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MADAME 



DE LA SABLIÈRE. 



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tMP. DR IJAUAIAN Kt ce. — DRLTOiMBK. GERANT. 

Rue du Nord, no 8, 



MADAME 



DE LA SABLIÈRE 



€a comiee^e Wa^\\. 




BRUXELLES. 

ClÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE. 
HAUMAN ET C«. 

1840 



CINQ MAITRESSES. 



— Vous êtes bien heureux , mon cher mar- 
quis! 

— Vous croyez ? 

— Et qui en doute? La cour et la ville sont 
pleines de vos triomphes. Favori de Mars , 
d'Apollon, de Vénus, que vous manque-t-ij, je 
vous prie ? 

— Rien absolument; mais d'où vous vient 
cette admiration pour mon bonheur , mon cher 

MADAME DE LA SABLIÈBE. 1 



2 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Sévigné ? Vous ne me semblez pas plus mal traité 
que moi. 

— Quelle différence ! 

— Je ne vois pas trop en quoi elle consiste , à 
moins que ce ne soit parce que je suis lieutenant 
et guidon des gendarmes-Dauphin. Vous êtes plus 
jeune que moi , je le crois du moins , vous êtes 
tout aussi bien fait , vous avez autant d'esprit , 
votre qualité vaut la mienne , et vous possédez de 
plus que moi une mère comme il n'y en a pas deux 
en France. A mon tour je vous demanderai : Que 
vous manque-t-il ? 

Le marquis de Sévigné répondit par un long 
soupir. M. de La Fare reprit : 

•^- Ah! je comprends, vous êtes amoureux. 

— Hélas! oui, je le suis, vous avez deviné 
juste. Je suis amoureux comme un fou , comme 
un sot , je devrais dire. 

— Eh bien, où est le mal? Ne sommes-nous 
pas tous amoureux plus ou moins , et partant 
plus ou moins fous ou imbéciles ? Il ne s'agit que 
d'accepter franchement sa position, 

— Ce n'est pas de l'amour que je me plains , 
c'est de l'objet aimé. 



CINQ MAlTRESSES^. 3 

— Oh î pour ceci , c'est autre chose. Vous avez 
donc affaire à une tigresse? 

— Non, elle ne Test pas assez, au contraire. 

— Serait-ce toujours Kinon et auriez-vous la 
faiblesse d'en être jaloux? Jaloux de Ninon! 
mais , mon cher ami , vous lui ôteriez son plus 
grand charme en la forçant à être sage. C'est jus- 
tement l'opposition d'une vertu sévère avec un 
aimable vice qui séduit en elle. Ainsi que le 
dit Villarceaux , Ninon est bien le plus honnête 
homme de France , en même temps que la plus 
scélérate et la plus dangereuse femme que je con- 
naisse. 

— Celle dont je parle n'est pas même honnête 
homme, marquis. 

— Oh ! mon Dieu , vous m'eff'rayez ! Serait-ce 
la Brinvilliers , la Voisin , ou quelque empoison- 
neuse de leur bande ? 

— Bien pire, c'est la Champmeslé. 

— Oh! oh! je comprends, reprit le marquis 
de La Fare avec un fin sourire , la Champmeslé ! 
Vous avez donc cru à la fidélité des déesses ? 

— Elle me fera tourner la tête. Je ne sais 
comment j'ai été assez malheureux pour m'at- 



4 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

tâcher à cette fille-là. Ma mère , dont vous con- 
naissez l'esprit et la finesse , a cependant employé 
tous les moyens pour m'en empêcher ; je ne le 
voulais pas non plus , cela est venu malgré moi , 
et maintenant , je vous le répète, je l'aime comme 
un sot. 

— Est-elle toujours coiffée de Racine ? 

— Racine , Despréaux , Saint-Evremont, Cha- 
pelain , La Fontaine , Chaulieu , Rachaumont , 
tous les beaux esprits du royaume ; c'est une aca- 
démie que sa maison... et son cœur. 

— Le cœur de la Champmeslé ! Et de sorte 
qu'elle vous tourmente , elle vous exténue , elle 
vous ruine? 

— Exactement. Je passe mes journées à cou- 
riraprès elle : elle est, je crois, partout où je ne suis 
point. Le soir elle m'écrit de venir, que je la trou- 
verai seule... Nous sommes quinze amis qu'elle 
n'a pu renvoyer. Je me mets en furie ; pour me 
calmer , elle me propose de dîner le lendemain 
ensemble. J'accepte , heureux enfin de la sous- 
traire à ces poètes de ruelles qui la poursuivent ; 
et lorsque je viens pour l'enlever à ces miséra- 
bles influences , je la vois entourée d'une demi- 



CINQ MAITRESSES. 5 

douzaine de ces messieurs, ils nous accompa- 
gnent , et je suis obligé de leur payer la fricassée, 
comme dit la princesse de Tarente. 

— Cela est terrible, mon cher marquis, je 
vous plains d'autant plus que je connais ces infor- 
tunes-là. 

— Vous , marquis ? C'est impossible ! 

— Mon Dieu , si 1 Cela m'arrive journelle- 
ment. 

— Avec votre maîtresse ? 

— Avec mes maîtresses. 

— Et combien donc en avez-vous ? 

— Cinq , au moins. 

— Cinq maîtresses ! qui toutes vous ont 
trompé ? 

— Hélas ! oui. 

— Ruiné? 

— Oh ! oui ! 

— Mis sur les dénis , abîmé de jalousie , rongé 
de désespoir, couvert de honte en vous-même, 
elles vous ont fait tout cela ? 

— Oui , oui , oui , oui. 

— Alors je n'y comprends rien du tout. 

— Pourquoi ? 



6 MADAME DE LA SABLIERE. 

— Comment , vous qui êtes l'homme le plus 
indiscret de la cour , ne Ta-t-on pas su ? 

— Eh ! mon Dieu î personne n'en doute ! 

— Quoi? madame de La Sablière ! 

— Madame de La Sablière? Mon cher Se vigne, 
qui vous parle d'elle , s'il vous plaît? 

— Mais , vous apparemment , vous qui vous 
plaignez des chagrins que vos maîtresses vous 
donnent... 

— Sans doute , mais elle ! Me prenez-vous pour 
le dernier des hommes , que vous me croyiez 
capable de la confondre avec mes maîtresses , de 
parler d'elle autrement qu'avec le respect qu'elle 
mérite? Elle, madame de La Sablière, me donner 
un chagrin! Vous avez donc oublié ce que nous 
sommes l'un à l'autre? Vous ne vous souvenez 
donc plus de ce que je vous ai conté cette nuit 
de bivac, au bord de l'Yssel, lorsque vous m'avez 
surpris versant des pleurs sur son portrait? Oh ! 
c'est le plus noble cœur qui existe au monde ; 
elle a tout fait, tout sacrifié pour moi. Cette 
bonne renommée , à laquelle elle tenait tant , ne 
l'a-t-elle pas laissé perdre ? Sa vie si douce d'in- 
térieur , ne l'a-t-elle pas quittée ? Depuis cinq ans 



CINQ MAITRESSES. 7 

a-t-elle eu une pensée qui ne fût pour moi ? Ne 
Tai-je pas trouvée la même après que j'avais 
mérité cent fois sa colère et son mépris? Quels 
services ne m'a-t-elle pas rendus? Toujours tendre 
et dévouée, elle m'a consacré son existence sans 
restriction ? c'est un ange , mon cher marquis , 
que cette femme-là î Elle a fait de l'amour une 
vertu , elle a fait d'un mauvais sujet comme moi 
un croyant. Oui, je crois en Dieu, je crois en 
tout , parce que je crois en elle. Et pourtant que 
de larmes elle a répandues ! Que de rivales in- 
dignes elle a subies 1 De combien de douleurs je 
l'ai abreuvée! Son nom réveille en moi mille 
remords , mille élans de reconnaissance. Je vou- 
drais lui rendre tout ce que je lui dois ; mais , 
hélas 1 je ne serai jamais qu'un ingrat. 

M. de La Fare prononça ces mots d'un ton 
profondément touché. Son regard fixé vers la 
terre se mouilla un instant , et il détourna la tête, 
comme s'il avait honte de cette sensibilité. Le 
marquis de Sévigné l'examinait avec étonnement. 
11 ne retrouvait plus ce beau, ce brillant jeune 
homme , dont la réputation de légèreté s'était 
établie à si bon droit. C'est qu'il ne savait pas 



8 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

que chez les gens de cœur il y a des cordes qui 
ne se brisent jamais. Elles se détendent, elles 
semblent incapables de former aucuns sons, 
jusqu'à ce qu'une main savante les touche et 
leur rende leur première énergie. Le cœur est 
inépuisable, il n'y a que Dieu qui en connaisse 
les bornes. 

Après un instant de silence , M. de La Fare 
reprit : 

— Non , monsieur , vous avez mal deviné ; il 
ne s'agit point ici de ma maîtresse , c'est seule- 
ment de mes maîtresses , et cela ne se ressemble 
pas du tout. J'ai été comme vous trahi , trompé, 
entraîné loin de mes opinions ; comme vous j'ai 
nourri mes rivaux, je les ai flattés, je leur ai 
souri. Comme vous j'ai souff'ert de jalousie, d'em- 
portements, de dédains, et déplus que vous 
pour cinq chaînes différentes , dont une cepen- 
dant m'a donné peu de peines , je dois le dire. 
Comme vous j'ai voulu les rompre, sans en avoir 
la force. 

— Et ne peut-on savoir les noms?... 

— Oh ! très-volontiers , elles ne méritent au- 
cuns ménagements, les traîtresses. D'ailleurs, ce 



CINQ MAITRESSES. 9 

sont bien les filles les plus courtisées ! La pre- 
mière de toutes est la Gloire. Vous ne vous ima- 
ginez pas ce que j'ai fait pour elle ; combien 
de nuits sans sommeil , combien de fatigues , 
combien de blessures , et tout cela pour quoi ? 
Pour être mestre de camp du régiment de mon 
père d'abord , et puis lieutenant des gendarmes- 
Dauphin. Cela est très-beau à mon âge , lorsqu'on 
n'a presque pas déposé le harnois depuis douze 
ans , lorsqu'on a assisté à tout ce qui s'est donné 
de batailles aux quatre coins de l'Europe, jus- 
qu'en Hongine, et qu'on en a rapporté huit bles- 
sures : être réduit à raconter cela au coin de son 
feu , et avoir rêvé des historiographes , la posté- 
rité , et tout ce qui s'ensuit ! 

— Et la seconde ? 

— La seconde, c'est la Cour. Vous ne nierez 
pas que ce ne soit le pays des déceptions , des 
découragements ; on y est coudoyé à chaque 
minute par des courtisans stupides et des flatteurs 
en habit brodé. J'ai perdu mon temps sur le 
chemin de Versailles, pour entendre, après quinze 
jours d'attente , un bonjour du roi , ou obtenir 
un regard de madame de Montespan. J'ai vu 



10 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

pleurer la duchesse de La Vallière et triompher 
sa rivale. Je me suis trouvé un jour assez près 
de monseigneur pour qu'il m'admette à ses par- 
ticuliers , voilà tout; et pour cela j'ai perdu ma 
santé , ma jeunesse ; j'ai souvent affligé le seul 
cœur qui me soit dévoué sur la terre. J'ai pro- 
mené mon nom dans les antichambres; c'était 
bien la peine , vraiment ! 

Ce n'est pas tout encore : il m'a fallu aller 
chercher une troisième occupation, la poésie. Je 
me suis mis à rimer tant bien que mal, comme 
un écrivailleur. Ce que mes deux premières folies 
avaient respecté a disparu devant celle-là, et j'ai 
placé au nombre de mes tyrans le plus suscep- 
tible de tous , l'amour-propre d'auteur. Je veux 
des louanges, et quand on m'en donne, je ne les 
savoure pas à mon aise , parce que je n'ose pas 
les croire vraies. Je n'ai point de prétentions, et 
je suis accablé de toutes celles que je cache. 
Chaulieu et La Fontaine se moquent de moi , et 
m'appellent le poète-marquis. J'en veux rire, et 
malgré moi j'enrage ; je sens qu'au milieu de leur 
bienveillance ils me protègent ; je ne suis pas du 
métier , mes vers sont des vers de cour , c'est- 



CINQ MAITRESSES. Il 

à-dire de mauvais vers. Pensez-vous , marquis , 
que ces maîtresses valent la vôtre ? 

Qu'allez-vous dire en entendant nommer la 
quatrième? Celle-là , c'est la plus terrible de 
toutes , c'est la vraie passion , celle qui fera ma 
destinée , je le sens , j'en suis sûr. LaBassette î 
Voilà la source d'abominables souffrances , de 
désordres certains ! Voilà un engin de perte et 
de ruine. Ne soyez jamais joueur, mon ami, 
c'est l'enfer en ce monde. Le jeu tue les autres 
émotions. Le jeu rend pâles et insipides les joies 
de l'imagination et celles du cœur. Quand on est 
joueur, on n'est plus que cela; cette funeste 
habitude dessèche l'âme , flétrit Fesprit , éteint 
l'enthousiasme. Aussi comme je me défends î 
Comme je ne veux pas céder à ce penchant qui 
m'attire ! Hélas ! je retarde seulement ma défaite, 
j'y succomberai... Oh ! oui , malgré tout j'y suc- 
comberai ! . . . 

Le visage de M. de La Fare prit une expres- 
sion douloureuse , tellement frappante , qu'elle 
attendrit presque M. de Sévigné. Ils se turent 
tous les deux. Enfin M. de Sévigné toucha l'épaule 
du marquis et lui dit : 



12 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Et la cinquième ? 

Un changement complet s'opéra dans la phy- 
sionomie de M. de La Fare ; il sourit avec maUce, 
avec gaieté même ; son front s'éclaircit et ses 
réflexions disparurent. 

— Vous tenez beaucoup à savoir son nom ? 

— Sans doute, je veux la confidence tout 
entière. 

— C'est une femme , je vous en préviens ; 
c'est une princesse de théâtre, qui a beaucoup 
d'amants, qui m'a pris par amour-propre, qui 
me trompe à la journée , qui me vole mon temps 
et mes pistoles, que je n'aime point, mais qui 
ne laisse pas de me faire enrager , quoi que j'en 
aie. Elle adore la poésie, les marquis, les... 
gendarmes - Dauphin. Vous comprenez qu'en 
cette triple qualité je ne pouvais échapper à ses 
pièges. 

Ce fut au tour de M. de Se vigne de pâlir. 

— Pensez-vous bien à ce que vous dites , mar- 
quis? 

— Si j'y pense ! puisque je vous raconte des 
faits ! En voulez- vous davantage ? 

— Le nom ! le nom ! 



CINQ MAITRESSES. 15 

— Tout beau, monsieur, je ne suis pas homme 
à me compromettre : devinez-le. 

M. de Sévigné réfléchit un instant. 

— Bah ! dit-il , c'est la Raisin ! 

— Devine si tu peux et choisis si tu l'oses! 

Adieu, mon cher Sévigné, je suis attendu 
chez une de mes maîtresses. Je vous quitte. 
Tâchez de prendre un peu de philosophie à mon 
exemple. 

— Oh ! moi, je n'ai pas d'ange! 

— Non, mais vous avez une mère. 



II 



LAMI, LE MARI, L AMANT. 



Dans un vaste et beau salon du Marais une 
jeune femme, vêtue avec la plus grande élégance, 
était assise. Appuyée sur une table de Boule, 
les yeux fixés vers la terre , elle réfléchissait 
profondément. Ses traits charmants portaient les 
traces de larmes récentes ; ses cheveux bouclés 
en mille anneaux autour de sa tête et rattachés 
par des bouffettes de rubans cerise , indiquaient 
un certain désordre ; sa robe grise relevée de 



m MADAME DE LA SABLIÈRE. 

riches dentelles , était un peu chiffonnée ; on 
voyait enfin que cette fraîche toilette , soignée et 
méditée dans le bonheur, se trouvait sans effet 
par une catastrophe inattendue. 

De Tautre côté du salon, un homme d'une 
cinquantaine d'années à peu près se tenait debout 
près de la cheminée. Ses traits fortement pro- 
noncés, sa longue perruque brune, lui donnaient 
un air de dureté démenti par ses yeux bleus et 
son tranquille sourire. Il portait un costume 
noir, fort débraillé , et très-loin de la mode. En 
ce moment, toute son attention semblait concen- 
trée sur deux colombes qui se jouaient au soleil 
en haut d'un toit voisin. Il gardait, ainsi que sa 
compagne, un silence absolu, lorsque tout à coup 
celle-ci se leva, et, s'approchant de lui, elle lui 
dit d'un ton suppliant : 

— Mais, mon ami, donnez-moi donc un 
conseil. 

— Quoi ? reprit-il comme réveillé en sursaut, 
un conseil? Ne vous séparez jamais de ce que vous 
aimez, madame! 

— Vous ne me comprenez pas , monsieur ; 
il ne s'agit point de séparation , il s'agit de mettre 



LAMI, LE MARI, L AMANT. 17 

un terme aux insultes dont on m'abreuve, il 
s'agit qu'une misérable comme cette Champmeslé 
ne se croie pas permis de me jeter au visage : 
« Voilà la maîtresse de M. de La Fare ! » Je porte 
un nom honorable , monsieur ; mon mari est un 
honnête homme , un homnie d'esprit , de cœur ; 
je ne puis , je ne dois pas me laisser traîner dans 
la boue, ne fût-ce que par respect pour lui. Mon 
Dieu ! mon Dieu ! quelle punition d'une fai- 
blesse ! 

— Calmez-vous, madame. Hélas! qu'est-ce 
que cela vous fait? Les injures de la Champmeslé 
peuvent-elles vous atteindre ? 

Et il regardait toujours les colombes. 

— Eh ! oui , elles peuvent m'atteindre , puis- 
qu'il la voit. Vous ne comprenez donc rien , mon 
ami? 

Il prit les mains de celle qui pleurait. 

— Ne vous affligez pas ainsi , madame , nous 
arrangerons cela. Y a-t-il quoique chose au monde 
que mon amitié ne puisse faire? 

Elle pleurait toujours. 

— Oh î oui , ce n'est pas moi qui vous conso- 
lerai, moi, pauvre bonhomme, qui n'ai pas même 

2. 



iS MADAME DE LA SABLIÈRE. 

la tête bien présente : le cœur y est au moins. 
Mais lui , cet étourdi , que fait-il , au lieu de venir 
près de vous? 

— Il est chez elle peut-être, répliqua amère- 
ment madame de La Sablière ; et puis quand il 
arrivera , ce sera de quelque revue ou de quelque 
devoir de cour. En vérité, mon cher La Fon- 
taine , cet homme me fera mourir. 

La Fontaine était partagé entre l'attention qu'il 
prêtait à ces touchantes plaintes et les colombes 
dont ses yeux ne pouvaient se détacher. Elles 
roucoulaient fort tendrement , et puis elles sem- 
blaient se quereller ; une d'elles surtout paraissait 
fort éloquente : après quelques cris , une sorte de 
résistance de la part de sa compagne , elle s'en- 
vola : celle qui restait poussa des gémissements 
plaintifs. La Fontaine regarda attentivement 
la femme qui pleurait et la colombe qui se 
plaignait. 

— Pauvres abandonnées ! •murmura-t-il en 
essuyant une larme. 

En ce moment un carrosse roula dans la 
cour; madame de La Sablière s'élança vers la 
croisée. 



LAMI, LE MARI, L AMANT. 19 

— Lui! s'écria-t-elle. Non , c'est mon mari; il 
faut à tout prix lui cacher cette émotion. Parlez-lui 
de quelque poëme , cela me donnera le temps de 
me remettre. 

M. de La Sablière entra et posa doucement son 
chapeau sur un meuble. Il avait un air de joyeuse 
humeur, bien en opposition avec la physionomie 
embarrassée de La Fontaine et le visage baigné 
de larmes de sa femme. Il s'essuya le front, ou- 
vrit son pourpoint , se reposa, et lorsqu'il fut bien 
établi dans son fauteuil , il regarda autour de lui. 

— Qu'avez- vous donc tous les deux? de- 
manda-t-il. 

— Rien , rien du tout , se hâta de répondre La 
Fontaine , ce sont seulement ces colombes sur le 
toit qui nous occupent; n'est-ce pas, madame? 

— Certainement , certainement , murmura 
madame delà Sablière. 

— Oui , nous pensions que vous feriez un 
madrigal charmant à quelque Iris ou à quelque 
Olympe avec ce tableau devant les yeux ; nous en 
étions tout attendris , nous causions de cela, rien 
que de cela, je vous assure. N'est-il pas vrai , 
madame ? 



20 MADAME DE LA SABLIERE. 

Elle ne répondit pas , feignant d'être occupée 
à chercher un chiffon dans une corbeille. 

— Ah! j'entends, oui, c'est très-bien, vous 
me cherchiez tous les deux un sujet de madrigal , 
et vous êtes tombés sans le vouloir dans Télégie, 
à propos de ces colombes. Mon cher La Fontaine, 
vous me faites là un singulier galimatias. 

— C'est pourtant bien la vérité ; apparemment 
que je m'explique mal. Je vous proteste, mon- 
sieur, que madame n'a pas pleuré pour autre 
chose, et c'est certainement très-attendrissant. 
Voyez comme cette pauvre tourterelle gémit de 
se trouver seule ! voyez comme elle a l'air mal- 
heureux! J'en suis touché et votre femme aussi ; 
n'est-ce pas , madame ? 

Madame de La Sablière haussa légèrement les 
épaules et murmura : 

— Toujours le même ! Quelle adresse ! 

Puis elle s'approcha de son mari, entièrement 
remise ; les traces d'émotion avaient disparu. Ses 
yeux brillaient de leur éclat ordinaire ; toute sa 
contenance montrait une femme parfaitement 
tranquille et disposée à une conversation sérieuse, 
comme à de légers propos. 



LAMI, LE MARI, L AMANT. 21 

— Vous êtes bien essoufflé , monsieur ; il me 
semble cependant que vous n'arrivez point à pied ; 
ne fait-il donc pas froid aujourd'hui ? 

— ^ A la bonne heure , madame , vous voilà 
telle que je vous désirais, c'est votre gracieux 
sourire et votre visage bien reposé. Que disait 
donc La Fontaine avec vos larmes ? Vous n'avez 
pleuré de votre vie. 

Le bonhomme n'écoutait plus ; du moment où 
son intervention avait cessé d'être nécessaire, 
il s'était remis à examiner ses pigeons, et ne 
pensait pas le moins du monde qu'il y eût d'autres 
personnes autour de lui ; il n'entendit pas la ques- 
tion qui lui était adressée. La colombe s'agitait 
beaucoup près de la lucarne qu'elle avait choisie 
pour domicile; son inquiétude devenait de plus 
en plus visible. Tout à coup sa compagne parut 
dans les airs ; elle s'approchait d'un vol lourd et 
pénible , et tomba plutôt qu'elle ne s'abattit à 
côté de l'autre. Ce furent alors les caresses les 
plus tendres , les roucoulements les plus amou- 
reux ; toute une conversation s'établit entre ces 
pauvres oiseaux; le fablier prêtait l'oreille, il 
contemplait ce tableau de bonheur ; tant que les 



22 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

tourterelles ne rentrèrent point , il ne songea pas 
à autre chose. Pendant ce temps , les deux époux 
causaient. 

— De sorte que vous n'avez point vu M. de 
La Rochefoucauld , madame ? 

— Non , monsieur , il ne recevait pas. J'ai ren- 
contré madame de La Fayette sur le degré ; elle 
m'a promis de lui dire toute notre inquiétude 
sur sa santé et tout le besoin que nous aurions 
de son appui dans la circonstance où vous êtes. 
Elle assure qu'on ne vous fera pas payer cet 
argent. 

— Je l'espère, car sans cela nous serions 
ruinés. M. le prince m'a promis de parler au con- 
trôleur général , et cela s'arrangera. Il fait un 
temps charmant ; ne sortez-vous pas ce matin ? 

— Non... si... je ne sais... peut-être. J'at- 
tends du monde , et d'ailleurs Athénais est plus 
souffrante , je ne puis la quitter ; mes enfants 
sont auprès d'elle dans ce moment , mais tout à 
l'heure j'irai les rejoindre. Ne la trouvez-vous 
pas changée depuis quelques jours? 

— Cela ne m'a pas frappé ; elle est toujours 
si pâle et si maigre! Regardez donc La Fontaine : 



L AMI , LE MARI , L AMANT. 25 

ne le voilà-t-il pas comme lorsque vous Pavez 
recueilli dans votre carrosse, parce qu'il se 
mouillait à la pluie , sur la grand' route , tout 
ébahi devant un arbre où se passait je ne sais 
quelle scène compréhensible pour lui seul? Je ne 
puis m'empêcher de rire quand je pense au sin- 
gulier équipage dans lequel nous le trouvâmes. 
C'était là, convenez-en, une façon particulière 
de faire connaissance avec les gens. Il vous gâta 
votre habit et la doublure de votre carrosse en 
s'asseyant auprès de vous , et ses plumes ruisse- 
laient si fort que nos pieds en furent imprégnés 
d'eau. Vous rappelez-vous cette entrevue? 

— Assurément, répliqua madame de La Sa- 
blière d'un air distrait. 

— Vous êtes aujourd'hui fort sombre , ma- 
dame; il fait cependant très-beau temps, un de 
ces temps que vous aimiez autrefois et pour les- 
quels vous prétendiez que vous étiez faite. 

— Autrefois , oui , autrefois , quand j'étais 
gaie! 

— Et qui vous ôte votre gaieté? 

— Vous ne savez donc pas , monsieur , que 
lorsqu'on est mère on a toujours des soucis? Et 



24 MADAME DE LA SABLIERE. 

moi j'ai trois filles, trois filles qui deviendront 
des femmes, c'est-à-dire des êtres souffrants, 
c'est-à-dire des victimes. Il faut que je m'occupe 
de leur avenir , que je force le présent à germer 
pour cet avenir des fruits moins amers ; et pour- 
tant je ne dois pas montrer à leurs jeunes regards 
ces douleurs , ces ennuis qui les attendent ; elles 
les fuiront sans les connaître , ou elles y succom- 
beront comme tant d'autres ! 

M. de La Sablière avait écouté sa femme avec 
une expression toute particulière; c'était une 
sorte de pitié tendre , de fierté sans hauteur , 
dont rien ne peut donner l'idée. Il prit sa main 
qu'il baisa en lui disant à demi-voix que ces pen- 
sées étaient des folies et qu'il ne fallait pas son- 
ger à tout cela ; puis il sortit de l'appartement 
en faisant un signe amical à La Fontaine , qui ne 
s'en aperçut pas. 

— Ne voyez-vous personne venir, mon ami? 
demanda madame de La Sablière, après un 
moment de silence. 

— Non , mes colombes sont rentrées , je ne 
vois plus rien. 

Elle regarda à la pendule. 



l'ami, le mari, L amant. 25 

— Cinq heures! s'écria-t-elle. 

— Par ma foi ! voici M. le marquis de La Fare , 
dit le bonhomme , comme s'il avait annoncé 
rêtre le plus indifférent. 

La jeune femme se leva vivement et courut 
à la fenêtre ; le marquis traversait la cour en 
effet, mais d'un pas si lent , que le cœur de celle 
qui l'attendait redoubla de vitesse. Il portait un 
riche et élégant costume de vovasfe. Un manteau 
cachait son justaucorps et lui montait presque 
jusqu'au visage. Sa taille se trouvait ainsi voilée, 
mais on devinait l'élégance de ses formes et celle 
de ses mouvements. M. de La Fare était beau , 
d'une beauté séduisante pour tous. Il portait, 
comme les hommes à celle époque , une énorme 
et affreuse perruque qui ôtait beaucoup d'agré- 
ment à sa physionomie. Ses yeux , aussi remar- 
quables par leur expression que par leur gran- 
deur, étaient du plus beau noir ; il avait le nez 
droit, à la romaine; une bouche et des dents 
charmantes. Ses moustaches brunes, relevées 
comme celles des raffinés de Louis XIII, lui 
donnaient un air cavalier, en harmonie parfaite 
avec le reste de sa personne. Ce qu'il y avait 



26 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

chez lui de réellement admirable , c'étaient ses 
pieds et ses mains , dont la petitesse et la perfec- 
tion eussent pu être enviées par une femme. 

Il leva les yeux vers la fenêtre où se tenait sa 
belle maîtresse , et ôta son feutre à plumes avec 
une grâce et une courtoisie enchanteresses ; ma- 
dame de La Sablière en rougit de plaisir. Pen- 
dant qu'il montait les degrés une jeune fille le 
regardait à travers la rampe. Sa préoccupation 
Tempêcha de la remarquer ; ce ne fut que lors- 
qu'elle se releva qu'il entendit le frôlement de 
sa robe de soie; il l'appela, elle avait disparu. 

— C'est Athénais, sans doute, pensa-t-il; 
pauvre enfant ! 

On l'annonça à la porte du salon ; madame 
de La Sablière s'avança vers lui. Il venait de se 
débarrasser de son manteau , mais ses bottes et 
ses éperons n'en frappèrent que davantage les 
yeux de la femme inquiète. 

— Est-ce que vous partez? s'écria-t-elle. 

— Oui, je viens prendre congé de vous. Je 
suis du voyage de Fontainebleau. 

— Mais hier vous l'ignoriez ? 

— Je l'ai appris tout à l'heure par Cavoye , 



LAMI, LE MARI, L AMANT. 27 

qui m'a apporté Tordre. Monseigneur m'a désigné 
pour une partie de paume. 

— Et combien dure ce voyage? 

— Huit jours. Il a été demandé par madame 
de Maintenon. 

— Elle est donc très-décidément en faveur ? 

— Oui. C'est au tour de madame de Mon- 
tespan d'être jalouse. Madame de La Vallière est 
bien vengée. 

— Je plains peu la marquise. 

— Pourquoi ? vous , si compatissante d'ordi- 
naire à ces sortes de chagrins ? 

— Parce qu'elle est plus ambitieuse que ten- 
dre. Elle regrettera la puissance et non l'amour. 

— Vous êtes aujourd'hui bien difficile sur les 
sentiments. 

— Et vous bien prompt à vous attendrir sur 
les maux des autres. 

— Ceci n'est point aimable. On croirait que 
vous avez de l'humeur. 

— De l'humeur? non ; de la contrariété , peut- 
être. 

— Pour quelle raison , s'il vous plaît ? 

— Il vous est donc égal de partir ? 



28 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— J'en suis désolé , tout ce qui m'éloigne de 
vous m'afflige. Et si ce n'était pas un ordre... 

— Vous avez raison et je suis une folle. N'en 
parlons plus. C'est aujourd'hui que vous partez? 

— Dans une heure ; mes gens viennent me 
chercher ici. Que ferez-vous pendant mon ab- 
sence ? 

— Ce que je fais quand vous êtes là. Je n'ai 
pas une double vie, moi ! 

— Quel reproche ! mon amie , vous vous don- 
nez l'apparence d'une jalouse. 

Madame de La Sablière fit une moue de dédain. 

— Jalouse!... de monseigneur, de M. de 
Cavoye et du jeu de paume ! Allons , vous vous 
moquez de moi. 

— A propos , où est La Fontaine ? 

— Le voilà près de cette croisée , mais vous 
serez bien habile si vous parvenez à le sortir de 
sa distraction. Depuis ce matin il cause avec deux 
colombes , et il a fait dix gaucheries pour une. 

— L'habile homme î sous prétexte de gau- 
cherie il se fait pardonner toutes ses sottises. 
En vérité , je crois qu'il a un habit neuf, à la 
mode de l'année dernière ! 



l'ami, le mari, L amant. 29 

— Chut ! c'est Athénaïs qui a imaginé de 
le lui changer sans quil s'en aperçoive. Que 
dit-il? 

— Des vers ,. je crois ; écoutons. 

— Amants, heureux amants, voulez-vous voyager? 
Que ce soit aux rives prochaines. 

— Entendez-vous ce conseil ? 

— Est-ce que vous croyez , Marguerite , que 
j'en aurais besoin? 

— Mon ami , il y a si longtemps que je vous 
aime, que j'ai peur de ne plus être aimée. 

— Aimée ! oh ! si , bien profondément , bien 
tendrement , croyez-le. Et qui ne vous aimerait 
pas , vous si noble , si pure , si dévouée ? 

— C'est justement une raison. Vous autres 
hommes vous préférez souvent les qualités con- 
traires, et rien n'est plus adoré qu'une coquette. 
Cette Champmeslé, qui a subjugué jusqu'au 
génie de Racine ! est-on plus dénuée de senti- 
ments et de délicatesse ? Ne ruine-t-elle pas sans 
scrupule le marquis de Sévigné? Madame de 
La Fayette me t'assurait encore ce matin* 

— Quant à Sévigné , c'est une prétention : il 



50 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

veut mourir d'un amour qu'il n'a pas. Je pardonne 
ce crime à la Champmeslé. 

— La trouvez-vous belle ? 

Madame de La Sablière prononça cette ques- 
tion très-lentement. 

— Mais assurément, fort belle. 

— A-t-elle autant d'esprit qu'on lui en prête? 

— On ne prête rien à ces femmes-là qui ne 
finisse par leur appartenir. 

— Vous la connaissez? 

— Peu. Je la rencontre. 

— Ah ! vous la rencontrez ! A la cour, je sup- 
pose , ou chez votre grand'mère? 

— A la cour ! chez ma grand'mère ! Vous 
perdez l'esprit : ces sortes de filles ne se voient 
que chez elles , ou au théâtre. 

— Pardonnez-moi , mais comme vous m'as- 
surez que vous ne hantez que la cour et la mai- 
son de votre grand'mère , lorsque vous n'êtes pas 
près de moi , j'ai cru que vous l'y aviez peut-être 
rencontrée. 

M. de La Fare se mordit les lèvres, il sentit 
qu'il s'était avancé imprudemment. Madame de La 
Sablière était trop habile pour n'en pas profiter. 



L AMI , LE MARI , L AMANT. 31 

— Vous voyez bien , monsieur , que vous me 
trompiez avec votre grand'mère, et que la res- 
pectable dame ne vous reçoit pas une fois par 
an ; en revanche , mademoiselle Champmeslé... 
Irez-vous encore ? 

— Je vous jure... 

— Ne jurez pas ! je sais tout , on vous y a vu ; 
et si vous voulez que je vous pardonne , il faut 
avouer. 

— x4vouer mademoiselle Champmeslé ? 

— Non pas elle , Dieu merci , mais sa maison ; 
c'est déjà bien assez comme cela. 

Le marquis baisa la main de Marguerite. 

— Tout ce qu'il vous plaira , murmura-t-il. 
Elle devint extrêmement pâle. 

— Avant de cesser de la voir , tachez donc de 
lui apprendre à ne plus m'insulter , monsieur : 
depuis trois heures je me contiens , je ne suis 
plus maîtresse de moi-même. Apprenez donc 
que cette comédienne m'a jeté à la face , aujour- 
d'hui , sur la place Royale , que j'étais votre maî- 
tresse, comme une de ses pareilles. 

Ce fut au tour de M. de La Fare de pâlir. 

— Êtes-vous sûre qu'elle a dit cela? 



52 MADAME DE LA SABLIERE. 

— Voyez mes larmes ; depuis lors je n'ai pas 
cessé d'en répandre. 

— Ne craignez rien , vous serez vengée , et 
elle se taira. 

L'équipage arrivait en ce moment ; le marquis 
s'approcha de madame de La Sablière et lui dit 
un adieu plein de tendresse et d'amour. Puis il 
s'élança sur le degré et lui cria au moment où il 
allait monter à cheval : 

— Avant de partir, je veux que vous soyez 
rassurée. 

Madame de La Sablière le suivit du regard tant 
qu'elle put l'apercevoir. Un nuage passa devant 
ses yeux. 

— Pour une absence de huit jours , murmura- 
t-elle , quel enfantillage ! Hélas ! je l'aime trop ! 

Deux heures après elle reçut le billet suivant : 

« Ma belle amie , ainsi que je vous l'avais pro- 
« mis, vous êtes vengée; seulement Tennemi 
« était moins redoutable que nous ne le pensions. 
« Le propos qui vous avait offensée à si juste 
(( titre n'a point été tenu par mademoiselle 
« Champmeslé ; c'est mademoiselle Fabien , dont 



LAMI, LE MARI, L AMANT. 33 

i elle se faisait accompagner, qu'on doit seule 

i accuser de cette insolence. Je Tai châtiée de 

« manière à ce qu'elle ne soit pas tentée de la 

« renouveler. Mademoiselle Champmeslé n'a ja- 

€ mais dit , jamais pensé peut-être , que je fusse 

« assez heureux pour être aimé de vous ; elle sait 

'( trop ce qu'elle vous doit, et s'occupe surtout 

« trop peu de ce qui me regarde , pour y avoir 

« songé. Adieu , mes belles amours , voilà huit 

« jours d'absence bien longs à passer. Pensez 

« à moi, aimez-moi toujours et ne m'accusez 

« jamais, n 

— Comme il l'excuse ! dit madame de La Sa- 
blière toute rêveuse en refermant la lettre. 



III 



ATTEINTE. 



Depuis deux jours le marquis de La Fare était 
parti ; depuis deux jours madame de La Sablière 
errait seule dans la vie , comme on le fait en Tab- 
sence de l'être sur lequel repose toute la vie ; elle 
commençait mille choses sans les finir , elle cher- 
chait sans cesse un objet inconnu qu'elle ne trou- 
vait point ; elle écoutait tous les bruits , elle 
semblait enfin perdue dans cette douleur d'isole- 
ment , la plus affreuse de toutes les douleurs , 



56 MADAME DE LA SABLIERE. 

parce qu'elle ne vous quitte pas , et que plus on 
est entouré, plus elle devient sensible. Malgré 
elle le soupçon qu'avait fait naître cet étrange 
départ grandissait dans sa pensée. 

— Il est à Fontainebleau , se disait-elle ; ce- 
pendant M. de Sévigné m'assure qu'il n'est pas 
du voyage , et M. de Chaulieu prétend qu'il a 
même été rayé de la main du roi , parce qu'il 
avait trop poussé le jeu la dernière fois. Tout cela 
n'est pas clair. Mais pourquoi chercher à l'éclair- 
cir ? Ne vaut-il pas mieux douter que d'apprendre 
le mal? Attendons ! 

Sur le soir du second jour, elle était assise 
près d'une table , un livre ouvert à côté d'elle , et 
dans ce livre elle ne voyait qu'une seule image , 
elle ne lisait qu'un seul mot. Tout à coup il lui 
vint à l'esprit une consolation inattendue : elle se 
releva rayonnante , fit apporter sa pelisse , de- 
manda un carrosse de place , et en montant elle 
mit un écu de six livres dans la main du cocher, 
lui disant bien bas : 

— Quai Notre-Dame. 

C'est que là , au bord de la rivière , dans un 
lieu écarté , caché à tous les yeux par de grands 



ATTENTE. 37 

arbres , il y avait un asile charmant où s'étaient 
écoulées les plus douces heures de sa vie. Ce 
pavillon appartenait au marquis , et ils s'y réu- 
nissaient d'ordinaire. Comme toutes les femmes 
aimantes, elle attachait beaucoup de prix aux 
petites choses ; ce fut par cette raison qu'elle 
voulut orner elle-même ce sanctuaire d'amour, 
et qu'elle y déposa l'un après l'autre mille objets 
diflérents qui bientôt formèrent une chaîne de 
souvenirs. Elle avait cru longtemps à la pureté 
de cette retraite , longtemps elle s'était persuadé 
qu'elle seule en avait franchi le seuil ; mais un 
matin , y arrivant plus tôt qu'à Tordinaire , elle 
trouva un soulier de femme dans une des pièces , 
et , ce qu'il y eut de plus pénible pour elle , des 
vers écrits , à côté , de la main du marquis , prou- 
vaient jusqu'à l'évidence que le soulier avait été 
perdu en ce lieu. Je ne connais point de blessure 
plus affreuse que la première atteinte de la jalou- 
sie. C'est la première feuille qui tombe d'une rose, 
ensuite elles se détachent les unes après les autres 
jusqu'à ce qu'il n'en reste plus. Le cœur alors se 
dessèche , il a épuisé toutes ses joies , il épuise 
toutes ses larmes ; mais la douleur est inépuisable, 

UADA.9fE DE LÀ SABLIÈRE. . 4 



38 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Madame de La Siablîère fut donc forcée de 
reconnaître qu'une rivale avait foulé ces mêmes 
tapis , que d'autres yeux que les siens s'étaient 
reposés sur ces tentures , sur ces meubles , dont 
chacun avait son histoire. Elle eut bien de la 
peine à s'y accoutumer, il lui sembla que c'était 
une profanation. Peu à peu elle oublia, parce 
que le bonheur nous endort si facilement , nous 
autres femmes , que nous croyons avoir rêvé tous 
nos chagrins. 

Ce soir-là , par une sorte de fatalité , en allant 
demander un peu de tranquillité à ce refuge , un 
fantôme étrange la poursuivait sans cesse. Elle 
regardait machinalement les maisons qui fuyaient 
par la portière du carrosse , les lumières qui s'é- 
teignaient les unes après les autres , et son inquié- 
tude redoublait. Ce n'était pas qu'elle craignît de 
se trouver seule , à une heure avancée pour la 
saison , dans un quartier éloigné ; elle avait fait 
mille fois le même trajet en allant attendre le 
marquis, sans avoir la moindre peur. C'était une 
frayeur indéfinissable, un pressentiment plutôt 
qu'une crainte. Lorsqu'elle descendit de voiture, 
lorsqu'elle toucha le marteau , et qu'elle eut re- 



ATTENTE. 59 

fermé la porte derrière elle , un frisson la saisit. 
Elle s'avança plus morte que vive vers la loge du 
suisse , qui dormait étendu dans un fauteuil. 

— Gervais, dit-elle, c'est moi. 

— Vous , qui ? répliqua le suisse réveillé en 
sursaut. 

— Moi , répondit-elle , moi ; regardez donc et 
répondez. Donnez-moi la clef, je veux monter, 
Gervais. 

— La clef, madame ? Je ne l'ai point. 

— Et qui l'a donc alors ? 

— M. le marquis , apparemment , ou son valet 
de chambre. 

— Jamais il n'emporte ses clefs » elles sont ici , 
donnez-les moi , je les veux. 

— J'ai l'honneur d'assurer à madame que je 
ne les ai point. 

— Alors , comment ferai-je pour entrer ? 

— Madame n'entrera pas, si elle veut me 
croire. 

-r- Et pourquoi ? 

— Mon Dieu ! cela est bien cruel et bieii diffi- 
cile à dire à madame ; pourtant il faut qu'elle le 
sache , afin de ne point faire d'imprudence et de 



âO MADAME DE LA SABLIÈRE. 

ne point se compromettre. M. le marquis est en 
haut. . . et il m'a défendu de laisser monter per- 
sonne. 

— Même moi ? 

— Surtout madame. 

— Gervais, je veux monter. 

— Madame ne montera pas , si elle veut en 
croire Taffection d'un vieux serviteur. 

— Est-il seul ? 

— Eh bien ! non , madame , dit Gervais après 
un instant d'hésitation. 

— Qui est avec lui ? une femme ? 

— Oui , madame , une femme , et une belle 
encore. 

— Depuis quand ? 

—Depuis deux jours ; ils ne sont sortis ni de la 
maison , ni du jardin. 

— C'est bon , je vous remercie. 

Ces diverses questions avaient été faites de 
cette voix brève et saccadée , qui indique les bri- 
sements de cœur. La pauvre créature serrait ses 
bras contre sa poitrine, pour en contenir les 
battements. Lorsqu'elle n'eut plus rien à appren- 
dre , sa résolution fut bientôt prise ; elle s'élança 



ATTENTE. 41 

vers Tescalier, résolue à chasser la rivale qui 
s'était emparée de ses droits et de cet asile si 
cher, témoin de tant de larmes et de tant de sou- 
rires. Parvenue au premier étage, elle agita la 
sonnette qui tant de fois avait retenti sous sa main ; 
elle n'obtint aucune réponse , nul mouvement ne 
se fit entendre ; elle recommença sans être plus 
heureuse. Alors la jalousie qui bourdonnait à ses 
oreilles la rendit folle pour ainsi dire. Elle sonna 
avec une violence extrême et une continuité non 
interrompue. Elle frappa de ses pieds et de ses 
mains contre cette porte qu'elle eût voulu briser, 
c'étaient autant de coups qui retentissaient jusqu'à 
son cœur. Dans ces moments-là on acquiert une 
force extrême. Ses efforts furent inutiles, on ne 
lui répondit pas. Il est impossible de raconter les 
mille désirs qui traversèrent son imagination à 
l'aspect de son impuissance. Certainement si elle 
eût trouvé une arme quelconque , elle en eût fait 
usage; mais seule, mais la nuit, en face d'une 
barrière infranchissable, parce qu'on est trop 
faible pour la renverser, et savoir que de l'autre 
côté il y a une rivale et un homme qu'on aime ! 
c'est à en devenir furieuse de rage et de désespoir. 



M MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Eh! bien , dit-elle, je resterai là jusqu'à ce 
qu'ils sortent, je les verrai , je le confondrai par 
ma présence. Il n'osera pas demeurer près d'elle 
devant moi peut-être. 

Elle s'assit sur une des marches de l'escalier, 
décidée à y passer la nuit , et , malgré elle , elle 
se calma : c'est-à-dire sa souffrance devint moins 
violente , mais plus pénible. Elle ne pleurait pas 
encore ; pourtant elle commençait à s'apitoyer 
sur elle-même; c'est déjà une consolation. Elle 
pensa à tout ce qu'elle avait fait de sacrifices pour 
cet homme qui la trompait ; elle compara sa vie 
actuelle , vie de déception , de douleurs , de 
crainte continuelle , avec l'existence toute de 
joies qu'elle avait menée autrefois. Puis elle se 
demanda ce qu'elle allait devenir quand elle se 
serait perdue par un éclat. Elle se demanda sur- 
tout de quel droit elle flétrissait l'avenir de ses 
enfants , celui de l'honnête homme dont elle por- 
tait le nom , pour venger une passion coupable. 
Ensuite elle songea à la lutte qu'elle voulait 
entreprendre, elle triste et malheureuse , contre 
une femme belle et rayonnante d'attraits , sur- 
tout contre une femme nouvelle , elle la maîtresse 



ATTENTE. 43 

du marquis depuis cinq ans. Après avoir pensé 
tout cela , elle sentit que son impuissance morale 
était plus forte encore que son impuissance phy- 
sique. Se levant lentement , elle jeta un dernier 
regard autour d'elle et descendit précipitamment 
les degrés. Il y avait de la douleur pour plusieurs 
années dans l'heure qu'elle venait de passer là. 
Elle demanda vivement le cordon au suisse, et 
se rejetant dans sa voiture , elle se fit conduire 
chez elle. La nuit qui suivit est du nombre de 
ces mystères conservés entre les âmes souffrantes 
et Dieu. Elle pria sans doute, car il n'y a que 
la prière qui puisse faire supporter les déchi- 
rements de la passion. L'amour vrai porte en 
lui-même quelque chose de si sacré , que , lors 
même qu'il est coupable , il ose encore s'adresser 
à Dieu. C'est le seul crime qui ne cherche point 
de voile devant l'œil du Tout-Puissant ; on avoue 
qu'on aime , parce qu'on en est fier ; il n'est pas 
permis à tout le monde d'apprécier l'étendue de 
ce mot d'amour. 

Le lendemain matin ses enfants et la jeune 
orpheline qu'elle faisait élever près d'eux vinrent 
recevoir son baiser et sa bénédiction ordinaire. 



44 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Elle fondit en larmes en les apercevant et en 
songeant combien elle avait été près d'imprimer 
à ces jeunes fronts la marque du mépris public^ ' 
et leur demanda mentalement pardon de ce mo- 
ment d'égarement coupable. 

Cette journée se traîna plus péniblement encore 
que les autres. Elle attendait le marquis , elle 
attendait au moins une lettre de lui , et rien ne 
paraissait. 

— Oh ! se répétait-elle , je vais bien l'étonner ; 
je le recevrai toute joyeuse , je plaisanterai avec 
lui de mes souffrances; je lui dirai que je ne 
l'aime plus , que je ne suis plus jalouse ; je lui 
dirai qu'il est libre de voir cette femme. Il sera 
très-surpris , lui qui doit me croire furieuse , lui 
qui s'attend à des reproches. 

Elle se fortifia dans cette résolution tant qu'elle 
put l'attendre ; mais quand elle vit les heures se 
succéder sans amener aucun message , sans appor- 
ter aucune preuve de souvenir ; quand elle comprit 
qu'elle était ouft/iVe, ce qui est bien plus affreux que 
d'être trahie ; le découragement s'empara d'elle. 

— Pourtant il sait que je souffre et il me laisse 
souffrir ! 



ATTENTE. 45 

Pauvre femme ! elle qui avait cru avec tant 
de certitude à son retour, elle qui se préparait 
à imposer pour condition de sa clémence le sa- 
crifice complet de sa rivale , elle eût alors donné 
de bien bon cœur huit jours encore à cette rivale, 
afin d'être sûre qu'elle lui rendrait son amant 
après cette épreuve ; son amant, sans lequel elle 
ne pouvait vivre, et qu'elle craignait tant de voir 
lui échapper! 

Elle attendit encore toute la nuit. Au jour, elle 
prit une plume et écrivit , mais elle déchira sa 
lettre. Elle sentait qu'elle ne devait pas écrire ; 
pourtant elle écrivit de nouveau et conserva cette 
fois le billet dans son portefeuille sans le dé- 
truire. La matinée avançait sans que rien chan- 
geât à sa position. 

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle , glacée d'effroi , 
m'a-t-il abandonnée? Ne reviendra-t-il plus ? 

Et aussitôt jetant de côté sa position, sa 
dignité , ses résolutions passées , elle traça les 
lignes suivantes : 

« Écoutez-moi bien , Charles : vous ne pou- 
f vez ignorer que je sais tout. Vous ne pouvez 



46 MADAME DE LA SABLIERE. 

« ignorer que je suis allée frapper à votre porte, 

« et qu'elle m'est restée fermée. Vous m'avez 

« chassée de chez vous , de chez nous , je dirais 

« presque; je ne comprends pas comment je ne 

« suis pas morte de douleur et de honte. Eh 

< bien! je ne viens vous demander qu'une chose, 
« et je vous pardonne! Écrivez-moi quelques 
« mots comme ceux que vous m'avez souvent 

< envoyés dans de semblables circonstances, car 
« ce n'est pas , hélas ! la première fois que vous 
« me brisez le cœur par votre infidélité. Répé- 
€ tez-moi que, malgré cet égarement , vous m'ai- 
« mez, vous m'aimez plus que toutes choses. 
« Répétez-moi surtout que , votre premier eni- 
î vrement dissipé , vous reviendrez. Et moi je 
<L VOUS garderai votre amie : j'attendrai , con- 
4 fiante en votre parole ; je ne vous ferai point 
i de reproches, je ne vous parlerai jamais de ma 
« souffrance , je tâcherai de cacher la trace de 
« mes larmes. Vous verrez quel amour est le 
« mien et quelle diff'érence il y a entre cette pas- 
« sion si dévouée et les sentiments éphémères 
« qui vous entraînent loin de moi. Oh! vous 
<i reviendrez , n'est-ce pas ? si ce n'est pas au- 



ATTENTE. 47 

« jourd'hui , ee sera demain , dans huit jours , 

€ dans un mois ^ quand vous voudrez ^ mais vous 

€ reviendrez ! Notre asile profané me sera rou- 

€ vert, vous le purifierez par votre repentir, et le 

€ bonheur peut encore nous sourire. Je vous 

« envoie cette lettre ; songez que j'attends ! 

f Allez, je serai bien plus heureuse et plus fière 

€ de vous pardonner que vous ne le serez de 

« mon indulgence. i> 

Telle est la marche du cœur : il exige d'abord 
tout ce qu'exige l'orgueil, puis il en vient à don- 
ner plus qu'il n'avait demandé aux autres. 

Madame de La Sablière ne relut pas cette 
lettre, elle la cacheta, la mit sous enveloppe, 
l'envoya et attendit la réponse en se demandant 
d'avance ce que serait cette réponse. Le seul soup- 
çon d'être abandonnée lui faisait paraître un oubli 
momentané presque supportable. Elle était pa- 
reille à ces âmes qui craignent l'enfer, et qui 
regardent alors le purgatoire comme un lieu de 
délices. 

Son mari était absent. Amoureux de made- 
moiselle van Ghannel , il venait de partir pour 



AS MADAME DE LA SABLIÈRE. 

la rejoindre. Quelque immoral que paraisse au- 
jourd'hui cet arrangeneut de ménage, il avait 
alors trouvé grâce devant la société, M. et ma- 
dame de La Sablière étaient reçus partout , et 
néanmoins personne n'ignorait leurs liaisons res- 
pectives. C'est qu'à cette époque l'esprit était 
beaucoup , et qu'on pardonnait infiniment aux 
gens d'esprit. Madame de Sévigné , toute prude 
qu'elle fût , parle de ces amours du marquis de 
La Fare avec une indulgence qui ressemble à la 
bonhomie. Madame de La Fayette va plus loin, 
elle accuse madame de La Sablière de froideur 
dans le commencement de cette liaison , et 
trouve très-déplacé qu'elle se soit montrée à un 
souper le jotir du départ de son amant pour 
l'armée. Il arriva à madame de La Sablière ce 
qui nous arrive à presque toutes. Elle commença 
par se laisser aimer, et finit par aimer bien plus 
tendrement qu'elle ne l'était elle-même. La chaîne 
qui se rive d'un côté par les sacrifices et le dé- 
vouement, se détache de l'autre par ce même 
dévouement et ces mêmes sacrifices. C'est tou- 
jours celui qui donne qui est le plus reconnais- 
sant ; il est si facile d'être ingrat ! 



ATTENTE. 49 

Madame de La Sablière était mademoiselle 
Hesselin dont le frère jouissait d'une grande inti- 
mité avec Racine , comme on le voit dans ses 
lettres. Elle se maria fort jeune à un homme qui 
l'épousa seulement pour se guérir d'une passion 
malheureuse. Ils n'eurent jamais d'amour l'un 
pour l'autre, quoique nés tous les deux pour 
l'inspirer et le ressentir. Madame de La Sablière 
était une des femmes les plus spirituelles et les 
plus instruites de son temps. Boileau, pour se 
venger de ce qu'elle avait relevé et signalé dans 
ses vers une grave erreur de science , fit un por- 
trait d'elle dans sa fameuse satire sur les femmes , 
et la représenta sous les traits d'une pédante, 
réputation qu'elle ne mérita jamais. Il était im- 
possible de réunir, au contraire, plus de simpHcité 
à plus de savoir. Elle s'effaça toujours devant son 
mari, et lui conserva une estime profonde et 
méritée. De concert ils recueillirent dans leur 
maison La Fontaine ; l'hospitalité qu'ils lui don- 
nèrent est un de leurs mérites aux yeux de la 
postérité. 

La plus noble et la plus grande compagnie se 
réunissait chez eux ; possesseurs d'une belle for- 

5 



.^0 MADAME D£ LA SABLIÈRE. 

tune , ils recevaient la ville et la cour ; et tout 
bourgeois qu'ils étaient, bien des grands sei- 
gneurs eussent envié la composition de leurs 
cercles. 

Ce soir-là madame de La Sablière , quoique 
triste et inquiète , ouvrit son salon comme d'ha- 
bitude. Elle excellait dans sa tenue de maîtresse 
de maison , et personne ne soupçonna la douleur 
cachée sous son corps de jupe mordoré. Elle 
répondit Sans distraction aux questions qui lui 
furent adressées ; mais aussi , lorsque , seule 
dans sa chambre, elle déposa son masque de 
commande , elle cacha sa tête dans ses mains , 
et fondit en larmes. 



V 



IV 



LA CHAMPMESLE ET LA BASSETTE. 



Les hommes ont fait à leur usage un singulier 
code d'amour. Us ont posé en thèse générale 
qu'il leur était permis de tout faire , de tout dire , 
et que nous devions rester témoins de notre sup- 
plice , sans avoir le droit de punir nos bourreaux , 
et tout au plus celui de nous plaindre. Le plus 
honnête amant du monde, quand il n'est plus 
dans la fraîcheur de sa passion , ne regarde une 
infidélité que comme une peccadille , et s'accorde 






32 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

cette sorte de passe-temps sans le plus léger 
scrupule. Quant à ce qui est de nous, il faut 
être très-heureuses de les attendre, et de les 
voir revenir. On leur doit alors un remercîment, 
car ils pouvaient s'envoler à jamais , et ils con- 
sentent à n'en rien faire ; c'est une grande géné- 
rosité. 

M. de La Fare avait tout simplement prétexté 
le voyage de Fontainebleau , et emmené avec lui , 
à sa maison du quai Notre-Dame , mademoiselle 
Champmeslé , maîtresse adorée de dix amants , 
regrettée de vingt autres , et attendue par une 
centaine. Elle l'honorait d'une bonté toute parti- 
culière et lui faisait de temps en temps la faveur 
d'une visite. Ce jour-là il ne l'avait point cher- 
chée , elle s'offrit d'elle-même , parce que , disait- 
elle, Sévigné l'ennuyait à périr et Racine lui 
donnait des vapeurs. 

— Au moins avec vous, La Fare, on peut 
rire. Vous êtes à moitié poète , à moitié marquis, 
et cela va à merveille. 

— Je crois , ma chère , que je suis tout à fait 
marquis et un peu poète. Personne n'a jamais 
nié ma quahté ; quant à ma poésie... c'est plus 



LA CHAMPMESLÉ ET LA BASSETTE. 33 

douteux. N'importe, partons; laissez-moi seule- 
ment le temps de donner rendez-vous à quelques 
amis qui nous rejoindront ; puis , avec mon 
équipage de campagne pour sauvegarde , je vous 
suis où vous voudrez. 

— Chez vous , au quai. 

— Je n'aime pas cela, mademoiselle; ma 
maison est mon oratoire , je vais y prier, et une 
jolie image de diable gâterait ce séjour des anges. 

— Oh I je comprends , c'est là que la belle 
madame aux madrigaux , Tlris de La Fontaine , 
la vôtre, etc., descend de TEmpyrée... 

— Ma chère Bérénice , vous savez qu'il y a des 
choses et des noms dont il vous est interdit de 
parler, vous savez aussi que je ne souffre pas les 
plaisanteries à cet égard. Brisons là. 

La Champmeslé se tut. Elle n'ignorait pas eu 
effet que le marquis de La Fare , tout léger qu'il 
fût , était trop honnête homme pour laisser pro- 
noncer un nom respectable par une courtisane , 
sans lui imposer silence. Ils réglèrent ensemble 
l'heure de leur départ , la manière de se réunir, 
et ils se séparèrent , l'une gaie et insouciante , 
l'autre bourrelé de remords et de tristesse. 



54 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— La tromper encore ! se disait-il , l'affliger ! 
C'est affreux. Pourtant le tourbillon m'entraîne, 
je me laisse aller en fermant les yeux ; quelque 
jour je me réveillerai au fond du gouffre. Fasse 
le ciel au moins que j'y tombe seul ! 

En quittant madame de La Sablière , il se sen- 
tait fort irrité de l'inconvenant propos dont elle 
lui avait demandé justice. Il résolut de rompre 
sans retour avec mademoiselle Champmeslé , et 
avec l'inconséquence ordinaire du cœur humain , 
il ne savait être ni content ni fâché d'une résolu- 
tion décisive. Cependant il ne songea pas qu'il y 
eût possibilité de s'y soustraire. L'honneur de 
madame de La Sablière avait été compromis , le 
sien le serait bien plus encore s'il ne la vengeait 
pas. Mais il avait affaire à une habile comédienne: 
elle le persuada , elle lui prouva que mademoi- 
selle Fabien seule était coupable ; elle lui ap- 
pela dix témoins, elle jura sur tous les tons 
qu'elle croyait madame de La Sablière innocente 
comme au jour de son baptême , qu'elle savait 
beaucoup mieux qu'une autre à quoi s'en tenir 
sur ses prétendues amours avec le marquis ; que 
c'était une calomnie affreuse et qu'elle était prête 



L:V CHAMPMESLÉ ET LA BASSETTE. 55 

à la rétracter devant la ville et la cour rassem- 
blées le soir au théâtre pour Tentendre , et qui 
n'entendraient rien du tout , car elle prenait congé 
de son autorité privée. 

Mademoiselle Fabien paya pour elle. La pauvre 
créature , faible et sotte comme une fille de pro- 
vince , s'embarqua dans des excuses sans fin , 
au lieu de nier ce dont on Taccusait , et fut con- 
damnée par défaut , pour ainsi dire. Le marquis 
lui défendit de le nommer jamais , non plus que 
madame de La Sablière , en la menaçant de 
Saint-Lazare si elle s'avisait de contrevenir à cet 
ordre. Elle promit tout ce quil voulut, et les 
choses en restèrent là. 

Mademoiselle Champmeslé et le marquis arri- 
vèrent dans la soirée au quai Notre-Dame. Toute 
la folie de la belle comédienne ne parvint pas 
à le distraire. Il avait toujours devant les yeux 
rimage de cette femme dévouée , qu'il avait 
quittée le matin confiante , et qu'il trompait avec 
tant de duplicité. Cette noble figure se promenait 
dans cet appartement rempli d'elle et des hochets 
qu'elle y avait rangés si amoureusement. Le 
caquet de la courtisane étourdissait les remords 



56 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

de M. de La Fare sans les détruire. Les hommes 
les plus pervertis ont toujours au fond du cœur 
une sorte de respect pour ce qui est honorable ; 
ils s'endorment , mais ils se souviennent. Malgré 
tous les vices du monde, la vertu ne perd pas ses 
droits. 

Le lendemain , les amis engagés à cette joyeuse 
partie vinrent rompre le tête-à-tête. M. de La Fare 
oublia bientôt et ses remords et ses amours en 
face d'un tapis vert. Cette terrible rage du jeu 
absorba tout le reste. Il ne songea plus à rien qu'à 
la bassette , d'autant plus que la fortune se montra 
très-capricieuse , et qu'après avoir gagné beau- 
coup , il perdit des sommes très-considérables. 
Ses adversaires, le marquis de Dangeau , Lan- 
glée et tous les fameux joueurs du temps , ne 
faisaient aucune attention au bourdonnement de 
la Champmeslé ; aussi bien elle ne s'adressait 
pointa eux. Son instinct de femme lui disait que 
ses grâces ne pourraient contre-balancer la gravité 
de la passion qui les dévorait. Elle se contenta 
donc de diriger ses batteries vers de jeunes mu- 
guets , étourdis de ses charmes , et prêts à jurer 
qu'ils Tadoraicnt de concert. Elle trouva près 



LA CHAMPMESLÉ ET LA BASSETTE. 57 

d'eux un dédommagement à Tindifférence de La 
Fare , qui ne savait plus alors si elle était au 
monde , et dont la jalousie ne s'éveilla point pour 
si peu de chose. Cette partie se prolongea très- 
avant dans la matinée , et Ton convint de se 
réunir de nouveau le soir à minuit , pour re- 
commencer les paris et essayer de nouvelles 
chances. 

Ce même soir, à dix heures , madame de La 
Sablière venait sonner à la porte de Tappartement 
occupé par le marquis et la comédienne ; ce même 
soir, M. de La Fare avait le cœur brisé par la 
douleur de cette noble femme et par la honte de 
l'avoir ainsi trompée. Il se leva trois fois pour lui 
ouvrir cette porte, trois fois il réfléchit qu'il ne 
pouvait l'exposer à une rencontre avec une créa- 
ture si fort au-dessous d'elle et qui n'avait rien à 
ménager. Il porta ainsi la première peine de sa 
faute. Si madame de La Sablière eût suivi le 
mouvement de son désespoir, si elle fût restée 
plus longtemps dans l'escalier, elle eût été ren- 
contrée par les joyeux convives qui se rendirent 
à minuit au rendez-vous donné. Le marquis les 
reçut en homme bien résolu à s'étourdir. Il s'é- 



58 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

tablit 8ur-le-champ à la table de jeu , se remit 
entre les mains de ce démon qui devait décider 
de sa vie. 

— La Fare ! lui criait aux oreilles le marquis 
de Pommars , comment veux-tu ne pas perdre , 
mon cher ami ? tu as des rubans couleur de feu ! 
Moi, qui possède une grande expérience des car- 
tes, je t'assure que tu es un homme flambé. 

— La Fare ! demandait tout bas M. de Senne- 
terre, crois-tu que le valet de trèfle soit une 
bonne carte ? Si tu veux , nous la prendrons en- 
semble ; vois , elle a une marque particulière , 
cela doit nous porter bonheur. 

Et superstitieux comme un joueur, le marquis 
arracha doucement les rubans couleur de feu , et 
mit double sur le valet de trèfle : il n'en perdit 
pas moins. 

Cette infernale partie dura trois jours et trois 
nuits. La Champmeslé, fatiguée du rôle secon- 
daire qu'elle était appelée à jouer, se retira sans 
rien dire ; M. de La Fare ne s'en aperçut pas. 

Le matin du quatrième jour, malgré l'air assez 
vif, on avait ouvert la fenêtre de l'appartement. 
Ces hommes altérés de la soif du gain sentaient 



LA CHAMPMESLÉ ET LA BASSETTE. 59 

le besoin de rafraîchir un peu leurs sens. Quel- 
ques pauvres oiseaux chantaient sur la terre ge- 
lée, quelques rameaux secs et noircis s'entre- 
choquaient au bruit du vent. La nature était à la 
fois triste et riante , car le soleil dorait d'un pâle 
rayon ce paysage d'hiver. Un jeune chat, habi- 
tant cet asile retiré , jouait avec délices sous les 
rayons bienfaisants. La Fare , abimé par ses per- 
tes , mourant de fatigue et d'émotion , quitta un 
instant le jeu et se mit à errer dans les salons à 
moitié déserts. 

Tout à fait à l'extrémité de la maison se trou- 
vait une petite pièce, moitié oratoire , moitié ca- 
binet de travail , séjour favori de Marguerite , et 
tout empreint encore de cette sorte de parfum 
que laisse après elle une personne aimée. Là 
M. de La Fare retrouva toutes ses habitudes de 
cœur. Sur la table était encore un bouquet fané 
qu'il avait cueilli avec elle dans la petite serre ; à 
côté d'un livre ouvert, des papiers épars, des 
notes inachevées indiquaient la présence du 
poète. Puis un ruban flétri , une plume trempée 
d'encre , une image de saint , une riche broderie , 
jetés pêle-mêle au milieu de tout cela , annon- 



60 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

çaient qu'une femme avait embelli cette retraite. 
Une grosse larme tomba de la paupière du mar- 
quis, en face de ce bonheur interrompu. Les 
•fantômes de ses joies passées se dressèrent autour 
de lui, comme pour lui adresser des reproches. 
Il joignit les mains devant ces images si chères , 
il se prosterna devant celle qui avait déjà tant 
pardonné , et , sans oser lever les yeux , il attendit 
son arrêt , convaincu , tant l'illusion devint forte , 
qu'il allait entendre des paroles de paix et d'in- 
dulgence. Dans ce mouvement il saisit le livre 
ouvert auprès de lui. C'était un recueil manuscrit 
où madame de La Sablière et lui avaient réuni 
les vers qu'ils s'adressaient mutuellement. Voici 
ce qu'il lut : 



Dans ces jours dévorants de honte et de plaisirs, 

Quand tu berces d''amour l'objet de tes désirs, 

Lorsque d'un vil marché tu fais un saint mystère, 

N'as-tu pas vu souvent, à genoux sur la terre, 

Une ombre triste et douce arriver près de toi ? 

Ne disait-elle pas : a Ne punissez que moi, 

« Mon Dieu! pardonnez-lui, car pour nous deux j'expie; 

« Mon Dieu! pardonnez-lui son abandon impie. 

« n m'a tant adorée, et cet amour si beau, 

M Qui me couvrit de fleurs en creusant mon tombeau ^ 



LA CHAMPMESLÉ ET LA BASSETTE. 61 

« Lui servira d'égide auprès de vous, mon père, 

M Dont la divine loi nous dit : Crois, aime, espère. » 

Et puis, se relevant, cette ombre sans couleur, 

En se penchant vers toi, racontait sa douleur : 

« Je souffre, bien-aimé, les pleurs usent ma vie. 

« Bientôt à tes remords je vais être ravie. 

« Oh ! prie et repens-toi , s'il en est temps encor ; 

« Dans cet abîme impur ouvre tes ailes d'or, 

« Ange, reviens vers nous : l'amour et Dieu t'attendent, 

« Nos bénédictions sur ta tête descendent. 



— Elle a déjà souffert cela une fois ! s'écria 
le marquis en cachant sa tête dans sa main , et 
elle a pardonné ! Je suis un grand misérable ! 

Tout son cœur le porta vers Marguerite , la 
honte de sa faute le retint. 

— Non, se disait-il , non , je ne puis aller ainsi 
à elle. Que lui dirai-je? Quelle excuse lui donner? 
Comment expier cette injure? Elle oubliée! et 
pour qui , mon Dieu ! Je suis maudit de fouler 
ainsi aux pieds cette noble chaîne et de la traîner 
dans la fange. 

En ce moment le valet de chambre du marquis 
lui remit une lettre, il en reconnut récriture 
avec un véritable transport : c'était celle de Mar- 
guerite^ c'était cette lettre qu'elle avait écrite la 

6 



62 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

veille dans la crainte de perdre à jamais celui 
qu'elle aimait. Un torrent de reconnaissance et 
de joie inonda le cœur de l'amant infidèle. Il se 
leva fier et décidé .et marcha vers la porte. Les 
joueurs le rappelèrent en vain , une parole de 
Fange avait chassé le tentateur. 

— Chez madame de La Sablière ! cria-t-il à 
son cocher. 

Il lui sembla retrouver tout la fraîcheur de 
ses premières impressions ; à la seule idée de 
la revoir, son cœur battait d'une émotion inac- 
coutumée , et ce fut dans ces dispositions qu'il 
arriva à la place Royale. 



LES DEUX PIGEONS. 



La matinée commençait à peine lorsque M. de 
La Fare arriva à la place Royale. Ainsi que je 
Tai dit , le soleil se montrait aussi radieux que 
la saison pouvait le permettre. On était au mois 
de mars ; quelques boutons paraissaient déjà aux 
branches, et les petits moineaux saluaient le 
retour du printemps de leurs chants joyeux. Les 
enfants de madame de La Sablière étaient des- 
cendus dans la cour de son hôtel et jouaient avec 



64 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

toute rinsouciance de leur âge. Seule à l'écart, 
une jeune fille de vingt-deux ans , qui les accom- 
pagnait , semblait ne prendre aucune part à leurs 
ébats. Rêveuse, elle regardait le ciel ; de temps 
en temps un nuage passait sur son front, elle 
restait accablée sous une pensée douloureuse , 
jusqu'à ce qu'un des enfants s'approchât d'elle et 
la forçât à sourire. 

Le marquis entra dans la cour et contempla 
un instant cette scène d'intérieur calme , si diffé- 
rente des agitations auxquelles il échappait à 
peine. Aussitôt que la jeune fille l'aperçut, elle 
courut à lui , lui prit la main et lui dit avec 
solennité : 

— Pourquoi donc faire verser des larmes à 
ceux qui vous aiment ? 

— Des larmes , Athénais ? et qui donc a versé 
des larmes ? 

— On me les a cachées , mais j'ai tout vu. 
Vous n'ignorez pas que je vois tout! Croyez-moi, 
cela vous portera malheur. 

— Vous êtes une folle , mon enfant ; mes amis 
ne pleurent point quand je fais un voyage à Fon- 
tainebleau. 



LES DELX PIGEONS. 65 

r— Oh ! je le sais bien que vous me regardez 
tous comme une folle, je sais bien qu'il ne m'est 
pas permis d'avoir une idée ou un sentiment qui 
ne soit appelé folie. Mais cette folie c'est mon 
bonheur, c'est mon malheur, c'est ce don funeste 
qui me fait distinguer les bons des méchants ^ 
les faux semblants des émotions véritables , la 
vérité du mensonge. Tenez, en ce moment, je suis 
contente de vous , votre cœur est peint sur tout 
votre visage, vous pouvez monter. 

— Où est votre bonne amie, mademoiselle ? 

— Dans le salon , vous la trouverez avec 
M. de La Fontaine , qui ne lui dit pas un mot , 
parce qu'il fait des vers et qu'il pense à autre 
chose. Allez, et que Dieu vous bénisse pour la 
joie que vous rapportez ici ! 

Le marquis monta l'escalier en courant ; mais 
il avait déjà été deviné par cette pauvre âme qui 
l'attendait si impatiemment. Marguerite s'était 
levée, et s'appuyait sur le dos d'un fauteuil, tant 
elle était émue. M. de La Fare ne donna pas le 
temps de l'annoncer , il entra trop vite ; mais il 
s'arrêta à la porte , sans oser faire un pas. 
Madame de La Sablière tourna les yeux vers lui 



66 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

et rencontra son regard. Il n'y eut pas besoin 
d'autre explication , elle lui tendit la main, il s'en 
saisit, la couvrit de baisers et de larmes. 

— Charles , lui dit-elle , vous voilà donc 
revenu ! 

Et puis elle montra son beau visage , pâle et 
défait , comme la preuve de sa souffrance. 

— Oh! pardon, pardon, s'écria-t-il , je sais 
cela et je voudrais racheter ces douleurs par 
toutes mes espérances. 

— Vraiment ? répondit-elle en souriant de ce 
sourire du bonheur, si différent de celui du plaisir, 
parce que l'un vient de Tàme et que Tautre s'ar- 
rête aux lèvres. Il faut donc vous pardonner? 

— C'est le plus beau droit de votre sexe , 
madame. Il n'y a que Dieu , le roi et les femmes 
qui puissent pardonner une offense. La clémence 
va si bien à ceux qui n'en ont pas besoin pour 
eux-mêmes ! 

— J'ai grande envie de vous la faire attendre, 
de vous la faire mériter. Une petite vengeance 
serait si douce î 

Tous les sentiments des femmes abandonnées 
ont cette gradation. D'abord elles se livrent à la 



LES DEUX PIGEONS. 67 

fougue de leur douleur, elles veulent punir les 
autres et se punir elles-mêmes de leur abandon ; 
avec la réflexion vient la pitié qu'elles s'inspirent, 
elles se mettent à déplorer leur sort , et c'est 
alors qu elles sont véritablement louchantes. A ces 
plaintes succèdent les projets de rigueur pour le 
moment du retour ; puis , si ce moment tarde 
trop , elles se désespèrent de ne pas le voir 
arriver. Reines superbes , elles descendent une 
marche de leur trône , elles cherchent un cou- 
pable à toucher de leur sceptre , mais c'est plus 
peut-être comme un signe de grâce que comme 
une marque de puissance. L'amant attendu ne 
vient pas , alors les craintes n'ont plus de bornes ; 
comme je l'ai fait observer, elles sont disposées 
à accorder plus qu'on ne leur demande, afin 
d'obtenir ce qu'elles repoussaient la veille , une 
demi-soumission. Enfin, lorsque l'esclave reprend 
sa chaîne, ou lorsque le maître redemande son 
enclave, car les hommes sont toujours l'un ou 
l'autre, il y a un moment où la femme est l'image 
de la Divinité , c'est lorsqu'elle pardonne , lors- 
qu'elle pardonne sans arrière-pensée , heureuse 
d'avoir souffert pour être plainte , heureuse de 



68 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

payer ses larmes par une action généreuse , heu- 
reuse de se sentir supérieure à celui qui Ta offen- 
sée et de l'écraser de toute la hauteur de sa 
magnanimité. Mais ce trône qu'elle a quitté, elle 
s'y replace bien vite. La coquetterie vient animer 
ce visage défiguré par les larmes ; il faut à tout 
prix un hommage , une humiliation légère de ce 
superbe qui a fait tant de mal , et ce n'est que 
lorsqu'elles l'ont obtenue qu'elles se croient sûres 
de leur succès. Oh ! douces illusions de l'amour, 
adorables folies du cœur, avec quoi vous rem- 
placer jamais ! N'est-ce pas vous qu'on regrette 
sans cesse , et qu'on attend même lorsqu'il n'est 
plus permis d'attendre ? 

Madame de La Sablière se plaça dans un grand 
fauteuil à bras, moitié souriante et moitié émue , 
le marquis s'assit à ses pieds et ils se regardèrent 
sans parler. Ce sont de ces moments où tout ce 
qu'il y a d'angélique dans notre nature se re- 
trouve. Nous déployons nos ailes , pour ainsi 
dire , et nous quittons la terre. Peu d'âmes sont 
appelées à ces extases , ineffables délices que nul 
n'expliquera. Ils oublièrent tout à fait le seul 
témoin de cette scène , La Fontaine , qui écrivait 



LES DEUX PIGEONS. 69 

près de la croisée , et qui de temps en temps 
interrompait son travail pour contempler ses 
chères colombes. 

— Pourquoi m'avoir quittée , Charles ? mur- 
murait doucement Marguerite en jetant un coup 
d'œil investigateur sur son costume terni; où 
avez-vous donc été , monsieur ? 

— Deux pigieons s'aimaient d'amour tendre; 
Un d'eux, s'ennuyant au logis, 
Fut assez fou pour entreprendre 
Un voyage en lointain pays. 

La Fontaine récitait ces vers tout haut en les 
écrivant et en hochant la tête ; les amants ne lui 
prêtaient aucune attention. 

— Oui, continuait-elle, vous vous êtes échappé, 
vous m'avez laissée seule, inquiète. Vous ne 
m'avez point écrit , vous m'avez oubliée. Et moi ! 
que croyez-vous que j'aie fait? Je suis restée, 
j'ai pleuré , je vous ai demandé à chaque minute 
qui s'écoulait , j'ai rêvé tous les maux possibles 
fondant sur votre tête, toutes les vicissitudes 
accablant votre amour. 

— •L'absence est le plus grand des maux, 
Non pas pour vous, cruel... 



70 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Que n'aurais-je pas donné pour vous revoir 
près de moi î J'oubliais jusqu'à ma jalousie , je 
ne m'occupais que de vous. Et pourtant ma 
jalousie était bien horrible. Je savais tout /]t 
me représentais cet asile si cher, qui fut le mien, 
gouillé par la présence d'une autre femme , d'une 
femme indigne de vous sans doute; puis je pen- 
sais que vous étiez heureux près d'elle , et je 
pleurais ! Ensuite je me demandais ce que vous 
faisiez loin de moi , si cette absence ne cachait 
pas un piège , si vous n'aviez rien à craindre , 
que sais-je? 

— Je ne songerai plus que rencontres funestes, 
Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut : 

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut. 

Bon souper, bon gîte et le reste? 

— Hélas î mon amie, j'ai bien souffert aussi. 
D'abord j'étais coupable , et c'est une triste chose 
qu'une mauvaise conscience ; et puis , si vous 
saviez tout ce qui m'est arrivé ! Le jour où vous 
êtes venue à ma porte , si vous saviez ce qu'il m'a 
fallu de puissance sur moi-même pour ne pas 
courir me jeter à vos pieds! mais je n'étais pas... 



LES DEUX PIGEONS. 71 

seul, il y avait là une personne... aveclaquelle 
vous ne pouviez pas... vous ne deviez pas vous 
rencontrer. Toutes vos souffrances avaient un 
écho dans mon cœur, j'eus honte de vous les 
avoir imposées et je n'osai pas revenir. Alors je 
m'étourdis , je fis appeler de bruyants amis , avec 
lesquels je jouai! 

— Encore , Charles ! 

— A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. 
Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage 
L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. 
Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage 
Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. 

— Oui, j'étais fou , je crois ! d'ailleurs, j'avais 
abandonné mon bon ange , pouvais-je espérer 
qu'il me protégerait de si loin ? Son souvenir ne 
me retint pas, je donnai tête baissée dans ce 
piège infernal , dont j'ai toujours tant de peine 
à m'écarter. Je jouai à cette misérable bassette, 
et je perdis le premier jour., trois mille écus ! 

— Trois mille écus ! 

— Que voulez-vous ? c'est une chance ; j'es 
pérais gagner, et j'en avais bon besoin , car l'autre 
jour à la paume, Caderousse m'avait ruiné. 



72 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, 
Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie. 
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un lacs 
Les menteurs et traîtres appas. 



— Le malheur semblait me poursuivre; je 
n'osais pas lever les yeux dans la crainte de ren- 
contrer votre image errante autour de moi. J'en- 
tendais à mon oreille des plaintes et de doux 
reproches ; je me réfugiais dans ma passion in- 
sensée, pour fuir cette influence préservatrice. 
Le lendemain nous jouions encore, et je fus 
toujours malheureux. La fièvre me brûlait , elle 
me brûle ! hélas ! Je vous reviens repentant , 
triste, malade, endetté de quinze mille livres , 
et avec un tort immense à me reprocher vis-à-vis 
de vous ; c'était bien la peine ! 

— Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié, 
Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitié 

La volatile malheureuse, 
Qui, maudissant sa curiosité. 

Traînant l'aile et tirant le pied , 

Demi-morte et demi-boiteuse. 

Droit au logis s'en retourna : 

Que bien , que mal, elle arriva , 

Sans autre aventure fâcheuse. 



LES DEUX PIGEONS. 73 

— M'acceptez-vous ainsi , chère Marguerite ? 
oublierez-vous ces torts? me recevrez-vous en 
grâce? Me renclrez-vous le bonheur que je paye- 
rais maintenant de ma \ie , et que j'ai été assez 
fou pour exposer à l'absence ? 

— Il y a déjà cinq ans que nous nous con- 
naissons, depuis lors ma vie a-t-elle été autre 
chose qu'une perpétuelle indulgence , mon ami ? 
Combien de fois vous ai-je déjà pardonné ? Enfin , 
il faut avoir connu ces joies du retour pour ap- 
précier toutes les joies de l'àme ; c'est un bienfait 
peut-être. 

— Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger 
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines! 

En achevant ces mots le bonhomme se re- 
tourna : 

— Voyez donc, madame, dit-il, mes pigeons 
sont décidément rentrés au colombier et ma fable 
est faite, je désire qu'elle vous agrée. 

Il aperçut alors M. de La Fare. 

— Je crois que j'ai fait de la vérité sans le 
savoir, reprit-il en souriant , avec cette physio- 
nomie si fine et si douce tout à la fois ; il me 

M\DAME m. LA SABLîÈRK. . ' 



74 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

semble que les déserteurs reviennent. Puis , joi- 
gnant leurs mains dans les siennes, il ajouta : 

• — -Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau, 

Toujours divers, toujours nouveau; 
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. 

Je veux mettre cette morale à la fable , n'est-il 
pas vrai? et je gage que dans la postérité, si 
j'arrive à la postérité, tous les amants l'adop- 
teront. Qu'en pensez-vous? 

Hélas ! bonhomme , ils se regardaient et ils ne 
vous écoutaient pas ! 



VI 



L AVENIR. 



A quelques jours de là, Athénaïs entra un 
matin dans la chambre de son amie. La jeune 
fille était sérieuse , son admirable visage portait 
même l'empreinte de la souffrance ; elle avait au 
bras un panier rempli de fleurs , les unes fraîche- 
ment cueillies, les autres artificielles. Madame 
de La Sablière courut à elle et lui demanda avec 
la plus tendre sollicitude si elle ne souffrait point. 

— Il faut toujours que le mal soit quelque 



76 MADAME DE LA SABLIERE. 

part, ma bonne amie : comme il vous a quittée , 
il est venu chez moi. Cela vaut mieux. 

Et, sans rien ajouter, elle s'assit par terre 
sur le tapis , dispersant autour d'elle ses fleurs 
et ses feuillages. Madame de La Sablière la mon- 
tra tristement au marquis. 

— Depuis votre départ , elle n'a jamais été 
mieux que vous ne la voyez. Son accès est bien 
plus fort que de coutume , j'en suis très-inquiète. 
Fagon Ta vue hier, il ne me laisse aucune espé- 
rance. Ce sera long , dit-il , des années peut- 
être ; mais elle ne guérira pas. 

— Pauvre jeune fille ! Si belle et sitôt mois- 
sonnée ! 

— Athénais, demanda La Fontaine, que faites- 
vous là ? 

— Des fables , comme vous , monsieur, ex- 
cepté que je ne les écris point. 

— Quelle moralité trouvez-vous dans ces 
fleurs ? 

— Vous ne le devinez pas , répondit-elle avec 
dédain , vous qui faites profession de lire dans le 
cœur de l'homme ! Cela prouve que votre raison 
ne vaut pas mieux que les autres. On me traite 



de folle , moi qui en sais plus que vous tous , 
moi qui lis couramment dans le grand livre de 
la nature. Vous demandez ce que signifient ces 
fleurs ? C'est votre histoire , c'est la mienne , 
c'est celle de madame, celle du marquis, celle 
de ma mère aussi. Avec ces fleurs vous allez 
connaître l'avenir' et le passé , si vous ne me 
regardez pas comme trop dénuée de sens pour 
me croire , toutefois. 

Elle prit alors les fleurs dans la corbeille , et 
en forma une espèce de guirlande sans les 
choisir, au hasard, en les mêlant toutes en- 
semble : 

— Tenez, ma bonne amie, voilà son exis- 
tence , à elle. D'abord ces roses pompons , toutes 
fraîches et toutes jolies , c'est l'enfance , l'enfance 
si riante , où l'on ne sent rien que le désir de 
connaître , où l'on n'a pas même une illusion , 
parce que tout est illusion ; j'ai été comme cela 
en Allemagne. Après, voici des jasmins dont le 
parfum vous embaume, n'est-ce pas? Ils vous 
représentent la jeunesse et tous ses charmes, cet 
éclat trompeur qu'elle traîne après elle. Ce ra- 
meau d'aubépines si blanches entourées de feuil- 



78 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

lages et de pointes , c'est le mariage de ma bonne 
amie ; vous le voyez , ses fleurs sont tombées , 
il ne reste rien que ces feuilles sèches et ces 
épines. Là , voici du houx : son fruit rouge est 
si petit , qu'il est difficile d'y toucher sans bles- 
sures : c'est l'amour , l'amour impossible ; car , 
remarquez bien que le fruit tombe comme les 
fleurs de l'aubépine , et que les branches restent 
aussi garnies de leurs éperons ; seulement elles 
conservent leur verdure , espérance trompeuse 
qui nous berce tous. Lorsque la lige est cueiUie, 
si le fruit meurt , il ne revient plus. 

C'est là le passé de ma bonne amie , n'est-il 
point vrai? Son avenir, le voici : des scabieuses, 
le deuil , la tristesse , l'abandon ; rien ne l'en 
garantira, ni les voîux, ni le dévouement, ni 
l'amitié. C'est le sort commun à tout ce qui est 
noble que d'êlre méconnu , c'est la destinée iné- 
vitable de toutes les fleurs que la destruction. 
Pourquoi donc serait-elle seule exceptée? et je 
vous dis , moi , qu'elle ne le sera pas ! 

Madame de La Sabhère , entendant ces paroles 
funestes , se pressa contre le marquis comme 
pour lui demander de les démentir. Toute sa 



L AVENIR. 79 

contenance respirait la frayeur , elle se soutenait 
à peine. Les imaginations vives se frappent de 
tout , il n'y a rien de plus malheureux que d'avoir 
rimagination dans le cœur. 

— Et vous, répliqua La Fontaine, où est 
votre avenir? 

La jeune fille prit une expression plus grave 
encore ; elle ramassa sous toutes ses fleurs une 
pauvre petite pervenche , dont la tige brisée et 
flétrie avait tant souff^ert qu'elle semblait être 
foulée aux pieds. Elle Texamina un instant sans 
rien dire ; une larme tomba de sa longue pau- 
pière sur le calice de la pervenche : elle avança 
alors la main et présenta à la Fontaine ces débris 
presque informes. 

— C'est ainsi que j'ai vécu , c'est ainsi que je 
mourrai , monsieur , ignorée d'abord , bafouée 
ensuite , méconnue toujours. 

Et jetant loin d'elle la corbeille et les guirlandes, 
elle sortit comme elle était entrée. 

— Les propos de cette enfant semblent au-des- 
sus de son âge ou du moins de son expérience , 
monsieur , .dit La Fontaine au marquis ; mais 
elle a une sorte d'intuition du malheur qui 



MADAME DE LA SABLIEKE. 



m'étonne chaque jour davantage. C'est qu'elle a 
beaucoup rêvé. 

— Et beaucoup souffert ! murmura madame 
de La Sablière. 



VII 



ATHENAIS. 



Dix ans avant le moment où commence celte 
histoire, madame de La Sablière était mariée 
depuis deux années , lorsqu'elle eut un soir une 
longue conférence avec son mari. Ils n'avaient 
alors qu'un seul enfant , une petite fille au ber- 
ceau. M. de La Sablière, comme on sait, ne 
ressentait aucun amour pour sa femme, même à 
cette époque. Il l'avait prise , jeune et accomplie 
qu'elle était, pour essayer d'oublier une personne 



82 MADAME DE LA SABLIERE. 

dont le mérite n'égalait le sien sous aucune espèce 
de rapport , et néanmoins elle ne parvint point à 
l'effacer de son souvenir. Ce fut donc avec une 
sorte de crainte qu'elle l'aborda ce jour-là afin de 
lui annoncer qu'elle avait pris , sans son con- 
sentement , un engagement fort important pour 
eux. 

— J'espère , monsieur, que vous ne m'en 
voudrez pas d'un aveu que je dois vous faire, et 
que je trouverai chez vous toute l'indulgence à 
laquelle j'ai peut-être droit. Nous n'avons qu'un 
enfant , encore est-il si jeune qu'il occupe peu 
votre temps et le mien ; je me suis chargée d'un 
autre, d'une pauvre orpheline; j'ai compté sur 
votre approbation , je sais que vous êtes trop bon 
pour refuser un acte de bienfaisance, surtout de 
la nature de celui-là. 

— Qu'est-ce donc , madame, que cet enfant ? 

— Une petite fille de douze ans, belle comme 
les anges et sans famille. 

— D'où la connaissez-vous ? 

♦ — Ceci n'est point mon secret , j'ai juré sur 
la croix de ne nommer personne , de ne point 
dire où et par qui cette enfant m'a été recomman- 



ATHENAIS. 8ô 

dée ; mais il m'est permis de vous confier à vous 
rhistoire de ses parents , celle de ses premières 
années ; et , si cela vous est agréable , je le ferai 
bien volontiers. 

— Je vous en prie , madame, vous piquez ma 
curiosité. 

— Notre protégée doit le jour à des amours 
illégitimes , je dois Favouer. Sa mère était libre, 
son père était marié. Leurs amours n'eurent pas 
même une longue durée , il y eut plus de vanité et 
d'entraînement que de passion dans cette union 
passagère ; néanmoins il en reste ce gage , qui ne 
put en resserrer les liens. La position de sa mère 
ne lui permettait pas de garder Athénaïs auprès 
d'elle, elle voulut que tout le monde ignorât sa 
naissance , même son père , tant elle redoutait 
une influence étrangère. Elle se mit, elle, folle 
créature , qui n'avait jamais rien aimé peut-être, 
à adorer sa fille ; pourtant elle sentit la nécessité 
de s'en séparer, afin de dérober son secret à tous 
les yeux , et l'envoya fort loin d'ici , sur les bords 
du Rhin. 

Cette enfant se crut la fille d'un ministre pro- 
testant, à qui elle était recommandée , et dont la 



«4 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

femme lui portait les sentiments d'une mère. 
Pourtant on n'en fit pas une huguenote , elle est 
bonne catholique. Ces honnêtes gens la comblè- 
rent de soins et d'affection ; ils lui apprirent tout 
ce qu'ils savaient , entre autres leur belle langue 
allemande et sa poésie. La jeune fille a la tête 
naturellement exaltée , l'imagination vive , elle se 
laissa influencer par cette éducation et par le 
pays qu'elle habitait. A l'âge de neuf ans, elle 
rêvait déjà des chimères bien au-dessus de sa 
portée ; elle s'accoutuma aux légendes de ce 
peuple superstitieux et crédule, et en vint à croire 
aux farfadets , aux sorciers , à tout ce que la 
mythologie chrétienne a créé de plus bizarre. La 
mère ignora longtemps la disposition d'esprit où 
était sa fille , elle se confiait entièrement à ses 
parents adoptifs ; mais , il y a deux mois , un de 
ses amis , le seul qui connût l'existence d'Athé- 
nais , fit un voyage en Allemagne , uniquement 
pour la voir. 11 revint , frappé au dernier point 
de cet étrange caractère , et annonça que si on 
laissait plus longtemps la pauvre petite entre les 
mains de ses possesseurs actuels, elle deviendrait 
certainement folle. 



ATHÉXAl's. 85 

Je VOUS donne à penser quel fut Tétonnement 
de la mère. Elle n'eut plus d'autre désir que de 
rappeler sa fille , et de la rapprocher d'elle. Ainsi 
que je vous l'ai dit, sa position ne lui permit 
pas de déclarer hautement sa naissance ; elle ne 
savait donc à qui la confier. 11 fallait changer 
toutes les idées , tous les sentiments de cette en- 
fant , et la tâche était d'autant plus difiScile que 
son organisation d'une faiblesse extrême ne per- 
mettait que les moyens les plus doux. 

Cette mère a pensé à moi , elle m'a jugée ca- 
pable de cette grande œuvre. J'ai d'abord refusé; 
mais ses instances ont été si vives , j'ai compris 
que le bonheur de sa vie tenait à mon refus , et 
j'ai promis tout ce qu'elle m'a demandé, certaine 
de ne pas être désavouée par vous. Ainsi lorsque 
je vous ai dit qu'elle était orpheline, c'est parce 
que tout le monde doit le croire. Son sort à venir 
est assuré , mais c'est à moi qu'elle est remise. 
Je disposerai d'elle aux yeux de tous comme de 
mon propre enfant; cependant sa mère seule di- 
rigera son éducation. C'est là un grand mystère, 
n'est-ce pas? Soyez assuré que s'il m'était permis 
de vous en donner l'explication , je n'y raanque- 

8 



86 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

rais point. Il viendra un jour, je Tespère, où 
on me relèvera de mon serment; jusque-là per- 
mettez-moi de me taire et accordez vos bontés à 
ma protégée. 

M. de La Sablière regarda sa femme en sou- 
riant , et prétendit que ce grand secret n'en se- 
rait bientôt plus un pour lui, s'il voulait s'en 
donner la peine. 

— Je vous assure , monsieur , que vous êtes 
dans Terreur. Ce secret n'est connu que de trois 
personnes , la mère , moi , et un des plus honora- 
bles hommes que je sache , qui se ferait couper 
en morceaux plutôt que de parler. 

— Lui , peut-être , mais vous ! 

— Essayez de me corrompre , vous verrez. 

— A dix-huit ans, discrète! 

— Monsieur , il y a bien des gens qui sont 
indiscrets à cinquante. Mais, répondez-moi, 
puis-je faire amener ici Athénaïs? 

— Tout ce que vous voudrez, madame; votre 
appartement et celui de vos enfants sont à vous; 
vous pouvez y établir qui bon vous semble , je ne 
vous contrarierai point , et je vous promets d'a- 
vance de recevoir de mon mieux cette mysté- 



AïHÉNAIS. 87 

rieuse fée qui nous arrive du pays des romans. 
Le soir même Athénais fut reçue à Thôtel de 
La Sablière, et établie comme cbezelle. L'étran- 
geté de son caractère la mettait en dehors de 
tout ce que Marguerite avait connu jusque-là; 
elle s'attacha passionnément à elle ; la naissance 
de ses derniers enfants ne diminua point cette af- 
fection , et bientôt elle ne fit point de différence 
entre eux. La jeune fille comprit tout de suite la 
douceur de cette protection ; peu à peu la tris- 
tesse mortelle qu'elle avait apportée de ses mon- 
tagnes diminua ; peu à peu elle retrouva le calme 
que sa séparation d'avec ses parents adoptifs lui 
avait ôté. Elle sentit que là aussi elle aimerait et 
serait aimée , c'en fut assez pour la rattacher à la 
vie. Néanmoins sa tête ne se remit point complè- 
tement , les soins les plus attentifs ne purent em- 
pêcher ses singuliers accès de reparaître ; elle 
demeura dans un état mixte , entre la raison et 
la folie. En Ecosse, on l'eût crue douée de seconde 
vue; sa préoccupation constante était de cher- 
cher à percer l'avenir. Si l'on n'ajoutait pas foi à 
ses prédictions, elle se fâchait, parce qu'elle- 
même y ajoutait une foi entière; dans ses moments 



88 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

de lucidité elle en était honteuse. Elle se crai- 
gnait, et demandait timidement si elle n'avait 
annoncé de malheur à personne. 

Elle atteignit de la sorte sa quinzième année. 
Son attachement pour sa protectrice tenait de 
ridolâtrie. Sa beauté devenait de plus en plus 
remarquable , on s'en occupait aux cercles de 
madame de La Sablière, quoiqu'elle n'y parût 
jamais. On se demandait le nom de cette divinité; 
quelques amis intimes l'apercevaient dans le jar- 
din ou sous les arbres de la cour. Nul ne savait 
à quel titre Marguerite l'avait recueillie : elle se 
contentait de répondre , si on l'interrogeait : 

— C'est une orpheline dont j'ai connu la fa- 
mille. 

Son ton sec et bref ne permettait pas d'autres 
questions. 

Il n'en était pas ainsi avec l'enfant elle-même ; 
à mesure qu'elle avança en âge , sa curiosité se 
développa , elle se vit seule dans le monde et elle 
désira savoir pourquoi. Madame de La Sablière 
lui avoua qu'elle avait une mère tendre, mais 
que des circonstances impérieuses lui défendaient 
de la voir. Elle lui dit que sa mère veillait sur elle 



ATHÉNAIS. 89 

comme un bon ange ; qu'elle , sa protectrice et 
son amie , elle n'était que l'agent de cette puis- 
sance bienfaisante ; qu'enfin le jour n'était pas 
éloigné où sa mère se révélerait à elle ; que son 
affection lui ferait braver tous les obstacles , lors- 
que son âge offrirait un peu plus de garantie, 
mais que néanmoins elle ne verrait point ses traits 
et ne connaîtrait pas son nom. 

— En attendant , ma chère Athénaïs , votre 
mère exige que vous lui écriviez ; elle vous ré- 
pondra. Ses conseils vous aideront dans cette 
pénible carrière que vous allez suivre. Elle vous 
dira que, pour être heureuse , il faut être honnête. 

— Vous faites mieux que de me le dire , vous, 
madame , vous me le prouvez. 

Madame de La Sablière rougit beaucoup en 
entendant cette réponse. Elle commençait alors 
à sortir de la ligne du devoir et à se laisser en- 
traîner par son cœur, attiré vers le marquis de 
La Fare. Elle savait déjà, la pauvre créature! 
ce que c'était que l'amour et la souffrance ; elle 
avait déjà comparé le bonheur des passions au 
calme de la vertu ; elle ne se repentait pas encore, 
mais elle regrettait. 



VA) MADAME DE LA SABLIÈKE. 

Aucune femme néanmoins n'était aussi excu- 
sable qu'elle dans son entraînement. Son mari 
ne s'occupait nullement d'elle. Il s'était guéri de 
sa passion pour madame Le Tanneur, en en pre- 
nant une autre plus ardente pour mademoiselle 
van Ghannel. Ni l'une ni l'autre de ces maî- 
tresses ne valait Marguerite ; aucune ne possédait 
ses charmes et son esprit. Elle fut blessée de cet 
abandon et chercha à s'en distraire. Le monde lui 
offrit tous ses succès en échange des joies de 
l'âme qu'elle avait rêvées ; elle se vit entourée 
d'hommages et les repoussa tous. Son cœur était 
profondément honnête , ses principes sûrs , sa 
piété éclairée. Elle aima Dieu alors et crut que 
cet amour la garantirait de tous dangers. Sa po- 
sition ne lui permettait point d'aller à la cour, la 
cour vint chez elle. Le grand Condé lui-même 
l'honora de plusieurs visites. Louis XIV, juste 
appréciateur de tous les genres de mérite , par- 
lait souvent d'elle , et lui envoya dire , en diffé- 
rentes occasions , l'estime qu'il faisait de sa per- 
sonne. Ces gloires ne Téblouirent point : elle 
demeura bonne et simple au milieu de tout cela, 
et, malgré elle , elle chercha de nouveau un être 



ATHÉNAIS- 9t 

à qui offrir cet encens ; on ne jouit de rien dans 
l'isolement du cœur. 

Le hasard lui fit rencontrer le marquis de La 
Fare , et, dès qu'il la connut , il s'attacha pas- 
sionnément à elle. Ce nouveau prétendant réunis- 
sait tout ce qui pouvait séduire , tout ce qui pou- 
vait séduire surtout une femme telle que madame 
de La Sablière. Sa brillante valeur était connue de 
toute l'armée ; il avait assez d'esprit pour être 
remarqué à une cour et à une époque où les gens 
d'esprit sortaient de dessous terre, si je puis 
m'exprimer ainsi. Son caractère chevaleresque, 
avantageux, sa beauté, sa brillante élégance plai- 
saient à toutes et à tous. Les hommes l'enviaient, 
les femmes désiraient sa conquête, c'était le héros 
à la mode. Nous sommes toutes prises de la même 
manière, parl'amour-propre, parles yeux d'abord, 
et puis par le cœur, parce que chez nous ( je 
parle de celles qui ont du cœur), il se mêle dans 
toutes nos actions. La coquetterie aussi nous 
conduit souvent à notre perte. Combien il y a de 
femmes qui cèdent parce qu'elles se sont trop 
avancées et qu'elles ne savent comment faire 
pour reculer î 



92 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Madame de La Sablière ne fut point de ce 
nombre. Elle s'attacha à son insu , contre sa 
volonté , avec toute la bonne foi possible ; mais 
elle sentit la gravité de sa faute , et ce ne fut 
qu'en se sacrifiant elle-même qu elle s'abandonna 
à son amour. Les premiers mois de cette liaison 
lui offrirent l'image du paradis. Il y avait des 
moments où elle ne pouvait se croire coupable en 
se trouvant si heureuse. Elle s'endormit dans ce 
bonheur, elle le savoura tout entier, sans imaginer 
qu'il eût une fin , sans prévoir surtout combien 
on l'expie, jusqu'au jour où la douleur la toucha 
de son aile, jusqu'au jour où il lui fallut arracher 
son idole du piédestal qu'elle lui avait élevé. Ce 
premier désillusionnement est le plus affreux de 
tous. On croit qu'on ne s'en relèvera pas ; on 
reste accablé sous ce coup imprévu, c'est la mort 
qui frappe au milieu d'une fête. 

Depuis deux ans déjà madame de La Sablière 
avait formé ces liens coupables. Athénaïs venait 
d'entrer dans sa dix-neuvième année ; elle ne 
concevait aucun soupçon de ce qu'on lui cachait 
si scrupuleusement. Pure et innocente , sa jeune 
àme ne s'était encore ouverte qu'à ses visions. 



ATHÉNAIS. 9r> 

chéries. Elle vivait d'un immense amour qui se 
répandait sur tout ce qui s'approchait d'elle, 
surtout sur sa mère inconnue et sur sa chère pro- 
tectrice. Un jour, dans le but de la distraire, 
Marguerite Temmena à Versailles, afin de lui 
montrer le roi , la cour, le palais , ces merveilles 
qu'elle n'avait point encore vues. Ce fut une 
grande joie pour la jeune fille. 

M. de La Fare était du voyage et devait servir 
de guide et de protecteur. Les dames assistèrent 
d'abord à la messe du roi , dans cette magnifique 
chapelle , oùlout est digne du Dieu qu'on y adore 
et du monarque qui l'a consacrée. Elles se diri- 
gèrent ensuite vers la galerie , pour se trouver 
sur le passage de la cour à la réception d'un am- 
bassadeur étranger. Athénais jouissait de toute 
sa raison, ce jour-là. Elle ne perdit donc aucun 
détail du beau spectacle qu'elle avait sous les yeux. 
Le marquis et Marguerite causaient ensemble, 
sans faire trop attention à elle , cependant elle 
entendait toutes leurs paroles. 

— Mon Dieu ! s'écria madame de La Sablière, 
comme madame de Montespan est changée ! Sa 
rivale est donc tout à fait triomphante ? 



94 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Elle va paraître dans réclat de sa gloire. 
Le roi Ta nommée duchesse , elle prend aujour- 
d hui son tabouret pour la première fois. 

— Voilà donc Touvrage de l'abandon , conti- 
nua Marguerite sans Tentendre. Voilà ce qu'il a 
fait de la belle madame de Montespan î Savez- 
vous que c'est atroce ? 

Un murmure contenu par le respect, car à 
cette époque on respectait jusqu'à Tabsence du 
souverain , annonça l'arrivée de l'idole du jour. 
La belle mademoiselle de Fontanges parut , et 
sa beauté jeta un tel rayon autour d'elle que 
chacun en resta ébloui. Elle distribua à droite et 
à gauche des sourires et des signes de tête, avec 
toute la franchise de son âge et le peu de discer- 
nement dont on l'accusait. Les yeux de madame 
de Moiitespan ne la quittaient pas, ils exprimaient 
l'envie et la colère dans toute leur fougue ; quand 
on apporta le tabouret dans le cercle de madame 
la Dauphine, quand elle vit cette jeune fille s'as- 
seoir à celte place qu'elle avait tant désirée , elle 
fut obligée de s'appuyer contre une colonne , 
elle devint hideuse. 

— Je ne la plains plus , dit tout bas madame 



ATHÉNAIS. 95 

(le La Sablière , ce n'est pas là une souffrance de 
cœur, c'est une souffrance d'ambition. 

Le roi reçut l'ambassadeur avec sa grâce et sa 
dignité ordinaires. Par une faveur spéciale , 
quoique n'étant point présentées , madame de La 
Sablière et sa compagne avaient été placées dans 
une embrasure de fenêtre et voyaient parfaite- 
ment Louis XIY. Atbénais ne cessait de le re- 
garder que pour fixer son attention sur mademoi- 
selle de Fontanges. Cette destinée d'une jeune 
fille de son âge , dominant le roi le plus absolu 
du monde, lui faisant oublier une maîtresse 
aimée si longtemps et si séduisante , paraissait à 
la pauvre enfant une chose inconcevable. Les 
pierreries dont la favorite était couverte ne la 
tentèrent pas un instant ; elle ne vit que la puis- 
sance du souverain aux pieds d'une faible créa- 
ture comme elle, elle ne vit que l'amour dominant 
en maître ce maître redoutable. Ce fut une fas- 
cination. 

— Charles, dit bien bas madame de La Sa- 
blière au marquis , toute cette pompe , toute 
cette gloire , oh ! je les donnerais mille fois pour 
un do vos regards. 



96 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Âlhénaïs se retourna vivement ; elle avait en- 
tendu cette phrase , sans que sa protectrice et 
M. de La Fare s'en aperçussent. De ce moment , 
elle devint rêveuse et ne parla plus. 

Après la cérémonie on se répandit dans le 
parc. En vain madame de La Sablière chercha 
à provoquer Tadmiration de sa jeune compagne : 
elle regardait sans voir , elle écoutait sans com- 
prendre , elle se disait à elle-même des paroles 
sans suite. Ils rencontrèrent sur le tapis vert 
mademoiselle de Lenclos et son escorte ordinaire 
d'adorateurs ; madame de La Sablière échangea 
quelques paroles avec elle. Athénaïs détourna la 
tête, un sourire de mépris sur les lèvres; le 
marquis lui en demanda la raison. 

— Je ne puis supporter cette femme, répon- 
dit-elle ; on voit qu'elle n'a jamais souffert. 

Pendant tout le reste de la journée elle se 
montra ainsi de l'indifférence la plus complète, 
excepté lorsqu'on prononçait le nom du roi ou 
celui de la duchesse de Fontanges : alors elle 
devenait tout oreilles , elle dévorait les paroles „ 
sans cependant expliquer l'intérêt qu'elle prenait 
à cette conversation. 



ATHÉNAIS. 97 

Dans le carrosse elle se blottit sur un coussin 
de telle façon qu'on la crut endormie. Le mar- 
quis et Marguerite se mirent à causer à demi- 
voix de leur amour , très-convaincus qu'ils ne 
pouvaient être compris par elle. En approchant 
de Paris, ils Tentendirent sangloter, et lorsqu'elle 
descendit dans la cour de Thôtel, elle était en 
proie à un de ses plus violents accès. 

— Seule î répétait-elle pendant qu'on l'em- 
portait vers son appartement , seule î Made- 
moiselle de Fontanges!.,. Le roi!... Et l'autre 
abandonnée ! 

Depuis lors , toutes les fois qu'il fut question 
devant elle de Versailles, de la favorite présente, 
de celle qui défendait pied à pied la place qu'elle 
finit par reconquérir tout entière, du roi surtout, 
elle retombait dans le môme état. Sa mélancolie 
devint de plus en plus affreuse , sa santé se dé- 
rangea complètement, enfin elle en arriva à ce 
degré de folie où nous Favons vue à la fin du 
chapitre précédent. Personne ne douta qu'elle 
n'aimât Louis XIV, et l'on évita toute allusion 
à ce malheureux voyage. Elle cacha quelque 
temps encore ce qu'elle aavait de l'amour de sa 

9 



98 MADAME DE LA SABLIERE. 

protectrice, puis elle en parla en paraboles, 
pour ainsi dire. Elle cherchait dans les yeux de 
Marguerite la trace de ses larmes, et alors elle se 
montrait implacable envers M. de La Fare. Tout 
faisait craindre qu'elle ne succombât à cette 
étrange maladie et à la passion insensée dont 
elle s'était éprise pour le roi. Pauvre petit oiseau 
qui osait conten)pler le soleil ! 



Vlll 



VISITES. 



Le calme était revenu dans le cœur de madame 
de La Sablière, et avec le calme tous ses avan- 
tages avaient reparu . Elle rouvrit son salon , elle 
y fut plus aimable que jamais , et la cour et la 
ville y revinrent en foule. 

Une après-dînée elle écrivait dans son cabinet 
des livres . Athénais était à Taulre extrémité de 
Tappartement , lorsqu'on lui annonça mademoi- 
selle de Lenclos , le marquis de La Fare et 



100 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

M. de Sévigné; elle fit signe à la jeune fille de 
demeurer à sa place, et s'avança au-devant d'eux. 

— Mon Dieu ! s'écria Ninon en entrant dans 
ce sanctuaire des arts, quel honneur pour nous, 
profanes, d'être admis en cette retraite célèbre ! 
Voilà donc le lieu où la moderne Sapho, la nou- 
velle Uranie vient étudier les sciences et com- 
pose ces jolis madrigaux qui passent dans la 
communauté... 

— Je vous en supplie , ma chère Ninon , ne 
vous moquez pas ainsi de moi , ne me désignez 
point comme une autre Bélise; n'ai-je pas assez 
de Despréaux pour ennemi, et voudriez-vous 
m'attirer toute la terre? Pour ce qui est des ma- 
drigaux , ils appartiennent à celui qui les signe ; 
ne voulez-vous pas que je me mette à chanter les 
amours de mon mari? 11 me semble qu'il peut s'ac- 
quitter de ce soin, sans avoir besoin de mon aide. 

— C'est-à-dire que vous reniez les Olympe et 
les Iris de ces charmants vers. N'en parlons plus, 
et dites-moi ce que vous avez fait de votre hôte ; 
il est plus fou que jamais , je le rencontrai hier 
et il ne me parla que de Baruch; où a-t-il pris 
cette nouvelle extravagance ? 



VISITES. ' JOl 

— Je rignore , c'est quelque rêve de son cer- 
veau malade ; vous savez ce qu'en dit sa servante, 
lorsqu'on lui parle de Timmoralité de ses écrits : 
Pauvre homme ! Dieu n'aura jamais le courage 
de le damner , il est trop bête ! 

En ce moment Athénais quitta l'angle obscur 
où elle restait inaperçue et s'approcha. 

— Madame , dit-elle , voulez-vous me per- 
mettre de rentrer chez moi? 

— Quelle est cette belle personne ? demanda 
tout bas M. de Sevigné à M. de La Fare ; c'est 
la première fois que je l'aperçois ici. 

Mademoiselle de Lenclos laissa tomber un 
admirable éventail de nacre chinois, et en le 
ramassant elle le brisa. Elle paraissait stupéfaite 
en présence de cette blanche apparition, survenue 
au milieu d'eux sans que personne l'eût vue en- 
trer ; elle la prit sans doute pour un être surna- 
turel, et resta devant elle à la contempler. 

— Pourquoi nous quitter, Athénais , répondit 
madame de La Sablière , ne voulez-vous point 
causer un peu avec madame et avec ces mes- 
sieurs ? Ne soyez pas si sauvage. 

— Vous savez bien , ma bonne amie , que cela 

9. 



lOÎ MADAME DE LA SABLIERE. 

ne dépend pas de mon désir, que je ne cause pas 
quand je veux et que je ne suis point la maîtresse 
de mes impressions. D'ailleurs, quel plaisir ma- 
dame trouverait-elle à s'entretenir avec moi? 
Nous ne nous entendrons pas , nous ne pouvons 
pas nous entendre ; je me retire , cela vaut mieux 
pour tout le monde. 

Athénais fit une révérence et sortit de Tappar- 
tement. 

— Quelle étrange créature ! s'écria M. de La 
Fare , elle babille du matin au soir avec La Fon- 
taine et moi , et toutes les fois qu'un étranger 
lui adresse la parole , elle retombe dans les diva- 
gations que vous venez d'entendre. 

— Elle ne m'aime point , répliqua Ninon ; je 
me rappelle Tavoir rencontrée une fois déjà à 
Versailles , elle ne voulut jamais me regarder ; 
d'où lui vient donc cette antipathie, ma chère? 
L'élevez-vous dans l'horreur du monde ? Faut-il 
être sainte pour qu'elle ne vous dédaigne pas ? 

Le marquis de Sévigné ne laissa pas à madame 
de La Sablière le temps de répondre. 

— Je crois , madame , dit-il , que c'est plutôt 
jalousie que mépris. 



VISITES, 103 

— A vingt ans ? Quelle folie î 

— Tout le monde peut avoir vingt ans , ma- 
dame, il n'y a qu'une mademoiselle de Lenclos au 
monde. 

— Cette excuse est bonne pour vous, marquis ; 
mais madame de La Sablière ne me répond pas , 
je voudrais bien savoir pourquoi cette enfant me 
regarde ainsi. 

— En vérité je n'en sais rien , ma chère Ninon ; 
ma protégée n'a pas la raison très-saine. On ne 
peut guère lui demander compte de ce qu'elle 
éprouve , elle est fantasque et capricieuse, et ne 
répond qu'à ce qui lui plaît. N'est-il pas vrai, 
M. de La Fare? 

— Assurément , répliqua le marquis ; elle est 
belle comme les anges , mais elle est maligne 
comme les démons. 

La physionomie de mademoiselle de Lenclos 
prit une expression contractée et de mauvaise 
humeur, bien loin de son enjouement habituel ; 
elle jeta autour d'elle un regard curieux, ses 
yeux brillèrent , elle sembla prête à entrer en lice 
pour un de ces combats d'esprit si communs à 
à cette époque. 



/ 



404 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Cessons ce propos , dit-elle. Eh bien ! M. de 
La Fare, que nous avez-vous rapporté de Fon- 
tainebleau ? Qu'est-ce qu'il y a de neuf? Le roi 
passe-t-il chez madame de Maintenon après le 
jeu ? Cette belle et bonne tête est-elle décidé- 
ment tournée, n'aurai-je plus la satisfaction d'être 
l'amie de la prude la plus parfaite que je con- 
naisse ? 

Le marquis de La Fare rougit beaucoup et 
balbutia ces mots : 

— Je ne sais aucune nouvelle, madame. 

— Comment cela se peut-il , n'arrivez-vous pas 
de Fontainebleau avec la cour? 

— Lui ! s'écria le marquis de Sévigné , il 
n'était point du voyage ; monseigneur ne l'avait 
pas mis sur la liste ; il le gagne trop souvent à la 
paume , et le roi trouve d'un autre côté qu'il a 
bien assez de Dangeau et de Langlée pour lui 
tenir tête au jeu. 

— Ah ! ah! répondit Ninon , je me suis donc 
bien trompée : je croyais avoir rencontré M. de 
La Fare, dans son carrosse , en habit de voyage, 
le jour du départ pour Fontainebleau. Il me sem- 
bla même qu'il n'y était pas seul. Il est vrai qu'il 



VISITES. 105 

prenait un singulier chemin! son cocher le diri- 
geait vers le pont Notre-Dame. Puisque vous ne 
savez pas de nouvelles , voulez-vous que je vous 
en raconte ? Il y a au théâtre une princesse , 
Hermione , Phèdre , Iphigénie , tout ce qu'il vous 
plaira ; cette princesse a mille amants , à com- 
mencer par Racine. Je n'ai pas besoin de vous la 
nommer, vous la connaissez tous : c'est made- 
moiselle Champmeslé. 

A ces mots , les trois auditeurs de Ninon chan- 
gèrent de visage , elle vit qu'on allait l'inter- 
rompre et se hâta de continuer, en faisant un 
petit signe de la main comme pour réclamer le 
silence. 

— Écoutez ceci , je vous en prie , c'est une 
charmante histoire ; je la tiens de Villarceaux , 
et elle court tout Paris à Theure qu'il est. Made- 
moiselle Champmeslé donc a disparu pendant 
quatre jours , elle a déserté l'Olympe , sans que 
nul puisse dire de quel côté elle avait dirigé ses 
pas. Les comédiens la demandaient à tous les 
échos , le tendre Racine faillit en devenir fou de 
désespoir, tous les beaux esprits qu'elle nourrit 
et qu'elle favorise la cherchèrent depuis le Par- 



lOff MADAME DE LA SABLIÈRE. 

nasse jusqu'à la Cour tille. Un de ses amants , fort 
bon gentilhomme et auquel je connais depuis 
quatre ans la prétention d'une constance sans 
beaucoup de mérite , alla jusqu'à fuir pour elle 
certaine cousine , dont il s'occupe, qui n'a pas la 
réputation d'écrire comme madame votre mère , 
mon cher Se vigne. Oe fut parmi les gardes -fran- 
çaises , les mousquetaires , les poètes , les gen- 
darmes-Dauphin et les comédiens de l'hôtel de 
Bourgogne , un assaut de cris , de désespoir et 
de menaces si effroyables , qu'on eût pu croire à 
une seconde guerre de Troie. Mais l'Hélène de 
tous ces Ménélas ne s'en inquiéta guère; elle 
voulut savoir ce que c'était que le bonheur, et 
oublia le plaisir pendant quelques jours. La voilà 
faisant de l'Arcadie avec un beau seigneur, brave, 
galant , spirituel , accompli enfin ; et pour comble 
de joie , par cette rivalité , elle faisait mourir de 
chagrin une des plus jolies femmes de France. 
On ne nomme ni le héros , ni la belle dame vic- 
time de cette aventure ; seulement on ajoute que 
le gentilhomme dont je vous parlais tout à Theure 
(celui qui avait abandonné sa cousine) est arrivé 
dans ses recherches jusqu'à la porte de l'asile 



VISITES. 



retiré où Fobjet de sa flamme oubliait l'univers . 
On prétend même qu'il la recueillit lorsqu'elle 
quitta le temple où l'indifférence du maître ne la 
retenait plus, qu'il lui donna le soir un grand 
souper en manière de consolation. Elle lui per- 
suada qu'elle venait de faire une retraite aux Car- 
mélites de la rue du Bouloy, pour se guérir de 
l'amour qu'elle lui portait. On dit , mon cher 
marquis , ajouta-t-elle en se tournant vers M. de 
Sévigné , que madame votre mère raconte cette 
histoire d'une manière charmante. Eh quoi î vous 
ne riez pas? Qu'avez-vous donc à m'examiner 
ainsi tous les trois? Que vous font les retraites de 
la Champmeslé et les inquiétudes de ses amants ? 

M. de La Fare n'avait pas cessé de regarder 
Marguerite pendant le récit de Ninon ; il semblait 
lui demander pardon de Tavoir exposée à en- 
tendre ainsi parler devant elle d'une femme si 
indigne de lui être comparée , et qui cependant 
l'avait fait oublier quatre jours ; pour madame de 
La Sablière , de grosses larmes roulaient dans ses 
yeux , elle paraissait en proie à une souffrance 
intérieure très-violente et murmurait tout bas : 

— C'est donc elle , et tout le monde le sait ! 



i08 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

La contenance du marquis de Sévigné était 
plus difficile encore; son cœur ne souffrait pas, 
mais son orgueil était vivement froissé ; du même 
trait Ninon avait fait trois blessures ; on ne pou- 
vait douter qu'elle n'y eût mis de l'intention . Son 
tact exquis lui fit apercevoir qu'elle avait été trop 
loin , et à l'aspect de la douleur si vraie de Mar- 
guerite , son bon cœur triompha de sa colère : 
elle se leva vivement , entraîna son amie dans 
l'embrasure de la fenêtre et lui parla bas quelques 
minutes ; elle semblait lui demander grâce et 
s'excuser de ce qu'elle venait de faire. Madame 
de La Sablière l'écoutait tristement , ses larmes 
coulaient toujours, et lorsqu'elle lui pardonna, ce 
fut de l'air d'une victime pardonnant à son bour- 
reau. 

Pendant ce temps les deux hommes avaient 
soutenu une conversation languissante ; chacun 
d'eux se sentait au fond du cœur une pensée qu'il 
ne voulait pas dévoiler à l'autre; M. de La Fare 
était profondément repentant, M. de Sévigné fort 
piqué de se voir le jouet d'une femme qu'il aimait 
autant que sa nature incomplète pouvait le lui 
permettre, et néanmoins il ne soupçonnait point 



VISITES. 109 

que son rival fût aussi près de lui , et peu s'en 
fallut qu'il ne lui demandât conseil. L'air préoc- 
cupé de La Fare Ten empêcha seul , la légèreté 
de son caractère le mettait hors d'état de com- 
prendre le drame qui venait de se dérouler devant 
lui ; il jugeait toutes les passions d'après les sien- 
nes, et croyait que dans les engagements sérieux 
personne n'avait comme lui que son esprit d'oc- 
cupé. 

Au milieu de cette agitation , La Fontaine en- 
tr'ouvrit la porte, les deux jeunes gens allèrent 
au-devant de lui et le firent entrer, malgré sa vo- 
lonté bien ferme , assurait-il, d'aller à l'Académie. 

— M. de La Fontaine , s'écria étourdiment le 
marquis de Sévigné , est-il vrai que vous ayez ren- 
contré l'autre jour monsieur votre fils sur les 
degrés , chez M. Dupin , et que vous ne l'ayez 
point reconnu ? 

— • On me l'a dit, répliqua La Fontaine. 

— Et c'est tout ce que vous en^avez? ajouta 
Ninon , qui s'était rapprochée. 

— N'est-ce pas assez comme cela ? et ne vou- 
lez-vous pas que je m'attendrisse parce que ma 
femme a envoyé ici son fils sans me prévenir ? 

HÂDAKE DE LÀ SABLIÈRE. 10 



UO MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Et comment finit Thistoire? 

— D'une manière charmante. M. de La Fon- 
taine demanda à M. Dupin quel était le beau jeune 
homme qu'il venait de reconduire. 

— Vous ne le connaissez pas ? répondit M. Du- 
pin . 

— Ma foi, non. 

— Eh bien ! c'est monsieur votre fils. 

— 11 me semblait bien aussi que je Tavais vu 
quelque part. 

Et puis il continua tranquillement la conver- 
sation. 

Tout le monde rit de cette distraction du bon- 
homme. Pourtant Ninon ne put s'empêcher de 
lui dire : 

— Ce sont là vos entrailles de père ! parlez- 
nous donc de la nature après cela. 

— Mais je vous prie d'observer, madame, que 
c'est un enfant de madame de La Fontaine, qu'il 
ne m'aime point; j'en suis sûr, et que je n'ai 
point envie de faire un ingrat. 

— Hélas î mon cher , lui répondit Ninon , n'en 
faisons-nous pas tous? N'en ai-je pas fait moi- 
:rnéme? 



VISITES. m 

— Cela doit être, raadaûie, répliqua le mar- 
quis de La Fare , trop heureux de trouver une 
petite vengeance, car vous avez été bonne pou? 
bien des gens. 

— Pas pour vous, marquis, au moins que je 
sache. Je n'ai jamais aimé le métier de dupe. 

— A propos , madame , dit La Fontaine , se 
jetant au milieu de cette escarmouche, à laquelle, 
comme de raison , il n'avait fait aucune attention, 
avez-vous lu Baruch? C'était un grand génie. Je 
ne sais vraiment pourquoi l'Académie ne s'en 
occuperait pas. 

— Qui diable songe à Baruch, mon cher 
La Fontaine ! Laissez là ces prophéties et faites- 
nous des fables. Aussi bien voici le carrosse de 
mademoiselle de Lenclos. Si elle veut me con- 
duire jusque chez madame de La Fayette , je lui 
serai tout à fait obligée ; on parle tant des lettres 
que madame de Yillars écrit de Madrid , que je 
lui ai fait demander la permission d'en aller en- 
tendre la lecture ; je sais que Ninon va souvent 
au faubourg Saint-Germain depuis que M. de La 
Châtre habite la rue du Bac. Adieu, messieurs^ 
vous devriez aussi , pour faire une bonne œuvre , 



iVl MADAME DE LA SABLIÈRE. 

accompaguer le pauvre La Fontaine jusqu'à l'Aca- 
démie , sans cela il n'y arrivera pas avant demain 
matin. 



IX 



DEUX FEMMES D ESPRIT. 



Madame de La Sablière se rendit un matin 
chez madame de Coulanges. Tout le' monde con- 
naît , par les Lettres de madame de Sévigné , 
Fesprit charmant de cette femme , chez laquelle, 
dit sa cousine, il faisait comme une dignité. 
M. de Sévigné était alors occupé de madame de 
Bagnols, sœur de madame de Coulanges, et 
madame sa mère ne lui épargnait pas les raille- 
ries à ce sujet. Madame de Coulanges passait dans 

10. 



lU MADAME DE LA SADLIÈRE. 

le monde pour avoir quelques galanteries , mais 
point de passions. Aussi ne comprenait-elle nul- 
lement rattachement exclusif et d'une constance 
à toute épreuve que madame de La Sablière por- 
tait au marquis de La Fare. Madame de Sévigné, 
à laquelle la nature avait donné tant d'esprit , 
tant de charmes , toute la bonté de cœur possi- 
ble , vis-à-vis de ses amis , ignora toujours ce que 
c'était qu'un sentiment , ou coupable , ou même 
permis, qui pût porter le nom d'amour. Elle était 
froide d'imagination , ce qui lui aida à traverser 
une longue carrière au milieu des dangers de 
toutes sortes ; elle en sortit victorieuse; peut-être 
ne faut-il pas lui en savoir beaucoup de gré , si 
ses inclinations ne l'y portaient pas , car il y a 
souvent plus de vertu dans un quart d'heure de 
la vie de certaines femmes que dans toute l'exis- 
tence des autres. 

Le matin dont je parle, madame de Sévigné 
se trouvait chez madame de Coulanges et c'était 
un entretien charmant que le leur : elles badi- 
naient sur tout ; madame de Sévigné se moquait 
des amoureux de sa cousine, qui se moquait 
d'elle-même avec une grâce charmante. De là 



DEUX FEMMES I) ESPRIT. tl5 

elles passèrent aux propos de la ville et de la 
cour : madame de Sévigné était i^ourvoyeuse de 
nouvelles. Personne n'ignore qu'elle les envoyait 
à madame de Grignan , et c'est grâce à ce com- 
merce intime que nous connaissons l'intérieur du 
siècle de Louis XIV beaucoup mieux que le nôtre. 

— On dit. madame, que monsieur votre fils 
était effroyable hier chez mademoiselle de Ray- 
mond ; il portait une perruque noire dont Ninon 
radote ; madame de Montsoreau racontait cela le 
soir ; il paraît qu'à la symphonie Ytier il n'était 
bruit d'autre chose que de cette malheureuse per- 
ruque. 

— Je vous assure que je n'y suis pour rien ; 
mon fils m'échappe maintenant et ne me revient 
plus qu'après ses malheurs. Je suis obligée d'écou- 
ter, dans ce cas-là, les confidences les plus 
étranges , et pour l'amour de Dieu je me damne- 
rais en cette compagnie , si le motif ne m'excu- 
sait pas. 

— Mais enfin où en sont ses amours ? Il y en 
a dont nous ne parlerons ni vous ni moi ; mais les 
autres? Ninon, sa petite comédienne? comment 
suffit-il à tout cela? 



116 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— D'une manière bien simple : il se fait aider : 
près de Ninon , c'est Villarceaux , Caderousse , 
La Châtre et je ne sais qui. Quant à la comé- 
dienne, c'est tutti quanti. J'aurais plus tôt fait 
de vous dire ceux qui n'en sont pas , jusqu'à La 
Fare! Aussi Ninon pré tend- elle que mon fils a 
la simplicité de la colombe, il ressemble à sa 
mère; que dites-vous de cette manière de juger 
les gens ? 

— Je suis réellement effrayée de ce que vous 
m'apprenez là. Quoi ! La Fare court aussi après 
la Champmeslé ? Et la belle Sablière, que va-t-elle 
devenir ? Elle qui était si fière de cet amour, elle 
qui nous prenait toutes en pitié sur ce que nous 
avions quinze amoureux , tandis qu'elle n'en avait 
qu'un ; maintenant il ne lui en restera plus du 
tout. 

— Cela prouverait que votre manière vaut 
mieux que la sienne , j'en demeure d'accord. 
Aussi ce n'est pas là ce qui me tourmente , et ce 
n'est pas d'elle que je m'inquiète ; mais La Fare ! 
le seul amoureux que je connaisse , le seul ber- 
ger du Lignon que nous ayons à la cour ! il y faut 
donc renoncer. M. de La Rochefoucauld prétend 



DEUX FEMMES D ESPRIT. IH 

que ce sont des menteries, que La Fare n'a jamais 
aimé La Sablière, que La Sablière n'a jamais 
aimé La Fare, que mademoiselle Champmeslé 
n'est pour rien dans tout cela , qu'enfin nous ne 
savons ce que nous disons. Madame de La Fayette, 
demande si c'est une maxime ; il répond qu'on 
le laisse en repos , que ces gens ne se connaissent 
point , et voilà tout ce qu'on en peut tirer ; il n'en 
est pas moins vrai que , depuis certaine histoire 
avec la comédienne , la belle Sablière est changée 
à faire peur , si toutefois on pouvait avoir peur 
d'un aussi joli visage. 

— Il y a bien longtemps que je ne l'ai vue , 
c'est peut-être pour cela ; cependant je l'aime 
fort , c'est la seule personne que je connaisse qui 
ne soit jamais ennuyeuse avec une idée fixe ; je 
crois qu'elle perdrait beaucoup de son charme , 
en perdant la position de sentiment qu'elle a 
adoptée. 

Voilà comment nous nous jugeons les unes les 
autres ; voilà pourquoi nous ne nous savons 
jamais de gré de ce qu'il y a de bon dans notre 
nature. Nous mettons toujours nos sensations à 
la place de celles que nous ne comprenons pas ; 



118 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

c'est ce qui égare , en grande partie, les opinions 
(les hommes sur les femmes : ils croient aux 
jugements qu'elles portent entre elles; il n'y a pas 
déplus mauvaise manière de les connaître, d'abord 
.parce qu'elles disent rarement la vérité à cet 
égard , et que celles qui sont de bonne foi ne 
sentent pas de même , ou ne sont point assez 
éclairées pour qu'on puisse les croire. 

Au moment où madame de Coulanges faisait 
ainsi un costume à madame de La Sablière de 
cette passion qui dévorait sa vie , un carrosse 
entrait dans la cour; c'était Marguerite; elle 
semblait arriver exprès pour confondre le char- 
mant esprit qui calomniait son cœur. 

Il existait à cette époque une mesure et une 
habitude de convenance dontnous ne nous doutons 
pas aujourd'hui. L'ombre du grand roi, sa dignité, 
semblaient s'étendre sur toute la France ; les 
choses les plus condamnables gardaient un man- 
teau de décence qui leur ôtait la moitié de leurs 
torts ; les scandales étaient rares , personne ne 
se souciait de les faire , et personne même ne se 
souciait de les répandre ; on avait mille égards 
les uns pour les autres. Aussi, en apercevant 



DEDX FEMMES D ESPRIT. 419 

cette même femme, objet de leurs attaques 
presque innocentes , les deux cousines ne furent 
nullement embarrassées; elles se levèrent, allèrent 
au-devant d'elle et la reçurent tout aussi bien 
que si elles Favaient comprise ; néanmoins un 
observateur judicieux eût reconnu une nuancé 
bien marquée dans la tenue de ces trois person- 
nes. Madame de Sévigné était une femme de cour, 
à laquelle son rang dans le monde , son esprit , 
donnaient une supériorité incontestée ; elle ne 
rignorait pas, et sans en abuser jamais, elle le 
faisait sentir. Madame de Coulanges, plutôt 
soufferte qu'admise à Versailles , n'allait ni chez 
le roi ni chez les princes de la famille royale ; 
mais son ancienne habitude avec madame de Main- 
tenon lui ouvrait la porte des petits appartements, 
la faisait rechercher dans le monde, et lui donnait 
une considération empruntée qui la plaçait bien 
au-dessus du rang qu'elle eût occupé sans cela. 
Madame de La Sablière, femme et fille de 
finance , n'aurait été qu'une bourgeoise , si elle 
n'eût pas été elle-même. Elle ne devait en effet 
qu'à elle seule le cercle nombreux et choisi dont 
elle était entourée; elle se rendait justice et se 



120 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

maintenait toujours par ses propres forces à la 
hauteur des gens plus élevés qu'elle ; elle fit donc 
tout aussi bonne contenance que les deux dames 
quand elles s'abordèrent, et leur rendit leurs 
politesses par une affabilité qui ne le cédait en 
rien à la leur. 

— Eh ! bonjour , ma toute belle , s'écria 
madame de Coulanges ; vous voilà coiffée hurlu- 
berlu, cela vous va à ravir. Comment vous êtes- 
vous décidée à couper vos beaux cheveux ? 

— Mon Dieu ! madame , il faut bien céder à 
la mode, quelque raison qu'on ait, et je ne sais 
pas ce que je ferais de mes cheveux , puisque 
personne ne conserve les siens. 

— Jamais onne vit pareille révolution,la Vienne 
n'y peut suffire , et mademoiselle Laborde est sur 
les dents. Madame de Maintenon est la seule qui 
résiste à l'entraînement général. J'ai écrit à ma 
fille de prendre son parti et de faire comme vous, 
madame , un sacrifice généreux au caprice du 
moment. 

— Est-il vrai que La Fontaine publie incessam- 
ment une nouvelle édition de ses œuvres ? C'est 
un bruit du Parnasse , et je ne saurais m'adresser 



DEUX FEMMES D ESPRIT. 4M 

mieux qu'à la dixième des neuf Sœurs pour con- 
naître la vérité. 

— Pardonnez-moi , madame , je ne suis point 
mademoiselle de Scudéry, et cela a Tair d'une 
gageure ou d'un parti pris de se moquer de moi , 
en m'attribuant une science à laquelle je suis loin 
de prétendre. 

— Croyez-vous qu'on vous l'accorderait s'il en 
était autrement , et ne savez-vous pas que l'on ne 
cède jamais aux autres que les prétentions qu'ils 
n'ont point? A propos de La Fontaine , dites-moi , 
je vous prie , vous qui le connaissez si bien , s'il 
est vrai qu'il ait été très-aimé et très-amoureux 
de mademoiselle de Lenclos? M. de Coulanges 
prétend qu'il est certain de ce fait , et qu'ils ont 
fdé ensemble une pastorale dont ni l'un ni l'autre 
ne paraissait susceptible. 

— En vérité , madame , je l'ignore ; ils me 
semblent bons amis, mais je ne me permets 
jamais de juger des sentiments des autres , sur- 
tout ceux de Ninon et de mon vieil ami , qui ne 
sentent et ne pensent comme personne. 

■ — Dans tous les cas , si on ne se trompe 
point , dit madame de Coulanges , ce bel amour 

11 



122 MADAME DE LA SABLIÈRE, 

aura dû finir promptemenl, avec leurs caractères. 
Ces gens-là devaient passer leur vie en querelles, 
et je ne crois pas Ninon capable de pardonner 
continuellement les mêmes fautes. 

— Qui est-ce qui pardonne sans cesse? Ma 
chère cousine , il n'y a que Dieu , dont la patience 
et la nature divine sont inépuisables , qui puisse 
tenir sa clémence dans un continuel exercice ; 
pour une femme , c'est un métier très-fatigant. 
Chaque pardon imprime au front une ride , creuse 
un sillon sous les yeux, parce que Toffense qui 
amène le pardon amène auparavant bien des lar- 
mes, et personne ne se soucie des rides au front 
et des yeux éteints. 

— Il est étrange, madame la marquise, qu'une 
personne dont le cœur a autant d'esprit que le 
vôtre ne comprenne, ou du moins ne veuille pas 
comprendre quel bonheur immense on peut trou- 
ver à excuser ce que Ton aime ; je ne sache pas 
de jouissance plus vive et plus douce tout à la 
fois. On souhaiterait presque d'être offensée pour 
acheter ce moment , ce moment où le cœur est 
si plein de générosité, qu'il s'élève lui-même, 
comme vous venez de le dire , jusqu'à la hauteur 



DEUX FEMMES h ESPRIT. 125 

divine. Savez-voiis que c'est une belle chose que 
de ravir ainsi à Dieu son droit le plus noble? 
Savez-vous qu'on est fière de se sentir capable 
d'une action que le monde regarde comme su- 
blime ou niaise, et que nous trouvons toute simple 
lorsque nous en sommes capables? Pardonner! 
mais , madame , c'est de l'orgueil , c'est de la 
fierté que nous ressentons , au lieu de l'humilia- 
tion que vous attribuez à la clémence. Quant aux 
rides et aux larmes par lesquelles il faut acheter 
cette joie , quelle est la femme assez lâche pour 
ne pas en faire le sacrifice et les oublier? 

— Il se peut , madame , répliqua madame de 
Coulanges avec un fin sourire , que quelques 
femmes en fassent le sacrifice ; mais ce qui est 
certain , c'est qu'il y a peu d'amants qui leur sa- 
chent gré de ce sacrifice-là ; les hommes n'aiment 
pas qu'on s'enlaidisse, il leur faut des sourires, 
des joues roses , des propos badins ; que l'âme 
soit brisée sous tout cela, il leur importe peu, 
pourvu qu'il n'y paraisse pas ; les meilleurs de 
cette espèce sont ceux qui nous permettent de 
mourir de chagrin pour leurs beaux yeux , et qui 
daignent assister à notre agonie. 



iU MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Ma chère cousine , interrompit la marquise, 
vous voilà sur un sujet bien peu de votre ressort ; 
je ne vous crois pas plus disposée que Ninon aux 
absolutions générales , du moins ce ne serait pas 
sans imposer de rudes pénitences Quant à ma- 
dame de La Sablière , elle vaut mieux que nous 
toutes , et pardonnerait même à La Fontaine ; je 
suis obligée de convenir cependant que cela doit 
faire un singulier amoureux. 

— Dites-moi donc , ma très-chère , ce que c'est 
qu'une jeune merveille élevée dans votre maison, 
et qui prédit l'avenir avec le plus joli visage de 
sibylle qui se puisse voir ? Pourquoi ne la mon- 
trez-vous point ? M. de La Fare assure qu'elle est 
belle à miracle , et que c'est le plus étrange carac- 
tère qu'il ait rencontré de sa vie. 

— Tout cela est vrai , et la pauvre enfant 
n'est point en état de paraître dans le monde ; sa 
douce folie y serait un objet de ridicule, il faudrait 
que je fusse bien cruelle pour l'y exposer ; c'est 
la fille orpheline d'une de mes amies , j'ai promis 
de lui servir de mère et je remplis de mon mieux 
cette tâche. 

En disant ces mots , madame de La Sablière 



DEUX FEMMES D ESPRIT. 125 

se leva ; elle fit ses adieux à la marquise et à sa 
cousine, et remonta dans son carrosse. Lors- 
qu'elle fut partie , ces deux dames se regardèrent 
un instant sans parler. 

— Que madame de La Fayette vienne nous 
dire maintenant qu'elle n'aime pas La Fare ! la 
pauvre femme est toute prête à le remercier des 
infidélités qu'il veut bien lui faire , parce que cela 
lui donne l'occasion de lui pardonner. C'est une 
belle vie pour une charmante créature comme 
celle-là ! 

— Que voulez-vous , ma chère? il y a des gens 
qui jettent tout par les fenêtres , et je vous de- 
mande si ce n'est pas une prodigalité bien coupable 
que d'user sa beauté , son esprit , tout ce qu'elle 
possède enfin, au service d'un mauvais sujet? 
Pourtant , elle a beau dire, La Fontaine et Ninon 
se sont aimés ; la façon dont elle Ta nié tout à 
l'heure m'en donne la certitude. 

— Je ne sais vraiment pas alors pourquoi elle 
ne l'avouerait point ; mademoiselle de Lenclos 
n'a pas l'habitude d'être si discrète , et quant à 
La Fontaine , il est possible qu'il ne s'en sou- 
vienne plus . D'ailleurs, qu'est-ce que cela vous fait ? 



!!• 



I2C MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Je désire vivement percer ce mystère, parce 
qu'on me le cache , peut-être ; pourtant je suis 
très-curieuse de connaître ce dessous de cartes ; 
on m'a raconté des choses , des choses qui feraient 
tout un roman ; nous verrons bien, il est impossi- 
ble que Ton ne finisse pas par découvrir la vérité. 



X 



MADRIGAUX. 



La famille de M. de La Sablière a laissé des 
souvenirs très-remarquables. Il avait pour cousin 
germain et pour beau-frère Tallemant des Réaux, 
Tauteur des Hislovieltes, Nés tous les deux dans 
la finance , ils s'étaient alliés doublement , afin 
de réunir leurs grandes fortunes. Tallemant des 
Réaux parle peu de M. et de madame de La Sa- 
blière dans ses Mémoires ; peut-être en qualité de 
parent a-t-il voulu les ménager , peut-être aussi 



128 MADAME DE LA SABLIERE. 

« 

y avait-il un peu d'envie dans son fait. Ils n'étaient 
point placés de la même manière , quoique leur 
position fût la même ; mais, ainsi que je Tai dit, 
l'esprit, la grâce de madame de La Sablière va- 
laient à sa maison une réputation bien au-dessus 
de ses pareilles. 

Outre leur hôtel de la place Royale , M, et 
madame de La Sablière possédaient , entre Paris 
et Vincennes , une charmante habitation ; on 
l'appelait la maison des Quatre-Pavillons , parce 
qu'à chaque angle du jardin se trouvait en ejffet 
un pavillon isolé ; celui destiné pour le maître 
occupait le milieu. Ces fabriques avaient été 
bâties par le père de M. de La Sablière , le finan- 
cier Rambouillet ; le terrain de cet enclos occu- 
pait la place où sont maintenant la rue de Charen- 
ton et la rue de Reuilly , dans le faubourg Saint- 
Antoine ; la porte cochère existe encore. Là fut 
un hameau appelé Reuilly, duquel dépendait la 
propriété dont il est question et qui renfermait 
trente arpents. 

On y avait construit un magnifique jardin , 
avec des jets d'eau, des quinconces, des bos- 
quets, des bois, des labyrinthes, et une terrasse 



MADRIGAUX. 199 

au bord de la Seine , à laquelle on arrivait par 
une longue allée. Les arbres de ce jardin produi- 
saient de si excellents fruits qu'on les faisait 
acheter pour la table du roi. M. de La Sablière 
faisait ses délices de ce domaine ; il y venait 
presque tous les jours et y passait même assez 
souvent plusieurs semaines de suite. 

Quant à sa femme , elle y allait peu ; le genre 
de vie qu'elle avait adopté , Thabitude d'avoir sa 
maison ouverte à la plus belle et la plus nom- 
breuse compagnie , lui faisaient une loi de ne 
s'absenter que rarement ; peut-être aussi , par un 
arrangement tacite entre les deux époux , préfé- 
raient-ils cette liberté que leur laissait l'arrange- 
ment de leur existence ; sans avoir d'amour, on 
sait ce qu'on se doit. Leur société n'était pas tout 
à fait la même. M. de La Sablière avait des maî- 
tresses dans la bourgeoisie : nécessairement il se 
laissait entraîner par elles, et fréquentait peu 
les gens de cour, dont le cercle de sa femme se 
formait en partie. 

Les beaux esprits , que tous les deux recher- 
chaient également , se rendaient aussi avec un 
égal plaisir à la Folie-Rambouillet ou à l'hôtel de 



130 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

la place Royale. La Fontaine , entre autres, par- 
tageait son temps entre les époux ; il éprouvait 
cependant pour Marguerite une sympathie plus 
prononcée , elle était si charmante et si bonne ! 

Un dimanche où M. de La Sablière retournait 
à la campagne après les offices, le bonhomme 
l'accompagna ; il reconnaissait à son ami un véri- 
table talent , et il fut le premier qui le nomma 
le Madrigalier français, 

— Vous m'engagez donc à imprimer ces 
bluettes , mon cher La Fontaine , et vous ne 
craignez pas que ce ne soit un titre bien futile à 
la postérité ? 

— Pourquoi cela? Les couronnes de roses n'ont- 
elles pas tout le charme des couronnes de lau- 
riers, si elles durent moins longtemps ? D'ailleurs, 
si vous le voulez , nous pourrons faire un choix 
tout à l'heure , nous ne mettrons que les plus 
graves. 

— Madame de La Sabhère est ce matin un 
peu soucieuse , cette satire de Despréaux la 
tourmente. Vous qui êtes bien avec lui , vous 
devriez lui dire de ménager un peu plus les 
femmes. 



MADRIGAUX. iôl 

— Mais aussi pourquoi madame de La Sablière 
va-t-elle lui prouver qu'il a tort? Il se venge. 

— Il dit qu'elle fait mes madrigaux. 

— Bien d'autres le disent aussi , mais personne 
ne le pense. 

— Athénais Tinquiète également. Elle est depuis 
vingt-quatre heures dans un accès épouvantable. 
Vous savez bien cette sorcière de la rue Saint- 
Honoré? On ne parle que d'elle depuis un mois, 
Tombre de la Voisin en a frémi ; ses prédictions 
se réalisent toujours , à ce qu'on assure ; j'ai eu la 
curiosité de la consulter, elle m'annonce que je 
serai tué par ma fille aînée. Vous comprenez si cela 
est vraisemblable ! Athénais a entendu raconter 
cette folie, elle a tellement prié qu'on la laissât 
aller chez cette femme , disant que la vériié lui 
serait connue , à elle qui devinait tout , que son 
amie lui a permis de s'y rendre. J'ignore ce qu'elle 
y a vu, ce qu'elle y a appris ; depuis lors elle n'a pas 
eu une lueur de raison , elle effaye tout le monde 
par ses cris et ses larmes. Madame de La Sablière, 
un peu superstitieuse , comme vous savez , s'est 
laissé frapper; elle se consulte sans cesse avec 
Fagon pour trouver un contre-poison à adminis- 



152 MADAME DE LA SABLIERE. 

trer à cette pauvre enfant ; ils ont arrangé quelque 
chose , à ce qu il paraît. Il n'en est pas moins cruel 
de voir souffrir Athénaïs de la sorte ; j'ai presque 
envie de faire fermer Tantre de la sorcière. 

— Cette jeune fille est bien étrange ! Son âme 
s'absente de son corps la moitié de sa vie. Où 
va-t-elle? je n'en sais rien ; ce qu'il y a de sûr, 
c'est qu'elle s'en va. 

— J'avais proposé de la conduire à la cam- 
pagne , Fagon s'y oppose , l'air est trop vif , pré- 
tend-il. Nous allons donc profiter de cette journée 
et revoir mes madrigaux. 

— Bien volontiers , lisons-en quelques-uns. 

— Que dites- vous de celui-ci ? 

Dans ces lieux bienheureux où tout plaisir abonde, 

Et parmi tant de languissants, 
Quelquefois, mon Iris, pour songer aux absents, 

Ne quittez- vous point tout le monde ? 
N'êles-vous point rêveuse et triste quelquefois ? 

De nos rochers et de nos bois 
N'allez-vous point chercher les plus sombres demeures ? 
Et de votre côté, sensible à mon amour, 

Ne passez-vous point quelques heures 

Comme je passe tout le jour (1) ? 

(1) Madrigaux de La Sablière^ madrigal vi, liv. I. 



MADRIGAUX. 133 

Et celui-ci ? 

Éloigné de vos yeux, mon ange, 

Savez-vous bien ce qu€ je fais? 

Force vers à votre louange, 
Des desseins de vous plaire et d'amoureux projets; 
Aux échos d'alentour je dis de vos nouvelles. 
Que vous passez partout pour la belle des belles; 
Je me fais un plaisir de mon propre tourment ; 

Je rêve à vous quand je sommeille, 

J'y pense dès que je m'éveille, 

Et je m'endors en vous nommant (1) . 

En voici un qui m'a attiré une charmante 
réponse : 

Depuis que j'ai formé le dessein de vous plaire. 
Je n'ai pas fait, Iris, tout ce que je pouvais; 
Mais, selon votre humeur scrupuleuse et sévère. 

J'ai fait plus que je ne devais : 
J'ai, par tous mes respects, ménagé votre gloire ; 
Par mille petits soins j'ai signalé ma foi ; 
Mon amour, enfin, s'en fait croire; 
Et vous, ma jeune Iris, qu'avez vous fait pour moi ? 

On m'a répondu : 

D'un amant qui ne me plaît guère 
J''ai souffert sans ennui les soins et l'entretien ; 

(1) Madrigaux de la Sablière, madrigal ix, liv. II. 

12 



134 MADAME DE LA SABLIÈIIE. 

J*'ai connu son amour sans en être en colère; 

Ne comptez-vous cela pour rien (1) ? / 

— Et ne me direz-voiis pas le nom de la farou- 
che beauté qui résiste à tant de grâce ? 

— Hélas! mon ami, cela m'arrive souvent, 
et je ne puis me rendre compte de la fatalité qui 
me pousse à m'occuper sans cesse de femmes qui 
ne songent point à moi , pendant que j'ai dans le 
cœur un attachement profond. C'est une singu- 
lière nature que la nôtre ; j'aime mademoiselle 
Manon van Ghannel de toute mon âme, je ne 
vous Tai jamais caché ; cela ne m'empêche pas 
d'adresser des vers à toutes les jolies femmes 
que je rencontre , une seule exceptée. 

— Laquelle ? 

— La mienne. Comprenez-vous que je ne 
puisse pas la trouver jolie , elle que tout le monde 
admire , et qu'elle ne me plaise point , lorsqu'elle 
plaît à chacun? Je ne me suis jamais rendu 
compte du sentiment que j'éprouve. Je l'aime 
sincèrement , je lui rends toute la justice qu'elle 
mérite , et jamais personne ne m'inspira moins 

(1) Madrigaux de La Sablière , madrigal ix, liv. II. 



MADUIGAUX. 133 

d'enlraînemeiu. Je voudrais être son frère et non 
son mari. Nous avons les mêmes goûts , les 
mêmes idées sur presque toutes choses , et nous 
ne nous entendons en rien. Je ne sache pas 
qu'elle m'ait contrarié une fois, je ne connais 
pas d'àme plus noble et plus droite ; si j'avais pu 
en être amoureux, notre ménage eût été le paradis 
sur la terre. Quelle bizarre destinée ! Je suis sou- 
vent triste en pensant à cela. Je me reproche 
d'avoir dérangé cette douce créature de sa voie. 
Sans moi , peut-être , elle eût trouvé un mari 
digne d'elle ; sans moi , elle eût été l'exemple 
du monde, comme elle en est l'ornement. Si 
elle a des fautes à se seprocher, je l'ignore , et 
je veux l'ignorer toujours. Je n'ai sur elle d'au- 
tres droits que ceux qui me sont imposés , et je 
ne les accepte pas. J'ai repoussé ce cœur si ten- 
dre , qui se fût si facilement livré à moi lors de 
notre mariage. J'étais si malheureux de connaître 
la passion que je m'efforçais de combattre ! j'avais 
horreur de l'amour puisque je ne pouvais aimer 
celle que j'avais choisie , et je voulus punir ma 
femme de mon malheur. Elle a tant d'esprit! elle 
me comprit tout de suite , et adopta dès lors une 



136 MADAME DE L.\ SâDLIÈHE. 

attitude qui n'a pas varié d'une ligne. Elle se fit 
mon amie , elle me força , par ses attentions de 
cœur, d'oublier que je n'en étais pas amoureux. 
Mais que de remords elle fit naître en moi ! Sans 
chercher à en connaître le motif, je vois qu'elle 
n'est pas heureuse , je suis certain d'en être la 
cause première , et cela empoisonne mon exis- 
tence. Elle ne s'est jamais plainte, j'ai vu. Vous 
qui lisez dans son âme , à qui elle ne cache rien , 
racontez-lui cette conversation , cela la soulagera 
peut-être; ajoutez que je connais mes torts , que 
je les avoue , et priez-la de me regarder comme le 
meilleur ami qu'elle ait au monde. 

— Après moi , s'il vous plaît. 

— Ne disputons point , et unissons-nous pour 
qu'elle soit consolée. 

La Fontaine prenait peu d'attention à ces 
discours ; il cherchait dans toutes ses poches et 
paraissait fort inquiet d'avoir perdu quelquechose. 

— Qu'avez-vous? 

— Mon cher, je suis cousu de vers , je les 
égare dans chacune de mes vestes; voici les 
vôtres. Maintenant, il me faut ceux du marquis 
de La Fare , qui veut aussi se faire imprimer. 



MADRIGAUX. i5X 

— Des vers de grand seigneur, peste! 

— Us sont charmants. 

— Voyons. 

— D'abord il faut que je les trouve. Ah î en 
voilà toujours une feuille. 

— A qui sont-ils adressés ? 

— A tout le monde et à personne. 

— Je gage que Chaulieu et vous y avez tra- 
vaillé? 

— Non pas certes , c'est bien assez des miens. 
Écoutez , voilà Tintroduction : 

Présents de la seule nature, 
Amusements de mon loisir, 
Vers aisés, par qui je m'assure 
Moins de gloire que de plaisir. 
Coulez, enfants de ma paresse; 
Mais si d''abord on vous caresse, 
Refusez-vous à ce bonheur ; 
Dites qu'échappés de ma veine, 
Par hasard, sans force et sans peine, 
Vous méritez peu cet honneur (1) . 

— Qu'en dites-vous ? 

— Ce pauvre marquis se ruinera. 

(1) OEuvres du marquis de La Fare. 

12, 



458 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Comment? 

— Au jeu, ne le savez-vous pas? et avec des 
comédiennes. Il fait de jolis vers , il se bat bien , 
il est très-bien fait , il trouverait une femme 
riche ; il devrait se marier, et se corriger sur- 
tout. 

— C'est très-facile à dire. 

— A propos , n'a-t-on pas dit l'autre jour, chez 
madame de La Sablière , qu'on mettrait made- 
moiselle de Scudéry de T Académie? 

— J'aimerais mieux y mettre madame de Sé- 
vigné. 

— A quel titre ? A-t-elle jamais Aût un livre ? 

— Elle en fait tous les jours et qui vivront 
plus que nous. Cette femme-là illustrera notre 
siècle. 

— Et Ninon ? 

— Oh! Ninon!... Et il sourit. 

Le jour baissait. La Fontaine parla de rentrer. 
M. de La Sablière l'entraîna sur la terrasse au 
bord de la Seine. 

— C'est ici , dit-il , où je réfléchis , c'est ici 
que je sens tout n)on malheur. En face de la 
nature on n'a que de grandes pensées ; je ne 



MADRIGAUX. 139 

me rappelle plus , quand je suis là à regarder les 
étoiles , qu'il y ait une Iris ou une Pliilis sur la 
terre. Vous devriez bien m'expliquer cette énigme. 

— J'en connais d'autres plus incompréhen- 
sibles. Ce mystère est tout bonnement votre con- 
science. Elle vous laisse aller loin d'elle , elle 
s'endort quand vous la bercez , parce qu'elle 
sait, sans en pouvoir douter, qu'elle vous retrou- 
vera là. Vous causez avec elle , elle vous accuse , 
vous vous défendez et vous succombez toujours. 
Je connais cela , j'ai été ainsi et avec bien moins 
de raison ; je n'avais pas une Marguerite , mais 
une Honesta. Elle se croit le droit de me faire 
enrager, sous prétexte qu'elle est honnête; bien 
obligé de son honnêteté ! Le diable n'y perd rien, 
et moi je n'y gagne pas. 

— Combien y a-t-il de temps que vous n'avez 
vu mademoiselle de La Fontaine? 

— Pas depuis mon dernier voyage à C liât eau- 
Thierry, il y a de cela trois bonnes années révo- 
lues. Vous m'avez donné une idée , j'irai chez 
la sorcière , elle m'apprendra peut-être ce qu'il 
arrivera de tout ceci. 

— Mon bon ami , voulez-vous un conseil , à 



140 MADAME DE LA SABLIERE. 

votre tour? ne cherchez pas à connaître Favenir. 
Vous ne serez pas heureux si vous vous en in- 
quiétez. Dieu seul en pénètre le secret , et c'est 
le plus grand bienfait de la création. La sotte 
prophétie qu'on m'a faite me revient parfois à 
l'esprit , et malgré moi mon cœur se serre. Ma 
chère et douce enfant est incapable du crime 
dont on la menace ; eh bien ! malgré moi , j'y 
songe. Dans mes rêves je la vois un poignard à 
la main. 

— Oh ! mon Dieu ! vous m'effrayez ! si j'allais 
rêver à ma femme , moi qui , à force de travail , 
suis parvenu à éloigner ce cauchemar ! 

— Ainsi que vous le disiez tout à l'heure, 
mon ami, les plus affreux cauchemars sont ceux 
de la conscience ; pour eux , il n'y a pas de 
réveil. 



XI 



UNE MERE. 



C'était une charmante et chaste retraite que 
la chambre d'Athénaïs. Madame de La Sablière 
lui avait fait meubler le rez-de-chaussée d'un 
petit pavillon donnant sur le jardin , et attenant 
par une galerie à son propre appartement. Ce 
réduit virginal , entouré de fleurs , orné avec la 
recherche la plus élégante , inspirait des pensées 
tristes et douces tout à la fois. Nul homme n'en 
avait jamais franchi le seuil, si ce n'est l'habile 



14? MADAME DC LA SABLIÈRE. 

Fagon, le médecin du roi, qui apportait à la 
jeune fille les soins les plus assidus. Il étudiait 
curieusement les phases de cette maladie singu- 
lière, dont les phénomènes se renouvelaient 
chaque jour, et souvent il sortit de Thôlel les 
larmes aux yeux , en songeant à cette destinée 
qui pouvait être si belle et qui se brisait si 
vite ! 

Un matin il s'approcha du fauteuil où Athénaïs 
se livrait à ses rêveries ordinaires , et lui demanda 
à quoi elle pensait. 

— A quoi je pense, docteur ? A tout, excepté 
à moi. 

— D'où vous vient aujourd'hui ce décourage- 
ment de vous-même, ma chère enfant? Avez-vous 
donc fait quelques nouveaux rêves ? 

— Non, monsieur, je ne rêve plus, je ne dors 
plus, ajouta-t-elle tout bas. 

— Je viens cependant vous apporter une bonne 
nouvelle, vous annoncer une visite. 

— Que m'importe? je n'ai envie de voir per- 
sonne. 

— Je vous ai cependant entendue parler bien 
souvent de la dame que je vous annonce. 



UNE SI ERE. Ï41 

— Vous savez que mes paroles ne sont pas 
toujours volontaires; je vous le répète, je ne 
veux voir personne. 

— Pas même votre bonne amie ? 

— Non. 

— Pas même votre. . . votre mère ? 

— Ma mère î ma mère î Oh ! monsieur, où est 
ma mère ? 

— Calmez-vous, mon enfant, sans cela je me 
retire, et vous n'en saurez pas davantage. 

— Je suis calme , vous le voyez ; mais parlez, 
pour Tamour de Dieu, est-ce vrai? Ne me trompez- 
vous pas ? vais-je voir ma mère ? 

— Si vous le désirez , elle va venir. 

— Allez la chercher, allez sur-le-champ. Ma 
mère ! elle m'aimera , elle m'entendra , elle saura 
tout , elle ! Oh ! j'allais mourir si elle ne fût pas 
venue , j'allais étouifer sous le poids de mon âme. 
Mais allez donc , allez donc ! 

En ce moment la porte s'ouvrit, madame de La 
Sablière se montra sur le seuil , tenant par la main 
une femme vêtue de noir et masquée d'une ma- 
nière impénétrable. Âthénaïs se leva, jeta un 
regard timide vers cette étrangère. 



J44 MADAME DE LÀ SABLIERE. 

— Masquée! oh! mon Dieu ! s'écria-t-elle , et 
elle tomba évanouie. 

Fagon et les deux femmes lui prodiguèrent les 
soins les plus empressés ; la dame en noir surtout 
la pressait sur son cœur avec des transports 
inouïs ; deux grosses larmes tombèrent à travers 
son masque , mais elle ne prononça pas une parole 
tant que sa fille ne put pas Tentendre. Enfin 
Athénaïs revint à elle. Son visage offrit une 
expression inaccoutumée de sévérité et de gran- 
deur ; son premier coup d'œil fut pour la femme 
agenouillée devant elle , et dont les yeux ne la 
quittaient pas. 

— Je veux rester seule avec ma mère, dit-elle. 
Fagon et madame de La Sablière sortirent 

sans répondre. Lorsqu'ils eurent quitté Tappar- 
tement , il y eut un long moment de silence. La 
mère semblait craindre de le rompre ; elle embras- 
sait sa fille , qui ne repoussait point ses caresses , 
mais qui ne les lui rendait pas. 

— Ma mère, dit-elle enfin, ôtez votre masque. 

— Je ne le puis, répondit la mère d'une voix 
étouffée et avec un accent étranger, je ne le puis, 
je Tai juré. 



UNE MÈRE. Uo 

— Eh bien ! madame , vous n'êtes pas ma mère. 

— Oh ! mon Dieu ! je ne suis pas votre mère î 
mais voyez mes larmes, mon émotion, ma douleur 
et ma joie ; voyez si une autre qu'une mère peut 
vous aimer ainsi î 

— Une mère ne garde pas plus de masque 
au visage qu'au cœur lorsqu'elle est près de son 
enfant; encore une fois, vous n'êtes pas ma 
mère, madame. 

D'un mouvement brusque l'inconnue se leva , 
ouvrit la porte, entra dans l'appartement voisin, 
et saisissant madame de La Sablière par la main , 
elle l'entraîna vis-à-vis d'Âthénaïs. 

— Mon amie, s'écria-t-elle, dites donc à cette 
enfant que je suis sa mère ; elle vous croira peut- 
être, vous ! 

Athénaïs les regardait toutes deux avec une 
égale froideur ; elle semblait un juge, écoutant et 
pesant les droits de chacun, et disposée à rendre 
une sentence impartiale. 

— Je vous atteste , mon enfant, que madame 
dit la vérité , et qu'elle est bien réellement votre 
mère. Mais qu'avez-vous? Pourquoi ce visage 
glacial? Pourquoi sêmblez-vous si froide avec 

NADàME DE Là SABLIÈRE. 15 



146 MADAME DE LA SABLIERE. 

nous? Ne m'aimez-voiis plus? N'êtes-vous pas 
heureuse d'embrasser enfin votre mère? Vous le 
désiriez tant ! 

Athénaïs écoutait, et sa physionomie exprima 
en quelques minutes mille sentiments divers : 
enfin elle se jeta dans les bras de l'étrangère en 
s'écriant : - 

— Ma mère ! ma mère ! . . . comme si sa poitrine 
fût prête à se briser. 

— Eli bien ! mon enfant, reprit la mère lorsque 
leur émotion fut un peu calmée, eh bien! qu'avez- 
vons? N'êtes-vous point heureuse? Votre pro- 
tectrice n'est-elle pas bonne et indulgente? auriez- 
vous donc à vous plaindre d'elle? 

— Oh ! non ! non ! reprit vivement Athénaïs ; 
puis baissant la voix, elle ajouta : Aussi je ne 
suis point ingrate, Dieu le sait! 

— D'où viennent alors vos larmes , vos souf- 
frances? Pourquoi cette tristesse, cette pâleur? 
Pourquoi ne pas être ce que sont les jeunes filles 
de votre âge? 

— Vous me le demandez, madame, vous! 
vous qui m'avez donné ces souffrances en par- 
tage, car je les ai apportées en naissant, vous 



UNE MÈRE. i47 

ne l'ignorez pas. Vous me demandez pourquoi 
je suis pâle et triste , pourquoi je ne suis pas 
comme les jeunes filles de mon âge ? C'est parce 
que je suis folle ou inspirée, je ne sais lequel, 
mais je vois le malheur qui arrive et je sens le 
malheur qui frappe. Vous ne me comprenez pas, 
vous, ma mère ! oh î si vous m'aviez élevée près 
de vous , peut-être n'aurais-jepas reçu ce funeste 
don. Ce sont mes montagnes et mon beau fleuve 
qui me l'ont attiré ; c'est là que Dieu parle aux 
âmes , qu'il les choisit et qu'il les marque pour 
ses desseins. Vous ne vous doutez point de cela 
ici, dans ce Paris , où personne ne pleure.. . que 
moi et ma pauvre bonne amie... lorsque je ne 
puis l'empêcher. 

— Mais, ma fille, ne vous laissez-vous pas 
dominer par votre imagination ? Ne pouvez-vous 
pas vaincre ces fantômes qui vous obsèdent? 
Peut-être , si vous ne fuyiez pas ainsi le monde , 
il vous serait facile de vous distraire. Laissez-moi 
le croire et promettez-moi d'essayer. 

Athénaïs sourit d'un air de pitié : 

— Ne parlons point de ceci , madame , nous ne 
nous entendrions jamais. 



UB MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Pourquoi m'appelez-vous madame^ mon 
Athénais? Le nom de mère vous coûte-t-il donc 
à prononcer? Votre cœur ne le repousse pas, 
j'espère ! 

— Pourquoi me cachez-vous votre visage? 
pourquoi m'avez-vous rejetée loin de vous? pour- 
quoi est-ce d'aujourd'hui seulement que je vous 
connais ? 

La mère baissa la tête et répondit lentement : 

— Parce qu'il le fallait, ma fille. Une fatalité 
pèse sur moi ; mon nom et mes traits doivent 
vous rester inconnus ; votre bonheur , l'affection 
que vous me porterez... peut-être, tout serait 
détruit si je vous révélais ce que j'ai juré de vous 
taire. Oh ! pardonnez-moi , mon enfant , et don- 
nez-moi, vous, toute votre confiance; vous ver- 
rez que rien ne vaut l'amour et les conseils d'une 
mère ! 

— Je ne sais ce que j'entends, ma tête est un 
chaos. Oh! ce n'est pas là ce que j'espérais! 
J'espérais une mère qui m'appartiendrait à moi 
seule , une mère qui connaîtrait toutes mes pen- 
sées, comme je connaîtrais toutes les siennes. 
Au lieu de cela , un masque ; au lieu de cette 



UNE MÈRE. 149 

franchise , de la dissimulation , de la tromperie ; 
le monde jusque sur le visage de ma mère. C'est 
affreux ! c'est horrible ! je suis maudite. 

— Mon enfant ! mon enfant , tu me haïrais si 
tu me connaissais ! 

— Seriez-vous donc si coupable que vous 
craigniez de rougir devant moi , madame ? ou me 
croyez-vous assez stupide pour vous chercher des 
torts imaginaires ? Mais si vous êtes coupable , il 
vous faut le pardon de Dieu dans l'autre vie et 
celui de votre enfant dans ce monde. Comment 
voulez-vous que je vous pardonne ce que j'ignore? 
Quelïe indulgence accorder à vos traits immo- 
biles? C'est dans vos yeux que je lirai votre repen- 
tir, bien plus que dans vos paroles. 

— Ma fille, vous me brisez le cœur. Oh! 
croyez-moi, soyez toujours sage! 

Athénaïs sourit de pitié. 

— Sage ! mon Dieu ! madame , on voit bien 
que vous ne me connaissez pas. Est-ce que les 
femmes qui me ressemblent ne sont pas toujours 
sages ? Est-ce que la plus sûre égide n'est pas 
une grande croyance dans l'âme et un noble 
amour dans le cœur? Or , écoutez-moi bien , ma 



iriO MADAME DE LA SABLIERE. 

mère : je crois à mon Créateur et à mon maître, 
je crois à la Vierge sainte , qui me protège et 
qui me guide; je crois à Fenfant divin, qui a 
couvert mon berceau d'un de ses rayons ; et puis, 
j'aime, j'aime de toutes mes forces et de toutes 
mes facultés; j'aime un homme, un héros; il 
ignore cet amour, il a placé ses sentiments 
ailleurs ; sa position , son caractère nous séparent 
à jamais. Il m'aimerait, que je le repousserais : 
je ne veux pas qu'il m'aime , je veux souffrir pour 
lui sans qu'il le sache ; je veux que ma vie lui 
soit inconnue; je lui ai élevé en moi-même un 
temple si pur , que nul homme n'en doit appro- 
cher , pas même lui , il souillerait le sanctuaire 
servi par les anges , lui , l'idole de ce sanctuaire ; 
car ce que j'adore, c'est ce que personne ne 
soupçonne dans cet homme , c'est une magnifi- 
cence de pensées , c'est une grandeur de géné- 
rosité, c'est une royauté d'âme. Je le vois ainsi , 
moi , triste folle ; voilà l'être que j'aime , et non 
ce volage , ce léger gentilhomme que vous vantez 
tous , ayant vingt maîtresses et vingt passions , 
brisant sans pitié le cœur dévoué qu'il a séduit , 
pour des misérables , la honte de notre sexe et le 



UNE MERE. iU 

rebut du sien. Oh! je ne serai point une Fon- 
tanges , je ne le veux pas , quand même on 
devrait me faire duchesse aussi , et m'apporter 
un tabouret devant ma rivale qui resterait debout ; 
j'ai vu cela , ma mère, et depuis ce moment je 
souffre et je me meurs ! 

La pauvre enfant se prit à sangloter. Sa mère , 
toujours à genoux , la couvrait de ses larmes et 
de ses caresses ; Athénaïs restait froide devant 
cette affection. 

— Vous ne m'aimerez donc jamais , ma fille ? 

— Quand je vous connaîtrai, ma mère, quand 
je serai sûre que vous êtes ma mère. Je vous le 
répète , j'ôte les masques des âmes , mais pour 
cela il faut que les visages n'en aient pas. 

— Eh bien ! Athénaïs , écoutez-moi : à mon 
tour, je vais vous dévoiler toute ma pensée , je 
vais vous dire ce que je n'ai dit à personne. Je 
suis belle , enviée , brillante , et pourtant je ne 
STuis point heureuse. Mon nom , si je le pronon- 
çais , vous apprendrait mon histoire , et vous me 
repousseriez , vous , pure et chaste fille , qui 
n'avez connu de la vie que ses vertus. On m'adore, 
mon enfant , on m'entoure d'hommages ; je vois 



«52 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

à mes pieds tout ce que ce siècle a de plus 
illustre ; d'un mot je puis faire ou défaire des 
choses importantes , et que toute la carrière d'un 
diplomate n'obtiendrait pas. Eh bien ! au milieu 
de tout cela je souffre, je souffre d'un mal que 
moi seule je connais peut-être : je ne puis pas 
aimer : il n'y a pas dans mon cœur de place pour 
l'amour. Ainsi je donnerais mes triomphes , mes 
succès, pour la passion malheureuse qui vous 
dévore; je voudrais des enfants, un intérieur 
tranquille ; je suis lasse de plaisirs et de galante- 
ries , je suis lasse de l'éternel sourire imprimé 
sur mes lèvres , je suis lasse de m'entendre louer ; 
je désire des chagrins, non pas comme celui que 
vous me faites , Âthénaïs , non pas cette indiffé- 
rence qui tient du mépris et qui me blesse dans 
ce que j'ai de plus cher ; mais ces larmes de 
femme aimante , mais la jalousie , mais les rêves , 
mais les battements de cœur, mais le désir de 
quitter la vie, enfin toutes ces émotions qui 
prouvent qu'on n'est pas déshérité d'une âme , 
toutes ces émotions que j'ai inspirées et que je 
n'ai pu ressentir. Oh ! que je payerais cher une 
nuit sans sommeil ! Je vous paraîtrai folle, je le 



UNE MÈRE. 133 

crains , et néanmoins je ne puis m'empêcher de 
vous dire cela ; j'ai besoin de votre pitié , j'ai 
besoin que vous me connaissiez et que vous me 
connaissiez seule. N'est-ce pas là ce que vous 
demandiez tout à l'heure? 

Atliénaïs ne répondit que par un regard si 
profond , qu'il perça pour ainsi dire à travers le 
masque de l'inconnue. 

— Oui, répliqua-t-elle après un instant de 
silence, oui, je vous devine maintenant : vous 
êtes une pauvre créature , qui ne connaissez pas 
le bonheur, vous le demandez à votre enfant; 
eh bien ! ma mère , je vous aimerai , je vous le 
promets, je vous plaindrai, et vous serez mon 
amie ; de nous deux ce n'est pas vous qui êtes la 
forte, c'est moi. Vous avez besoin du faible appui 
que je puis vous offrir, il ne vous sera pas refusé. 
Venez à moi , tant que j'y serai , ajouta-t-elle 
avec un triste sourire ; après , je deviendrai votre 
ange ; après , Dieu m'accordera de partager mon 
éternité entre vous et lui : vous , la femme sans 
illusions ; lui, l'homme sans croyances. Ma mère, 
je vous aimerai. 

Elles se jetèrent dans les bras l'une de 



154 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Tautre et restèrent de la sorte quelques minutes. 

— Oh ! mon Dieu ! s'écria l'étrangère î oh ! 
mon Dieu ! je vous remercie , j'ai un cœur pour 
mon enfant ! 

Après les premiers transports , la mère parla 
d'une nouvelle séparation , adoucie par de fré- 
quentes visites , il est vrai ; mais Athénaïs ne 
pouvait la suivre , ne pouvait habiter avec elle ; 
cela était impossible. 

— Et je ne le voudrais pas, interrompit la 
jeune fille, je ne veux point quitter ma bonne 
amie ; elle est malheureuse , et si je m'en allais , 
elle le serait plus encore. Elle est si bonne! elle 
mérite tant d'amour et elle en obtient si peu. 

— Appelons-la , mon Athénaïs ; qu'elle nous 
voie ainsi réunies , ce sera un bonheur pour elle ; 
ne jouit-elle pas toujours de celui des autres ? 

En finissant de parler elle ouvrit la porte; 
madame de La Sablière n'était plus dans la pièce 
voisine , elles la cherchèrent jusque dans sa 
chambre ; elle écrivait. 

— Mon amie, dit l'inconnue, elle m'aime, 
ma fille m'aime, elle est heureuse de me voir. 
Oh ! je vous remercie de me la garder. 



UNE MÈRE. 155 

— Vous savez que je suis aussi sa mère, vous 
savez combien je la chéris. Athénaïs , mon enfant, 
soyez toute à elle , à cette bonne mère , dont vous 
êtes la seule affection; pourtant n'oubliez pas 
l'amie qui vous a élevée , et qui vous a si long- 
temps tenu lieu de tout ; à votre âge on ne peut 
être ingrate. 

Athénaïs l'embrassa au front. 

— Mon Dieu ! que vous êtes étranges , répon- 
dit-elle , vous doutez de moi ! vous me prenez 
pour un enfant. J'ai vingt-deux ans, mais mon 
âme a plus d'un siècle ; je vous dis que nous ne 
nous comprendrons jamais. 

En ce moment on frappa à la porte. 

— Qui est-là? s'écria madame de La Sablière. 

— Ouvrez , c'est moi. 

— Oh ! c'est La Fare. Comment faire ? où me 
cacher? 

— 11 ne faut pas qu'il vous voie, il ne le faut 
pas. 

— Retirez-vous dans ma chambre toutes deux 
et laissez-moi , interrompit Athénaïs , je me 
charge de tout. 



XII 



LA FOLLE. 



La Fontaine entra, suivi du marquis de La Fare 
et de M. de La Sablière. Les yeux du marquis 
errèrent tout autour de la chambre ; il semblait 
chercher quelqu'un et parut surpris de trouver 
Athénaïs seule dans l'appartement de son amie. 

— Où est donc madame de La Sablière? dit-il. 

— Elle a voulu se retirer, monsieur, elle est 
chez moi et Je reste là pour que personne n'arrive 
auprès d'elle. 

i4 



158 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— mon Dieu ! interrompit La Fontaine , 
quel Cerbère ! 

— Vous me laisserez bien approcher de ma 
femme , je suppose. 

— Non, monsieur, ni vous , ni personne. 

— J'entrerai pourtant. 

— Dans ma chambre ! Non , non , mille fois 
non ! 

— Au fait , on ne peut forcer la porte de cette 
enfant , messieurs ; ainsi , mon cher marquis , et 
vous , m\)n cher M. de La Sablière, il faut vous 
résigner à attendre comme moi le bon plaisir 
d'Athénaïs. 

Le marquis ne répondit pas ; il regardait seu- 
lement la porte devant laquelle la jeune fille était 
placée et semblait vouloir en percer l'épaisseur . 

— Peut-on savoir, mademoiselle , si votre bonne 
amie est seule dans cette chambre ? 

— Non, monsieur, elle n'est pas seule. 

La Fare se mordit les lèvres jusqu'au sang. 

— Avec qui donc est-elle? continua M. de La 
Sablière. 

— Vous ne le saurez pas , monsieur, c'est 
mon secret et le sien. 



LA FOLLE. 159 

— Ma chère Athénaïs , vous nous racontez là 
de folles énigmes. 

Une inconcevable expression de douleur et de 
surprise parut sur le visage de la jeune fille. 

~ Vous me demandez avec qui elle est ? Vous 
dites que je suis folle? Folle ! mais , mon Dieu ! 
ce sera donc toujours la même chose ? Ma bonne 
amie est chez moi, elle y est avec une femme; cette 
femme est ma mère enfin , puisqu'on me force à 
parler. Maintenant, ma mère ne veut pas que vous 
la voyiez ; ma mère est venue uniquement pour 
moi, elle est uniquement à moi, ce sentiment m'ap- 
partient en entier, et je ne partagerais pas un de 
ses regards lorsqu'elle est ici. Vous n'entrerez pas. 

— En vérité , messieurs , voilà qui est étrange ! 
la mère d' Athénaïs ! Mais qui ce peut-il être ? 

Athénaïs s'assit, ou pour mieux dire s'accroupit 
dans un grand fauteuil , avec un vase plein de 
fleurs auprès d'elle , et sembla ne plus prendre 
part à la conversation. 

— Je ne sais , répondit M. de La Fare, jamais 
madame de La Sablière n'a voulu s'expliquer là- 
dessus. C'est une de ses amies. Voilà tout ce que 
j'ai pu apprendre. 



160 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Madame de La Sablière est fort discrète , 
monsieur, elle ne trahit jamais les secrets qu'on 
lui confie. * 

— La mère d'Athénaïs , marmottait La Fon- 
taine , vous verrez que ce sera madame de Marans. 

— Allons donc ! la Marans ! elle en est inca- 
pable ! 

— Vraiment, vous avez bien de la bonté. 
Demandez plutôt à M. le prince. 

— Au fait, madame dellarans a été toute sa 
vie Tamie de madame de La Sablière et la faveur 
de M. le prince pour elle n'est pas un mystère 
à la cour. 

— Cela date de la même époque. Maintenant 
M. le prince ne la regarde plus , aussi elle s'était 
mise à aimer M. de Longueville , et à présent la 
voilà dévote. 

— Athénaïs, comment est votre mère? de- 
manda le marquis. 

L'enfant se réveilla comme d'un songe. 

— Comment est ma mère? Oh! monsieur, je 
n'ai pas vu son visage, mais je le connais. Ma 
mère est belle , elle est jeune , elle a des mains 
admirables, des cheveux superbes, elle a une 



LA FOLLE. 461 

noble tournure et une démarche aisée. Oh ! sa\ez- 
vous son nom, monsieur? dites4e-moi, je ne le 
répéterai à personne. 

— Elle ne vous a donc pas embrassée , votre 
mère, puisqu'elle avait un masque ? 

— Hélas ! non. Elle est venue à moi en étran- 
gère d'abord. Ma bonne amie a dit : C'est votre 
mère ; le docteur a dit : Mon enfant, c'est votre 
mère. Mon cœur ne répondait rien. Mais quand 
elle a parlé, elle, j'ai tout de suite senti que c'était 
vrai ; et lorsqu'elle a pleuré, j'ai pleuré aussi, j'ai 
demandé à Dieu d'aimer ma mère, j'ai demandé 
qu'elle m'aimât. Dieu m'a exaucée, messieurs, 
nous nous aimons toutes deux. Et puis nous 
avons causé , et puis j'ai confié à ma mère mon 
secret chéri, celui que les fleurs et les oiseaux 
savent et qu'ils se redisent entre eux. J'ai montré 
toute ma pensée ; ma mère a lu dans ce livre 
incompréhensible pour vous tous. Oh ! mainte- 
nant je suis bien heureuse, allez. 

— Elle sait tout? 

— Oui , le voyage de Versailles , le roi , ma- 
dame la duchesse de Fontanges, madame de 
Montespan; je lui ai tout conté, et ce que j'ai 

14. 



162 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

souffert , et ce que je souffre, et ce que j'aime î 
Ma pauvre mère ! eh bien, elle est plus à plaindre 
que moi encore , je connais aussi son secret. Je 
lui ai fait une couronne de baisers , et elle a 
souri. Elle est fière de son enfant , elle estfière 
d'une fille qui cause avec Dieu, d'une fille douée 
du funeste présent qu'elle m'a fait en naissant. 
J'ai vu cela dans son âme, et je l'aime... après 
lui ! 

— Pauvre petite ! toujours la même chose ! 

— Vous me plaignez, M. le marquis? oh! 
vous avez raison, et pourtant vous êtes plus à 
plaindre que moi encore. Vous avez des remords, 
moi je n'ai que des vœux. M. de La Fontaine, 
rendez-moi mes pervenches , vous les brisez et 
cela me fait du mal. Mes pauvres fleurs, ce sont 
mes amies, voyez-vous. 

— J'aime les pervenches , je ne m'en cache 
pas ; cette couleur azurée me plaît ; et puis j'ai 
une étrange aventure attachée à ces pervenches. 

— Une aventure ! Comment, mon ami, il y a 
des choses que vous n'oubliez pas? 

— Monsieur, j'ai peu de mémoire, j'en con- 
viens ; mais j'ai des souvenirs. 



LA FOLLE. 165 

— Cela doit être curieux , un souvenir de La 
Fontaine ; c'est sans doute une fable : Théroïne 
en sera une belle colombe ou quelque épagneule 
du voisinage. 

— Non , non , c'est une femme ; une femme 
que j'ai cru aimer et qui m'a adoré. 

— Vous avez donc été adoré , La Fontaine ? 

— Tout comme vous, M. le marquis. Un peu 
moins, hélas î ajouta-t-il entre ses dents. 

— Voulez-vous nous conter cela? 

— Pourquoi pas ? Aussi bien c'est mon métier; 
je conte, je conte sans cesse, et cela me console 
de ne plus faire que cela. Vous allez entendre 
une vieille histoire , elle date de plus de vingt 
ans. 

— L'héroïne alors n'est pas jeune ? 

— Hélas ! elle ne l'est plus , mais elle Test 
toujours. Alors qu'elle était belle) qu'elle avait 
de charmes et de grâces! Moi j'étais tel que vous 
me voyez, assez insignifiant. Je cherchais le plai- 
sir, et j'idolâtrais les femmes. Un jour Racine 
vint me proposer de m'emmener à Château- 
Thierry, voir mon fils et madame de La Fon- 
taine. Il allait dans ce pays-là; je pensai que 



«64 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

c'était une bonne occasion , j'acceptai. Après 
une semaine de séjour, l'ennui me prit ; mon fils 
criait toujours et ma femme grondait sans cesse. 
Je me promenais toute la journée aux environs 
delà ville pour éviter ce bruit infernal. Un matin, 
je me promenai si longtemps , que la nuit me 
surprit sur la grande route. Je décidai alors que 
je ne retournerais point, et que je pouvais bien 
aller de la sorte à Paris. 

Je marchais devant moi les mains croisées et 
regardant les étoiles, lorsque je m'aperçus que 
j'avais faim, qu'il faisait froid; et que j'étais 
fatigué ; trois choses que mes réflexions me 
faisaient complètement oublier depuis plusieurs 
heures. Je cherchai autour de moi quelque habi- 
tation hospitalière ; je n'en trouvai pas d'autre 
qu'un carrosse arrêté au miUeu du chemin , 
parce que le cheval de devant s'était abattu. Ce 
carrosse renfermait une femme, emmitoufllée de 
coiffées ; derrière il y avait un petit laquais, et un 
cocher sur le siège. Je n'y fis point de façons : 
j'oflris mes services, on les accepta ; nous rele- 
vâmes la bête , l'équipage allait se remettre en 
route. Je racontai tout bonnement à la dame que 



LA FOLLE. tm 

je me rendais à Paris sans argent , sans hardes ^ 
sans voiture ; elle se mit à rire et me fit placer 
à côté d'elle. Je n'avais pas relevé le cheval pour 
autre chose ; j'aurais juré que cette généreuse 
inconnue me connaissait, à la manière dont elle 
m'accueillit : cela ne m'importait guère^ car elle 
paraissait âgée de quelque soixante ans. Elle 
me donna à manger, toujours encapuchonnée , 
m'interrogea sur ma fatigue , me prêta un man- 
teau , et , s'il faut vous le dire , je m'endormis 
sans cérémonie. 

Le lendemain, l'aurore se levait, j'ouvris les 
yeux , et ^ jugez de ma surprise , je vis devant 
moi Hébé , Flore , Vénus , tout ce qu'il voua 
plaira : une divinité sans capuchon, vêtue de 
blanc , coiffée de pervenches ^ avec des perven- 
ches à son corsage. Elle me regardait en souriant 
et me demanda si je la trouvais bien ; je crus à 
une apparition. Ce costume si frais et si élégant 
sur le grand chemin , au petit jour, vous convien- 
drez que c'était fort extraordinaire. 

— Mon Dieu ! dis-je, mademoiselle , où allez- 
vous en si galante toilette ? Êtes-vous une déesse 
ou une mortelle ? 



166 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Monsieur, si j'étais une déesse , je n'irais 
pas en voiture de louange , et je n'aurais point 
des rosses qui s'abattent sur la route lorsque je 
voudrais arriver. 

— Peut-on savoir où nous allons ainsi? 

— Chez la marquise de La Fayette , où il y a 
une fête superbe en l'honneur de M. le prince. 

— Et vous vous rendez toute parée à cette 
fête? 

— Oui , monsieur, je me défie des tailleurs de 
province et des coiffeuses de la Brie , voilà pour- 
quoi j'ai voulu marcher de nuit ; mais il paraît que 
mes chevaux ne le voulaient pas. 

— Et nous arriverons bientôt ? 

— C'est-à-dire /arm^erai , car je ne sais pas, 
M. de La Fontaine , si vous pourrez vous présenter 
ainsi , en tenue de maître d'école , devant toute 
la noblesse de France. 

— Vous me connaissez , mademoiselle ? 

— Certes, et M. Racine aussi. Vous êtes des 
poètes , et vous n'avez pas un sou vaillant. 

Je n'osai pas répliquer, c'était la vérité pure. 

— Et, s'il vous plaît, mademoiselle, d'où 
venez-vous ? 



LA FOLLE. 167 

— De Paris , monsieur. 

— Eh ! mon Dieu ! moi qui croyais y retourner. 
Et Château-Thierry ? 

— Vous Favez traversé cette nuit en dormant, 
sans vous en apercevoir. 

— Voilà qui est joli ! qu'est-ce que je vais de- 
venir? Déposez-moi ici , mademoiselle ; j'atten- 
drai la diligence de Châlons , et je m'en irai à 
Paris dans le fond de la caisse. 

— Ceci me semble un charmant projet , ré- 
pondit-elle avec une petite moue tout agaçante, 
et c'était bien la peine de vous ramasser ! 

— Mademoiselle, lui dis -je tout à coup, 
vous êtes fort jolie ; je voudrais savoir votre 
nom. 

— Nicette , monsieur, pour vous servir. 

— Oui-da , Nicette , je n'en crois rien ; vous 
avez la mine de vous appeler plutôt Diane la Pié- 
solue , que vous courez ainsi les aventures sans 
chevalier, belle héroïne. 

— Comme il vous plaira , monsieur. 

Et elle souriait avec tant de malice , que je 
compris sans peine combien peu cela serait 
comme il me plairait. 



168 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

A mesure que nous avancions , la route deve- 
nait fréquentée ; des carrosses nous passèrent à 
plusieurs fois ; ma compagne paraissait de plus 
en plus impatiente. Notre cocher fouettait ses 
bêtes à les éreinter ; elles n'en marchaient pas 
mieux pour cela. 

— Vous verrez qu'on aura dansé le passe- 
pied breton annoncé avec tant de pompe par la 
marquise de Sévigné. 

— Cela se danse donc avant déjeuner, made- 
moiselle ? 

— Monsieur, vous ne savez ce que vous dites. 
Et dès ce moment elle ne voulut plus parler. 

Je m'en allais à côté d'elle , laissant derrière moi 
ma maison et mes projets , sans songer à autre 
chose qu'à son visage couleur de rose , à ses longs 
cheveux et à ses pervenches. Nous aperçûmes 
enfin une avenue que tout le monde prenait , et 
notre attelage de rossinantes tourna comme les 
autres. Le château se présenta à nos regards paré 
de guirlandes et de rayons de soleil qui ne gâtaient 
rien. Nous descendîmes , et ma compagne me 
demanda en riant aux éclats si je comptais entrcn* 
vêtue de la sorte. 



LA FOLLE. 169 

— Oh! mon Dieu! oui, mademoiselle, et je 
gage qu'on me recevra tout de même. 

Cela fui ainsi. M. de La Rochefoucauld , dont 
l'intimité avec madame de La Fayette commençait 
alors, me conduisit partout, et me fit excuser 
en racontant mon aventure. Ma déesse, dont 
j'appris le véritable nom , me permit de la suivre 
et de lui offrir mes vœux. Cette journée fut déli- 
cieuse. Je n'ai jamais rien vu de plus adorable 
que cette fille dans ses coquetteries ; elle me 
prit , et, ce qu'il y a de plus extraordinaire , elle 
se prit encore plus. Nous revînmes ensemble 
dans le même carrosse. Je traversai de nouveau 
Château-Thierry sans me montrer à personne. 
Nous cheminions vers Paris , ma belle gazouillant 
à mes oreilles les chansons de la Fronde , et 
tout à coup devenant rêveuse lorsque je la regar- 
dais. Oh ! la jolie pastorale que cela faisait ! 

— Nous allons donc à Paris ? 

— Hélas , oui ! 

— Pourquoi hélas? 

— Paris est si bruyant ! on y est si peu seul ! 

— Pourquoi y allez -vous? 

— Pourquoi y venez- vous avec moi? 

15 



170 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— N'y allons pas. 

— Je le veux bien , mais où nous cacher alors? 

— Je le sais , si cela vous plaît. 

— Je vous suivrai partout. 

— Cocher, vous vous arrêterez à Meaux. 
Nous nous arrêtâmes à Meaux. Nous prîmes 

là un chemin de traverse , qui nous conduisit à 
une charmante maison de campagne. Dès que 
Nicette se fut nommée , les portent s'ouvrirent ; 
une vieille femme, concierge apparemment, nous 
introduisit et nous installa dans cet agréable lieu , 
en nous répétant que nous étions les maîtres d'y 
rester tant que cela nous conviendrait. 

Cela nous convenait depuis deux mois et demi, 
lorsqu'un beau matin je sortis pour faire une 
promenade ; je restai longtemps ; à mon retour 
notre servante me remit une lettre où je reconnus 
récriture de mon infante. Voici à peu près ce 
qu'elle contenait : 

« Il faut nous quitter , mon cher La Fontaine, 
« c'est assez de temps perdu ; nous ne pouvons 
(( passer ainsi notre vie , et les plus courtes folies 
« sont les meilleures. Je crois que nous n'avons 



LA FOLLE. 171 

« pas de reproches à nous faire , il vaut mieux 

« rompre une chaîne de fleurs que de la laisser se 

« flétrir. Je ne veux vous léguer que des souvenirs 

« agréables, et pour cela je pars. Prévenir le 

« dégoût et la satiété , c'est le grand esprit d'une 

« femme. Je vous aimais et je vous aime encore ; 

« le sacrifice sera pénible , mais enfin je le ferai , 

« parce qu'il est nécessaire. Nous nous reverrons, 

« soyons bons amis alors , que tout notre avenir 

« se repose sur cette couronne de pervenches 

« qui vous plaisait tant et qui la première attira 

« vos regards. Vous le voudrez bien , j'en suis 

« sûre, et vous accepterez mon amitié franche 

« en échange d'un amour que vous n'avez jamais 

'i eu peut-être , mais qu'assurément vous n'avez 

« plus, i 

Elle avait raison , il me fallut en convenir avec 
moi-même. Je revins à Paris assez embarrassé 
d'expliquer mon absence; ma divinité n'y reparut 
qu'au bout de quelques mois , plus belle et plus 
adorée qu'auparavant. Elle me reçut à merveille, 
me pria , du fond de son cœur , de lui garder un 
attachement aussi sincère que celui qu'elle me 



472 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

conservait , et m'avoua , sans embarras , qu'elle 
avait la tête tournée d'un brillant seigneur. Je 
trouvais que pour une bucolique c'était finir bien 
trivialement; néanmoins je restai son fidèle 
serviteur, et depuis ce temps nous avons toujours 
vécu de la même manière. Voilà l'histoire des 
pervenches, messieurs, et vous concevez que j'y 
pense quelquefois. 

— Une question , mon cher La Eontaine : 
êtes-vous donc resté vos deux mois et demi avec 
votre vêtement de maître d'école et votre belle 
habillée de pervenches? Ou bien a-t-il fallu écrire 
à madame de La Fontaine qu'on vous envoyât 
votre garde-robe dans ce divin séjour ? J'imagine 
qu'elle a dû pousser de beaux cris ! 

— M. le marquis, tout bonhomme que je 
suis , je n'étais pas si bête , et je sus me garer 
de ma femme ; quant à ma princesse , elle tres- 
sait tous les matins une couronne de pervenches 
qu'elle me sacrifiait le soir. 

— Et vous êtes certain que cette femme-là 
vous aimait ? 

— De la meilleure des manières, elle m'a 
épargné le désenchantement. Si toutes ces dames 



LA FOLLE. l-îô 

avaient la même adresse , l'amour serait le pa- 
radis sur la terre; malheureusement elles ne 
savent pas , comme celle-ci, le bon moment où 
il faut se retirer : on les rappellerait presque tou- 
jours. Au lieu décela, elles s'en vont trop tard, 
juste lorsqu'on désire passionnément les fuir : de 
sorte que de tout ce qu'elles ont fait pour nous , 
on ne leur sait gré que d'une chose , c'est de 
nous quitter. Voilà en vérité une sûre façon de 
faire des ingrats. 

— Messieurs , dit madame de La Sablière en 
sortant de la chambre d'Athénaïs, voulez-vous 
passer chez moi? Nous causerons plus à notre 
aise et nous ne gênerons pas cette enfant. 



15. 



XIII 



MYSTÈRE. 



Le marquis de La Fare accepta seul Tinvita- 
tion de madame de La Sablière. Son mari avait 
un rendez-vous dehors , et La Fontaine se retira 
dans son cabinet , pour penser sans doute à ses 
pervenches. La physionomie du marquis était 
sombre , il se montra distrait et répondit par des 
phrases interrompues aux questions inquiètes de 
Maguerite. 

— Vous avez certainement quelque sujet de 



176 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

tristesse , mon ami , je ne vous ai jamais vu 
aussi préoccupé. 

— Vous pensez donc , madame , que je n'ai 
pas sujet de l'être? En vérité vous me connaissez 
bien peu, ou pour mieux dire, vous connaissez bien 
peu le cœur d'un amant. Comment ! vous ne de- 
vinez pas que depuis ce matin je suis rongé de 
jalousie ? 

— De jalousie , monsieur ! 

— Certes, madame, puisque je Tavoue, il 
faut que cela soit bien vrai ; mais je souffre trop, 
je suis à la torture , et vous ne vous en apercevez 
point ! 

— Charles, vous êtes bien injuste ! 

— Votre indifférence m'est si démontrée , 
madame , que je ne saurais être injuste en vous 
en accusant. Ah! Marguerite, vous ne m'aimez 
plus ! 

— Mon Dieu! s'écria madame de La Sablière, 
que vous faut-il donc pour vous croire aimé , si 
des années de dévouement ne vous semblent pas 
suffisantes ? Est-ce que vous me trouvez changée 
à votre égard ? Est-ce que je ne suis pas toujours 
la même femme qui vous a choisi, qui a jeté de 



MYSTÈRE. 177 

côté tout ce qui n'est pas vous ? Il y a longtemps 
que je souffre aussi, Charles; car enfin, si je 
vous aime , cet amour est une faute , un crime , 
et pensez- vous que je sois sans remords ? Ne savez- 
vous pas que j'étais née pour la vertu? Sans votre 
influence irrésistible , je n'aurais pas trahi mes 
devoirs de mère et d'épouse ! 

— Voilà bien le langage d'une femme qui 
n'aime plus î Des remords , des devoirs trahis ! 
C'est ainsi que l'on parle quand l'illusion est 
détruite. Jusque-là l'amant se met devant la 
faute, il la cache; lorsqu'on la voit, c'est que 
l'amant n'est plus à la même place dans le cœur. 

— Que puis-je donc vous dire pour vous con- 
vaincre? Que puis-je faire pour que vous me 
croyiez ? Enfin , que me reprochez-vous ? que 
vous ai-je fait ? 

— Eh! madame, vous ne pouvez l'ignorer. 
A-t-on des secrets pour un homme qu'on aime ? 

— Je n'en ai pas un seul pour vous , Charles. 

— Alors pourquoi vous être cachée à mes yeux 
tout à l'heure ! avec qui étiez-vous ? 

— On vous Ta dit , avec une femme qui dési- 
rait rester inconnue. 



478 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Qui me le prouve ? 

— Ma parole , Charles ; vous n'en avez jamais 
douté. 

— Vous me cachez tout. Cette enfant , cette 
Athénaïs, d'où vient-elle, qui est-elle? Vous ne 
me le laissez même pas soupçonner. 

Madame de La Sablière se leva et s'avança 
vers le marquis. 

— Oh ! Charles , dit-elle , c'est vous qui me 
cachez quelque chose ! Vous me cherchez une 
querelle sans raison , et cela n'est certainement 
que pour dissimuler un tort , ou un chagrin peut- 
être. Depuis que nous nous connaissons vous ne 
m'avez interrogée qu'une fois sur ma fille d'adop- 
tion. Je vous ai répondu que ce secret ne m'ap- 
partenait pas , vous m'avez juré qu'il n'en serait 
plus question entre nous. Vous voyez bien que, 
pour manquer à votre parole, il faut un puissant 
motif. 

— Je vous ai déjà assuré que je n'avais rien , 
que je ne voulais rien. . , rien que votre confiance; 
et si je l'exige, c'est que j'y ai droit, je pense. 

— Je n'ai, moi non plus , rien à vous dire. 

— Alors , madame , il faut que je supporte 



MYSTÈRE. 179 

tranquillement vos relations avec des inconnus , 
il faut que votre vie soit pavée de mystères im- 
pénétrables pour moi , et vous n'appelez pas cela 
des infidélités ! 

— Mon Dieu ! que vous me faites de mal , et 
que vous êtes déraisonnable 1 

— Vous préférez donc ces gens-là à moi, que 
vous refusez de me les sacrifier ? En vérité , ce 
n'est plus là de l'amour. Je suis bien malheureux ! 

— Charles ! mon pauvre Charles ! vous souffrez 
cruellement. 

— Eh bien ! oui, Marguerite, je souffre ; je 
souffre , je vous l'avoue , et je vous demande 
pardon de mes soupçons injustes. Quand on a 
l'âme bourrelée on s'en prend à tout, même à Dieu; 
on peut bien accuser les anges ! 

— Et qu'avez-vous , au nom du ciel? 

— Vous ne le saurez point , vous ne le saurez 
jamais , je l'espère du moins. Écoutez, mon amie, 
il y a un secret dans mon existence que je ne 
puis révéler à personne , même à vous ; il y a un 
démon qui pèse sur ma vie , qui l'envahit chaque 
jour davantage, qui bientôt me dominera tout 
entier, qui nous séparera peut-être. Et cependant. 



180 MADAME DE LA SABLIERE. 

je VOUS aime, je vous aime plus que jamais , j'ai 
plus besoin que par le passé d'un bonheur qui 
m'échappe. Je rappelle les années qui s'envolent, 
je veux me soustraire à une influence qui me 
conduit vers l'abîme. Votre image seule peut me 
servir de bouclier et votre présence de refuge. 
Ne me repoussez donc pas , quelque extraordinaire , 
quelque cruel que je vous paraisse ; accueil- 
lez-moi, essuyez mes larmes, dont le sujet ne 
peut vous être dévoilé , à vous , ma providence, 
et ne m'accusez pas. Je ne suis plus mon 
maître. 

Madame de La Sablière devint extrêmement 
pâle. 

— Vous êtes donc sous le charme d'une passion 
nouvelle, Charles! vous avez donc, des torts 
envers moi ? 

— Envers vous ! oh ! non , encore une fois , 
Marguerite , je n'aime que vous au monde; je suis 
fou seulement , insensé, misérable, damné, vous 
dis-je ! 

— Oh ! vous êtes barbare ! Quoi î me laisser 
dans le cœur cette pensée afi^reuse de votre mal- 
heur, sans me dire ce que je puis faire pour le 



MYSTÈRE. 181 

réparer ! A mon tour je vous répéterai que vous 
ignorez Tamour d'une femme dévouée. 

— Parlons d'autre chose, Marguerite, je ne 
m'expliquerai pas davantage. Vous avez votre 
secret, j'ai le mien, qu'il n'en soit plus question. 
Athénaïs a-t-elle été charmée de voir sa mère ? 

— Sans doute. 

— Et son père , le connaissez-vous ? 

— Certainement. 

— Le verra-t-elle aussi ? 

— Non. 

— Vous êtes bien laconique , Marguerite. 

— Vous regardez bien souvent à la pendule , 
Charles. L'heure du rendez-vous approche-t-elle? 

— N'en parlez pas ! n'en parlez pas ! s'écria-t-il 
en se levant. N'appelez point cette heure; taisez- 
vous , madame ! 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle. 

— Son père et sa mère sont-ils des gens de 
qualité , à cette enfant ? reprit-il d'une voix qu'il 
s'efforçait en vain d'assurer. 

— Je ne puis vous le dire , mon ami. 

— Ah ! c'est vrai. 

Il y eut un long moment de silence. Madame de 

MADAME DE L\ SIBUÈRE. ' 16 



482 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

La Sablière regardait le marquis dont les yeux 
étaient fixés sur le cadran ; de grosses larmes 
tombaient des paupières de la pauvre femme ; sa 
poitrine se gonflait de sanglots. 

— Ne pleurez donc pas ainsi, Marguerite, vous 
me faites mal. Voyons , soyez gaie ; ne le suis-je 
pas , moi ? 

En ce moment , l'horloge sonna quatre heures. 
Par un mouvement irrésistible , le marquis saisit 
son chapeau et s'avança vers la porte; tout à coup 
il revint à sa place, jeta avec colère son feutre 
sur une table et murmura : 

— Je n'irai pas. 

— Hélas ! pensa Marguerite, il Taime bien, car 
le combat est rude. 

— Vous ne parlez pas, vous n'êtes pas aimable 
aujourd'hui, belle muse. Si nous lisions quelques 
vers, le voulez-vous ? 

— Cherchez , voici mon livre ; vous en trou- 
verez de nouveaux , depuis votre dernier voyage 
avec la cour. 

— Ah ! ah ! voyons ; vous avez réellement trop 
d'esprit. 

Il lut. 



MYSTERE. 183 

— « Au temps où vous m'aimiez, en ces beaux jours de fêle, 

« Lorsque de vos baisers je couronnais ma tête, 

« Nous fuyions notre nid, gazouillants et joyeux 

« Comme des passereaux qui volent deux à deux. 

({ Ah! dans ces temps si chers, tout était poésie, 

(c Nous vivions de parfums, de fleurs et d'ambroisie; 

(( De votre seul amour peuplant mon univers- 

« J'avais un ciel d'azur, des bosquets toujours verts. 

(( C'est que vous m'aimiez bien alors, mon beau volage, 

« C'est que dans votre cœur je régnais sans partage, 

« C'est que le ver impur qui ronge mon bonheur 

« N'était pas encore né; j'ignorais la douleur, 

a J'ignorais le soupçon, je croyais! j'étais fière! 

(( J'avais d'un inconstant triomphé la première. 

« Et vous étiez heureux de ces nobles amours, 

a Vous les vouliez sans fin, vous les vouliez toujours. 

« J'ai tenu mon serment, moi, j'ai donné ma vie, 

« Je suis seule aujourd'hui par le regret suivie. 

« Hélas! pour vos plaisirs j'ai donné mon bonheur ! 

« Bien souvent un poëte a des ailes au cœur, 

a Ne reviendrez-vous pas, doux ange de lumière? 

« Tout ce que j'aimai sur la terre 

« Fleur à fleur me fut arraché, 

« Et le destin, à mes pas attaché, 

« BI' enlève tout ce qu'il me donne. 
« Vous pouvez sur mon front replacer la couronne. 
(( A votre nid d'amour revenez, passereau : 
« Vous y retrouverez le duvet et la mousse, 
« Votre sommeil heureux, notre chanson si douce, 
« Le passé si joyeux et l'avenir si beau !... )> 



Je ne puis continuer, Marguerite , tout ceci 
me déchire. Pauvre sainte victime, que de pleurs 
je vous ai coûté! que de pleurs je vous coûterai 



184 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

encore! Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! 
Et il se mit à genoux devant elle , cachant sa 
tête dans ses mains en sanglotant. 

— Je vous ai pardonné depuis bien longtemps, 
Charles , relevez-vous et ne pleurez pas ainsi , 
vous ! Ouvrez-moi votre âme , confiez-moi votre 
douleur, soyez franc avec moi , quels que soient 
vos torts, je les oublierai bien vite devant votre 
aveu. 

— Vous êtes et vous serez toujours mon ange 
sauveur. Ne m'interrogez pas , à quoi bon ? Je n'y 
pense plus , c'est fini , près de vous je ne me 
souviens que de mon amour. Laissez-moi ne pas 
vous quitter ; laissez-moi me reposer , m'enve- 
lopper dans cette tendresse qui me garde et me 
préserve de tous les maux. Oh ! je suis bien ainsi ! 

Et , s'asseyant à ses pieds , il posa sa tête sur 
un coussin et baisa son bras. Ils restèrent delà 
sorte , en silence , plusieurs minutes. 

— Quelle heure est-il , Marguerite ? 

— Cinq heures , mon ami. 

— Mon Dieu ! mon Dieu ! venez à mon aide. 

— N'allez-vous pas ce soir à la comédie , voir 
jouer Rodogune? 



MYSTÈRE. 183 

— Non certainement , j'ai bien assez de la 
Champmeslé. 

— Charles, comment avez- vous pu aimer cette 
fille? 

— Je ne Tai point aimée , je vous assure. 

— Cependant... 

— Cependant je vous ai trompée pour elle , 
cela est vrai. Hélas! nous sommes ainsi faits, 
nous autres hommes , notre cœur obéit à nos 
sens et nous ne souffrons pas qu'il leur résiste : 
ce sont pourtant de bien misérables guides ! 

— Êtes-vous sûr que mademoiselle Champ- 
meslé joue ce soir ? 

— Je le crois... pourtant... je n'y ai guère 
songé. 

— Vous la trouvez toujours belle ? 

— Oui, très-belle. — Marguerite, quelle heure 
est-il? 

— Cinq heures et demie. 

Il se leva vivement , saisit son chapeau , et lui 
faisant un geste de la main, il ouvrit la porte et 
disparut. 

Madame de La Sablière resta stupéfaite et ne 
songea pas même à le rappeler. Ce brusque 

16. 



186 MADAME DE LA SABLIERE. 

départ, après ces irrésolutions si pénibles, lui 
annonçait avec certitude Tinfluence d'une vio- 
lente passion. Elle aperçut auprès d'elle un papier 
plié en forme de lettre et tombé sans doute de la 
poche du marquis ; elte s'en empara , l'ouvrit , 
mais au moment de le lire elle trembla de tous 
ses membres. Là , sans doute , elle trouverait 
l'explication de ce mystère dont elle venait de 
voiries terribles efFets, elle apprendrait proba- 
blement ce qui lui était caché avec tant de per- 
sévérance. Cette lettre était d'une rivale aimée 
peut-être. Oh ! qui ne sait pas ce qu'on éprouve 
lorsqu'on tient dans sa main la preuve de l'infi- 
délité d'un homme qu'on aime, ne connaît pas la 
souflrance ! Et cette douleur est mille fois plus 
aiguë lorsqu'elle a été éprouvée déjà ; on la pres- 
sent , on la calcule pour ainsi dire , on sait en 
quel endroit le serpent va piquer , on le voit 
venir , il dresse sa tête hideuse et le dard empoi- 
sonné porte à la même place, sur une blessure 
saignante encore bien souvent; on ne s'accoutume 
point à cela , le cœur se brise sous ces coups si 
cruellement répétés, et il faut mourir ou prier , 
lorsqu'on a épuisé cette coupe de larmes. 



MYSTÈRE. 187 

Madame de La Sablière ouvrit donc cette lettre 
et y trouva seulement quelques lignes : 

« Mon cher marquis, je t'attends à quatre 

I heures, si tu peux quitter pour moi ta belle 

« sirène ; nous serons seuls jusqu'à six heures , 

« dans la maison que tu sais ; viens , ne me laisse 

« pas languir ; il faut prendre ton parti et céder 

€ à la passion qui nous dévore tous les deux , ou 

« avoir Fénergie de t'en guérir : quant à moi , 

< j'y renonce. A bientôt, n'est-ce pas? i> 

Pas de signature. Une petite écriture fine et 
élégante , rien qui indiquât si elle était d'une 
femme ou d'un homme. Mais ce billet brûlant 
parlait d'une passion irrésistible et partagée , mais 
il fallait y croire malgré le désir d'en douter. 
Oh ! ce fut affreux ! Elle relut encore ces funestes 
mots , et y puisa une conviction nouvelle. 

— Oh ! comme il m'a trompée ! Qu'il était 
aimable , qu'il était tendre ! que de choses dans 
son regard quand il m'assurait qu'il n'aimait que 
moi, quand il m'appelait son ange, quand il 
me suppliait de le garantir du danger ! Mais 



488 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

je m'en souviens, il a dit aussi que ce démon qui 
l'entraînait nous séparerait peut-être. Me quit- 
terait-il ? Aimerait-il assez cette femme pour 
rompre des nœuds formés de tant de sacrifices 
et de tant de souvenirs? Oh! non, non, je ne 
puis le croire. Cette femme , qui est elle? mon 
Dieu î une passion sans frein , une passion an- 
cienne, c'est la Champmeslé ! Oui, il m'a dit 
qu'elle était belle, il m'a paru embarrassé en me 
parlant de cette comédie ce soir. C'est cela, plus 
de doute ! Je le saurai. J'y vais aller, moi , à cette 
comédie , et nous verrons s'il osera y être , ou 
si elle l'attend réellement dans cette maison in- 
connue, la nôtre peut-être ! mon Dieu! mon 
Dieu ! il faut que je sache, je souffre trop ! 
Elle se rendit à l'appartement du bonhomme. 

— Mon ami ; lui dit-elle respirant à peine , 
voulez -vous m'accompagner à la comédie? On 
donne Rodogune , je serai bien aise de la revoir. 

— Vraiment, madame, je le veux bien. Mais 
vous avez mauvais visage , êtes-vous malade ? Et 
puis il me semble qu'il est un peu tard. 

— Non pas, au contraire, c'est le bel air. Ma loge 
n'est pasdonnée,heureu8ement.Venez,venezdonc. 



MYSTÈRE. 189 

— J'avais pourtant promis à Lulli de lui finir 
cette scène de Psyché ; mais puisque vous le 
voulez absolument, je n'ai rien à vous refuser; 
d'ailleurs ces opéras m'ennuient, j'aime mieux 
mes bêtes , nous nous entendons mieux ensemble. 

— Demandez ma chaise , je prends mon man- 
telet. Nous n'avons pas le temps de faire atteler 
mon carrosse , il viendra nous reprendre. 

Ils sortirent ensemble et se rendirent à la 
comédie. Madame de La Sablière ne pouvait plus 
parler, tant elle était émue. Arrivée à sa loge, 
elle regarda autour d'elle, plus morte que vive. 
Mademoiselle Champmeslé tenait la scène dans 
le rôle de Rodogune , et le marquis de La Fare 
ne se trouvait nulle part dans la salle. 



XIV 



LA PLACE ROYALE. 



Il y a des moments dans la vie où le cœur ne 
se rend pas entièrement compte de lui-même , si 
je puis m'exprimer ainsi ; des moments où on 
ne sait pas si Ton est bien aise ou fâché , et si on 
a raison ou tort. Ainsi madame de La Sablière en 
ne trouvant pas M. de La Fare à la comédie, en 
voyant mademoiselle Ghampmeslé sur le théâtre, 
éprouva un instant de joie. Mais bieiîtôt une 
pensée importune vint Tempêcher de s'y livrer. 



192 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Elle songea qu'il était peut-être avec une autre , 
et riîorrible idée que leur asile devenait le théâ- 
tre de nouvelles amours la domina tout entière. 

— Mon ami , dit-elle à La Fontaine, je voudrais 
m'en aller. 

— Déjà, madame! j'écoutais cependant ces 
beaux vers avec délices. Mais où voulez-vous vous 
rendre ! 

Elle se leva et ne répondit pas , les larmes la 
suffoquaient. Ils montèrent dans un carrosse de 
place, le cocher demanda l'adresse. 

— Quai Notre-Dame. 

— Bah ! s'écria le bonhomme. 

— Oui, mon ami, oui, je veux tout savoir, 
tout voir. Il y est sans doute avec elle,.. 

— Avec qui ? 

— Je n'en sais rien. 

— Ni moi non plus î 

— Vous m'accompagnerez? 

— Oui , mais si vous vouliez m'en croire, vous 
attendriez, le pigeon reviendra encore. 

— Hélas ! je soufFre trop ! 

— Âflons , je vous suis. 

Le carrosse roulait toujours. Il s'arrêta devant 



LA PLACE ROYALE. 103 

la maison ; elle était sombre et triste comme le 
tombeau. Le bruit de la sonnette retentit dans la 
cour, on ouvrit après un instant d'intervalle. 
Marguerite entra. Le suisse, en l'apercevant, se 
leva de son fauteuil. 

— M. le marquis y est-il ? 

— Non , madame , il n'a pas paru depuis plu - 
sieurs jours. 

— Vous en êtes bien sûr ? 

— Certainement, madame. 

— C'est égal , donnez-moi la clef ^ 

— La voilà , madame. 

Elle monta, La Fontaine était resté dans la 
voiture. Superstitieuse ainsi que toutes les femmes 
aimantes , elle ne souffrait pas qu'en sa présence 
un autre que son amant franchît le seuil de cette 
porte. Quand on aime bien on a de ces respects- 
là , de ces craintes d'enfant ; on a si peur de voir 
briser un amour que l'on sent si fragile, qu'on ne 
suppojrte pas une intervention étrangère. Oh î que 
d'enfantillage dans ce sentiment, la seule affaire 
d'une moitié de notre vie ! 

L'intérieur de la maison paraissait plus si- 
lencieux encore que l'extérieur. Les premières 



494 MADAME DE LA SABLIERE. 

pièces , dont les rideaux n'étaient point ouverts , 
semblèrent à madame de La Sablière aussi tristes 
que ses pensées. 

— Ce sont pourtant les mêmes lieux où je Tai 
vu si tendre. C'est là qu'il m'attendait toujours , 
c'est ici qu'il venait au-devant de moi. Voilà la place 
où il m'a tant grondée parce que j'étais jalouse; 
sur cette table il avait déposé son épée, ce jour 
où il s'était battu en duel et où j'avais tremblé 
pour sa vie. Ce livre, il y a fait une marque à 
l'endroit le plus tendre ; cette fleur, il l'a plantée ; 
cette plume, c'est la sienne ; ce vase , je le lui ai 
donné après notre dernier raccommodement , et 
cette horloge marqua bien des heures heureuses 
dans l'histoire de notre amour. Oh ! mon Dieu ! 
et de tout cela que reste-il maintenant? Des re- 
grets et des remords. Où est-il maintenant? Il ne 
vient plus ici, m'y voilà seule; c'est ainsi que je 
serai désormais. 

La fenêtre demeurait ouverte , le crépuscule 
baissait ; c'était à cet instant qui n'est pas encore 
la nuit, qui n'est déjà plus jour, à cet instant où 
l'on rêve , où nos âmes communiquent plus libre- 
ment avec le Créateur. Les rêves du soir se ter- 



LA PLACE ROYALE. 195 



minent toujours par une prière. Madame de 
La Sablière resta longtemps assise près de la 
croisée, respirant les parfums des jasmins qui 
grimpaient le long du mur, et rappelant ses sou- 
venirs , les parfums de Tàme. L'horloge de Notre- 
Dame sonna huit heures ; elle tressaillit et songea 
qu'elle avait un compagnon. Donnant un dernier 
regard à ce sanctuaire, elle retrouva bientôt la 
voiture , où La Fontaine dormait en homme qui 
ne s'inquiète de rien. Sans le réveiller, elle donna 
ordre qu'on la reconduisît à la place Royale. Il 
faisait très-chaud. Les promeneurs affluaient sous 
les arbres et autour des arcades. Madame de 
La Sablière se fit descendre chez elle et trouva 
son mari dans la cour. Il se disposait à sortir , 
Athénais l'avait accompagné jusqu'au péristyle : 
depuis quelques semaines elle se montrait plus 
raisonnable ; ce soir-là sa beauté étincelait comme 
un astre. Sa protectrice en fut frappée. 

— N'est-il venu personne, Athénais? lui dit- 
elle. 

— Personne , ma bonne amie. 

— Qu'allez- vous faire, mon enfant? 

— Me promener dans le jardin , madame. 



im MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Seule? 

— Toujours seule , madame ; en est-il jamais 
autrement ? 

Madame de La Sablière vit un reproche indi- 
rect dans cette phrase ; elle se demanda si elle 
ne devait pas à cette jeune fille quelques distrac- 
tions. 

— Voulez-vous venir avec moi sur la place , 
Âthénaïs? 

L'enfant rougit de plaisir. 

— Oh! certainement, ma bonne amie. 

— Apprêtez -vous donc et suivez-moi. 

— Cela est bien , madame , répliqua M. de La 
Sablière. Peut-être sera-t-elle mieux après cette 
promenade , et réellement je la trouve aujourd'hui 
presque aussi belle que vous. 

— On la regardera fort , j'en suis sûre , et je 
serais trop heureuse si elle devenait un peu 
coquette. 

— Ce serait la meilleure preuve du retour de 
sa raison. Il faut qu'une femme soit bien folle 
pour ne pas profiter du plus grand de ses avan- 
tages. 

Athénaïs reparut vêtue d'une robe de moire 



LA PLACE ROYALE. 197 

bleu de ciel ; des rubans jonquille rattachaient 
ses manches et son corsage ; elle portait sur la 
tête des faveurs mélangées, et le tour de sa robe 
était en point de Flandre. 

Pour madame de La Sablière, son habit de 
pékin chiné avec des nœuds couleur de feu et les 
plus riches dentelles , son fil de perles de dix mille 
écus , ne la paraient pas autant que la mélancoHe 
répandue sur son charmant visage. Il y a des per- 
sonnes auxquelles la tristesse donne du charme , 
comme certaines personnes qui ne sont belles 
qu'au clair de lune. 

Aussitôt que les deux dames parurent sous les 
arbres , on les entoura de toutes parts. Ainsi que 
je l'ai dit, madame de La Sablière avait beaucoup 
d'amis , et elle ne se montrait jamais en public 
sans être suivie et remarquée de tous : ce jour-là 
un intérêt nouveau se joignait à celui qu'elle in- 
spirait elle-même , on voyait pour la première fois 
la belle Athénaïs , et tous les regards se portèrent 
sur elle. 

— C'est donc la protégée de madame de La 
Sablière , disait madame de Coulanges à M. de 
Villeroi , c'est la personne qu'elle cachait si bien ? 

17. 



198 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

En vérité, voilà une beauté triomphante, une 
beauté à montrer à tous les ambassadeurs. 

— Et néanmoins on ne nous la montrait point , 
répliqua le marquis de Sévigné ; je ne Tai aperçue 
que pendant quelques secondes dans le cabinet 
de madame de La Sablière , et elle s'est éclipsée 
tout de suite. 

— Qui est-elle ? 

— On rignore. 

— Je raconterai cela à madame votre mère , 
et elle me déterrera sa généalogie. Mais comme 
la place est belle ce soir! Que de toilettes , que 
d'éclat ! 11 y a bien du monde aux fenêtres. Ah ! 
voici Ninon. Savez-vous qu'elle est toujours char- 
mante? Je ne comprends rien à cela, elle y met 
de l'obstination. 

— Que pensez- vous de Racine aujourd'hui? 
Il n'est point au théâtre , et cependant mademoi- 
selle Champmeslé joue Rodogune; l'aimerait-il 
moins ? 

— Il se convertit , il devient dévot , il aime 
Dieu comme il aimait ses maîtresses. 

— C'est presque toujours ainsi que cela finit, 

— Il est bien jeune pour finir. 



LA PLACE ROYALE. 100 

— Mademoiselle van Ghannel vient de passer, 
elle est réellement très-jolie. 

— Est-ce qu'elle se promène ? 

— Oh ! non, elle rentre chez elle. M. de La 
Sablière ne tardera pas à la suivre. Son cousin 
Tallemant des Réaux a la plus drôle de façon du 
monde en racontant cela. 

— Quel singulier ménage ! 

— Ils font bien. 

— Ils font mal. 

— Qu'en pensez-vous, madame ? 

— Je pense pour moi et eux pensent pour eux. 
Il faudrait savoir ce qu'ils savent, et cela pourrait 
être long à apprendre. 

— Ils y mettent tout le bon goût possible , 
leur maison est très-convenable ; d'ailleurs , il y 
a si longtemps que cela dure ! cela devient respec- 
table. 

— Vous avez tort de plaisanter sur ces pas- 
sions-là, messieurs; un amour assez violent pour 
déranger la carrière de La Fare, pour forcer une 
femme telle que madame de La Sablière à se 
compromettre, n'est point un jeu. D'un autre 
côté, M. de La Sablière aime mademoiselle van 



ÎOO MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Ghannel , ce n'est point la faute de ces époux s'ils 
ne peuvent s'adorer mutuellement : pour moi, je 
les trouve fort honnêtes de ne pas s'arracher les 
yeux. Ce sont les gens de la meilleure compagnie 
qu'il y ait en France. 

— Oh ! voyez la belle duchesse de Ventadour, 
on prétend qu'elle aime son mari , n'est-ce pas 
désolant ? une si charmante créature , et cette 
espèce d'Ésope à la cour ! 

— Tant mieux pour vous , messieurs ; puis- 
qu'elle peut aimer celui-là , elle en aimera bien 
un autre. 

— Oh! c'est La Fare. Il est beau et gai plus 
que de coutume encore. 

Madame de La Sablière l'avait deviné avant les 
autres, et pourtant elle n'avait aperçu qu'un bout 
de la plume de son chapeau. C'est une chose 
étrange que la facilité avec laquelle une femme 
reconnaît l'homme qu'elle aime rien que sur une 
boucle de ses cheveux , ou la partie la plus mi- 
nime de son ajustement. Marguerite se trouva 
soulagée d'un grand poids par la présence du 
marquis ; il la cherchait et fut bientôt auprès 
d'elle. 



LA PLACE ROYALE. 201 

Ses yeux rinterrogèrent, il détourna la vue, 
et s'exclama sur la présence et la beauté d'Athé- 
naïs. La pauvre enfant achevait de perdre sa rai- 
son au milieu des compliments qui l'entouraient. 
Aussitôt que le marquis s'approcha, elle prit son 
bras , s'y accrocha pour ainsi dire , et le regar- 
dant en face : 

— Je suis donc belle? lui dit-elle tout bas. 

— Sans doute , mon enfant ; l'ignorez- vous ? 

— Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus 
tôt? 

La Fare se mit à rire. 

— En vérité , je n'y ai jamais songé , je vous 
rassure. Mais cela est pourtant très-vrai. 

— On pourrait m'aimer comme mademoiselle 
de Fontanges? 

— Elle y pense toujours î 

Et pour la première fois , il y eut dans le 
regard du marquis quelque chose de passionné 
en se fixant sur Athénais ; Marguerite le vit , elle 
interrompit la conversation. 

— N'avez-vous donc rien à m'expliquer mon- 
sieur ? 

— Eh quoi , madame ? 



20*! MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Votre brusque départ apparemment , vos 
fureurs , votre tristesse et votre gaieté de ce 
soir. 

— Madame , ce sont des folies , n'en parlons 
pas. Athénais , voulez- vous ce beau bouquet? 

— Qu'en ferait-elle ? elle le mettrait en pièces. 

— J'en ai grand désir, ma bonne amie. 

La Fare l'acheta , l'offrit à Athénaïs ; par un 
mouvement plus prompt que la pensée , madame 
de La Sablière s'en empara. 

— Donnez-moi ces roses , mademoiselle ; 
l'odeur en est trop forte , elle vous ferait mal. 

Le marquis rit de nouveau. 

— Pourquoi si gai? Pourquoi rire du mal 
que vous me faites , Charles ? 

— Je suis ce soir tout à fait joyeux ; pourtant 
je ne veux vous faire aucun mal, madame. Ce 
matin, j'étais en délire, j'ai dû vous paraître 
fou , il faut m'excuser. 

— Vous avez donc été bien heureux depuis 
que je ne vous ai vu ? 

— Constamment. 

— Et vous osez me l'avouer? 

— Je ne saurais vous le cacher , à vous ma 



LA PLACE ROYALE. 203 

meilleure amie. Comme Athénaïs est belle ! 
A-t-elle quelque chose , cette enfant? on pourrait 
lui faire une dot. A propos , je viens d'acheter 
mille écus Téquipage de Pomenars. 

— Vous êtes très-riche et très-généreux ce soir. 

— Certainement ; je veux que tout le monde 
soit aussi content que je le suis. 

— Excepté moi ! 

— Vous d'abord , vous que j'aime par-dessus 
toutes choses. Vous avez eu bien tort d'amener 
cette jeune fille ici; tout le monde la regarde, 
on l'admire. Souffrez que je lui donne la main , 
ce sera plus convenable. 

— En seriez-vous donc jaloux , monsieur ? 
Le marquis rougit et fit comme s'il n'avait pas 

entendu la question. 

— M. de La Fontaine, obligez-moi de ramener 
Athénaïs à la maison ; il est temps qu'elle rentre, 
l'air devient plus vif. Bonsoir, mademoiselle. 

— Voilà bien les femmes ! continua La Fare , 
vous vous vengez sur le plaisir d'une autre de ce 
que mon humeur est changée. C'est mal à vous 
de punir cette enfant à ma place. 11 y a là plus 
que de la partialité , il y a de l'injustice. 



204 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Vous ne me direz donc pas d'où vous venez , 
ce que vous avez fait? 

— Prenez garde qu'il n'arrive de Fontaine- 
bleau ! dit Ninon en passant à l'oreille de son 
amie. 

— Je rentre , si cela vous convient , murmura 
madame de La Sablière en tressaillant , je n'en 
puis plus. 

Le marquis l'accompagna. 

— Charles, lui dit-elle aussitôt qu'ils furent 
seuls , vous êtes maladroit à vous cacher de moi. 
Votre trouble , votre hésitation vous trahissent. 
Parlez-moi franchement, qu'avez- vous? 

Il lui baisa la main. 

— Rien, mille fois rien. Ne faites aucune 
attention à ces vétilles. Ce soir je vous quitterai 
encore de bonne heure , je suis convié à un grand 
souper chez madame de Brissac , je ne puis man- 
quer de m'y rendre. 11 m'en coûterait de vous 
laisser triste. Voyons, un peu de courage et de 
confiance, je ne vous trompe pas. Je vous aime 
et je vous reverrai demain . 

— Et si je vous priais de rester? 

— Ne le faites point, il me faudrait vous re- 



LA PLACE ROYALE. 205 

fuser OU manquer à un devoir. Je suis attendu. Il 
y aura beaucoup de courtisans. Je saurai par Gri- 
gnan si monseigneur m'a désigné pour le voyage de 
Saint- Germain. Je tiens excessivement à en être. 

— Vous avez donc quelque raison ? 

— Sans doute , j'y ai rendez-vous. 

— Avec qui? 

— Avec le premier commis de la guerre. 

— Madame , dit La Fontaine , qui entrait en 
ce moment , Athénaïs s'est barricadée dans sa 
chambre et refuse d'ouvrir, à moins que ce ne 
soit vous ou M. de La Fare. 

— Monsieur n'a pas le temps de s'occuper d'elle. 
Il est attendu chez la duchesse de Brissac. 

— J'y vais aussi , Chaulieu lui a parlé de moi. 

— Si vous le voulez , mon cher La Fontaine , 
je vous mène dans mon carrosse. 

— J'y consens bien volontiers. 

— De la sorte , serez-vous tranquille , Mar- 
guerite? croirez-vous que je vous trompe encore ? 

Pour toute réponse elle sortit de son sein la 
lettre qu'elle avait trouvée et la lui montra ; il 
changea de couleur. 

— Où avez-vous pris ce billet , madame ? et de 



206 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

quel droit ouvrez-vous les papiers à mon adresse? 

— Vous voyez bien que je sais tout, Charles , 
il est inutile de feindre. 

— Vous me faites cruellement souffrir ; écoutez- 
moi , ajouta-t-il en lui prenant les deux mains , 
je vous jure sur Thonneurque je vous aime, que 
je ne songe à aucune femme, que je ne parlerai 
à aucune ; que voulez-vous de plus ? Vous ne me 
ferez pas Taffront de douter de ma parole ; si je 
vous cache quelque chose , ne vous alarmez pas, 
comptez sur mon cœur ; qui pourrait donc nous 
séparer? Soyez heureuse , soyez gaie, Marguerite, 
allez ce soir chez madame de La Fayette, ne vous 
a-t-elle pas écrit? M. le Prince y sera ; vous savez 
combien il est charmé de vous voir. 

— Il n'y a plus rien dans son cœur, pensa- 
t-elle, il n'est même plus jaloux ! Eh bien ! ajoutâ- 
t-elle tout haut, vous le voulez, j'irai chez madame 
de La Fayette. 

— A la bonne heure , voilà qui est parler. 
A demain. 

— Oh ! mon Dieu ! s'écria madame de La 
Sablière dès qu'il fut parti, oh! mon Dieu; n'a 
a-t-il donc que vous de juste et d'immuable î 



XV 



L ORACLE. 



Il était sept heures du soir ; deux jeunes mu- 
guets , ayant la mine et la tournure de pages , 
marchaient dans le plus grand silence le long du 
bord de la rivière, sur le quai Notre-Dame. 
Enveloppés jusqu'au nez dans leurs manteaux, 
il était impossible de deviner leurs traits. La 
démarche du plus grand indiquait une sorte de 
langueur et d'inquiétude ; pour son compagnon, 
il chantonnait entre ses dents , sautait les ruis- 



208 MADAME DE LA SABLIERE. 

seaux , et montrait enfin toutes les habitudes d'un 
écolier. 

Arrivés devant la maison du marquis de La 
Fare, ils s'arrêtèrent et parurent se consulter à 
voix basse. 

— Il y est , j'en suis sûr. 

— Vous l'avez vu entrer? 

— Oui, avec le marquis de Pomenars. 

— Il est peut-être ressorti depuis? 

— Non, voici encore leurs laquais qui regar- 
dent la rivière. 

— Que peuvent-ils faire là, tous les deux? 

— Je n'en sais rien , mais ils y sont. 

— Sans femmes ? 

— Sans femmes. 

— Attendons. 

Ils recommencèrent à se promener. Un instant 
après la porte s'ouvrit, M. de La Fare et le mar- 
quis de Pomenars se montrèrent sur le seuil , 
légèrement avinés. Ils appelèrent les laquais, et 
leur donnant quelques ordres , ils les congédiè- 
rent. Les deux jeunes gens s'étaient blottis à 
l'ombre d'un pignon, le plus grand tremblait de 
tousses membres. 



L ORACLE. 209 

— N'ayez donc pas peur ainsi, lui dit l'autre. 

— S'il venait à nous, s'il nous reconnaissait ! 

— Il n'y aurait pas grand mal à cela , je 
suppose; d'ailleurs il ne pense guère à nous 
regarder. 

— Que le ciel ait pitié de moi ! 

— Ah 1 les voilà qui se mettent en chemin. Ne 
les suivons pas de trop près , et passons de l'autre 
côté de la rue, c'est la meilleure manière. 

La jeune homme triste ne répondit pas , seule- 
ment ses dents claquaient comme dans un accès 
de fièvre. M. de La Fare quitta le bord de la rivière 
et se dirigea vers l'intérieur de la ville , causant à 
l'oreille de M. de Pomenars , et semblant aussi 
préoccupé que lui. 

— Où diable vont-ils? marmotta le page; 
qu'estrce que c'est qu'une bonne fortune à deux, 
qui nous conduit au charnier des Innocents? Voilà 
une fameuse conquête ! 

Ils marchaient toujours ; parvenus au bout 
de la rue Saint-Honoré , ils s'arrêtèrent devant 
une espèce de masure, regardèrent le numéro 
en riant, d'un rire plutôt forcé que naturel. 

— Oh ! oh ! s'écria le jeune espiègle, cette bonne 

18. 



^10 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

fortune c'est chez la sorcière. Qu'allons-nous faire 
alors? 

— Attendre ! 

— Attendre ! attendre ! cela vous plaît à dire ; 
je m'ennuie , moi. Je voudrais leur jouer un tour 
de ma façon et leur apprendre à venir consulter 
une devineresse. Qu'est-ce qu'ils demandent? 
Leur destinée n'est-elle pas écrite sur leur front ? 
Ils sont fous , et nous aussi. Nous ferions bien 
de rentrer. 

— Non , je veux tout savoir. 

— Attendez , il me vient une idée ! Avez-vous 
de l'argent? 

— Vingt-cinq louis , environ. 

— Très-bien , il faut nous en débarrasser ici , 
pour ne pas craindre les voleurs en revenant. 
Suivez-moi, approuvez ce que je dirai, et tout 
ira bien . 

L'intérieur de ce bouge répondait en tout à 
l'extérieur ; l'escalier délabré , les murs couverts 
de toiles d'araignée et tombant de toutes parts, 
les poutres chancelantes , les planchers défoncés 
présentaient l'image d'une ruine plutôt que celle 
d'une habitation. Le marquis jurait à chaque 



L ORACLE. 211 

marche , et M. de Pomenars avait tiré son épée, 
en cas d'attaque , prétendait-il , mais en effet pour 
lui servir d'appui , tant il se sentait peu solide 
sur ses jambes. 

— Que Tenfer confonde la sorcière! mur- 
mura- t-il. Je viens de déchirer mon bas de soie. 

— Qu'est-ce que cela te fait? Nous en achète- 
rons d'autres. Marche devant; il fait aussi noir 
qu'à rentrée d'un four; je ne sais où je vais. 

En haut du degré ils trouvèrent une mauvaise 
lanterne, sur le verre de laquelle on avait crayonné 
au charbon : Levé le lauccé, si vou plé. 

— Voilà une orthographe qui n'est pas tout 
à fait de l'Académie ; n'importe , obéissons , lève 
le lauccé. 

Le bruit d'une sonnette se fit entendre en 
ouvrant la porte , et une voix criarde demanda 
d'une pièce à côté : 

— Qui est là ? 

— Parbleu , c'est moi , vieille fée ; vous n'avez 
pas besoin qu'on vous en dise davantage , puisque 
vous savez tout. 

Trois chats noirs, un chien galeux , un merle , 
et un chat-huant se mirent à hurler, à siffler avec 



S12 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

un tel vacarme, qu'il n'y avait pas moyen de 
tenir à ce concert. 

— Taisez-vous tous , reprit la même voix , on 
ne vous parle pas. 

— Pour Famour de Dieu , s'il est permis de 
le nommer dans cet antre, obtenez du silence 
de cette ménagerie de démons , et dites-nous , 
mon jeune ami , où nous trouverons la sybille. 

Le jeune ami auquel s'adressait le marquis de 
La Fare était un enfant d'une dizaine d'années , 
vêtu d'un vêtement noir collant et dessinant sa 
forme grêle. Les pièces de couleur qu'on y avait 
mises ne bouchaient pas tous les trous , et ses 
coudes perçaient encore l'étoffe. Il portait une 
queue rembourrée de foin , décousue en plusieurs 
endroits et laissant passer des brins de paille ; 
une paire de cornes recourbées et peintes en 
rouge donnaient à sa figure quelque chose d'un 
bélier effarouché; enfin ses souliers, ou, pour 
parler plus juste, ses pantoufles de maroquin 
vert, se terminaient en pointe , avec la prétention 
évidente de lui procurer un pied «fourchu. 

— 11 est impossible que Lucifer pardonne 
jamais à cette sorcière l'infâme caricature qu'elle 



L ORACLE. 215 

fait de lui dans ce petit drôle ! s'écria le marquis 
dePomenars. Comment t'appelle-t -on, seigneur 
diablotin ? 

— Astaroth , monseigneur, pour vous servir. 

— Je n'y tiens pas , je te remercie. Va seu- 
lement prévenir ta savante maîtresse que nous 
voulons lui parler. 

— Elle est occupée , messeigneurs , je viens 
d'entendre monter par l'escalier des dames, il 
faut que vous preniez patience. 

— Nous sommes pressés , M. Astaroth ; si tu 
ne nous as pas fait obtenir audience d'ici à un 
quart d'heure , je t'arracherai ta peau roussie , 
et je t'apprenderai à distinguer les gens. Va-t'en 
recoudre ta queue par la même occasion. 

Astaroth se sauva , tenant à deux mains la 
partie insultée de son ajustement , et laissa les 
deux seigneurs seuls dans l'antichambre de l'en- 
fer. 

Ils causèrent longtemps pour se désennuyer, 
car la pièce où ils se trouvaient n'offrait pas la 
plus petite pâture à la curiosité. Les lambris 
étaient nus et dénués de toute espèce d'ornement, 
un banc de bois à trois jambes en formait tout 



214 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

le mobilier. Les fenêtres donnaient sur une cour 
déserte , terminée par des murailles élevées. 

Après une demi heure environ , la porte par 
laquelle Astaroth avait disparu s'ouvrit toute 
grande , et cet introducteur mystérieux pria très- 
poliment les deux amis de le suivre. On les intro- 
duisit alors dans une sorte de grotte obscure , 
figurée comme une décoration d'opéra ; tout au 
fond se trouvait une lampe couverte d'une tête de 
mort ; il n'y avait pas d'autres lumières dans l'ap- 
partement, entièrement tendu de noir, si ce 
n'est un grand réflecteur, éclairant les consul- 
tants des pieds à la tête , et laissant dans l'ombre 
la devineresse. Celle-ci se tenait derrrière une 
table ; son costume ressemblait beaucoup à celui 
du Parafaragaramus du Don Quichotte; elle 
portait un masque ; de longues mèches de che- 
veux blancs couvraient sa tête : elle était hideuse. 

A côté d'elle se tenait son aide apparemment. 
Cet être indéfinissable n'off'rait à l'oéil qu'une 
masse de taffetas noir , et un loup de velours lui 
cachait le visage. 

— Nous venons à vous , madame , dit le mar- 
quis de La Fare , pour connaître notre destinée , 



L ORACLE. 215 

et nous nous en rapportons à votre science. Voici 
d'abord notre offrande (et il déposa vingt louis 
d'or sur la table ) ; nous voulons le grand jeu , le 
diable et tout ce qui s'ensuit. 

— Vous êtes bien téméraire , mon fils , répli- 
qua la vieille avec un accent italien assez pro- 
noncé, de parler ainsi de ce que vous ne connais- 
sez pas; cependant je vais vous satisfaire. Par 
lequel de vous deux faut-il commencer ? 

— Par moi, répondit Pomenars, mes affaires 
sont moins compliquées, vous vous en tirerez 
plus facilement. 

— Soit. Votre main. Voici une ligne bien 
étrange, vous embarrasseriez un novice. Je n'ai 
jamais rien vu d'aussi contradictoire. Monsieur , 
vous avez de la naissance , de la fortune ; vous 
avez eu des aventures bizarres, mais ce n'est 
rien en comparaison de celles dont vous êtes 
menacé. D'abord vous songez à enlever une fille. 

— C'est , parbleu , vrai î 

— Cette fille appartient à un famille puis- 
sante. 

— C'est vrai encore. 

— On vous l'a refusée à cause de votre mau- 



216 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

vaise réputation , vous l'aimez et vous la voulez 
en dépit de tout. Eh bien ! sachez que ce crime 
si noir de séduire une jeune fille vous portera 
malheur : vous serez pendu. 

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire. 

— Mais , ma chère amie , je suis gentilhomme ; 
vous ne savez ce que vous dites. 

— Vous serez pendu , et vous n'en mourrez 
pas. Vous continuerez longtemps encore la car- 
rière de désordres que vous menez ; vous joue- 
rez, ainsi que vous l'avez fait hier et aujour- 
d'hui , vous courtiserez les dames , vous boirez 
comme ce soir ; enfin je vous engage à tâcher 
d'avoir deux têtes , la vôtre n'ira pas jusqu'au 
bout. 

— Comment cela finira-t-il? Quelle sera ma 
mort? 

— Vous serez pendu pour tout de bon , et 
vous n'aurez pas à vous plaindre qu'on vous ait 
mal habillé , à l'imitation du parlement de Rennes, 
lorsqu'il fit exposer votre eifigie ; le costume sera 
de votre goût. 

— On me pendra donc trois fois , à ce compte ? 

— Deux fois en semblant et une en réalité. 






L ORACLE. 217 

— Encore une question : faut-il espérer ga- 
gner au jeu ? 

— Non , vous y perdrez votre pourpoint et 
vos chausses. Vous avez déjà vendu votre équi- 
page ; vous ne ramasserez jamais de quoi en 
payer un autre. 

— Parbleu je le devrai toute ma vie alors , 
car je Tai acheté hier. 

— Est-ce tout ce que vous désirez savoir ? 

— Non. Quelques mots sur mes amours. Ma 
maîtresse me sera-t-elle fidèle ? 

— Comme la girouette Test au vent. 

— Qu'entendez-vous par là? 

— Elle tournera avec vous , et vous rendra en 
femme d'esprit , tout ce que vous lui ferez. 

— Je Fen crois très-capable ; ce n'est pas la 
peine alors d'aller chercher la potence pour si 
peu de choses. Parviendrai-je à la cour? 

— Cela dépend de vous. Je crois néanmoins 
que votre destinée vous appelle de préférence 
dans les cabarets. 

— Sorcière , ma mie, vous êtes passablement 
impertinente. 

— Monsieur , ce n'est pas moi . 

MADAME L<E LA SABLIÈRE. ' |9 



^2 18 MADAME DE LA SABLIERE. 

— Qui donc ? 

— C'est TEsprit. 

— Alors faites-le taire , puisque vous le domi- 
nez. Il faut être le diable pour accepter une sem- 
blable gouvernante. 

— A votre tour , monsieur ; je pense que votre 
ami est satisfait de mes réponses. Que voulez- 
vous ? 

— La vérité. Quelle sera ma vie? 

— D'abord répondez à une question. Avez- 
vous dans le cœur un amour vrai , et craignez- 
vous d'être blessé dans cet amour? 

La Fare hésita un instant , et répondit : 

— J'ai dans le cœur un amour sérieux , et tout 
ce qui le blesse me déchire. N'importe, dites 
tout. 

— Eh bien ! je vois là une rupture inévitable , 
je vois des chagrins et des larmes. Vous êtes un 
grand coupable , monsieur ; vous avez détruit 
plusieurs existences pour satisfaire votre vanité. 
Vous oubliez souvent ce que vous devez à une 
femme dont vous êtes aimé. Vous l'avez trompée , 
trahie sans ménagement. Maintenant encore, elle 
n'est plus l'idée dominante de votre vie ; mainte- 



L OaAGLE. 519 

liant vous cherchez des prétextes à vous éloigner 
d'elle ; maintenant vous avez une autre passion 
qui vous dévore. 

Vous avez déjà beaucoup perdu par cette passion; 
votre existence tout entière s'en ressentira. Vous 
vousmarierez , vous mourrez jeune, et vous regret- 
terez toujours Fange que vous laisserez s'envoler. 
Voilà votre avenir, marquis , il n'est pas gai. 

— Et le présent , que dois-je en attendre? 

— Rien que honte et désespoir. Si vous n'y 
mettez ordre, vous ruinerez votre crédit à la cour, 
vous achèverez de dissiper votre fortune ; vous 
vous trouverez seul après , et vous maudirez le 
jour où vous avez pu méconnaître un dévoue- 
ment admirable. 

— Mais elle , cessera-t-elle de m'aimer ? 

— Peut-être. 

Le marquis devint pâle comme un linge. 

— Pourquoi , si vous tenez à son amour, vous 
conduisez-vous comme si vous ne vous en sou- 
ciiez guère? 

— Ceci , madame la devineresse , ne vous 
regarde pas. Puis-je espérer qu'une entreprise 
à laquelle je songe réussira ? 



220 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Non , si VOUS vous éloignez de l'influence 
préservatrice qui vous défend. 

— C'est une affaire d'intérêt , y pourrait-elle 
donc quelque chose ? 

— Elle est votre providence , suivez ses con- 
seils. 

En ce moment la coulisse placée au fond de 
la grotte glissa légèrement dans ses rainures; une 
jeune fille , un ange , parut derrière la sibylle , 
qui ne la vit point. La Fare ne la regardait même 
pas , tant il s'occupait de l'avenir qu'on lui annon- 
çait. 

— Elle me conseillera de rester auprès d'elle. 

— Alors il faut ne pas l'abandonner. 

— Elle ne m'aime plus ! Je ne suis pas obligé 
de lui rien sacrifier. 

— Elle ne vous aime plus ! s'écria la sorcière 
en se levant avec une vivacité qui n'annonçait 
pas la vieillesse et d'une voix qui retentit dans tout 
l'appartement. 

— Deux cris lui répondirent à la fois. 

— Ma mère ! 

— Athénaïs ! 

C'était la jeune fille , et l'assistante mysté- 



L ORACLE. 221 

térieuse qui n'avait pas cessé de regarder La 
Fare ; elle jeta son masque , courut à Tenfant 
qui se trouvait mal , et offrit aux yeux surpris de 
son amant les traits pâles et bouleversés de 
madame de La Sablière 

— De Teau ! disait-elle ; La Fare , ouvrez la 
porte , elle est évanouie. 

La mère hésita un instant entre sa fille sans 
connaissance et la crainte de dévoiler le secret 
dont elle comprenait toute l'importance. L'amour 
maternel l'emporta ; elle se jeta sur la main de 
son enfant et la couvrit de larmes , pendant que 
madame de La Sablière cherchait à la faire revenir. 

Leurs soins eurent un prompt succès ; Athé- 
nais ouvrit les yeux; ses premiers regards se 
portèrent sur sa mère agenouillée auprès d'elle. 

— Le masque ! Toujours le masque ! s'écria- 
t-elle. Oh ! maintenant , j'en sais la raison. C'est 
donc à dire que je dois le jour à une femme qui 
vit d'oracles et qui spécule sur la curiosité des 
sots. Vous voulez connaître l'avenir, marquis 
de La Fare , je vais vous le dire , moi , l'enfant 
proscrit , moi , qui tiens de ma mère cette funeste 
science ; mais je vais vous le dire sans le secours 

«9. 



2-2-2 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

de ce charlatanisme , sans ces jongleries qui 
éblouissent le vulgaire, et qui font pitié aux 
croyants. 

D'un geste elle renversa le crâne , écarta la 
table et se présenta debout sous le réflecteur. 
Illuminée par lui, parée de son exaltation, sa 
figure rayonnait comme dans une auréole. 

— Vous saurez la vérité , continua-t-elle , 
quelque cruelle , quelque dure qu'elle soit. Mar- 
quis de La Fare , vous êtes un homme sans foi et 
sans cœur, car vous avez accepté, vous avez 
surpris, forcé Tamour d'une noble femme, et 
vous la réduisez à venir vous épier jusque dans 
cette maison. Marquis de La Fare , vous êtes un 
homme sans honneur , car vous êtes sous Tem- 
pire d'une passion basse qui vous conduira à votre 
perte. Marquis de La Fare, rappelez-vous bien 
ce que je dis ; avant qu'il soit peu vous aurez la 
mort d'une femme à vous reprocher. Vous la 
tuerez à force de lui imposer des tortures, vous 
la tuerez surtout en vous dégradant , en sortant 
du généreux caractère que vous avez déployé jus- 
qu'ici , et quand elle sera morte , votre victime , 
elle priera pour vous, son bourreau. Cette femme 



L ORACLE. 2i5 

VOUS aime , celte femme vous donnerait son sang 
et sa vie, cette femme est pure comme les anges ; 
Tamour qu'elle a pour vous sera sa seule tache. 
Maintenant , allez , vous savez tout. Voilà ce que 
je vous annonce, moi que TEsprit n'a jamais 
trompée. Votre sort est encore entre vos mains. 
Soyez maudit si vous ne comprenez pas mes 
paroles. Je ne suis pas une sorcière , je suis un 
prophète , et je vous le dis : Malheur à vous î 



XVI 



BONHEUR. 



Athénaïs dormait , étendue sur son lit , lors- 
qu'on frappa doucement à la porte de sa cham- 
bre. Madame de La Sablière, qui veillait auprès 
d'elle , se leva , ouvrit et se trouva en face du 
marquis de La Fare. 

— N'entrez pas, lui dit-elle à voix basse, je 
vais aller vous rejoindre au jardin pendant que 
ma fille aînée me remplaceta ici. Ma pauvre Athé- 
naïs est toujours dans le même état. 



22« MADAME DE LA SABLIEUE. 

Quelques minutes après, les deux amants se 
promenaient ensemble dans cette douceur d'in- 
timité qu'une longue liaison amène seule, et qu'on 
a tant de peine à rompre. 

— J'ai été bien effrayée , mon ami , de cette 
terrible scène. Je ne sais pourquoi elle m'a frap- 
pée ainsi. Ces prédictions , après le jeu que nous 
venions de jouer et qui m'a fait découvrir ma 
nouvelle rivale ; tout cela m'inquiète , ajoutâ- 
t-elle en souriant. 

— De sorte que la mère d'Athénais n'est point 
une sorcière? 

— Pas le moins du monde. Nous étions sor- 
ties ensemble , déguisées en page ; pardonnez-le- 
moi , Charles. Je voulais vous suivre , je voulais 
savoir le nom de celle que vous me préfériez. 
Par affection elle consentit à m'accompagner. 
Nous vous vîmes entrer chez la sibylle; l'idée lui 
vint de prendre la place de l'oracle , et moyen- 
nant quelques louis nous obtînmes le costume et 
la baguette divinatoire. La salle dans laquelle 
vous attendiez est construite de manière à ce que 
l'on entend tout ce qui s'y dit de la pièce à côté ; 
on n'y a mis aucun ornement afin que les clients 



BONHEUR. 



aient besoin de causer pour se distraire. Là, j'ai 
connu vos projets , vos désirs , la passion qui 
vous brûle : là , j'ai appris que vous m'aimiez , 
mais que le jeu combattait mon empire. Vous 
me le cachiez parce que vous craigniez mes ob- 
servations. Vous saviez que je ferais tous mes 
efforts pour vous détourner de cette voie. Là , 
j'ai appris aussi que cette lettre, dont j'ai été si 
malheureuse, venait de M. de Pomenars, et pour 
me venger , mon amie lui a arrangé le bel horo- 
scope que vous avez entendu. Eh bien! malgré 
mes craintes, mon cœur est soulagé. Vous m'ai- 
mez, ce n'est point une femme qui vous détourne 
de moi ; c'est mal, Charles, je l'avoue, mais j'en 
suis heureuse. Pourtant, il faut mettre un terme 
à cette existence , il faut me promettre que vous 
renoncerez à la basselte ; j'en suis jalouse aussi, 
puisqu'elle vous éloigne. Savez-vous ce que 
Ninon me disait ce matin, quand je lui ai raconté 

notre aventure d'hier? 

— m Je suis plus fâchée de ce que vous m'ap- 

i prenez que de trente infidélités ordinaires. 

< Vous triompherez de ses maîtresses, parce 

< qu'il n'en aimera aucune autant que vous, et, 






228 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

€ quoi qu'elles fassent, il vous reviendra toujours. 
« Mais la dame de pique ! Ah ! ma toute belle , 
« vos charmes , votre amour, tout échouera 
« contre cet écueil ; je vous plains ! » Voilà ce 
qu'a dit Ninon et Ninon s'y connaît. 
Le marquis gardait le silence. 

— Voyons, Charles, voulez-vous me prouver 
que vous m'aimez? voulez-vous me dédommager 
en une minute de mes souffrances et de mes 
inquiétudes ? jurez-moi que vous ne jouerez plus. 

— Mon adorée Marguerite, je vous le jure. 

— Que vous ne reverrez plus ce marquis de 
Pomenars. 

— Je vous le jure. 

— C'est bien , j'ai foi en votre parole , et 
maintenant je suis heureuse. 

— Merci, mon amie, comptez sur moi. 

— Que ferez-vous ce soir? Vous ne me quit- 
terez point, n'est-ce pas? 

— Un instant seulement. Je vais conclure 
avecSévigné, pour ma lieutenance, que je lui 
vends ; après je serai libre, après je serai tout 
à vous ; ma bien-aimée , nous verrons renaître 
les belles heures de nos amours. Oh ! vous êtes 



BONHEUR. 229 

ma vie , oh ! je suis heureux et fier aussi du 
sacrifice que je vous fais ! Vous valez mieux que 
toutes les gloires, que toutes les émotions. Je vous 
aime, Marguerite, je vous aime; comme mon 
cœur bat ! près de vous mes sentiments sont tou- 
jours jeunes. 

Madame de La Sablière était si profondément 
émue qu'elle ne put trouver la force de parler. 
Appuyant sa tête sur sa main, elle regarda M. de 
La Fare avec une expression si tendre, si recon- 
naissante, si enivrée , qu'il se jeta à ses pieds et 
les baisa. 

— Mon Dieu ! relevez-vous , lui dit-elle avec 
un angélique sourire, vous ne me devez rien , je 
suis payée par ce moment, et je puis souffrir 
longtemps, afin d'en obtenir un semblable. 

Ils restèrent près d'une heure encore à causer 
de la sorte , oubliant tout ce qui n'était pas eux- 
mêmes. La lune s'était levée et répandait ses 
pâles rayons sur les quinconces et les allées du 
jardin. 

— Vous souvenez-vous , Charles , de ces soi- 
rées que nous passions tout entières ici, sous ces 
arbres , nous tenant la main et nous regardant 

20 



230 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

sans rien dire ; le cœur si plein de délices que les 
paroles ne pouvaient les exprimer ? Oh ! que ce 
sont là des joies ineffables ! 

— Nous les retrouverons toutes , mon amie ; 
me voilà de retour , et pour jamais. Dans peu 
d'instants , j'aurai signé ma liberté , et rien ne 
nous séparera plus. 

— Vous reviendrez, Charles; dans combien 
de temps ? 

— Dans une heure au plus. 

— Je ne vous recommande pas de fuir les 
tentations , vous avez trop d'esprit pour ignorer 
leur puissance. Si, après une conversation comme 
celle-ci, vous me trompiez encore, monsieur, je 
désespérerais de vous et de moi ; je mettrais un 
crêpe sur notre amour, et je renoncerais à l'es- 
pérance. 

— Ne craignez rien et laissez-moi partir, je 
reviendrai plus tôt. J'emporte un talisman, le 
voulez-vous? Cet anneau que je vous ai donné , 
prêtez-le-moi ; il me garantira de tous dangers. 

— Prenez-le , mon Charles ; je voudrais qu'il 
eût la propriété de celui des Contes de Perrault, 
qu'il vous piquât à chaque mauvaise pensée. 



BONHEUR. 251 

— Adieu, dans une heure; adieu, ma belle 
Marguerite. 

— Je vais passer ce temps auprès de ma pauvre 
malade. Hélas ! il ne me reste que bien peu d'es- 
poir. Fagon est très-inquiet. Cette crise d'hier 
a été si affreuse ! Sans mon absence , cela ne fût 
pas arrivée. Elle a trompé mes gens pour se faire 
conduire chez cette femme ; elle y a déjà été une 
fois, et Dieu sait quelle idée de son fol amour 
la ramenait ! Mais allez et revenez. 

L'heure était écoulée. Madame de La Sablière , 
heureuse par sa passion et triste par ses inquié- 
tudes, venait de s'asseoir auprès de la fenêtre dans 
son cabinet des livres, et regardait le jardin. 
Aucun bruit ne se faisait entendre ; elle prêtait 
Toreille pour distinguer plus vite rapproche de 
son amant, et jouissait d'avance du bonheur qu'il 
apporterait avec lui. L'horloge de la place Royale 
retentissait dans le silence et sonnait impitoya- 
blement de quart d'heure en quart d'heure. 
L'attente est la chose de ce monde qui s'use le 
plus vite; elle perdit patience. 

— 11 ne vient pas , pensa-t-elle. Madame de 
Sévigné est très-méticuleuse ; c'est peut-être 



232 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

avec elle qu'il traite ; son fils ne fait rien sans 
l'assistance de celte bonne tête ; d'ailleurs il n'est 
pas tard. 

Minuit sonna. 

— Mon Dieu ! il joue , s'écria-t-elle ; il serait 
là s'il en était autrement. 

Elle attendit encore; elle attendit toute la nuit. 
Quand l'aurore parut , elle regarda autour d'elle 
avec effroi. Rien n'est triste comme le lever du 
jour quand on a veillé jusque-là , et surtout quand 
on a veillé pour souffrir. 

— Seule ! Il a manqué à sa promesse ! 11 est 
retombé sous la serre de ce vautour dévorant î 
Il ne m'aime plus. mon Dieu ! mon Dieu ! Que 
deviendrai-je s'il m'abandonne! Que deviendrai-je 
en face de cet ennemi terrible qtii veut me chasser 
de son cœur ? Donnez-moi du courage , envoyez- 
moi un rayon de votre grâce , pour supporter ce 
déchirement. Appelez-moi à vous , Seigneur, je 
vous offre mon âme , à vous le refuge des affligés. 
Si je le perds , s'il m'est arraché à jamais, je vous 
apporterai cette pauvre créature brisée ; il n'y a 
que vous qui puissiez remplir la place qu'il laissera 
vide; vous dont l'amour paye toujours l'amour. 



BONHEUR. 235 

— Madame , s'écria une femme de chambre , 
qui entra tout effarée, venez auprès de mademoi- 
selle Athénaïs , elle se sent plus malade, et vous 
demande. 

— Encore cette affliction ! mon Dieu ! Pour- 
quoi n'est-ce pas moi qui suis à sa place ? Je n'ai 
plus que faire de la vie , car mon amour est sans 
avenir. 



20. 



XVII 



MALADIE. 



En entrant dans la chambre d'Athénaïs , ma- 
dame de La Sablière trouva la jeune fille assise 
sur son lit , et dans un état d'exaltation violente. 
Quand elle aperçut sa protectrice elle lui tendit 
la main et éclata en sanglots. 

— Je meurs , ma bonne amie , je le sens , et 
je ne veux pas mourir, je suis trop jeune , et puis 
il a besoin de moi. Faites appeler Fagon; faites 



236 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

appeler Daquin, tous les médecins du roi, je ne 
veux pas , je ne veux pas mourir. 

— Calmez-vous , mon enfant , vous ne mourrez 
point. D'où vous viennent ces craintes? Un peu 
de repos vous remettra , mais reposez- vous. 

— Non , non , il n'y a plus de repos , il n'y 
a plus de calme, je vais mourir, vous dis -je , 
je l'ai prédit hier, et je ne le veux pas. 

Elle pleura si amèrement que son amie en eut 
le cœur brisé. 

— Envoyez prévenir Fagon , il viendra et il 
me sauvera , lui ! et ma mère ! sa science ne sau- 
rait être impuissante ! 

— Voulez-vous la voir, Athénaïs? 

— Oh ! oui , ma mère ! ma mère ! 
Madame de La Sablière sortit un instant pour 

donner des ordres. Lorsqu'elle rentra , Alhénaïs 
s'était retournée dans la ruelle de son lit , et ne 
sembla pas s'apercevoir de sa présence. 

Il y eut une heure de silence solennel. Le jour 
perçait à travers les trous des volets , et les bou- 
gies mourantes ne donnaient plus qu'une faible 
clarté. Seule à côté de ce lit de douleurs , assis- 
tant à l'agonie de son amour et à celle d'une jeune 



MALADIE. 257 

fille si pure et si belle , madame de La Sablière 
priait. Les âmes nobles et passionnées reviennent 
toujours à Dieu dans leurs souffrances. Voilà 
pourquoi il les éprouve : c'est pour les rappeler 
à lui. 

Fagon arriva enfin. Sa contenance grave , son 
abord froid et triste , portèrent l'épouvante dans 
Tàme de Marguerite. 

— Elle est donc plus malade , docteur ? elle 
est donc en danger ? 

— Tout est fini, madame ; l'époque que je vous 
avais prédite est arrivée. La pauvre enfant, que 
j'ai vue naître, que j'ai été chercher si loin pour 
la sauver, je ne la sauverai pas. 

— Mais, docteur, vous ne l'avez point exa- 
minée ; vous êtes dans l'erreur peut être ? 

— Il n'en est pas besoin. La crise d'hier a brisé 
tout ce qu'il lui restait de vie. J'avais tant recom- 
mandé qu'on lui évitât ces émotions. 

— Hélas ! personne ne pouvait le prévoir. Elle 
a trompé la vigilance de mes femmes , elle a dit 
qu'elle venait me rejoindre ; elle a pris mes gens ; 
mon carrosse. Le malheur a voulu que je fusse 
là et qu'elle vît sa mère. 



238 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Cela est en effet un grand malheur. Néan- 
moins , on ne doit rien se reprocher à cet égard. 
Elle ne pouvait pas guérir. 

— Elle a demandé sa mère ; je l'ai fait avertir. 

— Il n'y a point d'inconvénients ; tâchez seule- 
ment que la commotion ne soit pas trop forte, 
prévenez-la quand elle arrivera. Elle reprendra 
sans doute toute sa raison avant de s'éteindre ; ce 
sera la dernière flamme de la lampe. Il serait à sou- 
haiter qu'elle ignorât le mystère de sa naissance : 
d'après ce que nous savons d'elle , ce serait un 
grand chagrin pour son cœur. 

— Elle le demandera. 

— Dieu vous inspirera sans doute alors ! 

— Parlez-lui, docteur; elle désirait vivement 
vous voir. 

— Athénais, mon enfant, me voici. 

— C'est vous ? monsieur, murmura-t-elle ; je 
dois mourir, n'est-il pas vrai? Je craignais la mort 
tout à l'heure : à présent , j'ai réfléchi , et cela 
m'importe peu. Seulement je veux la vérité, car 
j'ai des dispositions à prendre. Âttendrai-je long- 
temps encore ? 

— Dieu seul connaît ces secrets de vie et de 



MALADIE. 2Ô9 

mort; nous pouvons seulement nous y préparer, 
sans nous défier de sa bonté suprême. 

— Je vous entends , docteur ; oh î ne craignez 
rien , je serai forte. L'approche de la tombe me 
rend tout mon courage, toute mon inteUigence. 
Mes moments sont précieux sans doute , docteur. 
Passez dans la chambre à côté , je vous prie , il 
faut que je parle à ma protectrice. 

Madame de La Sablière , cachée derrière les 
rideaux , étouffait ses pleurs et cherchait à ne 
point se montrer. 

— Venez ici , pauvre martyre , reprit Athé- 
naïs lorsqu'elles furent seules , venez près de 
moi. J'ai un grand secret à vous confier ; vous 
ou ma mère pouvez seules le connaître ; et si je 
vous le dis de préféreuce , c'est que vous êtes ma 
première amie. Ce secret me tue, il m'a con- 
duite sur ce lit de mort. Je devrais l'emporter 
dans la tombe, je n'en ai pas la force. Je n'ignore 
pas tout ce que cette révélation aura de pénible 
pour vous ; mais est-ce donc trop que d'ouvrir 
une fois son âme , quand on a tant souffert. 
JN'aurai-je pas une heure de soulagement , après 
iant d'années de larmes? Mon amie, ma sœur, je 



240 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

VOUS ai trompée , j'ai trompé tout le monde : 
vous avez cru que j'aimais le roi , hélas ! je n'ai 
jamais songé à lui : non, mes pensées et mes 
espérances étaient plus tristes encore ; le roi était 
moins éloigné de moi que celui auquel j'avais 
dévoué ma vie, car je n'étais séparée de Louis XIV 
que par le rang , et je suis séparée de lui par 
l'honneur. Oh ! que cet amour m'a causé de tor- 
tures ! Oh ! que j'ai passé de nuits et de jours 
dans le désespoir! On me traitait de folle; je 
l'étais certainement, et ma folie avait bien plus 
de chagrins encore que vous ne l'imaginiez. Aimer, 
aimer ainsi, à mon âge, se sentir belle et jeune, 
être sûre qu'on serait aimée, et trouver devant 
soi une barrière infranchissable ! Que vouliez- 
vous que je fisse? Quel asile me restait-il? La 
mort ! Mais je mourrai pure au moins , je mourrai 
exempte même d'une pensée coupable. J'ai tout 
donné , je n'ai rien voulu en échange ; j'ai veillé 
sur ceux qui me sont chers , j'ai prié pour eux , 
je me suis offerte en holocauste pour détourner 
les maux dont ils étaient menacés. Dites-moi , 
mon amie, que vous êtes contente et fière de 
votre élève. 



MALADIE. 241 

— Oh ! VOUS êtes un ange î mais vous pâlissez , 
je vais appeler Fagon. Remettez ces pénibles 
confidences. 

— Non , le temps nous presse. Ouvrez la 
fenêtre seulement , que je voie le soleil , la ver- 
dure, que je leur dise adieu , et que ce soit en 
face de la création tout entière que je nomme 
pour la première fois celui que j'ai tant nommé 
dans mon cœur. 

Madame de La Sablière obéit. L'odeur des 
rosiers plantés sous la croisée embauma l'appar- 
tement. 

— Oh! mes fleurs , mes fleurs chéries, il faut 
donc vous quitter aussi ! Promettez-moi que je 
serai ensevelie sur un lit de roses , promettez-moi 
qu'on m'entourera de guirlandes. J'emporterai 
avec moi quelques restes de ce qui me fut si 
cher. Ces boulons éclos à peine hier, ils se flé- 
triront dans ma main qui les a fait naître. Il 
faut que ma mort soit une fête , puisque ma vie 
n'a été qu'un long deuil. 

Le marteau de la porte cochère retentit , 
Athénaïs tressaillit et devint plus pâle encore. 

— Qui vient? Serait-ce ma mère? Écoutez- 

«1 



24_> MADAMi: DE LA SABLIERE. 

moi alors, vous seule, vous que j'ai aimée jus- 
qu'à me sacrifier à votre bonheur, jusqu'à accepter 
pour vous le supplice le plus horrible. Pour vous, 
amie si bonne et si tendre , je me suis laissé 
bafouer, mépriser; je suis devenue un objet de 
risée. Mon secret dévoilé m'eût sauvée peut-être , 
je préfère ma mort à mon salut acheté à ce prix-là. 
Jugez si je vous aime! 

— Achevez, achevez, Athénaïs! je tremble 
de vous comprendre. 

Athénaïs la regarda et se tut. Madame de 
La Sablière , courbée sous le poids de ses cha- 
grins , avait vieilli de dix ans depuis la veille. 
En ce moment elle semblait la statue de la Dou- 
leur; presque agenouillée sur un carreau, elle 
attendait le coup dont elle se sentait frappée 
d'avance. 

— Non , je ne parlerai pas , reprit lentement 
Athénaïs. A quoi bon léguer un regret à cette 
pauvre âme , déjà tant brisée , pour me procurer, 
à moi , une consolation si précaire? Non , ce n'est 
pas bien. Un dernier sacrifice : je me tairai ! 

Des pas précipités se firent entendre dans le 
jardin. Un homme, les habits en désordre, la 



MALADIE. 243 

coifi'ure dérangée , passa devant la fenêtre sans 
regarder dans Tappartement ; il semblait cher- 
cher quelqu'un et son trouble était au comble. 
Alhénaïs joignit les mains ; son visage s'illumina 
d'une joie céleste, toute son âme passa dans son 
regard. 

— Oh î mon Dieu ! s'écria-t-elle , je vous re- 
mercie, je Tai revu ! 

— La Fare î murmura madame de La Sa- 
blière ; elle Taimait ! 

En ce moment, la porte de Tappartement voi- 
sin s'ouvrit brusquement. Une femme entra , se 
jeta à genoux devant le lit d'Athénais, saisit sa 
main en sanglotant, et disant à voix basse : 

— Ma fille! ma fille! 

Athénaïs avait laissé retomber sa tête sur son 
oreiller, comme pour se concentrer dans sa der- 
nière joie. A cet accent , à cette caresse , elle 
ouvrit les yeux et se souleva légèrement. 

-- Est-ce vous, ma mère? 

Un sanglot fut toute la réponse qu'elle obtint. 

— C'est vous , pauvre mère , c'est vous qui 
pleurez ainsi. Oh! calmez votre douleur. Voici 
le plus beau moment de cette vie malheureuse 



2i4 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

que VOUS m'aviez donnée. Relevez-vous , ma 
mère, et soyez forte; votre enfant va mourir, 
c'est à vous de la soutenir dans ce dernier passage. 
Laissez-moi m'appuyer sur ce sein maternel qui 
m'a été fermé si longtemps. Avant de quitter ce 
monde , vous ne me refuserez pas une dernière 
grâce , vous me permettrez d'emporter avec moi 
l'image de celle qui m'a donné le jour. Vous 
n'aurez pas de masque devant la mort , madame, 
ce serait un sacrilège ! Oh ! ma mère , que je lise 
dans vos yeux toute votre tendresse ! Vous vous 
taisez ? Vous ne devez plus craindre mon indis- 
crétion à présent ! 

— Je n'ose pas , ma fille , vous me repousse- 
rez peut-être. 

— Jamais , qui que vous soyez. 

— Eh bien ! prononcez donc sur ma tête un 
pardon et une bénédiction ; je serai purifiée et je 
pourrai vous regarder en face. 

Cette jeune fille déjà si belle , déjà si brillante 
de cet éclat que jette un astre qui va s'éteindre, 
prit dans tout son être quelque chose de divin ; 
elle étendit ses mains sur les cheveux de sa mère, 
dont le visage était toujours caché sous la den- 



MALADIE. î4o 

telle de son couvre-pied ; et , les yeux au ciel , 
les pensées avec les anges , elle prononça ces 
paroles : 

— Quelles que soient vos fautes , quoi que 
vons ayez fait , la miséricorde de Dieu est infail- 
lible, et moi , votre enfant, moi qui vais retour- 
ner près de mon Créateur, je vous absous en son 
nom et en sa présence. Sovez bénie . ma mère; 
bientôt je veillerai sur vous du haut du ciel , où 
j'irai , j'espère. J'ai expié vos faiblesses et les 
miennes ; relevez-vous , vous êtes pardonnée 
maintenant , et le Seigneur qui m'a entendue a 
ratifié mes paroles. 

La mère se leva lentement , les mains sur son 
visage. Lorsqu'elle fut debout, elle les laissa re- 
tomber pour les rejoindre ; ses genoux se repliè- 
rent; elle se montra ainsi en suppliante devant 
son enfant, qui demeurait en face d'elle sans 
voix, sans souffle, pour ainsi dire. 

— Ninon I ma mère 1 murmura-t-elle , et elle 
tomba sans connaissance. 

Madame de La Sablière , depuis qu'elle avait 
reçu la terrible confidence , n'avait pas fait un 
mouvement : appuyée sur un fauteuil, elle restait 



246 MADAME DE LA SABLIERE. 

étrangère à ce qui se passait auprès d'elle ; l'œil 
fixe, les traits bouleversés, elle se demandait 
compte de ses déchirements et de ceux de cette 
jeune fille , qui mourait par elle et pour elle. Au 
cri que poussa Ninon , elle sortit de sa léthargie 
et se précipita vers Athénaïs. 

— Elle est morte ! Je l'ai tuée ! Du secours ! 
Fagon, où est-il? disait la mère en délire. 

Fagon rentra , il tàta le pouls de la malade , 
lui fit respirer des sels, et sans prononcer un mot, 
sans laisser une espérance, il demeura debout; 
une larme tomba sur sa main. Une larme d'un 
vieux praticien comme lui , c'était plus qu'une 
source jaillissant d'un rocher. 

— Tout est-il fini , docteur ? lui demanda 
Marguerite à l'oreille. 

— Pas encore, madame, mais cela ne tar- 
dera pas. 

Une main vint se placer dans celle de madame 
de La Sablière , une voix chérie se fit entendre 
près d'elle. M. de La Fare était entré, sans que les 
spectateurs de cette scène funèbre s'en fussent 
aperçus. Pour la première fois , il franchissait le 
seuil de cet appartement, où son image régnait 



MALADIE. 24" 

en souveraine, où des désirs innocents l'avaient 
tant appelé. Marguerite fut prête à se trouver 
mal. Ces émotions répétées lui enlevèrent son 
courage. Elle ne pleurait pas , elle souffrait trop 
pour cela. 

La pauvre mère faisait pitié à voir, elle avait 
Tapparence d'une insensée. L'idée de ne plus 
entendre une seule parole d'indulgence de la 
bouche de son enfant, la crainte horrible de lui 
avoir laissé pour adieu une dernière torture , 
brisaient son cœur. 

— Ne reviendra-t-elle plus , mon ami ? Votre 
art est-il impuissant? Ne pouvez-vous me la 
rendre , ne fût-ce qu'une minute ? 

Fagon secoua la tête. Alhénaïs fit un mouve- 
ment , tous les regards se fixèrent sur elle ; on 
n'entendait que le bruit de sa respiration pressée ; 
elle ouvrit les yeux , les promena sur toutes les 
personnes qui entouraient son lit ; quand elle 
aperçut La Fare , un sourire de bonheur parut 
sur ses lèvres , elle souleva sa main mourante , 
lui montra madame de La Sablière anéantie , 
comme pour la lui recommander; se tournant 
vers sa mère , elle l'attira faiblement vers elle 



248 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

par une légère pression , murmura à son oreille 
le mot 'pardon, . . Ce fut le dernier ! 

— Elle est avec Dieu , dit Fagon d'une voix 
grave. Prions et soumettons-nous. 

La Fontaine se présentait alors à la porte de la 
chambre , il s'agenouilla comme les autres ; les 
enfants de madame de La Sablière, accourus 
avec lui , se retirèrent effrayés en pleurant celle 
qu'ils regardaient comme leur sœur. 



XVIII 



LES PERVENCHES. 



Deux jours après, madame de La Sablière 
était retirée au fond de son appartement. Depuis 
la mort de sa tille adoptive, elle n'avait pas cessé 
de répandre des larmes. Le malheur lui apparais- 
sait sous toutes les formes. Elle pensait à cette 
jeune victime qui traîna trois ans un amour sans 
espoir ; elle pensait à cet homme pour qui toutes 
les deux s'étaient sacrifiées , qui donnait à peine 
une larme à l'ange dont il ignorait la tendresse , 



250 MADAME b,E LA SABLIÈRE. 

et qui abandonnait la femme qu'il avait souillée 
d'une faute. Les préparatifs delà cérémonie funè- 
bre occupaient tout le monde ; Marguerite exigea 
que la dernière volonté d'Athénaïs fût remplie. 
On la coucha dans son cercueil sur un lit de 
roses ; on la couronna de fleurs , on la para de ses 
plus beaux habits ; elle semblait endormie , tant 
elle était belle encore. 

On avait remis à madame de La Sablière une 
liasse de papiers trouvés sous l'oreiller de la pau- 
vre enfant. Elle s'occupait à les parcourir; les 
pleurs interrompirent plus d'une fois sa lecture. 
C'était une espèce de journal où la jeune fille 
consignait jour par jour toutes ses pensées , toutes 
ses émotions. Son fatal amour, son attachement 
sans bornes pour sa protectrice , qui se combat- 
taient incessamment ; ses diverses entrevues avec 
sa mère , toutes les émotions de cette vie si chaste, 
s'y peignaient en traits de feu. 

€ Je suis perdue , disait-elle à son retour de 
i Versailles , après avoir vu le roi et mademoiselle 
« de Fonlanges ; je suis perdue. J'ai lu dans mon 
< cœur ; j'ai appris deux effroyables vérités : je 
« Taime et il ne m'aime pas , et il est aimé de 



LES PERVENCHES. 251 



« ma bonne amie. Ceci est ma mort , je u\ résis- 
i terai point. Quelque chose qui puisse arriver, 
i j'emporterai mon secret dans la tombe. Mon 

< beau fleuve et mes montagnes le sauront quand 
« mon âme retournera les visiter, et quand elle 
« se balancera aux branches de mon tremble , 
f auprès de la chaumière du pasteur. Mais 
<x j'ai vu aujourd'hui un tableau qui m'a tracé 

< mon devoir : ce roi , cette jeune fille , aimée 
i pour un jour, à ce qu'ils disaient , et cette 
4 femme qui se condamnait aux larmes. Oh ! je 
4 me tairai , car c'est là notre histoire , et je veux 
« qu'elle soit heureuse , elle ! Je lui cède ma 
i part de bonheur en ce monde , pourvu qu'a- 
« près cette vie je puisse revenir près d'eux , 
« pourvu qu'ils me regrettent sans se douter ja- 

< mais de mon désespoir- Je le cacherai sous des 
( sourires ; ils m'aimeront peut-être ainsi ! > 

— Chère Athénaïs ! continua madame de La 
Sablière , si tes vœux sont exaucés , si ton âme 
erre autour de nous, tu vois mes pleurs , et tu sais 
que je suis loin d'être heureuse , hélas 1 car je 
vais le perdre ! 

La Fontaine, qui avait Houievé la portière. 



252 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

s'avança auprès d'elle et la regarda avec com- 
passion , voyant qu'elle ne levait même pas 
la tête. 

— Mon amie, lui dit -il, il faut du courage. 
Vous avez fait une grande perte , mais vous n'êtes 
pas seule au monde, vous vous devez à nous tous. 
Reprenez un peu d'énergie. 

— Je n'en ai plus. 

— Certainement j'aimais cette pauvre Athénaïs 
plus que personne. Sa jeunesse me rajeunissait. 
Cette pâle fleur étiolée dès sa naissance, cet esprit 
étrange toujours entre la veille et le sommeil, entre 
la raison et la folie , m'intéressait vivement. Si je 
conçois mieux qu'un autre votre douleur, plus 
qu'un autre aussi j'en crains les suites. Songez à vos 
enfants; si vous les aviez perdus, c'est là que serait 
le véritable malheur. Mais notre pauvre ange 
n'était pas faite pour ce monde. Elle est joyeuse 
dans l'autre ; elle qui ne voyait de l'existence que 
les côtés douloureux. Pourquoi la plaindre? 

— Écoutez , mon ami , répliqua Marguerite 
après un moment de réflexion, êtes- vous capable 
de garder pour vous seul une révélation qui bou- 
leversera toutes vos pensées ? 



LES PERVENCHES. 2o5 

— Vous n'ignorez pas que je ne parle jamais 
de ce que mon cœur renferme. Je livre mon es- 
prit, je garde le meilleur pour moi. 

— Eh bien ! vous ne savez pas tout sur cette 
jeune fille, dont le corps vient d'être emporté à 
sa demeure éternelle ; vous la regrettez mal , et 
c'est parce que je veux qu'elle soit honorée , 
chérie ainsi qu'elle doit l'être , que je vous révé- 
lerai ce que vous ignorez encore. Préparez- vous 
à une grande émotion. Vous m'avez souvent ré- 
pété que ce qui vous rendait triste dans la soli- 
tude , c'est que vous désiriez par-dessus tout un 
intérêt dans votre vie. Vous ne pouvez aimer 
votre femme , les affections ne se commandent 
point ; le fils qu'elle vous a donné vous est indif- 
férent , il ne reste à votre âme tendre que vos 
amis à chérir, ce n'est pas assez. A la place 
d'une espérance voulez-vous un souvenir , au 
lieu d'une indifférence tranquille accepteriez- 
vous un poignant regret? Auriez-vous la force 
d'apprendre que vous avez perdu un trésor que 
vous désiriez vivement , sans en avoir connu la 
valeur ? 

— Expliquez- vous , au nom du ciel ! 

MADàlfF np. TA SABIIÈBB. 22. 



2S4 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

— Une amie bien malheureuse m'a fait pro- 
mettre que je m'acquitterais envers vous d'une 
mission qu'elle regarde comme un devoir. Il faut 
que nous jetions ensemble un regard sur vos 
jeunes années , il faut que je vous rappelle un 
épisode que vous ne sauriez avoir oublié , mais 
dont le souvenir est plutôt dans votre mémoire 
que dans votre cœur. Vous racontiez l'autre jour 
ici l'histoire de vos amours avec une beauté cou- 
ronnée de pervenches , vous vantiez sa grâce et 
son esprit ; cette femme , c'est la mère d'Athénaïs. 

— Oh ! mon Dieu ! 

— Oui , cette femme , c'est Ninon , la femme 
légère , insouciante , qui fait de la vie un jeu et de 
la vertu une chimère. C'est cette même femme 
qui vous aima , qui se déroba à votre tendresse , 
emportant avec elle l'espoir d'être mère , et vou- 
lant comme un avare le garder pour elle seule. 
C'est que deux fois Ninon avait été trompée ; c'est 
que deux fois , craignant son influence sur ses 
enfants , on les lui enleva dès leur naissance et elle 
ne les a jamais revus. Dès qu'elle se crut grosse 
elle vous quitta, persuadée que vous feriez comme 
Villarceaux, comme M. de Noailles, que vous 



LES PERVENCHES. 255 

VOUS empareriez de son enfant et qu'elle n'en se- 
rait plus la maîtresse. Fagon, à qui elle confia 
son secret , la cacha , emporta sa fille quand elle 
fut venue au monde , et la fit élever en Allemagne. 
Le reste vous est connu. Aujourd'hui Ninon est 
au désespoir, elle avait placé l'avenir de ses vieux 
jours sur cette frêle existence qui vient de s'étein- 
dre ; elle a voulu que vous connussiez la vérité , 
elle a voulu pleurer avec vous la perte que vous 
avez faite tous les deux , je n'ai pu lui refuser 
cette consolation. 

— Quoi ! cette enfant si douce et si belle était 
ma fille ! Quoi ! elle a vécu si longtemps près de 
moi, et je ne l'ai pas deviné , et elle est morte 
sans savoir que j'étais son père ! C'est affreux ! 

— Elle n'a appris qu'en mourant le nom de 
sa mère. 

— Elle ne m'a jamais aimé, elle ne m'a pas 
donné une seule pensée dans toute sa vie. Oh! 
mon enfant! Pourquoi m'avoir privé de son amour 
et de ses caresses, pourquoi ne m'avoir pas 
appelé près de son lit de mort au moins ? Vous 
ne me laissez plus qu'un tombeau? 

— Mille fois j'ai été sur le point de vous 



55Ô MADAME DE LA SABLIÈRE. 

révéler ce secret, quand je vous voyais attentif 
à ses jeux, quandvous plaigniez sa triste destinée; 
mais j'avais juré de me taire, et je craignais 
que vous ne fussiez pas assez maître de vous-même 
pour cacher vos impressions. 

— Et rien , rien d'elle ! 

— Voici qui vous fera connaître son cœur 
80US un jour plus admirable encore; elle m'a 
légué ces papiers , l'expression de sa pensée, le 
récit de toute sa vie. Je vous en fais le sacrifice. 
Vous comprendrez pourquoi je la pleure, pour- 
quoi je la regrette avec tant d'amertume , et vous 
me pardonnerez le mal que je lui ai fait, n'est-il 
pas vrai , mon ami ? 

La Fontaine prit le manuscrit qui lui était of- 
fert. Pour la première fois une douleur vive 
venait de le mordre au cœur , il n'avait encore 
rien éprouvé de semblable. 

— Madame, dit-il, je ne savais pas ce que 
c'était que la souffrance, j'ignorais la portée d'une 
affection véritable. En un instant vous venez de 
m'apprendre tout cela. Rappelez-vous ce que je 
vous annonce : j'ai tout oublié jusqu'ici, à présent 
je me souviendrai. 



XIX 



LE BONHOMME. 



Tout 8e flétrit , tout s'oublie ici-bas ; mais de 
tout ce qui s'oublie , la chose qui s'oublie le plus 
vite , c'est la mort. On est effrayé de cette idée-là 
pour soi-même. Il n'y a pas un de nous qui 
n'ait construit dans son cœur une belle chimère 
des regrets qu'il léguera à ce monde; malgré 
soi, on ne peut supposer qu'on disparaisse de 
la vie sans y marquer aucune trace. Il semble 
impossible que nos amis , que nos parents ne se 

22. 



258 MADAME DE LA SABLIERE. 

trouvent pas horriblement malheureux de notre 
perte. Si on osait, on croirait que la nature por- 
tera notre deuil , que le soleil se voilera , que les 
fleurs perdront leurs parfums ; enfin , si nous 
sondions bien profondément notre conscience, 
nous y trouverions presque toujours Torgueil de 
laisser des souvenirs ineffaçables. Au lieu de 
cela , en regardant autour de nous , nous pou- 
vons voir que chaque place vide est remplie. 
A peine la terre est-elle séchée , que les larmes 
le sont aussi. Et Ton ne peut en vouloir aux 
autres de cette insouciance , car on Ta prati- 
quée soi-même. Ainsi le veulent la nature et la 
Providence. On voit de longues douleurs par 
suite d'un sentiment brisé , on en voit rarement 
d'éternelles par la mort de l'être qu'on aime le 
plus. Les mères seules ont le triste privilège de 
conserver leurs regrets. L'amour est trop égoïste 
pour survivre à toute espérance. 

Athénaïs était morte depuis trois mois , et tout 
avait repris son cours habituel dans la maison 
de sa protectrice. Ninon , qui pour la première 
fois connaissait un chagrin véritable, en était 
déjà à la mélancolie. Elle avait été cruellement 



LE BONHOMME. 2o9 

frappée , elle avait cru ne se relever jamais de 
ce coup affreux : mais Ninon , avant d'être mère , 
était femme de plaisir , elle se laissa distraire , 
elle voulut ne plus pleurer, elle se consola. De 
nouveaux adorateurs , de nouveaux événements 
se placèrent entre elle et Timage si pure de 
l'ange qui s'était envolé. Lorsqu'elle était seule 
elle y pensait encore , mais elle donna aussi des 
ailes à ses regrets , et les plaça dans le ciel ; de 
sorte qu'elle invoquait sa fille plutôt qu'elle ne 
déplorait sa perte. 

Madame de La Sablière , plus aimante , plus 
tendre , ressentit longtemps la douleur de cette 
plaie. Elle ne se pardonnait pas les tortures infli- 
gées par elle à Athénais , quoique bien involon- 
tairement. Elle se mettait à la place de l'enfant , 
elle se rappelait la générosité* avec laquelle elle 
avait souvent pris part à ses peines. Elle admi- 
rait ce courage qui ne s'était pas démenti un 
instant , et elle s'avouait avec honte qu'elle n'en 
eût point été capable. Mais bientôt un désespoir 
plus grand, plus incisif, effaça ces pensées. 
L'amour qui brûlait sa vie , ce tyran qui peu à 
peu avait chassé de son âme toutes ses affections^ 



^60 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

tous ses principes , toutes ses craintes , ce ser- 
pent qui la dévorait, triompha encore de ses 
remords. Le marquis de La Fare changea totale- 
ment de conduite; il n'était plus infidèle, il 
devenait indifférent : c'est un mal incurable, 
c'est une fatalité sous laquelle il faut courber sa 
tête, c'est l'enfer du Dante, on y perd tout 
espoir. Il paraissait chez elle chaque jour, pour 
se montrer, pour remplir un devoir. Son impa- 
tience de se retirer éclatait jusque dans son pre- 
mier salut. Il avait mille prétextes pour abréger 
ses visites , il ne les cherchait point , ils se pré- 
sentaient d'eux-mêmes, sans embarras, sans 
emportement. Il écoutait de sang-froid les re- 
proches de Marguerite , et ne prenait pas même 
la peine de s'en fâcher. Il ne niait rien , s'il 
n'avouait pas , et semblait n'avoir que de la pitié 
pour une infortune qu'il traitait de folie. Il ne 
cherchait point d'autre maîtresse , on ne pouvait 
donc espérer le triomphe sur un goût sans impor- 
tance. Oh ! Ninon avait deviné juste ! Quand les 
hommes en sont arrivés à ce degré d'indiffé- 
rence, il ne faut plus cherchera les ramener, 
quand surtout une passion basse les dévore ; 



LE BONHOMME. 261 

c'est alors un torrent dont le lit n'est plus que 
du sable , c'est une flamme éteinte sous de la 
boue. 

Madame de La Sablière se tut lorsqu'elle se 
convainquit qu'elle n'était plus écoutée. Elle se 
renferma en elle-même et tourna toutes ses pen- 
sées vers le seul être immuable , vers celui qui 
ne trompe pas. Elle assistait vivante à l'agonie de 
son cœur. Elle sentait que chaque heure lui en- 
levait une espérance et les reportait toutes à ce 
noble but, à ce refuge des âmes d'élite, à Dieu. 
Le marquis ne voyait rien. Il ne s'apercevait pas 
que cette beauté adorable se fanait; que cet es- 
prit si fin, si enjoué, se couvrait d'un crêpe, 
comme elle l'avait dit ; que ce cœur si tendre , 
si dévoué, se brisait en mille pièces. L'amour 
qui commence devine ce qu'on lui cache, l'a- 
mour éteint ne voit même pas ce qu'on lui 
montre. 

Au milieu de toutes ces agitations , un homme , 
un homme oublieux , un homme dont les idées 
n'avaient pas eu jusque-là la puissance de se fixer, 
La Fontaine se souvint , et ne laissa pas mourir 
ses regrets. On avait fait placer le tombeau 



26-2 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

d'Athénaïs à Reuilly, dans la chapelle de la Folie- 
Rambouillet. Tous les soirs , à Theure où le soleil 
se couche , il prenait lentement la route de cet 
asile, seul avec Dieu, la nature et ses pensées. 
Chemin faisant, il s'arrêtait et cueillait les fleurs 
des champs. Il formait ainsi un bouquet qu'il dé- 
posait ensuite sur le marbre du sépulcre. Cette 
aff'ection , Tunique de sa vie , prenait chaque jour 
un développement plus grand. Il n'en parlait à 
personne , il ne pleurait avec personne. La légè- 
reté de Ninon le blessa , ce fut lui qui joua le rôle 
de la mère. Peut-être y avait-il dans ses sentiments 
plus de poésie que de véritable douleur. Peut-être 
si Athénais eût été moins belle , si son intelligence 
eût été moins étrange, l'eût-il moins regrettée. 
Ce qu'il y a de certain, c'est que de cette 
époque date le penchant à la dévotion qui l'a- 
mena plus tard à faire amende honorable de ses 
Contes. Il s'enfermait des heures entières dans 
la chapelle , il y composait des vers , il venait 
y lire ceux qu'il faisait ailleurs ; il puisait des 
inspirations dans le silence et le néant de cette 
tombe, et peut-être est-ce là qu'il médita son 
admirable discours adressé à madame de La 



LE BONHOMME. 263 

Sablière, et qu'il devait lire à T Académie. 

Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre; 
J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens. 

Les sentiments , les amours , les douleurs des 
poêles ne sont presque jamais que des prétextes. 
Rien n'est fallacieux comme ces demi-dieux de la 
pensée. On se laisse prendre aux pièges qu'ils 
tendent , ils s'y prennent eux-mêmes de bonne 
foi, car rien n'est plus naïf et plus essentiellement 
enfant qu'un poète, lorsqu'il est véritablement 
poète. Ils croient qu'ils aiment, ils croient qu'ils 
sentent; non pas, ils rêvent toujours. Ils vivent 
dans un monde idéal, où ceux qui sont assez fous 
pour les suivre se perdent. L'air est trop raréfié 
sur ces hautes sommités de l'intelligence, il ne 
convient pas à toutes les poitrines. Malheur à la 
femme dont le cœur se donne à un de ces hommes, 
malheur, car c'est sa perte. Le meilleur, celui 
qui reculera devant une mauvaise action, ne 
reculera devant aucun écart de son imagination 
sans frein. L'amour d'un poète, c'est un feu 
follet ; où vous voyez luire la flamme la plus 
vive, se trouve l'abîme le plus profond. Une 



*264 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

brillante lumière et la fange, les illusions et les 
remords : voilà Thistoire de toutes les passions 
de ce genre. 



XX 



UN COEUR BRISE. 



Les semaines, les mois se succédèrent sans 
amener de changement dans la position de Mar- 
guerite. Cependant, si ses souffrances restaient 
les mêmes, son caractère et ses habitudes subis- 
saient une révolution complète. Ce n'était plus 
cette femme dont la maison était citée parmi les 
plus gaies et les plus du monde. Peu à peu elle 
s'éloigna des compagnies et se renferma davan- 
tage dans son intérieur. L'éducation de ses en- 



266 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

fants devint sa principale affaire. Elle voyait 
toujours le marquis de La Fare. Pour un obser- 
vateur attentif, il demeurait certain qu'elle Faimait 
du même amour qu'autrefois, mais elle avait 
cessé de lui montrer cette tendresse , elle s'ef- 
forçait de la dominer et ne se permettait plus 
une observation sur sa conduite. De tous les 
côtés elle entendait dire qu'il aventurait sa for- 
tune , qu'il ne quittait plus les brelans ; à la cour 
il n'avait d'autre ambition que d'être du jeu de 
monseigneur, afin de réunir plus de chances de 
gain. Son amie subissait sans se plaindre les varia- 
tions de sa fortune. S'il gagnait, la plus joyeuse 
humeur régnait sur son visage et dans ses propos, 
il fouillait dans ses souvenirs pour y retrouver 
quelques bribes de passion et faire naître un 
sourire sur ce beau visage, dont la tristesse l'im- 
portunait ; s'il était malheureux , il éclatait en 
reproches, il accusait Marguerite d'attirer sur 
lui une mauvaise destinée , il s'en prenait à elle 
des caprices du sort. C'était son influence qui 
appelait sur sa tête les malheurs du lansquenet. 
Elle lui avait ôté sa présence d'esprit en l'accueil- 
lant froidement, elle faisait des vœux contre lui. 



UN CœUR BRISE. 267 

elle lui jetait des charmes et des maléfices. A ces 
accusations madame de La Sablière n'opposait 
que le silence, quelquefois un conseil, une obser- 
vation d'amitié, jamais de passion ni de jalousie. 
11 était évident que cette femme se faisait une 
horrible violence, qu'elle souffrait mille morts et 
qu'elle méditait une importante résolution. 

M. de La Sablière n'assista point à ces luttes 
cruelles ; une dette contractée par son père en- 
vers l'État, et dont il a été question au commen- 
cement de ce récit, nécessita de sa part un long 
voyage en France et à l'étranger. Il se sépara 
avec peine de sa famille et de sa maîtresse, ma- 
demoiselle Manon van Ghannel. L'attachement 
qu'il portait à cette dernière n'était un secret 
pour personne, et, comme je l'ai déjà fait obser- 
ver, rien n'est plus étrange que la manière dont 
les contemporains jugeaient la position de ce 
ménage. Les femmes les plus haut et les mieux 
placées recevaient et aimaient madame de La 
Sablière, malgré sa liaison bien connue. A force 
d'amour, elle parvint à légitimer sa faute , pour 
ainsi dire , et de tous ceux qui l'entouraient elle 
était peut-être celle qui l'oubliait le moins. 



268 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

Pendant l'absence de son mari^ mademoiselle 
van Ghannel fut attaquée d'une fluxion de poi- 
trine et enlevée en trois jours. M. de La Sablière 
était alors en route pour revenir. II arriva plein 
de joie, heureux de retrouver tous les objets de 
8a tendresse. Sa fille aînée courut au-devant de 
lui sur le degré, et , bien loin de prévoir le mal 
qu'elle allait lui faire , avec l'habitude ordinaire 
des enfants pressés de répandre une nouvelle 
qu'ils savent , elle lui dit : 

— Il y a un grand malheur depuis votre départ, 
mon père ; cette pauvre mademoiselle van Ghan- 
nel est morte hier. 

M. de La Sablière tomba sous le coup ; il fallut 
le transporter chez lui. La fièvre le prit et ne le 
quitta plus. 

— La sorcière avait raison, disait-il dans son 
délire, c'est ma fille aînée qui me tue. 

Sa femme lui prodigua les soins les plus tendres 
et les plus touchants ; elle ne le quitta pas une 
minute, épiant ses regards , espérant saisir une 
lueur de raison. Tout fut inutile, M. de La 
Sablière mourut frappé dans ce qu'il avait de 
plus cher ; Marguerite n'eut pas même le bon- 



UN CCEUK BRISE. 2©> 

heur d'obtenir de lui une parole d'indulgence. 

Ce deuil changea plus que jamais sa vie ; elle 
ne reçut que ses amis intimes , et , par conve- 
nance , pria La Fare de faire un voyage de 
quelque durée. Il alla à Saint-Germain où était 
la cour : on y jouait! 

Marguerite eut alors plusieurs entretiens avec 
un saint prêtre. Depuis six mois déjà elle était 
veuve. Ces entretiens augmentèrent sa préoccu- 
pation. Un jour La Fontaine la trouva assise dans 
la chambre d'Athénaïs , les yeux fixes et les bras 
croisés sur sa poitrine. 

— Vous êtes bien triste , mon amie , lui dit-il , 
et vous venez ici chercher dans le passé de nou- 
velles douleurs. 

— Non , monsieur, je viens ici chercher des 
forces , car je vais accomplir une grande œuvre. 
M. de La Fare m'a demandé un entretien , je lui 
ai donné rendez-vous dans cet appartement. Vous 
me ferez plaisir en restant près de moi ; j'ai besoin 
des secours de votre amitié , c'est l'appui sur lequel 
je compte le plus. 

— Et il ne vous manquera jamais , je vous 
assure. Mais que va-t-il arriver? A quoi bon cette 

23. 



270 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

entrevue ? Pourquoi retourner le fer dans votre 
blessure? 

— Cela est nécessaire. Pourtant ne craignez 
rien , je serai forte. Il y a longtemps que je répète 
ce rôle, je le jouerai bien, j'en suis certaine. 
Le voilà , mon ami ; ouvrez cette porte , passez 
dans ce cabinet, je vous appellerai s'il faut que 
vous veniez. 

Le marquis de La Fare entra. Il salua sans rien 
dire , posa son chapeau et s'assit , évidemment 
embarrassé de sa contenance et cherchant une 
manière de commencer la conversation. Margue- 
rite lui en évita la peine : 

— Vous avez désiré me parler, Charles , que 
me voulez-vous ? 

Il lui prit la main et la baisa avec respect. 

— Je viens remplir mon devoir vis-à-vis de 
vous, Marguerite , je viens vous rendre l'hom- 
mage que vous méritez. Depuis des années vous 
êtes la première affection de mon cœur , depuis 
des années vous avez fait le bonheur de ma vie, 
et si j'ai éié souvent ingrat, vous êtes restée su- 
blime et dévouée. Un obstacle insurmontable 
nous séparait, il m'a fallu consentir, pour ne pas 



UN COEUR BRISÉ. 27» 

déranger votre existence, à vous voir appartenir 
à un autre , à vous laisser porter un autre nom 
que le mien. Aujourd'hui cet obstacle n'existe 
plus , voulez-vous me permettre de réparer le 
tort que j'ai causé à votre renommée? voulez-vous 
me prouver que vous m'aimez encore? voulez- 
vous m'épouser? 

Marguerite tressaillit. Le plus proftmd étonne- 
ment parut sur son visage; un éclair de joie 
brilla dans ses yeux, mais presque aussitôt ils 
reprirent leur langueur habituelle. 

— Je suis plus touchée que je ne puis l'exprimer 
de ce que vous venez de me dire , mon ami. Cette 
preuve d'estime efface à mes yeux bien des torts. 
Vous avez voulu apporter un peu de consolation aux 
douleurs dont je suis abreuvée , soyez béni pour 
cette pensée honorable. Mais je reconnaîtrais 
mal votre générosité si j'y répondais autrement 
que par un refus. Il fut un temps où une sembla- 
ble proposition eût comblé tous les vœux de mon 
cœur; ce temps si doux où vous m'aimiez, où 
vous n étiez qu infidèle, il s'est enfui , et de tous 
ces beaux jours il ne me reste rien. Oh! vous 
appartenir, porter votre nom, pouvoir à la face 



272 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

de tous me parer de votre amour , c'eût été une 
trop belle destinée , Dieu ne Ta pas permis ! Alors 
vous fussiez venu me proposer votre main sans 
me demander d'avance une entrevue , cette offre 
fût partie de votre cœur, sans préparation , sans 
réflexion aucune ; à présent vous me parlez de 
devoir, de dédommagement , vous me parlez le 
langage de la raison. Ma raison seule vous répon- 
dra. Vous êtes homme d'honneur et d'esprit , vous 
avez compris que vous me deviez peut-être tme 
réparation aux yeux de ce monde que j'ai foulé 
aux pieds pour vous. Mais à quoi bon légitimer 
une union qui n'existe plus ? A quoi bon river 
une chaîne dont les anneaux sont brisés ? Je vous 
ai aimé , Charles , je vous aime encore de l'a- 
mour le plus vrai, le plus tendre qui fut jamais ; 
j'ai été coupable par vous et je ne pouvais l'être 
que par vous. Dieu me pardonnera peut-être, j'ai 
tant expié ! Pourtant il faut encore une expiation, 
il faut encore un sacrifice , je le ferai. Mon ami , 
permettez-moi un dernier conseil : quittez la voie 
dans laquelle vous marchez. Faites comme moi , 
reportez vos regards au delà de cette vie ; vous 
êtes digne de me comprendre. J'ai arraché de 



UN CCffiUR BRISÉ. 275 

mon âme Tidole que j'y avais placée , et croyez- 
moi , quel que soit le démon qui vous entraîne , il 
n'est pas plus difficile à vaincre que ce bel ange aux 
ailes dorées, paré de votre image par ma faiblesse. 
M. de La Fare avait laissé parler longuement 
madame de La Sablière , sans chercher à Tinter- 
rompre. Quand elle refusa ses offres, il rougit légè- 
rement , et prit malgré luiTair d'un homme allégé 
d'un grand fardeau. Elle avait raison , la pauvre 
femme ; il n'y avait plus là qu'une obligation rem- 
plie. Il essaya pourtant de combattre sa résolution. 

— Pourquoi me refuser mon bonheur , Mar- 
guerite, vous qui avez déjà tant fait pour ce 
bonheur? Ne voulez-vous plus me sauver? 

— Je n'y peux plus rien , hélas ! répondit-elle 
en secouant la tête, mon pouvoir est fini; fée sans 
empire , il faut que je casse ma baguette. 

— Que ferez-vous donc alors? Si je vous 
perds, moi-même que deviendrai-je? 

— Nous nous repentirons , Charles ; nous 
rachèterons nos joies par nos larmes. 

— Oh ! Marguerite ! vous m'effrayez. Que mé- 
ditez-vous ? 

— Rien ^ répondit-elle en essayant de sourire ; 



274 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

VOUS n'avez pas besoin de moi pour être heureux 
maintenant. Adieu!... 

— Un dernier mot. Votre décision est-elle 
irrévocable? Ne puis-je espérer qu'à force de 
soins , d'affection , de constance , je parviendrai 
à vous fléchir ? 

— Vous savez bien que je n'ai qu'une parole, 
mon ami. Encore une fois , adieu ! Que le ciel 
vous protège 1 

Elle se leva , lui tendit la main , le regarda 
longtemps en tenant cette main dans la sienne ; 
puis une larme coula de sa paupière et tomba sur 
les doigts de M. de La Fare. Il portait cet anneau 
dont il s'empara comme talisman dans les com- 
bats de sa flamme expirante et de la terrible 
passion qui l'avait tuée. Marguerite fit un mouve- 
ment comme pour le reprendre , mais presque 
aussitôt elle le remit elle-même. Le marquis se 
sentait embarrassé de cette scène muette , il 
l'abrégea en quittant l'appartement. Madame de 
La Sablière courut se renfermer dans son ora- 
toire et y demeura jusqu'au soir. 

Pour M. de La Fare , il resta deux jours et 
deux nuits au lansquenet. 



XXI 



LES INCURABLES. 



c Vous me demandez ce qui a fait cette solu- 

« tion de continuité entre La Fare et madame 

i de La Sablière : c'est la bassette ; Teussiez- 

i vous cru ? C'est sous ce nom que Tinfidélité 

« s'est déclarée ; c'est pour cette prostituée de 

« bassette qu'il a quitté cette religieuse adora- 

< tion. Le moment était venu que cette passion 

« devait cesser et passer même à un autre objet : 

i croirait-on que ce fût un chemin pour le salut 



2*^ MADAME DE LA SABLIÈRE. 

de quelqu'un que la bassette? Ah ! c'est bien 
dit, il y a cinq cent mille routes qui nous y 
mènent. Madame de La Sablière regarda 
d'abord cette désertion ; elle examina les mau- 
vaises excuses , les raisons peu sincères , les 
prétextes, les justifications embarrassées, les 
conversations peu naturelles , les impatiences 
de sortir de chez elle , les voyages à Saint- 
Germain où il jouait , les ennuis, les ne savoir 
plus que dire ; enfin quand elle eut bien observé 
cette éclipse qui se faisait et le corps étranger 
qui cachait peu à peu cet amour si brillant, 
elle prit sa résolution. Je ne sais ce qu'elle lui 
a coûté ; mais enfin , sans querelle , sans re- 
proches , sans éclat , sans le chasser , sans 
éclaircissements, sans vouloir le confondre, 
elle s'est éclipsée elle-même , et , sans avoir 
quitté sa maison où elle retourne encore quel- 
quefois , sans avoir dit qu'elle renoncerait à 
tout , elle se trouve si bien aux Incurables , 
qu'elle y passe quasi toute sa vie , sentant avec 
plaisir que son mal n'était pas comme celui 
des malades qu'elle sert. Les supérieurs de la 
maison sont charmés de son esprit, elle les 



LES INCURABLES. 2T7 

< gouverne tous ; ses amis vont la voir , elle est 
« toujours de très-bonne compagnie. La Fare 
« joue à la bassette. Voilà la fin de cette grande 
i affaire qui attirait Tattention de tout le monde. 

< Voilà la route que Dieu avait marquée à cette 

< jolie femme; elle n'a point dit, les bras 
i croisés : J'attends la grâce ! Mon Dieu ! que ce 
« discours me fatigue ! Eh ! mort de ma vie î la 
K grâce saura bien vous préparer les» chemins ; 

< les tours , les détours , les bassettes , les lai- 
« deurs , Torgueil , les chagrins , les malheurs , 
i les grandeurs , tout sert, tout est mis en œuvre 
I par ce grand ouvrier , qui fait toujours infail- 

< liblement tout ce qu'il lui plaît (i). > 

Il est impossible de raconter d'une manière 
plus spirituelle et plus vive la péripétie de ce 
drame intime. J'ai emprunté ces charmantes pages 
à madame de Sévigné , dans l'intérêt de mes lec- 
teurs. Cette aimable femme rend ses impressions 
et celles du public d'alors avec sa grâce et sa 
perfection accoutumées ; néanmoins je ne crois 

(1) Lettres d£ madame de Sévigné à madame de Grxgnnn. 
Lettre 7o8. — Des Rochers, dimanche 14 juillet 1680. 

24 



'278 MADAME DE LA SABLIÈRE. 

pas qu'elle ait apprécié madame de La Sablière. 
C'est que Tesprit ne suffit pas pour comprendre 
le cœur. 

Marguerite se retira aux Incurables et vécut 
dans la plus haute piété, sans cependant renoncer 
entièrement au monde. Elle souffrit cruelle- 
ment de ce sacrifice , et, comme le dit madame 
de Sévigné , pendant ce temps La Fare jouait à 
la bassette. Cette vie, dont la première moitié 
s'était passée dans les égarements de la passion, 
coula désormais belle et pure, éloignée des orages, 
dans le secret de la pénitence. Ce cœur, qui avait 
tant aimé un seul homme , ne pouvait plus aimer 
que Dieu. Madame de La Sablière racheta sa 
faute en face de son siècle et de la postérité par 
un repentir sincère. Elle mourut jeune. Les émo- 
tions usent vite. Elle ne revit pas La Fare depuis 
la proposition qu'il lui avait adressée ; mais elle 
ne l'oublia jamais. 

Quant à lui , le jeu lui ôta jusqu'au sentiment 
de la perte qu'il avait faite. Son cœur se dessécha 
entièrement, il n'en resta pas de traces. Plus 
tard il se maria. 

Comme Âthénais , on transporta madame de 



LES INCURABLES. 279 

La Sablière à Féglise des Champs. Ces deux vic- 
times du même amour reposèrent près Tune de 
l'autre . Le Fablier y vint encore tresser des cou- 
ronnes. Leur souvenir s'effaça bien vite , excepté 
dans Tâme de ce vieillard , ramené aussi à la foi 
par la douleur. Le flot emporta le reste! 

Ainsi est le monde. Tout se résume ici-baa 
par deux mots : Oubli et regrets ! 



FIN. 



TABLE DES MATIÈRES. 



rages. 

I. Cinq maîtresses 1 

IL' L'ami, le mari, l'amant lo 

m. Attente 3d 

IV. La Champmeslé et la bassette SI 

V. Les deux pigeons 63 

VL L'avenir 7a 

VIL Athénais 81 

VUI. Visites 99 

IX. Deux femmes d'esprit 113 

X. Madrigaux 127 

XI. Une mère 141 

Xll. La folle Ia7 

XIII. Mystère 17o 

XIV. La plaça Royale 191 



282 TABLE DES MATIERES. 

XV. L'oracle 207 

XVI. Bonheur 225 

XVII. Maladie 235 

XVIII. Les pervenches 249 

XIX. Le bonhomme 2S7 

XX. Un cœur brisé. 265 

XXI, Les incurables , . 27^ 




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