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Full text of "Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance"


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MADEMOISELLE 



DE SCUDÉRY 



SA VIE ET SA CORRESPONDANCE 



UN CHOIX DE SES POESIES 



MM. RATHEUY ET BOUTUON 




PARIS 

LÉON TECHENER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

RUE UE l'arere-sec, 52 

MDCCCLXXIII 



MADEMOlSI^LLt: 

DE SCUDÉRY 

SA VIE, SA CORRESPONDANCE, &=• 



PARIS. — TYPOGRAI'HIE LAHliKh) 
Rue de rieuiii'i, 9 



AJADKMOISELLb: 



DE SCIIDËRY 



SA VIE [LT SA CORKESPOXDANCE 



UN CHOIX DE SES POESIES 



MM. RAÏHERY ET BOUTRON 




PARIS 

LKON rKCHENEH, Ll BK A i R E-ÉDITEU K 

K U F. DE 1. ' A K B K i: - S F. C , 5 2 

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AYANT-PROPOS. 



Un écrwaiii que nous aurons à citer souvent , 
parce quen traçant /'Histoire de la société fran- 
çaise AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, // a prïs pouv guùle 
celle à qui le présent volume est consacre, M. Coun 
sin, a exprimé plus dune fois le regret « quci la 
fin du dix-septième siècle , ou dans le premier 
tiers du dix-huitièrne, on n ait pas eu l'idée de 
recueillir les petits vers si agréablement tournés 
que 3P^^ de Scudéry laissait échapper en toute oc- 
casion de sa veine facile, et qui charment ci la fois 
r esprit et V oreille. On aurait pu y joindre, ajou- 
lait-ilf un choix de lettres sérieuses ou badines 
sorties de la même plume. Nous sommes assuré 
quon eût composé ainsi un volume agréable. » 
É Ce quon lïa pas fait alors, peut-être y ci-t-il 
bien de la témérité à l'entreprendre aujourd'hui. 



II AVANT-PROPOS. 

uà latientïon du public semble si éloignée de ces 
curiosités du passé. Et pourtant, eU-ce bien le 
moment pour nous de dédaigner les pages bril- 
lantes de notre histoire^ et l'élude de celte sociabi- 
lité française qui reste une de nos gloires les plus 
incontestées ? Or M"' de Scudéry a traversé tout 
le dix-septième siècle ; ses écrits.^ son exemple, son 
entourage, ont contribué à cet avènement de la 
société polie qui en marqua la première moitié, 
qui prépara les splendeurs de la seconde, et que 
les nations voisines s'efforcèrent à V envi d imiter 
de leur mieux. Sans doute elle mêla quelque mau- 
vais goût Cl celte action salutaire; elle raffina sur 
les sentiments, elle raffina sur le style. Il faut 
que ses lecteurs en pre fuient leur parti. Après 
tout, mieux vaut le langage des ruelles que celui 
des clubs : n abuse pas qui veut de la politesse et 
de l'esprit. Quant aux lectrices, nous comptons 
sur leurs sympathies pour la bonne, F aimable , 
r ingénieuse M"^ de Scudéry, et, si elles étaient 
tentées de se montrer sévères pour la précieuse , 
nous leur rappellerions ce qu un poète disait 

A UNE DAME EN LUI ENVOYANT LES OEUVRES DE VOITURE * 

Voici votre Voiture et son galant Permesse , 
Quoique guindé parfois, il est noble toujours; 



AVANT-PROPOS. m 

On voit tant de mauvais naturel de nos jours, 
Que ce brillant monté m'a plu, je le confesse. 

On voit (c'est un beau tort) que le commun le blesse, 
Et qu'il veut une langue à part pour ses amours, 
Qu'il croit les honorer par d'étranges discours ; 
C'est là de ces défauts où le cœur s'intéresse. 

C'était le vrai pour lui que ce faux tant biâmé ; 
Je sens que volontiers, femme, je l'eusse aimé; 
Il a d'ailleurs des vers pleins d'un tendre génie; 

Tel celui-ci, charmant, qui jaillit de son cœur : 
ce II faut finir mes jours en l'amour d'Uranie. » 
Saurez-vous, comme moi, comprendre sa douceur * ? 

Nous devons dire quelques mots sur la manière 
dont nous avons compris nos devoirs d^ éditeurs^ et 
sur le plan que nous avons suivi. 

Il y a des auteurs dont le public veut tout con- 
naître; il en est d'autres qu il lui suffit (T envisager 
par leurs côtés les plus caractéristiques. Esquisser 
leur pîiysionomie en la replaçant dans le milieu 
qui t éclaire^ choisir parmi leurs productions ce 
qui peut le mieux donner ridée de leur manière, 
— V expression n'est pas déplacée quand il s^agit 
de M"" de Scudér/, — en un mot être fidèle sans 



1. Ulric Guttinguer, les lÀlas de Courcelles, 1842, p. 41. 

M"° de Scudéry, on le verra, fut une des premières à prendre parti 
pour le Sonnet d'Uranie, et l'on a surnommé Guttinguer « le dernier 
des Uranins. » 



IV AVANT-PROPOS. 

se croire ohlig;é (Vclre complet , voilit le huf que 
les éditeurs se sont propose' d atteindre . 

Nous avons été particulièrement sobres dans le 
choix des Poésies^ dont le principal me'ri te consiste 
dans une grâce facile ou dans des allusions aux 
événements du temps. 

Mais nous avons du faire une place plus large 
à la Correspondance^ en y comprenant non-seule- 
ment les lettres écrites par il/"'' de Scudéry elle- 
même ^ mais encore celles qui lui furent adressées 
par ses contemporains. Les premières, malgré des 
taches provenant de la négligence^ et, le plus sou- 
vent, de l'affectation, ont une véritable valeur lit" 
ter aire et historique. Les secondes donnent peut- 
être une plus hcuite idée encore de celle à qui elles 
s'adressent, par les témoignages de tendre amitié 
et de haute estime qu^ elles renferment de la part 
de correspondants tels que M""" de S év igné, la reine 
Christine, le grand Corneille, Bossuet, Leihnitz. 
Tout en consacrant aux unes et aux autres deux 
séries distinctes, nous avons rapproché celles qui 
se répondent, et ne sauraient être séparées sans 
inconvénient. 

Bon nombre des lettres que nous publions ici font 
partie des Manuscrits Conrart à la Bibliothèque 



AVANT-PROPOS. V 

de r /Irsenal, ou des papiers de Pahbé Boisoi à la 
Bd)Hothèque de Besançon . Beaucoup étaient éparses 
dans des Mémoires, Correspondances ou recueils 
du temps. Enfin, grâce à l'obligeance de certains 
amateurs, les éditeurs ont pu , aux pièces tirées de 
leurs propres portefeuilles, en joindre d'autres 
pour la plupart inédites. Celles mêmes qui étaient 
déjà connues par les publications de MM. de Mon- 
merqué, Cousin, etc., ont été par nous, à V occasion, 
complétées .^ rectifiées, remises à leur vraie place. 
JSous devons déclarer, a ce propos, que nous avons 
attaché aux dates une importance exceptionnelle, 
et que, grâce à des recherches dont les lecteurs ne 
soupçonneront gueres ï étendue et V opiniâtreté, 
nous avons tenu à dater , — fût-ce approximati- 
vement, et en distinguant toujours par des cro- 
chets nos conjectures des indications fourmes par 
les originaux eux-mêmes, — presque toutes les 
lettres renfermées dans notre volume. 

Nous n avons pu retrouver toutes celles dont 
C existence nous est attestée par divers témoigna- 
ges. Sans parler de la grande lettre à Jf"^ d'Âr- 
pajon sur sa. retraite cuix Carmélites, de répïtre 
de quinze pages à Bossuet au sujet de la mort de 
Peilisson, il y a des séries entières de lettres de 



VI AVANT-PROPOS. 

ijy"* de ScLuU'ry ou à elle adressées, qui ont à peu 
près entièrement disparu. Nous savons par Chape- 
lain que Conrart lui écri^'ait en Provence m presque 
toutes les semaines. » Ce même Chapelain ne pos- 
sédait pas moins de soixante-dix-huit lettres de 
Scudérj ou de sa sœur^ comme en fait foi le cata- 
logue ou plutôt /'inventaire manuscrit de sa bi- 
bliothèque. Elle dit elle-même quelque part : « fai 
brûlé plus de cinq cents lettres de PelUsson du temps 
de la Bastille. » Enfin elle resta en correspondance 
jusqu'à la fin de sa i^ie avec d'anciens amis de 
Pro\>ence : F orbin-J anson , Mascaron, Bonne- 
cor se. Combien peu de ces précieux documents 
soni parvenus jusquà nous ! Cet inventaire de nos 
pertes^ quil nous aurait été facile de grossir, nous 
avons tenu du moins à le présenter ici, dans l'es- 
poir que le hasard ou ces indications mêmes en 
pourront faire retrouver une partie. 

I\ous avons eu pour le texte de notre auteur un 
respect suffisant, mais non superstitieux . Sans 
[altérer jamais, nous l'avons abrégé quelquefois ; 
nous ne sommes pas parvenus à en faire dispa- 
raître des répétitions inévitables dans les mentions 
d'un même fait raconté à des personnes différentes, 
ni des variations faciles à expliquer dans le style 



AVANT-PROPOS. VII 

dun auteur qui a vu la langue se transformer peu • 
(huit une longue carrière touchant d'un bout à 
Balzac et de l'autre à La Bruyère. Quant èi l'ortho- 
graphe^ que 31"" deScudéry a également vue se mo- 
difier , quelle a contribué ci modifier elle-même^ 
nous n avons pas hésité ci lui donner^ comme l'a 
fait M. Cousin y les formes modernes, sauf certaines 
particularités ou locutions , dont C absence aurait 
produit Veffet d'une espèce d' anachronisme , 

Nom ne pouvions songer ci faire figurer dans ce 
volume, même par extraits^ ni les Romans^ dont 
M. Cousin a donné, surtout pour ce qui regarde le 
Grand Cyrls, d'assez longs épisodes, ni même — 
et nous le regrettons davantage — les Conversa.- 
TiONS MORALES qui Constituent un ensemble de pré- 
ceptes renfermés dans un cadre analogue et diffi- 
ciles (i séparer. Nous avons du moins cherché, dans 
la Notice et dans les notes, < à donner une idée de 
ces compositions, et ci en tirer les éclaircissements 
et les exemples qui pouvaient servir ci Vintelli- 
gence de la vie et des écrits de l'auteur. 

Parmi les personnes qui ont pris cl notre publi- 
cation l'intérêt le plus actif, soit par des commu- 
nications libérales, soit par des indications utiles, 
nous devons mentionner s pécialemen iMM. le comte 



Vlll AVANT-PROPOS. 

de Clapiers^ Camoin et Blaiicard, à Marseille, 
Octave Teissier, à Toulon; M. Toussaint, avocat au 
Havre ; M. Tamizej de Larroque ; MM . Ravenelet 
Baudement, de la Bibliothèque nationale ; Miller 
et Ad. Régnier de l'Institut; C/iambry et Gau- 
llder-la-Chapelle récemment enlevés à leurs goûts 
studieux, et plusieurs autres amateurs tels que 
MM, Dubrunjaut, J . Boillj, Moulin, Etienne 
Charavay, etc. 



NOTICE 



SUR 



MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 



I 



FAMTLLE. — PREMIERES ANNEES. — SEJOUR EN PROVENCE. 

1607-1647. 

En donnant ici, d'après le vœu d'un éminent 
écrivain, un clioix de la correspondance et des 
poésies de M"" de Scudéry, nous avons cru 
nécessaire de le faire précéder d'une notice sur 
sa vie, qui embrasse la presque totalité du dix- 
septième siècle, et dont M, Cousin n'a retracé que 
le milieu, correspondant à la date de la publica- 
tion du Grand Cyrus. Il a concentré sur ce point 
unique tout l'intérêt de son tableau, laissant dans 
l'ombre ou n'éclairant que par reflet les autres 
parties. Au milieu des plus p;rands succès litté- 
raires de l'auteur, il n'a vu, il n'a voulu voir que 

1 



2 NOTICE 

le Cuni^, et, dans ce qu'il a dit de la personne 
même de Técrivain, il a presque complètement 
passé sous silence ses dernières anmées, si bien 
remplies par les préceptes et les exemples de tou- 
tes les vertus d'un sexe dont, sauf la beauté physi- 
que, elle posséda tous les agréments, sans en avoir 
connu les faiblesses. 

Mais, en racontant la vie de M"' de Scudéry, il 
ne suffisait pas de retracer les événements d'une 
existence bien moins accidentée que celle de ses 
héros; il fallait la replacer au milieu du mouve- 
ment littéraire et social qui en constitue le prin- 
cipal intérêt. Ainsi donc, sa famille, ses amis, sa 
vie commune avec son frère, les sociétés polies 
qu^elle traversa ou qu'elle groupa autour d'elle, 
son individualité comme femme et comme écri- 
vain , la vogue et le déclin des genres de littéra- 
ture dont elle fut la personnification la plus com- 
plète, tels seront les principaux éléments de 
l'étude qui va suivre. 

Scudéry, Escudéry, Escudier, Escuyer, Senti fer 
en latin, vieille famille d'Apt en Provence, y 
figure sous ces différents noms, au moins depuis 
le quatorzième siècle. Elle se disait d'origine ita- 
lienne; on sait que c'était une manie assez com- 
mune chez les familles provençales. Pithon-Curt 
nous apprend qu'un Jean Scudéry épousa, par con- 
trat passé à Lisle en 1360, Marguerite Isnard, 
dotée par son père Hugues de 1000 florins d'or, 
somme considérable pour le temps. Ce Jean Scu- 
déry paraît être le même que mentionne Papon, 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 3 

dans son Histoire de Provence, parmi les partisans 
de Raymond IV, et dont les biens furent confis- 
qués en 1367 par la reine Jeanne. Le premier 
de ces auteurs parle aussi d'un Sébastien Scudéry 
d'Apt qui se maria avec Lucrèce de Guast, suivant 
contrat du 7 avril 1 480. A la même famille appar- 
tenaient Jacques Escudiei', notaire à Apt en 1 535, 
Jean Escudier, 3'' consul d'Avignon en 1 599 et en 
1618, enfin Elzéar Escuyer ou Scudéry i, qui porta 
les armes avec distinction et fut lieutenant de 
Simiane de la Coste, gouverneur de cette ville 
sous Charles IX. Vers la fin du seizième siècle, 
son fils Georges; après s'être fait une certaine ré- 
putation militaire dans son pays, quitta Apt, et, 
sous le nom, désormais adopté, de Scudéry^, suivit 
la fortune du seigneur de Brancas-Villars, d'abord 
à Lyon, dont ce seigneur fut gouverneur pour la 
Ligue, puis à Rouen, qu'il défendit contre Henri IV 
et où Scudéry commandait le fort Sainte-Cathe- 
rine', et enfin, lorsque son protecteur fut devenu 
amiral de Villars et gouverneur du Havre, dans 



1. Un historien de la ville d'Apt, Boze, lui donne le premier 
de ces deux noms ; un autre, dont Thistoire est restée inédite, 
Remerville, l'appelle Scudéry, et, en mentionnant Jacques 
Escudier, notaire en 1535, dit positivement que la famille était 
connue sous ce dernier nom depuis plusieurs siècles, lors- 
qu'elle s'avisa de le changer en celui de Scudéry. Il est donc 
probable que cette forme n'a été qu'une traduction après coup 
du Scutifer des actes latins. 

2. Cependant son acte de mariage, en 1599, porte encore : 
Georges de Scudéry ou Lescuyer. 

3. Les Fastes des rois de la Maison d^Orléans et de elle de 
Bourbon (par le P. Du Londel). Paris, 1697, p. 110. 



4 NOTICE 

celle dernière YiUe où Georges de Scudéry aurait 
été lieutenant ou plutôt capitaine des porls'. 

Quoi qu'il en soit de ces antécédaits des Scu- 
déry, qu'ils ne nous auraient pas pardonné d'o- 
meltre, eux qui se piquaient tant d'armes et de 
noblesse, notre Provençal transplanté en Norman- 
die se maria en 1 599 à Madeleine de Goustimesnil, 
d'une bonne fiimille de cette province, et en eut 
Georges et Madeleine, nés tous deux au Havre, le 
premier en 1G01, et la seconde en 1607'. Il est 
diiïicile de séparer la biograpliie du frère d'avec 
celle de la sœur, puisqu'ils vécurent ensemble jus- 
qu'au mariage du premier, malgré la différence 
de leurs caractères, « la sœur, dit M. Cousin, 
étant aussi modeste qu'il était vain, et d'une hu- 
meur aussi douce et facile qu'il l'avait fanfaronne 
et querelleuse. >» Tallemant des Réaux, moins in- 
dulgent, trace ainsi le même parallèle : « Sa sœur 
a plus d'esprit que lui et est tout autrement rai- 

1. Conrart nous paraît avoir un peu embelli la situation, 
lorsqu'il parle « d'emplois considérables « qu'aurait eus ce per- 
sonnage, « entr'autres la charge de lieutenant du Ilàvre-de- 
Gràcc, place importante de la province, sous l'amiral de Villars 
qui en était gouverneur. » Nous avons trouvé à la Bibliothèque 
nationale une quittance du 20 avril 1605 signée : Georges de 
Scudéry, capitaine des ports. 

2. Tous les biographes de M'''' de Scudéry la font, naître 
en 1607. Les bulletins de Clément, à la Bibliothèque nationale, 
ajoutent la date du 15 novembre. D'un autre cùté, le regis- 
tre des baptêmes de la paroisse de Notre-Dame, au Havre, 
constatent que Georges fut baptisé le 22 août 1601, et Made- 
leine le l*""" décembre 1608. Nous devons ces deux dernières 
indications, ainsi que celle qui concerne l'acte de mariage du 
père, à l'obligeance de M. G. Toussaint, avocat au Havre. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 5 

sonnable^ mais elle n'est guère moins vaine. Elle 
dit toujours : Depuis le renversement de notre 
maison; vous diriez qu'elle parle du renversement 
de l'Empire grec. » Si l'on en croit Conrart^ « le 
duc de A'illars ayant succédé à l'amiral son frère 
dans le gouvernement de Normandie^ sa femme 
prit en telle haine ce lieutenant^ après l'avoir trop 
aimé, qu'elle ruina toutes ses affaires. » Ici Con- 
rart nous paraît être l'écho complaisant des fanfa- 
ronnades de Scudéry. Toujours est-il que le père 
en mourant^ comme il le dit : « ne laissa pas ses 
affaires en bon état\ » La mère, femme de mérite, 
donna ses soins' à la première éducation de sa fille, 
mais elle ne tarda pas à suivre son mari^, et la 
jeune Madeleine^ fut recueillie par un de ses oncles 
qui avait l'esprit très-droit et très-cultivé, et qui 
avait vécu à la cour de trois de nos rois *. 

Ici nous ne pouvons mieux faire que de suivre, 
en l'abrégeant, Conrart évidemment renseigné par 
M"" de Scudéry elle-même sur les détails de sa 
première éducation. « Son oncle, dit-il, lui fit ap- 
prendre les exercices convenables à une fille de 

1. Un document cité par M. Livel, Précieux et Précieuses, 
2« édition, p. 209, nous le montre emprisonné pour dettes, à 
la date du 23 octobre 1610. 

2. D'après la même autorité, le père serait mort en 1613, et 
la mère six mois après. 

3. Tout cela est un peu arrangé dans le Cyrus : « Sapho 
n'avoit que six ans lorsque ses parents moururent. Il est vrai 
qu'ils la laissèrent sous la conduite d'une parente qui avoit 
toutes les qualités nécessaires pour bien conduire une jeune 
personne. » T. X, 1. ii. 

k. Conrart. — EInge de M"' de Scudéry, par Bosquillon. 



6 NOTICE 

son âge et de sa condition, l'écriliire, l'ortho- 
graphe, la danse, à dessiner, à peindre, à tra- 
vailler en toutes sortes d'ouvrages. De plus, comme 
elle a\ oit une humeur vive et naturellement portée 
à savoir tout ce qu'elle voyoit faire de curieux et 
tout ce qu'elle entendoit dire de louable, elle apprit 
d'elle-même les choses qui dépendent de l'agri- 
culture, du jardinage, du ménage de la campagne, 
de la cuisine; les causes et les effets des maladies, 
la composition d'une infinité de remèdes, de par- 
fums, d'eaux de senteur et de distillations utiles 
ou galantes, pour la nécessité ou pour le plaisir. 
Elle eut envie de savoir jouer du luth, et elle en 
prit quelques leçons avec assez de succès; mais, 
comme elle tenoit son temps mieux employé aux 
occupations de l'esprit, entendant souvent parler 
des langues italienne et espagnole, et de plusieurs 
livres écrits en l'une et en l'autre, qui étoient dans 
le cabinet de son oncle et dont il faisoit grande 
estime, elle désira de les savoir, et elle y réussit 
admirablement. Dès lors, se trouvant un peu plus 
avancée en âge, elle donna tout son loisir à la lec- 
ture et à la conversation, tant de ceux de la mai- 
son qui étoient très-honnêles gens et très-bien 
faits, que des bonnes compagnies qui y abon- 
doient tous les jours de tous côtés'. » 

On devinerait sans peine que les romans 
tinrent une grande place dans ses lectures, quand 
même on n'aurait pas sur ce point le témoignage 

1. Gonrart, Mémoires, p. 613. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDERY. 7 

de Tallemant et le sien propre. Elle en recevait un 
peu de toutes mains, si l'on en croit ce que ra- 
conte le premier, comme le tenant de la bouche 
même de M"'' de Scudéry : « qu'un D. Gabriel, 
feuillant, qui étoit son confesseur, lui ôta un 
livre de ce genre, oi^i elle prenoit beaucoup de plai- 
sir, » mais pour lui en donner d'autres qui ne 
valoient guère mieux, et qu'il finit par lui laisser 
le tout, en disant à la mère « que sa fille avoit 
l'esprit trop bien fait pour se laisser gâter à de 
semblables lectures. » Il ajoute que le conseiller 
huguenot Claude Sarrau lui en prêta d'autres en- 
suite'. 

Enfin il faut rapprocher ces renseignements de 
ce qu'elle nous apprend elle- même à ce sujet dans 
une lettre adressée à Haet lors de la publication 
du Traité de ce dernier sur Vorigine des Romans 
(1670). « Vous avez précisément choisi les romans 
qui ont fait les délices de ma première jeunesse 
et qui m'ont donné l'idée des romans raisonnables 
qui peuvent s'accommoder avec la décence et 
l'honnêteté, je veux dire Théagme et Cliariclée, 
Théoghie et Charide, ainsi que Y Aslrée ; voilà pro- 
prement les vraies sources oi^i mon esprit a puisé 
les connoissances qui ont fait ses délices. J'ai seu- 
lement cru qu'il falloit un peu plus de morale, 

1. Tallemant des Réaux, Historiettes; Scudéry et sa sœur, 
t. VII, p. 49 et SLiiv., édition de MM. de Monmerqué et Paulin 
Paris. L'Historiette de M™" de Villars, ibid.^ t. I, p. '218, nous 
fournit un nouvel exemple des renseignements que M^''^ de 
Scudéry avait fournis h Tallemant sur les hommes et les cho- 
ses de sa jeunesse. 



8 KOTlCE 

afin (le les éloigner de ces romans ennemis des 
bonnes mœurs qui ne peuvent que faire perdre le 
temps. « Ajoutons que M"" de Scudéry", à l'âge de 
quatre-vingt-douze ans, s'intéressait encore à 
« ces romans qui avoient fait les délices de sa 
première jeunesse, » car c'est sur sa demande 
que Huet lui écrivait la Letlre du 15 décembre 
1699 touchant Honoré d'L'rfé et Diane de Chasteau- 
morand, insérée dans les Dissertations de Tilladct, 
t. II, p. 100. 

Suivant une tradition locale difficile à concilier 
avec ces témoignages relatifs à la jeunesse et à 
l'éducation de Madeleine en Normandie, elle au- 
rait, vers Tannée 1620, accompagné son frère 
dans un pèlerinage en Provence au berceau de 
leur famille', et c'est lors de leur passage à Va- 
lence qu'aurait eu lieu l'aventure de l'auberge sur 
laquelle nous reviendrons. Ce qui paraît certain, 
c'est que Georges fit en effet le voyage d'Apt oia il 
retrouva quelques parents, entre autres sa grand- 
mère paternelle qui vécut cent huit ans% et que, 
pendant ce séjour, il adressa à une demoiselle du 
pays, Catherine de Rouyère, ses hommages et ses 
premiers vers^ 

C'est aussi à cette époque, ou environ, qu'il faut 

1. La maison des Scudéry, sise rue des Pénitents-Bleus, à 
Apt, était d'apparence modeste et occupée en IS'iO par un me- 
nuisier. Voy. le Mercure aptésien du 24 mai 1840. 

2. Lettre de M"« de Scudéry à ^1°"= de Chandiot, du 20 avril 
1695. 

3. Histoire du Théâtre français, parles frères Parfaict, t. IV, 
p. 430. ^ 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 9 

rapporter ces fameuses campagnes dont Scudéry 
a tant parlé en prose et en vers : 

Pour moi plus d'une fois le danger eut des charmes 

Et dans mille combats je fus tout bazarder; 

L'on me vit obéir, l'on me vit commander 

Et mou poil tout poudreux a blanchi sous les armes \ 

Et dans la préface de son Ligdamon qu'il fit, 
dit-il, en sortant du régiment des Gardes (1631) : 
« Je suis né d'un père qui, suivant l'exemple des 
miens, a passé tout son âge dans les charges mili- 
taires, et qui m'avoit destiné, dès le point de ma 
naissance, à pareille forme de vivre. Je l'ai suivie 
par obéissance et par inclination. Toutefois, ne 
pensant être que soldat, je me suis encore trouvé 
poëte. Ce sont deux métiers qui n'ont jamais été 
soupçonnés de bailler de Fargent à usure, et qui 
voient souvent ceux qui les pratiquent réduits à 
la même nudité oh se trouvent la Vertu, l'Amour 
et les Grâces, dont ils sont les enfants ïu cou- 
leras aisément par dessus les fautes que je n'ai 
point remarquées, si tu daignes apprendre qu'on 
m'a vu employer la plus grande partie du peu 
d'âge que j'ai, à voir la plus belle et la plus 

1. Le Dégoust du monde, dans les Poésies diverses, dédiées 
au cardinal de Richelieu, Paris, 16^9, in-4°, p. 96. Les au- 
teurs du Voyage de Chapelle et Bachaumont ont fait, non sans 
quelque intention ironi(iue, allusion à ces vers, quand ils ont 
dit, en parlant du ;j:ouverneuient de Notre-Dame-de-la-Garde^ 
qu'on ne le donnait qu'à des gens 

Qu'on eût vu longtemps commander, 
Et dont le poil poudreux a blanchi sous les armes. 



10 NOTICE 

grande Cour de l'Europe, et que j'ai passé plus 
d'années parmi les armes jue d'heures dans mon 
cabinet, et usé beaucoup plus de mèclî^s en arque- 
buse qu'en chandelle ; de sorte que je sais mieux 
ranger les soldats que les paroles, et mieux 
quarrer les bataillons que les périodes, etc. » 

Il rappelait avec complaisance la part qu'il avait 
prise aux guerres de Piémont sous les ordres du 
duc de Longue ville et du prince de Carignan, sa 
retraite du Pas-de-Suze, ses quatre voyages à 
Rome, etc/Mais, comme le dit Moréri, ses voyages 
et ses camjDagnes examinés dans le détail se ré- 
duisent à peu de choses. Ils ne lui avaient pas, 
dans tous les cas, donné la fortune, puisque Se- 
grais nous le représente mangeant son morceau de 
pain sous son manteau dans le jardin du Luxem- 
bourg. 

Les lettres furent pour lui une ressource. Nous 
le voyons, vers 1 630, quitter le régiment des Gar- 
des, et, de 1631 à 1644, faire représenter seize 



1. Historiettes de Tallemant. — Le Cabinet de M. de Scudéty, 
1646, \n-k°. — Préface de la traduclion des Harangues académi- 
ques, de Menzini, 1640, in-8°. — Dans VEpilre dédicatoire de la 
Clélie à M"" de Longuevillc, Scudéry s'exprime ainsi : «l'iu- 
sieurs gentilshommes de mes parents ont eu l'honneur d'être à 
Mgr votre père : deux de mes parentes ont eu celui d'êtrevos 
dames d'honneur, et j'ai eu moi-même la gloire d'être assez 
longtemps attaché à la suite du grand Prince à qui vous de- 
vez la vie, quoique je ne fusse pas son domestique. Enfin, j'ai 
reçu sept ans tout entiers les commandements de Mgr le 
Prince de Carignan, votre oncle, dans les armées du grand 
Charles-Emmanuel, son père, de qui j'avois l'honneur d'être 
aimé. » 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 11 

pièces de théâtre qui lui valurent, sinon toujours 
l'approbation du public, comme il s'en vante dans 
mainte préface, du moins la protection du cardi- 
nal de Richelieu. Les Observations sur le Ciel furent 
suivies des Sentiments de r Académie sur ce chef- 
d'œuvre (1637-1638), et, s'il se donna le double 
ridicide de se poser en rival littéraire et en pro- 
vocateur du grand Corneille', il faut, pour Tex- 
cuser un peu, se rappeler qu'il eut parfois dans 
sa poésie quelque chose du souffle cornélien, au 
point qu'on lui a fait l'honneur de lui attribuer 
certains vers de l'auteur du Cid. 

Assurément 'Corneille n'aurait pas désavoué ces 
vers qui terminent la belle description de la déca- 
dence de Rome sous l'Empire : 

L'aigle qui fut longtemps plus craint que le tonnerre 
N'osoit plus s'élever et voloit terre à terre, 
Et ce superbe oiseau, loin des essors premiers, 
Se cachoit tout craintif dessous ses vieux lauriers. 

Il y a comme une réminiscence du sommeil de 
Condé à Rocroy dans ce passage à'Alaric, que Boi- 
leau déclarait « trop bon pour être de Scudéry » : 

Il n'est rien de si doux pour les cœurs pleins de gloire 
Que la paisible nuit qui suit une victoire; 
Dormir sur un trophée est un charmant repos 
Et le champ de bataille est le lit d'un héros. 

1. Il s'attira cette réponse de la part de celui-ci : « Il n'est 
pas question de savoir de combien vous êtes plus noble ou 
plus vaillant que moi, pour juger de combien le Cid est meil- 
leur que VA7nant libéral... Je ne suis point homme d'éclaircis- 
sement; ainsi vous êtes en sûreté de ce côté-là.» Lettre Apolo- 
gétique, etc. 



12 NOTICE 

On relrouvc quelque chose de l'inspiralion de 
Milton dans la peinture des gouil'res infernaux, au 
clianl VI du même poëme : 

D'une éternelle nuit toujours enveloppés, 

Noir séjour des méchants que la foudre a frappés. 

Après avoir décrit les funèbres clartés de l'a- 
bîme, l'auteur ajoute : 

Et ce mélange affreux qu'accompagne un grand Lruit 
Luit éternellement dans l'éternelle nuit, 
Mais c'est d'une lumière à tant d'ombre mêlée 
Qu'elle épouvante encor la troupe désolée. 

Concluons donc que Scudéry eut moins de mé- 
rite qu'il ne s'en croyait, mais plus que ne lui en 
attribuaient ses adversaires. Il sut quelquefois re- 
monter le pas glissant qui sépare le ridicule du 
sublime. Il y avait chez lui un certain fond cheva- 
leresque qui prêtait aisément à la raillerie dans le 
domaine de la littérature, mais qui forçait l'estime 
quand il s'appliquait aux choses du cœur. On le 
vit afficher pour des amis attaqués ou persécutés, 
notamment pour Théophile, une fidélité hautaine^ 
qui rachète bien des flatteries prodiguées aux puis- 
sances du jour. 



1. « Je me pique d'aimer jus(|ues en la prison et dans la 
sépulture. J'en ai rendu des téuioignaaes publics durant la 
plus chaude persécution de ce grand et divin Théoitliile, et j'y 
ai fait voir que parmi rinfidélilc du siccle où nous sommes, il 
se trouve encore des amitiés assez généreuses pour mépriser 
tout ce que les autres craignent. » 

Préface des OEuvres de Théophile, 1630. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 13 

Ce qui fait encore plus d'honneur à Scudéry, 
c'est l'anecdote suivante au sujet de laquelle Ar- 
ckenholz {Mémoires sur Christine, t. I^ p. 260) a 
voulu exprimer quelques doutes qui ne sauraient 
prévaloir contre le témoignage positif de Che- 
vreau. « La reine Clnnstine m'a répété cent fois 
qu'elle réservoit pour la dédicace que M. de Scu- 
déry lui feroit de son Alaric une chaîne d'or de 
mille pistoles; mais comme M. le comte de la 
GardiCj dont il est parlé fort avantageusement 
dans ce poème, essuya la disgrâce de la Reine, 
qui souhaitoit que le nom du comte fust ôté de son 
ouvrage, et que je l'en informai par la même poste 
qui m'apporta en feuilles son Alaric déjà imprimé, 
il me répondit quinze jours après que, quand 
la chaîne d'or seroit aussi grosse que celle dont 
il est fait mention dans l'histoire des Incas, 
il ne détruiroit jamais l'autel où il avoit sa- 
crifié *. w 

Cependant sa sœur était venue le rejoindre à Pa- 
ris, et ce fut à partir de ce moment (1 639 au plus 
tard) que commença entre eux cette vie commune 
et cette collaboration littéraire qui devait durer 
jusqu'en 1655. Dès lors aussi commença pour Ma- 
deleine ce rôle de providence qu'elle allait jouer 
auprès de lui, devenant, comme il le lui écri- 
vait, « son seul réconfort dans le débris de toute 
sa maison^, » corrigeant ses écarts de plume et de 



1. Chevra-ana, 1697, iii-S", p. 2S. 

2. Historiettes de Tallemant. La même pensée se trouve ex- 



14 NOTICE 

conduite', du reste abritant volontiers ses pre- 
miers essais littéraires sous la réputation plus an- 
cienne et plus retentissante de son i'rèrcT. Sans par- 
ler ici des romans sur lesquels nous reviendrons 
plus tard, voici ce que lui écrivait Chapelain à la 
date du 19 janvier 1645 : « Vous envoyer des 
vers, Mademoiselle, c'est envoyer de l'eau à la 
mer, c'est vous donner ce que vous avez chez 
vous en abondance. Que si vous en faites la mo- 
deste pour votre regard, vous l'avouerez bien au 
moins pour celui de M. votre frère qui est un 
océan de poésie plus découvert que n'est le vô- 
tre, et qui est si plein de ce côté là, qu'on ne sau- 
roit l'accroître quelque chose que l'on y verse. » 
Déjà presque vieille fille, sans beauté, mais 
« de très-bonne mine, » suivant Titon du Tillet 
qui avait dû la voir, telle était M"' de Scudéry lors- 
qu'elle fut introduite par son frère à l'hôtel de 
Rambouillet, dans ce que Rœderer appelle la 

primée dans un sonnet à sa sœur, compris dans ses Poésies 
diverses, 1649. 

Vous que toute la France estime avec raison, 
Unique et clière sœur que j'iionore et que j'aime; 
Vous de qui le bon sens est un contre-poison, 
Qui me sauve souvent dans un péril extrême. 

Le malheur q'ui m'accable est sans comparaison; 
Mais ce qui me soutient le paroit tout de même : 
Et parmi les débris de toute ma Maison 
Je vois toujours debout votre vertu suprême. 

1. Tallemant dit à ce propos, avec sa crudité ordinaire: 
a Le l'rère donna bien de Fixercice k sa sœur en ce temps là, 
car il vouloit épouser une g...., et elle qui n'espéroit plus 
qu'en des bénéfices, se voyoil bien loin de son compte. » 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 15 

4" période, s'étendant de 1G30 à IG-^iO, long- 
temps avant que le nom de Précieuse fût en usage, 
et alors qu'on pouvait rencontrer en ce lieu Cor- 
neille et Bossuet à côté de Voiture et de l'abbé 
Cotin. a Elle y fut accueillie, dit l'historien de la 
Société polie , sinon comme auteur (elle n'avait 
encore rien publié), du moins comme une fille 
d'esprit, bien élevée, sœur d'un homme de lettres 
très-connu, et aussi comme une personne peu fa- 
vorisée de la fortune, dont la société, agréable à 
Julie, qui était du même âge, n'était point sans 
quelques avantages pour elle-même. « Les pre- 
mières lettres d'^elle ou à elle adressées vers cette 
époque nous la montrent déjà en commerce d'es- 
prit, en relations personnelles, formées à l'hôtel 
de Rambouillet ou en dehors, avec Chapelain, Bal- 
zac, M. de Montausier, Godeau, Boissat, la Mes- 
nardière, M'" Robineau, M"" Paulet, M""' Aragon- 
nais. M"" de Chalais et, par conséquent, M"^ de 
Sablé, M"'' et M'"' de Clermont, I\r^ de Motte- 
ville, etc., se tenant fort au courant, non-seule- 
ment des nouvelles littéraires et scientifiques , 
mais encore des événements politiques et mili- 
taires. Une de ces lettres, adressée à M"'' Robineau 
et datée du 5 septembre 1644, contient le récit 
d'un voyage qu'elle fit à Rouen avec son frère, et, 
avec un peu de manière dont elle ne se défera ja- 
mais complètement, révèle dans son talent un côté 
humoristique qui ne se retrouvera pas souvent 
sous sa plume. Le coche, les chevaux qui le traî- 
nent, la physionomie, le costume des voyageurs 



16 NOTICE 

qui Tericombrent, appartenant aux diverses classes 
de la société bourgeoise, depuis Fépicière de la 
rue Saint-Antoine, « ayant plus de douze bagues 
à ses doigts, qui s'en va voir la mer en compagnie 
de sa tante, la cliandelière de la rue Michel-le- 
Comte, » jusqu'au jeune écolier « revenant de 
Bourges et se préparant à prendre ses licences, » 
tout cela compose un petit tableau de genre achevé, 
qui rappelle sans trop de désavantage le coche de 
La Fontaine et le bateau de M™" de Sévigné. 

Ce voyage du frère et de la sœur avait proba- 
blement pour objet le règlement de leurs affaires 
de famille, qui paraît s'être soldé pour elle par 
l'abandon à son frère, prodigue et dépensier, 
comme on l'a vu, de ce qui lui revenait, soit de 
ses père et mère, soit du parent dont nous avons 
parlé. Mais une perspective nouvelle venait de 
s'ouvrir devant eux. 

En IG42, par l'intermédiaire de Philippe de 
Gospéau, évêque de Lisieux, la marquise de Ram- 
bouillet obtint pour Scudéry le gouvernement de 
Notre- Dame-de-la-Garde de Marseille. En vain le 
ministre de Brienne hasarda quelques objections 
tirées de l'inconvénient qu'il y avait à confier un 
pareil poste à un poëte. La marquise insista en 
disant qu'un homme comme celui-là ne voudrait 
pas d'un gouvernement dans une vallée, et elle 
ajoutait plaisamment : « Je m'imagine le voir sur 
son donjon, la tête dans les nues, regarder avec 
mépris tout ce qui est au-dessous de lui. » De 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 17 

si bonnes raisons l'emportèrent, et Scudéry fut 
nommé. 

Pour se faire une idée de ce qu'était ce « gou- 
vernement commode et beau, » qu'on a peine à 
prendre au sérieux depuis les vers de Chapelle et 
Bachauraont, peut-être faut-il garder un milieu 
entre ces vers fameux et la solennité voulue des 
lettres de provision'. Il est certain que la posi- 
tion de ce fort qui dominait toute la partie sud 
du vieux port de Marseille, lui avait fait jouer 
un rôle dans les troubles de cette ville au siècle 
précédent. Mais il était alors bien déchu de son 
importance. Il paraît que les gouverneurs, assez 
faiblement rétribués-, n'étaient pas obligés à la ré- 
sidence et qu'ils pouvaient se faire remplacer par 
des lieutenants. 

A peine Scudéry avait-il obtenu sa nomination, 
qu'il adressait au cardinal de Richelieu des Stan- 
ces où, tout en le remerciant de la faveur qu'il 
venait d'obtenir, il déclarait à son Eminence que 
« si elle ne faisoit pleuvoir la manne en ce désert. 



1. Elles sont du 29 juin 16'i2, et leur entérinement dans les 
registres de la Cour des Comptes de Provence à Aix, du 
22 juin 16^*3. Elles ont été trouvées, d'après nos indications, 
par M. Blancard, archiviste à Marseille. Nous les donnons en 
appendice. 

2. Un des successeurs de Scudéry, vers 1685, ne recevait 
que l^kk livres (2500 francs environ). Dans un document de 
1772, on voit que le gouverneur recevait de plus 100 livres 
pour lui tenir lieu de la franchise du vin. Régis de la Colom- 
bière, Notice sur NoIre-Dame-de-la-Garde. Marseille, 1835, in- 
8°, p. 10. — Méry et Guindon, Histoire de la Commune de 
Marseille, 1848, in-8°, t. VI, Preuves, n" •W3. 

2 



18 NOTICE 

il mourroit de faim dans cette place importante*. » 
Mais le cardinal avait alors bien d'autres affaires. 
Il conduisait à Lyon Cinq-^Iars et de Thou, pour 
les faire exécuter. Bientôt il les suivait lui-même 
dans la tombe. 

Cependant Scudéry, en attendant mieux, avait 
soin de mettre en tète de ses ouvrages le titre de 
Gouverneur de Notre- Dame-de-la-Garde. Quelque- 
fois, à la suite de ce titre, il prit ou on lui donna 
celui de Capitaine entretenu sur les galères du 
Roi, et M. Jal nous apprend que, sur deux listes 
de capitaines de galère, gardées aux archives de 
la marine, il a lu : « De Scudéry, capitaine de 
galères de 1643 jusqu'à 1647. » Il ajoute que des 
brevets de cette espèce étaient souvent donnés à 
des hommes qui n'avaient rien de commun avec 
la marine. 

Ce ne fut qu'en novembre 1 644, après la mort de 
Louis XIII et de son ministre, que Scudéry songea 
enfin à prendre possession de son gouvernement. 
Tallemant des Réaux dit crûment : « Sa sœur le 
suivit; elle eût bien fait de le laisser aller; elle a 
dit pour ses raisons : je croyois que mon frère 
seroit bien payé. D'ailleurs le peu que j'avois, il 
l'avoit dépensé. J'ai eu tort de lui tout donner, 
mais on ne sait ces choses là que quand on les a 
expérimentées. » Disons à notre tour que ces cho- 
ses là; c'est-à-dire celles du cœur, échappent com- 
plètement à notre conteur d'historiettes. Il prête 

1. Poésies diverses, p. 276. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 19 

ici à M"® de Scudéry un langage que démentent et 
sa conduite et ses propres paroles toutes les fois 
qu'il s'agissait de dévouement et d'amitié. Nous 
en croyons davantage Tallemant, lorsque repre- 
nant son rôle de chroniqueur, il ajoute : « Scu- 
déry part donc pour aller à Marseille, et cela ne 
se put faire sans bien des frais, car il s'obstina à 
transporter bien des bagatelles, et tous les por- 
traits des illustres en poésie, depuis le père de 
Marot jusqu'à Guillaume CoUetet. Ces portraits 
lui avoient coûté : il s'amusoit à dépenser ainsi 
son argent en badineries. » Nous pardonnons 
plus volontiers, à Scudéry ce genre de badineries 
que la manie des tulipes pour laquelle il dépen- 
sait aussi beaucoup d'argent, et, au risque de re- 
tarder à notre toiu' le voyage, nous dirons quel- 
ques mots de cette curiosité des portraits, qui lui 
était commune avec plusieurs de ses contempo- 
rains, Guy-Patin, Gaignières, Coulanges le chan- 
sonnier, etc. Ce dernier s'en est moqué agréable- 
ment, au risque de se chansonner lui-même, dans 
la pièce de son recueil intitulée : 

SUR UN CABINET REMPLI DE PORTRAITS. 

Air : Tout mortel doit ici paroître. 

Tout portrait doit ici paroître, 
Il y faut être 
Grands et petits, etc.* 

Nous voyons Chapelain, dans une lettre à Ma-^ 

1, Chansons de Coulanges, 1698, t. 1, p. 89? 



iO NOTICE 

(Jeloiiic^ du 4 auùL 1G39, se détendre — faiblement 
à la vérité — de donner au frère son portrait, 
conmie « indigne de figurer parmi ces grands 
hommes qui parent un illustre réduit'. 

J)u reste Scudéry, dont un de nos poètes les plus 
pilloresques^ admire les descriptions, se piquait 
« d'employer dans ses ouvrages les termes exacts 
des arts et métiers, n et avait quelque droit de 
dire de lui-môme : 

Il est peu de beaux-arts où je ne fusse instruit. 

Avec ses goûts de dépense et de représentation, 
on se figure ce que put être, pour notre nouveau 
gouverneur, ce voyage alors si long et si difficile. 
Sa sœur, dans une lettre du 27 novembre 1644, 
à l'une de ses premières et de ses plus intimes 
amies, M"'' Paulet, la Lionne de la rue Saint- 
Thomas du Louvre, celle qui sera l'Élise du Grand 
Cyrus et dont elle doit, moins de six ans après, 
pleurer si amèrement la perte prématurée, raconte 
que son frère et elle sont arrivés à Avignon, après 
avoir deux fois manqué de faire naufrage sur le 
Rhône. Le pèlerinage obligé au tombeau de Laure, 

1. Correspondance inédite de Chapehin, provenant de Sainte- 
Beuve. Bibl. nat. Fr. Nouv. acq,, 1885-1889,5 vol. in-^". Nous 
en ferons plus d'une fois usage. 

Voy. aussi dans la Correspondance une lettre sans date de 
Scudéry à Sainte-Marthe. 

Scudéry a donné lui-môme la description de son Cabinet et 
de quelques autres peintures, dans un volume que nous re- 
commandons aux curieux : Le Cabinet de M. de Scudérij, Paris. 
Aug. Courbé, 164P, in-4°. 

2. Théophile Gautier, Les Grotesques. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 21 

et probablement à la Fontaine de Vaiicliise*, quel- 
ques épigrammes contre les religieux et les dames 
d'Avignon^ tels sont les points qu'elle touche sur 
un ton libre et enjoué, en y mêlant quelques sou- 
venirs de l'hôtel de Rambouillet et des sociétés 
de Paris. Une seconde lettre à la même, est datée 
du 13 décembre à Marseille, où notre voyageuse 
est arrivée « assez heureusement, quoiqu'elle ait 
encore plusieurs fois pensé faire naufrage. » Le 
même jour, elle écrivait à M"" de Chalais, et déjà, 
malgré la réception pleine de courtoisie de M"'" de 
Mirabeau et de M"" de ^lorge, sa sœur, malgré la 
beauté du climat, les fleurs et les fruits nouveaux; 
pour nos voyageurs, l'animation du port et des 
promenades, la variété des costumes, les repas 
plantureux dont on les régale à l'envi, déjà, di- 
sons-nous, la nécessité d'attendre trois ou quatre 
jours, suivant l'usage, et de rendre ensuite, avec 
l'étiquette voulue, les visites de toute la ville, 
f< depuis les gentilshommes jusqu'aux forçats, » 
les petitesses de la vie provinciale, la conversation 
des dames de Marseille parmi lesquelles il n'y 
en a pas plus de six ou sept qui parlent français, 
tout cela suggère à notre habituée des cercles les 
plus raffinés de la capitale certaines phrases peu 
flatteuses, telles que celle-ci : « Je n'ai point l'es- 
prit assez stupide pour ni'accoutumer facilement 
à ceux qui le sont; » et le mot d'exil vient plus 
d'une fois se placer sous sa plume. 

I. Voy. les XII sonnets adressés à cette Fontaine par Scu- 
déry. Œuvres poétiques, 1649, m-k°, p. 1 et suiv. 



22 NOTICE 

Cependant il avait bien fallu, au milieu de 
toutes ces visites de politesse, en rendre une à 
Notre-Dame-de-la-Garde. Un des premiers soins 
de Scudéry avait été d'y installer un lieutenant 
« assez honnête et assez rio]ie\ » 11 donna à dîner 
à 31. le gouverneur et à M"" sa sœur, qui avaient 
préalablement entendu la messe au prieuré. L'un 
et l'autre payèrent leur tribut poétique et littéraire 
à la beauté du lieu, le frère, en écrivant son Poème 
de Notre-Dame-de-la-Garde, composé dans celle 
place^, et la sœur par le passage suivant d'une 
de ses lettres à M"*" Paulet : 

Après avoir décrit la réception qui leur fut faite, 
et qui fut accompagnée du bruit des canons de la 
place, elle ajoute : « En vérité Notre-Dame-de-la- 
Garde est le plus beau lieu de la nature par sa 
situation. De la façon dont la place est disposée, il 



1. Probablement M. de Guigonis, dont il est question dans 
la Gazette, a la date du 12 novembre 1647, p. 1118, comme 
commandant celte place en l'absence du sieur de Scudéry, et 
prenant des dispositions contre l'arrivée en vue de Marseille 
d'une escadre que l'on présumait hostile. 

2. Poésies diverses, p. 200. Nous permettra-t-on de faire re- 
marquer ici que nous aussi, nous avons écrit cette partie de 
notre Notice à Marseille et au pied même de Notre-Dame-de- 
la-Garde? Le poëme de Scudéry, malgré le mauvais goût qui 
le dépare, gagne à être lu sur les hauteurs et au milieu de 
l'admirable panorama qu'il décrit, et il y a tel site de la plage 
de Marseille qui nous a fait trouver un charme singulier à ces 
vers de l'auteur d'Alaric : 

En un lieu retiré, solitaire et paisible 

La mer laisse dormir sa colère terrible, 

Et sous deux grands rochers qui la couvrent des vents. 

Elle abaisse l'orgueil des flots toujours mouvants. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 23 

y a quatre aspects différents qui sont admirables. 
D'un côté, l'on a le port et la ville de Marseille 
sous ses pieds, et si près, que l'on entend les 
hautbois de vingt-deux galères qui y sont ; de 
l'autre, l'on découvre plus de douze mille bastides, 
pour parler en termes du pays; du troisième, on 
voit les îles et la mer à perte de vue, et du qua- 
trième, sans rien voir de tout ce que je viens de 
dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé 
de pointes de rochers, et où la stérilité et la soli- 
tude sont aussi affreuses que l'abondance est 
agréable de tous les autres endroits. » 

Une préoccupation plus prosaïque les porta à 
tâcher de faire mettre Notre-Dame-de-la-Garde sur 
le pays, c'est-à-dire à la charge de la province, 
quant à l'entretien, négocialion dont on peut voir 
les détails dans la lettre à M"'' Paulet, du 27 dé- 
cembre 1644. Il semble du reste que, satisfait de 
la prise de possession que nous avons décrite, Scu- 
déry ne se soucia guère de revoir souvent le siège 
de son gouvernement pittoresque, mais peu lo- 
geable. Sa sœur y retournait de temps à autre, 
comme lorsqu'elle y conduisit des dames marseil- 
laises, impatientes de voir arriver d'Italie le cardinal 
de Lyon avec les quatre chaloupes du Grand-Duc*. 

Quant à Georges, il affectait aussi de se consi- 
dérer « comme un pauvre exilé » : 

Pour moi, sur un rocher éloigné des humains 
Je le suivrai des yeux et je hattrai des mains, 

1. Lettre à M'i^ Paulet du 10 décembre IG^iS. 



24 NOTICE 

écrivait il à ses amis de Paris, en li'iir recomman- 
dant l'une de ses nouvelles connaissances de Mar- 
seille, Mascaron (Pierre-Antoine), écrivain et juris- 
consulte, père du célèbre prédicateur que nous 
retrouverons plus tard parmi les vieux amis de 
Madeleine. 

Le frère et la sœur avaient changé de maison à 
Marseille, pour être plus près de M""" de Mirabeau. 
Aussitôt toutes les dames de la rue de recommen- 
cer leurs interminables visites. « Je les recevrai si 
mal, disait M"" de Scudéry, que j'espère qu'elles 
nV reviendront plus. » Elles y revinrent, et celle- 
ci se réconcilia avec quelques personnes des deux 
sexes à Marseille et dans les environs; citons 
entre autres : Toussaint de Forbin Janson, alors 
chevalier de Malte, depuis évêque, cardinal^ am- 
bassadeur, avec lequel elle entretint une corres- 
pondance qui se prolongea au moins jusqu'à l'an- 
née 1694*, et sa sœur Renée de Forbin, mariée 
depuis 1G3'2 à Marc-Antoine de Vento, seigneur 
des Pennes et de Peiruis, premier consul de Mar- 
seille, dont elle s'est souvenue dans le Cijrns^, et 
dont M"'" de Sévigné écrivait le 13 mai 1671 : 
« M""" de Pennes a été aimable comme un ange; 

1. Nous avons vu dans le riche cabinet de M. le comte de 
Clapiers, à Marseille, un certain nombre de lettres de ce prélat 
adressées à M"'' de Scudéry, et nous en donnerons un échan- 
tillon; mais, malgré toutes nos recherches en Provence et 
ailleurs, nous n'avons pu rehouver aucune de celles que 
M"'' de Scudéry lui a certainement adressées pendant leurs 
longues relations. 

2. T. Vni, 1. Il, p. 653. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 25 

M"" de Scudéry l'adoroit : c'éLoit la princesse 
Ciéobuline; elle avoit un prince Tiirasybule en ce 
temps-là; c'est la plus jolie histoire du Cyrus. » 
M. Cousin, qui connaissait son Cyrus mieux que 
M"'" de Sévigné, nous apprend qu'il faut lire 
Cléonisbe, au lieu de Ciéobuline; que celui qui 
parvient à toucher sou cœur est Peranius, prince 
de Phocée^ baron de Baume ou de la Baume, sui- 
vant la Clef, le même que Marc-Antoine, dont nous 
venons de parler, puisque la Baume était une sei- 
gneurie des Vento; qu'enfin Thrasybule est le héros 
d'une autre aventure également d'origine proven- 
çale, où un corsaire d'Alger s'abstient par vertu 
d'enlever sa maîtresse Alcionide, c'est-à-dire 
M'"" de Courbon, femme du lieutenant de Roi à 
Monaco'. Il existe donc quelque confusion chez 
l'aimable marquise dans les souvenirs, déjà un 
peu éloignés pour elle, d'une lecture de sa jeu- 
nesse; mais ce qu'il nous importe de constater, 
c'est que, près de trente ans après le séjour 
de M''" de Scudéry à Marseille, son souvenir y 
était encore présent. De son côté, elle n'avait pas 
oublié son séjour en Provence. Ainsi, dans la 
Clélie, en parlant de la liberté qu'il importe de 
laisser aux femmes et dont elles abusent quelque- 
fois : « Je connois, dit l'auteur, en Massilie, une 
femme qui a fait cent extravagances en sa vie, 
qu'elle n'auroit pas faites si elle n'avoit pas eu un 
trop bon mari, » (T. X, p. 797.) 

1. Le Grand Cyrus, t. III, L m, p. 1107. — Cousin, La 
Société française au dix-septième siècle, t. I, p. 236 et suiv. 



26 NOTICE 

Parmi les dames que M"" de Scudéry distin- 
gua tout d'abord dans cette ville, il en était une 
«belle, jeune et de bonne mine, l'un des plus 
beaux naturels de femme, dit-elle, que j'aie ja- 
mais remarqué en aucune femme de province. Elle 
parle françois comme si elle étoit née à Paris, et, 
naturellement, elle est fort éloquente ; elle entend 
l'espagnol, l'italien, le latin et même le grec; elle 
est fort douce> fort civile et de fort bonne maison. 

Malheureusement, cette demoiselle, dans 

ses conversations ordinaires, cite souvent, si j'ai 
bien retenu, Trismégiste, Zoroastre et autres sem- 
blables messieurs qui ne sont pas de ma connois- 
sance. » 3Ialgré cette petite épigramme, que n'au- 
raient pas attendue ceux qui veulent absolument 
voir une Philaminte dans M"" de Scudéry, il y 
avait là trop d'affinités naturelles pour qu'une 
liaison ne s'établît pas entre ces deux femmes. 
Mais elles avaient compté sans l'intolérance et la 
pruderie provinciales, comme le laisse entendre 
la phrase suivante : «]. 'injustice qu'on lui fait 
ici est si grande que je n'oserai la voir souvent, 
de peur de me charger de la haine publique'. » 

Quelle était donc cette fille que la lettre ne 
nomme pas, et que M. Cousin n'a pas soupçon- 
née? Si l'on veut lire, dans Tallemant ft. VIII, 
p. 327), l'historiette de M"'= Diodée, Provençale, 
qui citait à ses galants Aristole, Platon, Zoroas- 



1. LeUre de M"« de Scudéry h M"« de Chalais, du 13 décem- 
bre l&kk. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 27 

tre et Mercure-Trismégiste^ on ne doutera pas de 
son identité avec la demoiselle de la lettre, et 
l'on comprendra mieux ce que M"" de Scudéry, 
dans son indulgence ordinaire , laisse à peine 
soupçonner, c'est qu'il y avait, dans la belle et 
savante Provençale, assez de l'aventurière et de la 
coquette pour compromettre, aux yeux des prudes 
marseillaises, une demoiselle respectable. 

Cependant, elles ne pouvaient vivre l'une sans 
l'autre, et elles étaient presque tous les jours en- 
semble. La conversation de W'' de Scudéry, dit 
Tallemant, guérit un peu Diodée de son langage 
pédantesque, et (f ne lui voyant point parler de 
Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler. » En- 
fin, au bout d'un an et demi, les deux amies se 
brouillèrent à la suite d'une aventure sur le ré- 
cit de laquelle notre chroniqueur, peut être à des- 
sein, laisse planer quelque obscurité. Certain ba- 
ron, « qui avoit cajolé cette fille deux ans entiers, 
.... mais qui ne la cajoloit plus, dont elle en- 
rageoit dans son petit cœur, » se trouvait à un bal 
masqué où celle-ci figurait en sultane, lorsqu'on 
lui apporta une lettre dans laquelle, sous des 
noms turcs, il était fait allusion à un esclave qui 
lui était échappé en se mettant sous la protection 
de la reine de Mauritanie. C'était, ajoute Talle- 
mant, une dame très- brune dont le baron était 
amoureux. Or, la lettre venait de M"*^ de Scu- 
déry, .dont le teint ne passait pas pour être d'une 
entière blancheur. La reine de Mauritanie, nous 
le croyons bien, n'était autre qu'elle-même, quoi- 



28 NOTICE 

que Tallemant ne le dise pas. Dans tous les cas, 
M""' Diodée se crut en droit d'être jalouse, puis- 
qu'elle « se gendarma et ne vit plus M"*^ de Scu- 
déry. » 

Ajoutons ici, toujours d'après Tallemant, pour 
ceux qui désireraient connaître la fin de l'histo- 
riette, que M"" Diodée contracta un mariage tel 
quel avec un sieur Scarron de Vaure et vint à Pa- 
ris. « Elle s'est bien façonnée ici. C'est une per- 
sonne qui a grand soin de son ménage et de ses 
affaires, et qui n'a point fait parler d'elle. » Tout 
est bien qui fmit bien. 

Georges et sa sœur continuaient à partager leur 
temps entre le séjour de 3Iarseille et des excur- 
sions aux environs, dont on retrouve la trace, soit 
dans la correspondance de celle-ci, soit dans les 
romans qui portent le nom du frère. Voici, par 
exemple, comment est décrite, dans le Grand Cy- 
riis, la vieille \ille de Pliocée, ou plutôt de Mar- 
seille : « Vous pouvez aisément vous imaginer 
qu'elle n'est pas superbement bâtie comme Baby- 
lone ou comme on dit qu'est Ecbatane.... Elle est 
beaucoup plus longue que large, mais elle a aussi 
des fontaines et un port admirable ; et quoique sa 
situation soit en penchant, et, par conséquent, un 
peu incommode, parce que les rues de traverse 
vont en montant, elle est pourtant très-agréable, 
bien que l'architecture grecque n'ait pas eu lieu 
d'y employer tous ses ornements. » Les princi- 
paux traits de ce tableau sont encore reconnais- 
sablcs, malgré les métamorphoses que le perce- 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDERY. 29 

ment d'une grande voie nouvelle a produites dans 
« ces vieilles rues de traverse qui vont en mon- 
tant. » 

Il est encore plus facile de reconnaître la côte 
de Provence et le pays de Marseille dans cette 
description des environs de Pliocée : « Plus nous 
approchions du rivage, plus le pays où nous al- 
lions nous sembloit agréable; car parmi mille 
arbres différents dont le paysage est semé, on 
voit, à la droite, de grosses roches stériles qui 
font paroître davantage la fertilité des autres en- 
droits 

« De l'autre côté est un pays plus uni, mais 
qui ne laisse pas d'être entremêlé de collines, de 
vallons, de rochers, de prairies, de fontaines et 
de ruisseaux, et de faire cent agréables inégalités 
qui rendent les maisons qu'on y a bâties tout à 
fait charmantes. De plus on y voit une si grande 
quantité d'oliviers, de grenadiers, de myrtes et 
lauriers, et tous les jardins y sont si pleins d'o- 
rangers, de jasmins, et mille autres belles et 
agréables choses, que je ne crois pas qu'il y ait 
un pays plus aimable que celui- là ^ » Ainsi que 
le remarque M. Cousin, M"'" de Scudéry n'oublie 
même pas ce qui gâte un peu le plaisir d'habiter 
ces belles contrées, le mistral, « ce vent impétueux 
qui abat souvent les plus grands arbres. » 

Parmi les lieux que Georges et Madeleine du- 
rent aller voir aux environs, nous citerons le châ- 



1. Le Grand Cyrus, t. VIII, 1. ii, p. 669 et suiv. 



30 NOTICE 

teau de Pennes et celui de Forbin qui est décrit 
dans le Cyrus. J'ai peine à croire aussi qu'elle 
n'ait pas visité à Grasse, « dans son petit temple 
auprès de Sidon', » Tévèque Godeau, l'un de ses 
plus anciens amis, qu'elle attendait à Marseille en 
mars 1 647. Le 2 septembre 1 646, la présence de 
Georges et de Madeleine est signalée à Aix où 
M. de Monconys, le voyageur, rencontra le frère 
aux Capucins, dans l'allée des Lauriers, circons- 
tance qui dut lui inspirer quelque allusion flat- 
teuse, et alla dans Taprès-dîner saluer la sœur, 
souvenir qu'il n'a pas jugé indigne d'être consi- 
gné à sa date dans le Journal de ses voyages^. 

A l'énumération des souvenirs de la Provence 
qui se retrouvèrent plus tard sous la plume de 
M"'' de Scudéry peut-être faut-il ajouter un épi- 
sode qui, après avoir figuré au t. IX, 1. ni du Cyrus, 
puis au t. II des Conversations sur divers sujets, 
Paris, 1680, ou Amsterdam, 1682, in-12, sous le 
titre de : Bains des Thermopyles, a été réimprimé 
à part, également sous ce dernier titre, en 1732. 
C'est la description d'une ville de bains près de 
la mer', où, sous des noms grecs, plusieurs per- 
sonnes de la société qui s'y trouve réunie nous 
semblent désignées par des allusions assez trans- 
parentes. Eupolie, cette dame de Corintbe, « qui. 



1. Le Grand Cyrus^ t. VII, p. 513. 

2. 1665, in-'i°, p. 87. 

3. Ce détail et plusieurs autres circonstances rendent pour 
nous improbable la supposition de M. Cousin, qu'il s'agirait 
ici d'une ville de bains des Pyrénées. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 31 

avec mille grandes qualités qui la rendent admi- 
rable, craint la mort avec excès, » ne ressemble- 
t-elle pas singulièrement à M""' de Sablé'; et est-ce 
trop se hasarder que de reconnaître Ninon et Dio- 
dée dans Aspasie et Diodote, ces deux femmes qui 
w avoient donné lieu à la médisance de soupçonner 
leur vertu « , que les hommes et même les femmes 
les plus vertueuses allaient voir, mais que l'auteur 
s'abstint de visiter ? 

Quoi qu'il en soit, ni Scudéry ni sa sœur n'a- 
vaient quitté la capitale sans esprit de retour. On 
a déjà pu voir que le gouverneur de Notre-Dame- 
de-la-Garde ne prenait pas très au sérieux le de- 
voir de la résidence, et, quant à JMadeleine, en 
supposant môme « qu'elle se fût beaucoup plu à 
Marseille « , comme le dit trop affirmativement 
M. Cousin, elle n'avait pas cessé, dès son arrivée 
en Provence, d'avoir un regard tourné vers Paris. 
Veut-elle vanter la beauté de l'hiver dans la pre- 
mière de ces villes, elle ne croit pouvoir mieux 
faire que de le comparer au printemps de la se- 
conde. « Ce n'est pas que, si je pouvois dépeindre 
la beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous fisse 



1. « Je crains toutes les maladies en général, grandes et 
petites; je crains le tonnerre, je crains la mer et les rivières; 
je crains le feu et Teau, le froid et le chaud, le serein et le 
brouillard.... Et pour tout dire en peu de paroles, je crains tout 
ce qui directement ou indirectement peut causer la mort. » 
Il est remarquable que ce passage, ainsi que les longs déve- 
loppements dont il est accompagné ne se trouvent que dans les 
Conversations de W^^ de Scudéry, parues en 1682, deux ans 
après la mort de la marquise de Sablé. 



32 NOTICE 

un lablcau assez agréable, et que je ne vous fisse 
avouer qu'il fait honte au printemps de Paris. 
L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hérissé 
déglaçons, est ici couronné de fleurs. Sincèrement, 
Mademoiselle, à l'heure même que je vous parle. 
Ton vient de m'envoyer des bouquets d'anémones, 
d'œillets, de narcisses, de jasmin, de fleurs d'o- 
range, plus beaux que M"' de Lorme n'en porte 
au mois de mai, et ce qu'il y a de commode ici, 
est que l'on fait des visites à la fin de décembre, 
sans avoir besoin de feu, que l'on se promène sur 
le port comme l'on se promène aux Tuileries en 
juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une fois, 
et que le soleil y est toujours aussi pur et aussi 
clair que dans la saison où il fait naître les roses. 
Mais le mal est que, pour jouir de tous ces plaisirs 
innocents, il faut souffrir d'autres incommodités, 
et que l'on ne peut s'approcher de l'Orient sans 
s'éloigner de Paris ^ » 

Du reste, toutes les lettres de M"" de Scudéry à 
cette époque prouvent que ses amis et amies de 
Paris étaient sans cesse présents à sa pensée. 
« Souvenez vous, écrivait-elle à Chapelain (31 jan- 
vier 1G45), que l'amitié a ses délicatesses aussi 
bien que l'amour. » Tantôt elle aime à se persua- 
der que Chapelain n'est pas jaloux de Conrart; 
tantôt, dans une correspondance aigre-douce avec 
le premier, où le dépit tâche de prendre le masque 
de la plaisanterie, elle se montre elle-même piquée 

1. Lettre à M"e Paulet, du 27 décembre IGkk. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 33 

des attentions particulières qu'il témoigne pour 
M''" Robineau. On plaisantait un peu de tout cela 
dans la rue Saint-Thomas du Louvre^ car une 
lettre du 28 mars 164 5 renferme une allusion à 
la guerre que M^'*' de Rambouillet et M"'= Paulet 
avaient faite là-dessus à Lliapelain, et M'^" de Scu- 
déry ajoutait : « Vous savez mieux que vous ne 
dites qu'un galant n'est pas pour moi. » Du reste 
le héros de toutes ces picoteries, comme on disait 
alors, écrivait le 12 avril suivant à l'amie de Mar- 
seille une lettre conciliante et affectueuse qui re- 
mettait toute chose en sa place. Il lui adressait 
en même temps des éloges sur le style de ses 
lettres : « Je les ai fait voir non seulement à 
M'^" Robineau qui y étoit si agréablement gron- 
dée, et qui ne pouvoit mais du sujet que vous avez 
pris de m'y quereller si obligeamment, mais en- 
core à tout l'hôtel de Clermont, à tout l'hôtel de 
Rambouillet, à M"' de Sablé et à M"' de Chalais, 
à M. Conrart, à M''*" de Longueville, et à I\P" de 
Longueville elle-même, qui tous leur ont fait jus- 
tice en leur donnant des éloges qu'on ne donne 
qu'aux pièces achevées. » 

On voit que si Madeleine pensait à ses amis de 
Paris, ceux-ci, de leur côté, ne l'oubliaient pas. 
Vers cetle époque (1647), ils lui en donnaient une 
preuve en cherchant à la tirer de la position un 
peu précaire et dépendante où elle était auprès de 
son frère, pour la faire attacher à l'éducation de 
« trois importantes personnes » , évidemment les 
trois plus jeunes nièces du cardinal Mazarin que 

3 



34 NOTICE 

celui-ci songeait alors à faire venir eu France, ou 
tout au moins d'Olympe Mancini, l'une d'elles, 
que la duchesse d'Aiguillon destinait au fils du 
maréchal de la Porte, son neveu à la mode de Bre- 
tagne, devenu plus tard duc de Mazarin par son 
mariage avec Hortense. On avait aussi pensé, pour 
ces délicates fonctions, à M"'" de Chalais, amie et 
commensale de M"" de Sablé, et il y eut entre elle 
et Madeleine une lutte de générosité dont deux 
lettres de M"*" de Chalais nous ont conservé le 
souvenir. Ni l'une ni l'autre n'eut la place. Elle 
fut donnée, comme le prévoyait cette dernière * , 
à une grande dame dont le nom répondait mieux 
aux vues ambitieuses du cardinal pour ses nièces, 
à la marquise de Senecey qui avait été gouver- 
nante du jeune roi Louis XIV. 

Le 21 août 1 647, Madeleine de Scudéry écrivait 
de Marseille à M"" Marie Dumoulin : « Je suis 
dans tout l'embarras que peut causer un voyage 
de 200 lieues que j'espère commencer dans une 
heure. » Soit que le départ ait été retardé, soit 
plutôt que le frère et la sœur, — car ils partaient 
ensemble — aient fait plusieurs stations en route, 
nous ne retrouvons leur trace que deux mois après, 
aux environs de Valence oi^i le fait de leur passage 



1, « Dans mon opinion, la conduite de ces trois importantes 
personnes est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans doute 
le mérite que vous avez, mais qui aura plus de laveur, plus de 
bonheur et quelque nom de Madame qui sera plus propre à 
l'éclat qu'à bien réussir dans l'éducation de ces personnes-là. » 
M»« de Chalais à M"-^ de Scudéry, lettre du 28 juin 16^17. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 35 

semble résulter d'une nouvelle singulièrement ra- 
contée^ et rectifiée plus singulièrement encore dans 
la Gazette de l'année 1647. On y lisait d'abord 
p. 978, sous la rubrique d'Avignon, 16 octobre : 

« On a ici appris la mort du sieur de Scudéry, 
arrivée à une lieue et demie au dessus de Va- 
lence, au passage de la rivière de l'Isère, par l'ou- 
verture du bateau qui se fendit, en venant de Paris 
avec une sienne sœur, pour se rendre à son gou- 
vernement de Notre-Dame-de-la-Garde de Mar- 
seille, dont le Roi défunt l'avoit honoré depuis 
quelques années à la recommandation du feu car- 
dinal duc de Richelieu, qui avoit en singulière 
estime son bel esprit et sa grande capacité dans la 
poésie. » 

J'imagine que l'émotion fut grande dans la rue 
Saint-Thomas du Louvre et au quartier du Marais, 
à la lecture de cette feuille si mal informée. Heu- 
reusement que les nombreux amis de notre couple 
littéraire purent se rassurer en lisant quelques 
jours après, à la date du 23 octobre, p. 1014, 
cette rectification naïve du malencontreux corres- 
pondant : 

« Le bruit du retour du sieur de Scudéry en son 
gouvernement, et la perte d'un bateau qui s'est ou- 
vert au dessus de Valence, au passage de la rivière 
de l'Isère, dans lequel étoient quelques personnes 
de condition, avoient donné lieu à la nouvelle qu'il 
y étoit péri avec sa compagnie ; mais il ne se trouve 
rien de vrai en ce que je vous en ai écrit, que les 
louanges qu'on lui a données. >> 



36 NOTICE 

C'est aussi à l'époque de ce retour que doit se 
placer l'anecdote plus ou moins arrangée par Flé- 
chier, et exploitée depuis par les dramaturges *, à 
laquelle nous avons déjà fait allusion. « Nous par- 
lâmes, dit-il dans ses Mémoires sur les grands 
jours % . . . . des Romans de Saplio et d'une aventure 
plaisante qui lui arriva à Lyon, lorsqu'elle reve- 
noit à Paris avec M. de Scudéry, son frère. On leur 
avoit donné une chambre dans l'iiôtellerie, qui 
n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une au- 
tre chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme 
d'Auvergne, si bien qu'on pouvoit les entendre 
discourir. Ces deux illustres ptirsonnes n'avoient 
pas grand équipage, mais ils traînoient partout 
avec eux une suite de héros qui les suivoient dans 

leur imagination Dès qu'ils furent arrivés à 

Lyon et qu ils eurent pris une chambre dans l'hô- 
tellerie, ils reprirent leurs discours sérieux, et tin- 
rent conseil s'ils dévoient faire mourir un des 
héros de leur histoire ; et, quoiqu'il n'y eût qu'un 
frère et une sœur à opiner, les avis furent partagés. 
Le frère, qui a 1 humeur un peu plus guerrière, 
concluoit d'abord à la mort; et la sœur, comme 
d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de 
la pitié et Youloit bien lui sauver la vie. Ils s'échauf- 
fèrent un peu sur ce différend, et Sapho étant re- 
venue à l'autre avis, la diflicullé ne fut plus qu'à 



1. UAuberge ou les lirigands sans le savoir, comédie-vaude- 
ville de MM. Scribe el Delestre Poirson. Paris, 1812. 

2. Paris et Clermont, 18^4, in-S", p. C3. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 37 

choisir le 2:enre de mort. L'un crioit qu'il falloit le 
faire mourir très-cruellement, l'autre lui deman- 
doit par grâce de ne le faire mourir que par le 
poison. Ils parloient si sérieusement et ai haut, 
que le gentilhomme d'Auvergne, logé dans la 
chambre voisine, crut qu'on délibéroit sur la vie 

du Roi ; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui 

ne prenant point ce fait pour une intrigue de ro- 
man, fit appeler les officiers de la justice pour in- 
former sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces 
Messieurs... se saisirent de leurs personnes et les 
interrogèrent sur le champ : s'ils n'avoient point 
eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur 
arrivée ? M. de Scudéry répondit que oui ; s'ils n'a- 
voient point menacé la vie du prince de mort 
cruelle ou de poison? Il Tavoua; s'ils n'avoient 
pas concerté ensemble le temps et le lieu ? Il tomba 
d'accord; s'ils n'alloient point à Paris pour exé- 
cuter et pour mettre fin à leur dessein? Il ne le 
nia point. Là dessus, on leur demanda leur nom, 
et ayant ouï que c'étoient M. et M"' de Scudéry, 
ils connurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus 
et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avoient 
d'autre dessein que de faire mourn- en idée des 
princes morts depuis longtemps. Ainsi leur inno- 
cence fut reconnue, etc. ' » 

Nous avons raconté avec quelque développemen t 
les trois années que Scudéry et sa sœur passèrent 



l. Les biographies anglaises racontent une anecdote sem- 
blable des deux auteurs dramatiques Beaumont et Fletcher. 



38 NOTICE 

en Provence, d'abord parce que des recherches 
faites sur les lieux mômes nous ont permis d'é- 
claircir certains points mal connus jusqu'ici, en- 
suite parce que ce séjour ne fut pas sans influence, 
au point de vue social et littéraire, sur la suite de 
leur vie et de leurs ouvrages. Nous n'insisterons 
pas ici sur les vers, trop souvent médiocres, que 
l'aspect des lieux inspira à Scudéry, et nous ne ci- 
terons que pour en signaler le ridicule, un échan- 
tillon de sa prose daté pompeusement du Fort de 
Notre-Dame-de-la-Gardc , auquel Tallemant a fait 
allusion*. « Ceux qui gouvernent cette monarchie 
y est-il dit dans ÏEpUre au lecteur, savent tenir 
les ennemis de la France si loin de notre royaume, 
que les Gouverneurs des places frontières ont loi- 
sir de faire des livres J'ai cru, lecteur, que 

puisque la Fortune n'a pas voulu que j'eusse au- 
cune part aux affaires, il m'étoit du moins permis 
de faire voir que, si elle m'y eût appelé, je m'en 
serois peut-être acquitté sans honte, et que celui 
qui a fait parler Louis Quatrième et tant d'autres 
Rois auroit été capable de servir Louis Quatorze — 
si, au lieu de le reléguer aux dernières extrémités 
de cet État, il avoit plu à cette Fortune de le 
retenir à la Cour et de lui donner quelqu'em- 
ploi. » 

Cet ouvrage est le dernier de ceux que Scudéry 
ait datés du lieu de son gouvernement, quoiqu'il 
ait continué à prendre le titre de Gouverneur de 

1. Discours politiques des rois. Paris, 16^7, \n-'i°. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 39 

Notre-Dame-de-la-Garde jusqu'en 1663 dans les 
derniers volumes du roman d'Almahide. 

Dès 1656', Chapelle et Bachaumont traçaient la 
fameuse description qui est restée dans toutes les 
mémoires : 

« C'est Notre-Dame-de-la-Garde, 
Gouvernement commode et beau, 
A qui suffit pour toute garde 
Un Suisse avec sa hallebarde, 
Peint sur la porte du château. 

« Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque 
inaccessible.... Nous grimpâmes plus d'une heure 
avant que d'arriver à l'extrémité de cette monta- 
gne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une 
méchante masure tremblante, prête à tomber au 
premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais 
doucement, de peur de la jeter par terre, et, après 
avoir heurté longtemps, sans entendre môme un 
chien aboyer sur la tour. 

Des gens qui travailloient là proche 
Nous dirent : Messieurs, là dedans 
On n'entre plus depuis longtemps. 
Le gouverneur de cette roche. 
Retournant en Cour par le coche, 
A depuis environ quinze ans^. 
Emporté la clef dans sa poche. 

1. C'est la véritable date du voyage, qui se termina à Lj-on 
vers le milieu du ûiois de novembre de cette année. Cf. Tail- 
landier, Cominencements de Molière^ dans la Revue des Deux- 
Mondes, t. XIX , p. 280, et Péricaud , Lyon sous Louis XIV, 
p. 90. 

2. Cela ne ferait que neuf ans (de I6kl à 1656); mais on 



40 noticp: 

« La naïveté de ces bonnes «;ens nous fit bien 
l'ire, siirlout quand ils nons firent remarquer un 
écriteau, que nous hunes avec assez de peine, car 
le temps l'avoit presque effacé : 

Portion de Gouvernement 
A louer tout présentement. 

« Plus bas, en petit caractère : 

Il faut s'adresser à Paris 

Ou chez Conrart, le secrétaire, 

Ou chez Courbé, l'homme d'affaire 

De tous messieurs les beaux esprits. » 

Évidemment tout cela est un peu chargé, et un 
historien de Notre-Dame-de-la -Garde est allé jus- 
qu'à douter que nos deux Épicuriens voyageurs 
se soient donné la peine de grimper jusqu'en haut 
de la montagne. Mais leur description n'en aura 
pas moins le dernier mot, comme tout ce qui est 
marqué au coin du goût et de la bonne plaisan- 
terie. 

Mieux que les vers et la prose du frère, les 
lettres de la sœur, dont nous avons cité d'assez 
nombreux extraits, et qu'on retrouvera plus com- 
plètes dans la Correspondance, nous paraissent, 
malgré l'abus de l'esprit, avoir retenu une em- 
preinte fidèle des lieux, des personnes et des 
mœurs. Nous avons pu contrôler sur le vif quel- 

aura changé le chiffre lors de l'impression du Voyage dans 
le Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes. Cologne, 
P. Marteau, 1663, in-16. D'ailleurs nos deux auteurs n'y re- 
gardaient pas de si près. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 41 

ques-unes de ses peintures^ et, malgré la diffé- 
rence des temps, nous en avons reconnu la fidé- 
lité. Ce petit coin de la vie provinciale sous 
Louis XIV, encore si peu connue, reroit des lettres 
de M"" de Scudéry une vive lumière , et elles 
resteront comme une page à la fois littéraire et 
historique. 

Celle-ci, comme nous l'avons vu, demeura en 
correspondance avec Marseille jusqu'aux dernières 
années de sa vie*. Aussi plus d'un souvenir de 
son séjour dans cette ville cosmopolite et semi- 
orientale; aventuriers des deux sexes, types plus 
ou moins francisés de Turcs et d'Africains, cor- 
saires généreux, héroïques Bassas, etc., tout cela 
se retrouvera dans ses ouvrages et mêlera un peu 
de réalité à la fantaisie dans les compositions ro- 
manesques qui illustreront le nom de son frère 
et le sien au milieu du monde littéraire parisien 
oii nous allons les suivre. 



1. « On m'écrit de Marseille..., » disait-elle encore à Tabbé 
Boisot, dans une lettre du 19 juillet 169'i. lionnecorse, dont 
son frère avait fait imprimer la Montre, et dont elle eut occa- 
sion d'obliger le fils, lui servait dans cette ville de correspon- 
dant et dMntermé(liaire auprès de ses anciens amis. Voir sa 
lettre du 20 mars 1681. 



II 



LE CYRUS, LA CLÉLIE, ETC. — LES SAMEDIS. - PELLISSON. — 
RÉACTION LITTÉRAIRE. 

iG'iT-iesg. 

Sciidéry et sa sœiir^ lors de leur retour dans la 
capitale_, à la veille de la Fronde, ne retrouvèrent 
pas l'hôtel de Rambouillet dans l'état où ils l'a- 
vaient laissé. La maîtresse du lieu, le chef de cette 
famille aristocratique, l'âme de cette réunion bril- 
lante et polie qui s'y groupait naguères autour 
d'elle, la marquise de Rambouillet, commençait 
à ressentir les atteintes de la vieillesse. Ses deux 
filles avaient suivi leurs maris en province. Les 
quatre années de guerre civile qui marquèrent la 
période aiguë de la Fronde, dispersèrent une partie 
des amis de la maison, quand elles ne les brouil- 
lèrent pas. En un mot, cette société qu'ils avaient 
vue si florissante penchait déjà vers son déclin, et, 
au moment même (1G51) oii paraissait dans le 
tome VII du Grand Cyrus « la description la plus 
fidèle, la plus complète, comme aussi la plus 
agréable qui soit parvenue jusqu'à nous, de ce 



I 



NOTICE SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 43 

sanctuaire de la bonne compagnie au dix-septième 
siècle ^ » , elle allait bientôt se réduire au cercle 
étroit de la famille et de quelques amis. 

M""" de Caylus, dans ses Souvenirs, cite les hô- 
tels d'Albret^ de Richelieu_, comme ayant été « une 
suite et une continuation de l'hôtel de Rambouil- 
let » ; mais nous avons le témoienase de JM"" de 
Scudéry elle-même sur les sociétés qui l'accueilli- 
rent au sortir du théâtre de ses premiers pas dans 
le monde. 

Dans une lettre adressée, suivant toute vraisem- 
blance, à M. de Pomponne, et dont malheureuse- 
ment nous n'avons pu recueillir que ce trop court 
passage, elle s'exprime ainsi : « Souvenez-vous, 
Monsieur, que j'ai commencé d'être connue des 
gens par l'hôtel de Rambouillet, et en suis sortie 
par l'hôtel de Nevers et Ihôtel de Créqui\ » 

Georges de Scudéry avait réuni en 1649 ses Poé- 
sies diverses, et, pour se poser en homme sérieux, il 
s'excusait ainsi, dans Y Avis au lecteur, de ce que 
ce volume renfermait pour la dernière fois des 
vers d'amour : « Ce n'est pas que j'aie encore be- 

1, Cousin, La Société française au dix-septième siècle, d'' après 
le Grand Gyrus de iy'i" de Scudéry, 2" édition, 1. 1, p. '245. 

2. Catalogue d'autographes du 15 mai ISiS, n*" 471. 
L'iiôtel de Nevers était sur remplacement actuel de celui 

des Monnaies. Il avait été acquis en 1641 par M. de Guéné- 
gaud. M. de Pomponne, dans une lettre du l^"" décembre 1644, 
a tracé le tableau de la société qui s'y réunissait. 

L'hôtel de Gréqui, habité par le maréchal de ce nom, per- 
çait de la rue des Poulies dans le cul-de-sac des Pères de 
l'Oratoire. Il fut démoli lors des premiers travaux de la Colon- 
nade du Louvre, en 1666. 



44 NOTICE 

soin (le beaucoup de pourlre pour cacher la blan- 
cheur de mes cheveux, ni que ma vieillesse soit 
de'^crépite. Mais enfin, j'ai quarante-luiit ans, et ma 
première maîtresse n'est plus belle, etc. » Admis 
à l'Académie l'année suivante, il gardait auprès 
de lui, avec une sollicitude jalouse, sa sœur Made- 
leine, qui lui rendait en collaboration utile et dis- 
crète' ce qu'elle recevait de lui comme notoriété, 
comme crédit auprès du public et des libraires, 
profitant ainsi, avec sa réserve ordinaire, du bruit 
fait autour d'un nom qui était aussi le sien. Cepen- 
dant, on la voit prendre parti pour son compte 
dans la querelle des sonnets de Job et d'Uranie, 
oi^i elle tient pour Uranie avec la duchesse de Lon- 
gueville ^ Dans la guerre de la Fronde, qui éclata 
presqu'en môme temps, les Scudéry embrassèrent 
avec plus d'ardeur encore, et aussi avec plus de 
péril, le parti du grand Condé et de la belle du 
chesse. Tandis que le frère se compromettait pour 
les intérêts de M. le Prince, au point d'être obligé 
de se cacher', puis de quitter Paris, la sœur, ani- 

1. Nous verrons plus loin que le Cyrus et la Clelie rappor- 
tèi'ent beaucoup d'argent, du moins au libraire. Mais il en 
passa une partie à l'emploi qu'indique avec ménagement, mais 
assez clairement du reste, l'auteur de VÉloge de M^^^ de Scu- 
déry : « Riche des seuls biens de son esprit, elle crut qu'elle 
devoit en faire usage pour acquitter de grosses dettes qu'elle 
n'avait pas cmtractées. a 

2. Voy. sa lettre à Chapelain du 7 décembre lô^t?. 

3. On lit dans une lettre inédite du surintendant Servien à 
Mazarin, en date du 22 août 1654 : « Je crois certainement 
que celui que l'on étoit tant en peine de découvrir, qui écrivoit 
à M. le P... les lettres si importantes et si bien raisonnées que 
V. E. m'a fait quelquefois l'honneur de me montrer, c'est 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 45 

niée d'un dévouement non moins chaleureux, con- 
sacrait sa prose et ses vers à la défense des deux 
grands personnages dont la cause se confondait 
dans son esprit avec le patriotisme lui-même. Car 
les sentiments monarchiques, qui lui étaient com- 
muns avec l'immense majorité de la nation, ne 
l'empêchaient pas de dire, avec un accent ému 
rare à cette époque : « L'amour de la patrie est 
bien avant dans mon cœur\ » Sur ce chapitre, 
elle pensait, comme M"' de Gournay, à la vieille 
française, et l'on voit, par exemple, dans une let- 
tre à Conrart^ qu'elle n'entendait pas raillerie lors- 
qu'il s'agissait de la vertu de l'héroïne que Cha- 
pelain s'apprêtait à chanter. 

w M"" de Longueville, dit Tallemant, à propos 
du dévouement des Scudéry dans cette circons- 
tance, n'ayant rien de meilleur à leur donner, leur 
envoya de son exil son portrait avec un cercle de 
diamants; il pouvoit valoir douze cents écus. » 
Une lettre inédite que nous possédons confirme et 
les services rendus et la reconnaissance de la du- 
chesse. « Je ne prétends pas, écrivait-elle à Scu- 
déry, de Moulins, le 29 août (1C54), que le petit 

Scudéry, qui se retire, à ce qu'on m'a dit, dans le palais d'Or- 
léans. Je crois qu'il importe de le faire arrêter. » 

1. Voy. sa belle lettre à Godeau du 22 février 1650, celle du 
mois d'octobre suivant, où se trouvent les vers si connus sur 
le Grand Condé. 

Ses lettres de cette époque sont de véritables chroniques de 
la Fronde, écrites à un certain point de vue, mais sous le coup 
des événements. 

2. Jointe à celle adressée de Marseille à Marie Dumoulin, 
le 21 août 16(i7. 



46 NOTICE 

présent que je vous ai fait \ous montre toute ma 
reconnoissance, je prétends seulement qu'il vous 
la marque, et qu'en vous faisant souvenir de moi 
il vous remette dans la mémoire une personne qui 
a gravé dans la sienne ce que vous avez fait pour 
elle, et qui, n'étant pas née tout à fait bassement, 
ne peut être aussi touchée de votre générosité sans 
souhaiter qu'une meilleure fortune lui fournisse 
les occasions de contribuer à rendre la votre pro- 
portionnée à votre mérite.... Je vous prie que 
M"'' de Scudéry sache par votre moyen que je con- 
serve pour elle toute l'estime qu'elle mérite. » 

Mais ce dévouement, cette admiration des Scu- 
déry pour les Gondé — le glorieux auteur à'Alaric 
n'aurait pas parlé autrement — se révélaient d'une 
manière encore plus éclatante dans un roman qui 
faisait alors beaucoup de bruit et qui, sans inau- 
gurer un genre tout à fait nouveau, passait du 
moins pour en être le modèle le plus accompli. 
Artamene ou le Grand Cyrus avait paru en dix 
parties ou volumes, publiés depuis le commen- 
cement de 1649 jusqu'à la fin de 1653, sous 
le nom de M. de Scudéry, gouverneur de Notre- 
Dame-de-la-Garde. C'était, ainsi que le procla- 
maient, dans tout le cours de la publication, les 
dédicaces, les portraits, les chiffres, les illustra- 
tions des volumes, une glorification perpétuelle de 
la maison de Condé. M°" de Longueville figurait 
en tête et à la fin de l'ouvrac-e dont les diverses 
parties lui étaient adressées, au fur et à mesure 
de leur apparition, par W de Scudéry, soit à 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 47 

l'hôtel de Longiieville et à celui de Condé, soit à 
Stenay et à Montreuil-Bellay, partout oi^i les portait 
la bonne et la mauvaise fortune. Tout le monde, 
à commencer par les intéressés eux-mêmes, recon- 
naissait^, sous des noms persans, mèdes, assyriens, 
le vainqueur de Rocroy et de Lens dans Cyrus; sa 
sœur dans la blonde Mandane, douce et fière à la 
fois; les lieutenants du prince dans les guerriers 
d'Asie qui accompagnaient le héros persan; les 
beautés célèbres de la cour d'Anne d'Autriche 
dans les belles dames des cours d'Ecbatane, de 
Sardes, de Bab3lone; l'hôtel de Rambouillet dans 
le palais de Cléomire , enfin dans Sapho , cette 
fille savante, aimable et sage de Mytilène, « dont 
la beauté n'étoit pas sans défauts, ni le teint de la 
dernière blancheur, mais généreuse, désintéressée, 
fidèle dans ses amitiés, à la conversation si natu- 
relle, si aisée et si galante, » M"" de Scudéry elle- 
même qui, entre les divers noms sous lesquels 
ses contemporains la désignèrent, — Philoclée 
dans le Royaume de coquetterie de l'abbé d'Aubi- 
gnac, Polymathie dans le Roman bourgeois, la ber- 
gère Acacie dans des vers de Conrart, Artélice 
dans VEurymédon, Daphné dans W" de la Suze, 
la docte Sophie dans Somaize, etc., etc., — choi- 
sit et adopta définitivement celui de Sapho qui lui 
est resté. 

Déjà en 1641, avant le voyage de Marseille, 
avait paru un premier roman : Ibrahim ou V Illustre 
Bassa , sous le nom de Scudéry qui, deux ans 
après, en avait fait une tragi-comédie, déclarant 



48 NOTICE 

licirdimeuL dans la Préface, u qu'il avoit été trop 
heureux en roman pour ne pas l'être en comédie. >• 
On y trouve deux épisodes que reprirent depuis 
les historiens et les dramaturi^es : celui du comte 
de Lavagne (conjuration de Fiesquej, et celui de 
Mustapha et Zéangir. Guéret, dans son Parnasse 
réformé, insinue que Georges n'en était pas l'au- 
teur; et Tallemant s'exprime d'une manière encore 
plus positive dans son Historiette des Scudéry : 
« Elle a fait une partie des harangues des Femmes 
illustres^ et tout V Illustre Bassa. » Segrais, de son 
côté, dit qu'avant Vllliislre Bassa M"'' de Scudéry 
avait beaucoup contribué aux tragédies de son 
frère. Il est certain, comme nous l'avons déjà in- 
di{jué, qu'il y eut de bonne heure entre le frère et 
la sœur une collaboration à laquelle chacun d'eux 
trouvait son compte. C'était chose sous-entendue 
dans leur entourage littéraire le plus intime. Par 
exemple, Balzac, dans sa Correspondance % charge 
Conrart de remercier Scudéry de l'envoi du Grand 
Cyrus; mais, en disant : «J'ai déjà été régalé du 
9" volume », il ajoute : a Je vous demande un 
compliment de votre façon pour M. et M"' de Scu- 
déry. )) « Ceuxqui laconnoissoient un peu, dit en- 
core Tallemant, virent bien dès les premiers vo- 
lumes de Cijrus que Georges ne faisoit que la pré- 
face et les épîtres dédicatoires. La Calprenède le 
lui dit une fois en présence de sa sœur, et ils se 

1. Les Femmes illui-tres ou les Harangues héroïques. Paris, 
1665, in-12. 

2. Œuvres, 1665, in-^, t. I, p. 969. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 49 

fussent battus sans elle. » Et plus loin : « Quand 
Scudéry corrigeoit les épreuves des romans de sa 
sœur, car par grimace il faut bien que ce soit lui, 
s'il reconnoissoit quelqu'un, d'un trait de plume 
aussitôt il le défiguroit , et de brun le faisoit 
noir. » 

Dans cette collaboration, M. Cousin donne ainsi 
la meilleure part à M"'" de Scudéry : « Selon une 
tradition fort vraisemblable, ils composaient de la 
manière suivante. Ils faisaient ensemble le plan: 
Georges, qui avait de l'invention et de la fécondité, 
fournissait les aventures et toute la partie roma- 
nesque, et il laissait à Madeleine le soin de jeter 
sur ce fond assez médiocre son élégante broderie 
de portraits, d'analyses sentimentales, de lettres, 
de conversations. S'il en est ainsi, tout ce qu'il y a 
de défectueux dans le Cyrus viendrait du frère, et 
ce qu'il y a d'excellent et de durable serait l'œuvre 
de la sœur*. » 

Peut-être ne faut-il voir là qu'une exagération 
en sens contraire de l'opinion primitivement re- 
çue. Car il y a eu réaction dans les jugements des 
littérateurs et des bibliographes^, quant aux ou- 
vrages d'imagination portant le nom de Scudéry. 
Après avoir tout attribué au frère, on veut main- 

1. La Société française au dix-septième siècle, t. II, p. 118. 

2. Par exemple Niceron et Brunet attribuent Ahnahide à 
M'i" de Scudéry. Eh bien, deux lettres de Chapelain à Geor- 
ges, des 25 août et 16 novembre 1660, renferment, sur la 
deuxième partie de ce roman, des détails, des conseils, des 
critiques qui prouvent que Chapelain le traitait comme l'auteur 
incontesté de l'ouvrage. 

4 



50 NOTICE 

tenant donner tout à la sœur. La vérité ne serait- 
elle pas entre ces deux extrêmes? Ainsi, lorsqu'on 
se rappelle que Scudéry avait servi, et qu'on le 
voit, en toute circonstance, se piquer de ses con- 
naissances dans l'art militaire, il est difficile de 
croire que les épisodes de guerre, où se complaît 
l'auteur du Cyrus, et où M. Cousin a reconnu les 
relations les plus exactes, les plus techniques du 
siège de Dunkerque, des batailles de Lens et de 
Rocroy, du combat de Gharenton, etc., ne soient 
pas Touvrage du soldat romancier dont le nom 
ligure partout, sur le titre et dans les dédicaces de 
l'ouvrage. 

Depuis quelque temps. M"" de Scudéry voyait 
chez son ami Conrart un avocat de Castres établi à 
Paris, protestant comme celui-ci, pourvu comme 
lui d'une charge de secrétaire au Conseil, et qui 
travaillait sous ses auspices à la Relation contenant 
r/iistoire de l'Académie française. C'était un petit 
homme disgracieux de taille et de visage, qui, 
selon le mot de Guilleragues répété par M""" de 
Sévigné, abusait de la permission qu'ont les hom- 
mes d'être laids. Mais, en le dédoublant, disait 
encore la spirituelle marquise, on trouvait une 
belle intelligence et une belle âme. Également 
propre à la société, aux lettres et aux affaires, sous 
un extérieur qui paraissait repousser la sympa- 
thie, il cachait le don de la ressentir et de l'inspi- 
rer. C'est par là que devait être prise M"' de Scu- 
déry, à peine moins maltraitée au point de vue des 
avantages extérieurs, mais, c'est Ménage qui Taf- 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 51 

lirme^ plus capable d'aimer fortement que Pellis- 
son lui-même. Ainsi commença une de ces amitiés 
célèbres^ bien voisines de l'amour*, qui en eut les 
vicissitudes, les jalousies, les petitesses et les 
grandeurs, et dont il est parlé si longuement, 
comme par un auteur plein de son sujet, au 
tome X du Grand Cyrus. 

Pellisson rencontrait M"'' de Scudéry chez des 
amis communs, mais il n'osait aller chez son 
frère, car celui-ci lui en voulait, dit Tallemant, 
a parce qu'il ne l'avoit pas mis dans sa Relation 
de r Académie. » Aussi, dans ce dernier volume du 
Cyrus, qui parut en décembre 1653, il est ques- 
tion d'un frère de Saplio, Charaxe, qui s'oppose 
à la liaison de sa sœur et de Phaon. D'ailleurs, 
nous avons vu qu'il la gardait presque en charte 
privée. De là, un nouveau grief qu'il faut aussi 
entendre raconter à Tallemant. « M. de Grasse ^ 
donnoit à dîner à la demoiselle, à Gonrart et à 

1. Voici comment elle a parlé elle-même de ces amitiés : 
« Lorsque Tamitié devient amour dans le cœur d'un amant, 
ou, pour mieux dire, lorsque cet amour se mêle à ramitié, 
sans la détruire, il n'y a rien de si doux que cette espèce 
d'amour; car, tout violent qu'il est, il est pourtant toujours 
un peu plus réglé que l'amour ordinaire; il est plus durable, 
plus tendre, plus respectueux, et même plus ardent, quoiqu'il 
ne soit pas sujet à tant de caprices tumultueux que l'amour 
qui naît sans amitié On peut dire, en un mot, que l'amour et 
l'amitié se mêlent comme deux fleuves dont le plus célèbre 
fait perdre le nom à l'autre. » Esprit de .î/'ie de Scudéry, 1766 , 
p. 275. 

2. Antoine Godeau, évcque de Grasse et de Vence, était, 
comme nous l'avons vu, l'un des plus anciens amis de M'i« de 
Scudéry. 



52 NOTICE 

quelques autres; Conrart trouva Pellisson en che- 
min et l'y mena. Le lendemain, le petit prélat, qui 
n'étoit point averti, rencontre Scudéry à Thôtel de 
Rambouillet et lui dit, entr'autres choses, que Ma- 
demoiselle sa sœur avoit amené M. Pellisson dîner 
chez lui, et lui dit mille biens de ce garçon. Le 
soir, Scudéry pensa manger sa sœur*. » 

Cependant , lorsque l'auteur des Historiettes 
ajoute : « Elle avoit pris le samedi pour demeu- 
rer au logis , afm de recevoir ses amis et ses 
amies', » il ne faut pas croire qu'elle ait attendu 
pour cela sa séparation d'avec son frère. Dès 1653, 
les Samedis se tenaient, soit au loofis commun du 
frère et de la sœur, vieille rue du Temple', soit 

1. Il paraît que ces espèces de rencontres, que Scudéry re- 
gardait probablement comme des rendez-vous, se renouve- 
laient assez souvent. Pellisson écrivait à M"'^ Legeiidre le 

2 novembre 1656 : « On me vint prendre à midi pour aller 
dîner chez M. de Vence, dont nous ne fûmes de retour qu'à 
la nuit. Ml'" de Scudéry, W^^ Robineau, M. Chapelain et 
M. Isarn en éloient. o 

2. « La plupart des Précieuses, dit Somaize, ont un jour 
pour recevoir les autres. C'est une nymphe du siècle qui a in- 
venté cet usage. » Ainsi l'habitude A'avoir uii jour, comme on 
parle encore aujourd'hui, nous vient de cette époque, et pro- 
bablement de M'i" de Scudéry. 

3., Et non rue Quincampoix, comme l'a cru, sur des indices 
peu concluants, M. E. Miller, dans son travail, intéressant du 
reste, extrait du Correspondant : Pierre Tainand., lettres inédites 
de Bossuet et de Af^" de Scudéry. Paris; Douniol, 1869, in-S», 
p. 21. M. Ch. Giraud dans VHistoire de Saint- Évremond, qui 
précède son édition des Œuvres mêlées de cet auteur, 1865, 

3 vol. in-12. a plus approché de la vérité en plaçant ce do- 
micile rue de Berry. Nous avons trouvé, à cet égard, une 
indication précise dans un document sans date, mais certai- 
nement antérieur à la Fronde : Bolle des taxes faites sur les 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 53 

chez M"" Boquet ou M'"" Aragonnais, leurs voi- 
sines. Dès lors aussi, M"" de Scudéry faisait les 
honneurs de cette réunion; elle tenait maison, dit 
expressément le Cyrus. C'est à ce logis de la 
vieille rue du Temple que se rapporte la descrip- 
tion du roman * et aussi la visite racontée par Mé- 
nage : « M™*' de Montbazon vint un jour me voir 
et m'emmena avec elle dans son carrosse pour aller 
avec elle à la promenade. Quand nous fûmes mon- 
tés, — Oi^i irons-nous, me dit-elle? — Allons voir, 
lui dis-je, M"'' de Scudéry. Elle n'avoit jamais été 
chez elle. Étant arrivés, nous entrâmes dans la 
salle. M"*" de Scudéry étoit dans une chambre au- 
dessus. Sa vieille étant montée aussitôt pour l'a- 
vertir : Mademoiselle, lui dit-elle, venez vite; 
M. Ménage est là avec la plus belle femme de 
France ^ » 

Pellisson, dans une lettre datée de Chambord, 
le 14 octobre 1668, donne aussi quelques détails 
sur l'intérieur de M"" de Scudéry. « Je vous as- 
sure qu'il me semble tous les jours que le Brun, 
Mansart et le Nostre ont employé tout leur talent 
et leur savoir dans les lieux où le Roi passe. 

bourgeois et habitans du Quartier St-Avoye et le Temple, pour 
raison du nettoyement : 

« Vieille rue du Temple. 

M. Scudéry xiii livres. » 

(Bibl. Nat. M" fr., n" 18,795, p. 31.) 

1. T. X, 1. Il, p. 599 etsuiv. 

2. Menagiana, 1693, p. 135. 



54 NOTICE 

S'il s'avisoit d'entrer jamais 

Dans le médiocre palais 

Où vous régnez dans les tournelles, 
La maison aussitôt deviendroit des plus belles, 
Le \ilain vestibule en seroit honoré, 
L'obscur degré seroit tout éclairé. 

Le passage seroit paré. 

Que de lustres dans les ruelles ! 
Le cabinet enfin vous paroîtroit doré'. « 

Le cabinet de M"® de Scudéry fut de tout temps 
fort modeste, car elle écrivait h l'abbé Boisot, le 
9 octobre 1 694 (elle demeurait alors rue de Beauce) : 
«. Que l'Ermite vienne quelquefois à ma cellule, 
car mon cabinet se peut appeler ainsi. » 

Dans cette première habitation, comme plus 
tard dans la seconde, se trouvait un jardin planté 
d'arbres fruitiers dont M"^ de Scudéry distribuait 
les fruits à ses amis, de mûriers, d'orangers, de 
jasmins et même d'acacias, essence encore nou- 
velle en France. Là chantaient cette fauvette qui 
revenait tous les ans et qui revient aussi souvent 
dans les vers de Sapho et de ses amis, cette pi- 
geonne au nom de laquelle on présentait des pla- 
cets, ces roitelets, ces pinsons et enfin ces tourte- 
relles qui inspiraient si heureusement les habitués 
de la maison*. Ajoutez-y une chatte favorite, dont 

1. Œuvres diverses de M. Pellisson, de l'Académie françoise. 
Paris, 1735, in-12, t. II, p. 408. 

2, Le Dialogue d'un Passard et d'une Tourterelle, par Pellis- 
son, est présent à toutes les mémoires. Le quatrain suivant 
est moins connu : 

où peut-on trouver des amans 
Qui nous soient à jamais fidèles ? 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 55 

les adorateurs platoniques de sa maîtresse se pro- 
clamaient jaloux, et vous aurez une idée de ce pre- 
mier théâtre des Samedis*. On y tenait des conver- 
sations littéraires ou galantes, témoin la fameuse 
Journée des Madrigaux, du 20 décembre 1653*, 
on y échangeait des cadeaux, on s'y occupait 
quelquefois de sciences et souvent de modes. On 
avait des imitateurs, des rivaux et des critiques*. 
Que faisait Scudéry pendant ce temps? Le plus 
souvent sans doute, il avait de ces boutades dont 
nous parle Tallemant : « Il se retiroit chez lui et ne 
vouloit voir personne. » Mais nous avons aussi la 
preuve qu'il ne s'isolait pas toujours aussi com- 
plètement, et nous le verrons tout à l'heure figurer 
dans une conversation avec sa sœur et l'abbé d'Au- 
bignac, leur voisin. Il paraît même, par une pièce 
de vers de Pellisson, qu'il ne refusa pas toujours 

Je n'en sais que dans les romans 
Et dans les nids des tourterelles. 

Ce joli quatrain, que les éditeurs des Œuvres de Pellisson^ 
1734, t. I, p, 158, ont attribué à ce dernier sur la foi d'une let- 
tre de M™f de Scudéry à Bussy-Rabutin, doit être restitué à 
jyjme (Je p, (probablement de Platbuisson), d'après le témoi- 
gnage plus digne de foi de M^'^ de Scudéry elle-même (Voy. sa 
première lettre à l\i'^"= Descartes). 

1. \oy. passim, le Recueil de pièces galantes de la Suze et de 
Pellisson. — Les OEuvres diverses de Pellisson, etc. 

2. Publiée par M. Emile Colombey, 1856, in-12. 

3. « Toute cette cabale ignorante ou envieuse étoit opposée 
à la nôtre, et parloit de nous d'une si plaisante manière que je 
ne m'en puis souvenir sans étonnement ; car ils se figuroient 
qu'on ne parloit jamais chez Sapho que des règles delà poésie, 
que de questions curieuses et que de philosophie, et je ne sais 
même s'ils ne disoient point qu'on s'y occupoit de magie. » 
Le Grand Cyrus, X® partie, 1. ii, p. 347. 



56 NOTK'.E 

de se prêter aux coquoUeries poétiques entre celui- 
ci et sa sœur, tant qu'il put les croire sans consé- 
quence. Dans cette pièce intitulée Caprice conlre 
l'estime, et qui commence ainsi : 

Donc je ne dois plus prétendre 
D'arriver un jour à Tendre; 
Donc, sans jamais être aimé 
Je ne serai qu'estimé ; 

Dans cette pièce, disons-nous, il prend à témoin 
Sapho et son excellent frère de l'insuffisance d'un 
sentiment froid comme l'estime, etc.'. 

Bientôt le succès de Clélie (1 654-1 661 ) , toujours 
sous le nom de Georges, vint s'ajouter à celui 
à'Artamène. La pacification de 1652, et la rentrée 
de la Cour à Paris (21 octobre) avaient multiplié 
toutes les coteries, et, entre autres, celle des Pré- 
cieuses dont le nom, encore peu répandu, ne se 
prit en mauvaise part que plusieurs années après. 
L'esprit romanesque triomphait en littérature 
comme en politique. « Tandis que l'amour du 
bruit, la galanterie, le goût des aventures et des 
grands coups d'épée armaient contre l'autorité 
royale les jeunes seigneurs, les héroïnes coquettes, 
les vieux magistrats et les masses populaires, les 
éditions multipliées de la Clélie et du Cyrus eni- 
vraient les lecteurs par leurs longs récits de guerre, 
de politique et d'amour *. » 

1, Recueil de pièces galantes de la Suze et de Pellisson, 17(il, 
t. I, p. 200 

2. Histoire des poètes épiques français du XVII'^ siècle, Thèse 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 57 

Clélie est conçue dans le même système pseudo- 
historique^ exposé dès la préface de ï Illustre Bassa, 
largement appliqué dans Cyinis et repris avec des 
développements dans le chapitre des premières 
Conversations, intitulé : De la manière d'inventer 
une fable. On voit dans ce dernier écrit que l'au- 
teur n'était pas sans avoir réfléchi à l'emploi de 
l'histoire dans le roman, quoique ses théories aient 
été souvent fausses ou mal appliquées. Il ne faut 
donc pas demander à la Cléfie la peinture exacte 
des premiers temps de Rome, ni les vrais carac- 
tères des anciens Romains qu'après tout Racine et 
même Corneille n'ont pas laissé d'accommoder 
aussi quelquefois à la française. La description de 
Cartilage qu'on trouve au tome I""' n'a pas les 
prétentions à la couleur locale bruyamment affi- 
chées dans un de nos romans contemporains. Il 
ne faut y chercher_, en fait de témoignages histo- 
riques, qu'une vérité purement relative. On sent 
des souvenirs vivants de la Fronde dans le tableau 
des combats qui ensanglantent les faubourgs de 
Rome, dans la scène où Brutus soulève le peuple, 
dans le récit des intrigues qui séduisent ses fils, 
dans la peinture de leur mort, etc. 



par Julien Duchesne, 1870, p. 8k. — Voici la date des prin- 
cipales éditions des romans du genre dont il s'agit: 

Le Cyrus : 1650, 1651, bk, 55, 56, 58. 

La Clélie: 1656, 1658, 60, 61, 1731. 

Polexandre de Gomberville, 1629, 1637. 

La Calprenède, Cassandre, 1642, 1650, 10 vol. 
— Cléopâtrc, 1647, 1658, 12 vol. 

1. Pages 159-169. 



58 NOTICE 

On y a compté jusqu'à soixante-treize portraits 
de personnages connus, et telle est leur fidélité que 
plusieurs ont suppléé à l'œuvre du crayon ou du 
pinceau. Ainsi pour la comtesse de Maure, pour la 
marquise de Sablé ' . C'est là, dit l'historien de M""' de 
Maintenon, qu'il faut chercher la meilleure pein- 
ture du singulier ménage de Scarron, et le meilleur 
portrait de 3P'' Scarron dans sa jeunesse ^ Non- 
seulement toutes les dames voulaient être dans 
les romans de M'" de Scudéry, comme le dit Tal- 
lemantqui cite des exemples de cette manie, avec 
noms à l'appui, mais encore de saintes maisons, 



1. V. les ouvrages de MM. Ed. de Barthélémy et Cousin. 

2. L'auteur de la Clélie introduit les deux époux, sous les 
noms de Scaurus et Lyriane, dans le temple de la Fortune, 
pour interroger l'oracle sur leurs destinées. — Portrait de 
M'"" Scarron. — La belle Lyriane, introduite auprès de Toracle, 
ne veut rien demander. « Car enfin, dit-elle au sacrificateur, 
si je dois être heureuse, je le serai infailliblement, et s'il doit 
m'arriver quelque malheur, je le saurai toujours assez tôt. 
— Ce que vous dites est si bien dit, reprit le sacrificateur, 
que je ne doute pas que vous ne soyez un jour aussi heureuse 
que vous méritez de l'è're. -o 

M™'' Scarron, dit la Beaumelle, avait vingt quatre ans, quand 
M"e de Scudéry fit cette prédiction. Les deux époux furent re- 
connaissants. Scarron dit dans son Épilre chagrine à M^^" de 
Scudéry : 

Vous donnez donc ainsi de l'immortalilé, 

Par un pur mouvement de libéraUté, 

Et de votre Scaurus l'agréable peinture 

M'affranchit donc ainsi des lois de la nature ! 

Celle par qui le ciel soulage mon malheur, 

Digne d'un autre époux comme d'un sort meilleur, 

Lyriane en un mot vous est fort obligée. 

Et non VUranie, comme portent toutes les éditions des Œuvres 
de Scarron. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 59 

d'austères personnages, ainsi que nous le verrons 
bientôt, n'étaient pas insensibles à l'ambition de 
figurer dans celte galerie romanesque. La plume 
de Sapho faisait concurrence au pinceau de Phi- 
lippe de Champagne aussi bien qu'à celui de Mi- 
gnard ou de Petitot. 

Mais il y a dans la Clélie un genre d'intérêt par- 
ticulier qui la distingue des autres romans publiés 
sous le nom de Georges, et qui acliève d'en révéler 
le véritable auteur. La femme s'y montre de plus 
en plus, avec ses vertus comme avec ses faiblesses. 
Nous ne voulons pas seulement parler ici de la 
Carte de Tendre qui se trouve au tome Y% et que 
l'auteur n'a jamais entendu donner que comme une 
plaisanterie de société '. Ce mélange d'allégories 
galantes et de descriptions imaginaires, sans re- 
monter ici jusqu'au Roman de la Rose, à la géo- 
graphie fantastique de ï Utopie et du Pantagruel, 
avait été, si l'on en croit l'abbé d'Aubignac, mis 
en œuvre dans sa Relation du royaume de Coquette- 
rie, composée longtemps avant Fapparition du pre- 
mier volume de Clélie, quoique publiée seulement 
pendant le cours de la môme année 1 654. Dans la 



1. Celer conte à la princesse des Léontins que Clélie s'étant 
amusée un jour à supposer qu'il y avait un pays de Tendre, 
dans lequel on pouvait voyager, on lui en demanda la carte, 
qu'elle traça et dessina comme on le voit dans le roman. 
Clélie, t. I, p. 399-Wl. 

Mais plus loin, p, 477, elle proteste contre la publicité don- 
née malgré elle à cette bagatelle, « qui éloit faite pour n'être 
vue que de cinq ou six personnes d'esprit, et non de deux 
mille qui n'en ont guères, ou qui l'ont mal tourné. » 



60 NOTICE 

Ldlre (V Arisic à Cléonle\ il nous apprend que 
« p(uii' 1(3 brouiller avec l'illustre Saplio^ certaines 
personnes^ jalouses peut-être de ce que, par l'occa- 
sion du voisinafi-e, il avoit depuis quelque temps 
renoué son ancienne connoissance avec elle, avoient 
représenté sa Carie et sa Description du roijaume de 
Coquetterie comme une imitation, sinon comme un 
larcin de celles du Pays de Tendre. » 

Quoi qu'il en soit de cette question, pour nous 
assez indifférente, de savoir si la création de l'abbé 
est antérieure, ou même, comme le veut Furetière, 
supérieure à celle de M"" de Scudéry, d'Aubii-nac, 
dans son apologie, en prend occasion de nous ra- 
conter, sur ses rapports avec elle et avec son frère, 
quelques détails qui trouveront bien ici leur place. 
« Elle ne sauroit avoir perdu le souvenir que, dès 
la première fois qu'elle me montra son Pays de 
Tendre, je lui dis que j'avois dès longtemps fait 
une description de la vie de ces femmes extrava- 
gantes que l'on nomme Coquettes, mais que ma 
profession présente m'empêchoit de faire voir de 
quel air je les avois traitées. Elle s'efforça même 
de me relever de ce scrupule par des considérations 
que son frère soutint d'une manière fort obligeante, 
et nous en parlâmes trop longtemps pour avoir 
oublié cet entretien qui doit fermer la bouche à 
tous les autres ^ » 

Des termes dont se sert d'Aubignac, et de l'af- 



1. Paris, F. Bienfait, 1659, in-18. 

2. Lettre (VArifite, p. 6. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 61 

firmation même de Clélie;, rapportée plus haut, 
« que cette bagatelle n'étoit faite que pour être 
vue de cinq ou six personnes, » il semble résulter 
qu'il existait des copies manuscrites de la Carte 
de Tendre, même avant l'apparition du premier 
volume de Clélie. Dans tous les cas, elle entendra 
une foule d'imitations , de commentaires, parmi 
lesquels il ne faut pas oublier la Gazette de Tendre, 
publiée par M. Emile Colombey à la suite de la 
Journée des Madrigaux, d'après les manuscrits de 
Conrart. On trouve dans les mômes manuscrits une 
pièce en forme de Charte, dont voici l'intitulé : 
a Sapho, Reine de Tendre, Princesse d'Estime, 
Dame de Reconnoissance, Inclination et terrains 
adjacents, à tous présents et à venir. Salut, etc. 

Donné à Tendre, au mois des Roses, l'an de la 
fondation d'Amour, 1656. » 

Il y a aussi une Relation de ce qui s'est depuis 
peu passé à Tendre, avec le discours que fit la souve- 
raine de ce lieu aux habitants de V AncieJine ville ^ 

Pour racheter toutes ces puérilités, hâtons nous 
de citer sur la Clélie l'opinion d'un écrivain mo- 
raliste qui nous montrera que tout n'est pas fri- 
vole dans cette œuvre d'une femme. « La Clélie, 
qui, au premier coup d'œil, ne semble qu'un ro- 
man plein de je ne sais quelle métaphysique amou- 
reuse qui prête au ridicule, ou un manuel pédan- 
tesque de galanterie, la Clélie est, quand on l'étudié 
de près, un livre sérieux et curieux où toutes les 

1. Miller, Pierre Tnisand, etc., p. 26. 



62 NOTICE 

questions qui tiennent à la condition des femmes 
dans le monde sont traitées d'une manière à la 
fois piquante et judicieuse. Quel est le rang que 
la civilisation moderne donne à la femme_, et que 
doit faire la femme pour avoir et pour garder ce 
rang? Voilà, en vérité, le sujet de la Clélie \ » 

Au surplus, le moment approchait où M"* de 
Scudéry, déjà à demi émancipée par le succès des 
derniers romans dans lesquels l'opinion lui attri- 
buait une part de plus en plus large, allait plus 
complètement encore s'affranchir de la tutelle par- 
fois gênante de son frère, et avoir son intérieur, 
son ménage, sa société, son individualité civile et 
littéraire. 

Georges, compromis, comme nous l'avons vu, 
dans la cause du prince de Condé, avait quitté 
Paris à la fin de l'année 1654, et s'était retiré à 
Graville, près du Havre'. « Là, dit Tallemant, 
une demoiselle romanesque , qui mouroit. d'envie 
de travailler à un roman, croyant que c'étoit lui 
qui les faisoit, l'épousa. » Cette demoiselle était 
Marie-Madeleine du Montcel de Martin-Vast, femme 
d'esprit, comme le prouvent ses lettres éparses 



1. Saint-Marc Girardin, Cours Je littérature dramatique, 1861, 
t. III, p. 3. 

2. Comme il règne quelque obscurité sur cette époque de la 
vie de Scudéry, nous citerons ici, d'après le Manuscrit pro- 
venant de Sainte-Beuve déjà signalé par nous, les lettres de 
Chapelain, à lui adressées, des 14 février et 12 juin 1659, « à 
Pirou, en Normandie ; » des 25 août et 16 novembre 1660, « à 
Paris. » Il est pour la première fois question de M™« de Scu- 
déry (Mlle Ue Martin-Vast) dans la lettre du 12 juin 1659. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDERY. 63 

dans la correspondance de Bussy-Rabutin, d'une 
beauté médiocre^ à en croire ce passage de l'une 
d'elles, si bien applicable à sa belle-sœur : « Voilà 
un des privilèges de nous autres dames pas belles, 
et il faut avouer que c'est peut- être le seul; nous 
disons en tendresse tout ce qui nous plaît sans 
que cela scandalise \ » Epoux et père de famille 
sans devenir plus riche ni beaucoup plus sage, 
Scudéry fit quelques tentatives pour renouer avec 
sa sœur une communauté dont il s'était bien trouvé; 
mais celle-ci, sans nier les obligations qu'elle lui 
avait dans le passé -, sans rester indifférente 
pour l'avenir aux intérêts ni à la réputation de son 
frère, persista résolument ^ à maintenir son indé- 
pendance jusqu'à la mort de ce frère, arrivée le 
14 mai 1667. 

Quoique Georges, dans la préface à'Alaric (1 654) 
se fût fait honneur sans façon du succès de 1'//- 
lustre Bassa et du Grand Cyrus, quoiqu'il eût mis 
- encore son nom aux derniers volumes d'Almahide 
ou r Esclave Reine (1658), depuis longtemps, nous 
l'avons vu, dans le cercle des amis intimes, et 
même dans le monde littéraire, on avait soupçonné, 
puis désigné celle qu'on regardait comme le véri- 
table auteur. En vain M"^ de Scudéry s'en dé- 



1. Lettre à Bussy, du 29 avril 1672. 

2. Voy. dans la Correspondance la lettre de Scudéry à 
Tabbesse de Malnoue. 

3. Tallemant dit à ce sujet: « Il (Scudéry) vint ici, il y a 
un an (ceci était écrit en 1658), mais sa sœur lui déclara 
qu'il n'y avoit qu'un lit flans la maison, et il s'en retourna. » 



64 NOTICE 

fendait encore devant l'abbé de Marolles; en vain 
elle aft'ectait d'être en colère contre Furetière qui;, 
dans sa Nouvelle all('(j'>ri<iue, de cette même an- 
née 1G58, avait imprimé « qu'elle avoit fait les 
romans que son frère s'attribuoit; » en vain^, jus- 
qu'en 1728, l'auteur de la nouvelle édition du 
Dictionnaire de Hichclet , exprimait-il encore des 
doutes à cet égard, lluet ne faisait que proclamer 
une vérité déjà connue, lorsque, en tête de sa Let- 
tre àSegrais sur V origine des romans (1670), alors 
que Zaide et la Princesse de Cleves n'avaient pas 
encore paru, il rendait à M"*^ de Scudéry cet écla- 
tant hommage : « On ne vit pas sans étonnement 
les romans qu'une fille autant illustre par sa mo- 
destie que par son mérite avoit mis au jour sous 
un nom emprunté, se privant si généreusement de 
la gloire qui lui étoit due, et ne cherchant sa ré- 
compense que dans sa vertu, comme si, lorsqu'elle 
travailloit ainsi à la gloire de notre nation, elle 
eût voulu épargner cette honte à notre sexe; mais 
enfin le temps lui a rendu la justice qu'elle s'étoit 
refusée, et nous avons appris que Vlllustre Bassa, 
le Grand Cyrus et la Clélie, sont les ouvrages de 
M"^ de Scudéry, » 

On peut dire que les années qui suivirent la sé- 
paration de M^'^ de Scudéry d'avec son frère m.ar- 
quèrent l'apogée du succès de ses romans et peut- 
être aussi de ses Samedis, bien que quelques 
écrivains représentent ceux-ci comme ayant déjà 
perdu de leur éclat. U y a ici une distinction à 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 65 

faire. Ce qui paraît vrai, c'est que, à mesure que 
les réunions de la vieille rue du Temple s'éloi- 
gnaient par la date de celles de l'hôtel de Ram- 
bouillet, l'élément aristocratique y diminuait d'au- 
tant, et la distance entre la rue Saint-Thomas du 
Louvre et le Marais se laissait mieux apercevoir. 
La Calprenède, jaloux du succès de la Clélie, pro- 
nonçait ce terrible mot : « Pour moi, je ne vais 
point chercher mes héros dans la rue Quincam- 
poix. )) Il y avait bien encore quelques grands 
personnages qui formaient le lien entre les deux 
réunions : Montausier et sa femme, la marquise 
de Sablé, M'"^ de Rohan- Montbazon \ « dont l'amitié 
hautement déclarée donnait au modeste salon de 
la vieille rue du Temple et à la société un peu mê- 
lée qui s'y rassemblait de la considération et même 
un certain éclat ^ » L'auteur des HistorieUes^ en 
1658, disait des Samedis : '< Il y avoit autrefois 
des personnes de qualité , comme M"" d'Arpa- 

1. Marie-Éléonore de Rohan-ÎNIonlbazon, abbesse de la Tri- 
nité de Caen, puis de Malnoue, connue dans la société pré- 
cieuse sous les noms d'Octavie, de Méléagire, la Grande Ves- 
tale dans C/e/ie, fut une des femmes les plus distinguées de cette 
époque qui en comptait un si grand nombre. Elle unissait à la 
piété et aux qualités solides que Pellisson a fait ressortir dans 
une belle épitaphe (voyez-la à la fin du I1I« vol. de ses Lettres 
historiques'), Tenjouement et les grâces de Tesprit et du corps. 
Huet, dans sa jeunesse, a tracé d'elle un portrait renfermant ce 
passage singulier quand on songe qu'il s'applique à une ab- 
besse et qu'il émane d'un futur évêque : « N'ayant jamais vu 
votre gorge, je n'en puis parler ; mais si votre sévérité et votre 
modestie vouloient me permettre de dire le jugement que j'en 
fais sur les apparences, je jurerois qu'il n'y a rien déplus ac- 
compli. » 

2. Cousin, La Société française, i. II, p. 151. • 

5 



66 NOTICE 

jon ' et M'"" de Saint-Ange; mais l'une s'est mise 
en religion, et l'autre la voit bien encore, mais 
c'est plutôt un autre jour que le Samedi. » On 
pourrait encore citer les Duplessis-Guénégaud, les 
Saint-Aignan^les comtesses de Rieux et de JMaure, 
]\jiie (jg Vandy, et plus tard^ la duchesse de Saint- 
Simon ^ 

Sans doute les noms des habitués ordinaires du 
Samedi, Chapelain, Conrart, Pellisson, Ménage, 
Sarazin, Doneville, Isarn, etc., ceux de M"""' Cor- 
nuel, Aragonnais, de leurs filles ou belles-filles, de 
M"" Boquet et Robineau, etc., n'ont pas le même 
parfum aristocratique; mais il faut se rappeler que, 
dans cette société du dix-septième siècle, l'esprit 
était aussi une dignité, et que les réunions de 
M^'® de Scudéry, en devenant plus bourgeoises, 
n'avaient pas cessé d'être littéraires. « On y voyait, 
dit M. Marcou, et ces jeunes filles qui aimaient 

1. Jacqueline, fille du duc d'Arpajon et petite-fille du maré- 
chal de Thémines. Tallemant ajoute en note : « Quand 
Mi'« d'Arpajon se fit carmélite (elle prit Tliabit le 7 juillet 
1655), ]M"« Sapho s'avisa de lui écrire une grande lettre, pour 
l'en retirer, qui n'eût peut-être pas persuadé unejeune fille, et 
celle-là avoit trente ans : car elle ne lui parloit que des diver- 
tissements qu'elle perdoit. La reine alla ce jour-Li aux carmé- 
lites ; les religieuses vouloient lui montrer cette lettre, et, en 
eflet, sans Moissy qui y prèchoit ce jour-là, elles l'eussent 
fait. Car Sapho avoit grand tort d'écrire comme cela en une re- 
ligion où l'on ne reçoit point de lettres que les supérieures ne 
les ayent lues. » Cette affaire fit grand bruit, et la lettre de 
Mi'« de Scudéry, souvent mentionnée, s'est dérobée à toutes 
nos recherches. 

2. Ce devait Olre Diane-Henriette de Budos , première 
femme de Claude de Saint-Simon, père de l'auteur des Mé- 
moires. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 67 

Descartes et le chantaient^ et celles qui^ par leur 
beauté^ vengeaient le Samedi des épigrammes de 
Furetière^ et d'autres qui les justifiaient trop; et la 
noblesse provinciale ou parisienne, d'épée ou de 
robe; et les présidentes, les avocats, les beaux es- 
prits, les abbés, même les évêques; et tous ces 
contingents de la Normandie, de la Provence et du 
Languedoc, recrues que l'admiration ou l'amitié 
avaient faites à M"*^ de Scudéry, quand elle habitait 
le Havre ou Marseille; à Pellisson, quand il était 
à Toulouse ou à Castres \ » Car, il faut bien le 
reconnaître avec les mauvais plaisants, Pellisson 
était le Prince, l'Apollon des Samedis, et il avait 
été proclamé tel par Saplio elle-même. 

Furetière avait dit spirituellement : « La Vierge 
du Marais s'est bornée à créer un monde (le Pays 
de Tendre), laissant à d'autres le soin de le peu- 
pler. » Et, dans une lettre sans date, mais qui 
doit se rapporter aux années 1654-1655, il ajou- 
tait : « Le P. B. et moi ne vous parlons jamais 
de ce que vous ne voulez jamais entendre. Nous 
disons même dans le monde que nous avons en 
vous une illustre amie, mais, dans le fond de 
l'âme, nous sommes vos très-humbles et très- 
obéissans amans. » On sait déjà que Furetière ne 
fut pas toujours aussi tendre envers « l'illustre 
amie ; » mais ce langage, et plus encore les innom- 
brables madrigaux recueillis par Conrart, Pellisson 
et autres nous montrent sur quel ton étaient avec 

1. Etude, sur Pellisson, p. 99. 



68 NOTICE 

elle la plupart des liomnios qui rcntouraient. 
D'ailleurs il est diriicile de croire qu'elle ne 
sonoçeait pas à elle-même, quand elle disait de 
Clélie : «< Cette admirable fille vivoit de façon 
qu'elle n'avoit pas un amant qui ne fût obligé de 
se cacher sous le nom d'ami, et d'appeler son 
amour amitié, autrement ils eussent été chassés 
de chez elle'. » De même Pellisson, qu'il est diffi- 
cile de reconnaître dans le Pliaon du Cyrus, est 
peint, à ne pas s'y méprendre, dans l'Herminius 
de la Clélie, deuxième et troisième parties, cor- 
respondant aux années de leur liaison la plus 
intime. 

C'étaient, dans tout cet entourage, des déclara- 
tions, des échanges de cadeaux, des minauderies, 
des rivalités dont il est bien difficile de ne pas sou- 
rire, quand on songea l'âge de la plupart des soupi- 
rants, et surtout à celui de la Divine Snpho (elle avait 
alors près de cinquante ans). Néanmoins, parmi 
ces soupirants, il y en avait un jeune encore, 
Isarn, de Castres, qui était venu rejoindre à Paris 
son compatriote Pellisson. Aussi beau que celui-ci 
était laid, aimable mais inconstant, il adressa 
d'abord à Saplio des hommages que ni Tun ni 
l'autre ne prit au sérieux et qui se promenèrent 
de Télamire à Philoxène, de Philoxène à Octavie% 
etc. Cependant les coquetteries allaient leur train. 

1. Clélie, t. I«% p. 389. 

2. Voy. la Journée des Madriçjaux, p. 17, 51, Ik; le Louis 
d''or, par Isarn, et la lettre de M"»^ de Scudéry à cette occa- 
sion. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 69 

On faisait au Raincy de longues promenades en 
tête à tête avec Trasile (Isarn) ; on recevait des 
cachets et des épitres galantes du généreux Théo- 
damas (Conrart)*; que dis-je^ on passait un au- 
tomne tout entier h sa maison d'Athis-Mons, et 
il y avait un commerce réglé de coquetterie entre 
les fauvettes du bois de Carisatis et celles du bois 
de Sapho. La plaisanterie s'exerçait sur les amours 
de Conrart, comme elle allait bientôt le faire sur 
ceux de Pellisson. 

Gonrart, sage comme un Caton, 
A pourtant au cœur, ce dit-on, 
Un petit endroit attendri 
Landeriri. 

Qui croirait que le sage Théodamas était un 
tigre de jalousie? C'est pourtant ce qu'atteste 
Ménage qui n'osait faire à Sapho certain présent 
de peur de paraître empiéter sur les privilèges de 

1. Sur le cachet donné à Sapho par Théodamas, il y eut tout 
un déluge de madrigaux passablement ridicules. Sapho termine 
le sien par ces vers : 

On ne peut se défendre 
De vous donner son cœur ou de le laisser prendre, 

Théodamas insiste : 

Je suivrai la leçon qu'Amour rae vient apprendre, 
Doncez-moi votre cœur sans me le laisser prendre. 

Sapho réplique à son tour : 

Vous êtes un cruel vainqueur 
De vouloir qu'on porte son cœur 
Jusque dans voire chambre, etc. 

[Journée des Madriijau.r, p. 39 et s. 



70 NOTICE 

son rivaP. Plus hardi vis-à-vis de Cotin, il se 
posait contre lui en galant chevalier de la Vierge 
du Marais^ moins compromettant, il est vrai;, par 
la passion que par le ridicule ^ 

C'est évidemment au milieu de ces plaisanteries 
de société qui suivirent la puhlication du premier 
volume de Clélie, telles que la Journée des 3Iadri- 
gaux, la Carte et la Gaze'te de Tendre"^, au milieu 
de ces coquetteries à droite et à gauche, destinées 
peut-être à cacher un sentiment plus sérieux, qu'il 
faut placer le fameux quatrain : 

Enfin, Acanthe, il faut se rendre. 
Votre esprit a charmé le mien, 
Je vous fais citoyen de Tendre, 
Mais de grâce n'en dites rien". 



1. Quand il est en courroux 

Ce n'est plus le meilleur des hommes ; 
C'est un tigre jaloux. 
Sapho, vous le savez, il entre en frénésie, 
Sa colère aussitôt trouble sa fantaisie; 
Et, saisi de fureur, comme ses ennemis 
Il traite ses amis. 

{Menagii poemata, 1680, p. 238.) 

2. Voy. ci-après la petite guerre de la Ménagerie. 

3. On peut voir dans ce dernier opuscule, p. 75 et suiv., 
comment l'admission d'Acanthe (PelUsson), dans le Pays de 
Tendre souleva l'opposition des habitants de V Ancienne-Ville, 
assemblés chez le généreux Mégabase, qui forcèrent Sa[)ho à 
lui faire faire quarantaine avant de l'admettre, parce que, 
avant de venir à Nowelle-AmUié, il avait passé par un lieu 
où régnait une maladie contagieuse dont il avait failli mourir. 
Tout cela, dépouillé de la forme allégorique, semble indiquer 
que les anciens habitués du Samedi, à l'instigation du marquis 
de Montausier, voulurent forcer Pellisson à se contenter du 
titre d'ami, au lieu du sentiment plus tendre qu'il avait d'abord 
mis en avant. 

4. « Il (Pellisson) donna de la jalousie à M. Conrart au su- 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 71 

M'"^ du Plessis-Bellière, l'une des dames qui 
paraissaient quelquefois aux Samedis, avait fait 
connaître Pellisson et M"^ de Scudéry à Fouquet, 
dont elle était parente. L'un et l'autre reçu- 
rent quelques marques de sa libéralité. Pellisson 
lui en adressa des remercîments en vers et en 
prose, et, à partir de l6bG, devint un de ses prin- 
cipaux commis, sans que les relations avec Sapho 
en fussent interrompues. Les Papiers de Fouquet 
renferment des lettres qu'elle adressait à Pellisson 
pendant son voyage à Nantes où il accompagnait 
le Surintendant. Elle-même venait d'assister aux 
fêtes de Vaux* et avait passé quelques jours aux 
Pressoirs du Roi, propriété située sur les bords de 
la Seine, près de Fontainebleau où se trouvait 
alors la Cour, et qui, bâtie sous François l*"", ap- 
partenait alors à une famille Jacquinot, amie de 
Fouquet et de M'^^ de Scudéry. Celle-ci était in- 
quiète du silence prolongé de Pellisson. On était 
au commencement de septembre 1661. L'orage 
o;rondait sur la tête du Surintendant. Dans 
ces lettres datées des Pressoirs, le jargon du 
Royaume de Tendre, sous la plume de M"^ de 
Scudéry, a fait place aux accents du cœur: « Man- 
dez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un 



jet de M'ie de Scudéry, qui m'avoua elle-même, en me parlant 
un jour de leur mésintelligence, que c'en étoit là la cause. 
Elle ne put s'empêcher de déclarer enfin à M. Pellisson la 
passion qu'elle avoit pour lui, par des vers qu'elle fit sur le 
champ. « [Menagiana, 1693, p. Ik6.) 
1. Marcou, Étude sur Pellisson, p. 489. 



72 NOTICE 

pauvre petit mot pour me consoler de votre ab- 
sence qui m'est la plus rude du monde — Je ne 
vous demande pas de longue lettre; je ne veux 
qu'un mot qui me dise comment vous vous por- 
tez, car pour peu que je sache que vous vivez, je 
supposerai que vous m'aimez toujours, w 

Entre deuv êtres qui, à défaut de la jeunesse et 
de la beauté, pouvaient mettre en commun les 
trésors d'uae atîection aussi vive et aussi sérieuse 
à la fois, on s'étonnerait de ne pas voir apparaître 
ridée du mariat^e'. Elle se présenta au moins à 
leur entourage le plus immédiat, soit que cette 
éventualité ait excité ses railleries ou ses craintes. 
Les lettres que nous venons de citer renferment 
les passages suivants : « Si je ne craignois de vous 
fâcher, je vous dirois que v... m... (votre mère) 
dit et fait de si étranges choses tous les jours, 
que l'imagination ne peut aller jusque là, et tout 
le monde vous plaint d'avoir à essuyer une ma- 
nière d'agir si injuste et si déraisonnable..,. » Et 
plus loin: « Votre mère a dit à M... (Ménage) des 
choses qui vous épouvanteroient si vous les saviez, 
tant elles sont déraisonnables, emportées et hors 
de toute raison'. » 

Ce qu'il y a d'obscur dans ces allusions sera 
éclairci par une lettre inédite de l'abbé Bourdelot 



1. a On a toujours cru qu'il y avoit entre M'^'-" de Scudér> 
et Pellisson un mariage de conscience. » (Note de Saint-Marc 
sur rÉpigramme un de Boileau.) 

2. Ici quatre lignes elTacées avec soin. Voir la Gorrespon 
dance. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 73 

que nous empruntons à la Correspondance de Ni- 
caise\ « Je n'étois pas d'humeur à laisser passer 
ce que dit \ Anti-Menagiana que, si Pellisson eût 
épousé M"® de Scudéry, c'eût été la faim qui au- 
roit épousé la soif, et beaucoup d'autres im- 
pertinences de cette nalure. A propos de Pellis- 
son, il est bon de vous dire que ce que dit le Me- 
nagiana que sa mère offrit vingt mille livres à 
M"^ de Scudéry pour Tobliger à l'épouser est très- 
faux. Je sais de bonne part qu'elle ne craignoit rien 
tant que de la voir la femme de son fils. » 

Mais, soit pruderie, soit indépendance, iVP® de 
Scudéry professa un éloignement constant pour le 
mariage. Elle s'était expliquée là-dessus très- 
nettement au t. X, 1. Il du Cgrus, et elle y revient 
encore dans des lettres de sa vieillesse, où, à l'oc- 
casion du mariage de M™" de Chandiot, une de 
ses amies, elle écrit : « Le mariage est, suivant, 
moi, la chose du monde la plus difiicile à faire 

bien à propos J'ai préféré trois fois dans ma 

vie la liberté à la richesse, et je ne saurois m'en, 
repentira « En revanche elle se forma toujours de 
l'amitié l'idée la plus haute. Nous allons la voir à 
l'épreuve. 

A la date de la dernière des lettres de M"^ de 
Scudéry citées plus haut, 7 septembre 1661, 
Pellisson était arrêté avec Fouquet à Nantes de- 



1. Fonds Français, 93o0, t. II, p. 960, 

2. Lettre à M"'? de Chandiot, du 18 décembre 1691. — 
Lettre à l'abbé Boisot, du même jour. 



74 NOTICE 

jjiiis deux jours; puis, sur un ordre du roi, il 
fut conduit au cliâteau d'Angers et de là à la Bas- 
tille. On peut voir à la Correspondance la lettre 
émue qu'elle écrivait à lluet sous le coup de cette 
nouvelle. A partir de ce moment, ce fut, de la 
part de M'^^ de Scudéry, une série de démarches, 
d'écrits, de sollicitations de ruses pieuses, d'abord 
pour adoucir sa captivité, et ensuite pour la faire 
cesser. Pellisson avait su mettre dans ses intérêts 
un Allemand qu'on avait placé auprès de lui comme 
espion, et dont il lit un émissaire Par le moyen 
de cet homme, il eut avec son amie une corres- 
pondance journalière, dont on peut se faire une 
idée d'après ce qu'elle dit dans sa lettre du 12 mai 
1694 à l'abbé Boisot : « J'ai brûlé plus de cinq 
cents lettres de M. de Pellisson, du temps de la 
Bastille. » 

Au moment où la saisie des fameuses cassettes 
du Surintendant provoquait de la part de Chape- 
lain des paroles peu mesurées contre d'anciens 
amis*, et jetait la terreur parmi les femmes lé- 
gères et les entremetteuses de la ville et de la 
Cour, on aime à voir ces deux honnêtes femmes, 
Scudéry et Se vigne, protester contre les défaillan- 
ces et les calomnies, se soutenir mutuellement*, 

1. ï Est-ce être honnête homme, comme Font tant prôiic 
les flatteurs de Fouquet, les Scarron, les Pellisson, les Sapho, 
et toute la canaille intéressée?... » (Lettre à 'M"*'' de Sévigné, 
du 3 octobre 1661.) 

2. Ce fut Mi'o de Scudéry qui s'éleva avec le plus de force 
contre ceux qui, à l'occasion des cassettes de Fouquet, se 
permettaient des insinuations calomnieuses sur le compte de 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 75 

encouraiijer les autres^, et se donner la main dans 
cette œuvre de dévouement, jusqu'au moment où 
elles purent se présenter ainsi, avec leur ami libre 
grâce à elles, au courageux magistrat dont les 
conclusions avaient sauvé la vie à Fouquet'. En 
effet, tandis que l'une enrôlait à la cause du mal- 
heur ses correspondants séduits, entraînés par la 
magie de son style, Saplio espérant que le mo- 
ment était venu où l'on allait se relâcher des pre- 
mières rigueurs, écrivait à Colbert ^ une lettre 
éloquente pour le supplier d'adoucir la captivité 
du prisonnier, et de permettre qu'il pût être 
visité par quelques parents et amis, à commencer 
par sa mère, celle-là même qui avait tenu au su- 
jet de leur liaison des propos si peu charitables*. 
Mais près de deux ans s'écoulèrent encore avant 
que Pellisson n'obtînt cette ombre de liberté, 
comme il le disait lui-même dans une lettre 
écrite le 15 novembre 1 6G5'' à l'abbesse de Mal- 



M""" de Sévigné. Celle-ci, clans sa lettre du 22 octobre 1661, 
charge Ménage d'en remercier leur amie commune. 

1. « J'ai été voir notre chère voisine (M'^e du Plessis-Guéné- 
gaud); nous avons bien parlé de notre cher ami. Elle avoit 
vu Sapho, qui lui a redonné du courage. » (Sévigné à M. de 
Pomponne, 27 novembre 1664.) 

2. « 9 février 1666. — M™« de Sévigné m'amena Pellisson 
et M'ie de Scudéry, qui me témoignèrent toute l'estime et 
l'amitié possible sur l'histoire du procès de M. Fouquet. » 
(Journal d'Olivier (fOrmesson, t. II, p. 4'i6.) 

3. Voir cette lettre, de décembre 166rî, à la Correspondance. 
k. M™" Pellisson avait obtenu en juin 1662 une permission 

restreinte qui lui avait été retirée depuis. (Fr. Ravaisson, 
Archives de la Bastillp., t. II, p. 43.) 
5. Ibid., p. 455. 



76 NOTICE 

noue par l'intermédiaire de M"^ de Scudéry , 
« l'amie incomparable et unique au monde par 
qui vous recevrez ce billet; » car cet bomme 
semble avoir exercé sur les femmes les plus dis- 
tinguées une séduction qui certes n'était pas celle 
des avantages pbysiques. Dans une lettre de Tab- 
besse de 31alnoue, portant la suscription : Odavie 
â Zénocrate\ on lit : « Vous apprendrez de bien 
des endroits qu'ïlerminius a la liberté de voir 
ses amis, et qu'on espère qu'il l'aura bientôt 
tout entière. Je vous envoie la lettre qu'il m'écri- 
vit le jour môme qu'il vit Sapho. Sans mentir, j'ai 

tout à fait de la joie de celle qu'ils ont Sapbo 

me mande que la chambre de Pellisson est la plus 
triste du monde: il n'y a qu'une seule fenêtre à 
double grille dans une muraille de six pieds d'é- 
paisseur^ » C'est dans ce triste réduit qu'accou- 
rurent dès le premier jour « mille gens de qua- 
lité. » Quant à Sapbo, elle s'y installa, pour ainsi 
dire, à demeure avec le prisonnier, puisque l'ab- 
besse de Malnoue mandait à son correspondant le 
8 janvier 16(36 : « Sapbo et Acanthe m'écrivent 
quelquefois de la Bastille^ » 

La spirituelle Octavie, tout en s'associant de 
cœur à la joie du couple enfin réuni, ne se refu- 

1. On n'est pas d'accord sur le véritable nom de ce corres- 
pondant de l'abbesse de Malnoue. M. Fr. Ravaisson veut qu'il 
s'agisse ici de Conrart. M. Cousin, avec plus de vraisemblance, 
désigne Isarn ; l'éditeur des lettres d'Éléonore de Rohan hésite 
entre M. deDoneville, Paul Pellisson ou son frère George. 

2. Ibid., t. m, p. 1. 

3. M^s Conrart, in-1'", t. XI, p. 1257. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 77 

sait pas quelques malices à leur endroit. Elle 
avait fait promettre à Sapho de lui rendre un 
compte très-exact de cette entrevue. « Il n'y a pas 
de plaisantes questions que je ne lui aie faites. 
Vous savez que, quand je suis en humeur de la 
questionner sur Herminius, il n'y a rien de fou 
qui ne me passe par l'esprit — » Un mois après 
la délivrance de Pellisson elle écrivait encore : 
« Il m'a envoyé des odes de dévotion qu'il a 
faites dans sa prison. Je les ai trouvées si ten- 
dres pour Dieu, que j'ai mandé à Sapho que j'en 
estime et en aime Herminius davantage, mais que, 
comme je ne la crois pas si dévote que lui, j'ai eu 
peur qu'elle n'ait été jalouse du bon Dieu\ » 

Cependant la poésie qui avait consolé la capti- 
vité devait jouer son rôle dans la délivrance. 
Pellisson avait composé à la Bastille un poëme de 
1391 vers, tout en l'honneur de M"® de Scudéry ^ 
qui en est l'Alpha et l'Oméga. 

Sapho, qui consolez mon triste éloignement, 

fille incomparable, en vertus éclatante, 
Qui de l'honnête amour étiez la longue attente, 
Merveille de notre âge, adorable en bontés, 
Vous me verrez un jour, et vous le méritez, 
Couronner vos vertus de cent fleurs immortelles 
Qu'un siècle laisse à l'autre également nouvelles. 
Mais pendant que le temps, trop long selon vos vœux. 
Me ramène à pas lents un destin plus heureux, 



1. Ibid.. p 1251 et 1261. 

2. Voy. ce qu'elle en dit dans sa lettre à Boisot, du 7 juin 
1693. 



78 NOTICE 

Aimez, aimez Acanthe, et laites vos délices 

De ces fleurs qu'il vous cueille au bord des précipices. 

Nous avons cité les premiers et les derniers vers 
de ce poëme d'Eurymédoii à qui l'on jugera sans 
doute que Bossuet faisait bien de l'honneur en le 
relisant chaque année. Pour être indulgent à ces 
vers^ ainsi qu'à la plupart de ceux qui faisaient 
les délices de la société du Samedi^ il faut se rap- 
peler que ces fadeurs et ces puérilités servaient 
d'organe à d'innocentes amitiés et parfois aux. 
plus nobles sentiments. Ainsi ces interminables 
vers sur la fauvette, le roitelet, le pinçon, toute 
cette poésie de colombier et de volière qui met 
notre patience à une si rude épreuve en parcou- 
rant le recueil de la Suze et de Pellisson, trouvent 
presque grâce à nos yeux, quand nous savons que 
c'est sur un Placet en vers, présenté au Roi par 
Pellisson au nom de la pigeonne de Sapho ', que 
celui-ci obtint enfin sa liberté. Ce fut vers la fin 
de janvier 1G66 qu'il reparut dans les salons, et 
que, de disgracié qu'il était, il devint presque 
courtisan et homme à la mode. Mais ce qui ne 
changea pas, ce furent les sentiments qui l'unis- 
saient à sa généreuse amie, et qui s'étaient retrem- 
pés à l'épreuve du malheur '. 



1, Œuvres diverses de Pellisson, 1735, t. I, p. 147. 

2. Sur cette amitié courageuse de M'i« de Scudéry, nous 
avions noté un i^assage que nous reproduisons ici, mais dont 
malheureusement nous ne nous rappelons pas la source. 
«'Elle ne craignit point de publier que plusieurs personnes 
considérables, dont elle se mettoit du nombre, diroient tou- 



I 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 79 

Nous ne pouvons résister au désir d'anticiper 
un peu sur Tordre des temps pour ajouter un cha- 
pitre à l'histoire de la conspiration de W^^ de 
Scudéry et de M"" de Sévigné en faveur de Fou- 
quet et de ses amis. La seconde écrivait à son 
gendre le 'i5 juin 1 GTO : « Si l'occasion vous vient 
de rendre quelque service à un gentilhomme de 
votre pays, qui s'appelle V...;, je vous conjure de le 
faire : vous ne me sauriez donner une marque plus 
agréahle de votre amitié.. .. vous connoissez toute 
sa famille. Ce pauvre garçon étoit attaché à M. Fou- 
quet, il a été convaincu d'avoir servi à faire tenir 
une de ses lettres à sa femme; sur cela, il a été 
condamné aux galères pour cinq ans : c'est une 
chose un peu extraordinaire. Vous savez que c'est 
un des plus honnêtes garçons qu'on puisse voir, et 
propre aux galères comme à prendre la lune avec 
ses dents. » 

Or, ce gentilhomme dont le nom était resté en 
blanc dans l'édition de M. de Monmerqué de 
1820, s'appelait Valcroissant\ L'aimable marquise 
avait intéressé à sa cause M"^ de Scudéry qui 
s'était empressée d'écrire en sa faveur à M. de 
Vivonne, général des galères. La réponse de ce 
dernier, dont M. de Monmerqué possédait l'origi- 
nal, portait : « Sitôt qu'on m'eut appris le mérite 



jours du bien de Fouquet, au risque de perdre leur fortune et 
leur vie. » 

1. M. Chéruel, Mémoires sur Fouquet, t. II, p. 529, a ex- 
primé sur ce point des doutes qui ne nous paraissent point 
motivés. 



80 NOTICE 

et rinforlime louL ensemble du gentilhomme pour 
qui vous m'écrivez, je fis tout ce qui dépendit 
de moi pour adoucir la rigueur de sa condamna- 
tion; vous pouvez juger delà ce que je voudrois 
faire dans la suite pour son soulagement ; cela 
ira sans doute à tout ce qui sera en mon pouvoir, 
pour vous marquer, et à M"" la marquise de 
Sévigné, celui que vous avez sur la personne qui 
vous honore le plus Tune et l'autre'. » 

Grâce à l'intervention et aux démarchés de ces 
deux généreuses personnes, l'arrêt fut commué, 
et Valcroissant, trois mois après sa condamna- 
tion, put se promener en liberté dans Marseille. 
Dix-huit ans plus tard, estimé de tous comme un 
des meilleurs officiers de l'armée, il remplissait 
les fonctions d'inspecteur, dont Louvois l'avait 
chargé, et avait occasion d'être utile au jeune 
marquis de Grignan, petit-fils de M™* de Sévi- 
gné". L'année suivante, Valcroissant avait un 
gouvernement en Flandre, et faisait mettre aux 
cadets de Besancon le fils du poète Bonnecorse, 
autre ami et obligé de ^I"^ de Scudéry. 

S'il fallait assigner une date précise au triom- 
phe de cette littérature dont le Cyi^us et la Clélie 
passaient pour l'expression la plus heureuse, nous 

1. Vivonne à Sévigné, 23 août 1670. (Édition des Lettres de 
Sévigné, Biaise, 1818-1819, t. I, p. 190.) 

2. Lettres de M""' de Sévigné, des 28 novembre 1670 et 26 
novembre 1690. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 81 

indiquerions l'année 1658. Il y avait pour l'au- 
teur à la fois succès d'estime et succès d'argent. 
Vers cette époque, Tallemant disait : « Ses livres 
se vendent fort bien, » et Pradon écrivait plus 
tard, à propos des critiques de Boileau : « Cepen- 
dant, ces tomes épouvantables et cet horrible Ar- 
tamene, qui ont été traduits en toutes sortes de 
langues, même en arabe, et qui sont encore au- 
jourd'hui la plus délicieuse lecture des premières 
personnes de la cour, cet horrible Arlamène, dis- 
je, dont on achetoit les feuilles si chèrement à 
mesure qu'on les imprimoit, et qui a fait gagner 
cent mille écus à Augustin Courbé, est à présent 
l'objet de la satire de M. D.... Quand ses satires 
auront fait gagner cent mille écus à Barbin, on 
souffrira sa critique un peu plus tranquillement, 
et quoiqu'il dise : 

A ses propres dépens enrichir le libraire, 

je crois qu'il y a encore du chemin à faire jusque- 
là. En vérité, Cyriis et Clélie sont des ouvrages 
qui ont illustré la langue françoise, et les mar- 
ques éclatantes d'estime que le roi a données à 
une personne illustre et modeste, dévoient arrêter 

M. D S, 

Mais bientôt la fin de la Fronde, puis l'émanci- 
pation définitive du jeune roi ramenaient à la cour 
les princes et les grands seigneurs dispersés au 



1. Nouvelles remarques sur tous les ouvrages du s"" D.. 
(Despréaux). La Haye, 1685, p. 105. 

6 



82 NOTICE 

fond des provinces. Dans le loisir des vieux châ- 
teaux, on avait contracté le goût des récits de 
longue haleine. Tandis que les dames brodaient 
d'interminables tapisseries, la demoiselle de com- 
pagnie faisait, à'Jiaute voix, des lectures à peine 
moins longues. Comme le remarque M""' de Gen- 
lis, « ces éternelles conversations qui, dans les 
ouvrages de M"® de^ Scudéry, suspendant la mar^ 
che du roman, nous paraissent insoutenables, 
étaient loin de déplaire'. » Mais la vie de cour 
avait d'autres exigences. D'ailleurs, Zaïde^ la, Prin- 
cesse de Clives, allaient donner des allures plus 
vives au roman où l'histoire du cœur ne perdait 
rien à se dégager des vieux cadres soi-disant his- 
toriques. 

En vain Ménage disait (( que ces romans du- 
reroient toujours ^, » W^ de Scudéry elle-même, 
. — c'est lui qui l'atteste à quelques lignes de dis- 
tance, — déclarait, trop modestement sans doute, 
« qu'elle avoit encore un roman d'achevé, mais 
que personne ne voudroit l'acheter ni le lire.» Ce- 
pendant, leur vogue se soutint encore longtemps 
dans les provinces et à l'étranger, et, même quand 
ils furent réduits « à gagner les petites armoires, » 
suivant l'expression d'un contemporain, on les 
retrouve encore dans bien des bibliothèques, sans 
excepter celle de Boileau'. Il y eut, pour eux, ces 

1. De rinfluence des femmes sur la littérature française^ 1811, 
t. I, p. 126. 

2. Menagiana, 1694, p. 191. 

3. M. Berriat Saint-Prix a constaté que, dans le nombre 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 83 

admirations attardées et traditionnelles qui ne 
manquent jamais aux ouvrages dont l'attention 
publique s'est vivement préoccupée. Ainsi, vers 
le premier tiers du dix-huitième siècle, le père 
Porée trace une peinture piquante, malgré la 
forme latine et pédantesque dont il l'enveloppe, 
des diverses lectures qui occupent les hôtes d'un 
vieux château. « Que fait cette fille déjà grande, 
assise à une petite table, la tête appuyée sur son 
coude? Elle lit avec avidité l'histoire d'une fille 
persane ou turque, devenue, par ses charmes, la 
favorite d'un roi ou d'un empereur, et illustrée 
par ses amours....» Et plus loin : «Ecoutez les 
Céladons et les Artamènes qui se glorifient de 
leur esclavage, etc.* » Chateaubriand raconte, dans 
ses Mémoires d' Outre-tombe , que sa mère, fille 
d'une élève de Saint-Cyr, savait par cœur tout 
Cyrus. En Angleterre, ces romans français du dix- 
septième siècle, traduits, porte souvent le titre, 
« par des personnes de qualité, » se lisaient en- 
core longtemps après que leur vogue était passée 
chez nous. La sérieuse lady Russell qualifiait la 
Clélie de livre très-profitable, «a most improving 
bock, » et la jeune Mary Wortley, depuis lady 
Montagu, dévorait le Grand Cyrus dans sa cham- 
bre de petite fille. Et cependant, M. Cousin, au 

des ouvrages indiqués par l'inventaire de Boileau, on trouve 
r^strée, Cléopâtre et Cyrus. 

1. De libris qui vulgo dicuntur Romanenses, 1736, m-k°, pp. 
27, 28, 36. — Observatmis sur quelques écrits modernes^ par 
l'abbé Desfantaines, t. V, p. 89, 91. 



84 NOTICE 

début môme du livre où il entreprcud la réhabili- 
tation de cet ouvrage^, réhabilitation, il est vrai, 
plutôt historique que littéraire, n'hésite pas à 
dire : « Qui lit aujourd'hui le Grand Cyrus, qui 
le lisait au dix-huitième siècle, et même dans les 
dernières années de Louis XIV?» 

Il est difficile de décider si Molière et Boileau , 
en qui se personnifia surtout la réaction contre le 
genre précieux et les romans à la Scudéry, suivi- 
rent ou devancèrent le goût du public. Ils affec- 
tèrent l'un et l'autre d'attribuer à la province \ à 
«de mauvaises copies d'excellentes choses,» à «des 
Précieuses ridicules qui imitoient mal les vérita- 
bles Précieuses » cette atîectation dans les discours, 
cette recherche de sentiments qu'on étalait à Ver- 
sailles, qu'on imitait à Paris, qu'on parodiait loin 
de la capitale. 

Rœderer et Cousin, après lui, n'ont pas eu de 
peine à démontrer que Molière n'a voulu jouer en 
1659 ni 1 hôtel de Rambouillet qui n'existait plus, 
ni les Précieuses de 1656, auxquelles personne 
alors n'eût osé appliquer l'épithète de ridicules. 

1. Cathos et Madelon sont « deux pecques provinciales, » 
et, dans la lll»^ satire, ce sont : 

Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans. 
Qui disent tout Cyrus dans leurs longs complimens. 

Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'un des commentateurs mo- 
dernes de Molière assure que le jargon précieux s'est conservé 
jusqu'à nos jours dans plusieurs sociétés de province, et il en 
cite des exemples recueillis par lui dans une ville située à 
moins de 80 lieues de Paris. {Œuvres de Molière^ éd"" d'Aimé- 
Martin, 1824. t. II, p. 47.) 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 85 

Mais, maloçré les précautions oratoires que ren- 
ferme la préface, il est bien certain que les traits 
de la pièce vont plus loin qu'il ne convient à l'au- 
teur de l'avouer. Les théories de Catlios sur « la 
recherche dans les formes » qui doit précéder le 
mariage, les longs préliminaires qu'elle décrit 
complaisamment, n'avaient-ils pas un précédent 
notoire dans les quinze ans de cour que Julie 
d'Angennes imposa au duc de Montausier, et la 
phrase de Madelon à ce propos ne nous transporte- 
t-elle pas en plein roman de Scudéry? « La belle 
chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit Man- 
dane, et qu'Aronce, de plein pied, fût marié à 
Clélie ! » Mascarille déclarant «qu'il est furieuse- 
ment pour les portraits, » et travaillant, « à met- 
tre en madrigaux toute l'histoire romaine, « rap- 
pelle à la fois la langue et les occupations du Sa- 
medi. Allons plus loin : lorsque, d'un côté, nous 
voyons, dans la Journée des Madrigaux, la plu- 
part des valets de la maison faisant des vers *, et, 
de l'autre, les faux marquis de Molière et l'im- 
promptu de Mascarille, sommes -nous dans la 
maison de Gorgibus ou dans celle de M"'' de 
Scudéry et de M"" Boquet? 

On pourrait même trouver persistance d'épi- 
gramme dans le Bourgeois geiitilhornme (1670), 
car le compliment de M. Jourdain à Dorimène * 

1. « Il est effectivement vrai que la plupart des valets de la 
maison firent des vers ce jour-là. » (Note de Conrart, repro- 
duite par M. Em. Colombey, p. 17, de la Journée des Madri- 
gaux.) 



86 NOTICE 

Belle marquise f vos beaux yeux me font mourir d'a- 
mour, avec toutes ses variantes , ressemble assez 
au madrigal de Brutus à Lucrèce : Toujours. 
Von. si. mais, aimoit. d'éternelles, hélas, amours, 
d'aimer, doux. il. point, seroit. nest. quil. 

Qu'il seroit doux d'aimer si l'on aimoit toujours. 
Mais hélas ! il n'est point d'éternelles amours. 

Dans les Femmes savantes, représentées treize 
ans après les Précieuses ridicules, mais dont on 
parlait déjà dès 1666*, il y a bien encore plus 
d'un trait dont les Précieuses et M"* de Scudéry 
peuvent prendre leur part*, mais les critiques sont 
plus générales et répondent à une nouvelle phase 
du goût et des mœurs. Il y est moins mention des 



1. Dans la Ménagerie de Tabbé Cotin, dont la première édi- 
tion datée est de 1666, on trouve un Avis aulecteur renfermant 
ce passage curieux qui paraît avoir échappé aux éditeurs de 
Molière : «: Je pensois que toute la Ménagerie fût achevée , 
quand on m'a averti qu'après les Précieuses^ on doit jouer 
chez Molière, Ménage kiper critique, le Faux savant, et le 
Pédant coquet. Vivat. Les comédiens ont mis dans leurs affi- 
ches qu'il faudra retenir les loges de bonne heure, et que tout 
Paris y doit être, parce que toutes sortes de gens, grands et 
petits, mariés et non mariés, sont intéressés au ménage. C'est 
une plaisanterie de comédiens. » , 

Ainsi le pauvre Cotin criait vivat ! h l'annonce d'une person- 
nalité contre Ménage, sans se douter qu'il devait y figurer 
comme pendant, et que la caricature de Vadius appelait celle 
de Trissotin. 

2. Le bonhomme Ghrysale se plaint aussi de ce que ses va- 
lets font des vers ; 

L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire, 
L'autre rêve à des vers quand je demande à boire. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 87 

romans passés de mode;, et la question de l'in- 
struction qui convient aux femmes est plus net- 
tement posée. Clitandre, qui représente le juste 
milieu dans cette question de l'éducation des 
femmes, ne fait presque que rendre en vers ce que 
M"* de Scudéry avait dit en prose longtemps au- 
paravant. 

Je consens qu'une femme ait des clartés de tout, 

Mais je ne lui veux point la passion choquante 

De se rendre savante afin d'être savante, 

Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait 

Elle sache ignorer les choses qu'elle sait. 

De son étude enfin je veux qu'elle se cache, 

Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache. 

Écoutons maintenant Sapho s'expliquant sur le 
même sujet : « Encore que je voulusse que les 
femmes sussent plus de choses qu'elles n'en sa- 
vent pour l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais 
qu'elles agissent ni qu'elles parlent en savantes. 
Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une per-. 
sonne de mon sexe qu'elle sait cent choses dont 
elle ne se vante pas, qd'elle a l'esprit fort éclairé, 
qu'elle connoît finement les beaux ouvrages, 
qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle 
sait le monde, mais je ne veux pas qu'on puisse 
dire d'elle : c'est une femme savante. Ce n'est pas 
que celle qu'on n'appellera point savante ne puisse 
savoir autant et plus de choses que celle à qui on 
donnera ce terrible nom, mais c'est qu'elle sait 
mieux se servir de son esprit, et qu'elle sait ca- 



88 NOTICE 

cher adroitement ce que l'autre montre mal à 
propos'. « 

Ainsi, M"" de Scudéry, près de vingt ans avant 
la comédie des Femmes savantes, semblait protes- 
ter contre ce terrible nom, et contre toute solida- 
rité avec les Bélise et les Pliilaminte de l'avenir. 

«M. Despréaux n'étoit pas ami de 31. Pellis- 
son ni de moi,» écrivait M"" de Scudéry^ Elle 
aurait pu ajouter : « ni de mon frère, » car les 
fameux vers : 

Bienheureux Scudéry dont la fertile plume 

Peut tous les mois sans peine enfanter un volume, etc. 

Ces vers, disons-nous, furent le premier grief de 
Sapho contre le satirique. Le nom de Pellisson, 
imprimé d'abord en toutes lettres d'une manière 
peu flatteuse dans la satire VHP, avait été rem- 
placé depuis par un synonyme encore moins flat- 
teur*. Enfm, une épigramme grossière, que Dau- 
nou répugne à croire écrite par Boileau, aurait 
même associé ce nom à celui de Sapho dans le re- 
proche de laideur^ Mais on sait, du moins, ce 

1. Le Grand Cyrus, dernière partie, liv. I", p. 356. 

2. Lettre à Boisot, 24 juin 1693. 

3. L'or même à Pellisson donne un teint de beauté. ' 

4. L'or même à la laideur donne un teint de beauté. 

5. La figure de Pellisson 
Est une figure effroyable. 

Mais quoique ce vilain garçon 
Soit plus laid qu'un singe ou qu'un diable, 
Sapbo lui trouve des appas; 
Mais je ne m'en étonne pas, 
Car cliacun aime son sembla])le. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 89 

que Boileau en pensait, par ce qu'il en dit plus 
tard dans ses Héros de roman. 

« PLUTON. 

Quelle est cette précieuse renforcée que je vois 
qui vient à nous? 

DIOGÈNE. 

C'est Saplîo, cette fameuse Lesbienne qui a in- 
venté les vers saphiques. 

PLUTON. 

Je la trouve bien laide, etc. » 

Et plus loin, on se moque « des généreuses 
amies de Saplio qui ne surpassent guères en beauté 

Tisiphone, et qui, néanmoins ne laissent pas 

de passer pour de dignes héroïnes de roman. » 

Tout cela était assez peu littéraire. Ce qui l'est 
davantage, ce sont les vers de YArt poétique : 

Gardez-vous de donner, ainsi que dans Clélie^ 
L'art ni l'esprit françois à l'antique Italie, 
Et, sous des noms romains taisant notre portrait, 
Peindre Gaton galant et Brutus daineret. 

Il faut rapprocher de ce passage une lettre de 
Boileau à Brossette, du 7 janvier 1703, dont le 
ton dédaigneux était bien fait pour choquer celle 
qui en était l'objet, si elle avait pu la lire : 

» C'est une grande absurdité à la demoiselle, 
auteur de la Clélie, d'avoir choisi le plus grave 
siècle de la république romaine pour y peindre 
les caractères de nos François ; car on prétend 
qu'il n'y a pas dans ce livre un seul Romain ni 
une seule Romaine qui ne soit copié sur le modèle 



90 NOTICE 

de quelque Ijourgeois ou de quelque bourgeoise 
de son quartier. » 

Nous ne nous étonnerons donc pas de trouver, 
dès 1G84, M"' de Scudéry liguée avec Ménage 
pour empêcher Boileau d'entrer à l'Académie. 
Toutefois, il faut le reconnaître, ce double genre 
d'attaques la trouva beaucoup moins sensible que 
celles qui s'étendaient à ses amis et à son sexe. 
Dans ses lettres à l'abbé Boisot, elle parle avec 
une rancune peu dissimulée de la Satire contre les 
femmes, qui venait de paraître et faisait beaucoup 
de bruit*. 

« Il y a une nouvelle satire de Despréaux im- 
primée contre les femmes, qu'il croit être la meil- 
leure des siennes. Mais les gens de bon goût ne 
le trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et 
des phrases fort bizarres. Il donne un coup de 
griffe, suivant sa coutume, à Clélie, sans raison 
et sans nécessité. Mais je suis accoutumée à mé- 
priser ce qu'il dit contre ce livre, et je n'y répon- 
drai pas. Et un livre qui a été traduit en italien, 
en anglois, en allemand et en arabe, n'a que 
faire des louanges d'un satirique de profession. » 
Plus loin, elle revient encore sur ce sujet qui lui 
tient au cœur, protestant, au nom de toutes les 
honnêtes femmes, contre les diatribes de leur 
ennemi commun ^ Puis , par un mouvement 

1. Voy. la lettre du 6 mars l&^k et les suivantes. 

2. « Il y a une satire contre les femmes du satirique public 
que le mérite seul de votre amie (M""= de Chandiot) doit faire 
sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opinion des femmes 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 91 

qui rappelle certaines préfaces de son frère, 
elle ajoute : « J'imite ce fameux Romain qui, au 
lieu de se justifier, dit à l'assemblée : Allons 
remercier Dieu de la victoire que nous avons ga- 
gnée ! y 

M"' de Scudéry se montre surtout fort blessée 
de ce passage : 

D'abord tu la verras, ainsi que dans Clélie, 

Recevant ses amans sous le doux nom d'amis, 

S'en tenir avec eux aux petits soins permis ; 

Puis bientôt en grande eau, sur le fleuve de Tendre, 

Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre, 

Et ne présume pas que Vénus ou Satan 

Souttre qu'elle en demeure aux termes du roman. 

« Vous me direz, écrit-elle à l'abbé, si ce vers : 
Ou Vénus ou Satan^ peut être fait par un chrétien. » 
Et il faut convenir que la suite de ce passage, où 
l'imitatrice de Clélie, débutant par l'amour plato- 
nique, finit par devenir une femme perdue, « une 
Messaline , donnant des rendez-vous chez la 
Cornu, » était bien faite pour offenser une honnête 
fille qui pouvait prêter au ridicule, mais dont les 
mœurs étaient restées inattaquables, de l'aveu 
même du satirique. En effet, lorsqu'il publia, en 
1713, ses Héros de roman, il. fit, à la fin du Dis- 
cours qui les précède, la déclaration suivante : 
« Comme j'étois fort jeune dans le temps que tous 
ces romans.... faisoient le plus d'éclat, je les lus. 



qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans tout 
Paris. » 



92 NOTICE 

ainsi que les lisoiL tout le monde, avec beaucoup 
d'admiration Mais enfin je reconnus la pué- 
rilité de ces ouvraiics. Si bien que, l'esprit sati- 
rique commençant à dominer en moi, je ne me 
donnai point de repos que je n'eusse fait contre 
fous ces romans un dialogue à la manière de Lu- 
cien, etc.... Cependant, comme M"'" de Scudéry étoit 
alors vivante, je me contentai de composer ce 
dialogue dans ma tête, et bien loin de le faire 
imprimer, je gagnai môme sur moi de ne point 
l'écrire et de ne point le laisser voir sur le pa- 
pier, ne voulant pas donner ce chagrin à une fille 
qui, après tout, avoit beaucoup de mérite, et qui, 
s'il faut en croire tous ceux qui l'ont connue, 
nonobstant la mauvaise morale enseicinée dans 
ses romans, avoit encore plus de probité et d'hon- 
neur que d'esprit. » 

« Les dévots et dévotes lui en veulent, parce 
qu'à leur goût c'est elle qui établit la galante- 
rie. » Ce passage deïallemant nous révèle une troi- 
sième espèce d'adversaires pour M"" de Scudéry. 
Nous venons de voir que Boileau n'avait pas seu- 
lement attaqué la Clélie au nom du goût, mais 
aussi au nom de la morale. Perrault lui ayant re- 
proche (< son acharnement contre cet ouvrage, 
malgré l'estime qu'on en a toujours faite, et l'ex- 
trême vénération qu'on a toujours eue pour l'il- 
lustre personne qui l'a composé, » le grand Ar- 
nauld qui, il faut le dire, était mieux dans son 
rôle, releva le gant, et voici comment il s'exprime 
dans une lettre à Despréaux (1G94) : 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 93 

V 11 ne s'agit point_, monsieur, du mérite de la 
personne qui a composé la délie, ni de l'estime 
qu'on a faite de cet ouvrage. Il en a pu mériter 
pour l'esprit, pour la politesse, pour l'agrément 
des inventions, pour les caractères bien suivis, 
et pour les autres clioses qui rendent agréable à 
tant de personnes la lecture des romans. Que ce 
soit, si vous voulez, le plus beau de tous les ro- 
mans; mais enfin c'est un roman : c'est tout dire. 
Le caractère de ces pièces est de rouler sur 1 a- 
mour, et d'en donner des leçons d'une manière 
ingénieuse, et qui soit d'autant mieux reçue qu'on 
en écarte le plus, en apparence, tout ce qui pour- 
roit paroître de trop grossièrement contraire à la 
pureté. C'est par là qu'on va insensiblement jus- 
qu'au bord du précipice, s'imaginant qu'on n'y 
tombera pas, quoiqu'on y soit déjà à moitié tombé 
par le plaisir qu'on a pris à se remplir l'esprit et 
le cœur de la doucereuse morale qui s'enseigne au 
Pays de Tendre. » 

Nous sera-t-il permis de le répéter après Sainte- 
Beuve? Ni Arnauld, ni Boileau, n'avaient tout 
ce qu'il faut pour bien juger les femmes et leur 
rôle dans la société. Sans sortir de Port-Royal, 
Nicole et Du Guet les comprenaient mieux, et Bos- 
suet jugeait la X" satire moins irréprochable et 
moins édifiante que ne le faisait Arnauld. Voici 
comme il en parle au chap. xvm du Traité de la 
concupiscence : « Celui-là s'est mis dans l'esprit de 
blâmer les femmes. Il ne se met point en peine 
s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux 



94 NOTICE 

à qui il a été donné comme un remède. » Ce qu'il 
y a de curieux, c'est que ce dernier point de vue 
avait été également saisi par M"" de Scudéry, en- 
nemie du mariage*. 

Le jansénisme n'avait pas toujours été si sévère 
pour la reine de celles que Ninon appelait : les 
Jansénisles de t amour. Le Provincial, dans une ré- 
ponse, du 2 février 1656, aux deux premières 
lettres de son correspondant, lui transmettait le 
billet suivant, écrit par une dame à une de ses 
amies qui lui avait fait tenir la première de ces 
deux lettres : « Je vous suis plus obligée que vous 
ne pouvez vous l'imaginer de la lettre que vous 
m'avez envoyée : elle est tout à fait ingénieuse et 
tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer; elle 
éclaircit les affaires du monde les plus embrouil- 
lées ; elle raille finement; elle instruit même ceux 
qui ne savent pas bien les choses; elle redouble 
le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est en- 
core une excellente apologie, et, si l'on veut, 
une délicate et innocente censure. Et il y a enfin 
tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en 
cette lettre, que je voudrois bien savoir qui l'a 
faite. » 

Et le Provincial ajoutait : « Vous voudriez bien 
aussi savoir qui est la personne qui en écrit de la 
sorte; mais contentez-vous de l'honorer sans la 



1. Lettre à Boisot, du 7 ;ivril 1694. « Le mariage de votre 
parent prouve que la Satire contre les femmes n'empêche pas 
qu'on ne se marie. » 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 95 

connoître, et^ quand vous la connoîtrez, vous l'ho- 
norerez bien davantage \ » 

Quelle était cette personne? Racine va nous 
l'apprendre dans sa Lettre à l'auteur des Imagi- 
naires^. « N'est-ce pas elle (Scudéry) que l'auteur 
entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il ad- 
mire sans la connoître? » 

De son côté M"^ de Scudéry, qui entretenait 
avec M. d'Andilly des relations amicales, fit son 
portrait sous le nom de Timante et le plaça dans 
un tableau très-flatteur du Désert, au tome VI de 
la Clélie (1G57). Elle loua beaucoup la conversion 
et la retraite de Lemaistre à Port-Royal. Elle n'é- 
tait pas indigne de comprendre cette grande union 
d'une belle âme avec son Dieu. Parlant, il est 
vrai, de l'amour humain, elle avait exprimé cette 
noble pensée : « Il faut de la vertu pour être ca- 
pable de ces grands attachements Après tout, 

la vertu est d'un assez doux usai^e dans le monde, 
et je ne sais comment la plupart des femmes ha- 
sardent leur réputation à si bon marché. » 

Il y avait donc, comme l'a remarqué Sainte- 
Beuve, un côté romanesque et dévot qui unissait 
Port-Royal et les héros de Corneille et du Grand 
Cyrus^. Ainsi l'on a la preuve que Nicole avait lu 

1. Les Proinnciales. édit. Lefèvre, 1826, p. 54. 

Lorsque Titon du Tillet (Parnasse François, p. 486) parle 
d'une lettre où Pascal aurait dit qu'ayant lu Clélie, il avait ad- 
miré l'auteur sans la connaître, c'est probablement à cet en- 
droit des Provinciales qu'il veut faire allusion. 

2. Œuvres de Racine, édition Hachette, t. IV, p. 283. 

3. Port-Royal, t. l^^, p. 127. 



96 NOTICE 

la Clélie\ ce qui ne l'empêcha pas, dans sa Pre- 
mière visionnaire (décembre 1665), de traiter les 
auteurs de romans et de pièces de théâtre (ï em- 
poisonneurs publics. Racine, piqué au vif, entre- 
prit, dans sa Letlre^ déjà citée, à l'auteur des Ima- 
ginaires, de venger à la fois les auteurs dramati- 
ques et les romanciers. Après quelques notes sur 
les premiers, il ajoute malignement : « Vous avez 
oublié que M"" de Scudéry avoit fait une peinture 
avantageuse de Port-Royal dans sa Clélie. Cepen- 
dant, j'avais ouï dire que vous aviez souffert pa- 
tiemment qu'on vous eût loué dans ce livre hor- 
rible. L'on fit venir au Désert le livre qui parloit 
de vous : il y courut de main en main, et tous 
les solitaires voulurent voir l'endroit où ils étoient 
traités d'illustres. » 

Après avoir montré la réaction qui se produi- 
sit, par l'organe de critiques autorisés, au nom du 
goût, de la morale et même du puritanisme reli- 
gieux contre les genres précieux et romanesque, il 
est juste d'ajouter que l'un et l'autre eurent une 
influence souvent salutaire sur les progrès de la 
vie sociale, où s'étaient maintenus, à travers le 
règne de Henri IV, des restes de barbarie, fruits 
des guerres civiles du siècle précédent. Un peu 
de ralîmement n'était pas inutile pour combattre 
ces tendances grossières. M"" de Scudéry conti- 
nua les réformes que l'hôtel de Rambouillet avait 



1. D'après le témoignage de Brienne, cité par l'historien de 
Port-Royal, 1867, t. IV, p. k\3. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 97 

commencées; leurs innovations dans les habitudes 
sociales^ dans la langue, dans l'orthographe' ne 
furent pas toutes stériles ou ridicules, et, parmi 
ce qui en est resté, il en est plus d'une dont l'hon- 
neur revient h M"" de Scudéry. 

'< Ce serait, a dit Rœderer, être injuste et aussi 
frivole que ces écrivains dont l'observation n'a 
pas été plus loin que le ridicule des Précieuses, 
de ne pas reconnaître qu'elles eurent leur côté 
estimable et ne servirent pas médiocrement au 
progrès de la socialité. On n'a pas le droit de 
remarquer leur mauvais goût, sans remarquer 
aussi qu'elles étaient une école de bonnes mœurs 
dans un temps de dépravation invétérée. Que si 
elles avaient le défaut de faire de l'amour un dé- 
lire de l'imagination, elles eurent aussi le mérite 
d'élever les esprits et les âmes au dessus de l'a- 
mour d'instinct, et de préparer cet amour du 
cœur, ce doux accord des sympathies morales si 
fécond en délices inconnues à l'incontinence gros- 
sière, cet amour qui donne tant d'heureuses an- 
nées à la vie humaine, appelée seulement à d'heu- 
reux moments par l'amour d'instinct*. » 

En effet, tandis que les austères, les rigoristes 

1. Le Dictionnaire des Précieuses, de Somaize, indique un 
grand nombre de ces mots ou locutions introduits par les 
Précieuses, et presque tous sont attribués à Sophie (M'i« de 
Scudéry). Voyez Tédition donnée par M. Livet, t. l^", p. 41 
et suiv., 117, 179 et suiv. Voy. aussi une note des Œuvres 
de Molière, par Aimé Martin, t. I«% p. 157, et les Amis de 
ili"^e de Sablé, par E. de Barthélémy, p. 46. 

2. Histoire de la Société polie, p. 95. 

7 



98 NOTICE. 

faisaient le procès aux romans par cela seul qu'il 
y était question des faiblesses du cœur, les Épicu- 
riens, comme Saint-Évremond et ses pareils, repro- 
chaient aux Précieuses « d'avoir ôté à l'amour ce 
qu'il a de plus naturel à force de vouloir Tépu- 
rer. » i< Voilà du temps et de l'esprit bien mal em- 
ployés I » disaient-ils, à propos des longues conver- 
sations entre amoureux du Cyrus et de la Clélie, 
et il ne manquait pas de gens pour se moquer des 
amours à la platonique de Pellisson et autres ado- 
rateurs du même genre. Il faut se rappeler les 
amours sans façon d i Vert-galant, ceux, encore 
plus hideux, du précédent règne, le dévergondage 
qui s'étale dans les Historiettes de Tallemant, et 
sur lequel la majesté du grand règne vint à 
grand'peine jeter un vernis au moins extérieur de 
décence, pour pardonner à la galanterie quintes- 
senciée que les Précieuses et les romans de M"^ de 
Scudéry introduisirent dans les rapports entre les 
sexes. 



III 

AFFAIRES DOMESTIQUES. — LES CONVERSATIONS MORALES. 
— SUCCÈS ACADÉMIQUES. — ILLUSTRES AMITIÉS. — 
VIEILLESSE ET FIN. 

1660-1701. 

L'affaiblissement de la vogue des romans ne 
retrancha rien de l'estime qui continuait de s'at- 
tacher à M"' de Scudéry. « Elle est plus considé- 
rée que jamais, » écrivait Tallemant vers 1660, 
et ces sortes de témoignages ont dans sa bouche 
une valeur toute particulière. Affranchie par la 
mort de son frère de plus d'une solidarité fâ- 
cheuse, elle vivait du produit de sa plume au- 
quel venaient se joindre les cadeaux de ses amis 
et les marques de la munificence des princes. 
Outre les présents par lesquels les Condé avaient 
reconnu le dévouement du frère et de la sœur pen- 
dant la Fronde, les Rambouillet, les Montausier, 
jyjmes ^g Rohan-Monbazon, de Guénégaud, avaient 
pris l'habitude d'offrir à Madeleine, dans diverses 
circonstances, des cadeaux utiles et à son usage 



100 NOTICE 

personnel, soit pour ménager su délicatesse, soit 
pour éviter que Georges ne mît la main dessus. 
Mais il y fallait du mystère, et voici comment 
elle-même en parle dans la Clélie : ^ Sachez que 
cette personne (une fille de Syracuse) qui a de la 
naissance, dont la fortune est assez mauvaise, dont 
le cœur est fort noble, et qui, sans faire le bel 
esprit, a plus de réputation qu'elle n'en cher- 
che a eu plusieurs aventures qui prouvent que 

la vertu est encore considérée On lui a fait plu- 
sieurs présents d'une façon particulière, et, comme 
on sait qu'elle aimeroit mieux donner que de re- 
cevoir, on a pris des biais détournés. » Suivent des 
exemples de ces dons mystérieux dont ïallemant 
a confirmé plus tard la réalité et nommé les véri- 
tables auteurs ^ Les moins riches, les littérateurs 
avaient aussi leur modeste offrande. Conrart of- 
frait tous les ans un cachet de cristal, M. Bétou- 
laud des agates gravées, le père Commire des 
fleurs brodées à l'aiguille, et des pierres antiques 
ou qui passaient pour telles^, Chapelain une geli- 
notte, et Ménage, dans la pièce môme où il nous 

1. Clélie, t. X, p. 1077. — Tallemant, Historiettes^ t. VII, 
p. 61. 

2. Les éditeurs doivent à Tobligeance de MM. Lavoix et de 
la Berge un extrait du Journal des acquisitions du Cabinet des 
médailles du Roij, commancé le 25 octobre 1689. On y trouve la 
mention de pierres gravées, agates, cornalines, jaspes, etc., 
donnés au roi par M"' de Scudéry, depuis le 4 octobre 1690 
jusqu'au 19 février 1695, et qui s'y trouvent encore aujour- 
d'hui. La plupart ont été reconnus depuis pour de simples 
imitations de l'antique, mais on ne doutait guère alors de leur 
authenticité. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 101 

révèle quelques-unes de ces particularités, ex- 
prime l'embarras oi^i il est de trouver pour son 
compte quelque chose de nouveau'. En 1694,. 
M"" de Scudéry écrivait encore : « Je fus telle- 
ment accablée à ma fête de fleurs, de fruits, de 
vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours 
à remercier ceux qui me les avoient envoyés, et à 
recevoir les visites de ceux qui venoient voir les 
vers que j'avois reçus. » 

Le mystère que l'on mettait dans ces cadeaux, et 
qui avait d'abord pour principal objet d'empêcher 
un refus, devint bientôt une mode, une espèce de 
jeu d'esprit destiné à exercer l'imagination des 
donateurs en même temps que celui de la dona- 
taire. Cette préoccupation est visible dans une 
lettre de mai 1Gô6^, écrite par celle-ci â une per- 
sonne inconnue qui lui avoit adressé un présent. 
Nous ne connaissons pas la nature de ce présent 
qu'elle traite de magnifique, mais voici ce qu'elle 
,en dit : « Il me semble que vous vouliez m'obli- 
ger à porter une couleur où je croyois avoir re- 
noncé, et que je ne croyois plus pouvoir porter 
avec bienséance, si ce n'étoit en œillets, en roses 
ou en anémones, m'étant résolue à ne mettre plus 
que du bleu, du gris de lin, de l'isabelle et du 
blanc. » 

Vers 1671 , elle recevait, au nom des Daines, une 



1. Menagii Poëmata. — Commirii Carmina, 1753, t. II 
p. 22'i, 225, 301,302. — La Journée des Madrigaux. — M^^ de 
Cunrart, passim. 

2. Voy. la Correspondance à celle dale 



102 NOTK'IE 

ode attachée avec des rubans de diverses couleurs 
à une petite guirlande de lauriers d'or émaillés 
de vert. Le tout était renfermé dans une jolie boîte. 
L'objet de cette gracieuse offrande répondit à Vil- 
lustre secrétaire des Dames, quel quil puisse être. 
On découvrit, quelque temps après, que l'ode était 
de M'"' de la Vigne \ 

Nous ne voulons pas trop insister sur ces épi- 
sodes un peu puérils, mais il en est un que nous 
ne pouvons passer sous silence, parce qu'il se lie 
à l'histoire littéraire et à celle des mœurs de l'é- 
poque, VAffaire des voleurs, comme on l'appela, 
qui donna lieu à tout un cycle poétique, et qui, 
après avoir fait beaucoup de bruit dans son temps, 
a été reprise de nos jours par le roman et par le 
théâtre. 

Le premier jour de Tan 16G5, vers dix heures 
du matin. M"" de Scudéry reçut « une corbeille de 
paille brodée oii il y avoit une belle bourse de point 
d'Espagne, un bracelet d'aventurine et une quan- 
tité de petits bijoux de filigrane*. Ce présent étoit 
apporté par un homme de mauvaise mine et sen- 
tant son filou, comme de la part des voleurs en 
faveur desquels elle avoit fait un peu auparavant 
un placet au roi contre celui de M. Châtillon-Ba- 
rillon. » 



1 . Voy. les Poésies, et Recherches sur la rie et les œuvres 
d'une Précieuse, par M. Théry. 1866, in-8". 

2. L'auteur allemand dont nous allons parler tout à l'heure 
dit que le bracelet était en or, avec une montre de même mé- 
tal travaillé à jour, et que la bourse contenait 12 pistoles. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 103 

Ce passage des Manuscrits Conrart' a besoin 
d'être expliqué. Dès 1650^, M"" de Scudéry écri- 
vait à Godeau : « Depuis un mois ou six semaines^ 
on vole si insolemment dans les rues de Paris qu'il 
y a eu plus de quarante carrosses de gens de qua- 
lité arrêtés par ces messieurs les voleurs, qui vont 
à cheval et presque toujours quinze à vingt en- 
semble ^ » Ces vols, qui passèrent à l'état chro- 
nique, et sur lesquels on trouve tant de témoi- 
gnages dans les mémoires du temps, donnèrent 
lieu, en 1664, à des vers ayant pour titre : Placet 
ou Requête des Amans contre les Filoux, où les pre- 
miers se plaignaient au roi de ce qu'on ne pouvait, 
sans crainte d'être dévalisé, se promener le soir 
et faire la cour aux belles. M"' de Scudéry adressa 
au roi une Réponse des Filoux à la Requête des 
Amans, dont la conclusion était : 

Un amant qui craint les voleurs 
Ne mérite pas de faveurs. 

Le présent que les voleurs étaient censés faire à 



1. T. XI, p. 421, in-f*^. Voy. aussi Vaumorière, Lettres sur 
toutes sortes de sujets, 1714, in-12, l. H, p. 369. Ce dernier 
ajoute plusieurs circonstances à la note de Conrart ; il décrit 
l'apparition de l'inconnu à figure rébarbative, armé jusqu'aux 
dents, la frayeur du laquais, « le petit Dubuisson que vous 
connoissez a , dit-il à son correspondant ; l'intervention de 
Mi'e Crois...., « la demoiselle qui est à notre illustre amie », 
etc. Comme on le voit, Vaumorière était lié avec Théroïne de 
l'aventure et pouvait avoir appris d'elle tous ces détails que, 
par cette raison, nous avons cru devoir reproduire. 

2. Lettre du k novembre 1650. 



104 NOTICE 

celle qui avait pris leur défense^ était accompagné 
(1 une pièce de vers commençant ainsi : 

Ces hommes redoutés que l'on nomme tiloux 
Dont vous avez pris la défense 
Sont de leur gloire trop jaloux 
Pour demeurer dans le silence, etc. 

Nouvelle Réponse de. M"^ de Scudéry à une de- 
moiselle qu'elle soupçonne de lui avoir fait celle ga- 
lantene\ Mais il y avait lieu de distinguer dans la 
galanterie le don lui-même et les vers qui l'accom- 
pagnaient. Ceux-ci^ Conrart nous Tapprend, étaient 
de M""' de Platbuisson, l'une des muses satellites 
qui gravitaient dans l'orbite de Sapho, et à qui 
celle-ci, mieux informée, ne manqua pas de témoi- 
gner sa reconnaissance*. Quant au présent lui- 
même, il paraît qu'il émanait de M""" de Mon- 
tausier, ainsi qu'on le découvrit plus tard. Cette 
indication fort vraisemblable nous est fournie par 
un savant allemand qui se trouvait alors à Paris, 
et qui, dans un gros volume sur la ville de Nu- 
remberg, sa patrie \ a raconté longuement et lour- 

1. On trouvera ces quatre pièces dans les F^oés'es. 

2. Vers de A/"'= de Scudéry à #""= de Platbuisson^ en lui en- 
voyant pour ses étrennes un dé>habillé de ro«e,s à fond d'ur et 
d'argent. 

Vous dont l'esprit charmant et les grâces divines.... 

il/ss Conrart, t. XI, p. 83, in-f». 

3. Wagenseil, De Sacri liomani imperii libéra civitate Nori- 
berjensi. Altdorf, 1687, in-^", pp. ^162 et suiv., k6k, etc. Ce 
Wagenseil fut pensionné par Colbert. Clément, Histoire de 
Colbert, p. 189. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 105 

dément, à l'allemande, ce petit épisode de la vie 
parisienne à cette époque'; du reste, en position 
d'être bien informé, car, pendant son séjour à 
Paris (1065 1 666;, il l'ut en relation avec Chape- 
lain et avec M"" de Scudéry elle-même. Il raconte 
dans sa chronique qu'il lui rendit visite, et que, 
longtemps avant que le père Bouhours posât sa 
fomeuse question : < Si un Allemand peut avoir 
de l'esprit, » elle lui demanda si l'allemand était 
véritablement une langue, ce dont elle était tentée 
de douter en entendant le rude jargon des gardes 
suisses et des suisses d'hôtels. Il l'étonna en afiir- 
mant que non-seulement l'allemand était une lan- 
gue, mais que cette langue possédait des écrivains 
et même des poëtes. Il ajouta — et cet argument 
dut la convaincre — que l'on avait traduit la 
Clélie en allemand : « Votre incomparable Clélie, 
IMademoiselle, n'a rien perdu chez nous de sa 
forme gracieuse en passant par la plume aussi 
noble qu'habile de Johann Wilhelm von Stuben- 
berg. » Ceci paraît chai'mer notre demoiselle, qui 
raconte à son interlocuteur comment elle a trouvé 
en Italie un tradiittore traditove. « Un de mes ro- 
mans, lui dit-elle, n'a pas eu la chance de tomber 
entre les mains d'un pareil interprète. J'avais dit 
qu'un roi d'Assyrie, assiégeant Babylone avec 



1. Voici, par exemple, comment le dip'ne Nurembergeois 
travestit le mot de la fin de la Réponse des Filoux : 

Un amant qui craint les voleurs 
N'est point digne d'amour. 



106 NOTICE 

deux cent mille hommes^ pour animer ses sol- 
dats, leur avait promis le pillage: puis se ravi- 
sant, la ville prise, avait donné en place à chacun 
quatre monlres, c'est-à-dire quatre mois de solde*. 
Le traducteur me fit dire que le roi ordonna de 
distribuer à chacun quatre montres de poche', ce 
qui était l'absurdité même. » 

Nous nous sommes laissé aller au plaisir d'en- 
tendre une conversation de M"'' de Scudéry. Re- 
venons à l'histoire, ou plutôt à la légende des 
voleurs. De nos jours, le conteur allemand Hoff- 
mann, empruntant à Wagenseil la donnée du pré- 
sent fait par les prétendus voleurs, et y mêlant, 
sans se soucier des anachronismes, l'histoire de la 
Brinvilliers et de la Voisin, la chambre des poi- 
sons, la Reynie et d'Argenson, composa du tout 
une nouvelle véritablement fantastique, en ce sens 
que la fantaisie seule y avait rapproché les faits et 
les personnes, mais à laquelle la création originale 
de l'orfèvre Cardillac valut en France une popula- 
rité attestée par le remaniement du spirituel Henri 
de Latouche^, et par le succès du mélodrame de 
Cardillac, l'un des premiers rôles oii se révéla le 
talent de l'acteur Frédéric Lemaître\ 

Il ne faut pas confondre, comme on l'a fait sou- 



1. Vier monatsold. Wagenseil, p. kb6. , 

2. Sack Uhren. 

3. OUvier Brussun, Paris, 1823, in- 12. 

k. Cardillac ou le Quartier du Marais, par ^IM. Antony Bé- 
raud et Léopold, représenté le 25 mai 182'i, au théâtre de 
1 Ambigu-Comique. Paris, Bezou, 182'i, in-8'=. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 107 

ventj cette fiction poétique, cette visite toute cour- 
toise des prétendus filous de 1665, avec Faventure 
beaucoup plus prosaïque qui arriva vingt-six ans 
après à M"" de Scudéry, et qu'elle raconte ainsi 
dans une lettre à l'abbé Boisot : « Je ne sais, 
Monsieur, si je vous ai mandé que, durant un 
mois, des voleurs ont voulu me voler. Ils se ser- 
voient d'une vieille masure à monter sur le toit de 
ma maison. Ils firent par trois fois des trous à 
mon grenier et dans la chambre de mes laquais, 
et il m'a fallu avoir garnison toutes les nuits pen- 
dant vingt-quatre jours, parce qu'il m'a fallu ce 
temps-là pour faire abattre ma vieille masure. De 
sorte qu'ayant dit un jour que je ne savois pour- 
quoi les voleurs me cherchoient, puisque je n'avois 
qu'un peu d'esprit droit et le cœur de même, un 
de mes amis, M. Bosquillon, m'envoya le lende- 
main un madrigal que je vous envoie \ » 

Le père Niceron, parlant des faveurs dont 
M"' de Scudéry fut l'objet de la part de hauts per- 
sonnages, s'exprime ainsi : « Le prince de Pader- 
born, évoque de Munster, la régala de sa mé- 
daille et de ses ouvrages. La reine de Suède, Chris- 
tine, l'honora de ses caresses, de son portrait, d'un 
brevet de pension, et souvent même de ses lettres. » 
Passe pour le brevet de pension, quoique nous 
n'en rencontrions pas d'autres traces", mais pour 

1. Lettres des 13 janvier .et 7 mars 169L On trouvera le 
madrigal dans les Poésies. Mi'" de Maintenon disait aussi 
dans une lettre datée de Saint-Cyr, le 31 mai (1691) : « Il est 
étrange que des voleurs aient pensé à elle. » 

2 Au lieu de ce brevet, nous trouvons à la fin d'une lettre 



108 NOTICE 

le reste, tous ces régals et ces caresses des ûrrands 
laissaient à Scarron le droit de dire : 

Siècle méconnoissant, le dirai- je à ta honte? 
On admire Sapho, tout le monde en fait compte, 
Mais, (") siècle, à l'estime, aux admirations 
Pourquoi n'ajouter pas de bonnes pensions, 
Du bien pour soutenir une illustre naissance. 
Et pour ne laisser pas le reproche à la France, 
Que l'illustre Sapho qui lui fit tant d'honneur 
Ne manqua point d'estime et manqua de bonheur * ? 

Ménage se faisait l'écho du même vœu, lorsque, 
à propos des largesses distribuées aux savants par 
Colbert au nom de Louis XIV, il ne craignait pas 
de reprocher à ce ministre d'aller chercher au fond 
des pays les plus éloignés les objets de ces faveurs, 
et d'omettre sciemment celle qu'il avait sous la 
main et que lui désignaient à haute voix et la 
cour et la ville ^ 

Dès l'époque de son retour à Paris après la 
Fronde (1G53), Mazarin lui donnait des gratifica- 



de Ménage à Huet, Paris, 18 janvier 1662 : « IVP'e de Scudéry 
a reçu de la reine de Suède une boëte de diamants de lOOû 
écus. » De son côté, M™" de Sévigné écrivait à Ménage en 
1661 : " Je suis fort aise que la reine de Suède ait fait de si 
bons présens à M"" de Scudéry. » 

1. Épure chagrine, déjà citée. OEurres de Scarron, 1786, 
t. VII, p. 162. 

2. Is lamen eximiam et prœsentem et praeterit unam 

Scuderida, et prudens praeterit atque sciens... 
Prœteritam stupet aula omnis ; Lutecia clamât. 

Scuderia in largitionibu!! regiis prœterila. Dans : Me- 
nagii Poemata, 1680, p. 110. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 109 

tions annuelles'. Il lui laissa dans son testament 
une pension viagère de mille livres ^ Le duc de 
Mazarin ayant cessé de l'acquitter en avril 1690, 
fut condamné le 30 septembre 1692, par arrêt du 
Grand Conseil, à payer à M"*^ de Scudéry trois 
mille livres pour les arrérages et les intérêts de la 
pension ^ 

Enfin le roi lui-même tint à se ranger parmi 
tant d'illustres bienfaiteurs. Il faut ici laisser la 
parole à M""^ de Sévigné. « Vous savez, écrit-elle 
au comte et à la comtesse de Guitaut, comme le 
roi a donné deux mille livres de pension à M"" de 
Scudéry. C'est par un billet de M""" de Maintenon 
qu'elle apprit cette bonne nouvelle. Elle fut re- 
mercier Sa Majesté un jour d'appartement; elle 
fut reçue en toute perfection; c'est une affaire que 
de recevoir cette merveilleuse muse. Le roi lui 
parla et l'embrassa pour l'empêcher d'embrasser 
ses genoux. Toute cette petite conversation fut 
d'une justesse admirable; M'"'' de Maintenon était 
l'interprète. Tout le Parnasse est en émotion pour 
remercier le héros et l'héroïne \ » 

1. Annua das nosti'ce munera Scuderiae. 

Scuderia in largitionibus regiis prxterita. Daus : Me- 
nagii Poemata, 1860, p. 49. 

2. «Mii« DE Scudéry. Quittance signée de 1000 L de pension 
viagère que lui faisait le cardinal Mazarin. Ik février 1665. » 
Catalogue Van-Slop(ien (Alex. Martin], du 13 juin IS'iS, n" 'iSS. 

3. É. Miller, Pierre Taisand, p. 23. 

4. Lettre du 5 mars 1683. Une lettre de reraercîment écrite 
par W^" de Scudéry au roi en octobre 1663 (voy. la Correspon- 
dance) prouve qu'elle avait dès lors reçu quelque marque de sa 
libéralité. 



110 NOTICE 

Le chancelier Bouclierat, avec qui elle était en 
relation dès 1 G75, établit sur le sceau en sa faveur 
une pension que Pontcliartrain lui continua. Ces 
pensions n'étaient pas toujours exactement payées, 
comme le témoigne maint passage de sa corres- 
pondance. « Je ne suis payée de nulle part, » écri- 
vait-elle à l'abbé Boisot le 16 juin 1694', et le 
10 juillet : « Je vous envoie, Monsieur, les deux 
journaux qui contiennent votre excellent extrait. 
Mais, quoique le port d'un écrit si bien fait ne 
puisse être trouvé trop cher, j'ai coupé le papier 
blanc pour le diminuer, car, pendant cette rigou- 
reuse année, les petites épargnes ne sont pas hon- 
teuses, quoi qu'assez contraires à mon humeur. » 

Vers la même époque, et comme un allégement 
providentiel à l'état de gêne que révèlent ces der- 
nières confidences, une amie de quarante ans, 
M"" de Clisson^ comprenait M"^ de Scudéry dans 
des legs faits en faveur de quelques personnes 
qu'elle affectionnait. Quoique cette libéralité vînt 
pour elle on ne peut pas plus à propos, nous la 
voyons, dans les lettres de cette époque, moins 
préoccupée de ses propres intérêts que des devoirs 
de l'amitié. « Bien que ma fortune soit très-mau- 



1. Même plainte dans une lettre à lluet, qui doit être de la 
même époque, et un fragment de lettre de M™^ de Maintenon, 
probablement de 1691, porte : « J'ai mandé à Manseau qui est 
à l^aris de donner à W^^ de Scudéry ce qu'elle auroit dû tou- 
cher au mois de juillet. » 

2. Constance-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse 
de Montbazon et de W^^ de Vertus, morte à Paris le 19 dé- 
cembre 1695. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 111 

vaise, je ne sens en cette occasion que la perte 
d'une amie qui étoit touchée de mon malheur^ et 
qui m'a voulu secourir en mourant.... Comme on 
m'a dit qu'il y a un grand nombre de legs, je 
voudrois bien savoir si le nom de Vaumale ou de 
Valcroissant ne se trouve pas parmi ceux à qui 
cette généreuse personne en a laissée » 

Pour compléter ce chapitre des affaires domes- 
tiques^ on nous permettra d'ajouter ici quelques 
détails sur l'intérieur de M"' de Scudéry^ tel que 
nous pouvons nous le figurer jusqu'à sa mort. Dans 
le postscriplum d'une lettre au jurisconsulte Tai- 
sand^ datée du 1" septembre 1675^ elle disait: 
(( Je loge à 'présent rue de Beausse^ derrière le Petit- 
Marché, au Marais du Temple. » Il nous paraît 
évident, comme à M. Miller % que cette formule 
indique un changement récent de domicile, mais 
— et ceci explique l'erreur de ceux qui font re- 
monter à une époque antérieure son installation 
rue de Beauce — elle était restée fidèle au quar- 
tier du Temple, à la paroisse Saint-Nicolas des 
Champs, à ce milieu de jardins, de cultures, que 
le projet inachevé de Henri IV avait créé dans 
cette partie de Paris demi-rurale, oi^i des noms de 
provinces donnés à toutes les rues prêtaient en- 
core ?i l'illusion. 

Tracée en 1626, sur la Culture du Temple, la 
rue de Beauce n'avait été achevée qu'en 1630. 



1. Lettres à Huet, de décembre 1695. 

2. Pierre Taisand, p. 19-21. 



112 NOTICE 

Elle n'était encore qu'à l'état de ruelle. La maison 
de M"" de Scudéry occupait le coin de cette rue 
et de celle des Oiseaux'. Elle continuait à y rece- 
voir les samedis^ et parfois les mardis depuis deux 
heures jusqu'à cinq, ses amis des deux sexes dont 
le nombre s'éclaircissait peu à peu^, et les visiteurs 
accidentels que sa réputation y attirait. Quelque- 
fois l'entretien, commencé dans sa chambre, se 
continuait dans le jardin, ou même chez quel- 
qu'une de ses voisines et amies de la rue de Berry, 
M"'' Boquet ou M"'* Aragonnais. Les arbres frui- 
tiers ou d'agrément, les hôtes familiers ou de pas- 
sage qui animaient l'enclos de la Vieille rue du 
Temple ne manquaient pas à celui de la rue de 
Beauce. La maîtresse du lieu aimait les animaux, 
croyait à leur intelligence\ On lui avait envoyé un 
petit perroquet et des caméléons qu'elle entreprit 

1. La rue de Beauce, très-étroite, conduit de la rue d'Anjou 
à la rue de Bretagne. La rue des Oiseaux, très-courte, n'est 
plus qu'un passage menant au Marché des Enfants-Rouges, 
autrefois Petit-Marché-du-Templ;;. L'angle des deux rues est 
occupé aujourd'hui par des constructions modernes aflectées 
à des logements d'ouvriers. Tout près, et attenant à un lavoir 
public est un jardin qui peut être un reste de celui de M'^^ de 
Scudéry. 

2. Voy. ses lettres à M"« Descartes. Elle dit dans la pre- 
mière : « Ma croyance eu faveur de mon chien n'ùte rien de 
l'estime infinie que j'ai pour feu monsieur votre oncle. Ce 
n'est pas l'amitié que j'ai pour les animaux qui me prévient à 
leur avantage, c'est celle qu'ils ont pour moi qui me prévient 
en leur faveur. » Elle disait aussi dans une lettre à Huet 
(1689) : « Il y a longtemps que je me suis déclarée hautement 
contre certaines machines cartésiennes, sans employer pour- 
tant contre le philosopiie que mon chien, ma guenon et mon 
perroquet. » 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDERY. 113 

d'élever. Le perroquet était probablement celui à 
qui le grand Leibnitz ne dédaigna pas d'adresser 
des vers latins où il lui promettait d'aller à l'im- 
mortalité avec sa maîtresse\ Quant aux caméléons, 
leur histoire est presque un épisode scientifique 
de la Chronique des samedis, et, comme telle, 
nous la laisserons raconter à l'un de nos natura- 
listes les plus distingués. 

« L'illustre M"® de Scudéry^, dit-il, avait reçu 
en présent trois caméléons envoyés d'Egypte. Elle 
les garda chez elle pendant plus de six mois', et 
l'un d'eux passa même Thiver; il fit les délices de 
la société choisie qui se donnait rendez- vous aux 
Samedis de la rue de Beauce. Là venait Claude 
Perrault, admirable anatomiste autant qu'excellent 
architecte, quoi qu'en ait dit Boileau. On institua 
des expériences sous sa direction, qui furent fort 
bien faites. On vit que l'animal devenait pâle toutes 
les nuits, qu'il prenait une couleur plus foncée au 
soleil ou quand on le tourmentait, et enfin qu'il 
fallait traiter de fable l'opinion que les caméléons 
prennent la couleur des objets environnants. Pour 

1. Psittace pumilio, docta sed magne loquela, 



Tu Dominae immensum parvus cornes ibis in œvum, 
Nam Sappho quidquid Musa et ApoUo potest. 

2. Martin Lister, dans son Voijage à farts, sur lequel nous 
reviendrons toutàTheure, parle, p. 95, de deux caméléons que 
M"« de Scudéry aurait gardés près de quatre ans, et dont elle 
lui montrâtes squelettes. 

On trouve dans les Mss Conrart deux épitaphes du caméléon 
de Mii^- de Scudéry, Tune à la page 119 du t. XI, in-f°, et l'au- 
tre, par M™« de Platbuisson, p, 121 du même volume. 



114 NOTICE 

s'en assurer^, on enveloppait la bête dans des étoffes 
différentes, et on la regardait ensuite. Une seule 
fois elle était devenue plus pâle dans un linge 
blanc, mais l'expérience répétée ne réussit plus 
aussi bien. La gamme des couleurs que parcourt 
la peau du caméléon fut trouvée très-restreinte, 
allant du gris et du vert clair au brun verdâtre. 
Nous ne savons rien de plus aujourd'hui, et ces 
expériences de Perrault, instituées au milieu d'un 
cercle de beaux esprits du dix- septième siècle, 
marquent le dernier pas qui ait été fait dans cet 
ordre de recherches. Aucun naturaliste depuis ne 
les a surpassées \ » 

C'est au milieu de cet entourage que l'on peut 
se figurer la bonne demoiselle, en robe gris de lin, 
les cheveux grisonnants, mais la taille encore 
droite, avant que l'âge et les infirmités l'eussent 
forcée de garder la chambre, se promenant dans 
son jardin, ou assise avec sa chatte favorite sur 
ses genoux, par une belle soirée d'été, prêtant l'o- 
reille au caquetage de son perroquet, auquel se 
mêlent les bruits confus du Petit-Marché et l'An- 
gelus du couvent des Enfants-Rouges. 

Elle entretenait une correspondance étendue avec 
l'Allemagne, l'Italie, la Franche-Comté, la Pro- 
vence, mais elle avait dû renoncer aux longs voya- 
ges, peut-être même aux séjours plus ou moins 
prolongés qu'elle faisait autrefois à Fontainebleau, 



1. G. Pouchet, Le colons dans la substance vivante. Revue 
des Deux- Mondes, l^" janvier 1872. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 115 

aux Pressoirs^ à Saint-Cyr. Plus de ces longues pro- 
menades avec Isarn au Raincy, ou de ces courses en 
bateau avec M"" de Saint-Simon ' ; tout au plus quel- 
ques excursions à Livry pour voir M™" de Sévigné, 
ou bien à Fresnes, chez M'"* du Plessis-Guéné- 
gaud®, oili elles se retrouvaient ensemble, l'une tou- 
jours enjouée % l'autre toujours bonne. Les habi- 
tudes qu'elle avait contractées àAthisdu vivant de 
Conrart paraissent s'être continuées après la mort 
de ce dernier (1675), ce qui a fait croire qu'elle y 
avait elle-même habité *. Du moins la tradition 
locale a rattaché à son nom plusieurs souvenirs. 
Dans une maison d'Athis ayant appartenu à M. Fou- 
cault, intendant de Caen, on avait conservé, par 
respect pour sa mémoire, un arbre à l'ombre du- 
quel elle venait étudier \ Dans le parc d'une autre 



1 . La Gazette de Tendre^ p. 74. 

2. Le château de Fresnes, dans la Brie, à deux lieues de 
Pomponne. II appartint ensuite au duc de Nevers, puis au 
chancelier d'Aguesseau. 

3. Dans la lettre du 21 juin 1G80, M'"^ de Sévigné parle 
d'une fausse lettre que lui avaient envoyée ses femmes de 
chambre, et qui avait si parfaitement réussi « qu'elles en ont 
été effrayées, comme nous le fûmes une fois à Fresnes, pour 
une fausseté que cette bonne Scudéry avoit prise trop àpre- 
ment. » 

k. Voy. le Journal de Paris, 1787, p. 1169. 

5. Lebeuf, Histoire dudiocèse de Paris, t. XII, p. 120, 121. — 
Dulaure, Environs de Paris, 1790, p. Ik. — ldolort, Mes voyages 
aux environs de Paris, t. II, p. 141. 

Suivant M. Cousin, La Société française au dix-septième siè- 
cle, t. II, p. 304, les deux habitations n'en faisaient qu'une, ou 
plutôt n'étaient l'une et l'autre qu'un démembrement de l'an- 
cien fief des d'Oysonville, des Viole et des Thibault de la 
Brousse. 



116 NOTICE 

maison où le duc de Roquelaure avait passé les 
dernières années de sa vie, et qui appartenait en 
1787 à la duchesse de Châtillon, on voyait encore, 
à celte dernière époque, un monument élevé à la 
chienne favorite de ce seigneur, avec l'inscription 
suivante attribuée à M"'' de Scudéry : 

Gi-git la célèbre Badine 
Qui n'eut ni beauté ni bonté, 
Mais dont l'esprit a démonté 
Le système de la machine'. 

Cependant l'âge n'avait pas arrêté la plume de 
M"** de Scudéry ; il avait seulement donné une 
forme plus sévère à ses compositions. A l'ère des 
romans avait succédé celle des Conversations mo- 
rales qui parurent de 1680 à 1692^ Sans croire, 
ainsi que l'assure le rigide Arnauld, qu'elle avait 
« un vrai repentir de ce qu'elle avoit fait autre- 
fois » , et que, comme Gomberville, « elle eût voulu 
effacer ses romans de ses larmes « ' , on peut dire 
que, tout en conservant à la plupart de ces nou- 
velles compositions le cadre antique, les noms 
grecs, romains, africains et la forme des entretiens 

1. « La plus petite guenon, a dit ailleurs M""^ de Scudéry, 
détruit par son industrie et son intelligence toutes les doc- 
trines de Descartes, b 

2. Conversations sur divers sujets. Paris, 1 680, 2 vol. in-12. — 
Conversations nouvelles, etc. Paris. l&8k, et Amsterdam, 1685, 
2 vol. in-12. — Conversations morale<, Paris, 16^6, 2vol. in-12. 

— Nouvelles conversations de morale, Paris, 16S8, 2 vol. in-12. 

— Entretiens de morale, 1692, 2 vol. in-12. 

3. Lettre à Perrault, du 5 mai 1694, au sujet de la dixième 
satire de Boileau. 



SUR MADEMOISELLE DE SC.UDÉRY. 117 

insérés dans ses romans \ elle entend cependant 
les dégager des aventures purement romanesques, 
leur donner une allure plus décidément morale, 
en faire, comme on Ta dit, le bréviaire des hon- 
nêtes gens appelés à vivre dans le grand monde, 
caractère que n'hésitaient pas à leur reconnaître 
des femmes telles que M"""^ de Sévigné et de 
Maintenon, des prélats tels que Mascaron et Flé- 
chier% et que M. Cousin a résumé de nos jours 
en disant « qu'on pouvait offrir à une jeune femme 
ces dix volumes de Conversaliom, comme une suite 
de sermons laïques en quelque sorte, une véri- 



1. C'est ainsi que, dans le volume de 1680, chapitre De la 
raillerie, voulant raconter un petit voyage qu'elle fait avec 
quelques amis et amies pour voir la mer, elle déclare « que la 
relation en sera moins ennuyeuse sous des noms supposés que 
sous les véritables ». 

2. M"'" de Sévigné les recommandait à son fils, en disant : 
« Il est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point 
noyé dans son grand roman. » Lettres des 25 septembre 1680 
et H septembre 1684. Elle y revient encore dans une lettre de 
1688. Édition Hachette, t. VIII, p. 371. 

« Il n'y a point de si belle morale que celle que vous y prê- 
chez, et étant détachée, comme elle est, des aventures amou- 
reuses qui pourroient éveiller les passions, elle doit être entre 
les mains de tous les jeunes gens. La Cour ne seroit remplie 
que d'honnêtes gens si on la prenoit pour règle, et je vous as- 
sure. Mademoiselle, que ce devroit être le bréviaire de ceux 
qui doivent vivre dans le grand monde. » Mascaron à M"« de 
Scudéry, Agen, 6 janvier 1681. 

« Tout est si raisonnable, si poli, si moral et si instructif 
dans les deux volumes que vous m'avez fait la grâce de m'en- 
voyer, qu'il me prend quelquefois envie d'en distribuer dans 
mon diocèse pour édifier les gens de bien et pour donner un 
bon modèle de morale à ceux qui la prêchent. » Fléchier, à la 
même, 26 décembre 1685. 



118 NOTICE 

table école de morale séculière, tirée de l'expé- 
rience de la meilleure compagnie'. » 

Les Conversations étaient devenues un genre de 
littérature à la mode, depuis que l'hôtel de Ram- 
bouillet et les Précieuses, grâce aux progrès du 
confort et au rapprochement régulier des deux 
sexes, avaient créé ce nouvel élément de la vie so- 
ciale, inconnu au siècle précédent. De même que 
les Portraits chez Mademoiselle, les Caracïhrcs 
à l'hôtel de Gondé, les Maximes chez M"'" de 
Sablé % les Conversations étiùent en faveur dans les 
salons modestes de M"^ de Scudéry et de M"'' Scar- 
ron. Saint-Évremond et le chevalier de Méré en 
avaient fait le sujet de compositions littéraires. 
Il appartenait à la reine des Samedis de donner 
en même temps le précepte et l'exemple ^ C'est ce 
qu'elle fit dans son chapitre De la conversation^ 
p. 16 du volume de 1680. Elle pose en principe 
qu'il y faut le concours des deux sexes, suivant 
sur ce point l'opinion du chevalier de Méré, qui 
avait été à son heure, dit Sainte-Beuve, un maître 



1. La Société française au dix-septième siècle, t. h^, p. Ik. 

2. Giraud, Histoire de Saint-Évremoiid, p. 77. 

3. L'abbé de Pure, témoin non suspect, préfère sans hésiter 
la conversation de 1M1'« de Scudéry à ses ouvrages. « Elle est 
capable de ternir toutes ses belles productions par sa seule 
conversation, car elle y est si bonne et si aimable qu'on aime 
encor mieux la voir que la lire : ce n'est que bonté, que dou- 
ceur ; l'esprit n'éclate qu'avec tant de modestie, les sentiments 
n'en sortent qu'avec tant de retenue, elle ne parle qu'avec tant 
de discrétion, et tout ce qu'elle dit est si à propos et si raison- 
nable, qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer 
tout ensemble. » La Précieuse, l'« partie, p. 382. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 119 

de bel air et d'agrément, et avec lequel elle avait 
eu quelques relations. Laissons-la parler sur ce 
point délicat, et honni soit qui mal y pense ! « Les 
plus honnêtes femmes du monde, dit-elle, quand 
elles sont un grand nombre ensemble, ne disent 
presque jamais rien qui vaille, et s'ennuient plus 
que si elles étoient seules.. . Au contraire, il y a 
je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer, 
qui fait qu'un honnête homme réjouit et divertit 
plus une compagnie de dames, que la plus aimable 
femme de la terre ne sauroit le faire, w 

On trouve, soit dans cet article, soit dans ceux 
qui suivent, bien des choses fines et délicates, inté- 
ressantes comme peinture de la société du temps, et 
qui sont restées vraies dans le nôtre. Certains su- 
jets de critique littéraire y sont touchés à l'occa- 
sion. Les conversations sur la manih^e cVinventer 
une fable — sur la manière d'écrire les lettres, etc., 
prouvent que l'auteur avait réfléchi aux règles des 
divers genres de littérature, quoiqu'elle n'ait pas 
toujours réussi à les mettre en pratique. On est 
étonné d'y rencontrer, au milieu d'une Nouvelle 
soi-disant historique et assez ennuyeuse, une es- 
pèce d'histoire de la poésie française au seizième 
siècle, qui suppose des connaissances réelles sur 
ce point alors peu étudié, et qui montre, par exem- 
ple, que M"'" de Scudéry avait mieux connu et 
jugé Ronsard que l'auteur de VArt poétique^ 



1. Conversations nouvelles sur divers sujets, 1684, t. II, pp. 
770 à 887.- 



120 NOTICE 

De même que les portraits du Cyrus et de la 
Clel'e avaient donné naissance à ceux qui furent 
à la mode quelque temps après chez Mademoiselle 
de Moiitpensier^ les Conversai ions de M"" de Scu- 
déry suggérèrent à M'"" de Maintenon, qui avait 
été son amie avant d'être sa protectrice, l'idée d'en 
composer de plus simples destinées à être récitées 
par les demoiselles de Saiiil-Cyr'. Cela résulte non- 
seulement d'une lettre de M'"" de Sévigné, déjà 
indiquée, mais d'un passage de celle de M""-' de 
Brinon leur première supérieure, à M"*" de Scu- 
déry, en date du 3 août 1 G88. On les trouvera l'une 
et l'autre dans la Correspondance. 

En 1 67 1 , le premier prix de prose, fondé par 
Balzac, fut décerné à M"" de Scudéry pour son 
Discours de la Gloire, qui certes n'ajoutera rien à 
celle de l'auteur. Il ne faut point y chercher de 
l'éloquence. On demandait, dans ï Ecrit portant 
établissement des prix de prose et de poésie, que le 
premier traitât de certaines matières pieuses dé- 
terminées par le fondateur ; qu'il fût revêtu 
d'une approbation de la Faculté de Théologie, et 
qu'il se terminât par une courte prière à Jésus- 
C]uùst^ La chose tenait à la fois du sermon et de 
l'amplification de collège. 

A la mort de la savante Hélène Cornaro, l'Aca- 



1. Conversations inklites de 3/™<= de Maintenon, Paris, Biaise, 
1828, in-18. 

2. Relation contenant l'histoire de C Académie françoise, 1672, 
in-l2, p. 555. Le Discours de la Gloire se trouve à la suite, 

n. 561. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 121 

demie des Ricovrali de Padoue fit écrire par Charles 
Patin une lettre des plus flatteuses à M"'' de Scu- 
déry pour lui donner place dans cette société qui 
se faisait gloire de compter dans son sein un cer- 
tain nombre de dames françaises, telles que la 
marquise de Rambouillet, les comtesses d'Aulnoy 
et de la Suze, Mesdames Deshoulières, de Ville- 
dieu, Dacier, etc. Au milieu de ces IMuses fran- 
çaises qui avaient chacune leur épithète : la Lu- 
mière (le Pioine, l hninortelle, l'Eloquente, etc., Sa- 
plio était surnommée f Univirselle \ 

Il aurait même été question de suivre cet exem- 
ple en France, et M"'' de Siudéry figurait la pre- 
mière sur une liste de dames illustres par leur 
esprit et par leur savoir qu'il fut question d'ad- 
mettre à l'Académie française. La proposition at- 
testée par Ménage, et appuyée par Charpentier qui 
invoqua le précédent des Ricovxdi de Padoue, 
n'eut pas de suite ^ 

Ses romans, ainsi qu'elle l'a rappelé plusieurs 
fois, avec une certaine complaisance, dans ses let- 
tres, étaient traduits en anglais, en allemand, en 
italien, et même en arabe, à ce que lui écrivait un 
de ses amis et obligés, Bonnecorse, de Syrie oii il 
était consul à Seyde. M, Lair, professeur à Caen, 
et Charlotte Patin traduisaient en vers latins ses 
poésies. Sa correspondance, soit dans la partie que 

1. Vertron, La Nouvelle Pandore, t. I*^'", p. 419. 

2. Le Gouz, Supijlément manuscrit au Menagiana, cité par 
l'abbé JoUy, Remarques sur le Dictionnaire de Baijle, t. II, 
p. 605. 



122 NOTICE 

nous avons pu en recueillir, soit dans' celle qui ne 
nous est connue que par des fragments ou des in- 
dications, nous la montre en rapport avec ce que 
la France et l'étranpjer renfermaient de plus distin- 
gué. On a vu, dit son panégyriste, avec une pointe 
d'exagération que le genre comporte, « des souve- 
rains ne recommander autre chose aux princes, 
leurs enfants, qui venoient en Fiance, que de ne 
point retourner auprès d'eux sans avoir vu M""^ de 
Scudéry » \ 

Elle disait à l'abbé Boisot : « Je ne rejette que 
les louanges de mon esprit, et j'accepte hardi- 
ment celles qui s'adressent à mon cœur et à 
mon amitié, w Elle lui écrivait aussi, au sujet 
d'un service rendu à un ami : « Je renferme tout 
cela dans mon cœur ou rien ne se perd jamais, n 
Il était d'elle encore ce mot qni avait frappé sa 
digne amie. M""" de Sévigné : « La vraie me- 
sure du mérite doit se prendre sur la capacité 
que l'on a d'aimer^ » Aussi Ménage, lui dédiant 
l'édition des œuvres d'un ami commun, écri- 
vait : « Si j'ai de l'estime et de l'admiration pour 
les qualités de votre esprit, j'ai du respect et de 
la vénération pour celles de votre âme, pour 
votre bonté, pour votre douceur, pour votre ten- 
dresse, pour votre générosité, pour votre can- 
deur, et surtout pour cette incomparable modestie 

1. Bosquillon, Éloge Je Ai^''^ de Scudérj/. Journal des Savants, 
juillet 1701. 

2. Lettre de M™^ de Sévigné, du 12 octobre 1678, édition 
Hachette, t. V, p. 490. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉaY. 123 

qui au lieu de cacher votre mérite, le fait éclater 
davanta"e'. » 

o 

S'il est vrai, comme l'a dit une de nos muses 
contemporaines, 

Que louer la vertu, c'est lui désobéir, 

il semble qu'ici Ménage désobéissait beaucoup à 
M"" de Scudéry. 

Un auteur que nous avons déjà cité, de Vau- 
morière , consignait également, dans la dédicace 
d'une INouvelle historique, l'éloge chaleureux de 
la modestie et du mérite de M"'' de Scudéry. Rap- 
pelant le fait cité plus haut de la traduction en 
arabe d'un de ses romans, il ajoutait : « Pardon- 
nez moi, s'il vous plaît, Mademoiselle, cette par- 
ticularité qui n'est pas de votre goût, et permettez 
moi d'en dire une autre dont je suis incompara- 
blement plus touché. C'est que vous êtes la plus 
généreuse, la plus ardente et la plus fidèle Amie 
qui fut jamais, et que votre cœur est peut-être au- 
dessus de ce grand esprit que toute la terre ad- 
mire ^ » Ma bonne amie, ainsi l'appelaient naïve- 
ment quelques-uns de ses intimes, hommes et 
femmes', et elle fut en effet par excellence « une 
bonne amie », comme elle n'hésitait pas à le dire 
d'elle-même. Agréée par les plus austères, cette 

1. Ménage, Épître à A/"" de Scudéry, en tête des Œuvres de 
Sarasin, IQbk, in-i". 

2. De Vaumorière, Harangues, 1713, in-^t", p. 254. 

3. Voy. les lettres de M. de Pertuis , de M'"« Deshou- 
lières, etc. 



1:24 NOTICE 

amitié no s'efTaroiicliait pas de quelques écarts, 
et, sur cette liste si noiiibreuse, à côté des Masca- 
ron, des Monlausier, des Sévigné, des Motteville, 
fleurent d'autres noms moins irréprochables. L'in- 
dulgence de la femme sûre d'elle-même, pour des 
faiblesses qu'elle ne partageait pas, respire dans 
son commerce avec certains amis de l'un et de 
l'autre sexe. Elle écrivait àBussy-Rabutin : « Votre 
fille que je vois souvent a autant d'esprit que si 
elle vous voyoit tous les jours, et est aussi sage 
que si elle ne vous voyoit jamais. » La galante 
M"'® de la Suze adressait à la sage Daphné (Scu- 
déry) une Elégie, oili cette nuance de leurs rapports 
mutuels est délicatement indiquée : 

Illustre et chère amie à qui dans mes malheurs 
J'ai toujours découvert mes secrètes douleurs, 
Qui sais ce que 1 on doit ou désirer ou craindre 
Et qui ne blâmes pas ce qu'on ne doit que plaindre, 
Écoute-moi. .. 

Ménaaje écrivait à la date du 21 aoi^it 1 685 : 
« M"'' de Scudéry m'a obligé de me réconcilier 
avec M. Pellisson, et je dînai hier chez lui. Morta- 
lis cum sis, odia ne géras immortalia \ » 

« Ennemie de la médisance et des médisans, 
juste dans ses choix, sûre dans son commerce, 
sincère, discrète et judicieuse, vraie en tout et tou- 

1. Lettre inédite ù Iluet, du 21 août 16S5. 

Il arriva pourtant à l'un de ses amis, et des plus intimes, de 
lui reprocher son mauvais caractère (Voyez la lettre de Godeau 
du 8 septembre 1650). IlàLons de dire que Godeau voulait 
parler de son écriture. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 125 

jours égale, elle faisoil souhaiter à tout le inonde 
sa connoissance et son amitié. Incapable de chan- 
gement comme de foiblesse, ses amis n'étoient ja- 
mais plus assurés de son cœur que quand ils étoient 
malheureux ', » 

Pour prouver combien cette fois son panégyriste 
est resté dans la stricte vérité, il suffit de rappeler 
les noms de Fouquet, de Valcroissant, de Corbi- 
nelli, de Bonnecorse, du gazetier Loret qui rece- 
vait par son entremise les bienfaits anonymes du 
Surintendant alors prisonnier^ Le 30 mai 1687, 
elle s'était associée à Pellisson pour faire célébrer 
un service funèbre à Nublé, leur ami commun ^ 
Quant à Pellisson lui-même, il avait toujours oc- 
cupé une place à part. Longtemps avant sa mort, 
et un jour qu'il n'avait pu assister à une réunion 
motivée par l'anniversaire de la naissance de Sa- 
pho, Ménage avait fait son épitaphe, oii il disait 
en usant d'une fiction poétique : 

Passant, ne pleure point son sort. 
De l'illustre Sapho que respecta l'envie 
Il fut aimé pendant sa vie, 
Il en fut plaint après sa mort. 

Lorsque cette fiction se réalisa, en 1C93, elle 
dicta à Bosquillon, sur cet ami de trente-huit ans, 

1. Bosquillon, Éloge. 

2. Menagiana, lôQ'i, p. 198. — Gazette de Loret, lettre du 22 
décembre 1663. 

3. Extraits des registres du Cabinet des Titres, Naissances, 
Mariages, Morts, N° 1011, à la date indiquée. M" de la 
B i"« Nat»i». 



126 NOTICE 

de touchantes notices qui parurent dans le Mer- 
cure et dans le Journal des Savants \ et toutes ses 
lettres de cette époque témoignent de Fardeiir pas- 
sionnée ^ qu'elle mit à défendre Pellisson contre 
les attaques qui s'étaient produites en France, en 
Allemagne, en Hollande sur la sincérité de sa con- 
version et l'orthodoxie de sa fin. Elle écrivit à 
M'"" de Maintenon, au chancelier, à M. Lepele- 
tier, à Bossuet, et, en réponse à cette dernière let- 
tre de 1 5 pages ^, malheureusement perdue, obtint 
de l'illustre prélat un témoignage aussi honorable 
pour ses sentiments personnels que pour la mé- 
moire de son ami \ Elle concourut à l'édition du 
premier volume de son Traité de V Eucharistie , don- 
née par l'abbé de Faure- Ferries. Elle possédait 
toutes ses poésies inédites, probablement celles 



1. Mercure de février 1693, p. 280. 

Dans sa lettre à Boisot du 7 mars, elle dit : « Le dernier 
Mercure galant contient un éloge véritable. Ceux qui font le 
Mercure ont cru que je Pavois écrit, mais il est d'un de mes 
amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mé- 
moire. » On lit dans la lettre du 3 mai suivant : « La semaine 
prochaine, il y aura un éloge de M, Pellisson dans le Journal 
des Savants (17^ N°), fait par un de mes amis, instruit par 
moi. » 

2. « La colère m'a 'donné la force de résister à ma douleur 
pour combattre la calomnie. » Lettre à Boisot du 7 mars 1693 
et les suivantes. 

3. Lettre au même du 21 février. 

4. Lettre de Bossuet à M"" de Scudéry, édition Lebel, 
t. XXXVII, p. 477, et à M^" Dupré sur le même sujet, en date 
du 14 février 1693, ibid.. p. 475. «Je m'acquitte d'autant 
plus volontiers de ce devoir , que vous me faites con- 
noitre que mon témoignage ne sera pas inutile pour la con- 
soler. » 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 127 

qu'il avait composées à la Bastille ' et projetait de 
raconter sa vie \ Elle avait écrit dans le premier 
moment : « La douleur m'a rendue malade; je 
fais ce que je puis pour résister, car je suis néces- 
saire à conserver sa mémoire ^ » Depuis elle dit : 
« Je n'ai point eu de véritable santé depuis sa 
mort *. » L'année suivante la perte de l'abbé Boi- 
sot de Besançon, avec qui elle était en correspon- 
dance suivie depuis près de dix ans, lui rappelait 
celle de Pellisson. 

« Je croyois perdre Acanthe une seconde fois, » 

disait-elle dans un madrigal composé à cette oc- 
casion. 

C'était aussi une amitié de quarante ans qui 
unissait Sapho, la Précieuse, la mondaine, la ro- 
mancière à l'illustre et pieux Mascaron. Dès l'an- 
née 1646, elle se joignait à son frère pour recom- 
mander le père à leurs amis de Paris, et, dans une 
de ses dernières lettres à l'abbé Boisot, elle faisait 
du fils un éloge des mieux sentis. Celui-ci, de son 
côté, n'avait pas attendu, pour louer les écrits de 
son amie, qu'elle eût publié ses Conversations mo- 
rales. Il lui écrivait le 12 octobre 1672 : « L'oc- 
cupation de mon automne est la lecture de Cyrus, 



1. Lettres des 7 juin 1693 et 3 octobre 1694. 

2. « Si Dieu me laisse vivre assez longtemps pour écrire ce 
que je sais de sa vie, je le justifierai dans les affaires tempo- 
relles, comme j'ai fait dans la religion. » (13 mars 1693.) 

3. Lettre du 28 février 1693. 

4. Lettre du 20 février 1694. 



128 NUTICK 

de Clélie el d'Ibrahim. Ces ouvrages ont toujours 
pour moi le charme de la nouveauté, et j'y trouve 
tant de choses propres pour réformer le monde, 
que je ne fais pas difficulté de vous avouer que, 
dans les sermons que je prépare pour la Cour, 
vous serez très-souvent à côté de saint Augustin 
et de saint Bernard. » A peine investi de la dignité 
épiscopale, il éprouve le besoin de raconter à sa 
vieille amie l'espèce d'ovation dont il a été l'objet 
dans son diocèse de Tulle, et il ajoute : v L^amitié 
des peuples, toute grossière qu'elle est, a par sa 
sincérité un charme qui se fait sentir et qui con- 
sole de la perte des choses qui ont plus d'éclat à 
la vérité, mais moins de solidité. Je ne mets point 
dans ce rang, Mademoiselle, cette bonne et géné- 
reuse amitié dont vous m'honorez depuis si long- 
temps; rien ne peut consoler d'être éloigné de vous, 
que la persuasion d'être toujours dans votre sou- 
venir, et d'avoir une petite place dans le cœur du 
monde le plus grand et le plus généreux. Je ne 
manquerai pas de faire copier les sermons que 
vous désirez. Je souhaite qu'ils puissent vous 
plaire; votre approbation me donnera une joie 
moins tumultueuse à la vérité, mais plus solide 
que celle de toute la cour, et votre sentiment ré- 
glera celui que j'en dois avoir, a 

Chargé en 1 675 de prononcer l'éloge de Turenne, 
il faisait part à M"" de Scudéry de l'embarras oi^i 
le jetait le peu de temps qu'il avait pour se prépa- 
rer à une semblable tâche. « Vous pouvez, ajou- 
tait-il, m'aider à éviter ces inconvénients, si vous 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 129 

avez la bonté de penser un peu à ce que vous diriez 
si vous étiez chargée du même emploi *. » 

Moins ancienne, mais non moins glorieuse pour 
M"" de Scudéry était l'amitié du grand Leibnitz. 
Nous en avons des témoignages plus sérieux que 
les vers adressés au perroquet de Sapho. A propos 
de la question de l'amour divin, débattue entre 
BossLiet et Fénelon, le philosophe avait dit : « De 
toutes les matières de théologie, il n'y en a point 
dont les dames soient plus en droit de juger, puis- 
qu'il s'agit de la nature de l'amour Mais j'en 

voudrois qui ressemblassent à M"" de Scudéry qui 
a si bien éclairci les caractères et les passions dans 
les romans et dans les conversations de morale^ » 
De son côté, l'abbé Nicaise écrivait à Huet, le 
9 août 1698 : « J'avois fait part à M"" de Scu- 
déry, qui est des amis de M. Leibnitz, de son sen- 
timent sur l'amour désintéressé, en lui disant qu'il 
n'étoit contraire ni à M. de Meaux, ni à M. de 
Cambray, pour me venger un peu de quelques 
vers de sa façon dont elle m'avoit réi^alé. Elle me 
répond qu'elle ne veut point se mêler dans une 
dispute d'une matière si élevée, et qu'elle se tient 



1. Lettre du 5 septembre 1675. — Des nouvellistes litté- 
raires ont bâti sur cette donnée une véritable collaboration 
entre la romancière et le prédicateur. On a pu lire, à plu- 
sieurs reprises, dans les journaux, la découverte faite, dans 
un vieux château de Normandie, du manuscrit original de 
VOraison funèbre de Twrenue, par Mascaron, couvert de notes 
manuscrites de la main de M"'^ de Scudéry. 

2. Foucher de Careil, Lettres et Opuscules inédits de Leibnitz 
\8bk, in-8°, p. 254, 



130 NOTICE 

en repos en se bornant aux Commandements de 
DieU;, au Nouveau Testament et au Pater, Car je 
crois, dit-elle, qu'une prière que Jésus-Christ a 
composée lui-même ne contient pas un intérêt cri- 
minel, quoique M""^ Guyon la regarde comme une 
prière intéressée, ce qui renverseroit les fonde- 
ments du christianisme \ » 

Ces derniers mots nous amènent à la vieillesse 
de M"^ de Scudéry, aux infirmités qui raccompa- 
gnèrent et aux pensées sérieuses que lui inspi- 
rèrent les approches du moment suprême. 

A ses amis qui lui promettaient l'immortalité, 
elle avait répondu : 

J'en quitterois ma part pour un siècle de vie, 

Ou mieux encore : 

J'y renoncerois par tendresse 
Si mes amis n'étoient immortels comme moi'*. 

Ce siècle de vie, elle y toucha presque, et, de- 
puis longtemps, les approches s'en faisaient sen- 
tir. Dès 1689, Richelet, dans son Choix des plus 
belles lettres, p. 295, insérant une épître de Balzac 
à elle, ajoutait en note : « Plût à Dieu qu'elle put 
continuer à travailler et qu'elle fût encore en état 
de contenter ce qu'il y a de plus fin et de plus dé- 
licat dans l'un et dans l'autre sexe! Mais 

Non, elle cède aux ans et sa tête chenue 

1. Cousin, Fragments philosophiques, b« éd^". — Philosophie 
moderne, 2^ partie, 1866, in-8", t. II, p. 182. 

2. Voy. les Poésies. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 131 

Lui dit qu'il faut quitter les hommes et le jour, 
Son sang se refroidit, sa force diminue, etc. » 

En dépit des vers : 

L'oreille est le chemin du cœur 
Et le cœur l'est du reste, 

vers qui ont été attribués à M"'' de Scudéry, la 
surdité fut une des infirmités qui se déclarèrent 
de bonne heure chez elle et s'accrurent avec l'âge. 
Il y eut à ce sujet, au moins dès 1666, entre Co- 
tin et Ménage, un échange d'épigrammes latines 
et françaises. Le premier engagea Taction par le 
quatrain suivant : 

Suivre la Muse est une erreur bien lourde, 
De ses faveurs voyez le fruit : 
Les écrits de Sapho menèrent tant de bruit 
Que cette nymphe en devint sourde. 

Ménage riposta par une épigramme latine de 
•1 8 vers : 

Proh scelus ! incautam carpis, malesane, puellam, 
Nec pudet, et surdam surdior ipse vocas, etc. 

La querelle ainsi commencée continua sur le 
même ton. Les pièces en ont été recueillies par 
Cotin lui-même sous le titre de la Ménagerie\ 
Elle eut cela de particulier que le premier auteur 
de la guerre protesta toujours de son respect pour 
celle qui en avait été l'occasion, et prétendit que 

1. Voy. ce que nous en avons dit ci-dessus, p. 70. 



132 NOTICE 

l'attaque était plus respectueuse que la défense, ce 
qui donna lieu aux vers suivants : 

Quand le docte Gotin, l'amour des beaux esprits, 
Veut plaindre de Sapho la surdité cruelle, 
Il donne à sa disgrâce une cause si belle 
Que l'on peut souhaiter d'être sourde à ce prix. 

Et à ceux-ci : 

Je prends pour votre ami celui qui vous attaque, 
Et pour votre ennemi celui qui vous défend. 

Cependant, M"' de Scudéry s'était depuis lonji;- 
lemps résignée à vieillir. Disons mieux, dès le 
temps de la Clé/ic, elle prenait l'avance sur la 
vieillesse en traçant, avec une certaine complai- 
sance, le portrait d'Arricidie, qui était encore à 
Capoue l'arbitre du bon goût et du bon ton, 
« quoiqu'elle n'eût jamais eu aucune beauté et 
qu'elle eût plus de quinze lustres » (soixante-quinze 
ansj. Or l'auteur n'en avait guère alors que cin- 
quante. Il faut lire ce portrait et l'agréable com- 
mentaire qu'en fait un critique, en montrant que, 
contre l'ordinaire des romans, la femme âgée a sa 
place dans la Clélie et vieillit sans devenir inutile 
ni déplaisante*. 

A partir surtout de 1 692, la correspondance de 
M"'' de Scudéry avec l'abbé Boisot renferme sur 
sa santé des plaintes qui vont en s'aggravan d'an- 
née en année. « Mes genoux ne me permettent pas 



1. Clélie, t. I, p. 297-301. — Samt-Marc Girardin, Cours 
de littérature dramatique, t. Ill, p. 12!. 



SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 133 

de monter et descendre mon escalier sans peine et 
de me promener dans mon jardin. » — « Ma santé 
est plus altérée qu'elle n'étoit^ et je ne suis encore 
payée de nulle part. » 12 mai et 16 juin 1694, 
etc., etc. 

JNTous avons sur M"'' de Scudéry, dans les der- 
nières années de sa vie , l'impression de deux 
témoins oculaires qui lui rendirent visite à peu 
de temps de distance. L'un et l'autre s'accor- 
dent à dire qu'elle avait conservé un esprit en- 
core vigoureux dans un corps en ruines , et la 
comparent aune sibylle à qui il ne restait plus que 
la parole. Elle avait alors à peu près 92 ans. Au 
premier de ces visiteurs, Martin Lister, savant 
médecin et naturaliste anglais, elle montra, dans 
son cabinet, un portrait de M"'® de Maintenon, son 
amie de longue date, qu'elle lui affirma être fort 
ressemblant, et qui, en effet, dit-il, représentait 
une femme d'une beauté remarquable. L'autre 
était M""' du Noyer, qui, dans ses Lettres histori- 
ques et galantes, a recueilli bien des commérages 
mêlés à quelques vérités. A l'en croire, M"^ de 
Scudéry, lorsqu'elle reçut sa visite, était tellement 
sourde qu'elle faisait écrire par une tierce per- 
sonne tout ce qu'on lui disait, et répondait après 
avoir lu le papier sur lequel étaient couchés les 
discours de son interlocutrice'. 

Dans les dernières années de sa vie, elle com- 



1. Martin Lister, A Journey io Paris, 1699, pp. 93 et 9k. 
Lettres de Madame du Noyer ^ 1757, t. I, p. 137. 



134 



NOTICE 



posa encore des vers à la louange du Roi, sur l'a- 
vénement du duc d'Anjou au trône d'Espagne, sur 
les victoires de nos armées, etc. « On aime à voir, 
dit un écrivain, la noble fille, presque centenaire, 
soutenir jusqu'au bout l'honneur de la grande 
génération dont elle était à cette date le dernier 
représentant'. » En effet, par sa longue existence, 
qui commence avec les premières années du dix- 
septième siècle et le dépasse d'un an, qui embrasse 
la fin du règne de Henri IV, celui de Louis XIII 
tout entier, les deux ministères de Richelieu et de 
Mazarin, la jeunesse, la maturité et la vieillesse 
de Louis XIV, il fut donné à M"" de Scudéry d'ê- 
tre contemporaine de Balzac, de Chapelain, de 
Voiture, de Corneille, de Scarron. Elle a vu naître 
et mourir Molière, La Fontaine, Pascal, Racine, 
Labruyère, et n'a précédé dans la tombe que de 
quelques années Bossuet, Despréaux, Mascaron 
et Fléchier^ 

1. Eug. Crépet, Trésor épistolaire de la France, t. I. p. 237. 

2 . Balzac né en ISQ'i, 

Chapelain 

Voiture 

Corneille 

Scarron 

Molière 

La Fontaine 

Pascal 

Bossuet 

Fléchier 

Mascaron 

Boileau 

Racine 

Labruyère 



159^1, 


mort en 1 


660 


1595, 


+ ] 


61k 


1598, 


+ 


648 


1606, 


+ 


1684 


1610, 


-f- ] 


660 


1620, 


+ 


673 


1621, 


+ 1 


695 


1623, 


+ ] 


662 


1627, 


+ 


704 


1632, 


-f 1 


710 


163'i, 


+ 


1703 


1636, 


+ 


1711 


1639, 


+ 


699 


16^14, 


+ 


696 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 135 

Outre les ouvrages cités par nous^ elle en a pu- 
blié quelques autres de moindre importance'. Il 
est question dans les Lettres de M""" de Sévigné, 
t. II;, p. 258, d'un commentaire qu'elle avait 
composé sur certains sonnets de Pétrarque, et 
Bosquillon parle à la fin de son Éloge « de 
courtes prières pour tous les dimanches de l'an- 
née et d'autres sur les 1 50 pseaumes , qu'elle 
avoit faites depuis longtemps pour son seul 
usage et pour celui d'un de ses plus illustres 
amis, w 

M"* de Scudéry, a dit M. Cousin, était pieuse 
sans être dévote, et la justesse de cette apprécia- 
tion ressort de plusieurs circonstances énoncées 
par nous dans le cours de cette Notice. Ses Con- 
vprsalions 8vr divers sujets (1G80) renferment un 
chapitre Contre ceux qui parlent peu sérieusement 
de la religion. Elle y dépeint ces hommes qu'on 
appelait alors des libertins, mais elle se refuse à 
admettre qu'il puisse y avoir des femmes sans re- 
ligion. Il est question ailleurs d'une certaine Be- 
linde à qui la dévotion ôta quelques amis, et elle 
ajoute : « Car, quoique Belinde ait une piété fort 
solide, elle ne convenoit plus à un de ces dévots 
de cabale qui, pour l'ordinaire, songent plus à con- 



1. Promenade de Versailles ou Histoire de Célanire. Paris, 
Barbin,1669, in-8°. —Les Bains des Thermopyles. Paris, veuve 
Ribou, 1732, in-8°. C'est un épisode tiré du t. LX du Grand 
Cyrus. — Histoire de Malhilde d'Aguilar. La Haye, 173(S, in-8°. 
— Anecdotes de la cour d''Alphonse XI^ du nom, Roi de Cas- 
tille. Paris, 1756, 2 voL in-12. 



136 NOTICE 

certer l'extérieur de leurs actions qu'à régler le 
fond de leur propre cœur'. » 

Nous avons déjà vu par la lettre à l'abbé Ni- 
caise, citée plus haut, que les sentiments reli- 
gieux de M"" de Scudéry s'accentuèrent davantage 
vers la fui de sa vie. L'auteur de son ÉloG;e nous 
la représente en proie, pendant plusieurs années, 
à de vives douleurs causées par un rhumatisme 
aux genoux et souffertes avec une résignation toute 
chrétienne, portant dans un corps usé un esprit 
toujours serein. Nous reproduisons d'après lui le 
touchant récit de sa mort, en l'abrégeant un peu, 
mais en lui laissant toute sa naïveté, 

« Le 2 juin (1701) au matin, dit- il, elle se fit 
encore lever et habiller, malgré un gros rhume 
mêlé de fièvre. Etant debout, elle se sentit défail- 
lir et dit : il faut mourir. Elle demanda le crucifix 
et le baisa. On le posa devant elle, et elle demeura 
les yeux attachés dessus. Son confesseur, qui de- 
meuroit dans le voisinage et qui la voyoit souvent, 
ne s'étant pas trouvé, on avertit le père de Furcy, 
capucin. On lui redonna le crucifix. Comme il 
étoit un peu lourd, on voulut le lui ôter; mais elle 
le reprit de sa main mourante en disant : Donnez, 
donnez-moi mon Jésus. Elle l'appuya sur sa poi- 
trine et, pendant qu'on lui donnoit la dernière ab- 
solution, elle expira doucement dans le baiser du 
Seigneur". » 

1. Conversations morales, 1686, t. II, p. 989. 

2. Eloge de Af^'' de Scudéry, par M. Bosqiiillon, dans le 
Journal des Savants, du lundi 11 juillet 1701. 



SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 137 

Ainsi mourut M"" de Scudéry, à l'âge de quatre- 
vingt-quatorze ans. Deux églises se disputèrent 
l'honneur de lui donner la sépulture^ celle de 
riiôpital des Enfants-Rouges où elle avait dit sou- 
vent qu'elle souhaitait d'être enterrée, et celle de 
Saint-Nicolas-des-Champs, qui était sa paroisse 
depuis plus de cinquante ans. Le cardinal de 
Noailles, archevêque de Paris, jugea en faveur de 
sa paroisse, où son corps fut inhumé le 3 juin au 
soir'. 

1. Voici la mention, inexacte quant à Tâge, que M. Jal a 
relevée sur les registres de Saint-Nicolas. Ce fut le jeudi 2 
juin 1701 que décéda, en sa maison, rue de Beauce, « damoi- 
selle Magdeleine de Scudéry, fille, âgée de soixante-et-quatorze 
ans, ou environ. » Elle fut inhumée le lendemain 3 juin, à 
Saint- Nicolas-des-Champs, sa paroisse. 

E. J. B. Rathery. 



I 



APPENDICE'. 



[Extrait des archives des Bouches-du-Rh6ne, cour des Comptes. 
— Reg. jurisprudentia, f" 289.) 

PROVISIONS DE LA CHARGE DE CAPPITAINE ET GOUVER- 
NEUR DE LA TOUR NOTRE-DAME-DE-LA-GARDE POUR 
GEORGE DE SCUDÉRY, SIEUR d'aMBERVILLE, GENTIL- 
HOMME ORDINAIRE DE LA CHAMBRE DU ROY. 

Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Na- 
varre, comte de Provence, Forcalquier et terres adjacen- 
tes, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. 
La charge de caj)pitainc et gouverneur de la Tour de 
Notre-Dame-de-la-Grarde, sizc sur la coste de nostre pays 
de Provence, estant à présent vaccante par la mort du 
sieur de Boys, dernier possesseur d'icelle, et estant né- 
cessère pour nostre service de la remplir d'une personne 
qui ayt les bonnes qualitéz requises pour s'en acquitter 
dignement. Nous avons crcu ne pouvoir fère un meilleur 
choix que de la personne de nostre cher et bien amé le 
sieur de Scudéry, sur la confiance que nous prenons en 
ses sens, suffisance, valeurs, expérience au faict des ar- 
mes et en son affection et fidélité à nostre service, dont 
il a rendu preuve en diverses occasions. A ces causes et 

1. Voyez la Notice page 17. 



APPENDICE. 139 

antres bonnes considérations à ce nous mouvans, nous 
avons ledict sieur de Scudéry constitué, ordonné et esta- 
bli, constituons, ordonnons et establissons, par ces pré- 
sentes signées de nostre main, cappitaine et gouverneur 
de la ditte Tour de Nostre-Dame-de-la-Garde, vaccante, 
comme dit est, par la mort dudict sieur de Boys, et la- 
dicte charge luy avons donnée et octroyée, donnons et oc- 
troyons pour en jouir aux honneurs, authoritéz, préroga- 
tives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmolumens 
ffui y appartiennent, et telz et semblables dont a jouy ou 
deub jouyr ledict sieur de Boys, le tout tant qu'il nous 
plairra, soubz l'authorité de nostre trèz-cher et trèz-amé 
cousin le comte d'Aletz, gouverneur et nostre lieutenant 
général en nostre province de Provence et, en son absence, 
soubz celle du sieur comte de Garcèz, nostre lieutenant 
général en ladicte province, et leurs successeurs ausdicies 
charges. Si donnons en mandement à nostre trèz-cher et 
féal le sieur Seguier, chevalier, chancelier de France, C{ue, 
dudict sieur de Scudéry pris et receu le serment en tel 
cas requis et accoustumé, il le mette et institue ou fasse 
mettre et instituer de par Nous en possession de ladicte 
charge et d'icelle, ensemble des honneurs, authoritéz, 
prérogatives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmo- 
lumens dessusdicts, le face, souffre et laisse jouyr et user 
plainement et paisiblement et à luy obéir et entendre de 
tous ceux et ainsy qu'il appartiendra ez choses touchant 
et concernant ladicte charge. Mandons en outre à noz 
améz et féaux conseillers les trésoriers généraux de France 
en nostre dit pays de Provence que par celuy de noz re- 
ceveurs et comptables qu'il appartiendra, C{ui a accous- 
tumé de payer lesdicts gaiges et droictz, ilz le fassent do- 
resnavant payer et dellivrer par chascun an audict Scudéry, 
on la forme et manière accoustumée, à commencer du 
jour et datte des présentes, rapportant lescfuelles ou cop- 
pie d'icelles deuement collationnées pour une fois seule- 
ment, avec C[uittance sure et suffisante. Nous voulons tout 
ce que payé et dellivré luy aura esté à l'occasion susdicte 
estre passé et alloué en la despence des comptes de celuy 



140 APPENniCE. 

do nos (licts rocovours et coniptaLlos qui les aura payez 
par noz améz et féaulx les gens de noz comptes, ausquclz 
nous mandons ainsy le fère sans difliculté ; car tel est 
nostre plaisir. En tesmoing de quoy, nous avons faict 
mettre nostre scel à ces dictes présentes. Donné à Mon- 
frin, le vingt-neufvièmc jour du moys de juin, l'an de 
grâce mvi'= xlii et de nostre règne le trente-troisième. 
Signé Louis, et, sur le reply, par le Roy, comte de Pro- 
vence, Suhlet. Scellées sur double queue du grand [scel] 
de cire jaune. 

Extraict des registres de la Cour des Comptes, Aydes 
et Finances. Sur la rcqueste présentée par Georges de 
Scudéry, sieur d'Ambervillc, gentilhomme ordinère de la 
Chambre du Roy, tendant à vériffication et entérinement 
de lettres patentes par lesquelles Sa Majesté l'a pourveu 
de la charge de cappitaine et gouverneur de la Tour de 
Nostre~Dame-de-la-Garde, size sur la coste de Provence, 
vaccante par la mort du sieur de Boys, dernier posses- 
seur, pour en jouyr aux honneurs, authoritéz, préroga- 
tives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmolumens y 
appartennans, telz et semblables qu'en jouyssoit ledict de 
Bouys , soubz l'authorité du sieur comte d'Aletz , gou- 
verneur et lieutenant général en ladicte province et, en 
son absence, soubz celle du sieur comte de Carcès, lieu- 
tenant général audict pays ; veu lesdictes lettres patentes 
données à Monfrin le vingt-neufviesme jour du moys de 
juin MVi"= XLII, signées Louis et, sur le reply, par le Roy 
comte de Provence, Sublet, scellées sur double queue du 
grand scel en cire jaune; la requeste dont est question 
appoinctée le dix-neufviesme jour du moys de juin 
MVi'= XLII, pour estre monstrée au procureur général du 
Roy; la responce de son substitut n'empêchant ladicte 
vériffication et enregistration, la requeste ce jourd'huy 
rechargée et rapportée par M'^ F. Margaillet, conseiller 
du Roy en ladicte cour, et tout considéré ; dict a esté que 
la Chambre, ayant esgard à ladicte requeste, a vérilfié et 
entériné, entérine et vériffie lesdittes lettres patentes, 
pour jouyr par l'impétrant dudict estât et charge de cap- 



APPENDICE. 141 

pitaine du fort Nostre-Dame-de-la-Garde, aux honneurs, 
autlioritéz, prérogatives, prééminences, franchises, libér- 
iez, gaiges, droicts, fruicts, profficts, revenus et esmolu- 
mens y appartenans, tels et semblables et tout ainsy 
qu'en jouyssoit son devancier, à compter lesdicts gaiges 
dézlejour et datte desdictes provisions, et au surplus 
suyvant la forme et teneur d'icelles, à la charge que par 
le commissère qui sera depputté pour mettre et installer 
ledict de Scudéry en possession dudict estât et charge, 
il fera fère description de Testât, et qualité dudict fort, 
ensemble inventère de l'artillerie, munitions et armes, 
équipage de guerres, meubles qui seront en icelles, et 
de tout il se chargera formcment, aprèz deue conférancc 
des inventaires cy devant faicts sur l'installation dudict 
de Bouys et autres ses devanciers, sauf au procureur gé- 
néral du Roy, en cas de défectuosité ou manquement, se 
pourvoir contre iceux ainsy qu'il appartiendra. Et seront 
lesdictes lettres registrées ez registres des archifz de Sa 
Majesté. Faict en la Chambre des Comptes, Cour des 
Aydes et Finances du Roy en Provence, séant à Aix, le 
xxii jour de juin mvi'^ xliii, collationné, signé Mour. 



I 



I 



CORRESPONDANCE 

CHOISIE. 



MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. CHAPELAIN '. 

[Mars ou avril 1639.] 

Monsieur, 

Si l'on ne m'avoit assurée que les cris d'allé- 
gresse ne déplaisent jamais aux victorieux, quel- 
que modestes qu'ils soient, je ne mêlerois pas 
ma voix à celles de tant d'illustres personnes qui 
prennent intérêt en votre gloire, sachant bien 
qu'elle est trop peu considérable et trop foible pour 

1, M«« de Conrart, in-4°, t. V, p. 275. 

M. Cousin qui a reproduit cette lettre et la suivante, n'a pas 
entrepris d'en expliquer les allusions. Nous avons dû aller plus 
loin que lui. Leur comparaison avec les lettres de Balzac h 
Chapelain des 15 mars, 15 et 29 avril 1639, et avec la lettre 
inédite de Voiture au même, datée du !«•• mars de la môme 
année iM^s Sainte-Beuve), nous a fourni l'explication suivante 
La comédie de l'Arioste I Supiwsiti avait été à l'hôtel de Ram- 
bouillet l'objet d'une polémique assez animée. Critiquée par 
Voiture et par M'i*^ de Rambouillet, elle avait eu pour dé- 
fenseurs Chapelain, W^^ Paulet, Georges et Madeleine de Scu- 
déry. Enfin Voiture s'avoua vaincu et envoya à Chapelain une 
paire de gants, enjeu du défi. 



144 GORllESPONDANGE CHOISIE. 

être entendue dans le même temps que cette ado- 
rable Lionne';, que vous avez placée au ciel avec 
tant de justice, témoigne par ses rugissemens la 
joie qu'elle a de votre triomphe. Mais après m' être 
laissé persuader que dans les réjouissances publi- 
ques chacun a droit de dire ses sentimens, j'ose 
vous assurer,, que quand M. de Balzac m'auroit 
donné l'immortalité en me louant injustement dans 
une lettre % je ne serois pas si satisfaite, que de 
voir que par son jugement il vous établit le juge 
des autres. Et certes, a dire vrai, c'est un rang 
que vous méritez si bien, qu'on ne doit pas peu de 
louanges à votre modestie de vous être soumis à 
pouvoir être condamné; mais vous avez voulu 
rendre cette déférence aux rares qualités de votre 
arbitre, et de votre ennemi qui, certainement, ne 
s'est trouvé d'opinion contraire à la vôtre, que 
pour avoir la gloire de vous combattre. Il faut 
avoir l'âme si haute et si hardie, jjour s'opposer à 
vos sentimens, que bien qu'il soit surmonté en 



1. MiiePaulet, sur laquelle nous reviendrons plus loin, avait 
dû ce surnom à son courage, à sa fierté, et à la nuance dorée 
de ses cheveux. Chapelain avait composé sur elle en 1633 une 
pièce de vers qu'on appelait le Récit de la lionne. 

2. Balzac, qui s'était aussi déclaré pour TArioste dans la 
discussion dont nous avons parlé, se prévaut, dans sa lellre 
du 15 avril, de l'adhésion de Scudéry, et il ajoute: « Mais que 
cette sœur qui écrit si élégamment et de si bon sens, est digne 
de lui, et qu'elle est à mon gré une personne excellente ! Prè- 
tez-inoi, monsieur, une douzaine de vos paroles, pour lui faire 
le compliment que je lui dois, et dites-lui que si j'étois le lé- 
gitime distributeur de celte immortalité dont vous parlez, elle 
seroit assurée d'en avoir sa part. » 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 145 

cette iJ'uerre, elle ne laisse pas de lui être avanta- 
geuse. Enfîn^ Monsieur, comme elle n'est funeste 
pour personne, et qu'au contraire, elle est 4>io- 
rieuse et pour le juge et pour les deux partis, on 
peut dire que jamais victoire ne fut plus heureuse 
que la vôtre; que jamais vaincu ne porta ce nom 
avec tant d'honneur; et que jamais vainqueur ne 
fut couronné d'une main plus illustre. C'est tout 
ce que vous dira pour cette fois. 
Votre, etc.. 

Si ce n'est pas trop de hardiesse que de vous 
demander la Comédie qui a fait votre guerre, j'ose- 
rois vous supplier de me la prêter; afin qu'en 
admirant ses heautés, mon frère et moi, admirions 
encore votre jugement. 
Votre, 



AU MEME '. 

[Mars ou avril 1639.] 
Monsieur, 

Après avoir lu la Comédie* que vous m'avez 
fait l'honneur de me prêter, je ne suis pas assez 
inconsidérée pour publier hardiment ce que j'en 
pense. La médiocrité de mon esprit et mon igno- 

1. M" deConrart, in-4°, t. V, p. 277. 

2. I Suppositi. Cette comédie de la jeunesse de l'Arioste 
n'est guère qu'une imitation de Plante et de Térence. Mais le 
prologue renferme un certain nombre d'équivoques dont on 
s'explique que la pudeur de M^^» de Rambouillet et de quel- 
ques-uns de ses amis des deux sexes ait pu prendre ombrage. 

10 



146 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

rance sont des raisons assez fortes pour m'en 
empêcher. Je vous dirai, pourtant^ que si quelque 
chose vous pouvoit faire douter de la justice de 
votre cause, vous auriez lieu de le faire, dans la 
seule pensée que M"'' de Rambouillet, qui, certai- 
nement, est la plus excellente personne de mon 
sexe, désapprouve une chose que je trouve belle, 
qu'elle condamne un intrigue qui me semble admi- 
rablement joli, et merveilleusement conduit'; et 
qu'enfin, elle blâme un ouvrage où je n'aperçois 
point de tache, et oii le peu de lumière que j'ai me 
fait découvrir de grandes beautés. Cette opposition 
de toutes choses, qui se voit entre l'opinion de cette 
admirable personne et la mienne, doit, si je ne 
me trompe, vous être suspecte, et vous porter 
encore une fois à examiner si la raison est absolu- 
ment contre elle; ou si, en cette rencontre, elle 
veut faire paroître son esprit au préjudice de son 
jugement, si elle protège le foible, ou si eJle sou- 
tient ses sentimens propres; car, pour ne vous 
déguiser pas les miens, je ne puis concevoir que 
vous soyez de parti contraire; et lorsque je vous 
assure que je serai toujours du vôtre, je ne puis 
m'imaginer que je ne sois pas toujours du sien. 

Je suis, Monsieur, votre très humble et très 
affectionnée servante. 



1. Intrigue était alors du masculin ou des deux genres, 
comme équivoque^ rencontre, affaire, énigme, etc. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 147 

CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRy'. 

[Mars ou avril 1639.] 
Mademoiselle, 

Je n'étois pas bien de mon parti, même devant 
que d'avoir reconnu que vous le teniez, et le res- 
pect que je dois à la Princesse^ que j'ai pour ad- 
versaire m'ôtoit la hardiesse de condamner des 
sentimens dont les contraires jusqu'ici m'avoient 
semblé les seuls équitables. Mais à présent que je 
vois les miens appuyés de votre autorité et pro- 
tégés par la valeur du généreux Astolfe' qui a 
daigné descendre du ciel pour servir de champion 
à ma justice, je me détermine et veux bien désor- 
mais être du nombre de mes partisans, pour sou- 
tenir ma propre cause, à laquelle je me suis 
affectionné depuis seulement qu'elle est devenue 
la vôtre. 



1. Cette lettre, évidemment relative à la controverse sur les 
Supposid de TArioste, trouve sa place naturelle à la suite des 
deux précédentes. Nous l'empruntons à V Isographie, avec une 
lacune que nous n'avons pu remplir. 

2. Mi'e de Rambouillet, qu'on appelait souvent la Princesse 
Julie dans sa société. 

3. Georges de Scudéry. A'^oyez la lettre déjà citée de Bal- 
zac, du 16 avril 1639. « C'est un dangereux homme que 
cet Astolphe,... et j'aimerois mieux me réconcilier avec 
i'Arioste que de me battre contre son chevalier. Pour moi, 
je mets son amitié au nombre de mes meilleures fortunes, 
et suis tout glorieux du nouveau témoignage qu'il m'en a 
rendu. Mais que cette sœur, etc. » Suit le passage cité p. Ikk, 
note 2. 



148 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Ce seroit ici le lieu de vous rendre très-humbles 
grâces de la part que vous avez voulu prendre en 
mes intérêts^, si tous les devoirs et toutes les recon- 
noissances n'étoient pas comprises dans la qualité 
véritable que je prends, 

Mademoiselle, de 
Votre très humble et très obéissant serviteur, 

Chapelain. 



MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE ROBINEAU'. 

Rouen, le 5 septembre IG'id. 

Mademoiselle, 

Je m'étonne assez que vous, qui n'aimez guère 
les nouvelles et qui ne voyez jamais les relations 
de Renaudot', ayez souhaité que je vous en fisse 
une de mon voyage, qui sans doute n'a rien de si 
remarquable ni de si beau que le siège de Gra vé- 
lines ni que l'action de M. d'Enghien. Néanmoins, 
puisque vous le désirez, il faut vous obéir et con- 
tenter votre curiosité par un fidèle récit de tout ce 
qui m'est arrivé. 

1. M^^ de Conrart, in-^", t. XI, p. 189. 

M"<= Robineau, « fille déjà âgée en 1657, » suivant Talleniant. 
« Elle a beaucoup d'esprit, dit le Grand Dictionnaire des Pré- 
cieuses, et est des bonnes amies de la docte Sophie (M"« de 
Scudéry) qui lui fait une confidence générale de tous ses 
ouvrages. » C'est la Doralise du Grand Cyrus. Elle habitait le 
quartier du Marais. 

2. Théophraste lienaudot, fondateur de la Gazette de Frar.ce 
dont il avait obtenu le privilège à la date de 1631, parla pro- 
tection du cardinal de Richelieu. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 149 

Je ne m'arrêterai pas toutefois à vous dépeindre 
exactement la magnificence de mon équipage, 
quoiqu'il y ait sans doute quelque chose d'assez 
agréable à s'imaginer que les chevaux qui trai- 
noient le char de triomphe qui me portoit étoient 
de couleurs aussi différentes que celles qu'on voit 
en l'arc-en-ciel : le premier étoit bai, le second 
étoit pie, le troisième alezan, et le quatrième gris 
pommelé; et tous les quatre ensemble étoient tels 
qu'il le faudroit à ces peintres qui aiment à faire 
paroître en leurs tableaux qu'ils sont savants en 
anatomie, n'y ayant pas un os, pas un nerf ni pas 
un muscle qui ne parût fort distinctement au corps 
de ces rares animaux. Leur humeur étoit fort do- 
cile, et leur pas étoit si lent et si réglé, qu'il n'y 
a point de cardinaux à Rome qui puissent aller 
plus gravement au consistoire que je n'ai été à 
Rouen. Aussi vous puis-je assurer que le cocher 
qui les conduisoit a eu tant de respect pour eux 
pendant le voyage que , de peur de les incom- 
moder, il a quasi toujours été à pied. Ce n'est 
pas qu'il n'y ait lieu de croire qu'il en usoit aussi 
de cette sorte pour se divertir et pour nous désen- 
nuyer; car je puis vous dire sans mensonge qu'il 
aime fort la conversation, et que de toute la com- 
pagnie, lui et moi n'étions pas les plus dés- 
agréables. 

Mais, pour vous apprendre de quelles personnes 
cette compagnie étoit composée, vous saurez qu'il 
y avoit avec nous un jeune partisan, déguisé en 
soldat pour cacher sa profession, dont le manteau 



150 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

d'écarlale ;i gros l)Outons d'or, les grosses bottes 
et les grands bas ne convenoient pas trop bien à 
l'air de son visage ; car enfin, avec tout l'appareil 
d'un chevau-léger ou d'un filou, il ressembloit 
très fort à un solliciteur de procès. Auprès de 
celui-ci étoit un mauvais musicien qui, craignant 
de mourir de faim à Paris, s'en alloit demander 
l'aumône en son pays; et quoique plusieurs per- 
sonnes eussent beaucoup contribué à son babille- 
ment, il ne lui en étoit pas plus propre. Le cha- 
peau qu'il portoit ayant, à ce que je crois, été 
autrefois à M. de Saint-Brisson*, lui tomboit sur 
le nez à cause de la petitesse de sa tête. Son collet 
ressembloit assez à un peignoir; son pourpoint 
étoit à grandes basques, et ses chausses appro- 
choient fort de celles des Suisses. Enfin plus d'un 
siècle et plus d'une nation avoient eu part à cet 
habit extraordinaire. La troisième personne de 
cette compagnie étoit une bourgeoise de Rouen 
qui avoit perdu un procès à Paris, et qui se plai- 
gnoit également de l'injustice de ses juges et de 
la fange des rues. La quatrième étoit une épi- 
cière de la rue Saint-Antoine, qui, ayant plus de 
douze bagues à ses doigts, s'en alloit voir la mer 
et le pays, pour parler en ses termes. La cin- 
quième, tante de celle-là, étoit une chandelière 
de la rue Michel-le-Comte, qui, poussée de sa 
curiosité, s'en alloit avec elle voir la citadelle du 

1. Louis Séguier, baron de Saint-Brisson et prévôt de Pa- 
ris. C'était un soupirant de M"« Paulet, personnage ridicule 
dont il est souvent question dans les chansons du temps. 



CORRESPONDANCE CHOISIE 151 

Havre; la sixième étoit un jeune écolier^ revenant 
de Bourges prendre ses licences^ et se préparant 
déjà à plaider sa première cause. La septième 
étoit un bourgeois poltron qui craignoit toute 
cliose^ qui croyoit que tout ce qu'il voyoit étoit 
des voleurs, et qui n'apercevoit pas plutôt de loin 
des troupeaux de moutons et des bergers, qu'il se 
préparoit déjà à leur tendre sa bourse, tant la 
frayeur décevoit son imagination. La buitième 
étoit un bel esprit de Basse-Normandie, qui disoit 
plus de pointes que M. l'abbé de Franquetot n'en 
disoit du temps qu'elles étoient à la mode, et qui, 
voulant railler toute la compagnie, en donnoit 
plus de sujet que tous les autres. La neuvième 
étoit mon frère, dont j'allois vous dépeindre, non 
pas la mine, la profession ni les habillemens, mais 
les chagrins et les impatiences que lui donnoit 
une si étrange voiture, s'il n'eût retranché une 
partie de mon histoire, en obtenant de ma bonté 
de ne vous en dire rien. 

Une si belle assemblée doit sans doute vous 
persuader que la conversation en étoit fort diver- 
tissante. Le partisan, quoique se voulant cacher, 
en revenoit toujours au sol pour livre. Le musi- 
cien, quoique plus incommode par sa voix que le 
bruit des roues du coche, vouloit toujours chanter. 
La bourgeoise qui avoit perdu sa cause ne faisoit 
que des imprécations contre son rapporteur. L'épi- 
cière, curieuse de voir le pays, dormoit tant que 
le jour duroit, excepté quand il falloit dîner ou 
descendre des montagnes. La chandelière ne pou- 



152 CORRESPONDANCE CPIOISIE. 

voit se lasser d'admirer le plaisir qu'elle aiiroit de 
voir dans les magasins de la citadelle une quan- 
tité prodigieuse de mèches qu'elle jugeoit y devoir 
être^ vu le nombre des mousquets qu'elle avoit 
ouï dire qu'on y voyoit. Tantôt elle souhaitoit d'en 
avoir autant dans sa boutique, tantôt que ce fut 
elle qui la vendît à cette garnison. Enfin on peut 
dire que nous sortîmes du coche fort honorable- 
ment, c'est-à-dire tambour battant par la voix du 
musicien, et mèche allumée par notre chandelière, 
qui, tant que nous marchâmes de nuit, eut tou- 
jours une chandelle à la main pour nous éclairer 
dans le coche. Pour le jeune écolier, il ne parloit 
que de droit écrit, de coutumes et de Cujas. D'a- 
bord je crus que ce garçon déguisoit ce nom et 
que c'étoit de feu Cusac qu'il vouloit parler, quoi- 
que ce qu'il en disoit n'y convînt pas; mais je sus 
enfin que Cujas étoit un ancien docteur juriscon- 
sulte, que cet écolier alléguoit sur toutes choses. 
Si l'on parloit de la guerre , il disoit qu'il aimoit 
mieux être disciple de Cujas que soldat; si l'on 
parloit de voyages, il assuroit que Cujas étoit 
connu partout; si l'on parloit de musique, il disoit 
que Cujas étoit plus juste en ses raisonnemens 
que la musique en ses notes; si l'on parloit de 
manger, il juroit qu'il aimeroit mieux jeûner tou- 
jours que de ne lire jamais Cujas; si l'on parloit de 
belles femmes, il disoit que Cujas avait eu une 
belle fille*, et que, quoi({ue vieille, elle n'est point 

1. Suzanne Cujas, fameuse par ses dérèglements. Elle était 



J 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 153 

encore laide. Enfin Cujas étoit de toutes choses, et 
Gujas m'a si fort importunée que voici la première 
et la dernière fois que je l'écrirai et le prononcerai 
en toute ma vie. Pour le poltron^ il vous est aisé 
de vous imaginer que sa conversation ne ressem- 
bloit pas à celle d'un gascon^ et que celle du bel 
esprit avoit beaucoup de rapport avec celle de feu 
M. de Nervèze^ 

Après cela ne m'en demandez pas davantage, 
car je n'ai plus rien à vous dire sinon que je ne 
dormis point la nuit que je couchai à Magny, que 
de ma vie je ne fus si lasse que lorsque j'arrivai 
à Rouen, non pas comme a dit magnifiquement 
M. Chapelain parlant de la lune, 

Dedans un char d'argent environné d'étoiles, 

mais oui bien 

Dedans un char d'osier environné de crotte. 

Tout à bon, je pense que si je n'eusse eu peur 
qu'avec l'aide de ces admirables lunettes que l'on 
peut quasi dire qui arrachent les astres du ciel, 
vous n'eussiez découvert le coche et n'eussiez re- 
marqué une partie de ce que je viens de dire, je 
pense, dis-je, qne je ne vous en aurois rien appris. 



née en 1587, et Catherinoten nous donnant sa Vie, 166^ in-8", 
a négligé de nous instruire de la date de sa mort. On voit 
qu'elle vivait encore en 1644. 

1. Antoine de Nervèze, littérateur des plus médiocres, dont 
les vers, dit l'Estoile, se vendaient deux sols sur les quais de 
Paris. 



154 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

tant cet équipage étoit burlesque. Après vous l'a- 
voir dt^peint si étrange, je n'oserois quasi vous ap- 
prendre qu'en ce lieu-là je me souvenois de vous, 
de peur que, comme vous avez l'imagination déli- 
cate, vous ne trouviez mauvais que votre image 
seulement ait été en un si bizarre lieu. Mais pour 
vous consoler de cette aventure, j'ai à vous dire 
qu'il y avoit aussi bonne compagnie dans mon 
cœur qu'elle étoit mauvaise dans le coche; et pour 
empêcher ces figures extravagantes d'y faire aucune 
impression, je l'avois tout rempli de M"* Paulet, 
de M. de Grasse, de M""" Aragonnais, de M'"" ses 
sœurs, de M. Chapelain, de M. Conrart, de M"* de 
Chalais, de M. de la IMesnardière, de BP" et M'"' de 
Clermont et de vous'. Si bien que rappelant tout 
ce que j'aime à mon secours, je fis en sorte que 
ce que je pensois d'agréable fût plus puissant que 
ce que je voyois de fâcheux; et j'eus plus de joie 
à me souvenir de tant d'excellentes personnes, et 
à espérer qu'elles me faisoient l'honneur de se 
souvenir quelquefois de moi, que je n'eus de peine 
à souffrir les importunités d'une mauvaise com- 
pagnie. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de leur 
faire agréer cet innocent artifice et de leur rendre 
grâce de m'avoir sauvée de la persécution que j'au- 
rois eue, si elles ne m'avoient pas donné lieu de 
me souvenir agréablement de tous les bons offices 
que j'en ai reçus. Pour vous. Mademoiselle, je ne 



1. Nous aurons occasion de revenir sur la plupart de ces 
noms. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 155 

VOUS rends point de nouveaux remerciments, car 
ne pouvant aujourd'hui vous parler tout à fait sé- 
rieusement, ce sera pour une autre fois que je vous 
dirai que personne ne vous connoit mieux ni ne 
vous estime davantage que moi, que personne ne 
vous est plus obligée que je vous la suis, que 
personne aussi n'en est plus reconnaissante, et 
qu'enfin personne ne sera jamais plus véritable- 
ment ni plus sincèrement, 
Mademoiselle, 
Votre très humble et très passionnée servante. 



A MADEMOISELLE PAULET *. 

En Avignon, le 27 novembre 164^. 

Mademoiselle, 

Bien que ce soit l'opinion commune qu'il y a 
quelque douceur à raconter les périls passés, je 
ne vous dirai toutefois que bien vite que nous 
avons pensé faire deux fois naufrage sur le Rhône, 
de peur que, comme vous avez l'imagination dé- 
licate et le cœur sensible pour vos amies, vous 
n'eussiez encore un sentiment de douleur pour un 
accident qui n'est point arrivé et qui môme ne 



1. Ms« de Conrart, in-^", t. XI, p. 185. 

Angélique Paulet, fille de Charles Paulet, inventeur de Tim- 
pôt dit la Pauleite, était l'une des plus anciennes amies de 
M'i" de Scudéry, qui l'a peinte dans le Grand Cyrus sous le 
nom d'Élise. 



156 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

peiil ]»his arriver, étant bien résolue à ne repasser 
jamais sur une si fâcheuse rivière. Ce n'est pas 
que je n'aie trouvé sur ses rives de quoi me di- 
vertir et de quoi vous plaire; car vous saurez, 
Mademoiselle, que mon frère et moi ayant été 
nous promener un soir que nous étions arrivés à 
la couchée d'assez bonne heure, il me fit voir, au 
lieu oi^i nous étions, des marques de la valeur 
d'une personne en qui vous prenez beaucoup d'in- 
térêt. L'hôtellerie où nous étions loo;és n'étoit 
qu'une vieille ruine de maison, où depuis quelque 
temps on a remis quelques portes à demi-rompues , 
et cela au pied d'un grand rocher et au milieu d'un 
amas de bâtiments détruits, où à peine voit-on 
encore les vestiges d'une ville. Cette sauvage re- 
traite ne me fit pourtant point murmurer contre 
ceux qui l'ont rendue telle; au contraire comme 
ces funestes ruines sont des monumens éternels 
pour leur gloire, j'ai souffert sans m'en plaindre 
toute l'incommodité d'un si mauvais logement, 
par la seule pensée que le Pouzin, qui est le lieu 
où nous étions, avoit été autrefois pris par 
^M. d'Aiguebonne* que secondoit M. de Lesdi- 
guières en cette occasion. L'hote chez qui nous 
étions, et qui pour sa condition a assez d'esprit, 
nous raconta tant de merveilles de sa conduite et 
de son courage à la prise de cette place, qu'il y a 
lieu de croire que, s'il eût fait cette action du temps 

1. 11 avait élé lieutenant-général. Lui et son frère cadet, 
M. de Chaudebonne, étaient des familiers de Tliôtel de Ram- 
bouillet. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 157 

qu'on élevoit des statues à ceux qui faisoient de 
grandes choses ;, nous aurions trouvé la sienne sur 
les bords du Rhône. J'ai cru^ Mademoiselle, que je 
devois vous apprendre, et que ce ne seroit pas vous 
déplaire que de vous dire que, si M. de Chaude- 
bonne peut légitimement passer pour un saint de 
la nouvelle Rome, M. son frère auroit été un des 
héros de l'ancienne. 

Mais pour m'éloigner promptement d'une rivière 
011 je ne veux plus retourner, je vous dirai qu'en 
arrivant ici, la première chose que je vis, en met- 
tant la tête à la fenêtre, fut M. de Berville, qui étoit 
logé de l'autre côté de la rue, et qui étoit près de 
partir pour Aix. A l'instant même mon frère le 
fut voir; mais comme la bienséance ne me permet- 
toit pas de faire la même chose, et qu'il ne me fit 
pas l'honneur de me demander, quoiqu'il n'y eut 
que quatre pas de lui à moi, ce ne sera qu'à Mar- 
seille que je le verrai, si à votre considération il 
me fera cette grâce. 

Au reste. Mademoiselle, je ne puis m'empêcher 
de vous dire qu'étant allés voir le tombeau de la 
belle Laure, qui est dans les Observantins d'ici, il 
se trouva un religieux de cette maison, ancien ami 
de mon frère, qui le pressa longtems de prendre 
une chambre dans leur couvent, et qui me proposa 
d'en prendre une qui touchoit leur cloitre, avec la 
liberté, moyennant la permission du supérieur, 
de m'aller promener dans leurs jardins qui sont 
tout remplis d'orangers. Je vous laisse à penser. 
Mademoiselle, si je fus surprise de cette (courtoisie 



158 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

qui m'étoit offerte à quatre pas d'une maison où 
logent messieurs de l'Inquisition. Ce bon religieux, 
après m 'avoir montré le tombeau de Laure et ra- 
conté les amours de Pétrarque ;, me fit quérir une 
boite de plomb que l'on trouva dans un cercueil 
où il y a une médaille où est la figure de cette 
belle, et où sont des vers écrits de la main de 
Pétrarque, et d'autres de François V, qui fit re- 
faire ce tombeau. Mais ce qu'il y a de plus surpre- 
nant, c'est que ces bons pères tiennent cette boite 
dans le même lieu où l'on tient les reliques et tout 
ce qui sert à l'autel. Cependant cela se fait dans 
les terres du Pape, et comme je l'ai déjà dit, à 
quatre pas des Inquisiteurs. Je vous laisse à juger 
de quelle humeur doivent être les dames en un 
lieu où les religieux les plus réformés agissent 
ainsi. Tout à bon' cela a quelque chose de si plai- 
sant que l'on ne peut se l'imaginer, à moins que 
de l'avoir vu; car pour moi qui ne les ai rencon- 
trées qu'aux églises, je ne laisse pas dem'imaginer 
aisément de quelle façon elles vivent en conversa- 
tion. Premièrement, il est à remarquer qu'en tout 
Avignon je n'ai vu que trois mouchoirs à plus de 
mille femmes que j'y ai vues en dévotion; et ce 
qui est encore de plus surprenant, c'est que je n'y 
ai pas vu une seule gorge. Aussi, veux-je croire 
que ce n'est que celles qui en ont qui la cachent, 
et que c'est par mortification que celles qui n'en 
ont point se mettent en état que personne n'en 

1 . Locution familière à Tauteur. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 159 

puisse clouter. Mais je ne songe pas que je ne vous 
entretiens que de folies ; pardonnez cette liberté à 
une personne qui vit sans contrainte avec vous, et 
qui ne se pique pas de bel esprit en vous écrivant. 
Comme nous devons partir demain et qu'il est 
tard, je ne vous dirai plus rien, si ce n'est que je 
suis très humble et très obéissante servante de 
M"^ et de M"'" de Clermont', très passionnée de 
M"" de Ghalais, très humble de M. Chapelain et de 
M. de la Mesnardière, et que ce sera bientôt de 
Marseille que je vous offrirai les complimens de 
mon frère et que vous recevrez ceux de 

Votre très humble et très affectionnée ser- 
vante, etc. 

A LA MÊME*. 

Marseille, 13 décembre Wkk. 
Mademoiselle, 

■ Enfin, après avoir plusieurs fois pensé faire nau- 
frage, je suis arrivée au port de Marseille assez 
heureusement. Mais quelque douceur que Ton 
puisse trouver à se reposer après la fatigue d'un 
long voyage, je n'en ai néanmoins point senti de 
plus grande que celle que je trouve à m'imaginer 
que du moins je ne m'éloigne plus de vous. Cette 
pensée a certainement quelque chose qui flatte 
mon esprit, qui le délasse et qui le console plus 

1. La marquise de Clermont d'Entragues et ses deux filles, 
Louise et Marie de Balzac. 

2. Ms» de Conrart, in-ii°, t. XI, p. 173. 



160 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

que tous les divertissements que Ton tâche de me 
donner aux lieux oi^i je suis. Ce n'est pas que je 
n'aie trouvé à Marseille toute la civilité et toute la 
courtoisie possible;, et comme je sais que vous 
n'êtes pas marrie de savoir tout ce qui arrive à 
mon frère et à moi^ il faut que je vous rende 
compte de quelle façon l'on nous traite ici. Vous 
saurez donc^, ^Mademoiselle, que nous avons trouvé 
en M""' de Mirabeau* une des meilleures et des 
pliis obligeantes femmes du monde; car elle ne sut 
pas plus tôt que nous étions ici, qu'elle et M'"^ de 
Morge, sa sœur, vinrent pour nous obliger de 
prendre leur maison; mais comme nous ne le 
Youliàmes pas faire, elles se virent contraintes de 
nous instruire de la coutume de la ville, qui est 
d'être trois ou quatre jours sans sortir pour at- 
tendre les visites de ceux qui veulent nous en 
rendre. Et comme nous avions quelque répu- 
gnance à suivre cet ordre, elle nous dit que tout 
le monde de Marseille se tiendroit outragé et 
croiroit que nous ne voudrions pas le voir, si 
nous en usions autrement. Le lendemain donc, 
et quatre jours depuis , mon frère et moi avons 
gardé la chambre. A vous dire le vrai, ce n'a pas 
été sans voir de plaisantes choses; car, pour vous 
les dire comme elles se sont passées, je ne pense 
pas qu'il y ait un seul homme de quelque consi- 
dération dans Marseille qui n'y soit venu, soit 



1. Ce devait ètic Anne de Puntcvcz, luariée eu 1620 à Tho- 
mas, marquis de Mirabeau. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 161 

des gentilshommes ;, des consuls, des officiers de 
galère, des juges, des ecclésiastiques, des avocats, 
des marchands, des matelots et même des forçats ; 
et pour les femmes, le nombre en est si grand que 
j'ai été contrainte d'en faire un rôle, qui présen- 
tement se monte à quarante-deux maisons ditîé- 
rentes, oii il faut que j'aille, qui veulent dire plus 
de quatre-vingts personnes qu'il faut demander. 
Je vous laisse à juger. Mademoiselle, si, de l'hu- 
meur dont je suis, je n'ai pas là une occupation 
bien divertissante. Mais ce qu'il y a de rare est 
que, de tout ce grand nombre de femmes, il n'y 
en a pas plus de six ou sept qui parlent françois ; 
si bien que cela fait une si plaisante conversation 
que, si je vous la pouvois dépeindre, je vous en 
ferois rire. J'ai toutefois cet avantage, sans que 
je puisse dire comme je l'ai acquis, que j'en- 
tends assez bien le provençal, et qu'ainsi je ne 
laisse pas de les entretenir, mais c'est d'une ma- 
nière si plaisante qu'il faut l'avoir vu pour le 
comprendre. Le plus fâcheux est qu'il les faut 
conduire jusques au milieu de la rue, et qu'à 
chaque porte il faut une heure de compliment. 
J'espère toutefois n'être pas longtemps en cette 
peine; car, comme elles passent toutes leur vie à 
jouer à un jeu qui s'appelle le basècle, que sans 
doute elles aiment pour son antiquité, et qu'il n'y 
en a que trois ou quatre qui ne jouent que par 
complaisance, quand je leur aurai rendu leurs 
visites, je pense qu'elles me laisseront en repos, 
du moins le souhaité-je ainsi. Après ces quatre 

11 



162 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

jours de cérémonie^ M"*" de Mirabeau nous a trai- 
tés magnifiquement. Elle a été imitée de quelques 
autres, un desquels nous a donné à dîner avec une 
prodigalité de Montoron'; car enfin il y avoit six 
services admirablement beaux et bons : les per- 
drix, les bisques, les ortolans, les entremets, les 
gelées, les conserves, les muscats, les hypocras, 
les limonades, les fruits et les confitures sèclies et 
liquides y étoient avec une abondance inconce- 
vable. Mais, après tout, au milieu de ce paradis 
des Turcs, je disois en moi-même, en songeant à 
vous, un vers que Malherbe a dit autrefois, par- 
lant de M'"' d'Aucliy ' : 

Où Galiste n'est pas, c'est là qu'est mon enfer. 

Tout à bon. Mademoiselle, je n'ai point surpris 
mon esprit avec un moment de plaisir tranquille 
depuis que je suis hors d'auprès de vous. Mais, 
pour n'oublier rien à vous dire, vous saurez en- 
core que le lieutenant que mon frère a mis à 
Notre-Dame-de-la-Garde, et qui est un assez hon- 
nête homme et assez riche, nous y a aussi donné 
à dîner le premier jour que nous y avons été. Je 
ne vous dépeindrai point, s'il vous plaît, cette cé- 
rémonie qui ne vous ferait point ouïr le bruit des 
canons, car la distance des lieux ne le permet pas; 
mais je vous dirai qu'en vérité Notre-Dame-de-la- 
Garde est le plus beau lieu de la nature par sa 

1. Montauron, financier connu par son faste et par la dédi- 
cace de Cinna. 

2. La vicomtesse d'Auchy célébrée par Malherbe. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 163 

situation. De la façon dont la place est disposée, 
il y a quatre aspects différents qui sont admi- 
rables. D'un côté, l'on a le port et la ville de Mar- 
seille sous ses pieds, et si près, que l'on entend 
les hautbois de vingt-deux galères qui y sont; de 
l'autre, l'on découvre plus de douze mille bastides, 
pour parler en termes du pays; du troisième, on 
voit les îles et la mer à perte de vue; et du qua- 
trième, sans rien voir de tout ce que je viens de 
dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé 
de pointes de rochers, et où la stérilité et la soli- 
tude sont aussi affreuses que l'abondance est 
agréable de tous les autres endroits. Aussitôt que 
je fus arrivée à ce bel hermitage, ma première 
pensée fut de demander au prieur de Notre-Dame- 
de-la-Garde, qui nous y dit la messe, oii étoit le 
tombeau de feu M. de Mévouillon^; et comme il 
me l'eut montré, ma première dévotion fut pour 
cet illustre mort. 

' Vous me ferez, s'il vous plaît, la grâce de 
dire à M"*' de Clermont que, n'étant pas en lieu 
de leur pouvoir rendre d'autres devoirs, j'ai du 
moins rendu ce pieux office à un de leurs de- 
vanciers. Je me serois donné l'honneur de leur 
écrire, aussi bien qu'à M™® leur mère, sur la perte 
qu'elles ont faite; mais je vous avoue ma foiblesse : 



1. La baronnie de Méouillon, Mévouillon ou Mévolhon {Me- 
dullio en latin), était une des plus anciennes de la Provence. Il 
s'agit probablement ici de Bon, baron de Mévouillon, gouver- 
neur de Notre-Dame- de-la-Garde en 1591, et qui joua un rôle 
important dans les troubles de Marseille à cette époque. 



164 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

il y a si longtemps que la mort est introduite dans 
le monde et qu'il y a des gens qui en écrivent et 
qui en parlent, que je ne trouve plus rien à en 
dire. Sincèrement, Mademoiselle, je ne sais si j'ai 
déjà pris le mal du pays, mais j'ai l'esprit si fai- 
néant, si grossier et si stupide, qu'il m'a été im- 
possible d'oser entreprendre d'écrire deux lettres 
sur ce sujet. Mais, pour réparer ce manquement, 
il faudroit que vous m'apprissii^z qu'il fût arrivé 
un grand bonheur à ces excellentes personnes; car 
je ne doute point que l'extrême joie que j'en au- 
rois ne me fît trouver l'art de leur témoigner et 
de leur persuader que je suis certainement une de 
leurs plus passionnées servantes. En attendant 
cette agréable nouvelle, vous me ferez la faveur 
de les assurer de la continuation de mon très 
humble service, et vous me ferez aussi la grâce 
de faire encore mes complimens à M. Conrart. 
Pour M. Chapelain, quoi que vous m'en disiez, il 
n'est point jaloux de lui; c'est une flatterie que 
vous m'avez écrite, qu'il désavoueroit sans doute, 
s'il la savoit. Il y a deux choses qui font qu'il ne 
le sauroit être : Tune, de ce qu'il est assuré du 
rang qu'il tient dans mon esprit, et l'autre, que je 
ne suis pas assez bien dans le sien. Vous savez. 
Mademoiselle, que cette passion en dit une autre; 
c'est pourquoi songez une autre fois un peu 
mieux à expliquer ses véritables sentiments. 
Quand j'aurai rendu une partie des visites que 
j'ai à faire, peut-être lui demanderai je un peu 
plus sérieusement la continuation de son amitié; 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 165 

car, pourvu que je ne lui écrive qu'une fois ou 
deux en un an, je pense que la Pue elle n'aura pas 
sujet de s'en plaindre. 

Au reste, Mademoiselle, je vous demande 
pardon si je vous entretiens si longtems, et 
de choses si peu raisonnables; mais songez 
que vous êtes ma plus grande consolation dans 
mon exil. J'ai eu une douleur extrême de n'a- 
voir point reçu de vos nouvelles par cet ordi- 
naire. Je sais que c'est être inconsidérée que d'a- 
buser de votre loisir comme je fais; mais vous 
êtes bonne, vous me l'avez permis, et j'en ai grand 
besoin. Faites donc, s'il vous plaît, lorsque vous 
ne pourrez pas me faire la faveur de m'écrire, que 
M. Major m'apprenne, au moins par un billet, 
l'état de votre santé, afin que mon imagination 
ne me fasse pas sentir des malheurs qui ne me 
sont peut-être pas arrivés. Si je suivois l'intention 
de mon frère, j'allongerois encore ma lettre pour 
vous persuader fortement qu'il est votre serviteur 
très-humble et très-passionné; mais comme l'heure 
me presse, je ne vous dirai plus rien, sinon que 
je suis toujours de toute mon âme. 
Mademoiselle , 

Votre très-humble et très-obéissante servante. 



166 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

A MADEMOISELLE DE CIIALAIS'. 

A Marseille, le 13 décembre \6kk. 

Comme M"* Paulet connoit mon cœur, et qu'elle 
sait la tendresse que j'ai pour vous et le plaisir 
que je sens à recevoir de vos nouvelles, elle m'a- 
voit fait espérer par l'autre ordinaire que vous 
m'en donneriez par celui-ci; et je m'étois entre- 
tenue si agréablement en cette attente, que la pri- 
vation d'un bien qui m'est si cher m'a donné plus 
de douleur que l'espérance ne m'avoit donné de 
joie. J'ai pourtant été assez équitable pour ne vous 
accuser pas; j'ai eu du déplaisir, mais je n'ai pas 
eu de colère, et si j'ai eu quelque injustice, ça été 
contre l'aimable personne qui m'avoit promis un 
si grand plaisir. 

Ne vous imaginez pourtant pas, ma chère 
amie, que ce désir extrême que j'ai d'avoir 
quelquefois de vos lettres soit un effet de la foi- 
blesse de mon amitié, et qu'elle ait absolument 
besoin de ces petits soins pour se maintenir; 
non, ce n'est point là ma pensée, et quand vous 
ne me diriez jamais que vous avez de l'affection 
pour moi, puisque vous me l'avez dit une fois, je 
ne laisserois pas de le croire. Mais la véritable 
raison qui fait que je le souhaite avec tant d'ar- 

1. M" de Conrart, in-'i", t. XI, p. 181. 
Mi'« de Chalais était dame de compagnie de la marquise 
de Sablé et amie intime de M'i^ de Scudéry et de M"<^ Paulet. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 167 

deur, est que je prévois bien que j'aurai grand 
besoin de ce secours pour adoucir l'ennui de mon 
exil. Je vous avoue ingénument que je n'ai point 
l'esprit assez stupide pour m'accoutumer facile- 
ment avec ceux qui le sont, et que je ne l'ai pas 
non plus assez fort ni assez rempli pour trouver 
en moi-même de quoi me satisfaire. Je suis de- 
meurée en une certaine médiocrité qui ne sert qu'à 
faire connoitre le mal, mais qui ne le surmonte 
pas. Si j'étois de l'humeur de ceux qui aimeroient 
mieux être l'admiration des sots que de ne l'être 
de personne, je pourrois peut-être assez facilement 
imposer une partie de ce que je voudrois aux gens 
de ce pays-ci, étant certain que parce que je viens 
de Paris, ils ont assez d'inclination à approuver 
tout ce que je fais; mais comme je nai pas l'hu- 
meur tyrannique, et que, si je régnois, je vou- 
drois régner légitimement, je n'apporterai nul 
soin à l'établissement d'un empire si peu glo- 
rieux, et qui seroit si mal acquis. Dans les choses 
de l'esprit, ce n'est pas assez de vaincre, il faut 
encore que ceux que l'on surmonte soient eux- 
mêmes capables d en surmonter d'autres, et c'est 
enfin aux vaincus à faire la principale gloire des 
victorieux. Si les Espagnols, en conquêtant les 
Indes, avoient eu des ennemis redoutables, ils au- 
roient égalé la gloire des plus illustres héros; 
mais parce qu'ils ont tué à coups de canon des 
hommes qui ne se défendoient point, et qui môme 
ne se pouvoient défendre, puisqu'ils n 'avoient 
point d'armes, ils passent plutôt parmi le nombre 



168 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

des usurpateurs que des conquérants. Souffrez, 
s'il vous platt, cette comparaison historique d'une 
personne qui ne vous l'auroit pas écrite, si elle 
étoit seulement à cinquante lieues plus près de 
Paris, mais qui pense avoir droit de vous parler 
de cette manière dans une ville où il se trouve 
une demoiselle' belle et jeune, qui dans ses con- 
versations ordinaires, cite souvent, si j'ai bien re- 
tenu, Trismégiste, Zoroastre et autres semblables 
messieurs qui ne sont pas de ma connoissance. 
Sérieusement, c'est dommage que la personne 
dont je vous parle n'a été élevée dans le monde, 
étant certain que c'est un des plus beaux naturels 
de femme que j'aie jamais remarqué en aucune 
femme de province. Elle est, comme je vous l'ai 
déjà dit, belle, jeune et de bonne mine; elle parle 
françois comme si elle étoit née à Paris, et natu- 
rellement elle est fort éloquente ; elle entend l'es- 
pagnol, l'italien, le latin et même le grec ; elle est 
fort douce, fort civile et de fort bonne maison. 
Cependant, parce qu'elle n'a pas l'art de cacher 
une partie des trésors qu'elle possède à des gens 
qui ne la connoissent pas, ils prennent pour du 
verre et pour du cuivre de l'or et des diamants ; et 
l'injustice qu'on lui fait ici est si grande que je 
n'oserai la voir souvent, de peur de me charger 
de la haine publique. 

Jugez, d'après cela, ma chère, si j'ai raison d'im- 
plorer votre secours en un lieu où il n'est pas même 

1. I\I''« Diodf^e. Voy. la Xofice, p. 26 et suiv. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 169 

permis de jouir du seul bien qui s'y trouve. Ne me 
refusez donc pas, je vous en supplie, et si ce n'est 
point trop vous demander, ayez quelquefois la bonté 
d'assurer M'"* la marquise' que de toutes celles qui 
ont de la vénération pour elle^ je suis la plus pas- 
sionnée pour son service, et qu'en cette considéra- 
tion il me doit être permis de porter la glorieuse 
qualité de sa très-humble et très-obéissante ser- 
vante. Et comme je suis privée d'entretenir les per- 
sonnes que j'aime, faites au moins que j'aie la satis- 
faction de savoir qu'elles s'entretiennent quelquefois 
de moi. Parlez-en donc avec notre chère Angé- 
lique % avec M'^" Robineau, avec M. Conrart, avec 
M. Chapelain, et si vous jugez que M""' de Motte- 
ville et M"* sa sœur^ ne m'aient pas oubliée, as- 
surez-les que j'eus un extrême regret de partir sans 
leur dire adieu; mais comme elles n'étoient pas à 
Paris, c'est un malheur dont je ne suis pas cou- 
pable. Quand je serai un peu désembarrassée d'un 
nombre infini de visites qu'il faut que je rende, je 
me donnerai l'honneur de leur écrire et de les assu- 
rer que je suis toujours leur très-humble servante. 
Adieu, je suis si pressée que je n'ai pas le 
temps de relire ma lettre. Pardonnez-moi donc 
toutes les ftxutes que j'y aurois peut-être corrigées, 
et toutes celles aussi que je n'y aurois pas remar- 

1. De Sablé. —2. M"- Paulet. 

3. M™e de Motteville a rendu hommage à Mil" de Scudéry 
dans ses Mémoires. 1855, t. III, p. 239. — Sa sœur, M"« Bertaut, 
avait été surnommée Socratine à cause de sa sagesse et de sa 
douceur. 



170 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

quées. Après cette protestation d'imprimeur, je 
n'oserai quasi vous dire que je suis votre très- 
liumble et très-passionnée servante, etc., etc. 



A MADEMOISELLE PAULET ' . 

Marseille, 27 décembre I6kk. 
Mademoiselle, 

Yous pouvez juger par l'inquiétude que je vous 
ai témoigné avoir de votre silence, combien vo- 
tre lettre m'a donné de joie. Elle a été si grande, 
que ceux qui me l'ont vue recevoir et qui me l'ont 
vue lire ont cru que l'on m'avoit mandé que l'on 
me donnoit pour le moins cent mille écus; car 
comme les gens d'ici ont l'esprit fort intéressé, ils 
ne sont sensibles aux plaisirs que lorsqu'ils leur 
sont utiles. Mais après leur avoir dit que votre lettre 
ne m'apprenoit rien de plus agréable que la conti- 
nuation de l'amitié de la personne qui me l'écri- 
voit, il a fallu, pour me justifier auprès d'eux, leur 
faire voir votre nom, tant il est vrai que la joie 
que j'ai eue a été grande, et tant il est vrai qu'ils 
ont eu peine à croire que, ne s'agissant ni d'a- 
mour ni d'avarice, il fat possible que j'eusse tant 
de satisfaction d'une lettre d'une de mes amies. 
Jugez de là, Mademoiselle, à quel point l'amitié 
est connue ici, et si vous devez craindre que je 
vous fasse infidélité. Cependant, je vous dirai que 

1. M" de Conrart, in-'i'', t. XI, p. 161. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 171 

comme l'on ne change pas son destin en chan- 
geant de lieux ^ et que ceux qui sont malheureux 
le sont partout, il y a lieu de craindre que nous 
ne puissions pas faire mettre Notre-Dame-de-la- 
Garde sur le pays \ Ce n'est pas que la chose ne 
dépende pas absolument de M. le comte d'Alais% 
mais c'est que nous venons d'apprendre que l'as- 
semblée générale du pays est terminée au second 
de janvier, et qu'ainsi il sera impossible de tirer 
utilité des bons offices de M. Chapelain. Mon frère 
et moi ne laisserons pas de lui en être infiniment 
redevables; car ce n'est pas par les événements, 
mais par les intentions, qu'il faut mesurer les obli- 
gations que nous avons à nos amis. A la pre- 
mière occasion, je lui en témoignerai notre recon- 
noissance; mais, en attendant, si vous le voyez, 
vous l'assurerez de l'estime et de l'amitié particu- 
lière que mon frère et moi avons pour lui. Après 
cela, je vous dirai que nous ne laisserons pas de 
tenter la chose; car autrement il faudroit attendre 
encore un an; car, bien qu'il ne se tienne plus 
d'États généraux en Provence, et que ce ne soit 
plus qu'une assemblée de quelques consuls qui 
délibèrent de toutes choses, néanmoins, comme 
cette assemblée ne se tient qu'une fois l'année, si 
nous laissions passer celle-ci, cela nous mèneroit 
trop loin. A vous dire la vérité, je n'en attends 
rien; mais quand on a fait ce que l'on peut, il 

1. C'est-à-dire aux frais de la province. 

2. Louis-Emmanuel de Valois, comte d'Alais, nommé gou- 
verneur de Provence en 1637. 



172 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

faut se mettre en repos et prendre })alience. Quoi 
qu'il en arrive, je vous le manderai. 

Cependant, n'attendez pas que je puisse payer vos 
nouvelles par d'autres; car il n'y a rien ici qui puisse 
vous divertir. Ce n'est pas que si je pouvois dé- 
peindre la beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous 
fisse un tableau assez agréable et que je ne vous 
fisse avouer qu'il fait bonté au printemps de Paris. 
L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hé- 
rissé de plaçons, est ici couronné de fleurs. Sincè- 
rement, Mademoiselle, à l'heure même que je vous 
parle, l'on vient de m'envoyer des bouquets d'a- 
némones, d'œillets, de narcisses, de jasmin, de 
fleurs d'orange, plus beaux que M"'' de Lorine n'en 
porte au mois de mai; et ce qu'il y a de commode 
ici est que l'on fait des visites à la fin de décem- 
bre, sans avoir besoin de feu, que l'on se promène 
sur le port comme l'on se promène aux Tuileries 
en juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une 
fois, et que le soleil y est toujours aussi pur et 
aussi clair que dans la saison oii il fait naitre les 
roses. Mais le mal est que pour jouir de tous ces 
plaisirs innocents, il faut souffrir d'autres incom- 
modités, et que l'on ne peut s'approcher de l'O- 
rient sans s'éloigner de Paris. Je pourrois encore 
vous dire que la plus belle chose que l'on puisse 
voir est les galères, le jour de Noël, qu'elles ont 
toutes leurs tentes, leurs pavillons et leurs bande- 
roles de cent couleurs différentes ; mais cela seroit 
mieux de la main d'un peintre fameux que de la 
mienne. Au reste. Mademoiselle, il n'est pas jus- 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 173 

ques aux paroles qui ne perdent ici quelque chose 
de leur grâce et de leur agrément. Le nom d'es- 
clave, qui est quelquefois si galamment placé et 
dans des vers d'amour et dans les romans, ne rem- 
plit ici l'imagination que de grosses cliaines de 
fer, de bonnels rouges, de camisoles bleues, de 
têtes pelées, de mines de Turcs et d'autres sem- 
blables choses, puisque l'on ne s'en sert jamais 
que pour parler de trois ou quatre mille forçats 
que l'on voit toujours sur le port. 

Je vous en dirois davantage, mais comme vous 
saurez que nous avons changé de maison afin 
d'être plus près de M™^ de Mirabeau', toutes les 
dames de la rue, pour recommencer leurs civilités 
à lusage du pays, entrent présentement dans ma 
chambre pour me dire que je suis la bienvenue. 
Adieu, je suis de si mauvaise humeur de ce qu'elles 
m'interrompent dans le dessein que j'avois de vous 
dire encore plus de cent choses, que je les rece- 
vrai si mal que j'espère qu'elles n'y reviendront 
plus. Il faut pourtant encore que je salue M™" et 
M"^' de Clermont^ que je vous offre les compli- 
ments de mon frère, et que je vous die que je 
sais votre très-humble et très-passionnée servante. 



1. L'hôtel de Mirabeau était situé place de Lenche à Mar- 
seille. 



174 CORRESPONDANCE CHOISIE 

A MADEMOISELLE ROBINEAU '. 

Marseille, 3 janvier 1645. 

Mademoiselle, 

Si vous avez dessein de m 'instruire par votre 
exemple et de m'accoutumer à ne vous écrire 
qu'une fois tous les mois, je vous supplie de me 
faire l'honneur de m'en avertir; car, à moins que 
vous m'appreniez votre intention, elle ne réussira 
pas, parce que, comme je vous écris principale- 
ment pour me conserver en votre mémoire, moins 
vous m'écrirez, et plus je vous écrirai, afin de 
vous empêcher de m'ouhlier. Faites-moi donc, s'il 
vous plaît, la faveur de me dire sincèrement si vous 
avez dessein que j'imite votre silence; car, après 
cela, je tâcherai de m' accommoder à votre hu- 
meur. Je vous écrirai de petites lettres, et vous n'en 
aurez que deux ou trois tous les ans, et de cette 
sorte, si elles ne sont belles, elles seront rares ; si 
elles ne sont divertissantes, elles ne seront pas in- 
commodes, et si elles ne vous font passer quelque 
temps agréablement , elles ne vous en déroberont 
guère. Voilà, Mademoiselle, ce que je vous puis 
dire sur ce sujet, attendant vos ordres, que je 
n'observerai pas plus exactement que vous obser- 
vez les promesses que vous m'aviez faites de me 
donner de vos nouvelles toutes les semaines; car, 
pour vous parler sans déguisement, il n'est rien 

1. M" de Conrart, in-^». t. XI, p. 147. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 175 

qui puisse vous empêcher, tant que je ne serai pas 
malade, d'avoir une lettre de moi tous les ordi- 
naires; car, si vous m'écrivez, je n'ai pas assez 
d'incivilité pour ne vous répondre point, et si vous 
ne me répondez pas, je n'ai point assez de patience 
pour m 'empêcher de vous en gronder. Enfin, Ma- 
demoiselle, résolvez-vous à ce malheur, puisqu'il 
est inévitable. Au reste, ne vous imaginez point 
que peut-être je ne trouverai pas toujours de 
quoi vous entretenir, et que par cette raison je 
vous laisserai en repos. Les rives de la mer Médi- 
terranée ne sont pas si désertes et si stériles que 
l'on n'y puisse trouver quelque chose à l'usage de 
Paris. La tempête amène quelquefois sur ses 
bords des gens qui savent parler françois, et qui 
n'ont rien de la rudesse du pays. Il se trouve ici 
des pèlerins de toutes les parties du monde, et par 
conséquent je ne manquerai pas de matière à vous 
écrire. Jepourrois même dire que j'aurois de quoi 
vous faire d'agréables présents si vous étiez d'hu- 
meur à en recevoir. Mais, quoique je sache bien 
que vous aimez mieux en faire que d'en accepter, 
je veux toutefois vous en offrir un aujourd'hui ; 
mais auparavant que je vous dise ce que je vous 
envoie, je vous supplie d'essayer de deviner ; et 
pour aider même à votre imagination, je vous di- 
rai que ce ne sont ni des oranges, ni des citrons, 
ni des olives, ni des figues , ni des raisins, ni de 
l'eau de fleurs de jasmin, ni des branches de co- 
ral, ni des tapis de Turquie, ni des étoffes de 
Chine, ni des perles, ni des émeraudes, ni des 



176 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

diamants, mais quelque chose de plus rare en ce 
pays-ci que tout ce que je viens de dire. Et pour 
vous expliquer cet énigme, ce sont des vers de 
M. Boissat-l'Esprit', qu'il a faits ici en revenant 
de la Sainte-Baume. Je vous proteste, Mademoi- 
selle, que depuis plus de quatre siècles l'on n'a 
vu de semblable marchandise sur le port de Mar- 
seille ; aussi est-ce pour cela que je l'envoie à 
Paris. Vous en ferez part à M. Chapelain, et comme 
votre ami, et comme le mien, et comme celui de 
M. Boissat, Je ne vous dis point ce que j'en pense; 
car je ne m'y connois plus du tout ; il me suffit 
de savoir que ce sonnet est d'une personne de 
beaucoup d'esprit et de beaucoup de dévotion 
présentement, pour croire qu'il est digne devons, 
et que du moins par là ma lettre ne vous ennuiera 

pas^ 

Si j'avois aussi bien retenu la prose que les 
vers, je vous l'aurois envoyée, car elle étoit assez 
galante pour cela. Pour la mienne , on n'en peut 
pas dire autant; c'est pourquoi je ne la continue- 
rai pas davantage pour aujourd'hui ; aussi bien , 
ayant le dessein que j'ai, n'est-il pas juste d'en 
dire tant en un jour, et il suffira que je vous as- 
sure en françois, et même, si vous le voulez, en 
provençal que, siou vuestra serventa afj'cttionada. 

1. Pierre de Boissat, qu'on avait en effet de son temps sur- 
nommé Boissat-V Esprit, naquit en 1603 et mourut en 1662. 
ir fui un des premiers membres de l'Académie française. 

2. Nous supprimons le sonnet assez médiocre de Boissat, 
ainsi que des fragments, prose et vers, d'une lettre de Georges 
de Scudéry à M™* de Tournon. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 177 

M. votre père, M™® Aragonnais* et M"^* Bo- 
quet" sauront que je suis leur servante, et vous 
saurez, s'il vous plait, que mon frère est votre ser 
viteur très-humble. Je vous demande pardon si 
ma lettre est si brouillée, mais je vous Fécris avec 
tant de précipitation que je ne sais quasi ce que 
je dis. 



CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

Paris, 19 janvier 16(i5. 
Mademoiselle, 

Je vous écris par le commandement de M"^ Ro- 
bineau, je dis par son commandement, sans qu'elle 
m'ait laissé la liberté de ne le pas faire, afin que 
si vous vous trouvez incommodée de ma lettre, 
vous n'en sachiez mauvais gré qu'à celle qui m'a 
forcé de la faire, et qui, comme vous savez, a droit 

■ 1. M'"<^ Aragonnais était la veuve d'un trésorier des gardes 
françaises. Elle habitait le Marais, et appartenait, comme 
M'"" Gornuel, aux rangs les plus élevés de la bourgeoisie pari- 
sienne. Sa fortune, qui était assez considérable, lui permit de 
marier sa fille à Michel d'Aligre, un des fils du premier chan • 
celier de ce nom. M^'^ de Scudéry a fait de M™« Aragonnais un 
séduisant portrait sous le nom de Philoxène dans le Grand Cij- 
rus. Tome VII, livre III, page lO'te. 

2. Les deux demoiselles Boquet étaient des amies particuliè- 
res de Mii'= de Scudéry et des habituées assidues du Samedi, 
Voici ce qu'en dit Somaize dans son Grand Dictionnaire des 
Précieuses : « Bélise et sa sœur sont deux précieuses âgées 
qui jouent fort bien du luth et qui ont une grande habitude 
à toucher les instruments. Elles logent aussi au quartier de 
rÉolie {le Marais), qui est le lieu où les précieuses âgées font 
le plus de bruit. « 

û. Cabinet de M. A. Chauveau. 

12 



178 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

de commander et pouvoir de forcer. Avec tout cela, 
encore que je vous écrive par force, je ne laisse 
pas de vous écrire avec plaisir_, et plus que si je le 
faisois de mon consentement propre, lorsque je 
pense que je ne suis pas obligé à vous répondre 
de mes mauvaises écritures, et qu'un autre que 
moi portera le blâme de ce que j'y aurai mal dit. 
J'ai plais.ir, Mademoiselle, à vous faire souvenir 
de l'estime extraordinaire que je fais de votre es- 
prit et de votre vertu, et du ressentiment que j'ai 
toujours de la part que vous m'avez accordée en 
votre bienveillance, qui est sans doute le plus ri- 
che présent que vous puissiez me faire, vu la no- 
blesse de votre âme et la bonté de votre cœur. J'ai 
plaisir à vous rendre grâces de ce que je me trouve 
quelquefois dans les lettres que vous écrivez, tan- 
tôt à l'excellente personne dont j'exécute ici les 
ordres, tantôt à son excellente voisine, comme à 
celles qui partagent votre temps et votre ami- 
tié. Enfin, j'ai plaisir à vous dire que ces lettres 
mêmes, bien qu'écrites dans la précipitation des 
courriers, sont si naturelles et si éloquentes tout 
ensemble, qu'elles pourroient donner jalousie à 
notre ami d'Angoulème*, et qu'elles donnent très- 
grande satisfaction à tous ceux qui les voient à 
Paris. Par là, Mademoiselle, vous voyez que la 
force que l'on m'a faite est bien agréable, et non 
pas de celle pour lesquelles on met les gens en 
procès et demande réparation en justice. 

1. Balzac. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 179 

J'ai quelque honte de passer de ce discours à un 
autre et de vous dire que je me suis acquitté de ma 
promesse auprès de M. de Berville, de crainte qu'il 
ne vous semble que je vous le veux faire valoir. Mais 
puisque je vous l'ai déjà dit; je vous dirai encore 
que j'avois envoyé une copie de ma lettre à votre 
généreuse amie pour vous la faire tenir^ ou du 
moins pour avoir en elle un témoin irréprochable 
de mes soins aux choses qui regardent votre ser- 
vice. J'ai depuis su d'elle qu'elle avoit pris le der- 
nier parti comme le plus sûr et le plus raisonna- 
ble, et j'avoue qu'elle m'a fort obligé, m'épargnant 
par ce moyen la nécessité de rougir devant vous 
pour n'y avoir pas assez bien parlé de votre mé- 
rite. La même judicieuse personne se voulut bien 
charger ces jours passés de vous envoyer quel- 
ques vers que j'ai donnés à la mémoire de l'in 
comparable M"" de Lalane^; mais. Mademoiselle, 
vous envoyer des vers, c'est envoyer de l'eau à la 
mer, c'est vous donner ce que vous avez chez vous 
en abondance. Que si vous en faites la modeste pour 
votre regard, vous l'avouerez bien au moins pour 
celui de monsieur votre frère, qui est un océan de 
poésie plus découvert que n'est le vôtre et qui est 
si plein de ce côté-là qu'on ne sauroit l'accroître^ 



1. Mlle Marie Galtelle Desroches avait épousé Pierre de Lala- 
ne, qui faisait sa principale occupation de la littérature et de la 
poésie. Après cinq ans de mariage, Lalane perdit cette femme 
aussi belle que spirituelle. Il célébra sa mort par des vers 
qui sont insérés dans ses OEuvres, qu'on réunit en général à 
celles de Montplaisir. 



180 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

quelque chose que l'on y verse'. Il est vrai aussi 
que je vous envoyai ces vers comme les fleuves 
envoient leurs eaux à la mer, non pas pour enfler 
votre richesse, mais pour vous rendre le tribut et 
l'hommage que vous doivent tous ceux qui font 
profession d'honorer le mérite et la vertu. Ceux de 
M. de Boissat que j'ai vus dans votre lettre sont 
bons, mais ceux de monsieur votre frère sont 
meilleurs, sans doute, et vous voyez bien que 
c'est mon jugement qui prononce et non pas mon 
amitié, et qu'en ce sentiment il n'y entre ni com- 
plaisance ni cajolerie. Mais c'est trop vous mal 
entretenir, et vous auriez encore plus de sujet de 
vous en plaindre si je ne vous assurois que par la 
patience que vous avez prise de lire cette lettre 
jusqu'au bout, vous êtes quitte de me lire de toute 
cette année, et que jusqu'en six cent quarante-six 
vous n'aurez à craindre aucune semblable persé- 
cution. 

Mademoiselle, 
De votre très-humble et très-obéissant serviteur 

Chapelain. 

1. On connaît les vers de Boileau: 

Bienheureux Scudéry dont la fertile plume, etc. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 181 

MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MONSIEUR CHAPELAIN*. 

Marseille, 31 janvier 1645. 
Monsieur , 

Bien que tout ce qui part de M""" Robineau me 
soit extrêmement cher, et que, selon mes senti- 
ments, elle augmente le prix des plus précieuses 
choses du monde lorsqu'elles passent par ses 
mains, il est toutefois certain que votre lettre 
m'auroit donné plus de joie si je Feusse reçue 
comme une simple marque de votre souvenir, que 
comme une preuve de votre obéissance pour elle, 
et je lui suis déjà si redevable de ses propres bien- 
faits, quej'aurois volontiers souhaité qu'elle n'eût 
point eu de part aux vôtres. Ce commandement 
que vous dites qu'elle vous a fait de m'écrire, 
marque si clairement l'absolu pouvoir qu'elle a 
sur vous et le peu que j'y en ai, que, si je voulois, 
j'aurois quasi autant de sujet de me plaindre de 
l'honneur que vous m'avez fait, que de vous en 
remercier; car enfin, une personne à qui vous de- 
vez la connoissance de M"" Robineau ne devoit 
point lui devoir la grâce que vous m'avez fait de 
m'écrire. Je sais qu'elle a plus de mérite quem oi, 
et qu'ainsi vous la devez plus estimer; mais cela 
n'empêche pas qu'il n'y ait quelque injustice que 
vous ne vous souveniez de moi que lorsqu'elle 
vous le commande. Enfin, Monsieur, lorsque vous 

1 . M" de Conrart, in-^o, t. Xï, p. U7. 



182 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

me voudrez faire cet honneur^ écoutez votre incli- 
nation, et n'écoutez plus M"" Robineau ; donnez- 
moi vos sentiments tout purs sans les mêler avec 
les siens, et souvenez-vous de moi pour l'amour 
de moi et non pour l'amour d'elle'. Vous trouverez 
peut-être que j'ai beaucoup d'orgueil pour avoir 
si peu de mérite; mais souvenez-vous que l'amitié 
a ses délicatesses et ses jalousies aussi bien que 
l'amour, et que celle que j'ai pour vous est trop 
noble et trop généreuse pour recevoir vos civilités 
d'une autre main que de la vôtre, et pour pren- 
dre part à des choses où elle n'en a point. Je ne 
m'étonne pas, toutefois, si vous aviez tant de 
peine à vous résoudre de m'écrire; car puisque 
mes amis vous montrent toutes mes lettres, vous 
avez raison de craindre d'en recevoir de sembla- 
bles. Je leur voudrois un grand mal d'en user 
ainsi, si ce n'étoit que sachant bien qu'elles ne le 
font ni par manque de connoissance ni par ma- 
lice, il faut de nécessité que la seule amitié les 
aveugle, et que, parce qu'elles prennent plaisir 
que je leur dise que je les aime, elles se laissent 
persuader que je le leur dis de bonne grâce. Pour 
vous. Monsieur, qui n'avez pas cet aveuglement 
qui m'est si avantageux, vous avez voulu vous 
défendre de recevoir de mes lettres autant que 
vous avez pu; mais, pour me venger devons, je 
vous déclare que quand même M''*' Robineau me 

1. On voit par cette lettre que M^'*' de Scudéry était blessée 
des attentions particulières que Chapelain avait pour M'i<' Robi- 
neau. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 183 

le défendroitje ne laisserois pas de vous écrire et 
de vous assurer qu'elle n'est pas tant votre ser- 
vante que je le suis. Mais encore que je sache que 
vous avez plus de joie de recevoir ses commande- 
ments que mes prières_, je ne laisserai pas de 
vous supplier sérieusement de croire que votre 
lettre m'a donné beaucoup de plaisir; que celle 
que vous avez écrite à M. de Berville a sensible- 
ment obligé et mon frère et moi ; que les vers que 
vous m'avez envoyés ont eu et de lui et de moi 
toute la louange qu'ils méritent, et que quand 
même vous auriez désobéi à M"*" Robineau, je 
n'aurois pas laissé d'obéir à la raison et à mon 
iaclination, qui veulent que je sois toute ma vie, 
Votre très-humble et très-obligée servante, etc. 



AU MÊME '. 

Monsieur, 

Comme le silence est, ce me semble, ordinaire- 
ment pris pour un consentement aux choses qu'on 
nous a dites, je pense que la crainte de vous im- 
portuner par une seconde lettre ne doit point 
m'empêcher de répondre à la dernière que vous 
m'avez fait l'honneur de m'écrire, et qu'il vaut 
mieux vous dérober un quart d'heure que de me 

1. M"' de Conrart. iii-^", t. XI, p. Ik9. Celte lettre est sans 
date, mais,, dans le manuscrit, elle vient à la suite de celle du 
31 janvier. 



184 GORHESPONDANGE CHOISIE. 

détruire pour toute ma vie dans votre esprit, en 
vous laissant lieu de croire que j'aurois accepté, 
comme croyant les mériter, cette profusion de 
louanges dont votre lettre est remplie. Souffrez 
donc. Monsieur, que je vous die qu'encore que 
j'eusse plusieurs fois entendu que l'on vous fai- 
soit la guerre d'aimer volontiers à dire des dou- 
ceurs, j'avois néanmoins conçu une si haute 
estime de votre sincérité que je tenois pour cer- 
tain que vous n'eussiez pas même voulu être le 
flatteur d'Alexandre, si vous eussiez été de son 
temps, ou qu'il eût été du vôtre. Cependant vous 
me donnez des louanges si excessives et vous me 
dites des choses si peu vraisemblables que vous 
ne me permettez pas de douter que vous ne puis- 
siez être capable, la première fois que l'occasion 
s'en présentera, de louer M""^ Pilou ' de la vivacité 
de ses yeux, de la délicatesse de son teint et des 
charmes de sa beauté. Ce n'est pas. Monsieur, que 
je ne sache bien que toutes les flatteries ne sont 
pas également condamnables, que celles qui ne 
sont pas intéressées sont plutôt une galanterie 
qu une foiblesse, etque celles qui s'adressentà une 
personne exilée ne peuvent partir que d'une per- 
sonne généreuse. Aussi vous fais-je dire que, quoi- 
que les vôtres ne m'aient pas persuadée, elles 

1. M'"« Pilou (Anne Baudesson), fille et veuve d'un procu- 
reur du Ghâtelet. Au dire de ses contemporains, elle était d'une 
laideur extrême. C'était une bourgeoise pleine de bon sens et 
d'esprit, qui, ayant une certaine fortune, fut mêlée à la bonne 
société de son époque. Tallemant des Héaux lui a consacré 
une historiette, et son portrait a été gravé. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 185 

n'ont pas laissé de m'obliger : j'ai plus considéré 
votre intention que l'injustice de vos louanges, et 
la beauté de votre lettre que la vérité de vos pa- 
roles. Elles m'ont causé de la joie, mais elles ne 
m'ont point donné d'orgueil. J'ai été sensible, 
mais je n'ai pas été crédule, et quoique j'aie fait 
tout ce que j'ai pu pour me tromper, après avoir 
rappelé en ma mémoire tout ce que je vous ai 
écrit, j'ai trouvé qu'il m'eût sans doute été plus 
avantageux que vous en eussiez fait un secret que 
de la faire voir à tant d'illustres personnes. Je 
n'entends pourtant pas, Monsieur, de cette espèce 
de secret dont M'" Robineau auroit pu s'offenser, 
mais de celui qui vous auroit fait caclier mes dé- 
fauts au lieu de les publier. Toutefois il peut être 
que, par un privilège particulier, en lisant ma 
lettre, vous l'ayez purifiée des taches que mon 
ignorance y avoit laissées, et qu'en la recevant 
vous l'ayez rendue digne de vous. Ce n'est pas. 
Monsieur, que je veuille dire qu'elle fût toute dé- 
raisonnable; au contraire, pour vous montrer que 
j'ai plus de sincérité que vous n'en avez, j'avoue- 
rai qu'il y avoit un endroit qui ne peut être défec- 
tueux que par la foiblesse de l'expression, et dont 
le sentiment est si juste et si noble que môme 
M. de Balzac ne le désapprouveroit pas. Je m'as- 
sure, Monsieur, que vous devinerez aisément ma 
pensée et qu'il vous sera facile de comprendre que 
ce seul endroit qui n'est pas mauvais et que jedé- 
fendrois contre tout le monde, s'il étoit possible 
qu'on le pût condamner, est celui où je vous assu- 



186 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

rois d'être tonte ma vie^, et par raison et par incli 
nation. 

Votre très-humble servante. 



A MADEMOISELLE PAULEt". 

Marseille, 13 mars 1645. 

Mademoiselle, 

Comme je vous fais part de toutes mes douleurs 
quand il m'en arrive, il faut que je fasse la même 
chose de mes joies et de mes plaisirs. Je vous di- 
rai donc qu'hier au matin un homme de qualité 
de Marseille, qui nous avoit ouï dire, à mon frère 
et à moi, que nous attendions M. de Grasse avec 
beaucoup d'impatience, nous envoya avertir qu'il 
étoit arrivé, et nous manda qu'il étoitlogé chez un 
gentilhomme nommé M. d'Aiglun, qui a été lieu- 
tenant de la galère de M. d'Aiguebonne. Cette nou- 
velle nous donna de la douleur et de la joie : la 
première parce qu'il ne nous avoit pas fait la grâce 
de venir loger chez nous, et l'autre parce que, de 
quelque manière que ce fût, nous aurions le plai- 
sir de l'entretenir. A l'heure même, mon frère fut 
chez M. d'Aiglun, et il trouva que M. de Grasse 
étoit véritablement logé chez lui, mais qu'il étoit 
déjà sorti. Un moment après j'y fus, comme lui, 
sans être plus heureuse, et nous y retournâmes 

1. M** de Gonrart, in-4°, t. X, p. 145. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 187 

pour le moins trois fois avant midi, sans le pou- 
voir rencontrer. Enfin, à la quatrième que j'y allai 
seule_, on me dil qu'il sortoit de table , et que 
j'eusse un peu de patience. Mais comme je sais 
que M. de Grasse n'aime pas fort la cérémonie, je 
ne m'arrêtai pas à ce que me dit le valet de 
M. d'Aiglun, et je montai dans la chambre où 
M. de Grasse aclievoit de dîner. Mais je fus fort 
surprise de voir qu'à peine me regardoit-il et qu'à 
peine se pouvoit-il résoudre de se lever pour 
me saluer. Cela ne m'étonna pourtant pas encore 
tant que de voir M. de Grasse dont je vous parle, 
avec des bottes relevées, un justaucorps de cha- 
mois, un manteau d'écarlate, une épée d'argent, 
un chapeau gris et des plumes jaunes. Ne vous 
imaginez pas. Mademoiselle, que j'invente ce que 
je vous dis ; car en vérité, j'ai vu M. de Grasse en 
l'état que je viens de vous décrire. Mais, pour 
vous expliquer cet énigme qui m'a tant fait rire, 
et qui m'a pourtant donné beaucoup de confu- 
sion, et même beaucoup de douleur de voir 
mon espérance trompée, je vous dirai que M. de 
Grasse que je vis n'est pas l'évêque, mais un 
gentilhomme de ce pays, qui en son propre 
nom s'appelle ainsi. Je vous laisse à juger. Made- 
moiselle, de quelle sorte se passa cette conversa- 
tion du faux M. de Grasse avec moi. Mais ce qu'il 
y a de plaisant est que je ne voulus pas en désa- 
buser mon frère, qui, étant arrivé chez M, d'Ai- 
glun un moment après que j'en fus partie, trouva 
cet homme à plumes jaunes sur la porte, et lui 



188 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

demanda, ne trouvant point d'autres gens, s'il ne 
savoit pas si M. de Grasse étoit au logis. Enfin, 
Mademoiselle, cette aventure a eu quelque chose 
de si plaisant que si je vous la pouvois bien dé- 
peindre, je vous en ferois certainement rire de fort 
bon cœur. Mais comme le messager me presse, il 
faut, pour me revancher en quelque sorte de vos 
nouvelles, que je fasse un voyage à Malte, en Bar- 
barie et à la cour du G'rand-Seigneur; et pour vous 
dire les choses comme je les sais, j'étois hier chez 
M. le Grand-Prieur de Saint-Gilles, oii je vis entre 
ses mains un papier qu'un renégat, favori du feu 
grand visir, et qui s'est refait chrétien, a envoyé au 
Grand-Maître, pour l'avertir des véritables sujets 
de cette armée de six cents voiles. Et comme la 
chose est assezromanesque, j'ai cru que je pouvois 
vous la mander. 

Vous saurez donc, pour entendre la chose comme 
elle s'est passée, qu'il y a déjà assez longtemps 
qu'un chevalier françois dont j'ai oublié le nom, 
après avoir gagné sept ou huit mille écus d'argent 
dans les courses qu'il avoit faites, voulut s'en re- 
venir en France ; et quoique ses amis lui conseil- 
lassent de faire tenir son argent par lettres de 
change, il ne put se résoudre à s'en séparer. Il 
s'embarqua donc avec son trésor dans une tar- 
tane, avec Tintention de \enir à Marseille; mais 
il fut si malheureux qu'à quatre milles de Malte, 
il trouva un corsaire qui le combattit, qui prit la 
tartane oii il étoit, avec son argent et sa personne, 
bien heureux encore de pouvoir jeter sa croix dans 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 189 

la mcr^ afin de n'être pas connu pour chevalier. 
Le corsaire l'ayant mené à Tunis^ et ce chevalier y 
ayant trouvé des marchands chrétiens qui le dé- 
livrèrent, il revint à Malte si désespéré de la perte 
de son argent qu'il avoit gagné aux dépens de son 
sang et au hasard de sa vie, que depuis cela il ne 
s'est pas passé d'année, point de mois, ni même de 
jours, qu'il n'ait donné conseil de quelque nou- 
veau dessein au Grand-Maître contre les Turcs. En- 
fin, il y a environ quatre ou cinq mois, qu'ayant 
obtenu le commandement de quelques vaisseaux 
pour une grande entreprise qu'il faisoitsur la Gou- 
lette, il partit, et de plus manqua ce qu'il avoit en- 
trepris; de sorte que comme il étoit prêt de s'en 
retourner à Malte sans rien faire, il rencontra, et 
pour son malheur et pour celui de la religion, deux 
galères turquesques dans lesquelles étoit un hacha 
avec sa femme parente du Grand-Seigneur, et ce 
qui est plus, deux sultanes les plus belles et les 
plus aimées, qui s'en alloientà la Mecque. Le com- 
bat fut grand et fort opiniâtre de part et d'autre, 
mais la victoire fut de son côté. Il fit main basse 
sur les Turcs, et après avoir fait passer les deux 
sultanes, la veuve du bâcha, plus de quarante 
femmes qui les suivoient, et tous leurs trésors qui 
éloient immenses, dans ses vaisseaux, il fit couler 
à fond les galères turquesques, parcequ'il ne lui 
restoit pas assez d'hommes pour les pouvoir me- 
ner à Malte. Mais après avoir vaincu et retrouvé 
son argent, et beaucoup davantage, il mourut des 
blessures qu'il avoit reçues^, et ses vaisseaux re- 



190 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

portèrent le victorieux en aussi pitoyable état que 
le vaincu. Aussitôt que ces femmes furent arrivées 
à Malte_, celle qui avoit perdu son mari au combat 
trouva moyen de briser un grand diamant (qu'elle 
avoit caché, qu'elle avala, et dont elle se fit mou- 
rir. Or, pour revenir au renégat dont je vous ai 
parlé, il dit qu'aussitôt que le Grand-Seigneur, 
qu'il dit être le plus amoureux de tous les hommes 
qui furent jamais, eut su la prise de ses femmes 
et la mort de sa parente, il entra en une colère si 
furieuse qu'il jura de perdre la vie ou de perdre 
Malte; de sorte qu'à l'instant môme il envoya or- 
dre par tous ses ports et par tout son empire de se 
préparer à cette guerre. Il ajoute à cela, qu'outre 
cette colère, il se joint une raison d'État à ce des- 
sein, qui est que le Grand-Seigneur, ayant pensé 
connoître à ses dépens que les janissaires sont 
trop puissants dans ses États, a résolu de les faire 
tous embarquer, afin d'afîoiblir leur corps en cette 
occasion, ne doutant pas qu'il n'en meure une 
bonne partie en cette guerre, qui, par ce moyen, 
quelque succès qu'elle puisse avoir, ne peut que 
lui être avantageuse, puisque plus on lui tuera 
de janissaires, plus on lui ôtera d'ennemis. 

Voilà, Mademoiselle, ce que je n'ai pas cru in- 
digne d'être su de vous. Cependant les six galères 
dont je vous avois parlé sont parties pour Catalo- 
gne, que l'on dit être en fort grande division. Vous 
aurez sans doute su comme Perpignan a pensé être 
surpris; mais l'on ne vous aura peut-être pas 
mandé que dix des gardes de M. le comte d'Har- 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 191 

court^ ayant été mis à garder la porte d'un gentil- 
homme chez qui étoit le bal^ auprès de Béziers, 
ces gardes éteignirent les lumières qui éclairoient 
la salle^ et volèrent toutes les pierreries et les per- 
les des dames de l'assemblée. 

Enfin me voici arrivée au bout de mes nou- 
velles Après cela je n'ai plus qu'à assurer 

M™*" de Clermont de mes obéissances^ Mesdemoi- 
selles ses filles de mes très-humbles services, et 
vous et elles de la passion que mon frère a de 
vous témoigner qu'il est votre très-humble et très- 
obéissant serviteur. Adieu, l'heure me presse, et 
il faut que je vous donne le bonjour, sans môme 
vous dire queje suis, Mademoiselle, 

Votre très-humble et très-passionnée 
servante, etc., etc. 



A LA MEME *. 

Marseille, 28 mars 16^5. 
Mademoiselle, 

Pour vous montrer que, même dans les petites 
choses, je ne suis pas plus heureuse que dans les 
grandes, je n'ai qu'à vous dire que le même so- 
leil qui a déjà donné des fèves et des amandes 
fraîches à toute la Provence, et qui a déjà plus 
fait naître et mourir de roses à Marseille que le 
printemps et l'été n'en ont jamais donné à Paris, 

1. M" de Gonrart, in-^o, t. XI. 



192 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

ne m'a fait autre bien à moi que m'enrhumer ex- 
trêmement pour m'être })romenée en un jardin où 
il n'y avoit nul ombrage. Cela sera cause que je 
ne répondrai à M. Conrart que par Ford inaire pro- 
chain. Mais quelque incommodité que j'aie^ il faut 
que je vous donne une seconde partie du roman 
turquesque dont je vous ai fait voir la première_, 
où TOUS trouverez sans doute quelque chose d'aussi 
extraordinaire. 

Je vous dirai donc, Mademoiselle;, qu'il est arrivé 
ici un homme de Malte qui a donné à M. le Grand- 
Prieur de Saint-Gilles un nouvel avis qu'on y a 
reçu touchant la cause du siège que le Grand- 
Seigneur y doit mettre. Mais, pour reprendre les 
choses en leur source, il faut savoir que, lorsque le 
Grand- Seigneur qui règne aujourd'hui n'avoit que 
deux ans, il avoit un frère aîné qui, par la mort 
de son père, parvint à l'empire, et qui, suivant 
la cruelle coutume de ses prédécesseurs, com- 
manda que l'on égorgeât son frère. Ceux qui sont 
destinés à cette exécution furent au lieu où il étoit 
nourri pour s'acquitter de leur commission; mais 
la nourrice qu'avoit cet enfant, en ayant été aver- 
tie, le cacha et en substitua un autre qui fut tué 
au lieu de lui, de sorte que, par la révolution des 
choses, le Grand-Seigneur qui régnoit lors étant 
mort, et cet enfaut caché et reconnu étant parvenu 
à l'empire, il a tant eu de reconnoissance pour 
sa nourrice (ju'il l'a plus respectée que sa mère, 
et plus aimée que tout le reste du monde. Or, 
Mademoiselle, il est arrivé que cette femme est 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 193 

prisonnière à Malte, avec celles dont je vous ai 
déjà parlé, aussi bien qu'une sœur du Grand-Sei- 
gneur, et que c'étoit sous sa conduite qu'il avoit 
permis à toutes les autres d'aller à la Mecque ; de 
sorte qu'ayant su que celle à qui il doit et l'em- 
pire et la vie est en prison, il a résolu de hasarder 
sa vie et d'employer toutes les forces de son em- 
pire pour délivrer celle qui le lui a donné, et l'avis 
que l'on a eu à Malte porte expressément que, 
quelque amour que le Grand Seigneur ait pour les 
sultanes captives, ce n'est toutefois que pour sa 
nourrice qu'il entreprend la guerre. 

Je vous avoue. Mademoiselle, que cela me rem- 
plit l'imagination d'une manière si burlesque, que je 
ne saurois m'empêcherd'en rire. Ce n'est pas que je 
ne voie quelque chose de beau et de généreux d'un 
côté ; mais le revers de la médaille me semble plai- 
sant; car enfin, ceux qui ont écrit ou inventé la 
guerre deTroie ont du moins dépeint la beauté d'Hé- 
lène si éclatante et si lumineuse que l'on n'est pas 
fort étonné de voir que toute la Grèce soit en armes 
pour l'amour d'elle, et que le feu de ses yeux ait 
embrasé une ville et détruit un empire. Je n'ai 
même point eu de peine à croire que Henri IV ne 
faisoit une armée de cinquante mille hommes que 
pour conquérir l'illustre princesse dont il étoit 
toutefois esclave. Mais de m'imaginer qu'un em- 
pire qui est composé de plusieurs empires et de 
plusieurs royaumes emploie toutes ses forces en 
une occasion où l'on verra le Grand-Seigneur en 
personne, avec deux cent mille combattants, n'a- 

13 



194 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

voir pour principal objet que pour recouvrer une 
vieille nourrice qui_, même dans sa jeunesse, ne fut 
jamais belle (car j'ai vu un homme qui l'a vue de- 
puis huit jours), c'est ce que je trouve si grotes- 
que que j'en ferois volontiers faire un tableau, si 
je connoissois quelque excellent peintre ici qui 
pût exécuter ce que je lui dirois et ce que j'en 
pense. Celui que j'ai vu et qui vient de Malte m'a 
dit que l'on y traite fort bien ces prisonnières ; on 
les a logées chez un juif de Constantinople qui 
s'est fait chrétien et qui y demeure depuis long- 
temps, afin qu'il les serve à leur mode, comme 
en effet, elles ne mangent qu'à la turque, c'est-à- 
dire sur de grands tapis jetés par terre, et sont 
entièrement servies à l'usage de leur pays. Ce qu'il 
y a d'étrange est que, de cinquante ou soixante 
femmes qu'elles sont, qui sont, à ce que l'on dit, 
admirablement belles, excepté la nourrice qui ne 
le fut jamais, comme je l'ai dit, il est impossible 
de discerner laquelle est la sultane ou la sœur, 
tant elles apportent de soin à se traiter entre elles 
également. On sait bien, par les avis que l'on a de 
Constantinople, qu'elles y sont, mais de savoir 
lesquelles ce sont, c'est ce qui ne se peut, et de 
tout ce grand nombre, la seule nourrice s'est fait 
connoître, si l'on en veut excepter celle qui se fit 
connoître en s'empoisonnant après la mort de son 
mari. Toutes ces femmes paroissent assez con- 
stantes dans leur captivité. Mais ce qui m'étonne 
est d'avoir su que, dans un temps où il me sem- 
ble que Malte devroit plus être dans la retenue 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 195 

que jamais, il y ait eu des réjouissances dans les 
trois derniers jours du carnaval, qui ressembloient 
bien plus au Paradis des Turcs qu'à un divertis- 
sement de religion. Toutes les sultanes des che- 
valiers, ou, pour les nommer par leur nom, toutes 
les courtisanes de Malte étoient déguisées par les 
rues avec une magnificence si grande qu'il y en 
avoit telle qui avoit pour plus de cinquante mille 
écus de pierreries. Je pense que ceux qui les 
leur ont données feraient mieux de les leur ôter 
pour les vendre, que d'engager des commanderies 
comme ils font pour subvenir à la guerre. 

Mais c'est assez parlé de celle-là, il faut que je 
vous parle de celle que M"^ de Rambouillet et 
vous avez faite à M. Chapelain, qui n'a sans doute 
pas été aussi cruelle que l'autre le sera, mais que 
je trouve beaucoup plus injuste; car enfin. Made- 
moiselle, vous savez mieux que vous ne dites qu'un 
galant n'est pas pour moi; et il est si peu vrai- 
semblable qu'après avoir été le vôtre il pût jamais 
être le mien, que je ne sais comme vous osez me 
le vouloir persuader. Mais, pour vous parler un 
peu plus sérieusement, j'ai beaucoup de Joie de 
savoir qu'il n'abandonnera point la Pucede et que 
vous ne le perdrez pas ^ Je m'assure que ^ous ne 
me refuserez pas la grâce de le lui témoigner, 
quoiqu'il semble que vous soyez un peu jalouse, 
et que vous m'accorderez encore celle de rendre à 

1. Il s'était agi pour Chapelain d'aller au Congrès de Muns- 
ter, nous ne savons en quelle qualité. Ce projet n'eut pas de 
suite. Voyez sa lettre à M"« de Scudéry, du 12 avril 1646. 



196 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

M"'^ de Clermont les soumissions que je lui dois, 
à Mesdemoiselles ses filles des marques de ma pas- 
sion à leur service, et à vous-même les assurances 
que je vous donne d'être, avec toute la sincérité 
imaginable, 

Votre, etc., etc. 



A I.A MARQIISE DE MONTAUSIER '. 

[Août l&kh.] 

Madame, 

Le respect que je dois à JM'"" la marquise 
de Rambouillet n'ayant pas été assez puissant 
pour m'empêcher de prendre la liberté de lui écrire 
après la perte qu'elle a faite®, je pense que vous 
ne trouveriez pas à propos que je me servisse de 
cette raison auprès de vous pour autoriser mon 
silence, que vous auriez sujet de vous plaindre de 
moi si j'espérois moins de votre bonté que je n'ai 
attendu de la sienne, et si je ne croyois certaine- 
ment que vous me pardonnerez avec la même in- 
dulgence qu'elle m'a pardonné. C'est sur cette con- 
fiance, Madame, qu'aussitôt que j'ai su le retour 
de votre santé, j'ai pris la résolution de vous té- 

1. Ab^ Conrart, in-i", t. XI, p. 129. 

Julie-Liicine d'Angennes, née en 1607. Faînée des sept en- 
fants de la marquise de Rambouillet, mariée au duc de Mon- 
Uusier le 15 juillet précédent. 

2. Celle du marquis de Pisani, tué à la bataille de Nordlin- 
gen (3 aoiV, 16^15). Il était fils de la marquise de Rambouillet 
,.'t frère de M"« de Montausier. 



' 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 197 

moigner la part que je prends à votre déplaisir, 
n'ayant pas osé vous donner cette importunité dans 
un temps oi^i vous aviez besoin de toute votre pa- 
tience pour supporter tout à la fois la violence 
d'une maladie et celle de votre affliction. 

Ce n'est pas qu'à considérer ce que je suis, je ne 
dusse craindre d'irriter votre douleur au lieu de la 
soulager par un discours qui sans doute n'a rien que 
de rude et de sauvage, et rien qui vous puisse plaire ; 
mais comme les acclamations des peuples, quoique 
tumultueuses et peu agréables d'elles-mêmes parle 
bruit confus qu'elles causent, ne déplaisent jamais 
à ceux pour qui on les fait, de même, Madame, je 
suis persuadée que les plaintes ne sauroient in- 
commoder les personnes affligées, quand même 
ces plaintes ne seroient pas faites de bonne grâce. 
Les heureux peuvent quelquefois avoir refusé de 
magnifiques présents , ou par générosité , ou 
comme les croyant indignes d'eux ; mais les 
affligés, si je ne me trompe, n'ont jamais guère re- 
fusé de larmes de ceux qui leur en ont voulu don- 
ner. C'est un tribut et un hommage si précieux 
que le ciel même s'en contente, puisque ce n'est 
que par des larmes que l'on peut apaiser sa fu- 
reur quand il est irrité. En etîet, lorsque les lar- 
mes sont véritables, et que les yeux ne font que 
ce que le cœur leur enseigne, c'est le témoignage 
le plus tendre que nous puissions donner de notre 
affliction. Je n'entends pas. Madame, de ces lar- 
mes qui sont plutôt une marque de la foiblesse de 
ceux qui les répandent, que de la sensibilité de 



198 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

leur esprit; mais j'entends parler de ces larme 
généreuses qui ne paroissent que parce qu'on ne 
les en peut empêcher, et qui sont plutôt réservées 
pour les malheurs des personnes qui nous sont 
clières, quepour les nôtres. Recevez donc, s'il vous 
plaît, Madame, celles que j'ai données à la perte 
que vous avez faite de M. le marquis de Pisani, 
quoiqu'elles ne soient pas dignes de vous être 
offertes ; je les devois sans doute à son extrême 
mérite, et je les devois aussi à votre extrême vertu. 
Quand je n'aurois pas eu l'honneur de le connoî- 
tre et de savoir ce qu'il valoit, je n'aurois pas 
laissé de le regretter beaucoup pour votre seule 
considération; mais quand aussi j'aurois été privée 
de la gloire d'être connue de vous, je ne laisserois 
pas d'être fort touchée de sa perte, par la connois- 
sance que j'avois de ses rares qualités. 

Jugez après cela. Madame, si le ressentiment que 
j'en ai doit être médiocre, ou, pour mieux dire, s'il 
ne doit pas être extrême, quand je considère que 
vous avez été en un même temps chargée de votre 
propre douleur et de celle de M"* la marquise 
qui sans doute ne vous a pas été moins sensible 
que la vôtre; qu'en versant des larmes vous étiez 
obligée d'épuiser les siennes; qu'en rejetant les 
consolations que Ton vous donnoit vous tâchiez 
pourtant de la consoler. J'avoue, Madame, que je 
ne puis assez admirer la grandeur de votre âme et 
la fermeté de votre esprit. Il ne faut pas toutefois s'é- 
tonner si vous savez si bien user des malheurs qui 
vous arrivent, quoiqu'ils ne vous soient pas ordi- 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 199 

naires. Une personne qui ne s'est pas laissée éblouir 
par la gloire qu'elle possède depuis qu'elle jouit de 
la lumière, n'a eu garde de se laisser accabler par 
l'affliction; il ne faut pas plus de force à supporter 
le malheur qu'à bien user de la bonne fortune. 

Ainsi , Madame , bien loin de m'étonner de 
Yotre constance, je m'étonnerois si vous en aviez 
manqué. Toutes les actions de votre vie sont 
des miracles continuels. Vous avez assemblé tou- 
tes les vertus en \olre âme, et c'est sans doute 
pour cette raison que vous avez acquis cette ap- 
probation universelle qui fait que toute la terre 
vous adore, et certes, à dire les choses comme 
elles sont, il ne faut pas trouver étrange si vous 
êtes aussi propre à combattre les grandes douleurs 
qu'à résister aux grandes prospérités, vous, dis- 
je, qui êtes accoutumée à vaincre les monstres, 
dont la victoire est bien plus difficile à remporter, 
puisqu'on ne le peut faire à moins que de vaincre 
presque toute la terre. Oui, Madame, s'il m'étoit 
permis, en un temps où vos yeux sont encore 
couverts de larmes, de vous parler des glorieux 
avantages qu'ils ont remportés, je dirois que nous 
avons vu les plus belles personnes de votre sexe 
et de votre siècle ne le paroîlre plus auprès de 
cette beauté majestueuse qui n'inspire pas moins 
de respectque d'adoration à tous ceux qui la voient. 
Mais je me contenterai de dire seulement que nous 
avons vu les lumières de votre esprit éclairer 
toute la Cour, et obscurcir pourtant tout ce qui 
s'en est approché; l'éclat de votre vertu ne trou- 



200 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

ver rien qui l'égalât, hors de l'iiôlel de Rambouil- 
let, et que nous n'avons pourtant point vu paroître 
l'envie ni la médisance pour vous attaquer. Vous 
les avez vaincues sans les combattre; Tadmiration 
toute seule vous a suivie partout où vous avez 
été; tout le monde vous a rendu hommage avec 
joie, tout le monde vous a cédé avec autant de 
plaisir que de justice, et aous avez enfin fait une 
chose que nulle autre que vous n'a jamais faite, 
qui est de vaincre sans résistance. Maisje ne songe 
pas que je n'ai eu aujourd'hui dessein que de 
vous offrir des larmes, et qu'en un jour de deuil 
vous ne voudriez pas recevoir les honneurs du 
triomphe. Je m'assure toutefois. Madame, que du 
moins vous ne refuserez pas les assurances que je 
vous donne de la continuation de mon très-hum- 
ble service, et du dessein que j'ai d'être toute ma 
vie, avec autant de respect que de passion. Ma- 
dame, 

Votre très-humble et très-obéissante 
servante. 



A MADEMOISELLE PAULET. ' 

Marseille, 10 décembre 1645. 
Mademoiselle, 

Le courrier étant arrivé un jour plus tard qu'il 
n'a de coutume, à cause du mauvais temps qu'il 

1. M" de Conrart, in-4", t. XI, p. Vol. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 201 

dit avoir eu par les chemins, fait que je n'ai quasi 
pas loisir de relire vos lettres pour y répondre. 
Ce n'est pas que je ne pusse avoir encore plus de huit 
heures pour cela, n'étoit que je suis engagée dès 
hier de mener aujourd'hui huit ou dix de nos da- 
mes marseilloises à Notre-Dame-de-la-Garde, qui 
veulent voir arriver M. le cardinal de Lyon % que 
l'on attend ici de moment en moment^, parce que 
s'étant ennuyé d'attendre les galères que le vent 
contraire a fait relâcher aux îles Sainte-Marguerite, 
il a pris quatre chaloupes du Grand-Duc pour s'en 
venir. Toutes les femmes l'attendent ici avec tant 
d'impatience que les sultanes du sérail n'en ont 
pas davantage, à ce que je crois, lorsque le Grand- 
Seigneur doit revenir de quelque expédition de 
guerre. Cette pensée sent un peu le voisinage 
d'Alger, mais je n'y saurois que faire. Vous savez 
que je n'ai pas accoutumé de vous cacher les folies 
qui me passent dans l'esprit ^ et puisque vous 
m'en avez bien pardonné à Paris, vous m'en par- 
donnerez bien encore en un pays où effectivement 
on voit tous les jours des gens que l'on peut dire 
qu'ils traitent ensemble de ïurc à Maure, puis- 
qu'ils le sont. L'on dit ici toutes les vérités fâ- 
cheuses sans scrupule et sans déguisement; et la 
franchise y est si grande que, si l'on y cache quel- 
que chose, ce ne sont que les bonnes qualités que 

1. Alphonse de Richelieu, frère du cardinal. Ce digne prélat 
fit lui-même son épitaphe; elle mérite d'être conservée: Pau- 
per natus sum, pauperiem vovi^ pauper morior, inter pauperes 
sepeliri volo. 



202 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

l'on remarque en ses plus cliers amis. La charité 
ailleurs veut que l'on fasse un secret des défauts 
de son prochain; mais ici, de peur qu'il ne tombe 
en vaine gloire, l'on ne le loue jamais, quelque 
bien qu'il fasse. 

Je vous en dirois davantage, mais je n'en ai pas 
le loisir. Quelque pressée que je sois, je vous sup- 
plierai toutefois de témoigner à M. Conrart la joie 
que m\a donnée sa lettre; elle est si pleine d'esprit 
et de douceurs, que je ne sais comme j'y pourrai 
répondre. Ç'auroit pourtant été dès cet ordinaire, 
sans la partie que je vous ai dite; car, comme, 
vous savez, je ne me pique pas de belles lettres, 
et lorsque je prétends que les miennes ne sont pas 
importunes, c'est seulement par l'amitié que vous 
avez pour moi. Je ne manquerai donc pas d'écrire 
la semaine prochaine à toutes les personnes à qui 
je dois des remercîments. M. de la Mesnardière', 
recevra aussi, s'il vous plaît, mes excuses; et pour 
ses affaires je n'ai point de conseil à donner où vous 
êtes, étant certain que ce que votre raison ne trou- 
vera pas^ celle des autres le chercheroit vainement. 
Vous le conseillerez sans doute comme il le doit 
être ; c'est pourquoi il ne me reste à désirer, sinon 
que l'événement de vos conseils soit heureux. 
Vous me ferez aussi la faveur de remercier M. de la 



1. De la Mesnardière, né en 1610, mort en 1663. Il était 
médecin du cardinal de Richelieu et de Gaston d'Orléans. 
Ami de M^^ de Sablé et lié avec la plupart des gens de leltres 
de son temps, il s'occupa plus de poésie que de médecine, et 
fut reçu à l'Académie française en 1655. 



I 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 203 

Vergne* de ses soins et de ses bons offices. Vous 
saveZj Mademoiselle, ce que je vous ai dit de lui 
en plusieurs rencontres; c'est pourquoi je ne vous 
dirai pas à quel point je suis sa servante. Au 
reste; ne craignez pas que je m'accoutume jamais 
aux lieux oii je suis, ni que je me désaccoutume 
jamais de vous; il y a des maux que l'habitude 
amoindrit, mais il y en a d'autres qui deviennent 
plus insupportables par la suite du temps. Les 
plus violentes douleurs, quand elles sont de peu 
de durée, se peuvent souffrir sans murmures, et 
les plus petites, quand elles sont continues, ne se 
peuvent endurer sans se plaindre. Jugez donc si 
celle que me donne votre absence est de nature à 
m'y pouvoir accoutumer, et si, ayant perdu un 
trésor inestimable je puis m'en consoler facilement. 
En vérité. Mademoiselle, je ne vous dis pas tout 
ce que je sens, car comme je sais que vous êtes 
sensible, j'aurois peur que ma mélancolie ne fût 
contagieuse pour vous. Adieu, on m'attend, et je 
n'ai pas loisir de vous dire ce que je suis à M""" et 
^jyjiies ^g Clermont; mais , comme vous le savez il y 
a longtemps, vous le leur direz pour moi, s'il vous 
plait. 

J'oubliois de vous dire qu'il court un bruit ici 
que M. le chevalier de la IMotte a été arrêté, comme 
il s'en alloit à Lyon ; quelques-uns disent que c'est 

1, Aymai' de la Vergne, maréchal de camp et gouverneur 
du llavre-de-Grâce, père de Marie-Madeleine Pioche de la 
Vergne, depuis comtesse de la Fayette et auteur de Zàide et 
de la Princesse de Clèves. 



204 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

pour avoir apporté ici, dans sa c^alère qui revint 
de Barcelone il y a trois semaines, quarante-quatre 
mille pistoles, que Tondit être ici entre les mains 
de quelques-uns de ses amis. Le temps éclaircira 
toutes choses. Mon frère m'a dit qu'il veut répon- 
dre lui-môme à ce que vous me dites pour lui 
dans ma lettre. 



A MADEMOISELLE MARIE DUMOULIN '. 

Marseille, 21 août 1647. 

Mademoiselle, 

Comme la reconnoissance est un pur sentiment 
du cœur, plutôt qu'un raisonnement de l'esprit, 
j'ai cru qu'encore que je fusse dans tout l'embar- 
ras que peut causer un voyage de deux cents lieues, 
que j'espère commencer dans une heure, je ne 
devois pas attendre que j'eusse plus de loisir que 
je n'en ai à vous rendre grâce de la faveur que 
vous m'avez faite de m'envoyer le portrait de 
M"® de Schurman ^ La diligence, qui donne un si 
grand prix à toutes sortes de bons offices, doit, ce 
me semble, en donner aussi à la gratitude, et il 
vaut beaucoup mieux faire une civilité un peu en 
tumulte^ que donner loisir à une personne géné- 



1. Les deu.x; lettres qui suivent sont tirées du Bulletin de la 
Socii'té du protestantisme fraisais, t. X, p. 389 et 391. 

2. Anne-Marie de Schurman, née en 1607, morte en 1678, 
très-versée dans les langues anciennes, dans la langue hébraï- 
que, etc. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 205 

reuse comme vous d'oublier ses propres bienfaits 
auparavant qu'elle en ait reçu les remercîments. 
Recevez donc, Mademoiselle, toutes les grâces que 
je vous rends, mais recevez-les, je vous en conjure, 
comme venant d'une personne que votre rare 
vertu vous a absolument acquise, et qui met au 
nombre de ses plus glorieuses aventures celle de 
votre connoissance et de votre affection. Et certes, 
à dire vrai, vous m'en donnez des marques d'une 
façon si obligeante qu'il faudroit être également 
stupide et insensible pour n'en être pas touchée. 
Toutes les amitiés commencent d'ordinaire par de 
simples connoissances, et ce n'est que dans leurs 
suites et dans leurs progrès qu'il est permis d'es- 
pérer de bons offices et d'attendre de grands té- 
moignages de générosité et de tendresse, mais, pour 
la vôtre, on peut dire qu'elle tient quelque chose 
de la nature de l'amour fs'il est tel qu'on nous 
■ dépeint) ; elle n'est pas plutôt, qu'elle est officieuse, 
agissante et libérale jusques à tel point qu'elle 
donne ce que l'on doit préférer à tous les trésors et à 
toutes les richesses imaginables. En effet, le portrait 
d'une personne aussi illustre que M"" de Schurman, 
envoyé par une main aussi chère que celle de M"''Du- 
moulin et reçu par un aussi honnête homme que 
M. Conrart, est une faveur si signalée, que rien 
ne la sauroit égaler. Aussi vous puis-je assurer 
que je la vante comme je dois, et pour vous témoi- 
gner le respect que je porte à la merveilleuse fille 
dont vous m'avez envoyé l'image, je n'ai pas voulu 
qu'après avoir passé les mers pour venir en France 



206 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

à ma considération, elle eût encore la peine de 
me venir trouver à Marseille, et j'ai cru que je 
devois bien aller d'un bout du royaume à l'autre 
et passer pour le moins plusieurs rivières, pour 
recevoir un si grand honneur et un si i;;rand plaisir. 
Ce n'étoit pas sans doute au bord de la mer Mé- 
diterranée que je devois attendre le portrait de 
M"" de Schurman, et le voisinage d'Alger a rendu 
Marseille trop barbare pour mériter cette gloire. 
Véritablement, si elle eût encore été ce qu'elle étoit 
du temps que Rome même, à ce que j'ai ouï dire, 
s'abaissoit jusques à envoyer quelques-uns de ses 
citoyens pour apprendre les sciences de ces fameux 
Grecs dont elle étoit habitée, je vous avoue que je 
n'en aurois pas usé ainsi ; mais comme il ne reste 
même plus nuls vestiges des maisons de ces sa- 
vants hommes qui l'ont rendue si célèbre, et que 
le temps n'a pas seulement épargné le marbre et 
le bronze qui en pouvoient perpétuer la mémoire, 
je pense que Paris est le seul lieu oii on lui doit 
offrir de l'encens. Souffrez donc que je vous quitte 
pour lui aller rendre ce devoir, et que je vous as- 
sure en vous quittant que je ne perdrai jamais le 
souvenir de ceque je vous dois, ni l'envie de vous 
témoigner, par quelque agréable service, à quel 
point je suis. Mademoiselle, 

Votre très-humble et très-obéissante servante. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 207 

A M. CONRART. 

[1647.] 

Souffrez que je m'arrête et que j'admire en 
même temps le savoir de M. Rivet, et l'esprit de 
Mademoiselle sa nièce \ Sans mentir, je ne vis 
jamais rien de plus galamment pensé, ni de plus 
noblement exprimé, que ce que cette excellente per- 
sonne vous a écrit, et il y a un caractère si aisé, 
si aimable et si spirituel en cette lettre, que je ne 
m'étonne pas si M"" de Schurman a fait sa sœur 
d'alliance de l'excellente fille qui l'a écrite. Vous 
me ferez sans doute bien la grâce de l'assurer 
que, hors l'intérêt de la Pucelle, je ferai toujours 
gloire de suivre ses sentiments sans consulter les 
miens, et de soumettre ma raison à la sienne, 
qui est infiniment plus éclairée; mais comme il 
n'y a que des personnes peu généreuses qui cè- 
dent quand on leur résiste, elle me pardonnera si 
je tâche de repousser la force par la force, et si 
après lui avoir rendu louange pour louange et 
civilité pour civilité, je fais ce que je puis pour 
répondre à ses objections, car puisqu'elle a pris 
le parti de Monsieur son oncle contre son propre sexe, 
ce sera aussi à elle seule que je demanderai raison 
de ce que lui et elle vous ont écrit. Elle dit que 
M. Rivet n'a pas eu d'intention de rabattre rien de 

1. M"« Dumoulin. 



208 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

la gloire de cette héroïne, mais de faire voir seu- 
lement combien il est difficile à une fille de con- 
server sa réputation toute pure en allant à la 
guerre, etc., etc. 



A M. CHAPELAIN*. 

7 [décembre] 16W. 

J'ai lu deux fois Tendroit du billet que vous 
avez écrit à mon frère, où vous témoignez sou- 
haiter que je vous mande mon sentiment sur les 
deux sonnets qui sont en contestation, n'osant pas 
croire que vous me fissiez un honneur dont je suis 
indigne; mais après m'ôtre résolue de vous obéir, 
je vous dirai, sans complaisance aucune, que celui 
d'Uranie me plaît infiniment plus que l'autre, et 
vous ne me devez pas soupçonner d'en avoir en 
cette rencontre, puisqu'au contraire il me semble 
qu'une personne comme moi fait quelque tort à 
une princesse dont l'esprit est aussi éclairé que 
celui de M™® de Longueville, de penser ce qu'elle 
pense ^ Ainsi, Monsieur, croyez, s'il vous plait, 
que je parle sincèrement. Les deux derniers vers 
du sonnet de Job, s'il m'est permis d'en parler de 



1. Le Conservateur, juillet 1760, p. 92. Copie du temps, Col- 
lection Moreau, t. 847, p. 29. 

Voyez Eu|?. de Beaurepaire, Histoire de deux sonnets dans la 
Bévue de Rouen, XX« année, p. 129. Les documents qu'il cite 
prouvent que la querelle commença en décembre 1649. 

2. Cettepréférence donnée par Mn^e de Longueville au sonnet 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 209 

cette sorte, ont quelque chose de joli et de délicat, 
mais il en faut lire onze, pour les trouver ; de 
plus, je vous avoue que j'ai l'imagination un peu 
délicate, et que comme je ne puis jamais entendre 
nommer Job sans avoir l'esprit rempli de toutes 
ces vilaines choses dont il est environné, je ne 
puis souffrir qu'un galant, qui doit être propre, se 
compare à lui. En effet. Monsieur, ce sujet-là a 
quelque chose de si opposé aux Muses, que celles 
qui inspirent les peintres ne leur ont jamais 
guère donné l'envie d'en faire des tableaux, du 
moins sais-je bien que l'on n'en avoit point ni de 
Raphaël, ni du Titien, ni du Poussin Mais, pour 
le sonnet d'Uranie, j'avoue que je le trouve si 
beau, que s'il y avoit une autre personne au 
monde que M"'** de Longueville qui eût toute la 
beauté du corps, toutes celles de 1 esprit, et toutes 
les vertus de l'âme, et que quelqu'un en osât être 
amoureux, je lui conseillerois de se servir de ce 
sonnet pour exprimer sa passion ; et ce qui fait 
que je le trouve d'autant plus ingénieux, c'est 
que, faisant une protestation d'amour, il fait un 
éloge. Vous voyez. Monsieur, que je ne sais point 
vous résister, et que je vous obéis ponctuellement. 
C'est pourquoi ne me demandez rien que de juste. 



d'Uranie sur celui de Job avait inspiré k M*'"^ de Scudéry le 
quatrain suivant : 

A vous dire la vérité, 
Le destin de Job est étrange 
D'être toujours persécuté 
Tantôt par un démon et tantôt par un ange. 

14 



210 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Je vous parle ainsi, parce que je vous avoue que 
je doute un peu si ce que vous avez désiré de 
moi l'est, et si je n'ai pas eu tort de vous l'ac- 
corder. 



A M. GODEAU, ÉVÈQUE DE VENGE '. 

[Paris, 22 février 1650.] 

Ayant su par une de vos lettres que vous me 
faisiez l'honneur de souhaiter que je vous écrivisse 
le peu de nouvelles qui viennent à ma connois- 
sance, j'avoue que j'eus quelque peine à croire 
que mes yeux ne me trompoient pas, ou que vous 
ne vous fussiez pas trompé vous-même, en met- 
tant mon nom pour celui d'un autre; étant cer- 
taine que je n'ai pas une des qualités nécessaires 
pour rendre ma correspondance agréable en ma- 
tière de nouvelles. Je ne suis pas fort exposée au 
monde; les gens que je vois ne sont pas de 
la nouvelle faveur ; et quand je saurois même 
une partie de ce qui se passe, je ne saurois pas 



1. Les sept lettres suivantes ont été publiéesparM. de Mon- 
merqué au t. VI de son édition de 1835 des Historiettes de 
Tallemant des Réaux, d'après des copies provenant du prési- 
dent Durey de Meinières.En les reproduisant d'atirèslui, nous 
ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire aussi les 
notes qu'il y a jointes, sauf à les abréger au besoin. Ce sont 
probable ment les mêmes lettres, en tout ou en partie, qui sont 
désignées p. 517 du Catalogue de Lamoignon, 178'j, in-f° : 
Lettres de M^^^ de Sciidénj à M. Godeau, contenant plusicur 
anecdotes historiques de Van 1650. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 211 

assez bien écrire pour vous divertir. Xéanmoins, 
comme je suis persuadée que la plus légitime 
excuse ne sauroit jamais valoir une obéissance 
aveugle, je ne veux point me servir de toutes celles 
que je pourrois employer pour me dispenser de 
faire ce que vous souhaitez, lorsque je saurai 
quelque chose de digne d"être su de vous. 

Cest pourquoi, pour commencer dès aujour- 
d hui, je vous dirai que l'on ne sait point encore 
avec certitude en quel lieu est M™^ de Longueville, 
et que, depuis le jour qu'elle se sauva du château 
de Dieppe ', avec deux de ses filles seulement et 
quatre gentilshommes, l'un desquels est le sieur 
Saint-Ibalt, et l'autre Tréry. Ion n'a pas pu en- 

1. La duchesse de Longxieville, après rarrestation des prin- 
ces, qui eut lieu le 18 janvier 1650, s'enfuit en Normandie. La 
cour se rendit à Rouen le l**" février ; la duchesse, qui s'étoit 
réfugiée à Dieppe, s'échappa du château. « EUe sortit la nuit 
à cheval, jambe de çà et jambe de là, avec ses femmes, encou- 
rant jour et nuit; elle s'embarqua sur la coste et fut en Hol- 
lande.... EllegagnaStenay, oùestoitlemareschaldeTurenne.t 
{Mémoires de Alontglat.) Le récit de M™« de MotteviUe est plus 
circonstancié ; elle dit que la duchesse sortit par une petite 
porte quin'étoit pas gardée: qu'elle fit deux lieues à pied pour 
gagner un petit port, où elle ne trouva que deux barques de 
pêcheurs ; elle voulut s'embarquer contre l'avis des mariniers, 
afin de gagner un vaisseau qu'elle faisoit tenir à la raJe. Le 
vent étoit si grand et la marée si forte, que le marinier, qui 
l'avoit prise entre ses bras pour la porter dans la chaloupe, la 
laissa tomber dans la mer; elle se décida à prendre des che- 
vaux et à se mettre en croupe, ainsi que les femmes de;* 
suite, se réfugia chez un gentilhomme, demeura cachée dans 
le pays pendant environ quiaze jours, et fit enfin gagner le 
capitaine d'un vaisseau anglois, qui la reçut sous le nom d'un 
gentilhomme qui s'étoit battu en duel. Mémoires de M^^ de 
MotteviUe. TM.)" 



212 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

core découvrir précisément quelle a élé sa route, 
ni quel est son asile. Il y a du moins apparence 
que Dieu sera son protecteur; car on m'écrit de 
Normandie qu'après qu'elle eut pensé tomber 
dans la mer, et qu'une de ses filles eut aussi failli 
être noyée, elle se confessa et monta à cheval un 
moment après, se préparant à ce funeste voyage 
comme si elle eût dû mourir. 

Sans mentir, Monsieur, le renversement de la 
maison de M. le Prince et de celle de M. de Lon- 
gueville est une étrange chose, car on voit tant 
d'innocence et de persécution ensemble, qu'il 
n'est pas possible de n'être pas touché de leur 
malheur. M. le Prince s'est pourtant trouvé l'âme 
plus grande que son infortune; car, depuis 
qu'il est prisonnier, il n'a pas dit une parole in- 
digne de ce même cœur qui lui a fait gagner 
quatre batailles et acquérir tant de gloire. Après 
avoir entendu la messe, il s'occupe la moitié du 
jour a lire, et il partage l'autre à converser avec 
Monsieur son frère, à jouer aux échecs avec lui, à 
railler avec ses gardes, et même, pour faire exercice, 
il joue au volant avec eux. Il s'est confessé une fois 
depuis qu'il est prisonnier, mais on ne veut plus 
lui donner le même confesseur : enfin on le garde 
mieux que le roi. 

Il y a trois jours que M. de Beaufort, accompa- 
gné de M""-" de Glievreuse et de M""" de Montbazon, 
fut au bois de Vincennes, dans un carrosse de 
louage, afin de n'être point connu, pour voir de 
ses propres yeux si une muraille que l'on a bâtie 



CORRESPONDANCE CHOISIE. il3 

sur la contrescarpe des fossés du donjon étoit 
assez haute pour qu'il fût impossible que M. le 
Prince se pût sauver. Je vous avoue que cette 
action ne me semble pas trop belle, ni pour 
les dames^ ni pour Beaufort, qui, tant que le 
prisonnier a été libre, ne s'approchoit qu'en lui 
faisant des soumissions d'esclave. Il est vrai qu'un 
héros de la place Mauberl ne doit pas être de 
même manière qu'étoient autrefois ceux qui triom- 
phoient au champ de Mars ou au Capitole. 

Au reste, pendant que toutes choses changent 
en France, toutes choses changent aussi dans le 
cœur de M. de Guise; car, pour recouvrer sa 
liberté, il rompt les chaînes de M"" de Pons, et 
reprend M™" la comtesse de Bossu, qui va être 
reconnue pour M""" de Guise ^ 

Vous savez sans doute que la garnison de Cler- 
raont s'est soulevée en l'absence de M. de la 
Moussaye, et qu'ainsi le parti du maréchal de 
Turenne en est plus foible ; mais on assure, dès 
ce matin, que le duc de Wurtemberg assiège 
Mouzon. Les ennemis font de grands préparatifs 
en Flandre, et le mal est que l'on n'est pas en état 
de s'y opposer. 

La cour est à Rouen, d'oii elle doit partir pour 
revenir ici. On dit aussi que le duc de Richelieu 
est enfin venu assurer le roi de sa fidélité, et qu'en 



1. Cette reconnaissance n'euL point lieu; tout ceci était un 
jeu joué par le duc de Guise, prisonnier à Madrid, dans Fes- 
poir d'obtenir sa liberté. Voir dans Tallemant des Réaux 
ï'Hisloribtle du duc de Guise. (M.) 



214 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

considération de cette obéissance, son mariage est 
confirmé par la reine, à la condition qu'il aura un 
lieutenant du roi dans son gouvernement et que la 
garnison en sera changée. Je ne sais pas encore 
ce que M"'" d'Aiguillon dit de cela; mais je sais 
bien que l'amour du duc de Richelieu lui coûte 
déjà trop, et qu'il lui auroit été toujours plus avan- 
tageux d'être maître du Havre absolument, que 
de régner dans le cœur d'une femme comme 

M""^de '. 

Je viens de recevoir une lettre de Rouen, qui 
m'apprend que cette nouvelle duchesse y est aussi, 
et que M. le Cardinal la devoit présenter hier à la 
Reine, chez laquelle elle devoit avoir le tabouret. 
L'on me mande que cela hâte le départ de la cour, 
qui quitte Rouen aujourd'hui ^ M. de Matignon est 
aussi venu remettre le gouvernement de Gran- 
ville et celui de Cherbourg entre les mains de Sa 

1. Armand-Jean duPlessis, duc de Richelieu, père du maré- 
chal, avait épousé, le 26 décembre 16't9, Anne Poussard du 
Fors du Vigean, veuve en premières noces de François-Ale- 
xandre d'AlbretjSire de Pons. Ce mariage, fait sans le consen- 
tement de la duchesse d'Aiguillon, surprit tout le monde; 
(( M"»- de Richelieu, dit M™« de Caylus, sans biens, sans 
« beauté, sans jeunesse, et même sans beaucoup d'esprit, avoit 
a épousé , par son savoir-faire , au grand étonnement de 
« toute la cour et de la reine-mère , qui s'y opposa, l'héritier 
« du cardinal de Richelieu, un homme revêtu des plus grandes 
V dignités de l'État, parfaitement bien fait, et qui, par son âge, 
« auroit pu être son fils. » Souvenirs de .U™'^ de Caylus. (M.) 

2. « La reine partit de Rouen le 22 février, après avoir veu 
M™« de Richelieu et luy avoir donné le tabouret.» (Mémoires de 
il/'"" de Motteville.) Cette circonstance donne la date de cette 
lettre. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 215 

Majesté, ensuite de quoi on a commandé à ce 
lieutenant du roi et à M. de Beuvron de suivre 
la cour. 

On m'écrit encore que M™'' de Longueville fut 
droit de Dieppe au château de ïancarville, qui est 
à Monsieur son mari. On m'assure qu'il y a quatre 
jours elle s'est embarquée pour la Hollande. 

Voilà, Monsieur, tout ce que je sais pour au- 
jourd'hui; cependant je ne puis me résoudre de 
ne vous point parler de M"^ Paulet, de qui les 
maux me touchent encore plus que les affaires 
publiques, quoique l'amour de la patrie soit bien 
avant dans mon cœur. Je veux pourtant espérer 
que vos prières lui feront obtenir la santé de 
celui seul pour qui il n'y a point de maux incu- 
rables; mais je ne songe pas qu'en ne finissant 
une si longue lettre je vous donnerois lieu de 
croire que je veux vous en lasser pour la première 
fois; c'est pourquoi je m'en vais finir aussitôtque 
je vous aurai assuré, avec le respect que je vous 
dois, que je suis autant que je puis, etc., etc. 



[Paris, 8 septembre 1650,] 
Monsieur, 

Vous me reprochez si flatteusement mon mau- 
vais caractère, que ce n'est pas un trop bon moyen 
de m'en corriger; car, puisqu'en écrivant mal je 



216 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

VOUS oblige enfin de m'en reprendre plus douce- 
ment qu'à me dire ' que j'écris bien^ je ne sais si 
je ne ferois pas mieux de continuer de faillir que 
de m'amender. 

Souffrez, s'il vous plait, que je prenne toute la 
part que je dois aux maux de votre esprit et de 
votre corps. Pour les premiers je ne pense pas 
que vous ayez besoin d'autre médecin que de vous- 
même; mais, pour les autres, je pense que vous 
auriez besoin de venir trouver à Paris quelque 
remède à vos maux; car, de la façon dont je con- 
nois ceux de la province où vous êtes, je ne pense 
pas qu'ils vous puissent guérir d'un grand mal : 
c'est pourquoi il me semble que vous y devez 
songer sérieusement. Je vous demande pardon de 
la liberté que je prends de donner des conseils à 
un liomme que tous les rois et les sages devroient 
consulter; mais s'agissant de la conservation 
d'une vie aussi précieuse que la vôtre, je pense 
quil vaut mieux dire une chose inutile que de se 
mettre au hasard de manquer à en dire une né- 
cessaire. Je vis même encore hier un ouvrage de 
vous qui me fortifie dans le dessein de vous con- 
jurer de prendre soin de votre santé ; car. Mon- 
sieur, ne seroit-ce pas un crime si vous vous 
mettiez par votre négligence à la détruire, de façon 
que vous ne puissiez plus enrichir votre siècle 
comme vous l'avez fait jusqu'ici? 

Vous jugez bien, je m'assure, que cette nouvelle 

1. Plus doucement que si vous me disiez..,. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 217 

richesse que j'ai vue de vous est l'admirable poëme 
que vous avez fait à la gloire de la Grande Char- 
treuse * que M. Conrart eut la bonté d'envoyer hier 
à mon frère et à moi. Après vous en avoir rendu 
mille grâces_, je vous dirai que ce beau désert m'a 
sensiblement touchée, et que la sainte horreur de 
cette solitude a passé si doucement de vos vers 
dans mon esprit, que la compagnie que j'ai vue 
aujourd'hui m'a plutôt ennuyée qu'elle ne m'a 
divertie, parce qu'elle m'a empêchée de relire une 
seconde fois ce qui m'a donné tant de satisfaction 
la première. 3Iais, Monsieur, puisque vous faites 
si bien toutes choses et que vous représentez éga- 
lement bien les cours les plus superbes et les dé- 
serts les plus sauvages, je voudrois que vous 
pussiez voir ce que je vis hier, je veux dire la 
prison de M. le Prince, afin que vous pussiez 
laisser à la postérité une parfaite image de la 
constance de ce héros; car je ne pense pas qu'il 
y ait un endroit dans le monde oii il y ait une 
tour plus agréable par dehors ni si affreuse par 
dedans. Cependant, comme on dit que la néces- 
sité fait des armes de toutes choses, je pense quon 
peut dire que M. le Prince tire de la gloire 
de tout ce qui lui arrive, car vous saurez que de- 
puis qu'on l'a mené à Marcoussis' le donjon de 
Vincennes est devenu l'objet de la curiosité uni- 

1. Voyez les Poésies chrétiennes et morales de Godeau, t. II. 
Paris, 1663. La Grande Chartreuse avait paru isolément, 
comme la plupart des poésies de Godeau. (M.) 

2. Les princes avaient été transférés du donjon de Vincennes 



2i8 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

verselle. En mon particulier j'y vis hier plus de 
deux cents personnes de qualité^ à qui on montre 
le lieu où il dormoit, celui oî^i il mangeoit, l'en- 
droit oii il avoiL planté des œillets (|u'il arrosoit 
tous les jours, et un cabinet oii il revoit quelque- 
fois et où il lisoit souvent. Enfin, Monsieur, on va 
voir cela comme on va voir à Rome les endroits 
où César passa autrefois en triomphe. Je vois 
môme dans un cabinet plusieurs épigrammes 
écrites avec du charbon, ou gravées sur la mu- 
raille, qui ne parlent que de ses victoires ou de 
ses louanges; mais ce que j'y vois de plus sur- 
prenant, c'est que, durant que j'y étois, M. de 
Beaufort y vint avec M"" de IMontbazon, à qui 
il faisoit voir toutes les incommodités de ce 
logement, triomphant lâchement du malheur 
d'un prince qu'il n'oseroit regarder qu'en trem- 
blant, s'il étoit en liberté. Pour moi, j'eus tant 
d'horreur de voir de quel air il fit la chose, que 
je n'y pus durer davantage. En vérité, je pense 
qu'on peut dire que nous sommes au temps des 

au château de Marcoussis le 29 août précédent; c'est ce que 
nous apprenons de Loret : 

Ce jour (lundi) on prit occasion 

De faire la translation, 

Mais très-cachée et très-soudaine, 

Des trois prisonniers de Vincennes. 

Plaise à la divine bonté 

Que la dure captivité 

Par eux constamment endurée, 

Ne soit pas de longue durée 1 

[Muse historique; lettre du 2 septembre 1650. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 219 

prodiges et des miracles tout ensemble, tant on 
voit de choses extraordinaires. 

Je pense que vous avez bien su l'épouvante que 
les ennemis ont donnée à Paris, lorsqu'ils sont ve- 
nus à la Ferté-Milon ^ et que nous avons vu la 
capitale du royaume aussi alarmée qu'ont accou- 
tumé de l'être les petites bicoques des frontières. 
Cependant j'espère que la même puissance qui re- 
tient la mer dans ses bornes, quoique ses rivages 
ne la doivent pas vraisemblablement empêcher 
d'inonder la terre, empêchera les ennemis de venir 
ici, encore qu'il n'y ait point de rivière entre eux 
et nous, et qu'il n'y ait pas même d'armée qui put 
s'opposer à leur marche, s'ils le vouloient. Ce qui 
me fait espérer ce bien, est que l'on assure qu'il y 
a déjà une partie de leur cavalerie qui a repassé la 
rivière d'Aisne. Nous verrons par le retour de 



1. On voit dans les Mémoires d'Orner Talon que l'on a\aiteu 
connaissance, par des lettres interceptées, que de Madrid, sur 
la demande du marquis de Sillery qui négociait pour les re- 
belles, des ordres avaient été donnés pour que le maréchal de 
Turenne entrât dans le royaume et donnât de Teffroi à Paris. 
« Ce qui estoit desjà fait, » dit Talon, « car lors Tarmée des 
ennemis étoit proche de la Ferté-Milon. » dette alarme donna 
lieu au transfèrement des princes. Loret peint très-plaisam- 
ment l'effet que l'approche de l'ennemi produisit dans Paris : 

Lundi vinrent dedans Paris 
Avec plaintes, clameurs et cris, 
Gens conduisant, toutes complettes, 
Sept mil sept cent trente charrettes 
Pleines de coffres et paquets, 
Dont l'on fit lors de grands caquets; 
Mais ces caquets sont choses vaines. 

{Muse historique ; lettre du 2 septembre 1650. (M.) 



220 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

M. de Verdcronne', qui est allé porter la réponse 
de M. le duc d'Orléans à l'archiduc, ce que l'on 
doit craindre ou espérer. 

Mais, pendant que les ennemis ravagent la 
Champagne et la Picardie, sans qu'on puisse seu- 
lement penser à les en empêcher, les Frondeurs 
emploient tout ce qu'ils ont d'adresse et de crédit 
pour ohliger M. le duc d'Orléans à mettre les 
princes sous sa puissance, afin de les avoir en la 
leur. On assure même qu'il leur avoit promis de 
le faire; mais M. le garde des sceaux ^ M. le Tel- 
lier et M""" de Chevreuse l'ont empêché jusqu'à 
cette heure, car encore que cette dernière soit 
grande Frondeuse, elle est pourtant présentement 
divisée de M. de Beaufort, et même de M. le Coad- 
juteur, pour ce qui regarde M. le Prince; de 
sorte que, par ce moyen, les amis de cet illustre 
captif sont en quelque espérance de voir bientôt 
la cour dans la nécessité de faire une négociation 

o 

secrète avec lui, afin de délivrer le royaume de 
tant de tyrans qui loppriment. 

Les affaires de Bordeaux sont toujours dou- 
teuses; peut-être que les députés du Parlement 
qui y Yont, trouveront quelque expédient aux 



1. Cliarles de l'Aubespine, seigneur de Verderonne, maître 
des requêtes, chancelier de Gaston d'Orléans. (M.) 

2. Le chancelier Séguier n'avait pas alors les sceaux, ils lui 
avaient été redemandés le 1" mars précédent, et confiés 
à Charles de l'Aubespine, marquis de Chàteuneuf, qui les 
garda jusqu'au mois d'avril lb51, et les remit alors à Mathieu 
Mole. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 221 

choses*. M. de Rohan est à la cour, et M. le ma- 
réchal de Grammont aussi; raccommodement de 
M. le comte de Dognon est fait^ 

Le roi a obligé la reine à chasser une de ses 
femmes de chambre, parce qu'elle lui avoit révélé 
une chose qu'il lui avoit confiée, quoique ce fût 
celle qu'il ainioit le plus, et ce qu'il y a de plus 
considérable, est que ce qu'il avoit dit à cette lille 
étoit qu'il lui avoit témoigné avoir beaucoup de 
douleur de voir les affaires de son royaume en si 
mauvais état. Jugez, s'il vous plaît, de ce qu'il 
fera quand il sera marié, puisqu'il agit présen 
tement ainsi ^ 

Voilà, Monsieur, tout ce que je vous dirai, car 
je m'aperçois bien que si je vous en disois davan- 
tage, vous ne le pourriez plus lire, tant j'ai pris 
une forte habitude de mal faire. Je vous dirai 
pourtant encore que mon frère est votre très- 
humble serviteur, et que je suis de toute mon 
âme, etc., etc. 

1. Le parlement de Paris avait député à la reine régente les 
deux conseillers Meusnier et Bitaut, pour la supplier de con- 
tinuer sa bunne volonté envers la ■ville de Bordeaux. 

2. Cet accommodement, qui ne fut définitivement conclu 
qu'en 1653, consistait, pour le comte de Dognon, à rendre, 
ou iilutôt à vendre au cardinal Mazarin, contre le bâton de 
maréchal de France, le Brouage et autres places dont il s'était 
emparé à la faveur des troubles. 

3. Loret nous apprend dans sa il/use historique, que cette 
femme de chambre s'appeloit Noiron, et que la reine la maria 
peu de temps après sa disgrâce à un sieur Ivelin, attaché 
comme médecin à sa maison. (M.) 



222 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

AU MÊME. 

[Paris.... octobre 1650.] 

Je ne crois nullement mériter toutes les louanges 
que vous me donnez^ et je crois seulement que 
me faisant l'honneur de m'aimer parce que votre 
illustre et chère Angélique * m'aimoit tendrement, 
vous n'êtes pas marri que je me donne l'honneur 
de vous entretenir. Au reste, avant que de vous 
dire des nouvelles, il faut que je vous dise que les 
vers que vous avez envoyés à M™^ de Clermont 
m'ont fait verser plus de larmes qu'ils n'ont de 
syllahes^. Il me semble, Monsieur, qu'en vous 
dépeignant la douleur qu'ils ont excitée dans mon 
cœur, c'est en faire l'éloge. En effet, vous repré- 
sentez si agréablement cette merveilleuse fille, que 
l'on peut assurer que jamais portrait n'a si 
bien ressemblé que celui que vous avez fait 
d'elle. De plus, vous touchez avec tant de délica- 
tesse l'endroit où vous parlez de l'amitié que vous 
aviez pour elle et de celle qu'elle avoit pour vous, 
qu'il ne faut pas s'étonner si, ayant l'âme aussi 
tendre que je l'ai, j'en ai été extraordinairem^nt 
satisfaite, et si mon cœur s'en est attendri; car 
enfin vous dites cent choses que j'ai senties pour 
elle, mais que je n'eusse jamais pu si bien dire; 
je vous rends donc mille grâces d'être cause que 

1. Mii-^ Paulet. 

2. Voyez Tépître de Godeau à la marquise de Clermont 
d'Antragues, dans ses Poésies. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 223 

j'aurai la consolation de voir une peinture de la 
divine Angélique^, plus durable et plus belle que 
ne le sont celles de Raphaël, En vérité, Monsieur, 
je ne me console point de la perte de cette géné- 
reuse amie, et je trouve une si notable différence 
de l'amitié qu'elle avoit pour moi à celle qu'ont 
quelques autres personnes qui m'aiment pourtant 
autant qu'elles peuvent aimer, que, quand elle 
n'auroit eu qu'un médiocre mérite, je la regrette- 
rois toute ma vie. Jugez donc ce que je dois faire, 
vous qui savez mieux, ce qu'elle valoit que qui que 
ce soit. Si je suivois mon inclination, je ne vous 
parlerois d'autre chose; mais puisque je me suis 
imposé la nécessité de vous dire ce que je sais des 
nouvelles du monde, il faut que je m'en acquitte. 
Vous saurez donc que l'entrevue de la reine et 
de M"" la Princesse* a tellement épouvanté toute 
la Fronderie, qu^il est aisé de juger que vous 
fiviez raison de dire que, si le lion nigissoit en 
liberté, il ferait fuir tous ses ennemis. Il est vrai que 
cette entrevue, aussi bien que celle de MM. de 
Bouillon et de la Rochefoucauld avec M. le Cardi- 
nal % a des circonstances qui font croire que leur 
peur n'est pas tout à fait sans fondement; car non- 
seulement la reine reçut admirablement bien 
M™" la Princesse, mais elle l'entretint très-long- 
temps en particulier; on ajoute même qu'il pa- 
roissoit, par l'air du visage de cette jeune prin- 

1. Voir, sur cette entrevue de la reine et de la Princesse de 
Condé, les Mémoires de M^^^'de Montpensier. (M.) 

2. Mémoires de il/™e d^ Motteville. (M.) 



224 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

cesse, que ce que la reine lui disoit lui donnoit de 
la joie. De plus, M. de Bouillon coucha chez M, le 
Cardinal, et il court un bruit que le neveu de Son 
Éniinence épousera la iille aînée de ce duc. Enfui, 
personne ne doute que la paix de Bordeaux n'ait 
plusieurs articles secrets que la Gazette ne dit pas, 
et les politiques les plus fins disent que 31. de 
Bouillon est trop habile pour s'attirer la haine de 
M. le Prince, comme il feroïL sans doute s'il 
a\ oit fait un traité secret où il n'eût point de part. 
Ce qui étonne encore les Frondeurs est que M. l'abbé 
de la Rivière a eu permission, avec le consentement 
de Son Altesse Royale, de partir d'Aurillac, et de 
venir à son abbaye de Saint-Benoît, auprès d'Or- 
léans. Outre cela, ils savent encore que cette même 
Altesse a écrit plusieurs fois de sa main à la reine 
et à M. le Cardinal, sans leur en rien dire. Us 
n'ignorent pas non plus que M. le Tellier a été ces 
jours passés à Marcoussis. Ils savent encore que 
M. l'intendant a reçu ordre de faire un dernier 
effort pour contenter les rentiers, de peur qu'ils ne 
se servent d'eux pour faire quelque nouveau remue- 
ment à Paris. M. le Coadjuteur, en son particu- 
lier, sait bien que Son Altesse Royale ne peut 
plus souffrir sa domination, et il ne peut pas 
ignorer que la cour n'ait su qu'il a fait tout ce 
qu'il a pu pour obliger M. le duc d'Orléans à se 
rendre maître des princes prisonniers, à quelque 
prix que ce fut. Il a même tenu des discours sur 
cela qui font horreur. 

Outre toutes ces choses, les Frondeurs voyent 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 225 

encore que l'ardeur du peuple pour t Amiral du 
Port au foin^ est fort ralentie^, de telle sorte qu'il 
n'y a plus guères que le quartier des halles oii on 
le salue_, si bien que présentement la Fronderie 
est un peu chancelante. Dieu veuille qu'elle ne se 
raffermisse pas, et que ceux qui ont le dessein de 
faire de la France ce que Cromwel et Fairfax ont 
fait de l'Angleterre, ne puissent jamais avoir de 
crédit! 

On dit que la Cour avoit dessein d'aller en Lan- 
guedoc et en Provence; mais Son Altesse Royale 
la presse si fort de revenir qu'on croit eu effet 
qu'elle reviendra*. 

Ceux de Melun ont refusé deux fois, depuis 
quinze jours, d'obéir aux ordres de M. le duc 
d'Orléans, qui vouloit que ses gendarmes y lo- 
geassent; et quand on leur a dit qu'ils s'exposoient 
beaucoup, ils ont répondu que M. de Beaufort les 
avoit assurés de sa protection, et qu'ils ne crai- 
gnoient rien. Le retour du Roi fera voir s'ils ont 
raison. 

M"* de Chevreuse et M""' de Montbazon^ sont 
toujours plus mal, et elles vont même plaider. Le 
sujet du procès est digne du temps et des per- 
sonnes ; car M"^ de Chevreuse demande cent mille 
écus qu'on lui a promis en mariage; à cela M""" de 

1. Le duc de Beaufort, grand Aniinil de France, surnommé 
le roi des halles. (M.) 

2. La cour revint à Paris au commencement du mois de 
novembre 1650. (M.) 

3. Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, et Marie de Bre- 
tagne, duchesse de Montbazon. (M.) 

15 



226 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Montbazon dit qu'elle a une quittance de M. de 
Chevreuse, et M™'' de Chevreuse répond que mon- 
sieur son mari l'ayant donnée du temps qu'il étoit 
amoureux de M'"* de Montbazon, elle ne prétend 
pas qu'elle soit bonne. 

Voilà à peu près tout ce que je sais; mais puis- 
qu'il semble que vous avez envie que je vous dise 
exactement tout ce qui regarde Monsieur le Prince, 
pour vous témoigner mon exactitude, je vous dirai 
que, lorsque je fus au donjon, j'eus la hardiesse 
de faire quatre vers et de les graver sur une pierre 
oi^i Monsieur le Prince avoit fait planter des œillets 
qu'il arrosoit quand il y étoit. Mais, pour porter 
encore ma hardiesse plus loin et vous faire voir 
que j'ai plus de zèle que d'esprit, je m'en vais vous 
les écrire : 

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier 
Arrosa d'une main qui gagna des batailles, 
Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles, 
Et ne t'étonne pas de voir Mars jardinier ^ 

Je m'assure. Monsieur, que vous ne me dispu- 
terez pas la dernière chose que je vous ai dite; 
aussi ne vous envoyé-je point ces quatre vers 
comme jolis, mais comme une marque de la con- 
fiance que j'ai en votre bonté. 

Je vous dirai encore que mon frère envoya hier 
à Monsieur le Prince la cinquième partie du Cyrus; 
mais comme on ne parle qu'à M. de Bar qui lui 

1. Ces vers étaient déjà connus par le récit de M'"^ de MoL- 
teville. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 227 

avoit déjà donné la quatrième, lorqu'il étoit à Vin- 
cennes, il écrivit à mon frère qu'il ne manqueroit 
pas de donner son livre à Monsieur le Prince aus- 
sitôt qu'il l'auroit \u.\ Ce qu'il y a de plus rare, 
c'est qu'il écrit si mal qu'il s'en faut peu que je 
ne croye qu'il ne sait pas lire, et pour juger de sa 
suffisance en matière d'écriture, il écrit doute 
avec une h; encore est-ce le mot le mieux ortho- 
graphié. 

Au reste. Monsieur, si l'on ne nous avoit pas 
donné quelque espoir que vous viendriez bientôt 
ici, mon frère vous auroit déjà envoyé le livre dont 
je viens de parler, et vous auroit aussi renvoyé 
une seconde fois celui qui a été perdu; mais sa- 
chant cette agréable nouvelle, il se prépare à vous 
les offrir lui-même, et moi à vous protester que 
je suis de toute mon âme, etc., etc. 



AU MEME. 

[Paris, 4 novembre 1650.] 

Tant que M. Conrart est en santé, je vous écris 
plus pour mon intérêt que pour le vôtre, sachant 
bien qu'il vous apprend toutes les nouvelles avec 
beaucoup d'exactitude et beaucoup d'éloquence 

1. M. de Bar était chargé de la garde des trois Princes; il 
était fort ignorant. On a prétendu que, comme il ne savait pas 
le latin, il voulait qu'on leur dît la messe en français, de peur 
que le prêtre, en officiant, ne leur donnât dans cette langue 
des avis qu'il ne pourrait pas comprendre. (M.) 



228 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

tout ensemble; mais aujourd'hui que cet illustre 
ami est malade^, il me semble que c'est à moi à 
vous apprendre les choses remarquables que la 
bizarrerie du siècle produit tous les jours. 

Je vous dirai donc que, depuis un mois ou six 
semaines, on vole si insolemment dans les rues de 
Paris, qu'il y a eu plus de quarante carrosses de 
gens de qualité arrêtés par ces messieurs les vo- 
leurs, qui vont à cheval, et presque toujours quinze 
ou vingt ensemble. Mais, comme nous sommes 
dans un temps de confusion, ceux qui devroient 
donner ordre à de telles violences ne s'en sont 
point mis en peine, de sorte que, voyant que l'on 
pouvoit voler impunément, tous ceux qui se sont 
trouvés pauvres et méchants se sont mis à dérober : 
je vous laisse à juger après cela quelle multitude 
de voleurs il doit y avoir. On les auroit pourtant 
laissés maîtres des rues de Paris, sans une chose 
qui arriva samedi au soir, et qu'il faut que vous 
sachiez. 

Je pense que, quelque éloigné que vous soyez 
de Paris, vous avez bien su que les yeux de M""" de 
Montbazon ont assujetti le cœur au Roi des Halles, 
autrement appelé M. de Beaufort; mais vous ne 
savez peut-être pas que cet amant va tous les soirs 
chez la duchesse, et qu'il n'en sort, qu'à deux 
ou trois heures après minuit. Il arriva donc qu'é- 
tant allé, samedi dernier au soir^, chez elle, il ne 

1. Cet événement arriva le samedi 29 octobre 1650, entre 
onze heures et minuit. Voyez le Récit véritable de tout ce qui 
s'est passé à lassassinat commis pruche l'hôtel de Schomberg, au 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 229 

la trouva point; mais comme il ne se pouvoit 
passer de la voir, et que pourtant il vouloit sou- 
per, il dit tout haut au portier qu'il s'en alloit à 
l'hôtel de Vendôme et qu'il reviendroit à onze 
heures. L'histoire porte que, quand il dit cela au 
portier de l'hôtel de Montbazon, deux hommes 
inconnus, qui s'étoient avancés auprès du carrosse, 
l'entendirent et se retirèrent; mais la chose est 
.un peu douteuse. Cependant, comme M. de Beau- 
fort fut auprès de la Croix du Tiroir', il changea 
d'avis^ et résolut de soup'er à l'hôtel de Nemours 
et de renvoyer son carrosse à l'hôtel de Vendôme, 
ordonnant à son écuyer de le lui ramener à onze 
heures, chez M™^ de Montbazon, oii un carrosse 
de l'hôtel de Nemours le mena aussitôt qu'il eut 
soupe. 

Comme ce bon prince ne va jamais sans être 
bien accompagné, ni sans armes, deux gentils- 
hommes^ et deux valets de chambre, qui revin- 
rent dans son carrosse, avoient des pistolets et des 
mousquetons, qui ne leur servirent cependant qu'à 
causer le malheur qui est arrivé. Car, comme ils 
furent auprès de la Croix du Tiroir, vingt hommes 
à cheval ayant environné le carrosse et commandé 
au cocher d'arrêter, un des deux gentilshommes, 
qui étoit au fond du carrosse, tira un mousque- 

sujet de Monseigneur le duc de Beaufort. Paris, 1650, in-iio de 
sept pages. Loret a raconté aussi cet événement dans sa Muse 
historique. (M.) 

1. La Croix du Trahoir ; rue Saint-Honoré, au coin de la rue 
de l'Arbre-Sec. (M.) 

2. Les sieurs de Saint-Églan et de Brinviiie. (M.) 



230 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

ton qu'il avoit et blessa un des voleurs', do sorte 
((Li'au même instant un de ceux qui atlaquoient 
s'élança dans le carrosse et donna un coup de poi- 
gnard à celui qui touchoit le gentillionime qui 
avoit tiré ce mousqueton. Un moment après, plu- 
sieurs coups de pistolets suivirent ce coup de poi- 
gnard, un desquels acheva de tuer ce pauvre 
malheureux qui étoit déjà blessé, et un autre brûla 
l'oreille de celui qui étoit au fond du carrosse et 
qui avoit tiré le premier. Cela fait, les voleurs, qui 
virent un des leurs blessé, tellement qu'il ne pou- 
voit se soutenir, s'en allèrent sans rien prendre à 
ceux qui étoient dans le carrosse, et emportèrent 
leur compagnon blessé. 

Cependant le carrosse de M. de Beaufort fut à 
l'hôtel de Montbazon où il y eut un bruit tel que 
vous pouvez l'imaginer. Ce pauvre malheureux 



1. Comme l'écrit déjà cité est l'ouvrage d'un Frondeur, et 
que ce parti ne mettoit pas en doute l'intention des assassins 
de tuer le duc de Beaufort, le pamphlet diffère essentiellement 
de la narration de M^i'^' de Scudéry. 11 y est dit que les assail- 
lants, « croyant que ledit seigneur-duc estoit dans ledit car- 
<< rosse, à cause que le sieur de Saint-Eglan avoit la chevelure 
a blonde, ainsy que la porte ledit seigneur-duc, tirèrent quinze 
« à ving' coups, sans blesser personne, sinon le sieur de 
« Brinville. lequel fut blessé légèrement à la joue.... et tout 
« aussitosttira un autre coup de mousqueton, duquel fut tué ou 
u blessé à mort un desdits assassineurs, et en mesme temps ledit 
« sieur de Brinville sauta légèrement hors du carrosse, et à la 
« faveur de la nuict se mesla parmi eux sans estre reconnu, 
« ce que ne put faire le sieur de Saint-Églan, lequel fut misé- 
« rablement blessé d'un coup de poignard ou de baïonnette au 
« cœur, dont il mourut une demy heure aprrs. » Récit véri- 
table. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 231 

qui avoit été tué à la place où M. de Beaufort se 
met d'ordinaire, fut tiré de ce carrosse et exposé 
aux yeux du peuple jusqu'au lendemain après- 
midi. M. de Beaufort envoya à l'heure même chez 
tous ses amis. La chose passa dans son esprit pour 
un assassinat, et il ne s'en retourna chez lui qu'en 
état de donner bataille. 

Cependant le peuple n'a point fait de bruit de 
cet accident durant les premiers jours, et M. de 
Beaufort a vu que son règne est changé. Mais 
comme les Frondeurs sont toujours tout prêts à 
renouveller les désordres passés, ils ont fait dire 
parmi le peuple que c'étoitM. le Cardinal qui avoit 
fait faire cet assassinat. Dans le même temps, ils 
ont aussi fait publier que c'étoient les amis de 
]\Ioasieur le Prince, et ils n'ont rien oublié pour tâ- 
cher à faire quelque soulèvement. Mais, par bon- 
heur, celui de ces voleurs qui a été blessé, s'étant 
fait panser à trois chirurgiens différents, a été re- 
connu et pris ; de sorte que présentement il est en 
prison, et il y a apparence qu'on lui fera dire la 
vérité. lia déjà assuré qu'il n'avoit dessein que de 
voler, et que, si ceux du carrosse n'eussent point 
tiré, il n'y eût eu personne de tué. Il a nommé 
tous ses complices, et on en a déjà pris deux; de 
sorte que, devant qu'il soit trois jours, on saura 
la vérité de cette funeste aventure, qui fait tant de 
bruit dans le monde, et dont les Frondeurs pré- 
tendent tirer tant de fruit. 

Je n'oserois vous dire qui l'on a soupçonné de 
cette aiîaire, car cela seroit abominable, et il vaut 



232 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

mieux remettre à l'ordinaire prochain que la chose 
sera éclaircie. 

Au reste ^ il semble que M, de Beaufort soit des- 
tiné à porter la division partout, car il n'a pas 
plus tôt loué une maison dans la rue de Quinquen- 
poix, où jamais prince n'a logé, qu'il y a eu di- 
vision entre deux paroisses, qui prétendent l'avoir 
toutes deux pour paroissien, l'une parceque de 
tout temps la maison où il va demeurer a été de 
Saint-Nicolas, et l'autre qui est de Saint Leu, parce 
que M. de Beaufort, voulant être voisin des mar- 
chands de la rue Saint-Denis, a fait faire une porte 
qui y donne, de sorte que, comme cet endroit de 
la rue Saint-Denis est de la paroisse Saint-Leu, le 
curé de cette église prétend que, faisant une porte 
plus grande dans cette rue que n'est l'ancienne 
porte dans la rue Quinquenpoix, la maison doit 
changer de paroisse et être de la sienne. On verra 
ce que les juges en ordonneront s'ils plaident; on 
dit qu'ils en ont le dessein. 

On vient de me dire que des gens conduits par 
des Frondeurs ont été la nuit dernière \ avec tam- 
bour battant, pendre un portrait de M. le Cardinal 
à un poteau qui est auprès du Pont-Neuf, avec un 
arrêt écrit au dessus, qui porte que, pour l'assas- 
sinat commis en la personne de M. de Beaufort, il 
est condamné à être pendu : mais le jour n'eut 
pas plus tôt fait voir la chose, que le Lieutenant 

1. C'était dans la nuit du jeudi 3 novembre 1650. Voir les 
mémoires du temps et la lettre du samedi 5 novembre de la 
Muse historique de Loret. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 233 

criminel a été faire dépendre ce tableau, et infor- 
mer comment cela s'étoit passé. Je ne pense pour- 
tant pas que la Fronderie puisse venir à bout de 
soulever le peuple ; toutefois les affaires de Bor- 
deaux se rebrouillent; M""' la Princesse douairière 
a été bien malade^, mais elle est hors de danger'. 
La Reine a aussi été saignée trois fois pour un 
grand rhume dont elle est guérie. Il n'est pas de 
même de M. de Guise, qui est très-mal. 

Cependant les pauvres prisonniers sont toujours 
entre l'espérance et la crainte, et les choses sont 
présentement en tel état, qu'on ne sait ce que Ton 
doit penser; car enfm, on voit que tout le monde 
fait le contraire de ce qu'il devroit faire. Il faut 
du moins que ceux qui ne sont pas exposés au 
tumulte du monde se fassent sages aux dépens 
d'autrui. C'est pour cela que je m'examine moi- 
même, afin de régler mes sentiments que je suis 
assurée qu'on ne peut condamner, du moms pour 
ce qui vous regarde, puisque je ne pense pas que 
le dérèglement puisse être assez grand dans l'es- 
prit des hommes, pour trouver que je n'ai pas 
raison de vous honorer autant que je vous honore, 
et d'être autant que je suis, etc., etc. 

1. Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse douai- 
rière de Condé. (M.) 



234 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

AU MÊME. 

Paris, 18 novembre 1650. 

Je ne vous écrirai pas longtemps aiijoiird'liui, 
car je suis attendue en un lieu où je me suis en- 
gagée d'aller il y a plus de huit jours. Je me hâte 
de vous dire que la Cour est enfin revenue à Paris \ 
M. de Beaufort fut chez la Reine le lendemain; 
mais il n'en fut pas bien reçu; car à peine fut-il 
entré;, qu'elle dit que l'on se retirât, et en effet le 
Roi des halles sortit sans avoir dit une parole. En 
sortant, il rencontra sur l'escalier le Cardinal qui 
montoit. Ils se saluèrent comme des gens qui 
craindroient de s'enrhumer, car on assure qu'ils 
enfoncèrent plutôt leurs chapeaux qu'ils ne les 
levèrent; il est vrai qu'ils passèrent si vite qu'ils 
n'eurent pas le loisir de s'observer longtemps. 

J'oubliois de vous dire que le jour qui précéda 
le retour du Roi, on avoit rompu sur la roue trois 
des voleurs qui ont tué ce gentilhomme de M. de 
Beaufort, qui dirent toujours qu'ils n'avoient des- 
sein que de voler, de sorte que voilà le prétendu 
assassinat mal prouvé. 

Mais, Monsieur, j'ai bien une plus pitoyable 
chose à vous dire; c'est que mercredi on lit partir 
MM. les Princes pour aller au Havre. Je vous 
avoue que quand je vois ce gagneur de batailles et 
ce preneur de villes, qui a sauvé trois fois l'Etat, 

1. La cour rentra à Paris le 12 novembre 1650. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 235 

aller de prison en prison, j'en ai une compassion 
étrange. Il a reyu cette nouvelle avec sa constance 
ordinaire; il fit même une raillerie délicate sur ce 
que c'est M. le comte d'Harcourt' qui les escorte 
avec mille hommes de pied et cinquante chevaux*. 
A dire vrai, cet emploi est bien étrange, car enfin, 
il a présentement le gouvernement d'un des princes 
qu'il mène. Je n'aurois pas aimé d'avoir cette con- 
formité avec les bourreaux qui ont la dépouille de 
ceux qu'ils font mourir; car M. ***, capitaine aux 
gardes, a refusé d'y aller, on dit même que Mios- 
sens^ a feint d'être malade pour ne s'y trouver 
pas. On mena ces pauvres princes, mercredi, cou- 
cher à Versailles; ils versèrent en y allant, et le 
prince de Conti qui se trouva dessous, fut une 
heure évanoui sur un fossé. Ils dévoient hier cou- 
cher à Houdan, aujourd'hui à Anet, et demain à 
un lieu que j'ai oublié; après quoi ils iront au 
Pont-de-F Arche, de là à Jumièges, puis à Bolbec et 
de là au Havre. Jugez quelle douleur a M. de Lon- 
gueville, de passer en cette posture dans son gou- 
vernement. 



1. Henri de Lorraine comte d'Harcourt, mort en 1666. 

2. Pendant la translation de Marcoussis au Havre, le prince 
de Condé fit contre le comte d'Harcourt le couplet suivant: 

Cet homme gros et court 

Si connu dans l'histoire. 

Ce grand comte d'Harcourt, 

Tout couronné de gloire, 
Qui secourut Casai et recouvra Turin, 
Est maintenant recors de Jules Mazarin. 

3. César-Phébus d'Albret, comte de Miossens, alors maré- 
chal de camp, depuis maréchal d'Albret. (M.) 



236 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Monsieur le Cardinal a envoyé faire compliment 
à IM"'" la Princesse sur sa maladie, et la prier de 
ne pas s'alarmer sur le changement de prison de 
MM. les Princes; qu'il l'assuroit que ce ne seroit 
pas pour longtemps, et qu'il alloit faire tout ce 
qu'il pourroit pour mettre les choses en tel état 
que la Reine les pût délivrer sans danger. Dieu 
veuille que cela soit bientôt! car j'avoue que c'est 
une chose honteuse à la Reine et à notre nation, de 
voir les injustices que Ton voit. 

Je ne pensois pas vous en pouvoir tant dire. Je 
ne vous dis pourtant pas la moitié de ce que je 
pense, ni la centième partie de ce que l'on dit ; 
mais on m'attend, je n'ai plus que le temps de 
vous assurer que je suis autant que je le dois, etc. 



AU MEME. 

[Paris, 30 décembre 1650.] 

Il y a quinze jours que j'étois si enrhumée, que 
je ne pus pas vous écrire, et il y en a huit que la 
curiosité de voir le service qu'on faisoit, aux Cor- 
deliers, à feue M'"® la Princesse^, et d'entendre la 
seconde oraison funèbre que devoit prononcer 
M. l'évéque de Vabres', l'emporta sur l'envie que 
j'avois de me donner l'honneur de vous entrelenir, 

1. La princesse de Condé douairière mourut à Châtillon- 
sur-Loing le 2 décembre 1650. Ses restes furent transportés 
le 22 du même mois au couvent des Carmélites de la rue 
Saint-Jacques. (M.) 

2. Isaac Habert, nommé évêque de Vabres en 16^15. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 237 

joint que je crus que si j'allois en ce lieu-là, j'au- 
rois plus de matière de vous divertir aujourd'hui. 
Je ne m'amuserai pourtant pas à vous dire qu'il y 
avoit plus de deux mille cierges à cette céré- 
monie^ que le clergé et toutes les compagnies sou- 
veraines y étoient en corps, et que les ordres que 
M. le Prince a donnés de rendre tous les honneurs 
imaginables à M""' sa mère, ont été exécutés, car 
la gazette vous l'aura appris; mais je vous dirai 
que M. l'évêque de Vabres a acquis grand hon- 
neur, et par l'action qu'il fit aux Augustins, lors- 
que le clergé honora feue M°'^ la Princesse d'un 
service, et par celle qu'il fit depuis aux Cordeliers : 
car enfin, sans rien dire contre le respect qu'il 
doit à la Cour, il loua fort hardiment et les morts, 
et les exilés et les prisonniers. A sa première 
oraison funèbre, il prit pour sujet de son discours 
la dernière prière qu'a faite M""^ la Princesse, qui 
, fut, si je ne me trompe : In te, Domine^ speravi, 
non confundar in œternum; et comme ce psaume 
a été appelé par quelques-uns le psaume des cap- 
tifs, cet évêque se servit fort heureusement de cette 
favorable rencontre. Après cela, il ne s'amusa 
point à louer M"'^ la Princesse ni de sa beauté, ni 
de sa grande naissance; ou s'il le fit, ce fut sans 
s'y arrêter, et en disant qu'il laissoit toutes ces 
choses aux poètes et aux orateurs. C'est pourquoi 
il ne s'attacha qu'aux vertus, et entre les vertus il 
ne choisit que la patience et la charité, qui furent 
les deux parties de son discours. Vous pouvez 
juger, Monsieur, qu'il ne put parler de la patience 



238 CORRESPONDAiNGE CHOISIE. 

de M"'® la Princesse, sans parler de la prison de 
MM. les Princes, et de l'exil de M. de Longueville; 
aussi le fit-il si génère usement et si sagement tout 
ensemble, qu'il toucha le cœur de tous ceux qui 
l'entendirent. 

La seconde oraison ne fut pas tout à fait si 
hardie, parce qu'il parloit par le commandement 
du Roi; il ne se démentit pas pourtant. Il y eut de 
fort belles choses dans son discours; il prit le 
deuxième verset du même psaume dont il s'étoit 
servi la première fois, et joignit la persévérance 
aux deux autres vertus qu'il avoit attribuées à 
M""^ la Princesse. Il dit cependant encore qu'il 
falloit demander la liberté de cet illustre captif, 
dont les mains victorieuses étoient chargées de 
fers ; mais qu'il ne la falloit demander qu'à Dieu 
et au Roi. Voilà, Monsieur, à peu près l'ordre des 
deux discours qui furent tous deux fort beaux. 
M. l'abbé Roquette en doit faire un aux Carmé- 
lites, mais j'espère que ce ne sera qu'à la fin des 
quarante jours. 

Je ne vous parle point des assemblées du Par- 
lement^ car vous les savez sans doute, et vous 
n'ignorez pas que présentement les Frondeurs font 
semblant de demander la liberté des Princes, car 
comme ils savent bien que mille arrêts du Parle- 
ment ne feroient pas tomber une pierre du Havre, 
ils ne craignent pas d'obtenir ce qu'ils font sem- 
blant de souhaiter. Si la Cour étoit bien conseillée, 
elle déchaineroit ce lion contre ceux qui la persé- 
cutent. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 239 

M. le due d'Orlé'ans n'est pas trop bien avec la 
Reine, et certes je pense qu'elle a raison de s'en 
plaindre, car enfin il voit tous les jours chez lui 
M. ]e Coadjuteur et M. de Beaufort, qui ne voient 
point le Roi, et qui font tous les jours ce qu'ils 
peuvent pour soulever le peuple et pour renverser 
l'État. La victoire de M. le maréchal du Plessis* 
les a pourtant un peu mortifiés, car elle est venue 
justement au plus fort de leurs assemblées. On 
apporta hier soixante-cinq drapeaux à Notre-Dame, 
qui passèrent durant que messieurs du Parlement 
délibéroient. Il n'achevèrent point hier; je ne sais 
s'ils achèveront aujourd'hui. Si je l'apprends avant 
que de fermer ma lettre, je vou^ le dirai. La plu- 
ralité des voix alloit hier à remontrance. 

11 y a voit un homme dans leurs dernières as- 
semblées qui ne sera pas des dernières, car il 
mourut hier au soir, fort regretté, aussi bien que 
M. d'Avaux son frère \ Vous jDOuvez juger après 
cela que celui dont je parle est M. le président de 
Mesmes^; il est mort du pourpre qui n'a pu sortir 
et qui l'a étouffé. La Cour y perd entièrement, et 
les Frondeurs y gagnent. On dit qu'il a disposé 

1. La bataille de Réthel, gagnée le 15 décembre 1650, par le 
maréchal du Plessis sur les Espagnols, dans les rangs des- 
quels étoit le maréchal de Turenne. (M.) 

2. Claude de Mesmes, comte d'Avaux, Tun de nos diplomates 
les plus distingués, et frère du président, étoit mort le 19 no- 
vembre. (M.) 

3. Henri de Mesmes, président à mortier au parlement de 
Paris, mourut le 29 décembre 1650. Ce passage donne la date 
précise de cette lettre. (M.) 



240 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

de sa charge, sous le bon plaisir du Roi^ en faveur 
de M. d'Irval^ son frère; mais il y en a qui croient 
que M. le Tellier y prétend. 

On dit toujours que M. le Cardinal revient, 
mais on ne le sait pourtant pas avec certitude. 

Les habitants de Rétliel, en reconnoissance de 
ce que ça été le conseil et la valeur de M. de Ma- 
nicamp qui les a délivrés de la domination espa- 
gnole, lui ont donné une fort belle épée. Ils se 
sont engagés à perpétuité d'en donner une à tous 
les aînés de sa maison. 11 me semble que cette 
marque d'honneur est plus belle qu'un bâton de 
maréchal de France. 

On vient de m'assurer qu'enfm ces messieurs 
les sénateurs ont achevé d'opiner. Voici comme on 
dit que la chose se passa : que messieurs les gens 
du Roi iront aujourd'hui trouver la Reine pour 
prendre jour et heure, afin que le Parlement lui 
fasse très-humbles remontrances pour la liberté 
des Princes; qu'ils enverront des députés à M. le 
duc d'Orléans, pour le supplier d'assister à toutes 
les assemblées qu'ils ont résolu de faire, jusqu'à 
ce que la Reine les ait satisfaits; que pour cet 
effet ils s'assembleront dès demain pour apprendre 
des gens du Roi la réponse de la Reine et pour 
délibérer dessus. On me vient aussi d'apprendre 
que le président de Blancmesnil, grand Frondeur, 
est à l'extrémité; ainsi, le bon et le mauvais parti 
auront chacun un protecteur \ 

1. C'est-à-dire apparemment un patron dans le ciel. — René 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 2'il 

Je trouverois peut-être bien encore quelque 
chose à vous dire, mais ma lettre est si longue 
que ce seroit abuser de votre patience. Il faut 
pourtant encore que vous ayez la peine de lire que 
mon frère est votre très-humble et très-obéissant 
serviteur, et que je suis autant que je le dois et 
que je le puis, etc., etc. 
Votre, etc. 



AU MEME. 

[Paris, 2 mars 1651.] 

Je vous écrivis une lettre si longue, il y a 
quinze jours ^, que je jugeai à propos, Tordinaire 
passé, de ne vous pas accabler par un nouveau 

griffonnage Je pense que ceux qui voudroient 

chercher quelque liaison en écrivant les nouvelles, 
et passer insensiblement d'une chose à une autre, 
s'y trouveroient bien embarrassés, car tout ce 
qu'on sait au temps où nous sommes a si peu de 
rapport, qu'il faut de nécessité l'écrire fort irrégu- 
lièrement, principalement quand on n'a pas plus 
d'art que j'en ai. 

Quoi qu'il en soit, je vous dirai que M. le Prince 
fut, il y a trois jours, demander la permission à 
la Reine de marier son fils et M. son frère, le 

Potier, seigneur de Blancmesnil et du Bourget, président des 
Enquêtes, ne termina cependant sa carrière que le 17 novembre 
1680. (M.) 
1. Cette lettre ne figure pas ici. 

16 



242 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

premier avec une des filles de M. le duc d'Orléans, 
et l'autre avec M"* de Chevreuse; et comme cette 
princesse n'est pas en état de rien refuser, elle ac- 
corda ce qu'on lui demandoit*. Je ne vous dis 
point après cela que M. le duc d'Orléans et M. de 
Chevreuse ne refusèrent point M. le Prince, lors- 
qu'il fut faire la demande de ces deux princesses, 
car vous pouvez bien juger que cela est ainsi. Le 
pauvre prince de Conti a une telle envie de se ma- 
rier, qu'il en est malade. Pour moi, j'avoue que 
je ne sais pas comment il a la hardiesse d'épouser 
une fille de M™^ de Chevreuse; je vis hier un 
homme qui me dit qu'il aimeroit mieux épouser 
quelque jeune sultane au sortir du sérail, que la 
fille d'une telle mère. Cependant quelque avancé 
que soit ce mariage, quoiqu'on ait envoyé à Rome 
pour avoir la dispense de tenir les bénéfices, que 
M. le prince de Conti ait nommé M. de Montreuil^ 
pour titulaire, il y en a qui doutent encore qu'il s'a- 
chève, parce qu'on sait que M'"" de Longueville y 
a une aversion étrange. Le temps nous fera voir 
ce qui en sera. 

Pour M. le Cardinal, il est à Sedan, d'oii il doit 

1. Les princes étaient sortis du Havre le 13 février précédent. 
Leur liberté avait été le résultat d'un traité fait entre le Co- 
adjuteur et la princesse Palatine, au nom du prince de Condé, 
dont elle avait reçu les pouvoirs tracés sur une ardoise. Ce 
double mariage en avait été Tune des conditions. Le but était 
de réunir les princes et le duc d'Orléans dans un même inté- 
rêt. Ces mariages ne s'accomplirent pas. (M.) 

2. Jean de Montreuil, secrétaire du prince de Conti, membre 
de l'Académie française. 11 n'aurait pu être longtemps le cus- 
todi-nos du prince, car il mourut le 27 avril suivant. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 243 

bientôt partir pour aller en Suisse^ ou à Madrid. 
La Reine demanda encore huitjours^ par la bouche 
de M. le duc d'Orléans_, pour lui donner le loisir 
de sortir du royaume. Le Parlement les accorda^ 
mais en même temps ces messieurs donnèrent un 
arrêt qui porte qu'on informera de ce qui s'est 
passé aux lieux où M. le Cardinal a couché depuis 
son départ deDourlens. Le Parlement refusa aussi 
pour la seconde fois la déclaration du roi, touchant 
l'exclusion des étrangers et des cardinaux pour le 
ministère*; mais comme je crois que cette seconde 
affaire, qui va mettre une grande division entre 
le clergé et le Parlement, vous est mandée par di- 
verses personnes, je ne vous la dirai point, et je 
continuerai ma gazette en vous parlant de l'arri- 
vée de M. d'Angoulême^, qui a été fort bien reçu 
de M. le Prince. Aussi vous puis-je assurer que 
tout ce qu'il y a de Provençaux ici commencent 
déjà de s'empresser fort auprès de lui, et sa cour 
est si grosse qu'on ne le sauroit croire à moins de 
l'avoir vue. Je voudrois de tout mon cœur que 
tous les ennemis qu'il a dans votre province vis- 
sent ce qui se passe ici, afin que, se repentant, 
ils tâchassent à se raccommoder, et qu'ils se tins- 
sent en repos; car enfin, il est constamment vrai 
que M. le Prince va être maître absolu des affaires. 
Je vous assure qu'il n'est pas sans occupation. Il 

1. Ce second refus du Parlement eut lieu le premier mars 
1651; ce fait donne la date précise de cette lettre. (V.) 

2. Louis de Valois, duc d'Angoulème, gouverneur de Pro- 
vence, avait eu de violents démêlés avec le Parlement d'Aix. (M.) 



2'i4 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

dîna hier chez M. le premier Président', qui le 
traita avec une magnificence étrange. Il y avoit 
quatorze potages, quatorze plats de poisson, entre 
lesquels on compte un saumon de douze pistoles 
et une carpe de huit. Jugez du reste. 

Le roi a dansé un méchant hallet ces jours pas- 
sés, quoique c'eût été de fort bonne grâce. Il le 
redansa hier pour la troisième fois ^ Cela me fait 
ressouvenir de ces petits oiseaux qui chantent si 
bien et qui se réjouissent, quoiqu'ils soient pri- 
sonniers dans leurs cages; car enfin ce pauvi^ 
jeune Roi est présentement plus prisonnier qu'eux. 
On fit même encore hier deux barricades assez 
près du Palais-Royal. Je vous assure que ceux qui 
ont commencé de faire la garde aux portes ont 
donné une étrange atteinte à la royauté ^ Dieu 
veuille que M. le Prince la puisse un jour rétablir ! 
car présentement il faut qu'il dissimule beau- 
coup de choses, et il le sait fort bien. Il paroi t 
même plus dévot qu'il n'étoit; car, outre qu'il en- 
tend la messe tous les jours, il fait encore le ca- 



1. Mathieu Mole, premier président du Parlement de Paris, 
reçut les sceaux le 3 avril 1651, et mourut dans ses fonctions 
le 3 janvier 1656. (M). 

2. C'était le ballet de Cassandre dont les paroles sont de 
Benserade. (Voir les OEuvres de ce poëte.) Il fut dansé au 
Palais-Cardinal e 26 février 1651. La reine n'y assista point ; 
elle venait d'être obligée d'ordonner au cardinal Mazarin de 
quitter la France. (Voir la Muse historique de Loret, lettre du 
5 mars 1651. (M.) 

3. Les bourgeois de Paris gardaient nuit et jour le Palais- 
Royal; cela durajusqu'au mois d'avril. (M.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 245 

rême, quoiqu'il ne l'ait jamais fait que depuis 
qu'il a été en prison. 

M'"^ de Longueville reviendra dans quinze jours; 
on dit qu'elle tâche à moyenner une trêve géné- 
rale ou particulière. On dit qu'on fera la garde 
jusqu'à ce qu'on ait établi un Conseil à la Reine, 
et qu'on ait éloigné des affaires toutes les créatu- 
res de M, le Cardinal. 

Le roi semble haïr tous ceux qui veulent abais- 
ser son autorité, et, selon toutes les apparences, il 
se souviendra longtemps de tout ce qu'on lui fait 
aujourd'hui. Au reste, M. Bonneau* est tellement 
en faveur, que je commence, pour l'amour de lui, 
à me réconcilier avec la Fortune, quoiqu'en mon 
particulier elle me traite rigoureusement. Tout de 
bon, je suis bien aise qu'un aussi honnête homme 
que lui ait du crédit. 

Après cela, je ne vous dirai plus rien, car il 
faut que j'aille au sermon. Plût à Dieu qu'au lieu 
de vous écrire, je vous pusse entendre! Tous vos 
amis disent qu'il est à propos que vous veniez 
ici; je le souhaite , et pour l'amour de vous, et 
pour avoir l'honneur de vous assurer que je suis 
avec toute sorte de respect et d'affection, etc., etc. 

1. Ce monsieur Bonneau était vraisemblablement l'oncle de 
M^-^ de Miramion ; sa fille épousa M. de Ghauvelin. (M.) 



2^6 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

A MONSIEUR CHAPELAIN*. 

Du 25 avril 1653. 

Si je pouvois parler en raillant d'une chose 
aussi sérieuse que celle que j'ai à démêler avec 
vous touchant vos oiseaux^ je pense que je vous 
dirois, que, tout éloquent que vous êtes, vous au- 
riez besoin que l'on vous mit en cage pour vous 
apprendre à parler. Mais comme je prends beau- 
coup départ au ressentiment de M"'" Aragonnais, 
et que je suis même indirectement intéressée en 
l'injustice que vous lui faites, il faut que je vous 
dise plus sérieusement et plus véritablement, que 
si vous étiez aussi injuste en la distribution de 
vos louanges ^ que vous l'avez été depuis deux 
jours en celle de vos remercîmens, vous blâmeriez 
sans doute tout ce qui mérite d'être loué, et vous 
loueriez tout ce qui mérite d'être blâmé. En effet. 
Monsieur, vous remerciez M"* Robineau comme si 
elle vous avoit envoyé des oi&e9-''x de Paradis; il 
n'y a pas un mot dans la leltr* que vous lui avez 
écrite qui nait un sens galant et passionné; il n'y 
a pas une syllabe pour M'"" Aragonnais. Cepen- 
dant, c'est elle que vous avez priée de vous faire 

1. Bibliothèque de TArsenal. M".-P). L. françaises, t. I, 
p. kd. 

Chapelain avait remercié M''» Robineau d'oiseaux de Para- 
dis que lui avait envoyés M^e Aragonnais. Nous avons déjà 
vu par la lettre de M'i« de Scudéry au même, du 31 janvier 
1645, qu'elle l'accusait d'une grande partialité pour M"» Ro- 
bineau. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 247 

avoir des oiseaux; c'est elle qui a obligé M. de 
Grandmare de prendre la peine de vous en cher- 
cher; c'est elle qui en a pris tous les soins; c'est elle 
qui vous les a envoyés par un laquais qu'il y a 
très-longtemps qui la sert, qui a été cent fois chez 
vous de sa part^ dont vous savez même le nom, 
et qui n'avoit pas changé de livrée le jour qu'il 
vous porta vos oiseaux. 

Au reste, si le nom des deux personnes dont il 
s'agit se ressembloit seulement autant que celui 
de M"" de Chauvry et de M™' de Givry, on pour- 
roit dire que vous vous seriez trompé au nom 
de la personne qui vous envoyoit les oiseaux, 
soit en l'entendajit de la bouche du laquais, soit 
en l'écrivant sur la lettre. Mais Aracfonnais et 
Robineau ne rimeront jamais ensemble, et tou- 
tefois, sans qu'on en puisse presque dire la rai- 
son, vous confondez les deux personnes qui por- 
tent ces noms, fort injustement, en donnant tout 
à l'une, et rien à l'autre, en une occasion où 
M'"* Aragonnais toute seule devoit avoir reçu tous 
vos remercîments, puisqu'il est vrai que M"^ Ro- 
bineau n'a autre part en cette affaire, sinon qu'elle 
a douté si vous voudriez une cage dorée; de 
sorte que si vous n'aviez pas été étrangement 
préoccupé, au lieu de la remercier comme vous 
avez fait, vous vous seriez plaint de ce qu'elle 
ne vous croyoit pas assez magnifique, et vous au- 
riez rendu à M"'* Aragonnais mille marques de re- 
connoissance de l'obligeant empressement qu'elle 
a eu pour vous faire avoir ce que vous avez sou- 



248 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

haité. Mais, à dire les choses comme elles sont, 
votre cœur n'étant pas plus en liberté que vos oi- 
seaux, il ne faut pas trouver si étrange tout ce que 
vous faites à l'avantage de M"" Robineau, quelque 
injuste qu'il soit. Je ne laisse pourtant pas de me 
plaindre, comme vous me le reprochez malicieu- 
sement, de ce que vous avez fait en cette rencon- 
tre, parce que je comprends bien que, puisque 
vous fixités cette injustice à M"'® Aragonnais, vous 
m'en pourrez bien faire d'autres. Cependant, si 
vous voulez réparer cette faute, il faut que vous 
juriez solennellement, en présence de M. Conrart, 
que, tant que le printemps durera, vous vous sou- 
viendrez tous les matins de M™" Aragonnais, dès 
que vos oiseaux commenceront à chanter, et que 
vous ne vous souviendrez point alors de M"'' Robi- 
neau, quelque charmante qu'elle soit, et quelque 
plaisir que vous ayez de vous en souvenir; car, si 
vous ne le faites, M"^ Aragonnais se souviendra 
toute sa vie de votre injustice, et je m'en souvien- 
drai aussi toujours, pour en craindre encore une 
plus grande de vous pour ce qui me regarde, que 
pour ce qui la touche. Pensez-y donc très-sérieu- 
sement. Et pour finir celte lettre par un proverbe 
de mon pays, croyez bien fortement que tout ce 
que je vous dis « ne sont pas des moineaux. « 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 249 

LE MAGE DE SIDON (OODEAU) A SAPHO '. 

De Vence, le 7 février 1654. 

Un moment avant que de recevoir la lettre que 
vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je croyois 
avoir de l'esprit, mais maintenant que j'y veux 
répondre, je connois que je n'en ai plus; je pense 
toutefois avoir gagné en cette perte, et si je vous 
ai dit galamment que, pour vous , ma mémoire 
étoit dans mon cœur; je vous dis à cette heure, 
très véritablement, que mon cœur est dans mon 
esprit, de sorte qu'au lieu de vous pouvoir dire des 
choses jolies, galantes et spirituelles, pour répon- 
dre à celles que vous m'écrivez, je ne puis vous 
en dire que de tendres et de passionnées. Voilà 
un effet digne de la Sapho Mytilène, qui 

De chaque admirateur de son esprit charmant, 
En faisoit son 

Vous n'avez pas tant de peine à deviner une rime 
où la raison m'a conduit, qu'en eut le pauvre Phaon 
pour le nom qui étoit en blanc dans ces admira- 
bles vers que vous connoissez. Je ne sais si cette 
déclaration est d'un Mage dont vous avez fait un si 
agréable tableau. ÎMais, si elle n'a la délicatesse du 
dernier, elle a la sincérité du premier, qui ne vous 
dit point une fleurette d'amitié en vous parlant de 
cette sorte; mais qui vous explique grossièrement 

1. W Conrart, in-f°, t. V, p. 51, 62. 



250 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

ce qu'il a dans le cœur. Oubliez donc que vous 
êtes la Sapho de Grèce; ne vous souvenez plus des 
galanteries et de l'esprit de Phaon, afin que le 
Mage de la Montagne vous soit supportable. Si 
vous croyez que l'odeur des jasmins et de la fleur 
d'orange soient capables de lui faire perdre la mé- 
moire de Saplio, vous avez bonne opinion de son 
nez, mais vous l'avez fort mauvaise de son esprit 
et de son cœur. Au contraire, tous ces objets me 
feront souvenir de vous fort agréablement. Voyant 
les perles, les émeraudes, et l'or de mes orangers, 
je vous en souhaiterai d'une autre nature moins 
fragile, et je penserai aux richesses de votre esprit 
qui valent mieux que toutes les pierres précieu- 
ses. Elles sont si abondantes que vous ne devez 
pas m'en être chiche. 

Écrivez-moi donc souvent , je vous en conjure, 
ma très précieuse Sapho, je n'oserois pas ajouter 
ma très chère, si l'amitié n'osoit, et ne pouvoit 
oser ce que la grimace de la civilité condamne, 
Vous devez juger à l'air de mes paroles que la 
foudre dont vous me menacez sur la fin de votre 
lettre, ne tombera point sur ma tête; et que vous 
avez plus la mine de ne pas bien répondre à mes 
sentimens, que je ne l'ai d'en conter à quelqu'au- 
tre, comme vous le reprochez malicieusement. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 251 

RÉPONSE DE SAPHO AU MAGE DE SIDON'. 

A Paris, le 20 mars lôS'i. 

Votre dernière lettre est si galante, que je ne 
puis concevoir qu'elle ait été faite par un Mage de 
montagne, et par un Mage solitaire. Sincèrement, 
si tous ceux qui se mêlent d'écrire des billets 
doux, et des billets galants, m' écri voient comme 
vous en écrivez, il seroit assez difficile de ne sou- 
haiter pas d'en recevoir tous les jours, pourvu 
qu'il n'y fallût pas répondre. Car, à vous dire la 
vérité, c'est une assez grande mortification, que 
de ne pouvoir vous rendre que des narcisses et 
des fleurs de prairie, pour du jasmin et de la fleur 
d'orange. J'ai , sans doute, le cœur plus tendre 
que vous, mais je ne sais pourtant pas si bien 
l'art de dire des douceurs. Je ne sais si c'est que 
j'en ai autrefois plus écouté que je n'en ai dit, et 
que vous en avez plus dit que vous n'en avez 
écouté ; mais je sais bien que vous savez mieux 
que moi comment il faut mêler le style galant au 
passionné, et comment il faut donner des louan- 
ges qui sentent encore plus la tendresse que l'es- 
time. Ne vous prenez donc pas à mon cœur, si ma 
lettre n'est pas assez douce; contentez-vous d'en 
accuser mon esprit, et croyez, s'il vous plaît. 

Que si je voulois un amant, 
Il auroit, comme vous, l'esprit doux et charmant, 

1. M" Conrart, in-f°, t. V, p. 53, bk. 



252 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Il seroit, comme vous, un galant agréable, 

Et mon cœur, comme à vous, lui soroit favorable. 

Après cela, Monsieur, il faut vous parler un peu 
plus sérieusement^ et vous dire des nouvelles de 
notre très cher et très illustre malade, de qui la 
santé commence de revenir, et est pourtant encore 
très foible; mais j'espère que ce même soleil qui 
nous va bientôt donner des roses, lui redonnera 
de la force. Cependant, j'ai à vous dire que la der- 
nière lettre que vous m'avez écrite a été son pre- 
mier plaisir, car je ne lui fais pas de secret de no- 
tre galanterie, et ce seroit en effet grand dommage 
de la cacher à un tel confident que lui. 



REPONSE DE SAPHO AU MAGE DE SIDON'. 

A Paris, le 19 juin 165^1. 

Lorsque je reçus votre dernière lettre, nous 
avions ici le plus beau temps du monde ; mais à 
peine eus-je achevé de lire la description que vous 
me faites de la désolation de votre pays, qu'un ef- 
froyable coup de tonnerre, suivi d'une pluie ter- 
rible, et d'une £ïrêle de c;rosseur extraordinaire, 
changea toute la face du ciel qui, depuis cela, 
ne nous a point paru avec sa beauté ordinaire. En 
vérité, il ne s'en faut guère que je ne croie que 
vous n'êtes pas seulement Mage, mais Magicien, 
et que c'est vous qui, par quelque enchantement , 

1. Mss Conrart. inf", t. V, p. 72. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 253 

nous avez ôté tous nos beaux jours. Cependant^ si 
toutes nos belles vous soupçonnoient de ce crime, 
vous seriez bien embarrassé à vous sauver de leur 
fureur. Car, enfin, elles ne peuvent presque aller 
au Cours, et celles qui s'obstinent à y vouloir al- 
ler, malgré le mauvais temps, y sont toutes défri- 
sées, et n'y paroissent point belles. En mon par- 
ticulier, comme je ne prends pas grand intérêt à 
cette promenade, je me consolerois aisément si le 
vent ne faisoit autre mal que de défriser des ga- 
lans et de décoiffer des coquettes. Mais ce qu'il y a 
de pis, c'est que les blés sont déposés, si ce dé- 
sordre de saison continue. Je veux pourtant espé- 
rer que ce malheur n'arrivera pas 

On dit qu'il est difficile qu'il y ait de l'amour 
sans jalousie et de la jalousie sans amour. J'ai 
même bien de la peine quelquefois à n'en point 
avoir en amitié, et c'est ce qui me fait craindre que 
la vôtre ne soit un peu tiède^ car vous n'êtes non 
plus inquiété de ce que font vos amies, que si vous n'y 
aviez nul intérêt. Il n'en est pas de même de moi, 
puisque je suis quelquefois jalouse de vos oran- 
gers, que je crois que vous aimez plus que vous ne 
m'aimez. Mais je ne songe pas, en parlant ainsi 
que je viens de dire, qu'il n'y a point de jalousie 
sans amour; pour ôter donc le scrupule, il faut y 
ajouter ces paroles : ou sans amitié; car, par ce 
moyen, je suis à couvert de toute mauvaise expli- 
cation. Je voudrois bien vous en dire davantage, 
mais je n'ai plus de papier. Devinez le reste si 



254 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

VOUS VOUS dire 

autre chose_, sinon, que je suis pour vous tout' 



A MADAME LA COMTESSE DE MAURE*. 

Octobre 1665. 

Foi de demoiselle, votre lettre est une des plus 
agréables lettres du monde. Mais, Madame, n'ad- 
mirez-vous point qu'à l'exemple de M. de Bouillon 
qui disoit : Foi de prince, je n'ai pu m'empêcher 
de jurer, pour me donner un titre de noblesse, 
comme il le faisoit pour s'en donner un de princi- 
pauté? Je sens même que j'ai quelque envie de 
dire que mon serment est peut-être mieux fondé 
que le sien. Mais, quoiqu'il en soit , l'histoire de 
votre lettre est une plaisante histoire, et la ma- 
nière dont vous l'avez écrite est si ingénieuse, et 
fait si bien voir tous les personnages de cette 
aventure, que qui verroit un Tableau du Monde, 
de votre main, verroit une chose merveilleuse. Au 
reste, Madame, ceux qui s'imaginent qu'il faut du 

'' 1. Le commencement de la ligne est coupé, et la dernière 
ligne entièrement. 

2. M" Conrart, m-P, t. V, p. 905. 

La comtesse de Maure avait écrit à M™*" de Longueville deux 
lettres du 9 juin et du.... septembre 1655, où elle se moquait 
des prétentions de Mesdames de Bouillon, à propos d'une 
aventure dans laquelle fissuraient les comtesses de Maure et de 
Saint-Géran, le père gardien d'un couvent de Bourbon, etc. 
(Voy. sur toute cette histoire. Cousin, Madame deSablé, 1869, 
p. 299 et suiv. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 255 

marbre et du jaspe pour faire un très-beau palais, 
n'y entendent rien. Du moins, êtes-vous bien plus 
adroite qu'eux, puisqu'avec un enchaînement de 
toutes les folies que la vanité peut faire dire et 
penser, vous faites une des plus belles lettres que 
je vis jamais. Sincèrement, Madame, je crois la 
chose comme je la dis, et la flatterie n'y ajoute 
rien. Je vous en dirois davantage; mais j'ai l'ima- 
gination si remplie de cette princesse qui se bai- 
gne, de celle qui se couche, de cette dame qui s'as- 
sied et se relève, et de ce capucin qui se fourre 
là, comme diable à miracle, que je ne puis même 
penser sérieusement à ce que je vous écris. Il 
paroît bien. Madame, que cela est ainsi, car je 
vous écris les plus terribles mots du monde; et 
quand j'aurois été à la cour de la reine de Suède, 
je ne dirois guère pis. iMais, pour finir plus sage- 
ment, je vous en demande pardon, et je vous pro- 
teste avec vérité que je suis absolument à vous. 



A UNE PERSONNE INCONNUE, QUI LUI AVOIT ENVOYE 
UN PRÉSENT. ' 

Mai 1656. 

J'avoue ingénument que je ne puis deviner qui 
vous êtes, et que je ne sais pas même si je vous 
dois nommer Monsieur, Madame ou Mademoi- 

1. M'» Conrart, in-F, t. IX, p. 905. 

Celte lettre a été insérée par Amelot de la Houssaye dans 
ses Mémoires historiques, etc., 1737, t. II, p. 364. Voy. la Notice^ 
p. 101. 



256 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

selle; mais qui que vous soyez, je dois vous 
louer et vous remercier, et je dois pourtant me 
plaindre de vous. En effet, vous avez une cruauté 
étrange de vous cachera une personne qui, malgré 
toute sa mauvaise fortune, voudroit avoir plus 
donné qu'elle n'a reçu de vous, pour savoir votre 
nom; car je ne sache rien de plus cruel, que 
d'être obligée, sans savoir à qui on a de l'obliga- 
tion. Mais je ne sache aussi rien de plus digne de 
louange, que d'avoir de la libéralité sans ostenta- 
tion, et sans intérêt, puisqu'à mon avis , il n'y a 
guère de vertu qui soit plus souvent suspecte de 
vanité ou d'artifice que celle-là. Vous donnez, sans 
doute, de la plus généreuse manière du monde, 
car vous donnez à une personne qui, non-seule- 
ment ne vous a rien demandé, mais qui même 
n'aime point qu'on lui donne ; à une personne 
qui ne vous connoit point, et qui ne pourroit , 
quand elle vous connoîtroit , vous rendre autre 
chose que des remercîments. Mais à ne mentir 
pas, je ne sais comment en faire à une personne 
inconnue. Montrez-vous donc, s'il vous plaît, 
puisque je ne puis parler à propos, si je ne sais à 
qui je parle. 

Au reste, il faut que je vous confesse qu'il y a 
des moments oi^i je meurs de peur que vous ne 
me connoissiez guère mieux que je vous connois; 
car il semble que vous vouliez m'obliger à por- 
ter une couleur où je croyois avoir renoncé pour 
toute ma vie, et que je ne croyois plus pouvoir 
porter avec bienséance, si ce n'étoit en œillets, 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 257 

en roses^ ou en anémones, m'étant résolue à ne 
mettre plus que du bleu, du gris de lin, de l'Isa- 
belle et du blanc. De grâce, pensez bien sérieuse- 
ment si vous ne me prenez point pour une autre, 
et si \otre présent est bien adressé; mais, sur tou- 
tes choses, ne vous opiniâtrez point à vous cacher 
à moi, si vous ne me voulez forcer d'aller au de- 
vin. Je crains bien, pourtant, que la science de 
cette sorte de gens ne se trouve courte en cette 
occasion; car, après tout, ils n'ont jamais rien vu 
de semblable. On les a souvent consultés pour dé- 
couvrir ceux qui se cachent en dérobant, mais ja- 
mais ceux qui se cachent en donnant; et le plus 
expert de tous les devins, et la plus vieille devi- 
neresse s'étonneroient d'une telle nouveauté. Ne 
me contraignez donc pas d'en venir là, et donnez- 
moi lieu de vous j'ai pensé dire de vous em- 
brasser; mais comme je viens de me souvenir de 
ce que j'ai dit au commencement de ce billet, et 
que je ne sais si je vous dois nommer Monsieur ou 
Madame, je n'ose en user si librement. 

Contentez-vous donc que je vous assure que je 
n'ai jamais rien souhaité avec plus d'ardeur, que 
d'avoir l'honneur de vous connoître, et de vous 
pouvoir rendre grâces de votre galante libéralité. 
Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque espèce de com- 
modité à pouvoir être ingrate innocemment; mais 
au hasard de rougir en vous voyant, je voudrois 
pourtant bien vous voir afin de vous pouvoir dire 
tout ce que je pense de vous. Peut-être avez-vous 
passé cent fois dans mon imagination, depuis que 

17 



258 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

j'ai reçu votre présent, et peut-être y êtes-vous en- 
core tel ou telle que vous êtes. Je confesse néan- 
moins que vous avez cent fois changé de forme, et 
que vous m'avez paru tantôt belle, tantôt beau; tan- 
tôt galant, tantôt galante; tantôt douce et spiri- 
tuelle; tantôt généreux et brave; tantôt avec une 
épée, tantôt avec un éventail ; tantôt avec une sou- 
tane, tantôt avec un cordon bleu ; tantôt avec une 
belle et magnifique jupe, et tantôt avec un bré- 
viaire; et Voiture ne voyoit pas sa belle inconnue 
avec tant de beautés différentes que je vous ai vu ou 
vue en habillements différens. Faites donc cesser 
toutes ces illusions qui m'importunent; vous le 
pouvez par une seule parole, puisque vous n'avez 
qu'à me dire votre nom, et vous m'obligerez beau- 
coup plus sensiblement que vous ne m'avez obli- 
gée en me faisant un magnifique présent. 



PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDERY ' . 

A Paris, ce lundi 9""^ d'octobre 1656. 

Accablé de soucis sans nombre, 
J'allois mélancolique et sombre, 

1. M^s de Conrart, in-f», t. V, pp. 135-138. 

En reproduisant les trois lettres qui suivent dans la Société 
française au XV!!"^" siècle, M. Cousin les a fait précéder du 
préambule suivant : 

a M^''^ de Scudéiy ayant été passer une partie de l'autûmne 
«t à la maison de caznpagne de Conrart, à Athis, en 1656, Pel- 
« lisson y était venu en visite ; mais il y était resté fort peu de 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 259 

Comme font ceux qui sont partis 
De l'aimable Carisatis. 

Et j'étois déjà dans Mons', sans avoir trouvé, ou 
du moins sans avoir vu personne sur mon che- 
min, tant j'étois renfermé en moi-même, lorsque 
j ^aperçus la claire rivière de Seine qui, étalant 
toutes ses beautés, m'appeloit de loin et me di- 
soit : Si vous allez à Paris, j'y vais aussi, et 
pourvu que vous me vouliez suivre, je vous mè- 
nerai par un des plus agréables chemins qu'on 
puisse voir. 

J'eusse été d'humeur bien cruelle 
Si je n'eusse fait pour elle 
Ce que j'avois fait l'autre jour 
Pour un procureur de la cour. 

C'est pourquoi, sans me faire prier davantage , 

« temps, et, à son retour à Paris, il s'était empressé d'écrire 
« à Mlle de Scudéry pour lui exprimer les regrets qu'il éprou- 
« vait de n'être pas auprès d'elle, et les pensées qui l'avaient 
a accompagné sur la route d'Athis à Paris, en côtoyant les 
« bords de la Seine. Le ton de celte lettre est moitié sérieux, 
« moitié badin. La réponse de M"" de Scudéry est du même 
« style, ainsi que la réplique de Pellisson. M^''^ de Scudéry 
« s'appelle toujours Sapho et Pellisson s'appelle déjà Her- 
« minius. On touche à la fin de 1656 : la douce liaison est 
« encore dans sa fleur et dans tout son agrément. Nous met - 
« tons au jour ces billets, qui n'ont rien de fort remarquable, 
a pour donner une idée de la façon dont W^ de Scudéry et 
« Pellisson étaient ensemble ; on y sent une tendresse sin~ 
« cère, mais le bel esprit domine. » 

Les notes de M. Cousin sur ces trois lettres seront distin- 
guées par les initiales : V. G. 

1. Mons était un hameau dépendant d'Athis. Une station du 
chemin de fer de Paris à Orléans porte aujourd'hui le nom de 
Athis-Mons. 



260 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

je descendis par le coteau d'Ablon^ et allai la join- 
dre avec dessein de ne la quitter qu'aux portes de 
Paris. Je n'eus pas sujet de m'en repentir : car, en- 
core que j^eusse souvent ouï parler de ses caprices 
et de ses boutades, je la trouvai tout le long du 
jour la plus égale du monde; soit que nous passas- 
sions parmi de vertes prairies, ou parmi des sa- 
blons stériles, que son lit fût étroit ou large, que 
le soleil se cachât ou se montrât, elle me parut 
toujours riante, et jamais je ne vis la moindre ride 
ni le moindre trouble sur son front. J'attribue sa 
bonne humeur à l'entretien que nous eûmes en- 
semble, car nous ne parlâmes jamais que de vous. 
Elle me demanda d'abord, suivant la coutume des 
voyageurs qui se rencontrent, d'où je venois et ce 
quej'allois faire à Paris. Je lui dis que je venois 
d'être heureux et que j'allois être malheureux, 
parce que j'avois quitté l'incomparable Sapho, le 
généreux Gléodamas, la sage Ibérise, l'aimable Agé- 
lasteetle galant ]^Iérigùne^ Est-il possible, me dit- 
elle, qu'on me doive toujours parler de cette Sapho 
et de ce Gléodamas. Il n'y a point de corbillart^ qui 
ne me rompe la tête de leur vertu et de leur mé- 

1 . Gléodamas et sa femme Ibérise sont deux personnages 
de ]3i Clélie, qui représentent M. et M'"'^ Conrart. Agélaste est 
Mlle Boquet ; nous ne savons qui est Mérigène. 11 paraît que 
c'était un homme du monde qui n'osait se risquer à faire le bel 
esprit. Cependant, encouragé parM'i^ de Scudéry, il lui écrivit 
lorsqu'elle quitta Athis pour retourner à Paris, quelques bil- 
lets galants que Conrart nous a conservés avec les réponses 
de M"« de Scudéry, tome XI, in-folio, page 339 (V. C). 

2. On appelait alors corbillart le coche d'eau qui menait à 
Corbeil et qui passait devant Athis. (V. C). 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 261 

rite; et depuis ma source jusqu'à la mer, je ne 
trouve point de rivage oii l'on ne m'en demande 
des nouvelles. On remarquoit autrefois qu'un de 
mes coches nepouvoit être sans quelque religieux; 
mais je n'en vois point à cette heure où il n'y ait 
quelqu'un de leurs tendres amis, ou pour le moins 
de leurs admirateurs. Ces gens-là, puisqu'ils ai- 
ment tant de gens, ne doivent aimer personne. Si 
je croyois ce que vous dites, luirépondis-je,je me 
jetterois la tête la première dans votre sein. Mais 
il est vrai que Cléodamas ni Saplio n'aiment pas 
tous ceux dont ils sont aimés. Il n'est pas donné 
à tout le monde d'en venir là, et vous voyez par 
mon exemple qu'il y faut plus de honheur que de 
mérite. 

Après cela, elle me demanda comment vous 
vous divertissiez à Carisatis, et je lui fis grand 
plaisir quand je lui dis qu'elle faisoit une grande 
partie de votre divertissement, et que vous vous 
amusiez la moitié du jour à la regarder. Elle se 
radoucit fort alors et me dit que vous sachant en 
son voisinage par le rapport de la petite rivière 
d'Orge, comme c'est fort la mode de vous visiter 
et de faire amitié avec vous, elle avoit été tentée 
plusieurs fois de s'élever jusque sur votre monta- 
gne, mais à la 'vérité qu'il y avoit un peu haut 
pour elle, et qu'elle n'avoit pu faire autre chose 
que de vous envoyer quelques brouillards qui 
peut-être vous avoient été importuns. Cela pour- 
roit bien être, lui dis-je; mais, croyez-moi, on 
vous quitte de ce compliment. Il vaut mieux que 



262 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

l'on vous voie de plus loin, et la divine Saplio 
s'abaissera plutôt jusqu'à descendre sur vos rives. 
Je sais même qu'elle l'auroit déjà fait;, mais sa 
chère Agélaste n'aime pas à remonter par cette 
côte si roide, et trouve aussi bien que vous que 
c'est un peu haut pour elle. 

Avec ces discours et plusieurs autres dont je 
vous rendrai compte à notre première vue, nous 
arrivâmes à la porte Saint-Bernard, où nous de- 
vions nous séparer. La Seine me demanda alors 
si je m'étois ennuyé avec elle, et comme je Feus 
assurée que non : Quand vous fetournerez, me 
dit-elle, trouver la bonne compagnie que vous 
avez laissée, ne viendrez- vous pas le long de mon 
rivage? Pour retourner, lui dis-je avec ma sin- 
cérité accoutumée, c'est une autre affaire ; car, 
pour ne vous en point mentir, votre chemin 
est le plus long, et j'ai un peu plus d'impatience 
quand je vais à Carisatis que quand j'en re- 
viens. La pauvre rivière comprit bien alors que 
si je l'avois suivie, c'étoit moins pour être avec 
elle que pour m'éloigner lentement de vous. Elle 
me quitta donc de dépit sans dire un seul mot 
davantage, et s'alla cacher toute honteuse sous 
le pont prochain. Pour moi, je me résolus de 
laisser passer l'eau sous le pont, et de venir 
vous écrire mon aventure. Si je ne l'ai pas écrite 
avec assez d'esprit, c'est que je garde tout ce que 
j'en ai pour écrire une lettre à Gicéron'. Ce Cicé- 

1. Ce Cicéron n'est autre que M." de Doneville. Pellisson 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 26S 

ron est un homme fâcheux^ qui n'entend point 
millerie; pour peu que vous vous relâchiez avec 
lai, il se plaint que vous le négligez, que vous 
écriviez bien mieux autrefois au commencement 
de votre connoissance, quand vous aspiriez à être 
de ses amis; et comme c'est un consul romain et 
le père de l'éloquence^ il faut tâcher, s'il se peut, 
de le contenter. Laissez-le-moi traiter avec la cé- 
rémonie qu'il demande, et souvenez-vous qu'on 
fait festin aux étrangers, et qu'on ne donne à ses 
intimes amis que son ordinaire. Les belles pa- 
roles seront pour lui, et les sentiments tendres, 
respectueux et constants, pour vous et pour toute 
votre aimable compagnie. 



RÉPONSE DE SAPHO A HERMINlUS (pELLISSON). 

De Carisatis, le 10 octobre 1656. 

Quand je vous fis la guerre de la négligence de 
vos billets, je ne pensois pas que vous en dussiez 
être sitôt corrigé. Cependant, il le faut avouer, ce 
que vous m'avez envoyé est si galant et si bien 
écrit, qu'on ne sait oi^i prendre de l'esprit pour 
vous répondre. Ce n'est pas, comme vous savez , 



l'appelle ainsi, soit parce que dans leur correspondance, dont 
on voit quelques échantillons dans les manuscrits de Gonrart, 
il est souvent question entre eux de Cicéron, que Doneville 
lisait beaucoup, soit parce que Pellisson comparait en badinant 
le magistrat de Toulouse au consul romain. (V. G.) 



264 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

qu'il n'y en ait lionnetement dans la lete de Cleo- 
damas, mais il ne m'en veut ni donner ni prêter. 
Pour l'aimable Mérigène', il n'y a pas encore as- 
sez longtemps que je le connois pour oser lui en 
emprunter ; et pour Agélaste, elle dit qu'elle a af- 
faire de tout ce qu'elle en a pour vous écrire, de 
sorte que je me trouve en un fort grand embarras. 
Si je savois qui vous a appris à parler à la Seine 
qui vous a si bien entretenu, je pourrois me ser- 
vir du môme maître, pour apprendre à vous 
écrire ; car enfin on ne croiroit pas, à l'entendre, 
qu'elle vînt de Bourgogne, tant elle parle galam- 
ment et juste. Je voudrois bien savoir si toutes les 
autres rivières ont autant d'esprit que celle-là. Ce 
qui m'étonne, c'est que quand vous l'avez entre- 
tenue, elle n'avoit pas encore été à Paris. Elle 
n'a pourtant rien d'une provinciale, et je suis 
bien plus normande qu'elle n'est bourguignonne. 
Une autre fois, quand vous partirez de Carisatis , 
on ne vous plaindra plus tant, puisque vous vous 
en allez en si bonne compagnie. 

J'ai pourtant à vous dire que la Seine, malgré 
vos avis, n'a pas laissé de nous envoyer ce matin 
un grand brouillard, mais il s'en est allé si vite 
qu'il ne nous a guère incommodés; c'est pour- 
quoi ne lui en faites pas de reproches, au con- 
traire, remerciez-la bien civilement, de la bonté 
qu'elle a de passer tous les jours devant mes fe- 



1. Mérigène ne représente donc pas un des habitués du 
Samedi. (V. C.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 265 

nêtres^ elle, dis-je, qui seroit souhaitée en tant 
de beaux lieux, si on pensoit qu'elle y voulût 
aller. Priez-la aussi, je vous en conjure, s'il ar- 
rive qu'elle entende encore parler de moi dans 
les coches et dans les corbillarts, comme si j'é- 
tois un bel esprit, 

De faire entendre en son murmure, 

Que bel esprit est une injure, 
Et que j'aimerois mieux être carpe ou merlan, 
Que d'être bel esprit seulement pour un an. 

Tout de bon, c'est le plus fâcheux métier du 
monde ; et si la Seine savoit combien c'est une 
chose importune, elle ne s'amuseroit pas tant à 
gazouiller, de peur de devenir elle-même un bel 
esprit. 

RÉPLIQUE D'HERMINIUS A SAPHO. 

De Paris, le 13 octobre 1656. 

Bel esprit, ou carpe, ou merlan, 
Ou bien Raphaël de village', 
Vous êtes cause que j'enrage. 
Je ne saurois qu'avec ahan 
Répondre à votre bel ouvrage. 
Et remplir de vers cette page, 
Quand vous me donneriez un an 
Et davantage, etc. 

1. Cela répond à la fin d'un madrigal que M^^<' de Scudéry 
avait adressé à Pellisson sous le nom de W^^ Boquet, avec un 
mauvais portrait de celle-ci : 

Ce travail n'est pourtant pas laid 
• Pour un Raphaël de village. (V. C.) 



266 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Tout de bon^ encore qu'il n'y ait rien de plus 
galant que votre lettre et que vos vers^ en l'hu- 
meur où je suis, il me semble qu'il n'y auroit 
rien de moins obligeant qu'une réponse fort galante, 
quand je pourrois vous la faire. Les dames que je 
vis hier vouloient que je ne vous en fisse point 
du tout, pour vous punir de ce que vous vous ou- 
bliez à Athis, ou plutôt de ce que vous oubliez 
tout le monde. Je n'ai pas cru que mon devoir me 
permît d'en user ainsi, mais je ne crois pas aussi 
qu'il m'ordonne de me réjouir avec vous de ce 
que vous dînerez dimanche àSavigny, et que vous 
n'êtes pas encore bien résolue de revenir le lende- 
main. Tout ce que je puis, c'est de souffrir mon 
mal en patience, et de vous écrire, comme un bon 
homme sans esprit et saris façon, ce que j'aurai à 
vous mander, en faisant autant de ratures que de 
lignes. Ne pensez pas que ces ratures soient afYec- 
tées, elles sont les plus naturelles du monde, et 
vous verrez bien par là que je ne suis pas trop en 
état de vous divertir. 

J'écrivis hier soir à M. Conrart, et je prétendois 
ce matin faire des merveilles pour vous et pour 
Agélaste : mais en bonne foi il m'a été impossible. 
J'ai voulu fouiller dans mon magasin de fadai- 
ses, la serrure étoit tellement mêlée que je n'ai 
jamais su l'ouvrir. Si vous voulez des billets ga- 
lants, je vous en envoie deux que M. Isarn m'écrit 
de Bordeaux ; mais il est auprès d'une nouvelle 
maîtresse qu'il aime fort, comme vous verrez : ce 
remède est excellent pour avoir de l'esprit. Le 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 267 

malheur est qu'il est quelquefois pire que le mal 
môme, et je ne crois pas que vous voulussiez me 
conseiller d'y avoir recours, vous qui avez banni 
l'amour de tout votre royaume de Tendre. Par- 
donnez-moi si je vous écris si bizarrement. Je 
suis le plus sot du monde, mais je ne vous en 
aime pas moins. 



M. DE BOUILLON A MADEMOISELLE DE SCUDERY'. 

21 mai 1657. 

. H Jusques ici je m'étois renfermé dans 
mon métier de faire des chansons^, et, parmi nos 
beautés champêtres, j'étois renommé pour n'y 
être pas tout à fait malhabile. Mais il a fallu que 
mon ambition m'ait porté non-seulement à faire 
le portrait d'Amaryllis (M""" de Valencay)^, mais 

1. De Bouillon, mort en 1652, est surtout connu par VHistoire 
de Joconde qu'il versifia d'après l'Arioste en même temps que 
La Fontaine, et qui donna lieu à une Dissertation de Boileau. 
Ses Œuvres ont été imprimées : Paris, de Sercy, 1663, in- 12. 
Mais il existe de lui une Correspondance manuscrite sur la- 
quelle M. Faye a donné une Notice dans les Mémoires des An- 
iiq^mires de /'Owc'-t, année 1843, p. 119. Cette Correspondance 
comprend 125 lettres adressées à Scarron, Chapelain, Desbar- 
reaux et à M'i« de Scudéry que l'auteur connut en 1657. Nous 
lui empruntons les deux fragments qui suivent. 

2. Dans une de ses lettres inédites, il s'intitule le Grand 
chansonnier de France. «M. de Boisrobert, dit-il, qui avoit cette 
cliarge avant moi, m'en a fait bon marché. Dieu veuille qu'elle 
me vaille une abbaye comme à lui, car il me semble qu'une 
abbaye me siéroit aussi bien qu'à un autre. » 

3. Œuvres de Bouillon, p. 116. 



268 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

encore à me donner l'honneur de vous écrire. 
Vous me trouverez sans doute, JMademoi selle, bien 
téméraire d'avoir fait l'un et l'autre; mais je crois 
surtout que, pour entreprendre de vous faire une 
lettre, il falloit ne voir le péril que de cinquante 
lieues. Si j'avois été plus près, j'aurois été moins 
hardi, j'aurois imité ces faux braves qui ne sont 
jamais vaillants que hors l'occasion. » . . . . 



MADEMOISELLE DE SCUDERY A M. DE BOUILLON. 

« Lorsque je reçus les beaux vers que vous 
m'avez fait l'honneur de m'envoyer, je songeois 

plus à la mort qu'à me divertir J'eusse été bien 

aise de me trouver en état d'oser vous rendre 
grâce comme vous le méritez; mais mon mal 
m'ayant laissé une certaine langueur d'esprit qui 
ne se dissipera de sitôt, j'ai cru qu'il valoit mieux 
vous remercier moins bien que vous remercier 
trop tard. » 



MADEMOISELLE DE SCUDERY A M. DE RAINCY*. 

D'Athis, le 28 septembre 1657. 

Que vous connoissez bien cette douce folie, 

Qui ne peut se jDasser de la mélancolie, 

Vous qui ne pensez pas que les Ris et les Jeux, 

1. M" Conrart, in-f", 1. IX, p. 901, 

M. de Raincy était fils du financier Bordier qui, ayant bâti 
le château du Raincy, obtint pour son fils cadet le titre de ce 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 269 

Soient les plus grands plaisirs de l'Empire amoureux. 
Les vulgaires amants ne demandent qu'à rire, 
Et ne connoissent pas cet aimable martyre 
Qui mêle les chagrins avecque les désirs , 
Qui confond les tourments avecque les plaisirs, 
Qui de mille douleurs et de mille supplices, 
Fait naître, en un moment, mille et mille délices. 
Ils cherchent vainement ce qu'ils ne trouvent pas. 
Car l'amour enjoué n'a que de faux appas. 

Vous voyez bien, Monsieiir_, que je suis de l'avis 
de vos admirables vers ; tout de bon^ j'en ai l'es- 
prit tout à fait touché ; Théodamas les admire 
aussi bien que moi; Agélaste en a le cœur tout 
ému, et votre ange brun les a trouvés les plus 
beaux du monde. Je ne sais même s'il ne s'est 
point repenti de son enjouement, et s'il n'a point 
souhaité que sa belle humeur ne lui eût pas fait 
perdre sa conquête. Quoi qu'il en soit, votre ma- 
drigal a été trouvé fort galant, et les vers de la fin 
de votre billet, merveilleux; de sorte qu'il faut 
avoir perdu la raison pour oser rimer en vous ré- 
pondant. Mais, comme vous le savez, la rime est 
quelquefois une maladie qu'on ne guérit pas 
comme on veut; je n'y suis pourtant pas sujette, 
dont je suis bien aise. Cependant, je vous avoue- 



beau domaine. Celui-ci vivait dans la société des jeunes sei- 
gneurs et de quelques femmes aimables, telles que M"e de 
Scudéry, M™';^ de Sévigné, de La Fayette , Scarron , etc. Il 
composait des vers de société, et est surtout connu par un ma- 
drigal dont Ménage feignit d'avoir trouvé l'original dans le 
Tasse, petite mystification qui trompa alors beaucoup de 
monde, mais dont se délièrent M™^ de Sévigné et surtout 
M"^ de Scudéry, 



270 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

rai que malgré que j'en aie^ il faut qu'un petit 
madrigal sorte de ma tête , car je sens qu'il y 
fourmille, comme les madrigaux fourmilloient 
dans celle de M. Pellisson le jour qu'il en fit tant 
iivec Sarasin. Voyez donc ce que je dis de votre 
ange brun, sous le nom de Glimène : 

Climène est aimable, elle est Lelle, 
On ne peut lui rien désirer , 
Si ce n'est qu'un amant fidèle, 
Soupirant longtemps auprès d'elle, 
Lui puisse apprendre à soupirer. 

Tout de bon, Monsieur, ne vous repentez-vous 
point dem'avoir écrit? Vous auriez pourtant grand 
tort : car la reconnoissance que j'en ai vaut 
mieux que la réponse que je vous fais. Mais, 
après vous avoir parlé d'un ange brun, qui n'est 
assurément pas du dernier ordre, il faut que je 
vous parle d'un ange blond, qui dînera céans au- 
jourd'hui, car les anges dont nous parlons ne sont 
pas si spiritualisés qu'ils puissent conserver leur 
beauté sans manger. L'ange brun y viendra passer 
l'après-dinée; je vous laisse à penser combien 
vous serez désiré, et si les galants qui s'y trouve- 
ront ne seroient pas bien aise que ce fût encore 
la mode de dire : Comme fou voit le fer entre deux 
calamités^. Mais comme nous ne sommes plus 
aux siècles des comparaisons, et que celle-là est 
trop usée, il faudra que les galants s'en passent. 

1. Deux aimants* 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 271 

Ces galants, Monsieur^ seront l'ingénieux Térame^, 
et le sage Mérigène; je n'y mets pas Théodamas, 
parce qu'il est le juge de la galanterie. Sérieuse- 
ment^ Monsieur, vous ne sauriez croire combien 
je vous suis obligée dem'avoir écrit. Pour vous en 
récompenser, recevez mille douceurs non-seule- 
ment des anges blonds et des anges bruns, mais 
de ïhéodamas, de Mérigène, d'Agélaste et de moi, 
qui suis assurément pour vous tout ce que vous 
pouvez désirer que je sois. 

Il n'y a que l'ange brun, Théodamas, Agélaste 
et moi qui ayons vu votre billet, quoiqu'il mérite 
d'être vu de tous ceux qui ont de l'esprit; mais 
j'ai fait vœu d'être toujours exacte. De grâce, as- 
surez M. de Montrésor de la vénération que j'ai 
pour sa vertu. 



SAPHÛ AU xMAGE DE SIDON, 

. De Paris, le 21 octobre 1658 ^ 

Votre cœur n'a point de tendresse, 

Si vous étiez jaloux vous seriez envieux; 

Quand on aime bien sa maîtresse, 

On ne veut point qu'on lui parle des yeux. 

11 VOUS est aisé de juger. Monsieur le Mage, que 
M"^ Sapho a vu votre apostille en vers, dans une 
de vos lettres à Théodamas, et qu'elle a fort bien 

1 . Térame, dans le V^ volume de Clélie, est un galant de 
profession, raisonnant sur Tamour à perte de vue. 

2. W^ Coiirart, in-f", t. IX, p. 863. 



272 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

connu que votre jalousie n'est qu'un jeu de votre 
esprit; car si elle étoit effective, vous n'eussiez 
pas parlé comme cela. Allez, allez_, vendez vos co- 
quilles à d'autres qu'à ceux qui viennent du Mont- 
Saint-Micliel. On se connoît ici aussi bien en ja- 
lousie qu'en lieu du monde, et l'on n'en prendra 
jamais de fausse pour de véritable. Parlez donc 
mieux une autre fois, si vous voulez être cru. Et 
pour vous apprendre à parler comme il faut pour 
persuader ceux à qui l'on parle, je vous assure, 
Monsieur, qu'il m'ennuie fort d'être si longtemps 
sans avoir de vos nouvelles ; que nous avons parlé 
très-souvent de vous, Théodamas et moi; que 
nous vous avons souhaité cent fois dans l'allée des 
Soupirs, et que si vous ne m'aimez pas toujours 
ardemment, vous êtes plus coupable que vous ne 
pouvez vous l'imaginer. Au reste, j'ai prié M. Con- 
rart de faire dire à M. Cavalier que j'ai la 4^ partie 
de Clélie à vous envoyer, et je vous dis à vous- 
même que je suis au désespoir de n'être point 
votre sœur, pour aller du moins passer tous les 
hivers avec vous, non pas pour m'aller chauffer à 
vos tisons, mais à votre soleil. Cependant, comme 
il n'y a pas apparence que cela puisse être, il se 
faut contenter de vous dire de loin que je suis ab- 
solument à vous. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 273 



MADEMOISELLE DE SCUDERY A MADAME LA COMTESSE 
DE MAURE*. 

Juillet 1660. 

J'ai lu, avec beaucoup de plaisir, Madame, le 
livre que je vous renvoyé; il y a de l'esprit par- 
tout, et je ne sais quel air de qualité, qui marque 
la main d'oii il vient. Il y a même une ingénieuse 
raillerie en beaucoup d'endroits, qui ne s'apprend 
point dans les livres; et si mon nom n'étoit point 
placé aussi avantageusement qu'il est dans cet 
agréable ouvrage, je n'aurois eu que de Tadmi- 
ration, et du plaisir, en le lisant. Mais, malgré 
moi, il a fallu avoir de la confusion de savoir 
que je ne mérite pas les louanges que l'on me 
donne, et que tout ce que j'ai écrit en ma vie ne 
mérite, non plus que moi, la gloire d'être louée 
par une si grande, et si illustre princesse. Voilà 
tout ce que vous peut dire une personne qui vous 
écrit avec beaucoup de précipitation, et qui est à 
vous, avec tout le respect qu'elle vous doit. 

1. M^s Conrart, in-f", t. XI, p. 79. 

Anne Doni d'Attichy, comtesse de Maure, née en 1600, 
mariée en 1637, morte en avril 1662. M"« de Scudéry Ta peinte 
dans le Grand Cyrus sous le nom de la princesse d'Arménie, 
et Mii« de Montpensier sous celui de la princesse de Misnie 
dans la Princesse de Paphlagonie, qui est le livre dont il est 
question dans cette lettre. M. A. de Barthélémy a publié la 
Comtesse de Maure, sa vie et sa correspondance. Paris , Gay, 
1863, in-12. 



18 



274 CORRESPONDANCE CHOISIE. 



reponse de mademoiselle de scudery a un auteur qui 
lui avait envoyé une pièce intitulée « le louis 
d'Or*. » 

(1660.) 

Vous savez bien, Monsieur, que je suis accou- 
tumée d'entendre parler des Lapins, des Fauvettes 
et des Abricots. Mais après tout, je n'ai pas laissé 
d'être surprise de la conversation que vous avez 
eue avec votre Louis d'or, et je le trouve si bien 
instruit des choses du monde, que j'en suis éton- 
née. 

Quand il seroit du temps des premiers jacobus, 
Des nobles à la Rose, et des vieux carolus, 

Il ne sauroit pas plus de choses. 
Ovide a moins que lui fait de Métamorphoses. 
Il fait aux plus galants d'agréables leçons, 
Il raille, il fait des vers de toutes les façons; 

Mais ce qu'il fait de plus étrange, 

C'est qu'entre mes mains il se range. 

Car ses frères ne m'aiment pas, 
Ils n'ont aussi pour moi que de foibles appas, 

Et par le mépris je m'en venge. 
Mais pour ce Louis d'or que je reçois de vous, 

De qui la gloire est immortelle 



1. La Suze et Pellisson, Recueil de pièces galantes, 1741, in-I2, 
t. I, p. 266. 

Isarn (voy. la Notice, p. 68) avait adressé à M'i'- de Scudérjr 
une pièce mêlée de vers et de prose, intitulée le Louis d'Or, 
qui a été insérée dans un grand nombre de recueils, outre ce- 
lui que nous venons de citer, et qui a donné lieu à beaucoup 
d'imitations. 

Voici l'indication de l'édition originale : La Pistole parlante, 
ou la Métamorphose du Louis d'Or, dédiée à M^^^ de Scudéry. 
Paris, Ch. de Sercy et Cl. Barbin, 1660, in-12 de 48 p. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 275 

Qui ne craint plus ni touche, ni coupelle, 
Il fait seul un trésor dont mon cœur est jaloux. 

Voilà, Monsieur, tout ce qu'une malade vous 
peut répondre. Mais je vous assure que ce n'est 
pas tout ce qu'elle pense; et que si Sapho se por- 
toit bien, elle vous loueroit de meilleure grâce, et 
vous remercieroit avec plus d'esprit. Que sais-je 
même si, passant des louanges de votre Louis d'or 
à un sujet plus relevé, elle ne se sentiroit point 
inspirée de vous parler 

D'un Louis, dont la vie en merveilles féconde, 
Est l'ouvrage du ciel et le bonheur du monde ; 
Dont le bras triomphant, et les charmes vainqueurs 
Domptent les nations, et captivent les cœurs : 
D'un JVLE, dont les soins redonnent à la France 
Les Jeux et les Plaisirs, la Paix et l'Abondance, 
Qui va faire couler dans nos heureux climats 
Ces larges fleuves d'or, la force des États ; 
Et gémir de regret le Pactole et le Tage, 
Que la Fable a flattés d'un pareil avantage; 
D'un JVLE dont les soins ont nos désirs bornés : 
Dont les sages conseils, justement couronnés, 
Font voir à l'univers que la plus belle gloire 
Est de cesser de vaincre au fort de la victoire. 

Mais je m'aperçois que ce sujet là est trop re- 
levé pour moi, et qu'il vaut beaucoup mieux ne 
rien dire, que de n'en dire pas assez. Il n'en est 
pas de même de vous. Monsieur. Au contraire, je 
vous exhorte à faire quelque ouvrage plus grand 
à la gloire de ceux que vous avez loués en huit 
vers seulement; car il ne faut pas faire des por- 
traits en petit d'un grand Héros^ comme on en 



276 CORRESPONDxVNCE CHOISIE. 

fait d'une maitresse, puisqu'on ne doit avoir les 
uns que pour les cacher, et que les autres doivent 
être vus de tout le monde. 



z^- 



A M. PELLISSON, CHEZ M. LE SURINTENDANT, A NANTES*. 

Aux Pressoirs*, vendredi six heures du matin. 

Septembre 1661. 

Je pars dans un quart d'heure pour Paris. Je ne 
pus m' embarquer hier parce qu'il fit un temps 
effroyable, de sorte que je prends le carrosse de 
M. de Miremont; il me le donne de fort bonne 
grâce. Je laisse la petite Marianne et M. Pineau 
avec la sienne {sic), et je suis si mal de ma tête 
que j'en perds patience. Peut-être que quelques 
remèdes me soulageront. Je vous en écrirai de- 
main plus au long, et je ne vous écris aujourd'hui 
que pour vous demander de vos nouvelles et pour 
vous prier de m'envoyer un billet pour M. Con- 
gnet, qui lui témoigne que vous affectionnez l'af- 
faire de M. Pineau; cai% comme vous ne lui écri- 

1. Les trois lettres suivantes sont tirées de la collection 
Baluze, armoire v, paquet iv, n. 3, L. I, 2 vol. in-f°. Al- 
térée par la vive émotion que lui causait l'arrestation de 
Fouquet et de Pellisson.^ l'écriture de M'i» de Scudéry y est 
encore plus difficile à déchiflrer qu'à l'ordinaire. Elles ont été 
publiées d'abord par M. Marcou, puis plus correctement par 
M. Chéruel, dans ses Mémoires sur Fouquet. Nous les avons 
collationnées de nouveau sur les originaux, et nous ne som- 
mes pas parvenus à en rétablir complètement les lacunes et 
les ratures. 

2. Voir la Notice, p. 71 et suiv. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 277 

vîtes pas en lui envoyant les lettres dont il s'agit, 
il ne s'est pas pressé de le faire. Je vous demande 
pardon, mais je ne puis refuser cela à ceux qui 
m'en prient. 

Adieu, jusqu'à demain. Souvenez-vous de moi, 
plaignez-moi et m'aimez toujours. Je ne puis vous 
dire que cela aujourd'hui, mais j'en pense bien 
davantage. 



AU MEME. 

Samedi au soir (septembre 1661). 

J'arrivai hier fort tard ici après avoir laissé le 
pauvre M. Jacquinot' et madame sa femme en 
larmes. Sincèrement je leur suis bien obligée de 
l'amitié qu'ils m'ont témoignée en partant. Je pré- 
tendois vous écrire une longue lettre aujourd'hui, 
mais quoique je n'aie fait savoir mon arrivée à 
personne, j'ai été accablée de monde et le comte 
Tott^ qui va arriver, sera cause que je ne vous 
dirai pas tout ce que je voudrois. Ma santé est 
toujours de môme. Deslis vient d'être reprise de 
la fièvre pour la troisième fois. M™* de Caen^ vous 
baise mille fois les mains; j\f^' Boquet et M'"" Du- 
val en font autant. Je commence déjà, malgré les 
caresses de mes amies et de mes amis, de regretter 
les Pressoirs du temps que vous y veniez. 

1. Propriétaire de la maison des Pressoirs. 

2. Ambassadeur de Suède à Paris. 

3. Marie-Éléonore de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité de 
Caen, avant d'être abbesse de Malnoue. 



278 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Au reste l'exil de M"'' de la Mothe fait grand 
bruit ici, mais comme je sais qu'on vous a mandé 
cette histoire ' je ne vous en dis rien. On dit que 
M. le Surintendant doit laisser revenir le Roi et 

aller de Bretagne à B ^ Je crois qu'il sera bien 

qu'il y soit le moins qu'il pourra, afin d'ôter à ses 
ennemis la liberté de dire qu'il ne s'arrête que pour 
fortifier B... L'intérêt particulier que je prends 
à ce qui le regarde, m'oblige de vous parler ainsi. 
On dit fort ici dans le monde de Paris qu'il est 
mieux que personne dans l'esprit du Roi. Fon- 
tainebleau est si désert que l'herbe commence de 
croître dans la cour de l'Ovale. M. Ménage a été 
ici, qui vous baise mille fois les mains. Si je ne 
craignois pas de vous fâcher, je vous dirois que 
M""" V... m...* dit et fait de si étranges choses tous 
les jours, que l'imagination ne peut aller jusque- 
là, et tout le monde vous plaint d'avoir à essuyer 
une manière d'agir si injuste et si déraisonnable. 
Pour moi je soutire tout cela avec plaisir, puisque 
c'est pour l'amour d une personne qui me tient 
lieu de toutes choses. Je ne vous en dirois rien, si 
la chose n'alloit à l'extrémité, et si je ne jugeois 
pas qu'il est bon qu'en général vous sachiez son 
injustice. Ne vous en fâchez pourtant pas, car cela 
ne tombe ni sur vous ni sur moi. A votre retour, 
je vous dirai un compliment que les dames de la 
Rivière me firent ensuite de quelque chose que 

1. Voy. ci-après p. 282, note 2. 

2. Belle-Ile. 

3. Votre mère. Voy. la Notice, p. 72. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 279 

m. V. m. (Madame votre mère) avoit dit. Mais, 
après tout, il faut laisser dire à cette personne ce 
qu'il lui plaira et s'en mettre l'esprit en repos. 
M"" Delorme' me ûiit des caresses inouïes et 
M""* de Beringhen aussi. Je ne sais ce qu'elles 
veulent de moi. En voilà plus que je ne pensois, 
et si* ce n'est pas tout ce que je voudrois vous 
dire. Souvenez-vous de moi, je vous en prie. 
Mandez- moi quand vous reviendrez, et m'écrivez 
un pauvre petit mot pour me consoler de votre 
absence qui m'est la plus rude du monde. 



AU MEME. 

7 septembre 1661. 

Voici la troisième fois que je vous écris sans 
avoir entendu de vos nouvelles' depuis mon dé- 
part des Pressoirs. Il me semble pourtant que 
vous pouviez m'écrire un pauvre petit billet de 
deux lignes seulement pour me tirer de i'mquié- 
tude oi^i votre silence me met; car enfin il y a douze 
jours que vous êtes parti. Je ne vous demande 
point de longue lettre, je ne veux qu'un mot qui 
me dise comment vous vous portez. Car, pour 
peu que je sacbe que vous vivez, je présupposerai 

1. Femme d'un commis du Surintendant (Chéruel). 

2. Et pourtant: «J'ai la tète plus grosse que le poing, et 
si elle n'est pas enflée, » dit M"'» Jourdain dans le Bourgeois 
Gentilhomme. 

3. Pellisson et Fouquet avaient été arrêtés à Nantes le 
5 septembre. 



280 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

que vous m'aimez toujours, et qu'il vous souvient 
de moi autant que je me souviens de vous. J'au- 
rois quatre mille choses à vous dire de différentes 
manières, mais il faut les garder pour votre re- 
tour. 

M. de Méringat* qui est à Paris, vous baise les 
mains. M. de la Mothe-le-Vayer en fait autant et 
m'a chargée de vous donner un petit livre de sa 
façon que je vous garde. M. Nublé m'a promis la 
harangue que fit M. le premier président de la 
chambre des comptes^, lorsque Monsieur' fut por« 
ter des édits à sa compagnie. Ce discours est fort 
hardi, on le loue fort à Paris, et Ton en fait grand 
bruit partout. Si je l'ai devant que de fermer mon 
paquet je vous l'envoyerai. 

On dit toujours que M. le S...* va droit à être 
premier ministre, et ceux même qui le craignent 
commencent à dire que cela pourroit bien être. On 
travaille à l'accommodement de M"" de la Mothe. 
JM'"*^ la comtesse de la Suze^ a enfin été démariée, 

1. On trouve dans les papiers de Conrart à la bibliothèque 
de l'Arsenal (tome XI, in-folio, p. 187), un portrait de M. Mé- 
ringat ou Mérignat, écrit par lui-même (Chéruel). 

2. M. de Nicolaï (id.). 

3. Philippe de France, frère de Louis XIV (id.). 
k. Le Surintendant (id.). 

5. Henriette deColigny, fille du maréchal de ce nom, et 
petite-fille de l'amiral, avait épousé en 1643 Thomas Ilamil- 
ton, comte dTIadington, noble Écossais. Devenue veuve peu 
après son mariage, elle épousa en secondes noces le comte de 
la Suze, qui était comme elle de la religion réformée, mais elle 
ne tarda pas à soufl'rir beaucoup des soupçons jaloux de son 
mari, qui voulut l'emmener et la retenir dans une de ses 
terres. M""" de la Suze, qui était jolie, qui aimait le monde et 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 281 

de sorte que c'est tout de bon qu'elle est M""® la 
comtesse d'Adington. Au reste^ on dit hier chez 
une personne de qualité et du monde, que M'"'' Du - 
plessis-Bellière pourroit bien épouser M. le duc de 
Villeroy^ et qu'elle sera gouvernante de M. le Dau- 
phin. Mais on parle parmi tout cela de Belle-Ile, 
de sorte qu'il est assez bon de se précautionner 
contre tout ce que l'on peut dire. Je vous mande 
tout ce que je sais, vous en ferez ce qu'il vous 
plaira. 

Au reste, j'ai été bien surprise de trouver ici, à 
mon retour, entre les mains de plusieurs per- 
sonnes, les vers que M. le S... fit pour répondre 
aux vôtres*; car j'en faisois un grand secret. Lam- 
bert les a donnés à M""* de Toisy et à ma belle- 
sœur, et il leur a dit qu'il a eu commandement 



s'occupait de poésie, chercha par tous les moyens possibles à 
se soustraire à la tyrannie de son mari. Elle embrassa la re- 
ligion catholique, afin, disait la reine Christine, de ne voir son 
mari ni dans ce monde, ni dans Vautre. 

Plus tard, une séparation définitive (1661) la rendit libre; 
elle se livra entièrement à son goût pour les vers, et sa mai- 
son devint le rendez-vous des poètes et des beaux esprits de 
son temps. C'est à cette séparation que Mii« de Scudéry fait 
allusion. M'"'= la comtesse de la Suze, née en 1618, mourut en 
1673. On trouve un certain nombre de ses productions dans 
l'ouvrage réimprimé plusieurs fois et souvent cilé par nous : 
Becueilde pièces galante^ en prose et en vers de 3/™"= la comtesse 
de la Suze et de M. Pellisso,!. 

1. On sait que Fouquet composa, pendant sa captivité, des 
poésies latines et françaises, dont M. P. Clément a donné 
quelques échantillons dans le travail intitulé: Nicolas Fouquet, 
surintendant des finances, qui précède son Histoire de Colbert 
(voy. p. 68, kkQ et 451.) Mais nous ne savons quels sont les 
vers do-nt parle ici Mii« de Scudéry. 



282 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

d'y faire un aii% et en effet il en a fait un. On 
montre aussi une contre-réponse que vous avez 
faite, qui n'est point de ma connoissance. 

On a fait quatre vilains vers pour l'aventure de 
M"^ de la Mothe que M""* de Beauvais ' a fait chas- 
ser. C'est le bon M. de la Mothe qui me les a dits. 
Tl y a une vilaine parole_, mais n'importe î ce n'est 
pas moi qui l'y ai mise : 

Ami, sais-tu quelque nouvelle 
De ce qui se passe à la cour ? 

— On y dit que la m 

A chassé la fille d'amour. 

Tout le monde blâme M. le marquis de Riche- 
lieu^ 

1. Catherine-Henriette Bellier, première femme de chambre 
de la reine Anne d'Autriche. Elle passe pour avoir eu les pré- 
mices du jeune roi Louis XIV, et fut plus tard « disgraciée par 
beaucoup de bonnes raisons, » dit l'honnête M"" de Motte- 
ville. 

2. M"« de Lamothe-Houdancourt était une des filles d'honneur 
de la reine. La comtesse de Soissons, qui n'aimait pas M">= de 
la Vallière, voulant lui susciter une rivale, appela l'attention 
du jeune roi sur M"« de Lamothe-Houdancourt, et facilita même 
à plusieurs reprises le rapprochement des deux amants. M™'= la 
duchesse de Navailles, qui avait les filles d'honneur sous sa 
surveillance, et qui s'était aperçue de cette nouvelle passion 
du roi, lui en fit des représentations respectueuses, mais liar- 
dies. Elle en vint même jusqu'à faire placer des grilles aux fe- 
nêtres de l'appartement des filles d'honneur, afin d'empêcher le 
roi d'y pénétrer par les terrasses du château. Ces obstacles 
contrarièrent vivement le roi, qui cependant ne voulut pas 
faire un éclat, et il ne tarda pas à rentrer sous le joug si aima- 
ble et si doux de l\1i'« de la Vallière. 

Plusieurs écrivains ont mis l'intrigue dont il vient d'être 
question sur le compte de M'^e de Lamothe-d'Argencourt, autre 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 283 

Adieu, en voilà trop. Pour yous j'ajouterai ce- 
pendant que madame votre mère a dit à M. Mé- 
nage des choses qui vous épouvanteroient, si vous 
les saviez, tant elles sont déraisonnables, empor- 
tées et hors de toute raison. Aussi Boisrobert fait- 
il une comédie de toutes ces belles conversations*. 
Je ne vous en aurois rien dit si plusieurs per- 
sonnes ne m'étoient venues dire que j'étois obligée 
de vous avertir d'une partie de la vérité. Pardon- 
nez-le-moi, et croyez que, pour ce qui me regarde, 
je sacrifie toutes choses à votre plaisir, pourvu 
que vous me conserviez toujours votre affection. 
Vous le devez, et je vous en conjure par la plus 
sincère, la plus tendre et la plus fidèle amitié du 
monde. C'est tout ce que je puis vous dire de si 
loin. Bonsoir; écrivez-moi un mot, car votre si- 
lence me tue. 

Mille amitiés à M. de la Bastide et à M. du 

fille d'honneur de la reine-mère, pour laquelle le roi avait 
monU'é de l'inclination en 1657 (voy. les Mémoires de Motte- 
ville). Mais comment croire que M'i" de Scudéry, à la fin de 
l'année 1661, pût donner comme une nouvelle un fait qui se 
serait passé quatre ans auparavant ? D'ailleurs, le rôle attri- 
bué ici à M'""^ de Beauvais et au marquis de Richelieu, son 
gendre, prouve qu'il s'agit bien de^ M"« de Lamothe-Houdan- 
court, car c'est bien de cette dernière (et non de M'^'^ d'Argen- 
court) que les Mémoires de Brienne (le jeune), t. I, p. 173, nous 
montrent le marquis amoureux à l'époque de la disgrâce de 
Fouquet, et cela avec des détails qui rendent toute confusion 
impossible. 

1. C'est-à-dire qu'il en faisait l'objet d'une de ces plaisante- 
ries de société dans lesquelles il excellait. 

A la suite de ceci, il y a dans l'original quatre lignes biffées 
avec soin. Nous avons cru déchiffrer ces quelques mots : « Il 
vint à Fontainebleau il/i'» Lotjseau Aragonnais » 



284 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Mas'. Donnez^ s'il vous plaît^ au premier, une 
lettre que M. Pineau lui écrit. M"" de Caen vous 
baise les mains, elle vous a envoyé une lettre pour 
M. le Surintendant. Le pauvre M. de Montpellier 
vous prie toujours de ne l'oublier pas, quand vous 
serez de retour, et dit que, s'il y a quelqu'un dans 
sa compagnie qui ne lui plaise pas, on n'a qu'aie 
lui dire. Ce pauvre homme me promet des mer- 
veilles, mais, comme vous le savez, je ne vous 
demande jamais que ce que vous devez et ce qui 
vous plaît. 



A M. HUET, A CAEN*. 

[Septembre 1661.] 

Quoique je ne sois pas ingrate, je souhaite pour- 
tant de tout mon cœur de ne vous rendre jamais 
compassion pour compassion : cela veut dire, en 

1. Commis de Foiuiuet, 

1. Cette lettre, et la plupart de celles qui suivront, adressées 
à Huet par M^'^ dn Scudéry, sont tirées des copies de Léchaudé 
d'Anisy, conservées à la Bibliothèque nationale. Ces originaux 
sont aujourd'hui perdus ou dispersés, et ces copies sans date, 
sans ordre, ont été exécutées dans un déplorable système de 
retranchements et d'arrangements, dont on pourra juger par 
l'avis suivant que le copiste a cru devoir mettre en tète : 

« La nombreuse collection de lettres autographes de M^'^ de 
Scudéry, que Tévèque d'Avranches avait reçues et avait ras:- 
semblées, aurait pu permettre d'étendre beaucoup cette cor- 
respondance, surtout si l'on y eût ajouté les diverses poésies 
qu'elle soumettait au jugement du savant prélat. Mais ses vers 
étant encore plus affectés que ses lettres familières, on a dû 
les supprimer totalement dans ce recueil et se borner au très- 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 285 

un mot, que la fortune ne vous fasse jamais éprou- 
ver une douleur pareille à la mienne; car enfin. 
Monsieur, en une même semaine j'ai vu un 
homme illustre* qui me protégeoit, dans le plus 
pitoyable état du monde, un fidèle et généreux 
ami en prison^ et un autre dans le tombeau\ Je 
compte presque pour rien le renversement de la 
fortune de M. Pellisson et de la mienne en parti- 
culier, quoique ces deux choses s'y trouvent. 
Mon chagrin a une cause plus noble, et l'amitié 
toute seule fait toute l'amertume de ma douleur. 
Plaignez-moi donc. Monsieur, s'il est vrai que 
vous m'aimez un peu, et soyez assuré qu'il ne vous 
arrivera jamais ni joie, ni douleur que je ne par- 
tage avec vous. 

petit nombre de ses lettres qui se ressentent le moins de ce 
style précieux et affecté qu'on reproche à M^i^ de Scudéry, et 
qui était un des caractères distinctifs de son esprit. » 

Ainsi, retrancher dans les lettres d'un écrivain ce qui était 
un des caractères distinctifs de son esprit, voilà le système avoué 
du transcripteur de la Correspondance de Huet. Ce qui peut 
consoler les amis de notre histoire littéraire, ce sont les lon- 
gues et consciencieuses études que M. Baudement, bibliothé- 
caire à la Bibliothèque nationale, a consacrées à l'évêque 
d'Avranches, études dont il nous a été donné de profiter, et 
dont il faut espérer que le public jouira bientôt à son tour. 

1. Fouquet. 

2. Pellisson. 

3. Cet ami dans le tombeau serait-il Mazarin, mort le 9 mars 
précédent? 



286 CORRESPONDANCE CHOISIE. 



■AU MEME*. 

[Fin de 1661.] 

On se fait honneur en plaignant ses amis mal- 
heureux, et on profite de leur infortune en la par- 
tageant avec eux; mais le mal est, Monsieur, 
qu'on ne les soulage guère en les plaignant; et 
après tout, quand on fait ce qu'on peut, on fait ce 
qu'on doit, et Ton a toujours l'avantage de n'aug- 
menter pas leurs déplaisirs, par le chagrin qu'il 
y a d'apprendre qu'on a des amis ingrats : car 
j'appelle de ce nom-là ces âmes insensibles qui 
ne se laissent point toucher à la douleur, et qui 
ne prennent jamais de part qu'à la joie de ceux 
qu'ils aiment le mieux. Pour vous. Monsieur, vous 
avez l'âme trop noble pour en user de cette sorte, 
et je sens comme je dois, la bonté que vous avez 
de vous intéresser si obligeamment à ce qui ine 
touche et à ce qui regarde un illustre malheureux, 
qui mérite sans doute votre amitié. Il n'est aucu- 
nement coupable d'aucun crime et la calomnie ne 
l'accuse même de rien. Mais après tout, il est pri- 
sonnier, tout son bien est entre les mains du Roi, 
et quand il n'auroit que le malheur de son maître, 
il seroit toujours bien à plaindre. Je suis bien fâ- 
chée. Monsieur, de ne vous entretenir que de cho- 
ses si tristes et peu agréables, mais j'ai si bonne 
opinion de vous, que je crois que vous ne vous 
en tiendrezpas importuné, et qu'au contraire vous 

1. Copie Léchaudé d'Anisy, 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 287 

en estimerez davantage l'amilié que je vous ai 
promise. 



LETTRE DE REMERCÎMENT AU ROI *. 

[Octobre 1663.] 

Je sais trop le profond respect que l'on doit à 
V. M. pour prendre la hardiesse de lui écrire, si 
son propre bienfait ne me l'eût donnée et s'il n'y 
avoit trop de honte à n'en pas témoigner de res- 
sentiment. Je le dirai même, Sire, à V. M., puis- 
qu'elle ne m'a pas jugée indigne de ses grâces. Il 
est désormais de son intérêt de recevoir avec la 
même bonté le très-humble et très-respectueux 
remercîment que j'ose lui en faire. Je n'ai assuré- 
ment nulle de ces qualités éclatantes qui attirent 
mm estime et sa faveur et en tirent un nouvel éclat. 
Je ne puis moi-même justifier l'action de V. M. 
qu'en l'assurant d'une reconnoissance éternelle. 
Elle a sans doute voulu montrer en pensant à moi 
qu'elle sait trouver du temps pour les moindres 
choses comme pour les plus grandes, qu'elle n'i- 
gnore rien, et ne connoît pas seulement les ser- 
vices mais aussi le cœur de ses sujets dont il n'y 
en a point qui ait plus de passion que j'en ai tou- 
jours eu pour sa gloire. 

J'ai fait. Sire, des vœux pour la naissance de 
V. M. quand c'étoit un bien plus souhaité qu'es- 

1. M^s Conrart, t. IX, in-f°, p. 199. — Pièces nouvelles et 
galantes, 1667, t. II, p. 9. — Voir la Notice, p. 109, note 4* 



288 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

péré de toute la France. J'en ai fait pour le bon- 
heur de son règne que cette naissance miraculeuse 
nous sembloit promettre. Quand on a admiré les 
victoires et les conquêtes de V. M., je lésai senties; 
quand son heureux mariage et la paix qu'elle don- 
noit à ses peuples ont fait la prospérité de l'Etat^, 
j'en ai fait la mienne; quand Dieu lui a donné 
cet aimable Dauphin qui fait présentement les dé- 
lices des deux plus grandes reines qui aient ja- 
mais été, j'en ai eu une joie particulière, et, si je 
l'ose dire, toute cachée que je suis dans le monde, 
mon zèle et mon affection m'ont fait suivre V. jM. 
depuis son berceau jusqu'à son char de triom- 
phe. 

Il n'y a guère d'apparence, Sire, que je cesse 
aujourd'hui, qu'à tant de devoir et d'inclination je 
puis ajouter la joie d'avoir eu quelque petite part 
aux pensées du plus grand roi du monde, et d'a- 
voir été du moins un moment dans cet esprit qui 
n'est que justice, que lumière, que gloire et que 
grandeur. 

Mais, Sire, il ne m'appartient pas de louer 
V. M., bien que ce soit aujourd'hui l'occupation de 
toute la terre. Il n'est pas juste, quelque bonté 
qu'elle pût avoir, de l'arrêter inutilement. Elle 
dont tous les moments sont autant d'actions utiles 
et glorieuses. Qu'elle me pardonne, s'il lui plaît, ce 
peu que je lui en ai fait perdre. Je vouloislui faire 
connoître que je sais parfaitement le prix que 
donne à un bienfait une main aussi illustre que 
la sienne, afm qu'elle comprît plus aisément avec 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 289 

quel zèle, quelle fidélité et quel respect je serai 
toute ma vie, etc. 



A M. HUET, A CAEN<. 

Le 18 décembre.... [1663]. 

J'ai eu une extrême joie, Monsieur, de recevoir 
des marques de votre souvenir, et M. Pellisson 
m'a priée de vous remercier fort tendrement de 
la part que vous prenez à ce petit commencement 
de liberté qu'on lui a donné*, et qui donne lieu 
d'en espérer bientôt une plus grande : principale- 
ment depuis que le Roi en a parlé très-ouverte- 
ment, et qu'il a fait lire plusieurs choses qu'il a 
faites pendant les temps les plus rigoureux de sa 
captivité. Il revient du moins au monde, avec la 
satisfaction de voir que son malheur lui a encore 
acquis un nombre infini d'amis, outre ceux qu'il 
avoit déjà 



1. Copie Léchaudé d'Anisy. 

2. Voy. la Notice, p. 75. 



19 



290 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

A M. COLBERT*, 

[Décembre 1663.] 
Monsieur, 

Quoique je n'aie presque pas l'honneur d'être 
connue de vous^ je ne laisse pas d'espérer que 
vous ne trouverez point mauvais que je prenne 
non- seulement la liberté de vous écrire, mais en- 
core celle de vous demander une grâce; et pour 
vous obliger à m'écouter favorablement, je vous 
protesterai d'abord que le Roi n'a point de sujette 
qui ait plus de passion ni plus de zèle que j'en ai 
toujours eu pour sa gloire, et que feu M. le Car- 
dinal n'a jamais obligé personne qui ait eu plus 
d'estime pour ses grandes qualités ni plus de re- 
connoissance de ses bienfaits. 

Après cela, IMonsieur, j 'ose vous conjurer très- 
instamment, si vous le pouvez, comme je n'en 
doute point, de faire que la prison de M. de Pellis- 
son soit un peu plus douce. Si sa vertu, sa pro- 
bité, son zèle pour le service du Roi, et la consi- 
dération que je sais qu'il a toujours eue pour vous, 
vous étoient bien connus, vous le regarderiez sans 
doute comme un homme dont l'innocence doit 
être protégée par vous. Je le dis d'autant plus 
hardiment. Monsieur, que j'espère que j'aurai 



1. Delort, Voyages aux environs de Paris^ t. I, p. 141. — 
histoire de la détention des philosophes, t. I. p. 79. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 291 

quelque jour riioiineur de vous le faire voir clai- 
rement. Je vous conjure donc. Monsieur, d'avoir 
la bonté de faire en sorte que la mère de M. de 
Pellisson, M. Rapin son beau-frère, M. Ménage 
et moi, ayons la liberté de le voir une fois ou deux: 
la semaine. 

J'ose vous dire encore. Monsieur, que si vous 
saviez bien les choses, vous connoîtriez que je ne 
vous demande rien que de juste, lorsque je vous 
conjure d'adoucir la prison de mon ami. J'ose 
même vous assurer. Monsieur, que cette douceur 
sera glorieuse au Roi, pour le service duquel je 
suis assurée que M. de Pellisson voudroit donner 
toutes choses, jusques à sa propre vie, et je vous as- 
sure aussi que vous ne pouvez rien faire de plus 
juste ni de plus honnête. Je n'ose vous dire. Mon- 
sieur, que j'aurai une reconnoissance éternelle de 
cette grâce, si vous me l'accordez; mais je vous 
assure que vous obligerez un nombre inlini d'hon- 
nêtes gens en obligeant mon ami. Si j'eusse cru 
ne vous importuner pas, je vous aurois demandé 
un quart d'heure d'audience pour vous dire ce que 
je vous écris et peut-être quelque chose de plus ; 
mais n'ayant osé le faire, je me suis hasardée de 
vous écrire sans vouloir employer personne au- 
près de vous, quoique j'aie beaucoup d'amis par 
qui j'eusse pu vous faire prier; mais j'ai mieux 
aimé ne devoir rien qu'à votre propre générosité. 
Voilà, Monsieur, quels sont les sentiments d'une 
personne qui aura beaucoup de joie si vous voulez 
bien qu'elle ait l'honneur d'être toute sa vie. 



292 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Monsieur^ votre très-humble, très-obligée et très- 
obéissante servante, 

Madeleine de Scudéry. 



A M. HUET '. 

[1664 OU 1665.] 



. . . . Les avocats disent que l'illustre pri- 
sonnier se défend si bien lui-même, que nul autre 
ne le doit défendre, et il donne de si justes mar- 
ques de sa capacité et de sa constance, que son 
infortune lui devient tous les jours plus filorieuse. 
Voilà, Monsieur, tout ce que peut vous dire une 
personne qui vous honore infiniment, et qui vous 
demande la continuation de votre amitié. 



AU MEME. 

[Fin de 1665 ou commencement de 1666.] 

Je ne sais. Monsieur, si vous songez quelque- 
fois qu'il y a longtemps que je vous dois une ré- 
ponse ; mais je sais bien que vous êtes obligé d'y 
songer, et que j'ai eu si souvent envie de vous 
écrire, que vous m'en devez savoir fort bon gré. 
J'attendois toujours que j'eusse l'esprit plus tran- 
quille, afin de vous écrire sans. chagrin : mais 

1. Copie Léchaudé d'Anisy. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 293 

comme je prévois que j'aurai encore deux ou trois 
mois d'inquiétude, je me résous enfin à vous en- 
tretenir, toute mélancolique que je sois. Ce n'est 
pas que les affaires de M. de Pellisson ne soient 
en fort bon état, et que tout le monde ne rende 
justice à sa vertu, mais sachant combien il aime 
son maître, et étant lui-même fort touché de son 
infortune, je ne puis pas avoir l'esprit en repos 
que cette affaire ne soit terminée. Mais après tout, 
Monsieur, mon amitié est toujours la môme, et 
j'espère que vous la reverrez paroître avec les 
premières roses, telle qu'elle étoit l'année passée à 
la saison des violettes. Faites donc en sorte que je 
retrouve la vôtre telle qu'elle étoit; je vous en 
conjure par l'admirable Octavie. 



AU MEME'. 

Vendredi [1670]. 

Comme je n'ai pas de plus grand plaisir que 
de louer ce qui mérite d'être loué, surtout quand 
mes amis en sont les auteurs, je suis très-fàchée, 
Monsieur, que vous ayez donné des bornes aux 
louanges que je vous dois, en me louant comme 
vous avez fait à la fin de votre excellent Discours 
sur l'origine des Romans^ Car après cela, je n'ose 

1. Copie Léchaudé d'Anisy. 

2. Il parut en 1670. « Achevé d'imprimer le 20 novembre 
1670, y> lit-on en tète de la première édition qui précède le 
roman de Zaïde. 



294 corrp:spondange choisie. 

presque dire tout le bien que j'en pense, de peur 
qu'on ne m'accuse d'être plus touchée de .ce que 
vous dites de moi, que de toutes les belles choses 
dont votre discours est rempli. Mais, puisque des 
raisons de modestie m'empêchoient peut-être de 
vous louer en parlant aux autres avec tout le zèle 
que je voulois, il faut du moins que je le fasse 
en parlant à vous, et que je vous die de plus que 
M. de Pellisson m'a écrit de Saint Germain , que 
votre ouvrage étoit très-beau et très-savant, et 
qu'il vous ira remercier d'un si agréable présent, 
dès qu'il viendra à Paris. Je pense, Monsieur, que 
ses louanges valent mieux que les miennes, mais 
je no laisserai pas de vous dire que non-seulement 
il paroît beaucoup de savoir dans votre discours, 
mais, outre cela, un discernement exquis et un 
véritable génie pour ces sortes d'ouvrages. Vous 
avez précisément choisi les romans qui ont fait 
les délices de ma première jeunesse, et qui m'ont 
donné l'idée des romans raisonnables qui peuvent 
s'accommoder avec la décence et l'honnêteté ; je 
veux dire, Théagenc et Chariclée, Théogene et Cha- 
ride\ ainsi que VAslrée; voilà proprement les vraies 
sources oii mon esprit a puisé les connoissances 
qui ont fait ses délices. J'ai seulement cru qu'il 
falloit un peu plus de morale afin de les éloigner 



1. Du vrai et parfait amour, contenant les amours honnêtes de 
Théogène et de Charide, etc., Paris, 1599 et 1612, in-12. C'est 
un pastiche des romans grecs, mis par son auteur, Martin 
Fumée, s' de Genillé, sous le nom du philosophe Athéna- 
goras. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 295 

de ces romans ennemis des bonnes mœurs, qui 
ne peuvent que faire perdre le temps. 

Au reste si les choses que vous dites sont choi- 
sies, les expressions le sont aussi, et rien n'est 
mieux écrit que votre discours. Je vous dirai seule- 
ment qu'on peut en quelque sorte répondre à l'ac- 
cusation que vous faites aux romans bien faits, d'a- 
voir amené l'ignorance à leur suite, qu'ils devroieni 
avoir produit un effet contraire ; car comme l'his- 
toire et la fable sont mêlées aux romans dont la 
scène est tirée de l'antiquité, les femmes qui ont de 
l'esprit doivent raisonnablement chercher à lire les 
originaux de ces sortes de choses dont elles trouvent 
des passages dans les romans ; et j'ai une amie qui 
n'eût jamais connu Xénophon ni Hérodote, si elle 
n'eût jamais lu le Cyrus, et qui en le lisant s'est ac- 
coutumée à aimer l'histoire et même la fable. Je ne 
m'oppose pourtant pas à ce que vous avez avancé; 
je dis seulement que l'ignorance dont vous parlez 
a plus d'une cause et qu'il peut être bien de ne 
dire que celle-là. 

Je vous demande pardon. Monsieur, de vous 
faire une si longue lettre, et de vous dire pour- 
tant en si peu de paroles, que personne n'est plus 
que moi, votre très-humble et très-obéissante ser- 
vante. 



296 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

A M. P. TAISAND '. 

19 juillet 1673. 

J'eus hier bien du déplaisir, Monsieur, de n'être 
pas en état de vous voir, mais j'en ai beaucoup 
davantage d'être forcée de vous refuser la première 
chose que vous m'avez demandée; la raison de ce 
refus est que je n'ai jamais donné de clef ni de 
Cyrus, ni de Clélie, et je n'en ai pas moi-même. 
J'ai fait les portraits de mes amis et de mes amies, 
selon l'occasion qui s'en est présentée, et la des- 
cription de quelques-unes de leurs maisons, sans 
aucune liaison aux aventures qui ne sont fondées 
que sur la vraisemblance. 

Si M"* Bossuet^a de la curiosité pour quelques 
noms, je rappellerai ma mémoire pour la conten- 
ter. Je connois son mérite sur sa réputation, et je 
l'honore infiniment. M. de Condom , son frère, 
pourroit savoir de M. de Montausier que je dis 
vrai lorsque je vous assure que je n'ai point donné 
de clefdeces ouvrages-là. J'espère que vous serez 
assez équitable, Monsieur, pour recevoir mes ex- 
cuses , et pour ne m'en croire pas moins votre 
très-humble et très-obéissante servante. 



1. Cot avocat au parlement de Dijon, trésorier de France en 
la généralité de Bourgogne, était parent de Bossuet; il était né 
en 1644 et mourut en 1715. Voir la Notice de M. Miller, sou- 
vent citée par nous, à laquelle nous empruntons cette lettre : 
Pierre TaisincI, etc. 

2, ]Vt«"e poucaut. sœur de Bossuet. Voy. Pierre Taisand, p. 10. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 297 

A M. CHARPENTIER'. 

[1673.] 

J'ai reçu avec bien de la joie, Monsieur, le 
précieux présent que vous m'avez fait. Je voudrois 
bien que mes louanges fussent d'un prix assez 
considérable pour contribuer à votre gloire, mais, 
telles qu'elles sont je vous assure que je les em- 
ploie avec plaisir à rendre justice à votre Églogue' 
qui est assurément très-belle et bien digne de vous 
et de son sujet. Je n'oserois, Monsieur, vous en 
dire davantage en parlant à vous, mais ce n'est 
pas tout le bien que j'en dirai en parlant aux 
autres. J'aime naturellement à louer tout ce qui 
mérite d'être loué; jugez donc. Monsieur, avec 
quel plaisir je louerai votre ouvrage, étant autant 
que je suis votre très-liumble et très-obéissante 
servante. 



1. François Charpentier, membre de PAcadémie française, 
était en correspondance avec M"*^ de Scudéry. Vuy. ci-après la 
lettre qu'il lui adressa en 1659. 

. 2. Eijloguc rotjalf. à Louis XIV. Paris, 1673, \n-k°. C'est à 
cette production de Charpentier que Boileau fait allusion dans 
son Discours au Roy : 

L'un en style pompeux habillant une églogue 
De ses rares vertus se fait un long prologue, 
Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos, 
Les louanges d'un fat à celles d'un héros. 

II faut dire que Boileau était souvent en querelle à l'Académie 
avec Charpentier. Dans une lettre à Racine datée de Bourbon 
le 21 juillet I6H7, où Fagon 1 avait envoyé prendre les eaux pour 
le guérir d'une extinction de voix qui l'aflligeait depuis plusieurs 
années, il dépeint le traitement auquel on le soumet, et dit en 



298 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

A M. l'abbé HUET, a AL'NAY '. 

Le 7 juillet [leS'i]. 

Votre lettre m'a surprise fort agréablement, 
Monsieur, car depuis longLems rexacùtude des 
petits soins n'a plus été nécessaire à vous conser- 
ver dans mon cœur la place que votre mérite vous 
y a acquise. J'ai donc reçu le témoignage de votre 
souvenir avec joie, et la plainte que vous faites 
au sujet du madrigal, est trop obligeante pour ne 
satisfaire pas la curiosité que vous avez de le voir. 
Je l'envoyai au-devant du roi qui le reçut des 
mains de 31'"' de Maintenon à Koye, deux heures 
après avoir reçu la capitulation de Luxembourg''; 
car je Favois fait dès le premier bruit qui avoit 
couru que cette place avoit capitulé; ce qui ne 
s'étoit pas trouvé véritable. Je serois bien aise 
qu'il ne vous déplaise pas, et qu'il ait l'honneur 
de plaire à M. de iMorangis, que j'honore toujours 
beaucoup. Je fis encore une petite bagatelle quand 
le roi partit, qui n'a pas déplu au monde ; mais 
cela est trop bagatelle pour vous l'envoyer. J'au- 
rai dans douze ou quinze jours deux petits vo- 
lumes à vous donner. Apprenez-moi ce que j'en 
dois faire pour les faire parvenir entre vos mains. 
Notre cher M. Ménage est toujours très-incom- 

s'y résignant : a Mais que ne feroit-on pas pour contredire 
M. Charpentier? » 

1. Copie Léchaudé d'Anisy. 

2. La ville de Luxembourg se rendit au maréchal de Créqui 
le 4 juin, après 24 jours de tranchée ouverte. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 299 

mode; il ne peut passer de sa chambre dans 
son cabinet qu'avec des potences. Il supporte 
cela avec beaucoup de patience, et se rend encore 
plus digne de la compassion de ses amis. Je lui 
ai envoyé demander votre adresse; je m'en sers 
donc, Monsieur, pour vous assurer que sans que 
vous en preniez nul soin vous me trouverez tou- 
jours la même, La mémoire de notre chère 
M""" de Malnoue * sert encore à conserver l'amitié 
que j'ai pour vous, et il me semble que c'est 
l'aimer encore que d'aimer ce qu'elle aimoit. 
Voilà, Monsieur, les sentiments très-purs de votre 
très-humble et très-obéissante servante. 



A M. DE VERTRON*. 

[1685 OU 1686.] 

J'ai tant d'estime, Monsieur, pour M"^ de la 
Vigne, que tout ce qui vient de sa part m'est pré- 
cieux. Je vois par vos vers et par votre lettre que 

1. Marie-Éléonore de Rohan, morte le 8 avril 1682. 

2. Claude Guyonnet de Vertron, auteur de la iXouvelle Pan- 
dorr, ou les Femmes illustres du règne de Louis XIV, 1698, 2 vol. 
in-12, où il a rassemblé une foule de sonnets, madrigaux, etc., 
à la gloire des dames et à la louange du roi. Ce recueil indi- 
geste et assez rare offre pour nous Tintérèt d'avoir conservé 
quelques lettres de M'ie de Scudéry, parmi lesquelles nous 
avons choisi celle-ci et les deux suivantes. 

Cette lettre répond à une épître où M. de Vertron lui de- 
mandait à être introduit auprès d'elle sous les auspices de 
M'i'^ de la Vigne. Nouvelle Pandore, p. 3k9 à 351. 



300 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

votre seul mérite peut vous faire recevoir agréa- 
blement par vous-même; mais comme j'ai une 
toux fort cruelle qui ne me permet pas de beau- 
coup parler, je vous demande cinq ou six jours 
pour guérir, afin de pouvoir vous louer et vous 
remercier sans vous importuner en toussant. Ne 
vous figurez pas, Monsieur, que je sois un bel 
esprit, je ne suis rien moins que cela, mais je suis 
une bonne amie qui fais profession d'être fort sin- 
cère et qui suis déjà par avance, 
Monsieur, 
Votre très-humble et très-obéissante servante. 



AU MEME. 

1685 OU 1686. 

Comme je suis cruellement enrhumée, Monsieur, 
vous me devez pardonner de ne vous avoir pas re- 
mercié plus promptement de la belle devise que 
vous avez faite pour M. le duc de Saint-Aignan ; 
elle lui convient admirablement, et j'ai su que 
le jour du carrousel' il confirma cette vérité par 
la manière libre, noble et dégagée dont il s'acquita 
de l'emploi qu'il y avoit. Je vous en rends donc 
mille grâces très- humbles. Monsieur, et je donne 
à l'ouvrage que vous avez fait pour Louis le 

1. Probablement le grand carrousel des 4 et 5 juin 1685, 
où le duc de Saint-Aignan joua un rôle important, comme on 
le voit par la R laiinn qui en fut 'oubliée cette année même. Il 
y eut un autre carrousel en 1686. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 301 

Grand ', toutes les louanges qu'il mérite, en parlant 
aux autres, mais en parlant à vous, J6 ne me ha- 
sarderai pas d'entrer dans le détail de celles dont 
il est digne ; il y auroit de la vanité à le faire. 
Il me suffit donc de vous dire, que cet ouvrage 
est aussi bien qu'il peut être, dans le dessein 
que vous avez eu de renfermer dans une petite 
espace*, une gloire qu'à peine l'univers peut con- 
tenir. J'aurois peutêtre désiré que vous eussiez 
un peu mieux parlé de Soliman qui avoit de très- 
grandes qualités; car il est toujours beau aux 
victorieux de soumettre des gens d'un mérite écla- 
tant, mais cela n'est rien et ne sera remarqué 
que de moi, qui dans ma première jeunesse ai fort 
estimé ce prince othoman. Voilà, Monsieur, tout 
ce qu'un grand rhume me permet de vous dire, et 
que je suis autant que je le dois, 

Votre très-humble et très-obéissante servante. 



AU MEME. 

[1685 OU 1686.] 

Le sonnet que vous m'envoyez*, Monsieur, est 
fort beau, mais il est trop flatteur; j'en rabats ce 

1 . Parallèle de Louis le Grand avec les princes qui ont été nom- 
més grands, Paris, 1685, in-12. 

2. Espace était quelquefois employé au féminin. D'Aubigné 
lui donne ce genre. 

3. Ce sonnet à la louange de M'ie de Scudéry se trouve 
dans la Nouvelle Pandore, t. I, p. 313. 



302 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

que je dois, et je vous en remercie sans me lais- 
ser persuader ce que je ne mérite pas. Je suis fâ- 
chée, Monsieur, pour l'amour de vous, de ne pou- 
voir changer ma manière, mais je ne le puis. J'ai 
un grand nombre d'amis, et je suis assurée qu'il 
n'y en a pas un qui me conseillât de changer un 
caractère dont je me suis si bien trouvée. Il y a 
plus de trente ans que M. le duc de Montausier 
me loue de ne faire pas le bel esprit; en un mot, 
Monsieur, rien n'est plus opposé à mon humeur, 
et je ne puis, en façon du monde, faire ce que vous 
désirez. Quand mes amis me montrent quelque 
ouvrage, je ne décide jamais rien. Les deux aima- 
bles personnes que vous avez choisies suffisent à 
juger des choses plus difficiles^ : Si elles ne s'ac- 
cordent pas, choisissez un honnête homme pour 
être un tiers. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis. 
Et pour finir par où j'ai commencé, je vous loue 
et vous remercie, et je vous promets de louer avec 
plaisir l'ouvrage qui remportera le prix; c'est tout 
ce que peut 

Votre très-humble et très-obéissante servante. 

1. Il s'agissait d'un concours de bouts-rimés en Thonneur 
du duc de Saint-Aignan, protecteur de Vertron. Celui-ci avait 
désigné M'°« Deshoulières et MH<= Serment pour exercer cette 
espèce d'arbitrage que M^ie de Scudéry décline ici avec poli- 
tesse. 



I 
I 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 303 

A M. BOISOT, ABBÉ DE SAINT-VINCENT, A BESANÇON '. 

Le 2 novembre 1686. 

Votre lettre, Monsieur, m'a surprise fort agréa- 
blement, car je n'avois nui lieu de l'attendre aussi 
flatteuse qu'elle est, et je vois bien que je dois la 
bonne opinion que vous avez de moi à mes amis; 
mais, au liasard de vous en désabuser, je voudrois 
bien que vous eussiez quelque affaire agréable en 
ce pays-ci, qui me donnât lieu de connoître par 
moi-même un aussi lionnête homme que vous ; 
car je ne vous connois pas seulement. Monsieur, 
par les belles lettres que j'ai reçues de vous, je 
vous connois encore par M. de Pellisson, qui ne 
loue jamais sans sujet. De sorte. Monsieur, que 
si mon estime peut contribuer à votre satisfaction, 
vous pouvez en être assuré et qu'il ne tiendra 
qu'à vous que je ne sois toute ma vie. 

Votre très-humble et très-obéissante servante. 

1. La notice détaillée que le savant Weiss a consacrée à ce 
personnage dans la Biographie universelle, nous dispense d'en 
parler ici longuement. Contentons-nous de dire -que Fabbé 
Boisot (Jean-Baptiste) naquit à Besançon, au mois de juillet 
1638 et mourut le k décembre 1694. Il est connu par divers tra- 
vaux d'érudition et par la part qu'il prit à la conservation et au 
classement des papiers du cardinal de Granvelle. 

Ami de Pellisson et de Mii« de Scudéry, il entretint avec 
celle-ci une correspondance qui s'étendit depuis la fin de l'an- 
née 1686 jusqu'en 1694, époque de la mort de l'abbé. Conservée 
à la bibliothèque de Besançon, elle a été communiquée par le 
savant M. Weiss aux éditeurs des Historiettes de Talkmant des 
Réaux, 1860. Nous en reproduisons ici un certain nombre, avec 



304 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

A M. l'ÉVÈQUE de POITIERS'. 

[Février 1687.] 

Si je n'étois pas un peu malade et fort affligée 
de la mort de M. le maréchal de Créqui^, j'accep- 
terois avec joie l'honneur que vous me voulez 
faire, Monseigneur; mais je n'ai pu encore aller 
voir mes amies affligées et il n'y auroit nulle 
raison d'aller me réjouir dans ce temps où je dois 
pleurer avec elles. Gardez-moi votre bonne volonté 
pour une autre fois et je serai ravie de ne vous 
refuser pas, car je suis véritablement votre très- 
humble servante et très-obéissante malade. 



A M. L ABBE BOISOT. 

Le 12 septembre 1687. 

Quoique je sois fort diligente, Monsieur, à 
reconnoître dans mon cœur tout ce que vous avez 
fait pour m'obliger, je dois vous paroître un peu 
paresseuse à vous remercier du plaisir que m'ont 

les éclaicissements qu'y avait joints M. Weiss, nous réservant 
d'élaguer, dans le texte et dans les noies, les répétitions et les 
longueurs. 

1 . Cabinet de M. Toussaint, avocat au Havre. 

L'évèque de Poitiers était François-Ignace de Baglion d(! 
Saillant. 

2. François de Bonne, maréchal de Créqui, mort le k fé- 
vrier 1687. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 305 

donné toutes vos lettres espagnoles \ Mais un 
grand rhume m'a empêchée de les lire durant 
quelque temps. Je les trouve pleines de beaucoup 
d'esprit et je suis persuadée qu'il y en avoit plus 
en ce temps-là en Espagne qu'il n'y en a aujour- 
d'hui, et je suis assurée que le Roi qui y règne 
n'écrit pas comme celui dont M. de Pellisson m'a 
fait voir les lettres , ni les dames de sa cour 
comme la Torquilla. Je vous remercie donc, Mon- 
sieur, d'avoir songé à me les faire voir. Vous ne 
me dites point s'il faut vous les renvoyer. Cepen- 
dant je prends la liberté de vous donner douze 
vers'' que je fis le lendemain que j'eus été voir 
Saint-Cyr par ordre de M"*' de Maintenon^qui m'y 
reçut avec beaucoup de bonté. On y a fait un 
chant parfaitement beau. Il y a près de trois cents 
jeunes demoiselles dans cette maison. C'est un 
établissement admirable. C'est à ces jeunes filles 
que j'adresse ces vers. Je souhaite qu'ils ne vous 
déplaisent pas, Monsieur, et que vous me croyiez 
autant que je suis 

Votre très-humble et très-obéissante servante. 

1. Il est probable que ces lettres faisaient partie des papiers 
du cardinal de Granvelle, et que l'abbé Boisot, toujours em- 
pressé d'être agréable à Mii« de Scudéry, les lui avait en- 
voyées. (W.) 

2. Voyez-les, aux Poésies. 



S^ 



306 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

AU MÊME. 

17 octobre 1687. 

Que direz-vouS;, Monsieur, de mon silence ? Les 
apparences sont contre moi^ mais, dans la vérité, 
je ne suis pas coupable, car je ne suis point du 
tout ingrate. Votre italien m'a fait pour le moins 
autant de plaisir que votre espagnol, et puis un 
sonnet écrit de la propre main du Tasse* est une 
chose infiniment agréable à quiconque est sensible 
au mérite d'un si excellent homme. Je vous en au- 
rois remercié plus tôt, sans un grand rhume qui 
m'a fort importunée; et puis j'eusse bien voulu 
vous envoyer en échange quelque chose de moi 
propre à vous divertir. Mais je vous envoie. Mon- 
sieur, des vers d'un gentilhomme de mes amis de 
Bordeaux qui fait de fort belles choses ^ Vous en 
verrez le sujet au titre. Il faut seulement savoir 
qu'un peu avant cela, le Roi m'avoit fait l'honneur 
de me donner sa médaille. Vous voyez. Monsieur, 
que je paie mes dettes du bien d'autrui. Mais ce 
n'est qu'en vers que j'en use ainsi, car vous trou- 
verez dans mon propre cœur toute l'estime que 
vous méritez et toute la reconnoissance que doit 
avoir votre très-humble et très-obéissante servante. 

1. Trouvé dans les papiers du cardinal de Granvelle, par 
l'abbé Boisot, qui s'était empressé de le communiquer à 
Mil» de Scudéry. (W.) 

2. Ce gentilhomme bordelais se nommait Béloulaud. Ou 
conserve de lui dans les recueils académiques des provinces 
un grand nombre de pièces de poésie. (W.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 307 

M. de Pellisson est à Fontainebleau. Je lui 
montrerai le sonnet à son retour, qui lui fera 
plaisir. , 



AU MEME. 

Le 19 août 1689. 



J'ai reçu, Monsieur, de si grands remercîments 
de MM. de Bonnecorse père et fils*, que je serois 
bien ingrate si je ne vous témoignois pas la recon- 
noissance que j'ai de toutes les manières honnêtes 
dont vous avez reçu ma très-humble prière. Je le 
fais donc de tout mon cœur et je vous assure que 
je ne perdrai jamais le souvenir de cette généro- 
sité. Mais pour achever la grâce, ne pourriez-vous 
pas obtenir de M. de Moncault qu'il fît pour le 
cadet que vous avez si bien reçu, ce que M. de 
.Valcroissant écrivit hier sur ma table, en partant 
pour aller prendre possession du petit gouverne- 
ment que le Roi lui a donné ? Il a été gouverneur 
de M. de Barbésieux, fils de M. de Louvois. Il est 
de Provence et de mes anciens amis, et c'est lui 
qui a fait mettre M. de Bonnecorse aux cadets de 
Besançon. Ce garçon m'a écrit qu'il vaquoit trois 
lieutenances d'infanterie; il en a aussi écrit à 
M. de Valcroissant; mais, par malheur, il partoit 
pour Flandre avec W" sa femme. Mais lui ayant 

1. Elle les avait recomniaridés à Tabbé par une lettre du 
6 juin, où elle parlait du père (Puue des victimes de Boileau), 
comme d'un de ses amis particuliers depuis trente ans. 



308 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

demandé ce qu'il falloit faire^, il écrivit le petit mé- 
moire que je vous envoie ^ Voyez, Monsieur, si 
vous pourriez obtenir de M. de Moncault ce que 
ce mémoire porte. M. de Pellisson l'en remercie- 
roit, et moi aussi, et je vous en serois parfaitement 
obligée. Le père de ce garçon est un parfaitement 
honnête homme que M. de Pellisson et moi aimons 
beaucoup. Je prends la liberté de mettre un petit 
billet dans votre paquet pour ce gentilhomme-là. 
Je serai ravie de voir ce que le médecin écrira 
sur le mal extraordinaire de la fille dont vous 
m'avez fait le récit. Je crois que vous seriez bien 
aise de savoir que le Roi a donné pour gouver- 
neur à M. le duc de Bourgogne, M. le duc de Beau- 
villiers, homme d'une grande vertu. M. de Che- 
vreuse" est sous-gouverneur, et M. l'abbé de Féne- 
lon précepteur. Le Roi sut hier, par un exprès 
parti de Rome le 10 , que le Pape était à l'agonie. 
Il est venu aujourd'hui un autre courrier : on se 
ligure, avec bien de l'apparence, qu'il apporte la 
nouvelle de la mort. Les cardinaux franeois se pré- 
parent à partir, et M. le duc de Chaulnes aussi, 
avec la qualité d'ambassadeur extraordinaire. 



1. On n'a pas pu le retrouvei' dans les papiers de l'abbé 
Boisot. (W.) 

2. Le duc de Chevreuse remplissait réellement, comme le 
dit Mlle (le Scudéry, les fonctions de sous-gouverneur du duc 
de Bourgogne, mais il n'en eut pas le titre. On lit dans la Ga- 
zette de France du 20 août 1689 : « Le marquis de Denonvillc 
(Jacques-René de Briney) est nommé sous-gouverneur du duc 
de Bourgogne. » M. de Denonville avait été gouverneur du 
Canada; il mourut en 1710, âgé de soixante-treize ans. (W.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 309 

M. d'Uxelles se défend admirablement bien à 
Mayence; Biégy se défend de môme. La flotte du 
Roi est la plus belle du monde, La dyssenterie est 
dans celle de ses ennemis ^ et il y a lieu de croire 
que Dieu bénira les armes de Louis le Grand et 
confondra ses ennemis. JMais pour fmir par où j'ai 
commencé, Monsieur, je vous rends mille grâces 
très-humbles et suis pour toute ma vie votre très- 
humble et très-obéissante servante. 



AU MEME. 

Le 7 de septembre 1689. 

Je réponds un peu tard, Monsieur, à votre lettre 
du 28, parce que je voulois la montrer à M. de 
Pellisson, afin qu'il m'aide à reconnoître la ma- 
nière obligeante dont vous agissez pour M. de 
Bonnecorse. Mais vous pouvez, assurer M. de Mon- 
cault' et vous assurer vous-même qu'il sentira 
vivement tout ce que vous faites l'un et l'autre 
pour ce gentilhomme dont le père est son ami et 
le mien, et que vous trouveriez très-digne d'être 
le vôtre si vous le connoissiez. Il a de l'esprit, du 
savoir et beaucoup de vertu. Je lui avois écrit afin 
qu'il rendit office à l'ambassadear de Gonstanti- 
nople qui devoit passer à [Marseille. Il a fait cela 
de si bonne grâce que ce m'est un nouvel engage- 
ment de le protéger en la personne de son fils. 

1. L'officier sous lequel le fils de Bonnecorse devait servir. 



310 CORRESPONnANr.E CHOISIE. 

Continuez donc, Monsieur, de le servir auprès de 
M. de Moncault. Mais comme ce garçon-là n'est 
pas l'aîné de la famille, il vaut mieux lui faire 
donner une lieutenance dans un bon corps d'infan- 
terie que de le mettre dans la cavalerie où il y a 
plus de dépenses à faire. 

Après cela, je laisse le reste à faire à votre géné- 
rosité et à cello do M. de Moncault, dont M. de 
Pellisson me dit avant-hier encore beaucoup de 
bien. J'écris aujourd'hui au cadet de Besançon, 
ne voulant pas toujours abuser de votre honnêteté, 
et j'écris aussi à son père pour lui apprendre la 
continuation de vos bontés pour son fils. Je vous 
assure que ce garçon-là n'en est pas ingrat, car il 
m'en écrit comme en ayant le cœur pénétré. 
Mayence fait toujours des merveilles, et Brégy ne 
se dément pas. Mais les nouvelles d'Irlande ne 
sont pas bonnes, et l'on ne doute pas que London- 
derry n'ait été secouru. Les cardinaux françois 
vont en diligence à Rome pour empêcher, s'ils 
peuvent, que le conclave ne nous donne un pape 
aussi ennemi de la France que le dernier ; mais la 
maison d'Autriche fait une grande ligue. La flotte 
angloise n'a pas voulu attendre la nôtre. Il y a une 
épitaphe du Pape qui ne le flatte pas, mais vous 
l'aurez peut-être reçue. Je suis, Monsieur, avec au- 
tant d'estime que de reconnoissance, votre très- 
humble et très-obéissante servante. 



C0RT5ESP0NDANCE CHOISIE. 311 

AU MÊME. 

Le 7 octobre 1689. 

II faut vous répondre, Monsieur, sur ce 

que vous me demandez touchant Saint- Cyr. Il 
n'y a pas toujours des places vacantes, mais on 
écrit dans un registre celles qui ont des places re- 
tenues. Il faut faire preuve de quatre degrés de no- 
blesse par pièces originales par-devant M. d'Hozier, 
fils du grand généalogiste, préposé pour cela; 
mais il faut auparavant avoir parlé à M'"^ de Main- 
tenon, qui seule conduit toute cette maison. Il 
faut que la petite fille ait sept ans passés; on n'en 
reçoit point au-delà de douze. On désire qu'elles 
soient saines et qu'elles ne soient pas difformes. 
Mais j'ai à vous dire qu'on n'en mariera plus 
comme on a fait. Elles y seront jusqu'à vingt ans. 
Quand il vaque des places de religieuses dans les 
abbayes royales où le Roi a droit d'en nommer une, 
s'il y a des demoiselles que Dieu appelle à la reli- 
gion, on en choisit une et on l'envoyé à cette ab- 
baye-là. Voilà, Monsieur, ce que je vous en puis 
dire. Si les filles ne font pas bien leur devoir, on 
les rend aux parents, et il en est sorti deux il y a 
trois jours. J'ajoute après cela que, quoique j'aie 
refusé à une personne de me mêler de mettre des 
filles dans ce lieu-là, si vous voulez dresser un 
mémoire bien circonstancié de la condition de la 
demoiselle, de la vertu de la mère, du père, du 
bien de cette famille, de l'âge de la fille et peindre 



312 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

même la petite personne, je ferai voir le mémoire 
à M""' de Maintenon. Mais comme laCour partit hier 
pour Fontainebleau, d'où elle ne reviendra à Ver- 
sailles que le 23 de ce mois, il faudra attendre ce 
retour-là.... 

Votre très-lmmble et très-obéissante servante. 



A M. HUET'. 

[1689.] 

Je suis fort aise, Monseigneur, que vous m'ayez 
fait l'honneur devons souvenir de moi, sans vous 
souvenir de mon ignorance; car peut-être, si vous 
vous en étiez souvenu, ne m'eussiez-vous pas 
donné votre excellent ouvrage ^ Je voudrois bien 
cependant que vous m'eussiez aussi envoyé quel- 
que habile traducteur, afin de ne perdre rien d'un 
livre qui n'est pas favorable à certaines machines 
cartésiennes, contre lesquelles je me suis déclarée 
hautement il y a longtemps, sans employer pour- 
tant contre le philosophe, que mon chien, ma 
guenon et mon perroquet. Mais comme il y a cer- 
taines choses qu'on entend plus facilement que les 
autres, j'ai fort bien entendu les louanges que 
vous donnez à M. de Montausier dans votre pré- 
face, et quelques autres petits endroits dont je 

1. Copie de Léchaudé d'Anisy. 

2. C'est le livre que Huet publia en latin contre la philoso- 
phie de Descartes, et qui fut iuipriniê pour la première fois 
en 1689. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 313 

n'oserois parler en détail de peur de m'égarer. Le 
philosophe que vous attaquez si vivement a une 
nièce* que j'aime beaucoup et qui a infiniment de 
mérite ; mais elle entend raillerie sur la philoso- 
phie de son oncle , comme vous le verrez par un 
madrigal qu'elle m'envoya au commencement 
d'avril^ lorsqu'elle sut que la pauvre fauvette étoit 
revenue dans mon petit bois^ suivant sa coutume. 

Quand la plus belle des fauvettes 

Je vis revenir où vous êtes, 
Ah! m'écriai-je alors avec étonnement, 
N'en déplaise à mon oncle, elle a du jugement. 

Après cela j'ose vous supplier de recevoir un 

petit madrigaP et que vous me croyiez toujours 

votre, etc., etc. 



A M. L ABBE BOISOT. 

Le 22 mars 1690. 



Il y a sept semaines, Monsieur, que je suis ma- 
lade, et quoique je sois beaucoup mieux, je ne re- 
cevrai pourtant des visites qu'après Quasimodo, 



1. Catherine Descartes, nièce du célèbre philosophe, est 
morte à Rennes vers 1706. Elle avait beaucoup d'esprit et de 
savoir, et écrivait facilement en vers et en prose. iNPi^ de Scu- 
déry rappelait Cartésie et l'aimait beaucoup, comme le témoi- 
gnent les lettres qu'elle lui adressait et auxquelles celle-ci 
répondit. Voyez-les ci-après, 

2. Ce madrigal est celui qu'elle fit pour le duc de Bourgogne 
faisant l'exercice avec les mousquetaires devant le Roi. Voy. 
aux Poésies. 



314 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

et, à la' réserve de trois ou quatre personnes, je 
ne vois encore qui que ce soit. Mais, quand je 
serai achevée de guérir, je serai ravie de voir 
M. l'abbé Nicaiseet de le remercier de son présent. 
Si vous lui écrivez, Monsieur, vous me ferez plai- 
sir de l'assurer de mes services très-humbles et 
de mon estime. 

Au reste il y a une contestation entre des gens de 
savoir pour donner la préférence à un des trois élo- 
ges du Roi que M. de Pellisson a faits dans ce qu'il 
a écrit sur la religion. Le premier est au premier 
volume des Réflexions^ que je sais que vous avez : 
il est placé dans la relation sur l'état de la reli- 
gion en France. Le second éloge est au second vo- 
lume des Réflexions et le troisième est à la fin des 
Chimères^, que je suppose que M. de Pellisson vous 
adonnées. Comme j'estime beaucoup votre discer- 
nement, Monsieur, et la délicatesse de votre goût, 
je vous prie de les relire, d'en choisir un, et de me 
mander celui que vous aurez préféré, en un papier 
à part. J'ai déjà plusieurs avis de cette sorte ; vous 
serez. Monsieur, en bonne compagnie, et cela fera 
plaisir à M. de Pellisson, Je suis avec toute l'es 
time que vous me connoissez et toute la recon- 
noissance possible, votre très-humble et très 
obéissante servante, etc., etc. 

1. Réflexions sur les différends en matière de religion. 1686, 
in-12, 

2, Les Chimères de M. Jurieu, autre ouvrage de Pellisspn, 
1690, m-12. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 315 



REPONSE DE MADEMOISELLE DE SCUDERY AUX VERS DE M. LE 
PREMIER PRÉSIDENT DE LA GUYENNE ' , OÙ IL SOUTENOIT 
qu'on ne POUVOIT CHOISIR ENTRE LES TROIS ÉLOGES* PARCE 
qu'ils ÉTOIENT ÉGAUX EN BEAUTÉ. 

[Mai 1690.] 

Quoi qu'en puissent dire vos vers. 

Rien n'est égal en l'univers. 

Le soleil même en sa carrière, 
Répand diversement sa brillante lumière, 
Et ses rayons si purs, et si clairs, et si beaux, 
Aux yeux les plus perçants paroissent inégaux. 

— Après cela, Monsieur, il me semble que 
vous devriez vous rendre à ce grand exemple et 

préférer un des trois Éloc^es aux deux autres 

On trouve, sans doute, dans le premier, tout ce 
que les panégyriques les plus étendus peuvent 
avoir de plus fort et de plus noble pour donner 
l'idée d^un Roi accompli. Le second, en peu de pa- 
roles , et en forçant l'envie même à en faire un 
portrait admirable, a sans doute une charmante 
nouveauté Mais je sens dans le troisième quel- 
que chose de divin qui tient de l'inspiration, qui 
emporte mon cœur en ravissant mon esprit, et 
qui ne me permet pas de rester dans une neutra- 
lité volontaire comme la vôtre. J'ai même, ce me 
semble. Monsieur, un grand préjugé qui favorise 
mon sentiment; car il faut que vous demeuriez 
d'accord que tout homme sage proportionne les 

1. Jean-Baptiste Le Conte de la Tresne, premier président 
au parlement de Bordeaux. 

2. 11 s'agit des trois éloges de Louis XIV, par Pellisson, 
dont il a été question dans la lettre précédente. 



316 GORRESPONDAf^GE GIIOISIE. 

choses qu'il dit à ceux à qui il parle. On ne parle 
pas à un grand Roi comme à un simple particulier, 
à des dames comme à des docteurs; et, selon celte 
règle, l'auteur des Eloges a dû s'élever davantage 
en parlant à Dieu pour un grand Roi, et y penser 
avec plus d'application que lorsqu'il en parloit à 

de pauvres fugilifs égarés Cette distinction de 

style selon les divers sujets est même le véritable 
caractère de l'auteur des Eloges , dont il ne s'est 
jamais départi; et qui considérera, non pas tant la 
multitude de ses ouvrages que leur prodigieuse 
variété, ne doutera pas qu'il n'ait eu dessein de 
mieux parler à Dieu qu'aux hommes. Dans le 
commencement de sa vie, n'ayant encore que 
vingt ans, il fit la paraphrase des rnsfitutcs de Jus- 
tinien, par où il sembloit qu'il ne dût jamais être 
appliqué qu'aux choses les plus savantes, et quoi- 
que ce petit ouvrage ait fait entendre ce que c'est 
que la jurisprudence romaine jusques aux dames 
même, quand elles ont voulu être curieuses, et que 
toutes sortes de personnes l'aient lu avec plaisir, 
il s'en faut beaucoup qu'il soit du caractère de 
ceux qui suivirent. L" Histoire de l'Académie a passé 
et passera toujours pour un chef-d'œuvre, le style 
n'en étant ni trop, ni trop peu élevé, ayant même 
évité avec beaucoup d'art les écueils qui se ren- 
controient dans son sujet. Peu de temps après, ce 
qu'on appelle le monde fut rempli et charmé d'ou- 
vrages de poésie ingénieuse , galante et agréable. 
La fameuse Fauvette vola partout où le francois 
est entendu; le Caprice contre V estime, V Oranger j 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 317 

le Dialogue de Pégase et d'Acante et cent autres 
marquent assez ce que je dis. Et pour montrer 
qu'il a su varier ses ouvrages de poésie comme 
ses ouvrages de prose, plusieurs odes héroïques ou 
chrétiennes ont mérité l'approbation des plus ha- 
biles ; et ce poëme d' Eurijmedon ^ où le Roi est si 
bien loué, a fait voir en abrégé tout ce que les 
poèmes épiques les plus parfaits ont de plus su- 
blime et de plus héroïque Ce Panégyrique du 
Roi^ prononcé à l'Académie, il y a plus de quinze 
ans, et privé par conséquent de toutes les belles 
actions que le Roi a faites depuis, ce Panégyrique, 
dis-je, quoiqu'il ne soit pas la trentième partie de 
celui de Pline, qu'on a tant vanté, a paru donner 
une plus grande idée de Louis le Grand que celle 
que Pline donne de Trajan, La préface sur les ou- 
vrages de Sarazin, que M. Ménage m'a fait l'hon- 
neur de me dédier, a été admirée de tous ceux qui 

l'ont vue Quant à ses agréables ouvrages de 

poésie, sachant qu'il ne les a jamais regardés que 
comme des jeux de son esprit, sans songer même 
à les conserver ni vouloir qu'on les imprimât, je 
dois en quelque sorte m'accommoder à sa modes- 
tie. Je dirai pourtant encore qu'en des siècles 
bien différents on a fort loué ceux qui ont été ca- 
pables de cette surprenante variété, et que ceux 
même qui cherchent à critiquer Homère et 
l'Arioste conviennent qu'ils sont admirables par 
la diversité des images qu'ils présentent à leurs 

1 . Composé en 1665, publié en 1735 dans les Œuvres diverses. 

2. Pai-is,-1671, m-k". 



318 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

lecteurs, et en cela beaucoup au-dessus de Virgile 
et du Tasse. Mais pour reprendre ce qui me reste 
à dire, tout ce que quelques personnes de la cour 
et des amis particuliers de l'auteur des Trois 
Éloges ont vu de son histoire du Roy, tombent 
d'accord qu'on y trouve tout ce qu'on admire 
dans les historiens de l'antiquité les plus parfaits. 
Ses ingénieux et solides quatrains de morale pour 
l'instruction d'un jeune prince, et que tout le 
monde connoît, en conservant un style naturel et 
noble, tel qu'il le faut pour des maximes , inspi- 
rent l'amour de la vertu agréablement; et, en der- 
nier lieu, ce que l'auteur des Eloges a écrit sur la 
religion fait assez connoître qu'il a proportionné 
son style au sujet qu'il a traité, et que, par consé- 
quent, il a eu dessein que ce dernier éloge du 
Roi, contenu avec beaucoup d'art dans une pièce 
qu'il adresse à Dieu , fut le plus élevé et le plus 
parfait. Aussi a-t-il eu l'avantage d'être loué de 
tout le monde et de l'être même par un des plus 
habiles protestants étrangers qu'on connoisse', ce 
qui n'est guère moins extraordinaire que d'être 
loué par l'envie même. Voilà, Monsieur, quel est 
le sentiment de votre très-humble et très-obéis- 
sante servante. 

1. Leibnitz. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 319 

A M. l'abbé BOISOT. 

Le 7 mars 1691. 

Vous portez^ Monsieur^ la générosité si loin 
pour M. de Belgeri^ que je ne trouve point de 
termes pour vous exprimer ma reconnoissance, ni 
pour vous louer comme vous méritez de l'être^ et 
je renferme tout cela dans mon cœur où rien ne 
se perd jamais.... Après cela, Monsieur, je ne puis 
m'empêclier de vous faire remarquer qu'il n'eût 
pas été possible de prévoir, quand j'avois garnison 
.toutes les nuits pour me garantir des voleurs, 
qu'une aventure si importune, au lieu de m'ap- 
pauvrir comme j'avois lieu de le craindre, enri- 
cliiroit mon cabinet en me faisant recevoir des 
madrigaux très-agréables, et la plus jolie lettre du 
monde que j'y conserverai soigneusement. En vé- 
,rité. Monsieur, après avoir lu ce que votre aima- 
ble amie vous écrit', je vous soupconnerois volon- 
tiers de me tromper, et je croirois que cette jolie 
lettre est de quelque personne de la cour, que des 
affaires ont menée dans votre pays, si j'en connois- 
sois quelqu'une qui écrivît avec autant d'esprit et 
autant de politesse. Ce qui m'en plaît encore infi- 
niment, Monsieur, c'est qu'il me paroît qu'elle 
croit vous faire plaisir de vous parler de moi. Car, 
du reste, les louanges d'une personne qui ne me 
connoît pas, quoique très-ingénieuses et très-bien 

1. Mil' Bor'dey; dont il sera parle ci-après. 



320 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

écrites, me donnent beaucoup d'estime pour elle 
sans me donner de vanité. 

Dieu me garde de chercher noise 
Avec- une telle Comtoise ! 
J'aime beaucoup mieux liier doux, 
Et ne répondre que par vous. 

Vous lui direz donc^ s'il vous plaît, Monsieur, 
que je ne sais pas si elle a été ou si elle est votre 
maîtresse, mais que je vois beaucoup d'apparence 
que vous avez été son maître en l'art de bien 
écrire. Mais, pour vous aider à divertir une si char- 
mante écolière, je vous envoie des vers d'un de 
mes amis de Bordeaux qui s'appelle M. Bétoulaud, 
d'un mérite fort distingué, et qui est présente- 
ment à Paris. Celui dont je parle m'a donné lieu 
de faire plusieurs présents agréables au Roi. Je 
vous envoie donc une empreinte d'une aigle qui 
tient une couronne de laurier à son bec. Cette 
aigle est gravée sur une très-belle agate orientale 
que j'ai donnée à Sa Majesté avec les vers qui rac- 
compagnent. Je vous envoie encore une empreinte 
d'un cachet de cornaline, oi^i un phénix est repré- 
senté sur un bûcher, que le même M. de Bétou- 
laud a donné à M. de Pellisson avec un madrigal 
dont vous trouverez le sens fort juste. 

Et comme les nouvelles peuvent divertir à la cam- 
pagne, je vous apprends que durant que tous les 
princes ligués sont assemblés à la Haye pour ré- 
soudre quel mal ils pourront faire à la France, nous 
voyons de tous côtés de quoi troubler leur assem* 



I 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 321 

blée ; car toute la gendarmerie a ordre de se tenir 
prête à partir au premier commandement. Toutes 
les troupes sont en mouvement en Flandre; l'artil- 
lerie doit être prête à marcher le 10 de ce mois, 
et l'on ne doute pas d'un siège avant la fin de 
mars. Tous les vaisseaux de Toulon sont en état 
de mettre à la voile ; vingt galères sont prêtes à 
Marseille. Il vient quatre mille matelots de Pro- 
vence pour nos vaisseaux de Ponant; il marche 
beaucoup de troupes en Piémont, et, de tous les 
côtés, le Roi est le plus grand roi du monde. J'es- 
père même que nous n'aurons pas un pape autri- 
chien. Voilà, Monsieur, de quoi amuser votre ai- 
mable amie, Mlle Bordey, que je voudrois bien 
qui fût la mienne : je n'en désespérerois pas si 
elle savoit à quel point je suis la vôtre. Mais, à 
mon grand regret, vous ne le savez pas vous-même, 
n'ayant nulle occasion de vous témoigner combien 
je suis, etc., etc. 



A MADEMOISELLE BORDEY'. 

Ce 16 mars 1691. 

Je VOUS suis infiniment obligée. Mademoiselle, 
de l'honneur que vous m'avez fait de m'écrire. 



1. Jeanne-Anne de Bordey, née vers 1650 à Vuillafans, près 
d'Ornans, d'une famille noble, éprouva de bonne heure un 
goût très-vif pour les lettres ; mais elle les cultivait en secret 
pour échapper au ridicule qui s'attachait alors dans sa province 
aux femmes soupçonnées de viser au bel esprit. Sa modestie 

21 



322 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

mais permettez-moi de vous dire que je suis la 
personne du monde qu'on doit le moins craindre, 
aussi vous puis-je assurer que je n'aime nulle- 
ment qu'on me craigne, et je n'ai jamais inspiré 
ce sentiment-là dans le cœur de ceux qui m'ont 

ne l'empêcha pas d'être connue du savant abbé Boisot, qui 
reçut dès lors ses confidences littéraires et rencouragea dans 
ses essais. Ce fut lui qui la mit en rapport avec M^e je Scu- 
déry, qui lui donna le nom de Belle Iris, sous lequel elle était 
connue dans les sociétés de Paris. La mort de l'abbé Boisot, 
son protecteur et son constant ami, dut être pour elle la cause 
d'un vif chagrin. Elle avait épousé peu de temps auparavant 
(1691) M. de Chandiot, d'une famille patricienne de Besançon, 
qui sut apprécier toutes les qualités de sa compagne. Elle le 
perdit en 1709, et dès lors elle vécut dans une retraite pro- 
fonde, partageant son temps entre la culture des lettres, son 
unique consolation, et la pratique de toutes les vertus chré- 
tiennes. Sa charité était inépuisable; par son testament elle 
légua toute sa fortune au Grand Hôpital dont son mari avaitété 
l'un des administrateurs et des éminents bienfaiteurs ; elle de 
mandait aussi d'être inhumée dans le cimetière de cet hospice, 
au milieu des pauvres dont elle avait été la providence, et pour 
ainsi dire, la mère. Son vœu fut exaucé. INI™" de Chandiot mourut 
le 19 mars 1737, dans un âge très-avancé. On ne connaît au- 
cun écrit de M™« de Chandiot. Une partie de sa correspondance 
avec l'abbé Nicaise et des autres amis de M"'^de Scudéry, était 
entre les mains de M. Rousselle de Bréville, de l'académie de 
Besançon; celui-ci étant mort en 1807, dans un village où il 
s'était retiré pendant la Révolution, cette correspondance de- 
vint la proie du maître d'école qui, n'en connaissant pas la 
valeur, la donnait à ses élèves pour les former à la lecture des 
vieux papiers. Ainsi rien ne subsiste plus d'une femme aussi 
V ertueuse que spirituelle ; et son nom est à peine connu dans 
une ville où sa mémoire aurait dû être impérissable. (W.) 

Sur la mort de M™« de Chandiot et sur le sort de ses pa- 
piers, voy. Revue littéraire de la Franche-Cumté, t. IV, p. 210. 

Cette lettre ne fait pas partie de la correspondance conservée 
à Besançon. Nous la tirons d'un M** de la Diblioliicquo natio- 
nale qui en renferme six autres de M^" de Scudéry à M""^ de 
Chandiot : Lettres originales, t. IV. N-Z. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 323 

vue. Bannissez-le donc, s'il vous plaît, du vôtre à 
mon égard, et la raison le veut ainsi. Car premiè- 
rement avec tout l'esprit que vous avez, vous ne 
devez craindre personne, et puisque vous ne crai- 
gnez pas M. l'abbé de Saint- Vincent qui est plus 
redoutable que moi, vous avez eu tort de m'ap- 
préhender. Je ne me pique point du tout de bel 
esprit; je parle et j'écris simplement pour me faire 
entendre, je ne cherche pas à dire de belles choses 
que peut-être je ne troQverois pas, mes premières 
pensées me semblent ordinairement les meilleures, 
je les prends comme elles viennent. Jugez après cela, 
Mademoiselle, si vous avez eu raison de me crain- 
dre; mais je puis vous assurer que si une grande 
estime peut faire naître l'amitié, vous m'aimerez 
un peu, car tout ce que j'ai vu de vous et tout ce 
que M. l'abbé de Saint- Vincent m'en a écrit, vous 
ont donné une si bonne place dans mon cœur que 
je ne suis pas indigne d'en avoir du moins une 
petite dans le vôtre, et d'obtenir la permission 
d'être toute ma vie, avec toute l'estime que vous 
méritez, votre très-humble et très-obéissante ser- 
vante. 



A M. L ABBE BOISOT. 

Le 23 mars 1691. 

Je vous envoie ma réponse à votre aimable 
amie. Monsieur, et je vous prie de lui rendre té- 
moignage que j'ai reçu sa lettre fort tard, afin 



324 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

qu'elle ne m'accuse pas d'un défaut que je n'ai 
point; car je suis fort exacte à répondre aux per- 
sonnes que j'estime. Je vous envoie ma lettre ou- 
verte, afin que vous voyiez qu'elle avoit tort de me 
craindre et que vous lui persuadiez qu'on peut 
m'aimer sans injustice. M. de Bonnecorse aura été 
fâché de ne vous trouver pas ; car je sais par 
M. son père qu'il a beaucoup de reconnoissance 
des obligations qu'il vous a. Je crois qu'il aura 
reçu une lettre de recommandation de M. le comte 
Devaux pour son colonel, qui ne lui sera pas inu- 
tile, car il est son parent et son ami. 

La plupart de nos jeunes princes partirent 
avant-hier. M. le duc de Chartres partira cette se- 
maine, mais il ne paroît pas que M. le Dauphin 
doive aller. Le secours pour l'Irlande est parti de 
Brest. Il n'y avoit encore à Rome nulle apparence 
de Pape le 24 du passé, et l'on croit que le con- 
clave traînera. Le duc de Savoie est en un état 
déplorable ; mais son imprudence le rend indigne 
de compassion. Sa femme et sa maîtresse sont 
françoises et il passe pour constant que la der- 
nière l'a engagé avec le prince d'Orange, dont on 

ne sait nulles nouvelles M. de Pellisson est à 

Versailles, à peu près comme à l'ordinaire pour sa 
santé, et je suis toujours également. Monsieur, 
votre, etc., etc. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 325 



AU MEME. 

Le 27 juillet 1691. 

Je vous envoie, Monsieur, une trop longue let- 
tre pour cette généreuse amie. Je vous en demande 
pardon et j'accourcirai celle que je vous écris au- 
tant que je le pourrai. Vous aurez su la surpre- 
nante mort de M. de Louvois^quecinq médecins et 
trois chirurgiens ont dit être empoisonné ; et l'on 
vous aura dit que M. le chancelier de France est 
aussi chancelier de l'ordre; mais je ne sais si 
vous savez que le Roi a fait ministres d'État M. le 
duc de Beauvilliers et M. de Pomponne qui ont 
tous deux une vertu distinguée. Le dernier est de 
mes anciens amis, qui a autant de capacité que 
de vertu. 

Après cela, Monsieur, je crois devoir vous dire 
que j'ai su par M. le cardinal de Forbin, que 
nous avons un pape dont on a lieu de beaucoup 
espérer pour la chrétienté Ml est Napolitain, mais 
il n'a point de neveu; il ne veut point de parents 
auprès de lui, et a déclaré qu'on ne verra point 
de Napolitains au palais. Il a le cœur droit et 
juste et d'une bonté infinie. Il aime à donner l'au- 
mône, et dès qu'il fut élu, il ordonna de changer 
quatre mille écus romains en Jules, pour donner 
aux pauvres le jour de son couronnement. Voici les 
emplois qu'il a eus, qui doivent lui avoir donné de 

1. Innocent XII, qui succéda à Alexandre VIII. (W.) 



326 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

l'expérience: Référendaire de l'une et l'autre signa- 
tures, vice-légat d'Urbin, inquisiteur à Malte, gou- 
verneur de Viterbe, nonce à Florence, archevêque 
de la ville ', nonce en Pologne, nonce à l'Empire, 
é vêque de Lucques , secrétaire des é vêques réguliers, 
maître de chambre de Clément X et d'Innocent XI, 
cardinal, évêque de Faënse, archevêque de Naples, 
et souverain pontife lo 12 juillet 1691. Il garde 
les principaux ministres du dernier pape, qui sont 
de nation francoise. Enfin il paroît qu'on ne pou- 
voit mieux choisir. Il a 87 ans, mais dune bonne 

santé et d'un esprit ferme Je suis. Monsieur, 

avec toute l'estime que vous méritez, votre, etc., etc. 



AU MEME. 

Le 29 d'août 1691. 

Ne soyez point en inquiétude. Monsieur, de la 
malice que votre aimable amie vous a faite : elle 
n'est ni contre son honneur, ni contre le vôtre, et 
je l'en estime davantage et vous aussi. Ce que je 
dis vous paroîtra peut-être une énigme, mais c'est 
à elle à vous l'expliquer. Elle n'a qu'à vous mon- 
trer ma lettre, vous l'entendrez à Theure même. 
Si je ne m'étois pas trouvée mal, je vous aurois 

1. M"' de Scudéry se trompe, il n'a point été arclievêque de 
Florence. (W.) 

Il y a une autre erreur sur l'âge de 87 ans, que M"" de 
Scudéry donne au Pape lors de son élection, tandis que les 
biographes s'accordent pour le faire mourir en 1700, âgé de 
85 ans. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 327 

répondu plus tôt. La bizarrerie de la saison a un 
peu altéré ma santé. Mais j'espère que la joie que 
j'ai de la honte dont le prince d'Orange se couvre 
tous les jourS;, aidera à la rétablir. Quand il partit 
de Londres, il dit qu'il alloit prendre Dinan, re- 
prendre Mons et gagner une grande bataille. Ce- 
pendant il n'en a rien fait et toute notre armée se 
moque de lui, depuis les princes jusqu'aux gou- 
jats. La paix de l'Empire avec les Turcs, qu'il 
avoit promise aux princes ligués, ne s'avance pas, 
le pape a refusé de l'argent à l'Empereur, et j'es- 
père qu'il accordera bientôt des bulles à la France. 
J'ai encore après cela. Monsieur, une chose à 
vous dire, et vous ne vous y attendez pas , c'est que 
je vous défie d'honorer plus M^"' Bordey que je 
l'honore. Ne vous avisez pas de me disputer cette 
vérité, car vous offenseriez injustement votre, etc., 
etc. 



A MADEMOISELLE BORDEY. 

29 août 1691. 

Le proverbe qui dit que tous chemins vont ta 
Rome, est fait exprès pour vous. Mademoiselle, 
car vous allez à la gloire par des routes tout oppo- 
sées. On vous laisse un trésor en dépôt; vous le 
révélez généreusement sans vous laisser tenter à 
nul intérêt. On vous confie un trésor d'esprit en 
vous confiant un agréable dialogue' que la modes- 

1. On n'a pu retrouver ce dialos-ue dans les papiers de Tabbé 
Boisot. (WO 



328 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

tie de son auteur veut cacher; vous me lé montrez 
pour son honneur, sans vous arrêter à une injuste 
exactitude qui priveroit votre ami des louanges 
qu'il mérite d'avoir su tourner si ingénieusement 
un entretien qu'il étoit si difficile de rendre agréa- 
ble. Je vous loue donc. Mademoiselle, et vous re- 
mercie tout ensemble de m'avoir fait part de cette 
jolie aventure dont je n'ai pu faire part à M. Pel- 
lisson ; car, encore qu'il ait rendu justice à votre 
mérite, après avoir vu les lettres que vous m'avez 
fait l'honneur de m'écrire, je vous assure, Made- 
moiselle, qu'il ne peut guère donner de temps à 
ses amis. Je le vois toutes les fois qu'il vient à 
Paris, mais il arrive souvent qu'on vient le cher- 
cher dans mon cabinet, et que ses visites sont fort 
interrompues. Cependant tenez pour certain qu'il 
vous honore autant que vous le méritez, et que je 
pourrois le récuser, si on me vouloit forcer de 
l'accepter pour juge, comme vous le désirez. Mais 
j'aime mieux vous céder, et convenir que j'eusse 
pu laisser du moins en purgatoire l'âme d'un 
homme qui hasardoit son salut pour deux mille 
écus, et qui en laissoit plus de cinquante mille à 
son fils unique. Je vous cède donc. Mademoiselle, 
sans nulle peine, mais je vous défie hardiment 
d'estimer plus M. l'abbé de Saint- Vincent que je 
l'estime, et je vais le défier, en lui répondant, de 
vous honorer plus que je fais, et d'être plus votre 
serviteur que je suis votre très-humble servante, 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 329 

A M. HUET, ÊVÊQUE d'AVRANCHES '. 

Ce 25 d'octobre [1691]. 

Je vous remercie, IMonseigneur, de m'avoir ap- 
pris que notre ami^ a eu beaucoup de voix; je ne 
le savois pas. M. Pavillon est fort honnête homme 
et par-dessus cela cousin-germain de M""* de Pont- 
chartrain'; il est constant qu'il n'y pensoit pas, je 
le sais de certitude. Si M. de Meaux et M. Dan- 
geau eussent été à l'Académie, je crois que M. de 
la Loubère l'eût emporté ; ce sera pour une autre 
fois, il se porte assez bien pour voir une autre oc- 
casion. Je suis bien aise, Monseigneur, que vous 
comptiez ma voix pour quelque chose, mais si 
vous connoissiez bien mon cœur, vous me mettriez 
du moins au premier rang de vos amies, et peut- 
être à côté de vos premiers amis, car personne 

1. Cabinet de M. Victor Cousin. 

2. M^'e de Scudéry avait recommandé à Huet, pour la place 
vacante à l'Académie par la mort de Benserade, M. de la Lou- 
bère, né à Toulouse en 16^2. 

3. Le ton de ce billet prouve que M'i" de Scudéry était 
blessée de la préférence accordée à î^avillon sur son ami, M. de 
la Loubère, qui fut ensuite nommé en 1693. La parenté de 
Mme de Pontchartrain, comptée comme un des titres de Pavil- 
lon à cette préférence, est mrme un trait assez malin pour 
Mi''^de Scudéry; mais ce qu'il y a de plaisant, c'est que la Lou- 
bère fut nommé par le crédit de M. de Pontchartrain, chance- 
lier, ce qui lui valut alors une épigramme qu'on attribue à 
La Fontaine, et avec plus de vraisemblance àChaulieu. Elle se 
termine ainsi : 

Il en sera quoi qu'on en die : 
C'est un impôt que Pontchartrain 
Veut mettre sur l'Académie. 



330 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

n'est plus que je le suis votre très-humble et très- 
obéissante servante. 



▲ M. L ABBE BOISOT. 

Le 18 décembre 1691. 

Je vous envoie, Monsieur, une lettre pour votre 
aimable amie, où vous mettrez, s'il vous plaît, le 
nom qu'elle porte aujourd'hui*, car vous ne me l'a- 
vez pas mandé. Je ne doute point que son mariage 
ne soit heureux, puisque vous l'avez approuvé Je 
n'ai pas été si prudente qu'elle, car j'ai préféré 
trois fois en ma vie la liberté à la richesse, et je ne 
m'en saurois repentir. Vous ne lui direz pas, s'il 
vous plaît. Monsieur, ce que je vous écris, car ce 
qui est bien pour une personne ne l'est pas poiir 
l'autre. Pourvu qu'elle ait la liberté de vous voir 
souvent, je ne la plaindrai pas de toutes les suites 
d'un mariage que la sympathie réciproque n'a pas 
fait. 

Vous aurez au que M. de Château-Renaud a 
amené douze mille Irlandais que le roi d'Angle- 
terre veut aller voir en Bretagne, et il en viendra 
encore quatre mille. Il y a eu une entreprise sur 
Nice qui a manqué, l'avis en étant venu de Rome au 
gouverneur de la place. Les nouvelles d'hier de 

1. Mii« Bordey avait épousé, à la fin de Tannée 1691, M. de 
Chandiot, S'il faut croire ce que dit M'''=de Scudéry dans cette 
lettre, cette union aurait été un mariage de raison et de con- 
venance dans lequel Tamour ne serait entré pour vïen. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 331 

Montmélian étoient qu'on avoit comblé le fossé et 
qu'il y avoit quatre mineurs attachés au corps de la 
place. Le Pape a commencé de donner audience 
publique au peuple et avoit écouté cent personnes 
la Veille qu'on m'a écrit. On travaille aux affaires 
de France et l'on en espère bien. 

Un fameux missionnaire^ curé des Invalides, a 
été reconnu pour être le plus grand hypocrite qui 
fut jamais*. Il est en fuite et laisse cent mille écus 
de dettes. On a trouvé dans une de ses cassettes 
cinq portraits de dames et plus de cent lettres di- 
gnes du feu; il n'y a jamais rien eu d'égal. Il étoit 
confesseur de M. le duc de Beauvilliers qui est la 
vertu même. Cette histoire a des circonstances 
qui font détester l'hypocrite et l'hypocrisie. Je 
crois^ Monsieur, qu'il est permis de se réjouir de 
ne ressembler en rien à ces gens-là, et que, sans 
vaine gloire, on en peut remercier Dieu. Cela doit 



1. De Mauroy. Voici ce qu'en dit Saint-Simon dans ses Ad- 
ditions au Journal de Dangeau, t. III, p. kZ8 : « C'étoit un prê- 
tre de la Congrégation de la mission, gentilhomme de bon 
lieu, savant et de beaucoup d'esprit et d'intrigue, grand direc- 
teur et grand cagot, qui avoit fait longtemps avec ses poulettes 
de quoi être brûlé, sans qu'on en eût le moindre soupçon, et 
avoit volé tant et plus M. de Louvois, avec qui la cure des 
Invalides lui avoit donné grande relation, et à qui il tiroit tant 
qu'il vouloit d'aumônes, et pour des sommes très-considéra- 
bles. L'éclat fut donc du plus grand scandale ; néanmoins le 
roi ne voulut pas qu'il fût poussé à bout, et le confina dans 
l'abbaye de Sept-Fonts, où il se convertit si bien qu'il y fit 
profession, et y a été plus de trente ans l'exemple le plus par- 
fait de la pénitence, de la miséricorde de Dieu et des vertus de 
cette maison, qui est la même vie et la même règle que la 
Trappe. » 



332 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

même faire estimer davantage les amis véritables 
qu'on a. Vous pouvez juger, Monsieur, que je vous 
mets de ce nombre, aussi bien que M. de Pellisson, 
et que je me fais un nouveau plaisir d'être, autant 
que je le suis, votre, etc., etc. 



A MADAME DE CHANDIOT (MADEMOISELLE BORDEY). 

Le 18 décembre 1691. 

J'ai une si bonne opinion de votre jugement. 
Madame, que je ne doute pas qu'il ne faille se 
réjouir avec vous de votre mariage, quoique ce 
soit, selon moi, la chose du monde la plus difficile 
à faire bien à propos. Mais si j'avois l'honneur de 
connoître celui que vous avez choisi pour époux, 
je me réjouirois hardiment avec lui, car je le 
trouve le plus heureux du monde d'avoir une 
femme de votre mérite. Je vous souhaite, Madame, 
tout le bonheur dont vous êtes digne, et je sou- 
haite en même temps qu'en changeant de condi- 
tion, vous n'ayez pas changé de sentiments pour 
moi, qui suis toujours plus que je ne puis l'ex- 
primer, 

Votre, etc., etc. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 333 

A M. HUET, ÊVÊQUE d'aVRANCHES '. 

[Fin de 1691.] 

Je vous dois, Monseigneur, non-seulement des 
remercîments et des louanges, mais de l'admira- 
tion pour avoir si bien su éclaircir ce que la 
géographie ancienne a de plus obscur et de plus 
embrouillé. Comme j'ai autrefois assez voyagé sur 
les bords de l'Euphrate^ et que depuis peu j'ai 
fait un petit voyage à Suze, et que les auteurs qui 
en ont parlé sont de ma connoissance, j'ai pris 
beaucoup de plaisir à vous voir concilier des opi- 
nions si différentes, et tirer la vérité, ou du moins 
la vraisemblance, de tant de sentiments contraires. 
Je vous loue donc et vous admire. Monseigneur, 
et je suis avec beaucoup de sincérité, 

Votre, etc. 



A M. L ABBE BOIJiOT. 

11 janvier 1692. 

Comme ce n'est pas ma coutume. Monsieur, de 
me laisser surpasser en témoignages d'amitié, je 

1. Copie de Léchaudé d'Anisy. 

2. Le livre pour lequel M"" de Scudéry adresse à Huet des 
remercîments est son ouvrage sur la Situation du Paradis ter- 
restre, qu'il place en effet au confluent de TEuphrate et du 
Tigre. (Cet ouvrage parut à Paris, chez Anisson, 1 vol. in-12, 
1691.) —Le privilège est du 1 1 octobre. Quant aux voyages de 
Mil' de Scudéry aux bords de TEuphrate et à Suze, on voit 
que c'est une allusion à ses romans. 



334 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

VOUS rends confidence pour confidence, en vous 
apprenant que la dernière page de votre dernière 
lettre a pensé donner de la jalousie à M. de Pel- 
lisson, et qu'elle lui a paru si bien écrite que^, si 
la modestie naturelle l'avoit pu souffrir, il l'auroit 
fait imprimer. Il en a parlé à M. l'abbé de Fer- 
rièrcs * avec tant d'éloges que je la lui montrerai 
la première fois qu'il me verra. Tout ce que je 
vous dis, Monsieur, est vrai au pied de la lettre, 
et je vous assure, avec la sincérité dont je fais 
profession, que personne en France ne peut mieux 
écrire. Cet endroit de votre lettre a un caractère 
de politesse aussi digne d'un honnête homme de 
la cour que d'un excellent académicien. 

Après cela. Monsieur, j'ai à me réjouir avec 
vous de ce que vous avez des bulles qui sont 
l'objet des désirs de tant d'évêques, et je suis bien 
aise de savoir qu'un cardinal, qui est un de mes 
plus anciens et intimes amis^, ne vous a pas été 
inutile. Mais il est à souhaiter que le Pape finisse 
bientôt les affaires de France. Les effi'oyables 
désordres que les troupes allemandes font dans le 
Modenais, le Parmesan et le Plaisantin y peuvent 
contribuer, et la prise de Montmélian donne beau- 
coup de force aux négociations de M. de Rebenac. 
La consternation a été grande à Turin en voyant 
le gouverneur de cette place n'y ramener que cin- 



1. Probablement l'abbé de Faure-Ferriès, qui publia le Traité 
de ^Eucharistie de Pellisson. 

2. De Forbin-Janson. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 335 

quante Piémontais ; tous les Savoyards étant re- 
tournés chez eux, ou ayant pris parti dans nos 
troupes. M. de Chamlay est allé visiter la place 
afin de résoudre si on la rasera ou si on la fera 
rétablir pour la garder : il faut cinq cent mille 
francs pour la réparer. Il court bruit de quelque 
dessein en Flandre, soit pour Sharleroi ou pour 
Namur; mais ce n'est encore qu'un bruit. Comme 
vous me marquez, Monsieur, que M™" de Chandiot 
n'a pas autant de loisirs qu'autrefois, je ne ré- 
ponds pas à sa réponse, et je me contente de vous 
prier de l'assurer que je lui souhaite un grand 
nombre d'années heureuses, et pour vous. Mon- 
sieur, en vous désirant tout le bonheur dont vous 
êtes digne, c'est vous désirer des biens infinis. 
Mais permettez-moi en même temps de désirer 
que vous me conserviez toute votre amitié et que 
vous soyez persuadé que je suis très-sincèrement 
votre, etc. 

, P. S. J'apprends qu'hier le mariage de M^^^ de 
Blois ^ et de M. le duc de Chartres fut arrêté. Le 
Roi donne deux millions d'argent, cinquante mille 
écus de pension, le Palais-Royal en propre et cent 
mille écus de pierreries. J'apprends encore qu'il 
est arrivé dix- huit vaisseaux anglois chargés d'Ir- 
landais et qu'il en viendra encore dix, et qu'en 
dernier lieu on a rompu la grande écluse entre 
Charleroi et Namur, ce qui incommodera beau- 
coup la navigation des ennemis. 

1. Fille naturelle de Louis XIV et de M"i« de Montespan. Ce 
mariage eut lieu le 18 février 1692. 



336 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

AU MÊME. 

Le 5 avril 1692. 

Quand on écrite Monsieur, comme vous écrivez, 
on ne doit pas craindre ni d^être oublié, ni d'im- 
portuner; aussi ai-je lu cet endroit de votre lettre 
comme une excuse modeste d'avoir été si long- 
temps sans me donner de vos nouvelles, et je la 
reçus agréablement sans la prendre dans le sens 
que vous voulez lui donner. M. de Pellisson vous 
pourroit témoigner que je lui parle de vous très- 
souvent. Je voulois môme vous envoyer un exem- 
plaire delà seconde édition de son dernier ouvrage, 
où vous verrez des additions fort curieuses; mais 
il a voulu que vous l'eussiez de sa main qui vaut 
mieux que la mienne. J'ai été fort aise d'apprendre 
que M. le baron de Bressey' et M. le chevalier de 
Vaudrey sont de votre pays et de votre connois- 
sance; car je connois leur mérite par la renommée, 
et j'ai un ami particulier qui a contribué à attacher 
le premier au service du Roi. Car ayant été pris 
auprès de Namur par un parti de Dinan, il fut 
envoyé au fort de l'Escarpe proche Douai, dont 
M. de Valcroissant, gentilhomme de Provence qui 
a été gouverneur de M, de Barbezieux, est gouver- 

1. Jean-Claude de Bressay de Belfrey servait (-omirie ingé- 
nieur dans l'armée espagnole, lorsqu'il entra au service de 
France en 1691. Maréchal de camp le 30 avril 1692, il fut au- 
torisé, le le' juillet suivant, à lever un régiment d'infanterie 
de son nom; enlin, le 3 janvier 1694, il obtint le grade de 
lieutenant général. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 337 

neur^ et fort de mes amis depuis longues années. 
Vous savez sans doute que le Roi l'a fait maréchal 
de camp, avec deux mille écus de pension, et qu'il 
lui donne de quoi lever un régiment à titre étran- 
ger. Le Roi Fa parfaitement bien traité : je le sais 
par M. de Valcroissant qui l'a bien servi. Le Roi 
lui fera rendre M"'" sa femme qui est à Namur; 
car il y a plusieurs officiers espagnols prisonniers. 
Pour M. le chevalier de Vaudrey, son action d'éclat 
a été d'un héros de roman. Aussi ai-je ouï dire 
que Madame Royale de Savoye la douairière en avoit 
eu le cœur fort touché. Je suis ravie que vous 
ayez un ami si brave. Je ne savois pas la devise 
de sa maison, qu'il mérite bien\ La semaine sainte 
fait une grande stérilité de nouvelles, Monsieur; 
je ne puis louer le mari de votre aimable amie de 
l'avoir dérobée au monde, mais je la loue de sa 
sage conduite, et je me persuade qu'on vous l'a 
moins dérobée qu'au public, et que vous pourrez 
l'assurer de mon service très-humble. Pour vous, 
Monsieur, je n'ai qu'à vous assurer que mon 
estime et mon amitié dureront autant que la vie 
de votre, etc., etc. 



30 avril 1692. 

Je vous dois. Monsieur, non-seulement une ré- 
ponse, mais mille remerciements d'une visite que 

1. J'ai Valu, vaux et vaudrai. (W.i 

22 



338 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

M. le Président Boisot* m'a faite; car si vous ne 
lui aviez pas dit du bien de moi, je ne l'aurois pas 
reçue. Je souhaite qu'il ne s'en soit pas repenti. Je 
vous dois encore un compliment très-honnete de 
M™^ de Ghandiot dans un billet qu'elle a écrit à 
M. de Pellisson, qui est d'un tour si délicat qu'il 
n'y a personne qui ne voulût l'avoir écrit. Je vous 
prie, Monsieur, de la louer et de la remercier de 
ma part. Gomme je ne doute pas que Monsieur 
votre frère ne vous mande toutes les nouvelles du 
monde, je ne vous parlerai de la belle entreprise 
d'Angleterre que parce que je ne m'en saurois em- 
pêcher; rien n'étant plus glorieux pour Louis le 
Grand que d'envoyer une armée de trente mille 
hommes pour rétablir le roi d'Angleterre, dans le 
même temps qu'il a tant de princes ligués contre 
lui. Gependant j'avance hardiment qu'il n'y a que 
les vents contraires qui puissent empêcher le 
succès de cette héroïque entreprise. 

Gomme j'ai des amis et des parents tout le long 
des côtes de Normandie, je sais tout ce qui s'y 
passe. Le roi d'Angleterre arriva à Gaen le 24 de 
ce mois, à quatre heures après-midi. 11 y trouva 
mylordDanchot(sic), le colonel Canon et les prin- 
cipaux officiers écossois qui avoient débarqué au 
Havre. Us se saluèrent avec tant de marques de 
tendresse que ce prince en eut les larmes aux 
yeux. Ils furent très-contents de lui. Ce prince 

1. Jean- Jacques Boisot, frère cadet de l'abbé de Saint- 
Vincent, président à mortier en 1686, mort le 17 octobre 
1731. (W.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 339 

partit le lendemain^ à cinq heures du matin, pour 
aller a son armée, composée de vingt mille hom- 
mes de bonnes troupes, sans compter les dix mille 
qui doivent s'embarquer au Havre, oii M. de Choi- 
seul étoit déjà arrivé, et où le marquis de Nes- 
mond, frère d'un de mes amis, avoit ordre de se 
rendre. M. de Tourville doit mettre à la voile le 
27 pour aller à la Hogue, ou le roi d'Angleterre 
doit s'embarquer, et l'on m'écrit du Havre que 
dans peu on verra passer huit à neuf cents voiles 
qui iront fondre en Angleterre. J'ai vu des lettres 
de la Haye. L'usurpateur étoit à Loo, Ijrouillé avec 
M. de Bavière et fort embarrassé. On dit toujours 
que le Roi partira le 12 de mai; mais je ne puis 
croire que son voyage soit long. 

Le bibliothécaire du Vatican est mort : c'étoit 
un grand ennemi de la France. L'entreprise d'An- 
gleterre va faire un grand bruit dans ce pays-là. 
Le prince de Danemarck y est, et viendra en 
France ensuite. Comme vous aimez les belles 
choses, je vous envoie de beaux vers d'un de mes 
amis de Bordeaux ; en voici le sujet : Il m'envoya 
le jour de Féquinoxe, que le soleil commence de 
remonter, une pierre gravée et très-antique. On 
voit tous les signes du zodiaque à l'entour et le 
soleil dans son char au milieu. Et comme on 
parle en même temps du voyage du Roi et que le 
soleil est sa devise, M. Bétoulaud applique heureu- 
sement le voyage du Roi autour du soleil. La 
pierre est en jaspe oriental et les habiles médail- 
listes disent que c'est un talisman. J'ai cru que 



340 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

VOUS seriez bien aise de voir ce petit ouvrage' eL 
que vous pardonneriez à l'auteur les trop grandes 
louanges qu'il donne à votre, etc., etc. 



AU MEME. 

10 mai 1692. 

Je vous prie, Monsieur, de me pardonner la 
liberté que je prends de vous envoyer une réponse 
que je dois à M'"" de Chandiot, que je serai bien 
aise que vous lui rendiez en main propre. Après 
cela, Monsieur, je vous dirai que le Roi part au- 
jourd'hui avec toute sa royale famille pour aller 
coucher à Chantilly où il séjournera demain, et 
lundi il ira à Compiègne, mardi à Noyon et mer- 
credi à Ghâteau-Cambresis On m'écrit du camp 

du roi d'Angleterre qu'il y arrive tous les jours 
des Anglois qui assurent qu'on l'y attend avec 
impatience, et que la plupart des grands seigneurs 
sont à leur tête qui se déclareront pour lui dès 
qu'il paroîtra. Il arrive aussi à sou camp des 
Écossois et des Irlandais ; mais le temps est cause 
que la flotte de Brest n'est pas encore à la Hogue. 
Celle de Saint-Malo, composée de trois cents voiles, 
a passé au Havre où quatre mille chevaux s'em- 

1. Voy. dans la Nutice, p. 100, ce que nous avons dit des 
pierres gravées données au roi par W^^ de Scudéry. Celle dont 
il est ici question figure encore au Cabinet des médailles sous 
le n° 23y2, parmi les Inlailles modernes. Sa non antiquité est 
reconnue depuis longtemps. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 341 

barquent. Il ne faut que douze heures pour passer 
de la Hogue aux ports d'Angleterre. Une chose 
qui fait beaucoup raisonner, c'est qu'on a défendu 
à tous nos armateurs d'attaquer ni de prendre nuls 
vaisseaux marchands anglois; cela est positive- 
ment vrai. Le prince d'Orange paroît, dit-on, en 
grande indolence à Loo. 

Tout va bien à Constantinople;j'en eus hier des 
nouvelles; et tout va bien à Rome. Il devoit y 
avoir consistoire le lundi d'après le jour qu'on 
m'écrivoit, et le Pape avoit fait la veille une action 
de grande vigueur dont on le louoit fort. Le prince 
Tassi (Taxis), qui a l'intendance des postes d'Es- 
pagne, de Naples et de Milan, et qui, en cette 
qualité, a les armes d'Espagne sur sa porte, ayant 
eu quelque démêlé avec le secrétaire de l'ambassa- 
deur de Venise, commanda à son cocher de faire 
verser le carrosse de ce secrétaire au milieu du 
Cours. Mais le cocher maladroit en versant le se- 
crétaire versa aussi son maître *, qui en fut si ir- 
rité, qu'il battit et maltraita un laquais de l'am- 
bassadeur de Venise, qui suivoit le secrétaire, et 
parla même insolemment de l'ambassadeur et de 
la République. Le lendemain, craignant quelque 
insulte de cet ambassadeur, il fut faire cortège à la 
cavalcade des cardinaux, et fut aussi au Cours, 
son fils avec lui et plusieurs braves, avec des ar- 
mes cachées dans son carrosse. Il en avoit même 
trente bien armés chez lui; de sorte que le Pape 

1. C'est-à-dire son propre maître, comme la suite Tindique. 



342 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

apprenant cela, envoya deux cents sbires avec une 
compar>;nie du château Saint-AngC;, qui prirent le 
prince Tassi;, son fils et ses trente braves qui firent 
pourtant une décharge, et les menèrent en prison. 
L'ambassadeur d'Espagne a filé doux et ne s'en est 
pas mêlé. J'ai cru que vous seriez bien aise de sa- 
voir cela. 

.le suis. Monsieur, très-sincèrement votre, etc., 
etc. 



AU mi;me. 

31 mai 1692. 



Il y a si longtemps que je vous dois une ré- 
ponse, Monsieur, que peut-être avez-vous oublié 
que je vous la dois. Mais je ne laisse pas de vous 
en demander pardon, quoique je n'aie nul tort; 
car des embarras imprévus ne m'ont pas laissé le 
temps de respirer. Et puis, 3Ionsieur, votre der- 
nière lettre étoit si excessivement modeste qu'il 
eût fallu vous en gronder. J'en ai fait convenir 
M. de Pellissonqui vous fait bien des compliments. 
Sa santé est toujours assez incertaine et la bizar- 
rerie de la saison y contribue pour beaucoup. Car 
je n'ai jamais vu un tel printemps. 

Cependant les armes du Roi sont en état de le 
faire vaincre de toutes parts. Nos trente-cinq ga- 
lères aux côtes d'Italie ont vu prendre Oneille, l'é- 
pée à la main, aux troupes qu'elles avoient des- 
cendues en ce iieu-là ; et le Roi avec ses formida- 
bles armées fait trembler toute la Flandre, et 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 343 

trembler un usurpateur si intrépide qu'il n'a ja- 
mais craint Dieu. La Gazette vous dira sans doute 
que Namur fut investi le 24^ par M. de Boufflers, 
entre Sambre et Meuse; mais je ne sais si elle vous 
dira assez bien que le Roi ayant décampé, condui- 
sit son armée sur quatre colonnes, Sa Majesté se 
tenant à la plus proche des ennemis. Il la condui- 
sit avec toute la capacité d'un général consommé 
en l'art militaire. Il fut, suivi de Vauban, recon- 
noître la place, marquer le camp, les attaques et 
les batteries et donner ordre à toute chose, jusques 
à régler les fronts de l'armée. Celle de M. de 
Luxembourg couvre le siège à une lieue et demie 
de là. Les ennemis ont tiré trois mille chevaux de 
la place, dont ils se repentent. Le prince d'Orange 
est vers Bruxelles qui assemble des troupes ; on 
dit qu'il n'a pas encore trente-six mille hommes. 
Il est sorti trente dames de Namur que le Roi a 
fait arrêter. On ne sait pas encore ce qu'il veut en 
faire. Vauban assure que le siège ne sera pas long. 
La ville est commandée par deux montagnes d'où 
on la mettra en cendres. Le 21, M. le duc, M. de 
Villeroy et M. de Bressey arrivèrent devant Namur. 
Je reçois dans ce moment des lettres de la Hogue 
qui m'assurent que M. de Tourville a dû y arriver 
jeudi 29 de ce mois, avec les escadres de M. de Châ- 
teau-Renaud et de M. de Villette qui l'ont joint. On 
m'interrompt pour me donner une lettre du Havre 
du 29, qui porte que depuis dix heures et demie 
on entendoit des décharges continuelles de canon : 
ce qui fait croire qu'il y a un combat entre les 



344 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

deux flottes, et que les cluiloupes qui étoient venues 
disoient que ce combat se faisoit à treize lieues de 
là au nord-ouest. J'en aurai apparemment demain 
des nouvelles, je vous les manderai l'ordinaire 
prochain. Permettez-moi d'assurer M""" de Clian- 
diot de mon service très humble, Monsieur, et 
me croyez autant que je le suis 

Votre, etc., etc. 

P. S. J'apprends que le Roi a enA'oyé les trente 
dames dans une abbaye de religieuses et ordonné 
qu'on les traite magnifiquement et avec beaucoup 
d'honnêteté. Cela est fort beau au Roi. 



AU MEME. 

20 juillet 1692. 

Je reçus hier au soir, Monsieur, votre lettre du 
15 qui m'a fait beaucoup de plaisir; car j'allois 
vous écrire pour me plaindre de votre silence, et 
pour vous envoyer un madrigal qui vous fera voir 
que j'ai trouvé plus de facilité à railler le prince 
d'Orange qu'à louer le Roi. 11 est vrai queje le loue 
ailleurs, et qu'ayant écrit à M"" de Maintenon à 
Dinan et au R. P. de la Chaise devant Namur, ce 
madrigal n'est qu'un petit enfant perdu qui court 
le monde. Je souhaite pourtant qu'il ne vous dé- 
plaise pas. M. Perrault de l'Académie a fait quatre 
vers assez plaisants, les voici : 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 345 

AUX JÉSUITES DE l'aRMÉE. 

Commodément, aussi bien qu'en lieu sur, 
Vous avez vu le siège de Namur ; 
C'est un emploi bien digne de louange; 
Plus n'en a fait ce grand prince d'Orange, 

Enfin^ Monsieur, c'est la mode de se moquer de 
lui, et tout Paris est rempli de chansons de ce ca- 
ractère-là. Je crois que dans un mois j'aurai deux 
petits volumes à vous envoyer. Apprenez-moi par 
quelle voie je pourrai vous les faire tenir. Le Roi 
est revenu en parfaite santé. Il a donné de fort 
bonne grâce le gouvernement d'Antibes au neveu 
du cardinal de J an son dont le père vient de mou- 
rir*, lia dit, en le donnant, qu'il le donnoit aux 
services de l'oncle et du père. J'en écrirai demain 
à cette Éminence. Au reste, vous vous moquez de 
moi quand vous me dites que vous me devez une 
partie des honneurs qu'on vous a rendus à votre 
voyage; car vous ne les devez qu'à votre mérite. 
Mais vous me devez un peu d'amitié, parce que je 
suis sincèrement, avec toute l'estime que vous 
méritez, votre, etc., etc. 

P. S. Excusez une très-mauvaise plume et me 
permettez d'assurer l'aimable M™^ de Chandiot de 
mon service très-humble. 

r. Joseph de Forbin, marquis de Janson, gouverneur d'An- 
tibes, comme l'avait été son père Laurent de Forbin, mort le 
2 du même mois. Nous avons parlé du Cardinal, p. 24 de la 
Notice. 



346 CORRESPONDANCE CHOISIE. 



AU MEME. 

Le 20 septembre 1692. 

Je ne sais^ JMonsieur;, ce que vous pensez de mon 
silence; mais je vous assure que la cause n'en est 
fâcheuse que pour moi, et que dans le temps que 
je ne vous ai pas répondu, je me suis souvenue 
tous les jours que je devois vous répondre, et que 
je me privois d'un grand plaisir en ne vous don- 
nant pas lieu de me faire l'iionneur de m'écrire. 
Mais un rhume, un procès au Grand Conseil' et 
plusieurs autres embarras m'ont fait résoudre 
d'attendre que je puisse vous envoyer deux petits 
volumes d'Entretiens de morale^ pour faire ma paix 
avec vous. Mais par malheur il y a tant de fautes 
d'impression, sans compter les miennes, que je 
ne sais s'ils seront bien propres à vous apaiser, 
en cas que vous m'ayez fait l'honneur d'être un 
peu irrité de mon silence. Quoi qu'il en soit, 
Monsieur, je vous demande une voie pour vous 
les envoyer; car j'appris hier par M. de Pellisson 
que M. le président Boisot est à Besançon en bonne 
santé, dont je suis fort aise; et vous me ferez le 
plaisir de l'assurer de mon très-humble service. 
Nous eûmes avant-hier, ici et à Versailles, un 
tremblement de terre: je le sentis mais je ne le 
connus pas d'abord. J'étois assise dans une chaise 



1. Voy. la Notice, p. 109. 

2. Paris, 1692, 2 vol. in-12. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. S47 

qui touchoit la porte d'un petit cabinet de la 
chambre où je couche^ qui n'est pas celle que vous 
avez Yue. Je sentis que cette porte ébranloit ma 
chaise, et ma chaise m'ébranloit moi-même. Mais 
comme cela dura peu, j'ai cru que c'étoit un chat 
enfermé dans le cabinet qui en vouloit sortir, et je 
n'en eus nulle émotion. Mais une heure après 
dîner, je sus que dans tout mon quartier il n'y 
avoit pas de maison oii il ne se trouvât quelqu'un 
qui ne s'en fut aperçu. Et il fut si fort à Notre- 
Dame que tous ceux qui s'y trouvoient en sortirent, 
croyant que l'église alloit tomber. On sentit aussi 
le tremblement plus fort sur les ponts qu'ailleurs. 
M. de Pellisson m'écrivit hier qu'il s'étoit fait 
sentir si fort à Versailles, au Grand-Commun où 
il loge, au château, à la Ville et à la paroisse, que 
le peuple songeoit déjà à quitter les maisons et à 
gagner la campagne. Le Roi étoit à Marly: on ne 
savoit pas encore hier si on l'y avoit senti; mais 
une laitière de Montreuil me dit hier que tous les 
arbres avoient été ébranlés et que ceux qui descen- 
doient la montagne ne pouvoient s'empêcher de 
tomber: par bonheur cela fut court. M. de Pellisson 
n'en sentit rien, car il s'étoit endormi dans une 
chaise après avoir dîné, et le valet fut le seul ([ui 
s'en aperçut. J'ai cru, Monsieur, devoir vous dire 
cet événement dont tous les rois du monde ne sont 
pas les maîtres. Je ne vous dis point que tout va 
bien de toutes parts, ma lettre est déjà trop longue, 
mais seulement que M"'" la baronne de Bressey est 
ici pour solliciter les affaires de son mari. M. de 



348 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Valcroissant est venu avec elle. On m'a dit qu'elle 
est jeune et belle, et peut-être me viendra-t-elle 
voir. Son mari est à Arras. Permettez-moi d'assu- 
rer JM""' de Chandiot de mon service très-humble 
et de la justice que je rends à son mérite, et de 
vous assurer vous-même, Monsieur, que personne 
ne vous honore plus que je fais, ni n'est plus véri- 
tablement votre, etc., etc. 

P. S. J'apprends que le tremblement de terre a 
été à Marly comme à Versailles, sans y faire aucun 
mal. 



AU MEME. 

11 octobre 1692. 

Je vous écris aujourd'hui. Monsieur, par un 
temps si extraordinaire qu'on ne peut sempêcher 
de s'en plaindre. Il fit hier un jour de mois de 
mars ; le soleil étoit fort clair, il geloit un peu à 
la campagne et le froid étoit modéré. Présen- 
tement toutes les maisons sont couvertes de neige 
et il y en a plus d'un pied de haut dans mon jar- 
din; et il en tombe encore en telle abondance que 
l'air en est obscurci. Et, avec cela, il fait un grand 
vent et un froid très-piquant: ce qui n'accommode 
pas une santé délicate comme est celle de M. de 
Pellisson, ni une enrhumée comme moi, ni les 
armées qui sont encore en campagne. Après cela, 
Monsieur, je vous dirai que je n'ai pas été obligée 
d'envoyer au collège de Bourgogne; car M. l'abbé 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 349 

Rend* est venu lui-même prendre les livres que 
je vous destinois. Et comme il y avoit déjà assez 
de monde dans mon cabinet^ et que je ne parle pas 
de loin, je ne pus l'entretenir comme je l'eusse 
voulu, et je ne le remerciai qu'en le conduisant 
dans ma chambre. Vous trouverez des fautes d'im- 
pression sans nombre qui ne sont pas à l'errata. 
Ne les confondez pas avec les miennes et excusez 
les unes et les autres. Souvenez-vous, Monsieur, 
que je vous ai demandé vos sentiments sincères ; 
je fais la même prière à M™° de Cliandiot. Mais 
pour les avoir tous purs, je les demande de sa 
main, afin d'avoir deux plaisirs pour un. Assurez- 
la, s'il vous plaît, de mes très-humbles services et 
d'une estime très-distinguée. N'allez pas vous fi- 
gurer que je cherche à me faire louer, au contraire 
je ne veux que m'instruire. 

Je ne vous dis pas de nouvelles, car vous ne 
pouvez ignorer que les armes du Roi ont été vic- 
torieuses en Allemagne comme en Flandre ; que le 
duc de Savoye a abandonné le peu qu'il avoit pris, 
de peur d'être pris lui-même, et qu'au lieu d'être 
un conquérant, il n'est qu'un brûleur de maisons. 
On me dit hier qu'il a la fièvre tierce; cela est 
extraordinaire après avoir eu la petite vérole. Le 
prince d'Orange n'est pas sorti de Flandre fort 
héroïquement : car il partit de nuit sans dire 
adieu à personne; ses gardes demeurèrent en état 

i. D'une famille patricienne de Bayonne; il y a eu des co- 
gouverneurs de ce nom et des conseillers au Parlement. Elle 
est éteinte depuis la fin du dernier siècle. (W.) 



350 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

jusqu'au lendemain au jour qu'on déclara son 
départ. On croit qu'il passera en Angleterre, où 
les esprits sont fort divisés. Le prince régent de 
Wirtemberg, que M. le maréchal de Duras a pris, 
est très-bien fait, a beaucoup d'esprit et n'a nul 
accent ni nul air étranger. Le Roi et la Reine 
d'Angleterre sont à Fontainebleau où le Roi les a 
reçus, comme les deux dernières années, avec une 
magnificence toute royale et une honnêteté hé- 
roïque. Vous en connoîtrez une partie dans un des 
Entretiens. Permettez- moi, Monsieur, de faire 
mille compliments à M. votre frère et de vous 
assurer sincèrement que personne ne vous estime 
et ne vous honore plus que votre servante, sans 
excepter M. de Pellisson. 



AU MEME. 

3 novembre 1692. 

Je dois réponse. Monsieur, à deux de vos lettres, 
mais un grand rhume et beaucoup d'affaires très- 
différentes m'ont empêchée de me donner l'hon- 
neur et le plaisir de vous répondre plus tôt. Il y a 
une chose dans la première dont j'aurois profité si 
je l'avois sue lorsque je fis la conversation sur la 
tyrannie de l'usage; car cela me fait croire que 
j'ai eu raison de le faire. En effet. Monsieur, peut- 
on rien voir de plus différent que l'usage singu- 
lier de Besançon et celui de tous les autres lieux 
du monde, et surtout de celui delà cour de Paris? 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 351 

Car vous me dites qu'il faut cacher soigneusement 
dans votre ville que j'ai l'honneur d'avoir quelque 
commerce avec M™" de Chandiot : et il m'est arrivé 
plusieurs fois que d^s dames que je n'ai jamais 
vues ont dit que j'étois de leurs amies et que 
je leur écrivois. Mais du moins me sera-t-il per- 
mis de parler de son mérite à M. de Pellisson et 
de me louer de sa bonté. 

Pour votre seconde lettre. Monsieur, je com- 
mence d'y répondre par vous remercier de la 
manière dont vous avez reçu mon présent. Je vous 
envoyé le véritable errata que j'ai fait mieux que 
celui de l'imprimeur, et vous verrez que .les 
anciens Romains, qu'on a mis au lieu de mettre 
les Lacédémoniens est une faute d'impression. Cela 
est su trop généralement pour être une ignorance. 
Vous me ferez plaisir de me renvoyer cet errata. 
Pour ce que vous me dites, 3Ionsieur, que les lec- 
teurs aimeroient mieux qu'on leur laissât la 
liberté déjuger, vous me permettrez de vous dire 
que je n'exécuterois pas le dessein que mes amis 
m'ont fait prendre, si je suivois vos avis. Car ces 
entretiens ne sont pas ceux de deux philosophes 
de la secte de Diogène, ce sont des hommes et des 
dames du monde qui doivent parler comme on y 
parle. Et il est constamment vrai que le bel usage 
veut qu'on relève avec esprit ce qui se dit d'agréa- 
ble dans une compagnie composée de personnes 
qui savent l'exacte politesse, et les conversations 
auroient un air sec et incivil sans cet usage. De 
sorte. Monsieur, que voulant faire passer la poli- 



352 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

tesse de notre temps au temps qui viendra, j'ai du 
faire parler les personnages que j'introduis comme 
les honnêtes gens parlent. Pour l'endroit de 
l'amour-propre si caché dans notre cœur, il faut 
qu'il m'aveugle puisque je ne puis deviner ce que 
vous y devinez. Et comme cela a passé devant les 
yeux de M. de Pellisson sans qu'il s'y soit arrêté, 
et devant ceux de trois ou quatre personnes à qui 
j'ai montré cet endroit depuis votre objection, et 
qui n'y ont rien trouvé à dire, j'ai lieu de croire 
que s'il y a faute, elle doit être petite. Pour ce mot 
de sentiments dont vous me parlez, peut-être seroit- 
il mieux qu'il y eût ; d'inspirer de semblables senti- 
ments, au lieu de susceptibles. Mais, Monsieur, je 
serois bien glorieuse, s'il n'y avoit pas d'autres 
imperfections à mon ouvrage. Il est vrai que ces 
sentiments sont si heureux dans le monde^ que je 
crois que quelque constellation cache leurs défauts. 
Je viens de recevoir une lettre de M. l'évêque 
d'Agen*, qui est le plus éloquent prélat du 
royaume, et une de. M. l'évêque d'Avranches* qui 
est le plus savant, qui me persuadent ce que je 
dis. Une jeune demoiselle de quatorze ans a fait 
des vers au-dessus de son âge, pour les louer; 
une autre de vingt-quatre ans en a fait de très-jolis. 
M. le Camus Melson' en a fait aussi, et MM. Bé- 



1. Mascaron. ]M"« de Scudéry, en le disant le plus éloquent 
prélat du royaume, oublioit Bossuet. Mais Bossuet ne l'avoit 
pas apparemment remerciée de Fenvoi de son ouvrage. (W.) 

2. Huet. 

3. Voy. Historiettes. (\V.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 353 

toulaud et Bosquillon_, Petit et plusieurs autres en 
ont fait de très-beaux. Mais au milieu de tout 
cela^ Monsieur, je donne à votre suffrage le prix 
qu'il mérite et je tiens à grand honneur que les 
Entretiens ne vous aient pas ennuyé. Ma lettre est 
déjà si longue que je n'ose y rien ajouter, si ce 
n'est de vous supplier de me permettre d'assurer 
M. votre frère de mes très-humbles services et 
d'être bien persuadé que personne ne vous estime 
et ne vous honore plus que je fais, ni n'est avec 
plus de sincérité votre, etc. 



A M. HUET, ÊVÊQUE d'aVRANCHES '. 

[1692.] 

Je suis ravie, Monseigneur, de vous retrouver 
dans votre billet tel que je vous trouvai autrefois 
à Chasse-Midi® et dans mon cabinet, et je vous 
assure aussi qu'à la réserve de mes oreilles qui ne 
valent rien, vous me trouverez toujours la même. 
J'ai murmuré en secret que vous ne m'ayez rien 
dit sur la mort de M. Ménage^ Vous aurez pu 
voir que mes amis vivent dans mon cœur après 
leur mort par ce que j'ai dit de M. de Montausier*. 

1. Communiquée par M. Etienne Charavay. 

2. Chasse-Midi, Cherche-Midi, maison religieuse établie en 
163'i: dans la rue de ce nom. M°i« de Rochechouart-Morteniart, 
future abbesse de Fontevrault, y allait souvent, et Marie-Éléo- 
nore de Rohan y mourut. 

3. Ménage mourut le 23 juillet 1692. 

k. Montausier était mort le 17 mai 1690. Voir aux Poésies 
les vers que. W"- de Scudéry fit à cette occasion. 

23 



354 CORRESPONDANCE CHOISIE 

Vous jugez de là, Monseigneur^, si je puis oublier 
les vivants^ surtout quand ils ont un mérite aussi 
distingué que le vôtre; aussi vous puis-je assurer 
que c'est pour toute ma vie que je suis votre très- 
humble et très-obéissante servante. 

P. S. Je voudrois fort que TEntretien sur la 
Reconnoissance ne vous déplût pas^ je ne sais si 
je l'oserai espérer. 



A M. L ABBE BOISOT. 

21 février 1693. 

N'attendez aujourd'hui de moi que des larmes 
et des plaintes, Monsieur, car la perte que j'ai 
faite est si grande, et la douleur que j'en ai est si 
vive, que rien ne la peut ni égaler ni exprimer. On 
peut dire sans flatterie que le Roi y perd le plus 
zélé de ses sujets, le siècle un grand ornement, 
les belles-lettres un grand éclat, tous ses amis une 
âme héroïque et la religion un grand défenseur. 
Mais je crois perdre plus que tout cela ensemble ; 
car un ami de quarante années de ce mérite-là, 
qu'on a connu dans la bonne et dans la mauvaise 
fortune et trouvé toujours également digne d'ad- 
miration dans l'une et dans l'autre, est une perte 
que nulle autre ne peut égaler. Chacun a eu toute 
la surprise qui la pouvoit faire sentir d'une ma- 
nière plus dure; car M. de Pellisson n'avoit pas 
de fièvre. Il dormoit assez bien, il n'a pas gardé 
le lit un seul jour. 11 fut à la messe le dimanche 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 355 

gras, et le jour de la Vierge il écrivit au cardinal 
Janson une lettre de consolation sur la mort de sa 
sœur qui étoit mon amie^, etuneau gouverneur de 
Philippeville pour le remercier des bons offices 
qu'il avoit rendus à un de mes amis. Je vous dis 
tout cela, Monsieur, pour vous faire connoître 
qu'il ne croyoit pas mourir. Il m'écrivoit tous les 
jours l'état de son mal; mais lui, ayant un peu 
empiré le vendredi au soir, il prit la résolution de 
se confesser le lendemain au matin, et de recevoir 
Notre-Seigneur. Il s'endormit tout habillé dans sa 
chaise, mais ses gens, trouvant son dormir trop 
long et trop fort, le réveillèrent. Mais, hélas ! il 
avoit perdu la connoissance et mourut quatre 
heures après sans nulle violence. De sorte, Mon- 
sieur, que la maladie fut courte et la mort subite. 
L'innocence de sa vie et un nombre infini de bon- 
nes œuvres ne mettent pas ceux qui Font connu 
en peine de son salut. Mais un faux dévot et de 
malins esprits suscités par Tenfer, ont essayé de 
ternir la conversion la plus parfaite qui ait ja- 
mais été, et répandu un grand bruit que ce qui 
l'avoit empêché de se confesser, c'est qu'il étoit 
encore huguenot. Ce bruit si faux et si malin m'a 
donné beaucoup de peine pour défendre cet illus- 
tre ami dans la plus noire calomnie qui fût ja- 
mais. Grâce à Dieu, le Roi et tous les gens sages 
ne l'ont pas cru. J'écrivis à M"'" de Maintenon, à 
M. le Chancelier, à M. Le Pelelier, à M. de Meaux 
une lettre de quinze pages. Je vous enverrai, l'or- 
dinaire prochain, une copie de sa réponse. Ce 



356 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

grand évêque, le R. P. de la Chaise, tous les jé- 
suites des trois maisons de Paris, et enfin tous les 
honnêtes gens lui ont rendu justice, et j'ai trouvé 
une preuve incontestahlc pour sa foi sur le mys- 
tère de l'Eucharistie, et pour sa dévotion au Saint 
Sacrement. On a trouvé parmi ses papiers de Ver- 
sailles un traité qu'il faisoit de ce mystère et qu'il 
espéroit faire imprimer à Pâques. On l'a porté à 
M. de Meaux et ses calomniateurs commencent 
d'être honteux de leur calomnie. On lui a fait un 
service à Versailles oi^i il est enterré, un à l'abhaye 
Saint-Germain où il y eut grand monde. L'Acadé- 
mie en fit dire hier un aux Billettes où les plus 
illustres académiciens se trouvèrent, et l'Acadé- 
mie de Soissons en doit aussi faire dire un. J'au- 
rois cent choses à vous dire. Monsieur, mais les 
larmes m'aveuglent et la douleur me suffoque. Je 
remercie M™" de Chandiot de Féquité qu'elle a de 
me plaindre, et comme ma plus douce consola- 
tion est d'aimer ce qu'il a aimé, permettez-moi, 
Monsieur, d'être toute ma vie, votre, etc., etc. 



AU MÊME*. 

28 février 1693. 

La vive et juste douleur dont mon cœur est 
pénétré pour la perte irréparable d'un illustre ami 

1. Cette lettre, écrite sept jours après la précédente, ren- 
ferme plusieurs redites que nous avons supprimées pour la 
plupart. Nous la donnons néanmoins ù cause de quelques dé- 
tails nouveaux. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 357 

de quarante années^ ne m'apaspermis devons ré- 
pondre plus tôt, Monsieur^, et je vois plus de cin- 
quante lettres auxquelles je n'ai pas répondu. Et 
ma douleur a tellement altéré ma santé que j'ai 
eu besoin de tout mon courage pour n'être pas 
accablée par tant de malheurs cà la fois. Car je n'ai 
pas eu seulement à supporter la plus vive affliction 
qui fut jamais et la plus juste, il a fiillu que j'aie 
à combattre la plus noire calomnie qui ait jamais 
été, et je m'y suis opposée avec tant de vigueur 
que, grâce à Dieu, ce monstre sorti d'enfer est 
près d'expirer. 

Il se rencontre que le curé de Versailles, qui est 
un missionnaire, étoit irrité de ce que M. de Pel- 
lisson alloit tous les jours à la messe à la cha- 
pelle du château, ou aux Récollets, comme en étant 
plus proche ; de sorte qu'étant mal disposé, il crut 
ce que la canaille libertine ou huguenote et en- 
vieuse publia, et ce faux bruit se répandit partout. 
Je vous envoie la copie de la réponse que m'a faite 
M. de Meaux. Elle est mai écrite, mais je n'ai pas 
le temps de l 'écrire \ Vous verrez que le Roi a 
rendu justice à l'illustre mort. Je le sais par cent 
endroits, et il n'y a plus que quelque canaille en- 
vieuse et hérétique qui ose mal parler de sa foi. Au 
contraire, on m'écrit des éloges de sa piété. Il alloit 



1. Il va sans dire que c'est la copie qui est mal écrite. Cette 
copie, de la main de W^" de Scudéry, fait partie du cabinet de 
M. Dubrunfaut qui a bien voulu nous la communiquer. Voy. ci- 
après les lettres de Bossuet à M'i^ de Scudéry et à M'i^ Dupré 
sur la mort de Pellisson. 



358 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

faire imprimer à Pâques ce qu'il écrivoit sur l'Eu- 
charistie, que M. Pirot, docteur de Sorbonne, 
avoit déjà vu et fort approuvé. Enfin, Monsieur, 
j'ai la consolation de voir le mensonge s'en aller 
en fumée pour laisser briller la vérité. C'est tout 
ce que vous dira pour aujourd'hui une affligée que 
la douleur a fait malade. Je fais ce que je puis 
pour résister à tous ces maux, car je suis néces- 
saire à conserver sa mémoire. Aidez-moi, Mon- 
sieur, dans ce juste dessein. Remerciez pour moi 
M""' de Chandiot de la bonté qu'elle a eue de me 
plaindre, et l'assurez de mon très-humble service. 
Et me permettez d'espérer, Monsieur, que vous me 
continuerez l'amitié dont vous m'avez honorée, et 
vous souvenez pour me l'accorder que j'ai eu le 
bonheur d'être quarante années la première amie 
d'un homme si rare, qu'on peut dire que le Roi y 
perd le plus zélé de ses sujets, le siècle un grand 
ornement, les belles-lettres un grand éclat, ses 
amis une âme héroïque et l'Église un grand dé- 
fenseur. Le temps m'empêchera. Monsieur, de 
vous en dire davantage, mais rien ne peut m'em- 
pêcher d'être toujours, votre, etc., etc. 

P. S. Je ne puis relire, je vous en demande par- 
don 



AU MKMR. 

7 mars 1693. 



Je ne combats pas votre douleur, Monsieur, et 
je vous rends la justice que vous me rendez, mais 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 359 

la colère m'a donné du courage et la force de ré- 
sister à cette juste douleur pour combattre la ca- 
lomnie qui^ grâce à Dieu^ est étouffée par la vé- 
rité. Je vous envoie la lettre de M. de Meaux que 
vous me demandez. J'en reçus hier une autre par 
laquelle il m'assure qu'il n'oublie rien pour ho- 
norer la mémoire de notre cher et illustre ami. 
M™" de Maintenon en a écrit très-avantageusement, 
M. l'abbé de la Trappe* en a fait l'éloge, un de ses 
amis, le R. P. de la Chaise, en rendit dimanche de 
grands témoignages chez Monseigneur l'archevêque 
011 il y avoit assemblée, et tout d'une voix la ca- 
lomnie fut condamnée. A Angers, l'évêque* a jus- 
tifié pleinement l'illustre mort et deux ministres 
bien convertis l'ont défendu contre le bas peuple 
hérétique. Le dernier Mercure galant contient un 
éloge véritable de notre ami. Ceux qui font le Mer- 
cure ont cru que je l'avois écrit; mais il est d'un 
de mes amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois 
donné un simple mémoire M. Turgot Saint-Clair 
a fait deux épitaphes en latin qu'on estime fort. 
Mais il les montre et ne les donne pas ; il en use 
ainsi de tout ce qui part de son esprit. Il y aura 
encore d'autres éloges avec un peu de temps ; 
c'est tout ce qu'on peut faire avec un ami qu'on 
perd. M. de Leibnitz d'Hanovre lui donne mille 
louanges dans une lettre qu'il a écrite à une reli- 
gieuse de grand monde, qui est à Maubuisson'. 

1. Le célèbre abbé de Rancé. 

2. Michel H. Le Peletier. 

3. Cette religieuse est évidemment Louise-HoUandine, sœur 



360 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Enfin, Monsieur, la médisance se cliange en éloges 
et la vérité triomphe du mensonge. 

Permettez-moi, Monsieur, de remercier M. le 
président Boisot et toute votre famille de la jus- 
tice qu'ils me rendent en me plaignant, et de les 
assurer de mon service très-liumble. Et pour vous, 
Monsieur, je veux croire que, sachantque j'étois la 
première amie de l'illustre mort depuis trente-huit 
ans, cela me tiendra lieu de mérite et que vous 
voudrez bien que je sois le reste de ma vie, votre, 
etc., etc. 



AU MEME. 

3 avril 1693. 

Comme la douleur est du poison pour moi. 
Monsieur, ma santé n'a pu résister à celle dont mon 
cœur est pénétré. Et comme mes larmes m'ont at- 
tiré une fluxion sur les yeux, je n'ai pas pu vous 
répondre plus tôt pour vous remercier dem'avoir 
envoyé ce que vous aviez écrit sur notre incompa- 
rable ami, qui se trouve parfaitement beau. Et je 
vous exhorte, Monsieur, à continuer votre dessein 
et de trouver lieu de placer cette belle lettre*, qui 
fera honneur à l'illustre mort et à vous. Et je ne 
doute pas non plus que ce que vous écrivez n'en 



(le la Palatine, duchesse d'Orléans. Elle était en effet en cor- 
respondance avec Leibnitz. 

1. Elle n'a point été imprimée et on ne Ta pas retrouvée 
dans les m^^ de l'abbé Boisot. (W.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 361 

fasse beaucoup au cardinal de Granvelle'. Je vous 
exhorte donc, Monsieur, à exécuter votre dessein 
comme notre ami vous l'eût conseillé Samémoire, 
grâce à Dieu, a l'éclat qu'elle mérite, et l'on m'é- 
crit de Bordeaux que quelques huguenots ayant 
voulu dire quelque chose contre sa mémoire, on 
s'est moqué d'eux et on les fera taire. Mais ce qui 
est très-considérable. Monsieur, c'est que mardi 
dernier M. l'abbé de Fénelon fut reçu à l'Acadé- 
mie pour remplir la place de 31. dePellisson. L'as- 
semblée fut très-nombreuse ; Monseigneur l'arche- 
vêque s'y trouva. Le R. P. de la Chaise y étoit et 
plus de cent personnes de mérite, qui admirèrent 
la harangue que fit M. l'abbé de Fenelon. Car ce 
fut le plus be] et le plus grand éloge qui ait jamais 
été fait, et tout son discours fut rempli des louan- 
ges du Roi et de celles de l'illustre mort. Et comme 
il lavoit vu et entretenu la veille qu'il mourut, il 
étoit un témoin irréprochable de tout ce qu'il 
disoit à son avantage. Enfin, Monsieur, il fit un 
portrait si ressemblant de notre ami et le regretta 
si vivement, qu'il attendrit tous ceux qui l'enten- 
dirent et plusieurs académiciens en pleurèrent. Le 
directeur de l'académie répondit et loua aussi 



1. La lettre de Tabbé Boisot à Pellisson, contenant son pro- 
jet de la Vie du cardinal de Granvelle a été publiée dans les 
Mémoires de littérature de P. Desmolets, t. IV, p. 27; elle est 
très-intéressante. (\V.) Nous ajouterons ici à la note de 
M. Weiss, qu'il a publié lui-même en 9 vol. in-^o les Papiers 
d'Etat du cardinal de Graiwelle et que, dans la Notice prélimi- 
naire, il est entré dans de longs détails sur Tabbé Boisot et 
sur ses travaux relatifs à ces papiers. 



362 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

beaucoup^ mais Tabbé cliarma toute l'assemblée. 
J'espère que cela sera ])ientnt imprimé et vous 
verrez^ Monsieur, que le médecin qui a parlé à 
M. votre intendant', est un très-impertinent calom- 
niateur; mais je voudrois bien savoir les sottises 
que vous m'avez mandé qu'il disoit, car je les dé- 
truirois toutes. Il est vrai que M. de Pellisson ne 
croyoit jamais tout à fait les médecins qui le 
voyoient, et qu'ils en murmuroient. Mais enfin la 
vérité a triomphé du mensonge, et je ne doute pas 
que vous n'en soyez bien aise. Un neveu de notre 
incomparable ami, qui est bien connu et qui est 
capitaine dans le régiment de Guiche, a été pré- 
senté au Roi par M. le duc de Noailles, et il en a 
été reçu agréablement. Voilà, Monsieur, tout ce 
qu'une toux cruelle me permet de vous dire, et 
que je suis avec toute l'estime que vous méritez, 
votre, etc., etc. 



22 mai 1693. 

Je dois réponse à deux de vos lettres. Monsieur, 
qui m'ont été très- agréables, car je suis ravie que 

mes soins ne vous déplaisent pas Dès que mes 

premières larmes furent essuyées j'écrivis à Cas- 
tres, à un ancien ami de M. de Pellisson, pour le 
prier de m'apprendre ce qu'il savoit de l'enfance 
et de l'éducation de l'illustre mort, et vous en 

1. C'était M. de Lafond. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 363 

avez vu quelques petites circonstances agréables 
clans l'Éloge; car pour la suite de sa vie, je la sais 
par moi-même^, et une amitié de trente-neuf an- 
nées aussi intime que la nôtre ne m'en a rien 
laissé ignorer. Le malheur veut que les endroits 
les plus héroïques ne se peuvent écrire; mais il y 
en a sans doute assez pour faire connoître que 
c'étoit un homme d'un mérite extraordinaire, soit 
pour la vaste tendue de son esprit, aussi agréable 
que solide, ou par sa rare vertu et sa sincère 
piété. On n'a pas parlé de l'éloge de la feue Reine- 
mère, Monsieur, parce qu'il est court, et qu'il y 
a plusieurs autres choses très-ingénieuses dont 
les lecteurs seront bien aises d'être surpris. Cet 
éloge fut fait pour être gravé sur une manière de 
petite plaque d'argent, derrière le portrait de cette 
Reine, dont la bordure est d'or, enrichie de deux 
mille écus de pierreries, et je fus choisie par 
M. de Remirecour, dont j'avois donné la connois- 
sance à M. de Pellisson, pour faire les vers qui 
sont gravés sur l'or au-dessous de la figure de cette 
princesse. Je vous les enverrai une autre fois^ Je 
crois que vous n'avez pas vu YFAirymédon, dont je 
suis la cause de plusieurs manières ^ C'est une 
chose étonnante, quand oq sait, en quelle affreuse 
prison il a été fait. Si je vous parlois, je redouble- 
rois votre admiration pour notre ami, et vous 
me sauriez gré de lui avoir donné lieu, par mon 
courage et par mon industrie, de faire en ce lieu- 

1. Voir aux Poésies. 

2. Voir la Notice, p. 77. 



364 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

là toutes les héroïques et agréables choses qu'il y 
a faites durant quatre ans. Au reste, Monsieur, 
j'ai à vous dire que ce que M. de Peilisson a laissé 
du Traité de V Eucharistie n'a nul besoin d'être 
retouché par personne. Il n'y faut pas changer un 
mot, ni en discuter une syllabe. Nous ne savons 
pas s'il vouloit aller plus loin, mais ce qui est fait 
est parfait, et ses calomniateurs seront confondus. 
Je conseillerai qu'on garde soigneusement le ma- 
nuscrit, car il y a partout des apostilles et des 
corrections de la main de l'auteur entre les lignes. 
Au reste on vient de nie dire que Roze' en Cata- 
logne [est assiégé], Heidelberg en Allemagne, et 
que le Roi va en Flandre. Monsieur partira bientôt 
pour la Bretagne. On meuble le château de Vitry, 
qui est à six lieues de Laval. On ne craint pas le 
prince d'Orange le long de nos côtes, mais on 
craint avec raison que les pluies ne gâtent les blés 
et n'incommodent beaucoup les troupes. Mais il 
pleuvra sur les ennemis du Roi comme sur ses 
armées. Excusez toutes les ratures de cette lettre; 
ma plume ne vaut rien et mon esprit, en parlant 
de M. de Peilisson, n'est pas libre. M. Bosquillon à 
qui j'ai fait voir votre lettre, en est charmé et m'a 
dit qu'il voudroit écrire aussi bien que vous pour 
vous louer dignement. Pour moi. Monsieur, qui 
ne fais point de souhaits impossibles, je me con- 
tente de vous assurer avec une simplicité sincère 
que personne ne vous honore plus que votre, etc. 

1. Roses. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 365 

AU MÊME, 

7 juin 1693. 

Vous m'avez écrit une si belle lettre, Monsieur, 
que je n'ai pas pu m'empêcher de la montrer à 
deux ou trois de mes amis, et entre autres à 
M. Bosquillon, qui l'a admirée. Mais je ne l'ai 
montrée qu'après avoir prié ceux à qui je la fai- 
sois voir de vous pardonner ce que vous dites de 
trop à mon avantage. Je ne rejette pourtant que les 
louanges de mon esprit, et j'accepte hardiment 
celles qu'on donne à mon cœur et à mon amitié, 
parce que je suis persuadée qu'il est du devoir 
d'une personne raisonnable d'avoir le cœur comme 
je l'ai, et d'aimer ses amis comme j'aime les 
miens. Car, selon moi, quiconque n'est pas ainsi 
mérite d'être blâmé. Je vous remercie donc, Mon- 
sieur, de la justice que vous me rendez sur cer- 
tains articles, seulement regardant vos louanges 
comme un pur effet de votre honnêteté et de votre 
politesse. Si vous étiez à Paris je vous montrerois 

le poëme d'Eurymédoîi 

Comme je suis la seule qui ai toutes les poésies 
de cet illustre mort et que j'y ai plus d'une sorte 
de droits, particulièrement à celles qu'il a faites 
dans la Bastille, parce qu'il n'eût pu les faire sans 
mon secours, je les garde soigneusement jusqu'à 
ce qu'on les mette au jour. Voici les quatre pre- 
miers vers (ÏEunjmédon qui me sont adressés : 

Merveille d'amitié dont les verLus divines 



366 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Surpassent les héros comme les héroïnes, 
Qui seule consolez mon triste éloignement 
Et de ces belles fleurs faites votre ornement. 

Il i'aiit que vous sachiez^ Monsieur, que le 
Prince qui est le héros du poëme est, à la fin de 
l'ouvrage, métamorphosé en fleur, et cette fleur 
est une espèce de giroflée jaune qui croît sur les 
murailles, que j'ai toujours fort aimée, et dont 
M. de Pellisson en voyoit beaucoup sur les tours 
de la Bastille, lorsqu'il eut la permission de s'y 
promener conduit par un ofiicier. Cet ouvrage a 
assurément de grandes beautés et me fait beaucoup 
d'honneur en divers endroits, et le Roi y est 
mieux loué en quatorze vers qu'on ne l'a quelque- 
fois loué en mille. Le beau discours de M. l'abbé 
de Fénelon est imprimé, et il mérite sans doute la 
réputation qu'il a : je suis fâchée qu'il soit trop 
gros pour vous l'envoyer par la poste. 

Je ne vous dis point de nouvelles aujourd'hui. 
On ne savoit point encore hier oi^i va le Roi; mais 
il partit du Quesnoy le 3 de ce mois et toutes les 
armées marchoient. Les ennemis n'ont que soixante 
mille hommes qu'ils ont séparés et mis dans les 
villes qu'ils craignent le plus de voir assiégées, 
comme Bruxelles, Gand et Liège; et le Roi a plus 
de cent dix mille hommes en ses deux armées. Il 
fit ses dévotions le 1 " de juin au Quesnoy, se por- 
tant parfaitement bien. S'il n'est pas venu de cour- 
rier la nuit dernière, on n'en sait que cela; mais 
toute l'Allemagne tremble depuis la prise d'Uei- 
delberg, et on ne croit pas que le prince Louis de 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 367 

Bade attende M. le maréchal deLorge qui marchoit 
vers lui quand on m'a écrit. Je suis, Monsieur, 
avec toute Festime que vous méritez et toute la 
sincérité de mon cœur, votre, etc., etc. 



AU MEME. 



15 décembre 1693. 

Je suis fort aise. Monsieur, que vous ayez reçu 
les deux ouvrages de l'illustre mort et que vous 
les trouviez aussi beaux qu'ils sont. L'Élégie est 
touchante et généreuse, mais le Discours au Roi 
est un chef-d'œuvre plein d'esprit, de jugement, 
de magnanimité et d'éloquence; et ce qui en re- 
double le prix est le temps et le lieu où tout cela 
a été fait : car les dilïicultés qui s'y rencontroient 
eussent paru insurmontables à tout autre qu'à 
moi. Mais l'amitié et le courage viennent à bout 
de tout.... 

Vous ne pouvez pas ignorer ce qui est arrivé à 
Saint-Malo et de quelle manière la machine infer- 
nale qui pouvoit détruire six villes comme celle- 
là, a échoué; que l'ingénieur qui l'avoit faite y a 
été étouffé avec deux autres, qu'il est resté sept 
cents bombes remplies d'ingrédiens diaboliques 
et tout nouveaux, et que le fracas que fit l'em- 
brasement de la poudre fut si grand qu'on crut 
que cent mille hommes tomboient tout à la fois 
sur la ville. Tout le monde tomba dans les rues 



368 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

et dans les maisons ; un canon de fer, chargé de 
trois livres de balles, passa par-dessus la maison 
où étoit M. le duc de Ghaulnes, et alla se ficher 
dans un grenier sans faire une ouverture plus 
grande que celle qu'il lui falloit pour passer : cela 
est incroyable et est très- vrai. Il y a environ qua- 
rante maisons découvertes et des vitres brisées. 
Et cependant cet effroyable fracas n'a pas tué un 
chat (on me l'écrit en ces termes -là), et n'a pas 
mis le feu aux artifices qu'on avoit préparés pour 
perdre la ville. Il nous est resté plus de sept cents 
bombes pleines d'ingrédiens nouveaux : on en a 
envoyé une au Roi. Le fracas fut si terrible qu'on 
crut à Caen que la terre trembloit. On a encore 
trouvé une chaloupe double que M. de Chaulnes a 
trouvée si bien faite qu'il en veut faire six toutes 
pareilles. Je fus si touchée de ce terrible événe- 
ment quand j'en reçus la première nouvelle, que 
je fis l'impromptu que je vous envoie *. On dit que 
la machine coûtoit deux millions au prince d'O- 
range, et j'apprends en cet instant, par des lettres 
de Bretagne et de Basse-Normandie, que la mer a 
vu près de cent Anglois morts sur ses bords, que 
les ennemis n'avoient plus de vivres et qu'ils en 
ont été prendre aux îles de Jersey et de Guerne- 
sey, où ils ont enterré un mort de quelque consé- 
quence. Je suis bien obligée à M. le président 
Boisot de son souvenir. Je vous prie de l'en re- 
mercier pour moi et d'être bien persuadé. Monsieur, 

1. Nous n'avons pas retrouvé cet impromptu. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 369 

que personne ne eonnoît votre frère mieux que je 
le connois, et n'est plus véritablement votre, etc. 



AU MEME. 

6 mars 1694. 



Votre dernière lettre, Monsieur, est si bien 
écrite, si généreuse pour l'illustre mort et si obli- 
geante pour moi, que je ne puis assez la louer, ni 
vous en remercier. Je vous apprends qu'on im- 
prime les approbations du Traité de l Eucharistie 
eil'Epitre dédicatoire au Pape, et que la première 
approbation est de M. l'archevêque d'Arles', qui 
a si bien connu la force et la beauté de l'ouvrage 
qu'il approuve, et a si parfaitement pénétré le 
sens de l'auteur, qu'il ouvrira les yeux aux moins 
éclairés. Et ce qui augmente mon plaisir, c'est 
que c'est moi qui ai obtenu, par une de mes 
amies, que cet archevêque travaillât; il étoit en- 
rhumé, il avoit des affaires et le temps étoit court. 
Mais enfin je l'ai emporté, et j'en suis ravie, car 
cela pare le livre. Mais comme M. l'abbé de Fer- 
ries sera le maître des exemplaires, priez-le de 
vous en envoyer le plus tôt qu'il pourra. Il y a 
peu de nouvelles : on envoie vingt bataillons en 
Piémont, parce qu'on a su que les ennemis y en 
faisoient passer. M. le prince d'Elbeuf a gagné deux 

1. Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan, frère du 
comte de Grignan, et dont il est souvent question dans la cor- 
respondance de M™*' de Sévigné. 

24 



370 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

mille pistoles bien aisément : car ayant dit qu'il 
avoit six juments qui, étant attelées àunemanière 
de pelit chariot, alloient et revenoient de Paris à 
Versailles en moins de deux heures, Monseigneur 
paria que cela ne se pouvoit et tous les courtisans 
à son exemple, et ils ont tous perdu. 

Il y a une nouvelle Satire de Despréaux impri- 
mée contre les femmes, qu'il croit être la meilleure 
des siennes. Mais les gens de bon goiat ne le trou- 
vent pas, et il y a un caractère bourgeois et des 
phrases fort bizarres. Il donne un coup de griffe, 
selon sa coutume, à Clélie, sans raison et sans né- 
cessité*. Mais je suis accoutumée à mépriser ce 
qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas. 
Un livre qui a été traduit en italien, en anglois, 
en allemand et en arabe, n'a que faire des louan- 
ges d'un satirique de profession. Quand vous 
aurez vu cette satire qui maltraite fort M. Perrault, 
ami de M. de Pellisson et le mien, je serai bien 
aise d'en savoir votre sentiment. Je suis. Monsieur, 
avec toute l'estime dont vous êtes digne et toute 
la sincérité dont je fais profession, votre, etc., 
etc. 

1. Nous avons parlé dans la Notice, p. 88, des attaques de 
Boileau, contre lesquelles M"" de Scudéry proteste avec viva- 
cité dans cette lettre et dans les suivantes. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 371 

AU MÊME. 

10 mars"1694. 

Je reçois, Monsieur, votre lettre du 4 et j'y ré- 
ponds à l'heure même, pour vous dire que j'ai bien 
meilleure opinion de Besançon que vous ne pensez. 
Et s'il n'y avoit que vous, Monsieur votre frère 
et M""^ de Chandiot qui eussiez de l'esprit et du 
mérite, il faudroit vous regarder comme des phé- 
nix. Mais comme j'ai beaucoup vécu, il y a long- 
temps que je sais que Besançon est une ville à qui 
le voisinage de peuples moins polis ne gâte rien. 
Et puis. Monsieur, quoique le proverbe dise qu'une 
alouette ne fait pas le printemps, je soutiens que 
vous seul inspireriez l'esprit et la politesse à toute 
une grande ville. Vous m'avez fait beaucoup de 
plaisir de me parler de M™" de Chandiot, dont je 
n'osois vous parler la première, de peur de lim- 
portuner, car je respecte même mes amis quand 
ils s'endorment, et je ne les réveille pas étourdi- 
ment. 

Il y a une Satire contre les femmes du satirique 
public, que le mérite seul de votre amie doit faire 
sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opi- 
nion des femmes qu'il ne peut compter que trois 
honnêtes femmes dans tout Paris. Mais, quoiqu'il 
pense que cet ouvrage est son chef-d'œuvre, le pu- 
blic n'est pas de son avis et le trouve très-bour- 
geois et rempli de phrases très-barbares. 11 donne 
un coup de griffe assez mal à propos à Cléiic EL 



372 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

j'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justi- 
fier, dit à l'assemblée : « Allons remercier les 

dieux de la victoire que nous avons gagnée » 

Je suis, Monsieur, avec toute l'estime dont vous 
êtes digne, votre, etc., etc. 



20 mars 1694. 

Votre dernière lettre, Monsieur, est si belle 
qu'une enrhumée n'oseroit entreprendre d'y ré- 
pondre, et je ne vous écris aujourd'hui que pour 
vous dire que le Roi a reçu très-favorablement le 
livre de M. de Pellisson, que M. l'abbé de Ferries 
lui a présenté. Je le priai fort hier de vous l'en- 
voyer promptement, et il me dit qu'il le feroit 
quand le libraire lui en auroit baillé. Je lui en 
demandai un pour M™^ de Sevigné, qui le mérite 
par cent raisons : il me le bailla. Je ne fis que 
l'ouvrir et l'envoyer; mais, en l'ouvrant, j'y vis 
un assez long avertissement dont je n'avois pas 
entendu parler et dont je ne lus que trois lignes, 
ne voulant pas faire voir que je le remarquois. Je 
le crois de la même main que TEpître : vous m'en 
direz votre avis. Mais je vous prie très-instamment 
de ne jamais dire à cet abbé que je vous en aie 
écrit, et de me mander votre sentiment de l'ou- 
vrage. Comme j'ai trois lettres de M. de Pellisson, 
qui marquent qu'il a toujours cru qu'il mourroit 
avant moi, et désiré et attendu que je prendrois 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 373 

soin de son tombeau, j'ai sans doute quelque droit 
de m'en mêler. Au reste la Satire est toujours plus 
décriée, et il y a un grand nombre de vers qui la 
blâment d'une manière sanglante II y a encore un 
ancien satirique qui lui a donné un petit coup de 
griffe; il s'appelle Linière; voici ce qu'il dit : 

Ta Satire contre les femmes, 
Que si durement tu diffames, 
Vole partout, fameux Boileau ; 
Et c'est le comble de ta gloire 
De voir qu'on la montre à la foire 
Comme quelque monstre nouveau. 

Il y en a de M. de Nevers d'un autre caractère, 
mais je n'aime pas à envoyer de pareiiiGs choses*. 
Je suis, monsieur, avec une estime smgulière, 
votre, etc., etc. 



AU MEME. 

24 mars 1694. 

Je vous écris aujourd'hui, Monsieur, sans ré- 
pondre à votre belle lettre du 1G. Elle est trop mo- 
deste pour vous et trop flatteuse pour moi. Vous 
ai-je envoyé ce que M. de Nevers a écrit contre la 

1. Philippe-Julien Mazarini-Mancini, neveu du cardinal. 

II ne peut être question ici du sonnet grossier à propo? de 
Phèdre, où le duc de Nevers menaçait Boileau et Racine de 
coups de bâton : ce sonnet est de 1774, et la Salire contre les 
femmes est de vingt ans postérieure. Comme elle renferme un 
portrait de la Précieuse où Ton voulut reconnaître M™» Des- 
houlières, il est possible que, cette fois encore, le duc ait voulu 
la venger des attaques de Boileau, leur ennemi commun. 



374 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

nouvelle satire? Quand vous l'aurez lue, vous me 
ferez le plaisir de me dire si vous savez ce que 
c'est qu'un Hl effronté, et si ce vers : 

que Vénus ou Satan 

peut être fait par un chrétien. Je crois, Monsieur, 
que vous raisonne/ fort bien en politique. On va 
faire un grand effort en Piémont et en Catalogne. 
Comme je compte votre voix pour beaucoup, je 
vais vous écrire un madrigal que je fis hier et que 
j'enverrai à Versailles'. Je ne l'ai montré qu'à 
M. l'évèque d'Avrnnches et à M. Bosquillonquien 
sont contents. Je souhaite que vous le soyez de 
même et que vous me croyiez sincèrement votre, 
etc., etc. 



AU MEME. 

7 avril 1694. 

Puisque c'est un sujet de joie qui vous a dé- 
tourné de la lecture du livre précieux de l'illustre 
mort, je n'en saurois murmurer, et le mariage de 
votre parent prouve que la Satire contre les femmes 
n'empêche pas qu'on ne se marie. Toutes vos 
remarques sont justes', et l'on en peut faire beau- 
coup d'autres. Il n'y a que lui au monde qui 
puisse mettre Faustine en un rang plus honnête 



1. Hémistiche d'un vers de la satire. 

2. Ce madrigal n'a pas été retrouvé. 

3. Sur la Satire contre les femmes. (W. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 375 

qu'une simple coquette. Je vous envoie les vers 
qu'on donne à M. de Nevers. J'en viens de voir de 
si terribles que je ne les ai pas voulu prendre. 
Vous me faites beaucoup de plaisir, Monsieur, de 
me faire espérer bientôt votre sentiment sur le 
livre de l'illustre mort, qui est admiré des plus 
habiles, des plus savants et des plus polis, et 
même des plus emportés de ses calomniateurs.,.. 
Adieu, Monsieur, la toux me presse de finir; 
mais ce ne sera pas sans vous assurer que je suis 
très-sincèrement votre, etc., etc. 



A M. HUET, EVEQUE D AVRANCHES '. 

k juin [169!»]. 

Votre lettre du 29 de mai, Monseis^neur, m'a 
causé un plaisir très-sensible, car connoissant le 
prix de votre suffrage comme je fais, j'ai été ravie 
' que le dernier ouvrage de celui que je regretterai 
toute ma vie, l'ait obtenu. J'espère que la suite de 
cet admirable Trailé de t Eucharistie l'obtiendra de 
même, et que vous donnerez aussi votre approba- 
tion entière au second volume qu'on va imprimer. 
Je vous ai écrit à Avranclies une lettre que je sup- 
pose qu'on vous aura envoyée; mais, à tout hasard, 
je vous répète que le nonce a remis à M. l'abbé de 
Ferries, delà part du Pape, une belle lettre latine 
écrite par le cardinal Spada, par ordre de Sa Sain- 
teté, qui est toute remplie des louanges de feu 

l. Copie de Léchaudé d'Anisy. 



376 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

M. de Pcllisson et de son ouvrage. Cela est assu- 
rément fort glorieux pour sa mémoire. Le Roi a vu 
cette lettre, M. de Meaux en est ravi. Le Pape 
paroît fort aise que cet ouvrage ait paru sous son 
nom, étant rempli de la doctrine, de la piété et de 
l'éloquence de son auteur; il a ajouté que cet 
écrit lui est d'autant plus agréable qu'il ne tient 
rien de la sécheresse sententieuse des controver- 
sistes, et qu'enfin ce livre ne tend qu'à établir et 
éclaircir la doctrine catholique et à la persuader 
d'une manière propre à ramener les esprits éga- 
rés. Cela est plus fort et mieux dit que je ne le 
répète, et il finit en disant que M. Pellisson a été 
heureux de finir ses jours dans une étude si sim- 
ple et si louable. 

Après cela. Monseigneur, permettez-moi de vous 
dire avec la même franchise que vous me parlez 
à la fin de votre lettre, que 1 éloquence qui paroît 
dans le Traité de VEucharislie n'est pas une élo- 
quence qui farde et ne fait qu'éclairer sans éblouir ; 
car après avoir persuadé l'esprit, elle touche le 
cœur, et je vous assure. Monseigneur, que cette 
foi vive, cette charité et cet amour de Dieu qui 
vous touchent encore plus que tout le reste, vous 
toucheroient moins sans ce petit rayon d'éloquence 
naturelle qui brille dans tout cet ouvrage, sans 
lui ôter rien de cette noble simplicité qui doit 
iccompagner ces sortes de matières. 

Je suis. Monseigneur, etc., etc. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 377 

A l'abbé BOISOT^ 

21 août [169^]. 

Je n'entreprends pas, Monsieur, de répondre à 
votre obligeante lettre, car je n'en ai pas le temps 
aujourd'hui, mais je veux vous dire que j'apprends 
que le 9 de ce mois Papachin et milord Russell- 
sont arrivés devant Barcelone, et que M. de 
Noailles qui étoit à quatre lieues de là, à une pe- 
tite ville au bord de la mer, dépêcha aussitôt une 
frégate légère et une tartane, pour aller, séparé- 
ment, en avertir M. de Tourville à Toulon, qui 
étoit prêt à faire voiles. Il envoya aussi diverses 
barques pour observer les manœuvres des enne- 
mis, et voir s'ils débarquoient beaucoup de trou- 
pes ; il mit des sentinelles sur toutes les hauteurs 
pour être averti de tout. J'apprends encore d'un 
autre côté que le 1 6, le prince d'Orange, manquant 
de tout dans son camp, renvoya ses gros bagages, 
et que le 17 à neuf heures du matin ^.., apprenant 
que le prince d'Orange faisoit quelque mouvement, 
fit battre la générale et donna ordre qu'on se tînt 
prêt à marcher, faisant distribuer les sacs d'a- 
voine par compagnie de cavalerie, et Ton vient 
d'ajouter à cela que le prince d'Orange marchoit 

1. Cabinet de M. Dubrunfaut. 

2. L'amiral anglais Russell et le vice-amiral espas-nol Pa- 
pachin commandaient les flottes combinées d'Angleterre et 
d'Espagne. 

3. Il semble qu'il faudrait ajouter Monseigneur le Dauphin ou 
le maréchal de Luxembourg. 



378 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

vers Flene* et Monseigneur vers la Sambre; dans 
peu de jours on en saura davantage. M"'* de Ne- 
mours marie son héritier à M"' de Luxembourg et 
lui donne des biens immenses, et c'est un homme 
qui ne sait que boire*. 

Après cela, IMonsieur, je vous dirai que le Roi a 
reçu admirablement bien le présent de M. B^tou- 
laud, c'est une onice ' antique très-belle, où la Vic- 
toire est gravée. Ce fut le P. de la Chaise qui la 
lui donna avec de très-beaux vers qui me sont 
adressés et où j'ai répondu, et un autre ouvrage 
qui m est aussi adressé et où j'ai fait aussi une 
réponse. J'avois mis le cachet de la pierre antique 
dans une jolie boëte d'agate garnie d'or. Sa Ma- 
jesté trouva la pierre très-belle et très-curieuse et 
prit beaucoup dé plaisir aux vers; enfin cela s'est 
passé très-glorieusement pour M. Bétoulaud et pour 
moi. S. M. dit qu'elle alloit les montrer à M""' de 
Maintenon, et je prétends lui écrire mercredi pro- 
chain pour lui apprendre que je ne suis pas payée. 
Il me reste à vous dire que je suis ravie que vous 
soyez guéri, que je souhaite que votre frère le 
soit bientôt, et que je suis. Monsieur, plus que je 
ne le puis dire, votre, etc., etc. 

1. Probablement Falaen (Belgique, Province de Namur). 

2. L'iiéritier de la duchesse de Nemours était le chevalier 
de Soissons, son cousin germain, à qui elle fil prendre, en le 
mariant, le titre de prince de Neufcbâtel. 

3. Onyx. — L'inventaire de la bibliothèque des Médailles, cité 
par nous p. 100 de la Nofiie, mentionne à la date du 19 fé- 
vrier !695 « une petite agathc onice montée en cachet d'or sur 
laquelle est gravée en creux une Victoire debout, donnée au 
Roy par W^^ de Scudéry. » 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 379 



Août 1694. 

Je vous réponds un peu tard^ Monsieur, par des 
raisons bien différentes. La première est que je 
fus accablée, à ma fête, de fleurs, de fruits, de 
vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours à 
remercier ceux qui me les avoient envoyés et à 
recevoir les visites de ceux qui venoient voir les 
vers que j'avois reçus. Mais, depuis cela, ma santé 
altérée, mes affaires au même état et l'inquiétude 
où j'étois du Havre où je suis née, et du pays de 
Caux, où j'ai un neveu à la mode de Bretagne, 
d'un mérite distingué, et plusieurs autres parents, 
m'ont fort occupée. Mais grâce à Dieu, les enne- 
mis n'ont pas fait grand mal au Havre, quoiqu'ils 
y aient jeté plus de mille bombes, où il n'y a eu 
que six médiocres maisons brûlées, et une cbapelle 
un peu endommagée; et la bombarde qu'une de 
nos bombes fit sauter en l'air valoit mieux que 
ce que la ville a perdu. Il n'y a eu qu'un homme 
tué au Havre, et deux à Dieppe. L'embrasement de 
cette dernière a été grand par la faute des habitants 
qui étoient tous sortis de la ville. Mais M. le ma- 
réchal de Choiseul, oui étoit au Havre avec la 
Maison du Roi et la noblesse du pays, fit éteindre 
le feu aussitôt qu'il prit en quelque part. La cita- 
delle et les vaisseaux du port n'ont eu nul mal. 

Comme vous prenez part à tout ce qui me touche, 
je vous dirai que le Madrigal sur la prise de 



380 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Gironne* a été vu du Roi par le R. P. de la Chaise 
et qu'il en a été loué plus qu'il ne mérite. J'en- 
voyai hier à ce même père une pierre antique pour 
le Roi, avec de très-beaux vers que l'on m'avoit 
adressés, oïj j'ai répondu. J'ai lieu de croire, vu 
la manière dont il a reçu mon madrigal, que Sa 
Majesté ne sait pas que je ne suis pas payée. Si 
cela continue, je prendrai la liberté de l'écrire à 
M""" de Maintenon, pour la prier d'en dire un mot 
au ministre. Vous voyez, Monsieur, que je vous 
parle de mes intérêts comme si c'étoient les vôtres. 
Apprenez-moi, s'il vous plaît. Monsieur, si vous 
êtes soulagé de la douleur dont vous vous plaigniez 
par votre dernière lettre. Je le souhaite de tout 
mon cœur, comme étant véritablement votre, etc. 
etc. 



AU MEME. 

Le 6 novembre 1694. 

Un grand rhume causé par toutes les inclémen- 
ces de l'air et accompagné du chagrin de ne voir 
pas finir mon affaire du Trésor royal, dont on par- 
lera encore demain au ministre, m'ont empêchée 
de vous écrire plus tôt. Mes amis n'ont pas encore 
trouvé cet Eusèbe que vous cherchez, Nous verrons 
si le public le trouvera, car M. Bosquillon et moi 
nous avons fait mettre la question dans le Journal 

1. Voy ce Madrigal aux Poésies. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 381 

des Savants \ Nous verrons si quelqu'un sera plus 
heureux. Il y a très-peu de nouvelles : on parle 
toujours de la paix avec espérance. Les galères 
hiverneront à Saint-Malo et à Bordeaux^ dont les 
officiers sont bien fâchés ; ils seroient plus agréa- 
blement à Marseille. M. l'évêque d'Agen, autrefois 
le père Mascaron, qui est de mes amis depuis plus 
de quarante ans^, prêcha le jour de la Toussaint à 
Versailles et charma le Roi et même les courtisans. 
Je m'y étois attendue, car c'est le plus éloquent 
homme du royaume et qui prêche le plus solide- 
ment. Je vous envoie un madrigal que M. Bosquillon 
a tait sur ce sermon-là. J'ai fait aussi un im- 
promptu^, mais on n'y entend rien si on n'a vu 
une grande Épître que M. de Bétoulaud a faite 
à la louange de cet excellent prélat qui, dans 
la disette, nourrissoit les pauvres jusqu'à s'in- 
commoder. Je voudrois bien, Monsieur, vous 
demander si vous n'approuviez pas mieux que je 
fisse des mémoires pour la vie de l'illustre mort 
qu'une vie dans les formes. Car les Mémoires per- 
mettent un plus grand détail, et c'est cela qui est 
très-beau en la vie de M. de Pellisson. Dites-moi 
votre avis et me croyez, Monsieur, très-sincère- 
ment, votre, etc., etc. 

1. Nous n'avons pas trouvé trace de cette question dans le 
Journal des S'xvards de 1694 et de Tannée précédente. 

2. Disons ici, une fois pour toutes, que parmi les nom- 
breuses pièces de circonstance de W^" de Scudéry ou de ses 
amis, citées dans sa Correspondance et que nous avons pu 
retrouver, celles qui présentent quelque intérêt ont été repro- 
duites ou indiquées dans les Poésies. 



382 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADAME DE CHANDIOT 
A BESANÇON '. 

Ce 20 avril [1695]. 

Je n'ai pas voulu, Madame, me donner l'hon- 
neur de vous écrire que je n'eusse fait l'entrevue 
de M. le président Boisot et de M. Bosquillon. Il 
me paroît qu'ils sont contents l'un de l'autre, et je 
ne doute pas, Madame, que vous ne soyez con- 
tente de l'éloge que ce dernier fait de notre illus- 
tre ami*, sur vos mémoires, dont il est charmé, 
aussi bien que de quelques-unes de vos lettres 
que je lui ai montrées. J'en ai vu une fort belle 
entre les mains de M. le président Boisot, mais 
comme il me semble qu'il a^ous a un peu trop 
alarmée sur ma santé et sur ma vie, où vous avez 
la bonté de prendre intérêt, je veux un peu vous 
rassurer et vous dire qu'il n'est pas impossible 
que je n'aie encore quelque petit nombre d'années 
à vivre. Il est vrai que l'excessive rigueur de l'hi- 
ver dernier m'a causé un fort grand rhume qui ne 
peut guérir que par le chaud qui n'est pas encore 
venu , mais il est sans fièvre et sans nul engage- 
ment de poitrine , et ce qui m'incommode le plus 
est un rhumatisme qui m'enferme dans ma cham- 
bre et dans mon cabinet, ne pouvant marcher, 
quoiqu'il ne soit qu'aux genoux. 

1. Cette lettre et les suivantes à M™e de Chandioi sont tirées 
du m»* de la Bibliotlièque nationale indiqué ci-dessus, p. 322. 

2. L'abbé Boisot, mort le k décembre 1694. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 383 

Mais, comme je suis d'une famille où les res- 
sorts de la raison ne s'usent point, je puis espérer 
d'en jouir encore un petit nombre d'années, comme 
je vous l'ai dit. J'en ai un exemple domestique , 
car la mère de feu mon père a vécu cent huit ans 
avec toute la liberté de la sienne , et elle jeûna le 
vendredi et au pain et à l'eau la dernière année de 
sa vie, comme elle avoit accoutumé depuis qua- 
rante ans. Je n'aspire pas à en avoir une aussi 
longue, j'ai perdu trop d'illustres amis pour le 
désirer, et il y en a peu de ce temps ci capables 
de les remplacer; l'amitié étant devenue extrême- 
ment rare. Je n'ai pas moins perdu d'amies illus- 
tres que d'illustres amis." Si nous étions en même 
lieu. Madame, vous avez tout le mérite qu'il faut 
pour adoucir toutes mes douleurs, pourvu que je 
puisse avoir place dans votre coeur ; celle que vous 
avez dans le mien m'en rend en quelque sorte 
digne, puisque je suis avec toute l'estime que vous 
méritez et toute la sincérité dont je fais profession, 
votre très-humble et très-obéissante servante. 



A LA MEME. 

Le 15 mai [1695]. 

Je commence , Madame , par vous assurer que 
vous serez contente de l'éloge que M. Bosquillon 
a fait de feu l'abbé de Saint- Vincent'. M. le prési- 

1. L'abbé Boisot. — Cet Éloge se trouve au Journal des Sa- 
vants, 1695, p. 212, sous forme de Lettre à M"»: de Scudéry. 



384 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

dent Boisot vous l'aura sans doute dit, mais je 
vous le confirme après l'avoir lu deux fois. Dès 
qu'il sera imprimé vous l'aurez, et M. le président 
Boisot aussi. En attendant je vous envoie un ma- 
drigal que M. Bosquillon a fait après avoir lu les 
deux vôtres avec autant de modestie que d'estime 
et de respect pour la main qui les lui donne, et je 
vous envoie en même temps un madrigal qu'il a 
fait au retour d'une fameuse fauvette* dont je sup- 
pose que Aous connoissez la réputation. Je vous 
envoie aussi ce que j'ai dit à la même fauvette, 
afin que vous voyiez que je n'aspire pas à vivre 
aussi longtems que ma grand'mère , n'étant pas 
assurée des mêmes avantages qu'elle a eus. Je n'é- 
cris pas aujourdhui à M. le président Boisot; je me 
réserve à me donner cet honneur que l'Éloge soit 
imprimé, et je vous envoyerai en même temps la 
copie delà lettre de M. [Montmort?] à M. dePellisson 
que le Roi a gardée. Conservez, Madame, la même 
bonté qu'à celui que nous regrettons, pour votre 
très-humble et très -obéissante servante, car je 
sens assez qu'elle n'en est pas indigne par Fes- 
time distinguée qu'elle fait de votre mérite. Je 
crois, Madame, qu'il n'est pas nécessaire de vous 
dire qu'elle s'appelle 

Madeleijne de Scudéry. 

1. Voy. les Poésies et le Recueil de M""' de la Suze et de Pel- 
lisson, nkl, t. I, pp. 164 à 199. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 385 



il 



A LABBE NICAISE*. 

Septembre 1695. 

Vous m'avez fait un grand plaisir. Monsieur, 
de m'apprendre que j'ai eu l'honneur d'être en 
communauté d'amis avec vous, car M. Lantin* 
avoit témoigné autrefois aussi beaucoup de bonté 
pour moi ; et M. l'abbé de Saint- Vincent eL 
M. [.nom illisible] ont été de mes amis jusqu'à leur 
dernier jour. Je vous dis cela, Monsieur, pour 
vous empêcher de vous repentir de tout ce que 
vous me dites d'obligeant et de ce que vous en 
dites à M. Bosquillon qui m'a fait voir l'agréablt 
lettre que vous lui avez écrite. Je suis ravie que 
l'éloge qu'il a fait de M. l'abbé Boisot vous ait plû; 
il est universellement loué de tout le monde. J'é- 
cris aujourd'hui à M. Moreau, ce qui a engagé 
M. le président Cousin à le mettre dans le Jour- 
nal'. Ce seroit trop long à répéter, et je suis si 
cruellement enrhumée que je suis forcée de louer 
en peu de paroles votre généreuse ardeur pour 
conserver la mémoire de vos illustres amis, et la 

1. Cabinet de M. Chambry. 

L'abbé Nicaise, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon, 
avait été surnommé par La Monnoie le Facteur du Parnasse. 
Il entretenait avec divers savants, tant français qu'étrangers, 
une vaste correspondance dont plusieurs volumes sont con- 
servés à Paris, à Lyon et à Montpellier. 

2. Lantin (Jean-Baptiste), conseiller au parlement de Dijon, 
né en 1620, mort en 1695. 

3. Le Journal des Savants fut rédigé de 1687 à 1702 par 
Louis Cousittj président de la cour des Monnaies et membre de 
l'Académie française. 

25 



386 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

délicatesse que vous avez sur cela est une marque 
certaine de la générosité de votre cœur , que je 
préfère à votre rare savoir, et à la vivacité bril- 
lante de votre esprit qui paroît dans la lettre que 
vous avez écrite à M. Bosquillon, et dans celle 
dont vous m'avez honorée. J'en ai, Monsieur, toute 
la reconnoissance que je dois très-véritablement. 
Votre très -humble et très-obéissante servante. 



A M. HUET, ÉVÊQUE d'aVRANCHES '. 

[1695.] 

Ce que vous m'apprenez, Monseigneur, de la 
générosité de M"^ de Clisson redouble la douleur 
que j'avois déjà de sa perte; car une amie de qua- 
rante ans de ce mérite-là est une perte irrépa- 
rable. 

Ce qu'elle fait pour M. Gallois* qui est auprès 
de moi me touche sensiblement et me fait voir 
qu'elle aimoit tout ce que j'aimois et tout ce qui 
m'aimoit. Ce que vous me dites, Monseignenr, de 
la manière obligeante dont M. de Lamoignon vous 
a parlé de moi me touche aussi bien sensiblement, 
et il faut qu'il ait deviné le respect distingué que 
j'ai toujours eu pour lui, pour me traiter avec 

1. Copie de Léchaudé d'Anisy. 

2. Voir la Notice, page 110. — Nous ne savons s'il s'agit ici 
de Tabbé Jean Gallois de l'Académie des sciences et de l'Aca- 
démie française, l'un des principaux rédacteurs du Journal 
des Savants, ou du sieur Legallois auteur des Conversations 
académiques dédiées à Iluet. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 387 

tant d'humanité. Vous me ferez plaisir, si vous en 
trouvez l'occasion, de lui témoigner la reconnois- 
sance que j'en ai. Je ne lui écris pas encore sur 
cela, de peur qu'on ne puisse me soupçonner d'un 
sentiment d'intérêt ; car bien que ma fortune soit 
très-mauvaise, n'étant payée de nulle part, je ne 
sens en cette occasion que la perte d'une amie qui 
étoit touchée de mon malheur, et qui m'a voulu 
secourir en mourant. 

Je commençois à craindre que vous ne m'eus- 
siez oubliée, mais votre billet m'a rassurée, et me 
persuade que vous vous souvenez de la date de 
notre amitié, et que vous n'avez point d'amie qui 
soit avec plus d'estime, plus de zèle et plus de sin- 
cérité. 

Votre, etc., etc. 



AU même'. 

29 décembre [1695]. 

Il est bien juste, Monseigneur, que je vous re- 
mercie de la bonté que vous avez eue de me rendre 
office auprès de M, de Lamoignon, et de m'avoir 
appris avec quelle honnêteté il vous a parlé de 
moi. Je lui écrivis hier pour l'en remercier, et je 
lui envoyai ma lettre par les personnes dont 
M'^' de Clisson s'est souvenue, et qu'il reçut très- 
civilement. Comme on m'a dit qu'il y a un grand 

1. Copie de Léchaudé d'Anisy. 



388 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

nombre de legs^ je voudrois bien savoir si les noms 
de Vaumale ou de Valcroissant ne se trouvent pas 
parmi ceux à qui cette généreuse personne en a 
laissé. Si vous trouvez occasion de le savoir, vous 
me ferez plaisir de me rapprendre et de savoir 
aussi ce qu'elle laisse à M. de la Bastide*, qui est 
en Angleterre. Vous voyez, Monseigneur, que j'use 
de la liberté que la véritable amitié donne. Con- 
servez-moi la vôtre, et soyez assuré que la mienne 
durera autant que la vie de votre, etc., etc. 



A MADAME DE CHANDIOT *. 

Ce 27 octobre [1699J. 

MADRIGAL. 

Chandiot est une merveille 

Qui n'aura jamais de pareille. 

Sa beauté n'est qu'un simple trait 

De son admirable portrait 

Ses vertus, son cœur magnanime 

Ont acquis toute mon estime, 
Et je l'aime d'un air et si tendre et si doux 
Que mes plus chers amis en deviennent jaloux. 

Voilà, Madame, un impromptu que je n'ai pu 
m'empêcber de faire, c'est l'ouvrage de ma recon- 
noissance plutôt que de mon esprit. Je vous en- 
voyé un petit mot de M""" de Balmont que je vous 

1. Marc-Antoine de la Baslide. controversiste protestant; nr 
à Milhau en 1624, mort vers 1704. 11 fut envoyé comme secré- 
taire d'ambassade en Angleterre ; il était ami de Pellisson. 

2. De la main d'un secrétaire. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 389 

recommande tout de nouveau comme ma fille. 
Son mari l'a mandée_, mais^ comme c'a été après 
avoir reçu une lettre de son oncle qui lui a donné 
remploi_, je crains qu'il ne soit pas converti, et je 
lui conseillerois de loger chez la veuve du méde- 
cin que vous lui avez enseignée, car je craindrois 
que, s'il n'est pas converti, il ne l'empoisonnât*, et 
il est bon d'examiner sa conduite avant que de s'y 
fier. Elle suivra vos conseils et vous trouverez que 
c'est une très-bonne personne; elle part pour 
aller à Besançon le 9 du mois prochain. M. l'abbé 
Bosquillon trouve votre générosité, aussi bien que 
moi, très-grande, et nous sommes toujours tout 
d'un avis en parlant de vous. Votre dernière let- 
tre est si bien écrite qu'il l'a admirée comme moi. 
Le Roi est revenu en santé parfaite de Fontaine- 
bleau ; il a mis à son retour M™'' la duchesse 
de Bourgogne avec M. son époux*; elle fut le len- 
demain à Saint-Cyr pour éviter les visites des cour- 
tisans en semblables occasions. Sa Majesté ira le 
jour des Morts àMarlyoù elle sera quatorze jours. 
Voilà, Madame, ce qu'il y a de nouveau. Je suis 
à vous comme vous le méritez, c'est-à-dire que je 
suis, plus que personne ne peut l'être, votre très- 
humble et très-obéissante servante. 

1 . Par ses conseils. 

2. « En arrivant de Fontainebleau (22 octobre 1699), le jour 
même, Monseigneur et la duchesse de Bourgogne furent mis 
ensemble.» Saint-Simon, édition Chéruel, tome II, p. 336. 



390 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

A M. VALLÉE, PREMIER COMMIS DU CONTRÔLE GÉNÉRAL 
DES FINANCl'S'. 

27 janvier [1701]. 

Comme je crois que c'est aux bons offices que 
vous m'avez rendus, Monsieur, que je dois la 
bonté que M^"" Chamillart a eue pour moi, en 
me fesant payer de la pension dont le Roi m'ho- 
nore, c'est par cette raison que je vous en rends 
de tout mon cœur mille très-humbles grâces. Je 
m'adresse aussi à vous. Monsieur, pour vous prier 
de lui rendre la lettre que j'ai l'honneur de lui 
écrire pour lui en témoigner ma reconnois- 
sance. Soyez, s'il vous plaît, bien persuadé de la 
mienne à votre égard, et que je n'oublierai jamais 
tous les services que vous me rendez avec tant 
de bonté, en me fesant payer si promptement. 
Je suis, Monsieur, avec toute l'estime que vous 
méritez, votre très-humble et très obéissante ser- 
vante, etc. 

P. S. — Monseigneur Chamillart a fait une ré- 
ponse très-obligeante à ma lettre. 



A M. HUET, EVEQUE D AVRANCHES *. 

23 avril [1701]. 
J'ai reçu. Monseigneur, avec beaucoup de plai- 

1. Musée des Archives, n" 909. 

2. Copie de Léchaudé d'Anisy, 

Cette ieUre n'est pas écrite par M'i« de Scudéry ; elle est de 
la main d'un secrétaire, et seulement signée par elle. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 391 

sir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de 
m'écrire; car je croyois que vous m'aviez tout-à- 
fait oubliée. J'ai été fort touchée de la mort de 
M. de Segrais' : il y avoit cinquante ans qu'il 
étoit de mes amis, et j'ai fait quelques vers pour 
conserver sa mémoire. Cela vous doit faire con- 
noître, Monseigneur, que je n'oublie pas mes an- 
ciens amis, et que je me souviens parfaitement de 
tous les témoignages d'amitié que vous m'avez 
rendus autrefois. 

Le rhumatisme que j'ai aux genoux est devenu 
si fâcheux que je ne marche plus, mais mon es- 
tomac et ma raison sont toujours en santé, et par 
conséquent, Monseigneur, je serai toute ma vie, 
avec toute Testime et le respect que vous méritez, 
votre très-humble et très- obéissante servante, etc. 

1. Segrais étant mort le 25. mars 1701, cette lettre est de 
peu de temps avant la maladie qui conduisit M^'^ de iScudéry 
au tombeau le 3 juin de la même année. 



LETTRES 
DONT ON N'A PU RETROUVER LA DATE 



MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE DESCARTES '. 

Sans date. 

En m'apprenant, Iris, que vous savez rimer, 
Vous m'apprenez aussi que vous savez aimer : 

Mais, Iris, l'oserois-je dire ! 
Trouve-t-on quelque amant dans l'amoureux empire 

Digne de cette noble ardeur 
Dont vous peignez si bien la force et la grandeur? 

Pensez-y donc, fille charmante. 
Ah ! qu'il est dangereux d'être trop tendre amante , 

Puisqu'il n'est point d'amant heureux 

Qui soit longtemps fort amoureux. 

Par une ingratitude horrible, 
Son amour s'allentit dès qu'on devient sensible , 

Et l'ignorance d'être aimé 

Le rend beaucoup plus enflammé. 

Voilà, Mademoiselle, des vers aussi négligés que 

1. Les six lettres suivantes, échangées entre Mi^^ de Scudéry 
et W^<^ Descartes, sont tirées d'un volume intitulé : Essais de 
lettres familières sur toutes sortes de sujets, avec un discours 
sur Varl épistolaire et quelques remarques nouvelles sur la langue 
françoise; ouvrage posthume de Vahbé *** [Cassagne]; mis en 
ordre par Tabbé de Furetière, de l'Académie françoise. Paris, 
Jacques Lefebvre, 16&0, 1 vol. in-12. 



394 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

les vôtres sont beaux; j'en suis charmée^ et je crois 
bien que toutes les muses sont également de vos 
amies, puisque vous écrivez aussi bien en vers 
qu'en prose; mais pour vous montrer que mon 
sentiment ne m'est pas particulier, je vous envoyé 
quatre vers d'une amie que j'ai, qui est très-digne 
d'être la vôtre, car elle a un mérite infini, et M. de 
M...., qui l'admire aussi bien que moi, vous en 
répondra. Elle s'appelle INP" de P...*. Voilà 
les quatre vers qu'elle engagea dans un billet 
fort galant qu'elle m'écrivit un jour : 

Où peut-on trouver des amans 
Qui nous soient à jamais fidèles? 
Je n'en sais que dans les romans 
Et dans les nids des tourterelles. 

Tout le monde choisi a su ces quatre vers. Si Voi- 
ture ou Sarazin ressuscitoient, ils voudroient les 
avoir faits. Cependant, Mademoiselle, la mauvaise 
opinion que j'ai des amants ne diminue rien de 
l'admiration que j'ai pour vos beaux vers. M. de 
M.... a trop bon goût pour y avoir rien changé. Il 
me les a montrés écrits de votre main sans une 
seule rature, et je les ai copiés de la mienne sans 
y rien changer; mais je prendrai pourtant la li- 
berté de vous avertir de la juste signification d'un 
mot que vous avez sans doute employé sans y 
penser, afin qu'il n'y ait pas la moindre imper- 
fection à ce que vous écrirez, Voici de quoi il s'a- 

1. Probablement M'^^e de Plalbuisson. Voyez la Nutice,p. 55. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 395 

git : vous confondez deux mots, avant et devant, et 
il ne les faut pas confondre. Vous parlez juste quand 
vous dites : 

Faut-il avant sa mort que tant de fois je meure. 

Mais quand vous dites au dixième vers : 
Et devant le trépas ne me fais pas mourir, 

cela n'est pas juste. Dans les règles, il faudroit 
refaire le vers, et mettre avant au lieu de devant. 
On dit aller au devant de quelquun, ou il demeure 
devant via porte ; mais pour marquer précisément 
un temps, on dit, par exemple, avant que je fusse 
née, avant quil arrivât^ et non pas devant. 

Je vous demande pardon, Mademoiselle, de cette 
liberté; ce n'est pas ma coutume de faire le bel es- 
prit, mais j'ai voulu vous donner ce petit avis d'a- 
mitié qui vous doit marquer la sincérité de mes 
louanges et qui ne diminue rien de mon admira- 
tion pour votre belle élégie; non plus que ma 
croyance en faveur de mon chien n'ôte rien 
de l'estime infinie que j'ai pour feu M. votre 
oncle. Ce n'est pas l'amitié que j'ai pour les ani- 
maux qui me prévient à leur avantage, c'est celle 
qu'ils ont pour moi qui me persuade en leur fa- 
veur ; car on ne peut rien aimer par choix sans 
quelque sorte de raison; et selon cette règle, Ma- 
demoiselle, je suis parfaitement raisonnable, puis- 
que la connoissance de votre mérite extraordinaire 
m'engage à vous aimer infiniment, et je prévois 



396 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

que tout cela doit durer autant que la vie de votre 
très-humble, etc., etc* 



REPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE 
DE SCUDÉRY. 

Je suis si fière, Mademoiselle, des vers de votre 
façon qui s'adressent à moi, que je crois déjà être 
immortalisée ; mais est-il possible que vous ne 
trouviez à redire dans ma pauvre élégie que ce 
que vous y reprenez? Moi qui la regarde avec des 
yeux de mère, j'y voyois mille choses que j'eusse 
voulu n'y point voir; mais je n'ose plus blâmer ce 
que vous avez jugé digne de vos louanges, et 
je veux seulement, pour rendre témoignage à la 
vérité, vous assurer qu'elle est toute de mon ima- 
gination, et que mon cœur n'y a point de part. 

Mon cœur qui de l'amour sut toujours se défendre, 
Injustement en seroit soupçonné; 
Il n'est jamais permis d'en prendre 
Qu'après que l'on en a donné; 
Et dans mes plus beaux jours mes beautés innocentes 
De pareils attentats furent toujours exemptes. 

Non, Mademoiselle, je n'ai jamais fait. Dieu 
merci, de conquêtes, et c'est ce qui me console 
plutôt que toutes les raisons que vous dites si 
ao;réablement dans vos beaux vers. 

Tout berger est trompeur, inconstant et volage ; 

Malheur à celle qui s'engage. 
Mille exemples fameux en convainquent l'esprit ; 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 397 

Mais malgré cette règle et si juste et si belle, 
Si tôt que le cœur s'attendrit, 
On croit que l'amour est fidèle. 

Votre illustre amie, M"' de P..., a beau nous 
dire des merveilles dans ses quatre vers qui sont 
inimitables; on les admirera, on les voudra croire, 
et le cœur ira son chemin ; 

La seule tourterelle en amour est fidèle, 
Mais quand notre cœur est charmé. 
L'objet dont il est enflammé 
Nous paraît constant tout comme elle. 

Ainsi, Mademoiselle, il vaut mieux que je n'aie 
jamais eu d'amants, que de n'avoir eu pour pré- 
servatif que la vue de leur inconstance. 

L'amour a soin de nous persuader 
Qu'on brûlera pour nous d'une flamme éternelle, 

Et que nous allons posséder 
Un sort que n'eut jamais aucune autre mortelle. 

Et je ne sais s'il n'est point à propos que l'on 
s'abuse ainsi quelquefois. On se tiendroit trop sur 
ses gardes, on vivroit dans une retraite et dans 
une solitude de cœur qui fait de la peine à imagi- 
ner ; et, quant à la vérité, toute belle qu'elle est, elle 
peut être d'un moindre prix que certaines erreurs 
douces et charmantes qui flattent agréablement. 
Par exemple, Mademoiselle, je souhaite avec tant 
de passion d'être aimée de vous, que je crois qu'il 
en est quelque chose; ne me désabusez jamais, je 
vous en su|)plie, laissez-moi une imagination qui 



398 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

m'enchante et qui fait tout le bonheur de votre 
très-humble, etc., etc. 



MADEMOISELLE DE SCUDERY A MADEMOISELLE DESCARTES. 

Sans date. 

Vous dites fort modestement 

Que vous n'avez point eu d'amant; 

Ce discours n'est pas vraisemblable : 

Mais du moins, fille incomparable, 

Pour être sincère à mon tour, 

Ne haïssez-vous point l'amour? 

Et je trouve assez incroyable 
D'aimer la passion qui peut tout enflammer 
Sans que pas un amant ait osé vous aimer. 

Où l'auriez-vous si bien connue, 

Si vous ne l'aviez jamais vue? 
Pour parler comme vous de l'amoureux ennui. 
Il faut du moins. Iris, l'avoir appris d'autrui. 
Il faut, dis-je en un mot, si l'on le veut connoître, 

Le sentir ou l'avoir fait naître ; 

Mais on voit assez rarement. 
Quand on aime l'amour, qu'on haïsse l'amant. 

Je vous excepte pourtant de cette règle, Made- 
moiselle, car comme vous avez eu infiniment d'es- 
prit dès votre plus tendre jeunesse, je suppose 
qu'il a été une garde fidèle de votre cœur, et que 
ne trouvant rien digne de lui, il a conservé sa 
liberté. Les vers dont votre lettre est semée, sont 
fort galants et fort jolis, et je vois bien que vous 
seriez plutôt de l'avis des quatre vers d'un ami que 
j'ai eu, que de celui des quatre de M™^ de P.... 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 399 

Il les mettoit dans la bouche d'une dame. Les 
Yoici : 

Mais quand sur notre esprit ua amant qu'on estime 

A pris quelque crédit, 
On commence à douter si l'amour est un crime 

Aussi grand qu'on le dit. 

Je prends la liberté, Mademoiselle, de vous en- 
voyer un madrigal qui a eu le bonheur de ne pas 
déplaire au Roi, et je souhaite qu'il soit aussi heu- 
reux auprès de vous, car je connois tout le prix 
de votre voix. Je voudrois bien que vous connus- 
siez de même celui de mon amitié : car en un 
mot. Mademoiselle, je ne suis aimable que parce 
que je sais aimer mes amies d'une manière tendre 
et désintéressée, qui me distingue de beaucoup 
d'autres ; je me vante hardiment de cette bonne 
qualité. Car étant aussi éloignées l'une de l'autre, 
vous n'en sauriez rien, si je ne vous le faisois con- 
noître ; et je ne vous parle ainsi que pour vous 
engager à m'employer à quelque chose qui puisse 
vous donner lieu de croire que je suis avec beau- 
coup de tendresse 

Votre, etc., etc. 

RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE 
DE SCUDÉRY. 

Sans date. 

Vous l'avez bien jugé, Mademoiselle, j'étois née 
avec une belle disposition à l'amour. 

Mais qui pourroit aimer, s'il ne plaît au Destin ? 



400 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

a fort bien dit un poëte de notre pays. Il faut 
que je vous dise tout mon secret ; j'y suis obligée 
par reconnoissance, et je vous ai plus d'obligation 
que vous ne pensez. 

Si mon cœur et sensible et tendre 

De l'amour a su se défendre, 

Je vous dois ce rare bonheur, 

Seule vous en avez l'honneur ; 

Fille du monde sans pareille, 

Fille du siècle la merveille. 

Les héros que vous avez faits, 

Héros en amour si parfaits, 
M'ont fourni du mépris pour les amours vulgaires, 
Et dégoûté mon cœur des amours ordinaires. 

C'est la vérité pure, vous m'avez donné une si 
belle idée de Tamour dans tout ce que vous avez 
écrit, que je n'en ai rien voulu rabattre. J'ai 
cru qu'il falloit aimer ainsi, ou n'aimer pas du 
tout. 

Vos beaux livres m'ont fait connoître 
Un amour généreux, pur et sans intérêt, 
Et qui l'a vu tel qu'il doit être 
Ne peut le souffrir comme il est. 

Cela soit dit, Mademoiselle, à la honte de la 
philosophie morale, je le sais par expérience. 

D'une innocente ardeur la parfaite peinture, 
Et l'exemple fameux d'une illustre aventure 

Corrigent mieux les jeunes cœurs 

Et les penchants de la nature, 

Que la science austère et dure 

Qui s'applique à régler les mœurs. 

On aime tant à parler de soi-même que j'ai 



CORRESPONDANCE CHOISIE. - 401 

commencé par là, quoique je ne dusse vous parler 
que de votre merveilleux madrigal, qui est un des 
plus beaux que j'aie jamais vus. 



MADEMOISELLE DE SCUDERY A MADEMOISELLE DESCARTES. 

Sans date. 

Quand je fis de l'amour une image parfaite, 

Des vulgaires amours j'espérai la défaite; 

Mais malgré cet espoir nous voyons mille cœurs 

Se laisser conquérir par d'indignes vainqueurs, 

Qui, méprisant bientôt ce qu'ils ont pris sans gloire, 

Gourent incessamment de victoire en victoire. 

Et se lassant enfin d'être trop tôt aimés, 

Se moquent des Ghloris dont ils furent charmés. 

Mais puisque votre cœur, fille charmante et sage, 

Est par mon assistance échappé du naufrage. 

Et que des mers d'amour ne craignant plus les flots 

Il est libre et jouit d'un glorieux repos, 

Je ne me repens pas d'avoir fait la peinture 

De cette passion et si noble et si pure, 

Qui sait unir les cœurs sans blesser la raison ; 

Car l'amour héroïque est un contre-poison. 

Si l'on devoit un prix dans la superbe Rome 

A quiconque pourroit en sauver un seul homme ; 

Que ne devez-vous pas à cet heureux tableau 

Où ma main a tracé ce qu'Amour a de beau, 

Par l'opposition des amours passagères, 

Des amours d'intérêt, des amours mensongères, 

Des sentiments grossiers et de leurs faux appas l 

Vous avez su franchir un si dangereux pas. 

Je vous demande donc pour prix de mon ouvrage 

Ce cœur, ce même cœur échappé du naufrage; 

Ne le refusez pas à ma tendre amitié. 

Qui vaut mieux que l'amour de plus de la moitié. 



26 



402, CORRESPONDANCE CHOISIE. 

RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE 
DE SCUDÉRY. 

Sans date. 

Mon cœur est à votre service^ Mademoiselle, et 
vous lui faites trop d'honneur de le souhaiter. 

On ne peut refuser un cœur 
Que l'illustre Sapho demande, 

et si quelque Tirsis me l'avoit demandé aussi 
galamment que vous faites, j'étois perdue. Mais, 
Mademoiselle, on m'avoit bien dit qu'on ne peut 
aimer sans inquiétude : l'amitié que j'ai pour vous 
me rend déjà malheureuse. 

La moindre aventure amoureuse 
Trouble notre repos, Messe notre devoir; 
Mais la tendre amitié n'est guère plus heureuse , 

Quand on ne doit jamais se voir. 

Il semble que vous ne m'ayez sauvée des 
écueils de l'amour, que pour me faire périr dans 
ceux de l'amitié. 

Par vous des mers d'amour j'évitai les orages, 

Mers fameuses par cent naufrages ; 

Mais mon sort n'en est pas meilleur; 
Par vous, Sapho, mon malheur est extrême; 
Vous me faites aimer, et j'aurai la douleur 

De ne voir jamais ce que j'aime. 

Je ne sais. Mademoiselle, si l'amour cause de 
plus cruelles peines, mais je sais bien que mon 
cœur n'en a jamais ressenti de plus sensibles, et que 
je ne trouve rien de si chagrinant que de vous 
admirer de si loin. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 403 

Pour moi votre commerce est honorable et doux, 
Je reçois chaque jour de vous 
Des vers que tout le monde admire; 

Mais malgré cet honneur dont je me sens combler. 
Je ne puis m' empêcher de dire : 
Heureuse à qui vous voulez bien écrire, 

Plus heureuse cent fois qui vous entend parler. 

Quand je vois que ce qui ne vous coûte qu'un 
quart d'heure à faire fera mes délices toute ma 
vie, je dis avec cette fameuse Sapho que la Grèce 
a tant chantée : 

Quand au rare mérite on est sensible et tendre, 

Et que par la faveur des cieux, 
On peut souvent vous voir et souvent vous entendre, 
C'est un plaisir plus grand que le plaisir des dieux. 



MADEMOISELLE DE SCUDF.RY A M. HUET*. 

Sans date. 

Il y a une chanson dont la reprise dit : Sans le 
secret r amour n'a rien de doux; mais à ce que je 
vois, Monsieur, vous voulez aussi que l'amitié 
soit mystérieuse, puisque vous ne vouiez que pas 
une de mes amies, ni pas un de mes amis, voient 
vos billets. Si j'étois un peu plus jeune, cela me 
seroit fort suspect, mais en l'état où sont les cho- 
ses, je prends tout en bonne part, et je veux bien 
avoir pour vous toute la complaisance que vous 
voudrez. Ce n'est pas que souvent il me fût fort 

1. Copie de Léchaudé d'Aiiisy. 



404 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

doux de me parer de vos billets et de les montrer 
à deux ou trois personnes seulement, mais si vous 
aimez le secret, il faut l'aimer comme vous. Ce- 
pendant quelle apparence de refuser à Octavie et 
à Ménalque * le plaisir de voir ce que vous m'é- 
crivez ; songez-y encore une fois avant que de 
m'engager à faire le vœu du secret, et, en atten- 
dant, soyez bien persuadé que je vous estime infi- 
niment, et qu'il ne tiendra pas à moi que nous 
ne formions une de ces amitiés qui durent autant 
que la vie. 



AU MEME^. 

Sans date. 

Votre billet, Monseigneur, est digne de votre 
cœur, et si je l'ose dire, de mon amitié pour vous 
que le temps ne peut aiïoiblir. Le nom que vous 
n'avez pu lire est Tabbé d'Arche, homme de beau- 
coup de mérite et qui, comme je vous l'ai dit, est 
fort aimé de M^"" l'évêque d'Agen et de M. de Bétou- 
laud; et je vous suis très-obligée de lui vouloir 
bien donner votre suffrage. Pour la harangue de 
M. le recteur de l'Université, je viens d'apprendre 
qu'elle ne se prononcera pas mardi et que vous 
serez invité dans les formes, et par conséquent 
vous saurez l'heure précisément. Je vous remercie 

1. Quel est ce Ménalque? Serait-ce Brancas, le fameux dis- 
trait de Labruyère? 

2. Cabinet de M. Toussaint du Havre. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 405 

aussi de me promettre l'ouvrage du R. P. de la 
Rue^ car mes mauvaises oreilles m'empêchant 
d'avoir le plaisir de l'aller entendre^ je serai fort 
aise d'avoir celui de lire un discours de si bonne 
main. Conservez-moi, Monseigneur, votre pré- 
cieuse amitié, et soyez persuadé que c'est pour le 
reste de ma vie que je suis, avec toute l'amitié que 
vous méritez, votre très-humble et très- obéissante 
servante. 



AU MÊME*. 

Ce 21 de mai.... 

L'impatience de lire le bel ouvrage du R. P. de 
la Rue m'empêcha, Monseigneur, de vous re- 
mercier dès hier : ajoutez aussi que je crus qu'il 
seroit mieux de joindre mes louanges à mes re- 
mercîments ; mais après l'avoir lu avec toute 
l'admiration qu'il mérite, je trouve toutes mes 
expressions tellement foibles pour louer le R. P. 
de la Rue, que je n'ose presque vous dire ce que 
j'en pense : car, de la manière dont il s'exprime, 
toutes ses expressions sont nobles, naturelles et 
persuasives. Il montre aux yeux ce qu'il veut re- 
présenter ; il ôte aux plus grandes louanges ce 
qui les pourroit faire soupçonner de flatterie, et 
leur donne un air de vérité qui persuade ceux qui 
les entendent ou qui les lisent. Enfin, Monsei- 

1. Copie de Léchaudé d'Anisy. 



406 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

gneur, il a su si sagement éviter tous les écueils 
de son sujet, qu'on ne l'en peut assez louer, et je 
ne puis assez vous remercier du plaisir que j'ai 
eu à l'admirer. Conservez-moi, Monseigneur, votre 
précieuse amitié, et me croyez toujours, avec au- 
tant de sincérité que de respect, 
Votre très-liumble, etc., etc. 



A M. DE SABATIER HE l'aCADÉMIE D'ARLES, QUI LUI AVAIT 
ADRESSÉ UNE ÉPITRE EN VERS'. 

Sans date. 

Les louanges que vous me donnez. Monsieur, 
sont si agréables et si délicates, qu'il est difficile 
de les refuser; mais elles sont d'ailleurs si grandes 
et si noblement exprimées, qu'il faudroit avoir 
beaucoup d'audace pour s'en croire digne et les 
accepter; de sorte. Monsieur, que le parti le plus 
juste que je puisse prendre, c'est de louer la beauté 
de votre ouvrage sans m'en faire l'application. Un 
portrait flatté ne laisse pas d'être quelquefois ad- 
mirablement peint, sans être fort ressemblant, et 
c'est même une des maximes des plus grands 
peintres d'embellir toujours leur objet. Je ne me 
regarde donc pas dans votre ouvrage, telle que je 
suis, mais telle que je devrois être pour le mé- 
riter. 

Cependant, pour vous empêcher de vous repen- 

1. L'Épitre de Sabatier est insérée au loiiie II, p. 216, de la 
Xouvelle Pandore, et la lettre de M''^ de Scudéry à la page 211 . 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 407 

tir de l'honneur que vous m'avez fait, je vous ap- 
prends que mon cœur vaut mieux que mon esprit, 
que je suis une amie fidèle, sincère et désintéres- 
sée, et que si j'avois l'avantage d'être connue de 
vous par vous-même de ce côté-là, j'en pourrois 
être louée sans flatterie, et que je pourrois aussi 
recevoir vos louanges sans confusion. Mais en at- 
tendant, jMonsieur, souffrez que j'ajoute un misé- 
rable impromptu à ce que je viens de vous dire ; 
il n'est pas beau, il n'est que sincère, le voici : 

Ne vous y trompez pas, votre aimable fontaine, 
C'est la véritable Hippocrène ; 

Votre chant me surprend, il est charmant et doux, 
Et tous les cygnes de la Seine 
Ne peuvent mieux chanter que vous. 

Voilà, Monsieur, les sentiments tout purs de 
Votre très-humble et très-obéissante servante 
Madeleine de Scudéry. 



A M. NUBLÉ'. 

Sans date. 

C'est en vain. Monsieur, que vous me fuyez, car 
je suis résolue de vous avoir de l'obligation, et 
de pouvoir dire avec quelque vraisemblance, que 
vous êtes de mes amis. Je vous défie même hardi- 
ment de me refuser la grâce que je m'en vais vous 

1. Cette lettre fait partie d'un volume publié par M. Matter, 
intitulé : Lettres et pièces rares et inédites, Paris, 1846. — Voyez 
la Notice, page 125. 



408 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

demander. En effet, sachant quelle est votre vertu 
et votre équité, je ne pense pas que vous puissiez 
savoir qu'il y a une orpheline de douze ans qui a 
besoin de la protection de M. le président deBail- 
leul, sans avoir aussitôt envie de lui donner le 
placet que je vous envoie. Car, si vos amis vous 
connoissent bien, il n'est pas en votre pouvoir de 
vous empêcher de faire une action de vertu quand 
l'occasion s'en présente. Je vous promets pourtant 
de vous être fort obligée de votre sollicitation, 
quoique je sache bien que M. le président de Bail- 
leul est un des juges du monde qui a le moins de 
besoin d'être sollicité, parce qu'il est un des plus 
équitables. Si vous aimiez les remercîments, je 
m'engagerois à vous faire remercier par MM. Mé- 
nage, Conrart_, Chapelain, Pellisson et plusieurs 
autres de vos amis qui sont des miens. 

Mais, comme je n'ai garde de vous soupçonner 
d'aimer une chose si peu solide, je me contente de 
vous assurer, qu'en m'obligeant vous obligerez la 
personne du monde la plus reconnoissanteet qui, 
sans que vous le sachiez, admire le plus votre 
vertu. Madeleine de Scudéky. 



A LA REINE CHRISTINE '. 

Sans date. 
Madame, 
Comme la santé est un bien si précieux qu'on 

1. Collection Lajariette. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 409 

ne sent presque plus la possession de tous les au- 
tres biens quand on a perdu celui-là, il m'est 
impossible d'apprendre que la santé de V. M. a 
été altérée, sans prendre la liberté de lui dire que 
personne ne peut avoir senti son mal plus vive- 
ment que moi ; car, encore qu'en me l'apprenant on 
m'ait assuré que je n'avois rien à craindre pour sa 
vie, mon cœur en a été sensiblement touché, et 
j'attends l'ordinaire prochain avec la dernière im- 
patience. J'ai même lait convenir M. de Pellisson, 
qui partage mes sentiments pour V. M., que les 
maux des personnes pour qui on a un attachement 
sincère, et s'il est permis de parler ainsi, une 
passion de respect, laissent une impression de 
douleur qui ne s'efface pas dès que le mal est 
passé, et qu'il faut que le temps ôte la crainte du 
retour du mal dont on a été alarmé, pour en être 
tout à fait en repos. Cependant lui et moi faisons 
des vœux pour l'affermissement de la santé de 
V. M. qui doit être précieuse pour tout le monde 
puisqu'elle en est un des plus grands ornements. 
En mon particulier, Madame, si V. M. pouvoit 
savoir de quelle manière je suis sensible à tout 
ce qui la regarde, elle verroit bien que son 
mérite m'est toujours présent, et que le temps 
et l'éloignement ne peuvent m'empêcher d'être 
toute ma vie, avec la même admiration, le même 
zèle et '.e même respect. Madame, de V.3I, la très- 
humble, très-passionnée et très-obéissante servante. 
Madeleine de Sgudéry. 



LETTRES 

ADRESSÉES A MADEMOISELLE DE SGUDÉRY, 

ou QUI LA CONCERNENT. 



BALZAC A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

25 juillet 1639. 

Mademoiselle, 
Si j'eusse pu obtenir un bon moment de ma 
mauvaise santé, je vous aurois dit, il y a long- 
temps, que je n'ai ni assez d'humilité pour rejeter 
les louanges que vous me donnez, ni assez 'de 
présomption pour y consentir. De les croire d'une 
foi historique , ce seroit avoir l'imagination un 
peu forte; et de s'offenser aussi d'une fable si 
obligeante, ce seroit être de mauvaise humeur. En 
ceci, le tempérament que je veux choisir ne 
vous sera pas désavantageux. Je considérerai vos 
excellentes paroles comme purement vôtres, et sans 

1. Cabinet de M. Chambry. — Cette lettre est imprimée 
dans les Lettres choisiesde Balzac, édition de 1668, t, II, p. 211, 
et dans l'édition de ses Œuvres, 1665, in-f°, t. I, p. 647, mais 
on n'y trouve pas le posf-scnpfttm qui est dans la lettre originale. 



412 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

que je pense qu'elles m'appartiennent. De cette 
sorte, elles feront toujours leur effet, et je demeu- 
rerai toujours persuadé, mais ce sera, Mademoi- 
selle, des grâces de votre esprit et de l'éloquence 
qui loue, non pas de celle qui est louée. 

Pardonnez à mon humeur défiante, si je ne puis 
bien croire que vous soyez de l'avis de votre lettre 
ni que ma Relation à Ménandre soit de la force que 
vous m'écrivez. Elle vous a touchée, néanmoins, 
pour ce que vous êtes sensible aux malheurs d'au- 
trui, et que la bonté vous intéresse dans toutes 
les causes de l'innocence. Par là \'éritablement je 
puis mériter votre faveur, et monsieur votre frère 
me pourroit prendre aussi pour un des sujets qui 
ont besoin de son assistance. Il sait défendre à ce 
que je vois, avec autant de valeur qu'il sait atta- 
quer, et ses boucliers ne sont pas moins impéné- 
trables, que ses autres armes sont tranchantes. 
En effet, l'ouvrage qu'il vous a plù de m'envoyer 
de sa part' me semble avoir cette fatale solidité. 
Les plus grands ennemis des spectacles et des 
fêtes de l'esprit ne les sauroient violer à l'avenir 
sous une telle protection. Par son moyen, la vo- 
lupté sera remise en sa bonne renommée, et de sa 
grâce nous nous réjouirons, sans scrupule, en 
dépit des tristes et des sévères. Je vous en dirois 
davantage si vous aviez dessein de m' examiner 
sur votre livre, et si vous vouliez que je vous ren- 
disse compte de mes études, mais ce n'est pas ici 

1. VApologie du Théâtre, Paris, 1639, in-i". 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 413 

le lieu de faire ni de commentaires, ni d'avant- 
propos. Et d'ailleurs, puisque les belles assem- 
blées , n'étant pas ingrates, retentiront de tous 
côtés de la gloire de leur défenseur, il y a de l'ap- 
parence qu'une voix si foible, et qui vient de si 
loin que la mienne ne seroit pas remarquée dans 
le grand bruit que tant d'applaudissements doivent 
faire. Je me contente donc de vous dire sans au- 
cun ornement de paroles, que je ne manque pas 
de reconnoissance, après une parfaite obligation, 
et que le présent que j'ai reçu ne pouvant être 
plus riche qu'il est, M. de Soudéry a trouvé le 
moyen de me le rendre plus agréable par l'envoi 
qu'il a désiré que vous m'en fissiez. Avec saper- 
mission, je vous en remercie de tout mon cœur, 
et veux être, s'il vous plaît, toute ma vie. 
Mademoiselle, 
Votre très-humble et très-obligé serviteur, 

Balzac. 

P. S. Je viens d'apprendre, par une lettre de 
M. Chapelain, que M. votre frère m'a fait encore 
un nouveau présent. Je l'attends avec impatience 
et vous supplie de lui dire. Mademoiselle, qu'il 
n'a point un plus passionné serviteur que moi, ni 
qui fasse plus d'estime de sa vertu. Plût à Dieu 
qu'il eût l'année prochaine quelque emploi digne 
de lui dans l'armée que commande M. le Prince I 
11 viendroit faire ici une station et me donneroit 
bien huit jours pour l'embrasser et pour l'entrete- 
nir à mon aise. 



414 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

Paris, 4 aoust 1639. 

Mademoiselle, 

Je fus incivil de vous envoyer la lettre de M. de 
Balzac que je vous devois porter moi-même. Mais 
vous jetterez cette faute sur les embarras qui m'en 
ont déjà fait commettre tant d'autres envers vous, 
et qui vous ont dû faire étonner plus d'une fois 
que j'use si mal de la permission que vous m'avez 
donnée de vous rendre mes devoirs et de vous 
faire de mauvaises visites. Si vous m'avez par- 
donné les premières , je veux croire que vous ne 
me tiendrez pas rigueur pour cette dernière, et 
que vous vous contenterez du mal que j'ai eu en 
ne vous voyant pas. J'ai lu la lettre et l'ai trouvée 
digne de vous et de celui qui l'a écrite, comme je 
me l'étois bien imaginé devant que vous me l'eus- 
siez communiquée. Avec votre permission, je la 
garderai tout aujourd'hui pour la faire voir à une 
couple de mes amis qui seront bien aises de voir 
que M. de Balzac connoît votre mérite et lui rend 
une partie de ce qui lui est dû. 

Pour ce qui regarde mon portrait, Mademoi- 
selle, M. le marquis de Montausier s'est réjoui 
lorsqu'il vous a dit qu'il en avoit vu l'ébauche, et 
vous aurez à lui reprocher qu'en cette rencontre 
il n'a pas traité assez sérieusement avec vous. 

L Correspondance de Chapelain. M^s Sainte-Beuve. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 415 

C'est une matière sur laquelle je délibère encore, 
et, à vous dire mon sentiment en liberté, je pen- 
che beaucoup plus à supplier M. votre frère de 
me dispenser de lui faire un présent si peu digne 
de son cabinet, et de garder cet honneur pour 
ceux qui le méritent davantage*. Je vous en parle 
sans cette modestie affectée qui ne diffère guères 
de la vanité, et vous jure que j'appréhende d'être 
mêlé parmi ces grands hommes qui parent et doi- 
vent parer un illustre réduit. Cela ne pourra être 
sans faire tort à leur gloire qui s'offensera d'une 
société si inégale, et M. votre frère doit craindre 
lui-même d'en être blâmé, comme s'étant volon- 
tairement trompé par ce choix qui leur est si peu 
avantageux. J'irai au premier jour chez lui essayer 
de lui persuader que je ne paroisse pas là où je 
n'ai pas de place légitime, ou recevoir de lui une 
nouvelle jussion qui me mette à couvert, et le 
charge de tout le mal qui en pourroit arriver. Ce- 
pendant vous le solliciterez, s'il vous plaît, en ma 
faveur, et le disposerez à ne me pas faire injustice 
en me fesant plus de grâce que je ne veux. C'est 
cela que vous demande pour cette heure avec ins- 
tance. Mademoiselle, 

Votre très-obéissant serviteur, 
Chapelain. 



1 . George de Scudéry avait demandé à Chapelain son por- 
trait pour sa collection des Illustres. 



416 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

GODEAU A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

Grasse, 16 août 1641. 

Mademoiselle, 
Au lieu de vous remercier de l'éloquente lettre 
que vous m'avez écrite, il faut que je m'en plai- 
gne, et que je vous en fasse une correction. Ne 
savez-vous pas qu'il en est des écrivains, et sur- 
tout des poètes, de même que des femmes? Si vous 
leur dites une fois qu'elles sont belles, le diable le 
leur redit cent, et elles ajoutent plus de créance à 
ce père du mensonge qu'à la glace la plus fidèle 
d'un miroir. L'esprit aime toutes ses productions, 
parce qu'en l'état de péché où nous sommes l'a- 
mour propre infecte toutes les puissances de notre 
âme, et surtout celle qui est la plus divine; mais, 
comme il a plus de part dans les vers que dans 
les autres ouvrages de prose, étant, s'il faut ainsi 
dire, comme créateur de ceux-là, il en est aussi 
plus jaloux, pour ne pas me servir d'un terme 
plus rude. Pourquoi donc prenez-vous tant de 
peine à me faire avaler un poison dont je suis 
déjà tout plein? Si vous pensez que la civilité vous 
y oblige, elle est bien cruelle. Si vous croyez ce 
que vous dites, il faut que je vous détrompe, et 
que je vous dise que dans le livre dont vous faites 



1. Lettres de Godeau, évêque de Vence, sur divers sujets. Paris, 
1713, in-12, p. 200. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 417 

tant de cas^ il n'y a rien de précieux que la ma- 
tière'. C'est sans doute ce qui vous a fait tomber 
en erreur, et vous avez fait comme les amans qui 
trouvent que toutes les peintures de la personne 
qu'ils aiment sont des chefs-d'œuvre, et ne dis- 
tinguent pas celles de l'ouvrier de celles de leur 
passion. Pour moi, je vous jure sincèrement que, 
parmi tant de pièces, je vois peu de choses qui 
me satisfassent, et beaucoup qui me déplaisent. 
Ma paresse naturelle m'a empêché de les corriger, 
et j'ai cru que cela n'empêcheroit pas la fin que 
je me suis proposée, qui est de rendre quelque ser- 
vice à Dieu, en détournant les hommes des choses 
profanes, au moins pour quelque temps. Croyez- 
moi, il n'y a point de gloire dans la terre dont on 
doive faire beaucoup de compte; les panégyristes 
sont vains, les louanges vaines, et ce qui en reste, 
fumée et vanité. Surtout je ne puis concevoir com- 
ment il est possible que, considérant avec un peu 
d'attention la grandeur des mystères de Dieu, on 
puisse s'imaginer que l'on en parle, je ne dirai 
pas dignement, mais médiocrement. Je le prie 
qu'il me pardonne mes fautes en cette occasion, et 
qu'il approuve, ou plutôt qu'il purifie mes inten- 
tions pour l'avenir. Je vous conseille aussi de vous 
repentir de vos cajoleries, elles ne m'ont que trop 
plû; mais ce qui m'oblige davantage c'est l'assu 
rance qu'il vous plaît de me donner que je suis 



1. Il parut en 1641 une 2*= édition des Œuvres chrestienne^ 
de Godeau. 

27 



418 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

dans vos bonnes grâces. Croyez que je vous ho- 
nore sincèrement et que je suis, 

Mademoiselle, votre, etc., etc. 



CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

Paris, 12 avril 1645. 

Mademoiselle, 
Je suis encore plus coupable devant vous que 
devant monsieur votre frère, du long temps que 
j'ai laissé passer sans répondre à l'excellente lettre 
que vous me fîtes l'honneur de m'écrire quelques 
jours avant lui. Il est vrai que je le serois bien 
davantage si vous m'aviez laissé moyen de répon- 
dre, et si je n'avois à dire pour excuse qu'on ne 
peut que mal écrire après une chose si bien écrite 
que celle-là. Tout de bon, il ne se peut rien de 
mieux que cette lettre, et l'air dont elle est prise 
est si galant et si délicat qu'elle a donné de l'en- 
nui aux plumes qui volent le plus haut parmi 
nous, et du plaisir à des oreilles qui sont blessées 
de tout ce qui n'est que médiocrement admirable. 
Je n'ai point réparti à ces merveilles de peur de 
me faire voir trop au-dessous, et que, par la com- 
paraison d'elles avec ce que je vous eusse écrit, 
vous ne parussiez les avoir mal employées en me 
les écrivant. En récompense. Mademoiselle, je 

1. Cabinet de M. Rathery. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 419 

leur ai donné le triomphe qu'elles méritoient. Je 
les ai fait voir non seulement à M^'" Robineau qui 
y étoit si agréablement grondée et qui ne pouvoit 
mais du sujet que vous avez pris de m'y quereller 
si noblement, mais encore à tout l'hôtel de Cler- 
mont, à tout l'hôtel de Rambouillet, à M™* de Sablé 
et à M"*" de Chalais, à M. Conrart, à M"'' de Lon- 
gueville et à M'"'' de Longueville même, qui tous 
leur ont fait justice en leur donnant des éloges 
qu'on ne donne qu'aux pièces achevées, et les ont 
ou lues plusieurs fois, ou retenues plusieurs jours, 
ou copiées avec som, afin d'en mieux considérer 
les beautés. 

Voilà, Mademoiselle, la seule réponse que je 
vous y ferai et qui vaudra mieux que si je vous 
protestois sérieusement que M"^ Robineau n'a 
point d'avantage sur vous dans mon esprit, et que 
je ne laisserois pas de vous honorer extrêmement 
et de me souvenir de votre mérite, quand elle se 
donneroit moins de soin qu'elle ne fait de m'ex- 
horter à payer vos bontés pour moi, du moins par 
de mauvaises lettres. J'ai quelquefois le bonheur 
de la voir, mais ce n'est que quand elle est mal- 
heureuse, et que quelque rhume ou quelque autre 
indisposition l'arrête chez elle. Autrement vous 
savez que ses amies, ou les sermons, ou les par- 
dons l'en tirent d'ordinaire, et qu'il n'y a rien de 
si rare que de l'y trouver. Quand je l'y rencontré, 
vous faites la meilleure partie de notre conversa- 
tion, mais de manière que la plus grande délica- 
tesse de votre amitié n'en pourroit être que satis- 



420 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

faite^ si vous étiez aussi près de nos yeux, que 
vous Fêles de notre cœur. Je suis témoin de la 
continuation de sa tendresse pour vous, et si elle 
daigne parler de moi dans ses lettres, elle vous 
aura témoigné que je suis pour vous tout ce que 
vous sauriez désirer, et qu'il n'y a point d'intérêts 
qui me soient plus chers que les vôtres. J'ai vu 
dans celle de M'^*^ Paulet ce que vous dites de si 
obligeant pour la rupture démon voyage de Muns- 
ter*, et je l'ai plus senti que je ne vous le saurois 
dire. Il est certain, et je ne vous dissimulerai pas, 
que ce voyage choquoit entièrement mon inclina- 
tion, qu'il troubloit Tordre de ma vie, qu'il ren- 
versoit tous mes desseins et qu'il m'arraclioit à 
tous mes amis, si je n'eusse travaillé rigoureuse- 
ment et avec succès pour le rompre. Je l'ai rompu 
et l'une des principales consolations qui m'en 
restent, c'est que par cet effort je me suis con- 
servé libre, et que je m'en pourrai bien plus véri- 
tablement dire, 

Mademoiselle, 
Votre très-humble et très-obéissant serviteur. 

Chapelain. 

1. Voy. ci-dessus, p. 195. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 421 

MADEMOISELLE DE CHALAIS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

Sablé, 28 juin 1647. 
Mademoiselle, 
J'ai \u la lettre que vous avez écrite à notre 
chère et très-aimable M"^ Paulet, sur le sujet qui 
me regarde. Il m'étoit si nouveau lorsque je partis 
de Paris, que tout ce que j'eus le temps de faire 
fut de dire à cette excellente amie ce qu'une per- 
sonne de condition et de mérite avoit eu la bonté 
de me proposer pour moi, de son propre mouve- 
ment. Je dis de son propre mouvement, car en- 

1. M« Conrart, ïn-k", t. IX, p. 131. 

Des deux lettres ci-jointes, l'une est adressée à M^i^ de 
Scudéry, l'autre se rapporte à elle. M. Cousin, en les repro- 
duisant dans la Société française au dix-septième siècle, les a 
fait précéder d'une note qui en explique le sens; la voici : 

« 11 paraît qu'en IB'*?, W^" de Scudéry se trouva si fort en- 
ce nuyée d'être sous la main tyrannique de son frère que, ser- 
« vitude pour servitude, elle en souliaita une autre plus favo- 
« rable au moins à ses intérêts et à son avenir. Un de ses 
K amis, M. de la Vergne, sollicita pour elle la place de gouver- 
« nante ou de dame de compagnie dans une très-grande maison. 
« Mil" Paulet avait joint ses instances à celles de M. de la 
« Vergne. Cependant, d'autres personnes avaient demandé la 
« même place pour M"« de Chalais, que nous connaissons par 
« M™' de Sablé et par la lettre affectueuse de jM'I*^ de Scudéry 
« (Voy. plus haut, p. 166). Dès que Ml'» de Chalais apprit 
«< qu'on avait pensé à MH-^ de Scudéry pour cet emploi, elle 
« fit cesser toutes démarches, et céda très-volontiers le pas 
<c à son illustre amie. Celle-ci n'était pas femme à se laisser 
« vaincre en générosité, et à son tour elle déclara qu'elle 
« n'entendait pas continuer ses poursuites. Ni l'une ni l'autre 
« n'eurent la place en question ; mais il nous a paru que ce 
« petit combat d'honneur et d'amitié valait la peine d'être 
« tiré de l'oubli. » 



422 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

core qu'elle m'eut fait l'honneur de me dire, il y 
avoit quelque temps, qu'elle en Youloit parler, je 
tenois la chose si fort éloignée et de moi et de 
toute autre coAime moi, que je croyois qu'il étoit 
entièrement impossible d'y pouvoir parvenir. Je le 
crois encore de la même sorte, et si bien, que 
quoique les personnes qui me font l'honneur de 
me souliaiter ce bien-là m'aient voulu empêcher 
de quitter Paris, je les ai très-humblement sup- 
pliées de me le permettre ; et enfin je suis venue en 
Anjou avec aussi peu de crainte que de désir de 
l'événement de la chose. 

Il semble que tout ce que je viens de vous dire 
soit éloigné de notre embarras et n'en soit pas la 
cause ; vous saurez pourtant, s'il vous plaît, qu'il 
en fait une partie. Car lorsque M. de la Vergne pria 
M*"* la marquise de Sablé de s'employer pour vous 
auprès de M'"^ d'Aiguillon, elle comprit, et moi 
aussi, sans s'expliquer davantage, que c'étoit pour 
être auprès de la nièce* qui, selon le bruit commun, 
devoit épouser le neveu de M""" d'Aiguillon. M"'^ la 
marquise de Sablé ne comprit autre chose ni moi 
non plus, en vérité, et j'en demeurai là fort facile- 
ment par l'opinion où j'étois et oii je suis encore 
que la conduite de ces trois importantes personnes* 

1. C'est-à-dire de celle des nièces du cardinal Mazarin 
(Olympe Mancini) que M™^ d'Aiguillon destinait alors au fils 
du maréchal de la Meilleraie, son neveu à la mode de Breta- 
gne, lequel devint plus tard duc de Mazarin par son mariage 
avec Hortense. 

2. Les trois aînées des nièces de Mazarin : Anne-Marie Mar- 
tinozzi, Laure et Olympe Mancini. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 423 

est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans doute 
le mérite que vous avez, mais qui aura plus de fa- 
veur, plus de bonheur, et quelque nom de Madame 
qui sera plus propre à l'éclat qu'à, bien réussir 
dans l'éducation de ces personnes-là. Voilà donc 
ce qui éloigna ma pensée de vous sur ce sujet, et 
ce qui me l'arrêta à celui que je viens de vous 
dire. Joint, comme j'ai déjà dit, que M. de la 
Vergne ne s'expliqua point. H y a beaucoup de 
circonstances qui, vous- étant déduites, serviroient 
à me justifier auprès de vous; et je n'en ou- 
blierai aucune, tant j'ai le désir de vous faire con- 
noître la vérité de mes intentions, si je n'étois 
assurée que la bonté et la générosité de M""* Paulet 
lui aura fait écrire tout ce qui aura servi à ma jus- 
tification, comme je l'en avois très-humblement 
suppliée, après lui avoir fait voir le fond de mon 
cœur et la vérité toute pure. Votre lettre m'a fait 
connoître qu'elle est aussi ponctuelle que parfaite 
amie, et que vous êtes bonne et généreuse, par les 
sentiments et par la bonne opinion que vous avez 
prise de mon procédé. Je vous en suis infiniment 
obligée. S'il se pouvoit ajouter quelque chose à 
l'estime et à l'extrême affection que j'ai pour 
vous, je vous puis assurer que cette dernière obli- 
gation le feroit; mais je suis à vous, il y a si 
longtemps, que tout ce que je puis faire est de 
vous confirmer les vœux de mes très-humbles ser- 
vices, et de vous assurer que je ne perdrai jamais 
aucune occasion de vous en rendre. Plût à Dieu 
que cet emploi dont il s'agit fût partagé, et que 



42^1 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

j'y pusse servir avec vous ! Je l'en aimerois infini- 
ment davantage, et si je le pouvois espérer de cette 
sorte, je commencerois à le désirer. Mais j'en au- 
rois trop de joie, c'est pourquoi je ne puis me le 
promettre. 

J'avois supplié M"'' Paulet de ne laisser pas 
d'employer ses amis et les vôtres pour le dessein 
qu'elle a eu et qu'elle doit avoir encore pour 
vous. Il y a tant de raisons qui sont en votre per- 
sonne, qui ne sont point en la mienne, qu'il de- 
vroit être plus facile de réussir pour vous que 
pour moi. J'y donnerois ma voix de tout mon cœur, 
si elle y pouvoit servir, et je aous puis assurer que 
j'aurois beaucoup plus de joie que ce bonheur-là 
vous arrivât qu'à moi-même, par quantité de rai- 
sons dont l'estime et Taffection que j'ai pour vous 
sont les principales. Je vous supplie de le croire, 
et que personne au monde ne sauroit être, avec 
plus de vérité que je suis, votre très-humble et 
très-affectueuse servante. 



MADEMOISELLE DE CHALAIS A MADEMOISELLE PAULET. 

Sablé, 28 juin I6kl. 

Mademoiselle, 

J'ai vu, par la réponse que vous a faite M"" de 

Scudéry, la bonté avec laquelle vous lui avez écrit 

pour moi. Cette obligation, avec tant d'autres que 

je vous ai, touchent mon cœur si sensiblement 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 425 

que je n'ai point de paroles pour vous le pouvoir 
exprimer, mais seulement pour vous dire que je 
suis à vous absolument, que je vous estime et 
vous honore plus que personne du monde ne sau- 
roit faire, et qu'enfin, je m'estimerois heureuse si 
je pouvois quelque jour vous témoigner, par mes 
très-humbles services, le désir que j'ai de vous en 
rendre. En vérité, ce me seroit la plus grande 
joie que je puisse recevoir. Au reste. Mademoi- 
selle, j'écris à M"' de Scudéry; je vous supplie 
d'avoir encore la bonté de lui vouloir confirmer 
tout ce que je lui dis. Je pense que vous me faites 
bien cette grâce de me croire et de ne douter en 
aucune façon de la sincérité de mes intentions. Je 
vous conjure encore de travailler et d'employer vos 
amis pour le dessein que vous avez eu pour cette 
excellente personne, et de croire que j'aurois une 
extrême joie si vous y pouviez réussir. En vérité, 
je n'en aurois pas tant pour moi-même. Je lui 
souhaite ce bonheur-là de toute la force de mon 
cœur, et je voudrois de la même sorte que cette 
autre personne qui a tant de bonté pour moi* 
n'eût jamais pensé à cela. J'y renonce très-volon- 
tiers, et je porte tous mes désirs pour notre amie; 
et vous, Mademoiselle, je vous conjure encore une 
fois d'y employer vos amis et vos soins. Pour 
moi, je suis dans une solitude^ où je goûte de telle 
sorte le repos, que si je n'avois pas une extrême 



1, Vraisemblablement M">e de Sablé. (V. C. 
2.' A Sablé. (V. C.) 



426 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

affection pour M"* la marquise de Sablé, et si je 
ne lui étois pas aussi obligée que je suis, j'aurois 
grande peine à songer à mon retour. Je m'y porte 
beaucoup mieux qu'à Paris; jugez quel charme, 
et s'il y a quelque chose dans la fortune qui vaille 
le bien de la sanlé. Je vous renvoie la lettre de 
M"* de Scudéry, qui est admirable; je vous en 
rends mille très-humbles grâces, et vous supplie 
de croire que personne n'est avec plus de passion 
que moi. 

Mademoiselle, 
Votre très-humble et très-obéissante servante. 



CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '. 

Paris, 17 juillet I6kl. 

Mademoiselle, 
Il ne falloit pas moins que d'aussi grands re- 
proches que ceux que j'ai lus dans la dernière de 
vos lettres à M"*" Paulet, pour m'obliger à rendre 
grâces par les miennes du glorieux combat que 
vous avez fait pour l'honneur de ma Pucelle^. A 

1. Cabinet ]Monmerqué. 

2. Chapelain avait obtenu drs 1643 le privilège du Roi pour 
la publication de la Pucetle, qui ne parut cependant qu'en 
1656. 

Voy. la Notice, p. k5, et la lettre de M^'^ de Scudéry à Con- 
rart, p. 207. Il est évident que l'annonce du poëme de Cha- 
pelain avait fait naître une polémique sur celle qui en était 
l'héroïne, et W^^^ de Scudéry avait eu à la défendre contre les 
attaques du ministre Rivet et de sa nièce. M"'-" Dumoulin. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 427 

moins d'être provoqué avec des injures^ et accusé 
d'incivilité et d'ingratitude, je ne me fusse jamais 
résolu à vous rien écrire sur votre courageux ou- 
vrage, dans la crainte qu'en vous remerciant du 
bien que vous dites d'elle ou plutôt de moi, il ne 
semblât que j'en demeurasse d'accord et que je 
reçusse vos louantes sous couleur de les refuser. 
Vous savez, mademoiselle, qu'il y a une modes- 
tie ambitieuse, qui est pire que la vanité décou- 
verte, et vous ne voudriez pas que je fisse jamais 
rien qui m'en pût faire soupçonner. Cette considé- 
ration est la vraie cause de mon silence, car, pour 
ma gratitude, vous ne l'avez pu ignorer, si 
M. Conrart s'est acquitté de ce qu'il m'avoit pro- 
mis , ce que je ne puis croire qu'il ait oublié. 
Mais, Mademoiselle, puisque vous en faites l'igno- 
rante afin de me mortifier, je vous dirai ici que la 
reconnoissance que j'ai de cette faveur ne sauroit 
être plus grande ni pour l'intérêt de la Pucelle ni 
pour le mien, et que j'estime à un point les belles 
et rares choses que vous avez voulu dire sur notre 
sujet, que je ne suis plus en peine de sa réputa- 
tion ni de la mienne, et que quand ce que j'ai es- 
sayé de dire de sa vertu et de sa valeur devroit 
périr devant moi-même, je ne laisserois pas d'es- 
pérer de voir sa gloire conservée dans ce que vous 
avez écrit, et mon nom consacré à l'immortalité, 
parce que vous l'y avez daigné enchâsser. 

Du reste, je ne réponds rien sur la passion à la- 
quelle vous imputez si galamment mon silence, et 
je laisse cela à faire à M"^ Robineau, à laquelle je 



428 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

pourrois également déplaire, en l'avouant ou en 
la désavouant. C'est une personne trop parfaite 
pour qu'on en doute qu'elle ne pût faire une con- 
quête beaucoup plus difficile encore, et, d'un 
autre côté, elle est trop sévère pour ne trouver 
pas mauvais qu'on se confesse son esclave. C'est 
à elle à se prononcer là-dessus et à vous appren- 
dre ce que vous en devez croire. De moi, j'avoue- 
rai tout ce qu'elle voudra, pourvu que ce ne soit 
pas que la passion que son mérite me pourroit 
avoir donnée ne put compatir avec celle que je 
dois au vôtre et qui m'a rendu pour la vie, Made- 
moiselle, votre très-humble et très-obéissant ser- 
viteur, 

Chapelain. 

P. S. — Ayez agréable, s'il vous plaît, que 
monsieur votre frère lise ici mes très-humbles 
baise-mains et les grâces que je lui rends très- 
humbles de son souvenir et du beau et généreux 
sonnet dont il m'a jugé digne, dans le petit nom- 
bre de ceux qu'il en a voulu gratifier en cette cour. 



SARASIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

Du 30 décembre 1650. 
N'atteûdez pas que je vous rende une lettre 

1. M" de Conrart, \n-k°, t. XI. 

A la fin de 1650, date de cette lettre, M™^ de Longueville 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 429 

bien écrite pour celle que vous m'avez envoyée et 
qui ne le sauroit être mieux. Rien n'est si con- 
traire au bel esprit que la guerre civile, et je vous 
supplie de croire que MM. Brook et Rukling, avec 
qui nous sommes tous les jours de conférence, ne 
sont pas de gens de l'Académie. De plus, vous 
savez, Mademoiselle, vous qui savez tout ce qui 
se peut sçavoir des Muses, que ces honnêtes filles 
chantent bien les combats, mais qu'elles ne sui- 
vent pas les armées ; que lorsque les dieux et celui 
même qui leur préside vinrent à la charge devant 
Troye, elles demeurèrent sur le Parnasse, et 
qu'enfin elles n'ont eu guères de démêlés que ce- 
lui des Piérides pour des chansons, ni guères pris 
de parti qu'entre Apollon et Marsyas pour la lyre 
contre la flûte. Une personne donc d'aussi peu 
d'école que je suis ne doit pas, ce me semble, 
prétendre à rien dire de beau ni s'efîorcer inuti- 
lement à rendre les choses plus agréables. Ce sera 
assez qu'elles le soient par elles-mêmes, et vous 

était sur le point d'être assiégée dans Stenay par une armée 
victorieuse. « Elle était en proie à d'autres chagrins plus 
«: cruels encore pour une âme telle que la sienne. Elle ve- 
« nait de perdre à Stenay sa dernière fille âgée de quatre ans; 
« et elle y reçut l'affreuse nouvelle que sa mère, qu'elle aimait 
« tant, était morte à Chantilly le k décembre, succombant à 
« l'excès de sa douleur et à la ruine de sa maison, y> (V. C.) 

Mil" de Scudéry, qui venait de publier le cinquième volume 
du Cyrus, ne voulant pas l'envoyer directement à la princesse 
dans des circonstances aussi malheureuses, l'adressa à Sara- 
sin, qui, étant attaché à la maison de Condé comme secrétaire 
des commandements du prince de Conti, avait suivi la duchesse 
à Stenay. Le volume était accompagné d'une lettre d'envoi ; 
c'est à cette lettre que Sarasin répond. 



430 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

VOUS contenterez, s'il vous plaît, que je vous en- 
voyé une bonne lettre au lieu d'une belle. De celte 
sorte, je suis fort assuré que ma réponse vous 
plaira, et que, pourvu que je vous mande que 
votre esprit et votre zèle ont touché son Altesse, et 
qu'elle est infiniment satisfaite de votre passion et 
de votre respect, vous n'irez pas vous plaindre 
que je vous l'ai dit grossièrement, et ne souhai- 
terez pas d'ornement où la simple naïveté a si 
bonne grâce. Que si le soin de votre héros vous 
touche autant que le vôtre propre, et que vous 
vouliez savoir s'il est autant estimé en cette cour 
qu'il le fut autrefois de toutes celles de l'Asie, j'ai 
bien encore de quoi vous plaire, et vous devez être 
contente de ce que jamais aucun des héros de sa 
sorte n'a mieux été reçu de la divine personne à 
qui monsieur votre frère Ta dédié. Le peu de 
temps que l'accablement de ses affaires et la né- 
cessité de ses grandes occupations lui laissent est 
employé à sa conversation ; et depuis huit jours* 
qu'on a apporté ici la cinquième partie de ses 
aventures, il ne s'en est point passé qu'on n'ait 
donné audience à Phérénice, à Orsane, ou à Ihis- 
torien de Belesis*. Ces personnes ont toujours été 
du petit coucher, et tant qu'elles ont eu quelque 
chose à y dire, on ne les a interrompues que par 
des acclamations et des louanges. N'est-ce pas là 

1. Le 22 décembre, à peu près avec la nouvelle de la perte 
de la bataille de Réthel, et de la marche de l'armée royale sur 
Stenay. (V. C.) 

2. Personnages du tome V du Cyrus. (V. C.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 431 

VOUS dire tout ce que vous sauriez désirer de 
moi? Car^ pour la continuation de mon amitié, 
dont vous me faites la grâce de témoigner trop 
de joie, j'espère que son Altesse aura bien la 
bonté de vous informer un jour si vos intérêts me 
sont cliers et si je sais bien estimer votre mérite. 
Vous avez sans doute beaucoup de raisons de 
souhaiter que ce jour arrive bientôt, et vous de- 
vez vous intéresser plus que je ne saurois dire à 
voir cesser la persécution de cette illustre affligée. 
Si le ciel est juste, il préviendra les souhaits que 
nous en faisons ; et, comme ce seroit impiété d'en 
douter, il faut croire que ce bonheur est proche et 
l'attendre avec tranquillité. Car enfin je ne sau- 
rois penser que ni cette excellente princesse, ni ce 
héros, pour qui vous avez une si légitime passion^ 
étant innocents, soient persécutés davantage; en 
un mot, cela me semble autant impossible qu'à 
moi de cesser de vous honorer. 

Je suis en vérité bien affligé de la mort de 
M"'' Paulet*, et si je juge de votre douleur par 
votre amitié, je suis assuré qu'elle est extrême. Je 
vous demande de transmettre beaucoup de com- 
pliments et de civilités de ma part à mesdames 
vos hôtesses^, et si j'étois encore assez bien parmi 
vos amis, je vous supplierois d'assurer M"'' Ara- 
gonnais. M' '^ Robineau et M"^ Boquet de mes très- 
humbles services. Sarasin. 

1. Amie intime de M}^^ de Scudéry, une des personnes les 
plus distinguées de l'hôtel de Rambouillet. (V. C.) 

2. Dames que recevait chez elle M'i« de Scudéry. (V. G.) 



432 C0RRESP0NDAN(:E CHOISIE. 

La duchesse de Longueville crut devoir ajouter les 
lignes suivantes à la lettre de Sarasin : 

C'est être bien hardie que d'écrire à une per- 
sonne dont on a vu une lettre comme celle que 
vous avez écrite depuis peu; et c'est l'être tout 
autant que de placer son compliment dans une 
autre faite comme celle dans laquelle je vous écris. 
Mais, comme je préfère la réputation d'être re- 
connoissante à celle de bien écrire, j'abandonne de 
bon cœur la première, pour n'être pas tout à fait 
indigne de l'autre, comme je le serois sans doute 
si je pouvois savoir les constantes bontés de 
monsieur votre frère et de vous, sans vous témoi- 
gner combien j'en suis touchée. Je le suis encore 
si fort de vos ouvrages, et ils adoucissent si agréa- 
blement l'ennui de ma vie présente, que je vous 
dois quasi d'aussi grands remercîments là-dessus 
que sur la solide obligation que je vous ai de n'a- 
voir pas changé pour moi avec la fortune, et d'a- 
voir bien voulu soulager les maux qu'elle m'a 
faits par les biens que donne la continuation d'une 
amitié comme la vôtre. Celle de vos hôtesses m'est 
si considérable, que l'assurance que vous me 
donnez qu'elles en conservent toujours un peu 
pour moi m'a causé une véritable satisfaction. Je 
vous conjure de le leur dire de ma part, et qu'elles 
n'en peuvent avoir pour personne qui les estime 
et qui les aime plus que je fais. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 433 



LA PRINCESSE SIBYLLE DE BRUNSWICK A MADEMOISELLE 
DE SCUDÉRY*. 

Wolffenbuttel, 8 juillet 1654. 

JMademoiselle, 
Si je considère ce que je suis, je confesse fran- 
chement qu'il n'y a rien en moi qui soit digne de 
mériter les louanges que vous m'attribuez. Je sais 
trop mon imperfection, et connois bien que par 
l'excès de votre courtoisie et bonté ensemble, vous 
me veuillez par là encourager à imiter les vertus 
que vous possédez. Je m'efforcerai de suivre pour 
le moins leurs traces, si je ne les peux acquérir 
du tout. Que si vous avez parlé à mon avantage à 
ceux qui ont Thonneur de votre amitié, je vous en 
serois bien obligée, si ce n'est que je suis honteuse 
de ce que, par ma mauvaise lettre, j'ai publié mes 
défauts. Je me console pourtant qu'étant choisis 
de vous d'être dignes de votre amitié, ils auront 
assez de générosité pour les excuser. Si ce n'est 
une vanité de vous renouveler les offres de mon 
affection, comme une chose inutile à votre service, 



1. Cabinet de M. Jules Boiily. 

Sibylle-Ursule, fille du duc de Brunswick-Wolffenbuttel, 
épousa le 13 septembre 1663 le duc Christian de Holstein- 
Glucksbourg. Elle mourut le 12 décembre 1671. C'était une 
femme distinguée sur laquelle on peut consulter Vehse, Les 
Cours d'Allemagne, et Havemann, Histoire de Brunswick. Elle 
était, ainsi que son frère, Antoine-Ulric, en correspondance 
avec M"e de Scudéry. M. de Monmerqué a cité une autre lettre 
d'elle à la même, du 19 décembre 1656, dans son article 
Scudéry, de. la Biographie universelle. 

28 



434 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

je vous dirois que je ne changerai jamais la résolu- 
tion que j'ai prise de vous continuer les devoirs 
de ma bonne volonté, jusques à ce que par votre 
faveur je vous en puisse témoigner les efYets, puis- 
que je fais gloire d'être plus que personne du 
monde, 

Mademoiselle, 

Votre très-afïectionnée, 
Sibylle Ursule de Brunswick. 

P. S. Mes commandements ne s'étendent jus- 
ques à la Cour de France. Si pourtant vous me 
permettez de vous prier de ne vouloir différer 
davantage le contentement que tout le monde ici 
aura de voir la suite de votre Clélie, je prends la 
liberté de vous en conjurer et pour le public et 
pour votre propre gloire. 



MÉNAGE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

1658. 

Mademoiselle, 
Il n'y a personne au monde qui ait pour vous 
des sentiments plus avantageux que moi. Je n'es- 
time pas seulement, j'admire encore la beauté de 
votre génie, la vivacité de votre imagination, la 
solidité de votre jugement, les charmes de votre 
entretien, et ce nombre infini de rares connois- 
sances que vous possédez si éminemment. Mais 

1 . En tête des Œuvres de Sarasin. 



GORBESPONDANCE CHOISIE. 435 

si j'ai de l'estime et de l'admiration pour les qua- 
lités de votre esprit^ j'ai du respect et de la véné- 
ration pour celles de votre âme, pour votre bonté, 
pour votre douceur, pour votre tendresse, pour 
votre générosité, pour votre candeur, et surtout 
pour cette incomparable modestie, qui, au lieu de 
cacher votre mérite, le fait éclater davantaçre. De- 
puis que je reconnus en vous toutes ces excellentes 
qualités, et je les reconnus dès la première fois que 
j'eus l'honneur de vous entretenir, je vous ai tou- 
jours considérée comme un des principaux orne- 
ments de notre siècle, et comme la plus grande 
gloire de votre sexe. 

Cependant, Mademoiselle, il est étrange que 
depuis ce temps-là je n'aie point encore fait sa- 
voir au public l'estime particulière que je fais 
d'une personne si extraordinaire, et qu'étant un 
des hommes du monde qui vous honore le plus 
dans son cœur, je sois un des hommes du 
monde qui vous ai le moins célébrée dans ses 
écrits. Quoique ma conscience ne me reproche 
rien de ce côté-là, et que mon silence ne soit 
qu'un effet de mon admiration, je ne laisse pas 
d'avoir quelque honte d'être si longtemps à vous 
rendre l'hommage que vous doivent ceux qui 
font profession d'honorer publiquement le mérite 
et la vertu. En attendant que je puisse vous ren- 
dre cet hommage par quelques-uns de mes écrits, 
qui ne soient pas tout à fait indignes de vous, l'a- 
mitié qui étoit entre feu M. Sarasin et moi 
m'ayant obligé de prendre soin et du recueil et de 



436 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

l'édition de ses ouvrages, je prends la liberté de 
vous en faire une offrande. Je suis assuré que je ne 
fais rien en cela contre Tintention de l'auteur, et 
que, comme vous étiez l'objet éternel de ses louan- 
ges et de ses respects, s'il eût publié lui-même 
ses œuvres, et plût à Dieu que sa mort précipitée 
n'eût pas privé le monde de cet avantage, il les 
eût publiées sous cette même protection que je 
vous demande. Je veux croire aussi, Mademoi- 
selle, que je ne fais rien en cela qui vous soit 
désagréable, et que vous ne rejetterez pas mon of- 
frande, non-seulement à cause de cette amitié 
tendre et officieuse que vous avez toujours eue 
pour M. Sarasin, mais aussi à cause de l'es- 
time extraordinaire que vous avez toujours faite 
des productions de son esprit. J'ose bien vous 
dire qu'elles sont en effet très-dignes de votre ap- 
probation. L'ordre y paroît parmi l'abondance. 
Elles brillent de tous côtés d'esprit et d'invention. 
On y voit une variété agréable. On y voit de la 
prose et des vers en tout genre et en toutes lan- 
gues. On y voit partout une facilité merveilleuse; 
et si on y remarque en quelques endroits des né- 
gligenceSj ces négligences ne sont pas même sans 
quelque agrément. Mais je dois me souvenir que 
j'écris une lettre et non pas un panégyrique ou 
une apologie; et que de louer ou de défendre da- 
vantage les œuvres de M. Sarasin , ce seroit 
entreprendre sur M. Pellisson, qui les a si ex- 
cellemment et louées et défendues dans son ad- 
mirable préface. Je n'ai donc plus qu'à vous sup- 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 437 

plier de recevoir avec votre bonté ordinaire ces 
précieux restes de notre cher et illustre ami, et de 
regarder le soin que j'ai pris de les recueillir, 
non-seulement comme un effet du zèle que j'ai 
pour la gloire d'un homme qui ma donné tant de 
marques éclatantes de son affection, mais aussi 
comme un témoignage de la passion ardente et 
respectueuse avec laquelle je suis, 
Mademoiselle, 

Votre très-humble 

et très-obéissant serviteur, 

Ménage. 



p. CORNEILLE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

A Rouen, 16 décembre 1659. 

L'incomparable Sapho est suppliée de mander 
son avis à l'illustre Aspasie, touchant deux épi- 
grammes faits* pour une belle dame de sa con- 



1. M's Conrart, in-f°, t. IX, p. 859. 

2. Ce mot était encore quelquefois masculin. 

Voici les deux pièces dont il est ici question, puoliées pour 
la première fois en 1660, sous le nom de Corneille, dans la 
5« partie des Poésies choisies : 

I 

Mes deux mains a l'envi disputent de leur gloire, 
Et dans leur sentiment jaloux 
Je ne sais ce que j'en dois croire. 
Philis, je m'en rapporte à vous : 
Réglez mon avis par le vôtre. 
Vous savez leurs honneurs divers : 



438 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

noissance*, qui, par un accès d'estime, avoit 
baisé la main gauche de l'auteur. Il y a partage 
pour juger lequel est le plus galant : l'un a plus 
d'essor de pensée, et l'autre a quelque chose de 
plus simple et plus naturel. 



RÉPONSE DE l'incomparable SAPHO. 

[1659.] 

Si vous "parlez sincèrement 
Lors(|ue vous préférez la main gauche à la droite, 



La droite a mis au jour un million de vers, 
Mais votre belle bouche a daigné baiser l'autre. 
Adorable Philis, peut-on mieux décider 
Que la droite lui doit céder. 

II 

Je ne veux plus devoir à des gens comme vous; 
Je vous trouve, Philis, trop rude créancière. 
Pour un baiser prêté, qui m'a lait cent jaloux. 
Vous avez retenu mon âme pi'isonnière. 
Il fait mauvais garder un si dangereux prêt; 
J'aime mieux vous le rendre avec double intérêt, 
Et m'acquitter ainsi mieux que je ne mérite; 
Mais à de tels paiemens je n'ose me fier, 
Vous accroîtrez la dette en vous laissant payer, 
Et doublerez mes fers si par là je m'acquitte. 
Le péiil en est grand, courons-y toutefois, 
Une prison si belle est bien digne d'envie; 
Puissé-je vous devoir plus que je ne vous dois, 
En peine d'y languir le reste de ma vie. 

1. L'abbé Granet nomme M"« Serment, née à Grenoble vers 
1642, morte à Paris vers 1692, comme celle à qui s'adressaient 
les deux épigrammes, ou plutôt les deux madrigaux de Cor- 
neille. Elle était liée avec M^^" de Scudéry, et aussi avec Qui- 
nault, Maucroix, Pavillon, etc. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 439 

De votre jugement je suis mal satisfaite : 

Le baiser le plus doux ne dure qu'un moment; 

Un million de vers dure éternellement, 

Quand ils sont beaux comme les vôtres; 

Mais vous parlez comme un amant, 

Et peut-être comme un Normand : 

Vendez vos coquilles à d'autres '. 



CHARPENTIER A MADEMOISELLE DE SCUDERY*. 

Mercredi, à onze heures du matin [1659]. 

Mademoiselle, 
Je reçus hier au soir fort tard le billet que vous 
m'avez fait l'honneur de m'écrire — Si le temps 
l'eût permis, je vous en aurois remerciée sur l'heure 
même, car il est impossible de retenir un ressen- 
timent si juste. Vous avez trop payé l'ouvrage que 
j'ai pris la hardiesse de vous offrir'; l'estime que 
vous en faites est assurément au-delà de son mé- 
rite, et je ne puis attribuer les louanges que vous 
lui avez données, qu'à la cause même que vous 
m'en découvrez en reconnoissant qu'il parle d'un 

1. Comme le fait remarquer M. Marty-Laveaux, cette ex- 
pression' se retrouve dans une lettre de W^<' de Scudéry au 
Mage de Sidon, du 2i octobre 1658. Nul doute d'ailleurs que 
ces vers ne soient d'elle et que la lettre de Corneille ne lui soit 
adressée. 

2. Donné par M. de Monmerqué, d'après l'original faisant 
partie de son cabinet, dans les éditions de 1835 et de 1854 des 
Historiettes de Tallemant des Réaur. 

3. La traduction de la Cyropédie par Charpentier, qui est 
de 1659, donne la date de cette lettre. 



440 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

de VOS plus anciens amis. Je le sais, Mademoi- 
selle, que Cyrus est un de vos amis, et que votre 
amitié est une de ses plus glorieuses aventures; 
c'est en cette considération que son nom est dans 
les plus belles bouches de France, et qu'il sert 
maintenant d'entretien au monde poli, qui autre- 
ment ne le connoîtroit guère : 

Et moi qui le connois assez parfaitement, 

Si vous en croyez mon serment, 
J'aurois eu peu de soin de relever sa gloire, 
Quoiqu'il ait autrefois mille peuples soumis, 
Si je n'avois appris ailleurs que dans l'histoire. 
Qu'il possède l'honneur d'être de vos amis. 



BRÉBEUF A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

Rouen, 2k août [1660]. 

Mademoiselle, 
Je meurs de honte d'avoir été malade lorsque je 
me sentois indispensablement obligé à vous re- 
mercier de toutes les belles choses que j'ai trou- 
vées dans votre lettre, et j'ai une confusion si 
grande de m'ètre laissé prévenir à vos civilités et 
d'avoir tant différé à vous les rendre, que j'ai 
peine à me pardonner mon indisposition, et à ne 
faire pas d'une lièvre de huit ou dix jours* une 

1. Cette lettre a été imprimée sans date, dans les Œuvres 
de Briibeuf, 166^, t. I, p. 6k, mais nous avons pu la colla- 
tionner et la compléter sur l'original qui fait partie du cabi- 
net de M. Boutron. 

2. Les Bulletins de Clément à la Bibliothèque nationale ren- 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 441 

ftiute inexcusable. Mais, à vous parler inoénù- 
ment, je vous avoue, Mademoiselle, que, dans ma 
meilleure santé, il me seroit assez difficile de 
trouver des termes pour vous expliquer tout le 
ressentiment que j'ai de l'honneur que vous me 
faites. Vous me louez avec des paroles si riches et 
d'un air si parfaitement obligeant qu'il m'est 
presque impossible d'y répondre comme je dois et 
comme je le souhaite. Cependant, ce qui seroit 
pour d'autres que vous le dernier effort de la «é- 
nérosité n'est que votre style ordinaire. C'étoit 
assez du témoignage public que vous m'en aviez 
donné, sans y ajouter encore cette preuve particu- 
lière. Je me souviens, Mademoiselle, de l'obliga- 
tion que vous a l'interprète de Lucain. Je sais que 
c'est à votre recommandation seule que ce divin 
génie*, qui produit toujours et ne s'épuise jamais, 

ferment ce passage sur Brébeuf : « Malgré une fièvre maligne 
et opiniâtre de vingt années, il a fait des ouvrages qui ont paru 
le fruit d'une santé parfaite. » 

1. A travers robscurité prétentieuse des lignes qui suivent, 
il y a deux points qui nous paraissent hors de doute. 

1° Brébeuf avait à W^" de Scudéry des obligations qu'il 
avoue ici hautement. 

2" La principale de ces obligations paraît être d'avoir été 
recommandé par elle au grand Corneille, leur compatriote à 
tous deux, qui aurait loué et encouragé sa Traduction de la 
Pharsale. 

Ajoutons que ces rapports entre les deux poètes, dont on 
trouve la trace dans les lettres de Brébeuf, p. 19, 103, 212 et 
213 du volume de ses Œuvres, cité plus haut, reçoivent une 
confirmation singulière de ce fait, non assez remarqué, qu'in- 
dépendamment de leur prédileclion commune pour Lucain, il 
teur est arrivé idusieurs fois de se rencontrer sur le même 



442 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

a trouvé le secret de le faire vivre près de trois 
mille aiiS avant sa naissance^ et qu'un art si in- 
génieux et si admirable peut encore le faire vivre 
plus de trois mille ans après sa mort. Un esprit 
de cette force a pouvoir sur tous les temps aussi 
bien que sur tous les pays; le passé et l'avenir en 
relèvent également, et comme j'ai osé croire enfin, 
sur la foi de mes amis, qu'il a pensé à moi quand 
il a parlé du traducteur de la Pharsale, je me per- 
suade aisément qu'avec trois paroles il a mis du 
moins trente siècles entre moi et ce fâcheux genre 
de trépas qui tue encore après qu'on n'a plus de 
vie. N'étoit-ce point assez, Mademoiselle, d'avoir 
ménagé pour moi un privilège si peu commun et 
une faveur si extraordinaire, et en falloit-il da- 
vantage pour obliger de la plus excellente manière 
un malheureux inconnu qui ne vous peut être 
considérable que parce qu'il vous doit beaucoup, 
et qui ne mérite les grâces que vous lui faites que 
parce qu'il en a déjà reçu d'autres de vous? Sans 
doute il n'y en avoit que trop pour occuper toute 
la reconnoissance dont un esprit est capable, et je 
vois pourtant que ce qui étoit trop pour moi n'a 
pas encore été assez pour vous. Lorsque je m'en- 
tretenois avec ressentiment et avec respect de cette 
bonté excessive avec laquelle vous avez bien voulu 



terrain, témoin les vers de l'un et de l'autre sur Vart ingé- 
nieux de l'écriture, et l'épitaphe qu'ils ont consacrée, presque 
littéralement dans les mènies termes, A une dame vertueuse, 
Elisabeth Ranquet. Voy. Poésies diverses de Brébeuf) 1662, 
p. 219, et Œuvres de Comédie, édition Hachette, t. X, p. 133. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 443 

agréer les Entretiens solitaires*, et que je croyois 
beaucoup moins vous avoir fait un présent que 
l'avoir reçu, il se trouve que vous me remerciez 
encore de l'honneur qu'il vous a plu me faire, et 
que vous me récompensez avec soin de l'obliga- 
tion que je vous ai : ce sont là, Mademoiselle, de 
ces beaux excès qui ne sont guère connus dans 
le monde, et qui ont besoin d'un exemple aussi 
puissant que le vôtre pour s'établir parmi nous. 

Mais, bien que je me laisse flatter au dernier 
point au jugement avantageux que vous faites de 
moi et à une approbation qui ne me promet pas 
moins que celle de tout Paris ou même de toute 
la France, je conserve du moins encore assez de 
modération dans ma bonne fortune pour ne con- 
sentir pas entièrement à toutes les louanges que 
vous me donnez. Je me défends autant que possi- 
ble d'une si pressante et si douce tentation de va- 
nité, et je me dis à toute heure que, pour laisser 
descendre votre estime jusqu'à moi, il faut assu- 
rément que vous ayez pris plaisir à vous cacher 
tout ce que vous êtes. Je ne suis pas si étranger 
en mon pays que je ne sache un peu en quels 
termes les honnêtes et les habiles gens parlent de 
vous; ce nest pas, à leur gré, dire assez tout ce 
qu'ils en pensent, que de publier en tous lieux 
qu'ils vous regardent comme le miracle de notre 
siècle, et pour moi, qui prends quelquefois la li- 



1. Ils parurent dans le courant de l'année 1660, et Brébeuf 
mourut l'année suivante. 



kkk CORRESPONDANCE CHOISIE. 

berté de mêler ma voix à la leur et de parler le 
môme langage, je puis dire que j'avance celte vé- 
rité avec d'autant plus de plaisir que je n'ai en- 
core vu personne qui ait osé la contredire. Après 
cela, Mademoiselle, il semble qu'il ne vous doit 
point être permis de rien estimer, et que c'est 
usurper en quelque façon sur le droit des per- 
sonnes qui sont infiniment au-dessous de vous 
que de vous résoudre à parler si avantageusement, 
Mademoiselle, 

De votre très -humble, très-obéissant, 
et très-obligé serviteur, 

Brébeuf. 



LA CALPRENÈDE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

A Vatimesnil, 12 septembre 1661. 

Comme je sais la part que vous avez prise au 
malheur de M. le Surintendant, je veux bien, Ma- 
demoiselle, vous témoigner la douleur que j'en 
ai, et à laquelle je suis trop obligé par le souvenir 
des obligations que je lui ai, et à M. Pellisson 
aussi, qui, à ce que j'ai appris, est enveloppé 
dans sa disgrâce. Je voudrois au prix de mon sang 
être en état de leur témoigner ma reconnoissance, 
et parce qu'on m'a mandé qu'on envoie M""^ la Su- 
rintendante à Limoges, et que j'ai en ce pays-là 

1. Cabinet de M. Boutron. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 445 

des parents et des amis assez considérables, je 
vous supplie de me mander si vous croyez qu'il y 
ait lieu de les employer pour son service, et 
qu'elle en puisse recevoir d'eux dans sa mauvaise 
fortune, afin que je leur écrive pour les obliger à 
lui rendre toutes les assistances qui leur seront 
possibles. Faites-moi, s'il vous plaît, la grâce de 
m'en écrire un mot le plus tôt que vous le pour- 
rez, et de l'envoyer à la poste de Normandie avec 
l'adresse : Au ïillier; et croyez, s'il vous plaît, 
([ue ni dans cette affaire, ni dans aucune autre, 
il ne vous arrivera jamais rien où je ne m'inté- 
resse, comme un homme qui vous honore et vous 
honorera toute sa vie de tout son cœur. 

La Calprenède. 



CORBINELLI A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

De ma prison (Montpellier), 
7 septembre [1665]. 

Votre générosité ordinaire seroit bien bizarre 
d'oublier un ami qui, pendant dix-huit mois 

1. M. de Monmerqué nous a conservé cette lettre, dont il 
possédait l'original. « Corbinelli, dit-il, ami de M^i' de Monta- 
lais, avait été dépositaire des lettres du comte de Guiche à Ma- 
dame. Il eut la faiblesse de les remettre au marquis de Vardes 
qui en abusa. Ce zèle exagéré pour un ami qui en était peu 
digne lui fit partager sa disgrâce. » 

Jean Corbinelli, d'une famille originaire de Florence, établie 
en France depuis deux générations, mourut à Paris, centenaire, 
dit-on, le 19 juin 1716. Il était ami intime de M"-^ de Scudéry 
et de M™*= de Sévigné. 



446 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

d'une prison très-rigoureuse , a pensé à vous 
comme les amants font à leurs maîtresses : j'ai 
tant de fois songé à tout ce que nous avons fait, à 
tout ce que nous avons dit sur un certain sujet! 
J'ai fait mon cours de beaux sentiments, de géné- 
rosité, d'amitié parfaite, pendant tout le temps 
de cette affaire, et il est vrai que j 'ai appris cette 
grande science, non-seulement à vous entendre, 
mais encore à vous voir faire, et en faisant de pe- 
tites choses sur le modèle des grandes, ou que 
vous machiniez ou que vous exécutiez, ou du 
moins que vous méditiez. Auriez-vous donc oublié 
un homme qui étudioit votre âme et votre esprit 
avec tant d'application, d'admiration et de plaisir? 
Je ne le crois pas, quoique les apparences soient 
fortes, car vous ne m'avez pas écrit sur la liberté 
presque entière que le Roi m'a si bénignement 
accordée. Je ne tiens plus qu'à un filet, et je 
ne suis en prison que parce que je ne pour- 
rois pas sortir d'un grand château si je le voulois; 
mais aussi je ne le voudrois pas, tant que 
M. de Vardes sera dans le sien; si bien qu'au vrai 
je ne suis prisonnier que vraisemblablement et 
par métaphore, etc.... 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 447 

LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

Dimanche 22 novembre 1665. 

Mademoiselle, 
J'ai bien du déplaisir, Mademoiselle, de ne 
pouvoir aller moi-même vous faire mes compli- 
ments sur la Tubéreuse^ que vous m'avez fait la 
grâce de me donner. En vérité, elle a plus de grâce 
et de beauté dans vos vers que dans son original 
de sa nature. Tout ce qui passe par vos mains se 
perfectionne, et c'est un de vos admirables talents 
de donner de la grâce à tout ce que vous tou- 
chez. Je ne puis m'empêclier de vous témoigner 
ma joie des douceurs qui reviennent à votre ami 
M. de Pellisson, après tout ce qu'il a souffert. 
Vous voulez bien demander à M. Mesnager qu'il 
veuille me mener le voir, car j'en ai grande impa- 
tience. Je suis avec mes respects ordinaires à 
vous, Mademoiselle, 

Rapin, 
de la Compagnie de Jésus. 

1. Pièce de Y Isographie. 

2. La Tubéreuse, à Célie le jour de sa fête, pièce do vers de 
M^i» de Scudéry. Voyez-la aux Poésies. 



448 CORRESPONDANCE CHOISIE. 



FRANÇOIS DE BEAUVILLIERS, DUC DE SAINT-AIGNAN, 
A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

25 janvier [1666]. 

Revoir le généreux Acante en liberté, recevoir 
de l'illustre Sapho les glorieuses marques d'un 
souvenir qui pourroit rendre heureux les plus in- 
fortunés de la terre^ et goûter ces plaisirs en un 
même jour, c'est presque trop à la fois pour un 
cœur aussi tendre et aussi sensible que le mien. Il 
devroit au moins avoir le temps de se reconnoître, 
avant que d'en témoigner sa satisfaction, dans l'a- 
gréable désordre où le met cette double surprise; 
mais auroit-il pu reconnoître dignement les biens 
dont il est comblé, s'il avoit voulu attendre à vous 
rendre grâces qu^il se fût reconnu? J'aime mieux 
exprimer ma joie avec moins d'éloquence, et 
pendant que l'obligeant Acante est allé voir ce 
grand Roi duquel il a si bien parlé, assurer l'in- 
comparable Sapho de l'estime et du respect que 
j'aurai toujours pour elle. Je pars demain à mon 
tour, jusques à mercredi au soir, et j'espère vous 
aller assurer jeudi en famille du pouvoir absolu 
que vous aurez toujours et sur ma famille et sur 
moi. En vérité Artaban* trouve plus de gloire à se 

1. Provenant du Cabinet de M. de Monmerqué. D'après une 
note de sa main, Beauvilliers répond à un billet jjar lequel 
M^''' de Scudéry lui faisait part de la liberté que Pellisson 
(Acante) venait d'obtenir par lettres du roi du 16 janvier 1666. 

2. Artaban est le nom qui, parmi les beaux esprits et dans 
la société précieuse, désignait le duc de Saint-Aignan, et qu'il 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 449 

dire à voiis^ Mademoiselle^, que le fils de Pompée 
n'en acquit sous ce nom chez les Parlhes et les 
Mèdes. 



LE p. VERJUS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '. 

Le 12 décembre [1666]. 

Un prêtre tel quel a voulu, Mademoiselle, que 
j'eusse l'honneur devons envoyer la Vie d'un saint 
prêtre qu'il a fait imprimer. Le prêtre tel quel 
s'appelle M. de Saint-André, et le bon prêtre 
s'appeloit M. Le Nobletz. Si vous m'en croyez, 
vous n'en apprendrez pas davantage et vous lais- 
serez la lecture de ce livre à d'autres moins cu- 
rieux de belles lectures que vous. 

Ne laissez pas, sMl vous plaît. Mademoiselle, de 
me savoir quelque gré de ce que je suis exact à 
m'acquitter des plus petites commissions qu'on 
me donne, jusqu'à vous envoyer un livre aussi 
mal écrit et aussi peu considérable que l'est ce- 
lui-ci'. Vous jugerez, s'il vous plaît, de la joie 
que j'aurois d'obéir à une personne pour qui j'ai 

prenait lui-même quelquefois dans ses lettres. Artaban, fils de 
Pompée, est un des personnages chevaleresques delà Cléopâtre 
de La Calprenède. 

1. Cabinet de M. Gauthier-la-Chapelle. 

2. C'est probablement par pure modestie que le P. Verjus 
parlait ainsi du livre qu'il adressait à M'ii^de Scudéry, car c'est 
lui-même qui publiait en 1666, sous le pseudonyme de l'abbé 
de Saint-André, la Vie de Michel Le Nobletz, prêtre et mission- 
naire en Bretagne, 

29 



450 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

autant de respect et d'admiration que j'en ai pour 

vous. 

Verjus. 



l'évêque de digne (forbin-janson) 
A mademoiselle de scudéry*. 

A Aix, le k février 1668. 

Le billet que vous m'avez envoyé a été suivi 
d'une lettre du P. Annat qui m'écrit par ordre du 
Roi que Sa Majesté me nomme à l'évêché de Mar- 
seille. Je ne vous désavoue pas que je n'aie une 
joie sensible de me voir honoré de cette nouvelle 
marque de l'estime qu'un prince aussi éclairé que 
le nôtre a témoignée pour ma personne en cette 
rencontre. Mais je vous prie de croire que la part 
que vous prenez en ce qui me touche redouble 
mon contentement par celui qui vous en demeure. 
Pensez-vous que je connoisse si peu l'honneur 
qu'il y a d'être de vos amis, que je ne m'estime 
infiniment heureux de passer pour tel, particuliè- 
rement dans l'esprit de M. de Pellisson ? Gomme 
les lumières qu'il a le rendent plus capable de 
pénétrer dans les vôtres que qui que ce soit, il ne 
sauroit douter que les personnes que vous aimez 

1. Cette lettre, ainsi que la suivante, nous a été communi- 
quée par M. le comte de Clapiers, à Marseille. 

Sur Mgr de Forbin-Janson et sur les longues relations qui 
existèrent entre lui et M"" de Scudéry, Voy. la Notice, p. 24. 
Nous renouvelons ici l'expression du regret de n'avoir pu re- 
trouver aucune des nombreuses lettres qu'elle lui adressa pen- 
dant une période de plus de cinquante années. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 451 

n'aient du mérite, parce qu'il sait qu'il n'y a que 
le mérite seul qui puisse attirer votre amitié. Ce- 
pendant vous me l'avez donnée par un pur effet 
de votre bonté^ et je rougis de confusion d'en être 
si peu digne. C'est ce qui m'oblige à vous en de- 
mander la continuation avec plus d'ardeur^ et 
vous assurer^ Mademoiselle, qu'il n'y a rien dans 
le monde que je souhaite davantage que d'être un 
peu aimé de la merveille de notre siècle. 

l'évéque de Digne. 



LE MEME A LA MEME. 

Aix, 12 février 1668. 

Je voudrois bien, Mademoiselle, que la fortune 
me donnât lieu de vous faire voir combien je suis 
sensible à la part que vous prenez en ce qui me 
touche. En vérité, j'ai toute la confusion du monde 
d'avoir si peu d'occasion de m'employer pour 
votre service. Une bonne et généreuse amie comme 
vous doit avoir pitié de ma gratitude, et ne me 
laisser pas toujours souhaiter inutilement de 
vous être utile. Le Roi ne pouvoit pas me donner 
un établissement plus doux et plus considérable ; 
vous le connoissez, Mademoiselle, mieux que per- 
sonne. Je l'estimerois infiniment davantage si je 
pouvois être assez heureux de vous y voir quelque 
jour. J'ai bien de la joie d'apprendre le rétablis- 
sement de la santé de notre illustre amie : Dieu 



452 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

nous la conserve, et vous donne le moyen de 
vous faire connoître combien je vous honore! 

l'évêole de Digne. 



DUC DE SAINT-AIGNAN A MADEMOISELLE DE SCUDERY*. 

Du 6 [avril 1668]. 

Je ne sais, Mademoiselle, de quelle manière je 
dois répondre à voire obligeante lettre, après avoir 
même demeuré assez longtemps sans y avoir ré- 
pondu. Sera-ce en vous rendant mille très-humbles 
grâces de l'utilité de l'avis qu'il vous a plu de me 
donner? Sera-ce de votre admirable quatrain dont 
toute la cour est charmée? En vérité je crois que 
je ne dirai rien de tout cela, et que je ne vous parle- 
rai que de la belle Lionne, mais si peu apprivoisée, 
à qui l'on a dédié la fable du Lion Amoureux^. 
Puisque quand on la voit on ne sauroit regarder 
autre chose, croyez-vous que quand on s'en entre- 
tient on puisse aisément changer de discours? A 
propos de cette belle Lionne, puisque lionne il y 
a, je vous en veux faire une petite histoire. J'étois 

1. Celte lettre et la suivante, qui avaient passé du cabinet 
de M. de Monmerqué dans celui de M. Rathery, ont été com- 
muniquées par ce dernier à l'éditeur des Lettres de M'^' de 
Sévigné^ édition Hachette. 

2. Mii« de Sévigné, à qui La Fontaine a dédié cette fable. Elle 
fait partie du premier recueil des Vahles de La Fontaine qui 
contient les six premiers livres ; elle commence le quatrième. 
Ce recueil ayant été achevé d'imprimer le 31 mars 1668, cette 
date donne à peu près celle de la lettre. 



CORRESPONDANCE CHOISIE, 453 

l'autre jour dans votre cabinet, et, quoiqu'on ne 
puisse vous y voir trop tôt, ni vous y attendre 
avec trop d'impatience, je faillis à vous vouloir 
mal, lorsque vous me détournâtes de la contem- 
plation du beau portrait que vous en avez. Je sais 
bien que l'aventure du lion ne lui est point arri- 
vée, qu'elle a de belles et bonnes dents, et sais 
mieux encore que mon respect me mettra toujours 
à couvert de ses ongles. Mais, Mademoiselle, à 
quoi vous jouez-vous de me louer? Vous prenez 
quelque intérêt en ma gloire, et vous m'allez 
rendre si vain que je ne serai plus digne de votre 
estime. Connoissez un peu mieux, malgré votre 
modestie, ce que c'est d'être loué par l'illustre 
Sapho, de qui l'approbation peut faire l'estime et 
la félicité de tous ceux qu'il lui plaira; et croyez 
que personne n'y est plus sensible ni ne la reçoit 
avec plus de respect et n'en est pourtant moins 
digne qu'Artaban. 



LE MEME A LA MEME. 



Du 19 avril 1668. 

Ce n'est rien. Mademoiselle, d'être sorti de des- 
sous C3 monceau de buffles, de pistolets, de bottes 
et de baudriers qui marquoient tant la guerre à 
la veille de la trêve et peut-être de la paix; je suis 
retombé de fièvre en chaud mal; de plus savants 
diroient de Scylle en Charibde; enfin ce que je 



454 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

veux dire, et que je ne dis point trop bien, c'est 
qu'après la troupe j'ai fait l'équipage de mon 
fils'; que la batterie de cuisine est une autre 
chose que celle des canons; que l'amour a son 
brandon, son bandeau, son arc, son carquois et 
ses flèches; que Mars a son dard, son bouclier, 
son casque et son cimeterre; mais que Cornus a 
ses pots, ses plats et ses bouteilles. Il faut de tout 
à un guerrier, et pendant qu'on songe à l'équiper, 
on peut oublier jusques à l'illustre Saplio et jus- 
ques à la belle Lionne. Mais à propos de la belle 
Lionne, celui qui vient d'imposer aux lions un 
joug qu'ils ont voulu éviter^, en parla, il n'y a 
que peu de jours, d'une manière fort agréable 
pour moi et fort glorieuse pour elle. Cet éloge fut 
publié, et ni elles ni nous ne le demandons pas 
particulier ^ La seule vérité le tira de sa bouche 

1. Paul de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, depuis duc 
de Beauvilliers. 

2. Le Roi venait de faire en personne la conquête de la 
Franche-Comté. Le comté de Bourgogne, ou Franche-Comté, 
portait d'azur semé de billettes d'or au lion de même. 

3. Le Roi, en parlant à Saint-Aignan de M'^" de Sévigné 
d'une manière fort glorieuse pour elle, faisait allusion sans doute 
à sa sagesse, à sa vertu, à son indifférence. Cette indifférence 
était bien connue avant que La Fontaine n'en parlât dans le 
Lion amoureux ; Bensserade l'avait déjà célébrée dans le Ballet 
de la. Naissance de Vénus, dansé à la cour en 1665, et oîi M'i«de 
Sévigné représentait Omphale. On adressait les vers suivants 
à la reine de Lydie : 

Blondins accoutumés à faire des conquêtes, 
Devant ce jeune objet si charmant et si doux, 

Tout grands héros que vous êtes, 
II ne faut pas laisser pourtant de filer doux. 
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue; 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 455 

et la seule vérité le tire de ma plume. Pour vous^ 
généreuse Sapho, vous savez combien de pouvoir 
vous avez sur Artaban : il ne tiendra qu'à vous 
que vous n'en ayez des marques dans toutes les 
occasions oii il vous plaira de l'employer. 



PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

A Chambord, le 14 octobre 1668. 

Je suis persuadé, Mademoiselle, qu'on vous a 
écrit qu'il n'y a point de maison royale qui soit 
d'un dessin plus noble et plus magnifique que 
Chambord. Le parc et la foiêt qui l'environnent 
sont remplis de vieux chênes, droits et touffus, 



Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue : 
Elle verroit mourir le plus fidèle amant, 
Faute de l'assister d'un regard seulement. 
Injuste procédé, sotte façon de faire, 
Que la pucelle tient de madame sa mère, 
Et que la bonne dame, au courage inhumain, 
Se lassant aussi peu d'être belle que sage. 
Encore tous les jours applique à son usage. 
Au détriment du genre humain. 

C'était à la fois faire Téloge de la fille et de la mère. Il fal- 
lait au surplus que cette indifférence naturelle ou affectée fût 
bien vraie, puisque jM'""-" de Sévigné dans une de ses lettres à 
sa fille, du 22 septembre 1680, lui dit : « D'abord on vous 
craint, vous avez un air assez dédaigneux. « 

1. Pellisson, Œuvres diverses, Paris, 1735, t. II, p. 402. 
Lettres historiques, 1729, 3 vol. in-12. 

Nous choisissons cette lettre et la suivante dans une longue 
série de lettres à la même, s'étendant du 14 octobre 1668 au 
l'"" mai 1677. La plupart ne sont que des Gazettes de la guerre 
et ne renferment presque rien de personnel à Mi'"-' de Scudéry. 



456 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

qui ont été consultés autrefois. Si les anciens 
arbres n'avoient été condamnés par un jugement 
équitable à un éternel silence, si ro]).scurité de 
leurs oracles, et l'indiscrétion avec laquelle ils 
trahissoient les secrets des amans n'avoient obligé 
les dieux à les réduire à servir seulement pour 
l'ombrage et la fraîcheur, il y a sans doute beau- 
coup d'apparence que ceux de Cliambord parle- 
roient plus clairement que de coutume, et qu'ils 
décideroient en faveur de ce qu'ils voyent aujour- 
d'hui, quoiqu'ils ayent eu l'honneur d'aider aux 
plaisirs de François \", dont la grandeur et la 
magnificence n'ont pu être surpassées que depuis 
quelques années. Le temps a été admirable, contre 
l'ordre des saisons, depuis que le Roi est parti de 
Saint-Germain 

Le Roi et la Reine sont allés assez souvent à la 
chasse. Rien n'est égal à la magnificence de tous 
les équipages et au bonheur avec lequel on a pris 
tout ce qu'on a attaqué. Les plus grands cerfs ont 
à peine duré une demi-heure 

Vous verrez des descriptions régulières, belles 
et exactes d'une fête superbe et très-galante, que 
le Roi donna à la Reine et aux Dames, il y a qua- 
tre jours, à Herbaud'. Les Dames se promenèrent 
à cheval dans le parc; vous ne sauriez vous ima- 
giner leur bonne grâce, leur air, leur ajustement, 

1. Ou plutôt Ilerbault, à, 17 kiloin. de Blois. Le château ac- 
tuel, qui appartient à M. le niarrjuis de Rancongne, a été re- 
bâti sous Louis XV. M. d'IIerbault, dont il est question dans 
la lettre, devait être l'intendnnt de marine de ce nom. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 457 

ni la surprise avec laquelle je les aperçus dans un 
endroit du bois — 

Aussitôt que je les vis 
Tous mes sens furent interdits : 
Elles étoient aussi fières que belles. 
Ce n'est pas sans raison; quelques-unes d'entr'elles 
Ont fait des coups bien liai dis; 
J'admire leur audace extrême, 
Mais je crains bien un jour pour elles même, 
Et tels vainqueurs, après leurs grands exploits, 
Peuvent être vaincus eux-mêmes quelquefois. 
Plus la conquête est grande, et moins elle est parfaite, 
Et leur victoire a bien de l'air d'une défaite'. 

Le Roi, la Reine et les Dames descendirent de 
cheval. Ils entrèrent dans une salle fort éclairée, 
où on dansa assez longtemps. Je ne puis me 
résoudre à vous entretenir de la beauté des Darnes^ 
de la diversité;, de la commodité des appartemens. 
Je pourrois bien vous dire comme étoit Herbaud, 
un moment avant que le Roi y fût arrivé; mais 
tout parut en un moment cbangé par un enchan- 
tement admirable — 

Je suis persuadé que M. d'Herbaud n'eût pas 
connu lui-même sa maison, et que, pour peu qu'il 
eût eu de disposition à se flatter, il se fût imaginé 
qu'il était devenu le maître du Louvre ou des 
Tuileries. Je vous assure qu'il me semble tous les 
jours que Le Brun, Mansart et Le Nostre ont 

1. Ces derniers vers, dit M. Saint-Marc Girardin, sont évi- 
demment une allusion aux nouvelles amours du roi et à Tavé- 
nement prochain, sinon encore accompli, deM'"<= de Montespan. 
Journal des Savants, 1870, p. 373. 



458 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

employé tout leur talent et leur savoir dans les 
lieux 011 le iioi passe. 

S'il s'avisoit d'entrer jamais 

Dans le médiocre palais 

Où vous régnez dans les tournelles, 
La maison aussitôt doviendroit des plus belles, 
Le vilain vestibule en seroit honoré, 
L'obscur degré seroit tout éclairé. 

Le passage seroit paré. 

Que de lustres dans les ruelles ! 
Le cabinet enfin nous paroîtroit doré. 

On passa, après que le bal fut fini, dans une 
orangerie qu'on avoit préparée poui* un souper 
magnifique. La disposition des ornemens, des 
lumières, des bufîets et des services, étoit admi- 
rable. M. le Maréchal de Bellefonds, qui, comme 
vous savez, est propre à plus d'une chose, avoit 
fait entremêler des festons de pampres chargés de 
muscats, avec des orangers fleuris, et on avoit 
disposé au-dessus une confusion si agréable, qu'il 
sembloit que le hasard y eût fait naître les plus 
beaux fruits de la ïouraine; on avoit eu même 
quelque égard aux nuances, et ceux de la Cour, 
qui sont les plus savans et les plus profonds en 
ces matières, n'y trouvèrent rien à reprendre 

Vous savez. Mademoiselle, que rien n'est si 
périlleux que les inventions. Je ne voudrois pas 
m'attirer ceux qui les hasardent, car le nombre 
en est infini; mais il est vrai qu'on ne peut s'ima- 
giner le succès heureux de celles dont je viens de 
vous parler, oii l'on avoit pris un soin si exact de 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 459 

contenter tous les sens^ qu'on n'a jamais vu une 
fête préparée en si peu de tems^ avec tant de gran- 
deur et de politesse. 

Le Roi en donna avant-hier une autre dans le 
château de Blois, dont vous connoissez la réputa- 
tion. Tout y étoit merveilleusement bien entendu. 
Je pourrois faire une description très-pompeuse 
du lieu qu'on avoit choisi/ de l'abondance et de 
mille autres circonstances; elle n'avoit rien d'hu- 
main et d'ordinaire. Je ne suis cependant tenté 
en aucune manière de la comparer aux festins des 
Dieux. Il me semble qu'il n'est pas impossible, 
sans en faire mention, de parler dignement de 
leurs Majestés. Toutefois, sur un pareil sujet, 

Un silence prudent doit être mon partage. 
Je crains de profaner ses exploits glorieux. 
Quelques foibles auteurs sans doute feroient mieux 
De prendre ce parti respectueux et sage. 
Ils font bien moins connoître à la postérité 
La grandeur du héros que leur témérité. 



PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDERY. 

A Landrecy, 6 mai 1670. 

Je viens de recevoir en cet instant, Mademoi- 
selle, votre lettre du 3 de ce mois. Elle a été ou- 
verte, autant qu'on en peut juger par le cachet, 
mais cela n'importe guères. J'ai déjà répondu à 
la première, qui étoit du 30 avril ou du 29. Je me 
suis aussi donné Thonneur de vous écrire diverses 



46Q CORRESPONDANCE CHOISIE. 

fois, et en dernier lieu avant-hier, de Landreey 
même. A peine ma lettre étoit-elle à la poste, que 
la résolution clian^ea pour le voyage. On apprit 
qu'il y avoit à Atli deux maisons fermées pour la 
peste. Ainsi on fit le soir même un autre projet, 
par lequel, sans passer à Ath ni aux environs, le 
voyage étoit allongé de trois jours. Il fut résolu 
aussi de séjourner encore tout hier, et hier sur le 
soir il y eut un nouveau changement. Le Roi n'ira 
plus à Marienbourg ni à PJiilippeville, et le 
voyage, au lieu d'être prolongé de trois jours, 
sera abrégé de deux; de sorte qu'on espère d'être 
à Saint-Germain le IG ou le 1 7 de juin. Le projet 
nouveau est que le Roi est allé aujourd'iuii à Aves- 
nes; demain il revient dîner ici et va coucher au 
Quesnoy. Je ne sais pas bien si l'on y séjournera. 
Plusieurs personnes sont demeurées ici pour lais- 
ser reposer les équipages; M. de Crussol entr'au- 
tres, avec M. de Montausier et M. le Dauphin, ce 
qui m'a obligé à demeurer aussi. Demain nous 
marcherons avec le Roi. 

Je ne vous ferai point pour cette fois une longue 
réponse, me trouvant obligé à écrire plusieurs 
autres lettres. Je vous prie de bien remercier pour 
moi vos voisines de la rue de Berry, mais surtout 
31""" de Malnoue, à qui je prétends écrire un de ces 
jours. Nous parlons très-souvent de vous, non- 
seulement avec M. de Morinant, que je rencontre 
presque tous les jours, mais aussi avec M. de 
Montausier, qui vous aime toujours tendrement, 
et me chargea encore hier au soir de vous en as- 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 461 

surer. Son petit Prince est plus joli qu'on ne vous 
le peut exprimer. Il profite à vue d'œil^ pour ainsi 
dire, et en toutes choses; il est gai, enjoué, doux, 
civil, souple, nullement opiniâtre, témoignant de 
l'amitié à tout le monde; fort aise quand on le 
loue ou quand on témoigne de l'aimer. Il a eu ce 
plaisir jusques ici partout où nous avons passé. 
M. de Montausier humainement le fait voir au 
peuple autant qu'il peut, et l'oblige à caresser tout 
le monde. A Saint -Quentin, il combla tous ces 
pauvres gens de joie, parce qu'il le fît aller une 
fois à pied du logis du Roi jusqu'au sien, qui étoit 
assez loin, et une autre fois à cheval par toute la 
ville, afin qu'on le puisse mieux voir. Je ne man- 
querai pas de me souvenir de vous à Tournay avec 
M. l'Évêque, et partout ailleurs, quand ce ne se- 
roit qu'avec moi-même. Je suis très-fàché que votre 
santé ne soit pas meilleure. Je vous conjure de 
m'en donner des nouvelles le plus souvent que 
vous pourrez. Il ne manque rien à la mienne que 
l'honneur de vous voir, qui l'augmenteroit sans 
doute par la joie que j'en aurois. 



CORBINELLI ' A MADEMOISELLE DE SCUDERY. 

[Vers 1670.1 
J'en use pour vous comme pour les trois meil- 

1. On voit dans une lettre de Corbinelli à Bussy-Rabutin, 
du 17 mai 1670, qu'il se préparait alors à rejoindre le marquis 
de Vardes, exilé dans son gouvernement d'Aigues-Mortes. 



462 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

leures amies que j'aie. Je pars sans dire adieu ni 
à vous ni à elles; j'appelle des adieux en forme, 
où l'on prie de commander quelque chose, où l'on 
s'embrasse cérémonieusement, où l'on se dit mille 
riens fort tendres, ou mille mots tendres qui ne 
signifient rien d'effectif. Ceci est un pur effet de la 
cordialité, c'est un billet où j'atteste l'amitié 
même, si elle a une divmité à part, que je vous 
honore parfaitement et que je brûlerai de l'encens 
à ses autels en votre commémoration tous les trois 
mois dans un bois auprès d'Aigues-Mortes. Là, je 
'songerai profondément à vous et à votre amie 
l'aimable Sombreil, et je vous regretterai du meil- 
leur de mon pauvre cœur. Je vous prie de l'aimer 
toujours, je la prie de vous chérir et d'admirer 
sans cesse votre vertu et votre mérite et de tâcher 
de l'imiter, et je vous conjure toutes deux d'être 
persuadées que vous êtes gravées dans mon cœur, 
chacune d'un caractère particulier, mais qui sont 
l'un et l'autre ineffaçables. 

CORBINELLI. 



LE P. UAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '. 

De Basville, 21 septembre [1671], 

Je viens de recevoir votre paquet. Mademoiselle; 
j'ai présenté de votre part à M. le P. Président celui 

1. Cabinet de M. Dubrunfaut. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 463 

de vos discours* qui est relié en veau : il l'avoit 
reçu dès hier au soir, et il nous l'avoit lu lui-même 
d'un bout à l'autre avec bien du plaisir; en effet, 
il loua fort le discours et nous le secondâmes 
fort. J'ai présenté les deux autres à MM. de Lamoi- 
gnon; ils m'ont tous chargé de vous en faire leurs 
remercîments et de vous assurer de leur estime. 
Ils m'ordonnent de vous prier d'avertir M. de Pel- 
lisson de ne pas manquer à sa bonne coutume de 
venir àBasville; c'est une des personnes qu'on y 
voit le plus volontiers; Je ne sais si l'on a fait 
quelque chose pour l'affaire de votre neveu ^; j'ai 
fort prié qu'on ne souffre pas qu'il sorte de chez 
nous, on m'a fait espérer quelque chose. 

Je suis de tout mon respect à vous, 
Rapin, de la O^ de Jésus. 

P. S. J'ai trouvé l'endroit où vous parlez du Roi 

très-beau, et la prière à Notre- Seigneur très-dé- 

,vote; enfin, ce discours est digne de vous comme 

tout ce que vous avez fait. Personne ne prend plus 

de part à votre gloire que moi. 

1, Le Discours sur la gloirt qui venait de remporter le prix 
proposé par l'Académie française. 

2. Le fils de Georges, connu plus tard sous le nom de l'abbé 
de Scudéry. « Ce garçon étoit fort joli, » dit Tallemant, et il 
paraît qu'il donna plus d'un chagrin à sa mère. A la date de 
cette lettre, il n'avait guères qu'une douzaine d'années, et était 
probablement élevé chez les jésuites. 



464 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

CORBINBLH A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

[1671.] 

Moi qui ne lis non plus de gazettes que FAlco- 
ran, je ne pouvois pas deviner, Mademoiselle, que 
vous eussiez remporté le prix de l'éloquence, et en 
mille ans ne me serois pas avisé de vous en faire 
un compliment, parce que je n'eusse jamais pu 
croire que notre siècle s'avisât de mettre un prix 
pour cela. Je savois seulement en gros et en détail 
que vous en méritiez un sur tous les éloquens du 
monde, et que quand la fortune ne seroit plus 
brouillée avec le mérite, vous remporteriez le prix 
de toutes les belles qualités de l'esprit et du cœur. 
Je ne savois que cela, et ne devinois rien; c'est de 
là que procède mon silence sur votre victoire, 
mais c'est une belle victoire que celle là aussi, 
d'être l'admiration de toutes les nations qui savent 
notre langue, surquoi elles ne vous ont rien donné. 
Oh! siècle, oh! mœurs, oh! honte de tout ce qu'il y a 
d'âmes sensibles! Ma cousine vient de me faire un 
compliment sur votre prix, et me chante pouilles 
de ne l'avoir pas deviné; elle vous aime trop; j'en 
suis jaloux. 

CORBINELLI. 



1. Tiré de Y Album des Lettres de M'"e de Sévigné, édition 
Hachette. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 465 

MASCARON, ÉVÈQUE DE TULLE, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '. 

Tulle, le 5 janvier 1673. 

Je vous souhaite, Maclemoiselle_, la plus glo- 
rieuse et la plus fortunée année que vous ayiez 
passée de votre vie. Ce n'est pas faire un petit sou- 
hait pour une personne dont toute la vie n'a été 
qu'une suite de gloire. Aussi n'en 'puis-je point 
faire d'autres, ayant pour vous tout le respect et 
rattachement dont je suis capable. Je me pare de 
cela comme de mon plus bel ornement; et je m'en 
pare encore avec plus d'amour propre dans mon 
cœur qu'à la vue de tout le monde. 

Plut à Dieu, Mademoiselle, avoir des occasions 
de vous en donner des marques qui ne vous lais- 
sassent aucun lieu de douter d'une vérité qui me 
tient si fort à cœur! Je partirai dans quinze jours 
pour Bordeaux; je serai étrangement mortifié si je 
n'y trouve point M. le premier Président-, comme 
on m'en menace. Je me propose de cultiver avec 
tant de soin l'honneur de son amitié, si je l'y 
trouve, que vous aurez le plaisir de voir l'accrois- 
sement d'une liaison dont vous avez formé les pre- 
miers nœuds. 

1, Cabinet de M. Ghauibry. 

Sur la longue amitié et la correspondance qui exista entre 
Mascaron et M'i'^ de Scudéry, Voy. la Notice, p. 117 et 127. 
Nous avons évité de reproduire ici les lettres dont nous 
avons cité alors des fragments assez étendus. 

2. Nous avons mal indiqué le nom de ce magistrat à la 
page 315. Il s'appelait d'Aulède de Lestonac. 

30 






466 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Je suis de tout mon cœur et avec tout le respect 
possible, Mademoiselle, votre très-humble et très- 
obéissant serviteur, 

Jules Ev. de Tulle. 



MADAME DESHOULIERES A MADEMOISELLE DE SCUDERY '. 

Ce P"- décembre [1676J. 

Voici le petit médaillon et le manuscrit qu'on a 
trouvé charmant. Je renvoie le tout à ma belle et 
chère héroïne; toutefois j'aurois bien désiré garder 
encore quelques jours le petit manuscrit pour le 
montrer à deux ou trois de nos amis, mais ç'au- 
roit été, ce semble, abuser de la permission, et 
véritablement je suis un peu honteuse, et n'aurois 
pu vous renvoyer avant ce jour. 

N'êtes-vous pas une bonne mie ? Que de cha- 
grin j'aurois si ce retard devoit vous en causer ! 
Mais je me flatte que non, et que les Argonautes' 
pourront l'entendre avant leur départ, qui je crois 
n'est pas si près que vous pensez. Nous aurons 
samedi une lecture nouvelle d'un acte tout entier'; 
l'auteur, M. le duc de Nevers, et moi nous comp- 
tons sur vous. La compagnie ne sera pas nom- 

1. Cabinet de M. Ghambry. 

2. Nous supposons qu'il s'agit des officiers qui devaient 
prendre part aux opérations maritimes en Sicile, sous les or- 
dres du maréchal de Yivonne. 

3. La pièce qu'on devait lire devant le duc de Nevers et 
M""" Deshoulières, paraît être Phèdre et Hippolyte, de Pradon, 



CORRESPONDANCE CHOISIE. k61 

breuse^ mais elle vous plaira. Ainsi, ma belle et 
chère héroïne;, ne nous manquez pas, et me croyez 

Votre bonne amie, 

Deshoulières. 

BONNECORSE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

De Marseille, ce 20 mars 1681. 

Je vous suis infiniment obligé, Mademoiselle, 
de l'honneur que vous m'avez fait de m'envoyer 
les deux derniers volumes des Conversations mo- 
rales. J'aurai bientôt le plaisir de les lire plus 
d'une fois et de profiter de mille beaux sentiments 
que j'y trouverai et qui sont, sans doute, dignes 
de l'illustre et vertueuse Sapho. Je n'ai reçu ces 
livres que depuis hier, Valentin ayant demeuré 
quelques jours à Lion et à Aix. Je ne manquai 
pas, d'abord que j'eus reçu le paquet, d'envoyer à 
M. le marquis de Peruis ^ le sien, comme vous le 
savez par sa lettre. Au reste, Mademoiselle, je vous 
rends encore des très-humbles grâces des remar- 
ques de la petite, mais illustre société; M.Duperret 
m'a envoyé ses sentiments sur le petit ouvrage, et 
je ferai exactement tout ce qu'il me dit. Je n'ai pas 

pour laquelle on sait que Pua et l'autre prirent vivement parti. 
Or cette pièce fut représentée au commencement de 1677. La 
lecture a donc pu en être faite à la fin de l'année précédente. 
C'est ce qui nous a conduits à dater cette lettre comme nous 
l'avons fait. 

1. Cabinet de M. Boutron, — Voy. la Notice^ p. 41. 

2. Voy. la Notice, p. 24. 



468 CORRESPONDANCE CPIOISIE. 

l'honneur de connoître ces deux illustres personnes 
ni de savoir leur nom ; je leur suis pourtant infi- 
niment obligé, et je voudrois pouvoir reconnoître 
leurs bons offices par des services très-humbles. 
Faites-moi s'il vous plaît la grâce, Mademoiselle, 
d'être persuadée de mon zèle pour tout ce qui vous 
regarde, car je suis toujours votre très-humble et 
très-obéissant serviteur, 

BONEGORSE. 



CHARLEVAL ' A MADEMOISELLE DE SCUDERV. 

Verneuil, vendredi matin 1683. 

J'ai peur. Mademoiselle, que vous ne vous re- 
butiez à la fin du commerce d'un ûentilhomme de 
campagne, à qui vos lettres pourtant donnent de 
la matière pour entretenir les charmantes hôtesses 
qui sont venues adoucir l'ennui de sa solitude. 
Ainsi, Mademoiselle, les nouvelles que vous me 
faites la grâce de m'écrire me servent à faire l'hon- 
neur de ma maison. 

La levée du siège de Vienne est si importante 
pour l'Allemagne qu'elle n'avoit jamais été plus 
en danger d'être frontière d'un terrible voisin. Il 
me semble qu'il n'y a quasi que les moines qui 
montrent ici leur joie de cette grande expédition, 

1. Chai'leval (Charles Faucon de Ris, seigneur de) était un 
aimable épicurien, issu d'une famille de Normandie, qui a donné 
quatre premiers présidents au parlement de cette province. Il a 
composé beaucoup de petits vers que Lefèvre de Saint-Marc a 
réunis à ceuxdeSaint-Pavin, en un volume in-18, Paris, 1759. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 469 

et que nos politiques ont reçu cette nouvelle 
en philosophes qui sont modérés dans la prospé- 
rité. 

L'on me mande que M. Pelletier refuse de qui 
que ce soit le titre de Monseigneur en parlant de 
lui. 

Le soleil d'automne nous donne encore de si 
beaux jours que j'en ménage les heures dans un 
lieu sain et riant. C'est là qu'avec des voix char- 
mantes et des figures qui plaisent aux cieux, je 
mène une vie innocente et affranchie des passions, 
avec des personnes capables d'en causer de gran- 
des'. Mais les femmes et les sarabandes récréent les 
sens des gens de ménage^ sans émouvoir l'âme en 
aucune façon. Cependant un homme seroit bien 
heureux qui pourroit, avec des voix charmantes et 
des figures agréables aux yeux, aller au ciel par 
le paradis terrestre. Mais nos docteurs nous en- 
seignent des voies plus sûres qu'il faut suivre. 
Sans faire le dévot, voici quatre vers que j'ai donné 
ordre que l'on mît sur la porte de ma chapelle : 

Passant, n'entre point en ce lieu 
Si ton cœur n'est soumis et pureté de tous crimes; 
Et si tu veux être agréable à Dieu , 
N'y fais que des vœux légitimes! 

Mes hôtesses, après divers voyages, sont reve- 
nues et m'ont chargé de vous assurer de leurs 
respects et de leurs services très-humbles. Elles se 

1. Au nombre des amies de Charleval figuraient Ninon de 
Lenclos, M™"^ Du Plessis-Belliôre, la comtesse de la Suze, etc. 



470 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

sentent fort obligées de l'iionneur de votre ou- 
venir. 

Charleval. 



MADAME DE MAINTENON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

Versailles, 19 août 1684. 

Quoique je ne vous remercie point des lettres 
que je reçois de vous, et de ce que vous y joignez 
quelquefois^ croyez, Mademoiselle, que j'en fais 
tout le cas que je dois, que j'en fais l'usage que 
vous désirez, qu'elles font l'effet que vous en devez 
attendre, et que vous êtes fort estimée de celui 
dont vous faites le panégyrique \ Il a entendu lire 
de tous les côtés vos dernières Conversations ^, qu'il 
trouve aussi utiles qu'agréables. Je n'ose après 
cela rien dire de moi, si ce n'est que je suis abso- 
lument à vous. 



MADAME DE SÉVIGNÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY ^ 

Lundi, 11 septembre 1684. 

En cent mille paroles je ne pourrois vous dire 
qu'une vérité, qui se réduit à vous assurer, Ma- 

1. Correfipondance générale de M"'"' de Maintenon, publiée par 
Th. Lavallée, t. II, p. 384. 

2. II s'agit évidemment du Roi. 

3. Sur le parti que M'"<= de Maintenon tira des Conversations 
de M'i'^ de Scudéry, pour l'éducation des filles de Saint-Cyr, 
Voy. la Notice, p. 120. 

4. Lettres de ij/™'' de Sévignè, édit. Hachette, t. VII, p. 274. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 471 

demoiselle^ que je vous aimerai et vous adorerai 
toute ma vie; il n'y a que ce mot qui puisse rem- 
plir ridée que j'ai de votre extraordinaire mérite. 
J'en fais souvent le sujet de mes admirations et 
du bonheur que j'ai d'avoir quelque part à l'ami- 
tié et à l'estime d'une telle personne. Gomme la 
constance est une perfection, je me réponds à 
moi-même que vous ne changerez point pour moi; 
et j'ose me vanter que je ne serai jamais assez 
abandonnée de Dieu, pour n'être pas toujours 
toute à vous. Dans cette confiance, je pars pour 
Bretagne où j'ai mille affaires ; je vous dis adieu, 
et vous embrasse de tout mon cœur ; je vous de- 
mande une amitié toute des meilleures pour M. de 
Pellisson ; vous me répondrez de ses sentiments. 
Je porte à mon fils vos Conversations^ ; je veux 
qu'il en soit charmé, après en avoir été charmée. 

1. M'i« de Scudéry avait publié en 1680 les deux premiers 
volumes de ses Conversations; elle en publia deux autres en 
1684, auxquels elle donna le titre de Conversations nouvdles. 
Ce sont celles-là que M™« de Sévigné portait à son fds qui était 
alors en Bretagne. 

Elle disait des premières, dans une lettre à sa fille du 25 sep- 
tembre 1680 : « Il est impossible que cela ne soit bon, quand 
cela n'est point noyé dans son grand roman. » 

Au surplus, pour être fixé sur la date et le titre des diverses 
Conversations dont il est question dans ces lettres, il faut se 
reporter à la p. 116, note 2. 



472 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

MADAME DACIER A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '. 

Castres. 17 juillet 1685. 

C'est avoir bien de la bonté, Mademoiselle, de 
se souvenir de gens qui le méritent si peu, et qui 
font si mal leur devoir ; il est pourtant vrai que 
s'il ne falloit, pour mériter l'honneur que vous 
venez de me faire, que vous estimer parfaitement 
et connoître le prix de cette grâce, personne n'en 
seroit plus digne que nous. Il y a longtemps que 
vous avez toute notre estime, et le beau présent 
que vous nous avez fait n'a pu qu'augmenter no- 
tre admiration. En vérité. Mademoiselle, quoique 
l'on doive tout attendre de vous, je n'ai pas laissé 
d'être éblouie de toutes les beautés qui éclatent 
en foule dans vos Conversations. On peut dire que 
tout en est bon, mais j'y ai trouvé surtout de cer- 
tains endroits qui m'ont enchantée et qui m'ont 
retenue plus que les autres par le plaisir extraor- 
dinaire qu'ils m'ont donné. Mon exemplaire est 
plein des marques que j'ai faites sur tous ces en- 
droits 

Votre très-humble et très-obéissante servante, 
Anne Lefèvre Dacier. 



1. Cabinet de M. do Monmer([ué. — Isographie des hommes 
ci'-Icbres, 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 473 

FLÉCHIE?. A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

26 décembre 1685. 
Mademoiselle;, 

Il me falloit une lecture aussi délicieuse que 
celle-là^ pour me délasser des fatigues d'un 
voyage, pour me guérir de l'ennui des mauvaises 
compagnies de ces pays-ci^ et pour me faire goû- 
ter le repos^ oii la rigueur de la saison et la doci- 
lité de mes nouveaux convertis me retiennent en 
ma ville épiscopale ^ En vérité, Mademoiselle, il 
me semble que vous croissez toujours en esprit ; 
tout est si raisonnable, si poli, si moral et si in- 
structif dans ces deux volumes que vous m'avez 
fait la grâce de m'envoyer^, qu'il me prend quel- 
quefois envie d'en distribuer dans mon diocèse 
pour édifier les gens de bien et pour donner un 
bon modèle de morale à ceux qui la prêchent. Les 
louanges du Roi sont si finement insérées, qu'il 
s'en feroit, en les recueillant, un excellent pané- 
gyrique. Recevez donc. Mademoiselle, avec mon 
remercîment, les louanges que vous donne un 
homme relégué dans une province, qui n'a pas 

1. Citée par M. de Monmerqué qui possédait l'original. 

2. Fléchier avait été nommé évoque de Lavaur eu 1685. En 
lui annonçant sa nomination, le Roi lui avait dit : Ne soyez 
pas surpris si j'ai récompensé si tard votre mérite^ fappréhendois 
d'être privé du plaisir de vous entendre. 

3. M'i" de Scudéry avait envoyé à Fléchier ses Conversations 
nouvelles sur divers sujets. Paris, 1684. 2 vol. in-12. 



474 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

encore perdu le goût de Psris^ et qui vous con- 
serve toujours la même estime qu'il a eue toute sa 
vie pour, vous. 



LE P. VERJUS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '. 

A Versaillos, le 25 novembre [1686]. 

Le billet, Mademoiselle, que vous me fîtes 
l'honneur de m'écrire il y a trois jours, a eu une 
trop bonne fortune pour me permettre de vous la 
laisser ignorer. Comme tout le monde n'a pas le 
même don que moi de déchiffrer ce que vous 
écrivez, j'en fis un extrait de ma main de tout ce 
qui regarde la maladie du Roi ^ sur le dos même 
du billet, afin que le R. P. de la Chaise en pût 
faire plus aisément la lecture à Sa Majesté, ce 
qu'il a fait il n'y a que deux heures, en présence de 
M'"^ deMaintenon qui dit d'abord que, connoissant 
votre zèle comme elle le connoissoit, elle s'éton- 
noit qu'on n'eût encore rien vu de a^ous sur ce 
sujet; et cet extrait ayant été lu ensuite, fut estimé 
et applaudi autant que je le désirois, et sans doute 
beaucoup [plus] que vous ne l'espériez. Je n'ai pas 
cru devoir différer de vous en rendre compte par 
le plaisir extrême que j'ai de pouvoir vous donner 
dans les occasions les petites marques dont je 

1. Cabinet de M. Boutron. 

2. L'opération de la fistule fui faite au Roi le 18 novembre 
1686. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 475 

suis capable de mon respect infini pour votre mé- 
rite et de mon zèle extrême pour votre très-humble 
service, 

Verjus. 



LA REINE CHRISTINE A MADEMOISELLE DE SCUDERY '. 

Rome, 30 septembre 1687. 

Je ne comprends pas, Mademoiselle de Scudéry, 
comment une personne qui a écrit comme vous 
sur la Tyrannie de f usage, ignore celui qu'on a 
établi à Rome. Vous avez mal adressé votre ami. 
Ne savez-vous pas qu'il seroit plus facile à vos 
François de voir la grande Sultane que moi, quoi- 
que personne ne soit ni amoureux ni jaloux de 
moi, et que je sois. Dieu merci, en mon entière 
liberté? H y a ici une espèce de passion qui n'a 
pas de nom, qu'on substitue à l'amour et à la ja- 

1. Il a certainement existé entre la reine Christine et M'^" de 
Scudéry un commerce de lettres assez étendu. Outre celle-ci 
que nous empruntons à l'ouvrage d'Arckenholtz : Mémoires 
concernant Christine, t, I, p. 272, et celle que nous avons tirée 
du Cabinet de M. Cousin, voici l'analyse d'une autre lettre sans 
date "que M'^" de Scudéry adressait à la reine de Suède : 

ce Les louanges que Sa Majesté lui donne sont plutôt l'offre 
de sa bonté que de sa justice. Elle a fait l'usage qu'elle devait 
des choses nobles et délicates que la Reine a bien voulu lui 
marquer sur le grand établissement de Saint-Cyr. Sa Majesté 
serait contente si elle savait le plaisir qu'elle a donné àM™<' de 
Maintenon sans en avoir le dessein, « Au reste. Madame, j'a- 
« vance hardiment, pour répondre à la fin de la lettre de Votre 
« Majesté, qu'il n'y aura jamais d'oubli pour Elle, et que sa 
« gloire durera autant que l'univers. » 

{Catalogue Succi, 7 avril 1863, n° 993). 



476 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

lousie qui rèp;nent à Constantinople, et l'on s'y 
venge sur votre nation des chagrins bien ou mal 
fondés qu'on prétend avoir reçus de moi. Je sup- 
pose toutefois que cet usage finira^ et si jamais 
cela ai'rive^ je ferai voir à votre ami que tous les 
honnêtes gens sont bien reçus chez moi, mais 
surtout ceux qui sont de votre connoissance. 

Je suis toutefois très-résolue de ne rien contri- 
buer à ce cliangement, et la conduite de ma vie 
passée doit persuader aux gens que je me passe 
sans peine de tout. Cela n'empêche pas que vos 
reproches sur mon portrait ne me soient agréables. 
Vous avez raison, et je vous promets de réparer 
ma faute d'une manière qui ne vous déplaira pas. 
En attendant, en voici un qui ne vous coûtera 
rien. Sachez donc que depuis le temps que vous 
m'avez vue, je ne suis nullement embellie. J'ai 
conservé toutes mes bonnes et mauvaises qua- 
lités aussi entières et vives qu'elles ont jamais été. 
Je suis encore, malgré la flatterie, aussi mal satis- 
faite de ma personne que je la fus jamais. Je n'en- 
vie ni la fortune, ni les vastes Étals, ni les trésors 
à ceux qui les possèdent, mais je voudrois bien 
m'élever par le mérite et la vertu au-dessus de 
tous les mortels, et c'est là ce qui me rend mal 
satisfaite de moi. Au reste, je suis en parfaite 
santé qui me durera autant qu'il plaira à Dieu. 
J'ai naturellement une fort grande aversion pour 
la vieillesse, et je ne sais comment je pourrai m'y 
accoutumer. Si on m'eût donné le choix d'elle et 
de la mort, je crois que j'aurois choisi sans hé- 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 477 

siter la dernière. Toutefois, puisqu'on ne nous 
consulte pas, je me suis accoutumée à vivre avec 
plaisir. Aussi la mort qui s'approche et qui ne 
manque jamais à son moment, ne m'inquiète pas; 
je l'attends sans la désirer et sans la craindre. 

Mais il est temps de vous parler de vos ouvra- 
ges, qui sont agréables, utiles et savants. Vous 
mettez si bien en œuvre les belles choses, que vous 
me charmez. Vous divertissez et instruisez toujours 
sans ennuyer jamais. Je vous remercie du soin 
que vous avez pris de me les envoyer. Que je vous 
dois d'agréables moments, et comment vous les 
payer? Cependant, vous qui écrivez si bien, pour- 
quoi avez-vous laissé mourir M. le Prince, sans 
faire quelque chose pour lui en vers ou en prose? 
Quelle perte pour la France ! et quelle perte pour 
le siècle dont ce grand homme étoit un des plus 
dignes ornements ! Pour moi je l'ai regretté autant 
qu'aucun des siens, et je vous condamne à faire 
quelque chose de digne d'un Héros d'un mérite 
aussi distingué et aussi extraordinaire. lime sem- 
ble que c'est un des plus grands plaisirs de la vie 
que de bien louer ce qui mérite de l'être. Vous 
qui avez des talents faits exprès, ne refusez pas cet 
encens à ce Prince qui l'a si bien mérité. 

Christine Alexandra. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 

MADAME DE SÉVIGNÉ A MADEMOISELE DE SCUDERY. 

Mardi» [3 août 1688]. 

Que voulez-vous dire de rare mérite, Mademoi- 
selle ? Peut-on nommer ainsi un autre mérite que 
le vôtre? J'en suis si persuadée, que si j'étois vé- 
ritablement endormie, tous mes songes ne seroient 
que sur ce point. Mais croyez, Mademoiselle, que 
je ne le suis point , que je pense très-souvent à 
vous comme il y faut penser : tout mon crime, 
c'est de ne point témoigner des sentiments si justes 
et si bien fondés ; mais attaquez-moi dans quelque 
moment que ce puisse être, et vous me retrouve- 
rez tout entière, comme dans le temps oii vous 
avez été la plus persuadée de mon amitié. Ce sont 
des vérités que je vous dis. Mademoiselle; elles 
ne sauroient être mal reçues de vous. Je suis, 
comme vous voyez, le contraire d'une hypocrite 
d'amitié : pourrait-on dire qu'on est une hypo- 
crite d'oubli? 

Je vous rends mille grâces de vos livres; j'en 

1. Cette lettre, datée simplement de mardi, a été écrite évi- 
demment en 1688. Il est probable qu'elle est de juillet ou du 
commencement d'août, peut-être du 3 (c'était un mardi en 
1688), c'est-à-dire du même jour que la lettre de M^^^ de Bri- 
non qui suit. M'i« de Scudéry venait de publier ses Nouvelles 
conversations de morale, dédiées au Roi, qui faisaient suite à 
celles dont M™« de Sévigné la remerciait dans sa lettre du 
11 septembre 1684. L'achevé d'imprimer de ce nouvel ouvrage, 
en deux volumes, est du 30 juin 1688, et M™" de Sévigné ne 
fut sans doute pas des dernières à qui M^i" de Scudéry l'envoya. 
{Note de Védition Hachette, t. VIII, p. 371.) 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 479 

avois ouï parler,, je les soiihaitois, et vous m'avez 
donné une véritable joie. L'agrément de ces Co7i- 
versations et de cette Morale ne finira jamais; je 
sais qu'on en est fort agréablement occupé à Saint- 
Cyr* ; je m'en vais lire avec plaisir cette marque 
obligeante de votre souvenir. Conservez-le moi, 
Mademoiselle, puisque je suis à vous per mille 
raisons. Ahl si vous entendiez comme je parle de 
vous, vous reconnoîtriez bien certainement^ 



MADAME DE BRINON " A MADEMOISELLE DE SCUDERY. 

3 août 1688. 

Je ne saurois différer davantage à vous témoi- 
gner le plaisir que vous avez fait à toute notre 
communauté, de lui avoir donné une morale qui 
convient si fort à celle qu'elle enseigne tous les 
jours. Vous avez trouvé le moyen. Mademoiselle, 

de beaucoup plaire en instruisant Votre génie 

est sans déchet, et votre esprit, quia toujours fait 
l'admiration du sage, croît au lieu de diminuer. 
Madame de Maintenon, qui prend un singulier 
plaisir de nous enrichir de bons livres, et qui ne 
savoit pas que vous m'aviez fait part des trésors 
de votre Sapience, après avoir vu votre morale, me 
l'envoya fort obligeamment pour vous et pour moi, 

1. Voy. la lettre suivante. 

2. Le reste manque. 

3. M'^*^ de Brinon était supérieure de la maison de Saint-Cyr. 



480 GOllRESPONDANGE CHOISIE. 

me mandant qu'elle croyoit qu'en son absence, ces 
livres me iiendroient lieu d'une bonne compagnie. 
Elle ne se trompoit pas, car voulant régaler les 
dames de Saint-Louis de quelque mets (f esprit 
convenable à leur état, je leur ai lu moi-même, 
dans nos promenades du soir, Y Histoire de la Mo- 
rale, qui leur a toujours fait dire, quand on a 
sonné la retraite, que l'heure avanroit. Ces Con- 
versations sont ici d'autant plus agréables qu'on en 
fait chez les demoiselles, qu'on a extraites de vos 
premières, qui ont donné lieu à un grand nombre 
d'autres, dont ces jeunes demoiselles font leur 
plaisir et celui des autres. Quand vous nous ferez 
l'honneur de venir à Saint-Cyr, vous vous retrou- 
verez en plus d'un endroit, car nous sommes fort 
aises qu'on copie ce qui est bon^ 



LE P. BOUHuURS A MAUEMuISELLE DE SCUDÉHY'''. 

[1688.] 

J'ai laissé passer la foule pour vous donner le 
bonjour et vous renouveler les assurances de mes 
très-humbles services. Si mon présent n'est pas 
fort beau ni fort dis ne de votre cabinet, il est au 

1. Cette lettre, dont M. de Monmerqué a possédé roriginal, 
est tirée de l'édition de 1835 des Historiettes de Tallemant des 
Réaux, t. VI, p. 363. 

2. Cabinet de M. Boutron. 

La date de 1688 nous est fournie par le Catalogue de la vente 
Villenave, du 22 janvier 1850, où cette lettre figure sous le 
n° 125. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 481 

moins assez singulier et tout propre à faire ligure 
sur le bord de votre cheminée. Tel qu'il est^ je vous 
prie, Mademoiselle, de l'agréer comme une mar- 
que de l'estime particulière que j'ai pour votre 
personne et de l'affection véritable avec laquelle je 
serai toute ma vie votre très-obéissant serviteur, 

BOUHOURS. 



MASCARON, ÉVÈQUE d'AGEN, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

Montbran^ 15 octobre [1688], 

Persuadé comme je le suis. Mademoiselle, que 
vous m'honorez de votre amitié, je crois vous 
faire plaisir de vous apprendre que mon voyage 
a été très-heureux et que j'ai trouvé aux eaux et 
aux bains de Bagnères tout ce que j'y avois été 
chercher. Le Seigneur a envoyé son ange qui a 
remué les eaux et leur a donné la force de suérir. 
J'avois choisi pour mon divertissement la lecture 
de tous vos huit tomes de Conversations de Morale ; 
V Histoire des bains des T/iérmopyles^my détermina. 
Quoique cette lecture ne soit pas nouvelle pour 
moi, j'y retrouve pourtant. Mademoiselle, tous les 
charmes et tous les agréments de la nouveauté. 
Bon Dieu, la belle manière d'inspirer la vertu et 
l'amour des beaux sentiments ! Saint Augustin a dit 

1. Cabinet de M. Ratbery. 

2. C'est un bourg situé canton et arrondissement d'Agen. 

3. Sur cet épisode du Grand Cyrus, réimprimé plus tard 
dans les Conversations morales de 1680, voy. la Notice^ p. 30. 

31 



482 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

quelque part : Facilius flectitur animus mm delec- 
tatiir. Peut-on se faire un chemin plus doux à la 
persuasion et à la victoire ? 

J'ai vu auprès de Tarbes, par où j'ai passé, une 
charmante maison qui mériteroit autant d'être cé- 
lébrée qu'aucune autre que je connoissC;, par la 
beauté des canaux, des cascades, des jets d'eau, 
des jardins, des bois, et par la propreté de la 
maison et des meubles; on l'appelle Séméac', elle 
appartient à M. le comte de Gramont, à qui 
M""^ de Saint-Chaumont Ta laissée. Voilà les trois 
choses dont j'étois plein, et dont j'ai l'honneur 
de vous rendre compte : ma santé, vos admirables 
Conversations et cette charmante maison. Je vous 
souhaite, Mademoiselle, assez de santé et de loisir 
pour instruire toujours si agréablement et si effi- 
cacement le, public, et je suis, avec tout le respect 
et l'attachement possible. Mademoiselle, votre 
très-humble et très-obéissant serviteur, 

Jules, évéque G. d'Agek. 



MASCARON A MADEMOISELLE DE SCUDÊRY*. 

Le 16 août [1691]. 
Les six vers que vous m'avez envoyés, Made- 

1. A un kilom. de Tarbes, ancienne résidence des comtes de 
Gramont. « La tourmente révolutionnaire fit disparaître cette 
belle demeure et ses parcs délicieux, j Batsères, Esquisses sur 
Tarbes et ses environs, Tarbes, 1856, in-8°, p. 6. 

2. Cabinet de M. Gauthier-la-Chapelle. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 483 

moiselle, sont les plus jolis du monde, et ils sont 
d'autant plus jolis qu'ils disent la Yérité. Quelque 
gloire qu'on s'acquît par d'autres endroits, on ne 
peut jamais excuser de prendre une si grosse por- 
tion du trésor dans des conjonctures pareilles où 
se trouve l'état. J'espère la paix de l'Eglise de l'ha- 
bileté de M. le cardinal de Forbin\ Que ne lui 
devra pas l'Église pour la consommation d'une 
affaire si difficile ! Je n'ose pourtant m'abandonner 
à la joie d'un si heureux [mot illisible], car il en 
coûte trop de revenir sur une aussi douce espé- 
rance que celle-là, lorsque les événements ne ré- 
pondent pas aux projets. 

Je vous fais mes compliments, Mademoiselle, 
sur la gloire que vient d'acquérir M. le Mar- 
quis de Créqui en Italie ^ Si Dieu le conserve, 
nous verrons en lui l'image parfaite de l'illustre 
maréchal que nous pleurons ^ 



1. Le cardinal de Forbin-Janson avait été envoyé auprès du 
Pape pour aplanir les difficultés qui s'étaient élevées entre la 
cour de France et celle de flome, au sujet des quatre articles 
de la Déclaration de 1682, et le refus fait par Alexandre VIII 
de TeXpédition d'un certain nombre de bulles pour des sièges 
épiscopaux qui vaquaient depuis longtemps. La mort d'Alexan- 
dre VIII, arrivée le 13 août 1691, interrompit ces négocia- 
tions. Elles furent reprises sous Innocent XII, à l'élection 
duquel le cardinal de Forbin-Janson avait contribué, et menées 
à bonne fin. 

2. François-Joseph de Blanchefort, marquis de Créqui, ve- 
nait d'être envoyé à l'armée de Piémont pour servir sous Câ- 
linât. Il se distingua dans le cours de juillet 1691, en combat- 
tant contre le prince Eugène; il fut blessé et eut un cheval tué 
sous lui. 

3. Le maréchal de Créqui, mort en 1687. 



484 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

Je vous souhaite de la fraîcheur, Mademoiselle; 
c'est à ce souhait, ce me semble, que tous les au- 
tres se doivent borner, car, à l'heure qu'il est, je 
crois être transporté sous la ligne, tant le ciel est 
brûlant ici. Je suis, avec tout le respect et tout 
l'attachement possible, à vous, 

Jules É. C* d'Agen. 



AUNAULD DE POiMPûNNE A MADEMOISELLE DE SCUDERY ''. 

Versailles, 27 août 1691. 

Je réponds bien tard. Mademoiselle, aux mar- 
ques si obligeantes que vous avez bien voulu me 
donner de votre souvenir dans une rencontre qui 
m'est si avantageuse. Comme je les ai fort distin- 
guées des compliments qui viennent enfouie dans 
de telles occasions^, j'ai voulu vous dire avec plus 
de repos, qu'on ne peut vous honorer plus que je 
fais, ni être plus sensible que je le suis à vos bon- 
tés. Je pourrois. Mademoiselle, en trouver un 
grand témoignage dans la mémoire que vous me 
rappelez de tant de personnes que nous avons 
aimées et lionorées également, mais je n'en veux 
pas d'autre que l'estime qui vous est si justement 
due, que j'ai toujours professée si vive et si forte 

1. C'est-k-dire évêque. comte d'Agen. Mascaron avait été 
nommé évèque de Tulle en 1671 et évêque d'Agen en 1679. 

2. Pièce de VIsographie. 

3. Arnauld de Pomponne, disgracié en 1671, venait d'être 
nommé ministre d'État après la mort de Louvois. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 485 

pour votre vertu et pour votre mérite^ et qui me 
fait être autant que personne 

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 
Arnauld de Pomponne. 



l'abbesse de fontevrault' a mademoiselle de scudéry. 
A Fontevrault, 18 octobre 1692. 

Je n'ai pas voulu vous remercier, Mademoi- 
selle, des livres que vous avez eu la bonté de m'en- 
voyer, que je ne les eusse reçus, et on les a gardés 
fort longtemps aux Filles-Dieu. J'aurois pu en 
toute sûreté en dire beaucoup de bien avant que 
de les avoir vus, mais j'ai cru ne vous en devoir 
parler qu'après en avoir jugé par moi-même. J'y 
ai trouvé toute la solide beauté et tout l'aç-rément 
que j'attendois ; et en vérité, Mademoiselle, on ne 
sauroit trop vous admirer ; je vous le dis bien 
grossièrement, mais c'est avec une sincérité dont 
vous devez être contente. Je vous supplie de me 
conserver quelque part en l'honneur de votre ami- 

1. Cabinet Monmerqué, puis d'Hervilly. 

Marie-Madeleine-GaBrielle-Adélaïde de Rochechouart-Morte- 
mart, abbesse de Fontevrault, femme de beaucoup d'esprit et 
de savoir. Elle a traduit avec Racine une partie du Banquet de 
Platon. Elle était sœur du duc de Vivonne, et de M™^^ de Mon- 
tespan et de Thianges. Née en 16^5, elle mourut en 1704. 
C'est d'elle que Saint-Simon disait : « On vit sortir de son 
« cloître la reine des abbesses qui, chargée de son voile et de 
« ses vœux, avec encore plus de beauté et d'esprit que la Mon- 
« tespan, sa sœur, vint jouir de sa gloire, etc., etc. » {Mé- 
moires de Saint-Simon, t. II, p. 6, édition de 1791.) 



486 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

tié (dont je connois toutle prix), et d'être persuadée 
que je serai toute ma vie, avec toute l'estime et 
toute la reconnoissance que je dois, Mademoi- 
selle, votre très-humble servante. 

M. -M. Gabrielle de Rochechouart abbesse 

DE FONTEVRAULT, 



BOSSUET A MADEMOISELLE DUPRE'. 

Versailles, ce Ik février 1693. 

Je vous assure, Mademoiselle, que M. Pellisson 
est mort, comme il a vécu, en très-bon catholique; 
je l'ai toujours regardé, depuis le temps de sa 
conversion jusqu'à la fin de sa vie, comme un des 
meilleurs et des plus zélés défenseurs de notre re- 
ligion. Il n'avoit l'esprit rempli d'autre chose, et 
deux jours avant sa mort, nous parlions encore 
des ouvrages qu'il continuoit pour soutenir la 
Transsubstantiation; de sorte qu'on peut dire sans 
hésiter qu'il est mort en travaillant ardemment 
et infatigablement pour l'Église. J'espère que ce 

1. Les deux lettres qui suivent ont été imprimées dans les 
Œuvres de Bossuet. Versailles, 1818, t. XXXVII, p. klb et 477. 
La première, quoique non adressée à Mi'*^ de Scudéry, figure 
ici à raison de sa connexité avec la seconde, qu'elle paraît avoir 
précédée. 

Marie Dupré, nièce de Roland Desmarets, avait beaucoup 
d'instruction; elle était liée avec M"*"^ de Scudéry, de la Vi- 
gne, etc. Titon de Tillet lui a donné place dans son Parnasse 
françois, et l'éditeur Léopold Gollin a public ses Lettres avec 
celles de W^'^ de Montpensier et autres, 1806, in-12. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 487 

travail ne se perdra paS;, et qu'il s'en trouvera une 
partie considérable parmi ses papiers. 

Au reste, il a voulu entendre la messe pendant 
tous les jours de sa maladie; et je n'ai jamais pu 
obtenir de lui qu'il s'en dispensât les jours 
de fête. Il me disoit en riant qu'il n'étoit pas na- 
turel que ce fût moi qui l'empêchât d'entendre la 
messe. Il n'a jamais cru être assez malade pour 
s'aliter; et il s'est habillé tous les jours, jusqu'à 
la veille de sa mort; et il recevoit ses amis avec 
sa douceur et sa politesse ordinaire. Son courage 
lui tenoit lieu de forces; et jusqu'au dernier sou- 
pir, il vouloit se persuader que son mal n'avoit 
rien de dangereux. A la fin, étant averti par ses 
amis que ce mal pouvoit le tromper, il différa sa 
confession au lendemain pour s'y préparer davan- 
tage : et si la mort l'a surpris, il n'y a eu rien en 
cela de fort extraordinaire. C'étoit un vrai chré- 
tien, qui fréquentoit les sacremens. Il les avoit 
reçus à Noël, et, à ce qu'on dit, encore depuis, 
avec édification. Bien éloigné du sentiment de 
ceux qui croient avoir satisfait à tous leurs devoirs 
pourvu qu'ils se confessent en mourant, sans rien 
mettre de chrétien dans tout le reste de leur vie, 
il pratiquoit solidement la piété; et la surprise 
qui lui est arrivée ne m'empêche pas d'espérer de 
le trouver dans la compagnie des justes. C'est, 
Mademoiselle, ce que j'avois dessein d'écrire à 
M"" de Scudéry, avant même de recevoir votre 
lettre; et je m'acquitte d'autant plus volontiers de 
ce devoir, que vous me faites connoître que mon 



488 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

témoignage ne sera pas iniilile pour la consoler. 
Je profite de cette occasion pour vous assurer. 
Mademoiselle, de mes très-humbles respects, et 
vous demander l'honneur de la continuation de 
votre amitié. 



LE MKME' a mademoiselle DE SCUDÊRY. 

1693. 

Ce que vous m'avez foit Thonneur de m'écrire. 
Mademoiselle, sur le sujet de M. Pellisson, me 
donne beaucoup de consolations, mais n'ajoute 
rien à l'opinion que j'avois de la fermeté et de la 
sincérité de sa foi, dont ceux qui l'ont connu ne 
demanderont jamais de preuves. J'ai parlé un 
million de fois avec lui sur des matières de reli- 
gion, et ne lui ai jamais trouvé d'autre sentiment 
que ceux de TÉglise catholique. Il a travaillé jus- 
qu'à la fm pour sa défense : trois jours avant sa 
mort, nous parlions encore de l'ouvrage qu'il avoit 
entre les mains contre Aubertin, qu'il espéroit 
pousser jusqu'à la démonstration ; ne souhaitant 
la prolongation de sa vie, que pour donner encore 
à l'Église ce dernier témoignage de sa foi. Je sou- 

1. \oy.\a Notice, \). 126. et les lettres à Boisot des 21, 28 fé- 
vrier et du 7 mars. Dans la première, M"'-' deScudéry dit avoir 
écrit à M, de Meaux une lettre de quinze pages sur la mort de 
Pellisson. Cette lettre de P.ossuet est vraisemblablement la 
réponse à la lettre de M^^'' de Scudéry. Celle-ci l'avait transcrite 
de sa main, et cette transcription, qui prouve Fimportance 
qu'elle y attachait, se trouve dans lecabint.'t de M. Dubrunfaut. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. kS9 

Jiaite qu'on cherche au plus tôt un si utile travail 
parmi ses papiers, et qu'on le donne au public , 
non-seulement pour fermer la bouche aux ennemis 
de la religion, qui sont ravis de publier qu'il est 
mort des leurs, mais encore pour éclaircir des 
matières si importantes, auxquelles il étoit si ca- 
pable de donner un grand jour. Quoiqu'il n'ait 
pas plu à Dieu de lui laisser le temps de faire sa 
confession, et de recevoir les saints Sacremens, je 
ne doute pas qu'il n'ait accepté en sacrifice agréa- 
ble la résolution oi^i il étoit de la faire le lende- 
main. 

Le Roi, à qui vous désirez qu'on fasse con- 
noître ses bonnes dispositions, les a déjà sues, 
et j'ai en cela prévenu vos souhaits. Ainsi, Made- 
moiselle, on n'a besoin que d'un peu de temps 
pour faire revenir ceux qui ont été trompés par les 
faux bruits qu'on a répandus dans le monde. Sa 
.Majesté n'en a jamais rien cru; je puis, Made- 
moiselle, vous en assurer; et tout ce qu'il y a de 
gens sages qui ont connu, pour peu que ce soit, 
iM. Pellisson, s'étonnent qu'on ait pu avoir un tel 
soupçon. C'est ce que j'auroiseu l'honneur de vous 
dire, si je n'étois obligé d'aller dès aujourd'hui à 
Versailles, et dans peu de jours, s'il plaît à Dieu, 
dans mon diocèse. Je m'afflige cependant, et je me 
console avec vous de tout mon cœur, et suis, avec 
l'estime qui est due à votre vertu et à vos rares 
talents, 

Votre, etc., etc. 



LETTRES SANS DATE. 



LE CHEVALIER DE MÉRÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'. 

Sans date. 

Il y a peu d'honnêtes gens qui ne vous admirent, 
Mademoiselle, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je 
suis charmé de tout ce qui vient de vous, et que 
vous êtes bien dans mon esprit. Mais si je vous 
ose dire ce qui se passe dans mon cœur, le billet 
que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire vous y 
a mise bien avant. On ne devroit souhaiter d'être 
agréable que pour plaire aux personnes comme 
vous qui jugent sainement de tout. Et si je m'ai- 
lois imaginer qu'il y en eût beaucoup dans le 
monde que je pusse voir quelquefois, j'aurois bien 
de la peine à me tenir dans la retraite, où mes 
jours s'écoulent tranquillement. J'ai donné de la 
jalousie à un de vos amis et des miens, en lui 

1. Riclielet, Les plus belles lettres des meilleurs auteurs fran- 
çais, 1689, in-12, p. 276. — Sur le chevalier de Méré, voy. la 
Notice, p. 118. 



492 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

montrant votre biliet_, et l'assunint aussi que ja- 
mais ni lui ni Voiture n'ont rien fait de ce prix- 
là. Je ne sais si vous ne serez point surprise que 
je me sois vanté d'une faveur qui me devoit ren- 
dre assez heureux en moi-même sans la dire à 
personne. Mais_, Mademoiselle, si vous vouliez 
qu'elle fût secrète, il ne falloit pas m'écrire des 
choses qui vous donnent tant de gloire, et qui me 
sont si avantageuses. 



LAIÎIil-: DE FURETIERE A MADEMOISELLE DE ?CUDERY'. 

Sans date. 

Je suis trop honoré de la devise que vous avez 
faite pour moi', et je n'ai garde de manquer de 
vous en remercier : je ne vous remercie pas pour- 
tant de l'avoir faite si belle; vous n'en faites 
point d'autres, et rien ne part de votre esprit qui 
ne lui ressemble. Certainement, Mademoiselle, les 
devises qui sont difficiles ne le sont pas pour 
vous. Ce petit ouvrage, que M. de Gombauld appe- 
loit un grand travail, ne vous est véritablement 
qu'un jeu; et vous trouvez sans peine ce que les 
autres cherchent bien souvent sans le pouvoir 
trouver. Je voudrois bien vous rendre la pareille, 
et faire une belle devise pour M"'' de Scudéry. J'y 

1. Lettres choisies Je Messieurs de l'Académie, par M. Perrault. 
Paris, 1725, in-8", p. 36. 

2. « Une llamme qui sort d'un cœur posé sur un bûcher 
allumé, avec ce mot : pulchrius ai'Det, ou : vis major intus. » 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 493 

ai songé, j'y songerai encore; mais je crains bien 
d'avoir la destinée de ce bonhomme.... dont je 
vous ai parlé quelquefois. Vous devriez, Made- 
moiselle, oublier un moment d'être vous-même, et 
faire votre devise; j'entends une devise de louange, 
et non pas de modestie; une devise qui marque 
l'admiration où nous sommes d'un mérite aussi 
extraordinaire que le vôtre. Mais, je le vois bien, 
vous voulez vous en tenir à cette devise cruelle*, 
qui est une prescription^ de l'Amour, et qui nous 
fait entendre qu'il faut se borner, quand on vous 

voit, aux sentiments qu'on a pour M''® N Quel 

moyen. Mademoiselle, que vous soyez précisément 
obéie, et qu'on ne vous aime pas plus que vous ne 
vous aimez vous-même? Le P. B*** et moi ne vous 
parlons jamais de ce que vous ne voulez jamais 
entendre. Nous disons même dans le monde que 
nous avons en vous une illustre amie : mais, dans 
le fond de l'âme, nous sommes vos très-humbles et 
très-obéissants amans. Après cela, je l'adopterois, 
cette devise cruelle, et me ferois honneur de l'avoir 
faite; j'en serois par tout estimé; mais que m'en 
reviendroit-il? Rien, Mademoiselle, sinon d'avoir 
flatté votre humeur lière et dédaigneuse, et de 
n'en être pas mieux pour cela dans un cœur aussi 
aimable et aussi impénétrable que le vôtre. 

1. « Une rose environnée d'épines, avec ce mot: pungit et 
PLACET. Et encore cette autre : un chien à rattache, avec ce 
mot de Pétrone : cave, cave canem. » 

2. Ne faudrait-il pas lire : proscription? 



494 CORRESPONDANCE CHOISIE. 



M. DE PERTUIS, GOUVERNEUR DE COURTRAY, A MADEMOI- 
SELLE DE SCUDKRY, SA BONNE AMIE*. 

Sans date. 

Vous ne connoissez pas la vie de l'armée; elle 
a ses charmes, et quand on l'a goûtée, on ne sau- 
roit s'en passer. Nous avons peut-être plus de 
peine que vous; mais nous avons aussi plus de 
plaisir. Pour ce qui est des périls dont vous me 
parlez, je ne vous répondrai pas comme le fit le 
baron de *** à Gassion, qui Texliortoit à la bra- 
voure : Je rirai bien si tu meurs devant moi. Je vous 
dirai seulement, que si l'on étoit immortel dans 
vos îles enchantées, j'irois volontiers participer à 
votre immortalité; mais puisque ce bienheureux 
séjour n'a pas un si beau privilège, je ne risque 
rien ici qu'il ne faille perdre ailleurs; et j'aime 
autant être tué par un carabin de Nuremberg, que 
par un médecin de Montpellier. Je suis. 
Mademoiselle, 

Votre très-humble, etc., 
Pertuis. 



1. Lettres choisies de Messieurs de V Académie, pai' Perrault, 
p. 38. 

Guy, comte de Pertuis, gouverneur des ville et châtellenie de 
Courtray, par provisions du 7 février 1669, maréciial de camp 
suivant promotion du 7 octobre 1677, mort le 7 juillet 1694. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 495 

LE LABOUREUR A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '. 

Ce samedi matin. 

Le beau temps est venu, et les cerises s'en 
vont : j'ai peur, Mademoiselle, que si vous ne 
faites bientôt ici une promenade, vous n'y en trou- 
viez plus. Je ne vois qu'une chose qui la doive re- 
tarder, qui est que la santé du R. P. Bouhours ne lui 
pût pas permettre encore de sortir, ou que vous 
voulussiez que M. de Pellisson fût de la partie. En ce 
cas-là, nous attendrons tant qu'il vous plaira; nous 
laisserons passer les cerises, et nous vous donne- 
rons des prunes et des pêches qui les vaudront 
bien. Au reste, Mademoiselle, je n'entends pas 
que le R. P. Bouhours et 31""' sa sœur tiennent la 
place d'aucune autre personne. J'attends toujours 
M. Nublé et M. Ménage. J'en dirois autant de 
M. de Pellisson, et ce seroit de bon cœur, mais 
c'est une étrange chose que la Cour. J'appréhende 
que quand le Roi seroit ici, il ne pût s'en séparer 
pour vous faire compagnie. Je m'en rapporte à 
vous : ordonnez-en comme il vous plaira; mais 
faites votre compte que je vous attends, et surtout, 
Mademoiselle, quand vous voudrez venir, faites- 

1. Cabinet de M. Rathery* 

Louis Le Laboureur, poëte, frère aîné de l'historien, né en 
1615, mort en 1679. Il dédia à M^'*^ de Scudéry une pièce mêlée 
de vers et de prose, qui a pour titre : La Promenade de Saint- 
Germain. Paris, 1669, in-12. Dans cette pièce datée de Mont- 
morency, il rappelle, p. 9, une visite qu'on lui avait faite dans 
la saison des cerises. 



496 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

moi la grâce de nous avertir deux ou trois jours 
auparavant. 

Je suis votre très-humble et très-obéissant 
serviteur, 

Le Laboureur. 



LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

D'Arras, 10 mai. 

On m'a tant fait d'honneur ici en votre considé- 
ration, Mademoiselle, que je ne puis en partir 
sans vous en faire mes remercîments. Il ne se peut 
rien ajouter à la manière dont M. de Montplaisir^ 
m'a reçu. J'ai bien reconnu par là le pouvoir que 
vous avez sur lui, et que c'est vous qui êtes le 
lieutenant de Roi ici. Il m'a régalé chez lui; il m'a 
offert son carrosse pour aller à Douay, a pris la 
peine de me venir visiter chez nous : du reste, il 
n'a rien oublié pour me faire comprendre combien 
•il vous honore et vous estime. Aidez-moi, Made- 
moiselle, à lui en faire de dignes remercîments. 
Vous y êtes obligée, puisque c'est en votre consi- 
dération qu'il a fait tout cela, et pour m'obliger 
extrêmement. Faites de sorte que j'aie un peu de 

1. Études religieuses, etc., par dis Pères de la Compagnie de 
Jésus, t. V, p. 609. 

2. Le môme que le poëte dont les OEuvres sont ordinaire- 
ment réunies h celles de Lalane. Il élail lieutenant de Roi à 
Arras bien avant 1671, année que la Biographie universelle in- 
dique comme celle de sa nomination, et au moins dès le mois 
de juillet 165^, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Espagnols. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 497 

part de ses bonnes grâces : car on a fort en^ie 
d'être de ses amis dès qu'on a le Jjonheiir de le 
connoître : je vous laisse faire cela. En partant, je 
laisse le pauvre M. de Verduc en mauvais état 
pour sa santé; j'en suis inquiété. Je laissai au 
P. Fallu, ami du P. Bouliours, quinze pistolespour 
sa dispense, et deux pour l'habiller un peu honnê- 
tement pour entrer à Cluny. Ayez la bonté de me 
faire savoir de vos nouvelles, je vous en prie; j'en 
pourrois recevoir à Bruxelles, si vous preniez la 
peine d'adresser vos lettres à M. de Gourville dans 
dix ou douze jours; l'abbé de Chaumont le con- 
noît. On ne peut pas être si longtemps éloigné de 
vous sans savoir de vos nouvelles. Vous voulez 
bien que je salue M. de Pellisson pour qui je con- 
tinue toujours à prier Dieu; car le bon Dieu nous 
le doit, étant aussi homme de bien qu'il est. 
N'allez pas vous aviser, s'il vous plaît, Mademoi- 
selle, de nous faire la guerre pendant que je vas 
être Flamand. Je ne vous demande que deux mois 
de temps; après, vous ferez ce qu'il vous plaira 
pour vos prétentions sur le Brabant. Je suis, avec 
mon respect ordinaire, à vous en N. S. 

Rapin de la G'*^ de Jésus. 



REGNIER DESMARAIS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

Ce vendredi à midi. 
Votre laquais ne me donna pas l'autre jour le 

1. Cabinet de M. Moulin, avocat. 

32 



498 CORRESPONDANCE CPIOISIE. 

loisir, Mademoiselle^ de vous remercier sur le 
champ des beaux vers que vous m'avez fait la 
grâce de m'envoyer, et je faisois état de vous en 
aller remercier dès le lendemain. Mais depuis cela, 
il m'est survenu des affaires qui m'ont empêché 
de vous aller rendre mes devoirs comme je sou- 
haitois. En attendant que je le puisse^ je ne veux 
pas différer. Mademoiselle, à vous témoigner com- 
bien j'ai été satisfait de votre dernier madrigal. 
Les dernières choses que vous faites l'emportent 
toujours sur les premières, mais il n'y a que vous 
seule qui puissiez l'emporter sur vous-même. Je 
ne saurois en même temps vous rendre d'assez 
grands remercîments des marques de bonté et 
de considération dont vous m'honorez. Croyez, 
s'il vous plaît. Mademoiselle, que vous n'en sau- 
riez jamais avoir pour personne qui ait plus de 
respect et plus de vénération pour vous que j'en ai, 
et qui soit plus absolument votre très-humble et 
très-obéissant serviteur. 

Régnier Desmarais. 



LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD A MADEMOISELLE DE SCUDERY'. 

Le 12 de novembre. 

Puisque les reproches que M™* Duplessis vous 

1. D'après un fac-similé. — Leltre communiquée par M. Ré- 
gnier, qui doit la comprendre dans l'édition des Œuvres de 
la Boche foucauld, pour la Collection des grands Écrivains de la 
France. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 499 

a faits m'ont valu la plus agréable et la plus obli- 
geante lettre du monde^ je devrois^ ce me semble, 
Mademoiselle, lui laisser le soin de vous faire 
paroître combien j'en suis touché, pour m'attirer 
encore de nouvelles grâces; mais, quelque avan- 
tage que j'en puisse recevoir par là, je ne puis me 
priver du plaisir de vous témoigner moi-même 
ma reconnoissance, et de vous dire la joie que 
j'ai de croire avoir un peu de part en votre amitié. 
Je ne parlerois pas si hardiment, si j'avois moins 
de foi en vos paroles, et c'est par cette confiance 
seule que je me tiens si assuré de la chose du 
monde que je souhaite le plus. Je suis ravi de la 
belle action de M. de Savoie; j'espère que la clé- 
mence viendra à la mode, et que nous ne verrons 
plus de malheureux. J'écrirai à un de nos amis, et 
je vous supplierai même de lui vouloir faire tenir 
ma lettre, puisque vous me le permettez. 

Faites-moi l'honneur de croire, Mademoiselle, 
que j'ai plus d'estime et de respect pour vous que 
personne du monde, et que je suis passionnément 
votre très-humble et très-obéissant serviteur. 

LAR0CH&F0UCA.ULD. 



LE MÊME A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

Ce 7 décembre. 

Je vous suis sensiblement obligé. Mademoiselle, 
de votre souvenir et du présent que vous me fai- 

1. Cabinet de M. Ghambry. 



500 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

tes ; rien n'est plus beau que ce que vous m'avez 
envoyé, et rien au monde ne me peut toucher 
davantage que la continuation de vos bontés. J'en 
recevrai une marque qui me sera très considérable 
si vous me faites obtenir quelque part dans l'a- 
mitié de M. Renier'; personne assurément ne 
l'estime plus que moi. Je vous dois déjà tant de 
choses que je pense que vous voudrez bien que je 
vous doive encore celle-ci. 

Je vous demande encore d'être persuadée de 
mon respect et de ma reconnoissance, et que je 
suis plus que personne du monde 

Votre très-humble et très-obéissant serviteur. 

Larochefoucaild. 



LA COMTESSE DE LAFAYETTE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*. 

Sans date. 

Je ne vous puis dire, Mademoiselle, quelle est 
ma joie quand vous me faites l'honneur devons sou- 
venir de moi, et quand je reçois des marques de 
ce souvenir par des choses qui me donnent par 
elles-mêmes un si véritable plaisir. Vous êtes tou- 
jours admirable et inimitable; il ne se peut rien 
de plus divertissant et de plus utile que ce que 
vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer; vous 
seule pouvez joindre ces deux choses. Je voussup- 

1. Peut-être Régnier Desmarais? 

2. Tiré de VAWum des Lettres de M'"" de Sévigné, édition 
Hachette. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 501 

plie de croire que si ma santé me le permettoit, 
j'aurois souvent l'honneur de vous rendre mes 
devoirs. 

La c''*" de la Fayette. 



NANTEUIL A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '. 

Mademoiselle, 
Votre générosité m'offense, et n'augmente point 
du tout votre gloire, du moins selon mon opinion. 
Une personne comme vous, à qui j'ai tant d'obli- 
gations, que je considère si extraordinairement, 
et pour laquelle non-seulement je devrois avoir 
fait tous les efforts de ma profession, mais avoir 
témoigné plus de reconnoissance à toutes ses civi> 
lités que je n'ai fait, m'envoyer de l'argent et vou- 
loir me payer en princesse un portrait* que je lui 

1. Cabinet de M. Chambry. 

2. Qu'est devenu le portrait de MiiedeScudéryparNanteuil? 
Existe-t-il dans quelque dépôt public ou dans quelque collec- 
tion particulière? Il n'a sans doute pas été reproduit par la 
gravure, car on le trouverait dans l'œuvre du maître, ou dans 
les cabinets du temps. Il semblerait cependant résulter d'une 
note manuscrite de l'abbé Mercier de Saint-Léger sur les 
marges du XV^ volume de Niceron, page 139 (Exemplaire de 
la Bibliothèque nationale}, que ce portrait, quoique rare, se 
trouvait encore vers la fin du siècle dernier. « Nanteuil dessina 
et grava le portrait de M^'^^ de Scudéry qui, se trouvant aussi 
laide qu'elle l'était réellement, garda la planche et n'en laissa 
tirer qu'un petit nombre d'épreuves; aussi sont-elles fortrares 
et recherchées des amateurs. > 

Si cette perte est réelle, elle est d'autant plus legrettable 
que le talent de Nanteuil nous aurait donné de l'auteur de 



502 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

dois il y a si longtemps, est sans doute pousser 
trop loin la générosité, et me prendre pour le plus 
insensible de tous les hommes. Vous me permet- 
trez donc, Mademoiselle, de vous en faire une pe- 
tite réprimande, et comme vous me permettez en- 
core de chérir tout ce qui vient de vous, je prends 
volontiers la bourse que vous avez faite, et vous re- 
mercie de vos louis, que je ne crois pas être de 
votre façon! Cependant, si en quelque jour un peu 
moins nébuleux qu'il n'en fait en ce temps-ci, vous 
me vouliez donner deux heures de votre temps 
pour aller achever chez vous l'habit de votre por- 
trait, je serois ravi de me rendre ponctuel à vos 

Clélie et du Grand Cyrus une image fidèle, tandis que nous en 
sommes réduits au portrait do W^'^ Chéron gravé par J. G. 
Wille, et à celui de la collection Desrochers, qui ont entre eux 
fort peu d'analogie. 

Lorsque Nanteuil envoya à Mi'« de Scudéry le portrait qu'il 
avait fait d'elle d'après nature, ainsi que le montre la lettre ci- 
dessus, il l'accompagna des vers suivants : 

Elle est savante et sage autant qu'on le peut être; 
Son esprit a charmé les plus rares esprits. 
Nanteuil, si ton pinceau la fait bien reconnoltre, 
Tu te rends immortel avccque ses écrits. 

W^° de Scudéry lui répondit : 

Je ne sais rien, Nanteuil, je dis la vérité • 
Une femme savante est souvent incommode, 
Elle a l'esprit contraint et n'est guère à la mode ;, 
Mais pour me bien louer, parle de ma bonté : 
C'est la seule vertu dont je fais vanité. 

Elle fit encore sur son portrait le quatrain suivant : 

Nanteuil en faisant mon image, 
A de son art divin signalé le pouvoir; 
Je hais mes yeux dans mon miroir, 
Je les aime dans son ouvrage. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 503 

ordres. J'aurois la liberté de vous expliquer plus 
franchement mes sentiments, parce que cela ne 
m'attaclieroit pas si fort que quand je travaille au 
visage, et après avoir achevé de vous rendre ce 
petit service, je conviendrois de m'estimer heureux 
puisque vous auriez une autre vous-même près de 
vous qui vous persuaderoit éloquemment que je 
suis. 

Mademoiselle, 
Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

Nantëuil. 



GEORGE DE SCUDERY A MADAME L'ABBESSE DÉ CAEN *. 

Paris, 7 avril 1660. 

Un homme moins glorieux que je ne le suis, 
Madame, auroit cherché l'appui de sa sœur au- 
près de vous, et tâché de tirer ses avantages de 
l'honneur que vous lui faites de l'aimer, mais je 
vous avoue que j'aime mieux devoir ma gloire à 
ma hardiesse qu'à sa faveur, et que si je puis ob- 
tenir celle de votre amitié, je veux vous la devoir 
toute entière. Comme l'obligation en sera plus 
grande, mareconnoissance le sera aussi, et comme 
vous n'appellerez personne au partage de la grâce, 
personne rie partagera mon ressentiment. Je vous 
le confesse. Madame, j'ai le cœur plus élevé que 

1. Poésies d'Anne de Roha7i-Soubise et Lettres d'Éléonore de 
Rohan-Montbazon, abbesse de Caen et de Malnoue. Paris, 1862, 
page 1^8. 



504 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

ce roi qui^ tout Espagnol qu'il étoit, se contentoit 
d'être appelé le mari de la reine, et si vous ne me 
regardiez que comme frère de Sapho, vous ne rem- 
pliriez pas du tout mon ambition. Personne ne 
sait mieux que moi ce qu'elle vaut, car je l'ai 
faite ce qu'elle est; mais, avec tout cela, Madame, 
je ne lui veux point devoir votre bienveillance, 
parce que nous changerions de fortune et que je 
lui devrois plus qu'elle ne me doit. Cependant, 
comme il faut connoître pour aimer, je vous en- 
voie de quoi me connoître, c'est le portrait d'un 
héros où j'ai employé tout mon art, et comme vous 
avez l'âme grande, j'espère que la peinture du 
plus grand homme de la terre ne vous déplaira 
pas trop, et qu'après avoir enduré que ma sœur 
vous peigne, vous souffrirez quelque jour que son 
frère prenne ses couleurs et ses pinceaux pour 
vous peindre, afin que vous puissiez juger de la 
diversité des manières, et connoître en même 
temps le dessein que j'ai d'être toujours 

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

De Scudéry. 



LE MÊME A M. DE SAINTE-MARTHE*. 

Sans date. 
Monsieur, 
N'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, je 
n'aurois pas aussi la hardiesse de vous faire une 

1. Cabinet de M. Boulron. — Voyez la Notice, page 20. 



CORRESPONDANCE CHOISIE. 505 

prière, si elle ne regardoit votre gloire aussi bien 
que ma satisfaction; mais ne cloutant point que 
vous ne soyez sensible à cette noble passion des 
grandes âmes, j'ose vous dire qu'après avoir as- 
semblé les portraits de tous les illustres de notre 
nation, je croirois n'avoir rien fait si je n'avois 
celui du grand Scévole, et comme je sais que vous 
en avez un, je vous supplie, Monsieur, de me le 
vouloir prêter pour en tirer une copie ; je le con- 
serverai avec soin, et vous le renvoyerai dans peu 
de jours. Je m'assure que vous ne condamnerez 
pas mon dessein, puisqu'il n'a pour objet que la 
réputation d'un homme à qui vous devez la vie ; 
et, pour vous montrer que c'est dans votre maison 
que je cherche les grands personnages, mon laquais 
a ordre de vous faire voir le portrait de votre 
grand oncle. Que si mon nom par malheur n'a 
pas l'honneur d'être connu de vous , notre ami 
commun, M. Colletet, vous assurera qu'on me 
peut confier toute chose, et moi je vous assurerai 
qu'après cette grâce je serai toute ma vie. 
Monsieur, 
Votre très-humble et très-obéissant serviteur, 

De Scudéry. 



MADAME DE LONGUEVILLE A GEOUGE DE SCUDÉRY '. 

Moulins, 29 août 1654. 
Ça été par vraie honte que j'ai été si longtemps 

1. Cabinet de M. Rathery. 



506 CORRESPONDANCE CHOISIE. 

sans faire réponse ù votre dernière lettre, car elle 
étoit si pleine de remercîments que je ne trouvois 
pas bien fondés^ qu'en vérité je ne savois du tout 
qu'y répondre; car enfin je ne prétends pas que 
le petit présent que je vous ai fait* vous montre 
toute ma reconnoissance. Je prétends seulement 
qu'il vous la marque^ et qu'en vous faisant sou- 
venir de moi, il vous remette dans la mémoire une 
personne qui a gravé dans la sienne ce que vous 
avez fait pour elle, et qui, n'étant pas née tout à fait 
bassement, ne peut être aussi touchée de votre géné- 
rosité sans souhaiter qu'une meilleure fortune lui 
fournisse les occasions de contribuer à rendre la 
vôtre proportionnée à votre mérite. 

Anne-Geneviève de Bourbon. 

P. S. J'ai mandé mes sentiments sur Alaric à 
M. Chapelain; il vous les auroit dit sans doute, 
s'il ne s'étoit pas imaginé que vous les devinez ai- 
sément, et que vous êtes fort persuadé que les 
gens qui n'ont pas tout à fait méchant goût ne 
peuvent qu'admirer ce qui part de votre esprit. 
Je vous prie que M"" de Scudéry sache par votre 
moyen que je conserve pour elle toute l'estime 
qu'elle mérite. 

1. Il s'agit de son portrait enrichi de diamants qu'elle lui 
avait envoyé. — Voyez la Notice, page kb. 



CHOIX 



DE 



POÉSIES 



t 




CHOIX 



POESIES. 



Impromptu fait au donjon de Vincennes en visitant la cha7nbre 
où le prince de Condé avoit été prisonnier. 

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier 
Arrosa d'une main qui gagna des batailles, 
Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles, 
Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier'. 



Stances sur la Paix*. 

Taisez-vous, trop aigres trompettes 
Qui chassiez au printemps tous les braves du Cours, 

Laissez entendre les musettes, 

Voici le règne des Amours. 
La paix s'en va bientôt rétablir son empire 
Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire. 



1. Voyez la lettre à Godeau, du mois d'octobre 1650, p. 226. 

i. Ces stances inédites, dont nous possédons une copie de la main 
de Conrart avec la désignation de M"' de Scudéry pour auteur, se 
rapportent évidemment à la fin de la guerre de la Fronde. 



510 CHOIX DE POÉSIES. 



Vous qui faisiez les insensibles 
Et qui par vanité pensiez l'être toujours, 

Vous ne serez plus invincibles, 

Voici le règne des Amours. 
La paix s'en va bientôt rétablir son empire 
Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire. 



Vous, belles, qui par mille charmes 
Etes avec raison l'ornement de nos jours, 

Que vous ferez verser de larmes ! 

Voici le règne des Amours. 
La paix s'en va bientôt rétablir son empire 
Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire. 



A M. Conrart, sur un cachet qu'il donna à l'auteur *. 

Pour mériter un cachet si joli, 
Si bien gravé, si brillant, si poli, 

Il faudroit avoir, ce me semble. 

Quelque joli secret ensemble; 

Car enfin les jolis cachets. 

Demandent de jolis billets. 

Mais, comme je n'en sais point faire. 

Que je n'ai rien qu'il faille taire. 

Ni qui mérite aucun mystère, 

Il faut vous dire seulement 

Que vous donnez si galamment 
Qu'on ne peut se défendre 
De vous donner son cœur, ou de le laisser prendre. 



1. Voy. la Notice, pages 69 et 100. 



1 



CHOIX DE POÉSIES. 511 



Billet en vers à M. de Charleval ' . 

Qu'une louange délicate 

Nous touche, nous plaise et nous flatte, 

N'en doutez point. 
Mais, pour bien goûter cette gloire, 
II faut, Damon, la pouvoir croire, 

C'est là le point. 

Voilà, Monsieur, par où je me sauve du danger où 
vos ingénieuses louanges m'ont exposée. Si je pouvois 
me laisser persuader, j'aurois trop de vanité. 

Mon cœur que la raison éclaire 
Méprise de l'encens vulgaire, 

N'en doutez point. 
Mais rejeter par modestie 
Le plus pur encens d'Arabie, 

C'est là le point. 



Requête ou Placet des Arnaiis contre les Filous *. 

Prince, le plus aimable, et le plus grand des Rois, 
Nous venons implorer le secours de vos lois : 
Tout l'état amoureux vous adresse ses plaintes ; 
Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes. 
Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux, 
L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous. 
La nuit, si favorable aux flammes amoureuses, 
A beau nous préparer les faveurs précieuses, 
Sans respecter ce Dieu, les voleurs indiscrets 
Troublent impunément ces mystères secrets ; 

1. M" do la Bibliothèque nationale. Fonds français, 22 557 
p. 91. 

2. Pour cette pièce et les suivantes, voy. la A^oîVce, pages 102, 
103, etc. 



512 CHOIX DE POÉSIES. 

Chaque jour leur audace éclate davantage, 

On ne va plus la nuit sans soudrir quelque outrage; 

On trompe d'un jaloux les regards curieux, 

Mais d'un filou caché l'on ne fnit point les yeux. 

Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte, 

On ne peut se glisser oar une fausse porte. 

Et seul au rendez-vous si l'on veut se trouver, 

On est déshabillé devant que d'arriver. 

La nuit dont le retour ramène les délices, 

Ces paisibles moments à l'amour si propices, 

Destinés seulement à de tendres plaisirs, 

Ne sont plus employés qu'à de fâcheux soupirs. 

Les maris rassurés, les mères sans alarmes 

Dans un si grand désordre ont su trouver des charmes. 

La nuit n'est plus à craindre à leur esprit jaloux, 

Ils dorment en repos sur la foi des filous. 

Ils aiment le plaisir qui nous tient en contrainte 

Et la frayeur publique a dissipé leur crainte. 

vous qui dans la paix faites couler nos jours. 

Conservez dans la nuit le repos des amours; 

Que du guet surveillant la nombreuse cohorte 

Nous serve à l'avenir d'une fidèle escorte, 

Qu'ils sauvent des voleurs tous les amans heureux, 

Et souft'rent seulement les larcins amoureux : 

Qu'ils nous ôtent la crainte, et qu'en toute assurance 

Nous goûtions les plaisirs de l'ombre et du silence. 

En faveur de l'amour finissez notre ennui. 

Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui : 

Ce Dieu, dont le pouvoir domine tous les autres, 

En vous donnant ses lois semble avoir pris les vôtres; 

Il garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux, 

Il commande partout et n'obéit qu'à vous, 

Il sépare de vous l'éclat de la couronne. 

Et fait qu'on aime en vous votre seule personne. 

Plaisir que rarement les Rois peuvent goûter, 

Et duquel toutefois vous ne pouvez douler. 

Ainsi puisse le ciel, pour vous faire justice. 

Au moindre de vos vœux être toujours propice, 

Épargner vos souhaits, prévenir vos désirs. 

Et remplir votre cœur de joie et de plaisirs! 

Mais comme il n'en est pas hors l'amoureux empire, 

Et qu'un roi ne peut être heureux s'il ne soupire, 

Puissiez-vous, de l'amour secrètement charmé, 



CHOIX DE POÉSIES. 513 

Toujours fort amoureux, être toujours aimé. 
Et sans vous désirer de nouvelles conquêtes, 
Puissiez-vous demeurer en l'état où vous êtes ! 



Réponse des Filous à la Requête des Amans. 

Prince, dont le seul nom fait trembler tous les Rois, 
Suspendez un moment la rigueur de vos lois ; 
Souffrez que les voleurs vous demandent justice 
Contre de faux amans tout remplis d'artifice : 
Si l'on les croit, ils sont de nous fort mal-traités, 
Nous nous opposons seuls à leurs félicités, 
Nous troublons leurs plaisirs, les nuits les plus obscures 
N'ont plus pour leur amour de douces aventures. 
Où sont-ils les amans que nous avons volés? 
Commandez qu'on les nomme et qu'ils soient enrôlés. 
Hélas! depuis dix ans que nous courons sans cesse, 
Nous n'avons pu trouver ni galant, ni maîtresse, 
Et pour notre malheur nous n'avons jamais pris 
Ni portraits précieux, ni bracelets de prix : 
En vain sans respecter plumes, soutane et crosses, 
Nous avons arrêté et chaises et carrosses; 
Nous ne trouvons jamais, où s'adressent nos pas. 
Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas, • 
Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune, 
Dont la foule, grand Roi, souvent vous importune; 
Mais de tendres amans, vrais esclaves d'amour. 
On en trouve la nuit aussi peu que le jour. 
C'étoit au temps jadis que les amans fidèles 
Pour tromper les Argus montoient par les échelles. 
Qu'on les voloit sans peine au premier point du jour. 
Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour. 
Sous votre grand aïeul, d'amoureuse mémoire, 
Les filous nos ayeux, célèbres dans l'histoire. 
Ne passoient pas de nuits sans prendre à des amans 
Des portraits enrichis d'or et de diamans, 
Et chacun, sans placet, sans tant de doléance, 
Rachetoit son portrait et payoit le silence. 
C'est ainsi qu'on aimoit en ce siècle si doux, 
Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous; 

33 



514 CHOIX DE POÉSIES. 

Mais aujourd'hui qu'Amour daigne suivre la mode, 

Que le moindre respect passe pour incommode, 

Nous trouvons tout au plus quelques pauvres coquets 

Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets; 

Ils courent nuit et jour, se tourmentant sans cesse, 

Sans jamais enrichir ni voleurs ni maîtresse. 

Qu'ils marchent hardiment, ils font peu de jaloux 

Et n'ont à redouter ni martyrs ni filous. 

Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte 

Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte; 

Mais la licence règne avecque tant d'excès, 

Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets ; 

Ne les écoutez pas, ils sont pleins d'artifice, 

Prononcez cet arrêt tout rempli de justice : 

Un amant qui craint les voleurs 
Ne mérite pas de faveurs. 



Vers envoyés à Mlle de Scudêry, pour accompagner une corbeille 
pleine de bijoux dont les Filous lui faisoient présent pour ses 
étrennes. 

Ces hommes redoutés que l'on nomme Filous, 
Dont vous avez pris la défense, 
Sont de leur gloire trop jaloux 
Pour demeurer dans le silence : 
Ils parlent, mais bien faiblement, 
N'ayant aujourd'hui la puissance 
De marquer leur reconnoissance 
Que par des souhaits seulement. 



Si la fortune favorable 
Jetoit un doux regard sur eux, 
Et que, devenant plus traitable. 
Elle favorisât leurs vœux. 
Quand du butin ils feroient leur partage. 
Le plus riche seroit pour vous faire un hommage. 



CHOIX DE POÉSIES. 515 



Tous les jours, en faisant leurs courses, 
Ils rapportent assez de bourses, 
Dont l'espoir les va devançant; 
Car pipés de leur bonne mine, 
Quand au fond on les examine, 
On n'y rencontre que du vent. 



Telle est celle que dans ce jour 
Nous vous présentons pour étrenne. 
Nous en avons fait choix sur plus d'une douzaine. 
Prises en ville, ou dans la cour, 
Car la nuit nous ne savons pas 
Où le hasard guide nos pas. 



Nous prîmes la même journée 
Le bracelet plein de petits bijoux, 
Qu'une dame peu fortunée, 
Venoit de recevoir avec un billet doux. 
La belle, croyant nous toucher, 
Nous en conta toute l'histoire, 
Que sans peine elle nous fît croire, 
Mais nos cœurs furent de rocher. 



Si nous vous sommes nécessaires, 
Sans vous faire tant de discours, 

Nous quitterons en tout temps nos affaires. 
Pour vous offrir notre secours ; 

Dans le besoin sonnez fort votre cloche. 
Soudain le Balafré, la Roche, 
Bras-de-fer et Roland-sans-Peur, 
Vous serviront avec ardeur, 
Car ce sont des gens sans reproche. 



516 CHOIX DE POESIES. 

Réponse de Mlle de Scudéry à une jeune demoiselle qu'elle 
soupçonne lui avoir fait cette galanterie. 

Votre injustice est sans égale, 
De faire parler des filous, 
Lorsque d'une main libérale 
Vous donnez d'aimables bijoux. 



Croyez-moi, charmante Célie, 
Vous ne sauriez vous déguiser 
Et votre Muse est trop polie, 
En vain elle veut m'abuser. 



Je connois sa délicatesse. 
Son air charmant et ses appas. 
Et je ne sais quelle tendresse 
Que les autres Muses n'ont pas. 



En vain le Balafré, la Roche 
Entreprendroient de me duper. 
Et je vous fais un doux reproche 
De me vouloir toujours tromper. 



Vous savez pourtant trop bien feindre 
Et mon cœur vous feroit pitié, 
S'il commençoit un jour à craindre 
D'être surpris en amitié. 



Reprenez-vous, chère Célie, 
Et promettez-vous désormais, 
Que soit sérieux, soit folie. 
Vous ne me tromperez jamais. 



CHOIX DE POÉSIES. . SI' 



A MADEMOISELLE DE SCUDERY. 

Madrigal sur ce qu'elle a dit au sujet des vols qu'on a voulu 
faire chez elle'. 

Afin d'écarter de chez vous 

Tous les voleurs et les filous, 

Vous prenez grand soin de répandre 
Que vous n'avez pour biens que l'esprit et le cœur. 
Sapho. je ne veux point redoubler votre peur, 
Mais si l'on croit jamais qu'on puisse vous les prendre. 

Tel vous paroît homme d'honneur 

Qui bientôt deviendra voleur. 

M. BOSQUILLON. 



Madrigal sur le précédent. 

Votre esprit droit, votre bon cœur 
Ne sont point gibier à voleur; 
Mais pour la richesse infinie 
De votre admirable génie, 

Sapho, que tous les jours on lui fait de larcins! 

Des muses comme vous en la plus haute place 
De tout temps ce sont les destins; 
Et jusqu'au sommet du Parnasse 
On vole avec bien plus d'audace 
Qu'on ne fait sur les grands chemins. 

M. Petit (de Rouen). 



1. Sur ces vols qu'il ne faut pas confondre avec V Affaire des Filous, 
voy. la lettre à Boisot, du 7 mars 1G9I, p. 319, ci-dessus. 



518 CHOIX DE POÉSIES. 

LA TUBÉREUSE. 

A Célie, le jour de sa fête. 

Angélique ou Célie, ou tous les doAix ensemble, 

Malgré toutes les fleurs que ce beau jour assemble, 

Je veux tous vos regards, toute votre amitié, 

Ou ne leur rien laisser que regards de pitié. 

Des bords de l'Orient je suis originaire, 

Le soleil proprement se peut dire mon père, 

Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas, 

Et ce n'est point à lui que je dois mes appas. 

Je l'appelle en raillant le père des fleurettes, 

Du fragile muguet, des simples violettes, 

Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour, 

Mais de qui les beautés durent à peine un jour. 

Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite, 

J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite. 

Des roses et du lis j'ai le brillant éclat, 

Et du plus beau jasmin le lustre délicat ; 

Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre, 

Et les plus grands des Rois me souffrent dans leur chambre. 

Faut-il vous dire tout? votre esprit est discret; 

Je vais lui confier mon plus galant secret : 

J'ai su plaire à Louis à qui tout voudroit plaire ; 

Ne me regardez plus comme une fleur vulgaire. 

A son cœur de héros, à ses exploits guerriers, 

On eût dit que son cœur n'aimoit que les lauriers, 

Que seule à ses faveurs la palme osoit prétendre ; 

Cependant il me voit d'un regard assez tendre. 

Après un tel honneur, cédez, moindres beautés, 

Vous avez plus de nom que vous n'en méritez. 

Vous, Célie, excusez si j'ai l'âme hautaine, 

Et si dans mes discours je parois un peu vaine. 

Par l'avis de Sapho je demande vos chants, 

Si chéris des neuf sœurs, si doux et si touchants, 

Pour publier partout du couchant à l'aurore. 

Que je suis sans égale en l'empire de Flore, 

Que le triste Hyacinthe avec tous ses appas, 

Et cette fleur qui suit mon ])ère pas à pas. 

Les roses de Vénus nouvellement écloses, 



CHO^X DE POÉSIES. &19 

Ajax si renommé dans les métamorphoses, 
La fleur du beau Narcisse, et la fleur d'Adonis, 
Toutes doivent céder à la fleur de LOUIS. 



LES JASMINS JONQUILLES. 

A M. Vabbé Régnier. 

Madrigal. 

Cinq ou six petits arbrisseaux, 

Qui l'an prochain seront plus beaux, 

Venons en corps demander place 

Sur votre agréable terrasse. 
Si des autres jasmins nous n'avons pas l'éclat, 
Notre parfum du moins est bien plus délicat; 

Et nos petites fleurs écloses 

N'entêtent pas comme les roses. 
Nous ne disputons rien au superbe oranger, 
Sous son ombre humblement nous voulons nous ranger; 

Mais sachez que Sapho nous aime 

Avec une tendresse extrême; 
Et que ce qui doit rendre un présent précieux, 
Consiste à nous donner ce qu'on aime le mieux. 



Sur la mort d^Anne d^Autriche*. 

Janvier 1666. 

Anne, dont les vertus, l'éclat et la grandeur 
Ont rempli l'univers de leur vive splendeur, 

1. Voyez, sur les circonstances où ces vers furent composés, la 
lettre à Boisot, du 22 mai 1693, p. 363. M"* de Molteville les a insé- 
rés dans ses Mémoires, Paris 1855, t. IV, p. 451, les faisant précéder 
du passage suivant : « Peu après la mort de la reine mère , l'illustre 
M"° de Scudéry fit ces vers à sa louange, qui méritent d'être conser- 
vés à la postérité. » 



520 CHOIX DE POÉSIES. 

Dans la nuit du tombeau conserve encor sa gloire, 
Et la France à jamais aimera sa mémoire. 
Elle sut mépriser les caprices du sort, 
Regarder sans horreur les horreurs de la mort, 
Affermir un grand trône et le quitter sans peine; 
Et pour tout dire enfin, vivre et mourir en Reine. 



f 



Sixain sur la conquête de la Franche- Comté. 

Les héros de Tantiquité 

N'étoient que des héros d'été : 
Ils suivoient le printemps comme des hirondelles, 
La Victoire en hiver pour eux n'avoit pas d'ailes; 
Mais malgré les frimas, la neige et les glaçons, ^ 

Louis est un héros de toutes les saisons. T 



Madrigal sur la Paix. 

Jamais on n'avoit tant vanté 
Ni campagne d'hiver, ni campagne d'été. 
Quand Louis revenoit suivi de la Victoire. 

Quelle est cette nouvelle gloire! 
Sur ses propres exploits a-t-il pu renchérir, 
Après tant de succès sur la terre et sur l'onde? 

Oui, car donner la Paix au monde 

C'est plus que de le conquérir. 



Autre. 

Dès que tu fais un pas, l'Europe est en alarmes, 

Et contre l'effet de tes armes 

Rien ne pourroit la soutenir. 
Mais dans un calme heureux tu gouvernes la terre; 

Quand on peut lancer le tonnerre , 

n est beau de le retenir. 



CHOIX DE POÉSIES. 521 



A rillustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être*. 

D'où viennent ces lauriers si verts, si précieux ? 
Sortent-ils de la terre ou tombent-ils des cieux? 
Et d'où partent ces vers pleins d'esprit et de grâce, 
Dont le tour délicat tous les autres efface? 
Généreux inconnu, pourquoi vous cachez-vous? 
Le plaisir d'obliger est un plaisir si doux! 
Je vous cherche partout, et ne vous puis connoître; 
Êtes-vous mon ami? Ne le pouvez-vous être? 
Vous contenterez-vous de n'être qu'estimé? 
En ne se nommant pas on ne peut être aimé. 
Soyez du moins jaloux de votre propre ouvrage ; 
Nos plus rares esprits viennent lui rendre hommage. 
Il n'a qu'un seul défaut qui se corrigera : 
Mettez-y votre nom, et rien n'y manquera. 



Aux Demoiselles de Saint-Cyr. 

Vous de qui l'innocence et la noble jeunesse 

S'élève au pied du Trône à l'ombre d'un grand Roi, 

Voulez-vous recueillir le fruit de sa largesse? 

Du Roi de l'univers apprenez bien la loi. 

De la nouvelle Esther^ admirez la sagesse, 

Sa rare piété, sa prudence et sa foi. 

Ne demandez au ciel ni grandeur, ni richesse, 

Dont le frivole éclat rend nos yeux éblouis; 

Mais par des vœux ardents et remplis de tendresse. 

Abrégeant vos souhaits, demandez-lui sans cesse, 

Pour vous, pour nous, pour tous, qu'il conserve Louis. 



1. L'auteur de l'ode envoyée à Sapho, au nom des Dames, avec une 
guirlande de lauriers d'or émaillés de vert, était M"= de la Vigne. 
Voyez la Notice, p. 102. 

2. M""' de Maintenon. 



522 CHOIX DE POÉSIES. 

Sur la naissance du duc de Bourgogne (1682). 

Venez, heureux enfant, venez à la lumière : 

Vous allez commencer une illustre carrière; 

Et le soleil qui naît aux bords de l'Orient 

N'a pas, à sa naissance, un éclat si riant. 

Tout brille autour de vous; les jeux, les ris, la gloire, 

Parent votre berceau comme un char de victoire. 

Mais, ô royal enfant, quand on sort des héros 

On ne vit pas longtems dans les bras du repos. 

Hâtez-vous, que le corps, l'esprit et le courage 

Forcent les lois du tems et les règles de l'âge. 

Passez ra|)idement les frivoles plaisirs, 

Et concevez bientôt d'héroïques désirs. 

Vous pourrez surpasser tous les princes du monde, 

De vos premiers exploits couvrir la terre et l'onde, 

Digne de votre nom, être admiré de tous, 

Et voir toujours Louis bien au-dessus de vous. 

Éclairer tous vos pas, vous servir de modèle, 

Être du roi des rois une image fidèle. 

Le bonheur des François, l'âme de ses États, 

Et l'exemple éternel de tou« les Potentats. 



Pour Monseigneur le duc de Bourgogne, faisant Vexercice 
avec les Mousquetaires devant le Roi. 

Quel est ce petit mousquetaire 
Si savant en l'art militaire. 
Et plus encore en l'art de plaire? 
L'énigme n'est pas mal aisé : 
C'est l'Amour, sans autre mystère, 
Qui pour divertir Mars, s'est ainsi déguisé. 



Sur ce que ce jeune Prince ne trouva pas bon qu'on l'eût 
comparé à l Amour. 

Prince consolez- vous d'être un petit Amour, 
Imitez bien Louis, vous serez Mars un jour. 



CHOIX DE POÉSIES. 523 

Portrait de il/™'' la duchesse de Bourgogne. 

Avoir tous les appas de l'aimable jeunesse, 
Joindre avec la beauté l'esprit et la sagesse, 
Suivis d'un air charmant qu'on ne peut exprimer, 

C'e'st ce qu'on trouve en la princesse, 
Qu'on ne se lasse point de voir et d'admirer, 
Et qui de tous les cœurs sait se faire adorer. 



La Fauvette à Sapho, en arrivant à son petit bois^ suivant 
sa coutume, le Ib d'' avril. 

Plus vite qu'une hirondelle. 
Je viens avec les beaux jours, 
Comme fauvette fidèle, 
Avant le mois des amours. 



J'ai trouvé sur mon passage 
Un spectacle fort nouveau, 
Pour m'expliquer davantage. 
C'est le Doge et son troupeau '. 



Quoi, lui dis-je, entrer en France 
Et vous montrer en ces lieux! 
Oui, dit-il, par la clémence 
Du plus grand des demi-dieux. 



Son cœur toujours magnanime 
Ne pouvant se démentir. 
Veut oublier notre crime, 
Voyant notre repentir. 

1, Louis XIV ayant fait bombarder Gènes en 1684, à cause des in- 
telligences que cette ville entretenait avec l'Espagne, le doge Fran- 
cesco Maria Imperiali vint en France, accompagné de quatre séna- 
teurs, et fit à Versailles sa soumission au Roi, le J 5 mai 1685. 



524 CHOIX DE POÉSIES. 



Ah! m'écriai-je, ravie, 
Ce héros par son grand cœur 
Pardonne à qui s'humilie, 
Et de lui-même est vainqueur. 



Dieux! quel bonheur est le vôtre, 
D'aller recevoir sa loi ; 
Je n'en voudrois jamais d'autre, 
Mais ce bien n'est pas pour moi. 



C'est assez que ma maîtresse 
Souflre que ma foible voix, 
Chante et rechante sans cesse 
Qu'il est le phœnix des Rois. 



Allez, Doge, allez sans peine 
Lui rendre grâce à genoux : 
La République romaine 
En eût fait autant que vous. 



A M. de CoulangeSj à Rome. 

Madrigal. 

Quoi, cette muse si jolie 

Qui sait badiner sagement 

Et toujours agréablement, 

Se taira-t-elle en Italie? 

Je lui demande trait pour trait 

Un bon et fidèle portrait 

D'un Pape que tout le monde aime 

Je me connois bien en tableaux, 

Celle muse en fait de fort beaux, 

Sa manière n'est pas la même : 



CHOIX DE POÉSIES. 52b 

Jamais sur le Parnasse on ne vit rien de tel, 
Elle est tantôt Callot et tantôt Raphaël. 



Réponse de M. de Coulanges. 

Sapho, qui va trop loin se perd : 

Je crains un labyrinthe, 
Le chemin ne m'est point ouvert 

Pour aller à Corinthe. 
Vous demandez de ma façon 

Le portrait du Saint-Père : 
Pour chanter le grand Otlobon ' 

Il faudroit un Homère''. 



COULANGES A MADEMOISELLE DE SCUDERY. 

Sur Tair : Quand je suis une fois en débauche. 

Sapho, j'ai longtemps hésité, 

Mais il faut que je chante 
Le retour de votre santé ; 

Ce beau sujet me tente. 
Quand la fièvre vous fait souffrir 

Ce n'est qu'une querelle, 
Eh quoi! jamais peut-on mourir 

Quand on est immortelle? 



Réponse de Mademoiselle de Scudéry» 

Vous louez trop flatteusement 
Une pauvre mortelle. • 

1. Ottoboni, pape qui succéda à Innocent XI, sous le nom d'A- 
lexandre VIII. 

2. Ces deux pièces se trouvent dans le Recueil des Œuvres choisies 
de Coulanges, 1698, t. I, p. 256, ou t. II, p. 69. 



526 CHOIX DE POÉSIES. 

Je sais bien qu'en vers quand on ment 

Ce n'est que bagatelle ; 
Mais, pour ne vous rien déguiser, 

Je ne saurois me rendre. 
Car il faudroit pour m'apaiser 

Le portrait d'Alexandre'. 



Sur le jiortrait de feu M. le duc de Montausier"^. 

C'est là de Montausier l'héroïque visage, 

C'est là son air si grand, et si noble, et si sage, 

C'est tout ce qu'il nous laisse après avoir été. 

triste souvenir! quand je mets tout ensemble, 

Son esprit, son savoir et son cœur indompté, 

Fier, bon, tendre, constant, rempli de piété. 

Hélas, je cherche en vain quelqu'un qui lui ressemble. 



Sur la mort de Vabbé Boisot (1694). 

Quoi ! cet illustre abbé si bon, si vertueux. 
Si savant, si poli, d'un cœur si généreux, 
Qui connoissoit si bien le merveilleux Acante*, 
Dont il étoit aimé d'une amitié constante, 
A subi de la mort les implacables lois! 
Ah ! d'un si rare ami la perte surprenante 

Rend ma douleur si violente 
Que je crois perdre Acante une seconde fois. 

1. Alexandre VIII, pape. 

2. Voir, sur la mort de M. de Montausier, p. 353. 

Une lettre inédite de M"" de Scudéry à Huet renferme ce passage : 
« Voici quatre vers de M. Petit de Rouen, sur ceux que vous louez 
trop: 

t Vos sept vers valent un volume. 
• C'est du grand Montausier le plus riche tableau, 
« Mais, Saplxo, vous savez faire voler la plume 
« Où ne peut aller le pinceau. • 

3. Pellisson. 



CHOIX DE POÉSIES. 527 

Madrigal de M^^^ Descartes sur la fauvette de Sapho. 

Voici quel est mon compliment 

Pour la plus belle des fauvettes, 

Quand elle revient où vous êtes : 
Ah ! m'écriai-je alors avec étonnement, 
N'en déplaise à mon oncle, elle a du jugement'. 



l'anneau d'horace. 

A A/i'« de Scudéry, en lui envoyant un anneau d'or, dans lequel 
est enchâssée une agate antique où le iwrtrait d'Auguste est 
gravé en relief. 

L'aimable courtisan d'Auguste, 
Horace, dont la lyre enchanta les humains, 
Portoit au doigt ce petit buste 
Du plus grand de tous les Romains. 

Pour louer ce maître du monde, 
Qui, l'honorant d'un si beau sort, 

1. M"' de Scudéry a tant de fois fait allusion à ces vers qu'ils doi- 
vent trouver place ici, bien que déjà cités dans une lettre à Huet, 
de 1689, p. 313. Voyez aussi, p. 54, 112, 395. 

La Fontaine a traité agréablement du système de Descartes sur 
l'âme et l'intelligence des bêtes, dans sa première fable du dixième 
livre, adressée à M™" de la Sablière. 

On voit dans le Recueil de poésies du P. Bouhours la réponse de 
M"° de Scudéry à M"*' Descartes : elle est intitulée : Sapho à l'illustre 
Cartésie, et se termine par les deux quatrains suivants où elle lui fait 
des reproches de son absence : 

Après cela, Cartésie, 
Pour vous parler franchement, 
11 m'entre en la fantaisie 
De vous gronder tendrement. 



De ma fauvette fidèle 
Vous avez tous les appas, 
Vous charmez aussi bien qu'elle, 
Mais vous ne revenez pas. 



528 CHOIX DE POÉSIES. 

Lui fit sentir sa main en bienfaits si féconde, 
Ce portrait Tinspiroit d'abord. 

Mais, Sapho, si jadis cette puissante image 
Sut réchauffer d'un feu si charmant et si doux, 

A qui convient si bien qu'h vous 

Ce reste de son liéritage? 

Les Grâces comme à hii, sur cent sujets divers, 

Vous ouvrent leur noble carrière, 
Et son âme en vos mains passe encor tout entière, 
Quand le nom de Louis, sur Taile de vos vers, 
Ainsi qu'en un char do lumière, 
Vole aux deux bouts de l'univers. 

Que dis-je ! Horace même auroit manqué d'haleine, 

Et n'auroit pu vous imiter, 
S'il eût eu comme vous sur les bords de la Seine 

Tant de miracles à chanter. 

Qu'auroit-il dit de Mons, de Besançon, de Lille 
Et de tant d'ennemis, avec un bras d'Achille, 

Repoussés en tant de façons ? 
Peut-être qu'au milieu de ces riches moissons. 

Sa muse impuissante et stérile, 
N'auroit pu lui fournir que de trop foibles sons. 

Peut-être que l'anneau qui fit couler sa veine 
Parmi tant de rayons n'auroit de rien servi, 
Et que son œil surpris n'eût soutenu qu'à peine 
Les hauts faits qui l'auroient ravi. 

Mais Louis d'un regard fait cent fois plus qu'Auguste 

N'eût fait avec mille regards, 
Sapho, quand votre esprit et si vif et si juste. 
Sous des tas de lauriers nous peint ce nouveau Mars. 

Pour moi, malgré ma longue absence, 
Je crois revoir encor ce Héros de la France, 
Quand mon zèle, à mes yeux, retraçant ce vainqueur, 
Chaque instant offre à ma mémoire 
Le portrait que toute sa gloire 
A si bien gravé dans mon cœur. 

De Bétoulaud. 



CHOIX DE POÉSIES. 529 

Réponse de i!/"" de Scudéry à M. de Bétoulaud. 

L'Anneau d'Horace est précieux, 

Il plaît à tous les curieux; 

Mais, Damon, l'oserois-je dire? 

J'eusse bien mieux aimé sa lyre. 

Peut-être me la cachez-vous, 

Et vous chantez d'un air si doux, 

Si noble, si haut, et si juste 

Un héros bien plus grand qu'AugusIe, 

Quej'ai sujet de soupçonner 

Que vous pouviez me la donner. 

Quoi qu'il en soit, je vous la laisse, 

Je n'aurois pas assez d'adresse 

Pour en tirer un son charmant; 

Mais je chanterai hardiment 

Que la vérité toute pure, 

Sans ornement et sans figure. 
Suffit pour faire voir que les héros romains 
N'étoient près de Louis que des fantômes vains, 
Et que le faux éclat de leurs vertus payennes 
Est terni pour jamais par ses vertus chrétiennes. 
Quand il répand son âme au pied de nos autels 
Il ne compte pour rien ses lauriers immortels. 
Et cette humilité, qui n'eut jamais d'exemple, 
Lui fait bien plus d'honneur que n'auroit fait un temple. 



Aux habitants de Gironne, 169^1. 

Lorsque vo's Rois étoient de vrais Rois catholiques, 

Saint Narcisse' prioit pour vous; 
Mais lorsqu'il voit Nassau, chef de tant d'hérétiques. 
Suborner votre prince et s'unir contre nous, 

Ce saint qui sert un Dieu jaloux, 

Et qui ne veut point de partage, 
Cesse de protéger un prince si peu sage, 

Et par un équitable choix 
Se range du parti du plus juste des Rois. 

L Évêque de Gironne au iv siècle et martyr lors de la persécution 
de Dioclélien. Voy. les Acta Sanctorum, à la date du 18 mars. 

34 



530 CHOIX DE POESIES. 

Sentiment généreux, ou Réponse de JW"« de Scudéry aux vers d'un 

de ses amis qui la (lattoit d'immortalité. % 

f 
Quand l'aveugle destin auroit fait une loi 

Pour me faire vivre sans cesse, 

J'y renoncerois par tendresse, 

Si mes amis n'étoient immortels comme moi. 



Autre réponse à un madrigal où on la traitait encore 
d'immortelle. 

Votre madrigal est joli, 

Il est agréable et poli ; 

Vous me louez de bonne grâce : 

Mais pour cette immortalité ^ 

Dont on parle tant au Parnasse, ^ 

Hélas ! ce n'est que vanité. 
Car à la fin, Damon, le plus grand nom s'efface 

Dans la sombre postérité : 
Et si le ciel vouloit contenter mon envie 
J'en quitterois ma part pour un siècle de vie. 



Vers adressés à il/"' de Scudéry. 

Sapho, l'ornement de nos jours, 

Toi qui fis de si beaux modèles 
Des plus hautes vertus, des plus chastes amours, 

Pour les héros et pour les belles, 
Qui, sans les imiter, les admirent toujours, 

Et qui n'en sont pas plus fidèles ; 

Tous ces chefs-d'œuvre précieux 
Assurent à ton nom une immortelle gloire, 
Et t'ont placée au rang des filles de mémoire 
Pour chanter les exploits et les amours des dieux. 

De Callières'. 

1. La Science du Monde, 1717, in-12. 



CHOIX DE POÉSIES. 531 



Épitaphe de M^^" de Scudéry. 

Ci-gît la Sapho de nos jours, 
Qui sur la Grecque eut l'avantage 
D'accorder les tendres amours 
Avec la raison la plus sage. 
Jeux innocents, prenez le deuil, 
Muses, pleurez sur son cercueil 
La perte de vos plus doux charmes, 
Beau sexe, fondez-vous en larmes; 
Votre principal ornement 
Est caché dans ce monument. 

M™'" d'Oseville. 



FIN. 



) 



TABLE. 



Avant-propos ^ 

NOTICE SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 

Ghap. I. — Famille. — Premières années. — Séjour 

en Provence. 1607-16^7 1 

Chap. IL — Le Cyrus. — La Clélie, etcT, etc. — Les 

Samedis. — Pellisson.— Réaction littéraire. IS'i 7-1659. k2 
Chap. III."— Affaires domestiques. — Les Conversations 

Morales. — Succès académiques. — Illustres amitiés. 

Vieillesse et fin. 1660-1701 99 

Appendice à la Notice - 139 

CORRESPONDANCE. 

Lettre de M"« de Scudéry à M. Chapelain [mars ou avril 

1639] 143 

— au même [mars ou avril 1639J 145 

Lettre de Chapelain h M'i^ de Scudéry (mars ou avril 

1639) ; 147 

Lettre de M'i'^' de Scudéry à M"«Robineau, Rouen, 5 sep- 
tembre 1644 148 

— à M^'^ Paulet, Avignon, 27 novembre 

1644. , 155 

— à la même, Marseille, 13 décembre- 

1644 159 

— à M'i° de Chalais, Marseille, 13 décembre 

1644 166 

— à M"e Paulet, Marseille , 27 décembre 

1644 ' 170 

— à M'i'^Robineau, Marseille, 3 janvier 1645. 174 
Lettre de Chapelain à M"«de Scudéry, Paris, 19 janvier 

1645 177 



534 TABLE. 

Réponse de M'i^ de Scudéry à M. Cliapelain. Marseille, 

31 janvier 1645 181 

Lettre de M'^'= de Scudéry au même, sans date .... 183 

— à M"" Paulet, Marseille, 13 mars 1645. . 186 

— à la même, Marseille, 28 mars 1645 . . 191 

— à la marquise de Montausier [août 1645], 196 

— à Mil" Paulet, Marseille, 10 décembre 

1645 200 

— à M"'^ Dumoulin, Marseille, 21 aoiit 1647. 204 

— à M. Conrart [1647] 207 

— à M. Chapelain 7 [décembre] 1649 .. . 208 

— à M. Godeau, évêque de Grasse et de 

Vence, Paris, 22 février 1650 210 

— au même, 8 septembre 1650 215 

— au même, octobre 1650 222 

— au même, 4 novembre 1650 227 

— au même, 18 novembre 1650 234 

— au même, 30 décembre 1650 236 

— au même, 2 mars 1651 241 

— il M. Chapelain, 25 avril 1653 246 

Lettre du Mage de Sidon (Godeau) à Sapho (M"" de Scu- 
déry), Vence, 7 février 1654 249 

Réponse de Sapho au Mage de Sidon, 29 mars 1654 . . 251 

Lettre de M'^'^ de Scudéry au même, 19 juin 1654. . . 252 

— à M™*' la comtesse de Maure, octobre 1655. 254 

— à une personne inconnue qui lui avoit 

envoyé un présent, mai 1656 ..... 255 

Lettre de Pellisson à Mi'« de Scudéry, 9 octobre 1656. . 258 
Réponse de Sapho à Herminius (Pellisson), 10 octobre 

1656 263 

Réplique d'Herminius à Sapho, 13 octobre 1656 .... 265 

Lettre de M. de Bouillon à M'i^de Scudéry, 21 mai 1657. 267 

Réponse de Mi'"-' de Scudéry à M. de Bouillon 268 

Lettre de M^''^' de Scudéry à M. .de Raincy, Athis, sep- 
tembre 1657 268 

— auMagedeSidon, 21 octobre 1658 .... 271 

— à M""" la comtesse de Maure, juillet 1660. 273 

— à un auteur qui lui avoit envoyé une 

pièce intitulée : Le Louis d'Or (Isarn), 

1660 274 



TABLE. 535 

Lettre de M^e de Scudéry à M. Pellisson,les Pressoirs, 

septembre 1661 276 

— au même, septembre 1661 277 

— au même, 7 septembre 1661 279 

— à M. Huet, à Caeu [septembre 1661]. . 28^1 

— au même [fin de 1661] 286 

— Remercîment au Roi [octobre 1663]. . 287 

— à M. Huet, àCaen, 18 décembre [1663]. 289 

— à M. Colbert, ministre d'État [décembre 

1663] . 290 

— à M. Huet, à Caen [1664 ou 1665] .... 292 

— au même [1665 ou 1666] Ibid. 

— au même, vendredi [1670] 293 

— àP. Taisand, 19 juillet 1673 296 

— à M. Charpentier, de l'Académie française 

[1673] 297 

— à M. l'abbé Huet, à Aunay, 7 juillet 

1684 298 

— à M. de Vertron [1685 ou 1686] 299 

— au même [1685 ou 1686] 300 

— au même [1685 ou 1686] 301 

— à M. l'abbé Boisot, à Besançon, 2 no- 

vembre 1686 303 

— à M. l'évêque de Poitiers [février 168 7]. 304 

— à M. l'abbé Boisot, 12 septembre 1687. Ibid. 

— au même, 17 octobre 1687 306 

— au même, 19 août 1689 307 

— au même, 7 septembre 1689 309 

— au même, 7 octobre 1689 311 

— à M. Huet [1689] 312 

— à M. l'abbé Boisot, 22 mars 1690 . . . 313 
Réponse de W^<^ de Scudéry aux vers de M. le premier 

président de Guyenne [mai 1690] 315 

Lettre de W^^ de Scudéry à M. l'abbé Boisot, 16 mars 

1691 319 

~ àMiieBordey, 16 mars 1691 321 

— à M. l'abbé Boisot, 23 mars 1691. . , . 323 

— au même, 27 juillet 1691 325 

— au même, 29 août 1691 326 

— àM'i« Bordey, 29 août 1691 327 



536 TABLE. 

Lettre de M"" de scudéry à M. Huet, évoque d'Avran- 

ches, 25 octobre [16911 329 

— à M. l'abbé Boisot, 18 décenibi'e 1691. . 330 

— à M>"« de Chandiot (.M"« Bordey), 18 dé- 

cembre 1691 332 

— à M. Huet, évoque d'Avranches [fin de 

1691] 333 

. — à M. Tabbé Boisot, 17 janvier 1692. . . IbiJ. 

— au même, 5 avril 1692 336 

— au même, 30 avril 1692 337 

— au même, 10 mai 1692 3k0 

— au même, 31 mai 1692 3'»2 

— au même, 20 juillet 1692 3kk 

— au même, 20 septembre 1692 346 

— au même, 11 octobre 1692 348 

— au même, 3 novembre 1692 350 

— à M. Huet, évoque d'Avranches [1692] . 353 

— à M. Pabbé Boisot, 21 février 1693. . . 354 

— au même, 28 février 1693 356 

— au môme, 7 mars 1693 358 

— au même, 3 avril 1693 360 

— au même, 22 mai 1693" 362 

— au même, 7 juin 1693 365 

— au même, 15 décembre 1693 367 

— au même, 6 mars 1694 369 

— au même, 10 mars, 1694 371 

— au même, 24 mars 1694 372 

— au même, 20 mars 1694 373 

— au même, 7 avril 1694 374 

— à M. Huet, évêque d'Avranches, 4 juin 

[1694] 375 

— à M. Pabbé Boisot, 21 août 1694 ... 377 

— au même, août 1694 379 

— au même, 6 novembre 1694 380 

— à M™" de Chandiot, 20 avril [1695] ... 382 

— à la même, 15 mai [1695] 383 

— à M. Tabbé Nicaise, septembre 1695 . . 385 

— à M. Huet, évêque d'Avranches [1695] . 386 

— au même , 29 décembre [1695] .... 387 

— à M™« de Chandiot, 27 octobre 1699. 388 



TABLE. 537 

Lettre de M"" de Scudéry à M. Vallée, premier com- 
mis du contrôle général des finances, 

27 janvier [1701] 390 

— à M. Huet,évèque d'Avranches, 23 avril 

[1701] Ibid. 

— à M'ie Descartes, sans date 393 

Réponse de M'i» Descaries à M'''^ de Scudéry, sans date . 396 

Lettre de M^'^ de Scudéry à M"'^ Descartes, sans date. . 398 

Réponse de W^'^ Descartes à M'i« de Scudéry, sans date. 399 
Lettre de M'^^ de Scudéry à M'i" Descartes (en vers), sans 

date Wl 

Réponse de W^^ Descartes àM'i» de Scudéry, sans date. 402 

Lettre de M"« de Scudéry à M. Iluet, sans date .... 403 

— au même, sans date. 404 

— au même, 21 mai 405 

— à M. Sabatier, de TAcadémie d'Arles, 

sans date 406 

— à M. Nublé, sans date 407 

— à la Reine Christine, sans date 408 



LETTRES ADRESSÉES A M^''^ DE SCUDÉRY OU QUI LA CONCERNENT. 

Balzac à MUe de Scudéry, 25 juillet 1639 411 

Chapelain à la même, 4 août 1639. 414 

Godeau à la même. Grasse, 16 août 1641 416 

Chapelain à la même, 12 avril 1645 418 

Miii^ de Chalais à la même, Sablé, 28 juin 1647 421 

Mlle de Chalais à M"^ Paulet au sujet de Mi'«de Scudéry, 

Sablé, 28 juin 1647 424 

Chapelain à M'i^ de Scudéry, 17 juillet 1647 426 

Sarasin à la même, 30 décembre 1650 428 

La princesse Sybille de Brunswick à la même, Wolffea- 

buttel, 8 juillet 1654 433 

iMénage à la même, 1658 434 

Corneille (Pierre) à la même, Rouen, 16 décembre 1659. 437 

Réponse de Sapho à P. Corneille [16591 438 

Charpentier à M"e de Scudéry [1659] 439 

Brébeuf à la même, Rouen, 24 août [1660] 440 

LaCalprenède àlamême,Vatimesnil, 12 septembre 1661. 444 

35 



538 TABLE. 

CorLiiielli ù M">^ île Scudéry, Moiilpellici'. 7 seplembre 

1665 kkb 

Le P. Rapin à la même, 22 novembre 1665 kkl 

Heauvilliers, duc de Saint-Aignan, à la inênie,25 janvier 

1666 448 

Le P. Verjus à la même, 12 décembre 1666 kk9 

Forbin-Janson, évèque de Digne, à la même, Aix, 4 fé- 
vrier 1668 450 

Le même à la même, Aix, 12 février 1668 451 

Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, à la même, 6 avril 

[1668] 452 

Le même à la môme, 19 avril 1668 453 

Pellisson à la même, Chambord, 14 octobre 1668. . . . 455 

Le même à la même, Landrecy, 6 mai 1670 459 

Corbinelli à la même [vers 1670] 461 

Le P. Rapin à la même, Bàville, 21 septembre [1671J . 462 

Corbinelli à la même [1671] 464 

Mascaron, évêque de Tulle, h la même, Tulle, 5 juin 1673 465 

Deshoulières iM""') à la même, h'"" décembre [1676J. . . 466 

Bonnecorse à la même, Marseille, 20 mars 1681 .... 467 

Charleval à la même, Verneuil, 1683 468 

Maintenon (M™^ de) àlamême, Versailles, 19 août 1684 470 

Sévigné (M™« de) à la même, 11 septembre 1684 .... jbid. 

Dacier (M"'") à la même. Castres, 17 juillet 1685 .... 472 

Fléchier à la même, 26 décembre 1685 473 

Le P. Verjus à la même, Versailles, 25 novembre 1686. 474 
Christine, reine de Suède, à la même, Rome, 30 sep- 
tembre 1687 475 

Sévigné (M™« de) à la même [3 août 1688] 478 

Brinon (iM™^ de), supérieure de la Maison de Saint-Cyr, 

à la même, 3 août 1688 479 

Le P. Bouhours à la même [1688] 480 

Mascaron, évêque d'Agen, à la même, Montbran, 15 oc- 
tobre [1688] 481 

Le même à la même, 16 août [1691] 482 

Arnauld dePomponneàlamême, Versailles, 27aoùt 1691. 484 
Fontevrault (l'abbesse de) à la même, Fontevrault, 18 

octobre 1692 ,485 

Bossuet à M'ie Dupré, sur la mort de Pellisson, 14 fé- 
vrier 1693 486 



TABLE. 539 

.Bossuet à iMi'-^ deScudéry, sur le même sujet, 1693. . . 488 

Méré [le chevalier de) à la même, sans date 491 

Furetière à la même, sans date 'i92 

Pertuis (M. de) à lamême, sans date 494 

Le Laboureur à la même, sans date , . . . 495 

Le P. Rapin à la même, Arras, sans date 496 

Piegnier-Desmarais à la même, sans date 497 

Larochefoucauld (le duc de) à la même, sans date. . . . 498 

Le même à la même, sans date 499 

Lafayette (la comtesse de) à la même, sans date. . . . 500 

Nanteuil à la même, sans date 501 

George de Scudéry à M^^ Tabbesse de Gaen, 7 avril 1660. 503 

Le même à M. de Sainte-Marthe, sans date 504 

Longueville (M™*^ la duchesse de) à George de Scudéry, 

Moulins, 29 août 1654 505 

CHOIX DE POÉSIES. 

Impromptu fait au donjon de Vincennes 509 

Stances sur la Paix Ibid. 

A M. Conrart, sur un cachet 510 

Billet en versa M, de Charleval 511 

Requête, ou Piacetau Roi, des Amans contre les Filous. Ibid. 

Réponse des Filous à la Requête des Amans 513 

Vers envoyés à M^^^ ([q Scudéry pour accompagner une 

corbeille, etc 514 

Réponse de M'i'-' de Scudéry 516 

Madrigal de M. Bosquillon à M'^'^ de Scudéry 517 

Madrigal de M. Petit sur le précédent Ibid. 

La Tubéreuse à Célie le jour de sa fête 518 

Les Jasmins jonquilles à Tabbé Régnier 519 

Sur la mort d'Anne d'Autriche Ibid. 

Sixain sur la conquête de la Franche-Comté 520 

Madrigal sur la Paix Ibid. 

Autre Ibid. 

A l'illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être. 521 

Aux demoiselles de Saint-Cyr Ibid. 

Sur la naissance du duc de Bourgogne 522 

Pour Mgr le duc de Bourgogne faisant l'exercice. . . . Ibid. 



540 TABLE. 

Sur ce que ce jeune prince ne li'ouva pas bon qu'on l'eût 

coniparé à rAmour 522 

Portrait de M"'« la duchesse de Bourgogne 523 

La Fauvette à Sapho Ibid. 

A M. de Coulanges il Rome 524 

Réponse de M. de Coulanges 525 

M. de Coulanges à W'^' de Scudéry IbiJ. 

Réponse de M"« de Scudéry Ibid. 

Sur le |)ortrait du duc de Montausier 526 

Sur la mort de Fabbé Boisof Ibid. 

Madrigal de M"'' Descartes sur la Fauvette de Sapho. . 527 
L'anneau d'Horace à M^'^ de Scudéry, par M. de Bétou- 

laud Ibid. 

Réponse de M'i« de Scudéry 529 

Aux habitants de Gironne Ibid. 

Sentiment généreux de M"'' de Scudéry 530 

Réponse ii un madrigal où on la traitait d'immortelle. . Ibid. 

Vers à Mi'»-' de Scudéry, par M. de Callières Ibid. 

Épitaphe de Mi'*; de Scudéry, par M'"c d'Oseville .... 531 



FIN DE LA TABLE. 



12 709. — Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris. 











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55 » 








Historiettes de Tallemant desRéaux. 


6 vol. 


24 » 








Histoire anecdotique de la jeunesse 












de Mazarin 


I vol. 
I vol. 


3 5o 

8 » 






Souvenirs de M™' de Caylus . . . 




Mémoires du baron de Gleichen. . 


I vol. 


4 » 








Marie-Antoinette et la Révolution 












française 


I vol. 


4 » 








Vie de Madame de Lafayette. . . . 


I vol. 


5 » 






Typographie Lahure, rue de Fleuras, 


9, à Paris. 










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