traduit à l'évidence, avec une scru- 
puleuse exactitude, ce que M me de Charrière éprouvait et ce 
qu'était son mari pour elle : bon, irréprochable... et raisonnable, 
désespérément ! Il n'était pas même jaloux, et elle lui en voulait 
presque : 

« Heureusement, je ne suis pas jaloux, a dit en souriant à 
demi M. Henley. — Heureusement pour vous, ai-je repris ; 
ce n'est pas heureusement pour moi ; car si vous étiez jaloux, 
je vous verrais au moins sentir quelque chose ; je serais flattée ; 
je croirais vous être précieuse ; je croirais que vous craignez 
de me perdre, que je vous plais encore ; que, du moins, vous 
pensez que je puis encore plaire. Oui ! ai-je ajouté, excitée à la 
fois par ma propre vivacité et par son sang-froid inaltérable, 



270 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



les injustices d'un jaloux, les emportements d'un brutal, seraient 
moins fâcheux que le flegme et l'aridité d'un sage ! 

...Quoi ! me disais-je, aucune de mes impressions ne sera 
devinée ! Aucun de mes sentiments ne sera partagé ! Tout ce que 
je sens est donc absurde, ou bien M. Henley est insensible et dur. 
Je passerai ma vie entière avec un mari à qui je n'inspire qu'une 
parfaite indifférence, et dont le cœur m'est fermé... » 

Ainsi gémit et s'exaspère cette femme à l'âme blessée. Que 
de fois ce langage fut tenu sans doute dans le manoir de Colom- 
bier ! Mais M me de Charrière ne mourut pas, comme Bompré, 
de sa déception : ces choses-là n'arrivent guère dans la réalité ; 
la réalité, on la subit, on s'en accommode, et la fin arrive une 
fois. Ainsi de mistriss Henley, dont la dernière lettre se termine 
comme le Misanthrope, par un point d'interrogation : 

« Dans un an, dans deux ans, vous apprendrez, je l'espère, 
que je suis raisonnable et heureuse,... ou que je ne suis plus. » 

Il n'y a aucun événement dans ce récit par lettres, bien infé- 
rieur en intérêt romanesque à celui de Bompré. Mais l'analyse 
morale qui en forme toute la substance est d'une extrême 
finesse, et le mal dont souffre l'héroïne est autrement subtil, 
si je puis dire ainsi, que celui du mari trop sensible. Bompré 
avait des griefs précis contre sa femme. Sous la plume de Mrs Hen- 
ley, les tristesses du mariage ne revêtent pas même la forme 
de griefs. Et la signification du livre n'en est que plus profonde : 
le plus parfait des maris peut donc, sans en avoir conscience, 
faire mourir lentement une femme qu'il adore ! 

Les amis de l'auteur ne s'y trompèrent pas : ils virent dans 
ces pages une confession. La gouvernante des princesses d'An- 
gleterre, Suzanne Moula, écrivait de Winsor à M me de Charrière : 

« Mrs Henley est charmante, nous en sommes tous enchantés. 
J'ai aussi le Mari sentimental, mais quelle horreur que le fond 
de l'histoire soit vrai et que cette vilaine femme existe... Nous 
trouvons que vous vous êtes peinte vous-même à quelques 
égards. » 

Elle n'ose en dire plus. Mais voici comment Samuel de Cham- 
brier s'exprime dans une lettre à son cousin d'Oleyres : 

« Je ne suis pas surpris que les Lettres neuchâteloises ne plai- 
sent ni ne frappent un étranger qui ne connaît ni nous ni notre 



MISTRISS HENLEY 



27] 



ville... Je n'en dirai pas de même des Lettres de Mrs Henley : 
je trouve celles-ci mieux écrites et plus soignées. Je n'y cher- 
che pas de l'historique, du roman, il n'y a ni de l'un ni de l'autre, 
mais beaucoup d'esprit, du tact, des nuances fines, délicates, 
une manière vraie et juste de rendre le sentiment. J'y recon- 
nais M me de Charrier e dans l'inconséquence, dans sa facilité 
de reconnaître qu'elle aurait mieux fait d'agir différemment, 
dans quelques phrases vives, touchantes, dans son parti promp- 
tement pris, dans ses peintures et coups frappés, dans son impa- 
tience lorsqu'elle trouve du sang-froid. Je retrouve la tranquillité 
de M. de Charrière, son sang-froid lorsqu'il refuse, répond à 
madame. Cependant je conviens que ce caractère est exagéré 
et que M me de Charrière s'est plue à faire le plus beau que possible 
son mari, l'a couvert avec soin dans quelques parties et a tout 
sacrifié, elle-même, pour le faire ressortir avec avantage. Voilà 
qui est généreux. » 

On trouvait donc que M. de Charrière était plutôt flatté. 
Mais, lui-même, que pensa-t-il de son portrait ? Nous l'ignorons. 
Quelqu'un jugea cependant utile de défendre le mari de Mrs Hen- 
ley : une plume inconnue écrivit une suite à ce petit roman, 
la Justification de M. Henley, adressée à Vamie de sa femme 
(Yverdon, 1784). L'époux, devenu veuf, raconte la fin de sa 
femme, qui est morte en couches, après avoir, dans un discours 
d'une humilité touchante, fait à son mari sa confession de 
créature faible, nerveuse et malheureuse : ils comprennent tous 
deux — alors qu'il n'est plus temps de mieux faire ■ — comment 
ils auraient dû s'y prendre pour se donner réciproquement du 
bonheur. Ces pages doivent avoir pour auteur une femme ; 
tout n'y est pas absolument médiocre, et on y rencontre cer- 
tains traits d'une concision assez expressive, celui-ci par 
exemple : 

« Mon ami, ne me haïssez pas si je vous dis que vous m'avez 
aimée et que je n'ai pas été heureuse... Mon cœur demandait 
encore du sentiment, et vous en étiez déjà à l'habitude... Sans 
me consulter, vous aviez arrangé méthodiquement ce qui devait 
faire mon bonheur ; suivant l'exacte raison vous deviez réussir, 
mais avec nos cœurs, mais avec notre amour-propre, la raison 
n'a pas toujours raison, et avec eux les nuances sont souvent 
plus fortes que le fond. » 

M lle Julie de Mézerac, grande amie de M me de Charrière, 
lui écrivait au sujet de cette brochure : 



272 MADAME DE CHARPIERE ET SES AMIS 

« Je ne sais quelle espèce de chose peut être la Justification 
de M. Henley. Il me semble que la manière dont on l'avait repré- 
senté était tellement à son avantage, qu'il n'avait aucun besoin 
d'être justifié. Moi, si j'avais voulu me mêler d'écrire, c'aurait 
été pour justifier madame, qui, à ce que je trouve, ne s'est pas 
fait voir du beau côté, comme elle l'aurait pu sans faire tort 
à la vérité. On a précisément mis l'un dans tout son beau et 
l'autre dans tout son laid. Mais je n'en veux pas plus de mal à 
l'auteur pour cela : je vous prie de l'en remercier et de l'embrasser 
mille fois pour le plaisir qu'il m'a donné. » 

Lorsque, deux ans plus tard, le Mari sentimental et Mistriss 
Henley, suivie de la Justification, parurent à Paris en deux 
volumes, le Mercure de France l en rendit compte et déclara 
que la Justification ne pouvait être de la même main que le 
livre qu'elle prétend compléter. Le Journal de Paris, rendant 
compte à son tour (13 mai 1786) du Mari sentimental, puis de 
sa contre-partie, ajoute : « Ainsi, voilà, d'un autre côté, un 
mari raisonnable convaincu d'avoir tort ! Enfin, l'on verra 
dans la Justification que s'il y a beaucoup de mauvais ménages, 
c'est la faute des maris, que les femmes sont presque toujours 
sacrifiées, etc.. » 

A la suite de l'article, figure cette note, que M me de Charrière 
avait envoyée au journal : 

« L'auteur des Lettres de Mrs Henley n'est point l'auteur d'une 
Justification de M. H. qu'on a imprimée à la suite de ces lettres. 
Il ignore même absolument qui a fait cette justification et n'au- 
rait pas cru nécessaire de la désavouer, si dans le n° 16 du Mercure 
on n'avait paru la confondre avec les lettres qui précèdent. 
C'est aussi sans son aveu qu'on a réimprimé cet écrit avec des 
lettres initiales 2 . » 

M me de Charrière connaissait maintenant les petits tracas 
que rencontrent ceux qui deviennent auteurs ; mais elle allait 
essuyer d'autres orages à la suite de la publication des Lettres 
neuchâteloises. Avant d'aborder ce chapitre, citons, à l'intention 

1 22 avril 1786. 

2 Le roman est signé W C... de Z... — Si quelqu'un avait persisté à 
croire que le Mari sentimental est de M" de Charrière.. cette opinion ne 
pourrait décidément plus tenir en présence de la note que nous venons 
de citer : les deux romans avaient été réimprimés ensemble, et M"' de 
Charrière ne parle que du second, en se qualifiant : L'auteur de Mrs Henley. 



MISTBISS HENLEY 2y3 

des bibliophiles, un petit pamphlet dirigé à la fois contre Samuel 
de Constant et M me de Charrière. Il est intitulé Lettre de Salomé 
à Jaqueline ou The sentimental tavern-wooman (Versoix, 1784), 
avec l'épigraphe : 

Ne forçons point notre talent, 
Nous ne ferions rien avec grâce. 

M me Bernard, jeune épouse d'un aubergiste, après avoir 
gémi sur ses petites tribulations domestiques, raconte qu'un 
monsieur, passant à l'auberge, y a laissé un livre intitulé le 
Mari sentimental. Elle l'a lu avec son mari, sa servante, et une 
voisine, la DuPontet. Celle-ci était accompagnée d'un monsieur 
«qui était son compère et qui est tant jovial». Puis chacun a 
dit son avis sur le livre. La DuPontet s'est écriée : « Savez- 
vous que nous avons un livre chez nous qu'on pourrait bien 
marier avec le vôtre ; » M rae Bernard trouve que celui qui a 
fabriqué le Mari sentimental « a un esprit bien fin, bien agréable, 
bien... constant. » — Si j'avais un galant, dit la servante, je 
serais bien aise qu'il fut constant. — Oui-dà, riposte la DuPontet, 
vous n'êtes pas dégoûtée, mon enfant... — Mesdames, interrompt 
le monsieur, je vous demande pardon, mais n'est pas Constant 
qui veut. — Sur quoi M rae DuPontet reprend: «Peste, que vous 
êtes badin ! Ce n'est pas comme M. Henley, qui est tant respec- 
tueux. » — Les interlocuteurs lui demandent qui est cet original : 
vexée, M me DuPontet réplique que M. Henley « est bien une autre 
paire de manches que M. Bompré, » et ajoute : « C'est un étran- 
ger... Il n'est pas de ces quartiers. » 

Suivent des allusions obscures, des mots soulignés dont le 
sens nous échappe. 

« En attendant, conclut M mc DuPontet, si vous voulez venir 
demain boire du cacao à la maison, j'en ai qui est parfait. — 
A condition, dit M me Bernard, qu'on lira votre livre. — Eh ! 
si j'en faisais un, moi qui vous parle! s'écrie la DuPontet. — 
En ce cas, fait le monsieur, je dirais comme l'autre : Ramenez- 
moi aux Carrières... » 

La seule indication à tirer de cet obscur et laborieux badinage, 
c'est que le Mari sentimental est attribué à M. de Constant, 
et que M me DuPontet lui oppose M. Henley. La propriété de 
Charrière, à Colombier, s'appelle, aujourd'hui encore, le Pontet ; 



274 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

on y buvait d'excellent cacao de Hollande... Quant au mot 
Carrières, mis en relief par des majuscules, il est une allusion 
grossière, mais transparente, à la dame du Pontet. Nous croyons 
entrevoir encore d'autres allusions, d'ailleurs très voilées, aux 
circonstances intimes de M me de Charrière dont il a été question 
dans le chapitre précédent. Mais tout cela a perdu pour nous la 
signification et le piquant que les initiés purent y trouver alors. 
La malveillance paraît avoir inspiré ces énigmatiques petites 
lettres : c'est ce que nous y discernons de plus clair. 



CHAPITRE X 



Les Lettres neuchâteloises 



« J'aime l'idée de faire des 
Lettres neuchâteloises. » 

(Le pasteur Chaillet). 



Une petite ville en rumeur. — Juliane et M" c de la Prise. — Peinture de 
mœurs locales. — Le parler neuchâtelois. — Pathétique familier. — Une 
lettre de Suzanne Moula. — Les Lettres neuchâteloises défendues par 
Chaillet. — M m * de Staël réclame un dénouement. 



Madame de Charrière avait été reçue dans la société de Neu- 
châtel avec cet empressement que les habitants de la petite 
ville ont toujours manifesté envers les étrangers de marque. 
On l'avait invitée, entourée, fêtée ; elle s'était liée d'amitié 
avec DuPeyrou, et entretenait les relations les plus cordiales 
avec ses voisins de campagne. En un mot, elle faisait partie du 
tout-Neuchâtel d'alors. Mais elle ne se mêlait guère à ce petit 
monde qu'en observatrice doucement amusée, en spectatrice 
des plaisirs dont elle ne réclamait plus sa part. C'est pour- 
quoi, peut-être, on la jugeait «aimable... et capricieuse 1 ! » 
Un beau jour, lasse de la monotonie d'une existence sans but, 



lettre de François de Chambrier à d'Oleyres (17 novembre 1777): 
« Quelle vie mènent M. et M" de Charrière ? Les connaissez-vous ? On dit 
madame fort aimable, mais un peu capricieuse. Qu'en pensez-vous ? » 



276 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

elle prit nonchalamment sa fine plume et traça en se jouant 
cette peinture à la fois légère et précise intitulée Lettres 
neuchâteloises. 

Le scandale fut grand ; les échos nous en arrivent de tous 
côtés. Samuel de Chambrier se montre aussi dur que peut l'être 
un galant homme, et, par son ton de colère contenue, nous devi- 
nons le langage violent dont usaient des lecteurs moins bien 
élevés : 

« M mc de Charrière, écrit-il à son parent de Turin, n'a pu se 
refuser aux aperçus malins de son esprit ; elle n'a pu soutenir 
l'idée que l'on prît le change sur la manière dont elle nous 
jugeait ; plutôt que de ne pas faire de l'esprit sur notre compte, 
elle aurait consenti à de grands sacrifices. Sa réputation ne la 
satisfait pas ; elle veut l'étendre, la faire circuler par les moyens 
typographiques ; mais on trouve qu'elle a fait pis en publiant 
cet ouvrage qui nous couvre de ridicule. Elle a attaqué des 
gens de la politesse et de l'honnêteté, de l'accueil desquels elle 
avait à se louer ; elle a éloigné d'elle, pour satisfaire son esprit, 
des personnes au milieu desquelles elle vit, et a prouvé plus 
de vanité que de bon sens. » 

L'indignation dura si longtemps, qu'une année après la publi- 
cation des Lettres neuchâteloises, l'auteur jugeait prudent de 
ne pas se montrer dans la petite ville dont elle avait si fort troublé 
la quiétude. On le peut conclure de ces lignes, adressées à d'Oley- 
res par sa mère, et qui ont évidemment pour but de le mettre 
en garde contre une relation peu sûre : 

, « Depuis les Lettres neuchâteloises, M me de Charrière n'a point 
quitté Colombier, non plus que son mari : ils ne viennent point 
en ville. Quoiqu'elle ait beaucoup d'esprit, il faut être sur ses 
gardes, autrement son commerce serait dangereux. » (5 mars 
1785-) 

C'est, comme on voit, le pendant — avec plus de culture — 
de l'incident Caillât de Chapeaurouge : le roman cesse d'être 
légitime sitôt qu'il cesse d'être imaginaire ; il constitue un 
attentat aux mœurs dès qu'il s'applique à les peindre. Il n'est 
pas permis à l'artiste d'étudier la vie dans les manifestations 
qu'il en a sous les yeux, de montrer la réalité prochaine telle 
qu'elle s'offre chaque jour à son observation : M mc de Charrière 
peut écrire des Mistriss Henlev, c'est son affaire ; mais des 
Lettres neuchâteloises /... 



LES LETTRES NEUCHATELOISES 



2 77 



LETTRES 

NEUCh. ■ DISE 



4&V&& 

? 







D'Oleyres. qui voit les choses de plus loin, et dont la tète 
n'est pas échauffée par l'indignation ambiante, écrit dans son 
journal : 

« On m'a envoyé de Genève une brochure qui fait grand 
bruit à Neuchâtel et y révolte toutes les têtes. On l'attribue 
à M me de Char- 
rière, qui est à Ge- 
nève actuellement. 
Les Lettres neuchâ- 
teloises, petit ro- 
man fort trivial, 
sert de cadre à des 
observations fines 
et justes sur nos 
mœurs et usages 
locaux. » (2 avril 
1784.) 

Ce jugement plus 
calme est à peu 
près celui de la 
postérité. En ce 
temps-là, on s'obs- 
tinait sottement à 
voir dans un pa- 
reil livre une trans- 
cription de la réa- 
lité toute pure ; on 
cherchait parmi ses 
connaissances les 
originaux des per- 
sonnages, on 
croyait retrouver 
leurs aventures 
réelles sous les épi- 
sodes imaginés par 

le romancier. Evidemment, les Lettres sont une image fidèle 
de la société neuchâteloise, mais cette image n'est point 
la plate copie qu'on y cherchait. Il n'est d'ailleurs pas certain 
que les lecteurs d'aujourd'hui fussent beaucoup plus intelli- 
gents ; du moins seraient-ils, grâce à l'accoutumance, un peu 
moins susceptibles... 



AMSTERDAM, 



ii 

1 

i 



M. DCC LXXXIV, 



TITRE DE L EDITION ORIGINALE DES 

Lettres neuchàteloises (bibl. de neuchâtel) 



278 MADAME DE CHARRIEBE ET SES AMIS 

Un jeune Allemand, Henri Meyer, fils d'un honnête mar- 
chand d'Augsbourg, neveu d'un riche négociant de Francfort, 
arrive à Neuchâtel, en 178., pour y faire l'apprentissage du 
commerce. Il a de l'esprit, des sentiments, quelque instruction, 
une certaine distinction naturelle. Un hasard lui fait rencontrer, 
dans l'étroite rue du Neubourg, une jeune et jolie « tailleuse », 
Juliane C... Embarrassée de paquets, elle laisse tomber la robe 
neuve qu'elle est chargée de livrer à M ,le de la Prise. Meyer 
porte secours à la couturière en détresse, la reconduit chez 
sa patronne, explique l'accident, montre enfin de la bonté et 
une sorte de courage. Mais la petite, qui n'en est pas à sa pre- 
mière aventure, revoit, recherche le jeune homme... Celui-ci, 
après quelques moments d'oubli, rompt avec elle, mais trop 
tard, comme on verra. 

Entre temps, il a rencontré au concert, puis au bal, la char- 
mante Marianne de la Prise. Dès le premier regard, les jeunes 
gens ont ressenti tous deux un trouble inconnu. Meyer peint 
à ravir cette sorte de joie intérieure qu'il ressent auprès 
d'elle : 

« Ce qui me surprend, c'est l'espèce de confiance et même de 
gaité qu'elle m'inspire. Il me semblait quelquefois, à ce bal, que 
nous étions d'anciennes connaissances ; je me demandais quel- 
quefois si nous ne nous étions point vus étant enfants ; il me 
semblait qu'elle pensait la même chose que moi, et je m'atten- 
dais à ce qu'elle allait dire. Tant que je serai content de moi, 
je voudrais avoir M ,le de la Prise pour témoin de toutes mes 
actions ; mais, quand j'en serai mécontent, ma honte et mon 
chagrin seraient doubles, si elle était au fait de ce que je me re- 
proche. Il y a certaines choses dans ma conduite qui me 
déplaisaient assez avant le bal, mais qui me déplaisent bien 
plus depuis que je souhaite qu'elle les ignore. Je souhaite que 
son idée ne me quitte plus et me préserve de rechute. » 

Ces vœux sont des aveux. Bientôt, en effet, Juliane va être 
mère. Que devenir ? Elle confie sa peine à M lle de la Prise, 
qui n'hésite point à apprendre à Meyer la situation de cette 
malheureuse. Le jeune homme promet de remplir son devoir 
envers son enfant ; M lle de la Prise se charge de le représenter 
auprès de la mère ; et en quittant Neuchâtel, il emporte l'assu- 
rance qu'il est aimé : un rayon d'espoir éclaire la dernière page 
du roman. 



LES LETTRES NEtCHATELOlSES 279 

Cet aride résumé, qui était indispensable, ne donne aucune 
idée du charme de poésie répandu sur ce petit ouvrage. C'est, 
comme l'a dit Charles Berthoud l , « une esquisse de mœurs, 
où la familiarité des relations entre jeunes gens et jeunes filles, 
due chez nous comme en Angleterre à l'éducation protestante, 
est mise en saillie avec son mélange de liberté et de retenue, 
mais où la visée essentielle de l'écrivain est pourtant toujours 
l'analyse, ou plutôt l'observation des sentiments. Le premier 
éveil de l'amour dans une âme vaillante et pure de jeune fille, 
la première lutte d'un honnête cœur de jeune homme entre les 
entraînements des sens et une affection relevée, sont retracés 
■en quelques traits pénétrants et pleins de justesse, d'une main 
délicate et ferme tout ensemble. » 

Le cadre de cette aventure d'amour, c'est la vie neuchâte- 
loise prise sur le vif, avec « quelque chose du détail hollandais, 
mais sans l'application ni la minutie, et avec une rapidité bien 
française ». (Ste-Beuve) 2 . Meyer conte à un ami son arrivée à 
Neuchâtel par un jour brumeux d'octobre. Ici, l'auteur se sou- 
vient de ses premières impressions : 

« Je suis arrivé il y a trois jours, à travers un pays tout cou- 
vert de vignobles et par un assez vilain chemin fort étroit et 
fort embarrassé par des vendangeurs et tout l'attirail des ven- 
danges. On dit que cela est fort gai ; et je l'aurais trouvé ainsi 
moi-même peut-être, si le temps n'avait été couvert, humide- 
et froid, de sorte que je n'ai vu que des vendangeuses assez sales 
et à demi-gelées. ...Les raisins versés et pressés dans des ton- 
neaux ouverts, qu'on appelle gerles, et cahotés sur de petites 
voitures à quatre roues qu'on appelle chars, n'offrent pas non 
plus un aspect bien ragoûtant... La ville me paraîtra, je crois, 
assez belle, quand elle sera moins embarrassée et les rues moins 
sales. Il y a quelques belles maisons, surtout dans le faubourg ; 
et quand les brouillards permettent au soleil de luire, le lac et 
les Alpes, déjà toutes blanches de neige, offrent une belle vue ; 
ce n'est pourtant pas comme à Genève, à Lausanne ou à Vevey.» 

Quelques semaines plus tard, le jeune étranger constate que 
les notables de la petite ville « n'ont plus l'air aussi soucieux et 

1 Notice sur M"" de Charrière, Galerie suisse, II, p. 79. 

2 Ce jugement, et quelques autres que nous reproduisons plus loin, sont 
empruntés au grand article de la Revue des Deux Mondes du i5 mars i83g, 
qui a été réimprimé dans les Portraits de femmes et en tête de l'édition de 
-Caliste (Labitte, 1845). 



28û MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

sont un peu mieux habillés que pendant les vendanges, lorsque 
leurs gros souliers, leurs bas de laine et leur mouchoir de soie 
autour du cou m'ont si fort frappé ». — On sourit d'apprendre 
que cet innocent croquis blessa les Neuchâtelois de 1784. L'obser- 
vation n'a pourtant rien de malveillant dans son exactitude ; 
un poète du cru, ami de M me de Charrière, n'a-t-il pas aussi 
dépeint le Neuchâtelois, 

Sortant enfin de son obscur cellier, 
De vendangeur devenu petit-maitre 1 ? 

Alors surtout, quand les vignes enserraient de trois côtés 
la petite ville, la vendange était une affaire capitale ; tout le 
monde en était occupé. Puis, les pressoirs fermés, la vie mon- 
daine reprenait ses droits. Meyer a noté cette brusque transi- 
tion et la métamorphose des notables du chef-lieu : fallait-il 
grande malice pour cela ? — Il remarque aussi qu'on nomme 
chacun par son titre, ce qui amusait déjà Rousseau : « M. le 
conseiller, M. le maire, M. le ministre...» Il voit, avec une sur- 
prise que M me de Charrière avait éprouvée, les dames de la 
société jouer fort prestement la comédie, et il déclare — pour 
notre étonnement à nous — que « presque tout le monde à 
Neuchâtel a de la grâce et de la légèreté », et que les filles, « un 
peu maigres, et un peu brunes pour la plupart », y sont jolies. 
Il est frappé de voir certains noms de famille si répandus, 
qu'il semble que tous les Neuchâtelois soient parents. Certains 
d'entr'eux sont nobles, mais cette noblesse est de fraîche date, 
si bien que le patron de Meyer, qui en est, n'y attache rien, 
et ne met le de devant son nom « que pour faire plaisir à sa 
femme et à ses sœurs ». Meyer s'égaie encore sur la fête des 
Armourins, qui est fort belle, mais dont personne n'a pu lui 
dire la signification ni l'origine. 

Jusqu'ici, la peinture n'est pas bien méchante. Ne serait-ce 
pas la description du dîner du jour de l'An qui aurait vexé nos 
pères ? La page est de jolie satire, d'une piquante vérité ; chaque 
trait porte : 

« Mon patron a eu la bonté de me faire inviter à un grand 
dîner, où l'on a plus mangé que je n'ai vu manger de ma vie 

1 César d'Ivernois, Les jeux de société (voir plus loin chap. XXII). 



282 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS 

[nierons-nous, à cette heure encore, ces dîners interminables ?] 

où l'on a goûté et bu vingt sortes de vins [cela n'est-il pas encore 

vrai ?] Bien des gens se sont à demi-grisés, et n'en étaient pas 

lus gais ! » [On ne se grise plus, même à moitié, c'est entendu : 



mais aurions-nous, par hasard, la prétention d'avoir le vin gai 
— La suite est si vraie, que nous avons cent fois assisté à une 
scène identique !] « Trois ou quatre jeunes demoiselles chucho- 
taient entre elles d'un air malin, trouvaient fort étrange que je 
leur parlasse et ne me répondaient presque pas... Les sourires 
et les éclats de rire étaient tous relatifs à quelque chose qui s'était 
dit auparavant, et dont je n'avais pas la clef. Je doutais même 
quelquefois que ces jolies rieuses s'entendissent elles-mêmes, 
car elles avaient plutôt l'air de rire pour la bonne grâce que 
par gaîté. 77 me semble qu'on ne rit guère ici ; et je doute qu'on 
y pleure, si ce n'est aussi pour la bonne grâce. » 

Ce tableau de notre gaîté voulue, dissimulant à peine un 
fond de maussaderie, est criant de vérité, j'en prends à témoin 
tout Neuchâtelois sincère et conscient. La description de nos 
conversations ne le cède en rien ; elles s'attardent trop volon- 
tiers au prix, à la qualité, la vente et la mévente des vins : 

« C'est une terrible chose que ce vin ! s'écrie' Meyer. Pendant 
six semaines, je n'ai pas vu deux personnes ensemble qui ne 
parlassent de la vente. Il serait trop long de t'expliquer ce que 
c'est, et je t'ennuyerais autant que l'on m'a ennuyé. Il suffit 
de te dire que la moitié du pays trouve trop haut ce que l'autre 
trouve trop bas, selon l'intérêt que chacun y peut avoir ; et 
aujourd'hui on a discuté la chose à neuf, quoiqu'elle soit décidée 
depuis trois semaines. Pour moi, si je fais mon métier de gagner 
de l'argent, je tâcherai de n'entretenir personne du vif désir 
que j'aurai d'y réussir ; car c'est un dégoûtant entretien. » 

Le dernier trait est dur. Est-il immérité ? Le terre-à-terre de 
nos conversations n'a-t-il pas agacé d'autres gens d'esprit que 
l'auteur des Lettres neuchâteloises ? 

La description du bal de société est excellente aussi. Meyer 
a reçu pour ce bal deux billets, à lui destinés tous les deux ; 
il n'a pas compris le caractère strictement personnel de l'invi- 
tation, et a offert étourdîment un des billets à son camarade de 
comptoir. Cela amène une petite explication avec une des dames 
patronnesses, qui conclut en disant: «Oh! bien, il n'y a pas de 
mal... pour une fois », et quitte Meyer « en jetant de loin sur son 
•camarade un regard d'examen et de protection ». C'est la même 



LES LETTRES NEUCHATELOISES 283 

dame — il nous semble la reconnaître — qui interroge Meyer 
sur sa famille avec une sympathie... curieuse : 

« J'ai répondu que j'étais le fils d'un marchand d'Augsbourg l . 
— D'un négociant, m'a-t-elle dit. — Non, Madame, ai-je repris ; 
et j'ai senti que je rougissais, — d'un marchand. Je sais bien 
la différence ; mon oncle, frère de ma mère, est un riche négo- 
ciant. — La dame voulait apparemment être polie ; mais assu- 
rément ce n'était pas l'être que de montrer assez de mépris 
pour ce qu'était mon père, pour se croire obligée de le supposer 
ce qu'il n'était pas. » 

Notre politesse n'est-elle pas souvent ainsi, un peu maladroite, 
parce que la sensibilité n'y a pas assez de part ? Que d'exemples 
j'en pourrais citer ! Voici comment Meyer résume son senti- 
ment sur nous : 

« Sociables, officieux, charitables, ingénieux -, pleins de talent 
pour les arts d'industrie, et n'en ayant aucun pour les arts de 
génie ; le grand et le simple leur sont si étrangers en toutes 
choses, qu'ils ne le comprennent et ne le sentent même pas. » 

En conscience, ce jugement me paraît la vérité même : il 
ne suffit pas de quelques exceptions heureuses pour l'infirmer. 

On trouve dans nos Lettres des boutades plus mordantes 
encore, que M me de Charrière n'a pas osé prendre à son compte : 
elle les a mises dans la bouche d'un Neuchâtelois grincheux, 
dont le type n'était point malaisé à trouver. Meyer l'appelle 
le Caustique ; il aime à le rencontrer, car sous son ton persifleur 
et bourru, on découvre un fond de bonté et un jugement sain. 
Il a fait sa connaissance au bal, où le Caustique va de groupe 
en groupe, observant, écoutant ce qu'on dit, et jetant ça et là 
un mot amer ou narquois. Justement Meyer cause avec un noble 
alsacien, le comte Max, venu à Neuchâtel pour y parfaire son 
éducation, mais très déçu de n'y avoir « point trouvé, pour la 
littérature et les beaux-arts, les secours qu'on lui avait fait 
espérer ». 

« Mais, Monsieur, interrompt le Caustique, comment a-t-on 
pu vous envoyer à Neuchâtel pour les choses que vous aviez 
envie d'apprendre ? Nous avons des talents, mais pas les moin- 



1 Dans la première édition, on lit : « de Strasbourg.. 

2 Première édition : « ingénieux à demi... » 



2«4 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

dres lumières ; nos femmes jouent joliment la comédie, mais 
elles n'ont jamais lu que celles qu'elles voulaient jouer. Personne 
de nous ne sait l'orthographe ; nos sermons sont barbares ; 
nos avocats parlent patois ; nos édifices publics n'ont pas le 
sens commun ; nos campagnes sont absurdes : n'avez-vous pas 
vu de petits bassins d'eau à côté du lac ? Nous sommes encore 
plus légers, plus frivoles, plus ignorants que... » 

Heureusement, M lle de la Prise vient interrompre ce terrible 
homme. « Son fiel et ses exagérations m' on fait rire », ajoute 
Meyer. Plus tard, il rencontre dans la rue le Caustique, lequel 
a suivi du coin de l'œil le petit roman de Meyer et lui dit à 
brûle-pourpoint : 

« Monsieur l'étranger, nous ne sommes pas méchants, mais 
nous sommes fins, et nous nous en piquons : chacun se hâte de 
soupçonner et de deviner, de peur d'être prévenu par quelque 
autre. Or, comme nous ne connaissons presque pas les passions, 
nous ne saurions dans certains cas soupçonner qu'une intrigue... » 

Le Caustique si redouté est le meilleur cœur que Meyer ait 
rencontré à Neuchâtel, ce qui lui suggère cette réflexion que 
« les gens caustiques ne sont pas nécessairement méchants ». 
Les lecteurs de 1784 n'avaient pas assez médité cette pensée, 
lorsqu'ils accusaient de méchanceté noire le spirituel auteur 
des Lettres. Nous entendrons tout à l'heure Chaillet réfuter 
brillamment cette accusation. Ce qui est sûr, c'est que le Caus- 
tique n'est pas un simple homme de paille : il a été étudié sur 
le vif ; nous avons nous-même connu tel original qui lui res- 
semblait fort... et qui en descendait peut-être. 

S'il est naturel que M me de Charrière ait été en mesure de 
peindre exactement la société de Neuchâtel, on peut s'étonner 
qu'elle ait su tracer un portrait si exact de Juliane, la petite 
couturière chercheuse d'aventures. Mais nous savons qu'elle 
se plaisait à causer avec les humbles gens, à observer leurs 
façons de penser et de dire. La place que tient Juliane dans le 
roman explique l'épithète de trivial dont usait Chambrier 
d'Oleyres. Dès la première lettre de cette fille à sa tante de 
Boudevilliers, nous reconnaissons le vocabulaire et l'accent du 
cru : « En me retournant, j'ai tout ça laissé tomber »... « Quand 
j'eus tout ça raconté » : ce tour germanique est courant à Neu- 
châtel. De même tant de mots allemands francisés : un bouëbe 



LES LETTRES NEUCHATELOISES 285 

{Bube, petit garçon) ; à fière-anbe (Feier-Abend : à la nuit tom- 
bante). Et cette interjection : A la garde ! [sous-entendu : de 
Dieu] qui amusait tant M me de Charrière ; et ce joli verbe patois 
jaubler (intraduisible : car préméditer n'est pas équivalent) ; 
et les briques (pour : les morceaux) ; et les jours sur semaine ; 
et nous deux ma cousine ; il s'est pensé ; nous avons été prêtes 
(pour: nous eûmes fini),... ce parler est encore celui de nos arti- 
sans, et même souvent le parler de ceux qui les occupent M... 
La narration de Juliane, qui ouvre le roman, est un chef-d'œuvre 
de couleur locale : on la voit trottinant « en bas le Neubourg », 
ou s'allant mettre en chambre chez un cordonnier des Chavan- 
nes. Mais la finesse d'observation va plus loin que cette surface 
pittoresque : Juliane est d'une vérité plus générale et humaine, 
lorsqu'elle se livre à l'amertume de son ressentiment contre 
le vilain horloger chez qui elle a été en service et sans qui elle 
fût demeurée sage ; ou lorsqu'elle compare sa vie à celle de ses 
clientes riches : 

« Ces dames font toutes sortes [encore une expression bien 
locale] pour se divertir ; et peut-être ne sont-elles seulement 
pas aussi braves [honnêtes] qu'une pauvre fille qu'on laisse 
pleurer en faisant son ouvrage, et qui n'a pas été à toutes leurs 
écoles et leurs pensions et n'a pas appris à lire sur leurs beaux 
livres ; et elles ont des bonnets et des rubans, et des robes 
avec des garnitures de gaze, qu'il faut que nous travaillions 
toute la nuit et quelquefois les dimanches... » 

Ces sentiments sont de tous les temps et de tous les pays ; 
mais alors ils ne s'exprimaient point tout haut ; il fallait en 
quelque mesure les deviner par la sympathie : il est clair que 
M me de Charrière aime sa Juliane. Son talent a su, tout de même, 
faire sentir que Juliane est la vraie coupable dans l'aventure 
de Meyer : c'est elle qui, par ses larmes, ses airs désespérés, 
son petit manège, a séduit ce brave garçon, à qui « les femmes 

1 Comment avait-elle si bien appris à parler neuchàtelois ? Tout simple- 
ment en prêtant l'oreille aux conversations de ses gens. Une personne âgée, 
dont les souvenirs d'enfance confinaient au temps de M™ de Charrière, et 
qui tenait à Colombier par sa parenté, nous contait, il y a vingt ans, que 
M°" de Charrière se plaisait à aller s'asseoir au haut de la table où man- 
geaient les domestiques du manoir, s'y attardait volontiers, les faisait 
causer, et s'amusait fort des pittoresques locutions du cru qui émaillaient 
leurs propos. 



286 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

étaient étrangères ». — « Je crois bien, dit-elle, qu'il me serra 
la main ou qu'il m'embrassa. » Elle a fait tout ce qu'il fallait 
pour l'y amener ; aussi n'a-t-elle pas l'idée d'accuser Meyer, 
mais est-elle seulement bien fâchée d'être grosse. N'était cet 
inconvénient... D'autre part, Meyer, honteux de sa chute, a 
bien vite coupé court à cette relation, où il s'est trouvé engagé 
par surprise... Il fallait toute la délicatesse de main de notre 
conteuse pour faire sentir ces choses, que nous précisons lour- 
dement, qui ne sont qu'indiquées, et que le lecteur devine. 
Mais il importait de les lui faire deviner, pour rendre acceptable 
et plausible l'autre amour de Meyer, le vrai, le seul. Il n'a jamais 
aimé que M lle de la Prise ; il l'a aimée à première vue ; elle aussi 
l'a aimé tout de suite. Ils le disent si bien ! Que d'expressions 
ravissantes sous leur plume ! Que de « finesses d'âme subite- 
ment révélées » (Sainte-Beuve) ! 

« Il me semble, écrit Marianne à une amie, que j'ai quelque 
chose à te dire ; et quand je veux commencer, je ne vois plus 
rien qui vaille la peine d'être dit.. Quelquefois, il me semble qu'il 
ne m'est rien arrivé, que cet hiver a commencé comme l'autre ; 
d'autres fois il me semble qu'il m'est arrivé mille choses, que 
je suis changée, que le monde est changé. » 

Une héroïne de Marivaux ne nuance pas mieux l'expression 
de son « état d'âme » et y met peut-être moins de noble sim- 
plicité. 

« Tout est nature en ce roman, comme en quelque antique 
nouvelle d'Italie, s'écriait Sainte-Beuve. M' le de la Prise a 
la franchise de cœur. Elle ose aimer et se le dire ; elle sait regarder 
en face l'éclair, dès qu'il a brillé. » 

Cet amour la rend clairvoyante ; elle se fie désormais — et 
cela est superbement dit — « à cette lumière qu'elle a trouvée 
tout à coup dans son cœur. » Le monde est transfiguré pour elle : 

« Ma mère a beau gronder, cela ne trouble pas ma joie. Mes 
amies ne me paraissent plus maussades : vois-tu, je dis mes 
amies, mais c'est par pure surabondance de bienveillance... Mon 
clavecin, ma harpe, étaient tout autre chose qu'une harpe 
et un clavecin ; ils avaient vie : je parlais, et on me répondait 
par eux. » 

Comme on sent bien que l'auteur avait lu, relu avec prédi- 
lection la Marianne de Marivaux ! On le devinerait à certain 



LES LETTRES NEUCHATELOISES 287 

tour de réflexion, et à « ces aveux naïfs de la passion, qui a déjà 
dit son secret quand elle croit le chercher encore h. Mais Mari- 
vaux ne rencontre pas toujours des accents aussi justes et aussi 
caressants. 

Surtout, M IIe de la Prise est bien la jeune fille que pouvait 
produire alors la simplicité, la liberté de nos petites villes. Les 
jeunes gens, étrangers compris, avaient mille occasions de se 
voir, aux assemblées, au concert, à la promenade, et de former 
des attachements qui parfois étaient durables. Cette facilité 
innocente, si bien mise en relief par l'auteur, lui a fourni des 
situations d'un pathétique familier qui ailleurs ne seraient pas 
vraisemblables. Son héroïne, élevée par son père dans une grande 
liberté, est demeurée plus que toute autre naturelle et primesau- 
tière. Elle se peint, avec sa franchise et son courage de cœur, 
dans deux scènes capitales, qu'il faut rappeler. 

Au retour d'une promenade au Crêt et au Mail, Meyer et le 
comte Max ont rencontré Marianne et une de ses cousines. 
Ils ont reconduit à la ville ces jeunes personnes. M lle de la Prise 
les présente à ses parents ; nous pénétrons avec eux dans le 
modeste intérieur d'un ancien officier au service de France. 
On fait de la musique, la soirée s'avance : « Neuf heures appro- 
chaient. M mc de la Prise nous en avertit par une certaine inquié- 
tude et le soin de tout ranger autour de nous. » (Trait bien neu- 
châtelois, soit dit en passant). Le père de famille, homme du 
monde plein de simplicité et de rondeur, retient à souper les 
jeunes étrangers : M me de la Prise ne sait point cacher sa contra- 
riété : « Encore si vous vous étiez avisé de cela de meilleure 
heure ! » Au cours de la causerie, on en vient à parler d'une 
jeune Vaudoise qui se résigne à épouser un homme riche, et 
très déplaisant, alors qu'elle est passionnément aimée d'un étran- 
ger plein de mérite, mais sans fortune. L'aime-t-elle ? dit quel- 
qu'un. — Oui. — En ce cas-là, elle a grand tort, décide M. de 
la Prise. Sa femme objecte : C'est un fort bon parti. Cette fille 
n'a rien : que pouvait-elle faire de mieux ? — Mendier avec Vautre, 
murmure Marianne. Ce mot scandalise sa mère, qui la traite de 
folle. Mais le père approuve au contraire : 



Sayous, Le dix-huitième siècle à l'étranger, II, p. 1 14. 



288 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

— « J'aime cela, moi ! C'est ce que j'avais dans le cœur quand 
je t'épousai. — Oh ! bien, nous fîmes là une belle affaire ! — 
Pas absolument mauvaise, riposte le père, puisque cette fille en 
est née. » 

Et alors, scène d'attendrissement : Marianne, agenouillée 
auprès de son père, pleure de douces larmes, puis sort, puis 
revient avec un visage serein... Si Diderot avait connu ces 
pages, a dit bien joliment Sainte-Beuve, il eût couru, le livre 
en main, chez Sedaine. 

Tous ces détails de vie intime, si naturels, si vrais, font pres- 
sentir et rendent d'avance acceptable la hardiesse de la scène 
principale. Ce qu'a risqué là M me de Charrière est unique dans 
le roman de cette époque ; il lui a fallu, pour traiter ce point 
délicat, « des qualités supérieures à celles d'un talent simple- 
ment aimable ». Si quelqu'un blâmait l'action de M lle de la 
Prise, il faudrait lui répondre avec Meyer : 

« Je ne pense pas que vous soyez tenté de vous moquer d'une 
jeune fille qui, par pitié pour une autre, entretient un homme 
sur un chapitre qui devrait lui être à elle-même étranger. » 

C'est, en effet, ce qu'osera Marianne, pour sauver Juliane du 
désespoir. Grave, presque solennelle, la voici qui demande un 
entretien au jeune homme. Et pour ne point attirer l'attention, 
elle imagine d'inviter le comte Max à s'asseoir près d'eux. 
Alors, placée entre les deux jeunes gens qui l'écoutent — scène 
chaste, précisément parce qu'ils sont deux, remarque Sainte- 
Beuve — alors, elle dit à Meyer tout ce qu'il faut qu'il sache : 
que Juliane est grosse, ne sait que devenir, ne peut compter 
que sur lui... 

La pruderie neuchâteloise, qui n'était au fond que sécheresse 
de cœur et défaut de sensibilité, jugea cette scène scandaleuse : 
nous n'avons pas besoin de montrer qu'elle est superbe d'élé- 
vation, de simple grandeur, de chasteté véritable. Cette jeune 
fille pure, qui, sans hésiter ni trembler, sauve la fille-mère en 
disant à l'amant : Faites-vôtre devoir ! est une des plus tou- 
chantes inventions du roman moderne. Marianne n'est-elle 
pas aussi noblement vaillante que Delphine, lorsque celle-ci 
risque sa réputation pour secourir une femme qui a perdu la 
sienne, mais qu'on accable d'un mépris injuste ? Et qui sait si 



I.KS I.KTTBKS NKA'CHATKI.OISKS 



289 



M mc de Staël, qui a si souvent relu les ouvrages de M mc de Char- 
rière, ne s'est pas un peu souvenue de Marianne dans Delphine, 
comme elle s'est incontestablement souvenue de Caliste dans 
Corinne ? Delphine se met au-dessus de l'opinion par les élans 
de son cœur généreux. Que fait d'autre M lle de la Prise dans la 
scène émouvante qu'on vient de voir ? Elle apparaît d'une 
droiture aussi fière qu'une autre héroïne, aimée de M mc de 
Charrière, la princesse de Clèves. Encore Marianne montre-t-elle 
une âme plus hardie, puisqu'elle doit oublier ses pudeurs de 
jeune fille, et faire taire des scrupules légitimes devant un devoir 
supérieur. Mais aussi, l'accomplissement de ce devoir la trans- 
forme : la jeune fille devient plus grave, plus réfléchie ; l'insou- 
ciance et la vivacité d'enfant font place à un sentiment doux 
•et sérieux : « elle a préservé une femme de la misère et du vice, 
peut-être de la mort ». En même temps elle s'est convaincue 
•de la sincérité de Meyer, de sa foncière honnêteté. Il n'a pas le 
devoir de la réparation par le mariage, qu'il devrait à une fille 
séduite ; mais il doit à Juliane et à son enfant de pourvoir 
désormais à leurs besoins : c'est M lle de la Prise qui veillera de 
sa part sur ces deux pauvres êtres. 

Ce qui rend cette situation irrésistiblement touchante, c'est 
que Marianne aime Meyer et se sait aimée : « Il ne me l'a pas 
dit ; mais il me l'aurait dit mille fois que je ne le saurais pas 
mieux ». Qu'arrivera-t-il donc ? S'épouseront-ils ? Nous ne le 
saurons pas. M me de Charrière sentait ce qu'un dénouement 
plus précis aurait de vaguement pénible. On lui reprocha de 
tous côtés le fait que l'histoire demeurait en suspens. C'est 
justement ainsi qu'il en devait être : Meyer va se former encore ; 
il reviendra sans doute à Neuchâtel entièrement digne de 
Marianne. N'a-t-il pas appris déjà, par une expérience humi- 
liante, la loi si sérieuse de la solidarité, de la répercussion de 
tous nos actes dans la vie d'autres êtres ? Cette loi, qu'il for- 
mule avec une si heureuse concision : On ne fait rien tout seul, 
et il ne nous arrive rien à nous seuls, c'est la morale du livre. 

Les Neuchâtelois ne sentirent rien de tout cela, et justifièrent 
le jugement de M me de Charrière : « Le grand et le simple leur 
sont étrangers en toutes choses...» Ils s'appliquèrent avec une 
persévérance comique à chercher les noms véritables des per- 
sonnages ; les Lettres ne furent à leurs yeux qu'un roman à 



29O MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

clef plein de malignité. Les amis même de M me de Charrière 
n'y voyaient pas grand'chose de plus. Telle la bonne Suzanne 
Moula, qui lui écrivait de Windsor (15 juin 1784) : 

«Vous êtes une jolie personne de tarder ainsi à m'envoyer 
vos œuvres et à les avouer pour telles. Il y a cinq ou six semaines 
que M lle C. Rougemont me les a envoyées de Neuchâtel : je 
les ai lues, relues, je vous ai admirée, un peu blâmée, très goûtée... 
Les Lettres neuchâteloises à présent courent la cité... M. Chauvet l 
nous a appris l'auteur... En les lisant, je pensais à vous. Je rejetai 
cette pensée en me rappelant la manière dont vous m'en aviez 
parlé 2 . Je ne croyais pas, surtout, qu'il vous fût possible d'écrire 
aussi bien le français ou patois des laineuses. Moi qui devrais 
le savoir dans sa perfection, je serais bien embarrassée. J'ai été 
tentée vingt fois de vous écrire, depuis que je sais l'obligation 
que je vous ai comme Neuchâteloise ; mais incertaine si cela 
vous ferait plaisir ou non, j'ai attendu une lettre de vous. Je 
crois que si j'avais écrit dans les premiers moments et que j'eusse 
suivi les impulsions de mon cœur, je vous aurais grondée... 
J'ai su que le public, à Neuchâtel, est très fâché contre vous ; mais 
je crois que les gens vraiment raisonnables ne le peuvent être. 
Voyez un peu la belle place que je m'assigne !... Votre livre m'a 
amusée ; et puis, après tout, ce que vous nous reprochez ne 
sont pas des crimes... M. Chauvet passait la soirée chez moi ; 
M. et M me G., M lle de la F. y étaient aussi ; peut-être par hon- 
nêteté pour moi, ils soupçonnèrent un peu d'exagération dans 
ce que vous dites : que nous ne lisons que les comédies que nous 
jouons. M. Chauvet répliqua : « Elles ne lisent pas même les 
comédies qu'elles jouent, mais le rôle seulement qui leur est 
assigné ! 

...Pour moi, j'ai été un peu comme les autres : j'ai cherché 
les originaux des personnages du roman... » 

Et la voilà qui les énumère tous, en mettant des noms de 
Neuchâtelois en regard ! Puis elle poursuit : 

« Vous m'avez divertie par le récit des discours qu'on tient 
à N., mais je sais une épithète qu'ils donnent à votre livre que 
je ne vous dirai pas : elle leur fait trop peu d'honneur et marque 
leur dépit d'une manière peu judicieuse. Si je ne me trompe, M. de 
G. trouve que vous avez eu tort de l'écrire, et moi je trouve 
que vous n'avez pas eu tout à fait raison. Qu'en dit M. de C[har- 

1 Sans doute Pierre Chauvet, de Genève, alors établi à Londres. 

2 On serait curieux de savoir comment M" de Charrière parlait du petit 
livre anonyme. Ses lettres à Suzanne Moula n'existent malheureusement 
plus. (Voir chap. XXIV). 



LES LETTRES NEI'CHATF.LOISES 



29] 



rière] ? Mais il n'a pas laissé de me faire passer une demi-heure 
agréable, et n'y eût-il que l'assurance qu'il me donne d'une 
meilleure santé (car il faut que l'esprit et le corps soient bien 
disposés pour écrire ainsi), le livre fût-il cent fois plus méchant, 
je ne serais pas fâchée que vous l'eussiez fait. Il y a longtemps 
qu'on a remarqué que ce n'étaient pas les vérités tombant sur 
des défauts bien graves qui offensaient, mais celles qui tom- 
bent sur les ridicules et les petits torts : la fâcherie de mes com- 
patriotes en est une nouvelle preuve.» 

En lisant cette lettre, on sent bien, à certaines réticences, 
que les amis mêmes de l'auteur étaient un peu effarés de sa 
témérité. Elle avait donné un coup de bâton dans une four- 
milière ; ce monde minuscule était en rumeur et chacun pré- 
tendait être atteint : 

« Ne peignant personne, écrivait-elle, on peint tout le monde : 
cela doit être, et je n'y avais pas pensé. Quand on peint de 
fantaisie, mais avec vérité, un troupeau de moutons, chaque 
mouton y trouve son portrait ou du moins le portrait de son 
voisin. C'est ce qui arriva aux Neuchâtelois, ils se fâchèrent. 
L'on m'écrivit une lettre anonyme très fâcheuse, où l'on me 
dit de très bonnes bêtises. M lle *** dit que tout le monde pou- 
vait faire un pareil livre : « Essayez ! » lui dit son frère. Les 
Genevois me jugèrent avec plus d'esprit que tout le monde 1 . 
Une femme très spirituelle, très genevoise, dit à une autre : 
« On dit que c'est tant bête, mais cela m'amuse ». Ce mot me plut 
extrêmement. » 

M me de Charrière fit à Neuchâtel le même jeu qu'à Utrecht, 
lors de la publication du Noble : elle se laissa soupçonner, mais 
n'avoua pas. Cette attitude exaspérait les Neuchâtelois. Samuel 
de Chambrier écrivait avant d'avoir lu : 

20 mars 1784 (à d'Oleyres) : « Il a paru ici une petite brochure, 
les Lettres neuchâteloises, que l'on attribue à M me de Charrière, 
de laquelle quelques morceaux pourraient effectivement être. 
Un sel malin accompagne quelques observations sur nos mœurs 
et usages et paraît être de son esprit. Pour ce qui est du général, 
on" trouve le livre détestable : donc il est bon. » 

Mais cette attitude vaillante ne tint pas à la lecture du libelle, 
nous l'avons vu plus haut ; et bientôt le dépit l'emporte : 



1 Les Genevois entendent assez bien la raillerie,... même quand elle tombe 
sur leurs voisins... 



2Ç2 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Elle a désavoué le premier jour les Lettres neuchâteloises, 
les a avouées le second jour, a éprouvé du chagrin en apprenant 
qu'elles avaient fait de la peine ici, et, comme cet ouvrage n'a 
fait aucune sensation à Genève, elle est revenue à le désavouer. 
Il n'en est pas de même de Mrs Henley : ce dernier a été goûté ; 
elle l'a avoué ouvertement. » 

Le bruit fait autour du petit roman en assura le succès : 
la première édition fut enlevée en quelques semaines ; une nou- 
velle édition fut imprimée bien vite. Nous avons comparé les 
deux textes : l'auteur a fait quelques heureuses corrections de 
détail, a remplacé par des noms propres les étoiles dont elle 
s'était contentée pour quelques personnages secondaires, a 
ajouté des notes pour expliquer certaines expressions locales, 
a corrigé surtout bon nombre de coquilles l . Mais, en gros, les 
deux éditions sont pareilles. Ce qui les différencie, ce sont les 
vers que l'auteur a ajoutés à la seconde, et qu'il faut transcrire : 

Peuple aimable de Neuchàtel, 
Pourquoi vous offenser d'une faible satire ? 
De tout auteur, c'est le droit immortel 
Que de fronder peuple, royaume, empire ; 
S'il dit bien, il est écouté, 
On le lit, il amuse, et parfois il corrige. 
S'il a tort, bientôt rejeté, 
Il est le seul que son ouvrage afflige. 
Mais, dites, prétendriez-vous 
N'avoir pas vos défauts aussi bien que les autres ? 
Ou vouliez-vous qu'éclairant ceux de tous, 
On s'aveuglât seulement sur les vôtres ? 
On reproche aux Français leur folle vanité, 
Aux Hollandais leur pesante indolence, 
Aux Espagnols l'ignorante fierté, 
Au peuple anglais la farouche insolence. 
Charmant peuple neuchàtelois, 
Soyez content de la nature: 
Elle pouvait, sans vous faire d'injure, 
Ne pas vous accorder tous les dons à la fois. 

Ces vers aussi furent pris de travers et regardés comme une 
ironie de plus : « Est-il donc si clair, disait un Neuchàtelois 



1 ! On avait imprimé, par exemple, la rue des Chevaux pour la rue des 
Chavannes. 



LES LETTRES NEUCHATELOISES 20,3 

homme d'esprit, qu'on ne puisse rien nous dire d'obligeant que 
dans le but de se moquer de nous ? » 

Chaillet rédigeait alors le Journal helvétique l . Un peu abasourdi 
de tout le tapage que faisait le petit livre (qu'il paraît avoir 
lu en manuscrit), il garda quelque temps le silence. Mais c'était 
un vaillant et un combatif que ce pasteur, et il se lança enfin 
bravement dans la mêlée. Son article, qui parut le 15 juin 1784, 
est un petit chef-d'œuvre d'ironie et de franc parler 2 . Il est 
intitulé : De quelques romans, et traite, en effet, des nouveautés 
d'alors : L'Homme sauvage de Mercier, Galathée de Florian, 
mais, en premier lieu, de l'ouvrage qui nous occupe : 

« Il faut que je parle enfin des Lettres neuchâteloises : il le 
faut ; que penserait-on de moi, si je n'en disais rien ? 

Les pauvres Lettres neuchâteloises ! comme elles ont été 
prises de travers, diversement jugées, censurées avec gravité, 
blâmées avec aigreur, critiquées avec prévention ! Nous avons 
commencé par les trouver assez plates ; puis, quand nous avons 
cru connaître l'auteur, nous avons fini par les trouver bien 
méchantes. Et je vous assure qu'elles ne sont pourtant ni méchan- 
tes, ni plates. 

Leur procès me paraît plus que suffisamment instruit, et 
je vais essayer d'en porter une sentence équitable. Je m'attends 
bien toutefois qu'on ne la trouvera pas telle. 

« Nous ne sommes pas méchants, mais nous sommes fins, et 
nous nous en piquons : chacun se hâte de soupçonner et de deviner, 
de peur d'être prévenu par quelque autre. » Cette observation très 
juste et très fine de l'auteur a été confirmée par tous nos raison- 
nements sur son petit ouvrage. 



1 Le titre était à ce moment — car il en changea plusieurs fois — Nouveau 
journal de littérature et de politique de l'Europe et surtout de la Suisse. 
A Lausanne, chez Jean-Pierre Heubach et Comp. 

2 S'il était besoin d'appuyer d'une autorité cet éloge, — que justifieront 
assez les citations qui vont suivre, — nous pourrions rappeler le mot de 
Sainte-Beuve (article déjà cité du i5 mars i83q) : « Le ministre Chaillet prit 
en mains la défense des Lettres neuchâteloises contre ses compatriotes, 
dans un spirituel article, et pas du tout béotien, je vous assure. » — Nous 
permettra-t-on, tout en soulignant cet hommage rendu par le critique fran- 
çais au critique suisse, de sourire un peu du naïf étonnement que manifes- 
tent ces Messieurs de Paris lorsqu'ils découvrent que tel d'entre nous n'est 
pas un pur idiot ? « Pas du tout béotien, je vous assure»... Il ne faut rien 
moins que la garantie donnée par Sainte-Beuve pour que Paris admette la 
réalité du prodige !... 



294 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Quand il nous est parvenu, notre premier soin a été de 
deviner qui pouvait l'avoir fait, et nos soupçons tombaient sur 
quelqu'un des Genevois de la dispersion ; car un Neuchâtelois 
ne fait pas des livres 

...Je commence à soupçonner (car ce n'est pas pour rien que 
je suis Neuchâtelois) qu'on ne s'enquiert si curieusement du 
nom de l'auteur que pour juger ensuite plus commodément 
de l'ouvrage. Vous voyez bien, en effet, que s'il est de Voltaire, 
il sera joli : si de Rousseau, plein de chaleur ; si de Montesquieu, 
profond ; si de l'abbé Raynal, éloquent. La méthode est abrégée 
et facile. Beaucoup de gens n'en ont point d'autre, et ne s'en 
doutent pas... Et nous autres, qui croyons juger plus pertinem- 
ment, pensons-nous que le nom de l'auteur n'influe point sur 
notre jugement ? Ne sachant donc encore à qui nous en prendre 
de la brochure en question, nous ne savions trop qu'en penser 
et qu'en dire. 

...Nous avons dit : Les Lettres neuchâteloises sont une critique 
assez plate et assez fade. Discutons ce point. 

Les Lettres neuchâteloises, il est vrai, ne sont pas trop faites 
pour soutenir le grand jour de l'impression ; elles y perdent. 
Cela n'est pas assez plein, pas assez ferme, pas assez nourri. 
Mais aussi pourquoi en juger comme d'un livre ? Ce n'en est 
point un. C'est la correspondance de deux jeunes gens. Ne perdez 
pas cela de vue. Vous jugerez absurdement, tant que vous n'au- 
rez pas l'esprit de vous prêter à cette supposition fondamentale... 

... Quant aux allusions que nous n'avons pas manqué de 
chercher dans ces Lettres, parce qu'en n'y en cherchant point 
nous aurions craint d'être pris pour dupes, notre goût pour 
deviner nous a fait illusion, et nous avons été les dupes de notre 
finesse. Qui est Monsieur de la Prise ? Et Madame ? Et Mademoi- 
selle ? Et ces deux comtes ? Et le Caustique ? ...C'est sûrement... 
Non, en vérité, ce n'est personne. Et comment, dites-moi, 
subtils devineurs, vous est-il venu dans l'esprit un instant que 
M Ut " de la Prise pût être une Neuchâteloise ? Elle ! Une étourdie 
comme elle !... Oh ! non, je ne la reconnais point pour ma compa- 
triote. 

Savez-vous qui l'auteur (puisque c'est une femme) pourrait 
bien avoir dépeint en elle ? Je vous le dirai en confidence, et 
cette découverte nous vengera de toutes ses malices. Soi-même. 
Je sens bien que si je m'avisais un jour de faire un roman, le 
héros m'en ressemblerait fort. 

...Ce roman, du moins, n'est ni froid, ni emphatique. Il 
l'est si peu, emphatique, il est si simple et si naturel, qu'il doit 
en paraître plat à tous ceux dont le goût est gâté par le raffi- 
nement et par l'emphase. Qu'un auteur de profession trouverait 
cela pauvre et misérable ! Comme il dirait : N'est-ce que cela !... 
Non, rien que du naturel : quelle pitié ! 



LES LETTRES NEI'CHATELOISES 



2g5 



... Ce n'est qu'une bagatelle, assurément. Mais c'est une 
très jolie bagatelle. Mais il y a de la facilité, de la rapidité dans 
le style, des choses qui font tableau, des idées qui restent. 
Mais il y a dans les caractères cet heureux mélange de faiblesse 
et d'honnêteté, de bonté et de fougue, d'écarts et de générosité, 
qui les rend à la fois attachants et vrais; il y a une sorte 
de courage d'esprit dans tout ce qu'ils font ; et je soutiens 
qu'avec une âme commune on ne les eût point inventés. Mais 
il y a une très 
grande vérité de 
sentiment : toutes 
les fois qu'un mot 
de sentiment est 
là, c'est sans effort, 
sans apprêt ; c'est 
ce débordement si 
rare, qui fait sentir 
qu'il ne vient que 
de la plénitude du 
cœur...» 

Il cite une page 
à titre d'exemple, 
puis s'écrie : 

« Malheureuses 
gens qui parlez 
sans cesse de sen- 
timent, comment 
n'en reconnaissez- 
vous point ici le 
vrai langage ? Est- 
ce peut-être parce 
qu'il n'y a ni ex- 
clamations, ni 
grands mots ? 

Il cite encore avec admiration les plaintes de Juliane : 

« Oui, mesdames, ajoute-t-il, c'est précisément ainsi que 
raisonnent les filles qui vous servent, qui vous habillent, qui 
vous coiffent ; et au fond, ont-elles si grand tort ? » 

Puis, ayant énuméré toutes les scènes et les détails qui l'ont 
charmé, Chaillet s'écrie : 

« j'aime l'idée de faire des Lettres neuchâteloises, je veux dire 
de fixer le lieu de la scène, et d'y approprier si bien tout ce qu'on 
dit, que l'on se reconnaisse à chaque page. Elle est très heureuse, 




MADAME DE CHAILLET-DE MEZERAG 

(« Marianne^ des Lettres neuchâteloises) 



296 MADAME DE CHARHIERE ET SES AMIS 

et même féconde, cette idée. Je voudrais l'avoir eue ; j'en suis 
jaloux l . 

...Parlons maintenant de leur méchanceté. De leur méchan- 
ceté !.... Eh ! c'est une critique bienveillante, qui ne tombe que 
sur des choses légères, qui nous accorde officiosité, sociabilité, 
charité, talents... Que voulons-nous de plus ? On dit, il est vrai, 
que nous n'avons pas trop de lumières, que nous ne connaissons 
guère les grandes passions... Mais, par hasard, y prétendrions- 
nous ?.... On rit un peu de notre train de vendange, de nos con- 
versations sur la vente, de ce que le même nom est commun 
à un conseiller d'Etat et à un pâtissier : on en rit, mais sans 
humeur, sans âcreté... Pourquoi cela nous fâche-t-il ? Quel tort 
cela nous fait-il ? ...Heureuse la nation dont il n'y aurait rien 
de pis à dire ! Eh .'pourquoi parler de nous?.... Eh ! pourquoi 
non ? vous dis-je. Quand on a de l'esprit, de la vivacité, de la 
franchise, de la gaîté, et je ne sais quel courage; quand avec cela 
on se sent bien disposé à l'égard de ceux dont on parle, on croit 
pouvoir se laisser aller, dire tout ce qu'on pense. On se trompe : 
avec ce caractère, on passera presque toujours pour méchant. 
Aussi, quand on me dit que quelqu'un est méchant, je n'en 
crois rien pour l'ordinaire, et cela me donne plutôt bonne opi- 
nion de son esprit, de l'énergie et de la vérité de son caractère, 
que mauvaise opinion de son cœur. 

...Un petit conte pour finir. J'ai lu quelque part qu'un 
Anglais ayant écrit sur le gouvernement du Danemark, l'am- 
bassadeur danois reçut ordre de demander que l'indiscret 
écrivain lui fût livré : « Je n'ai pas ce pouvoir, répondit Georges 
II ; mais je vous promets de dire cela à l'auteur : il pourra 
faire usage de ce trait dans une seconde édition... » Mes chers 
compatriotes, ne nous mettons pas en colère à la danoise ! » 

Il y a plusieurs choses à remarquer dans cet article d'une 
verve si savoureuse. D'abord, Chaillet considère M me de Charrière 
comme un amateur, et non comme un écrivain de profession. 
Il déclare que son petit écrit n'était pas fait pour être imprimé, 
et qu'il y a perdu. Cela concédé, il défend fort bien l'ouvrage 
contre l'opinion publique, et surtout contre les interprétations 
des chercheurs de clefs : ne se risque-t-il même pas à dire que 
l'héroïne est bien trop primesautière pour être neuchâteloise ?.... 

1 Cette idée, Chaillet l'avait eue, et l'avait peut-être suggérée à M me de 
Charrière: dans son numéro de juillet 1781, il s'écriait, à propos du célèbre 
ouvrage de Sébastien Mercier: «Qui fera le Tableau de Neuchàtel, pour 
servir de pendant au Tableau de Paris .-... Cette idée me plaît fort, et 
j'aimerais à la voir exécutée... » 



LES LETTRES NEl'GH ATELOISES 



297 



Ici, pourtant, Chaillet se trompait un peu, ou plutôt ne disait 
pas ce qu'il devait savoir. M me de Charrière avait eu un modèle 
sous les yeux pour tracer le portrait de la jeune fille. Dans une 
lettre écrite bien des années plus tard, songeant au petit livre 
qui avait déchaîné un si grand orage : 

« Le souvenir des Lettres neuchâteloises, disait-elle, me ramène 
à d'autres temps, 



à M. le ministre 
Chaillet, à M llc Ju- 
lie de Mézerac... » 



h 







Cette aimable 
personne venait 
souvent à Colom- 
bier vers 1784. M me 
de Charrière goû- 
tait sa belle fran- 
chise, et aussi son 
beau teint (elle la 
comparait à un pa- 
quet de linge blanc). 
En 1785, Julie 
épousa Georges 
Chaillet, que nous 
connaissons comme 
un des plus an- 
ciens amis de Co- 
lombier. Quand 

elle était séparée de M me de Charrière, elle lui écrivait de 
petites lettres, des billets rapides qu'elle ne prenait pas la 
peine de signer et de dater, mais qui sont tournés avec beau- 
coup de grâce \ 

1 II est à remarquer que Al" de Mézerac avait parmi ses prénoms (Marianne- 
Louise-Julie) celui de l'héroïne des Lettres neuchâteloises. En se reportant 
à son temps de jeune fille, elle disait plus tard à M mt de Charrière : « Dans 
ce temps où mon mérite était de ressembler à un paquet de linge blanc »... 
Une de ses sœurs épousa M. Roulet (qui fut, plus tard, le généreux pro- 
tecteur de Léopold Robert). Les Alquier de Mézerac étaient originaires 
de la ville de Castres, non loin de laquelle se trouve la terre de Mézerac. 
Un membre de la famille alla s'établir à Vannes (Basse-Bretagne). Son 
fils, Jacques-Vincent, fit une brillante carrière militaire et fut décoré de 



GEORGES DE CHAILLET-DE MÉZERAC 



-298 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Nous ne rechercherons pas si d'autres personnages du roman 
sont dessinés d'après nature, au sens où les Neuchâtelois le 
croyaient. Mais il nous paraît vraisemblable qu'en peignant le 
Caustique, M me de Charrière a pensé à un homme dont la verve 
mordante l'avait amusée, M. de MarvaJ '. 

Une des critiques le plus souvent adressées aux romans de 
M me de Charrière, c'est qu'ils n'étaient pas finis : elle ne se 
donne pas la peine de « dénouer » ses histoires. M me de Staël 
le lui reprochait gracieusement : 

« Je me suis vivement intéressée aux Lettres neuchâteloises ; 
mais je ne sais rien de plus pénible que votre manière de commen- 
cer sans finir. Ce sont des amis dont vous nous séparez, et la ces- 
sation de toute correspondance avec eux me donne contre vous 
un peu de l'humeur que je ressens contre le comité des postes 
de Paris 2 . Qu'est-ce qu'un roman appelé Mrs Henley, qu'on 
prétend aussi de vous, c'est-à-dire qu'on trouve charmant ? 
Celui-là est-il aussi fait à moitié ? Vous abuseriez un peu du 
talent qu'il faut pour tourmenter ainsi. » 

Nous verrons en quels termes enthousiastes elle parle de 
Caliste dans cette même lettre. L'année suivante, elle lui dit : 

« Comment se fait-il que je ne vous aie pas écrit plus tôt, 
quoique j'aie lu si vite et si bien le charmant roman de Mrs 
Henley ? » 

Le reproche de ne pas finir ses histoires produisit un instant 
quelque impression sur l'auteur : nous la voyons préoccupée 
de donner une suite aux Lettres neuchâteloises, comme tout le 
monde l'y engageait. D'Oleyres ne pouvait se consoler de ne 
pas savoir si Meyer serait un jour « aussi heureux qu'il mérite 
de l'être ». Elle lui répond : 

« J'avais bien une continuation des Lettres dans la tête, et 

l'ordre de Saint-Louis. Après avoir épouse une Hollandaise, dont il avait 
fait connaissance à Cologne, il quitta ie service et vint s'établir à Xeuchâtel. 
Il demeurait au Faubourg, dans une petite maison avec jardin, sur l'empla- 
cement de laquelle ont été bâties les maisons Roulet (Banque cantonale et 
Cercle du Jardin). La demeure de Marianne de la Prise était donc sur le 
chemin qui va du Crèt à la ville, et il est naturel qu'elle ait invité Meyer et 
le comte Max à entrer chez son père, l'ancien militaire goutteux et cordial. 

1 Voir, chap. XVI, la lettre sur Marval, où on lit entr'autres : «Ayant 
vécu avec des gens moins spirituels que lui. il se croit au-dessus de la 
pénétration et de l'adresse de chacun »... 1 1 793). 

- La lettre est du 4 novembre 1 792. Sur la correspondance de M mc de Staël 
avec M"" de Charrière, voir notre chap. XX. 



LES LETTRES NEUCHATELOISES 299 

elle aurait été moins neuchâteloise, mais après que j'ai été tout 
à fait reconnue, j'ai perdu courage. L'air de grande vérité qui 
a fait vraiment un peu illusion ici ne pourrait plus produire son 
effet, et c'est cet effet que je voulais produire. On ne verrait 
plus que moi, au lieu d'un honnête et aimable jeune commis. 
D'ailleurs, j'aurais peut-être encore moins de talent pour les 
dénouements que pour le reste. Les tristes sont tristes, et les 
heureux sont fort sujets à être plats. » 

Elle a raison. Ne vaut-il pas mieux que chaque lecteur achève 
le roman au gré de son rêve ? Les Lettres neuchâteloises, a dit 
Sainte-Beuve, n'eurent pas de suite et n'en devaient pas avoir \ 

1 Dans une lettre du 16 mars 1802 à Benj. Constant, M"" de Charrière dit 
que les Lettres neuchâteloises, imprimées à ses frais, ne lui rapportèrent 
pas un sou. — Elle s'était donné le plaisir de faire envoyer des exemplaires 
des Lettres et de Mistriss Henley à son libraire d'Utrecht. Une piquante 
lettre de Vincent de Tuyll (août 1784) se rapporte à cette affaire; on y 
retrouve quelque chose de l'humour de Belle et de Ditie : 

«J'ai reçu, ma chère sœur, le paquet de livres le 6 de ce mois, savoir 100 
exemplaires des Lettres neuchâteloises et 200 des Lettres de Mrs Henley, 
mais pas d'exemplaire du Mari sentimental, comme vous me l'aviez an- 
noncé*. J'ai examiné les deux Errata, que j'ai trouvés corrigés l'un et l'autre 
avec la plume. Vous auriez bien ri si vous aviez été témoin de ma conversa- 
tion avec Spruyt [le libraire]. Sa mine usée et sotte, son air avide et curieux 
et son langage abominable vous auraient peut-être fait rebrousser chemin ; 
mais, d'un autre côté, il m'a fait rire aux larmes : « — Eh ! comment se 
porte M"" de Charrière ? J'en ai comme ça entendu parler. J'ai perdu une 
bonne cliente avec elle. ...Combien d'exemplaires y a-t-il ? Sont-ils aussi 
minces que ça ? Une fois reliés, quand ils auront été sous la presse, il ne 
restera rien. ...Quel est le prix, Monsieur ? Si c'est 8 sous, je ne puis en 
demander autant. Et puis, il y a les droits. ...D'ailleurs, on publie tant de 
ces choses! Est-ce que je puis dire que c'est de votre sœur ?... Non, 

vrai, je ne puis en demander plus de 6 sous, 8, pour les Lettres 

neuchâteloises... Si seulement j'avais su ça hier, j'aurais pu en colloquer 
plusieurs à ces messieurs du samedi! »... Enfin, je les ai laissés à 6 et à 
S sous. En sortant, il m'a rappelé pour demander s'il lui était permis 
d'insérer dans le journal que c'avait été écrit par une dame de distinction. 
Je lui ai dit non, et suis parti... J'ai envoyé un exemplaire à M"" la Générale, 
un second à ma belle-sœur [M"" Guillaume de Tuyll-Fagel], un troisième à 
Milady [Athlone], et un quatrième je l'ai gardé pour moi... Vos deux écrits 
m'ont fait grand plaisir, et je souhaite comme ma tante [la Générale] qu'il 
y ait une suite aux Lettres neuchâteloises. J'ai commandé le Mari senti- 
mental, pour mieux comprendre le but des Lettres de Mrs Henley». 

* Cette allusion au roman de M. de Constant n'infirme en rien ce que nous avons dit dans 
Je chapitre précédent au sujet du véritable auteur du Mari sentimental. 11 était naturel que 
M"" de Charrière désirât mettre sous les yeux des lecteurs hollandais le roman dont le sien 
était la contre-partie. On voit qu'elle renonça pourtant à l'envoyer. C'est une preuve de plus 
qu'il n'était pas son œuvre. Voir, du reste, la fin de la lettre de Vincent de Tuyll. 



CHAPITRE XI 



Les Lettres écrites de Lausanne et Caliste 



« Le plus joli des ouvrages 
qu'elle ait faits... » 

(Benjamin Constanti. 

Les Lettres de Lausanne. — Qui est Cécile. — Lausanne en 1784. — Types 
variés. — M" de Charrière éducatrice. — Son dédain pour les puristes. 

— Pamphlets contre elle. — M"' de Charrière défendue par un anonyme. 

— Séjour à Payerne. — Histoire de Caliste. — Originalité du roman. — 
Caliste et Corinne. — Les journaux parisiens et Caliste. 



Le bruit causé par les Lettres neuchâteloises avait à peine 
cessé, qu'on annonçait la prochaine publication de Lettres de 
Lausanne. M me de Charrière, qui avait de bonnes raisons d'en 
savoir plus long que le public sur cet ouvrage, écrivait à Cham- 
brier d'Oleyres ces lignes destinées à dérouter ses conjectures : 

« On dit que c'est le fils ou le frère de l'aubergiste d'Yverdon 
qui nous promet des Lettres lausannoises. J'ai été fort aise de 
me voir imitée, même par un sot. Je souhaite que la souscription 
se remplisse, et j'ai prié M. Chaillet de souscrire pour moi. 
Nous verrons ce que c'est que « des idées qui se présentent sans 
paraître se présenter », et les autres choses extraordinaires 
qu'on nous annonce \ » (i er février 1785.) 



1 Nous n'avons pas réussi à retrouver le prospectus auquel ces lignes 
font allusion et qui était probablement l'œuvre de M mc de Charrière. 



302 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

M. de Saïgas, qui attend le manuscrit pour le faire copier, 
comme il a fait déjà d'une comédie 1 , lui écrit le n janvier : 

«Je languis de les avoir [les Lettres], et j'aurai soin de pro- 
curer le même plaisir au public en les faisant imprimer prestis- 
simo. Envoyez donc cito, cito. Vous me dites que vous faites 
des comédies et des autres folies. Tant mieux ! C'est ce qui m'a 
fort réjoui dans votre lettre , dont le ton d'ailleurs m'a fait grand 
plaisir. » 

Le sage ami, qui est au courant de la crise qu'a traversée la 
pauvre femme, est heureux de constater qu'elle se reprend à 
vivre. Quinze jours plus tard, il a reçu le manuscrit, où il va 
« corriger les petites fautes de ponctuation », car, pour le reste, 
il se gardera bien d'y faire « le plus léger changement». Il lui 
enverra au fur et à mesure les épreuves, dont il sera, lui, le pre- 
mier correcteur. 

« Vous me recommandez le secret, dit-il encore : je suis fâché 
de vous dire que cette recommandation est venue un peu trop 
tard. Connaissant l'empressement de mes sœurs à lire tout ce 
qui vient de vous, et qui est destiné au public, je leur ai annoncé 
vos Lettres de Lausanne, mais vous pouvez compter sur leur dis- 
crétion. » 

Il nous apprend de plus qui a servi de modèle pour Cécile et 
pour sa mère : 

Je languis que le public fasse connaissance avec Cécile. 
Je suis sûr qu'il l'aimera beaucoup. J'aimais beaucoup la mère 
avant que de savoir qui elle était. Je l'aime encore davantage 
depuis que je sais que c'est vous, ma chère madame. J'ai tou- 
jours regretté que vous n'eussiez point de fils à élever : personne 
au monde n'y aurait été plus propre 2 . 

Je ne connais pas M lle Roëll, mais je connais Cécile en corps 
et en âme comme si je l'avais vue toute ma vie. Vous avez 



1 La comédie, en prose et en un acte, intitulée Les d'Ornac, une des moins 
mauvaises qu'elle ait écrites. Elle ne l'a pas fait imprimer, non plus qu'une 
douzaine d'autres, que nous indiquerons en temps et lieu. Est-ce la comédie 
Les d'Ornac qui fut représentée à Genève en 1789 (Voir chap. VII, p. 237, 
note 1 ) ? 

2 Cette année-là, précisément, M"" de Charrière adressait à sa belle-sœur, 
M™' Vincent de Tuvll, une longue et très remarquable lettre où, sur la 
demande qu'elle en avait reçue, elle lui donnait des conseils pour l'éduca- 
tion et l'instruction de son fils premier-né. 



LES LETTRES ECRITES DE I.ALSANNNE ET CALISTE 



3o3 



une fort bonne idée de vouloir nous faire l'histoire du mentor 
du jeune lord. C'est un personnage intéressant et qui va fort 
bien à côté de la mère de Cécile. En vérité, vos Lettres de Lau- 
sanne sont excellentes... » 

Non seulement ces lignes de Saïgas nous livrent le nom réel 
de Cécile ; elle nous apprennent en outre que dès 1785 M me de 
Charrière méditait la seconde partie du roman, la doulou- 
reuse histoire de Caliste. Caliste n'est donc pas — et l'on s'en 
doute bien à la lire — une « suite », imaginée après coup ; il y 
a un lien intime entre les 
deux parties de l'ouvrage ; 
elles s'expliquent, se complè- 
tent si heureusement, qu'on 
ne les peut séparer, et, bien 
que la seconde n'ait paru 
que deux ans après la pre- 
mière, elles furent manifes- 
tement conçues à la fois. 

Quant à l'héroïne, c'était 
une compatriote de l'auteur. 
Guillaume Roëll, né à 
Utrecht en 1740, la même 
année que M me de Charrière, 
et mort aussi la même an- 
née qu'elle (1805), s'était 
fixé à Lausanne, où il avait 
épousé en 1762 Catherine- 
Rose Secretan. De cette 

union naquit l'année suivante la jeune fille qui nous intéresse, 
Rose-Cornélie-Louise Roëll. Elle ne se maria qu'assez tard, car 
elle avait quarante ans lorsqu'elle épousa Isaac-Louis Auber- 
jonois, dont la descendance est bien connue à Lausanne \ M me de 




Lettres de Lausanne 



1 La jeune Rose, ou Rosine, devait avoir à peine vingt ans quand M"" de 
Charrière la connut. Elle a tracé d'elle un portrait dont le caractère est 
confirmé par la miniature que ses descendants ont conservée et nous ont 
autorisé à reproduire : « Figurez-vous, lit-on dans les Lettres de Lausanne, 
un joli front, un joli nez, des yeux noirs un peu enfoncés ou plutôt cou- 
verts, pas bien grands, mais brillants et doux; les lèvres un peu grosses et 
très vermeilles, les dents saines, une belle peau de brune, le teint très animé, 
un cou qui grossit malgré tous les ïoins que je me donne, une gorge qui 



304 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Charrière demeura en relations affectueuses avec cette aimable 
personne ; malheureusement leur correspondance n'existe plus. 
Il est temps de feuilleter ces jolies Lettres de Lausanne, dont 
le succès fut si vif qu'elles eurent plusieurs éditions avant de 
reparaître augmentées de Caliste 1 . Nous sommes à Lausanne, 
en 1784. M me de Charrière dépeint librement le monde qu'elle 
avait fréquenté de loin en loin et que tant d'autres ont décrit 
après elle. On sait ce qu'était ce Lausanne-là. Vingt ans aupa- 
ravant, Voltaire y exerçait son prestige. Gibbon, qui y avait 
séjourné déjà à deux reprises et fleureté avec Susanne Curchod 
dans la Société du Printemps, y était revenu en 1783 partager 
la riante retraite de son ami Deyverdun, le traducteur de Werther : 
il retrouvait Lausanne plus animée que jamais; la réputation du 
médecin Tissot y attirait de nombreux étrangers, séduits aussi 
par la beauté des sites que Rousseau avait célébrée et par la 
vie facile et gaie que l'on menait sur ces rivages. M me de Charrière 
était en relations d'amitié et de parenté avec ce petit monde 
aimable et accueillant : nous savons que Deyverdun, Tissot, 
d'autres encore, venaient la voir à Colombier. Elle corres- 

serait belle si elle était plus blanche, le pied et la main passables, voilà 
Cécile. Si vous connaissiez M"' R*** [Roëll, évidemment] ou les belles pay- 
sannes du Pays de Vaud, je pourrais vous en donner une idée plus juste. 
Voulez-vous savoir ce qu'annonce l'ensemble de cette figure ? Je vous dirai 
que c'est la santé, la bonté, la gaîté, la susceptibilité d'amour et d'amitié, 
la simplicité de cœur et la droiture d'esprit, et non l'extrême élégance, déli- 
catesse, finesse, noblesse. C'est une belle et bonne fille que ma fille». Dans 
la lettre suivante, elle reprend : « Eh bien oui, un joli jeune Savoyard 
habillé en fille»... — L'intérêt, la remarquable nouveauté de ce portrait, 
c'est qu'il est nettement local, individualisé à plaisir: c'est bien une jeune 
Vaudoise qu'il représente, et cela avec une précision de réalisme qui 
stupéfia les contemporains. Le gros cou de Cécile surtout, qui inquiète sa 
mère (joli trait bien nfaternel), les révolta. Nous en rentendrons parler 
jusque dans le Journal des Débats du 8 juillet 1845, où le délicat Paul de 
Molènes dénonce ce détail comme « le plus inutile et le plus malencontreux 
de tous les traits ». 

1 D'Olevres note dans son journal, le 25 septembre 1785 : «Je viens de 
lire une brochure de M mt de Charrière, les Lettres de Lausanne», et ajoute 
qu'il v retrouve davantage « le style et la manière de l'auteur que dans les 
deux premières brochures qui ont paru d'elle l'année dernière » (remarque 
dont nous ne saisissons pas bien le sens) : l'ouvrage fut donc publié vers la 
fin de l'été 1785. Il portait la mention Toulouse, mais avait été imprimé à 
Genève, chez Bonnant. 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 3o5 

pondait avec Gibbon et dut rencontrer plusieurs fois ce gros 
homme, qui, dans la nuit du 27 juin 1789, achevait, à Lausanne, 
sous son berceau d'acacias, la Décadence de V Empire romain. Il 
déclare lui-même dans ses mémoires que la société lausannoise 
était « du caractère le plus gai et le plus sociable. » C'était un 
monde cosmopolite, où l'on voyait rassemblés, avec des lords 
anglais et des princes allemands, des philosophes et des écri- 
vains, l'abbé Raynal, Sébastien Mercier, des gens du monde et 
des hommes de pensée, les Necker, le marquis de Boumers, 
Servan, Court de Gébelin, M me de Genlis... Parmi tous ces 
étrangers, M me de Montolieu, auteur de Caroline de Lichtfield et 
des Châteaux suisses, représentait l'esprit local, un peu mièvre, 
un peu apprêté, mais avenant. 

M me de Charrière observa, sans s'y mêler beaucoup, ce monde 
bizarre et changeant. Elle saisit tout de suite le caractère parti- 
culier de la vie lausannoise, à savoir la fusion qui s'opérait sans 
effort — et beaucoup plus qu'aujourd'hui — entre l'élément 
indigène et l'élément exotique. De ce mélange résultaient, avec 
plusieurs avantages, certains inconvénients pour les jeunes 
Vaudoises sans fortune, à qui la société des étrangers élégants 
et riches risquait de faire trouver insipide celle de leurs compa- 
triotes : 

« Connaissez- vous Plombières, ou Bourbonne, ou Baréges ? 
D'après ce que j'ai entendu dire, Lausanne ressemble assez à 
tous ces endroits-là. La beauté de notre pays, notre Académie 
et M. Tissot nous amènent des étrangers de tous les pays, de 
tous les âges, de tous les caractères, mais non de toutes les for- 
tunes. Il n'y a guère que les gens riches qui puissent vivre hors 
de chez eux. Nous avons donc surtout des seigneurs anglais, 
des financières françaises, des princes allemands, qui apportent 
de l'argent à nos aubergistes, aux paysans de nos environs, à 
nos petits marchands et artisans, et à ceux de nous qui ont des 
maisons à louer en ville ou à la campagne, et qui appauvrissent 
tout le reste en renchérissant les denrées et la main d'œuvre, 
et en nous donnant le goût avec l'exemple d'un luxe peu fait 
pour nos fortunes et nos ressources. Les gens de Plombières, 
de Spa, de Baréges, ne vivent pas avec leurs hôtes, ne prennent 
pas leurs habitudes ni leurs mœurs. Mais nous, dont la société 
est plus aimable, dont la naissance ne le cède souvent pas à la 
leur, nous vivons avec eux, nous leur plaisons, quelquefois nous 
les formons, — et ils nous gâtent. Ils font tourner la tête à nos 
jeunes filles, ils donnent à ceux de nos jeunes hommes qui 



3o6 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS 

conservent des mœurs simples un air gauche et plat, aux autres 
le ridicule d'être des singes et de ruiner souvent leur bourse et 
plus souvent leur santé... 

...L'habitude nous rend ce concours étranger assez agréable. 
Cela est plus riant et plus gai. Il semble aussi que ce soit un hom- 
mage que l'univers rend à notre charmant pays, et nous recevons 
cet hommage avec orgueil. D'ailleurs, qui sait si, en secret,, 
toutes les filles ne voient pas un mari, toutes les mères un gendre 
dans chaque carrosse qui arrive 1 ? » 

De fait, qu'allons-nous voir ? Une jolie Vaudoise courtisée- 
par un petit lord qui ne se décide pas à l'épouser — et part. — 
Cécile est une de ces vives et sages personnes que Gibbon, à 
son premier séjour, rencontrait dans la Société du Printemps, 
mais exempte à la fois, grâce à une éducation pleine de sens, 
de la préciosité de la «Cité», et de la politesse mondaine et un 
peu guindée de la « Rue de Bourg '-. » Elle a été élevée avec tous 
les soins intelligents que M rae de Charrière eût voués à sa fille,. 
si le Ciel lui en eût accordé une. C'est bien l'auteur qui parle 
par la bouche de cette mère attentive, spirituellement dégagée 
de la routine et du préjugé : le style même de cette Vaudoise- 
a une liberté d'allures qui déplut, nous le verrons, aux puristes 
indigènes. 

Les lettres de la mère de Cécile sont adressées à une parente 
du Languedoc, qui lui a fait part de ses perplexités au sujet 
de l'établissement de ses filles : l'habitante de Lausanne répond 
en exposant ses propres incertitudes et la façon dont elle conçoit 
l'éducation féminine. Noble et sans fortune, Cécile trouvera-t- 
elle un parti ? Qui épousera-t-elle ? Deux ou trois jeunes gens 
sont reçus dans la maison. L'un est un « futur ministre », un 
peu parent de Cécile, qui n'a rien de séduisant, et que les siens 
portent aux nues : c'est « un petit homme pâle et maigre, choyé, 
chauffé, caressé par toute sa famille. On le croit, pour quelques 



1 Lettre IV. 

2 Voir, à ce sujet, l'excellente étude de M. Charles Burnier : La Vie vau- 
doise et la Révolution (Lausanne, Bridel, 1902), en particulier les chapitres 
IV-VII, où l'auteur suit pas à pas les Lettres de Lausanne et montre par 
les faits réels la singulière vérité des portraits et des peintures tracés dans, 
le roman. Verdeil, dans son Histoire du Canton de Vaud (T. III, p. 3n), 
avait déjà loué la vérité de cette peinture «si gracieuse et si fine» de la. 
société lausannoise. 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE Zoj 

mauvais vers, pour quelques froides déclamations, le premier 
littérateur, le premier génie, le premier orateur de l'Europe. » 
- Reconnaissez-vous cette sorte de prodige ? Nos sociétés 
d'étudiants n'ont pas cessé d'en produire : il y a toujours un 
clan de cousins et de petites amies pour créer de ces réputa- 
tions éphémères. Le jeune ministre bel-esprit est d'ailleurs 
gauche et maladroit dans les petits jeux de société ; la solli- 
citude excessive de sa maman achève de le rendre ridicule aux 
yeux de Cécile : 

« Quand il fut question de s'en aller : Jeannot, dit la mère, 
tu ramèneras Cécile ; mais il fait froid, mets ta redingote, bou- 
tonne-la bien ! » 

Un autre type, — disparu, celui-là, et très vrai aussi, — c'est 
le fils du bailli, « un beau jeune Bernois, couleur de rose et 
blanc et le meilleur enfant du monde... » Mais Cécile ne sera 
ni pour le précieux théologien, ni pour le gros poupard bernois. 
Elle a une préférence marquée, encore qu'inconsciente au début, 
pour un jeune lord qui séjourne à Lausanne avec son précep- 
teur, et qui est en homme ce qu'elle est en femme. Il lui fait 
la cour assez tendrement, mais ne se déclare pas. L'innocente 
coquetterie des deux jeunes gens, les anxiétés de la mère, la 
clairvoyance du mentor, sont analysées avec une finesse, décrites 
avec une grâce, qui suffisent à soutenir l'intérêt'?: de" ce petit 
roman dénué de péripéties. Cécile et son amoureux ne sont point 
des êtres extraordinaires, et pourtant ils attachent, parce que 
tous leurs sentiments sont naturels et simples. La mère est ce 
que l'auteur aurait voulu être à sa place, la confidente de sa 
fille ; elle raconte à sa parente du Languedoc tous ces menus 
incidents si importants pour ce qu'elle a de plus cher au monde. 
C'est ainsi qu'un cousin, brillant capitaine vaudois au service 
de France, revenu récemment à Lausanne et marié depuis peu 
avec une femme coquette et jalouse, s'éprend de la bonne et 
charmante Cécile : « Il n'est plus si triste d'être marié, parce 
qu'il oublie qu'il le soit. » Il l'oublie si bien, qu'il manifeste un 
jour d'une façon trop significative les sentiments que lui inspire 
la jeune fille. Cet incident, qui l'a vivement émue, ouvre les 
yeux de Cécile, non seulement sur l'état de son cœur, qui se 
sent épris du petit lord à l'exclusion de tout autre, mais aussi 
sur les dangers que court une jeune fille dans la société du monde : 



3o8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Me voici éclairée pour le reste de ma vie, dit-elle bravement 
à celui qui vient de s'oublier un instant avec elle. Mais, puisque 
vous m'avez fait un aveu, je vous en ferai un aussi, qui vous 
fera comprendre pourquoi je ne crains pas de continuer à vous 
voir : j'ai aussi de la préférence pour quelqu'un. » 

C'est une vraie sœur de M lle de la Prise, courageuse d'esprit, 
parce que droite de cœur. 

« De ma vie, dit à son tour la mère, je n'ai été aussi émue. 
Je le croyais, mais le savoir ! Savoir qu'elle aime assez pour le 
dire, et de cette manière! pour sentir que c'est un préservatif, 
que les autres hommes ne sont point à craindre pour elle ! » 

Malheureusement, le jeune Anglais risque de passer à côté 
du bonheur et de refuser à Cécile celui qu'elle espère : aimable, 
plein de distinction, de charme, mais faible, irrésolu, il songe 
à retourner dans son pays, et ne se déclare toujours pas. Cécile 
juge qu'il est de sa dignité de s'éloigner : elle part avec sa mère 
pour la campagne, puis pour le Languedoc. Si l'étranger ne la 
rappelle pas, saura-t-elle l'oublier, comme le souhaite sa mère ?... 
L'histoire s'arrête là. On peut espérer qu'elle finira bien ; car 
le jeune lord a sous les yeux un exemple saisissant des chagrins 
auxquels on s'expose quand on laisse échapper le bonheur 
que l'on a sous la main : son gouverneur a lui-même payé chè- 
rement une indécision toute pareille. Il ne laissera pas son jeune 
ami commettre la même faute. Il lui racontera sans doute, 
comme à la mère de Cécile, la douloureuse histoire de Caliste, 
qui forme la seconde partie du roman et permet de supposer 
quelle sera la conclusion de la première. 

Voilà comment se relient les deux histoires, si différentes 
d'ailleurs. Il y a beaucoup de réflexion, et plus d'art qu'il ne 
semble, dans cette façon de composer. L'auteur a l'air d'écrire 
à l'aventure, une lettre en amène une autre, mais en y regar- 
dant de plus près, on découvre, sous ce nonchaloir apparent, 
la suite d'une pensée ferme et un dessin précis. 

Ne quittons pas les Lettres de Lausanne sans faire ressortir 
la richesse d'analyse et d'idées qui emplit ce petit livre. Sous 
sa forme libre et facile, il vaut bien des traités d'éducation, et, 
aujourd'hui encore, ne serait point indigne de l'attention des 
mères. Elles n'y trouveront, il est vrai, ni principes méthodi- 
quement exposés, ni maximes pédantes, mais elles verront com- 
ment une personne avisée peut s'y prendre pour devenir « l'amie 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 3oO. 

intime » de sa fille. Tout l'effort de cette mère a tendu à former 
une âme libre, consciente de son devoir et de sa dignité de femme, 
et qui existât par elle-même : 

« Seriez-vous ce que vous êtes, dit-elle à Cécile, si j'avais 
voulu que ma raison fût votre raison, et qu'au lieu d'avoir une 
âme à vous, vous n'eussiez que la mienne ? » 

Cécile la récompense par une confiance sans bornes ; elle 
s'abandonne d'autant plus volontiers à sa direction, qu'elle 
n'en a jamais senti péniblement le poids, qu'elle a grandi dans 
une atmosphère d'affection, de naturel et de liberté. Cette mère, 
si tendre, si attentive, eut toujours en horreur les formules 
pédagogiques, — si souvent contradictoires : 

«Les tuteurs de ma fille \ s'écrie-t-elle, me tourmentent quel- 
quefois sur son éducation : ils me disent et m'écrivent qu'une 
jeune fille doit acquérir les connaissances qui plaisent dans le 
monde, sans se soucier d'y plaire. Et où diantre prendra-t-elle 
de la patience et de l'application pour ses leçons de clavecin si 
le succès lui en est indifférent ! On veut qu'elle soit à la fois 
franche et réservée : qu'est-ce que cela veut dire? Qu'elle craigne 
le blâme sans désirer la louange !... Voilà comme, avec des mots 
qui se laissent mettre à côté les uns des autres, on fabrique des 
caractères, des législations, des éducations et des bonheurs do- 
mestiques impossibles. Avec cela on tourmente les femmes, les 
mères, les jeunes fille, tous les imbéciles qui se laissent moraliser. » 

C'est avec la même liberté qu'elle expose ses idées politiques, 
développées un peu longuement dans les premières lettres, 
ce qui risque de rebuter certains lecteurs 2 . Je préfère l'écouter 
sur les questions d'éducation : 

1 M. Ch. Burnier a remarqué très finement, dans le livre cité plus haut, 
que « les deux oncles et tuteurs de Cécile, dont la mère a toujours l'air de 
prévoir les critiques, incarnent le véritable esprit lausannois, avec tous ses 
préjugés. M mt de Charrière le raille discrètement sur leur dos. » 

2 C'est à dessein que nous disons certains lecteurs. Il en est d'autres à 
qui n'échapperont pas toutes les choses fines et profondes contenues dans 
ces lettres-là; par exemple la page sur la vraie noblesse, celle des gens 
« qui se sentent plus obligés que d'autres à être braves, désintéressés, fidèles 
à leur parole, qui ne voient point de possibilité pour eux à commettre une 
action lâche, qui croient avoir reçu de leurs ancêtres et devoir remettre à 
leurs enfants une certaine fleur d'honneur»... M. d'Haussonville, après 
avoir cité cette page, s'écriait: «.Je ne crois pas qu'aucun auteur français 
ait jamais donné une définition plus exacte et plus fine du sentiment aris- 
tocratique que cette Hollandaise mariée à un Neuchàtelois, qui fut aimée 
de Benjamin Constant». (Le Gaulois, lundi 28 novembre 1904). 



3 10 MADAME DE CHARRlÈKE ET SES AMIS 

« Pourquoi, demande-t-on à cette femme d'esprit, pourquoi 
lui avez-vous fait apprendre le latin ? — Pour qu'elle sût le 
français. » 

M me de Charrière goûtait l'éducation sans contrainte de notre 
pays et la proposait volontiers en exemple aux lecteurs français. 
La seconde édition des Lettres de Lausanne contient une page 
qui ne figure pas dans la première et qu'elle y a ajoutée non 
sans intention : il s'agit d'expliquer à la cousine du Languedoc 
ce fait, qui l'a fort surprise, que Cécile sorte seule et reçoive 
des jeunes gens en l'absence de sa mère : 

« Nous avons, dit-elle, des mères qui, par prudence ou par 
vanité, élèvent leurs filles comme on élève les filles de qualité 
à Paris ; mais je ne vois pas ce qu'elles y gagnent... En France, 
je ferais comme on fait en France ; ici, vous feriez comme moi... 
Cette humble vanité, qui consiste à avoir si grande peur de se 
compromettre, qu'il semble qu'on avoue qu'un rien suffirait 
à nous faire déchoir de notre rang, n'est pas rare dans nos petites 
villes ; et j'en ai assez vu pour m'en dégoûter. » 

Nos petites villes, c'est Lausanne, Neuchâtel; c'est peut-être 
Utrecht aussi. 

Les idées personnelles et neuves fourmillent dans ces pages, 
qui touchent en passant à tant de questions morales. Une des 
plus belles lettres est la XII e , où la mère de Cécile lui explique 
la psychologie des amants et des maris, et lui trace ses devoirs 
d'honnête femme : 

« C'est le devoir, c'est la profession de toute femme que d'être 
sage... Cécile, il ne faut pas vous faire d'illusion: un homme 
cherche à inspirer, pour lui seul, à chaque femme, un sentiment 
qu'il n'a le plus souvent que pour V espèce... » 

Que cela est jeté d'une main légère et va profond pourtant ! 
Et que de vérité dans cette observation, à propos de deux jeunes 
Français, l'un étourdi, espiègle, spirituel, l'autre grave et taci- 
turne, qui paraissent un instant dans la société lausannoise : 

« En admirant la vivacité d'esprit et la gentillesse du cadet, 
on aurait voulu qu'il parlât moins, qu'il fût circonspect et mo- 
deste, sans penser qu'il n'y aurait plus rien alors à admirer 
non plus qu'à critiquer chez aucun des deux. On ne voit point 
assez que, chez nous autres humains, le revers de la médaille 
est de son essence aussi bien que le beau côté. Changez quelque 
chose, vous changez tout. » 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 3 1 I 

Essayez d'appliquer ce principe si juste à la critique littéraire 
ou à la critique d'art, et vous verrez combien il est fécond ! 
C'est en rencontrant de telles pensées, des réflexions si péné- 
trantes, que l'on mesure toute la vérité du mot de M me Necker- 
de Saussure : « Les plus médiocres de ses romans m'ont laissé 
l'idée d'une femme qui sent et qui pense. » Et n'est-ce pas 
M me de Staël qui écrivait à l'auteur de Calistc : « Vos ouvrages 
se varient encore à la dixième lecture ! » On y découvre tou- 
jours quelque ingénieuse pensée, quelque fine nuance encore 
inaperçue. 

Parmi les pages les plus significatives des Lettres de Lausanne, 
il faut compter celle où l'auteur réfute certain personnage qui 
prétend que « sans la religion, nous n'aurions pas moins de 
morale; » ce libre penseur cite à l'appui de sa thèse plusieurs 
athées qui sont d'honnêtes gens : 

« Répondez-lui, — s'écrie M me de Charrière, dont on ne l'eût 
guère attendu, — répondez-lui que, pour en juger, il faudrait 
trois ou quatre générations d'athées ; car, si j'ai eu un père, 
une mère, des maîtres chrétiens ou déistes, j'aurai contracté 
•des habitudes de penser et d'agir qui ne se perdront pas le reste 
de ma vie, quelque système que j'adopte, et qui influeront sur 
mes enfants sans que je le veuille ou le sache. De sorte que Dide- 
rot, s'il était honnête homme, pouvait le devoir à une religion 
que, de bonne foi, il soutenait être fausse. » 

Cette idée de l'hérédité des sentiments religieux et moraux 
n'était point banale à l'époque où M me de Charrière écrivait. 
Nous renvoyons le lecteur à une autre page, d'une éloquence 
•émue, où elle remercie l'Auteur de la nature « d'avoir voulu que 
■ces choses fussent si agréables à voir... » Il y a, dans ces élans, 
dans cette vivacité et ce jaillissement d'aperçus et d'idées, 
le signe d'un talent déjà plein de maturité, mais encore en 
pleine fraîcheur de jeunesse l . » 



1 Dans son ingénieux article Du roman intime (Revue des Deux Mondes 
•du i5 juillet i832), Sainte-Beuve marquait bien ce qui, dans notre petit 
roman, charme à la fois l'esprit et le cœur : «Les Lettres de Lausanne sont 
un de ces livres chers aux gens de goût et d'une imagination sensible, une 
de ces fraîches lectures, dans lesquelles, au travers de rapides négligences, 
on rencontre le plus de ces pensées vives, qui n'ont fait qu'un saut du 
cœur sur le papier». 



3l2 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Il convient de lire les Lettres de Lausanne dans l'édition revue 
de 1788 : M me de Charrière y a fait certaines additions intéressantes 
et des corrections instructives. Elle a glissé à la fin de la XI e 
lettre une note malicieuse pour répondre au reproche qu'on 
lui fit, de n'avoir pas donné « une idée exacte des mœurs des 
gens les plus distingués de Lausanne. » 

« Outre que madame *** n'était pas une étrangère, qui dût 
regarder ces mœurs comme un objet d'observation, en quoi 
pouvaient-elles intéresser sa cousine ? Les gens de la première 
classe se ressemblent partout. Et si elle avait dit quelque chose 
qui fût particulier à ceux de Lausanne, nous pardonnerait-on 
de le publier ? Quand on ne loue qu'autant qu'on le doit, on 
flatte peu, et même souvent on offense. » 

Notons encore que les corrections faites par l'auteur ont pres- 
que toutes pour effet de simplifier la phrase et de rendre l'expres- 
sion plus nerveuse. En voici un seul exemple. On lisait dans la 
première édition : 

« La conversation a fini là, mais nous nous sommes entretenues 
encore longtemps avec nos pensées. » La seconde rédaction est 
d'une concision bien plus expressive : « Nos paroles ont fini là, 
mais non pas nos pensées. » 

La critique du temps, telle que nOus la rencontrons dans le 
Mercure de France, le Journal de Paris, etc., a souvent reproché 
à M me de Charrière la négligence de son style, tout en rendant 
justice à l'originalité de son talent. Il est vrai que sa libre allure 
ne craint ni les fréquentes répétitions de mots, ni un certain 
laisser aller de la phrase, qui se modèle librement sur le caprice 
de la pensée. Mais on voit, par l'exemple qui précède, avec quel 
art elle savait se corriger et quel juste sentiment elle avait du 
style. Quant aux puristes, elle ne se souciait point de leur plaire. 
Le Journal de Paris (31 décembre 1787), saluant la deuxième 
édition, s'écrie : 

« Ces lettres paraissent avoir été réellement écrites de Lau- 
sanne : les vues politiques répandues dans les deux ou trois pre- 
mières lettres ; quelques termes inusités, moins agréables qu'éner- 
giques, comme se dégonfler sur ce chapitre, pour dire : exposer des 
idées dont on est plein ; les manières, les mœurs, tout y décèle 
un certain goût de terroir qu'on n'imite pas facilement. » 

L'auteur ne fit pas droit à la légère critique contenue dans 
ces lignes, et maintint dans l'édition suivante l'expression 



LES LETTRES ECRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 3 1 3 

« plus énergique qu'agréable » : se dégonfler. Bien des années plus 
tard, elle tirait de cet incident, qu'elle n'avait point oublié, 
cette jolie leçon dédiée à Chambrier d'Oleyres, et que nous 
dédions nous mêmes à tous les pédants de France et de Suisse : 

« S'il me fallait craindre encore les jugements des Français, 
ce n'est pas devant les débris de l'Académie que je tremblerais... 
Depuis la Révolution, je n'ai plus reconnu de public français 
qui dût nous en imposer sur le style ou la langue, et déjà aupara- 
vant j'ai pensé que nous autres étrangers nous ne devions pas 
fléchir humblement devant un tribunal en quelque sorte imagi- 
naire ou composé de gens qui n'ont aucun titre que nous ne puis- 
sions prendre aussi bien qu'eux. Quand je fis réimprimer à 
Paris les Lettres écrites de Lausanne, un journal français avait 
relevé l'expression se dégonfler comme étant suisse, et non fran- 
çaise. Je ne la changeai pas, et le journaliste put la retrouver 
dès les premières lignes du livre. J'ai lu il n'y a pas longtemps 
des lettres encore manuscrites de Rousseau et de M. DuPeyrou. 
Celui-ci consultait l'autre sur une expression : Sachez ce que 
vous voulez dire, répond Rousseau, puis dites-le clairement, 
sans vous embarrasser d'autre chose 1 . — M. de Saïgas me disait 
un jour qu'à Genève une société de gens de lettres avait été 
souvent arrêtée et empêchée de rien publier par des doutes sur 
un mot dont on ne savait pas bien s'il était français. Cela me 
fit rire un peu dédaigneusement, ce qui fâcha presque M. de 
Saïgas. Il me demanda ce qui se passait dans mon esprit ; je 
pense, lui répondis-je, que le public n'a pas à regretter la priva- 
tion de ce que ces messieurs lui auraient donné. On n'a que des 
idées peu lumineuses, peu intéressantes, l'auteur a peu de feu, 
peu de zèle, quand la peur de blesser l'Académie française 
l'intimide à ce point là... » (Mai 1799). 

Les pédants sont un peuple nombreux, dans nos petites villes 
plus encore qu'à Paris. C'est surtout chez nous qu'on reprocha 
à M me de Charrière la liberté de son vocabulaire et le débraillé 
de son style. La malveillance s'attaqua même à sa personne et 
à son caractère. Il existe un pamphlet, devenu fort rare, Lettres 
écrites de Colombier, près Neuchâtel, pour servir de supplément 
aux Lettres neuchâteloises , qui résume assez bien les propos 
que la médisance et l'envie répandaient contre la romancière. 
Il vise en réalité les Lettres de Lausanne. Voici le langage qu'il 
prête à l'auteur (car la satire est mise dans sa propre bouche) : 



C'est la lettre de Rousseau du 12 avril 1765. 



3 14 MADAME DE CHARPTERE ET SES AMIS 

« Oui, je l'avoue, plaire, briller par l'esprit, voilà ce qui peut 
seul m'intéresser : aucune considération ne m'arrête. Je prétends 
faire effet sans toucher le cœur ; et pourquoi songerais-je à ce 
qui est utile ? Je ne m'en occupe point. Les Lettres de Lausanne 
en sont une preuve. 

Dans mes romans, fai toujours eu de la préférence pour cette 
classe inférieure à la bonne compagnie ; mais ce ton commun se 
présente plus naturellement à moi que tout autre ; je l'ai même 
choisie, cette classe, pour donner une idée de la société de L***, 
que je ne connais point, et où je n'ai jamais passé plus de vingt- 
quatre heures 1 . En cela j'ai suivi mon penchant, celui de dépriser 
ce qui n'a point de rapport à moi, et, en général, l'espèce 
humaine, que je vois du haut de l'estrade où je me suis placée. 

On dira : la mère de Cécile n'est point un modèle ; les leçons 
qu'elle donne à sa fille, à cet enfant de dix-huit ans, ne produi- 
sent d'autre effet que celui de scandaliser le lecteur : j'en tombe 
d'accord ; elles ont au moins le mérite d'être extraordinaires. 

Le cynisme de mon esprit brille dans la partie d'échecs avec le 
jeune lord, comme dans les lettres de la petite couturière de 
Neuchâtel ; et je crois que l'on peut me remercier d'avoir trouvé 
que ce qui fait qu'on se marie, c'est qu'on est un homme et une 
femme, et qu'on se plaît. 

...Il n'y a point de raison pour finir cette lettre, ni pour la 
faire imprimer, car je ne trouve de raison à rien, moi ; et pourquoi 
toujours des raisons à ce que l'on fait ? » 

Dans la seconde lettre (il y en a deux), elle poursuit : 

« Je suis désobligeante par principe, méprisante par système, 
bizarre par vanité. J'ai fait un jour mon portrait, qui n'a été 
compris de personne : hé, tant pis pour le vulgaire ! Je ne me 
consolerais point d'en faire partie... 

...J'étais faite pour un plus grand théâtre ; tout ce qui est 
rétréci contrarie mon imagination ambitieuse. Je ne désire que 
les jouissances de l'orgueil, et un esprit d'inquiétude me suit 
partout. Mais parlons encore de mon dernier ouvrage, je suis 
bien aise d'en faire sentir le mérite. N'en est-ce pas un, par exem- 
ple, lecteur, de faire un roman sans intrigue, sans but surtout ? 
Je parais avoir pris le rôle d'auteur, mais lorsque j'écris, c'est 
toujours les petits riens, les misères dont je suis frappée, qui 
m'entraînent. Si vous voulez faire attention à ce que je dis 



1 Ce curieux passage trahit, semble-t-il, un certain dépit contre celle qui 
avait pu passer si souvent à Lausanne sans s'y arrêter plus de quelques 
heures. Nous avons déjà souligné le tait que M™' de Charriére n'a jamais 
vécu à Lausanne, comme on l'a si souvent affirmé, comme on le répète 
•encore. 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 3 I 5 

dans ma première lettre sur la politesse, la sincérité, et la distinc- 
tion que j'en fais, vous le verrez : j'avais quelqu'un en vue ; 
je voulais Ycpiloguer, et j'avais besoin de me dégonfler. Peut-être 
ce mot n'est-il pas français ; et c'est en partie la difficulté d'écrire 
en français qui m'a engagée à prendre mes héroïnes dans une 
classe subalterne... » 

Nous avons aussi retrouvé un petit factum de sept pages, 
portant ce titre : 
Lettre écrite de la 
Cheneau de Bourg 
sur les Lettres de 
Lausanne et de Co- 
lombier, et qui ren- 
chérit sur la mé- 
chanceté de ces der- 
nières : 

« Je la connais, 
cette savante dame, 
par ricochet, parce 
que je suis intime 
de sa fille de cham- 
bre, avec qui elle 
est tout à fait po- 
pulaire. Ah! comme 
elle a un bon cœur ! 
Je crois bien, à la 
vérité, qu'elle a l'es- 
prit un peu malin, 
mais qui dit malin madame de charrière 

ne Cllt pas méchant, (D'après une miniature d'Arlaud. 1781. propriété de 

Dieil m'en garde !... M°" Picot-Rigaud, à Genève. 

Ne croyez pas qu' elle 

perde son temps à chercher des ridicules à celui-ci ou à celle-là : 
ils lui sautent aux yeux. Est-ce sa faute ? Son malheur est d'avoir 
trop d'esprit, il faut qu'il déborde, sans quoi il la suffoquerait, 
et ce serait terriblement dommage. On est pourtant bien ingrat : 
voilà une femme qui est encore ragoûtante, qui pourrait briller, 
se donner du bon temps,... et point du tout, la voilà à vivre tantôt 
dans un village, tantôt dans un autre, à lire, à écrire d'une aube 
à l'autre, à se morfondre pour faire des livres que l'on ne fait 
que critiquer : ma foi, je les attraperais bien, si j'étais que d'elle, 
je ne ferais plus de livres. 

Ils disent qu'elle ne cherche qu'à plaire et à briller par l'esprit : 
quelles faussetés ! Ses lettres parlaient de la manière d'éduquer 




3l6 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

une jeune demoiselle, de la noblesse, de la politique, du commerce, 
de la chimie, de l'amour, du mariage, du jeu, de la religion, et 
d'une très petite partie de la société de Lausanne ; je ne vois 
pas dans tout cela quel esprit il y a tant à lui reprocher. 

...Une chose que j'aurais bien voulu comprendre, c'est la 
raison qui l'a engagée à écrire ces étonnantes lettres. .. » 

La raison, c'est peut-être, dit l'auteur, qu'il y a « bien du plaisir 
à se dégonfler quelquefois »... Ce dégonfler est le tarte à la crème 
des critiques romands de l'époque : 

« A-t-on pris en guignon une ville, on tient des lettres toutes 
prêtes, qui viennent fondre sur elle comme la grêle... Il est bien 
vrai de dire que tout le monde n'aurait pas le talent d'amener 
dans ses lettres un milord, un professeur et une professeuse, 
un chien, un cheval, des goitres et des engelures... Au reste, 
il peut arriver que cette pauvre chère dame s'ennuie dans son 
Colombier, et que cela lui donne de l'humeur (car on dit que les 
gens d'esprit s'ennuient tout comme d'autres) ; alors elle écrit 
pour un peu se désennuyer, pour tuer le temps, pour se dégon- 
fler... » 

Ces platitudes sont datées de Lausanne, le 23 juin 1785, et 
signées S. N. N'essayons pas de pénétrer le mystère de ces initiales, 
qui, si elle a vu la brochure, n'ont pas dû faire plaisir à Suzanne 
Necker. Ces pamphlets ont un certain prix à nos yeux : ils mon- 
trent à quel point M me de Charrière, si passionnément aimée de 
ses intimes, était détestée dans un cercle plus étendu. Elle avait 
trop d'esprit et trop de franchise pour que les sots ne lui fussent 
pas hostiles. On voit aussi quelle était alors l'étrange suscepti- 
bilité du public, combien il jugeait impertinente l'entreprise 
de peindre les mœurs de nos contrées ; avec quelle insistance et 
quelle amertume on reprochait à l'auteur d'avoir ça et là mis 
en scène d'humbles gens, au lieu de réserver toute son attention 
et sa sympathie pour les gens « les plus distingués. » Autant de 
griefs qui se transforment en éloges, selon nos idées actuelles ; 
ces venimeuses brochures prouvent simplement que M me de 
Charrière était supérieure au milieu qu'elle s'efforçait de dis- 
traire en le décrivant. 

Une voix s'éleva pourtant en faveur de l'ouvrage si lourdement 
attaqué. Nous voulons parler de la Lettre d'un étranger à une 
dame de Lausanne, sur quelques nouveautés littéraires du pays 1 . 

1 Cet écrit a été reproduit, mais avec de nombreuses inexactitudes, par 
Gaullieur, dans ses Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse française 



LES LETTRES ECRITES DE LAUSANNE ET CALISTE DI7 

Ce bref plaidoyer, qui porte la date: «A Lausanne, ce 28 juillet 
1785,» révèle un homme plein de bon sens et un esprit libre de 
préjugés. Après quelques précautions oratoires, destinées à 
gagner la faveur des habitants de notre « charmant pays », il 
entre dans le vif du sujet avec une belle franchise : 

« ...Bien loin de trouver à redire aux amusements innocents 
qu'on offre à vos moments perdus (et vous ne disconviendrez 
pas d'en avoir), je pense, au contraire, qu'on n'est pas assez 
reconnaissant des efforts de ceux qui s'évertuent à tourner votre 
imagination vers des objets relatifs aux besoins de votre propre 
sol. Quoi, parce qu'on vous présente des Lettres écrites de la 
campagne, de Neuchâtel, de Lausanne, etc., parce qu'on vous 
peint des ménages tels qu'il en faudrait à votre local ; parce 
qu'on y fait agir et parler des personnages de tout état et de tout 
rang, ces productions-là cesseraient-elles d'avoir du mérite ? 
N'êtes-vous pas encore assez fatigués du futile clinquant des 
mœurs étrangères, qui, esclaves d'un luxe oppressif, devraient 
toujours être les antipodes des vôtres ? ...Ce sont surtout les 
restes de votre ancienne simplicité qui font l'objet du souvenir 
reconnaissant de tout voyageur admis à votre familiarité. 
Depuis longtemps le fier insulaire dédaigne la pièce où le héros 
n'est pas anglais. L'Allemand, quoique plus cosmopolite, est 
revenu lui-même enfin à ses propres foyers, et plus d'une pro- 
duction où il peint ses mœurs, intéresse jusqu'à des nations éloi- 
gnées. Si l'Italien ne peint guère celles de son pays, c'est qu'il 
n'ose y toucher, et que son imagination est plus difficile encore 
à remplir que son cœur. 

Et l'heureux Suisse, ingénu et indépendant, balancerait-il 
à choisir les mœurs de sa patrie, lorsqu'il se sent assez de courage 
pour travailler sur l'histoire de la vie sociale ! Le pied de vos 
Alpes, les bords de vos lacs, ne fourniraient-ils pas à ses tableaux 
le fond le plus riant, le cadre le plus magnifique ? La liberté 
politique et civile dont vous jouissez, sans savoir peut-être l'esti- 
mer assez, ne doit-elle pas répandre sur la peinture de vos mœurs 
un jour si doux, si bienfaisant, que tout voyageur ne saurait 
se refuser au souhait d'en jouir à son tour ?... 

Quelle reconnaissance ne doit-on pas à l'écrivain patriotique 
dont le pinceau hardi se trouverait encore assez vrai pour pré- 
senter le miroir de nos propres faiblesses ? 

Serait-il vrai qu'on a vu avec peine les classes dites inférieures 
partager le théâtre que les auteurs en question viennent de nous 
ouvrir ? Un domestique attaché à ses maîtres, une ouvrière indus- 
trieuse, un honnête laboureur, seraient devenus des objets 
dégoûtants pour l'habitant d'un pays qui doit être l'asile de la 

(p. 1 3 1-1 33) . La Bibliothèque de Lausanne en possède un exemplaire. 
(B. i563). 



3 1 8 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

vertu et le centre de la simplicité ? Le ton de la bonne compagnie 
excluerait-il la connaissance de celui de tout autre état ? Com- 
ment ! ce ne seraient que les illustres fainéants, les cordons de 
toutes les nuances, les gens à croix et à clef, dont les démarches 
mériteraient le coup d'oeil du citoyen observateur ? Les Richard- 
son, les Fielding, les Marivaux, étaient donc des artistes bien 
maladroits, pour avoir puisé à la source, pour avoir réveillé 
notre attention sur ce pauvre petit peuple si décrié, dont on 
ne saurait cependant se passer un instant... Point de dénomi- 
nation plus impropre que celle des classes inférieures. On a poussé 
l'impéritie jusqu'à les appeler basses ! Dans le cercle immense 
qui circonscrit l'existence de tant de milliards d'êtres, quel indi- 
vidu serait assez présomptueux pour vouloir s'ériger en juge 
des rangs et de la préséance ? Qui saurait nous dire où s'appuie 
l'échelle et où elle aboutit ? 

Et, ce que je saurais moins croire encore, on a, dit-on, trouvé 
à redire que plusieurs de ces intéressantes productions soient 
sorties de la plume d'une femme. Il est impossible qu'un repro- 
che de ce genre vienne de la part des hommes. Nous entendons 
trop bien nos intérêts, s'il vous plaît, pour ne pas applaudir 
quand votre sexe veut bien nous initier aux mystères du cœur.... 
Et après tout, qu'y a-t-il donc dans les essais en question de 
quoi leur auteur, homme ou femme, ait à rougir ? J'ai beau les 
lire et relire : pour un endroit faible ou manqué, je trouve cent 
traits marqués au coin du génie... Ah ! lorsqu'il s'agit du tact, 
du cœur et du sentiment, il n'y a que les femmes qui puissent 
nous servir de guides. Nous n'en savons que ce qu'il vous plaît 
de nous laisser deviner... » 

Qui était cet « étranger » qui traçait si judicieusement sa 
voie au roman romand, alors à ses débuts ? — A ce style courtoi- 
sement empesé, nous serions tenté de reconnaître le galant 
homme, le philosophe plein de modération qu'était M. de Saïgas \ 
Il ne serait point invraisemblable qu'il eût pris la plume, — lui 
qui avait fait copier et imprimer les Lettres de Lausanne, — pour 
défendre son amie de Colombier. Mais il y avait alors sur la rive 
vaudoise bien d'autres étrangers, plus réellement étrangers que 
lui et à qui les ridicules colères de la « société » peuvent avoir 
inspiré cette protestation si mesurée. 

Il est permis de supposer que M me de Charrière ne fut point 
mécontente du bruit que firent ses nouvelles lettres: elle était 
de ceux dont la verve s'aiguise par la lutte. Bientôt elle allait 

1 La brochure est signée à la fin de six étoiles, qui figurent discrètement 
les six lettres du nom de l'auteur. 



LES LETTRES ÉCRITKS DE LAUSANNE ET CALISTE 3\g 

donner une idée plus haute de son talent délicat et profond, 
et faire succéder, à une piquante 1 peinture de mœurs locales, 
une émouvante étude de passion, d'un intérêt général et humain. 
Après l'histoire de Cécile, l'histoire de Caliste. 

Quand parurent, vers la fin de l'été 1785, les Lettres de Lau- 
sanne, M me de Charrière n'était pas à Colombier. Le 2 juillet, 
elle écrivait à d'Oleyres : 

« Entre nous, je m'ennuie un peu ici... Je vais un de ces jours 
je ne sais trop où, peut-être à des bains, peut-être ailleurs. 
Ensuite viendra l'automne, et puis l'hiver.... Les propriétaires 
de la maison où vous m'avez vue à Genève 1 ont marié leur fille 
et lui ont donné mon appartement. Genève a changé et j'ai 
changé, et n'étant plus clouée à Genève, j'aurais envie de passer 
l'hiver soit à Paris, soit à Marseille, soit en Italie. Je ne sais si 
M. de Charrière irait avec moi, mais comme il n'allait que pour 
moi à Genève, je le dérange peu en n'y allant pas. Je le déran- 
gerais peut-être encore moins si je restais ici, mais comme il me 
laisse la maîtresse à cet égard, je ne pense dans ce moment 
qu'à moi. » 

Elle fit choix d'un séjour bien imprévu. Le 16 juillet, nous 
la retrouvons à Payerne, où l'attirait le docteur Gérard, qui 
jouissait alors d'une certaine renommée. Les lettres de M. de 
Charrière à sa femme 2 laissent deviner chez tous deux une 
profonde souffrance morale. Elle veut cacher même à ses amis 
le lieu de sa retraite ; abîmée dans sa solitude, elle demeure 
près de trois mois à Payerne, avec sa dévouée femme de cham- 
bre Esther. Elle se dit « une pauvre malade, à moitié imbé- 
cile ». Son mari la comble d'attentions; ainsi, un jour.il lui 
amène une «bonne et jolie voiture qu'il a achetée pour elle à 
Berne, » au retour d'un voyage qu'il a fait dans l'Oberland avec 
ses sœurs pour se distraire de ses noires pensées 3 . Elle lui 
adresse un mot affectueux, et voilà le pauvre homme qui ouvre 
son cœur : 

« Bien obligé de l'amitié que vous m'avez témoignée. Vous ne 
savez pas combien les moindres lueurs de retour d'affection de 

1 M. et M"" DeTournes-Rilliet (voir chap. VII). 

2 Voir celle que nous avons citée chap. VIII, p. 247. 

;î II écrivait à sa femme, pendant ce voyage, qu'il avait vu à Berne les 
filles du docteur Gérard : « L'aînée, disait-il, est d'une figure charmante ; je 
n'ai rien vu de si frais, point de figure qui convînt mieux à votre Cécile 1 ».. 



320 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

votre part m'affectent profondément ; mais je me tiens en garde 
pour ne pas me livrer à des espérances qui ne sont peut-être 
pas fondées. Votre santé est beaucoup meilleure, voilà qui est 
certain. Si votre âme était tranquille, votre corps serait bientôt 
guéri. J'attends avec impatience de vos nouvelles, pour apprendre 
si vous irez à Paris, si vous viendrez à Colombier. » 

Elle revint à Colombier, et le séjour de Paris n'eut lieu que 
l'année suivante. Sans doute, pendant l'hiver 1785-86, dans la 
paix et la solitude de la campagne, un apaisement relatif se 
produisit en elle. Dès le mois de février 1786, M. et M me de Char- 
rière sont installés à Paris \ Us y séjournèrent jusqu'à la fin 
d'août 1787, soit au moins un an et demi. Caliste s'acheva 
lentement, puis s'imprima plus lentement encore sous les yeux 
de l'auteur, et l'éditeur demanda que l'ouvrage ne fût mis en 
vente « qu'après le nouvel-an », pour ne pas nuire au débit des 
almanachs. Le Journal de Paris en rendit compte le 27 janvier 
1788. Mais les intimes connaissaient depuis longtemps Caliste : 
Benjamin Constant y fait une gracieuse allusion dans sa lettre 
du 26 juin 1787, écrite d'Angleterre. 

L'histoire de Caliste ne parut pas isolément, mais bien comme 
une suite aux Lettres de Lausanne, qui reparaissaient en nouvelle 
édition. Un petit avertissement de l'éditeur est ainsi conçu 
(et nous reconnaissons dès le premier mot un tour de phrase 
que l'auteur affectionnait) : 

« Supposé que cette seconde partie soit aussi bien accueillie 
du public que la première, nous tâcherons de nous procurer 
quelques-unes des lettres que les personnes que nous avons fait 
connaître ont dû s'écrire depuis. » 

Il paraît difficile d'admettre que cette espèce d'engagement 
fût sérieux : Caliste meurt, et son histoire est finie : que reste- 
rait-il à nous raconter ? Le mariage du petit lord et de Cécile ? 
— Il est pourtant vrai que l'auteur y songea ; car nous avons 
découvert dans le résidu de ses papiers une feuille volante 
portant ce titre : Cécile à sa mère. Berne, ce... avril 179... On y lit 
ces lignes : 

« Il est impossible de vous dire à quel point mon mari vous est 
dévoué. Quant à moi, j'aurais honte de vous dire quelque chose 

1 l ne lettre à d'Oleyres est datée de l'hôtel de Danemark, rue Jacob, 
10 février 1786. 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 32 1 

de ma tendresse : ce serait supposer que vous ne connaissez 
parfaitement ni moi ni vous ». 

Mais l'auteur abandonna cette ébauche, et lorsque, en 1804, 
d'Olevres lui demandait encore si elle publierait une suite de 
Caliste : « Je ne songe pas du tout, lui écrivait-elle, à compléter 
ni à réimprimer Caliste. » Elle sentait bien qu'elle n'eût retrouvé 
jamais cette « heure d'inspiration suprême x » d'où était né son 
■chef-d'œuvre. Les « suites » sont rarement heureuses en littéra- 
ture ; et si l'histoire de Caliste est d'un intérêt plus profond 
que celle de Cécile, c'est qu'elle n'est pas proprement une suite, 
mais qu'elle fait partie, nous l'avons vu, de la conception primi- 
tive de l'ouvrage. 

Le gouverneur du petit lord, personnage grave et triste, 
va nous dire son secret : il a aimé Caliste, mais n'a pas su vouloir... 
Caliste est morte ; il vit encore, et gémit sur sa lâcheté en nous 
la racontant. 

Caliste est, selon le préjugé mondain, de celles qu'on n'épouse 
pas. Toute jeune, elle a été vouée au théâtre par une mère dépra- 
vée ; elle a débuté avec un succès éclatant dans le rôle de la 
Belle pénitente 2 . Le soir même, un homme considérable par sa 



1 M"" Juste Olivier, étude sur Leone Leoni, Caliste, Manon Lescaut, 
publiée dans la Revue suisse (décembre 1844) et que Sainte-Beuve a eu soin 
■de réimprimer, avec ses propres articles sur M"" de Charrière, dans son 
édition de Caliste (Labitte, 1845). 

2 The fair pénitent. Cette pièce, qui exerça, dit-on, une influence appré- 
ciable sur le développement de la littérature anglaise au 18' siècle, en 
particulier sur Richardson, est de Nicholas Rowe (1673-17 18). Elle fut 
représentée pour la première fois en 1703 avec un grand succès. Calista, 
fille du seigneur génois Sciolto, est promise par son père, et malgré elle, 
au seigneur Altamont: elle aime Lothario, à qui elle a donné des gages de 
son amour. Cette passion est découverte ; Lothario est mortellement blessé 
en duel par son rival ; Calista se tue, après s'être accusée, dans une scène 
pathétique, des malheurs dont elle est la cause et avoir reçu le pardon de 
son père assassiné par les amis de Lothario. — Peut-être M"' de Charrière 
vit-elle jouer cette pièce à Londres. Elle peut aussi l'avoir connue par les 
adaptations françaises. Car The fair pénitent fut imitée plusieurs fois. On 
possède Caliste ou la Belle pénitente, tragédie imitée de l'anglais; repré- 
sentée pour la première fois sur le théâtre de la Comédie française le lundi 
27 mars 1750. A Paris, chez Cailleau. MDCCL. (Bibl. nat. Y'\ 2545). Selon 
•les Anecdotes dramatiques, cette pièce, attribuée à l'abbé Seran de la Tour, 
était en réalité du marquis de Mauprié. M'" Gaussin (la Za'ire de Voltaire) 



322 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

situation et sa fortune l'a, pour ainsi dire, achetée à sa mère ; 
il l'a emmenée en France, où il lui a fait donner une excellente 
éducation, et en Italie, où s'est développé son goût pour les arts. 
Ce protecteur équivoque est mort peu après leur retour en Angle- 
terre. Caliste vit seule et retirée dans sa petite maison de Bath. 
Elle rencontre, au cours de ses promenades, un jeune homme 
atteint dans sa santé par une douleur profonde : William vient 
de perdre, avec un frère jumeau, la moitié de sa vie et de ses 
pensées 1 . Caliste a compassion du morne chagrin où elle le voit 
plongé. L'énigmatique et séduisante figure de cette femme soli- 
taire éveille l'attention du jeune homme : « Elle avait contracté 
je ne sais quelle réserve qui tenait tout ensemble de la fierté et 
de l'effroi... » Peu à peu, le charme insinuant, noble et discret 
de l'inconnue le pénètre, le console, le retient auprès d'elle ; 
leur intimité est aussi pure que douce. L'humiliation que lui a 
laissée son ancien état défend à Caliste tout ce qui s'en rappro- 
cherait ; la réprobation qu'elle sent peser sur elle rend sa sensi- 
bilité plus délicate et presque ombrageuse. Elle force donc le 
jeune homme à respecter la loi qu'elle lui impose ; et lorsque, 
un jour, cédant à l'emportement de sa passion, il la prend dans- 
ses bras : 

« Vous ne me ferez pas violence, lui dit-elle doucement, 
car vous êtes le maître. » — « Combien, s'écrie-t-il en nous con- 
tant cette scène, combien il était plus aisé de réussir auprès de 

créa le rôle de Caliste. L'auteur met dans la bouche de son héroïne un 
vers que notre Caliste pourrait s'approprier : 

Je me suis reconnue et me suis fait horreur. 

En iy5o, Colardeau rît jouer Caliste, tragédie en 5 actes en vers. Les 
personnages portent les mêmes noms que ceux des deux précédentes 
pièces. C'est M'" Clairon qui tint alors le rôle de Caliste. Citons enfin la 
Lénore d'Andrieux, adaptation de la même donnée, qui eut, comme on 
voit, une assez longue fortune. 

1 Cette idée des frères jumeaux fut suggérée à l'auteur par un fait réel, 
qu'elle a raconté plus tard, dans une lettre à M"" Henriette L'Hardy. Parlant 
à cette amie du mari qu'elle ne cessait d'imaginer pour elle : « A propos de 
roman, lui dit-elle, demandez à M. votre frère s'il ne connaîtrait point 
MM. Alartin-Achard, de Genève, et, supposé qu'il les connaisse, demandez 
ce qu'ils sont et ce qu'ils font. Ce sont deux jumeaux dont l'enfance a été 
fort intéressante, et qui m'ont fait naître l'idée de donner à l'amant de 
Caliste le frère et le commencement d'histoire qu'il a. Il serait drôle que 
vous épousassiez l'original de l'amant de Caliste »... (22 décembre 1792). 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CAL1STE 323 

quelques-unes de celles que mon père honorait le plus, qu'auprès 
de cette fille si dédaignée ! » 

C'est qu'en effet Caliste inspire la sympathie et le respect à 
tous ceux qui l'aperçoivent ; mais sitôt qu'on apprend qui elle 
est, on affecte de la mépriser. Cette situation fait son tourment, 
surtout depuis qu'elle aime et se sent aimée ; le jour où William 
laisse échapper l'aveu de son désir, elle l'accueille avec une fran- 
chise pleine à la fois de courage et d'élévation passionnée : 

« Je vous ai aimé, lui dit-elle, dès le premier moment que je 
vous ai vu ; avant vous, j'avais connu la reconnaissance, et 
non point l'amour; je le connais à présent qu'il est trop tard. 
Quelle situation que la mienne ! Moins je mérite d'être respectée, 
plus j'ai besoin de l'être... Ah ! je n'ai connu le prix d'une vie 
et d'une réputation sans tache que depuis que je vous connais. » 

Ils s'aiment avec une honnêteté, un respect réciproque, qui 
rend plus touchante encore l'intimité de leurs âmes et de leurs 
habitudes. Mais il a besoin d'elle, il faut que Caliste devienne sa 
femme, il se flatte d'obtenir le consentement de son père. Ce 
père ne sait de Caliste que son triste passé ; il refuse son aveu, 
en termes habilement modérés, qui disposent son fils à la sou- 
mission. La douceur de Caliste, sa distinction native, la dignité 
parfaite de son attitude, que le père ne nie point, ne suffisent pas 
à fléchir cet homme soumis aux convenances sociales, et qui 
d'ailleurs a en vue pour son fils un établissement honorable 
selon le monde. Il n'a garde cependant d'user de moyens vio- 
lents et directs pour rompre le lien qu'il désapprouve. L'amant, 
faible, irrésolu, laisse se prolonger cette situation incertaine, 
et Caliste, heureuse d'être aimée, craint, par pressentiment 
et par expérience de la vie, toute tentative pour changer leur 
situation. Mais un homme respectable survient, qui offre son nom 
à Caliste : elle pourrait donc encore donner du bonheur à un 
honnête homme ! Avant d'y songer, elle attend, elle espère de 
celui qu'elle aime le mot décisif ; ce mot, William ne le dit pas : 

«J'ouvris la porte, je sortis, elle me regarda sortir, et je lui 
entendis dire en la refermant : Cest fait.» 

Quand il revient, le jour suivant, Caliste est partie ; elle s'est 
résignée à épouser l'homme qu'elle n'aime pas, mais qu'elle estime, 



324 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

qu'elle se fera un devoir de rendre heureux. Dans son désespoir, 
William se laisse marier avec une jeune veuve, lady Betty, 
sa parente, qui se trouve là tout à point, comme le père y comp- 
tait, pour entraîner son irrésolution. 

Les deux mariages sont malheureux, celui de Caliste par la 
passion qu'elle conserve et les preuves involontaires qu'elle en 
donne à son mari ; l'autre, par la coquetterie de la femme et 
la tiédeur à peine résignée de l'époux. Les deux amants se 
revoient sans s'être recherchés : le hasard les fait se rencontrer 
au théâtre; on y joue la pièce même où jadis a paru Caliste pour 
le malheur de sa vie : 

« Qu'on juge de notre étonnement, de notre émotion, .de notre 
oie ; car tout autre sentiment céda dans l'instant même à la 
oie de nous revoir. Je n'eus plus de torts, je n'eus plus de regrets, 
e n'eus plus de femme, elle n'eut plus de mari : nous nous retrou- 
vions, et quand ce n'eût été que pour un quart d'heure, nous 
ne pouvions sentir que cela. » 

Ce sont alors les explications, les regrets tardifs, le douloureux 
récit de Caliste : en apprenant le mariage de celui qu'elle aimait, 
elle n'a pas su cacher sa douleur ; son mari, justement blessé, 
ne lui a pas pardonné ; elle s'est retirée à Londres, où elle vit 
maintenant seule dans son désespoir : 

« Je me revois ici plus malheureuse et plus délaissée que quand 
je vins jouer sur ce même théâtre, et que je n'appartenais à 
personne qu'à ma mère, qui me donna pour de l'argent... » 

Les adieux des amants sont pleins de trouble et de passion 
inutilement ravivée. En sortant du théâtre, ils vont s'asseoir 
au parc St- James, par une nuit d'orage, où la nature s'associe 
à leur déchirement. C'est la suprême tentation ; Caliste, un ins- 
tant égarée, l'évoque elle-même : 

« Voulez-vous que nous nous en allions ensemble ? N'avez- 
vous pas assez obéi à votre père ? Reprenons nos véritables 
liens ! A qui ferons-nous du mal ? Mon mari me hait et ne veut 
plus vivre avec moi ; votre femme ne vous aime plus... Ah ! 
ne répondez pas, s'écria-t-elle en mettant sa main sur ma bouche. 
Ne me refusez pas, et ne consentez pas non plus ! Jusqu'ici, je 
n'ai été que malheureuse ; que je ne devienne pas coupable ; 
je pourrais supporter mes propres fautes, mais non les vôtres ; 
je ne me pardonnerais jamais de vous avoir dégradé ! » 






LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 325 

Ainsi la touchante créature se ressaisit, après avoir ouvert 
un instant l'oreille aux sophismes de la passion : nous n'en som- 
mes pas encore aux héroïnes faciles de Georges Sand ; mais 
cette scène, à la fois mesurée et forte, ne rend que plus tragique 
le conflit du devoir conventionnel et de la passion vraie. 

William est aussi incapable de se détacher de Caliste que de 
s'affranchir du préjugé. Rentré chez lui, il retrouve sa femme, 
que son absence rendait heureuse, et à qui, pourtant, il a sacrifié 
le grand amour de Caliste. Son père même sent l'absurdité 
navrante de cette situation et prononce la parole attendue : 
« Pourquoi faut-il que je vous aie ôté à Caliste ! » — C'est alors 
que William, pour donner le change à sa douleur, consent à 
voyager sur le continent avec le fils unique d'un lord du voisinage: 
nous les avons vus ensemble à Lausanne dans la première partie 
du roman. 

Quant à Caliste, il ne lui reste plus qu'à mourir. Réconciliée 
avec son mari, elle achève sa triste vie dans la bienfaisance, 
enseigne la musique à de petites orphelines, tandis que celui 
qu'elle n'a point cessé d'aimer demeure stupide devant l'irré- 
parable et cherche à déchiffrer sa propre énigme : 

« Je me revois sans cesse dans le passé, sans pouvoir me com- 
prendre. Il me semble que je n'ai rien fait de ce qu'il aurait été 
naturel de faire. » 

Une lettre qu'il reçoit lui raconte les derniers moments de 
Caliste : elle a expiré comme une artiste et comme une sainte, 
exhalant son âme aux sons du Stabat mater de Pergolèse : 

p\< La pièce finie, les musiciens sont sortis sur la pointe des 
pieds, croyant qu'elle dormait ; mais ses yeux étaient fermés 
pour toujours. » 

La portée de l'histoire est indiquée dans ces graves paroles 
que William adresse au petit lord amoureux de Cécile : 

« Si jamais vous intéressez le cœur d'une femme vraiment 
tendre et sensible, et que vous ne sentiez pas dans le vôtre que 
vous pourrez payer toute sa tendresse, tous ses sacrifices, 
éloignez -vous d'elle, faites-vous en oublier. » 

Le jeune homme comprendra-t-il ? L'expérience d'autrui 
a-t-elle jamais profité à personne ? Mais l'aventure de Cécile 
et du jeune Anglais est devenue pour le lecteur d'un intérêt 



32Ô MADAME DE CHARRIEKE ET SES AMIS 

secondaire ; Caliste nous fait oublier tout le reste. Ne craignons 
pas de le proclamer : cette délicieuse figure est une des plus 
attachantes créations du roman français, et l'on chercherait 
en vain, dans la littérature du XVIII siècle, quelqu'un qui lui 
ressemble. 

« A part la tache originelle de son histoire, Caliste est une des 
héroïnes qui réunissent au plus haut degré la simplicité, la 
passion, le naturel exquis des âmes élevées, l'attrait des esprits 
ornés, fins et doux, l'idéal enfin, avec un je ne sais quoi de 
parfaitement humain \ » 

Son originalité et sa nouveauté, c'est que cette femme, que 
les préjugés hypocrites du monde tiennent pour méprisable, est 
en réalité plus digne d'estime que les plus respectées. M :nc de 
Charrière avait lu et relu passionnément la Princesse de Clèves 
et Manon Lescaut. Caliste semble emprunter la vertu de l'une 
pour effacer la flétrissure de l'autre ; mais ce qui fait sa gran- 
deur morale, c'est que, n'étant point responsable de sa chute, 
elle s'estime néanmoins tenue de la racheter : « Cette rigueur 
contre elle-même est un trait de bon goût et de haute distinc- 
tion 2 » ; c'est aussi une sorte d'héroïsme. Il n'est point ici ques- 
tion de la réhabilitation de la courtisane : Caliste n'a pas même 
besoin d'être réhabilitée ; elle n'a au fond jamais déchu. La 
tache imprimée a sa réputation ne vient pas, si l'on peut dire 
ainsi, d'une souillure interne, elle est purement extérieure ; 
c'est la dépravation de sa mère, puis la brutale injustice du monde 
qui lui ont infligé une honte imméritée. Cette sentence inique 
fait d'elle une victime dont les cœurs généreux peuvent pren- 
dre le parti sans qu'il en coûte rien à la morale. Caliste est une 
âme d'élite, que son malheur n'a point dégradée. Il ne lui en 
reste qu'un douloureux effroi ; et, loin de se poser en grande 
âme méconnue, elle semble se reprocher comme un crime la 
cruauté de son destin : 

« Une délicatesse si droite, dit M me Olivier, ôte au personnage 
la couleur un peu vulgaire qu'il aurait prise en se classant, de 
sa propre autorité, dans les êtres opprimés par l'aveuglement 
de la société, parmi les coupables innocents... Caliste, en prenant 
parti pour le monde contre ses droits individuels au bonheur et 

1 M"' Juste Olivier (article cité plus haut). 

2 M"" Juste Olivier (article cité). 



[.ES LETTRES ECRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 327 

à l'estime, rend en quelque sorte innocent, en même temps 
que plus vif, l'intérêt qu'on lui porte. Cet intérêt s'attache à 
elle uniquement, et il n'en retourne rien de mal à propos indul- 
gent vers son ancienne condition. Dans les efforts même qu'elle 
tente pour amener le père de son amant à permettre leur mariage, 
il y a toute la dignité d'un cœur capable de comprendre l'inno- 
cence et la bonne renommée dans ce qu'elles ont de plus sévère- 
ment nécessaire à la vie des femmes. » 

Rien ne ressemble donc moins à un plaidoyer en faveur 
•de la souveraineté de la passion que l'émouvante histoire de 
Caliste, et jamais héroïne ne songea moins à tirer de son infortune 
des arguments pour une thèse sociale. 

Si nous ne rencontrons dans la littérature du XVIII e siècle 
aucune sœur de Caliste, il est une figure du roman moderne, 
créée vingt ans plus tard, qui n'est point sans lui ressembler : 
c'est Corinne. — Qu'on nous comprenne bien : nous n'allons pas 
nous donner le ridicule de comparer, au point de vue de la portée 
littéraire, l'œuvre illustre et puissante de M me de Staël et la déli- 
cate esquisse de M m - de Charrière, ni prétendre que celle-là 
a imité celle-ci. Mais il est certain que Caliste avait profondé- 
ment impressionné l'imagination de M me de Staël, si bien que 
sans Caliste, Corinne peut-être n'existerait pas. Ce n'est point 
diminuer la valeur d'une création du génie, que de signaler le 
fait accidentel qui peut l'avoir déterminée. 

« Mon Dieu, écrivait M me de Staël pendant la Terreur, que 
je voudrais n'avoir pas lu Caliste dix fois ! J'aurais devant moi 
une heure sûre de suspension de toutes mes peines. » 

Nous verrons qu'elle fit le voyage de Colombier exprès pour 
voir l'auteur de Caliste : elle professait pour cette œuvre une 
admiration presque enthousiaste. Est-il étonnant qu'une impres- 
sion si vive, ressentie à l'âge où l'on en reçoit encore utilement 
de pareilles, se soit reflétée dans son œuvre ? Elle n'avait guère 
plus de vingt ans quand elle lisait et relisait Caliste ; et, sans 
même s'en rendre compte, elle s'est souvenue de cette peinture 
du bonheur sacrifié aux exigences de l'opinion. Sainte-Beuve s'en 
était tout de suite avisé, lorsqu'il appelait Caliste « cette pre- 
mière Corinne, esquisse ingénue de la seconde \ » Il y a même 

1 Vinet a fait le même rapprochement (Etudes sur la littérature au 
ig' siècle : M" de Staël et Chateaubriand, 2' édition, p. 266). 



328 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS 

entre les deux ouvrages de curieuses analogies extérieures : 
Caliste et William sont anglais comme Corinne et Oswald ; 
M me de Charrière avait compris, et M me de Staël comprit à son 
tour « la réalité plus parfaite qu'emprunterait un tel personnage 
d'une telle patrie, où la convenance domine arbitrairement tout 
le reste. » Corinne et Caliste ont en commun une situation pre- 
mière, très différente sans doute, mais pareille en ce qu'elle 
pèse également sur leur destinée et les accompagne jusqu'au 
bout du poids de sa malédiction. Là, comme ici, l'obstacle au 
mariage des amants est à la fois dans l'opposition d'un père 
et dans le caractère irrésolu du jeune homme, faible devant l'opi- 
nion, et incapable d'un acte d'énergie. C'est encore, dans les 
deux romans, la même séparation douloureuse, puis le mariage 
du héros avec la femme choisie par la volonté paternelle ; 
enfin, après une rencontre imprévue dans un théâtre (incident 
identique), c'est la mort de l'héroïne — mort d'artiste — victime 
des étroits préjugés vulgaires. 

La ressemblance est indéniable. Toute superficielle, dira-t-on. 
Non pas, car il y a ressemblance aussi dans la condition morale 
des personnages. Exilées l'une et l'autre de la vie domestique, 
— dont Caliste est plus rigoureusement exclue que Corinne, 
quoiqu'elle en comprenne si bien la dignité et le prix, — elles 
sont sœurs par la même souffrance : l'abandon d'un homme qui 
ne sait pas aimer assez. Caliste est peut-être plus touchante, 
parce que plus simple, et, bien qu'actrice, moins théâtrale ; — 
mais il lui manque ces enchantements de la gloire et de la poésie 
qui ont fait de Corinne une figure idéale entre toutes. Et s'il 
est apparent que M me de Staël a trouvé dans Caliste l'idée pre- 
mière de son poème : le conflit entre les droits de la passion et 
ceux de la société, — il est certain aussi qu'en faisant sienne 
cette donnée, elle lui a conféré l'immortalité ; elle l'a élargie et 
si puissamment dramatisée, que Corinne est devenue un type 
général et humain, celui de la femme artiste que son génie con- 
damne au malheur. Aussi ne songeons-nous point à rabaisser la 
valeur de Corinne en indiquant ce que cet admirable livre doit à 
Caliste. Mais nous serions un infidèle historien de M me de Char- 
rière, si nous nous dispensions de signaler la source pure et 
cachée où s'abreuva le génie de M me de StaëL Les ruisseaux 
se jettent dans les fleuves, et y perdent leur nom ; ils n'en sont 
pas moins une partie de leur onde. 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CA1.ISTK 329 

On aimerait savoir quel succès eut l'histoire de Caliste auprès 
du public de la Suisse française. A Lausanne, elle semble avoir 
été accueillie froidement, si l'on en juge par le Journal de Lau- 
sanne. On y trouve (5 avril 1788), sous le titre Belles-Lettres, 
une analyse détaillée du livre, avec cette sobre conclusion : 

« Telle est la marche de ce roman, qu'on ne lit pas sans intérêt, 
où l'on trouve de l'énergie et beaucoup de sensibilité. » 

A quoi le rédacteur, Lanteires 1 , ajoute la restriction suivante: 

«Quoique cette analyse nous ait été communiquée par un homme 
d'esprit de cette ville, nous nous permettrons, cependant, d'a- 
jouter que l'auteur de cette production [Caliste] manque sou- 
vent, dans son style, d'harmonie et de pureté. On sait que 
dans les ouvrages agréables, le lecteur a droit d'être plus exi- 
geant que dans ceux qui n'ont pour but que l'instruction ; 
qu'on pardonne à la profondeur des idées ce qu'on ne pardonne 
pas à un ouvrage destiné seulement à faire passer quelques 
heures délicieusement. En remerciant l'auteur du plaisir qu'il 
nous a procuré, nous l'invitons à donner, à l'avenir, plus de 
soins à ses productions ; et cela lui sera facile. » 

Pauvre Caliste ! Mais surtout pauvre Lanteires ! 

A Paris, le roman ne passa pas inaperçu. Quelques journaux 
en parlèrent avec éloges. Le Journal de Paris trouve que dans 
cette simple histoire l'amour est peint «avec une vérité peu com- 
mune et avec un charme trop grand peut-être, » et se demande si 
Caliste n'est point trop « aimable et séduisante 2 ». L'Esprit des 
Journaux consacre au petit ouvrage une étude plus approfondie, 
qui embrasse les deux parties du roman. La seconde, dit-il, 
« est remplie par un épisode plus long et plus intéressant que 
l'ouvrage principal, ce qui serait sans doute un défaut, si l'on 
pouvait jamais appeler défaut ce qui amène des beautés d'un 
ordre supérieur. » L'auteur de l'article justifie cette appréciation 
par une analyse intelligente, loue la peinture des caractères, 



'Jean Lanteires (1756-1797), d'une famille languedocienne réfugiée, 
rédigea une feuille hebdomadaire, le Journal de Lausanne, du 2 décembre 
1786 au 28 décembre 1793. — Dans le numéro du 22 mars 1788, on trouve 
cette annonce du libraire Mourer, de Lausanne : « Caliste ou suite des 
Lettres écrites de Lausanne, par M"" Charrière [sic]. In-12, 2 part. 1788.. 
L. I... 16 s». 

2 27 janvier 1788. 



330 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMI5 

ainsi que les situations, « où ils se développent d'eux-mêmes 
et bien plus heureusement que par des paroles » ; puis il parle 
de ce style « plein de chaleur et de naturel, très souvent aussi 
d'élégance », tout en lui reprochant « des négligences qu'on ne 
saurait excuser ». Voici la conclusion de l'article : 

« Les Lettres de Lausanne et Caliste nous paraissent des ouvrages 
vraiment distingués ; et, ce qui doit leur donner un nouveau 
prix, ils sont d'une femme (M ine de Char....) qui les a écrits dans 
une langue qui n'est pas la sienne, car elle n'est pas née en France 
et elle n'y habite pas l . » 

La Correspondance de Grimm (janvier 1788) indique sans réti- 
cence le nom de l'auteur : 

« Ces lettres, dit-elle, sont de M me deCharrière, née de Theuil 2 , 
d'une des plus anciennes familles de Hollande ; elle a fait dans 
sa première jeunesse, il y a 15 ou 20 ans, un conte fort original 
intitulé Le Noble. Le premier volume des Lettres écrites de Lau- 
sanne offre plusieurs peintures de mœurs et de caractères où 
l'on trouve beaucoup de finesse et de vérité, mais dont les détails 
sont quelquefois minutieux et de mauvais goût. L'histoire de 
Caliste nous a paru d'un ton fort supérieur ; quoique ce soit le 
roman d'une fille entretenue, elle n'a rien dont le sentiment 
le plus pur puisse être blessé, et nous connaissons peu d'ouvrages 
où la passion de l'amour soit exprimée avec une sensibilité 
plus vive, plus profonde, et dont l'intérêt soit tout à la fois 
plus délicat et plus attachant. » 

L'éloge est assez vif. Mais une étude encore plus attentive 
sur Caliste parut deux ans après la mort de l'auteur : c'est celle 
que publia M lle Pauline de Meulan dans le Publiciste 3 , à propos 
d'une réimpression de l'ouvrage. Elle en compare l'intérêt à 
celui que l'on trouve dans les romans de Richardson, qui « nous 
fait vivre avec les personnages », de sorte que « nous nous oublions 
nous-même, en pensant cependant continuellement à nous », 
— expression d'une délicatesse heureuse. Le caractère de Caliste 
est « tracé avec un charme inexprimable et attachant au delà 
de toute expression ». Citons encore les lignes suivantes : 

1 1" avril 1788. 

2 Ici, une note de Grimm, qui montre qu'on l'avait renseigné : <-. M. de 
Charrière avait été le gouverneur de son frère ». 

3 C'est Sainte-Beuve qui attribue — sans doute à bon escient — à cette 
femme distinguée l'article signé seulement de la lettre R. 



LES LETTRES ÉCRITES DE LAUSANNE ET CALISTE 33 I 

« Ce petit ouvrage, plein de sensibilité et de douceur, est écrit 
avec élégance et pureté. La mort de Caliste est touchante 
et simple comme son caractère ; elle est triste comme sa vie. 
Nous n'appliquerons point ici les règles d'une morale sévère ; 
il peut être dangereux de présenter des caractères aussi séduisants 
que celui de Caliste, parce qu'il est à craindre que tout jeune 
homme ne voie une Caliste dans la comédienne dont il sera 
amoureux. Mais lorsqu'on écrit avec tant de grâce et de charme, 
on se fait tout pardonner, même des erreurs, et il n'est personne 
qui n'en veuille à cet Edouard 1 de ce qu'il n'eut pas la force de 
vaincre un préjugé, raisonnable presque toujours, mais sans 
fondement quand il s'agissait de prendre Caliste pour épouse. » 

Un fait que M llc de Meulan ne pouvait deviner, non plus que 
les autres critiques parisiens, mais dont s'avisèrent aussitôt les 
amis de l'auteur, c'est combien Caliste lui ressemblait. Plusieurs 
le lui dirent ; aucun ne le lui dit avec tant de grâce que 
Benjamin Constant ; on connaît l'hymne de reconnaissance 
émue qu'il adressait à M me de Charrière : 

« A celle qui a créé Caliste, et qui lui ressemble ; à celle qui 
réunit l'esprit au sentiment et la vivacité des goûts à la dou- 
ceur du caractère ; à celle qu'on peut méconnaître, mais qu'on 
ne peut oublier quand on l'a connue ; à celle qui n'est jamais 
injuste quoiqu'elle soit souvent inégale ; à la plus spirituelle 
et pourtant à la plus simple et à la plus sensible des femmes ; 
à la plus tendre, à la plus vraie et à la plus constante des amies, 
salut et bonheur ! » 

Comment ne pas reconnaître M me de Charrière dans ce pas- 
sage où l'amant de Caliste dit à la mère de Cécile (sous les traits 
de qui M me de Charrière s'était dépeinte :) 

« Elle vous ressemblait, madame. Dans ses pensées, dans ses 
jugements, dans ses manières, elle avait comme vous je ne sais 
quoi qui négligeait les petites considérations pour aller droit aux 
grands intérêts, à ce qui caractérise les gens et les choses... Son 
âme et ses discours, son ton et sa pensée étaient toujours d' 'accord. 
Ce qui n'était qu'ingénieux ne l'intéressait point, la prudence 
seule ne la détermina jamais, et elle disait ne savoir pas bien 
ce que c'était que la raison ; mais elle devenait ingénieuse pour 
obliger, prudente pour épargner du chagrin aux autres, et elle 
paraissait la raison même quand il fallait amortir des impres- 



1 C'est William qu'il fallait dire : Edouard est le nom du petit lord 
amoureux de Cécile. 



332 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

sions fâcheuses et ramener le calme dans un cœur tourmenté 
ou dans un esprit qui s'égarait... » 

Toute la suite de cette jolie page serait à transcrire : pas un 
trait qui ne soit juste et ne rappelle la physionomie morale de 
l'auteur. Non qu'elle ait tâché à se peindre : ces sortes d'auto- 
portraits sont toujours tracés d'une main un peu inconsciente 
et involontaire ; ils n'en ont que plus de prix. 

Quant à l'aventure même de Caliste, le lecteur peut aisément 
mesurer ce que M me de Charrière a mis d'elle-même et de sa 
vie dans cette histoire de passion et de douleur. Sous une forme 
romancée, Caliste est l'élégie de la femme qui a aimé, mais 
qui n'a rien donné... que son cœur : c'était trop peu pour retenir 
l'amant... Qu'on se rappelle le passage révélateur que nous 
avons cité de Benjamin Constant : on sera fixé sur la nature de 
cette passion mystérieuse dont il nous a instruits et qui, pen- 
dant deux ou trois ans, avait troublé jusqu'en ses profondeurs 
l'âme de M me de Charrière 1 . 



1 Nous avons déjà rappelé que Caliste reparut en 1845, par les soins de 
Sainte-Beuve, avec ce charmant « portrait » de la Revue des Deux Mondes, 
qui fut, selon le mot de Juste Olivier (Revue suisse, mai 1845, Chronique), 
« la première lueur de gloire et de justice sur M"" de Charrière ». — 
M, Paul de Molènes consacra à Caliste deux articles dans le Journal des 
Débats des 8 juillet et 6 août 1845. Juste Olivier, choqué à bon droit de la 
légèreté avec laquelle s'exprimait le critique parisien, lui dit son fait dans 
la chronique de septembre de la Revue suisse. Il rélève en particulier ce 
jugement d'une rare inintelligence sur l'héroïne : « Elle s'est formé de la 
vertu une idée fort enflée et fort chimérique. Ce pauvre William en pàtit. 
Si on a trop accordé à son prédécesseur, on ne lui accorde vraiment pas 
assez». — «Que reste-t-il, je vous prie, de Caliste, après ces mots! s'écrie 
Olivier. Mais aussi, vaut-il la peine de faire de la critique et d'écrire, pour 
prouver à ce point qu'on n'a ou qu'on ne veut avoir aucune intelligence de la 
vérité humaine, non plus que de la vérité littéraire ? Il s'agit en effet de peu 
de chose, seulement d'enlever la délicatesse à l'amour. L'homme qui a eu 
cette pensée sur Caliste peut être récusé; il n'a rien saisi de ce drame profond 
et touchant ». 






CHAPITRE XII 



Benjamin Constant 



« Tant que vous vivrez, tant 
que je vivrai, je me dirai tou- 
jours : Il y a un Colombier dans 
le monde. » 

(Benjamin Constant). 

M°" de Charrière à Paris. — Les lettres de M m ° Saurin. — Champfort. — 
Benjamin Constant. — Ses Souvenirs inédits. — Son «suicide»; sa 
fugue en Angleterre. — Il arrive à Colombier. — Rétif de la Bretonne. — 
Départ pour Brunswick. — Lettres tendres. — Les défiances de Caliste. 
— L'affaire de Juste de Constant. — Benjamin offense son amie. 



« Je trouve que vous avez été créée et mise au monde pour 
vivre à Paris, et j'en veux aux circonstances qui vous ont fixée 
dans un lieu si éloigné de celui qui vous conviendrait à tous 
les égards. » 

Ces lignes sont adressées à M me de Charrière par une amie 
parisienne, madame Saurin, veuve de l'auteur, jadis célèbre, 
de Spartacus. Sainte-Beuve se demandait si M me de Charrière 
avait jamais été à Paris : « Peu importe, répondait-il, puisqu'elle 
en était ». Ainsi en jugeait cette bonne et spirituelle M me Saurin, 
dont les jolies lettres sont sous nos yeux. M me de Charrière 
l'avait rencontrée durant ce séjour qui fait date dans la vie 
de notre héroïne, puisque c'est alors qu'elle lia amitié avec Ben- 
jamin Constant. Elle le vit dans le salon de M. et M me Suard, 



334 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

où elle fréquentait assidûment, et où se réunissaient des person- 
nages dont le rôle allait devenir important pendant la Révo- 
lution : Bailly, qui fut le premier président de l'assemblée 
nationale et maire de Paris ; Champfort, avec qui M me de Char- 
rière disputait comme on verra ; Démeunier, secrétaire du 
comte de Provence, puis député du Tiers, membre du Tribunat, 
sénateur ; M, de Sainte-Croix, qui devint plus tard ministre 
des affaires étrangères et dont M me de Charrière disait « qu'il 
avait l'air d'un homme qui avait été esclave à Alger » ; l'acadé- 
mique Thomas ; l'abbé Raynal, qu'elle avait peut-être vu à 
Neuchâtel, où il séjourna \ Parmi les dames qu'elle rencontrait 
fréquemment, il faut nommer M me Pourrat (Benjamin écrit 
Pouras ou Pourras) et ses deux filles, dont une fut successi- 
vement aimée de Benjamin Constant et d'André Chénier 2 . 

M me de Charrière, qui avait connu si intimement Constant 
d'Hermenches, fut bientôt sur un pied de familiarité avec le 
neveu. Mais est-il vrai, comme tous ses biographes l'ont affirmé, 
qu'elle l'eût rencontré chez les Necker ? Est-il vrai qu'elle fût 



1 Charles de Constant, qui fréquenta également chez Suard, y vit Morellet, 
Condorcet, LaFayette, Chabanon (que M"' de Charrière connut aussi et 
mentionne dans sa correspondance), Garât, DuPaty, etc. — Notons, à 
propos des époux Suard, le passage suivant d'une lettre adressée à M"" de 
Charrière par une amie genevoise, M"' Bontems-Prevost, qui avait séjourné 
à Paris quelques années plus tard : «J'ai soupe plus d'une fois avec Suard 
chez M" Saurin. A peine ouvrait-il la bouche, et on le mettait au whist le 
plus vite possible. Sa femme, qui s'en allait la première, lui disait un adieu 
maniéré d'une voix bien aigre, et le baisait. Qu'il était laid cependant ! » 
(Avril 1798). 

2 Si M"" de Charrière avait séjourné à Paris un ou deux ans plus tard, 
elle v aurait connu André Chénier. Dans son étude sur André Chénier à 
Saint-Lazare (Revue des Deux Mondes du i5 avril 1875), M. Caro raconte 
que le jeune poète fît la connaissance, c/zeq Suard, de M°" Pourrat et de sa 
fille M™ Lecoulteux. A ce détail, emprunté au Testament philosophique et 
littéraire de Lacretelle, il ajoute une constatation digne d'intérêt : la femme 
que Chénier a aimée en 1793, à Versailles, et qu'il a chantée sous le nom 
de Fannv, semble bien être M™ Laurent Lecoulteux, la sœur de la com- 
tesse Hocquart, la fille de Al"" Pourrat, qui s'était réfugiée dans sa maison 
de Luciennes. 

Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire 
Sait, à te voir parler, et rougir et sourire, 
De quels hôtes divins le ciel est habité... 

(Voir BecqdeFouquières, Nouveaux documents sur André Chénier, 1875). 




DESSIN DE M»' MOULA 
(Propriété de Philippe Godet) 



336 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

en relations avec le célèbre banquier genevois et fréquentât 
son salon ? Rien ne semblerait plus vraisemblable, puisque 
M. de Charrière connaissait les Necker 1 . Et pourtant nous 
n'avons trouvé dans les nombreuses lettres de M me de Charrière 
et de ses amis aucun passage qui établisse la réalité de cette 
relation. Bien mieux, en 1793, M me de Staël s'arrêtait à Colom- 
bier parce qu'elle désirait << connaître l'auteur de Caliste » ; et 



1 Il écrivait de Lausanne, pendant l'été 1784, à sa femme, alors à Chexbres : 
«Marc m'accompagna à quatre heures chez M" Necker. M'" Necker nous 
reçut... Après quelques moments de conversation, je vis entrer une femme 
dont la tête était couverte d'un voile noir fort épais qui lui tombait jusqu'au 
dessous du menton... La conversation alla assez bien ; il fut question de la 
santé de M"' Vennenoux, de ma manière de vivre, de vous. M. Necker fut 
plus parlant que je ne m'y attendais ; je fus invité à dîner pour le lende- 
main, je refusai. Je le fus aussi par M"' Necker à passer la soirée chez elle 
avec de jeunes personnes : je dis que j'étais attendu à Montrion. M"' Necker 
est moins jolie que je ne croyais, elle est laide ; mais elle a quelque chose 
d'agréable dans les yeux : ils ne sont pas doux, mais ils annoncent de 
l'intelligence et du naturel. M"" Necker me parut peu changée ». — En 1790, 
M. de Charrière, faisant un voyage à Genève, s'arrête à Coppet pour voir 
M. Necker, ainsi qu'il l'écrit à sa femme. Il semble résulter de tout cela 
que Necker et M. de Charrière se connaissaient, mais qu'il n'existait entr'eux 
que des relations de politesse. Aussi ne faut-il accueillir qu'avec beaucoup 
de réserve ces affirmations de Gaullieur (Revue suisse de i85-, p. 692): 
« Les sociétés que M" de Charrière voyait le plus souvent à Paris étaient 
celles de M. Necker, de M. Suard, de M"" Saurin... M"' Necker, avant de 
devenir M"" la baronne de Staël, se lia assez étroitement avec la spirituelle 
Hollandaise, et commença avec elle une correspondance qu'elle continua 
ensuite à Coppet». Nous mettons sérieusement en doute cette assertion de 
Gaullieur, et la suivante nous laisse perplexe : (Revue suisse, 1867, p. 767) : 
«Nous avons des lettres de M. Necker à M'" de Zuylen, datées de 1753, 
alors qu'il était encore dans la maison Thélusson comme principal com- 
mis»... — Que sont donc devenues ces lettres, adressées à une enfant de 
i3 ans et qui nous renseigneraient sur le premier séjour de Belle à Paris ? 
iMystère. Gaullieur ajoute : « M"' Necker, jeune fille encore, écrivait déjà à 
M"' de Charrière et la consultait sur ses études de musique, en lui faisant 
part des nouvelles littéraires du jour». Sans nier l'existence de ces lettres, 
nous avouons être très surpris que Gaullieur ne les ait pas publiées. La 
famille de Staël les aurait-elle peut-être rachetées ? Ajoutons à ce sujet que 
nous avons sollicité M. d'Haussonville de nous communiquer les lettres de 
M"" de Charrière que nous pensions se trouver dans les archives de Coppet : 
il nous a déclaré qu'il n'en existait point. De son côté, M. le duc de Broglie, 
que nous avons également importuné, nous a dit qu'il n'existe dans les 
archives de sa famille, à Broglie, aucune lettre de M"" de Charrière. 






BENJAMIN CONSTANT 33y 

le récit que M me de Charrière fait de cette visite indique fort 
clairement qu'elle voyait de près pour la première fois la fille 
de M. Necker. Mais il y a plus : ce n'est qu'en 1794 que Benjamin 
rencontra M mc de Staël. Est-il possible de croire que si M me de 
Charrière avait, en 1787, fréquenté les Necker, Benjamin, qui 
vivait avec elle dans une intimité quotidienne, n'eût pas connu 
celle qui, depuis deux ans, était M me de Staël ? Après quoi, 
nous convenons qu'il est inexplicable que M me de Charrière n'ait 
pas été en relations suivies avec le personnage le plus en vue de 
la société genevoise à Paris. Peut-être ne le voulut-elle pas : 
nous connaissons cette indépendance ombrageuse, cette aver- 
sion pour les sociétés mondaines, qu'elle manifesta à tous les 
âges de sa vie ; nous verrons aussi l'espèce d'antipathie instinc- 
tive qu'elle éprouvait pour les Necker et dont elle donne des 
marques nombreuses dans sa correspondance, bien avant que 
Benjamin ait quitté Colombier pour s'orienter vers Coppet. 
D'une manière générale, nous savons peu de chose sur ce 
séjour de Paris, qui dura plus d'une année. La France offrait 
alors un spectacle d'un intérêt particulier pour deux esprits 
aussi observateurs que Benjamin Constant et M me de Charrière : 
c'était à la veille de la Révolution ; l'assemblée des notables, 
les conflits avec le Parlement, excitaient l'attention universelle. 
Mais M me de Charrière, toujours fantaisiste, semble avoir pris 
de Paris ce qui lui plaisait, ce qui répondait à ses goûts indi- 
viduels, et s'être affranchie singulièrement des préoccupations 
générales, comme de toute contrainte mondaine. La musique — 
nous y reviendrons — la passionnait à ce moment : nous la 
voyons étudier le contre-point avec le compositeur italien 
Tomeoni 1 , qui l'aide dans la composition d'un opéra intitulé 
Y Incognito. Ce soin ne l'empêche pas d'être fort attentive à 
une maladie de sa femme de chambre, qu'elle ne quitte que 
pour courir à la pharmacie. Elle écrit à Chambrier d'Oleyres, 
le 10 février 1786 : 

« J'ai fait hier trois lieues en fiacre pour rapporter du jus de 
réglisse de Blois à ma femme de chambre. Paris ne me séduit 

1 Florido Tomeoni, né à Lucqucs en 1757, devint en 1783 maître de 
musique à Paris, où il mourut en 1820. Il a publié en 1798 une Méthode 
qui apprend la connaissance de l'harmonie et la pratique de l'accompagne- 
ment selon les principes de l'école de Naples. (Musiklexikon de Riemann). 



338 MADAME DE CHARBIERE ET SES AMIS 

pas : j'y vois plus de choses dégoûtantes et révoltantes que je 
n'en vois d'enchanteresses ; mais il m'offre des amusements 
faciles et variés, et pour lesquels je ne dépends que de moi... Dans 
mon étrange manière de vivre, je m'amuse souvent beaucoup. 
Je vois, j'entends des choses plaisantes. J'ai acheté trois jolis 
tableaux et deux jolies pierres gravées antiques. J'ai fait ces 
jours passés deux menuets, dont l'un me paraît très beau, et 
hier une autre petite pièce de musique à laquelle je ne saurai 
quel nom donner jusqu'à ce que M. Tomeoni, mon maître,, 
vienne me voir... » 

Elle nous apprend dans cette même lettre qu'elle s'est risquée 
à solliciter M. de Breteuil ' en faveur d'un malheureux venu 
de la Martinique et logé dans son hôtel : 

« J'avais dit : C'est dommage que je n'aie rien à alléguer que 
le plaisir qu'on me ferait. On m'a dit : Ecrivez à M. de Breteuil r 
et dites-lui cela. Je lui ai écrit. » 

Elle put, à cette occasion, lui rappeler leur rencontre à La 
Haye, dans la fête offerte au prince Henri de Prusse... D'autres 
lettres à d'Oleyres, postérieures à ce séjour, contiennent quel- 
ques souvenirs qui s'y rapportent, tels les amusants détails 
que voici sur ses relations avec Chamfort : 

« N'y eût-il que son remarquable orgueil et sa pédante fatuité, 
il serait loin d'avoir fait ma conquête. Cependant il y a une 
petite circonstance qui justifierait un peu sa conduite avec les 
aristocrates depuis la Révolution : il ne se cachait pas r dans le 
temps qu'il vivait avec eux, de son aversion pour les distinctions 
de naissance. Voici comme je le sais. La première fois que je 
le vis, j'eus le bonheur de le surprendre irès avantageusement. 
La seconde, je ne pus m'empêcher de le contrarier et de me 
moquer un peu de lui ; alors il me reprit tous les éloges qu'il 
m'avait donnés : Elle a eu de V esprit, disait-il. Il y avait de 
cela trois semaines ! On lui fit la petite niche de mettre dans 
un paquet de livres, qu'on lui renvoyait, les Lettres neuchâte- 
loises et le premier volume — le seul qui eût paru — de celles 
de Lausanne. Ensuite on lui demanda s'il les avait lues et ce 
qu'il en pensait : il les loua beaucoup ; et quand il eut tout dit 
on lui nomma l'auteur. « Eh bien, dit-il, je ne me rétracte pas. 
Je pense très différemment sur la noblesse, et j'en fais profes- 



1 Louis-Charles-Auguste LeTonnelier de Breteuil (1730-1807), ministre 
d'Etat dès 1783. Il avait débuté par la diplomatie ; nous l'avons rencontré à 
La Haye (chap. IV). 



BENJAMIN CONSTANT 33û. 

sion ' ; mais du reste, etc., etc. » — C'est à lui que j'ai entendu 
dire de M. de Narbonne : Il a de V esprit jusqu'à m 7 étonner, moi ! 
moi ! moi !» (19 janvier 1791.) 

Elle exprime ce jugement sévère, en réponse à certaines 
réflexions de Chambrier sur les excès de la Révolution : 

« L'humeur des Parisiens ne me paraît pas aussi changée 
qu'à vous. Je ne les ai pas trouvés gais, et je les ai trouvés féroces. 
Leurs farces de carnaval étaient forcées, payées, dégoûtantes 
et sans gaîté. Un chien tombait-il d'une fenêtre, on le poursui- 
vait, on s'amusait de ses hurlements. On s'attroupait autour 
d'un fou et on le rendait furieux. On courait à la Grève voir 
pendre ou rouer son semblable. C'était déjà un vilain peuple, 
en vérité. » 

On voit que si elle en était, comme dit Sainte-Beuve, tout de 
même elle n'en était guère. Mais ce jugement ne se rencontre-t-il 
pas avec celui de Marivaux, qui dit du peuple de Paris : 

« Il est curieux, d'une curiosité sotte et brutale... Ce sont des 
émotions d'âme que ce peuple demande : les plus fortes sont 
les meilleures. Si votre ennemi n'avait pas assez de place pour 
vous battre, il lui en ferait lui-même 2 ... » 

Marivaux est plus optimiste dans sa subtilité ; M me de Char- 
rière est peut-être plus vraie dans sa simplicité. 

Les gracieuses lettres de M mc Saurin, datées la plupart de 
La Roche-Guyon, près Mantes, nous apportent aussi quelques 
échos de ce séjour de Paris, où M me de Charrière se sentit revivre 
dans un milieu moins apathique que celui de Colombier, et 
peut-être rajeunir par l'admiration de Benjamin Constant. 
Ce fut une suprême occasion d'exercer sur un entourage digne 
d'elle le charme de sa grâce et de son esprit. M me Saurin men- 
tionne Benjamin deux fois, en passant : 

«Depuis longtemps, écrit-elle en 1792, vous ne m'avez rien 
dit de M. Constant. Est-il venu avec le roi de Prusse à Verdun ? 
Ce n'est pas de cette manière qu'il est agréable de venir en 
France. Il a eu à s'y louer de tous ceux qui l'ont connu. Pour 
moi, je conserve un grand désir de l'y revoir... » « Je m'intéresse 



1 Allusion à la troisième Lettre de Lausanne, où elle indique le rôle 
politique et social qu'elle voudrait assigner à la noblesse. 

2 Voir toute cette page dans Marianne, W partie. 



34O MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

toujours à M. Constant, quelque singulier et étrange qu'il soit. 
Son mérite et sa tête ne se laissent point oublier. » 

Benjamin non plus n'avait point oublié M me Saurin. Dans 
une lettre qui doit être de décembre 1790, il évoque divers sou- 
venirs de Paris, de ceux qu'il a connus, parmi lesquels cette 
bonne personne figure sous son sobriquet familier : 

« Si M me Saurin-Schabaham vit et vous écrit encore, voudriez- 
vous lui présenter mes respects et the like, et lui dire que ses 
bontés m'ont toujours inspiré un vif désir de conserver quel- 
ques relations avec elle... Je serais bien aise de revoir Paris, 
et je me repens fort, quand j'y pense, d'avoir fait un si sot usage, 
quand j'y étais, de mon temps, de mon argent et de ma santé. 
J'étais, n'en déplaise à vos bontés, un sot personnage alors 
avec mes Pour — mes C tesse de Lin — etc., etc. Je suis peut-être 
aussi sot à présent, mais au moins je ne me pique plus de veiller, 
de jouer, de me ruiner, et d'être malade le jour des excès sans 
plaisir de la nuit. Si une fois le hasard pouvait nous réunir à 
l'Hôtel de la Chine \ dût Schabaham, qui au fond est bonne 
femme, et M me Suard, qui est plus ridicule et n'est pas si bonne, 
nous ennuyer quelquefois ! Que fait le bruyant Comméras ? 
Il y a à Liège un Sainte-Croix : serait-ce pas notre Sainte-Croix 
des déjeuners et du bal de Conjura-a-a-tion, et de M me Pouras, 
les délices du monde ? » 

M me Saurin mentionne volontiers les dames Hocquart et 
Pourrat, « aimables et bonnes », que M. de Charrière revit fré- 
quemment dans un nouveau séjour à Paris en 1792 : 

« La famille Pourrat, écrit-il à sa femme, est de côté et d'autre. 
M me Lecouteux et sa mère sont à Tours. La jeune Hocquart est 
à Rouen, et prête d'y accoucher. Elle m'aime et je l'aime beau- 
coup. Elle m'écrit souvent ; elle est bonne, elle a de l'esprit, 
quoique cela ne paraisse guère en société. Elle vous aime et 
conserve de vous un intéressant souvenir. » 



1 M"" de Charrière habita, quelque temps au moins, l'Hôtel de Dane- 
mark, rue Jacob, à l'angle de la rue Saint-Benoit (n° 39 actuel), comme le 
prouve l'adresse d'une lettre de d'Oleyres (février 1786), que nous avons citée 
dans le chapitre précédent. Benjamin mentionne à son tour l'Hôtel de la 
Chine, qui se trouvait rue Thérèse, 5 (donnant dans la rue Richelieu). 
Enfin, nous verrons, dans le chapitre suivant, une allusion du professeur 
Prévost aux conversations qu'il eut avec M" de Charrière à l'Hôtel Marigny 
(situé place des Victoires, 9). Il est à croire que pendant leur long séjour à 
Paris, M. et M"" de Charrière ont changé de logis plusieurs fois. 



BENJAMIN CONSTANT 34 I 

Nous retrouverons dans un instant le nom de Jenny Pourrat 
sous la plume de Benjamin. 

M me de Charrière apprit, en 1792, que ses amis Suard venaient 
de perdre leur fortune : 

« Je suis d'autant plus fâchée de leur malheur, lui écrit M me Sau- 
rin, qu'à cet égard ils sont l'un et l'autre d'un courage et d'une 
élévation d'âme au-dessus de tout. » 

Suard mourut une dizaine d'années après M me de Charrière, 
en 1817. Secrétaire perpétuel de l'Académie, il fut pendant la 
Révolution un partisan des idées modérées. Il passait pour un 
brillant causeur : son nom n'est plus qu'un nom. Malheureuse- 
ment nous n'avons pu retrouver les nombreuses lettres que 
M me de Charrière lui a adressées '. 

La dernière lettre de M me Saurin, datée du « 8 brumaire an IV 
de la République une et indivisible », est l'adieu d'une mourante ; 
il faut la transcrire : 

« Il y a, je crois, près de quatre ans que je n'ai reçu de vos nou- 
velles et que vous n'avez eu des miennes. Les malheurs de la 
France sont cause de ce silence. Mais ce silence n'a diminué en 
rien la tendresse et la vivacité des sentiments dont mon cœur 
est rempli pour vous. Depuis six mois ma santé est entièrement 
dérangée, et de manière à me faire penser que l'état de langueur 
où je suis me conduira à ma fin. Je vous avais toujours destiné 
cette marque de souvenir, que M me de la Rochefoucauld veut 
bien se charger de vous faire passer -. Cette femme rare m'a 
donné, dans mes angoisses et mes souffrances, mille marques 
d'amitié. C'est un ange que cette terre de désolation n'est assu- 
rément pas digne de posséder. — Je finis par vous répéter, 
Madame, ce que je vous ai dit plusieurs fois : que j'ai toujours 
regardé comme la circonstance la plus heureuse de ma vie le 
bonheur de vous avoir connue et d'avoir été aimée de vous. 
Je vous embrasse bien tendrement et je ne cesserai de vous 
aimer qu'au moment où je cesserai de vivre. » 



1 M. Félix Liouville, avocat à Paris, propriétaire des papiers de Suard, a 
bien voulu rechercher s'il s'y trouvait des lettres de M"" de Charrière ; il 
n'en existe qu'une seule, qui a été publiée par M. Ch. Nisard (Mémoires et 
correspondances historiques et littéraires). Nous en citerons une partie 
dans notre chapitre XVIII. Les autres lettres auront été détruites ou dis- 
persées. 

2 Ce souvenir était une cafetière en argent. 



342 MADAME DE CHARKIERE ET SES AMIS 

Partout où elle a passé, M me de Charrière a trouvé quelques 
amis de choix, qui l'ont passionnément aimée et qui la conso- 
laient, s'il était besoin, des antipathies non moins vives qu'elle 
inspirait aux sots. 

Nous avons un peu anticipé sur les années afin de recueillir 
tout ce que M me Saurin avait à nous apprendre. Mais Benjamin 
va nous en dire bien davantage. 

Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que Benjamin Cons- 
tant était né à Lausanne, le 25 octobre 1767, d'Henriette de 
Chandieu (d'une ancienne famille française réfugiée dans le 
Pays de Vaud pour cause de religion) et de Juste Constant de 
Rebecque, colonel dans un régiment suisse au service de Hol- 
lande. Sa mère mourut en le mettant au monde. Adoré, gâté 
durant ses premières années par sa grand 'mère maternelle 
et sa tante M me de Nassau-Chandieu, l'enfant reçut une éduca- 
tion fort décousue : sous la direction de gouverneurs parfois 
étrangement choisis, il séjourna à Bruxelles, en Hollande, en 
Angleterre. Vers l'âge de quatorze ans, nous le retrouvons à 
Erlangen ; introduit à la petite cour de la Margrave de Bay- 
reuth, où il divertit tout le monde par les saillies d'un esprit 
irrévérencieux, il fait ses premières dettes de jeu et ses pre- 
mières sottises. En 1783, son père le conduit à Edimbourg, 
où il se met plus sérieusement à l'étude et noue des amitiés 
qu'il n'oubliera pas ; mais, ayant cédé de rechef à l'entraînement 
du jeu, il laissait, outre de bons amis, quelques créanciers en 
Ecosse, lorsqu'il partit pour Paris en 1785. Son père le met 
en pension chez Suard, ce qui n'empêche pas le jeune homme 
de faire de nouvelles folies et de nouvelles dettes. Son esprit 
railleur, n'épargnant personne, divertit chacun, et l'on pardonne 
à l'adolescent de se moquer des autres, parce qu'il se moque plus 
encore de soi-même... 

Tel était Benjamin, lorsqu'il connut M rae de Charrière. Elevé 
sans principes, sans famille et sans patrie, précocement désabusé, 
cachant sous l'ironie desséchante une sensibilité très réelle, 
dont la crainte du ridicule arrêtait l'expansion, livré dès l'âge 
de dix-huit ans aux hasards de la vie parisienne et à l'influence 
philosophique du XVIII e siècle, Benjamin était, sans qu'il y 
parût, une âme solitaire et triste, digne de l'intelligente sym- 
pathie qu'il allait rencontrer. Mais il aurait eu besoin surtout 



BENJAMIN CONSTANT 343 

d'une ferme discipline morale. Ce n'est pas tout à fait ce qu'il 
trouva dans sa nouvelle amie. Ecoutons la suite du récit con- 
tenu dans le Cahier rouge déjà cité dans un précédent chapitre; 
Benjamin en était resté à la mention de Caliste ; il poursuit en 
ces termes : 

« AI" 10 de Charrière était occupée à faire imprimer ce livre 
quand je fis connaissance avec elle. Son esprit m'enchanta. 
Nous passâmes des jours et des nuits à causer ensemble. Elle 
était très sévère dans ses jugements sur tous ceux qu'elle voyait. 
J'étais très moqueur de ma nature : nous nous convînmes 
parfaitement ; mais nous nous trouvâmes bientôt l'un avec 
l'autre des rapports plus intimes et plus essentiels : madame 
de Charrière avait une manière si originale et si animée de con- 
sidérer la vie, un tel mépris pour les préjugés, tant de force dans 
ses pensées, et une supériorité si vigoureuse et si dédaigneuse 
pour le commun des hommes, que dans ma disposition, à vingt 
ans, bizarre et dédaigneux que j'étais aussi, sa conversation 
m'était une jouissance jusqu'alors inconnue. Je m'y livrai 
avec transport. Son mari, qui était un très honnête homme 
et qui avait de l'affection et de la reconnaissance pour elle, 
ne l'avait menée à Paris que pour la distraire de la tristesse 
où l'avait jetée l'abandon de l'homme qu'elle avait aimé. Elle 
avait vingt-sept ans de plus que moi, de sorte que notre liaison 
ne pouvait l'inquiéter. Il en fut charmé, et l'encouragea de toutes 
ses forces. » 

On nous permettra d'interrompre un instant notre citation 
pour faire remarquer la portée considérable des lignes qu'on 
vient de lire : elles marquent, avec une netteté décisive, la nature 
de cette liaison, sur laquelle on s'est mépris si étrangement. 
Sainte-Beuve, pour ne citer que lui, y a vu un amour-passion, 
avec tout ce qui s'en suit. Il paraît trouver révélateur le ton 
souvent fort libre des lettres de Constant. La preuve est médio- 
cre : M me de Charrière, qui, nous le savons de reste, n'était pas 
prude, permettait à son fol ami de tout dire devant elle ; à 
notre avis, elle avait tort ; mais il faudrait mal connaître la 
liberté de langage de ce temps-là, pour s'étonner d'une semblable 
tolérance. Il n'en faut surtout rien conclure dans la question 
qui nous occupe. 

Pour nous, cette question n'en est plus une. Il résulte, avec 
la dernière évidence, du récit que nous venons de transcrire, que 
la relation entre cette femme de quarante-six ans, et ce jeune 



344 ADAME DE CHARRIÈRE ET SES AiMIS 

homme de dix-neuf ans, fut purement intellectuelle. « Son esprit, 

— dit Benjamin, — m'enchanta... Nous passâmes des jours et 
des nuits à causer. » Cette rencontre d'un esprit supérieur, 
capable de comprendre toutes les nuances du sien, fut pour lui 
une volupté inconnue, dont il fut comme enivré. La griserie 
dura plusieurs années, survécut à mainte querelle, et ne se 
dissipa même jamais entièrement : Benjamin garda pour l'ori- 
ginalité rare de cet esprit d'élite une admiration dont témoigne 
assez fortement le récit que nous commentons. Mais il y a plus. 

Au cours de ces pages, Benjamin raconte sans la moindre 
réserve toutes ses fredaines, parle de ses amours et de leur nature 
dans les termes les moins voilés, appelle chaque chose par son 
nom. Pourquoi donc aurait-il dissimulé ou dénaturé la simple 
vérité à l'égard de M me de Charrière ? Pourquoi nous faudrait-il 
douter de sa parole, lorsqu'il nous dit expressément que cette 
liaison n'avait rien qui pût inquiéter le mari ? Il souligne en 
passant l'immense différence d'âge — vingt-sept ans! — qui le 
séparait de son amie. Si M me de Charrière avait été, ne fût-ce 
que pendant huit jours, la maîtresse de Benjamin, Benjamin 
l'aurait cyniquement déclaré : il nous en dit bien d'autres ; 
il n'avait aucune raison de ne pas le dire, ni surtout de dire, 
comme il le fait, tout juste le contraire. Ce qui ressort de son récit, 
c'est que ces deux êtres étaient — qu'on nous passe l'expression 

— réciproquement amoureux de leur esprit. Benjamin fut sub- 
jugué par un charme jusqu'alors inconnu pour lui : celui d'une 
intelligence aussi souple que la sienne, apte à tout comprendre, 
à tout saisir au vol, et capable de juger de tout avec le déta- 
chement d'une liberté souveraine. Du côté de M me de Charrière, 
c'était autre chose : elle savourait la sensation délicieuse, non 
seulement de gouverner un esprit de premier ordre, mais de le 
former, de le stimuler, de lui faire prendre conscience de ses 
ressources, de le faire jouir de lui-même : cet ascendant qu'elle 
exerçait sur lui, sorte de maternité intellectuelle, devint une 
véritable passion ; cela est si vrai, que la colère qui s'empara 
d'elle lorsque l'influence de M me de Staël supplanta la sienne, 
ressemble à la jalousie d'une maîtresse délaissée, et a dû donner 
le change à ceux qui ne pouvaient juger que sur des apparences. 
Sa royauté spirituelle lui échappait ; rien ne la remplacerait 
jamais : ce fut pour elle une abdication douloureuse. 



BENJAMIN CONSTANT 345 

Tout cela deviendra encore plus évident par la suite. Mais 
il ne peut dès à présent subsister aucun doute sur cette relation, 
où aucun témoin contemporain, même parmi les plus attentifs, 
n'a jamais rien soupçonné d'équivoque '. — Revenons mainte- 
nant au récit de Benjamin, et pesons-en les termes : 

1 II est à peine besoin de dire que nous avons étudié ce petit problème 
sans parti pris d'aucune sorte, avec un désintéressement complet. Si nous 
étions arrivé à la conclusion opposée, il ne nous en coûterait absolument 
rien de le dire. Une seule chose nous coûterait : ce serait de manquer à la 
vérité historique, laquelle seule nous importe. 

Dans son article de la Revue des Deux Mondes (i5 avril 1844): Benjamin 
Constant et M m ' de Chqrrière, Sainte-Beuve n'hésite pas à appeler M"' de 
Charrière « la marraine de ce Chérubin déjà quelque peu émancipé ». Gaul- 
lieur, qui lui avait communiqué les lettres inédites de Benjamin, s'achoppa, 
en lisant l'article manuscrit, à ce mot marraine ; et Sainte-Beuve lui répond, 
le 2 mars 1844, qu'il a voulu «faire entendre poliment qu'elle avait été 
sa première maîtresse». — Il a réussi, en effet, à le faire entendre... et à le 
faire croire. Mais il eût été au moins prudent de retrancher première. (Voir 
Lettres de Sainte-Beuve au professeur Gaullieur, 1844-1852, publiées par 
AI. Eugène Ritter dans le Bulletin de l'Institut genevois, T. XXXIII). Nous 
devons citer aussi la lettre de Sainte-Beuve à un inconnu, du 23 avril 1868 
(Correspondance de C. A. Sainte-Beuve, T. II): le destinataire de cette 
lettre n'est autre que M. Charles Berthoud, qui nous Ta déclaré expressé- 
ment. Il avait fait part de ses doutes à l'illustre critique et reçut la réponse 
que voici : «Vous me demandez mon impression. Je ne doute pas que, 
tout d'abord, entre le tout jeune homme et la femme mûre, il n'y ait eu la 
cérémonie d'initiation. On attache en général, par le respect humain qu'on 
s'impose en écrivant, beaucoup trop d'importance à cette chose qui est 
bien plus fréquente et plus aisée qu'on ne le croit. Quelle raison aurait pu 
empêcher B. C. et M" de Ch., libres qu'ils étaient de tout lien (!) et de tout 
préjugé, de se donner ce plaisir ou de faire cette petite expérience ? Mais, à 
un second voyage, quand Benjamin fut malade, il y avait alors des raisons 
pour que cela ne se renouvelât pas. — Excusez ma légèreté, mais veuillez 
observer que cela ne diminue en rien l'estime que je fais de M"" de Ch. J'en 
dirai autant de M"" de Staël, également facile sur ce point». — «Cette 
lettre, nous écrivait Ch. Berthoud, ne décide rien et jette plus de jour sur 
Sainte-Beuve lui-même que sur les relations de B. C. et de M ra ' de Ch. » 
Il admettait du reste le point de vue de Sainte-Beuve et, — ne connaissant 
pas le Cahier rouge, — croyait à «l'initiation» ou à «l'expérience», pendant 
le séjour de Paris : «Je le crois davantage encore, nous écrivait-il, depuis 
que vous m'avez lu les extraits des lettres de jeunesse d'Isabelle... Et c'est 
ainsi que je m'explique le ton presque brutal de B. C. avec elle : c'est ainsi 
que les hommes en général, et les hommes qui sont particulièrement de 
l'espèce de B. C, récompensent les pauvres femmes qui se sont données à 
eux». Nous ne méconnaissons point la valeur psychologique de ce raison- 



346 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Je me souviens encore avec émotion des jours et des nuits 
que nous passâmes ensemble à boire du thé et à causer sur tous 
les sujets avec une ardeur inépuisable. 

Cette nouvelle passion n'absorbait pas néanmoins tout 
mon temps. Il m'en restait malheureusement assez pour faire 
beaucoup de sottises et beaucoup de dettes. Une femme qui de 
Paris correspondait avec mon père, l'avertit de ma conduite, 

nement ; mais le récit de Benjamin nous parait décisif en sens contraire. 
«Règle générale, ajoutait Ch. Berthoud, les Français, pour toute espèce 
de raisons, ne croiront jamais à l'innocence de cette liaison : à ce point de 
vue, Sainte-Beuve lui-même est suspect. Des Anglais, des Allemands ne 
seraient pas aussi décisionnaires... » ...« Ne trouvez-vous pas que le mieux, 
après avoir exposé la question, est de ne pas conclure»? (27 janvier et 
6 février 1788). C'est le parti que nous aurions pris, si, dès lors, le récit 
inédit de Benjamin n'était venu confirmer notre impression et en faire une 
conviction. Cette impression, racontons-le en passant, nous l'avions expri- 
mée à Paris, dans une conférence au Cercle Saint-Simon, où notre candeur 
fit sourire quelques Parisiens sceptiques. Nous fûmes consolé par le 
scepticisme, bien plus raffiné encore, de M. Renan : après nous avoir 
entendu défendre notre point de vue, il émit ce jugement inattendu : « Eh, 
mon Dieu, pourquoi pas ? La femme est si étrange ! » 

Mais voici un témoignage plus précis et qui vient corroborer l'argument 
que nous fournit le Cahier rouge. Le passage suivant, inédit, est tiré d'une 
Notice sur monsieur Benjamin Constant, qui a passé en partie dans les 
Souvenirs du baron de Barante, publiés en 1890 : « Elle [M mc de Charrière] 
avait le double de son âge, il ne fut pas amoureux d'elle, aucun lien d'in- 
timité ne les attachait l'un à l'autre, mais il la voyait tous les jours, et cette 
mutuelle confiance leur était douce». Ces lignes, que M. de Barante a 
écrites d'après les confidences de Benjamin Constant, nous paraissent fixer 
exactement l'état des choses. Elles nous ont été communiquées, le plus 
obligeamment du monde, par M. G. Rudler, professeur à Caen, un des 
hommes les plus sûrement informés sur Benjamin Constant, comme le 
montreront les travaux qu'il prépare. Nous devons à cet aimable confrère 
plusieurs autres notes et indications dont nous avons fait notre profit. 

Nous mentionnons enfin, sans y attacher d'importance au point de vue 
du petit problème qui nous occupe, les Lettres inédites de Benjamin 
Constant, communiquées et commentées par M. G. de Lauris dans la 
Revue des r" et i5 mai 1904. M. de Lauris dit que Benjamin * n'éveilla 
point d'écho dans une sensibilité complémentaire de la sienne», ce qui 
peut surprendre le biographe de M"' 1 de Charrière. 11 dit plus loin : « Che; 
Necker, il connut une femme d'esprit, auteur de romans, Hollandaise 
d'origine, âgée de 4b ans, M mc de Charrière. Il en résulta une liaison où la 
plus grande intimité ne parait pas contestable »... Puis encore : « Benjamin 
Constant n'a jamais reconnu à M"' de Charrière pour l'amour qu'elle lui 
donnait d'autres droits que le droit à son amitié*... Voilà bien des ques- 
tions délicates tranchées avec assurance ! 



BENJAMIN CONSTANT 3^J 

mais lui écrivit en même temps que je pourrais tout réparer 
si je parvenais à épouser une jeune personne qui était de la 
société dans laquelle je vivais habituellement, et qui devait 
avoir 90,000 francs de rentes. Cette idée séduisit beaucoup mon 
père, ce qui était très naturel. Il me la communiqua, dans une 
lettre qui contenait d'ailleurs beaucoup et de très justes repro- 
ches et où il finissait par me déclarer qu'il ne consentirait à la 
prolongation de mon séjour à Paris que si j'essayais de réaliser 
ce projet avantageux et si je croyais avoir quelque chance de 
réussir. La personne dont il s'agissait avait seize ans et était très 
jolie. Sa mère m'avait reçu depuis mon arrivée avec beaucoup 
d'amitié. Je me voyais placé entre la nécessité de tenter au moins 
une chose dont le résultat m'aurait fort convenu, ou celle de 
quitter une ville où je m'amusais beaucoup, pour aller rejoindre 
un père qui m'annonçait un grand mécontentement. Je n'hésitai 
pas à risquer la chose. Je commençai, suivant l'usage, par écrire 
à la mère pour lui demander la main de sa fille. Elle me répondit 
fort amicalement, mais par un refus motivé sur ce que sa fille 
était déjà promise à un homme qui devait l'épouser dans quel- 
ques mois. Cependant, je ne crois point qu'elle considérât elle- 
même son refus comme irrévocable ; car, d'un côté, j'ai su 
depuis qu'elle avait fait prendre en Suisse des informations 
sur ma fortune, et de l'autre elle me donnait toutes les occasions 
qu'elle pouvait de parler tête à tête avec sa fillle. Mais je me 
conduisis en vrai fou. Au lieu de profiter de la bienveillance de 
la mère, qui, tout en me refusant, m'avait témoigné de l'amitié, 
je voulus commencer un roman avec la fille, et je le commençai 
de la manière la plus absurde : je n'essayai point de lui plaire ; 
je ne lui dis pas même un mot de mon sentiment ; je continuais 
à causer le plus timidement du monde avec elle sur des objets 
indifférents quand je la trouvais seule. Mais je lui écrivis une 
belle lettre, comme à une personne que ses parents voulaient 
marier malgré elle à un homme qu'elle n'aimait pas, et je lui 
proposai de l'enlever. 

Sa mère, à qui sans doute elle montra cette étrange lettre, 
eut pour moi l'indulgence de laisser sa fille me répondre, comme 
si elle ne l'avait pas instruite. Mademoiselle Pourras — elle 
s'appelait ainsi — m'écrivit que c'était à ses parents à décider 
de son sort et qu'il ne lui convenait pas de recevoir des lettres 
d'un homme. Je ne me le tins pas pour dit, et je recommençai 
de plus belle mes propositions d'enlèvement, de délivrance, 
de protection contre le mariage qu'on voulait la forcer à con- 
tracter. On eût dit que j'écrivais à une victime qui avait imploré 
mon secours et à une personne qui avait pour moi toute la pas- 
sion que je croyais ressentir pour elle : et dans le fait, toutes 
mes épîtres chevaleresques étaient adressées à une petite per- 
sonne très raisonnable, qui ne m'aimait pas du tout, qui n'avait 



348 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

aucune répugnance pour l'homme qu'on lui avait proposé, et 
qui ne m'avait donné ni l'occasion ni le droit de lui écrire de la 
sorte. Mais j'avais enfilé cette route, et pour le diable je n'en 
voulais pas sortir. Ce qu'il y avait de plus inexplicable, c'est 
que lorsque je voyais M lle Pourras, je ne lui disais pas un mot 
qui eût du rapport avec mes lettres. Sa mère me laissait toujours 
seul avec elle, malgré mes extravagantes propositions, dont 
sûrement elle avait connaissance. Et c'est ce qui me confirme 
dans l'idée que j'aurais pu encore réussir. Mais loin de profiter 
de ces occasions, je devenais, dès que je me trouvais seul avec 
M lle Pourras, d'une timidité extrême. Je ne lui parlais que de cho- 
ses insignifiantes, et je ne faisais pas même une allusion aux let- 
tres que je lui écrivais chaque jour, ni au sentiment qui me 
dictait ces lettres. Enfin, une circonstance dans laquelle je n'étais 
pour rien amena une crise qui termina tout. 

M me Pourras, qui avait été galante toute sa vie, avait encore 
un amant en titre. Depuis que je lui avais demandé sa fille, 
elle avait continué à me traiter avec amitié, avait toujours 
paru ignorer mon absurde correspondance, et pendant que 
j'écrivais tous les jours à la fille pour lui proposer de l'enlever, 
je prenais la mère pour confidente de mon sentiment et de mon 
malheur, le tout, je puis le dire, sans aucune réflexion et sans 
la moindre mauvaise foi ; mais j'avais enfilé cette route avec 
l'une et avec l'autre. J'avais donc avec M me Pourras de longues 
conversations tête à tête. Son amant en prit ombrage ; il y eut 
des scènes violentes, et M me Pourras, qui, ayant près de cinquante 
ans, ne voulait pas perdre cet amant, qui pouvait être le dernier, 
résolut de le rassurer. Je ne me doutais de rien, et j'étais un jour 
à faire à M me Pourras mes lamentations habituelles, lorsque M. de 
Sainte-Croix (c'était le nom de l'amant) parut tout à coup et 
montra beaucoup d'humeur. M rae Pourras me prit par la main, 
me mena vers lui. et me demanda de lui déclarer solennelle- 
ment si ce n'était pas de sa fille que j'étais amoureux, si ce n'était 
pas sa fille que j'avais demandée en mariage, et si elle n'était 
pas tout à fait étrangère à mes assiduités dans sa maison. 
Elle n'avait vu dans la déclaration exigée de moi qu'un moyen 
de mettre fin aux ombrages de M. de Sainte-Croix. J'envisa- 
geai la chose sous un autre point de vue. Je me vis traîné devant 
un étranger pour lui avouer que j'étais un amant malheureux, 
un homme repoussé par la mère et par la fille. Mon amour- 
propre blessé me jeta dans un vrai délire. Par hasard j'avais ce 
jour-là emporté dans ma poche une petite bouteille d'opium, 
que je trimbalais avec moi depuis quelque temps ; c'était une 
suite de ma liaison avec M me de Charrière, qui, prenant beau- 
coup d'opium dans sa maladie, m'avait donné l'idée d'en avoir, 
et dont la conversation, toujours abondante et vigoureuse, mais 
très bizarre, me tenait dans une espèce d'ivresse spirituelle qui 



BENJAMIN CONSTANT 349 

n'a pas peu contribué à toutes les sottises que j'ai faites à cette 
époque. Je répétais sans cesse que je voulais me tuer, et à force 
de le dire, je parvenais presque à le croire, quoique, dans le 
fond, je n'en eusse pas la moindre envie. Ayant donc mon opium 
en poche au moment où je me vis traduit en spectacle devant 
M. de Sainte-Croix, j'éprouvai une espèce d'embarras, dont il 
me parut plus facile de me tirer par une scène que par une con- 
versation tranquille. Je prévoyais que M. de Sainte-Croix me 
ferait des questions, me témoignerait de l'intérêt, et comme je 
me trouvais humilié, ces questions, cet intérêt, tout ce qui pou- 
vait prolonger la situation, m'était insupportable. J'étais sûr 
qu'en avalant mon opium, je ferais diversion à tout cela. Ensuite, 
j'avais depuis longtemps dans la tête que de vouloir se tuer 
pour une femme, c'était un moyen de lui plaire. Cette idée n'est 
pas exactement vraie : quand on plaît déjà à une femme et 
qu'elle ne demande qu'à se rendre, il est bon de la menacer de 
se tuer, parce qu'on lui fournit un prétexte décisif, rapide et 
honorable ; mais quand on n'est point aimé, ni la menace ni la 
chose ne produisent aucun effet ; dans toute mon aventure avec 
M lle Pourras, il y avait une erreur fondamentale, c'est que je 
jouais le roman à moi tout seul. Lors donc que M me Pourras 
eut fini son interrogatoire, au lieu d'y répondre, je lui dis que 
je la remerciais de m'avoir mis dans une situation qui ne me 
laissait plus qu'un parti à prendre, et je tirai ma petite fiole, 
que je portai à ma bouche. 

Je me souviens que dans le très court instant qui s'écoula 
pendant que je fis cette opération, je me faisais un dilemme qui 
acheva de me décider : si j'en meurs, me dis-je, tout sera fini, 
et si l'on me sauve, il est impossible que M lle Pourras ne s'at- 
tendrisse pas pour un homme qui aura voulu se tuer pour elle. 
J'avalai donc mon opium. Je ne crois pas qu'il y en eût assez 
pour me faire grand mal, et comme M. de Sainte-Croix se jeta 
sur moi, j'en répandis plus de la moitié par terre. On fut fort 
effrayé ; on me fit prendre des acides pour détruire l'effet de 
l'opium. Je fis ce qu'on voulut avec une docilité parfaite, non 
que j'eusse peur, mais que l'on aurait insisté et que j'aurais 
trouvé ennuyeux de me débattre. Quand je dis que je n'avais 
pas peur, ce n'est pas que je susse combien peu il y avait de 
danger ; je ne connaissais point les effets que l'opium produit, 
et je les croyais beaucoup plus terribles. Mais, d'après mon 
dilemme, j'étais tout à fait indifférent au résultat. Cependant 
ma complaisance à me laisser donner tout ce qui pouvait em- 
pêcher l'effet de ce que je venais de faire, dut persuader les 
spectateurs qu'il n'y avait rien de sérieux dans toute cette tra- 
gédie. 

Ce n'est pas la seule fois dans ma vie qu'après une action 
d'éclat, je me suis soudainement ennuyé de la solennité qui 



350 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

aurait été nécessaire pour la soutenir, et que d'ennui j'ai défait 
mon propre ouvrage. 

Après qu'on m'eut administré tous les remèdes qu'on crut 
utiles, on me fit un petit sermon d'un air moitié compatissant, 
moitié doctoral, et je l'écoutai d'un air tragique. M lle Pourras 
entra : car elle n'y était pas, pendant que je faisais toutes mes 
folies pour elle, et j'eus l'inconséquente délicatesse de seconder 
la mère dans ses efforts pour que la fille ne s'aperçût de rien. 
M" e Pourras arriva toute parée pour aller à l'opéra, où l'on 
donnait le Tarare de Beaumarchais pour la première fois. 
M me Pourras me proposa de m'y mener ; j'acceptai, et mon empoi- 
sonnement finit, pour que tout fût tragi-comique dans cette 
affaire, par une soirée à l'opéra. J'y fus même d'une gaîté folle, 
soit que l'opium eût produit sur moi cet effet, soit, ce qui me 
paraît plus probable, que je m'ennuyasse de tout ce qui s'était 
passé de lugubre, et que j'eusse besoin de m'amuser '. 

Le lendemain, M me Pourras, qui vit la nécessité de mettre un 
terme à mes extravagances, prit pour prétexte mes lettres à sa 
fille, dont elle feignit de n'avoir été instruite que le jour même, 
et m'écrivit que j'avais abusé de sa confiance en proposant 
à sa fille de l'enlever pendant que j'étais reçu chez elle. En 
conséquence, elle me déclara qu'elle ne me recevrait plus, et 
pour m'ôter tout espoir et tout moyen de continuer mes tenta- 
tives, elle fit venir M. de Charrière, qu'elle pria d'interroger 
lui-même sa fille sur ses sentiments pour moi. 

M lle Pourras répondit très nettement à M. de Charrière que 
je ne lui avais jamais parlé d'amour, qu'elle avait été fort 
étonnée de mes lettres, qu'elle n'avait jamais rien fait et ne 
m'avait jamais rien dit qui pût m' autoriser à des propositions 
pareilles, qu'elle ne m'aimait point, qu'elle était très contente 
du mariage que ses parents projetaient pour elle, et qu'elle se 
réunissait très librement à sa mère dans ses déterminations à 
mon égard. M. de Charrière me rendit compte de cette conver- 
sation, en ajoutant que s'il eût aperçu dans la jeune personne 
la moindre inclination pour moi, il eût essayé de déterminer 
la mère en ma faveur. Ainsi se termina l'aventure. 

Je ne puis dire que j'en éprouvasse une grande peine : ma 
tête s'était bien montée de temps à autre ; l'irritation de l'obs- 
tacle m'avait inspiré une espèce d'acharnement ; la crainte 
d'être obligé de retourner vers mon père m'avait fait persévérer 
dans une tentative désespérée ; ma mauvaise tête m'avait fait 
choisir les plus absurdes moyens, que ma timidité avait rendus 
encore plus absurdes ; mais il n'y avait, je crois, jamais eu 

1 On verra plus loin ichap. XX) que Benjamin fit mine de se «suicider» 
une seconde fois, au début de sa liaison avec M°" de Staël. C'était une 
sorte de jeu qui lui procurait des émotions d'une saveur particulière. 



BENJAMIN CONSTANT 35 I 

d'amour au fond de mon cœur. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le 
lendemain du jour où il fallut renoncer à ce projet, je fus com- 
plètement consolé. La personne qui, même pendant que je 
faisais toutes ces enrageries, occupait véritablement ma tête et 
mon cœur, c'était M me de Charrière. Au milieu de toute l'agita- 
tion de mes lettres romanesques, de mes propositions d'enlève- 
ment, de mes menaces de suicide et de mon empoisonnement 
théâtral, je passais des heures, des nuits entières à causer avec 
M me de Charrière, et pendant ces conversations, j'oubliais mes 
inquiétudes sur mon père, mes dettes, M lle Pourras et le monde 
entier. Je suis convaincu que sans ces conversations, ma con- 
duite eût été beaucoup moins folle. 

Toutes les opinions de M me de Charrière reposaient sur le mépris 
de toutes les convenances et de tous les usages. Nous nous mo- 
quions à qui mieux mieux de tous ceux que nous voyions ; nous 
nous enivrions de nos plaisanteries et de notre mépris pour 
l'espèce humaine ; et il résultait de tout cela que j'agissais 
comme j'avais parlé, riant quelquefois comme un fou une demi- 
heure après de ce que j'avais fait de très bonne foi dans le déses- 
poir une demi-heure avant. 

La fin de tous mes projets sur M lle Pourras me réunit plus 
étroitement encore avec M me de Charrière. Elle était la seule 
personne avec qui je causasse en liberté, parce qu'elle était la 
seule qui ne m'ennuyât pas de conseils et de représentations 
sur ma conduite. Des autres femmes de la société où je vivais, 
les unes s'intéressaient à moi par amitié, me prêchaient dès 
qu'elles en trouvaient l'occasion ; les autres auraient eu quelque 
envie, je crois, de se charger de faire l'éducation d'un jeune 
homme qui paraissait si passionné, et me le faisaient entendre 
d'une manière assez claire. 

M me Suard avait conçu le dessein de me marier ; elle voulait 
me faire épouser une jeune fille de seize ans, assez spirituelle, 
fort affectée, point jolie, et qui devait être riche après la mort 
d'un oncle âgé. — Par parenthèse, au moment où j'écris, en 
1811, l'oncle vit encore 1 ... Mais ni les projets de M me Suard, ni 
les avances de quelques vieilles femmes, ni les sermons de quel- 
ques autres, ne produisaient d'effet sur moi. Comme mariage, 
je ne voulais que M lle Pourras ; comme figure, c'était encore 
M 1Ie Pourras que je préférais. Comme esprit, je ne voyais, 
n'entendais, ne chérissais que M me de Charrière. — Ce n'est pas 
que je ne profitasse du peu d'heures où nous étions séparés 
pour faire encore d'autres sottises.... » 

Après en avoir donné un exemple et décrit la société où il 
s'adonnait au jeu, il ajoute : 

1 Benjamin nous apprend que cette jeune personne devint madame Pastoret. 



352 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

« Je passais la moitié des nuits à y perdre mon argent ; puis 
j'allais causer avec M nie de Charrière, qui ne se couchait qu'à 
six heures du matin, et je dormais la moitié du jour. 

Je ne sais si ce beau genre de vie parvint aux oreilles de 
mon père, ou si la seule nouvelle de mon peu de succès auprès 
de M lle Pourras le décida à me faire quitter Paris '. Mais au 
moment où je m'y attendais le moins, je vis arriver chez moi un 
M. Benay, lieutenant dans son régiment, chargé de me conduire 
auprès de lui à Bois-le-Duc. J'avais le sentiment que je méritais 
beaucoup de reproches, et l'espèce de chaos d'idées où la conver- 
sation de M me de Charrière m'avait jeté, me rendait d'avance 
tout ce que je me croyais destiné à entendre, insupportable. 
Je me résignai cependant, et l'idée de ne pas obéir à mon père 
ne me vint pas. Mais une difficulté de voiture retarda notre 
départ. Mon père m'avait laissé à Paris une vieille voiture dans 
laquelle nous étions venus, et dans mes embarras d'argent, j'avais 
trouvé bon de la vendre. M. Benay, comptant sur cette voiture, 
était venu dans un petit cabriolet à une place. Nous essayâmes 
de trouver une chaise de poste chez le sellier qui m'avait acheté 
celle de mon père ; mais il n'en avait point ou ne voulut pas 
nous en prêter. Cette difficulté nous arrêta tout un jour. Pendant 
cette journée, ma tête continua à fermenter, et la conversation 
de M me de Charrière ne contribua pas peu à cette fermentation. 
Elle ne prévoyait sûrement pas l'effet qu'elle produirait sur moi, 
mais en m'entretenant sans cesse de la bêtise de l'espèce humaine, 
de l'absurdité des préjugés, en partageant mon admiration pour 
tout ce qui était bizarre, extraordinaire, original, elle finit par 
m'inspirer une soif véritable de me trouver aussi moi-même 
hors de la route commune. Je ne formai pourtant point de projets, 
mais je ne sais dans quelle idée confuse j'empruntai à tout hasard 
de M. de Charrière une trentaine de louis. » 

Ces confidences en disent long ; Benjamin Constant connut 
M me de Charrière à un moment bien fâcheux : elle sortait d'une 
crise passionnelle qui avait infligé à ses nerfs et à son âme une 
souffrance prolongée ; elle en gardait je ne sais quoi d'amer et 
de désenchanté ; il y avait en elle de la révolte ; elle se cabrait 
sous la contrainte des préjugés sociaux incarnés dans les imbé- 

1 M. Juste de Constant avait lui-même conduit Benjamin à Paris. Charles 
de Constant, qui était du voyage, en avait gardé un souvenir particulier. 
« Mon oncle, dit-il dans son Journal, était un homme de beaucoup d'es- 
prit, mais d'un caractère difficile, caustique et impérieux... Le père et le 
fils se querellèrent pendant les dix jours que dura notre voyage dans le 
carrosse de mon oncle»... (Voir Lucie Achard, Rosalie de Cotistant, sa 
Jamille et ses amis, II, p. 5o-5i). 



BENJAMIN CONSTANT 353 

ciles ; son mécontentement d'elle-même et des autres se tra- 
duisait, non point par des récriminations emphatiques, mais par 
une ironie dissolvante qui n'épargnait rien ni personne. Oui, 
c'était le plus fâcheux moment pour la rencontrer ! Fâcheux 
surtout pour un adolescent aussi disposé que Benjamin à jeter 
par-dessus bord tout principe, à se jouer des idées réputées sérieu- 
ses, à rire de tout, singulièrement de lui-même. Nous pensons 
que ce fut un malheur pour lui de tomber sous l'influence d'une 
femme moralement désemparée, de s'abandonner à son charme, 
d'autant plus dangereux, qu'il s'accompagnait d'une affection 
profonde, d'une sollicitude attentive, et d'une véritable éléva- 
tion de sentiments. M me de Charrière se ressaisit bientôt : nous 
la retrouverons calme et résignée, mais à côté des services réels 
qu'elle a pu lui rendre, le mal qu'elle lui fit à ce moment n'est 
guère contestable ; elle eut pour lui des complaisances funestes, 
et encouragea ce qu'il eût fallu réprimer énergiquement. Nous 
verrons qu'elle parut s'en rendre compte à la fin de sa vie, — 
trop tard, hélas ! 

C'est avec l'argent qu'il venait d'emprunter à M. de Charrière 
que Benjamin fit sa fameuse escapade, ce voyage en Angleterre 
durant lequel une correspondance active s'établit entre lui et 
son amie de Colombier. 

Les premières lettres de Benjamin sont adressées à Paris, 
que M me de Charrière ne quitta qu'à la fin d'août. On connaît 
parles publications de Caullieur et de Sainte-Beuve le ton libre 
et fantasque de ces confidences, où le désenchantement précoce 
et une sorte d'ironie gamine se mêlent aux tendres effusions 
et aux protestations d'un vif attachement. Benjamin a quitté 
Paris, un peu par dégoût de sa vie, un peu par dépit amoureux, 
un peu par coup de tête, mais surtout pour échapper à son père. 
Il parcourt les campagnes anglaises à cheval, et le soir, à l'auberge, 
couvre d'une écriture souvent trop peu lisible de grandes pages 
in-folio. Il parle volontiers de se tuer, ou de fuir en Amérique ; 
surtout il se persifle lui-même avec une drôlerie irrésistible. 
Il écrit de Douvres, le 26 juin 1787 : 

« Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave 
auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l'occa- 
sion d'une gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles, 
que l'ouvrier qui l'avait posée ne se doutait point qu'elle tuerait 



354 MADAME DE CHARÎUERE ET SES AMIS 

quelqu'un de ses descendants. C'est ainsi. Madame (car c'est 
comme cela qu'il faut commencer pour donner à ses phrases 
toute l'emphase philosophique), c'est ainsi, dis-je, que, lorsque 
tous les jours de la semaine dernière je prenais tranquillement 
du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas que je 
ferais avec toute ma raison une énorme sottise, que l'ennui 
réveillant en moi l'amour, me ferait perdre la tête, et qu'au lieu 
de partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l'Angleterre presque 
sans argent et absolument sans but. C'est cependant ce qui est 
arrivé de la façon la plus singulière. Samedi dernier, à 7 heures, 
mon conducteur et moi nous partîmes dans une petite chaise 
qui nous cahota si bien, que nous n'eûmes pas fait une demi-lieue 
que nous ne pouvions plus y tenir et que nous fûmes obligés de 
revenir sur nos pas à neuf. De retour à Paris, il se mit à chercher 
un autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi, qui 
me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous- 
ne partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour y 
chercher un habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la 
réponse sèche et froide de la prudente Jenny. Cette lettre, le 
regret sourd de la quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire, 
le souvenir de quelques conversations attendrissantes que nous 
avions eues ensemble, me jetèrent dans une mélancolie sombre... 
Je me représentai, moi pauvre diable, ayant manqué dans tous 
mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que 
jamais de ma triste vie, je me figurai ce pauvre père trompé 
dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa 
vieillesse qu'un homme aux yeux duquel à vingt ans tout était 
décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs... J'étais abattu, 
je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium,, 
c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de l'ennui 
le sacrifice manqué par l'amour... » 

Il conte comment, après une nuit d'un pesant sommeil, durant 
lequel le poursuivait « l'image de M lle Pourras, embellie par le 
désespoir », il est parti avec trois chemises, une paire de pantou- 
fles et 31 louis dans sa poche, pour s'embarquer à Calais : 
«J'arrive à Douvres, et je me réveille comme d'un songe.» 
Il lui reste 15 guinées ; il n'a ni habits, ni chemises, ni recom- 
mandations ; mais il n'a de sa vie été moins inquiet. Il a écrit 
à son père et lui a fait « deux propositions très raisonnables ». 
La première, c'est de le marier tout de suite, et voici ce qu'il 
lui faut : 

« De la jeunesse, une figure décente, une fortune aisée, assez 
d'esprit pour ne pas dire des bêtises sans le savoir, assez de con- 
duite pour ne pas faire des sottises, comme moi, en sachant 



BENJAMIN CONSTAN I 355 

bien qu'on en fait, une naissance et une éducation qui n'avilissent 
pas ses enfants, et qui ne me fasse pas épouser toute une famille 
de Cazenove ou gens tels qu'eux, c'est tout ce que je demande. 
Ma seconde proposition est qu'il me donne à présent une portion 
de quinze ou vingt mille francs plus ou moins du bien de ma 
mère, et qu'il me laisse aller m'établir en Amérique... Vivre 
sans patrie et sans femme, j'aime autant vivre sans chemise et 
sans argent, comme je le fais actuellement. » 

Il part pour Londres, où il a des amis, un, entr' autres, à qui 
il a prêté beaucoup d'argent en Suisse : 

« Si je reste en Angleterre, comptez que j'irai voir le banc de 
Mrs Calista à Bath. Aimez-moi, malgré mes folies ; je suis un 
bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. 
Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation. Moi, je 
m'en amuse comme si c'était celle d'un autre. Je ris pendant 
des heures de cette complication d'extravagance, et quand je 
me regarde dans le miroir, je me dis, non pas : « Ah ! James 
Boswell ! » mais: «Ah! Benjamin, Benjamin Constant!» 
Ma famille me gronderait bien d'avoir oublié le de et le Rebec- 
que ; mais je les vendrais à présent three pence a pièce. Adieu, 
Madame '. » 

On voit le ton. Il ne se démentira guère pendant toute la durée 
de ce singulier voyage. Le 22 juillet, il parle d'aller rejoindre 
son père : 

« Je donnerais, ajoute-t-il, non pas dix louis, car il ne m'en 
resterait guère, mais beaucoup, un sourire de M lle Pourras, 
pour n'être pas habitué à mes maudites lunettes. Cela me donne 
un air étrange... On est si occupé à me regarder, qu'on ne se 
donne pas la peine de me répondre. » 

Sur quoi il dit avoir commencé à écrire un roman, qu'il 
dédiera à M me de Charrière. — Celle-ci lui répondait lettre pour 
lettre : malheureusement les réponses de cette époque n'exis- 
tent plus. Un mois plus tard, il a renoncé à son roman, et lui 
a substitué, dit-il, des Lettres écrites de Patterdale à Paris, dans 
Vété de 1787, adressées à M me de C. de Z. : 

«Mais je vous demande, et à M. de Charrière, qui, j'espère, 
n'a pas oublié son fol ami, le plus grand secret. Je veux voir ce 
qu'on dira et ce qu'on ne dira pas... Je n'ai écrit que deux lettres. 
(Westmoreland, Patterdale, le 29 août 1787). » 

1 Allusion à quelque anecdote sur cet ancien prétendant, racontée à 
Benjamin par son amie. 



356 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Trois jours après il raconte gravement à son amie qu'il a 
voulu se noyer dans un lac, « mais, observe-t-il, j'étais avec deux 
matelots qui m'auraient repêché, et je ne veux pas me noyer 
comme je me suis empoisonné, pour rien. » Peut-être, étant sans 
argent, ira-t-il, une viole ou une orgue sur le dos, de Londres en 
Suisse : 

«Je me réfugierai à Colombier, et de là j'écrirai, je parle- 
menterai, et je me marierai ; puis, après tous ces rai, je dirai 
comme Pangloss fessé et pendu : Tout est bien. » 

Le I er septembre, autre guitare : il envoie à Colombier son 
épitaphe 1 , et prie son amie de la placer sur une pierre, sous quatre 
tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière, à Lausanne. 
Le lieu et la date du décès sont en blanc, et les vers fort mauvais, 
comme tous ceux qu'a écrits Benjamin. Puis ce sont des vers 
du Pauvre Diable qu'il cite tout de travers, « mais une de vos 
aimables qualités est d'entendre tout bien, de quelque manière 
qu'on parle. » — Tout à coup, feignant de devenir grave : 

« Je relis ma lettre, Madame, après souper, et je suis honteux 
de toutes les fautes de style et de français. Mais sou venez- vous 
que je n'écris pas sur un bureau bien propre et bien vert, pour 
ou auprès d'une jolie femme ou d'une femme autrefois jolie, 
mais en courant, non pas la poste, mais les grands chemins, 
en faisant cinquante-deux milles comme aujourd'hui sur un 
malheureux cheval, avec un mal de tête effroyable, et n'ayant 
autour de moi que des êtres étranges, et étrangers, qui sont pis 
que des amis et presque que des parents. Si j'avais pourtant 
épousé M lle Pourras, j'aurais ma tête sur ses genoux, sur ses 
jolies mains, et j'oublierais mes maux. Que je suis bête! M lle Pour- 
ras serait sur les genoux de Sainte-Croix II, etc., etc., etc., et 
ma tête serait cent fois plus malade. » 

Il fallait tout le support que donne l'esprit et tout l'esprit 
que donne l'affection pour recevoir sans dépit des lettres aussi 
saugrenues, semées de polissonneries, et, chose plus pénible, 
d'épigrammes aussi cruelles que celle que nous avons soulignée. 
Mais le moyen de se fâcher, quand la lettre continue ainsi : 

« Henri IV écrivait à sa maîtresse : Ma dernière pensée sera 
pour Dieu, et l' avant-dernière pour vous. Moi qui ne suis pas 
Henri IV, et qui ai le malheur, mais n'en dites rien, de ne pas 
trop croire en Dieu, je vous dis avec vérité: Ma première pensée 

1 Notons en passant que dans cette épitaphe, Benjamin dit être né le 
25 novembre 1767. Le Cahier rouge indique octobre. 



BENJAMIN CONSTANT 357 

est pour mon cheval, et la seconde est pour vous, — ou, pour 
parler avec dignité, mesure et mouvement, pour donner du trait 
à ma pensée, et pour avoir le mérite de rendre obscure une 
idée qui ne l'est pas, je vous dirai, comme si j'étais sur un des 
fauteuils de M me Suard ou dans la chaire du Lycée : Ma première 
occupation est un devoir, la seconde est un plaisir ; la nature 
bienfaisante compense ainsi l'une par l'autre, et me dédommage 
du premier instant par l'instant qui lui succède. — Il ne faut pas 
vous fâcher de la préférence que je donne à mon cheval : sans 
lui, je ne saurais comment aller à Colombier. 

...Vous ne vous attendiez pas que je vous lasserais de mes 
balivernes de 300 lieues de vous, comme dans votre chambre. 
C'est votre faute. Je ne sais quel roi (c'était un singulier toi, c'était 
presque un homme) disait à je ne sais qui : Si je connaissais un 
plus honnête homme que vous, je ne vous choisirais pas. — Et 
moi je vous dis : Si je connaissais quelqu'un de plus aimable, 
de plus indulgent, de plus bon, que Yintéressant auteur de Caliste, 
je ne vous écrirais pas si longuement. — Savez-vous bien, Madame 
(pardon si je continue), que je suis en Lancashire, au milieu des 
Lancashire Witches, qui sont les plus jolies femmes de l'Angle- 
terre et par conséquent du monde ! J'en vois une qui fait tomber 
ma plume et tourner ma tête... » 

Il reprend, le même jour (2 septembre) à quelques lieues de là : 

« J'ai vu tant de belles femmes et de si belles femmes, que je 
ne sais où me mettre. » 

Sur ce thème, il risque, tout en citant Crébillon le Jeune, 
des polissonneries dignes d'un disciple de Laclos, puis revient à 
son épitaphe, à laquelle il ajoute quelques mauvais vers, en 
s'écriant : 

« Je demande pardon à Dieu du fond et à vous de la forme. 
Soyez tous deux indulgents, plus indulgents, je vous en prie, 
que le Dieu d'Israël et de Juda ! » 

La lettre, écrite ainsi à bâtons rompus, d'auberge en auberge, 
a quinze pages in-folio. Une autre lettre datée de Londres, 
12 septembre, annonçait à M me de Charrière que le jeune vaga- 
bond allait se rendre à Brunswick, pour y occuper la dignité de 
chambellan de la duchesse. Mais avant de s'y rendre, il passera 
par le Pays-de-Vaud et par Colombier, « dont il a grand besoin », 
dit-il, pour « refaire sa santé et son humeur ' ». 

1 On lit dans le Cahier rouge: «Je ne voulais pas partir sans passer 
quelques jours chez M"" de Charrière, et je montai à cheval pour lui faire 
une visite ». 



358 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Il y arriva en effet, « pauvre pigeon blessé », un soir, dont il a 
noté la date « presque religieusement », dit Sainte-Beuve, le 
3 octobre 1787 ] . Benjamin passa à Neuchâtel et à Colombier 
la tin de l'année : il commença par séjourner quinze jours en 
ville, chez le docteur Leschaux 2 . Tous les matins, M me de Char- 
rière échangeait avec le malade de petits billets ; quelques-uns 
de ceux de Benjamin ont été publiés. Un jour, il lui adresse des 
vers écrits bout à bout, comme de la prose et qui d'ailleurs y 
ressemblent : 

Triste jouet de la tempête, j'ai volé d'erreur en erreur ; 
vingt hivers ont blanchi ma tête ; mille excès ont flétri mon 
cœur... 

Je suis si bien qu'il me prend envie de partir pour Colombier 
aujourd'hui, et Brunswick demain. Je résisterai pourtant pour 
achever ma guérison. Je suis on ne peut plus reconnaissant de 
l'intérêt que vous semblez mettre à ce que les atomes organisés 
qui composent ma frêle machine ne se séparent pas de sitôt. 
Je n'ai pas moi-même trop envie de hâter leur divorce, parce- 
que je crois quelquefois en vous parlant ou vous écrivant que ce 
monde n'est pas le pire des mondes. » 



1 Si religieusement qu'il ait noté cette date, Benjamin n'a-t-il pas fait 
erreur ? Nous avons sous ies veux une lettre de lui, datée de Beau-Soleil 
(Lausanne), le 4 octobre 1787, et qui commence ainsi : «■ Enfin, m'y voici ! 
Je comptais vous écrire beaucoup sur mes nouveaux amis, parents, etc., 
mais on me donne une commission pour vous. Madame, et je n'ai qu'un 
demi quart d'heure à moi »... Suit une invitation de la part de son oncle 
(Samuel ?) à venir à Lausanne avec M. de Saïgas, qui parait être alors en 
séjour chez les Charrière. Benjamin ajoute : « Nous retournerons ensemble 
à Colombier»... S'il n'a pas fait erreur, il serait donc arrivé à Colombier le 
3 octobre, et en serait reparti assez tôt le lendemain pour pouvoir, ayant vu 
son monde, écrire le jour même à M"' de Charrière !... Tout cela est si 
serré que c'en est invraisemblable. 

2 II continua à soigner Benjamin à Colombier. Voici un billet qu'il adres- 
sait à M"" de Charrière, qui s'inquiétait au sujet du malade : « Madame, je 
suis au désespoir de ne pouvoir découcher cette nuit, comme je le souhai- 
terais, puisque ma présence pourrait vous tranquilliser sur la santé de 
M. Constant. Avant que de partir, je lui ai laissé une direction : en la sui- 
vant, ma personne est inutile, et demain j'aurai l'honneur de le voir comme 
je l'ai promis. J'ai l'honneur d'être très respectueusement, Madame, votre 
très humble et très obéissant serviteur DeLéschaux. Neuchâtel, 18 X bre 
.787.» 




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3Ô0 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Bientôt, le convalescent s'installe à Colombier, et la corres- 
pondance matinale continue de porte à porte ; ce sont des com- 
missions dont on se charge réciproquement, un simple bonjour 
qu'on échange, un sourire qu'on s'envoie : 

«Comment vous portez-vous aujourd'hui? M. de Charrière 
allait à Neuchâtel, moins pour lui que pour vous, pensant que vous 
ne seriez pas fâché de vous y fonder quelque maison hospitalière 
où un voyageur demande du thé ou de la soupe selon l'heure et 
ses besoins. Sur ce pied-là, il est toujours d'avis d'aller ; mais si 
vous comptez revenir dîner ici, il penche pour n'aller pas. Répon- 
dez bien franchement. Lundi matin. » 

Les moindres incidents fournissaient prétexte à un nouveau 
billet, que la femme de chambre portait à destination l . On lisait 
alors avec une vive curiosité les peu édifiantes Contemporaines 
de Rétif de la Bretonne. Ce recueil d'anecdotes scandaleuses 
avait une grande vogue. Le ministre Chaillet montrait un goût 
singulier pour Rétif, « ce Rousseau du ruisseau » : avec son intré- 
pide franc-parler, il avait risqué dans son journal (octobre 1781) 
l'éloge de l'étrange romancier. Il est vrai qu'il le louait à l'occa- 
sion d'un de ses meilleurs ouvrages, la Vie de mon père. Plus 
d'une fois, sans doute, Benjamin se plut à taquiner le pasteur 
sur cette prédilection bizarre. Voici un billet, encore écrit de 
Neuchâtel, où il est précisément question de Rétif : 

« Puisque M. de Charrière a Rétif, c'est-à-dire les 50 ou 60 
premiers volumes des Contemporaines, je le prie beaucoup de 
m'en envoyer plusieurs tomes par Crousaz [son valet], que j'envoie 
pour cet effet. Nous n'avons à Neuchâtel que les C. du commun. 
Je ne demande pas mieux que de m'élever et d'avoir affaire à 
des C. d'un plus haut parage. S'il voulait m'envoyer aussi tous 

1 Est-il vrai, comme on l'a prétendu, que Benjamin ait introduit cette 
mode à Coppet ? Dans Y Eloge de M" Récamier, par Antoine Rondelet, de 
Lyon, docteur es lettres (couronné par l'Académie de Lyon en i85i, 56 p., 
s. 1. n. d., in-4". Réimprimé avec une étude sur M m ' de Staël, Paris-Lyon, 
i85i,in-i2i, on lit ce qui suit: «On avait encore l'habitude au château 
[de Coppet] de s'écrire tous les jours d'un bout du corridor à l'autre, d'une 
porte à la porte voisine ; ces esprits si distingués et si ardents cherchaient à 
dépenser la fièvre littéraire qui les consumait ; ils en étaient venus à 
s'installer autour d'une table dans le grand salon et à se passer des billets à 
travers le tapis ; c'était Benjamin Constant qui avait rapporté cette idée de 
son séjour à Colombier, où il avait tant échangé de lettres semblables avec 
M"' de Charrière ». 



BENJAMIN CONSTANT 36 I 

les jours quelques volumes (car on dévore du Rétif) par votre 
ambassadrice ordinaire ', il me la rendrait plus chère, et ma 
retraite, en purifiant mon sang, me formerait l'esprit et le 
cœur 2 . » 

« Je me porte bien, Madame, et je me trouve bien bête de 
ne pas oser vous aller voir; mais je résiste comme vous l'ordonnez. 
Mon Esculape a tout plein d'attentions pour moi. Je vous remer- 
cie du poème épique :i , et puis vous assurer que si ma tête n'est 
pas blanche, elle sera bientôt chauve... Je lis Rétif de la Bretonne, 
qui enseigne aux femmes 4 .... Toutes ces leçons sont supposées 
débitées publiquement par une femme très comme il faut, dans 
un Lycée des Mœurs. Voilà ce qu'on appelle du génie, et on dit 
que Voltaire n'avait que de l'esprit, et d'Alembert et Fontenelle 
du jargon ! Grand bien leur fasse ! » 

Autre variation sur le même thème 5 : 

« C'est précisément parce que Rétif écrit pour Caton que je 
suis si rétif à l'admirer. Ma délicate sagesse n'aime l'indécence 
que lorsqu'elle mène à quelque chose, et lorsque Rétif m'aura 

1 La messagère du village, qui se rendait plusieurs fois par semaine à la 
ville. M"" de Charrière l'appelle parfois Iris. 

* Ce billet a été publié par Gaullieur et Sainte-Beuve, mais avec plusieurs 
altérations du texte original. De même le suivant, qui a été imprimé dans 
la Revue des Deux Mondes en 1844, et dans la Bibliothèque Universelle 
en 1847: aucune des deux versions, différentes entre elles, n'est conforme 
à l'original. Gaullieur et Sainte-Beuve ont reculé avec raison devant cer- 
taines crudités ; mais ne vaut-il pas mieux supprimer que corriger un pas- 
sage ? 

3 11 s'agit d'un poème burlesque composé par Benjamin à l'occasion du 
duel qu'il eut avec le chevalier DuPlessis, d'Ependes. Le récit inédit du 
Cahier rouge s'interrompt précisément au milieu de cette aventure : à ce 
moment, Benjamin n'a pu encore joindre son adversaire, qui paraît se 
dérober. Mais le duel finit par avoir lieu, puisqu'on lit dans le Journa. 
intime (non daté pour cette partie) : « Il y a seize ans aujourd'hui que je me 
suis battu à Colombier, et très bien battu, avec M. DuPlessis ». (Journal 
intime de Benjamin Constant et lettres à sa famille et à ses atnis, précédés- 
d'une introduction, par D. Melegari. Paris, OUendorf, i8g5, in-8°. Page q3). 
L'origine de la querelle était un incident tout à fait futile : Benjamin, pas- 
sant à Ependes en se rendant à Colombier, avait fouaillé un peu vivement 
les chiens de M. DuPlessis, qui avaient manqué de procédés envers sa petite 
chienne; d'où explications, injures, provocation, duel... et poème. 

4 Nous supprimons la suite. Les périphrases imaginées par Gaullieur ne 
valent guère mieux que le texte qu'elles remplacent. 

5 Gaullieur a relié ce nouveau billet au précédent par l'arrangement de 
phrase que voici : « Quant à moi, et malgré l'enthousiasme de votre Mer- 
cure indigène pour Rétif, je serai toujours rétif à L'admirer. Ma délicate 



3Ô2 MADAME DE CHARRIÈRE ET SES AMIS 

dit vingt fois que les époux... [la suite n'est pas à citer], ...je me 
dirai : Voilà un fou bien dégoûtant, qu'on devrait bien enfermer 
avec Ezéchiel, qui mangeait de ... ' par ordre de Dieu, et les 
fous de Bicêtre, qui en mangent parce qu'ils sont fous. Et 
quand on me dira : L'original R. de la B., le bouillant Rétif, 
etc,... je penserai : C'est un siècle bien malheureux que celui 
où on prend la saleté pour du génie, la crapule pour de l'origi- 
nalité, et des excréments pour des fleurs. 

Quelle diatribe, bon Dieu ! — Trêve à Rétif. Votre nuit, 
Madame, m'a fait bien de la peine ; la mienne a été moins bonne 
que hier, parce que j'avais dormi hier depuis 9 heures jusqu'à 
midi.... » 

Il ajoute ces lignes, que Gauilleur a bien étrangement modi- 
fiées ■ 2 

« Imaginez, Madame, que je fais des feuilles. Les vôtres, 
par leur brièveté, m'encouragent. Il faut que je m'arrange, 
si je parviens à en faire une vingtaine, avec un libraire... » 

Nous verrons dans le chapitre suivant ce qu'étaient ces feuilles 
de M me de Charrière 3 . Citons une dernière lettre sur Rétif, 
ou du moins ce passage caractéristique : 

« ...C'est drôle, après avoir dit tant de mal de Rétif; mais il 
a un but, et il y va assez simplement. C'est ce qui m'y attache. 
Il met trop d'importance aux petites choses. On croirait, quand 
il vous parle du bonheur conjugal et de la dignité d'un mari, 
que ce sont des choses on ne peut pas plus sérieuses et qui doi- 
vent nous occuper éternellement. Pauvres petits insectes ! 
Qu'est-ce que le bonheur ou la dignité ? Plus je vis, et plus je 
vois que tout n'est rien. Il faut savoir souffrir et rire, ne serait-ce 

sagesse n'aime pas cette indécence ex-professo et je me dis : Voilà un fou 
bien dégoûtant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre». On 
reconnaît dans cette phrase quelques lambeaux du texte véritable, mais on 
ne trouve point dans ce dernier la phrase sur le Mercure, qui faisait dire à 
Charles Berthoud que ce jour-là Benjamin se montrait plus moral que le 
pasteur Chaillet. 

1 Les points suspensifs sont dans l'original. 

2 II a ajouté les mots que nous soulignons : « Imaginez, .Madame, que je 
fais aussi des feuilles politiques ou des pamphlets à l'anglaise». 

3 Benjamin revoyait les épreuves de M°" de Charrière, comme le prouvent, 
entr'autres, ces lignes : « Ainsi qu'ordonnez, ferai, noble Dame. Votre 
feuille revisiterai, et corrigerai ce qu'ignorance ou légèreté auront commis. 
Ensuite, la dite feuille ferai partir pour immortalité et admiration, non 
sans regret de ne pas l'accompagner, moi chétif ». 



BENJAMIN CONSTANT 363 

que du bout des lèvres. Ce n'est pas du bout des lèvres que je 
désire (et que je le dis) de me retrouver à Colombier le 2 de jan- 
vier '. » 

A ce moment, il allait retourner à Lausanne pour faire ses 
préparatifs de départ. Il avait passé environ deux mois chez 
ses amis, causant et écrivant, travaillant à son histoire des reli- 
gions, et aussi à ses «petits Grecs», c'est-à-dire à la traduction de 
Y Histoire de la Grèce, de l'Ecossais Gillies 2 . Il revint passer le 
premier jour de l'an 1788 à Colombier, mais n'osa se présenter 
devant M me de Charrière qu'après lui avoir adressé ce curieux 
billet : 

« Madame, je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes 
adieux ; mais je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid, 
que je vous conseille de ne pas me recevoir. L'échauffement, 
l'ennui et l'affaiblissement que mon séjour à Paris a laissé dans 
toute ma machine, après m'avoir tourmenté de temps en temps, 
se sont fixés dans ma tête et dans ma gorge. Un mal de tête affreux 
m'empêche de me coiffer ; un rhume m'empêche de parler ; 
une dartre qui s'est répandue sur mon visage me fait beaucoup 
souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous voir, et 
je crois qu'il vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de 
mon respect, de mon attachement et de mes regrets... Je vous 

1 Texte de Gaullieur : « Pauvres petits insectes que nous sommes ! ...Plus 
je vis. et plus je dis avec cet empereur romain que tout n'est rien. ...Ce 
n'est pas du bout des lèvres que je vous exprime mes sentiments». 

2 11 fit paraître à ce moment son Essai sur les mœurs des temps héroï- 
ques de la Grèce, tiré de l'histoire grecque de M. Gillies. A Londres ; Et 
se trouve à Paris, chez Lejay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs, près 
celle de Richelieu. 1787. In-8% 35 pages. La page de titre de l'exemplaire 
que nous avons sous les yeux porte cette mention écrite à la plume : Par 
monsieur Constant de la Chablière fils. — Dans un court avant-propos 
(p. 2), Benjamin déclare renoncer à traduire Gillies, ayant été prévenu 
dans cette entreprise par un autre écrivain, et vouloir consacrer ses efforts 
à traduire la Chute de l'Empire romain de Gibbon. « Mais, comme il ne 
faut pas défigurer les chefs-d'œuvre des grands maîtres, je veux, avant de me 
livrer à ce travail, consulter le public, et savoir si mon style et mes con- 
naissances dans les deux langues pourront y suffire». Suit la traduction du 
second chapitre de l'ouvrage de Gillies. — Nous devons la communication 
de cette brochure, fort rare sans doute, ainsi que de plusieurs autres 
imprimés de l'époque, à l'obligeance de la famille Auberjonois, à Lausanne. 
Nous gardons un souvenir particulièrement ému et reconnaissant à notre 
jeune ami Maurice Auberjonois, qui prenait un vif intérêt à nos recherches 
et qu'une mort cruelle a enlevé à ceux qui l'aimaient. 



3Ô4 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

fais des adieux, et des adieux éternels. Demain, arrivé à Berne, 
j'enverrai à M. de Charrière un billet pour les 50 louis que mon 
père a promis de payer dans les commencements de l'année 
prochaine, avec les intérêts au cinq pour cent... Si vous avez 
pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre, pour cacher la 
moitié de mon visage, je paraîtrai. Sinon, Madame, adieu, ne 
m'oubliez pas. » 

Il obtint, naturellement, comme il le savait d'avance, la 
permission de paraître, passa quelques douces et tristes heures 
dans le vieux manoir, puis se mit en route. Il écrivait à chaque 
étape. Citons les plus jolies pages 1 : 

« Bâte... Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, 
et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis 
si doucement accoutumé à la société de vos feuilles, de votre 
piano-forte (quoiqu'il m'ennuyât quelquefois), de tout ce qui 
vous entoure ; j'ai si bien contracté l'habitude de passer mes 
soirées auprès de vous, de souper avec la bonne M Ue Louise, 
que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me manque. 
Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un 
rhume affreux seulement d'avoir été bien enfermé dans ma 
chaise : jugez de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient 
mes parents alarmés sur ma chasteté, et plus en peine de ma 
continence que de ma vie, j'étais parti au milieu de mes remèdes. 
Je vous dois donc sûrement la santé, et probablement la vie. Je 
vous dois bien plus, puisque cette vie, qui est une si triste chose 
la plupart du temps, quoi qu'en dise M. Chaillet, vous l'avez 
rendue douce, et que vous m'avez consolé pendant deux mois 
du malheur d'être, d'être en société, et d'être en société avec les 



1 A propos des citations qui vont suivre, nous devons confesser que rien 
n'est plus incertain pour nous que la chronologie des lettres de Benjamin 
Constant à son amie. On ne peut absolument pas se fier aux dates que 
Sainte-Beuve a admises sur les indications de Gaullieur. M"" veuve Gaul- 
lieur nous a, il est vrai, rendu le grand service de nous confier les manus- 
crits originaux d'un certain nombre de ces lettres. Mais ils sont, malheu- 
reusement, très incomplets. Beaucoup d'entr'eux ne sont que des fragments 
de lettres, qui ne portent pas de date et auxquels manquent parfois les 
premières feuilles. Il eût fallu une très longue et patiente étude pour par- 
venir à mettre un peu d'ordre et de clarté dans ce chaos : tant d'autres 
points sollicitaient notre attention, qui touchent plus directement notre 
sujet ! Nous savons d'ailleurs que M. G. Rudler, déjà cité plus haut, pré- 
pare une bibliographie critique des œuvres de Benjamin Constant, à 
laquelle nous renvoyons d'avance les lecteurs désireux d'approfondir un 
sujet que nous n'avons pu qu'effleurer. 



BENJAMIN CONSTANT 



365 




COUR DE LA MAISON CHARRIERE 



366 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Marin, Guenille et C° ^..Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, 
je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve : 
Il y a un Colombier dans le monde. — Avant de vous connaître, 
je me disais : « Si on me tourmente trop, je me tuerai. » A présent 
je me dis : « Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à 
Colombier. » 

Cette lettre fixe nettement la situation vraie. Le jeune voya- 
geur devait à M me de Charrière d'avoir connu quelque chose 
qui ressemblait à un chez soi. Ce qui lui avait manqué dès sa 
première enfance, c'était la félicité domestique, le foyer, avec 
son « assemblage de choses paisibles et gaies, » la sollicitude 
affectueuse des proches, la confiance et l'expansion d'un père 
moins réservé que le sien. Il s'était longtemps vengé par l'ironie 
de ce que la vie refusait à son cœur. Ce cœur avait trouvé à Colom- 
bier l'atmosphère où s'épanouir enfin, et les petits soins, et cette 
vie confortable et sans contrainte, qui est celle de « la maison ». 
Il en était tout réchauffé et attendri. D'autre part, sa famille, 
les oncles, les tantes, qui ne comprenaient pas ce qui avait si 
cruellement manqué à Benjamin, ne concevaient pas qu'il pût 
s'attarder ainsi à Colombier, s'alarmaient de ce séjour, et 
voyaient dans cette liaison ce qui n'y fut jamais. Sainte-Beuve l'a 
dit pittoresquement : «On le croyait dans une île de Calypso, 
et on en voulait tirer au plus vite ce Télémaque déjà bien endom- 
magé d'ailleurs. » On clabaudait à Lausanne, et Benjamin pou- 
vait écrire de Brunswick à sa tante de Chandieu : 

« Deux messieurs de Lausanne se sont chargés de tout plein 
de jolis contes sur la longueur de mon séjour à Colombier. On 
me les fait parvenir jusqu'ici... Je me borne à vous assurer que 
dans les contes de ces deux messieurs, il n'y a pas un mot de 
vrai, que tout est une suite de petits mensonges malins, et que 
mes raisons de séjour chez M me de Charrière de Tuyll étaient 
toutes différentes de celles que ces messieurs, qui les savaient 
fausses, ont eu la bonté de me prêter 2 . » 

Et il écrit à un oncle (qui est peut-être un de ces messieurs) : 

« Les inquiétudes même que vous avez eues sur mon séjour 
à Colombier, quoique absolument sans fondement, n'en étaient 

1 Allusion à diverses personnes qui faisaient partie de la maison de Cons- 
tant, à Lausanne. M" c Marin devint bientôt sa belle-mère. 

2 Lettre à sa grande-tante M™ Chandieu-Weuillens, du u avril 1788 
(Recueil Melegari, p. i65). 



BENJAMIN CONSTANT 367 

pas moins flatteuses, puisqu'elles prouvaient l'intérêt que vous 
daignez prendre à moi. » 

La lettre écrite de Bâle se termine ainsi : 

« Adieu, vous qui êtes meilleure que vous ne croyez (j'embras- 
serais M me de Montrond 1 sur les deux joues pour cette expres- 
sion)... Dites, je vous prie, mille choses à M. de Charrière. 
Je crains toujours de le fatiguer en le remerciant. Sa manière 
d'obliger est si unie et si immaniérée, qu'on croit toujours qu'il 
est tout simple d'abuser de ses bontés. 

Rastadt... Je vais chercher un maître, des ennemis, des envieux, 
et, qui pis est, des ennuyeux, à 250 lieues de chez moi. De chez 
moi ne serait rien, mais de chez vous ! De chez vous, où j'ai 
passé deux mois si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois 
petits nuages qui s'élevaient et se dissipaient tous les jours. 
J'y avais trouvé le repos, la santé, le bonheur. Le repos et le 
bonheur sont partis; la santé, quoique affaiblie par cet exécrable 
et sot voyage, me reste encore. Mais c'est de tous vos dons celui 
dont je fais le moins de cas. C'est peu de chose que la santé avec 
l'ennui, et je donnerais dix ans de santé à Brunswick pour un an 
de maladie à Colombier. 

...Adieu, Madame. Mille et mille choses à l'excellente M 1!e 
Louise, à M. de Charrière et à M lle Henriette. Mais surtout 
pensez bien à moi. Je ne vous demande pas de penser 
bien de moi, mais pensez à moi. J'ai besoin, à deux cents 
lieues de vous, que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant 
Barbet. Adieu, vous qui m'avez consolé, vous qui êtes encore 
pour moi un port où j'espère me réfugier une fois. S'il faut une 
tempête pour qu'on y consente, puisse la tempête venir, et 
briser tous mes mâts et déchirer toutes mes voiles ! » 

On aura remarqué cette appellation : « Charmant Barbet », 
ainsi que l'allusion aux « petits nuages »... Le surnom de Barbet, 
c'est probablement M me de Charrière elle-même qui se l'était 
donné, en badinant sur son dévouement humble et fidèle à 
Benjamin. Elle lui reprochera plus tard son inconstance dans 
un apologue où le Barbet se plaint doucement d'être négligé 
par son maître. 



1 II s'agit probablement ici, non point de M m< de Montrond, de Besançon, 
qui séjournera à Neuchàtel pendant l'Emigration, et à qui s'intéressera 
M" de Charrière (voir chap. XVII et XXI) ; mais plutôt d'une dame de la 
famille vaudoise de Montrond, originaire du Languedoc, apparentée aux 
Sévery et aux Chandieu et qui s'est éteinte à Lausanne vers 1860. 



368 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Il continue en se « dégonflant » — aurait dit la mère de Cécile 
— contre les siens : 

« Darmstadt... La dureté, la continuité d'insolence et de des- 
potisme à laquelle j'ai été exposé, la fureur et les grincements 
de dents de toute cette — , parce que j'étais heureux un instant, 
ont laissé en moi une impression d'indignation et de tristesse 
qui se joint au regret de vous quitter... Malade, mourant, je 
reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la douceur de 
souffrir près d'elle et loin d'eux, ils me l'envient ! 

...Je vous conjure à genoux de me supporter : ne plus vous 
être rien qu'une connaissance indifférente serait bien pis que 
les persécutions des sottes gens qui font le sujet de cette sotte 
lettre... A genoux, je vous demande votre amitié, et, en me rele- 
vant, une petite lettre à poste restante... Adieu, mille fois bonne, 
mille fois chère, mille fois aimée. 

Brunswick, 3 mars au soir. Il y a précisément quinze jours 
qu'à cette heure-ci, à dix heures et dix minutes, nous étions 
assis près du feu, dans la cuisine, Rose derrière nous, qui se 
levait de temps en temps pour mettre sur le feu de petits mor- 
ceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous parlions de l' affi- 
nité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions heureux, 
du moins moi... » 

Ce joli croquis : Benjamin et son amie discutant — avant 
Lombroso — les rapports du génie et de la folie, dans la vieille 
cuisine de Colombier, auprès de l'âtre où la servante entretient 
le feu, nous fait sentir mieux que toute explication cette spiri- 
tuelle liberté, cette familiarité sans morgue que M me de Char- 
rière faisait régner chez elle et autour d'elle, et dont nous retrou- 
verons bien d'autres témoignages. Il lui dit encore : 

« Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que l'on 
a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée, plus 
de plaisir en pensant à vous, que de peine en vous regrettant. » 

Mais à peine est-il arrivé à Brunswick, qu'il commence à être 
fort préoccupé des affaires de son père, officier au service des 
Etats -Généraux. M. de Constant, en sa qualité de Vaudois, 
est victime de la jalousie des officiers bernois qu'il a sous ses 
ordres et qui vont saisir la première occasion de le perdre. 
Nous reviendrons tout à l'heure sur ces incidents. Benjamin 
prend vivement le parti de ce père avec qui il a si peu d'inti- 
mité, qu'il aime pourtant ; il s'indigne contre les ours, nos des- 
potes, et s'écrie : 



BENJAMIN CONSTANT 3ÔO, 

«Si jamais je rencontre l'ours May '. fils de l'âne May, hors 
de sa tanière et dans un endroit tiers, ou je serai un homme, 
ou lui moins qu'un homme ; je me promets bien que je le ferai 
repentir de ses ourseries. Ce n'est pas le tout de calomnier, il 
faut encore savoir tuer ceux qu'on calomnie. » 

Puis, sa colère exhalée, il revient aux aimables souvenirs de 
Colombier : 

« Que faites-vous actuellement, Madame ? Il est six heures 
et un quart. Je vois la petite Judith qui monte et qui vous de- 
mande : Madame prend-elle du thé dans sa chambre ? Vous êtes 
devant votre clavecin à chercher une modulation, ou devant 
votre table, couverte d'un chaos littéraire, à écrire une de vos 
feuilles. Vous descendez le long de votre petit escalier tournant, 
vous jetez un petit regard sur ma chambre, vous pensez un peu 
à moi. Vous entrez. M me Cooper 2 , bien passive, et M lle Moula, 
bien affectée, vous parlent de la princesse Auguste ou des cha- 
grins de miss Goldworthy. Vous n'y prenez pas un grand intérêt. 
Vous parlez de vos feuilles ou de votre Pénélope 3 ; M. de Char- 
rière caresse Jaman, ou lit la Gazette, et M lle Louise dit : Mais ! 
mais ! mais !... » 

Il appelle de ses vœux l'apparition du cachet de M me de Char- 
rière, le petit Persée, dont l'effigie figure sur tant de ses lettres : 

« Petit Persée doit paraître, ou ce sera la faute de celle qui 
le porte. Charmant petit Persée, tu me procureras 
un moment bien agréable. Aussi je t'en témoi- 
gnerai ma reconnaissance : j'ouvrirai avec tout 
le soin possible la lettre que tu fermes, pour ne 
pas défigurer ton joli visage. Si cette lettre pou- 
vait être aussi longue que ce bavardage-ci ! Mais 
c'est ce qu'elle se gardera bien d'être: M me de LE « PETIT persée» 
Charrière a des opéras, des feuilles, des Calistes à 
faire, et un pauvre diable, à deux cents lieues d'elle, ne peut 
manquer d'être oublié. » 



1 Le régiment de May avait pour colonel propriétaire M. de May, général- 
major, qui vivait à Berne, et pour colonel commandant le colonel de Cons- 
tant. (Voir G. Rudler, Un «.portrait littéraire» de Sainte-Beuve. Revue 
d'histoire littéraire de la France, avril-juin igo5, p. 192). 

2 Voir chap. VII, p. 235, note. Le capitaine Cooper avait probablement 
amené sa femme à Neuchàtel aussitôt après son mariage, pour un séjour 
plus ou moins prolongé. 

3 Un des opéras de M™' de Charrière, alors très occupée de musique. 




OJO MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Le lendemain, il poursuit du même ton à la fois câlin et per- 
sifleur : 

« Adieu, Madame. Puissent tous les bonheurs vous suivre l 
Puisse votre santé être on ne peut pas meilleure ! Puissent toutes 
les modulations se présenter à vous, assez tôt pour ne pas vous 
fatiguer, et assez tard pour que vous ayez du plaisir en les trou- 
vant ! Puissent les souverains de l'Europe (vous n'écrivez, du 
moins jusqu'ici, à ce que je crois, que pour l'Europe, et pour 
les nations favorisées), puissent, dis-je, les souverains de l'Europe 
s'éclairer en lisant vos feuilles et se conformer en partie à vos 
sages vues... » 

Il avait emporté une petite chienne, Flore, que M me de Char- 
rière lui avait donnée et qui allait être mère: bientôt il lui annonce 
qu'elle est accouchée de cinq petits, puis la prie de lui envoyer 
le livre de Necker, qui vient de paraître, sur Y Importance des 
convictions religieuses. Son amie ayant le don et l'habitude de 
juger un livre en le parcourant, il s'écrie : 

« Si j'avais votre talent, je vous dirais : Faites brocher le 
livre, mettez-le entre deux poids pendant deux heures, déchirez 
la couverture et envoyez-la moi : je la considérerai bien des 
deux côtés, je jugerai le livre et j'imprimerai [la réfutation]. 
Mais comme je ne l'ai pas, je vous supplie de m'envoyer vulgai- 
rement tout l'ouvrage. » 

C'est par allusion à cette plaisanterie que, quelque temps 
plus tard, elle lui écrivait à propos d'un autre ouvrage : 

« J'en ai lu dix moitiés de pages au moins ; ainsi, vous ne 
m'accuserez pas, comme à propos des Opinions religieuses, de 
juger sur la couverture du livre. » 

Benjamin, remarquait Sainte-Beuve, a grand'peine à persuader 
aux gens que son amitié leur restera fidèle et qu'il ne leur échap- 
pera pas bientôt par lassitude. M me de Charrière s'informe sou- 
vent si ses lettres, les détails qu'elles lui apportent sur la vie 
de Colombier, ne sont point de trop : « Si mes longs et minu- 
tieux détails vous ennuient... » Il riposte : 

« Vous êtes drôle avec vos minuties. C'est dommage que vos 
lettres ne soient pas des résumés de l'histoire romaine, et que 
dans ces lettres vous parliez de vous. Que n'abrégez-vous la vie 
d'Alexandre et de César ! Ce serait amusant et point minutieux. » 

Le ton frise l'impertinence, et c'est le ton qu'elle l'avait laissé 
prendre. Une autre fois, il la raille des naïves précautions qu'elle 



BENJAMIN CONSTANT 



3 7 I 



prend pour lui envoyer ses feuilles politiques, dont l'auteur ne 
doit pas être connu, et saisit l'occasion de s'égayer sur les initiales 
de ses prénoms, A. I. E. : 

« Vous évitez de vous signer, et vous mettez en marge : « Ne 
m'écrivez plus Tuyll de Charrière tout au long ». Votre pru- 
dence vous ressemble, et j'aime votre prudence parce qu'elle 
vous ressemble. Quant à votre adresse, je mettrai : A M me Char- 
rière née de Zuyll ou Zeule. Mandez-moi comme on l'écrit, 
car avec cet A. E. I. O. U. de Charrière, cela a un air si singulier ! 
Et puis je ne sais pas si l'autre Charrière 1 ne s'appelle pas 
aussi A. E. I. O. U. ; elle a assez d'activité pour parcourir tout 
l'alphabet, et vous sentez quel superbe effet pour moi, et un 
peu pour vous, feraient mes lettres entre ses mains. » 

La page suivante pouvait inquiéter une personne aussi péné- 
trante que M me de Charrière ; il lui conte une ennuyeuse soirée : 

« J'arrive de la Cour, où j'ai eu la plus singulière distraction... 
Barbet de Cour était plus fatigué de ses grands tours que jamais 
Barbet de Colombier ne l'a été... Je fis la partie d'un des princes 
cadets qui jouait ! et causait !! et je m'ennuyais suffisamment. 
Au milieu de la partie, j'oubliai parfaitement que j'étais à Bruns- 
wick, ou plutôt que vous n'y étiez pas ; je me disais : « Je re verrai 
cette personne » (ce qu'il y a de drôle, c'est que je ne pensais 
pas directement à vous, par votre nom, mais que je n'avais que 
l'idée vague d'une personne avec qui j'aimais être et avec laquelle 
je me dédommagerais de la contrainte et de la fatigue de la 
Cour). Cette idée se fortifia, je supportais paisiblement l'ennui 
du jeu, l'ennui du souper, et j'attendais avec toute l'impatience 
imaginable le moment où je rejoindrais la personne indéterminée 
que je désirais si vivement. Tout d'un coup, je me demandai : 
Mais qui est donc cette personne ? Je repassai toutes mes con- 
naissances ici, et il se trouva que cette amie qui devait me con- 
soler, était vous, à deux cent cinquante lieues de l'endroit de 
mon exil. Je m'étais si fortement persuadé que je ne pouvais 
manquer de vous retrouver au sortir de la Cour, que j'eus toute 
la peine du monde à me rapprivoiser avec l'idée de notre sépa- 
ration et de l'immense distance où nous étions l'un de l'autre. 
Cette espèce de distraction me prend quelquefois. » 

On sent trop, s'écrie Sainte-Beuve, qu'au fond il s'agit, en 
effet, d'une personne indéterminée, qui n'a pas de nom, ou qui 
peut en changer, qui peut être aujourd'hui l'une et demain 
l'autre. M me de Charrière le comprenait bien ainsi, car Benjamin 

1 M°" de Charrière de Bavois (voir ch. VI, p. ig3 et note 1). 



3^2 MADAME DE CHARRIEHE ET SES AMIS 

ne cesse de protester contre sa défiance continuelle, contre ses 
« reproches vagues et répétés »; il la supplie de s'expliquer ; il 
lui en veut de ne pas lui écrire plus souvent, et s'écrie avec amer- 
tume : 

« Vous devriez bien me traiter aussi charitablement que le 
public. Vous lui avez écrit quinze fois en douze semaines, et 
vous ne voulez m' écrire que douze fois par an. » 

C'est qu'elle craignait, en se prodiguant, de faire naître la 
satiété. Elle ne lui avait pas même donné son portrait, qu'il 
lui réclame avec instances ; il veut que M lle Moula, l'habile 
découpeuse de silhouettes, fasse pour lui celle de M me de Char- 
rière, et que celle-ci commande à Houdon une réplique de son 
buste. Sur quoi, il reçoit d'elle une lettre où perce la crainte 
dont elle ne se peut défendre. Et lui d'écrire bien vite (19 mars 
1788) : 

« Que béni soit l'instant où mon aimable Barbet est né ! 
Que béni soit celui où je l'ai connu ! Que bénie soit la beauté 
perfide l qui m'a fait passer deux mois à Colombier et quinze 
jours chez M. Leschaux !... Jugez de mon plaisir quand, à mon 
réveil, mon fidèle Crousaz m'a présenté le petit Persée ! — Il 
y a un bien mauvais raisonnement dans cette lettre dont je 
vous remercie si vivement : ...Dans quelques semaines, dans 
feu de jours peut-être, vous aurez des habitudes et des occupations 
avec lesquelles vous vous passerez très bien de ces fréquentes lettres. 
— Qu'est-ce, s'il vous plaît, que cela veut dire? — Aussi long- 
temps que vous aurez des visites à faire, des devoirs de société à 
remplir, des terrains à sonder, des arrangements à prendre, vous 
aurez besoin de mes lettres, parce que vous n'aurez pas d'intérêt 
assez vif pour que vous m'oubliiez ; mais quand vous aurez fait 
toutes vos visites, que vous n'aurez plus rien à faire, que votre 
curiosité, si vous en avez, sera rassasiée jusqu'au dégoût,... oh ! 
alors je ne vous écrirai plus si souvent, parce que les vifs plaisirs 
de votre manière de vivre vous tiendront lieu de mon amitié. — 
Barbet, Barbet, vous êtes bien aimable, et je vous aime bien 
tendrement, mais vous raisonnez bien mal !... Dites-moi un peu, 
singulière et charmante personne, où tend cette modestie ? 
Croyez- vous réellement que j'ai tant de penchant à la confiance 
et à l'ingratitude, qu'au bout de trois ou quatre semaines, 
je me sois formé quelque douce habitude avec quelque Frœu- 

1 Par scrupule de pudeur, Sainte-Beuve et Gaullieur ont mis « l'influence 
perfide». (Voir lettre de Sainte-Beuve à Gaullieur du 14 avril 1844). 



BENJAMIN CONSTANT 3y3 

lein allemande ou quelque Hofdamc, qui me tienne lieu de vous 
et de votre amitié ? Croyez-vous que tant de douceur, de bonté, 
de charme, — je ne puis exprimer autrement ce que vous avez 
pour moi, — soit aisément remplacé et aisément oublié ? Croyez- 
vous que quand même je ne serais point susceptible d'amitié, 
quand ce serait sans reconnaissance et sans tendresse que je 
pense à notre séjour de deux mois ensemble, à cette espèce 
de sympathie qui nous unissait, à l'intérêt que vous preniez 
à moi malade, maussade, abandonné, exilé, persécuté, je sois 
assez bête pour ne pas regretter cette intelligence mutuelle 
de nos pensées qui circulait pour ainsi dire de vous à moi et 
de moi à vous... Rien ne me fera oublier combien j'ai été heu- 
reux près de vous ; je ne formerai jamais d'habitude qui vous 
rende moins chère, et jamais occupation quelconque ne me tien- 
dra lieu de vous. C'est pour la dernière fois que je l'écris, parce 
que me justifier m'afflige. J'ai un grand plaisir à vous dire : 
Je vous aime. Mais j'ai encore plus de peine à imaginer que 
vous en doutez. Désormais, toutes les pages où vous vous livre- 
rez à cette défiance et à cette modestie d'acquit, je les regarderai 
comme blanches, et je me dirai: M me de Charrière m'aime encore 
assez pour me faire savoir qu'elle ne m'a pas oublié entièrement, 
et pour cela elle a proprement plié une feuille de papier blanc, 
et l'a cachetée du petit Persée ; je lui en suis bien obligé. Mais 
je suis bien fâché qu'elle n'ait rien eu à m'écrire et que du papier 
blanc soit la marque de souvenir qu'elle ait cru devoir m'envoyer.» 

Il lui décrit l'ennuyeuse Cour de Brunswick : Neuchâtel 
même ou Lausanne n'offrent pas l'équivalent : 

« Je puis vous jurer qu'en vous supposant au milieu de Neu- 
châtel, dans une grande assemblée chez M me DuPeyrou, jouant 
au tricette, ou dans une assemblée de savants lausannois, au 
samedi de M me de Charrière de Bavois, vous n'aurez pas une 
adéquate idea de l'ennui de cette ville. » 

Il termine par ce trait l'énumération des charmes de Bruns- 
wick : 

« Il y a aussi des Anglais qui s'enivrent et qui jouent au pha- 
raon. — A propos de pharaon, j'y ai joué deux fois : j'ai perdu 
peu de chose, mais je crains de m'y laisser entraîner, et pour 
prévenir toute séduction, je vous envoie un engagement solen- 
nel de ne plus jouer aucun jeu de hasard ni de commerce entre 
hommes d'ici à cinq ans. Vous verrez tout ce que j'y atteste 
et tout ce que j'y prends à témoin de ma résolution. Un enga- 
gement où je consens à perdre votre amitié si je le romps, je 
ne le violerai sûrement pas. » 



3/4 -MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Gaullieur possédait cette bizarre promesse, rédigée en anglais, 
au revers d'une carte de valet de cœur, et ainsi conçue : 

« Par tout ce qu'on regarde comme honorable et sacré, par 
la valeur que j'attache à la bonne opinion de mes amis, par la 
reconnaissance que je dois à mon père, par les avantages de 
naissance et d'éducation qui font la différence entre un gentil- 
homme et un coquin, un joueur et un vaurien, par les droits 
que j'ai à l'amitié d'Isabelle et par la part que j'y ai déjà, je 
donne ici ma parole d'honneur de ne jamais jouer à aucun jeu 
de hasard ni à un jeu quelconque, si ce n'est quand j'y serai 
forcé par une dame, dès à présent jusqu'au I er janvier 1793. 
Si j'enfreins cette promesse, je confesse que je suis un coquin, 
un menteur et un scélérat, et je me soumettrai sans opposition 
à être ainsi appelé par tout homme qui me rencontrera. Bruns- 
wick, le 19 mars 1788. H.-B. de Constant. » 

On sait qu'il ne tint pas longtemps ce serment si bien rédigé. 
Il est pourtant sincère dans sa résolution, comme il l'est dans 
les effusions qui remplissent ses lettres. Après s'être exprimé 
avec un enthousiasme qui ressemble à de l'amour sur le compte 
de M me de Mauvillon, la seule personne sympathique qu'il 
ait rencontrée à la Cour grand-ducale, il termine ainsi : 

« Bonsoir ; je vous aime autant que jamais homme a aimé et 
vous a aimée. Je voudrais vous voir dans votre lit rouge, me 
tendant la main l . Je voudrais m'être retourné une fois de plus 
pour vous voir une fois de plus en partant. Adieu, ange qui 
valez bien mieux que les anges dont on nous parle. Adieu, 
puissiez vous être bien, bien, bien heureuse ! » 

Et c'est quelques heures plus tard, que, parlant d'un ouvrage 
historique entrepris depuis peu, il entonne cet hymne, qui en 
formera la dédicace : « A celle qui a créé Caliste, et qui lui res- 
semble, etc. » Nous avons transcrit plus haut cette page (v. ch. 
XI), mais l'effusion semble ne pouvoir finir, car il ajoute plus 
loin : 

« Vous m'avez fait connaître les deux plus doux sentiments 
du cœur humain, la reconnaissance et l'amitié. Vous m'avez 



1 11 n'est peut-être pas inutile de noter ici, pour empêcher les imagina- 
tions trop... romanesques de s'égarer, que M."' de Charrière, souvent souf- 
frante, et à qui ses nerfs faisaient des nuits blanches, restait au lit une 
grande partie de la journée, travaillant, lisant, écrivant, recevant les visites 
de ses amis. 



BENJAMIN CONSTANT Z~]^> 

soutenu sous le fardeau de la mélancolie et du dégoût. Vous avez 
repeuplé de désirs et d'espérance un monde qui depuis long- 
temps n'était pour moi qu'un désert. » 

Il motive aussi cette dédicace par des raisons purement 
littéraires, qui valent la peine d'être remarquées : 

« Je gagne beaucoup, dit-il, en m'adressant à vous. Vous 
éclaircissez mes idées, vous allégez mon travail, vous simplifiez 
mon style. » 

Après quelques mots de regrets presque douloureux, il reprend: 

...« Mais soyons justes : nous avons été bien heureux pendant 
deux mois, pendant plus même ; car pendant les quinze jours 
Leschaux, nous n'étions pas extrêmement à plaindre. Au moins 
moi : j'avais tant de plaisir à recevoir vos billets tous les matins, 
que je voudrais volontiers r'être à l'échauder \ pourvu que je 
fus (sic) à une lieue de vous et que vous m'écrivissiez deux fois 
par jour. » 

Il remarque que sans son prochain exil, il n'eût fait qu'une 
courte visite à Colombier : 

« Nous n'aurions pas eu deux mois de continuel intercourse, 
sans interruption ; nous n'aurions jamais fait aussi intime et 
parfaite connaissance. » 

Ainsi donc, à Paris, leur relation avait été simplement très 
affectueuse, libre de ton, comme entre gens d'esprit qui se ren- 
contrent hors de chez eux ; mais ils n'avaient point encore « fait 
aussi intime et parfaite connaissance » que ce fut le cas à Colom- 
bier, dans la vie paisible et patriarcale de la famille de Charrière. 
Benjamin, malade, réclamait des soins que son amie lui donna 
avec la sollicitude d'une sœur aînée : c'est assez dire qu'elle 
ne pouvait tenir un autre rôle auprès de lui, comme on l'a si 
légèrement admis 2 . 

1 II y a ici un jeu de mots (sur le nom du docteur Leschaux) dont on 
devine le sens... 

2 Dans la lettre à Gaullieur (14 avril 1844) citée plus haut, Sainte-Beuve 
déclare: ...«Au lieu de dire que Benjamin était parti, ou qu'on voulait le 
faire partir au milieu de ses remèdes, j'ai mis qu'on voulait le faire partir 
coûte que coûte. 11 fallait éloigner l'idée de cette vilaine maladie». — Scru- 
pule délicat ! Seulement, Sainte-Beuve supprime ainsi pour le lecteur une 
des circonstances qui plaide le plus fortement contre la vraisemblance de 
la liaison intime dont il affirme la réalité. Nous n'avons pas besoin d'insister. 



3y6 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

Bientôt, elle exprime de nouvelles inquiétudes, qui font 
éclater de nouvelles protestations sous la plume de Benjamin : 

«Votre parti est pris! dit-il. ..Si j'en avais la force, je vous dirais: 
Rompons toute correspondance... Vous êtes résolue à vous défier 
sans cesse de moi... Ne vous attendez plus ni à de la gaîté, 
ni à des lettres qui vous amusent : vous l'avez tarie, la source 
du peu de gaîté qui me restait. Si je ne vous avais pas connue, 
je serais resté résigné à être ennuyé et indifférent toute ma vie. 
Je ne le puis plus : il faut vous aimer parce que vous êtes bonne 
et aimable ; mais cette amitié est devenue, grâce à cette défiance 
dont vous parlez si légèrement et si gaîment dans votre dernière 
lettre, le plus amer des sentiments... J'ai tout perdu, et vous 
en plaisantez ! 

...Il y a déjà 44 jours que je suis ici et 57 que je ne vous ai 
pas vue. Quand il yen aura 114 ce sera toujours le double de 
gagné... Que font, à propos, vos pauvres petits orangers que 
vous vouliez planter ' ? L'avez-vous fait ? Sont-ils venus? Vivent- 
ils encore ? Je ne veux pas en planter, moi. Je ne veux rien 
voir fleurir près de moi. Je veux que tout ce qui m'environne 
soit triste, languissant, fané... Aimez-moi un peu, et ne me 
déchirez pas par cette cruelle et obstinée défiance ! Je vous 
jure que vous seule me rendez plus malheureux que tout le reste 
du monde ne pourrait le faire. » 

Le passage suivant est curieux par une allusion qu'il contient 
aux sentiments de M ITie de Charrière pour son mari et à la manière 
d'être de celui-ci : 

« Je me suis fait une règle d'excuser mon père, envers et contre 
tous, comme vous de ne jamais vous plaindre de ...., quoique 
dans un moment de dépit qui n'est que trop juste, vous disiez : 
La tranquillité et le flegme, etc... J'ai par conséquent voulu l'excu- 
ser même avec vous, et ce qui n'était que le remplissage d'un 
devoir, vous l'avez pris pour un reproche... Je souffrirai, mon 
père sera malheureux, mais pas par ma faute. Je suis fait pour 
l'être, moi ; ainsi je ne me plains pas ; j'ai bientôt vingt-et-un 
ans ; si je vis encore trente ou cinquante ans, c'est le bout du 
monde. J'ai tant souffert dans les huit années qui viennent de 
se passer, que je ne puis guère souffrir davantage. Qu'on me 
maltraite, qu'on me méconnaisse, qu'on me calomnie, cela 
n'empêchera pas mon corps de pourrir bien tranquillement 
dans mon cercueil... Toutes mes idées sont noires, tristes, insi- 

1 DuPeyrou avait à Neuchàtel une superbe orangerie, dont le nom est 
demeuré à une rue voisine de son hôtel. 11 est probable que c'est de lui que 
M" de Charrière tenait cette fantaisie de cultiver des orangers. 



BENJAMIN CONSTANT ZjJ 

pides et inanimées... Un mot pourrait tout dissiper, un mot 
pourrait me rendre votre idée consolante et bienfaisante, que 
vous avez détruite à force de défiance. Mais vous ne voudrez 
pas le dire, ce mot ; je me soumets. 

J'ai frémi de rage à la conduite de Witel ' et gémi sur l'incon- 
cevable et incomparable indifférence de.... Je ne la comprends 
pas, car il vous est attaché. Cependant, je la comprends mieux 
que votre défiance envers moi. Son indifférence est naturelle 
et inhérente à son caractère ; votre défiance est raisonnée, 
vous la justifiez, vous vous y complaisez, et c'est volontaire- 
ment, c'est de sang-froid que vous faites mon malheur. 

Comme elle est changée, notre correspondance !... Cependant 
vous m'aimez, je le sais ; chaque mot de vos lettres me le prouve, 
mais ni toutes ces preuves, ni votre gaîté, ni votre esprit ne me 
consoleront de ne pouvoir dissiper ce nuage qui doit toujours 
obscurcir mes actions et leur donner à vos yeux une apparence 
équivoque. 

...J'attends avec bien de l'impatience la silhouette ou le por- 
trait, ou le quelque chose qui vous ressemble. 

...Adieu, vous que j'aime autant que je vous aimais, mais 
qui avez détruit la douceur que je trouvais à vous aimer, et 
qui m'avez arraché les pauvres restes de bonheur qui me ren- 
daient la vie supportable. » 

Si nous n'avons pas les lettres qu'elle lui écrivit pendant ces 
premières semaines du séjour à Brunswick, nous pouvons deviner 
quel en était le ton par celles qui se rapportent aux années sui- 
vantes : elles contiennent de doux reproches, toujours contenus,, 
en quelque sorte étouffés, des réticences, des demi-mots, qui 
donnent à la correspondance ce quelque chose d'énigmatique,, 
de contraint, dont Constant se plaint avec raison. Avec autant 
d'esprit qu'en avait M me de Charrière, une femme de quarante- 
huit ans ne peut prétendre à retenir sous son charme purement 
intellectuel un jeune homme tel que Benjamin ; elle préfère , 
par peur d'être dupe, lui donner à entendre qu'elle prévoit ce 
qui doit arriver. Mais à force de le prévoir, elle le hâte. Benjamin 
qualifie d'un mot juste et un peu cruel cette espèce de résignation 
anticipée : 



1 Son imprimeur des Verrières, Jérémie Witel, dont elle avait eu à se 
plaindre. Voir sur ce personnage, sa vie mouvementée, son activité à 
Genève pendant la Révolution, et sa fin tragique, la Biographie neuchâte- 
loise, par Jeanneret et Bonhôte (Le Locle, i863), T. II. 



378 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

«J'ai souvent remarqué, lui dit-il, cette défiance triste et hum- 
ble... Comment pouvez-vous penser que vous serez une fois 
sans quelque, sans beaucoup de prix, sans un prix sans bornes 
pour moi ?...Au nom de Dieu, n'ayez plus ces réticences ! Si 
elles sont senties, elles sont bien cruelles et humiliantes pour 
moi, et si ce n'est qu'un ornement oratoire, il est un peu cruel 
de faire briller votre éloquence à 250 lieues, aux dépens de quinze 
jours d'angoisse et de mécontentement de ma part. » 

La lettre suivante, en dépit de toutes ces protestations, était 
propre à nourrir les appréhensions de son amie. Il écrit le 9 juin 
1788 : 

« Vous demandez ce que j'ai produit d'effet à la Cour. Je m'y 
suis fait quatre ennemis, entr'autres deux altesses sérénissimes, 
par de sottes plaisanteries dans des moments de mauvaise 
humeur. Je m'y suis fait sept à huit amis, mais de jeunes filles, 
une bonne et aimable femme, voilà tout. Les circonstances ont 
changé mon goût. A Paris, je cherchais tous les gens d'un cer- 
tain âge, parce que je les trouvais instruits et aimables ; ici, 
les vieux sont ignorants comme les jeunes, et raides de plus. 
Je me suis jeté sur la jeunesse, et, quoi qu'on die, je ne parle 
presque plus à des femmes de plus de trente ans. Au fond, quand 
j'y pense, tout ceci est indigne de vous et de moi. Médire un peu, 
bailler beaucoup, se faire par ci par là des ennemis, s'attacher 
par ci par là quelques jeunes filles, se voir faner dans l'indolence 
et l'obscurité, voir jour après jour et semaine après semaine 
passer ! Kammerjunker ! Et quoi encore ? Kammerjunker ! 
quelle occupation ! Enfin, vous êtes au fait : Virginibus -pueris 
que canto. — Vous, je vous aime, je voudrais être près de vous, 
moi, mon fidèle de Crousaz, et surtout mon tout aimable Jaman, 
qui a plus d'esprit que tout B[runswick] ensemble, le modèle 
des chiens et des amis. 

...Adieu, Isabelle ! Je t'embrasse, et sens tous les jours plus 
qu'il n'y a pas d'Isabelle ici. C'est un rôle que les doubles ne 
jouent pas. Adieu. » 

La silhouette promise, dessinée par M lle Moula, était parvenue 
à Benjamin : il en accuse réception par une lettre écrite en anglais, 
qui ne laisse pas d'être piquante : 

« Votre silhouette ne m'a pas donné une meilleure opinion 
du talent de M lle Moula, que sa conversation ne m'en a donné 
de son esprit. Elle vous a prêté l'air d'une grosse paysanne hol- 
landaise, et elle aurait vraiment pu faire mieux. Je connais 
peu de profils plus expressifs que le vôtre, et quand vous souriez, 



BENJAMIN CONSTANT 879 

il y règne — j'avais l'habitude de le regarder avec plaisir sur 
le mur quand nous étions ensemble — un heureux mélange de 
douceur et de vivacité tel, qu'il est impossible à une personne 
d'un sentiment un peu délicat de s'y tromper et de le mécon- 
naître au point où l'a fait M lle Moula ' ! » 

Parmi les jeunes personnes auxquelles Benjamin réservait 
son attention, se trouvait celle qui allait devenir sa femme, 
Wilhelmina — ou Minna — de Cram, dame d'honneur de la 
duchesse. Au moment des préliminaires du mariage, Benjamin 
se trouvait en proie à des inquiétudes diverses. L'affaire de son 
père se compliquait de ses propres embarras d'argent : il avait 
fait de fortes pertes au jeu, car, en dépit de sa promesse solen- 
nelle, il avait repris sa fatale habitude. Son père aussi avait 
éprouvé des pertes graves. Benjamin songeait sérieusement 
à émigrer aux Etats-Unis. C'est à ces diverses circonstances que 
se rapportent les lettres suivantes : 

...« Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autrefois 
mieux, jamais gai, ni même sans tristesse pendant une demi- 
heure. Si vous voyiez comme Minna me console, me supporte, 
me plaint, me calme, vous l'aimeriez. Vous l'aimez déjà, n'est-ce 
pas ? Il y aura bientôt un an que j'arrivai à pied, à huit heures 
du soir, à Colombier, le 3 octobre 1787. J'avais de jolis moments 
qui m'attendaient sans que je le susse. Cher bon Barbet, combien 
je te dois et combien je t'aime! Tu me le rends, tu n'es ni injuste 
ni ingrat. Avant mon Amérique, je te re verrai. Adieu pour ce 
moment-ci... 

A 9 heures du soir. Je ne m'attendais pas, quand je vous 
disais adieu, que je ne vous écrirais que presque ruiné, incertain 
s'il me reste un sol au monde, si le nom que je porte n'est pas 
flétri, si je pourrais offrir à ma Wilhelmine autre chose que 
l'opprobre et la misère. Le Duc a reçu des lettres de Hollande : 
on ignore où est mon père; avant que la sentence fût prononcée, 
il est parti... Il faut qu'il y ait eu des choses horribles pour l'enga- 
ger à cette inconcevable démarche. Dieu sait où il est et quelle 
résolution il a prise. D'un autre côté, tout est à vau-l'eau en 
France. Les Bontems, chez qui, malgré mes plus instantes prières, 
on a placé 50,000 francs, feront sûrement banqueroute, mes rentes 
viagères sont suspendues... Je ne pourrai t'offrir, Minna, que 
la pauvreté et la dépendance Où est mon père, au nom de 

1 Constant est dur pour la bonne et sensible Muson, que quelque part il 
dénomme «la jérémisante donzelle». Lui en voulait-il, par hasard, de ces 
portraits en pied qu'elle s'amusait à faire et où la taille de roseau de Ben- 
jamin était admirablement saisie ?... 



380 MADAME DE CHARRlÈRE ET SES AMIS 

Dieu, où peut-il être ? Quelle lubie ! Quel désespoir!... Planter 
tout là sans dire mot à personne ! 

...Vous, répondez-moi, je vous en prie. Vous ne sauriez croire 
combien j'ai besoin de support pour ne pas succomber à cette 
complication d'inquiétudes... for 333 L. a y car, my Minna 
and a cottage ! Mon projet d'Amérique me reste toujours... 
Ne vaut-il pas mieux vivre en Caroline que mendier ici ? Et 
elle y viendrait avec moi. Adieu, Barbet chéri, aime-moi un peu, 
aime beaucoup ma Wilhelmine, qui le mérite. Plus je la connais, 
plus je l'aime, plus je lui trouve de qualités aimables et sûres, 
plus je sens qu'il n'est ni bonheur, ni repos, ni vie sans elle. » 

Sainte-Beuve trouve ces confidences étranges, et se demande 
si « un nuage de germanisme » en dérobe à Benjamin l'indéli- 
catesse, ou s'il n'y a pas dans son fait « une pointe de cruauté 
très française, comme de quelqu'un qui sait trop bien son Laclos.» 
Sainte-Beuve ici se fourvoie, parce qu'il s'est mépris dès le début 
sur le caractère de la liaison de Colombier. On peut confier à une 
amie ce qu'il serait déplacé de confier à sa maîtresse. Il n'est 
besoin de recourir ni à Laclos, ni à la sentimentalité allemande 
pour concevoir que Benjamin parlât avant tant de ferveur de 
son amour pour Minna à sa confidente la plus sûre. — Quant à 
l'affaire de son père, voici, en gros, ce qui était arrivé. Comme 
nous l'avons indiqué déjà, Juste de Constant avait sous ses 
ordres quelques officiers appartenant au patriciat bernois 
iX ours May, entr'autres), qui supportaient malaisément d'être 
les inférieurs d'un Vaudois. Une sédition ayant éclaté, le 29 octo- 
bre 1787, dans son régiment, ses officiers l'en rendirent respon- 
sable. Il réclama la convocation d'un conseil de guerre, qui, 
réuni en juin 1788, rédigea des sentences écrasantes pour lui, 
et d'ailleurs iniques, semble-t-il. Le colonel n'attendit pas qu'elles 
fussent prononcées et s'enfuit de LaHaye le 17 août 1788. Cette 
sorte de désertion fut naturellement exploitée contre lui. Il est 
d'ailleurs inexact qu'on lui imputât des malversations, ainsi 
qu'on l'a dit et répété : il s'agissait d'une affaire purement mili- 
taire. Benjamin courut au secours de son père en fils dévoué, 
(septembre 1788). Puis il passa les mois d'été à Lausanne avec 
sa femme et vint voir l'amie de Colombier avant de retourner 
en Hollande, où son père tentait d'obtenir la revision de son 
procès (septembre 1789) l . 

1 Voir, sur le procès du colonel de Constant, G. Rudler, article cité plus 
haut, p. 188 et 196. 



BENJAMIN CONSTANT 38 I 

C'est après cette visite que se produisit un incident orageux, 
qui faillit compromettre leur amitié. Nous ne savons pas exacte- 
ment ce que M me de Charrière lui écrivit ; mais elle paraît n'avoir 
pas pris assez vivement parti pour M. de Constant, et sa tiédeur 
irrita Benjamin ; elle lui donna aussi certains conseils, certains 
avis qui, à ce moment surtout, devaient l'agacer fortement. 
Jugez plutôt d'après une de ses rares lettres de cette période 
qui ait été conservée : 

...« Dites-moi, lui écrit-elle, si vous vous attachez un peu à 
vous faire aimer. Ce serait dégénérer des Constant d'une manière 
bien avantageuse. Le seul procédé avec M. de Charrière \ qui 
n'est ni Ber[nois], ni of[ficier] subalterne], prouve combien on 
peut négliger cette partie [les bons procédés], et les impressions 
qui en peuvent résulter sont prouvées par celles que j'en ai reçues. 
Mais je ne crois pas que ces impressions me rendent partiale, 
et je vois bien l'injustice des adversaires. » 

La suite peut paraître blessante à un jeune marié, déjà aigri 
par tant de déboires. Après lui avoir dit que M. de Serent, 
gouverneur des fils du comte d'Artois, va passer à Neuchâtel 
et parle de venir voir M. de Charrière, elle ajoute : 

« Si les jeunes princes devaient venir ici avec lui, j'en aurais 
aussi peur que d'une femme avec son mari. » 

Avis à Benjamin, qui parlait d'amener à Colombier la jeune 
dame de Constant. (Il y était venu seul en juillet, et y avait 
passé deux jours.) Elle ajoute dans la marge, en anglais : 

« Vous êtes une étrange espèce d'homme. Je parle de votre 
Minna : pas un mot dans votre réponse : du lait d'ânesse pas un 
mot ; d'une aimable femme mourante 2 , pas un mot. Et vous 
pensez que j'ai assez de vanité pour être persuadée que mes 
lettres sont toujours agréables, quoiqu'on ne leur réponde jamais, 
et quand ni un mot, ni un sourire ne me dit que mes pensées, 
mes histoires, mes avis sont les bienvenus ? » 

Supposons encore une ou deux lettres sur ce ton, avec quelques 
reproches sournois, quelque conseil trop particulier, peut-être 



1 Quelque retard dans le remboursement d'une somme assez ronde que 
Benjamin avait empruntée à M. de Charrière. 

2 Une dame de Leveville, que M"" de Charrière soignait alors avec le plus 
tendre dévouement. Nous retrouverons ce nom. 



382 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

même quelque blâme indirect pour M. Juste de Constant, 
et nous comprendrons l'explosion de colère que voici : 

« Votre manière mystérieuse d'écrire m'ennuie et me fati- 
gue. Je n'aime pas les sibylles ; il faut parler clair ou se taire ; 
d'autant plus que j'ai à peine le temps de vous répondre, et 
encore moins celui, ou l'envie, de vous deviner. Je n'ai rien à 
atténuer. Je sais que M. May est un gueux. Je l'ai dit ici à son 
protecteur, et je n'en partirai pas sans le lui avoir dit à lui-même. 
La conduite de mon père dans toutes ses parties a été légale, 
excepté lorsque la force ouverte l'a écarté d'ici. Dans plusieurs 
points elle a été infiniment méritoire. Si vous me disiez ce qu'on 
vous a raconté, je pourrais vous éclairer. Mais avec votre affec- 
tation de brièveté, que vous croyez si majestueuse, je ne puis 
rien vous dire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde 
et je vous prie instamment de brûler mes lettres, comme j'ai 
avant mon départ de Suisse brûlé les vôtres. Je crois avoir le 
droit de l'exiger. C'est à vous à voir si vous voulez me conserver 
une raison d'inquiétude et me punir de ma confiance passée. 
Ce 14 septembre 178g. B. C. 

Constant d'Hermenches n'avait pas voulu rendre ses lettres 
à Isabelle. Celle-ci ne brûla pas les lettres du neveu ; du moins 
en a-t-elle conservé un bon nombre d'antérieures à 1789, tandis 
que Benjamin paraît avoir réellement détruit toutes celles qu'il 
avait reçues jusqu'alors de Colombier. Heureusement, il conserva 
les lettres des années suivantes, auxquelles nous ferons de nom- 
breux emprunts l . 

La rude lettre de Benjamin fut pour son amie un véritable 
coup d'assommoir. Sa réponse, écrite au revers de la même 
feuille, est datée du jour où elle l'a reçue. Le ton en est à la fois 
hautain et attristé : 

«Faites-moi la grâce de me dire si vous êtes bien ingrat et bien 
mauvais ou si vous n'êtes qu'un peu fou. Il se pourrait même 
que ce ne fût qu'une folie passagère, et en ce cas-là, je la compte- 
rais pour peu de chose. Qu'est-ce qui m'obligeait à vous détailler 
une chose dont je n'étais pas sûre, et qu'est-ce qui eût rendu 
ce détail préférable au conseil que je vous donnais de vous 
adresser à des gens mieux informés que moi, pour une chose 
dont on m'avait dit qu'il pourrait résulter les effets les plus 
fâcheux pour votre famille, et en particulier pour votre oncle ? 
Qu'il arrive désormais ce qui voudra. Je me repentirai aussi 

1 Elles sont la propriété de la famille de Constant, à Hauterive près Lau- 
sanne, qui a bien voulu nous les confier. 



BENJAMIN CONSTANT 383 

peu de la cessation de mes vains avertissements que de l'inté- 
rêt qui me les faisait prodiguer. Je vous envoie un lambeau 
d'une lettre écrite au commencement d'août. Vos duretés dimi- 
nuent un peu ma délicatesse. Ecrivez et signez tout du long 
que mes lettres sont toutes brûlées, je brûlerai aussitôt les 
vôtres '. Vous me dites si fort par occasion que vous avez brûlé 
les miennes, que cela n'a l'air que d'une phrase d'humeur. 
Ce mercredi 23 e septembre 1789. 

J. A. E. van Tuyll van Serooskerken de Charrière. 

N'imaginant pas cette frénésie, je vous ai écrit tout bonne- 
ment il y a quelques jours, et je vous suis allée louant et recom- 
mandant à tout le monde. Si vous êtes rentré dans votre bon 
sens avant la réception de ceci, n'ayez aucune inquiétude sur 
l'effet de cette rude et malhonnête sortie ; je l'aurai oubliée plus 
tôt que vous. Quant à ce qui n'est pas précisément vous, je 
vous déclare que sans vous je n'y eusse pas pris le plus petit 
intérêt, que loin de répandre le mémoire 2 , je ne l'aurais pas lu ; 
et si vous aviez à la fois la faculté et la volonté d'être juste, 
vous m'avoueriez qu'on n'a vis-à-vis de moi aucun droit à des 
préjugés favorables 3 . 

Si vous persistez dans votre humeur du 14, évitez mes parents ; 
leur accueil vous gênerait, et, comme aucun d'eux ne me surpasse 
en loyauté, ni en affectionate and générons feelings, vous ne vous 
trouveriez pas mieux de leur société que de la mienne. Il n'y 
aurait à gagner pour personne dans une liaison. » 

Sur la feuille qui devait servir d'enveloppe à son envoi, elle 
poursuit d'un ton déjà bien radouci, et même enjoué : 

« Désormais, je croirai au Diable. Je quitte mon clavecin 
après avoir écrit sur mes genoux ce que vous trouverez à la 
suite et au revers de votre lettre; je vais chercher dans ma cham- 
bre la lettre dont je voulais vous envoyer un lambeau, je sépare 
l'article intended de tout le reste ; ensuite je sépare en deux 
une feuille pour l'enveloppe ; je veux reprendre le petit papier : 
il n'y est plus... Je cherche une heure, je sonne, je désigne le 
chiffon à ma femme de chambre ; elle cherche encore actuelle- 
ment, et aussi inutilement que moi. » 

Après quelques explications relatives à la somme qu'il doit à 
M. de Charrière, elle termine ainsi : 

1 Elle avait écrit : « toutes ies vôtres », puis a biffé toutes : voir la fin de 
la lettre. 

2 Un mémoire justificatif de M. de Constant. 

3 Elle avait été évidemment fort blessée de l'interprétation fâcheuse 
donnée par la famille de Benjamin au fait du séjour à Colombier. 



384 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

...«Je vous demande la permission de garder quelques lettres 
ou billets tout à fait indifférents et de pure amitié ou plaisante- 
rie. Si vous la refusez et que vous répétiez l'ordre de brûler tout 
et la déclaration que vous avez tout brûlé, vous serez obéi sur- 
le-champ. Ce qu'il y a de plaisant dans votre courroux, c'est que 
c'était pour l'éviter que j'étais si laconique... J'ai effacé toutes. 
J'ai déjà commencé le triage, j'ai déjà déchiré plusieurs lettres; 
j'en ai trouvé une que je ne brûlerai pas aussitôt ; j'attendrai ; 
mais je l'envelopperai et cachetterai l'enveloppe, écrivant dessus 
ce qu'elle contient. En continuant à chercher le petit morceau de 
papier dont s'est emparé le Diable, j'ai retrouvé une lettre écrite 
à peu près dans le même temps . M. de Serent et ses élèves ont 
trouvé à Bâle l'ordre d'aller par le Tyrol... » 

Benjamin lui avait écrit trop de folies, conté trop de fredaines, 
pour ne pas désirer la destruction de ses lettres en cas de brouille. 
On vient de voir qu'elle en détruisit en effet « plusieurs ». Quant 
à la réponse qu'on vient de lire, elle l'expédia, puis la fit repren- 
dre à la poste, et se contenta d'écrire à une parente lausannoise 
de Benjamin, qui avait transmis à celui-ci la lettre précédente : 

« 24 septembre 1789. N'auriez-vous point, Mademoiselle, par 
quelque plaisanterie et sans le vouloir, fâché contre moi 
M. votre cousin. J'en reçus hier une lettre pleine de reproches, 
sans autre fondement que la brièveté d'un billet que je vous 
envoyai pour lui. Il est étrange de trouver mauvais qu'un billet 
soit court quand il n'était point nécessaire qu'il fût long. Cela 
est étrange surtout de la part de quelqu'un qui souvent, sur dix 
questions que je lui fais, répond tout au plus à une... Je l'aver- 
tissais dans ce billet de s'informer d'une des circonstances du 
procès de M. son père, afin de prévenir les suites qu'on m'avait 
dit que cette circonstance pouvait avoir pour sa famille. Voilà 
tout, et quoiqu'il appelle ma brièveté mystérieuse, et qu'il 
pense que je la trouve majestueuse, elle n'est pourtant que la 
brièveté toute simple d'une personne qui n'a aucun motif, loin 
d'avoir la moindre obligation, d'en dire davantage. 
M?.. Je suis fâchée pourtant aujourd'hui de ma très innocente 
brièveté, car la lettre de votre cousin, que j'aime véritablement 
beaucoup, m'a fait de la peine. Je lui ai répondu hier tout de 
suite, fort doucement, à ce que je crois... Je pense que cette bou- 
tade ne durera pas, et si vous pouvez l'abréger ou la détruire 
plus complètement, vous me ferez plaisir. 

...Tout en écrivant, il m'est venu dans l'esprit qu'en répon- 
dant doucement, à ce que je croyais, j'ai pu répondre durement, 
parce que je répondais dans un premier mouvement de surprise 
et de chagrin. Je renverrai à la poste et on reprendra ma lettre 



BENJAMIN CONSTANT 385 

en portant celle-ci. Si vous voulez bien la lui envoyer, elle servira 
en attendant de réponse à la sienne. » 

Benjamin se calma, revint à son amie, sûr d'être pardonné. 

« Le charme était rompu », dit Sainte-Beuve, des mots « irré- 
parables » avaient été dits. Ici, le pénétrant critique fait du drame 
mal à propos et exagère la portée de l'incident. Il y en eut sou- 
vent d'analogues, et cet échange de lettres paraît surtout grave 
si on l'isole du reste de la correspondance. Celle-ci reprit tôt 
après son allure ordinaire, avec soubresauts nerveux, boutades 
amères, reproches, susceptibilités et picoteries. Ce devait être 
ainsi pendant quatre ans encore, jusqu'au jour de la grande et 
impardonnable offense, — jusqu'à M me de Staël. 



CHAPITRE XIII 



Madame de Charrière publiciste et musicienne 



« A force de s'agiter, on oublie 
que c'est pour rien que l'on s'a- 
gite. » 

(M™ de Charrière à d'OIeyres). 

Confidences de M"" de Charrière sur ses ouvrages. — Les Observations et 
conjectures politiques. — Bien-Né. — M mt de Charrière et iMirabeau. — 
Un pamphlet anti-suisse. — Les Lettres d'un èvèque. — Un concours 
académique. — Les Phéniciennes. — Le professeur Prévost. — Musique : 
les Romances; Zadig ; le Cyclope. — Zingarelli à Colombier. 



Il nous faut laisser pour un temps Benjamin, que nous retrou- 
verons à Colombier, et décrire l'activité de M me de Charrière 
pendant les années 1788 et 1789. Elles furent très fécondes 
en travaux de divers genres, et de nouvelles relations d'amitié 
vinrent peupler la retraite où elle se confinait de plus en plus. 
Nous ne croyons pas qu'elle soit jamais retournée ni à Lausanne, 
ni à Genève, depuis son voyage de Paris. Sa vie se concentre 
désormais dans sa maison, dans sa chambre, parmi ses papiers 
et ses livres, auprès de son clavecin. Elle compose beaucoup 
de musique ; elle écrit des brochures politiques, et, toujours 
davantage, se suffit à elle-même dans cette fièvre de travail 
qui durera jusqu'au terme de sa vie. 

Pendant le premier séjour de Constant, puis pendant les 
premiers mois de 1788, elle était fort occupée de ces « feuilles », 



388 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

auxquelles Benjamin fait de fréquentes allusions, et qui paru- 
rent, réunie en brochure, chez J. Witel, imprimeur aux Verriè- 
res. Cet ouvrage est le début de M me de Charrière comme publi- 
ciste. 

I Nous croyons le moment venu de transcrire une lettre, très 
curieuse, où elle fait toute l'histoire de ses premiers ouvrages. 
C'est un document capital sur elle et sur Benjamin *. Le texte 
qu'on va lire remplit quatre pages, et devait avoir une suite, 
qui a disparu. Contentons-nous de ce qui subsiste : 

« Je vous ai dit, Monsieur, la jolie réponse que me fit faire 
M. Tronchin. Sa femme, après me l'avoir rapportée, ajouta : 
Ne songez plus à tirer de l'argent de ce que vous pourriez écrire : 
outre qu'à mon gré cela serait peu honnête, je vous assure que 
cela ne vous réussirait pas. Jamais vous n'y gagnerez la moindre 
chose. — Je me fâchai presque, pensant que c'était me déclarer 
que je n'aurais point de lecteurs. Mais M me Tronchin avait raison, 
et quoique je n'aie point renoncé au profit qu'un auteur peut 
tirer de ses livres par honneur, par orgueil, par aucun noble 
rapport que je me sentisse ni que je voulusse me donner avec 
Montesquieu, quoique je n'y aie jamais renoncé formellement, 
désirant au contraire, tantôt de payer une dette, tantôt de faire 
un présent avec l'argent que j'aurais gagné, il a bien fallu y 
renoncer de fait, c'est-à-dire m'en passer, ce que je n'ai pu faire 
sans rougir un peu de ma profonde maladresse. Encore si mes 
disgrâces s'étaient bornées à ne gagner point ! Mais payer 
moi-même tantôt les frais entiers de l'impression, tantôt le 
papier nécessaire, tantôt les gravures dont j'ai eu la sottise et 
la présomption de vouloir parer mes pauvres Trois femmes, 
sans que jamais on m'ait rien rendu, rien payé, cela est aussi 
trop ridicule. 

A Paris, l'imprimeur ou libraire Buisson me reçut avec inso- 
lence. Il avait fait venir de Genève tout ce qui restait d'une 
seconde édition des Lettres neuchâteloises et ce que l'on avait 
imprimé des Lettres écrites de Lausanne 2 . J'en achetai pour moi, 



1 Nous n'avons pu deviner à qui s'adressait cette lettre, dont le texte 
conservé par l'auteur est évidemment un brouillon. Gaullieur dit que le 
destinataire était M. de Saïgas. Ce n'est pas admissible, puisque M. de 
Saïgas est nommé comme un tiers au cours de la lettre. Celle-ci n'est pas 
datée : Gaullieur lui assigne arbitrairement la date du 17 juin 1790, date 
impossible, puisque M mt de Charrière fait allusion à l'édition des Trois 
femmes publiée en 1798. La lettre doit être de la fin de sa vie. 

2 C'est-à-dire la première partie, — sans Caliste, qui parut après son 
départ de Paris. 



MADAME DE CHABRIERE PUBLICISTE ET MUSICIENNE 38g 

puis quelques exemplaires pour mes amis, qui, croyant qu'elles 
m'appartenaient, m'en demandaient sans façon ; et, en effet, 
j'avais payé en entier les Lettres neuchâteloises. Eh ! bien, ce 
Buisson, voyant que je tardais à payer, me fit dire par mon 
domestique que j'avais beau me dire la propriétaire de ces deux 
livres et l'auteur de tous deux, il n'était pas obligé de me croire, 
et me priait de lui envoyer tout de suite son argent. M. Bailli, 
libraire, vendait Mrs Henley, auquel on avait joint, outre le 
Mari sentimental, une misérable suite de ma brochure, qui 
en était la critique plus ennuyeuse encore qu'offensante 1 , 
et les journaux s'étonnèrent de ce que les deux parties d'un 
même ouvrage se ressemblaient si peu. 

M. Prault, le même à qui M. de Bièvre disait : M. Pro blême, 
pourquoi ne vois-je pas ici madame Pro fanée ni M lle Pro nobis ? 
— ce M. Prault convint avec M. Suard qu'il imprimerait Caliste, 
aussi bien que les Lettres de Lausanne, à frais et à profits com- 
muns pour lui et pour l'auteur ; mais j'oubliai de faire écrire 
et signer le marché, et quand j'envoyai le compositeur Zinga- 
relli lui demander pour lui, Zingarelli, la moitié des profits, qui 
devaient être considérables, puisque Caliste avait eu un très 
grand débit, il dit que j'avais été si lente et si minutieuse lors 
de l'impression en corrigeant les épreuves, qu'il n'y avait rien 
gagné du tout. Il est vrai que j'avais été lente et mala- 
droite ; il n'était pas vrai qu'il n'eût point gagné. A sa prière, 
j'avais gardé le plus rigoureux silence sur Caliste pendant plu- 
sieurs mois, parce qu'il voulait ne la mettre en vente qu'après 
le nouvel-an, c'est-à-dire après le débit des almanachs. 

C'est une drôle de chose qu'un livre. Sa conception, son impres- 
sion, le commerce qui s'en fait, les éloges qu'il reçoit, le blâme 
qu'il éprouve, ce qu'il en revient à l'auteur d'estime ou de 
diffamation, sont des choses qui n'ont entr'elles aucun rapport. 
De tous les auteurs célèbres, je crois que Voltaire a été le plus 
habile marchand de livres, et le seul qui se soit considérablement 
enrichi. Mais pourquoi les libraires qui volent les auteurs s'enri- 
chissent-ils assez rarement eux-mêmes ? C'est ce que j'ignore 
tout à fait. Beaucoup d'entr'eux, tout en volant, se ruinent. 

Après mon retour de Paris, fâchée contre la princesse d'Orange, 
j'écrivis la première feuille des Observations et conjectures poli- 
tiques. Pour la faire remarquer et lire, j'en écrivis une seconde, 
dont l'intérêt devait être un peu plus général ; c'est celle qu'il 
a plu à M. Witel de mettre la première dans le recueil qu'il fit. 
Puis vinrent les autres. Une indignation, disons mieux, un zèle 
patriotique en dicta plusieurs. J'exigeais de l'imprimeur qu'il 
les envoyât l'une après l'autre, à mesure qu'il les imprimait, 



La Justification de M. Henley (voir chap. IX). 



390 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

à M. de Saïgas, à M. van de Spieeel et à M. Charles Bentinck 1 . 
Le premier, en effet, recevait les siennes et les lisait à ses amis, 
dont aucun n'en devina l'auteur. Je voulais qu'on les envoyât 
et les vendît à Paris, comme on aurait pu faire tout autre ouvrage 
périodique, et ne doutais pas que cela ne se fît. 

Benjamin Constant survint. Il me regardait écrire, prenait 
intérêt à mes feuilles, corrigeait quelquefois la ponctuation, 
et se moquait de quelques vers alexandrins qui se glissaient 
parfois dans ma prose. Nous nous amusions fort. De l'autre 
côté de la même table, il écrivait sur des cartes de tarot, qu'il se 
proposait d'enfiler ensemble, un ouvrage sur l'esprit et l'influence 
de la religion, de toutes les religions connues. Il ne m'en lisait 
rien, ne voulant pas comme moi s'exposer à la critique et à la 
raillerie. M me de Staël en a parlé dans un de ses livres. Elle l'ap- 
pelle un grand ouvrage, quoiqu'elle n'en ait vu, dit-elle, que le 
commencement, — quelques cartes, sans doute, — et elle invite 
la Littérature et la Philosophie à se réunir pour exiger de l'auteur 
qu'il le reprenne et l'achève. Mais elle ne nomme pas cet auteur, 
ne donne point son adresse, de sorte que la Littérature et la 
Philosophie eussent été fort embarrassées à lui faire parvenir 
une lettre \ » 

L'ouvrage que M me de Charrière écrivait pendant le séjour de 
Benjamin est intitulé : Observations et conjectures politiques. 
En le feuilletant, on constate que cette Hollandaise devenue 
Suisse était plus attachée à son pays d'origine qu'on ne l'eût 
soupçonné. Déjà en 1785, lorsqu'un conflit s'éleva entre les 
Pays-Bas et l'empereur Joseph II, qui élevait des prétentions 
sur la ville de Maëstricht, et que la guerre menaçait d'éclater, 
M me de Charrière exprimait sa fervente sympathie pour ses com- 
patriotes et sa foi dans la justice de leur cause : 

« J'espère, écrit-elle à d'Oleyres dès le 15 décembre 1784, 
j'espère que nous défendrons nos foyers avec la vigueur et la 
persévérance qu'on admirait autrefois dans notre nation. 

1 Voir, sur ce distingué représentant de la culture hollandaise à cette 
époque, A. Sayous, Le dix-huitième siècle à l'étranger, II, p. 406-41 1. 

2 Ceci est une allusion à l'Essai sur les fictions, publié par M"' de Staël 
en 1795, et sur lequel nous reviendrons, chap. XX. A propos de l'influence 
religieuse des fictions mythologiques, M" de Staël s'exprime ainsi dans 
une note : «J'ai lu quelques chapitres d'un livre intitulé: De l'Esprit des 
religions, où tout ce qui peut être découvert de plus ingénieux dans 
l'aperçu de cette question est développé : les lettres et la philosophie doi- 
vent exiger de son auteur de finir un aussi grand travail et de le publier». 
Dans les éditions suivantes, M"' de Staël eut soin de rendre sa note plus 
claire, en nommant l'auteur de ce grand ouvrage. 



MADAME DE CHARRIERK PUBLICISTE ET MUSICIENNE 3q I 

La paix vaudrait cent fois mieux, je le sens bien, mais l'idée 
d'une guerre heureuse et glorieuse flatte mon imagination 
depuis quelques jours, et la séduit.» «...Mon frère, qui est lieute- 
nant colonel de cavalerie, écrit qu'il est fort occupé, et sa femme, 
que nos troupes et nos bourgeois sont remplis de courage, 
et que sur la politique personne ne s'entend. J'ai une. tante 
qui croit tous les Stathoudériens des gens pendables, et une cou- 
sine germaine qui regarde tous les Patriotes comme des hypo- 
crites ou des dupes. .. Je me borne à faire des vœux pour mon pays 
et contre l'Empereur. » (i er février 1785.) 

Elle ne se borna point à cela : deux ans plus tard, elle donne 
de sages avis, elle dit quelques vérités utiles à ses compatriotes. 
Deux partis divisaient alors les Pays-Bas : la province de Hol- 
lande, jalouse de son indépendance, prétendait contenir le pou- 
voir du prince d'Orange dans les limites de l'ancien stathoudé- 
rat : c'était le parti des Patriotes, qui avait l'appui de la France ; 
d'autre part, le prince d'Orange, soutenu par les six autres pro- 
vinces, par le roi de Prusse, son beau-frère, et le duc de Bruns- 
wick, son oncle, visait à établir la monarchie au profit de sa 
Maison. C'était surtout la princesse, plus intelligente que son 
mari, qui incarnait cette politique. La lutte fut très vive. En 
1787, le parti orangiste, qui l'emportait, se mit à exercer des 
représailles et à dresser des enquêtes, contre lesquelles M me de 
Charrière s'élève avec indignation. Eh ! quoi, on entretient le 
trouble dans le pays ! 

« Pour punir qui ? s'écrie-t-elle. Des gens qui demandaient 
du secours aux Français, comme d'autres en demandaient aux 
Prussiens !... Les sectateurs des canonniers français ont pu 
n'être pas plus mal intentionnés que les sectateurs des hussards 
prussiens ! » 

Elle proteste surtout contre le rappel du duc de Brunswick 
« dans un pays où personne ne l'aime, » et déclare que si la Hol- 
lande doit souffrir cette intervention, «elle n'est plus une répu- 
blique. » 

Tel est le sujet de la première feuille publiée par Witel : 
Considérations sur l'affaire des canoniers français, attirés en Hol- 
lande par quelques Hollandais, et sur le rappel du duc Louis de 
Brunswick 1 . Dans les suivantes, l'auteur suppose une sorte de 

1 En réunissant les «feuilles» en brochure, Witel crut devoir placer ce 
premier morceau en second, et mit en tête du recueil la Lettre d'un négo- 
ciant d'Amsterdam (datée du 14 novembre 1787). 



3Ç2 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

correspondance internationale, où se reflètent, avec leur diver- 
sité, les points de vue des nations européennes sur les affaires 
de Hollande et de France. Un négociant d'Amsterdam, apparte- 
nant au Refuge, écrit à un ami parisien ; un Milanais intervient 
à son tour ; puis c'est un Anglais qui écrit à M. Ch. B. (sans doute 
Charles Bentinck), noble Hollandais, et un Patriote qui s'adresse 
au prince d'Orange. Nous n'entreprendrons pas une analyse 
détaillée de ces divers morceaux, qui se rapportent à des circons- 
tances politiques dont l'intérêt n'est plus très vivant pour nous. 
Il suffit de marquer l'esprit dans lequel M me de Charrière envi- 
sage les troubles qui agitent son pays d'origine. Elle se montre 
bonne Hollandaise, ce qui n'exclut pas — au contraire — la 
franchise des jugements qu'elle porte sur ses compatriotes : 

« La nation hollandaise, dit -elle, nous paraît réunir deux 
défauts, qui, fâcheux l'un et l'autre, sembleraient devoir au 
moins s'exclure mutuellement : ce peuple froid, lent, tardif, 
esclave des formes, dont les mœurs ne se sont pas encore raffinées, 
dont la langue ne s'est pas encore perfectionnée, dont les spec- 
tacles nationaux sont encore grossiers, cette nation si pesante 
est en même temps la plus inconsidérée des nations dans son 
amour, la plus imprudente dans sa haine, la plus effrénée dans 
ses vengeances. » 

Elle le montre par des exemples historiques aisés à trouver. 
Quant au négociant d'Amsterdam, issu d'une famille réfugiée 
dans les Pays-Bas, il appartient au parti vaincu des Patriotes 
et incline à rentrer dans le pays de ses pères. Justement, on parle 
d'un édit royal qui va rendre aux protestants le libre exercice 
de leur culte. Notre homme représente à son ami de Paris quelle 
habile politique fera la France en entrant dans cette voie ; 
beaucoup de réfugiés s'empresseront de regagner leur lieu 
d'origine, au détriment des Pays-Bas : 

« ...Bordeaux et Nantes ne peuvent que leur plaire ; ils y 
retrouveront la mer et des vaisseaux, et ils oublieront bientôt 
des marais que la liberté seule pouvait leur faire aimer. » 

Mais une autre émigration menace la Hollande, celle des 
citoyens qui, sans être ni Patriotes ni Français d'origine, ne 
peuvent cependant supporter la politique de la princesse d'Orange 
et le rappel du duc de Brunswick : 



MADAME DE CHARRIERE PUBLICISTE ET MUSICIENNE 39? 

« J'ose affirmer que parmi les Stathoudériens zélés, il y en 
aura beaucoup qui, honteux de leur victoire, indignés de l'usage 
qu'on en fait, quitteront une terre avilie et refuseront d'appar- 
tenir à une nation esclave. » 

Ailleurs, elle conseille à la Hollande de se donner une cons- 
titution analogue à celle de l'Angleterre et de renoncer à une 
république qui assure moins la liberté qu'une monarchie cons- 
titutionnelle. Puis, c'est un lecteur qui, sous prétexte de corriger 
l'auteur, décoche aux Hollandais quelques malices : 

« Le seul désœuvrement me fit lire votre premier numéro ; 
car je me soucie presque aussi peu des Hollandais que des Turcs. 
J'ai vu leur beau monde : il était anglais le matin et français 
le soir, singe par conséquent toute la journée ; j'ai vu leurs 
savants : ils étaient pédants; leurs bourgeois: ils étaient lourds ; 
leur petit peuple : il était brutal ; et voilà la nation que vous 
mettez parmi les nations favorisées 1 . Il faut que vous fassiez 
grand cas des rues lavées, du poisson sec, du beurre et du fro- 
mage, des écluses et des moulins à vent. » 

Ce lecteur facétieux reproche aux Hollandais le fait que leur 
richesse est « stagnante comme l'eau de leurs canaux. » Il peint 
avec humour la vie d'un particulier riche, égoïste et bon vivant. 
Mais, étant équitable, il énumère aussi les qualités solides de 
ce petit peuple, son « froid courage », sa « probité incorruptible ». 
Ce portrait de la nation hollandaise est au nombre des meilleures 
pages de l'auteur. 

Mais nous goûtons davantage encore celles que lui inspirait 
l'état de la France à la veille de la Révolution. Ce qui paraît 
l'avoir surtout préoccupée, c'est d'une part la condition des 
protestants, d'autre part la question des lettres de cachet, 
puis la personnalité, le caractère et les intentions de Louis XVI. 

Un Milanais écrit à un Français, à propos d'un des refus 
d'enregistrement des édits par le Parlement. Il pressent une 
révolution prochaine : 

« Etes-vous bien sûrs, dit-il, que de cette crise violente, il en 
sortît un état de choses plus juste et meilleur ? La Constitution 
anglaise tourne la tête à beaucoup de Français, et c'est avec 

1 Dans sa première feuille sur les affaires de Hollande, elle appelle la 
France, la Suisse, l'Angleterre et la Hollande les «nations favorisées»: 
Nous avons vu Benjamin citer cette expression non sans ironie (p. 370). 



3Ç4 MADAME DE CHARF'IEPE ET SES AMIS 

raison qu'on l'admire et qu'on l'envie. Mais vous êtes si différents 
des Anglais, que leurs lois ne vous conviendraient pas comme 
à eux, et il s'écoulerait des siècles avant que vous leur ressem- 
blassiez par leurs bons côtés. C'est à votre vanité pour le nom 
français, c'est à votre idolâtrie pour vos rois que vous avez 
dû votre grandeur, vos héros, vos victoires. On peut bien d'un 
moment à l'autre s'habiller et s'enivrer comme un Anglais, mais 
non pas donner l'esprit national anglais à la nation française... 

...Voilà. Monsieur, les réflexions, très superficielles à la 
vérité, d'un étranger qui aime la France, qui hait les guerres 
civiles, et qui a précisément autant de philosophie qu'il en faut 
pour n'être pas plus ému des maux d'un empereur ou d'un 
président à mortier, que de ceux d'un procureur au Châtelet 
ou d'un décrotteur. » 

La lettre VI, consacrée à l'édit concernant les protestants, 
contient un hommage éloquent à l'influence du Refuge dans les 
Pays-Bas. Il vaut la peine de recueillir cette page : 

« A qui la France doit-elle cet agréable empire qu'elle exerce 
bien plus sur l'Angleterre, l'Allemagne et la Hollande, que sur 
l'Italie et l'Espagne, à qui, si ce n'est à ses réfugiés, répandus 
dans tous les pays protestants ? Sans eux, la Cour de Berlin 
n'aurait pas été française, le feu roi de Prusse n'aurait pas écrit 
en français, son frère, le prince Henri, n'aurait pas entendu 
avec cette finesse les hommages qui lui ont été rendus en France, 
et n'y aurait pas répondu avec cette sensibilité. Grâce aux ins- 
tituteurs français, les enfants hollandais et allemands apprennent 
La Fontaine par cœur dès qu'ils savent parler ; depuis quarante 
ans les lettres de M me de Sévigné sont entre les mains de toutes 
les Allemandes, de toutes les Hollandaises, de toutes les femmes 
de Suisse un peu bien élevées, et le règne de Louis XIV leur est 
bien plus connu qu'aucune partie de l'histoire de leur propre 
pays. Lirions-nous aujourd'hui Montesquieu, Voltaire, Buffon. 
vos édits, vos mémoires, vos remontrances, si votre langue ne 
nous était pas familière, si votre pays n'était pas une seconde 
patrie pour la plupart d'entre nous, une patrie que se choisissent 
le goût et l'élégance ?... Dans le temps que Saurin faisait accou- 
rir à ses sermons tout le beau monde de La Haye, plusieurs 
Français et Françaises de qualité y donnaient la prévention la 
plus favorable pour leur nation, et les reparties fines de M Ile de 
Dangeau \ les jugements qu'elle portait sur les gens et les ouvra- 

1 Hélène de Dangeau, enfermée au Calvaire après la Révocation, recouvra 
la liberté, et se retira à La .Hâve, où elle fonda deux pensionnats pour les 
jeunes femmes de qualité qui appartenaient au Refuge (voir la France vro- 
testante, 2' édition, III, article Courcillon). 



MADAME DE CHABRlÈKK PUBLICISTE ET MUSICIENNE 3g5 

ges, étaient cités dans tonte la Hollande. Deux parentes du 
duc de La Rochefoucauld furent gouvernantes d'enfants chez 
des gens de qualité à Utrecht ; d'autres filles de condition, pleines 
d'esprit et de mérite, y tenaient une école au commencement du 
siècle, et vers l'an 1720, de jeunes gens des deux sexes louèrent 
chez elles Iphigénie et Idoménée. Je le demande, ces émanations 
de la France ne doivent-elles pas avoir contribué infiniment à 
vous faire régner sur les esprits des peuples où elles furent por- 
tées ? 

A présent qu'il ne vous reste plus à faire aucune conquête 
de ce genre, à présent que nous sommes les tributaires de votre 
littérature, et presque les esclaves de vos usages, rappelez, 
Français, il en est bien temps, les exilés qui vous ont acquis cet 
empire... La religion catholique, assise chez vous sur le trône, 
entourée d'une milice si vigilante et si nombreuse d'évêques, 
d'abbés, de moines de toute espèce, qu'a-t-elle à redouter ? 
M me la M. de N. en entendrait-elle une messe de moins quand les 
protestants seraient non seulement mariés, mais heureux en 
France ? C'est la religion protestante qui devrait trembler, 
car la tolérance fait plus de prosélytes que la persécution. » 

Plusieurs «feuilles» sont consacrées à la question des lettres de 
cachet. Un conseiller au Parlement adresse à ce sujet une remon- 
trance au roi, et semble prévoir, appeler m^me de ses vœux la 
prise de la Bastille : 

« Pourquoi ne déclareriez-vous pas que tout ministre, favori 
ou favorite, qui vous proposera une lettre de cachet, perdra sa 
place à l'instant, et que si la Bastille n'est pas encore détruite, 
ce sera pour elle ou pour lui que ce cruel donjon subsistera ? » 

Un savetier du faubourg St- Marceau s'adresse à son tour au 
roi pour solliciter trois lettres de cachet dont il aurait grand 
besoin pour faire enfermer sa femme, « babillarde et tracassière », 
son fils, épris de la bâtarde d'un décrotteur, et son frère, lequel 
menace de se marier, au détriment de ceux qui escomptaient son 
héritage. 

Puis c'est un Français qui conjure le roi d'adopter des mesu- 
res libérales tandis qu'il en est temps : 

« Dans un an, dans six mois, les mêmes concessions n'auront 
plus le même prix. Il faut saisir le moment de céder avec fruit, 
comme celui de profiter de la victoire. Tant de choses changent 
autour de nous, tout près de nous, lorsque tout nous paraît 
rester au même point ! Vous voyez toujours, Sire, vos mêmes 
palais, on vous appelle des mêmes noms, les officiers de votre 



3g6 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

couronne portent toujours les mêmes titres ; mais la nation 
change ; à la soumission superstitieuse et idolâtre qui passe, 
il faut faire succéder un respect raisonné et une soumission de 
confiance. » 

Les « feuilles » les plus originales sont celles où l'auteur adresse 
ses bons avis à Louis XVI sous la forme d'un conte philoso- 
phique à la manière de Voltaire. 

Bien-Né s'appelle ainsi parce qu'il est venu au monde « avec 
un esprit droit et un cœur ami de la justice ». Mais une mau- 
vaise éducation a laissé inutiles et incultes ces qualités natives. 
Il est gros mangeur et grand chasseur, et ne s'occupe point de 
ses peuples. Il jure volontiers, dans la bonne et la mauvaise 
humeur. Bientôt les affaires publiques s'embarrassent ; tout 
va mal dans le royaume. Un jour, le prince invoque la Sagesse, 
dont il a souvent entendu parler, mais que personne ne lui a 
fait connaître. La Sagesse survient à son appel, et lui donne 
cet ordre : « Ne jure plus !... Dans huit jours je t'en dirai davan- 
tage... » Il obéit, sans bien comprendre. Mais ses courtisans sont 
fort alarmés : « Si le roi peut surmonter d'un moment à l'autre 
une habitude prise depuis si longtemps, il pourra tout ce qu'il 
voudra !... » Huit jours après, la Sagesse reparaît et lui dit : 
« Sois plus sobre ! » Il obéit encore. « L'étonnement redoubla 
et la consternation devint générale. » Le roi se sent la tête plus 
libre, il est mieux disposé au travail. Mais voici sa conseillère 
qui revient lui dire : « Chasse moins souvent. Ce sacrifice ne te 
sera pas plus difficile que les autres. » Il obéit encore : « Huit 
jours se passèrent, pendant lesquels il ne chassa qu'une fois. 
Le neuvième jour il demanda des livres. » ...Ainsi se poursuit, 
par les victoires successives de la volonté, l'éducation du jeune 
monarque : 

« Et peu à peu il sembla que la Sagesse elle-même fût sur le 
trône. Les finances se rétablirent. La nation fut plus florissante 
et plus respectée que jamais, et Bien-Né fut aussi heureux qu'un 
roi peut l'être. » 

Chambrier d'Oleyres écrivait le 22 août 1789, dans son journal : 

« Chez M me de Charrière, qui m'a communiqué ses ouvrages 
polémiques. Il y a une suite de feuilles hebdomadaires sur les 
affaires de France, et un conte intitulé Bien-Né, que le libraire 
correspondant de Fauche à Paris a voulu débiter, et qui lui a 



MADAME DE CHARRIERE PUBLICISTE ET MUSICIENNE 5g~J 

mérité la prison parce que l'allusion à Louis XVI est trop frap- 
pante. » 

Nous avons eu la curiosité de vérifier le fait, qui est d'ail- 
leurs affirmé par M ,rie de Charrière elle-même 1 . Grâce aux indi- 
cations de M. Maurice Tourneux, guide aussi obligeant pour 
les chercheurs qu'admirable érudit, nous avons appris qu'un 
certain nombre des articles formant les Observations et con- 
jectures politiques furent réimprimés à Paris en 1788. Cette 
brochure, que possède la Bibliothèque nationale, contient, 
outre le conte de Bien-Né, cinq des morceaux relatifs aux affaires 
de France. Nous devons en outre à M. Tourneux communication 
de la note suivante : 

« L'auteur de la correspondance secrète, publiée par M. de 
Lescure (Paris, Pion, 1886, 2 vol. gr. in-8°), écrit à la date du 
16 août 1788 : « Le Roi, ayant lu la brochure intitulée Bien-Né, 
« où l'on se permet des recherches sur sa vie privée et de lui 
« donner des leçons, s'est imposé, dit-on, la loi de ne plus boire 
« que de l'eau. » 

Enfin, d'après une note ancienne sur un exemplaire du Bien- 
Né, mis en vente en 1864, « cette brochure aurait été saisie 
et des poursuites intentées contre les vendeurs 2 . » — Le fait 
doit être exact, car il est raconté dans l' avant-propos d'un autre 
petit ouvrage de M mc de Charrière, dont nous parlerons bientôt : 
Aiglonette et Insinuante, conte destiné à Marie- Antoinette. 
C'est une brochure qui fut publiée à Neuchâtel en 1791, puis 



1 Recueillons ici une lettre qu'elle écrivait à la fin de sa vie. Le célèbre 
géologue Léopold de Buch, en séjour à Neuchâtel, était venu la voir et 
avait subi le charme de son esprit. Quelques jours après, elle mande à 
M mt de Sandoz-Rollin : «. Puisque j'intéresse M. de Buch en ma qualité 
d'écrivailleuse, engagez-le à emprunter de M. d'Ivernois un recueil de 17 
feuilles, de quelques-unes desquelles je suis passablement vaine. Bien-Né, 
surtout, qui fit mettre son vendeur à la Bastille parce que j'y traitais trop 
familièrement Louis XVI, mérite que M. de Buch le lise et que vous le 
relisiez. Je l'écrivis au commencement de 88. L'on sait qu'en 89 il aurait été 
regardé comme une flagornerie punissable. » (1802). 

2 Ces renseignements figureront sous n° 20,857, dans la Bibliographie 
de l'histoire de Paris pendant la révolution française, T. IV, Documents 
biographiques, par M. Maurice Tourneux. Nous remercions notre savant 
confrère de l'empressement qu'il a mis à nous documenter, en nous com- 
muniquant des fiches encore inédites. 



398 MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 

réimprimée à Paris la même année ; l'édition parisienne repro- 
duit l'avis au lecteur de l'édition neuchâteloise, mais en y ajou- 
tant les noms des libraires compromis par la vente du Bien-Né ; 
voici ce texte curieux : 

« Un écrivain obscur, mais dont la plume était exempte de 
malice, comme d'adulation, traça ce qui aurait dû arriver au 
roi Bien-Né. Le pauvre prince ne l'aura point lu. Ses ministres 
lui dérobèrent sans doute son histoire ; car ils en furent si mécon- 
tents, qu'ils mirent en prison les libraires qui la débitaient, et 
notamment les nommés Désauges, G. D. X. et Denné : heureu- 
sement une femme compatissante fit abréger le temps de cette 
dure pénitence ; et quant à l'auteur, il n'a été connu ni du 
ministre, ni du public. Voyons s'il saura tracer quelques lignes 
qui ne causent de chagrin à personne et qui puissent plaire à 
celle à qui elles seront particulièrement destinées. » 

Or, en consultant les archives de la Bastille et les ouvrages 
relatifs à la célèbre prison, nous avons constaté que Désauges 
père, colporteur, et son fils, le libraire Edme-Marie-Pierre Désau- 
ges, furent incarcérés plusieurs fois pour délits de librairie '. 
C'étaient des familiers de la Bastille. Quant à Philippe Denné, 
libraire au Palais-Royal, il y entra le 10 avril 1788, fut transféré 
le 15 août à St-Lazare, — ce qui était une aggravation de peine, 
— et mis en liberté en novembre. Il est bien probable que c'est 
le Bien-Né qui lui valut une captivité si longue et si rigoureuse. 
Quelle est la « femme compatissante » qui réussit à la faire 
abréger ? Sans affirmer rien, nous rappelons que M me de Char- 
rière connaissait M. de Breteuil, l'avait sollicité à deux repri- 
ses : et c'est M. de Breteuil, précisément, qui avait contre- 
signé l'ordre d'incarcérer Denné... 



1 Désauges père est poursuivi en 1760 pour avoir colporté la préface de 
la comédie des Philosophes (de Palissot) ; en 1775, il est enfermé pour 
quelque autre délit du même genre ; en 1777, le père et le fils sont empri- 
sonnés tous deux, à propos d'une «affaire Manichelle » ; le second avait 
été arrêté à la barrière Saint-Dominique, ayant dans son cabriolet 60 exem- 
plaires en feuilles des Arrêtés et très humbles remontrances du Grand 
Conseil au Roi. Il fut emprisonné derechef, en 1786, pour avoir publié un 
pamphlet (Lettre d'un garde du corps) relatif à l'affaire du Collier. — 
Voir sur les Désauges et Denné, Bibliothèque de l'Arsenal, B. 12,517 : Arch. 
de la Préfecture de police, 2' section, C. 25 ; La Bastille dévoilée, IIP livr. 
p. 137 ; Funck-Brentano, Lettres de cachet à Paris. 



MADAME DE CHARRIEKE PUBLICISTE ET MUSICIENNE 3gg 

Un fait est certain, c'est que les Observations et conjectures 
politiques ne passèrent point inaperçues à Paris. Mieux encore : 
les pages mordantes sur les lettres de cachet firent attribuer 
cet ouvrage à un auteur moins obscur que M mc de Charrière. 
Benjamin Constant écrivait à celle-ci, le 25 septembre 1 1793: 

« J'ai trouvé chez un libraire [à Lausanne] vos petites feuilles 
politiques sous le nom du comte de Mirabeau. J'en ai pris deux 
exemplaires. Je vous en envoie l'un avec l'article du catalogue 
qui vous arrache la gloire de cet ouvrage. Serez-vous plus fâchée 
de cette perte que flattée de la méprise ? » — Elle répond le 28 : 
« Je suis plus contente de la méprise que fâchée du larcin, 
si toutefois celui qui attribue mon ouvrage au comte de Mira- 
beau, au lieu d'être le public, n'est pas quelque libraire avide, 
attentif seulement à donner à un anonyme un nom qui fasse 
vendre l'écrit. C'est M. de Charrière qui m'a suggéré ce doute 
modeste, cette prudente distinction 2 . » 

Elle eut à essuyer les attaques assez vives d'un anonyme, 
qu'elle prenait pour le comte de Sanois : 

« A l'avenir, écrit-elle à d'Oleyres, il faudra du courage pour 
ouvrir sa porte à un Français. M. de Mirabeau fait peur des 
Français d'esprit, et M. de Sanois des Français sans esprit. 
On est bien fâché contre lui à Neuchâtel, et plus que son sot 
petit livre ne le mérite. La moitié de sa mauvaise humeur est 
dirigée contre moi, qu'il n'a jamais vue. » 

Le « sot petit livre » auquel ces lignes font allusion (et qui fut 
d'ailleurs hautement désavoué par M. de Sanois 3 ), est la Lettre 
d'un voyageur français, écrite de Zurich, à M. Bergasse, à Paris 
(Cologne, 1789). Cette lettre est signée G*** et porte la date 
du 28 septembre 1788. C'est un pamphlet violent contre la 
Suisse et ses habitants : « Leur liberté est souvent licence, bru- 
talité, intolérance... S'ils exercent l'hospitalité, c'est en ran- 
çonnant les étrangers... » Dans son zèle nationaliste, l'auteur 
proteste contre l'admission des Suisses au service de France, 
les appelle « ces intrus, qui viennent enlever la subsistance de 

1 Et non décembre, date indiquée dans le recueil Melegari. 

2 La « méprise » s'explique si l'on se souvient que Mirabeau avait écrit 
dans le même sens, en 1788, des lettres Aux Bataves sur le stathoudérat. 

3 Voir sa brochure (que nous a signalée notre ami M. Arthur Piaget) : 
Questions proposées à toutes les assemblées par un membre de la noblesse 
de celle de Meaux, i3 mars 1 78g, par le comte de Sanois. 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 4OO 

nos enfants », et résume son sentiment sur la belle Helvétie 
dans cette formule lapidaire : « La Suisse est une éponge à sup- 
primer ». Plus loin on lit encore ces lignes, qui font suite à une 
« note historique sur les affaires de Genève » : 

« La Suisse renferme une multitude (!) de gens d'esprit dans 
les deux sexes, beaucoup de femmes très instruites, même en 
état d'écrire. Une Hollandaise, qui s'y est établie il y a plu- 
sieurs années, passe sa vie à composer des romans qu'on trouve 
à Paris et que vous connaissez peut-être. Cette dame fait actuel- 
lement un opéra. On assure qu'elle s'est avisée de publier des 
pamphlets contre nous, nos Parlements, nos Etats provinciaux. 
J'ignore si on les lui a payés cher : mais ils ont donné lieu à 
une réplique qui lui a été adressée par une dame française... » 

Cette réplique fait suite à la lettre de Zurich. Nous en trans- 
crivons les passages les plus curieux : 

Lettre d'une jeune Française arrivée à Lausanne pour confier 
à M. Tissot la guéri son de son mari infirme, Conseiller au Parle- 
ment de Paris, écrite à M me de C*** à sa maison de campagne, 
située sur le bord du lac d'Yverdun 1 . 

A Lausanne, le 26 mai 1788. 
J'ai trouvé, Madame, en arrivant ici, dans toutes les maisons, 
un roman nouveau qui y fait sensation 2 . On dit que c'est votre 
ouvrage. On m'en a proposé la lecture. J'ose avouer mes torts : 

je l'ai refusée. Je ne lis jamais de romans On m'a présenté une 

brochure de 80 pages, intitulée Observations et conjectures politi- 
ques, imprimées chez J. Wittel, aux Verrières-suisses, divisées 
en chapitres numérotés depuis 1 jusqu'à 13. J'ai lu cette col- 
lection de numéros, qu'on m'a dit être encore un ouvrage de 
votre composition. Si on m'a trompée, si le numéro auquel 
je vais répondre n'est pas de vous, ni de M. votre époux 3 , ma 
réponse ne s'adressera ni à l'un ni à l'autre, mais à l'auteur 
tel qu'il puisse être. » 

L'auteur de la lettre repousse « les sarcasmes et les accusa- 
tions par lesquels on cherche à donner du ridicule à sa patrie », 
et s'excitant par degrés, éclate enfin : 

« Daignez, Madame, recevoir par mon organe les remercie- 
ments que doit la nation française aux sages leçons que vous 

1 Le lac de Neuchàtel était souvent appelé alors lac d'Yverdun. 

2 Voilà qui prouve au moins le très grand succès de Caliste. 

3 II semble résulter de ce passage que tout ou partie des Observations 
avait été attribué à M. de Charrière. 



MADAME DE CHARRIERE Pl'BLICISTK ET MUS1CIENNI 40 1 

voulez bien lui donner... De quoi vous mêlez r vous ? Faites des 
romans, Madame. On dit qu'ils sont délicieux, et jamais vos 
observations politiques n'auront le même succès. » 

A propos de la Constitution anglaise, dont M me de Charrière 
avait dit qu'elle « tournait la tête aux Français », mais ne saurait 
leur convenir, l'anonyme réplique par une assertion qui aurait 
étonné Montesquieu : 

« Daignez, madame, donner quelque relâche à vos occupations 
romanesques. Lisez, je vous en conjure, notre histoire, dont 
vous n'avez pas la plus légère notion. Elle vous apprendra que 
la Constitution anglaise, longtemps avant d'être établie dans les 
Iles britanniques, régissait notre monarchie... N'auriez-vous 
pas, Madame, par hasard quelques fonds en France ? Je le 
soupçonne. J'ai fait ici cette remarque, que les Suisses les plus 
ardents à vouloir nous fabriquer de nouvelles chaînes, sont des 
capitalistes inquiets. » 

Ces insinuations malveillantes d'un pamphlétaire anonyme 
n'empêchèrent pas M me de Charrière de reprendre bientôt la 
plume à propos des affaires de France. La Révolution venait 
de commencer ; un esprit aussi curieux que le sien devait suivre 
avec l'intérêt le plus passionné les péripéties de ce grand drame ; 
notre pays allait d'ailleurs en ressentir fortement le contre-coup 
par l'Emigration. Déjà elle avait suivi avec attention les troubles 
qui agitaient la petite république genevoise : 

« A propos, Monsieur, écrivait-elle, le 30 mars 1789, à d'Oleyres, 
qu'avez-vous pensé de cette petite révolution de Genève, si 
subite, si entière, si inattendue ? M. de Saïgas écrit que les 
physionomies ont changé depuis les lettres qu'on a reçues de 
la Cour de France... Il nous envoie d'assez jolies et méchantes 
chansons négatives 1 ... Cette petite république est vraiment 
bien étrange. Je l'aimais beaucoup une fois, mais cela m'a passé. 
La politique des républiques, comme celle des Cours, ne doit 
pas être vue de près si l'on veut prendre plaisir à ceux qui la 
manient. Quand on est jeune et un peu romanesque, on veut 
voir le monde ; ensuite, on se tient volontiers renfermé dans 
sa tanière, et la plus petite, la plus inaccessible, est la meilleure. 
Ce n'est pas qu'on ne s'y ennuie quelquefois ; mais l'ennui ne 
paraît pas le plus grand des maux, et on ferme les yeux à tout 
spectacle plutôt que de s'exposer à les avoir blessés d'un spectacle 

1 On sait que les Négatifs étaient le parti aristocratique de Genève, par 
opposition aux Représentants, ou parti populaire. 



402 



MADAME I)K CHARRIERE ET SES AMIS 



fâcheux. Voilà ma profession de foi et de conduite. Ce n'est ni ne 
doit être encore de sitôt la vôtre, mais peut-être la sera-ce un 
jour. Alors, je serai bien aise pourtant que Cormondrèche ne soit 
qu'à une demi-lieue de cette tanière-ci, supposé que je vive et 
l'habite encore * ! En attendant, je fais toujours de la musique 
pour des paroles, ou des paroles pour de la musique. » 

Dans la lettre suivante (avril 1789), elle fait allusion à un libelle 
de Mirabeau, « dans lequel on dit que Berlin trouve avec délice 
une ample vengeance 2 », puis elle s'écrie : 

« Le voilà pourtant nommé, ce misérable Mirabeau ! J'en 
suis fâchée pour la chose publique, pour M. Necker et pour 
l'honneur du Tiers. Au reste, peut-être voudra-t-il jouer le rôle 
d'honnête homme, et s'il le veut il le pourra. J'abandonne assu- 
rément sa probité et ne soutiens pas son style, mais je trouve 
qu'il écrit avec tout l'esprit possible 3 . » 

Deux mois plus tard, elle communiquait à d'Oleyres de nou- 
velles feuilles politiques, écrites à l'occasion de la convocation 
des Etats Généraux. Ce sont les Lettres dun Evêque français 
à la nation. 

« Il y a de l'esprit, dit d'Oleyres dans son journal, du style 
et des grâces, mais point de suite, de consistance, et même rien 
de bien saillant. Une idée la conduit à une autre, et quelquefois, 
la facilité d'écrire et de rendre ses idées, l'engage à en hasarder 
de trop paradoxales... L'ouvrage qu'elle m'a dit avoir le plus 
travaillé, celui dont elle est le plus satisfaite, c'est la 6 e Lettre 
dun Evêque. La matière est importante : il s'agit de la réforme 
du Code criminel et de l'abolition de la peine de mort. M me de 
Charrière traite cette matière avec plus de profondeur qu'on 

1 Nous rappelons que Chambrier d'Oleyres avait sa résidence d'été dans 
le village de Cormondrèche, tout près de Colombier. 

2 Sans doute un des pamphlets de Mirabeau contre Necker. 

3 A propos des Lettres à Sophie, elle écrivait, le 5 mars 1792, à d'Oleyres : 
«J'ai parcouru tous ces jours les lettres que Mirabeau écrivait à M™' de 
Monnier et à M. Lenoir du donjon de Vincennes. C'est plutôt une très 
curieuse qu'une très agréable lecture. Il y a de la monotonie dans ses élans 
d'amour et de ressentiment, et je ne sais quoi empêche qu'on ne soit per- 
suadé de la vérité de ce qu'il répète cent et cent fois ; mais quant à de 
l'esprit, de la force dans le raisonnement et l'expression, une grande fertilité 
d'idées, que cependant je n'appellerai pas imagination, une grande flexibi- 
lité d'esprit qui pourtant n'est pas de la grâce et de la douceur, voilà ce 
que vous y trouverez certainement. On n'apprend pas là-dedans à l'aimer, 
mais bien à détester son père, cet Ami des hommes qui n'aimait que lui ». 



MADAME DE CHARBIERE PUBUCISTE ET MUSICIENNE 403 

ne peut en attribuer à une femme occupée d'ouvrages légers et 
sans suite. » 

Le jugement de d'Oleyres ne laisse pas d'être assez juste. 
« Point de suite, de consistance », cela est vrai des observations 
et des nouvelles lettres. Mais ce qui les rend attrayantes, c'est 
la liberté, disons même l'audace d'une pensée dégagée de tout 
préjugé et qui, au besoin, devance les esprits les plus hardis de 
ce temps. C'est le cas lorsqu'elle proclame que le tiers-état n'est 
pas plus le peuple que la noblesse n'est la nation, et entrevoit, 
au-delà de l'émancipation de la bourgeoisie, l'avènement du pro- 
létariat ; lorsqu'elle montre que sitôt que les ordres privilégiés 
n'existeront plus, l'inégalité renaîtra dans la classe même des 
bourgeois. Largement sympathique à l'esprit de la Révolution, 
elle s'écrie avec une noble simplicité : « Rendons grâce à l'effer- 
vescence qui nous a rendus si attentifs et si ardents pour la patrie!» 
Aucune grande réforme ne l'effraie, pourvu qu'on ménage les 
transitions nécessaires ; brutalement et soudainement appliqué, 
le remède serait pire que le mal. Tels sont les principes qu'elle 
développe par la bouche ou plutôt par la plume d'un prétendu 
évêque. Ce prélat n'a pu réussir à se faire élire aux Etats Géné- 
raux, parce qu'il n'a voulu s'embrigader dans aucun parti. Mais 
il a ses idées, qu'il croit saines et utiles. Sa première lettre, datée 
du n avril 1789, s'élève contre le revenu des évêques, qui est 
bien trop considérable et devrait être réduit, mais peu à peu. 
Dans la deuxième lettre, où il traite de la condition du proléta- 
riat, l'évêque fait observer que toutes les réformes qu'on propose 
profitent à une fraction seule de la nation, à la bourgeoisie : 
qu'on lise plutôt toutes ces brochures sur le Tiers : 

« Est-il question des besoins du pauvre paysan, ou des pré- 
tentions du riche roturier ? Ne pense-t-on qu'à donner aux riches- 
ses un pouvoir plus grand encore que l'immense pouvoir qu'elles 
ont déjà ? » 

Cela n'est que trop évident. Mais la foule des obscurs travail- 
leurs voudra avoir son tour... 

Ce langage de l'évêque surprend un peu ; il nous surprend 
plus encore lorsqu'il propose que le clergé abandonne les richesses 
inutiles dont regorgent les églises : 

« C'est de toute la plénitude de mon cœur que je conseille 
au clergé d'offrir, pour nos pauvres, tous nos trésors d'église ; 



4 o 4 



MADAME DE CHARRIERE ET SES AMIS 



c'est avec la conviction la plus intime et la plus parfaite que rien 
ne pourrait être plus agréable à la Divinité, plus propre à faire 
respecter la religion, et à nous laver de tant d'accusations odieu- 
ses, dans lesquelles l'incrédulité confond la religion avec ses 
ministres. » 

Ce qui importe surtout à ce bon prêtre, c'est que désormais 
l'Eglise rende gratuitement au peuple les services qu'elle lui 
a fait payer jusqu'ici : 

«Ah ! que désormais on puisse parmi nous contracter un lien 
nécessaire, et naître, et mourir, sans qu'il en coûte de l'argent, 
sans qu'un ministre de Dieu soit obligé d'avilir et lui et son 
ministère en tendant la main pour recevoir, à celui à qui il ne 
devrait la tendre que pour donner. » 

Dans la 4 lettre, ce singulier évêque s'émancipe : il revendi- 
que la liberté religieuse et le droit de ne pas croire ; il proteste 
contre le faux zèle ecclésiastique essayant d'arracher l'adhésion 
d'un mourant; il affirme le droit pour tout homme de prescrire 
que son enterrement sera religieux. — ou ne le sera pas. Il s'élève 
contre les procédés de l'Eglise envers les suicidés et les comédiens. 
« Qu'ils soient enterrés comme ils voudront l'être, soit décemment 
auprès des sectateurs de Voltaire, soit religieusement auprès de 
ceux de Jésus-Christ! » En revanche, ce prélat si éclairé estime 
qu'il ne faut pas proscrire le duel, préjugé funeste, mais indes- 
tructible, puisqu'il est « aussi puissant sur un homme vertueux 
et raisonnable, que sur un fou et un homme dépravé ». 

Les deux dernières lettres, des 18 et 22 mai, sont postérieures 
à l'ouverture des Etats Généraux. La plus remarquable de toutes 
est assurément la sixième : ce réquisitoire véhément contre la 
peine de mort et les flétrissures corporelles, est semé d'aperçus 
lumineux, et plein d'une émotion humaine qui rend l'auteur 
éloquent : 

« Le faut-il absolument, qu'il y ait en France des supplices 
et des bourreaux ? Puissé-je ne jamais croire qu'ils soient néces- 
saires ! Puissé-je, s'il me faut toute ma vie entendre ces mots 
révoltants et sinistres, croire du moins qu'un jour viendra où ils 
ne seront plus prononcés. » 

L'auteur nous apprend, dans une lettre à Benjamin, que 
ses « petits évêques », ainsi qu'elle désignait ces lettres, furent 
imprimés par les soins de DuPeyrou ; puis réunies en un recueil, 



MADAME DE CHARRIÈRE PUBLICISTE ET MUSICIENNE 405 

qui parut dans le courant de l'été 1789 : chaque lettre y a con- 
servé une pagination spéciale ; le tout représente une brochure 
d'une centaine de pages in-octavo. M mc de Charrière fut flattée 
de constater que Gorsas, rédacteur du Courrier de Versailles, 
lui faisait des emprunts. Mais, à son ordinaire, elle ne tira point 
profit de son ouvrage. DuPeyrou lui écrit (7 novembre 1789): 
« Le sieur Fauche demande les 100 livres qui lui restent dues sur 
les Episcopales. » La même lettre nous apprend que l'infatigable 
plume vient de produire plusieurs pamphlets contre les violents 
de la Révolution. 

« Vous me ferez un vrai plaisir, écrit-elle au libraire Roulet, 
de m'aider à les tourmenter en faisant aller à Paris les épingles 
dont je voudrais qu'ils sentissent la pointe. » 

Nous ignorons ce qu'étaient ces épingles dont elle parle plu- 
sieurs fois. 

Dans l'année 1788, elle avait pris part au concours ouvert 
par l'Académie de Besançon sur ce sujet : Le Génie est-il au 
dessus des règles ? Le prix fut décerné à un de ses rivaux, l'abbé 
Macherey. Le discours de M me de Charrière (portant l'épigra- 
phe Fuerunt et crunt, qui proclamait l'éternité des règles), ne 
fut pas même « retenu », c'est-à-dire classé parmi ceux qu'on 
jugeait dignes d'une seconde lecture. Elle réclama, d'ailleurs 
sans succès, le manuscrit de cet ouvrage, écrit hâtivement et 
dont elle n'avait pas gardé copie : 

« Je voudrais le conserver, écrivait-elle au secrétaire de l'Aca- 
démie, M. Droz de Villars, non qu'il soit ou que je le trouve 
bon d'un bout à l'autre, tant s'en faut, mais parce que j'en aime 
le morceau sur l'architecture et quelques autres périodes \ » 

Ce discours est d'inspiration toute classique : l'auteur impose 
au génie la souveraineté des règles, qui ne sont à ses yeux que 
l'expression de la raison éternelle et de l'éternel bon sens. 
Chaque art a formulé les siennes, qui s'adaptent aux besoins des 

1 Lettre du 22 février 1789, dont je dois la communication, ainsi qu'une 
copie du discours, à l'obligeance de mon savant collègue de l'Académie de 
Besançon, M. Léonce Pingaud, sans qui j'aurais ignoré l'existence de cet 
ouvrage. Détail à noter : Chaillet, le pasteur, avait concouru aussi et obtint 
un accessit. Son discours fut imprimé, en 1789, chez Fauche-Borel, à 
Neuchâtel. 



4-0Ô MADAME DE CHARRIEKE ET SES AMIS 

divers pays et des diverses époques. Dans quelques pages ingé- 
nieuses, elle montre, par exemple, qu'en architecture, certains prin- 
cipes demeurent constants en tous lieux,