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MADEMOISELLE
DE SCUDÉRY
SA VIE ET SA CORRESPONDANCE
UN CHOIX DE SES POESIES
MM. RATHEUY ET BOUTUON
PARIS
LÉON TECHENER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE UE l'arere-sec, 52
MDCCCLXXIII
MADEMOlSI^LLt:
DE SCUDÉRY
SA VIE, SA CORRESPONDANCE, &=•
PARIS. — TYPOGRAI'HIE LAHliKh)
Rue de rieuiii'i, 9
AJADKMOISELLb:
DE SCIIDËRY
SA VIE [LT SA CORKESPOXDANCE
UN CHOIX DE SES POESIES
MM. RAÏHERY ET BOUTRON
PARIS
LKON rKCHENEH, Ll BK A i R E-ÉDITEU K
K U F. DE 1. ' A K B K i: - S F. C , 5 2
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AYANT-PROPOS.
Un écrwaiii que nous aurons à citer souvent ,
parce quen traçant /'Histoire de la société fran-
çaise AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE, // a prïs pouv guùle
celle à qui le présent volume est consacre, M. Coun
sin, a exprimé plus dune fois le regret « quci la
fin du dix-septième siècle , ou dans le premier
tiers du dix-huitièrne, on n ait pas eu l'idée de
recueillir les petits vers si agréablement tournés
que 3P^^ de Scudéry laissait échapper en toute oc-
casion de sa veine facile, et qui charment ci la fois
r esprit et V oreille. On aurait pu y joindre, ajou-
lait-ilf un choix de lettres sérieuses ou badines
sorties de la même plume. Nous sommes assuré
quon eût composé ainsi un volume agréable. »
É Ce quon lïa pas fait alors, peut-être y ci-t-il
bien de la témérité à l'entreprendre aujourd'hui.
II AVANT-PROPOS.
uà latientïon du public semble si éloignée de ces
curiosités du passé. Et pourtant, eU-ce bien le
moment pour nous de dédaigner les pages bril-
lantes de notre histoire^ et l'élude de celte sociabi-
lité française qui reste une de nos gloires les plus
incontestées ? Or M"' de Scudéry a traversé tout
le dix-septième siècle ; ses écrits.^ son exemple, son
entourage, ont contribué à cet avènement de la
société polie qui en marqua la première moitié,
qui prépara les splendeurs de la seconde, et que
les nations voisines s'efforcèrent à V envi d imiter
de leur mieux. Sans doute elle mêla quelque mau-
vais goût Cl celte action salutaire; elle raffina sur
les sentiments, elle raffina sur le style. Il faut
que ses lecteurs en pre fuient leur parti. Après
tout, mieux vaut le langage des ruelles que celui
des clubs : n abuse pas qui veut de la politesse et
de l'esprit. Quant aux lectrices, nous comptons
sur leurs sympathies pour la bonne, F aimable ,
r ingénieuse M"^ de Scudéry, et, si elles étaient
tentées de se montrer sévères pour la précieuse ,
nous leur rappellerions ce qu un poète disait
A UNE DAME EN LUI ENVOYANT LES OEUVRES DE VOITURE *
Voici votre Voiture et son galant Permesse ,
Quoique guindé parfois, il est noble toujours;
AVANT-PROPOS. m
On voit tant de mauvais naturel de nos jours,
Que ce brillant monté m'a plu, je le confesse.
On voit (c'est un beau tort) que le commun le blesse,
Et qu'il veut une langue à part pour ses amours,
Qu'il croit les honorer par d'étranges discours ;
C'est là de ces défauts où le cœur s'intéresse.
C'était le vrai pour lui que ce faux tant biâmé ;
Je sens que volontiers, femme, je l'eusse aimé;
Il a d'ailleurs des vers pleins d'un tendre génie;
Tel celui-ci, charmant, qui jaillit de son cœur :
ce II faut finir mes jours en l'amour d'Uranie. »
Saurez-vous, comme moi, comprendre sa douceur * ?
Nous devons dire quelques mots sur la manière
dont nous avons compris nos devoirs d^ éditeurs^ et
sur le plan que nous avons suivi.
Il y a des auteurs dont le public veut tout con-
naître; il en est d'autres qu il lui suffit (T envisager
par leurs côtés les plus caractéristiques. Esquisser
leur pîiysionomie en la replaçant dans le milieu
qui t éclaire^ choisir parmi leurs productions ce
qui peut le mieux donner ridée de leur manière,
— V expression n'est pas déplacée quand il s^agit
de M"" de Scudér/, — en un mot être fidèle sans
1. Ulric Guttinguer, les lÀlas de Courcelles, 1842, p. 41.
M"° de Scudéry, on le verra, fut une des premières à prendre parti
pour le Sonnet d'Uranie, et l'on a surnommé Guttinguer « le dernier
des Uranins. »
IV AVANT-PROPOS.
se croire ohlig;é (Vclre complet , voilit le huf que
les éditeurs se sont propose' d atteindre .
Nous avons été particulièrement sobres dans le
choix des Poésies^ dont le principal me'ri te consiste
dans une grâce facile ou dans des allusions aux
événements du temps.
Mais nous avons du faire une place plus large
à la Correspondance^ en y comprenant non-seule-
ment les lettres écrites par il/"'' de Scudéry elle-
même ^ mais encore celles qui lui furent adressées
par ses contemporains. Les premières, malgré des
taches provenant de la négligence^ et, le plus sou-
vent, de l'affectation, ont une véritable valeur lit"
ter aire et historique. Les secondes donnent peut-
être une plus hcuite idée encore de celle à qui elles
s'adressent, par les témoignages de tendre amitié
et de haute estime qu^ elles renferment de la part
de correspondants tels que M""" de S év igné, la reine
Christine, le grand Corneille, Bossuet, Leihnitz.
Tout en consacrant aux unes et aux autres deux
séries distinctes, nous avons rapproché celles qui
se répondent, et ne sauraient être séparées sans
inconvénient.
Bon nombre des lettres que nous publions ici font
partie des Manuscrits Conrart à la Bibliothèque
AVANT-PROPOS. V
de r /Irsenal, ou des papiers de Pahbé Boisoi à la
Bd)Hothèque de Besançon . Beaucoup étaient éparses
dans des Mémoires, Correspondances ou recueils
du temps. Enfin, grâce à l'obligeance de certains
amateurs, les éditeurs ont pu , aux pièces tirées de
leurs propres portefeuilles, en joindre d'autres
pour la plupart inédites. Celles mêmes qui étaient
déjà connues par les publications de MM. de Mon-
merqué, Cousin, etc., ont été par nous, à V occasion,
complétées .^ rectifiées, remises à leur vraie place.
JSous devons déclarer, a ce propos, que nous avons
attaché aux dates une importance exceptionnelle,
et que, grâce à des recherches dont les lecteurs ne
soupçonneront gueres ï étendue et V opiniâtreté,
nous avons tenu à dater , — fût-ce approximati-
vement, et en distinguant toujours par des cro-
chets nos conjectures des indications fourmes par
les originaux eux-mêmes, — presque toutes les
lettres renfermées dans notre volume.
Nous n avons pu retrouver toutes celles dont
C existence nous est attestée par divers témoigna-
ges. Sans parler de la grande lettre à Jf"^ d'Âr-
pajon sur sa. retraite cuix Carmélites, de répïtre
de quinze pages à Bossuet au sujet de la mort de
Peilisson, il y a des séries entières de lettres de
VI AVANT-PROPOS.
ijy"* de ScLuU'ry ou à elle adressées, qui ont à peu
près entièrement disparu. Nous savons par Chape-
lain que Conrart lui écri^'ait en Provence m presque
toutes les semaines. » Ce même Chapelain ne pos-
sédait pas moins de soixante-dix-huit lettres de
Scudérj ou de sa sœur^ comme en fait foi le cata-
logue ou plutôt /'inventaire manuscrit de sa bi-
bliothèque. Elle dit elle-même quelque part : « fai
brûlé plus de cinq cents lettres de PelUsson du temps
de la Bastille. » Enfin elle resta en correspondance
jusqu'à la fin de sa i^ie avec d'anciens amis de
Pro\>ence : F orbin-J anson , Mascaron, Bonne-
cor se. Combien peu de ces précieux documents
soni parvenus jusquà nous ! Cet inventaire de nos
pertes^ quil nous aurait été facile de grossir, nous
avons tenu du moins à le présenter ici, dans l'es-
poir que le hasard ou ces indications mêmes en
pourront faire retrouver une partie.
I\ous avons eu pour le texte de notre auteur un
respect suffisant, mais non superstitieux . Sans
[altérer jamais, nous l'avons abrégé quelquefois ;
nous ne sommes pas parvenus à en faire dispa-
raître des répétitions inévitables dans les mentions
d'un même fait raconté à des personnes différentes,
ni des variations faciles à expliquer dans le style
AVANT-PROPOS. VII
dun auteur qui a vu la langue se transformer peu •
(huit une longue carrière touchant d'un bout à
Balzac et de l'autre à La Bruyère. Quant èi l'ortho-
graphe^ que 31"" deScudéry a également vue se mo-
difier , quelle a contribué ci modifier elle-même^
nous n avons pas hésité ci lui donner^ comme l'a
fait M. Cousin y les formes modernes, sauf certaines
particularités ou locutions , dont C absence aurait
produit Veffet d'une espèce d' anachronisme ,
Nom ne pouvions songer ci faire figurer dans ce
volume, même par extraits^ ni les Romans^ dont
M. Cousin a donné, surtout pour ce qui regarde le
Grand Cyrls, d'assez longs épisodes, ni même —
et nous le regrettons davantage — les Conversa.-
TiONS MORALES qui Constituent un ensemble de pré-
ceptes renfermés dans un cadre analogue et diffi-
ciles (i séparer. Nous avons du moins cherché, dans
la Notice et dans les notes, < à donner une idée de
ces compositions, et ci en tirer les éclaircissements
et les exemples qui pouvaient servir ci Vintelli-
gence de la vie et des écrits de l'auteur.
Parmi les personnes qui ont pris cl notre publi-
cation l'intérêt le plus actif, soit par des commu-
nications libérales, soit par des indications utiles,
nous devons mentionner s pécialemen iMM. le comte
Vlll AVANT-PROPOS.
de Clapiers^ Camoin et Blaiicard, à Marseille,
Octave Teissier, à Toulon; M. Toussaint, avocat au
Havre ; M. Tamizej de Larroque ; MM . Ravenelet
Baudement, de la Bibliothèque nationale ; Miller
et Ad. Régnier de l'Institut; C/iambry et Gau-
llder-la-Chapelle récemment enlevés à leurs goûts
studieux, et plusieurs autres amateurs tels que
MM, Dubrunjaut, J . Boillj, Moulin, Etienne
Charavay, etc.
NOTICE
SUR
MADEMOISELLE DE SGUDÉRY.
I
FAMTLLE. — PREMIERES ANNEES. — SEJOUR EN PROVENCE.
1607-1647.
En donnant ici, d'après le vœu d'un éminent
écrivain, un clioix de la correspondance et des
poésies de M"" de Scudéry, nous avons cru
nécessaire de le faire précéder d'une notice sur
sa vie, qui embrasse la presque totalité du dix-
septième siècle, et dont M, Cousin n'a retracé que
le milieu, correspondant à la date de la publica-
tion du Grand Cyrus. Il a concentré sur ce point
unique tout l'intérêt de son tableau, laissant dans
l'ombre ou n'éclairant que par reflet les autres
parties. Au milieu des plus p;rands succès litté-
raires de l'auteur, il n'a vu, il n'a voulu voir que
1
2 NOTICE
le Cuni^, et, dans ce qu'il a dit de la personne
même de Técrivain, il a presque complètement
passé sous silence ses dernières anmées, si bien
remplies par les préceptes et les exemples de tou-
tes les vertus d'un sexe dont, sauf la beauté physi-
que, elle posséda tous les agréments, sans en avoir
connu les faiblesses.
Mais, en racontant la vie de M"' de Scudéry, il
ne suffisait pas de retracer les événements d'une
existence bien moins accidentée que celle de ses
héros; il fallait la replacer au milieu du mouve-
ment littéraire et social qui en constitue le prin-
cipal intérêt. Ainsi donc, sa famille, ses amis, sa
vie commune avec son frère, les sociétés polies
qu^elle traversa ou qu'elle groupa autour d'elle,
son individualité comme femme et comme écri-
vain , la vogue et le déclin des genres de littéra-
ture dont elle fut la personnification la plus com-
plète, tels seront les principaux éléments de
l'étude qui va suivre.
Scudéry, Escudéry, Escudier, Escuyer, Senti fer
en latin, vieille famille d'Apt en Provence, y
figure sous ces différents noms, au moins depuis
le quatorzième siècle. Elle se disait d'origine ita-
lienne; on sait que c'était une manie assez com-
mune chez les familles provençales. Pithon-Curt
nous apprend qu'un Jean Scudéry épousa, par con-
trat passé à Lisle en 1360, Marguerite Isnard,
dotée par son père Hugues de 1000 florins d'or,
somme considérable pour le temps. Ce Jean Scu-
déry paraît être le même que mentionne Papon,
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 3
dans son Histoire de Provence, parmi les partisans
de Raymond IV, et dont les biens furent confis-
qués en 1367 par la reine Jeanne. Le premier
de ces auteurs parle aussi d'un Sébastien Scudéry
d'Apt qui se maria avec Lucrèce de Guast, suivant
contrat du 7 avril 1 480. A la même famille appar-
tenaient Jacques Escudiei', notaire à Apt en 1 535,
Jean Escudier, 3'' consul d'Avignon en 1 599 et en
1618, enfin Elzéar Escuyer ou Scudéry i, qui porta
les armes avec distinction et fut lieutenant de
Simiane de la Coste, gouverneur de cette ville
sous Charles IX. Vers la fin du seizième siècle,
son fils Georges; après s'être fait une certaine ré-
putation militaire dans son pays, quitta Apt, et,
sous le nom, désormais adopté, de Scudéry^, suivit
la fortune du seigneur de Brancas-Villars, d'abord
à Lyon, dont ce seigneur fut gouverneur pour la
Ligue, puis à Rouen, qu'il défendit contre Henri IV
et où Scudéry commandait le fort Sainte-Cathe-
rine', et enfin, lorsque son protecteur fut devenu
amiral de Villars et gouverneur du Havre, dans
1. Un historien de la ville d'Apt, Boze, lui donne le premier
de ces deux noms ; un autre, dont Thistoire est restée inédite,
Remerville, l'appelle Scudéry, et, en mentionnant Jacques
Escudier, notaire en 1535, dit positivement que la famille était
connue sous ce dernier nom depuis plusieurs siècles, lors-
qu'elle s'avisa de le changer en celui de Scudéry. Il est donc
probable que cette forme n'a été qu'une traduction après coup
du Scutifer des actes latins.
2. Cependant son acte de mariage, en 1599, porte encore :
Georges de Scudéry ou Lescuyer.
3. Les Fastes des rois de la Maison d^Orléans et de elle de
Bourbon (par le P. Du Londel). Paris, 1697, p. 110.
4 NOTICE
celle dernière YiUe où Georges de Scudéry aurait
été lieutenant ou plutôt capitaine des porls'.
Quoi qu'il en soit de ces antécédaits des Scu-
déry, qu'ils ne nous auraient pas pardonné d'o-
meltre, eux qui se piquaient tant d'armes et de
noblesse, notre Provençal transplanté en Norman-
die se maria en 1 599 à Madeleine de Goustimesnil,
d'une bonne fiimille de cette province, et en eut
Georges et Madeleine, nés tous deux au Havre, le
premier en 1G01, et la seconde en 1607'. Il est
diiïicile de séparer la biograpliie du frère d'avec
celle de la sœur, puisqu'ils vécurent ensemble jus-
qu'au mariage du premier, malgré la différence
de leurs caractères, « la sœur, dit M. Cousin,
étant aussi modeste qu'il était vain, et d'une hu-
meur aussi douce et facile qu'il l'avait fanfaronne
et querelleuse. >» Tallemant des Réaux, moins in-
dulgent, trace ainsi le même parallèle : « Sa sœur
a plus d'esprit que lui et est tout autrement rai-
1. Conrart nous paraît avoir un peu embelli la situation,
lorsqu'il parle « d'emplois considérables « qu'aurait eus ce per-
sonnage, « entr'autres la charge de lieutenant du Ilàvre-de-
Gràcc, place importante de la province, sous l'amiral de Villars
qui en était gouverneur. » Nous avons trouvé à la Bibliothèque
nationale une quittance du 20 avril 1605 signée : Georges de
Scudéry, capitaine des ports.
2. Tous les biographes de M'''' de Scudéry la font, naître
en 1607. Les bulletins de Clément, à la Bibliothèque nationale,
ajoutent la date du 15 novembre. D'un autre cùté, le regis-
tre des baptêmes de la paroisse de Notre-Dame, au Havre,
constatent que Georges fut baptisé le 22 août 1601, et Made-
leine le l*""" décembre 1608. Nous devons ces deux dernières
indications, ainsi que celle qui concerne l'acte de mariage du
père, à l'obligeance de M. G. Toussaint, avocat au Havre.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 5
sonnable^ mais elle n'est guère moins vaine. Elle
dit toujours : Depuis le renversement de notre
maison; vous diriez qu'elle parle du renversement
de l'Empire grec. » Si l'on en croit Conrart^ « le
duc de A'illars ayant succédé à l'amiral son frère
dans le gouvernement de Normandie^ sa femme
prit en telle haine ce lieutenant^ après l'avoir trop
aimé, qu'elle ruina toutes ses affaires. » Ici Con-
rart nous paraît être l'écho complaisant des fanfa-
ronnades de Scudéry. Toujours est-il que le père
en mourant^ comme il le dit : « ne laissa pas ses
affaires en bon état\ » La mère, femme de mérite,
donna ses soins' à la première éducation de sa fille,
mais elle ne tarda pas à suivre son mari^, et la
jeune Madeleine^ fut recueillie par un de ses oncles
qui avait l'esprit très-droit et très-cultivé, et qui
avait vécu à la cour de trois de nos rois *.
Ici nous ne pouvons mieux faire que de suivre,
en l'abrégeant, Conrart évidemment renseigné par
M"" de Scudéry elle-même sur les détails de sa
première éducation. « Son oncle, dit-il, lui fit ap-
prendre les exercices convenables à une fille de
1. Un document cité par M. Livel, Précieux et Précieuses,
2« édition, p. 209, nous le montre emprisonné pour dettes, à
la date du 23 octobre 1610.
2. D'après la même autorité, le père serait mort en 1613, et
la mère six mois après.
3. Tout cela est un peu arrangé dans le Cyrus : « Sapho
n'avoit que six ans lorsque ses parents moururent. Il est vrai
qu'ils la laissèrent sous la conduite d'une parente qui avoit
toutes les qualités nécessaires pour bien conduire une jeune
personne. » T. X, 1. ii.
k. Conrart. — EInge de M"' de Scudéry, par Bosquillon.
6 NOTICE
son âge et de sa condition, l'écriliire, l'ortho-
graphe, la danse, à dessiner, à peindre, à tra-
vailler en toutes sortes d'ouvrages. De plus, comme
elle a\ oit une humeur vive et naturellement portée
à savoir tout ce qu'elle voyoit faire de curieux et
tout ce qu'elle entendoit dire de louable, elle apprit
d'elle-même les choses qui dépendent de l'agri-
culture, du jardinage, du ménage de la campagne,
de la cuisine; les causes et les effets des maladies,
la composition d'une infinité de remèdes, de par-
fums, d'eaux de senteur et de distillations utiles
ou galantes, pour la nécessité ou pour le plaisir.
Elle eut envie de savoir jouer du luth, et elle en
prit quelques leçons avec assez de succès; mais,
comme elle tenoit son temps mieux employé aux
occupations de l'esprit, entendant souvent parler
des langues italienne et espagnole, et de plusieurs
livres écrits en l'une et en l'autre, qui étoient dans
le cabinet de son oncle et dont il faisoit grande
estime, elle désira de les savoir, et elle y réussit
admirablement. Dès lors, se trouvant un peu plus
avancée en âge, elle donna tout son loisir à la lec-
ture et à la conversation, tant de ceux de la mai-
son qui étoient très-honnêles gens et très-bien
faits, que des bonnes compagnies qui y abon-
doient tous les jours de tous côtés'. »
On devinerait sans peine que les romans
tinrent une grande place dans ses lectures, quand
même on n'aurait pas sur ce point le témoignage
1. Gonrart, Mémoires, p. 613.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDERY. 7
de Tallemant et le sien propre. Elle en recevait un
peu de toutes mains, si l'on en croit ce que ra-
conte le premier, comme le tenant de la bouche
même de M"'' de Scudéry : « qu'un D. Gabriel,
feuillant, qui étoit son confesseur, lui ôta un
livre de ce genre, oi^i elle prenoit beaucoup de plai-
sir, » mais pour lui en donner d'autres qui ne
valoient guère mieux, et qu'il finit par lui laisser
le tout, en disant à la mère « que sa fille avoit
l'esprit trop bien fait pour se laisser gâter à de
semblables lectures. » Il ajoute que le conseiller
huguenot Claude Sarrau lui en prêta d'autres en-
suite'.
Enfin il faut rapprocher ces renseignements de
ce qu'elle nous apprend elle- même à ce sujet dans
une lettre adressée à Haet lors de la publication
du Traité de ce dernier sur Vorigine des Romans
(1670). « Vous avez précisément choisi les romans
qui ont fait les délices de ma première jeunesse
et qui m'ont donné l'idée des romans raisonnables
qui peuvent s'accommoder avec la décence et
l'honnêteté, je veux dire Théagme et Cliariclée,
Théoghie et Charide, ainsi que Y Aslrée ; voilà pro-
prement les vraies sources oi^i mon esprit a puisé
les connoissances qui ont fait ses délices. J'ai seu-
lement cru qu'il falloit un peu plus de morale,
1. Tallemant des Réaux, Historiettes; Scudéry et sa sœur,
t. VII, p. 49 et SLiiv., édition de MM. de Monmerqué et Paulin
Paris. L'Historiette de M™" de Villars, ibid.^ t. I, p. '218, nous
fournit un nouvel exemple des renseignements que M^''^ de
Scudéry avait fournis h Tallemant sur les hommes et les cho-
ses de sa jeunesse.
8 KOTlCE
afin (le les éloigner de ces romans ennemis des
bonnes mœurs qui ne peuvent que faire perdre le
temps. « Ajoutons que M"" de Scudéry", à l'âge de
quatre-vingt-douze ans, s'intéressait encore à
« ces romans qui avoient fait les délices de sa
première jeunesse, » car c'est sur sa demande
que Huet lui écrivait la Letlre du 15 décembre
1699 touchant Honoré d'L'rfé et Diane de Chasteau-
morand, insérée dans les Dissertations de Tilladct,
t. II, p. 100.
Suivant une tradition locale difficile à concilier
avec ces témoignages relatifs à la jeunesse et à
l'éducation de Madeleine en Normandie, elle au-
rait, vers Tannée 1620, accompagné son frère
dans un pèlerinage en Provence au berceau de
leur famille', et c'est lors de leur passage à Va-
lence qu'aurait eu lieu l'aventure de l'auberge sur
laquelle nous reviendrons. Ce qui paraît certain,
c'est que Georges fit en effet le voyage d'Apt oia il
retrouva quelques parents, entre autres sa grand-
mère paternelle qui vécut cent huit ans% et que,
pendant ce séjour, il adressa à une demoiselle du
pays, Catherine de Rouyère, ses hommages et ses
premiers vers^
C'est aussi à cette époque, ou environ, qu'il faut
1. La maison des Scudéry, sise rue des Pénitents-Bleus, à
Apt, était d'apparence modeste et occupée en IS'iO par un me-
nuisier. Voy. le Mercure aptésien du 24 mai 1840.
2. Lettre de M"« de Scudéry à ^1°"= de Chandiot, du 20 avril
1695.
3. Histoire du Théâtre français, parles frères Parfaict, t. IV,
p. 430. ^
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 9
rapporter ces fameuses campagnes dont Scudéry
a tant parlé en prose et en vers :
Pour moi plus d'une fois le danger eut des charmes
Et dans mille combats je fus tout bazarder;
L'on me vit obéir, l'on me vit commander
Et mou poil tout poudreux a blanchi sous les armes \
Et dans la préface de son Ligdamon qu'il fit,
dit-il, en sortant du régiment des Gardes (1631) :
« Je suis né d'un père qui, suivant l'exemple des
miens, a passé tout son âge dans les charges mili-
taires, et qui m'avoit destiné, dès le point de ma
naissance, à pareille forme de vivre. Je l'ai suivie
par obéissance et par inclination. Toutefois, ne
pensant être que soldat, je me suis encore trouvé
poëte. Ce sont deux métiers qui n'ont jamais été
soupçonnés de bailler de Fargent à usure, et qui
voient souvent ceux qui les pratiquent réduits à
la même nudité oh se trouvent la Vertu, l'Amour
et les Grâces, dont ils sont les enfants ïu cou-
leras aisément par dessus les fautes que je n'ai
point remarquées, si tu daignes apprendre qu'on
m'a vu employer la plus grande partie du peu
d'âge que j'ai, à voir la plus belle et la plus
1. Le Dégoust du monde, dans les Poésies diverses, dédiées
au cardinal de Richelieu, Paris, 16^9, in-4°, p. 96. Les au-
teurs du Voyage de Chapelle et Bachaumont ont fait, non sans
quelque intention ironi(iue, allusion à ces vers, quand ils ont
dit, en parlant du ;j:ouverneuient de Notre-Dame-de-la-Garde^
qu'on ne le donnait qu'à des gens
Qu'on eût vu longtemps commander,
Et dont le poil poudreux a blanchi sous les armes.
10 NOTICE
grande Cour de l'Europe, et que j'ai passé plus
d'années parmi les armes jue d'heures dans mon
cabinet, et usé beaucoup plus de mèclî^s en arque-
buse qu'en chandelle ; de sorte que je sais mieux
ranger les soldats que les paroles, et mieux
quarrer les bataillons que les périodes, etc. »
Il rappelait avec complaisance la part qu'il avait
prise aux guerres de Piémont sous les ordres du
duc de Longue ville et du prince de Carignan, sa
retraite du Pas-de-Suze, ses quatre voyages à
Rome, etc/Mais, comme le dit Moréri, ses voyages
et ses camjDagnes examinés dans le détail se ré-
duisent à peu de choses. Ils ne lui avaient pas,
dans tous les cas, donné la fortune, puisque Se-
grais nous le représente mangeant son morceau de
pain sous son manteau dans le jardin du Luxem-
bourg.
Les lettres furent pour lui une ressource. Nous
le voyons, vers 1 630, quitter le régiment des Gar-
des, et, de 1631 à 1644, faire représenter seize
1. Historiettes de Tallemant. — Le Cabinet de M. de Scudéty,
1646, \n-k°. — Préface de la traduclion des Harangues académi-
ques, de Menzini, 1640, in-8°. — Dans VEpilre dédicatoire de la
Clélie à M"" de Longuevillc, Scudéry s'exprime ainsi : «l'iu-
sieurs gentilshommes de mes parents ont eu l'honneur d'être à
Mgr votre père : deux de mes parentes ont eu celui d'êtrevos
dames d'honneur, et j'ai eu moi-même la gloire d'être assez
longtemps attaché à la suite du grand Prince à qui vous de-
vez la vie, quoique je ne fusse pas son domestique. Enfin, j'ai
reçu sept ans tout entiers les commandements de Mgr le
Prince de Carignan, votre oncle, dans les armées du grand
Charles-Emmanuel, son père, de qui j'avois l'honneur d'être
aimé. »
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 11
pièces de théâtre qui lui valurent, sinon toujours
l'approbation du public, comme il s'en vante dans
mainte préface, du moins la protection du cardi-
nal de Richelieu. Les Observations sur le Ciel furent
suivies des Sentiments de r Académie sur ce chef-
d'œuvre (1637-1638), et, s'il se donna le double
ridicide de se poser en rival littéraire et en pro-
vocateur du grand Corneille', il faut, pour Tex-
cuser un peu, se rappeler qu'il eut parfois dans
sa poésie quelque chose du souffle cornélien, au
point qu'on lui a fait l'honneur de lui attribuer
certains vers de l'auteur du Cid.
Assurément 'Corneille n'aurait pas désavoué ces
vers qui terminent la belle description de la déca-
dence de Rome sous l'Empire :
L'aigle qui fut longtemps plus craint que le tonnerre
N'osoit plus s'élever et voloit terre à terre,
Et ce superbe oiseau, loin des essors premiers,
Se cachoit tout craintif dessous ses vieux lauriers.
Il y a comme une réminiscence du sommeil de
Condé à Rocroy dans ce passage à'Alaric, que Boi-
leau déclarait « trop bon pour être de Scudéry » :
Il n'est rien de si doux pour les cœurs pleins de gloire
Que la paisible nuit qui suit une victoire;
Dormir sur un trophée est un charmant repos
Et le champ de bataille est le lit d'un héros.
1. Il s'attira cette réponse de la part de celui-ci : « Il n'est
pas question de savoir de combien vous êtes plus noble ou
plus vaillant que moi, pour juger de combien le Cid est meil-
leur que VA7nant libéral... Je ne suis point homme d'éclaircis-
sement; ainsi vous êtes en sûreté de ce côté-là.» Lettre Apolo-
gétique, etc.
12 NOTICE
On relrouvc quelque chose de l'inspiralion de
Milton dans la peinture des gouil'res infernaux, au
clianl VI du même poëme :
D'une éternelle nuit toujours enveloppés,
Noir séjour des méchants que la foudre a frappés.
Après avoir décrit les funèbres clartés de l'a-
bîme, l'auteur ajoute :
Et ce mélange affreux qu'accompagne un grand Lruit
Luit éternellement dans l'éternelle nuit,
Mais c'est d'une lumière à tant d'ombre mêlée
Qu'elle épouvante encor la troupe désolée.
Concluons donc que Scudéry eut moins de mé-
rite qu'il ne s'en croyait, mais plus que ne lui en
attribuaient ses adversaires. Il sut quelquefois re-
monter le pas glissant qui sépare le ridicule du
sublime. Il y avait chez lui un certain fond cheva-
leresque qui prêtait aisément à la raillerie dans le
domaine de la littérature, mais qui forçait l'estime
quand il s'appliquait aux choses du cœur. On le
vit afficher pour des amis attaqués ou persécutés,
notamment pour Théophile, une fidélité hautaine^
qui rachète bien des flatteries prodiguées aux puis-
sances du jour.
1. « Je me pique d'aimer jus(|ues en la prison et dans la
sépulture. J'en ai rendu des téuioignaaes publics durant la
plus chaude persécution de ce grand et divin Théoitliile, et j'y
ai fait voir que parmi rinfidélilc du siccle où nous sommes, il
se trouve encore des amitiés assez généreuses pour mépriser
tout ce que les autres craignent. »
Préface des OEuvres de Théophile, 1630.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 13
Ce qui fait encore plus d'honneur à Scudéry,
c'est l'anecdote suivante au sujet de laquelle Ar-
ckenholz {Mémoires sur Christine, t. I^ p. 260) a
voulu exprimer quelques doutes qui ne sauraient
prévaloir contre le témoignage positif de Che-
vreau. « La reine Clnnstine m'a répété cent fois
qu'elle réservoit pour la dédicace que M. de Scu-
déry lui feroit de son Alaric une chaîne d'or de
mille pistoles; mais comme M. le comte de la
GardiCj dont il est parlé fort avantageusement
dans ce poème, essuya la disgrâce de la Reine,
qui souhaitoit que le nom du comte fust ôté de son
ouvrage, et que je l'en informai par la même poste
qui m'apporta en feuilles son Alaric déjà imprimé,
il me répondit quinze jours après que, quand
la chaîne d'or seroit aussi grosse que celle dont
il est fait mention dans l'histoire des Incas,
il ne détruiroit jamais l'autel où il avoit sa-
crifié *. w
Cependant sa sœur était venue le rejoindre à Pa-
ris, et ce fut à partir de ce moment (1 639 au plus
tard) que commença entre eux cette vie commune
et cette collaboration littéraire qui devait durer
jusqu'en 1655. Dès lors aussi commença pour Ma-
deleine ce rôle de providence qu'elle allait jouer
auprès de lui, devenant, comme il le lui écri-
vait, « son seul réconfort dans le débris de toute
sa maison^, » corrigeant ses écarts de plume et de
1. Chevra-ana, 1697, iii-S", p. 2S.
2. Historiettes de Tallemant. La même pensée se trouve ex-
14 NOTICE
conduite', du reste abritant volontiers ses pre-
miers essais littéraires sous la réputation plus an-
cienne et plus retentissante de son i'rèrcT. Sans par-
ler ici des romans sur lesquels nous reviendrons
plus tard, voici ce que lui écrivait Chapelain à la
date du 19 janvier 1645 : « Vous envoyer des
vers, Mademoiselle, c'est envoyer de l'eau à la
mer, c'est vous donner ce que vous avez chez
vous en abondance. Que si vous en faites la mo-
deste pour votre regard, vous l'avouerez bien au
moins pour celui de M. votre frère qui est un
océan de poésie plus découvert que n'est le vô-
tre, et qui est si plein de ce côté là, qu'on ne sau-
roit l'accroître quelque chose que l'on y verse. »
Déjà presque vieille fille, sans beauté, mais
« de très-bonne mine, » suivant Titon du Tillet
qui avait dû la voir, telle était M"' de Scudéry lors-
qu'elle fut introduite par son frère à l'hôtel de
Rambouillet, dans ce que Rœderer appelle la
primée dans un sonnet à sa sœur, compris dans ses Poésies
diverses, 1649.
Vous que toute la France estime avec raison,
Unique et clière sœur que j'iionore et que j'aime;
Vous de qui le bon sens est un contre-poison,
Qui me sauve souvent dans un péril extrême.
Le malheur q'ui m'accable est sans comparaison;
Mais ce qui me soutient le paroit tout de même :
Et parmi les débris de toute ma Maison
Je vois toujours debout votre vertu suprême.
1. Tallemant dit à ce propos, avec sa crudité ordinaire:
a Le l'rère donna bien de Fixercice k sa sœur en ce temps là,
car il vouloit épouser une g...., et elle qui n'espéroit plus
qu'en des bénéfices, se voyoil bien loin de son compte. »
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 15
4" période, s'étendant de 1G30 à IG-^iO, long-
temps avant que le nom de Précieuse fût en usage,
et alors qu'on pouvait rencontrer en ce lieu Cor-
neille et Bossuet à côté de Voiture et de l'abbé
Cotin. a Elle y fut accueillie, dit l'historien de la
Société polie , sinon comme auteur (elle n'avait
encore rien publié), du moins comme une fille
d'esprit, bien élevée, sœur d'un homme de lettres
très-connu, et aussi comme une personne peu fa-
vorisée de la fortune, dont la société, agréable à
Julie, qui était du même âge, n'était point sans
quelques avantages pour elle-même. « Les pre-
mières lettres d'^elle ou à elle adressées vers cette
époque nous la montrent déjà en commerce d'es-
prit, en relations personnelles, formées à l'hôtel
de Rambouillet ou en dehors, avec Chapelain, Bal-
zac, M. de Montausier, Godeau, Boissat, la Mes-
nardière, M'" Robineau, M"" Paulet, M""' Aragon-
nais. M"" de Chalais et, par conséquent, M"^ de
Sablé, M"'' et M'"' de Clermont, I\r^ de Motte-
ville, etc., se tenant fort au courant, non-seule-
ment des nouvelles littéraires et scientifiques ,
mais encore des événements politiques et mili-
taires. Une de ces lettres, adressée à M"'' Robineau
et datée du 5 septembre 1644, contient le récit
d'un voyage qu'elle fit à Rouen avec son frère, et,
avec un peu de manière dont elle ne se défera ja-
mais complètement, révèle dans son talent un côté
humoristique qui ne se retrouvera pas souvent
sous sa plume. Le coche, les chevaux qui le traî-
nent, la physionomie, le costume des voyageurs
16 NOTICE
qui Tericombrent, appartenant aux diverses classes
de la société bourgeoise, depuis Fépicière de la
rue Saint-Antoine, « ayant plus de douze bagues
à ses doigts, qui s'en va voir la mer en compagnie
de sa tante, la cliandelière de la rue Michel-le-
Comte, » jusqu'au jeune écolier « revenant de
Bourges et se préparant à prendre ses licences, »
tout cela compose un petit tableau de genre achevé,
qui rappelle sans trop de désavantage le coche de
La Fontaine et le bateau de M™" de Sévigné.
Ce voyage du frère et de la sœur avait proba-
blement pour objet le règlement de leurs affaires
de famille, qui paraît s'être soldé pour elle par
l'abandon à son frère, prodigue et dépensier,
comme on l'a vu, de ce qui lui revenait, soit de
ses père et mère, soit du parent dont nous avons
parlé. Mais une perspective nouvelle venait de
s'ouvrir devant eux.
En IG42, par l'intermédiaire de Philippe de
Gospéau, évêque de Lisieux, la marquise de Ram-
bouillet obtint pour Scudéry le gouvernement de
Notre- Dame-de-la-Garde de Marseille. En vain le
ministre de Brienne hasarda quelques objections
tirées de l'inconvénient qu'il y avait à confier un
pareil poste à un poëte. La marquise insista en
disant qu'un homme comme celui-là ne voudrait
pas d'un gouvernement dans une vallée, et elle
ajoutait plaisamment : « Je m'imagine le voir sur
son donjon, la tête dans les nues, regarder avec
mépris tout ce qui est au-dessous de lui. » De
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 17
si bonnes raisons l'emportèrent, et Scudéry fut
nommé.
Pour se faire une idée de ce qu'était ce « gou-
vernement commode et beau, » qu'on a peine à
prendre au sérieux depuis les vers de Chapelle et
Bachauraont, peut-être faut-il garder un milieu
entre ces vers fameux et la solennité voulue des
lettres de provision'. Il est certain que la posi-
tion de ce fort qui dominait toute la partie sud
du vieux port de Marseille, lui avait fait jouer
un rôle dans les troubles de cette ville au siècle
précédent. Mais il était alors bien déchu de son
importance. Il paraît que les gouverneurs, assez
faiblement rétribués-, n'étaient pas obligés à la ré-
sidence et qu'ils pouvaient se faire remplacer par
des lieutenants.
A peine Scudéry avait-il obtenu sa nomination,
qu'il adressait au cardinal de Richelieu des Stan-
ces où, tout en le remerciant de la faveur qu'il
venait d'obtenir, il déclarait à son Eminence que
« si elle ne faisoit pleuvoir la manne en ce désert.
1. Elles sont du 29 juin 16'i2, et leur entérinement dans les
registres de la Cour des Comptes de Provence à Aix, du
22 juin 16^*3. Elles ont été trouvées, d'après nos indications,
par M. Blancard, archiviste à Marseille. Nous les donnons en
appendice.
2. Un des successeurs de Scudéry, vers 1685, ne recevait
que l^kk livres (2500 francs environ). Dans un document de
1772, on voit que le gouverneur recevait de plus 100 livres
pour lui tenir lieu de la franchise du vin. Régis de la Colom-
bière, Notice sur NoIre-Dame-de-la-Garde. Marseille, 1835, in-
8°, p. 10. — Méry et Guindon, Histoire de la Commune de
Marseille, 1848, in-8°, t. VI, Preuves, n" •W3.
2
18 NOTICE
il mourroit de faim dans cette place importante*. »
Mais le cardinal avait alors bien d'autres affaires.
Il conduisait à Lyon Cinq-^Iars et de Thou, pour
les faire exécuter. Bientôt il les suivait lui-même
dans la tombe.
Cependant Scudéry, en attendant mieux, avait
soin de mettre en tète de ses ouvrages le titre de
Gouverneur de Notre- Dame-de-la-Garde. Quelque-
fois, à la suite de ce titre, il prit ou on lui donna
celui de Capitaine entretenu sur les galères du
Roi, et M. Jal nous apprend que, sur deux listes
de capitaines de galère, gardées aux archives de
la marine, il a lu : « De Scudéry, capitaine de
galères de 1643 jusqu'à 1647. » Il ajoute que des
brevets de cette espèce étaient souvent donnés à
des hommes qui n'avaient rien de commun avec
la marine.
Ce ne fut qu'en novembre 1 644, après la mort de
Louis XIII et de son ministre, que Scudéry songea
enfin à prendre possession de son gouvernement.
Tallemant des Réaux dit crûment : « Sa sœur le
suivit; elle eût bien fait de le laisser aller; elle a
dit pour ses raisons : je croyois que mon frère
seroit bien payé. D'ailleurs le peu que j'avois, il
l'avoit dépensé. J'ai eu tort de lui tout donner,
mais on ne sait ces choses là que quand on les a
expérimentées. » Disons à notre tour que ces cho-
ses là; c'est-à-dire celles du cœur, échappent com-
plètement à notre conteur d'historiettes. Il prête
1. Poésies diverses, p. 276.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 19
ici à M"® de Scudéry un langage que démentent et
sa conduite et ses propres paroles toutes les fois
qu'il s'agissait de dévouement et d'amitié. Nous
en croyons davantage Tallemant, lorsque repre-
nant son rôle de chroniqueur, il ajoute : « Scu-
déry part donc pour aller à Marseille, et cela ne
se put faire sans bien des frais, car il s'obstina à
transporter bien des bagatelles, et tous les por-
traits des illustres en poésie, depuis le père de
Marot jusqu'à Guillaume CoUetet. Ces portraits
lui avoient coûté : il s'amusoit à dépenser ainsi
son argent en badineries. » Nous pardonnons
plus volontiers, à Scudéry ce genre de badineries
que la manie des tulipes pour laquelle il dépen-
sait aussi beaucoup d'argent, et, au risque de re-
tarder à notre toiu' le voyage, nous dirons quel-
ques mots de cette curiosité des portraits, qui lui
était commune avec plusieurs de ses contempo-
rains, Guy-Patin, Gaignières, Coulanges le chan-
sonnier, etc. Ce dernier s'en est moqué agréable-
ment, au risque de se chansonner lui-même, dans
la pièce de son recueil intitulée :
SUR UN CABINET REMPLI DE PORTRAITS.
Air : Tout mortel doit ici paroître.
Tout portrait doit ici paroître,
Il y faut être
Grands et petits, etc.*
Nous voyons Chapelain, dans une lettre à Ma-^
1, Chansons de Coulanges, 1698, t. 1, p. 89?
iO NOTICE
(Jeloiiic^ du 4 auùL 1G39, se détendre — faiblement
à la vérité — de donner au frère son portrait,
conmie « indigne de figurer parmi ces grands
hommes qui parent un illustre réduit'.
J)u reste Scudéry, dont un de nos poètes les plus
pilloresques^ admire les descriptions, se piquait
« d'employer dans ses ouvrages les termes exacts
des arts et métiers, n et avait quelque droit de
dire de lui-môme :
Il est peu de beaux-arts où je ne fusse instruit.
Avec ses goûts de dépense et de représentation,
on se figure ce que put être, pour notre nouveau
gouverneur, ce voyage alors si long et si difficile.
Sa sœur, dans une lettre du 27 novembre 1644,
à l'une de ses premières et de ses plus intimes
amies, M"'' Paulet, la Lionne de la rue Saint-
Thomas du Louvre, celle qui sera l'Élise du Grand
Cyrus et dont elle doit, moins de six ans après,
pleurer si amèrement la perte prématurée, raconte
que son frère et elle sont arrivés à Avignon, après
avoir deux fois manqué de faire naufrage sur le
Rhône. Le pèlerinage obligé au tombeau de Laure,
1. Correspondance inédite de Chapehin, provenant de Sainte-
Beuve. Bibl. nat. Fr. Nouv. acq,, 1885-1889,5 vol. in-^". Nous
en ferons plus d'une fois usage.
Voy. aussi dans la Correspondance une lettre sans date de
Scudéry à Sainte-Marthe.
Scudéry a donné lui-môme la description de son Cabinet et
de quelques autres peintures, dans un volume que nous re-
commandons aux curieux : Le Cabinet de M. de Scudérij, Paris.
Aug. Courbé, 164P, in-4°.
2. Théophile Gautier, Les Grotesques.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 21
et probablement à la Fontaine de Vaiicliise*, quel-
ques épigrammes contre les religieux et les dames
d'Avignon^ tels sont les points qu'elle touche sur
un ton libre et enjoué, en y mêlant quelques sou-
venirs de l'hôtel de Rambouillet et des sociétés
de Paris. Une seconde lettre à la même, est datée
du 13 décembre à Marseille, où notre voyageuse
est arrivée « assez heureusement, quoiqu'elle ait
encore plusieurs fois pensé faire naufrage. » Le
même jour, elle écrivait à M"" de Chalais, et déjà,
malgré la réception pleine de courtoisie de M"'" de
Mirabeau et de M"" de ^lorge, sa sœur, malgré la
beauté du climat, les fleurs et les fruits nouveaux;
pour nos voyageurs, l'animation du port et des
promenades, la variété des costumes, les repas
plantureux dont on les régale à l'envi, déjà, di-
sons-nous, la nécessité d'attendre trois ou quatre
jours, suivant l'usage, et de rendre ensuite, avec
l'étiquette voulue, les visites de toute la ville,
f< depuis les gentilshommes jusqu'aux forçats, »
les petitesses de la vie provinciale, la conversation
des dames de Marseille parmi lesquelles il n'y
en a pas plus de six ou sept qui parlent français,
tout cela suggère à notre habituée des cercles les
plus raffinés de la capitale certaines phrases peu
flatteuses, telles que celle-ci : « Je n'ai point l'es-
prit assez stupide pour ni'accoutumer facilement
à ceux qui le sont; » et le mot d'exil vient plus
d'une fois se placer sous sa plume.
I. Voy. les XII sonnets adressés à cette Fontaine par Scu-
déry. Œuvres poétiques, 1649, m-k°, p. 1 et suiv.
22 NOTICE
Cependant il avait bien fallu, au milieu de
toutes ces visites de politesse, en rendre une à
Notre-Dame-de-la-Garde. Un des premiers soins
de Scudéry avait été d'y installer un lieutenant
« assez honnête et assez rio]ie\ » 11 donna à dîner
à 31. le gouverneur et à M"" sa sœur, qui avaient
préalablement entendu la messe au prieuré. L'un
et l'autre payèrent leur tribut poétique et littéraire
à la beauté du lieu, le frère, en écrivant son Poème
de Notre-Dame-de-la-Garde, composé dans celle
place^, et la sœur par le passage suivant d'une
de ses lettres à M"*" Paulet :
Après avoir décrit la réception qui leur fut faite,
et qui fut accompagnée du bruit des canons de la
place, elle ajoute : « En vérité Notre-Dame-de-la-
Garde est le plus beau lieu de la nature par sa
situation. De la façon dont la place est disposée, il
1. Probablement M. de Guigonis, dont il est question dans
la Gazette, a la date du 12 novembre 1647, p. 1118, comme
commandant celte place en l'absence du sieur de Scudéry, et
prenant des dispositions contre l'arrivée en vue de Marseille
d'une escadre que l'on présumait hostile.
2. Poésies diverses, p. 200. Nous permettra-t-on de faire re-
marquer ici que nous aussi, nous avons écrit cette partie de
notre Notice à Marseille et au pied même de Notre-Dame-de-
la-Garde? Le poëme de Scudéry, malgré le mauvais goût qui
le dépare, gagne à être lu sur les hauteurs et au milieu de
l'admirable panorama qu'il décrit, et il y a tel site de la plage
de Marseille qui nous a fait trouver un charme singulier à ces
vers de l'auteur d'Alaric :
En un lieu retiré, solitaire et paisible
La mer laisse dormir sa colère terrible,
Et sous deux grands rochers qui la couvrent des vents.
Elle abaisse l'orgueil des flots toujours mouvants.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 23
y a quatre aspects différents qui sont admirables.
D'un côté, l'on a le port et la ville de Marseille
sous ses pieds, et si près, que l'on entend les
hautbois de vingt-deux galères qui y sont ; de
l'autre, l'on découvre plus de douze mille bastides,
pour parler en termes du pays; du troisième, on
voit les îles et la mer à perte de vue, et du qua-
trième, sans rien voir de tout ce que je viens de
dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé
de pointes de rochers, et où la stérilité et la soli-
tude sont aussi affreuses que l'abondance est
agréable de tous les autres endroits. »
Une préoccupation plus prosaïque les porta à
tâcher de faire mettre Notre-Dame-de-la-Garde sur
le pays, c'est-à-dire à la charge de la province,
quant à l'entretien, négocialion dont on peut voir
les détails dans la lettre à M"'' Paulet, du 27 dé-
cembre 1644. Il semble du reste que, satisfait de
la prise de possession que nous avons décrite, Scu-
déry ne se soucia guère de revoir souvent le siège
de son gouvernement pittoresque, mais peu lo-
geable. Sa sœur y retournait de temps à autre,
comme lorsqu'elle y conduisit des dames marseil-
laises, impatientes de voir arriver d'Italie le cardinal
de Lyon avec les quatre chaloupes du Grand-Duc*.
Quant à Georges, il affectait aussi de se consi-
dérer « comme un pauvre exilé » :
Pour moi, sur un rocher éloigné des humains
Je le suivrai des yeux et je hattrai des mains,
1. Lettre à M'i^ Paulet du 10 décembre IG^iS.
24 NOTICE
écrivait il à ses amis de Paris, en li'iir recomman-
dant l'une de ses nouvelles connaissances de Mar-
seille, Mascaron (Pierre-Antoine), écrivain et juris-
consulte, père du célèbre prédicateur que nous
retrouverons plus tard parmi les vieux amis de
Madeleine.
Le frère et la sœur avaient changé de maison à
Marseille, pour être plus près de M""" de Mirabeau.
Aussitôt toutes les dames de la rue de recommen-
cer leurs interminables visites. « Je les recevrai si
mal, disait M"" de Scudéry, que j'espère qu'elles
nV reviendront plus. » Elles y revinrent, et celle-
ci se réconcilia avec quelques personnes des deux
sexes à Marseille et dans les environs; citons
entre autres : Toussaint de Forbin Janson, alors
chevalier de Malte, depuis évêque, cardinal^ am-
bassadeur, avec lequel elle entretint une corres-
pondance qui se prolongea au moins jusqu'à l'an-
née 1694*, et sa sœur Renée de Forbin, mariée
depuis 1G3'2 à Marc-Antoine de Vento, seigneur
des Pennes et de Peiruis, premier consul de Mar-
seille, dont elle s'est souvenue dans le Cijrns^, et
dont M"'" de Sévigné écrivait le 13 mai 1671 :
« M""" de Pennes a été aimable comme un ange;
1. Nous avons vu dans le riche cabinet de M. le comte de
Clapiers, à Marseille, un certain nombre de lettres de ce prélat
adressées à M"'' de Scudéry, et nous en donnerons un échan-
tillon; mais, malgré toutes nos recherches en Provence et
ailleurs, nous n'avons pu rehouver aucune de celles que
M"'' de Scudéry lui a certainement adressées pendant leurs
longues relations.
2. T. Vni, 1. Il, p. 653.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 25
M"" de Scudéry l'adoroit : c'éLoit la princesse
Ciéobuline; elle avoit un prince Tiirasybule en ce
temps-là; c'est la plus jolie histoire du Cyrus. »
M. Cousin, qui connaissait son Cyrus mieux que
M"'" de Sévigné, nous apprend qu'il faut lire
Cléonisbe, au lieu de Ciéobuline; que celui qui
parvient à toucher sou cœur est Peranius, prince
de Phocée^ baron de Baume ou de la Baume, sui-
vant la Clef, le même que Marc-Antoine, dont nous
venons de parler, puisque la Baume était une sei-
gneurie des Vento; qu'enfin Thrasybule est le héros
d'une autre aventure également d'origine proven-
çale, où un corsaire d'Alger s'abstient par vertu
d'enlever sa maîtresse Alcionide, c'est-à-dire
M'"" de Courbon, femme du lieutenant de Roi à
Monaco'. Il existe donc quelque confusion chez
l'aimable marquise dans les souvenirs, déjà un
peu éloignés pour elle, d'une lecture de sa jeu-
nesse; mais ce qu'il nous importe de constater,
c'est que, près de trente ans après le séjour
de M''" de Scudéry à Marseille, son souvenir y
était encore présent. De son côté, elle n'avait pas
oublié son séjour en Provence. Ainsi, dans la
Clélie, en parlant de la liberté qu'il importe de
laisser aux femmes et dont elles abusent quelque-
fois : « Je connois, dit l'auteur, en Massilie, une
femme qui a fait cent extravagances en sa vie,
qu'elle n'auroit pas faites si elle n'avoit pas eu un
trop bon mari, » (T. X, p. 797.)
1. Le Grand Cyrus, t. III, L m, p. 1107. — Cousin, La
Société française au dix-septième siècle, t. I, p. 236 et suiv.
26 NOTICE
Parmi les dames que M"" de Scudéry distin-
gua tout d'abord dans cette ville, il en était une
«belle, jeune et de bonne mine, l'un des plus
beaux naturels de femme, dit-elle, que j'aie ja-
mais remarqué en aucune femme de province. Elle
parle françois comme si elle étoit née à Paris, et,
naturellement, elle est fort éloquente ; elle entend
l'espagnol, l'italien, le latin et même le grec; elle
est fort douce> fort civile et de fort bonne maison.
Malheureusement, cette demoiselle, dans
ses conversations ordinaires, cite souvent, si j'ai
bien retenu, Trismégiste, Zoroastre et autres sem-
blables messieurs qui ne sont pas de ma connois-
sance. » 3Ialgré cette petite épigramme, que n'au-
raient pas attendue ceux qui veulent absolument
voir une Philaminte dans M"" de Scudéry, il y
avait là trop d'affinités naturelles pour qu'une
liaison ne s'établît pas entre ces deux femmes.
Mais elles avaient compté sans l'intolérance et la
pruderie provinciales, comme le laisse entendre
la phrase suivante : «]. 'injustice qu'on lui fait
ici est si grande que je n'oserai la voir souvent,
de peur de me charger de la haine publique'. »
Quelle était donc cette fille que la lettre ne
nomme pas, et que M. Cousin n'a pas soupçon-
née? Si l'on veut lire, dans Tallemant ft. VIII,
p. 327), l'historiette de M"'= Diodée, Provençale,
qui citait à ses galants Aristole, Platon, Zoroas-
1. LeUre de M"« de Scudéry h M"« de Chalais, du 13 décem-
bre l&kk.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 27
tre et Mercure-Trismégiste^ on ne doutera pas de
son identité avec la demoiselle de la lettre, et
l'on comprendra mieux ce que M"" de Scudéry,
dans son indulgence ordinaire , laisse à peine
soupçonner, c'est qu'il y avait, dans la belle et
savante Provençale, assez de l'aventurière et de la
coquette pour compromettre, aux yeux des prudes
marseillaises, une demoiselle respectable.
Cependant, elles ne pouvaient vivre l'une sans
l'autre, et elles étaient presque tous les jours en-
semble. La conversation de W'' de Scudéry, dit
Tallemant, guérit un peu Diodée de son langage
pédantesque, et (f ne lui voyant point parler de
Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler. » En-
fin, au bout d'un an et demi, les deux amies se
brouillèrent à la suite d'une aventure sur le ré-
cit de laquelle notre chroniqueur, peut être à des-
sein, laisse planer quelque obscurité. Certain ba-
ron, « qui avoit cajolé cette fille deux ans entiers,
.... mais qui ne la cajoloit plus, dont elle en-
rageoit dans son petit cœur, » se trouvait à un bal
masqué où celle-ci figurait en sultane, lorsqu'on
lui apporta une lettre dans laquelle, sous des
noms turcs, il était fait allusion à un esclave qui
lui était échappé en se mettant sous la protection
de la reine de Mauritanie. C'était, ajoute Talle-
mant, une dame très- brune dont le baron était
amoureux. Or, la lettre venait de M"*^ de Scu-
déry, .dont le teint ne passait pas pour être d'une
entière blancheur. La reine de Mauritanie, nous
le croyons bien, n'était autre qu'elle-même, quoi-
28 NOTICE
que Tallemant ne le dise pas. Dans tous les cas,
M""' Diodée se crut en droit d'être jalouse, puis-
qu'elle « se gendarma et ne vit plus M"*^ de Scu-
déry. »
Ajoutons ici, toujours d'après Tallemant, pour
ceux qui désireraient connaître la fin de l'histo-
riette, que M"" Diodée contracta un mariage tel
quel avec un sieur Scarron de Vaure et vint à Pa-
ris. « Elle s'est bien façonnée ici. C'est une per-
sonne qui a grand soin de son ménage et de ses
affaires, et qui n'a point fait parler d'elle. » Tout
est bien qui fmit bien.
Georges et sa sœur continuaient à partager leur
temps entre le séjour de 3Iarseille et des excur-
sions aux environs, dont on retrouve la trace, soit
dans la correspondance de celle-ci, soit dans les
romans qui portent le nom du frère. Voici, par
exemple, comment est décrite, dans le Grand Cy-
riis, la vieille \ille de Pliocée, ou plutôt de Mar-
seille : « Vous pouvez aisément vous imaginer
qu'elle n'est pas superbement bâtie comme Baby-
lone ou comme on dit qu'est Ecbatane.... Elle est
beaucoup plus longue que large, mais elle a aussi
des fontaines et un port admirable ; et quoique sa
situation soit en penchant, et, par conséquent, un
peu incommode, parce que les rues de traverse
vont en montant, elle est pourtant très-agréable,
bien que l'architecture grecque n'ait pas eu lieu
d'y employer tous ses ornements. » Les princi-
paux traits de ce tableau sont encore reconnais-
sablcs, malgré les métamorphoses que le perce-
SUR MADEMOISELLE DE SGUDERY. 29
ment d'une grande voie nouvelle a produites dans
« ces vieilles rues de traverse qui vont en mon-
tant. »
Il est encore plus facile de reconnaître la côte
de Provence et le pays de Marseille dans cette
description des environs de Pliocée : « Plus nous
approchions du rivage, plus le pays où nous al-
lions nous sembloit agréable; car parmi mille
arbres différents dont le paysage est semé, on
voit, à la droite, de grosses roches stériles qui
font paroître davantage la fertilité des autres en-
droits
« De l'autre côté est un pays plus uni, mais
qui ne laisse pas d'être entremêlé de collines, de
vallons, de rochers, de prairies, de fontaines et
de ruisseaux, et de faire cent agréables inégalités
qui rendent les maisons qu'on y a bâties tout à
fait charmantes. De plus on y voit une si grande
quantité d'oliviers, de grenadiers, de myrtes et
lauriers, et tous les jardins y sont si pleins d'o-
rangers, de jasmins, et mille autres belles et
agréables choses, que je ne crois pas qu'il y ait
un pays plus aimable que celui- là ^ » Ainsi que
le remarque M. Cousin, M"'" de Scudéry n'oublie
même pas ce qui gâte un peu le plaisir d'habiter
ces belles contrées, le mistral, « ce vent impétueux
qui abat souvent les plus grands arbres. »
Parmi les lieux que Georges et Madeleine du-
rent aller voir aux environs, nous citerons le châ-
1. Le Grand Cyrus, t. VIII, 1. ii, p. 669 et suiv.
30 NOTICE
teau de Pennes et celui de Forbin qui est décrit
dans le Cyrus. J'ai peine à croire aussi qu'elle
n'ait pas visité à Grasse, « dans son petit temple
auprès de Sidon', » Tévèque Godeau, l'un de ses
plus anciens amis, qu'elle attendait à Marseille en
mars 1 647. Le 2 septembre 1 646, la présence de
Georges et de Madeleine est signalée à Aix où
M. de Monconys, le voyageur, rencontra le frère
aux Capucins, dans l'allée des Lauriers, circons-
tance qui dut lui inspirer quelque allusion flat-
teuse, et alla dans Taprès-dîner saluer la sœur,
souvenir qu'il n'a pas jugé indigne d'être consi-
gné à sa date dans le Journal de ses voyages^.
A l'énumération des souvenirs de la Provence
qui se retrouvèrent plus tard sous la plume de
M"'' de Scudéry peut-être faut-il ajouter un épi-
sode qui, après avoir figuré au t. IX, 1. ni du Cyrus,
puis au t. II des Conversations sur divers sujets,
Paris, 1680, ou Amsterdam, 1682, in-12, sous le
titre de : Bains des Thermopyles, a été réimprimé
à part, également sous ce dernier titre, en 1732.
C'est la description d'une ville de bains près de
la mer', où, sous des noms grecs, plusieurs per-
sonnes de la société qui s'y trouve réunie nous
semblent désignées par des allusions assez trans-
parentes. Eupolie, cette dame de Corintbe, « qui.
1. Le Grand Cyrus^ t. VII, p. 513.
2. 1665, in-'i°, p. 87.
3. Ce détail et plusieurs autres circonstances rendent pour
nous improbable la supposition de M. Cousin, qu'il s'agirait
ici d'une ville de bains des Pyrénées.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 31
avec mille grandes qualités qui la rendent admi-
rable, craint la mort avec excès, » ne ressemble-
t-elle pas singulièrement à M""' de Sablé'; et est-ce
trop se hasarder que de reconnaître Ninon et Dio-
dée dans Aspasie et Diodote, ces deux femmes qui
w avoient donné lieu à la médisance de soupçonner
leur vertu « , que les hommes et même les femmes
les plus vertueuses allaient voir, mais que l'auteur
s'abstint de visiter ?
Quoi qu'il en soit, ni Scudéry ni sa sœur n'a-
vaient quitté la capitale sans esprit de retour. On
a déjà pu voir que le gouverneur de Notre-Dame-
de-la-Garde ne prenait pas très au sérieux le de-
voir de la résidence, et, quant à JMadeleine, en
supposant môme « qu'elle se fût beaucoup plu à
Marseille « , comme le dit trop affirmativement
M. Cousin, elle n'avait pas cessé, dès son arrivée
en Provence, d'avoir un regard tourné vers Paris.
Veut-elle vanter la beauté de l'hiver dans la pre-
mière de ces villes, elle ne croit pouvoir mieux
faire que de le comparer au printemps de la se-
conde. « Ce n'est pas que, si je pouvois dépeindre
la beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous fisse
1. « Je crains toutes les maladies en général, grandes et
petites; je crains le tonnerre, je crains la mer et les rivières;
je crains le feu et Teau, le froid et le chaud, le serein et le
brouillard.... Et pour tout dire en peu de paroles, je crains tout
ce qui directement ou indirectement peut causer la mort. »
Il est remarquable que ce passage, ainsi que les longs déve-
loppements dont il est accompagné ne se trouvent que dans les
Conversations de W^^ de Scudéry, parues en 1682, deux ans
après la mort de la marquise de Sablé.
32 NOTICE
un lablcau assez agréable, et que je ne vous fisse
avouer qu'il fait honte au printemps de Paris.
L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hérissé
déglaçons, est ici couronné de fleurs. Sincèrement,
Mademoiselle, à l'heure même que je vous parle.
Ton vient de m'envoyer des bouquets d'anémones,
d'œillets, de narcisses, de jasmin, de fleurs d'o-
range, plus beaux que M"' de Lorme n'en porte
au mois de mai, et ce qu'il y a de commode ici,
est que l'on fait des visites à la fin de décembre,
sans avoir besoin de feu, que l'on se promène sur
le port comme l'on se promène aux Tuileries en
juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une fois,
et que le soleil y est toujours aussi pur et aussi
clair que dans la saison où il fait naître les roses.
Mais le mal est que, pour jouir de tous ces plaisirs
innocents, il faut souffrir d'autres incommodités,
et que l'on ne peut s'approcher de l'Orient sans
s'éloigner de Paris ^ »
Du reste, toutes les lettres de M"" de Scudéry à
cette époque prouvent que ses amis et amies de
Paris étaient sans cesse présents à sa pensée.
« Souvenez vous, écrivait-elle à Chapelain (31 jan-
vier 1G45), que l'amitié a ses délicatesses aussi
bien que l'amour. » Tantôt elle aime à se persua-
der que Chapelain n'est pas jaloux de Conrart;
tantôt, dans une correspondance aigre-douce avec
le premier, où le dépit tâche de prendre le masque
de la plaisanterie, elle se montre elle-même piquée
1. Lettre à M"e Paulet, du 27 décembre IGkk.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 33
des attentions particulières qu'il témoigne pour
M''" Robineau. On plaisantait un peu de tout cela
dans la rue Saint-Thomas du Louvre^ car une
lettre du 28 mars 164 5 renferme une allusion à
la guerre que M^'*' de Rambouillet et M"'= Paulet
avaient faite là-dessus à Lliapelain, et M'^" de Scu-
déry ajoutait : « Vous savez mieux que vous ne
dites qu'un galant n'est pas pour moi. » Du reste
le héros de toutes ces picoteries, comme on disait
alors, écrivait le 12 avril suivant à l'amie de Mar-
seille une lettre conciliante et affectueuse qui re-
mettait toute chose en sa place. Il lui adressait
en même temps des éloges sur le style de ses
lettres : « Je les ai fait voir non seulement à
M'^" Robineau qui y étoit si agréablement gron-
dée, et qui ne pouvoit mais du sujet que vous avez
pris de m'y quereller si obligeamment, mais en-
core à tout l'hôtel de Clermont, à tout l'hôtel de
Rambouillet, à M"' de Sablé et à M"' de Chalais,
à M. Conrart, à M''*" de Longueville, et à I\P" de
Longueville elle-même, qui tous leur ont fait jus-
tice en leur donnant des éloges qu'on ne donne
qu'aux pièces achevées. »
On voit que si Madeleine pensait à ses amis de
Paris, ceux-ci, de leur côté, ne l'oubliaient pas.
Vers cetle époque (1647), ils lui en donnaient une
preuve en cherchant à la tirer de la position un
peu précaire et dépendante où elle était auprès de
son frère, pour la faire attacher à l'éducation de
« trois importantes personnes » , évidemment les
trois plus jeunes nièces du cardinal Mazarin que
3
34 NOTICE
celui-ci songeait alors à faire venir eu France, ou
tout au moins d'Olympe Mancini, l'une d'elles,
que la duchesse d'Aiguillon destinait au fils du
maréchal de la Porte, son neveu à la mode de Bre-
tagne, devenu plus tard duc de Mazarin par son
mariage avec Hortense. On avait aussi pensé, pour
ces délicates fonctions, à M"'" de Chalais, amie et
commensale de M"" de Sablé, et il y eut entre elle
et Madeleine une lutte de générosité dont deux
lettres de M"*" de Chalais nous ont conservé le
souvenir. Ni l'une ni l'autre n'eut la place. Elle
fut donnée, comme le prévoyait cette dernière * ,
à une grande dame dont le nom répondait mieux
aux vues ambitieuses du cardinal pour ses nièces,
à la marquise de Senecey qui avait été gouver-
nante du jeune roi Louis XIV.
Le 21 août 1 647, Madeleine de Scudéry écrivait
de Marseille à M"" Marie Dumoulin : « Je suis
dans tout l'embarras que peut causer un voyage
de 200 lieues que j'espère commencer dans une
heure. » Soit que le départ ait été retardé, soit
plutôt que le frère et la sœur, — car ils partaient
ensemble — aient fait plusieurs stations en route,
nous ne retrouvons leur trace que deux mois après,
aux environs de Valence oi^i le fait de leur passage
1, « Dans mon opinion, la conduite de ces trois importantes
personnes est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans doute
le mérite que vous avez, mais qui aura plus de laveur, plus de
bonheur et quelque nom de Madame qui sera plus propre à
l'éclat qu'à bien réussir dans l'éducation de ces personnes-là. »
M»« de Chalais à M"-^ de Scudéry, lettre du 28 juin 16^17.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 35
semble résulter d'une nouvelle singulièrement ra-
contée^ et rectifiée plus singulièrement encore dans
la Gazette de l'année 1647. On y lisait d'abord
p. 978, sous la rubrique d'Avignon, 16 octobre :
« On a ici appris la mort du sieur de Scudéry,
arrivée à une lieue et demie au dessus de Va-
lence, au passage de la rivière de l'Isère, par l'ou-
verture du bateau qui se fendit, en venant de Paris
avec une sienne sœur, pour se rendre à son gou-
vernement de Notre-Dame-de-la-Garde de Mar-
seille, dont le Roi défunt l'avoit honoré depuis
quelques années à la recommandation du feu car-
dinal duc de Richelieu, qui avoit en singulière
estime son bel esprit et sa grande capacité dans la
poésie. »
J'imagine que l'émotion fut grande dans la rue
Saint-Thomas du Louvre et au quartier du Marais,
à la lecture de cette feuille si mal informée. Heu-
reusement que les nombreux amis de notre couple
littéraire purent se rassurer en lisant quelques
jours après, à la date du 23 octobre, p. 1014,
cette rectification naïve du malencontreux corres-
pondant :
« Le bruit du retour du sieur de Scudéry en son
gouvernement, et la perte d'un bateau qui s'est ou-
vert au dessus de Valence, au passage de la rivière
de l'Isère, dans lequel étoient quelques personnes
de condition, avoient donné lieu à la nouvelle qu'il
y étoit péri avec sa compagnie ; mais il ne se trouve
rien de vrai en ce que je vous en ai écrit, que les
louanges qu'on lui a données. >>
36 NOTICE
C'est aussi à l'époque de ce retour que doit se
placer l'anecdote plus ou moins arrangée par Flé-
chier, et exploitée depuis par les dramaturges *, à
laquelle nous avons déjà fait allusion. « Nous par-
lâmes, dit-il dans ses Mémoires sur les grands
jours % . . . . des Romans de Saplio et d'une aventure
plaisante qui lui arriva à Lyon, lorsqu'elle reve-
noit à Paris avec M. de Scudéry, son frère. On leur
avoit donné une chambre dans l'iiôtellerie, qui
n'étoit séparée que d'une petite cloison d'une au-
tre chambre où l'on avoit logé un bon gentilhomme
d'Auvergne, si bien qu'on pouvoit les entendre
discourir. Ces deux illustres ptirsonnes n'avoient
pas grand équipage, mais ils traînoient partout
avec eux une suite de héros qui les suivoient dans
leur imagination Dès qu'ils furent arrivés à
Lyon et qu ils eurent pris une chambre dans l'hô-
tellerie, ils reprirent leurs discours sérieux, et tin-
rent conseil s'ils dévoient faire mourir un des
héros de leur histoire ; et, quoiqu'il n'y eût qu'un
frère et une sœur à opiner, les avis furent partagés.
Le frère, qui a 1 humeur un peu plus guerrière,
concluoit d'abord à la mort; et la sœur, comme
d'une complexion plus tendre, prenoit le parti de
la pitié et Youloit bien lui sauver la vie. Ils s'échauf-
fèrent un peu sur ce différend, et Sapho étant re-
venue à l'autre avis, la diflicullé ne fut plus qu'à
1. UAuberge ou les lirigands sans le savoir, comédie-vaude-
ville de MM. Scribe el Delestre Poirson. Paris, 1812.
2. Paris et Clermont, 18^4, in-S", p. C3.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 37
choisir le 2:enre de mort. L'un crioit qu'il falloit le
faire mourir très-cruellement, l'autre lui deman-
doit par grâce de ne le faire mourir que par le
poison. Ils parloient si sérieusement et ai haut,
que le gentilhomme d'Auvergne, logé dans la
chambre voisine, crut qu'on délibéroit sur la vie
du Roi ; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui
ne prenant point ce fait pour une intrigue de ro-
man, fit appeler les officiers de la justice pour in-
former sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces
Messieurs... se saisirent de leurs personnes et les
interrogèrent sur le champ : s'ils n'avoient point
eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur
arrivée ? M. de Scudéry répondit que oui ; s'ils n'a-
voient point menacé la vie du prince de mort
cruelle ou de poison? Il Tavoua; s'ils n'avoient
pas concerté ensemble le temps et le lieu ? Il tomba
d'accord; s'ils n'alloient point à Paris pour exé-
cuter et pour mettre fin à leur dessein? Il ne le
nia point. Là dessus, on leur demanda leur nom,
et ayant ouï que c'étoient M. et M"' de Scudéry,
ils connurent bien qu'ils parloient plutôt de Cyrus
et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avoient
d'autre dessein que de faire mourn- en idée des
princes morts depuis longtemps. Ainsi leur inno-
cence fut reconnue, etc. ' »
Nous avons raconté avec quelque développemen t
les trois années que Scudéry et sa sœur passèrent
l. Les biographies anglaises racontent une anecdote sem-
blable des deux auteurs dramatiques Beaumont et Fletcher.
38 NOTICE
en Provence, d'abord parce que des recherches
faites sur les lieux mômes nous ont permis d'é-
claircir certains points mal connus jusqu'ici, en-
suite parce que ce séjour ne fut pas sans influence,
au point de vue social et littéraire, sur la suite de
leur vie et de leurs ouvrages. Nous n'insisterons
pas ici sur les vers, trop souvent médiocres, que
l'aspect des lieux inspira à Scudéry, et nous ne ci-
terons que pour en signaler le ridicule, un échan-
tillon de sa prose daté pompeusement du Fort de
Notre-Dame-de-la-Gardc , auquel Tallemant a fait
allusion*. « Ceux qui gouvernent cette monarchie
y est-il dit dans ÏEpUre au lecteur, savent tenir
les ennemis de la France si loin de notre royaume,
que les Gouverneurs des places frontières ont loi-
sir de faire des livres J'ai cru, lecteur, que
puisque la Fortune n'a pas voulu que j'eusse au-
cune part aux affaires, il m'étoit du moins permis
de faire voir que, si elle m'y eût appelé, je m'en
serois peut-être acquitté sans honte, et que celui
qui a fait parler Louis Quatrième et tant d'autres
Rois auroit été capable de servir Louis Quatorze —
si, au lieu de le reléguer aux dernières extrémités
de cet État, il avoit plu à cette Fortune de le
retenir à la Cour et de lui donner quelqu'em-
ploi. »
Cet ouvrage est le dernier de ceux que Scudéry
ait datés du lieu de son gouvernement, quoiqu'il
ait continué à prendre le titre de Gouverneur de
1. Discours politiques des rois. Paris, 16^7, \n-'i°.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 39
Notre-Dame-de-la-Garde jusqu'en 1663 dans les
derniers volumes du roman d'Almahide.
Dès 1656', Chapelle et Bachaumont traçaient la
fameuse description qui est restée dans toutes les
mémoires :
« C'est Notre-Dame-de-la-Garde,
Gouvernement commode et beau,
A qui suffit pour toute garde
Un Suisse avec sa hallebarde,
Peint sur la porte du château.
« Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque
inaccessible.... Nous grimpâmes plus d'une heure
avant que d'arriver à l'extrémité de cette monta-
gne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une
méchante masure tremblante, prête à tomber au
premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais
doucement, de peur de la jeter par terre, et, après
avoir heurté longtemps, sans entendre môme un
chien aboyer sur la tour.
Des gens qui travailloient là proche
Nous dirent : Messieurs, là dedans
On n'entre plus depuis longtemps.
Le gouverneur de cette roche.
Retournant en Cour par le coche,
A depuis environ quinze ans^.
Emporté la clef dans sa poche.
1. C'est la véritable date du voyage, qui se termina à Lj-on
vers le milieu du ûiois de novembre de cette année. Cf. Tail-
landier, Cominencements de Molière^ dans la Revue des Deux-
Mondes, t. XIX , p. 280, et Péricaud , Lyon sous Louis XIV,
p. 90.
2. Cela ne ferait que neuf ans (de I6kl à 1656); mais on
40 noticp:
« La naïveté de ces bonnes «;ens nous fit bien
l'ire, siirlout quand ils nons firent remarquer un
écriteau, que nous hunes avec assez de peine, car
le temps l'avoit presque effacé :
Portion de Gouvernement
A louer tout présentement.
« Plus bas, en petit caractère :
Il faut s'adresser à Paris
Ou chez Conrart, le secrétaire,
Ou chez Courbé, l'homme d'affaire
De tous messieurs les beaux esprits. »
Évidemment tout cela est un peu chargé, et un
historien de Notre-Dame-de-la -Garde est allé jus-
qu'à douter que nos deux Épicuriens voyageurs
se soient donné la peine de grimper jusqu'en haut
de la montagne. Mais leur description n'en aura
pas moins le dernier mot, comme tout ce qui est
marqué au coin du goût et de la bonne plaisan-
terie.
Mieux que les vers et la prose du frère, les
lettres de la sœur, dont nous avons cité d'assez
nombreux extraits, et qu'on retrouvera plus com-
plètes dans la Correspondance, nous paraissent,
malgré l'abus de l'esprit, avoir retenu une em-
preinte fidèle des lieux, des personnes et des
mœurs. Nous avons pu contrôler sur le vif quel-
aura changé le chiffre lors de l'impression du Voyage dans
le Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes. Cologne,
P. Marteau, 1663, in-16. D'ailleurs nos deux auteurs n'y re-
gardaient pas de si près.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 41
ques-unes de ses peintures^ et, malgré la diffé-
rence des temps, nous en avons reconnu la fidé-
lité. Ce petit coin de la vie provinciale sous
Louis XIV, encore si peu connue, reroit des lettres
de M"" de Scudéry une vive lumière , et elles
resteront comme une page à la fois littéraire et
historique.
Celle-ci, comme nous l'avons vu, demeura en
correspondance avec Marseille jusqu'aux dernières
années de sa vie*. Aussi plus d'un souvenir de
son séjour dans cette ville cosmopolite et semi-
orientale; aventuriers des deux sexes, types plus
ou moins francisés de Turcs et d'Africains, cor-
saires généreux, héroïques Bassas, etc., tout cela
se retrouvera dans ses ouvrages et mêlera un peu
de réalité à la fantaisie dans les compositions ro-
manesques qui illustreront le nom de son frère
et le sien au milieu du monde littéraire parisien
oii nous allons les suivre.
1. « On m'écrit de Marseille..., » disait-elle encore à Tabbé
Boisot, dans une lettre du 19 juillet 169'i. lionnecorse, dont
son frère avait fait imprimer la Montre, et dont elle eut occa-
sion d'obliger le fils, lui servait dans cette ville de correspon-
dant et dMntermé(liaire auprès de ses anciens amis. Voir sa
lettre du 20 mars 1681.
II
LE CYRUS, LA CLÉLIE, ETC. — LES SAMEDIS. - PELLISSON. —
RÉACTION LITTÉRAIRE.
iG'iT-iesg.
Sciidéry et sa sœiir^ lors de leur retour dans la
capitale_, à la veille de la Fronde, ne retrouvèrent
pas l'hôtel de Rambouillet dans l'état où ils l'a-
vaient laissé. La maîtresse du lieu, le chef de cette
famille aristocratique, l'âme de cette réunion bril-
lante et polie qui s'y groupait naguères autour
d'elle, la marquise de Rambouillet, commençait
à ressentir les atteintes de la vieillesse. Ses deux
filles avaient suivi leurs maris en province. Les
quatre années de guerre civile qui marquèrent la
période aiguë de la Fronde, dispersèrent une partie
des amis de la maison, quand elles ne les brouil-
lèrent pas. En un mot, cette société qu'ils avaient
vue si florissante penchait déjà vers son déclin, et,
au moment même (1G51) oii paraissait dans le
tome VII du Grand Cyrus « la description la plus
fidèle, la plus complète, comme aussi la plus
agréable qui soit parvenue jusqu'à nous, de ce
I
NOTICE SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 43
sanctuaire de la bonne compagnie au dix-septième
siècle ^ » , elle allait bientôt se réduire au cercle
étroit de la famille et de quelques amis.
M""" de Caylus, dans ses Souvenirs, cite les hô-
tels d'Albret^ de Richelieu_, comme ayant été « une
suite et une continuation de l'hôtel de Rambouil-
let » ; mais nous avons le témoienase de JM"" de
Scudéry elle-même sur les sociétés qui l'accueilli-
rent au sortir du théâtre de ses premiers pas dans
le monde.
Dans une lettre adressée, suivant toute vraisem-
blance, à M. de Pomponne, et dont malheureuse-
ment nous n'avons pu recueillir que ce trop court
passage, elle s'exprime ainsi : « Souvenez-vous,
Monsieur, que j'ai commencé d'être connue des
gens par l'hôtel de Rambouillet, et en suis sortie
par l'hôtel de Nevers et Ihôtel de Créqui\ »
Georges de Scudéry avait réuni en 1649 ses Poé-
sies diverses, et, pour se poser en homme sérieux, il
s'excusait ainsi, dans Y Avis au lecteur, de ce que
ce volume renfermait pour la dernière fois des
vers d'amour : « Ce n'est pas que j'aie encore be-
1, Cousin, La Société française au dix-septième siècle, d'' après
le Grand Gyrus de iy'i" de Scudéry, 2" édition, 1. 1, p. '245.
2. Catalogue d'autographes du 15 mai ISiS, n*" 471.
L'iiôtel de Nevers était sur remplacement actuel de celui
des Monnaies. Il avait été acquis en 1641 par M. de Guéné-
gaud. M. de Pomponne, dans une lettre du l^"" décembre 1644,
a tracé le tableau de la société qui s'y réunissait.
L'hôtel de Gréqui, habité par le maréchal de ce nom, per-
çait de la rue des Poulies dans le cul-de-sac des Pères de
l'Oratoire. Il fut démoli lors des premiers travaux de la Colon-
nade du Louvre, en 1666.
44 NOTICE
soin (le beaucoup de pourlre pour cacher la blan-
cheur de mes cheveux, ni que ma vieillesse soit
de'^crépite. Mais enfin, j'ai quarante-luiit ans, et ma
première maîtresse n'est plus belle, etc. » Admis
à l'Académie l'année suivante, il gardait auprès
de lui, avec une sollicitude jalouse, sa sœur Made-
leine, qui lui rendait en collaboration utile et dis-
crète' ce qu'elle recevait de lui comme notoriété,
comme crédit auprès du public et des libraires,
profitant ainsi, avec sa réserve ordinaire, du bruit
fait autour d'un nom qui était aussi le sien. Cepen-
dant, on la voit prendre parti pour son compte
dans la querelle des sonnets de Job et d'Uranie,
oi^i elle tient pour Uranie avec la duchesse de Lon-
gueville ^ Dans la guerre de la Fronde, qui éclata
presqu'en môme temps, les Scudéry embrassèrent
avec plus d'ardeur encore, et aussi avec plus de
péril, le parti du grand Condé et de la belle du
chesse. Tandis que le frère se compromettait pour
les intérêts de M. le Prince, au point d'être obligé
de se cacher', puis de quitter Paris, la sœur, ani-
1. Nous verrons plus loin que le Cyrus et la Clelie rappor-
tèi'ent beaucoup d'argent, du moins au libraire. Mais il en
passa une partie à l'emploi qu'indique avec ménagement, mais
assez clairement du reste, l'auteur de VÉloge de M^^^ de Scu-
déry : « Riche des seuls biens de son esprit, elle crut qu'elle
devoit en faire usage pour acquitter de grosses dettes qu'elle
n'avait pas cmtractées. a
2. Voy. sa lettre à Chapelain du 7 décembre lô^t?.
3. On lit dans une lettre inédite du surintendant Servien à
Mazarin, en date du 22 août 1654 : « Je crois certainement
que celui que l'on étoit tant en peine de découvrir, qui écrivoit
à M. le P... les lettres si importantes et si bien raisonnées que
V. E. m'a fait quelquefois l'honneur de me montrer, c'est
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 45
niée d'un dévouement non moins chaleureux, con-
sacrait sa prose et ses vers à la défense des deux
grands personnages dont la cause se confondait
dans son esprit avec le patriotisme lui-même. Car
les sentiments monarchiques, qui lui étaient com-
muns avec l'immense majorité de la nation, ne
l'empêchaient pas de dire, avec un accent ému
rare à cette époque : « L'amour de la patrie est
bien avant dans mon cœur\ » Sur ce chapitre,
elle pensait, comme M"' de Gournay, à la vieille
française, et l'on voit, par exemple, dans une let-
tre à Conrart^ qu'elle n'entendait pas raillerie lors-
qu'il s'agissait de la vertu de l'héroïne que Cha-
pelain s'apprêtait à chanter.
w M"" de Longueville, dit Tallemant, à propos
du dévouement des Scudéry dans cette circons-
tance, n'ayant rien de meilleur à leur donner, leur
envoya de son exil son portrait avec un cercle de
diamants; il pouvoit valoir douze cents écus. »
Une lettre inédite que nous possédons confirme et
les services rendus et la reconnaissance de la du-
chesse. « Je ne prétends pas, écrivait-elle à Scu-
déry, de Moulins, le 29 août (1C54), que le petit
Scudéry, qui se retire, à ce qu'on m'a dit, dans le palais d'Or-
léans. Je crois qu'il importe de le faire arrêter. »
1. Voy. sa belle lettre à Godeau du 22 février 1650, celle du
mois d'octobre suivant, où se trouvent les vers si connus sur
le Grand Condé.
Ses lettres de cette époque sont de véritables chroniques de
la Fronde, écrites à un certain point de vue, mais sous le coup
des événements.
2. Jointe à celle adressée de Marseille à Marie Dumoulin,
le 21 août 16(i7.
46 NOTICE
présent que je vous ai fait \ous montre toute ma
reconnoissance, je prétends seulement qu'il vous
la marque, et qu'en vous faisant souvenir de moi
il vous remette dans la mémoire une personne qui
a gravé dans la sienne ce que vous avez fait pour
elle, et qui, n'étant pas née tout à fait bassement,
ne peut être aussi touchée de votre générosité sans
souhaiter qu'une meilleure fortune lui fournisse
les occasions de contribuer à rendre la votre pro-
portionnée à votre mérite.... Je vous prie que
M"'' de Scudéry sache par votre moyen que je con-
serve pour elle toute l'estime qu'elle mérite. »
Mais ce dévouement, cette admiration des Scu-
déry pour les Gondé — le glorieux auteur à'Alaric
n'aurait pas parlé autrement — se révélaient d'une
manière encore plus éclatante dans un roman qui
faisait alors beaucoup de bruit et qui, sans inau-
gurer un genre tout à fait nouveau, passait du
moins pour en être le modèle le plus accompli.
Artamene ou le Grand Cyrus avait paru en dix
parties ou volumes, publiés depuis le commen-
cement de 1649 jusqu'à la fin de 1653, sous
le nom de M. de Scudéry, gouverneur de Notre-
Dame-de-la-Garde. C'était, ainsi que le procla-
maient, dans tout le cours de la publication, les
dédicaces, les portraits, les chiffres, les illustra-
tions des volumes, une glorification perpétuelle de
la maison de Condé. M°" de Longueville figurait
en tête et à la fin de l'ouvrac-e dont les diverses
parties lui étaient adressées, au fur et à mesure
de leur apparition, par W de Scudéry, soit à
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 47
l'hôtel de Longiieville et à celui de Condé, soit à
Stenay et à Montreuil-Bellay, partout oi^i les portait
la bonne et la mauvaise fortune. Tout le monde,
à commencer par les intéressés eux-mêmes, recon-
naissait^, sous des noms persans, mèdes, assyriens,
le vainqueur de Rocroy et de Lens dans Cyrus; sa
sœur dans la blonde Mandane, douce et fière à la
fois; les lieutenants du prince dans les guerriers
d'Asie qui accompagnaient le héros persan; les
beautés célèbres de la cour d'Anne d'Autriche
dans les belles dames des cours d'Ecbatane, de
Sardes, de Bab3lone; l'hôtel de Rambouillet dans
le palais de Cléomire , enfin dans Sapho , cette
fille savante, aimable et sage de Mytilène, « dont
la beauté n'étoit pas sans défauts, ni le teint de la
dernière blancheur, mais généreuse, désintéressée,
fidèle dans ses amitiés, à la conversation si natu-
relle, si aisée et si galante, » M"" de Scudéry elle-
même qui, entre les divers noms sous lesquels
ses contemporains la désignèrent, — Philoclée
dans le Royaume de coquetterie de l'abbé d'Aubi-
gnac, Polymathie dans le Roman bourgeois, la ber-
gère Acacie dans des vers de Conrart, Artélice
dans VEurymédon, Daphné dans W" de la Suze,
la docte Sophie dans Somaize, etc., etc., — choi-
sit et adopta définitivement celui de Sapho qui lui
est resté.
Déjà en 1641, avant le voyage de Marseille,
avait paru un premier roman : Ibrahim ou V Illustre
Bassa , sous le nom de Scudéry qui, deux ans
après, en avait fait une tragi-comédie, déclarant
48 NOTICE
licirdimeuL dans la Préface, u qu'il avoit été trop
heureux en roman pour ne pas l'être en comédie. >•
On y trouve deux épisodes que reprirent depuis
les historiens et les dramaturi^es : celui du comte
de Lavagne (conjuration de Fiesquej, et celui de
Mustapha et Zéangir. Guéret, dans son Parnasse
réformé, insinue que Georges n'en était pas l'au-
teur; et Tallemant s'exprime d'une manière encore
plus positive dans son Historiette des Scudéry :
« Elle a fait une partie des harangues des Femmes
illustres^ et tout V Illustre Bassa. » Segrais, de son
côté, dit qu'avant Vllliislre Bassa M"'' de Scudéry
avait beaucoup contribué aux tragédies de son
frère. Il est certain, comme nous l'avons déjà in-
di{jué, qu'il y eut de bonne heure entre le frère et
la sœur une collaboration à laquelle chacun d'eux
trouvait son compte. C'était chose sous-entendue
dans leur entourage littéraire le plus intime. Par
exemple, Balzac, dans sa Correspondance % charge
Conrart de remercier Scudéry de l'envoi du Grand
Cyrus; mais, en disant : «J'ai déjà été régalé du
9" volume », il ajoute : a Je vous demande un
compliment de votre façon pour M. et M"' de Scu-
déry. )) « Ceuxqui laconnoissoient un peu, dit en-
core Tallemant, virent bien dès les premiers vo-
lumes de Cijrus que Georges ne faisoit que la pré-
face et les épîtres dédicatoires. La Calprenède le
lui dit une fois en présence de sa sœur, et ils se
1. Les Femmes illui-tres ou les Harangues héroïques. Paris,
1665, in-12.
2. Œuvres, 1665, in-^, t. I, p. 969.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 49
fussent battus sans elle. » Et plus loin : « Quand
Scudéry corrigeoit les épreuves des romans de sa
sœur, car par grimace il faut bien que ce soit lui,
s'il reconnoissoit quelqu'un, d'un trait de plume
aussitôt il le défiguroit , et de brun le faisoit
noir. »
Dans cette collaboration, M. Cousin donne ainsi
la meilleure part à M"'" de Scudéry : « Selon une
tradition fort vraisemblable, ils composaient de la
manière suivante. Ils faisaient ensemble le plan:
Georges, qui avait de l'invention et de la fécondité,
fournissait les aventures et toute la partie roma-
nesque, et il laissait à Madeleine le soin de jeter
sur ce fond assez médiocre son élégante broderie
de portraits, d'analyses sentimentales, de lettres,
de conversations. S'il en est ainsi, tout ce qu'il y a
de défectueux dans le Cyrus viendrait du frère, et
ce qu'il y a d'excellent et de durable serait l'œuvre
de la sœur*. »
Peut-être ne faut-il voir là qu'une exagération
en sens contraire de l'opinion primitivement re-
çue. Car il y a eu réaction dans les jugements des
littérateurs et des bibliographes^, quant aux ou-
vrages d'imagination portant le nom de Scudéry.
Après avoir tout attribué au frère, on veut main-
1. La Société française au dix-septième siècle, t. II, p. 118.
2. Par exemple Niceron et Brunet attribuent Ahnahide à
M'i" de Scudéry. Eh bien, deux lettres de Chapelain à Geor-
ges, des 25 août et 16 novembre 1660, renferment, sur la
deuxième partie de ce roman, des détails, des conseils, des
critiques qui prouvent que Chapelain le traitait comme l'auteur
incontesté de l'ouvrage.
4
50 NOTICE
tenant donner tout à la sœur. La vérité ne serait-
elle pas entre ces deux extrêmes? Ainsi, lorsqu'on
se rappelle que Scudéry avait servi, et qu'on le
voit, en toute circonstance, se piquer de ses con-
naissances dans l'art militaire, il est difficile de
croire que les épisodes de guerre, où se complaît
l'auteur du Cyrus, et où M. Cousin a reconnu les
relations les plus exactes, les plus techniques du
siège de Dunkerque, des batailles de Lens et de
Rocroy, du combat de Gharenton, etc., ne soient
pas Touvrage du soldat romancier dont le nom
ligure partout, sur le titre et dans les dédicaces de
l'ouvrage.
Depuis quelque temps. M"" de Scudéry voyait
chez son ami Conrart un avocat de Castres établi à
Paris, protestant comme celui-ci, pourvu comme
lui d'une charge de secrétaire au Conseil, et qui
travaillait sous ses auspices à la Relation contenant
r/iistoire de l'Académie française. C'était un petit
homme disgracieux de taille et de visage, qui,
selon le mot de Guilleragues répété par M""" de
Sévigné, abusait de la permission qu'ont les hom-
mes d'être laids. Mais, en le dédoublant, disait
encore la spirituelle marquise, on trouvait une
belle intelligence et une belle âme. Également
propre à la société, aux lettres et aux affaires, sous
un extérieur qui paraissait repousser la sympa-
thie, il cachait le don de la ressentir et de l'inspi-
rer. C'est par là que devait être prise M"' de Scu-
déry, à peine moins maltraitée au point de vue des
avantages extérieurs, mais, c'est Ménage qui Taf-
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 51
lirme^ plus capable d'aimer fortement que Pellis-
son lui-même. Ainsi commença une de ces amitiés
célèbres^ bien voisines de l'amour*, qui en eut les
vicissitudes, les jalousies, les petitesses et les
grandeurs, et dont il est parlé si longuement,
comme par un auteur plein de son sujet, au
tome X du Grand Cyrus.
Pellisson rencontrait M"'' de Scudéry chez des
amis communs, mais il n'osait aller chez son
frère, car celui-ci lui en voulait, dit Tallemant,
a parce qu'il ne l'avoit pas mis dans sa Relation
de r Académie. » Aussi, dans ce dernier volume du
Cyrus, qui parut en décembre 1653, il est ques-
tion d'un frère de Saplio, Charaxe, qui s'oppose
à la liaison de sa sœur et de Phaon. D'ailleurs,
nous avons vu qu'il la gardait presque en charte
privée. De là, un nouveau grief qu'il faut aussi
entendre raconter à Tallemant. « M. de Grasse ^
donnoit à dîner à la demoiselle, à Gonrart et à
1. Voici comment elle a parlé elle-même de ces amitiés :
« Lorsque Tamitié devient amour dans le cœur d'un amant,
ou, pour mieux dire, lorsque cet amour se mêle à ramitié,
sans la détruire, il n'y a rien de si doux que cette espèce
d'amour; car, tout violent qu'il est, il est pourtant toujours
un peu plus réglé que l'amour ordinaire; il est plus durable,
plus tendre, plus respectueux, et même plus ardent, quoiqu'il
ne soit pas sujet à tant de caprices tumultueux que l'amour
qui naît sans amitié On peut dire, en un mot, que l'amour et
l'amitié se mêlent comme deux fleuves dont le plus célèbre
fait perdre le nom à l'autre. » Esprit de .î/'ie de Scudéry, 1766 ,
p. 275.
2. Antoine Godeau, évcque de Grasse et de Vence, était,
comme nous l'avons vu, l'un des plus anciens amis de M'i« de
Scudéry.
52 NOTICE
quelques autres; Conrart trouva Pellisson en che-
min et l'y mena. Le lendemain, le petit prélat, qui
n'étoit point averti, rencontre Scudéry à Thôtel de
Rambouillet et lui dit, entr'autres choses, que Ma-
demoiselle sa sœur avoit amené M. Pellisson dîner
chez lui, et lui dit mille biens de ce garçon. Le
soir, Scudéry pensa manger sa sœur*. »
Cependant , lorsque l'auteur des Historiettes
ajoute : « Elle avoit pris le samedi pour demeu-
rer au logis , afm de recevoir ses amis et ses
amies', » il ne faut pas croire qu'elle ait attendu
pour cela sa séparation d'avec son frère. Dès 1653,
les Samedis se tenaient, soit au loofis commun du
frère et de la sœur, vieille rue du Temple', soit
1. Il paraît que ces espèces de rencontres, que Scudéry re-
gardait probablement comme des rendez-vous, se renouve-
laient assez souvent. Pellisson écrivait à M"'^ Legeiidre le
2 novembre 1656 : « On me vint prendre à midi pour aller
dîner chez M. de Vence, dont nous ne fûmes de retour qu'à
la nuit. Ml'" de Scudéry, W^^ Robineau, M. Chapelain et
M. Isarn en éloient. o
2. « La plupart des Précieuses, dit Somaize, ont un jour
pour recevoir les autres. C'est une nymphe du siècle qui a in-
venté cet usage. » Ainsi l'habitude A'avoir uii jour, comme on
parle encore aujourd'hui, nous vient de cette époque, et pro-
bablement de M'i" de Scudéry.
3., Et non rue Quincampoix, comme l'a cru, sur des indices
peu concluants, M. E. Miller, dans son travail, intéressant du
reste, extrait du Correspondant : Pierre Tainand., lettres inédites
de Bossuet et de Af^" de Scudéry. Paris; Douniol, 1869, in-S»,
p. 21. M. Ch. Giraud dans VHistoire de Saint- Évremond, qui
précède son édition des Œuvres mêlées de cet auteur, 1865,
3 vol. in-12. a plus approché de la vérité en plaçant ce do-
micile rue de Berry. Nous avons trouvé, à cet égard, une
indication précise dans un document sans date, mais certai-
nement antérieur à la Fronde : Bolle des taxes faites sur les
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 53
chez M"" Boquet ou M'"" Aragonnais, leurs voi-
sines. Dès lors aussi, M"" de Scudéry faisait les
honneurs de cette réunion; elle tenait maison, dit
expressément le Cyrus. C'est à ce logis de la
vieille rue du Temple que se rapporte la descrip-
tion du roman * et aussi la visite racontée par Mé-
nage : « M™*' de Montbazon vint un jour me voir
et m'emmena avec elle dans son carrosse pour aller
avec elle à la promenade. Quand nous fûmes mon-
tés, — Oi^i irons-nous, me dit-elle? — Allons voir,
lui dis-je, M"'' de Scudéry. Elle n'avoit jamais été
chez elle. Étant arrivés, nous entrâmes dans la
salle. M"*" de Scudéry étoit dans une chambre au-
dessus. Sa vieille étant montée aussitôt pour l'a-
vertir : Mademoiselle, lui dit-elle, venez vite;
M. Ménage est là avec la plus belle femme de
France ^ »
Pellisson, dans une lettre datée de Chambord,
le 14 octobre 1668, donne aussi quelques détails
sur l'intérieur de M"" de Scudéry. « Je vous as-
sure qu'il me semble tous les jours que le Brun,
Mansart et le Nostre ont employé tout leur talent
et leur savoir dans les lieux où le Roi passe.
bourgeois et habitans du Quartier St-Avoye et le Temple, pour
raison du nettoyement :
« Vieille rue du Temple.
M. Scudéry xiii livres. »
(Bibl. Nat. M" fr., n" 18,795, p. 31.)
1. T. X, 1. Il, p. 599 etsuiv.
2. Menagiana, 1693, p. 135.
54 NOTICE
S'il s'avisoit d'entrer jamais
Dans le médiocre palais
Où vous régnez dans les tournelles,
La maison aussitôt deviendroit des plus belles,
Le \ilain vestibule en seroit honoré,
L'obscur degré seroit tout éclairé.
Le passage seroit paré.
Que de lustres dans les ruelles !
Le cabinet enfin vous paroîtroit doré'. «
Le cabinet de M"® de Scudéry fut de tout temps
fort modeste, car elle écrivait h l'abbé Boisot, le
9 octobre 1 694 (elle demeurait alors rue de Beauce) :
«. Que l'Ermite vienne quelquefois à ma cellule,
car mon cabinet se peut appeler ainsi. »
Dans cette première habitation, comme plus
tard dans la seconde, se trouvait un jardin planté
d'arbres fruitiers dont M"^ de Scudéry distribuait
les fruits à ses amis, de mûriers, d'orangers, de
jasmins et même d'acacias, essence encore nou-
velle en France. Là chantaient cette fauvette qui
revenait tous les ans et qui revient aussi souvent
dans les vers de Sapho et de ses amis, cette pi-
geonne au nom de laquelle on présentait des pla-
cets, ces roitelets, ces pinsons et enfin ces tourte-
relles qui inspiraient si heureusement les habitués
de la maison*. Ajoutez-y une chatte favorite, dont
1. Œuvres diverses de M. Pellisson, de l'Académie françoise.
Paris, 1735, in-12, t. II, p. 408.
2, Le Dialogue d'un Passard et d'une Tourterelle, par Pellis-
son, est présent à toutes les mémoires. Le quatrain suivant
est moins connu :
où peut-on trouver des amans
Qui nous soient à jamais fidèles ?
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 55
les adorateurs platoniques de sa maîtresse se pro-
clamaient jaloux, et vous aurez une idée de ce pre-
mier théâtre des Samedis*. On y tenait des conver-
sations littéraires ou galantes, témoin la fameuse
Journée des Madrigaux, du 20 décembre 1653*,
on y échangeait des cadeaux, on s'y occupait
quelquefois de sciences et souvent de modes. On
avait des imitateurs, des rivaux et des critiques*.
Que faisait Scudéry pendant ce temps? Le plus
souvent sans doute, il avait de ces boutades dont
nous parle Tallemant : « Il se retiroit chez lui et ne
vouloit voir personne. » Mais nous avons aussi la
preuve qu'il ne s'isolait pas toujours aussi com-
plètement, et nous le verrons tout à l'heure figurer
dans une conversation avec sa sœur et l'abbé d'Au-
bignac, leur voisin. Il paraît même, par une pièce
de vers de Pellisson, qu'il ne refusa pas toujours
Je n'en sais que dans les romans
Et dans les nids des tourterelles.
Ce joli quatrain, que les éditeurs des Œuvres de Pellisson^
1734, t. I, p, 158, ont attribué à ce dernier sur la foi d'une let-
tre de M™f de Scudéry à Bussy-Rabutin, doit être restitué à
jyjme (Je p, (probablement de Platbuisson), d'après le témoi-
gnage plus digne de foi de M^'^ de Scudéry elle-même (Voy. sa
première lettre à l\i'^"= Descartes).
1. \oy. passim, le Recueil de pièces galantes de la Suze et de
Pellisson. — Les OEuvres diverses de Pellisson, etc.
2. Publiée par M. Emile Colombey, 1856, in-12.
3. « Toute cette cabale ignorante ou envieuse étoit opposée
à la nôtre, et parloit de nous d'une si plaisante manière que je
ne m'en puis souvenir sans étonnement ; car ils se figuroient
qu'on ne parloit jamais chez Sapho que des règles delà poésie,
que de questions curieuses et que de philosophie, et je ne sais
même s'ils ne disoient point qu'on s'y occupoit de magie. »
Le Grand Cyrus, X® partie, 1. ii, p. 347.
56 NOTK'.E
de se prêter aux coquoUeries poétiques entre celui-
ci et sa sœur, tant qu'il put les croire sans consé-
quence. Dans cette pièce intitulée Caprice conlre
l'estime, et qui commence ainsi :
Donc je ne dois plus prétendre
D'arriver un jour à Tendre;
Donc, sans jamais être aimé
Je ne serai qu'estimé ;
Dans cette pièce, disons-nous, il prend à témoin
Sapho et son excellent frère de l'insuffisance d'un
sentiment froid comme l'estime, etc.'.
Bientôt le succès de Clélie (1 654-1 661 ) , toujours
sous le nom de Georges, vint s'ajouter à celui
à'Artamène. La pacification de 1652, et la rentrée
de la Cour à Paris (21 octobre) avaient multiplié
toutes les coteries, et, entre autres, celle des Pré-
cieuses dont le nom, encore peu répandu, ne se
prit en mauvaise part que plusieurs années après.
L'esprit romanesque triomphait en littérature
comme en politique. « Tandis que l'amour du
bruit, la galanterie, le goût des aventures et des
grands coups d'épée armaient contre l'autorité
royale les jeunes seigneurs, les héroïnes coquettes,
les vieux magistrats et les masses populaires, les
éditions multipliées de la Clélie et du Cyrus eni-
vraient les lecteurs par leurs longs récits de guerre,
de politique et d'amour *. »
1, Recueil de pièces galantes de la Suze et de Pellisson, 17(il,
t. I, p. 200
2. Histoire des poètes épiques français du XVII'^ siècle, Thèse
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 57
Clélie est conçue dans le même système pseudo-
historique^ exposé dès la préface de ï Illustre Bassa,
largement appliqué dans Cyinis et repris avec des
développements dans le chapitre des premières
Conversations, intitulé : De la manière d'inventer
une fable. On voit dans ce dernier écrit que l'au-
teur n'était pas sans avoir réfléchi à l'emploi de
l'histoire dans le roman, quoique ses théories aient
été souvent fausses ou mal appliquées. Il ne faut
donc pas demander à la Cléfie la peinture exacte
des premiers temps de Rome, ni les vrais carac-
tères des anciens Romains qu'après tout Racine et
même Corneille n'ont pas laissé d'accommoder
aussi quelquefois à la française. La description de
Cartilage qu'on trouve au tome I""' n'a pas les
prétentions à la couleur locale bruyamment affi-
chées dans un de nos romans contemporains. Il
ne faut y chercher_, en fait de témoignages histo-
riques, qu'une vérité purement relative. On sent
des souvenirs vivants de la Fronde dans le tableau
des combats qui ensanglantent les faubourgs de
Rome, dans la scène où Brutus soulève le peuple,
dans le récit des intrigues qui séduisent ses fils,
dans la peinture de leur mort, etc.
par Julien Duchesne, 1870, p. 8k. — Voici la date des prin-
cipales éditions des romans du genre dont il s'agit:
Le Cyrus : 1650, 1651, bk, 55, 56, 58.
La Clélie: 1656, 1658, 60, 61, 1731.
Polexandre de Gomberville, 1629, 1637.
La Calprenède, Cassandre, 1642, 1650, 10 vol.
— Cléopâtrc, 1647, 1658, 12 vol.
1. Pages 159-169.
58 NOTICE
On y a compté jusqu'à soixante-treize portraits
de personnages connus, et telle est leur fidélité que
plusieurs ont suppléé à l'œuvre du crayon ou du
pinceau. Ainsi pour la comtesse de Maure, pour la
marquise de Sablé ' . C'est là, dit l'historien de M""' de
Maintenon, qu'il faut chercher la meilleure pein-
ture du singulier ménage de Scarron, et le meilleur
portrait de 3P'' Scarron dans sa jeunesse ^ Non-
seulement toutes les dames voulaient être dans
les romans de M'" de Scudéry, comme le dit Tal-
lemantqui cite des exemples de cette manie, avec
noms à l'appui, mais encore de saintes maisons,
1. V. les ouvrages de MM. Ed. de Barthélémy et Cousin.
2. L'auteur de la Clélie introduit les deux époux, sous les
noms de Scaurus et Lyriane, dans le temple de la Fortune,
pour interroger l'oracle sur leurs destinées. — Portrait de
M'"" Scarron. — La belle Lyriane, introduite auprès de Toracle,
ne veut rien demander. « Car enfin, dit-elle au sacrificateur,
si je dois être heureuse, je le serai infailliblement, et s'il doit
m'arriver quelque malheur, je le saurai toujours assez tôt.
— Ce que vous dites est si bien dit, reprit le sacrificateur,
que je ne doute pas que vous ne soyez un jour aussi heureuse
que vous méritez de l'è're. -o
M™'' Scarron, dit la Beaumelle, avait vingt quatre ans, quand
M"e de Scudéry fit cette prédiction. Les deux époux furent re-
connaissants. Scarron dit dans son Épilre chagrine à M^^" de
Scudéry :
Vous donnez donc ainsi de l'immortalilé,
Par un pur mouvement de libéraUté,
Et de votre Scaurus l'agréable peinture
M'affranchit donc ainsi des lois de la nature !
Celle par qui le ciel soulage mon malheur,
Digne d'un autre époux comme d'un sort meilleur,
Lyriane en un mot vous est fort obligée.
Et non VUranie, comme portent toutes les éditions des Œuvres
de Scarron.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 59
d'austères personnages, ainsi que nous le verrons
bientôt, n'étaient pas insensibles à l'ambition de
figurer dans celte galerie romanesque. La plume
de Sapho faisait concurrence au pinceau de Phi-
lippe de Champagne aussi bien qu'à celui de Mi-
gnard ou de Petitot.
Mais il y a dans la Clélie un genre d'intérêt par-
ticulier qui la distingue des autres romans publiés
sous le nom de Georges, et qui acliève d'en révéler
le véritable auteur. La femme s'y montre de plus
en plus, avec ses vertus comme avec ses faiblesses.
Nous ne voulons pas seulement parler ici de la
Carte de Tendre qui se trouve au tome Y% et que
l'auteur n'a jamais entendu donner que comme une
plaisanterie de société '. Ce mélange d'allégories
galantes et de descriptions imaginaires, sans re-
monter ici jusqu'au Roman de la Rose, à la géo-
graphie fantastique de ï Utopie et du Pantagruel,
avait été, si l'on en croit l'abbé d'Aubignac, mis
en œuvre dans sa Relation du royaume de Coquette-
rie, composée longtemps avant Fapparition du pre-
mier volume de Clélie, quoique publiée seulement
pendant le cours de la môme année 1 654. Dans la
1. Celer conte à la princesse des Léontins que Clélie s'étant
amusée un jour à supposer qu'il y avait un pays de Tendre,
dans lequel on pouvait voyager, on lui en demanda la carte,
qu'elle traça et dessina comme on le voit dans le roman.
Clélie, t. I, p. 399-Wl.
Mais plus loin, p, 477, elle proteste contre la publicité don-
née malgré elle à cette bagatelle, « qui éloit faite pour n'être
vue que de cinq ou six personnes d'esprit, et non de deux
mille qui n'en ont guères, ou qui l'ont mal tourné. »
60 NOTICE
Ldlre (V Arisic à Cléonle\ il nous apprend que
« p(uii' 1(3 brouiller avec l'illustre Saplio^ certaines
personnes^ jalouses peut-être de ce que, par l'occa-
sion du voisinafi-e, il avoit depuis quelque temps
renoué son ancienne connoissance avec elle, avoient
représenté sa Carie et sa Description du roijaume de
Coquetterie comme une imitation, sinon comme un
larcin de celles du Pays de Tendre. »
Quoi qu'il en soit de cette question, pour nous
assez indifférente, de savoir si la création de l'abbé
est antérieure, ou même, comme le veut Furetière,
supérieure à celle de M"" de Scudéry, d'Aubii-nac,
dans son apologie, en prend occasion de nous ra-
conter, sur ses rapports avec elle et avec son frère,
quelques détails qui trouveront bien ici leur place.
« Elle ne sauroit avoir perdu le souvenir que, dès
la première fois qu'elle me montra son Pays de
Tendre, je lui dis que j'avois dès longtemps fait
une description de la vie de ces femmes extrava-
gantes que l'on nomme Coquettes, mais que ma
profession présente m'empêchoit de faire voir de
quel air je les avois traitées. Elle s'efforça même
de me relever de ce scrupule par des considérations
que son frère soutint d'une manière fort obligeante,
et nous en parlâmes trop longtemps pour avoir
oublié cet entretien qui doit fermer la bouche à
tous les autres ^ »
Des termes dont se sert d'Aubignac, et de l'af-
1. Paris, F. Bienfait, 1659, in-18.
2. Lettre (VArifite, p. 6.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 61
firmation même de Clélie;, rapportée plus haut,
« que cette bagatelle n'étoit faite que pour être
vue de cinq ou six personnes, » il semble résulter
qu'il existait des copies manuscrites de la Carte
de Tendre, même avant l'apparition du premier
volume de Clélie. Dans tous les cas, elle entendra
une foule d'imitations , de commentaires, parmi
lesquels il ne faut pas oublier la Gazette de Tendre,
publiée par M. Emile Colombey à la suite de la
Journée des Madrigaux, d'après les manuscrits de
Conrart. On trouve dans les mômes manuscrits une
pièce en forme de Charte, dont voici l'intitulé :
a Sapho, Reine de Tendre, Princesse d'Estime,
Dame de Reconnoissance, Inclination et terrains
adjacents, à tous présents et à venir. Salut, etc.
Donné à Tendre, au mois des Roses, l'an de la
fondation d'Amour, 1656. »
Il y a aussi une Relation de ce qui s'est depuis
peu passé à Tendre, avec le discours que fit la souve-
raine de ce lieu aux habitants de V AncieJine ville ^
Pour racheter toutes ces puérilités, hâtons nous
de citer sur la Clélie l'opinion d'un écrivain mo-
raliste qui nous montrera que tout n'est pas fri-
vole dans cette œuvre d'une femme. « La Clélie,
qui, au premier coup d'œil, ne semble qu'un ro-
man plein de je ne sais quelle métaphysique amou-
reuse qui prête au ridicule, ou un manuel pédan-
tesque de galanterie, la Clélie est, quand on l'étudié
de près, un livre sérieux et curieux où toutes les
1. Miller, Pierre Tnisand, etc., p. 26.
62 NOTICE
questions qui tiennent à la condition des femmes
dans le monde sont traitées d'une manière à la
fois piquante et judicieuse. Quel est le rang que
la civilisation moderne donne à la femme_, et que
doit faire la femme pour avoir et pour garder ce
rang? Voilà, en vérité, le sujet de la Clélie \ »
Au surplus, le moment approchait où M"* de
Scudéry, déjà à demi émancipée par le succès des
derniers romans dans lesquels l'opinion lui attri-
buait une part de plus en plus large, allait plus
complètement encore s'affranchir de la tutelle par-
fois gênante de son frère, et avoir son intérieur,
son ménage, sa société, son individualité civile et
littéraire.
Georges, compromis, comme nous l'avons vu,
dans la cause du prince de Condé, avait quitté
Paris à la fin de l'année 1654, et s'était retiré à
Graville, près du Havre'. « Là, dit Tallemant,
une demoiselle romanesque , qui mouroit. d'envie
de travailler à un roman, croyant que c'étoit lui
qui les faisoit, l'épousa. » Cette demoiselle était
Marie-Madeleine du Montcel de Martin-Vast, femme
d'esprit, comme le prouvent ses lettres éparses
1. Saint-Marc Girardin, Cours Je littérature dramatique, 1861,
t. III, p. 3.
2. Comme il règne quelque obscurité sur cette époque de la
vie de Scudéry, nous citerons ici, d'après le Manuscrit pro-
venant de Sainte-Beuve déjà signalé par nous, les lettres de
Chapelain, à lui adressées, des 14 février et 12 juin 1659, « à
Pirou, en Normandie ; » des 25 août et 16 novembre 1660, « à
Paris. » Il est pour la première fois question de M™« de Scu-
déry (Mlle Ue Martin-Vast) dans la lettre du 12 juin 1659.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDERY. 63
dans la correspondance de Bussy-Rabutin, d'une
beauté médiocre^ à en croire ce passage de l'une
d'elles, si bien applicable à sa belle-sœur : « Voilà
un des privilèges de nous autres dames pas belles,
et il faut avouer que c'est peut- être le seul; nous
disons en tendresse tout ce qui nous plaît sans
que cela scandalise \ » Epoux et père de famille
sans devenir plus riche ni beaucoup plus sage,
Scudéry fit quelques tentatives pour renouer avec
sa sœur une communauté dont il s'était bien trouvé;
mais celle-ci, sans nier les obligations qu'elle lui
avait dans le passé -, sans rester indifférente
pour l'avenir aux intérêts ni à la réputation de son
frère, persista résolument ^ à maintenir son indé-
pendance jusqu'à la mort de ce frère, arrivée le
14 mai 1667.
Quoique Georges, dans la préface à'Alaric (1 654)
se fût fait honneur sans façon du succès de 1'//-
lustre Bassa et du Grand Cyrus, quoiqu'il eût mis
- encore son nom aux derniers volumes d'Almahide
ou r Esclave Reine (1658), depuis longtemps, nous
l'avons vu, dans le cercle des amis intimes, et
même dans le monde littéraire, on avait soupçonné,
puis désigné celle qu'on regardait comme le véri-
table auteur. En vain M"^ de Scudéry s'en dé-
1. Lettre à Bussy, du 29 avril 1672.
2. Voy. dans la Correspondance la lettre de Scudéry à
Tabbesse de Malnoue.
3. Tallemant dit à ce sujet: « Il (Scudéry) vint ici, il y a
un an (ceci était écrit en 1658), mais sa sœur lui déclara
qu'il n'y avoit qu'un lit flans la maison, et il s'en retourna. »
64 NOTICE
fendait encore devant l'abbé de Marolles; en vain
elle aft'ectait d'être en colère contre Furetière qui;,
dans sa Nouvelle all('(j'>ri<iue, de cette même an-
née 1G58, avait imprimé « qu'elle avoit fait les
romans que son frère s'attribuoit; » en vain^, jus-
qu'en 1728, l'auteur de la nouvelle édition du
Dictionnaire de Hichclet , exprimait-il encore des
doutes à cet égard, lluet ne faisait que proclamer
une vérité déjà connue, lorsque, en tête de sa Let-
tre àSegrais sur V origine des romans (1670), alors
que Zaide et la Princesse de Cleves n'avaient pas
encore paru, il rendait à M"*^ de Scudéry cet écla-
tant hommage : « On ne vit pas sans étonnement
les romans qu'une fille autant illustre par sa mo-
destie que par son mérite avoit mis au jour sous
un nom emprunté, se privant si généreusement de
la gloire qui lui étoit due, et ne cherchant sa ré-
compense que dans sa vertu, comme si, lorsqu'elle
travailloit ainsi à la gloire de notre nation, elle
eût voulu épargner cette honte à notre sexe; mais
enfin le temps lui a rendu la justice qu'elle s'étoit
refusée, et nous avons appris que Vlllustre Bassa,
le Grand Cyrus et la Clélie, sont les ouvrages de
M"^ de Scudéry, »
On peut dire que les années qui suivirent la sé-
paration de M^'^ de Scudéry d'avec son frère m.ar-
quèrent l'apogée du succès de ses romans et peut-
être aussi de ses Samedis, bien que quelques
écrivains représentent ceux-ci comme ayant déjà
perdu de leur éclat. U y a ici une distinction à
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 65
faire. Ce qui paraît vrai, c'est que, à mesure que
les réunions de la vieille rue du Temple s'éloi-
gnaient par la date de celles de l'hôtel de Ram-
bouillet, l'élément aristocratique y diminuait d'au-
tant, et la distance entre la rue Saint-Thomas du
Louvre et le Marais se laissait mieux apercevoir.
La Calprenède, jaloux du succès de la Clélie, pro-
nonçait ce terrible mot : « Pour moi, je ne vais
point chercher mes héros dans la rue Quincam-
poix. )) Il y avait bien encore quelques grands
personnages qui formaient le lien entre les deux
réunions : Montausier et sa femme, la marquise
de Sablé, M'"^ de Rohan- Montbazon \ « dont l'amitié
hautement déclarée donnait au modeste salon de
la vieille rue du Temple et à la société un peu mê-
lée qui s'y rassemblait de la considération et même
un certain éclat ^ » L'auteur des HistorieUes^ en
1658, disait des Samedis : '< Il y avoit autrefois
des personnes de qualité , comme M"" d'Arpa-
1. Marie-Éléonore de Rohan-ÎNIonlbazon, abbesse de la Tri-
nité de Caen, puis de Malnoue, connue dans la société pré-
cieuse sous les noms d'Octavie, de Méléagire, la Grande Ves-
tale dans C/e/ie, fut une des femmes les plus distinguées de cette
époque qui en comptait un si grand nombre. Elle unissait à la
piété et aux qualités solides que Pellisson a fait ressortir dans
une belle épitaphe (voyez-la à la fin du I1I« vol. de ses Lettres
historiques'), Tenjouement et les grâces de Tesprit et du corps.
Huet, dans sa jeunesse, a tracé d'elle un portrait renfermant ce
passage singulier quand on songe qu'il s'applique à une ab-
besse et qu'il émane d'un futur évêque : « N'ayant jamais vu
votre gorge, je n'en puis parler ; mais si votre sévérité et votre
modestie vouloient me permettre de dire le jugement que j'en
fais sur les apparences, je jurerois qu'il n'y a rien déplus ac-
compli. »
2. Cousin, La Société française, i. II, p. 151. •
5
66 NOTICE
jon ' et M'"" de Saint-Ange; mais l'une s'est mise
en religion, et l'autre la voit bien encore, mais
c'est plutôt un autre jour que le Samedi. » On
pourrait encore citer les Duplessis-Guénégaud, les
Saint-Aignan^les comtesses de Rieux et de JMaure,
]\jiie (jg Vandy, et plus tard^ la duchesse de Saint-
Simon ^
Sans doute les noms des habitués ordinaires du
Samedi, Chapelain, Conrart, Pellisson, Ménage,
Sarazin, Doneville, Isarn, etc., ceux de M"""' Cor-
nuel, Aragonnais, de leurs filles ou belles-filles, de
M"" Boquet et Robineau, etc., n'ont pas le même
parfum aristocratique; mais il faut se rappeler que,
dans cette société du dix-septième siècle, l'esprit
était aussi une dignité, et que les réunions de
M^'® de Scudéry, en devenant plus bourgeoises,
n'avaient pas cessé d'être littéraires. « On y voyait,
dit M. Marcou, et ces jeunes filles qui aimaient
1. Jacqueline, fille du duc d'Arpajon et petite-fille du maré-
chal de Thémines. Tallemant ajoute en note : « Quand
Mi'« d'Arpajon se fit carmélite (elle prit Tliabit le 7 juillet
1655), ]M"« Sapho s'avisa de lui écrire une grande lettre, pour
l'en retirer, qui n'eût peut-être pas persuadé unejeune fille, et
celle-là avoit trente ans : car elle ne lui parloit que des diver-
tissements qu'elle perdoit. La reine alla ce jour-Li aux carmé-
lites ; les religieuses vouloient lui montrer cette lettre, et, en
eflet, sans Moissy qui y prèchoit ce jour-là, elles l'eussent
fait. Car Sapho avoit grand tort d'écrire comme cela en une re-
ligion où l'on ne reçoit point de lettres que les supérieures ne
les ayent lues. » Cette affaire fit grand bruit, et la lettre de
Mi'« de Scudéry, souvent mentionnée, s'est dérobée à toutes
nos recherches.
2. Ce devait Olre Diane-Henriette de Budos , première
femme de Claude de Saint-Simon, père de l'auteur des Mé-
moires.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 67
Descartes et le chantaient^ et celles qui^ par leur
beauté^ vengeaient le Samedi des épigrammes de
Furetière^ et d'autres qui les justifiaient trop; et la
noblesse provinciale ou parisienne, d'épée ou de
robe; et les présidentes, les avocats, les beaux es-
prits, les abbés, même les évêques; et tous ces
contingents de la Normandie, de la Provence et du
Languedoc, recrues que l'admiration ou l'amitié
avaient faites à M"*^ de Scudéry, quand elle habitait
le Havre ou Marseille; à Pellisson, quand il était
à Toulouse ou à Castres \ » Car, il faut bien le
reconnaître avec les mauvais plaisants, Pellisson
était le Prince, l'Apollon des Samedis, et il avait
été proclamé tel par Saplio elle-même.
Furetière avait dit spirituellement : « La Vierge
du Marais s'est bornée à créer un monde (le Pays
de Tendre), laissant à d'autres le soin de le peu-
pler. » Et, dans une lettre sans date, mais qui
doit se rapporter aux années 1654-1655, il ajou-
tait : « Le P. B. et moi ne vous parlons jamais
de ce que vous ne voulez jamais entendre. Nous
disons même dans le monde que nous avons en
vous une illustre amie, mais, dans le fond de
l'âme, nous sommes vos très-humbles et très-
obéissans amans. » On sait déjà que Furetière ne
fut pas toujours aussi tendre envers « l'illustre
amie ; » mais ce langage, et plus encore les innom-
brables madrigaux recueillis par Conrart, Pellisson
et autres nous montrent sur quel ton étaient avec
1. Etude, sur Pellisson, p. 99.
68 NOTICE
elle la plupart des liomnios qui rcntouraient.
D'ailleurs il est diriicile de croire qu'elle ne
sonoçeait pas à elle-même, quand elle disait de
Clélie : «< Cette admirable fille vivoit de façon
qu'elle n'avoit pas un amant qui ne fût obligé de
se cacher sous le nom d'ami, et d'appeler son
amour amitié, autrement ils eussent été chassés
de chez elle'. » De même Pellisson, qu'il est diffi-
cile de reconnaître dans le Pliaon du Cyrus, est
peint, à ne pas s'y méprendre, dans l'Herminius
de la Clélie, deuxième et troisième parties, cor-
respondant aux années de leur liaison la plus
intime.
C'étaient, dans tout cet entourage, des déclara-
tions, des échanges de cadeaux, des minauderies,
des rivalités dont il est bien difficile de ne pas sou-
rire, quand on songea l'âge de la plupart des soupi-
rants, et surtout à celui de la Divine Snpho (elle avait
alors près de cinquante ans). Néanmoins, parmi
ces soupirants, il y en avait un jeune encore,
Isarn, de Castres, qui était venu rejoindre à Paris
son compatriote Pellisson. Aussi beau que celui-ci
était laid, aimable mais inconstant, il adressa
d'abord à Saplio des hommages que ni Tun ni
l'autre ne prit au sérieux et qui se promenèrent
de Télamire à Philoxène, de Philoxène à Octavie%
etc. Cependant les coquetteries allaient leur train.
1. Clélie, t. I«% p. 389.
2. Voy. la Journée des Madriçjaux, p. 17, 51, Ik; le Louis
d''or, par Isarn, et la lettre de M"»^ de Scudéry à cette occa-
sion.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 69
On faisait au Raincy de longues promenades en
tête à tête avec Trasile (Isarn) ; on recevait des
cachets et des épitres galantes du généreux Théo-
damas (Conrart)*; que dis-je^ on passait un au-
tomne tout entier h sa maison d'Athis-Mons, et
il y avait un commerce réglé de coquetterie entre
les fauvettes du bois de Carisatis et celles du bois
de Sapho. La plaisanterie s'exerçait sur les amours
de Conrart, comme elle allait bientôt le faire sur
ceux de Pellisson.
Gonrart, sage comme un Caton,
A pourtant au cœur, ce dit-on,
Un petit endroit attendri
Landeriri.
Qui croirait que le sage Théodamas était un
tigre de jalousie? C'est pourtant ce qu'atteste
Ménage qui n'osait faire à Sapho certain présent
de peur de paraître empiéter sur les privilèges de
1. Sur le cachet donné à Sapho par Théodamas, il y eut tout
un déluge de madrigaux passablement ridicules. Sapho termine
le sien par ces vers :
On ne peut se défendre
De vous donner son cœur ou de le laisser prendre,
Théodamas insiste :
Je suivrai la leçon qu'Amour rae vient apprendre,
Doncez-moi votre cœur sans me le laisser prendre.
Sapho réplique à son tour :
Vous êtes un cruel vainqueur
De vouloir qu'on porte son cœur
Jusque dans voire chambre, etc.
[Journée des Madriijau.r, p. 39 et s.
70 NOTICE
son rivaP. Plus hardi vis-à-vis de Cotin, il se
posait contre lui en galant chevalier de la Vierge
du Marais^ moins compromettant, il est vrai;, par
la passion que par le ridicule ^
C'est évidemment au milieu de ces plaisanteries
de société qui suivirent la puhlication du premier
volume de Clélie, telles que la Journée des 3Iadri-
gaux, la Carte et la Gaze'te de Tendre"^, au milieu
de ces coquetteries à droite et à gauche, destinées
peut-être à cacher un sentiment plus sérieux, qu'il
faut placer le fameux quatrain :
Enfin, Acanthe, il faut se rendre.
Votre esprit a charmé le mien,
Je vous fais citoyen de Tendre,
Mais de grâce n'en dites rien".
1. Quand il est en courroux
Ce n'est plus le meilleur des hommes ;
C'est un tigre jaloux.
Sapho, vous le savez, il entre en frénésie,
Sa colère aussitôt trouble sa fantaisie;
Et, saisi de fureur, comme ses ennemis
Il traite ses amis.
{Menagii poemata, 1680, p. 238.)
2. Voy. ci-après la petite guerre de la Ménagerie.
3. On peut voir dans ce dernier opuscule, p. 75 et suiv.,
comment l'admission d'Acanthe (PelUsson), dans le Pays de
Tendre souleva l'opposition des habitants de V Ancienne-Ville,
assemblés chez le généreux Mégabase, qui forcèrent Sa[)ho à
lui faire faire quarantaine avant de l'admettre, parce que,
avant de venir à Nowelle-AmUié, il avait passé par un lieu
où régnait une maladie contagieuse dont il avait failli mourir.
Tout cela, dépouillé de la forme allégorique, semble indiquer
que les anciens habitués du Samedi, à l'instigation du marquis
de Montausier, voulurent forcer Pellisson à se contenter du
titre d'ami, au lieu du sentiment plus tendre qu'il avait d'abord
mis en avant.
4. « Il (Pellisson) donna de la jalousie à M. Conrart au su-
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 71
M'"^ du Plessis-Bellière, l'une des dames qui
paraissaient quelquefois aux Samedis, avait fait
connaître Pellisson et M"^ de Scudéry à Fouquet,
dont elle était parente. L'un et l'autre reçu-
rent quelques marques de sa libéralité. Pellisson
lui en adressa des remercîments en vers et en
prose, et, à partir de l6bG, devint un de ses prin-
cipaux commis, sans que les relations avec Sapho
en fussent interrompues. Les Papiers de Fouquet
renferment des lettres qu'elle adressait à Pellisson
pendant son voyage à Nantes où il accompagnait
le Surintendant. Elle-même venait d'assister aux
fêtes de Vaux* et avait passé quelques jours aux
Pressoirs du Roi, propriété située sur les bords de
la Seine, près de Fontainebleau où se trouvait
alors la Cour, et qui, bâtie sous François l*"", ap-
partenait alors à une famille Jacquinot, amie de
Fouquet et de M'^^ de Scudéry. Celle-ci était in-
quiète du silence prolongé de Pellisson. On était
au commencement de septembre 1661. L'orage
o;rondait sur la tête du Surintendant. Dans
ces lettres datées des Pressoirs, le jargon du
Royaume de Tendre, sous la plume de M"^ de
Scudéry, a fait place aux accents du cœur: « Man-
dez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un
jet de M'ie de Scudéry, qui m'avoua elle-même, en me parlant
un jour de leur mésintelligence, que c'en étoit là la cause.
Elle ne put s'empêcher de déclarer enfin à M. Pellisson la
passion qu'elle avoit pour lui, par des vers qu'elle fit sur le
champ. « [Menagiana, 1693, p. Ik6.)
1. Marcou, Étude sur Pellisson, p. 489.
72 NOTICE
pauvre petit mot pour me consoler de votre ab-
sence qui m'est la plus rude du monde — Je ne
vous demande pas de longue lettre; je ne veux
qu'un mot qui me dise comment vous vous por-
tez, car pour peu que je sache que vous vivez, je
supposerai que vous m'aimez toujours, w
Entre deuv êtres qui, à défaut de la jeunesse et
de la beauté, pouvaient mettre en commun les
trésors d'uae atîection aussi vive et aussi sérieuse
à la fois, on s'étonnerait de ne pas voir apparaître
ridée du mariat^e'. Elle se présenta au moins à
leur entourage le plus immédiat, soit que cette
éventualité ait excité ses railleries ou ses craintes.
Les lettres que nous venons de citer renferment
les passages suivants : « Si je ne craignois de vous
fâcher, je vous dirois que v... m... (votre mère)
dit et fait de si étranges choses tous les jours,
que l'imagination ne peut aller jusque là, et tout
le monde vous plaint d'avoir à essuyer une ma-
nière d'agir si injuste et si déraisonnable..,. » Et
plus loin: « Votre mère a dit à M... (Ménage) des
choses qui vous épouvanteroient si vous les saviez,
tant elles sont déraisonnables, emportées et hors
de toute raison'. »
Ce qu'il y a d'obscur dans ces allusions sera
éclairci par une lettre inédite de l'abbé Bourdelot
1. a On a toujours cru qu'il y avoit entre M'^'-" de Scudér>
et Pellisson un mariage de conscience. » (Note de Saint-Marc
sur rÉpigramme un de Boileau.)
2. Ici quatre lignes elTacées avec soin. Voir la Gorrespon
dance.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 73
que nous empruntons à la Correspondance de Ni-
caise\ « Je n'étois pas d'humeur à laisser passer
ce que dit \ Anti-Menagiana que, si Pellisson eût
épousé M"® de Scudéry, c'eût été la faim qui au-
roit épousé la soif, et beaucoup d'autres im-
pertinences de cette nalure. A propos de Pellis-
son, il est bon de vous dire que ce que dit le Me-
nagiana que sa mère offrit vingt mille livres à
M"^ de Scudéry pour Tobliger à l'épouser est très-
faux. Je sais de bonne part qu'elle ne craignoit rien
tant que de la voir la femme de son fils. »
Mais, soit pruderie, soit indépendance, iVP® de
Scudéry professa un éloignement constant pour le
mariage. Elle s'était expliquée là-dessus très-
nettement au t. X, 1. Il du Cgrus, et elle y revient
encore dans des lettres de sa vieillesse, où, à l'oc-
casion du mariage de M™" de Chandiot, une de
ses amies, elle écrit : « Le mariage est, suivant,
moi, la chose du monde la plus difiicile à faire
bien à propos J'ai préféré trois fois dans ma
vie la liberté à la richesse, et je ne saurois m'en,
repentira « En revanche elle se forma toujours de
l'amitié l'idée la plus haute. Nous allons la voir à
l'épreuve.
A la date de la dernière des lettres de M"^ de
Scudéry citées plus haut, 7 septembre 1661,
Pellisson était arrêté avec Fouquet à Nantes de-
1. Fonds Français, 93o0, t. II, p. 960,
2. Lettre à M"'? de Chandiot, du 18 décembre 1691. —
Lettre à l'abbé Boisot, du même jour.
74 NOTICE
jjiiis deux jours; puis, sur un ordre du roi, il
fut conduit au cliâteau d'Angers et de là à la Bas-
tille. On peut voir à la Correspondance la lettre
émue qu'elle écrivait à lluet sous le coup de cette
nouvelle. A partir de ce moment, ce fut, de la
part de M'^^ de Scudéry, une série de démarches,
d'écrits, de sollicitations de ruses pieuses, d'abord
pour adoucir sa captivité, et ensuite pour la faire
cesser. Pellisson avait su mettre dans ses intérêts
un Allemand qu'on avait placé auprès de lui comme
espion, et dont il lit un émissaire Par le moyen
de cet homme, il eut avec son amie une corres-
pondance journalière, dont on peut se faire une
idée d'après ce qu'elle dit dans sa lettre du 12 mai
1694 à l'abbé Boisot : « J'ai brûlé plus de cinq
cents lettres de M. de Pellisson, du temps de la
Bastille. »
Au moment où la saisie des fameuses cassettes
du Surintendant provoquait de la part de Chape-
lain des paroles peu mesurées contre d'anciens
amis*, et jetait la terreur parmi les femmes lé-
gères et les entremetteuses de la ville et de la
Cour, on aime à voir ces deux honnêtes femmes,
Scudéry et Se vigne, protester contre les défaillan-
ces et les calomnies, se soutenir mutuellement*,
1. ï Est-ce être honnête homme, comme Font tant prôiic
les flatteurs de Fouquet, les Scarron, les Pellisson, les Sapho,
et toute la canaille intéressée?... » (Lettre à 'M"*'' de Sévigné,
du 3 octobre 1661.)
2. Ce fut Mi'o de Scudéry qui s'éleva avec le plus de force
contre ceux qui, à l'occasion des cassettes de Fouquet, se
permettaient des insinuations calomnieuses sur le compte de
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 75
encouraiijer les autres^, et se donner la main dans
cette œuvre de dévouement, jusqu'au moment où
elles purent se présenter ainsi, avec leur ami libre
grâce à elles, au courageux magistrat dont les
conclusions avaient sauvé la vie à Fouquet'. En
effet, tandis que l'une enrôlait à la cause du mal-
heur ses correspondants séduits, entraînés par la
magie de son style, Saplio espérant que le mo-
ment était venu où l'on allait se relâcher des pre-
mières rigueurs, écrivait à Colbert ^ une lettre
éloquente pour le supplier d'adoucir la captivité
du prisonnier, et de permettre qu'il pût être
visité par quelques parents et amis, à commencer
par sa mère, celle-là même qui avait tenu au su-
jet de leur liaison des propos si peu charitables*.
Mais près de deux ans s'écoulèrent encore avant
que Pellisson n'obtînt cette ombre de liberté,
comme il le disait lui-même dans une lettre
écrite le 15 novembre 1 6G5'' à l'abbesse de Mal-
M""" de Sévigné. Celle-ci, clans sa lettre du 22 octobre 1661,
charge Ménage d'en remercier leur amie commune.
1. « J'ai été voir notre chère voisine (M'^e du Plessis-Guéné-
gaud); nous avons bien parlé de notre cher ami. Elle avoit
vu Sapho, qui lui a redonné du courage. » (Sévigné à M. de
Pomponne, 27 novembre 1664.)
2. « 9 février 1666. — M™« de Sévigné m'amena Pellisson
et M'ie de Scudéry, qui me témoignèrent toute l'estime et
l'amitié possible sur l'histoire du procès de M. Fouquet. »
(Journal d'Olivier (fOrmesson, t. II, p. 4'i6.)
3. Voir cette lettre, de décembre 166rî, à la Correspondance.
k. M™" Pellisson avait obtenu en juin 1662 une permission
restreinte qui lui avait été retirée depuis. (Fr. Ravaisson,
Archives de la Bastillp., t. II, p. 43.)
5. Ibid., p. 455.
76 NOTICE
noue par l'intermédiaire de M"^ de Scudéry ,
« l'amie incomparable et unique au monde par
qui vous recevrez ce billet; » car cet bomme
semble avoir exercé sur les femmes les plus dis-
tinguées une séduction qui certes n'était pas celle
des avantages pbysiques. Dans une lettre de Tab-
besse de 31alnoue, portant la suscription : Odavie
â Zénocrate\ on lit : « Vous apprendrez de bien
des endroits qu'ïlerminius a la liberté de voir
ses amis, et qu'on espère qu'il l'aura bientôt
tout entière. Je vous envoie la lettre qu'il m'écri-
vit le jour môme qu'il vit Sapho. Sans mentir, j'ai
tout à fait de la joie de celle qu'ils ont Sapbo
me mande que la chambre de Pellisson est la plus
triste du monde: il n'y a qu'une seule fenêtre à
double grille dans une muraille de six pieds d'é-
paisseur^ » C'est dans ce triste réduit qu'accou-
rurent dès le premier jour « mille gens de qua-
lité. » Quant à Sapbo, elle s'y installa, pour ainsi
dire, à demeure avec le prisonnier, puisque l'ab-
besse de Malnoue mandait à son correspondant le
8 janvier 16(36 : « Sapbo et Acanthe m'écrivent
quelquefois de la Bastille^ »
La spirituelle Octavie, tout en s'associant de
cœur à la joie du couple enfin réuni, ne se refu-
1. On n'est pas d'accord sur le véritable nom de ce corres-
pondant de l'abbesse de Malnoue. M. Fr. Ravaisson veut qu'il
s'agisse ici de Conrart. M. Cousin, avec plus de vraisemblance,
désigne Isarn ; l'éditeur des lettres d'Éléonore de Rohan hésite
entre M. deDoneville, Paul Pellisson ou son frère George.
2. Ibid., t. m, p. 1.
3. M^s Conrart, in-1'", t. XI, p. 1257.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 77
sait pas quelques malices à leur endroit. Elle
avait fait promettre à Sapho de lui rendre un
compte très-exact de cette entrevue. « Il n'y a pas
de plaisantes questions que je ne lui aie faites.
Vous savez que, quand je suis en humeur de la
questionner sur Herminius, il n'y a rien de fou
qui ne me passe par l'esprit — » Un mois après
la délivrance de Pellisson elle écrivait encore :
« Il m'a envoyé des odes de dévotion qu'il a
faites dans sa prison. Je les ai trouvées si ten-
dres pour Dieu, que j'ai mandé à Sapho que j'en
estime et en aime Herminius davantage, mais que,
comme je ne la crois pas si dévote que lui, j'ai eu
peur qu'elle n'ait été jalouse du bon Dieu\ »
Cependant la poésie qui avait consolé la capti-
vité devait jouer son rôle dans la délivrance.
Pellisson avait composé à la Bastille un poëme de
1391 vers, tout en l'honneur de M"® de Scudéry ^
qui en est l'Alpha et l'Oméga.
Sapho, qui consolez mon triste éloignement,
fille incomparable, en vertus éclatante,
Qui de l'honnête amour étiez la longue attente,
Merveille de notre âge, adorable en bontés,
Vous me verrez un jour, et vous le méritez,
Couronner vos vertus de cent fleurs immortelles
Qu'un siècle laisse à l'autre également nouvelles.
Mais pendant que le temps, trop long selon vos vœux.
Me ramène à pas lents un destin plus heureux,
1. Ibid.. p 1251 et 1261.
2. Voy. ce qu'elle en dit dans sa lettre à Boisot, du 7 juin
1693.
78 NOTICE
Aimez, aimez Acanthe, et laites vos délices
De ces fleurs qu'il vous cueille au bord des précipices.
Nous avons cité les premiers et les derniers vers
de ce poëme d'Eurymédoii à qui l'on jugera sans
doute que Bossuet faisait bien de l'honneur en le
relisant chaque année. Pour être indulgent à ces
vers^ ainsi qu'à la plupart de ceux qui faisaient
les délices de la société du Samedi^ il faut se rap-
peler que ces fadeurs et ces puérilités servaient
d'organe à d'innocentes amitiés et parfois aux.
plus nobles sentiments. Ainsi ces interminables
vers sur la fauvette, le roitelet, le pinçon, toute
cette poésie de colombier et de volière qui met
notre patience à une si rude épreuve en parcou-
rant le recueil de la Suze et de Pellisson, trouvent
presque grâce à nos yeux, quand nous savons que
c'est sur un Placet en vers, présenté au Roi par
Pellisson au nom de la pigeonne de Sapho ', que
celui-ci obtint enfin sa liberté. Ce fut vers la fin
de janvier 1G66 qu'il reparut dans les salons, et
que, de disgracié qu'il était, il devint presque
courtisan et homme à la mode. Mais ce qui ne
changea pas, ce furent les sentiments qui l'unis-
saient à sa généreuse amie, et qui s'étaient retrem-
pés à l'épreuve du malheur '.
1, Œuvres diverses de Pellisson, 1735, t. I, p. 147.
2. Sur cette amitié courageuse de M'i« de Scudéry, nous
avions noté un i^assage que nous reproduisons ici, mais dont
malheureusement nous ne nous rappelons pas la source.
«'Elle ne craignit point de publier que plusieurs personnes
considérables, dont elle se mettoit du nombre, diroient tou-
I
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 79
Nous ne pouvons résister au désir d'anticiper
un peu sur Tordre des temps pour ajouter un cha-
pitre à l'histoire de la conspiration de W^^ de
Scudéry et de M"" de Sévigné en faveur de Fou-
quet et de ses amis. La seconde écrivait à son
gendre le 'i5 juin 1 GTO : « Si l'occasion vous vient
de rendre quelque service à un gentilhomme de
votre pays, qui s'appelle V...;, je vous conjure de le
faire : vous ne me sauriez donner une marque plus
agréahle de votre amitié.. .. vous connoissez toute
sa famille. Ce pauvre garçon étoit attaché à M. Fou-
quet, il a été convaincu d'avoir servi à faire tenir
une de ses lettres à sa femme; sur cela, il a été
condamné aux galères pour cinq ans : c'est une
chose un peu extraordinaire. Vous savez que c'est
un des plus honnêtes garçons qu'on puisse voir, et
propre aux galères comme à prendre la lune avec
ses dents. »
Or, ce gentilhomme dont le nom était resté en
blanc dans l'édition de M. de Monmerqué de
1820, s'appelait Valcroissant\ L'aimable marquise
avait intéressé à sa cause M"^ de Scudéry qui
s'était empressée d'écrire en sa faveur à M. de
Vivonne, général des galères. La réponse de ce
dernier, dont M. de Monmerqué possédait l'origi-
nal, portait : « Sitôt qu'on m'eut appris le mérite
jours du bien de Fouquet, au risque de perdre leur fortune et
leur vie. »
1. M. Chéruel, Mémoires sur Fouquet, t. II, p. 529, a ex-
primé sur ce point des doutes qui ne nous paraissent point
motivés.
80 NOTICE
et rinforlime louL ensemble du gentilhomme pour
qui vous m'écrivez, je fis tout ce qui dépendit
de moi pour adoucir la rigueur de sa condamna-
tion; vous pouvez juger delà ce que je voudrois
faire dans la suite pour son soulagement ; cela
ira sans doute à tout ce qui sera en mon pouvoir,
pour vous marquer, et à M"" la marquise de
Sévigné, celui que vous avez sur la personne qui
vous honore le plus Tune et l'autre'. »
Grâce à l'intervention et aux démarchés de ces
deux généreuses personnes, l'arrêt fut commué,
et Valcroissant, trois mois après sa condamna-
tion, put se promener en liberté dans Marseille.
Dix-huit ans plus tard, estimé de tous comme un
des meilleurs officiers de l'armée, il remplissait
les fonctions d'inspecteur, dont Louvois l'avait
chargé, et avait occasion d'être utile au jeune
marquis de Grignan, petit-fils de M™* de Sévi-
gné". L'année suivante, Valcroissant avait un
gouvernement en Flandre, et faisait mettre aux
cadets de Besancon le fils du poète Bonnecorse,
autre ami et obligé de ^I"^ de Scudéry.
S'il fallait assigner une date précise au triom-
phe de cette littérature dont le Cyi^us et la Clélie
passaient pour l'expression la plus heureuse, nous
1. Vivonne à Sévigné, 23 août 1670. (Édition des Lettres de
Sévigné, Biaise, 1818-1819, t. I, p. 190.)
2. Lettres de M""' de Sévigné, des 28 novembre 1670 et 26
novembre 1690.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 81
indiquerions l'année 1658. Il y avait pour l'au-
teur à la fois succès d'estime et succès d'argent.
Vers cette époque, Tallemant disait : « Ses livres
se vendent fort bien, » et Pradon écrivait plus
tard, à propos des critiques de Boileau : « Cepen-
dant, ces tomes épouvantables et cet horrible Ar-
tamene, qui ont été traduits en toutes sortes de
langues, même en arabe, et qui sont encore au-
jourd'hui la plus délicieuse lecture des premières
personnes de la cour, cet horrible Arlamène, dis-
je, dont on achetoit les feuilles si chèrement à
mesure qu'on les imprimoit, et qui a fait gagner
cent mille écus à Augustin Courbé, est à présent
l'objet de la satire de M. D.... Quand ses satires
auront fait gagner cent mille écus à Barbin, on
souffrira sa critique un peu plus tranquillement,
et quoiqu'il dise :
A ses propres dépens enrichir le libraire,
je crois qu'il y a encore du chemin à faire jusque-
là. En vérité, Cyriis et Clélie sont des ouvrages
qui ont illustré la langue françoise, et les mar-
ques éclatantes d'estime que le roi a données à
une personne illustre et modeste, dévoient arrêter
M. D S,
Mais bientôt la fin de la Fronde, puis l'émanci-
pation définitive du jeune roi ramenaient à la cour
les princes et les grands seigneurs dispersés au
1. Nouvelles remarques sur tous les ouvrages du s"" D..
(Despréaux). La Haye, 1685, p. 105.
6
82 NOTICE
fond des provinces. Dans le loisir des vieux châ-
teaux, on avait contracté le goût des récits de
longue haleine. Tandis que les dames brodaient
d'interminables tapisseries, la demoiselle de com-
pagnie faisait, à'Jiaute voix, des lectures à peine
moins longues. Comme le remarque M""' de Gen-
lis, « ces éternelles conversations qui, dans les
ouvrages de M"® de^ Scudéry, suspendant la mar^
che du roman, nous paraissent insoutenables,
étaient loin de déplaire'. » Mais la vie de cour
avait d'autres exigences. D'ailleurs, Zaïde^ la, Prin-
cesse de Clives, allaient donner des allures plus
vives au roman où l'histoire du cœur ne perdait
rien à se dégager des vieux cadres soi-disant his-
toriques.
En vain Ménage disait (( que ces romans du-
reroient toujours ^, » W^ de Scudéry elle-même,
. — c'est lui qui l'atteste à quelques lignes de dis-
tance, — déclarait, trop modestement sans doute,
« qu'elle avoit encore un roman d'achevé, mais
que personne ne voudroit l'acheter ni le lire.» Ce-
pendant, leur vogue se soutint encore longtemps
dans les provinces et à l'étranger, et, même quand
ils furent réduits « à gagner les petites armoires, »
suivant l'expression d'un contemporain, on les
retrouve encore dans bien des bibliothèques, sans
excepter celle de Boileau'. Il y eut, pour eux, ces
1. De rinfluence des femmes sur la littérature française^ 1811,
t. I, p. 126.
2. Menagiana, 1694, p. 191.
3. M. Berriat Saint-Prix a constaté que, dans le nombre
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 83
admirations attardées et traditionnelles qui ne
manquent jamais aux ouvrages dont l'attention
publique s'est vivement préoccupée. Ainsi, vers
le premier tiers du dix-huitième siècle, le père
Porée trace une peinture piquante, malgré la
forme latine et pédantesque dont il l'enveloppe,
des diverses lectures qui occupent les hôtes d'un
vieux château. « Que fait cette fille déjà grande,
assise à une petite table, la tête appuyée sur son
coude? Elle lit avec avidité l'histoire d'une fille
persane ou turque, devenue, par ses charmes, la
favorite d'un roi ou d'un empereur, et illustrée
par ses amours....» Et plus loin : «Ecoutez les
Céladons et les Artamènes qui se glorifient de
leur esclavage, etc.* » Chateaubriand raconte, dans
ses Mémoires d' Outre-tombe , que sa mère, fille
d'une élève de Saint-Cyr, savait par cœur tout
Cyrus. En Angleterre, ces romans français du dix-
septième siècle, traduits, porte souvent le titre,
« par des personnes de qualité, » se lisaient en-
core longtemps après que leur vogue était passée
chez nous. La sérieuse lady Russell qualifiait la
Clélie de livre très-profitable, «a most improving
bock, » et la jeune Mary Wortley, depuis lady
Montagu, dévorait le Grand Cyrus dans sa cham-
bre de petite fille. Et cependant, M. Cousin, au
des ouvrages indiqués par l'inventaire de Boileau, on trouve
r^strée, Cléopâtre et Cyrus.
1. De libris qui vulgo dicuntur Romanenses, 1736, m-k°, pp.
27, 28, 36. — Observatmis sur quelques écrits modernes^ par
l'abbé Desfantaines, t. V, p. 89, 91.
84 NOTICE
début môme du livre où il entreprcud la réhabili-
tation de cet ouvrage^, réhabilitation, il est vrai,
plutôt historique que littéraire, n'hésite pas à
dire : « Qui lit aujourd'hui le Grand Cyrus, qui
le lisait au dix-huitième siècle, et même dans les
dernières années de Louis XIV?»
Il est difficile de décider si Molière et Boileau ,
en qui se personnifia surtout la réaction contre le
genre précieux et les romans à la Scudéry, suivi-
rent ou devancèrent le goût du public. Ils affec-
tèrent l'un et l'autre d'attribuer à la province \ à
«de mauvaises copies d'excellentes choses,» à «des
Précieuses ridicules qui imitoient mal les vérita-
bles Précieuses » cette atîectation dans les discours,
cette recherche de sentiments qu'on étalait à Ver-
sailles, qu'on imitait à Paris, qu'on parodiait loin
de la capitale.
Rœderer et Cousin, après lui, n'ont pas eu de
peine à démontrer que Molière n'a voulu jouer en
1659 ni 1 hôtel de Rambouillet qui n'existait plus,
ni les Précieuses de 1656, auxquelles personne
alors n'eût osé appliquer l'épithète de ridicules.
1. Cathos et Madelon sont « deux pecques provinciales, »
et, dans la lll»^ satire, ce sont :
Deux nobles campagnards, grands lecteurs de romans.
Qui disent tout Cyrus dans leurs longs complimens.
Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'un des commentateurs mo-
dernes de Molière assure que le jargon précieux s'est conservé
jusqu'à nos jours dans plusieurs sociétés de province, et il en
cite des exemples recueillis par lui dans une ville située à
moins de 80 lieues de Paris. {Œuvres de Molière^ éd"" d'Aimé-
Martin, 1824. t. II, p. 47.)
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 85
Mais, maloçré les précautions oratoires que ren-
ferme la préface, il est bien certain que les traits
de la pièce vont plus loin qu'il ne convient à l'au-
teur de l'avouer. Les théories de Catlios sur « la
recherche dans les formes » qui doit précéder le
mariage, les longs préliminaires qu'elle décrit
complaisamment, n'avaient-ils pas un précédent
notoire dans les quinze ans de cour que Julie
d'Angennes imposa au duc de Montausier, et la
phrase de Madelon à ce propos ne nous transporte-
t-elle pas en plein roman de Scudéry? « La belle
chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit Man-
dane, et qu'Aronce, de plein pied, fût marié à
Clélie ! » Mascarille déclarant «qu'il est furieuse-
ment pour les portraits, » et travaillant, « à met-
tre en madrigaux toute l'histoire romaine, « rap-
pelle à la fois la langue et les occupations du Sa-
medi. Allons plus loin : lorsque, d'un côté, nous
voyons, dans la Journée des Madrigaux, la plu-
part des valets de la maison faisant des vers *, et,
de l'autre, les faux marquis de Molière et l'im-
promptu de Mascarille, sommes -nous dans la
maison de Gorgibus ou dans celle de M"'' de
Scudéry et de M"" Boquet?
On pourrait même trouver persistance d'épi-
gramme dans le Bourgeois geiitilhornme (1670),
car le compliment de M. Jourdain à Dorimène *
1. « Il est effectivement vrai que la plupart des valets de la
maison firent des vers ce jour-là. » (Note de Conrart, repro-
duite par M. Em. Colombey, p. 17, de la Journée des Madri-
gaux.)
86 NOTICE
Belle marquise f vos beaux yeux me font mourir d'a-
mour, avec toutes ses variantes , ressemble assez
au madrigal de Brutus à Lucrèce : Toujours.
Von. si. mais, aimoit. d'éternelles, hélas, amours,
d'aimer, doux. il. point, seroit. nest. quil.
Qu'il seroit doux d'aimer si l'on aimoit toujours.
Mais hélas ! il n'est point d'éternelles amours.
Dans les Femmes savantes, représentées treize
ans après les Précieuses ridicules, mais dont on
parlait déjà dès 1666*, il y a bien encore plus
d'un trait dont les Précieuses et M"* de Scudéry
peuvent prendre leur part*, mais les critiques sont
plus générales et répondent à une nouvelle phase
du goût et des mœurs. Il y est moins mention des
1. Dans la Ménagerie de Tabbé Cotin, dont la première édi-
tion datée est de 1666, on trouve un Avis aulecteur renfermant
ce passage curieux qui paraît avoir échappé aux éditeurs de
Molière : «: Je pensois que toute la Ménagerie fût achevée ,
quand on m'a averti qu'après les Précieuses^ on doit jouer
chez Molière, Ménage kiper critique, le Faux savant, et le
Pédant coquet. Vivat. Les comédiens ont mis dans leurs affi-
ches qu'il faudra retenir les loges de bonne heure, et que tout
Paris y doit être, parce que toutes sortes de gens, grands et
petits, mariés et non mariés, sont intéressés au ménage. C'est
une plaisanterie de comédiens. » ,
Ainsi le pauvre Cotin criait vivat ! h l'annonce d'une person-
nalité contre Ménage, sans se douter qu'il devait y figurer
comme pendant, et que la caricature de Vadius appelait celle
de Trissotin.
2. Le bonhomme Ghrysale se plaint aussi de ce que ses va-
lets font des vers ;
L'un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire,
L'autre rêve à des vers quand je demande à boire.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 87
romans passés de mode;, et la question de l'in-
struction qui convient aux femmes est plus net-
tement posée. Clitandre, qui représente le juste
milieu dans cette question de l'éducation des
femmes, ne fait presque que rendre en vers ce que
M"* de Scudéry avait dit en prose longtemps au-
paravant.
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d'être savante,
Et j'aime que souvent aux questions qu'on fait
Elle sache ignorer les choses qu'elle sait.
De son étude enfin je veux qu'elle se cache,
Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache.
Écoutons maintenant Sapho s'expliquant sur le
même sujet : « Encore que je voulusse que les
femmes sussent plus de choses qu'elles n'en sa-
vent pour l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais
qu'elles agissent ni qu'elles parlent en savantes.
Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une per-.
sonne de mon sexe qu'elle sait cent choses dont
elle ne se vante pas, qd'elle a l'esprit fort éclairé,
qu'elle connoît finement les beaux ouvrages,
qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste et qu'elle
sait le monde, mais je ne veux pas qu'on puisse
dire d'elle : c'est une femme savante. Ce n'est pas
que celle qu'on n'appellera point savante ne puisse
savoir autant et plus de choses que celle à qui on
donnera ce terrible nom, mais c'est qu'elle sait
mieux se servir de son esprit, et qu'elle sait ca-
88 NOTICE
cher adroitement ce que l'autre montre mal à
propos'. «
Ainsi, M"" de Scudéry, près de vingt ans avant
la comédie des Femmes savantes, semblait protes-
ter contre ce terrible nom, et contre toute solida-
rité avec les Bélise et les Pliilaminte de l'avenir.
«M. Despréaux n'étoit pas ami de 31. Pellis-
son ni de moi,» écrivait M"" de Scudéry^ Elle
aurait pu ajouter : « ni de mon frère, » car les
fameux vers :
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume, etc.
Ces vers, disons-nous, furent le premier grief de
Sapho contre le satirique. Le nom de Pellisson,
imprimé d'abord en toutes lettres d'une manière
peu flatteuse dans la satire VHP, avait été rem-
placé depuis par un synonyme encore moins flat-
teur*. Enfm, une épigramme grossière, que Dau-
nou répugne à croire écrite par Boileau, aurait
même associé ce nom à celui de Sapho dans le re-
proche de laideur^ Mais on sait, du moins, ce
1. Le Grand Cyrus, dernière partie, liv. I", p. 356.
2. Lettre à Boisot, 24 juin 1693.
3. L'or même à Pellisson donne un teint de beauté. '
4. L'or même à la laideur donne un teint de beauté.
5. La figure de Pellisson
Est une figure effroyable.
Mais quoique ce vilain garçon
Soit plus laid qu'un singe ou qu'un diable,
Sapbo lui trouve des appas;
Mais je ne m'en étonne pas,
Car cliacun aime son sembla])le.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 89
que Boileau en pensait, par ce qu'il en dit plus
tard dans ses Héros de roman.
« PLUTON.
Quelle est cette précieuse renforcée que je vois
qui vient à nous?
DIOGÈNE.
C'est Saplîo, cette fameuse Lesbienne qui a in-
venté les vers saphiques.
PLUTON.
Je la trouve bien laide, etc. »
Et plus loin, on se moque « des généreuses
amies de Saplio qui ne surpassent guères en beauté
Tisiphone, et qui, néanmoins ne laissent pas
de passer pour de dignes héroïnes de roman. »
Tout cela était assez peu littéraire. Ce qui l'est
davantage, ce sont les vers de YArt poétique :
Gardez-vous de donner, ainsi que dans Clélie^
L'art ni l'esprit françois à l'antique Italie,
Et, sous des noms romains taisant notre portrait,
Peindre Gaton galant et Brutus daineret.
Il faut rapprocher de ce passage une lettre de
Boileau à Brossette, du 7 janvier 1703, dont le
ton dédaigneux était bien fait pour choquer celle
qui en était l'objet, si elle avait pu la lire :
» C'est une grande absurdité à la demoiselle,
auteur de la Clélie, d'avoir choisi le plus grave
siècle de la république romaine pour y peindre
les caractères de nos François ; car on prétend
qu'il n'y a pas dans ce livre un seul Romain ni
une seule Romaine qui ne soit copié sur le modèle
90 NOTICE
de quelque Ijourgeois ou de quelque bourgeoise
de son quartier. »
Nous ne nous étonnerons donc pas de trouver,
dès 1G84, M"' de Scudéry liguée avec Ménage
pour empêcher Boileau d'entrer à l'Académie.
Toutefois, il faut le reconnaître, ce double genre
d'attaques la trouva beaucoup moins sensible que
celles qui s'étendaient à ses amis et à son sexe.
Dans ses lettres à l'abbé Boisot, elle parle avec
une rancune peu dissimulée de la Satire contre les
femmes, qui venait de paraître et faisait beaucoup
de bruit*.
« Il y a une nouvelle satire de Despréaux im-
primée contre les femmes, qu'il croit être la meil-
leure des siennes. Mais les gens de bon goût ne
le trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et
des phrases fort bizarres. Il donne un coup de
griffe, suivant sa coutume, à Clélie, sans raison
et sans nécessité. Mais je suis accoutumée à mé-
priser ce qu'il dit contre ce livre, et je n'y répon-
drai pas. Et un livre qui a été traduit en italien,
en anglois, en allemand et en arabe, n'a que
faire des louanges d'un satirique de profession. »
Plus loin, elle revient encore sur ce sujet qui lui
tient au cœur, protestant, au nom de toutes les
honnêtes femmes, contre les diatribes de leur
ennemi commun ^ Puis , par un mouvement
1. Voy. la lettre du 6 mars l&^k et les suivantes.
2. « Il y a une satire contre les femmes du satirique public
que le mérite seul de votre amie (M""= de Chandiot) doit faire
sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opinion des femmes
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 91
qui rappelle certaines préfaces de son frère,
elle ajoute : « J'imite ce fameux Romain qui, au
lieu de se justifier, dit à l'assemblée : Allons
remercier Dieu de la victoire que nous avons ga-
gnée ! y
M"' de Scudéry se montre surtout fort blessée
de ce passage :
D'abord tu la verras, ainsi que dans Clélie,
Recevant ses amans sous le doux nom d'amis,
S'en tenir avec eux aux petits soins permis ;
Puis bientôt en grande eau, sur le fleuve de Tendre,
Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre,
Et ne présume pas que Vénus ou Satan
Souttre qu'elle en demeure aux termes du roman.
« Vous me direz, écrit-elle à l'abbé, si ce vers :
Ou Vénus ou Satan^ peut être fait par un chrétien. »
Et il faut convenir que la suite de ce passage, où
l'imitatrice de Clélie, débutant par l'amour plato-
nique, finit par devenir une femme perdue, « une
Messaline , donnant des rendez-vous chez la
Cornu, » était bien faite pour offenser une honnête
fille qui pouvait prêter au ridicule, mais dont les
mœurs étaient restées inattaquables, de l'aveu
même du satirique. En effet, lorsqu'il publia, en
1713, ses Héros de roman, il. fit, à la fin du Dis-
cours qui les précède, la déclaration suivante :
« Comme j'étois fort jeune dans le temps que tous
ces romans.... faisoient le plus d'éclat, je les lus.
qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans tout
Paris. »
92 NOTICE
ainsi que les lisoiL tout le monde, avec beaucoup
d'admiration Mais enfin je reconnus la pué-
rilité de ces ouvraiics. Si bien que, l'esprit sati-
rique commençant à dominer en moi, je ne me
donnai point de repos que je n'eusse fait contre
fous ces romans un dialogue à la manière de Lu-
cien, etc.... Cependant, comme M"'" de Scudéry étoit
alors vivante, je me contentai de composer ce
dialogue dans ma tête, et bien loin de le faire
imprimer, je gagnai môme sur moi de ne point
l'écrire et de ne point le laisser voir sur le pa-
pier, ne voulant pas donner ce chagrin à une fille
qui, après tout, avoit beaucoup de mérite, et qui,
s'il faut en croire tous ceux qui l'ont connue,
nonobstant la mauvaise morale enseicinée dans
ses romans, avoit encore plus de probité et d'hon-
neur que d'esprit. »
« Les dévots et dévotes lui en veulent, parce
qu'à leur goût c'est elle qui établit la galante-
rie. » Ce passage deïallemant nous révèle une troi-
sième espèce d'adversaires pour M"" de Scudéry.
Nous venons de voir que Boileau n'avait pas seu-
lement attaqué la Clélie au nom du goût, mais
aussi au nom de la morale. Perrault lui ayant re-
proche (< son acharnement contre cet ouvrage,
malgré l'estime qu'on en a toujours faite, et l'ex-
trême vénération qu'on a toujours eue pour l'il-
lustre personne qui l'a composé, » le grand Ar-
nauld qui, il faut le dire, était mieux dans son
rôle, releva le gant, et voici comment il s'exprime
dans une lettre à Despréaux (1G94) :
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 93
V 11 ne s'agit point_, monsieur, du mérite de la
personne qui a composé la délie, ni de l'estime
qu'on a faite de cet ouvrage. Il en a pu mériter
pour l'esprit, pour la politesse, pour l'agrément
des inventions, pour les caractères bien suivis,
et pour les autres clioses qui rendent agréable à
tant de personnes la lecture des romans. Que ce
soit, si vous voulez, le plus beau de tous les ro-
mans; mais enfin c'est un roman : c'est tout dire.
Le caractère de ces pièces est de rouler sur 1 a-
mour, et d'en donner des leçons d'une manière
ingénieuse, et qui soit d'autant mieux reçue qu'on
en écarte le plus, en apparence, tout ce qui pour-
roit paroître de trop grossièrement contraire à la
pureté. C'est par là qu'on va insensiblement jus-
qu'au bord du précipice, s'imaginant qu'on n'y
tombera pas, quoiqu'on y soit déjà à moitié tombé
par le plaisir qu'on a pris à se remplir l'esprit et
le cœur de la doucereuse morale qui s'enseigne au
Pays de Tendre. »
Nous sera-t-il permis de le répéter après Sainte-
Beuve? Ni Arnauld, ni Boileau, n'avaient tout
ce qu'il faut pour bien juger les femmes et leur
rôle dans la société. Sans sortir de Port-Royal,
Nicole et Du Guet les comprenaient mieux, et Bos-
suet jugeait la X" satire moins irréprochable et
moins édifiante que ne le faisait Arnauld. Voici
comme il en parle au chap. xvm du Traité de la
concupiscence : « Celui-là s'est mis dans l'esprit de
blâmer les femmes. Il ne se met point en peine
s'il condamne le mariage, et s'il en éloigne ceux
94 NOTICE
à qui il a été donné comme un remède. » Ce qu'il
y a de curieux, c'est que ce dernier point de vue
avait été également saisi par M"" de Scudéry, en-
nemie du mariage*.
Le jansénisme n'avait pas toujours été si sévère
pour la reine de celles que Ninon appelait : les
Jansénisles de t amour. Le Provincial, dans une ré-
ponse, du 2 février 1656, aux deux premières
lettres de son correspondant, lui transmettait le
billet suivant, écrit par une dame à une de ses
amies qui lui avait fait tenir la première de ces
deux lettres : « Je vous suis plus obligée que vous
ne pouvez vous l'imaginer de la lettre que vous
m'avez envoyée : elle est tout à fait ingénieuse et
tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer; elle
éclaircit les affaires du monde les plus embrouil-
lées ; elle raille finement; elle instruit même ceux
qui ne savent pas bien les choses; elle redouble
le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est en-
core une excellente apologie, et, si l'on veut,
une délicate et innocente censure. Et il y a enfin
tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en
cette lettre, que je voudrois bien savoir qui l'a
faite. »
Et le Provincial ajoutait : « Vous voudriez bien
aussi savoir qui est la personne qui en écrit de la
sorte; mais contentez-vous de l'honorer sans la
1. Lettre à Boisot, du 7 ;ivril 1694. « Le mariage de votre
parent prouve que la Satire contre les femmes n'empêche pas
qu'on ne se marie. »
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 95
connoître, et^ quand vous la connoîtrez, vous l'ho-
norerez bien davantage \ »
Quelle était cette personne? Racine va nous
l'apprendre dans sa Lettre à l'auteur des Imagi-
naires^. « N'est-ce pas elle (Scudéry) que l'auteur
entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il ad-
mire sans la connoître? »
De son côté M"^ de Scudéry, qui entretenait
avec M. d'Andilly des relations amicales, fit son
portrait sous le nom de Timante et le plaça dans
un tableau très-flatteur du Désert, au tome VI de
la Clélie (1G57). Elle loua beaucoup la conversion
et la retraite de Lemaistre à Port-Royal. Elle n'é-
tait pas indigne de comprendre cette grande union
d'une belle âme avec son Dieu. Parlant, il est
vrai, de l'amour humain, elle avait exprimé cette
noble pensée : « Il faut de la vertu pour être ca-
pable de ces grands attachements Après tout,
la vertu est d'un assez doux usai^e dans le monde,
et je ne sais comment la plupart des femmes ha-
sardent leur réputation à si bon marché. »
Il y avait donc, comme l'a remarqué Sainte-
Beuve, un côté romanesque et dévot qui unissait
Port-Royal et les héros de Corneille et du Grand
Cyrus^. Ainsi l'on a la preuve que Nicole avait lu
1. Les Proinnciales. édit. Lefèvre, 1826, p. 54.
Lorsque Titon du Tillet (Parnasse François, p. 486) parle
d'une lettre où Pascal aurait dit qu'ayant lu Clélie, il avait ad-
miré l'auteur sans la connaître, c'est probablement à cet en-
droit des Provinciales qu'il veut faire allusion.
2. Œuvres de Racine, édition Hachette, t. IV, p. 283.
3. Port-Royal, t. l^^, p. 127.
96 NOTICE
la Clélie\ ce qui ne l'empêcha pas, dans sa Pre-
mière visionnaire (décembre 1665), de traiter les
auteurs de romans et de pièces de théâtre (ï em-
poisonneurs publics. Racine, piqué au vif, entre-
prit, dans sa Letlre^ déjà citée, à l'auteur des Ima-
ginaires, de venger à la fois les auteurs dramati-
ques et les romanciers. Après quelques notes sur
les premiers, il ajoute malignement : « Vous avez
oublié que M"" de Scudéry avoit fait une peinture
avantageuse de Port-Royal dans sa Clélie. Cepen-
dant, j'avais ouï dire que vous aviez souffert pa-
tiemment qu'on vous eût loué dans ce livre hor-
rible. L'on fit venir au Désert le livre qui parloit
de vous : il y courut de main en main, et tous
les solitaires voulurent voir l'endroit où ils étoient
traités d'illustres. »
Après avoir montré la réaction qui se produi-
sit, par l'organe de critiques autorisés, au nom du
goût, de la morale et même du puritanisme reli-
gieux contre les genres précieux et romanesque, il
est juste d'ajouter que l'un et l'autre eurent une
influence souvent salutaire sur les progrès de la
vie sociale, où s'étaient maintenus, à travers le
règne de Henri IV, des restes de barbarie, fruits
des guerres civiles du siècle précédent. Un peu
de ralîmement n'était pas inutile pour combattre
ces tendances grossières. M"" de Scudéry conti-
nua les réformes que l'hôtel de Rambouillet avait
1. D'après le témoignage de Brienne, cité par l'historien de
Port-Royal, 1867, t. IV, p. k\3.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 97
commencées; leurs innovations dans les habitudes
sociales^ dans la langue, dans l'orthographe' ne
furent pas toutes stériles ou ridicules, et, parmi
ce qui en est resté, il en est plus d'une dont l'hon-
neur revient h M"" de Scudéry.
'< Ce serait, a dit Rœderer, être injuste et aussi
frivole que ces écrivains dont l'observation n'a
pas été plus loin que le ridicule des Précieuses,
de ne pas reconnaître qu'elles eurent leur côté
estimable et ne servirent pas médiocrement au
progrès de la socialité. On n'a pas le droit de
remarquer leur mauvais goût, sans remarquer
aussi qu'elles étaient une école de bonnes mœurs
dans un temps de dépravation invétérée. Que si
elles avaient le défaut de faire de l'amour un dé-
lire de l'imagination, elles eurent aussi le mérite
d'élever les esprits et les âmes au dessus de l'a-
mour d'instinct, et de préparer cet amour du
cœur, ce doux accord des sympathies morales si
fécond en délices inconnues à l'incontinence gros-
sière, cet amour qui donne tant d'heureuses an-
nées à la vie humaine, appelée seulement à d'heu-
reux moments par l'amour d'instinct*. »
En effet, tandis que les austères, les rigoristes
1. Le Dictionnaire des Précieuses, de Somaize, indique un
grand nombre de ces mots ou locutions introduits par les
Précieuses, et presque tous sont attribués à Sophie (M'i« de
Scudéry). Voyez Tédition donnée par M. Livet, t. l^", p. 41
et suiv., 117, 179 et suiv. Voy. aussi une note des Œuvres
de Molière, par Aimé Martin, t. I«% p. 157, et les Amis de
ili"^e de Sablé, par E. de Barthélémy, p. 46.
2. Histoire de la Société polie, p. 95.
7
98 NOTICE.
faisaient le procès aux romans par cela seul qu'il
y était question des faiblesses du cœur, les Épicu-
riens, comme Saint-Évremond et ses pareils, repro-
chaient aux Précieuses « d'avoir ôté à l'amour ce
qu'il a de plus naturel à force de vouloir Tépu-
rer. » i< Voilà du temps et de l'esprit bien mal em-
ployés I » disaient-ils, à propos des longues conver-
sations entre amoureux du Cyrus et de la Clélie,
et il ne manquait pas de gens pour se moquer des
amours à la platonique de Pellisson et autres ado-
rateurs du même genre. Il faut se rappeler les
amours sans façon d i Vert-galant, ceux, encore
plus hideux, du précédent règne, le dévergondage
qui s'étale dans les Historiettes de Tallemant, et
sur lequel la majesté du grand règne vint à
grand'peine jeter un vernis au moins extérieur de
décence, pour pardonner à la galanterie quintes-
senciée que les Précieuses et les romans de M"^ de
Scudéry introduisirent dans les rapports entre les
sexes.
III
AFFAIRES DOMESTIQUES. — LES CONVERSATIONS MORALES.
— SUCCÈS ACADÉMIQUES. — ILLUSTRES AMITIÉS. —
VIEILLESSE ET FIN.
1660-1701.
L'affaiblissement de la vogue des romans ne
retrancha rien de l'estime qui continuait de s'at-
tacher à M"' de Scudéry. « Elle est plus considé-
rée que jamais, » écrivait Tallemant vers 1660,
et ces sortes de témoignages ont dans sa bouche
une valeur toute particulière. Affranchie par la
mort de son frère de plus d'une solidarité fâ-
cheuse, elle vivait du produit de sa plume au-
quel venaient se joindre les cadeaux de ses amis
et les marques de la munificence des princes.
Outre les présents par lesquels les Condé avaient
reconnu le dévouement du frère et de la sœur pen-
dant la Fronde, les Rambouillet, les Montausier,
jyjmes ^g Rohan-Monbazon, de Guénégaud, avaient
pris l'habitude d'offrir à Madeleine, dans diverses
circonstances, des cadeaux utiles et à son usage
100 NOTICE
personnel, soit pour ménager su délicatesse, soit
pour éviter que Georges ne mît la main dessus.
Mais il y fallait du mystère, et voici comment
elle-même en parle dans la Clélie : ^ Sachez que
cette personne (une fille de Syracuse) qui a de la
naissance, dont la fortune est assez mauvaise, dont
le cœur est fort noble, et qui, sans faire le bel
esprit, a plus de réputation qu'elle n'en cher-
che a eu plusieurs aventures qui prouvent que
la vertu est encore considérée On lui a fait plu-
sieurs présents d'une façon particulière, et, comme
on sait qu'elle aimeroit mieux donner que de re-
cevoir, on a pris des biais détournés. » Suivent des
exemples de ces dons mystérieux dont ïallemant
a confirmé plus tard la réalité et nommé les véri-
tables auteurs ^ Les moins riches, les littérateurs
avaient aussi leur modeste offrande. Conrart of-
frait tous les ans un cachet de cristal, M. Bétou-
laud des agates gravées, le père Commire des
fleurs brodées à l'aiguille, et des pierres antiques
ou qui passaient pour telles^, Chapelain une geli-
notte, et Ménage, dans la pièce môme où il nous
1. Clélie, t. X, p. 1077. — Tallemant, Historiettes^ t. VII,
p. 61.
2. Les éditeurs doivent à Tobligeance de MM. Lavoix et de
la Berge un extrait du Journal des acquisitions du Cabinet des
médailles du Roij, commancé le 25 octobre 1689. On y trouve la
mention de pierres gravées, agates, cornalines, jaspes, etc.,
donnés au roi par M"' de Scudéry, depuis le 4 octobre 1690
jusqu'au 19 février 1695, et qui s'y trouvent encore aujour-
d'hui. La plupart ont été reconnus depuis pour de simples
imitations de l'antique, mais on ne doutait guère alors de leur
authenticité.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 101
révèle quelques-unes de ces particularités, ex-
prime l'embarras oi^i il est de trouver pour son
compte quelque chose de nouveau'. En 1694,.
M"" de Scudéry écrivait encore : « Je fus telle-
ment accablée à ma fête de fleurs, de fruits, de
vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours
à remercier ceux qui me les avoient envoyés, et à
recevoir les visites de ceux qui venoient voir les
vers que j'avois reçus. »
Le mystère que l'on mettait dans ces cadeaux, et
qui avait d'abord pour principal objet d'empêcher
un refus, devint bientôt une mode, une espèce de
jeu d'esprit destiné à exercer l'imagination des
donateurs en même temps que celui de la dona-
taire. Cette préoccupation est visible dans une
lettre de mai 1Gô6^, écrite par celle-ci â une per-
sonne inconnue qui lui avoit adressé un présent.
Nous ne connaissons pas la nature de ce présent
qu'elle traite de magnifique, mais voici ce qu'elle
,en dit : « Il me semble que vous vouliez m'obli-
ger à porter une couleur où je croyois avoir re-
noncé, et que je ne croyois plus pouvoir porter
avec bienséance, si ce n'étoit en œillets, en roses
ou en anémones, m'étant résolue à ne mettre plus
que du bleu, du gris de lin, de l'isabelle et du
blanc. »
Vers 1671 , elle recevait, au nom des Daines, une
1. Menagii Poëmata. — Commirii Carmina, 1753, t. II
p. 22'i, 225, 301,302. — La Journée des Madrigaux. — M^^ de
Cunrart, passim.
2. Voy. la Correspondance à celle dale
102 NOTK'IE
ode attachée avec des rubans de diverses couleurs
à une petite guirlande de lauriers d'or émaillés
de vert. Le tout était renfermé dans une jolie boîte.
L'objet de cette gracieuse offrande répondit à Vil-
lustre secrétaire des Dames, quel quil puisse être.
On découvrit, quelque temps après, que l'ode était
de M'"' de la Vigne \
Nous ne voulons pas trop insister sur ces épi-
sodes un peu puérils, mais il en est un que nous
ne pouvons passer sous silence, parce qu'il se lie
à l'histoire littéraire et à celle des mœurs de l'é-
poque, VAffaire des voleurs, comme on l'appela,
qui donna lieu à tout un cycle poétique, et qui,
après avoir fait beaucoup de bruit dans son temps,
a été reprise de nos jours par le roman et par le
théâtre.
Le premier jour de Tan 16G5, vers dix heures
du matin. M"" de Scudéry reçut « une corbeille de
paille brodée oii il y avoit une belle bourse de point
d'Espagne, un bracelet d'aventurine et une quan-
tité de petits bijoux de filigrane*. Ce présent étoit
apporté par un homme de mauvaise mine et sen-
tant son filou, comme de la part des voleurs en
faveur desquels elle avoit fait un peu auparavant
un placet au roi contre celui de M. Châtillon-Ba-
rillon. »
1 . Voy. les Poésies, et Recherches sur la rie et les œuvres
d'une Précieuse, par M. Théry. 1866, in-8".
2. L'auteur allemand dont nous allons parler tout à l'heure
dit que le bracelet était en or, avec une montre de même mé-
tal travaillé à jour, et que la bourse contenait 12 pistoles.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 103
Ce passage des Manuscrits Conrart' a besoin
d'être expliqué. Dès 1650^, M"" de Scudéry écri-
vait à Godeau : « Depuis un mois ou six semaines^
on vole si insolemment dans les rues de Paris qu'il
y a eu plus de quarante carrosses de gens de qua-
lité arrêtés par ces messieurs les voleurs, qui vont
à cheval et presque toujours quinze à vingt en-
semble ^ » Ces vols, qui passèrent à l'état chro-
nique, et sur lesquels on trouve tant de témoi-
gnages dans les mémoires du temps, donnèrent
lieu, en 1664, à des vers ayant pour titre : Placet
ou Requête des Amans contre les Filoux, où les pre-
miers se plaignaient au roi de ce qu'on ne pouvait,
sans crainte d'être dévalisé, se promener le soir
et faire la cour aux belles. M"' de Scudéry adressa
au roi une Réponse des Filoux à la Requête des
Amans, dont la conclusion était :
Un amant qui craint les voleurs
Ne mérite pas de faveurs.
Le présent que les voleurs étaient censés faire à
1. T. XI, p. 421, in-f*^. Voy. aussi Vaumorière, Lettres sur
toutes sortes de sujets, 1714, in-12, l. H, p. 369. Ce dernier
ajoute plusieurs circonstances à la note de Conrart ; il décrit
l'apparition de l'inconnu à figure rébarbative, armé jusqu'aux
dents, la frayeur du laquais, « le petit Dubuisson que vous
connoissez a , dit-il à son correspondant ; l'intervention de
Mi'e Crois...., « la demoiselle qui est à notre illustre amie »,
etc. Comme on le voit, Vaumorière était lié avec Théroïne de
l'aventure et pouvait avoir appris d'elle tous ces détails que,
par cette raison, nous avons cru devoir reproduire.
2. Lettre du k novembre 1650.
104 NOTICE
celle qui avait pris leur défense^ était accompagné
(1 une pièce de vers commençant ainsi :
Ces hommes redoutés que l'on nomme tiloux
Dont vous avez pris la défense
Sont de leur gloire trop jaloux
Pour demeurer dans le silence, etc.
Nouvelle Réponse de. M"^ de Scudéry à une de-
moiselle qu'elle soupçonne de lui avoir fait celle ga-
lantene\ Mais il y avait lieu de distinguer dans la
galanterie le don lui-même et les vers qui l'accom-
pagnaient. Ceux-ci^ Conrart nous Tapprend, étaient
de M""' de Platbuisson, l'une des muses satellites
qui gravitaient dans l'orbite de Sapho, et à qui
celle-ci, mieux informée, ne manqua pas de témoi-
gner sa reconnaissance*. Quant au présent lui-
même, il paraît qu'il émanait de M""" de Mon-
tausier, ainsi qu'on le découvrit plus tard. Cette
indication fort vraisemblable nous est fournie par
un savant allemand qui se trouvait alors à Paris,
et qui, dans un gros volume sur la ville de Nu-
remberg, sa patrie \ a raconté longuement et lour-
1. On trouvera ces quatre pièces dans les F^oés'es.
2. Vers de A/"'= de Scudéry à #""= de Platbuisson^ en lui en-
voyant pour ses étrennes un dé>habillé de ro«e,s à fond d'ur et
d'argent.
Vous dont l'esprit charmant et les grâces divines....
il/ss Conrart, t. XI, p. 83, in-f».
3. Wagenseil, De Sacri liomani imperii libéra civitate Nori-
berjensi. Altdorf, 1687, in-^", pp. ^162 et suiv., k6k, etc. Ce
Wagenseil fut pensionné par Colbert. Clément, Histoire de
Colbert, p. 189.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 105
dément, à l'allemande, ce petit épisode de la vie
parisienne à cette époque'; du reste, en position
d'être bien informé, car, pendant son séjour à
Paris (1065 1 666;, il l'ut en relation avec Chape-
lain et avec M"" de Scudéry elle-même. Il raconte
dans sa chronique qu'il lui rendit visite, et que,
longtemps avant que le père Bouhours posât sa
fomeuse question : < Si un Allemand peut avoir
de l'esprit, » elle lui demanda si l'allemand était
véritablement une langue, ce dont elle était tentée
de douter en entendant le rude jargon des gardes
suisses et des suisses d'hôtels. Il l'étonna en afiir-
mant que non-seulement l'allemand était une lan-
gue, mais que cette langue possédait des écrivains
et même des poëtes. Il ajouta — et cet argument
dut la convaincre — que l'on avait traduit la
Clélie en allemand : « Votre incomparable Clélie,
IMademoiselle, n'a rien perdu chez nous de sa
forme gracieuse en passant par la plume aussi
noble qu'habile de Johann Wilhelm von Stuben-
berg. » Ceci paraît chai'mer notre demoiselle, qui
raconte à son interlocuteur comment elle a trouvé
en Italie un tradiittore traditove. « Un de mes ro-
mans, lui dit-elle, n'a pas eu la chance de tomber
entre les mains d'un pareil interprète. J'avais dit
qu'un roi d'Assyrie, assiégeant Babylone avec
1. Voici, par exemple, comment le dip'ne Nurembergeois
travestit le mot de la fin de la Réponse des Filoux :
Un amant qui craint les voleurs
N'est point digne d'amour.
106 NOTICE
deux cent mille hommes^ pour animer ses sol-
dats, leur avait promis le pillage: puis se ravi-
sant, la ville prise, avait donné en place à chacun
quatre monlres, c'est-à-dire quatre mois de solde*.
Le traducteur me fit dire que le roi ordonna de
distribuer à chacun quatre montres de poche', ce
qui était l'absurdité même. »
Nous nous sommes laissé aller au plaisir d'en-
tendre une conversation de M"'' de Scudéry. Re-
venons à l'histoire, ou plutôt à la légende des
voleurs. De nos jours, le conteur allemand Hoff-
mann, empruntant à Wagenseil la donnée du pré-
sent fait par les prétendus voleurs, et y mêlant,
sans se soucier des anachronismes, l'histoire de la
Brinvilliers et de la Voisin, la chambre des poi-
sons, la Reynie et d'Argenson, composa du tout
une nouvelle véritablement fantastique, en ce sens
que la fantaisie seule y avait rapproché les faits et
les personnes, mais à laquelle la création originale
de l'orfèvre Cardillac valut en France une popula-
rité attestée par le remaniement du spirituel Henri
de Latouche^, et par le succès du mélodrame de
Cardillac, l'un des premiers rôles oii se révéla le
talent de l'acteur Frédéric Lemaître\
Il ne faut pas confondre, comme on l'a fait sou-
1. Vier monatsold. Wagenseil, p. kb6. ,
2. Sack Uhren.
3. OUvier Brussun, Paris, 1823, in- 12.
k. Cardillac ou le Quartier du Marais, par ^IM. Antony Bé-
raud et Léopold, représenté le 25 mai 182'i, au théâtre de
1 Ambigu-Comique. Paris, Bezou, 182'i, in-8'=.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 107
ventj cette fiction poétique, cette visite toute cour-
toise des prétendus filous de 1665, avec Faventure
beaucoup plus prosaïque qui arriva vingt-six ans
après à M"" de Scudéry, et qu'elle raconte ainsi
dans une lettre à l'abbé Boisot : « Je ne sais,
Monsieur, si je vous ai mandé que, durant un
mois, des voleurs ont voulu me voler. Ils se ser-
voient d'une vieille masure à monter sur le toit de
ma maison. Ils firent par trois fois des trous à
mon grenier et dans la chambre de mes laquais,
et il m'a fallu avoir garnison toutes les nuits pen-
dant vingt-quatre jours, parce qu'il m'a fallu ce
temps-là pour faire abattre ma vieille masure. De
sorte qu'ayant dit un jour que je ne savois pour-
quoi les voleurs me cherchoient, puisque je n'avois
qu'un peu d'esprit droit et le cœur de même, un
de mes amis, M. Bosquillon, m'envoya le lende-
main un madrigal que je vous envoie \ »
Le père Niceron, parlant des faveurs dont
M"' de Scudéry fut l'objet de la part de hauts per-
sonnages, s'exprime ainsi : « Le prince de Pader-
born, évoque de Munster, la régala de sa mé-
daille et de ses ouvrages. La reine de Suède, Chris-
tine, l'honora de ses caresses, de son portrait, d'un
brevet de pension, et souvent même de ses lettres. »
Passe pour le brevet de pension, quoique nous
n'en rencontrions pas d'autres traces", mais pour
1. Lettres des 13 janvier .et 7 mars 169L On trouvera le
madrigal dans les Poésies. Mi'" de Maintenon disait aussi
dans une lettre datée de Saint-Cyr, le 31 mai (1691) : « Il est
étrange que des voleurs aient pensé à elle. »
2 Au lieu de ce brevet, nous trouvons à la fin d'une lettre
108 NOTICE
le reste, tous ces régals et ces caresses des ûrrands
laissaient à Scarron le droit de dire :
Siècle méconnoissant, le dirai- je à ta honte?
On admire Sapho, tout le monde en fait compte,
Mais, (") siècle, à l'estime, aux admirations
Pourquoi n'ajouter pas de bonnes pensions,
Du bien pour soutenir une illustre naissance.
Et pour ne laisser pas le reproche à la France,
Que l'illustre Sapho qui lui fit tant d'honneur
Ne manqua point d'estime et manqua de bonheur * ?
Ménage se faisait l'écho du même vœu, lorsque,
à propos des largesses distribuées aux savants par
Colbert au nom de Louis XIV, il ne craignait pas
de reprocher à ce ministre d'aller chercher au fond
des pays les plus éloignés les objets de ces faveurs,
et d'omettre sciemment celle qu'il avait sous la
main et que lui désignaient à haute voix et la
cour et la ville ^
Dès l'époque de son retour à Paris après la
Fronde (1G53), Mazarin lui donnait des gratifica-
de Ménage à Huet, Paris, 18 janvier 1662 : « IVP'e de Scudéry
a reçu de la reine de Suède une boëte de diamants de lOOû
écus. » De son côté, M™" de Sévigné écrivait à Ménage en
1661 : " Je suis fort aise que la reine de Suède ait fait de si
bons présens à M"" de Scudéry. »
1. Épure chagrine, déjà citée. OEurres de Scarron, 1786,
t. VII, p. 162.
2. Is lamen eximiam et prœsentem et praeterit unam
Scuderida, et prudens praeterit atque sciens...
Prœteritam stupet aula omnis ; Lutecia clamât.
Scuderia in largitionibu!! regiis prœterila. Dans : Me-
nagii Poemata, 1680, p. 110.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 109
tions annuelles'. Il lui laissa dans son testament
une pension viagère de mille livres ^ Le duc de
Mazarin ayant cessé de l'acquitter en avril 1690,
fut condamné le 30 septembre 1692, par arrêt du
Grand Conseil, à payer à M"*^ de Scudéry trois
mille livres pour les arrérages et les intérêts de la
pension ^
Enfin le roi lui-même tint à se ranger parmi
tant d'illustres bienfaiteurs. Il faut ici laisser la
parole à M""^ de Sévigné. « Vous savez, écrit-elle
au comte et à la comtesse de Guitaut, comme le
roi a donné deux mille livres de pension à M"" de
Scudéry. C'est par un billet de M""" de Maintenon
qu'elle apprit cette bonne nouvelle. Elle fut re-
mercier Sa Majesté un jour d'appartement; elle
fut reçue en toute perfection; c'est une affaire que
de recevoir cette merveilleuse muse. Le roi lui
parla et l'embrassa pour l'empêcher d'embrasser
ses genoux. Toute cette petite conversation fut
d'une justesse admirable; M'"'' de Maintenon était
l'interprète. Tout le Parnasse est en émotion pour
remercier le héros et l'héroïne \ »
1. Annua das nosti'ce munera Scuderiae.
Scuderia in largitionibus regiis prxterita. Daus : Me-
nagii Poemata, 1860, p. 49.
2. «Mii« DE Scudéry. Quittance signée de 1000 L de pension
viagère que lui faisait le cardinal Mazarin. Ik février 1665. »
Catalogue Van-Slop(ien (Alex. Martin], du 13 juin IS'iS, n" 'iSS.
3. É. Miller, Pierre Taisand, p. 23.
4. Lettre du 5 mars 1683. Une lettre de reraercîment écrite
par W^" de Scudéry au roi en octobre 1663 (voy. la Correspon-
dance) prouve qu'elle avait dès lors reçu quelque marque de sa
libéralité.
110 NOTICE
Le chancelier Bouclierat, avec qui elle était en
relation dès 1 G75, établit sur le sceau en sa faveur
une pension que Pontcliartrain lui continua. Ces
pensions n'étaient pas toujours exactement payées,
comme le témoigne maint passage de sa corres-
pondance. « Je ne suis payée de nulle part, » écri-
vait-elle à l'abbé Boisot le 16 juin 1694', et le
10 juillet : « Je vous envoie, Monsieur, les deux
journaux qui contiennent votre excellent extrait.
Mais, quoique le port d'un écrit si bien fait ne
puisse être trouvé trop cher, j'ai coupé le papier
blanc pour le diminuer, car, pendant cette rigou-
reuse année, les petites épargnes ne sont pas hon-
teuses, quoi qu'assez contraires à mon humeur. »
Vers la même époque, et comme un allégement
providentiel à l'état de gêne que révèlent ces der-
nières confidences, une amie de quarante ans,
M"" de Clisson^ comprenait M"^ de Scudéry dans
des legs faits en faveur de quelques personnes
qu'elle affectionnait. Quoique cette libéralité vînt
pour elle on ne peut pas plus à propos, nous la
voyons, dans les lettres de cette époque, moins
préoccupée de ses propres intérêts que des devoirs
de l'amitié. « Bien que ma fortune soit très-mau-
1. Même plainte dans une lettre à lluet, qui doit être de la
même époque, et un fragment de lettre de M™^ de Maintenon,
probablement de 1691, porte : « J'ai mandé à Manseau qui est
à l^aris de donner à W^^ de Scudéry ce qu'elle auroit dû tou-
cher au mois de juillet. »
2. Constance-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse
de Montbazon et de W^^ de Vertus, morte à Paris le 19 dé-
cembre 1695.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 111
vaise, je ne sens en cette occasion que la perte
d'une amie qui étoit touchée de mon malheur^ et
qui m'a voulu secourir en mourant.... Comme on
m'a dit qu'il y a un grand nombre de legs, je
voudrois bien savoir si le nom de Vaumale ou de
Valcroissant ne se trouve pas parmi ceux à qui
cette généreuse personne en a laissée »
Pour compléter ce chapitre des affaires domes-
tiques^ on nous permettra d'ajouter ici quelques
détails sur l'intérieur de M"' de Scudéry^ tel que
nous pouvons nous le figurer jusqu'à sa mort. Dans
le postscriplum d'une lettre au jurisconsulte Tai-
sand^ datée du 1" septembre 1675^ elle disait:
(( Je loge à 'présent rue de Beausse^ derrière le Petit-
Marché, au Marais du Temple. » Il nous paraît
évident, comme à M. Miller % que cette formule
indique un changement récent de domicile, mais
— et ceci explique l'erreur de ceux qui font re-
monter à une époque antérieure son installation
rue de Beauce — elle était restée fidèle au quar-
tier du Temple, à la paroisse Saint-Nicolas des
Champs, à ce milieu de jardins, de cultures, que
le projet inachevé de Henri IV avait créé dans
cette partie de Paris demi-rurale, oi^i des noms de
provinces donnés à toutes les rues prêtaient en-
core ?i l'illusion.
Tracée en 1626, sur la Culture du Temple, la
rue de Beauce n'avait été achevée qu'en 1630.
1. Lettres à Huet, de décembre 1695.
2. Pierre Taisand, p. 19-21.
112 NOTICE
Elle n'était encore qu'à l'état de ruelle. La maison
de M"" de Scudéry occupait le coin de cette rue
et de celle des Oiseaux'. Elle continuait à y rece-
voir les samedis^ et parfois les mardis depuis deux
heures jusqu'à cinq, ses amis des deux sexes dont
le nombre s'éclaircissait peu à peu^, et les visiteurs
accidentels que sa réputation y attirait. Quelque-
fois l'entretien, commencé dans sa chambre, se
continuait dans le jardin, ou même chez quel-
qu'une de ses voisines et amies de la rue de Berry,
M"'' Boquet ou M"'* Aragonnais. Les arbres frui-
tiers ou d'agrément, les hôtes familiers ou de pas-
sage qui animaient l'enclos de la Vieille rue du
Temple ne manquaient pas à celui de la rue de
Beauce. La maîtresse du lieu aimait les animaux,
croyait à leur intelligence\ On lui avait envoyé un
petit perroquet et des caméléons qu'elle entreprit
1. La rue de Beauce, très-étroite, conduit de la rue d'Anjou
à la rue de Bretagne. La rue des Oiseaux, très-courte, n'est
plus qu'un passage menant au Marché des Enfants-Rouges,
autrefois Petit-Marché-du-Templ;;. L'angle des deux rues est
occupé aujourd'hui par des constructions modernes aflectées
à des logements d'ouvriers. Tout près, et attenant à un lavoir
public est un jardin qui peut être un reste de celui de M'^^ de
Scudéry.
2. Voy. ses lettres à M"« Descartes. Elle dit dans la pre-
mière : « Ma croyance eu faveur de mon chien n'ùte rien de
l'estime infinie que j'ai pour feu monsieur votre oncle. Ce
n'est pas l'amitié que j'ai pour les animaux qui me prévient à
leur avantage, c'est celle qu'ils ont pour moi qui me prévient
en leur faveur. » Elle disait aussi dans une lettre à Huet
(1689) : « Il y a longtemps que je me suis déclarée hautement
contre certaines machines cartésiennes, sans employer pour-
tant contre le philosopiie que mon chien, ma guenon et mon
perroquet. »
SUR MADEMOISELLE DE SGUDERY. 113
d'élever. Le perroquet était probablement celui à
qui le grand Leibnitz ne dédaigna pas d'adresser
des vers latins où il lui promettait d'aller à l'im-
mortalité avec sa maîtresse\ Quant aux caméléons,
leur histoire est presque un épisode scientifique
de la Chronique des samedis, et, comme telle,
nous la laisserons raconter à l'un de nos natura-
listes les plus distingués.
« L'illustre M"® de Scudéry^, dit-il, avait reçu
en présent trois caméléons envoyés d'Egypte. Elle
les garda chez elle pendant plus de six mois', et
l'un d'eux passa même Thiver; il fit les délices de
la société choisie qui se donnait rendez- vous aux
Samedis de la rue de Beauce. Là venait Claude
Perrault, admirable anatomiste autant qu'excellent
architecte, quoi qu'en ait dit Boileau. On institua
des expériences sous sa direction, qui furent fort
bien faites. On vit que l'animal devenait pâle toutes
les nuits, qu'il prenait une couleur plus foncée au
soleil ou quand on le tourmentait, et enfin qu'il
fallait traiter de fable l'opinion que les caméléons
prennent la couleur des objets environnants. Pour
1. Psittace pumilio, docta sed magne loquela,
Tu Dominae immensum parvus cornes ibis in œvum,
Nam Sappho quidquid Musa et ApoUo potest.
2. Martin Lister, dans son Voijage à farts, sur lequel nous
reviendrons toutàTheure, parle, p. 95, de deux caméléons que
M"« de Scudéry aurait gardés près de quatre ans, et dont elle
lui montrâtes squelettes.
On trouve dans les Mss Conrart deux épitaphes du caméléon
de Mii^- de Scudéry, Tune à la page 119 du t. XI, in-f°, et l'au-
tre, par M™« de Platbuisson, p, 121 du même volume.
114 NOTICE
s'en assurer^, on enveloppait la bête dans des étoffes
différentes, et on la regardait ensuite. Une seule
fois elle était devenue plus pâle dans un linge
blanc, mais l'expérience répétée ne réussit plus
aussi bien. La gamme des couleurs que parcourt
la peau du caméléon fut trouvée très-restreinte,
allant du gris et du vert clair au brun verdâtre.
Nous ne savons rien de plus aujourd'hui, et ces
expériences de Perrault, instituées au milieu d'un
cercle de beaux esprits du dix- septième siècle,
marquent le dernier pas qui ait été fait dans cet
ordre de recherches. Aucun naturaliste depuis ne
les a surpassées \ »
C'est au milieu de cet entourage que l'on peut
se figurer la bonne demoiselle, en robe gris de lin,
les cheveux grisonnants, mais la taille encore
droite, avant que l'âge et les infirmités l'eussent
forcée de garder la chambre, se promenant dans
son jardin, ou assise avec sa chatte favorite sur
ses genoux, par une belle soirée d'été, prêtant l'o-
reille au caquetage de son perroquet, auquel se
mêlent les bruits confus du Petit-Marché et l'An-
gelus du couvent des Enfants-Rouges.
Elle entretenait une correspondance étendue avec
l'Allemagne, l'Italie, la Franche-Comté, la Pro-
vence, mais elle avait dû renoncer aux longs voya-
ges, peut-être même aux séjours plus ou moins
prolongés qu'elle faisait autrefois à Fontainebleau,
1. G. Pouchet, Le colons dans la substance vivante. Revue
des Deux- Mondes, l^" janvier 1872.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDERY. 115
aux Pressoirs^ à Saint-Cyr. Plus de ces longues pro-
menades avec Isarn au Raincy, ou de ces courses en
bateau avec M"" de Saint-Simon ' ; tout au plus quel-
ques excursions à Livry pour voir M™" de Sévigné,
ou bien à Fresnes, chez M'"* du Plessis-Guéné-
gaud®, oili elles se retrouvaient ensemble, l'une tou-
jours enjouée % l'autre toujours bonne. Les habi-
tudes qu'elle avait contractées àAthisdu vivant de
Conrart paraissent s'être continuées après la mort
de ce dernier (1675), ce qui a fait croire qu'elle y
avait elle-même habité *. Du moins la tradition
locale a rattaché à son nom plusieurs souvenirs.
Dans une maison d'Athis ayant appartenu à M. Fou-
cault, intendant de Caen, on avait conservé, par
respect pour sa mémoire, un arbre à l'ombre du-
quel elle venait étudier \ Dans le parc d'une autre
1 . La Gazette de Tendre^ p. 74.
2. Le château de Fresnes, dans la Brie, à deux lieues de
Pomponne. II appartint ensuite au duc de Nevers, puis au
chancelier d'Aguesseau.
3. Dans la lettre du 21 juin 1G80, M'"^ de Sévigné parle
d'une fausse lettre que lui avaient envoyée ses femmes de
chambre, et qui avait si parfaitement réussi « qu'elles en ont
été effrayées, comme nous le fûmes une fois à Fresnes, pour
une fausseté que cette bonne Scudéry avoit prise trop àpre-
ment. »
k. Voy. le Journal de Paris, 1787, p. 1169.
5. Lebeuf, Histoire dudiocèse de Paris, t. XII, p. 120, 121. —
Dulaure, Environs de Paris, 1790, p. Ik. — ldolort, Mes voyages
aux environs de Paris, t. II, p. 141.
Suivant M. Cousin, La Société française au dix-septième siè-
cle, t. II, p. 304, les deux habitations n'en faisaient qu'une, ou
plutôt n'étaient l'une et l'autre qu'un démembrement de l'an-
cien fief des d'Oysonville, des Viole et des Thibault de la
Brousse.
116 NOTICE
maison où le duc de Roquelaure avait passé les
dernières années de sa vie, et qui appartenait en
1787 à la duchesse de Châtillon, on voyait encore,
à celte dernière époque, un monument élevé à la
chienne favorite de ce seigneur, avec l'inscription
suivante attribuée à M"'' de Scudéry :
Gi-git la célèbre Badine
Qui n'eut ni beauté ni bonté,
Mais dont l'esprit a démonté
Le système de la machine'.
Cependant l'âge n'avait pas arrêté la plume de
M"** de Scudéry ; il avait seulement donné une
forme plus sévère à ses compositions. A l'ère des
romans avait succédé celle des Conversations mo-
rales qui parurent de 1680 à 1692^ Sans croire,
ainsi que l'assure le rigide Arnauld, qu'elle avait
« un vrai repentir de ce qu'elle avoit fait autre-
fois » , et que, comme Gomberville, « elle eût voulu
effacer ses romans de ses larmes « ' , on peut dire
que, tout en conservant à la plupart de ces nou-
velles compositions le cadre antique, les noms
grecs, romains, africains et la forme des entretiens
1. « La plus petite guenon, a dit ailleurs M""^ de Scudéry,
détruit par son industrie et son intelligence toutes les doc-
trines de Descartes, b
2. Conversations sur divers sujets. Paris, 1 680, 2 vol. in-12. —
Conversations nouvelles, etc. Paris. l&8k, et Amsterdam, 1685,
2 vol. in-12. — Conversations morale<, Paris, 16^6, 2vol. in-12.
— Nouvelles conversations de morale, Paris, 16S8, 2 vol. in-12.
— Entretiens de morale, 1692, 2 vol. in-12.
3. Lettre à Perrault, du 5 mai 1694, au sujet de la dixième
satire de Boileau.
SUR MADEMOISELLE DE SC.UDÉRY. 117
insérés dans ses romans \ elle entend cependant
les dégager des aventures purement romanesques,
leur donner une allure plus décidément morale,
en faire, comme on Ta dit, le bréviaire des hon-
nêtes gens appelés à vivre dans le grand monde,
caractère que n'hésitaient pas à leur reconnaître
des femmes telles que M"""^ de Sévigné et de
Maintenon, des prélats tels que Mascaron et Flé-
chier% et que M. Cousin a résumé de nos jours
en disant « qu'on pouvait offrir à une jeune femme
ces dix volumes de Conversaliom, comme une suite
de sermons laïques en quelque sorte, une véri-
1. C'est ainsi que, dans le volume de 1680, chapitre De la
raillerie, voulant raconter un petit voyage qu'elle fait avec
quelques amis et amies pour voir la mer, elle déclare « que la
relation en sera moins ennuyeuse sous des noms supposés que
sous les véritables ».
2. M"'" de Sévigné les recommandait à son fils, en disant :
« Il est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point
noyé dans son grand roman. » Lettres des 25 septembre 1680
et H septembre 1684. Elle y revient encore dans une lettre de
1688. Édition Hachette, t. VIII, p. 371.
« Il n'y a point de si belle morale que celle que vous y prê-
chez, et étant détachée, comme elle est, des aventures amou-
reuses qui pourroient éveiller les passions, elle doit être entre
les mains de tous les jeunes gens. La Cour ne seroit remplie
que d'honnêtes gens si on la prenoit pour règle, et je vous as-
sure. Mademoiselle, que ce devroit être le bréviaire de ceux
qui doivent vivre dans le grand monde. » Mascaron à M"« de
Scudéry, Agen, 6 janvier 1681.
« Tout est si raisonnable, si poli, si moral et si instructif
dans les deux volumes que vous m'avez fait la grâce de m'en-
voyer, qu'il me prend quelquefois envie d'en distribuer dans
mon diocèse pour édifier les gens de bien et pour donner un
bon modèle de morale à ceux qui la prêchent. » Fléchier, à la
même, 26 décembre 1685.
118 NOTICE
table école de morale séculière, tirée de l'expé-
rience de la meilleure compagnie'. »
Les Conversations étaient devenues un genre de
littérature à la mode, depuis que l'hôtel de Ram-
bouillet et les Précieuses, grâce aux progrès du
confort et au rapprochement régulier des deux
sexes, avaient créé ce nouvel élément de la vie so-
ciale, inconnu au siècle précédent. De même que
les Portraits chez Mademoiselle, les Caracïhrcs
à l'hôtel de Gondé, les Maximes chez M"'" de
Sablé % les Conversations étiùent en faveur dans les
salons modestes de M"^ de Scudéry et de M"'' Scar-
ron. Saint-Évremond et le chevalier de Méré en
avaient fait le sujet de compositions littéraires.
Il appartenait à la reine des Samedis de donner
en même temps le précepte et l'exemple ^ C'est ce
qu'elle fit dans son chapitre De la conversation^
p. 16 du volume de 1680. Elle pose en principe
qu'il y faut le concours des deux sexes, suivant
sur ce point l'opinion du chevalier de Méré, qui
avait été à son heure, dit Sainte-Beuve, un maître
1. La Société française au dix-septième siècle, t. h^, p. Ik.
2. Giraud, Histoire de Saint-Évremoiid, p. 77.
3. L'abbé de Pure, témoin non suspect, préfère sans hésiter
la conversation de 1M1'« de Scudéry à ses ouvrages. « Elle est
capable de ternir toutes ses belles productions par sa seule
conversation, car elle y est si bonne et si aimable qu'on aime
encor mieux la voir que la lire : ce n'est que bonté, que dou-
ceur ; l'esprit n'éclate qu'avec tant de modestie, les sentiments
n'en sortent qu'avec tant de retenue, elle ne parle qu'avec tant
de discrétion, et tout ce qu'elle dit est si à propos et si raison-
nable, qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer
tout ensemble. » La Précieuse, l'« partie, p. 382.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 119
de bel air et d'agrément, et avec lequel elle avait
eu quelques relations. Laissons-la parler sur ce
point délicat, et honni soit qui mal y pense ! « Les
plus honnêtes femmes du monde, dit-elle, quand
elles sont un grand nombre ensemble, ne disent
presque jamais rien qui vaille, et s'ennuient plus
que si elles étoient seules.. . Au contraire, il y a
je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer,
qui fait qu'un honnête homme réjouit et divertit
plus une compagnie de dames, que la plus aimable
femme de la terre ne sauroit le faire, w
On trouve, soit dans cet article, soit dans ceux
qui suivent, bien des choses fines et délicates, inté-
ressantes comme peinture de la société du temps, et
qui sont restées vraies dans le nôtre. Certains su-
jets de critique littéraire y sont touchés à l'occa-
sion. Les conversations sur la manih^e cVinventer
une fable — sur la manière d'écrire les lettres, etc.,
prouvent que l'auteur avait réfléchi aux règles des
divers genres de littérature, quoiqu'elle n'ait pas
toujours réussi à les mettre en pratique. On est
étonné d'y rencontrer, au milieu d'une Nouvelle
soi-disant historique et assez ennuyeuse, une es-
pèce d'histoire de la poésie française au seizième
siècle, qui suppose des connaissances réelles sur
ce point alors peu étudié, et qui montre, par exem-
ple, que M"'" de Scudéry avait mieux connu et
jugé Ronsard que l'auteur de VArt poétique^
1. Conversations nouvelles sur divers sujets, 1684, t. II, pp.
770 à 887.-
120 NOTICE
De même que les portraits du Cyrus et de la
Clel'e avaient donné naissance à ceux qui furent
à la mode quelque temps après chez Mademoiselle
de Moiitpensier^ les Conversai ions de M"" de Scu-
déry suggérèrent à M'"" de Maintenon, qui avait
été son amie avant d'être sa protectrice, l'idée d'en
composer de plus simples destinées à être récitées
par les demoiselles de Saiiil-Cyr'. Cela résulte non-
seulement d'une lettre de M'"" de Sévigné, déjà
indiquée, mais d'un passage de celle de M""-' de
Brinon leur première supérieure, à M"*" de Scu-
déry, en date du 3 août 1 G88. On les trouvera l'une
et l'autre dans la Correspondance.
En 1 67 1 , le premier prix de prose, fondé par
Balzac, fut décerné à M"" de Scudéry pour son
Discours de la Gloire, qui certes n'ajoutera rien à
celle de l'auteur. Il ne faut point y chercher de
l'éloquence. On demandait, dans ï Ecrit portant
établissement des prix de prose et de poésie, que le
premier traitât de certaines matières pieuses dé-
terminées par le fondateur ; qu'il fût revêtu
d'une approbation de la Faculté de Théologie, et
qu'il se terminât par une courte prière à Jésus-
C]uùst^ La chose tenait à la fois du sermon et de
l'amplification de collège.
A la mort de la savante Hélène Cornaro, l'Aca-
1. Conversations inklites de 3/™<= de Maintenon, Paris, Biaise,
1828, in-18.
2. Relation contenant l'histoire de C Académie françoise, 1672,
in-l2, p. 555. Le Discours de la Gloire se trouve à la suite,
n. 561.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 121
demie des Ricovrali de Padoue fit écrire par Charles
Patin une lettre des plus flatteuses à M"'' de Scu-
déry pour lui donner place dans cette société qui
se faisait gloire de compter dans son sein un cer-
tain nombre de dames françaises, telles que la
marquise de Rambouillet, les comtesses d'Aulnoy
et de la Suze, Mesdames Deshoulières, de Ville-
dieu, Dacier, etc. Au milieu de ces IMuses fran-
çaises qui avaient chacune leur épithète : la Lu-
mière (le Pioine, l hninortelle, l'Eloquente, etc., Sa-
plio était surnommée f Univirselle \
Il aurait même été question de suivre cet exem-
ple en France, et M"'' de Siudéry figurait la pre-
mière sur une liste de dames illustres par leur
esprit et par leur savoir qu'il fut question d'ad-
mettre à l'Académie française. La proposition at-
testée par Ménage, et appuyée par Charpentier qui
invoqua le précédent des Ricovxdi de Padoue,
n'eut pas de suite ^
Ses romans, ainsi qu'elle l'a rappelé plusieurs
fois, avec une certaine complaisance, dans ses let-
tres, étaient traduits en anglais, en allemand, en
italien, et même en arabe, à ce que lui écrivait un
de ses amis et obligés, Bonnecorse, de Syrie oii il
était consul à Seyde. M, Lair, professeur à Caen,
et Charlotte Patin traduisaient en vers latins ses
poésies. Sa correspondance, soit dans la partie que
1. Vertron, La Nouvelle Pandore, t. I*^'", p. 419.
2. Le Gouz, Supijlément manuscrit au Menagiana, cité par
l'abbé JoUy, Remarques sur le Dictionnaire de Baijle, t. II,
p. 605.
122 NOTICE
nous avons pu en recueillir, soit dans' celle qui ne
nous est connue que par des fragments ou des in-
dications, nous la montre en rapport avec ce que
la France et l'étranpjer renfermaient de plus distin-
gué. On a vu, dit son panégyriste, avec une pointe
d'exagération que le genre comporte, « des souve-
rains ne recommander autre chose aux princes,
leurs enfants, qui venoient en Fiance, que de ne
point retourner auprès d'eux sans avoir vu M""^ de
Scudéry » \
Elle disait à l'abbé Boisot : « Je ne rejette que
les louanges de mon esprit, et j'accepte hardi-
ment celles qui s'adressent à mon cœur et à
mon amitié, w Elle lui écrivait aussi, au sujet
d'un service rendu à un ami : « Je renferme tout
cela dans mon cœur ou rien ne se perd jamais, n
Il était d'elle encore ce mot qni avait frappé sa
digne amie. M""" de Sévigné : « La vraie me-
sure du mérite doit se prendre sur la capacité
que l'on a d'aimer^ » Aussi Ménage, lui dédiant
l'édition des œuvres d'un ami commun, écri-
vait : « Si j'ai de l'estime et de l'admiration pour
les qualités de votre esprit, j'ai du respect et de
la vénération pour celles de votre âme, pour
votre bonté, pour votre douceur, pour votre ten-
dresse, pour votre générosité, pour votre can-
deur, et surtout pour cette incomparable modestie
1. Bosquillon, Éloge Je Ai^''^ de Scudérj/. Journal des Savants,
juillet 1701.
2. Lettre de M™^ de Sévigné, du 12 octobre 1678, édition
Hachette, t. V, p. 490.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉaY. 123
qui au lieu de cacher votre mérite, le fait éclater
davanta"e'. »
o
S'il est vrai, comme l'a dit une de nos muses
contemporaines,
Que louer la vertu, c'est lui désobéir,
il semble qu'ici Ménage désobéissait beaucoup à
M"" de Scudéry.
Un auteur que nous avons déjà cité, de Vau-
morière , consignait également, dans la dédicace
d'une INouvelle historique, l'éloge chaleureux de
la modestie et du mérite de M"'' de Scudéry. Rap-
pelant le fait cité plus haut de la traduction en
arabe d'un de ses romans, il ajoutait : « Pardon-
nez moi, s'il vous plaît, Mademoiselle, cette par-
ticularité qui n'est pas de votre goût, et permettez
moi d'en dire une autre dont je suis incompara-
blement plus touché. C'est que vous êtes la plus
généreuse, la plus ardente et la plus fidèle Amie
qui fut jamais, et que votre cœur est peut-être au-
dessus de ce grand esprit que toute la terre ad-
mire ^ » Ma bonne amie, ainsi l'appelaient naïve-
ment quelques-uns de ses intimes, hommes et
femmes', et elle fut en effet par excellence « une
bonne amie », comme elle n'hésitait pas à le dire
d'elle-même. Agréée par les plus austères, cette
1. Ménage, Épître à A/"" de Scudéry, en tête des Œuvres de
Sarasin, IQbk, in-i".
2. De Vaumorière, Harangues, 1713, in-^t", p. 254.
3. Voy. les lettres de M. de Pertuis , de M'"« Deshou-
lières, etc.
1:24 NOTICE
amitié no s'efTaroiicliait pas de quelques écarts,
et, sur cette liste si noiiibreuse, à côté des Masca-
ron, des Monlausier, des Sévigné, des Motteville,
fleurent d'autres noms moins irréprochables. L'in-
dulgence de la femme sûre d'elle-même, pour des
faiblesses qu'elle ne partageait pas, respire dans
son commerce avec certains amis de l'un et de
l'autre sexe. Elle écrivait àBussy-Rabutin : « Votre
fille que je vois souvent a autant d'esprit que si
elle vous voyoit tous les jours, et est aussi sage
que si elle ne vous voyoit jamais. » La galante
M"'® de la Suze adressait à la sage Daphné (Scu-
déry) une Elégie, oili cette nuance de leurs rapports
mutuels est délicatement indiquée :
Illustre et chère amie à qui dans mes malheurs
J'ai toujours découvert mes secrètes douleurs,
Qui sais ce que 1 on doit ou désirer ou craindre
Et qui ne blâmes pas ce qu'on ne doit que plaindre,
Écoute-moi. ..
Ménaaje écrivait à la date du 21 aoi^it 1 685 :
« M"'' de Scudéry m'a obligé de me réconcilier
avec M. Pellisson, et je dînai hier chez lui. Morta-
lis cum sis, odia ne géras immortalia \ »
« Ennemie de la médisance et des médisans,
juste dans ses choix, sûre dans son commerce,
sincère, discrète et judicieuse, vraie en tout et tou-
1. Lettre inédite ù Iluet, du 21 août 16S5.
Il arriva pourtant à l'un de ses amis, et des plus intimes, de
lui reprocher son mauvais caractère (Voyez la lettre de Godeau
du 8 septembre 1650). IlàLons de dire que Godeau voulait
parler de son écriture.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 125
jours égale, elle faisoil souhaiter à tout le inonde
sa connoissance et son amitié. Incapable de chan-
gement comme de foiblesse, ses amis n'étoient ja-
mais plus assurés de son cœur que quand ils étoient
malheureux ', »
Pour prouver combien cette fois son panégyriste
est resté dans la stricte vérité, il suffit de rappeler
les noms de Fouquet, de Valcroissant, de Corbi-
nelli, de Bonnecorse, du gazetier Loret qui rece-
vait par son entremise les bienfaits anonymes du
Surintendant alors prisonnier^ Le 30 mai 1687,
elle s'était associée à Pellisson pour faire célébrer
un service funèbre à Nublé, leur ami commun ^
Quant à Pellisson lui-même, il avait toujours oc-
cupé une place à part. Longtemps avant sa mort,
et un jour qu'il n'avait pu assister à une réunion
motivée par l'anniversaire de la naissance de Sa-
pho, Ménage avait fait son épitaphe, oii il disait
en usant d'une fiction poétique :
Passant, ne pleure point son sort.
De l'illustre Sapho que respecta l'envie
Il fut aimé pendant sa vie,
Il en fut plaint après sa mort.
Lorsque cette fiction se réalisa, en 1C93, elle
dicta à Bosquillon, sur cet ami de trente-huit ans,
1. Bosquillon, Éloge.
2. Menagiana, lôQ'i, p. 198. — Gazette de Loret, lettre du 22
décembre 1663.
3. Extraits des registres du Cabinet des Titres, Naissances,
Mariages, Morts, N° 1011, à la date indiquée. M" de la
B i"« Nat»i».
126 NOTICE
de touchantes notices qui parurent dans le Mer-
cure et dans le Journal des Savants \ et toutes ses
lettres de cette époque témoignent de Fardeiir pas-
sionnée ^ qu'elle mit à défendre Pellisson contre
les attaques qui s'étaient produites en France, en
Allemagne, en Hollande sur la sincérité de sa con-
version et l'orthodoxie de sa fin. Elle écrivit à
M'"" de Maintenon, au chancelier, à M. Lepele-
tier, à Bossuet, et, en réponse à cette dernière let-
tre de 1 5 pages ^, malheureusement perdue, obtint
de l'illustre prélat un témoignage aussi honorable
pour ses sentiments personnels que pour la mé-
moire de son ami \ Elle concourut à l'édition du
premier volume de son Traité de V Eucharistie , don-
née par l'abbé de Faure- Ferries. Elle possédait
toutes ses poésies inédites, probablement celles
1. Mercure de février 1693, p. 280.
Dans sa lettre à Boisot du 7 mars, elle dit : « Le dernier
Mercure galant contient un éloge véritable. Ceux qui font le
Mercure ont cru que je Pavois écrit, mais il est d'un de mes
amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mé-
moire. » On lit dans la lettre du 3 mai suivant : « La semaine
prochaine, il y aura un éloge de M, Pellisson dans le Journal
des Savants (17^ N°), fait par un de mes amis, instruit par
moi. »
2. « La colère m'a 'donné la force de résister à ma douleur
pour combattre la calomnie. » Lettre à Boisot du 7 mars 1693
et les suivantes.
3. Lettre au même du 21 février.
4. Lettre de Bossuet à M"" de Scudéry, édition Lebel,
t. XXXVII, p. 477, et à M^" Dupré sur le même sujet, en date
du 14 février 1693, ibid.. p. 475. «Je m'acquitte d'autant
plus volontiers de ce devoir , que vous me faites con-
noitre que mon témoignage ne sera pas inutile pour la con-
soler. »
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 127
qu'il avait composées à la Bastille ' et projetait de
raconter sa vie \ Elle avait écrit dans le premier
moment : « La douleur m'a rendue malade; je
fais ce que je puis pour résister, car je suis néces-
saire à conserver sa mémoire ^ » Depuis elle dit :
« Je n'ai point eu de véritable santé depuis sa
mort *. » L'année suivante la perte de l'abbé Boi-
sot de Besançon, avec qui elle était en correspon-
dance suivie depuis près de dix ans, lui rappelait
celle de Pellisson.
« Je croyois perdre Acanthe une seconde fois, »
disait-elle dans un madrigal composé à cette oc-
casion.
C'était aussi une amitié de quarante ans qui
unissait Sapho, la Précieuse, la mondaine, la ro-
mancière à l'illustre et pieux Mascaron. Dès l'an-
née 1646, elle se joignait à son frère pour recom-
mander le père à leurs amis de Paris, et, dans une
de ses dernières lettres à l'abbé Boisot, elle faisait
du fils un éloge des mieux sentis. Celui-ci, de son
côté, n'avait pas attendu, pour louer les écrits de
son amie, qu'elle eût publié ses Conversations mo-
rales. Il lui écrivait le 12 octobre 1672 : « L'oc-
cupation de mon automne est la lecture de Cyrus,
1. Lettres des 7 juin 1693 et 3 octobre 1694.
2. « Si Dieu me laisse vivre assez longtemps pour écrire ce
que je sais de sa vie, je le justifierai dans les affaires tempo-
relles, comme j'ai fait dans la religion. » (13 mars 1693.)
3. Lettre du 28 février 1693.
4. Lettre du 20 février 1694.
128 NUTICK
de Clélie el d'Ibrahim. Ces ouvrages ont toujours
pour moi le charme de la nouveauté, et j'y trouve
tant de choses propres pour réformer le monde,
que je ne fais pas difficulté de vous avouer que,
dans les sermons que je prépare pour la Cour,
vous serez très-souvent à côté de saint Augustin
et de saint Bernard. » A peine investi de la dignité
épiscopale, il éprouve le besoin de raconter à sa
vieille amie l'espèce d'ovation dont il a été l'objet
dans son diocèse de Tulle, et il ajoute : v L^amitié
des peuples, toute grossière qu'elle est, a par sa
sincérité un charme qui se fait sentir et qui con-
sole de la perte des choses qui ont plus d'éclat à
la vérité, mais moins de solidité. Je ne mets point
dans ce rang, Mademoiselle, cette bonne et géné-
reuse amitié dont vous m'honorez depuis si long-
temps; rien ne peut consoler d'être éloigné de vous,
que la persuasion d'être toujours dans votre sou-
venir, et d'avoir une petite place dans le cœur du
monde le plus grand et le plus généreux. Je ne
manquerai pas de faire copier les sermons que
vous désirez. Je souhaite qu'ils puissent vous
plaire; votre approbation me donnera une joie
moins tumultueuse à la vérité, mais plus solide
que celle de toute la cour, et votre sentiment ré-
glera celui que j'en dois avoir, a
Chargé en 1 675 de prononcer l'éloge de Turenne,
il faisait part à M"" de Scudéry de l'embarras oi^i
le jetait le peu de temps qu'il avait pour se prépa-
rer à une semblable tâche. « Vous pouvez, ajou-
tait-il, m'aider à éviter ces inconvénients, si vous
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 129
avez la bonté de penser un peu à ce que vous diriez
si vous étiez chargée du même emploi *. »
Moins ancienne, mais non moins glorieuse pour
M"" de Scudéry était l'amitié du grand Leibnitz.
Nous en avons des témoignages plus sérieux que
les vers adressés au perroquet de Sapho. A propos
de la question de l'amour divin, débattue entre
BossLiet et Fénelon, le philosophe avait dit : « De
toutes les matières de théologie, il n'y en a point
dont les dames soient plus en droit de juger, puis-
qu'il s'agit de la nature de l'amour Mais j'en
voudrois qui ressemblassent à M"" de Scudéry qui
a si bien éclairci les caractères et les passions dans
les romans et dans les conversations de morale^ »
De son côté, l'abbé Nicaise écrivait à Huet, le
9 août 1698 : « J'avois fait part à M"" de Scu-
déry, qui est des amis de M. Leibnitz, de son sen-
timent sur l'amour désintéressé, en lui disant qu'il
n'étoit contraire ni à M. de Meaux, ni à M. de
Cambray, pour me venger un peu de quelques
vers de sa façon dont elle m'avoit réi^alé. Elle me
répond qu'elle ne veut point se mêler dans une
dispute d'une matière si élevée, et qu'elle se tient
1. Lettre du 5 septembre 1675. — Des nouvellistes litté-
raires ont bâti sur cette donnée une véritable collaboration
entre la romancière et le prédicateur. On a pu lire, à plu-
sieurs reprises, dans les journaux, la découverte faite, dans
un vieux château de Normandie, du manuscrit original de
VOraison funèbre de Twrenue, par Mascaron, couvert de notes
manuscrites de la main de M"'^ de Scudéry.
2. Foucher de Careil, Lettres et Opuscules inédits de Leibnitz
\8bk, in-8°, p. 254,
130 NOTICE
en repos en se bornant aux Commandements de
DieU;, au Nouveau Testament et au Pater, Car je
crois, dit-elle, qu'une prière que Jésus-Christ a
composée lui-même ne contient pas un intérêt cri-
minel, quoique M""^ Guyon la regarde comme une
prière intéressée, ce qui renverseroit les fonde-
ments du christianisme \ »
Ces derniers mots nous amènent à la vieillesse
de M"^ de Scudéry, aux infirmités qui raccompa-
gnèrent et aux pensées sérieuses que lui inspi-
rèrent les approches du moment suprême.
A ses amis qui lui promettaient l'immortalité,
elle avait répondu :
J'en quitterois ma part pour un siècle de vie,
Ou mieux encore :
J'y renoncerois par tendresse
Si mes amis n'étoient immortels comme moi'*.
Ce siècle de vie, elle y toucha presque, et, de-
puis longtemps, les approches s'en faisaient sen-
tir. Dès 1689, Richelet, dans son Choix des plus
belles lettres, p. 295, insérant une épître de Balzac
à elle, ajoutait en note : « Plût à Dieu qu'elle put
continuer à travailler et qu'elle fût encore en état
de contenter ce qu'il y a de plus fin et de plus dé-
licat dans l'un et dans l'autre sexe! Mais
Non, elle cède aux ans et sa tête chenue
1. Cousin, Fragments philosophiques, b« éd^". — Philosophie
moderne, 2^ partie, 1866, in-8", t. II, p. 182.
2. Voy. les Poésies.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 131
Lui dit qu'il faut quitter les hommes et le jour,
Son sang se refroidit, sa force diminue, etc. »
En dépit des vers :
L'oreille est le chemin du cœur
Et le cœur l'est du reste,
vers qui ont été attribués à M"'' de Scudéry, la
surdité fut une des infirmités qui se déclarèrent
de bonne heure chez elle et s'accrurent avec l'âge.
Il y eut à ce sujet, au moins dès 1666, entre Co-
tin et Ménage, un échange d'épigrammes latines
et françaises. Le premier engagea Taction par le
quatrain suivant :
Suivre la Muse est une erreur bien lourde,
De ses faveurs voyez le fruit :
Les écrits de Sapho menèrent tant de bruit
Que cette nymphe en devint sourde.
Ménage riposta par une épigramme latine de
•1 8 vers :
Proh scelus ! incautam carpis, malesane, puellam,
Nec pudet, et surdam surdior ipse vocas, etc.
La querelle ainsi commencée continua sur le
même ton. Les pièces en ont été recueillies par
Cotin lui-même sous le titre de la Ménagerie\
Elle eut cela de particulier que le premier auteur
de la guerre protesta toujours de son respect pour
celle qui en avait été l'occasion, et prétendit que
1. Voy. ce que nous en avons dit ci-dessus, p. 70.
132 NOTICE
l'attaque était plus respectueuse que la défense, ce
qui donna lieu aux vers suivants :
Quand le docte Gotin, l'amour des beaux esprits,
Veut plaindre de Sapho la surdité cruelle,
Il donne à sa disgrâce une cause si belle
Que l'on peut souhaiter d'être sourde à ce prix.
Et à ceux-ci :
Je prends pour votre ami celui qui vous attaque,
Et pour votre ennemi celui qui vous défend.
Cependant, M"' de Scudéry s'était depuis lonji;-
lemps résignée à vieillir. Disons mieux, dès le
temps de la Clé/ic, elle prenait l'avance sur la
vieillesse en traçant, avec une certaine complai-
sance, le portrait d'Arricidie, qui était encore à
Capoue l'arbitre du bon goût et du bon ton,
« quoiqu'elle n'eût jamais eu aucune beauté et
qu'elle eût plus de quinze lustres » (soixante-quinze
ansj. Or l'auteur n'en avait guère alors que cin-
quante. Il faut lire ce portrait et l'agréable com-
mentaire qu'en fait un critique, en montrant que,
contre l'ordinaire des romans, la femme âgée a sa
place dans la Clélie et vieillit sans devenir inutile
ni déplaisante*.
A partir surtout de 1 692, la correspondance de
M"'' de Scudéry avec l'abbé Boisot renferme sur
sa santé des plaintes qui vont en s'aggravan d'an-
née en année. « Mes genoux ne me permettent pas
1. Clélie, t. I, p. 297-301. — Samt-Marc Girardin, Cours
de littérature dramatique, t. Ill, p. 12!.
SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY. 133
de monter et descendre mon escalier sans peine et
de me promener dans mon jardin. » — « Ma santé
est plus altérée qu'elle n'étoit^ et je ne suis encore
payée de nulle part. » 12 mai et 16 juin 1694,
etc., etc.
JNTous avons sur M"'' de Scudéry, dans les der-
nières années de sa vie , l'impression de deux
témoins oculaires qui lui rendirent visite à peu
de temps de distance. L'un et l'autre s'accor-
dent à dire qu'elle avait conservé un esprit en-
core vigoureux dans un corps en ruines , et la
comparent aune sibylle à qui il ne restait plus que
la parole. Elle avait alors à peu près 92 ans. Au
premier de ces visiteurs, Martin Lister, savant
médecin et naturaliste anglais, elle montra, dans
son cabinet, un portrait de M"'® de Maintenon, son
amie de longue date, qu'elle lui affirma être fort
ressemblant, et qui, en effet, dit-il, représentait
une femme d'une beauté remarquable. L'autre
était M""' du Noyer, qui, dans ses Lettres histori-
ques et galantes, a recueilli bien des commérages
mêlés à quelques vérités. A l'en croire, M"^ de
Scudéry, lorsqu'elle reçut sa visite, était tellement
sourde qu'elle faisait écrire par une tierce per-
sonne tout ce qu'on lui disait, et répondait après
avoir lu le papier sur lequel étaient couchés les
discours de son interlocutrice'.
Dans les dernières années de sa vie, elle com-
1. Martin Lister, A Journey io Paris, 1699, pp. 93 et 9k.
Lettres de Madame du Noyer ^ 1757, t. I, p. 137.
134
NOTICE
posa encore des vers à la louange du Roi, sur l'a-
vénement du duc d'Anjou au trône d'Espagne, sur
les victoires de nos armées, etc. « On aime à voir,
dit un écrivain, la noble fille, presque centenaire,
soutenir jusqu'au bout l'honneur de la grande
génération dont elle était à cette date le dernier
représentant'. » En effet, par sa longue existence,
qui commence avec les premières années du dix-
septième siècle et le dépasse d'un an, qui embrasse
la fin du règne de Henri IV, celui de Louis XIII
tout entier, les deux ministères de Richelieu et de
Mazarin, la jeunesse, la maturité et la vieillesse
de Louis XIV, il fut donné à M"" de Scudéry d'ê-
tre contemporaine de Balzac, de Chapelain, de
Voiture, de Corneille, de Scarron. Elle a vu naître
et mourir Molière, La Fontaine, Pascal, Racine,
Labruyère, et n'a précédé dans la tombe que de
quelques années Bossuet, Despréaux, Mascaron
et Fléchier^
1. Eug. Crépet, Trésor épistolaire de la France, t. I. p. 237.
2 . Balzac né en ISQ'i,
Chapelain
Voiture
Corneille
Scarron
Molière
La Fontaine
Pascal
Bossuet
Fléchier
Mascaron
Boileau
Racine
Labruyère
159^1,
mort en 1
660
1595,
+ ]
61k
1598,
+
648
1606,
+
1684
1610,
-f- ]
660
1620,
+
673
1621,
+ 1
695
1623,
+ ]
662
1627,
+
704
1632,
-f 1
710
163'i,
+
1703
1636,
+
1711
1639,
+
699
16^14,
+
696
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 135
Outre les ouvrages cités par nous^ elle en a pu-
blié quelques autres de moindre importance'. Il
est question dans les Lettres de M""" de Sévigné,
t. II;, p. 258, d'un commentaire qu'elle avait
composé sur certains sonnets de Pétrarque, et
Bosquillon parle à la fin de son Éloge « de
courtes prières pour tous les dimanches de l'an-
née et d'autres sur les 1 50 pseaumes , qu'elle
avoit faites depuis longtemps pour son seul
usage et pour celui d'un de ses plus illustres
amis, w
M"* de Scudéry, a dit M. Cousin, était pieuse
sans être dévote, et la justesse de cette apprécia-
tion ressort de plusieurs circonstances énoncées
par nous dans le cours de cette Notice. Ses Con-
vprsalions 8vr divers sujets (1G80) renferment un
chapitre Contre ceux qui parlent peu sérieusement
de la religion. Elle y dépeint ces hommes qu'on
appelait alors des libertins, mais elle se refuse à
admettre qu'il puisse y avoir des femmes sans re-
ligion. Il est question ailleurs d'une certaine Be-
linde à qui la dévotion ôta quelques amis, et elle
ajoute : « Car, quoique Belinde ait une piété fort
solide, elle ne convenoit plus à un de ces dévots
de cabale qui, pour l'ordinaire, songent plus à con-
1. Promenade de Versailles ou Histoire de Célanire. Paris,
Barbin,1669, in-8°. —Les Bains des Thermopyles. Paris, veuve
Ribou, 1732, in-8°. C'est un épisode tiré du t. LX du Grand
Cyrus. — Histoire de Malhilde d'Aguilar. La Haye, 173(S, in-8°.
— Anecdotes de la cour d''Alphonse XI^ du nom, Roi de Cas-
tille. Paris, 1756, 2 voL in-12.
136 NOTICE
certer l'extérieur de leurs actions qu'à régler le
fond de leur propre cœur'. »
Nous avons déjà vu par la lettre à l'abbé Ni-
caise, citée plus haut, que les sentiments reli-
gieux de M"" de Scudéry s'accentuèrent davantage
vers la fui de sa vie. L'auteur de son ÉloG;e nous
la représente en proie, pendant plusieurs années,
à de vives douleurs causées par un rhumatisme
aux genoux et souffertes avec une résignation toute
chrétienne, portant dans un corps usé un esprit
toujours serein. Nous reproduisons d'après lui le
touchant récit de sa mort, en l'abrégeant un peu,
mais en lui laissant toute sa naïveté,
« Le 2 juin (1701) au matin, dit- il, elle se fit
encore lever et habiller, malgré un gros rhume
mêlé de fièvre. Etant debout, elle se sentit défail-
lir et dit : il faut mourir. Elle demanda le crucifix
et le baisa. On le posa devant elle, et elle demeura
les yeux attachés dessus. Son confesseur, qui de-
meuroit dans le voisinage et qui la voyoit souvent,
ne s'étant pas trouvé, on avertit le père de Furcy,
capucin. On lui redonna le crucifix. Comme il
étoit un peu lourd, on voulut le lui ôter; mais elle
le reprit de sa main mourante en disant : Donnez,
donnez-moi mon Jésus. Elle l'appuya sur sa poi-
trine et, pendant qu'on lui donnoit la dernière ab-
solution, elle expira doucement dans le baiser du
Seigneur". »
1. Conversations morales, 1686, t. II, p. 989.
2. Eloge de Af^'' de Scudéry, par M. Bosqiiillon, dans le
Journal des Savants, du lundi 11 juillet 1701.
SUR MADEMOISELLE DE SCUDÉRY. 137
Ainsi mourut M"" de Scudéry, à l'âge de quatre-
vingt-quatorze ans. Deux églises se disputèrent
l'honneur de lui donner la sépulture^ celle de
riiôpital des Enfants-Rouges où elle avait dit sou-
vent qu'elle souhaitait d'être enterrée, et celle de
Saint-Nicolas-des-Champs, qui était sa paroisse
depuis plus de cinquante ans. Le cardinal de
Noailles, archevêque de Paris, jugea en faveur de
sa paroisse, où son corps fut inhumé le 3 juin au
soir'.
1. Voici la mention, inexacte quant à Tâge, que M. Jal a
relevée sur les registres de Saint-Nicolas. Ce fut le jeudi 2
juin 1701 que décéda, en sa maison, rue de Beauce, « damoi-
selle Magdeleine de Scudéry, fille, âgée de soixante-et-quatorze
ans, ou environ. » Elle fut inhumée le lendemain 3 juin, à
Saint- Nicolas-des-Champs, sa paroisse.
E. J. B. Rathery.
I
APPENDICE'.
[Extrait des archives des Bouches-du-Rh6ne, cour des Comptes.
— Reg. jurisprudentia, f" 289.)
PROVISIONS DE LA CHARGE DE CAPPITAINE ET GOUVER-
NEUR DE LA TOUR NOTRE-DAME-DE-LA-GARDE POUR
GEORGE DE SCUDÉRY, SIEUR d'aMBERVILLE, GENTIL-
HOMME ORDINAIRE DE LA CHAMBRE DU ROY.
Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Na-
varre, comte de Provence, Forcalquier et terres adjacen-
tes, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.
La charge de caj)pitainc et gouverneur de la Tour de
Notre-Dame-de-la-Grarde, sizc sur la coste de nostre pays
de Provence, estant à présent vaccante par la mort du
sieur de Boys, dernier possesseur d'icelle, et estant né-
cessère pour nostre service de la remplir d'une personne
qui ayt les bonnes qualitéz requises pour s'en acquitter
dignement. Nous avons crcu ne pouvoir fère un meilleur
choix que de la personne de nostre cher et bien amé le
sieur de Scudéry, sur la confiance que nous prenons en
ses sens, suffisance, valeurs, expérience au faict des ar-
mes et en son affection et fidélité à nostre service, dont
il a rendu preuve en diverses occasions. A ces causes et
1. Voyez la Notice page 17.
APPENDICE. 139
antres bonnes considérations à ce nous mouvans, nous
avons ledict sieur de Scudéry constitué, ordonné et esta-
bli, constituons, ordonnons et establissons, par ces pré-
sentes signées de nostre main, cappitaine et gouverneur
de la ditte Tour de Nostre-Dame-de-la-Garde, vaccante,
comme dit est, par la mort dudict sieur de Boys, et la-
dicte charge luy avons donnée et octroyée, donnons et oc-
troyons pour en jouir aux honneurs, authoritéz, préroga-
tives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmolumens
ffui y appartiennent, et telz et semblables dont a jouy ou
deub jouyr ledict sieur de Boys, le tout tant qu'il nous
plairra, soubz l'authorité de nostre trèz-cher et trèz-amé
cousin le comte d'Aletz, gouverneur et nostre lieutenant
général en nostre province de Provence et, en son absence,
soubz celle du sieur comte de Garcèz, nostre lieutenant
général en ladicte province, et leurs successeurs ausdicies
charges. Si donnons en mandement à nostre trèz-cher et
féal le sieur Seguier, chevalier, chancelier de France, C{ue,
dudict sieur de Scudéry pris et receu le serment en tel
cas requis et accoustumé, il le mette et institue ou fasse
mettre et instituer de par Nous en possession de ladicte
charge et d'icelle, ensemble des honneurs, authoritéz,
prérogatives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmo-
lumens dessusdicts, le face, souffre et laisse jouyr et user
plainement et paisiblement et à luy obéir et entendre de
tous ceux et ainsy qu'il appartiendra ez choses touchant
et concernant ladicte charge. Mandons en outre à noz
améz et féaux conseillers les trésoriers généraux de France
en nostre dit pays de Provence que par celuy de noz re-
ceveurs et comptables qu'il appartiendra, C{ui a accous-
tumé de payer lesdicts gaiges et droictz, ilz le fassent do-
resnavant payer et dellivrer par chascun an audict Scudéry,
on la forme et manière accoustumée, à commencer du
jour et datte des présentes, rapportant lescfuelles ou cop-
pie d'icelles deuement collationnées pour une fois seule-
ment, avec C[uittance sure et suffisante. Nous voulons tout
ce que payé et dellivré luy aura esté à l'occasion susdicte
estre passé et alloué en la despence des comptes de celuy
140 APPENniCE.
do nos (licts rocovours et coniptaLlos qui les aura payez
par noz améz et féaulx les gens de noz comptes, ausquclz
nous mandons ainsy le fère sans difliculté ; car tel est
nostre plaisir. En tesmoing de quoy, nous avons faict
mettre nostre scel à ces dictes présentes. Donné à Mon-
frin, le vingt-neufvièmc jour du moys de juin, l'an de
grâce mvi'= xlii et de nostre règne le trente-troisième.
Signé Louis, et, sur le reply, par le Roy, comte de Pro-
vence, Suhlet. Scellées sur double queue du grand [scel]
de cire jaune.
Extraict des registres de la Cour des Comptes, Aydes
et Finances. Sur la rcqueste présentée par Georges de
Scudéry, sieur d'Ambervillc, gentilhomme ordinère de la
Chambre du Roy, tendant à vériffication et entérinement
de lettres patentes par lesquelles Sa Majesté l'a pourveu
de la charge de cappitaine et gouverneur de la Tour de
Nostre~Dame-de-la-Garde, size sur la coste de Provence,
vaccante par la mort du sieur de Boys, dernier posses-
seur, pour en jouyr aux honneurs, authoritéz, préroga-
tives, gaiges, droicts, profficts, revenus et esmolumens y
appartennans, telz et semblables qu'en jouyssoit ledict de
Bouys , soubz l'authorité du sieur comte d'Aletz , gou-
verneur et lieutenant général en ladicte province et, en
son absence, soubz celle du sieur comte de Carcès, lieu-
tenant général audict pays ; veu lesdictes lettres patentes
données à Monfrin le vingt-neufviesme jour du moys de
juin MVi"= XLII, signées Louis et, sur le reply, par le Roy
comte de Provence, Sublet, scellées sur double queue du
grand scel en cire jaune; la requeste dont est question
appoinctée le dix-neufviesme jour du moys de juin
MVi'= XLII, pour estre monstrée au procureur général du
Roy; la responce de son substitut n'empêchant ladicte
vériffication et enregistration, la requeste ce jourd'huy
rechargée et rapportée par M'^ F. Margaillet, conseiller
du Roy en ladicte cour, et tout considéré ; dict a esté que
la Chambre, ayant esgard à ladicte requeste, a vérilfié et
entériné, entérine et vériffie lesdittes lettres patentes,
pour jouyr par l'impétrant dudict estât et charge de cap-
APPENDICE. 141
pitaine du fort Nostre-Dame-de-la-Garde, aux honneurs,
autlioritéz, prérogatives, prééminences, franchises, libér-
iez, gaiges, droicts, fruicts, profficts, revenus et esmolu-
mens y appartenans, tels et semblables et tout ainsy
qu'en jouyssoit son devancier, à compter lesdicts gaiges
dézlejour et datte desdictes provisions, et au surplus
suyvant la forme et teneur d'icelles, à la charge que par
le commissère qui sera depputté pour mettre et installer
ledict de Scudéry en possession dudict estât et charge,
il fera fère description de Testât, et qualité dudict fort,
ensemble inventère de l'artillerie, munitions et armes,
équipage de guerres, meubles qui seront en icelles, et
de tout il se chargera formcment, aprèz deue conférancc
des inventaires cy devant faicts sur l'installation dudict
de Bouys et autres ses devanciers, sauf au procureur gé-
néral du Roy, en cas de défectuosité ou manquement, se
pourvoir contre iceux ainsy qu'il appartiendra. Et seront
lesdictes lettres registrées ez registres des archifz de Sa
Majesté. Faict en la Chambre des Comptes, Cour des
Aydes et Finances du Roy en Provence, séant à Aix, le
xxii jour de juin mvi'^ xliii, collationné, signé Mour.
I
I
CORRESPONDANCE
CHOISIE.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A M. CHAPELAIN '.
[Mars ou avril 1639.]
Monsieur,
Si l'on ne m'avoit assurée que les cris d'allé-
gresse ne déplaisent jamais aux victorieux, quel-
que modestes qu'ils soient, je ne mêlerois pas
ma voix à celles de tant d'illustres personnes qui
prennent intérêt en votre gloire, sachant bien
qu'elle est trop peu considérable et trop foible pour
1, M«« de Conrart, in-4°, t. V, p. 275.
M. Cousin qui a reproduit cette lettre et la suivante, n'a pas
entrepris d'en expliquer les allusions. Nous avons dû aller plus
loin que lui. Leur comparaison avec les lettres de Balzac h
Chapelain des 15 mars, 15 et 29 avril 1639, et avec la lettre
inédite de Voiture au même, datée du !«•• mars de la môme
année iM^s Sainte-Beuve), nous a fourni l'explication suivante
La comédie de l'Arioste I Supiwsiti avait été à l'hôtel de Ram-
bouillet l'objet d'une polémique assez animée. Critiquée par
Voiture et par M'i*^ de Rambouillet, elle avait eu pour dé-
fenseurs Chapelain, W^^ Paulet, Georges et Madeleine de Scu-
déry. Enfin Voiture s'avoua vaincu et envoya à Chapelain une
paire de gants, enjeu du défi.
144 GORllESPONDANGE CHOISIE.
être entendue dans le même temps que cette ado-
rable Lionne';, que vous avez placée au ciel avec
tant de justice, témoigne par ses rugissemens la
joie qu'elle a de votre triomphe. Mais après m' être
laissé persuader que dans les réjouissances publi-
ques chacun a droit de dire ses sentimens, j'ose
vous assurer,, que quand M. de Balzac m'auroit
donné l'immortalité en me louant injustement dans
une lettre % je ne serois pas si satisfaite, que de
voir que par son jugement il vous établit le juge
des autres. Et certes, a dire vrai, c'est un rang
que vous méritez si bien, qu'on ne doit pas peu de
louanges à votre modestie de vous être soumis à
pouvoir être condamné; mais vous avez voulu
rendre cette déférence aux rares qualités de votre
arbitre, et de votre ennemi qui, certainement, ne
s'est trouvé d'opinion contraire à la vôtre, que
pour avoir la gloire de vous combattre. Il faut
avoir l'âme si haute et si hardie, jjour s'opposer à
vos sentimens, que bien qu'il soit surmonté en
1. MiiePaulet, sur laquelle nous reviendrons plus loin, avait
dû ce surnom à son courage, à sa fierté, et à la nuance dorée
de ses cheveux. Chapelain avait composé sur elle en 1633 une
pièce de vers qu'on appelait le Récit de la lionne.
2. Balzac, qui s'était aussi déclaré pour TArioste dans la
discussion dont nous avons parlé, se prévaut, dans sa lellre
du 15 avril, de l'adhésion de Scudéry, et il ajoute: « Mais que
cette sœur qui écrit si élégamment et de si bon sens, est digne
de lui, et qu'elle est à mon gré une personne excellente ! Prè-
tez-inoi, monsieur, une douzaine de vos paroles, pour lui faire
le compliment que je lui dois, et dites-lui que si j'étois le lé-
gitime distributeur de celte immortalité dont vous parlez, elle
seroit assurée d'en avoir sa part. »
CORRESPONDANCE CHOISIE. 145
cette iJ'uerre, elle ne laisse pas de lui être avanta-
geuse. Enfîn^ Monsieur, comme elle n'est funeste
pour personne, et qu'au contraire, elle est 4>io-
rieuse et pour le juge et pour les deux partis, on
peut dire que jamais victoire ne fut plus heureuse
que la vôtre; que jamais vaincu ne porta ce nom
avec tant d'honneur; et que jamais vainqueur ne
fut couronné d'une main plus illustre. C'est tout
ce que vous dira pour cette fois.
Votre, etc..
Si ce n'est pas trop de hardiesse que de vous
demander la Comédie qui a fait votre guerre, j'ose-
rois vous supplier de me la prêter; afin qu'en
admirant ses heautés, mon frère et moi, admirions
encore votre jugement.
Votre,
AU MEME '.
[Mars ou avril 1639.]
Monsieur,
Après avoir lu la Comédie* que vous m'avez
fait l'honneur de me prêter, je ne suis pas assez
inconsidérée pour publier hardiment ce que j'en
pense. La médiocrité de mon esprit et mon igno-
1. M" deConrart, in-4°, t. V, p. 277.
2. I Suppositi. Cette comédie de la jeunesse de l'Arioste
n'est guère qu'une imitation de Plante et de Térence. Mais le
prologue renferme un certain nombre d'équivoques dont on
s'explique que la pudeur de M^^» de Rambouillet et de quel-
ques-uns de ses amis des deux sexes ait pu prendre ombrage.
10
146 CORRESPONDANCE CHOISIE.
rance sont des raisons assez fortes pour m'en
empêcher. Je vous dirai, pourtant^ que si quelque
chose vous pouvoit faire douter de la justice de
votre cause, vous auriez lieu de le faire, dans la
seule pensée que M"'' de Rambouillet, qui, certai-
nement, est la plus excellente personne de mon
sexe, désapprouve une chose que je trouve belle,
qu'elle condamne un intrigue qui me semble admi-
rablement joli, et merveilleusement conduit'; et
qu'enfin, elle blâme un ouvrage où je n'aperçois
point de tache, et oii le peu de lumière que j'ai me
fait découvrir de grandes beautés. Cette opposition
de toutes choses, qui se voit entre l'opinion de cette
admirable personne et la mienne, doit, si je ne
me trompe, vous être suspecte, et vous porter
encore une fois à examiner si la raison est absolu-
ment contre elle; ou si, en cette rencontre, elle
veut faire paroître son esprit au préjudice de son
jugement, si elle protège le foible, ou si eJle sou-
tient ses sentimens propres; car, pour ne vous
déguiser pas les miens, je ne puis concevoir que
vous soyez de parti contraire; et lorsque je vous
assure que je serai toujours du vôtre, je ne puis
m'imaginer que je ne sois pas toujours du sien.
Je suis, Monsieur, votre très humble et très
affectionnée servante.
1. Intrigue était alors du masculin ou des deux genres,
comme équivoque^ rencontre, affaire, énigme, etc.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 147
CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRy'.
[Mars ou avril 1639.]
Mademoiselle,
Je n'étois pas bien de mon parti, même devant
que d'avoir reconnu que vous le teniez, et le res-
pect que je dois à la Princesse^ que j'ai pour ad-
versaire m'ôtoit la hardiesse de condamner des
sentimens dont les contraires jusqu'ici m'avoient
semblé les seuls équitables. Mais à présent que je
vois les miens appuyés de votre autorité et pro-
tégés par la valeur du généreux Astolfe' qui a
daigné descendre du ciel pour servir de champion
à ma justice, je me détermine et veux bien désor-
mais être du nombre de mes partisans, pour sou-
tenir ma propre cause, à laquelle je me suis
affectionné depuis seulement qu'elle est devenue
la vôtre.
1. Cette lettre, évidemment relative à la controverse sur les
Supposid de TArioste, trouve sa place naturelle à la suite des
deux précédentes. Nous l'empruntons à V Isographie, avec une
lacune que nous n'avons pu remplir.
2. Mi'e de Rambouillet, qu'on appelait souvent la Princesse
Julie dans sa société.
3. Georges de Scudéry. A'^oyez la lettre déjà citée de Bal-
zac, du 16 avril 1639. « C'est un dangereux homme que
cet Astolphe,... et j'aimerois mieux me réconcilier avec
i'Arioste que de me battre contre son chevalier. Pour moi,
je mets son amitié au nombre de mes meilleures fortunes,
et suis tout glorieux du nouveau témoignage qu'il m'en a
rendu. Mais que cette sœur, etc. » Suit le passage cité p. Ikk,
note 2.
148 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Ce seroit ici le lieu de vous rendre très-humbles
grâces de la part que vous avez voulu prendre en
mes intérêts^, si tous les devoirs et toutes les recon-
noissances n'étoient pas comprises dans la qualité
véritable que je prends,
Mademoiselle, de
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Chapelain.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE ROBINEAU'.
Rouen, le 5 septembre IG'id.
Mademoiselle,
Je m'étonne assez que vous, qui n'aimez guère
les nouvelles et qui ne voyez jamais les relations
de Renaudot', ayez souhaité que je vous en fisse
une de mon voyage, qui sans doute n'a rien de si
remarquable ni de si beau que le siège de Gra vé-
lines ni que l'action de M. d'Enghien. Néanmoins,
puisque vous le désirez, il faut vous obéir et con-
tenter votre curiosité par un fidèle récit de tout ce
qui m'est arrivé.
1. M^^ de Conrart, in-^", t. XI, p. 189.
M"<= Robineau, « fille déjà âgée en 1657, » suivant Talleniant.
« Elle a beaucoup d'esprit, dit le Grand Dictionnaire des Pré-
cieuses, et est des bonnes amies de la docte Sophie (M"« de
Scudéry) qui lui fait une confidence générale de tous ses
ouvrages. » C'est la Doralise du Grand Cyrus. Elle habitait le
quartier du Marais.
2. Théophraste lienaudot, fondateur de la Gazette de Frar.ce
dont il avait obtenu le privilège à la date de 1631, parla pro-
tection du cardinal de Richelieu.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 149
Je ne m'arrêterai pas toutefois à vous dépeindre
exactement la magnificence de mon équipage,
quoiqu'il y ait sans doute quelque chose d'assez
agréable à s'imaginer que les chevaux qui trai-
noient le char de triomphe qui me portoit étoient
de couleurs aussi différentes que celles qu'on voit
en l'arc-en-ciel : le premier étoit bai, le second
étoit pie, le troisième alezan, et le quatrième gris
pommelé; et tous les quatre ensemble étoient tels
qu'il le faudroit à ces peintres qui aiment à faire
paroître en leurs tableaux qu'ils sont savants en
anatomie, n'y ayant pas un os, pas un nerf ni pas
un muscle qui ne parût fort distinctement au corps
de ces rares animaux. Leur humeur étoit fort do-
cile, et leur pas étoit si lent et si réglé, qu'il n'y
a point de cardinaux à Rome qui puissent aller
plus gravement au consistoire que je n'ai été à
Rouen. Aussi vous puis-je assurer que le cocher
qui les conduisoit a eu tant de respect pour eux
pendant le voyage que , de peur de les incom-
moder, il a quasi toujours été à pied. Ce n'est
pas qu'il n'y ait lieu de croire qu'il en usoit aussi
de cette sorte pour se divertir et pour nous désen-
nuyer; car je puis vous dire sans mensonge qu'il
aime fort la conversation, et que de toute la com-
pagnie, lui et moi n'étions pas les plus dés-
agréables.
Mais, pour vous apprendre de quelles personnes
cette compagnie étoit composée, vous saurez qu'il
y avoit avec nous un jeune partisan, déguisé en
soldat pour cacher sa profession, dont le manteau
150 CORRESPONDANCE CHOISIE.
d'écarlale ;i gros l)Outons d'or, les grosses bottes
et les grands bas ne convenoient pas trop bien à
l'air de son visage ; car enfin, avec tout l'appareil
d'un chevau-léger ou d'un filou, il ressembloit
très fort à un solliciteur de procès. Auprès de
celui-ci étoit un mauvais musicien qui, craignant
de mourir de faim à Paris, s'en alloit demander
l'aumône en son pays; et quoique plusieurs per-
sonnes eussent beaucoup contribué à son babille-
ment, il ne lui en étoit pas plus propre. Le cha-
peau qu'il portoit ayant, à ce que je crois, été
autrefois à M. de Saint-Brisson*, lui tomboit sur
le nez à cause de la petitesse de sa tête. Son collet
ressembloit assez à un peignoir; son pourpoint
étoit à grandes basques, et ses chausses appro-
choient fort de celles des Suisses. Enfin plus d'un
siècle et plus d'une nation avoient eu part à cet
habit extraordinaire. La troisième personne de
cette compagnie étoit une bourgeoise de Rouen
qui avoit perdu un procès à Paris, et qui se plai-
gnoit également de l'injustice de ses juges et de
la fange des rues. La quatrième étoit une épi-
cière de la rue Saint-Antoine, qui, ayant plus de
douze bagues à ses doigts, s'en alloit voir la mer
et le pays, pour parler en ses termes. La cin-
quième, tante de celle-là, étoit une chandelière
de la rue Michel-le-Comte, qui, poussée de sa
curiosité, s'en alloit avec elle voir la citadelle du
1. Louis Séguier, baron de Saint-Brisson et prévôt de Pa-
ris. C'était un soupirant de M"« Paulet, personnage ridicule
dont il est souvent question dans les chansons du temps.
CORRESPONDANCE CHOISIE 151
Havre; la sixième étoit un jeune écolier^ revenant
de Bourges prendre ses licences^ et se préparant
déjà à plaider sa première cause. La septième
étoit un bourgeois poltron qui craignoit toute
cliose^ qui croyoit que tout ce qu'il voyoit étoit
des voleurs, et qui n'apercevoit pas plutôt de loin
des troupeaux de moutons et des bergers, qu'il se
préparoit déjà à leur tendre sa bourse, tant la
frayeur décevoit son imagination. La buitième
étoit un bel esprit de Basse-Normandie, qui disoit
plus de pointes que M. l'abbé de Franquetot n'en
disoit du temps qu'elles étoient à la mode, et qui,
voulant railler toute la compagnie, en donnoit
plus de sujet que tous les autres. La neuvième
étoit mon frère, dont j'allois vous dépeindre, non
pas la mine, la profession ni les habillemens, mais
les chagrins et les impatiences que lui donnoit
une si étrange voiture, s'il n'eût retranché une
partie de mon histoire, en obtenant de ma bonté
de ne vous en dire rien.
Une si belle assemblée doit sans doute vous
persuader que la conversation en étoit fort diver-
tissante. Le partisan, quoique se voulant cacher,
en revenoit toujours au sol pour livre. Le musi-
cien, quoique plus incommode par sa voix que le
bruit des roues du coche, vouloit toujours chanter.
La bourgeoise qui avoit perdu sa cause ne faisoit
que des imprécations contre son rapporteur. L'épi-
cière, curieuse de voir le pays, dormoit tant que
le jour duroit, excepté quand il falloit dîner ou
descendre des montagnes. La chandelière ne pou-
152 CORRESPONDANCE CPIOISIE.
voit se lasser d'admirer le plaisir qu'elle aiiroit de
voir dans les magasins de la citadelle une quan-
tité prodigieuse de mèches qu'elle jugeoit y devoir
être^ vu le nombre des mousquets qu'elle avoit
ouï dire qu'on y voyoit. Tantôt elle souhaitoit d'en
avoir autant dans sa boutique, tantôt que ce fut
elle qui la vendît à cette garnison. Enfin on peut
dire que nous sortîmes du coche fort honorable-
ment, c'est-à-dire tambour battant par la voix du
musicien, et mèche allumée par notre chandelière,
qui, tant que nous marchâmes de nuit, eut tou-
jours une chandelle à la main pour nous éclairer
dans le coche. Pour le jeune écolier, il ne parloit
que de droit écrit, de coutumes et de Cujas. D'a-
bord je crus que ce garçon déguisoit ce nom et
que c'étoit de feu Cusac qu'il vouloit parler, quoi-
que ce qu'il en disoit n'y convînt pas; mais je sus
enfin que Cujas étoit un ancien docteur juriscon-
sulte, que cet écolier alléguoit sur toutes choses.
Si l'on parloit de la guerre , il disoit qu'il aimoit
mieux être disciple de Cujas que soldat; si l'on
parloit de voyages, il assuroit que Cujas étoit
connu partout; si l'on parloit de musique, il disoit
que Cujas étoit plus juste en ses raisonnemens
que la musique en ses notes; si l'on parloit de
manger, il juroit qu'il aimeroit mieux jeûner tou-
jours que de ne lire jamais Cujas; si l'on parloit de
belles femmes, il disoit que Cujas avait eu une
belle fille*, et que, quoi({ue vieille, elle n'est point
1. Suzanne Cujas, fameuse par ses dérèglements. Elle était
J
CORRESPONDANCE CHOISIE. 153
encore laide. Enfin Cujas étoit de toutes choses, et
Gujas m'a si fort importunée que voici la première
et la dernière fois que je l'écrirai et le prononcerai
en toute ma vie. Pour le poltron^ il vous est aisé
de vous imaginer que sa conversation ne ressem-
bloit pas à celle d'un gascon^ et que celle du bel
esprit avoit beaucoup de rapport avec celle de feu
M. de Nervèze^
Après cela ne m'en demandez pas davantage,
car je n'ai plus rien à vous dire sinon que je ne
dormis point la nuit que je couchai à Magny, que
de ma vie je ne fus si lasse que lorsque j'arrivai
à Rouen, non pas comme a dit magnifiquement
M. Chapelain parlant de la lune,
Dedans un char d'argent environné d'étoiles,
mais oui bien
Dedans un char d'osier environné de crotte.
Tout à bon, je pense que si je n'eusse eu peur
qu'avec l'aide de ces admirables lunettes que l'on
peut quasi dire qui arrachent les astres du ciel,
vous n'eussiez découvert le coche et n'eussiez re-
marqué une partie de ce que je viens de dire, je
pense, dis-je, qne je ne vous en aurois rien appris.
née en 1587, et Catherinoten nous donnant sa Vie, 166^ in-8",
a négligé de nous instruire de la date de sa mort. On voit
qu'elle vivait encore en 1644.
1. Antoine de Nervèze, littérateur des plus médiocres, dont
les vers, dit l'Estoile, se vendaient deux sols sur les quais de
Paris.
154 CORRESPONDANCE CHOISIE.
tant cet équipage étoit burlesque. Après vous l'a-
voir dt^peint si étrange, je n'oserois quasi vous ap-
prendre qu'en ce lieu-là je me souvenois de vous,
de peur que, comme vous avez l'imagination déli-
cate, vous ne trouviez mauvais que votre image
seulement ait été en un si bizarre lieu. Mais pour
vous consoler de cette aventure, j'ai à vous dire
qu'il y avoit aussi bonne compagnie dans mon
cœur qu'elle étoit mauvaise dans le coche; et pour
empêcher ces figures extravagantes d'y faire aucune
impression, je l'avois tout rempli de M"* Paulet,
de M. de Grasse, de M""" Aragonnais, de M'"" ses
sœurs, de M. Chapelain, de M. Conrart, de M"* de
Chalais, de M. de la IMesnardière, de BP" et M'"' de
Clermont et de vous'. Si bien que rappelant tout
ce que j'aime à mon secours, je fis en sorte que
ce que je pensois d'agréable fût plus puissant que
ce que je voyois de fâcheux; et j'eus plus de joie
à me souvenir de tant d'excellentes personnes, et
à espérer qu'elles me faisoient l'honneur de se
souvenir quelquefois de moi, que je n'eus de peine
à souffrir les importunités d'une mauvaise com-
pagnie. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de leur
faire agréer cet innocent artifice et de leur rendre
grâce de m'avoir sauvée de la persécution que j'au-
rois eue, si elles ne m'avoient pas donné lieu de
me souvenir agréablement de tous les bons offices
que j'en ai reçus. Pour vous. Mademoiselle, je ne
1. Nous aurons occasion de revenir sur la plupart de ces
noms.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 155
VOUS rends point de nouveaux remerciments, car
ne pouvant aujourd'hui vous parler tout à fait sé-
rieusement, ce sera pour une autre fois que je vous
dirai que personne ne vous connoit mieux ni ne
vous estime davantage que moi, que personne ne
vous est plus obligée que je vous la suis, que
personne aussi n'en est plus reconnaissante, et
qu'enfin personne ne sera jamais plus véritable-
ment ni plus sincèrement,
Mademoiselle,
Votre très humble et très passionnée servante.
A MADEMOISELLE PAULET *.
En Avignon, le 27 novembre 164^.
Mademoiselle,
Bien que ce soit l'opinion commune qu'il y a
quelque douceur à raconter les périls passés, je
ne vous dirai toutefois que bien vite que nous
avons pensé faire deux fois naufrage sur le Rhône,
de peur que, comme vous avez l'imagination dé-
licate et le cœur sensible pour vos amies, vous
n'eussiez encore un sentiment de douleur pour un
accident qui n'est point arrivé et qui môme ne
1. Ms« de Conrart, in-^", t. XI, p. 185.
Angélique Paulet, fille de Charles Paulet, inventeur de Tim-
pôt dit la Pauleite, était l'une des plus anciennes amies de
M'i" de Scudéry, qui l'a peinte dans le Grand Cyrus sous le
nom d'Élise.
156 CORRESPONDANCE CHOISIE.
peiil ]»his arriver, étant bien résolue à ne repasser
jamais sur une si fâcheuse rivière. Ce n'est pas
que je n'aie trouvé sur ses rives de quoi me di-
vertir et de quoi vous plaire; car vous saurez,
Mademoiselle, que mon frère et moi ayant été
nous promener un soir que nous étions arrivés à
la couchée d'assez bonne heure, il me fit voir, au
lieu oi^i nous étions, des marques de la valeur
d'une personne en qui vous prenez beaucoup d'in-
térêt. L'hôtellerie où nous étions loo;és n'étoit
qu'une vieille ruine de maison, où depuis quelque
temps on a remis quelques portes à demi-rompues ,
et cela au pied d'un grand rocher et au milieu d'un
amas de bâtiments détruits, où à peine voit-on
encore les vestiges d'une ville. Cette sauvage re-
traite ne me fit pourtant point murmurer contre
ceux qui l'ont rendue telle; au contraire comme
ces funestes ruines sont des monumens éternels
pour leur gloire, j'ai souffert sans m'en plaindre
toute l'incommodité d'un si mauvais logement,
par la seule pensée que le Pouzin, qui est le lieu
où nous étions, avoit été autrefois pris par
^M. d'Aiguebonne* que secondoit M. de Lesdi-
guières en cette occasion. L'hote chez qui nous
étions, et qui pour sa condition a assez d'esprit,
nous raconta tant de merveilles de sa conduite et
de son courage à la prise de cette place, qu'il y a
lieu de croire que, s'il eût fait cette action du temps
1. 11 avait élé lieutenant-général. Lui et son frère cadet,
M. de Chaudebonne, étaient des familiers de Tliôtel de Ram-
bouillet.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 157
qu'on élevoit des statues à ceux qui faisoient de
grandes choses ;, nous aurions trouvé la sienne sur
les bords du Rhône. J'ai cru^ Mademoiselle, que je
devois vous apprendre, et que ce ne seroit pas vous
déplaire que de vous dire que, si M. de Chaude-
bonne peut légitimement passer pour un saint de
la nouvelle Rome, M. son frère auroit été un des
héros de l'ancienne.
Mais pour m'éloigner promptement d'une rivière
011 je ne veux plus retourner, je vous dirai qu'en
arrivant ici, la première chose que je vis, en met-
tant la tête à la fenêtre, fut M. de Berville, qui étoit
logé de l'autre côté de la rue, et qui étoit près de
partir pour Aix. A l'instant même mon frère le
fut voir; mais comme la bienséance ne me permet-
toit pas de faire la même chose, et qu'il ne me fit
pas l'honneur de me demander, quoiqu'il n'y eut
que quatre pas de lui à moi, ce ne sera qu'à Mar-
seille que je le verrai, si à votre considération il
me fera cette grâce.
Au reste. Mademoiselle, je ne puis m'empêcher
de vous dire qu'étant allés voir le tombeau de la
belle Laure, qui est dans les Observantins d'ici, il
se trouva un religieux de cette maison, ancien ami
de mon frère, qui le pressa longtems de prendre
une chambre dans leur couvent, et qui me proposa
d'en prendre une qui touchoit leur cloitre, avec la
liberté, moyennant la permission du supérieur,
de m'aller promener dans leurs jardins qui sont
tout remplis d'orangers. Je vous laisse à penser.
Mademoiselle, si je fus surprise de cette (courtoisie
158 CORRESPONDANCE CHOISIE.
qui m'étoit offerte à quatre pas d'une maison où
logent messieurs de l'Inquisition. Ce bon religieux,
après m 'avoir montré le tombeau de Laure et ra-
conté les amours de Pétrarque ;, me fit quérir une
boite de plomb que l'on trouva dans un cercueil
où il y a une médaille où est la figure de cette
belle, et où sont des vers écrits de la main de
Pétrarque, et d'autres de François V, qui fit re-
faire ce tombeau. Mais ce qu'il y a de plus surpre-
nant, c'est que ces bons pères tiennent cette boite
dans le même lieu où l'on tient les reliques et tout
ce qui sert à l'autel. Cependant cela se fait dans
les terres du Pape, et comme je l'ai déjà dit, à
quatre pas des Inquisiteurs. Je vous laisse à juger
de quelle humeur doivent être les dames en un
lieu où les religieux les plus réformés agissent
ainsi. Tout à bon' cela a quelque chose de si plai-
sant que l'on ne peut se l'imaginer, à moins que
de l'avoir vu; car pour moi qui ne les ai rencon-
trées qu'aux églises, je ne laisse pas dem'imaginer
aisément de quelle façon elles vivent en conversa-
tion. Premièrement, il est à remarquer qu'en tout
Avignon je n'ai vu que trois mouchoirs à plus de
mille femmes que j'y ai vues en dévotion; et ce
qui est encore de plus surprenant, c'est que je n'y
ai pas vu une seule gorge. Aussi, veux-je croire
que ce n'est que celles qui en ont qui la cachent,
et que c'est par mortification que celles qui n'en
ont point se mettent en état que personne n'en
1 . Locution familière à Tauteur.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 159
puisse clouter. Mais je ne songe pas que je ne vous
entretiens que de folies ; pardonnez cette liberté à
une personne qui vit sans contrainte avec vous, et
qui ne se pique pas de bel esprit en vous écrivant.
Comme nous devons partir demain et qu'il est
tard, je ne vous dirai plus rien, si ce n'est que je
suis très humble et très obéissante servante de
M"^ et de M"'" de Clermont', très passionnée de
M"" de Ghalais, très humble de M. Chapelain et de
M. de la Mesnardière, et que ce sera bientôt de
Marseille que je vous offrirai les complimens de
mon frère et que vous recevrez ceux de
Votre très humble et très affectionnée ser-
vante, etc.
A LA MÊME*.
Marseille, 13 décembre Wkk.
Mademoiselle,
■ Enfin, après avoir plusieurs fois pensé faire nau-
frage, je suis arrivée au port de Marseille assez
heureusement. Mais quelque douceur que Ton
puisse trouver à se reposer après la fatigue d'un
long voyage, je n'en ai néanmoins point senti de
plus grande que celle que je trouve à m'imaginer
que du moins je ne m'éloigne plus de vous. Cette
pensée a certainement quelque chose qui flatte
mon esprit, qui le délasse et qui le console plus
1. La marquise de Clermont d'Entragues et ses deux filles,
Louise et Marie de Balzac.
2. Ms» de Conrart, in-ii°, t. XI, p. 173.
160 CORRESPONDANCE CHOISIE.
que tous les divertissements que Ton tâche de me
donner aux lieux oi^i je suis. Ce n'est pas que je
n'aie trouvé à Marseille toute la civilité et toute la
courtoisie possible;, et comme je sais que vous
n'êtes pas marrie de savoir tout ce qui arrive à
mon frère et à moi^ il faut que je vous rende
compte de quelle façon l'on nous traite ici. Vous
saurez donc^, ^Mademoiselle, que nous avons trouvé
en M""' de Mirabeau* une des meilleures et des
pliis obligeantes femmes du monde; car elle ne sut
pas plus tôt que nous étions ici, qu'elle et M'"^ de
Morge, sa sœur, vinrent pour nous obliger de
prendre leur maison; mais comme nous ne le
Youliàmes pas faire, elles se virent contraintes de
nous instruire de la coutume de la ville, qui est
d'être trois ou quatre jours sans sortir pour at-
tendre les visites de ceux qui veulent nous en
rendre. Et comme nous avions quelque répu-
gnance à suivre cet ordre, elle nous dit que tout
le monde de Marseille se tiendroit outragé et
croiroit que nous ne voudrions pas le voir, si
nous en usions autrement. Le lendemain donc,
et quatre jours depuis , mon frère et moi avons
gardé la chambre. A vous dire le vrai, ce n'a pas
été sans voir de plaisantes choses; car, pour vous
les dire comme elles se sont passées, je ne pense
pas qu'il y ait un seul homme de quelque consi-
dération dans Marseille qui n'y soit venu, soit
1. Ce devait ètic Anne de Puntcvcz, luariée eu 1620 à Tho-
mas, marquis de Mirabeau.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 161
des gentilshommes ;, des consuls, des officiers de
galère, des juges, des ecclésiastiques, des avocats,
des marchands, des matelots et même des forçats ;
et pour les femmes, le nombre en est si grand que
j'ai été contrainte d'en faire un rôle, qui présen-
tement se monte à quarante-deux maisons ditîé-
rentes, oii il faut que j'aille, qui veulent dire plus
de quatre-vingts personnes qu'il faut demander.
Je vous laisse à juger. Mademoiselle, si, de l'hu-
meur dont je suis, je n'ai pas là une occupation
bien divertissante. Mais ce qu'il y a de rare est
que, de tout ce grand nombre de femmes, il n'y
en a pas plus de six ou sept qui parlent françois ;
si bien que cela fait une si plaisante conversation
que, si je vous la pouvois dépeindre, je vous en
ferois rire. J'ai toutefois cet avantage, sans que
je puisse dire comme je l'ai acquis, que j'en-
tends assez bien le provençal, et qu'ainsi je ne
laisse pas de les entretenir, mais c'est d'une ma-
nière si plaisante qu'il faut l'avoir vu pour le
comprendre. Le plus fâcheux est qu'il les faut
conduire jusques au milieu de la rue, et qu'à
chaque porte il faut une heure de compliment.
J'espère toutefois n'être pas longtemps en cette
peine; car, comme elles passent toutes leur vie à
jouer à un jeu qui s'appelle le basècle, que sans
doute elles aiment pour son antiquité, et qu'il n'y
en a que trois ou quatre qui ne jouent que par
complaisance, quand je leur aurai rendu leurs
visites, je pense qu'elles me laisseront en repos,
du moins le souhaité-je ainsi. Après ces quatre
11
162 CORRESPONDANCE CHOISIE.
jours de cérémonie^ M"*" de Mirabeau nous a trai-
tés magnifiquement. Elle a été imitée de quelques
autres, un desquels nous a donné à dîner avec une
prodigalité de Montoron'; car enfin il y avoit six
services admirablement beaux et bons : les per-
drix, les bisques, les ortolans, les entremets, les
gelées, les conserves, les muscats, les hypocras,
les limonades, les fruits et les confitures sèclies et
liquides y étoient avec une abondance inconce-
vable. Mais, après tout, au milieu de ce paradis
des Turcs, je disois en moi-même, en songeant à
vous, un vers que Malherbe a dit autrefois, par-
lant de M'"' d'Aucliy ' :
Où Galiste n'est pas, c'est là qu'est mon enfer.
Tout à bon. Mademoiselle, je n'ai point surpris
mon esprit avec un moment de plaisir tranquille
depuis que je suis hors d'auprès de vous. Mais,
pour n'oublier rien à vous dire, vous saurez en-
core que le lieutenant que mon frère a mis à
Notre-Dame-de-la-Garde, et qui est un assez hon-
nête homme et assez riche, nous y a aussi donné
à dîner le premier jour que nous y avons été. Je
ne vous dépeindrai point, s'il vous plaît, cette cé-
rémonie qui ne vous ferait point ouïr le bruit des
canons, car la distance des lieux ne le permet pas;
mais je vous dirai qu'en vérité Notre-Dame-de-la-
Garde est le plus beau lieu de la nature par sa
1. Montauron, financier connu par son faste et par la dédi-
cace de Cinna.
2. La vicomtesse d'Auchy célébrée par Malherbe.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 163
situation. De la façon dont la place est disposée,
il y a quatre aspects différents qui sont admi-
rables. D'un côté, l'on a le port et la ville de Mar-
seille sous ses pieds, et si près, que l'on entend
les hautbois de vingt-deux galères qui y sont; de
l'autre, l'on découvre plus de douze mille bastides,
pour parler en termes du pays; du troisième, on
voit les îles et la mer à perte de vue; et du qua-
trième, sans rien voir de tout ce que je viens de
dire, on n'aperçoit qu'un grand désert tout hérissé
de pointes de rochers, et où la stérilité et la soli-
tude sont aussi affreuses que l'abondance est
agréable de tous les autres endroits. Aussitôt que
je fus arrivée à ce bel hermitage, ma première
pensée fut de demander au prieur de Notre-Dame-
de-la-Garde, qui nous y dit la messe, oii étoit le
tombeau de feu M. de Mévouillon^; et comme il
me l'eut montré, ma première dévotion fut pour
cet illustre mort.
' Vous me ferez, s'il vous plaît, la grâce de
dire à M"*' de Clermont que, n'étant pas en lieu
de leur pouvoir rendre d'autres devoirs, j'ai du
moins rendu ce pieux office à un de leurs de-
vanciers. Je me serois donné l'honneur de leur
écrire, aussi bien qu'à M™® leur mère, sur la perte
qu'elles ont faite; mais je vous avoue ma foiblesse :
1. La baronnie de Méouillon, Mévouillon ou Mévolhon {Me-
dullio en latin), était une des plus anciennes de la Provence. Il
s'agit probablement ici de Bon, baron de Mévouillon, gouver-
neur de Notre-Dame- de-la-Garde en 1591, et qui joua un rôle
important dans les troubles de Marseille à cette époque.
164 CORRESPONDANCE CHOISIE.
il y a si longtemps que la mort est introduite dans
le monde et qu'il y a des gens qui en écrivent et
qui en parlent, que je ne trouve plus rien à en
dire. Sincèrement, Mademoiselle, je ne sais si j'ai
déjà pris le mal du pays, mais j'ai l'esprit si fai-
néant, si grossier et si stupide, qu'il m'a été im-
possible d'oser entreprendre d'écrire deux lettres
sur ce sujet. Mais, pour réparer ce manquement,
il faudroit que vous m'apprissii^z qu'il fût arrivé
un grand bonheur à ces excellentes personnes; car
je ne doute point que l'extrême joie que j'en au-
rois ne me fît trouver l'art de leur témoigner et
de leur persuader que je suis certainement une de
leurs plus passionnées servantes. En attendant
cette agréable nouvelle, vous me ferez la faveur
de les assurer de la continuation de mon très
humble service, et vous me ferez aussi la grâce
de faire encore mes complimens à M. Conrart.
Pour M. Chapelain, quoi que vous m'en disiez, il
n'est point jaloux de lui; c'est une flatterie que
vous m'avez écrite, qu'il désavoueroit sans doute,
s'il la savoit. Il y a deux choses qui font qu'il ne
le sauroit être : Tune, de ce qu'il est assuré du
rang qu'il tient dans mon esprit, et l'autre, que je
ne suis pas assez bien dans le sien. Vous savez.
Mademoiselle, que cette passion en dit une autre;
c'est pourquoi songez une autre fois un peu
mieux à expliquer ses véritables sentiments.
Quand j'aurai rendu une partie des visites que
j'ai à faire, peut-être lui demanderai je un peu
plus sérieusement la continuation de son amitié;
CORRESPONDANCE CHOISIE. 165
car, pourvu que je ne lui écrive qu'une fois ou
deux en un an, je pense que la Pue elle n'aura pas
sujet de s'en plaindre.
Au reste, Mademoiselle, je vous demande
pardon si je vous entretiens si longtems, et
de choses si peu raisonnables; mais songez
que vous êtes ma plus grande consolation dans
mon exil. J'ai eu une douleur extrême de n'a-
voir point reçu de vos nouvelles par cet ordi-
naire. Je sais que c'est être inconsidérée que d'a-
buser de votre loisir comme je fais; mais vous
êtes bonne, vous me l'avez permis, et j'en ai grand
besoin. Faites donc, s'il vous plaît, lorsque vous
ne pourrez pas me faire la faveur de m'écrire, que
M. Major m'apprenne, au moins par un billet,
l'état de votre santé, afin que mon imagination
ne me fasse pas sentir des malheurs qui ne me
sont peut-être pas arrivés. Si je suivois l'intention
de mon frère, j'allongerois encore ma lettre pour
vous persuader fortement qu'il est votre serviteur
très-humble et très-passionné; mais comme l'heure
me presse, je ne vous dirai plus rien, sinon que
je suis toujours de toute mon âme.
Mademoiselle ,
Votre très-humble et très-obéissante servante.
166 CORRESPONDANCE CHOISIE.
A MADEMOISELLE DE CIIALAIS'.
A Marseille, le 13 décembre \6kk.
Comme M"* Paulet connoit mon cœur, et qu'elle
sait la tendresse que j'ai pour vous et le plaisir
que je sens à recevoir de vos nouvelles, elle m'a-
voit fait espérer par l'autre ordinaire que vous
m'en donneriez par celui-ci; et je m'étois entre-
tenue si agréablement en cette attente, que la pri-
vation d'un bien qui m'est si cher m'a donné plus
de douleur que l'espérance ne m'avoit donné de
joie. J'ai pourtant été assez équitable pour ne vous
accuser pas; j'ai eu du déplaisir, mais je n'ai pas
eu de colère, et si j'ai eu quelque injustice, ça été
contre l'aimable personne qui m'avoit promis un
si grand plaisir.
Ne vous imaginez pourtant pas, ma chère
amie, que ce désir extrême que j'ai d'avoir
quelquefois de vos lettres soit un effet de la foi-
blesse de mon amitié, et qu'elle ait absolument
besoin de ces petits soins pour se maintenir;
non, ce n'est point là ma pensée, et quand vous
ne me diriez jamais que vous avez de l'affection
pour moi, puisque vous me l'avez dit une fois, je
ne laisserois pas de le croire. Mais la véritable
raison qui fait que je le souhaite avec tant d'ar-
1. M" de Conrart, in-'i", t. XI, p. 181.
Mi'« de Chalais était dame de compagnie de la marquise
de Sablé et amie intime de M'i^ de Scudéry et de M"<^ Paulet.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 167
deur, est que je prévois bien que j'aurai grand
besoin de ce secours pour adoucir l'ennui de mon
exil. Je vous avoue ingénument que je n'ai point
l'esprit assez stupide pour m'accoutumer facile-
ment avec ceux qui le sont, et que je ne l'ai pas
non plus assez fort ni assez rempli pour trouver
en moi-même de quoi me satisfaire. Je suis de-
meurée en une certaine médiocrité qui ne sert qu'à
faire connoitre le mal, mais qui ne le surmonte
pas. Si j'étois de l'humeur de ceux qui aimeroient
mieux être l'admiration des sots que de ne l'être
de personne, je pourrois peut-être assez facilement
imposer une partie de ce que je voudrois aux gens
de ce pays-ci, étant certain que parce que je viens
de Paris, ils ont assez d'inclination à approuver
tout ce que je fais; mais comme je nai pas l'hu-
meur tyrannique, et que, si je régnois, je vou-
drois régner légitimement, je n'apporterai nul
soin à l'établissement d'un empire si peu glo-
rieux, et qui seroit si mal acquis. Dans les choses
de l'esprit, ce n'est pas assez de vaincre, il faut
encore que ceux que l'on surmonte soient eux-
mêmes capables d en surmonter d'autres, et c'est
enfin aux vaincus à faire la principale gloire des
victorieux. Si les Espagnols, en conquêtant les
Indes, avoient eu des ennemis redoutables, ils au-
roient égalé la gloire des plus illustres héros;
mais parce qu'ils ont tué à coups de canon des
hommes qui ne se défendoient point, et qui môme
ne se pouvoient défendre, puisqu'ils n 'avoient
point d'armes, ils passent plutôt parmi le nombre
168 CORRESPONDANCE CHOISIE.
des usurpateurs que des conquérants. Souffrez,
s'il vous platt, cette comparaison historique d'une
personne qui ne vous l'auroit pas écrite, si elle
étoit seulement à cinquante lieues plus près de
Paris, mais qui pense avoir droit de vous parler
de cette manière dans une ville où il se trouve
une demoiselle' belle et jeune, qui dans ses con-
versations ordinaires, cite souvent, si j'ai bien re-
tenu, Trismégiste, Zoroastre et autres semblables
messieurs qui ne sont pas de ma connoissance.
Sérieusement, c'est dommage que la personne
dont je vous parle n'a été élevée dans le monde,
étant certain que c'est un des plus beaux naturels
de femme que j'aie jamais remarqué en aucune
femme de province. Elle est, comme je vous l'ai
déjà dit, belle, jeune et de bonne mine; elle parle
françois comme si elle étoit née à Paris, et natu-
rellement elle est fort éloquente ; elle entend l'es-
pagnol, l'italien, le latin et même le grec ; elle est
fort douce, fort civile et de fort bonne maison.
Cependant, parce qu'elle n'a pas l'art de cacher
une partie des trésors qu'elle possède à des gens
qui ne la connoissent pas, ils prennent pour du
verre et pour du cuivre de l'or et des diamants ; et
l'injustice qu'on lui fait ici est si grande que je
n'oserai la voir souvent, de peur de me charger
de la haine publique.
Jugez, d'après cela, ma chère, si j'ai raison d'im-
plorer votre secours en un lieu où il n'est pas même
1. I\I''« Diodf^e. Voy. la Xofice, p. 26 et suiv.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 169
permis de jouir du seul bien qui s'y trouve. Ne me
refusez donc pas, je vous en supplie, et si ce n'est
point trop vous demander, ayez quelquefois la bonté
d'assurer M'"* la marquise' que de toutes celles qui
ont de la vénération pour elle^ je suis la plus pas-
sionnée pour son service, et qu'en cette considéra-
tion il me doit être permis de porter la glorieuse
qualité de sa très-humble et très-obéissante ser-
vante. Et comme je suis privée d'entretenir les per-
sonnes que j'aime, faites au moins que j'aie la satis-
faction de savoir qu'elles s'entretiennent quelquefois
de moi. Parlez-en donc avec notre chère Angé-
lique % avec M'^" Robineau, avec M. Conrart, avec
M. Chapelain, et si vous jugez que M""' de Motte-
ville et M"* sa sœur^ ne m'aient pas oubliée, as-
surez-les que j'eus un extrême regret de partir sans
leur dire adieu; mais comme elles n'étoient pas à
Paris, c'est un malheur dont je ne suis pas cou-
pable. Quand je serai un peu désembarrassée d'un
nombre infini de visites qu'il faut que je rende, je
me donnerai l'honneur de leur écrire et de les assu-
rer que je suis toujours leur très-humble servante.
Adieu, je suis si pressée que je n'ai pas le
temps de relire ma lettre. Pardonnez-moi donc
toutes les ftxutes que j'y aurois peut-être corrigées,
et toutes celles aussi que je n'y aurois pas remar-
1. De Sablé. —2. M"- Paulet.
3. M™e de Motteville a rendu hommage à Mil" de Scudéry
dans ses Mémoires. 1855, t. III, p. 239. — Sa sœur, M"« Bertaut,
avait été surnommée Socratine à cause de sa sagesse et de sa
douceur.
170 CORRESPONDANCE CHOISIE.
quées. Après cette protestation d'imprimeur, je
n'oserai quasi vous dire que je suis votre très-
liumble et très-passionnée servante, etc., etc.
A MADEMOISELLE PAULET ' .
Marseille, 27 décembre I6kk.
Mademoiselle,
Yous pouvez juger par l'inquiétude que je vous
ai témoigné avoir de votre silence, combien vo-
tre lettre m'a donné de joie. Elle a été si grande,
que ceux qui me l'ont vue recevoir et qui me l'ont
vue lire ont cru que l'on m'avoit mandé que l'on
me donnoit pour le moins cent mille écus; car
comme les gens d'ici ont l'esprit fort intéressé, ils
ne sont sensibles aux plaisirs que lorsqu'ils leur
sont utiles. Mais après leur avoir dit que votre lettre
ne m'apprenoit rien de plus agréable que la conti-
nuation de l'amitié de la personne qui me l'écri-
voit, il a fallu, pour me justifier auprès d'eux, leur
faire voir votre nom, tant il est vrai que la joie
que j'ai eue a été grande, et tant il est vrai qu'ils
ont eu peine à croire que, ne s'agissant ni d'a-
mour ni d'avarice, il fat possible que j'eusse tant
de satisfaction d'une lettre d'une de mes amies.
Jugez de là, Mademoiselle, à quel point l'amitié
est connue ici, et si vous devez craindre que je
vous fasse infidélité. Cependant, je vous dirai que
1. M" de Conrart, in-'i'', t. XI, p. 161.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 171
comme l'on ne change pas son destin en chan-
geant de lieux ^ et que ceux qui sont malheureux
le sont partout, il y a lieu de craindre que nous
ne puissions pas faire mettre Notre-Dame-de-la-
Garde sur le pays \ Ce n'est pas que la chose ne
dépende pas absolument de M. le comte d'Alais%
mais c'est que nous venons d'apprendre que l'as-
semblée générale du pays est terminée au second
de janvier, et qu'ainsi il sera impossible de tirer
utilité des bons offices de M. Chapelain. Mon frère
et moi ne laisserons pas de lui en être infiniment
redevables; car ce n'est pas par les événements,
mais par les intentions, qu'il faut mesurer les obli-
gations que nous avons à nos amis. A la pre-
mière occasion, je lui en témoignerai notre recon-
noissance; mais, en attendant, si vous le voyez,
vous l'assurerez de l'estime et de l'amitié particu-
lière que mon frère et moi avons pour lui. Après
cela, je vous dirai que nous ne laisserons pas de
tenter la chose; car autrement il faudroit attendre
encore un an; car, bien qu'il ne se tienne plus
d'États généraux en Provence, et que ce ne soit
plus qu'une assemblée de quelques consuls qui
délibèrent de toutes choses, néanmoins, comme
cette assemblée ne se tient qu'une fois l'année, si
nous laissions passer celle-ci, cela nous mèneroit
trop loin. A vous dire la vérité, je n'en attends
rien; mais quand on a fait ce que l'on peut, il
1. C'est-à-dire aux frais de la province.
2. Louis-Emmanuel de Valois, comte d'Alais, nommé gou-
verneur de Provence en 1637.
172 CORRESPONDANCE CHOISIE.
faut se mettre en repos et prendre })alience. Quoi
qu'il en arrive, je vous le manderai.
Cependant, n'attendez pas que je puisse payer vos
nouvelles par d'autres; car il n'y a rien ici qui puisse
vous divertir. Ce n'est pas que si je pouvois dé-
peindre la beauté de l'hiver de Marseille, je ne vous
fisse un tableau assez agréable et que je ne vous
fisse avouer qu'il fait bonté au printemps de Paris.
L'hiver qui, aux lieux où vous êtes, est tout hé-
rissé de plaçons, est ici couronné de fleurs. Sincè-
rement, Mademoiselle, à l'heure même que je vous
parle, l'on vient de m'envoyer des bouquets d'a-
némones, d'œillets, de narcisses, de jasmin, de
fleurs d'orange, plus beaux que M"'' de Lorine n'en
porte au mois de mai; et ce qu'il y a de commode
ici est que l'on fait des visites à la fin de décem-
bre, sans avoir besoin de feu, que l'on se promène
sur le port comme l'on se promène aux Tuileries
en juillet, qu'il ne pleut qu'en deux mois une
fois, et que le soleil y est toujours aussi pur et
aussi clair que dans la saison oii il fait naitre les
roses. Mais le mal est que pour jouir de tous ces
plaisirs innocents, il faut souffrir d'autres incom-
modités, et que l'on ne peut s'approcher de l'O-
rient sans s'éloigner de Paris. Je pourrois encore
vous dire que la plus belle chose que l'on puisse
voir est les galères, le jour de Noël, qu'elles ont
toutes leurs tentes, leurs pavillons et leurs bande-
roles de cent couleurs différentes ; mais cela seroit
mieux de la main d'un peintre fameux que de la
mienne. Au reste. Mademoiselle, il n'est pas jus-
CORRESPONDANCE CHOISIE. 173
ques aux paroles qui ne perdent ici quelque chose
de leur grâce et de leur agrément. Le nom d'es-
clave, qui est quelquefois si galamment placé et
dans des vers d'amour et dans les romans, ne rem-
plit ici l'imagination que de grosses cliaines de
fer, de bonnels rouges, de camisoles bleues, de
têtes pelées, de mines de Turcs et d'autres sem-
blables choses, puisque l'on ne s'en sert jamais
que pour parler de trois ou quatre mille forçats
que l'on voit toujours sur le port.
Je vous en dirois davantage, mais comme vous
saurez que nous avons changé de maison afin
d'être plus près de M™^ de Mirabeau', toutes les
dames de la rue, pour recommencer leurs civilités
à lusage du pays, entrent présentement dans ma
chambre pour me dire que je suis la bienvenue.
Adieu, je suis de si mauvaise humeur de ce qu'elles
m'interrompent dans le dessein que j'avois de vous
dire encore plus de cent choses, que je les rece-
vrai si mal que j'espère qu'elles n'y reviendront
plus. Il faut pourtant encore que je salue M™" et
M"^' de Clermont^ que je vous offre les compli-
ments de mon frère, et que je vous die que je
sais votre très-humble et très-passionnée servante.
1. L'hôtel de Mirabeau était situé place de Lenche à Mar-
seille.
174 CORRESPONDANCE CHOISIE
A MADEMOISELLE ROBINEAU '.
Marseille, 3 janvier 1645.
Mademoiselle,
Si vous avez dessein de m 'instruire par votre
exemple et de m'accoutumer à ne vous écrire
qu'une fois tous les mois, je vous supplie de me
faire l'honneur de m'en avertir; car, à moins que
vous m'appreniez votre intention, elle ne réussira
pas, parce que, comme je vous écris principale-
ment pour me conserver en votre mémoire, moins
vous m'écrirez, et plus je vous écrirai, afin de
vous empêcher de m'ouhlier. Faites-moi donc, s'il
vous plaît, la faveur de me dire sincèrement si vous
avez dessein que j'imite votre silence; car, après
cela, je tâcherai de m' accommoder à votre hu-
meur. Je vous écrirai de petites lettres, et vous n'en
aurez que deux ou trois tous les ans, et de cette
sorte, si elles ne sont belles, elles seront rares ; si
elles ne sont divertissantes, elles ne seront pas in-
commodes, et si elles ne vous font passer quelque
temps agréablement , elles ne vous en déroberont
guère. Voilà, Mademoiselle, ce que je vous puis
dire sur ce sujet, attendant vos ordres, que je
n'observerai pas plus exactement que vous obser-
vez les promesses que vous m'aviez faites de me
donner de vos nouvelles toutes les semaines; car,
pour vous parler sans déguisement, il n'est rien
1. M" de Conrart, in-^». t. XI, p. 147.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 175
qui puisse vous empêcher, tant que je ne serai pas
malade, d'avoir une lettre de moi tous les ordi-
naires; car, si vous m'écrivez, je n'ai pas assez
d'incivilité pour ne vous répondre point, et si vous
ne me répondez pas, je n'ai point assez de patience
pour m 'empêcher de vous en gronder. Enfin, Ma-
demoiselle, résolvez-vous à ce malheur, puisqu'il
est inévitable. Au reste, ne vous imaginez point
que peut-être je ne trouverai pas toujours de
quoi vous entretenir, et que par cette raison je
vous laisserai en repos. Les rives de la mer Médi-
terranée ne sont pas si désertes et si stériles que
l'on n'y puisse trouver quelque chose à l'usage de
Paris. La tempête amène quelquefois sur ses
bords des gens qui savent parler françois, et qui
n'ont rien de la rudesse du pays. Il se trouve ici
des pèlerins de toutes les parties du monde, et par
conséquent je ne manquerai pas de matière à vous
écrire. Jepourrois même dire que j'aurois de quoi
vous faire d'agréables présents si vous étiez d'hu-
meur à en recevoir. Mais, quoique je sache bien
que vous aimez mieux en faire que d'en accepter,
je veux toutefois vous en offrir un aujourd'hui ;
mais auparavant que je vous dise ce que je vous
envoie, je vous supplie d'essayer de deviner ; et
pour aider même à votre imagination, je vous di-
rai que ce ne sont ni des oranges, ni des citrons,
ni des olives, ni des figues , ni des raisins, ni de
l'eau de fleurs de jasmin, ni des branches de co-
ral, ni des tapis de Turquie, ni des étoffes de
Chine, ni des perles, ni des émeraudes, ni des
176 CORRESPONDANCE CHOISIE.
diamants, mais quelque chose de plus rare en ce
pays-ci que tout ce que je viens de dire. Et pour
vous expliquer cet énigme, ce sont des vers de
M. Boissat-l'Esprit', qu'il a faits ici en revenant
de la Sainte-Baume. Je vous proteste, Mademoi-
selle, que depuis plus de quatre siècles l'on n'a
vu de semblable marchandise sur le port de Mar-
seille ; aussi est-ce pour cela que je l'envoie à
Paris. Vous en ferez part à M. Chapelain, et comme
votre ami, et comme le mien, et comme celui de
M. Boissat, Je ne vous dis point ce que j'en pense;
car je ne m'y connois plus du tout ; il me suffit
de savoir que ce sonnet est d'une personne de
beaucoup d'esprit et de beaucoup de dévotion
présentement, pour croire qu'il est digne devons,
et que du moins par là ma lettre ne vous ennuiera
pas^
Si j'avois aussi bien retenu la prose que les
vers, je vous l'aurois envoyée, car elle étoit assez
galante pour cela. Pour la mienne , on n'en peut
pas dire autant; c'est pourquoi je ne la continue-
rai pas davantage pour aujourd'hui ; aussi bien ,
ayant le dessein que j'ai, n'est-il pas juste d'en
dire tant en un jour, et il suffira que je vous as-
sure en françois, et même, si vous le voulez, en
provençal que, siou vuestra serventa afj'cttionada.
1. Pierre de Boissat, qu'on avait en effet de son temps sur-
nommé Boissat-V Esprit, naquit en 1603 et mourut en 1662.
ir fui un des premiers membres de l'Académie française.
2. Nous supprimons le sonnet assez médiocre de Boissat,
ainsi que des fragments, prose et vers, d'une lettre de Georges
de Scudéry à M™* de Tournon.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 177
M. votre père, M™® Aragonnais* et M"^* Bo-
quet" sauront que je suis leur servante, et vous
saurez, s'il vous plait, que mon frère est votre ser
viteur très-humble. Je vous demande pardon si
ma lettre est si brouillée, mais je vous Fécris avec
tant de précipitation que je ne sais quasi ce que
je dis.
CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
Paris, 19 janvier 16(i5.
Mademoiselle,
Je vous écris par le commandement de M"^ Ro-
bineau, je dis par son commandement, sans qu'elle
m'ait laissé la liberté de ne le pas faire, afin que
si vous vous trouvez incommodée de ma lettre,
vous n'en sachiez mauvais gré qu'à celle qui m'a
forcé de la faire, et qui, comme vous savez, a droit
■ 1. M'"<^ Aragonnais était la veuve d'un trésorier des gardes
françaises. Elle habitait le Marais, et appartenait, comme
M'"" Gornuel, aux rangs les plus élevés de la bourgeoisie pari-
sienne. Sa fortune, qui était assez considérable, lui permit de
marier sa fille à Michel d'Aligre, un des fils du premier chan •
celier de ce nom. M^'^ de Scudéry a fait de M™« Aragonnais un
séduisant portrait sous le nom de Philoxène dans le Grand Cij-
rus. Tome VII, livre III, page lO'te.
2. Les deux demoiselles Boquet étaient des amies particuliè-
res de Mii'= de Scudéry et des habituées assidues du Samedi,
Voici ce qu'en dit Somaize dans son Grand Dictionnaire des
Précieuses : « Bélise et sa sœur sont deux précieuses âgées
qui jouent fort bien du luth et qui ont une grande habitude
à toucher les instruments. Elles logent aussi au quartier de
rÉolie {le Marais), qui est le lieu où les précieuses âgées font
le plus de bruit. «
û. Cabinet de M. A. Chauveau.
12
178 CORRESPONDANCE CHOISIE.
de commander et pouvoir de forcer. Avec tout cela,
encore que je vous écrive par force, je ne laisse
pas de vous écrire avec plaisir_, et plus que si je le
faisois de mon consentement propre, lorsque je
pense que je ne suis pas obligé à vous répondre
de mes mauvaises écritures, et qu'un autre que
moi portera le blâme de ce que j'y aurai mal dit.
J'ai plais.ir, Mademoiselle, à vous faire souvenir
de l'estime extraordinaire que je fais de votre es-
prit et de votre vertu, et du ressentiment que j'ai
toujours de la part que vous m'avez accordée en
votre bienveillance, qui est sans doute le plus ri-
che présent que vous puissiez me faire, vu la no-
blesse de votre âme et la bonté de votre cœur. J'ai
plaisir à vous rendre grâces de ce que je me trouve
quelquefois dans les lettres que vous écrivez, tan-
tôt à l'excellente personne dont j'exécute ici les
ordres, tantôt à son excellente voisine, comme à
celles qui partagent votre temps et votre ami-
tié. Enfin, j'ai plaisir à vous dire que ces lettres
mêmes, bien qu'écrites dans la précipitation des
courriers, sont si naturelles et si éloquentes tout
ensemble, qu'elles pourroient donner jalousie à
notre ami d'Angoulème*, et qu'elles donnent très-
grande satisfaction à tous ceux qui les voient à
Paris. Par là, Mademoiselle, vous voyez que la
force que l'on m'a faite est bien agréable, et non
pas de celle pour lesquelles on met les gens en
procès et demande réparation en justice.
1. Balzac.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 179
J'ai quelque honte de passer de ce discours à un
autre et de vous dire que je me suis acquitté de ma
promesse auprès de M. de Berville, de crainte qu'il
ne vous semble que je vous le veux faire valoir. Mais
puisque je vous l'ai déjà dit; je vous dirai encore
que j'avois envoyé une copie de ma lettre à votre
généreuse amie pour vous la faire tenir^ ou du
moins pour avoir en elle un témoin irréprochable
de mes soins aux choses qui regardent votre ser-
vice. J'ai depuis su d'elle qu'elle avoit pris le der-
nier parti comme le plus sûr et le plus raisonna-
ble, et j'avoue qu'elle m'a fort obligé, m'épargnant
par ce moyen la nécessité de rougir devant vous
pour n'y avoir pas assez bien parlé de votre mé-
rite. La même judicieuse personne se voulut bien
charger ces jours passés de vous envoyer quel-
ques vers que j'ai donnés à la mémoire de l'in
comparable M"" de Lalane^; mais. Mademoiselle,
vous envoyer des vers, c'est envoyer de l'eau à la
mer, c'est vous donner ce que vous avez chez vous
en abondance. Que si vous en faites la modeste pour
votre regard, vous l'avouerez bien au moins pour
celui de monsieur votre frère, qui est un océan de
poésie plus découvert que n'est le vôtre et qui est
si plein de ce côté-là qu'on ne sauroit l'accroître^
1. Mlle Marie Galtelle Desroches avait épousé Pierre de Lala-
ne, qui faisait sa principale occupation de la littérature et de la
poésie. Après cinq ans de mariage, Lalane perdit cette femme
aussi belle que spirituelle. Il célébra sa mort par des vers
qui sont insérés dans ses OEuvres, qu'on réunit en général à
celles de Montplaisir.
180 CORRESPONDANCE CHOISIE.
quelque chose que l'on y verse'. Il est vrai aussi
que je vous envoyai ces vers comme les fleuves
envoient leurs eaux à la mer, non pas pour enfler
votre richesse, mais pour vous rendre le tribut et
l'hommage que vous doivent tous ceux qui font
profession d'honorer le mérite et la vertu. Ceux de
M. de Boissat que j'ai vus dans votre lettre sont
bons, mais ceux de monsieur votre frère sont
meilleurs, sans doute, et vous voyez bien que
c'est mon jugement qui prononce et non pas mon
amitié, et qu'en ce sentiment il n'y entre ni com-
plaisance ni cajolerie. Mais c'est trop vous mal
entretenir, et vous auriez encore plus de sujet de
vous en plaindre si je ne vous assurois que par la
patience que vous avez prise de lire cette lettre
jusqu'au bout, vous êtes quitte de me lire de toute
cette année, et que jusqu'en six cent quarante-six
vous n'aurez à craindre aucune semblable persé-
cution.
Mademoiselle,
De votre très-humble et très-obéissant serviteur
Chapelain.
1. On connaît les vers de Boileau:
Bienheureux Scudéry dont la fertile plume, etc.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 181
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MONSIEUR CHAPELAIN*.
Marseille, 31 janvier 1645.
Monsieur ,
Bien que tout ce qui part de M""" Robineau me
soit extrêmement cher, et que, selon mes senti-
ments, elle augmente le prix des plus précieuses
choses du monde lorsqu'elles passent par ses
mains, il est toutefois certain que votre lettre
m'auroit donné plus de joie si je Feusse reçue
comme une simple marque de votre souvenir, que
comme une preuve de votre obéissance pour elle,
et je lui suis déjà si redevable de ses propres bien-
faits, quej'aurois volontiers souhaité qu'elle n'eût
point eu de part aux vôtres. Ce commandement
que vous dites qu'elle vous a fait de m'écrire,
marque si clairement l'absolu pouvoir qu'elle a
sur vous et le peu que j'y en ai, que, si je voulois,
j'aurois quasi autant de sujet de me plaindre de
l'honneur que vous m'avez fait, que de vous en
remercier; car enfin, une personne à qui vous de-
vez la connoissance de M"" Robineau ne devoit
point lui devoir la grâce que vous m'avez fait de
m'écrire. Je sais qu'elle a plus de mérite quem oi,
et qu'ainsi vous la devez plus estimer; mais cela
n'empêche pas qu'il n'y ait quelque injustice que
vous ne vous souveniez de moi que lorsqu'elle
vous le commande. Enfin, Monsieur, lorsque vous
1 . M" de Conrart, in-^o, t. Xï, p. U7.
182 CORRESPONDANCE CHOISIE.
me voudrez faire cet honneur^ écoutez votre incli-
nation, et n'écoutez plus M"" Robineau ; donnez-
moi vos sentiments tout purs sans les mêler avec
les siens, et souvenez-vous de moi pour l'amour
de moi et non pour l'amour d'elle'. Vous trouverez
peut-être que j'ai beaucoup d'orgueil pour avoir
si peu de mérite; mais souvenez-vous que l'amitié
a ses délicatesses et ses jalousies aussi bien que
l'amour, et que celle que j'ai pour vous est trop
noble et trop généreuse pour recevoir vos civilités
d'une autre main que de la vôtre, et pour pren-
dre part à des choses où elle n'en a point. Je ne
m'étonne pas, toutefois, si vous aviez tant de
peine à vous résoudre de m'écrire; car puisque
mes amis vous montrent toutes mes lettres, vous
avez raison de craindre d'en recevoir de sembla-
bles. Je leur voudrois un grand mal d'en user
ainsi, si ce n'étoit que sachant bien qu'elles ne le
font ni par manque de connoissance ni par ma-
lice, il faut de nécessité que la seule amitié les
aveugle, et que, parce qu'elles prennent plaisir
que je leur dise que je les aime, elles se laissent
persuader que je le leur dis de bonne grâce. Pour
vous. Monsieur, qui n'avez pas cet aveuglement
qui m'est si avantageux, vous avez voulu vous
défendre de recevoir de mes lettres autant que
vous avez pu; mais, pour me venger devons, je
vous déclare que quand même M''*' Robineau me
1. On voit par cette lettre que M^'*' de Scudéry était blessée
des attentions particulières que Chapelain avait pour M'i<' Robi-
neau.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 183
le défendroitje ne laisserois pas de vous écrire et
de vous assurer qu'elle n'est pas tant votre ser-
vante que je le suis. Mais encore que je sache que
vous avez plus de joie de recevoir ses commande-
ments que mes prières_, je ne laisserai pas de
vous supplier sérieusement de croire que votre
lettre m'a donné beaucoup de plaisir; que celle
que vous avez écrite à M. de Berville a sensible-
ment obligé et mon frère et moi ; que les vers que
vous m'avez envoyés ont eu et de lui et de moi
toute la louange qu'ils méritent, et que quand
même vous auriez désobéi à M"*" Robineau, je
n'aurois pas laissé d'obéir à la raison et à mon
iaclination, qui veulent que je sois toute ma vie,
Votre très-humble et très-obligée servante, etc.
AU MÊME '.
Monsieur,
Comme le silence est, ce me semble, ordinaire-
ment pris pour un consentement aux choses qu'on
nous a dites, je pense que la crainte de vous im-
portuner par une seconde lettre ne doit point
m'empêcher de répondre à la dernière que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire, et qu'il vaut
mieux vous dérober un quart d'heure que de me
1. M"' de Conrart. iii-^", t. XI, p. Ik9. Celte lettre est sans
date, mais,, dans le manuscrit, elle vient à la suite de celle du
31 janvier.
184 GORHESPONDANGE CHOISIE.
détruire pour toute ma vie dans votre esprit, en
vous laissant lieu de croire que j'aurois accepté,
comme croyant les mériter, cette profusion de
louanges dont votre lettre est remplie. Souffrez
donc. Monsieur, que je vous die qu'encore que
j'eusse plusieurs fois entendu que l'on vous fai-
soit la guerre d'aimer volontiers à dire des dou-
ceurs, j'avois néanmoins conçu une si haute
estime de votre sincérité que je tenois pour cer-
tain que vous n'eussiez pas même voulu être le
flatteur d'Alexandre, si vous eussiez été de son
temps, ou qu'il eût été du vôtre. Cependant vous
me donnez des louanges si excessives et vous me
dites des choses si peu vraisemblables que vous
ne me permettez pas de douter que vous ne puis-
siez être capable, la première fois que l'occasion
s'en présentera, de louer M""^ Pilou ' de la vivacité
de ses yeux, de la délicatesse de son teint et des
charmes de sa beauté. Ce n'est pas. Monsieur, que
je ne sache bien que toutes les flatteries ne sont
pas également condamnables, que celles qui ne
sont pas intéressées sont plutôt une galanterie
qu une foiblesse, etque celles qui s'adressentà une
personne exilée ne peuvent partir que d'une per-
sonne généreuse. Aussi vous fais-je dire que, quoi-
que les vôtres ne m'aient pas persuadée, elles
1. M'"« Pilou (Anne Baudesson), fille et veuve d'un procu-
reur du Ghâtelet. Au dire de ses contemporains, elle était d'une
laideur extrême. C'était une bourgeoise pleine de bon sens et
d'esprit, qui, ayant une certaine fortune, fut mêlée à la bonne
société de son époque. Tallemant des Héaux lui a consacré
une historiette, et son portrait a été gravé.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 185
n'ont pas laissé de m'obliger : j'ai plus considéré
votre intention que l'injustice de vos louanges, et
la beauté de votre lettre que la vérité de vos pa-
roles. Elles m'ont causé de la joie, mais elles ne
m'ont point donné d'orgueil. J'ai été sensible,
mais je n'ai pas été crédule, et quoique j'aie fait
tout ce que j'ai pu pour me tromper, après avoir
rappelé en ma mémoire tout ce que je vous ai
écrit, j'ai trouvé qu'il m'eût sans doute été plus
avantageux que vous en eussiez fait un secret que
de la faire voir à tant d'illustres personnes. Je
n'entends pourtant pas, Monsieur, de cette espèce
de secret dont M'" Robineau auroit pu s'offenser,
mais de celui qui vous auroit fait caclier mes dé-
fauts au lieu de les publier. Toutefois il peut être
que, par un privilège particulier, en lisant ma
lettre, vous l'ayez purifiée des taches que mon
ignorance y avoit laissées, et qu'en la recevant
vous l'ayez rendue digne de vous. Ce n'est pas.
Monsieur, que je veuille dire qu'elle fût toute dé-
raisonnable; au contraire, pour vous montrer que
j'ai plus de sincérité que vous n'en avez, j'avoue-
rai qu'il y avoit un endroit qui ne peut être défec-
tueux que par la foiblesse de l'expression, et dont
le sentiment est si juste et si noble que môme
M. de Balzac ne le désapprouveroit pas. Je m'as-
sure, Monsieur, que vous devinerez aisément ma
pensée et qu'il vous sera facile de comprendre que
ce seul endroit qui n'est pas mauvais et que jedé-
fendrois contre tout le monde, s'il étoit possible
qu'on le pût condamner, est celui où je vous assu-
186 CORRESPONDANCE CHOISIE.
rois d'être tonte ma vie^, et par raison et par incli
nation.
Votre très-humble servante.
A MADEMOISELLE PAULEt".
Marseille, 13 mars 1645.
Mademoiselle,
Comme je vous fais part de toutes mes douleurs
quand il m'en arrive, il faut que je fasse la même
chose de mes joies et de mes plaisirs. Je vous di-
rai donc qu'hier au matin un homme de qualité
de Marseille, qui nous avoit ouï dire, à mon frère
et à moi, que nous attendions M. de Grasse avec
beaucoup d'impatience, nous envoya avertir qu'il
étoit arrivé, et nous manda qu'il étoitlogé chez un
gentilhomme nommé M. d'Aiglun, qui a été lieu-
tenant de la galère de M. d'Aiguebonne. Cette nou-
velle nous donna de la douleur et de la joie : la
première parce qu'il ne nous avoit pas fait la grâce
de venir loger chez nous, et l'autre parce que, de
quelque manière que ce fût, nous aurions le plai-
sir de l'entretenir. A l'heure même, mon frère fut
chez M. d'Aiglun, et il trouva que M. de Grasse
étoit véritablement logé chez lui, mais qu'il étoit
déjà sorti. Un moment après j'y fus, comme lui,
sans être plus heureuse, et nous y retournâmes
1. M** de Gonrart, in-4°, t. X, p. 145.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 187
pour le moins trois fois avant midi, sans le pou-
voir rencontrer. Enfin, à la quatrième que j'y allai
seule_, on me dil qu'il sortoit de table , et que
j'eusse un peu de patience. Mais comme je sais
que M. de Grasse n'aime pas fort la cérémonie, je
ne m'arrêtai pas à ce que me dit le valet de
M. d'Aiglun, et je montai dans la chambre où
M. de Grasse aclievoit de dîner. Mais je fus fort
surprise de voir qu'à peine me regardoit-il et qu'à
peine se pouvoit-il résoudre de se lever pour
me saluer. Cela ne m'étonna pourtant pas encore
tant que de voir M. de Grasse dont je vous parle,
avec des bottes relevées, un justaucorps de cha-
mois, un manteau d'écarlate, une épée d'argent,
un chapeau gris et des plumes jaunes. Ne vous
imaginez pas. Mademoiselle, que j'invente ce que
je vous dis ; car en vérité, j'ai vu M. de Grasse en
l'état que je viens de vous décrire. Mais, pour
vous expliquer cet énigme qui m'a tant fait rire,
et qui m'a pourtant donné beaucoup de confu-
sion, et même beaucoup de douleur de voir
mon espérance trompée, je vous dirai que M. de
Grasse que je vis n'est pas l'évêque, mais un
gentilhomme de ce pays, qui en son propre
nom s'appelle ainsi. Je vous laisse à juger. Made-
moiselle, de quelle sorte se passa cette conversa-
tion du faux M. de Grasse avec moi. Mais ce qu'il
y a de plaisant est que je ne voulus pas en désa-
buser mon frère, qui, étant arrivé chez M, d'Ai-
glun un moment après que j'en fus partie, trouva
cet homme à plumes jaunes sur la porte, et lui
188 CORRESPONDANCE CHOISIE.
demanda, ne trouvant point d'autres gens, s'il ne
savoit pas si M. de Grasse étoit au logis. Enfin,
Mademoiselle, cette aventure a eu quelque chose
de si plaisant que si je vous la pouvois bien dé-
peindre, je vous en ferois certainement rire de fort
bon cœur. Mais comme le messager me presse, il
faut, pour me revancher en quelque sorte de vos
nouvelles, que je fasse un voyage à Malte, en Bar-
barie et à la cour du G'rand-Seigneur; et pour vous
dire les choses comme je les sais, j'étois hier chez
M. le Grand-Prieur de Saint-Gilles, oii je vis entre
ses mains un papier qu'un renégat, favori du feu
grand visir, et qui s'est refait chrétien, a envoyé au
Grand-Maître, pour l'avertir des véritables sujets
de cette armée de six cents voiles. Et comme la
chose est assezromanesque, j'ai cru que je pouvois
vous la mander.
Vous saurez donc, pour entendre la chose comme
elle s'est passée, qu'il y a déjà assez longtemps
qu'un chevalier françois dont j'ai oublié le nom,
après avoir gagné sept ou huit mille écus d'argent
dans les courses qu'il avoit faites, voulut s'en re-
venir en France ; et quoique ses amis lui conseil-
lassent de faire tenir son argent par lettres de
change, il ne put se résoudre à s'en séparer. Il
s'embarqua donc avec son trésor dans une tar-
tane, avec Tintention de \enir à Marseille; mais
il fut si malheureux qu'à quatre milles de Malte,
il trouva un corsaire qui le combattit, qui prit la
tartane oii il étoit, avec son argent et sa personne,
bien heureux encore de pouvoir jeter sa croix dans
CORRESPONDANCE CHOISIE. 189
la mcr^ afin de n'être pas connu pour chevalier.
Le corsaire l'ayant mené à Tunis^ et ce chevalier y
ayant trouvé des marchands chrétiens qui le dé-
livrèrent, il revint à Malte si désespéré de la perte
de son argent qu'il avoit gagné aux dépens de son
sang et au hasard de sa vie, que depuis cela il ne
s'est pas passé d'année, point de mois, ni même de
jours, qu'il n'ait donné conseil de quelque nou-
veau dessein au Grand-Maître contre les Turcs. En-
fin, il y a environ quatre ou cinq mois, qu'ayant
obtenu le commandement de quelques vaisseaux
pour une grande entreprise qu'il faisoitsur la Gou-
lette, il partit, et de plus manqua ce qu'il avoit en-
trepris; de sorte que comme il étoit prêt de s'en
retourner à Malte sans rien faire, il rencontra, et
pour son malheur et pour celui de la religion, deux
galères turquesques dans lesquelles étoit un hacha
avec sa femme parente du Grand-Seigneur, et ce
qui est plus, deux sultanes les plus belles et les
plus aimées, qui s'en alloientà la Mecque. Le com-
bat fut grand et fort opiniâtre de part et d'autre,
mais la victoire fut de son côté. Il fit main basse
sur les Turcs, et après avoir fait passer les deux
sultanes, la veuve du bâcha, plus de quarante
femmes qui les suivoient, et tous leurs trésors qui
éloient immenses, dans ses vaisseaux, il fit couler
à fond les galères turquesques, parcequ'il ne lui
restoit pas assez d'hommes pour les pouvoir me-
ner à Malte. Mais après avoir vaincu et retrouvé
son argent, et beaucoup davantage, il mourut des
blessures qu'il avoit reçues^, et ses vaisseaux re-
190 CORRESPONDANCE CHOISIE.
portèrent le victorieux en aussi pitoyable état que
le vaincu. Aussitôt que ces femmes furent arrivées
à Malte_, celle qui avoit perdu son mari au combat
trouva moyen de briser un grand diamant (qu'elle
avoit caché, qu'elle avala, et dont elle se fit mou-
rir. Or, pour revenir au renégat dont je vous ai
parlé, il dit qu'aussitôt que le Grand-Seigneur,
qu'il dit être le plus amoureux de tous les hommes
qui furent jamais, eut su la prise de ses femmes
et la mort de sa parente, il entra en une colère si
furieuse qu'il jura de perdre la vie ou de perdre
Malte; de sorte qu'à l'instant môme il envoya or-
dre par tous ses ports et par tout son empire de se
préparer à cette guerre. Il ajoute à cela, qu'outre
cette colère, il se joint une raison d'État à ce des-
sein, qui est que le Grand-Seigneur, ayant pensé
connoître à ses dépens que les janissaires sont
trop puissants dans ses États, a résolu de les faire
tous embarquer, afin d'afîoiblir leur corps en cette
occasion, ne doutant pas qu'il n'en meure une
bonne partie en cette guerre, qui, par ce moyen,
quelque succès qu'elle puisse avoir, ne peut que
lui être avantageuse, puisque plus on lui tuera
de janissaires, plus on lui ôtera d'ennemis.
Voilà, Mademoiselle, ce que je n'ai pas cru in-
digne d'être su de vous. Cependant les six galères
dont je vous avois parlé sont parties pour Catalo-
gne, que l'on dit être en fort grande division. Vous
aurez sans doute su comme Perpignan a pensé être
surpris; mais l'on ne vous aura peut-être pas
mandé que dix des gardes de M. le comte d'Har-
CORRESPONDANCE CHOISIE. 191
court^ ayant été mis à garder la porte d'un gentil-
homme chez qui étoit le bal^ auprès de Béziers,
ces gardes éteignirent les lumières qui éclairoient
la salle^ et volèrent toutes les pierreries et les per-
les des dames de l'assemblée.
Enfin me voici arrivée au bout de mes nou-
velles Après cela je n'ai plus qu'à assurer
M™*" de Clermont de mes obéissances^ Mesdemoi-
selles ses filles de mes très-humbles services, et
vous et elles de la passion que mon frère a de
vous témoigner qu'il est votre très-humble et très-
obéissant serviteur. Adieu, l'heure me presse, et
il faut que je vous donne le bonjour, sans môme
vous dire queje suis, Mademoiselle,
Votre très-humble et très-passionnée
servante, etc., etc.
A LA MEME *.
Marseille, 28 mars 16^5.
Mademoiselle,
Pour vous montrer que, même dans les petites
choses, je ne suis pas plus heureuse que dans les
grandes, je n'ai qu'à vous dire que le même so-
leil qui a déjà donné des fèves et des amandes
fraîches à toute la Provence, et qui a déjà plus
fait naître et mourir de roses à Marseille que le
printemps et l'été n'en ont jamais donné à Paris,
1. M" de Gonrart, in-^o, t. XI.
192 CORRESPONDANCE CHOISIE.
ne m'a fait autre bien à moi que m'enrhumer ex-
trêmement pour m'être })romenée en un jardin où
il n'y avoit nul ombrage. Cela sera cause que je
ne répondrai à M. Conrart que par Ford inaire pro-
chain. Mais quelque incommodité que j'aie^ il faut
que je vous donne une seconde partie du roman
turquesque dont je vous ai fait voir la première_,
où TOUS trouverez sans doute quelque chose d'aussi
extraordinaire.
Je vous dirai donc, Mademoiselle;, qu'il est arrivé
ici un homme de Malte qui a donné à M. le Grand-
Prieur de Saint-Gilles un nouvel avis qu'on y a
reçu touchant la cause du siège que le Grand-
Seigneur y doit mettre. Mais, pour reprendre les
choses en leur source, il faut savoir que, lorsque le
Grand- Seigneur qui règne aujourd'hui n'avoit que
deux ans, il avoit un frère aîné qui, par la mort
de son père, parvint à l'empire, et qui, suivant
la cruelle coutume de ses prédécesseurs, com-
manda que l'on égorgeât son frère. Ceux qui sont
destinés à cette exécution furent au lieu où il étoit
nourri pour s'acquitter de leur commission; mais
la nourrice qu'avoit cet enfant, en ayant été aver-
tie, le cacha et en substitua un autre qui fut tué
au lieu de lui, de sorte que, par la révolution des
choses, le Grand-Seigneur qui régnoit lors étant
mort, et cet enfaut caché et reconnu étant parvenu
à l'empire, il a tant eu de reconnoissance pour
sa nourrice (ju'il l'a plus respectée que sa mère,
et plus aimée que tout le reste du monde. Or,
Mademoiselle, il est arrivé que cette femme est
CORRESPONDANCE CHOISIE. 193
prisonnière à Malte, avec celles dont je vous ai
déjà parlé, aussi bien qu'une sœur du Grand-Sei-
gneur, et que c'étoit sous sa conduite qu'il avoit
permis à toutes les autres d'aller à la Mecque ; de
sorte qu'ayant su que celle à qui il doit et l'em-
pire et la vie est en prison, il a résolu de hasarder
sa vie et d'employer toutes les forces de son em-
pire pour délivrer celle qui le lui a donné, et l'avis
que l'on a eu à Malte porte expressément que,
quelque amour que le Grand Seigneur ait pour les
sultanes captives, ce n'est toutefois que pour sa
nourrice qu'il entreprend la guerre.
Je vous avoue. Mademoiselle, que cela me rem-
plit l'imagination d'une manière si burlesque, que je
ne saurois m'empêcherd'en rire. Ce n'est pas que je
ne voie quelque chose de beau et de généreux d'un
côté ; mais le revers de la médaille me semble plai-
sant; car enfin, ceux qui ont écrit ou inventé la
guerre deTroie ont du moins dépeint la beauté d'Hé-
lène si éclatante et si lumineuse que l'on n'est pas
fort étonné de voir que toute la Grèce soit en armes
pour l'amour d'elle, et que le feu de ses yeux ait
embrasé une ville et détruit un empire. Je n'ai
même point eu de peine à croire que Henri IV ne
faisoit une armée de cinquante mille hommes que
pour conquérir l'illustre princesse dont il étoit
toutefois esclave. Mais de m'imaginer qu'un em-
pire qui est composé de plusieurs empires et de
plusieurs royaumes emploie toutes ses forces en
une occasion où l'on verra le Grand-Seigneur en
personne, avec deux cent mille combattants, n'a-
13
194 CORRESPONDANCE CHOISIE.
voir pour principal objet que pour recouvrer une
vieille nourrice qui_, même dans sa jeunesse, ne fut
jamais belle (car j'ai vu un homme qui l'a vue de-
puis huit jours), c'est ce que je trouve si grotes-
que que j'en ferois volontiers faire un tableau, si
je connoissois quelque excellent peintre ici qui
pût exécuter ce que je lui dirois et ce que j'en
pense. Celui que j'ai vu et qui vient de Malte m'a
dit que l'on y traite fort bien ces prisonnières ; on
les a logées chez un juif de Constantinople qui
s'est fait chrétien et qui y demeure depuis long-
temps, afin qu'il les serve à leur mode, comme
en effet, elles ne mangent qu'à la turque, c'est-à-
dire sur de grands tapis jetés par terre, et sont
entièrement servies à l'usage de leur pays. Ce qu'il
y a d'étrange est que, de cinquante ou soixante
femmes qu'elles sont, qui sont, à ce que l'on dit,
admirablement belles, excepté la nourrice qui ne
le fut jamais, comme je l'ai dit, il est impossible
de discerner laquelle est la sultane ou la sœur,
tant elles apportent de soin à se traiter entre elles
également. On sait bien, par les avis que l'on a de
Constantinople, qu'elles y sont, mais de savoir
lesquelles ce sont, c'est ce qui ne se peut, et de
tout ce grand nombre, la seule nourrice s'est fait
connoître, si l'on en veut excepter celle qui se fit
connoître en s'empoisonnant après la mort de son
mari. Toutes ces femmes paroissent assez con-
stantes dans leur captivité. Mais ce qui m'étonne
est d'avoir su que, dans un temps où il me sem-
ble que Malte devroit plus être dans la retenue
CORRESPONDANCE CHOISIE. 195
que jamais, il y ait eu des réjouissances dans les
trois derniers jours du carnaval, qui ressembloient
bien plus au Paradis des Turcs qu'à un divertis-
sement de religion. Toutes les sultanes des che-
valiers, ou, pour les nommer par leur nom, toutes
les courtisanes de Malte étoient déguisées par les
rues avec une magnificence si grande qu'il y en
avoit telle qui avoit pour plus de cinquante mille
écus de pierreries. Je pense que ceux qui les
leur ont données feraient mieux de les leur ôter
pour les vendre, que d'engager des commanderies
comme ils font pour subvenir à la guerre.
Mais c'est assez parlé de celle-là, il faut que je
vous parle de celle que M"^ de Rambouillet et
vous avez faite à M. Chapelain, qui n'a sans doute
pas été aussi cruelle que l'autre le sera, mais que
je trouve beaucoup plus injuste; car enfin. Made-
moiselle, vous savez mieux que vous ne dites qu'un
galant n'est pas pour moi; et il est si peu vrai-
semblable qu'après avoir été le vôtre il pût jamais
être le mien, que je ne sais comme vous osez me
le vouloir persuader. Mais, pour vous parler un
peu plus sérieusement, j'ai beaucoup de Joie de
savoir qu'il n'abandonnera point la Pucede et que
vous ne le perdrez pas ^ Je m'assure que ^ous ne
me refuserez pas la grâce de le lui témoigner,
quoiqu'il semble que vous soyez un peu jalouse,
et que vous m'accorderez encore celle de rendre à
1. Il s'était agi pour Chapelain d'aller au Congrès de Muns-
ter, nous ne savons en quelle qualité. Ce projet n'eut pas de
suite. Voyez sa lettre à M"« de Scudéry, du 12 avril 1646.
196 CORRESPONDANCE CHOISIE.
M"'^ de Clermont les soumissions que je lui dois,
à Mesdemoiselles ses filles des marques de ma pas-
sion à leur service, et à vous-même les assurances
que je vous donne d'être, avec toute la sincérité
imaginable,
Votre, etc., etc.
A I.A MARQIISE DE MONTAUSIER '.
[Août l&kh.]
Madame,
Le respect que je dois à JM'"" la marquise
de Rambouillet n'ayant pas été assez puissant
pour m'empêcher de prendre la liberté de lui écrire
après la perte qu'elle a faite®, je pense que vous
ne trouveriez pas à propos que je me servisse de
cette raison auprès de vous pour autoriser mon
silence, que vous auriez sujet de vous plaindre de
moi si j'espérois moins de votre bonté que je n'ai
attendu de la sienne, et si je ne croyois certaine-
ment que vous me pardonnerez avec la même in-
dulgence qu'elle m'a pardonné. C'est sur cette con-
fiance, Madame, qu'aussitôt que j'ai su le retour
de votre santé, j'ai pris la résolution de vous té-
1. Ab^ Conrart, in-i", t. XI, p. 129.
Julie-Liicine d'Angennes, née en 1607. Faînée des sept en-
fants de la marquise de Rambouillet, mariée au duc de Mon-
Uusier le 15 juillet précédent.
2. Celle du marquis de Pisani, tué à la bataille de Nordlin-
gen (3 aoiV, 16^15). Il était fils de la marquise de Rambouillet
,.'t frère de M"« de Montausier.
'
CORRESPONDANCE CHOISIE. 197
moigner la part que je prends à votre déplaisir,
n'ayant pas osé vous donner cette importunité dans
un temps oi^i vous aviez besoin de toute votre pa-
tience pour supporter tout à la fois la violence
d'une maladie et celle de votre affliction.
Ce n'est pas qu'à considérer ce que je suis, je ne
dusse craindre d'irriter votre douleur au lieu de la
soulager par un discours qui sans doute n'a rien que
de rude et de sauvage, et rien qui vous puisse plaire ;
mais comme les acclamations des peuples, quoique
tumultueuses et peu agréables d'elles-mêmes parle
bruit confus qu'elles causent, ne déplaisent jamais
à ceux pour qui on les fait, de même, Madame, je
suis persuadée que les plaintes ne sauroient in-
commoder les personnes affligées, quand même
ces plaintes ne seroient pas faites de bonne grâce.
Les heureux peuvent quelquefois avoir refusé de
magnifiques présents , ou par générosité , ou
comme les croyant indignes d'eux ; mais les
affligés, si je ne me trompe, n'ont jamais guère re-
fusé de larmes de ceux qui leur en ont voulu don-
ner. C'est un tribut et un hommage si précieux
que le ciel même s'en contente, puisque ce n'est
que par des larmes que l'on peut apaiser sa fu-
reur quand il est irrité. En etîet, lorsque les lar-
mes sont véritables, et que les yeux ne font que
ce que le cœur leur enseigne, c'est le témoignage
le plus tendre que nous puissions donner de notre
affliction. Je n'entends pas. Madame, de ces lar-
mes qui sont plutôt une marque de la foiblesse de
ceux qui les répandent, que de la sensibilité de
198 CORRESPONDANCE CHOISIE.
leur esprit; mais j'entends parler de ces larme
généreuses qui ne paroissent que parce qu'on ne
les en peut empêcher, et qui sont plutôt réservées
pour les malheurs des personnes qui nous sont
clières, quepour les nôtres. Recevez donc, s'il vous
plaît, Madame, celles que j'ai données à la perte
que vous avez faite de M. le marquis de Pisani,
quoiqu'elles ne soient pas dignes de vous être
offertes ; je les devois sans doute à son extrême
mérite, et je les devois aussi à votre extrême vertu.
Quand je n'aurois pas eu l'honneur de le connoî-
tre et de savoir ce qu'il valoit, je n'aurois pas
laissé de le regretter beaucoup pour votre seule
considération; mais quand aussi j'aurois été privée
de la gloire d'être connue de vous, je ne laisserois
pas d'être fort touchée de sa perte, par la connois-
sance que j'avois de ses rares qualités.
Jugez après cela. Madame, si le ressentiment que
j'en ai doit être médiocre, ou, pour mieux dire, s'il
ne doit pas être extrême, quand je considère que
vous avez été en un même temps chargée de votre
propre douleur et de celle de M"* la marquise
qui sans doute ne vous a pas été moins sensible
que la vôtre; qu'en versant des larmes vous étiez
obligée d'épuiser les siennes; qu'en rejetant les
consolations que Ton vous donnoit vous tâchiez
pourtant de la consoler. J'avoue, Madame, que je
ne puis assez admirer la grandeur de votre âme et
la fermeté de votre esprit. Il ne faut pas toutefois s'é-
tonner si vous savez si bien user des malheurs qui
vous arrivent, quoiqu'ils ne vous soient pas ordi-
CORRESPONDANCE CHOISIE. 199
naires. Une personne qui ne s'est pas laissée éblouir
par la gloire qu'elle possède depuis qu'elle jouit de
la lumière, n'a eu garde de se laisser accabler par
l'affliction; il ne faut pas plus de force à supporter
le malheur qu'à bien user de la bonne fortune.
Ainsi , Madame , bien loin de m'étonner de
Yotre constance, je m'étonnerois si vous en aviez
manqué. Toutes les actions de votre vie sont
des miracles continuels. Vous avez assemblé tou-
tes les vertus en \olre âme, et c'est sans doute
pour cette raison que vous avez acquis cette ap-
probation universelle qui fait que toute la terre
vous adore, et certes, à dire les choses comme
elles sont, il ne faut pas trouver étrange si vous
êtes aussi propre à combattre les grandes douleurs
qu'à résister aux grandes prospérités, vous, dis-
je, qui êtes accoutumée à vaincre les monstres,
dont la victoire est bien plus difficile à remporter,
puisqu'on ne le peut faire à moins que de vaincre
presque toute la terre. Oui, Madame, s'il m'étoit
permis, en un temps où vos yeux sont encore
couverts de larmes, de vous parler des glorieux
avantages qu'ils ont remportés, je dirois que nous
avons vu les plus belles personnes de votre sexe
et de votre siècle ne le paroîlre plus auprès de
cette beauté majestueuse qui n'inspire pas moins
de respectque d'adoration à tous ceux qui la voient.
Mais je me contenterai de dire seulement que nous
avons vu les lumières de votre esprit éclairer
toute la Cour, et obscurcir pourtant tout ce qui
s'en est approché; l'éclat de votre vertu ne trou-
200 CORRESPONDANCE CHOISIE.
ver rien qui l'égalât, hors de l'iiôlel de Rambouil-
let, et que nous n'avons pourtant point vu paroître
l'envie ni la médisance pour vous attaquer. Vous
les avez vaincues sans les combattre; Tadmiration
toute seule vous a suivie partout où vous avez
été; tout le monde vous a rendu hommage avec
joie, tout le monde vous a cédé avec autant de
plaisir que de justice, et aous avez enfin fait une
chose que nulle autre que vous n'a jamais faite,
qui est de vaincre sans résistance. Maisje ne songe
pas que je n'ai eu aujourd'hui dessein que de
vous offrir des larmes, et qu'en un jour de deuil
vous ne voudriez pas recevoir les honneurs du
triomphe. Je m'assure toutefois. Madame, que du
moins vous ne refuserez pas les assurances que je
vous donne de la continuation de mon très-hum-
ble service, et du dessein que j'ai d'être toute ma
vie, avec autant de respect que de passion. Ma-
dame,
Votre très-humble et très-obéissante
servante.
A MADEMOISELLE PAULET. '
Marseille, 10 décembre 1645.
Mademoiselle,
Le courrier étant arrivé un jour plus tard qu'il
n'a de coutume, à cause du mauvais temps qu'il
1. M" de Conrart, in-4", t. XI, p. Vol.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 201
dit avoir eu par les chemins, fait que je n'ai quasi
pas loisir de relire vos lettres pour y répondre.
Ce n'est pas que je ne pusse avoir encore plus de huit
heures pour cela, n'étoit que je suis engagée dès
hier de mener aujourd'hui huit ou dix de nos da-
mes marseilloises à Notre-Dame-de-la-Garde, qui
veulent voir arriver M. le cardinal de Lyon % que
l'on attend ici de moment en moment^, parce que
s'étant ennuyé d'attendre les galères que le vent
contraire a fait relâcher aux îles Sainte-Marguerite,
il a pris quatre chaloupes du Grand-Duc pour s'en
venir. Toutes les femmes l'attendent ici avec tant
d'impatience que les sultanes du sérail n'en ont
pas davantage, à ce que je crois, lorsque le Grand-
Seigneur doit revenir de quelque expédition de
guerre. Cette pensée sent un peu le voisinage
d'Alger, mais je n'y saurois que faire. Vous savez
que je n'ai pas accoutumé de vous cacher les folies
qui me passent dans l'esprit ^ et puisque vous
m'en avez bien pardonné à Paris, vous m'en par-
donnerez bien encore en un pays où effectivement
on voit tous les jours des gens que l'on peut dire
qu'ils traitent ensemble de ïurc à Maure, puis-
qu'ils le sont. L'on dit ici toutes les vérités fâ-
cheuses sans scrupule et sans déguisement; et la
franchise y est si grande que, si l'on y cache quel-
que chose, ce ne sont que les bonnes qualités que
1. Alphonse de Richelieu, frère du cardinal. Ce digne prélat
fit lui-même son épitaphe; elle mérite d'être conservée: Pau-
per natus sum, pauperiem vovi^ pauper morior, inter pauperes
sepeliri volo.
202 CORRESPONDANCE CHOISIE.
l'on remarque en ses plus cliers amis. La charité
ailleurs veut que l'on fasse un secret des défauts
de son prochain; mais ici, de peur qu'il ne tombe
en vaine gloire, l'on ne le loue jamais, quelque
bien qu'il fasse.
Je vous en dirois davantage, mais je n'en ai pas
le loisir. Quelque pressée que je sois, je vous sup-
plierai toutefois de témoigner à M. Conrart la joie
que m\a donnée sa lettre; elle est si pleine d'esprit
et de douceurs, que je ne sais comme j'y pourrai
répondre. Ç'auroit pourtant été dès cet ordinaire,
sans la partie que je vous ai dite; car, comme,
vous savez, je ne me pique pas de belles lettres,
et lorsque je prétends que les miennes ne sont pas
importunes, c'est seulement par l'amitié que vous
avez pour moi. Je ne manquerai donc pas d'écrire
la semaine prochaine à toutes les personnes à qui
je dois des remercîments. M. de la Mesnardière',
recevra aussi, s'il vous plaît, mes excuses; et pour
ses affaires je n'ai point de conseil à donner où vous
êtes, étant certain que ce que votre raison ne trou-
vera pas^ celle des autres le chercheroit vainement.
Vous le conseillerez sans doute comme il le doit
être ; c'est pourquoi il ne me reste à désirer, sinon
que l'événement de vos conseils soit heureux.
Vous me ferez aussi la faveur de remercier M. de la
1. De la Mesnardière, né en 1610, mort en 1663. Il était
médecin du cardinal de Richelieu et de Gaston d'Orléans.
Ami de M^^ de Sablé et lié avec la plupart des gens de leltres
de son temps, il s'occupa plus de poésie que de médecine, et
fut reçu à l'Académie française en 1655.
I
CORRESPONDANCE CHOISIE. 203
Vergne* de ses soins et de ses bons offices. Vous
saveZj Mademoiselle, ce que je vous ai dit de lui
en plusieurs rencontres; c'est pourquoi je ne vous
dirai pas à quel point je suis sa servante. Au
reste; ne craignez pas que je m'accoutume jamais
aux lieux oii je suis, ni que je me désaccoutume
jamais de vous; il y a des maux que l'habitude
amoindrit, mais il y en a d'autres qui deviennent
plus insupportables par la suite du temps. Les
plus violentes douleurs, quand elles sont de peu
de durée, se peuvent souffrir sans murmures, et
les plus petites, quand elles sont continues, ne se
peuvent endurer sans se plaindre. Jugez donc si
celle que me donne votre absence est de nature à
m'y pouvoir accoutumer, et si, ayant perdu un
trésor inestimable je puis m'en consoler facilement.
En vérité. Mademoiselle, je ne vous dis pas tout
ce que je sens, car comme je sais que vous êtes
sensible, j'aurois peur que ma mélancolie ne fût
contagieuse pour vous. Adieu, on m'attend, et je
n'ai pas loisir de vous dire ce que je suis à M""" et
^jyjiies ^g Clermont; mais , comme vous le savez il y
a longtemps, vous le leur direz pour moi, s'il vous
plait.
J'oubliois de vous dire qu'il court un bruit ici
que M. le chevalier de la IMotte a été arrêté, comme
il s'en alloit à Lyon ; quelques-uns disent que c'est
1, Aymai' de la Vergne, maréchal de camp et gouverneur
du llavre-de-Grâce, père de Marie-Madeleine Pioche de la
Vergne, depuis comtesse de la Fayette et auteur de Zàide et
de la Princesse de Clèves.
204 CORRESPONDANCE CHOISIE.
pour avoir apporté ici, dans sa c^alère qui revint
de Barcelone il y a trois semaines, quarante-quatre
mille pistoles, que Tondit être ici entre les mains
de quelques-uns de ses amis. Le temps éclaircira
toutes choses. Mon frère m'a dit qu'il veut répon-
dre lui-môme à ce que vous me dites pour lui
dans ma lettre.
A MADEMOISELLE MARIE DUMOULIN '.
Marseille, 21 août 1647.
Mademoiselle,
Comme la reconnoissance est un pur sentiment
du cœur, plutôt qu'un raisonnement de l'esprit,
j'ai cru qu'encore que je fusse dans tout l'embar-
ras que peut causer un voyage de deux cents lieues,
que j'espère commencer dans une heure, je ne
devois pas attendre que j'eusse plus de loisir que
je n'en ai à vous rendre grâce de la faveur que
vous m'avez faite de m'envoyer le portrait de
M"® de Schurman ^ La diligence, qui donne un si
grand prix à toutes sortes de bons offices, doit, ce
me semble, en donner aussi à la gratitude, et il
vaut beaucoup mieux faire une civilité un peu en
tumulte^ que donner loisir à une personne géné-
1. Les deu.x; lettres qui suivent sont tirées du Bulletin de la
Socii'té du protestantisme fraisais, t. X, p. 389 et 391.
2. Anne-Marie de Schurman, née en 1607, morte en 1678,
très-versée dans les langues anciennes, dans la langue hébraï-
que, etc.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 205
reuse comme vous d'oublier ses propres bienfaits
auparavant qu'elle en ait reçu les remercîments.
Recevez donc, Mademoiselle, toutes les grâces que
je vous rends, mais recevez-les, je vous en conjure,
comme venant d'une personne que votre rare
vertu vous a absolument acquise, et qui met au
nombre de ses plus glorieuses aventures celle de
votre connoissance et de votre affection. Et certes,
à dire vrai, vous m'en donnez des marques d'une
façon si obligeante qu'il faudroit être également
stupide et insensible pour n'en être pas touchée.
Toutes les amitiés commencent d'ordinaire par de
simples connoissances, et ce n'est que dans leurs
suites et dans leurs progrès qu'il est permis d'es-
pérer de bons offices et d'attendre de grands té-
moignages de générosité et de tendresse, mais, pour
la vôtre, on peut dire qu'elle tient quelque chose
de la nature de l'amour fs'il est tel qu'on nous
■ dépeint) ; elle n'est pas plutôt, qu'elle est officieuse,
agissante et libérale jusques à tel point qu'elle
donne ce que l'on doit préférer à tous les trésors et à
toutes les richesses imaginables. En effet, le portrait
d'une personne aussi illustre que M"" de Schurman,
envoyé par une main aussi chère que celle de M"''Du-
moulin et reçu par un aussi honnête homme que
M. Conrart, est une faveur si signalée, que rien
ne la sauroit égaler. Aussi vous puis-je assurer
que je la vante comme je dois, et pour vous témoi-
gner le respect que je porte à la merveilleuse fille
dont vous m'avez envoyé l'image, je n'ai pas voulu
qu'après avoir passé les mers pour venir en France
206 CORRESPONDANCE CHOISIE.
à ma considération, elle eût encore la peine de
me venir trouver à Marseille, et j'ai cru que je
devois bien aller d'un bout du royaume à l'autre
et passer pour le moins plusieurs rivières, pour
recevoir un si grand honneur et un si i;;rand plaisir.
Ce n'étoit pas sans doute au bord de la mer Mé-
diterranée que je devois attendre le portrait de
M"" de Schurman, et le voisinage d'Alger a rendu
Marseille trop barbare pour mériter cette gloire.
Véritablement, si elle eût encore été ce qu'elle étoit
du temps que Rome même, à ce que j'ai ouï dire,
s'abaissoit jusques à envoyer quelques-uns de ses
citoyens pour apprendre les sciences de ces fameux
Grecs dont elle étoit habitée, je vous avoue que je
n'en aurois pas usé ainsi ; mais comme il ne reste
même plus nuls vestiges des maisons de ces sa-
vants hommes qui l'ont rendue si célèbre, et que
le temps n'a pas seulement épargné le marbre et
le bronze qui en pouvoient perpétuer la mémoire,
je pense que Paris est le seul lieu oii on lui doit
offrir de l'encens. Souffrez donc que je vous quitte
pour lui aller rendre ce devoir, et que je vous as-
sure en vous quittant que je ne perdrai jamais le
souvenir de ceque je vous dois, ni l'envie de vous
témoigner, par quelque agréable service, à quel
point je suis. Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obéissante servante.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 207
A M. CONRART.
[1647.]
Souffrez que je m'arrête et que j'admire en
même temps le savoir de M. Rivet, et l'esprit de
Mademoiselle sa nièce \ Sans mentir, je ne vis
jamais rien de plus galamment pensé, ni de plus
noblement exprimé, que ce que cette excellente per-
sonne vous a écrit, et il y a un caractère si aisé,
si aimable et si spirituel en cette lettre, que je ne
m'étonne pas si M"" de Schurman a fait sa sœur
d'alliance de l'excellente fille qui l'a écrite. Vous
me ferez sans doute bien la grâce de l'assurer
que, hors l'intérêt de la Pucelle, je ferai toujours
gloire de suivre ses sentiments sans consulter les
miens, et de soumettre ma raison à la sienne,
qui est infiniment plus éclairée; mais comme il
n'y a que des personnes peu généreuses qui cè-
dent quand on leur résiste, elle me pardonnera si
je tâche de repousser la force par la force, et si
après lui avoir rendu louange pour louange et
civilité pour civilité, je fais ce que je puis pour
répondre à ses objections, car puisqu'elle a pris
le parti de Monsieur son oncle contre son propre sexe,
ce sera aussi à elle seule que je demanderai raison
de ce que lui et elle vous ont écrit. Elle dit que
M. Rivet n'a pas eu d'intention de rabattre rien de
1. M"« Dumoulin.
208 CORRESPONDANCE CHOISIE.
la gloire de cette héroïne, mais de faire voir seu-
lement combien il est difficile à une fille de con-
server sa réputation toute pure en allant à la
guerre, etc., etc.
A M. CHAPELAIN*.
7 [décembre] 16W.
J'ai lu deux fois Tendroit du billet que vous
avez écrit à mon frère, où vous témoignez sou-
haiter que je vous mande mon sentiment sur les
deux sonnets qui sont en contestation, n'osant pas
croire que vous me fissiez un honneur dont je suis
indigne; mais après m'ôtre résolue de vous obéir,
je vous dirai, sans complaisance aucune, que celui
d'Uranie me plaît infiniment plus que l'autre, et
vous ne me devez pas soupçonner d'en avoir en
cette rencontre, puisqu'au contraire il me semble
qu'une personne comme moi fait quelque tort à
une princesse dont l'esprit est aussi éclairé que
celui de M™® de Longueville, de penser ce qu'elle
pense ^ Ainsi, Monsieur, croyez, s'il vous plait,
que je parle sincèrement. Les deux derniers vers
du sonnet de Job, s'il m'est permis d'en parler de
1. Le Conservateur, juillet 1760, p. 92. Copie du temps, Col-
lection Moreau, t. 847, p. 29.
Voyez Eu|?. de Beaurepaire, Histoire de deux sonnets dans la
Bévue de Rouen, XX« année, p. 129. Les documents qu'il cite
prouvent que la querelle commença en décembre 1649.
2. Cettepréférence donnée par Mn^e de Longueville au sonnet
CORRESPONDANCE CHOISIE. 209
cette sorte, ont quelque chose de joli et de délicat,
mais il en faut lire onze, pour les trouver ; de
plus, je vous avoue que j'ai l'imagination un peu
délicate, et que comme je ne puis jamais entendre
nommer Job sans avoir l'esprit rempli de toutes
ces vilaines choses dont il est environné, je ne
puis souffrir qu'un galant, qui doit être propre, se
compare à lui. En effet. Monsieur, ce sujet-là a
quelque chose de si opposé aux Muses, que celles
qui inspirent les peintres ne leur ont jamais
guère donné l'envie d'en faire des tableaux, du
moins sais-je bien que l'on n'en avoit point ni de
Raphaël, ni du Titien, ni du Poussin Mais, pour
le sonnet d'Uranie, j'avoue que je le trouve si
beau, que s'il y avoit une autre personne au
monde que M"'** de Longueville qui eût toute la
beauté du corps, toutes celles de 1 esprit, et toutes
les vertus de l'âme, et que quelqu'un en osât être
amoureux, je lui conseillerois de se servir de ce
sonnet pour exprimer sa passion ; et ce qui fait
que je le trouve d'autant plus ingénieux, c'est
que, faisant une protestation d'amour, il fait un
éloge. Vous voyez. Monsieur, que je ne sais point
vous résister, et que je vous obéis ponctuellement.
C'est pourquoi ne me demandez rien que de juste.
d'Uranie sur celui de Job avait inspiré k M*'"^ de Scudéry le
quatrain suivant :
A vous dire la vérité,
Le destin de Job est étrange
D'être toujours persécuté
Tantôt par un démon et tantôt par un ange.
14
210 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Je vous parle ainsi, parce que je vous avoue que
je doute un peu si ce que vous avez désiré de
moi l'est, et si je n'ai pas eu tort de vous l'ac-
corder.
A M. GODEAU, ÉVÈQUE DE VENGE '.
[Paris, 22 février 1650.]
Ayant su par une de vos lettres que vous me
faisiez l'honneur de souhaiter que je vous écrivisse
le peu de nouvelles qui viennent à ma connois-
sance, j'avoue que j'eus quelque peine à croire
que mes yeux ne me trompoient pas, ou que vous
ne vous fussiez pas trompé vous-même, en met-
tant mon nom pour celui d'un autre; étant cer-
taine que je n'ai pas une des qualités nécessaires
pour rendre ma correspondance agréable en ma-
tière de nouvelles. Je ne suis pas fort exposée au
monde; les gens que je vois ne sont pas de
la nouvelle faveur ; et quand je saurois même
une partie de ce qui se passe, je ne saurois pas
1. Les sept lettres suivantes ont été publiéesparM. de Mon-
merqué au t. VI de son édition de 1835 des Historiettes de
Tallemant des Réaux, d'après des copies provenant du prési-
dent Durey de Meinières.En les reproduisant d'atirèslui, nous
ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire aussi les
notes qu'il y a jointes, sauf à les abréger au besoin. Ce sont
probable ment les mêmes lettres, en tout ou en partie, qui sont
désignées p. 517 du Catalogue de Lamoignon, 178'j, in-f° :
Lettres de M^^^ de Sciidénj à M. Godeau, contenant plusicur
anecdotes historiques de Van 1650.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 211
assez bien écrire pour vous divertir. Xéanmoins,
comme je suis persuadée que la plus légitime
excuse ne sauroit jamais valoir une obéissance
aveugle, je ne veux point me servir de toutes celles
que je pourrois employer pour me dispenser de
faire ce que vous souhaitez, lorsque je saurai
quelque chose de digne d"être su de vous.
Cest pourquoi, pour commencer dès aujour-
d hui, je vous dirai que l'on ne sait point encore
avec certitude en quel lieu est M™^ de Longueville,
et que, depuis le jour qu'elle se sauva du château
de Dieppe ', avec deux de ses filles seulement et
quatre gentilshommes, l'un desquels est le sieur
Saint-Ibalt, et l'autre Tréry. Ion n'a pas pu en-
1. La duchesse de Longxieville, après rarrestation des prin-
ces, qui eut lieu le 18 janvier 1650, s'enfuit en Normandie. La
cour se rendit à Rouen le l**" février ; la duchesse, qui s'étoit
réfugiée à Dieppe, s'échappa du château. « EUe sortit la nuit
à cheval, jambe de çà et jambe de là, avec ses femmes, encou-
rant jour et nuit; elle s'embarqua sur la coste et fut en Hol-
lande.... EllegagnaStenay, oùestoitlemareschaldeTurenne.t
{Mémoires de Alontglat.) Le récit de M™« de MotteviUe est plus
circonstancié ; elle dit que la duchesse sortit par une petite
porte quin'étoit pas gardée: qu'elle fit deux lieues à pied pour
gagner un petit port, où elle ne trouva que deux barques de
pêcheurs ; elle voulut s'embarquer contre l'avis des mariniers,
afin de gagner un vaisseau qu'elle faisoit tenir à la raJe. Le
vent étoit si grand et la marée si forte, que le marinier, qui
l'avoit prise entre ses bras pour la porter dans la chaloupe, la
laissa tomber dans la mer; elle se décida à prendre des che-
vaux et à se mettre en croupe, ainsi que les femmes de;*
suite, se réfugia chez un gentilhomme, demeura cachée dans
le pays pendant environ quiaze jours, et fit enfin gagner le
capitaine d'un vaisseau anglois, qui la reçut sous le nom d'un
gentilhomme qui s'étoit battu en duel. Mémoires de M^^ de
MotteviUe. TM.)"
212 CORRESPONDANCE CHOISIE.
core découvrir précisément quelle a élé sa route,
ni quel est son asile. Il y a du moins apparence
que Dieu sera son protecteur; car on m'écrit de
Normandie qu'après qu'elle eut pensé tomber
dans la mer, et qu'une de ses filles eut aussi failli
être noyée, elle se confessa et monta à cheval un
moment après, se préparant à ce funeste voyage
comme si elle eût dû mourir.
Sans mentir, Monsieur, le renversement de la
maison de M. le Prince et de celle de M. de Lon-
gueville est une étrange chose, car on voit tant
d'innocence et de persécution ensemble, qu'il
n'est pas possible de n'être pas touché de leur
malheur. M. le Prince s'est pourtant trouvé l'âme
plus grande que son infortune; car, depuis
qu'il est prisonnier, il n'a pas dit une parole in-
digne de ce même cœur qui lui a fait gagner
quatre batailles et acquérir tant de gloire. Après
avoir entendu la messe, il s'occupe la moitié du
jour a lire, et il partage l'autre à converser avec
Monsieur son frère, à jouer aux échecs avec lui, à
railler avec ses gardes, et même, pour faire exercice,
il joue au volant avec eux. Il s'est confessé une fois
depuis qu'il est prisonnier, mais on ne veut plus
lui donner le même confesseur : enfin on le garde
mieux que le roi.
Il y a trois jours que M. de Beaufort, accompa-
gné de M""-" de Glievreuse et de M""" de Montbazon,
fut au bois de Vincennes, dans un carrosse de
louage, afin de n'être point connu, pour voir de
ses propres yeux si une muraille que l'on a bâtie
CORRESPONDANCE CHOISIE. il3
sur la contrescarpe des fossés du donjon étoit
assez haute pour qu'il fût impossible que M. le
Prince se pût sauver. Je vous avoue que cette
action ne me semble pas trop belle, ni pour
les dames^ ni pour Beaufort, qui, tant que le
prisonnier a été libre, ne s'approchoit qu'en lui
faisant des soumissions d'esclave. Il est vrai qu'un
héros de la place Mauberl ne doit pas être de
même manière qu'étoient autrefois ceux qui triom-
phoient au champ de Mars ou au Capitole.
Au reste, pendant que toutes choses changent
en France, toutes choses changent aussi dans le
cœur de M. de Guise; car, pour recouvrer sa
liberté, il rompt les chaînes de M"" de Pons, et
reprend M™" la comtesse de Bossu, qui va être
reconnue pour M""" de Guise ^
Vous savez sans doute que la garnison de Cler-
raont s'est soulevée en l'absence de M. de la
Moussaye, et qu'ainsi le parti du maréchal de
Turenne en est plus foible ; mais on assure, dès
ce matin, que le duc de Wurtemberg assiège
Mouzon. Les ennemis font de grands préparatifs
en Flandre, et le mal est que l'on n'est pas en état
de s'y opposer.
La cour est à Rouen, d'oii elle doit partir pour
revenir ici. On dit aussi que le duc de Richelieu
est enfin venu assurer le roi de sa fidélité, et qu'en
1. Cette reconnaissance n'euL point lieu; tout ceci était un
jeu joué par le duc de Guise, prisonnier à Madrid, dans Fes-
poir d'obtenir sa liberté. Voir dans Tallemant des Réaux
ï'Hisloribtle du duc de Guise. (M.)
214 CORRESPONDANCE CHOISIE.
considération de cette obéissance, son mariage est
confirmé par la reine, à la condition qu'il aura un
lieutenant du roi dans son gouvernement et que la
garnison en sera changée. Je ne sais pas encore
ce que M"'" d'Aiguillon dit de cela; mais je sais
bien que l'amour du duc de Richelieu lui coûte
déjà trop, et qu'il lui auroit été toujours plus avan-
tageux d'être maître du Havre absolument, que
de régner dans le cœur d'une femme comme
M""^de '.
Je viens de recevoir une lettre de Rouen, qui
m'apprend que cette nouvelle duchesse y est aussi,
et que M. le Cardinal la devoit présenter hier à la
Reine, chez laquelle elle devoit avoir le tabouret.
L'on me mande que cela hâte le départ de la cour,
qui quitte Rouen aujourd'hui ^ M. de Matignon est
aussi venu remettre le gouvernement de Gran-
ville et celui de Cherbourg entre les mains de Sa
1. Armand-Jean duPlessis, duc de Richelieu, père du maré-
chal, avait épousé, le 26 décembre 16't9, Anne Poussard du
Fors du Vigean, veuve en premières noces de François-Ale-
xandre d'AlbretjSire de Pons. Ce mariage, fait sans le consen-
tement de la duchesse d'Aiguillon, surprit tout le monde;
(( M"»- de Richelieu, dit M™« de Caylus, sans biens, sans
« beauté, sans jeunesse, et même sans beaucoup d'esprit, avoit
a épousé , par son savoir-faire , au grand étonnement de
« toute la cour et de la reine-mère , qui s'y opposa, l'héritier
« du cardinal de Richelieu, un homme revêtu des plus grandes
V dignités de l'État, parfaitement bien fait, et qui, par son âge,
« auroit pu être son fils. » Souvenirs de .U™'^ de Caylus. (M.)
2. « La reine partit de Rouen le 22 février, après avoir veu
M™« de Richelieu et luy avoir donné le tabouret.» (Mémoires de
il/'"" de Motteville.) Cette circonstance donne la date de cette
lettre. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 215
Majesté, ensuite de quoi on a commandé à ce
lieutenant du roi et à M. de Beuvron de suivre
la cour.
On m'écrit encore que M™'' de Longueville fut
droit de Dieppe au château de ïancarville, qui est
à Monsieur son mari. On m'assure qu'il y a quatre
jours elle s'est embarquée pour la Hollande.
Voilà, Monsieur, tout ce que je sais pour au-
jourd'hui; cependant je ne puis me résoudre de
ne vous point parler de M"^ Paulet, de qui les
maux me touchent encore plus que les affaires
publiques, quoique l'amour de la patrie soit bien
avant dans mon cœur. Je veux pourtant espérer
que vos prières lui feront obtenir la santé de
celui seul pour qui il n'y a point de maux incu-
rables; mais je ne songe pas qu'en ne finissant
une si longue lettre je vous donnerois lieu de
croire que je veux vous en lasser pour la première
fois; c'est pourquoi je m'en vais finir aussitôtque
je vous aurai assuré, avec le respect que je vous
dois, que je suis autant que je puis, etc., etc.
[Paris, 8 septembre 1650,]
Monsieur,
Vous me reprochez si flatteusement mon mau-
vais caractère, que ce n'est pas un trop bon moyen
de m'en corriger; car, puisqu'en écrivant mal je
216 CORRESPONDANCE CHOISIE.
VOUS oblige enfin de m'en reprendre plus douce-
ment qu'à me dire ' que j'écris bien^ je ne sais si
je ne ferois pas mieux de continuer de faillir que
de m'amender.
Souffrez, s'il vous plait, que je prenne toute la
part que je dois aux maux de votre esprit et de
votre corps. Pour les premiers je ne pense pas
que vous ayez besoin d'autre médecin que de vous-
même; mais, pour les autres, je pense que vous
auriez besoin de venir trouver à Paris quelque
remède à vos maux; car, de la façon dont je con-
nois ceux de la province où vous êtes, je ne pense
pas qu'ils vous puissent guérir d'un grand mal :
c'est pourquoi il me semble que vous y devez
songer sérieusement. Je vous demande pardon de
la liberté que je prends de donner des conseils à
un liomme que tous les rois et les sages devroient
consulter; mais s'agissant de la conservation
d'une vie aussi précieuse que la vôtre, je pense
quil vaut mieux dire une chose inutile que de se
mettre au hasard de manquer à en dire une né-
cessaire. Je vis même encore hier un ouvrage de
vous qui me fortifie dans le dessein de vous con-
jurer de prendre soin de votre santé ; car. Mon-
sieur, ne seroit-ce pas un crime si vous vous
mettiez par votre négligence à la détruire, de façon
que vous ne puissiez plus enrichir votre siècle
comme vous l'avez fait jusqu'ici?
Vous jugez bien, je m'assure, que cette nouvelle
1. Plus doucement que si vous me disiez..,. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 217
richesse que j'ai vue de vous est l'admirable poëme
que vous avez fait à la gloire de la Grande Char-
treuse * que M. Conrart eut la bonté d'envoyer hier
à mon frère et à moi. Après vous en avoir rendu
mille grâces_, je vous dirai que ce beau désert m'a
sensiblement touchée, et que la sainte horreur de
cette solitude a passé si doucement de vos vers
dans mon esprit, que la compagnie que j'ai vue
aujourd'hui m'a plutôt ennuyée qu'elle ne m'a
divertie, parce qu'elle m'a empêchée de relire une
seconde fois ce qui m'a donné tant de satisfaction
la première. 3Iais, Monsieur, puisque vous faites
si bien toutes choses et que vous représentez éga-
lement bien les cours les plus superbes et les dé-
serts les plus sauvages, je voudrois que vous
pussiez voir ce que je vis hier, je veux dire la
prison de M. le Prince, afin que vous pussiez
laisser à la postérité une parfaite image de la
constance de ce héros; car je ne pense pas qu'il
y ait un endroit dans le monde oii il y ait une
tour plus agréable par dehors ni si affreuse par
dedans. Cependant, comme on dit que la néces-
sité fait des armes de toutes choses, je pense quon
peut dire que M. le Prince tire de la gloire
de tout ce qui lui arrive, car vous saurez que de-
puis qu'on l'a mené à Marcoussis' le donjon de
Vincennes est devenu l'objet de la curiosité uni-
1. Voyez les Poésies chrétiennes et morales de Godeau, t. II.
Paris, 1663. La Grande Chartreuse avait paru isolément,
comme la plupart des poésies de Godeau. (M.)
2. Les princes avaient été transférés du donjon de Vincennes
2i8 CORRESPONDANCE CHOISIE.
verselle. En mon particulier j'y vis hier plus de
deux cents personnes de qualité^ à qui on montre
le lieu où il dormoit, celui oî^i il mangeoit, l'en-
droit oii il avoiL planté des œillets (|u'il arrosoit
tous les jours, et un cabinet oii il revoit quelque-
fois et où il lisoit souvent. Enfin, Monsieur, on va
voir cela comme on va voir à Rome les endroits
où César passa autrefois en triomphe. Je vois
môme dans un cabinet plusieurs épigrammes
écrites avec du charbon, ou gravées sur la mu-
raille, qui ne parlent que de ses victoires ou de
ses louanges; mais ce que j'y vois de plus sur-
prenant, c'est que, durant que j'y étois, M. de
Beaufort y vint avec M"" de IMontbazon, à qui
il faisoit voir toutes les incommodités de ce
logement, triomphant lâchement du malheur
d'un prince qu'il n'oseroit regarder qu'en trem-
blant, s'il étoit en liberté. Pour moi, j'eus tant
d'horreur de voir de quel air il fit la chose, que
je n'y pus durer davantage. En vérité, je pense
qu'on peut dire que nous sommes au temps des
au château de Marcoussis le 29 août précédent; c'est ce que
nous apprenons de Loret :
Ce jour (lundi) on prit occasion
De faire la translation,
Mais très-cachée et très-soudaine,
Des trois prisonniers de Vincennes.
Plaise à la divine bonté
Que la dure captivité
Par eux constamment endurée,
Ne soit pas de longue durée 1
[Muse historique; lettre du 2 septembre 1650. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 219
prodiges et des miracles tout ensemble, tant on
voit de choses extraordinaires.
Je pense que vous avez bien su l'épouvante que
les ennemis ont donnée à Paris, lorsqu'ils sont ve-
nus à la Ferté-Milon ^ et que nous avons vu la
capitale du royaume aussi alarmée qu'ont accou-
tumé de l'être les petites bicoques des frontières.
Cependant j'espère que la même puissance qui re-
tient la mer dans ses bornes, quoique ses rivages
ne la doivent pas vraisemblablement empêcher
d'inonder la terre, empêchera les ennemis de venir
ici, encore qu'il n'y ait point de rivière entre eux
et nous, et qu'il n'y ait pas même d'armée qui put
s'opposer à leur marche, s'ils le vouloient. Ce qui
me fait espérer ce bien, est que l'on assure qu'il y
a déjà une partie de leur cavalerie qui a repassé la
rivière d'Aisne. Nous verrons par le retour de
1. On voit dans les Mémoires d'Orner Talon que l'on a\aiteu
connaissance, par des lettres interceptées, que de Madrid, sur
la demande du marquis de Sillery qui négociait pour les re-
belles, des ordres avaient été donnés pour que le maréchal de
Turenne entrât dans le royaume et donnât de Teffroi à Paris.
« Ce qui estoit desjà fait, » dit Talon, « car lors Tarmée des
ennemis étoit proche de la Ferté-Milon. » dette alarme donna
lieu au transfèrement des princes. Loret peint très-plaisam-
ment l'effet que l'approche de l'ennemi produisit dans Paris :
Lundi vinrent dedans Paris
Avec plaintes, clameurs et cris,
Gens conduisant, toutes complettes,
Sept mil sept cent trente charrettes
Pleines de coffres et paquets,
Dont l'on fit lors de grands caquets;
Mais ces caquets sont choses vaines.
{Muse historique ; lettre du 2 septembre 1650. (M.)
220 CORRESPONDANCE CHOISIE.
M. de Verdcronne', qui est allé porter la réponse
de M. le duc d'Orléans à l'archiduc, ce que l'on
doit craindre ou espérer.
Mais, pendant que les ennemis ravagent la
Champagne et la Picardie, sans qu'on puisse seu-
lement penser à les en empêcher, les Frondeurs
emploient tout ce qu'ils ont d'adresse et de crédit
pour ohliger M. le duc d'Orléans à mettre les
princes sous sa puissance, afin de les avoir en la
leur. On assure même qu'il leur avoit promis de
le faire; mais M. le garde des sceaux ^ M. le Tel-
lier et M""" de Chevreuse l'ont empêché jusqu'à
cette heure, car encore que cette dernière soit
grande Frondeuse, elle est pourtant présentement
divisée de M. de Beaufort, et même de M. le Coad-
juteur, pour ce qui regarde M. le Prince; de
sorte que, par ce moyen, les amis de cet illustre
captif sont en quelque espérance de voir bientôt
la cour dans la nécessité de faire une négociation
o
secrète avec lui, afin de délivrer le royaume de
tant de tyrans qui loppriment.
Les affaires de Bordeaux sont toujours dou-
teuses; peut-être que les députés du Parlement
qui y Yont, trouveront quelque expédient aux
1. Cliarles de l'Aubespine, seigneur de Verderonne, maître
des requêtes, chancelier de Gaston d'Orléans. (M.)
2. Le chancelier Séguier n'avait pas alors les sceaux, ils lui
avaient été redemandés le 1" mars précédent, et confiés
à Charles de l'Aubespine, marquis de Chàteuneuf, qui les
garda jusqu'au mois d'avril lb51, et les remit alors à Mathieu
Mole. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 221
choses*. M. de Rohan est à la cour, et M. le ma-
réchal de Grammont aussi; raccommodement de
M. le comte de Dognon est fait^
Le roi a obligé la reine à chasser une de ses
femmes de chambre, parce qu'elle lui avoit révélé
une chose qu'il lui avoit confiée, quoique ce fût
celle qu'il ainioit le plus, et ce qu'il y a de plus
considérable, est que ce qu'il avoit dit à cette lille
étoit qu'il lui avoit témoigné avoir beaucoup de
douleur de voir les affaires de son royaume en si
mauvais état. Jugez, s'il vous plaît, de ce qu'il
fera quand il sera marié, puisqu'il agit présen
tement ainsi ^
Voilà, Monsieur, tout ce que je vous dirai, car
je m'aperçois bien que si je vous en disois davan-
tage, vous ne le pourriez plus lire, tant j'ai pris
une forte habitude de mal faire. Je vous dirai
pourtant encore que mon frère est votre très-
humble serviteur, et que je suis de toute mon
âme, etc., etc.
1. Le parlement de Paris avait député à la reine régente les
deux conseillers Meusnier et Bitaut, pour la supplier de con-
tinuer sa bunne volonté envers la ■ville de Bordeaux.
2. Cet accommodement, qui ne fut définitivement conclu
qu'en 1653, consistait, pour le comte de Dognon, à rendre,
ou iilutôt à vendre au cardinal Mazarin, contre le bâton de
maréchal de France, le Brouage et autres places dont il s'était
emparé à la faveur des troubles.
3. Loret nous apprend dans sa il/use historique, que cette
femme de chambre s'appeloit Noiron, et que la reine la maria
peu de temps après sa disgrâce à un sieur Ivelin, attaché
comme médecin à sa maison. (M.)
222 CORRESPONDANCE CHOISIE.
AU MÊME.
[Paris.... octobre 1650.]
Je ne crois nullement mériter toutes les louanges
que vous me donnez^ et je crois seulement que
me faisant l'honneur de m'aimer parce que votre
illustre et chère Angélique * m'aimoit tendrement,
vous n'êtes pas marri que je me donne l'honneur
de vous entretenir. Au reste, avant que de vous
dire des nouvelles, il faut que je vous dise que les
vers que vous avez envoyés à M™^ de Clermont
m'ont fait verser plus de larmes qu'ils n'ont de
syllahes^. Il me semble, Monsieur, qu'en vous
dépeignant la douleur qu'ils ont excitée dans mon
cœur, c'est en faire l'éloge. En effet, vous repré-
sentez si agréablement cette merveilleuse fille, que
l'on peut assurer que jamais portrait n'a si
bien ressemblé que celui que vous avez fait
d'elle. De plus, vous touchez avec tant de délica-
tesse l'endroit où vous parlez de l'amitié que vous
aviez pour elle et de celle qu'elle avoit pour vous,
qu'il ne faut pas s'étonner si, ayant l'âme aussi
tendre que je l'ai, j'en ai été extraordinairem^nt
satisfaite, et si mon cœur s'en est attendri; car
enfin vous dites cent choses que j'ai senties pour
elle, mais que je n'eusse jamais pu si bien dire;
je vous rends donc mille grâces d'être cause que
1. Mii-^ Paulet.
2. Voyez Tépître de Godeau à la marquise de Clermont
d'Antragues, dans ses Poésies. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 223
j'aurai la consolation de voir une peinture de la
divine Angélique^, plus durable et plus belle que
ne le sont celles de Raphaël, En vérité, Monsieur,
je ne me console point de la perte de cette géné-
reuse amie, et je trouve une si notable différence
de l'amitié qu'elle avoit pour moi à celle qu'ont
quelques autres personnes qui m'aiment pourtant
autant qu'elles peuvent aimer, que, quand elle
n'auroit eu qu'un médiocre mérite, je la regrette-
rois toute ma vie. Jugez donc ce que je dois faire,
vous qui savez mieux, ce qu'elle valoit que qui que
ce soit. Si je suivois mon inclination, je ne vous
parlerois d'autre chose; mais puisque je me suis
imposé la nécessité de vous dire ce que je sais des
nouvelles du monde, il faut que je m'en acquitte.
Vous saurez donc que l'entrevue de la reine et
de M"" la Princesse* a tellement épouvanté toute
la Fronderie, qu^il est aisé de juger que vous
fiviez raison de dire que, si le lion nigissoit en
liberté, il ferait fuir tous ses ennemis. Il est vrai que
cette entrevue, aussi bien que celle de MM. de
Bouillon et de la Rochefoucauld avec M. le Cardi-
nal % a des circonstances qui font croire que leur
peur n'est pas tout à fait sans fondement; car non-
seulement la reine reçut admirablement bien
M™" la Princesse, mais elle l'entretint très-long-
temps en particulier; on ajoute même qu'il pa-
roissoit, par l'air du visage de cette jeune prin-
1. Voir, sur cette entrevue de la reine et de la Princesse de
Condé, les Mémoires de M^^^'de Montpensier. (M.)
2. Mémoires de il/™e d^ Motteville. (M.)
224 CORRESPONDANCE CHOISIE.
cesse, que ce que la reine lui disoit lui donnoit de
la joie. De plus, M. de Bouillon coucha chez M, le
Cardinal, et il court un bruit que le neveu de Son
Éniinence épousera la iille aînée de ce duc. Enfui,
personne ne doute que la paix de Bordeaux n'ait
plusieurs articles secrets que la Gazette ne dit pas,
et les politiques les plus fins disent que 31. de
Bouillon est trop habile pour s'attirer la haine de
M. le Prince, comme il feroïL sans doute s'il
a\ oit fait un traité secret où il n'eût point de part.
Ce qui étonne encore les Frondeurs est que M. l'abbé
de la Rivière a eu permission, avec le consentement
de Son Altesse Royale, de partir d'Aurillac, et de
venir à son abbaye de Saint-Benoît, auprès d'Or-
léans. Outre cela, ils savent encore que cette même
Altesse a écrit plusieurs fois de sa main à la reine
et à M. le Cardinal, sans leur en rien dire. Us
n'ignorent pas non plus que M. le Tellier a été ces
jours passés à Marcoussis. Ils savent encore que
M. l'intendant a reçu ordre de faire un dernier
effort pour contenter les rentiers, de peur qu'ils ne
se servent d'eux pour faire quelque nouveau remue-
ment à Paris. M. le Coadjuteur, en son particu-
lier, sait bien que Son Altesse Royale ne peut
plus souffrir sa domination, et il ne peut pas
ignorer que la cour n'ait su qu'il a fait tout ce
qu'il a pu pour obliger M. le duc d'Orléans à se
rendre maître des princes prisonniers, à quelque
prix que ce fut. Il a même tenu des discours sur
cela qui font horreur.
Outre toutes ces choses, les Frondeurs voyent
CORRESPONDANCE CHOISIE. 225
encore que l'ardeur du peuple pour t Amiral du
Port au foin^ est fort ralentie^, de telle sorte qu'il
n'y a plus guères que le quartier des halles oii on
le salue_, si bien que présentement la Fronderie
est un peu chancelante. Dieu veuille qu'elle ne se
raffermisse pas, et que ceux qui ont le dessein de
faire de la France ce que Cromwel et Fairfax ont
fait de l'Angleterre, ne puissent jamais avoir de
crédit!
On dit que la Cour avoit dessein d'aller en Lan-
guedoc et en Provence; mais Son Altesse Royale
la presse si fort de revenir qu'on croit eu effet
qu'elle reviendra*.
Ceux de Melun ont refusé deux fois, depuis
quinze jours, d'obéir aux ordres de M. le duc
d'Orléans, qui vouloit que ses gendarmes y lo-
geassent; et quand on leur a dit qu'ils s'exposoient
beaucoup, ils ont répondu que M. de Beaufort les
avoit assurés de sa protection, et qu'ils ne crai-
gnoient rien. Le retour du Roi fera voir s'ils ont
raison.
M"* de Chevreuse et M""' de Montbazon^ sont
toujours plus mal, et elles vont même plaider. Le
sujet du procès est digne du temps et des per-
sonnes ; car M"^ de Chevreuse demande cent mille
écus qu'on lui a promis en mariage; à cela M""" de
1. Le duc de Beaufort, grand Aniinil de France, surnommé
le roi des halles. (M.)
2. La cour revint à Paris au commencement du mois de
novembre 1650. (M.)
3. Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, et Marie de Bre-
tagne, duchesse de Montbazon. (M.)
15
226 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Montbazon dit qu'elle a une quittance de M. de
Chevreuse, et M™'' de Chevreuse répond que mon-
sieur son mari l'ayant donnée du temps qu'il étoit
amoureux de M'"* de Montbazon, elle ne prétend
pas qu'elle soit bonne.
Voilà à peu près tout ce que je sais; mais puis-
qu'il semble que vous avez envie que je vous dise
exactement tout ce qui regarde Monsieur le Prince,
pour vous témoigner mon exactitude, je vous dirai
que, lorsque je fus au donjon, j'eus la hardiesse
de faire quatre vers et de les graver sur une pierre
oi^i Monsieur le Prince avoit fait planter des œillets
qu'il arrosoit quand il y étoit. Mais, pour porter
encore ma hardiesse plus loin et vous faire voir
que j'ai plus de zèle que d'esprit, je m'en vais vous
les écrire :
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier
Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles,
Et ne t'étonne pas de voir Mars jardinier ^
Je m'assure. Monsieur, que vous ne me dispu-
terez pas la dernière chose que je vous ai dite;
aussi ne vous envoyé-je point ces quatre vers
comme jolis, mais comme une marque de la con-
fiance que j'ai en votre bonté.
Je vous dirai encore que mon frère envoya hier
à Monsieur le Prince la cinquième partie du Cyrus;
mais comme on ne parle qu'à M. de Bar qui lui
1. Ces vers étaient déjà connus par le récit de M'"^ de MoL-
teville. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 227
avoit déjà donné la quatrième, lorqu'il étoit à Vin-
cennes, il écrivit à mon frère qu'il ne manqueroit
pas de donner son livre à Monsieur le Prince aus-
sitôt qu'il l'auroit \u.\ Ce qu'il y a de plus rare,
c'est qu'il écrit si mal qu'il s'en faut peu que je
ne croye qu'il ne sait pas lire, et pour juger de sa
suffisance en matière d'écriture, il écrit doute
avec une h; encore est-ce le mot le mieux ortho-
graphié.
Au reste. Monsieur, si l'on ne nous avoit pas
donné quelque espoir que vous viendriez bientôt
ici, mon frère vous auroit déjà envoyé le livre dont
je viens de parler, et vous auroit aussi renvoyé
une seconde fois celui qui a été perdu; mais sa-
chant cette agréable nouvelle, il se prépare à vous
les offrir lui-même, et moi à vous protester que
je suis de toute mon âme, etc., etc.
AU MEME.
[Paris, 4 novembre 1650.]
Tant que M. Conrart est en santé, je vous écris
plus pour mon intérêt que pour le vôtre, sachant
bien qu'il vous apprend toutes les nouvelles avec
beaucoup d'exactitude et beaucoup d'éloquence
1. M. de Bar était chargé de la garde des trois Princes; il
était fort ignorant. On a prétendu que, comme il ne savait pas
le latin, il voulait qu'on leur dît la messe en français, de peur
que le prêtre, en officiant, ne leur donnât dans cette langue
des avis qu'il ne pourrait pas comprendre. (M.)
228 CORRESPONDANCE CHOISIE.
tout ensemble; mais aujourd'hui que cet illustre
ami est malade^, il me semble que c'est à moi à
vous apprendre les choses remarquables que la
bizarrerie du siècle produit tous les jours.
Je vous dirai donc que, depuis un mois ou six
semaines, on vole si insolemment dans les rues de
Paris, qu'il y a eu plus de quarante carrosses de
gens de qualité arrêtés par ces messieurs les vo-
leurs, qui vont à cheval, et presque toujours quinze
ou vingt ensemble. Mais, comme nous sommes
dans un temps de confusion, ceux qui devroient
donner ordre à de telles violences ne s'en sont
point mis en peine, de sorte que, voyant que l'on
pouvoit voler impunément, tous ceux qui se sont
trouvés pauvres et méchants se sont mis à dérober :
je vous laisse à juger après cela quelle multitude
de voleurs il doit y avoir. On les auroit pourtant
laissés maîtres des rues de Paris, sans une chose
qui arriva samedi au soir, et qu'il faut que vous
sachiez.
Je pense que, quelque éloigné que vous soyez
de Paris, vous avez bien su que les yeux de M""" de
Montbazon ont assujetti le cœur au Roi des Halles,
autrement appelé M. de Beaufort; mais vous ne
savez peut-être pas que cet amant va tous les soirs
chez la duchesse, et qu'il n'en sort, qu'à deux
ou trois heures après minuit. Il arriva donc qu'é-
tant allé, samedi dernier au soir^, chez elle, il ne
1. Cet événement arriva le samedi 29 octobre 1650, entre
onze heures et minuit. Voyez le Récit véritable de tout ce qui
s'est passé à lassassinat commis pruche l'hôtel de Schomberg, au
CORRESPONDANCE CHOISIE. 229
la trouva point; mais comme il ne se pouvoit
passer de la voir, et que pourtant il vouloit sou-
per, il dit tout haut au portier qu'il s'en alloit à
l'hôtel de Vendôme et qu'il reviendroit à onze
heures. L'histoire porte que, quand il dit cela au
portier de l'hôtel de Montbazon, deux hommes
inconnus, qui s'étoient avancés auprès du carrosse,
l'entendirent et se retirèrent; mais la chose est
.un peu douteuse. Cependant, comme M. de Beau-
fort fut auprès de la Croix du Tiroir', il changea
d'avis^ et résolut de soup'er à l'hôtel de Nemours
et de renvoyer son carrosse à l'hôtel de Vendôme,
ordonnant à son écuyer de le lui ramener à onze
heures, chez M™^ de Montbazon, oii un carrosse
de l'hôtel de Nemours le mena aussitôt qu'il eut
soupe.
Comme ce bon prince ne va jamais sans être
bien accompagné, ni sans armes, deux gentils-
hommes^ et deux valets de chambre, qui revin-
rent dans son carrosse, avoient des pistolets et des
mousquetons, qui ne leur servirent cependant qu'à
causer le malheur qui est arrivé. Car, comme ils
furent auprès de la Croix du Tiroir, vingt hommes
à cheval ayant environné le carrosse et commandé
au cocher d'arrêter, un des deux gentilshommes,
qui étoit au fond du carrosse, tira un mousque-
sujet de Monseigneur le duc de Beaufort. Paris, 1650, in-iio de
sept pages. Loret a raconté aussi cet événement dans sa Muse
historique. (M.)
1. La Croix du Trahoir ; rue Saint-Honoré, au coin de la rue
de l'Arbre-Sec. (M.)
2. Les sieurs de Saint-Églan et de Brinviiie. (M.)
230 CORRESPONDANCE CHOISIE.
ton qu'il avoit et blessa un des voleurs', do sorte
((Li'au même instant un de ceux qui atlaquoient
s'élança dans le carrosse et donna un coup de poi-
gnard à celui qui touchoit le gentillionime qui
avoit tiré ce mousqueton. Un moment après, plu-
sieurs coups de pistolets suivirent ce coup de poi-
gnard, un desquels acheva de tuer ce pauvre
malheureux qui étoit déjà blessé, et un autre brûla
l'oreille de celui qui étoit au fond du carrosse et
qui avoit tiré le premier. Cela fait, les voleurs, qui
virent un des leurs blessé, tellement qu'il ne pou-
voit se soutenir, s'en allèrent sans rien prendre à
ceux qui étoient dans le carrosse, et emportèrent
leur compagnon blessé.
Cependant le carrosse de M. de Beaufort fut à
l'hôtel de Montbazon où il y eut un bruit tel que
vous pouvez l'imaginer. Ce pauvre malheureux
1. Comme l'écrit déjà cité est l'ouvrage d'un Frondeur, et
que ce parti ne mettoit pas en doute l'intention des assassins
de tuer le duc de Beaufort, le pamphlet diffère essentiellement
de la narration de M^i'^' de Scudéry. 11 y est dit que les assail-
lants, « croyant que ledit seigneur-duc estoit dans ledit car-
<< rosse, à cause que le sieur de Saint-Eglan avoit la chevelure
a blonde, ainsy que la porte ledit seigneur-duc, tirèrent quinze
« à ving' coups, sans blesser personne, sinon le sieur de
« Brinville. lequel fut blessé légèrement à la joue.... et tout
« aussitosttira un autre coup de mousqueton, duquel fut tué ou
u blessé à mort un desdits assassineurs, et en mesme temps ledit
« sieur de Brinville sauta légèrement hors du carrosse, et à la
« faveur de la nuict se mesla parmi eux sans estre reconnu,
« ce que ne put faire le sieur de Saint-Églan, lequel fut misé-
« rablement blessé d'un coup de poignard ou de baïonnette au
« cœur, dont il mourut une demy heure aprrs. » Récit véri-
table. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 231
qui avoit été tué à la place où M. de Beaufort se
met d'ordinaire, fut tiré de ce carrosse et exposé
aux yeux du peuple jusqu'au lendemain après-
midi. M. de Beaufort envoya à l'heure même chez
tous ses amis. La chose passa dans son esprit pour
un assassinat, et il ne s'en retourna chez lui qu'en
état de donner bataille.
Cependant le peuple n'a point fait de bruit de
cet accident durant les premiers jours, et M. de
Beaufort a vu que son règne est changé. Mais
comme les Frondeurs sont toujours tout prêts à
renouveller les désordres passés, ils ont fait dire
parmi le peuple que c'étoitM. le Cardinal qui avoit
fait faire cet assassinat. Dans le même temps, ils
ont aussi fait publier que c'étoient les amis de
]\Ioasieur le Prince, et ils n'ont rien oublié pour tâ-
cher à faire quelque soulèvement. Mais, par bon-
heur, celui de ces voleurs qui a été blessé, s'étant
fait panser à trois chirurgiens différents, a été re-
connu et pris ; de sorte que présentement il est en
prison, et il y a apparence qu'on lui fera dire la
vérité. lia déjà assuré qu'il n'avoit dessein que de
voler, et que, si ceux du carrosse n'eussent point
tiré, il n'y eût eu personne de tué. Il a nommé
tous ses complices, et on en a déjà pris deux; de
sorte que, devant qu'il soit trois jours, on saura
la vérité de cette funeste aventure, qui fait tant de
bruit dans le monde, et dont les Frondeurs pré-
tendent tirer tant de fruit.
Je n'oserois vous dire qui l'on a soupçonné de
cette aiîaire, car cela seroit abominable, et il vaut
232 CORRESPONDANCE CHOISIE.
mieux remettre à l'ordinaire prochain que la chose
sera éclaircie.
Au reste ^ il semble que M, de Beaufort soit des-
tiné à porter la division partout, car il n'a pas
plus tôt loué une maison dans la rue de Quinquen-
poix, où jamais prince n'a logé, qu'il y a eu di-
vision entre deux paroisses, qui prétendent l'avoir
toutes deux pour paroissien, l'une parceque de
tout temps la maison où il va demeurer a été de
Saint-Nicolas, et l'autre qui est de Saint Leu, parce
que M. de Beaufort, voulant être voisin des mar-
chands de la rue Saint-Denis, a fait faire une porte
qui y donne, de sorte que, comme cet endroit de
la rue Saint-Denis est de la paroisse Saint-Leu, le
curé de cette église prétend que, faisant une porte
plus grande dans cette rue que n'est l'ancienne
porte dans la rue Quinquenpoix, la maison doit
changer de paroisse et être de la sienne. On verra
ce que les juges en ordonneront s'ils plaident; on
dit qu'ils en ont le dessein.
On vient de me dire que des gens conduits par
des Frondeurs ont été la nuit dernière \ avec tam-
bour battant, pendre un portrait de M. le Cardinal
à un poteau qui est auprès du Pont-Neuf, avec un
arrêt écrit au dessus, qui porte que, pour l'assas-
sinat commis en la personne de M. de Beaufort, il
est condamné à être pendu : mais le jour n'eut
pas plus tôt fait voir la chose, que le Lieutenant
1. C'était dans la nuit du jeudi 3 novembre 1650. Voir les
mémoires du temps et la lettre du samedi 5 novembre de la
Muse historique de Loret. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 233
criminel a été faire dépendre ce tableau, et infor-
mer comment cela s'étoit passé. Je ne pense pour-
tant pas que la Fronderie puisse venir à bout de
soulever le peuple ; toutefois les affaires de Bor-
deaux se rebrouillent; M""' la Princesse douairière
a été bien malade^, mais elle est hors de danger'.
La Reine a aussi été saignée trois fois pour un
grand rhume dont elle est guérie. Il n'est pas de
même de M. de Guise, qui est très-mal.
Cependant les pauvres prisonniers sont toujours
entre l'espérance et la crainte, et les choses sont
présentement en tel état, qu'on ne sait ce que Ton
doit penser; car enfm, on voit que tout le monde
fait le contraire de ce qu'il devroit faire. Il faut
du moins que ceux qui ne sont pas exposés au
tumulte du monde se fassent sages aux dépens
d'autrui. C'est pour cela que je m'examine moi-
même, afin de régler mes sentiments que je suis
assurée qu'on ne peut condamner, du moms pour
ce qui vous regarde, puisque je ne pense pas que
le dérèglement puisse être assez grand dans l'es-
prit des hommes, pour trouver que je n'ai pas
raison de vous honorer autant que je vous honore,
et d'être autant que je suis, etc., etc.
1. Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse douai-
rière de Condé. (M.)
234 CORRESPONDANCE CHOISIE.
AU MÊME.
Paris, 18 novembre 1650.
Je ne vous écrirai pas longtemps aiijoiird'liui,
car je suis attendue en un lieu où je me suis en-
gagée d'aller il y a plus de huit jours. Je me hâte
de vous dire que la Cour est enfin revenue à Paris \
M. de Beaufort fut chez la Reine le lendemain;
mais il n'en fut pas bien reçu; car à peine fut-il
entré;, qu'elle dit que l'on se retirât, et en effet le
Roi des halles sortit sans avoir dit une parole. En
sortant, il rencontra sur l'escalier le Cardinal qui
montoit. Ils se saluèrent comme des gens qui
craindroient de s'enrhumer, car on assure qu'ils
enfoncèrent plutôt leurs chapeaux qu'ils ne les
levèrent; il est vrai qu'ils passèrent si vite qu'ils
n'eurent pas le loisir de s'observer longtemps.
J'oubliois de vous dire que le jour qui précéda
le retour du Roi, on avoit rompu sur la roue trois
des voleurs qui ont tué ce gentilhomme de M. de
Beaufort, qui dirent toujours qu'ils n'avoient des-
sein que de voler, de sorte que voilà le prétendu
assassinat mal prouvé.
Mais, Monsieur, j'ai bien une plus pitoyable
chose à vous dire; c'est que mercredi on lit partir
MM. les Princes pour aller au Havre. Je vous
avoue que quand je vois ce gagneur de batailles et
ce preneur de villes, qui a sauvé trois fois l'Etat,
1. La cour rentra à Paris le 12 novembre 1650. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 235
aller de prison en prison, j'en ai une compassion
étrange. Il a reyu cette nouvelle avec sa constance
ordinaire; il fit même une raillerie délicate sur ce
que c'est M. le comte d'Harcourt' qui les escorte
avec mille hommes de pied et cinquante chevaux*.
A dire vrai, cet emploi est bien étrange, car enfin,
il a présentement le gouvernement d'un des princes
qu'il mène. Je n'aurois pas aimé d'avoir cette con-
formité avec les bourreaux qui ont la dépouille de
ceux qu'ils font mourir; car M. ***, capitaine aux
gardes, a refusé d'y aller, on dit même que Mios-
sens^ a feint d'être malade pour ne s'y trouver
pas. On mena ces pauvres princes, mercredi, cou-
cher à Versailles; ils versèrent en y allant, et le
prince de Conti qui se trouva dessous, fut une
heure évanoui sur un fossé. Ils dévoient hier cou-
cher à Houdan, aujourd'hui à Anet, et demain à
un lieu que j'ai oublié; après quoi ils iront au
Pont-de-F Arche, de là à Jumièges, puis à Bolbec et
de là au Havre. Jugez quelle douleur a M. de Lon-
gueville, de passer en cette posture dans son gou-
vernement.
1. Henri de Lorraine comte d'Harcourt, mort en 1666.
2. Pendant la translation de Marcoussis au Havre, le prince
de Condé fit contre le comte d'Harcourt le couplet suivant:
Cet homme gros et court
Si connu dans l'histoire.
Ce grand comte d'Harcourt,
Tout couronné de gloire,
Qui secourut Casai et recouvra Turin,
Est maintenant recors de Jules Mazarin.
3. César-Phébus d'Albret, comte de Miossens, alors maré-
chal de camp, depuis maréchal d'Albret. (M.)
236 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Monsieur le Cardinal a envoyé faire compliment
à IM"'" la Princesse sur sa maladie, et la prier de
ne pas s'alarmer sur le changement de prison de
MM. les Princes; qu'il l'assuroit que ce ne seroit
pas pour longtemps, et qu'il alloit faire tout ce
qu'il pourroit pour mettre les choses en tel état
que la Reine les pût délivrer sans danger. Dieu
veuille que cela soit bientôt! car j'avoue que c'est
une chose honteuse à la Reine et à notre nation, de
voir les injustices que Ton voit.
Je ne pensois pas vous en pouvoir tant dire. Je
ne vous dis pourtant pas la moitié de ce que je
pense, ni la centième partie de ce que l'on dit ;
mais on m'attend, je n'ai plus que le temps de
vous assurer que je suis autant que je le dois, etc.
AU MEME.
[Paris, 30 décembre 1650.]
Il y a quinze jours que j'étois si enrhumée, que
je ne pus pas vous écrire, et il y en a huit que la
curiosité de voir le service qu'on faisoit, aux Cor-
deliers, à feue M'"® la Princesse^, et d'entendre la
seconde oraison funèbre que devoit prononcer
M. l'évéque de Vabres', l'emporta sur l'envie que
j'avois de me donner l'honneur de vous entrelenir,
1. La princesse de Condé douairière mourut à Châtillon-
sur-Loing le 2 décembre 1650. Ses restes furent transportés
le 22 du même mois au couvent des Carmélites de la rue
Saint-Jacques. (M.)
2. Isaac Habert, nommé évêque de Vabres en 16^15. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 237
joint que je crus que si j'allois en ce lieu-là, j'au-
rois plus de matière de vous divertir aujourd'hui.
Je ne m'amuserai pourtant pas à vous dire qu'il y
avoit plus de deux mille cierges à cette céré-
monie^ que le clergé et toutes les compagnies sou-
veraines y étoient en corps, et que les ordres que
M. le Prince a donnés de rendre tous les honneurs
imaginables à M""' sa mère, ont été exécutés, car
la gazette vous l'aura appris; mais je vous dirai
que M. l'évêque de Vabres a acquis grand hon-
neur, et par l'action qu'il fit aux Augustins, lors-
que le clergé honora feue M°'^ la Princesse d'un
service, et par celle qu'il fit depuis aux Cordeliers :
car enfin, sans rien dire contre le respect qu'il
doit à la Cour, il loua fort hardiment et les morts,
et les exilés et les prisonniers. A sa première
oraison funèbre, il prit pour sujet de son discours
la dernière prière qu'a faite M""^ la Princesse, qui
, fut, si je ne me trompe : In te, Domine^ speravi,
non confundar in œternum; et comme ce psaume
a été appelé par quelques-uns le psaume des cap-
tifs, cet évêque se servit fort heureusement de cette
favorable rencontre. Après cela, il ne s'amusa
point à louer M"'^ la Princesse ni de sa beauté, ni
de sa grande naissance; ou s'il le fit, ce fut sans
s'y arrêter, et en disant qu'il laissoit toutes ces
choses aux poètes et aux orateurs. C'est pourquoi
il ne s'attacha qu'aux vertus, et entre les vertus il
ne choisit que la patience et la charité, qui furent
les deux parties de son discours. Vous pouvez
juger, Monsieur, qu'il ne put parler de la patience
238 CORRESPONDAiNGE CHOISIE.
de M"'® la Princesse, sans parler de la prison de
MM. les Princes, et de l'exil de M. de Longueville;
aussi le fit-il si génère usement et si sagement tout
ensemble, qu'il toucha le cœur de tous ceux qui
l'entendirent.
La seconde oraison ne fut pas tout à fait si
hardie, parce qu'il parloit par le commandement
du Roi; il ne se démentit pas pourtant. Il y eut de
fort belles choses dans son discours; il prit le
deuxième verset du même psaume dont il s'étoit
servi la première fois, et joignit la persévérance
aux deux autres vertus qu'il avoit attribuées à
M""^ la Princesse. Il dit cependant encore qu'il
falloit demander la liberté de cet illustre captif,
dont les mains victorieuses étoient chargées de
fers ; mais qu'il ne la falloit demander qu'à Dieu
et au Roi. Voilà, Monsieur, à peu près l'ordre des
deux discours qui furent tous deux fort beaux.
M. l'abbé Roquette en doit faire un aux Carmé-
lites, mais j'espère que ce ne sera qu'à la fin des
quarante jours.
Je ne vous parle point des assemblées du Par-
lement^ car vous les savez sans doute, et vous
n'ignorez pas que présentement les Frondeurs font
semblant de demander la liberté des Princes, car
comme ils savent bien que mille arrêts du Parle-
ment ne feroient pas tomber une pierre du Havre,
ils ne craignent pas d'obtenir ce qu'ils font sem-
blant de souhaiter. Si la Cour étoit bien conseillée,
elle déchaineroit ce lion contre ceux qui la persé-
cutent.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 239
M. le due d'Orlé'ans n'est pas trop bien avec la
Reine, et certes je pense qu'elle a raison de s'en
plaindre, car enfin il voit tous les jours chez lui
M. ]e Coadjuteur et M. de Beaufort, qui ne voient
point le Roi, et qui font tous les jours ce qu'ils
peuvent pour soulever le peuple et pour renverser
l'État. La victoire de M. le maréchal du Plessis*
les a pourtant un peu mortifiés, car elle est venue
justement au plus fort de leurs assemblées. On
apporta hier soixante-cinq drapeaux à Notre-Dame,
qui passèrent durant que messieurs du Parlement
délibéroient. Il n'achevèrent point hier; je ne sais
s'ils achèveront aujourd'hui. Si je l'apprends avant
que de fermer ma lettre, je vou^ le dirai. La plu-
ralité des voix alloit hier à remontrance.
11 y a voit un homme dans leurs dernières as-
semblées qui ne sera pas des dernières, car il
mourut hier au soir, fort regretté, aussi bien que
M. d'Avaux son frère \ Vous jDOuvez juger après
cela que celui dont je parle est M. le président de
Mesmes^; il est mort du pourpre qui n'a pu sortir
et qui l'a étouffé. La Cour y perd entièrement, et
les Frondeurs y gagnent. On dit qu'il a disposé
1. La bataille de Réthel, gagnée le 15 décembre 1650, par le
maréchal du Plessis sur les Espagnols, dans les rangs des-
quels étoit le maréchal de Turenne. (M.)
2. Claude de Mesmes, comte d'Avaux, Tun de nos diplomates
les plus distingués, et frère du président, étoit mort le 19 no-
vembre. (M.)
3. Henri de Mesmes, président à mortier au parlement de
Paris, mourut le 29 décembre 1650. Ce passage donne la date
précise de cette lettre. (M.)
240 CORRESPONDANCE CHOISIE.
de sa charge, sous le bon plaisir du Roi^ en faveur
de M. d'Irval^ son frère; mais il y en a qui croient
que M. le Tellier y prétend.
On dit toujours que M. le Cardinal revient,
mais on ne le sait pourtant pas avec certitude.
Les habitants de Rétliel, en reconnoissance de
ce que ça été le conseil et la valeur de M. de Ma-
nicamp qui les a délivrés de la domination espa-
gnole, lui ont donné une fort belle épée. Ils se
sont engagés à perpétuité d'en donner une à tous
les aînés de sa maison. 11 me semble que cette
marque d'honneur est plus belle qu'un bâton de
maréchal de France.
On vient de m'assurer qu'enfm ces messieurs
les sénateurs ont achevé d'opiner. Voici comme on
dit que la chose se passa : que messieurs les gens
du Roi iront aujourd'hui trouver la Reine pour
prendre jour et heure, afin que le Parlement lui
fasse très-humbles remontrances pour la liberté
des Princes; qu'ils enverront des députés à M. le
duc d'Orléans, pour le supplier d'assister à toutes
les assemblées qu'ils ont résolu de faire, jusqu'à
ce que la Reine les ait satisfaits; que pour cet
effet ils s'assembleront dès demain pour apprendre
des gens du Roi la réponse de la Reine et pour
délibérer dessus. On me vient aussi d'apprendre
que le président de Blancmesnil, grand Frondeur,
est à l'extrémité; ainsi, le bon et le mauvais parti
auront chacun un protecteur \
1. C'est-à-dire apparemment un patron dans le ciel. — René
CORRESPONDANCE CHOISIE. 2'il
Je trouverois peut-être bien encore quelque
chose à vous dire, mais ma lettre est si longue
que ce seroit abuser de votre patience. Il faut
pourtant encore que vous ayez la peine de lire que
mon frère est votre très-humble et très-obéissant
serviteur, et que je suis autant que je le dois et
que je le puis, etc., etc.
Votre, etc.
AU MEME.
[Paris, 2 mars 1651.]
Je vous écrivis une lettre si longue, il y a
quinze jours ^, que je jugeai à propos, Tordinaire
passé, de ne vous pas accabler par un nouveau
griffonnage Je pense que ceux qui voudroient
chercher quelque liaison en écrivant les nouvelles,
et passer insensiblement d'une chose à une autre,
s'y trouveroient bien embarrassés, car tout ce
qu'on sait au temps où nous sommes a si peu de
rapport, qu'il faut de nécessité l'écrire fort irrégu-
lièrement, principalement quand on n'a pas plus
d'art que j'en ai.
Quoi qu'il en soit, je vous dirai que M. le Prince
fut, il y a trois jours, demander la permission à
la Reine de marier son fils et M. son frère, le
Potier, seigneur de Blancmesnil et du Bourget, président des
Enquêtes, ne termina cependant sa carrière que le 17 novembre
1680. (M.)
1. Cette lettre ne figure pas ici.
16
242 CORRESPONDANCE CHOISIE.
premier avec une des filles de M. le duc d'Orléans,
et l'autre avec M"* de Chevreuse; et comme cette
princesse n'est pas en état de rien refuser, elle ac-
corda ce qu'on lui demandoit*. Je ne vous dis
point après cela que M. le duc d'Orléans et M. de
Chevreuse ne refusèrent point M. le Prince, lors-
qu'il fut faire la demande de ces deux princesses,
car vous pouvez bien juger que cela est ainsi. Le
pauvre prince de Conti a une telle envie de se ma-
rier, qu'il en est malade. Pour moi, j'avoue que
je ne sais pas comment il a la hardiesse d'épouser
une fille de M™^ de Chevreuse; je vis hier un
homme qui me dit qu'il aimeroit mieux épouser
quelque jeune sultane au sortir du sérail, que la
fille d'une telle mère. Cependant quelque avancé
que soit ce mariage, quoiqu'on ait envoyé à Rome
pour avoir la dispense de tenir les bénéfices, que
M. le prince de Conti ait nommé M. de Montreuil^
pour titulaire, il y en a qui doutent encore qu'il s'a-
chève, parce qu'on sait que M'"" de Longueville y
a une aversion étrange. Le temps nous fera voir
ce qui en sera.
Pour M. le Cardinal, il est à Sedan, d'oii il doit
1. Les princes étaient sortis du Havre le 13 février précédent.
Leur liberté avait été le résultat d'un traité fait entre le Co-
adjuteur et la princesse Palatine, au nom du prince de Condé,
dont elle avait reçu les pouvoirs tracés sur une ardoise. Ce
double mariage en avait été Tune des conditions. Le but était
de réunir les princes et le duc d'Orléans dans un même inté-
rêt. Ces mariages ne s'accomplirent pas. (M.)
2. Jean de Montreuil, secrétaire du prince de Conti, membre
de l'Académie française. 11 n'aurait pu être longtemps le cus-
todi-nos du prince, car il mourut le 27 avril suivant. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 243
bientôt partir pour aller en Suisse^ ou à Madrid.
La Reine demanda encore huitjours^ par la bouche
de M. le duc d'Orléans_, pour lui donner le loisir
de sortir du royaume. Le Parlement les accorda^
mais en même temps ces messieurs donnèrent un
arrêt qui porte qu'on informera de ce qui s'est
passé aux lieux où M. le Cardinal a couché depuis
son départ deDourlens. Le Parlement refusa aussi
pour la seconde fois la déclaration du roi, touchant
l'exclusion des étrangers et des cardinaux pour le
ministère*; mais comme je crois que cette seconde
affaire, qui va mettre une grande division entre
le clergé et le Parlement, vous est mandée par di-
verses personnes, je ne vous la dirai point, et je
continuerai ma gazette en vous parlant de l'arri-
vée de M. d'Angoulême^, qui a été fort bien reçu
de M. le Prince. Aussi vous puis-je assurer que
tout ce qu'il y a de Provençaux ici commencent
déjà de s'empresser fort auprès de lui, et sa cour
est si grosse qu'on ne le sauroit croire à moins de
l'avoir vue. Je voudrois de tout mon cœur que
tous les ennemis qu'il a dans votre province vis-
sent ce qui se passe ici, afin que, se repentant,
ils tâchassent à se raccommoder, et qu'ils se tins-
sent en repos; car enfin, il est constamment vrai
que M. le Prince va être maître absolu des affaires.
Je vous assure qu'il n'est pas sans occupation. Il
1. Ce second refus du Parlement eut lieu le premier mars
1651; ce fait donne la date précise de cette lettre. (V.)
2. Louis de Valois, duc d'Angoulème, gouverneur de Pro-
vence, avait eu de violents démêlés avec le Parlement d'Aix. (M.)
2'i4 CORRESPONDANCE CHOISIE.
dîna hier chez M. le premier Président', qui le
traita avec une magnificence étrange. Il y avoit
quatorze potages, quatorze plats de poisson, entre
lesquels on compte un saumon de douze pistoles
et une carpe de huit. Jugez du reste.
Le roi a dansé un méchant hallet ces jours pas-
sés, quoique c'eût été de fort bonne grâce. Il le
redansa hier pour la troisième fois ^ Cela me fait
ressouvenir de ces petits oiseaux qui chantent si
bien et qui se réjouissent, quoiqu'ils soient pri-
sonniers dans leurs cages; car enfin ce pauvi^
jeune Roi est présentement plus prisonnier qu'eux.
On fit même encore hier deux barricades assez
près du Palais-Royal. Je vous assure que ceux qui
ont commencé de faire la garde aux portes ont
donné une étrange atteinte à la royauté ^ Dieu
veuille que M. le Prince la puisse un jour rétablir !
car présentement il faut qu'il dissimule beau-
coup de choses, et il le sait fort bien. Il paroi t
même plus dévot qu'il n'étoit; car, outre qu'il en-
tend la messe tous les jours, il fait encore le ca-
1. Mathieu Mole, premier président du Parlement de Paris,
reçut les sceaux le 3 avril 1651, et mourut dans ses fonctions
le 3 janvier 1656. (M).
2. C'était le ballet de Cassandre dont les paroles sont de
Benserade. (Voir les OEuvres de ce poëte.) Il fut dansé au
Palais-Cardinal e 26 février 1651. La reine n'y assista point ;
elle venait d'être obligée d'ordonner au cardinal Mazarin de
quitter la France. (Voir la Muse historique de Loret, lettre du
5 mars 1651. (M.)
3. Les bourgeois de Paris gardaient nuit et jour le Palais-
Royal; cela durajusqu'au mois d'avril. (M.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 245
rême, quoiqu'il ne l'ait jamais fait que depuis
qu'il a été en prison.
M'"^ de Longueville reviendra dans quinze jours;
on dit qu'elle tâche à moyenner une trêve géné-
rale ou particulière. On dit qu'on fera la garde
jusqu'à ce qu'on ait établi un Conseil à la Reine,
et qu'on ait éloigné des affaires toutes les créatu-
res de M, le Cardinal.
Le roi semble haïr tous ceux qui veulent abais-
ser son autorité, et, selon toutes les apparences, il
se souviendra longtemps de tout ce qu'on lui fait
aujourd'hui. Au reste, M. Bonneau* est tellement
en faveur, que je commence, pour l'amour de lui,
à me réconcilier avec la Fortune, quoiqu'en mon
particulier elle me traite rigoureusement. Tout de
bon, je suis bien aise qu'un aussi honnête homme
que lui ait du crédit.
Après cela, je ne vous dirai plus rien, car il
faut que j'aille au sermon. Plût à Dieu qu'au lieu
de vous écrire, je vous pusse entendre! Tous vos
amis disent qu'il est à propos que vous veniez
ici; je le souhaite , et pour l'amour de vous, et
pour avoir l'honneur de vous assurer que je suis
avec toute sorte de respect et d'affection, etc., etc.
1. Ce monsieur Bonneau était vraisemblablement l'oncle de
M^-^ de Miramion ; sa fille épousa M. de Ghauvelin. (M.)
2^6 CORRESPONDANCE CHOISIE.
A MONSIEUR CHAPELAIN*.
Du 25 avril 1653.
Si je pouvois parler en raillant d'une chose
aussi sérieuse que celle que j'ai à démêler avec
vous touchant vos oiseaux^ je pense que je vous
dirois, que, tout éloquent que vous êtes, vous au-
riez besoin que l'on vous mit en cage pour vous
apprendre à parler. Mais comme je prends beau-
coup départ au ressentiment de M"'" Aragonnais,
et que je suis même indirectement intéressée en
l'injustice que vous lui faites, il faut que je vous
dise plus sérieusement et plus véritablement, que
si vous étiez aussi injuste en la distribution de
vos louanges ^ que vous l'avez été depuis deux
jours en celle de vos remercîmens, vous blâmeriez
sans doute tout ce qui mérite d'être loué, et vous
loueriez tout ce qui mérite d'être blâmé. En effet.
Monsieur, vous remerciez M"* Robineau comme si
elle vous avoit envoyé des oi&e9-''x de Paradis; il
n'y a pas un mot dans la leltr* que vous lui avez
écrite qui nait un sens galant et passionné; il n'y
a pas une syllabe pour M'"" Aragonnais. Cepen-
dant, c'est elle que vous avez priée de vous faire
1. Bibliothèque de TArsenal. M".-P). L. françaises, t. I,
p. kd.
Chapelain avait remercié M''» Robineau d'oiseaux de Para-
dis que lui avait envoyés M^e Aragonnais. Nous avons déjà
vu par la lettre de M'i« de Scudéry au même, du 31 janvier
1645, qu'elle l'accusait d'une grande partialité pour M"» Ro-
bineau.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 247
avoir des oiseaux; c'est elle qui a obligé M. de
Grandmare de prendre la peine de vous en cher-
cher; c'est elle qui en a pris tous les soins; c'est elle
qui vous les a envoyés par un laquais qu'il y a
très-longtemps qui la sert, qui a été cent fois chez
vous de sa part^ dont vous savez même le nom,
et qui n'avoit pas changé de livrée le jour qu'il
vous porta vos oiseaux.
Au reste, si le nom des deux personnes dont il
s'agit se ressembloit seulement autant que celui
de M"" de Chauvry et de M™' de Givry, on pour-
roit dire que vous vous seriez trompé au nom
de la personne qui vous envoyoit les oiseaux,
soit en l'entendajit de la bouche du laquais, soit
en l'écrivant sur la lettre. Mais Aracfonnais et
Robineau ne rimeront jamais ensemble, et tou-
tefois, sans qu'on en puisse presque dire la rai-
son, vous confondez les deux personnes qui por-
tent ces noms, fort injustement, en donnant tout
à l'une, et rien à l'autre, en une occasion où
M'"* Aragonnais toute seule devoit avoir reçu tous
vos remercîments, puisqu'il est vrai que M"^ Ro-
bineau n'a autre part en cette affaire, sinon qu'elle
a douté si vous voudriez une cage dorée; de
sorte que si vous n'aviez pas été étrangement
préoccupé, au lieu de la remercier comme vous
avez fait, vous vous seriez plaint de ce qu'elle
ne vous croyoit pas assez magnifique, et vous au-
riez rendu à M"'* Aragonnais mille marques de re-
connoissance de l'obligeant empressement qu'elle
a eu pour vous faire avoir ce que vous avez sou-
248 CORRESPONDANCE CHOISIE.
haité. Mais, à dire les choses comme elles sont,
votre cœur n'étant pas plus en liberté que vos oi-
seaux, il ne faut pas trouver si étrange tout ce que
vous faites à l'avantage de M"" Robineau, quelque
injuste qu'il soit. Je ne laisse pourtant pas de me
plaindre, comme vous me le reprochez malicieu-
sement, de ce que vous avez fait en cette rencon-
tre, parce que je comprends bien que, puisque
vous fixités cette injustice à M"'® Aragonnais, vous
m'en pourrez bien faire d'autres. Cependant, si
vous voulez réparer cette faute, il faut que vous
juriez solennellement, en présence de M. Conrart,
que, tant que le printemps durera, vous vous sou-
viendrez tous les matins de M™" Aragonnais, dès
que vos oiseaux commenceront à chanter, et que
vous ne vous souviendrez point alors de M"'' Robi-
neau, quelque charmante qu'elle soit, et quelque
plaisir que vous ayez de vous en souvenir; car, si
vous ne le faites, M"^ Aragonnais se souviendra
toute sa vie de votre injustice, et je m'en souvien-
drai aussi toujours, pour en craindre encore une
plus grande de vous pour ce qui me regarde, que
pour ce qui la touche. Pensez-y donc très-sérieu-
sement. Et pour finir celte lettre par un proverbe
de mon pays, croyez bien fortement que tout ce
que je vous dis « ne sont pas des moineaux. «
CORRESPONDANCE CHOISIE. 249
LE MAGE DE SIDON (OODEAU) A SAPHO '.
De Vence, le 7 février 1654.
Un moment avant que de recevoir la lettre que
vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, je croyois
avoir de l'esprit, mais maintenant que j'y veux
répondre, je connois que je n'en ai plus; je pense
toutefois avoir gagné en cette perte, et si je vous
ai dit galamment que, pour vous , ma mémoire
étoit dans mon cœur; je vous dis à cette heure,
très véritablement, que mon cœur est dans mon
esprit, de sorte qu'au lieu de vous pouvoir dire des
choses jolies, galantes et spirituelles, pour répon-
dre à celles que vous m'écrivez, je ne puis vous
en dire que de tendres et de passionnées. Voilà
un effet digne de la Sapho Mytilène, qui
De chaque admirateur de son esprit charmant,
En faisoit son
Vous n'avez pas tant de peine à deviner une rime
où la raison m'a conduit, qu'en eut le pauvre Phaon
pour le nom qui étoit en blanc dans ces admira-
bles vers que vous connoissez. Je ne sais si cette
déclaration est d'un Mage dont vous avez fait un si
agréable tableau. ÎMais, si elle n'a la délicatesse du
dernier, elle a la sincérité du premier, qui ne vous
dit point une fleurette d'amitié en vous parlant de
cette sorte; mais qui vous explique grossièrement
1. W Conrart, in-f°, t. V, p. 51, 62.
250 CORRESPONDANCE CHOISIE.
ce qu'il a dans le cœur. Oubliez donc que vous
êtes la Sapho de Grèce; ne vous souvenez plus des
galanteries et de l'esprit de Phaon, afin que le
Mage de la Montagne vous soit supportable. Si
vous croyez que l'odeur des jasmins et de la fleur
d'orange soient capables de lui faire perdre la mé-
moire de Saplio, vous avez bonne opinion de son
nez, mais vous l'avez fort mauvaise de son esprit
et de son cœur. Au contraire, tous ces objets me
feront souvenir de vous fort agréablement. Voyant
les perles, les émeraudes, et l'or de mes orangers,
je vous en souhaiterai d'une autre nature moins
fragile, et je penserai aux richesses de votre esprit
qui valent mieux que toutes les pierres précieu-
ses. Elles sont si abondantes que vous ne devez
pas m'en être chiche.
Écrivez-moi donc souvent , je vous en conjure,
ma très précieuse Sapho, je n'oserois pas ajouter
ma très chère, si l'amitié n'osoit, et ne pouvoit
oser ce que la grimace de la civilité condamne,
Vous devez juger à l'air de mes paroles que la
foudre dont vous me menacez sur la fin de votre
lettre, ne tombera point sur ma tête; et que vous
avez plus la mine de ne pas bien répondre à mes
sentimens, que je ne l'ai d'en conter à quelqu'au-
tre, comme vous le reprochez malicieusement.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 251
RÉPONSE DE SAPHO AU MAGE DE SIDON'.
A Paris, le 20 mars lôS'i.
Votre dernière lettre est si galante, que je ne
puis concevoir qu'elle ait été faite par un Mage de
montagne, et par un Mage solitaire. Sincèrement,
si tous ceux qui se mêlent d'écrire des billets
doux, et des billets galants, m' écri voient comme
vous en écrivez, il seroit assez difficile de ne sou-
haiter pas d'en recevoir tous les jours, pourvu
qu'il n'y fallût pas répondre. Car, à vous dire la
vérité, c'est une assez grande mortification, que
de ne pouvoir vous rendre que des narcisses et
des fleurs de prairie, pour du jasmin et de la fleur
d'orange. J'ai , sans doute, le cœur plus tendre
que vous, mais je ne sais pourtant pas si bien
l'art de dire des douceurs. Je ne sais si c'est que
j'en ai autrefois plus écouté que je n'en ai dit, et
que vous en avez plus dit que vous n'en avez
écouté ; mais je sais bien que vous savez mieux
que moi comment il faut mêler le style galant au
passionné, et comment il faut donner des louan-
ges qui sentent encore plus la tendresse que l'es-
time. Ne vous prenez donc pas à mon cœur, si ma
lettre n'est pas assez douce; contentez-vous d'en
accuser mon esprit, et croyez, s'il vous plaît.
Que si je voulois un amant,
Il auroit, comme vous, l'esprit doux et charmant,
1. M" Conrart, in-f°, t. V, p. 53, bk.
252 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Il seroit, comme vous, un galant agréable,
Et mon cœur, comme à vous, lui soroit favorable.
Après cela, Monsieur, il faut vous parler un peu
plus sérieusement^ et vous dire des nouvelles de
notre très cher et très illustre malade, de qui la
santé commence de revenir, et est pourtant encore
très foible; mais j'espère que ce même soleil qui
nous va bientôt donner des roses, lui redonnera
de la force. Cependant, j'ai à vous dire que la der-
nière lettre que vous m'avez écrite a été son pre-
mier plaisir, car je ne lui fais pas de secret de no-
tre galanterie, et ce seroit en effet grand dommage
de la cacher à un tel confident que lui.
REPONSE DE SAPHO AU MAGE DE SIDON'.
A Paris, le 19 juin 165^1.
Lorsque je reçus votre dernière lettre, nous
avions ici le plus beau temps du monde ; mais à
peine eus-je achevé de lire la description que vous
me faites de la désolation de votre pays, qu'un ef-
froyable coup de tonnerre, suivi d'une pluie ter-
rible, et d'une £ïrêle de c;rosseur extraordinaire,
changea toute la face du ciel qui, depuis cela,
ne nous a point paru avec sa beauté ordinaire. En
vérité, il ne s'en faut guère que je ne croie que
vous n'êtes pas seulement Mage, mais Magicien,
et que c'est vous qui, par quelque enchantement ,
1. Mss Conrart. inf", t. V, p. 72.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 253
nous avez ôté tous nos beaux jours. Cependant^ si
toutes nos belles vous soupçonnoient de ce crime,
vous seriez bien embarrassé à vous sauver de leur
fureur. Car, enfin, elles ne peuvent presque aller
au Cours, et celles qui s'obstinent à y vouloir al-
ler, malgré le mauvais temps, y sont toutes défri-
sées, et n'y paroissent point belles. En mon par-
ticulier, comme je ne prends pas grand intérêt à
cette promenade, je me consolerois aisément si le
vent ne faisoit autre mal que de défriser des ga-
lans et de décoiffer des coquettes. Mais ce qu'il y a
de pis, c'est que les blés sont déposés, si ce dé-
sordre de saison continue. Je veux pourtant espé-
rer que ce malheur n'arrivera pas
On dit qu'il est difficile qu'il y ait de l'amour
sans jalousie et de la jalousie sans amour. J'ai
même bien de la peine quelquefois à n'en point
avoir en amitié, et c'est ce qui me fait craindre que
la vôtre ne soit un peu tiède^ car vous n'êtes non
plus inquiété de ce que font vos amies, que si vous n'y
aviez nul intérêt. Il n'en est pas de même de moi,
puisque je suis quelquefois jalouse de vos oran-
gers, que je crois que vous aimez plus que vous ne
m'aimez. Mais je ne songe pas, en parlant ainsi
que je viens de dire, qu'il n'y a point de jalousie
sans amour; pour ôter donc le scrupule, il faut y
ajouter ces paroles : ou sans amitié; car, par ce
moyen, je suis à couvert de toute mauvaise expli-
cation. Je voudrois bien vous en dire davantage,
mais je n'ai plus de papier. Devinez le reste si
254 CORRESPONDANCE CHOISIE.
VOUS VOUS dire
autre chose_, sinon, que je suis pour vous tout'
A MADAME LA COMTESSE DE MAURE*.
Octobre 1665.
Foi de demoiselle, votre lettre est une des plus
agréables lettres du monde. Mais, Madame, n'ad-
mirez-vous point qu'à l'exemple de M. de Bouillon
qui disoit : Foi de prince, je n'ai pu m'empêcher
de jurer, pour me donner un titre de noblesse,
comme il le faisoit pour s'en donner un de princi-
pauté? Je sens même que j'ai quelque envie de
dire que mon serment est peut-être mieux fondé
que le sien. Mais, quoiqu'il en soit , l'histoire de
votre lettre est une plaisante histoire, et la ma-
nière dont vous l'avez écrite est si ingénieuse, et
fait si bien voir tous les personnages de cette
aventure, que qui verroit un Tableau du Monde,
de votre main, verroit une chose merveilleuse. Au
reste, Madame, ceux qui s'imaginent qu'il faut du
'' 1. Le commencement de la ligne est coupé, et la dernière
ligne entièrement.
2. M" Conrart, m-P, t. V, p. 905.
La comtesse de Maure avait écrit à M™*" de Longueville deux
lettres du 9 juin et du.... septembre 1655, où elle se moquait
des prétentions de Mesdames de Bouillon, à propos d'une
aventure dans laquelle fissuraient les comtesses de Maure et de
Saint-Géran, le père gardien d'un couvent de Bourbon, etc.
(Voy. sur toute cette histoire. Cousin, Madame deSablé, 1869,
p. 299 et suiv.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 255
marbre et du jaspe pour faire un très-beau palais,
n'y entendent rien. Du moins, êtes-vous bien plus
adroite qu'eux, puisqu'avec un enchaînement de
toutes les folies que la vanité peut faire dire et
penser, vous faites une des plus belles lettres que
je vis jamais. Sincèrement, Madame, je crois la
chose comme je la dis, et la flatterie n'y ajoute
rien. Je vous en dirois davantage; mais j'ai l'ima-
gination si remplie de cette princesse qui se bai-
gne, de celle qui se couche, de cette dame qui s'as-
sied et se relève, et de ce capucin qui se fourre
là, comme diable à miracle, que je ne puis même
penser sérieusement à ce que je vous écris. Il
paroît bien. Madame, que cela est ainsi, car je
vous écris les plus terribles mots du monde; et
quand j'aurois été à la cour de la reine de Suède,
je ne dirois guère pis. iMais, pour finir plus sage-
ment, je vous en demande pardon, et je vous pro-
teste avec vérité que je suis absolument à vous.
A UNE PERSONNE INCONNUE, QUI LUI AVOIT ENVOYE
UN PRÉSENT. '
Mai 1656.
J'avoue ingénument que je ne puis deviner qui
vous êtes, et que je ne sais pas même si je vous
dois nommer Monsieur, Madame ou Mademoi-
1. M'» Conrart, in-F, t. IX, p. 905.
Celte lettre a été insérée par Amelot de la Houssaye dans
ses Mémoires historiques, etc., 1737, t. II, p. 364. Voy. la Notice^
p. 101.
256 CORRESPONDANCE CHOISIE.
selle; mais qui que vous soyez, je dois vous
louer et vous remercier, et je dois pourtant me
plaindre de vous. En effet, vous avez une cruauté
étrange de vous cachera une personne qui, malgré
toute sa mauvaise fortune, voudroit avoir plus
donné qu'elle n'a reçu de vous, pour savoir votre
nom; car je ne sache rien de plus cruel, que
d'être obligée, sans savoir à qui on a de l'obliga-
tion. Mais je ne sache aussi rien de plus digne de
louange, que d'avoir de la libéralité sans ostenta-
tion, et sans intérêt, puisqu'à mon avis , il n'y a
guère de vertu qui soit plus souvent suspecte de
vanité ou d'artifice que celle-là. Vous donnez, sans
doute, de la plus généreuse manière du monde,
car vous donnez à une personne qui, non-seule-
ment ne vous a rien demandé, mais qui même
n'aime point qu'on lui donne ; à une personne
qui ne vous connoit point, et qui ne pourroit ,
quand elle vous connoîtroit , vous rendre autre
chose que des remercîments. Mais à ne mentir
pas, je ne sais comment en faire à une personne
inconnue. Montrez-vous donc, s'il vous plaît,
puisque je ne puis parler à propos, si je ne sais à
qui je parle.
Au reste, il faut que je vous confesse qu'il y a
des moments oi^i je meurs de peur que vous ne
me connoissiez guère mieux que je vous connois;
car il semble que vous vouliez m'obliger à por-
ter une couleur où je croyois avoir renoncé pour
toute ma vie, et que je ne croyois plus pouvoir
porter avec bienséance, si ce n'étoit en œillets,
CORRESPONDANCE CHOISIE. 257
en roses^ ou en anémones, m'étant résolue à ne
mettre plus que du bleu, du gris de lin, de l'Isa-
belle et du blanc. De grâce, pensez bien sérieuse-
ment si vous ne me prenez point pour une autre,
et si \otre présent est bien adressé; mais, sur tou-
tes choses, ne vous opiniâtrez point à vous cacher
à moi, si vous ne me voulez forcer d'aller au de-
vin. Je crains bien, pourtant, que la science de
cette sorte de gens ne se trouve courte en cette
occasion; car, après tout, ils n'ont jamais rien vu
de semblable. On les a souvent consultés pour dé-
couvrir ceux qui se cachent en dérobant, mais ja-
mais ceux qui se cachent en donnant; et le plus
expert de tous les devins, et la plus vieille devi-
neresse s'étonneroient d'une telle nouveauté. Ne
me contraignez donc pas d'en venir là, et donnez-
moi lieu de vous j'ai pensé dire de vous em-
brasser; mais comme je viens de me souvenir de
ce que j'ai dit au commencement de ce billet, et
que je ne sais si je vous dois nommer Monsieur ou
Madame, je n'ose en user si librement.
Contentez-vous donc que je vous assure que je
n'ai jamais rien souhaité avec plus d'ardeur, que
d'avoir l'honneur de vous connoître, et de vous
pouvoir rendre grâces de votre galante libéralité.
Ce n'est pas qu'il n'y ait quelque espèce de com-
modité à pouvoir être ingrate innocemment; mais
au hasard de rougir en vous voyant, je voudrois
pourtant bien vous voir afin de vous pouvoir dire
tout ce que je pense de vous. Peut-être avez-vous
passé cent fois dans mon imagination, depuis que
17
258 CORRESPONDANCE CHOISIE.
j'ai reçu votre présent, et peut-être y êtes-vous en-
core tel ou telle que vous êtes. Je confesse néan-
moins que vous avez cent fois changé de forme, et
que vous m'avez paru tantôt belle, tantôt beau; tan-
tôt galant, tantôt galante; tantôt douce et spiri-
tuelle; tantôt généreux et brave; tantôt avec une
épée, tantôt avec un éventail ; tantôt avec une sou-
tane, tantôt avec un cordon bleu ; tantôt avec une
belle et magnifique jupe, et tantôt avec un bré-
viaire; et Voiture ne voyoit pas sa belle inconnue
avec tant de beautés différentes que je vous ai vu ou
vue en habillements différens. Faites donc cesser
toutes ces illusions qui m'importunent; vous le
pouvez par une seule parole, puisque vous n'avez
qu'à me dire votre nom, et vous m'obligerez beau-
coup plus sensiblement que vous ne m'avez obli-
gée en me faisant un magnifique présent.
PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDERY ' .
A Paris, ce lundi 9""^ d'octobre 1656.
Accablé de soucis sans nombre,
J'allois mélancolique et sombre,
1. M^s de Conrart, in-f», t. V, pp. 135-138.
En reproduisant les trois lettres qui suivent dans la Société
française au XV!!"^" siècle, M. Cousin les a fait précéder du
préambule suivant :
a M^''^ de Scudéiy ayant été passer une partie de l'autûmne
«t à la maison de caznpagne de Conrart, à Athis, en 1656, Pel-
« lisson y était venu en visite ; mais il y était resté fort peu de
CORRESPONDANCE CHOISIE. 259
Comme font ceux qui sont partis
De l'aimable Carisatis.
Et j'étois déjà dans Mons', sans avoir trouvé, ou
du moins sans avoir vu personne sur mon che-
min, tant j'étois renfermé en moi-même, lorsque
j ^aperçus la claire rivière de Seine qui, étalant
toutes ses beautés, m'appeloit de loin et me di-
soit : Si vous allez à Paris, j'y vais aussi, et
pourvu que vous me vouliez suivre, je vous mè-
nerai par un des plus agréables chemins qu'on
puisse voir.
J'eusse été d'humeur bien cruelle
Si je n'eusse fait pour elle
Ce que j'avois fait l'autre jour
Pour un procureur de la cour.
C'est pourquoi, sans me faire prier davantage ,
« temps, et, à son retour à Paris, il s'était empressé d'écrire
« à Mlle de Scudéry pour lui exprimer les regrets qu'il éprou-
« vait de n'être pas auprès d'elle, et les pensées qui l'avaient
a accompagné sur la route d'Athis à Paris, en côtoyant les
« bords de la Seine. Le ton de celte lettre est moitié sérieux,
« moitié badin. La réponse de M"" de Scudéry est du même
« style, ainsi que la réplique de Pellisson. M^''^ de Scudéry
« s'appelle toujours Sapho et Pellisson s'appelle déjà Her-
« minius. On touche à la fin de 1656 : la douce liaison est
« encore dans sa fleur et dans tout son agrément. Nous met -
« tons au jour ces billets, qui n'ont rien de fort remarquable,
a pour donner une idée de la façon dont W^ de Scudéry et
« Pellisson étaient ensemble ; on y sent une tendresse sin~
« cère, mais le bel esprit domine. »
Les notes de M. Cousin sur ces trois lettres seront distin-
guées par les initiales : V. G.
1. Mons était un hameau dépendant d'Athis. Une station du
chemin de fer de Paris à Orléans porte aujourd'hui le nom de
Athis-Mons.
260 CORRESPONDANCE CHOISIE.
je descendis par le coteau d'Ablon^ et allai la join-
dre avec dessein de ne la quitter qu'aux portes de
Paris. Je n'eus pas sujet de m'en repentir : car, en-
core que j^eusse souvent ouï parler de ses caprices
et de ses boutades, je la trouvai tout le long du
jour la plus égale du monde; soit que nous passas-
sions parmi de vertes prairies, ou parmi des sa-
blons stériles, que son lit fût étroit ou large, que
le soleil se cachât ou se montrât, elle me parut
toujours riante, et jamais je ne vis la moindre ride
ni le moindre trouble sur son front. J'attribue sa
bonne humeur à l'entretien que nous eûmes en-
semble, car nous ne parlâmes jamais que de vous.
Elle me demanda d'abord, suivant la coutume des
voyageurs qui se rencontrent, d'où je venois et ce
quej'allois faire à Paris. Je lui dis que je venois
d'être heureux et que j'allois être malheureux,
parce que j'avois quitté l'incomparable Sapho, le
généreux Gléodamas, la sage Ibérise, l'aimable Agé-
lasteetle galant ]^Iérigùne^ Est-il possible, me dit-
elle, qu'on me doive toujours parler de cette Sapho
et de ce Gléodamas. Il n'y a point de corbillart^ qui
ne me rompe la tête de leur vertu et de leur mé-
1 . Gléodamas et sa femme Ibérise sont deux personnages
de ]3i Clélie, qui représentent M. et M'"'^ Conrart. Agélaste est
Mlle Boquet ; nous ne savons qui est Mérigène. 11 paraît que
c'était un homme du monde qui n'osait se risquer à faire le bel
esprit. Cependant, encouragé parM'i^ de Scudéry, il lui écrivit
lorsqu'elle quitta Athis pour retourner à Paris, quelques bil-
lets galants que Conrart nous a conservés avec les réponses
de M"« de Scudéry, tome XI, in-folio, page 339 (V. C).
2. On appelait alors corbillart le coche d'eau qui menait à
Corbeil et qui passait devant Athis. (V. C).
CORRESPONDANCE CHOISIE. 261
rite; et depuis ma source jusqu'à la mer, je ne
trouve point de rivage oii l'on ne m'en demande
des nouvelles. On remarquoit autrefois qu'un de
mes coches nepouvoit être sans quelque religieux;
mais je n'en vois point à cette heure où il n'y ait
quelqu'un de leurs tendres amis, ou pour le moins
de leurs admirateurs. Ces gens-là, puisqu'ils ai-
ment tant de gens, ne doivent aimer personne. Si
je croyois ce que vous dites, luirépondis-je,je me
jetterois la tête la première dans votre sein. Mais
il est vrai que Cléodamas ni Saplio n'aiment pas
tous ceux dont ils sont aimés. Il n'est pas donné
à tout le monde d'en venir là, et vous voyez par
mon exemple qu'il y faut plus de honheur que de
mérite.
Après cela, elle me demanda comment vous
vous divertissiez à Carisatis, et je lui fis grand
plaisir quand je lui dis qu'elle faisoit une grande
partie de votre divertissement, et que vous vous
amusiez la moitié du jour à la regarder. Elle se
radoucit fort alors et me dit que vous sachant en
son voisinage par le rapport de la petite rivière
d'Orge, comme c'est fort la mode de vous visiter
et de faire amitié avec vous, elle avoit été tentée
plusieurs fois de s'élever jusque sur votre monta-
gne, mais à la 'vérité qu'il y avoit un peu haut
pour elle, et qu'elle n'avoit pu faire autre chose
que de vous envoyer quelques brouillards qui
peut-être vous avoient été importuns. Cela pour-
roit bien être, lui dis-je; mais, croyez-moi, on
vous quitte de ce compliment. Il vaut mieux que
262 CORRESPONDANCE CHOISIE.
l'on vous voie de plus loin, et la divine Saplio
s'abaissera plutôt jusqu'à descendre sur vos rives.
Je sais même qu'elle l'auroit déjà fait;, mais sa
chère Agélaste n'aime pas à remonter par cette
côte si roide, et trouve aussi bien que vous que
c'est un peu haut pour elle.
Avec ces discours et plusieurs autres dont je
vous rendrai compte à notre première vue, nous
arrivâmes à la porte Saint-Bernard, où nous de-
vions nous séparer. La Seine me demanda alors
si je m'étois ennuyé avec elle, et comme je Feus
assurée que non : Quand vous fetournerez, me
dit-elle, trouver la bonne compagnie que vous
avez laissée, ne viendrez- vous pas le long de mon
rivage? Pour retourner, lui dis-je avec ma sin-
cérité accoutumée, c'est une autre affaire ; car,
pour ne vous en point mentir, votre chemin
est le plus long, et j'ai un peu plus d'impatience
quand je vais à Carisatis que quand j'en re-
viens. La pauvre rivière comprit bien alors que
si je l'avois suivie, c'étoit moins pour être avec
elle que pour m'éloigner lentement de vous. Elle
me quitta donc de dépit sans dire un seul mot
davantage, et s'alla cacher toute honteuse sous
le pont prochain. Pour moi, je me résolus de
laisser passer l'eau sous le pont, et de venir
vous écrire mon aventure. Si je ne l'ai pas écrite
avec assez d'esprit, c'est que je garde tout ce que
j'en ai pour écrire une lettre à Gicéron'. Ce Cicé-
1. Ce Cicéron n'est autre que M." de Doneville. Pellisson
CORRESPONDANCE CHOISIE. 26S
ron est un homme fâcheux^ qui n'entend point
millerie; pour peu que vous vous relâchiez avec
lai, il se plaint que vous le négligez, que vous
écriviez bien mieux autrefois au commencement
de votre connoissance, quand vous aspiriez à être
de ses amis; et comme c'est un consul romain et
le père de l'éloquence^ il faut tâcher, s'il se peut,
de le contenter. Laissez-le-moi traiter avec la cé-
rémonie qu'il demande, et souvenez-vous qu'on
fait festin aux étrangers, et qu'on ne donne à ses
intimes amis que son ordinaire. Les belles pa-
roles seront pour lui, et les sentiments tendres,
respectueux et constants, pour vous et pour toute
votre aimable compagnie.
RÉPONSE DE SAPHO A HERMINlUS (pELLISSON).
De Carisatis, le 10 octobre 1656.
Quand je vous fis la guerre de la négligence de
vos billets, je ne pensois pas que vous en dussiez
être sitôt corrigé. Cependant, il le faut avouer, ce
que vous m'avez envoyé est si galant et si bien
écrit, qu'on ne sait oi^i prendre de l'esprit pour
vous répondre. Ce n'est pas, comme vous savez ,
l'appelle ainsi, soit parce que dans leur correspondance, dont
on voit quelques échantillons dans les manuscrits de Gonrart,
il est souvent question entre eux de Cicéron, que Doneville
lisait beaucoup, soit parce que Pellisson comparait en badinant
le magistrat de Toulouse au consul romain. (V. G.)
264 CORRESPONDANCE CHOISIE.
qu'il n'y en ait lionnetement dans la lete de Cleo-
damas, mais il ne m'en veut ni donner ni prêter.
Pour l'aimable Mérigène', il n'y a pas encore as-
sez longtemps que je le connois pour oser lui en
emprunter ; et pour Agélaste, elle dit qu'elle a af-
faire de tout ce qu'elle en a pour vous écrire, de
sorte que je me trouve en un fort grand embarras.
Si je savois qui vous a appris à parler à la Seine
qui vous a si bien entretenu, je pourrois me ser-
vir du môme maître, pour apprendre à vous
écrire ; car enfin on ne croiroit pas, à l'entendre,
qu'elle vînt de Bourgogne, tant elle parle galam-
ment et juste. Je voudrois bien savoir si toutes les
autres rivières ont autant d'esprit que celle-là. Ce
qui m'étonne, c'est que quand vous l'avez entre-
tenue, elle n'avoit pas encore été à Paris. Elle
n'a pourtant rien d'une provinciale, et je suis
bien plus normande qu'elle n'est bourguignonne.
Une autre fois, quand vous partirez de Carisatis ,
on ne vous plaindra plus tant, puisque vous vous
en allez en si bonne compagnie.
J'ai pourtant à vous dire que la Seine, malgré
vos avis, n'a pas laissé de nous envoyer ce matin
un grand brouillard, mais il s'en est allé si vite
qu'il ne nous a guère incommodés; c'est pour-
quoi ne lui en faites pas de reproches, au con-
traire, remerciez-la bien civilement, de la bonté
qu'elle a de passer tous les jours devant mes fe-
1. Mérigène ne représente donc pas un des habitués du
Samedi. (V. C.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 265
nêtres^ elle, dis-je, qui seroit souhaitée en tant
de beaux lieux, si on pensoit qu'elle y voulût
aller. Priez-la aussi, je vous en conjure, s'il ar-
rive qu'elle entende encore parler de moi dans
les coches et dans les corbillarts, comme si j'é-
tois un bel esprit,
De faire entendre en son murmure,
Que bel esprit est une injure,
Et que j'aimerois mieux être carpe ou merlan,
Que d'être bel esprit seulement pour un an.
Tout de bon, c'est le plus fâcheux métier du
monde ; et si la Seine savoit combien c'est une
chose importune, elle ne s'amuseroit pas tant à
gazouiller, de peur de devenir elle-même un bel
esprit.
RÉPLIQUE D'HERMINIUS A SAPHO.
De Paris, le 13 octobre 1656.
Bel esprit, ou carpe, ou merlan,
Ou bien Raphaël de village',
Vous êtes cause que j'enrage.
Je ne saurois qu'avec ahan
Répondre à votre bel ouvrage.
Et remplir de vers cette page,
Quand vous me donneriez un an
Et davantage, etc.
1. Cela répond à la fin d'un madrigal que M^^<' de Scudéry
avait adressé à Pellisson sous le nom de W^^ Boquet, avec un
mauvais portrait de celle-ci :
Ce travail n'est pourtant pas laid
• Pour un Raphaël de village. (V. C.)
266 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Tout de bon^ encore qu'il n'y ait rien de plus
galant que votre lettre et que vos vers^ en l'hu-
meur où je suis, il me semble qu'il n'y auroit
rien de moins obligeant qu'une réponse fort galante,
quand je pourrois vous la faire. Les dames que je
vis hier vouloient que je ne vous en fisse point
du tout, pour vous punir de ce que vous vous ou-
bliez à Athis, ou plutôt de ce que vous oubliez
tout le monde. Je n'ai pas cru que mon devoir me
permît d'en user ainsi, mais je ne crois pas aussi
qu'il m'ordonne de me réjouir avec vous de ce
que vous dînerez dimanche àSavigny, et que vous
n'êtes pas encore bien résolue de revenir le lende-
main. Tout ce que je puis, c'est de souffrir mon
mal en patience, et de vous écrire, comme un bon
homme sans esprit et saris façon, ce que j'aurai à
vous mander, en faisant autant de ratures que de
lignes. Ne pensez pas que ces ratures soient afYec-
tées, elles sont les plus naturelles du monde, et
vous verrez bien par là que je ne suis pas trop en
état de vous divertir.
J'écrivis hier soir à M. Conrart, et je prétendois
ce matin faire des merveilles pour vous et pour
Agélaste : mais en bonne foi il m'a été impossible.
J'ai voulu fouiller dans mon magasin de fadai-
ses, la serrure étoit tellement mêlée que je n'ai
jamais su l'ouvrir. Si vous voulez des billets ga-
lants, je vous en envoie deux que M. Isarn m'écrit
de Bordeaux ; mais il est auprès d'une nouvelle
maîtresse qu'il aime fort, comme vous verrez : ce
remède est excellent pour avoir de l'esprit. Le
CORRESPONDANCE CHOISIE. 267
malheur est qu'il est quelquefois pire que le mal
môme, et je ne crois pas que vous voulussiez me
conseiller d'y avoir recours, vous qui avez banni
l'amour de tout votre royaume de Tendre. Par-
donnez-moi si je vous écris si bizarrement. Je
suis le plus sot du monde, mais je ne vous en
aime pas moins.
M. DE BOUILLON A MADEMOISELLE DE SCUDERY'.
21 mai 1657.
. H Jusques ici je m'étois renfermé dans
mon métier de faire des chansons^, et, parmi nos
beautés champêtres, j'étois renommé pour n'y
être pas tout à fait malhabile. Mais il a fallu que
mon ambition m'ait porté non-seulement à faire
le portrait d'Amaryllis (M""" de Valencay)^, mais
1. De Bouillon, mort en 1652, est surtout connu par VHistoire
de Joconde qu'il versifia d'après l'Arioste en même temps que
La Fontaine, et qui donna lieu à une Dissertation de Boileau.
Ses Œuvres ont été imprimées : Paris, de Sercy, 1663, in- 12.
Mais il existe de lui une Correspondance manuscrite sur la-
quelle M. Faye a donné une Notice dans les Mémoires des An-
iiq^mires de /'Owc'-t, année 1843, p. 119. Cette Correspondance
comprend 125 lettres adressées à Scarron, Chapelain, Desbar-
reaux et à M'i« de Scudéry que l'auteur connut en 1657. Nous
lui empruntons les deux fragments qui suivent.
2. Dans une de ses lettres inédites, il s'intitule le Grand
chansonnier de France. «M. de Boisrobert, dit-il, qui avoit cette
cliarge avant moi, m'en a fait bon marché. Dieu veuille qu'elle
me vaille une abbaye comme à lui, car il me semble qu'une
abbaye me siéroit aussi bien qu'à un autre. »
3. Œuvres de Bouillon, p. 116.
268 CORRESPONDANCE CHOISIE.
encore à me donner l'honneur de vous écrire.
Vous me trouverez sans doute, JMademoi selle, bien
téméraire d'avoir fait l'un et l'autre; mais je crois
surtout que, pour entreprendre de vous faire une
lettre, il falloit ne voir le péril que de cinquante
lieues. Si j'avois été plus près, j'aurois été moins
hardi, j'aurois imité ces faux braves qui ne sont
jamais vaillants que hors l'occasion. » . . . .
MADEMOISELLE DE SCUDERY A M. DE BOUILLON.
« Lorsque je reçus les beaux vers que vous
m'avez fait l'honneur de m'envoyer, je songeois
plus à la mort qu'à me divertir J'eusse été bien
aise de me trouver en état d'oser vous rendre
grâce comme vous le méritez; mais mon mal
m'ayant laissé une certaine langueur d'esprit qui
ne se dissipera de sitôt, j'ai cru qu'il valoit mieux
vous remercier moins bien que vous remercier
trop tard. »
MADEMOISELLE DE SCUDERY A M. DE RAINCY*.
D'Athis, le 28 septembre 1657.
Que vous connoissez bien cette douce folie,
Qui ne peut se jDasser de la mélancolie,
Vous qui ne pensez pas que les Ris et les Jeux,
1. M" Conrart, in-f", 1. IX, p. 901,
M. de Raincy était fils du financier Bordier qui, ayant bâti
le château du Raincy, obtint pour son fils cadet le titre de ce
CORRESPONDANCE CHOISIE. 269
Soient les plus grands plaisirs de l'Empire amoureux.
Les vulgaires amants ne demandent qu'à rire,
Et ne connoissent pas cet aimable martyre
Qui mêle les chagrins avecque les désirs ,
Qui confond les tourments avecque les plaisirs,
Qui de mille douleurs et de mille supplices,
Fait naître, en un moment, mille et mille délices.
Ils cherchent vainement ce qu'ils ne trouvent pas.
Car l'amour enjoué n'a que de faux appas.
Vous voyez bien, Monsieiir_, que je suis de l'avis
de vos admirables vers ; tout de bon^ j'en ai l'es-
prit tout à fait touché ; Théodamas les admire
aussi bien que moi; Agélaste en a le cœur tout
ému, et votre ange brun les a trouvés les plus
beaux du monde. Je ne sais même s'il ne s'est
point repenti de son enjouement, et s'il n'a point
souhaité que sa belle humeur ne lui eût pas fait
perdre sa conquête. Quoi qu'il en soit, votre ma-
drigal a été trouvé fort galant, et les vers de la fin
de votre billet, merveilleux; de sorte qu'il faut
avoir perdu la raison pour oser rimer en vous ré-
pondant. Mais, comme vous le savez, la rime est
quelquefois une maladie qu'on ne guérit pas
comme on veut; je n'y suis pourtant pas sujette,
dont je suis bien aise. Cependant, je vous avoue-
beau domaine. Celui-ci vivait dans la société des jeunes sei-
gneurs et de quelques femmes aimables, telles que M"e de
Scudéry, M™';^ de Sévigné, de La Fayette , Scarron , etc. Il
composait des vers de société, et est surtout connu par un ma-
drigal dont Ménage feignit d'avoir trouvé l'original dans le
Tasse, petite mystification qui trompa alors beaucoup de
monde, mais dont se délièrent M™^ de Sévigné et surtout
M"^ de Scudéry,
270 CORRESPONDANCE CHOISIE.
rai que malgré que j'en aie^ il faut qu'un petit
madrigal sorte de ma tête , car je sens qu'il y
fourmille, comme les madrigaux fourmilloient
dans celle de M. Pellisson le jour qu'il en fit tant
iivec Sarasin. Voyez donc ce que je dis de votre
ange brun, sous le nom de Glimène :
Climène est aimable, elle est Lelle,
On ne peut lui rien désirer ,
Si ce n'est qu'un amant fidèle,
Soupirant longtemps auprès d'elle,
Lui puisse apprendre à soupirer.
Tout de bon, Monsieur, ne vous repentez-vous
point dem'avoir écrit? Vous auriez pourtant grand
tort : car la reconnoissance que j'en ai vaut
mieux que la réponse que je vous fais. Mais,
après vous avoir parlé d'un ange brun, qui n'est
assurément pas du dernier ordre, il faut que je
vous parle d'un ange blond, qui dînera céans au-
jourd'hui, car les anges dont nous parlons ne sont
pas si spiritualisés qu'ils puissent conserver leur
beauté sans manger. L'ange brun y viendra passer
l'après-dinée; je vous laisse à penser combien
vous serez désiré, et si les galants qui s'y trouve-
ront ne seroient pas bien aise que ce fût encore
la mode de dire : Comme fou voit le fer entre deux
calamités^. Mais comme nous ne sommes plus
aux siècles des comparaisons, et que celle-là est
trop usée, il faudra que les galants s'en passent.
1. Deux aimants*
CORRESPONDANCE CHOISIE. 271
Ces galants, Monsieur^ seront l'ingénieux Térame^,
et le sage Mérigène; je n'y mets pas Théodamas,
parce qu'il est le juge de la galanterie. Sérieuse-
ment^ Monsieur, vous ne sauriez croire combien
je vous suis obligée dem'avoir écrit. Pour vous en
récompenser, recevez mille douceurs non-seule-
ment des anges blonds et des anges bruns, mais
de ïhéodamas, de Mérigène, d'Agélaste et de moi,
qui suis assurément pour vous tout ce que vous
pouvez désirer que je sois.
Il n'y a que l'ange brun, Théodamas, Agélaste
et moi qui ayons vu votre billet, quoiqu'il mérite
d'être vu de tous ceux qui ont de l'esprit; mais
j'ai fait vœu d'être toujours exacte. De grâce, as-
surez M. de Montrésor de la vénération que j'ai
pour sa vertu.
SAPHÛ AU xMAGE DE SIDON,
. De Paris, le 21 octobre 1658 ^
Votre cœur n'a point de tendresse,
Si vous étiez jaloux vous seriez envieux;
Quand on aime bien sa maîtresse,
On ne veut point qu'on lui parle des yeux.
11 VOUS est aisé de juger. Monsieur le Mage, que
M"^ Sapho a vu votre apostille en vers, dans une
de vos lettres à Théodamas, et qu'elle a fort bien
1 . Térame, dans le V^ volume de Clélie, est un galant de
profession, raisonnant sur Tamour à perte de vue.
2. W^ Coiirart, in-f", t. IX, p. 863.
272 CORRESPONDANCE CHOISIE.
connu que votre jalousie n'est qu'un jeu de votre
esprit; car si elle étoit effective, vous n'eussiez
pas parlé comme cela. Allez, allez_, vendez vos co-
quilles à d'autres qu'à ceux qui viennent du Mont-
Saint-Micliel. On se connoît ici aussi bien en ja-
lousie qu'en lieu du monde, et l'on n'en prendra
jamais de fausse pour de véritable. Parlez donc
mieux une autre fois, si vous voulez être cru. Et
pour vous apprendre à parler comme il faut pour
persuader ceux à qui l'on parle, je vous assure,
Monsieur, qu'il m'ennuie fort d'être si longtemps
sans avoir de vos nouvelles ; que nous avons parlé
très-souvent de vous, Théodamas et moi; que
nous vous avons souhaité cent fois dans l'allée des
Soupirs, et que si vous ne m'aimez pas toujours
ardemment, vous êtes plus coupable que vous ne
pouvez vous l'imaginer. Au reste, j'ai prié M. Con-
rart de faire dire à M. Cavalier que j'ai la 4^ partie
de Clélie à vous envoyer, et je vous dis à vous-
même que je suis au désespoir de n'être point
votre sœur, pour aller du moins passer tous les
hivers avec vous, non pas pour m'aller chauffer à
vos tisons, mais à votre soleil. Cependant, comme
il n'y a pas apparence que cela puisse être, il se
faut contenter de vous dire de loin que je suis ab-
solument à vous.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 273
MADEMOISELLE DE SCUDERY A MADAME LA COMTESSE
DE MAURE*.
Juillet 1660.
J'ai lu, avec beaucoup de plaisir, Madame, le
livre que je vous renvoyé; il y a de l'esprit par-
tout, et je ne sais quel air de qualité, qui marque
la main d'oii il vient. Il y a même une ingénieuse
raillerie en beaucoup d'endroits, qui ne s'apprend
point dans les livres; et si mon nom n'étoit point
placé aussi avantageusement qu'il est dans cet
agréable ouvrage, je n'aurois eu que de Tadmi-
ration, et du plaisir, en le lisant. Mais, malgré
moi, il a fallu avoir de la confusion de savoir
que je ne mérite pas les louanges que l'on me
donne, et que tout ce que j'ai écrit en ma vie ne
mérite, non plus que moi, la gloire d'être louée
par une si grande, et si illustre princesse. Voilà
tout ce que vous peut dire une personne qui vous
écrit avec beaucoup de précipitation, et qui est à
vous, avec tout le respect qu'elle vous doit.
1. M^s Conrart, in-f", t. XI, p. 79.
Anne Doni d'Attichy, comtesse de Maure, née en 1600,
mariée en 1637, morte en avril 1662. M"« de Scudéry Ta peinte
dans le Grand Cyrus sous le nom de la princesse d'Arménie,
et Mii« de Montpensier sous celui de la princesse de Misnie
dans la Princesse de Paphlagonie, qui est le livre dont il est
question dans cette lettre. M. A. de Barthélémy a publié la
Comtesse de Maure, sa vie et sa correspondance. Paris , Gay,
1863, in-12.
18
274 CORRESPONDANCE CHOISIE.
reponse de mademoiselle de scudery a un auteur qui
lui avait envoyé une pièce intitulée « le louis
d'Or*. »
(1660.)
Vous savez bien, Monsieur, que je suis accou-
tumée d'entendre parler des Lapins, des Fauvettes
et des Abricots. Mais après tout, je n'ai pas laissé
d'être surprise de la conversation que vous avez
eue avec votre Louis d'or, et je le trouve si bien
instruit des choses du monde, que j'en suis éton-
née.
Quand il seroit du temps des premiers jacobus,
Des nobles à la Rose, et des vieux carolus,
Il ne sauroit pas plus de choses.
Ovide a moins que lui fait de Métamorphoses.
Il fait aux plus galants d'agréables leçons,
Il raille, il fait des vers de toutes les façons;
Mais ce qu'il fait de plus étrange,
C'est qu'entre mes mains il se range.
Car ses frères ne m'aiment pas,
Ils n'ont aussi pour moi que de foibles appas,
Et par le mépris je m'en venge.
Mais pour ce Louis d'or que je reçois de vous,
De qui la gloire est immortelle
1. La Suze et Pellisson, Recueil de pièces galantes, 1741, in-I2,
t. I, p. 266.
Isarn (voy. la Notice, p. 68) avait adressé à M'i'- de Scudérjr
une pièce mêlée de vers et de prose, intitulée le Louis d'Or,
qui a été insérée dans un grand nombre de recueils, outre ce-
lui que nous venons de citer, et qui a donné lieu à beaucoup
d'imitations.
Voici l'indication de l'édition originale : La Pistole parlante,
ou la Métamorphose du Louis d'Or, dédiée à M^^^ de Scudéry.
Paris, Ch. de Sercy et Cl. Barbin, 1660, in-12 de 48 p.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 275
Qui ne craint plus ni touche, ni coupelle,
Il fait seul un trésor dont mon cœur est jaloux.
Voilà, Monsieur, tout ce qu'une malade vous
peut répondre. Mais je vous assure que ce n'est
pas tout ce qu'elle pense; et que si Sapho se por-
toit bien, elle vous loueroit de meilleure grâce, et
vous remercieroit avec plus d'esprit. Que sais-je
même si, passant des louanges de votre Louis d'or
à un sujet plus relevé, elle ne se sentiroit point
inspirée de vous parler
D'un Louis, dont la vie en merveilles féconde,
Est l'ouvrage du ciel et le bonheur du monde ;
Dont le bras triomphant, et les charmes vainqueurs
Domptent les nations, et captivent les cœurs :
D'un JVLE, dont les soins redonnent à la France
Les Jeux et les Plaisirs, la Paix et l'Abondance,
Qui va faire couler dans nos heureux climats
Ces larges fleuves d'or, la force des États ;
Et gémir de regret le Pactole et le Tage,
Que la Fable a flattés d'un pareil avantage;
D'un JVLE dont les soins ont nos désirs bornés :
Dont les sages conseils, justement couronnés,
Font voir à l'univers que la plus belle gloire
Est de cesser de vaincre au fort de la victoire.
Mais je m'aperçois que ce sujet là est trop re-
levé pour moi, et qu'il vaut beaucoup mieux ne
rien dire, que de n'en dire pas assez. Il n'en est
pas de même de vous. Monsieur. Au contraire, je
vous exhorte à faire quelque ouvrage plus grand
à la gloire de ceux que vous avez loués en huit
vers seulement; car il ne faut pas faire des por-
traits en petit d'un grand Héros^ comme on en
276 CORRESPONDxVNCE CHOISIE.
fait d'une maitresse, puisqu'on ne doit avoir les
uns que pour les cacher, et que les autres doivent
être vus de tout le monde.
z^-
A M. PELLISSON, CHEZ M. LE SURINTENDANT, A NANTES*.
Aux Pressoirs*, vendredi six heures du matin.
Septembre 1661.
Je pars dans un quart d'heure pour Paris. Je ne
pus m' embarquer hier parce qu'il fit un temps
effroyable, de sorte que je prends le carrosse de
M. de Miremont; il me le donne de fort bonne
grâce. Je laisse la petite Marianne et M. Pineau
avec la sienne {sic), et je suis si mal de ma tête
que j'en perds patience. Peut-être que quelques
remèdes me soulageront. Je vous en écrirai de-
main plus au long, et je ne vous écris aujourd'hui
que pour vous demander de vos nouvelles et pour
vous prier de m'envoyer un billet pour M. Con-
gnet, qui lui témoigne que vous affectionnez l'af-
faire de M. Pineau; cai% comme vous ne lui écri-
1. Les trois lettres suivantes sont tirées de la collection
Baluze, armoire v, paquet iv, n. 3, L. I, 2 vol. in-f°. Al-
térée par la vive émotion que lui causait l'arrestation de
Fouquet et de Pellisson.^ l'écriture de M'i» de Scudéry y est
encore plus difficile à déchiflrer qu'à l'ordinaire. Elles ont été
publiées d'abord par M. Marcou, puis plus correctement par
M. Chéruel, dans ses Mémoires sur Fouquet. Nous les avons
collationnées de nouveau sur les originaux, et nous ne som-
mes pas parvenus à en rétablir complètement les lacunes et
les ratures.
2. Voir la Notice, p. 71 et suiv.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 277
vîtes pas en lui envoyant les lettres dont il s'agit,
il ne s'est pas pressé de le faire. Je vous demande
pardon, mais je ne puis refuser cela à ceux qui
m'en prient.
Adieu, jusqu'à demain. Souvenez-vous de moi,
plaignez-moi et m'aimez toujours. Je ne puis vous
dire que cela aujourd'hui, mais j'en pense bien
davantage.
AU MEME.
Samedi au soir (septembre 1661).
J'arrivai hier fort tard ici après avoir laissé le
pauvre M. Jacquinot' et madame sa femme en
larmes. Sincèrement je leur suis bien obligée de
l'amitié qu'ils m'ont témoignée en partant. Je pré-
tendois vous écrire une longue lettre aujourd'hui,
mais quoique je n'aie fait savoir mon arrivée à
personne, j'ai été accablée de monde et le comte
Tott^ qui va arriver, sera cause que je ne vous
dirai pas tout ce que je voudrois. Ma santé est
toujours de môme. Deslis vient d'être reprise de
la fièvre pour la troisième fois. M™* de Caen^ vous
baise mille fois les mains; j\f^' Boquet et M'"" Du-
val en font autant. Je commence déjà, malgré les
caresses de mes amies et de mes amis, de regretter
les Pressoirs du temps que vous y veniez.
1. Propriétaire de la maison des Pressoirs.
2. Ambassadeur de Suède à Paris.
3. Marie-Éléonore de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité de
Caen, avant d'être abbesse de Malnoue.
278 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Au reste l'exil de M"'' de la Mothe fait grand
bruit ici, mais comme je sais qu'on vous a mandé
cette histoire ' je ne vous en dis rien. On dit que
M. le Surintendant doit laisser revenir le Roi et
aller de Bretagne à B ^ Je crois qu'il sera bien
qu'il y soit le moins qu'il pourra, afin d'ôter à ses
ennemis la liberté de dire qu'il ne s'arrête que pour
fortifier B... L'intérêt particulier que je prends
à ce qui le regarde, m'oblige de vous parler ainsi.
On dit fort ici dans le monde de Paris qu'il est
mieux que personne dans l'esprit du Roi. Fon-
tainebleau est si désert que l'herbe commence de
croître dans la cour de l'Ovale. M. Ménage a été
ici, qui vous baise mille fois les mains. Si je ne
craignois pas de vous fâcher, je vous dirois que
M""" V... m...* dit et fait de si étranges choses tous
les jours, que l'imagination ne peut aller jusque-
là, et tout le monde vous plaint d'avoir à essuyer
une manière d'agir si injuste et si déraisonnable.
Pour moi je soutire tout cela avec plaisir, puisque
c'est pour l'amour d une personne qui me tient
lieu de toutes choses. Je ne vous en dirois rien, si
la chose n'alloit à l'extrémité, et si je ne jugeois
pas qu'il est bon qu'en général vous sachiez son
injustice. Ne vous en fâchez pourtant pas, car cela
ne tombe ni sur vous ni sur moi. A votre retour,
je vous dirai un compliment que les dames de la
Rivière me firent ensuite de quelque chose que
1. Voy. ci-après p. 282, note 2.
2. Belle-Ile.
3. Votre mère. Voy. la Notice, p. 72.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 279
m. V. m. (Madame votre mère) avoit dit. Mais,
après tout, il faut laisser dire à cette personne ce
qu'il lui plaira et s'en mettre l'esprit en repos.
M"" Delorme' me ûiit des caresses inouïes et
M""* de Beringhen aussi. Je ne sais ce qu'elles
veulent de moi. En voilà plus que je ne pensois,
et si* ce n'est pas tout ce que je voudrois vous
dire. Souvenez-vous de moi, je vous en prie.
Mandez- moi quand vous reviendrez, et m'écrivez
un pauvre petit mot pour me consoler de votre
absence qui m'est la plus rude du monde.
AU MEME.
7 septembre 1661.
Voici la troisième fois que je vous écris sans
avoir entendu de vos nouvelles' depuis mon dé-
part des Pressoirs. Il me semble pourtant que
vous pouviez m'écrire un pauvre petit billet de
deux lignes seulement pour me tirer de i'mquié-
tude oi^i votre silence me met; car enfin il y a douze
jours que vous êtes parti. Je ne vous demande
point de longue lettre, je ne veux qu'un mot qui
me dise comment vous vous portez. Car, pour
peu que je sacbe que vous vivez, je présupposerai
1. Femme d'un commis du Surintendant (Chéruel).
2. Et pourtant: «J'ai la tète plus grosse que le poing, et
si elle n'est pas enflée, » dit M"'» Jourdain dans le Bourgeois
Gentilhomme.
3. Pellisson et Fouquet avaient été arrêtés à Nantes le
5 septembre.
280 CORRESPONDANCE CHOISIE.
que vous m'aimez toujours, et qu'il vous souvient
de moi autant que je me souviens de vous. J'au-
rois quatre mille choses à vous dire de différentes
manières, mais il faut les garder pour votre re-
tour.
M. de Méringat* qui est à Paris, vous baise les
mains. M. de la Mothe-le-Vayer en fait autant et
m'a chargée de vous donner un petit livre de sa
façon que je vous garde. M. Nublé m'a promis la
harangue que fit M. le premier président de la
chambre des comptes^, lorsque Monsieur' fut por«
ter des édits à sa compagnie. Ce discours est fort
hardi, on le loue fort à Paris, et Ton en fait grand
bruit partout. Si je l'ai devant que de fermer mon
paquet je vous l'envoyerai.
On dit toujours que M. le S...* va droit à être
premier ministre, et ceux même qui le craignent
commencent à dire que cela pourroit bien être. On
travaille à l'accommodement de M"" de la Mothe.
JM'"*^ la comtesse de la Suze^ a enfin été démariée,
1. On trouve dans les papiers de Conrart à la bibliothèque
de l'Arsenal (tome XI, in-folio, p. 187), un portrait de M. Mé-
ringat ou Mérignat, écrit par lui-même (Chéruel).
2. M. de Nicolaï (id.).
3. Philippe de France, frère de Louis XIV (id.).
k. Le Surintendant (id.).
5. Henriette deColigny, fille du maréchal de ce nom, et
petite-fille de l'amiral, avait épousé en 1643 Thomas Ilamil-
ton, comte dTIadington, noble Écossais. Devenue veuve peu
après son mariage, elle épousa en secondes noces le comte de
la Suze, qui était comme elle de la religion réformée, mais elle
ne tarda pas à soufl'rir beaucoup des soupçons jaloux de son
mari, qui voulut l'emmener et la retenir dans une de ses
terres. M""" de la Suze, qui était jolie, qui aimait le monde et
CORRESPONDANCE CHOISIE. 281
de sorte que c'est tout de bon qu'elle est M""® la
comtesse d'Adington. Au reste^ on dit hier chez
une personne de qualité et du monde, que M'"'' Du -
plessis-Bellière pourroit bien épouser M. le duc de
Villeroy^ et qu'elle sera gouvernante de M. le Dau-
phin. Mais on parle parmi tout cela de Belle-Ile,
de sorte qu'il est assez bon de se précautionner
contre tout ce que l'on peut dire. Je vous mande
tout ce que je sais, vous en ferez ce qu'il vous
plaira.
Au reste, j'ai été bien surprise de trouver ici, à
mon retour, entre les mains de plusieurs per-
sonnes, les vers que M. le S... fit pour répondre
aux vôtres*; car j'en faisois un grand secret. Lam-
bert les a donnés à M""* de Toisy et à ma belle-
sœur, et il leur a dit qu'il a eu commandement
s'occupait de poésie, chercha par tous les moyens possibles à
se soustraire à la tyrannie de son mari. Elle embrassa la re-
ligion catholique, afin, disait la reine Christine, de ne voir son
mari ni dans ce monde, ni dans Vautre.
Plus tard, une séparation définitive (1661) la rendit libre;
elle se livra entièrement à son goût pour les vers, et sa mai-
son devint le rendez-vous des poètes et des beaux esprits de
son temps. C'est à cette séparation que Mii« de Scudéry fait
allusion. M'"'= la comtesse de la Suze, née en 1618, mourut en
1673. On trouve un certain nombre de ses productions dans
l'ouvrage réimprimé plusieurs fois et souvent cilé par nous :
Becueilde pièces galante^ en prose et en vers de 3/™"= la comtesse
de la Suze et de M. Pellisso,!.
1. On sait que Fouquet composa, pendant sa captivité, des
poésies latines et françaises, dont M. P. Clément a donné
quelques échantillons dans le travail intitulé: Nicolas Fouquet,
surintendant des finances, qui précède son Histoire de Colbert
(voy. p. 68, kkQ et 451.) Mais nous ne savons quels sont les
vers do-nt parle ici Mii« de Scudéry.
282 CORRESPONDANCE CHOISIE.
d'y faire un aii% et en effet il en a fait un. On
montre aussi une contre-réponse que vous avez
faite, qui n'est point de ma connoissance.
On a fait quatre vilains vers pour l'aventure de
M"^ de la Mothe que M""* de Beauvais ' a fait chas-
ser. C'est le bon M. de la Mothe qui me les a dits.
Tl y a une vilaine parole_, mais n'importe î ce n'est
pas moi qui l'y ai mise :
Ami, sais-tu quelque nouvelle
De ce qui se passe à la cour ?
— On y dit que la m
A chassé la fille d'amour.
Tout le monde blâme M. le marquis de Riche-
lieu^
1. Catherine-Henriette Bellier, première femme de chambre
de la reine Anne d'Autriche. Elle passe pour avoir eu les pré-
mices du jeune roi Louis XIV, et fut plus tard « disgraciée par
beaucoup de bonnes raisons, » dit l'honnête M"" de Motte-
ville.
2. M"« de Lamothe-Houdancourt était une des filles d'honneur
de la reine. La comtesse de Soissons, qui n'aimait pas M">= de
la Vallière, voulant lui susciter une rivale, appela l'attention
du jeune roi sur M"« de Lamothe-Houdancourt, et facilita même
à plusieurs reprises le rapprochement des deux amants. M™'= la
duchesse de Navailles, qui avait les filles d'honneur sous sa
surveillance, et qui s'était aperçue de cette nouvelle passion
du roi, lui en fit des représentations respectueuses, mais liar-
dies. Elle en vint même jusqu'à faire placer des grilles aux fe-
nêtres de l'appartement des filles d'honneur, afin d'empêcher le
roi d'y pénétrer par les terrasses du château. Ces obstacles
contrarièrent vivement le roi, qui cependant ne voulut pas
faire un éclat, et il ne tarda pas à rentrer sous le joug si aima-
ble et si doux de l\1i'« de la Vallière.
Plusieurs écrivains ont mis l'intrigue dont il vient d'être
question sur le compte de M'^e de Lamothe-d'Argencourt, autre
CORRESPONDANCE CHOISIE. 283
Adieu, en voilà trop. Pour yous j'ajouterai ce-
pendant que madame votre mère a dit à M. Mé-
nage des choses qui vous épouvanteroient, si vous
les saviez, tant elles sont déraisonnables, empor-
tées et hors de toute raison. Aussi Boisrobert fait-
il une comédie de toutes ces belles conversations*.
Je ne vous en aurois rien dit si plusieurs per-
sonnes ne m'étoient venues dire que j'étois obligée
de vous avertir d'une partie de la vérité. Pardon-
nez-le-moi, et croyez que, pour ce qui me regarde,
je sacrifie toutes choses à votre plaisir, pourvu
que vous me conserviez toujours votre affection.
Vous le devez, et je vous en conjure par la plus
sincère, la plus tendre et la plus fidèle amitié du
monde. C'est tout ce que je puis vous dire de si
loin. Bonsoir; écrivez-moi un mot, car votre si-
lence me tue.
Mille amitiés à M. de la Bastide et à M. du
fille d'honneur de la reine-mère, pour laquelle le roi avait
monU'é de l'inclination en 1657 (voy. les Mémoires de Motte-
ville). Mais comment croire que M'i" de Scudéry, à la fin de
l'année 1661, pût donner comme une nouvelle un fait qui se
serait passé quatre ans auparavant ? D'ailleurs, le rôle attri-
bué ici à M'""^ de Beauvais et au marquis de Richelieu, son
gendre, prouve qu'il s'agit bien de^ M"« de Lamothe-Houdan-
court, car c'est bien de cette dernière (et non de M'^'^ d'Argen-
court) que les Mémoires de Brienne (le jeune), t. I, p. 173, nous
montrent le marquis amoureux à l'époque de la disgrâce de
Fouquet, et cela avec des détails qui rendent toute confusion
impossible.
1. C'est-à-dire qu'il en faisait l'objet d'une de ces plaisante-
ries de société dans lesquelles il excellait.
A la suite de ceci, il y a dans l'original quatre lignes biffées
avec soin. Nous avons cru déchiffrer ces quelques mots : « Il
vint à Fontainebleau il/i'» Lotjseau Aragonnais »
284 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Mas'. Donnez^ s'il vous plaît^ au premier, une
lettre que M. Pineau lui écrit. M"" de Caen vous
baise les mains, elle vous a envoyé une lettre pour
M. le Surintendant. Le pauvre M. de Montpellier
vous prie toujours de ne l'oublier pas, quand vous
serez de retour, et dit que, s'il y a quelqu'un dans
sa compagnie qui ne lui plaise pas, on n'a qu'aie
lui dire. Ce pauvre homme me promet des mer-
veilles, mais, comme vous le savez, je ne vous
demande jamais que ce que vous devez et ce qui
vous plaît.
A M. HUET, A CAEN*.
[Septembre 1661.]
Quoique je ne sois pas ingrate, je souhaite pour-
tant de tout mon cœur de ne vous rendre jamais
compassion pour compassion : cela veut dire, en
1. Commis de Foiuiuet,
1. Cette lettre, et la plupart de celles qui suivront, adressées
à Huet par M^'^ dn Scudéry, sont tirées des copies de Léchaudé
d'Anisy, conservées à la Bibliothèque nationale. Ces originaux
sont aujourd'hui perdus ou dispersés, et ces copies sans date,
sans ordre, ont été exécutées dans un déplorable système de
retranchements et d'arrangements, dont on pourra juger par
l'avis suivant que le copiste a cru devoir mettre en tète :
« La nombreuse collection de lettres autographes de M^'^ de
Scudéry, que Tévèque d'Avranches avait reçues et avait ras:-
semblées, aurait pu permettre d'étendre beaucoup cette cor-
respondance, surtout si l'on y eût ajouté les diverses poésies
qu'elle soumettait au jugement du savant prélat. Mais ses vers
étant encore plus affectés que ses lettres familières, on a dû
les supprimer totalement dans ce recueil et se borner au très-
CORRESPONDANCE CHOISIE. 285
un mot, que la fortune ne vous fasse jamais éprou-
ver une douleur pareille à la mienne; car enfin.
Monsieur, en une même semaine j'ai vu un
homme illustre* qui me protégeoit, dans le plus
pitoyable état du monde, un fidèle et généreux
ami en prison^ et un autre dans le tombeau\ Je
compte presque pour rien le renversement de la
fortune de M. Pellisson et de la mienne en parti-
culier, quoique ces deux choses s'y trouvent.
Mon chagrin a une cause plus noble, et l'amitié
toute seule fait toute l'amertume de ma douleur.
Plaignez-moi donc. Monsieur, s'il est vrai que
vous m'aimez un peu, et soyez assuré qu'il ne vous
arrivera jamais ni joie, ni douleur que je ne par-
tage avec vous.
petit nombre de ses lettres qui se ressentent le moins de ce
style précieux et affecté qu'on reproche à M^i^ de Scudéry, et
qui était un des caractères distinctifs de son esprit. »
Ainsi, retrancher dans les lettres d'un écrivain ce qui était
un des caractères distinctifs de son esprit, voilà le système avoué
du transcripteur de la Correspondance de Huet. Ce qui peut
consoler les amis de notre histoire littéraire, ce sont les lon-
gues et consciencieuses études que M. Baudement, bibliothé-
caire à la Bibliothèque nationale, a consacrées à l'évêque
d'Avranches, études dont il nous a été donné de profiter, et
dont il faut espérer que le public jouira bientôt à son tour.
1. Fouquet.
2. Pellisson.
3. Cet ami dans le tombeau serait-il Mazarin, mort le 9 mars
précédent?
286 CORRESPONDANCE CHOISIE.
■AU MEME*.
[Fin de 1661.]
On se fait honneur en plaignant ses amis mal-
heureux, et on profite de leur infortune en la par-
tageant avec eux; mais le mal est, Monsieur,
qu'on ne les soulage guère en les plaignant; et
après tout, quand on fait ce qu'on peut, on fait ce
qu'on doit, et Ton a toujours l'avantage de n'aug-
menter pas leurs déplaisirs, par le chagrin qu'il
y a d'apprendre qu'on a des amis ingrats : car
j'appelle de ce nom-là ces âmes insensibles qui
ne se laissent point toucher à la douleur, et qui
ne prennent jamais de part qu'à la joie de ceux
qu'ils aiment le mieux. Pour vous. Monsieur, vous
avez l'âme trop noble pour en user de cette sorte,
et je sens comme je dois, la bonté que vous avez
de vous intéresser si obligeamment à ce qui ine
touche et à ce qui regarde un illustre malheureux,
qui mérite sans doute votre amitié. Il n'est aucu-
nement coupable d'aucun crime et la calomnie ne
l'accuse même de rien. Mais après tout, il est pri-
sonnier, tout son bien est entre les mains du Roi,
et quand il n'auroit que le malheur de son maître,
il seroit toujours bien à plaindre. Je suis bien fâ-
chée. Monsieur, de ne vous entretenir que de cho-
ses si tristes et peu agréables, mais j'ai si bonne
opinion de vous, que je crois que vous ne vous
en tiendrezpas importuné, et qu'au contraire vous
1. Copie Léchaudé d'Anisy,
CORRESPONDANCE CHOISIE. 287
en estimerez davantage l'amilié que je vous ai
promise.
LETTRE DE REMERCÎMENT AU ROI *.
[Octobre 1663.]
Je sais trop le profond respect que l'on doit à
V. M. pour prendre la hardiesse de lui écrire, si
son propre bienfait ne me l'eût donnée et s'il n'y
avoit trop de honte à n'en pas témoigner de res-
sentiment. Je le dirai même, Sire, à V. M., puis-
qu'elle ne m'a pas jugée indigne de ses grâces. Il
est désormais de son intérêt de recevoir avec la
même bonté le très-humble et très-respectueux
remercîment que j'ose lui en faire. Je n'ai assuré-
ment nulle de ces qualités éclatantes qui attirent
mm estime et sa faveur et en tirent un nouvel éclat.
Je ne puis moi-même justifier l'action de V. M.
qu'en l'assurant d'une reconnoissance éternelle.
Elle a sans doute voulu montrer en pensant à moi
qu'elle sait trouver du temps pour les moindres
choses comme pour les plus grandes, qu'elle n'i-
gnore rien, et ne connoît pas seulement les ser-
vices mais aussi le cœur de ses sujets dont il n'y
en a point qui ait plus de passion que j'en ai tou-
jours eu pour sa gloire.
J'ai fait. Sire, des vœux pour la naissance de
V. M. quand c'étoit un bien plus souhaité qu'es-
1. M^s Conrart, t. IX, in-f°, p. 199. — Pièces nouvelles et
galantes, 1667, t. II, p. 9. — Voir la Notice, p. 109, note 4*
288 CORRESPONDANCE CHOISIE.
péré de toute la France. J'en ai fait pour le bon-
heur de son règne que cette naissance miraculeuse
nous sembloit promettre. Quand on a admiré les
victoires et les conquêtes de V. M., je lésai senties;
quand son heureux mariage et la paix qu'elle don-
noit à ses peuples ont fait la prospérité de l'Etat^,
j'en ai fait la mienne; quand Dieu lui a donné
cet aimable Dauphin qui fait présentement les dé-
lices des deux plus grandes reines qui aient ja-
mais été, j'en ai eu une joie particulière, et, si je
l'ose dire, toute cachée que je suis dans le monde,
mon zèle et mon affection m'ont fait suivre V. jM.
depuis son berceau jusqu'à son char de triom-
phe.
Il n'y a guère d'apparence, Sire, que je cesse
aujourd'hui, qu'à tant de devoir et d'inclination je
puis ajouter la joie d'avoir eu quelque petite part
aux pensées du plus grand roi du monde, et d'a-
voir été du moins un moment dans cet esprit qui
n'est que justice, que lumière, que gloire et que
grandeur.
Mais, Sire, il ne m'appartient pas de louer
V. M., bien que ce soit aujourd'hui l'occupation de
toute la terre. Il n'est pas juste, quelque bonté
qu'elle pût avoir, de l'arrêter inutilement. Elle
dont tous les moments sont autant d'actions utiles
et glorieuses. Qu'elle me pardonne, s'il lui plaît, ce
peu que je lui en ai fait perdre. Je vouloislui faire
connoître que je sais parfaitement le prix que
donne à un bienfait une main aussi illustre que
la sienne, afm qu'elle comprît plus aisément avec
CORRESPONDANCE CHOISIE. 289
quel zèle, quelle fidélité et quel respect je serai
toute ma vie, etc.
A M. HUET, A CAEN<.
Le 18 décembre.... [1663].
J'ai eu une extrême joie, Monsieur, de recevoir
des marques de votre souvenir, et M. Pellisson
m'a priée de vous remercier fort tendrement de
la part que vous prenez à ce petit commencement
de liberté qu'on lui a donné*, et qui donne lieu
d'en espérer bientôt une plus grande : principale-
ment depuis que le Roi en a parlé très-ouverte-
ment, et qu'il a fait lire plusieurs choses qu'il a
faites pendant les temps les plus rigoureux de sa
captivité. Il revient du moins au monde, avec la
satisfaction de voir que son malheur lui a encore
acquis un nombre infini d'amis, outre ceux qu'il
avoit déjà
1. Copie Léchaudé d'Anisy.
2. Voy. la Notice, p. 75.
19
290 CORRESPONDANCE CHOISIE.
A M. COLBERT*,
[Décembre 1663.]
Monsieur,
Quoique je n'aie presque pas l'honneur d'être
connue de vous^ je ne laisse pas d'espérer que
vous ne trouverez point mauvais que je prenne
non- seulement la liberté de vous écrire, mais en-
core celle de vous demander une grâce; et pour
vous obliger à m'écouter favorablement, je vous
protesterai d'abord que le Roi n'a point de sujette
qui ait plus de passion ni plus de zèle que j'en ai
toujours eu pour sa gloire, et que feu M. le Car-
dinal n'a jamais obligé personne qui ait eu plus
d'estime pour ses grandes qualités ni plus de re-
connoissance de ses bienfaits.
Après cela, IMonsieur, j 'ose vous conjurer très-
instamment, si vous le pouvez, comme je n'en
doute point, de faire que la prison de M. de Pellis-
son soit un peu plus douce. Si sa vertu, sa pro-
bité, son zèle pour le service du Roi, et la consi-
dération que je sais qu'il a toujours eue pour vous,
vous étoient bien connus, vous le regarderiez sans
doute comme un homme dont l'innocence doit
être protégée par vous. Je le dis d'autant plus
hardiment. Monsieur, que j'espère que j'aurai
1. Delort, Voyages aux environs de Paris^ t. I, p. 141. —
histoire de la détention des philosophes, t. I. p. 79.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 291
quelque jour riioiineur de vous le faire voir clai-
rement. Je vous conjure donc. Monsieur, d'avoir
la bonté de faire en sorte que la mère de M. de
Pellisson, M. Rapin son beau-frère, M. Ménage
et moi, ayons la liberté de le voir une fois ou deux:
la semaine.
J'ose vous dire encore. Monsieur, que si vous
saviez bien les choses, vous connoîtriez que je ne
vous demande rien que de juste, lorsque je vous
conjure d'adoucir la prison de mon ami. J'ose
même vous assurer. Monsieur, que cette douceur
sera glorieuse au Roi, pour le service duquel je
suis assurée que M. de Pellisson voudroit donner
toutes choses, jusques à sa propre vie, et je vous as-
sure aussi que vous ne pouvez rien faire de plus
juste ni de plus honnête. Je n'ose vous dire. Mon-
sieur, que j'aurai une reconnoissance éternelle de
cette grâce, si vous me l'accordez; mais je vous
assure que vous obligerez un nombre inlini d'hon-
nêtes gens en obligeant mon ami. Si j'eusse cru
ne vous importuner pas, je vous aurois demandé
un quart d'heure d'audience pour vous dire ce que
je vous écris et peut-être quelque chose de plus ;
mais n'ayant osé le faire, je me suis hasardée de
vous écrire sans vouloir employer personne au-
près de vous, quoique j'aie beaucoup d'amis par
qui j'eusse pu vous faire prier; mais j'ai mieux
aimé ne devoir rien qu'à votre propre générosité.
Voilà, Monsieur, quels sont les sentiments d'une
personne qui aura beaucoup de joie si vous voulez
bien qu'elle ait l'honneur d'être toute sa vie.
292 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Monsieur^ votre très-humble, très-obligée et très-
obéissante servante,
Madeleine de Scudéry.
A M. HUET '.
[1664 OU 1665.]
. . . . Les avocats disent que l'illustre pri-
sonnier se défend si bien lui-même, que nul autre
ne le doit défendre, et il donne de si justes mar-
ques de sa capacité et de sa constance, que son
infortune lui devient tous les jours plus filorieuse.
Voilà, Monsieur, tout ce que peut vous dire une
personne qui vous honore infiniment, et qui vous
demande la continuation de votre amitié.
AU MEME.
[Fin de 1665 ou commencement de 1666.]
Je ne sais. Monsieur, si vous songez quelque-
fois qu'il y a longtemps que je vous dois une ré-
ponse ; mais je sais bien que vous êtes obligé d'y
songer, et que j'ai eu si souvent envie de vous
écrire, que vous m'en devez savoir fort bon gré.
J'attendois toujours que j'eusse l'esprit plus tran-
quille, afin de vous écrire sans. chagrin : mais
1. Copie Léchaudé d'Anisy.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 293
comme je prévois que j'aurai encore deux ou trois
mois d'inquiétude, je me résous enfin à vous en-
tretenir, toute mélancolique que je sois. Ce n'est
pas que les affaires de M. de Pellisson ne soient
en fort bon état, et que tout le monde ne rende
justice à sa vertu, mais sachant combien il aime
son maître, et étant lui-même fort touché de son
infortune, je ne puis pas avoir l'esprit en repos
que cette affaire ne soit terminée. Mais après tout,
Monsieur, mon amitié est toujours la môme, et
j'espère que vous la reverrez paroître avec les
premières roses, telle qu'elle étoit l'année passée à
la saison des violettes. Faites donc en sorte que je
retrouve la vôtre telle qu'elle étoit; je vous en
conjure par l'admirable Octavie.
AU MEME'.
Vendredi [1670].
Comme je n'ai pas de plus grand plaisir que
de louer ce qui mérite d'être loué, surtout quand
mes amis en sont les auteurs, je suis très-fàchée,
Monsieur, que vous ayez donné des bornes aux
louanges que je vous dois, en me louant comme
vous avez fait à la fin de votre excellent Discours
sur l'origine des Romans^ Car après cela, je n'ose
1. Copie Léchaudé d'Anisy.
2. Il parut en 1670. « Achevé d'imprimer le 20 novembre
1670, y> lit-on en tète de la première édition qui précède le
roman de Zaïde.
294 corrp:spondange choisie.
presque dire tout le bien que j'en pense, de peur
qu'on ne m'accuse d'être plus touchée de .ce que
vous dites de moi, que de toutes les belles choses
dont votre discours est rempli. Mais, puisque des
raisons de modestie m'empêchoient peut-être de
vous louer en parlant aux autres avec tout le zèle
que je voulois, il faut du moins que je le fasse
en parlant à vous, et que je vous die de plus que
M. de Pellisson m'a écrit de Saint Germain , que
votre ouvrage étoit très-beau et très-savant, et
qu'il vous ira remercier d'un si agréable présent,
dès qu'il viendra à Paris. Je pense, Monsieur, que
ses louanges valent mieux que les miennes, mais
je no laisserai pas de vous dire que non-seulement
il paroît beaucoup de savoir dans votre discours,
mais, outre cela, un discernement exquis et un
véritable génie pour ces sortes d'ouvrages. Vous
avez précisément choisi les romans qui ont fait
les délices de ma première jeunesse, et qui m'ont
donné l'idée des romans raisonnables qui peuvent
s'accommoder avec la décence et l'honnêteté ; je
veux dire, Théagenc et Chariclée, Théogene et Cha-
ride\ ainsi que VAslrée; voilà proprement les vraies
sources oii mon esprit a puisé les connoissances
qui ont fait ses délices. J'ai seulement cru qu'il
falloit un peu plus de morale afin de les éloigner
1. Du vrai et parfait amour, contenant les amours honnêtes de
Théogène et de Charide, etc., Paris, 1599 et 1612, in-12. C'est
un pastiche des romans grecs, mis par son auteur, Martin
Fumée, s' de Genillé, sous le nom du philosophe Athéna-
goras.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 295
de ces romans ennemis des bonnes mœurs, qui
ne peuvent que faire perdre le temps.
Au reste si les choses que vous dites sont choi-
sies, les expressions le sont aussi, et rien n'est
mieux écrit que votre discours. Je vous dirai seule-
ment qu'on peut en quelque sorte répondre à l'ac-
cusation que vous faites aux romans bien faits, d'a-
voir amené l'ignorance à leur suite, qu'ils devroieni
avoir produit un effet contraire ; car comme l'his-
toire et la fable sont mêlées aux romans dont la
scène est tirée de l'antiquité, les femmes qui ont de
l'esprit doivent raisonnablement chercher à lire les
originaux de ces sortes de choses dont elles trouvent
des passages dans les romans ; et j'ai une amie qui
n'eût jamais connu Xénophon ni Hérodote, si elle
n'eût jamais lu le Cyrus, et qui en le lisant s'est ac-
coutumée à aimer l'histoire et même la fable. Je ne
m'oppose pourtant pas à ce que vous avez avancé;
je dis seulement que l'ignorance dont vous parlez
a plus d'une cause et qu'il peut être bien de ne
dire que celle-là.
Je vous demande pardon. Monsieur, de vous
faire une si longue lettre, et de vous dire pour-
tant en si peu de paroles, que personne n'est plus
que moi, votre très-humble et très-obéissante ser-
vante.
296 CORRESPONDANCE CHOISIE.
A M. P. TAISAND '.
19 juillet 1673.
J'eus hier bien du déplaisir, Monsieur, de n'être
pas en état de vous voir, mais j'en ai beaucoup
davantage d'être forcée de vous refuser la première
chose que vous m'avez demandée; la raison de ce
refus est que je n'ai jamais donné de clef ni de
Cyrus, ni de Clélie, et je n'en ai pas moi-même.
J'ai fait les portraits de mes amis et de mes amies,
selon l'occasion qui s'en est présentée, et la des-
cription de quelques-unes de leurs maisons, sans
aucune liaison aux aventures qui ne sont fondées
que sur la vraisemblance.
Si M"* Bossuet^a de la curiosité pour quelques
noms, je rappellerai ma mémoire pour la conten-
ter. Je connois son mérite sur sa réputation, et je
l'honore infiniment. M. de Condom , son frère,
pourroit savoir de M. de Montausier que je dis
vrai lorsque je vous assure que je n'ai point donné
de clefdeces ouvrages-là. J'espère que vous serez
assez équitable, Monsieur, pour recevoir mes ex-
cuses , et pour ne m'en croire pas moins votre
très-humble et très-obéissante servante.
1. Cot avocat au parlement de Dijon, trésorier de France en
la généralité de Bourgogne, était parent de Bossuet; il était né
en 1644 et mourut en 1715. Voir la Notice de M. Miller, sou-
vent citée par nous, à laquelle nous empruntons cette lettre :
Pierre TaisincI, etc.
2, ]Vt«"e poucaut. sœur de Bossuet. Voy. Pierre Taisand, p. 10.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 297
A M. CHARPENTIER'.
[1673.]
J'ai reçu avec bien de la joie, Monsieur, le
précieux présent que vous m'avez fait. Je voudrois
bien que mes louanges fussent d'un prix assez
considérable pour contribuer à votre gloire, mais,
telles qu'elles sont je vous assure que je les em-
ploie avec plaisir à rendre justice à votre Églogue'
qui est assurément très-belle et bien digne de vous
et de son sujet. Je n'oserois, Monsieur, vous en
dire davantage en parlant à vous, mais ce n'est
pas tout le bien que j'en dirai en parlant aux
autres. J'aime naturellement à louer tout ce qui
mérite d'être loué; jugez donc. Monsieur, avec
quel plaisir je louerai votre ouvrage, étant autant
que je suis votre très-liumble et très-obéissante
servante.
1. François Charpentier, membre de PAcadémie française,
était en correspondance avec M"*^ de Scudéry. Vuy. ci-après la
lettre qu'il lui adressa en 1659.
. 2. Eijloguc rotjalf. à Louis XIV. Paris, 1673, \n-k°. C'est à
cette production de Charpentier que Boileau fait allusion dans
son Discours au Roy :
L'un en style pompeux habillant une églogue
De ses rares vertus se fait un long prologue,
Et mêle, en se vantant soi-même à tout propos,
Les louanges d'un fat à celles d'un héros.
II faut dire que Boileau était souvent en querelle à l'Académie
avec Charpentier. Dans une lettre à Racine datée de Bourbon
le 21 juillet I6H7, où Fagon 1 avait envoyé prendre les eaux pour
le guérir d'une extinction de voix qui l'aflligeait depuis plusieurs
années, il dépeint le traitement auquel on le soumet, et dit en
298 CORRESPONDANCE CHOISIE.
A M. l'abbé HUET, a AL'NAY '.
Le 7 juillet [leS'i].
Votre lettre m'a surprise fort agréablement,
Monsieur, car depuis longLems rexacùtude des
petits soins n'a plus été nécessaire à vous conser-
ver dans mon cœur la place que votre mérite vous
y a acquise. J'ai donc reçu le témoignage de votre
souvenir avec joie, et la plainte que vous faites
au sujet du madrigal, est trop obligeante pour ne
satisfaire pas la curiosité que vous avez de le voir.
Je l'envoyai au-devant du roi qui le reçut des
mains de 31'"' de Maintenon à Koye, deux heures
après avoir reçu la capitulation de Luxembourg'';
car je Favois fait dès le premier bruit qui avoit
couru que cette place avoit capitulé; ce qui ne
s'étoit pas trouvé véritable. Je serois bien aise
qu'il ne vous déplaise pas, et qu'il ait l'honneur
de plaire à M. de iMorangis, que j'honore toujours
beaucoup. Je fis encore une petite bagatelle quand
le roi partit, qui n'a pas déplu au monde ; mais
cela est trop bagatelle pour vous l'envoyer. J'au-
rai dans douze ou quinze jours deux petits vo-
lumes à vous donner. Apprenez-moi ce que j'en
dois faire pour les faire parvenir entre vos mains.
Notre cher M. Ménage est toujours très-incom-
s'y résignant : a Mais que ne feroit-on pas pour contredire
M. Charpentier? »
1. Copie Léchaudé d'Anisy.
2. La ville de Luxembourg se rendit au maréchal de Créqui
le 4 juin, après 24 jours de tranchée ouverte.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 299
mode; il ne peut passer de sa chambre dans
son cabinet qu'avec des potences. Il supporte
cela avec beaucoup de patience, et se rend encore
plus digne de la compassion de ses amis. Je lui
ai envoyé demander votre adresse; je m'en sers
donc, Monsieur, pour vous assurer que sans que
vous en preniez nul soin vous me trouverez tou-
jours la même, La mémoire de notre chère
M""" de Malnoue * sert encore à conserver l'amitié
que j'ai pour vous, et il me semble que c'est
l'aimer encore que d'aimer ce qu'elle aimoit.
Voilà, Monsieur, les sentiments très-purs de votre
très-humble et très-obéissante servante.
A M. DE VERTRON*.
[1685 OU 1686.]
J'ai tant d'estime, Monsieur, pour M"^ de la
Vigne, que tout ce qui vient de sa part m'est pré-
cieux. Je vois par vos vers et par votre lettre que
1. Marie-Éléonore de Rohan, morte le 8 avril 1682.
2. Claude Guyonnet de Vertron, auteur de la iXouvelle Pan-
dorr, ou les Femmes illustres du règne de Louis XIV, 1698, 2 vol.
in-12, où il a rassemblé une foule de sonnets, madrigaux, etc.,
à la gloire des dames et à la louange du roi. Ce recueil indi-
geste et assez rare offre pour nous Tintérèt d'avoir conservé
quelques lettres de M'ie de Scudéry, parmi lesquelles nous
avons choisi celle-ci et les deux suivantes.
Cette lettre répond à une épître où M. de Vertron lui de-
mandait à être introduit auprès d'elle sous les auspices de
M'i'^ de la Vigne. Nouvelle Pandore, p. 3k9 à 351.
300 CORRESPONDANCE CHOISIE.
votre seul mérite peut vous faire recevoir agréa-
blement par vous-même; mais comme j'ai une
toux fort cruelle qui ne me permet pas de beau-
coup parler, je vous demande cinq ou six jours
pour guérir, afin de pouvoir vous louer et vous
remercier sans vous importuner en toussant. Ne
vous figurez pas, Monsieur, que je sois un bel
esprit, je ne suis rien moins que cela, mais je suis
une bonne amie qui fais profession d'être fort sin-
cère et qui suis déjà par avance,
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissante servante.
AU MEME.
1685 OU 1686.
Comme je suis cruellement enrhumée, Monsieur,
vous me devez pardonner de ne vous avoir pas re-
mercié plus promptement de la belle devise que
vous avez faite pour M. le duc de Saint-Aignan ;
elle lui convient admirablement, et j'ai su que
le jour du carrousel' il confirma cette vérité par
la manière libre, noble et dégagée dont il s'acquita
de l'emploi qu'il y avoit. Je vous en rends donc
mille grâces très- humbles. Monsieur, et je donne
à l'ouvrage que vous avez fait pour Louis le
1. Probablement le grand carrousel des 4 et 5 juin 1685,
où le duc de Saint-Aignan joua un rôle important, comme on
le voit par la R laiinn qui en fut 'oubliée cette année même. Il
y eut un autre carrousel en 1686.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 301
Grand ', toutes les louanges qu'il mérite, en parlant
aux autres, mais en parlant à vous, J6 ne me ha-
sarderai pas d'entrer dans le détail de celles dont
il est digne ; il y auroit de la vanité à le faire.
Il me suffit donc de vous dire, que cet ouvrage
est aussi bien qu'il peut être, dans le dessein
que vous avez eu de renfermer dans une petite
espace*, une gloire qu'à peine l'univers peut con-
tenir. J'aurois peutêtre désiré que vous eussiez
un peu mieux parlé de Soliman qui avoit de très-
grandes qualités; car il est toujours beau aux
victorieux de soumettre des gens d'un mérite écla-
tant, mais cela n'est rien et ne sera remarqué
que de moi, qui dans ma première jeunesse ai fort
estimé ce prince othoman. Voilà, Monsieur, tout
ce qu'un grand rhume me permet de vous dire, et
que je suis autant que je le dois,
Votre très-humble et très-obéissante servante.
AU MEME.
[1685 OU 1686.]
Le sonnet que vous m'envoyez*, Monsieur, est
fort beau, mais il est trop flatteur; j'en rabats ce
1 . Parallèle de Louis le Grand avec les princes qui ont été nom-
més grands, Paris, 1685, in-12.
2. Espace était quelquefois employé au féminin. D'Aubigné
lui donne ce genre.
3. Ce sonnet à la louange de M'ie de Scudéry se trouve
dans la Nouvelle Pandore, t. I, p. 313.
302 CORRESPONDANCE CHOISIE.
que je dois, et je vous en remercie sans me lais-
ser persuader ce que je ne mérite pas. Je suis fâ-
chée, Monsieur, pour l'amour de vous, de ne pou-
voir changer ma manière, mais je ne le puis. J'ai
un grand nombre d'amis, et je suis assurée qu'il
n'y en a pas un qui me conseillât de changer un
caractère dont je me suis si bien trouvée. Il y a
plus de trente ans que M. le duc de Montausier
me loue de ne faire pas le bel esprit; en un mot,
Monsieur, rien n'est plus opposé à mon humeur,
et je ne puis, en façon du monde, faire ce que vous
désirez. Quand mes amis me montrent quelque
ouvrage, je ne décide jamais rien. Les deux aima-
bles personnes que vous avez choisies suffisent à
juger des choses plus difficiles^ : Si elles ne s'ac-
cordent pas, choisissez un honnête homme pour
être un tiers. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis.
Et pour finir par où j'ai commencé, je vous loue
et vous remercie, et je vous promets de louer avec
plaisir l'ouvrage qui remportera le prix; c'est tout
ce que peut
Votre très-humble et très-obéissante servante.
1. Il s'agissait d'un concours de bouts-rimés en Thonneur
du duc de Saint-Aignan, protecteur de Vertron. Celui-ci avait
désigné M'°« Deshoulières et MH<= Serment pour exercer cette
espèce d'arbitrage que M^ie de Scudéry décline ici avec poli-
tesse.
I
I
CORRESPONDANCE CHOISIE. 303
A M. BOISOT, ABBÉ DE SAINT-VINCENT, A BESANÇON '.
Le 2 novembre 1686.
Votre lettre, Monsieur, m'a surprise fort agréa-
blement, car je n'avois nui lieu de l'attendre aussi
flatteuse qu'elle est, et je vois bien que je dois la
bonne opinion que vous avez de moi à mes amis;
mais, au liasard de vous en désabuser, je voudrois
bien que vous eussiez quelque affaire agréable en
ce pays-ci, qui me donnât lieu de connoître par
moi-même un aussi lionnête homme que vous ;
car je ne vous connois pas seulement. Monsieur,
par les belles lettres que j'ai reçues de vous, je
vous connois encore par M. de Pellisson, qui ne
loue jamais sans sujet. De sorte. Monsieur, que
si mon estime peut contribuer à votre satisfaction,
vous pouvez en être assuré et qu'il ne tiendra
qu'à vous que je ne sois toute ma vie.
Votre très-humble et très-obéissante servante.
1. La notice détaillée que le savant Weiss a consacrée à ce
personnage dans la Biographie universelle, nous dispense d'en
parler ici longuement. Contentons-nous de dire -que Fabbé
Boisot (Jean-Baptiste) naquit à Besançon, au mois de juillet
1638 et mourut le k décembre 1694. Il est connu par divers tra-
vaux d'érudition et par la part qu'il prit à la conservation et au
classement des papiers du cardinal de Granvelle.
Ami de Pellisson et de Mii« de Scudéry, il entretint avec
celle-ci une correspondance qui s'étendit depuis la fin de l'an-
née 1686 jusqu'en 1694, époque de la mort de l'abbé. Conservée
à la bibliothèque de Besançon, elle a été communiquée par le
savant M. Weiss aux éditeurs des Historiettes de Talkmant des
Réaux, 1860. Nous en reproduisons ici un certain nombre, avec
304 CORRESPONDANCE CHOISIE.
A M. l'ÉVÈQUE de POITIERS'.
[Février 1687.]
Si je n'étois pas un peu malade et fort affligée
de la mort de M. le maréchal de Créqui^, j'accep-
terois avec joie l'honneur que vous me voulez
faire, Monseigneur; mais je n'ai pu encore aller
voir mes amies affligées et il n'y auroit nulle
raison d'aller me réjouir dans ce temps où je dois
pleurer avec elles. Gardez-moi votre bonne volonté
pour une autre fois et je serai ravie de ne vous
refuser pas, car je suis véritablement votre très-
humble servante et très-obéissante malade.
A M. L ABBE BOISOT.
Le 12 septembre 1687.
Quoique je sois fort diligente, Monsieur, à
reconnoître dans mon cœur tout ce que vous avez
fait pour m'obliger, je dois vous paroître un peu
paresseuse à vous remercier du plaisir que m'ont
les éclaicissements qu'y avait joints M. Weiss, nous réservant
d'élaguer, dans le texte et dans les noies, les répétitions et les
longueurs.
1 . Cabinet de M. Toussaint, avocat au Havre.
L'évèque de Poitiers était François-Ignace de Baglion d(!
Saillant.
2. François de Bonne, maréchal de Créqui, mort le k fé-
vrier 1687.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 305
donné toutes vos lettres espagnoles \ Mais un
grand rhume m'a empêchée de les lire durant
quelque temps. Je les trouve pleines de beaucoup
d'esprit et je suis persuadée qu'il y en avoit plus
en ce temps-là en Espagne qu'il n'y en a aujour-
d'hui, et je suis assurée que le Roi qui y règne
n'écrit pas comme celui dont M. de Pellisson m'a
fait voir les lettres , ni les dames de sa cour
comme la Torquilla. Je vous remercie donc, Mon-
sieur, d'avoir songé à me les faire voir. Vous ne
me dites point s'il faut vous les renvoyer. Cepen-
dant je prends la liberté de vous donner douze
vers'' que je fis le lendemain que j'eus été voir
Saint-Cyr par ordre de M"*' de Maintenon^qui m'y
reçut avec beaucoup de bonté. On y a fait un
chant parfaitement beau. Il y a près de trois cents
jeunes demoiselles dans cette maison. C'est un
établissement admirable. C'est à ces jeunes filles
que j'adresse ces vers. Je souhaite qu'ils ne vous
déplaisent pas, Monsieur, et que vous me croyiez
autant que je suis
Votre très-humble et très-obéissante servante.
1. Il est probable que ces lettres faisaient partie des papiers
du cardinal de Granvelle, et que l'abbé Boisot, toujours em-
pressé d'être agréable à Mii« de Scudéry, les lui avait en-
voyées. (W.)
2. Voyez-les, aux Poésies.
S^
306 CORRESPONDANCE CHOISIE.
AU MÊME.
17 octobre 1687.
Que direz-vouS;, Monsieur, de mon silence ? Les
apparences sont contre moi^ mais, dans la vérité,
je ne suis pas coupable, car je ne suis point du
tout ingrate. Votre italien m'a fait pour le moins
autant de plaisir que votre espagnol, et puis un
sonnet écrit de la propre main du Tasse* est une
chose infiniment agréable à quiconque est sensible
au mérite d'un si excellent homme. Je vous en au-
rois remercié plus tôt, sans un grand rhume qui
m'a fort importunée; et puis j'eusse bien voulu
vous envoyer en échange quelque chose de moi
propre à vous divertir. Mais je vous envoie. Mon-
sieur, des vers d'un gentilhomme de mes amis de
Bordeaux qui fait de fort belles choses ^ Vous en
verrez le sujet au titre. Il faut seulement savoir
qu'un peu avant cela, le Roi m'avoit fait l'honneur
de me donner sa médaille. Vous voyez. Monsieur,
que je paie mes dettes du bien d'autrui. Mais ce
n'est qu'en vers que j'en use ainsi, car vous trou-
verez dans mon propre cœur toute l'estime que
vous méritez et toute la reconnoissance que doit
avoir votre très-humble et très-obéissante servante.
1. Trouvé dans les papiers du cardinal de Granvelle, par
l'abbé Boisot, qui s'était empressé de le communiquer à
Mil» de Scudéry. (W.)
2. Ce gentilhomme bordelais se nommait Béloulaud. Ou
conserve de lui dans les recueils académiques des provinces
un grand nombre de pièces de poésie. (W.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 307
M. de Pellisson est à Fontainebleau. Je lui
montrerai le sonnet à son retour, qui lui fera
plaisir. ,
AU MEME.
Le 19 août 1689.
J'ai reçu, Monsieur, de si grands remercîments
de MM. de Bonnecorse père et fils*, que je serois
bien ingrate si je ne vous témoignois pas la recon-
noissance que j'ai de toutes les manières honnêtes
dont vous avez reçu ma très-humble prière. Je le
fais donc de tout mon cœur et je vous assure que
je ne perdrai jamais le souvenir de cette généro-
sité. Mais pour achever la grâce, ne pourriez-vous
pas obtenir de M. de Moncault qu'il fît pour le
cadet que vous avez si bien reçu, ce que M. de
.Valcroissant écrivit hier sur ma table, en partant
pour aller prendre possession du petit gouverne-
ment que le Roi lui a donné ? Il a été gouverneur
de M. de Barbésieux, fils de M. de Louvois. Il est
de Provence et de mes anciens amis, et c'est lui
qui a fait mettre M. de Bonnecorse aux cadets de
Besançon. Ce garçon m'a écrit qu'il vaquoit trois
lieutenances d'infanterie; il en a aussi écrit à
M. de Valcroissant; mais, par malheur, il partoit
pour Flandre avec W" sa femme. Mais lui ayant
1. Elle les avait recomniaridés à Tabbé par une lettre du
6 juin, où elle parlait du père (Puue des victimes de Boileau),
comme d'un de ses amis particuliers depuis trente ans.
308 CORRESPONDANCE CHOISIE.
demandé ce qu'il falloit faire^, il écrivit le petit mé-
moire que je vous envoie ^ Voyez, Monsieur, si
vous pourriez obtenir de M. de Moncault ce que
ce mémoire porte. M. de Pellisson l'en remercie-
roit, et moi aussi, et je vous en serois parfaitement
obligée. Le père de ce garçon est un parfaitement
honnête homme que M. de Pellisson et moi aimons
beaucoup. Je prends la liberté de mettre un petit
billet dans votre paquet pour ce gentilhomme-là.
Je serai ravie de voir ce que le médecin écrira
sur le mal extraordinaire de la fille dont vous
m'avez fait le récit. Je crois que vous seriez bien
aise de savoir que le Roi a donné pour gouver-
neur à M. le duc de Bourgogne, M. le duc de Beau-
villiers, homme d'une grande vertu. M. de Che-
vreuse" est sous-gouverneur, et M. l'abbé de Féne-
lon précepteur. Le Roi sut hier, par un exprès
parti de Rome le 10 , que le Pape était à l'agonie.
Il est venu aujourd'hui un autre courrier : on se
ligure, avec bien de l'apparence, qu'il apporte la
nouvelle de la mort. Les cardinaux franeois se pré-
parent à partir, et M. le duc de Chaulnes aussi,
avec la qualité d'ambassadeur extraordinaire.
1. On n'a pas pu le retrouvei' dans les papiers de l'abbé
Boisot. (W.)
2. Le duc de Chevreuse remplissait réellement, comme le
dit Mlle (le Scudéry, les fonctions de sous-gouverneur du duc
de Bourgogne, mais il n'en eut pas le titre. On lit dans la Ga-
zette de France du 20 août 1689 : « Le marquis de Denonvillc
(Jacques-René de Briney) est nommé sous-gouverneur du duc
de Bourgogne. » M. de Denonville avait été gouverneur du
Canada; il mourut en 1710, âgé de soixante-treize ans. (W.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 309
M. d'Uxelles se défend admirablement bien à
Mayence; Biégy se défend de môme. La flotte du
Roi est la plus belle du monde, La dyssenterie est
dans celle de ses ennemis ^ et il y a lieu de croire
que Dieu bénira les armes de Louis le Grand et
confondra ses ennemis. JMais pour fmir par où j'ai
commencé, Monsieur, je vous rends mille grâces
très-humbles et suis pour toute ma vie votre très-
humble et très-obéissante servante.
AU MEME.
Le 7 de septembre 1689.
Je réponds un peu tard, Monsieur, à votre lettre
du 28, parce que je voulois la montrer à M. de
Pellisson, afin qu'il m'aide à reconnoître la ma-
nière obligeante dont vous agissez pour M. de
Bonnecorse. Mais vous pouvez, assurer M. de Mon-
cault' et vous assurer vous-même qu'il sentira
vivement tout ce que vous faites l'un et l'autre
pour ce gentilhomme dont le père est son ami et
le mien, et que vous trouveriez très-digne d'être
le vôtre si vous le connoissiez. Il a de l'esprit, du
savoir et beaucoup de vertu. Je lui avois écrit afin
qu'il rendit office à l'ambassadear de Gonstanti-
nople qui devoit passer à [Marseille. Il a fait cela
de si bonne grâce que ce m'est un nouvel engage-
ment de le protéger en la personne de son fils.
1. L'officier sous lequel le fils de Bonnecorse devait servir.
310 CORRESPONnANr.E CHOISIE.
Continuez donc, Monsieur, de le servir auprès de
M. de Moncault. Mais comme ce garçon-là n'est
pas l'aîné de la famille, il vaut mieux lui faire
donner une lieutenance dans un bon corps d'infan-
terie que de le mettre dans la cavalerie où il y a
plus de dépenses à faire.
Après cela, je laisse le reste à faire à votre géné-
rosité et à cello do M. de Moncault, dont M. de
Pellisson me dit avant-hier encore beaucoup de
bien. J'écris aujourd'hui au cadet de Besançon,
ne voulant pas toujours abuser de votre honnêteté,
et j'écris aussi à son père pour lui apprendre la
continuation de vos bontés pour son fils. Je vous
assure que ce garçon-là n'en est pas ingrat, car il
m'en écrit comme en ayant le cœur pénétré.
Mayence fait toujours des merveilles, et Brégy ne
se dément pas. Mais les nouvelles d'Irlande ne
sont pas bonnes, et l'on ne doute pas que London-
derry n'ait été secouru. Les cardinaux françois
vont en diligence à Rome pour empêcher, s'ils
peuvent, que le conclave ne nous donne un pape
aussi ennemi de la France que le dernier ; mais la
maison d'Autriche fait une grande ligue. La flotte
angloise n'a pas voulu attendre la nôtre. Il y a une
épitaphe du Pape qui ne le flatte pas, mais vous
l'aurez peut-être reçue. Je suis, Monsieur, avec au-
tant d'estime que de reconnoissance, votre très-
humble et très-obéissante servante.
C0RT5ESP0NDANCE CHOISIE. 311
AU MÊME.
Le 7 octobre 1689.
II faut vous répondre, Monsieur, sur ce
que vous me demandez touchant Saint- Cyr. Il
n'y a pas toujours des places vacantes, mais on
écrit dans un registre celles qui ont des places re-
tenues. Il faut faire preuve de quatre degrés de no-
blesse par pièces originales par-devant M. d'Hozier,
fils du grand généalogiste, préposé pour cela;
mais il faut auparavant avoir parlé à M'"^ de Main-
tenon, qui seule conduit toute cette maison. Il
faut que la petite fille ait sept ans passés; on n'en
reçoit point au-delà de douze. On désire qu'elles
soient saines et qu'elles ne soient pas difformes.
Mais j'ai à vous dire qu'on n'en mariera plus
comme on a fait. Elles y seront jusqu'à vingt ans.
Quand il vaque des places de religieuses dans les
abbayes royales où le Roi a droit d'en nommer une,
s'il y a des demoiselles que Dieu appelle à la reli-
gion, on en choisit une et on l'envoyé à cette ab-
baye-là. Voilà, Monsieur, ce que je vous en puis
dire. Si les filles ne font pas bien leur devoir, on
les rend aux parents, et il en est sorti deux il y a
trois jours. J'ajoute après cela que, quoique j'aie
refusé à une personne de me mêler de mettre des
filles dans ce lieu-là, si vous voulez dresser un
mémoire bien circonstancié de la condition de la
demoiselle, de la vertu de la mère, du père, du
bien de cette famille, de l'âge de la fille et peindre
312 CORRESPONDANCE CHOISIE.
même la petite personne, je ferai voir le mémoire
à M""' de Maintenon. Mais comme laCour partit hier
pour Fontainebleau, d'où elle ne reviendra à Ver-
sailles que le 23 de ce mois, il faudra attendre ce
retour-là....
Votre très-lmmble et très-obéissante servante.
A M. HUET'.
[1689.]
Je suis fort aise, Monseigneur, que vous m'ayez
fait l'honneur devons souvenir de moi, sans vous
souvenir de mon ignorance; car peut-être, si vous
vous en étiez souvenu, ne m'eussiez-vous pas
donné votre excellent ouvrage ^ Je voudrois bien
cependant que vous m'eussiez aussi envoyé quel-
que habile traducteur, afin de ne perdre rien d'un
livre qui n'est pas favorable à certaines machines
cartésiennes, contre lesquelles je me suis déclarée
hautement il y a longtemps, sans employer pour-
tant contre le philosophe, que mon chien, ma
guenon et mon perroquet. Mais comme il y a cer-
taines choses qu'on entend plus facilement que les
autres, j'ai fort bien entendu les louanges que
vous donnez à M. de Montausier dans votre pré-
face, et quelques autres petits endroits dont je
1. Copie de Léchaudé d'Anisy.
2. C'est le livre que Huet publia en latin contre la philoso-
phie de Descartes, et qui fut iuipriniê pour la première fois
en 1689.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 313
n'oserois parler en détail de peur de m'égarer. Le
philosophe que vous attaquez si vivement a une
nièce* que j'aime beaucoup et qui a infiniment de
mérite ; mais elle entend raillerie sur la philoso-
phie de son oncle , comme vous le verrez par un
madrigal qu'elle m'envoya au commencement
d'avril^ lorsqu'elle sut que la pauvre fauvette étoit
revenue dans mon petit bois^ suivant sa coutume.
Quand la plus belle des fauvettes
Je vis revenir où vous êtes,
Ah! m'écriai-je alors avec étonnement,
N'en déplaise à mon oncle, elle a du jugement.
Après cela j'ose vous supplier de recevoir un
petit madrigaP et que vous me croyiez toujours
votre, etc., etc.
A M. L ABBE BOISOT.
Le 22 mars 1690.
Il y a sept semaines, Monsieur, que je suis ma-
lade, et quoique je sois beaucoup mieux, je ne re-
cevrai pourtant des visites qu'après Quasimodo,
1. Catherine Descartes, nièce du célèbre philosophe, est
morte à Rennes vers 1706. Elle avait beaucoup d'esprit et de
savoir, et écrivait facilement en vers et en prose. iNPi^ de Scu-
déry rappelait Cartésie et l'aimait beaucoup, comme le témoi-
gnent les lettres qu'elle lui adressait et auxquelles celle-ci
répondit. Voyez-les ci-après,
2. Ce madrigal est celui qu'elle fit pour le duc de Bourgogne
faisant l'exercice avec les mousquetaires devant le Roi. Voy.
aux Poésies.
314 CORRESPONDANCE CHOISIE.
et, à la' réserve de trois ou quatre personnes, je
ne vois encore qui que ce soit. Mais, quand je
serai achevée de guérir, je serai ravie de voir
M. l'abbé Nicaiseet de le remercier de son présent.
Si vous lui écrivez, Monsieur, vous me ferez plai-
sir de l'assurer de mes services très-humbles et
de mon estime.
Au reste il y a une contestation entre des gens de
savoir pour donner la préférence à un des trois élo-
ges du Roi que M. de Pellisson a faits dans ce qu'il
a écrit sur la religion. Le premier est au premier
volume des Réflexions^ que je sais que vous avez :
il est placé dans la relation sur l'état de la reli-
gion en France. Le second éloge est au second vo-
lume des Réflexions et le troisième est à la fin des
Chimères^, que je suppose que M. de Pellisson vous
adonnées. Comme j'estime beaucoup votre discer-
nement, Monsieur, et la délicatesse de votre goût,
je vous prie de les relire, d'en choisir un, et de me
mander celui que vous aurez préféré, en un papier
à part. J'ai déjà plusieurs avis de cette sorte ; vous
serez. Monsieur, en bonne compagnie, et cela fera
plaisir à M. de Pellisson, Je suis avec toute l'es
time que vous me connoissez et toute la recon-
noissance possible, votre très-humble et très
obéissante servante, etc., etc.
1. Réflexions sur les différends en matière de religion. 1686,
in-12,
2, Les Chimères de M. Jurieu, autre ouvrage de Pellisspn,
1690, m-12.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 315
REPONSE DE MADEMOISELLE DE SCUDERY AUX VERS DE M. LE
PREMIER PRÉSIDENT DE LA GUYENNE ' , OÙ IL SOUTENOIT
qu'on ne POUVOIT CHOISIR ENTRE LES TROIS ÉLOGES* PARCE
qu'ils ÉTOIENT ÉGAUX EN BEAUTÉ.
[Mai 1690.]
Quoi qu'en puissent dire vos vers.
Rien n'est égal en l'univers.
Le soleil même en sa carrière,
Répand diversement sa brillante lumière,
Et ses rayons si purs, et si clairs, et si beaux,
Aux yeux les plus perçants paroissent inégaux.
— Après cela, Monsieur, il me semble que
vous devriez vous rendre à ce grand exemple et
préférer un des trois Éloc^es aux deux autres
On trouve, sans doute, dans le premier, tout ce
que les panégyriques les plus étendus peuvent
avoir de plus fort et de plus noble pour donner
l'idée d^un Roi accompli. Le second, en peu de pa-
roles , et en forçant l'envie même à en faire un
portrait admirable, a sans doute une charmante
nouveauté Mais je sens dans le troisième quel-
que chose de divin qui tient de l'inspiration, qui
emporte mon cœur en ravissant mon esprit, et
qui ne me permet pas de rester dans une neutra-
lité volontaire comme la vôtre. J'ai même, ce me
semble. Monsieur, un grand préjugé qui favorise
mon sentiment; car il faut que vous demeuriez
d'accord que tout homme sage proportionne les
1. Jean-Baptiste Le Conte de la Tresne, premier président
au parlement de Bordeaux.
2. 11 s'agit des trois éloges de Louis XIV, par Pellisson,
dont il a été question dans la lettre précédente.
316 GORRESPONDAf^GE GIIOISIE.
choses qu'il dit à ceux à qui il parle. On ne parle
pas à un grand Roi comme à un simple particulier,
à des dames comme à des docteurs; et, selon celte
règle, l'auteur des Eloges a dû s'élever davantage
en parlant à Dieu pour un grand Roi, et y penser
avec plus d'application que lorsqu'il en parloit à
de pauvres fugilifs égarés Cette distinction de
style selon les divers sujets est même le véritable
caractère de l'auteur des Eloges , dont il ne s'est
jamais départi; et qui considérera, non pas tant la
multitude de ses ouvrages que leur prodigieuse
variété, ne doutera pas qu'il n'ait eu dessein de
mieux parler à Dieu qu'aux hommes. Dans le
commencement de sa vie, n'ayant encore que
vingt ans, il fit la paraphrase des rnsfitutcs de Jus-
tinien, par où il sembloit qu'il ne dût jamais être
appliqué qu'aux choses les plus savantes, et quoi-
que ce petit ouvrage ait fait entendre ce que c'est
que la jurisprudence romaine jusques aux dames
même, quand elles ont voulu être curieuses, et que
toutes sortes de personnes l'aient lu avec plaisir,
il s'en faut beaucoup qu'il soit du caractère de
ceux qui suivirent. L" Histoire de l'Académie a passé
et passera toujours pour un chef-d'œuvre, le style
n'en étant ni trop, ni trop peu élevé, ayant même
évité avec beaucoup d'art les écueils qui se ren-
controient dans son sujet. Peu de temps après, ce
qu'on appelle le monde fut rempli et charmé d'ou-
vrages de poésie ingénieuse , galante et agréable.
La fameuse Fauvette vola partout où le francois
est entendu; le Caprice contre V estime, V Oranger j
CORRESPONDANCE CHOISIE. 317
le Dialogue de Pégase et d'Acante et cent autres
marquent assez ce que je dis. Et pour montrer
qu'il a su varier ses ouvrages de poésie comme
ses ouvrages de prose, plusieurs odes héroïques ou
chrétiennes ont mérité l'approbation des plus ha-
biles ; et ce poëme d' Eurijmedon ^ où le Roi est si
bien loué, a fait voir en abrégé tout ce que les
poèmes épiques les plus parfaits ont de plus su-
blime et de plus héroïque Ce Panégyrique du
Roi^ prononcé à l'Académie, il y a plus de quinze
ans, et privé par conséquent de toutes les belles
actions que le Roi a faites depuis, ce Panégyrique,
dis-je, quoiqu'il ne soit pas la trentième partie de
celui de Pline, qu'on a tant vanté, a paru donner
une plus grande idée de Louis le Grand que celle
que Pline donne de Trajan, La préface sur les ou-
vrages de Sarazin, que M. Ménage m'a fait l'hon-
neur de me dédier, a été admirée de tous ceux qui
l'ont vue Quant à ses agréables ouvrages de
poésie, sachant qu'il ne les a jamais regardés que
comme des jeux de son esprit, sans songer même
à les conserver ni vouloir qu'on les imprimât, je
dois en quelque sorte m'accommoder à sa modes-
tie. Je dirai pourtant encore qu'en des siècles
bien différents on a fort loué ceux qui ont été ca-
pables de cette surprenante variété, et que ceux
même qui cherchent à critiquer Homère et
l'Arioste conviennent qu'ils sont admirables par
la diversité des images qu'ils présentent à leurs
1 . Composé en 1665, publié en 1735 dans les Œuvres diverses.
2. Pai-is,-1671, m-k".
318 CORRESPONDANCE CHOISIE.
lecteurs, et en cela beaucoup au-dessus de Virgile
et du Tasse. Mais pour reprendre ce qui me reste
à dire, tout ce que quelques personnes de la cour
et des amis particuliers de l'auteur des Trois
Éloges ont vu de son histoire du Roy, tombent
d'accord qu'on y trouve tout ce qu'on admire
dans les historiens de l'antiquité les plus parfaits.
Ses ingénieux et solides quatrains de morale pour
l'instruction d'un jeune prince, et que tout le
monde connoît, en conservant un style naturel et
noble, tel qu'il le faut pour des maximes , inspi-
rent l'amour de la vertu agréablement; et, en der-
nier lieu, ce que l'auteur des Eloges a écrit sur la
religion fait assez connoître qu'il a proportionné
son style au sujet qu'il a traité, et que, par consé-
quent, il a eu dessein que ce dernier éloge du
Roi, contenu avec beaucoup d'art dans une pièce
qu'il adresse à Dieu , fut le plus élevé et le plus
parfait. Aussi a-t-il eu l'avantage d'être loué de
tout le monde et de l'être même par un des plus
habiles protestants étrangers qu'on connoisse', ce
qui n'est guère moins extraordinaire que d'être
loué par l'envie même. Voilà, Monsieur, quel est
le sentiment de votre très-humble et très-obéis-
sante servante.
1. Leibnitz.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 319
A M. l'abbé BOISOT.
Le 7 mars 1691.
Vous portez^ Monsieur^ la générosité si loin
pour M. de Belgeri^ que je ne trouve point de
termes pour vous exprimer ma reconnoissance, ni
pour vous louer comme vous méritez de l'être^ et
je renferme tout cela dans mon cœur où rien ne
se perd jamais.... Après cela, Monsieur, je ne puis
m'empêclier de vous faire remarquer qu'il n'eût
pas été possible de prévoir, quand j'avois garnison
.toutes les nuits pour me garantir des voleurs,
qu'une aventure si importune, au lieu de m'ap-
pauvrir comme j'avois lieu de le craindre, enri-
cliiroit mon cabinet en me faisant recevoir des
madrigaux très-agréables, et la plus jolie lettre du
monde que j'y conserverai soigneusement. En vé-
,rité. Monsieur, après avoir lu ce que votre aima-
ble amie vous écrit', je vous soupconnerois volon-
tiers de me tromper, et je croirois que cette jolie
lettre est de quelque personne de la cour, que des
affaires ont menée dans votre pays, si j'en connois-
sois quelqu'une qui écrivît avec autant d'esprit et
autant de politesse. Ce qui m'en plaît encore infi-
niment, Monsieur, c'est qu'il me paroît qu'elle
croit vous faire plaisir de vous parler de moi. Car,
du reste, les louanges d'une personne qui ne me
connoît pas, quoique très-ingénieuses et très-bien
1. Mil' Bor'dey; dont il sera parle ci-après.
320 CORRESPONDANCE CHOISIE.
écrites, me donnent beaucoup d'estime pour elle
sans me donner de vanité.
Dieu me garde de chercher noise
Avec- une telle Comtoise !
J'aime beaucoup mieux liier doux,
Et ne répondre que par vous.
Vous lui direz donc^ s'il vous plaît, Monsieur,
que je ne sais pas si elle a été ou si elle est votre
maîtresse, mais que je vois beaucoup d'apparence
que vous avez été son maître en l'art de bien
écrire. Mais, pour vous aider à divertir une si char-
mante écolière, je vous envoie des vers d'un de
mes amis de Bordeaux qui s'appelle M. Bétoulaud,
d'un mérite fort distingué, et qui est présente-
ment à Paris. Celui dont je parle m'a donné lieu
de faire plusieurs présents agréables au Roi. Je
vous envoie donc une empreinte d'une aigle qui
tient une couronne de laurier à son bec. Cette
aigle est gravée sur une très-belle agate orientale
que j'ai donnée à Sa Majesté avec les vers qui rac-
compagnent. Je vous envoie encore une empreinte
d'un cachet de cornaline, oi^i un phénix est repré-
senté sur un bûcher, que le même M. de Bétou-
laud a donné à M. de Pellisson avec un madrigal
dont vous trouverez le sens fort juste.
Et comme les nouvelles peuvent divertir à la cam-
pagne, je vous apprends que durant que tous les
princes ligués sont assemblés à la Haye pour ré-
soudre quel mal ils pourront faire à la France, nous
voyons de tous côtés de quoi troubler leur assem*
I
CORRESPONDANCE CHOISIE. 321
blée ; car toute la gendarmerie a ordre de se tenir
prête à partir au premier commandement. Toutes
les troupes sont en mouvement en Flandre; l'artil-
lerie doit être prête à marcher le 10 de ce mois,
et l'on ne doute pas d'un siège avant la fin de
mars. Tous les vaisseaux de Toulon sont en état
de mettre à la voile ; vingt galères sont prêtes à
Marseille. Il vient quatre mille matelots de Pro-
vence pour nos vaisseaux de Ponant; il marche
beaucoup de troupes en Piémont, et, de tous les
côtés, le Roi est le plus grand roi du monde. J'es-
père même que nous n'aurons pas un pape autri-
chien. Voilà, Monsieur, de quoi amuser votre ai-
mable amie, Mlle Bordey, que je voudrois bien
qui fût la mienne : je n'en désespérerois pas si
elle savoit à quel point je suis la vôtre. Mais, à
mon grand regret, vous ne le savez pas vous-même,
n'ayant nulle occasion de vous témoigner combien
je suis, etc., etc.
A MADEMOISELLE BORDEY'.
Ce 16 mars 1691.
Je VOUS suis infiniment obligée. Mademoiselle,
de l'honneur que vous m'avez fait de m'écrire.
1. Jeanne-Anne de Bordey, née vers 1650 à Vuillafans, près
d'Ornans, d'une famille noble, éprouva de bonne heure un
goût très-vif pour les lettres ; mais elle les cultivait en secret
pour échapper au ridicule qui s'attachait alors dans sa province
aux femmes soupçonnées de viser au bel esprit. Sa modestie
21
322 CORRESPONDANCE CHOISIE.
mais permettez-moi de vous dire que je suis la
personne du monde qu'on doit le moins craindre,
aussi vous puis-je assurer que je n'aime nulle-
ment qu'on me craigne, et je n'ai jamais inspiré
ce sentiment-là dans le cœur de ceux qui m'ont
ne l'empêcha pas d'être connue du savant abbé Boisot, qui
reçut dès lors ses confidences littéraires et rencouragea dans
ses essais. Ce fut lui qui la mit en rapport avec M^e je Scu-
déry, qui lui donna le nom de Belle Iris, sous lequel elle était
connue dans les sociétés de Paris. La mort de l'abbé Boisot,
son protecteur et son constant ami, dut être pour elle la cause
d'un vif chagrin. Elle avait épousé peu de temps auparavant
(1691) M. de Chandiot, d'une famille patricienne de Besançon,
qui sut apprécier toutes les qualités de sa compagne. Elle le
perdit en 1709, et dès lors elle vécut dans une retraite pro-
fonde, partageant son temps entre la culture des lettres, son
unique consolation, et la pratique de toutes les vertus chré-
tiennes. Sa charité était inépuisable; par son testament elle
légua toute sa fortune au Grand Hôpital dont son mari avaitété
l'un des administrateurs et des éminents bienfaiteurs ; elle de
mandait aussi d'être inhumée dans le cimetière de cet hospice,
au milieu des pauvres dont elle avait été la providence, et pour
ainsi dire, la mère. Son vœu fut exaucé. INI™" de Chandiot mourut
le 19 mars 1737, dans un âge très-avancé. On ne connaît au-
cun écrit de M™« de Chandiot. Une partie de sa correspondance
avec l'abbé Nicaise et des autres amis de M"'^de Scudéry, était
entre les mains de M. Rousselle de Bréville, de l'académie de
Besançon; celui-ci étant mort en 1807, dans un village où il
s'était retiré pendant la Révolution, cette correspondance de-
vint la proie du maître d'école qui, n'en connaissant pas la
valeur, la donnait à ses élèves pour les former à la lecture des
vieux papiers. Ainsi rien ne subsiste plus d'une femme aussi
V ertueuse que spirituelle ; et son nom est à peine connu dans
une ville où sa mémoire aurait dû être impérissable. (W.)
Sur la mort de M™« de Chandiot et sur le sort de ses pa-
piers, voy. Revue littéraire de la Franche-Cumté, t. IV, p. 210.
Cette lettre ne fait pas partie de la correspondance conservée
à Besançon. Nous la tirons d'un M** de la Diblioliicquo natio-
nale qui en renferme six autres de M^" de Scudéry à M""^ de
Chandiot : Lettres originales, t. IV. N-Z.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 323
vue. Bannissez-le donc, s'il vous plaît, du vôtre à
mon égard, et la raison le veut ainsi. Car premiè-
rement avec tout l'esprit que vous avez, vous ne
devez craindre personne, et puisque vous ne crai-
gnez pas M. l'abbé de Saint- Vincent qui est plus
redoutable que moi, vous avez eu tort de m'ap-
préhender. Je ne me pique point du tout de bel
esprit; je parle et j'écris simplement pour me faire
entendre, je ne cherche pas à dire de belles choses
que peut-être je ne troQverois pas, mes premières
pensées me semblent ordinairement les meilleures,
je les prends comme elles viennent. Jugez après cela,
Mademoiselle, si vous avez eu raison de me crain-
dre; mais je puis vous assurer que si une grande
estime peut faire naître l'amitié, vous m'aimerez
un peu, car tout ce que j'ai vu de vous et tout ce
que M. l'abbé de Saint- Vincent m'en a écrit, vous
ont donné une si bonne place dans mon cœur que
je ne suis pas indigne d'en avoir du moins une
petite dans le vôtre, et d'obtenir la permission
d'être toute ma vie, avec toute l'estime que vous
méritez, votre très-humble et très-obéissante ser-
vante.
A M. L ABBE BOISOT.
Le 23 mars 1691.
Je vous envoie ma réponse à votre aimable
amie. Monsieur, et je vous prie de lui rendre té-
moignage que j'ai reçu sa lettre fort tard, afin
324 CORRESPONDANCE CHOISIE.
qu'elle ne m'accuse pas d'un défaut que je n'ai
point; car je suis fort exacte à répondre aux per-
sonnes que j'estime. Je vous envoie ma lettre ou-
verte, afin que vous voyiez qu'elle avoit tort de me
craindre et que vous lui persuadiez qu'on peut
m'aimer sans injustice. M. de Bonnecorse aura été
fâché de ne vous trouver pas ; car je sais par
M. son père qu'il a beaucoup de reconnoissance
des obligations qu'il vous a. Je crois qu'il aura
reçu une lettre de recommandation de M. le comte
Devaux pour son colonel, qui ne lui sera pas inu-
tile, car il est son parent et son ami.
La plupart de nos jeunes princes partirent
avant-hier. M. le duc de Chartres partira cette se-
maine, mais il ne paroît pas que M. le Dauphin
doive aller. Le secours pour l'Irlande est parti de
Brest. Il n'y avoit encore à Rome nulle apparence
de Pape le 24 du passé, et l'on croit que le con-
clave traînera. Le duc de Savoie est en un état
déplorable ; mais son imprudence le rend indigne
de compassion. Sa femme et sa maîtresse sont
françoises et il passe pour constant que la der-
nière l'a engagé avec le prince d'Orange, dont on
ne sait nulles nouvelles M. de Pellisson est à
Versailles, à peu près comme à l'ordinaire pour sa
santé, et je suis toujours également. Monsieur,
votre, etc., etc.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 325
AU MEME.
Le 27 juillet 1691.
Je vous envoie, Monsieur, une trop longue let-
tre pour cette généreuse amie. Je vous en demande
pardon et j'accourcirai celle que je vous écris au-
tant que je le pourrai. Vous aurez su la surpre-
nante mort de M. de Louvois^quecinq médecins et
trois chirurgiens ont dit être empoisonné ; et l'on
vous aura dit que M. le chancelier de France est
aussi chancelier de l'ordre; mais je ne sais si
vous savez que le Roi a fait ministres d'État M. le
duc de Beauvilliers et M. de Pomponne qui ont
tous deux une vertu distinguée. Le dernier est de
mes anciens amis, qui a autant de capacité que
de vertu.
Après cela, Monsieur, je crois devoir vous dire
que j'ai su par M. le cardinal de Forbin, que
nous avons un pape dont on a lieu de beaucoup
espérer pour la chrétienté Ml est Napolitain, mais
il n'a point de neveu; il ne veut point de parents
auprès de lui, et a déclaré qu'on ne verra point
de Napolitains au palais. Il a le cœur droit et
juste et d'une bonté infinie. Il aime à donner l'au-
mône, et dès qu'il fut élu, il ordonna de changer
quatre mille écus romains en Jules, pour donner
aux pauvres le jour de son couronnement. Voici les
emplois qu'il a eus, qui doivent lui avoir donné de
1. Innocent XII, qui succéda à Alexandre VIII. (W.)
326 CORRESPONDANCE CHOISIE.
l'expérience: Référendaire de l'une et l'autre signa-
tures, vice-légat d'Urbin, inquisiteur à Malte, gou-
verneur de Viterbe, nonce à Florence, archevêque
de la ville ', nonce en Pologne, nonce à l'Empire,
é vêque de Lucques , secrétaire des é vêques réguliers,
maître de chambre de Clément X et d'Innocent XI,
cardinal, évêque de Faënse, archevêque de Naples,
et souverain pontife lo 12 juillet 1691. Il garde
les principaux ministres du dernier pape, qui sont
de nation francoise. Enfin il paroît qu'on ne pou-
voit mieux choisir. Il a 87 ans, mais dune bonne
santé et d'un esprit ferme Je suis. Monsieur,
avec toute l'estime que vous méritez, votre, etc., etc.
AU MEME.
Le 29 d'août 1691.
Ne soyez point en inquiétude. Monsieur, de la
malice que votre aimable amie vous a faite : elle
n'est ni contre son honneur, ni contre le vôtre, et
je l'en estime davantage et vous aussi. Ce que je
dis vous paroîtra peut-être une énigme, mais c'est
à elle à vous l'expliquer. Elle n'a qu'à vous mon-
trer ma lettre, vous l'entendrez à Theure même.
Si je ne m'étois pas trouvée mal, je vous aurois
1. M"' de Scudéry se trompe, il n'a point été arclievêque de
Florence. (W.)
Il y a une autre erreur sur l'âge de 87 ans, que M"" de
Scudéry donne au Pape lors de son élection, tandis que les
biographes s'accordent pour le faire mourir en 1700, âgé de
85 ans.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 327
répondu plus tôt. La bizarrerie de la saison a un
peu altéré ma santé. Mais j'espère que la joie que
j'ai de la honte dont le prince d'Orange se couvre
tous les jourS;, aidera à la rétablir. Quand il partit
de Londres, il dit qu'il alloit prendre Dinan, re-
prendre Mons et gagner une grande bataille. Ce-
pendant il n'en a rien fait et toute notre armée se
moque de lui, depuis les princes jusqu'aux gou-
jats. La paix de l'Empire avec les Turcs, qu'il
avoit promise aux princes ligués, ne s'avance pas,
le pape a refusé de l'argent à l'Empereur, et j'es-
père qu'il accordera bientôt des bulles à la France.
J'ai encore après cela. Monsieur, une chose à
vous dire, et vous ne vous y attendez pas , c'est que
je vous défie d'honorer plus M^"' Bordey que je
l'honore. Ne vous avisez pas de me disputer cette
vérité, car vous offenseriez injustement votre, etc.,
etc.
A MADEMOISELLE BORDEY.
29 août 1691.
Le proverbe qui dit que tous chemins vont ta
Rome, est fait exprès pour vous. Mademoiselle,
car vous allez à la gloire par des routes tout oppo-
sées. On vous laisse un trésor en dépôt; vous le
révélez généreusement sans vous laisser tenter à
nul intérêt. On vous confie un trésor d'esprit en
vous confiant un agréable dialogue' que la modes-
1. On n'a pu retrouver ce dialos-ue dans les papiers de Tabbé
Boisot. (WO
328 CORRESPONDANCE CHOISIE.
tie de son auteur veut cacher; vous me lé montrez
pour son honneur, sans vous arrêter à une injuste
exactitude qui priveroit votre ami des louanges
qu'il mérite d'avoir su tourner si ingénieusement
un entretien qu'il étoit si difficile de rendre agréa-
ble. Je vous loue donc. Mademoiselle, et vous re-
mercie tout ensemble de m'avoir fait part de cette
jolie aventure dont je n'ai pu faire part à M. Pel-
lisson ; car, encore qu'il ait rendu justice à votre
mérite, après avoir vu les lettres que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire, je vous assure, Made-
moiselle, qu'il ne peut guère donner de temps à
ses amis. Je le vois toutes les fois qu'il vient à
Paris, mais il arrive souvent qu'on vient le cher-
cher dans mon cabinet, et que ses visites sont fort
interrompues. Cependant tenez pour certain qu'il
vous honore autant que vous le méritez, et que je
pourrois le récuser, si on me vouloit forcer de
l'accepter pour juge, comme vous le désirez. Mais
j'aime mieux vous céder, et convenir que j'eusse
pu laisser du moins en purgatoire l'âme d'un
homme qui hasardoit son salut pour deux mille
écus, et qui en laissoit plus de cinquante mille à
son fils unique. Je vous cède donc. Mademoiselle,
sans nulle peine, mais je vous défie hardiment
d'estimer plus M. l'abbé de Saint- Vincent que je
l'estime, et je vais le défier, en lui répondant, de
vous honorer plus que je fais, et d'être plus votre
serviteur que je suis votre très-humble servante,
CORRESPONDANCE CHOISIE. 329
A M. HUET, ÊVÊQUE d'AVRANCHES '.
Ce 25 d'octobre [1691].
Je vous remercie, IMonseigneur, de m'avoir ap-
pris que notre ami^ a eu beaucoup de voix; je ne
le savois pas. M. Pavillon est fort honnête homme
et par-dessus cela cousin-germain de M""* de Pont-
chartrain'; il est constant qu'il n'y pensoit pas, je
le sais de certitude. Si M. de Meaux et M. Dan-
geau eussent été à l'Académie, je crois que M. de
la Loubère l'eût emporté ; ce sera pour une autre
fois, il se porte assez bien pour voir une autre oc-
casion. Je suis bien aise, Monseigneur, que vous
comptiez ma voix pour quelque chose, mais si
vous connoissiez bien mon cœur, vous me mettriez
du moins au premier rang de vos amies, et peut-
être à côté de vos premiers amis, car personne
1. Cabinet de M. Victor Cousin.
2. M^'e de Scudéry avait recommandé à Huet, pour la place
vacante à l'Académie par la mort de Benserade, M. de la Lou-
bère, né à Toulouse en 16^2.
3. Le ton de ce billet prouve que M'i" de Scudéry était
blessée de la préférence accordée à î^avillon sur son ami, M. de
la Loubère, qui fut ensuite nommé en 1693. La parenté de
Mme de Pontchartrain, comptée comme un des titres de Pavil-
lon à cette préférence, est mrme un trait assez malin pour
Mi''^de Scudéry; mais ce qu'il y a de plaisant, c'est que la Lou-
bère fut nommé par le crédit de M. de Pontchartrain, chance-
lier, ce qui lui valut alors une épigramme qu'on attribue à
La Fontaine, et avec plus de vraisemblance àChaulieu. Elle se
termine ainsi :
Il en sera quoi qu'on en die :
C'est un impôt que Pontchartrain
Veut mettre sur l'Académie.
330 CORRESPONDANCE CHOISIE.
n'est plus que je le suis votre très-humble et très-
obéissante servante.
▲ M. L ABBE BOISOT.
Le 18 décembre 1691.
Je vous envoie, Monsieur, une lettre pour votre
aimable amie, où vous mettrez, s'il vous plaît, le
nom qu'elle porte aujourd'hui*, car vous ne me l'a-
vez pas mandé. Je ne doute point que son mariage
ne soit heureux, puisque vous l'avez approuvé Je
n'ai pas été si prudente qu'elle, car j'ai préféré
trois fois en ma vie la liberté à la richesse, et je ne
m'en saurois repentir. Vous ne lui direz pas, s'il
vous plaît. Monsieur, ce que je vous écris, car ce
qui est bien pour une personne ne l'est pas poiir
l'autre. Pourvu qu'elle ait la liberté de vous voir
souvent, je ne la plaindrai pas de toutes les suites
d'un mariage que la sympathie réciproque n'a pas
fait.
Vous aurez au que M. de Château-Renaud a
amené douze mille Irlandais que le roi d'Angle-
terre veut aller voir en Bretagne, et il en viendra
encore quatre mille. Il y a eu une entreprise sur
Nice qui a manqué, l'avis en étant venu de Rome au
gouverneur de la place. Les nouvelles d'hier de
1. Mii« Bordey avait épousé, à la fin de Tannée 1691, M. de
Chandiot, S'il faut croire ce que dit M'''=de Scudéry dans cette
lettre, cette union aurait été un mariage de raison et de con-
venance dans lequel Tamour ne serait entré pour vïen.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 331
Montmélian étoient qu'on avoit comblé le fossé et
qu'il y avoit quatre mineurs attachés au corps de la
place. Le Pape a commencé de donner audience
publique au peuple et avoit écouté cent personnes
la Veille qu'on m'a écrit. On travaille aux affaires
de France et l'on en espère bien.
Un fameux missionnaire^ curé des Invalides, a
été reconnu pour être le plus grand hypocrite qui
fut jamais*. Il est en fuite et laisse cent mille écus
de dettes. On a trouvé dans une de ses cassettes
cinq portraits de dames et plus de cent lettres di-
gnes du feu; il n'y a jamais rien eu d'égal. Il étoit
confesseur de M. le duc de Beauvilliers qui est la
vertu même. Cette histoire a des circonstances
qui font détester l'hypocrite et l'hypocrisie. Je
crois^ Monsieur, qu'il est permis de se réjouir de
ne ressembler en rien à ces gens-là, et que, sans
vaine gloire, on en peut remercier Dieu. Cela doit
1. De Mauroy. Voici ce qu'en dit Saint-Simon dans ses Ad-
ditions au Journal de Dangeau, t. III, p. kZ8 : « C'étoit un prê-
tre de la Congrégation de la mission, gentilhomme de bon
lieu, savant et de beaucoup d'esprit et d'intrigue, grand direc-
teur et grand cagot, qui avoit fait longtemps avec ses poulettes
de quoi être brûlé, sans qu'on en eût le moindre soupçon, et
avoit volé tant et plus M. de Louvois, avec qui la cure des
Invalides lui avoit donné grande relation, et à qui il tiroit tant
qu'il vouloit d'aumônes, et pour des sommes très-considéra-
bles. L'éclat fut donc du plus grand scandale ; néanmoins le
roi ne voulut pas qu'il fût poussé à bout, et le confina dans
l'abbaye de Sept-Fonts, où il se convertit si bien qu'il y fit
profession, et y a été plus de trente ans l'exemple le plus par-
fait de la pénitence, de la miséricorde de Dieu et des vertus de
cette maison, qui est la même vie et la même règle que la
Trappe. »
332 CORRESPONDANCE CHOISIE.
même faire estimer davantage les amis véritables
qu'on a. Vous pouvez juger, Monsieur, que je vous
mets de ce nombre, aussi bien que M. de Pellisson,
et que je me fais un nouveau plaisir d'être, autant
que je le suis, votre, etc., etc.
A MADAME DE CHANDIOT (MADEMOISELLE BORDEY).
Le 18 décembre 1691.
J'ai une si bonne opinion de votre jugement.
Madame, que je ne doute pas qu'il ne faille se
réjouir avec vous de votre mariage, quoique ce
soit, selon moi, la chose du monde la plus difficile
à faire bien à propos. Mais si j'avois l'honneur de
connoître celui que vous avez choisi pour époux,
je me réjouirois hardiment avec lui, car je le
trouve le plus heureux du monde d'avoir une
femme de votre mérite. Je vous souhaite, Madame,
tout le bonheur dont vous êtes digne, et je sou-
haite en même temps qu'en changeant de condi-
tion, vous n'ayez pas changé de sentiments pour
moi, qui suis toujours plus que je ne puis l'ex-
primer,
Votre, etc., etc.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 333
A M. HUET, ÊVÊQUE d'aVRANCHES '.
[Fin de 1691.]
Je vous dois, Monseigneur, non-seulement des
remercîments et des louanges, mais de l'admira-
tion pour avoir si bien su éclaircir ce que la
géographie ancienne a de plus obscur et de plus
embrouillé. Comme j'ai autrefois assez voyagé sur
les bords de l'Euphrate^ et que depuis peu j'ai
fait un petit voyage à Suze, et que les auteurs qui
en ont parlé sont de ma connoissance, j'ai pris
beaucoup de plaisir à vous voir concilier des opi-
nions si différentes, et tirer la vérité, ou du moins
la vraisemblance, de tant de sentiments contraires.
Je vous loue donc et vous admire. Monseigneur,
et je suis avec beaucoup de sincérité,
Votre, etc.
A M. L ABBE BOIJiOT.
11 janvier 1692.
Comme ce n'est pas ma coutume. Monsieur, de
me laisser surpasser en témoignages d'amitié, je
1. Copie de Léchaudé d'Anisy.
2. Le livre pour lequel M"" de Scudéry adresse à Huet des
remercîments est son ouvrage sur la Situation du Paradis ter-
restre, qu'il place en effet au confluent de TEuphrate et du
Tigre. (Cet ouvrage parut à Paris, chez Anisson, 1 vol. in-12,
1691.) —Le privilège est du 1 1 octobre. Quant aux voyages de
Mil' de Scudéry aux bords de TEuphrate et à Suze, on voit
que c'est une allusion à ses romans.
334 CORRESPONDANCE CHOISIE.
VOUS rends confidence pour confidence, en vous
apprenant que la dernière page de votre dernière
lettre a pensé donner de la jalousie à M. de Pel-
lisson, et qu'elle lui a paru si bien écrite que^, si
la modestie naturelle l'avoit pu souffrir, il l'auroit
fait imprimer. Il en a parlé à M. l'abbé de Fer-
rièrcs * avec tant d'éloges que je la lui montrerai
la première fois qu'il me verra. Tout ce que je
vous dis, Monsieur, est vrai au pied de la lettre,
et je vous assure, avec la sincérité dont je fais
profession, que personne en France ne peut mieux
écrire. Cet endroit de votre lettre a un caractère
de politesse aussi digne d'un honnête homme de
la cour que d'un excellent académicien.
Après cela. Monsieur, j'ai à me réjouir avec
vous de ce que vous avez des bulles qui sont
l'objet des désirs de tant d'évêques, et je suis bien
aise de savoir qu'un cardinal, qui est un de mes
plus anciens et intimes amis^, ne vous a pas été
inutile. Mais il est à souhaiter que le Pape finisse
bientôt les affaires de France. Les effi'oyables
désordres que les troupes allemandes font dans le
Modenais, le Parmesan et le Plaisantin y peuvent
contribuer, et la prise de Montmélian donne beau-
coup de force aux négociations de M. de Rebenac.
La consternation a été grande à Turin en voyant
le gouverneur de cette place n'y ramener que cin-
1. Probablement l'abbé de Faure-Ferriès, qui publia le Traité
de ^Eucharistie de Pellisson.
2. De Forbin-Janson.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 335
quante Piémontais ; tous les Savoyards étant re-
tournés chez eux, ou ayant pris parti dans nos
troupes. M. de Chamlay est allé visiter la place
afin de résoudre si on la rasera ou si on la fera
rétablir pour la garder : il faut cinq cent mille
francs pour la réparer. Il court bruit de quelque
dessein en Flandre, soit pour Sharleroi ou pour
Namur; mais ce n'est encore qu'un bruit. Comme
vous me marquez, Monsieur, que M™" de Chandiot
n'a pas autant de loisirs qu'autrefois, je ne ré-
ponds pas à sa réponse, et je me contente de vous
prier de l'assurer que je lui souhaite un grand
nombre d'années heureuses, et pour vous. Mon-
sieur, en vous désirant tout le bonheur dont vous
êtes digne, c'est vous désirer des biens infinis.
Mais permettez-moi en même temps de désirer
que vous me conserviez toute votre amitié et que
vous soyez persuadé que je suis très-sincèrement
votre, etc.
, P. S. J'apprends qu'hier le mariage de M^^^ de
Blois ^ et de M. le duc de Chartres fut arrêté. Le
Roi donne deux millions d'argent, cinquante mille
écus de pension, le Palais-Royal en propre et cent
mille écus de pierreries. J'apprends encore qu'il
est arrivé dix- huit vaisseaux anglois chargés d'Ir-
landais et qu'il en viendra encore dix, et qu'en
dernier lieu on a rompu la grande écluse entre
Charleroi et Namur, ce qui incommodera beau-
coup la navigation des ennemis.
1. Fille naturelle de Louis XIV et de M"i« de Montespan. Ce
mariage eut lieu le 18 février 1692.
336 CORRESPONDANCE CHOISIE.
AU MÊME.
Le 5 avril 1692.
Quand on écrite Monsieur, comme vous écrivez,
on ne doit pas craindre ni d^être oublié, ni d'im-
portuner; aussi ai-je lu cet endroit de votre lettre
comme une excuse modeste d'avoir été si long-
temps sans me donner de vos nouvelles, et je la
reçus agréablement sans la prendre dans le sens
que vous voulez lui donner. M. de Pellisson vous
pourroit témoigner que je lui parle de vous très-
souvent. Je voulois môme vous envoyer un exem-
plaire delà seconde édition de son dernier ouvrage,
où vous verrez des additions fort curieuses; mais
il a voulu que vous l'eussiez de sa main qui vaut
mieux que la mienne. J'ai été fort aise d'apprendre
que M. le baron de Bressey' et M. le chevalier de
Vaudrey sont de votre pays et de votre connois-
sance; car je connois leur mérite par la renommée,
et j'ai un ami particulier qui a contribué à attacher
le premier au service du Roi. Car ayant été pris
auprès de Namur par un parti de Dinan, il fut
envoyé au fort de l'Escarpe proche Douai, dont
M. de Valcroissant, gentilhomme de Provence qui
a été gouverneur de M, de Barbezieux, est gouver-
1. Jean-Claude de Bressay de Belfrey servait (-omirie ingé-
nieur dans l'armée espagnole, lorsqu'il entra au service de
France en 1691. Maréchal de camp le 30 avril 1692, il fut au-
torisé, le le' juillet suivant, à lever un régiment d'infanterie
de son nom; enlin, le 3 janvier 1694, il obtint le grade de
lieutenant général.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 337
neur^ et fort de mes amis depuis longues années.
Vous savez sans doute que le Roi l'a fait maréchal
de camp, avec deux mille écus de pension, et qu'il
lui donne de quoi lever un régiment à titre étran-
ger. Le Roi Fa parfaitement bien traité : je le sais
par M. de Valcroissant qui l'a bien servi. Le Roi
lui fera rendre M"'" sa femme qui est à Namur;
car il y a plusieurs officiers espagnols prisonniers.
Pour M. le chevalier de Vaudrey, son action d'éclat
a été d'un héros de roman. Aussi ai-je ouï dire
que Madame Royale de Savoye la douairière en avoit
eu le cœur fort touché. Je suis ravie que vous
ayez un ami si brave. Je ne savois pas la devise
de sa maison, qu'il mérite bien\ La semaine sainte
fait une grande stérilité de nouvelles, Monsieur;
je ne puis louer le mari de votre aimable amie de
l'avoir dérobée au monde, mais je la loue de sa
sage conduite, et je me persuade qu'on vous l'a
moins dérobée qu'au public, et que vous pourrez
l'assurer de mon service très-humble. Pour vous,
Monsieur, je n'ai qu'à vous assurer que mon
estime et mon amitié dureront autant que la vie
de votre, etc., etc.
30 avril 1692.
Je vous dois. Monsieur, non-seulement une ré-
ponse, mais mille remerciements d'une visite que
1. J'ai Valu, vaux et vaudrai. (W.i
22
338 CORRESPONDANCE CHOISIE.
M. le Président Boisot* m'a faite; car si vous ne
lui aviez pas dit du bien de moi, je ne l'aurois pas
reçue. Je souhaite qu'il ne s'en soit pas repenti. Je
vous dois encore un compliment très-honnete de
M™^ de Ghandiot dans un billet qu'elle a écrit à
M. de Pellisson, qui est d'un tour si délicat qu'il
n'y a personne qui ne voulût l'avoir écrit. Je vous
prie, Monsieur, de la louer et de la remercier de
ma part. Gomme je ne doute pas que Monsieur
votre frère ne vous mande toutes les nouvelles du
monde, je ne vous parlerai de la belle entreprise
d'Angleterre que parce que je ne m'en saurois em-
pêcher; rien n'étant plus glorieux pour Louis le
Grand que d'envoyer une armée de trente mille
hommes pour rétablir le roi d'Angleterre, dans le
même temps qu'il a tant de princes ligués contre
lui. Gependant j'avance hardiment qu'il n'y a que
les vents contraires qui puissent empêcher le
succès de cette héroïque entreprise.
Gomme j'ai des amis et des parents tout le long
des côtes de Normandie, je sais tout ce qui s'y
passe. Le roi d'Angleterre arriva à Gaen le 24 de
ce mois, à quatre heures après-midi. 11 y trouva
mylordDanchot(sic), le colonel Canon et les prin-
cipaux officiers écossois qui avoient débarqué au
Havre. Us se saluèrent avec tant de marques de
tendresse que ce prince en eut les larmes aux
yeux. Ils furent très-contents de lui. Ce prince
1. Jean- Jacques Boisot, frère cadet de l'abbé de Saint-
Vincent, président à mortier en 1686, mort le 17 octobre
1731. (W.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 339
partit le lendemain^ à cinq heures du matin, pour
aller a son armée, composée de vingt mille hom-
mes de bonnes troupes, sans compter les dix mille
qui doivent s'embarquer au Havre, oii M. de Choi-
seul étoit déjà arrivé, et où le marquis de Nes-
mond, frère d'un de mes amis, avoit ordre de se
rendre. M. de Tourville doit mettre à la voile le
27 pour aller à la Hogue, ou le roi d'Angleterre
doit s'embarquer, et l'on m'écrit du Havre que
dans peu on verra passer huit à neuf cents voiles
qui iront fondre en Angleterre. J'ai vu des lettres
de la Haye. L'usurpateur étoit à Loo, Ijrouillé avec
M. de Bavière et fort embarrassé. On dit toujours
que le Roi partira le 12 de mai; mais je ne puis
croire que son voyage soit long.
Le bibliothécaire du Vatican est mort : c'étoit
un grand ennemi de la France. L'entreprise d'An-
gleterre va faire un grand bruit dans ce pays-là.
Le prince de Danemarck y est, et viendra en
France ensuite. Comme vous aimez les belles
choses, je vous envoie de beaux vers d'un de mes
amis de Bordeaux ; en voici le sujet : Il m'envoya
le jour de Féquinoxe, que le soleil commence de
remonter, une pierre gravée et très-antique. On
voit tous les signes du zodiaque à l'entour et le
soleil dans son char au milieu. Et comme on
parle en même temps du voyage du Roi et que le
soleil est sa devise, M. Bétoulaud applique heureu-
sement le voyage du Roi autour du soleil. La
pierre est en jaspe oriental et les habiles médail-
listes disent que c'est un talisman. J'ai cru que
340 CORRESPONDANCE CHOISIE.
VOUS seriez bien aise de voir ce petit ouvrage' eL
que vous pardonneriez à l'auteur les trop grandes
louanges qu'il donne à votre, etc., etc.
AU MEME.
10 mai 1692.
Je vous prie, Monsieur, de me pardonner la
liberté que je prends de vous envoyer une réponse
que je dois à M'"" de Chandiot, que je serai bien
aise que vous lui rendiez en main propre. Après
cela, Monsieur, je vous dirai que le Roi part au-
jourd'hui avec toute sa royale famille pour aller
coucher à Chantilly où il séjournera demain, et
lundi il ira à Compiègne, mardi à Noyon et mer-
credi à Ghâteau-Cambresis On m'écrit du camp
du roi d'Angleterre qu'il y arrive tous les jours
des Anglois qui assurent qu'on l'y attend avec
impatience, et que la plupart des grands seigneurs
sont à leur tête qui se déclareront pour lui dès
qu'il paroîtra. Il arrive aussi à sou camp des
Écossois et des Irlandais ; mais le temps est cause
que la flotte de Brest n'est pas encore à la Hogue.
Celle de Saint-Malo, composée de trois cents voiles,
a passé au Havre où quatre mille chevaux s'em-
1. Voy. dans la Nutice, p. 100, ce que nous avons dit des
pierres gravées données au roi par W^^ de Scudéry. Celle dont
il est ici question figure encore au Cabinet des médailles sous
le n° 23y2, parmi les Inlailles modernes. Sa non antiquité est
reconnue depuis longtemps.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 341
barquent. Il ne faut que douze heures pour passer
de la Hogue aux ports d'Angleterre. Une chose
qui fait beaucoup raisonner, c'est qu'on a défendu
à tous nos armateurs d'attaquer ni de prendre nuls
vaisseaux marchands anglois; cela est positive-
ment vrai. Le prince d'Orange paroît, dit-on, en
grande indolence à Loo.
Tout va bien à Constantinople;j'en eus hier des
nouvelles; et tout va bien à Rome. Il devoit y
avoir consistoire le lundi d'après le jour qu'on
m'écrivoit, et le Pape avoit fait la veille une action
de grande vigueur dont on le louoit fort. Le prince
Tassi (Taxis), qui a l'intendance des postes d'Es-
pagne, de Naples et de Milan, et qui, en cette
qualité, a les armes d'Espagne sur sa porte, ayant
eu quelque démêlé avec le secrétaire de l'ambassa-
deur de Venise, commanda à son cocher de faire
verser le carrosse de ce secrétaire au milieu du
Cours. Mais le cocher maladroit en versant le se-
crétaire versa aussi son maître *, qui en fut si ir-
rité, qu'il battit et maltraita un laquais de l'am-
bassadeur de Venise, qui suivoit le secrétaire, et
parla même insolemment de l'ambassadeur et de
la République. Le lendemain, craignant quelque
insulte de cet ambassadeur, il fut faire cortège à la
cavalcade des cardinaux, et fut aussi au Cours,
son fils avec lui et plusieurs braves, avec des ar-
mes cachées dans son carrosse. Il en avoit même
trente bien armés chez lui; de sorte que le Pape
1. C'est-à-dire son propre maître, comme la suite Tindique.
342 CORRESPONDANCE CHOISIE.
apprenant cela, envoya deux cents sbires avec une
compar>;nie du château Saint-AngC;, qui prirent le
prince Tassi;, son fils et ses trente braves qui firent
pourtant une décharge, et les menèrent en prison.
L'ambassadeur d'Espagne a filé doux et ne s'en est
pas mêlé. J'ai cru que vous seriez bien aise de sa-
voir cela.
.le suis. Monsieur, très-sincèrement votre, etc.,
etc.
AU mi;me.
31 mai 1692.
Il y a si longtemps que je vous dois une ré-
ponse, Monsieur, que peut-être avez-vous oublié
que je vous la dois. Mais je ne laisse pas de vous
en demander pardon, quoique je n'aie nul tort;
car des embarras imprévus ne m'ont pas laissé le
temps de respirer. Et puis, 3Ionsieur, votre der-
nière lettre étoit si excessivement modeste qu'il
eût fallu vous en gronder. J'en ai fait convenir
M. de Pellissonqui vous fait bien des compliments.
Sa santé est toujours assez incertaine et la bizar-
rerie de la saison y contribue pour beaucoup. Car
je n'ai jamais vu un tel printemps.
Cependant les armes du Roi sont en état de le
faire vaincre de toutes parts. Nos trente-cinq ga-
lères aux côtes d'Italie ont vu prendre Oneille, l'é-
pée à la main, aux troupes qu'elles avoient des-
cendues en ce iieu-là ; et le Roi avec ses formida-
bles armées fait trembler toute la Flandre, et
CORRESPONDANCE CHOISIE. 343
trembler un usurpateur si intrépide qu'il n'a ja-
mais craint Dieu. La Gazette vous dira sans doute
que Namur fut investi le 24^ par M. de Boufflers,
entre Sambre et Meuse; mais je ne sais si elle vous
dira assez bien que le Roi ayant décampé, condui-
sit son armée sur quatre colonnes, Sa Majesté se
tenant à la plus proche des ennemis. Il la condui-
sit avec toute la capacité d'un général consommé
en l'art militaire. Il fut, suivi de Vauban, recon-
noître la place, marquer le camp, les attaques et
les batteries et donner ordre à toute chose, jusques
à régler les fronts de l'armée. Celle de M. de
Luxembourg couvre le siège à une lieue et demie
de là. Les ennemis ont tiré trois mille chevaux de
la place, dont ils se repentent. Le prince d'Orange
est vers Bruxelles qui assemble des troupes ; on
dit qu'il n'a pas encore trente-six mille hommes.
Il est sorti trente dames de Namur que le Roi a
fait arrêter. On ne sait pas encore ce qu'il veut en
faire. Vauban assure que le siège ne sera pas long.
La ville est commandée par deux montagnes d'où
on la mettra en cendres. Le 21, M. le duc, M. de
Villeroy et M. de Bressey arrivèrent devant Namur.
Je reçois dans ce moment des lettres de la Hogue
qui m'assurent que M. de Tourville a dû y arriver
jeudi 29 de ce mois, avec les escadres de M. de Châ-
teau-Renaud et de M. de Villette qui l'ont joint. On
m'interrompt pour me donner une lettre du Havre
du 29, qui porte que depuis dix heures et demie
on entendoit des décharges continuelles de canon :
ce qui fait croire qu'il y a un combat entre les
344 CORRESPONDANCE CHOISIE.
deux flottes, et que les cluiloupes qui étoient venues
disoient que ce combat se faisoit à treize lieues de
là au nord-ouest. J'en aurai apparemment demain
des nouvelles, je vous les manderai l'ordinaire
prochain. Permettez-moi d'assurer M""" de Clian-
diot de mon service très humble, Monsieur, et
me croyez autant que je le suis
Votre, etc., etc.
P. S. J'apprends que le Roi a enA'oyé les trente
dames dans une abbaye de religieuses et ordonné
qu'on les traite magnifiquement et avec beaucoup
d'honnêteté. Cela est fort beau au Roi.
AU MEME.
20 juillet 1692.
Je reçus hier au soir, Monsieur, votre lettre du
15 qui m'a fait beaucoup de plaisir; car j'allois
vous écrire pour me plaindre de votre silence, et
pour vous envoyer un madrigal qui vous fera voir
que j'ai trouvé plus de facilité à railler le prince
d'Orange qu'à louer le Roi. 11 est vrai queje le loue
ailleurs, et qu'ayant écrit à M"" de Maintenon à
Dinan et au R. P. de la Chaise devant Namur, ce
madrigal n'est qu'un petit enfant perdu qui court
le monde. Je souhaite pourtant qu'il ne vous dé-
plaise pas. M. Perrault de l'Académie a fait quatre
vers assez plaisants, les voici :
CORRESPONDANCE CHOISIE. 345
AUX JÉSUITES DE l'aRMÉE.
Commodément, aussi bien qu'en lieu sur,
Vous avez vu le siège de Namur ;
C'est un emploi bien digne de louange;
Plus n'en a fait ce grand prince d'Orange,
Enfin^ Monsieur, c'est la mode de se moquer de
lui, et tout Paris est rempli de chansons de ce ca-
ractère-là. Je crois que dans un mois j'aurai deux
petits volumes à vous envoyer. Apprenez-moi par
quelle voie je pourrai vous les faire tenir. Le Roi
est revenu en parfaite santé. Il a donné de fort
bonne grâce le gouvernement d'Antibes au neveu
du cardinal de J an son dont le père vient de mou-
rir*, lia dit, en le donnant, qu'il le donnoit aux
services de l'oncle et du père. J'en écrirai demain
à cette Éminence. Au reste, vous vous moquez de
moi quand vous me dites que vous me devez une
partie des honneurs qu'on vous a rendus à votre
voyage; car vous ne les devez qu'à votre mérite.
Mais vous me devez un peu d'amitié, parce que je
suis sincèrement, avec toute l'estime que vous
méritez, votre, etc., etc.
P. S. Excusez une très-mauvaise plume et me
permettez d'assurer l'aimable M™^ de Chandiot de
mon service très-humble.
r. Joseph de Forbin, marquis de Janson, gouverneur d'An-
tibes, comme l'avait été son père Laurent de Forbin, mort le
2 du même mois. Nous avons parlé du Cardinal, p. 24 de la
Notice.
346 CORRESPONDANCE CHOISIE.
AU MEME.
Le 20 septembre 1692.
Je ne sais^ JMonsieur;, ce que vous pensez de mon
silence; mais je vous assure que la cause n'en est
fâcheuse que pour moi, et que dans le temps que
je ne vous ai pas répondu, je me suis souvenue
tous les jours que je devois vous répondre, et que
je me privois d'un grand plaisir en ne vous don-
nant pas lieu de me faire l'iionneur de m'écrire.
Mais un rhume, un procès au Grand Conseil' et
plusieurs autres embarras m'ont fait résoudre
d'attendre que je puisse vous envoyer deux petits
volumes d'Entretiens de morale^ pour faire ma paix
avec vous. Mais par malheur il y a tant de fautes
d'impression, sans compter les miennes, que je
ne sais s'ils seront bien propres à vous apaiser,
en cas que vous m'ayez fait l'honneur d'être un
peu irrité de mon silence. Quoi qu'il en soit,
Monsieur, je vous demande une voie pour vous
les envoyer; car j'appris hier par M. de Pellisson
que M. le président Boisot est à Besançon en bonne
santé, dont je suis fort aise; et vous me ferez le
plaisir de l'assurer de mon très-humble service.
Nous eûmes avant-hier, ici et à Versailles, un
tremblement de terre: je le sentis mais je ne le
connus pas d'abord. J'étois assise dans une chaise
1. Voy. la Notice, p. 109.
2. Paris, 1692, 2 vol. in-12.
CORRESPONDANCE CHOISIE. S47
qui touchoit la porte d'un petit cabinet de la
chambre où je couche^ qui n'est pas celle que vous
avez Yue. Je sentis que cette porte ébranloit ma
chaise, et ma chaise m'ébranloit moi-même. Mais
comme cela dura peu, j'ai cru que c'étoit un chat
enfermé dans le cabinet qui en vouloit sortir, et je
n'en eus nulle émotion. Mais une heure après
dîner, je sus que dans tout mon quartier il n'y
avoit pas de maison oii il ne se trouvât quelqu'un
qui ne s'en fut aperçu. Et il fut si fort à Notre-
Dame que tous ceux qui s'y trouvoient en sortirent,
croyant que l'église alloit tomber. On sentit aussi
le tremblement plus fort sur les ponts qu'ailleurs.
M. de Pellisson m'écrivit hier qu'il s'étoit fait
sentir si fort à Versailles, au Grand-Commun où
il loge, au château, à la Ville et à la paroisse, que
le peuple songeoit déjà à quitter les maisons et à
gagner la campagne. Le Roi étoit à Marly: on ne
savoit pas encore hier si on l'y avoit senti; mais
une laitière de Montreuil me dit hier que tous les
arbres avoient été ébranlés et que ceux qui descen-
doient la montagne ne pouvoient s'empêcher de
tomber: par bonheur cela fut court. M. de Pellisson
n'en sentit rien, car il s'étoit endormi dans une
chaise après avoir dîné, et le valet fut le seul ([ui
s'en aperçut. J'ai cru, Monsieur, devoir vous dire
cet événement dont tous les rois du monde ne sont
pas les maîtres. Je ne vous dis point que tout va
bien de toutes parts, ma lettre est déjà trop longue,
mais seulement que M"'" la baronne de Bressey est
ici pour solliciter les affaires de son mari. M. de
348 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Valcroissant est venu avec elle. On m'a dit qu'elle
est jeune et belle, et peut-être me viendra-t-elle
voir. Son mari est à Arras. Permettez-moi d'assu-
rer JM""' de Chandiot de mon service très-humble
et de la justice que je rends à son mérite, et de
vous assurer vous-même, Monsieur, que personne
ne vous honore plus que je fais, ni n'est plus véri-
tablement votre, etc., etc.
P. S. J'apprends que le tremblement de terre a
été à Marly comme à Versailles, sans y faire aucun
mal.
AU MEME.
11 octobre 1692.
Je vous écris aujourd'hui. Monsieur, par un
temps si extraordinaire qu'on ne peut sempêcher
de s'en plaindre. Il fit hier un jour de mois de
mars ; le soleil étoit fort clair, il geloit un peu à
la campagne et le froid étoit modéré. Présen-
tement toutes les maisons sont couvertes de neige
et il y en a plus d'un pied de haut dans mon jar-
din; et il en tombe encore en telle abondance que
l'air en est obscurci. Et, avec cela, il fait un grand
vent et un froid très-piquant: ce qui n'accommode
pas une santé délicate comme est celle de M. de
Pellisson, ni une enrhumée comme moi, ni les
armées qui sont encore en campagne. Après cela,
Monsieur, je vous dirai que je n'ai pas été obligée
d'envoyer au collège de Bourgogne; car M. l'abbé
CORRESPONDANCE CHOISIE. 349
Rend* est venu lui-même prendre les livres que
je vous destinois. Et comme il y avoit déjà assez
de monde dans mon cabinet^ et que je ne parle pas
de loin, je ne pus l'entretenir comme je l'eusse
voulu, et je ne le remerciai qu'en le conduisant
dans ma chambre. Vous trouverez des fautes d'im-
pression sans nombre qui ne sont pas à l'errata.
Ne les confondez pas avec les miennes et excusez
les unes et les autres. Souvenez-vous, Monsieur,
que je vous ai demandé vos sentiments sincères ;
je fais la même prière à M™° de Cliandiot. Mais
pour les avoir tous purs, je les demande de sa
main, afin d'avoir deux plaisirs pour un. Assurez-
la, s'il vous plaît, de mes très-humbles services et
d'une estime très-distinguée. N'allez pas vous fi-
gurer que je cherche à me faire louer, au contraire
je ne veux que m'instruire.
Je ne vous dis pas de nouvelles, car vous ne
pouvez ignorer que les armes du Roi ont été vic-
torieuses en Allemagne comme en Flandre ; que le
duc de Savoye a abandonné le peu qu'il avoit pris,
de peur d'être pris lui-même, et qu'au lieu d'être
un conquérant, il n'est qu'un brûleur de maisons.
On me dit hier qu'il a la fièvre tierce; cela est
extraordinaire après avoir eu la petite vérole. Le
prince d'Orange n'est pas sorti de Flandre fort
héroïquement : car il partit de nuit sans dire
adieu à personne; ses gardes demeurèrent en état
i. D'une famille patricienne de Bayonne; il y a eu des co-
gouverneurs de ce nom et des conseillers au Parlement. Elle
est éteinte depuis la fin du dernier siècle. (W.)
350 CORRESPONDANCE CHOISIE.
jusqu'au lendemain au jour qu'on déclara son
départ. On croit qu'il passera en Angleterre, où
les esprits sont fort divisés. Le prince régent de
Wirtemberg, que M. le maréchal de Duras a pris,
est très-bien fait, a beaucoup d'esprit et n'a nul
accent ni nul air étranger. Le Roi et la Reine
d'Angleterre sont à Fontainebleau où le Roi les a
reçus, comme les deux dernières années, avec une
magnificence toute royale et une honnêteté hé-
roïque. Vous en connoîtrez une partie dans un des
Entretiens. Permettez- moi, Monsieur, de faire
mille compliments à M. votre frère et de vous
assurer sincèrement que personne ne vous estime
et ne vous honore plus que votre servante, sans
excepter M. de Pellisson.
AU MEME.
3 novembre 1692.
Je dois réponse. Monsieur, à deux de vos lettres,
mais un grand rhume et beaucoup d'affaires très-
différentes m'ont empêchée de me donner l'hon-
neur et le plaisir de vous répondre plus tôt. Il y a
une chose dans la première dont j'aurois profité si
je l'avois sue lorsque je fis la conversation sur la
tyrannie de l'usage; car cela me fait croire que
j'ai eu raison de le faire. En effet. Monsieur, peut-
on rien voir de plus différent que l'usage singu-
lier de Besançon et celui de tous les autres lieux
du monde, et surtout de celui delà cour de Paris?
CORRESPONDANCE CHOISIE. 351
Car vous me dites qu'il faut cacher soigneusement
dans votre ville que j'ai l'honneur d'avoir quelque
commerce avec M™" de Chandiot : et il m'est arrivé
plusieurs fois que d^s dames que je n'ai jamais
vues ont dit que j'étois de leurs amies et que
je leur écrivois. Mais du moins me sera-t-il per-
mis de parler de son mérite à M. de Pellisson et
de me louer de sa bonté.
Pour votre seconde lettre. Monsieur, je com-
mence d'y répondre par vous remercier de la
manière dont vous avez reçu mon présent. Je vous
envoyé le véritable errata que j'ai fait mieux que
celui de l'imprimeur, et vous verrez que .les
anciens Romains, qu'on a mis au lieu de mettre
les Lacédémoniens est une faute d'impression. Cela
est su trop généralement pour être une ignorance.
Vous me ferez plaisir de me renvoyer cet errata.
Pour ce que vous me dites, 3Ionsieur, que les lec-
teurs aimeroient mieux qu'on leur laissât la
liberté déjuger, vous me permettrez de vous dire
que je n'exécuterois pas le dessein que mes amis
m'ont fait prendre, si je suivois vos avis. Car ces
entretiens ne sont pas ceux de deux philosophes
de la secte de Diogène, ce sont des hommes et des
dames du monde qui doivent parler comme on y
parle. Et il est constamment vrai que le bel usage
veut qu'on relève avec esprit ce qui se dit d'agréa-
ble dans une compagnie composée de personnes
qui savent l'exacte politesse, et les conversations
auroient un air sec et incivil sans cet usage. De
sorte. Monsieur, que voulant faire passer la poli-
352 CORRESPONDANCE CHOISIE.
tesse de notre temps au temps qui viendra, j'ai du
faire parler les personnages que j'introduis comme
les honnêtes gens parlent. Pour l'endroit de
l'amour-propre si caché dans notre cœur, il faut
qu'il m'aveugle puisque je ne puis deviner ce que
vous y devinez. Et comme cela a passé devant les
yeux de M. de Pellisson sans qu'il s'y soit arrêté,
et devant ceux de trois ou quatre personnes à qui
j'ai montré cet endroit depuis votre objection, et
qui n'y ont rien trouvé à dire, j'ai lieu de croire
que s'il y a faute, elle doit être petite. Pour ce mot
de sentiments dont vous me parlez, peut-être seroit-
il mieux qu'il y eût ; d'inspirer de semblables senti-
ments, au lieu de susceptibles. Mais, Monsieur, je
serois bien glorieuse, s'il n'y avoit pas d'autres
imperfections à mon ouvrage. Il est vrai que ces
sentiments sont si heureux dans le monde^ que je
crois que quelque constellation cache leurs défauts.
Je viens de recevoir une lettre de M. l'évêque
d'Agen*, qui est le plus éloquent prélat du
royaume, et une de. M. l'évêque d'Avranches* qui
est le plus savant, qui me persuadent ce que je
dis. Une jeune demoiselle de quatorze ans a fait
des vers au-dessus de son âge, pour les louer;
une autre de vingt-quatre ans en a fait de très-jolis.
M. le Camus Melson' en a fait aussi, et MM. Bé-
1. Mascaron. ]M"« de Scudéry, en le disant le plus éloquent
prélat du royaume, oublioit Bossuet. Mais Bossuet ne l'avoit
pas apparemment remerciée de Fenvoi de son ouvrage. (W.)
2. Huet.
3. Voy. Historiettes. (\V.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 353
toulaud et Bosquillon_, Petit et plusieurs autres en
ont fait de très-beaux. Mais au milieu de tout
cela^ Monsieur, je donne à votre suffrage le prix
qu'il mérite et je tiens à grand honneur que les
Entretiens ne vous aient pas ennuyé. Ma lettre est
déjà si longue que je n'ose y rien ajouter, si ce
n'est de vous supplier de me permettre d'assurer
M. votre frère de mes très-humbles services et
d'être bien persuadé que personne ne vous estime
et ne vous honore plus que je fais, ni n'est avec
plus de sincérité votre, etc.
A M. HUET, ÊVÊQUE d'aVRANCHES '.
[1692.]
Je suis ravie, Monseigneur, de vous retrouver
dans votre billet tel que je vous trouvai autrefois
à Chasse-Midi® et dans mon cabinet, et je vous
assure aussi qu'à la réserve de mes oreilles qui ne
valent rien, vous me trouverez toujours la même.
J'ai murmuré en secret que vous ne m'ayez rien
dit sur la mort de M. Ménage^ Vous aurez pu
voir que mes amis vivent dans mon cœur après
leur mort par ce que j'ai dit de M. de Montausier*.
1. Communiquée par M. Etienne Charavay.
2. Chasse-Midi, Cherche-Midi, maison religieuse établie en
163'i: dans la rue de ce nom. M°i« de Rochechouart-Morteniart,
future abbesse de Fontevrault, y allait souvent, et Marie-Éléo-
nore de Rohan y mourut.
3. Ménage mourut le 23 juillet 1692.
k. Montausier était mort le 17 mai 1690. Voir aux Poésies
les vers que. W"- de Scudéry fit à cette occasion.
23
354 CORRESPONDANCE CHOISIE
Vous jugez de là, Monseigneur^, si je puis oublier
les vivants^ surtout quand ils ont un mérite aussi
distingué que le vôtre; aussi vous puis-je assurer
que c'est pour toute ma vie que je suis votre très-
humble et très-obéissante servante.
P. S. Je voudrois fort que TEntretien sur la
Reconnoissance ne vous déplût pas^ je ne sais si
je l'oserai espérer.
A M. L ABBE BOISOT.
21 février 1693.
N'attendez aujourd'hui de moi que des larmes
et des plaintes, Monsieur, car la perte que j'ai
faite est si grande, et la douleur que j'en ai est si
vive, que rien ne la peut ni égaler ni exprimer. On
peut dire sans flatterie que le Roi y perd le plus
zélé de ses sujets, le siècle un grand ornement,
les belles-lettres un grand éclat, tous ses amis une
âme héroïque et la religion un grand défenseur.
Mais je crois perdre plus que tout cela ensemble ;
car un ami de quarante années de ce mérite-là,
qu'on a connu dans la bonne et dans la mauvaise
fortune et trouvé toujours également digne d'ad-
miration dans l'une et dans l'autre, est une perte
que nulle autre ne peut égaler. Chacun a eu toute
la surprise qui la pouvoit faire sentir d'une ma-
nière plus dure; car M. de Pellisson n'avoit pas
de fièvre. Il dormoit assez bien, il n'a pas gardé
le lit un seul jour. 11 fut à la messe le dimanche
CORRESPONDANCE CHOISIE. 355
gras, et le jour de la Vierge il écrivit au cardinal
Janson une lettre de consolation sur la mort de sa
sœur qui étoit mon amie^, etuneau gouverneur de
Philippeville pour le remercier des bons offices
qu'il avoit rendus à un de mes amis. Je vous dis
tout cela, Monsieur, pour vous faire connoître
qu'il ne croyoit pas mourir. Il m'écrivoit tous les
jours l'état de son mal; mais lui, ayant un peu
empiré le vendredi au soir, il prit la résolution de
se confesser le lendemain au matin, et de recevoir
Notre-Seigneur. Il s'endormit tout habillé dans sa
chaise, mais ses gens, trouvant son dormir trop
long et trop fort, le réveillèrent. Mais, hélas ! il
avoit perdu la connoissance et mourut quatre
heures après sans nulle violence. De sorte, Mon-
sieur, que la maladie fut courte et la mort subite.
L'innocence de sa vie et un nombre infini de bon-
nes œuvres ne mettent pas ceux qui Font connu
en peine de son salut. Mais un faux dévot et de
malins esprits suscités par Tenfer, ont essayé de
ternir la conversion la plus parfaite qui ait ja-
mais été, et répandu un grand bruit que ce qui
l'avoit empêché de se confesser, c'est qu'il étoit
encore huguenot. Ce bruit si faux et si malin m'a
donné beaucoup de peine pour défendre cet illus-
tre ami dans la plus noire calomnie qui fût ja-
mais. Grâce à Dieu, le Roi et tous les gens sages
ne l'ont pas cru. J'écrivis à M"'" de Maintenon, à
M. le Chancelier, à M. Le Pelelier, à M. de Meaux
une lettre de quinze pages. Je vous enverrai, l'or-
dinaire prochain, une copie de sa réponse. Ce
356 CORRESPONDANCE CHOISIE.
grand évêque, le R. P. de la Chaise, tous les jé-
suites des trois maisons de Paris, et enfin tous les
honnêtes gens lui ont rendu justice, et j'ai trouvé
une preuve incontestahlc pour sa foi sur le mys-
tère de l'Eucharistie, et pour sa dévotion au Saint
Sacrement. On a trouvé parmi ses papiers de Ver-
sailles un traité qu'il faisoit de ce mystère et qu'il
espéroit faire imprimer à Pâques. On l'a porté à
M. de Meaux et ses calomniateurs commencent
d'être honteux de leur calomnie. On lui a fait un
service à Versailles oi^i il est enterré, un à l'abhaye
Saint-Germain où il y eut grand monde. L'Acadé-
mie en fit dire hier un aux Billettes où les plus
illustres académiciens se trouvèrent, et l'Acadé-
mie de Soissons en doit aussi faire dire un. J'au-
rois cent choses à vous dire. Monsieur, mais les
larmes m'aveuglent et la douleur me suffoque. Je
remercie M™" de Chandiot de Féquité qu'elle a de
me plaindre, et comme ma plus douce consola-
tion est d'aimer ce qu'il a aimé, permettez-moi,
Monsieur, d'être toute ma vie, votre, etc., etc.
AU MÊME*.
28 février 1693.
La vive et juste douleur dont mon cœur est
pénétré pour la perte irréparable d'un illustre ami
1. Cette lettre, écrite sept jours après la précédente, ren-
ferme plusieurs redites que nous avons supprimées pour la
plupart. Nous la donnons néanmoins ù cause de quelques dé-
tails nouveaux.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 357
de quarante années^ ne m'apaspermis devons ré-
pondre plus tôt, Monsieur^, et je vois plus de cin-
quante lettres auxquelles je n'ai pas répondu. Et
ma douleur a tellement altéré ma santé que j'ai
eu besoin de tout mon courage pour n'être pas
accablée par tant de malheurs cà la fois. Car je n'ai
pas eu seulement à supporter la plus vive affliction
qui fut jamais et la plus juste, il a fiillu que j'aie
à combattre la plus noire calomnie qui ait jamais
été, et je m'y suis opposée avec tant de vigueur
que, grâce à Dieu, ce monstre sorti d'enfer est
près d'expirer.
Il se rencontre que le curé de Versailles, qui est
un missionnaire, étoit irrité de ce que M. de Pel-
lisson alloit tous les jours à la messe à la cha-
pelle du château, ou aux Récollets, comme en étant
plus proche ; de sorte qu'étant mal disposé, il crut
ce que la canaille libertine ou huguenote et en-
vieuse publia, et ce faux bruit se répandit partout.
Je vous envoie la copie de la réponse que m'a faite
M. de Meaux. Elle est mai écrite, mais je n'ai pas
le temps de l 'écrire \ Vous verrez que le Roi a
rendu justice à l'illustre mort. Je le sais par cent
endroits, et il n'y a plus que quelque canaille en-
vieuse et hérétique qui ose mal parler de sa foi. Au
contraire, on m'écrit des éloges de sa piété. Il alloit
1. Il va sans dire que c'est la copie qui est mal écrite. Cette
copie, de la main de W^" de Scudéry, fait partie du cabinet de
M. Dubrunfaut qui a bien voulu nous la communiquer. Voy. ci-
après les lettres de Bossuet à M'i^ de Scudéry et à M'i^ Dupré
sur la mort de Pellisson.
358 CORRESPONDANCE CHOISIE.
faire imprimer à Pâques ce qu'il écrivoit sur l'Eu-
charistie, que M. Pirot, docteur de Sorbonne,
avoit déjà vu et fort approuvé. Enfin, Monsieur,
j'ai la consolation de voir le mensonge s'en aller
en fumée pour laisser briller la vérité. C'est tout
ce que vous dira pour aujourd'hui une affligée que
la douleur a fait malade. Je fais ce que je puis
pour résister à tous ces maux, car je suis néces-
saire à conserver sa mémoire. Aidez-moi, Mon-
sieur, dans ce juste dessein. Remerciez pour moi
M""' de Chandiot de la bonté qu'elle a eue de me
plaindre, et l'assurez de mon très-humble service.
Et me permettez d'espérer, Monsieur, que vous me
continuerez l'amitié dont vous m'avez honorée, et
vous souvenez pour me l'accorder que j'ai eu le
bonheur d'être quarante années la première amie
d'un homme si rare, qu'on peut dire que le Roi y
perd le plus zélé de ses sujets, le siècle un grand
ornement, les belles-lettres un grand éclat, ses
amis une âme héroïque et l'Église un grand dé-
fenseur. Le temps m'empêchera. Monsieur, de
vous en dire davantage, mais rien ne peut m'em-
pêcher d'être toujours, votre, etc., etc.
P. S. Je ne puis relire, je vous en demande par-
don
AU MKMR.
7 mars 1693.
Je ne combats pas votre douleur, Monsieur, et
je vous rends la justice que vous me rendez, mais
CORRESPONDANCE CHOISIE. 359
la colère m'a donné du courage et la force de ré-
sister à cette juste douleur pour combattre la ca-
lomnie qui^ grâce à Dieu^ est étouffée par la vé-
rité. Je vous envoie la lettre de M. de Meaux que
vous me demandez. J'en reçus hier une autre par
laquelle il m'assure qu'il n'oublie rien pour ho-
norer la mémoire de notre cher et illustre ami.
M™" de Maintenon en a écrit très-avantageusement,
M. l'abbé de la Trappe* en a fait l'éloge, un de ses
amis, le R. P. de la Chaise, en rendit dimanche de
grands témoignages chez Monseigneur l'archevêque
011 il y avoit assemblée, et tout d'une voix la ca-
lomnie fut condamnée. A Angers, l'évêque* a jus-
tifié pleinement l'illustre mort et deux ministres
bien convertis l'ont défendu contre le bas peuple
hérétique. Le dernier Mercure galant contient un
éloge véritable de notre ami. Ceux qui font le Mer-
cure ont cru que je l'avois écrit; mais il est d'un
de mes amis appelé M. Bosquillon, à qui j'avois
donné un simple mémoire M. Turgot Saint-Clair
a fait deux épitaphes en latin qu'on estime fort.
Mais il les montre et ne les donne pas ; il en use
ainsi de tout ce qui part de son esprit. Il y aura
encore d'autres éloges avec un peu de temps ;
c'est tout ce qu'on peut faire avec un ami qu'on
perd. M. de Leibnitz d'Hanovre lui donne mille
louanges dans une lettre qu'il a écrite à une reli-
gieuse de grand monde, qui est à Maubuisson'.
1. Le célèbre abbé de Rancé.
2. Michel H. Le Peletier.
3. Cette religieuse est évidemment Louise-HoUandine, sœur
360 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Enfin, Monsieur, la médisance se cliange en éloges
et la vérité triomphe du mensonge.
Permettez-moi, Monsieur, de remercier M. le
président Boisot et toute votre famille de la jus-
tice qu'ils me rendent en me plaignant, et de les
assurer de mon service très-liumble. Et pour vous,
Monsieur, je veux croire que, sachantque j'étois la
première amie de l'illustre mort depuis trente-huit
ans, cela me tiendra lieu de mérite et que vous
voudrez bien que je sois le reste de ma vie, votre,
etc., etc.
AU MEME.
3 avril 1693.
Comme la douleur est du poison pour moi.
Monsieur, ma santé n'a pu résister à celle dont mon
cœur est pénétré. Et comme mes larmes m'ont at-
tiré une fluxion sur les yeux, je n'ai pas pu vous
répondre plus tôt pour vous remercier dem'avoir
envoyé ce que vous aviez écrit sur notre incompa-
rable ami, qui se trouve parfaitement beau. Et je
vous exhorte, Monsieur, à continuer votre dessein
et de trouver lieu de placer cette belle lettre*, qui
fera honneur à l'illustre mort et à vous. Et je ne
doute pas non plus que ce que vous écrivez n'en
(le la Palatine, duchesse d'Orléans. Elle était en effet en cor-
respondance avec Leibnitz.
1. Elle n'a point été imprimée et on ne Ta pas retrouvée
dans les m^^ de l'abbé Boisot. (W.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 361
fasse beaucoup au cardinal de Granvelle'. Je vous
exhorte donc, Monsieur, à exécuter votre dessein
comme notre ami vous l'eût conseillé Samémoire,
grâce à Dieu, a l'éclat qu'elle mérite, et l'on m'é-
crit de Bordeaux que quelques huguenots ayant
voulu dire quelque chose contre sa mémoire, on
s'est moqué d'eux et on les fera taire. Mais ce qui
est très-considérable. Monsieur, c'est que mardi
dernier M. l'abbé de Fénelon fut reçu à l'Acadé-
mie pour remplir la place de 31. dePellisson. L'as-
semblée fut très-nombreuse ; Monseigneur l'arche-
vêque s'y trouva. Le R. P. de la Chaise y étoit et
plus de cent personnes de mérite, qui admirèrent
la harangue que fit M. l'abbé de Fenelon. Car ce
fut le plus be] et le plus grand éloge qui ait jamais
été fait, et tout son discours fut rempli des louan-
ges du Roi et de celles de l'illustre mort. Et comme
il lavoit vu et entretenu la veille qu'il mourut, il
étoit un témoin irréprochable de tout ce qu'il
disoit à son avantage. Enfin, Monsieur, il fit un
portrait si ressemblant de notre ami et le regretta
si vivement, qu'il attendrit tous ceux qui l'enten-
dirent et plusieurs académiciens en pleurèrent. Le
directeur de l'académie répondit et loua aussi
1. La lettre de Tabbé Boisot à Pellisson, contenant son pro-
jet de la Vie du cardinal de Granvelle a été publiée dans les
Mémoires de littérature de P. Desmolets, t. IV, p. 27; elle est
très-intéressante. (\V.) Nous ajouterons ici à la note de
M. Weiss, qu'il a publié lui-même en 9 vol. in-^o les Papiers
d'Etat du cardinal de Graiwelle et que, dans la Notice prélimi-
naire, il est entré dans de longs détails sur Tabbé Boisot et
sur ses travaux relatifs à ces papiers.
362 CORRESPONDANCE CHOISIE.
beaucoup^ mais Tabbé cliarma toute l'assemblée.
J'espère que cela sera ])ientnt imprimé et vous
verrez^ Monsieur, que le médecin qui a parlé à
M. votre intendant', est un très-impertinent calom-
niateur; mais je voudrois bien savoir les sottises
que vous m'avez mandé qu'il disoit, car je les dé-
truirois toutes. Il est vrai que M. de Pellisson ne
croyoit jamais tout à fait les médecins qui le
voyoient, et qu'ils en murmuroient. Mais enfin la
vérité a triomphé du mensonge, et je ne doute pas
que vous n'en soyez bien aise. Un neveu de notre
incomparable ami, qui est bien connu et qui est
capitaine dans le régiment de Guiche, a été pré-
senté au Roi par M. le duc de Noailles, et il en a
été reçu agréablement. Voilà, Monsieur, tout ce
qu'une toux cruelle me permet de vous dire, et
que je suis avec toute l'estime que vous méritez,
votre, etc., etc.
22 mai 1693.
Je dois réponse à deux de vos lettres. Monsieur,
qui m'ont été très- agréables, car je suis ravie que
mes soins ne vous déplaisent pas Dès que mes
premières larmes furent essuyées j'écrivis à Cas-
tres, à un ancien ami de M. de Pellisson, pour le
prier de m'apprendre ce qu'il savoit de l'enfance
et de l'éducation de l'illustre mort, et vous en
1. C'était M. de Lafond.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 363
avez vu quelques petites circonstances agréables
clans l'Éloge; car pour la suite de sa vie, je la sais
par moi-même^, et une amitié de trente-neuf an-
nées aussi intime que la nôtre ne m'en a rien
laissé ignorer. Le malheur veut que les endroits
les plus héroïques ne se peuvent écrire; mais il y
en a sans doute assez pour faire connoître que
c'étoit un homme d'un mérite extraordinaire, soit
pour la vaste tendue de son esprit, aussi agréable
que solide, ou par sa rare vertu et sa sincère
piété. On n'a pas parlé de l'éloge de la feue Reine-
mère, Monsieur, parce qu'il est court, et qu'il y
a plusieurs autres choses très-ingénieuses dont
les lecteurs seront bien aises d'être surpris. Cet
éloge fut fait pour être gravé sur une manière de
petite plaque d'argent, derrière le portrait de cette
Reine, dont la bordure est d'or, enrichie de deux
mille écus de pierreries, et je fus choisie par
M. de Remirecour, dont j'avois donné la connois-
sance à M. de Pellisson, pour faire les vers qui
sont gravés sur l'or au-dessous de la figure de cette
princesse. Je vous les enverrai une autre fois^ Je
crois que vous n'avez pas vu YFAirymédon, dont je
suis la cause de plusieurs manières ^ C'est une
chose étonnante, quand oq sait, en quelle affreuse
prison il a été fait. Si je vous parlois, je redouble-
rois votre admiration pour notre ami, et vous
me sauriez gré de lui avoir donné lieu, par mon
courage et par mon industrie, de faire en ce lieu-
1. Voir aux Poésies.
2. Voir la Notice, p. 77.
364 CORRESPONDANCE CHOISIE.
là toutes les héroïques et agréables choses qu'il y
a faites durant quatre ans. Au reste, Monsieur,
j'ai à vous dire que ce que M. de Peilisson a laissé
du Traité de V Eucharistie n'a nul besoin d'être
retouché par personne. Il n'y faut pas changer un
mot, ni en discuter une syllabe. Nous ne savons
pas s'il vouloit aller plus loin, mais ce qui est fait
est parfait, et ses calomniateurs seront confondus.
Je conseillerai qu'on garde soigneusement le ma-
nuscrit, car il y a partout des apostilles et des
corrections de la main de l'auteur entre les lignes.
Au reste on vient de nie dire que Roze' en Cata-
logne [est assiégé], Heidelberg en Allemagne, et
que le Roi va en Flandre. Monsieur partira bientôt
pour la Bretagne. On meuble le château de Vitry,
qui est à six lieues de Laval. On ne craint pas le
prince d'Orange le long de nos côtes, mais on
craint avec raison que les pluies ne gâtent les blés
et n'incommodent beaucoup les troupes. Mais il
pleuvra sur les ennemis du Roi comme sur ses
armées. Excusez toutes les ratures de cette lettre;
ma plume ne vaut rien et mon esprit, en parlant
de M. de Peilisson, n'est pas libre. M. Bosquillon à
qui j'ai fait voir votre lettre, en est charmé et m'a
dit qu'il voudroit écrire aussi bien que vous pour
vous louer dignement. Pour moi. Monsieur, qui
ne fais point de souhaits impossibles, je me con-
tente de vous assurer avec une simplicité sincère
que personne ne vous honore plus que votre, etc.
1. Roses.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 365
AU MÊME,
7 juin 1693.
Vous m'avez écrit une si belle lettre, Monsieur,
que je n'ai pas pu m'empêcher de la montrer à
deux ou trois de mes amis, et entre autres à
M. Bosquillon, qui l'a admirée. Mais je ne l'ai
montrée qu'après avoir prié ceux à qui je la fai-
sois voir de vous pardonner ce que vous dites de
trop à mon avantage. Je ne rejette pourtant que les
louanges de mon esprit, et j'accepte hardiment
celles qu'on donne à mon cœur et à mon amitié,
parce que je suis persuadée qu'il est du devoir
d'une personne raisonnable d'avoir le cœur comme
je l'ai, et d'aimer ses amis comme j'aime les
miens. Car, selon moi, quiconque n'est pas ainsi
mérite d'être blâmé. Je vous remercie donc, Mon-
sieur, de la justice que vous me rendez sur cer-
tains articles, seulement regardant vos louanges
comme un pur effet de votre honnêteté et de votre
politesse. Si vous étiez à Paris je vous montrerois
le poëme d'Eurymédoîi
Comme je suis la seule qui ai toutes les poésies
de cet illustre mort et que j'y ai plus d'une sorte
de droits, particulièrement à celles qu'il a faites
dans la Bastille, parce qu'il n'eût pu les faire sans
mon secours, je les garde soigneusement jusqu'à
ce qu'on les mette au jour. Voici les quatre pre-
miers vers (ÏEunjmédon qui me sont adressés :
Merveille d'amitié dont les verLus divines
366 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Surpassent les héros comme les héroïnes,
Qui seule consolez mon triste éloignement
Et de ces belles fleurs faites votre ornement.
Il i'aiit que vous sachiez^ Monsieur, que le
Prince qui est le héros du poëme est, à la fin de
l'ouvrage, métamorphosé en fleur, et cette fleur
est une espèce de giroflée jaune qui croît sur les
murailles, que j'ai toujours fort aimée, et dont
M. de Pellisson en voyoit beaucoup sur les tours
de la Bastille, lorsqu'il eut la permission de s'y
promener conduit par un ofiicier. Cet ouvrage a
assurément de grandes beautés et me fait beaucoup
d'honneur en divers endroits, et le Roi y est
mieux loué en quatorze vers qu'on ne l'a quelque-
fois loué en mille. Le beau discours de M. l'abbé
de Fénelon est imprimé, et il mérite sans doute la
réputation qu'il a : je suis fâchée qu'il soit trop
gros pour vous l'envoyer par la poste.
Je ne vous dis point de nouvelles aujourd'hui.
On ne savoit point encore hier oi^i va le Roi; mais
il partit du Quesnoy le 3 de ce mois et toutes les
armées marchoient. Les ennemis n'ont que soixante
mille hommes qu'ils ont séparés et mis dans les
villes qu'ils craignent le plus de voir assiégées,
comme Bruxelles, Gand et Liège; et le Roi a plus
de cent dix mille hommes en ses deux armées. Il
fit ses dévotions le 1 " de juin au Quesnoy, se por-
tant parfaitement bien. S'il n'est pas venu de cour-
rier la nuit dernière, on n'en sait que cela; mais
toute l'Allemagne tremble depuis la prise d'Uei-
delberg, et on ne croit pas que le prince Louis de
CORRESPONDANCE CHOISIE. 367
Bade attende M. le maréchal deLorge qui marchoit
vers lui quand on m'a écrit. Je suis, Monsieur,
avec toute Festime que vous méritez et toute la
sincérité de mon cœur, votre, etc., etc.
AU MEME.
15 décembre 1693.
Je suis fort aise. Monsieur, que vous ayez reçu
les deux ouvrages de l'illustre mort et que vous
les trouviez aussi beaux qu'ils sont. L'Élégie est
touchante et généreuse, mais le Discours au Roi
est un chef-d'œuvre plein d'esprit, de jugement,
de magnanimité et d'éloquence; et ce qui en re-
double le prix est le temps et le lieu où tout cela
a été fait : car les dilïicultés qui s'y rencontroient
eussent paru insurmontables à tout autre qu'à
moi. Mais l'amitié et le courage viennent à bout
de tout....
Vous ne pouvez pas ignorer ce qui est arrivé à
Saint-Malo et de quelle manière la machine infer-
nale qui pouvoit détruire six villes comme celle-
là, a échoué; que l'ingénieur qui l'avoit faite y a
été étouffé avec deux autres, qu'il est resté sept
cents bombes remplies d'ingrédiens diaboliques
et tout nouveaux, et que le fracas que fit l'em-
brasement de la poudre fut si grand qu'on crut
que cent mille hommes tomboient tout à la fois
sur la ville. Tout le monde tomba dans les rues
368 CORRESPONDANCE CHOISIE.
et dans les maisons ; un canon de fer, chargé de
trois livres de balles, passa par-dessus la maison
où étoit M. le duc de Ghaulnes, et alla se ficher
dans un grenier sans faire une ouverture plus
grande que celle qu'il lui falloit pour passer : cela
est incroyable et est très- vrai. Il y a environ qua-
rante maisons découvertes et des vitres brisées.
Et cependant cet effroyable fracas n'a pas tué un
chat (on me l'écrit en ces termes -là), et n'a pas
mis le feu aux artifices qu'on avoit préparés pour
perdre la ville. Il nous est resté plus de sept cents
bombes pleines d'ingrédiens nouveaux : on en a
envoyé une au Roi. Le fracas fut si terrible qu'on
crut à Caen que la terre trembloit. On a encore
trouvé une chaloupe double que M. de Chaulnes a
trouvée si bien faite qu'il en veut faire six toutes
pareilles. Je fus si touchée de ce terrible événe-
ment quand j'en reçus la première nouvelle, que
je fis l'impromptu que je vous envoie *. On dit que
la machine coûtoit deux millions au prince d'O-
range, et j'apprends en cet instant, par des lettres
de Bretagne et de Basse-Normandie, que la mer a
vu près de cent Anglois morts sur ses bords, que
les ennemis n'avoient plus de vivres et qu'ils en
ont été prendre aux îles de Jersey et de Guerne-
sey, où ils ont enterré un mort de quelque consé-
quence. Je suis bien obligée à M. le président
Boisot de son souvenir. Je vous prie de l'en re-
mercier pour moi et d'être bien persuadé. Monsieur,
1. Nous n'avons pas retrouvé cet impromptu.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 369
que personne ne eonnoît votre frère mieux que je
le connois, et n'est plus véritablement votre, etc.
AU MEME.
6 mars 1694.
Votre dernière lettre, Monsieur, est si bien
écrite, si généreuse pour l'illustre mort et si obli-
geante pour moi, que je ne puis assez la louer, ni
vous en remercier. Je vous apprends qu'on im-
prime les approbations du Traité de l Eucharistie
eil'Epitre dédicatoire au Pape, et que la première
approbation est de M. l'archevêque d'Arles', qui
a si bien connu la force et la beauté de l'ouvrage
qu'il approuve, et a si parfaitement pénétré le
sens de l'auteur, qu'il ouvrira les yeux aux moins
éclairés. Et ce qui augmente mon plaisir, c'est
que c'est moi qui ai obtenu, par une de mes
amies, que cet archevêque travaillât; il étoit en-
rhumé, il avoit des affaires et le temps étoit court.
Mais enfin je l'ai emporté, et j'en suis ravie, car
cela pare le livre. Mais comme M. l'abbé de Fer-
ries sera le maître des exemplaires, priez-le de
vous en envoyer le plus tôt qu'il pourra. Il y a
peu de nouvelles : on envoie vingt bataillons en
Piémont, parce qu'on a su que les ennemis y en
faisoient passer. M. le prince d'Elbeuf a gagné deux
1. Jean-Baptiste Adhémar de Monteil de Grignan, frère du
comte de Grignan, et dont il est souvent question dans la cor-
respondance de M™*' de Sévigné.
24
370 CORRESPONDANCE CHOISIE.
mille pistoles bien aisément : car ayant dit qu'il
avoit six juments qui, étant attelées àunemanière
de pelit chariot, alloient et revenoient de Paris à
Versailles en moins de deux heures, Monseigneur
paria que cela ne se pouvoit et tous les courtisans
à son exemple, et ils ont tous perdu.
Il y a une nouvelle Satire de Despréaux impri-
mée contre les femmes, qu'il croit être la meilleure
des siennes. Mais les gens de bon goiat ne le trou-
vent pas, et il y a un caractère bourgeois et des
phrases fort bizarres. Il donne un coup de griffe,
selon sa coutume, à Clélie, sans raison et sans né-
cessité*. Mais je suis accoutumée à mépriser ce
qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas.
Un livre qui a été traduit en italien, en anglois,
en allemand et en arabe, n'a que faire des louan-
ges d'un satirique de profession. Quand vous
aurez vu cette satire qui maltraite fort M. Perrault,
ami de M. de Pellisson et le mien, je serai bien
aise d'en savoir votre sentiment. Je suis. Monsieur,
avec toute l'estime dont vous êtes digne et toute
la sincérité dont je fais profession, votre, etc.,
etc.
1. Nous avons parlé dans la Notice, p. 88, des attaques de
Boileau, contre lesquelles M"" de Scudéry proteste avec viva-
cité dans cette lettre et dans les suivantes.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 371
AU MÊME.
10 mars"1694.
Je reçois, Monsieur, votre lettre du 4 et j'y ré-
ponds à l'heure même, pour vous dire que j'ai bien
meilleure opinion de Besançon que vous ne pensez.
Et s'il n'y avoit que vous, Monsieur votre frère
et M""^ de Chandiot qui eussiez de l'esprit et du
mérite, il faudroit vous regarder comme des phé-
nix. Mais comme j'ai beaucoup vécu, il y a long-
temps que je sais que Besançon est une ville à qui
le voisinage de peuples moins polis ne gâte rien.
Et puis. Monsieur, quoique le proverbe dise qu'une
alouette ne fait pas le printemps, je soutiens que
vous seul inspireriez l'esprit et la politesse à toute
une grande ville. Vous m'avez fait beaucoup de
plaisir de me parler de M™" de Chandiot, dont je
n'osois vous parler la première, de peur de lim-
portuner, car je respecte même mes amis quand
ils s'endorment, et je ne les réveille pas étourdi-
ment.
Il y a une Satire contre les femmes du satirique
public, que le mérite seul de votre amie doit faire
sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opi-
nion des femmes qu'il ne peut compter que trois
honnêtes femmes dans tout Paris. Mais, quoiqu'il
pense que cet ouvrage est son chef-d'œuvre, le pu-
blic n'est pas de son avis et le trouve très-bour-
geois et rempli de phrases très-barbares. 11 donne
un coup de griffe assez mal à propos à Cléiic EL
372 CORRESPONDANCE CHOISIE.
j'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justi-
fier, dit à l'assemblée : « Allons remercier les
dieux de la victoire que nous avons gagnée »
Je suis, Monsieur, avec toute l'estime dont vous
êtes digne, votre, etc., etc.
20 mars 1694.
Votre dernière lettre, Monsieur, est si belle
qu'une enrhumée n'oseroit entreprendre d'y ré-
pondre, et je ne vous écris aujourd'hui que pour
vous dire que le Roi a reçu très-favorablement le
livre de M. de Pellisson, que M. l'abbé de Ferries
lui a présenté. Je le priai fort hier de vous l'en-
voyer promptement, et il me dit qu'il le feroit
quand le libraire lui en auroit baillé. Je lui en
demandai un pour M™^ de Sevigné, qui le mérite
par cent raisons : il me le bailla. Je ne fis que
l'ouvrir et l'envoyer; mais, en l'ouvrant, j'y vis
un assez long avertissement dont je n'avois pas
entendu parler et dont je ne lus que trois lignes,
ne voulant pas faire voir que je le remarquois. Je
le crois de la même main que TEpître : vous m'en
direz votre avis. Mais je vous prie très-instamment
de ne jamais dire à cet abbé que je vous en aie
écrit, et de me mander votre sentiment de l'ou-
vrage. Comme j'ai trois lettres de M. de Pellisson,
qui marquent qu'il a toujours cru qu'il mourroit
avant moi, et désiré et attendu que je prendrois
CORRESPONDANCE CHOISIE. 373
soin de son tombeau, j'ai sans doute quelque droit
de m'en mêler. Au reste la Satire est toujours plus
décriée, et il y a un grand nombre de vers qui la
blâment d'une manière sanglante II y a encore un
ancien satirique qui lui a donné un petit coup de
griffe; il s'appelle Linière; voici ce qu'il dit :
Ta Satire contre les femmes,
Que si durement tu diffames,
Vole partout, fameux Boileau ;
Et c'est le comble de ta gloire
De voir qu'on la montre à la foire
Comme quelque monstre nouveau.
Il y en a de M. de Nevers d'un autre caractère,
mais je n'aime pas à envoyer de pareiiiGs choses*.
Je suis, monsieur, avec une estime smgulière,
votre, etc., etc.
AU MEME.
24 mars 1694.
Je vous écris aujourd'hui, Monsieur, sans ré-
pondre à votre belle lettre du 1G. Elle est trop mo-
deste pour vous et trop flatteuse pour moi. Vous
ai-je envoyé ce que M. de Nevers a écrit contre la
1. Philippe-Julien Mazarini-Mancini, neveu du cardinal.
II ne peut être question ici du sonnet grossier à propo? de
Phèdre, où le duc de Nevers menaçait Boileau et Racine de
coups de bâton : ce sonnet est de 1774, et la Salire contre les
femmes est de vingt ans postérieure. Comme elle renferme un
portrait de la Précieuse où Ton voulut reconnaître M™» Des-
houlières, il est possible que, cette fois encore, le duc ait voulu
la venger des attaques de Boileau, leur ennemi commun.
374 CORRESPONDANCE CHOISIE.
nouvelle satire? Quand vous l'aurez lue, vous me
ferez le plaisir de me dire si vous savez ce que
c'est qu'un Hl effronté, et si ce vers :
que Vénus ou Satan
peut être fait par un chrétien. Je crois, Monsieur,
que vous raisonne/ fort bien en politique. On va
faire un grand effort en Piémont et en Catalogne.
Comme je compte votre voix pour beaucoup, je
vais vous écrire un madrigal que je fis hier et que
j'enverrai à Versailles'. Je ne l'ai montré qu'à
M. l'évèque d'Avrnnches et à M. Bosquillonquien
sont contents. Je souhaite que vous le soyez de
même et que vous me croyiez sincèrement votre,
etc., etc.
AU MEME.
7 avril 1694.
Puisque c'est un sujet de joie qui vous a dé-
tourné de la lecture du livre précieux de l'illustre
mort, je n'en saurois murmurer, et le mariage de
votre parent prouve que la Satire contre les femmes
n'empêche pas qu'on ne se marie. Toutes vos
remarques sont justes', et l'on en peut faire beau-
coup d'autres. Il n'y a que lui au monde qui
puisse mettre Faustine en un rang plus honnête
1. Hémistiche d'un vers de la satire.
2. Ce madrigal n'a pas été retrouvé.
3. Sur la Satire contre les femmes. (W.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 375
qu'une simple coquette. Je vous envoie les vers
qu'on donne à M. de Nevers. J'en viens de voir de
si terribles que je ne les ai pas voulu prendre.
Vous me faites beaucoup de plaisir, Monsieur, de
me faire espérer bientôt votre sentiment sur le
livre de l'illustre mort, qui est admiré des plus
habiles, des plus savants et des plus polis, et
même des plus emportés de ses calomniateurs.,..
Adieu, Monsieur, la toux me presse de finir;
mais ce ne sera pas sans vous assurer que je suis
très-sincèrement votre, etc., etc.
A M. HUET, EVEQUE D AVRANCHES '.
k juin [169!»].
Votre lettre du 29 de mai, Monseis^neur, m'a
causé un plaisir très-sensible, car connoissant le
prix de votre suffrage comme je fais, j'ai été ravie
' que le dernier ouvrage de celui que je regretterai
toute ma vie, l'ait obtenu. J'espère que la suite de
cet admirable Trailé de t Eucharistie l'obtiendra de
même, et que vous donnerez aussi votre approba-
tion entière au second volume qu'on va imprimer.
Je vous ai écrit à Avranclies une lettre que je sup-
pose qu'on vous aura envoyée; mais, à tout hasard,
je vous répète que le nonce a remis à M. l'abbé de
Ferries, delà part du Pape, une belle lettre latine
écrite par le cardinal Spada, par ordre de Sa Sain-
teté, qui est toute remplie des louanges de feu
l. Copie de Léchaudé d'Anisy.
376 CORRESPONDANCE CHOISIE.
M. de Pcllisson et de son ouvrage. Cela est assu-
rément fort glorieux pour sa mémoire. Le Roi a vu
cette lettre, M. de Meaux en est ravi. Le Pape
paroît fort aise que cet ouvrage ait paru sous son
nom, étant rempli de la doctrine, de la piété et de
l'éloquence de son auteur; il a ajouté que cet
écrit lui est d'autant plus agréable qu'il ne tient
rien de la sécheresse sententieuse des controver-
sistes, et qu'enfin ce livre ne tend qu'à établir et
éclaircir la doctrine catholique et à la persuader
d'une manière propre à ramener les esprits éga-
rés. Cela est plus fort et mieux dit que je ne le
répète, et il finit en disant que M. Pellisson a été
heureux de finir ses jours dans une étude si sim-
ple et si louable.
Après cela. Monseigneur, permettez-moi de vous
dire avec la même franchise que vous me parlez
à la fin de votre lettre, que 1 éloquence qui paroît
dans le Traité de VEucharislie n'est pas une élo-
quence qui farde et ne fait qu'éclairer sans éblouir ;
car après avoir persuadé l'esprit, elle touche le
cœur, et je vous assure. Monseigneur, que cette
foi vive, cette charité et cet amour de Dieu qui
vous touchent encore plus que tout le reste, vous
toucheroient moins sans ce petit rayon d'éloquence
naturelle qui brille dans tout cet ouvrage, sans
lui ôter rien de cette noble simplicité qui doit
iccompagner ces sortes de matières.
Je suis. Monseigneur, etc., etc.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 377
A l'abbé BOISOT^
21 août [169^].
Je n'entreprends pas, Monsieur, de répondre à
votre obligeante lettre, car je n'en ai pas le temps
aujourd'hui, mais je veux vous dire que j'apprends
que le 9 de ce mois Papachin et milord Russell-
sont arrivés devant Barcelone, et que M. de
Noailles qui étoit à quatre lieues de là, à une pe-
tite ville au bord de la mer, dépêcha aussitôt une
frégate légère et une tartane, pour aller, séparé-
ment, en avertir M. de Tourville à Toulon, qui
étoit prêt à faire voiles. Il envoya aussi diverses
barques pour observer les manœuvres des enne-
mis, et voir s'ils débarquoient beaucoup de trou-
pes ; il mit des sentinelles sur toutes les hauteurs
pour être averti de tout. J'apprends encore d'un
autre côté que le 1 6, le prince d'Orange, manquant
de tout dans son camp, renvoya ses gros bagages,
et que le 17 à neuf heures du matin ^.., apprenant
que le prince d'Orange faisoit quelque mouvement,
fit battre la générale et donna ordre qu'on se tînt
prêt à marcher, faisant distribuer les sacs d'a-
voine par compagnie de cavalerie, et Ton vient
d'ajouter à cela que le prince d'Orange marchoit
1. Cabinet de M. Dubrunfaut.
2. L'amiral anglais Russell et le vice-amiral espas-nol Pa-
pachin commandaient les flottes combinées d'Angleterre et
d'Espagne.
3. Il semble qu'il faudrait ajouter Monseigneur le Dauphin ou
le maréchal de Luxembourg.
378 CORRESPONDANCE CHOISIE.
vers Flene* et Monseigneur vers la Sambre; dans
peu de jours on en saura davantage. M"'* de Ne-
mours marie son héritier à M"' de Luxembourg et
lui donne des biens immenses, et c'est un homme
qui ne sait que boire*.
Après cela, IMonsieur, je vous dirai que le Roi a
reçu admirablement bien le présent de M. B^tou-
laud, c'est une onice ' antique très-belle, où la Vic-
toire est gravée. Ce fut le P. de la Chaise qui la
lui donna avec de très-beaux vers qui me sont
adressés et où j'ai répondu, et un autre ouvrage
qui m est aussi adressé et où j'ai fait aussi une
réponse. J'avois mis le cachet de la pierre antique
dans une jolie boëte d'agate garnie d'or. Sa Ma-
jesté trouva la pierre très-belle et très-curieuse et
prit beaucoup dé plaisir aux vers; enfin cela s'est
passé très-glorieusement pour M. Bétoulaud et pour
moi. S. M. dit qu'elle alloit les montrer à M""' de
Maintenon, et je prétends lui écrire mercredi pro-
chain pour lui apprendre que je ne suis pas payée.
Il me reste à vous dire que je suis ravie que vous
soyez guéri, que je souhaite que votre frère le
soit bientôt, et que je suis. Monsieur, plus que je
ne le puis dire, votre, etc., etc.
1. Probablement Falaen (Belgique, Province de Namur).
2. L'iiéritier de la duchesse de Nemours était le chevalier
de Soissons, son cousin germain, à qui elle fil prendre, en le
mariant, le titre de prince de Neufcbâtel.
3. Onyx. — L'inventaire de la bibliothèque des Médailles, cité
par nous p. 100 de la Nofiie, mentionne à la date du 19 fé-
vrier !695 « une petite agathc onice montée en cachet d'or sur
laquelle est gravée en creux une Victoire debout, donnée au
Roy par W^^ de Scudéry. »
CORRESPONDANCE CHOISIE. 379
Août 1694.
Je vous réponds un peu tard^ Monsieur, par des
raisons bien différentes. La première est que je
fus accablée, à ma fête, de fleurs, de fruits, de
vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours à
remercier ceux qui me les avoient envoyés et à
recevoir les visites de ceux qui venoient voir les
vers que j'avois reçus. Mais, depuis cela, ma santé
altérée, mes affaires au même état et l'inquiétude
où j'étois du Havre où je suis née, et du pays de
Caux, où j'ai un neveu à la mode de Bretagne,
d'un mérite distingué, et plusieurs autres parents,
m'ont fort occupée. Mais grâce à Dieu, les enne-
mis n'ont pas fait grand mal au Havre, quoiqu'ils
y aient jeté plus de mille bombes, où il n'y a eu
que six médiocres maisons brûlées, et une cbapelle
un peu endommagée; et la bombarde qu'une de
nos bombes fit sauter en l'air valoit mieux que
ce que la ville a perdu. Il n'y a eu qu'un homme
tué au Havre, et deux à Dieppe. L'embrasement de
cette dernière a été grand par la faute des habitants
qui étoient tous sortis de la ville. Mais M. le ma-
réchal de Choiseul, oui étoit au Havre avec la
Maison du Roi et la noblesse du pays, fit éteindre
le feu aussitôt qu'il prit en quelque part. La cita-
delle et les vaisseaux du port n'ont eu nul mal.
Comme vous prenez part à tout ce qui me touche,
je vous dirai que le Madrigal sur la prise de
380 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Gironne* a été vu du Roi par le R. P. de la Chaise
et qu'il en a été loué plus qu'il ne mérite. J'en-
voyai hier à ce même père une pierre antique pour
le Roi, avec de très-beaux vers que l'on m'avoit
adressés, oïj j'ai répondu. J'ai lieu de croire, vu
la manière dont il a reçu mon madrigal, que Sa
Majesté ne sait pas que je ne suis pas payée. Si
cela continue, je prendrai la liberté de l'écrire à
M""" de Maintenon, pour la prier d'en dire un mot
au ministre. Vous voyez, Monsieur, que je vous
parle de mes intérêts comme si c'étoient les vôtres.
Apprenez-moi, s'il vous plaît. Monsieur, si vous
êtes soulagé de la douleur dont vous vous plaigniez
par votre dernière lettre. Je le souhaite de tout
mon cœur, comme étant véritablement votre, etc.
etc.
AU MEME.
Le 6 novembre 1694.
Un grand rhume causé par toutes les inclémen-
ces de l'air et accompagné du chagrin de ne voir
pas finir mon affaire du Trésor royal, dont on par-
lera encore demain au ministre, m'ont empêchée
de vous écrire plus tôt. Mes amis n'ont pas encore
trouvé cet Eusèbe que vous cherchez, Nous verrons
si le public le trouvera, car M. Bosquillon et moi
nous avons fait mettre la question dans le Journal
1. Voy ce Madrigal aux Poésies.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 381
des Savants \ Nous verrons si quelqu'un sera plus
heureux. Il y a très-peu de nouvelles : on parle
toujours de la paix avec espérance. Les galères
hiverneront à Saint-Malo et à Bordeaux^ dont les
officiers sont bien fâchés ; ils seroient plus agréa-
blement à Marseille. M. l'évêque d'Agen, autrefois
le père Mascaron, qui est de mes amis depuis plus
de quarante ans^, prêcha le jour de la Toussaint à
Versailles et charma le Roi et même les courtisans.
Je m'y étois attendue, car c'est le plus éloquent
homme du royaume et qui prêche le plus solide-
ment. Je vous envoie un madrigal que M. Bosquillon
a tait sur ce sermon-là. J'ai fait aussi un im-
promptu^, mais on n'y entend rien si on n'a vu
une grande Épître que M. de Bétoulaud a faite
à la louange de cet excellent prélat qui, dans
la disette, nourrissoit les pauvres jusqu'à s'in-
commoder. Je voudrois bien, Monsieur, vous
demander si vous n'approuviez pas mieux que je
fisse des mémoires pour la vie de l'illustre mort
qu'une vie dans les formes. Car les Mémoires per-
mettent un plus grand détail, et c'est cela qui est
très-beau en la vie de M. de Pellisson. Dites-moi
votre avis et me croyez, Monsieur, très-sincère-
ment, votre, etc., etc.
1. Nous n'avons pas trouvé trace de cette question dans le
Journal des S'xvards de 1694 et de Tannée précédente.
2. Disons ici, une fois pour toutes, que parmi les nom-
breuses pièces de circonstance de W^" de Scudéry ou de ses
amis, citées dans sa Correspondance et que nous avons pu
retrouver, celles qui présentent quelque intérêt ont été repro-
duites ou indiquées dans les Poésies.
382 CORRESPONDANCE CHOISIE.
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADAME DE CHANDIOT
A BESANÇON '.
Ce 20 avril [1695].
Je n'ai pas voulu, Madame, me donner l'hon-
neur de vous écrire que je n'eusse fait l'entrevue
de M. le président Boisot et de M. Bosquillon. Il
me paroît qu'ils sont contents l'un de l'autre, et je
ne doute pas, Madame, que vous ne soyez con-
tente de l'éloge que ce dernier fait de notre illus-
tre ami*, sur vos mémoires, dont il est charmé,
aussi bien que de quelques-unes de vos lettres
que je lui ai montrées. J'en ai vu une fort belle
entre les mains de M. le président Boisot, mais
comme il me semble qu'il a^ous a un peu trop
alarmée sur ma santé et sur ma vie, où vous avez
la bonté de prendre intérêt, je veux un peu vous
rassurer et vous dire qu'il n'est pas impossible
que je n'aie encore quelque petit nombre d'années
à vivre. Il est vrai que l'excessive rigueur de l'hi-
ver dernier m'a causé un fort grand rhume qui ne
peut guérir que par le chaud qui n'est pas encore
venu , mais il est sans fièvre et sans nul engage-
ment de poitrine , et ce qui m'incommode le plus
est un rhumatisme qui m'enferme dans ma cham-
bre et dans mon cabinet, ne pouvant marcher,
quoiqu'il ne soit qu'aux genoux.
1. Cette lettre et les suivantes à M™e de Chandioi sont tirées
du m»* de la Bibliotlièque nationale indiqué ci-dessus, p. 322.
2. L'abbé Boisot, mort le k décembre 1694.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 383
Mais, comme je suis d'une famille où les res-
sorts de la raison ne s'usent point, je puis espérer
d'en jouir encore un petit nombre d'années, comme
je vous l'ai dit. J'en ai un exemple domestique ,
car la mère de feu mon père a vécu cent huit ans
avec toute la liberté de la sienne , et elle jeûna le
vendredi et au pain et à l'eau la dernière année de
sa vie, comme elle avoit accoutumé depuis qua-
rante ans. Je n'aspire pas à en avoir une aussi
longue, j'ai perdu trop d'illustres amis pour le
désirer, et il y en a peu de ce temps ci capables
de les remplacer; l'amitié étant devenue extrême-
ment rare. Je n'ai pas moins perdu d'amies illus-
tres que d'illustres amis." Si nous étions en même
lieu. Madame, vous avez tout le mérite qu'il faut
pour adoucir toutes mes douleurs, pourvu que je
puisse avoir place dans votre coeur ; celle que vous
avez dans le mien m'en rend en quelque sorte
digne, puisque je suis avec toute l'estime que vous
méritez et toute la sincérité dont je fais profession,
votre très-humble et très-obéissante servante.
A LA MEME.
Le 15 mai [1695].
Je commence , Madame , par vous assurer que
vous serez contente de l'éloge que M. Bosquillon
a fait de feu l'abbé de Saint- Vincent'. M. le prési-
1. L'abbé Boisot. — Cet Éloge se trouve au Journal des Sa-
vants, 1695, p. 212, sous forme de Lettre à M"»: de Scudéry.
384 CORRESPONDANCE CHOISIE.
dent Boisot vous l'aura sans doute dit, mais je
vous le confirme après l'avoir lu deux fois. Dès
qu'il sera imprimé vous l'aurez, et M. le président
Boisot aussi. En attendant je vous envoie un ma-
drigal que M. Bosquillon a fait après avoir lu les
deux vôtres avec autant de modestie que d'estime
et de respect pour la main qui les lui donne, et je
vous envoie en même temps un madrigal qu'il a
fait au retour d'une fameuse fauvette* dont je sup-
pose que Aous connoissez la réputation. Je vous
envoie aussi ce que j'ai dit à la même fauvette,
afin que vous voyiez que je n'aspire pas à vivre
aussi longtems que ma grand'mère , n'étant pas
assurée des mêmes avantages qu'elle a eus. Je n'é-
cris pas aujourdhui à M. le président Boisot; je me
réserve à me donner cet honneur que l'Éloge soit
imprimé, et je vous envoyerai en même temps la
copie delà lettre de M. [Montmort?] à M. dePellisson
que le Roi a gardée. Conservez, Madame, la même
bonté qu'à celui que nous regrettons, pour votre
très-humble et très -obéissante servante, car je
sens assez qu'elle n'en est pas indigne par Fes-
time distinguée qu'elle fait de votre mérite. Je
crois, Madame, qu'il n'est pas nécessaire de vous
dire qu'elle s'appelle
Madeleijne de Scudéry.
1. Voy. les Poésies et le Recueil de M""' de la Suze et de Pel-
lisson, nkl, t. I, pp. 164 à 199.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 385
il
A LABBE NICAISE*.
Septembre 1695.
Vous m'avez fait un grand plaisir. Monsieur,
de m'apprendre que j'ai eu l'honneur d'être en
communauté d'amis avec vous, car M. Lantin*
avoit témoigné autrefois aussi beaucoup de bonté
pour moi ; et M. l'abbé de Saint- Vincent eL
M. [.nom illisible] ont été de mes amis jusqu'à leur
dernier jour. Je vous dis cela, Monsieur, pour
vous empêcher de vous repentir de tout ce que
vous me dites d'obligeant et de ce que vous en
dites à M. Bosquillon qui m'a fait voir l'agréablt
lettre que vous lui avez écrite. Je suis ravie que
l'éloge qu'il a fait de M. l'abbé Boisot vous ait plû;
il est universellement loué de tout le monde. J'é-
cris aujourd'hui à M. Moreau, ce qui a engagé
M. le président Cousin à le mettre dans le Jour-
nal'. Ce seroit trop long à répéter, et je suis si
cruellement enrhumée que je suis forcée de louer
en peu de paroles votre généreuse ardeur pour
conserver la mémoire de vos illustres amis, et la
1. Cabinet de M. Chambry.
L'abbé Nicaise, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon,
avait été surnommé par La Monnoie le Facteur du Parnasse.
Il entretenait avec divers savants, tant français qu'étrangers,
une vaste correspondance dont plusieurs volumes sont con-
servés à Paris, à Lyon et à Montpellier.
2. Lantin (Jean-Baptiste), conseiller au parlement de Dijon,
né en 1620, mort en 1695.
3. Le Journal des Savants fut rédigé de 1687 à 1702 par
Louis Cousittj président de la cour des Monnaies et membre de
l'Académie française.
25
386 CORRESPONDANCE CHOISIE.
délicatesse que vous avez sur cela est une marque
certaine de la générosité de votre cœur , que je
préfère à votre rare savoir, et à la vivacité bril-
lante de votre esprit qui paroît dans la lettre que
vous avez écrite à M. Bosquillon, et dans celle
dont vous m'avez honorée. J'en ai, Monsieur, toute
la reconnoissance que je dois très-véritablement.
Votre très -humble et très-obéissante servante.
A M. HUET, ÉVÊQUE d'aVRANCHES '.
[1695.]
Ce que vous m'apprenez, Monseigneur, de la
générosité de M"^ de Clisson redouble la douleur
que j'avois déjà de sa perte; car une amie de qua-
rante ans de ce mérite-là est une perte irrépa-
rable.
Ce qu'elle fait pour M. Gallois* qui est auprès
de moi me touche sensiblement et me fait voir
qu'elle aimoit tout ce que j'aimois et tout ce qui
m'aimoit. Ce que vous me dites, Monseignenr, de
la manière obligeante dont M. de Lamoignon vous
a parlé de moi me touche aussi bien sensiblement,
et il faut qu'il ait deviné le respect distingué que
j'ai toujours eu pour lui, pour me traiter avec
1. Copie de Léchaudé d'Anisy.
2. Voir la Notice, page 110. — Nous ne savons s'il s'agit ici
de Tabbé Jean Gallois de l'Académie des sciences et de l'Aca-
démie française, l'un des principaux rédacteurs du Journal
des Savants, ou du sieur Legallois auteur des Conversations
académiques dédiées à Iluet.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 387
tant d'humanité. Vous me ferez plaisir, si vous en
trouvez l'occasion, de lui témoigner la reconnois-
sance que j'en ai. Je ne lui écris pas encore sur
cela, de peur qu'on ne puisse me soupçonner d'un
sentiment d'intérêt ; car bien que ma fortune soit
très-mauvaise, n'étant payée de nulle part, je ne
sens en cette occasion que la perte d'une amie qui
étoit touchée de mon malheur, et qui m'a voulu
secourir en mourant.
Je commençois à craindre que vous ne m'eus-
siez oubliée, mais votre billet m'a rassurée, et me
persuade que vous vous souvenez de la date de
notre amitié, et que vous n'avez point d'amie qui
soit avec plus d'estime, plus de zèle et plus de sin-
cérité.
Votre, etc., etc.
AU même'.
29 décembre [1695].
Il est bien juste, Monseigneur, que je vous re-
mercie de la bonté que vous avez eue de me rendre
office auprès de M, de Lamoignon, et de m'avoir
appris avec quelle honnêteté il vous a parlé de
moi. Je lui écrivis hier pour l'en remercier, et je
lui envoyai ma lettre par les personnes dont
M'^' de Clisson s'est souvenue, et qu'il reçut très-
civilement. Comme on m'a dit qu'il y a un grand
1. Copie de Léchaudé d'Anisy.
388 CORRESPONDANCE CHOISIE.
nombre de legs^ je voudrois bien savoir si les noms
de Vaumale ou de Valcroissant ne se trouvent pas
parmi ceux à qui cette généreuse personne en a
laissé. Si vous trouvez occasion de le savoir, vous
me ferez plaisir de me rapprendre et de savoir
aussi ce qu'elle laisse à M. de la Bastide*, qui est
en Angleterre. Vous voyez, Monseigneur, que j'use
de la liberté que la véritable amitié donne. Con-
servez-moi la vôtre, et soyez assuré que la mienne
durera autant que la vie de votre, etc., etc.
A MADAME DE CHANDIOT *.
Ce 27 octobre [1699J.
MADRIGAL.
Chandiot est une merveille
Qui n'aura jamais de pareille.
Sa beauté n'est qu'un simple trait
De son admirable portrait
Ses vertus, son cœur magnanime
Ont acquis toute mon estime,
Et je l'aime d'un air et si tendre et si doux
Que mes plus chers amis en deviennent jaloux.
Voilà, Madame, un impromptu que je n'ai pu
m'empêcber de faire, c'est l'ouvrage de ma recon-
noissance plutôt que de mon esprit. Je vous en-
voyé un petit mot de M""" de Balmont que je vous
1. Marc-Antoine de la Baslide. controversiste protestant; nr
à Milhau en 1624, mort vers 1704. 11 fut envoyé comme secré-
taire d'ambassade en Angleterre ; il était ami de Pellisson.
2. De la main d'un secrétaire.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 389
recommande tout de nouveau comme ma fille.
Son mari l'a mandée_, mais^ comme c'a été après
avoir reçu une lettre de son oncle qui lui a donné
remploi_, je crains qu'il ne soit pas converti, et je
lui conseillerois de loger chez la veuve du méde-
cin que vous lui avez enseignée, car je craindrois
que, s'il n'est pas converti, il ne l'empoisonnât*, et
il est bon d'examiner sa conduite avant que de s'y
fier. Elle suivra vos conseils et vous trouverez que
c'est une très-bonne personne; elle part pour
aller à Besançon le 9 du mois prochain. M. l'abbé
Bosquillon trouve votre générosité, aussi bien que
moi, très-grande, et nous sommes toujours tout
d'un avis en parlant de vous. Votre dernière let-
tre est si bien écrite qu'il l'a admirée comme moi.
Le Roi est revenu en santé parfaite de Fontaine-
bleau ; il a mis à son retour M™'' la duchesse
de Bourgogne avec M. son époux*; elle fut le len-
demain à Saint-Cyr pour éviter les visites des cour-
tisans en semblables occasions. Sa Majesté ira le
jour des Morts àMarlyoù elle sera quatorze jours.
Voilà, Madame, ce qu'il y a de nouveau. Je suis
à vous comme vous le méritez, c'est-à-dire que je
suis, plus que personne ne peut l'être, votre très-
humble et très-obéissante servante.
1 . Par ses conseils.
2. « En arrivant de Fontainebleau (22 octobre 1699), le jour
même, Monseigneur et la duchesse de Bourgogne furent mis
ensemble.» Saint-Simon, édition Chéruel, tome II, p. 336.
390 CORRESPONDANCE CHOISIE.
A M. VALLÉE, PREMIER COMMIS DU CONTRÔLE GÉNÉRAL
DES FINANCl'S'.
27 janvier [1701].
Comme je crois que c'est aux bons offices que
vous m'avez rendus, Monsieur, que je dois la
bonté que M^"" Chamillart a eue pour moi, en
me fesant payer de la pension dont le Roi m'ho-
nore, c'est par cette raison que je vous en rends
de tout mon cœur mille très-humbles grâces. Je
m'adresse aussi à vous. Monsieur, pour vous prier
de lui rendre la lettre que j'ai l'honneur de lui
écrire pour lui en témoigner ma reconnois-
sance. Soyez, s'il vous plaît, bien persuadé de la
mienne à votre égard, et que je n'oublierai jamais
tous les services que vous me rendez avec tant
de bonté, en me fesant payer si promptement.
Je suis, Monsieur, avec toute l'estime que vous
méritez, votre très-humble et très obéissante ser-
vante, etc.
P. S. — Monseigneur Chamillart a fait une ré-
ponse très-obligeante à ma lettre.
A M. HUET, EVEQUE D AVRANCHES *.
23 avril [1701].
J'ai reçu. Monseigneur, avec beaucoup de plai-
1. Musée des Archives, n" 909.
2. Copie de Léchaudé d'Anisy,
Cette ieUre n'est pas écrite par M'i« de Scudéry ; elle est de
la main d'un secrétaire, et seulement signée par elle.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 391
sir, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire; car je croyois que vous m'aviez tout-à-
fait oubliée. J'ai été fort touchée de la mort de
M. de Segrais' : il y avoit cinquante ans qu'il
étoit de mes amis, et j'ai fait quelques vers pour
conserver sa mémoire. Cela vous doit faire con-
noître, Monseigneur, que je n'oublie pas mes an-
ciens amis, et que je me souviens parfaitement de
tous les témoignages d'amitié que vous m'avez
rendus autrefois.
Le rhumatisme que j'ai aux genoux est devenu
si fâcheux que je ne marche plus, mais mon es-
tomac et ma raison sont toujours en santé, et par
conséquent, Monseigneur, je serai toute ma vie,
avec toute Testime et le respect que vous méritez,
votre très-humble et très- obéissante servante, etc.
1. Segrais étant mort le 25. mars 1701, cette lettre est de
peu de temps avant la maladie qui conduisit M^'^ de iScudéry
au tombeau le 3 juin de la même année.
LETTRES
DONT ON N'A PU RETROUVER LA DATE
MADEMOISELLE DE SCUDÉRY A MADEMOISELLE DESCARTES '.
Sans date.
En m'apprenant, Iris, que vous savez rimer,
Vous m'apprenez aussi que vous savez aimer :
Mais, Iris, l'oserois-je dire !
Trouve-t-on quelque amant dans l'amoureux empire
Digne de cette noble ardeur
Dont vous peignez si bien la force et la grandeur?
Pensez-y donc, fille charmante.
Ah ! qu'il est dangereux d'être trop tendre amante ,
Puisqu'il n'est point d'amant heureux
Qui soit longtemps fort amoureux.
Par une ingratitude horrible,
Son amour s'allentit dès qu'on devient sensible ,
Et l'ignorance d'être aimé
Le rend beaucoup plus enflammé.
Voilà, Mademoiselle, des vers aussi négligés que
1. Les six lettres suivantes, échangées entre Mi^^ de Scudéry
et W^<^ Descartes, sont tirées d'un volume intitulé : Essais de
lettres familières sur toutes sortes de sujets, avec un discours
sur Varl épistolaire et quelques remarques nouvelles sur la langue
françoise; ouvrage posthume de Vahbé *** [Cassagne]; mis en
ordre par Tabbé de Furetière, de l'Académie françoise. Paris,
Jacques Lefebvre, 16&0, 1 vol. in-12.
394 CORRESPONDANCE CHOISIE.
les vôtres sont beaux; j'en suis charmée^ et je crois
bien que toutes les muses sont également de vos
amies, puisque vous écrivez aussi bien en vers
qu'en prose; mais pour vous montrer que mon
sentiment ne m'est pas particulier, je vous envoyé
quatre vers d'une amie que j'ai, qui est très-digne
d'être la vôtre, car elle a un mérite infini, et M. de
M...., qui l'admire aussi bien que moi, vous en
répondra. Elle s'appelle INP" de P...*. Voilà
les quatre vers qu'elle engagea dans un billet
fort galant qu'elle m'écrivit un jour :
Où peut-on trouver des amans
Qui nous soient à jamais fidèles?
Je n'en sais que dans les romans
Et dans les nids des tourterelles.
Tout le monde choisi a su ces quatre vers. Si Voi-
ture ou Sarazin ressuscitoient, ils voudroient les
avoir faits. Cependant, Mademoiselle, la mauvaise
opinion que j'ai des amants ne diminue rien de
l'admiration que j'ai pour vos beaux vers. M. de
M.... a trop bon goût pour y avoir rien changé. Il
me les a montrés écrits de votre main sans une
seule rature, et je les ai copiés de la mienne sans
y rien changer; mais je prendrai pourtant la li-
berté de vous avertir de la juste signification d'un
mot que vous avez sans doute employé sans y
penser, afin qu'il n'y ait pas la moindre imper-
fection à ce que vous écrirez, Voici de quoi il s'a-
1. Probablement M'^^e de Plalbuisson. Voyez la Nutice,p. 55.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 395
git : vous confondez deux mots, avant et devant, et
il ne les faut pas confondre. Vous parlez juste quand
vous dites :
Faut-il avant sa mort que tant de fois je meure.
Mais quand vous dites au dixième vers :
Et devant le trépas ne me fais pas mourir,
cela n'est pas juste. Dans les règles, il faudroit
refaire le vers, et mettre avant au lieu de devant.
On dit aller au devant de quelquun, ou il demeure
devant via porte ; mais pour marquer précisément
un temps, on dit, par exemple, avant que je fusse
née, avant quil arrivât^ et non pas devant.
Je vous demande pardon, Mademoiselle, de cette
liberté; ce n'est pas ma coutume de faire le bel es-
prit, mais j'ai voulu vous donner ce petit avis d'a-
mitié qui vous doit marquer la sincérité de mes
louanges et qui ne diminue rien de mon admira-
tion pour votre belle élégie; non plus que ma
croyance en faveur de mon chien n'ôte rien
de l'estime infinie que j'ai pour feu M. votre
oncle. Ce n'est pas l'amitié que j'ai pour les ani-
maux qui me prévient à leur avantage, c'est celle
qu'ils ont pour moi qui me persuade en leur fa-
veur ; car on ne peut rien aimer par choix sans
quelque sorte de raison; et selon cette règle, Ma-
demoiselle, je suis parfaitement raisonnable, puis-
que la connoissance de votre mérite extraordinaire
m'engage à vous aimer infiniment, et je prévois
396 CORRESPONDANCE CHOISIE.
que tout cela doit durer autant que la vie de votre
très-humble, etc., etc*
REPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE
DE SCUDÉRY.
Je suis si fière, Mademoiselle, des vers de votre
façon qui s'adressent à moi, que je crois déjà être
immortalisée ; mais est-il possible que vous ne
trouviez à redire dans ma pauvre élégie que ce
que vous y reprenez? Moi qui la regarde avec des
yeux de mère, j'y voyois mille choses que j'eusse
voulu n'y point voir; mais je n'ose plus blâmer ce
que vous avez jugé digne de vos louanges, et
je veux seulement, pour rendre témoignage à la
vérité, vous assurer qu'elle est toute de mon ima-
gination, et que mon cœur n'y a point de part.
Mon cœur qui de l'amour sut toujours se défendre,
Injustement en seroit soupçonné;
Il n'est jamais permis d'en prendre
Qu'après que l'on en a donné;
Et dans mes plus beaux jours mes beautés innocentes
De pareils attentats furent toujours exemptes.
Non, Mademoiselle, je n'ai jamais fait. Dieu
merci, de conquêtes, et c'est ce qui me console
plutôt que toutes les raisons que vous dites si
ao;réablement dans vos beaux vers.
Tout berger est trompeur, inconstant et volage ;
Malheur à celle qui s'engage.
Mille exemples fameux en convainquent l'esprit ;
CORRESPONDANCE CHOISIE. 397
Mais malgré cette règle et si juste et si belle,
Si tôt que le cœur s'attendrit,
On croit que l'amour est fidèle.
Votre illustre amie, M"' de P..., a beau nous
dire des merveilles dans ses quatre vers qui sont
inimitables; on les admirera, on les voudra croire,
et le cœur ira son chemin ;
La seule tourterelle en amour est fidèle,
Mais quand notre cœur est charmé.
L'objet dont il est enflammé
Nous paraît constant tout comme elle.
Ainsi, Mademoiselle, il vaut mieux que je n'aie
jamais eu d'amants, que de n'avoir eu pour pré-
servatif que la vue de leur inconstance.
L'amour a soin de nous persuader
Qu'on brûlera pour nous d'une flamme éternelle,
Et que nous allons posséder
Un sort que n'eut jamais aucune autre mortelle.
Et je ne sais s'il n'est point à propos que l'on
s'abuse ainsi quelquefois. On se tiendroit trop sur
ses gardes, on vivroit dans une retraite et dans
une solitude de cœur qui fait de la peine à imagi-
ner ; et, quant à la vérité, toute belle qu'elle est, elle
peut être d'un moindre prix que certaines erreurs
douces et charmantes qui flattent agréablement.
Par exemple, Mademoiselle, je souhaite avec tant
de passion d'être aimée de vous, que je crois qu'il
en est quelque chose; ne me désabusez jamais, je
vous en su|)plie, laissez-moi une imagination qui
398 CORRESPONDANCE CHOISIE.
m'enchante et qui fait tout le bonheur de votre
très-humble, etc., etc.
MADEMOISELLE DE SCUDERY A MADEMOISELLE DESCARTES.
Sans date.
Vous dites fort modestement
Que vous n'avez point eu d'amant;
Ce discours n'est pas vraisemblable :
Mais du moins, fille incomparable,
Pour être sincère à mon tour,
Ne haïssez-vous point l'amour?
Et je trouve assez incroyable
D'aimer la passion qui peut tout enflammer
Sans que pas un amant ait osé vous aimer.
Où l'auriez-vous si bien connue,
Si vous ne l'aviez jamais vue?
Pour parler comme vous de l'amoureux ennui.
Il faut du moins. Iris, l'avoir appris d'autrui.
Il faut, dis-je en un mot, si l'on le veut connoître,
Le sentir ou l'avoir fait naître ;
Mais on voit assez rarement.
Quand on aime l'amour, qu'on haïsse l'amant.
Je vous excepte pourtant de cette règle, Made-
moiselle, car comme vous avez eu infiniment d'es-
prit dès votre plus tendre jeunesse, je suppose
qu'il a été une garde fidèle de votre cœur, et que
ne trouvant rien digne de lui, il a conservé sa
liberté. Les vers dont votre lettre est semée, sont
fort galants et fort jolis, et je vois bien que vous
seriez plutôt de l'avis des quatre vers d'un ami que
j'ai eu, que de celui des quatre de M™^ de P....
CORRESPONDANCE CHOISIE. 399
Il les mettoit dans la bouche d'une dame. Les
Yoici :
Mais quand sur notre esprit ua amant qu'on estime
A pris quelque crédit,
On commence à douter si l'amour est un crime
Aussi grand qu'on le dit.
Je prends la liberté, Mademoiselle, de vous en-
voyer un madrigal qui a eu le bonheur de ne pas
déplaire au Roi, et je souhaite qu'il soit aussi heu-
reux auprès de vous, car je connois tout le prix
de votre voix. Je voudrois bien que vous connus-
siez de même celui de mon amitié : car en un
mot. Mademoiselle, je ne suis aimable que parce
que je sais aimer mes amies d'une manière tendre
et désintéressée, qui me distingue de beaucoup
d'autres ; je me vante hardiment de cette bonne
qualité. Car étant aussi éloignées l'une de l'autre,
vous n'en sauriez rien, si je ne vous le faisois con-
noître ; et je ne vous parle ainsi que pour vous
engager à m'employer à quelque chose qui puisse
vous donner lieu de croire que je suis avec beau-
coup de tendresse
Votre, etc., etc.
RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE
DE SCUDÉRY.
Sans date.
Vous l'avez bien jugé, Mademoiselle, j'étois née
avec une belle disposition à l'amour.
Mais qui pourroit aimer, s'il ne plaît au Destin ?
400 CORRESPONDANCE CHOISIE.
a fort bien dit un poëte de notre pays. Il faut
que je vous dise tout mon secret ; j'y suis obligée
par reconnoissance, et je vous ai plus d'obligation
que vous ne pensez.
Si mon cœur et sensible et tendre
De l'amour a su se défendre,
Je vous dois ce rare bonheur,
Seule vous en avez l'honneur ;
Fille du monde sans pareille,
Fille du siècle la merveille.
Les héros que vous avez faits,
Héros en amour si parfaits,
M'ont fourni du mépris pour les amours vulgaires,
Et dégoûté mon cœur des amours ordinaires.
C'est la vérité pure, vous m'avez donné une si
belle idée de Tamour dans tout ce que vous avez
écrit, que je n'en ai rien voulu rabattre. J'ai
cru qu'il falloit aimer ainsi, ou n'aimer pas du
tout.
Vos beaux livres m'ont fait connoître
Un amour généreux, pur et sans intérêt,
Et qui l'a vu tel qu'il doit être
Ne peut le souffrir comme il est.
Cela soit dit, Mademoiselle, à la honte de la
philosophie morale, je le sais par expérience.
D'une innocente ardeur la parfaite peinture,
Et l'exemple fameux d'une illustre aventure
Corrigent mieux les jeunes cœurs
Et les penchants de la nature,
Que la science austère et dure
Qui s'applique à régler les mœurs.
On aime tant à parler de soi-même que j'ai
CORRESPONDANCE CHOISIE. - 401
commencé par là, quoique je ne dusse vous parler
que de votre merveilleux madrigal, qui est un des
plus beaux que j'aie jamais vus.
MADEMOISELLE DE SCUDERY A MADEMOISELLE DESCARTES.
Sans date.
Quand je fis de l'amour une image parfaite,
Des vulgaires amours j'espérai la défaite;
Mais malgré cet espoir nous voyons mille cœurs
Se laisser conquérir par d'indignes vainqueurs,
Qui, méprisant bientôt ce qu'ils ont pris sans gloire,
Gourent incessamment de victoire en victoire.
Et se lassant enfin d'être trop tôt aimés,
Se moquent des Ghloris dont ils furent charmés.
Mais puisque votre cœur, fille charmante et sage,
Est par mon assistance échappé du naufrage.
Et que des mers d'amour ne craignant plus les flots
Il est libre et jouit d'un glorieux repos,
Je ne me repens pas d'avoir fait la peinture
De cette passion et si noble et si pure,
Qui sait unir les cœurs sans blesser la raison ;
Car l'amour héroïque est un contre-poison.
Si l'on devoit un prix dans la superbe Rome
A quiconque pourroit en sauver un seul homme ;
Que ne devez-vous pas à cet heureux tableau
Où ma main a tracé ce qu'Amour a de beau,
Par l'opposition des amours passagères,
Des amours d'intérêt, des amours mensongères,
Des sentiments grossiers et de leurs faux appas l
Vous avez su franchir un si dangereux pas.
Je vous demande donc pour prix de mon ouvrage
Ce cœur, ce même cœur échappé du naufrage;
Ne le refusez pas à ma tendre amitié.
Qui vaut mieux que l'amour de plus de la moitié.
26
402, CORRESPONDANCE CHOISIE.
RÉPONSE DE MADEMOISELLE DESCARTES A MADEMOISELLE
DE SCUDÉRY.
Sans date.
Mon cœur est à votre service^ Mademoiselle, et
vous lui faites trop d'honneur de le souhaiter.
On ne peut refuser un cœur
Que l'illustre Sapho demande,
et si quelque Tirsis me l'avoit demandé aussi
galamment que vous faites, j'étois perdue. Mais,
Mademoiselle, on m'avoit bien dit qu'on ne peut
aimer sans inquiétude : l'amitié que j'ai pour vous
me rend déjà malheureuse.
La moindre aventure amoureuse
Trouble notre repos, Messe notre devoir;
Mais la tendre amitié n'est guère plus heureuse ,
Quand on ne doit jamais se voir.
Il semble que vous ne m'ayez sauvée des
écueils de l'amour, que pour me faire périr dans
ceux de l'amitié.
Par vous des mers d'amour j'évitai les orages,
Mers fameuses par cent naufrages ;
Mais mon sort n'en est pas meilleur;
Par vous, Sapho, mon malheur est extrême;
Vous me faites aimer, et j'aurai la douleur
De ne voir jamais ce que j'aime.
Je ne sais. Mademoiselle, si l'amour cause de
plus cruelles peines, mais je sais bien que mon
cœur n'en a jamais ressenti de plus sensibles, et que
je ne trouve rien de si chagrinant que de vous
admirer de si loin.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 403
Pour moi votre commerce est honorable et doux,
Je reçois chaque jour de vous
Des vers que tout le monde admire;
Mais malgré cet honneur dont je me sens combler.
Je ne puis m' empêcher de dire :
Heureuse à qui vous voulez bien écrire,
Plus heureuse cent fois qui vous entend parler.
Quand je vois que ce qui ne vous coûte qu'un
quart d'heure à faire fera mes délices toute ma
vie, je dis avec cette fameuse Sapho que la Grèce
a tant chantée :
Quand au rare mérite on est sensible et tendre,
Et que par la faveur des cieux,
On peut souvent vous voir et souvent vous entendre,
C'est un plaisir plus grand que le plaisir des dieux.
MADEMOISELLE DE SCUDF.RY A M. HUET*.
Sans date.
Il y a une chanson dont la reprise dit : Sans le
secret r amour n'a rien de doux; mais à ce que je
vois, Monsieur, vous voulez aussi que l'amitié
soit mystérieuse, puisque vous ne vouiez que pas
une de mes amies, ni pas un de mes amis, voient
vos billets. Si j'étois un peu plus jeune, cela me
seroit fort suspect, mais en l'état où sont les cho-
ses, je prends tout en bonne part, et je veux bien
avoir pour vous toute la complaisance que vous
voudrez. Ce n'est pas que souvent il me fût fort
1. Copie de Léchaudé d'Aiiisy.
404 CORRESPONDANCE CHOISIE.
doux de me parer de vos billets et de les montrer
à deux ou trois personnes seulement, mais si vous
aimez le secret, il faut l'aimer comme vous. Ce-
pendant quelle apparence de refuser à Octavie et
à Ménalque * le plaisir de voir ce que vous m'é-
crivez ; songez-y encore une fois avant que de
m'engager à faire le vœu du secret, et, en atten-
dant, soyez bien persuadé que je vous estime infi-
niment, et qu'il ne tiendra pas à moi que nous
ne formions une de ces amitiés qui durent autant
que la vie.
AU MEME^.
Sans date.
Votre billet, Monseigneur, est digne de votre
cœur, et si je l'ose dire, de mon amitié pour vous
que le temps ne peut aiïoiblir. Le nom que vous
n'avez pu lire est Tabbé d'Arche, homme de beau-
coup de mérite et qui, comme je vous l'ai dit, est
fort aimé de M^"" l'évêque d'Agen et de M. de Bétou-
laud; et je vous suis très-obligée de lui vouloir
bien donner votre suffrage. Pour la harangue de
M. le recteur de l'Université, je viens d'apprendre
qu'elle ne se prononcera pas mardi et que vous
serez invité dans les formes, et par conséquent
vous saurez l'heure précisément. Je vous remercie
1. Quel est ce Ménalque? Serait-ce Brancas, le fameux dis-
trait de Labruyère?
2. Cabinet de M. Toussaint du Havre.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 405
aussi de me promettre l'ouvrage du R. P. de la
Rue^ car mes mauvaises oreilles m'empêchant
d'avoir le plaisir de l'aller entendre^ je serai fort
aise d'avoir celui de lire un discours de si bonne
main. Conservez-moi, Monseigneur, votre pré-
cieuse amitié, et soyez persuadé que c'est pour le
reste de ma vie que je suis, avec toute l'amitié que
vous méritez, votre très-humble et très- obéissante
servante.
AU MÊME*.
Ce 21 de mai....
L'impatience de lire le bel ouvrage du R. P. de
la Rue m'empêcha, Monseigneur, de vous re-
mercier dès hier : ajoutez aussi que je crus qu'il
seroit mieux de joindre mes louanges à mes re-
mercîments ; mais après l'avoir lu avec toute
l'admiration qu'il mérite, je trouve toutes mes
expressions tellement foibles pour louer le R. P.
de la Rue, que je n'ose presque vous dire ce que
j'en pense : car, de la manière dont il s'exprime,
toutes ses expressions sont nobles, naturelles et
persuasives. Il montre aux yeux ce qu'il veut re-
présenter ; il ôte aux plus grandes louanges ce
qui les pourroit faire soupçonner de flatterie, et
leur donne un air de vérité qui persuade ceux qui
les entendent ou qui les lisent. Enfin, Monsei-
1. Copie de Léchaudé d'Anisy.
406 CORRESPONDANCE CHOISIE.
gneur, il a su si sagement éviter tous les écueils
de son sujet, qu'on ne l'en peut assez louer, et je
ne puis assez vous remercier du plaisir que j'ai
eu à l'admirer. Conservez-moi, Monseigneur, votre
précieuse amitié, et me croyez toujours, avec au-
tant de sincérité que de respect,
Votre très-liumble, etc., etc.
A M. DE SABATIER HE l'aCADÉMIE D'ARLES, QUI LUI AVAIT
ADRESSÉ UNE ÉPITRE EN VERS'.
Sans date.
Les louanges que vous me donnez. Monsieur,
sont si agréables et si délicates, qu'il est difficile
de les refuser; mais elles sont d'ailleurs si grandes
et si noblement exprimées, qu'il faudroit avoir
beaucoup d'audace pour s'en croire digne et les
accepter; de sorte. Monsieur, que le parti le plus
juste que je puisse prendre, c'est de louer la beauté
de votre ouvrage sans m'en faire l'application. Un
portrait flatté ne laisse pas d'être quelquefois ad-
mirablement peint, sans être fort ressemblant, et
c'est même une des maximes des plus grands
peintres d'embellir toujours leur objet. Je ne me
regarde donc pas dans votre ouvrage, telle que je
suis, mais telle que je devrois être pour le mé-
riter.
Cependant, pour vous empêcher de vous repen-
1. L'Épitre de Sabatier est insérée au loiiie II, p. 216, de la
Xouvelle Pandore, et la lettre de M''^ de Scudéry à la page 211 .
CORRESPONDANCE CHOISIE. 407
tir de l'honneur que vous m'avez fait, je vous ap-
prends que mon cœur vaut mieux que mon esprit,
que je suis une amie fidèle, sincère et désintéres-
sée, et que si j'avois l'avantage d'être connue de
vous par vous-même de ce côté-là, j'en pourrois
être louée sans flatterie, et que je pourrois aussi
recevoir vos louanges sans confusion. Mais en at-
tendant, jMonsieur, souffrez que j'ajoute un misé-
rable impromptu à ce que je viens de vous dire ;
il n'est pas beau, il n'est que sincère, le voici :
Ne vous y trompez pas, votre aimable fontaine,
C'est la véritable Hippocrène ;
Votre chant me surprend, il est charmant et doux,
Et tous les cygnes de la Seine
Ne peuvent mieux chanter que vous.
Voilà, Monsieur, les sentiments tout purs de
Votre très-humble et très-obéissante servante
Madeleine de Scudéry.
A M. NUBLÉ'.
Sans date.
C'est en vain. Monsieur, que vous me fuyez, car
je suis résolue de vous avoir de l'obligation, et
de pouvoir dire avec quelque vraisemblance, que
vous êtes de mes amis. Je vous défie même hardi-
ment de me refuser la grâce que je m'en vais vous
1. Cette lettre fait partie d'un volume publié par M. Matter,
intitulé : Lettres et pièces rares et inédites, Paris, 1846. — Voyez
la Notice, page 125.
408 CORRESPONDANCE CHOISIE.
demander. En effet, sachant quelle est votre vertu
et votre équité, je ne pense pas que vous puissiez
savoir qu'il y a une orpheline de douze ans qui a
besoin de la protection de M. le président deBail-
leul, sans avoir aussitôt envie de lui donner le
placet que je vous envoie. Car, si vos amis vous
connoissent bien, il n'est pas en votre pouvoir de
vous empêcher de faire une action de vertu quand
l'occasion s'en présente. Je vous promets pourtant
de vous être fort obligée de votre sollicitation,
quoique je sache bien que M. le président de Bail-
leul est un des juges du monde qui a le moins de
besoin d'être sollicité, parce qu'il est un des plus
équitables. Si vous aimiez les remercîments, je
m'engagerois à vous faire remercier par MM. Mé-
nage, Conrart_, Chapelain, Pellisson et plusieurs
autres de vos amis qui sont des miens.
Mais, comme je n'ai garde de vous soupçonner
d'aimer une chose si peu solide, je me contente de
vous assurer, qu'en m'obligeant vous obligerez la
personne du monde la plus reconnoissanteet qui,
sans que vous le sachiez, admire le plus votre
vertu. Madeleine de Scudéky.
A LA REINE CHRISTINE '.
Sans date.
Madame,
Comme la santé est un bien si précieux qu'on
1. Collection Lajariette.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 409
ne sent presque plus la possession de tous les au-
tres biens quand on a perdu celui-là, il m'est
impossible d'apprendre que la santé de V. M. a
été altérée, sans prendre la liberté de lui dire que
personne ne peut avoir senti son mal plus vive-
ment que moi ; car, encore qu'en me l'apprenant on
m'ait assuré que je n'avois rien à craindre pour sa
vie, mon cœur en a été sensiblement touché, et
j'attends l'ordinaire prochain avec la dernière im-
patience. J'ai même lait convenir M. de Pellisson,
qui partage mes sentiments pour V. M., que les
maux des personnes pour qui on a un attachement
sincère, et s'il est permis de parler ainsi, une
passion de respect, laissent une impression de
douleur qui ne s'efface pas dès que le mal est
passé, et qu'il faut que le temps ôte la crainte du
retour du mal dont on a été alarmé, pour en être
tout à fait en repos. Cependant lui et moi faisons
des vœux pour l'affermissement de la santé de
V. M. qui doit être précieuse pour tout le monde
puisqu'elle en est un des plus grands ornements.
En mon particulier, Madame, si V. M. pouvoit
savoir de quelle manière je suis sensible à tout
ce qui la regarde, elle verroit bien que son
mérite m'est toujours présent, et que le temps
et l'éloignement ne peuvent m'empêcher d'être
toute ma vie, avec la même admiration, le même
zèle et '.e même respect. Madame, de V.3I, la très-
humble, très-passionnée et très-obéissante servante.
Madeleine de Sgudéry.
LETTRES
ADRESSÉES A MADEMOISELLE DE SGUDÉRY,
ou QUI LA CONCERNENT.
BALZAC A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
25 juillet 1639.
Mademoiselle,
Si j'eusse pu obtenir un bon moment de ma
mauvaise santé, je vous aurois dit, il y a long-
temps, que je n'ai ni assez d'humilité pour rejeter
les louanges que vous me donnez, ni assez 'de
présomption pour y consentir. De les croire d'une
foi historique , ce seroit avoir l'imagination un
peu forte; et de s'offenser aussi d'une fable si
obligeante, ce seroit être de mauvaise humeur. En
ceci, le tempérament que je veux choisir ne
vous sera pas désavantageux. Je considérerai vos
excellentes paroles comme purement vôtres, et sans
1. Cabinet de M. Chambry. — Cette lettre est imprimée
dans les Lettres choisiesde Balzac, édition de 1668, t, II, p. 211,
et dans l'édition de ses Œuvres, 1665, in-f°, t. I, p. 647, mais
on n'y trouve pas le posf-scnpfttm qui est dans la lettre originale.
412 CORRESPONDANCE CHOISIE.
que je pense qu'elles m'appartiennent. De cette
sorte, elles feront toujours leur effet, et je demeu-
rerai toujours persuadé, mais ce sera, Mademoi-
selle, des grâces de votre esprit et de l'éloquence
qui loue, non pas de celle qui est louée.
Pardonnez à mon humeur défiante, si je ne puis
bien croire que vous soyez de l'avis de votre lettre
ni que ma Relation à Ménandre soit de la force que
vous m'écrivez. Elle vous a touchée, néanmoins,
pour ce que vous êtes sensible aux malheurs d'au-
trui, et que la bonté vous intéresse dans toutes
les causes de l'innocence. Par là \'éritablement je
puis mériter votre faveur, et monsieur votre frère
me pourroit prendre aussi pour un des sujets qui
ont besoin de son assistance. Il sait défendre à ce
que je vois, avec autant de valeur qu'il sait atta-
quer, et ses boucliers ne sont pas moins impéné-
trables, que ses autres armes sont tranchantes.
En effet, l'ouvrage qu'il vous a plù de m'envoyer
de sa part' me semble avoir cette fatale solidité.
Les plus grands ennemis des spectacles et des
fêtes de l'esprit ne les sauroient violer à l'avenir
sous une telle protection. Par son moyen, la vo-
lupté sera remise en sa bonne renommée, et de sa
grâce nous nous réjouirons, sans scrupule, en
dépit des tristes et des sévères. Je vous en dirois
davantage si vous aviez dessein de m' examiner
sur votre livre, et si vous vouliez que je vous ren-
disse compte de mes études, mais ce n'est pas ici
1. VApologie du Théâtre, Paris, 1639, in-i".
CORRESPONDANCE CHOISIE. 413
le lieu de faire ni de commentaires, ni d'avant-
propos. Et d'ailleurs, puisque les belles assem-
blées , n'étant pas ingrates, retentiront de tous
côtés de la gloire de leur défenseur, il y a de l'ap-
parence qu'une voix si foible, et qui vient de si
loin que la mienne ne seroit pas remarquée dans
le grand bruit que tant d'applaudissements doivent
faire. Je me contente donc de vous dire sans au-
cun ornement de paroles, que je ne manque pas
de reconnoissance, après une parfaite obligation,
et que le présent que j'ai reçu ne pouvant être
plus riche qu'il est, M. de Soudéry a trouvé le
moyen de me le rendre plus agréable par l'envoi
qu'il a désiré que vous m'en fissiez. Avec saper-
mission, je vous en remercie de tout mon cœur,
et veux être, s'il vous plaît, toute ma vie.
Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obligé serviteur,
Balzac.
P. S. Je viens d'apprendre, par une lettre de
M. Chapelain, que M. votre frère m'a fait encore
un nouveau présent. Je l'attends avec impatience
et vous supplie de lui dire. Mademoiselle, qu'il
n'a point un plus passionné serviteur que moi, ni
qui fasse plus d'estime de sa vertu. Plût à Dieu
qu'il eût l'année prochaine quelque emploi digne
de lui dans l'armée que commande M. le Prince I
11 viendroit faire ici une station et me donneroit
bien huit jours pour l'embrasser et pour l'entrete-
nir à mon aise.
414 CORRESPONDANCE CHOISIE.
CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
Paris, 4 aoust 1639.
Mademoiselle,
Je fus incivil de vous envoyer la lettre de M. de
Balzac que je vous devois porter moi-même. Mais
vous jetterez cette faute sur les embarras qui m'en
ont déjà fait commettre tant d'autres envers vous,
et qui vous ont dû faire étonner plus d'une fois
que j'use si mal de la permission que vous m'avez
donnée de vous rendre mes devoirs et de vous
faire de mauvaises visites. Si vous m'avez par-
donné les premières , je veux croire que vous ne
me tiendrez pas rigueur pour cette dernière, et
que vous vous contenterez du mal que j'ai eu en
ne vous voyant pas. J'ai lu la lettre et l'ai trouvée
digne de vous et de celui qui l'a écrite, comme je
me l'étois bien imaginé devant que vous me l'eus-
siez communiquée. Avec votre permission, je la
garderai tout aujourd'hui pour la faire voir à une
couple de mes amis qui seront bien aises de voir
que M. de Balzac connoît votre mérite et lui rend
une partie de ce qui lui est dû.
Pour ce qui regarde mon portrait, Mademoi-
selle, M. le marquis de Montausier s'est réjoui
lorsqu'il vous a dit qu'il en avoit vu l'ébauche, et
vous aurez à lui reprocher qu'en cette rencontre
il n'a pas traité assez sérieusement avec vous.
L Correspondance de Chapelain. M^s Sainte-Beuve.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 415
C'est une matière sur laquelle je délibère encore,
et, à vous dire mon sentiment en liberté, je pen-
che beaucoup plus à supplier M. votre frère de
me dispenser de lui faire un présent si peu digne
de son cabinet, et de garder cet honneur pour
ceux qui le méritent davantage*. Je vous en parle
sans cette modestie affectée qui ne diffère guères
de la vanité, et vous jure que j'appréhende d'être
mêlé parmi ces grands hommes qui parent et doi-
vent parer un illustre réduit. Cela ne pourra être
sans faire tort à leur gloire qui s'offensera d'une
société si inégale, et M. votre frère doit craindre
lui-même d'en être blâmé, comme s'étant volon-
tairement trompé par ce choix qui leur est si peu
avantageux. J'irai au premier jour chez lui essayer
de lui persuader que je ne paroisse pas là où je
n'ai pas de place légitime, ou recevoir de lui une
nouvelle jussion qui me mette à couvert, et le
charge de tout le mal qui en pourroit arriver. Ce-
pendant vous le solliciterez, s'il vous plaît, en ma
faveur, et le disposerez à ne me pas faire injustice
en me fesant plus de grâce que je ne veux. C'est
cela que vous demande pour cette heure avec ins-
tance. Mademoiselle,
Votre très-obéissant serviteur,
Chapelain.
1 . George de Scudéry avait demandé à Chapelain son por-
trait pour sa collection des Illustres.
416 CORRESPONDANCE CHOISIE.
GODEAU A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
Grasse, 16 août 1641.
Mademoiselle,
Au lieu de vous remercier de l'éloquente lettre
que vous m'avez écrite, il faut que je m'en plai-
gne, et que je vous en fasse une correction. Ne
savez-vous pas qu'il en est des écrivains, et sur-
tout des poètes, de même que des femmes? Si vous
leur dites une fois qu'elles sont belles, le diable le
leur redit cent, et elles ajoutent plus de créance à
ce père du mensonge qu'à la glace la plus fidèle
d'un miroir. L'esprit aime toutes ses productions,
parce qu'en l'état de péché où nous sommes l'a-
mour propre infecte toutes les puissances de notre
âme, et surtout celle qui est la plus divine; mais,
comme il a plus de part dans les vers que dans
les autres ouvrages de prose, étant, s'il faut ainsi
dire, comme créateur de ceux-là, il en est aussi
plus jaloux, pour ne pas me servir d'un terme
plus rude. Pourquoi donc prenez-vous tant de
peine à me faire avaler un poison dont je suis
déjà tout plein? Si vous pensez que la civilité vous
y oblige, elle est bien cruelle. Si vous croyez ce
que vous dites, il faut que je vous détrompe, et
que je vous dise que dans le livre dont vous faites
1. Lettres de Godeau, évêque de Vence, sur divers sujets. Paris,
1713, in-12, p. 200.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 417
tant de cas^ il n'y a rien de précieux que la ma-
tière'. C'est sans doute ce qui vous a fait tomber
en erreur, et vous avez fait comme les amans qui
trouvent que toutes les peintures de la personne
qu'ils aiment sont des chefs-d'œuvre, et ne dis-
tinguent pas celles de l'ouvrier de celles de leur
passion. Pour moi, je vous jure sincèrement que,
parmi tant de pièces, je vois peu de choses qui
me satisfassent, et beaucoup qui me déplaisent.
Ma paresse naturelle m'a empêché de les corriger,
et j'ai cru que cela n'empêcheroit pas la fin que
je me suis proposée, qui est de rendre quelque ser-
vice à Dieu, en détournant les hommes des choses
profanes, au moins pour quelque temps. Croyez-
moi, il n'y a point de gloire dans la terre dont on
doive faire beaucoup de compte; les panégyristes
sont vains, les louanges vaines, et ce qui en reste,
fumée et vanité. Surtout je ne puis concevoir com-
ment il est possible que, considérant avec un peu
d'attention la grandeur des mystères de Dieu, on
puisse s'imaginer que l'on en parle, je ne dirai
pas dignement, mais médiocrement. Je le prie
qu'il me pardonne mes fautes en cette occasion, et
qu'il approuve, ou plutôt qu'il purifie mes inten-
tions pour l'avenir. Je vous conseille aussi de vous
repentir de vos cajoleries, elles ne m'ont que trop
plû; mais ce qui m'oblige davantage c'est l'assu
rance qu'il vous plaît de me donner que je suis
1. Il parut en 1641 une 2*= édition des Œuvres chrestienne^
de Godeau.
27
418 CORRESPONDANCE CHOISIE.
dans vos bonnes grâces. Croyez que je vous ho-
nore sincèrement et que je suis,
Mademoiselle, votre, etc., etc.
CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
Paris, 12 avril 1645.
Mademoiselle,
Je suis encore plus coupable devant vous que
devant monsieur votre frère, du long temps que
j'ai laissé passer sans répondre à l'excellente lettre
que vous me fîtes l'honneur de m'écrire quelques
jours avant lui. Il est vrai que je le serois bien
davantage si vous m'aviez laissé moyen de répon-
dre, et si je n'avois à dire pour excuse qu'on ne
peut que mal écrire après une chose si bien écrite
que celle-là. Tout de bon, il ne se peut rien de
mieux que cette lettre, et l'air dont elle est prise
est si galant et si délicat qu'elle a donné de l'en-
nui aux plumes qui volent le plus haut parmi
nous, et du plaisir à des oreilles qui sont blessées
de tout ce qui n'est que médiocrement admirable.
Je n'ai point réparti à ces merveilles de peur de
me faire voir trop au-dessous, et que, par la com-
paraison d'elles avec ce que je vous eusse écrit,
vous ne parussiez les avoir mal employées en me
les écrivant. En récompense. Mademoiselle, je
1. Cabinet de M. Rathery.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 419
leur ai donné le triomphe qu'elles méritoient. Je
les ai fait voir non seulement à M^'" Robineau qui
y étoit si agréablement grondée et qui ne pouvoit
mais du sujet que vous avez pris de m'y quereller
si noblement, mais encore à tout l'hôtel de Cler-
mont, à tout l'hôtel de Rambouillet, à M™* de Sablé
et à M"*" de Chalais, à M. Conrart, à M"'' de Lon-
gueville et à M'"'' de Longueville même, qui tous
leur ont fait justice en leur donnant des éloges
qu'on ne donne qu'aux pièces achevées, et les ont
ou lues plusieurs fois, ou retenues plusieurs jours,
ou copiées avec som, afin d'en mieux considérer
les beautés.
Voilà, Mademoiselle, la seule réponse que je
vous y ferai et qui vaudra mieux que si je vous
protestois sérieusement que M"^ Robineau n'a
point d'avantage sur vous dans mon esprit, et que
je ne laisserois pas de vous honorer extrêmement
et de me souvenir de votre mérite, quand elle se
donneroit moins de soin qu'elle ne fait de m'ex-
horter à payer vos bontés pour moi, du moins par
de mauvaises lettres. J'ai quelquefois le bonheur
de la voir, mais ce n'est que quand elle est mal-
heureuse, et que quelque rhume ou quelque autre
indisposition l'arrête chez elle. Autrement vous
savez que ses amies, ou les sermons, ou les par-
dons l'en tirent d'ordinaire, et qu'il n'y a rien de
si rare que de l'y trouver. Quand je l'y rencontré,
vous faites la meilleure partie de notre conversa-
tion, mais de manière que la plus grande délica-
tesse de votre amitié n'en pourroit être que satis-
420 CORRESPONDANCE CHOISIE.
faite^ si vous étiez aussi près de nos yeux, que
vous Fêles de notre cœur. Je suis témoin de la
continuation de sa tendresse pour vous, et si elle
daigne parler de moi dans ses lettres, elle vous
aura témoigné que je suis pour vous tout ce que
vous sauriez désirer, et qu'il n'y a point d'intérêts
qui me soient plus chers que les vôtres. J'ai vu
dans celle de M'^*^ Paulet ce que vous dites de si
obligeant pour la rupture démon voyage de Muns-
ter*, et je l'ai plus senti que je ne vous le saurois
dire. Il est certain, et je ne vous dissimulerai pas,
que ce voyage choquoit entièrement mon inclina-
tion, qu'il troubloit Tordre de ma vie, qu'il ren-
versoit tous mes desseins et qu'il m'arraclioit à
tous mes amis, si je n'eusse travaillé rigoureuse-
ment et avec succès pour le rompre. Je l'ai rompu
et l'une des principales consolations qui m'en
restent, c'est que par cet effort je me suis con-
servé libre, et que je m'en pourrai bien plus véri-
tablement dire,
Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Chapelain.
1. Voy. ci-dessus, p. 195.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 421
MADEMOISELLE DE CHALAIS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
Sablé, 28 juin 1647.
Mademoiselle,
J'ai \u la lettre que vous avez écrite à notre
chère et très-aimable M"^ Paulet, sur le sujet qui
me regarde. Il m'étoit si nouveau lorsque je partis
de Paris, que tout ce que j'eus le temps de faire
fut de dire à cette excellente amie ce qu'une per-
sonne de condition et de mérite avoit eu la bonté
de me proposer pour moi, de son propre mouve-
ment. Je dis de son propre mouvement, car en-
1. M« Conrart, ïn-k", t. IX, p. 131.
Des deux lettres ci-jointes, l'une est adressée à M^i^ de
Scudéry, l'autre se rapporte à elle. M. Cousin, en les repro-
duisant dans la Société française au dix-septième siècle, les a
fait précéder d'une note qui en explique le sens; la voici :
« 11 paraît qu'en IB'*?, W^" de Scudéry se trouva si fort en-
ce nuyée d'être sous la main tyrannique de son frère que, ser-
« vitude pour servitude, elle en souliaita une autre plus favo-
« rable au moins à ses intérêts et à son avenir. Un de ses
K amis, M. de la Vergne, sollicita pour elle la place de gouver-
« nante ou de dame de compagnie dans une très-grande maison.
« Mil" Paulet avait joint ses instances à celles de M. de la
« Vergne. Cependant, d'autres personnes avaient demandé la
« même place pour M"« de Chalais, que nous connaissons par
« M™' de Sablé et par la lettre affectueuse de jM'I*^ de Scudéry
« (Voy. plus haut, p. 166). Dès que Ml'» de Chalais apprit
«< qu'on avait pensé à MH-^ de Scudéry pour cet emploi, elle
« fit cesser toutes démarches, et céda très-volontiers le pas
<c à son illustre amie. Celle-ci n'était pas femme à se laisser
« vaincre en générosité, et à son tour elle déclara qu'elle
« n'entendait pas continuer ses poursuites. Ni l'une ni l'autre
« n'eurent la place en question ; mais il nous a paru que ce
« petit combat d'honneur et d'amitié valait la peine d'être
« tiré de l'oubli. »
422 CORRESPONDANCE CHOISIE.
core qu'elle m'eut fait l'honneur de me dire, il y
avoit quelque temps, qu'elle en Youloit parler, je
tenois la chose si fort éloignée et de moi et de
toute autre coAime moi, que je croyois qu'il étoit
entièrement impossible d'y pouvoir parvenir. Je le
crois encore de la même sorte, et si bien, que
quoique les personnes qui me font l'honneur de
me souliaiter ce bien-là m'aient voulu empêcher
de quitter Paris, je les ai très-humblement sup-
pliées de me le permettre ; et enfin je suis venue en
Anjou avec aussi peu de crainte que de désir de
l'événement de la chose.
Il semble que tout ce que je viens de vous dire
soit éloigné de notre embarras et n'en soit pas la
cause ; vous saurez pourtant, s'il vous plaît, qu'il
en fait une partie. Car lorsque M. de la Vergne pria
M*"* la marquise de Sablé de s'employer pour vous
auprès de M'"^ d'Aiguillon, elle comprit, et moi
aussi, sans s'expliquer davantage, que c'étoit pour
être auprès de la nièce* qui, selon le bruit commun,
devoit épouser le neveu de M""" d'Aiguillon. M"'^ la
marquise de Sablé ne comprit autre chose ni moi
non plus, en vérité, et j'en demeurai là fort facile-
ment par l'opinion où j'étois et oii je suis encore
que la conduite de ces trois importantes personnes*
1. C'est-à-dire de celle des nièces du cardinal Mazarin
(Olympe Mancini) que M™^ d'Aiguillon destinait alors au fils
du maréchal de la Meilleraie, son neveu à la mode de Breta-
gne, lequel devint plus tard duc de Mazarin par son mariage
avec Hortense.
2. Les trois aînées des nièces de Mazarin : Anne-Marie Mar-
tinozzi, Laure et Olympe Mancini.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 423
est destinée à quelqu'une qui n'aura pas sans doute
le mérite que vous avez, mais qui aura plus de fa-
veur, plus de bonheur, et quelque nom de Madame
qui sera plus propre à l'éclat qu'à, bien réussir
dans l'éducation de ces personnes-là. Voilà donc
ce qui éloigna ma pensée de vous sur ce sujet, et
ce qui me l'arrêta à celui que je viens de vous
dire. Joint, comme j'ai déjà dit, que M. de la
Vergne ne s'expliqua point. H y a beaucoup de
circonstances qui, vous- étant déduites, serviroient
à me justifier auprès de vous; et je n'en ou-
blierai aucune, tant j'ai le désir de vous faire con-
noître la vérité de mes intentions, si je n'étois
assurée que la bonté et la générosité de M""* Paulet
lui aura fait écrire tout ce qui aura servi à ma jus-
tification, comme je l'en avois très-humblement
suppliée, après lui avoir fait voir le fond de mon
cœur et la vérité toute pure. Votre lettre m'a fait
connoître qu'elle est aussi ponctuelle que parfaite
amie, et que vous êtes bonne et généreuse, par les
sentiments et par la bonne opinion que vous avez
prise de mon procédé. Je vous en suis infiniment
obligée. S'il se pouvoit ajouter quelque chose à
l'estime et à l'extrême affection que j'ai pour
vous, je vous puis assurer que cette dernière obli-
gation le feroit; mais je suis à vous, il y a si
longtemps, que tout ce que je puis faire est de
vous confirmer les vœux de mes très-humbles ser-
vices, et de vous assurer que je ne perdrai jamais
aucune occasion de vous en rendre. Plût à Dieu
que cet emploi dont il s'agit fût partagé, et que
42^1 CORRESPONDANCE CHOISIE.
j'y pusse servir avec vous ! Je l'en aimerois infini-
ment davantage, et si je le pouvois espérer de cette
sorte, je commencerois à le désirer. Mais j'en au-
rois trop de joie, c'est pourquoi je ne puis me le
promettre.
J'avois supplié M"'' Paulet de ne laisser pas
d'employer ses amis et les vôtres pour le dessein
qu'elle a eu et qu'elle doit avoir encore pour
vous. Il y a tant de raisons qui sont en votre per-
sonne, qui ne sont point en la mienne, qu'il de-
vroit être plus facile de réussir pour vous que
pour moi. J'y donnerois ma voix de tout mon cœur,
si elle y pouvoit servir, et je aous puis assurer que
j'aurois beaucoup plus de joie que ce bonheur-là
vous arrivât qu'à moi-même, par quantité de rai-
sons dont l'estime et Taffection que j'ai pour vous
sont les principales. Je vous supplie de le croire,
et que personne au monde ne sauroit être, avec
plus de vérité que je suis, votre très-humble et
très-affectueuse servante.
MADEMOISELLE DE CHALAIS A MADEMOISELLE PAULET.
Sablé, 28 juin I6kl.
Mademoiselle,
J'ai vu, par la réponse que vous a faite M"" de
Scudéry, la bonté avec laquelle vous lui avez écrit
pour moi. Cette obligation, avec tant d'autres que
je vous ai, touchent mon cœur si sensiblement
CORRESPONDANCE CHOISIE. 425
que je n'ai point de paroles pour vous le pouvoir
exprimer, mais seulement pour vous dire que je
suis à vous absolument, que je vous estime et
vous honore plus que personne du monde ne sau-
roit faire, et qu'enfin, je m'estimerois heureuse si
je pouvois quelque jour vous témoigner, par mes
très-humbles services, le désir que j'ai de vous en
rendre. En vérité, ce me seroit la plus grande
joie que je puisse recevoir. Au reste. Mademoi-
selle, j'écris à M"' de Scudéry; je vous supplie
d'avoir encore la bonté de lui vouloir confirmer
tout ce que je lui dis. Je pense que vous me faites
bien cette grâce de me croire et de ne douter en
aucune façon de la sincérité de mes intentions. Je
vous conjure encore de travailler et d'employer vos
amis pour le dessein que vous avez eu pour cette
excellente personne, et de croire que j'aurois une
extrême joie si vous y pouviez réussir. En vérité,
je n'en aurois pas tant pour moi-même. Je lui
souhaite ce bonheur-là de toute la force de mon
cœur, et je voudrois de la même sorte que cette
autre personne qui a tant de bonté pour moi*
n'eût jamais pensé à cela. J'y renonce très-volon-
tiers, et je porte tous mes désirs pour notre amie;
et vous, Mademoiselle, je vous conjure encore une
fois d'y employer vos amis et vos soins. Pour
moi, je suis dans une solitude^ où je goûte de telle
sorte le repos, que si je n'avois pas une extrême
1, Vraisemblablement M">e de Sablé. (V. C.
2.' A Sablé. (V. C.)
426 CORRESPONDANCE CHOISIE.
affection pour M"* la marquise de Sablé, et si je
ne lui étois pas aussi obligée que je suis, j'aurois
grande peine à songer à mon retour. Je m'y porte
beaucoup mieux qu'à Paris; jugez quel charme,
et s'il y a quelque chose dans la fortune qui vaille
le bien de la sanlé. Je vous renvoie la lettre de
M"* de Scudéry, qui est admirable; je vous en
rends mille très-humbles grâces, et vous supplie
de croire que personne n'est avec plus de passion
que moi.
Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obéissante servante.
CHAPELAIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '.
Paris, 17 juillet I6kl.
Mademoiselle,
Il ne falloit pas moins que d'aussi grands re-
proches que ceux que j'ai lus dans la dernière de
vos lettres à M"*" Paulet, pour m'obliger à rendre
grâces par les miennes du glorieux combat que
vous avez fait pour l'honneur de ma Pucelle^. A
1. Cabinet ]Monmerqué.
2. Chapelain avait obtenu drs 1643 le privilège du Roi pour
la publication de la Pucetle, qui ne parut cependant qu'en
1656.
Voy. la Notice, p. k5, et la lettre de M^'^ de Scudéry à Con-
rart, p. 207. Il est évident que l'annonce du poëme de Cha-
pelain avait fait naître une polémique sur celle qui en était
l'héroïne, et W^^^ de Scudéry avait eu à la défendre contre les
attaques du ministre Rivet et de sa nièce. M"'-" Dumoulin.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 427
moins d'être provoqué avec des injures^ et accusé
d'incivilité et d'ingratitude, je ne me fusse jamais
résolu à vous rien écrire sur votre courageux ou-
vrage, dans la crainte qu'en vous remerciant du
bien que vous dites d'elle ou plutôt de moi, il ne
semblât que j'en demeurasse d'accord et que je
reçusse vos louantes sous couleur de les refuser.
Vous savez, mademoiselle, qu'il y a une modes-
tie ambitieuse, qui est pire que la vanité décou-
verte, et vous ne voudriez pas que je fisse jamais
rien qui m'en pût faire soupçonner. Cette considé-
ration est la vraie cause de mon silence, car, pour
ma gratitude, vous ne l'avez pu ignorer, si
M. Conrart s'est acquitté de ce qu'il m'avoit pro-
mis , ce que je ne puis croire qu'il ait oublié.
Mais, Mademoiselle, puisque vous en faites l'igno-
rante afin de me mortifier, je vous dirai ici que la
reconnoissance que j'ai de cette faveur ne sauroit
être plus grande ni pour l'intérêt de la Pucelle ni
pour le mien, et que j'estime à un point les belles
et rares choses que vous avez voulu dire sur notre
sujet, que je ne suis plus en peine de sa réputa-
tion ni de la mienne, et que quand ce que j'ai es-
sayé de dire de sa vertu et de sa valeur devroit
périr devant moi-même, je ne laisserois pas d'es-
pérer de voir sa gloire conservée dans ce que vous
avez écrit, et mon nom consacré à l'immortalité,
parce que vous l'y avez daigné enchâsser.
Du reste, je ne réponds rien sur la passion à la-
quelle vous imputez si galamment mon silence, et
je laisse cela à faire à M"^ Robineau, à laquelle je
428 CORRESPONDANCE CHOISIE.
pourrois également déplaire, en l'avouant ou en
la désavouant. C'est une personne trop parfaite
pour qu'on en doute qu'elle ne pût faire une con-
quête beaucoup plus difficile encore, et, d'un
autre côté, elle est trop sévère pour ne trouver
pas mauvais qu'on se confesse son esclave. C'est
à elle à se prononcer là-dessus et à vous appren-
dre ce que vous en devez croire. De moi, j'avoue-
rai tout ce qu'elle voudra, pourvu que ce ne soit
pas que la passion que son mérite me pourroit
avoir donnée ne put compatir avec celle que je
dois au vôtre et qui m'a rendu pour la vie, Made-
moiselle, votre très-humble et très-obéissant ser-
viteur,
Chapelain.
P. S. — Ayez agréable, s'il vous plaît, que
monsieur votre frère lise ici mes très-humbles
baise-mains et les grâces que je lui rends très-
humbles de son souvenir et du beau et généreux
sonnet dont il m'a jugé digne, dans le petit nom-
bre de ceux qu'il en a voulu gratifier en cette cour.
SARASIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
Du 30 décembre 1650.
N'atteûdez pas que je vous rende une lettre
1. M" de Conrart, \n-k°, t. XI.
A la fin de 1650, date de cette lettre, M™^ de Longueville
CORRESPONDANCE CHOISIE. 429
bien écrite pour celle que vous m'avez envoyée et
qui ne le sauroit être mieux. Rien n'est si con-
traire au bel esprit que la guerre civile, et je vous
supplie de croire que MM. Brook et Rukling, avec
qui nous sommes tous les jours de conférence, ne
sont pas de gens de l'Académie. De plus, vous
savez, Mademoiselle, vous qui savez tout ce qui
se peut sçavoir des Muses, que ces honnêtes filles
chantent bien les combats, mais qu'elles ne sui-
vent pas les armées ; que lorsque les dieux et celui
même qui leur préside vinrent à la charge devant
Troye, elles demeurèrent sur le Parnasse, et
qu'enfin elles n'ont eu guères de démêlés que ce-
lui des Piérides pour des chansons, ni guères pris
de parti qu'entre Apollon et Marsyas pour la lyre
contre la flûte. Une personne donc d'aussi peu
d'école que je suis ne doit pas, ce me semble,
prétendre à rien dire de beau ni s'efîorcer inuti-
lement à rendre les choses plus agréables. Ce sera
assez qu'elles le soient par elles-mêmes, et vous
était sur le point d'être assiégée dans Stenay par une armée
victorieuse. « Elle était en proie à d'autres chagrins plus
«: cruels encore pour une âme telle que la sienne. Elle ve-
« nait de perdre à Stenay sa dernière fille âgée de quatre ans;
« et elle y reçut l'affreuse nouvelle que sa mère, qu'elle aimait
« tant, était morte à Chantilly le k décembre, succombant à
« l'excès de sa douleur et à la ruine de sa maison, y> (V. C.)
Mil" de Scudéry, qui venait de publier le cinquième volume
du Cyrus, ne voulant pas l'envoyer directement à la princesse
dans des circonstances aussi malheureuses, l'adressa à Sara-
sin, qui, étant attaché à la maison de Condé comme secrétaire
des commandements du prince de Conti, avait suivi la duchesse
à Stenay. Le volume était accompagné d'une lettre d'envoi ;
c'est à cette lettre que Sarasin répond.
430 CORRESPONDANCE CHOISIE.
VOUS contenterez, s'il vous plaît, que je vous en-
voyé une bonne lettre au lieu d'une belle. De celte
sorte, je suis fort assuré que ma réponse vous
plaira, et que, pourvu que je vous mande que
votre esprit et votre zèle ont touché son Altesse, et
qu'elle est infiniment satisfaite de votre passion et
de votre respect, vous n'irez pas vous plaindre
que je vous l'ai dit grossièrement, et ne souhai-
terez pas d'ornement où la simple naïveté a si
bonne grâce. Que si le soin de votre héros vous
touche autant que le vôtre propre, et que vous
vouliez savoir s'il est autant estimé en cette cour
qu'il le fut autrefois de toutes celles de l'Asie, j'ai
bien encore de quoi vous plaire, et vous devez être
contente de ce que jamais aucun des héros de sa
sorte n'a mieux été reçu de la divine personne à
qui monsieur votre frère Ta dédié. Le peu de
temps que l'accablement de ses affaires et la né-
cessité de ses grandes occupations lui laissent est
employé à sa conversation ; et depuis huit jours*
qu'on a apporté ici la cinquième partie de ses
aventures, il ne s'en est point passé qu'on n'ait
donné audience à Phérénice, à Orsane, ou à Ihis-
torien de Belesis*. Ces personnes ont toujours été
du petit coucher, et tant qu'elles ont eu quelque
chose à y dire, on ne les a interrompues que par
des acclamations et des louanges. N'est-ce pas là
1. Le 22 décembre, à peu près avec la nouvelle de la perte
de la bataille de Réthel, et de la marche de l'armée royale sur
Stenay. (V. C.)
2. Personnages du tome V du Cyrus. (V. C.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 431
VOUS dire tout ce que vous sauriez désirer de
moi? Car^ pour la continuation de mon amitié,
dont vous me faites la grâce de témoigner trop
de joie, j'espère que son Altesse aura bien la
bonté de vous informer un jour si vos intérêts me
sont cliers et si je sais bien estimer votre mérite.
Vous avez sans doute beaucoup de raisons de
souhaiter que ce jour arrive bientôt, et vous de-
vez vous intéresser plus que je ne saurois dire à
voir cesser la persécution de cette illustre affligée.
Si le ciel est juste, il préviendra les souhaits que
nous en faisons ; et, comme ce seroit impiété d'en
douter, il faut croire que ce bonheur est proche et
l'attendre avec tranquillité. Car enfin je ne sau-
rois penser que ni cette excellente princesse, ni ce
héros, pour qui vous avez une si légitime passion^
étant innocents, soient persécutés davantage; en
un mot, cela me semble autant impossible qu'à
moi de cesser de vous honorer.
Je suis en vérité bien affligé de la mort de
M"'' Paulet*, et si je juge de votre douleur par
votre amitié, je suis assuré qu'elle est extrême. Je
vous demande de transmettre beaucoup de com-
pliments et de civilités de ma part à mesdames
vos hôtesses^, et si j'étois encore assez bien parmi
vos amis, je vous supplierois d'assurer M"'' Ara-
gonnais. M' '^ Robineau et M"^ Boquet de mes très-
humbles services. Sarasin.
1. Amie intime de M}^^ de Scudéry, une des personnes les
plus distinguées de l'hôtel de Rambouillet. (V. C.)
2. Dames que recevait chez elle M'i« de Scudéry. (V. G.)
432 C0RRESP0NDAN(:E CHOISIE.
La duchesse de Longueville crut devoir ajouter les
lignes suivantes à la lettre de Sarasin :
C'est être bien hardie que d'écrire à une per-
sonne dont on a vu une lettre comme celle que
vous avez écrite depuis peu; et c'est l'être tout
autant que de placer son compliment dans une
autre faite comme celle dans laquelle je vous écris.
Mais, comme je préfère la réputation d'être re-
connoissante à celle de bien écrire, j'abandonne de
bon cœur la première, pour n'être pas tout à fait
indigne de l'autre, comme je le serois sans doute
si je pouvois savoir les constantes bontés de
monsieur votre frère et de vous, sans vous témoi-
gner combien j'en suis touchée. Je le suis encore
si fort de vos ouvrages, et ils adoucissent si agréa-
blement l'ennui de ma vie présente, que je vous
dois quasi d'aussi grands remercîments là-dessus
que sur la solide obligation que je vous ai de n'a-
voir pas changé pour moi avec la fortune, et d'a-
voir bien voulu soulager les maux qu'elle m'a
faits par les biens que donne la continuation d'une
amitié comme la vôtre. Celle de vos hôtesses m'est
si considérable, que l'assurance que vous me
donnez qu'elles en conservent toujours un peu
pour moi m'a causé une véritable satisfaction. Je
vous conjure de le leur dire de ma part, et qu'elles
n'en peuvent avoir pour personne qui les estime
et qui les aime plus que je fais.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 433
LA PRINCESSE SIBYLLE DE BRUNSWICK A MADEMOISELLE
DE SCUDÉRY*.
Wolffenbuttel, 8 juillet 1654.
JMademoiselle,
Si je considère ce que je suis, je confesse fran-
chement qu'il n'y a rien en moi qui soit digne de
mériter les louanges que vous m'attribuez. Je sais
trop mon imperfection, et connois bien que par
l'excès de votre courtoisie et bonté ensemble, vous
me veuillez par là encourager à imiter les vertus
que vous possédez. Je m'efforcerai de suivre pour
le moins leurs traces, si je ne les peux acquérir
du tout. Que si vous avez parlé à mon avantage à
ceux qui ont Thonneur de votre amitié, je vous en
serois bien obligée, si ce n'est que je suis honteuse
de ce que, par ma mauvaise lettre, j'ai publié mes
défauts. Je me console pourtant qu'étant choisis
de vous d'être dignes de votre amitié, ils auront
assez de générosité pour les excuser. Si ce n'est
une vanité de vous renouveler les offres de mon
affection, comme une chose inutile à votre service,
1. Cabinet de M. Jules Boiily.
Sibylle-Ursule, fille du duc de Brunswick-Wolffenbuttel,
épousa le 13 septembre 1663 le duc Christian de Holstein-
Glucksbourg. Elle mourut le 12 décembre 1671. C'était une
femme distinguée sur laquelle on peut consulter Vehse, Les
Cours d'Allemagne, et Havemann, Histoire de Brunswick. Elle
était, ainsi que son frère, Antoine-Ulric, en correspondance
avec M"e de Scudéry. M. de Monmerqué a cité une autre lettre
d'elle à la même, du 19 décembre 1656, dans son article
Scudéry, de. la Biographie universelle.
28
434 CORRESPONDANCE CHOISIE.
je vous dirois que je ne changerai jamais la résolu-
tion que j'ai prise de vous continuer les devoirs
de ma bonne volonté, jusques à ce que par votre
faveur je vous en puisse témoigner les efYets, puis-
que je fais gloire d'être plus que personne du
monde,
Mademoiselle,
Votre très-afïectionnée,
Sibylle Ursule de Brunswick.
P. S. Mes commandements ne s'étendent jus-
ques à la Cour de France. Si pourtant vous me
permettez de vous prier de ne vouloir différer
davantage le contentement que tout le monde ici
aura de voir la suite de votre Clélie, je prends la
liberté de vous en conjurer et pour le public et
pour votre propre gloire.
MÉNAGE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
1658.
Mademoiselle,
Il n'y a personne au monde qui ait pour vous
des sentiments plus avantageux que moi. Je n'es-
time pas seulement, j'admire encore la beauté de
votre génie, la vivacité de votre imagination, la
solidité de votre jugement, les charmes de votre
entretien, et ce nombre infini de rares connois-
sances que vous possédez si éminemment. Mais
1 . En tête des Œuvres de Sarasin.
GORBESPONDANCE CHOISIE. 435
si j'ai de l'estime et de l'admiration pour les qua-
lités de votre esprit^ j'ai du respect et de la véné-
ration pour celles de votre âme, pour votre bonté,
pour votre douceur, pour votre tendresse, pour
votre générosité, pour votre candeur, et surtout
pour cette incomparable modestie, qui, au lieu de
cacher votre mérite, le fait éclater davantaçre. De-
puis que je reconnus en vous toutes ces excellentes
qualités, et je les reconnus dès la première fois que
j'eus l'honneur de vous entretenir, je vous ai tou-
jours considérée comme un des principaux orne-
ments de notre siècle, et comme la plus grande
gloire de votre sexe.
Cependant, Mademoiselle, il est étrange que
depuis ce temps-là je n'aie point encore fait sa-
voir au public l'estime particulière que je fais
d'une personne si extraordinaire, et qu'étant un
des hommes du monde qui vous honore le plus
dans son cœur, je sois un des hommes du
monde qui vous ai le moins célébrée dans ses
écrits. Quoique ma conscience ne me reproche
rien de ce côté-là, et que mon silence ne soit
qu'un effet de mon admiration, je ne laisse pas
d'avoir quelque honte d'être si longtemps à vous
rendre l'hommage que vous doivent ceux qui
font profession d'honorer publiquement le mérite
et la vertu. En attendant que je puisse vous ren-
dre cet hommage par quelques-uns de mes écrits,
qui ne soient pas tout à fait indignes de vous, l'a-
mitié qui étoit entre feu M. Sarasin et moi
m'ayant obligé de prendre soin et du recueil et de
436 CORRESPONDANCE CHOISIE.
l'édition de ses ouvrages, je prends la liberté de
vous en faire une offrande. Je suis assuré que je ne
fais rien en cela contre Tintention de l'auteur, et
que, comme vous étiez l'objet éternel de ses louan-
ges et de ses respects, s'il eût publié lui-même
ses œuvres, et plût à Dieu que sa mort précipitée
n'eût pas privé le monde de cet avantage, il les
eût publiées sous cette même protection que je
vous demande. Je veux croire aussi, Mademoi-
selle, que je ne fais rien en cela qui vous soit
désagréable, et que vous ne rejetterez pas mon of-
frande, non-seulement à cause de cette amitié
tendre et officieuse que vous avez toujours eue
pour M. Sarasin, mais aussi à cause de l'es-
time extraordinaire que vous avez toujours faite
des productions de son esprit. J'ose bien vous
dire qu'elles sont en effet très-dignes de votre ap-
probation. L'ordre y paroît parmi l'abondance.
Elles brillent de tous côtés d'esprit et d'invention.
On y voit une variété agréable. On y voit de la
prose et des vers en tout genre et en toutes lan-
gues. On y voit partout une facilité merveilleuse;
et si on y remarque en quelques endroits des né-
gligenceSj ces négligences ne sont pas même sans
quelque agrément. Mais je dois me souvenir que
j'écris une lettre et non pas un panégyrique ou
une apologie; et que de louer ou de défendre da-
vantage les œuvres de M. Sarasin , ce seroit
entreprendre sur M. Pellisson, qui les a si ex-
cellemment et louées et défendues dans son ad-
mirable préface. Je n'ai donc plus qu'à vous sup-
CORRESPONDANCE CHOISIE. 437
plier de recevoir avec votre bonté ordinaire ces
précieux restes de notre cher et illustre ami, et de
regarder le soin que j'ai pris de les recueillir,
non-seulement comme un effet du zèle que j'ai
pour la gloire d'un homme qui ma donné tant de
marques éclatantes de son affection, mais aussi
comme un témoignage de la passion ardente et
respectueuse avec laquelle je suis,
Mademoiselle,
Votre très-humble
et très-obéissant serviteur,
Ménage.
p. CORNEILLE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
A Rouen, 16 décembre 1659.
L'incomparable Sapho est suppliée de mander
son avis à l'illustre Aspasie, touchant deux épi-
grammes faits* pour une belle dame de sa con-
1. M's Conrart, in-f°, t. IX, p. 859.
2. Ce mot était encore quelquefois masculin.
Voici les deux pièces dont il est ici question, puoliées pour
la première fois en 1660, sous le nom de Corneille, dans la
5« partie des Poésies choisies :
I
Mes deux mains a l'envi disputent de leur gloire,
Et dans leur sentiment jaloux
Je ne sais ce que j'en dois croire.
Philis, je m'en rapporte à vous :
Réglez mon avis par le vôtre.
Vous savez leurs honneurs divers :
438 CORRESPONDANCE CHOISIE.
noissance*, qui, par un accès d'estime, avoit
baisé la main gauche de l'auteur. Il y a partage
pour juger lequel est le plus galant : l'un a plus
d'essor de pensée, et l'autre a quelque chose de
plus simple et plus naturel.
RÉPONSE DE l'incomparable SAPHO.
[1659.]
Si vous "parlez sincèrement
Lors(|ue vous préférez la main gauche à la droite,
La droite a mis au jour un million de vers,
Mais votre belle bouche a daigné baiser l'autre.
Adorable Philis, peut-on mieux décider
Que la droite lui doit céder.
II
Je ne veux plus devoir à des gens comme vous;
Je vous trouve, Philis, trop rude créancière.
Pour un baiser prêté, qui m'a lait cent jaloux.
Vous avez retenu mon âme pi'isonnière.
Il fait mauvais garder un si dangereux prêt;
J'aime mieux vous le rendre avec double intérêt,
Et m'acquitter ainsi mieux que je ne mérite;
Mais à de tels paiemens je n'ose me fier,
Vous accroîtrez la dette en vous laissant payer,
Et doublerez mes fers si par là je m'acquitte.
Le péiil en est grand, courons-y toutefois,
Une prison si belle est bien digne d'envie;
Puissé-je vous devoir plus que je ne vous dois,
En peine d'y languir le reste de ma vie.
1. L'abbé Granet nomme M"« Serment, née à Grenoble vers
1642, morte à Paris vers 1692, comme celle à qui s'adressaient
les deux épigrammes, ou plutôt les deux madrigaux de Cor-
neille. Elle était liée avec M^^" de Scudéry, et aussi avec Qui-
nault, Maucroix, Pavillon, etc.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 439
De votre jugement je suis mal satisfaite :
Le baiser le plus doux ne dure qu'un moment;
Un million de vers dure éternellement,
Quand ils sont beaux comme les vôtres;
Mais vous parlez comme un amant,
Et peut-être comme un Normand :
Vendez vos coquilles à d'autres '.
CHARPENTIER A MADEMOISELLE DE SCUDERY*.
Mercredi, à onze heures du matin [1659].
Mademoiselle,
Je reçus hier au soir fort tard le billet que vous
m'avez fait l'honneur de m'écrire — Si le temps
l'eût permis, je vous en aurois remerciée sur l'heure
même, car il est impossible de retenir un ressen-
timent si juste. Vous avez trop payé l'ouvrage que
j'ai pris la hardiesse de vous offrir'; l'estime que
vous en faites est assurément au-delà de son mé-
rite, et je ne puis attribuer les louanges que vous
lui avez données, qu'à la cause même que vous
m'en découvrez en reconnoissant qu'il parle d'un
1. Comme le fait remarquer M. Marty-Laveaux, cette ex-
pression' se retrouve dans une lettre de W^<' de Scudéry au
Mage de Sidon, du 2i octobre 1658. Nul doute d'ailleurs que
ces vers ne soient d'elle et que la lettre de Corneille ne lui soit
adressée.
2. Donné par M. de Monmerqué, d'après l'original faisant
partie de son cabinet, dans les éditions de 1835 et de 1854 des
Historiettes de Tallemant des Réaur.
3. La traduction de la Cyropédie par Charpentier, qui est
de 1659, donne la date de cette lettre.
440 CORRESPONDANCE CHOISIE.
de VOS plus anciens amis. Je le sais, Mademoi-
selle, que Cyrus est un de vos amis, et que votre
amitié est une de ses plus glorieuses aventures;
c'est en cette considération que son nom est dans
les plus belles bouches de France, et qu'il sert
maintenant d'entretien au monde poli, qui autre-
ment ne le connoîtroit guère :
Et moi qui le connois assez parfaitement,
Si vous en croyez mon serment,
J'aurois eu peu de soin de relever sa gloire,
Quoiqu'il ait autrefois mille peuples soumis,
Si je n'avois appris ailleurs que dans l'histoire.
Qu'il possède l'honneur d'être de vos amis.
BRÉBEUF A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
Rouen, 2k août [1660].
Mademoiselle,
Je meurs de honte d'avoir été malade lorsque je
me sentois indispensablement obligé à vous re-
mercier de toutes les belles choses que j'ai trou-
vées dans votre lettre, et j'ai une confusion si
grande de m'ètre laissé prévenir à vos civilités et
d'avoir tant différé à vous les rendre, que j'ai
peine à me pardonner mon indisposition, et à ne
faire pas d'une lièvre de huit ou dix jours* une
1. Cette lettre a été imprimée sans date, dans les Œuvres
de Briibeuf, 166^, t. I, p. 6k, mais nous avons pu la colla-
tionner et la compléter sur l'original qui fait partie du cabi-
net de M. Boutron.
2. Les Bulletins de Clément à la Bibliothèque nationale ren-
CORRESPONDANCE CHOISIE. 441
ftiute inexcusable. Mais, à vous parler inoénù-
ment, je vous avoue, Mademoiselle, que, dans ma
meilleure santé, il me seroit assez difficile de
trouver des termes pour vous expliquer tout le
ressentiment que j'ai de l'honneur que vous me
faites. Vous me louez avec des paroles si riches et
d'un air si parfaitement obligeant qu'il m'est
presque impossible d'y répondre comme je dois et
comme je le souhaite. Cependant, ce qui seroit
pour d'autres que vous le dernier effort de la «é-
nérosité n'est que votre style ordinaire. C'étoit
assez du témoignage public que vous m'en aviez
donné, sans y ajouter encore cette preuve particu-
lière. Je me souviens, Mademoiselle, de l'obliga-
tion que vous a l'interprète de Lucain. Je sais que
c'est à votre recommandation seule que ce divin
génie*, qui produit toujours et ne s'épuise jamais,
ferment ce passage sur Brébeuf : « Malgré une fièvre maligne
et opiniâtre de vingt années, il a fait des ouvrages qui ont paru
le fruit d'une santé parfaite. »
1. A travers robscurité prétentieuse des lignes qui suivent,
il y a deux points qui nous paraissent hors de doute.
1° Brébeuf avait à W^" de Scudéry des obligations qu'il
avoue ici hautement.
2" La principale de ces obligations paraît être d'avoir été
recommandé par elle au grand Corneille, leur compatriote à
tous deux, qui aurait loué et encouragé sa Traduction de la
Pharsale.
Ajoutons que ces rapports entre les deux poètes, dont on
trouve la trace dans les lettres de Brébeuf, p. 19, 103, 212 et
213 du volume de ses Œuvres, cité plus haut, reçoivent une
confirmation singulière de ce fait, non assez remarqué, qu'in-
dépendamment de leur prédileclion commune pour Lucain, il
teur est arrivé idusieurs fois de se rencontrer sur le même
442 CORRESPONDANCE CHOISIE.
a trouvé le secret de le faire vivre près de trois
mille aiiS avant sa naissance^ et qu'un art si in-
génieux et si admirable peut encore le faire vivre
plus de trois mille ans après sa mort. Un esprit
de cette force a pouvoir sur tous les temps aussi
bien que sur tous les pays; le passé et l'avenir en
relèvent également, et comme j'ai osé croire enfin,
sur la foi de mes amis, qu'il a pensé à moi quand
il a parlé du traducteur de la Pharsale, je me per-
suade aisément qu'avec trois paroles il a mis du
moins trente siècles entre moi et ce fâcheux genre
de trépas qui tue encore après qu'on n'a plus de
vie. N'étoit-ce point assez, Mademoiselle, d'avoir
ménagé pour moi un privilège si peu commun et
une faveur si extraordinaire, et en falloit-il da-
vantage pour obliger de la plus excellente manière
un malheureux inconnu qui ne vous peut être
considérable que parce qu'il vous doit beaucoup,
et qui ne mérite les grâces que vous lui faites que
parce qu'il en a déjà reçu d'autres de vous? Sans
doute il n'y en avoit que trop pour occuper toute
la reconnoissance dont un esprit est capable, et je
vois pourtant que ce qui étoit trop pour moi n'a
pas encore été assez pour vous. Lorsque je m'en-
tretenois avec ressentiment et avec respect de cette
bonté excessive avec laquelle vous avez bien voulu
terrain, témoin les vers de l'un et de l'autre sur Vart ingé-
nieux de l'écriture, et l'épitaphe qu'ils ont consacrée, presque
littéralement dans les mènies termes, A une dame vertueuse,
Elisabeth Ranquet. Voy. Poésies diverses de Brébeuf) 1662,
p. 219, et Œuvres de Comédie, édition Hachette, t. X, p. 133.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 443
agréer les Entretiens solitaires*, et que je croyois
beaucoup moins vous avoir fait un présent que
l'avoir reçu, il se trouve que vous me remerciez
encore de l'honneur qu'il vous a plu me faire, et
que vous me récompensez avec soin de l'obliga-
tion que je vous ai : ce sont là, Mademoiselle, de
ces beaux excès qui ne sont guère connus dans
le monde, et qui ont besoin d'un exemple aussi
puissant que le vôtre pour s'établir parmi nous.
Mais, bien que je me laisse flatter au dernier
point au jugement avantageux que vous faites de
moi et à une approbation qui ne me promet pas
moins que celle de tout Paris ou même de toute
la France, je conserve du moins encore assez de
modération dans ma bonne fortune pour ne con-
sentir pas entièrement à toutes les louanges que
vous me donnez. Je me défends autant que possi-
ble d'une si pressante et si douce tentation de va-
nité, et je me dis à toute heure que, pour laisser
descendre votre estime jusqu'à moi, il faut assu-
rément que vous ayez pris plaisir à vous cacher
tout ce que vous êtes. Je ne suis pas si étranger
en mon pays que je ne sache un peu en quels
termes les honnêtes et les habiles gens parlent de
vous; ce nest pas, à leur gré, dire assez tout ce
qu'ils en pensent, que de publier en tous lieux
qu'ils vous regardent comme le miracle de notre
siècle, et pour moi, qui prends quelquefois la li-
1. Ils parurent dans le courant de l'année 1660, et Brébeuf
mourut l'année suivante.
kkk CORRESPONDANCE CHOISIE.
berté de mêler ma voix à la leur et de parler le
môme langage, je puis dire que j'avance celte vé-
rité avec d'autant plus de plaisir que je n'ai en-
core vu personne qui ait osé la contredire. Après
cela, Mademoiselle, il semble qu'il ne vous doit
point être permis de rien estimer, et que c'est
usurper en quelque façon sur le droit des per-
sonnes qui sont infiniment au-dessous de vous
que de vous résoudre à parler si avantageusement,
Mademoiselle,
De votre très -humble, très-obéissant,
et très-obligé serviteur,
Brébeuf.
LA CALPRENÈDE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
A Vatimesnil, 12 septembre 1661.
Comme je sais la part que vous avez prise au
malheur de M. le Surintendant, je veux bien, Ma-
demoiselle, vous témoigner la douleur que j'en
ai, et à laquelle je suis trop obligé par le souvenir
des obligations que je lui ai, et à M. Pellisson
aussi, qui, à ce que j'ai appris, est enveloppé
dans sa disgrâce. Je voudrois au prix de mon sang
être en état de leur témoigner ma reconnoissance,
et parce qu'on m'a mandé qu'on envoie M""^ la Su-
rintendante à Limoges, et que j'ai en ce pays-là
1. Cabinet de M. Boutron.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 445
des parents et des amis assez considérables, je
vous supplie de me mander si vous croyez qu'il y
ait lieu de les employer pour son service, et
qu'elle en puisse recevoir d'eux dans sa mauvaise
fortune, afin que je leur écrive pour les obliger à
lui rendre toutes les assistances qui leur seront
possibles. Faites-moi, s'il vous plaît, la grâce de
m'en écrire un mot le plus tôt que vous le pour-
rez, et de l'envoyer à la poste de Normandie avec
l'adresse : Au ïillier; et croyez, s'il vous plaît,
([ue ni dans cette affaire, ni dans aucune autre,
il ne vous arrivera jamais rien où je ne m'inté-
resse, comme un homme qui vous honore et vous
honorera toute sa vie de tout son cœur.
La Calprenède.
CORBINELLI A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
De ma prison (Montpellier),
7 septembre [1665].
Votre générosité ordinaire seroit bien bizarre
d'oublier un ami qui, pendant dix-huit mois
1. M. de Monmerqué nous a conservé cette lettre, dont il
possédait l'original. « Corbinelli, dit-il, ami de M^i' de Monta-
lais, avait été dépositaire des lettres du comte de Guiche à Ma-
dame. Il eut la faiblesse de les remettre au marquis de Vardes
qui en abusa. Ce zèle exagéré pour un ami qui en était peu
digne lui fit partager sa disgrâce. »
Jean Corbinelli, d'une famille originaire de Florence, établie
en France depuis deux générations, mourut à Paris, centenaire,
dit-on, le 19 juin 1716. Il était ami intime de M"-^ de Scudéry
et de M™*= de Sévigné.
446 CORRESPONDANCE CHOISIE.
d'une prison très-rigoureuse , a pensé à vous
comme les amants font à leurs maîtresses : j'ai
tant de fois songé à tout ce que nous avons fait, à
tout ce que nous avons dit sur un certain sujet!
J'ai fait mon cours de beaux sentiments, de géné-
rosité, d'amitié parfaite, pendant tout le temps
de cette affaire, et il est vrai que j 'ai appris cette
grande science, non-seulement à vous entendre,
mais encore à vous voir faire, et en faisant de pe-
tites choses sur le modèle des grandes, ou que
vous machiniez ou que vous exécutiez, ou du
moins que vous méditiez. Auriez-vous donc oublié
un homme qui étudioit votre âme et votre esprit
avec tant d'application, d'admiration et de plaisir?
Je ne le crois pas, quoique les apparences soient
fortes, car vous ne m'avez pas écrit sur la liberté
presque entière que le Roi m'a si bénignement
accordée. Je ne tiens plus qu'à un filet, et je
ne suis en prison que parce que je ne pour-
rois pas sortir d'un grand château si je le voulois;
mais aussi je ne le voudrois pas, tant que
M. de Vardes sera dans le sien; si bien qu'au vrai
je ne suis prisonnier que vraisemblablement et
par métaphore, etc....
CORRESPONDANCE CHOISIE. 447
LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
Dimanche 22 novembre 1665.
Mademoiselle,
J'ai bien du déplaisir, Mademoiselle, de ne
pouvoir aller moi-même vous faire mes compli-
ments sur la Tubéreuse^ que vous m'avez fait la
grâce de me donner. En vérité, elle a plus de grâce
et de beauté dans vos vers que dans son original
de sa nature. Tout ce qui passe par vos mains se
perfectionne, et c'est un de vos admirables talents
de donner de la grâce à tout ce que vous tou-
chez. Je ne puis m'empêclier de vous témoigner
ma joie des douceurs qui reviennent à votre ami
M. de Pellisson, après tout ce qu'il a souffert.
Vous voulez bien demander à M. Mesnager qu'il
veuille me mener le voir, car j'en ai grande impa-
tience. Je suis avec mes respects ordinaires à
vous, Mademoiselle,
Rapin,
de la Compagnie de Jésus.
1. Pièce de Y Isographie.
2. La Tubéreuse, à Célie le jour de sa fête, pièce do vers de
M^i» de Scudéry. Voyez-la aux Poésies.
448 CORRESPONDANCE CHOISIE.
FRANÇOIS DE BEAUVILLIERS, DUC DE SAINT-AIGNAN,
A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
25 janvier [1666].
Revoir le généreux Acante en liberté, recevoir
de l'illustre Sapho les glorieuses marques d'un
souvenir qui pourroit rendre heureux les plus in-
fortunés de la terre^ et goûter ces plaisirs en un
même jour, c'est presque trop à la fois pour un
cœur aussi tendre et aussi sensible que le mien. Il
devroit au moins avoir le temps de se reconnoître,
avant que d'en témoigner sa satisfaction, dans l'a-
gréable désordre où le met cette double surprise;
mais auroit-il pu reconnoître dignement les biens
dont il est comblé, s'il avoit voulu attendre à vous
rendre grâces qu^il se fût reconnu? J'aime mieux
exprimer ma joie avec moins d'éloquence, et
pendant que l'obligeant Acante est allé voir ce
grand Roi duquel il a si bien parlé, assurer l'in-
comparable Sapho de l'estime et du respect que
j'aurai toujours pour elle. Je pars demain à mon
tour, jusques à mercredi au soir, et j'espère vous
aller assurer jeudi en famille du pouvoir absolu
que vous aurez toujours et sur ma famille et sur
moi. En vérité Artaban* trouve plus de gloire à se
1. Provenant du Cabinet de M. de Monmerqué. D'après une
note de sa main, Beauvilliers répond à un billet jjar lequel
M^''' de Scudéry lui faisait part de la liberté que Pellisson
(Acante) venait d'obtenir par lettres du roi du 16 janvier 1666.
2. Artaban est le nom qui, parmi les beaux esprits et dans
la société précieuse, désignait le duc de Saint-Aignan, et qu'il
CORRESPONDANCE CHOISIE. 449
dire à voiis^ Mademoiselle^, que le fils de Pompée
n'en acquit sous ce nom chez les Parlhes et les
Mèdes.
LE p. VERJUS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '.
Le 12 décembre [1666].
Un prêtre tel quel a voulu, Mademoiselle, que
j'eusse l'honneur devons envoyer la Vie d'un saint
prêtre qu'il a fait imprimer. Le prêtre tel quel
s'appelle M. de Saint-André, et le bon prêtre
s'appeloit M. Le Nobletz. Si vous m'en croyez,
vous n'en apprendrez pas davantage et vous lais-
serez la lecture de ce livre à d'autres moins cu-
rieux de belles lectures que vous.
Ne laissez pas, sMl vous plaît. Mademoiselle, de
me savoir quelque gré de ce que je suis exact à
m'acquitter des plus petites commissions qu'on
me donne, jusqu'à vous envoyer un livre aussi
mal écrit et aussi peu considérable que l'est ce-
lui-ci'. Vous jugerez, s'il vous plaît, de la joie
que j'aurois d'obéir à une personne pour qui j'ai
prenait lui-même quelquefois dans ses lettres. Artaban, fils de
Pompée, est un des personnages chevaleresques delà Cléopâtre
de La Calprenède.
1. Cabinet de M. Gauthier-la-Chapelle.
2. C'est probablement par pure modestie que le P. Verjus
parlait ainsi du livre qu'il adressait à M'ii^de Scudéry, car c'est
lui-même qui publiait en 1666, sous le pseudonyme de l'abbé
de Saint-André, la Vie de Michel Le Nobletz, prêtre et mission-
naire en Bretagne,
29
450 CORRESPONDANCE CHOISIE.
autant de respect et d'admiration que j'en ai pour
vous.
Verjus.
l'évêque de digne (forbin-janson)
A mademoiselle de scudéry*.
A Aix, le k février 1668.
Le billet que vous m'avez envoyé a été suivi
d'une lettre du P. Annat qui m'écrit par ordre du
Roi que Sa Majesté me nomme à l'évêché de Mar-
seille. Je ne vous désavoue pas que je n'aie une
joie sensible de me voir honoré de cette nouvelle
marque de l'estime qu'un prince aussi éclairé que
le nôtre a témoignée pour ma personne en cette
rencontre. Mais je vous prie de croire que la part
que vous prenez en ce qui me touche redouble
mon contentement par celui qui vous en demeure.
Pensez-vous que je connoisse si peu l'honneur
qu'il y a d'être de vos amis, que je ne m'estime
infiniment heureux de passer pour tel, particuliè-
rement dans l'esprit de M. de Pellisson ? Gomme
les lumières qu'il a le rendent plus capable de
pénétrer dans les vôtres que qui que ce soit, il ne
sauroit douter que les personnes que vous aimez
1. Cette lettre, ainsi que la suivante, nous a été communi-
quée par M. le comte de Clapiers, à Marseille.
Sur Mgr de Forbin-Janson et sur les longues relations qui
existèrent entre lui et M"" de Scudéry, Voy. la Notice, p. 24.
Nous renouvelons ici l'expression du regret de n'avoir pu re-
trouver aucune des nombreuses lettres qu'elle lui adressa pen-
dant une période de plus de cinquante années.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 451
n'aient du mérite, parce qu'il sait qu'il n'y a que
le mérite seul qui puisse attirer votre amitié. Ce-
pendant vous me l'avez donnée par un pur effet
de votre bonté^ et je rougis de confusion d'en être
si peu digne. C'est ce qui m'oblige à vous en de-
mander la continuation avec plus d'ardeur^ et
vous assurer^ Mademoiselle, qu'il n'y a rien dans
le monde que je souhaite davantage que d'être un
peu aimé de la merveille de notre siècle.
l'évéque de Digne.
LE MEME A LA MEME.
Aix, 12 février 1668.
Je voudrois bien, Mademoiselle, que la fortune
me donnât lieu de vous faire voir combien je suis
sensible à la part que vous prenez en ce qui me
touche. En vérité, j'ai toute la confusion du monde
d'avoir si peu d'occasion de m'employer pour
votre service. Une bonne et généreuse amie comme
vous doit avoir pitié de ma gratitude, et ne me
laisser pas toujours souhaiter inutilement de
vous être utile. Le Roi ne pouvoit pas me donner
un établissement plus doux et plus considérable ;
vous le connoissez, Mademoiselle, mieux que per-
sonne. Je l'estimerois infiniment davantage si je
pouvois être assez heureux de vous y voir quelque
jour. J'ai bien de la joie d'apprendre le rétablis-
sement de la santé de notre illustre amie : Dieu
452 CORRESPONDANCE CHOISIE.
nous la conserve, et vous donne le moyen de
vous faire connoître combien je vous honore!
l'évêole de Digne.
DUC DE SAINT-AIGNAN A MADEMOISELLE DE SCUDERY*.
Du 6 [avril 1668].
Je ne sais, Mademoiselle, de quelle manière je
dois répondre à voire obligeante lettre, après avoir
même demeuré assez longtemps sans y avoir ré-
pondu. Sera-ce en vous rendant mille très-humbles
grâces de l'utilité de l'avis qu'il vous a plu de me
donner? Sera-ce de votre admirable quatrain dont
toute la cour est charmée? En vérité je crois que
je ne dirai rien de tout cela, et que je ne vous parle-
rai que de la belle Lionne, mais si peu apprivoisée,
à qui l'on a dédié la fable du Lion Amoureux^.
Puisque quand on la voit on ne sauroit regarder
autre chose, croyez-vous que quand on s'en entre-
tient on puisse aisément changer de discours? A
propos de cette belle Lionne, puisque lionne il y
a, je vous en veux faire une petite histoire. J'étois
1. Celte lettre et la suivante, qui avaient passé du cabinet
de M. de Monmerqué dans celui de M. Rathery, ont été com-
muniquées par ce dernier à l'éditeur des Lettres de M'^' de
Sévigné^ édition Hachette.
2. Mii« de Sévigné, à qui La Fontaine a dédié cette fable. Elle
fait partie du premier recueil des Vahles de La Fontaine qui
contient les six premiers livres ; elle commence le quatrième.
Ce recueil ayant été achevé d'imprimer le 31 mars 1668, cette
date donne à peu près celle de la lettre.
CORRESPONDANCE CHOISIE, 453
l'autre jour dans votre cabinet, et, quoiqu'on ne
puisse vous y voir trop tôt, ni vous y attendre
avec trop d'impatience, je faillis à vous vouloir
mal, lorsque vous me détournâtes de la contem-
plation du beau portrait que vous en avez. Je sais
bien que l'aventure du lion ne lui est point arri-
vée, qu'elle a de belles et bonnes dents, et sais
mieux encore que mon respect me mettra toujours
à couvert de ses ongles. Mais, Mademoiselle, à
quoi vous jouez-vous de me louer? Vous prenez
quelque intérêt en ma gloire, et vous m'allez
rendre si vain que je ne serai plus digne de votre
estime. Connoissez un peu mieux, malgré votre
modestie, ce que c'est d'être loué par l'illustre
Sapho, de qui l'approbation peut faire l'estime et
la félicité de tous ceux qu'il lui plaira; et croyez
que personne n'y est plus sensible ni ne la reçoit
avec plus de respect et n'en est pourtant moins
digne qu'Artaban.
LE MEME A LA MEME.
Du 19 avril 1668.
Ce n'est rien. Mademoiselle, d'être sorti de des-
sous C3 monceau de buffles, de pistolets, de bottes
et de baudriers qui marquoient tant la guerre à
la veille de la trêve et peut-être de la paix; je suis
retombé de fièvre en chaud mal; de plus savants
diroient de Scylle en Charibde; enfin ce que je
454 CORRESPONDANCE CHOISIE.
veux dire, et que je ne dis point trop bien, c'est
qu'après la troupe j'ai fait l'équipage de mon
fils'; que la batterie de cuisine est une autre
chose que celle des canons; que l'amour a son
brandon, son bandeau, son arc, son carquois et
ses flèches; que Mars a son dard, son bouclier,
son casque et son cimeterre; mais que Cornus a
ses pots, ses plats et ses bouteilles. Il faut de tout
à un guerrier, et pendant qu'on songe à l'équiper,
on peut oublier jusques à l'illustre Saplio et jus-
ques à la belle Lionne. Mais à propos de la belle
Lionne, celui qui vient d'imposer aux lions un
joug qu'ils ont voulu éviter^, en parla, il n'y a
que peu de jours, d'une manière fort agréable
pour moi et fort glorieuse pour elle. Cet éloge fut
publié, et ni elles ni nous ne le demandons pas
particulier ^ La seule vérité le tira de sa bouche
1. Paul de Beauvilliers, comte de Saint-Aignan, depuis duc
de Beauvilliers.
2. Le Roi venait de faire en personne la conquête de la
Franche-Comté. Le comté de Bourgogne, ou Franche-Comté,
portait d'azur semé de billettes d'or au lion de même.
3. Le Roi, en parlant à Saint-Aignan de M'^" de Sévigné
d'une manière fort glorieuse pour elle, faisait allusion sans doute
à sa sagesse, à sa vertu, à son indifférence. Cette indifférence
était bien connue avant que La Fontaine n'en parlât dans le
Lion amoureux ; Bensserade l'avait déjà célébrée dans le Ballet
de la. Naissance de Vénus, dansé à la cour en 1665, et oîi M'i«de
Sévigné représentait Omphale. On adressait les vers suivants
à la reine de Lydie :
Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
Tout grands héros que vous êtes,
II ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue;
CORRESPONDANCE CHOISIE. 455
et la seule vérité le tire de ma plume. Pour vous^
généreuse Sapho, vous savez combien de pouvoir
vous avez sur Artaban : il ne tiendra qu'à vous
que vous n'en ayez des marques dans toutes les
occasions oii il vous plaira de l'employer.
PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
A Chambord, le 14 octobre 1668.
Je suis persuadé, Mademoiselle, qu'on vous a
écrit qu'il n'y a point de maison royale qui soit
d'un dessin plus noble et plus magnifique que
Chambord. Le parc et la foiêt qui l'environnent
sont remplis de vieux chênes, droits et touffus,
Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue :
Elle verroit mourir le plus fidèle amant,
Faute de l'assister d'un regard seulement.
Injuste procédé, sotte façon de faire,
Que la pucelle tient de madame sa mère,
Et que la bonne dame, au courage inhumain,
Se lassant aussi peu d'être belle que sage.
Encore tous les jours applique à son usage.
Au détriment du genre humain.
C'était à la fois faire Téloge de la fille et de la mère. Il fal-
lait au surplus que cette indifférence naturelle ou affectée fût
bien vraie, puisque jM'""-" de Sévigné dans une de ses lettres à
sa fille, du 22 septembre 1680, lui dit : « D'abord on vous
craint, vous avez un air assez dédaigneux. «
1. Pellisson, Œuvres diverses, Paris, 1735, t. II, p. 402.
Lettres historiques, 1729, 3 vol. in-12.
Nous choisissons cette lettre et la suivante dans une longue
série de lettres à la même, s'étendant du 14 octobre 1668 au
l'"" mai 1677. La plupart ne sont que des Gazettes de la guerre
et ne renferment presque rien de personnel à Mi'"-' de Scudéry.
456 CORRESPONDANCE CHOISIE.
qui ont été consultés autrefois. Si les anciens
arbres n'avoient été condamnés par un jugement
équitable à un éternel silence, si ro]).scurité de
leurs oracles, et l'indiscrétion avec laquelle ils
trahissoient les secrets des amans n'avoient obligé
les dieux à les réduire à servir seulement pour
l'ombrage et la fraîcheur, il y a sans doute beau-
coup d'apparence que ceux de Cliambord parle-
roient plus clairement que de coutume, et qu'ils
décideroient en faveur de ce qu'ils voyent aujour-
d'hui, quoiqu'ils ayent eu l'honneur d'aider aux
plaisirs de François \", dont la grandeur et la
magnificence n'ont pu être surpassées que depuis
quelques années. Le temps a été admirable, contre
l'ordre des saisons, depuis que le Roi est parti de
Saint-Germain
Le Roi et la Reine sont allés assez souvent à la
chasse. Rien n'est égal à la magnificence de tous
les équipages et au bonheur avec lequel on a pris
tout ce qu'on a attaqué. Les plus grands cerfs ont
à peine duré une demi-heure
Vous verrez des descriptions régulières, belles
et exactes d'une fête superbe et très-galante, que
le Roi donna à la Reine et aux Dames, il y a qua-
tre jours, à Herbaud'. Les Dames se promenèrent
à cheval dans le parc; vous ne sauriez vous ima-
giner leur bonne grâce, leur air, leur ajustement,
1. Ou plutôt Ilerbault, à, 17 kiloin. de Blois. Le château ac-
tuel, qui appartient à M. le niarrjuis de Rancongne, a été re-
bâti sous Louis XV. M. d'IIerbault, dont il est question dans
la lettre, devait être l'intendnnt de marine de ce nom.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 457
ni la surprise avec laquelle je les aperçus dans un
endroit du bois —
Aussitôt que je les vis
Tous mes sens furent interdits :
Elles étoient aussi fières que belles.
Ce n'est pas sans raison; quelques-unes d'entr'elles
Ont fait des coups bien liai dis;
J'admire leur audace extrême,
Mais je crains bien un jour pour elles même,
Et tels vainqueurs, après leurs grands exploits,
Peuvent être vaincus eux-mêmes quelquefois.
Plus la conquête est grande, et moins elle est parfaite,
Et leur victoire a bien de l'air d'une défaite'.
Le Roi, la Reine et les Dames descendirent de
cheval. Ils entrèrent dans une salle fort éclairée,
où on dansa assez longtemps. Je ne puis me
résoudre à vous entretenir de la beauté des Darnes^
de la diversité;, de la commodité des appartemens.
Je pourrois bien vous dire comme étoit Herbaud,
un moment avant que le Roi y fût arrivé; mais
tout parut en un moment cbangé par un enchan-
tement admirable —
Je suis persuadé que M. d'Herbaud n'eût pas
connu lui-même sa maison, et que, pour peu qu'il
eût eu de disposition à se flatter, il se fût imaginé
qu'il était devenu le maître du Louvre ou des
Tuileries. Je vous assure qu'il me semble tous les
jours que Le Brun, Mansart et Le Nostre ont
1. Ces derniers vers, dit M. Saint-Marc Girardin, sont évi-
demment une allusion aux nouvelles amours du roi et à Tavé-
nement prochain, sinon encore accompli, deM'"<= de Montespan.
Journal des Savants, 1870, p. 373.
458 CORRESPONDANCE CHOISIE.
employé tout leur talent et leur savoir dans les
lieux 011 le iioi passe.
S'il s'avisoit d'entrer jamais
Dans le médiocre palais
Où vous régnez dans les tournelles,
La maison aussitôt doviendroit des plus belles,
Le vilain vestibule en seroit honoré,
L'obscur degré seroit tout éclairé.
Le passage seroit paré.
Que de lustres dans les ruelles !
Le cabinet enfin nous paroîtroit doré.
On passa, après que le bal fut fini, dans une
orangerie qu'on avoit préparée poui* un souper
magnifique. La disposition des ornemens, des
lumières, des bufîets et des services, étoit admi-
rable. M. le Maréchal de Bellefonds, qui, comme
vous savez, est propre à plus d'une chose, avoit
fait entremêler des festons de pampres chargés de
muscats, avec des orangers fleuris, et on avoit
disposé au-dessus une confusion si agréable, qu'il
sembloit que le hasard y eût fait naître les plus
beaux fruits de la ïouraine; on avoit eu même
quelque égard aux nuances, et ceux de la Cour,
qui sont les plus savans et les plus profonds en
ces matières, n'y trouvèrent rien à reprendre
Vous savez. Mademoiselle, que rien n'est si
périlleux que les inventions. Je ne voudrois pas
m'attirer ceux qui les hasardent, car le nombre
en est infini; mais il est vrai qu'on ne peut s'ima-
giner le succès heureux de celles dont je viens de
vous parler, oii l'on avoit pris un soin si exact de
CORRESPONDANCE CHOISIE. 459
contenter tous les sens^ qu'on n'a jamais vu une
fête préparée en si peu de tems^ avec tant de gran-
deur et de politesse.
Le Roi en donna avant-hier une autre dans le
château de Blois, dont vous connoissez la réputa-
tion. Tout y étoit merveilleusement bien entendu.
Je pourrois faire une description très-pompeuse
du lieu qu'on avoit choisi/ de l'abondance et de
mille autres circonstances; elle n'avoit rien d'hu-
main et d'ordinaire. Je ne suis cependant tenté
en aucune manière de la comparer aux festins des
Dieux. Il me semble qu'il n'est pas impossible,
sans en faire mention, de parler dignement de
leurs Majestés. Toutefois, sur un pareil sujet,
Un silence prudent doit être mon partage.
Je crains de profaner ses exploits glorieux.
Quelques foibles auteurs sans doute feroient mieux
De prendre ce parti respectueux et sage.
Ils font bien moins connoître à la postérité
La grandeur du héros que leur témérité.
PELLISSON A MADEMOISELLE DE SCUDERY.
A Landrecy, 6 mai 1670.
Je viens de recevoir en cet instant, Mademoi-
selle, votre lettre du 3 de ce mois. Elle a été ou-
verte, autant qu'on en peut juger par le cachet,
mais cela n'importe guères. J'ai déjà répondu à
la première, qui étoit du 30 avril ou du 29. Je me
suis aussi donné Thonneur de vous écrire diverses
46Q CORRESPONDANCE CHOISIE.
fois, et en dernier lieu avant-hier, de Landreey
même. A peine ma lettre étoit-elle à la poste, que
la résolution clian^ea pour le voyage. On apprit
qu'il y avoit à Atli deux maisons fermées pour la
peste. Ainsi on fit le soir même un autre projet,
par lequel, sans passer à Ath ni aux environs, le
voyage étoit allongé de trois jours. Il fut résolu
aussi de séjourner encore tout hier, et hier sur le
soir il y eut un nouveau changement. Le Roi n'ira
plus à Marienbourg ni à PJiilippeville, et le
voyage, au lieu d'être prolongé de trois jours,
sera abrégé de deux; de sorte qu'on espère d'être
à Saint-Germain le IG ou le 1 7 de juin. Le projet
nouveau est que le Roi est allé aujourd'iuii à Aves-
nes; demain il revient dîner ici et va coucher au
Quesnoy. Je ne sais pas bien si l'on y séjournera.
Plusieurs personnes sont demeurées ici pour lais-
ser reposer les équipages; M. de Crussol entr'au-
tres, avec M. de Montausier et M. le Dauphin, ce
qui m'a obligé à demeurer aussi. Demain nous
marcherons avec le Roi.
Je ne vous ferai point pour cette fois une longue
réponse, me trouvant obligé à écrire plusieurs
autres lettres. Je vous prie de bien remercier pour
moi vos voisines de la rue de Berry, mais surtout
31""" de Malnoue, à qui je prétends écrire un de ces
jours. Nous parlons très-souvent de vous, non-
seulement avec M. de Morinant, que je rencontre
presque tous les jours, mais aussi avec M. de
Montausier, qui vous aime toujours tendrement,
et me chargea encore hier au soir de vous en as-
CORRESPONDANCE CHOISIE. 461
surer. Son petit Prince est plus joli qu'on ne vous
le peut exprimer. Il profite à vue d'œil^ pour ainsi
dire, et en toutes choses; il est gai, enjoué, doux,
civil, souple, nullement opiniâtre, témoignant de
l'amitié à tout le monde; fort aise quand on le
loue ou quand on témoigne de l'aimer. Il a eu ce
plaisir jusques ici partout où nous avons passé.
M. de Montausier humainement le fait voir au
peuple autant qu'il peut, et l'oblige à caresser tout
le monde. A Saint -Quentin, il combla tous ces
pauvres gens de joie, parce qu'il le fît aller une
fois à pied du logis du Roi jusqu'au sien, qui étoit
assez loin, et une autre fois à cheval par toute la
ville, afin qu'on le puisse mieux voir. Je ne man-
querai pas de me souvenir de vous à Tournay avec
M. l'Évêque, et partout ailleurs, quand ce ne se-
roit qu'avec moi-même. Je suis très-fàché que votre
santé ne soit pas meilleure. Je vous conjure de
m'en donner des nouvelles le plus souvent que
vous pourrez. Il ne manque rien à la mienne que
l'honneur de vous voir, qui l'augmenteroit sans
doute par la joie que j'en aurois.
CORBINELLI ' A MADEMOISELLE DE SCUDERY.
[Vers 1670.1
J'en use pour vous comme pour les trois meil-
1. On voit dans une lettre de Corbinelli à Bussy-Rabutin,
du 17 mai 1670, qu'il se préparait alors à rejoindre le marquis
de Vardes, exilé dans son gouvernement d'Aigues-Mortes.
462 CORRESPONDANCE CHOISIE.
leures amies que j'aie. Je pars sans dire adieu ni
à vous ni à elles; j'appelle des adieux en forme,
où l'on prie de commander quelque chose, où l'on
s'embrasse cérémonieusement, où l'on se dit mille
riens fort tendres, ou mille mots tendres qui ne
signifient rien d'effectif. Ceci est un pur effet de la
cordialité, c'est un billet où j'atteste l'amitié
même, si elle a une divmité à part, que je vous
honore parfaitement et que je brûlerai de l'encens
à ses autels en votre commémoration tous les trois
mois dans un bois auprès d'Aigues-Mortes. Là, je
'songerai profondément à vous et à votre amie
l'aimable Sombreil, et je vous regretterai du meil-
leur de mon pauvre cœur. Je vous prie de l'aimer
toujours, je la prie de vous chérir et d'admirer
sans cesse votre vertu et votre mérite et de tâcher
de l'imiter, et je vous conjure toutes deux d'être
persuadées que vous êtes gravées dans mon cœur,
chacune d'un caractère particulier, mais qui sont
l'un et l'autre ineffaçables.
CORBINELLI.
LE P. UAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '.
De Basville, 21 septembre [1671],
Je viens de recevoir votre paquet. Mademoiselle;
j'ai présenté de votre part à M. le P. Président celui
1. Cabinet de M. Dubrunfaut.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 463
de vos discours* qui est relié en veau : il l'avoit
reçu dès hier au soir, et il nous l'avoit lu lui-même
d'un bout à l'autre avec bien du plaisir; en effet,
il loua fort le discours et nous le secondâmes
fort. J'ai présenté les deux autres à MM. de Lamoi-
gnon; ils m'ont tous chargé de vous en faire leurs
remercîments et de vous assurer de leur estime.
Ils m'ordonnent de vous prier d'avertir M. de Pel-
lisson de ne pas manquer à sa bonne coutume de
venir àBasville; c'est une des personnes qu'on y
voit le plus volontiers; Je ne sais si l'on a fait
quelque chose pour l'affaire de votre neveu ^; j'ai
fort prié qu'on ne souffre pas qu'il sorte de chez
nous, on m'a fait espérer quelque chose.
Je suis de tout mon respect à vous,
Rapin, de la O^ de Jésus.
P. S. J'ai trouvé l'endroit où vous parlez du Roi
très-beau, et la prière à Notre- Seigneur très-dé-
,vote; enfin, ce discours est digne de vous comme
tout ce que vous avez fait. Personne ne prend plus
de part à votre gloire que moi.
1, Le Discours sur la gloirt qui venait de remporter le prix
proposé par l'Académie française.
2. Le fils de Georges, connu plus tard sous le nom de l'abbé
de Scudéry. « Ce garçon étoit fort joli, » dit Tallemant, et il
paraît qu'il donna plus d'un chagrin à sa mère. A la date de
cette lettre, il n'avait guères qu'une douzaine d'années, et était
probablement élevé chez les jésuites.
464 CORRESPONDANCE CHOISIE.
CORBINBLH A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
[1671.]
Moi qui ne lis non plus de gazettes que FAlco-
ran, je ne pouvois pas deviner, Mademoiselle, que
vous eussiez remporté le prix de l'éloquence, et en
mille ans ne me serois pas avisé de vous en faire
un compliment, parce que je n'eusse jamais pu
croire que notre siècle s'avisât de mettre un prix
pour cela. Je savois seulement en gros et en détail
que vous en méritiez un sur tous les éloquens du
monde, et que quand la fortune ne seroit plus
brouillée avec le mérite, vous remporteriez le prix
de toutes les belles qualités de l'esprit et du cœur.
Je ne savois que cela, et ne devinois rien; c'est de
là que procède mon silence sur votre victoire,
mais c'est une belle victoire que celle là aussi,
d'être l'admiration de toutes les nations qui savent
notre langue, surquoi elles ne vous ont rien donné.
Oh! siècle, oh! mœurs, oh! honte de tout ce qu'il y a
d'âmes sensibles! Ma cousine vient de me faire un
compliment sur votre prix, et me chante pouilles
de ne l'avoir pas deviné; elle vous aime trop; j'en
suis jaloux.
CORBINELLI.
1. Tiré de Y Album des Lettres de M'"e de Sévigné, édition
Hachette.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 465
MASCARON, ÉVÈQUE DE TULLE, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '.
Tulle, le 5 janvier 1673.
Je vous souhaite, Maclemoiselle_, la plus glo-
rieuse et la plus fortunée année que vous ayiez
passée de votre vie. Ce n'est pas faire un petit sou-
hait pour une personne dont toute la vie n'a été
qu'une suite de gloire. Aussi n'en 'puis-je point
faire d'autres, ayant pour vous tout le respect et
rattachement dont je suis capable. Je me pare de
cela comme de mon plus bel ornement; et je m'en
pare encore avec plus d'amour propre dans mon
cœur qu'à la vue de tout le monde.
Plut à Dieu, Mademoiselle, avoir des occasions
de vous en donner des marques qui ne vous lais-
sassent aucun lieu de douter d'une vérité qui me
tient si fort à cœur! Je partirai dans quinze jours
pour Bordeaux; je serai étrangement mortifié si je
n'y trouve point M. le premier Président-, comme
on m'en menace. Je me propose de cultiver avec
tant de soin l'honneur de son amitié, si je l'y
trouve, que vous aurez le plaisir de voir l'accrois-
sement d'une liaison dont vous avez formé les pre-
miers nœuds.
1, Cabinet de M. Ghauibry.
Sur la longue amitié et la correspondance qui exista entre
Mascaron et M'i'^ de Scudéry, Voy. la Notice, p. 117 et 127.
Nous avons évité de reproduire ici les lettres dont nous
avons cité alors des fragments assez étendus.
2. Nous avons mal indiqué le nom de ce magistrat à la
page 315. Il s'appelait d'Aulède de Lestonac.
30
466 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Je suis de tout mon cœur et avec tout le respect
possible, Mademoiselle, votre très-humble et très-
obéissant serviteur,
Jules Ev. de Tulle.
MADAME DESHOULIERES A MADEMOISELLE DE SCUDERY '.
Ce P"- décembre [1676J.
Voici le petit médaillon et le manuscrit qu'on a
trouvé charmant. Je renvoie le tout à ma belle et
chère héroïne; toutefois j'aurois bien désiré garder
encore quelques jours le petit manuscrit pour le
montrer à deux ou trois de nos amis, mais ç'au-
roit été, ce semble, abuser de la permission, et
véritablement je suis un peu honteuse, et n'aurois
pu vous renvoyer avant ce jour.
N'êtes-vous pas une bonne mie ? Que de cha-
grin j'aurois si ce retard devoit vous en causer !
Mais je me flatte que non, et que les Argonautes'
pourront l'entendre avant leur départ, qui je crois
n'est pas si près que vous pensez. Nous aurons
samedi une lecture nouvelle d'un acte tout entier';
l'auteur, M. le duc de Nevers, et moi nous comp-
tons sur vous. La compagnie ne sera pas nom-
1. Cabinet de M. Ghambry.
2. Nous supposons qu'il s'agit des officiers qui devaient
prendre part aux opérations maritimes en Sicile, sous les or-
dres du maréchal de Yivonne.
3. La pièce qu'on devait lire devant le duc de Nevers et
M""" Deshoulières, paraît être Phèdre et Hippolyte, de Pradon,
CORRESPONDANCE CHOISIE. k61
breuse^ mais elle vous plaira. Ainsi, ma belle et
chère héroïne;, ne nous manquez pas, et me croyez
Votre bonne amie,
Deshoulières.
BONNECORSE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
De Marseille, ce 20 mars 1681.
Je vous suis infiniment obligé, Mademoiselle,
de l'honneur que vous m'avez fait de m'envoyer
les deux derniers volumes des Conversations mo-
rales. J'aurai bientôt le plaisir de les lire plus
d'une fois et de profiter de mille beaux sentiments
que j'y trouverai et qui sont, sans doute, dignes
de l'illustre et vertueuse Sapho. Je n'ai reçu ces
livres que depuis hier, Valentin ayant demeuré
quelques jours à Lion et à Aix. Je ne manquai
pas, d'abord que j'eus reçu le paquet, d'envoyer à
M. le marquis de Peruis ^ le sien, comme vous le
savez par sa lettre. Au reste, Mademoiselle, je vous
rends encore des très-humbles grâces des remar-
ques de la petite, mais illustre société; M.Duperret
m'a envoyé ses sentiments sur le petit ouvrage, et
je ferai exactement tout ce qu'il me dit. Je n'ai pas
pour laquelle on sait que Pua et l'autre prirent vivement parti.
Or cette pièce fut représentée au commencement de 1677. La
lecture a donc pu en être faite à la fin de l'année précédente.
C'est ce qui nous a conduits à dater cette lettre comme nous
l'avons fait.
1. Cabinet de M. Boutron, — Voy. la Notice^ p. 41.
2. Voy. la Notice, p. 24.
468 CORRESPONDANCE CPIOISIE.
l'honneur de connoître ces deux illustres personnes
ni de savoir leur nom ; je leur suis pourtant infi-
niment obligé, et je voudrois pouvoir reconnoître
leurs bons offices par des services très-humbles.
Faites-moi s'il vous plaît la grâce, Mademoiselle,
d'être persuadée de mon zèle pour tout ce qui vous
regarde, car je suis toujours votre très-humble et
très-obéissant serviteur,
BONEGORSE.
CHARLEVAL ' A MADEMOISELLE DE SCUDERV.
Verneuil, vendredi matin 1683.
J'ai peur. Mademoiselle, que vous ne vous re-
butiez à la fin du commerce d'un ûentilhomme de
campagne, à qui vos lettres pourtant donnent de
la matière pour entretenir les charmantes hôtesses
qui sont venues adoucir l'ennui de sa solitude.
Ainsi, Mademoiselle, les nouvelles que vous me
faites la grâce de m'écrire me servent à faire l'hon-
neur de ma maison.
La levée du siège de Vienne est si importante
pour l'Allemagne qu'elle n'avoit jamais été plus
en danger d'être frontière d'un terrible voisin. Il
me semble qu'il n'y a quasi que les moines qui
montrent ici leur joie de cette grande expédition,
1. Chai'leval (Charles Faucon de Ris, seigneur de) était un
aimable épicurien, issu d'une famille de Normandie, qui a donné
quatre premiers présidents au parlement de cette province. Il a
composé beaucoup de petits vers que Lefèvre de Saint-Marc a
réunis à ceuxdeSaint-Pavin, en un volume in-18, Paris, 1759.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 469
et que nos politiques ont reçu cette nouvelle
en philosophes qui sont modérés dans la prospé-
rité.
L'on me mande que M. Pelletier refuse de qui
que ce soit le titre de Monseigneur en parlant de
lui.
Le soleil d'automne nous donne encore de si
beaux jours que j'en ménage les heures dans un
lieu sain et riant. C'est là qu'avec des voix char-
mantes et des figures qui plaisent aux cieux, je
mène une vie innocente et affranchie des passions,
avec des personnes capables d'en causer de gran-
des'. Mais les femmes et les sarabandes récréent les
sens des gens de ménage^ sans émouvoir l'âme en
aucune façon. Cependant un homme seroit bien
heureux qui pourroit, avec des voix charmantes et
des figures agréables aux yeux, aller au ciel par
le paradis terrestre. Mais nos docteurs nous en-
seignent des voies plus sûres qu'il faut suivre.
Sans faire le dévot, voici quatre vers que j'ai donné
ordre que l'on mît sur la porte de ma chapelle :
Passant, n'entre point en ce lieu
Si ton cœur n'est soumis et pureté de tous crimes;
Et si tu veux être agréable à Dieu ,
N'y fais que des vœux légitimes!
Mes hôtesses, après divers voyages, sont reve-
nues et m'ont chargé de vous assurer de leurs
respects et de leurs services très-humbles. Elles se
1. Au nombre des amies de Charleval figuraient Ninon de
Lenclos, M™"^ Du Plessis-Belliôre, la comtesse de la Suze, etc.
470 CORRESPONDANCE CHOISIE.
sentent fort obligées de l'iionneur de votre ou-
venir.
Charleval.
MADAME DE MAINTENON A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
Versailles, 19 août 1684.
Quoique je ne vous remercie point des lettres
que je reçois de vous, et de ce que vous y joignez
quelquefois^ croyez, Mademoiselle, que j'en fais
tout le cas que je dois, que j'en fais l'usage que
vous désirez, qu'elles font l'effet que vous en devez
attendre, et que vous êtes fort estimée de celui
dont vous faites le panégyrique \ Il a entendu lire
de tous les côtés vos dernières Conversations ^, qu'il
trouve aussi utiles qu'agréables. Je n'ose après
cela rien dire de moi, si ce n'est que je suis abso-
lument à vous.
MADAME DE SÉVIGNÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY ^
Lundi, 11 septembre 1684.
En cent mille paroles je ne pourrois vous dire
qu'une vérité, qui se réduit à vous assurer, Ma-
1. Correfipondance générale de M"'"' de Maintenon, publiée par
Th. Lavallée, t. II, p. 384.
2. II s'agit évidemment du Roi.
3. Sur le parti que M'"<= de Maintenon tira des Conversations
de M'i'^ de Scudéry, pour l'éducation des filles de Saint-Cyr,
Voy. la Notice, p. 120.
4. Lettres de ij/™'' de Sévignè, édit. Hachette, t. VII, p. 274.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 471
demoiselle^ que je vous aimerai et vous adorerai
toute ma vie; il n'y a que ce mot qui puisse rem-
plir ridée que j'ai de votre extraordinaire mérite.
J'en fais souvent le sujet de mes admirations et
du bonheur que j'ai d'avoir quelque part à l'ami-
tié et à l'estime d'une telle personne. Gomme la
constance est une perfection, je me réponds à
moi-même que vous ne changerez point pour moi;
et j'ose me vanter que je ne serai jamais assez
abandonnée de Dieu, pour n'être pas toujours
toute à vous. Dans cette confiance, je pars pour
Bretagne où j'ai mille affaires ; je vous dis adieu,
et vous embrasse de tout mon cœur ; je vous de-
mande une amitié toute des meilleures pour M. de
Pellisson ; vous me répondrez de ses sentiments.
Je porte à mon fils vos Conversations^ ; je veux
qu'il en soit charmé, après en avoir été charmée.
1. M'i« de Scudéry avait publié en 1680 les deux premiers
volumes de ses Conversations; elle en publia deux autres en
1684, auxquels elle donna le titre de Conversations nouvdles.
Ce sont celles-là que M™« de Sévigné portait à son fds qui était
alors en Bretagne.
Elle disait des premières, dans une lettre à sa fille du 25 sep-
tembre 1680 : « Il est impossible que cela ne soit bon, quand
cela n'est point noyé dans son grand roman. »
Au surplus, pour être fixé sur la date et le titre des diverses
Conversations dont il est question dans ces lettres, il faut se
reporter à la p. 116, note 2.
472 CORRESPONDANCE CHOISIE.
MADAME DACIER A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '.
Castres. 17 juillet 1685.
C'est avoir bien de la bonté, Mademoiselle, de
se souvenir de gens qui le méritent si peu, et qui
font si mal leur devoir ; il est pourtant vrai que
s'il ne falloit, pour mériter l'honneur que vous
venez de me faire, que vous estimer parfaitement
et connoître le prix de cette grâce, personne n'en
seroit plus digne que nous. Il y a longtemps que
vous avez toute notre estime, et le beau présent
que vous nous avez fait n'a pu qu'augmenter no-
tre admiration. En vérité. Mademoiselle, quoique
l'on doive tout attendre de vous, je n'ai pas laissé
d'être éblouie de toutes les beautés qui éclatent
en foule dans vos Conversations. On peut dire que
tout en est bon, mais j'y ai trouvé surtout de cer-
tains endroits qui m'ont enchantée et qui m'ont
retenue plus que les autres par le plaisir extraor-
dinaire qu'ils m'ont donné. Mon exemplaire est
plein des marques que j'ai faites sur tous ces en-
droits
Votre très-humble et très-obéissante servante,
Anne Lefèvre Dacier.
1. Cabinet de M. do Monmer([ué. — Isographie des hommes
ci'-Icbres,
CORRESPONDANCE CHOISIE. 473
FLÉCHIE?. A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
26 décembre 1685.
Mademoiselle;,
Il me falloit une lecture aussi délicieuse que
celle-là^ pour me délasser des fatigues d'un
voyage, pour me guérir de l'ennui des mauvaises
compagnies de ces pays-ci^ et pour me faire goû-
ter le repos^ oii la rigueur de la saison et la doci-
lité de mes nouveaux convertis me retiennent en
ma ville épiscopale ^ En vérité, Mademoiselle, il
me semble que vous croissez toujours en esprit ;
tout est si raisonnable, si poli, si moral et si in-
structif dans ces deux volumes que vous m'avez
fait la grâce de m'envoyer^, qu'il me prend quel-
quefois envie d'en distribuer dans mon diocèse
pour édifier les gens de bien et pour donner un
bon modèle de morale à ceux qui la prêchent. Les
louanges du Roi sont si finement insérées, qu'il
s'en feroit, en les recueillant, un excellent pané-
gyrique. Recevez donc. Mademoiselle, avec mon
remercîment, les louanges que vous donne un
homme relégué dans une province, qui n'a pas
1. Citée par M. de Monmerqué qui possédait l'original.
2. Fléchier avait été nommé évoque de Lavaur eu 1685. En
lui annonçant sa nomination, le Roi lui avait dit : Ne soyez
pas surpris si j'ai récompensé si tard votre mérite^ fappréhendois
d'être privé du plaisir de vous entendre.
3. M'i" de Scudéry avait envoyé à Fléchier ses Conversations
nouvelles sur divers sujets. Paris, 1684. 2 vol. in-12.
474 CORRESPONDANCE CHOISIE.
encore perdu le goût de Psris^ et qui vous con-
serve toujours la même estime qu'il a eue toute sa
vie pour, vous.
LE P. VERJUS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '.
A Versaillos, le 25 novembre [1686].
Le billet, Mademoiselle, que vous me fîtes
l'honneur de m'écrire il y a trois jours, a eu une
trop bonne fortune pour me permettre de vous la
laisser ignorer. Comme tout le monde n'a pas le
même don que moi de déchiffrer ce que vous
écrivez, j'en fis un extrait de ma main de tout ce
qui regarde la maladie du Roi ^ sur le dos même
du billet, afin que le R. P. de la Chaise en pût
faire plus aisément la lecture à Sa Majesté, ce
qu'il a fait il n'y a que deux heures, en présence de
M'"^ deMaintenon qui dit d'abord que, connoissant
votre zèle comme elle le connoissoit, elle s'éton-
noit qu'on n'eût encore rien vu de a^ous sur ce
sujet; et cet extrait ayant été lu ensuite, fut estimé
et applaudi autant que je le désirois, et sans doute
beaucoup [plus] que vous ne l'espériez. Je n'ai pas
cru devoir différer de vous en rendre compte par
le plaisir extrême que j'ai de pouvoir vous donner
dans les occasions les petites marques dont je
1. Cabinet de M. Boutron.
2. L'opération de la fistule fui faite au Roi le 18 novembre
1686.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 475
suis capable de mon respect infini pour votre mé-
rite et de mon zèle extrême pour votre très-humble
service,
Verjus.
LA REINE CHRISTINE A MADEMOISELLE DE SCUDERY '.
Rome, 30 septembre 1687.
Je ne comprends pas, Mademoiselle de Scudéry,
comment une personne qui a écrit comme vous
sur la Tyrannie de f usage, ignore celui qu'on a
établi à Rome. Vous avez mal adressé votre ami.
Ne savez-vous pas qu'il seroit plus facile à vos
François de voir la grande Sultane que moi, quoi-
que personne ne soit ni amoureux ni jaloux de
moi, et que je sois. Dieu merci, en mon entière
liberté? H y a ici une espèce de passion qui n'a
pas de nom, qu'on substitue à l'amour et à la ja-
1. Il a certainement existé entre la reine Christine et M'^" de
Scudéry un commerce de lettres assez étendu. Outre celle-ci
que nous empruntons à l'ouvrage d'Arckenholtz : Mémoires
concernant Christine, t, I, p. 272, et celle que nous avons tirée
du Cabinet de M. Cousin, voici l'analyse d'une autre lettre sans
date "que M'^" de Scudéry adressait à la reine de Suède :
ce Les louanges que Sa Majesté lui donne sont plutôt l'offre
de sa bonté que de sa justice. Elle a fait l'usage qu'elle devait
des choses nobles et délicates que la Reine a bien voulu lui
marquer sur le grand établissement de Saint-Cyr. Sa Majesté
serait contente si elle savait le plaisir qu'elle a donné àM™<' de
Maintenon sans en avoir le dessein, « Au reste. Madame, j'a-
« vance hardiment, pour répondre à la fin de la lettre de Votre
« Majesté, qu'il n'y aura jamais d'oubli pour Elle, et que sa
« gloire durera autant que l'univers. »
{Catalogue Succi, 7 avril 1863, n° 993).
476 CORRESPONDANCE CHOISIE.
lousie qui rèp;nent à Constantinople, et l'on s'y
venge sur votre nation des chagrins bien ou mal
fondés qu'on prétend avoir reçus de moi. Je sup-
pose toutefois que cet usage finira^ et si jamais
cela ai'rive^ je ferai voir à votre ami que tous les
honnêtes gens sont bien reçus chez moi, mais
surtout ceux qui sont de votre connoissance.
Je suis toutefois très-résolue de ne rien contri-
buer à ce cliangement, et la conduite de ma vie
passée doit persuader aux gens que je me passe
sans peine de tout. Cela n'empêche pas que vos
reproches sur mon portrait ne me soient agréables.
Vous avez raison, et je vous promets de réparer
ma faute d'une manière qui ne vous déplaira pas.
En attendant, en voici un qui ne vous coûtera
rien. Sachez donc que depuis le temps que vous
m'avez vue, je ne suis nullement embellie. J'ai
conservé toutes mes bonnes et mauvaises qua-
lités aussi entières et vives qu'elles ont jamais été.
Je suis encore, malgré la flatterie, aussi mal satis-
faite de ma personne que je la fus jamais. Je n'en-
vie ni la fortune, ni les vastes Étals, ni les trésors
à ceux qui les possèdent, mais je voudrois bien
m'élever par le mérite et la vertu au-dessus de
tous les mortels, et c'est là ce qui me rend mal
satisfaite de moi. Au reste, je suis en parfaite
santé qui me durera autant qu'il plaira à Dieu.
J'ai naturellement une fort grande aversion pour
la vieillesse, et je ne sais comment je pourrai m'y
accoutumer. Si on m'eût donné le choix d'elle et
de la mort, je crois que j'aurois choisi sans hé-
CORRESPONDANCE CHOISIE. 477
siter la dernière. Toutefois, puisqu'on ne nous
consulte pas, je me suis accoutumée à vivre avec
plaisir. Aussi la mort qui s'approche et qui ne
manque jamais à son moment, ne m'inquiète pas;
je l'attends sans la désirer et sans la craindre.
Mais il est temps de vous parler de vos ouvra-
ges, qui sont agréables, utiles et savants. Vous
mettez si bien en œuvre les belles choses, que vous
me charmez. Vous divertissez et instruisez toujours
sans ennuyer jamais. Je vous remercie du soin
que vous avez pris de me les envoyer. Que je vous
dois d'agréables moments, et comment vous les
payer? Cependant, vous qui écrivez si bien, pour-
quoi avez-vous laissé mourir M. le Prince, sans
faire quelque chose pour lui en vers ou en prose?
Quelle perte pour la France ! et quelle perte pour
le siècle dont ce grand homme étoit un des plus
dignes ornements ! Pour moi je l'ai regretté autant
qu'aucun des siens, et je vous condamne à faire
quelque chose de digne d'un Héros d'un mérite
aussi distingué et aussi extraordinaire. lime sem-
ble que c'est un des plus grands plaisirs de la vie
que de bien louer ce qui mérite de l'être. Vous
qui avez des talents faits exprès, ne refusez pas cet
encens à ce Prince qui l'a si bien mérité.
Christine Alexandra.
CORRESPONDANCE CHOISIE.
MADAME DE SÉVIGNÉ A MADEMOISELE DE SCUDERY.
Mardi» [3 août 1688].
Que voulez-vous dire de rare mérite, Mademoi-
selle ? Peut-on nommer ainsi un autre mérite que
le vôtre? J'en suis si persuadée, que si j'étois vé-
ritablement endormie, tous mes songes ne seroient
que sur ce point. Mais croyez, Mademoiselle, que
je ne le suis point , que je pense très-souvent à
vous comme il y faut penser : tout mon crime,
c'est de ne point témoigner des sentiments si justes
et si bien fondés ; mais attaquez-moi dans quelque
moment que ce puisse être, et vous me retrouve-
rez tout entière, comme dans le temps oii vous
avez été la plus persuadée de mon amitié. Ce sont
des vérités que je vous dis. Mademoiselle; elles
ne sauroient être mal reçues de vous. Je suis,
comme vous voyez, le contraire d'une hypocrite
d'amitié : pourrait-on dire qu'on est une hypo-
crite d'oubli?
Je vous rends mille grâces de vos livres; j'en
1. Cette lettre, datée simplement de mardi, a été écrite évi-
demment en 1688. Il est probable qu'elle est de juillet ou du
commencement d'août, peut-être du 3 (c'était un mardi en
1688), c'est-à-dire du même jour que la lettre de M^^^ de Bri-
non qui suit. M'i« de Scudéry venait de publier ses Nouvelles
conversations de morale, dédiées au Roi, qui faisaient suite à
celles dont M™« de Sévigné la remerciait dans sa lettre du
11 septembre 1684. L'achevé d'imprimer de ce nouvel ouvrage,
en deux volumes, est du 30 juin 1688, et M™" de Sévigné ne
fut sans doute pas des dernières à qui M^i" de Scudéry l'envoya.
{Note de Védition Hachette, t. VIII, p. 371.)
CORRESPONDANCE CHOISIE. 479
avois ouï parler,, je les soiihaitois, et vous m'avez
donné une véritable joie. L'agrément de ces Co7i-
versations et de cette Morale ne finira jamais; je
sais qu'on en est fort agréablement occupé à Saint-
Cyr* ; je m'en vais lire avec plaisir cette marque
obligeante de votre souvenir. Conservez-le moi,
Mademoiselle, puisque je suis à vous per mille
raisons. Ahl si vous entendiez comme je parle de
vous, vous reconnoîtriez bien certainement^
MADAME DE BRINON " A MADEMOISELLE DE SCUDERY.
3 août 1688.
Je ne saurois différer davantage à vous témoi-
gner le plaisir que vous avez fait à toute notre
communauté, de lui avoir donné une morale qui
convient si fort à celle qu'elle enseigne tous les
jours. Vous avez trouvé le moyen. Mademoiselle,
de beaucoup plaire en instruisant Votre génie
est sans déchet, et votre esprit, quia toujours fait
l'admiration du sage, croît au lieu de diminuer.
Madame de Maintenon, qui prend un singulier
plaisir de nous enrichir de bons livres, et qui ne
savoit pas que vous m'aviez fait part des trésors
de votre Sapience, après avoir vu votre morale, me
l'envoya fort obligeamment pour vous et pour moi,
1. Voy. la lettre suivante.
2. Le reste manque.
3. M'^*^ de Brinon était supérieure de la maison de Saint-Cyr.
480 GOllRESPONDANGE CHOISIE.
me mandant qu'elle croyoit qu'en son absence, ces
livres me iiendroient lieu d'une bonne compagnie.
Elle ne se trompoit pas, car voulant régaler les
dames de Saint-Louis de quelque mets (f esprit
convenable à leur état, je leur ai lu moi-même,
dans nos promenades du soir, Y Histoire de la Mo-
rale, qui leur a toujours fait dire, quand on a
sonné la retraite, que l'heure avanroit. Ces Con-
versations sont ici d'autant plus agréables qu'on en
fait chez les demoiselles, qu'on a extraites de vos
premières, qui ont donné lieu à un grand nombre
d'autres, dont ces jeunes demoiselles font leur
plaisir et celui des autres. Quand vous nous ferez
l'honneur de venir à Saint-Cyr, vous vous retrou-
verez en plus d'un endroit, car nous sommes fort
aises qu'on copie ce qui est bon^
LE P. BOUHuURS A MAUEMuISELLE DE SCUDÉHY'''.
[1688.]
J'ai laissé passer la foule pour vous donner le
bonjour et vous renouveler les assurances de mes
très-humbles services. Si mon présent n'est pas
fort beau ni fort dis ne de votre cabinet, il est au
1. Cette lettre, dont M. de Monmerqué a possédé roriginal,
est tirée de l'édition de 1835 des Historiettes de Tallemant des
Réaux, t. VI, p. 363.
2. Cabinet de M. Boutron.
La date de 1688 nous est fournie par le Catalogue de la vente
Villenave, du 22 janvier 1850, où cette lettre figure sous le
n° 125.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 481
moins assez singulier et tout propre à faire ligure
sur le bord de votre cheminée. Tel qu'il est^ je vous
prie, Mademoiselle, de l'agréer comme une mar-
que de l'estime particulière que j'ai pour votre
personne et de l'affection véritable avec laquelle je
serai toute ma vie votre très-obéissant serviteur,
BOUHOURS.
MASCARON, ÉVÈQUE d'AGEN, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
Montbran^ 15 octobre [1688],
Persuadé comme je le suis. Mademoiselle, que
vous m'honorez de votre amitié, je crois vous
faire plaisir de vous apprendre que mon voyage
a été très-heureux et que j'ai trouvé aux eaux et
aux bains de Bagnères tout ce que j'y avois été
chercher. Le Seigneur a envoyé son ange qui a
remué les eaux et leur a donné la force de suérir.
J'avois choisi pour mon divertissement la lecture
de tous vos huit tomes de Conversations de Morale ;
V Histoire des bains des T/iérmopyles^my détermina.
Quoique cette lecture ne soit pas nouvelle pour
moi, j'y retrouve pourtant. Mademoiselle, tous les
charmes et tous les agréments de la nouveauté.
Bon Dieu, la belle manière d'inspirer la vertu et
l'amour des beaux sentiments ! Saint Augustin a dit
1. Cabinet de M. Ratbery.
2. C'est un bourg situé canton et arrondissement d'Agen.
3. Sur cet épisode du Grand Cyrus, réimprimé plus tard
dans les Conversations morales de 1680, voy. la Notice^ p. 30.
31
482 CORRESPONDANCE CHOISIE.
quelque part : Facilius flectitur animus mm delec-
tatiir. Peut-on se faire un chemin plus doux à la
persuasion et à la victoire ?
J'ai vu auprès de Tarbes, par où j'ai passé, une
charmante maison qui mériteroit autant d'être cé-
lébrée qu'aucune autre que je connoissC;, par la
beauté des canaux, des cascades, des jets d'eau,
des jardins, des bois, et par la propreté de la
maison et des meubles; on l'appelle Séméac', elle
appartient à M. le comte de Gramont, à qui
M""^ de Saint-Chaumont Ta laissée. Voilà les trois
choses dont j'étois plein, et dont j'ai l'honneur
de vous rendre compte : ma santé, vos admirables
Conversations et cette charmante maison. Je vous
souhaite, Mademoiselle, assez de santé et de loisir
pour instruire toujours si agréablement et si effi-
cacement le, public, et je suis, avec tout le respect
et l'attachement possible. Mademoiselle, votre
très-humble et très-obéissant serviteur,
Jules, évéque G. d'Agek.
MASCARON A MADEMOISELLE DE SCUDÊRY*.
Le 16 août [1691].
Les six vers que vous m'avez envoyés, Made-
1. A un kilom. de Tarbes, ancienne résidence des comtes de
Gramont. « La tourmente révolutionnaire fit disparaître cette
belle demeure et ses parcs délicieux, j Batsères, Esquisses sur
Tarbes et ses environs, Tarbes, 1856, in-8°, p. 6.
2. Cabinet de M. Gauthier-la-Chapelle.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 483
moiselle, sont les plus jolis du monde, et ils sont
d'autant plus jolis qu'ils disent la Yérité. Quelque
gloire qu'on s'acquît par d'autres endroits, on ne
peut jamais excuser de prendre une si grosse por-
tion du trésor dans des conjonctures pareilles où
se trouve l'état. J'espère la paix de l'Eglise de l'ha-
bileté de M. le cardinal de Forbin\ Que ne lui
devra pas l'Église pour la consommation d'une
affaire si difficile ! Je n'ose pourtant m'abandonner
à la joie d'un si heureux [mot illisible], car il en
coûte trop de revenir sur une aussi douce espé-
rance que celle-là, lorsque les événements ne ré-
pondent pas aux projets.
Je vous fais mes compliments, Mademoiselle,
sur la gloire que vient d'acquérir M. le Mar-
quis de Créqui en Italie ^ Si Dieu le conserve,
nous verrons en lui l'image parfaite de l'illustre
maréchal que nous pleurons ^
1. Le cardinal de Forbin-Janson avait été envoyé auprès du
Pape pour aplanir les difficultés qui s'étaient élevées entre la
cour de France et celle de flome, au sujet des quatre articles
de la Déclaration de 1682, et le refus fait par Alexandre VIII
de TeXpédition d'un certain nombre de bulles pour des sièges
épiscopaux qui vaquaient depuis longtemps. La mort d'Alexan-
dre VIII, arrivée le 13 août 1691, interrompit ces négocia-
tions. Elles furent reprises sous Innocent XII, à l'élection
duquel le cardinal de Forbin-Janson avait contribué, et menées
à bonne fin.
2. François-Joseph de Blanchefort, marquis de Créqui, ve-
nait d'être envoyé à l'armée de Piémont pour servir sous Câ-
linât. Il se distingua dans le cours de juillet 1691, en combat-
tant contre le prince Eugène; il fut blessé et eut un cheval tué
sous lui.
3. Le maréchal de Créqui, mort en 1687.
484 CORRESPONDANCE CHOISIE.
Je vous souhaite de la fraîcheur, Mademoiselle;
c'est à ce souhait, ce me semble, que tous les au-
tres se doivent borner, car, à l'heure qu'il est, je
crois être transporté sous la ligne, tant le ciel est
brûlant ici. Je suis, avec tout le respect et tout
l'attachement possible, à vous,
Jules É. C* d'Agen.
AUNAULD DE POiMPûNNE A MADEMOISELLE DE SCUDERY ''.
Versailles, 27 août 1691.
Je réponds bien tard. Mademoiselle, aux mar-
ques si obligeantes que vous avez bien voulu me
donner de votre souvenir dans une rencontre qui
m'est si avantageuse. Comme je les ai fort distin-
guées des compliments qui viennent enfouie dans
de telles occasions^, j'ai voulu vous dire avec plus
de repos, qu'on ne peut vous honorer plus que je
fais, ni être plus sensible que je le suis à vos bon-
tés. Je pourrois. Mademoiselle, en trouver un
grand témoignage dans la mémoire que vous me
rappelez de tant de personnes que nous avons
aimées et lionorées également, mais je n'en veux
pas d'autre que l'estime qui vous est si justement
due, que j'ai toujours professée si vive et si forte
1. C'est-k-dire évêque. comte d'Agen. Mascaron avait été
nommé évèque de Tulle en 1671 et évêque d'Agen en 1679.
2. Pièce de VIsographie.
3. Arnauld de Pomponne, disgracié en 1671, venait d'être
nommé ministre d'État après la mort de Louvois.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 485
pour votre vertu et pour votre mérite^ et qui me
fait être autant que personne
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Arnauld de Pomponne.
l'abbesse de fontevrault' a mademoiselle de scudéry.
A Fontevrault, 18 octobre 1692.
Je n'ai pas voulu vous remercier, Mademoi-
selle, des livres que vous avez eu la bonté de m'en-
voyer, que je ne les eusse reçus, et on les a gardés
fort longtemps aux Filles-Dieu. J'aurois pu en
toute sûreté en dire beaucoup de bien avant que
de les avoir vus, mais j'ai cru ne vous en devoir
parler qu'après en avoir jugé par moi-même. J'y
ai trouvé toute la solide beauté et tout l'aç-rément
que j'attendois ; et en vérité, Mademoiselle, on ne
sauroit trop vous admirer ; je vous le dis bien
grossièrement, mais c'est avec une sincérité dont
vous devez être contente. Je vous supplie de me
conserver quelque part en l'honneur de votre ami-
1. Cabinet Monmerqué, puis d'Hervilly.
Marie-Madeleine-GaBrielle-Adélaïde de Rochechouart-Morte-
mart, abbesse de Fontevrault, femme de beaucoup d'esprit et
de savoir. Elle a traduit avec Racine une partie du Banquet de
Platon. Elle était sœur du duc de Vivonne, et de M™^^ de Mon-
tespan et de Thianges. Née en 16^5, elle mourut en 1704.
C'est d'elle que Saint-Simon disait : « On vit sortir de son
« cloître la reine des abbesses qui, chargée de son voile et de
« ses vœux, avec encore plus de beauté et d'esprit que la Mon-
« tespan, sa sœur, vint jouir de sa gloire, etc., etc. » {Mé-
moires de Saint-Simon, t. II, p. 6, édition de 1791.)
486 CORRESPONDANCE CHOISIE.
tié (dont je connois toutle prix), et d'être persuadée
que je serai toute ma vie, avec toute l'estime et
toute la reconnoissance que je dois, Mademoi-
selle, votre très-humble servante.
M. -M. Gabrielle de Rochechouart abbesse
DE FONTEVRAULT,
BOSSUET A MADEMOISELLE DUPRE'.
Versailles, ce Ik février 1693.
Je vous assure, Mademoiselle, que M. Pellisson
est mort, comme il a vécu, en très-bon catholique;
je l'ai toujours regardé, depuis le temps de sa
conversion jusqu'à la fin de sa vie, comme un des
meilleurs et des plus zélés défenseurs de notre re-
ligion. Il n'avoit l'esprit rempli d'autre chose, et
deux jours avant sa mort, nous parlions encore
des ouvrages qu'il continuoit pour soutenir la
Transsubstantiation; de sorte qu'on peut dire sans
hésiter qu'il est mort en travaillant ardemment
et infatigablement pour l'Église. J'espère que ce
1. Les deux lettres qui suivent ont été imprimées dans les
Œuvres de Bossuet. Versailles, 1818, t. XXXVII, p. klb et 477.
La première, quoique non adressée à Mi'*^ de Scudéry, figure
ici à raison de sa connexité avec la seconde, qu'elle paraît avoir
précédée.
Marie Dupré, nièce de Roland Desmarets, avait beaucoup
d'instruction; elle était liée avec M"*"^ de Scudéry, de la Vi-
gne, etc. Titon de Tillet lui a donné place dans son Parnasse
françois, et l'éditeur Léopold Gollin a public ses Lettres avec
celles de W^'^ de Montpensier et autres, 1806, in-12.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 487
travail ne se perdra paS;, et qu'il s'en trouvera une
partie considérable parmi ses papiers.
Au reste, il a voulu entendre la messe pendant
tous les jours de sa maladie; et je n'ai jamais pu
obtenir de lui qu'il s'en dispensât les jours
de fête. Il me disoit en riant qu'il n'étoit pas na-
turel que ce fût moi qui l'empêchât d'entendre la
messe. Il n'a jamais cru être assez malade pour
s'aliter; et il s'est habillé tous les jours, jusqu'à
la veille de sa mort; et il recevoit ses amis avec
sa douceur et sa politesse ordinaire. Son courage
lui tenoit lieu de forces; et jusqu'au dernier sou-
pir, il vouloit se persuader que son mal n'avoit
rien de dangereux. A la fin, étant averti par ses
amis que ce mal pouvoit le tromper, il différa sa
confession au lendemain pour s'y préparer davan-
tage : et si la mort l'a surpris, il n'y a eu rien en
cela de fort extraordinaire. C'étoit un vrai chré-
tien, qui fréquentoit les sacremens. Il les avoit
reçus à Noël, et, à ce qu'on dit, encore depuis,
avec édification. Bien éloigné du sentiment de
ceux qui croient avoir satisfait à tous leurs devoirs
pourvu qu'ils se confessent en mourant, sans rien
mettre de chrétien dans tout le reste de leur vie,
il pratiquoit solidement la piété; et la surprise
qui lui est arrivée ne m'empêche pas d'espérer de
le trouver dans la compagnie des justes. C'est,
Mademoiselle, ce que j'avois dessein d'écrire à
M"" de Scudéry, avant même de recevoir votre
lettre; et je m'acquitte d'autant plus volontiers de
ce devoir, que vous me faites connoître que mon
488 CORRESPONDANCE CHOISIE.
témoignage ne sera pas iniilile pour la consoler.
Je profite de cette occasion pour vous assurer.
Mademoiselle, de mes très-humbles respects, et
vous demander l'honneur de la continuation de
votre amitié.
LE MKME' a mademoiselle DE SCUDÊRY.
1693.
Ce que vous m'avez foit Thonneur de m'écrire.
Mademoiselle, sur le sujet de M. Pellisson, me
donne beaucoup de consolations, mais n'ajoute
rien à l'opinion que j'avois de la fermeté et de la
sincérité de sa foi, dont ceux qui l'ont connu ne
demanderont jamais de preuves. J'ai parlé un
million de fois avec lui sur des matières de reli-
gion, et ne lui ai jamais trouvé d'autre sentiment
que ceux de TÉglise catholique. Il a travaillé jus-
qu'à la fm pour sa défense : trois jours avant sa
mort, nous parlions encore de l'ouvrage qu'il avoit
entre les mains contre Aubertin, qu'il espéroit
pousser jusqu'à la démonstration ; ne souhaitant
la prolongation de sa vie, que pour donner encore
à l'Église ce dernier témoignage de sa foi. Je sou-
1. \oy.\a Notice, \). 126. et les lettres à Boisot des 21, 28 fé-
vrier et du 7 mars. Dans la première, M"'-' deScudéry dit avoir
écrit à M, de Meaux une lettre de quinze pages sur la mort de
Pellisson. Cette lettre de P.ossuet est vraisemblablement la
réponse à la lettre de M^^'' de Scudéry. Celle-ci l'avait transcrite
de sa main, et cette transcription, qui prouve Fimportance
qu'elle y attachait, se trouve dans lecabint.'t de M. Dubrunfaut.
CORRESPONDANCE CHOISIE. kS9
Jiaite qu'on cherche au plus tôt un si utile travail
parmi ses papiers, et qu'on le donne au public ,
non-seulement pour fermer la bouche aux ennemis
de la religion, qui sont ravis de publier qu'il est
mort des leurs, mais encore pour éclaircir des
matières si importantes, auxquelles il étoit si ca-
pable de donner un grand jour. Quoiqu'il n'ait
pas plu à Dieu de lui laisser le temps de faire sa
confession, et de recevoir les saints Sacremens, je
ne doute pas qu'il n'ait accepté en sacrifice agréa-
ble la résolution oi^i il étoit de la faire le lende-
main.
Le Roi, à qui vous désirez qu'on fasse con-
noître ses bonnes dispositions, les a déjà sues,
et j'ai en cela prévenu vos souhaits. Ainsi, Made-
moiselle, on n'a besoin que d'un peu de temps
pour faire revenir ceux qui ont été trompés par les
faux bruits qu'on a répandus dans le monde. Sa
.Majesté n'en a jamais rien cru; je puis, Made-
moiselle, vous en assurer; et tout ce qu'il y a de
gens sages qui ont connu, pour peu que ce soit,
iM. Pellisson, s'étonnent qu'on ait pu avoir un tel
soupçon. C'est ce que j'auroiseu l'honneur de vous
dire, si je n'étois obligé d'aller dès aujourd'hui à
Versailles, et dans peu de jours, s'il plaît à Dieu,
dans mon diocèse. Je m'afflige cependant, et je me
console avec vous de tout mon cœur, et suis, avec
l'estime qui est due à votre vertu et à vos rares
talents,
Votre, etc., etc.
LETTRES SANS DATE.
LE CHEVALIER DE MÉRÉ A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY'.
Sans date.
Il y a peu d'honnêtes gens qui ne vous admirent,
Mademoiselle, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je
suis charmé de tout ce qui vient de vous, et que
vous êtes bien dans mon esprit. Mais si je vous
ose dire ce qui se passe dans mon cœur, le billet
que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire vous y
a mise bien avant. On ne devroit souhaiter d'être
agréable que pour plaire aux personnes comme
vous qui jugent sainement de tout. Et si je m'ai-
lois imaginer qu'il y en eût beaucoup dans le
monde que je pusse voir quelquefois, j'aurois bien
de la peine à me tenir dans la retraite, où mes
jours s'écoulent tranquillement. J'ai donné de la
jalousie à un de vos amis et des miens, en lui
1. Riclielet, Les plus belles lettres des meilleurs auteurs fran-
çais, 1689, in-12, p. 276. — Sur le chevalier de Méré, voy. la
Notice, p. 118.
492 CORRESPONDANCE CHOISIE.
montrant votre biliet_, et l'assunint aussi que ja-
mais ni lui ni Voiture n'ont rien fait de ce prix-
là. Je ne sais si vous ne serez point surprise que
je me sois vanté d'une faveur qui me devoit ren-
dre assez heureux en moi-même sans la dire à
personne. Mais_, Mademoiselle, si vous vouliez
qu'elle fût secrète, il ne falloit pas m'écrire des
choses qui vous donnent tant de gloire, et qui me
sont si avantageuses.
LAIÎIil-: DE FURETIERE A MADEMOISELLE DE ?CUDERY'.
Sans date.
Je suis trop honoré de la devise que vous avez
faite pour moi', et je n'ai garde de manquer de
vous en remercier : je ne vous remercie pas pour-
tant de l'avoir faite si belle; vous n'en faites
point d'autres, et rien ne part de votre esprit qui
ne lui ressemble. Certainement, Mademoiselle, les
devises qui sont difficiles ne le sont pas pour
vous. Ce petit ouvrage, que M. de Gombauld appe-
loit un grand travail, ne vous est véritablement
qu'un jeu; et vous trouvez sans peine ce que les
autres cherchent bien souvent sans le pouvoir
trouver. Je voudrois bien vous rendre la pareille,
et faire une belle devise pour M"'' de Scudéry. J'y
1. Lettres choisies Je Messieurs de l'Académie, par M. Perrault.
Paris, 1725, in-8", p. 36.
2. « Une llamme qui sort d'un cœur posé sur un bûcher
allumé, avec ce mot : pulchrius ai'Det, ou : vis major intus. »
CORRESPONDANCE CHOISIE. 493
ai songé, j'y songerai encore; mais je crains bien
d'avoir la destinée de ce bonhomme.... dont je
vous ai parlé quelquefois. Vous devriez, Made-
moiselle, oublier un moment d'être vous-même, et
faire votre devise; j'entends une devise de louange,
et non pas de modestie; une devise qui marque
l'admiration où nous sommes d'un mérite aussi
extraordinaire que le vôtre. Mais, je le vois bien,
vous voulez vous en tenir à cette devise cruelle*,
qui est une prescription^ de l'Amour, et qui nous
fait entendre qu'il faut se borner, quand on vous
voit, aux sentiments qu'on a pour M''® N Quel
moyen. Mademoiselle, que vous soyez précisément
obéie, et qu'on ne vous aime pas plus que vous ne
vous aimez vous-même? Le P. B*** et moi ne vous
parlons jamais de ce que vous ne voulez jamais
entendre. Nous disons même dans le monde que
nous avons en vous une illustre amie : mais, dans
le fond de l'âme, nous sommes vos très-humbles et
très-obéissants amans. Après cela, je l'adopterois,
cette devise cruelle, et me ferois honneur de l'avoir
faite; j'en serois par tout estimé; mais que m'en
reviendroit-il? Rien, Mademoiselle, sinon d'avoir
flatté votre humeur lière et dédaigneuse, et de
n'en être pas mieux pour cela dans un cœur aussi
aimable et aussi impénétrable que le vôtre.
1. « Une rose environnée d'épines, avec ce mot: pungit et
PLACET. Et encore cette autre : un chien à rattache, avec ce
mot de Pétrone : cave, cave canem. »
2. Ne faudrait-il pas lire : proscription?
494 CORRESPONDANCE CHOISIE.
M. DE PERTUIS, GOUVERNEUR DE COURTRAY, A MADEMOI-
SELLE DE SCUDKRY, SA BONNE AMIE*.
Sans date.
Vous ne connoissez pas la vie de l'armée; elle
a ses charmes, et quand on l'a goûtée, on ne sau-
roit s'en passer. Nous avons peut-être plus de
peine que vous; mais nous avons aussi plus de
plaisir. Pour ce qui est des périls dont vous me
parlez, je ne vous répondrai pas comme le fit le
baron de *** à Gassion, qui Texliortoit à la bra-
voure : Je rirai bien si tu meurs devant moi. Je vous
dirai seulement, que si l'on étoit immortel dans
vos îles enchantées, j'irois volontiers participer à
votre immortalité; mais puisque ce bienheureux
séjour n'a pas un si beau privilège, je ne risque
rien ici qu'il ne faille perdre ailleurs; et j'aime
autant être tué par un carabin de Nuremberg, que
par un médecin de Montpellier. Je suis.
Mademoiselle,
Votre très-humble, etc.,
Pertuis.
1. Lettres choisies de Messieurs de V Académie, pai' Perrault,
p. 38.
Guy, comte de Pertuis, gouverneur des ville et châtellenie de
Courtray, par provisions du 7 février 1669, maréciial de camp
suivant promotion du 7 octobre 1677, mort le 7 juillet 1694.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 495
LE LABOUREUR A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '.
Ce samedi matin.
Le beau temps est venu, et les cerises s'en
vont : j'ai peur, Mademoiselle, que si vous ne
faites bientôt ici une promenade, vous n'y en trou-
viez plus. Je ne vois qu'une chose qui la doive re-
tarder, qui est que la santé du R. P. Bouhours ne lui
pût pas permettre encore de sortir, ou que vous
voulussiez que M. de Pellisson fût de la partie. En ce
cas-là, nous attendrons tant qu'il vous plaira; nous
laisserons passer les cerises, et nous vous donne-
rons des prunes et des pêches qui les vaudront
bien. Au reste, Mademoiselle, je n'entends pas
que le R. P. Bouhours et 31""' sa sœur tiennent la
place d'aucune autre personne. J'attends toujours
M. Nublé et M. Ménage. J'en dirois autant de
M. de Pellisson, et ce seroit de bon cœur, mais
c'est une étrange chose que la Cour. J'appréhende
que quand le Roi seroit ici, il ne pût s'en séparer
pour vous faire compagnie. Je m'en rapporte à
vous : ordonnez-en comme il vous plaira; mais
faites votre compte que je vous attends, et surtout,
Mademoiselle, quand vous voudrez venir, faites-
1. Cabinet de M. Rathery*
Louis Le Laboureur, poëte, frère aîné de l'historien, né en
1615, mort en 1679. Il dédia à M^'*^ de Scudéry une pièce mêlée
de vers et de prose, qui a pour titre : La Promenade de Saint-
Germain. Paris, 1669, in-12. Dans cette pièce datée de Mont-
morency, il rappelle, p. 9, une visite qu'on lui avait faite dans
la saison des cerises.
496 CORRESPONDANCE CHOISIE.
moi la grâce de nous avertir deux ou trois jours
auparavant.
Je suis votre très-humble et très-obéissant
serviteur,
Le Laboureur.
LE P. RAPIN A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
D'Arras, 10 mai.
On m'a tant fait d'honneur ici en votre considé-
ration, Mademoiselle, que je ne puis en partir
sans vous en faire mes remercîments. Il ne se peut
rien ajouter à la manière dont M. de Montplaisir^
m'a reçu. J'ai bien reconnu par là le pouvoir que
vous avez sur lui, et que c'est vous qui êtes le
lieutenant de Roi ici. Il m'a régalé chez lui; il m'a
offert son carrosse pour aller à Douay, a pris la
peine de me venir visiter chez nous : du reste, il
n'a rien oublié pour me faire comprendre combien
•il vous honore et vous estime. Aidez-moi, Made-
moiselle, à lui en faire de dignes remercîments.
Vous y êtes obligée, puisque c'est en votre consi-
dération qu'il a fait tout cela, et pour m'obliger
extrêmement. Faites de sorte que j'aie un peu de
1. Études religieuses, etc., par dis Pères de la Compagnie de
Jésus, t. V, p. 609.
2. Le môme que le poëte dont les OEuvres sont ordinaire-
ment réunies h celles de Lalane. Il élail lieutenant de Roi à
Arras bien avant 1671, année que la Biographie universelle in-
dique comme celle de sa nomination, et au moins dès le mois
de juillet 165^, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Espagnols.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 497
part de ses bonnes grâces : car on a fort en^ie
d'être de ses amis dès qu'on a le Jjonheiir de le
connoître : je vous laisse faire cela. En partant, je
laisse le pauvre M. de Verduc en mauvais état
pour sa santé; j'en suis inquiété. Je laissai au
P. Fallu, ami du P. Bouliours, quinze pistolespour
sa dispense, et deux pour l'habiller un peu honnê-
tement pour entrer à Cluny. Ayez la bonté de me
faire savoir de vos nouvelles, je vous en prie; j'en
pourrois recevoir à Bruxelles, si vous preniez la
peine d'adresser vos lettres à M. de Gourville dans
dix ou douze jours; l'abbé de Chaumont le con-
noît. On ne peut pas être si longtemps éloigné de
vous sans savoir de vos nouvelles. Vous voulez
bien que je salue M. de Pellisson pour qui je con-
tinue toujours à prier Dieu; car le bon Dieu nous
le doit, étant aussi homme de bien qu'il est.
N'allez pas vous aviser, s'il vous plaît, Mademoi-
selle, de nous faire la guerre pendant que je vas
être Flamand. Je ne vous demande que deux mois
de temps; après, vous ferez ce qu'il vous plaira
pour vos prétentions sur le Brabant. Je suis, avec
mon respect ordinaire, à vous en N. S.
Rapin de la G'*^ de Jésus.
REGNIER DESMARAIS A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
Ce vendredi à midi.
Votre laquais ne me donna pas l'autre jour le
1. Cabinet de M. Moulin, avocat.
32
498 CORRESPONDANCE CPIOISIE.
loisir, Mademoiselle^ de vous remercier sur le
champ des beaux vers que vous m'avez fait la
grâce de m'envoyer, et je faisois état de vous en
aller remercier dès le lendemain. Mais depuis cela,
il m'est survenu des affaires qui m'ont empêché
de vous aller rendre mes devoirs comme je sou-
haitois. En attendant que je le puisse^ je ne veux
pas différer. Mademoiselle, à vous témoigner com-
bien j'ai été satisfait de votre dernier madrigal.
Les dernières choses que vous faites l'emportent
toujours sur les premières, mais il n'y a que vous
seule qui puissiez l'emporter sur vous-même. Je
ne saurois en même temps vous rendre d'assez
grands remercîments des marques de bonté et
de considération dont vous m'honorez. Croyez,
s'il vous plaît. Mademoiselle, que vous n'en sau-
riez jamais avoir pour personne qui ait plus de
respect et plus de vénération pour vous que j'en ai,
et qui soit plus absolument votre très-humble et
très-obéissant serviteur.
Régnier Desmarais.
LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD A MADEMOISELLE DE SCUDERY'.
Le 12 de novembre.
Puisque les reproches que M™* Duplessis vous
1. D'après un fac-similé. — Leltre communiquée par M. Ré-
gnier, qui doit la comprendre dans l'édition des Œuvres de
la Boche foucauld, pour la Collection des grands Écrivains de la
France.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 499
a faits m'ont valu la plus agréable et la plus obli-
geante lettre du monde^ je devrois^ ce me semble,
Mademoiselle, lui laisser le soin de vous faire
paroître combien j'en suis touché, pour m'attirer
encore de nouvelles grâces; mais, quelque avan-
tage que j'en puisse recevoir par là, je ne puis me
priver du plaisir de vous témoigner moi-même
ma reconnoissance, et de vous dire la joie que
j'ai de croire avoir un peu de part en votre amitié.
Je ne parlerois pas si hardiment, si j'avois moins
de foi en vos paroles, et c'est par cette confiance
seule que je me tiens si assuré de la chose du
monde que je souhaite le plus. Je suis ravi de la
belle action de M. de Savoie; j'espère que la clé-
mence viendra à la mode, et que nous ne verrons
plus de malheureux. J'écrirai à un de nos amis, et
je vous supplierai même de lui vouloir faire tenir
ma lettre, puisque vous me le permettez.
Faites-moi l'honneur de croire, Mademoiselle,
que j'ai plus d'estime et de respect pour vous que
personne du monde, et que je suis passionnément
votre très-humble et très-obéissant serviteur.
LAR0CH&F0UCA.ULD.
LE MÊME A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
Ce 7 décembre.
Je vous suis sensiblement obligé. Mademoiselle,
de votre souvenir et du présent que vous me fai-
1. Cabinet de M. Ghambry.
500 CORRESPONDANCE CHOISIE.
tes ; rien n'est plus beau que ce que vous m'avez
envoyé, et rien au monde ne me peut toucher
davantage que la continuation de vos bontés. J'en
recevrai une marque qui me sera très considérable
si vous me faites obtenir quelque part dans l'a-
mitié de M. Renier'; personne assurément ne
l'estime plus que moi. Je vous dois déjà tant de
choses que je pense que vous voudrez bien que je
vous doive encore celle-ci.
Je vous demande encore d'être persuadée de
mon respect et de ma reconnoissance, et que je
suis plus que personne du monde
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Larochefoucaild.
LA COMTESSE DE LAFAYETTE A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY*.
Sans date.
Je ne vous puis dire, Mademoiselle, quelle est
ma joie quand vous me faites l'honneur devons sou-
venir de moi, et quand je reçois des marques de
ce souvenir par des choses qui me donnent par
elles-mêmes un si véritable plaisir. Vous êtes tou-
jours admirable et inimitable; il ne se peut rien
de plus divertissant et de plus utile que ce que
vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer; vous
seule pouvez joindre ces deux choses. Je voussup-
1. Peut-être Régnier Desmarais?
2. Tiré de VAWum des Lettres de M'"" de Sévigné, édition
Hachette.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 501
plie de croire que si ma santé me le permettoit,
j'aurois souvent l'honneur de vous rendre mes
devoirs.
La c''*" de la Fayette.
NANTEUIL A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY '.
Mademoiselle,
Votre générosité m'offense, et n'augmente point
du tout votre gloire, du moins selon mon opinion.
Une personne comme vous, à qui j'ai tant d'obli-
gations, que je considère si extraordinairement,
et pour laquelle non-seulement je devrois avoir
fait tous les efforts de ma profession, mais avoir
témoigné plus de reconnoissance à toutes ses civi>
lités que je n'ai fait, m'envoyer de l'argent et vou-
loir me payer en princesse un portrait* que je lui
1. Cabinet de M. Chambry.
2. Qu'est devenu le portrait de MiiedeScudéryparNanteuil?
Existe-t-il dans quelque dépôt public ou dans quelque collec-
tion particulière? Il n'a sans doute pas été reproduit par la
gravure, car on le trouverait dans l'œuvre du maître, ou dans
les cabinets du temps. Il semblerait cependant résulter d'une
note manuscrite de l'abbé Mercier de Saint-Léger sur les
marges du XV^ volume de Niceron, page 139 (Exemplaire de
la Bibliothèque nationale}, que ce portrait, quoique rare, se
trouvait encore vers la fin du siècle dernier. « Nanteuil dessina
et grava le portrait de M^'^^ de Scudéry qui, se trouvant aussi
laide qu'elle l'était réellement, garda la planche et n'en laissa
tirer qu'un petit nombre d'épreuves; aussi sont-elles fortrares
et recherchées des amateurs. >
Si cette perte est réelle, elle est d'autant plus legrettable
que le talent de Nanteuil nous aurait donné de l'auteur de
502 CORRESPONDANCE CHOISIE.
dois il y a si longtemps, est sans doute pousser
trop loin la générosité, et me prendre pour le plus
insensible de tous les hommes. Vous me permet-
trez donc, Mademoiselle, de vous en faire une pe-
tite réprimande, et comme vous me permettez en-
core de chérir tout ce qui vient de vous, je prends
volontiers la bourse que vous avez faite, et vous re-
mercie de vos louis, que je ne crois pas être de
votre façon! Cependant, si en quelque jour un peu
moins nébuleux qu'il n'en fait en ce temps-ci, vous
me vouliez donner deux heures de votre temps
pour aller achever chez vous l'habit de votre por-
trait, je serois ravi de me rendre ponctuel à vos
Clélie et du Grand Cyrus une image fidèle, tandis que nous en
sommes réduits au portrait do W^'^ Chéron gravé par J. G.
Wille, et à celui de la collection Desrochers, qui ont entre eux
fort peu d'analogie.
Lorsque Nanteuil envoya à Mi'« de Scudéry le portrait qu'il
avait fait d'elle d'après nature, ainsi que le montre la lettre ci-
dessus, il l'accompagna des vers suivants :
Elle est savante et sage autant qu'on le peut être;
Son esprit a charmé les plus rares esprits.
Nanteuil, si ton pinceau la fait bien reconnoltre,
Tu te rends immortel avccque ses écrits.
W^° de Scudéry lui répondit :
Je ne sais rien, Nanteuil, je dis la vérité •
Une femme savante est souvent incommode,
Elle a l'esprit contraint et n'est guère à la mode ;,
Mais pour me bien louer, parle de ma bonté :
C'est la seule vertu dont je fais vanité.
Elle fit encore sur son portrait le quatrain suivant :
Nanteuil en faisant mon image,
A de son art divin signalé le pouvoir;
Je hais mes yeux dans mon miroir,
Je les aime dans son ouvrage.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 503
ordres. J'aurois la liberté de vous expliquer plus
franchement mes sentiments, parce que cela ne
m'attaclieroit pas si fort que quand je travaille au
visage, et après avoir achevé de vous rendre ce
petit service, je conviendrois de m'estimer heureux
puisque vous auriez une autre vous-même près de
vous qui vous persuaderoit éloquemment que je
suis.
Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Nantëuil.
GEORGE DE SCUDERY A MADAME L'ABBESSE DÉ CAEN *.
Paris, 7 avril 1660.
Un homme moins glorieux que je ne le suis,
Madame, auroit cherché l'appui de sa sœur au-
près de vous, et tâché de tirer ses avantages de
l'honneur que vous lui faites de l'aimer, mais je
vous avoue que j'aime mieux devoir ma gloire à
ma hardiesse qu'à sa faveur, et que si je puis ob-
tenir celle de votre amitié, je veux vous la devoir
toute entière. Comme l'obligation en sera plus
grande, mareconnoissance le sera aussi, et comme
vous n'appellerez personne au partage de la grâce,
personne rie partagera mon ressentiment. Je vous
le confesse. Madame, j'ai le cœur plus élevé que
1. Poésies d'Anne de Roha7i-Soubise et Lettres d'Éléonore de
Rohan-Montbazon, abbesse de Caen et de Malnoue. Paris, 1862,
page 1^8.
504 CORRESPONDANCE CHOISIE.
ce roi qui^ tout Espagnol qu'il étoit, se contentoit
d'être appelé le mari de la reine, et si vous ne me
regardiez que comme frère de Sapho, vous ne rem-
pliriez pas du tout mon ambition. Personne ne
sait mieux que moi ce qu'elle vaut, car je l'ai
faite ce qu'elle est; mais, avec tout cela, Madame,
je ne lui veux point devoir votre bienveillance,
parce que nous changerions de fortune et que je
lui devrois plus qu'elle ne me doit. Cependant,
comme il faut connoître pour aimer, je vous en-
voie de quoi me connoître, c'est le portrait d'un
héros où j'ai employé tout mon art, et comme vous
avez l'âme grande, j'espère que la peinture du
plus grand homme de la terre ne vous déplaira
pas trop, et qu'après avoir enduré que ma sœur
vous peigne, vous souffrirez quelque jour que son
frère prenne ses couleurs et ses pinceaux pour
vous peindre, afin que vous puissiez juger de la
diversité des manières, et connoître en même
temps le dessein que j'ai d'être toujours
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
De Scudéry.
LE MÊME A M. DE SAINTE-MARTHE*.
Sans date.
Monsieur,
N'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, je
n'aurois pas aussi la hardiesse de vous faire une
1. Cabinet de M. Boulron. — Voyez la Notice, page 20.
CORRESPONDANCE CHOISIE. 505
prière, si elle ne regardoit votre gloire aussi bien
que ma satisfaction; mais ne cloutant point que
vous ne soyez sensible à cette noble passion des
grandes âmes, j'ose vous dire qu'après avoir as-
semblé les portraits de tous les illustres de notre
nation, je croirois n'avoir rien fait si je n'avois
celui du grand Scévole, et comme je sais que vous
en avez un, je vous supplie, Monsieur, de me le
vouloir prêter pour en tirer une copie ; je le con-
serverai avec soin, et vous le renvoyerai dans peu
de jours. Je m'assure que vous ne condamnerez
pas mon dessein, puisqu'il n'a pour objet que la
réputation d'un homme à qui vous devez la vie ;
et, pour vous montrer que c'est dans votre maison
que je cherche les grands personnages, mon laquais
a ordre de vous faire voir le portrait de votre
grand oncle. Que si mon nom par malheur n'a
pas l'honneur d'être connu de vous , notre ami
commun, M. Colletet, vous assurera qu'on me
peut confier toute chose, et moi je vous assurerai
qu'après cette grâce je serai toute ma vie.
Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
De Scudéry.
MADAME DE LONGUEVILLE A GEOUGE DE SCUDÉRY '.
Moulins, 29 août 1654.
Ça été par vraie honte que j'ai été si longtemps
1. Cabinet de M. Rathery.
506 CORRESPONDANCE CHOISIE.
sans faire réponse ù votre dernière lettre, car elle
étoit si pleine de remercîments que je ne trouvois
pas bien fondés^ qu'en vérité je ne savois du tout
qu'y répondre; car enfin je ne prétends pas que
le petit présent que je vous ai fait* vous montre
toute ma reconnoissance. Je prétends seulement
qu'il vous la marque^ et qu'en vous faisant sou-
venir de moi, il vous remette dans la mémoire une
personne qui a gravé dans la sienne ce que vous
avez fait pour elle, et qui, n'étant pas née tout à fait
bassement, ne peut être aussi touchée de votre géné-
rosité sans souhaiter qu'une meilleure fortune lui
fournisse les occasions de contribuer à rendre la
vôtre proportionnée à votre mérite.
Anne-Geneviève de Bourbon.
P. S. J'ai mandé mes sentiments sur Alaric à
M. Chapelain; il vous les auroit dit sans doute,
s'il ne s'étoit pas imaginé que vous les devinez ai-
sément, et que vous êtes fort persuadé que les
gens qui n'ont pas tout à fait méchant goût ne
peuvent qu'admirer ce qui part de votre esprit.
Je vous prie que M"" de Scudéry sache par votre
moyen que je conserve pour elle toute l'estime
qu'elle mérite.
1. Il s'agit de son portrait enrichi de diamants qu'elle lui
avait envoyé. — Voyez la Notice, page kb.
CHOIX
DE
POÉSIES
t
CHOIX
POESIES.
Impromptu fait au donjon de Vincennes en visitant la cha7nbre
où le prince de Condé avoit été prisonnier.
En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier
Arrosa d'une main qui gagna des batailles,
Souviens-toi qu'Apollon bâtissoit des murailles,
Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier'.
Stances sur la Paix*.
Taisez-vous, trop aigres trompettes
Qui chassiez au printemps tous les braves du Cours,
Laissez entendre les musettes,
Voici le règne des Amours.
La paix s'en va bientôt rétablir son empire
Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
1. Voyez la lettre à Godeau, du mois d'octobre 1650, p. 226.
i. Ces stances inédites, dont nous possédons une copie de la main
de Conrart avec la désignation de M"' de Scudéry pour auteur, se
rapportent évidemment à la fin de la guerre de la Fronde.
510 CHOIX DE POÉSIES.
Vous qui faisiez les insensibles
Et qui par vanité pensiez l'être toujours,
Vous ne serez plus invincibles,
Voici le règne des Amours.
La paix s'en va bientôt rétablir son empire
Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
Vous, belles, qui par mille charmes
Etes avec raison l'ornement de nos jours,
Que vous ferez verser de larmes !
Voici le règne des Amours.
La paix s'en va bientôt rétablir son empire
Et l'on ne verra plus de cœur qui ne soupire.
A M. Conrart, sur un cachet qu'il donna à l'auteur *.
Pour mériter un cachet si joli,
Si bien gravé, si brillant, si poli,
Il faudroit avoir, ce me semble.
Quelque joli secret ensemble;
Car enfin les jolis cachets.
Demandent de jolis billets.
Mais, comme je n'en sais point faire.
Que je n'ai rien qu'il faille taire.
Ni qui mérite aucun mystère,
Il faut vous dire seulement
Que vous donnez si galamment
Qu'on ne peut se défendre
De vous donner son cœur, ou de le laisser prendre.
1. Voy. la Notice, pages 69 et 100.
1
CHOIX DE POÉSIES. 511
Billet en vers à M. de Charleval ' .
Qu'une louange délicate
Nous touche, nous plaise et nous flatte,
N'en doutez point.
Mais, pour bien goûter cette gloire,
II faut, Damon, la pouvoir croire,
C'est là le point.
Voilà, Monsieur, par où je me sauve du danger où
vos ingénieuses louanges m'ont exposée. Si je pouvois
me laisser persuader, j'aurois trop de vanité.
Mon cœur que la raison éclaire
Méprise de l'encens vulgaire,
N'en doutez point.
Mais rejeter par modestie
Le plus pur encens d'Arabie,
C'est là le point.
Requête ou Placet des Arnaiis contre les Filous *.
Prince, le plus aimable, et le plus grand des Rois,
Nous venons implorer le secours de vos lois :
Tout l'état amoureux vous adresse ses plaintes ;
Vous seul pouvez calmer nos soucis et nos craintes.
Vous seul pouvez nous faire un sort qui soit plus doux,
L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous.
La nuit, si favorable aux flammes amoureuses,
A beau nous préparer les faveurs précieuses,
Sans respecter ce Dieu, les voleurs indiscrets
Troublent impunément ces mystères secrets ;
1. M" do la Bibliothèque nationale. Fonds français, 22 557
p. 91.
2. Pour cette pièce et les suivantes, voy. la A^oîVce, pages 102,
103, etc.
512 CHOIX DE POÉSIES.
Chaque jour leur audace éclate davantage,
On ne va plus la nuit sans soudrir quelque outrage;
On trompe d'un jaloux les regards curieux,
Mais d'un filou caché l'on ne fnit point les yeux.
Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte,
On ne peut se glisser oar une fausse porte.
Et seul au rendez-vous si l'on veut se trouver,
On est déshabillé devant que d'arriver.
La nuit dont le retour ramène les délices,
Ces paisibles moments à l'amour si propices,
Destinés seulement à de tendres plaisirs,
Ne sont plus employés qu'à de fâcheux soupirs.
Les maris rassurés, les mères sans alarmes
Dans un si grand désordre ont su trouver des charmes.
La nuit n'est plus à craindre à leur esprit jaloux,
Ils dorment en repos sur la foi des filous.
Ils aiment le plaisir qui nous tient en contrainte
Et la frayeur publique a dissipé leur crainte.
vous qui dans la paix faites couler nos jours.
Conservez dans la nuit le repos des amours;
Que du guet surveillant la nombreuse cohorte
Nous serve à l'avenir d'une fidèle escorte,
Qu'ils sauvent des voleurs tous les amans heureux,
Et souft'rent seulement les larcins amoureux :
Qu'ils nous ôtent la crainte, et qu'en toute assurance
Nous goûtions les plaisirs de l'ombre et du silence.
En faveur de l'amour finissez notre ennui.
Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de lui :
Ce Dieu, dont le pouvoir domine tous les autres,
En vous donnant ses lois semble avoir pris les vôtres;
Il garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux,
Il commande partout et n'obéit qu'à vous,
Il sépare de vous l'éclat de la couronne.
Et fait qu'on aime en vous votre seule personne.
Plaisir que rarement les Rois peuvent goûter,
Et duquel toutefois vous ne pouvez douler.
Ainsi puisse le ciel, pour vous faire justice.
Au moindre de vos vœux être toujours propice,
Épargner vos souhaits, prévenir vos désirs.
Et remplir votre cœur de joie et de plaisirs!
Mais comme il n'en est pas hors l'amoureux empire,
Et qu'un roi ne peut être heureux s'il ne soupire,
Puissiez-vous, de l'amour secrètement charmé,
CHOIX DE POÉSIES. 513
Toujours fort amoureux, être toujours aimé.
Et sans vous désirer de nouvelles conquêtes,
Puissiez-vous demeurer en l'état où vous êtes !
Réponse des Filous à la Requête des Amans.
Prince, dont le seul nom fait trembler tous les Rois,
Suspendez un moment la rigueur de vos lois ;
Souffrez que les voleurs vous demandent justice
Contre de faux amans tout remplis d'artifice :
Si l'on les croit, ils sont de nous fort mal-traités,
Nous nous opposons seuls à leurs félicités,
Nous troublons leurs plaisirs, les nuits les plus obscures
N'ont plus pour leur amour de douces aventures.
Où sont-ils les amans que nous avons volés?
Commandez qu'on les nomme et qu'ils soient enrôlés.
Hélas! depuis dix ans que nous courons sans cesse,
Nous n'avons pu trouver ni galant, ni maîtresse,
Et pour notre malheur nous n'avons jamais pris
Ni portraits précieux, ni bracelets de prix :
En vain sans respecter plumes, soutane et crosses,
Nous avons arrêté et chaises et carrosses;
Nous ne trouvons jamais, où s'adressent nos pas.
Que plaideurs, que joueurs, que chercheurs de repas, •
Que courtisans chagrins, que chercheurs de fortune,
Dont la foule, grand Roi, souvent vous importune;
Mais de tendres amans, vrais esclaves d'amour.
On en trouve la nuit aussi peu que le jour.
C'étoit au temps jadis que les amans fidèles
Pour tromper les Argus montoient par les échelles.
Qu'on les voloit sans peine au premier point du jour.
Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour.
Sous votre grand aïeul, d'amoureuse mémoire,
Les filous nos ayeux, célèbres dans l'histoire.
Ne passoient pas de nuits sans prendre à des amans
Des portraits enrichis d'or et de diamans,
Et chacun, sans placet, sans tant de doléance,
Rachetoit son portrait et payoit le silence.
C'est ainsi qu'on aimoit en ce siècle si doux,
Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous;
33
514 CHOIX DE POÉSIES.
Mais aujourd'hui qu'Amour daigne suivre la mode,
Que le moindre respect passe pour incommode,
Nous trouvons tout au plus quelques pauvres coquets
Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets;
Ils courent nuit et jour, se tourmentant sans cesse,
Sans jamais enrichir ni voleurs ni maîtresse.
Qu'ils marchent hardiment, ils font peu de jaloux
Et n'ont à redouter ni martyrs ni filous.
Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte
Sans besoin de la nuit ni de la fausse porte;
Mais la licence règne avecque tant d'excès,
Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets ;
Ne les écoutez pas, ils sont pleins d'artifice,
Prononcez cet arrêt tout rempli de justice :
Un amant qui craint les voleurs
Ne mérite pas de faveurs.
Vers envoyés à Mlle de Scudêry, pour accompagner une corbeille
pleine de bijoux dont les Filous lui faisoient présent pour ses
étrennes.
Ces hommes redoutés que l'on nomme Filous,
Dont vous avez pris la défense,
Sont de leur gloire trop jaloux
Pour demeurer dans le silence :
Ils parlent, mais bien faiblement,
N'ayant aujourd'hui la puissance
De marquer leur reconnoissance
Que par des souhaits seulement.
Si la fortune favorable
Jetoit un doux regard sur eux,
Et que, devenant plus traitable.
Elle favorisât leurs vœux.
Quand du butin ils feroient leur partage.
Le plus riche seroit pour vous faire un hommage.
CHOIX DE POÉSIES. 515
Tous les jours, en faisant leurs courses,
Ils rapportent assez de bourses,
Dont l'espoir les va devançant;
Car pipés de leur bonne mine,
Quand au fond on les examine,
On n'y rencontre que du vent.
Telle est celle que dans ce jour
Nous vous présentons pour étrenne.
Nous en avons fait choix sur plus d'une douzaine.
Prises en ville, ou dans la cour,
Car la nuit nous ne savons pas
Où le hasard guide nos pas.
Nous prîmes la même journée
Le bracelet plein de petits bijoux,
Qu'une dame peu fortunée,
Venoit de recevoir avec un billet doux.
La belle, croyant nous toucher,
Nous en conta toute l'histoire,
Que sans peine elle nous fît croire,
Mais nos cœurs furent de rocher.
Si nous vous sommes nécessaires,
Sans vous faire tant de discours,
Nous quitterons en tout temps nos affaires.
Pour vous offrir notre secours ;
Dans le besoin sonnez fort votre cloche.
Soudain le Balafré, la Roche,
Bras-de-fer et Roland-sans-Peur,
Vous serviront avec ardeur,
Car ce sont des gens sans reproche.
516 CHOIX DE POESIES.
Réponse de Mlle de Scudéry à une jeune demoiselle qu'elle
soupçonne lui avoir fait cette galanterie.
Votre injustice est sans égale,
De faire parler des filous,
Lorsque d'une main libérale
Vous donnez d'aimables bijoux.
Croyez-moi, charmante Célie,
Vous ne sauriez vous déguiser
Et votre Muse est trop polie,
En vain elle veut m'abuser.
Je connois sa délicatesse.
Son air charmant et ses appas.
Et je ne sais quelle tendresse
Que les autres Muses n'ont pas.
En vain le Balafré, la Roche
Entreprendroient de me duper.
Et je vous fais un doux reproche
De me vouloir toujours tromper.
Vous savez pourtant trop bien feindre
Et mon cœur vous feroit pitié,
S'il commençoit un jour à craindre
D'être surpris en amitié.
Reprenez-vous, chère Célie,
Et promettez-vous désormais,
Que soit sérieux, soit folie.
Vous ne me tromperez jamais.
CHOIX DE POÉSIES. . SI'
A MADEMOISELLE DE SCUDERY.
Madrigal sur ce qu'elle a dit au sujet des vols qu'on a voulu
faire chez elle'.
Afin d'écarter de chez vous
Tous les voleurs et les filous,
Vous prenez grand soin de répandre
Que vous n'avez pour biens que l'esprit et le cœur.
Sapho. je ne veux point redoubler votre peur,
Mais si l'on croit jamais qu'on puisse vous les prendre.
Tel vous paroît homme d'honneur
Qui bientôt deviendra voleur.
M. BOSQUILLON.
Madrigal sur le précédent.
Votre esprit droit, votre bon cœur
Ne sont point gibier à voleur;
Mais pour la richesse infinie
De votre admirable génie,
Sapho, que tous les jours on lui fait de larcins!
Des muses comme vous en la plus haute place
De tout temps ce sont les destins;
Et jusqu'au sommet du Parnasse
On vole avec bien plus d'audace
Qu'on ne fait sur les grands chemins.
M. Petit (de Rouen).
1. Sur ces vols qu'il ne faut pas confondre avec V Affaire des Filous,
voy. la lettre à Boisot, du 7 mars 1G9I, p. 319, ci-dessus.
518 CHOIX DE POÉSIES.
LA TUBÉREUSE.
A Célie, le jour de sa fête.
Angélique ou Célie, ou tous les doAix ensemble,
Malgré toutes les fleurs que ce beau jour assemble,
Je veux tous vos regards, toute votre amitié,
Ou ne leur rien laisser que regards de pitié.
Des bords de l'Orient je suis originaire,
Le soleil proprement se peut dire mon père,
Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas,
Et ce n'est point à lui que je dois mes appas.
Je l'appelle en raillant le père des fleurettes,
Du fragile muguet, des simples violettes,
Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour,
Mais de qui les beautés durent à peine un jour.
Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite,
J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite.
Des roses et du lis j'ai le brillant éclat,
Et du plus beau jasmin le lustre délicat ;
Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre,
Et les plus grands des Rois me souffrent dans leur chambre.
Faut-il vous dire tout? votre esprit est discret;
Je vais lui confier mon plus galant secret :
J'ai su plaire à Louis à qui tout voudroit plaire ;
Ne me regardez plus comme une fleur vulgaire.
A son cœur de héros, à ses exploits guerriers,
On eût dit que son cœur n'aimoit que les lauriers,
Que seule à ses faveurs la palme osoit prétendre ;
Cependant il me voit d'un regard assez tendre.
Après un tel honneur, cédez, moindres beautés,
Vous avez plus de nom que vous n'en méritez.
Vous, Célie, excusez si j'ai l'âme hautaine,
Et si dans mes discours je parois un peu vaine.
Par l'avis de Sapho je demande vos chants,
Si chéris des neuf sœurs, si doux et si touchants,
Pour publier partout du couchant à l'aurore.
Que je suis sans égale en l'empire de Flore,
Que le triste Hyacinthe avec tous ses appas,
Et cette fleur qui suit mon ])ère pas à pas.
Les roses de Vénus nouvellement écloses,
CHO^X DE POÉSIES. &19
Ajax si renommé dans les métamorphoses,
La fleur du beau Narcisse, et la fleur d'Adonis,
Toutes doivent céder à la fleur de LOUIS.
LES JASMINS JONQUILLES.
A M. Vabbé Régnier.
Madrigal.
Cinq ou six petits arbrisseaux,
Qui l'an prochain seront plus beaux,
Venons en corps demander place
Sur votre agréable terrasse.
Si des autres jasmins nous n'avons pas l'éclat,
Notre parfum du moins est bien plus délicat;
Et nos petites fleurs écloses
N'entêtent pas comme les roses.
Nous ne disputons rien au superbe oranger,
Sous son ombre humblement nous voulons nous ranger;
Mais sachez que Sapho nous aime
Avec une tendresse extrême;
Et que ce qui doit rendre un présent précieux,
Consiste à nous donner ce qu'on aime le mieux.
Sur la mort d^Anne d^Autriche*.
Janvier 1666.
Anne, dont les vertus, l'éclat et la grandeur
Ont rempli l'univers de leur vive splendeur,
1. Voyez, sur les circonstances où ces vers furent composés, la
lettre à Boisot, du 22 mai 1693, p. 363. M"* de Molteville les a insé-
rés dans ses Mémoires, Paris 1855, t. IV, p. 451, les faisant précéder
du passage suivant : « Peu après la mort de la reine mère , l'illustre
M"° de Scudéry fit ces vers à sa louange, qui méritent d'être conser-
vés à la postérité. »
520 CHOIX DE POÉSIES.
Dans la nuit du tombeau conserve encor sa gloire,
Et la France à jamais aimera sa mémoire.
Elle sut mépriser les caprices du sort,
Regarder sans horreur les horreurs de la mort,
Affermir un grand trône et le quitter sans peine;
Et pour tout dire enfin, vivre et mourir en Reine.
f
Sixain sur la conquête de la Franche- Comté.
Les héros de Tantiquité
N'étoient que des héros d'été :
Ils suivoient le printemps comme des hirondelles,
La Victoire en hiver pour eux n'avoit pas d'ailes;
Mais malgré les frimas, la neige et les glaçons, ^
Louis est un héros de toutes les saisons. T
Madrigal sur la Paix.
Jamais on n'avoit tant vanté
Ni campagne d'hiver, ni campagne d'été.
Quand Louis revenoit suivi de la Victoire.
Quelle est cette nouvelle gloire!
Sur ses propres exploits a-t-il pu renchérir,
Après tant de succès sur la terre et sur l'onde?
Oui, car donner la Paix au monde
C'est plus que de le conquérir.
Autre.
Dès que tu fais un pas, l'Europe est en alarmes,
Et contre l'effet de tes armes
Rien ne pourroit la soutenir.
Mais dans un calme heureux tu gouvernes la terre;
Quand on peut lancer le tonnerre ,
n est beau de le retenir.
CHOIX DE POÉSIES. 521
A rillustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être*.
D'où viennent ces lauriers si verts, si précieux ?
Sortent-ils de la terre ou tombent-ils des cieux?
Et d'où partent ces vers pleins d'esprit et de grâce,
Dont le tour délicat tous les autres efface?
Généreux inconnu, pourquoi vous cachez-vous?
Le plaisir d'obliger est un plaisir si doux!
Je vous cherche partout, et ne vous puis connoître;
Êtes-vous mon ami? Ne le pouvez-vous être?
Vous contenterez-vous de n'être qu'estimé?
En ne se nommant pas on ne peut être aimé.
Soyez du moins jaloux de votre propre ouvrage ;
Nos plus rares esprits viennent lui rendre hommage.
Il n'a qu'un seul défaut qui se corrigera :
Mettez-y votre nom, et rien n'y manquera.
Aux Demoiselles de Saint-Cyr.
Vous de qui l'innocence et la noble jeunesse
S'élève au pied du Trône à l'ombre d'un grand Roi,
Voulez-vous recueillir le fruit de sa largesse?
Du Roi de l'univers apprenez bien la loi.
De la nouvelle Esther^ admirez la sagesse,
Sa rare piété, sa prudence et sa foi.
Ne demandez au ciel ni grandeur, ni richesse,
Dont le frivole éclat rend nos yeux éblouis;
Mais par des vœux ardents et remplis de tendresse.
Abrégeant vos souhaits, demandez-lui sans cesse,
Pour vous, pour nous, pour tous, qu'il conserve Louis.
1. L'auteur de l'ode envoyée à Sapho, au nom des Dames, avec une
guirlande de lauriers d'or émaillés de vert, était M"= de la Vigne.
Voyez la Notice, p. 102.
2. M""' de Maintenon.
522 CHOIX DE POÉSIES.
Sur la naissance du duc de Bourgogne (1682).
Venez, heureux enfant, venez à la lumière :
Vous allez commencer une illustre carrière;
Et le soleil qui naît aux bords de l'Orient
N'a pas, à sa naissance, un éclat si riant.
Tout brille autour de vous; les jeux, les ris, la gloire,
Parent votre berceau comme un char de victoire.
Mais, ô royal enfant, quand on sort des héros
On ne vit pas longtems dans les bras du repos.
Hâtez-vous, que le corps, l'esprit et le courage
Forcent les lois du tems et les règles de l'âge.
Passez ra|)idement les frivoles plaisirs,
Et concevez bientôt d'héroïques désirs.
Vous pourrez surpasser tous les princes du monde,
De vos premiers exploits couvrir la terre et l'onde,
Digne de votre nom, être admiré de tous,
Et voir toujours Louis bien au-dessus de vous.
Éclairer tous vos pas, vous servir de modèle,
Être du roi des rois une image fidèle.
Le bonheur des François, l'âme de ses États,
Et l'exemple éternel de tou« les Potentats.
Pour Monseigneur le duc de Bourgogne, faisant Vexercice
avec les Mousquetaires devant le Roi.
Quel est ce petit mousquetaire
Si savant en l'art militaire.
Et plus encore en l'art de plaire?
L'énigme n'est pas mal aisé :
C'est l'Amour, sans autre mystère,
Qui pour divertir Mars, s'est ainsi déguisé.
Sur ce que ce jeune Prince ne trouva pas bon qu'on l'eût
comparé à l Amour.
Prince consolez- vous d'être un petit Amour,
Imitez bien Louis, vous serez Mars un jour.
CHOIX DE POÉSIES. 523
Portrait de il/™'' la duchesse de Bourgogne.
Avoir tous les appas de l'aimable jeunesse,
Joindre avec la beauté l'esprit et la sagesse,
Suivis d'un air charmant qu'on ne peut exprimer,
C'e'st ce qu'on trouve en la princesse,
Qu'on ne se lasse point de voir et d'admirer,
Et qui de tous les cœurs sait se faire adorer.
La Fauvette à Sapho, en arrivant à son petit bois^ suivant
sa coutume, le Ib d'' avril.
Plus vite qu'une hirondelle.
Je viens avec les beaux jours,
Comme fauvette fidèle,
Avant le mois des amours.
J'ai trouvé sur mon passage
Un spectacle fort nouveau,
Pour m'expliquer davantage.
C'est le Doge et son troupeau '.
Quoi, lui dis-je, entrer en France
Et vous montrer en ces lieux!
Oui, dit-il, par la clémence
Du plus grand des demi-dieux.
Son cœur toujours magnanime
Ne pouvant se démentir.
Veut oublier notre crime,
Voyant notre repentir.
1, Louis XIV ayant fait bombarder Gènes en 1684, à cause des in-
telligences que cette ville entretenait avec l'Espagne, le doge Fran-
cesco Maria Imperiali vint en France, accompagné de quatre séna-
teurs, et fit à Versailles sa soumission au Roi, le J 5 mai 1685.
524 CHOIX DE POÉSIES.
Ah! m'écriai-je, ravie,
Ce héros par son grand cœur
Pardonne à qui s'humilie,
Et de lui-même est vainqueur.
Dieux! quel bonheur est le vôtre,
D'aller recevoir sa loi ;
Je n'en voudrois jamais d'autre,
Mais ce bien n'est pas pour moi.
C'est assez que ma maîtresse
Souflre que ma foible voix,
Chante et rechante sans cesse
Qu'il est le phœnix des Rois.
Allez, Doge, allez sans peine
Lui rendre grâce à genoux :
La République romaine
En eût fait autant que vous.
A M. de CoulangeSj à Rome.
Madrigal.
Quoi, cette muse si jolie
Qui sait badiner sagement
Et toujours agréablement,
Se taira-t-elle en Italie?
Je lui demande trait pour trait
Un bon et fidèle portrait
D'un Pape que tout le monde aime
Je me connois bien en tableaux,
Celle muse en fait de fort beaux,
Sa manière n'est pas la même :
CHOIX DE POÉSIES. 52b
Jamais sur le Parnasse on ne vit rien de tel,
Elle est tantôt Callot et tantôt Raphaël.
Réponse de M. de Coulanges.
Sapho, qui va trop loin se perd :
Je crains un labyrinthe,
Le chemin ne m'est point ouvert
Pour aller à Corinthe.
Vous demandez de ma façon
Le portrait du Saint-Père :
Pour chanter le grand Otlobon '
Il faudroit un Homère''.
COULANGES A MADEMOISELLE DE SCUDERY.
Sur Tair : Quand je suis une fois en débauche.
Sapho, j'ai longtemps hésité,
Mais il faut que je chante
Le retour de votre santé ;
Ce beau sujet me tente.
Quand la fièvre vous fait souffrir
Ce n'est qu'une querelle,
Eh quoi! jamais peut-on mourir
Quand on est immortelle?
Réponse de Mademoiselle de Scudéry»
Vous louez trop flatteusement
Une pauvre mortelle. •
1. Ottoboni, pape qui succéda à Innocent XI, sous le nom d'A-
lexandre VIII.
2. Ces deux pièces se trouvent dans le Recueil des Œuvres choisies
de Coulanges, 1698, t. I, p. 256, ou t. II, p. 69.
526 CHOIX DE POÉSIES.
Je sais bien qu'en vers quand on ment
Ce n'est que bagatelle ;
Mais, pour ne vous rien déguiser,
Je ne saurois me rendre.
Car il faudroit pour m'apaiser
Le portrait d'Alexandre'.
Sur le jiortrait de feu M. le duc de Montausier"^.
C'est là de Montausier l'héroïque visage,
C'est là son air si grand, et si noble, et si sage,
C'est tout ce qu'il nous laisse après avoir été.
triste souvenir! quand je mets tout ensemble,
Son esprit, son savoir et son cœur indompté,
Fier, bon, tendre, constant, rempli de piété.
Hélas, je cherche en vain quelqu'un qui lui ressemble.
Sur la mort de Vabbé Boisot (1694).
Quoi ! cet illustre abbé si bon, si vertueux.
Si savant, si poli, d'un cœur si généreux,
Qui connoissoit si bien le merveilleux Acante*,
Dont il étoit aimé d'une amitié constante,
A subi de la mort les implacables lois!
Ah ! d'un si rare ami la perte surprenante
Rend ma douleur si violente
Que je crois perdre Acante une seconde fois.
1. Alexandre VIII, pape.
2. Voir, sur la mort de M. de Montausier, p. 353.
Une lettre inédite de M"" de Scudéry à Huet renferme ce passage :
« Voici quatre vers de M. Petit de Rouen, sur ceux que vous louez
trop:
t Vos sept vers valent un volume.
• C'est du grand Montausier le plus riche tableau,
« Mais, Saplxo, vous savez faire voler la plume
« Où ne peut aller le pinceau. •
3. Pellisson.
CHOIX DE POÉSIES. 527
Madrigal de M^^^ Descartes sur la fauvette de Sapho.
Voici quel est mon compliment
Pour la plus belle des fauvettes,
Quand elle revient où vous êtes :
Ah ! m'écriai-je alors avec étonnement,
N'en déplaise à mon oncle, elle a du jugement'.
l'anneau d'horace.
A A/i'« de Scudéry, en lui envoyant un anneau d'or, dans lequel
est enchâssée une agate antique où le iwrtrait d'Auguste est
gravé en relief.
L'aimable courtisan d'Auguste,
Horace, dont la lyre enchanta les humains,
Portoit au doigt ce petit buste
Du plus grand de tous les Romains.
Pour louer ce maître du monde,
Qui, l'honorant d'un si beau sort,
1. M"' de Scudéry a tant de fois fait allusion à ces vers qu'ils doi-
vent trouver place ici, bien que déjà cités dans une lettre à Huet,
de 1689, p. 313. Voyez aussi, p. 54, 112, 395.
La Fontaine a traité agréablement du système de Descartes sur
l'âme et l'intelligence des bêtes, dans sa première fable du dixième
livre, adressée à M™" de la Sablière.
On voit dans le Recueil de poésies du P. Bouhours la réponse de
M"° de Scudéry à M"*' Descartes : elle est intitulée : Sapho à l'illustre
Cartésie, et se termine par les deux quatrains suivants où elle lui fait
des reproches de son absence :
Après cela, Cartésie,
Pour vous parler franchement,
11 m'entre en la fantaisie
De vous gronder tendrement.
De ma fauvette fidèle
Vous avez tous les appas,
Vous charmez aussi bien qu'elle,
Mais vous ne revenez pas.
528 CHOIX DE POÉSIES.
Lui fit sentir sa main en bienfaits si féconde,
Ce portrait Tinspiroit d'abord.
Mais, Sapho, si jadis cette puissante image
Sut réchauffer d'un feu si charmant et si doux,
A qui convient si bien qu'h vous
Ce reste de son liéritage?
Les Grâces comme à hii, sur cent sujets divers,
Vous ouvrent leur noble carrière,
Et son âme en vos mains passe encor tout entière,
Quand le nom de Louis, sur Taile de vos vers,
Ainsi qu'en un char do lumière,
Vole aux deux bouts de l'univers.
Que dis-je ! Horace même auroit manqué d'haleine,
Et n'auroit pu vous imiter,
S'il eût eu comme vous sur les bords de la Seine
Tant de miracles à chanter.
Qu'auroit-il dit de Mons, de Besançon, de Lille
Et de tant d'ennemis, avec un bras d'Achille,
Repoussés en tant de façons ?
Peut-être qu'au milieu de ces riches moissons.
Sa muse impuissante et stérile,
N'auroit pu lui fournir que de trop foibles sons.
Peut-être que l'anneau qui fit couler sa veine
Parmi tant de rayons n'auroit de rien servi,
Et que son œil surpris n'eût soutenu qu'à peine
Les hauts faits qui l'auroient ravi.
Mais Louis d'un regard fait cent fois plus qu'Auguste
N'eût fait avec mille regards,
Sapho, quand votre esprit et si vif et si juste.
Sous des tas de lauriers nous peint ce nouveau Mars.
Pour moi, malgré ma longue absence,
Je crois revoir encor ce Héros de la France,
Quand mon zèle, à mes yeux, retraçant ce vainqueur,
Chaque instant offre à ma mémoire
Le portrait que toute sa gloire
A si bien gravé dans mon cœur.
De Bétoulaud.
CHOIX DE POÉSIES. 529
Réponse de i!/"" de Scudéry à M. de Bétoulaud.
L'Anneau d'Horace est précieux,
Il plaît à tous les curieux;
Mais, Damon, l'oserois-je dire?
J'eusse bien mieux aimé sa lyre.
Peut-être me la cachez-vous,
Et vous chantez d'un air si doux,
Si noble, si haut, et si juste
Un héros bien plus grand qu'AugusIe,
Quej'ai sujet de soupçonner
Que vous pouviez me la donner.
Quoi qu'il en soit, je vous la laisse,
Je n'aurois pas assez d'adresse
Pour en tirer un son charmant;
Mais je chanterai hardiment
Que la vérité toute pure,
Sans ornement et sans figure.
Suffit pour faire voir que les héros romains
N'étoient près de Louis que des fantômes vains,
Et que le faux éclat de leurs vertus payennes
Est terni pour jamais par ses vertus chrétiennes.
Quand il répand son âme au pied de nos autels
Il ne compte pour rien ses lauriers immortels.
Et cette humilité, qui n'eut jamais d'exemple,
Lui fait bien plus d'honneur que n'auroit fait un temple.
Aux habitants de Gironne, 169^1.
Lorsque vo's Rois étoient de vrais Rois catholiques,
Saint Narcisse' prioit pour vous;
Mais lorsqu'il voit Nassau, chef de tant d'hérétiques.
Suborner votre prince et s'unir contre nous,
Ce saint qui sert un Dieu jaloux,
Et qui ne veut point de partage,
Cesse de protéger un prince si peu sage,
Et par un équitable choix
Se range du parti du plus juste des Rois.
L Évêque de Gironne au iv siècle et martyr lors de la persécution
de Dioclélien. Voy. les Acta Sanctorum, à la date du 18 mars.
34
530 CHOIX DE POESIES.
Sentiment généreux, ou Réponse de JW"« de Scudéry aux vers d'un
de ses amis qui la (lattoit d'immortalité. %
f
Quand l'aveugle destin auroit fait une loi
Pour me faire vivre sans cesse,
J'y renoncerois par tendresse,
Si mes amis n'étoient immortels comme moi.
Autre réponse à un madrigal où on la traitait encore
d'immortelle.
Votre madrigal est joli,
Il est agréable et poli ;
Vous me louez de bonne grâce :
Mais pour cette immortalité ^
Dont on parle tant au Parnasse, ^
Hélas ! ce n'est que vanité.
Car à la fin, Damon, le plus grand nom s'efface
Dans la sombre postérité :
Et si le ciel vouloit contenter mon envie
J'en quitterois ma part pour un siècle de vie.
Vers adressés à il/"' de Scudéry.
Sapho, l'ornement de nos jours,
Toi qui fis de si beaux modèles
Des plus hautes vertus, des plus chastes amours,
Pour les héros et pour les belles,
Qui, sans les imiter, les admirent toujours,
Et qui n'en sont pas plus fidèles ;
Tous ces chefs-d'œuvre précieux
Assurent à ton nom une immortelle gloire,
Et t'ont placée au rang des filles de mémoire
Pour chanter les exploits et les amours des dieux.
De Callières'.
1. La Science du Monde, 1717, in-12.
CHOIX DE POÉSIES. 531
Épitaphe de M^^" de Scudéry.
Ci-gît la Sapho de nos jours,
Qui sur la Grecque eut l'avantage
D'accorder les tendres amours
Avec la raison la plus sage.
Jeux innocents, prenez le deuil,
Muses, pleurez sur son cercueil
La perte de vos plus doux charmes,
Beau sexe, fondez-vous en larmes;
Votre principal ornement
Est caché dans ce monument.
M™'" d'Oseville.
FIN.
)
TABLE.
Avant-propos ^
NOTICE SUR MADEMOISELLE DE SGUDÉRY.
Ghap. I. — Famille. — Premières années. — Séjour
en Provence. 1607-16^7 1
Chap. IL — Le Cyrus. — La Clélie, etcT, etc. — Les
Samedis. — Pellisson.— Réaction littéraire. IS'i 7-1659. k2
Chap. III."— Affaires domestiques. — Les Conversations
Morales. — Succès académiques. — Illustres amitiés.
Vieillesse et fin. 1660-1701 99
Appendice à la Notice - 139
CORRESPONDANCE.
Lettre de M"« de Scudéry à M. Chapelain [mars ou avril
1639] 143
— au même [mars ou avril 1639J 145
Lettre de Chapelain h M'i^ de Scudéry (mars ou avril
1639) ; 147
Lettre de M'i'^' de Scudéry à M"«Robineau, Rouen, 5 sep-
tembre 1644 148
— à M^'^ Paulet, Avignon, 27 novembre
1644. , 155
— à la même, Marseille, 13 décembre-
1644 159
— à M'i° de Chalais, Marseille, 13 décembre
1644 166
— à M"e Paulet, Marseille , 27 décembre
1644 ' 170
— à M'i'^Robineau, Marseille, 3 janvier 1645. 174
Lettre de Chapelain à M"«de Scudéry, Paris, 19 janvier
1645 177
534 TABLE.
Réponse de M'i^ de Scudéry à M. Cliapelain. Marseille,
31 janvier 1645 181
Lettre de M'^'= de Scudéry au même, sans date .... 183
— à M"" Paulet, Marseille, 13 mars 1645. . 186
— à la même, Marseille, 28 mars 1645 . . 191
— à la marquise de Montausier [août 1645], 196
— à Mil" Paulet, Marseille, 10 décembre
1645 200
— à M"'^ Dumoulin, Marseille, 21 aoiit 1647. 204
— à M. Conrart [1647] 207
— à M. Chapelain 7 [décembre] 1649 .. . 208
— à M. Godeau, évêque de Grasse et de
Vence, Paris, 22 février 1650 210
— au même, 8 septembre 1650 215
— au même, octobre 1650 222
— au même, 4 novembre 1650 227
— au même, 18 novembre 1650 234
— au même, 30 décembre 1650 236
— au même, 2 mars 1651 241
— il M. Chapelain, 25 avril 1653 246
Lettre du Mage de Sidon (Godeau) à Sapho (M"" de Scu-
déry), Vence, 7 février 1654 249
Réponse de Sapho au Mage de Sidon, 29 mars 1654 . . 251
Lettre de M'^'^ de Scudéry au même, 19 juin 1654. . . 252
— à M™*' la comtesse de Maure, octobre 1655. 254
— à une personne inconnue qui lui avoit
envoyé un présent, mai 1656 ..... 255
Lettre de Pellisson à Mi'« de Scudéry, 9 octobre 1656. . 258
Réponse de Sapho à Herminius (Pellisson), 10 octobre
1656 263
Réplique d'Herminius à Sapho, 13 octobre 1656 .... 265
Lettre de M. de Bouillon à M'i^de Scudéry, 21 mai 1657. 267
Réponse de Mi'"-' de Scudéry à M. de Bouillon 268
Lettre de M^''^' de Scudéry à M. .de Raincy, Athis, sep-
tembre 1657 268
— auMagedeSidon, 21 octobre 1658 .... 271
— à M""" la comtesse de Maure, juillet 1660. 273
— à un auteur qui lui avoit envoyé une
pièce intitulée : Le Louis d'Or (Isarn),
1660 274
TABLE. 535
Lettre de M^e de Scudéry à M. Pellisson,les Pressoirs,
septembre 1661 276
— au même, septembre 1661 277
— au même, 7 septembre 1661 279
— à M. Huet, à Caeu [septembre 1661]. . 28^1
— au même [fin de 1661] 286
— Remercîment au Roi [octobre 1663]. . 287
— à M. Huet, àCaen, 18 décembre [1663]. 289
— à M. Colbert, ministre d'État [décembre
1663] . 290
— à M. Huet, à Caen [1664 ou 1665] .... 292
— au même [1665 ou 1666] Ibid.
— au même, vendredi [1670] 293
— àP. Taisand, 19 juillet 1673 296
— à M. Charpentier, de l'Académie française
[1673] 297
— à M. l'abbé Huet, à Aunay, 7 juillet
1684 298
— à M. de Vertron [1685 ou 1686] 299
— au même [1685 ou 1686] 300
— au même [1685 ou 1686] 301
— à M. l'abbé Boisot, à Besançon, 2 no-
vembre 1686 303
— à M. l'évêque de Poitiers [février 168 7]. 304
— à M. l'abbé Boisot, 12 septembre 1687. Ibid.
— au même, 17 octobre 1687 306
— au même, 19 août 1689 307
— au même, 7 septembre 1689 309
— au même, 7 octobre 1689 311
— à M. Huet [1689] 312
— à M. l'abbé Boisot, 22 mars 1690 . . . 313
Réponse de W^<^ de Scudéry aux vers de M. le premier
président de Guyenne [mai 1690] 315
Lettre de W^^ de Scudéry à M. l'abbé Boisot, 16 mars
1691 319
~ àMiieBordey, 16 mars 1691 321
— à M. l'abbé Boisot, 23 mars 1691. . , . 323
— au même, 27 juillet 1691 325
— au même, 29 août 1691 326
— àM'i« Bordey, 29 août 1691 327
536 TABLE.
Lettre de M"" de scudéry à M. Huet, évoque d'Avran-
ches, 25 octobre [16911 329
— à M. l'abbé Boisot, 18 décenibi'e 1691. . 330
— à M>"« de Chandiot (.M"« Bordey), 18 dé-
cembre 1691 332
— à M. Huet, évoque d'Avranches [fin de
1691] 333
. — à M. Tabbé Boisot, 17 janvier 1692. . . IbiJ.
— au même, 5 avril 1692 336
— au même, 30 avril 1692 337
— au même, 10 mai 1692 3k0
— au même, 31 mai 1692 3'»2
— au même, 20 juillet 1692 3kk
— au même, 20 septembre 1692 346
— au même, 11 octobre 1692 348
— au même, 3 novembre 1692 350
— à M. Huet, évoque d'Avranches [1692] . 353
— à M. Pabbé Boisot, 21 février 1693. . . 354
— au même, 28 février 1693 356
— au môme, 7 mars 1693 358
— au même, 3 avril 1693 360
— au même, 22 mai 1693" 362
— au même, 7 juin 1693 365
— au même, 15 décembre 1693 367
— au même, 6 mars 1694 369
— au même, 10 mars, 1694 371
— au même, 24 mars 1694 372
— au même, 20 mars 1694 373
— au même, 7 avril 1694 374
— à M. Huet, évêque d'Avranches, 4 juin
[1694] 375
— à M. Pabbé Boisot, 21 août 1694 ... 377
— au même, août 1694 379
— au même, 6 novembre 1694 380
— à M™" de Chandiot, 20 avril [1695] ... 382
— à la même, 15 mai [1695] 383
— à M. Tabbé Nicaise, septembre 1695 . . 385
— à M. Huet, évêque d'Avranches [1695] . 386
— au même , 29 décembre [1695] .... 387
— à M™« de Chandiot, 27 octobre 1699. 388
TABLE. 537
Lettre de M"" de Scudéry à M. Vallée, premier com-
mis du contrôle général des finances,
27 janvier [1701] 390
— à M. Huet,évèque d'Avranches, 23 avril
[1701] Ibid.
— à M'ie Descartes, sans date 393
Réponse de M'i» Descaries à M'''^ de Scudéry, sans date . 396
Lettre de M^'^ de Scudéry à M"'^ Descartes, sans date. . 398
Réponse de W^'^ Descartes à M'i« de Scudéry, sans date. 399
Lettre de M'^^ de Scudéry à M'i" Descartes (en vers), sans
date Wl
Réponse de W^^ Descartes àM'i» de Scudéry, sans date. 402
Lettre de M"« de Scudéry à M. Iluet, sans date .... 403
— au même, sans date. 404
— au même, 21 mai 405
— à M. Sabatier, de TAcadémie d'Arles,
sans date 406
— à M. Nublé, sans date 407
— à la Reine Christine, sans date 408
LETTRES ADRESSÉES A M^''^ DE SCUDÉRY OU QUI LA CONCERNENT.
Balzac à MUe de Scudéry, 25 juillet 1639 411
Chapelain à la même, 4 août 1639. 414
Godeau à la même. Grasse, 16 août 1641 416
Chapelain à la même, 12 avril 1645 418
Miii^ de Chalais à la même, Sablé, 28 juin 1647 421
Mlle de Chalais à M"^ Paulet au sujet de Mi'«de Scudéry,
Sablé, 28 juin 1647 424
Chapelain à M'i^ de Scudéry, 17 juillet 1647 426
Sarasin à la même, 30 décembre 1650 428
La princesse Sybille de Brunswick à la même, Wolffea-
buttel, 8 juillet 1654 433
iMénage à la même, 1658 434
Corneille (Pierre) à la même, Rouen, 16 décembre 1659. 437
Réponse de Sapho à P. Corneille [16591 438
Charpentier à M"e de Scudéry [1659] 439
Brébeuf à la même, Rouen, 24 août [1660] 440
LaCalprenède àlamême,Vatimesnil, 12 septembre 1661. 444
35
538 TABLE.
CorLiiielli ù M">^ île Scudéry, Moiilpellici'. 7 seplembre
1665 kkb
Le P. Rapin à la même, 22 novembre 1665 kkl
Heauvilliers, duc de Saint-Aignan, à la inênie,25 janvier
1666 448
Le P. Verjus à la même, 12 décembre 1666 kk9
Forbin-Janson, évèque de Digne, à la même, Aix, 4 fé-
vrier 1668 450
Le même à la même, Aix, 12 février 1668 451
Beauvilliers, duc de Saint-Aignan, à la même, 6 avril
[1668] 452
Le même à la môme, 19 avril 1668 453
Pellisson à la même, Chambord, 14 octobre 1668. . . . 455
Le même à la même, Landrecy, 6 mai 1670 459
Corbinelli à la même [vers 1670] 461
Le P. Rapin à la même, Bàville, 21 septembre [1671J . 462
Corbinelli à la même [1671] 464
Mascaron, évêque de Tulle, h la même, Tulle, 5 juin 1673 465
Deshoulières iM""') à la même, h'"" décembre [1676J. . . 466
Bonnecorse à la même, Marseille, 20 mars 1681 .... 467
Charleval à la même, Verneuil, 1683 468
Maintenon (M™^ de) àlamême, Versailles, 19 août 1684 470
Sévigné (M™« de) à la même, 11 septembre 1684 .... jbid.
Dacier (M"'") à la même. Castres, 17 juillet 1685 .... 472
Fléchier à la même, 26 décembre 1685 473
Le P. Verjus à la même, Versailles, 25 novembre 1686. 474
Christine, reine de Suède, à la même, Rome, 30 sep-
tembre 1687 475
Sévigné (M™« de) à la même [3 août 1688] 478
Brinon (iM™^ de), supérieure de la Maison de Saint-Cyr,
à la même, 3 août 1688 479
Le P. Bouhours à la même [1688] 480
Mascaron, évêque d'Agen, à la même, Montbran, 15 oc-
tobre [1688] 481
Le même à la même, 16 août [1691] 482
Arnauld dePomponneàlamême, Versailles, 27aoùt 1691. 484
Fontevrault (l'abbesse de) à la même, Fontevrault, 18
octobre 1692 ,485
Bossuet à M'ie Dupré, sur la mort de Pellisson, 14 fé-
vrier 1693 486
TABLE. 539
.Bossuet à iMi'-^ deScudéry, sur le même sujet, 1693. . . 488
Méré [le chevalier de) à la même, sans date 491
Furetière à la même, sans date 'i92
Pertuis (M. de) à lamême, sans date 494
Le Laboureur à la même, sans date , . . . 495
Le P. Rapin à la même, Arras, sans date 496
Piegnier-Desmarais à la même, sans date 497
Larochefoucauld (le duc de) à la même, sans date. . . . 498
Le même à la même, sans date 499
Lafayette (la comtesse de) à la même, sans date. . . . 500
Nanteuil à la même, sans date 501
George de Scudéry à M^^ Tabbesse de Gaen, 7 avril 1660. 503
Le même à M. de Sainte-Marthe, sans date 504
Longueville (M™*^ la duchesse de) à George de Scudéry,
Moulins, 29 août 1654 505
CHOIX DE POÉSIES.
Impromptu fait au donjon de Vincennes 509
Stances sur la Paix Ibid.
A M. Conrart, sur un cachet 510
Billet en versa M, de Charleval 511
Requête, ou Piacetau Roi, des Amans contre les Filous. Ibid.
Réponse des Filous à la Requête des Amans 513
Vers envoyés à M^^^ ([q Scudéry pour accompagner une
corbeille, etc 514
Réponse de M'i'-' de Scudéry 516
Madrigal de M. Bosquillon à M'^'^ de Scudéry 517
Madrigal de M. Petit sur le précédent Ibid.
La Tubéreuse à Célie le jour de sa fête 518
Les Jasmins jonquilles à Tabbé Régnier 519
Sur la mort d'Anne d'Autriche Ibid.
Sixain sur la conquête de la Franche-Comté 520
Madrigal sur la Paix Ibid.
Autre Ibid.
A l'illustre secrétaire des Dames, quel qu'il puisse être. 521
Aux demoiselles de Saint-Cyr Ibid.
Sur la naissance du duc de Bourgogne 522
Pour Mgr le duc de Bourgogne faisant l'exercice. . . . Ibid.
540 TABLE.
Sur ce que ce jeune prince ne li'ouva pas bon qu'on l'eût
coniparé à rAmour 522
Portrait de M"'« la duchesse de Bourgogne 523
La Fauvette à Sapho Ibid.
A M. de Coulanges il Rome 524
Réponse de M. de Coulanges 525
M. de Coulanges à W'^' de Scudéry IbiJ.
Réponse de M"« de Scudéry Ibid.
Sur le |)ortrait du duc de Montausier 526
Sur la mort de Fabbé Boisof Ibid.
Madrigal de M"'' Descartes sur la Fauvette de Sapho. . 527
L'anneau d'Horace à M^'^ de Scudéry, par M. de Bétou-
laud Ibid.
Réponse de M'i« de Scudéry 529
Aux habitants de Gironne Ibid.
Sentiment généreux de M"'' de Scudéry 530
Réponse ii un madrigal où on la traitait d'immortelle. . Ibid.
Vers à Mi'»-' de Scudéry, par M. de Callières Ibid.
Épitaphe de Mi'*; de Scudéry, par M'"c d'Oseville .... 531
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