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Full text of "Magyars et Roumains devant l'histoire"

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EXr^UBRI S 





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MAGYARS ET ROUMAINS 



DEVANT 



L'HISTOIRE 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de 
traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la 
Norvège. 

Cet ouvrage a été déposé au ministère de l'intérieur [section de la librairie) en 
décembre 1899. 



PABIS. TYPnriRAPUIE DE E. PLO^, KOURRIT KT C", 8, RKE CAUASCIERE. 227. 



A. DE BERTHA 



MAGYARS ET ROUMAINS 



DEVANT 



L'HISTOIRE 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

E. PLON, iNOURRIT et G-, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

10, RUE GARANCIÈRE 

1899 

Tous droits réseï ves 



/ 



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V.. 



'FVOFTO^il, 



AYANT-PUOPOS 



Depui.s la visite que François-Joseph /", le vénéré et adoré sou- 
verain austro-hongrois, a Caite en Roumanie après l'achève- 
ment (les travaux exécutés aux Portes-de-Fer, et que CarolV^, 
roi de Roumanie, accompagné de la reine É/isabeih, lui a ren- 
due Tannée suivante à Budapest, la soi-disant question des 
Roumains de la Hongrie est entrée dans une phase nouvelle. 

Ou, pour parler plus explicitement : au lendemain de l'ac- 
cueil chaleureux et enthousiaste avec lequel la Roumanie a 
reçu le roi de Hongrie et cette dernière le roi de Roumanie, 
quoiqu'on sache pertinemment qu ils sont tous deux complè- 
tement solidaires des sentiments les plus intimes de leurs 
peuples, — déjà bien amoindrie par la défaite des chefs de 
la» Ligue roumaine » au congrès interparlementaire de 
Bruxelles, en 1895, alors qu'ils auraient voulu y faire repous- 
ser l'invitation de la ville de Budapest à l'occasion des fêtes 
millénaires de la Hongrie, — cette question, péniblement 
soulevée par quelques meneurs intéressés, se meurt, cette 
question, artificiellement entretenue dans l'opinion publique 
européenne, est morte ! 

Car, quelles que soient les spécieuses distinctions à l'aide 
desquelles on veuille séparer la double qualité d'empereur 
d'Autriche et de roi de Hongrie chez le chef de l'État austro- 
hongrois, il ne reste pas moins, le gardien jaloux de l'intégrité 
de la monarchie tout entière, qu'il saura défendre aussi bien 



II AVANT-PROPOS 

contre les tendances ouvertement ap,res?ives des ultras de la 
Roumanie que contre les a{;issements plus on moins irréden- 
tistes de certains Roumains de la Hon(jrle. Le but qu'ils visent 
de deux côtés différents, est racqnlsition d'un tiers de la 
Hongrie limitrophe de la Roumanie ; seulement, tandis que les 
premiers sont pour son annexion sans phrase à leur pays, les 
seconds le veulent d'abord roumanlser de fond en cond)le, 
afin qu'au bout d'un temps plus ou moins lon(^-, il tombe tout 
nalurellement, comme un fruit mûr, dans les mains delà pré- 
tendue mère patrie roumaine. lUit, qui, aux yeux d'un soldat 
aussi accomph que François-Joseph, est daiitanl plus condam- 
nable qu'il apprécie mieux que quiconque l'importance straté- 
fjique de ce territoire convoité et notamment de la Transyl- 
vanie, d'où ses princes indépendants, encoura;;és par la diplo- 
matie d'un Richelieu, pouvaient si aisément paralyser les 
forces les plus précieuses des rois de Honjjrie, déjà à l'époque 
de la jjuerre de Trente- Ans. Tolérer seulement ces aspirations 
directement ou indirectement séparatistes des Roumains serait 
donc, pour le souverain austro-honjjrois, un vrai suicide moral 
d'abord, politique et militaire ensuite, entraînant à bref délai 
l'émiettement succesif et définitif de la monarchie tout 
entière; il faudrait donc (pie les Roumains aient ju{^é la situa- 
tion actuelle tout à fait à la légère pour voir autre chose dans 
ce rapprochement amical des deux pays que la consécration 
officielle du statu quo, impliquant le respect absolu de l'État 
hongrois et d& sa constitution. 

Mais si, parlant de là, on doit penser sur les bords de la 
Dind^ovitza qu'il est dès aujourd'hui complètement oiseux de 
se |)laindre de la prétendue oppression des Roumains de la 
Hongrie — ce dont la « ligue » susdite convient elle-même 
enfin, puisqu'elle interdit publiquement à ses membres toute 
j)articipation à l'agitation s y rapportant, — il est, au contraire, 
du plus haut intérêt pour les Hongrois de vider cette question à 
fond une fois pour toutes, afin qu'elle ne puisse plus être jamais 
remise sur le tapis. Car il ne leur suffit pas que ce soit unique- 
ment 1 opportunisme de ses propagateurs qui les réduise au si- 
lence. Il faut que ceux-ci aient la conviction d'avoir en face 



AVAISÏ-PROPOS "' 

d'enx une Hongrie armée de pied en cap, prête à repousser les 
attaques aussi bien sur les champs de bataille que sur le terram 
des discussions scientifiques. 

En vue de ces dernières, plusieurs savants hongrois très émi- 
nents— tels que Paul Hnnfalri, Fauteur d'une « Histoire des 
Roumains >- et d'un traité sur la langue roumaine, PaiilKirùIyi 
dont on possède un volume latin : a Dacia provincia Augusti» , 
le D^ Grcgov-e Moldovàu, appartenant lui-même à la nationalité 
roumaine, directeur de la « Revue magyaro-roumaine, » 
M Ladislas Rélhy avec son livre sur les origines de la race 
et de la langue roumaine, etc., — ont depuis plus d'un quart 
de siècle recueilli les arguments les plus irréfutables pour rec- 
tifier les erreurs plus ou moins involontaires des historiens 
roumains Sinkai, Petru Maîor, Laurian, Hasdeu, Hunnu- 

saki, etc. 

Quoique très consciencieusement faits, leurs travaux 
avaient trop le caractère spéculatif pour éclairer la religion et 
pour asseoir le jugement du lecteur cl ranger au sujet de cette 
polémique des écrivains hongrois et roumains. C'est l'ouvrage 
considérable de M. le D^ Benoit Jancsô : a L'histoire et l état 
actuel des tendances nationalistes roumaines « , h peine paru, 
qui est réellement appelé à remphr avec le plus de succès 
roffice de vulgarisateur auprès du public français sur cette 
matière, car l'érudition profonde, la sagacité politique et 
philosophique s'y marient aux réflexions prises sur le vif au 
milieu du peuple roumain et puisées dans la connaissance la 
plus parfaite de sa langue et de sa littérature. La théorie de 
l'origine et de la continuité daciques, les migrations du peuple 
roumain, son établissement sur le territoire où il vit à présent, 
les principaux événements de son histoire politique, militaire 
et religieuse, M. le D' Jancsô les raconte, depuis l'empereur 
Trajan'jusqu'à l'année 1854, non seulement avec des docu- 
ments en main, mais la plupart du temps en confrontant les 
versions contradictoires pour pouvoir en tirer des conclusions 
impartiales à ciel ouvert. 

La simple traduction de cette œuvre, qui fait autant d hon- 
neur à son auteur qu'à la littérature hongroise, est malheu- 



IV AVA^'T-PROPOS 

reusement impraticable à cause du développement que M. le 
D' Jancsô a cté obligé de lui donner par suite de la reproduc- 
tion intégrale des citations ainsi qu'à cause de l'ano^le sous 
lequel elle est présentée et qui suppose une foule de notions, 
aussi familières aux Hongrois que peu compréhensibles en 
dehors de leur pays. 

Pour faire apprécier quand même sa haute valeur et son 
importance, il faut donc se contenter de n'en donner qu'une 
analyse synthétique consciencieuse, composée expressément 
à l'usage des Français, désireux d'approfondir celte question 
qui, semblable au fameux serpent de mer, réapparaît périodi- 
quement dans les colonnes des journaux et des revues, en exas- 
pérant tout le monde par son obscurité. Elle en resterait enve- 
loppée, malgré les explications les plus instructives et les plus 
concluantes de M. Jancsô, si l'on n'insistait pas sur le point le 
plus saillant de ce procès entre Magyars et Roumains, point 
qui en détermine le caractère féroce tout en le rendant curieux 
au possible pour quiconque s'occupe de la philosophie de l'his- 
toire, point où se trouvent rassemblées toutes les idées qui 
remuent actuellement les masses. Car l'animosité que le Rou- 
main ressent contre le Magyar n'est pas seulement politique, 
— si elle n'était que de cette nature, elle serait intermittente et 
on pourrait l'apaiser facilement au moyen de transactions, — 
elle est malheureusement doublée de la haine que les membres 
d'une caste longtemps humiliée, les fidèles d'une église jadis 
négligée pouvaient éprouver à l'égard des favorisés, des préférés 
d'une constitution. De là cet acharnement à se ruer non seu- 
lement sur 1 Etat et le gouvernement hongrois, mais sur la 
race magyare tout entière elle-même, de la dépeindre avec 
les couleurs les plus odieuses, de lui refuser le droit à l'exis- 
tence, en un mot toute vertu, toute qualité ou capacité! 

Personne ne se doute en France de cette inimitié, comme 
on y ignore aussi généralement les bons rapports que les parti- 
sans d'un empire autrichien centraliste — réactionnaire ou 
libéral — entretinrent de tout temps avec les Roumains de la 
Hongrie et de la Transylvanie pour combattre encommun l'in- 
dépendance hongroise. Entente que M. /f7//c^o démontre claire- 



AVANT-PROPOS v 

ment dans le corps de son ouvrage, sans y appuyer cependant 
plus que de raison, puisqu'on Hongrie on est suffisamment 
édifié à cet égard et dont il faudra, au contraire, soigneuse- 
ment indiquer toute l'influence et tous les effets dans les pages 
suivantes, destinées à faire cesser l'équivoque au dehors sur le 
bien fondé des revendications injustifiables des Roumains et 
des droits incontestables de la Hongrie. 

Si dans l'accomplissement de cette tâche il n'est pas pos- 
sible d'éviter la relation et la constatation d'une foule de faits 
peu flatteurs pour l'amour-propre des Roumains et, par contre, 
très avantageux pour la bonne renommée du peuple magyar, 
on doit se rappeler quel'agression vient de la part des premiers 
et qu'il y a là, en réalité, pour le dernier, un cas de légitime 
défense. D'ailleurs, il serait fort discourtois si, du côté hongrois, 
on ne ménageait pas une nation dont le gouvernement ne 
s'est jamais rendu coupable d'infraction aux lois des conve- 
nances internationales. Pour la Hongrie du Millénaire, se mon- 
trer conciliante ne peut nullement être interprété comme un 
indice de faiblesse; que ce dernier tournoi des arguments 
historiques, des documents ethniques et géographiques, des 
citations étymologiques se passe donc selon les règles de la 
plus exquise chevalerie, afin qu'en sortant des lices il soit aisé 
aux deux adversaires, magyar et roumain, de se tendre la main 
loyalement et sans arrière-pensée, au profit de la paix du 
monde, du progrès de leur pays et de la civilisation en gé- 
néral ! 

Paris le 2 septciiiln'c I Sl)9. 



LIVRE PREMIER 

CONTROVERSES THÉORIQUES 



CHAPITRE PREMIER 

RAISONS ET NATURE DES REVENDICATIONS ROUMAINES. 

Les revendications roumaines au sujet de la possession de la 
Transylvanie et des dix ou douze départements limitrophes de 
la Hongrie, ont une raison d'être d'apparence très sérieuse. 
Elles se basent sur la configuration géographique des contrées, 
qui, si on ajoute encore la Roumanie, forment un État complet 
avec le haut plateau transylvanien pour centre. C'est de là que 
descendent les rivières qui les arrosent : le Szamos'àw Nord, le 
M«!ro5 à l'Ouest etrO//(Aluta)auSud; c'est autour des Carpathes 
orientales, qui le ceignent comme des fortifications naturelles, 
que les départements hongrois en question, la Valachie et la 
il/o/c/rtf/e anciennes, s'étendent jusqu'à la Tisza (ou Tibissus), 
au Danube et au Pruth, en lui servant pour ainsi dire de zone 
militaire, qu'une armée, sortant de la Transylvanie ^av les cols 
de Vulkan, d'Oitoz et de Voeroes-Torony, ou le long des cours 
d'eau susdits, peut aisément défendre toujours. 

Réunir ces pays en un seul, soit par voie de conquête, soit 
par leur fédération, semble donc être une nécessité que les 
Romains ont reconnue comme telle au premier siècle de notre 
ère et les princes indépendants de la Transylvanie au dix-sep- 
tième. Delà la campagne de l'empereur Trajan contre Decébal, 
roi des Daces, visant la prise de sa capitale Sarmizégét/iuse, clef 

1 



2 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

(lu haut plateau précité; de là les guerres de Gabriel Bethlen 
et de Georges Râkôczy If, ayant pour but l'arrondissement du 
centre par 1 adjonction de la zone. 

Or il se trouve que ce territoire, d'une superficie d'environ 
deux cent cinquante mille kilomètres carrés est habité par 
une population dans la(|uelle l'élément roumain, parlant la 
même langue et appartenant en majorité à la religion ortho- 
doxe, entre pour les huit-onzièmes avec 5,038,000 âmes 
en Roumanie, avec 1, 277, 0(H) âmes contre 972,000 Magyars 
et Saxons en Transylvanie, avec 1,300,000 âmes contre 
2,770,000 Magyars, Serbes et Slaves dans les départements 
hongrois. (Il y a encore 208,000 Roinnains dans la province 
autrichienne la Bukowine, mais, par un illogisme étrange, la 
mère patrie ne les réclame jamais, ni les sujets roumains de la 
Russie ou de la Serbie). 

Il eut été extraordinaire si, séduits par la rencontre de leur 
prépondérance numérique avec cette situation géographique, 
les Roinnains ne fussent pas arrivés à la conviction qu'une coïn- 
cidence pareille ne pouvait être que providentielle, et qu'ils 
devaient se considérer en réalité comme le peuple élu de cette 
terre promise, si riche en produits de lagriculture et des 
mines, si propice à lélevage, en un mot si désirable. Convic- 
tion à laquelle les théories récentes sur les droits des natio- 
nalités ont donné un corps tangible en opposition aux droits 
historiques consacrés par les constitutions et les traités inter- 
nationaux; conviction dont la légitimité s'accroissait à mesure 
que la race roumaine avait fait des progrès, matériellement et 
intellectuellement, pouvant aspirer avec de plus en plus de cer- 
titude à lliégémonie parmi les peuples successivement délivrés 
de la domination turque et rendus à la civilisation. 

Mais si, grâce à ces donn('es avantageuses de la géographie 
et de l'ethnologie ainsi qu'à leur perfectibilité indiscutable, il 
était permis aux Roumains d'entrevoir le mirage d'une Rou- 
manie grande et puissante, jouant le rôle de corypbée à la tête 
des états de la péninsule balkanique, devant la réalisation de 
leur rêve il se dressait aussi un obstacle insurmontable, quoique 
d'apparence longtemps chétive et d'essence abstraite. C'était 



LIVRE PREMIER 3 

la Hongrie jadis baignée par la Baltique, C Adriatique et la 
mer Noire, plus tard servant de champ de bataille a la Chré- 
tienté et à rislarn aux prises, vouée pendant deux cents ans à 
toutes les horreurs des guerres étrangères et intestines, et enfin 
se relevant de ses cendres électrisée par le souffle de la Révo- 
lution française, avide de liberté et de progrès, brûlant de pren- 
dre part aux plus nobles travaux de l'humanité. G était l'esprit 
magyar, inébranlablement fidèle aux traditions nationales et 
cependant prompt à s'enthou^siasraer pour les idées qui agitaient 
l'Occident auquel le catholicisme, la Renaissance, la Réforme 
l'ont tour à tour attaché par des liens indissolubles. Non seu- 
lement un État déjà constitué à 1 époque où les noms de la Mol- 
davie et de la Valachie n'existaient pas encore, mais aussi une 
organisation sociale complète, dans laquelle on rencontrait les 
castes essentielles d'une nation viable : aristocratie, clergé, 
noblesse de robe et d'épée, population citadine et rurale, avec 
une monarchie héréditaire ou élective à la tète ; castes ayant des 
devoirs différents et nettement circonscrits à remplir envers 
le pays, selon les dispositions d'une constitution presque aussi 
ancienne que celle de l'Angleterre : tandis que les Roumains, à 
peine sortis de la barbarie, ne connaissaient qu'un vayvode 
autocrate, entouré de ses officiers et de ses fonctionnaires, 
prêts à exécuter ses moindres caprices et le plus souvent vic- 
times eux-mêmes de ses penchants sanguinaires, et ne comp- 
taient dans leurs rangs que des popes ou descaloyers dépourvus 
de toute instruction et des pâtres à moitié nomades, réfrac- 
taires à toute civilisation. 

D'un côté la Hongrie, possédant depuis mille ans les cinq 
onzièmes des contrées précitées avec la race magyare comme 
classe dirigeante et ayant résisté maintes fois au danger de sa 
disparition au milieu des orages qui l'assaillirent de toutes 
parts, et de l'autre les Roumains ayante leur actif de composer 
la majorité parmi les habitants, d'appartenir à laméme religion 
et de parler la même langue ; ici des Ouralo-Altaïens vivant de 
la vie du monde occidental etdevenantpar là, en quelque sorte, 
son représentant en Orient, et là un peuple balcanique élevé 
dans l'atmosphère de Byzance et n'ayant eu sous ses yeux 



4 MAGYARS ET 110U.MAI>'S DEVAIST L'HISTOIRE 

comme exemple à suivre, que la conduite des pachas turcs ; les 
uns sont des heati possideiUes venus, il est vrai, de la mer Cas- 
pienne et cependant reconnus comme tels par tous les traites 
internationaux conclus depuis leur apparition en Europe, et 
ayant déjà fourni la preuve de leur sajjesse politique, de leur 
courage militaire et de leur valeur intellectuelle, et les autres 
une puissance, une conception ethnique toutes nouvelles, ne 
pouvant que promettre et ne pouvant tenir leurs promesses 
que parle bouleversement général du siaiii rjuo. 

Voilà le théâtre de 1 action, voilà les acteurs en présence. Et 
si Ton combine le premier avec les seconds, on trouve facile- 
ment le drame inévitable parce qu humain : la lutte entre la 
Hoiupie et les Roinnains myiini débuté par une guerre de castes 
qui se transforme plus tard en guerre de race, pour tourner 
finalement en guerre de suprématie. Trois aspects les plus 
féroces de Tinimitié internationale. 

(i ... Ce ne fut d'abordque le droit à la vie que les Roumains 
demandèrent, dit 1 historien roumain A. D. Xenopol dans son 
ouvrage Teoria lui Roesle7\ — car ils n'avaient pas encore la 
conscience de leur nationalité. Aujourdhui ils ne se contentent 
plus de l'existence phvsique et aspirent à la vie morale et intel- 
lectuelle aussi, sans la(|uelle nn peuple n'est qu un vil troupeau. 
Si nous les avons vus combattre dans le passé avec acharnement 
pour leur existence matérielle seulement, est-ce qu'ils resteront 
inactifs quand il s'agira de défendre les biens d'un ordre plus 
élevé, qui nous sont donnés afin que nous puissions mieux jouir 
de la vie terrestre? ... Maintenant c est 1 autonomie de leur 
paysqueles Roumains veulent obtenir (des Magyars; à l aide de 
laquelle, si elle ne tardait pas, ils pourraient conquérir l'hégé- 
iiionie 'dans les déparlements mentionnés de la Hongrie et en 
Transylvanie', car ils v sont les plus nombreux. C'est par des 
mesures draconiennes que les Magyars répondent à leurs in- 
jonctions, avant le projet de magyariser tout le pays. La situa- 
tion est pour le moment des plus tendues ; une seule étincelle 
suffirait pour que le brandon s'enflamme... La haine mortelle 
que les Magyars éprouvent à l'égard des Roumains ne peut 
finir qu'avec l'extermination de 1 une de ces deux races. - 



LIVRE PREMIER 5 

Et il ne faut pas croire que cette guerre d'extermination, 
prétendue inévitable, entre les deux peuples soit le produit de 
la fantaisie et du fanatisme national de Xenopol uniquement. 
Cette pensée a été trop profondément gravée dans la convic- 
tion de la majorité des Roumains. Les intérêts des Roumains 
ont toujours été contraires h ceux des Magvars — s érie 
Jean Siavici dans son étude sur les Magvars [Sludia a supra 
inagharilor. Convorhiri literare). C'est à cause de cela qu il n'y a 
jamais eu une alliance durable entre les deux peuples; cepen- 
dant la guerre n'a pas été continuelle non plus. A la fin du 
xviii*" siècle, il survient cependant un changement notable. Les 
Roumains deviennent nombreux, leur conscience nationale 
se réveille, ainsi que le sentiment de leur parenté avec les 
frères qui vivent de lautre côté des Carpathes. Leur intelli- 
gence commence à se développer; en raison de quoi, ils devien- 
nent, à l'égard des Magvars de la Hongrie, une force mena- 
çante. En 1848 ils ont le premier choc non plus avec la noblesse 
magyare, mais avec le peuple magyay lui-même. Depuis ce 
moment-là la lutte continue sans pitié. Leurs intérêts les plus 
simples sont tellement opposés les uns aux autres qu'un com- 
promis entre eux est inimaginable. Il est donc certain que les 
Roumains et les Magvars de la Hongrie ne vivront jamais en 
bonne intelligence. Cest t union nationale qui constitue r idéal 
des Roumains. Les Magyars ont le leur aussi : c'est une Hongrie 
grande et puissante. Mais les deux ne peuvent pas subsister 
ensemble : les Carpathes ne sauraient appartenir à la fois aux 
Roumains et aux Magvars. Les Roumains ne désirent quune 
chose : V écroulement de la Hongrie, afin d'en retirer leur part. 
Or les Magyars acceptent tout, excepté cela. Si les Roumains 
ne deviennent pas assez forts jusqu'à la culbute des Magyars 
pour accepter la lutte contre le germanisme, alors la dispari- 
tion de ces derniers entraînera celle des Roumains également. 
Si, au contraire, il leur réussit de ne plus faire qu'une âme, de 
se fortifier intellectuellement, de se rendre paissants par la 
richesse jusqu'à cette chute probable des Magyars, alors cet 
événement les conduira au seuil d'une ère nouvelle de prospé- 
rité et de grandeur, car en dehors des Magyars il n'y a pas de 



6 MAGYARS ET ROUMAl.NS DEVAINT L'HISTOIRE 

peuple en Orient qui puisse disputer la primauté aux Rou- 
mains - . 

Et comme par ce chapelet d'aveux dépouillés d'artifice, 
conçu dans le silence des bibliothèques et publié en pleine 
paix, l'historien roumain ne se sent pas encore assez soulagé, 
pour porter le coup mortel aux Magyars devant l'aréopage de 
l'opinion publique libérale de l'Europe, Slaviciy ajoute l'accu- 
sation en règle suivante : 

« La noblesse magyare n'a jamais eu une autre signification 
pour les peuple? qui habitent le bassin du Danube que celle 
que les Turcs ont dans les Balkans ou les Tartares dans la 
partie méridionale de la grande steppe sarmate. C'est en 
étrangers et sans s'assimiler à nous que la noblesse magyare 
vit parmi nous; nos idées n'existent pas pour elle et elle ne 
sent pas avec nous; elle n'aime pas non plus ni le droit ni la 
justice, comme nous les aimons; elle ne veut rien savoir de 
l'amour du ])rochain et elle ne se trouve nullement en commu- 
nion avec l'Humanité. Les nobles magyars étaient de tout 
temps condamnés à vivre comme les princes de Transylvanie 
h Szeben en festoyant, en buvant, en se promenant et en chas- 
sant, en usant du jus priuiœ /lociis, qu'ils ont créé eux-mêmes, 
ou maintenant ne pouvant plus en profiter, en gaspillant leur 
fortune, gagnée au prix de la sueur des autres, dans des aven- 
tures galantes, aux jeux de hasard. ^i 

« Ils n'ont jamais cultivé ou patronné ni les arts, ni les 
sciences, et ils n'ont su créer en Transylvanie, après une domi- 
nation inhumainement spoliatrice de plusieurs siècles, aucun 
monument ayant une valeur artistique : ni un château, ni un 
palais, ni une église, ni une collection artistique, ni quelque 
chose de rapprochant. Il n'y a que trois églises monumentales 
en Transylvanie, et c'est la bourgeoisie allemande qui les a 
élevées toutes trois; il n'y existe qu'une seule collection de 
peintures, et c'est encore un Allemand, le baron Bruckenthal, 
qui l'a fondée. Quant à la noblesse magyare, elle n'a fait que 
manger et boire! C est à cause de cela que les peuples habitant 
les territoires des Caipathes ou le bassin du Danube ont été 
privés de la civilisation occidentale jusqu'à la paix de Karlovitz, 



LIVRE PREMIER T 

et à ce moment encore ce n'est pas par l'entremise des Magyars 
plus proches de l'Occident qu'ils y ont été initiés, mais par les 
peuples cultivés de l'Occident eux-mêmes, par les Allemands 
d'abord et ensuite par les Français. " 

« Les formes de la vie occidentale civilisée ainsi que la reli- 
gion chrétienne n'ont été acceptées par les Magyars que pour 
pouvoir mieux se soutenir dans leur situation. Mais leurs con- 
victions n'avaient pas plus de force que leur foi, aussi sont-ils 
restés étrangers à nos luttes intellectuelles, comme ils n'ont 
pas pris part à nos mouvements religieux — mais ils en ont 
tiré profit. Et c'est précisément la raison à cause de laquelle 
les nobles magyars sont toujours victorieusement sortis de la 
lutte, car le combat n'a pas eu lieu avec des armes égales : 
tandis que les peuples du bassin du Danube perdaient le meil- 
leur de leur sang en défendant les plus grands principes com- 
muns à tous, la noblesse magyare ne se battait jamais et dans 
aucune circonstance que pour ses propres intérêts. C'est seule- 
ment aujourd'hui, à la fin du siècle, après la plus fructueuse 
propagation des principes démocratiques engendr^'s par la 
Révolution française, quand les mouvements révolutionnaires 
tiennent le monde européen continuellement en éveil, que 
la noblesse magyare se met en communication avec les élé- 
ments révolutionnaires de l'Europe, sentant qu'il lui serait 
impossible de conserver ses privilèges dans une lutte ouverte 
et désirant qu'on la considère comme la plus dévouée et désin- 
téressée alliée des principes démocratiques. » 

« Quoique la chose puisse paraître incroyable, il n'en est 
pas moins vrai que, comme au commencement du xif siècle, 
c'étaient les nobles magyars, ces chrétiens de la pire espèce, 
qui se ruaient sur la Transylvanie pour y répandre le catholi- 
cisme, — de nos jours ce sont encore eux, les plus réaction- 
naires parmi les nobles de l'Europe tout entière qui puissent 
s'emparer du pouvoir en Hongrie, sous prétexte qu'ils ont la 
mission d'y propager l'esprit démocratique. Ces gens-là savent 
si biendissimuler que du temps de la révolution de 1848 et 49, 
l'Europe démocratique n'a pas hésité à croire que ce n'étaient 
pas eux, mais leurs anciens serfs qui combattaient pour le 



8 MAGYAUS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

maintien des institutions féodales. Et cette croyance est deve- 
nue après la révolution une vraie conviction grâce aux péré- 
grinations des émigrés hongrois à travers le monde, qui ne 
cessaient pus de se plaindre et de se vanter aussi de tout ce 
qu'ils eussent accompli sans Tintervention de la tyrannique 
Russie. " 

« Ce fut ainsi que la noblesse magyare réussit à faire de sa 
cause personnelle une cause nationale et à lancer dans la cir- 
culation ridée de transformer l'état hongrois polyglotte en un 
état national magyar. Sous prétexte de travailler à la réalisa- 
tion de cette grande idée nationale, la noblesse raagvare ne 
craint pas de dénaturer les institutions, de violenter les con- 
sciences, de violer les lois, de dissiper la fortune péniblement 
ramassée des autres et d'exposer ainsi à des dangers graves 
la paix intérieure de toute la monarchie. Il lui eût été cepen- 
dant difficile de continuer ce travail de destruction si la monar- 
chie austro-hongroise ne se fut pas trouvée dans des situations 
très embarrassées après les événements de 187 et surtout de 
1876 à 1878. Aujourd'hui encore, comme de tout temps, ce 
n'est qu'en exploitant les dangers qui menacent le pavs que 
les Magyars parviennent à se maintenir. La magvarisation des 
peuples qui habitent le bassin du Danube et qui ont déjà tant 
de fois donné la preuve indiscutable de leur fermeté, est une 
telle absurdité que les chauvins magyars eux-mêmes la consi- 
dèrent comme un moyen utile seulement pour tenir toujours 
en haleine le peuple magyar. Et cette idée, ce sont encore 
moins les hommes d'Etat de l'Autriche qui peuvent la prendre 
au sérieux. Il serait donc ridicule de croire qu'ils ne laissent 
les mains libres aux Magvars qu'à cause de la Triple Alliance 
qui en a besoin et dont c'est l'intérêt (|ue la Hongrie soit un 
état homogène, ayant le caractère national magyar. » 

« Non ! Les Magyars ne peuvent se maintenir quen mena- 
çant l'Autriche, la dynastie et la Triple Alliance et en exploi- 
tant à leur avantage — comme c'est leur coutume de le faire 
— la situation précaire où se trouve actuellement le monde en 
Europe. Nous, les autres nations européennes, nous versons 
notre sang et nous usons toutes nos forces pour obtenir la 



LIVRE PREMIER 9 

meilleure manière de vivre en bonne harmonie les unes avec 
les autres. Et pendant ce temps ces Asiatiques-là restent à 
l'affût, comme ils y sont restés toujours, prêts à dévaliser ceux 
qui sont tombés morts pendant la lutte! ^ 

Il a fallu plusieurs couches de ressentiments superposées 
et mûries par le temps — ceux que peuvent avoir les serviteurs 
et les élèves contre leurs maîtres ou les commençants contre 
les plus avancés — pour produire la haine profonde que ces 
lignes exhalent et qui a même sa répercussion dans la poésie 
littéraire ou populaire roumaine. Alexandri la fait sentir dans 
sa fameuse pièce : « La sentinelle roumaine » , qu'il fait placer 
par sa mère, l'antique Borne, sur le bord du Danube ou sur le 
sommet des Carpathes afin qu elle dirige ses veux d'aigle vers 
l'Orient. Tout à coup il arrive un aigle pour l'engager à se 
sauver, car voici l'inondation. .. voici les Goths, les Huns^ les 
Gepides, les Lonrjohards, les Avares, les Bulgares. Et la senti- 
nelle roumaine ne se sauve pas; elle reste comme un rocher 
au milieu des flots... Le Roumain ne périra jamais [romànu'n 
vecî tiu père) et le Goth, le Hun, le G?pide, l'Alain^ le Longohard, 
V Avare, le Bulgare s'enfuient et leur ombre s'évanouit dans 
le néant! Allégorie dont le sens caché se dévoile dans la bou- 
che du jeune Tschoban de la chanson populaire quand il 
s'écrie : Hé! Magjar, hé! que cherches-tu dans mon pays? 
Mon pays, c'est la Roumanie. Que diable! va-t en d'ici! car si 
tu ne sors pas de plein gré, je te mettrai à la porte (l). 

Exiger que les Roumains donnent la raison réelle de leur 
haine contre les Magyars., c'est-à-dire qu ils avouent ouverte- 
ment leur désir de s'emparer de la Transylvanie avec les 
départements limitrophes de la Hongrie., serait excessif. D ail- 
leurs le même Jean Slavicine dit-il pas que « la sincérité n'est 

(1) Mai UnnjUré mai... 

Ce cauti In tara inea? 
Tara iiiea'i roinàna tara 
Dute dracului afarà 
Ca eu Ijine de n'oi vrea 
En eu sila te voiîi da ! 

Chanson tirée du volume de G. Tkodoresco, intitulé : Noua mica, poésie com- 
prinzend celé mai noui romantc si cântece populare, Bucuresci, 1842. 



10 MAGYARS ET ROUMAINS DEVAM L'JJISTOIRE 

pas une vertu aux yeux des Roumains; leur langue n"a pas de 
mot pour 1 exprimer et ils ne la considèrent nullement 
comme obligatoire. " (1) Aussi, en face des droits historiques 
patents et de la force militaire respectable de la Hongrie, 
indissolublement liée à V Autriche par la maison souveraine des 
Habsbourg:, recourent-ils à un stratagème scientifique des 
plus curieux et unique dans son genre pour donner le change 
et pour faire scuihlant d'être Tagneau de la fable que le loup 
magyar poursuit et malmène sur son propre pré. Car ils pré- 
tendent, avec le plus imperturbable sang-froid, que le territoire 
compris entre entre la 7V.ssa, le Danube et le Prut/i avec le haut 
plateau transylvanien pour centre étant le territoire de l'an- 
cienne Dnvie, que les Ronmins en avant romanisé les habi- 
tants, que ces habitants romanisés y étant restés à travers le 
moyen âge jusqu'à nos jours, ils sont les rejetons directs du 
peuple romain, comme leur nom et leur langue l'indiquent 
préremptoirement. 

Contre une prétention nobiliaire pareille il n'y a rien à dire 
(sinon que noblesse oblige et que porter un nom trop illustre 
est quelquefois un lourd fardeau), tant qu'elle ne quitte pas le 
domaine de la spéculation généalogique. Malheureusement, 
pour donner le coup de grâce aux Magyars, les Roumains con- 
cluent de la légitimité de leur descendance à leur droit au 
patrimoine, et considèrent comme étant le leur tout ce qui 
appartenait jadis aux Romains. Or la part la plus importante 
et la plus belle en ayant été incorporée h la Hongrie lors de 
la conquête du pays par les Magyars, ils la revendiquent avec 
l'aigreur de l'héritier qui croit être (rustre du plus beau lot 
d'une succession. 

C'est donc de deux côtés opposés que les Roumains dirigent 
leurs attaques contre les Magj ars : comme Daco-Ruumains 
— issus des colons romains de la Dacie — au nom des droits 
historicpies, car (jui prior lempore, potior jure; et comme 
enfants du siècle au nom des droits des nationalités en vertu 
desquels se sont formés l'empire d'Allemagne et le royaume 

(1) Dic Rumanen in Vnqarii und Siibenbûrgen, p. 145. 



LIVRE PREMIER 11 

cF Italie. Aussi, pour y répondre efficacement, sera-t-on obligé 
de remonter dans l'histoire jusqu'aux événements auxquels 
font allusion les historiens roumains, d'y chercher avec eux 
les origines de la race et de la langue roumaines, ainsi que d'en 
suivre le développement à travers les siècles. Aussi, arrivé à 
l'époque où il y a déjà des documents authentiques pour con- 
stater leur existence, faudra-t-il clairement et minutieusement 
indiquer les rapports politiques, religieux, militaires, sociaux et 
économiques entre les peuples magyars et roumains; car ils 
expliqueront ceux qui peuvent paraître anormaux, contraires 
aux idées modernes et désobligeamment imputés à la malveil- 
lance seule des Magyars dans le présent. 

Afin de résumer d'avance les résultats de ce travail rétro- 
spectif forcément quelque peu fastidieux, mais que la réhabili- 
tation de riionneur outragé des Magyars rend indispensable, 
qu'il soit encore permis de citer ici les passages suivants de la 
septième lettre adressée à G/nca par Rosetti, le fondateur de 
l'indépendance roumaine, cités par le docteur Grégoire J/o/c/o- 
vàn : 

« Les Magyars! les Magyars! Dis, si en prononçant leur 
nom tu n'as pas envie de te couvrir la tête de cendres! de 
prendre un pistolet, de commencer par Éliade, et de finir par 
toi-même! Honte, mille fois honte! Mais que dis-je! malédic- 
tion sur ceux, et je suis aussi dans le nombre, par qui la gloire 
roumaine fut perdue, une longue série de souffrances suscitée, 
et le plus honteux des esclavages renouvelé! Ah! si nous 
avions été un véritable gouvernement roumain : la gloire de 
délivrer le monde de la servitude n'eût pas appartenu aux 
Magyars, mais à nous, Roumains ! » 

Paroles d'autant plus mémorables que, tout en dédomma- 
geant les Magyars des avanies dont ils sont abreuvés par les 
Roumains, elles prouvent que parmi ceux-ci les plus illustres 
sont assez impartiaux pour avouer la vérité, fût-elle avanta- 
geuse à leurs adversaires. Et qu'est-ce que l'impartialité, sinon 
un acheminement vers le jugement équitable lui-même, condi- 
tion sine qua non de toute entente future, but unique de l'ou- 
vrage actuel. 



CHAPITRE II 

l'oHIGINE DACIQUi:. 

Après la mort de Nerva (an 98 de notre ère , ayant été élu 
empereur à Colonia (Cologne) — Trajan se dirigea incontinent 
vers la Dacie pour châtier Décelai et s'emparer de Sarmizégé- 
thuse, la capitale de son rovaume. 

Conclure de cet empressement à Tiinportance de l'expédition 
serait une erreur. Certes les Daces, que les mains de fer de 
Barihisia avaient su réunir un moment sous le même sceptre, 
étaient des voisins terribles pour la Mésie dès le règne de Tibère 
et (brçaient déjà Vespasicn à prendre des mesures énergiques à 
leur égard; mais les incursions qu'ils entreprirent périodique- 
ment sur la rive droite du Danube ne pouvaient menacer que 
les colonies riveraines : Bonona (Widdin), Darticuin, Ad Aquas 
(Vidovatz) ou entraver le halage des bateaux romains sur 
la rive gauche, seule praticable h plusieurs endroits. Car ils 
n'étaient pas très nombreux, leur pays étant presque entière- 
ment couvert de forêts immenses d'où Tauroch lui-même ne 
disparut qu'il y a trois siècles et les riches plaines de la Basse- 
Hongrie n'étant pas encore cultivées alors à cause des marais qui 
s'y étendaient ininterrompus le long du Tibissus et y servaient 
de fossés naturels aux contreforts occidentaux des Carpathes 
de la Dacie. 

Vax réalité, il s'agissait là pour Trajan plutôt de faire une 
action d'éclat, que rehaussaient les travaux gigantesques exé- 
cutés en amont des Portes de Fer et le pont par lequel il les 
franchit, dont les vestiges étonnent encore aujourd'hui le spec- 
tateur. C'était toucher le cœur romain là où il se laissait le 
plus facilement prendre : aussi lui décerna-t-on le surnom de 
« Dacique » et consacra-t-on à cette campagne une partie des 
bas-reliefs de la colonne de Trajan, quoique la victoire ne fût 



MAGY'AUS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 13 

pas très [jlorieuse, vu la disproportion de puissance des deux 
belligérants et que la nouvelle province n'eût qu'une valeur 
économique, en raison de ses mines. 

En tout cas, les récits au sujet de cette conquête étant assez 
sobres, les passages des historiens romains qui s'y rapportent, 
sont excessivement précieux. Or voilà ce qu'on lit chez Eutrope 
(YIIl. 3) : « Trajanus, victa Dacia ex toto orbe Romano infi- 
nitas eo copias transtulerat ad agros et urbes colendas. Dacia 
enim diuturno bello Decebali viris fuerat exhausta. » 

Eh bien, ces phrases prétentieuses, écrites au quatrième 
siècle en pleine décadence, ne sont pas moins devenues des 
brandons de discordes entre Magyars et Roianains en donnant 
naissance à la théorie de l origine dacique de ces derniers. Elle a 
été lormulée en premier lieu par G. G. Sinkai, religieux h 
Balàzsfalva (Transylvanie), de l'ordre de Saint Basile, et publiée 
dans sa « Chronique roumaine " . (1) 

« Lempire des Romains, dit-il à la dixième page de cet 
ouvrage, serait tombé en décadence rapide si Trajan, le plus 
vaillant et le plus puissant des empereurs, n'eût pas conquis 
la Dacie, — excité, d'après Samuel Koleséri, (2) autant par la 
résistance des Daces que par la richesse du pays. Aussitôt le 
pont achevé, cet empereur franchit le Danube, défit et écrasa 
les Daces à un tel point qu'il ne restait personne d'entre eux 
pour travailler la terre ou pour habiter les villes. Aussi dans 
la même année, ainsi que dans les deux années suivantes, 
fit-il venir en Dacie une grande multitude de colons soit de 
tout l'empire, soit particulièrement de Rome et de 1 Italie, 
comme il appert clairement des inscriptions des monuments 
funèbres que l'on retrouve encore de nos jours, surtout en 
Transylvanie. Ces inscriptions nous apprennent que les colons 
transportés en Dacie ne se composaient pas uniquement de 
gens appartenant au bas peuple, mais que 1 on trouvait parmi 
eux quelques (amilles très distinguées aussi. » 

Et ayant établi ainsi l'extermination complète des Daces et 
leur remplacement par des colons transportés particulièrement 

(i) Clironica Românilor. 

i^2j Awaiia Romano-dacica, cli. ], note 5. 



14 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

de « Rome et de l'Italie, « il continue — pages 46 et 47 du 
même ouvrage : 

« Dans le courant de Tannée pendant laquelle l'empereur 
Aurélien (de 270 h 275) entreprit son expédition contre les 
Perses, il retira de la Dacie ses légions ainsi tju une partie des 
colons et les fit passer sur la rive droite du Danube. Il serait 
puéril de nier ce fait; mais puéril serait également d'admettre 
que les colons fussent tous partis pour la Nouvelle-Dacie; car 
on peut hardiment supposer qu ils devaient être en grande par- 
tie des cultivateurs, et ceux-ci n'abandonnent pas facilement 
leurs propriétés, surtout après un laps de temps aussi long que 
celui qui s'est écoulé entre les règnes de Trajan et d' Aurélien. 
D'ailleurs, comme il est clairement démontré que pendant les 
années suivantes la rive gauche du Danube appartenait encore 
aux Romains jusqu'à l'arrivée des Bulgares, — il devient 
indubitable que, sous Aurélien, la Dacie n'a pas été entièrement 
évacuée par les colons. Donc les Roumains habitant la rive 
gauche du Danube descendent des colons romains restés dans 
l'ancienne Dacie, tandis que les colons ayant traversé le Danube 
et s étant fixés dans la Nouvelle-Dacie, ainsi que les Roumains 
émigrés en Thrace sous Constantin le Grand, doivent être con- 
sidérés comme les aïeux des Roumains de la rive droite du 
Danube et que l'on appelle des " Vlahos » , ou mieux dit, des 
« Kolzo ou Kuzo-VIahos » ou encore des " Tzintzars. >' Quant 
aux Roumains de la rive gauche, on les a d'abord désignés sous 
le nom de « Romains, " ensuite sous celui « d'Abotrites, n 
plus tard, sous celui de « Cunians, « de « Patzinakites, » et 
enfin sous ceux de « Muntyans, i' de '< Moldaves, » de 
u Margitéans, » de ^' Mokanys, » de « Fratutzs. v Mais 
qu'ils aient porté ou qu'ils portent tel ou tel nom, leurs ori- 
gines et leurs ascendances sont identiques, c'est-k-dire qu'ils 
sont tous des Roinains pur sang, comme c'est surabon- 
damment confirmé par leur caractère et leurs vertus! » 

Quoique entièrement terminée, la chronique de Sînkaîna 
pas pu paraître imprimée pour des raisons que l'on indiquera 
plus loin. Pierre Maior s' esi cependant complètement indentifié 
avec ses tendances et il les a mises en pleine lumière dans son 



LIVRE PREMIER 15 

livre intitulé : Historia pentru inceputul Romaniloru in Dacia, 
paru en 1812. De cette manière, il est devenu, grâce à Si nkai, 
le Moïse de Thistoriographie roumaine. C'est à la suite de l'ap- 
parition de son livre que s est enracinée chez les savants rou- 
mains la crovance dans la complète disparition de l'élément 
dace après la conquête romaine, dans l'envahissement de la 
Dacie par les colons romains. 

Admettre cette théorie sans restriction comme Gi'. G. loci- 
lesco, l'archéologue très renommé 1 adniet(l), c est supposer la 
possibilité de la disparition complète des Z>acei soit par l'exter- 
mination, soit par 1 éloignement, et de l'introduction dans la 
Dacie ainsi dépeuplée d'une nombreuse colonie entièrement 
romaine ou très romanisée. 

Et quelle eut été la raison de l'extermination et de 1 éloi- 
gnement? (Voulant en faire (de la Dacie) — écrit Tocilesco — 
le poste le plus septentrional du romanisme dans le Nord bar- 
bare, Trajan ne pouvait se fier assez aux Daces pour les y 
laisser^ ni y amener des étrangers. « 

Quoique bien ingénieuse, cette explication n'est pas suffi- 
sante car, si elle est très plausible à l'égard des intentions de 
l'empereur, elle n'éclaircit rien au sujet de l'exécution maté- 
rielle. Faire passer au fil de l'épée la population d'une ville 
assiégée au moment de l'assaut, est chose imaginable; par 
contre, supprimer la totalité des habitants d'un pays exigerait 
un effort extraordinaire dont les historiens eussent fait certai- 
nement mention, tandis que dans le texte d'Eutrope il n'est 
question que d'une Dacie -l'iribus exhausta : dépourvue 
d hommes valides. Donc les femmes et les enfants y sont 
restés épargnés, assurant d'une part la perpétuation de la race 
dace et de l'autre la formation d'une nouvelle, issue de l'union 
des vainqueurs et des vaincus. 

Cette hypothèse, les noms propres que Ion rencontre dans 
les inscriptions des pierres tumulaires, la changent en certi- 
tude. Car si à Vàrhely, dans le département de Hunyad, sur 
l'emplacement d'Ulpia Trajana de la Sarmizégéthuse latinisée 

(i) Gr. g. TociLEàCO, Istoria Roniâna, p. 20-21. Bucuresci, 1887. 



Ifi MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

par remi)crcur Adrien, — on trouve déjà des Bovipal et des 
Amlena, la population romaine y a dû être prépondérante, 
cependant, à cause des branches diverses de Tadministration 
civile et nillilairc qui y étaient centralisées et à cause du «con- 
cilium trium Daciarum ^ l»rovincia Apulensis, Mahensis et 
Porollissensis) qui y a sié^jé; — dans les autres parties du 
juivs les noms daces se ])résenlentà foison, kins'i kCAlao-lllosva 
actuelle, Snla Mucalri, vétéran de l'Ala Frontiniana, consacre 
ime pierre votive à Apollon et son exemple est suivi par Aelino 
MncaporelMucapins, cavaliers de la même cohorte. A Optatiana 
il V a un autre Mucapor ; yandonis, Andrada, Bilnvantio meurent 
à Potaïssa en jjardant leur nationalité. (1) 

On sent dans tous ces noms un penchant à les latiniser; 
néanmoins la harhaiie dace s'y fait jour ostensiblement. Ils 
prouvent une fois de plus en faveur de la grande loi de la lutte 
pour la vie des nations, qui veut que l'aristocratie d'un peuple 
vaincu, pour sauver une partie de son influence et de ses pri- 
vilèges, se mette à pactiser avec le nouvel ordre de choses, se 
dénationalise et s'assimile au conquérant étranger. Les survi- 
vants de la noblesse dace et de la caste des « tarabostei pileati » 
voulant prendre part au gouvernement autonome dont la nou- 
velle province a été gratifiée par la sagesse politique de Trajan, 
devaient se conformer sans retard à la loi claudienne, exigeant 
la connaissance du latin et l'adoption des mœurs romaines de 
(|uicon(jue désirait entrer dans le service de l'Etat. 

Mais la grande masse du bas peuple est restée dace, gardant 
sa langue et sa religion que l'aristocratie romanisée n'a pas 
conq)letement abandonnées non plus. A Germizara, il y a un 
autel élevé par Sulai'i ii la divinité dace Aciiinus. Et le gouver- 
nement impérial est prêt à tenir compte de ce fait, surtout au 
^'ord-Ouest, où Iîcsci(/inn étant une colonie dace pure, il lui 
accorde le nom de h'cits Annrioruni, d'après le nom d'une des 
lrd)us daces. Voici (juel(|ues autres villes ou villages ayant des 
noms daces : Aizizi, Deuzai'a, Napoca, Acidava, Porolissian, 
chel-lieu d'une des trois provinces créées par Antonin le Pieux. 

A, KinALYi Pal, Dacia, proi'incia Aiiyn.<:ti. 2 vol. Nagy-Becskerek. 



LIVRE PREMIER 17 

En 150 après J.-C, Ptolemaeos cile 15 villes de la Dacie qui 
ont la terminaison dace : dava. 

On peut signaler aussi la présence de l'élément dace dans 
les rangs de Tarmée romaine. Higiniis Gromaticus réserve h 
sept cents Daces un emplacement spécial dans son camp, éta- 
bli pour recevoir trois légions — et cela du temps de Trajan 
même quand les souvenirs des hostilités récentes devaient être 
encore très vifs des deux côtés. Ce sont des légionnaires daces 
— "I. Aelia Dacorum " et « I. Dacorum » — qui occupent 
les camps dans les limes de la Grande-Bretagne. Ils ont conservé 
pour enseigne le dragon volant, qui était celui de la nation 
dace, ainsi que le sabre recourbé, à côté de l'épée droite des 
légionnaires. 

En parlant d'Antonin le Pieux, Capilolinus rappelle parmi les 
peuples, que ce successeur de l'empereur Adrien a terrassés, 
les Daces (1). Mais il s'agit là probablement des Daces non 
asservis, qui campaient en dehors et au Nord de la province 
romaine et dont le proconsul Sabinianus ramène 12,000 dans 
« notre Dacie >» , comme dit Dion Cassius. Au surplus, on ren- 
contre sur tout le territoire de l'empire des inscriptions avec 
des noms daces, parmi lesquels il y a des Décéhal nombreux et 
auxquels il est ajouté la mention : «i natione Dacus (2) » . 

Tout en paraissant abonder dans le sens des défenseurs de 
l'origine dacique Mommsen s'exprime ainsi à cet égard : 
« L'empereur entra de nouveau dans la capitale ennemie, et 
Décéhal, après avoir lutté contre l'adversité jusqu'au dernier 
moment, et étant convaincu que tout était perdu, s'y suicida 
(107). Alors la guerre se continua non plus pour la liberté, 
mais pour l'existence du peuple. On chassa la population au- 
tochtone de toutes les contrées avantageuses et on y fit venir 
pour l'exploitation des mines, en partie des montagnes de la 
Dalmatie, mais surtout de l'Asie Mineure, une population 
n'appartenant à aucune nationalité déterminée. Dans certaines 
parties de la province, lapopulationautochtone s'est cependant 

(1) Et Mauros ad pacem postulandaui coejit, et Germanos et Dacos et multas 
ffente<! et Judœos rebellantes coiUudit per prœsides et Icgatos. 

(2) ROESLER, Romànisclie Studien, p. 45. 



18 MAGYARS ET ROUMAI>iS DEVANT L'HISTOIRE 

conservée, sa langue est devenue même la langue dominante. 
Ces Daces, ainsi que les tribus daces des contrées avoisinantes 
donnaient même plus tard, surtout sous Co/»mo(/t' eiM<iximien, 
beaucoup de fil à retordre à leurs vainqueurs. (1) >' 

La coexistence d'une population dace et des colons romains 
étant di'montrée et partant de là l'origine purement romaine 
des liounu/iiis étantdevenueinadmissible, lesplus chauvins des 
historiens roumains se consolent avec la théorie de la romani- 
sation totale de la première par les derniers. « Les cent soixante 
sept ans, pendant lesquels a duré la domination romaine en 
Dacie — dit Tocilesco — ont largement suffi pour y faire naître 
une nationalité nouvelle... la race roumaine. " Xenopol, — 
bien qu'il ne soit pas de l'avis de Sinkdi relativement à la dis- 
parition des Daces, à cause de quoi il s'attira des anathèmes en 
règle de la part deDensusiafio — n'affirme pas moins « que la 
population dace s'est romanisée soit par les liens du mariage, 
soit en latinisant ses noms propres ou en acceptant la langue 
et l'écriture latines. Le Roumain actuel est donc le produit du 
mélange du sang dace et romain, mélange dans lequel, cepen- 
dant, l'élément romain prédomine. C'est plutôt relativement 
au physique que les Daces ont contribué à la formation de 
la race roumaine. La manière de penser, le sentiment, la 
langue accusent la provenance romaine. ■•■> (2) «Mais il y a encore 
bien d'autres choses dont le Roumain hérite du Dace; tels sont 
la coiffure, les vêtements, la manière de construire; même le 
type du visage, qui rappellent à s'y tromper les figures daces 
(le la Colonne de Trajan. (3) ' 

[*our IJasdcu — l'auteur de l'article : Sirat si substrat (Ge- 
nealogia p()|)orelor Balcanice) ( i) " c était la civililisation latine 
seule qui pouvait s'étendre entre le Halkan et le Danube sans 
entraves au-dessus de la couche thrace, se métamorphosant 
ainsi dans la nationalité roumaine de la rive droite du Danube, 
parallèlement à la nationalité roumaine de la rive gauche du 

(1) Tu. MoMMSEN, lioinischc Ijcschichte, vol, 5 p. 203. 

(2) A. D. Xknopol, Istoria Bumânilor, p. 22-23. Jassy. 

(3) — — Tevria lui Boesler, p. 40. 

(4) Revistd iiitoi'a. 1892, n" 1 et 2. 



1 



LIVRE PREMIER 19 

Danube et des Carpathes, formée un peu plus tard par ces deux 
éléments constitutifs : le Romain et la branche dace des 
Tliraces. « 

Accepter la fusion des Romains et des Daces sans vouloir 
faire passer certains faits sous silence, mais à la condition 
qu'elle profiterait exclusivement au romanisme, c'est tomber 
dans Terreur de Sinkai et de Maior avec une teinte de science 
et de discernement. Car, pour que la romanisation de la Dacie 
puisse devenir un lait accompli dans l'espace de cent soixante 
sept ans, il eût fallu qu'elle constituât aux yeux des Romains 
une nécessité politique et stratégique absolue. Or la situation 
de la Dacie dans le cadre de l'empire romain n'était pas de 
nature à imposer au gouvernement central l'obligation de 
recourir aux mesures extraordinaire qu une romanisation si ra- 
pide eût exigées. « La conquête delà Dacie n'a pas été aussi 
profitable à la défense des frontières dans le bassin du Danube 
qu'on pouvait s'y attendre — écrit Momnisen dans son ouvrage 
cité (page 205;. Un déplacement réel de la ligne défensive n'en 
est pas résulté. Aussi la nouvelle province n'était-elle admi- 
nistrée que comme une position excentrique, n'étant en con- 
tact avec le territoire romain proprement dit qu'au Sud par le 
Danube et dont les trois côtés s'enfonçaient complètement 
dans les pays barbares. » 

Une fois admis qu il n'y avait aucune raison pour effectuer 
le colonisation de la Dacie dans des conditions extraordinaires, 
c'est l'examen de la situation générale de l'empire au moment 
de cette colonisation, ainsi que des mesures administratives 
prises en vue de la colonisation qui s'impose à la réflexion. 

" L'histoire de l'empire romain nous apprend clairement, 
écrit M. Jancso, qu'à l'époque de la conquête de la Dacie 
par Trajan la force vitale de la race romaine se trouvait déjà 
en pleine décadence; Rome était déjà moralement, intellec- 
tuellement et matériellement anémiée. On voyait s'abaisser la 
valeur intrinsèque delà race à vue d'œil; on constatait la stéri- 
lité croissante des familles, la disparition graduelle du carac- 
tère romain pur. La faculté d'assimilation et d'absorption du 
peuple romain était complètement affaiblie par l'introduction 



20 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

incessante des éléments étrangers. Il ne pouvait plus être 
question de coloniser avec l'excédent de la population de 
l'Italie. Aussi est-ce Trajan, le vainqueur de la Dacie lui- 
même qui interdit le recrutement des colons en Italie... Les 
quelques Hénéventains, Carsulais et lîoniains qui s'étaientfîxés 
en Dacie, n'y étaient pas amenés par force, mais par l'appâtdu 
{jain commercial et industriel ou de l'avancement dans la car- 
rière militaire. " 

(juoiquc partisan de 1 orijjine dacicjue des liotiniai/ts^ le doc- 
teur Jules Jttnq cite lui-même le passage suivant : « (Marcus 
Antonius l'iiilosophus) Hispaniis exliaustis Italica allectione 
contra Trajani prxcepia verecunde consuluit. » Un démenti 
plus catégori(}ue naurait pas pu être donné, même avec j)rémé- 
ditation, à Sinkai et à .}f(iioi- relativement à 1 origine des colons 
de la Dacie. 

D après le texte déjà mentionné de Monnisen, ces colons 
venaient surtout de YAsie-Mineuj'e. « Nous trouvons parmi 
eux, dit encore Jn)ig '2), des Bitliyniens, des Cariens, des Gala- 
téens et des Syriens dans le sens le plus élargi du mot. Ils ont 
enqîorté de leur ancienne patrie leur religion orientale et le 
culte de leurs dieux nationaux dans la province nouvellement 
colonisée. C'est là qu'a débuté le culte de Mithras et d'Isis, 
propagé j)ar les Grecs et les Orientaux, et c'est de là que s'est 
répandu plus tard dans tout l'empire comme une spécialité de 
la pro\ince, (pie l'on ne rencontrait nulle part ailleurs. " 

Leur ville principale est ISapoca où réside leur chef, le 
spin'arche Germanicus. A Micia il est question dans les inscrip- 
tions d un Aelius Perqaniianus, à Apnluni d une Isidora domd 
Asi'œ; dans cette ville les Lydcs sont nombreux. Deux adorateurs 
du dieu-serpent Glicon sont originaires de la Paphlagonie. Les 
Gaiaies considèrent leur séjour à iSapoca comme temporaire. Ils 
s'intitulent: Galaiœ consistenses. Par contre, ils fondent des as- 
sociations {collegia) à Micia et à Gemiizara pour défendre leurs 
intérêts, leur religion. On rencontre à Sarniizégélhuse des 



(1; D' Jlles Jvno, Die romatiixchcn Lundscliuften, p. 382. 

(2) — — Boiiur Hiicl Jioniancit in dcn Doiuinlandein, p. 89-90. 



LIVRE PUEMIEU 21 

Taviens. Le contingent de \s.Cohors I. Creiulonnn , en garnison 
à Apulinu, vient également de VAsie Mineure. 

Les Syriens, ces Sémites à moitié hellénisés, contribuent 
en fractions importantes à la population civile et militaire de 
la Dacie nouvellement colonisée. A l'endroit où se trouve 
actuellement Héviz, ils sont tellement nombreux qu'ils ont 
un cimetière à part. A Sarmizégélhuse, plusieurs d'entre eux se 
réunissent pour élever un autel à Mitliras ; un second y est 
consacré au « Jupiter dolique " par les commerçants syriens 
de l'endroit, orgueilleux de leur nationalité. Pour le service 
des places fortes on emploie de préférence les Commagènes 
plus robustes, et à côté des Ituréens, ces archers célèbres, on 
constate la présence de quelques lares Israélites aussi : celle 
de Cittius Jiovai, de M. Chrestus. 

Les Palmyriens ne manquent pas non plus à l'appel. Sur le 
territoire du Karanschcs actuel campe un numerus Palniyrae- 
norinn, dont l'officier — optio — est Garas, fils de Jiddei. La 
même inscription parle à' Aeliiis Hahibis, qui se donne le titre 
de u pontifex ». Il y a des Palmyriens dans les garnisons de 
Porolissnm et de Potaïssa où à leurs noms se mêlent ceux 
appartenant à des Palmyriens civils aussi, qui étaient très pro- 
bablement des ouvriers. 

En fait de légionnaires et de colons recrutés en Europe, il 
faut d'abord mentionner les Hispano-Ibériens. Originaire de 
ces pavs, Trajan employait pour la guerre de guérillas princi- 
palement ses compatriotes. Il y en avait qui combattaient à 
pied comme il y en avait dans les rangs des cavaliers formant 
la garnison de Largina, surveillant les chemins qui condui- 
saient au cœur de la province, gardant le « castrum " de Mi- 
cia. 

Les Balaves et'les Ubiens représentaient la Germanie, les sol- 
dats de la XIII Gemina la Pannonie et ceux de la V Macedonica 
la Mésie. C'est au camp de V Also-Kosaly actuel que Trajan place 
la Cohors I. Britannica miliaria civiorum et c'est le 22 mars 
129 que V emipereur Adrien renvoie dans leurs foyers ses vété- 
rans gaulois dont les descendants fournissent les hommes de 
la « cohors dacica » . Plus tard leur cavalerie se trouve incor- 



22 MAGVAU.S ET HUDMAFISS DEVANT L'HISTOIRE 

porée dans une même « <iln » (corps) d'abord avec les Panno- 
niens et ensuite avec les recrues venant du Bosphore. La « ca- 
nuba " cVApuliim nomme Fabius Ibliomarns décurion : il est 
orifjinaire de la Gallia Belgicn . 

Le rôle que les J'/uaces jouent en Dacie, n'est pas à dédai- 
gner non plus. Il y en a qui séjournent à Optaniia et une de 
leurs tribus (celle des Besses) est spécialement mentionnée 
dans la « lionesla missio » à laquelle l'empereur Adrien appose 
sa signature à la date j)lus haut citée. 

Et afin (pie la réduction en raccourci de la composition 
etlmo(jrapliique de 1 empire tout entier soit complète, la \exil- 
lalio Mauritanoruni Caesarensium, dont le quartier général 
était à Tibiscuni, rappelait V Afrique comme 1 un des 'i duum- 
vir » de Sarinizégei/tuse, nommé P. Aelius Theimes, citoyen 
romain arabe, — d'après le comte Gcza Kuun , le distingué 
archéologue transylvanien, — originaire de la tribu arabe des 
Teiin, qui, ne voulant pas renier sa nationalité, ne craignit 
pas de donner à une de ses filles le nom de Znbidol. 

Vax face de celte j)opulation si bizarrement composée et si 
bariolée, les Illyriens seuls peuvent compter comme apparte- 
nant à 1 élément romain véritable. On les a fait venir expressé- 
ment de la Dalmatie pour 1 exploitation des mines. Aussitôt 
après la conquête, écrit Jung., Trajan s'occupa de la colonisa- 
tion (les Piruies pour les installer dans les « Montagnes à 
minerais » Erczhegység). Leurs noms reviennent assez fré- 
quemment sur les tablettes en cire. A cause d eux, Alburnus 
maior, l'endroit le plus riche en mines d'or, s'appellera tout 
bonnement licus Piruslarum. Mais les Dalniaies ne sont pas 
rares ailleurs non plus; il suffit de faire allusion aux deux 
indi\ idus venant dAequm, (jui reposent à Apulum en compa- 
gnie d un autre « Dalmalus princeps adsignalus ex mnnicipio 
S piano. ') 

Après avoir passé en revue de cette manière toute la popu- 
lation civile et militaire queladministration impériale romaine 
a introduite en Dacie, admettre qu'elle eût pu romaniser pour 
toujours une province à peine soumise et si éloignée du centre 
de l'empire, dans le court espace de IG7 ans, serait de Tillo- 



LIVRE PREMIER 23 

gisme pur. Que la couche supérieure des colons, devenue avec 
le temps la classe dirigeante dans les municipes, que le corps 
des officiers aient eu le latin pour langue maternelle ou qu'ils 
aient été au moins des citoyens romains latinisés, on se l'ima- 
gine aisément. Mais il est très probable aussi que la grande 
masse de ce personnel recruté dans tout l'univers ne consi- 
dérait le latin que comme une langue officielle dont elle ne 
se servait que dans l'intimité. Ceux qui étaient originaires 
de VAsie Mineure et comme on a pu le voir plus haut, ils for- 
maient la majorité, employaient volontiers le grec même dans 
la vie publique, puisque 1 on trouve plusieurs inscriptions 
ainsi qu'une tablette de cire rédigées dans cet idiome. 

Du reste, le romanisme de la Dacie ne pouvait ressembler 
en rien au romanisme des autres provinces de l'empire. « Dans 
la haute Italie, dans les Gaules, en Ibérie et en Pannonie, etc., 
il était le produit de la dénaturalisation complète des peuples 
déjà assez développés, — produit qu engendrait d'une part 
l'usage d une langue nouvelle et d'une nouvelle manière de 
penser et, de l'autre, la fusion des immigrés avec les races au- 
tochtones des Ibèresetdes Celtes. En Dacie, autantqu'on peut 
en juger approximativement, dans ce pays n'ayant qu'une 
population très clairsemée et très hostile aux immigrés, on 
ne pouvait créer qu'une province d'un caractère purement 
colonial, où le romanisme était impuissant à prendre racine, 
parce qu il lui manquait le terrain propice que lui offraient 
dans les contrées citées les peuples intellectuellement con- 
quis» (1). 

Il faut se rappeler encore que la Dacie n'a jamais été entiè- 
rement colonisée, même avec cet amalgame extraordinaire 
des colons dont on vient de fournir la description ethnique. 
La vie romaine ne florissait que dans la partie orientale du 
département de Teniez, dans celui de Krassô — Szorény, 
situé en Hongrie, dans le Sud-Ouest et dans le centre de la 
Transylvanie et enfin dans la Petite- Valachie actuelle. Et là elle 
se concentrait dans Ulpia Trajana ainsi que dans les villes mi- 

(1) RoESLER, Romànische Sludien, p. 45 



2V MAGYARS ET IlOUMAINS DEVAIT L'HISTOIRE 

nière» de? alcnlours. Dans le reste de la Daci'e, elle s'affai- 
blissait j;radiiellemeiit pour se réduire finalement aux seuls 
postes militaires. Jmî dehors de ceux-ci on n'y rencontre aucune 
trace de la civilisation ou de l'administration romaines. 

Et combien aurait-il fallu pouvoir travailler systématique- 
ment sans interru[)tion et d après un plan bien conçu, pour 
faire i\c toutes ces races une seule nationalité qui fût suscep- 
tible de supi)orter les orages d'une longue suite de siècles, 
tout en étant très éloignée de Romcl Or, dès le règne du suc- 
cesseur immédiat de Trajan^ on est inquiété en Dacie par les 
précurseurs de la migration des peuj)les : les Jazyges et les 
Blwxolaties se révoltent dans le voisinage de la nouxelle pro- 
vince. Ce fut alors qn'J'/r/e// Ht démolir le pont de Trajan, car, 
î,e\on Dion Cassins^ il craijjnait «que les Barbares n'eussent rai- 
son des troupes auxquelles était confiée la gaide du pont et 
qu'ils n'y trouvassent un passage facile pour envahir la Mé- 
sic " Voilà comment la politique agressive de Ti-ajan'èe clmn^e 
chez Adrien en politique défensive sous la pression des cir- 
constances! 

En 1G7, du temps de Marc-Aurèle, ce fut le tour des Marco- 
nians, des Qiiades , et des Jasyges encore de traverser le 
Danube et de dévaster les provinces limitrophes et consé- 
queniment la Ihicie. La commotion (|ue cette attaque a exer- 
cée sur cette province nouvellement colonisée a dû être con- 
sidérable, car des pièces d'argent enfouies à Tihôd, — dont 
la j)lus récente date de 1(57. — des mines comblées à Yeies- 
pdtak et renfermant des tablettes de cire écrites dans les 
années i;H à 107, prouvent à lenvi les inquiétudes de la 
po|)ulation de la Dacie à cette épo(pie. 

Dans l'espoir d'y obtenir des terrains et une haute pave, la 
tribu vandale des Astingucs, conduite par R/iaos et li/iapios, avait 
grand désir de s'allier aux /l'o/;/*?//?^. Mais, son vœu ne s'accom- 
plissant pas, elle laisse en 172 les femmes et les enfants en 
otages chez le gouverneur Clemcns et s'empare du territoire 
des Costoboies, tout en causant des dégâts sérieux en Dacie 
également. Alors un autre corps des Germains, les Dacringues 
ou les Lacringues, craignant que Clemens ne les livre aux 



LIVRE PREMIER 25 

Astingues les attaquent et les anéantissent à tel point qu ils 
deviennent impuissants à nuire dorénavant aux Romains et 
se fixent même (juelque temps après sur les rives des Kôros. 

Seplime-Sévère renforce les garnisons de ]a Dacie avec la lé- 
gion T' Macédonien. Son fils Caracalla est en guerre avec les 
Daces non asservis et, quand ceux-ci deviennent ses alliés, il en 
obtient des otages, qui, d après Dion Cassius^ furent renvoyés 
par son compétiteur Macrin, car, tout en ayant déjà suffisam- 
ment ravagé la Dacie, ils ne parlaient de rien moins que de sa 
complète destruction. 

Au bout de quelque temps, ce sont le Carpes, consanguins 
de» Daces, qui se mettent à dévaster la Dacie. En les fuyant, 
la mère de l'empereur Maxiniin se réfugie en Pannonie (1). 
Cet empereur se battra avec les Daces plus tard aussi, d'où 
son surnom Dacicus ]\la.iinnis, tandis que Dàce, ayant fait 
repeupler Apulinn et lortifier toute la province, s'appellera 
Restitiitor Daciariim. Et on ne peut restaurer que ce qui a été 
détruit ! 

En 258, quand les Goths envahissent V Asie Mineure , ils tra- 
versent la Dacie sans être inquiétés, d'où il résulterait qu'à 
ce moment cette province n'avait plus de gouverneur romain. 
La frappe des monnaies daces commencée sous Philippe l'Arabe 
(244-249) cesse en 257. Les dernières inscriptions de la Dacie 
datent de l'époque de Gallien (260-268). C'est alors que rivali- 
sent pour le pouvoir les 30 tyrans, dont l'un, C. Publias Regu- 
lianus prétend être le descendant de Décébal. Après la mort de 
Claude victime de la peste pendant sa campagne contre les (^o^Aa-, 
les légions proclament Aurélien empereur (270). Mais il a h 
peine le temps de s'installer sur le trône, et déjà, encouragées 
par la mort de son prédécesseur, des hordes nouvelles de 
Goihs et de Vandales traversent le Danube en plusieurs endroits. 
Aurélien les défait mais après sa victoire il est obligé de se 
montrer pacifique à cause des Germains, prêts à envahir \ Italie. 
Sa défense exige toutes les forces disponibles de l'empire. Ne 
pouvant pas le protéger dans toute la longueur du Danube, 

(1) Lactantius, De niorlibus persecutorum. 



26 MAGYARS ET IIOUMAIMS DEVANT L'HISTOIRE 

J'emperenr abandonna sa partie inférieure, c'est-à-dire la 
Dacie, d'où les légions X/lf Gemina et V. Macedonica avaient 
été déjà retirées et conduites en Macédoine dès 260 . « Voyant 
que riilvrie était dévastéeet la Mësie ruinée — dit Vopisque — 
Aurélien prit le parti d'abandonner la province constituée par 
Trajan au delà du Daiud)e et il en retira l'armée ainsi (jue les 
liabitants civils, car il crut que la conserver serait impossible. 
11 lit transporter toute cette population dans le centre de 
la Mcsie, qu'il appela sa Dacie et par là il lit une séparation 
entre les deux Mésies r 1). Passajje qu'Au/ro/^e reproduit pres- 
que mot à mot dans son précis de l'histoire romaine dédié à 
l'empereur Valens ['1). 

Dans les annales de Rome, l'épisode dacique , en somme 
d une importance très secondaire, se termine par cet exode. 
Aussi les grands historiens, selon le vieil adage : de mini- 
mis non curât praetor, s'en occupent-ils peu et s'empressent-ils, 
animés par le grand souffle de la Renaissance , d'accepter, 
sans l'approfondir, sans l'examiner de près, la théorie de Sin- 
hai. Car, tout en donnant une origine illustre au peuple rou- 
main, elle augmente le nombre des nations qui appartiennent 
à la race latine, elle exalte la grandeur romaine, elle élargit 
l'orbite de l'influence que la ville aux sept collines a exercée 
sur le monde à la veille même de sa déchéance politique défi- 
nitive. 

(1) Flavius VoPiscfS, .39. Cum vustutnui fllyricum «c Mucsiuiii deperdilam 
l'ideret, provinciam Tratisdanuvianaui, a Traiano ronstitutaiti, sublato exercitu 
piovincialibus relit/tiit, desperans eam relinevi ponse, abdiiclosqite ex ea populos 
in Mccsia coUocavit, appollavitque siiain Daciain, fjiio nunc diias Moesias divi- 
dil. 

(2j EttrOPIus, IX, 15. Provinciam Daciain, i/uani Traianus ultra Danubium 
fccerat, intennisit, vaslato oinni Ulyrico et Moesia, desperans eam posse reli- 
neri; abdiiclosffue Jîomanos ex urbibus et anris Daciœ, in média Moesia colloravit 
et est in dextra Danubio in mare Jluenti, quam ante fuerit in leva. 



CHAPITRE III 

LA CONTINUITi:; DACIQUE 

Les textes qui se rapportent à l'évacuation de la Dacie par 
les Romains ne sont pas moins rares que ceux relatifs à sa con- 
quête. Il ne faut pas être étonné conséquemment si les lignes 
plus haut mentionnées de Vopisqiie ne manquent pas de com- 
mentateurs. C'est Toppeliinus né en Transylvanie, à Medgyes — 
qui attire principalement l'attention parmi ceux-ci, à cause de 
son livre publié à Lyon en 1G(J7 sous le titre : Origines et 
occasus Tmnssylvanorum. Car il ne s'y efforce pas seulement 
de prouver que les Roumains de la Transylvanie descendent 
directement des colons de Trajan, mais il ajoute encore que 
c'est spécialement à eux, c'est-à-dire aux habitants romanisés 
de la province (\\\ Aiirélien a abandonné la Dacie. Pour arriver 
à cette conclusion, il se base sur l'expression : « Aurelianus 
proviiiciain suhlato exercitu provincialibus religuit./» Sa manière 
de voir est complètement partagée par à'Anville, l'auteur d'un 
article publié en 1771 sous le titre : États formés en Europe 
après la chute de l empire romain en Occident, d'où Gibbon tire 
ses renseignements. « Une population nombreuse est restée 
néanmoins longtemps dans l'ancienne Dacie, dit-il, car elle 
considérait l'émigration comme plus pénible que la domination 
des Goths. Et en agissant ainsi, ces Romains dégénérés ren- 
daient un grand service à l'empire auquel ils avaient tourné le 
dos, car ils ont propagé les notions élémentaires de l'agricul- 
ture, les métiers utiles ainsi que les mœurs de la vie civilisée 
parmi les Rarbares qui les avaient conquis. Il s'est formé peu 
à peu un contact commercial, intellectuel entre les deux rives 
du Danube. Aussi la Dacie devenue indépendante figurait-elle 
comme le boulevard le plus propice à la défense de l'empire 
contre les mcursions des Rarbares du Nord (I). 

(1' GiBBOiS : The history of the Décline and Fall of the Roman Empire Chap- 
ter IX, vol. IL 



28 MACYAI'.S ET ROUMAINS DEVANT I.'ll I ST< ) I RE 

Après la théorie de \ origine daciqiie voilà son corollaire : 
celle (le la continuité daci(jiic ! Après avoir accordé aux Rou- 
inains des ancêtres romains, les voici maîtres de la Dacie aban- 
donnée! 

Or le véritable sens de la citation de Toppeltimis ne s'ex- 
pli(pie (]ue par la proposition principale relative qui la com- 
iilète : alKhictos nue ex ea po]ji(los in Moesiam collocavit. Il est 
clair qvie le> mots : populns et piovincia/ibus indiquent un con- 
traste très sensible entre les (Vactions d'oriciiie différente des 
l)al)itants. Populos désigne les Ixowains ou tous ceux qui figu- 
raient comme tels, tandis (juc provincialibus comprend les 
populations qui sont originaires de la province elle-même. 
Donc il s'impose ici un choix : ou il faut admettre que les liou- 
tnains sont descendants des Romains, et alors la continuité 
dacique est une fiction, les Romains avant évacué la Dacie, ou 
il faut oplei- pour la continuité dacique, et alors se résigner à 
n'avoir pour ancêtres que des provinciaux, c est-à-dire des 
Daces. 

D'ailleurs Eut? ope substitue au moi populos celui de Ronianos, 
pressentant les controverses et voulant les éviter, en quelque 
sorte par une expression plus précise. Vaines précautions! 
Les historiens lou mains ne se laissent pas démonter si facile- 
ment et n en affirment j)as moins soit que les Daco-P»omains 
vivaient sous les Barbares, dans leurs villages et au milieu de 
leurs champs aussi paisiblement qu'auparavant et en consti- 
tuant la base la plus solide de Tordre social, en civilisant 
même leurs vainqueurs goths, liuns, gépides, bulgares et 
magvars, — c est l'avis (}c Maio>-, de Laurian et de l'Allemand 
Jung, — soit qu'ils se sont réfugiés dans les montagnes et dans 
les forêts et qu'ils v ont vécu jusqu'au moment où. les temps de- 
venant meilleurs, il leur a été possible de regagner les vallées 
et les plaines abandonnées, comme se l'imagine Xcnopol. 

Et cela anrait été dans ces conditions en tout cas rustiques 
ou demi-sauvages qu'une population, n'avant reçu, dans les 
IG7 ans de domination romaine que la teinte du romanisme 
selon Jung lui-même, eut pu résister à neuf siècles de vicissi- 
tudes, depuis Auréiien jusqu à la première aj)parition docu- 



LIVRE PREMIER 29 

mentée des Roumanis en Hongrie ! Le romanisme incompa- 
rablement plus intense et pkis ancien de la Pannonie, de la 
Norique et de la Bretagne, n'exigeait pas tant de temps pour 
disparaître sans laisser la moindre trace. 

« La circonstance — dit néanmoins Tamm l) — que les 
Roumains du Nord habitent le même endroit où s'est formée 
une population romanisée du temps de Trajan, parle d une 
façon tellement décisive et convaincante en faveur de sa con- 
tinuité et de sa parenté directe, que nous le pouvons considérer 
comme une preuve irréfutable et déterminante. » 

Cependant cette coïncidence de la situation géographique 
de la Dacie et des territoires aujourd'hui habités par les Rou- 
mains — quoique surprenante évidemment — ne peut profiter 
en rien à la théorie de la continuité dacique. Car il est indis- 
cutable qu'en Transylvanie les noms géographiques sont d'ori- 
gine slave ou magyare, surtout si Ton considère ceux qui se 
rapportent à des montagnes, à des fleuves, à des villes ou 
villages en évidence et dont on peut supposer qu'ils ont été 
donnés très anciennement. Roesler à\i que dans les documents 
transylvaniens datant du douzième siècle les noms de com- 
munes, de vallées, de montagnes et de ruisseaux ne manquent 
pas. Si les Roumains eussent été les habitants du pays déjà 
depuis plusieurs siècles, on trouverait parmi ces noms quel- 
ques-uns ayant l'origine roumaine. 

On ne rencontre des noms roumains géographiques en 
Transylvanie que dans les contrées habitées par les Roumains. 
Oui, mais ailleurs on les a magyarisés, prétendent les défen- 
seurs de la continuité dacique — sans excepter l'allemand 
Jung, les Hongrois étant toujours partisans de la magyarisation 
à outrance. Si cela est vrai, il est curieux que cette manie de 
magvariser ne se soit manifestée qu'au sujet des noms géogra- 
phiques roumains et non pas en même temps au sujet des 
slaves aussi qui se rencontrent cependant très fréquemment 
dans les contrées les plus magyares de la Transylvanie. 

Hasdeu, Onciul et, en général ,1a plus grande partie des 

fi) Traugott Tamm, Ucher den Ur.ipruiif/ der Ruinunen, p. 39 



30 MAGYAIIS ET U U M A I N S DEVANT L'HISTOIRE 

auteurs roumains sont d'avis que c'était dans les départements 
d\Uso-Fehér, de Hiinyad et dans la Peiite-Valachie où la vie 
romaine battait son plein depuis 7Va/V/// juscpi'à Aurélien; c'est 
donc là qu'il faudrait chercher le berceau du roumanisme, 
c'est donc là qu'on devrait rencontrer le plus {jrand nombre 
de noms ^ëo(jraphi(pies d'origine romaine. Et les noms géogra- 
phiques d'origine slave y sont dans la même proportion pré- 
pondérante que dans le restant de la Hongrie, Gyulafe/tér- 
vnr devrait s'appeler en romrïQ.'n\ Alba-JuUa, car c'est la traduc- 
tion latine du mothongrois, et lesRoumainsrappellentZ?e/y;W. 
VarhelY le célèbre Vlfna 'Irajuna, se dit aujourd'hui en rou- 
main, Gredisiye. Par contre, dans le comitat de Hnnyad, où les 
Roumains habitent aujourd'hui en masses compactes, on trouve 
nond)re de villages ayant le nom slave : Briznih, Tùnnva, 
Tirnovitza, Sztregonya, Branykska, etc. démontrant à l'évi- 
dence que la po])ulation autochtone du comitat a dû être slave 
avant l'arrivée des Magyars. 

Pour expliquer cette anomalie Hasdeu (1) fait plus d'une 
tentative. Il prétend " que l'influence des Slaves sur la langue 
roumaine est surtout d'essence civilisatrice. Elle a commencé 
après le neuvième siècle avec le cyrillisme; elle s'est fait sentir 
dans la langue du peuple et dans les dénominations géographi- 
ques; car elle a été soutenue par l'usage officiel, la liturgie et 
la mode pendant huit cents ans, c'est-à-dire jusqu'en 1700. " 
Or la langue slave n'a jamais été ni officielle, ni liturgique, ni 
à la mode en Hongrie et cependant il n'y a pas d'arrondissement 
dans le royaume où l'on ne puisse rencontrer des noms géo- 
graphiques slaves facilement. D'autre part, la langue latine était 
officielle, liturgique et jusqu'à un certain point même usuelle, 
et cependant il n'y a pas un seul nom géographique dori- 
pine latine dans le pays. Double analogie qui démontre qu'il 
ne s'agit pas dans les noms géographiques d'influences ou de 
pression, mais de traditions remontant aux habitants autoch- 
tones de la Hongrie qui ne pouvaient être que des Slaves. 
Pour fournir une preuve irréfutable en faveur de la conti- 

(1) Hasdeu, Isloiia oitiau I, p. 305. 



LIVRE PREMIER 31 

nuité dacique. Piéride Maior s'étend longuement sur les relations 
des Huns et des Roumains. D'après son dire, elles étaient des 
plus amicales. C'est en Dacie, et, partant de là, c'est au milieu 
des Roumains que sont nés Attila et ses hommes. Aussi parlaient- 
ils presque tous la langue ausonienne, — c'est-à-dire la langue 
roumaine actuelle, car en Dacie la majorité de la population se 
composait de Roumains, et les Huns ne représentaient que la 
minorité dominante, il fallait que ces derniers se servissent, à 
côté de leur propre langue, de la langue ausonienne, ainsi que 
cela se passe encore aujourd'hui en Transylvanie, où la mino- 
rité magyare presque tout entière parle le roumain. Pour se 
convaincre de la véracité de cette assertion, on n'a qu'à consul- 
ter le rapport diplomatique du rhéteur Priscus datant de 448, 
dans lequel il semble spécialement souligner que la langue 
ausonienne était assez familière aux Huns. Et comme Priscus 
ne manque pas de faire une différence entre le latin et la 
langue ausonienne, il est clair comme le jour que celle-ci ne 
pouvait être autre chose que la langue de la population de la 
Dacie, c'est-à-dire le roumain actuel. 

En consultant le récit de P}-iscus lui-même, on n'y trouve 
naturellement pas un seul mot de tout ce dont le « Moïse de 
l'historiographie roumaine " parle avec tant d'assurance. Voilà 
ce que raconte l'ambassadeur byzantin : « Ces populations de 
Barbares variés n'aiment parler que leur langue, soit le hun, 
soit le goth, ou encore la langue ausonienne s'ils s'adressent 
aux Romaïons. » Ce fut dans cette langue que Pmc<<6 parla avec 
le Scythe, son voisin de table, au banquet qu'^//?7a donna en 
l'honneur de l'ambassade. Le bouffon Zerkon mêle également 
des mots goths et ausoniens à sa conversation pour égayer les 
convives. Mais comme dans son rapport Pmc«5 ne fait jamais 
mention de la langue latine, on peut en conclure que son 
silence témoigne en faveur de l'indentité du latin et de l'au- 
sonien, contrairement aux assertions de Pierre Maior. Quanta 
ces Romaïons, c'étaient d'après le roumain Onciul (1) lui- 
même, — des Romains véritables, quoique sujets byzantins, 

(1) Convorhlri literare, XIX, 1885. 



32 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

qui venaient de Vimperiam; on les a toujours distingués des 
Hellènes proprement dits ainsi que de leurs colons établis sur 
les bords de la mer en Illyrie et en Thrace. 

Il est encore à remar(juer que Priscns traverse pendant son 
vova.jje justement les contrées où les auteurs roumains placent 
le berceau du rounianisme, c'est-à-dire le Pxinntei les territoires 
voisins, et cependant son attention ne s'y trouve éveillée par 
aucun vestige de la domination romaine et il ne mentionne 
jamais d'y avoir parlé le roumain, malgré que la langue auso- 
nienne lui soil (aiiiilière. 

En ce qui concerne les secrétaires latins àAtiila, dont parle 
Pi'iscus, ce n'étaient pas des individus venant de la Dacie ; le 

" Fléau de Dieu " les faisait venir de Vimpcriiiw^ par l'en- 
tre mi se d' Aélius. 

On apprend également de ce rapport i^n Onégésius, l'un des 
confidents iVAitila^ se fit bâtir des bains magnifiques et confor- 
tables, pour la construction desquels il dut faire venir les pier- 
res et les bois de Pamionic, et son architecte lui-même était 
un Sii-iiiieii. Si les Ilounidins de la Dacie eussent été réellement 
les dépositaires de la civilisation romaine, on n'aurait pas été 
forcé d'en cliercher un au loin, à Sùniiii/n ! 

Pour prou\er, j)ar des arguments d'un autre ordre, la pré- 
sence des Roiiina/iis en Dacie après 1 exode de la population 
romaine, Sinkai c'xie un j)assage de l'evitillien i), ou celui-ci 
annonce enthousiasmé la j)ropagation du christianisme même 

« parmi les Sarmates, les l)aces,les Germains et les Scythes»' , 
Ce résultat ne pouvait être obtenu que j)ar les nombreux chré- 
tiens qui se trouvaient dans les rangs des légionnaires envoyés 
en Dacie par les différents empereurs et qui, fidèles à leur foi, 
convertirent au christianisme beaiicouj) de Goihs dans un court 
espace de temps. Aussi voit-on déjà, parmi les trois cent huit 
membres du concile de iVàr'e, un évé(|ue goth, nommé Tliéo- 
])liile, dont le siège épiscopal ne pouvait être, daprès SinLai, 
(jue (j/ula/chérvar. Selon Pierre Maior, il ne fait pas de doute 
que les lio/imains de la Dacie ne soient chrétiens dès la domi- 

.1 // lil/ij ailrcrsu^ Juila'O:, 



LIVRE PREMIER 33 

nation barbare. André Siaguna (1) ajoute que : « Notre église 
consacre un jour de fête au souvenir du martvr Nicétus, mort 
pour la foi en Dacie. Or Nicétus était le successeur de Tévéque 
Théophile. » Il est intéressant desavoir que, d'après //a^^/ew (2), 
ce fut Sahas et non pas Nicétus qui fut martyrisé par le roi 
goth At/iafuin'c, et que, d'après Pap-Sz/'/àgyi, le métropolite 
roumain présent au concile de Nieée s'appelait Protorjène et 
non pas Théophile (3). " Il appert de tout ceci, poursuit >S/a^u/irt 
que le christianisme des Roumains remonte même jusqu'au 
temps des apôtres ! » 

Le docteur en théologie Alexandre Grama (4) présume que le 
christianisme a été importé en Dacie par les Romains àës,\e dé- 
but de leur domination, parce que dans les mots techniques re- 
ligieux et liturgiques roumains, ceux se rapportant à l'essence 
même du christianisme, dont on avait besoin pour expliquer 
les principes fondamentaux de la nouvelle religion, sont pour 
la plupart d'origine latine: crestini de Chrestus , criice de 
crux, serbatoria et sei-ha du verbe latin observa, etc. Ceux, au 
contraire, qu'on n'employait qu'à propos des cérémonies du 
culte proprement dit, proviennent sans exception du slave et 
du grec. Si donc les mots delà première catégorie dérivent du 
latin, c'est que le christianisme a été une importation romaine, 
tandis que ceux appartenant à la seconde indiquent l'origine 
slave et grecque du rituel actuel de l'église roumaine. Avis 
que Xeno/inl partage aussi. « Le christianisme des Roumains 
date de l'occupation romaine. Le fait est confirmé à l'évidence 
par la grande masse des mots latins que la langue roumaine 
emploie pour exprimer les idées chrétiennes : cresiin, chris- 
tianus ; pagan, paqanus ; bise?'ica, basilica; botez, baplisma; du- 
mine zeii, dominas deus. Or cresiin vient du slave Krestin, ser- 
batoria de salvare, basilica et baptisma sont des mots emprun- 
tés au grec par les- Roumains. 



(1) Istoria bisericei ortodoce resàritanà universala. Sihiui i860, t. II, p. 42. 

(2) IIasdeu, Ziua Filma. — Gotii si Gepizii in Dacia. Bucuresci, 1877, p. 8. 

(3) Pap-Szilagyi, Enchiridion juris canonici ecclesiœ orientalis. 

(4) Grama, Istoria Baserice romaiiesci imite eu Roina. Blasiu, 1884, p. 11 et 
assim. 



34 MAGYARS ET ROUMAlî^S DEVAIS! L'HISTOIRE 

u Quoiqu'il soit absolument sûr, — écrit encore Xénopol, — 
ciiie les Roumains fussent déjà chrétiens avant l'arrivée des 
Buloareset avant leur transmigration en Mésie, il n'en est pas 
moins vrai (ju'ils ont accepté le rituel slave de ces derniers et 
qu'ils l'ont gardé pendant huit cents ans. ' Fait curieux en lui- 
même puisque, d'après lesdéfenseurs de la continuité dacique 
c'étaient les lloumnùis qui représentaient en Dacie, sous la 
domination barbare, la civilisation latine, qu'ils étaient par là 
les civihsateurs des autres peuples. Donc ils savent lire et 
écrire et cependant ils subissent l'influence d'un peuple moins 
avancé, ils trocjuent leur langue dans le culte contre le bul- 
gare et ils abandonnent même Fécriture latine pour adopter 
les caractères cyrilliques ! 

C'est peut-être pour donner le change au sujet de cette der- 
nière absurdité que déjà Ditnitri Caniemir soutient dans son 
ce Dcsoi/ifio Molddviœ » (jue les Roianains écrivaient d'abord 
avec des caractères latins; mais quand à la suite du concile de 
Florence, les dissensions se sont aggravées entre orthodoxes 
et catholiques, il s'est formé en Moldavie une réaction formi- 
dable contre le catholicisme, de sorte que le vayvode Alessan- 
dro Cel Buii y a fait détruire tout livre écrit en latin et y a 
interdit de se servir dorénavant des caractères anciens, c'est-à- 
dire latins . Malheureusement pour Caniemir, le vayvode en 
question était mort avant le concile de Florence et, par consé- 
quent il lui a été impossible d'ordonner un pareil vandalisme. 
Selon Lauriano (I), ce fut un caloyer nommé Téoctisi qui pro- 
voqua la réaction contre le catholicisme et par là indirecte- 
ment la suppression des caractères latins! 

Il y a, du reste des défenseurs de la continuité dacique qui 
connaissent une langue roumaine formée en Dacie dès l'arrivée 
des Roniaimi. Voilà ce que Densusiano (2) affirme à cet égard : 
u C'est sur une tablette de cire trouvée en Dacie que nous est 
parvenu le plus ancien document de la langue roumaine, car 
il date de l'an HiO de notre ère. 11 y est écrit en lettres grecques : 
Alexandrei Antipatri secodo auctor segnai. Le scribe était un 

(1) Lauriano, Jsloria romainloru, p. 291. 

(2) Densusi.vno. Istoria limhci si literaturei romane. Jassy, 1894, |). 52. 



LIVRE PREMIER 35 

Grec et ne connaissant pas la lange latine cultivée, il a écrit 
comme le peuple parlait. C'est ainsi qu'il a écrit Segnai et 
secodo au lieu de secnndus. Nous rencontrons sur une autre 
tablette de cire, datant de l'an 167, les mois suivants : Rema- 
sissc, en latin. «Remansissen et dans le roumain actuel « rema- 
sese " ; ahuerat, ahere, abiiunnu, pour le latin « habuerat. 
habereethabiturum. « Cipario, le célèbre philologue de Balàzs- 
falva était aussi d'avis que ces textes représentaient « le bour- 
geonnement de la langue roumaine en Dacie » . 

Ces assertions tombent d'elles-mêmes devant le jugement 
plein de bon sens de Jon. Bogdau, le savant professeur de 
l'Université de Bucarest. « Jusqu'au iif siècle la langue la- 
tine reste partout la même, déclare-t-il. Les inscriptions, 
recueillies aux endroits les plus éloignes les uns des autres, le 
prouvent suffisamment. C'est donc en vain que l'on s'efforce 
de rencontrer des formules roumaines dans les inscriptions 
daciques. Ce n'est qu'au x' siècle que le roumain commence à 
avoir une individualité linguistique distincte. " Lambrior — le 
si remarquable, mais hélas! si prématurément disparu philo- 
logue roumain, n'admet pas non plus que le roumain puisse se 
développer isolé des autres langues romaines. 

En fait de documents écrits il y en a plusieurs qui pourraient 
témoi,(ïner en faveur de la continuité dacique, si leur authenti- 
cité était à l'abri de tout soupçon légitime. Mais aucun d'eux 
n'a une provenance facilement explicable, sans même parler de 
celui qui, se rapportant à la commune de Rezsinar et muni de 
la date de 1 488, se trouve être écrit d'après la marque G. B. K. 
sur du papier fabriqué à Rezsinar en 17 42 dans la papeterie de 
la comtesse Kat Bethlen (en hongrois Grof Bethlen Kata). La 
Chronique de Hurul ne mérite pas d'être prise au sérieux non 
plus. Au moment de son apparition en 1856 non seulement 
Saulesco, son confectionneur probable, la taxe de découverte 
précieuse, mais //e7/V/«r/e aussi, ainsi que Melchisédec le savant re- 
nommé et l'historien ecclésiastique. Au début, personne n'au- 
rait voulu douter de son authenticité, malgré l'attitude réser- 
vée de Kogalniceano, de Negruzzi. Enfin ce dernier se décida 
à une attaque ouverte, qu'il fit paraître dans ses « Convorbiri 



36 MAOYAUS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

litorare ■ (jui a été suivi pur une autre dans la « Revista ro- 
Muuui" tVOdchrsro. Mais ce fut Tocilesco qui porta les coups 
les plusmeurlricrs à la réputation de cette chronique dans sa 
revue intitulée : '' lievista penlru isloria, archeologia si filolo- 
qia. „ Hasdeuhx déclare apocryphe aussi. />a»«^?7or s'appuie 
sur des raisons linj^uistiques pour nier son authenticité en dé- 
nionlranl qu'elle rourmillc d'imitations mal faites de vieux 
ian'-^ajje. Basile Urcclnn{\) n'osa pas la défendre mais ne se per- 
met pas non plus de se prononcer franchement sur sa valeur. 
Chose curieuse! malgré les anachronismes manifestes que 
rcnlorme cette chronique, son autorité reste incontestable aux 
veux des auteurs roumains de la Hongrie. 

La Chronique de Forjaros à laquelle fait allusion à la fin du 
Mil' siècle Consianiin Ca/;i7rt«/// (Filipesculù) est probablement 
celle qui se trouve dans la collection de Joseph Kentény. Cette 
chronique raconte que la forteresse de Fogaras avait été bâtie 
par l'empereur Auguste et prise et détruite par Trajan; mais 
qu'elle a été ensuite rebâtie par l'empereur Claude qui lui a 
octroyé le nom do Caesurgis Dociœ ! 

En raison de l'importance que Bariiiu, le meilleur historien 
roumain de la Transylvanie, a donnée aux «lettres patentes de 
Besztcrczc " dans son « Mémoire ■' rédigé au nom des Rou- 
mains réunis en conférence à Nagy-Szehen dans l'année 1881, 
il est inqjossible de ne pas s'en occuper particulièrement. Elles 
ont une teinte d'authenticité et ne contiennent ni anachronis- 
mes ni énonciations tirées par les cheveux ou fabriquées pour 
les besoins de la cause. Voilà comment M. Jancso raconte 
leur découverte. 

l'n 1808 on fil transporter les archives de Z»ei'r/e/c:;e, ville 
delà Transylvanie habitée par \e?> Saxons, dans un nouveau 
local. Pendant le déménagement, un employé de la mairie 
remit à l'archiviste un j)li disant qu'il l'avait trouvé sous l'une 
des armoires et (ju il portait l'inscription en allemand : " Let- 
tres diverses concernant les territoires des communes. " Dans 
ce pli il y avait un document daté de 1557 et se rapportant 

(1) Urlcmia, Si'liilc lie isfoiid titeralurei romane, |). 55. 



LIVRE pr.E:snER sr 

au bornage effectué la même année par les échevins de Besz- 
tei'cze, pour aplanir les difficultés que les communes de Szent- 
Peler et de ISevdorf avaient eues ensemble au sujet de leurs 
limites. 

A cette occasion, les témoins saxons de iA'e»(/o?/ affirmaient 
qu'il leur avait été enlevé, en 1498, une partie de la forêt en 
litige par les habitants roumains de Szent-Fêler. Ceux-ci répon- 
dirent que c'était vrai, mais qu'ils avaient envoyé déjà des 
hommes à Besziercze pour y chercher, dans les archives de la 
ville, des lettres patentes à l'aide desquelles ils pouvaient jus- 
tifier leurs droits. Cette proposition fut acceptée par tout le 
monde et en attendant on commença le bornage. Quand on 
1 eut terminé, les hommes envoyés à Besziercze revinrent avec 
le vieux document, c'est-à-dire avec des lettres patentes déli- 
vrées en 1 36() par le comte de Besziercze sur l'ordre du roi Louis 
en faveur de la commune de Szeni-Péter, dans lesquelles on 
pouvait lire le passage suivant : « Les Roumains de Szent-Pèter 
sont lésés parce que les propriétés qu'ils possèdent, eux et 
leurs aïeux, depuis plus de mille ans, et qu'ils ont plusieurs fois 
rachetées même au prix de leur sang, leur ont été arrachées... 
Après de longues délibérations se rapportant à ce procès, ils 
ont jugé juste et équitable que, comme les limites datent de 
r éj)oque de l'invasion des Huns et se trouvent fixées pour V éternité 
par les chefs de ceux-ci, la forêt soit restituée au village rou- 
mains auquel elle appartenait de tout temps et au su de tout 
le monde. " • 

Le document écrit sur parchemin étant lu, il est devenu 
manifeste pour les gens de JSeudorf que les Roumains étaient 
dans leur droit. Aussi les personnages officiels de Besziercze 
firent-ils copier ces vieilles lettres patentes dans un document 
nouveau expliquant toute la procédure employée en 1557. 
C'est ainsi que les lettres patentes datant de 1366, et si impor- 
tantes pour les Roumains, ont été conservées dans un docu- 
ment plus récent, c'est-à-dire copiées. Du document de 1557 
on a fait faire quatre exemplaires; l'un de ceux-ci a été placé 
dans les archives de Besziercze et c'est probablement celui 
trouvé en 1808. 



38 MAOYARS ET IlOUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

L'examen iiiinutieux que Charles ScJmller a fait subir à ce 
document en a {grandement démontré la fausseté (l). D'abord 
on possède l'index daté de 1(30:2 des archives de Besztei-cze, 
et le document n'y est nullement mentionné. Il est curieux 
aussi (jne 1 employé nommé Istiate, qui a fait la soi-disant 
découverte, soit justement un Jioumain. Il faut remarquer 
ensuite que 1 écriture du document ne correspond pas à l'écri- 
ture usitée au wT siècle, mais qu'elle est la copie de celle 
d'un document bien antérieur. D'après son importance, il fau- 
drait que quatre écritures différentes y figurent; or il est écrit 
cntièrenient de la même main. Les signatures de Séraphin et 
de llt'iniicli^ qu ils ont apposées au bas du document en leur 
qualité de fonctionnaires de la ville de Bes zterczc , se trouvent 
sur plusieurs autres documents authentiques conservés dans 
les archives de la ville et ne ressemblent en rien à celles du 
document en question. Il est également inadmissible que les 
Saxons, d ordinaire si jaloux de leurs droits, puissent per- 
mettre cette fois l'expression : Teutones advena; au lieu de 
Teutones hospites. Et, au surplus, il est absurde, au point de 
vue de la rédaction, qu'un document hongrois du moven âge 
en appelle aux H ans. 

Il faut ranger dans la catégorie de ces documents falsifiés 
les chansons populaires roumaines aussi, (\\\ Athanase Maria- 
nesco a publiées à Pesth en I85*J sous le titre de Collinde et 
parmi lesquelles il y a par exemple un Jocnl (danse^, auquel 
dans son enthousiasme l'auteur ne craint pas d'ajouter cette 
réflexion : « Voilà Ihistoire romaine dans les Collinde du 
|)euple roumain! » G. Deni. Theodoresco , l'un des meilleurs 
jolldorisies roumains, les qualifie d'apocryphes dans son étude 
consacrée aux Collinde roumaines et publiée à Bucarest en 1879, 
car elles n ont pas été recueillies sur les lèvres du peuple dou 
elles ne sont jamais sorties n'y étant nullement à leur place {±). 

Cette leçon n'a pas suffi à M. Marianesco. Pour donner des 
pendants roumains à V Iliade, au Niehelungen Lied ou au Kale- 

(1) Arihiv fiir siehciilnlrtj. Laudes Kuiu/e. jNouvclIe série, vol I, p. 30 et 
passim . 

(2 JS^utiiiue despre coliiulele roinâne. Bucuresci, 1879. 



LIVRE PREMIER 39 

vain, il s'est mis à rassembler les différentes variantes des bal- 
lades traitant les faits et gestes de Novak et Gruja et il en a 
confectionné une épopée d'abord en vingt-trois et plus tard 
en vingt-quatre chants qu'il a présentée à l'Académie de Buca- 
rest en 1884^ sous le titre •• Le cycle des légendes de Marc. Ce 
fut k Alexandri, le plus grand poète roumain et le connaisseur 
le plus érudit de la poésie populaire roumaine que l'Académie 
l'a remise pour être examinée. Son rapport se résume dans la 
déclaration verbale, que l'épopée de Marianesco est une créa- 
tion cérébrale de fantaisie (1). Grégoire Moldovân{'2) ne con- 
damne pas moins sévèrement les élucubrations poétiques du 
malheureux collectionneur : a La partie qui se rapporte à la 
naissance de Novak n'est que de la falsification pure. Elle 
n'existe pas dans la poésie populaire roumaine. " De son côté, 
voilà ce que dit le jeune et savant philologue Saineano : 
a Comme le Serbe Verkovics sent l'influence d'Orphée dans les 
chansons bulgares, ainsi découvre le collectionneur transyl- 
vanien (Marianesco) les vierges sabines dans les Collinde et 
annonce plus tard la présence des divinités antiques dans les 
contes populaires roumains, qu'il a publiés en 1859 (3). « 

« Les savants roumains faisaient des efforts incommensura- 
bles — dit Roesler{â) — pour reconnaître les grandes figures de 
l'histoire romaine dans les poésies et les contes de leur race. 
Ils découvrent Trajan sous tous les déguisements, si même la 
chanson ne parle que d'Argirus. Aurélien a beau se cacher, on 
le retrouve toujours, fùt-il travesti en Lériu, Leroni ou Reriu. 
On démasque Marins etSfllaRvec une égale facilité. Et a force 
d'exercer la perspicacité, comme il devient aisé d'établir des 
rapprochements entre Diana et les « doïne " ! Ces derniers sont 
des chants, prétendent-ils, composés en l'honneur de Diane, 
quoique le mot soit très répandu en litliuanien et que les 
Lithuaniens ne connaissent nullement Diane. D'ailleurs Dimi- 
tri Cantemir était déjà d'avis qu'il fallait chercher en « doïna » 

(1) Aiial. Acacl, t. VII, section I, p. 13, 15, 146, 155. 

(2) Magyar-iomàn szemle, 1895, numéro d'avril, p. 119-120. 

(3) Istoria filoloqiei rumane. Bucaresci. 1892, p. 340-341. 
[Uf) Rumunische Studien, p. 284. 



40 MAGYARS ET ROUMAI^^S DEVANT I/IIISTOIRE 

le nom dace de Mars ou de Bellone! L'explication de la lé- 
gende de " Doccliie » est encore plus réussie. Couverte de neuf 
pelisses, Docchie s'en va avec son troupeau le l"mars dans les 
montagnes. Elle ôte tous les jours une pelisse, qui une fois 
ôtée se congèle immédiatement. Le neuvième jour, elle est 
gelée elle-même, comme les pelisses ôtées, car il lait une tem- 
pête de neige et de pluie glaciale. C'est au bout de ces neuf 
jours que commence seulement le printemps; aussi le peuple 
les appellc-t-il les «jours de Docchie ». D'après Asachi (1), 
celle-ci représente la Dacie elle-même dans son attachement 
profond à ses enfants. Tandis que quiconque connaît la reli- 
gion grecque, sait pertmemment que le 1" mars a été consacré 
par riïlglise grecque à Eudoxie ou Eudocchia. Donc cette Doc- 
chie ne ])eut être que l'Eudoxia de la martyrologie grecque. 
Quant au mot lui-même, il s'explique comme n'importe quel 
autre ayant acquis sa forme actuelle par la supj)ression de 
sa première syllabe non accentuée. « 

(1^^ Nouvelles hislorùjues de la Moldo-Bouvianie. 1859, p. 38. 



CHAPITRE IV 

LA PÉMNSULK BALKANIQUE KST LE BERCEAU DU PEUPLE ROUMAIN. 

l^a langue qu'un peuple parle, remplit à l'égard de son his- 
toire en quelque sorte l'office de ces instruments enregistreurs 
dont on munit les ballons-sondes lancés dans l'espace. Elle 
indique l'endroit et l'époque où il s'est formé, les voisins qu'il 
a eus, les influences politiques et religieuses qu'il a subies. De 
là l'étroite union de la linguistique et de l'historiographie 
modernes pour résoudre les problèmes ethniques qui sont 
restés jusqu'ici sans solution, faute de documents authen- 
tiques. 

En ayant écarté la théorie de l'origine et de la continuité 
daciques, la présence des Roumains dans les pays qu'ils occupent 
aujourd'hui serait inexplicable aussi. Ils s'y seraient introduits 
sans éveiller l'attention, d'une manière subreptice, en plein 
moyen âge, dans un temps où le droit ne résidait que dans la 
force - — si les recherches philologiques d'un Thnnmann (l), 
d'un Gaston Paris (2), d'un Hunfalvy (3), d'un Onciiil (-4) et 
surtout le récent travail du D' Rëthy (5) n'eussent pas dissipé 
les ténèbres qui couvraient, opaques et épaisses, le berceau du 
peuple roumain. Grâce à leurs efforts, il ne peut plus y avoir 
de doute à son sujet; ils sont arrivés à en déterminer l'empla- 
cement et l'établissement à une centaines de kdomètres et 
d'années près. 

Selon leurs conclusions, il faut d'abord constater, comme 
constatent Roesler et le professeur Jon. Nadejde également, que 

(1) J. Thunmainn, Untersuchungen ûber die Geschichte (1er œstlichen europàis- 
clien Vulker. Leipzici 1774. 

(2) Gaston Paris, Bomania, vol. II, p. 3. 

(3) Paul Hunfalvy, A rumun nyelv. Budapest, 1878. 

(4) Convorbiré literare, XIX, 1885. 

(5) D"^ LadiSlas Réthy, A romanismus Illyricumban. Budapest, 1896. 



42 MAGYARS ET ROUMAINS DEVAM L'HISTOIRE 

la laii(}ue roumaine n'est qu'une seule et unique langue mal- 
gré ses trois dialectes : le macédo-roumain, — celui que l'on 
parle dans la Vieille-Serbie, et l'istrien, car la différence qu'ils 
ont entre eux n'est pas plus considérable que celle qui existe 
entre les divers dialectes de l'italien; — unité qui suppose 
qu elle a été créée par une seule race et sur un même terri- 
toire. Et celui-ci devait être en contact direct avec Vltalie 
puisque la construction phonétique et les traits les plus sail- 
lants du caractère de la langue roumaine rappellent non pas 
le « sermo rusticus » latin, comme l'affirme le ^ Tentamen 
criticum ^ de Trcbonien Laiirian ou le " Grand Dictionnaire « 
et le " Glossaire » de 1 Académie de Bucarest, mais l'italien du 
VIT siècle (juand le c est devenu déjà tch devant \e et 1 / et 
le ; et le g sont devenus ge et dge. (Pierre Maior soutenait 
dans son « Lexicon » qu'il fallait considérer la langue rou- 
maine comme la mère du latin!) D'ailleurs, il va des dialectes 
italiens — celui que l'on parle en Sardaigne et que l'on 
aj)})elle logiidoro ainsi que le dialecte ombro-macératais — 
dans lesquels on retrouve certaines particularités du roumain : 
le changement du (ju et du gr en p et b, par exemple aq : ua 
npa ; qualtro, palrn ; lingiia, liiiiba; le changement de / en r 
(même dans l'article). 

Si, d'autre part, on tient compte du nom roumain qui est 
évidemment la forme corrompue du romano italien c'est-à- 
dire : habitant de l'ancien Itomanic/ — de la /?o///a^/(«7 actuelle, 
— où la population est rhotacisante même aujourd hui, on 
d(Mt convenir qu'en cherchant parmi les pâtres des Apennins 
les plus proches consanguins des Roumains, on est sur la 
bonne voie aussi bien à cause de la ressemblance du nom et 
du langage qu'à cause de la conformité du goût chez les uns 
et les autres pour la vie pastorale et presque nomade. 

La propagation dans l'Est de V Europe d'une population ve- 
nant de Vhalie ne pouvait avoir lieu naturellement qu'au 
moyen d'essai mements. Pour des raisons locales, et il ne 
devait pas en manquer du temps de l'invasion des Goths et des 
Lnngobards, OU poussés parle besoin de déplacement, les habi- 
tants de \ Exarchat se mirent en marche dans la direction de 



LIVRE PREMIER 43 

Nord-Est, vers le Frioid, pays des berger fourlans auxquels il 
empruntaient certains mots aussi, et de là ils redescendirent en 
côtoyant rdine et Ariuilée dans V « Hinterland » de Vlllyriciuti, 
où les riches vallées de la Dvina, de la ?iarente et du Vardar 
déjà plus oriental, offraient à leurs troupeaux des pâturages 
incomparables. 

Mais on aurait tort de prétendre qu'en se fixant dans ces 
parages, les émigrés de la Romagne ne pensaient qu'au bien- 
être de leur bétail. Ils y allaient aussi de préférence parce 
que dans VIllyricum colonisé par les Romains déjà avant Jésus- 
Christ, et dont les habitants albanais parlaient une langue 
saturée de latin, ils se croyaient moins expatriés probablement. 
C'est à l'intimité plus ou moins longue dans laquelle ils y ont 
vécu avec la population illyrienne, partagée en Conveniiis Salo- 
nitanus et Narouitanits, qu'ils sont redevables de quelques parti- 
cularités de leur langue, telles que : placer l'article à la fin des 
substantifs, former la comparaison par le mot « mai " , expri- 
mer les nombres de onze à dix-neul à l'aide de la syllabe 
<i spre ' , etc. Il esta remarquer aussi que plusieurs expres- 
sions du vieux latin se sont introduites dans le roumain par le 
canal de l'albanais, en ayant gardé au passage le caractère de 
ce dernier. D'ailleurs le fait rapporté par Théophanès (Chrono- 
graphia, 39 i) à propos de l'expédition des généraux impériaux 
Kommentiolos et Martinu?, contre les Avares prouve à l'évi- 
dence combien étaient latinisées toutes ces régions à la fin du 
sixième siècle. On voulait surprendre les barbares envahis- 
seurs entre Calvonnind et Lividurgo ; mais il y eut une panique 
dans les rangs de l'armée impériale par suite de l'exclamation 
d'un soldat, proférée dans la langue du pays (rraTpwa cçwvv^) et 
s'adressant à un conducteur de mulets indigène. Or il s agissait 
d'avertir ce dernier que sa bête perdait son chargement, et 
l'avertissement consistait dans cette phrase : Toma, torna 
fratre., retourne-toi, mon frère! En l'entendant les soldats 
crurent à quelque trahison et s'enfuirent incontinent. 

Le souvenir de l'origine romanaise du peuple roumain a été 
conservé dans le nom roumougne, qui désÏQïiait en Roumanie, 
jusqu'à l'abolition récente du servage, les serfs roumains. Sur 



44 MA(;VAr.S ET liOlMAllNS DEVA>iT I/IlISTOIllE 

la péninsule balkanique on appela cependant les nouveaux 
venu? des Vlac/is. des ]'alaf/jies, des Blc/.yoi, noms dérivant de 
l'allemand ]]alscli, employé par les Gennnins toutes les fois 
(|u il s agissait d'une race latine ou latinisée, — noms devenus 
chez les Bytantins plus tard svnonyme de pasteurs, en opposi- 
tion aux citadins ou villajjeois {jrecs et slaves. 

Ces derniers étaient des envahisseurs ou des immigrants 
pacifiques dans la Darie aurélienne, \a Dardante et\a Macédoine 
dès la fin du cinquième siècle, soit qu'ils vinssent poussés par 
les Ooi/is et les Huns ou se jorgnant à leurs armées, soit appe- 
lés par les einjicreurs romains eux-mêmes, afin d'v augmenter 
la population décimée par les Barbares. Jiricek (I) affirme 
que Tempereur Justin I" (518 à 527) était d'origine slave ainsi 
que son jU'tif fils Justinien I" (527 à 565), car il est né en Macé- 
doine et d s est marié avec une esclave nommée Ljub/.ini^ 
signifiant en sla\ e " amante » . La mère de Justinien s'appelait 
Viljenica et son père Jotof, et ses compatriotes slaves lui ont 
donné le surnom de Oujnavdu parce qu'en A'ieux slave la «jus- 
litia » latine s'exprime par le mot « pravda » . 

Mais les Slaves n'envahissaient pas seulement comme les 
ouragans dévastateurs des Got/is et des Huns ; ils savaient aussi 
se fixer à demeure. A la fin du septième siècle, ils sont déjà bien 
attachés au sol de la péninsule balkanique. Ils ])ossèdent la 
Bubjaric actuelle jusqu'au Hémus ainsi que la Serbie et la 
\ieille-SerJ>ie presque jusqu'au Pinde et il s'établit entre eux et 
les p()j)ulations romanisées des rapports continuelset profonds 
au détriment linguistique de ces dernières. 

u La langue roumaine, écrit Diez (2), n'avait pas encore eu 
en quelque sorte conscience d'elle-même quand elle eut à subir 
l'induence étrangère. Rien ne prouve mieux h quel point 
elle manquait de force assimilatrice que la servilité avec 
laquelle elle a copié à la lettre les mots étrangers et la facilité 
avec laquelle les sonorités et même les combinaisons phonéti- 
ques slaves ont pu s'adapter à son cadre. » 

Sous l'empereur Héradins (610 à 611), arrivent dans le 

(1) JiiuCKK, GesrhiclUc ilcr Buhjnicn, p. 78 et 79. 

;2) DiKZ, Vergleicticnde Grannnatik der rom. Spranhen, p. 141. 



LIVRE PREMIER 45 

bassin de la Save et sur les bords de VAdriatiiiue les Croates et 
leurs voisins les Serbes, de leurs patries situées derrière les 
Carpathes, pour protéger la Dabnatie contre les incursions des 
Avares. Ce fut à la même époque que le chef bulgare Kubrat ou 
Kavrai secoua le joug de ces derniers et conclut une alliance 
avec Byzance. Mais déjà son fils Asparuch ovxlspericli , établi dans 
le triangle formé par la iSiester, la Mer Noire et le Danube, 
n'était plus d'humeur à conserver les mêmes sentiments paci- 
fiques. Ayant été attaqué infructueusement en G79 par l'empe- 
reur Constaniin Pogonate, il traversa à sa suite le Danube et 
il fonda sur l'emplacement de la Bulgarie actuelle même, l'Em- 
pire bulgare niésiijue. 

Les tribus slaves qui y étaient déjà antérieurement installées, 
montrèient beaucoup d'empressement pour échanger le joug 
grec contre le joug bulgare. Comptant dans leurs rangs beau- 
coup de chrétiens et même des prêtres chrétiens, les Bulgares 
purent facilement connaître le christianisme ou plutôt 1 aimer 
au point de s'y convertir bientôt, sous le règne de leur souve- 
rain Boris [^o'I à 888). Il reçut dans le baptême le nom de 
Michel et se mit immédiatement en rapport avec le pape Nico- 
las pour lui soumettre 106 propositions devant servir à régler 
la conduite des Bulgares chrétiens. A ce moment, l'élément 
bulgare dominateur n était pas encore slavisé; sa slavisation 
ne se fit pas cependant longtemps attendre puisque les disci- 
ples de Méthode, chassés par Svaloplouk, reçurent un accueil 
très amical en Bulgarie, où ils trouvèrent pour la littérature 
slave naissante un terrain très propice aussi. Par leurs soins, 
la langue de la liturgie devint slave, et comme les Bulgares 
connaissaient mieux le slave que le grec, à cause de leurs con- 
tacts continuels avec les Slaves, cette langue slave de la liturgie 
put se répandre non seulement sans entraves, mais considéra- 
blement contribuer aussi à ce que 1 élément bulgare conqué- 
rant peu nombreux, soit complètement absorbé par la majorité 
slave conquise. 

Divisé par le tsar Pierre en deux parties, l'orientale et 
l'occidentale, l'empire bulgare s'écroula en peu de temps par 
suite des incursions .des Petschénègues et des Magyars. Ce fut 



46 MAGYARS ET liOU.MAIINS DEVAMT L'HISTOIRE 

en 072 que la Bulgarie orientale tomba au pouvoir de l'empe- 
reur prec 7':iinisc/iès; quanta la Bulgarie occidentale, elle fut 
conquise en 1018 par l'empereur Ijcisile II, surnommé le 
« Tueur de Bulgares " (BouXyapôzTovo;). 

Après la mort de Tzimischès, quatre frères bulgares préparent 
un soulèvement parmi leurs compatriotes contre Basile II, 
Mais 1 un d'eux — David — est tué, comme le raconte l'auteur 
byzantin Kedrénos, entre Casloiia et Prespa, à lendroit appelé 
les beaux chênes, par (pielques Vlachs errants. C'est à cette 
occasion que 1 on rencontre la première fois leur nom chez 
les écrivains grecs. Cependant Basile 11 les surveille de près 
dès 1020 en réorgarnisant l'église bulgare et en confirmant ses 
droits. Car il place tout les Vlachs de la B a Igai-ie sous, la juridic- 
tion de rarchevét|ue (VOchrida et leur enjoint de lui payer 
dorénavant leurs dimes régulièrement. Sa charte fut comfirmée 
en 1272 par 1 empereur Ji/c/îe/ /^a/eo/o^/ze 

Grâce aux écrits de Kchaaniénos (1), on sait qu il y avait à 
moment-là des (7^/c/ti jusque dans les montages du Pindeei, ce 
(pii plus est, même en llellade. Polémarque grec chargé de 
combattre les Vlachs, Kékaaménos écrivit son ouvrage en 1071. 
Il faut en retenir les passages suivants : ^' Le fleuve Plérès (2) 
j)asse au milieu d'une large vallée habitée par les Vlachs, 
qu'il sépare en deux factions. — Leur race est corrompue et 
impie ; elle n'est fidèle ni à Dieu , ni à l'empereur, ni à ses 
propres alliés. Elle est menteuse et fourbe, étant prête à jurer 
ses grands dieux pour n importe quelle chose à ses amis et 
parents, saufà les trahir (juand même. Les Vlachs sont des Daces 
et des Besses. Jadis ils vivaient dans des villes fortifiées le long 
du Danube et de la Save , là où habitent actuellement les 
Serbes. Feignant d être attachés aux empereurs, ils se sont 
transportés sur la terre des Romaïos qu'ils ont dévastée jus- 
qu'à ce que ces derniers se lâchent et les fassent se sau- 
ver. Alors ils se retirèrent dans l'Épire, la Macédoine et surtout 
dans l'IIellade. Les Vlachs sont couards, pusillanimes, mais 

^ij Le rapport île RÉkacménus a élé puljlié par le professeur Vasiljevsky en 
1881. 

(2) Rivière descendant du Pinde. Aujourd'hui elle s'appelle Dleurès, 



LIVRE PREMIER 47 

aussi à cause de leur lâcheté, impudents. C'est pourquoi je 
vous conseille de ne vous fier jamais à eux ! « 

Nikéias Chômâtes raconte, de son côté, que pour payer les 
dépenses des fêtes données lors du mariage de l'empereur 
grec Isaac avec Marguerite, la fille du roi de Hongrie Bêla III, 
on fit lever de nouveaux impôts à cause desquels les Barbares, 
qui habitaient le Hémiis et que l'on appelait d'abord des Mésiens 
et que l'on désigne maintenant sous le nom de Vlachs, se soulevè- 
rent et recoururent aux armes. Et la tradition que les Vlachs 
étaient des descendants des Mésiens antiques fut acceptée par 
les Turcs aussi, puisque les sultans accordèrent plus d'une fois 
le titre de vayvode de la nation mésique aux chefs des Roumains. 
Kinnamos les appelle cependant des colons italiques. 

jSikétas Chotiiatès parle de la Grande, de la Haute et de 
Petite- Valachie ; Anna Komnéna mentionne, dans l'armée de 
son père, l'empereur Alexis, « des individus appartenant à 
cette race nomade, que l'on appelle vulgairement Vlacques. » 
Étant composée de bergers, habitués à vivre en plein air, elle 
a dû fournir incontestablement de bons soldats. 

Les chroniques des cloîtres du Mont-Athos signalent la pré- 
sence des TYrtfAi sur le territoire de la célèbre presqu'île sacrée; 
leurs femmes et filles, habillées en homme, y jettent le trouble, 
aussi le patriarche constantinopolitain Nicolas interdit tout 
commerce entre caloyers et Vlachs que l'empereur Alexis fait 
transporter dans le Péloponêse en 1097. 

Le voyageur Benjamiii de Tudèle rapporte que " c'est à 
Zeitun que commence la Valachie, dont les habitants demeu- 
rent sur les montagnes. On les appelle des Valachs et ils cou- 
rent comme des chèvres. » 

« Les Roumains étaient un peuple adonné à l'élevage du 
bétail, écrit Mihlosich (1), et vivaient tantôt dans les demeures 
fixes qu ils appelaient des Katun, comme on les appelle en- 
core aujourd'hui, tantôt en se transportant avec tous leurs 
chevaux, moutons et chèvres d'un glacier ou d'une prairie à 
l'autre. Il faut souligner ce trait dans le caractère du peuple 

(1) Die Wandeiungen der Bumanen, p. 4 



48 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

roumain particulièrement, car il explique son expansibilité et 
son importance au point de vue de l'histoire des contrées com- 
prises entre l'Adriatique et la mer Noire et des pays avoisi- 
nants. L'éleva(}c eut pour corollaire chez les Roumains la fabri- 
cation de IVomage et le transport des marchandises. A un 
moment, l'importance du fromage roumain était si considérable 
chez les habitants de Uaguse qu'ils l'acceptaient dans les paye- 
ments en {juise de monnaie. Ce furent les municipalités qui 
fixèrent le prix du " caseus vlachescus " ou « vlachiscus » . 
D'autre part, enleur qualité de propriétaires de bétes de somme, 
les Vlachs s'occupaient de transport aussi ; ils fournirent à 
Ra.cfuse du plomb, et de là ils transportèrent toutes sortes de 
marchandises, entre autres du sel, dans les villes du littoral, 
provoquant ainsi un mouvement commercial très important 
pour le développement du pays. » 

On lit des choses surprenantes sur le compte des Ylaclis 
dans les Moinnncnia serbes, édités par le même Mildosich. Ils 
parlent des familles vlacques offertes en cadeau aux monastères 
parles souverains de la Serbie, de certaines dispositions prises 
par le tsar B/ichan contre les Vlachs prévaricateurs; quant aux 
habitants de llaf/use, ils défendant aux Vlnc/is de laisser partre 
leurs troupeaux sur le territoire de leur ville. Ce même Dnchau 
interdit aux serfs serbes de se marier avec des femmes rou- 
maines, de crainte quelles ne les rendent nomades aussi. 

En 1085, il est même question d'un Vlacli de qualité (i/.xpt'';- 
Tf,z x(hv (3/.a;(wv) nommé Ditdilos, qui avertit l'empereur grec de 
l'incursion des Cumims, pendant ([u'il séjourna à Anchiale. 
Ouatre-ving-dix ans plus tard, ce sont deux frères vlachs des 
montagnes du Hennis, Assan et Pierre, qui se mettent à la tête 
des niéconlenls bulgares et vlachs pour les délivrer du joug 
bvzantin. Le premier, ayant été souflleté iiConsiiniiinople par 
le sébastocrator Jean, retourne chez lui et pour entrahier ses 
compatriotes, recourt à une supercherie religieuse, grâce à 
lacpielle il réussit à se faire accepter comme empereur, la tête 
ceinte d'une couronne et les pieds chaussés de bottes rouges! 
Hattu par l'empereur Isaac Angelos lui-même, il se sauva avec 
son frère chez les Cnmans en traversant le Danube, 



LIVRE PREMIER 49 

L'armée grecque ayant évacué leur pays, tous deux y 
reviennent avec des troupes auxiliaires accordées par les 
Cumans et ils réunissent de nouveau sous la même domination 
les Mésiens et les Bulgares. Pendant la longue lutte qu'ils sou- 
tinrent contre l'empire d'Orient et au milieu de laquelle Assnn 
rend indépendant l'archevêque de Tmovo du patriarche de 
Constantùiople, arrive la croisade conduite par l'empereur Fré- 
déric sur la péninsule balkanique. La croisade a été fidèlement 
décrite par Ansberius (l). Il raconte toutes les difficultés inté- 
rieures et extérieures de l'empire grec et confirme ce qui a été 
dit par Nikéias Chonialés au sujet àAssan ei Pierre, seulement 
il met en avant ce dernier sous le nom de Kalopeter (le beau 
Pierre) et il change le premier en Crassianus, et il les dépeint 
tous deux comme les tyrans de leurs sujets vlachs dans la 
Bidqarie et le long du Danube. Il dit aussi que Kalopeter a con- 
clu une alliance avec les princes croates et serbes contre l'em- 
pereur de Constantinople, et qu'il a offert à Frédéric une armée 
de secours de 40,000 Cumans et Vlachs pour marcher contre la 
capitale de l'empire. Mais Frédéric ne pense qu'à s'embarquer 
le plus tôt possible. 

L'année suivante — en 1 190 — les Cumans et Vlachs alliés 
remportent une victoire sur les Grecs ; d'autre part l'empereur 
Isaac détruit l'armée des Serbes sur les bords de la Morava en 
119 4. Alors il veut s allier à Bêla III, roi àe Hongrie, mais 
entre temps il est dépouillé de la couronne par Alexis III. 

Préférant la paix à la guerre, celui-ci entre en négociations 
avec Assan et Pierre. Mais ceux-ci étant assassinés successive- 
ment, ce n'est que leur frère cadet Kalojan (Joannitzius ou le 
beau Jean) qui conclut la paix avec l'empereur en 120 4, année 
où les Latins s'emparent de Constantinople. Alors, redoutant le 
partage de son empire entre ces derniers et les Hongrois , leurs 
alliés, Kalojan s'adresse au pape Innocent III et lui promet de 
faire triompher l'union religieuse dans son empire, s'il lui 
envoie une couronne et s'il élève l'archevêque de Tmovo au 

(1) Historia de expeditione Fridcrici imperatoris, édita a (fuodum Austriensi 
clerico, (fui eidein interfuit, nomine Ansbertus. Fontes reruni Austriacarum. 
Scriptores. Vol. V. Vienne. 1863. 

4 



50 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIUE 

rang à.e patriarche . Ce fut le cardinal Léo à qui le pape confia 
la mission de lui porter la couronne. Mais craignant que la 
dignité royale offerte à Kalojan ne fit tort à sa propre auto- 
rité, le roi de Hongrie ne permit pas au cardinal d'accomplir 
sa mission et le fit arrêter sur le territoire hongrois. Léo ne 
recouvra la liberté que sur la promesse formelle du pape que la 
couronne royale offerte à Kalojan n'impliquait aucun amoin- 
drissement de Fautorité de la royauté hongroise. 

Entre temps, les Grecs s'étant révoltés contre les Latins, sou- 
tenu par ses alliés et ses parents les Cumans, puisque sa femme 
appartenait à cette race, K<tloj<(n accourut au secours des pre- 
miers et ne tarda pas à attaquer Baudoin. La bataille eut lieu 
le 15 avril 1205 et se termina avec le triomphe complet du 
oheî canian Koizas. L'empereur Baudoin y fut fait prisonnier et 
\cs iiinians s'avancèrent jusqu'aux portes de Consiaiitinople en 
dévastant le pays. Ils n'épargnèrent pas Kalojan lui-même et 
le tuèrent pendant qu'il assiégeait Thessalonique. Son fils Assan 
se réfugie alors chez les Russes et c est Boril, le fils de sa sœur, 
qui s'empare du trône resté vacant, mais pour peu de temps 
seulement, car J.N.vrt/< revient aidé par les /?//66ei et assiège Trnoi'o 
où s'est enfermé Boril. En voulant s'évader, celui-ci tomba 
dans les mains de son oncle, qui lui fit crever les yeux, et lui 
ayant succédé sur le trône, Assan II se maria avec une fille 
A' André II, roi de Hongrie. 

Ce fut sous son règne que I empire bulgare-roumain attei- 
gnit à son apogé. A la fin du xiii'' siècle, les C//?»^/Ly concjuièrent 
la suprématie : Georges Terterij fonde une dynastie à Trnovo 
tandis qu'à Viddin le pouvoir tombe dans les mains des Sisma- 
nides. Une fraction du pays, baignée par la mer Noire, échoit 
à Eltiniir, chef cumnn, qui la gouverne presque en souverain 
indépendant. Mais aucun de ces États ne peut résister au Turc 
victorieux; il achève leur asservissement en 1398. 

Tous ces faits prouvent à l'envi que le berceau du peuple 
roumain ne doit être placé ailleurs que sur la péninsule balka- 
ni(pie non seulement parce que des documents authentiques 
et contemporains y constatent la présence de cette race, mais 
parce que l'élément slave, dont sa langue et ses institutions 



LIVRE PREMIER 51 

politiques, sociales et religieuses sont saturées, rappellent le 
slavisme balkanique, notamment le génie albanais et le génie 
bulgare. L'un présidait à sa naissance, l'autre à ses années d'ap- 
prentissage ; c'est sous leur tutelle que les Roumains ont quitté 
l'existence nomade et sont devenus aptes à fonder un État. 
S'il n'a pu être érigé sur la rive droite du Danube, c'est 
qu'il n'y a eu là aucun voisin assez puissant et assez bien 
établi pour le protéger ou le guider à l'époque de sa formation 
et pendant son développement. Pour en trouver un, il fallait 
franchir le Danube ei y ayant encore éprouvé des déboires avec 
les Cumans, se mettre enfin sous l'égide de la Hongrie déjà 
considérée comme un des plus fermes soutiens de la Chré- 
tienté et appelée h compléter l'éducation des Roumains, en 
éveillant chez eux la conscience nationale, en répandant parmi 
eux les bienfaits de la civilisation. 

En examinant de près ces événements, on arrive à la conclu- 
sion aussi que s'il y a des Cumans et des Russes, des Serbes et 
des Croates dans les rangs des protecteurs ou des alliés des 
Roumains^ aucun État roumain organisé n'y figure. Jusqu'à la 
première moitié du xiv' siècle, les Roumains ne constituent 
qu'un élément ethnique — incontestablement très vivace dans 
cette étrange cohue de races qui tourbillonne sur les terri- 
toires compris entre le Danube et les Balkans. Avoir pu en 
retirer leur individualité nationale intacte, est un mérite con- 
sidérable aux yeux de tout historien et doit largement com- 
penser la perte de la vaine gloriole dacique dans l'esprit de 
chaque Roumain sérieux. 



CHAPITRE V 

Li:S ROIMAINS SE RÉPANDENT SUR LA RIVE GAUCHE DU DANUBE. 

11 faut incontestablement un réel effort d'i machination à la 
fin du xi\' siècle, ou en Europe il n'y a presque plus de ter- 
ritoire qui ne soit cadastré et cultivé, ni d'habitant qui n'ait 
son état civil, pour se reporter à la triste époque de la déca- 
dence de l'empire romain, pendant laquelle Aurélien aban- 
donna la Dacie et les contrées avoisinantes sur la rive gauche 
du Danube aux Barbares, et à laquelle s'ajoute, en guise de 
suite, à l'avenant, la plus sombre moitié du moyen âge, em- 
ployée par le gros du peuple roumain à peine sorti de sa 
chrysalide pour entreprendre sa transmigration de la péninsule 
balkanique dans sa demeure actuelle : la Romuanie^ la Bessa- 
rabie, la 21-ansylvanie et les départements limitrophes de la 
Hongrie. Effort sérieux et indispensable cependant, car com- 
ment comprendre autrement l'infdtration secrète mais cons- 
fante, l'expansion rapide mais insensible, d'une race aussi 
Juimble au point de vue de ses origines qu'à celui de ses occu- 
pations? 

11 faut se rappeler que c'étaient des forêts vierges, des 
marais immenses qui couvraient alors la plus grande partie des 
j)avs en question; quant à celles qui étaient habitables, elles 
furent occupées successivement par divers peuples barbares 
et semi-barbares, qui v apparurent ou en disparurent comme 
des nuages chargés d'orages dont le passage ne laisse aucune 
trace sur le Firmament, mais qui, par terre, engendrent la 
ruine, la dévastation ou la mort. l"]t, d autre part, on doit tenir 
compte de 1 humeur vagabonde du peuple roumain aussi, qui 
1 ayant fait rayonner sur toute la péninsule balkanique, ne 
tarda pas à le pousser au delà du Danube, yi?,c[\\k une distance 
de :250 à 300 kilomètres au nord du fleuve et aux instigations 



T.IVRE PREMIER 53 

de laquelle il céda d'autant plus aise'ment qu'il sentait appro- 
cher le péril turc à pas de géant du côté du Sud-Est, et dont il 
était content de pouvoir se garantir par une barrière naturelle, 
infranchissable au moins pendant l'hiver et la saison des 
hautes eaux. 

Voici maintenant quelques indications tirées des documents 
authentiques et pouvant servir de points de repère au milieu 
de l'obscurité qui règne dans l'histoire de ces régions et enve- 
loppe les débuts de la nation roumaine. Avec leur aide, on 
complète le tableau tout à l'heure ébauché par l'imagination, 
et l'on obtient des conclusions que les événements ultérieurs, 
déjà plus faciles à vérifier, corroborent grandement. 

D'abord on apprend de Menandre, du contemporain de 
l'empereur grec Maurice, assassiné en G02, — que Bajan, le 
Khagan des Avares, s'adressa à ce dernier pour lui demander 
la permission de traverser le Danube à Singidunum et à Sir- 
im'um, afin de punir les Slaves révoltés qui habitaient le terri- 
toire de la Roumanie actuelle, en les attaquant de cette ma- 
nière du côté de la Dohrudja. Cet incident, quiaeulieû en 581, 
prouve à l'envi que c'étaient des Slaves qui vivaient à cette 
époque sur la rive gauche du Danube et que la Transylvanie 
se trouvait dans une telle condition d'inaccessibilité que les 
Avares eux-mêmes ne tenaient pas à s'y frayer un chemin, 
quelque direct qu'il fût, pour aller de laPannonieen Roumanie. 
Quatre-vingt-dix-huit ans plus tard a eu lieu la fondation 
par Asparuch du premier empire bulgare. Selon Pic (1), il y a 
plusieurs raisons pour supposer que cet empire s'étendait sur 
les deux rives du Danube. Les auteurs byzantins ne distin- 
guent-ils pas toujours très clairement la Bulgarie d'au delà du 
Danube (r/etS'ev toû "larpou) de la Bulgarie d'en-deçii du Danube 
(evTo; Toû "lorpou)? N'y a-t-il pas eu des contestations en 827 
entre les Francs et les Bulqares au sujet de certaines exactions 
que ces derniers avaient commises au détriment des Slaves, 
qui n'auraient pas pu avoir lieu, s'ils n'eussent pas possédé la 
rive gauche du Danubel N'existe-t-il pas une lettre de l'empe- 

(i) Abstammung der Rumanen, Leipzig. 1880. 



54 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

leur Anwlphe^ datée de 892 et adressée à Wladimir, roi des Bul- 
gares, dans laquelle il leprie de ne pas permettre l'exportation 
du sel en Moravie? Or, on ne peut y exporter du sel que de la 
Transylvanie et du département de Mannaros ; donc les Bul- 
gares devaient être les maîtres de ces deux endroits. 

En tout cas, Asparuch venait de 1 Onglos, contrée qui se 
trouvait à lest de la Moldaj'ie, et ne renonça jamais à cette 
possession. Son frère, le quatrième fils de Kubrat, se fixa en 
Pannonie (I), et fit même transmigrer les Slaves du Danube 
aux pieds des Carpathes. C'est la victoire de Charlemagne sur 
les Avares qui a été la cause de la domination des Bulgares de 
ce C()té-là. En S()5 le khan des Bulgares, nommé Kroum, sou- 
mit ceux parmi les Ai'ares qui avaient survécu à la destruction 
de leur race par les Francs, tandis qu en 813 il prit Adria- 
nople; il est conséquemment plus que probable qu'il régnait 
sur tous les pays appartenant aux Bulgares. 

vSi l'on combine cette extension de l'empire bulgare sur les 
deux rives du Danube avec 1 intimité dans laquelle vivaient 
les Bulgares et les Vlachs, on se range forcément à 1 avis d'£«- 
gel qui assigne à la transmigration de ces derniers sur la rive 
gauche du Danube l'époque du premier empire bulgare. Et, 
après la chute de celui-ci, le nombre des IVr/eA^ avant traversé 
le Danube ne devait qu'augmenter, car on ne découvre aucun 
empêchement pour éloigner leurs troupeaux des grasses prai- 
ries, qui les y attendent. 

Mais les apparitions sporadiques des Vlachs ne s'y consta- 
tent pas toujours sans difficultés. Dans un poème latin com- 
posé en 155(> par le '^sixon Scheseus, on lit par exemple : «Sur 
le bord de V Oli rempli de poissons, il y a une forteresse que 
ses habitanst appellent Fogaras depuis des temps immémoriaux. 
Elle est entourée de fossés et de murs formidables. Des 7//- 
halles agriculteurs demeurent tout autour, gouvernés par les 
lois et de règles imposées par la forteresse. » Charles Eder, le 
commentateur de ce poème (2), affirme que le nom de 7/7- 

(J) Enof.l, Gcscliic/itc des Altcn l'annoniens inid de- Bulyarcn. aile; 1797. 
p. 265, et passiin. 

(2) EnEB, Svriptores rerum Transylvanicarum. Scheseus. Euinœ Pannoniae. 



LIVRE PREMIER 55 

halles ne peut signifier que des Bulgay^es. c'est-à-dire des Rou- 
mai'ns, puis que les Roumains de Brasso s'appellent des Bul- 
gares et leur quartier : le « Bolgarszék » — le siège des 
Bulgares. ÇAxez Aitilios, cité par Tomaschek (1), il est fait men- 
tion d'une alliance contractée en 107 4 contre les Grecs entre 
les Scythes et les Mixobarbares^ habitants du Nord du Danube. 
Il y a aussi des Saiiromates et des Daces qui guerroient en 1059 
et en 1087 contre le même empire. Or le mot mixoharhare 
désigne à la fois les Bulgares et les Vlac/is, tandis que sauro- 
maie et dace signifient : sarmate et valch. 

La chronique de Hypatios datant de 1150 parle d'une con- 
trée Bolochovo, située près du Haut-Bug dont les habitants 
s'appellent des Bolochovtzes , Ce sont assurément des Roumains, 
car la ville de Bolochov en Galicic ne figure dans les documents 
hitins que sous le nom de « Villa Vlachorum » (2). 

Il V a cependant des auteurs byzantins chez qui on rencon- 
tre la dénomination de Vlac/i en toutes lettres aussi. C'est ainsi 
que Ki}inamos, l'historiographe de l'empereur Manuel dans sa 
guerre contre le roi de Hongrie Etienne III, raconte que Léon, 
surnommé le Vatatzès, reçut l'ordre de n'attaquer les Magyars 
que du côté où ils n'avaient jamais été attaqués jusque-là, 
c'est-à-dire du côté de la mer Noire. Et on lui confie une armée 
dans les rangs de laquelle il y avait un grand nombre de 
Vlachs. 

« A la fin de l'année 1 16 4, il se passe un événement, écrit 
Tomaschek, dans lequel il échoit un rôle important aux Rou- 
mains. Et ces Roumains ne pouvaient habiter que la Moldavie 
et la Bessarabie. Cette preuve n'a été enregistrée jusqu'ici 
par personne; elle a échappé à Roesler lui-même. Voilà ce 
que jNikétas Choniatès (3) nous raconte à un endroit. ;< Le 
sébastokrator Andronikos Komnénos fut nommé chef de 
l'éparchie de Nisch et de Branitsévo par l'empereur Manuel. 
Mais, à peine installé, on le soupçonne d'aspirer au trône et de 

(1) Zuv Kunde der Hamus-Halbinsel. I, 49. Atlaliota. Historia Corpus scrip. 
his. byz. Bonn.T?, 1853, p. 504. 

(2) Miklosich-Kaluzniackv, Die Wandenaiçen der Rumànen. 

(3) De Manuele imperatore, IV, 2, p. 169-172. 



56 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

rechercher ramitié du roi de Hongrie pour en faire son allié. 
Étant mis en accusation à ce sujet, il essaye de se débarrasser 
du jeune empereur. Or ses desseins furent découverts et on le 
fit étroitement surveiller au palais impérial à Constantinople. 
Il tente deux évasions, et la seconde lui réussit effectivement. 
Il comptait s'enfuir à Halits dans la petite Russie; c'était Ja- 
roslaw Wladimirovich qui v régnait, par qui il avait été jadis 
très hospitalièrement reçu et qui lui avait fait cadeau de plu- 
sieurs propriétés. Arrivé à Ankhilas — les manuscrits plus 
récents mettent Ankhelo, correspondant à TAhlcjolov de nos 
jours, — il tourna vers le Nord et il réussit à s'approcher ina- 
perçu des frontières de Halits. Mais là, les Ylachs qui étaient 
alors en bonne intelligence avec Bvzance et qui avaient appris 
son évasion, l'arrêtèrent et le ramenèrent h l'empereur grec. 
Pendant le trajet, ayant trompé ses surveillants, il parvint 
cependant à s'évader et il arriva finalement sain et sauf à 
Halits. V 

Ce récit, tout en fournissant un témoignage irrécusable en 
faveur de la présence de l'élément roumain sur la rive gauche 
du Danube, prise au sens le plus large du mot, n'en contient 
pas moins des indications précieuses au sujet de la situation 
où il s'y trouvait. Malgré les liens religieux et les affinités en 
résultant qui l'attachent à Byzancr, les Gi-ccs ne les consi- 
dèrent que comme un facteur ethnique. S'il avait eu la 
moindre importance politique et sociale, ils en eiissent parlé 
avec plus de complaisance qu'ils ont parlé des Patzinahites et 
des Ciimans, leurs ennemis, qui les ont préoccupés pendant 
plusieurs siècles et qu'ils font figurer en individualités natio- 
nales sur l'échiquier de la diplomatie et sur les champs de 
bataille. 

A vrai dire, la courte histoire des premiers n'est, en quelque 
sorte, que Tappendice de celles àes^Matjydvs, avec laquelle elle 
se confond {graduellement. <• On doit savoir, — écrit 1 empe- 
reur Conshniiiii Porj)liyro(iénète (T, - — que les Patzinakites 
habitèrent dès l'origine dans les parages des fleuves de l'Atel 

(1) De administiaudo impcrio, cli. 37 et 38. 



LIVRE PREMIER 57 

et du Gleich, ayant pour voisins les Mazars et le peuple qu'on 
appelle des Uzes. Or il y a cinquante ans ils ont été attaqués 
par lesdits Uzes, alliés des Ivhazars. Étant chassés de leur patrie, 
ce furent les Uzes qui s'en emparèrent et ce sont eux qui 
l'habitent encore. Dès lors, les Patzinakites s'en allèrent en 
vagabondant et en cherchant nue nouvelle patrie pour s'y 
fixer. Ils arrivèrent ainsi au pays, qui leur appartient encore 
aujourd'hui, et y trouvant les Tourcs (les Magyars) comme 
habitants, ils les en chassèrent et s'y installèrent après en 
maîtres, comme je le disais, il y a cinquante ans. Ceux des 
Patzinakites, que l'on nomme des Kangars, entreprirent une 
guerre contre les Khazars, mais ils furent battus et forcés 
d'abandonner leur pays. Poussés par la nécessité, ils s'empa- 
rèrent du territoire des Tourcs. De là une guerre aussi entre 
les Tourcs et ceux des Patzinakites que l'on nomme des Kan- 
gars, dans laquelle l'armée des Tourcs est battue et se sépare 
en deux. En partie ils s'en vont en Orient dans la direction de 
la Perse; — ils s'y fixent et on les appelle encore aujourd'hui 
des Sabartoyasphaloï, ancien nom des Tourcs; — en partie il 
s'en vont vers l'Occident sous la conduite de leur premier 
vayvode et chef Lébédias et se fixent dans les endroits que 
l'on appelle Atelkoezu. Ce sont les Patzinakites qui y habitent 
aujourd hui. " 

« Les Magyars demeuraient en Atelkoezu — ajoute M. Jancsô 
— quand l'empereur Léon leur demanda de le secourir contre 
le tsar bulgare Siméon. Alors les Magyars traversent le Danube 
sous la conduite du fils d Arpâd et remportent une victoire sur 
les Bulgares et s en retournent en Atelkoezu, chargés de butin. 
Pendant ce temps-là la paix est conclue entre les Grecs et 
Siméon, qui, pour se venger des Magyars, leur suscite l'inimitié 
des Patzinakites. Ceux-ci, profitant de l'absence momentanée 
du gros des forces magyares, s'attaquent à leurs campements 
et les détruisent. Découragés par la vue de la destruction de 
tous leurs biens, les Magyars s'en vont à la recherche d'une 
nouvelle patrie. Alors ce sont les Patzinakites qui deviennent 
les possesseurs de leur territoire, l'Atelkoezu. D'après Cons- 
tantin, l'emplacement occupé par les Patzinakites où demeu- 



58 MAGVAllS ET ROUMAI>"S DEVAPsT L'HISTOIRE 

raient précédemment les Tourcs, porte un nom dérivant des 
fleuves qui s'y trouvent. Ce sont la Baruch, le Koubon, le 
Troublous, le Broutos, Booûtoç) et le Serethos. " Quels peuvent 
être les trois premiers, on ne saurait le deviner, mais nul 
doute que les deux derniers ne soient le Pruth et la Sercth 
actuels. Comme le mot Atclkoezii veut dire en hongrois oiire 
i'dii.v, il est probable qu'il désignait le territoire compris entre 
le JS'ieslei- et la Sercih. 

C'est par le col de Vcrcczkr, situé dans les Cdrixiihcs oriruinlcs 
que les Mik/juis entrent dans leur nouvelle patrie, la Hongrie 
actuelle (vers 890). Constantin en indique les frontières avec 
assez d'exactitude, a Les habitations des Tourcs commencent 
au pont de Trajan, là où se trouve la tour de Constantin le 
Grand acluellement les Portes-de-Fer). De là à Irois journées 
de marche se trouve Belgrade, à l'embouchure de la Save 
dans le Danul)e. De cet endroit jusqu'à Sirmium il v a deux 
journées de marche. Il y a aussi des Tourcs qui habitent entre 
la Save et le Danube. Ensuite on arrive dans la Grande-Moravie 
où régnait jadis Sphendoplok Svatoplouc). Les Tourcs ont mis 
maintenant ce pays en état de destruction complète... Dans 
les parages situés au delà du Danube, ce sont les fleuves res- 
pectifs qui prêtent leurs noms aux campements des Tourcs. 
La première rivière est le Témès, la seconde le Toutes ?), la 
troisième le Maros, la quatrième le Krisos, la cinquième le 
Tibissus les noms de Témès et de Maros existent encore 
actuellement, celui du Krisos et du Tibissus s'exprime en 
hongrois par Koeroes et Tisza). Les Tourcs ont pour voisins à 
l'Orient, là où le Danube forme la séparation, une partie des 
Bulgares; au ^'ord les Patzinakites, à l'Occident les Francs, 
au Sud les Croates. » 

Venant du coté de la Russie, pour propager la religion chré- 
tienne sdùit Bruno {\) parcourut le pays des Pui-inakitrs du 
temps de s(nnt-Eticnu<\ premier roi de Honr/rie. Il y apprit que 
les Miigyars-Noirs s'étaient déjà convertis. Il ne se dirigea donc 

(1' Ce fut Ilelferdin{; (|ui puMia le premier en 1856 les relations de saint 
Bruno. Miklosich ne les fit paraître dans le tome II, de la Slavisclie Bihliothek 
qu'en 1858. 



LIVRE PREMIER 59 

plus vers eux comme c'était d'abord son intention, mais il 
s'en alla chez les Finisses (Prussiens) païens pour leur prêcher 
l'Évangile. On sait qu'il faut comprendre la Transylvaine sous 
la dénomination de Hon(jrie- Noire et les Magyars de Transyl- 
vanie sous celle de Magyars-Noirs , car en Orient la signification 
du noir est équivalente à petit, et du blanc à grand, quand il 
s'agit de pays. 

Ce furent les Patzinakites qui combattirent les Magyars avec 
le plus d'acharnement du côté de l'Orient et c'était probable- 
ment à cause de cela que la terre des Magyars noirs n'avait, 
jusqu'à l'avènement de saint Etienne^ que des liens bien relâchés 
avec la mère patrie. Un des miracles que relatent la petite et 
la grande légende, ainsi que l'évéque /far/^r/^sur le compte du 
saint roi, se rapporte aussi à une invasion de la Transylvanie 
par ces voisins terribles. Étant à la chasse, le fondateur aposto- 
lique de la Hongrie eut un rêve dans lequel un ange lui apprit 
l'incursion des Patzinakites. Il fait immédiatement savoir cette 
nouvelle par un envoyé au tribun préposé à la Transylvanie 
afin qu'il rassemble les hommes valides et qu il délivre une 
ville, c'était, il paraît, Gyulafehérvar déjà complètement blo- 
quée par les envahisseurs. D'après les légendes, ayant entendu 
parler des vertus de saitit Etienne, grand nombre de Paizina- 
liites accoururent dans son royaume avec tous leurs biens, pour 
devenir ses sujets, et pour s'amalgamer avec la race ma- 
gyare. 

Mais le reste de ce peuple ouralo-altaique ne menaça pas 
moins la paix de la Hongrie jusqu en lOGO. Ensuite, ce sont les 
Cunians qui ont continué les incursions, car ils avaient soumis 
les Patzinakites. Comme ils appartenaient à la même race et 
comme ils parlaient à peu près la même langue, la fusion entre 
les vainqueurs et les vaincus ne tarda pas de s'effectuer. Aussi 
les Magyars prirent-ils les premières incursions des Cnmans 
pour celles des Patzinakites. A ce moment-là, le premier empire 
bulgaie n'existant plus, les C amans ^nveni facilement envahir 
le territoire de la Roamanie actuelle et en faire leur propriété. 
L'empire grec n'était plus assez fort pour les en empêcher. Il 
lui aurait suffi qu ils ne traversassent pas le Danube, — vœu 



00 ma(;yars et uoumai>;s devaî^t l'iikstoiue 
(lui cependant ne put s'accomplir car les C^yz/rt/^^ le franchirent 
à plusieurs reprises : en 1078 et en 1087 (I), incursions dont 
quelques documents russes font aussi mention, seulement ils ne 
l'attribuent pas à des Cummis mais à des Polovtzcs — en 1095 
pour répondre à l'invitation du prétendant Léon, qui voulut 
se faire passer pour le fils de Tempereur Diogènc, et en 111 i 
finalement, car cette fois-là ce furent les G7-ecs qui rempor- 
tèrent la victoire. 

On a vu plus haut quel rôle ont joué les Cimiaus dans la 
fondation de Tcmpire (ÏAssan. Il est facile d'en conclure qu'il 
a du s'ctahlir une union bien intime entre Cumans, Bulrjares et 
Vlachs (\e.\i\ rive droite du Danube, à la suite de cette coopé- 
ration. Ce fut cette intimité qui rendit possible l'accroissement 
lent mais continuel du nombre des Vlaclis sur la rive gauche 
du Danube. Il est non moins intéressant de savoir aussi que 
du temps de Bêla IV, roi de Honcjiic, alors que des dominicains 
hongrois s'en vont enMoldavie pour y fonder un évéchécuman, 
SCS ouailles y sont des Sicnles, des Vlnr/is et des ('amans. 

La défaite que ces derniers essuient en \llï, près de Kalka 
contre les Tariarcs, met fin à leur domination. A la suite de 
cet événement, le même Bcla IV&e fait intituler : «RexCuma- 
nia; " et comme tel il donne au grand maître des Johanniies 
le Szorenyscg — la Pctite-Valachic actuelle — et la Cumanie 
située au delà de VOli — la Grande- Valachw d'aujourd'hui. 
Cependant c'est encore le cuman Kui/ien, roi des Camans, qui 
conduit en Ilon;;rie le restant de sa race et les Jasyges congé- 
nères sous le règne du roi Ladislas, surnommé le Canian pré- 
cisément à cause de la protection qu'il leur accordait. Leurs 
descendants forment encore présentement un départemet 
hongrois, qui porte leur nom et que les Hongrois considèrent 
néanmoins comme un des foyers du magyarisme. Du reste, on 
retrouve le souvenir de leur séjour en Roamanic dans les noms 
de beaucoup de villes et de villages également : il y a des Ao- 
nianka, des Komanesti, des Koman dans plusieurs districts, 
ainsi que des Valca Jastiluj et Jassy lui-même y fait allusion 

(1) ScYHTXÈs, E.xcerpla c.x breviario historico ap. Cedronis, II,7V1. 



LIVRE PREMIER 61 

dont les environs s'appellent dans les documents roumains 
jusqu'à l'époque des Fanariotes « Cinuiul Jasilor. » 

Si, dans quelques chroniques russes et notamment dans celle 
de Kiew, il est plusieurs fois question de la ville de Berlad, 
située en dehors du territoire russe, et de son souverain Ivanko 
Rosiislaviiz, de qui un compétiteur au trône russe reçoit une 
armée auxiliaire de 6,000 hommes et avec qui il s'avance 
jusqu'au Niesier, et il prend la ville d' Olési'e; si dans cette même 
chronique on parle en 1156 de certains pccheurs ruihènes de 
Galatz aussi, d'où l'on conclut à l'existence d'une principauté 
indépendante englohant cette ville et ses environs, ces données 
ne militent qu'en faveur de la supposition qu'il pouvait y 
avoir, dans ces contrées, en dehors des Paizinakiies et des Cu- 
mans, d'autres peuples ayant une existence indépendante et 
jouant un rôle politique. Voilà tout ce qu'on peut constater à 
l'aide des documents et des auteurs contemporains au sujet de 
tous ces peuples ayant occupé le territoire de la Roumanie 
actuelle. Partant de leur situation effacée dans ce pays, on 
devrait supposer logiquement qu'ils en occupaient une sem- 
blable en Hongrie aussi, comme ils en occupaient réellement. 
Or, grâce à l'étourderie d'un chroniqueur magyar et précisé- 
ment à l'occasion du récit de la conquête de la Hongrie par les 
Magyars, il v a un texte qui prête aux interprétations les plus 
hasardeuses et que Sinkaï a habilement exploité pour s'en ser- 
vir comme d'un argument irréfutable en faveur des droits des 
Roumains de la Hongrie, tandis qu'en réalité son auteur n'a dû 
penser en l'écrivant qu'à la glorification de la bravoure de ses 
aïeux. Son imagination leur y crée des ennemis fictifs afin que 
leur mérite de les vaincre puisse paraître plus grand. Si sa 
supercherie tourne à Tencontre de ses désirs et au lieu de pro- 
fiter à sa race, lui suscite des difficultés, c'est une nouvelle 
preuve pour démontrer aux historiens, fussent-ils roumains, 
que la fraude même la plus pieuse est une faute, qui doit rece- 
voir sa punition tôt ou tard et dont les conséquences aussi fâ- 
cheuses qu'imprévues ne peuvent être rachetées que par la sin- 
cérité et la véracité les plus complètes, comme on essayera de 
le faire dans les pages suivantes. 



CHAPITRE VI 

Y A-T-IL EU DES ROUMAINS EN HONGRIE A l'ÉPOQUE DE LA CONQUÊTE 
DU 1>AYS PAR LES MAGYARS? 

Il n'y a des données historiques réellement documentées se 
rapportant à la conquête de la Honrjn'i' par les Mdgyars, que 
celles qui concernent leurs faits et gestes dans la partie occi- 
dentale du territoire ayant formé la fj7-an</e-ilfo?-ai;?e et apparte- 
nant à l'époque aux deux frères ennemis Mojmar II et Svaio- 
p/oiic II. Car comme ces souverains moraves, tantôt en bonne 
intelligence tantôt en hostilité avec les Allemands déjà chré- 
tiens, ainsi que leurs sujets faisaient partie du diocèse de 
l'évéque de Passait, — suffragant de l'archevêque de Salz- 
hourg, — sans parler de l^clat qu'a pu jeter sur le pays la 
présence de Cyrille, le célèbre " apôtre des Slaves » et de son 
frère Méthode, — les événements qui s'y sont passés, se trou- 
vent fidèlement consignés soit dans Ihistoire de l'Église, soit 
dans les annales de V Allemagne. On sait donc pertinemment 
que la Grande-Moravie a été plusieurs fois attaquée par les 
Magyars et que l'on peut indiquer comme date de son anéan- 
tissement Tannée 907, dans le courant de laquelle a eu lieu 
la bataille de Pozsony perdue par Louis, dit VEnfant, roi de 
Germanie, l'allié des dits souverains moraves. 

Les relations des sources étrangères au sujet de la conquête 
sont grandement confirmées par les récits des trois chroni- 
queurs hongrois : AVc«î'(128!2), le moine il/arc (1358), et Thu- 
roczy (1464). Ils ne citent parmi les habitants contemporains 
que les Moraves ayant montré de l'énergie dans leur résistance 
aux envahisseurs. Quant au quatrième, connu sous le nom de 
V Anonyme qui s'intitule P. dictas Magistcr ac quondatn honœ 
memoriœ gloriosissimi Belœ régis Hungariœ Notarius, il n'en 
fait nullement mention et il raconte au contraire, une foule de 



LIVRE PREMIER 63 

choses qui ne sont mentionnées ni dans les autres chroniques 
hongroises ni dans aucune relation étrangère. Voilà ses passa- 
des les plus importants selon la version de SinkaT, d'où l'irré- 
dentisme roumain tire son deuxième chef d'accusation contre 
les Magyars. 

« Avant obtenu de Zalan, souverain des Bulgares, le ter- 
ritoire qui s'étend jusqu'au fleuve de Sajo, Arpad n'hésita pas 
beaucoup, mais il envoya des ambassadeurs à Ménmarot aussi, 
chargés de cadeaux semblables h ceux envoyés à Zalan, et il lui 
demanda la cession du territoire entre le fleuve Szamos, les 
montagnes de Meszes et le Nyirsèg. Mais Ménmarot ne fut pas 
enclin à satisfaire la demande d'Arpâd. Ce dernier envoie 
donc contre lui une armée et lui prend de force ce qu'il n'a 
pas voulu lui céder de plein gré. Les chefs magyars, parmi 
lesquels se trouvait Tuhutum, indiquent la frontière par une 
borne au pied du Meszes. » 

" Pendant qu'ils séjournent à cet endroit, ils se préoccupent 
tous, mais Tuhutum plus particulièrement que les autres : com- 
ment on pourrait s'emparer de la -Transylvanie, de manière à 
ce qu'elle reste toujours dans leur pouvoir? Tuhutum envoya 
donc Ogmand, le fils d'Opaforkos, pour explorer le pays. 
Celui-ci part, explore et devient tout enthousiasmé de ce qu'il 
voit. En retournant chez Tuhutum, il dénigre les Roumains et 
ne tarit pas sur les beautés de la Transylvanie en déclarant 
que : " ses habitants sont les plus misérables gens du monde 
« tout entier, car ils sont desVlachset des Slaves, qui en dehors 
« de la flèche et de l'arc n'ont aucune autre arme. Leur chef 
u Gélou n'est point brave et il n'a pas même dans son entourage 
« de bons guerriers. Il ne pourra donc pas résister aux Magyars, 
« car il a déjà assez souffert des Gumans et des Patzinakites. » 
« Étant informé de tout ceci, Tuhutum fait aussitôt prier 
Arpàd de lui permettre de traverser les montagnes du Meszes 
et de se mesurer avec le prince des Roumains. Après en avoir 
obtenu la permission, il se met en route avec ses guerriers, et 
laissant ses frères d'armes (les autres chefs magyars) au pied 
du Meszes, il traverse les forêts dans la direction de l'Est pour 
attaquer Gélou, le prince des Blacques (Vlachs). Or ayant 



46 MAGYAI'.S ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

appris ranivée de Tuhutum, celui-ci rassemble ses guerriers 
et s'avance au-devant de lui afin d'empêcher son passage à 
travers le Meszes. Mais Tuhutum l'avait déjà traversé et il 
arriva quelque temps après sur les bords delà rivière d'Almas. 
Ce fut là que les deux armées se rencontrèrent. » 

« Le prince Gélou se berça alors de l'espoir que ses archers 
pourraient arrêter son adversaire. Mais Tuhutum avait déjà 
son armée partagée. Il en envoya la moitié en amont de la 
rivière afin qu elle la traverse inaperçue et qu'elle puisse atta- 
(juer à revers les guerriers de Gèlou. Or, la chose se fit juste- 
ment comme cela. Et comme la traversée peut facilement 
s'exécuter, les deux moitiés de l'armée magyare arrivèrent en 
même temps sur le chanq) de bataille. Elle se battirent toutes 
deux avec courage et elles remportèrent une victoire complète 
sur l'armée de Gélou, en lui faisant subir des pertes énormes 
soit en morts et soit surtout en prisonniers. Ce que voyant, le 
prince Gélou afin de sauver sa vie, ne chercha plus son salut 
(pie dans la fuite. Mais avant d'arriver à son château fort situé 
au bord du Szamos, il est rejoint par les hommes de Tuhutum 
qui l'avaient poursuivi, et il est tué sur le bord du Kapus. 
Après avoir appris la mort de leur souverain, les habitants du 
pays tendirent volontiers leur droite pour faire la paix et ils 
offrirent à Tuhutum, au père de Horka, la succession de 
Gélou. Ayant scellé leur fidélité par un serment (en magyar 
Eshù) ils appelèrent l'endroit où cet acte eut lieu, EsktUô. 
Depuis ce jour, Tuhutum ainsi que ses descendants possédè- 
rent la Transylvanie en paix et dans le bonheur, mais seule- 
ment jusqu'à 1 avènement de saint Etienne. » 

« Nous apprenons donc de ce passage de 1 Anonvme, ajoute 
Snikaî, que ce ne fut pas les armes à la main que les Magyars 
soumirent les Roumains. ÇHuiigari vi aniinrtim Transylvaniani 
non ncciiparnni.) Il y eut soumission volontaire de la part 
de ces derniers et union entre les deux peuples sur le pied de 
1 égalité qui dura jusqu au moment où les Roumains furent 
dépouillés de leurs droits par les Approbata, la charte réglant 
la constitution politique de la Transylvanie. » 

C'est d'après Y Anonyme que Pierre Maior fait l'historique de 



LIVRE PUEMIEU 65 

la conquête du territoire de la Hongrie au^^si. En citant son 
récit, il assure que certains passages y démontrent clairement 
conibien le chroniqueur a été enclin à glorifier les Magyars. 
Il est cependant indiscutable, selon lui, que d'avoir élu Tuhu- 
lum pour leur souverain, ne changeait rien à la situation des 
Roumains de la Transylvanie En somme, ils ne firent qu'élire 
'J\ifu(/iini pour remplacer son prédécesseur décédé; et s'ils 
étaient auparavant les sujets de <)élon, ils le furent alors de 
Tu/iiiiuni seulement et non pas en même temps (ÏArpàd et des 
Maf/vars également. Gela n'est arrivé qu'au moment où Gynla 
le Jeune a été vaincu par saint Etienne. Ce lut à la suite de 
cette défaite que les Roumains perdirent leur domination en 
Transylvanie, sans perdre toutefois simultanément leurs droits 
politiques. 

On peut se poser ici avec raison la question suivante, pour- 
suit il-/«ror .• les guerriers magyars sont-ils ressortis de la Tran- 
sylvanie pour rejoindre ir/x';^ ou sont-ils restés au service de 
Tuhutum, déjà prince des Roumains? Comme ces guerriers ne 
lui ont pas prêté serment, ils sont probablement retournés chez 
Àrpâd^ à qui ils étaient liés par un serment de fidélité. D'ail- 
leurs, si un chef n'est pas abandonné par ses troupes, Ano. 
nyme le souligne particulièrement. Il ne faut pas oublier non 
plus qu'après une conquête, les chefs magyars avaient l'habi- 
tude de distribuer des propriétés aux plus braves. Or le chro- 
niqueur ne fait pas ici mention que Tuhutum eût fait alors des 
donations pareilles. Donc aucun Magyar \\es,i resté avec lui en 
Transylanie ; il n'en est venu qu'au moment où èaint Etienne 
a soumis Gyula et encore il n'y en est venu qu'un petit nom- 
bre isolément et non pas en masses compactes comme les 
Saxons et les Sicules. La manière dont les Magyars vivent 
aujourd'hui éparpillés parmi les Roumains le prouve surabon- 
damment. 

VAnonyme rapporte aussi qu'après avoir vaincu les Slaves, 
Szabolcs en fit des serfs et il n'en dit pas autant des Roumains. 
On doit donc conclure qu'ils ont gardé leur indépendance en 
Transylvanie jusqu'au xi' siècle. Et quelle était la raison à 
cause de laquelle ils élurent Tuhutum pour souverain? Il savait 



60 MAGYARS ET R T M A I N S DEVANT LIlISTOlllE 

le roumain, avant vécu un certain temps au millieu des Paizi^ 
nakites et des C/nnans, qui n'étaient que des Bouniains non sou- 
mis. Des vieux auteurs ^recs l'attestent et, au reste, ne leur 
élait-il pas aisé de chanj^er le nom Iloiuan ou Rouman en 
KouKin ou Koiiniaii? Cette j)etite falsification graphique leur a 
été imposée par la nécessité de se distinjjuer des Honimun^; car, 
ne voulant pas renoncer à l'idée que leur empereur ne soit en 
même temps l'empereur de l'empire occidental, ils se 
donnaient aussi le nom de lîoiiiaiiis ! Les Grecs eurent sous ce 
rapport des imitateurs chez divers peuples. A la fin, ce nom 
nouveau devenait tellement à la mode que, s'entendant 
appeler par tout le monde des Cuniaus ou des Conians, les 
Rouniaïiis l'adoptèrent eux-mêmes. 

Mais le territoire de la lloiu/rie actuelle ne renfermait pas 
seulement la principauté roumaine indépendante de Crélou ; 
plusieurs autres s'y trouvaient également. « Par malheur, écrit 
Hilarioii PapiN (l), ayant vécu entre eux en hostilité sous 
la domination des harbares aussi, et complètement oublieux 
de l'unité nationale, les Roumains s'organisèrent après la dis- 
parition de leurs op[)resseurs sans penser un instant a leur 
union. Ils vivaient sous des chefs respectifs, non seulement 
indépendants de toute influence étrangère, mais aussi en ne 
se souciant guère des liens qui d ordinaire resserrent ensemble 
tous les enfants d une même race. » Ce fut la raison à cause de 
laquelle après la domination des Aiuires, les principautés delà 
Basse-DacieAdi Roninanie actuelle) tombèrent bientcU sous celle 
d'autres barbares. Par contre, il y avait des principautés indé- 
pendantes dans la Haute- Ihnie^ la Tninsylvanie actuelle, dans 
Bihiir et dans le Banal, formant actuellement les départements 
limitrophes delà IJougrie. Notamment en Transylvanie comme 
il a été dit plus haut, celle de Gélou (exactement de Jult'u), dans 
Bihar celle de Ménmarot (exactement de Mariai ou de Minor 
Marias) et dans le Banal celle de Gladiu (exactement de Clau- 
diu). Ce sont les historiens magyars qui, seuls, ont consigné 
l'histoire des Boamains de cette époque, car ces derniers pré- 

(i) Istoria lomdiiilor din Dacia siipcriorc, I, p. 8. 



LIVRE PREMIER 67 

feraient déjà alors, comme dit judicieusement Cantemù., ï exé- 
cution des grandes et louables œuvres à leur description ! 

Ce fut ainsi que le brave Ménniarot , le souverain du terri- 
toire situé entre les trois fleuves : le Tihissus, le Maros et le 
Szdinos, fit la réponse suivante aux ambassadeurs dWrpàd c\u\ 
le sommaient de remettre sa principauté à leur maître comme 
à un descendant cV Attila, à qui elle appartenait jadis. « Dites à 
votre prince Arpâd, au chef des Magyars, que nous ne lui devons 
autre chose que ce que doit un ami à son ami, de ce qu'il a 
besoin en sa qualité d'hote. Quant à la terre, qu'il désire 
obtenir de notre bonne volonté, elle ne lui appartiendra pas 
de notre vivant. Aussi étions-nous très peiné de voir que le 
prince Zalan lui ait cédé un territoire aussi considérable soit 
de bon gré, à ce qu'il dit, soit par crainte, ce dont il ne veut 
pas convenir. Nous n avons pas envie de lui céder un seul 
pouce de notre territoire ni par crainte ni par bonté, quoiqu'il 
prétende y avoir droit. Ses paroles ne nous intimident pas, 
même s'il prétend descendre d'Attila, le fléau de Dieu, car ce 
fat par violence que celui-ci arracha à mes aïeux cette terre 
qui m'appartient de nouveau grâce à la bonté de l'empereur 
constantinopolitain, et que je ne laisserai plus jamais sortir de 
mes mains! " Ayant parlé ainsi, il accorda aux ambassadeurs 
la permission de se retirer. 

Très courroucé par la réponse hautaine du souverain des 
Roumains, Arpàd envoya contre lui incontinent l élite de ses 
guerriers. Ménmarot les reçut à la tète de son armée. Ce pre- 
mier choc ne procura pas aux Magyars des avantages bien 
sensibles. Ménmarot se replia derrière la rivière de Koeroes et 
parvint à s'y maintenir victorieusement. Mais il ne déposa les 
armes que quand, ayant conquis le restant du pays, Arpâd 
l'attaqua une seconde fois. En réalité, ce n'est pas par les armes 
que les Magyars l'ont soumis, mais en lui proposant une 
alUance à laquelle le mariage de 2o/^a/i, fils d'Arpâd, avec' 
une fille de Ménmarot, a donné la consécration la plus écla- 
tante. Ménmarot mourut deux ans après cet événement et 
comme il ne laissa pas de fils, ce fut son gendre Zoitan qui 
hérita de sa principauté roumaine de Bihar. Ce n'est donc 



68 MAGYARS ET l'.OUMAIINS DEVANT L'HISTOIRE 

pas la conquête <jui en a l'ail une possession nia.jjyare, mais 
le maria^^e. 

C'est (le la même manière qu a eu lieu la soumission de 
(j^«/ fClau(liu). prince roumain de Tdniês. Il sut garder Tindé- 
pendance aussi bien pour lui-même que pour ses successeurs, 
de façon que cette contrée pouvait également jouir d'une auto- 
nomie conij)lète sous ses souverains nationaux. Il advint cepen- 
dant que son petit-fils Ohtumu (exactement O/Jtinmis) avant 
conscieuce de sa puissance croissante et s étant rap|)elé de 
1 ancienne splendeur de sa principauté, ainsi que se fiant à la 
bravovnc de ses lumibreux nol)les et guerriers, ne voulut plus 
obéir à sain/ Etienne. De là la furieuse attaque de ce dernier 
(pii ne put remporter la victoire daus une bataille sanglante 
on OnUnnus périt, que grâce à la trahison de son gendre Cinadn 
(Csanad). L indépendance de la Transylvanie ne disparut pas 
d'une autre manière. Gynla, le petit-fils de Tuhutnni, embrasse 
la religion de ses sujets roumains, c'est-à-dire la religion 
grecque-orientale, dès 9i8. Sa fille Charlotte se marie avec 
Géza, père de saint Etienne. Donc c'est d'après le rite grec- 
oriental (\ne saint rÀienne est baptisé. Pour être roi, il devint 
plus tard calliolique et comme Gynla le Jenne ne voulut pas 
abandonner sa religion grecque-orientale, il l'attaqua à la tête 
de ses armées et lui ayant ravi sa couronne, il réunit la Tran- 
sylvanie à la Hongrie. Mais les Ron mains restèrent grecs- 
orientaux même après la défaite de Gynla et ne se converti- 
rent point au catholicisme. 

A vrai dire, V Anonyme ne parle en fait de princes roumains 
ayant régné sur le territoire de la Hongrie actuelle, que de 
Gélon le Transyh'diiien . Or celui-ci ne règne pas non plus sur 
une population roumaine pure, mais sur des Hoitmains et des 
Slaves mélangés. Que Ménmarot et Glad aient été des princes 
roumains, V.inonyjne lui-même l'ignore. Selon lui, ce furenl 
des « peuplades soi-disanl Khazares » (pii vi\ aient sous sou 
sceptre, donc ce ne fut pas un prince roumain proprement dit, 
mais un prince kliazare. Pour en faire un prince roumain, 
Pierre MaTor dit que les Khazares ou exactement les Khozares 
formaient une partie de ces colons romains que les empereurs 



LIVRE PREMIER 69 

romains avaient fait venir en Daa'c de la ville de Coto en 
Calahre ! 

En ce qui concerne Glad, le seigneur de Ténirs, 1 Anonyme 
ne fait sur son compte que la réflexion suivante : u Le terri- 
toire qui s'étend du fleuve du Maros jusqu'au chàteau-fort 
d'Orsova, lut conquis par le chef nommé Glad qui v arriva du 
chàteau-fort de Yidin en compagnie des Cumans. '■•> Cette 
supposition est plus fondée que celle qui se rapporte au rou- 
manisme deMénmarot; car, d'après son récit, il advint que les 
Magyars ayant attaqué Glad, celui-ci leur livra une bataille 
derrière le Témès à la tête » d'une nombreuse troupe de fan- 
tassins et de cavaliers et avec le concours des Cumans, des 
Bulgares et des Roumains, .^ — bataille qu il perdit d'ailleurs 
complètement. Pour faire de Glad un prince roumain, lire 
quelque part qu'il ait été aidé par des Roumains dans son 
entreprise contre les Magyars, a largement suffi aux historiens 
daco-roumains. 

« Le secrétaire anoyme du roi Bêla est le seul chroniqueur 
du moyen âge, dit Roester (I), — chez qui les Roumains jouent 
un rôle satisfaisant pour les exigences des historiens roumains; 
le seul chroniqueur qui les trouve installés au ix*" siècle dans 
les parages de l'ancienne Dacie et leur territoire actuel; et le 
seul aussi qui ne les considère pas seulement comme un élé- 
ment nomade de pâtres errants, mais comme un peuple vivant 
sous le sceptre de ses propres princes, dans un état constitué. » 
Si. pour étudier une personnalité aussi importante au point 
de vue des revendications roumaines, on examine de près sa 
chronique finissant avec le règne de Bé/a I'\ voici les conclu- 
sions auxquelles doit s'arrêter tout esprit impartial. 

Laissant de côte l'auteur lui-même caché derrière 1 anony- 
mat, il s'agit d'abord de déterminer de quel Bêla il a été le 
secrétaire — ou, comme il s'appelle, le notaire. Aujourd hui 
on penche de plus en plus vers la supposition qu'il vivait à 
l'époque du quatrième roi de ce nom, dans la seconde moitié 
du xijf siècle, car il mentionne lexistence de la principauté 

(1) RoESLEii, Rumànische Studien, p. 149. 



ro MAGYAllS ET ROUMAINS DEVAIST L'HISTOIRE 

de Susdale\ il s'emporte contre la curie romaine pour défendre 
les droits héréditaires de la maison (ÏArpâd en face des com- 
pétiteurs au trône de la Hotu/n'e de la maison d'Anjou. Mais 
l'argument le plus décisif est le sui\ant : ÏAnotiynie emprunte 
certains passages au livre de contes de Gui de Columpna inti- 
tulé : » La guerre de Troie " , ouvrage qui n'a été terminé 
qu'en 1272. 

Écrite presque quatre cents ans après la conquête de \aIJon- 
f/r/'c par les Magyars, cette chronique est un curieux spécimen 
de l'historiographie comme on la comprenait aux environs de 
la Renaissance. Si, d une part, elle contient beaucoup de don- 
nées précieuses au sujet de 1 histoire des Magyars, d'autre 
part, il est impossible de la considérer comme une source 
sérieuse au point de vue de la conquête du pays non seule- 
ment à cause de la difficulté que I on a et de la circonspection 
(|ui est nécessaire pour laire un choix parmi ses assertions, 
mais suitout j)aice qu'il transporte les événements de son épo- 
(\ue à celle qu il décrit. Il a beau affirmer qu il n'écoute pas 
les Iiégédoes les trouvères), ni les bavardages du peuple, en 
réalité il ne travaille que sur les données fournies par les tra- 
ditions. En sa qualité de savantasse, il les regarde de toute sa 
hauteur, et il se croirait perdu s il les répétait dans leursinqjli- 
cité. Aussi les présente-t-il affublées d oripeaux, enjolivées de 
contes et de quolibets. Par rapport à son époque, c'est un lettré ; 
il connaii Réf/ino, Saint-Jérôme, le Cycle d'Alexandre le Grand, 
l'ouvrage de l'évêque de Séville Isidore, intitulé : Eiymologia, 
à rexcm])le duquel il confectionne ses calembours et ses ana- 
lyses grammaticales. 

vSon plus grand tort est cependant d avoir des idées précon- 
çues; il veut faire paraître le peuple magyar comme le plus 
brave et le meilleur, digne de dominer sur toutes les autres 
nations. S il se sert de la chronique de Régine, il en retranche 
la première partie prudemment, parce que la Hongrie v est 
dépeinte comme un pays inhabité et désert, dont la conquête 
n'aurait ])as exigé de grands efforts. Le secrétaire chauvin se 
croit donc obligé de la lemplir d'une foule de princes et de 
principautés, qui historiquement n'ont jamais existé, mais sur 



LIVRE PREMIER 71 

qui faire triompher ses Magyars est pour lui une satisfaction 
patriotique incommensurable! 

V Anoy^yme est en contradiction aussi avec tout ce que l'on 
peut lire dans les autres sources relativement à la manière de 
combattre de^ Magyars au temps de la conquête du pavs. Tandis 
que llégino affirme, conformément à la vérité, que c'était au 
moyen d'une pluie de flèches qu'ils anéantissaient leurs enne- 
mis, — lui prétend qu'ils se servaient principalement de sabres. 
Aussi refuse-t-il de voir dans les Slaves et les Vlachs des adver- 
saires redoutables parce qu'ils n'ont pas d'autres armes que 
les flèches, or les Magyars de la conquête n'en avaient pas 
d'autres non plus, et il a jugé étourdiment selon la tactique 
militaire de son temps. 

Il fait de même a\ ec les conditions ethniques de la Hongrie 
à la fin du ix*" siècle, en y laissant jouer un rôle important 
aux Cunians et aux Bulgare?,. Or, quant aux premiers, il avait 
été dit plus haut qu'ils ne parurent sur le théâtre du monde 
qu'après 1060. Seulement, comme dès lors ils ont donné beau- 
coup de fil à retordre aux Magyars jusqu'au règne de Bêla IV, 
pour \ Anonytne quoi de plus naturel que d'en découvrir aussi 
du temps de la conquête parmi les alliés de Glad. qui accou- 
rent à son secours du côté du Bas-Danube? Et comme la situa- 
tion et les conditions ethniques d'alors de la péninsule balcani- 
que étaient déjà bien connues à cause des guerres que les 
Magyars avaient eues avec les empereurs grecs, quoi de plus 
naturel de sa part que de placer des Bulgares dans les parties 
orientales du pays et dans le bassin du Tihissus, et des Vlachs 
et des Slaves en Transylvanie! Car du temps de Bêla IV ^ en 
Transylvanie, il y avait encore des Slaves mais déjà des Rou- 
mains aussi., On n'a qu'à se rappeler que du document datant 
de 1231, dans lequel il s'agit du droit de propriété de la terre 
de Boje, elle n'est rendue à Thrulh par Gallus, le fils de Wulh, 
qu à cause des aïeux de Thrulh qui l'avaient possédée de mé- 
moire d'homme «et a temporibus jam, quibus ipsa terra Blac- 
corum terra Bulgarorum extitisse fertur » . Si l'on parle déjà 
en 1231 d'un Roumain habitant une propriété roumaine, 
comme de quelqu'un dont les aïeux v ont demeuré de mémoire 



72 MAGYARS ET ROUMAINS DKVAN'T L'HISTOIRE 

(riioinme. on peut supposer qu'elle peut l)ien sifjnifier l'espace 
de temps de cent ans et qu'il y ait deux cenls ans d'écoulés 
depuis la première arrivée des Rovnuiins en Transylvonie jus- 
qu'à Anonymus. Aussi n'eut-il aucune hésitation d'en conclure 
que les Boumains ne fussent les habitants autochtones de la 
Trrinsyh'ani'e, vaincus j)ar Tiihutuni, en compagnie de Slaves 
Y avant vécu également de mémoire d'homme. Voilà la valeur 
que peut avoir son récit au sujet de Géloti et de l'existence 
d un état roumain en Trcuisylvanie et rien d'autre, comme il 
appert des faits suivants, encore plus clairement, s'il est pos- 
sible. 

On lit dans les auteurs bvzantins Scy/iizrs (1057) et 
Kedrénos (1 1 'M)) (jue ce furent deux grands seigneurs magyars : 
Bolosud('S et Gylas, qui se firent baptiser tout d'abord à Con- 
siantino/jle et que le dernier amena même avec lui en Hongrie 
un moine appelé flieioi/iens que le patriarche Théojihilahiiis 
consacra évéque de Hongrie. C'est donc (rylas qui apporte la 
première semence du christianisme parmi ses compatriotes. 
Or les Roumains étaient déjà certainement chrétiens à ce 
moment-là, chrétiens orthodoxes; comment se fait-il que s'ils 
vivaient en Traitsyli'anic, (îyias ne les aperçoit pas et que, 
devenu chrétien, il ne s'occupe pas d'eux, ses coreligionnaires 
qui se trouvent parmi ses administrés? 

C'est avec le zèle d'un apôtre que suint Bruno parcourut le 
pavs des Paizinal.iies. Il poussa une pointe jusque dans la 
3fo/(Iai'ie et la Bessarabie et c'est là qu'il apprit que les 
paroles de Dieu avaient déjà fait des prosélytes même dans la 
Hongrie Noire. Mais il ne souffle pas mot des chrétiens rou- 
mains et cependant, d'après les savants roumains, il devait y en 
avoir une grande quantité dans les contrées qu'il a parcou- 
rues. 

0/ituui fait venir de ]\'i(I(h'n des moines bulgares dans le 
monastère (|u il a fait bâtir dans le voisinage du Maros. 
D'autre part, on sait, d'après l'histoire et la légende, qu'il a mis 
1 end)argo sur le sel venant de Transylvanie pour le compte du 
roi de Hongrie. La Transylvanie ne lui est donc pas inconnue 
et dans le Banal il v avait, comme les historiens roumains 



LIVRE PREMIER 73 

l'affirment, un souverain roumain; et cependant il i.onore 
l'existence des Roumains chrétiens de la 'rravsylvanic et du 
Banat, et pour avoir des prêtres chrétiens il est oblifjé de 
s'adresser aux pays étrangers. Nonobstant les Eoiimains des 
environs du Maros, comment se fait-il que saini Grrard ne se 
peine plus tard qu'avec des disciples ma^jyars, au lieu de 
fraterniser avec les premiers en sa qualité d'Italien? 

Au temps de l'incursion des Monfjols 1:213), Rogérius s'en- 
fuit de JSagy-Vdvad dans le département cCArnd et de là en 
J'ransylvanie. Il erre dans les champs pendant des semaines 
entières ayant mille aventures. Il les raconte minutieusement 
en s'étendant sur le caractère ethnique des gens qu'il a ren- 
contrés. Eh bien! il parle tour à tour des Allemands, des 
Magyars et des Cumans mais il n'aperçoit pas un seul Roumain 
et cependant en sa qualité d'Italien qui n'aime ni les Allemands, 
ni les Magyars, il n'aurait certes pas oublié d'en faire mention 
dans la jiréface de son « Carmen miserabile - dédié à un 
évéqiie italien, s'il en eût vu quelque part. 

Au contraire, la circonstance que Bakna et7>»a,fils du chef 
Gyula, conspirent en Transylvanie d^m l'intérêt de la religion 
nationale des Magyars — ils étaient guèbres — démontre clai- 
rement qu'il V avait là, dès le lendemain de la conquête, une 
population magyare extrêmement attachée aux traditions de 
sa race qui formait, dans le premier demi-siècle de la conver- 
sion au christianisme des Magyars, un vrai fover de résistance 
pour le paganisme. 

Ouoique remontant sinon au déluge, mais au moiiis aux 
temps les plus obscurs du moven âge, ces récapitulations his- 
toriques ne pouvaient pas être évitées. Elles réduisent à leur 
juste valeur les prétentions des Routnains a se poser en repré- 
sentants de la civilisation romaine dans l'Est âeVEurof^e et en 
victimes d'une spoliation brutale de la part du peuple magyar. 
Vu son tempérament sensible et son libéralisme invétéré, rien 
ne pouvait mieux affecter celui-ci qu'un reproche pareil. 
Car, tout en étant convaincu de son bon droit acquis au prix 
du sang versé par ses aïeux et à une époque où 1 on n'en 
reconnaissait pas d'autre que celui du plus fort, il lui aurait 



74 MAGYAliS ET ROUMAINS DEVANT L'IIISTOIUE 

été très pénible de penser (jue le royaume de Hongrie con- 
tînt seulement une parcelle de terrain qu'un voisin ami 
pourrait revendi(juer avec la moindre lueur de raison. 

Non, {jrâce à Dieu, en prenant possession de la Hongrie^ les 
Magyars n'ont pu ni léser les intérêts des Roumains, ni les 
priver de leur indépendance puisqu'il n'y en avait pas dans le 
pays à ré|)0(|nc de la conquête conmie il n'v en avait (|ue très 
|)eu en [général — et aucun appartenant à la population d un 
état roumain constitué, — sur toute la rive pauclie du 
Danabe. Concernant la prétendue origine dacique des Rou- 
mains, qu'il soit permis d'ajouter aux arguments déjà exposés 
plus liant les réflexions suivantes, tirées d'une conférence de 
Michel Cogo/niccano, du célèbre professeur de Y Acadt-mia Mihai- 
leana de Jassy lui-même : 

« Je ne veux pas faire un mystère de l'origine latine de nos 
lois, de nos mœurs, de notre langue et de notre race, car elle 
est depuis longtemps reconnue par l'Iiistoire, mais je tiens à 
vous répéter que je n'ai aucune envie de présenter comme les 
nôtres les actions des Romains. Et je m'efforcerai, au contraire, 
de vous faire observer que si vous voulez être leurs descen- 
dants, vous assumez aussi l'obligation d'accomplir quelque 
cbose de comparable aux liants faits de ce peuple providen- 
tiel. (I)>. 

Prononcées il y a une cinquantaine d'années, ces paroles 
sont aujourd'bui d'autant plus de saison qu'avec le progrès 
des idées démocratiques le mérite individuel devient l'unique 
source de toute considération de fortune ou de réussite. D'ail- 
leurs à 1 égard de l'ancienneté de leur race et de leur langue 
les Magyars n'ont aucune comparaison à redouter, les savantes 
recherches d'un linguiste tel que M. Jules Oppert, membre de 
1 Institut, ayant démontié leur parenté avec les Chaldéens pri- 
mitifs et sumériens et les Mèdes. Elle a été pressentie par plu- 
sieurs historiens hongrois au commencement de ce siècle — 
notamment par lùicnnc de Horvath — et les extravagantes 
spéculations généalogiques et étymologiques de Pierre Maîor 

(1) Cuvent iutroductio lu cii/sul dr Istoria nationuta, rostit in 24 novottbrie 1848 
/»/ Aradcmia Milidilcana. Jassv- 



LIVRE PREMIER 75 

ne doivent être envisagées que comme des imitations gros- 
sières, exécutées dans leur manière. Seulement, tandis que les 
savants hongrois n'obéissaient qu'à leur curiosité scientifique 
en fouillant les couches les plus profondes de leur histoire 
nationale, St'nkaî et Maio?^ visaient un but politique tout maté- 
riel et, qui pire est, semaient les germes de la discorde entre 
deux peuples voisins, faits pour s'entendre et pour marcher 
ensemble, pour combattre en Orient l'ignorance et la réac- 
tion ! 



LIVRE DEUXIÈME 

RELAÏIOAS E^TRE MAGYARS ET ROUMAINS 
JUSQU'A LA FIi\ DU XVIP SIÈCLE 



CHAPITRE PREMIER. 

sous LES ROIS DK LA MAISON d'aRPAD 

Si 1 on écoutait les historiens roumains au sujet des relations 
de leurs ancêtres avec les Magyars au onzième et au douzième 
siècle, il faudrait arriver à la conviction qu'elles étaient abso- 
lument nulles, vu fjue, d après leur dire, il n'y avait pas de 
Magyars en Transylvanie avant 1291. 

« Le territoire de la Transylvanie fut très dépeuplé par suite 
de longues et sanglantes guerres avec les Cumans ; c'est pour- 
quoi il ne figure dans les document jamais autrement que : 
« terra vastea et inhabitata — dit Joan Slavici (1). Pour le 
repeupler, les rois de Hongrie v amènent des colons de diverses 
nationalités. Les premiers sont fournis par les Patzinakites, 
que l'on place au long des montagnes (1122 à 1125). Après 
ceux-ci arrive un groupe considérable de Cumans qui se fixe 
dans la vallée du Tibissus (Tisza), sur la rive droite du fleuve. 
C'est enfin le roi Geiza II (1141 à 1161) qui commence à faire 
venir des colons de l'Allemagne. Leur immigration dure sans 
interruption pendant cent ans... En Transylvanie on les 
appelle des Hospites et plus tard des Saxons. On les installe 
le long de la route que les Cumans ont l'habitude de suivre. 

(1) Jo\N Slavici, Ardealul. Studiu isloric. Bucuresci, 1893. 



78 MAGYAIIS ET l\OUMAI>'S DEVANT L'HISTOIRE 

En 1:2 I 1 , le roi André II fait don du Bartzasàgà TOrdre teuto- 
nique. S ils sont éloignés par André II, les Saxons ne restent 
pas moins sur leurs territoires mêmes après l'incursion des 
Mongols. » 

» Les Sicules — selon toute probabilité une branche déta- 
chée au ix'"" siècle du tronc magyar — campaient jusqu à 
l'incursion des Mongols dans les environs des sources du Maros 
et de rOlt; ils ne s'établissent dans la vallée du Maros qu'après 
cette incursion néfaste. Ce fut au même moment — en 1279 
— que Ladislas le Guman fit don aux Cumans — arrivés du 
temps de Bêla IV — des terrains dépendant des places fortes 
de la couronne et situés entre le Tisza, le Koeroes et le Maros, 
ainsi que des propriétés ayant appartenu à des nobles ou à des 
hommes liges et qui, depuis l'incursion des Mongols, n'avaient 
plus de possesseurs. " 

« Et ici nous avons le droit de demander maintenant 
({uelle a été la nationalité des individus, qui habitaient sur ces 
porpriétés offertes en cadeaux aux Saxons, aux Sicules et aux 
Cumans. C étaient les descendant des Romains comme les 
Basques le sont dans les Pyrénées ; ils vivaient retirés aux 
sources des tleuves, dans les vallées perdues, sur les sommets 
des glaciers et partout, en un mot, où c'est en masse compacte 
que demeurent aujourd'hui les Roumanis. » 

" Il n'y a pas encore des Magyars en Transvlvanie à ce mo- 
ment. En 1:2 4(), trois ans après le départ des Mongols, Bêla IV 
exempte chaque Magvar de la juridiction du vayvode s'il s'éta- 
Idit sur les propriétés de l'évèché de Gyulafehérvàr, car ce 
diocèse était tellement dégarni de population qu'il v en avait 
à peine au siège même de 1 évêque. Nous pouvons deman- 
der maintenant qui étaient ces hommes tombés dans les com- 
bats et à quelle nationalité appartenaient les colons qui leur 
ont succédé. Dans son édit sus mentionné, le roi nomme 
encore les endroits suivants : dans le département de Doboka, 
les communes de Herina et de Byolocol; dans celui de Kolozs 
celle de Golou (Gyalu), et dans celui de Szolnok, celles de 
Tasnàd et de Zilah. La population des département dont parle 
Bêla IV, est aujourd'hui roumaine, tandis que celle des endroits 



LIVRE DEUXIEME 79 

cités est magyare. Il faut en conclure que l'ancienne popula- 
tion ne pouvait pas être la population magyare des villes, mais 
la population roumaine des vallées inconnues ! » 

.( Nous ne savons pas quelle a été la situation ethnique de 
la Transylvanie en 1002, au moment où on a déposé le vayvode 
Gyula. Il est cependant indubitable qu'il n'y avait pas de 
Saxons avant 1 1-43 et que les Sicules ne quittèrent les voisinages 
des sources de l'Oit et du Maros qu'après l'incursion des 
Mongols et que l'on ne trouve pas de Magyars en Transylvanie 
avant 1201. Ce fut dans le courant de cette année qu'André III, 
le dernier rejeton des Arpàd, convoqua une diète à Gyula - 
fehérvàr, mais il n'y fit venir que les nobles sicules, saxons 
et roumains (nos universis nobilibus Saxonibus , Siculis et 
Olachis in partibus Transsylvanis apud Albam-Juliam pro retor- 
matione status eorumdem congregationem cum iisdem fecis- 
semus). Donc ne pas u in Transsylvania» , mais seulement «in 
partibus Transsylvanis » , dit le roi André III. Les Sicules de- 
puis qu'ils sont pour la première fois apparus dans l'histoire, 
n ontjamais été soumis au vayvode, mais seulement à l'Ispàn 
des Sicules qui était tout autant un vassal du roi que le vay- 
vode. Les Saxons ne dépendent pas non plus de ce dernier, 
mais du Cornes des Saxons, également un vassal du roi. Et les 
Roumains avaient aussi leur Ban, un vassal du roi également, 
demeurant à Fogaras, en face du col de Yoeroestorony. Les 
Roumains installés en colons militaires sur les terres dépen- 
dant des places fortes de la couronne étaient au même titre des 
exempti (des privilégiés) que l'étaient ceux établis sur les pro- 
priétés de l'évéque, qui ne dépendaient que de leurs chefs, 
appelés des Kénez. On apprend des documents se rapportant 
aux privilèges, que la juridiction des vayvodes transylvaniens 
ne s'étendait que sur le bassin occidental du Maros et au delà 
de la ligne occidentale seulement sur les départements de 
Szolnok, Kraszna, Bihar et Zarànd. Dans la vallée du Sebes- 
Koeroes, il y avait un vayvode aussi ayant pour siège Belé- 
nyes. Un autre se trouvait dans la vallée du Fehér-Koeroes 
ayant pour siège Hodos. Au delà du Maros, vers le Midi, il y 
avait des Kéneziats aussi, notamment à Lippa, à Facset, à 



80 MAGYARS ET IIOUMAINS DEVA.NT L'IllSTOIUE 

LiiMos et à Karan-Sebes. Toutes ces contrées réunies consti- 
tiiaieiit les • partes Transsylvaniae , » ou le roi de Hon^jrie 
a\ait une loule de vassaux et dont la noblesse tenait ses diètes 
à Gvnlafeliérvàr, tandis que ce lut à Alba-Re.jjia (Székes-F'ehè- 
rvàrj (jue les nobles magyars se rendirent pour prendre part 
à la diète de Hongrie. Les nobles qui s'assemblaient à Gyula- 
leliérvàr n'étaient donc pas des Magyars. » 

... Il Bien qu il eût accepté sous beaucoup de rapports les 
institutions des peuples de r(3cciden(, données pai' Cbarle- 
magne, saint Etienne s est vu forcé de compter avec les usa- 
ges de ses peuples et surtout avec ceux des Magyars. C'est à 
cause de cela que nous le voyons constituer l'armée du royaume 
de deux éléments. Les Magyars l'orment une armée nationale 
comme auparavant; mais le roi ne peut s'en servir que con- 
ditionnellement. Les nobles magyars, qui la composaient, 
n'étaient tenus d'aller en guerre en dehors des fontières du 
pays que si la chose leur convenait et s'ils étaient payés par le 
roi. A côté de cette armée, il y en avait aussi une autre égale- 
ment royale, mais formée de mercenaires et de colons privi- 
légiés, tels que les Saxons, les Allemands du Szepesség (Zipsen) , 
les Patzinakites et les Cumans, ainsi que tous ceux qui reçurent 
des donations royales en échange desquelles ils furent obligés 
de rendre des service équivalents dans l armée royale. A tous 
points, leurs ressemblants étaient ces colons militaires aussi, 
que l'on appelait des " dvornik " ou des serfs royaux, établis 
autour des places fortes de la couronne, qui se trouvaient sur le 
chemin des Cumans et des Tartares. Us étaient tous, par rap- 
port aux nobles magyars, des hommes libres, cependant ils 
ne possédaient pas la noblesse hongroise et conséqueramentils 
n allaient pas aux diètes que les rois tenaient en Hongrie, 
ordinairement à Szèkes-Fehérvàr (Alba-Kegia). » 

' L'indépendance des Saxons de la Transylvanie par rap- 
port aux nobles magyars est incontestable. Les Sicules, les 
dvornik établis autour des places fortes et les serfs du roi jouis- 
saient d'une indépendance analogue. Comment pourrait-on 
prouver dans ces condition là, que les Roumains, soumis à la 
juridiction duvayvode fussent les seuls qui soient libres, quand 



LIVRE DEUXIÈME 81 

André III déclare péremptoirement qu'il a l'intention de tenir 
une diète à Gyulafehérvâr avec les nobles saxons, sicules et 
roumains? C'était sur le principe des nationalités que repo- 
sait alors l'orjjanisations politique de la Transylvanie. Aucun 
Sicule ne se trouvait sous la juridiction du vavvode et aucun 
Roumain sous celle de l'Ispan des Sicules. > 

!. Il appert des documents qu'en Transylvanie il y avait déjà 
en 1291 trois nationalités séparément constituées et avant les 
mêmes droits : la sicule, la saxonne et la roumaine. S il v avait 
à ce moment des nobles magyars y résidant, ils n'appartenaient 
pas aux Etats du pays. La « Bulle d'Or » nous explique claire- 
ment que les ^ fôispân » (préfets) ne peuvent avoir aucunejuri- 
diction ni sur les nobles ni sur leurs propriétés. Aussi ceux des 
nobles magyars qui avaient des propriétés en Transylvanie ne 
dépendaient-ils de la juridiction ni du vayvode ni de l'ispân 
des Sicules et ils ne furent pas jugés d'après les lois transylva- 
niennes mais d après celles de la Hongrie. En un mot, ils 
étaient considérés dans les a parties transylvaniennes » comme 
des étrangers. 

« C'est cette situation de la noblesse magyare qui engendra 
en Transylvanie tous les malbeurs pendant ces six derniers 
siècles. L'Etat ne peut être constitué par les rois de Hongrie 
dans leur lutte contre la noblesse magyare qu'à l'aide des 
autres nationalités. Les Roumains étant décimés par les 
guerres contre les Cumans au xif siècle, les rois de Hongrie se 
crurent obligés d'établir des colons de toutes nations dans les 
contrées déva^tées, car la noblesse magyare ne se battait que 
pour abaisser le pouvoir royal et pour s emparer des biens 
d'autrui. Tandis que les peuples de l'Europe occidentale 
s épuisent dans les croisades, les Magyars qui n'y prennent 
pas part, ne pensent qu'à la conquête de la Croatie, de l'Es- 
clavonie et de la Dalmatie. Et quand, au commencement du 
xm' siècle, André II s'en va enfin en Terre Sainte, son insuccès 
est immédiatement exploité par la noblesse magyare pour lui 
extorquer la » Bulle d Or » . 

« Ce fut à ce moment que Bêla IV s'adressa au pape pour 
obtenir ses bons offices auprès de cette même noblesse magyare 

6 



82 MAGYARS ET llOUMAI>iS DEVA>;ï L'HISTOIRE 

afin (lucllc cesse de lui imposer la vente ininterrompue des 
propriétés relevant des j)Iaces fortes de la couronne. Le pa^)e 
ne refuse nullement ce rôle de médiateur. Malheureusement le 
résultat est que Bêla IV se croit obli^'é de promettre au pape 
par serment, avant son couronnement, l'extermination des 
hérétiques. Et, en 1200, Boniface VIII ne craint plus déjà 
d'exiger du roi de Hongrie ouvertement qu il introduise dans 
ses États 1 Inquisition ettju'il y poursuive les schismatiques avec 
la plus grande rigueur en les frappant des punitions les plus 
dures dans tous les pays de la couronne de saint Etienne. Or 
qui étaient ces schismatiques? Les Roumains de confession 
grecque orientale ! 

.' C'est ainsi que commence à l'égard de ces derniers cette 
persécution religieuse sans merci, dont la noblesse magyare se 
sert dans les parties transylvaniennes pour s'emparer des biens 
des nobles roumains schismatiques. Après les incursions des 
Ciimans et des Mongols, les nobles magyars apparaissent en 
Transylvanie comme ces hyènes des cham[)s de bataille qui 
dépouillent les morts et les Ijlessés, car ils enlèvent les biens 
et les droits de ceux dont les parents se firent tuer pour la 
patrie. 

» Au commencement du xiv*^ siècle, au moment où Charles- 
Robert monte sur le trône de la Hongrie, il y a déjà deux 
espèces de nobles en Transylvanie : les nobles sicules, saxons 
et roumains transylvaniens et les nobles magyars de la Hongrie. 
Ces derniers n'occupent aucune place dans l'administration 
j)olitique de la Transylvanie; ils ne dépendent ni du vavvode 
ni des ispans des Sicules et des Saxons. Chez eux, en Hongrie, 
ils possédaient dans leurs domaines le droit de juridiction, 
tandis qu'en Transylvanie ils n'avaient que des propriétés dans 
lesquelles le vavvode ou le roi lui-même exerçaient directe- 
ment la juridiction. 

i. En 12S2, Ladislas le Cuman concède à l'cvéque de Tran- 
sylvanie 1 exercice du droit de juridiction dans ses propriétés. 
Alors les nobles magyars font aussi tous leurs efforts pour l'ob- 
tenir h leur tour. En 1^42, le vayvode transylvanien nommé 
Thomas réunit à Torda une assemblée composée de nobles 



LIVRE DEUXIEME 83 

magyars (universitas nobilium partis Transylvaniae). Cette as- 
semblée n'a rien de commun avec les diètes que le roi con- 
voque d'ordinaire à Gyulafehérvâr. C'est l'assemblée parti- 
culière de la noblesse magyare étrangère ayant pour but le 
règlement de la situation de cette dernière en Transylvanie. Ce 
fut à cette assemblée que l'on accorda aux nobles également le 
droit de juridiction sur leurs serfs et que, par contre, ils admi- 
rent celui du vayvode à l'égard des leurs. Voilà comment 
renoncent les nobles magyars en Transylvanie à leur privilège 
accordé par la « Bulle d'Or u de ne pas dépendre de la juri- 
diction des fôispim (préfets), afin d'obtenir en écbange la 
faculté d'exercer le droit de juridiction sur leurs serfs. C'est 
aussi depuis cette assemblée que la situation de la noblesse 
magyare se trouve définie dans l'organisation politique de la 
Transylvanie et que commence l'exploitation plus cruelle que 
jamais des Roumains. ^^ 

Il faudrait que le peuple roumain soit composé uniquement 
de saints pour résister à des excitations semblables, habile- 
ment revêtues d'une brillante teinte scientifique. Mais qui- 
conque connaît les traits principaux de l'histoire de la Hongrie 
et de la Tramylvanie ou possède quelques notions au sujet 
des institutions politiques, judiciaires et sociales de l'Etat hon- 
grois, conviendra aisément que toute cette explication histo- 
rique, n'est qu'un amas de faits inexactement racontés auxquels 
s'ajoute l'altération de certaines phrases des documents les 
plus clairement écrits; ainsi que la fausse interprétation de 
l'esprit et du fonctionnement des institutions hongroises 
anciennes. 

D'abord Léon le Sage et Constantin Porphyrogénète affirment 
unanimement, dans leurs relations consacrées à la description 
de la vie des anciens Magyars, que les affaires de cette nation 
se règlent par tribus et familles. Non seulement c'est ainsi 
qu il s'assemblent pour aller à la guerre, mais c'est ainsi aussi 
qu'ils ont partagé le territoire du pays conquis. C'était le sou- 
verain, toujours issu de la famille à' Arixid, qui commandait 
aux vayvodes. Dans l'exercice de ses fonctions, il avait deux 
dignitaires pour aides : \eGylas ou, à la hongroise, le Gyida et 



8V .MA(;YAUS F.T IîOUMAINS devant T, 'HISTOIRE 

le K<irhasz. Celui-ci était le ju(;e suprême du pays, tandis que le 
premier représentait très probablement le pouvoir royal dans 
les affaires militaires, comme une espèce de généralissime. 
Chose curieuse ! les deux plus anciens chefs magyars connus en 
Transylvanie s'appellent des Gyula. Il est plus <pie probable 
que ce nom n'était pas leur nom propre, mais se rapportait à 
leur dignilé. On peut donc aisément supposer que la Transyl- 
vanie est échue comme part à un chef de tril)u, titulaire de 
cette dignité. Or un tel chef de tribu ne devait pas vivre séparé 
de la sienne, il est donc hors de doute qu'autour du Gyula de 
la Transylvanie il y en avait une aussi à laquelle appartenaient 
les défenseurs, déjà mentionnés plus haut, de la religion 
nationale. 

En temps de paix, les tribus de Magyars étaient gouvernées 
par leurs chefs respectifs avec un pouvoir autonome. Aussi les 
Gyula envoyés dans une région géographiquement éloignée du 
centre du pouvoir, devaient-ils y gérer les affaires avec une 
indépendance que saint Etienne dut refréner les armes à la 
main, tant elle devenait menaçante pour l'unité de l'Etat. 
Voilà pourquoi la Transylvanie paraît être plus indépendante 
dès le commencement de la conquête du pays parles jl/a^j-r/r^. 

Depuis la mort du fondateur apostolique de la royauté en 
flnngrie ( I0ri8) jusqu'au règne de saint Ladislas (1077) c'est 
un brouillard assez épais qui couvre l'histoire de la Transyl- 
vanie. On ne sait pas grand'chose sur son compte; tout au plus 
peut-on présumer <[ue sa possession était peu sûre pour le 
jeune royaume hongrois à cause des incursions des Patzina- 
kiies. V.Wv p;uaissait être un pays-tanq>on entre les territoires 
de ces derniers et la Hongrie proprement dite. 

Le roi André I" (1046 à 1060) ayant offert à son frère cadet 
Jjéla de revenir de la Pologne afin de partager avec lui le gou- 
vernement et de lui laisser la couronne après sa mort, on 
divise le royaume en trois parts. Le roi en garde deux par 
devers lui et il donne la troisième à Delà (1). Cette troisième 

(1) D'iviscrunt j-ef/num in très partes; (luarum duœ in. proprictalem règne 
suce majestatis manserunl ; terlia vero pars in proprietatem ducis est eollata. 
TuuROCZY Chronica, pars, II, cli. '«-2. 



LIVRE DEUXIEME 85 

part se composait de la Transylvanie actuelle et des régions 
qui se trouvent sur la rive gauche du Tisza (le Tibissus). Son 
pouvoir était tellement considérable sur ces territoires qu'il y 
exerça les droits souverains comme ses monnaies frappées 
avec le titre de prince en exergue le prouvent d'une manière 
concluante. 

Devenu roi après la mort de Bêla (1063), Salomon permit 
aux fils de son prédécesseur de garder la Ti-ansylvanie. C'est 
de cette façon-là que le partage du royaume a eu lieu, c'est-à- 
dire la donation de la Transylvanie aux princes royaux, source 
de tant de luttes et de malheurs! Quand cette province n'ap- 
partenait pas aux princes royaux, c'était le vayvode qui y 
représentait le pouvoir royal. Telles sont les raisons à cause 
des(|uelles il pouvait sembler aux yeux peu exercés que la 
Transylvanie était un pays indépendant sous le règne des 
rois de la maison d'Arpâd. 

Les incursions de plus en plus fréquentés des Patzinakites 
attirent forcément l'attention des Magyars sur les « parties tran- 
sylvaniennes » . Les efforts politiques et militaires de saint 
Ladislas visaient particuHèrement la défense du christianisme 
hongrois contre ses ennemis de l'inlérieur et de l'extérieur. Or 
parmi ceux de l'extérieur c'étaient les Patzinakites et les 
Cnnians qu'il fallait redouter le plus. Leur anéantissement 
complet est devenu une nécessité afin que l'ennemi intérieur, 
le paganisme, puisse être détruit également dans les contrées 
orientales du jeune royaume. 

Saint Ladislas commence déjà du temps de Salomon, en sa 
qualité de chef de l'armée, une série de campagnes contre les 
Cumans. Il la continue comme roi et les écrase en plusieurs 
batailles glorieuses. Mais il comprend cependant qu'il ne pour- 
rait user des fruits de ses victoires que s'il donne à la Tratisyl- 
vanie, surtout dans sa partie orientale, une organisation 
militaire assez forte pour repousser toute seule les futures 
attaques possibles de ces voisins dangereux, installés sur le 
territoire de la Roumanie actuelle. Il fait donc rassembler cette 
partie des habitants magyars de la Transylvanie, qui vivait à 
lEst de Gyulafehérvàr comme son nom l'indique : siège du 



8(i MAGYARS ET ROUMAINS DEVAINT L'HISTOIRE 

Gyula magyar, dans les vallées du Maros et des deux Kûkûlloe, 
et il rétablit dans les départements à'Udvarhely et de Hàrom- 
szc'k et dans le Csi/i. Il est probable, — car plusieurs particula- 
rités linguistiques l'attestent, — qu'il a augmenté le nombre 
des Sicules du Ihiromszék avec des colons transportés de la rive 
droite du Vnnube (1 ancienne Pannonie). Les noms de plusieurs 
communes de ce même département de Hiiromszek aux allures 
slaves, situées au pied des montagnes, semblent indiquer qu'il 
y avait là, même à ce moment, une population slave clair- 
semée. La population magyare se fixa comme d babitude sur 
les plaines qui bordent les rivières, ce dont il est Facile de se 
convaincre, car les noms des villages avant l'adjectif 5am; (en 
magyar : Szent) pour qualificatif, sont presque exclusivement 
dans tes parages. La population magyare à'Udvarhely doit être 
considérée comme le noyau de la colonisation sicule. C'est à 
cause de cela que ce département figure dés le commencement 
comme un siège-mère, et c'est cette circonstance qui explique 
que « l'antique constitution, le droit civil et public des Sicules, 
dit Charles Szabé, l'bistorien transylvanien, se trouvent être le 
reflet d'une époque, où la nation magyare vivait encore sous 
ce gouvernement patriarcal, qu'elle a eu avant sa conversion 
au christianisme. " 

En dehors de ce foyer sicule, les Magyars en avaient un 
autre encore au nord-ouest de la Transylvanie dans le bassin du 
Szanios dès l'époque de la conquête de la Hoar/rie. Car d après le 
récit de V Anonyme lui-même, c est de ce côté que Tulniinni a 
envahi la prétendue principauté de Mcnmarol. D'autre part, 
c'est par la Transylvanie que Kézai, le moine Marc et Thuroczy 
font arriver les Magyars en Hongrie. Or, pour atteindre dans 
cette direction les plaines arrosées par le Tibissus le plus direc- 
tement, on doit suivre le cours du Szanws, comme l'a suivi du 
reste trois cent cinquante ans plus tard une fraction de l'armée 
des Mongols sous la conduite de Kadan aussi, tandis que Batou- 
Khan est passé par le col de Terecr/ie, chemin qu avait pris 
Arpàd avec le gros du peuple magyar. 

Ce furent des Saxons que les rois de la maison à' Arpàd 
établirent sur les territoires inhabités. Ils y immigrèrent en trois 



LIVRE DEUXIEME 8T 

fournées : la première était la colonie de Besziercze, qui date 
probablement de l'époque qui précède lavènement de Géza II; 
la seconde celle de la contrée de Szehen, c'est-à-dire la véri- 
table colonie saxonne du temps du roi Géza 11^ et la troisième 
celle du Barczasàg , installée par V Ordre teutonique. La fusion 
des Saxons transylvaniens en un seul peuple s'effectue cent 
ans après le commencement de la colonisation sur la base du 
diplôme Audreanum, se rapportant aux Saxons de la seule con- 
trée de Szehen. L'entrée de ceux de Besztercze et du Barczasàg 
dans l'union des Saxo7is n'a lieu que bien plus tard. 

Ainsi se formèrent les territoires des Magyars, des Sicules et 
des Saxons, dans les parties transylvaniennes, chacun avec 
une autonomie séparée, sans qu'ils aient ensemble la moindre 
organisation commune à tous. C'était du roi qu'ils dépen- 
daient directement et n'étaient soumis au vay vode de la Tian- 
sylvanie qu'au point de vue militaire; il lui était interdit 
d exercer la moindre juridiction politique ou civile sur aucun 
d'eux, excepté s'il était en même temps ispàn des Sicules aussi, 
alors il en exerçait, mais dans cette qualité particulière et sur 
ces derniers seulement. 

Rien ne prouve mieux l'existence des liens intimes qui atta- 
chaient la Transylvanie à la Hongrie que la présence aux diètes 
honpToises non seulement des seuls nobles magyars fixés en 
Transylvanie., mais des représentants des Sicules et des Saxons 
aussi. Le comte Joseph Kemény et Charles Schuller ont démon- 
tré, appuyés sur des documents, que les.Sa.ro/j5avaientquatre 
représentants à la diète de Hongrie et que la noblesse sicule y 
était convoquée au même titre que la noblesse magyare (1). 
Dans les diètes de la Transylvanie, où présidaient tantôt le roi 
et tantôt le vayvode, on a pu, il est vrai, décréter des statuts, 
mais ces statuts ne pouvaient pas être en contradiction avec 
ceux décrétés dans la mère-patrie. (2) La convocation de ces 
diètes spéciales ne devait avoir lieu que dans le cas où il 
s'agissait soit de la défense de la Transylvanie contre un 

il) Arpadia, Tôrt.zsebkbnyv. Rédigé par Kovasôczy, vol. III, p. 82. Schuller K. , 
Umrùse und Kritisclie Studien, 1894, p. 33 à 38. 
(2) Werboczy Dec?-. Trip. P. III 



88 MAGYARS ET l'.OUMAI^'S DEVANT L'HISTOIRE 

ennemi extérieur, soit de la création de lois locales ou intimes 
ou enfin des subsides en hommes et en argent à accorder au 
roi. En dehors décela, il y a def^ assemblées tenues séparément 
par chaque nation pour s'occuper des affaires la concernant. 
Celles des Magyais ont lieu à Tovda, celles des Sicules à Udvar- 
Iiely et celles des Saxons à Szehen. C'est ainsi que se forme 
peu à peu ce droit pul)lic spécial de la Transyhanie, qui est 
CCI tes diliVrent de celui de la Hongrie au sujet de tout ce qui 
touche au };ouvernement local mais qui n'est pas en contradic- 
tion avec lui non plus. En lout cas, il est impossible d'en tirer 
la conchision que la noblesse magyare ait été trailée en étran- 
gère dans la Transylvanie. Et cela d'autant moins que, du 
temps des Arpiids, il v avait des nobles non seulement parmi les 
MagYa)s, mais aussi parmi les Saxons. Le di])\6n^e Andî-eanuju 
fait mention de certains prœdia; Schloezer affirme qu'ils com- 
posaient les domaines de quelques Saxons grands proprié- 
taires, à <|ui il était permis d avoir des serfs. D'après Beni- 
gni [l), c'étaient des propriétaires nobles saxons, car, comme 
le prouve le décret d André III datant de 1:291, il y avait jadis 
des nobles parmi les Saxons : « Saxones transsylvani Pradia 
tenentes et more nobilium se gerentes. » 

Il reste à savoir maintenant dans quelle situation on ren- 
contre, au contraire, les Roanwins en Transjlva nie à Y époque 
où les conditions politiques et ethniques revêtent des formes 
plus accusées. 

Dans un document de l'an 1223, André II reprend à 1 ar- 
chiprètre de Szehen le Kis-Disznôd actuel, en lui donnant en 
échange la terre de Pnoduil, . Quant à Kis-Disznôd^ il le donne 
à un ecclésiastique nommé Gocelin , qui le cède à son tour au 
monastère de l'Ordre de Ciieaux, sis à Kercz. C'est pour accor- 
der son consentement au sujet de cette cession que le roi 
signe ce document; mais il confirme en même temps une 
donation qu'il avait faite lui-même audit monastère de Kercz 
en en ayant d'abord éloigné les Roumains iquam prius eisdem 
contuleramus exemptam de IJlacchis . 

(1) IIiMALVY, Az olnhoh liirtencte, vol. I, p, 328. 



LIVRE DEUXIÈME 89 

Dans le diplôme Andreanum datant de 1221 on lit au 
IX*^ paragraphe « qu'il donne aux Saxons, en dehors des choses 
susnommées la forêt des Blaccs et des Patzinakites avec ses 
eaux, afin qu'ils en usent avec ceux-ci, c'est-à-dire avec les 
Blaccs et les Patzinakites et que, jouissant de là susdite liberté, 
ils ne soient tenus à aucune servitude à cet égard « . Il faut 
mentionner troisièmement le document déjà cité dans lequel 
on parle de la terre de Boje proche voisine de Szomhathely 
comme d'une terre depuis longtemps habitée par les Uou- 
tnains. C'est de cette manière-là que l'on constate la présence 
de ces derniers dans le département de Fogaras. 

La principale vocation des Dominicains magyars était la 
propagation du christianisme parmi les nations païennes de 
l'Orient appartenant à la même race que la leur. Les prédica- 
tions du Père Paul Mafjyar et de ses quelques compagnons 
religieux obtenaient un tel succès parmi les Cumans que non 
seulement un de leurs princes nommé Memhrok ou Boris s'est 
fait baptiser, mais il a même envoyé son fils avec douze Cu- 
mans de haut rang près de l'archevêque à'Esztergom (Strigonie) 
afin de lui demander de venir en Transylvanie pour y pro- 
céder au baptême des Cumans. L'archevêque Robert, cédant à 
ses sollicitations, y alla incontinent et après y avoir baptisé 
15,000 Cumans à la fois, il y fonda un évéché cuman. Il parait 
que ce titre « d'évêché cuman » ne plaisait pas beaucoup aux 
Sicules, qui habitaient avec les Cumans, si l'on prête croyance 
à la lettre de l'évêque Théodoric adressée aux Sicules : « Il 
peut y avoir dans l'église à côté des agneaux des loups; pour- 
quoi les Sicules ne pourraient-ils pas rester ensemble avec les 
Cumans et les Vlachs? » 

Le roi Bêla /T' signe en 1263 un décret dans lequel il résume 
tous les droits de l'archevêque à'Esziergom. On y lit entre autres 
le passage suivant : « Il (c'est-à-dire l'archevêque) prend égale- 
ment le dixième des moutons et des bœufs, que le roi fait pré- 
lever chez les Vlachs et les Sicules. " Cet impôt de bétail payé 
au roi par les Roumains est indiqué dans le même document 
sous le nom de « quinquagesima » vulgairement « cinquan- 
tième » , représentant une tête de bétail par chaque troupeau 



90 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

composé de cinquante bétes. Cette clef de leur impôt est tout 
à fait semblable à celle que les Vlachs ont eue en Serbie ainsi 
que dans toute la péninsule balcanique d'après les « Monu- 
menta » serbes publiés par Miklosicli. 

Il se fait devant le cbapître de Nagy-Vàrad une réconcilia- 
tion dune part entre Ivan, le vayvode de Buletiiis, et ses 
parents : Boch et Balk, et, d autre part, entre JMcolas, le fils de 
Kend et ses parents : Jeatv, Henning, Biaise, Lasdislas, Tulamér 
et Siosyan de Zalatna-hànya, après avoir été des ennemis à 
cause de l'assassinat de Bihach et de Bonian. Cette commune 
de Bidenus n'est autre que le Belènyes actuel, situé dans le 
département actuel de Bihar. Se basant sur ce document, les 
liistoriens roumains constatent à Belènyes l'existence d'une 
vayvodie roumaine autonome sous les Arpàds. D'après leurs 
noms, les gens de Zalaina, dont se compose l'un des deux, 
partis dans le procès, sont probablement àes Allemands ; qwOini 
à savoir si la nationalité du parti adverse, — du vavvode /fan 
et de ses parents Boch et Balli — est roumaine ou slave, le 
document ne l'explique pas. Mais, en admettant qu'ils soient 
des Boujnains, cela ne prouverait que leur présence à cet 
endroit et à une époque ou on ne pourrait y rien trouver 
d'extraordinaire d'après ce qui a été dit plus haut. Seulement, 
il est certain que le pouvoir autonome de ce vayvode ne 
pouvait pas être bien considérable, puisque, pour faire un 
procès ou une réconciliation, il s'adresse, comme un simple 
mortel, au chapitre de JSagy-Vnrad. 

Pour terminer, qu'il soit permis de citer le document à xin- 
drélll, datant de 1:293 où on lit le passage suivant : « Poussé 
par les nécessités que le pouvoir Nous impose, Nous avons dé- 
cidé avec le consentement de Nos barons, que tout Valaque, 
quelle que soit la propriété où il se trouve, retourne sur Nos 
propriétés et s'il ne veut pas y retourner volontairement qu'il 
puisse y être ramené de force. Mais comme Notre oncle, le feu 
roi Ladislas a permis au chapitre de Gyulafehérvâr d'établir 
60 familles valaques sur ses propriétés de Fyled et d'Énusd et 
comme ces Valaques ne devaient paver aucun impôt royal tel 
que quinquagesima ou dime — respectant et approuvant 



LIVRE DEUXIÈME 91 

cette donation du roi Ladislas, Nous la confirmons de Notre 
part aussi et Nous enjoignons à Nos receveurs de ne percevoir 
ni {juinquagesima, ni dîme ni autre gabelle de ces Valaques 
du chapitre, au nombre de 60 familles. » 

Donc les Roumains de la Transylvanie étaient à ce moment- 
là des serfs au service du roi. Ayant commencé à se répandre 
sur les propriétés des particuliers, le roi se considérait comme 
étant lésé dans ses intérêts par leurs migrations et il les a forcés 
à réintégrer ses domaines. Il y a de là aux assertions orgueil- 
leuses des historiens roumains bien loin; devant l'évidence, il 
leur faut renoncer au prétendu chef national, désigné d'ailleurs 
parle nom slave de Ban, à la participation des Roumains aux 
diètes de Gyulafehérvàr, et surtout à l'interprétation fantaisiste 
avec laquelle on a rendu dans la traduction la fameuse phrase : 
« Cum universis nobilibus, Saxonibus, Siculis et Blachis pro 
reformatione status eorundem congregationem cum iis fecisse- 
mus. » Sinkaï l'interprète de cette manière : « Nous avons 
tenu une assemblée avec tous les nobles, les Saxons, lesSicules 
et les Roumains pour la réorganisation de leur situation» pen- 
dant que Slavici, comme s'il ne connaissait pas le latin, ne 
craint pas de l'exprimer ainsi : « avec tous les nobles saxons, 
sicules et roumains. " 

On se cramponne également aux paroles : u pro reformatione 
status eorundem » , pour démontrer que l'assemblée de Gyula- 
fehérvàr était une assemblée législative. Or la teneur du docu- 
ment se rapportant à la restitution des biens de maitre Ugrin, 
explique clairement qu'il s'agit là simplement d'une assemblée 
devant être consacrée au règlement des affaires litigieuses, que 
l'on a l'habitude de tenir de temps en temps sous la présidence 
du roi, du palatin ou de son représentant, et que les Roumains 
n'y figurent que comme témoins I 



CHAPITRE II 

LA l()>il»AllON IJH LA VALACHli: ET DL LA MOLDAVIE 

En 121 1 le roi Audrc- //donne à V Ordre teiitonique le JJarcza- 
sàg (le pays de Brasso). Pendant son expédition en Te7-re 
Sainte, la //o//yr/e devient la ])roie de Tanarcliie que ledit ordre 
exploite probablement aussi pour agrandir ses propriétés. 
Confisquées d'abord par le roi, elles sont rendues en 1222, con- 
sidérablement augmentées, c'est-à-dire comprenant le terri- 
toire entier, depuis jSyén jusqu'à la Frontière des Brotnil,, au 
^'rand maître de l'Ordre, llermann de Saha. Et pour complé- 
ter la donation, le roi permit aux cbevaliers de bâtir des places 
fortes en pierres contre les Cunians et de faire venir pour leurs 
besoins du sel sur six bateaux à la lois, par le Maros et VOlt, 
et de passer à travers les terres des Sic/des et des VUiclis, eux et 
leurs hommes, sans payer aucune redevance. Cette lettre de 
donation a été confirmée par le pape Honoré dans le courant 
de la même année, avec cette variante toutefois que l'expres- 
sion : (( ad terminos Protnikorum " se trouve remplacée par 
celle-ci : - ad terminos Blaccorum v , ainsi que la phrase : 
" cum transierint pei' terram Siculorum aut per terram Blacco- 
rum » ])ar la suivante : « cum par Siculorum terram tran- 
sierint aut Vlachorum. » 

Sans s'arrêter à la particularité que dans ce document les 
mots hrotnili et vlarh figurent comme des équivalents, il s'agit 
de savoir maintenant, où doit-on chercher cette « terra 
Blaccorum v. . Le document dit que le territoire concédé 
s'étend dej)uis les prairies de Nycn jusqu'à la frontière des 
Ihoinik ou des \ lac/is. Elle doit être située dans les parages de 
la rivière de la Jiodza. Et le document ajoute en terminant que 
le territoire concédé s'étend, d'autre part, de la source de la 
/>Wsa jusqu'au Danube. Il faut donc penser qu'il s'allongeait à 
travers le col de 7'o/c5v^/r jusqu'à la rivière de la Dimbovitza et 
de là à travers l'emplacement du Bucarest actuel jusqu'au 



LIVRE DEUXIÈME 93 

Danube (l). Il appert de tout ceci que le territoire des Blaccs 
occupait une partie de la Roumanie d'aujourd'hui . Relativement 
à ses habitants voilà les renseignements contenus dans le docu- 
ment déjà cité de Bêla /F (2) : il y avait des Vlachs d'une part 
sous des Kénez ainsi que sous un vayvode de la Petite- Va/achie 
et, d'autre part, sous un autre vayvode dans la Cumanie située 
au delà de \ Oh. Ces Vlachs ne devaient pas être schismatiques, 
car les Johannites étant obligés de combattre les païens et les 
schismatiques conformément aux statuts de leur ordre, en cas 
d attaque ne se seraient certes pas contraints à défendre des 
r/ar//,'> schismatiques. Donc ce sont des organisations romaines 
modestes groupées autour des Kénez — des maires ayant un 
pouvoir assez étendu — qui remplacent l'organisation cumane. 
Celle-ci s'effondra sous les coups des Mongols et à mesure 
qu'elle disparut, des chefs roumains se mirent à la tête d'une 
population dont ils conduisaient déjà les affaires en leur qua- 
lité de Kénez par suite de l'organisation politique importée de 
Bulgarie. C'est ainsi que le roumanisme apparaît bien accru 
en nombre, politiquement et socialement affermi après l'incur- 
sion des Tartares et l'anéantissement du gouvernement des 
Cumans dans la vaste plaine s'étendant entre le Danube et les 
Carpathes . 

Les troubles survenus en Hongrie après la mort de Bêla IV 
et l'amoindrissement croissant du pouvoir royal relâchèrent de 
plus en plus les liens qui rattachaient la Cumanie au royaume 
hongrois. Depuis le départ des chevaliers Johanniies, avant 
quitté les territoires à eux concédés, il n'v avait plus personne 
pour les faire sentir dans ces contrées aux vayvodes et aux Kénez. 
Lythen, probablement le plus puissant d'entre eux, vovaitavec 
plaisir cet affaissement du pouvoir royal et, ayant refusé l'obéis- 
sance au roi personnellement, il est parvenu à persuader à ses 
parents qu ils devaient considérer les terres où ils habitaient 
comme leurs propriétés et ne plus payer de ce chef des re- 
devances au roi. D'un document signé en 1282 par Ladislas 
le Cuman on apprend que Lythen étant tué et son père Barbât 

1^1) Hnnfaloy : Az ol;'thok torténete, vol. I, |>. 328. 
(2) Tbeimer, Mohhih n'a Hiit. IIuiij.. vol. I, p. 108 



94 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

pris, Tordre paraissait être teniporairement rétabli dans la 
Valachie. Il est à remarquer qu'à cette occasion Ladislos le Cii- 
man ne donne plus au pays le non» de Cumanie, mais il l'ap- 
pelle : « aliqua })ars de regno nostro ultra Alpes existens. " 

Ces velléités de révolte ont du prendre des dimensions plus 
considérables après rextinction de la maison (\'Arpàd (1301), 
pendant les règnes tristes et éphémères de Venceslas et d'Oi/ion 
de 1301 à 1310;; mais, comme on ne possède pas de documents 
authentiques à ce sujet, II faut reculer jusqu'en 1324 pour 
trouver des indications histori(|ues inattaquables se rappor- 
tant aux événements (pii se sont accomplis entre temps dans 
la partie transalpine du royaume hongrois. C'est dans le cou- 
rant de cette année que Charles-Robert de la maison d'Anjou 
confirme les droits de Martin, lispân de Szilâgy, relativement 
à sa propriété do Davar pour cause de services rendus au roi 
à la reprise de la forteresse de Mihald et pendant les missions 
qu il a remplies comme ambassadeur auprès de Bassarah^ le 
vavvode du roi en Valachie. L auteur grec Kantakuzénos af- 
firme, d'autre part, que c'est de Bassarab, du vayvode de VUgro- 
Jalachie, que le tsar bulgare Michel reçoit des secours en 
hommes contre l'empereur de Consianiinople vers 132 4. Il y a 
aussi une lettre que le pape écrit dans la même année à Bas- 
sarab : " Dilecto filii nobili viro Woyvadœ Transalpino. -î 

Ouoique fortuitement conservés, ces trois documents carac- 
térisent d'une façon complète et frappante la posture particu- 
lière dans Iaf|uellese trouve à cemomentle vayvode />rt.s,^Y/?77^. 
Il est encore dépendant du roi de Hongrie, mais, à l'égard de 
l'étranger, il agit déjà en maître absolu. Cette situation ne 
pouvait être que transitoire pour préparer la création d'un 
état autonome, puisque, par suite de leurs dissensions, les 
Magyars n'étaient plus capables de conserver leur autorité 
dans un pays qui paraissait former partie intégrante de la Hon- 
grie des derniers Arpâd. Pour l'en détacher, la moindre 
secousse devait suffire. Provoquée par les Magyars eux-mêmes, 
elle ne tarda pas à produire son effet désastreux. 

La Chrouigue de \ ienne raconte qu'en 1330, quoique le 
vayvode Bassarab eût ponctuellement rempli tous ses devoirs 



LIVRE DEUXIEME 95 

envers le roi, celui-ci, sur l'instigation de Thomas, vayvode 
de la Transylvanie et d un certain Dionis, fils de Nicolas qui 
lui avaient demandé de chasser le vayvode Bassarah et de 
donner ses possessions à Tun d'eux, s'en alla sur le territoire 
du dit vayvode vlach, à la tête d'une armée, à travers le Szo- 
rénység. Il s'y empara de la Aille de Szore'ny qu'il donna avec 
tout le banat de Szorény a ce Dionis susmentionné. 

Le vayvode Bassai-ah ou Bazaràd , comme le nomme la 
Chronique en question, fit dire alors au roi qu'il était prêt 
à rembourser ses dépenses de guerre jusqu'à concurrence 
de 7,000 marcs et laisser dans sa possession la ville de Szorény 
et qu'il voulait s'acquitter ponctuellement chaque année de 
tous les impôts dus à sa couronne et même lui donner un de 
ses fils en otage, s'il se montrait bienveillant à son égard. 
Mais le roi Charles-Bohert, au lieu d'accepter les propositions, 
comme plusieurs le lui conseillèrent, fit aux envoyés du vayvode 
la réponse suivante : " Dites à Bazaràd qu'il est le pâtre de 
mes moutons et que je le ferai sortir de sa cachette, traîné par 
la barbe », — et il s'enfonça de plus en plus dans les forêts et 
les glaciers. Ce fut là qu il traita de la paix avec le vayvode 
qui lui promit non seulement l'obéissance, mais aussi la sécu- 
rité pour son retour. Mais quand le roi arriva à un endroit 
entouré de montagnes, où des haies interceptaient la route, 
il vit assaillir son armée par les Boumains qui en détruisirent 
la plus grande partie. Il ne se sauva lui-même qu'avec la plus 
p^rande difficulté. Telle est la première apparition de la vayvo- 
die de Valachie sur la scène de l'histoire. 

C'est une obscurité épaisse et impénétrable qui entoure 
l'origine de la personnalité et de la puissance de Bassarah. 
Dans un document du roi Charles-Robert, daté de 1332, il est 
désigné comme fils de Tokomery, que quelques-uns confon- 
dent avec le fameux Badu Negru. 

" Le premier souverain de la Roumanie ayant régné sur le 
territoire qui s'étend entre le Danube, la Pathna et les Car- 
pathes, — dit M. Popesco (1), — fut Tugomér Bassarah, connu 

(1) N. D. Popesco, Istoria unei dina<itli [Bau^rabi) Calendaru pentru toti. 
1892, p. 18 et 19. 



9() MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

SOUS le nom luidn iXrr/rii. H vint d'au delà des montagnes de 
Fogaras et il s'établit avec sa cour et son armée d'abord à 
Càmpolung et ensuite à Gurtea de Arges. Ce ne fut pas un 
pays désert que ce souverain trouva ici; il contenait plusieurs 
petites provinces, à la tète desquelles il y avait, au delà de 
l Oit, des « bàn » et en deçà des « vayvodes » . Les principales 
d'entre elles furent les banats de Severin, de Streliaïa et de 
Krajova et les vayvodies de Lotor et de Lino. Indépendantes 
les unes des autres, elles ne se réunissaient pour former une 
seule armée que quand elles avaient à condjattre l'étranger 
envahisseur. Mais comme ces unions momentanées étaient rien 
moins que suffisantes pour les défendre avec succès contre les 
attaques venant du dehors, elles se sont adressées à 7 ngonier- 
Bd-ssurah, le seigneur d'Ondàs et de Fogaras, le plus puissant 
parmi ses semblables, pour le prier de traverser les glaciers 
el de devenir leur souverain en les réunissant. » 

« Cédant aux sollicitations, Tiigoinér traversa les glaciers 
et devint le seigneur non plus d'Omlàs et de Fogaras seule- 
ment, mais de toutes les terres de la Yalachie jusqu'à Tembou- 
chure du Danube. Alors les anciens vayvodes et bans ne 
furent que ses lieutenants dans les terres qui leur apparte- 
naient jadis. Ce fut Bassarah qui organisa l'Etat roumain. Sur 
un point il a dû cependant céder à la volonté de ses vayvodes 
et kénez : il a fallu qu il consentît à ce (jue la succession au 
trône fût élective dans la famille des Bassarab. On n'a pas 
stipulé conséquemment que les rênes du gouvernement pas- 
seraient de la main du père dans celle du Fds ; on a même 
admis que les Hls illégitimes du vayvode eux-mêmes ne 
pourraient être exclus de la succession. Cette particularité du 
pacte a servi de prétexte à provoquer des luttes incessantes. 
Les compétiteurs au trône se présentèrent l'un après l'autre. 
11 se trouvait même plus d'un boiard ambitieux qui, en se pré- 
sentant comme lils illégitime d'un vayvode décédé, ne craignait 
pas de briguer le trône au prix du déshonneur de sa mère. Les 
conq)étiteurs s'adressèrent très souvent d'ailleurs pour aide 
et protection aux voisins, toujours empressés à leur accorder 
des subsides, car ces luttes fratricides n'étaient pas faites pour 



LIVllE DEUXIEME 97 

fortifier les Roumains. C'étaient surtout les Majjyars qui 
aimaient à s'immiscer dansées luttes pour le Irone, ayant tou- 
jours nourri le désir, dans leur for intérieur, de subjuguer les 
Roumains. Et pour arriver à cette fin, aucun moyen ne leur 
paraissait être aussi favorable que l'affaiblissement par les 
luttes intestines. Ce fut la raison pour laquelle ils donnè- 
rent asile dans leur pays à tous les prétendants roumains, 
ainsi que des subsides en hommes et en argent si le besoin 
s'en faisait sentir. Aussi appelait-on le chemin qui conduit de 
la Valachie en Hongiie à travers la vallée de la Prahova '< le 
chemin des princes » druniul domni sorilor). D'après la « Cro- 
nica Anonyma ", Constantin Capitanul, Fotina et d'autres 
anciens auteurs, Radu Negru étant mort, ce fut son frère Mi 
chel, déjà bàn de Krajova que les boïards élurent pour souve- 
rain et, après la mort de celui-ci, son plus jeune frère Dan, — 
probablement parce que les fils de Radu Negru étaient trop 
jeunes encore. Après la mort de Dan, ce fut effectivement 
Alexandre Bassarab, le fils de Radu jNegru, qui monta sur le 
trône, celui par qui le roi de Hongrie, Charles-Robert, fut 
battu dans les cols de Vulcan, dans le district de Gorj. « 

Parmi les historiens roumains modernes il n'y a que M. Xetio- 
pol pour prendre au sérieux cet exode de Radu Negrii. Son 
argumentation se résume dans les assertions suivantes : 
Depuis la fondation de la domination magyare en Trans) Ivd- 
m'e, les Roumains y furent toujours exposés à la persécution 
de l'église catholique qu'elle n'avaitjamais interrompue contre 
l'Église orthodoxe. Les rois de Hongrie furent plusieurs fois 
invités par les papes à convertir les " soi-disant chrétiens » 
de leur royaume à la vraie religion. C'est en nombre croissant 
que les Roumains s'efforçaient de se retirer devant la persécu- 
tion dans les principautés de Fogaras elde Marmaros, à moitié 
indépendantes. Mais la propagande catholique ne les laissa 
pas tranquilles, même dans ces retraites, et comme, par suite 
de l'immigration incessante, la population de ces principautés 
s'était considérablement augmentée , une partie du peuple 
roumain [)rit la résolution de traverser les montagnes et de 
s'établir dans les vallées qui conduisent à la mer Noire et d'y 

7 



98 MAGYAI'.S ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
commencer une existence dans laquelle elle espérait être pré- 
servée de toute persécution jusque-là endurée. La première 
émi(>ration des Roiwunns part de Foganis. C'est à la tête d'une 
colonie roumaine puissante composée de familles aisées, de 
la noblesse roumaine et naturellement de leurs serviteurs, que 
Radii Ncf/J'ii a traversé les monta.jjnes. Voilà conmient cette 
émi.<^ration transylvanienne a augmenté le nombre des boiards 
déjà établis. Le peuple roumain liabitant le versant Sud des 
Carpathes s'est aisément soumis aux immigrants et s'est vite 
IransFormé en classe inférieure de la société, tandis que ce 
sont les immi.orants de Foganis qui sont devenus les représen- 
tants des classes dirigeantes. Et comme le peuple roumain, 
qui v habitait déjà antérieurement, s'était appelé « roumain » , 
en tombant en état de servitude, cette dénomination lui resta 
et devint synonyme de serf, tandis que ce ("ut le nom de 
(c nninteiii ^^ que les émigrés dominateurs adoptèrent. De là le 
nom de « Munienia " pour désigner le pays. Il y a encore un 
autre nom, le a Tara romaueasca » , donné par le peuple rou- 
main autochtone. Le troisième nom, celui de « Valachie » , 
n'était employé que par les étrangers. 

11 serait coupable de ne pas remarquer que ces contes enfan- 
tins, arrangés pour rendre \Qi,^Magyars et la religion catho- 
lique plus odieux, ne sont pas acceptés comme vérités his- 
toriques par la plupart des historiens roumains modernes. 
Hurniuzaki [\) n'en souPlle pas mot et ne veut voir dans Radu 
Negru qu'un Kénez semblable au \ay\ode Lythen^ révolté sous 
Ladislas leCinnan , mais un Kénez plus heureux dans ses 
entreprises. Pour Hasdeu 2), Radu Negru est un personnage 
labuleux, car il croit que Terreur des chroniqueurs provient 
de ce qu'ils l'ont confondu avec le (ils ai Alexandre Bassarab, 
avec Radu Negru Rassurai) qui régnait de 1372 à 1382, — en 
imputant les actes de Tun à l'autre. D'après Tocilesco (3), le 
liadu Negru des chroniqueurs est une figure des traditions 

(1) llrRMUZAKi, Finginente zitr Gescliiclile der Rumànen. vol. 1, p. 1^0. 

(2) IIasdel', Istoria crilica a romaiiilor, p. 120 et 121. 

(3) Gi\. G. Tocii.ESCO, htoriii romana pentiu scolele piiniaie de ambe-sexe 
Bucuresti, 1887, p. 137. 



LIVRE DEUXIÈME 99 

anciennes, vivant encore dans la bouche des paysans des dis- 
tricts de Miiscelet d'Aigés et qui, au fond, n'est personne autre 
que Tiifjoniér Bassarah, le père à' Alexandre Bassarab. 

Quelle que soit sa personnalité, il n'est pas moins certain 
que la terre de Fogaras ne pouvait pas lui appartenir, car dans 
le document déjà mentionné à André III et daté de 1291, le 
roi la fait rendre à maître Ugrin comme une propriété qu'il 
avait déjà possédée. D'autre part, Nicolas et Jean^ fds de Kon- 
rad ou Korrad du commandant du château fort de Talmâcs, 
font un accord avec Pierre et Simon, les fils de Michel, com- 
mandant du château fort de Solymos, pour décider que s'ils 
mouraient sans héritiers mâles, la moitié de leurs propriétés 
de T(dmàcs, Fekeleviz, Oinlâs, Alamor, Zeulès, Bolkach, etc. 
reviendrait à leur beau-frère Pierre. Et cet accord, Charles-Ro- 
bert \e sanctionne en 1319. Il est donc évident que Foqams 
et Omlàs ne pouvaient pas appartenir à Radu jSegru en 1290 
et qu'il ne pouvait pas en sortir non plus accompagné d'une 
grande foule de nobles et de serviteurs pour émigrer en Vala- 
chie, et encore moins y fonder Campolunqu et en faire le siège 
de son gouvernement, car des documents authentiques prou- 
vent que ce sont les Saxons qui ont fondé cette ville, et que 
son nom roumain n'est que la traduction de son nom allemand 
de « Langenfeld 15 Longchamp). 

En tout cas il est probable que ce fut ce Tngomér Bassarab 
qui fonda une dynastie en Valachie et que ce fut son fils Alexan- 
dre qui créa l'Etat roumain par sa victoire remportée sur l'ar- 
mée de Charles-Robert. Les Roumains, auparavant pasteurs, à 
moitié nomades, deviennent alors une nation véritable, et leur 
pays composé, comme une mosaïque, de plusieurs Kénézies 
plus ou moins grandes, se transforme, après la disparition des 
Cuinans, en un état indépendant, il n'y a d histoire roumaine 
que depuis cette époque. 

Quoiqu'il y ait une quantité de documents transylvaniens 
et hongrois du xn*" et du xvi^ siècle, se rapportant à divers 
membres de la famille Bassarab — Kénez, commandants de 
districts et propriétaires — il ne faut pas chercher son origine 
en Hongrie. «Une partie de la Bassarabie ainsi que du district 



JOO MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT I/FUSTOIRE 

de Covurlui — écrit M. Adrinn Casoltenno (1) se trouvait sous 
la domiiiatiou de chefs cuinans et dépendait tantôt de la lion- 
nrir, tantôt des souverains de la Valachie... Il n'est pas impos- 
sible que les liaanraha de la Valachie descendent directement 
de ces chefs cumans; car il v a un grand nombre de familles 
roumaines dont Torijjine est soit cumane, soit tartare. » 
Voilà sur ce sujet le raisonnement de M. Jancsô : 
Dans un document daté du 21 octobre 1350 le roi de Ilon- 
nrie Louis f '' ordonne au chapitre de Transylvanie d'installer 
un nommé « Ejjidius, filins Johannis de Bezermen-Zanchal » , 
qui lui a rendu pendant quatre ans des services si^jnalés, dans 
une propriété sise à Bczemicn-Zanchal (département de Kïs- 
Iviikidlo). D'autre part, le 2 l janvier I3(j I , le vayvode de Tran- 
sylvanie, Dionis ordonne également au chapitre de Transylvanie 
d'installer « Egidius, filius Bazarab de Zanchal » dans la pro- 
priété de Zolian. Il ne peut v avoir le moindre doute sur l'iden- 
tité de cet « Ivjidius Bazarab de Zanchal » avec l'individu sus- 
''it et nommé aEgidius, filius Johannis de Bezermen-Zanchal " . 
On voit donc que les mots Bezermen et Basarab sont des syno- 
nymes. Or le mot Bezermen est l'équivalent du mot musulman^ 
car dans la langue tartare de Kazâr on le prononce : huzumian 
et dans le tsdmqatai : nuizurnian. C'est par le canal de.v Tartares 
qu'il s'est acclimaté parmi les Russes méridionaux , qui ne 
l'emploient encore aujourd'hui que sous cette forme. Les Ma- 
gyars donnaient le nom de Boeszoernicny aux Isnitieliies de 
religion mahométane à qui il échut plus d'un rôle important 
dans l'histoire hongroise et dont il est question dans les lois 
de Colonian, de Ladislas /"', ainsi que dans la " Bulle d'Or » et 
dans^lcs décrets émanants des diètes tenues par André Ilf. Il 
est intéressant de savoir qu'il y a une tête de nègre dans les 
armes de plusieurs familles de la noblesse magyare ayant une 
origine ismaélite (boeszoermény), tandis que dans celles de la 
Valachie il y en a trois. 

En prenant pour point de départ cet écusson à tête rie 
nègre, on peut affirmer que les fondateurs de la dynastie rou- 

(1) AoniAN Casolteano : Basarabia. Rucurcsci, 1895, p. 7. 



LIVRE DEUXIÈME 101 

inaine de la Valachic étaient dans 1 origine des Cunitins de re- 
ligion mahométane. Car c'est un fait positif que les Ciimans, 
avant vécu sur le territoire de la Roinnanie actuelle avant Tin- 
cursion des Tartares, appartenaient au mahométisme d'une 
certaine espèce, très répandu parmi les Cinnans ei les Patztna- 
kites. Les premiers des Bassarah ne pouvaient donc être qu'un 
chef cuman ayant organisé sa kénésie d'après les traditions 
bulgares et les institutions de 1 Etat cuman. Ses principaux 
dignitaires étaient des Cumans et des Bulgares. C'étaient eux 
qui formaient l'aristocratie du nouvel État en s'appelant en 
langue bulgaro-slave des holjares ou boyards, pendant que la 
masse du peuple, au-dessus de laquelle ils représentaient le 
pouvoir, était roumaine aussi bien sous le rapport de sa langue 
que sous le rapport de sa nationalité. C'est à cause de cela que 
les membres de la caste privilégiée du nouvel Etat ne s'appel- 
lent que des boyards sans épithète. car le mot roî/»»am devient 
une expressionpour désigner la grande masse du peuple étant en 
état de servitude. INaturellement, d'après l'historiographie daco- 
roumainç., le mot boyard n'est pas seulement d'origine ro- 
maine, mais encore exprime-t-il une conception romaine aussi. 
Ce fut dans des chars traînés par des bœufs que les principaux 
des anciens Romains partirent pour la guerre; de là l'expres- 
sion : " bovis herus, ' c est-h-dire : >* chevalier " et le mot 
actuel de « boyard " n'est que le dérivé, formé par contrac- 
tion, des deux susdits mots! 

Du reste, c'est encore l'influence cumano-mahométane qui 
se fait sentir chez les Bassarab et leurs Boyards quand, dans la 
famille des premiers, les droits de succession ne se transmettent 
pas de père en fils, mais reviennent d un membre à lautre par 
suite d'élections circonscrites, comme cela se pratiquait chez les 
Magyars encore païens, — et quand, en général, on les voit 
vivre tous dans une polygamie déguisée que les témoignages 
des auteurs constatent à l'envi. Voilà ce que dit Verancsics : 
« Les fils légitimes et illégitimes peuvent indifféremment se 
succéder au trône, car, en dehors de la femme légitime, ils se 
marient avec plusieurs autres aussi. Mais même la légitime, 
quoique ayant déjà des enfants, peut être facilement ren- 



102 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

voyée, si on lui donne une lettre de divorce et une petite 
somme d'ar^jent. Les nobles et les roturiers ont à cet égard 
les mêmes habitudes; chez les derniers il y a même plus de 
licence à cet é};ard " . Reichersdorfer (1) affirme (jue « chacun 
des Roumains a ordinairement deux ou trois femmes; les 
nobles et les principaux ont droit à plus encore; quant au 
A^ayvode, il en a autant qu'il en veut. » De son coté, Forgàch 
raconte dans son <t Commentarius " que d'après les usages il 
est permis au vayvode découcher avec nimporte quelle fdle de 
])ovard, qui lui convient. Les enfants issus de ces unions sont 
mar(jués au fer rouge afin que Fou puisse reconnaître leur 
haute origine. 

Voilà maintenant Thistoire de la fondation de la princi- 
pauté de Moldavie racontée par M. A. D. Xénopol (2). 

« C'est de Marmaros en Hongrie) — principauté servant de 
refuge aux Roumains qui fuyaient la domination magyare, 
— que commença à descendre sur les plaines spacieuses et 
plus fertiles de la Moldavie le peuple roumain dès la fin du 
xiir siècle. L'un des vayvodes de cette principauté, qui étaient 
presque tous des Roumains, le nommé Dragos, transmigra en 
Moldavie sans se séparer complètement de la couronne hon- 
groise, comme 1 avait fait Radu Negru. Le fils de ce Dragos 
était le vayvode Szâsz (mot qui veut dire en hongrois « saxon d ) 
dont le fils s'appelait Ralk ; il régnait dans la nouvelle princi- 
pauté juste au moment où un nouvel exode venant de Marma- 
ros, fut la cause que la Moldavie devint un état indépendant, 
s'étant séparé du royaume de Hongrie. Ce nouvel exode eut 
lieu en i;}i!> sous la conduite du vavvode Bogdan qui, s'étant 
révolté contre le roi, ne cessa pas d'exciter les Roumains qui 
le suivirent aussi nombreux que possible. Or le vayvode Gyula 
n'étant pas enclin à obéir aux injonctions de Bogdan, eut ses 
biens dévastés j)ar ce dernier, qui transmigra alors en Moldavie 
suivi d'une foule considérable. Là il battit d'abord Bàlk resté 
fidèle au roi de Hongrie, ensuite le roi Louis le Grand lui- 

(1) REiCHEnSDOi\FKii, Moldva leiri'i.m, 1550. Voyez : Szamota Istvan : liégi 
utaznsoli Marjyarorsz/u/on ('.i a Balkàn fclszigeten, p. 280 Gipassim. 
(2j A D. XknoPoi., Istoria ronianitor pentrii qlmnasii si liecee, p. GO. 



LIVRE DEUXIEME 103 

même. Ne pouvant obtenir aucun résultat favorable, celui-ci 
ramena avec lui Bâlk en Hongrie et, pour le dédommager de ses 
pertes subies en Moldavie, il lui donna les propriétés de Bogdan 
sises en Marmaros. > 

« De cette façon, s'étant rendue indépendante de la domina- 
lion magvare, la Moldavie se trouva être le refuge de tous ceux 
mécontents de cette même domination. 11 est bien entendu 
que les premiers et les derniers émigrants appartenaient, à 
peu d'exception près, à la caste des boyards; c'est donc à la 
suite de ces castes que la noblesse dominante s'est accrue en 
Moldavie comme en Yalacbie. Mais les boyards émigrants n'y 
avant pas opprimé la population du pays, qui les a probable- 
ment aidés dans leurs entreprises contre ceux du parti ma- 
gyar, nous n'y constatons pas non plus que la désignation de 
u roumain» y fût synonyme de serviteur ou de serf. Du reste, ce 
n étaient pas les Roumains qui fournissaient ici les serfs, mais 
les Slaves encore non roumanisés. Ils se sont plus tard complè- 
tement roumanisés sous l'influence de lélément roumain 
toujours croissant. " 

« Nous ne savons rien autre concernant le règne de Bogdan 
d'ailleurs assez long (1349-1360) que ce fut à ce moment que 
1 État indépendant de la Moldavie se fonda. Il a eu pour succes- 
seur son fils Latzko, qui reçoit en 137:2 une lettre de félicita- 
tion du pape au sujet de sa conversion au catholicisme. 
Or cette conversion n'était que simulée afin d'éloigner les 
Magyars de son pays, qui v avaient fait des incursions an- 
nuelles, quoique malheureuses, dn temps de son père. Latzko 
mourut donc dans la religion orthodoxe et il hit enterré 
selon ses rites dans l'église de Radaulz. N'ayant laissé qu'une 
fille, pour avoir un souverain de souche princière, les Moldaves 
s'adressèrent à Jurga Coriatovits, le Lithuanien, pour lui de- 
mander de succéder à Latzko. Mais comme ils ne ressentaient 
aucun respect pour le souverain étranger, ils l'empoisonnèrent 
et ils élurent pour leur souverain Petru Musat, un rejeton des 
Bassaraba. Ce fut ainsi que monta sur le trône de la Moldavie 
la dynastie Musat, issue du sang des Bassaraba. » 

En face de ces assertions si compromettantes pour les 



104 MAGYARS ET ROUMAIAS DEVANT L'HISTOIRE 

Magyars, il est utile diiKliquer deux circonstances, qui en 
atténuent la portée. 

Le voisinage des Tariaics a dû rendre, après leur dernière 
incursion en Moldavie, la fondation des Kénézies, même les 
moindres, bien problématique et s'il pouvait s'en fonder une 
(|uand même, son caractère cuman devait y être plus prononcé 
que dans celles de la Valachic. Un tel caractère cunuin avait la 
pri ncipauté de /i^.s.s)' aussi, comme 6»/:;e;- (I)rensei.j;ne. D'après 
lui, il V avait eu Moldavie \ui district cuman mémeaii \vi' siècle 
et une cbar^je de capitaine cumnn à la cour moldave. D'ail- 
leurs, les r/////<7//.v s'entendaient mieux avec les 7'oy7r/ye.9 que les 
peuples d'une autre race. Tout le monde sait que ce fut André 
Laczhfi, vayvode de Transylvanie, qui détruisit les Tartares 
quand ils envabissaient la //o»^r/e sous la conduite â At/ilanios. 
Le doyen Jean de Kii/.idlo, en racontant l'excnle de Dofjdan, af- 
firme que la 3/oA/rn'/t' était, avant qu'il n'ait lieu, complètement 
déjjarnie d'babitants et que, tout en dépendant de la couronne 
de Hongrie, elle représentait un vrai désert à cause de la proxi- 
mité des Tariares. Donc l'exode des lloamains s'explique par 
l'attrait d'un pays propre à contenter leur humeur vajjabonde. 

D'autre part, on lit dans un document du roi Loais I" , daté 
de 13 43, que />oyf/a??, auparavant vayvode de il/ar?/mro5, ayant 
soulevé un conflit l' hiver précédent contre Jean, fils de Dionis 
Kelcsey, s'était traîtreusement sauvé du pavs. Conséquemment, 
le vayvode Bogdan commit des violences et, de peur qu il ne 
soit puni à cause d'elles, il s'enfuit non pas en 13 49, conime 
M. Xenojfjo! \e prétend, mais en 1342. C'est encore un docu- 
ment du roi Loais, daté de 1 319 et signé à Ilesze/rcze, (pii atteste 
que Gyula, le fils de Dragos, se plaint d'un ])arent, allié à son 
oncle Etienne et au vayvode Bogdan, de l'avoircbassé avec son 
fils de leurs propriétés, que son grand-père homonyme a reçues 
du roi Charles, après les avoir fait incendier. Il prie donc le roi 
de le faire réinstaller dans ses biens. Ce furent le vayvode des 
Roumains Jean Jgejx et Aieolas que le roi envoya pour procéder à 



(1) Slilzeji, Gescllicittc des transalpinischen Daciens, vol. II, j). 81; voi, III, 
p. 251. 



LIVRE DEUXIEME 105 

l'enquête à ce sujet, et ils firent réellement un rapport dans le 
courant de celte même année. Un document daté de 1355 re- 
late que Dragos, le fils du Gyiila, dont parle le document pré- 
cédent, reçoit du roi plusieurs villages roumains en donation, 
caril voulait ramener à lafidélité envers le ro'iles Rounidins qui 
s'étaient enfuis en Moldavie avec Bogdan et Etienne. Le même 
roi Louis I" donne, en 13G5, la propriété de Kuhiiy<( avec 
d'autres parcelles de propriétés à Balh le Moldave, fils de Szâsz 
et vayvode de Mai-maros, ainsi qu'à son frère, propriétés qui 
appartenaient jadis à Bogdan le Félon. Il les donne, car BalL 
lui resta fidèle même en Moldavie et y fut blessé à cause de 
lui et revint en Hongrie en suivant le roi. 

Il appert de tout ceci, que Bogdan n'était pas le vayvode 
de tous les Roumains de Marmaros et que son pouvoir ne s'éten- 
dait pas sur toute la Moldavie. Son exode n'est pas un fait isolé 
non plus, car des désertions pareilles s'accomplirent plus tard 
et dans les autres parties du royaume également. C'est ainsi 
que se sauvent en Moldavie, delà contrée de Hàtszeg, les kénez 
Koszia et Stancsul et le pope Voikul avec la moitié des habitants 
roumains du pays " pour s'v joindre aux ennemis de la cou- 
ronne. » On voit encore que non seulement les kénez rou- 
mains habitant le territoire de Marmaros étaient des sujets du 
roi de Hongrie, mais ceux de la I\Joldavie se considéraient 
comme tels aussi. 

Une donation de roi Louis (1303^ faite à Ladislas ispiin rou- 
main et fils de Musad d' Aimas, range les Musath au même titre 
parmi les kénez roumains connus en Hongrie que les Dassaraba . 
La crête des Carpathcs qui se trouve entre la commune de 
Gelencze et la Moldavie s'appelle Musath, comme il y a en Mol- 
davie la rivière et la ville de Tatros, tandis que 1 on connaît le 
nom d'un chef patzinakite nommé Tatrus. 



CHAPITRE 111 

LA l'IiKTliNDI i: OHGAMSATION MILlTAilii; (Kl'OCA MILITAUAi L)i:s IlOlMAlNS 

Résolus à |)()ursiii\ re le développement de la lliéorie de 
l'origine dacique h travers 1 histoire tout entière de leur race, 
les historiens roumains ne craignent pas de découvrir les traces 
de l'orpanisation militaire romaine dans les institutions poli- 
tiques médiévales du peuple roumains. Avec AVroA/.s Densu- 
sidiio I I) à la tête, ils voient dans les Hoinnains tant sur hi rive 
droite (jue sur la rive gauche du Dainihe un véritable peuple 
Irgiontiaire. A les entendre, sa vie pubHque se manifeste dans 
des entreprises militaires s'étendant, d'un côté, jusqu'en Sicile 
et en Brandehoiog et, d'un autre, jusqu'en Bosnie et jusqu en 
Crimée, sans parler de la place glorieuse qu'il occupe dans 
l'armée de l'empire d'Orient d'après le dire des auteurs byzan- 
tins eux-mêmes. Et cette prédilection pour le militarisme est 
commune à tout l'élément roumain, quels que soient l'endroit 
qu'il habite et le gouvernement sous lequel il vit. 

De )à cette analogie dans les conditions sociales de tout le 
roumanisme. Les contrées roumaines ont pour chel en deçà 
et au delà des Carpalhes un va y rode ou hàii ou capitaine investi 
de droits administratil's et jusqu'à un certain point judiciaires 
aussi. Quant au jteuple, il est divisé en trois castes : en boyards, 
c'est-à-dire en soldats de rang élevé; en Venez, c est-à-dire en 
capitaines de districts et eiipaysans, à qui incombait la défense 
des villes et, au besoin, le service en rase campagne. 

Au commencement, on divisa les vavvodies situées soit au- 
delà de Vol/, soit en Hongrie ou en Transylvanie, en plusieurs 
/.é/K'zies ou districts. C'est ainsi que l'on recontra les kénézies 
de Joii, de Farkas et de Lirtio) dans \e Sz<irén) . celle de Petrii 
à Mc/iadia et celles de Jon. de Sandrin et de Stefan encore, qui 

(1) >«ic. L)::Nsrji\NO, licrolnliuiiea lui J/oin, 188'i-. Chaj). iutituli' : noiitani 
in epoca rnilitnra. 



LIVRE DEUXIÈME 107 

contenaient desterritoires considérables, dans les départements 
de Bereg et de Mariuaros. La dignité kénézienne se transmettait 
de père en fils et le pouvoir judiciaire du kénez n'était pas 
toujours identique. S'il représentait dans son district le pou- 
voir judiciaire et administratif, il en était cependant a\anttout 
le chef militaire. Il y avait en Hongrie et en Tniiisylvanie 
même au xiV et au xV siècle un grand nombre de kénézies. 

Les hoydrds formaient une classe dans la société roumaine 
dont 1 origine se perd dans l'antiquité la plus éloignée de 1 his- 
toire roumaine. Elle n'était pas le produit de la féodalité, car 
chez les Routnains il n"v avait pas une noblesse au sens féodal. 
Les bovards étaient dans lancien temps de vrais .soldats légion- 
iKilrcs, les meilleurs de la caste militaire chez qui le militarisme 
était une tradition et non pas la conséquence du vasselage, 
puisque leurs propriétés ne se transmettaient pas non plus 
selon les coutumes féodales. Les boyards figuraient en Hongrie 
et en Transylvdiiie jusqu au xv*' siècle sous le nom de noblesse 
roumaine (nobiles valachi, nobiles ut dicitur Valachorum), et 
formaient une classe sociale et politique bien distincte de la 
noblesse magyare nobiles hungari) et ils les surpassaient à 
cause de la nature de leur origine, de leur histoire et de leur 
privilèges. 

La plus nombreuse caste était celle des paysans roumains, 
appelés des gens de milice, àe forteresse (castrenses, populi cas- 
trenses, milites castri). Groupés sur des territoires roumains, 
partagés en plusieurs vayvodies et kénézies , ils vivaient en 
hommes libres , sans être astreints aux travaux des serfs. Ils 
héritaient leurs propriétés de mâle en mâle et ils pouvaient les 
léguer ou vendre à qui bon leur semblait s'ils manquaient d'héri- 
tier direct. Ils n'avaient qu'un seul devoir à remplir : faire le 
service des forteresses, en bâtir de nouvelles, les défendre, et 
surveiller les frontières ainsi que prendre les armes en cas de 
guerre. 

Les Roumains possédaient dans ce temps-là, aussi bien en 
Hongrie qu'en Transylvanie, des territoires nationaux ayant des 
institutions spéciales et dont l'administration leur était confiée. 
Telle était la Terre de Fogaras (terra Blaccorum), dans le midi 



lOS MAGYAllS ET n()n:SIAINS DEVANT L'IllSToinE 

de la Trauslyvnnie, par exemple ainsi que le limuii de Sznrcny 
partagé en huit territoires nationaux, appelés « districtus vola- 
liicalcs •-; , formant des provinces nationales dans le royaume de 
Hongrie et ayant pour chet" un ban ou unvayvode. On rencontre 
des districts roumains semblables au nord du lianai dans les 
départements à' Arad, de Zarànd, de Biluir, de Bereg, et de 
Marmaros, et les documents du moyen âge en parlent sous le 
nom de vawodies ou kénézies roumaines. 

\\\\ dehors des institutions vavvodales et kénéziales et à coté 
des castes sociales roumaines, distinctes des castes sociales 
magyares, il y échoit un rôle considérable au droit roumain 
usuel {lus volahie, antiqua ius districtuum volabicalium) d'après 
lequel, les crimes capitaux exceptés fexceptis publicis hirto et 
latrocio etcriminalibus causisjle Roumain ne doit pas être jujjé 
par un autre que son vayvode. On y trouve des tribunaux rou- 
mains, composés de kénez, de nobles et de paysans roumains, 
on V constate l'institution d'un jury élu et même un droit poli- 
tique et civil spécial. Les propriétés se donnent aux nobles sous 
des conditions toutes différentes dans les districts roumains que 
dans les départements magyars. On trouve ensuite des pro- 
priétés kénéziales avec droit de justice civile, des propriétés 
roturières dont la possession impose au propriétaire le service 
militaire, dans l'accomplissement duquel il doit se conformer 
à certaines coutumes nationales. Il est régi par des lois spéciales 
en fait d'impositions et de redevances aussi. Après avoir exposé 
ces prémisses on peut affirmer « que la population roumaine 
de la Hongrie et de la Transylvanie nous apparaît dans le xiii' et 
même dans le xiv' siècle au moins dans sa première moitié, 
comme un peuple militaire libreavec un territoire national sé- 
paré, avec des castes sociales et des institutions politicpies spé- 
ciales, en un mot, comme une nation politique indépendante 
et complètement détachée des nations magyares, sicules et 
saxonnes. '< 

Voilà la justification historique des exigences actuelles du 
parti national roumain visant l'autonomie nationale, territoriale 
et ayant pour corollaire une administration et une juridiction 
roumaines et spéciales. Et voilà maitenant la réalité prosaïque 



LIVllE DEUXIEME 109 

au sujet de cette " époque militaire " (epocamilitara) reflétant 
la vie des anciens légionnaires romains. 

D'abord le mot « vayvode » ou en roumain « voda d n'est 
nullement d'origine romaine et n exprime nullement une idée 
romaine quelconque, car il est bulgaro-slave absolument. D'ail- 
leurs les vayvodes roumains n'étaient pas les seuls dans le 
royaume de saint Etienne. Le roi Sigismond donne le 18 avril 
lil7 au vayvode des Tsiganes nommé Ladislns une lettre de 
franchise, qui y reçoit des franchises et des privilèges ressem- 
blant en tous points h ceux concédés aux vayvodes roumains et 
1 autorisant à juger en toute liberté dans les litiges qui pour- 
raient se produire entre Tsiganes (si inter ipsos aliqua zizania 
seu perturbatio eveneritex parte quorumque... iudicandi et li- 
berandi habeat facultatem . Il y a encore sous le prince Georges 
Ràkôrzy /" (1630 à 1648) un vayvode tsigane, mais les » Ap- 
probata Constit. Regni Trans. pars III tit. LIX^ " interdisent 
déjà pour l'avenir la nomination de tels vayvodes tsiganes «sub 
pœna violation is coustitutionum regni " . Les Tsiganes pour- 
raient donc prouver que ce furent les « Approbata " et les 
et Compilata » qui les privèrent de leurs chefs nationaux, de 
leur administration et juridiction, tandis qu'il y avait déjà 
lonp^temps que les vayvodies roumaines n'existaient plus quand 
on fit rédiger le » Codex " du la principauté de Transylvanie 
sur l'ordre du prince Georges Ràkoczy T\ 

Trois documents, émanant de la reine Élis(d)eth et signés à 
Litpperiszasz-, à Bade et datés 1364, 1370 et 1378, fournissent 
des données très intéressantes au sujet de la situation politique 
siembrouillée des Roumains. On en tire la conviction que chez 
les Roumains, ce ne furent pas les vayvodes qui occupèrent le 
plus haut degré parmi les membres de l'autorité mais les ispàn 
— les commandants — des châteaux forts royaux qui sont, 
quelle que soit leur origine, des nobles et des représentants du 
roi, c'est-à-dire qu'ils font partie de la nation hongroise poli- 
tique. Quant aux vayvodes, ils forment un lien intermédiaire 
entre les dits ispân et les Roumains Ce sont eux qui surveillent 
si les Roumains paient leurs redevances au roi et àl'ispân exac- 
tement; ce sont eux qui jugent dans les procès moindres, 



110 MA(;VA1\S ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

tandis que les plus importants vont devant Visfxiu. Dans les cas 
appartenant au ressort des tribunaux criminels, c'est à la juri- 
diction de la magistrature ordinaire que les lxonin<iins doivent 
s'adresser aussi. 

On sait des sources anciennes grecques et slaves que c'était 
le l.diini colonie, ferme) qui formait le noyau des institutions 
politiques et sociales des llnmiiains avec un l,(')irz à la tête de 
chacun; donc le nombre des nns correspondait au nombre des 
autres. Kiuiel (l) raconte en parlant des événements de 12G.S 
que : « pour repeupler la Hongrie on établit des « scultéties » 
c'est-à-dire on tit don d un morceau de (erre inculte ou de forêt 
à un colon un peu aisé sous la condition qu'il en ferait ime colo- 
nie et qu'il s'en chargeât ainsi que ses successeurs pour y 
rendre justice. S'il s'agit des Roumains ou des Rousniak ces 
scultéties s'appellent des kénézies. C'est l'origine du droit ké- 
nezial. " Il est donné tantôt, comme payement pour l'abattage 
d une foret épaisse, tantôt pour que l'on y installe des colonies 
nouvelles ou qu'on la repeuple. Si ses possesseurs ne sont 
astreints à aucune servitude ni impôt, ils payeront, en signe de 
reconnaissance, une certaine somme d'argent. Le nommé Dobre 
reçoit en I ;50 'i du roi Siifisinoiid la forêt de Lcsiiek, sous la con- 
dition que lai et ses successeurs obéiraient au commandant de 
Déi'd et qu ils exécuteraient les payements et les travaux habi- 
tuels comme les autres kénez qui dépendent du même châ- 
teau. Ces propriétés pouvaient être données aussi bien par le 
roi et le vayvode de Transybuniic que par lefô-ispàn (le préfet 
du département) respectif; sa donation suffisait pour accorder 
les franchises kénéziales. 

D ailleurs, l'importance des kénézies est assez relative; dans 
un document de 1378, il est question de deux qui ne sont com- 
posées que de cinq foyers chacune et d'une autre qui n'en a (jue 
quatre seulement, tandis que les droits judiciaires qui v sont 
attachés se rapportent uniquement aux procès moindres, 
insignifiants. 

Mais c est avec une prédilection marquée que les officiers 

(i) Engki., Geschichte des ungarischen Beiclis, p. 359. 



MVKE DEUXIÈME 111 

du roi établissent leskénez et leurs hommes sur les propriétés 
dépendant des châteaux royaux, car leurs obligations à remplir 
ne se bornent plus à l'abattage des forêts, comme on peut s'en 
convaincre dun rescrit du roi Sif/isnio/id daté de 11:27 et 
adressé au vice-vayvode de Transylvanie. « La personne des 
Roumains nestpas séparable du château, elles terres de labour 
dont ils ont la jouissance ne le sont pas non plus, quoiqu'ils 
les cultivent à leur profit : Ce n'est pas seulement au payement 
des redevances convenues que les Roumains sont astreints, 
mais selon les bonnes habitudes anciennes , aux travaux ma- 
nuels, au creusement des fossés en vue de la conservation du 
château et au sciage du bois, au transport des vivres égale- 
ment. » 

Le roi Venceslas ordonne en 1301, sur la demande à'Urs, le 
kénez des gens d'OlahJalu (signifiant en magyar: village des 
Roumains) , que les habitants de cet endroit ne soient tenus, 
dans Tavenir, comme dans le passé, qu'au transport du bois 
et des poutres au château royal à'Udvarhelj et au service pé- 
destre autour dudit château, ni assujettis au payement d'au- 
cune dîme, la meule fournie à l'église à' Udvarhely exceptée. 
Qu'ils soient affranchis de toute répartition d'impôts : « more 
Siculorum inter quos vivunt » , mais qu'ils payent à leurs 
kénez ce dont ils leur sont redevables (1). Voilà à quoi se ré- 
duisent, dans la réalité, l'art et la science de la construction 
des forteresses chez les Roumains, — art et science dont les 
historiens roumains aiment tant à se vante r ! 

Là où les kénézies plus ou moins grandes sont en nombre 
considérable comme, par exemple, dans les départements de 
Bereg, de Mannaros et de Hiinyad , les kénez élisent un 
vayvode, et alors ce ne sont pas eux qui restent en contact di- 
rect avec le commandant du château, mais les vayvodes et qui 
surveillent si chaque kénézie s'acquitte ponctuellement de 
ses redevances, si chaque kénez perçoit exactement les re- 
venus dus au roi et au commandant. Il est à remarquer que la 
charge de vayvode roumain revient quelquefois à des Magyars 

(1) Székely oklevéltâr, vol, I, p. 29 et passim. 



112 MAGYAliS ET HOUMAINS DEVAM L'II 1 STO I 15 E 

(le pur San;; comme c'est le cas à Szâtnoly Kcszi en I 405 quand 
Jean Corviii la confère successivement à deux frères Szd/.ely, 
nia<Tvars et catholiques I . 

Comme les kénézies, les vavvodies ne ressemblent j)as les 
unes aux autres. Il va des endroits où elles se rapprochent de 
rimportauce d'une préfecture, tandis qu'ailleurs elles ressem- 
blent i» la condition des régisseurs. D'après un document daté 
de 1 ilT), Lddishfs, le bàu (h* Macso, a six vayvodes sur sa pro- 
priété de Zarand (2). 

('c sont en partie les rois qui donnent un certain nombre 
de lioiiinains en cadeau à des particuliers tels que chapitres ou 
évêques, ou ce sont en partie eux-mêmes qui s'enfuient povu 
se placer chez les particuliers, trouvant plus agréable d'y vivre 
(lue sur les propriétés royales. Il s'en forme de cette manière 
en peu de temps deux catégories : ceux qui se trouvent surles 
propriétés royales ou dépendent des châteaux royaux sous 
l'autorité directe des vayvodes ou des kénez, et ceux que 1 on 
appelle des Roinnains vulgaires, ordinaires. 

Le nombre des Houmains. dépendant des particuliers, s'ac- 
croit par d'autres moyens aussi. Les vayvodes et les kénez 
anoblis parle roi deviennent des seigneurs et leurs propriétés 
qu'ils avaient par droit kénézial, des propriétés seigneuriales. 
Naturellement, la position des Houmains qui y habitaient subit 
un changement également. Ils se transforment de serviteurs 
royaux en serfs seigneuriaux. De là un grand nombre de con- 
testations au sujet des kénézies transformées en propriétés 
nobiliaires, comme il appert de plusieurs documents voir l'at- 
testation du chapitre de Transylvanie, délivrée en 1 i08 , etc). 

Il y a encore une autre raison qui sera cause que le kénez 
anobli se détachera du sein du roumanisme. Le roi Louis I" 
ordonne — ordonnance que Siqisuwud renouvelle — que pour 
être kénez il faut que l'on soit catholique. Or le Kénez anobli 
et converti au catholicisme devient complètement magyar, et 
c'est à cause de cela que l'on peut citer toute une série de 

l) M.\iiKi Sandou, AniditKujye es l'ilros tortciiete, vol, J p. 502. 
(2 I)'' .Solyom-I'kketk, Adalok a i<olt zardndmef/jei reszck lôtténclrlic~. Hit 
)ija<h)ict/yci Tbrl. es lic(f . Tûrsasâg evkônyue, p. 22. 



LIVRE DEUXIEME 113 

familles aristocratiques et nobles magyares qui descendent des 
Ivénez. Les auteurs daco-roumains voient dans ce fait une ten- 
dance préméditée de magyarisation de la part des rois de 
Ilotu/rie. Ils veulent faire croire qu'il y avait de fait une noblesse 
roumaine aussi datant des temps antérieurs, dont les membres 
étaient poussés soit par intérêt, soit sous la pression de la 
société et de l'État, au reniement de leur nationalité. Et cette 
noblesse roumaine, par qui aurait-elle été conférée? Certes pas 
par les rois de Hongrie, car il leur eût été impossible de con- 
lérer une autre noblesse que la hongroise, comme il eût été im- 
possible aux rois de France de créer des nobles anglais ou es- 
pagnols. Il est vrai que l on rencontre souvent dans les docu- 
ments l'expression : " nobilis valachus >» , mais son sens est 
purement ethnique. L'unité et le caractère hongrois de la no- 
blesse sont tellement accusés en Hongrie, que dans la Croatie, 
administrativement autonome, on ne pouvait recevoir que la 
noblesse hongroise. Chaque noble hongrois était membre de 
la sainte couronne hongroise (sacrse coronaî membrum) . Et 
comme il n'y eut jamais de sainte couronne roumaine ou 
autre en Hongrie, il est évident qu'il ne pouvait y avoir, dans 
le sens politique du mot, une autre noblesse que la hongroise 
non plus. Et comme les rois ne se montrent nullement avares 
dans la distribution des titres de noblesse, il y a de plus en 
plus de vayvodes et de kénez qui deviennent des nobles hon- 
grois. Il en résulte une diminution dans le nombie des kéuez; il 
arrive même que l'influence et les traces de la colojiisation 
roumaine étant disparues par la force évolutionnelle des cir- 
constances, le système des kénezies se décompose également 
et le kénez qui n'a pas pu devenir noble, devient serf comme 
tout Roumain vulgaire, résultat du développement social et 
non pas d'un acte législatif ou gouvernemental. 

Si le nombre des vayvodes et des kénez diminue, les immi- 
grations des Roumains ordinaires augmentent continuelleuient 
mais ceux-ci ne deviennent ni magyars, ni catholiques. D'après 
la conception hongroise ancienne, constitutionnelle et judiri- 
que, c'était uniquement la noblesse qui formait la hungariai 
natio. Ses membres, quelle que fut la race à laquelle ils apparte- 

8 



114 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
liaient, étaient des Magyars par le sentiment et la manière de 
penser et possédaient des privilèges et des franchises dont ne 
pouvait se vanter la noblesse d'aucune autre nation. En ce qui 
concernait la nationalité de la misera plebs, personne ne s'en 
inquiétait et Ton préférait même les serfs d'origine étrangère 
aux serfs magyars insubordonnés et aussi aristocratiques que 
les seigneurs eux-mêmes. A Tinstigation de Rome, la royauté 
et le clergé essayèrent tour à tour de faire de la propagande 
religieuse parmi les RoiDnaùis, mais ils crurent qu'il suffisait 
de convertir les vayvodes et les kénez, sans se soucier du bas 

peuple. 

Il a été dit plus haut que les Roumains vivaient sur les pro- 
i)riétés royales et surtout sur des territoires inhabités et le plus 
souvent couverts de forêts, où leur principale occupation était 
de faire paître leur bétail et d'abattre les arbres, et où ils 
payaient la u quinquagesima " à laquelle s'ajoutaient quelques 
redevances insignifiantes en espèces. Peu à peu, l'élevage du 
bétail devenant impossible sur les terrains de forêts abattues, 
ils se virent forcés par la nécessité, sous l'influence des contrées 
vorsines magyares et des conditions d'existence changées, de 
renoncer à la vie de pasteur et de cultiver les terres défrichées, 
pétant pas frappées de dîme quand elles étaient encore cou- 
vertes de forêts, ces terres n'en payaient pas non plus après 
leur transformation. Donc le Roumain, pâtre devenu laboureur, 
ne payait pas de dîme, tandis que le Sicule, le Saxon ou le 
Magyar, étant agriculteurs dès le commencement, en payaient 
sans exception. Seulement, les terres qu'ils habitaient et pour 
lesquelles ils pavaient la dîme, s'appelaient des k terres clné- 
tiennes « (terra' Christianorum) en opposition à celles cul- 
tivées par les lUiumains et qui n'étaient pas astreintes à fournir 
la dîme. Naturellement si un Roumain s'est établi sur une terre 
chrétienne, il Ta payée comme les autres, car elle était inhé- 
rente à la propriété. Ne payaient pas de dîme mais seule- 
inaent la » (jiiinquagesima " les Roumains eux-mêmes vivant 
.s*ir les propriétés des évêques et des chapitres. Elle n'y 
es-t (transformée en dîme que plus tard et comme un document 
An rm Siyismond daté de 11398 le prouve, avec le consente- 



LIVRE DEUXIEME 115 

ment spécial royal, l'évéque étant obligé de fournir un groupe 
de guerriers (banderium) et le chapitre d'y contribuer pécu- 
niairement. 

On lit chez Antoine Verancsics^ d'après Kovachich : « Trois 
nations vivent en Transylvanie : la sicule , la magyare et la 
saxonne. Il faut que j'y ajoute les Roumains, qui sont aussi 
nombreux certainement que l'une des trois nations mention- 
nées. Mais ils n'ont ni franchises, ni noblesse, ni propriétés, 
excepté ceux de quelques districts de Hatszeg, qui, ayant 
montré beaucoup de courage dans les guerres contre les Turcs 
du temps de Jean Hunyadi, furent anoblis depuis. Les autres 
Roumains ordinaires sont les serfs des Magvars, n'ayant pas 
de territoires spéciaux mais vivant dispersés dans tout le 
pays, quelques-uns dans les plaines, la plupart dans les mon- 
tagnes et les forêts où ils végètent péniblement dans la compa- 
gnie de leurs bêles. ^^ 

Il y a cependant dans le pays des contrées dans lesquelles, 
comme le remarque Verancsics, les Roumains ont noblesse, 
propriétés et franchises, où l'on pourrait plutôt parler de 
territoires roumains mais naturellement non pas dans le sens 
dans lequel les historiens daco-roumains le font. 

Après la prise de Consianlinople par Mahomet II en 1 453, la 
fièvre des armements s'empare de toute Y Europe. Les États de 
la Hongrie tiennent une diète à Bude dans laquelle ils décident 
la levée de toutes les forces vives de la nation, même celles 
des districts jaziges, cumans, roumains et tartares, qui doivent 
fournir autant d'hommes armés d'après chaque centaine de 
foyers qu'en fournit la noblesse des départements possédant 
des serfs (1). 

On constate dans les documents les noms de huit districts 
roumains. Un rescrit royal daté de 1 457 explique que le roi 
Ladislas V a reçu à Vienne une députation déléguée par les 



(1) Corpus Juris Hlwg. 1454. 9. « Item omties liberx Civitates, tant nostiœ 
régules etreginales, r/itain dominorum despoti et comitis Ciliœ et alioruin Maqna- 
tum, necnon totiiin regnum nostruin Slavoniœ, de quibus lucruin camerœ sol- 
vere uon consuevissent, malo prœmisso connumerari debeant. Et similiter Phi- 
lisfœi, Cumani, Vulachi et Tartari coniinmerati debeant exeiciluare. 



IIG MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
nobles, les kénez et les Rouinaws ordinaires des districts de 
Liigos, Sebes, Mihàld, Halnios, Krassôfô, Borzafô, Komjâth, et 
flyéd, afin qu'elle l'implore de confirmer les franchises et les 
droits, que les rois avaient accordés aux lioimia/us et à leurs 
kénez. Or, comme ces districts surveillent au Ihtnuhe les incur- 
siens des Tmrs, le roi, j)our les exciter à une plus {ifrande vigi- 
lance encore, n'hésite pas à contenter leur désir. Ces districts 
étaient situés dans les déparlements actuels de Krassô-Szorenj , 
de Té)ii('s et de Uunyail, ainsi que dans la contrée de Ilàtszeg, 
sans exception dans des parages, par où le Turc avait l'habi- 
tude de faire irruption. Au milieu de chaque district roumain 
il Y a un château fort royal et on y en rencontre un plus grand 
nondn-e que dans les parties plus centrales du pays. Contraiuts 
par la nécessité, les commandants y étaient obligés d'enq)loyer 
les Roumains, qui demeuraient sur les territoires dépendant 
de ces mêmes châteaux, pour le service militaire aussi. Et 
comme, à cette époque, porter des armes était une chose qui 
procurait des avantages et inspirait du respect, les vayvodes et 
les kénez étaient toujours prêts à s'en acquitter. Pour pouvon- 
disposer, en cas de besoiu, immédiatement du plus grand 
nombre de soldats possible, on étend ce service sur les kénez 
aussi qui ne demeurent pas sur les territoires dépendant des 
châteaux royaux, mais qui se trouvent sur les terres défri- 
chées, appelées des " terres roumaines » . C'est ainsi que se 
développe autour de chaque château un district roumain, que 
le roi Lddislas V réunit sur le territoire du département actuel 
de Kritsso-Szoreiif dans une unité administrative. Donc les 
districts roumains ne sont les résidus ni d'une institution quel- 
conque de l'antique lloiur^ ni d'une organisation roumaine 
militaire, ni d'un droit politique antérieurement appliqué. Ils 
sont simplement les produits de circonstances exception- 
nelles. 

Dans ces districts transformés dans une entité administra- 
tive, les Roumains nobles et kénez appartiennent à la juridic- 
tion des commandants des châteaux forts, — homme de con- 
fiance du roi sinon toujours un Mdfjyur, mais au moin un Rou- 
main devenu Ma//] ar par suite de son anoblissement — et les 



LIVllE DEUXIÈME 117 

liOintiiiiiis ordinaires à celhi des nobles roiirnair)s. Si dans un 
docnnienl daté de l 487 on trouve l'expression : « selon les 
lois antiques et approuvées des districts ronmiiins « (juxta 
antiquam et approbatam leyern districtuum valacbaliumj, per- 
sonne ne doit s'en étonner, car il a été écrit ;i une époque 
dans laquelle, en ce qui concerne Tadininistration et la juridic- 
tion, il y avait autant de coutumes que de maisons, comme dit 
le proverbe magyar, non seulement en Hongrie mais dans 
toute rEiirnpe en général. 

Que les Rouniains soldats, kénez ou nobles soient complète- 
teujent magyarisés, les arcliives de Karansebes^ dont celles des 
huit districts roumains réunis, le démontrent à l'envi, car si 
elles renferment des documents écrits en magyar et en latin 
presque en nombre égal, il n'y en a aucun rédigé en roumain. 
11 est conséquemment plus que probable que ces nobles rou- 
mains, ne sachant pas le latin, se soient servi du magvar dans 
leurs délibérations, puisque, d'après Aeneas Sylviits, le futur 
pape Pie 11^ on ne rencontre parmi les Roumains militaires 
qu'un très petit nombre ignorant la langue magyare (hunga- 
ricœ lingucc nescius ) (1). 

Voilà la peinture exacte des vayvodies et des kénesies en 
Hongrie, d'après les documents et les laits historiques et voilà 
maintenant ce qui se passe à cet égard en Valachie et en Mol- 
davie. 

Le titre de vayvode de la première s'appelle en latin : a Dei 
gratia Transalpinse Dominus et terrarum de Omlas et de 
Fogaras Dux, » tandis qu'en langue slave on l'exprime ainsi : 
Gospodin vsei zemli Ugrovlachiskoi » , et en grec : «jSoîSôoo; 
T^y.nri^Oiyyr^nokoi-^ixq " c'est-à-dire, d'après Ha'ideu. et laplupait 
des historiens roumains : « Dominus Hungarite et \ alachiie. > 
Et comme ce double titre aurait pu justement exciter la jalou- 
sie des rois de Hongrie, disent-ils, alin d'éviter les contesta- 
tions, les vayvodes n'employaient dans leurs lettres écrites 
aux Magyars que le mot neutre de « Transalpina " pendant 
que, dans leurs autres lettres, ils mettaient «Ungro-Valachia.« 

(1) Fraknoi V'ilmos, Mâtyâs kirâly. Budapest, 1890. P. 6. 



118 MAGYARS ET ROUMAIINS DEVANT L'HISTOIRE 

D'après Hnsden, c'est au moment où, ayant battu les Magyars 
sous la conduite de I.éon Vafa/zes, les Rouniains ont fait une 
irruption en Iransylvanie, qu'ils ont occupé les princi|)autés 
de Fogorns et Ovilàs. Donc avec la licence poétique du : « pars 
pro toto » ils pouvaient s'appeler avec raison : u Dominus 
Hungari;e et Valachise. » Il a été démontré cependant par 
M. G. Pami[\] combien cette assertion était erronée et que 
les vayvodes roumains ne possédaient les principautés en ques- 
tion que par droit de donation accordée par les rois de Hongrie 
et point sans interruption non plus, car si les rois n'étaient 
pas contents des services et de la fidélité des vayvodes rou- 
mains, ils en faisaient don à d'autres comme on a pu s'en 
convaincre par le document cité à propos de Texode de lladu 
Negrii. 

Le nom à'Ungro- Valachie a été donné par les (h-rcs et signifie 
en réalité : Valachie hongroise, afin de la distinguer de leur 
Petite et Grande Valachie et pour exprimer également sa dépen- 
dance de la Hongrie. 

Le fait que les vayvodes de Valachie étaient quelquefois, 
par suite de donations royales, les possesseurs de la terre de 
Fogaras., rend la situation des Honmains qui y habitent quel- 
que peu différente de celle qu'avaient leurs frères demeurant 
dans les autres parties du royaume. iMcolas Olàh raconte dans 
sa « Hungaria >' (X, lib. I) que ce château de Fogaras est 
comme une petite j)rincipauté et que le maître du château y est 
vénéré par ses sujets les boyards, car les vovvodes et les kéne/ 
y portaient ce nom, comme s'il était un souverain. La boérie 
n'est pas une noblesse hongroise, elle n'est donnée que parles 
vayvodes roumains. Comment? le fait suivant l'explique. 

Paul Toniori, le commandant de Fogaras, fait savoir à tous 
ceux que cela regarde que le il août 1511 Raduly, Vochan et 
Basile, fils de feu Komsa, et un autre Raduly, fils de Stoycza, 
ainsi que Stanislas Karabal, fils du feu Alexandre Viszii, s'étant 
présentés devant lui, l'ont informé que leur ancêtre Koszta avait 
reçu jadis en donation de Mircse, vayvode de Valachie et ban 

(1) (i. I'am', htorid critic.t a roitiânilor. Convor/>iri literarc Anul. VII. 
h" 11. 



LIVRE DEUXIÈME 119 

de Szorény, la charge de boyard dans A/so et Felsà- Viszi, ainsi 
que dans Also-Arpa, avec tous les bénéfices y attenants et avec 
les douze tentes de Tsiganes en dépendant. Et qu'ils jouirent 
effectivement de cette boérie jusqu'au jour indiqué, mais que 
leur lettre de donation leur fut ravie par les Turcs lors d'une 
de leurs incursions faites du temps du vavvode Pierre Gerès de 
Vinrjard. Par égard à leur dévouement, Tomori les confirme 
dans leurs boéries, dans la possession de leurs propriétés et 
de leurs Tsiganes, grâce au pouvoir dont il est investi par le 
seigneur Jean de Bornemisza . 

Il appert de ce document que les vawodes de Valachie, pen- 
dant le temps qu'ils eurent le château de Fogaras dans leur 
possession, distribuèrent des boéries, reconnues ou au besoin 
confirmées valables par les rois de Hongrie ou parleurs repré- 
sentants même, à un moment où ce château n'était pas la pos- 
session des vayvodes ; pouvoir distribuer des boéries sur le 
territoire de l'Etat hongrois dans une propriété conférée par 
donation royale n'était pas un fait unique ; Théodore Koriatovic 
et ses successeurs agirent ainsi à Munkacs. 

Que ces boyards ne différaient en rien des kénez installés 
sur les autres propriétés dépendant des châteaux royaux, les 
règlements que le commandant Tomori édicta en 1508 avec 
le consentement de tous les bovards et kénez. et qui furent 
ratifiés dans la même année par le possesseur du château Jean 
de Bornemisza, le démontrent clairement. Il v est dit, au cin- 
quième paragraphe, que si jusque-là les héritiers d'un boyard 
trépassé étaient obligés de donner au commandant un cheval 
sellé avec une lance, même s'il n'avait pas de cheval, dans ce 
cas-là dorénavant ils ne paveront en tout que trois florins. Les 
dispositions du sixième paragraphe se rapportent au partage 
de la fortune mobilière et immobilière d'un boyard mort sans 
héritier et n'ayant eu qu'une fille. Elles accordent toutes une 
part considérable au seigneur du château. Et si quelqu'un vou- 
lait faire hériter sa ou ses filles de ses immeubles aussi, puisque, 
d'après les lois des Roumains ^ la propriété foncière ne regar- 
dait pas le sexe féminin (quia in lege Valachorum hœreditates 
sexum femineum non concernant) — il fallait qu'il obtînt 



120 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
du seif^ncur et des jurés un document légalisé par leurs 
sceaux (1). On voit que le principe exprimé dans un document 
de Sifjiswoiif/ cité plus haut: « car la persojines des Roumains 
n'est pas séparable du château ainsi que les terres de labour dont 
ils ont la jouissance ne le sont pas non plus, quoiqu'ils les 
cultivent à leur profit i -^ a été sévèrement conservé, aussi 
bien à l'éjjard des propriétés boériales de la terre de Fogaras 
qu à régaid des propriétés kénéziales. 

Après avoir conslalé que les vayvodcs de Mohlav/c possé- 
daient également des terres en Transyliuniic par suite de do- 
nations royales, notamment les châteaux de Csicsô et de Kû- 
liulloe, il faut finalement indiquer la vraie raison qui a fait 
agir les rois de Hotujric en les concédant. La décision prise 
par le roi Maihias en 1167 l'apprend clairement, car elle dit 
que 1 on ne tievra plus donner à personne ni Fogaras, ni Radna^ 
ni Omlâs ni les terres qui en dépendent, afin que la couronne 
puisse à tout moment les céder aux vayvodes de Valachie ou 
de Moldavie ^'\\<. étaient forcés d'abandonner leurs troues sou- 
verains et qu'ils puissent v organiser leur letour. D'autre part, 
Eiitjcl publie un traité du \i\\yode Jî/idu/, tiaité conclu en 1507 
avec les Saxons de Trdnsyhunn'c, dont voici les j)assages les 
plus saillants : « Moi lùidii/, le vayvode des parties de la Vala- 
chie, reconnais (pie nos ancêtres ont toujours été fidèles à la 
sainte couronne, aux rois de Hongrie et qu'ils se sont toujours 
dévoués dans leur service, et que notre pays est un membre 
du royaume de Hongrie iquod etiam regnum nostrum existât 
de membro regni Hungari;e). Si donc un jour j'étais obligé de 
me réfugier dans le royaume de notre roi (ad regnum Screnis- 
simi Domini nostri régis) que la ville de Szebeu et les sept 
sièges saxons nous reçoivent avec notre famille, ainsi que nos 
boyards avec leur familles et qu'ils nous accordent le séjour 
et la permission d'aller et venir. (2) ii En 1372 le vayvode 
LaJ/io ou Lad/s /lis appelle le roi de Honqric son maître naturel 

(1) .4 wai/ya)- tôiiu'iiyliatôsàf/o/ijocfszahûlYniiiali </yiijtc»truye, vol. I. Az cr- 
délyi tôrveiiyluitosagok jorjszabùlyai. Oiszcijyujtutlck dr. Kolozxvûry Sâiulur es 
dr. Cvâii Kclemeii. Hudapcst, 1885, p. 169 et passim. 

(2; Esr.EL. Geschirliir der Moldai, und Walachei. Halle, 1804, p. 187. 



LIVRE DEUXIÈME 121 

ainsi qu en 1431 du temps de Sigismond le vayvode Vlad aussi 
quoiqu'il se fasse donner dans les documents le titre de : « Va- 
lachiœ Transalpin.^ Dominus et terrarum de Omlasche et de 
Fogaras dux. » 

En tenant compte de tout ceci, prétendre que c'est par 
droit de conquête ou d'héritage légué par l'antique Rome que 
les vayvodes roumains ont possédé quelque chose en Hongrie 
ne peut être taxé que d'entêtement ou d'aveuglement. D ail- 
leurs M. G. Paint, le distingué historien roumain, se demande 
lui-même, avec beaucoup de bon sens, s'il est possible de pen- 
ser que les rois de Hongrie^ beaucoup plus puissants que les 
vavvodes roumains, eussent consenti tranquillement à l'occu- 
pation de leurs châteaux forts par ces derniers? 



CHAPITRE IV 



LKS HUNYADI. 



A quel point les kénez roumains, jadis de religion grecque 
orientale, devenaient des catholiques ardents et des patriotes 
magyars dévoués, l'histoire de l'illustre famille des Hunyadi le 
démontre de la manière la plus éclatante. Aussi ne pas lui 
consacrer un chapitre spécial serait une omission repréhen- 
sible non seulement en ce qui concerne le respect et la véné- 
ration que l'on doit à sa mémoire, mais en même temps rela- 
ti\ ement à la vérité historique également, à laquelle elle 
fournit une j)reuve des plus convaincantes en faveur de la 
cause des Mafjyars si injustement attaqués. 

Bhnjiii raconte dans son ouvrage : » Rerum Hungaricum 
décades libris LXV comprehenspe, ab origine gentis ad annum 
1495 » , que l'empereur Frédéric III ne voulait pas prendre au 
sérieux l'élection de Mat/tias Corvin au trône de Hongrie, car 
il pensait que les puissants, riches et orgueilleux seigneurs 
ne voudraient pas y tolérer longtemps la présence d'un jeune 
homme étranger, né d'un père roumain (adolescentem pere- 
grina gente, natum e pâtre valacho). Rempli de reconnaissance 
envers son glorieux protecteur, Bon fin était très ennuyé par 
cette appréciation ; aussi se donna-t-il la tâche de faire con- 
naître 1 antique origine de la famille du roi Mathias et de 
prouver ainsi que le fds de Hunyadi ne devait craindre personne 
sous ce rapport et qu'il surpassait, au contraire, tout le monde 
par la noblesse de sa race. 

Jean Hunyadi élanl d'origine roumaine, la vieille aristocratie 
magyare le considérait comme un parvenu; car s'il occupait 
les places les plus élevées civiles et militaires dans le gouver- 
nement, ses débuts n'en étaient pas moins obscurs. Or d'après 
Bonfin, le corbeau qui se trouve dans les armes des Uunyadi 
servait de preuve irréfutable pour indiquer qu'ils descendaient 



LIVRE DEUXIEME J23 

(les Corvin. Et ceux-ci appartenaient à la souche aristocratique 
des Valcrius volusiens, léinoins de la fondation de Rome et, qui 
plus est, témoins issus d'une famille alors antique puisque ses 
aïeux étaient au nombre de ces Lacédéuwniens que les Héra- 
dides ont conduits en Iialie. Il en résulte que le roi Maihias 
était donc comme membre de la famille des Corvin, par 
I intermédiaire des Hérdclides et conséquemment d'Hercule, 
un rejeton de Jupiter lui-inéme ! 

Ce fut au moment de Tinvasion des Gaulois que la famille 
des Valerius reçut le nom de Corvin, à cause d'un corbeau 
qui s'était posé, pour présager la victoire, sur le casque de 
Marins Valerius, pendant qu'il se battait contre un chef gaulois. 
Car l'apparition du corbeau était considérée par les Romains 
comme un bon présage, et Aurjuste avait du plaisir h entendre 
son croassement. « Qui ne connaîtrait d'ailleurs Gorvinus 
Messala, le prolecteur du poète Horace, qui introduisit le pre- 
mier le nom de Corvin en Pannonie? — s'écrie Bonfin ! Ce fut 
ce Corvinus Messala Valerius qui fit la conquête de la Pan- 
nonie ; ce fut de là que transigèrent ses descendants en Tran- 
sylvanie, et la noble race lesta ignorée pendant des siècles 
jusqu'à sa réapparition dans le village de Hunyad. » Des explica- 
tions aussi merveilleuses ne sont pas rares chez Bonfin au sujet de 
l'origine de quelques familles oligarchiques magyares non plus. 
Ne s'avise-t-il pas d affirmer avec un sang-froid impertur- 
bable que les Baihori descendent de Bai/is, roi de Pannonie? 

Animés par le même zèle, les continuateurs daco-roumains 
de Stnkaî et de Pierre Maïor transformèrent tout Magyar 
célèbre jusqu'à François Deàk (l), n'exceptant pas même 
Betlhen et Bocsliai, en autant de Roumains. Mais cette douce 
manie ne peut pas empêcher les historiens sérieux de con- 
venir de l'exactitude de certaines assertions. 

L'origine roumaine de la famille Hun] adi n'est que difficile- 
ment admise, même par les auteurs magyars et allemands 
plus récents et plus objectifs, et cependant c'est un fait patent. 

(1) Pendant l'été de 1847 l'opposition libérale hongroise se réunissait sous la 
présidence du comte Louis Batthyâny et de François De.ik, alias Pescario, pro- 
priétaire macédo-roumain, etc. L. Baritio, fstoria Trayisilvaniei, vol, II, p. 18. 



124 MAT. VA 15 S KT ItOHMAlINS DEVANT L'IllSTOIUE 
Le D' Lddislds lii-ilty n'admet (]iie 1 existence de quelques 
liens rattaclKint les /I/myadi im peuple roumain, mais il ajoute 
(lue. relativement à son origine, la famille était plutôt slave 
uiéridionale que roumaine (P. C'est le nom Vdu/, ou \'(ij/i que 
l'on écrit aussi 17/., pré(end-il, (jui le prouve, car c est un 
nom seri)e très répandu et qui sijjnilie " lou|) ^ . Il dit encore 
(lu il V a (les passa{»es même dans les documents de Maihitis 
("orviii (\m militeraient en laveur de sa théorie. « A Reffihus 
vero Bul{;ari:c attavis nostris» ... écrit Mai/n'as en nommant ses 
parents. De ces documents il appert, selon M. le D' Ih-thy, que 
les ancêtres des //i///)7/^// étaient des vayvodes dans l'amalgame 
de peuples qui avait immigré du côté des lialkdns et qu'ils 
étaient les parents des familles souveraines slaves et alba- 
naises i:2). 

M. Jaucso ne s'égare pas dans les liypotlièses, mais sen 
tient strictement aux documents authentiques. Or il y a 
une lettre de donation dans laquelle le roi Sigisinond accorde, 
le 18 octobre 1409, à son garde de corps Va}/,, HIs de Scrhan, 
la propriété de Himytidvâr, sise dans le département de Fejcr 
(Transylvanie). Ce }'tij/, avait trois hls : Jean, Vjnk et Judii. Il 
est curieux qu'en réalité il y avait deux frères qui s'appelaient 
Jeati, pui8(|ue le document désigne l'un Joamiès, celui qui fut 
|)lus tard le grand HunyadI ei l'autre, à la manière roumaine, 
Juoii. Il est probable que le premier était catholique et que le 
second appartenait à la religion grecque orientale, carde telles 
fluctuations religieuses n'étaient pas rares chez les kénez rou- 
mains. En tout cas, on sait que Joannàs suivait sa leligioii 
avec une telle ferveur qu'il délaissa souvent son lit pendant 
la nuit pour aller à l'église où il demeura jusqu'à l'aurore à 
.;>en()ux eu priant avec la plus sincère dévotion devant la Sainte 
Face. 

Juoii figure sous le nom de Jo/ian dans un document daté de 
1419, ce qui prouverait qu'il est devenu entre temps catho- 
lique aussi. Voilà comment on appelle Jean dan> un document 

i) D' RÉTiiY Lasxlo, Az olâh nyelv es nemzel megalakulâsa, p. 144 et 145. 
(2j Kkiiciiemcu, De rei/nis Dalmaliœ, Croatiœ, Slavoniœ, not. prœlim. Za- 
</rab, p. 280 à 282. 



LIVRE DEUXIEME 125 

daté de 1434 et signé à Bâle : « Egregius Johannes dictus Olâh, 
filius condam Vajk de Hunyad, aulae nostrîc miles. " Donc le 
fils de Vf/jk était déjà à ce moment eçiregius, c est-à-dire noble. 
Le roi Albert nomme Jean et son frère bàns de Szorcn\\, et 
alors tous les deux sont déjà magnifici. En 1440, ils reçoivent 
quatre villages dans le département de //«//)f/^/ et dans la lettre 
de donation on les appelle '^ uterque Johannes de Hunyad ;» 
C'est donc à ce moment que leur nom de famille Olah est 
changé en Hnnyadi. Mais qu'il soit Olàh ou Himyddi. Jean est 
tellement magyar que, ne sachant {)as le latin, quand il prête 
serment comme gouverneur de la Hongrie, il le prononce en 
magyar contrairement aux usages. 

En 1548, l'Empereur roi Ferdinantl /"écrit une lettre à 
^l'icolas Olàh, qui était alors évéque de Zâgràb et chancelier 
roval. Dans cette lettre on lit, entre autres, le passage suivant : 
« Les Ylaches, tes consanguins, tirent au su de tout le monde 
leur origine de Rome, jadis maîtresse du monde, à cause de 
quoi ils s'appellent aussi des Roumains. Beaucoup de grands 
capitaines sont issus de ta race, ainsi Jean Hunyadi, le père 
de Mathias Corvin, qui appartiennent tous deux à tes ancêtres 
les plus directs. 5) Nicolas Olàh était donc un proche parent des 
HanYadi. 

D'autre part, voilà comment ce même Nicolas Olàh raconte 
sa généalogie dans son « Hungaria » (l): 

u Deux familles rivalisèrent en Valachie depuis nos ancêtres 
jusqu'à nos jours pour la vayvodie : les Dan et les Drakul. 
Au temps de Jean Hunyadi ce fut le vayvode Drack i Dragula) 
qui s'empara du pouvoir soit en faisant tuer, soit en exilant les 
Dan. Deux fds naquirent à Manzilla d'Ardgyes de sa femme 
Marina : Stancsul et Stojan. Stancsul avait également deux fils : 
Dan et Pierre; quant à Stojan ou Stéphane, il nous engendra 
moi Nicolas, Mathieu, Ursule et Ilona (Hélène). S'étant emparé 
du pouvoir vayvodial Drak fit décapiter mon oncle Stancsul. 
Mon père Etienne étant encore garçon alors, s'enfuit heureuse- 



(1) Irodaloin tnrténeti kuzleinèiiyek. Première année. Fasi;. I, p. SÔ.Hcnfalvv 
Olûli Miklos csalûdi viszoïijui èî " Uiuif/(iiia-;a. " 



126 MAGYARS ET KOUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
ment chez le roi Mathias qui eut plusieurs fois rintention de 
le ramener dans son pays » . 

Après la mort du vayvode Mircse , c'est son fils naturel 
Mircse II, autrement dit Michel, qui monte sur le trône vayvo- 
dial de la Valaclue en 1119. Mais son cousin germain Dan ne 
lui permet pas de Toccuper longtemps. Ce Dan II est chassé à 
son tour par liadu II l que les Turcs soutiennent. Dan se sauve 
chez les Honc/rois et, avec leur aide, il reconquiert son trône 
vayvodial, mais il ne règne pas longtemps cette fois-ci non 
|)lus, car, s'étant insurgés contre lui, les boyards le tuent et ils 
mettent à sa place Vlad II, le Drakul. C'est alors que Jean Hu- 
nyadi se croit obligé de s'en mêler aussi : il chasse, à son 
tour, le protégé du sultan et il le remplace par Dan III , le fils 
de Dan II. Ce sont encore les Turcs qui font chasser celui-ci 
et qui lui substituent la seconde fois Vlad II, dans le pouvoir de 
(lui Hunyadi tombera après la fatale journée de Varna. Ayant 
recouvert sa liberté, ce dernier expulse Vlad encore une fois 
pour remettre sur le trône Dan III derechef. Après la mort 
de celui-ci, c'est son fils Vlad III qui lui succède, que le fils 
du Drakul, le célèbre vayvode l'iad IV surnommé le Tzépès, 
remplace en 1456. 

Voilà l'historique des luttes des Danesti et des Draculesii. 
On y voit toujours intervenir les Hongrois, et notamment les 
Ilunyadi, dans lintérêt des premiers. Les historiens roumains 
prétendent tous, unanimement, que Serban, le père de Vajk et 
grand père de Jean Ilunyadi — descendait des Danesti ei qu il 
s'était sauvé en Hongrie en fuyant les persécutions du vayvode 
Mircea. M. Jancsô n'a pas trouvé jusqu'ici une démonstration 
plus probante de cette prétendue parenté chez les auteurs rou- 
mains, mais il croit qu'il a dû y avoir quelque chose de vrai 
dans tout ceci, puiscpie c'est avec le fils du vayvode roumain 
que Vajk marie une de ses filles, créant ainsi des liens nou- 
veaux pour resserrer plus étroitement la parenté entre les siens 
et les vayvodes roumains (1). Il n'est pas impossible que 
dans la rapide élévation d'une position honorable au rang 

(1) Gb. TtLEKi JozStK, Hunyadiak kora, t. II, p. 63. 



LIVRE DEUXIÈME 127 

suprême dont la famille des Hunyadi pouvait se féliciter, il 
ne soit pas entré pour une part, à côté du mérite extraordi- 
naire de ses membres, cette origine relevée aussi. Rechercher 
à quel degré de parenté se trouvaient les Hunyadi avec la 
branche danestienne des Bassarnh ne peut pas entrer dans le 
cadre de ce travail. Mais en admettant Thypothèse, on a l'ex- 
plication de quel droit les documents de Jedu de Huny<id et 
de son fils, le roi Mathias, cités par KaprinoY {\), parlent des 
Mdvanovits , « souverains de V Albanie et de la Thessalie » , 
comme de leurs parents bien-aimés. 

Au demeurant, l'origine de ses enfants importe peu à la //on- 
grie, pourvu qu'ils lui montrent un attachement filial inébran- 
lable. Tant mieux si le génie roumain lui donne un grand 
capitaine tel que Hunyadi ei]e génie serbe un grand poète tel 
que Petœfi . Le principal est qu'ils veuillent être citoyens de la 
patrie hongroise et qu'ils s'en glorifient en partageant ses joies 
et ses peines, en se rendant solidaires de sa bonne et mauvaise 
fortune. La grandeur d'une race réside précisément dans son 
expansibilité qui, à l'intérieur, ne peut se manifester qu'au 
moyen de l'absorption des éléments étrangers. Et que cette 
absorption n'est nullement artificielle ou forcée en Hongrie, 
les Hunyadi et les Petœfi le démontrent par leur ardent patrio- 
tisme hongrois, qui les identifie aux Magyars pur sang au mi- 
lieu de qui ils vivent et meurent pour la civilisation et la li- 
berté ! 

(1) Kaprinay, Istoria diploniatica, II, p. 559 à 569. 



CHAPITRE V 

LA HLVOLTE DKS l'AYSANS ET l'lNION UES TiiOiS NATIONS. 

Si les dissensions intestines qui avaient affaibli la Hongrie 
pendant les règnes des derniers Arpâd et les luttes fratricides 
des Mdqyars précédant l'avènement au trône de Charles-Robert , 
ont rendu possible la sécession des « partes Transalpinie » et 
là formation d'un État indépendant sur leur territoire, elles 
ne causaient pas moins de désastres à l'intérieur où, par suite 
de l'intervention de la Curie ro)naiiie et du Saini-Enipire, et 
de la résistance de Csàk et du vayvode Ladislas, l'anarchie a 
pu prendre des proportions tout à fait inquiétantes pour rave-» 
nir du rovaume. (Juant à la situation de la Trunsylvanie, 
spécialement, elle a été des plus déplorables dès la mort de 
Béld IV. C'est à Vévêquc de Tnnisylvaiiie et aux Saxons que 
revient le triste honneur de l'avoir créée et entretenue. 

Le non-pavement de la dîme fut le point de départ des mé^ 
sintelligences. L'évéque tenait à la percevoir chez les Saxons 
aussi. Ceux-ci prétendirent ne devoir la payer qu'à leurs pro- 
pres prêtres élus. Ces dissensions s'envenimèrent tellement 
que l'évéque — d'accord avec ses chanoines — n'hésita pas à 
faire exécuter le maire de Vizakna. Jean., le fils de celui-ci, 
ayant excité les Saxons contre l'évéque, l'attaque à la tête 
d'une forte bande de Saxons à Gyulafehérvàr (127 7). S'étant 
rendu maître de la cathédrale et l'ayant incendiée avec les 
autres églises de la ville, il fit périr deux mille personnes parmi 
lesquelles quatre chanoines et une foule de prêtres, qui s y 
étaient réfugiés. Les Saxons s emparèrent du trésor et des 
objets précieux des églises et ils souillèrent les reliques; la 
bibliothèque et les archives de la cathédrale furent détruites 
et ses lettres de privilèges anéanties. 

Plusieurs indices prouvent qu'/b/f/?e/// avait le plus vif désir 
de rétablir l'ordre en Transylva/iie, mais la révolte du vayvode 



LIVRE DEUXIÈME 129 

Hohtnd a considérablement augmenté les complications. Le 
roi n'a pu la réprimer qu'au prix des plus grands efforts. 
Après sa mort, c'est dans les mains du vayvode Lddislas que 
tombe la Transylvanie. On connaît la conduite de celui-ci 
envers le roi Otlmn 1305-1308) qu il a fait enfermer dans le 
cbàteau de Bidvànyos et qu'il a dépouillé de la couronne de 
saint Etienne quand il est allé chez lui pour lui demander sa 
fdle en mariage. Des mécontents se trouvent parmi les Saxons 
aussi — tel Conrad, le seigneur de J'almàcs, qui ne dépose les 
armes devant le roi que contraint et forcé. 

Ce sont encore des Saxons qui se révoltent contre Charles- 
llobert sous la conduite de llenning de Szeni-Péier. Les troupes 
du vayvode de Transylvanie étant insuffisantes pour les vain- 
cre, le roi envoie des Ciimans pour les combattre. Mais leur 
dernier foyer de résistance, le château fort de Fekete-Halom, 
ne passe de la main du Saxon Salomon de Brassa dans celles 
des partisans du roi qu'en 1331. 

Alors il Y ^ des difficultés à cause de la nomination de l'évè- 
(jue. Le pape ne veut pas reconnaître les élus du chapitre. Le 
vayvode Thomas est aussi continuellement en guerre avec 
l'évéque André II., qui, quoique très capable, aimait prodigieu- 
sement les violences. H y a, d'une part, destruction des pro- 
priétés épiscopales et, de l'autre, excommunication du vayvode 
et du vice-vayvode. 

Pour compléter le tableau de l'état anarchique de la 2'ran- 
sylvanie, il faut ajouter quelques incursions de Tartares., une 
nouvelle révolte des Saxons, provoquée par la transformation 
des revenus du Trésor en impôt foncier. » C'est pourquoi le 
roi part en personne — écrit Jean de Kukiillo, l'historiographe 
royal — avec une grande armée, avec ses barons, ses soldats, 
ses nobles et les patriotes pour soumettre les arrogants et pour 
revenir victorieux. » 

11 est hors de doute, car les mesures prises le prouvent 
aussi, que le but principal de la visite du roi Louis était 
d'apaiser « les querelles, dissensions et divergences d'opinioji^ 
juridiques )) soulevées par l'évéque transylvanien entre les 
Magyars (nobles), les Sicules et les Saxons et de rétablir la paix.' 

9 



131» ma(;yaks et roumains devant L'HISTOIRE 

Ce fut aussi une occasion pour le vayvodc de Valuc/iie, Alexandre 

Bassarab, d'olfrir ses hommages au roi et de lui jurer fidélité. 

En 1:^45, l'annéequi suitcevoyage de Louiscn Transylvanie, 
ce sont les Tnrtares qui dévastent le pays à l'Est et au Sud-Est, 
et ils recommencent cette attaque en 1352, sur l'instigation de 
Kejioui, le Lithuanien. Mais J/u/rt- Laczkfi, justement revenu de 
Aavles, va au-devant deux à la tête des Sicule.s, les vainc et cap- 
ture même leur chef Atldamos qu'il envoie au roi à Viségrad. 
Toutes ces incursions sont des calamités publiques pour la 
Transylvanie. 

Entre temps, ce fut \'/aj/,(>, c'est à dire Vladislas, fils et suc- 
cesseur d'Alexandre Bassarah (|ui monta sur le trône de la Va- 
lacliic. Il était beau-frère de Straginiir, roi de Bulgarie qu'il a 
dabord soutenu contre le roi Louis, espérant de se rendre com- 
plètement indépendant du roi de Hongrie. Mais comme celui- 
ci s'apprêtait à attaquer Siragimir avec une grande armée 
(en Satii) TA/yV. > en eut tellement peur qu'il se soumit, même 
avant le commencement de la campagne. 

Ayant terminé la guerre de Ilufgarie, Louis se vit obligé de 
retourner en Transylvanie, dont il s'était énormément occupé 
dès 13 4 4, car sous l'aspect du Turc envahisseur des r>all,/ins, il 
se présenta un l)eaucoup plus dangereux ennemi pour l'empire 
des Maffyars que ne furent les Tariares. C'est donc la nécessité 
de fortifier les frontières orientales de la Hongrie qui a exigé que 
Louis tournât son attention vers la Transylvanie. Les nobles y 
sont investis en 13()5 du droit cpie la noblesse de la Hongrie 
possédait déjà depuis 135!, de pouvoir exercer la juridiction 
sur leurs serfs et domestiques en toutes choses, les vols publics, 
le brigandage et les crimes exceptés. Il ordonne en même temps 
aux èvèques, aux barons et aux fonctionnaires royaux, ainsi 
qu'aux municipalités des villes et des communes libres de s'abs- 
tenir dorénavant, s'il s'agissait de citer en justice ou déjuger les 
serfs des nobles, sinon en ce qui concerne les exceptions sus- 
dites. C'est seidement en cas où les nobles ne voudraient pas 
rendre la justice, que les plaignants doivent s'adresserauxtribu- 
nauxroyauxordinaires,etencore, non pas directement contre les 
&erfs, mais contrcles nobles quileurrefusentde rendrela justice. 



LIVRE DEUXIÈME i31 

Dans son second voyage en Transylvim iC nxecVédit de 13G(), 
Louis ne fait que régler la procédure criminelle. Est-ce que si 
la situation jusqu'à un certain point anarchique du pavs n'eût 
pas provoqué le renversement de l'ordre public, il \ aurait 
eu besoin de recourir à des dispositions tellement sévères 
qu'elles rappellent celles des cours martiales, comme le roi 
Louis y recourt dans cette ordonnance? 

Dans les phrases servant d'introduction, il v déclare, avant 
tout, que les malfaiteurs, et surtout, les malfaiteurs roumains 
n'ayant ni situation, ni usages organisés (corumque statum 
simul et usum inordinatum), causent journellement un mal 
considérable en Truiisyliuinic. Donc il laisse entière liberté à 
la noblesse pour exterminer ces malfaiteurs et surtout les mal- 
faiteurs roumains. Elle pourra faire exécuter quiconque est 
brigand, voleur ou autrement criminel au su de tout le monde, 
même s'il n'est pas pris en flagrant délit, mais si cinquante per- 
sonnes l'accusent seulement. Naturellement cinquante nobles 
s'il est noble, et cinquante pavsans s'il est paysan. Celui que 
l'on prend en flagrant délit peut être tué par l'offensé lui- 
même Si au moins sept d entre ses égaux déposent contre 
lui. Et comme pour punir un noble malfaiteur il faut le témoi- 
gnage de cinquante nobles, que le kénez confirmé par une 
lettre royale compte autant qu un noble; tandis qu'un kénez 
non confirmé ne compte que pour un quart d'homme, les 
paysans ou les liouDtuiiis ne comptent comme témoins qu'un 
huitième d'homme. Si l'on accusait un Iloinintin vulgaire, tout 
le monde pourrait déposer contre lui. Tout le monde peut 
prendre ou détenir un paysan ou un Roumain condamné par 
le vayvode, par le vice-vayvode ou par les tribunaux des " is- 
pan » pourvus de juridiction. (1) 

Il est incontestable que la manière dont cet édit spécifié 
les Rouinui/is malfaiteurs et les désigne spécialement à la sévé- 
rité des autorités a un caractère d'hostilité avérée. Mais il ne 
faut pas oublier que pour que l'on formule une énonciation 
aussi draconienne que le ■- delendam esse e stirpe totam Vala- 

(i) FkjÉr, Codex diploinaticus. IX, p. 532 et pcissiiu. 



132 M\r. YAl". S ET T. (> H M A 1 N S DKVAM L'HISTOIRE 
chorum nroneniciii " de redit de Louis le Crand, les llomntiins 
ont perpétré mille méfaits patents depuis leur arrivée en Tr<ni- 
s\li'(iu{e sans parler de la réputation universellement détestable 
nu ils avaient chez- les Grecs et dans la péninsule balkanique. 
A cet épard, c'est le traité que les Roumains et les Saxons ha- 
bitant les environs de Szchen ont conclu entre eux, sur la pro- 
position de Tévèque Goblin, (jui jette le plus de lumière sur 
les relations dans les(|uclles vivaient ensemble la population 
ancienne de la Transylvanie, attachée à ses loyers, vouée à 
Faoriculture, et les Roumains nouvellement immigrés, à moitié 
nomades, ne tirant leurs ressources que de leur bétail. On 
découvre dans ce document les traits principaux de la lutte 
permanente de l'élément a^jriculteur et pasteur. Les Rounniins 
se promènent avec leurs troupeaux sans autorisation sur la 
terre des Su.vou — ("aisant beaucoup de dégâts et en ne respec- 
tant pas la pi<),)riété individuelle, — ces derniers de leur 
côté, ne se gênent pas non plus d'user de représailles envers 
ceux qui les ont lésés. Après une guerre de guérillas entre les 
populations des deux races, une réconciliation a lieu que 
l'évèque Gobliu formule à Nagy-Disznod en 1;}H2, dans un 
traité de paix, dtmt voici le contenu : 

« Ni Vladimir, ni les Roumains des environs du château de 
Szeben n'exigent de dommages-intérêts pour le passé, comme 
les Saxons pardonnent aussi tout les assassinats, vols, incendies, 
déprédations commis par les Yalachs. Mais que dorénavant ils 
ne fassent plus paitre sur les terres des Saxons sans la permission 
de ceux-ci, ni ne cachent les malfaiteurs, car on brûlera aussi 
bien le receleur ou celui qui cache que le malfaiteur lui-même. 
L'assassin et l'incendiaire sont brûlés s'il y a deux témoins 
pour déposer contre eux; et l'on brûle même celui qui menace 
d incendier, silestémoinssontau nombre de sept. Les Roumains 
s'engagent à ne pas avoir sur eux des arcs et à ne s'exercer au 
tir à l'arc que dans le cas de nécessité extrême. (I) » 

Pour expliquer les dispositions postérieures des, 4/Yy;<>/>^//^/ et 
des Conipilaia de la législature transylvanienne défendant aux 

(DFejkr, Codex (li))loinativHS XI, p. 132. 



LIVRE DEUXIÈME I33 

Rouniaiiisâe porter les armes, les historiens roumains prétendent 
que cette prohibition n'est imposée que pour rendre impossible 
le soulèvement des Rouinains contre la domination magyare et 
en faveur de leur ancienne liberté. Le document cité prouve, 
au contraire, à lui seul, que ce n'est pns des mains des héros 
d'une cause nationale et libérale que les ordonnances ma.oyares 
enlèvent les armes, mais seulement de celles qui menacent la 
sécurité publique et détériorent la propriété d'autrui. 

Les règlements de police des Saxons conHrmés parleroj Ma- 
thiqs en 1464, visent des délits semblables. « Si des Roumains 
nobles ou propriétaires d'un autre ordre et surtout les habitants 
des districts de Fogaras et Omlas, permettaient à leurs troupeaux 
de moutons, de porcs ou d une autre espèce, de s'en aller sur 
des terres des Saxons et d'y faire des dégâts dans les semailles, 
les prés ou les forêts : qu'il soit accordé de pouvoir retenir 
comme dommages-intérêts d'un troupeau de moutons, la pre- 
mière fois deux moutons ou mères, la deuxième fois quatre, 
et la troisième fois douze... Si c'était dans la nuit ou en temps 
de pluie que les dégâts ont été commis dans les semailles par 
de tels hommes ou Roumains, on pourra retenir douze moutons 
ou porcs et l'on pourra encore tuer un mouton ou porc aussi sur 
place, afin qu'une fois le sang versé, prouvant les dégâts, on ne 
puisse pas les nier. Que les habitants des sept et deux sièges 
(saxons) ne se permettent pas, sous peine d'un marc d'argent 
d'amende, de faire d'un Roumain un soldat du guet et lui payer 
un salaire... Si on a volé à quelqu'un un cheval ou un autre 
bétail et en suivant ses traces on est arrivé sur les limites d'une 
commune saxonne, magyare ou chrétienne d'une autre espèce, 
les gens doivent consentir aux recherches faites dans leurs 
maisons ou partout ailleurs, et même jurer que l'animal cherché 
ne se trouve pas chez eux. Mais si les traces conduisaient aux 
limites d'une commune habitée par des Roumains, que ceux-ci 
soient obligés de rendre l'animal cherché. Et s'ils ne le rendent 
pas et si celui qui a eu le dommage, prêtait serinent en com- 
pagnie de sept personnes : que les Roumains soient obligés de 
payer le prix de l'animal volé. " (1) 

(1) Gr. Teleki Jozsef, Hunyadiak kora, XI p. 540 et 542. 



j:U MAGYARS ET IIODMAJNS DEVANT L'HISTOIRE 

Malgré son origine roumaine, le roi Mathias se croit obligé 
de sipner les deux docunnents suivants. Dans le premier, 
daté de 1486, il ordonne au Aayvode de la Transylvanie et à 
Tispân des Skulcs, sur les plaintes communes des nobles et des 
Saxons que, Timpudencc des Roumains s'étant tellement ac- 
crue, qu'ils n'attaquent plus seulement les autres habitants à 
main armée, mais les nobles eux-mêmes aussi, — ils prennent 
avec eux des Sicules armés et qu'ils châtient sévèrement ces 
malfaiteurs ; car, quoique les lioiunains ne soient pas nés 
i)Our être libres, ils se procurent de la liberté au moyen 
de violences et de méfaits à l'encontre des ordonnances du 
pays (1). En 1 487, il donne un ordre direct afin que le village 
bâti par les Roumains sur le territoire de la commune de 
Szerdahely contre la volonté d'icelle, soit brûlé et rasé de fond 
en comble, car il ne voudrait pas que les Roumains puissent 
y prendre racine au détriment des colons royaux. 

Vladislas II se voit forcé, en 1 408 et en 1503, d'imposer au 

vayvode de la Transylvanie et au commandant de Fogaras la 

[)ublication d une ordonnance royale dans laquelle il dit qu il 

faut faire arrêter et exécuter tout Roumain qui, pour se venger 

d'une condamnation méritée, se met à incendier ou à extor- 

(juer de l'argent. Les nobles d'Alpesiês commencent en 150 4 

un procès devant le tribunal de Szâszvàros contre les Uounudns 

de Perkasz, pour avoir jeté dans le Maros et y avoir noyé leur 

parent Albert. En 1515, François Vàrdai, évêque de Tra/isjl- 

if/inie, re([uiert l'aide du conseil municipal de Nagy-Szeben^ 

afin qu'il défende le curé Als<'>-Kenyér contre les Roumains, car 

il n'y a plus beaucoup de chrétiens dans sa paroisse, aussi 

les Routnains de Szâszvàros occupent-ils peu à peu tous les 

terrains chrétiens et ruinent-ils la paroisse à'Also-Kenyér (2). 

Il faut encore ajouter que les vayvodes moldaves et valaques 

organisaient de nombreuses incursions en Transylvanie après 

la prise de j)Ossession des Balkans par les Turcs. Et en les 

fuyant, la multitude roumaine ne fait qu'aggraver la confusion 

et le désordre. Deux lettres émanant du comte des Sicules four- 

(1) Gn. Kemé>y Jozskf, Tudomànyos (jyùjleincny, 1830, vol, III, p. 104. 

(2) HuNFALVY Pal, Azolùliok tuitenete, vol. II p. 203 et 204. 



LIVUE DEUXIEME 135 

nissent, à cet égard, des indications précieuses. Dans la })re- 
mière, il exhorte le maire et le conseil municipal de Brassa à 
ne pas se laisser entortiller par les Routtiains mécréants^ car les 
Turcs sont déjà en train de se rassembler en Vahichic. Et dans 
la seconde il envoie ses remerciements aux habitants de Bras- 
sé pour les services rendus jusqu'alors, et il leur demande de 
garder avec soin les frontières et les glaciers et d'exterminer 
les Roumains parjures de Fogaras, en n'accordant la vie sauve 
qu'aux femmes et aux enfants prisonniers. De son côté, le roi 
Vladislas II écrit en 1 495 au « Magnifico Vlad voyvodae fiiio 
quondam Drakulya, fideli nobis dilecto " de sortir du pays 
après plusieurs sommations à lui adressées, car il a causé déjà 
beaucoup de dégâts et désagréments aux Saxons. Et, à ce pro- 
pos, il lui fait savoir qu'il a donné à ces derniers plein pouvoir, 
afin qu'ils puissent se défendre comme il leur est possible, contre 
lui et les siens. (1) 

Signaler toutes ces particularités des relations magyaro- 
roumaines était absolument nécessaire pour la compréhension 
de la grave accusation que les historiens roumains portent 
contre les Magyars à cause de VUnion des trois nations (Unio 
trium nationum) créée en 1437 et ayant servi de base à la 
Constitution de la Transylvanie devenue principauté indépen- 
dante (1542 à 1691). Car, si on ne savait pas que les Magyars 
avaient tant de raisons pour en vouloir aux Roumains, on ne 
comprendrait pas pourquoi ceux-ci affirment, avec tant de 
fracas, que l'union a été uniquement dirigée contre eux, puis- 
que les termes des documents qui s'y rapportent, font à peine 
mention des Roumains et exposent les griefs non pas de deux 
races en présence, mais de deux castes seulement. Pour moti- 
ver leur propre haine, les Roumains en imputent aux Magyars 
des quantités incommensurables ! 

En réalité, Y Union des trois nations n'était provoquée que 
par une révolte des paysans, en majorité magyars incontesta- 
blement, — et la révolte avait un caractère tout à fait magyar, 
ayant eu pour point de départ les transformations, que les 

1) Engel, Gesc/iic/ite dcr Walacliei, p. 183. 



J3G MAGVAl'.S ET liOUMAI.N.S DICVAM L'IIISTOIUE 

inlliieiices occidentales on lait subir aux institutions de la 

lioiUjVU' . 

Chez les Magyars, conquérants du pays, il régnait d'abord 
un certain collectivisme en ce qui concerne la propriété fon- 
cière, non pas relativement à toute la nation, mais à l'égard 
d'une tribu ou d'une famille, car la principale occupation des 
nomades est l'élevage du bétail et, pratiqué selon leur mé- 
thode, il exige des terrains d'une étendue considérable. Même 
aujourd'hui, à l'âge d'or de la propriété individuelle, il y a en 
lloïKjric des pacages communs dans presque toutes les com- 
munes. Donc du temps des princes (de 8!Mj à l'an I OOO) il n v 
a pas de propriétés privée^, mais seulement des propriétés 
de tribus et de familles. Un des principaux buts des réformes 
de s(tiiii Éiieune est de rendre les Magyars agriculteurs, et la 
j)remière condition de l'agriculture étant la propriété indivi- 
duelle, sa première préoccupation est de transformer la pro- 
priété territoriale collective en individuelle, à la suite de 
laquelle transformation le propriétaire disposera dorénavant 
de la part à lui échue en toute liberté. G est l'origine des nobles 
propriétaires que l'on ne pouvait dépouiller de leur propriété 
terrienne qu en cas de haute trahison. 

Le roi était cependant le principal propriétaire du pays, 
la part la plus considérable du territoire du royaume ayant échu 
à la famille d'Arpàd au moment de la conquête. Les propriétés 
royales sont encore agrandies par saint Etienne, qui v ajoute 
tous les terrains n'appartenant à personne ou inoccupés, 
comme il y en avait énormément le long des frontières du 
pays. Elles furent administrées par lui-même, après avoir été 
divisées en domaines royaux dont il confia la gestion à des 
fonctioimaires rovaux, installés dans autant de châteaux forts 
et à cause de cela appelés des vàrispân (commandants de châ- 
teau). L'origine du système plus récent des coniiiais (départe- 
ments) doit être cherchée dans cette institution. Les serfs et 
les colons des châteaux dépendaient directement de la juridic- 
tion des vàrispân. Les premiers (libertini minoris libertatis) 
cultivaient les terres avoisinant les châteaux et ils remettaient 
au trésor royal une partie du produit des terres par eux culti- 



LIVRE DEUXIÈME 137 

vées : les seconds (libertini majoris libertatis) étaient tenus à 
faire le service militaire, en retour de quoi ils avaient une 
partie des produits des terres des châteaux. La position des 
lloumaiiis établis sur les propriétés dépendant des châteaux 
royaux, était d'abord analogue à celle des serfs des châteaux 
et c'est plus tard seulement qu'ils se sont élevés dans le rang 
des colons des châteaux après l'organisation des dislricts rou- 
mains dont il a été question plus haut. Ces colons étaient des 
hommes libres, sans être nobles, excepté s'ils étaient anoblis par 
le roi en raison d'actions d'éclat. Mais, dans ce cas, ils n'appar- 
tenaient plus à la catégorie des colons des châteaux. Ceux-ci 
pouvaient librement circuler tandis que les serfs dans le cas 
seulement où ils obtenaient l'autorisation de leurs seigneurs. 
Du temps de saint Etienne il y avait encore des esclaves aussi, 
mais il a interdit la possession d'esclaves chrétiens. 

A mesure que la Jlonfjne devenait un État agricole et que 
les revenus tirés des propriétés terriennes prenaient de l'im- 
portance pour la noblesse, les efforts de cette dernière à 
pouvoir compter sur des ouvriers dont on dispose impuné- 
ment, tout à fait à sa guise, se faisaient de plus en plus sentir; 
l'intérêt individuel du paysan consistait, au contraire, dans la 
possibilité de se déplacer librement et d aller là ou on le payait 
le mieux. Il est bien naturel que deux intérêts si diamétrale- 
ment opposés aient fait naître avec le temps des collisions fré- 
quentes, qu'ils soient devenus la cause de maintes révoltes. 

Après avoir limité la libre circulation des colons, Louis le 
Grand fait accroître les charges des serfs aussi (1351), en leur 
mposant la redevance du neuvième au profit du seigneur. Elle 
ne fut introduite en Transylvanie que plus tard, mais au con- 
traire l'évêque Gallus y obtint, tout de suite après l'incursion 
des Tartares, que ses serfs soient soustraits à la juridiction du 
vayvode et placés sous sa compétence au point de vue juri- 
dique aussi. Cette juridiction seigneuriale, d'abord privilège de 
quelques grands personnages seulement, devient plus tard 
l'apanage de toute la noblesse, pour être, avec le temps, la 
source de nombreux abus et la principale cause de la situation 
malheureuse des paysans. Les serfs n'ont droit qu'à des récla- 



13S MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
mations faites au roi et celui-ci est toujours très loin. Aussi le 
vavvode Éiicnnc Bàilwry n'était-il pas seul à dire : " Que celui 
qui me dénonce, ait deux têtes, afin qu'ayant perdu l'une à 
cause de sa dénonciation, il puisse s'en mettre une seconde. » 
Il ne faut pas imputer cette a^jgravation de la situation des 
serfs à ré^joisme et à la rapacité de la noblesse. Pour produire 
ce résultat déplorable, il y avait une raison politique et écono- 
mique très sérieuse. 

Au moment ou les rois de la maison à' Anjou arrivent au 
trône en /louffiic, le système des cbàteaux royaux, qui y con- 
stituait la force défensive principale, était déjà presque com- 
plètement usé. Les domaines de la couronne étaient tellement 
dilapidés depuis le règne d'AndreU, tantparsuite de donations 
inconsidérées que par suite d'extorsions et d'autres abus, que 
leurs revenus ne suffisaient plus pour couvrir les déj)enses de 
l'État. En même temps, il y avait d'autres recettes du Trésor 
dont les sources se sont amoindries, sinon complètement taries 
aussi. <>r une des principales préoccupations des rois angevins 
a été de faire de la llotif/rie une grande puissance euro- 
péenne : rôle coûteux qui exige des sacrifices immenses de la 
part des peuples. C'est à cause de lui que l'on a été obligé de 
réorganiser le système défensif et contributif du pays; c'est à 
cause de cela que Charlcs-llobert introduit l'organisation ban- 
dériale, qui impose aux prélats et aux grands seigneurs d'aug- 
menter le contingent des troupes royales avec des hommes 
armés, levés en proportion directe du nombre des foyers des 
colons leur appartenant. Ce système entraînait beaucoup de 
représentations, luxe et faste, choses qui coûtent énormé- 
ment. 

Sa base reposait sur la propriété terrienne. Si on aliénait 
celle-ci, la bantlérie cessait aussi. De là la modification appor- 
tée en i;î51 au quatrième paragraphe de la « Bulle d'Or » 
à'Andrc 11, interdisant aux nobles dorénavant de librement 
disposer de leur propriété. La propriété personnelle libre 
devenait ainsi une propriété de famille inaliénable, disposition 

(1) Maiiki Sandoii, Dozsa Gyo>(jy. Budapest, 1893, p. 68 



LIVRE DEUXIEME 139 

législative appelée « avicitas » ou < droit (ivissmn » , car la 
propriété devait être nécessairement transmise des aïeux aux 
descendants. Dans cette loi, on voit exprimée en forme d'in- 
stitution la conception féodale que la source unique du droit 
de la propriété réside dans la couronne. Donc celui qui ne 
pouvait pas faire remonter son droit de propriété à la cou- 
ronne, ne pouvait se mettre sous sa juridiction non plus, mais 
sous celle seulement de qui il l'a tenue. Et comme le serf rece- 
vait sa propriété de son seigneur, il devait se soumettre à sa 
juridiction aussi bien en Hongrie qu'en Transylvanie^ qu'il soit 
Magyar ou qu'il soit Roamain. 

Des raisons politiques et économiques coercitives, découlant 
de la situation, ont provoqué ce changement si radical. La 
propriété et ses charges étaient pour toujours attachées à la 
famille du noble et la nature de cette liaison intime entre la 
propriété et ses charges a rendu inévitable l'enchaînement à 
la glèbe du serf, la bandérie ne pouvant pas être fournie sans 
cela dans les conditions voulues. C'est à la suite du droit avis- 
sain que la société hongroise est devenue exclusivement nobi- 
liaire, et la noblesse elle-même la caste dominante. Le roi ne 
représente plus seul la souveraineté, car chaque noble y parti- 
cipe. La noblesse pourvue de privilèges forme la nation, et le 
peuple, écrasé par les charges, n'est que la " misera plebs con- 
tribuens in mera et perpétua rusticitate ! » 

Et ce n'est pas seulement le système bandérial qui contrai- 
gnait le seigneur à confisquer la liberté de son serf, mais aussi 
la manière de percevoir les impôts. Car si Chartes Robert re- 
nonce en 1323 au profit fiscal résultant de la retraite annuelle 
delà monnaie, il exige, en échange, le payement d'un impôt 
foncier de IS deniers par foyer de serf. Cet impôt est payé en 
réalité par le serf, mais le seigneur répond de son acquitte- 
ment, chose impossible si le serl' était libre de s'en aller à sa 
volonté. 

Il faut remarquer que le pouvoir central politique, représenté 
par la royauté, défendait aussi longtemps que possible les in- 
térêts des serfs et des colons. Dans l'article 33 des décrets de 
la Diète de Pesth, tenue en 1298, il est interdit aux nobles de 



140 MAGYARS ET l'.OU.MAINS DEVANT L" HISTOIRE 
faire de quelqu'un un ser( ; Tarlicle "0 contirme péremptoi- 
rement le droit de libre circulation des colons après l'acquit- 
tement intép"ral de ce cju'ils doivent. Charles llohcrt s'occupe 
de l'application et de la préservation de ce droit que le roi 
Sigismoiid reconnaît aussi en 1 iOÔ. 

Toutes ces reconnaissances et confirmations ne prouvent 
naturellement, il i'aut l'avouer, que les abus du clergé et de 
la noblesse, commis au détriment des serFs et colons. Quand, 
en I i3~. du temps de Gcovfjes Lépes, cvêqucde Transylvatiie^ 
ils deviennent insupportables, ils provoquent la ré\olte des 
pavsans magyars à qui se joint un gros de Ilouinains aussi, dont 
la présence permet aux bistoriens roumains de soutenir qu'il 
s'apit là d un soulèvement d(; revendications en faveur des 
droits historiques de la race roumaine! Or voici ce que contien- 
nent, à cet égard-là, les documents conservés. 

Le traité conclu le G juillet \AM entre les paysans révoltés 
et les nobles devant le chapitre Kolozs-inoiiosior indique dans 
ses causes les précédents de la révolte aussi. Il est incontes- 
tablement un des documents les plus intéressants de l'histoire 
liongroise. 

<i Salut au nom du Seigneur à tous les chrétiens vivant 
actuellement ou ne prenant connaissance de ce qui suit que 
dans l'avenir, de la part du conventicule de l'abbaye dédiée à 
la Bienheureuse Sainte Vierge ! » 

(c Nous voulons porter à la connaissance de tous, qu'étant 
choisis pour le règlement de l'affaire ci-dessous d'une part par 
les nobles Ladislas, fds de Benoît Parnasi, un autre Ladislas, 
le fils de Grégoire Szamosfalvi, délégués des nobles; d'autre 
part par les hommes circonspects tels que Ladislas Birô 
(u Bir() « signifie en magyar » maire "j Vincent I^)ir6, — 
Judex, — et Ladislas Bana, serfs de Jean Bani de Marôth, fils 
du célèbre Ladislas demeurant à Alparét et par Antoine, serf 
du brave Désiré Losonczi, demeurant à Magyar-Bagât; non 
moins par le porte-drapeau de toutes les populations magyares 
et roumaines de cette principauté de la Hongrie (vexillifer Uni- 
versitatis regnico larum et Valachorum hujus principatus Hun- 
gari) devant nous en personne comparus; ils se sont exprimés 



I.IVUE DEUXIÈME 141 

et ont fait les aveux, qui suivent, de vive voix et d'une ma- 
nière concordante. ' 

« Les Magyars et les Roumains demeurant en Transvivanie 
sur les propriétés de quiconque d'une part: parce que le R. P. en 
Christ Monseigneur Georges Lépes ne voulant pas recueillir la 
dîme à lui due de la part des habitants Ma^'vars en dinars de 
monnaie courante n'ayant pas beaucoup de valeur, l'a laissée 
s'accumuler presque trois ans et aurait voulu l'extorquer main- 
tenant en argent fin et pesant; et ensuite en les frappant pu- 
bliquement et indignement à cause du non-pavement des 
dîmes — il les a injustement mis en interdit, pendant la durée 
duquel les susnommés ont dû enterrer en dehors de l'éplise 
et du cimetière leurs parents, sœurs, fils et filles ainsi que leurs 
autres parents morts sans être nourris du Saint Sacrement et 
des autres sacrements de l'Église, avec le c(pur ulcéré et la 
douleur la plus amère;" ensuite leurs sœurs et filles avant été 
mariées a Fencontre des règles et des us de l'Église romaine 
et catholique de la manière la moins usitée dans l'Église; 
d autre |)art, parce qu'ils étaient traités par leurs seigneurs 
comme des esclaves achetés, car s'ils voulaient s'éloif>ner de la 
propriété de quelqu'un pour aller ailleurs, pour v habiter, ils 
en étaient empêchés même au prix de leur bien et de leur avoir ; 
en raison et par suite de quoi pour la réacquisition des fran- 
chises anciennes, données et accordées à tous les habitants de 
cette patrie hongroise par les saints rois, s'étant réunis! sur la 
montagne de Râbolna dans les environs d'Alparét avec l'inten- 
tion bien arrêtée entre eux et s'étant sérieusement consultés au 
sujet de leurs affaires, ils firent demander par leurs manda- 
taires le plus humblement possible à leurs seigneurs quils leurs 
maintinssent lesdites franchises des saints rois. » 

«Leurs seigneurs se bouchèrent les oreilles; ils n'écoutè- 
rent pas leur demande et ayant été pris par Ladislas Csâky, 
vayvode de la Transylvanie, leurs mandataires furent décapi- 
tés et coupés eu morceaux; ensuite il les attaqua avec les 
troupes de vice-vayvode et des deux ispan sicules, et dans la 
bataille il tomba une grande quantité d'hommes de part et 
d'autre, y 



142 MAGYAl'.S ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOinE 

« EnHn avertis par une inspiration bienveillante de Dieu 
puissant, qnel(|ues nobles qui craijjnent Dieu, et des hommes 
éclairés par la {;r;u'e du Saint-Esprit, venant de la part des 
mêmes nobles et habitants du pays et qui s'étaient entremis 
ï)our faire la paix entre les deux partis après l'adoucissement 
de leurs cœurs, arrivèrent à la conclusion de la paix et de 
l'entente complètes; mettant de côté tout ce qui fut fait contre 
les uns et les autres, ils j)rircnt à l'unanimité les résolutions et 
les décisions suivantes (pTils doivent exécuter scru[)uleuse- 
ment, sous peine de devenir parjures, en déclarant hautement 
qu'ils ne veulent nullement nuire par ces décisions ni à Dieu 
et à sa Sainte Iv'lise, ni à la sainte couronne, nia leur seijineur 
naturel, Sa Majesté le roi de Hongrie Sigismond, ni aux droits 
de la couroiuie; mais seulement ils veulent reconquérir de 
nouveau, tout en gardant leur fidélité envers le souverain, les 
fianchises jadis concédées par les saints rois et maintenant 
considérablement diminuées et complètement abolies par l'in- 
troduction d'une foule dabus; cependant ils ne voulurent 
jamais et ne voudront dans l'avenir non plus résister, causer 
du mal ou nuire au seigneur du royaume, aux nobles et aux 
personnes distinguées et revêtues de quelque dignité de 
l'Église. » 

... « Au moment où l'on recueille la dime épiscopale, ni les 
membres de la famille de lévéque ni ceux du parti des nobles 
ne doivent dimer; mais prendre la neuvième soit à son propre 
serf, soit à des agriculteurs ou viticulteurs étrangers, ne doit 
être permis à aucun ma;;nat, noble ou à aucun autre jiroprié- 
taire non plus. » 

« Et comme le dépouillement violent et l'oppression des haln- 
tants du pays proviennent de ce que ceux qui désirentdéménager 
pour habiter ailleurs ne i)euvent pas s'éloigner, même après 
avoir été dépouillés, il a été décidé que les hommes qui sont en 
liberté après avoir payé leurs dîmes et leurs dettes, puissent s en 
aller partout ou ils veulent, librement et sans être molestés. » 
a Or si quelqu'un des nobles voulait empêcher ou dé- 
pouiller de ses biens un serf étant dans ces conditions et dési- 
reux de déménager ailleurs, qu'il soit condamné à payer trois 



LIVRE DEUXIÈME 143 

marcs... Ils ordonnent et considèrent comme étant un règle- 
ment rigoureusement à maintenir que dorénavant, tous les ans 
sans interruption, deux envoyés intelligents et dignes de con- 
fiance par chaque ferme, domaine ou commune se rencontrent 
avec les capitaines (nobles) susmentionnés ou au moins avec 
quelques-uns d'eux, nommés spécialement pour cette occasion, 
sur la montagne susdite de Bâbolna et que là ces vieillards 
soient interrogés et questionnés par ces mêmes capitaines ou 
par l'un d'eux s'ils ont conservé leurs franchises ou non"? Et 
s'ils trouvaient que quelques-uns des nobles avaient enfreint 
le règlement précédent et ses clauses en partie ou en totalité, 
ou qu'ils avaient agi à l'encontre de ces dispositions, qu'ils 
soient considérés comme parjures et que les autres nobles s'ab- 
stiennent de sa défense et qu'ils s'en méfient. » 

»... La dîme des porcs et des abeilles ou toute redevance 
de cette espèce, comme cela était exigé dans un certain temps 
surtout des gens dépendant des châteaux, tant Magyars que 
Roumains, ainsi que la redevance communément appelée 
u l'ako » , la demi-Ceuillette, ne doivent plus être payées aux 
seigneurs par personne. « 

«... Ils ordonnent également que si l'un des nobles, par une 
raison quelconque, faisait tuer, martyriser ou blesser un des 
serfs mentionnés, qu'il soit son propre serf ou celui d'un autre 
et si l'on peut prouver le fait par deux témoins, le noble dé- 
claré soit parjure et que les autres nobles s'abstiennent de sa 
défense. " 

«... Celui qui ne remplirait pas les obligations précitées, 
soit seigneur, sois serf, doit être considéré comme parjure et 
que tout le monde s'abstienne et se désintéresse de sa dé- 
fense ! » (1) 

Si les dispositions du traité de paix de Kolozs-iuonostor eus- 
sent été exécutées, elles auraient renversé de fond en comble 
l'ordre social de la Transyli'am'e d' alors et, en les acceptant, la 
noblesse n'a cédé que par contrainte, car elle ne pouvait pas 
penser sérieusement à leur application, incompatible avec le 

(1) Gr. Tkleki Jozsef : Huiiyaliak kora, vol. X, document n" i. 



144 MAGYARS ET UOUMAINS DEVA>T I.'HISÏOIRE 

système bandcrial. Aussi les nobles si;;nalaii-es du document 
avaient-ils la conviction (jue, ne pouvant attendre aucun secours 
du roi constamment occupé au dehors, il fallait s'adresser aux 
Sicii/es elauxSdxo/is j)ourla dépense de leursintéréts communs. 
Ils les convoquèrent donc à une assemblée à Kùpolutt pour le 
IG septembre \ AM , où l'union des trois nations ("ut proclamée 
et consi'^née en écrit |)ar lloln/id Lcpes, le vice-vawode de 
Transylvanie dans les termes suivants (1^ : 

.i Roland Lèj)es de Yàraskesz, vice-vayvode de la Transylva 
nie, reconnaît <|ue lui et les ispân des Sicules : les seigneurs 
magnifiques Michel vTaks de Kusalv et Henri Tamâsi s'étant 
entendus avec les nobles, avec les Saxons des sept et deux siè- 
f^es saxons, avec les Saxons de Bcsztercze et avec les Sicules, 
ont fondé une union fraternelle sous l'inlluence de quelques 
graves raisons. Avant prêté serment au roi, ils promettent 
mutiiellemeiit qu ils vont se défendre entre eux avec réciprocité 
conlre toiil ennemi bouleversant le pays, laquelle défense ils 
considèrent même comme un tlevoir à remplir les uns envers 
les aiiues. ^lais ils ne s aideront pas entre eux contre le roi; au 
contraire, si lun d eux commettait un crime envers lui, ils ne 
le défendraient pas autrement qu agenouillés, en implorant 
son pardon auj)rès du roi. ■' 

« Ils ont décitlé encore que si Ton prétait secours pendant 
Tété, on camperait dans les champs où ceux du camp payeront 
les vivres et les autres choses nécessaires apportées des villages 
voisins au j)ri\ du marché. Celui qui exigera un prix supérieur, 
devra être sévèrement puni par son ju{;e respectif. Par contre, 
ceux du camp doivent aussi très exactement paver dans chaque 
cas particulier. Si 1 on entrait en campagne en hiver, alors on 
logeraitdanslesvilles ou les villages, mais toujours d'une manière 
(jue ni le logeur ni le logé iraient à supporter aucun dommage. 
Si quelqu'un en causait cependant, (|ue le maire ou le chef s'en 
enquière et (pi'il en fasse justice soit par la peine capitale, 
soit d uneautre manière, par des punitions en rapport avec le 
méfait. » 

(Ij FejÉp, Codex itiploinalicus, X, VII. p. 912. 



LIVl'.E DEUXIEME 143 

« Ils ordonnent encore que chaque partie, si les deux 
antres la demandaient de venir à leur aide, se mette en route 
au bout de deux jours et reconnaisse pour son devoir de faire 
trois milles par jour. Et que celui qui ne se conforme pas à 
cette prescription, soit puni de mort. Ils ordonnent également 
que tous les procès engagés entre eux et l é\ éque ou le cha- 
pitre de Transylvanie par envie ou par sentiments hostiles, 
soient à cette occasion arrêtés, ainsi que toutes les affaires 
causant des mésintelligences entre les trois nations soient sus- 
pendues aussi et ne soient continuées ni renouvelées non 
plus. " 

a Que celui qui ne tient pas compte de tout ceci, soit con- 
sidéré comme parjure et que celui qui provoque des discus- 
sions parmi les parties contractantes soit puni sévèrement 
aussi. S'il v avait entre elles matière à procès, qu'elles la sou- 
mettent à leur juge légal, obligé déjuger quand même. " 

Les paysans, qui n'avaient pas déposé leuis armes et 
n'étaient pas letournés dans leurs foyers, même après le traité 
de Kolozs-Dionostor, ayant eu vent de l'union, se considérèrent 
comme étant dupés et se mirentà recommencer leurs atrocités. 
La révolte a même gagné en dehors de la Transylvanie le 
Nyirség et le Szamoskoz aussi. Alors le vayvode Ladislas 
Csàky, ayant rassemblé les nobles en toute hâte, défit les 
révoltés sur les bords du Szamos. Les paysans du JSyirség et du 
Szamoskoz furent également battus par les nobles de ces con- 
trées-. Mais la victoire n'ayant pas été décisive, on fit un nou- 
vel arrangement à Apàti \e 6 octobre 1437 devant le chapitre 
de Kolozs-monosior. Ce traité est signé au nom des paysans par 
les capitaines Antoine Nagy de Buda, Thomas Nagy de Szék, 
Michel ei Galliis Olkh de Vilàgos-Berek, maître Jean de Kolozs- 
vâr, etc, les mandataires des paysans et, comme leurs noms à 
tous sont magyars, — il est vrai qu'en magyar Olàh signifie 
Roumain, — il n'y a aucun indice pour supposer qu'on puisse 
découvrir parmi ces capitaines un seul Rou7nain. 

En comparant la teneur du traité àWjiàii à celui de Kolozs- 
nionosior, il appert clairement que ce furent à ce moment les 
nobles qui représentèrent le parti le plus fort. Les paysans ont 

10 



14G MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
beau se donner le titre d'ordre^ leur ton est plus modeste et le 
pouvoir judiciaire des nobles y est rétabli aussi. « Si quelqu'un 
parmi les paysans ou les serfs, sans avoir la permission et 
u'aYi^nt pas payé le terrngium ou toutes autres dettes, s'est illé- 
galement déplacé pendant ces derniers troubles, qu'un tel 
paysan puisse être ramené, selon les vieilles habitudes du 
pays, même en employant la force, par le noble dont il a 
quitté la propriété, mais cependant de telle manière (|ue ce 
paysan que l'on ramène de force reste quinze jours à l'endroit 
qu'il doit quitter et ne puisse rentrer chez son ancien maître 
sans a\oir acquitté toutes ses dettes. Si un serf voulait se trans- 
porter ailleurs et qu'il ait obtenu à cet égard la permission du 
seipucur, ayant payé le terragiuvi et ses autres dettes, qu'il 
puisse déménager librement et sans contestation. » 

... « Chaque seigneur peut exercer la justice sur sa propri- 
été, selon les anciennes coutumes, et s ilcondamue son serf et 
s'il lui inflige une amende qu'il ait le droit d'exécuter le juge- 
ment ou de faire rentrer l'amende infligée. Et si un serf ne 
veut pas se contenter du jugement de son seigneur, alors qu'il 
puisse aller, selon l'habitude, dans un autre village ou dans une 
antre commune pour y faire juger sa cause en appel. Quel que 
soit le jugement que l'on y rende, il faut que le seigneur s'y 
résigne aussi bien que le serf. » 

Pour régler définitivement les rapports entre seigneurs et 
paysans, on envoya une délégation chez le roi S/gisnwnd, mais 
celui-ci mourut dans I intervalle à Ziinïni, en revenant de Pia- 
guc. Le litige n'étant pas terminé, le retour des troubles de- 
vint une question de temps. Les paysans n'étaient pas satis- 
faits des résultats obtenus, tandis (jue la noblesse, se sentant 
la plus forte depuis la fondation de lunion, ne cherchait en 
quelque sorte qu'une occasion pour en venir aux mains, pour 
faire cesser une situation intoléralde. Pendant cette troisième 
collisiou, les |)aysans ont dû avoir la petite bourgeoisie des 
villes pour alliée, car les villes de Kolozsiu'ir , de Tordu et 
(.V Eiiyed^e. trouvaientdansleurpouvoir. Ils furentd'abord battus 
par les nobles à Kolozs-mouoslor le 8 janvier ! 438, alors ils se 
sauvèrent à Kolozsvàr et à Ein éd. Après la prise de cette ville, 



LIVRE DEUXIEME 147 

les nobles assiégèrent la première aussi et, recourant aux sti- 
pulation de l'union, ils enjoignirent aux Saxons de venir pour 
les aider. 

Les troupes, renforcées par les alliés saxons, prirent Kolozsvàr 
quelque temps après, mettant fin à la révolte des paysans avec 
des atrocités alors généralement employées. Les trois nations 
tinrent finalement une assemblée à 7^oy(/a le 2 février 1438, 
où elles renouvelèrent leur traité d union dans un document 
daté du 6 lévrier suivant et ainsi conçu : " Nous, Roland Lépes, 
vice-vayvode de Transylvanie, jious déclarons afin que 1 on s en 
souvienne toujours, que les seigneurs, les nobles et les sièges 
des Saxons et des Sicules convoqués dernièrement à Ivâpolna 
se sont réunis pour déliiîérer entre autres sur la manière dont 
ils pourraient se garantir par Tassistance mutuelle contre la 
révolte féroce des pavsans et les incursions éventuelles des 
Turcs. A cette fin ils ont fondé en notre présence une union 
en promettant de s'entr aider fraternellement et ils ont juré 
que si les Turcs faisaient des incursions, ils se considéreraient 
comme obligés d'accourir pour se déléndre mutuellement. Et 
que les Saxons viennent spécialement en aide aux nobles pour 
écraser leurs ennemis, les pavsans révoltés (1). " 

Et de quelle nationalité étaient ces paysans révoltés.'' De 
nationalité magyare en majorité incontestablement, puisque 
la contrée où la révolte a eu lieu renfermait en Transylixtnie 
justement le plus de Mdgydvs, en dehors de la terre des Sicules ; 
puisque ce sont toujours les paysans magyars que les documents 
citent d'abord et de qui l'évêque voulait percevoir la dime en 
monnaie nouvelle et à qui il refusait les secours de la reli- 
gion catholique dont les lîouninins de religion grecque orien- 
tale n'avaient nullement besoin. Le porte-drapeau des révol- 
tés, Paul Vajdalu'iz, est un Magyar et si les historiens roumains 
transtorment Antoine Nagy ( « nagv » signifie en magyar 
« grand » ) en « Antoniu Magnu » , c'est d'autant plus arbitraire 
que l'auteur du document l'avant désigné en latin « Magnus » , 
en roumain il aurait fallu le nommer « Mare " . 

(i) Eotn, Supplex lib. Valadioriun. Tyi-naviœ, 1791, p. 24 et 25. 



i-fS :macyahs et roumains devant l'histoire 

Mais si le rôle ((lie les Rouindins ont joué dans la révolte des 
paysans n'était que secondaire, ils y figuraient cependant pour 
une large part aussi. Dans une société basée sur l'inaltérabilité 
d<; la propriété attachée à la famille, un peuple composé de 
pasteurs ne pouvait pas trouver sa place dévolue sans grandes 
secousses. Les individus, sortis de ses rangs par sélection, 
s'amalgamèrent à la nation magyare en leur qualité de kénez 
anoblis ou devenus nobles; quant au reste, on s'efforça de le 
fi.xer (léHnitivement et de le rendre inoffensif. Et comme la 
{;rande masse desRonniaùis se composait de paysans et ne possé- 
dait aucune caste sociale élevée en dehors des kénez, l'Etat hon- 
grois ne pouvait la conquérir pour la civilisation qu'en lui 
imposant le servage et par là, indirectement, l'agriculture. 
Quand les lois des époques ultérieures admettent donc que les 
nobles puissent faire des serfs, et même de vive force, de tous 
les lloiiinaiiis vagabonds, sans tenir compte de l'endroit où ils 
les ont pris, ce n'est pas leur asservissement qn elles visent, 
mais ])lutôt leur civilisation. Il n'y a chez eux, à ce moment, ni 
conscience, ni communion d'idées nationales, ni souvenir his- 
torique; les groupes divers vivent selon leurs intérêts de famille 
ou selon les intérêts de leurs communes, quelquefois même 
en cherchant à se nuire mutuellement. Origine romaine, lati- 
nité, aspirations politiques, nationales ou visant la fondation 
d'un état sont des choses qui n'ont jamais liante l'esprit d'une 
population inculte; elles ont été inventées de toutes pièces par 
luic historiograpliie dépourvue de contrôle critique, qui pour 
juger les événements d'un passé lointain, n hésite pas de s'in- 
spirer d'une série d idées modernes aussi déplacées au milieu 
du moyen âge, (|ue seraient les inventions les plus récentes : 
phonographes, voitures automobiles, cinématographes et 
autres ! 



CHAPITRE yi 

LES TURCS, MAiTRKS DE LA PÉXINSULL' BALKANIQUE, S 'IMMISCENT 
DANS LES AFFAIRES DES DEUX VAYVODIES. 

On connaît généralement la prodigieuse rapidité avec laquelle 
se développe la puissance des Tui-cs. 

C est au milieu du xiii" siècle qu'ils commencent h jouer un 
rôle important en J^/e Mineure, sous, Ertofjrul, et son fils Osm<ni 
devient déjà un adversaire dangereux pour l'empire byzantin. 
Orkhan occupe Brousse en 1326 et, trente ans après, il est 
maître non seulement de la Bitliyuie et de la Paphlugonie, mais 
de la Chersonèse thrace et des côtes voisines à 1 Est et à 1 Ouest 
aussi. Son aîné Soliman traverse VHellespont pour s'emparer 
de Gallipo/i en Europe où le sultan Amuraih I" se fixe avant la 
prise à'Andriiwple, seconde capitale de l'empire grec. De là, 
il fit attaquer par son grand vizir Laltisahin la Bulgarie incon- 
tinent et en détacha la partie méridionale d'autant plus aisé- 
ment que Jean Sisnum et Strugimir, les deux fils d'Alexandre, 
s'y combattirent pour la succession, tandis que le despote Do- 
hrotics en sépara la partie orientale, contrée que l'on appelle 
encore aujourd'hui la Dobrudja. 

Jean Sisnian étant devenu le vassal du sultan, et l'empereur 
grec Jean Paléologue s'avouant incapable de résister efficace- 
ment aux étreintes de la force militaire des Turcs, rattacher les 
états l)alkaniques à la Hongrie s'imposait comme un devoir 
impérieux à Louis le Grand. Sa puissance aurait largement suffi 
au refoulemnet des Turcs en Asie, si les souverains de la pénin- 
sule l'eussent soutenue et si elle ne fut pas paralysée par l'atti- 
tude équivoque des hommes d'État byzantins. Mais pour les 
orthodoxes, il représentait avant tout le catholicisme, et c était 
assez pour le faire haïr et permettre à son égard toutes les dupli- 
cités. Ce fut donc sans avantages que le roi de Hongrie com- 
battit les Tzircs depuis 136(). 



150 MAC.VARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

La posture des vay\ odes roumains ne pouvait être autre que 
celle des souverains de la péninsule balkanique. Lujli s'allie au 
tsar de Truovo, vassal du sultan, et ne se soumet de nouveau à 
Z-ot//.v qu'après avoir été battu par l'armée lion^'roise conduite par 
ISicolds (riint ; alors il promet de ne plus créer des difficultés aux 
chrétiens occidentaux et même de se convertir au catholicisme. 
En échange, il reçoit en fief le château de Focjaras et le territoire 
en dépendant alin qu'il le repeuple avec des colons roumains (1). 

On attribue ces progrès irrésistibles des Turcs à la supério- 
rité de leur organisation et instruction militaires. Parce qu'ils 
avaient leur excellente infanterie, les Jd/iissaires, et une cava- 
lerie régulière bien montée, précédées et suivies d'une immense 
loule de gens armées, qui servait à cacher, comme un nuage, 
le noyau principal des troupes, on veut expliquer par la tac- 
tique et la stratégie toutes leurs victoires. Et certes c'étaient 
matériellement des moyens très efficaces, aussi le roi Mathius 
les adopta-t-il et les imita-t-il en créant ses " légions noires » , 
mais il ne faut pas oublier que les Turcs trouvaient des alliés 
précieux dans rabaissement moral et la misère indicible des 
peuples de la péninsule balkanique. " Les Turcs sont très bien- 
veillants pour les paysans, écrit le roi de Bosnie^ Etienne Tnmu- 
sevics en \i(\^ au pape, et ils leurs promettent la liberté. Et les 
seigneurs abandonnés par leurs paysans, ne peuvent pas se 
maintenir dans leurs châteaux. " On se rappelle ce janis- 
saire que le sultan Amuruih à fait exécuter parce qu'il s était 
approprié un pot de lait appartenant à une paysanne serbe. 
De tels et de semblables exenqiles entretenaient la croyance 
que les Turcs ne venaient pas pour aggra^ er la situation des 

(t) Voilà à ce sujet nn pasj^a{;c de la lettre de Jean Bethlen adressée au prince 
Apafy le 28 janvier 1673... « Mais il faudrait envoyer à la Sublime-Porte (au Capi- 
tiha) les informations suivantes : Les vayvodcs de la Valachie ne tenaient pas des 
rois de llonjjrie depuis lonjjtemps en fief la terre de Fojjaras seulement, mais le 
château de Kiikidiii avec plusieurs villages , ainsi que le château de Szeszorma 
près du Szamos, également avec beaucoup de villages. Car v 'étaient les rois de 
Hongrie fpu possédaient la Valachie — il leur était donc permis de donner des 
biens en Transylvanie à leurs serviteurs, biens qui ne devenaient pas pour cela des 
territoires valachs. D'ailleurs, Monseigneur le vayvode actuel n'est en aucune parenté 
avec les vayvodcs à qui on avait donné ces propriétés en récompense de leur Hdèle 
service. Voyez : Tin-uk-majyarkoii euilehck. Okmânvtâr. vol. VII, p. 158. 



LIVRE DEUXIÈME 151 

malheureux par des charges nouvelles mais, au contraire, pour 
les délivrer des extorsions des seigneurs et du clergé. 

" La conquête des Turcs porte à plusieurs égards le cachet 
d'une grande révolution sociale et politique » , ditM. Tsedomil 
Mijdtovics dans son travail publié dans la revue : ()/(icb/iiii. 
Aussi les paysans montrent-ils peu d'empressement pour dé- 
fendre leurs seigneurs et considèrent- ils les envahisseurs 
comme des libérateurs, et non sans raison puisque, si l'on 
compare le système des impositions et du servage employé 
par les Turcs avec celui qui était en usage dans les États balka- 
niques avant leur arrivée, on conviendra qu'il renfermait des 
allégements très sensibles. 

Àmur<tili occupe la ville serbe de jSisch dès 1375 et le lende- 
main de son assassinat par Milan Obilics^ c'est-à-dire le 27 juin 
1389, son fils Bajazet défait l'armée coalisée des Set-bes, des 
Buhjares, des Albanais, des Bosniaques et des Boinnains des 
deux vayvodies à Koèsovo-Polje (au champ des Merles) en s'as- 
surant ainsi la possession de toute la péninsule balkanique. 

Le nouveau sultan envoie, après cette bataille des colonnes 
volantes dans toutes les directions. L'une d'elles fait une pointe 
jusqu'en Valachie. Mais ce n'est pas le premier contact cepen- 
dant que les Roumains ont avec les 2\ircs. Ils ont été déjà 
mêlés aux affaires de la Valachie, quand Z>^//i, le fils du vayvode 
Radu, mort en 1386, avait imploré leur secours contre son 
frère Mircéa. Celui-ci fut effectivement chassé, mais Dan 
ayant été assassiné, Mircéa lui succéda légitimement. 

Après avoir repoussé l'incursion turque à travers le Danube, 
Mirera se met à dévaster en Bulgarie le territoire des Turcs. 
Mais Bajazet lui inflige un tel désastre qu'il ne peut se sauver 
lui-même qu'avec peine; alors ils devient le tributaire du 
vainqueur de Kossovo (1391). Ce qui ne l'empêche pas de 
renouveler ses anciens rapports de vassal à suzerain à l'égard 
du roi de Hongrie, Sigisniond (1395), pour le trahir aussitôt, 
de crainte que les Turcs ne se vengent (bataille de Méhédintz). 

Sigisniond, s'occupant de l'organisation d'une grande coali- 
tion européenne contre les 'Turcs, à laquelle s associe l'empe- 
reur grec Manuel II SLUi&ï, ne se donne pas la peine de châtier 



152 MACYARS KT ROUMAINS DKVAM I/IIISTOIUE 

Mircéd et lui permet même de joindre un continssent roumain 
à rarmee chrétienne forte de 80,000 .lL/y>7n-.s, hninçois, Bour- 
aitignons, Espagnols et Alleinatids . Pour son jfrand malheur! 
Car, {jràce à Tardeur inconsidérée des chevaliers l'rançais et 
à la détection de M/rct-a, la victoire resta encore à Bajazei 
(Nicopolis, le 28 septembre 1;}H8 . 

Après la triste hn de celui-ci, Mircéa se mêla aux luttes 
que les compétitions de Musti et de Mahomet au trône turc sus- 
citèrent, en soutenant le premier. Musa avant été tué par 
Mahomet, Mircca conclut un traité avec le vainqueur (141 1), 
traité qui forma la base de la situation dépendante de la Va- 
lachie à l'éfjard de la linquie pendant plusieurs siècles. Le 
sultan consentit à sauvej^jarder |)resque toute l'indépendance 
politique de la Valarhie, ne stipulant pour lui que le tribut 
annuel de ;>,000 gros ou de JJOO écus en argent, payables par 
les vayvodes de la Valacliie. 

(Jiiant à la Moldavie, son entrée dans I orbite de la puissance 
des Turcs eut lieu plus tard. Le protégé de Mircéa, Alexandrn 
cel Ban rè^^ne trente-deux ans et pendant ce long espace de 
temps, son pavs fait des progrès réels dans la voie de la civili- 
sation. Il permet ri m migration des 7/i/.sA/VeA magyars et saxons. 
C'est même dans la ville moldave de Tairos qu'a lieu la pre- 
mière traduction en magvar de la Bible. Des villages sicules et 
saxons entiers se transportent alors en Moldavie ainsi que 
3,000 familles arméniennes chassées de VAsie Mineure par les 
Turcs. Alexandru reçoit les Tsiganes et les Tartares aussi, 
comprenant le prix d'une population nombreuse pour ses Etats. 

Sa mort est suivie de vingt-quatre ans de luttes sanglantes 
entre ses (ils et leurs descendances, hittes avant des alternatives 
plus imprévues encore que celles des Danesti et des Drahu- 
lesii en Valachie et au milieu desquelles les forces militaires et 
la considération àeAiiMoldavie se trouvent tellement diminuées 
que le vayvode Pierre se voit obligé en 1 156 de promettre un 
tribut annuel de 2,000 ducats à Mahomet //, ahn de pouvoir 
rester sur le Irone. 

Au commencement du xv" siècle, les Turcs atteignent déjà 
la ligne du Danube et s'ils ne peuvent pas la franchir encore, la 



LIVRE DEUXIEME 153 

Hongrie et VEarope ne le doivent qu'à Jean Hunyadi, qui 
arrête à deux reprises différentes leurs pointes hardies poussées 
en Trans) /ranie (à Szeben et aux Portes-de-fer). Alors il se dé- 
cide à les attacjuer sur leur propre territoire et ayant remporté 
six victoires et pris les villes de ISisch et de Sofia, il s'avance 
jusqu'aux Balkans. Le résultat de cette campagne a été le traité 
de paix de liii, que le roi Vladislas et Hunyadi, sur l'instiga- 
tion de la Curie romaine., n'ont pas hésité de violer. La cam- 
pagne victorieusement commencée se termina par la défaite de 
Varna, où périt avec la moitié de son armée le roi parjure. 

Après la bataille perdue, VLad, le vayvode de la Valachie, fit 
arrêter Hunyadi, qui cherchait rentrer dans son pays, le consi- 
dérant comme un ennemi de sa famille, et il ne le relâcha que 
sur les menaces les plus énergiques de la Hongrie. Sortant de 
captivité, Hunyadi àé'tx^. Vlad, malgré les secours des Turcs et, 
l'ayant pris, il le fit exécuter en le remplaçant sur le trône 
vayvodal par Dan, de la famille des Danesti. 

La diète, qui eut lieu eu IAA6 à llàlios, confia le gouverne- 
ment de le Hongrie à Hunyadi. Comme gouverneur il n'avait 
qu'une préoccupation : réparer par une nouvelle campagne la 
brèche faite à la réputation des armes hongroises. L'occasion 
paraissait être très propice, car Amurath II était occupé en 
Albanie et Dan se joignit à Hunyadi avec 8,000 îloumains. Mais 
Bran/iovics, le despote de Serbie, avertit le sultan secrètement 
des desseins de Hunyadi, Amurath se porte alors en toute hàle 
au devant du gouverneur de la Homjrie. Leur rencontre eut 
lieu sur le fameux » Champ de Merles » (Ivossovo)^et les Rou- 
mains s'étant rendus sans coup férir, elle tourna de nouveau à 
l'avantage des Turcs. 

Les batailles de Kossovo et de Varna purent convaincre la 
Hongrie qu'elle n'avait rien à attendre des coalitions euro- 
péennes et rassurer les Tin-cç sur leur sérieux. Aussi Mahomet II 
prit-il, deux ans après son avènement au trône (le :29 mai 1 453) 
la capitale de l'empire byzantin, en le taisant disparaître ainsi. 
Il devint par là le maître de la péninsule balkanique jusqu'à 
la frontière de la Hongrie, dans le pouvoir de laquelle il ne 
restait plus sur la rive droite du Danube, que la puissante forte 



15V MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT I/HISTOIRE 
resse de Belgrade avec une partie de la Serbie. Pour pouvoir 
attaquer efficacement la llongrie, il fallait que les Turcs la 
prissent d'abord. Trois ans après la j)rise de Considiii/nople, 
Mahowei II vint déjà pour l'assiéger. Soutenu par les croisés 
ôc Jetni Cdpisiniii, Ilunytidi mit en déroute l'armée immense 
du sultan et mourut quelque temps après aZiniony. S'il n'a 
pas réussi à refouler la puissance turque derrière les BalLms, 
il l'a empêchée, au moins pendant un demi-siècle, de franchir 
le Danube. 

Son Hls Mal/lias, moulé sur le trône de la Hongrie en 1 458, 
ne suivit pas l'exemple de son père et ne pensa pas à des cam- 
pagnes offensives. Il eu donne la raison dans une lettre adressée 
au pape au sujet de ses reproches faits à cet égard. « On ne 
peut pas espérer des choses considérables en n'employant que 
des moyens insuffisants. Avec des secours minimes il est 
impossible de conduire une armée à travers les Balkans et le 
Rodope jusqu'à la mer Noire et si j'entreprenais un ouvrage 
au-dessus de mes forces, je mériterais le blâme; car ce ne 
serait pas moi seul qui pâtirais de l'insuccès, mais toute la 
chrétienté aussi. Ma manière d'agir est en proportion avec les 
moyens d'action dont je peux disposer. » 

Le roi Maihùts savait pertinemment que ce ne furent pas seu- 
lement l'indolence de V Europe, l'attitude suspecte des peuples 
balkaniques, mais surtout la défectuosité de l'organisation poli- 
tique et militaire de la Hongrie qui causèrent les insuccès des 
campagncb offensives de son père. Il visait donc avant tout la 
création d'une armée permanente. Mais il fallait pour cela 
beaucoup d'argent et des gens spéciaux tels que les soldats de 
Ziska. « Ce n'est pas autant par bigoterie contre les Hussites 
que Mathias s'est emparé des provinces adjacentes à la Bohème 
dit le grand historien magyar François Salanton. Il les convoite 
plutôt par calcul pour avoir une source de recrutement inta- 
rissable au profit de l'infanterie, élément indispensable de son 
armée. Si l'on ne s'est pas rendu compte de cela justju'ici c'est 
que la Bohème possédait d'autres avantages aussi dans ses 
mines et dans ses villes opulentes... En Hongrie les villes 
industrielles, ces cnrichisseuses par excellence du trésor royal, 



LIVRE DEUXIÈME 155 

n'étaient ni nombreuses, ni grandes, etil y en avaitméme bien 
peu que l'on pouvait taxer de relativement riches. Par l'acqui- 
sition de l'Autriche, de la Moravie, de la Silésie, Mathias élar- 
gissait considérablement les bases de ses impositions... En 
Hongrie, il les augmenta considérablement aussi, en déchar- 
pfeant la noblesse à tout instant de ses devoirs concernant la 
défense nationale. Il y établit des contributions régulières 
comme il y en avait en France. » 

Le principe dominant de la politique de Mathias se peut 
donc exprimer ainsi : la //o^/yr/e seule est insuffisante pour dé- 
truire la puissance des Turcs aussi bien au point de vue finan- 
cier qu'au point de vue militaire. Mais elle sera forte si elle 
se transforme en un grand empire réunissant sous la même 
couronne l'archiduché d'Auiiiche, la Moravie, la Silésie et la 
Bohème. L'empire de Mathias devait donc s'étendre à peu près 
sur le même territoire et avoir à peu près la même situation po- 
litique de grande puissance sur laquelle s'étend et que possède 
aujourd'hui la monarchie austro-hongroise. C'est donc Mathias 
qui devine le premier la nécessité politique imposant à la 
Hongrie de s'unir à V Autriche, si elle désire jouer le rôle d'un 
facteur important dans la politique générale. C'est cette con- 
ception politique reconnue utile et viable qui amène sur le trône 
de la Hongrie la famille des Habsbourg dans la personne de 
Ferdinand [" conire la royauté nationale de Jean de Szà/)o/ya, 
naturellement sans être expliquée et appliquée selon les inten- 
tions de Mathias. 

Croire qu'il n'avait jamais pris l'offensive contrôles Turcs et 
ne montrait pas assez de zèle et d'énergie à leur égard, serait 
une grave erreur. Sans entreprendre une de ces grandes cam- 
pagnes qu'avait entreprises son pcre pour les expulser de 1 Eu- 
rope, Mathias passa à l'offensive chaque fois que la défense etfi- 
cace en fit sentir la nécessité absolue. Il se contenta de les te- 
nir éloignés du Danube. Et la même circonspection caractérise 
sa politique au sujet des vayvodies valaques également. 

Ayant été trahi par le vayvode Da)i, sa créature, dans la 
bataille de Kossovo, Jean Hanyadile fit descendre du trône et, 
au lieu de lui donner pour successeur son fils homonyme, il 



156 MA(;VARS ET ROUMAINS DEVANT L'IIISTOIllE 

éleva à la uignité vavvodale un autre membre de la famille 
des Danesii sous le nom de V/ad III, dont le dévouement lui 
inspira tant de confiance qii en partant pour délivrer Bel- 
gyadc, il lui confia même la défen-e de la Transylvanie. Mais à 
peine le grand protecteur des DancsH ferma-l-il les yeux que 
déjà le fils de Vlad 1/ des Drahulcsii (de celui par qui Unnyadi 
a été fait prisonnier après la bataille de Varna] Vlad /!' sur- 
nommé le Tzcpt's (l empaleur) se jette sur la ValarlnC avec 
Taide morale et matérielle des Tares, y fait prisonnier le 
vavvode Vlad Ilï, le l'ait décapiter avec le jeune Dan, le fils 
du traître de Kossoro, pour s'attribuer finalement à lui-même 
la dignité vavvodale. 

Ce Vlad IV, ouïe vayvode r.V(//^t'.s, est le type des anciens 
vavvodes roumains. Son père Vlad II , pour fuir le courroux de 
Hanyadi, se sauve chez les Turcs et y fait élever son fils dans 
l'atmosphère de 1 armée turque, où le futur vayvode sert 
pendant quatorze ans. Toutes les cruautés et toutes les féro- 
cités dont il a pu y être le témoin, s étaient accumulées dans 
son âme monstrueuse pour leur donner libie cours aussitôt ar- 
rivé au pouvoir. « C est l'homme le plus cruel qui ait jamais 
existé en lîoumauie, — (WiToeilesio. Si nous n'admettons (jue la 
moitié de ce que l'on en dit, c est déjà assez pour nous faire 
frémir au sujet de ses méfaits abominables, de son sang-froid et 
de la soif sanguinaire avec laquelle il fit exécuter, brûler et 
rolir les gens... Il punissait le vol le plus insignifiant avec leni- 
palement: de ce chef il fit exécuter en peu de temps 6,000 per- 
sonnes; aussi la sécurité publique devenait-elle dans le pfiyj^, 
en bref délai, tellement complète, que le plus riche voyageur 
j)ouvait impunément laisser ses malles au milieu de la route, 
car personne n'eût osé v toucher... On dit qu'un autre jour 
il fit prendre environ iOO enfants magyars et saxons que leurs 
parents avaient amenés dans le pavsafin qu'après avoir appris 
le roumain, ils pussent les y aider dans le commerce. Les 
ayant fait enfermer dans un hangar, il y fit mettre le feu et, de 
cette manière, ils v périrent tous. .. A une occasion il fit clouer 
le fez des envoyés du sultan à leurs crânes parce qu ils ne 

(l) TociLESCO, Istoriii rotiiâna, p. 48 et passim. 



LIVRE DEUXIÈME 157 

voulaient pas les ôter dans sa présence quoiqu'ils aient atfirmé 
que chez eux c'était une coutume nationale. ^ 

Ne pouvant pas tolérer les méfaits du vayvode plus long- 
temps, les Turcs envoient contre lui Honiza pacha à qui ils ad- 
joignent un interprète grec, nommé Kataboliitos, en lui ordon- 
nant de s'emparer de Tzépès même au mo/en de quelque 
puet-apens et de le ramener à Coitataniinople. Le guet-apens 
ne réussit pas et Vlad fit prendre ILtntza pacha et Katabolinos 
avec tous leurs hommes. Ensuite il franchit le Danube, il hattit 
les Turcs qui y campaient et il fit 25,000 prisonniers qu'il 
fit tous empaler en rangs serrés. Ayant appris cette monstruo- 
sité, le sultan se mit personnellement à la tête de son armée. 
Le vayvode se défendit héroïquement mais, comme il fut battu 
et abandonné par ses partisans, il s'enfuit en l'ransylvnnic pour 
demander aide et protection au roi Maihias. Mais à peine 
met-il le pied sur le territoire hongrois, qu'il pense déjà à la 
trahison en envoyant au sultan la lettre suivante de Rezsiunr : 
a Grand souverain des Osmanli, moi Jon, vayvode des Rou- 
mains et ton esclave, je Te demande pardon pour tout ce que 
j'ai fait contre Toi et contre Ton empire. Que Ta grâce ait pitié 
de moi, et qu'elle me permette de t'envoyer des ambassadeurs. 
Si Ta Majesté le désire je peux déposer dans Tes mains toute 
la Transylvanie que je connais parfaitement et si elle T appar- 
tient alors Tu peux facilement conquérir toute la Hongrie. » 
Cette lettre tomba dans les mains de Maihias; il fit arrêter et 
enfermer le vayvode à Budc 

Iludu, le successeur deTzepés, se soumit également au roi de 
Hoiu/rie, mais il ne resta pas longtemps sur le trône, ayant été 
chassé par Siefun cel mare, le vayvode de la Mold<tvie, qui pen- 
sait à s'emparer du trône de la Valachie également. Pour l'en 
empêcher, le roi Maihias rendit la liberté à Tz-e/tès, dont le se- 
cond règne fut absolument exempt de toute cruauté. 

On pourrait écrire des volumes entiers sur les cruautés 
inhumaines dont les vayvodes roumains tels que Milinéa cel Heu 
(Mihnéa-le-Méchant), Alexandru Lapusiie/iu, Jonu Voda cel cuni- 
jdit (le vayvode Jean le Terrible) se sont rendus coupables. Il est 
vrai que c'étaient des hommes qui, pour monter au trône, s'ap- 



15S MAGYAl'.S ET IIODMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
puvèrent sur la protection des Turcs et dont la jeunesse s'était 
écoulée au milieu de la fraction la moins recomraandable de 
l'armée turque, recrutée parmi les éléments roumains les plus 
révolutionnaires des peuples balkaniques. La férocité turque, 
mêlée à la rouerie byzantine, créa chez les vayvodes cet état 
d'âme, auquel il fut lait allusion plus haut. 

Mais si tels étaient les titulaires des trônes vayvodaux, si 
l'extermination était j)our eux un moyen de gouvernement, 
on peut s'imaginer quelle devait être la situation de la société 
ctde la nation roumaines. Le contre-coup et l'impression mo- 
rale qu'un gouvernement se servant de moyens semblables 
devait faire naître chez un peuple condamné à l'endurer, ne 
peuvent être un mystère pour quiconque réfléchit. 

La barbarie des \'avvodes, avec laquelle ils ont sévi contre 
les brigands et les voleurs prouve, d'autre part, d'une manière j 
irrécusable, que ces crimes étaient alors très répandus dans ' 
les vayvodies roumaines. Et c'était tout naturel que ce lut 
ainsi; car h la victime de la tyrannie vay^vodale ou seigneuriale 
il ne restait pas autre chose à faire (pie, sortant de la société 
humaine, se retirer au fin fond inculte des bois j)our y atten- 
dre 1 occasion propice à la vengeance, avec la colère inextin- 
guible d'un individu exilé du cercle de ses semblables. C'est 
cet état de choses qui a créé dans les vavvodies ces existences 
des - Havdouks " dont plus d'un chapitre romantique et hor- 
rible a dû se dérouler précisément dans les forêts vierges qui 
couvraient les versants méridionaux des Carixithcs^ — état de 
choses ayant également une influence décisive sur les condi- 
tions morales des Rou mains en général, dont se ressentaient 
tous les groupes qui, par suite des fluctuations des peuples, 
provoquées par les guerres turques, arrivaient toujours plus 
nombreux du Sud-Est en Hongrie. 

Aussi est-ce avec un réel contentement que 1 on s'arrête à la 
figure de Stéfnn cel Mare J^Étienne le Grand), vavvode moldave, 
le petit-fils (.VAlcvinidni cc/.Bnn, dont le père, nommé Bodgan, 
a été tué par Pierre Aron., son compétiteur au trône. C est avec 
l'aide de 7'zépès, que Siéfan cel Mare a chassé à son tour ce 
Pierre Aron. Croyant que Mathias était disposé h lui rendre sa 



LIVRE DEUXIEME 159 

dignité vayvodale, celui-ci se sauve en Tninsylvanie. Sa pré- 
sence y attire alors Stefan qui, à la tète de son armée, dévaste 
d'abord sous ce prétexte le pays des Siailes, et s'allie ensuite aux 
mécontents transylvaniens, révoltés contre Mathids à cause de 
ses réformes fiscales (1467). Mathias y arrive incontinent avec 
des forces considérables, et les révoltés lui font leur soumission. 
Ayant puni plusieurs Saxons, il passa en Moldavie pour châ- 
tier le vayvode Stefan aussi. Mais son armée, insuffisamment 
gardée, est surprise près de la commune de Baïa, et, gravement 
blessé lui-même, le roi est obligé de retourner en Transylvanie. 
Et comme les affaires de la Bohême absorbèrent toute son 
attention et toutes ses forces, il conclut la paix avec le vayvode 
Stefan en lui allouant en fief le château de Kiikilllo. 

La guerre que le vayvode Stefan fit à Radu, vayvode de la 
Valachie, qui devait son trône aux Turcs, le mit aux prises 
avec ces derniers aussi. Pour avoir des secours, il s'adressa 
à Mathias qui lui envoya Biaise, le vayvode de la Transylvanie, 
et l'ispaii des Sica/es. Grâce à ces renforts Siéfan gagne plusieurs 
batailles contre les Turcs et, par reconnaissance, il se sou- 
met de nouveau à Mathias par un traité daté du 15 août 1 475, 
dont la teneur jette une vive lumière sur les rapports qui exis- 
taient « de jure » entre la Hongrie et les vayvodies roumaines. 
a Puisque le vayvode Stefan reconnaissait pour son maître 
naturel le roi Mathias et lui promettait, ainsi qu'à la sainte 
couronne, sa fidélité due, le roi se montrait enclin à le repren- 
dre sous sa protection avec ses boyards et toute la Moldavie. 
Stefan promet de faire tout ce que les vayvodes précédents 
avaient l'habitude et le devoir de faire dans l'intérêt de la 
couronne hongroise. Mathias en pardonnant ne veut plus se 
souvenir de ce que les Moldaves ont entrepris contre son 
royaume. Ensuite il promet qu'il ne souffrira en Hongrie la 
présence de quiconque est l'ennemi de Stefan et qu'il lui vien- 
dra encore moins en aide. C'est d'après les privilèges concédés 
par les rois de Hongrie à Alexandre et Mircéa que Mathias 
confirme aussi bien le vayvode moldave Stefan que le vayvode 
valaque Ylad dans les territoires qui se trouvent entre les deux 
vayvodies. Gomme c'est personnellement et avec tout son 



IGO MAGYAUS ET ROUMAINS DEVANT I,I!ISTOIRE 
pays que Sléfan prend loMif^alioii de secourir le roi, non seu- 
lement contre les païens mais aussi contre ses ennemis en 
jf'énéral, ce dernier secourra le vayvode Stefan également en 
])ersonne quand le besoin s'en fera sentir, à moins que des 
affaires plus considérables du |>ays ne l'en empêchent — mais 
en ce cas il lui enverra le plus de secours possible. 8 il adve- 
nait que Stefan et ses boyards soient forcés de se retirer dans 
les possessions du roi, ils y trouveront une hospitalité com- 
plète. Ils auront également la faculté de retourner chez eux et 
le roi facilitera même leur retour selon ses moyens '> (1). 

En ayant fait la paix avec Bajtizct 11 (I48;i), le roi Maihias 
sendilait abandonner Siefati et la Moldavie à leur propre sort. 
Le vayvode se plaça alors sous le patronage de Ca-simir, roi 
de Poloqne. Mais cette alliance polonaise ne dura pas long- 
temps et finit même par une collision entre les alliés, — colli- 
sion qui tourna à l'avantage de Stefan, grâce au concours de 
llarlhéleini Diâfjfi, vavvoile de Trausylixtitic , accouru à son 
secours avec 12,000 hommes, de la part du roi de Ho'ugric. 

Le vayvode Sicfan^ à (pii les historiens roumains donnent 
avec raison le surnom de «(jrand» (cel mare), mourut en 1504. 
D après le chroniqueur loumaiu Grégoiie Lrcchie . [600 à IG40) 
il exprima ses dernières volontés devant les vladica (les évè- 
ques, , ses conseillers et les boyards les plus importants en 
recommandant à son fils Bogdan " de ne s'appuyer ni sur les 
Hongrois, qui sont déjà mangés par le Turc, ni sur les Polo- 
nais, qui sont inconstants, ni sur les Allemands, qui ne s'en- 
tendent pas entre eux, mais (ju'il s'efforce d être dans les meil- 
leurs termes avec les Tares qui sont les plus Ibrts et les plus 
constants et de cette manière il pourra sauvegarder la liberté 
politique et religieuse du pays. Et si les Turcs mettaient des 
coiulitions qui entrahieraient la perte de sa religion et de sa 
liberté, il \audra mieux (jue tout le monde périsse " . D après 
le rapport envové par le médecin Leonardo de Massari à la 
« sig noria » de ICnisc, il y a eu des discussions entre les 
boyards avant la mort de Stefan au sujet de son successeur : 
sera-ce Bo(/dan, le Ijorgne, son fils légitime, ou son fils natu- 

1 llr>FALVY I»Ai., Az olûliok iorteiiele, vol, 11, p. 150-151. 



LIVRE DEUXIÈME 161 

rel Pierre Baras? Ayant eu vent de ces discussions, Siefti/i se 
fit porter, quoique malade, à Tendroit ou elles eurent lieu. 
Ayant fait exécuter les discuteurs les plus bruyants, il dit aux 
survivants : « Maintenant choisissez votre maître librement, 
car je ne pourrai plus vous défendre. » Et Stéfau passa le 
même jour de vie à trépas! 

Ce fut donc avec une cruauté digne d'un vayvode roumain 
que termina son existence Stéfau cet Mare aussi, quoiqu'il ait 
été la personnalité la plus remarquable parmi toutes celles 
ayant jamais occupé le trône vayvodal dans les deux princi- 
pautés roumaines. 

Il faut noter encore que sa femme Eudoxie étant la fille du 
prince russe de Kiev, il lut le premier parmi les vayvodes, qui 
entra en relations suivies avec les Russes l). C'est par cette 
union qu'il espérait se faire un allié du susdit prince soit 
contre les Polonais, soit contre les Tares, et plus dun de ses 
successeurs — suivant son exemple — voulut rendre ces rela- 
tions commencées plus stables et plus effectives. " Le sultan 
a peur du Russe, écrit soixante douze ans plus tard Giacomo Lo- 
renzo au Conseil de Venise — car ce grand-duc appartient à la 
religion grecque orientale et les peuples moldaves, bulgares, 
moréens et grecs lui sont très attachés à cause de cela. Ils sont 
grecs orientaux également et toujours prêts à recourir aux 
armes pour se délivrer du joug de l'esclavage turc. » 

Que les vayvodes roumains et les peuples de la péninsule 
balkanique se soient tournés vers les Russes, cela n'a été que 
la conséquence naturelle des conjonctures historiques. Avec 
la chute de Constantiunple ce n'est pas seulement le caractère 
éminemment grec de l'Eglise orthodoxe qui se change et 
devient slave moscovite, mais son centre hiérarchique et spi- 
rituel se transporte aussi à Kiev et à Moscou, où jettent l'an- 
cre de leur espoir les peuples orthodoxes des Balkans, ne pou- 
vant plus compter sur l'appui de personne, après l'écroulement 
tragique de l'empire byzantin! 

(1) P. D. PETnovici, Inciputul politicei rusesci in principatele runiane. 1889. 



11 



CHAPITRE VII 

LA CATASTROPIIi: DK MOllACS KT l'kI!ECTION DK I.A TUANSYLVAME 
EN PUINGIl'ArTÉ INDÉPENDANT!;. 

Imputer la décadence rapide de la Hongrie après la mort du 
roi Mdiliids, survenue le (> avril 1490, à la seule insuffisance 
morale ou intellectuelle de ses successeurs Vludislns II et 
Louis II ^ ou même à la corruption des classes dirigeantes du 
royaume, aux rivalités des grandes familles, serait le résultat 
d'un jugement bien superficiel. Si ces circonstances y contri- 
buèrent de beaucoup, le mal avait une raison d'être plus 
éthique et conséquemmenl plus grave aussi. Il s'agissait 
de tirer un enseignement du règne glorieux de Mathids pour 
en faire profiter le pays dans l'avenir et, tandis que les uns ne 
voyaient que ses succès obtenus, qu'ils mettaient sur le compte 
de l'origine hongroise du grand roi, les autres se préoccupaient 
de préférence de l'exécution de son plan politique à peine 
ébauché, c'est-à-dire de la réunion de la Hongrie, de l'archi- 
duché à' Autriche , de la Bohême, de la Silésie et de la Moravie, 
sinon sous un souverain hongrois, mais au moins sous le 
sceptre de quelqu'un attaché par les liens du sang à la nation 
et au sol hongrois. Or la lutte de ces deux opinions diamétra- 
lement opposées ne pouvait que paralyser l'organisme vital 
de la Hongrie, car, également soutenables, elles n'avaient cepen- 
dant pour défenseurs que des médiocrités qui, au lieu d'élever 
le litige à la hauteur d'un choc de principes toujours fructueux, 
le ramenaient, au contraire, au piteux niveau des querelles per- 
sonnelles, des antagonismes intéressés. Car, en se généralisant, 
ils ne [)ouvaient aboutir qu'à la décomposition du peuple entier. 

Par une cruelle ironie du sort, ce sont presque tous ceux, 
devant leurs dignités à Muthias, qui, partisans de sa politique 
transcendante, combattent avec le plus d'acharnement la can- 
didature au trône de son fils naturel, Jean Corvin. Bàthori, et 



LIVRE DEUXIÈME 163 

ses caudataires ne soutiennent Vladislas II que pour pouvoir 
disposer des forces militaires de la Bohême. Enhardis par 
l'adhésion de Kiuizsi\ le vainqueur de Kenyérmezo, ils vont 
plus loin encore dans cet ordre d'idées quand ils concluent avec 
Maximilien, le prétendant autrichien, en 1491, à Pozsony, un 
traité dans lequel ils déclarent que Vladislas II étant mort et 
sa descendance mâle éteinte, les États de la Hongrie reconnaî- 
tront Maximilien ou sa descendance mâle pour rois de Hongrie. 
La ratification de ce traité fut refusée par la diète de Bude, 
réunie au commencement de l'année 1492; la majorité des 
États y affirma même qu'elle préférait la mort à la servitude 
allemande. Il y a eu néanmoins soixante-dix-sept seigneurs et 
prélats ne craignant pas d apposer leur signature au bas de ce 
document : succès relatif, pour le moment, grandement satis- 
faisant pour Maximilien. 

Ce fut Etienne de Szàpolya qui se plaça à la tête de ceux 
étant d'avis que la couronne de saint Etienne et l'État hongrois 
ne peuvent reconquérir leur ancien prestige et leur puissance 
d'autrefois que sous des rois nationaux, seuls aptes à compren- 
dre les aspirations et les préoccupations de la nation. Devenu 
de simple noble sous le règne du roi Mathias un des plus puis- 
sants et des plus riches aristocrates de la Hongrie, s'étant 
marié avec une princesse de Tessin, il représenta la réaction 
nationale avec la plus grande autorité. 

L'histoire de la famille de Szàpolya ressemble beaucoup à 
celle de la maison des Ilauyadi. Etienne de Szàpolya devient 
aussi subitement une des personnalités les plus en vue que 
Jean Hun yadi, sans avoir cependant le grand talent et les grands 
mérites du dernier. Si Mai/iias, le fils de ce Hunyadi, a pu être 
élu roi de Hongrie, pourquoi le fils de Szàpolya ne pourrait-il 
pas l'être aussi? Cette similitude de situation rendait cette 
idée très populaire dans l'opinion de la petite noblesse, dési- 
reuse de fournir à la Hongrie un nouveau grand souverain. 

Etienne de Szàpolya n'obéissait donc qu'à la secrète pensée 
de préparer le chemin du trône à son fils, quand il se mit à 
augmenter la confusion générale et la misère publique. Après 
sa mort, sa veuve sut encore plus adroitement combiner le plan 



164 MAGYARS ET ROlMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
commencé, de manière qu'à quatorze ans Jean de Szàpolya 
était déjà le caiulidat et le chef du parti national. Possesseurs 
de soixante-douze châteaux: forts, seul vayvode de la Tninsyl- 
vdin'e, conséquemment le commadant en chef de Tarmée la plus 
considérable du pays, à vinjjt-quatre ans, il brigua la main 
(ÏAniifi, la fdlc de Vladislas. Mais celui-ci ne tenait pas beau- 
coup à ce mariage, sachant qu'avec Szàpolya j)Our gendre, le 
lils qui pourrait lui naître, ne monterait jamais sur le trône. 
'EX Mfixiniilieii, déjà empereur, ne le voulait pas non plus, car 
pour assurer à son petit-HIs FerdiiKtnd la couronne hongroise, 
il avait l'intention de le marier avec Anna. Jean de Sznpol] a, 
comprenant que ses projets allaient avorter, se plaça alors 
ouvertement à la tète de l'opposition. Celle-ci, en majorité 
dans la diète de Ra/ios en 1505, y fait adopter la résolution 
suivante : " Puisque la raison principale du délabrement hor- 
rible du pays et de son dépérissement pitoyable réside dans 
le pouvernement des rois étrangers, qui ne veulent assimiler 
les vertus et les coutumes de la nation : pour le cas où Vladislas 
mourrait sans enfants mâles, on n'élira plus jamais un roi 
étranger, et que celui (pii soutient la cause d'un prétendant 
étranger soit déclaré traître à la patrie! » 

Cette énergie du parti national rendit Vladislas et les fidèles 
de la dvnastie étrangère encore plus favorables à la maison des 
Habsbourg. Ils répondirent à la résolution diétale de 1505 en 
renouvelant secrètement le traité de 1491 et en faisant pro- 
mettre à Vladislas que, s'il allait lui naître un fils, il le marie- 
rait avec Maria, la sœur de Charles- Quint et de Ferdinand. Et 
il naquit à Vladislas effectivement un fils 1508 qu'il fiança, 
après l'avoir fait couronner comme roi de Hongrie, à cotte 
même Maria., en déclarant que si la famille d'un des contrac- 
tants s'éteignait, ce serait celle du survivant qui hériterait de 
tous les États des signataires. 

Cette division de l aristocratie et de la noblesse n'était rien 
moins que salutaire pour le bien-être de la Ilonqrie. La lai- 
blesse et l'indolence proverbiales du roi, ne sachant pas sauve- 
garder les intérêts du trésor public, l'appauvrissement général 
prit des proportions effroyables, que l'application de certaines 



LIVRE DEUXIÈME 165 

mesures fiscales a rendues encore plus tristes. Aussi la croisade 
préchée selon les vœux de Léon X, par le cardinal Thomas 
Iiaf,ocs, archevêque cVEszterfjani, trouva-t-elie beaucoup d'écho 
dans une population découragée, prête à recourir aux moyens 
extrêmes pour sortir d'une situation qui, à la longue, devenait 
insupportable. De là la facilité avec laquelle la masse popu- 
laire rassemblée pour combattre les infidèles (1514) se laissait 
détourner du but proposé par Torgueilleux prélat pour se 
jeter sur la noblesse sous la conduite de son chef officiel, 
Gorges Dôzsa, le Sicu/e. 

M. A. V. Urechia, le président de la a Ligue roumaine » 
est l'auteur d'un travail intitulé : Revolutionea lui Doja (la 
révolte de Dozsa), dans lequel il développe une théorie, tirée 
des données fournies par sa fantaisie sur le caractère roumain 
de cette « Jacquerie » , assurant qu'elle n'était, en somme, 
qu'une révolte des paysans roumains ayant déjà pour point 
de départ les questions de nationalités et que les lois draco- 
niennes de 1514 concernant les serfs, n'étaient dictées aux 
législateurs hongrois que par la haine de la noblesse hongroise 
contre les Roianaius. Or il n'y a que le trente-sixième paragra- 
phe de la loi de 1514 et un document de I5l() (jui prouvent, 
que quel<|ues individus, — dits des nobles roumains — du 
département Mamiaros v prirent part. Mais rien n'indique 
qu'ils y ont pris part parce qu'ils étaient des Boionains, tandis 
qu'on doit supposer qu'ils avaient les mêmes raisons pour se 
révolter que beaucoup de nobles magyars de classe moyenne 
des départements de Beieg/i,de Szai/nnâr et de Bi/iai-, tels que 
Thomas Gencsf, les Domahidy, les Pogâny, les Lôityai, les 
J/iimy, etc. donl les familles ont donné beaucoup de serviteurs 
dévoués à la patrie hongroise et à qui il serait difficile d'attri- 
buer des tendances roumaines. D'ailleurs, on sait que ce sont 
les sermons enflammés du Vère Laurent^ originaire de Czegléd, 
— centre de la contrée la plus foncièrement magyare de la 
Hongrie — qui ont attiré le plus de monde dans le camp âeDàzsa 
où, au milieu des croisés catholiques du cardinal i?aAoci, les 
lioiitnains de religion grecque orientale ne se seraient certai- 
nement pas sentis bien h l'aise. 



166 MAGYARS ET ROUMAI^S DEVANT LHISTOIRE 

Ce fut à la bataille de Téniesv/ir ([ue Jean deSzàpolya terrassa 
la révolte des paysans et sauva ainsi la noblesse d'un danfjer 
en face du(juel le pouvoir royal s'était montré impuissant; la 
popularité et l'inHuence du cruel vainqueur devinrent alors 
considérables aux yeux de la noblesse. Tout le monde était 
convaincu que ce serait encore lui seul qui pourrait effica- 
cement défendre le pays contre les Turcs toujours plus entre- 
prenants et plus menaçants. Toujours est-il qu'en attendant il 
réussit à soutenir le prestige de la Hongrie en face des vayvo- 
dies roumaines, où il intervient à plusieurs reprises avec 
succès dans l'intérêt de la politique bonjjroise. 

Ce fut le vayvode Bogdan de 1501 à 1517), qui monta sur 
le trône de la Moldavie après la mort de Stefan cel Mare et, ne 
se contentant pas seulement de reconnaître la suzeraineté du 
roi V/adislas, il lutta en 1511, activement aidé par les troupes 
hongroises, avec beaucoup de succès contre les hordes tartares 
du sultan. Mais la supériorité numérique des Turcs a eu finale- 
ment, quand même, raison de son armée, et il s'est vu obligé de 
se soumettre au grand seigneur dans le courant de l'année. A 
la suite du traité conclu à ce moment ,il a\ ait à envoyer à Cons- 
tanfinople annuellement un tribut de 4,000 ducats, de iO che- 
vauxetde 2i faucons et, en cas de guerre, encore 4,000hommes 
de plus, afin qu ils préparent les routes pour l'armée turque en 
marche. Après Bo(/dan, ce fut son fils Stefan cel ti/ier (^ui lui 
succéda sur le trône vayvodal; il régna jusqu en 1527. 

La vie exemplaire que le vayvode Tzépès mena pendant 
son second règne en Valachie, lui valut le surnom de "Caluga- 
rul " (le caloyer). Devenu vayvode, son fils aîné Radu reconnut 
le roi Vladislas pour son maître et déclara par écrit (1507) que 
la Valachie faisait partie de la Hongrie. En 1508, il alla à Bude 
où le roi lui fit don de son domaine à'Algyogy, Après sa mort, 
ce fut son plus jeune frère Dantsul (jui se trouvait justement à 
ce moment en Transyliumie, chez le vayvode Szàpolya et 
que la Cour de Budc voulut faire monter sur le trône vayvodal. 
Mais déjà Michnéa cel rea (Michnéa le Méchant), le second fils 
du Tzépès, y était installé par les Turcs, qui lui préférèrent peu 
de temps après le troisième fils nommé Vladutzé; alors Michnéa 



LIVRE DEUXIEME 167 

se sauve en Transylvanie où il est assassiné par trois boyards, 
ses ennemis personnels, à Szeben (le 12 mars 1510). Les vio- 
lateurs de paix furent taillés en morceaux par la population et 
le roi promit aide et protection à la veuve et au fils de la victime. 

L'année suivante, Jean de Sz-ù^jolya reçut Tordre du roi de 
ramener ce fils sur le trône de son père. Mais comme les 
boyards de la Valdchie n'en voulaient pas et comme V/adutzé 
était prêt à se soumettre, le roi de Hongrie ne s'opposa plus à 
son élévation à la dignité vayvodale. Alors ce sont ses parent* 
de la branche Peioulesti de la famille de Basaraba qui 1 atta- 
quent, et, soutenus par une armée de Mahomet pacha, le font 
prisonnier et le font exécuter pour le remplacer par Xéa(/oi, le 
fils de Laïot Basaraba. Celui-ci, tout en augmentant son tribut 
annuel, payé au sultan, se soumit au roi de Hongrie ausû. Son 
règne dura de 1 5 I 2 à 1521 et se passa dans la paix la plus pro- 
fonde, car il sacrifiait tout son temps et tout son argent à la 
construction des églises et des monastères. C'est de son règne 
que date la construction de la célèbre cathédrale d\irgcs (Cur- 
tea de Arges). 

TV^V/^/o/laissa pour successeur T/iéodosié, un fils âgé de sept 
ans, en lui donnant pour tuteur le bàn Préda. Mais les boyards 
lui préférèrent Radu, le ci-devant caloyer. Alors, Mehemed bey, 
un renégat issu de la famille de Basaraba, accourut au secours 
du jeune Théodosié ci ayant fait périr Iladu, il demanda la Vu- 
lachie au sultan non pas pour son protégé, mais pour lui-même. 
Mais les boyards élurent déjà à la hâte Radu de la Afumaii pour 
empêcher la nomination du renégat. 

Ce fut avec des chances diverses que ce nouveau vayvode et 
Mehenicd bey se firent la guerre. A la fin, les 7'<<rci parviennent 
à infliger une défaite complète à l'armée de Radu près d'.4/- 
gésel et le forcent à se sauver en Transylvanie. Victorieux, Me- 
hemed se mit à la transformation de la Valachie en pachalik 
turc, mais l'ayant terminée, il commit l'imprudence de retra- 
verser le Danube ^oViT retourner à Nicopolis, son quartier géné- 
ral. Averti par les partisans de Radu., Jean de Szàpolya le ra- 
mène alors et lui remet de nouveau la couronne vayvodale. Le 
retour en Transylvanie de Szàpolya redonne du courage à Me- 



168 MAGYARS ET llOl MAINS DEVANT L'HISTOIRE 
hemed; il revient de nouveau en Valachie et il fait reprendre à 
liadu le chemin de la Transylvanie. Sur le conseil de ses par- 
tisans, ce dernier entreprend même un voyage à Consiantino- 
plc, car il espère pouvoir apaiser le courroux du sullan. Mais 
celui-ci le fait arrêter et emprisonner pour le ramener plus 
tard sur le trône vayvodal quand son successeur Vlad est dé- 
fait à l'iyqoi'ist par le hàn révolté de Krajova, le Jiaibo de 
Peroiilesti Pour Jean de Szàpo/ya, c'est une occasion de retour- 
ner en Valachie où liadu delà Afnmaii, se soumet à lui, comme 
an représentant du roi de Hongrie (15:24). 

Telle fut la situation des vayvodies roumaines pendant Tépo- 
que qui précède la catastrophe de Moltâcs. Leur sort est d'être 
éternellement ballottées, étant placées entre la Hongrie et les 
Turcs. Ceux-ci sont plus éloignés de \i\ Moldavie, mais là, ce lu- 
rent les Polonais (pii augmentèrent la confusion. Aussi la partie 
transylvanienne de l'État hongrois est-elle un véritable asile 
des vayvodes roumains et de la population roumaine des vayvo- 
dies d'où elle afflue incessamment soit de son propre mouve- 
ment, soit sollicitée, comme par exemple à Szàszi'àros, par le 
maire lui-même dans l'intérêt des redevances royales en dimi- 
nution, les contribuables taisant de plus en plus défaut à cause 
des incursions des l'urcs. Et après l'avènement au trône de 
Soliman II (1520), ces incursions deviennent de plus en plus 
fréquentes et considérables. 

Pour les arrêter et les venger, il aurait fallu en llonrjric un 
gouvernement fort et respecté, et Louis H, le fils et le successeur 
de Vladislas, issu de son second mariajje avec Anne de Caudale, 
|)arente du roi tle France Louis XII, n'était qu un adolescent 
— né en I5()(), — au nom de ([ui gouvernaient depuis la 
mort de son père (15J(>) ses trois tuteurs : le cardinal Puikocs, 
Jean de Dorneniisza et le margrave Georges de Brandebourg . Or 
la petite noblesse les accusa de prévarication et réclama leur 
éloignement du j)ouvoir avec tant de violence à la diète de 
1518, tout en exigeant en même temps la nomination de Szii- 
polya à la dignité de gouverneur, qu'il fallait lui céder, au 
moins en ce qui concerna les tuteurs, et acquiescer à sa nou- 
velle réunion à Tolna et à Dites. 



LIVRE DEUXIEME 169 

On y vota, sous rinfliience du génie oratoire du grand ju- 
riste Etienne Verboczy àei\o'\i patriotiques etavantageuses pour 
les finances du pavs et pour la défense nationale ; mais ni les 
lois, ni le comité exécutif composé de quatre prélats, de quatre 
seigneurs bannerets et de seize nobles, ne purent enrayer le 
progrès des maux, car personne ne voulait tenir compte des lois, 
si elles froissaient les intérêts particuliers. Il ne fallut pas long- 
temps au parti de la cour pour venir à bout du comité exécutif et 
quand, après la mort du palatin Pcré)iyi, ce fut Etienne Bà- 
thory, un ancien enuemi àe Sz-ùpoly-fi, qui lui succéda dans la 
première charge du royaume, la cause de la noblesse mécon- 
tente était de nouveau compromise. 

Grâce à ces luttes intestines, nul ne songeait aux Tares et à 
leur jeune sultan, avide de j;loire et confiant dans la force mi- 
litaire de son formidable empire. Et cependant il ne voulait ac- 
cepter les propositions de paix des ambassadeurs hongrois que 
s'ils consentaient au payement d'un tribut annuel. Pour ré- 
pondre à cet outrage, la cour de Bade ne trouva rien de mieux 
que de faire enfermer les envoyés turcs chargés de renouveler 
les exigences de leur maître (1521). Celui-ci les appuya en fai- 
sant attaquer Jaïcza et en dirigeant une armée conive Szabàes et 
contre BeUp-ade à la défense desquelles villes personne n'avait 
pensé au milieu de l'anarchie générale, et pendant que le roi 
et sa fiancée étaient aux noces du palatin Szabàcs, défendu jus- 
qu'à la dernière goutte de leur sang par cinq cents hommes, 
sous la conduite de Simon Logody et André de Torma, tomba 
le 7 juillet, Ziniony dans les premiers jours d août et Bchjrade^ 
que les Magyars appelaient Nandor-Fchérvàr, le 20 du même 
mois, sa garnison, réduite à soixante-douze hommes, s'étant 
rendue à discrétion. 

La perte de cette forteresse, clef de la Hongrie du côté du 
sud, la livra aux Tares. On comprit qu il s'agissait dorénavant 
de l'existence même du pays, et on recourut à des expédients 
fiscaux et militaires qui, bien exécutés, promettaient le salut, 
mais dont on ne put tirer aucun profit à cause de l'incurie et 
de la mauvaise foi d une administration corrompue par le né- 
potisme et avilie par sa rapacité. 



170 .MA(;V.\US Kl r.UL'MAINS DEVANT L'HISTOIHE 

Louis II eut beau se faire proclamer majeur n'ayant pas 
encore seize ans révolus, et se marier avec l'archiduchesse -l/^///V/, 
sœur de Ferdin(/tid, mari de sa sœur Anne, les dissensions du 
palatin et du vavvode de Trdnsylvanie ei de leurs partis respec- 
tifs rendaient tous les efforts tentés en vue de l'amélioration 
de l'état des choses illusoire. En 1525, on nomme à la diète de 
ILtivitn Vcrboczy palatin à la place de Biithovy, pour rendre la 
même charge à ce dernier un an après, en mettant le premier 
en accusation. Et à force de se tirailler, les deux partis oublient 
le but principal de leur réunion et se séparent sans avoir 
voté les subsides demandés par le roi pour les besoins de la 
{{lierre en vue de laquelle on a cependant proclamé que n rustici 
universi |)er singula parati esse debent " (les paysans doivent 
être prêts tous en personne) et Ton a approuvé les règlements 
militaires proj)Osés par l'assemblée à'Enyeden Transylvanie. Car 
Jean de Szàj)()l](t v en convoqua une pour le commencement 
tl avril, — la diète de Ràkos a eu lieu à la saint-Geor^jes, — 
et les nobles et les Saxons y prirent part. D'après ces règle- 
ments il fut décidé que tout ecclésiastique ou laïque valide se 
rende personnellement au camp. Parmi les laïques il n'y a 
(jue ceux nécessaires pour la défense du foyer qui y resteront; 
parmi les ecclésiastiques il ne restera pour tous les deux vil- 
lages qu'un prêtre. En apprenant le départ du sultan àWndti- 
nojde, Szàjxtlya tint une assemblée avec chacune des trois 
nations. On v fixa la durée de la campagne à cjuatre mois et 
l'on imposa à tout le monde 1 obligation de se pourvoir du 
nécessaire pour le même laps de temps. On devait se rassem- 
l>ler à Kolozsràr en dix jours à partir de la date de la lettre et 
la chose se passa réellement ainsi. 10, 000 hommes répondi- 
rent à l'appel de Szàpn/ya comme des documents authentiques, 
des lois promulguées le démontrent. (1) 

A la cour, ce furent les principaux du parti hostile au vav- 
vode de Transylvanie qui eurent la confiance du roi. Ils tinrent 
conseil aussi et ils v invitèrent de Szàpnlya, mais pour en faire 
un général en chef, personne n'y pensa; or il aurait certaine- 

(i) L. WiKDiscu, Mae/uzin, t. IV, p. 190, et Kemknv, Arpàdia 



LIVRE DEUXIEME 171 

ment accepté ce poste et alors ses 40.000 hommes n'auraient 
pas manqué le jour de la bataille de Mohacs. Au lieu de cela, 
on ne fait que le fatiguer par des ordres contradictoires. 
D'abord on lui dit de venir à Bade, ensuite on lui ordonne de 
faire une irruption en Vatachie pour se rendre aux vayvodies de 
Valacliie et de Moldavie et pour inquiéter l'aile droite de l'ar- 
mée turque. Enfin au dernier moment, après le départ du roi, 
on le rappelle à Bude, car il eût été impossible de faire cause 
commune avec le vayvode de Valachie puisque, pour prouver 
sa fidélité, celui-ci avait son fils comme otage dans le camp du 
Sultan. 

Au moment de son départ Sz-àpolya fit prier le roi par ses 
envoyés de ne pas quitter Biidcdi\n\\i qu'il n'y arrive avec toute 
son armée. Mais on n'écouta pas son conseil, parce qu'on crai- 
gnit que si c'était l'épée de Szàjjolya qui sauvait le pays du dan- 
ger turc, les traités de Vladislas et de Maximilien ne devinssent 
caducs et que ce ne soit pas Ferdinand qui monte sur le trône 
de la HoiKjrie après la mort de Louis II ^ mais Jeun de S-^âpolya 
ou éventuellement son fils. Les principales personnalités de la 
cour veulent donc seules avoir le mérite de sauver la patrie; 
aussi forcent-elles l'évéque de Fées, Paul Tomori d'accepter la 
bataille avec 25.000 hommes contre les 100,000 hommes et 
les 300 canons de Soliman. Il y avait cependant des aristocrates 
qui n'étaient pas du même avis. C'est un Perényi qui a dit au 
roi à l'issue du conseil de guerre : ^ Sire! dites au Père Paul 
d'écrire à Rome que le Pape inscrive ce jour d'aujourd'hui 
dans le calendrier comme jour consacré à la mémoire de 
25.000 martyrs hongrois! " Parmi les 22.000 qui sont effec- 
tivement tombés sur le champ de bataille de Mo/iàcs, il n'y 
avait pas seulement le roi et la fleur de la noblesse hongroise, 
mais aussi Georges, le frère cadet de Szapolya. 

On peut se convaincre de ce qui précède que toute cette 
effroyable tragédie n'a pas eu pour acteur un seul Roumain 
et que les historiens roumains ont tort de prétendre qu'elle 
avait pour cause l'aversion ressentie par les Routnains contre 
leurs oppresseurs magyars. La vérité est que la noblesse ma- 
gyare considérait létat militaire comme un privilège qu'elle 



17 2 MAGVMIS KT ROUMAINS DEVANT 1/lllSTOIUE 

uavuiL nulle cMivie de partajjer avec les j)aysans soit maj^yars, 
soit roumains. Il n'y avait que les habitants des districts militaires 
les Sicidcs, les Ciinums et les liommes d armes entretenus par 
le roi qui prenaient part à la guerre. L'armée de Jean Hunyadi 
est composée en majorité de Siculcs, aussi le folkslore roumain 
lui (lonne-t-il le nom de Jcini le Sicii/c souvent et jamais celui 
de Jraii le llotniuiiit. Pour le comte Xicolas Ziinyi, le grand poète 
patriote magyar du wiT siècle, le recrutement des soldats ne 
doit se faire parmi les paysans <jue s'il n'y a plus de nobles 
valides. 

La bataille de Mofiàcs ne dura (]ue quelques heures. Mais le 
roi Louis II, mourut à moitié éciasé par son cheval bardé de 
Ter, et à moitié end)ouri)é dans le lit marécageux de la Csélé 
ruisseau aux bords argileux et glissants dont les eaux s'étaient 
considérablement gonllées par suite d'une fatale série de plu- 
sieurs journées de pluies. Le roi de Iloitgric ne laissait aucun 
enfant; d'après le traité renouvelé de Po-sony, les États de la 
couronne de saint Etienne revenaient à la maison des Ilahs- 
hoKig. Mais comme ce traité n'avait pas été pron)ulgué consti- 
tutionnellement, la veuve du roi et le palatin Bàihory se réso- 
lurent à convoquer à Pozsony une diète en vue de l'élection 
royale. Ferdinand s'y fit représenter comme prétendant, mais 
il acquiesça quand même à son élection motivée par la puis- 
sance de son frère Charles-Quint, seul souverain capable d'ar- 
rêter les progrès des Turcs (le !" d(''cendjre 1526). 

D'autre part les partisans de Jeun de Szàpdiyti se rassemblè- 
rent à Sze/,es-l-\'/i!'-rvàr et, quoique peu nondjreux, ils le procla- 
mèrent roi de l/ongiie et le couronnèrent incontinent (le 
I I novembre 15:2()j. Dans ces conditions, une collision armée 
devint inévitable. Le sort des armes lavorisa Ferdinand, cou- 
ronné à son tour dans cette même ville de Székes-Fe'iérvàr par 
le même évéque de N\iira le 3 no\cnd)re 15:27. Aussi les en- 
voyés de Jean étaient-ils déjà en route pour Constantinople 
pour implorer la protection du sultan, qui le rétablit sur son 
trône avec :200.()0() hommes dans l'année 1529 et ayant 
occupé la capitale hongroise, la lui recéda en protecteur ma- 
gnanime. Les luttes des deux rois ne cessèrent qu'en 1538, 



LIVRE DEUXIÈME 173 

quand ils conclurent secrètement la paix de Nagy-Varàd en 
l'aisant le partage de la Hongrie : la partie occidentale et sep- 
tentrionale échut à Ferdi/iand avec Pozsony comme capitale et 
la partie méridionale et orientale à Jean avec Bude comme 
capitale. Mais le dernier meurt en I5i0, laissant un fils, Jean- 
Sigismond de son mariage tardif avec Isabelle, la fille du roi 
de Pologne. La guerre éclate alors de nouveau, Isabelle, son 
fils et son conseiller génial, le moine Georges Maitinuzzi & en- 
ferment à Bude qu'une armée de Ferdinand vient assiéger. 
Mais déjà Solininn II accourt à Taide du fils de son protégé, 
défait l'armée des assiégeants pour s'emparer de Bude à son 
propre profit (29 août 1541) sous prétexte de la soustraire à la 
convoitise du parti hostile à Jean-Sigismond (I). 

L'occupation de Bude parles Turcs a eu pour la partie orien- 
tale de la Hongrie appartenant de fait au fils de Jean de Szà- 
polja, une importance capitale. Dépourvue de centre, elle 
était obligée de s'en créer un conforme aux intérêts vitaux 
d'un territoire et d'une population considérables. Et ce centre 
ne pouvait se trouver que dans une contrée stratégiquement 
avantageuse tant au point de vue de la défense qu'à celui de 
l'attaque. Or, sous ce rapport, la Transylvanie est un des pavs 
les plus favorablement partagés du monde, comme il a été déjà 
dit au commencement de ce travail. Si donc la diète transyl- 
vanienne de 15 42 élit Mariinuzzi pour gouverneur du pays et 
pour lieutenant à' Isabelle et de son fils, si elle confirme l'union 
des trois nations de 1437, si elle adjoint un conseil composé de 
21 membres (7 de chaque nation) au gouverneur en le plaçant 
à la tête de la défense nationale, ce ne sont pas tant des actes 
exécutés en vue d'une séparation de la Ilonqrie, que des mesures 
dictées plutôt par l'instinct de la conservation et inspirées par 
le patriotisme magyar le plus pur. Car servant de champ de 
bataille à la chrétienté et à l'islamisme aux prises, la Hongrie 
seule n'eût jamais pu faire survivre le génie magyar aux désas- 
tres qui avaient fondu sur elle, malgré le dévouement et l'ab- 
négation de ses fils. L'établissement d'un État indépendant, 

(1) J. Pauler : A Habsbwg-hdzboli kirâlyoh kora. Az osztràk-magjar monar- 
cliia irâsben es képben. Marjyarorszàg, vol. I, p. 145 et passim. 



174 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
avant le caractère magyar nettement accusé, offrait au con- 
traire un asile tutélaire à la langue, aux traditions et aux cou- 
tumes des Magyars. Programme peut-être inconsciemment 
conçu par la plupart de ses auteurs, mais non moins religieu- 
sement exécuté par les princes régnants en Transyliumie 
depuis 155G, quand son indépendance est devenue un fait ac- 
compli, sous Jenn-Sigisnio/id, après l'assassinat du frèj-e Georges 
et la courte vayvodie de Dobô, le héros du siège d'Eger, jus- 
qu'à la principauté à'Ahafi mort à Vienne, interné et recevant 
une pension de Léopold /", empereur du Saint-Enipire et roi 
de Hongrie^ surnommé « le Grand » . 

Devant ces efforts tangibles des patriotes magyars, les his- 
toriens roumains ne craignent pas de parler de ceux que le 
vayvode d'origine roumaine Etienne de Mnjlât/i avait tentés 
pour fonder un Etat roumain, ou pour mieux dire, pour rétablir 
la Ddco-lioHinnnie. Or, d'après l'historien hongrois M. Alexandre 
Szilàgyi , " Majlâth n'appartenait pas à ces étrangers qui se 
trouvaient nombreux dans l'entourage de Jean (de Szâpolva) et 
(jui aimaient sincèrement leur nouvelle patrie. Son amliition 
égalait la vilenie de son caractère et, tout en avant des capacités 
brillantes, il ne poursuivait que des desseins antipatriotiques. 
11 était plus méchant que ces burgraves, fléaux de tous leurs 
pays, car il visait ouvertement, sans conditions, à la séparation 
de la Transylvanie et de la Hongrie en voulant placer la pre- 
mière sous le protectorat turc comme une vavvodie tributaire, 
semblable à celle de la Moldavie et de la Valachie (1). » Il con- 
voqua une diète immédiatement après la mort de Jean, mais 
il se prononça en faveur de Ferdinand et, n'ayant pas obtenu 
de celui-ci tout ce qu il désirait, il se rapprocha derechef d'/.ya- 
he//e. Vaine tentative, car il fut abandonné de tous et, quand 
le sultan le fit attaquer par Pierre lîarès, le vayvode moldave, 
])ersonne ne voulut lui prêter le moindre secours. Il se ren- 
ferma alors dans Fogaras d'où Pierre Rares réussit à le faire 
sortir sous un prétexte fallacieux. En s'emparant de lui, il 
l'envoya à Constantinople pour l'y faire mourir au cachot. 

(1) S/iLVCYi SandOR, EiJélyorszâg turlcncte. l'estli, IS()6, p. 260. 



LIVRE DEUXIEME 175 

Voilà le portrait que trace de Pierre Rares l'historien roumain 
Hilaire Papiit dans son mémoire adresse au prince Coiiza : 
« Quand il entrait en Transylvanie — et il y est entré à peu 
près dix fois — il s'était d'abord réconcilié avec les Polonais 
afin de se garantir contre les Tartares, et ensuite il faisait son 
entrée en laissant croire qu'il soutenait tantôt les Turcs contre 
les Magyars, tantôt les Magyars contre les Allemands ou, en 
sens contraire, qu'il venait en aide aux Allemands contre les 
Magvars ou les Turcs, mais toujours au profit des Roumains, 
et toujours il retournait victorieux, en ayant battu un à un et 
successivement les ennemis héréditaires des Roumains. » 

(c Si ces deux grands hommes avaient vécu en bonne intelli- 
gence — c'est-à-dire Majlâth et Rares — ils auraient pu facile- 
ment changer la face des choses dans les provinces daciennes 
et établir entre elles une liaison amicale, afin de pouvoir forcer 
les étrangers — c'est-à-dire les Magyars — au respect envers 
ces principautés. Mais Majlâth et Pierre ne pouvaient pas se 
supporter (1). i' 

C'est donc à cause de l'inimitié de ces deux grands hommes 
que le rétablissement de la Daco-Roumanie n'a pas eu lieu tout 
de suite après la catastrophe de Mohàcsl II faut espérer que le 
peuple roumain est au fond très content de ne pas devoir 
l'accomplissement de ses rêves à des individus pareils et h une 
occasion semblable. 

(1) Documente istorice despre starea politica si ieratica a romaniloru dm 
Transilvania, Vieniia J850. p. 77 à 78. 



CHAPITRE VIII 

LA l'IiOTKSTANTISMK RT LE ROIMAXISMK AI wT' SILCLK. 

L'instinct politique de Pierre Tiares était assez subtil pour 
deviner aisément les avantajjes que les vayvodes roumains 
pouvaient tirer du dédoublement de la royauté honjjroise. En 
1535, il traite avec Feidinaix/ ^)av Tentremise de son envoyé 
lieichersdorfer et en 1536 il envoie son confident, nommé 
Maihiiis, à ?îagy-Vàrad pour obtenir la rémission de ses infidé- 
lités de Jean de Szâpolya qu'il avait intitulé dans un document 
daté du :2Î) septembre 1529 « son plus gracieux maître d . Mais 
il s'aperçoit que le ressentiment du sultan est plus profond. 
Pour fuir son courroux, Ilarès se sauve en Transylvanie ei se 
réfugie dans le château de Csicsô. Son extradition étant exigée 
par le sultan, Jeati l'envoie comme ambassadeur à Consian- 
iinople , en le recommandant à la magnanimité du grand- 
seigneur. Celui-ci le fait interner dans sa capitale, tout eu lui 
allouant un riche apanage. D'ailleurs, après les règnes éphé- 
mères cVÉtienne Lacusta et d'Alexandre Kornéa, il renvoie /»'arè.v 
sur le trône vayvodal où ce dernier ne termine son existence 
peu honorable qu'en 15 46. 

Sur ses successeurs immédiats voilà ce que l'on lit dans un 
ouArage scolaire roumain : « Après la mort de Pierre Rares, 
c'est son fils Élie que les boyards élisent pour vayvode. Il 
règne de jusqu'en 1551, mais, comme il aime mieux s'amuser 
et faire assassiner que gouverner, il cède son trône bénévole- 
ment à son frère et à sa mère, et il s'en va à Conslantinople pour 
V embrasser la religion mahométane. Ce sont les excès qui 
remplissent le règne d' Etienne Rares aussi (1551-1552) qui ne 
perpètre pas moins une foule de méfaits : il fait couper à l'un 
le nez, les oreilles, la langue, les mains, à l'autre il fait crever 
les yeux ou il fait verser du plomb dans la bouche ; une fois il 
était même décidé de faire mourir tout son divan. Ne pouvant 



LIVRE DEUXIEME 177 

supporter plus longtemps ses cruautées inhumaines, un jour 
ses boyards s'entendent avec ceux exiles en Pologne et ils 
l'assassinent sur les bords du Prutfi, dans le voisinage du 
« Pont de Czuczora " . 

et Alors environ 300 d'entre les boyards s'en vont en Polo- 
gne pour ramener Petréa Lapusneanu afin d'en faire un vay vode. 
Un autre parti, à la tête duquel étaient le procureur moldave 
Sturdza et Ibetmau Movila, circonvenus par Hélena, veuve 
de Pierre Rares, élit Joldéa, le fiancé de Ruxanda, fille de 
l'ierre Rares. Les boyards précités envoyèrent contie eux, 
sous la conduite de Moczok, une armée composée de troupes 
polonaises auxiliaires et de boyards. Ce Fut au village de Sipot 
qu'ils enveloppèrent Sturdza, Movila et Joldéa. Ceux-ci se 
défendent bravement mais inutilement, car, ayant mis le feu 
au village, Moczok les prend. Joldéaeut le nez coupé sur l'ordre 
de Lapusneanu et on l'enferma dans un couvent. Lapusneanu 
accorde son pardon aux deux autres boyards. De cette manière, 
le règne de Joldéa ne dura que trois jours. En montant sur le 
trône, Petréa Lapusneanu s'appela Alexandre (1552-156 l). Il 
est entré en Transylvanie afin de pouvoir seconder les Turcs 
dans la reprise de Temesvâr et de rendre à Isabelle et à son 
fils Jean-Sigismond la possession de la Hongrie. Mais il lut 
chassé lui-même de son trône par un Grec, nommé Jacob 
Héraclide ! » 

Avant de raconter la curieuse vayvodie de cet aventurier 
extraordinaire, il n'est pas inutile de rappeler qu'il a été puis- 
samment aidé dans son etitreprise par l'idée dominante de 
l'époque : leprolestantisme. 

Ce sont des marchands saxons àeNagy-Szeben qui apportent 
avec eux les écrits de Luther en Translf vante (1521). Et en 
même temps arrivent deux ex-moines allemands de Silesie 
pour y expliquer les écrits subrepticement introduits. Or le 
sol y était admirablement préparé à la réception de tout ce 
qui pouvait combattre le clergé catholique, car le doyen de 
Naqj-Sz.eben ne dépendait pas de l'évéque de Transyh'anie, 
mais directement de l'archevêque d'Esztergo/n; il y avait donc 
des contestations continuelles au sujet de la dîme. 

12 



178 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

Celui qui avait le plus à souffrir de ces tiraillements, était le 
maire de Safjy-Szehen et en même temps Vi.spân des Saxons, 
Marc Peniflinyer. Aussi devint-il un des premiers adhérents de 
la nouvelle doctrine. Il ne put cependant pas empêcher que 
Ton hrûlât les écrits de Luther sur une place de la ville, sur 
Tordre de la diète, en 1523. Deux ans après, on promulgue la 
fameuse loi : " (|ue les Luihcnens soient tous extirpés du 
royaume et qu'ils soient pris et hrùlés partout où on les 
trouve, non seulement par les gens d'église, mais par les 
séculiers aussi " (1). Mais à iSdgy-Szehcn nul n'ose l'exécuter, 
et quand le roi Jean la rappelle au conseil municipal un an 
après la catastrophe de Mohùcs, celui-ci ne craint pas d'or- 
donner l'éloignement immédiat de tous ceux qui ne veulent 
pas se conformer aux Évangiles, sous peine de mort (le 18 fé- 
vrier 1529). 

A Nagy-Szcht'ii on ouvre une école pour enseigner les doc- 
trines de Luther^ et Dnisso limiter étahlit une typographie 
pour les imprimer, de manière qu'en 15 44 l'assemblée plé- 
nière des Saxons pouvait déjà ouvertement imposer la religion 
luthérienne à toute la nation saxonne. En 15 45, on décide, à 
l'assemblée de Med^/yes, 1 élection d'un évêque protestant (sur- 
intendant]. Mais l'investiture de cet évéque n'eut lieu qu'après 
l'assassinat du Frthe Georges^ — cardinal Martinuzzi — qui fit 
deux fois citer Hanter soit devant la diète de Kolozsvàr (en 
15 43,) soit devant la reine Isabelle à Gyulafehérvùr où peu s'en 
fallut que son remplaçant, Mathias Glatz, n'ait le sort de Jean 
llass. 

Les doctrines nouvelles remportèrent des succès considé- 
rables parmi les Maf/yars aussi. En 1538, il y a une discussion 
théologique en présence du roi Jean, à Seges inir enive maître 
Etienne Szàntai et quelques prêtres amenés \àe Nagy-Vârad. 
Le chanoine Martin Kàlmàncsehi ^ fonctionnait comme arbitre 
et quoique Martinuzzi ait conclu à 1 exécution de Szàntai et 
que le roi l'ait exilé, Kàlmùnesehi se sentit ("branlé dans sa foi 

\\.) 1525. Articul. IV, {5 V. Lutlieraiii etiatn omiws île legno cxlirpentur. Et 
ubi(jue reperti fucritit, non soliim per ecclesiasticas, verinn etiain per sœciilares 
peisonas libère capiantnr et comburantur. 



LIVRE DEUXIÈME 179 

catholique et devint un des plus fervents apôtres de la nou- 
velle doctrine. Seulement, ce sont les explications de Calvin 
que les Magyars acceptent de préférence tant en Hongrie 
qu'en Transylvanie. De là une polémique très violente qui 
semble tourner d'abord à l'avantage àes Luthériens, mais qui 
finit après la conversion au calvinisme de quelques Luthériens 
renommés, tels que Gaspard Heltai et François David^ avec le 
triomphe définitif de renseignement du réformateur genevois. 
En 1557, la diète de Torda permet que " chacun puisse 
suivre sans contrainte l'ancienne ou la nouvelle religion » . 
G est l'année suivante que la reine Isabelle confirma l'élection 
de l'évéque luthérien Mathias Hébler, tandis que le calvinisme 
n est accepté officiellement que par la diète de 1564. 

Il y avait, à ce moment, entre les chefs des protestants calvi- 
nistes et luthériens hongrois et les rétormateurs allemands un 
commerce de lettres très suivi. On s'adressait à ces derniers 
pour avoir leurs conseils et leurs encouragements et on leur 
communiquait en même temps tout ce qui pouvait favoriser la 
religion nouvelle. G est ainsi que les disciples de Luther, dès 
qu'ils se sentent plus forts, s'occupent des Roumains aussi. 
" Il y a ici un peuple écrit Àdalhert Wurndoch de Besztercze en 
15 46 à Jean Hess (1), qui ne diffère pas de nous seulement 
par ses coutumes et sa langue, mais aussi par sa religion. Nous 
rappelons le peuple vlach. Quoique croyant en Jésus-Ghrist, 
il n'a jamais été soumis au joug de Rome. Son culte est tout à 
fait dissemblable du nôtre. Ghez ce peuple on baptise par 
immersions dans une rivière, on se sert à la Sainte Table de 
pain dans lequel il y a du levain, et de vin. Ils ne lisent ni 
lÉvangile ni les lettres de Paul dans leur propre langue, mais 
dans une langue étrangère que nous appelons " die Ratzische 
Sprach » (la langue serbe). Elle est incompréhensible pour le 
peuple sans les commentaires du clergé. Parmi les nôtres, il y 
en a plusieurs qui possèdent la langue de ce peuple. Le caté- 
chisme est traduit dans cette langue vlacque et il a été imprimé 
ici à Szeben (ville, qui est notre capitale, à nous Saxons tran- 

(1) H. WiTTSTOCK, Bcitrdge ziir Reformations-geschichte des Nôsner-Gaues. 
Wien, 1858, p. 59. 



180 MAGYAllS ET IIOUMAINS DEVAÎNT L HISTOIRE 
sylvaniens) avec des caractères soi-disant serbes, qui ressemblent 
quelque peu aux caractères grecs. Plusieurs l'acceptent parmi 
les popes comme un livre sacré, mais plusieurs le rejettent 
couqjlétcnient! » 

« Comme il v a beaucoup de Grecs à Brassô, écrit Gcorr/cs 
lldiK-r 'I ), — le très-docte Wagner édite le catéchisme en grec 
en l5ii, fait que les universités allemandes accueillent avec 
une crrande joie. H n'y a que les Vlachs (jui ne profitent pas de 
la lumière; leurs popes très ignorants, qui peuvent à peine lire 
leurs chants ordinaires, repoussent et dédaignent le nouveau 
culte. " 

D autre part, voilà les lignes que Ton peut lire dans les 
écrits du pasteur de Bnisso nommé Marc Fuc/is : « Ce l'ut dans 
la même année (^I55{>), le li mars, que conjointement avec 
les conseillers municipaux, Jean Benkner réforma l'Église des 
Vlachs, en leur enjoignant d'apprendre le catéchisme (re- 
formavit ecclesiam Valachorum et pnecepta catccheseos illis 
discenda proposuit) (2). >' 

Traduire le catéchisme luthérien en grec et en roumain et 
vouloir réformer une église valaque sont trois faits se rappor- 
tant aux tendances évangélisatrices des protestants, mais 
avec trois nuances différentes. 

En sa qualité d'helléniste achevé et croyant trouver un allié 
puissant nouveau contre le catholicisme, Mélanchioii cares- 
sait avec amour l'idée d un rapprochement avec 1 Eglise 
grecque-orientale dont certains dogmes se ressemblent au point 
de vue luthérien. II savait aussi quel rôle prépondérant échoit 
dans cette église à Thellénisme en fait de hiérarchie. Si donc 
lï'r;^/*^?;- s'impose le travail de traduire en grec le catéchisme, 
il le fait pour exécuter le désir de son maître et pour faci- 
litei- ce rapprochement, il n'est pas resté purement littéraire. 
Par l'entremise (ÏÉiienne Gerlach, d'un des secrétaires de 
David IJngiKid, l'ambassadeur de Maximilieu II à Constnnti- 

{Vj Hisloria ecdcslurum Tniiisylvaiiicarunt . Aucloie GeorcU) IIaner. Franco- 
foili 1794, p. 205. 

(2) Joseph Trautsch, Scluiftneller Lcxikoit, oder biixjraphisch-litenuische 
Denkmaler (1er Sieheiihiirc/ijr Dcutschen. Kronstadt, 1868, vol. I,{j . 103. 



LIVRE DEUXIÈME 181 

nople, le disciple préféré de Mélo ne /i (on , Martin Crusins (Craiiss) 
envoya une lettre au patriarche Jérémie en y joignant celle du 
chancelier de l'université de Ttibingne, Jacques André. Il 
n'eut de réponse que deux ans après, exprimant très-cour- 
toisement les remerciements du patriarche pour l'attention des 
théologiens allemands ainsi que son espoir de les voir revenir à 
l'enseignement du Christ et à l'Église véritable, à l'Église 
orthodoxe. Alors Criisiits et GerUich lui font parvenir la con- 
fession d'Augsbourg » et ils écrivent : « Il est possible que le 
Père Céleste nous unit dans le Sauveur et que les villes de 
Constantin et de l^nbitigiie se réunissent dans l'amour chré- 
tien. 1) Nouvelle réponse polie du patriarche mais insistant 
déjà sur la sagesse de ses correspondants « qui ne placeront 
nen avant la vérité, c'est-à-dire avant Jésus-Christ " . Après 
un échaufje de deux lettres, les théologiens de Tubingne en- 
tament, en 1580, la critique même de l'orthodoxie en atta- 
quant son dogme au sujet de l'invocation des Saints. C'était 
plus que ne pouvait supporter le patriarche; il leur répondit 
donc que saitit Paul étant d'avis d'abandonner l'hérétique déjà 
deux fois vainement redressé, il n'accuse réception de leur 
lettre que pour les prier de ne plus écrire sur des sujets 
dogmatiques. La dernière lettre des théologiens n'eut aucune 
réponse. 

" Invelatura crestineascà » était le titre du catéchisme 
luthérien traduit en roumain. On n'en possède aujourd'hui 
aucun exemplaire quoique son existence soit dûment constatée 
non seulement par Wurm/oc/i, mais par le livre de comptes du 
conseil municipal de Nngy-Szeben de 15 44, dans lequel il est 
ditque : " Ex voluntate dominorum dati sunt M. Philippo Pic- 
tori pro impressione catechismi Valachl bibale, 2 £1. » 

Ce catéchisme est le premier produit de la littérature rou- 
maine. C'est donc le protestantisme transylvanien qui a réveillé 
le premier la conscience nationale des Roumains en introdui- 
sant leur langue par plusieurs livres — traduction d'un « Ho- 
miliaire, » du « Pentateuque» — dans le monde religieux, où 
jusque-là c'était le bulgare et dans les hautes sphères de la 
hiérarchie c'était le grec, qui régnaient. Et si l'on admet que 



182 MA(;VA11S ET UOUMAIÎNS DEVANT L'HISTOIRE 

ce zèle déployé ne visait pas le réveil du roumanisme, on doit 
convenir qu'il n'était pas inspiré par le désir de le mafjyariser 
non plus. Les préoccupations des premiers protestants étaient 
trop transcendantes pour rpi'ils pensent à autre chose qu'à la 
propagande de leur religion. S'ils emploient la langue de 
chaque peuple qu'ils veulent catéchiser, c'est pour lui rendre 
la lecture de la Bible et surtout des Evangiles plus accessible. 

Au début, ils restaient naturellement sur le terrain de la 
seule persuasion, n'étant pas sûrs de leur lendemain eux- 
mêmes. Mais ayant été officiellement reconnus, ils parlaient 
aussitôt un lauj^age moins humble : à la diète de Szeben, tenue 
en I 56(>, on prend déjà la résolution : « que la prédication des 
Evangiles ne soit empêchée au milieu d'aucune nation; il faut 
même que les idolâtries et les blasphèmes en soient bannis 
et y cessent. Il a donc été décidé de nouveau, que les idolâtries 
soient abolies dans toutes les nations de cet empire et que les 
paroles de Dieu y puissent être librement prêchées et surtout 
parmi les Valaques , dont les pasteurs, étant aveugles eux- 
mêmes, ne conduisent que des aveugles, et entraînent ainsi 
;» leur suite des communes entières dans le précipice. A ceux, 
qui ne veulent pas ouvrir les yeux à la vérité, Sa Majesté 
ordonne de discuter au sujet de la Bible avec l'évêque Georges, 
le surintendant et de se prêter â la compréhension de la vé- 
rité. Ceux qui ne voudraient pas céder à la vérité comprise, 
qu'ils soient évéques valaques, ou popes ou caloyers, doivent 
être éloignés, et que tous n'écoutent que Georges, l'évêque élu 
et les ecclésiastiques qu'il a choisis. Et que ceux par .qui ces 
• derniers seraient tourmentés, soient punis par une |)eine ré- 
servée à l'hérésie. » 

La diète de ! 577 vote une décision sous le coup de préoccu- 
pations semblables. « Gomme il y a des Valaques nombreux 
éclairés par la sagesse de Dieu pour abandonner l'Église grec- 
que et pour lire les paroles de Dieu dans leur propre langue, 
et comme leur évèque est mort, nous avons décidé qu'ils éli- 
sent, eux aussi, unhommesage et craignant Dieu, afin que 
la ])rédication des paroles du Seigneur ne soit pas interrompue 
mais, au contraire, de plus en plus répandue. » Le synode 



LIVRE DEUXIEME 183 

des Calvinistes tenu à Debreczen en Houfjfrie décide, de son côté, 
que les Vainques calvinistes doivent procéder à l'élection de 
doyens, et qu'il faut veiller à la conversion réelle des popes, 
qui n'embrassent très souvent la religion réformée que pour 
se libérer du servage (1). 

Ces avis comminatoires au sujet de l'élection d'un évéque 
et des doyens roumains indiquent clairement que, dans l'esprit 
delà législation séculière et ecclésiastique, il ne s'agissait nul- 
lement de magyarisation, mais de la propagande efficace du 
protestantisme. C'était l'idée dominante de l'époque aussi bien 
cliez les Magyars que chez les Roumains qui ne reculaient 
devant aucune violence pour faire des prosélytes en faveur 
de l'orthodoxie. 

Voilà, à cet égard, un fait raconté par le témoin oculaire 
Minas Toc/iali, dont les écrits se trouvent dans la bibliothèque 
de l'église grecque-catholique de Szamos-Ujvâr depuis le règne 
d'Ahafi. « C'est Etienne qui règne comme vayvode des Rou- 
mains en 1551. Des Arméniens nombreux et distingués habi- 
tent sa principauté et ils sont tous bons chrétiens. Mais il leur 
arrive tout à coup un grand malheur. Le dimanche matin 
(16 août 1551), leur église, consacrée sous l'invocation de la 
bienheureuse sainte Vierge, reçoit la visite du vayvode Etienne, 
qui y pénètre à cheval. Il prit l'ostensoir et le jeta par terre, 
où des pieds sacrilèges le piétinèrent. On emporta les tableaux 
de l'église, celui du maître-autel notamment, les croix et les 
vases sacrés. Après les avoir liés, on mit les prêtres et les 
moines au cachot. Le lendemain, tout fut emporté de l'église 
de Szucsava : ensuite on la détruisit à l'aide de canons ame- 
nés de la forteresse. Chacun se sauva, comme il put : dans les 
caves, dans les forêts. On transporta la cloche et les tableaux 
dans l'église roumaine de Szucsava. " 

« ...On fit couper les cheveux de 1 évéque et on lui fit raser 
la barbe et on le fit habiller dans des vêtements portés par 
les popes orthodoxes... Il fit rassembler (le vayvode) les voitb, 
les arméniens et il les fit rebaptiser en disant : « Je ne veux 

(1) HuNFALVY Pal, Az ohîhok torténete. Vol. II, p. 333 



184 MAGYAHS ET ROUMAINS DEVAINT L HISTOIRE 
pas qu il y ait des Arniéiiieiis dans ma principauté; que cha- 
cun vive selon le rite (jrec. » ... Les Arméniens de Botosàn 
promirent au vavvode tous les objets précieux de leur églsie 
s'il voulait l'épargner, mais en vain, car elle fut détruite 
aussi... En voyant tout ceci, de nombreux Arméniens quittè- 
rent le pays. « 

Ce lut donc au milieu d'une société bouleversée par les 
troubles leligieux que Jacob lléraclide monta sur le trône de 
la Moldavie, il naquit en 1510 sur 1 île de Crête d'un père 
marin, et de son vrai nom il s appelait Jean Bazilih. Dès son 
adolescence, il entra dans le service d'un riche Grec nommé 
Jacob qui avait la prétention de descendre de la famille des 
Hérarlides et qui s'intitulait « Despote des îles de Samos et 
de Paros. " Il prit en affection le jeune Bazillk à cause de son 
esprit très ouvert et lui fit donner une éducation soignée par 
les meilleurs maîtres latinistes et hellénistes. 

Comme chef d'une troupe de mercenaires grecs, Jacob lléra- 
clide entra au service de Charles-Quint et se distingua particu- 
lièrement en Péloponèse. Il passa ensuite en Espagne en emme- 
nant avec lui son jeune protégé. Là il mourut en adoptant 
Bazi/ik et en le faisant son héritier. Alors celui-ci prend le 
nom de Jacob lléraclide et se donne pour le fils du délunt. Son 
successeur à la tète de ses Albanais et Grecs, il sait si bien 
gagner les bonnes grâces de l'empereur qu il en obtient tous 
les privilèges de son père adoptil, avec lo droit — en sa qua- 
lité de despote, — d avoir un poète de cour et un secrétaire! 
En 15()(> on le voit s'installer avec son ami Diassorénos, sei- 
gneur de \a Doride , à Wiiti'inbcjy/, ou il tient une véritable 
petite cour et avant lié amitié avec Mclanc/iion, il se convertit 
au protestantisme. De W'ii/cndn'rf/ il passe en Pologne avec 
une lettre de recommandation très chaude de 1 électeur de 
Brandebourg pour le chancelier lithuanien Badzivil, chef des 
protestants polonais. Ici il exhibe l'arbre généalogique de 
son père adoptif, légalisé par Charlcs-Quini ,à où il appert que 
la femme de Pierre Rares, Hélène lléraclide, était une parente 
de son père et que lui-même en est le fils, consé(|uemment 
qu'il est frère de lioxanda, de la femme du vavvode Lupus- 



I.IYIIE DEUXIÈME 185 

neanu. Donc, en réalité, c'est à lui que revient le trône de la 
Moldavie! 

Aidé par Rndzivil, il y fit sa première apparition en 1557 
mais, quoique ayant capté quelques boyards et ayant promis 
la délivrance du pays du joug turc, il ne s'y crut pas en sûreté. 
Pour un moment, il se fixa à Brassé, pendant le temps néces- 
saire à l'impression de sa généalogie, ensuite il se dirigea vers 
V Autriche où i! fit la connaissance de l'archiduc Maximilien, 
fils de Ferdinand. Mais comme il ne pouvait en obtenir beau- 
coup, il reprit le chemin de la Pologne. En route, il s'arrêta 
chez Laszky, le gouverneur polonais des treize villes du Szepes- 
ség, qu'il sut gagner à sa cause et par l'entremise duquel il se 
lia avec les capitaines Roussel et Szekely, l'un Français, l'autre 
Hongrois, dont il fit ses généraux. 

Il organise là deux expéditions. Pour la seconde, il dispose 
de beaucoup d'argent donné par Laszky et par Ferdinand et il 
se procure la permission de recruter des soldats en Hongrie. 
Pour endoimir la vigilance du vayvode Lapusnéanu non seule- 
ment il simule d'être gravement malade, mais aussi d'être bel 
et bien enterré à Késmark. 

Alors Szcliely se jette inopinément sur la Moldavie et comme 
Moczok, le général de Lapusnéanu ne demande que trahir son 
maître, les évêques et les boyards n'hésitent plus à recon- 
naître Héraclide pour leur vayvode sous le nom de Jean. On le 
reconnaît pour telet peu de tempe après à Co/?.s^//<z///o;7/e aussi, 
malgré la présence et les intrigues du h\^^^\û{ Lapusnéanu. 

]Mais les Moldaves ne tardèrent pas longtemps à s'inquiéter 
au sujet de la vraie religion de leur vayvode Jean. S'il a juré 
obéissance au patriarche de Consiantinople, il ne peut pas 
cacher complètement ses vrais sentiments à l'égard du protes- 
tantisme. Il fonda une école à Coinàr, endroit à moitié ma- 
gyar et à moitié saxon, à la tête de laquelle il plaça comme 
directeur le renommé protestant Sommer, Le gendre de Mé- 
lanc/iton, Gaspar Pencer, ainsi que Joacliim Rheticus, le savant 
cracovien, y professèrent les humanités. 

11 eut aussi le tort de mettre un terme aux excès polyga- 
miques de ses sujets. S'attribuant la faculté déjuger en dernier 



186 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
ressort dans les procès de divorce, il sévissait avec une sévé- 
rité extrême contre tous les coupables de bigamie. Sommer, 
son biographe, prétend qu'il en a fait exécuter six en une 
heure. 

D'une part, ayant éveillé les soupçons du clergé orthodoxe et, 
de 1 autre, s'étant attiré la haine des libertins, il combla la me- 
sure de ses fautes aux yeux de ses boyards par so n mariage 
avec la fille du geôlier protestant de Cracov/e, nommé Zbo- 
rovs/iv- Livrer au sultan Schreiber, le colporteur des imprimés 
des protestants, ne pouvait plus changer l'opinion publique en 
sa faveur. Aussi, dès qu'on s'aperçut qu'il avait congédié ses 
généraux Széhely et Rousse/, on conspira d'abord contre ses 
partisans — on empoisonna l'évéquc Lmsinsky — ensuite 
contre Jc<(ii lui-même. 

Il se répand en Mo/davic tout à coup le bruit d une invasion 
des Jdvtares. Alors le vayvode envoie incontinent à la frontière 
ses trois cents cavaliers magyars, encadrés de plusieurs milliers 
de Moldaves, mais ils ne trouvent nulle part trace des enva- 
hisseurs. Campés ensemble, les Magjars sont massacrés 
pendant la nuit par les conspirateurs. Le lendemain, ils en- 
trèrent à SziirsdVd, où résidait Jean, pour y attaquer le château 
vayvodal et pour y exterminer tout le monde. Ils égor- 
gèrent la veuve de Luzsinsky; ensuite, ayant fait périr les mar- 
chands étrangers dans la ville, ils se rendirent kCotnâroix ils 
détruisirent l'école. Les élèves furent dispersés, les professeurs 
et les prêtres assassinés. Le directeur Sommer ne se sauva 
qu'avec grande peine. 

Les auteurs roumains ne parlent de cette école que dédai-- 
gneusement. « L'école fondée à Cotnârpar le despote-vayvode 
en I5G2, dit A. Densusinno (l), dont on a tant parlé chez nous, 
était une école étrangère ayant une destination religieuse. Le 
despote la plaça à Cotnâr parce qu'il y avait là une population 
étrangère considérable composée de Magyars et de Saxons 
catholiques. " 

C'est avec l'aide de la I/oiii/ric que le vayvode Jean est 

(I) hloria tiinbel si lileruturci romane. Editiiineu a doua. .lasi. IS94-, p. l-î3 
et 134. 



LIVRE DEUXIÈME 18^7 

monté sur le trône delà Moldavie, c'est dans un endroit habité 
par des Magyars et des Saxons qu'il a fondé la première école 
sur le territoire moldave, donc c'est sous l'égide magyare qu'il 
a allumé le flambeau de la civilisation occidentale en pays 
roumain. On l'a éteint par ressentiment religieux, préférant 
l'obscurantisme slave à la lumière des idées occidentales, dont 
la propagation en Orient était de tout temps un devoir sacré 
pour la Hongrie. Des actes semblables à la destruction des 
écoles de Cotnàr font que les Roumains restent étrangers à la 
commotion intellectuelle produite par la Réforme. Or c'est la 
participation aux mouvements intellectuels engendrant le 
progrès de V Humanité qui rattachent les moindres aux grandes 
nations, et non pas l'origine commune ou la parenté. La race 
magyare a incontestablement une origine asiatique, mais elle 
est attachée par tout son passé millénaire à rOccident, car il n'y 
a pas d'appel intellectuel, moral ou esthétique adressé kV Europe 
qui n'ait trouvé dans son sein un écho des plus sympathiques. 

Dix-huit ans après la mort du despote-vayvode, c'est un 
autre aventurier qui monte sur le trône de la Moldavie. Janco 
Sasu ou Joan Lutéranal se fait passer pour un fils naturel de 
Pierre Rares, mais en réalité il e&t Saxon, comme son nom l'in- 
dique. « Le vayvode Janco commit beaucoup de méfaits pen- 
dant son règne, dit Miron Gostin, de qui tout le pavs se détourna 
avec dégoût, car il n'aima pas la vraie religion. » En effet on 
sait pertinemment que le compétiteur du vayvode P/er;e Schio- 
poul avait aussi des velléités de propagande en faveur du 
protestantisme et peut-être eussent-elles été couronnées de 
succès s'il ne s'était pas rendu odieux à cause de sa vie dissipée 
et de ses extorsions, et si le roi de Pologne, Etienne Bàihory.^ 
ne l'avait pas chassé de la vayvodie au bout de trois ans. 

Ce furent, au contraire, les Turcs qui chassèrent P/er?e6'cAîo- 
poitl après que, pour la quatrième fois, il eût pris possession du 
trône moldave. Alors commença sa mise à l'enchère à Constanti- 
nople. Mihnéa offre 30,000 ducats, un autre 500,000 écus, 
un Juif nommé Manole 600,000. Mais Âron l'emporta car il 
promit un million, dont il a payé la moitié au comptant, 
l'ayant emprunté à des riches marchands grecs, turcs et juifs. 



188 M AGVAlîS ET IK » T M A IIS S DEVANT L'IlISTOlllE 

u Voilà comment lut mis à renchère le pays de Stefan 
cel mare! — s'écrie 1 auteur d'un livre scolaire 1). D'ailleurs 
on considéra toutes les deux vayvodies comme propriétés ap- 
partenant aux esclaves du sultan, puisqu'il héritait de leur 
fortune. On ne savait jamais quel était le tribut payé par l'État, 
car il saujjmeulait tous les ans... Les vayvodes n'étaient que 
des espèces do mercenaires, qui n'étaient au trône que pour 
encaisser le tribut, mercenaiics (|ui se précipitaient du trône 
mutuellement pour mieux satisfaire la soif d'or des Turcs, à 
qui il fallait paver au moins 200, 000 ducats à chaque avène- 
ment au trône. » 

" I"]t la Moldavie devenait un désert par suite des incursions 
dévastatrices des Tartares, des Turcs et des Cosaques, et à cause 
des famines et des ravages des pestes fréquentes. La misère y 
était si grande que quand le roi de Pologne, Etienne IJâlhory, la 
traversa en lôTCî, le vayvode Pierre Schiopoul ne pouvait lui 
envoyer que du pain bis vendu très cher. En écrivant au grand 
vizir deux ans plus tard, ce même roi raconte que la situation 
de la Moldavie était devenue tellement précaire que des vo- 
leurs ordinaires y montent au trône vayvodal. " 

Et ce qui se passe en Vidachic à cette ('poque n'est guère plus 
édifiant. Dans les soixante-quatre ans qui s'écoulent de la mort 
de Ihidn de ht Ajumati jusqu à l'avènement du célèbi'e Mic/n-l 
le Bi'diw [de J520 à 1503), dix-neuf a ayvodes y occupent suc- 
cessivemeut le trône. ])nrmi lesquels deux seulement ne meu- 
rent pas de mort violente, luidu Cdluqantl régna douze ans 
(ir>;i4à ir»i()), mais étant tombeau pouvoii* des 7'//rc.s, il termina 
ses jours dans un couvent de la Palcsiinr. Son successeur J/Z/rc^^ 
Cwbdinil [lôAd à 1552), fds de Bodii do la Afumati, était ber- 
ger dans les Bolkaiis avant de devenir vayvode. Il finit égale- 
ment en captivité à Conslantitwple. Pclrasco le remplaça avec 
avantage, mais il mouiut enq^oisonné (1557), laissant trois fils 
dont l'aîné i'ul J'iene Cerctd (1583 à 158G), homme religieux, 
mais pusillanime que les vicissitudes de la politique conduisi- 
rent à Venise où il usa, mais en vain, même de la médiation du 

(1) T0CII.KSC0, Istoiia româiid. n, lit. 



LiVRE DEUXIEME 189 

roi de France auprès du sultan pour ressaisir le pouvoir. 
Mihnéa donna 700,000 piastres pour le trône vayvodal (1585 à 
15t)0 , mais il ne put le conserver, car Stéphan Sui-dul l'achète 
pour 500,000 ducats (1590 à 1592). Alors Mihnca devient 
mahométanet promet au sultan la conversion au mahométiûme 
de tous ses compatriotes, mais il tombe comme bey à la 
bataille de Tirgovisic en disputant le pouvoir au héros roumain 
Michcl-Viitûizitl, dont le souvenir est pieusement gravé dans la 
mémoire du peuple roumain et dont on peut admirer la statue 
équestre sur une des plus belles places de Bucarest ! 

C'est à la même époque — exactement en 1557 — que Ton 
rencontre en Transylvanie les premiers indices d'une organi- 
sation hiérarchique de l'Eglise grecque orientale, car ce fut 
dans cette année que la reine Isabelle confirma l'évèché de 
l'igunien — du prieur — du couvent de Felso-Diod. Jusque-là 
il est impossible d'y constater, à 1 aide de documents authen- 
tiques, l'existence du haut clergé orthodoxe, ou, selon l'expres- 
sion de Bariiio : « il nous est impossible de savoir si le clergé 
roumain grec-oriental jouait un rôle quelconque en Transyl- 
vanie avant la Réforme. " 

En ce qui concerne les Roumains de la Homjrie, il y a quelques 
documents du xiv^ et du xv' siècle qui se rapportent au règle- 
ment de la situation de leur clergé Une lettre à Antoine, pa- 
triarche de Consianiino(jle, datée de 1391 et citée dans un res- 
crit de Vladislas II (1 494i, nomme Paconie à la fois if/umen du 
couvent de Saint-Michel, fondé par le vay vode Balitza et par son 
père, maître /^/v/^Oi, — etera/vy^edetous les fidèles dépendant du 
couvent et de ceux habitant en Szilâgy, à Erdôd, dans Ugocsa, 
dans Ungbereg, à Csicsô, à Bàlvànyos et à Biszira . « Après la mort 
de Pacome, Balitza et Dragos auront le droit — d'accord avec 
les moines — d élire un nouvel iguinen, qu'ils vénéreront égale- 
ment comme un igumen du patriarche. " Donc c est Y igumenat 
que prend pour point de départ de son développement la hié- 
rarchie orthodoxe aussi bien en Hongrie qu'en Transylvanie. 

En 1 479, le roi Maihias exempte le clergé roumain de Mar- 
niaros du payement de tout impôt sur la demande du métropo- 
lite de Belgrade, nommé Jovanychik. Et comme on appelle en 



190 MAGYARS ET IlOCMAliNS DEVANT L'HISTOIRE 
roumain Gynlafclicrvàr pareillemenl. Belgrade, les historiens 
ecclésiastiques roumains n'hésitent pas à revendiquerce métro- 
polite pour leur compte, feijrnant d'ijjnorerla tournure serbe du 
nom Jovanychili et supposant que le fils du glorieux vainqueur 
(le Belgrade en Serbie, se fût servi du même nom, connu des 
Roiiniains seuls, pour désigner une autre ville. 

Et limportancc de I église roumaine n est pas beaucoup plus 
considérable en Transybumie même, à la fin du xvf siècle, 
puisque le traité conclu le 25 mai 1595 enive Sigismond Bàiltory 
et le vayvode Michel, où cependant celui-ci reconnaît pour 
maître le souverain de la Transylvanie, contient le passage sui- 
vant : " Son Altesse Sérénissime — c'est-à-dire Sigisntond — 
maintiendra tous les ordres ecclésiastiques et monastiques ainsi 
que ceux des caloyers dans leurs anciens us et coutumes, rites, 
cérémonies et privilèges, ils pourront aussi librement toucher 
tous leurs revenus. Car toutes leséglises valaques sises dans les 
possessions de Son Altesse seront sous la juridiction et à la 
disposition de l'archevêque de Tirgoviste (qui se trouve en 
Valachie), toutefois en tenant compte du droit ecclésiastique 
et des règlements de ce royaume (la Transvlvanie) et elles pour- 
ront encaisser leurs revenus usuels et ordinaires (1). " 

Il appert de ce document que l'église roumaine de la Tran- 
sylvanie dépendait du métropolite de la Valachie ou, comme il 
s appelait officiellement: de VUngro-\ alachie. En énumérant 
les droits et les devoirs de celui-ci, le » Pravila biscrecésca " 
indujue clairement que c'est à lui aussi de consacrer les évêques 
de Transylvanie. Et de quelle époque date la fondation du siège 
de ce métropolite? Du temps du vayvode Alexandre Basarah, car 
c'est en 1350 que le patriarche et le svnode lui envoient, sur 
sa demande, Hyacinthe, le métropolite de Vitzinès, afin qu'il ait 
aussi un véritable pasteur. Ce métropolite dépend directement 
du patriarche qui prévient le vayvode qu'il faudra s'adresser 
de nouveau à lui ou à ses successeurs, si l'on veut avoir un 
autre métropolite après la mort de Hyacinthe. 

En Moldavie, les fidèles de religion grecque-orientale appar- 

(1) Pn\Y, Dissertativnes historico-criticœ. Vienna 17/4, p. 140 et 141 



LIVRE DEUXIEME 191 

tenaient à révêclié de Halics, dépendant du métropolite russe 
de Kiev. Prenant en considération Taccroissement considérable 
delà population de la vayvodie, celui-ci nomme, en 1 395, deux 
évéques pour la Moldavie, doiitTun appelé yo^é-^;// est ori^jinaire 
du pays. Mais le patriarche de Constantinople '^uge ces nomina- 
tions comme attentatoires à ses droits. Il excommunie donc les 
nouveaux évéques et il envoie dans leurs diocèses le protopope 
Pierre pour y pourvoir aux fonctions épiscopales, la consécra- 
tion des prêtres exceptée. D'autre part un évéque serbe, nommé 
Jérémie, y apparaît aussi. Alors Alexandre, le nouveau vayvode 
moldave, s'adresse directement au patriarche (1 401) et lui de- 
mande la confirmation dudit Joseph, son parent, — demande 
à laquelle le patriarche obtempère d'autant plus aisément, 
qu'entre temps Jéréinie est devenu archevêque de Trnovo, lais- 
sant la population sans pasteur. Ce sont deux membres du haut 
clergé qui, envovés par le patriarche à cet effet, consacrent 
Joseph et donnent à la vavvodie moldave une organisation reli- 
gieuse complétée. 

Eu face de ces faits avérés, dont les moindres circonstances 
sont, comme on le voit, fidèlement racontées par les documents 
authentiques, l'historiographie ecclésiastique roumaine ne sait 
donner aucune preuve convaincante en faveur de l'existence, 
antérieure au xv^ siècle, de l'Église roumaine en Transylvaine. 
Elle dépendait du métropolite de la Valachie, dont la création 
ne date que de 1359; donc à ce moment elle devait se trouver 
dans un état encore bien embryonnaire^ pour dépendre d'un 
métropolite aussi récent et étranger. Mais si l'église roumaine 
de la Transylvanie ne remonte pas à l'époque de la conquête ro- 
maine, que deviennent l'origine et la continuité daciques? Ce 
sont elles qu'essaient de sauver les ^SmAai', les Claino eiles Popea 
quand ils créent avec plus de fantaisie que de bonne foi plu- 
sieurs séries de métropolites transylvaniens. Le célèbre traduc- 
teur de la Bible en langue gothique, Ulphilas y figure avec ses 
successeurs Sevinas et Ulinas, malgré qu'ils soient ou fonda- 
teurs de la litérature allemande, ou conseillers des rois Goths. 
Comme il y a deux évéques venant des àe\x\Dacies qui assistent 
au quatrième concile œcuménique (451) et comme un autre, 



192 MAGYAUS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
nommé Paul, ayant poiirdiocèse les mômes pays, est présentaii 
cinquième, ils en font tranquillement des métropolites rou- 
mains sans s'inquiéter de leur nationalité ou de celle de leurs 

fidèles. 

Si du I/i(iroi/i('iis, (pie Bolosiides et Gjlds ont amené avec eux 
de Coii.sintiiitioole an \" siècle ils font aussi un évéque, ce n'est 
qu'un demi-mal, car il pouvait l'être très facilement. Mais 
iVi\\)Vcs Saniiirl('lni)io{[) "le roi Etienne permit aux Roumains 
d élite un autre évéfpie [)()in' remplacer llyérothéus. Ce fut 1 ar- 
chevêque d'Arj'ès qui consacra cet évéque nouvellement élu. " 
Or ce qui précède dit assez clairement qu'il n'y avait pas alors 
d'archevêché à Argi's^ et C/ai'no et assez prudent pour ne pas 
donner le nom de cet évéque nouveau. Depuis 1348 jusqu'à 
l()2() il y a déjà une suite ininterrom[)ue de métropolites tran- 
sylvaniens, si l'on croit à ce même r/^/?/<o qui les énumère avec 
un imj)erturl)ahle sanj;-IVoid et dont les indications sont très 
sérieusement corri.j],ées et redressées par Popea et Cijxtno. 

" Où était le siège de cette métropolie, écrit ce même i*o/;ea, 
nous ne pou\ ons pas le savoir pertinemment laute de documents 
historiques. Mais si nous considérons Ihisloire et les preuves 
que nous avons avancées dans ce livre, nous pouvons affirmer 
avec cerlitiide que le siège de cette métropolie était depuis 
llyérothèusjusqu'à sa suppression Gyulafeliérvàr — On ne peut 
pas parler avec autant de certitude des temps (|ui précèdent 
llyérothéus car on ne possède aucune donnée positive de ces 
époques et on ne peut que se fier aux réilexions. Mais précisé- 
ment en se basant surces réflexions approfondies, nous pouvons 
certifier (pie le siège de la métropolie transylvanieiine était 
G\ulafehérvâr dans les époques antérieures à llyérothéus. » 
Oenre de conclusion qui a été si bien exprimé pour tous les 
siècles et pour Ions les endroits dans la célèbre phrase que 
Molière luct dans la bouche de Sr/ditait-llc : u Voilà justement 
ce qui fait que votre fille est muetle. » 

Pour ne pas croire à rinq)ortance de l'église roumaine dans 
la Transf/i'iniie de cette époque, il suffit d'ailleurs de se rap- 

(1^ N, l'oPKV, Vcchid nictropolKt orthodoxa loiiiaïui a iramlyvanici. Sabliiiu. 

1870. 



LIVRE DEUXIÈME 193 

peler les conditions brillantes où se trouvaient alors les églises 
nationales des deux vayvodies roumaines. « Gomme en Italie, 
dit M. Jon Bogdan, le savant professeur de l'Université de Buca- 
rest, où c'étaient les Grecs fuyant devant les Turcs qui provo- 
quaient la renaissance, le renouveau des études classiques et 
des arts antiques, ainsi jetaient chez nous les Bulgares, réfugiés 
et fixés dans les cours vayvodales et dans les couvents, la base 
de cette littérature roumano-bulgare, par laquelle nous étions 
dominés depuis le xiV jusqu au xvii'' siècle. Les couvents de 
la Yalachie et de la Moldavie ne conservaient pas seulement ce 
qui avait été créé antérieurement par les Bulgares, puisque 
c'est dans nos manuscrits que subsistent les chroniques bul- 
gares, mais ils ont fait faire des progrès aussi à la littérature 
et à 1 art bulgares en même temps. Ce sont les Roumains qui 
ont perfectionné l'écriture cyrillique également ; car on 
trouve dans nos couvents des manuscrits plus beaux que ceux 
venant de la Bulgarie, qui ne peuvent pas leur être comparés. 
Ce sont les Roumains encore qui ont perfectionné la miniature 
et la peinture des » ikon ' , l'architecture religieuse et l'art 
décoratif. >> 

De ce renouveau scientifique, de cette renaissance artistique 
on ne rencontre aucune trace en Transylvanie^ parce que le 
roumanisme n'y était pas assez avancé pour fournir un terrain 
avantageux au développement. Là les Roumains se montrent, 
au contraire, tellement inférieurs aux trois autres nations, que 
celles-ci les tiennent en tutelle. Mais elles sont loin d'être ma- 
râtres, comme le prouvent plusieurs dispositions législatives des 
" Approbatee Constitutiones regni Transylvanie » . On lit no- 
tamment à la Pars I , titulus VIII, articulas I : 

tt Quoique la nation roumaine ne soit pas comptée parmi les 
États de ce pays et que sa religion ne figure pas parmi les reli- 
gions reçues (1), — propter regni emolumentum, — jusqu'à ce 
qu'on la tolère, voilà à quoi doit se conformer sou clergé. 
Qu'il demande du souverain un évéque, librement élu j)ar les 
prêtres roumains et qu'ils trouvent apte pour la fonction; il 

(1) Les religions reçues étaient : la religion catholique, calviniste, luthérienne, 
et unitarienne (socinienne . 

J3 



194 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
sera confirmé par le souverain s'il le juge convenable au point 
de vue des conditions exigibles, en ce qui concerne la fidélité 
envers le souverain, le bien du pays et les autres choses néces- 
saires. » 

D'autre part voilà la décision prise par la diète de 1591 et 
inscrite au huitième article du titre premier de la première 
j)artie de ces « Approbatu' » : 

« Il a été décidé que personne ne se permettra de ramener 
à sa religion soit par violence, soit par menace de punition, ni 
les communes ni les serfs ou leurs familles qui sont sous ses 
ordres. 11 ne faut pas non plus que le seigneur, étant d'une 
autre religion, s'empare de l'église de la commune ou de la 
ville, ni qu'il leur impose des prêtres d'une autre religion, ni 
qu'il fasse célébrer par le prêtre de sa religion des services 
divins à certaines occasions sub owna de deux cents florins « . 



CHAPITRE IX 



LE VAYVODE MICHKL LE liRAVE. 



Si la carrière brillante et mouvementée du héros légendaire 
des Roumains est assez extraordinaire pour attirer l'attention 
de quiconque s'intéresse à l'histoire, elle est particulièrement 
précieuse au point de vue du but de l'ouvrage présent, des- 
tiné à révéler le vrai caractère des relations magyaro-rou- 
maines. Car, quoique type du Roumain pur, certainement du 
Roumain du passé seulement, — Michel le Brave appartient aux 
annales de la Hongrie aussi, tant à cause de ses actes les plus 
importants, concernant presque exclusivement les affaires de 
la Transylvanie, qu'à cause de son entourage et de son armée, 
où l'élément magyar était prépondérant et dont il subissait 
l'influence salutaire avec profit dans les jours les plus glorieux 
de son existence, en somme assez courte. D'un courage frisant 
la témérité, d'une intelligence supérieure comprenant à la fois 
les secrets de l'art de la guerre et des combinaisons diploma- 
tiques, ayant même de la sensibilité, indice sûr d'un cœur géné- 
reux, c'était un personnage complexe dont la vie n'était 
éclairée par aucune idée élevée patriotique, rehgieuse ou 
humanitaire, et qui n'agissait conséquemment que dans l'inté- 
rêt de son ambition. Or n'ayant qu'elle pour guide, il ne pou- 
vait atteindre qu'une célébrité éphémère sans laisser une œuvre 
durable et devait, au contraire, mécontenter successivement 
tout le monde sans se créer des partisans fidèles, ayant les 
mêmes enthousiasmes, inspirés par le dévouement à une même 
cause sacrée. Aussi sa chute était-elle inévitable, chute dépour- 
vue de grandeur, indigne d'un homme de guerre, dans laquelle 
on retrouve une fois de plus la main redoutée de la justice 
immanente, boiteuse mais infatigable, au coup dœil juste, 
quoique ayant les yeux bandés. Criminel par ce qu'il a fait et 
plus criminel encore en ce qu'il a voulu entreprendre, Michel 



|'.)0 MA(;VAi;S VA l'.ÔUMAlNS DEVANT L'HISTOIRE 

n'a pour excuse que sa fin prématurée Tempêchant de se mon- 
der meilleur dans ses vieux jours et de prendre une attitude 
nette après d'incessantes tergiversations. Tel quil est, ce 
uest pas un grand liomme roumain, mais une individualité 
peu patriote et peu liuuiaine, ayant eudetrès grandes qualités 
militaires et politiques, (juil n'a employées qu'au service de 
ses projets personnels, restés problématiques parce qu'ina- 
chevés. 

Michel était le troisième fils du vayvode Petrasco, mais il a 
dû être un enfant naturel, car, d'après son biographe Szanios- 
hozi, sa mère vendait de l'eau-de-vie. Il s'occupa d'abord de 
commerce lui-même aussi, mais avec peu de succès. Il en eut 
plus comme épouseur quand il obtint la main de Stanca , la 
nièce de Domhromir Creiz/i/csco, le bàn de CraTova. Par sa 
jeune femme intelligente, Michel conquit à la fois fortune et 
honneurs, car elle avait un oncle maternel, Jane Caniacotino, 
très riche et très influent, qui, devenant bàn de CraTova après 
la mort de Creizulesco, ne tarda pas à donner au mari de sa 
nièce la direction du district de Mehedincz, en lui permettant, 
à son tour, de révéler ses facultés multiples. Aussi le vayvode 
Mihnéa le nomma-t-il successivement conseiller « stolnik » et 
« grand aga " ,en le plaçant à la tète de toute son armée. En 
151)0, Joue CanUicozino est envoyé à Constantinople pour y uti- 
liser ses grandes relations en faveur des affaires de la vayvo- 
die; alors Michel lui succède dans sa charge de bàn de CraTova 
et devient aiusi le premier dignitaire de son pays. 

Les quelques années qu'il passa dans cette situation lui per- 
mirent d'acquérir de la popularité et de l'influence que sa 
qualité de fds de vayvode augmenta considérablement. De là 
la jalousie du nouveau vayvode Alessandro Bogdan qui n'hésite 
pas à embaucher des spadassins à son intention. Ayant eu 
vent de ce plan homicide, Michel prit clandestinement le che- 
min de Constantinople, mais il fut arrêté par les hommes du 
vavvode qui le conduisirent ii Bucarest. Là il est condamné à 
mort. Mais quand on le mène au supplice, " il arrive que le 
bourreau tsigane se trouve être fortement pris de boisson. 
Cependant on le pousse sur l'échafaud pour couper le cou au 



LIVHE DEUXIÈME 197 

condamné. Quand le tsigane voit qu il s'agit de Michel, il prend 
peur et comme il est en même temps ivre aussi, il tait tomber 
le glaive, s'enfuit et court en tout sens. Voyant qu'il n'y avait 
personne pour procéder à la décapitation de Michel, les boyards 
assiégèrent incontinent Alessandro pour lui demander sa grâce 
Ce fut ainsi que Dieu le sauva ( l) " . 

Ayant recouvré sa liberté, Michel retourna à Cinïova, mais 
ne s'y sentant pas en sûreté, il se réfugia bientôt en Transyl- 
vanie avec toute sa famille, pour se mettre sous la puissante 
protection des Bàthory. Depuis la disparition prématurée de 
Jean-Sigismond, mort en 1571, ayant embrassé la religion soci- 
nienne, ceux-ci prirent dans le pays l'ascendant d'une maison 
régnante. A vrai dire, ils profitèrent de l'éclat de leur nom très 
honoré par suite de la vavvodie d'Etienne Bàihory " le boi- 
teux )) , sous Vladislas II, du rival d'Etienne de Szâpolya et du 
futur palatin de Louis II. vSon homonyme, successeur de Jean- 
Sigismond, ne resta vayvode que quatre ans qu'il employa au 
relèvement de la Transylvanie, car il fut élu roi de Pologne 
en 1575, — nouveau lustre pour rehausser encore le prestige 
de la famille tout entière. De là, la vayvodie successive de son 
frère aine Christophe et du fds de celui-ci, nommé Sigisînond, 
qui prit en 1593, le premier, le titre de - prince de Transyl- 
vanie, de Yalachie, de Moldavie, et du Saint Empire i^ , titre 
qui indique clairement le but de la politique des Bathory visant 
la création d'un nouveau royaume hongrois, composé des 
débris, stratégiquement insépa)-(ii>les, de l'ancien. « Ce fut donc 
l'ambition inconsidérée de Bâthory, dit Balcesco, qui ouvrit les 
yeux des Roumains, en leur rappelant que le royaume de 
Dacie est leur antique patrimoine. Ce furent donc les Magyars 
eux-mêmes qui éveillèrent la croyance dans un royaume de 
Dacie futur dont ds sont maintenant hantés comme par un 
spectre semant l'effroi ' . Aveu naif qui implique à la fois 
l'absence d'initiative des llouniains, obligés de chercher leurs 
idées nationales soi-disant les plus importantes chez leurs soi- 
disant ennemis, et la supériorité du coup d œil militaire des 

(J) SZAMOSKOZI, t. IV, p. 93. 



198 MAGYARS HT ROU\lAI?vS DEVANT L'HISTOIRE 
Magyars, dëcouviaiit, dès le xvi'' siècle, le lien stratégique (|ui 
réunit la Valachie et \aMold<ivie à la Tninsylvanie. Le titre tar- 
divement accepté de » prince de Transylvanie " est en même 
temps une preuve nouvelle contre les tendances séparatistes. 
La Tr<nisylv<niic faisait tellement partie intégrante de la Hon- 
grie qu'il fallut un certain temps, même à ceux à qui cela 
profitait, pour les habituer à Tidée de son indépendance. 

Au point de vue de la politique étrangère, les Bâihory étaient, 
en fervents catholiques, naturellement portés vers l'alliance 
autrichienne. L'élève des Jc'stn'ics, le jeune Sigisjnond, n'avait 
guère envie de frayer avec les Turcs. Du reste, la puissance de 
ceux-ci ne semblait-elle pas aller en diminuant, tandis que 
la richesse et les forces de la Tnaisrlrainc s'augmentaient visi- 
blement? On parlait aussi partout d'une grande coalition que l'on 
devait former des États chrétiens de V Europe pour rejeter les 
Turcs en Asie. Et à Vienne on attachait d'autant plus de prix à 
la coopération de la Transylvanie qu'elle assurait d'avance 
l'éloignement du champ des opérations militaires dans l'Orient 
lointain. 

La seule chose qui faisait tache dans ce tableau assez riant 
de la situation de la Transylvanie était l'hostilité constante des 
Sicales contre les Bâilau-y, dégénérant plusieurs fois en muti- 
neries sanglantes, réprimées avec sévérité. Les descendants 
directs des II ans ne voulaient pas admettre que l'on pût leur 
imposer des contributions. Classés en trois ordres : en princi- 
paux (primores), en le/es de cheval, c'est-à-dire cavaliers (pri- 
mipili) et enfan/assins (pedites, pixidarii), ils se considéraient 
tous nobles quoiqu'en réalité ils ne fussent que des hommes 
libres, exemptés d'impôts et des redevances fournies par les 
serfs. Le droit d'héritage se transmettait chez eux sur les fdles 
uniques aussi qu'ils appelaient des filles-garçons, et ils avaient 
le droit de monter d'un ordre inférieur dans un ordre supé- 
rieur s'ils |)ou^ aient s'acquitter des charges que cet ordre supé- 
rieur exigeait. L'appauvrissement des principaux ou des 
chevaliers entraînait, au contraire, leur dégradation dans un 
ordre inférieur. Leur organisation primitive et originale, leur 
caractère opiniâtre, rude, leur façon de penser pleine de tours 



LIVRE DEUXIEME 1-99 

inattendus les rendaient particulièrement insupportables aux 
Bât/tory raffinés, imbus des idées de la Renaissance, ayant pour 
modèles les Médicis et visant, par conséquent, à l'absolutisme 
plus ou moins déguisé. Ce fut cependant Jean-Sigisinond de 
Sz('i/)olj(i qui dépouilla les Sicules de leurs franchises (1562); 
les Bâihoiy ne firent que les leurrer de promesses non remplies, 
ce qui les irrita beaucoup plus peut-être que les répressions 
cruelles dont ils furent les victimes soit pour avoir pris parti 
contre Yladislas //soit pour avoir combattu sous Gaspard Békes 
l'élection d' Etienne Bàthory, après la mort du dernier des Szâ- 
polya. 

Cet État indépendant de la Tiansylvam'e n'était toléré par 
les Habsbourg qu'à titre provisoire; car, étant les possesseurs 
delà couronne de saint Etienne, ils se considéraient comme les 
maîtres légitimes de cette ancienne province hongroise : autre 
preuve en faveur de la légalité de son union présente avec la 
mère patrie, dont la réoccupation leur revenait toujours de 
droit. Quant à la Sab/ime-Porie, elle jouait à l'égard de la Tran- 
sylvanie le rôle d'une protectrice plus ou moins désintéressée, 
se contentant du résultat négatif de l'avoir détachée delà Hon- 
grie et ayant l'espoir de la maintenir à jamais dans l'orbite de 
sa politique anti-autrichienne. 

Pour indiquer finalement le caractère général de l'action 
et des acteurs du drame que l'on voit dérouler devant soi en 
étudiant la biographie de Michel le Brave, on doit se rappeler 
que le théâtre en est aux confins de l'Orient où les calculs 
savants de la diplomatie machiavélique occidentale et les roue- 
ries les plus audacieuses des peuples à moitié sauvages se 
combattent dans toute leur horrible nudité. Il faut donc beau- 
coup d'indulgence en face des forfaits monstrueux auxquels 
on assiste, mais qui, restant stériles et étant presque aussitôt 
punis, n'offusquent le bon sens que pour peu de temps et 
démontrent la vanité de toute grandeur dont la base n'est pas 
la supériorité morale et intellectuelle, la droiture des principes 
et la fidélité à la foi jurée. 

Au moment de la fuite en Transylvanie de Michel, c'est-à- 
dire en 1592, Sigisniond Bàihory était déjà décidé à rompre 



203 MAGVAllS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOlllE 

avec les Turcs. Et il voyait même un auxiliaire tout incliqué î 
contre eux dans le réfugié roumain brave et intelligent, impé- 
tueux et habile. Usant du grand crédit qu'il avait alors à Cons- 
fnnti/ioplc , il écrivit à Sùian-Pficha, ainsi qu'à Edouard Bario- 
nus, ambassadeur d\iiig/<'!frir, de tout tenter en faveur de la 
candidature de Miche/ au trône vayvodal de la Valachic. Muni 
de ces recommandations précieuses, Michel partit à Constanti- 
7iople, où l'oncle maternel de sa femme, Jane ('aniaruzino, le 
put puissamment aider aussi. Grâce au concours de trois 
hommes tels que ce dernier, le pacha et l'ambassadeur susdit, 
le sultan destitua Alexandre Bogdan et le remplaça par Michel, 
en lui donnant une escorte de deux mille janissaires et 
spahis. 

" En acceptent la vayvodie du grand seigneur, dit Szanws- 
kozy, Michel lui promit 70,000 écus d'annuité; mais ce n'était 
qu'une promesse et rien de plus. Il promit aussi à Constan- 
tinoj)le aux pachas d'acquitter toutes les dettes arriérées 
de ses prédécesseurs : chose tellement impossible que pour 
l'accomplir il aurait fallu qu'il vendit toute la population de 
la Valachie. » Il n'y avait donc de salut pour Michel q\ie dans 
un rapprochement avec Sigisinond Buthory et les puissances 
occidentales et dans l'expulsion de ses créanciers turcs de la 
Valachie, où ils étaient venus pour v faire rentrer leur argent, au 
besoin mana militari. 

Il exécuta son plan au moven d'un coup d'Etat particulier. 
Dans la deuxième année de son règne 1501), il assembla ses 
créanciers turcs sous prétexte de les paver, -i II les conduisit 
dans une maison en bois et, après les v avoir enfermés, il la fit 
incendier et détruire à l'aide des obus de ses canons. » C'était 
le signal de l'extermination detous les 7'/n''.< résidant en Vala- 
chie \ c'était une déclaration de guerre lancée à \a Sab/ime-Pcn-te 
et la coidirmation de I alliance avec la Iransylvanie. » Sigismond 
et Michel écrivent au vavvode Aron afin qu'il se sépare des 
Turcs également... Ils lui envoient tant de lettres de menaces 
qu'il fait exterminer tous les Turcs dans son pays, la Moldavie, à 
son tour, ( I ) « 

^1^ S/.AMOSKOZY, vol. IV, p 95 et passiin. 



LIVRE DEUXIKME 201 

Pour agir aussi hardiment, il fallait que Michel fût bien con- 
vaincu de rexcellence de ses forces militaires. Voilà, à cet 
égard, les appréciations des auteurs contemporains : « Dans 
l'armée de ce vayvode, il y a en dehors des Yalaques, dont la 
bravoure a été reconnue par les Turcs depuis le temps de leur 
célèbre chef Dracula, beaucoup de Hongrois et de Transyl- 
vaniens, ensuite quelques Arnautes. Grecs, Bulgares et Serbes. 
Il a peu de gens pourvus de fusil, mais, à délautde cettearme, 
les Transylvaniens et surtout les Hongrois se battent plus vo- 
lontiers à cheval ayant des sabres et des lances, et déployant 
énormément de courage en face de l'ennemi. (1) d 

Or ces Hongrois et ces Transylvanii^ns étaient des Magyars 
et des Sicules non pas pour grossir le nombre des simples 
soldats, mais pour former l'état-major proprement dit de l\li- 
chel, pour donner des chefs à ses troupes roumaines elles- 
mêmes, telles que ses gardes du corps appelés des beslia à la 
tête desquels il plaça Petnehàzy , ou ses artilleurs qu il con- 
fia à Albert Kiiàly. 

Ayant ainsi complètement réorganisé son armée, Michel dé- 
buta par une campagne offensive. Il prit Giourgévo et Flok à 
l'embouchure de la Jalonmitza et les ayant fait raser il traversa 
\e Danube à Hirsovo le l" janvier 1595 et il réussit à battre les 
Turcs qui y hivernaient. « Le brave et excellent Albert Kiraly 
promena son armée, écrit Balcesco, à ce moment-là avec une 
rapidité inouïe, en faisant tout détruire par le feu et le fer, à 
travers toute la Bulgarie. Ayant occupé Sistovo, Csernavoda, 
Rasgrade, Babadag, Oblusitza il avança jusqu'à la mer Noire à 
l'embouchure du Danube et même jusqu'à Varna. Ensuite 
il traversa les montagnes et il pénétra au-delà d'Andrinople 
presque jusqu'à Constantinople après avoir dispersé une foule 
de détachements turcs ou tartares. Puis Kiraly retourna chez 
Michel avec son armée, n'ayant jamais été battu et chargé de 
butin considérable. » 

Et la supériorité des hommes de guerre magyars ne s'est pas 
manifestée dans les qualités militaires seulement pendant cette 
campagne d'hiver si célèbre. Ils ont démontré qu'à côté des 

(1) LoRENzo SoRANzo, L'ottomuiio, p. 147. 



202 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'U ISTO I IIE 

Jiou mains à peine dégrossis, ils étaient les représentants des sen- 
timents chevaleresques des peuples civilisés. Au siège de Brada 
notamment, ils ont sauvé l'honneur des armes chrétiennes. Car 
ne pouvant plus résister, les Turcs avaient consenti enfin à 
rendre la ville le 30 mars 15;>5). Mais " étant natif de Brada, 
le bon Mihalcsa ne voulait accepter la reddition que sous la 
condition que les Turcs sortiraient sans emporter leur fortune 
mobilière. Sur les instances des capitaines hongrois, il accepta 
cependant finalement les termes de la capitulation et il jura même 
de les respecter. Et de fait, les Turcs rendirent la ville le 1 avril et 
commencèrent incontinent à l'évacuer. Ils placèrent leurs biens 
et leurs trésors sur des bateaux. Alors les nôtres, lesRounuiins 
vovant tout l'argent que les assiégés avaient et même de 1 or 
fondu, et aveuglés par la passion du pillage, par laquelle plu- 
sieurs d'entre eux étaient dominés au grand détriment de la 
subordination, devinrent parjures et se jetèrent sur les pauvres 
Turcs en dépouillant les principaux et en en tuant même quel- 
ques-uns. Témoin de cette violation de la convention, le tscba- 
ousse Kara s'écrie : « Menteurs! Quelle est votre religion pour 
vous permettre une chose pareille? » Albert Kirâly et plu- 
sieurs officiers de ses troupes c'est-à-dire des troupes hongroises, 
tirent alors leurs sabres afin de retenir les chrétiens du pillage 
des Turcs et ils en tuent même les plus récalcitrants. ^ Tel est le 
récit de fialcesco, l'ennemi acharné des Magyars, au sujet de cet 
incident si suggestif pour caractériser les deux nations. 

Après la campagne de Bulgarie, le 25 mai suivant, Michel con- 
clut un traité avec Sigismond Binhory dans lequel il reconnaît 
ce dernier pour son maître et roi et il lui prête le serment de 
vasselage. Dorénavant ce sera Sigisniond, c'est-à-dire le prince 
sérénissime de Tiansylvanic, qui confirmera le vayvode de la 
Valachie son lieutenant et les membres de son conseil, composé 
de 12 boyards. Le vavvode ne pourra accorder des privi- 
lèges qu'au nom du prince qui jugera en appel les procès 
entraînant la condamnation capitale. La Valachie enverra 
des députés aux diètes de la Transylranie. C'est là que l'on vo- 
tera les impôts, dont le vayvode devra reiulre compte publi- 
quement. C'est le prince qui fixe les appointements du vayvode. 



LIVRE DEUXIÈME 203 

Le vayvode n'emploiera plus clans son titre l'expression : « Dei 
gratia " , et il n'apposera aux documents que son sceau de fa- 
mille, le sceau vayvodal ne pouvant être appose que par le 
prince. Les employés d'administration dépendront du prince, 
et non pas du vayvode. Le vayvode ne pourra pas envoyer des 
ambassades à l'étranger à l'insu du prince. Par contre, celui-ci 
s'engage, en échange de toutes ces stipulations, à la défense 
complète de Michel et de son pays. 

Balcesco eut beau prétendre que ce traité était l'œuvre des 
boyards et des caloyers désireux d'humilier Michel après avoir 
vainement essayé son éloignement et que ce fut sa situation 
malheureuse qui le força à y souscrire. La vérité est qu'il le 
signa le lendemain d'une campagne victorieuse et, s'il était 
sous le coup de la crainte d'un retour offensif des Jures, 
il ne pouvait en arguer l'imprévu, puisque ce fut lui qui com- 
mença les hostilités par le massacre et l'invasion. II faut croire, 
au contraire, qu'il l'accepta de plein gré soit qu'il ait eu l'in- 
tention d'en remplir les clauses, soit en ayant même une ar- 
rière-pensée de trahison. Dans le premier cas, il considérait 
les avantages que l'amitié et la protection d'un peuple civi- 
lisé, instruit et courageux pouvaient lui procurer; les preuves 
en étaient toutes récentes. Dans le second il ne devait pas lui 
répugner de resserrer les liens entre le pays qu'il possédait et la 
Transylvanie qu'il convoitait; car le nouveau traité l'a rendu 
en quelque sorte sujet hongrois, conséquemment éligible pour 
toutes les fonctions hongroises, la principauté transylvanienne 
y comprise. Du reste, comme c'était avec une sollicitude très 
tendre qu'il aimait sa famille, il se peut aussi qu'il ait vu dans 
ce traité une garantie pour Favènement régulier au trône 
vayvodal de ses enfants et descendants. 

La réédition des Vêpres siciliennes au détriment de la popu- 
lation turque de la Valachie, l'incursion réussie en Bulgarie des 
troupes de Michel et sa soumission complète à Sigismond de- 
vaient forcément déterminer une explosion de colère chez le 
sultan. Aussi envoyci-t-il Sinane pacha avec 100,000 hommes 
dès le milieu de l'année 1595, pour attaquer et châtier les si- 
gnataires du traité, si nuisible à ses intérêts. 



20V MAGYARS ET UOUMAl>iS DEVAM L'IllSTOIllE 

Avant appris lajjpioche des forces turques, Sigis»i(>n(I ne 
tarda pas à mettre son armée sur le pied de guerre. Il 
obtint de Tempereur liodolphe II quinze cents hommes, des 
munitions et des subsides en argent. En Transylvanie il or- 
donna la levée générale, et il fit porter à travers le pays des 
Sicules un glaive ensanglanté pour indiquer symboliquement, 
selon la coutume des Magyars, que la patrie était en danger. 
En même temps, il fit tous ses efforts en vue de la possession 
de la Moldavie. Sachant que le vayvode Aron n'était pas 
enclin également à imiter l'exemple de Michel, il envoya nu 
corps d'armée sous la conduite de (laspard Komis pour le des- 
tituer et pour le remplacer par son chef militaire Rezvane. Il 
avait d'autant plus de raison pour se fier à ce dernier, qu il 
avait fait sa belle carrière sous Etienne Bàihory en Pologne, 
malgré son origine des plus humbles, — il était le fils d'un 1 si- 
qane. Voilà donc la Transylvanie, la Valaehie et la Moldavie 
réunies sous le sceptre de Sigisnwnd, formant une Dacie hon- 
groise, centre dune coalition européenne contre les Turcs. 

En dehors des Ilouniains, Sigisnwnd jeta son dévolu sur les 
Serbes aussi. Ceux qui habitaient entre le Tcniès et le Maros, 
excités par ses promesses, coururent aux armes et le recon- 
nurent pour leur despote. Mais s'étant heurté contre la mau- 
vaise volonté de ses conseillers, Sigisniond ne put leur envoyer 
qu'un drapeau! N'était-ce pas déjà un indice du manque 
d'équilibre de son esprit qui a rendu son règne si particuliè- 
rement néfaste pour la Transylvanie et la cause hongroise? 
Après avoir pris Becskerek et battu quatre fois le pacha de 
Témesvâr, les Serbes succombèrent dans une cinquième bataille 
et furent presque entièrement exterminés. 

" Pendant ce temps-là Sinane pacha avança victorieux. Il 
battit Michel qui fut mal soutenu par les troupes auxiliaires 
d'All)ert Kiràly. Il s'empara de Bucarest, de Tergoviste et de 
Brada et il s approcha de la Transylvanie. » 

Ces quelques lignes d'un historien hongrois j)assent en quel- 
que sorte sous silence la bataille de Calugaren, parce qu'elle a 
eu une issue défavorable pour Michel, tandis que les auteurs 
roumains la mettent haidiment en parallèle avec Marathon et 



LIVRE DEUXIEME 205 

assurent qu elle démontre combien les Roumains possédaient 
tous les secrets de 1 art de la guerre à un moment où « dans le 
reste de l'Europe, il se trouvait encore dans ses langes! >' Or 
même d'après la description de Balcesco, la part du lion des 
succès obtenus y revientouàxJ/^e?iA'/?â/j, le capitaine magyar, 
ou aux troupes hongroises placées sous les ordres de Cocéa. 
Quant à Michel lui-même, sa conduite était au-dessus de tout 
éloge. « Ayant pris ses dispositions, il pensa que les circon- 
stances exigeaient absolument l'accomplissement d un acte hé- 
roïque tant pour l'intimidation des Turcs que pour l'encoura- 
gement des siens. Il décida donc de n'acheter la victoire, 
comme d'ailleurs il avait toujours Ihabitude de l'acheter, 
qu'en exposant sa vie. Ayant levé les yeux vers le ciel et ayant 
imploré le Dieu des batailles, il arrache la hache de la main 
d un de ses soldats et se jette sur une colonne ennemie. Ceux 
qui résistent sont vivement abattus et il arrive jusqu'à Carai- 
mau pacha à qui il tranche la tète d'un seul coup... Aussi ne 
savons-nous ce qu'il faut plus admirer chez cet homme : son 
génie stratégique ou sa bravoure militaire personnelle?. » 

En tout cas, ni l'un ni l'autre n'empêchèrent les progrès de 
Sinane pacha. Pour les arrêter, et après avoir promis aux Siciiles 
rassemblés à Fekete-Halom le rétablissement de leurs anciennes 
franchises en échange de leur concours armé, Sigismond des- 
cendit en Valachie à travers le col de Torcsvâr. Il y recueillit 
les troupes débandées de 3//cAe/ et avec ses 60,000 hommes, 
il attaqua sans tarder les Turcs de qui il reprit Tergovisie et 
Bucarest en quelques jours. Sinane s'enfuit en désordre vers 
Giourgévo où il fut rejoint par Sigismond qui le surprit et 
l'anéantit pendant le passage de son armée à travers le /)rt/N<Z^e. 
Au bout de trois jours de siège la ville de Giourgévo tomba elle- 
même dans les mains de Sigismond. Alors il retourne en Tran- 
sylvanie couvert de gloire comme le héros victorieux de la 
chrétienté. Il est au sommet de sa gloire et il vole à Prague, 
à la cour impériale, dont il obtient des promesses favorables 
au sujet de sa participation matérielle et morale dans une pro- 
chaine campagne entreprise en commun contre les Turcs. Elle 
eut heu l'année suivante, en 1596, d'abord entre un des meil- 



206 MAGYARS ET ROUMAI>S lŒVAlNT L'HISTOIRE 
leurs capitaines de SifjistiKutd, nommé Georges Boj-bél) , et le 
pacha de Temesvûr, ensuite ù l'automne entre les alliés : 1 ar- 
chiduc Maximilien et Sigismond d'un côté et le sultan Maho- 
met III de lautre. Les deux armées se rencontrèrent à Mezo- 
Kercszies. La victoire sourit d'abord aux chrétiens pour revenir 
finalement aux Inrcs, et Sigismoiu/ s'en retourna découragé et 
désespéréen Iraiisj-liuinie, laissant les cadavres de 20,000 Alle- 
niands et Hongrois sur le champ de bataille! 

Alors commence son attitude extraordinaire de capricieux 
malade qui ne sait pas ce qu'il veut et dont l'entêtement aug- 
mente avec son irrésolution. Avant appris à ses dépens la va- 
nité des grandeurs humaines, il veut renoncer au pouvoir; il 
cède donc sa principauté à Rodolphe, qui lui donne en échange 
ceWe à'Oppeln. Mais à peine y passe-t-il trois mois en 1508 
qu'il est déjà de retour en Tninsjli'anie où il se raccommode 
avec sa femme Marie-Chrisiierna et où il réoccupe son trône 
avec le consentement des Etats. 

On était encore à Prague à se demander ce qu il fallait faire 
avec l'incompréhensible Sigismond, quand ses mandataires : 
l'évêque Nàprùgyi ei le futur prince Etienne /iociAv/iv paraissent 
et déclarent que leur maître est prêt à reprendre les négocia- 
tions movennant la cession de deux principautés silésiennes et 
le payement d'une rente annuelle de 100,000 florins. L'empe- 
reur ne crut pas devoir repousser ces propositions, mais les 
ambassadeurs n'étaient pas encore rentrés en Transylvanie que 
déjà il v avait un changement nouveau : Sigismond, au lieu 
d'abdiquer en faveur de l'archiduc ilia.i ///////<?/(, se fit remplacer 
sur le trône transvlvanien par son cousin, le cardinal André 
Bâthory, 1 évêque d'Erméland(l). 

En face de ces actes de la folie raisonnante indiscutable, 
auxquels lu Transylvanie a eu bien tort d'acquiescer avec une 
docilité servile, l'attitude de Michel était des plus correctes, 
au moins en apparence. Il paraissait ne s'occuper que des 
affaires de la Vidachie et d'une nouvelle incursion en i5u/7^7?7'e, 
qu'il a menée à bonne fin également, tandis qu en réalité il 

(1) l'.levé par son oncle en I'olo{;iic, sou diocèse ne se trouvait pas dans les 
j)ays lionjjrois. 



LIVRE DEUXIEME 207 

travaillait dans l'ombre à l'exécution du plan de Sigismoiifl, 
c'est-à-dire à la réunion de la Transylvanie, de la Valac/iie et de 
la Moldavie sous son sceptre et au profit de sa famille. Son idée 
n'était donc ni originale, ni nationale, celle de Sigismond non 
plus du reste, mais purement anti turque et dynastique : mo- 
biles qui ont guidé les hommes d'État autrichiens de tout temps 
dont il a conquis conséquemment la sympathie de suite. 
Spectateurs étonnés des tergiversations de Sigismond, ils com- 
prirent qu'il ne pouvait que faire du tort aussi bien aux peu- 
ples, qu'il gouvernait qu'à la cause de la chrétienté, ils por- 
tèrent donc les regards sur Michel chez qui il était impossible 
de nier les réelles qualités de gouvernant et dégénérai dont il 
avait déjà donné plusieurs preuves. De là l'entente cordiale entre 
Plaque ei Bucarest, transformée à l'occasion du premier départ 
de Sigismond, en rapprochement intime. Michel se soumet à 
Uodolj>/ie, roi de Hongrie et lui prête, en cette qualité, serment 
de vasselage moyennant quoi il recevra annuellement des sub- 
sides en hommes et argent pour fournir dix mille combattants 
où et quand le roi le voudra. Après le retour de Sigismond, 
cette soumission devient caduque naturellement. Le vayvode 
renouvelle ses hommages à Sigismond et semble même faire 
des démarches en sa faveur auprès de Rodolphe. En les accueil- 
lant avec bienveillance, celui-ci confie alors la surveillance de 
Sigismond à Michel, afin que les intérêts du roi ne soient pas 
lésés. C'était le lui livrer moralement et le trône de la Tran- 
sylvanie avec. 

Ni Sigismond, ni André Bàlhory ne crurent à ces menées 
secrètes. Le dernier reçut le serment de vasselage de Michel 
le 26 juin 1599 avec confiance et ne le considérait que 
comme un ami dévoué, un protégé reconnaissant de sa famille. 
D'ailleurs, n'a-t-il pas affirmé devant les envoyés du cardinal, 
devant le valeureux Gaspard Komis, devant Pancrace Sennyey 
que son manger soit la chair, sa boisson le sang de son fils s'il 
trahissait les Transylvaniensl André resta donc sourd à tous 
les avertissements et permit même à Michel de recruter des 
Sicules en vue d'une nouvelle campagne bulgare. 

Or l'occupation de la Transjlvaiiie par Michel et au profit de 



208 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
lUnlolphc était déjà arrêtée malgré les supplications de Stcmca , 
la femme du vayvode qui ne Tenvisageait qu'au point de vue 
de la reconnaissance (jue son mari et elle devaient aux Bàihory. 
Mais Michel ne Técouta pas, ni son logofette Théodosc non plus, 
et il fit concentrer son armée à Plocsii. Le noyau en était formé 
|)ar les troupes magyares et sicules sous la conduite des capi- 
taines de mêmes nationalités à qui il dépeignit le cardinal 
comme un traître envers le roi et la religion, prêta pactiser 
avec les Turcs. Calomnies qui trouvaient d'autant plus de 
croyance chez les Sicules que Sigisinoiid s'était conduit en par- 
jure, n'ayant pas rendu les franchises promises h Fekcte-Ualoni 
avant la campagne de 1595. Outre cela, on fabriqua sur Tordre 
de Michel un faux document, attribué à Rodolphe, avec sa 
signature et son sceau babilement contrefaits, dans lequel le 
roi s'engagea à la restitution des franchises des Sicules en cas 
où ils se rangeraient sous les drapeaux du vayvode, document 
que l'on montra mystérieusement aux plus influents, afin qu'ils 
colportassent son contenu comme un grand et précieux secret 
parmi les leurs. 

D'autre part, il est certain aussi que Michel n'a pas négligé 
les avantages qu'il pouvait tirer du concours de ses compa- 
triotes habitant la Transylvunie. Par les caloyers voyageurs il 
était au courant de tout ce qui s'y passait, de même qu'il s'est 
servi de leur intermédiaire pour préparer les serfs roumains à 
sa venue non pas h cause de leur nationalité, mais à cause du 
ressentiment qu'ils nourrissaient à l'égard de leurs maîtres, 
en majorité des Magyars. Peut-être espérait-il qu'ils allaient 
grossir les rangs de son armée et faciliter ainsi sa tâche de 
compétiteur au trône de la Transylvanie. 

Après avoir pris ainsi ses dispositions, il s'est mis en marche 
avec ses troupes le I 7 octobre 1 59λ pour rentrer en Transylvanie 
à ti avers le col de Bodza. Sûr du concours des Sicules., il se 
dirigea alors par Fogaras dans la direction de Szeben et il s ar- 
rêta devant le col de Voeroesiorony pour attendre l'arrivée du 
bàn Mihalcsa et des Sicules. 

On n'a appris l'attaque innalendue de Michel à Gyulafehérvàr 
à la cour du cardinal André que quand l'envahisseur campait 



I.IVIIE DEUXIEME 209 

déjà sur le territoire transylvanien. Le prince confie sans re- 
tard le gouvernement à deux régents et se met lui-même en 
campagne pour activer les préparalils. Mais c'était inutile, il 
manquait aux troupes le temps matériel pour se rassembler au- 
tour d\iiuh-J. Aussi setroiivait-ilà la télé d'une armée tout à fait 
insignifiante, il n'avait que ÎM)l)0 hommes contre les 25.000 de 
Michel le jour de la lutte suprême. Elle eut lieu à Szeni-Erzsé- 
bet,à deux lieues de distance de *S;;e^e?i, le 28 octobre 1599. La 
facilité avec laquelle Gaspard de Komis, le chef de l'armée à' An- 
dré, se laissa prendre au début de la bataille et la mollesse avec 
laquelle ses soldats se battirent en général, font involontaire- 
ment éveiller l'idée de leur trahison. En tout cas, elle ne fit que 
simplifier la défaite certaine. André s'enfuit avec une centaine 
d'hom?iie3 d'escorte à travers le Csikszék, pays des Sicules, vers 
la Moldavie. Mais déjà Michel avait mis sa tête à prix; les Sicules, 
remplis de haine contre les Bâihory, le poursuivirent avec 
acharnement. On le rejoignit dans le glacier appelé Pâsztor- 
hukli et son escorte étant détruite jusqu'au dernier homme, un 
nommé Thomas ou Biaise Oerdoeg l'abattit lui-même avec un 
coup de hache. Crime qui n'attira pas seulement les foudres 
pontificales sur les habitants de Csik-Szeni-Domokos — , le pape 
Clément YIIl les excomunia pour avoir porté la main sur un 
prince de l'Eglise. — mais dont le triste souvenir hanta long- 
temps l'imagination populaire. Elle prétendait que l'endroit 
désipué par une croix ou l'assassinat avait eu lieu, resta pen- 
dant cent ans désert et que la nuit précédant l'anniversaire de 
la mort A'André., il poussait toujours une branche verte au pied 
de la croix de chêne et que le matin il sortait des gouttes de 
sang de la terre. Aussi y allait-on en procession le jour de la 
Toussaint pendant bien des années! 

Oerdoeg porta la tête coupée (ï André personnellement à 
Michel, mais il n'eut aucune récompense, car la femme du 
vayvode fut très attristée à sa vue. " Je pense, disait à son 
mari Stanca en pleurant, que ce qui lui est arrivé, peut t'arriver 
ou à notre filsPetrasco aussi ! « L'ayant fait coudre au tronc du 
corps, Michel fit poser sur la tête du cardinal sa barrette et 
permit qu'on l'exposât dans la petite église catholique de Gyula- 

14 



210 MAGYARS ET ROUMAIINS DEVANT L'HISTOIRE 
felu-rvt'tr où eut lien I enterrement en (grande pompe. Michel 
suivit le cercueil un c'xqvqq à la main, entouré de toute la no- 
blesse, et le cercueil en argent était celui-là même c\\x André 
destinait au corps de son frère et à la décoration duquel il 
travaillait avec recueillement au moment où sa perte était 
déjà décidée. 

L'impression déprimante que cette cérémonie l'uncbre a 
provoquée au début du règne de Michel ne lut pas favorable- 
ment modifiée par les nouvelles qui arrivaient des contrées où 
les Rouinains habitaient en majorité. Excités par la victoire 
d'un vayvode valaque, ils croyaient qu'ils avaient maintenant 
le droit de se mettre à la place des nobles hongrois ; ils se sou- 
levèrent donc en tuant leurs maîtres et en incendiant leurs 
propriétés. De là cette mélancolie avec laquelle les états prê- 
tèrent serment à Michel, à la diète convoquée pour le 20 no- 
vembre 1591>. "Il plutà Dieu, de qui dépendent tous les empires 
et toutes les principautés, dit le diplôme inaugural, de nous 
donner pour chef le vayvode INIichel. " Par contre ce fut aussi 
avec une certaine gène que Michel promit, en sa qualité de 
gouverneur transylvanien de Sa Majesté impériale et royale, 
de se conduire conformément aux anciens droits du pays. 

La difficulté gisait dans la circonstance qu'il se sentait mal 
à son aise au milieu de l'aristocratie hongroise, beaucoup 
plus civilisée que son entourage roumain, et qu'il ne pouvait 
pas cependant s'en passer, parce qu'elle représentait 1 élément 
politiquement le plus doué dupays. llest d'ailleurs très curieux 
à constater que s'il n'a pas pensé à donner des droits politiques 
aux RoiinKiiiis de la Transylvanie, ceux-ci ne lui en ont jamais 
réclamé Jion plus. Ils ne voulaient exploiter sa présence sur 
le trône de la Transylvanie que pour améliorer leur sort matériel 
par une révolution sociale, sans s occuper de leur nationalité 
sur laquelle Michel se montrait très indifférent aussi. 

Si la manière énergique dont il se servit pour réprimer cette 
révolution des paysans roumains lui valut une certaine sym- 
pathie chez les Magyars et les Saxons, les impôts nouveaux 

(1) SzADEcZKY Lajos : Eidélj es Miluily vajda tôrleiiete, p. 94 à 100. 



LIVr.E DEUXIEME 211 

qu'il introduisit dans le pays pour pouvoir payer ses troupes 
mercenaires, le rendirent très impopulaire. On lui en voulut 
également du retard qu'il apporta dans l'exécution de sa pro- 
messe, de rendre la Transylvanie à Rodolphe. Pour son malheur, 
il eut même l'imprudence de déclarer que si on continuait à 
le tracasser par trop violemment à ce sujet, il mettrait sa main 
dans celle du sultan qui la lui avait déjà offerte en 1598, en 
lui pardonnant toute ses entreprises dirigées contre les Turcs 
et la Ta}r/iiie. C'en était assez pour que plusieurs songeassent au 
rappel de Sigismond Bàthory. Alors M/c/ie/ devint soupçonneux 
forçant à s'enfuir les plus compromis, contre les familles de 
qui il crut avoir le droit de sévir ensuite. De là le rapide dé- 
veloppement du parti de Sigismond, fantasque, mais cultivé, 
despotique, mais bien élevé. 

Ayant fait ordonner jadis l'extermination en masse de tous 
les Turcs qui se trouvaient en Valac/u'e, on prête à Michel k cette 
époque le dessein d'avoir voulu faire massacrer également toute 
la noblesse magyare. On prétend même que ce fut l'archevêque 
bulgare Déniéirius qui l'en détourna en lui faisant voir l'évan- 
gile et le menaçant du courroux de Dieu. Mais ce ne sont que 
des on-dit propagés pour le perdre dans l'opinion publique, 
pour entraîner les hésitants qui ne pensaient pas sans effroi au 
retour de Bàthory. 

Sans le noircir à ce point, on peut hardiment affirmer 
que Michel et ses boyards se trouvaient tellement à leur aise 
en Tratisyb'anie qu'ils eussent désiré l'avoir à eux seuls et 
surtout ne pas la rendre aux commissaires de Rodolphe, comme 
ils le leur ont franchement déclaré : « La Transylvanie est un 
beau pays, plus le vayvode et les boyards l'habitent, plus ils 
l'aiment. •>■) Pour ne pas les laisser s'y fortifier, Georges Basia, 
le commissaire en chef, prit alors la résolution de brusquer le 
dénouement. Ayant rassemblé les mécontents, qui devenaient 
assez nombreux pour donner à son armée la supériorité numé- 
rique, il fit son apparition à l'improviste. Mal préparé à l'at- 
taque, trahi par ses meilleurs soldats, les Sicules, Michel lui 
barra bravement le chemin à Miriszlô (le 18 septembre IGOO) 
mais il perdit la bataille. 



212 MAGYARS ET UOUMAINS DEVANT I, 'HISTOIRE 

Il s'enfuitalorsen Valachie oii il disposait encore d'une armée 
assez considérable, mais à peine arrivé, il apprit que les Polo- 
nais étaient en train de ramener en Moldavie le même Jérémie 
(lu'ils en avaient chassé auparavant. Use précipiteà sa rencontre 
mais les Polonais lui infligent une défaite à Téléjcaii. Alors, 
pressé par les Turcs qui avaient envahi entre temps la Valachie, 
répudié par son peuple, il ne lui resta qu'un parti à prendre : 
il se réfugia courageusement comme prince détrôné, chez Ro- 
dolphe aPrat/ae. 

Là il reçut un très bon accueil car on avait de nouveau besoin 
de ses services, puisque la diète de Kolozsvar, convoquée pour 
le 21 janvier 1601 fut assez aveugle pour réélire Siçjisinond 
j5rt/Ao?) une troisième fois. L'ayant raccommodé avec -C^/a/^', on 
cnvova le vavvode en //oz/yr/e afin que, réunis, ils se rendissent 
définitivement maitres de la Transylvanie au profit des Hahs- 
bourt/. Sii/isniond les attendait de pied ferme ,mais son énergie 
n'eut pas le succès qu'il méritait. 11 fut battu à Natjy-Goroszlo 
le 3 août IGOl , parles nouveaux alliés derechef possesseurs de 
ïdiTransylvanie. 

Ce fut en Moldavie, dans le couvent de Séanicz que Si(/isnio/id 
Bàthory se relira après la bataille perdue. Il avait l'intention 
d'y faire venir la famille de Michel tombé en son pouvoir. En 
étant informé, le vayvode lui dépêcha un de ses fidèles avec 
une lettre dans laquelle il Timplorait d'épargner sa femme 
et son fils, car il serait heureux de lui faire ravoir la Transyl- 
vanie en lui fournissant des moyens et des subsides pour en 
faire partir les Allemands. Il écrivit en même temps au pacha 
à'Eçjer en lui demandant de lui envoyer à Lippa quelqu'un de 
bien sûr, car il avait des choses à lui raconter qu'il apprendrait 
certainement avec plaisir. Ces deux lettres furent interceptées 
et on les reniità Basia. Compromettantes en elles-mêmes, elles 
confirmèrent l'authenticité de celle, plus grave encore, que 
Sif/ismond Bàthory lui fit transmettre avant la bataille de Go- 
roszlo et à laquelle il ne voulut pas croire. Datée de Prague, 
elle était adressée au grand vizir Ibrahim. Michel lui demande 
la restitution de ses possessions et promet sa soumission com- 
plète au sultan. «Car, dit-il, j'ai eu l'occasion de connaître et 



LIVRE DEUXIEME 213 

d'étudier le gouvernement, les chefs militaires et les forte- 
resses de l'empereur allemand et de ses cousins. Que Votre 
Grandeur en soit certaine : ils n'ont ni pouvoir, ni forces. Ce 
sont des gens pitoyables et misérables , des Saxons inhumains 
qui sont incapables de protéger leur pays; comment voulez- 
vous qu ils puissent protéger les miens? Je pourrai m'emparer 
de leurs forteresses et de leur pays d'un seul coup. C'est 
pourquoi j'implore Dieu de me délivrer d'eux! Si je pouvais 
ravoir la Transylvanie avec les deux vayvodies, la Valachie et 
la Moldavie je les mettrais sous la protection du Sultan puis- 
sant, dont la gloire rayonne au-dessus du monde entier! (I)» 

Le doute n était plus possible; Michel trahissait. Avant de 
recourir aux moyens extrêmes, Basta lui proposa cependant 
de retourner en Valdchie et d'y régner en paix. Mais le vay- 
vode ne voulut rien entendre de pareil. >< J'ai même un traité 
avec l'empereur, disait-il, aux sujet de ce pays-ci, parce qu'il 
m'appartenait auparavant. Et comme l'empereur m'a 
rendu la Transylvanie par l'entremise de Bartholomé Pecz et 
^lichel Szëkely, je m'en tiens toujours à ce traité. » Les dispo- 
sitions qu'il prit n'étaient pas plus rassurantes. Ses troupes 
valaques, serbes et cosaques entrèrent à Gyulafehérvàr pour 
y prendre immédiatement possession de l'habitation princière 
C'était plus que l'ombrage de Basia n'en pouvait supporter. Il 
envoya donc dans le camp de KeresztesmezôXe 19 août, seize 
jours après leur victoire commune, le capitaine Mallon Bcauri 
avec deux cents de ses hommes. Ils pénétrèrent sous un pré- 
texte quelconque dans la tente de J7/cAe/et l'assassinèrent après 
une faible résistance en plein jour, au milieu de ses troupes! 

Justice sommaire contre laquelle le sentiment moral affiné 
du xix"^ siècle se révolte incontestablement, mais justice ven- 
geresse des trahisons et des ingratitudes passées aussi, et justice 
préventive pour celles également que le vayvode n'aurait pas 
manqué de commettre plus tard, en ayant pris par trop le 
goût et l'habitude. 

Événement tragique mais dépourvu de grandeur, comme en 

(1) Szâdeczki Lajo.'i, Erdély es Mihâly vajda Torténete, p. 241 



214 MA(;YA r.S ET UOrMAINvS TtKVAÏNT L' Il I STOI IIE 
est dépourvu Michel lui-même à qui le plus ardent chauvi- 
nisme ne peut attribuer que le surnom de <' brave y. dans le 
sens le plus matériel du mot. Événement dont Fodieux n'atteint 
nullement la réputation des Magyars, puisqu'il a été perpétré 
par Basi((, par Tun des plus grands ennemis de leur race ; évé- 
nement épisodique n'ayant eu aucune influence sur aucune 
question importante de la politique internationale. 

Les historiens roumains reprochent à Michel de n'avoir rien 
tait pour l'idée nationale. Reproche ridicule non seulement 
parce qu'il suppose un anachronisme : l'existence d'une idée 
du xi\' à la fin du wi' siècle, mais parce qu'il ferait croire 
qu'il y avait une nation roumaine déjà au temps du célèbre 
vayvodc. Or, d après ce qui précède , on se rend très bien 
compte que c'était impossible qu'il y en eût une. L'organi- 
sation politique, telle quelle, du peuple roumain ne datait 
<jue de deux cent quarante ans; au point de vue religieux, il 
était bulgare; quant à sa littérature, son instruction, ses 
traditions, elles étaient nulles. Dans ces conditions-là, il n'y a 
que des instincts nationaux dont le développement ne forme 
que plus tard la conscience nationale, sentiment encore tout à 
l'ait défensif, pour aboutir finalement au génie national qui 
est seul appelé à rayonner dans des conquêtes durables, soit 
matérielles, soit intellectuelles. 

Peut-on admettre que le rusé vayvode Michel le Biave ait 
pu en faire de signalées à la tète de ses boyards incultes et de 
ses troupes indisciplinées? La malice ajouterait même qu'il a 
accompli des hauts faits non pas « parce que » mais « quoique » 
Roumain — bien entendu — de l'époque! 



CHAPITRE X 

GRANDFXR, DÉCADENCE ET DISPARITION DE LA TRANSYLVANIE 
COMME ÉTAT INDÉPENDANT. 

<i MisericordiaDei, quod non consumpti sumus " , s'écrie un 
chroniqueur anonyme de Szeben au commencement du xvii" 
siècle. Et certes non sans raison; car, après les campagnes de 
Michel et de Basta on rencontrait , autour et dans Gyiila- 
fi'hérvâr même assez de ruines déjà pour arracher au pacha de 
Téinosvâr , venu à Toccasion de la seconde réapparition de 
Sigismoiid Bâiliory , l'exclamation suivante : " Et ce ne sont 
pas les Turcs qui ont lait cela mais vos propres coreligion- 
naires ! M Or ce n'était alors que le commencement des mi- 
sères ! 

D'abord il fallait que la Transylvanie éprouvât une nouvelle 
et cruelle déception encore du côté de Sigisnwnd Bàthory. 
Après avoir refoulé BasUi grâce au concours dévoué des Etats, 
après avoir renoué des relations intimes avec la Sublime Porte 
et en avoir reçu des subsides en argent, celui-ci travaillait sous 
main à la reddition de la principauté aux commissaires royaux. 
Par suite de cette attitude équivoque, il s'aliéna ses plus fidèles 
partisans. Moïse de Székely se jette avec quelques patriotes 
déterminés sur Basta, mais, ayant perdu la bataille de 2\ivis, 
il est obligé de se sauver en compagnie de Gabriel Betiden 
d'Iktâr chez le pacha de Témesvàr. Sigismond se rallia alors 
ouvertement à Bas/a et, ayant enjoint aux Etals et aux admi- 
nistrations de se soumettre à ce dernier, il quitta définiti- 
vement la Transylvanie, au milieu de la malédiction générale 
(le 26 juillet 1602.) 

Mais malgré cette tournure inopinément favorable que les 
événements prirent, Basta ne se sentit pas complètement ras- 
suré au milieu de la |)opulation magyare et saxonne hostile de 
la principauté. Se rappelant des avantages que son alliance 



216 MAGYARS ET HOTIMAINS DEVAIST L'HISTOIRE 

avec Michel le Brave lui avait procurés, il se mit résolument du 
narli (le lladn Scrhan (jue les partisans de sa victime avaient 
élevé à ce moment sur le trône de la ] (i/ac/n'e contre Simeoti 
Movi/d , le protégé des Turcs. Et la suite des événements 
démontra bien vite rexcellence de cette intelligente manœuvre. 

Ce ne fut j)as seulement un asile sur que Moïse de Székely 
trouva chez le pacha de Témesvùr. Il y obtint du sultan un 
>i athnamé, » 1 investissant comme prince de la Trtms} /lui/i/r^ 
et des troupes auxiliaires qui lui permirent d'entrer en campa- 
{;ne dès le débutdu printemps de 1003, ayant pour jjénéral en 
chef Gabriel lieililen. Grâce au réel génie militaire de celui-ci 
Basta ne put résister que pendant très peu de temps. Étant 
chassé de la principauté, le commissaire de Rodolphe s'adressa 
à Bddii Serlxin, en lui recommandant de soulever les Sicides 
et d'en finir avec Szétiely après avoir pris pour base de ses 
opérations les villes saxonnes, restées fidèles à l'empereur : 
recommandation à laquelle le vavvode roumain ne se conforma 
certainement pas sans penser aux succès de son prédécesseur. 
Gomme lui, il fit mine de se soumettre au nouveau prince. 
Pour le tromper sur ses vraies intentions, il signa même un 
document, et en fit signer un autre par ses bovards, dans 
lesquels on accepta les bons offices de .Sr''/,cV) auprès du sultan 
en vue de sa réconciliation avec Radd Sa-han et la vayvodie. 
Pendant ce temps-là les émissaires roumains se répandirent 
nombreux parmi les Sicules pour les exciter à la rébellion. Ils 
y eurent d autant plus de succès que depuis la diète de Lécz- 
falvd convoquée pour le 13 octobre lOOO, après la défaite de 
Michel le Brave à Miriszlt'i, il v avait entre les Sicides et les 
HounKiins une communauté de ressentiments contre les Ma- 
'D ors et les Saxons qui les avaient punis alors avec une sévé- 
rité égale à cause de leur attachement à Michel le Brave. 

Il Puisque nos ruines et malheurs nous proviennent des deux 
vayvodies valaques — dit un décret de ladite diète — nous 
ordonnons que dorénavant personne ne se permette plus de 
piendre service sans la permission du prince et du pays dans 
les deux vayvodies valaques, sous peine de décapitation, et 
de confiscation de ses biens et de perte de son honneur. 



LIVRE DEUXIEME 217 

Qu'aucun pope valaque ne puisse entrer en Transylvanie venant 
des vayvodies non plus. Les caloyers doivent être absolument 
proscrits de toute la principauté. Si on découvre qu'il en est 
venu ou qu il y en a « contra edictum regni » qu'il soit pris 
et qu il soit dépouillé. Que le Roumain ainsi que le Sicule ne 
portent plus d'armes , les bergers exceptés habitants des glaciers , 
mais que le Magyar et le Saxon en portent. " 

La duplicité et les menées de Radii Seihidi étant dévoilées, 
de Szc/ie/j- eut l'imprudence de diviser son armée pour pou- 
voir combattre à la (ois les Sicule^ révoltés et se défendre contre 
le vayvode valaque. Mais sans succès! Sa valeur personnelle 
et celle de ses troupes ne pouvaient compenser la supériorité 
numérique de ses adversaires. Ses meilleurs lieutenants suc- 
combèrent dans le Barczasàg; quant à lui il mourut héroïque- 
ment à la bataille de Brassé en s'écriant : « Que je périsse 
aussi avec la patrie! » Son cadavre fut décapité et Radu Scrbaii 
le fit jeter aux chiens de Brassé où finalement un habitant de 
la ville l'enterra cependant à la tombée de la nuit. Après avoir 
fait lever des contributions de guerre, après avoir dévasté le 
territoire de ses alliés les Sicules eux-mêmes, Radu Serbaii s'en 
retourna en Valachie, n'ayant nulle envie de recommencer les 
fautes politiques de Michel. 

La misère atteignit h ce moment de telles proportions que, 
ne possédant plus ni chevaux ni bêtes de somme, les paysans 
s'attelèrent eux-mêmes à la charrue ou aux voitures à deux 
roues que 1 on désigna dorénavant du sobriquet de " voiture 
de Basta " . On mourut de faim, on se livra à l'anthropophagie, 
le blé étant devenu une denrée d'un prix inabordable. " Où 
poLivais-je aller, écrit François de Mikô en 1603, puisqu'il n'y 
avait pas un seul habitant entre Karân-Sebes et Szâszvâros ! » 

Devant ces résultats funestes du gouvernement de Basta, — 
produit composé de la réaction austro-espagnole et de la bar- 
barie roumaine, — le parti des mécontents s'accrut journelle- 
ment. Mais pour le pousser à l'action, il fallait un événement, 
tel que la reprise de la cathédrale de Sainte-Elisabeth de Kassa 
en Hongrie, que les impériaux ont de vive force enlevée aux 
protestants le 6 janvier 1604 Ce fut le signal de la persécu- 



218 MAGYARS ET UOUMAINS DEVANT L'IIISTOIUE 
tion des protestants dans la Iiaitlc-fIo)if/rir. On dénonça ce fait 
immédiatement à la diète de Pnzsoiiy; mais au lieu de Tarrêter, 
l'vxlolphe l'aggrava par l'article 22, dans lequel il admonesta 
les plaignants « qui ne voulaient ni se nommer ni indiquer de 
(nielle religion ils étaient " , et il renouvela toutes les lois créées 
en vue de la défense du catholicisme et de l'oppression du 
protestantisme (le 1" mai KJOi). 

Annoncée ouvertement pendant la diète, la révolte éclata 
l'automne suivant. Ce fut Èiienne Bocskay, l'oncle maternel 
de Sif/ismond lUtilioi), qui en devint le chef malgré son atta- 
chement antérieur à la j)olilique austrophile de son neveu, à 
cause de la(iuclle il fut même déclare traître à la patrie par la 
diète de Lérzfaliut . Il exécuta cette volte-face non seulement 
comme protestant jaloux de sa religion, mais ayant acquis la 
conviction aussi, que pour conserver l'indépendance de la 
Tninsyliutnie et par là le refuge du génie magyar, il ne fallait 
pas s'abandonner à la seule magnanimité des hommes d'État 
autrichiens. 

Menacé par la réoccupation du B<(it<it transylvanien au pro- 
fit de BocsIidY et la soumission des départements de l'Est de 
la f/oiir/rir au chef de la révolte victorieuse, B'isfa se vit d'au- 
tant plus forcé d'évacuer la Ttdxsylvanw que Hadu Snlxin 
neut aucun scrupule pour conclure un traité d'alliance offen- 
sive et défensive avec le nouvel et inopiné antagoniste de 
l'influence autrichienne. Élu prince de Tninsylvaiiic le 21 fé- 
vrier 1 605 , celui-ci promit sa protection à la Viilarlue en échange 
du serment du vasselage prêté par Piad//. 

L'assemblée de Szerencs vota le titre de roi de Iloiup'ic à 
Bocsixiy (le 20 avril l()Or>) et le sultan le confirma plus tard 
é;;alement. Mais ayant été couronné sur le VxiihosXe 10 novem- 
bre suivant par le grand vizir, /)Vn,v/w/) retira vivement l'insigne 
de la souveraineté, cadeau du sultan, « car, disait-il, en Hon- 
grie il était interdit de porter la couronne, tant (pie vit le roi 
légalement couronné, n 

Qu'un court règne comme celui de Bocskuy puisse complè- 
tement rétablir l'ancienne situation internationale de la Tnm- 
Ar/t'<?'»V', personne ne 1 eut cru du temps de Basia., cependant 



LIVRE DEUXIEME 219 

le traité de Vienne (conclu le 2iî juin 1606) et celui de Zsiiva- 
toiok (datant du 1 1 novembre 1606) le démontrent clairement. 
Dans le premier on reconnaît l'élection de Bocskay comme prince 
de Transylvanie et on lui donne encore trois départements de la 
Hongrie; dans le second, Rodolphe et le sultan confirment ces 
stipulations en lui donnant une importance internationale. 

Bocskay mourut le 29 décembre suivant à Kassa en ayant 
déclaré dans son testament que : «Tant que la couronne hon- 
groise se trouve là-haut (c est-à-dire à Vienne) dans les mains 
d'une nation plus forte que la nôtre, il sera toujours utile et 
nécessaire de conserver un prince magyar en Transvlvanie. » 
On commettrait une injustice flagrante, si on n'ajoutait pas ici 
que les succès de Bocskay étaient singulièrement facilités par 
l'affection sincère que larchiduc et futur empereur et roi Ma- 
thias a toujours portée aux Hongrois. S'étant placé à la tête 
des mécontents hongrois, autrichiens et moraves, ce dernier 
força Rodolphe à renoncer à V An i riche et à la Hongrie et se fit 
couronner roi de Hongrie le 1!) novembre 1608 à Pozsony. La 
diète convoquée à cette occasion édicta une foule de lois libé- 
rales, reconnaissant les anciens droits de la nation magyare, 
organisant les deux chambres de la législature et permettant 
à toutes les religions reçues l'exercice entièrement libre de 
leur culte. Il est vrai que ce fut l'époque où le protestantisme 
arriva à son apogéeenZ/o/^f^/veetoù, dans la grande noblesse, on 
ne compta plus que quelques familles catholiques. On confia 
même le charge de palatin successivement à deux protestants. 

Après la mort de Bocska)', le choix des états de la Transyl- 
vanie tomba sur Sigismond Ràkocz)-, sans tenir compte de son 
âge avancé et de son caractère pacifique et paisible. Aussi sa 
prompte abdication ne surprit-elle personne. Elle eut pour 
suite l'élection de Gabriel Râihor)-, jeune homme despotique, 
sanguinaire et libertin, mais ayant été élevé dans les traditions 
de sa famille. De là la hâte avec laquelle il s'occupe immédia- 
tement après son avènement des vayvodies roumaines. Ses 
envoyés n'y vont pas inutilement et rapportent des traités 
favorables aux intérêts de la Transylvanie : Radu Serban devient 
le vassal de Bàthory et le vayvode de Moldavie consent à lui 



220 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
payer 8,000 florins de tribut annuel. Malheureusement Bâiliory 
n'est pas fait pour continuer ce beau commencement. Sa 
tyrannie lui aliène tout le monde; soupçonneux, il accuse les 
deux vayvodes et surtout Ihidii Scrlxin de trahison. Pour le 
châtier il passe en 1() I I en Va/ac/tir ci ayant pris Tergox'isie '\\ 
envahit tout le pays. Alors il envoie à ('onstniiiiiioplc une am- 
bassade avec la mission de lui faire donner la Valac/u'e par k 
sultan sous le prétexte que André li('i//iory étant tué par Michel 
et Moïse de .Vrt'/K'/) par Hddu Serbati, il veut les venger par Toc- 
cupation du pavs pour son propre compte. Mais il n'était 
nullement de l'intérêt des T/n-cs que la Transylvanie et la Va- 
lacliie se trouvassent réunies sous un même gouvernement. 
r>aili(n-y se vit donc obligé de s'en retourner chez lui en lais- 
sant quelques garnisons hongroises en vue de la protection de 
lladii Mivhné que la faveur des Turcs avait placé sur le trône 
vayvodal. 

En fuvant devant Ilàilior] , Radu Serban se rendit d'abord 
eu Moldavie et, de là, à travers la ]'olo(/ne. à Vienne auprès de 
Mailiias. Après le retour de Baihory en 'Transylvanie, il s'em- 
pressa de reconquérir sa vayvodie, à l'aide de mercenaires 
polonais et moldaves, en chassant les faibles troupes hon- 
groises. De nouveau maître du gouvernement, il forma une 
coalition avec Mathias et les mécontents transylvaniens, 
magyars et saxons, pour combattre Bàilnn-y. Le début de cette 
guerre n'était nullement avantageux pour les armes transyl- 
vaniennes. Grâce à la trahison d'un des chefs de Bâiliory, 
acheté par les Saxons, liadu Serban put remporter une victoire 
à /irassà, mais elle fut infructueuse, car Ihid/i Michné étant 
réapparu en Valachie et ayant pris Ter//oviste à la tête d'un gros 
de Tares et de Tar tares, il fallut que Radu Serban reprit le 
chemin de Vienne. Là Mailnas étant précisément à la veille de 
déclarer la guerre h Bàihory , on le reçut mieux encore que la 
j)rcmière fois et on le fit repartir pour la Transylvanie en 
conq)agiiie de Sit/isjiiond de Forqàcli, général en chef des 
troupes royales. Mais leur campagne se termina par un désastre ; 
ils s'enfuirent en Moldavie, ayant perdu la plus grande partie 
de leurs hommes et la totalité de leurs canons et munitions. 



LIVRE DEUXIEME 221 

Malheureusement pour Bàihnry, il eut l'air, à ce moinent-là, 
de vouloir renouveler la politique équivoque de son détesté 
prédécesseur et parent Sigismond. Il entra en pourparlers 
secrets avec la cour de Vietine. C'était assez pour éveiller la mé- 
fiance des anciens exilés; ils chargèrent Gabriel Bei/ileit d'en 
prévenir le pacha de Témesvàr . Or, cette missive fut interceptée 
et le prince en prit connaissance. Pour éviter son courroux, 
Bei/ilc'ii fut obligé de se sauver. Il alla incontinent à Andii/iople, 
où séjournait alors le sultan, et il y obtint, en dehors de la 
promesse de sa candidature au trône de Transylvanie, des sub- 
sides en hommes et en argent. Pour multiplier les chances de 
son succès, la Sublime-Porte enjoignit même aux vayvodes de 
Moldavie et de Valac/tie, à Etienne Tonisa et à Radii Michné, de 
combiner leurs attaques avec celles de Skender pacha, général 
en chef de Tarmée mise à la disposition de Beihlen et composée 
de 25,000 combattants. A lapproche de ce danger formidable 
Bàthory ne se trouva plus en sécurité au milieu de ses sujets 
transylvaniens. Il s'enferma dans la ville hongroise de Nftyy- 
Vàrad sans pouvoir éviter son sort : deux gentilshommes hon- 
grois exaltés l'y assassinèrent pour débarrasser rimmanité d'un 
monstre pareil. 

Sa disparition subite facilita singulièrement le début du 
règne de Beihlen , l'élu de la diète de Kolozsi'ar. En cédant aux 
Turcs la forteresse de Li/ipa il put aussi aisément déjouer les 
plans de Georges Drugeth deHomonna, son concurrent suscité par 
la cour de Vienne. Quant à Radu Serhan, sa dernière tentative 
dans laquelle il eut pour auxiliaires les Polonais, ne fut pas 
couronnée de plus de succès que les précédentes. 11 mourut 
à Vieiine en 1620, comme pensionnaire de la cour impériale. 

Les conditions où se trouvaient la Transylvanie et son sou- 
verain génial en 1618, au commencement de la guerre de 
trente ans, étaient donc excessivement heureuses. Comme dit 
M. Jules Pauler en parlant de Beililen : a la race magyare n'a 
pas produit un prince depuis Mathias Corvin qui fut plus apte 
pour le gouvernement que cet homme de trente-six ans. Son 
esprit pénétrant comprenait parfaitement tout ce qui était né- 
cessaire pour la sécurité et pour le développement matériel et 



222 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

intellectuel de la petite 'rransylvauie. En sa qualité de partisan 
de Sipismond Bâtliory, d'ennemi de Basta et ensuite de Gabriel 
Bâtliory, il eut souvent Toccasion de séjourner en Turquie; il 
s'v était déjà aperçu de la décomposition de ce grand empire. 
Aussi était-il de ceux qui ne croyaient plus impossible que les 
Turcs pussent être chassés de la Hongrie par la chrétienté 
réunie, que le J)ays pût être délivré, et il s'était réservé dans 
celle œuvre immense sinon le premier mais assurément le rôle 
le plus important. Mais les événements ne prirent pas une 
tournure i'avorable à la réalisation de ce projet! » Gomme ('or- 
vin, il était obligé de se mêler aux luttes des Occidentaux pen- 
dant que ses rêves ne visaient que la transformation de l'Orient ! 

Le caractère que la guerre de Trente ans eut en Hongrie, 
fut plus politique que religieux. Les catholiques et les protes- 
tants hongrois n'ont jamais aimé la propagande à coups d'estoc 
et de taille. Le cardinal prince-piimat Pierre Pdznu'iny de Pa- 
nasz et le palatin comte Mcolas Ester/i/ity, le fondateur de cette 
illustre famille de la //ont/ rie, préféraient la persuasion à la vio- 
lence. Le premier avec ses ouvia.<;es polémiques — servant 
encore aujourd'hui de modèle aux prosateurs magvars — et 
avec son éloquence véhémente, le second par son infatigable 
zèle de faire des prosélytes, ont plus ramené de protestants 
dans le giron de l'Eglise catholique que n'en eussent ramené 
les lois les plus draconiennes ou les dragonnades les plus san- 
(jlanles. Et l'on ne peut pas affirmer non plus que ce fussent 
labsolutisme et le constitutionnalisme qui étaient aux prises; 
car on tenait au régime parlementaire dans les deux camps 
opposés avec une égale conviction et Beihlen n'était |)as moins 
autoritaire que le gouvernement inq)érial. On peut dire plutôt 
(pie la Hongrie ressemblait à un oi'ganisme en état morliide s'ef- 
forçant d'éliminer les éléments étrangers qui l'encombraient, 
mais n'ayant pas encore assez d'énergie vitale pour les séparer 
d'abord et pour les expulser ensuite l'un après l'autre. L'épo- 
<|ue de la convalescence ne devait venir (jue plus tard. 

Ayant appris la révolte des Tschègues et la pointe poussée 
vers I ienne par Maihias Thurn, Beihlen se décida à une prompte 
action. Il comprit que le sort du protestantisme hongrois dé- 



LIVRE DEUXIÈME 223 

pendait de celui des Etats autrichiens et qu'il était en corréla- 
tion avec l'indépendance de la Traiisyli'dnie. Quant il vit qu'à la 
diète de Pozsony on n'était pas enclin à réparer les préjudices 
causés aux protestants et que la cour de Vienne hésitait toujours 
à renvoyer de la Bohème les troupes hongroises commandées 
par Boucquoi, il tira son épée après avoir publié un acte d'ac- 
cusation, rédigé par Alvùiczy, contre le gouvernement impérial 
et après avoir appelé la Hontpie aux armes pour la défense de 
sa constitution et de la liberté religieuse. 

Ses premiers succès fui'ent éclatants : toute la Haute-Hongrie 
depuis AV/^Av/ jusqu à Pozsony le reçut à bras ouverts. A la diète 
de Beszierc-zebànyd, on lui offrit même la couronne de saint 
Etienne le 25 août l(>lJr, en la retirant à Fetdintind II, jugé 
par trop catholique. Sans se faire couronner, Beihlen accepta le 
titre de roi de Hongrie, mais comme il se sentait menacé du 
côté de la Pologne par son rival constant Georges de Homonna, 
il souscrivit à l'armistice proposé qui lui assura la possession de 
la Hongrie orientale jusqu'aux montagnes delà Faim. Il devint 
ainsi un des chef dirigeants de la grande lutte internationale. 
On voit figurer son nom parmi ceux à qui devait revenir la cou- 
ronne de la Bohême, mais ce fut le prince Frédéric de Pfalz 
qu'on y élut pour le plus grand bonheur de Ferdinand, car il 
est très probable que l'issue de la bataille de la Montagne-Blanche 
eût été tout autre avec Beihlen comme chef des alliés qu'elle 
ne fut avec les princes d'Anhalt et de Hohenlohe. 

Ne pouvant plus compter sur les Tschèques, Beihlen consentit 
à la conclusion d'une paix avantageuse. Elle fut signée à 
Nikolsboarq en 1621. 

D'après ces stipulations, il fallait que Beihlen rendît la cou- 
ronne de Saint-Etienne ainsi que les forteresses conquises et 
qu'il renonçât au titre de roi de Hongrie, à condition que Fer- 
dinand lui cédât à son tour sept départements de la Hongrie 
septentrionale et lui conférât le titre de prince du Saint-Empire 
avec promesse s formelles de respecter la constitution hongroise 
et de réparer les griefs de la nation. 

Cette paix ne dura que deux ans, car, poussé ^arV Angleterre, 
la France et la Hollande, liguées contre l'omnipotence de la 



224 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'inSTOIlîK 

maison de Habsbourg , Beihlen recommença la guerre dès 1623 
sous prétexte de l'inexécution du traité de JSiliolsbnurg. Elle 
aboutit à la paix de Vienne en 162i, où on conlirma de nou- 
veau les clauses du traité précédent. On doit attribuer cette 
stérilité de la deuxième canipa{jne aux défaites subies par les 
protestants en Allemagne h la suite desquelles la situation de 
Ferdinnud s'était sensiblement améliorée. 

Arrivé à cette pbase de sa carrière, Beililcn faillit imprimera 
Torienlation de sa politique une direction très imprévue. Tour- 
nant le dos à Talliance turque, il se rapprocba de Ferdinand. 
Considérant le déclin visible de l'empire ottoman, pourquoi ne 
se réuniraient-ils pas pour le combattre? Il dirigerait les opé- 
i-ations de leur année et comme fjage de leur accord Fer<liniind 
lui donnerait la main de sa tille. Car quoique protestant fervent 
— il a lu viiipt-six fois la Bible — il était patriote comme 
Henri IV. 

Entre temps, de (grands efforts furent tentés par les puis- 
sances protestantes. La demande en mariage du prince de 
Galles n'ayant pas été favorablement accueillie à Madrid, le roi 
Jac(jnes d' Aiigleierre ne fit aucun mystère de ses intentions lios- 
tiles h l'égard des Habsbourg. Il cliargea donc Roe, son ambas- 
sadeur accrédité à Consiantinnple .^ de s'entendre avec le grand 
vizir pour entraîner lieililen dans une coalition contre Ferdi- 
nand. Elle serait formée de V Angleterre ., de la France , de la 
Unllande, de la Tur(iaiee\. de Venise. Ils demandèrent ensemble 
au prince de Transyhutnie de se prononcer francbement s il 
voulait se ranger du coté de 1 empereur et des callioliques ou 
du côté du -ultan et des protestants? u Votre adbèsion, disaient- 
ils, augmentera les forces de l'union et on acceptera le concours 
de Votre Altesse Sérénissime sans condition. On ne veut pas 
vous (aire faire la guerre, on ne veut que vous indiquer les 
vrais moyens pour vous garantir efficacement. Plusieurs bruits 
circulent au sujet des intentions de Votre Altesse Sérénissime : 
entre autres, on prétend qu'elle veut se convertir au catlioli- 
cisme et qu'elle veut former, sous la protection du pape et de 
l'empereur, un royaume indépendant composé de la Transyl- 
vanie, de la Moldalvie et de la Valachie. » 



LIVRE DEUXIÈME 225 

11 n'était pas dans Tintérét des IhdshnuKi de favoriser la 
création d'un état semblable. Arrondi par l'adjonction possible 
de la Pologne , il pouvait devenir un rival dangereux en Orient. 
La main de l'archiducbesse fut conséquemment refusée, et 
Beihlrn envoya ses négociateurs sans tarder de Vienne à Berlin 
pour y chercher femme et alliance. Ils y obtinrent les deux; la 
princesse Cniherine de Brandebourg devint princesse de Tmn- 
syleanie et on y promit à Beihlen des sidisides en argent. A la 
suite de cette alliance, ses armées exécutèrent une attaque si- 
multanée avec celle de Mansfeld. A I7e////^'on cria à la trahison, 
à la perfidie. Emporté par son ressentiment, Ferdinand ]^vèien- 
dait que « BetJden n'était ni noble, ni Magyar, mais seule- 
ment Va laque ! " 

Après la défaite de Mansfeld, au pont de Dessau, Wallensiein 
et Beihlen se trouvèrent face à face dans les environs du Vàg. 
Mais affaiblis pour des causes diverses, ils n'osèrent pas hasar- 
der une bataille décisive. Gnàce aux conseils de Nicolas Esterliàzy 
on renouvela la paix de Nikolsbourg à Pozsony (1629) pour se 
refaire en vue des complications nouvelles et inévitables. Cette 
fois, ce (ai Gasiai'e Adolphe, le héros suédois, le beau-frère de sa 
femme, qui préoccupa Beihlen principalement. Il en fit son 
allié pour coml)attre la Pologne toujours hostile, en compagnie 
des Turcs et du tsar moscovite. Mais il mourut au milieu de 
ces préparatifs de guerre, le 15 novembre 1629, en recomman- 
dant à son entourage l'élection de sa femme. 

Catherine ne resta que quelques mois sur le trône qu'elle 
abandonna à cause du départ de son favori Êiienne Csàky 
de Keresziszegh. Ce fut alors Georges Ràhkzy I" que les états 
élurent pour souverain. Fils du prince Sigismond déjà cité, 
frère d'armes de Beihlen, Ràkàczy était un homme intelligent, 
très ordonné, porté vers les idées conservatrices et dont la pré- 
occupation dominante se rapportait à l'accroissement de sa 
fortune et à la consolidation de sa famille sur le trône de la 
Transylvanie. 

Contrairement à la politique de son illustre prédécesseur, la 
sienne, très circonspecte et très timorée, le tint très longtemps 
éloigné de la guerre de Trente ans. Il ne s'y mêla qu'en 1644, 

15 



226 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
après avoir reçu de la Suède des garanties formelles au sujet de 
sa situation en cas d'insuccès. La campagne qu'il fit en Hongrie 
avant son ennemi personnel, le comte Nicolas Ester/iàzy, pour 
adversaire, se passa plutôt en subtiles négociations qu'en com- 
bats sanglants, car son énergie était considérablement para- 
lysée par l'attitude in(juiétante de la Stiblime-Porie qui ne 
voyait j)as d'un bon o'il raffermissement et le développement 
de sa puissance. De là l'empressement avec lequel il saisit la 
première occasion favorable, les avantages remportés en Mo- 
ravie par Torsfensoii sur les armées de Ferdinand III, pour l'aire 
la paix. Elle fut signée le 10 décembre 1645 à Litiz. Ses sti- 
pulations profitaient au.v protestants et à Uâh'ivzy, sans for- 
tifier la Traiis) Iranie elle-même, faute politique considérable 
dont les conséquences ne se firent pas longtemps attendre. 

On a pu constater plus haut l'influence que les vayvodes 
roumains exerçaient sur le sort de la Transylvanie ?i\\ commen- 
cement du XVII" siècle. Elle cessa à mesure que ce furent de 
vrais hommes d'État f{ui v occupèrent le trône. Du temps de 
Georges liàk'kzy 1", on y était de nouveau dans les condi- 
tions normales. Aussi les boyards, mécontents des exactions 
du vayvode Léon, se réfugièrent-ils de la Valachie tout naturel- 
lement auprès de lui. Et avec raison, car il ne leur accorda pas 
seulement l'hospitalité, mais, ayant refusé de céder aux nom- 
breuses réclamations de Léon, il mit leur chef Mathiea Basaraha 
à la tète d'une armée auxiliaire, à l'aide de laquelle celui-ci 
ne tarda pas à conquérir le trône de son persécuteur. Ayant 
reçu l'investiture du sultan , Mathieu régna, exposé aux ca- 
prices des grands vizirs, mais gardant jusqu à sa mort une 
fidélité inébranlable envers les Ràkdczy. 

Elle était d'autant plus méritoire qu'à la suite de certaines 
menées de Vasilié Lajju, vavvode de la Moldavie, désireux de 
remplacer Mathieu en Valachie et de céder sa propre vayvodie 
à son fils aîné Jon, Ràkoczy reçut de Constaniiuople Tordre de 
soutenir 1 entreprise du compétiteur de son ami, tout en 
sachant que le premier lui en voulait aussi . Mais grâce au 
concours de plusieurs circonstances imprévues, Ràckôzy 
ne fut pas obligé de faire couler le sang des lioamains. Son 



LIVRE DEUXIP:ME 227 

général Jecni de Keincny réussit à réconcilier, au moins pour 
quelque temps, les deux vayvodes ennemis et h leur imposer 
un tribut annuel au profit de Rnliôc~y. Mais J^upu ne voulut 
pas renoncer à ses idées de conquête depuis longtemps cares- 
sées. Il recommença ses intrigues auprès des Turcs, en af- 
firmant que c'était pour les combattre que Mnihieu cultivait 
Tamitié du prince de Transyluanie. Alors il fut sévèrement dé- 
fendu à ce dernier de protéger son vassal aux abois. Ràkoczy, 
ne voulant pas complètement l'abandonner, lui envoya néan- 
moins subrepticement un corps de cavaliers à l'aide duquel il 
lui fut aisé d'infliger une défaite à Lnpii (le 3 décembre l()3î)). 
il V eut ensuite de nouvelles négociations qui aboutirent enfin 
à une paix définitive, confirmée par la Suhlime-Porie. En de- 
liors du tribut annuel de 2,500 ducats, les vayvodes lui four- 
nirent des troupes auxiliaires dont Ràkôczy n'eut qu'à se louer 
pendant sa campagne de 1644. 

Au fond, le but secret de ses visées n était ni en Hongrie ni 
en Orient. Il n'apparaît ouvertement que vers la fin de sa vie, 
quand le trône de la Po/ofjnc devient vacant. Hanté par le sou- 
venir de la gloire d'Etienne Bniho)) , il y prépara sa candidature 
de longue date par l'accueil qu'il fit au prince de Radziwil, chef 
des dissidents polonais, dans son château de Munkâcs. Pour ne 
pas exciter la jalousie de la cour de F/V'/î/?^' et du sultan, il se se- 
rait contenté de ne placer la couronne de Pologne que sur la 
tête de son second fils Sigisniond, en laissant la Transylvanie à 
son aîné, Georges //qui lui succéda en 1648. Mais la combi- 
naison échoua par suite de l'aversion que Sigisniond éprouva 
pour Irène, la seconde fille de Vasilié Liij)ii avec laquelle il au- 
rait dû se marier, pour obtenir non-seulement le concours de 
son futur beau-père, mais aussi celui du prince de Radziwil 
autre gendre du vayvode de Moldavie ainsi que son fidèle allié 
le hetman des ('oAY/Y«''S , Bogdan Chmelniizky. Le puritanisme 
rigide du jeune Râk'kzy ne put s'accommoder de l'aspect 
oriental de la belle Roumaine, élevée comme otage àConstanti- 
nople qu'il ne connaissait du reste que d'après son portrait, don 
de Lapa. Il y eut cependant une demande en mariage formelle 
à laquelle le vavvode moldave répondit par un refus d'autant 



228 MAGYAllS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
plus caté[;ori(|nc qu'il pensait déjà à d'autres liens matrimo- 
niaux, les Cosaques elles Polonais s'étant entre temps réconci- 
liés. Mais dans sa réponse ol'liclelle il prétexta Topposilion du 
clergé orthodoxe. 

Les consé(|uences également désastreuses pour les deux pays 
de ce mariage manqué ne se firent pas longtemps attendre. 
Lapa avant marié sa lillc à Tiiuas ('/iDic/niiz/.y, {\h et succes- 
seur de Jio(/(Ian, se trouva bientôt en hostilité ouverte avec 
Gconifs Tl , car dans le différend qui éclata en K),")^ entre la 
Pohn/iir et les Cosaqars, celui-ci prit fait et cause pour le roi 
de Po/of/n(',Jraii-C<isini/r, afin de se rendre populaire aux yeux 
du peuple, dont il voulait briguer plus tard le suffrage comme 
roi. L'issue de cette guerre fut longtemps incertaine. D'abord, 
I armée transvlvanienne eut le dessus sous la conduite de Jr(/ii 
de A>»/Y'/n. Avant chassé Lujxi du trône moldave, il y installa, 
d'accord avec Mai/ucu, le vayvode de Va/ar/iie, le grand loge- 
fette G/irorgi/za. Mais déjà Lapa revenait acconqnigné de 77- 
i)iiis,i\ la tête d'vuie nombreuse armée cosaque devant laqueller/c 
Kcnicny se vit forcé de battre en retratie. A ce moment entre 
en ligne Mnihicit à son tour; il rejoint le chef magyar et, 
réunis, ils gagnent la bataille de Finia. Du côté du Nord, ce 
sont les Polonais, conduits par Lahoinirsl,y\ du côté de l'Ouest, 
ce sont les Sirulcs de Pcihy qui pénètrent eu Moldalvie. La ba- 
taille décisive eut lieu à Sirra, d'où Lapa s'enfuit en Ukraine 
tandis que Timus se réfugiait à Soucsava entouré de la famille 
vayvodale. Cette forteresse ne se rendit qu'à l'automne, après 
l'arrivée de Jean de Kenu'ny et de son artillerie de siège. Quant 
à Lupn, les Tartares, ses hôtes, s'en débarrassèi'ent en l'en- 
vovant sous bonne escorte et chargé de fers, à Cnnsianiinoplc 

Dans l'année 1(35 4 mourut Mathieu, le fidèle allié de la 
famille liàfidcz)-. Il eut pour successeur Constantin Serhan Basa- 
raha. Au commencement de son règne il eut à combattre la 
révolte des seimen , de ses troupes mercenaires, pour la répres- 
sion de laquelle il demanda l'assistance du prince de Transyl- 
vanie. Ilàlioczy parut on personne à la tète de son armée et, 
grâce à son sang-froid et à son énergie, il gagna la bataille de 
Plojesii (le iGjuin IG55). Kn réalité, il eût mieux valu qu'il ne 



LIVRE DEUXIEME 229 

remportât pas cette victoire, car elle le confirma dans sa dé- 
termination d entreprendre l'exécution de la chimère râko- 
czienne, la conquête de la Pologne. 

Ayant fait élire son fils â,[jé de sept ans prince de Trausyd- 
('^//<?'f sous le nom de François /"(le 18 février 1653), biais 
par lequel il espérait apaiser les susceptibilités de ses voisins 
redoutables, l'empereur Lcojiold et le sultan, — confiant dans 
la fidélité des deux vayvodes roumains, il s'entendit avec le roi 
de Snèdc, ('/utflc's-Gastave, au sujet du partage des pays polonais 
et il obtint même des Cosa<iiies la promesse de leur concours. 

Ce fut le 18 janvier 1657 que 1 armée transylvanienne, accrue 
des contingents des deux vayvodies roumaines et comptant 
plus de 40,000 hommes, se mit en marche sous la conduite per- 
sonnelle de (k'oi-f/en II, ayant pour chef de son état-major Jeaii 
de Kenieiiy. Au versant septentrional des Cfirptit/ies, elle fut re- 
jointe par les Cosdijties ; tandis que la réunion avec les Suédois 
n'eut lieu que sous les murs de C'/v/coc/e même, le :28 mars sui- 
vant. 

Jamais on n'a vu mieux préparer une campagne et tourner 
un début aussi heureux en désastre irrémédiable. 

Conformément à sa politique déjà séculaire, la SubUme-Porie 
n'admettait le développement excessif d'aucun des Etats qui 
vivaient dans l'orbite de sa puissance. Elle intima donc l'ordre 
à Ràkôczy de cesser la guerre et de retourner en Transyl vanie 
incontinent, et comme il n obéit pas, elle le fit attaquer 
par le khan des Tar/ares. D'autre part, 1 empereur Lcopold I" 
réussit à susciter des difficultés aux Suédois du côté du I)an&- 
luarli et mit 16,000 hommes à la disposition de Luboniirsky 
pour ravager les possessions hongroises de lu'tliôczy , service 
immense que Jean Sobicsky tint à rendre vingt-six ans plus 
tard en délivrant l/Vv/ne assiégée par Kuru-Mousiufa ! 

Ayant chargé Jeun dt> Kenuhn du commandement de son 
armée disloquée, Ràkôczy, pour sauver sa vie, dut précipitam- 
ment rentrer en Transylvanie, où on procéda sans tarder à son 
remplacement sur l'injonction du sultan (le 1" novembre 
1657). Mais l'élu des états, François Ilhédey, ne se considéra 
que comme intérimaire et remit ses pouvoirs de nouveau à 



230 MAGYARS ET IIOUMAINS DEVAÎsT L'HISTOIKE 
Ràkôczy aussitôt que celui-ci se crut redeveuu populaire. Mais 
voulant s'emparer de la Transylvanie pour en faire la base de 
leurs opérations futures, les Tnrcs n'entendirent pas de cette 
oreille-là. Le {jrand vizir Knprali Mohaniei y vint en personne 
pour chasser Ràkoczy et pour le remplacer par Acluite Barcsay 
sous des conditions tellement onéreuses qu'on pouvait d'avance 
présumer que le pays ne serait pas en état de les remplir. 
C'était une raison pour liàlwczy de reparaître encore. Mais ne 
recevant des renforts de personne, il ne put opposer à la 
bataille de Fanes que des forces insuffisantes à Scïdi-Ani/iai 
pacha, dont l'armée complète ne fit qu'une bouchée de ses 
troupes peu nombreuses (le 22 mai 16(30 . Georges II y fut 
mortellement blessé et mourut quinzejours après à iYa^l-lVy/rtr/, 
dont les Turcs s emparèrent peu de temps après. 

Pour contrebalancer l'effet moral et matériel de ce [jrave 
échec, la cour de Vienne prit la candidature au trône de Tran- 
sylvanie de Jean de Kemény sous sa protection. Celui-ci défit son 
compétiteur Barcsay dans plusieurs rencontres; finalement il 
s'en empara et le fit exécuter avec plusieurs de ses partisans. 
Férocité iimtile, car déjà les Turcs envoyaient une nouvelle 
armée en Transylvanie sous les ordres de Kouichouh pacha. 
Ce fut Montecnccoli et son armée que 1 on désigna à Vienne 
pour l'escorte de Jean de Kemény. Mais le général « aux pieds 
d'écrevisse • , comme ses contemporains l'appelèrent, ne le 
conduisit qu'à la frontière de la Traiisylvanie. L'ayant franchie 
<le Kemény et Koiitsctiouli se mesurèrent à iXagy-Szoelloes où le 
premier fut vaincu et tué (le 2;i janvier 1662). C'était en 
même temps la consécration de l'élection de Michel Apn/i; 
elle eut lieu le li septembre de la précédente année, ainsi 
(jue le commencement du déclin de la Transylvanie comme état 
indépendant. 

Les deux vayvodes roumains, alliés de Georges Ràkkzy II, 
ne furent pas plus épargnés par le sultan. Il les destitua tous 
deux et il mit sur le trône de la Moldavie Glieorghe Ghica et 
sur celui de la Valacliie Mihnéa liadu. 

Il faut considérercetterecrudescenceapparente de l'influence 
turque comnie les dernières flammes d'une lampe qui s'éteint; 



LIVRE DEUXIÈME 231 

car dans la guerre qui éclata Tannée suivante entre Léopold P' 
et les 2'ujc.s, ces derniers essuyèrent à Saint-Goiihard {\e {" août 
I()<)4) le premier échec sérieux, précurseur de tant d'autres, 
sur le territoire hongrois, où ils avaient cueiUi jadis de si 
beaux lauriers. La paix de Vasvàr — conclue dix jours après, 
semblait les lavoriser cependant encore, puisqu'elle se basait 
sur le statu (juo. Mais cette longanimité de Léopold s'explique 
aisément j)ar Torage qui l'avait menacé du côté de la France 
et auquel il fallait l'aire face avant tout. 

Cette inthience de la politique française sur les affaires de 
la Hongrie ne fit que croître depuis qu'on s'y aperçut que 
les hommes d'État impériaux ne s'en occupaient qu'avec une 
certaine indifférence. Des magnats patriotes, tels que le palatin 
Nicolas Wesselénji, le poète-héros Nicolas, comte Zrinyi; son 
frère Pierre, le suprême juge (judex curiae) François Nàdasdy 
trouvaient que la situation du pays devenait intolérable à cause 
des courants antimagyars qui caractérisaient les résolutions 
de la cour de Vienne. Après la mort de l'auteur de la « Zri- 
nyiade » , tué par un sanglier à la chasse (le 18 novembre 1664) 
et après la mort de Wcsselényi, Pierre Zrinyi devenu bàn de 
Croatie, organisa une vraie conspiration , englobant son beau- 
frère Pierre Frangepan et son gendre François Râkôczy P', l'ex- 
priuce de Transyixutnie , qui s'était converti au catholicisme, 
et vivait maintenant retiré dans ses terres dans la Haute-Hon- 
grie. Le mouvement n'aboutit pas parce qu'il n'avait pas de 
but déterminé, les conspirateurs étant tous très dévoués aux 
Habsbourr/ et ne voulant viser que le gouvernement impérial. 
Ils furent cependant condamnés et exécutés soit à Vienne — Nà- 
dasdy, — soit à Wiener-Neustadt , — Zrinyi et Fraur/epan — 
(le 30 avril 1671). Râkôczy eut la vie sauve grâce aux efforts des 
Jésuites et de sa mère, la fervente catholique Sophie Bàthory, 
dernière descendante de cette famille, également douée des 
plus grandes vertus et des plus grands vices. 

Enhardi par l'effet profond produit par ces exécutions, le 
gouvernement impérial composé de féodaux réactionnaires, 
tels que les Montecuccoli, les Lohkoivitz et les Hocher, entra 
résolument dans la voie des illégalités de l'absolutisme. Il 



232 MAGYAIIS ]:ï UOUMAINS DEVANT L'HISÏOIRE 

prolongea le séjour des «arnisons allemandes dans les places 
lortes de la Hongrie; jiour les entretenir, il leva des impôts 
nouveaux, tandis qu'il substitua au [)alatin un gouverneur 
autrichien, assisté d'un conseil mi-parti honjjrois, mi-parti alle- 
mand (IG73). Et ces mesures anticonstitutionnelles lurent ren- 
dues plus odieuses encore par les persécutions religieuses 
recommencées : on expulsa les |>rotestants de leurs églises, on 
envoya leurs pasteurs aux galères, dans les prisons, en exil. 
Les mécontents y rijK)stèrent par une prise d'armes dès lG7îi, 
et une espèce de guerre de guérillas dura jusqu'en 1678 entre 
\c^ J.dbfnil:^ sobriquet des impéiiaux, et les Kouroaiz comme 
s appelaient les révoltés en souvenir des cntciaii , (prononcez à 
l'italienne : crouddii) de (îcair/es Ihksa . Soutenus par des sub- 
sides venus de la Jr<nislyvanie et de la France, les Hongrois 
se battirent vaillamment et leur soulèvement prit des propor- 
tions tout à fait menaçantes, quand Kmérie Thoeltoelyi (les his- 
toriens français écrivent Tél,<jly) se mit à la lèle de leurs trou- 
pes. Issu d une très riche lamille luthérienne assez illustre, — 
un de ses aïeux, Geort/es de Tlmrzo, étaitpalatin de IGOO à 101(>, 
fils d'un proscrit impliqué dans la conspiration de Wesseiényi 
et qui mourut eu défendant, contre les impériaux, la forteresse 
(ÏArvd, — le jeune et génial général n'avait alors que vingt et 
un ans, mais enflammé par l'amour (ju'il ressentait pour la 
bell(! Ilonn Zrinyi^ fille et nièce de Pierre Zrinyi et de Fran- 
çois Fi-tuu/epiin décapités, et veuve depuis l()7(> de François 
Ihilioczy -/'', il fit de tels prodiges, que Leopold se \\i forcé de 
convoquer une diète à .S'o/;/o// en 1(58! «pour la restitution de la 
libeité du pays " . Il révoqua le gouverneur allemand et nomma 
Paul Fster/iàzj , le fils de Nico/as et le beau-Irère de 1 infortuné 
yàdasdf, palatin de la Honr/iie, charge qu il remplit pendant 
plus d un quart de siècle et (pii ne l'empêcha pas d'être im 
compositeur de musique religieuse très sérieux. 

(î'est à ce moment que les Turcs tentent leur dernier effort 
contre la chrétienté. Le grand vizir Kara-Mousiafa assiège en 
1683 Vienne avec :200,()00 hommes, parmi lesquels figure le 
contingent de Tlnielioelyi. Mais déjà l'éclat du Croissant pâlit 
et, repoussés par les héroïques défenseurs bourjjeois de Vienne, 



LIVRE DEUXIÈME 233 

battus ])ar le roi de Pologne Jean Sobieski, les Turcs perdent 
successivement toutes les places fortes de la Hongrie : Eszler- 
r/oni le 21 octobre 1683, Érsek-Ujvàr le II) août 1085. 

Alors dans l'espoir de faciliter la conclusion de la paix, 
Thoekoclyi iut arrêté par le pacha de Téniesvàr sur l'ordre du 
prand vizir Ibrahim te Saian. Cette trahison inutile chassa tous 
les mécontents dans le camp des impériaux. On les voit com- 
battre sous les ordres de Charles de Lorraine au premier rang 
à la reprise de Bade (le '2 septembre 1G8() où la résistance hé- 
roïque d\ibdarrah)nan pacha clôt glorieusement l'époque fu- 
neste de l'occupation turque de la Hongrie. 

Il n'y eut qu Ilona Zrinyi^ devenue la femme de Thoekoelj i 
en 168:2, qui n'abandonna pas la cause des mécontents. S'étant 
enfermée dans la place forte de Mankâcs^ elle y subit un siège 
de trois ans et ne se rendit au général impérial Caraffa que 
faute de vivres et de munitions (le 1 4 janvier 1688). 

Mais déjà la diète de Pozsony , pendant la durée de laquelle 
eut lieu le couronnement de Josejih P\ fils de Léopold I" par 
l'archevêque Georges Széchenji [\e 9 décembre 1687), avait 
promulgué la loi concédant à la maison des Habsbourg le droit 
de régner en Hongrie par droit héréditaire, en souvenir des 
services qu'elle a rendus en «ayant chassé les Turcs du cœur 
du pays >' . La noblesse magyare y renonça également à cette 
fameuse clause de la bulle-d'Or qui lui permit de résister les 
armes à la main a toutes les tentatives illégales du gouver- 
nement. 

Quant à la Transyb'anie^ elle n'assista pas en spectatrice inac- 
tive à tous ces grands événements. Redevable au sultan de 
son élection , Apafi se vit obligé de prendre part aux expé- 
ditions des armées turques. Cette humiliation devint d'autant 
plus insupportable pour la partie la plus éclairée de la popula- 
tion que l'on sentait parfaitement la rapidité avec laquelle la 
puissance ottomane s'approchait de son déchn. Ce fut Me A eZ 
l'eleki de Szék , le génial chancelier à' Apafi qui servit de clef 
pour ouvrir à Léopold la Transylvanie. Semblable au Frère 
Georges^ il soutenait d'abord les éléments anti-autrichiens de la 
Hongrie et se comportait à l'égard de Thoekoelyi comme un 



234 MAr.YAI'. S KT ROUMAINS DEVAM L'HISTOIIIE 

protecteur enthousiaste; mais depuis 168:2 il travaillait en fer- 
vent apôtre de la léconciliation avec les Nfibslfo/nf/ , de la sou- 
mission à la royauté hongroise. Il eut h combattre un parti 
composé de mécontents qui avait Paul Ih-IjU pour chel, mais 
dont les intentions étaient trop complexes pour réussir, ayant 
exilé les j)rincipaux des conjurés, Tcleki pressa lièvreuscment 
TachèN ement de son j)lan patrioti(pie : délivrer la Trans) Ivdiiie 
du patrona(;e turc et la rattachera la couronne honjjroise, tout 
en sauvegardant le troue cVA/xiJ'i et les franchises du protes- 
tantisme (le l!l nuii l()88). 

Après la mort d'ApaJi (1690), son fds Michel II se put con- 
sidérer encore comme prince indépendant; mais, ayant fait 
un sot mariage, on Tohligea à abdicpjer (HJHij . Entre temps, 
les /'lires filent une dernière incursion pour conquérir la 7'/7/y/- 
syleanie en faveur de Thoekoelyi à qui le sultan la donna en 
guise de dommages-intérêts après son emprisonnement malen- 
contreux. Ayant franchi le col de Toicsvin- par des sentiers dont 
on ne s'était jauuiis servi avant lui, son armée composée de 
Turcs, de Turin res et de Koiiroii/:^ surprit celle de Michel Tele- 
lii, à laquelle venaient se joindre les troupes de général impé- 
rial i/e/'-sAr. La bataille de Zernyesi {\e 21 août 1000) eut une 
issue fatale pour les Triiiisylviinieiis : Telehi mourut transpercé 
de coups de lance et lleisler fut pris vivant. Elle ouvritlepavs 
à Thoetioelyi, que la diète provoquée à Keresz/é/n-Szii/ei, près 
Szehen, élut prince indépendant le 22 septembre suivant. Mais 
eu octobre il lut obligé de se retirer en Viilachie et son aven- 
ture ne lui profita qu au point de vue sentimental. En échange 
de ses prisonniers importants ou lui rendit sa femme avec 
laquelle il se rencontra après sept ans de séparation forcée 
à Uj-Paliiiif,(i le 13 mai l()f)2. Depuis ils vécurent exilés dans 
la plus étroite union pour s'éteindre en Asie Mineure h Ismiil, 
l'ancienne Nicoiueilie, à un endroit appelé » l*rairie de fleurs " 
oii Ilona Zrinyi mourut en 1703 et Thoekoelyi en 1705. La 
première repose dans la petite chapelle des Jésuites h G<il(itii\ 
le testament du second demande " à être ramené en Hongrie, 
dans l'église d'une ville luthériennee et à y être désigné par 
un drapeau et une {'pitaphe. » 



LIVRE DEUXIÈME 235 

La guerre de délivrance contre les Turca n'en continua pas 
moins en Hongrie. Après les victoires du duc de Lorraine à 
Mo/iàcs (le 1 2 août 1 687) et du prince Eugène de Savoie à Zenta 
(le 1 1 septembre 1697), après la reprise successive de toutes les 
places fortes hongroises, le sultan Moustafa ne put qiie de- 
mander la paix. Elle fut conclue à Xrtr/6cra(Karlovitz) le 25 jan- 
vier 1699 en restituant au roi de Hongrie toute la Honcjrie et 
la Transylvanie^ une petite partie du Banal et du Szerémség 
exceptée. 

De fait, ce fut Léopold qui régna en Transylvanie depuis la si- 
gnature du diplôme qui porte son nom et qui règle la nouvelle 
constitution du pays, c'est-à-dire depuis le 4 décembre 1691. 



CHAPITRE XI 

LK l'HOTKSrANTJSMK KT Li: ROriIAMSMK Al \\\f SIKC.LK. 

Il c?t incontestable ((ue les victoires de Michel le Brave et de 
lladu Serban remportées sur André et Gabriel liâihory, sur 
Moïse de Székely, ne pouvaient avoir lieu sans éveiller à un cer- 
tain defjré la conscience et les aspirations nationales chez les 
lioiundins de la Transylvanie en général et surtout chez son 
cler^jé en particulier. On ne doit pas oublier non plus que 
c'est encoie de répo<|ue de Michel le llrare que 1 on possède en 
Valachie elle-même les premiers documents rédigés en rou- 
main. Il en existe un datant de 1583 ou 1585 et provenant de 
Théodoru, logofette de Vhidesc. C'est en roumain (jue le vayvode 
Michel en couHrme un autre dont le texte est en slavon. Mais 
le premier document original et entièrement roumain provient 
de Sinieon Movila et date de MîO I . Il en tait écrire (juatre autres 
en I()04 i I). Résultats qu'il faut attribuer incontestablement à 
l influence des tentatives littéraires roumaines dont le protestan- 
tisme a pris l'initiative au milieu du xvr siècle en Transylvanie. 

Si ce mouvement littéraire national ne se propage pas aussi 
rapidement qu alors les protestants, et ])lus tard les historiens 
roumains l'eussent désiré, — il ne faut s'en prendre (pi'aux 
conditions déplorables dans lesquelles vivait le clergé rou- 
main aussi bien dans les deux vayvodies qu en Transylvanie. 
Dans son u Histoire des bulgares " . Jireeel, ai'lirme (jue ^ ni 
l'état militaire ni le sacerdoce n ont aiïrauchi le serl'; s il a été 
consacré prèlre, il est resté la propriété de son maître en cas 
où celui-ci a bien voulu se charger de son entretien. Il n'y 
avait que lélévalion à la dignité d'évéque qui impli<[uait l'al- 
iranchissement complet. Nous rencontrons en Bulgarie sur les 
terres des monastères de Virpins, d Orechavo et de Ryl plu- 
sieurs popes en état de servage (2) )■ . 

(1) ÎIasdev, Ciiviiilc (lin IxHraiii^ I, p. 104 ;i l.'ÎT. 

(2) JinECKK, Cesciticlilc (1er Buhjaieii, p. 402 et 403. 



LIVRE DEUXIÈME 237 

Dans la Pologne méridionale, la Galicie actuelle, on rencon- 
tre (les colonies roumaines en grand nombre dès le xii" siècle. 
Eh bien! les documents qui s'y rapportent, ne dépeignent pas 
autrement hi situation des popes non plus. Dans un acte de 
vente ratifié par le roi Sigisinnnd en 1532, il est dit qu'il est 
permis aux Roumains d avoir une svnagogue et un pope dans 
la commune de Sirwiazek, si ce dernier veut régulièrement 
paver son cens au roi, comme les autres popes le font. On 
sait aussi que ces popes roumains appelés vidgairement des 
hniiko payaient au seigneur une redevance annuelle de quatre 
florins ainsi qu'une peau de martre. Ilunfalvy a donc grande- 
ment raison de supposer que : « la servitude et la rusticité des 
popes sont des spécialités importées de la Bulgarie dans les 
pays de la rive gauche du Danul^e (1) " . Il faut donc avouer 
que Gabriel Bâihory en ordonnant dès 1609 que les popes puis- 
sent librement circuler contre la volonté elle-même de leurs 
seigneurs, toutefois avec la permission du vladique (évêquei 
de Gyalafehéri'àr ; que Gabriel Beihlen en affranchissant le 
clergé roumain de For/aras du payement de toute espèce de 
dime (le 18 septembre 102 4), se laissent inspirer par des senti- 
ments humanitaires qui leur font, et dans leur personne à 
toute la race magyare, le plus grand honneur. Or le clergé 
orthodoxe de la Transylvanie dans quelles conditions se trou- 
vait-il alors? Voilà le règlement que l'ëvéque Dosi/eùi, en fonc- 
tion de 1625 à 1627, lui impose : 

" Le pope qui ne veille pas suffisamment sur sa pureté dans 
1 accomplissement de son ministère sacerdotal et qui s'enivre, 
vole ou assassine paiera 8 florins à son évêque. Si le pope ne 
connaît pas les psaumes, il paiera 2 4 florins; il en paiera 
autant s'il ne connaît pas la messe et les vêpres. Le pope, qui 
ne tient pas proprement et convenablement son église paiera 
12 florins. Le pope qui, étant ivre les jours de léte ou les 
dimanches, est incapable de célébrer les services divins, 
paiera 24 florins " . 

Habitué à ne considérer les affaires que d'un point de vue 
très élevé, Gabriel Beihlen croyait qu'en face d'un état de choses 

(1) HuNFALVY Pal, .4: olâkok tôrlenete, vol. II, p. 319. 



238 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
aussi lamentable, le patriarche de Const<niiinoj>L' n'hésiterait 
pas à consentir à lintrodiiction de certaines réformes sinon 
dans les dojjmes mêmes de l'Éjjlise orthodoxe, mais au moins 
dans sa liturgie et dans son enseignement religieux. Les lettres 
qu'il a écrites à ce sujet-là, ne sont pas connues, mais on pos- 
sède la réponse datée du 1 septembre Ui29 du célèbre patriar- 
che Cyrille l.iiliaris. Elle est digne d'être reproduite en entier 
parce nu elle laisse deviner les intentions de Bethlen et en 
même temps elle fournit un admirable échantillon de la dia- 
lectique prccqne et de l'esprit byzantin pris dans le meilleur 
sens du mot. Voici sa traduction littérale : 



u Prince Sérénissime ! 

a II a fallu que nous apprenions avec beaucoup de tristesse 
de Vos dernières nombreuses lettres et de la bouche de Votre 
envoyé Tétat d'ignorance et le manque d'instruction, état qui 
est très nuisible et très compromettant pour le gouvernement 
de Votre Altesse, des prêtres valaques soumis à Votre pou- 
voir. Il est déjà tellement invétéré qu'ils ne savent plus 
lire et encore moins comprendre et enseigner le Saint-Évan- 
gile à cause de quoi, comme Votre Altesse le remarque avec 
tant de justesse, on peut sincèrement regretter la déviation 
journellement plus accentuée des mœurs et de la foi chré- 
tiennes. 

« Ayant appris tout ceci, c'est une douleur profonde qui 
pèse sur mon âme et sur ma plume et si avec nos coreligion- 
naires, nous n'étions pas empêchés par le mal général ici sur la 
terre des infidèles au Christ, nous nous hâterions certainement 
d'accourir là où l'enseignement des doctrines du Christ et la 
purification des mœurs sont redevenus si nécessaires. Mais 
noussommes retenus ici étant exposés à des suspicions conti- 
nuelles à cause de la religion du Christ que nous professons, et 
nous ne disposons non plus d'apôtres, auxquels on pourrait 
confier la correction de tels abus et de telles faiblesses. Nous 
sommes donc d'autant plus consolés de savoir que Votre 



LIVRE DEUXIÈME 239 

Altesse à qui Dieu a confié la protection de tant et de si grands 
peuples, ait promis à cette pauvre nation et à ses prêtres sa 
bienveillance complète et sa sollicitude entière. 

« Mais comme la proposition, que Votre Altesse a désignée 
pour prix de sa bienveillance, ou celle qu'elle nous a confiée 
dans ses lettres les plus secrètement écrites, sont d'une telle 
espèce que nous ne puissions pas les clairement comprendre 
ou si elles étaient même plus clairement exposées, nous ne 
devions pas les clairement comprendre en notre qualité de 
Patriarcbe, Votre Altesse conviendra aisément qu'il nous est 
absolument interdit de prêter ouvertement notre concours h 
l'accomplissement de telles choses. " 

" Nous comprenons aussi que la proposition de Votre Altesse 
pourrait s'attendre à une solution plus aisée si Gemmadius, 
1 évêque de ces contrées, recevait de notre part le moindre en- 
couragement et que l'on puisse obtenir facilement de ce nom- 
mé Gemmadius d'abord le silence et ensuite l'action, si nous 
nous taisions et si nous fermions les yeux. Mais les secrets 
eux-mêmes ont aussi quelquefois leur fatalité. » 

u Nous comprenons aussi que le puissant empereur des 
Turcs ne mettra aucun obstacle à l'exécution du plan de Votre 
Altesse, puisqu'il se contente de la fidélité de ses peuples con- 
quis, fussent-ils d'une religion qui ne soit pas celle de Maho- 
met. Mais que ce consentement des Turcs puisse persuader au 
peuple valaque d'embrasser la seule religion à l'exclusion de 
toutes les autres, que Votre Altesse confesse avec tant de piété 
(car il est bien clair pour nous que c'est le désir de Votre 
Altesse), nous en doutons fort; car cela ne pourrait se faire 
sans porter préjudice aux autres religions qui jouissent des 
mêmes privilèges sous le sceptre de Votre Altesse et sans bou- 
leverser les âmes, ou sans les exaspérer. Pour la réalisation 
heureuse et pacifique de ce projet, il faudrait en outre tout 
d'abord déchirer les liens de cette parenté et de cette sympathie 
qui existe secrètement et conséquemment, d'autant plus étroi- 
tement, entre les Valaques du gouvernement transylvanien et 
les habitants de la Valachie et de la Moldavie. Les vayvodes 
des pays susdits n'y consentiront certes jamais, et illui suscite- 



2V0 MAGYARS ET ROUMAINS DEVAÎST I/IIISTOIRE 
ront des tliFficiiltés sinon les armes à la main, mais au moins 
au moyen d'agitations secrètes. " 

« Nous ne nions pas (jue la religion que Votre Altesse et la 
plus grande partie de ses sujets confessent, ne soit bien chré- 
tienne et nullement payenne, mais elle diffère néanmoins très 
cousidérahlemcnl de la religion que confesse léglise d'Orient 
et dont nous sommes sur cette terre le grand prêtre, comme 
diffère celle confessée à Rome, laquelle, comme Votre Altesse 
le croit avec raison, est remplie d'erreurs. Votre Altesse affirme 
encore que les caloyers et les popes de la terre valaque qui se 
trouvent sous le gouvernement de Votre Altesse n'ont aucune 
religion et (pi'il serait conséquemment préférable qu'ils aient 
une religion même erronée selon les doctrines de notre église. 
Qui nierait que ce ne soit pas autant que de n'avoir aucune 
religion? » 

« Si ce pauvre peuple, dépourvu de toute instruction, em- 
brassait la religion de Votre Altesse, soit par ignorance, soit 
par suite de violences, ce dont ]e ne crois pas qu'on puisse 
user dans les possessions de Votre Altesse, nous ne pourrions 
])as nous v opposer à cause du grand éloignement et de notre 
faiblesse, d'ailleurs il ne nous siérait pas de recourir à d'autres 
armes que la parole; nuiis prêter nos mains ouvertement ou 
secrètement à une pareille abjuration serait, à nos yeux, un 
crime dont nous n'aurions la rémission au prix d'aucune 
souffrance que l'on peut endurer sur cette terre. » 

« Je suis également de l'avis de Votre Altesse quand elle 
fait renonciation que les pavs vraiment heureux sont ceux où 
il n'y a pas la moindre différence au sujet de la religion entre 
les habitants, et que c'est d'y atteindre qui doit servir de loi et 
de raison politique aux souverains, mais ce n'est qu un simple 
argument, bien entendu en faveur de la politi(|ue des princes, 
et cela ne peut jamais être un commandement de l Église. 
Car il ne nous est pas permis de sacrifier notre foi ni contre 
les biens de la terre, fussent-ils les plus considérables, ni pour 
des raisons politiques; car le salut de l'âme est préférable au 
bien-être terrestre. » 

« Nous ne mettons pas en doute non plus l'assertion de 



LIVRE DEUXIÈME 241 

Votre Altesse, elle nous semble même très clairement démon- 
tré, que le puissant rois des Suèdes, l'électeur de Brande- 
bouro et beaucoup de souverains de l'Allemagne n'ont pas pu 
s'empécber d'applaudir à ces e'Torts de Votre Altesse ; mais il 
peut advenir qu'une chose qui plaît beaucoup aux uns et qui 
est même peut-être très profitable à plusieurs, puisse être de 
telle nature qu'elle soit nuisible à d'autres. » 

« Ce qu'il faut entreprendre et ce qu'il faut abandonner 
dans cette occurrence des points de vue et des opinions aussi 
divergents, la sagesse de Votre Altesse saura le mieux dis- 
cerner. Quant à nons, nous révolter contre la Providence nous 
paraît impossible, car il ne nous est pas permis de combattre 
avec des armes terrestres. Mais nous implorerons Dieu de misé- 
ricordieusement communiquer à ce pauvre peuple son Saint- 
Esj)rit dans lequel réside la justice et la sagesse tout entière et 
de protéger l'existence de Votre Altesse contre tous les maux " . 

« De Votre Altesse Sérénissime le tout dévoué 

« Cyrille ( I ) . » 

Ce patriarche a joué un rôle très considérable dans les négo- 
ciations qui ont eu lieu depuis Crusius entre les protestants 
allemands et l'église d'Orient. Contrebalancées par celles des 
catholiques qni ne négligeaient rien non plus pour faire arriver 
au |)atriarcat les évêques dont la sympathie lenr était assurée, 
il y eut autour de l'élection de chaque nouveau patriarche 
des luttes qui ne profitaient qu'à l'entourage du sultan dont la 
nomination dépendait en dernier ressort et que l'on n'obtenait 
conséquemment qu'à force de libéralités. Elles étaient four/iies 
pour le compte des patriarches philocatholiques par la France 
et Venise, et pour les philoprotestants par VAngleierre et la 
Hollande. Après la mort de Meleiie Pigas ce fut Cyrille Lukaris 
qui devint patriarche cïAlexandrie, ayant pour compétiteur 
de la part du parti catholique Gerasim S/mrialioi, grâce aux 
fonds recueillis pour ce but en Saxe. En 1622, il fut nommé 
à Consiantinople pour son malheur, car la fureur de ses 

(i) Lettre publiée dans les Enlélyi Orszcujjyûlési cmlékek. 

16 



2V2 MACYARS KT UOUMAINS DKVA^T L'HISTOIRE 
ciiiiomis ne s'apaisa qu'après l'avoir plusieurs fois forcé de 
se retirer et finalement perdu, en lui imputant la rédaction 
d'un catéchisme entaclié de prosélytisme protestant. Sous le 
sultan rbvuliin, qui régna de 1()4(» à Kîiî», son adversaire 
Cyrille Cou tari parvint à le faire jeter en prison et exécuter. 

Avec l'avènement de Georges lUliàczy I" les efforts pour pro- 
paffer le protestantisme parmi les populations roumaines de 
la Traitsylviniie prennent un caractère plus accusé. L'attitude 
effacée de l'évoque Gonuidias, en fonction de l()28 à 16 40, à 
qui la lettre du patriarche fait allusion, les favorise à tel point 
que le clergé roumain se montre tout prêt à se soumettre au 
surintendant calviniste et à accepter certaines innovations, im- 
pré<mées de l'esprit du calvinisme. Mais on aurait absolument 
tort de croire que ces tendances à catéchiser les Romnains eût 
pour mobile et but leur magyarisation. Les lettres éminemment 
confidentielles, (jue le conseiller intime de Georges I", Éiienne 
Kdiotui de Gelej lui a écrites après la mort de Geniiadius au 
sujet de l'élection d'un nouveau « vladica » , évéque roumain, 
le démontrent à Tenvi. 

On lit dans celle datée du 1 septembre 16 40 : « Hier est 
mort vers quatre heure, après de longues souffrances, l'évèque 
roumain... Il y en aura plusieurs qui, désireux de remplir 
celte fonction, iront se présenter incontinent chez Votre Al- 
tesse. Il faudrait la donner à queUpiun qui sût quelque chose. 
On ne peut pas confier l'âme de tant de monde à un homme 
i'niorant, car les Yalaques sont des hommes, quoique vivant 
dans l'erreur. Et il incombe à Votre Altesse, comme à un 
prince chrétien, de veiller sur leurs âmes selon vos devoirs et 
votre conscience autant qu'il est possible et autant qu'on peut 
faire accepter la raison à des individus endurcis dans la bêtise. 
Le sieur Gsernatoni ([ui est déjà allé en Valachie en connaît 
un, avant à peu près le rang d'un abbé et sachant le grec. Après 
avoir appris la mort de celui-ci, il viendra dans quatre ou cinq 
jours. Puis(pi il aspire à sa succession, s il était tel qu'on le dit, 
il faudrait peut-être le prendre de préférance à un homme 
habitué aux superstitions roumaines. Car moi, je n'en connais 
parmi eux en Transylvanie aucun et il serait même peut-être 



LIVRE DEUXIÈME 243 

préférable pour Votre Grâce de prendre un Grec, la religion 
grecque n'étant pas aussi corrompue t|ue la roumaine, qui ne 
consiste qu'en superstitions pures! Il faudrait que nous puis- 
sions d'abord l'examiner en ce qui concerne les principes de 
la religion, et si nous le trouvions digne et apte, on pourrait lui 
confier l'évéché sous certaines conditions, comme nous l'avons 
(^it avec son prédécesseur, quoiqu'il fût pitoyable aussi, puis- 
qu'il n'en a rempli que quelques-unes. Quand Votre Grâce en 
aura trouvé un qui soit acceptable, il faudra que Votre Altesse 
le présente et l'installe solennellement, après avoir fait réunir 
les popes valaqnes de tonte part. On leur lirait alors les condi- 
tions et on leur communiquerait un ordre concernant ce dont 
ils ont été instruits. Celui qui ne s'y prêterait pas, on en ferait 
un paysan, car j'avoue à Votre Grâce que je crains que ce ne 
soit à nous que Dieu s'en prenne si nous nous mettons à 
négliger ces malheureux fourvoyés. Ce que Votre Altesse ob- 
tiendra d'eux, sera autant de gagné; s'ils se butent au con- 
traire et quon ne parvienne pas à les vaincre. Votre Altesse 
aura son âme complètement déchargée devant Dieu, tandis 
qu'eux ils seront tout à fait perdus. Quant à la succession (de 
l'évéque), il faudrait l'employer à l'impression de quelques 
petiits livres utiles, écrits en roumain » (I). 

Ayant vu et examiné son protégé, nommé MUovitius, voici 
ce qu'il dit h son sujet le 24 septembre suivant : a Afin que 
Votre Altesse puisse connaître les questions qui me sont venues 
à l esprit et que je lui ai soumises ainsi que la manière dont il 
les a envisagées, je les envoie à Votre Altesse. Je n'ai pas pu 
trouver quelqu'un, car on n'en rencontre pas, qui serait prêt 
à changer sa religion u in fundamentalibus » . Celui-ci ne 
peut pas s'y engager non plus parce qu'il serait excommunié 
par le patriarche qui ne permettrait pas sa consécration 
comme vladica, et les Roumains ne laccepteraient pas; qui 
sait même ce qui lui adviendrait s'il se hasardait parmi eux, 
donc il ne pourrait nullement officier. Il me semble. Altesse, 
que si nous parvenions à faire abandonner par ces communes 

(1) OtvOS Agoston, Geleji Katona Istvân. Uj Magyar Muzeum, 1859, vol. 1, 
p. 203. 



244 M A (; Y A US 1:T roumains devant I/inSTOIRE 
aveuMes toutes ces superstitions, ce serait assez pour le mo- 
ment. Avant été mieux éclairés par Dieu avec le temps, nous 
pourrions arriver à quelque chose de plus favorable ; surtout 
si, allant à Tccole, leurs enfants profitaient de quelques bribes 
(le latin. Car leur faire tout abandonner à la fois est très diffi- 
cile ou même impossible, comme c'est démontré par l'histoire 
de la conversion des autres nations. » 

J)e Gr/ej joi.fjnit à cette lettre les instructions dont il avait 
imposé l'exécution an futur évêque en vue d'obtenir sa nomi- 
nation du souverain. Voici les plus saillantes pour caracté- 
riser les intentions du gouvernement transylvanien : T Que l'é- 
véque fonde ici auprès de lui, ou ii Fendroit qu'il juge le plus 
convenable, une l)onne école roumaine; il y fera entretenir deux 
ou trois maîtres sachant le latin, le grec et le roumain et aptes 
à bien ensei(;ner le latin et la religion chrétienne. 2" Qu'il ait 
à sa disposition une inq)rimerie et des imprimeurs, afin qu il 
puisse faire imjjrimer tous les livres nécessaires à son église et 
à son école. îi" Qu'il fasse cesser le bavardage en langue étran- 
gère de ses popes et qu'il les oblige à ne faire le service divin 
(levant cha(|ue commune (pie dans sa langue propre, c'est-à- 
dire enroumain. 4° Qu'il fasse prêcher en roumain deux fois les 
dimanches et une fois les mercredis et les vendredis. G" Qu'il 
fasse copier, imprimer nos clmnils traduits en roumain et qu'il 
les fasse chanter chaque jour avant et après les prières et les 
sermons. 7" Qu'il fasse enseigner aux .<;arç'ons et aux fillettes 
pendant des leçons spéciales le catéchisme qui est maintenant 
traduit en roumain aussi. 

Certes c'est de la propagande calviniste que d'introduire ainsi 
dans l'Église orthodoxe les mélodies religieuses de Gudintcl et 
un catéchisme inspiré par le souffle de la réforme. Mais c'est 
de la propagande conforme à l'esprit du temps ou elle a eu 
lieu, voué aux guerres de religions, c'est de la propagande pa- 
cifique et exempte de toute tendance de magyarisation. Em- 
porté par son /ele calviniste, de Gelcj ne pense même pas à 
sauvegarder le droit de l'État en exigeant l'enseignement de 
la langue magvare. 11 est \ rai qu'alors les Roiiintiiiis ne comp- 
taient pour rien au point de \ uc politi({ue. D'ailleurs, la près- 



T-IVUE DEUXIEME 245 

sioii gouvernementale était tellement faible qu'au lieu du pro- 
tégé du conseiller intime de Râkôczy, ce fut celui de Matihieu, 
du vayvode de la Vdlarliie^ nommé Ilic Jorcsn-, qui obtint 
Tévécbé. 

Voici ce que dit à son sujet l'évéque Mclcliisedec : (l) 
u Les orthodoxes transylvaniens crurent qu'étant sous la 
protection des vayvodes et des métropolites de Valachie et de 
Moldavie et étant soutenu par eux auprès du prince de Tran- 
sylvanie, cet évéque pourrait plus facilement défendre leur 
religion et résister à la propagande calviniste. Mais ils se sont 
trompés, car étant allé en Transvlvanie en 1()42 et avant 
résisté aux évéques pravoslavniques de Ràkôczy, c'est-à-dire 
aux surintendants calvinistes, aux propagateurs du calvinisme 
parmi les Roumains, Oreste s'est attiré leur courroux. Le sur- 
intendant Georges Csulay, l'ayant horriblement calomnié au- 
près de Râkoczy, parvint à le faire piuiir. La punition consista 
dans la conKscation de ses biens et dans son emprisonnement. 
On jeta dans les prisons plusieurs autres popes et chrétiens, 
parce qu'ils étaient les partisans et les défenseurs d'Oreste. 
La punition infligée, la même dont on frappe ordinaire- 
ment les traîtres polili(|ues, nous fait croire que le surin- 
tendant calviniste malveillant fit d'Oreste un traître politique. 
Le malheureux honmie resta neuf mois dans la prison calvi- 
niste et il y souffrit le martyre pour sa foi orthodoxe sans se 
plaindre nidlement. Il est bien naturel, que le clergé d'Oreste 
a tout fait pour apaiser Rakôczy et pour le convaincre qu'il 
n'était que la victime des calomnies de Csulay. On peut sup- 
poser aussi l'intervention diplomatique des vayvodes valaques 
et moldaves, car finalement il lui fut permis par Rakôczy de 
payer une amende de 1,000 florins et de pouvoir présenter 
vingt-quatre garants jusqu'au payement de cette somme. » 

Toute autre est l'explication que donne sur cet événement 
le document par lequel Ràhoczy confirme en 10 42 la nomina- 
tion de son successeur, l'évéque Etienne Simonovitsch . « Néan- 
moins on a trouvé que cet llié Joresté, sans considérer sa 

(1) Melcuisédec, Biserica orthodoxa in lupth eu protestaiitismulu. P. 63 et (J4. 



246 M AG Y A lis ET ROUMAINS DEVAM L'HISTOIRE 
position ecclésiastique dans laquelle, en sa (jualité d'évêque 
des éfjlises de rite {^rec, serbe et roumain, il aurait dû briller 
au-dessus du clergé mis sous sa juridiction et lui servir de 
torcbe lumineuse, par de bons exem|)les, par la sainteté de sa 
vie pure et par sa conduite honnête et modeste, s'étant en- 
taché par sa mauvaise conduite et ses crimes, a ifjnominieu- 
sement sali et terni la dijjnité épiscopale et ([u il est devenu 
la cause, par suite de sa vie extraordinairement immorale, 
de diverses plaintes élevées contre lui par son cler(jé et se rap- 
portant à sa laçon d être hautaine et à son irréligiosité. D'où 
il est résulté que les doyens et les popes de l'église roumaine 
de rite grec et serbe, réunis en synode général, se sont occu- 
pés de son alïaire en due forme et 1 ayant trouvé coupable de 
tous les crimes, sacrilèges et péchés, ils l'ont jugé unanime- 
ment à être destitué de sa dignité d'évêque et afin de ne pou- 
voir j)his souiller son sacerdoce qu'il en soit également dé- 
pouillé et qu'il soit traduit an tribunal séculier. » 

l'entre ces deux jugements diamétralement opposés, on 
doit chercher la vérité, liâkôczj eut tort de vouloir faire de 
la propagande calviniste et| intempestive, et l'ancien hiéro- 
monaque du couvent du Puina de s'en tenir aux résolutions 
ultra-réactioniuiires des conciles de Kiev et de Jassy. Dans le 
dernier, convoqué par le métropolite V<ii hiani et auquel Pierre 
Mo(//ii/a, métropolite de Kiev, assista également, on chargea 
Méléiié Sirig de faire un anti-catéchisme pour contrebalancer 
l'influence de celui de lia 1,6c::) . Le livre, auquel Idrladin lui- 
même écrivit une préface, parut à Juss) , imprimé par les typo- 
graphes de la Cour. Il provoqua de la part des calvinistes une 
réponse spéciale et la réédition du catéchisme râkôczyen (l(j5(>) 
On imprima ces livres à Gynlafelicrvâr, où Rakôrzy installa la 
typographie projetée par licihlcn. Une Cazauid et la traduction 
en roumain du Nouveau Testament surveillée par Sinioiioviisch 
y ont été successivement publiées, en IG41 et IG48. Dans le 
document confirmant l'élection de Save Bran/iovics, signé le 
28 décembre 1()5G, on lit d'autre part qu'il est autorisé de 
(' toucher ses revenus légaux afin qu il puisse faire les frais des 
livres composés en langue nationale et soutenir les écoles. » 



LIVRE DEUXIEME 247 

Les instructions que Siinonoviisch reçut de Ràlwczy, avaient 
un caractère plus calviniste encore que celles données par de 
GeL'j. On devait procéder au baptême, à la communion presque 
selon le rite calviniste. Quant à l'enterrement, il devait avoir 
lieu 11 verbalement, selon la coutume des chrétiens et on n'y 
emploiera le chant que là où Ton en sentira le besoin; 
mais on n'y tolérera aucune des superstitions empruntées aux 
vieilles femmes » . C'était déjà un empiétement formidable du 
calvinisme sur TÉglise orthodoxe, et cependant l'évêque calvi- 
niste Tofsus ne voulut pas s'en contenter. Il extorqua LlA/)afi 
en 16G0 un document dans lequel on ajoute aux instructions 
données à Sinioiiovitsc/i quatre paragraphes nouveaux. 1" Qu'on 
érige partout où c'est possible, des écoles pour les Rm/wains et 
particulièrement dans le monastère de Gyulafehérvàr , dans 
le département de Hiinyad, en Marmaros, et à Kovâr. 2" Qu'on 
rétablisse l'imprimerie roumaine de Gyulafehérvàr. 3° Qu'on 
destitue les popes qui ne savent lire les livres de messe qu'en 
serbe, mais sans les comprendre et qu'on les remplace par des 
individus sachant parler et écrire en roumain. ïVQue l'évêque 
roumain ne dépende pas seulement de l'évêque calviniste en 
ce qui concerne l'emploi et dans la punition des popes et des 
doyens, dans l'inspection des églises et dans la solution des 
questions théologiques épineuses, mais aussi dans la convoca- 
tion et la direction des synodes. Ayant clos le synode, l'évêque 
roumain ira avec quelques-uns de ses membres au consistoire 
des calvinistes magyars, afin que celui-ci puisse reviser les déci- 
sions du synode roumain et afin qu'il ait ainsi l'occasion de 
mieux apprendre les enseignements de la vraie religion. 

Quelle que fût l'influence de 7'o/e>/.v auprès du débonnaire 
Apafi, elle n'a pas pu empêcher la publication de l'ordonnance 
suivante que l'évêque roumain et son frère Geor<jes Bra/iLovtcs 
ont obtenu du prince en 1()75. a Brankovics, l'évêque de tous 
les Roumains, de tous les Serbes et de tous les Grecs de notre 
royaume, s'est souvent plaint avec ses doyens et ses popes des 
tentatives que quelques-uns font pour abolir leurs anciennes 
franchises, leur culte et leurs coutumes liturgiques. Nous n'a- 
vons donné jusqu'ici à personne le droit de les molester 



2V8 MAGYARS ET 11 (> T M A I îs' S DEVANT I/ll 1 STO I I'. E 
dans leurs privilc^jes ;iccordés par nos prédécesseurs glorieuse- 
ment régnants, ^ous ordonnons ])ar la j)résente à tous ceux 
que cela rejyarde quon ne se pernielte plus dorénavant de re- 
tirer de la juridiction de Tévêque roun)ain Téglise orientale, ni 
ses dovens ni ses popes. Un synode tenu après la publication de 
rordoniKiiicc citée prescrit cependant de nouveau que Ton 
prêche I;i parole de Dieu dans les églises des Roumains et 
partout ou Ion en sent le besoin, seulement en roumain. 
Quant aux livres qui sont imprimés en roumain, qu'on les 
lise et qu ou les enseigne dans les églises où c'est nécessaire 
pour les clnétiens (1 . " 

Or c est en IG14 (^ue Vasilir Lupn érige seulement la pre- 
mière école et la première imprimerie de la Moldavie dans la 
Monasterid Trci Eyarcliilor . » L'influence grecque était telle- 
ment prépondérante dans la cour de Vasilié Lupn que ses 
filles n'apprirent à lire et à écrire (ju'en grec ; elle changea aussi 
le caractère slave de l'école des « Trei Erarchilor » en grec. 
Quand le logofette Stefan Gheorghicza — l'adversaire de 
Vasilié Lupu — eut réussi à s'emparer du pouvoir, il s'inté- 
ressa à l'école des « Trei Erarchilor » , mais il n'aimait pas 
les Grecs, — probablement parce ([uils étaient à Constanti- 
nople pour Vasilié Lupu. Stefan (dieorghicza pencha donc 
du côté des tendances slaves et, ayant renvoyé de l'école de 
Vasilié Lupu les Grecs, il fit revenir les professeurs (|u'ou avait 
amenés, à l'origine, de Kiev » (2). 

Donc pendant que dans les vayvodies roumauics on est 
poiH- l'éducation grecque ou slave, ce n'est qu'en Traiisj liuinie 
(\ue l'on cultive la langue roumaine, sous les auspices et sur 
Tordre des princes magvars, ce dont convient G. liantm lui- 
même eu déclarant que : i- nous — c'est-à-dire les lionnidùis 
— devons convenir, pour être justes, que l'on doit attribuer 
la naissance de la littérature daco-roumaine à la pression 
exercée par le j)rotestantisme occidental. Quoique la Réfor- 
mation ait soutiré à la nation roumaine quelques centaines 
de mille âmes et les ait annexées aux Magyars, les ayant con- 

(l'j Nicoi.AU l'oPKA, Vecllia incliopolia ortodoaa roiiia)ia, p. 82. 
(2) V. A. ITnKciMA, Istoria scolelor, I, p. 9. 



LIVRE DEUXIÈME 249 

solides ainsi d'une façon inattendue, elle a en même temps 
ouvert les veux de la nation roumaine, alin qu'elle s'aperçût 
qu elle j)Ouvait écrire et s'instruire dans sa propre langue 
et qu'elle n'avait plus besoin de la langue slave, dans les 1ers 
de laquelle elle vivait depuis des siècles dans une complète 
obscurité. (1) » 

Il ne huit pas oublier non plus que, s'il y a le cas regrettable 
de Save /Irdii/.ovics dont le long et heureux èvéché se termine 
par un dénoùment ressemblant de point en point à celui 
avec lequel s'est terminée la carrière ^/'///V Joresie, les condi- 
tions d'existence du clergé orthodoxe se sont tellement amé- 
liorées en Tniiisylvdnii' que tout le monde voulait en être. 
Adulte Barcsai remet aux popes roumains le payement de la 
dhne et de la neuvième sur la prière de ce même vladica 
Branhovics dès 1659. Apafi va plus loin encore en 10G3 : il 
les affranchit de la dime dont ils étaient redevables en raison 
de leurs vignobles, qu'il anoblit : -^ Yineas nobilitandas duxi- 
mus, prout eas Nobilitamus pnesentium per vigorem. » Il en 
est résulté que les serfs s'imposaient les plus lourds sacrifices 
pour obtenir de l'évêque leur consécration. Aussi la diète 
de 1628 défend-elle à ce dernier « de faires des popes pour 
prix d'argent de n'importe quel serf roumain ignorant. » Car 
il s'était formé de cette manière un véritable prolétariat sacer- 
dotal qui ne pouvait végéter qu'en dépouillant le peuple sous 
divers prétextes religieux. La résolution du département de 
Miununos datant de 1691 s'explique conséquemment tout 
naturellement. « Puisque nous voyons dans les villages de 
quel préjudice est l'accroissement du nombre des popes pour 
les habitants pauvres, nous avons décidé, à l'unanimité et d'un 
commun accord, et pour l'éternité, qu'on ne puisse plus doré- 
navant jamais admettre plusieurs popes dans le même vdlage. 
Que l'on n'en admette que ceux que les villages recevront et 
en réalité deux seulement, car un village en a assez de deux, et 
il faut que ce soit eux seuls, ceux acceptés par le village, qui 
y remplissent les fonctions sacerdotales. Qu'on admoneste le 



(1) G. B.\r,iTiu, Catltecismulu caluenesc, p, 



84. 



250 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
vladica dans ce sens-là, et qu'il se conforme à cette résolu- 
tion. >' 

Et ces popes improvisés ne pouvaient avoir naturellement 
aucune qualité qu'exige leur sacerdoce. Si on ne les prenait 
pas au sérieux, ils étaient tout prêts à devenir calvinistes 
comme il appert d une résolution du consistoire calviniste de 
Dcbi'cczc/i, datée du 9 juin l()30. u Que ceux qui se montrent 
dignes, soient admis au sein de 1 Eglise; mais que ceux qui, 
sous le prétexte de la religion, ne cherchent que la liberté, 
soient traduits devant le tribunal séculier. » Ils joignirent à 
leur ignorance beaucoup d impudence aussi, puisqu'ils abu- 
sèrent tellement de la tolérance des religions reçues, que si, 
pour se marier, quelqu un appartenant à l'une de celles-ci se 
convertissait h la religion orthodoxe, ils le traitaient comme 
un païen et ils le rebaptisaient en le plongeant dans l'eau jus- 
qu'à mi-corps. Quant aux Iloiinunns devenus calvinistes, ils 
les persécutèrent. " L'évéque grec, dit une pétition adressée 
à Apafi en 1680, nous fait des misères derechef... Il con- 
sacre près de Kolozsvar une église grecque où il n'y en avait 
pas et à l'insu de Votre Altesse et du pays. Nous implorons 
Votre Altesse comme notre protecteur, puisque nous avons 
commencé la typographie et nous voulons ériger une école 
sur l'ordre de Votre Altesse, en aspirant ainsi au bien de 
toutes nos forces; que Votre Altesse nous prenne sous ses ailes 
protectrices afin que la nation étrangère ne puisse pas nous 
tourmenter, (pi elle s'en tienne aux délibérations, cpi elle ne 
soit parmi nous ni lèpre ni ivraie. Il faut que la réformation 
puisse grandir parmi nous, et qu à cause d elle Dieu bénisse 
Votre Altesse, (l) » 

« Il y a une chose qui doit l)lesser lliistorien roumain) 
quand il s'occupe de l'histoire de la lléformation, dit Bari- 
tiii (2), c est que l'histoire ne présente le nom d'un seul pope, 
caloyer ou évêque grec oriental de 15GG à 1070, qui eût coura- 
geusement ou même au prix de sa vie défendu les dogmes de 

(1) Thalloczy 1.\jo.s, .1: o/a'/i refoimalio tortrnctchez. Torleiicliiii târ. 1878, 
p. 707 et 708. 

^2) G. Baiuth , Pattialcsc dm hlorin TrcDisilvanici, I, [). 150. 



LIVRE DEUXIÈME 251 

sa religion ni, par contre, d'un seul autre non plus (|ui eut cou- 
rageusement et ouvertement embrassé la nouvelle religion, 
comme quelques-uns l'avaient fait en Occident... Et ces mil- 
liers de caloyers de Téglise grecque orientale, qui aiment tant 
se comporter et se considérer comme les fervents défenseurs 
de Torthodoxie, que laisaient-ils alors? On sait que les monas- 
tères grecs possédaient à ce moment j)resque la sixième 
partie du territoire de la Roumanie. Et les tliéologues, les 
juristes du droit canonique, les défenseurs de la foi de ces 
monastères où étaient-ils? Les séminaires théologiques, les 
écoles qui y préparent, où se trouvaient-ils dans ces monas- 
tères? " 

Comme son clergé, le peuple roumain n'était pas non plus 
à la hauteur de son époque. Les vayvodes et les kénez 
des districts roumains formés pendant les xiv'' et xv" siècles 
pour la défense de la Hongrie dans les départements actuels 
de Kr((.ssu, de Szoréii)- et de Tcniè.s, disparurent complètement 
soit en s'assimilant à la noblesse magyare, soit en succombant 
dans les guerres incessantes. La masse du peuple retombe 
dans la servitude commune, perdant la tradition de ses impôts 
— de la quinquagésima — et des terres vlaques et payant la 
dime comme les serfs en général. Elle est toujours flottante, 
vagabonde, portée à la rapine et inquiétante. Et cependant 
c'est encore en Ti<iiisylva/iie où elle se trouve le mieux, ou 
elle se réfugie de préférence. La diète de 1(>23 a beau décréter 
que, « pour refréner les penchants de rapine chez les Roumains, 
il faut leur interdire de monter à cheval, de porter des armes, » 
ils se sentent plus en sûreté au milieu des Magyars que dans 
les vayvodies, où on les fait traquer par des chiens et où ils 
périssent par milliers dans les forêts et sur les glaciers, comme 
l'affirme la pétition des boyards de la Moldavie, adressée à 
Fiàkorzy au temps de Lapu. 

En terminant cette rapide esquisse de la première période 
des relations entre Magyars et Ro/iinaiiis, compatriotes ou voi- 
sins, on ne peut que les regretter à cause de la cordialité qui 
les a caractérisées. S'ils eurent quelques difficultés à régler 
entre eux, les armes à la main, ils vivaient ordinairement en 



252 MAGYAl'.S ICI ROUMAINS DEVANI I/HISTOIUE 
bonne intelligence et la Uitelle (jue la l/niH/nC et la 'l'idnsyl- 
vaiiic ont exercée sur les vayvodies roumaines et sur leurs 
propres liabltants de race roumaine, s'expli(|ue aisément par 
leur ancienneté et leur civilisation relatives en lace d'un Etat 
et d'un j)cuple en lormation. Dans ce cas-là, ne pas abuser de 
sa supériorité et la mettre même au service du plus faible, est 
une réelle et rare vertu. Les Magyars l'eurent et les Itoiuiniins 
leur en furent plus d une fois reconnaissants. Pour qu'une 
situation aussi normale et aussi satisfaisante, au lieu de s amé- 
liorer avec le temps et les pro;;rès des deux peuples, devienne 
tendue et pénible, il fallait 1 intervention d'un élément étran- 
gler et nouveau dont l'intérêt était de faire disparaître cette 
harmonie naissante et de la remplacer par l'hostilité la plus 
profonde à son seul proht. Si les Ixoiitiniiiis n hésitèrent pas à 
se prêter complaisamment à l exécution de ses desseins téné- 
breux, (jue les Mii(j)(ns n'oublient pas leur inexpérience juvé- 
nile! Fla^jornés, flattés, excités, ils succombèrent à la tenta- 
tion; la responsabilité pour leurs errements, pour leur lèse- 
patrie, lèse-humanité, lèse-liberté retondjc sur ceux qui les ont 
sciemment trompés, en trompant leurs souverains aussi et 
en menant la monarchie austro-houproise tout entière à deux 
doijjts de sa perte. 



LIVRE TROISIÈME 

LES ROUMAINS AU SERVICE DE LA RÉACTION 



CHAPITRE PREMIER 

LK DIPLOME DE LÉOPOLD l". 

En principe, le retour de la Tninsylixiuie au sein de l'État 
hongrois ne pouvait et ne devait soulever aucune difficulté. 
Devenue indépendante par suite de la domination turque en 
Hongrie, cette principauté de circonstance n'avait qu'à repren- 
dre sa place antérieure parmi les parties intégrantes des posses- 
sions de la couronne de saint Etienne. Mais à cause des clian- 
gements radicaux survenus dans la situation générale de la 
Hongrie, cette réunion, d'apparence si simple, devenait en réa- 
lité très embrouillée et surtout très dangereuse. A la cour de 
Vienne, maintenant celle du roi de Hongrie, et non plus d'un 
roi élu mais d'un roi héréditaire, la haine de la constitution 
hongroise mettait tout le monde d'accord. Les absolutistes de 
l'école de Philippe II, les centralistes de l'école de Richelieu 
et de Louis XIV, étaient également dépités de ne pouvoir 
introduire leurs théories dans les institutions d'un peuple dont 
ils ne connaissaient ni les origines, ni la langue et qu'ils consi- 
déraient non pas comme délivré mais comme conquis. Ils pen- 
saient que le parlementarisme rudimentaire des Hongrois ne pou- 
vait aboutir qu'à la révolution , comme en Angleterre avec son voi 
récemment décapité, ou à la décomposition, comme en Polo- 
gne dont ils escomptaient déjà le partage prochain, tandis que 



254 MACYAl'.S KT I'. LI M A 1 N S DEVAÎNT L'HISTOIRE 
YEs/xK/iw et la France, ou Ics délectiiosités de la monarchie 
absolutiste n'étaient pas encore très visibles alors, leur Fournis- 
saient le modèle de la stabilité et de l'unité gouvernementales 
protégeant les arts et la littérature, développant l'industrie, 
l'agriculture et le commerce, maintenant des armées de terre 
et de mer formidables. Aussi dans leur ardeur de combaltre 
le protestantisme entrait-il autant de conviction religieuse (jue 
de politique inconsidérément empruntée aux Etats pris pour 
exemple et servilement imités. Il aurait donc fallu, selon leurs 
vœux, que la fton(/i/c devint tout à fait catlioli(pie et tout a fait 
maniable comme l'étaient déjà les pays héréditaires de la mai- 
son des Ildlisboint/, la S/yr/'r, le Tyro/, les aichiduchés d'J//- 
iriclw, etc., (jue dépouillée, de ses droits historiques, elle obéît 
aveuglément comme ces derniers aux ordres d'un pouvoir 
central indiscuté. De là la véhémente hostilité des hommes 
d'Etat autrichiens contre la réunion de la Tfaiisj /ranie à la 
Hoiu/r/e (jii'elle aurait rendue plus forte; de là leurs effoi'ts 
pour s'emparer à leur profit de la première, stratégiquementsi 
précieuse, dominant à la fois les abords de la monarchie à 
lEst, et les départements hongrois limitrophes, toujours les 
plus sujets aux soulèvements, pour en faire une simple pro- 
vince autrichienne. 

En face de ce point de xue réactionnaire, celui des Miu/yar.s, 
jaloux de leurs libertés politiques et religieuses, était très 
nmlaisé à sauvegarder. S'ils se sentaient extrêmement séduits 
par la perspective de se trouver réunis de nouveau sous le 
sceptre d'un même souverain, ils avaient encore la recomman- 
dation de riocs/.di trop fraîchement gravée dans l'esprit et ils 
partageaient plus ou moins tous l'opinion (|ue Xicolas Bcildcn. 
le philosophe historien comtemporain, a avec tant de vigueur 
émise dans l'introduction de son livre intitulé : '' La colombe 
de Noé '' , contenant un projet de constitution nouvelle pour 
la TrfUisylvdinc. 

« Il est certain que les gens réfléchis ont de tout temps con- 
sidéré la domination des Turcs en Transylvanie et celle des 
Allemands en Hongrie comme la raison la plus secrète et la 
})lus importante pour l'existence des deux pays, comme leur 



LIVRE TROISIEME 255 

plus grand bonheur, comme la base de leurs libertés à 1 exté- 
rieur et à l'intérieur, comme d'ailleurs cela se trouvait démon- 
tré, à l'instar d'une loi irréfragable , par la chose elle-même et 
par l'usage remontant dans les deux pays à cent cinquante ans 
en arrière. Comme il est certain aussi que dans les travaux, 
dans la bouche, et dans le cœur des trois célèbres et magnifi- 
ques Hongrois; dans ceux de Gabriel Bethlen , le grand prince 
delà Transylvanie, dans ceux de Pierre Pâzmâny, le grand car- 
dinal de la Hongrie et dans ceux de Nicolas Esterluizy, le grand 
palatin de la Hongrie , il a été clairement exposé que cette 
séparation de la nation magyare ressemblait à une tour bâtie 
par Dieu lui-même au milieu de ces deux empires, afin qu'elle 
les conservât tous deux, malgré leurs luttes incessantes, ainsi 
que les libertés de la nation hongroise dont elle ne sut 
jamais profiter sous ses propres rois. C'est donc un bien tant 
pour la chrétienté que pour l'islamisme et plus spécialement 
pour la Moldavie et la Valachie ainsi que pour la Pologne, 
mais avant tout pour la nation magyare elle-même que la 
Hongrie et la Transylvanie ne puissent être ensemble sous la 
domination ni des Turcs, ni des Allemands, ni des Magyars. 
Sous celle de ces derniers, non, parce qu'ils donneraient beau- 
coup à faire à toutes les deux et ils se perdraient; sous celle 
des deux empires, non, parce qu'elles courraient toujours le 
danger d'être perdues aussitôt qu'elles appartiendraient exclu 
sivement à l'un des deux. » 

Telles étaient les méfiances toujours éveillées et réciproques 
à faire cesser, les opinions contradictoires et enracinées h 
réfuter pour quiconque croyait à l'accord complet possible 
entre les intérêts de la maison des Habsbourg et des Magyars, 
désirait sincèrement leur consolidation respective et tendait 
résolument à sa réalisation. Michel Tc/cf,/, après avoir un mo- 
ment soutenu Énieric T/iœkœlji, se voua à l'accomplissement 
de cette tâche d'autant plus volontiers qu il se rendait parfaite- 
ment compte de la décadence accélérée du pouvoir des Tares 
et qu'il se sentait assez fort pour défendre les droits de la na- 
tion magyare contre toutes les entreprises de la cour de T iemie. 
Cependant il faut avouer que les négociations ne commen- 



256 MAGYAr.S ET ROUMAINS DEVA^^T I/HISTOIRE 
ocrent pas sous des auspices très heureux. Ce fut un jésuite 
(1 ori.oine IVançaise, le VcreAn/ùh Dunod, qui les entama dans 
Tcntrevue qu'il eut avec Tolcln dans son château de Kcnscsora. 
11 s'agissait de conclure une convention militaire contre les 
Tinrs enlrc Lropold et Apafi et de faire accepter par les États 
de la Tnnisylvdiiic deux traités : l'un concernant la situation 
future de la juincipanté après son union avec la Ifonr/ric, 
l'autre se ra|)p()rlant à utic Sainte Alliance dont ferait partie la 
7'nnis) /va/lie en compajjnie de VAllenKKjnc , de Denise et de la 
PoUy/nr. Entre temi)s, Dunod fit également des ouvertures à 
Scrhan Caniarn-Jno, vavvode de la Vtilar/i/r, pour le persuader 
de ?e soumettre à rempereur, moyennant (pioi il ohticndrait 
sa protection avec la ])romesse de lui donner le Danahc pour 
frontière méridionale à la conclusion de la paix qu'on devait 
faire prochainement avec le sultan. 

7'c!r/,i présenta les traités du Huiiod aux États de la Transyl' 
viinie quel(|ues jours après l'arrestation de Thocl.oclyi par le 
pacha de iSdyy-Vàrad (octohre ICHô), moment on ne peut plus 
propice, puisque cet événement démontrait plus éloquemment 
que tous les raisonnements possibles, l'odieux du despotisme 
turc. Mais les traités ne furent pas moins repoussés par la 
diète de h'o'/an/s comme attentatoires aux droits de la Transyl- 
vanie, malgré la fameuse phrase de Dannd : '<■ Sa Majesté vous 
protégera, que Vous le vouliez ou non. > (Nolentes, volentes 
nrotegit vos Sua Majestas. Cependant lidée de> négociations 
v lut admise et on envova à Vienne Eiicnnc llidler et trois 
autres délégués pour les y poursuivre. 

La protection promise par Dunod ne se fit pas longtemps 
attendre. Les abords du pays furent successivement occupés 
parles généraux impériaux \'ctera/ii el Cttraffa, instruments 
aveugles du plus inexorable absolutisme en llonr/rie. Quant a 
Sc/ierffenhri//, il entra en 7'rans) /vtinie dausle com-ant du mois 
de mai IGHG «à la tète de 15,000 orateurs armés » , comme 
le raconte mélancoliquement y/cofas lirilden . Une escorte 
militaire aussi considérable n eût pas maiu|ué de donner du 
poids au projet de traité élaboré à Vienne par la mission Jlaller 
et les commissaires de L-opold : le chancelier SiraLmann, le 



LIVRE T 110 LSili. ME 257 

margrave àa Bade et Dielrichsicin \ mais, quoique plus avanta- 
geux que le précédent, il n'obtint pas plus de succès. Car d'une 
part une armée de iO,0()0 hommes fut offerte à Apafi par 
la Sublinic'-Porie, et, d'autre part, l'ambassadeur de Pologne, en 
même temps agent secret de Louis XIV — sut si fortement 
peser sur l'opinion publique transylvanienne que l'on y de- 
vint de plus en plus exigeant. « Postérité crois-le bien, 
écrit encore le même Beihlen, ce fut un vent soufflant de Paris 
et passant à travers la trompette du roi Jean de Pologne, qui 
emporta ton traité ! " 

Après la reprise de Bude, la cour de Vienne confia à Charles 
de Lorraine l'occupation militaire de la Transylvanie. Pour 
régler temporairement la situation de ce pays, celui-ci conclut 
avec la commission de la diète à Balùz-sfalva une convention 
(le 27 octobre 1687), plus désastreuse pour les libertés de la 
principauté que le traité proposé par Dnnod. Elle ne fut cepen- 
dant jamais sanctionnée par Léopold, dont l'entourage tenait 
avant tout à une déclaration de fidélité des états. 7\delii et Ca- 
raffa en arrêtèrent les termes à Nafjy-Szchen et elle se résume 
dans le passage suivant : « La Transylvanie fait retour à la 
Hongrie dont elle n'a été séparée que par le sort envieux et 
par les audaces ambitieuses de quelques-uns. Elle accepte la 
protection de Léopold et de ses successeurs les rois de Hon- 
grie et librement, par ferveur chrétienne, elle renonce à la pro- 
tection de la Turquie. Elle n'aura plus aucune relation avec 
la Sublime-Porte, ne lui enverra plus ni impôts, ni cadeaux et 
ne communiquera plus avec aucun ennemi de la maison 
régnante. Dans les forteresses encore non occupées de Huszt, 
Koevar, Gôrgény et Brasso, on laissera entrer les garnisons 
allemandes. D'ailleurs, les états implorent Sa Majesté de con- 
firmer leurs droits , franchises et libertés religieuses.» Étant 
acceptée par les états siégeant à Fogaras , celte déclaration 
obtint aussi l'adhésion dWpafi qui alors ne tarda plus à prêteur 
le serment de fidélité. Grâce aux efforts de Nicolas Betlhen,, 
on élabora en même temps le projet d'un diplôme que l'on 
remit à Caraffa pour être soumis à Léopold. Sa réponse en ajour- 
nait la sanction après la fin de la guerre, tout en admettant 1 

17 



258 MAGYiil! S ET IIOIJMAIAS DKVANT L'HISTOIRE 
inincipo de la liherlé religieuse et de la suspension des exac- 
tions militaire- commises par les impériaux. A la cour de 
\'ieniie, on eutpréleré accepter les conclusions d.ib.soloii. l'an- 
cien partisan de Thorhoelyi. maintenant le bras droit de Ca- 
rttffn : « Puiscjue c'est la Transylvanie, cette ennemie mortelle do 
la maison régnante, dont les princes les plus renommés lurent 
précisément ceux qui combattirent avec le plus d'acharnement 
la maison régnante qui est la cause de tous les malheurs de 
la llon"rie, il Faut que son indépendance soit supprimée, 
et ayant doiuié à Apdfl dos conqjensations, il laut qu'elle 
devienne inio province de l'empire avec un gouverneur à sa 
tête, afin que ce boulevard de la monarchie ])uisse enfin se 
reposer » (I. 

Les i»ourparlor.- trainorent ainsi sans arriver ii aucun résultat 
jusqu'à la mori dApn/i. Alors les états étaient presfjue résolu-> 
à prêter le .-orment de fidélité au jeune A/xifi déjà antérieu- 
rement élu, mais 7V/e/.7 et le général impérial lleissler les en 
empêchèrent. On envoya cependant JSicolus Beililen à Vienne 
pour faire ratiher l élection d Apafr IL Alors survient 1 irrup- 
tion de T/ioef,oelfi, la perte de la bataille de Zernyes/, la mort 
de Teleki i^e 21 août IG90). L'élection du protégé des Turcs 
qui eut lieu le mois suivant, rendit les hommes d'Etat autri- 
chiens plus s(»uj)les. JSicoIds Jicthleii ne laissa pas échapper cette 
bonne disposition et alla à 17,'////^' pour v presser la publication 
dudiplônjc. Il la demanda, abstraction faite de la confirmation 
(VApaji et parvint à l'obtenir avec l'aide des ambassadeurs 
prussiens et anglais, de iXiroltis ])<nil,cliii(niii et de Pnijei. J'entre 
lenq)s, la situation de 77/oe/.or7)/ devint intenable, et il se vit 
force'' d'abandonner le territoire delà Trans] Ivniiic 

Ce fut à la diète de Fot/nnis, convoquée pour le 10 jun- 
vier l()91, (jue Ik'tlilen présenta le diplôme, qu'on le discuta et 
qu'on l'accepta finalement. Dans sa préface, il est fait tout 
d'abord mention de la minorité d'Apa/i II. Aussi remit-on son 
avènement an trône à l'époque de sa majorité, car dans un temps 
oïl la tranquillité du j)avs était à la merci des entreprises de Tlmc- 

Y) hp Rebut '/eitis A. Caraffaci. Liber IV, p. 321 à 320. 



LIVRK TROISIEME 259 

hoi'lyi, il eut été aussi dan^jereux pour les intérêts de la Tran- 
sylvanie que pour le bien de la patrie de lui confier immédia- 
tement les rênes de l'État. Jusque-là le roi Lropold {garantit avec 
sa parole et sa loi jurée les stipulations suivantes : 

1" Il n'y aura pas de changements dans les lois concernant 
les églises et les écoles des religions reçues, ni dans celles 
avant rapport à l'introduction d'ecclésiastiques qui n'existent 
pas actuellement en Transyhanie. Il est permis aux catholiques 
de bâtir de nouvelles églises et de restaurer à Fehérvâr l'égHse 
détruite de Christophe Bâthory. Ils jouiront, dans un endroit où 
ils sont en majorité, des mêmes droits dont jouissent les 
fidèles des autres religions reçues dans un cas pareil, y com- 
pris la faculté de bâtir des églises. L'opposition des autorités 
civiles ou ecclésiasti([ues restera, sous ce rapport, toujours 
inefficace. 

2" Toutes les lettres de franchises et de donations des anciens 
rois et des princes nationaux ainsi que les titres, les emplois, 
les dignités, les dîmes ou tous les revenus d'une autre nature 
qui ont été donnés à des corporations séculières ou ecclésias- 
tiques, seront rigoureusement maintenus et utilement confir- 
més de manière à ce que personne ne puisse être molesté, même 
au moyen de procès, ni par les princes, ni par des person- 
nages civils ou ecclésiastiques, pour ravoir ce qui est dans sa pos- 
session, même si cela eûtappartenu jadis à l'Église catholique. 
W On devra maintenir les décisions des " Constitutiones 
Approbatie et Compilata> » , des décrets des anciens rois, du 
a Tripartitum Verboeczyanum i; (du Code hongrois , du décret 
du roi André, les paragraphes abolis par la diète de Pozsony 
exceptés, des lois des autorités locales, des lois spéciales delà 
nation saxonne. Mais comme les catholiques se voient lésés 
par les premier et deuxième points et comme les Saxons 
demandent plus de garantie pour la sauvegarde de leurs fran- 
chises et de l'application d'icelles, l'empereur propose, pour 
la tranquillisation de ces craintes de lui soumettre des conven- 
tions spéciales qu'il sanctionnerait, ou, si cela ne pouvait se 
faire, il se réserve le droit d'arranger ces affaire? avec équité, 
après avoir pris lavis de ses conseillers transylvaniens. 



2(10 MAGYARS ET ROUMAINS KKVANT I/IIISTOIRH 

V II est ordonné do conserver les us et coutumes jusqu'ici 
cniplovés du {jouverncment, du conseil secret de la diète, ou 
concernant l'organisation et la liberté du vote, le pouvoir de la 
table royale (la cour d'appel), des magistrats, des atabla birô» 
(les conseillers généraux) et des cours de justice inférieures et 
la manière dont on rend la justice; tout en maintenant la 
liberté de s'adresser directement au roi au sujet de toute 
affaire importante. La gestion des revenus du Trésor devra se 
faire de manière qu à la suite des renseignements donnés par 
les États, personne ne soit obéré par les n commissiones came- 
raies. " 

5° On ne pourra confier les emplois publics qu'à des sujets 
map^yars, sicules ou saxons de toutes religions reçues, en réser- 
vant à l'empereur le droit de faire des propositions avec le con- 
sentement des États pour accorder l'indigénat à des personnes 
méritantes. 

G" Les propriétés qui retournent au fisc par suite d extinction 
de famille ou de crime de lese-majesté, 1 empereur les don- 
nera à des sujets magyars, sicules et saxons. Celles occupées 
par suite des guerres retourneront à leurs propriétaires an- 
ciens. On confiera le contrôle des droits de compétiteurs dans 
ces cas à une cour de justice ou au général en chef. 

Le restant des dix-huit paragraphes se rapporte à 1 organisa- 
tion administrative et judiciaire du pays. Dans le dixième, on 
parle de « sanction royale» ; dans le douzième, de » revenus 
loyaux " et, dans le dix-huitième, de » cour royale» . On voit 
doncque les hommes d'État autrichiens visaient dès ce moment 
une confusion à faire naître entre les attributs a impériaux et 
royaux» , afin qu'avec le temps ils pussent impunément transfor- 
mer la Trmisylva)ne en province impériale en la détachant de la 
/lonf/rie. Or les lois j)romulguées à la diète de Pozsoin envi- 
sajjent la question tout autrement. « Puisqu'il a plu à la bien- 
veillance divine de restituer au droit légitime de nos succes- 
seurs , les rois de Hongrie , la Transylvanie , ce plus antique 
membre du royaume de Hongrie que les injures du temps en 
ont jadis séparé, etc. (Postquam divino mutui placuit Transyl- 
vaniam, antiquissimum Hungariie regni membrum , olim per 



LIVUK TROISIÈME 26t 

injuriam temporum ab eodem aviilsuni nostrorum successoruiu 
HungaricC regiim legitimo iinperio restituere,) D'autre part, 
le paragraphe six de la loi promulguée par la diète trausylva-i 
nienne de 1791 contient le passage suivant : « Aussi bien Sa 
Majesté Sacrée, que ses successeurs suivants de la maison au- 
guste autrichienne ne posséderont la Transylvanie qu'en rois 
légitimes de Hongrie, comme appartenantà la couronne sacrée 
du royaume de Hongrie, avec le même droit de règne et de 
succession qu'en Hongrie. " (Tam Sua Majestas Sacratissima, 
quam secuturi eiusdem ex augustissima domo austriaca succe- 
sores qua legitimi reges Hungari», Transylvaniam tanquam 
ad sacram regni Hungaria^ coronam pertinentem, eodem cum 
Hungaria imperii et successionisjure tenebunt.) 

D'après le troisième paragraphe du diplôme, on confia aux 
états le règlement des plaintes des catholiques et des Saxons. 
Il leur a effectivement réussi de régler celles des Saxons dans 
le document appelé : « Nationalis accorda » . N'ayant pas pu 
aboutir à une transaction relativement aux griefs des catho- 
liques, on s'en remit au jugement de Léopold selon les disposi- 
tions de ce même troisième paragraphe par qui ils furent 
réglés dansun autre document. Le < Diploma Leopoldianum u se 
compose donc, en réalité, de trois pièces : du diplôme principal, 
delà «Nationalis accorda» et du diplôme concernant les catho- 
liques. On y ajouta encore en 1693 la u ResolutioAlvincziana)' , 
ainsi dénominée à cause de Pierre Alvinczy qui l'avait négociée ; 
elle se rapporte à la création d'une (^ Chancellerie transylva- 
nienne " à Vienne, indépendante de celle fonctionnant pour le 
compte de la Hongrie. Ces a Chancelleries » ne devaient servir en 
principe qu'à l'expédition des documents émanant du cabinet 
du roi et de la transmission de ceux venant de la Hongrie ou 
de la Transylvanie à ce même cabinet. Mais plus tard leurs titu- 
laires devinrent de vrais ministres sans portefeuille, dans les 
mains de qui se concentraient tous les pouvoirs des deux pays 
respectifs auxquels les ministres autrichiens, absolutistes ou 
centralistes, confiaient le soin de faire prévaloir leurs théories 
en Hongrie et en Transylvanie. 

Fruit des transactions diplomatiques, car le simple retour 



■2()2 MA<;YAI'>S KT IlOUMAIiVS DKVANT L'II I STO I I". K 

de la Trt(ii.<)/r<i/i/r daii> le cadre de la constitution hongroise 
ne pouvait se faire à cause des privilèfjes des trois nations et 
des quatre reliffions reçues; le " Diploma Leopoldianum^) était 
fatalement condamné d'avance aux interprétations diverses. 
D'abord on supprima le prince en prétextant son sot maria^je 
et en l'internanl à Vienne: ensuite on plaça en Tnaisyliumie 
des jfrénéraux qui apprirent aux Etats à a s'accoutumer aux tam- 
bours et à ne boire que le mors à la bouche » , selon l'expression 
énergique des mémoires de Midicl Cscrei de JSiuiytijia. Après 
la paix de Ktu/i'xzo (Carlovitz), on envoya en Tr<nis) Iranie une 
commission pour inspecter les caisses du Trésor. Son président, 
le baron autrichien Seean, élabora un règlement pour fixer le 
quantum annuel à faire pour la Ti-ansyliuniie , contre les stipu- 
lations formelles du douzième paragraphe du diplôme de 
jj-opold. On érigea, à la même époque, les catholicjues en État, 
encore h Tencontre de ce qui avait été décidé. Peu de temps 
après, on vit arriver un évéque catholique " in partibus j^ qui 
reçut comme donation le domaine à\\lvin(z. Aussi fut-il 
nrié par le ' gubernium » de vouloir bien se retirer du pays, 
parce que sa présence était illégale. Mais l'évéque ne céda pas 
il cette injonction, et fit même venir des .fesuiie-s pour l'ensei 
{fnement et la prédication. 

Mais quelles que soient les entorses données par la cour de 
Vie/me h l'esprit qui a insjiiré le diplôme célèbre, elles restent 
bien loin derrière les roueries de 1 interprétation des histo- 
riens roumains. M. Enr/ènc lirote affirme (1) que " la Transyl- 
vanie, la troisième province, au point de vue de sa grandeur, de 
la monarchie des Habsbourg, n a jamais été un pays dépendant 
d'un autre royaume, et elle a gardé son indépendance même au 
temps où il existait entre elle et la Hongrie un lien fédératif. 
Quand elle fui placée sous le sceptre des Habsbourg (le i dé- 
cembre IHDl) ou, comme les Etats transylvaniens s'exprimè- 
rent : quand Sa Majesté l'empereur Léopold I" daigna l'accepter 
sous la protection de la domination autrichienne — son indé- 
pendance ne resta pas moins intacte. L'empereur d'Autriche, 

(1.) EuGKN BnoïK. Die riDnaiiist lie Ftacje in Siel>riil)iii(/cti uiul ViKjmn. IJcrliii 
1895, p. 11. 



LIVRE TROISIÈME 263 

(déjà?) et le roi de Hongiie, en même temps, grand-duc de 
Transylvanie, y régnèrent selon sa constitution et selon ses lois 
spéciales, faites et promulguées par ses diètes spéciales. Cette 
indépendance et cette constitution de la Transylvanie ont été 
reconnues valables et sanctionnées par tous les souverains issus 
de la maison des Habsbourg depuis Léopold I" au moyen de di- 
plômes et de rescrit.s impériaux. La Pragmatique Sanction, 
réglant la situation des pays béréditaires et de l'empire sous la 
maison régnante des Habsbourg et Tordre de succession dans 
cette dernière, fut séparément conclue avec la Transylvanie 
aux diètes transvlvaniennes de 17:22 et de 17 44-, comme avec 
un État indépendant des autres, et comme un traité bilatéral 
concernant à part le grand-duc et le pavs. « 

D'un autre côté, on lit dans le soi-disant " programme natio- 
nal des Roumains de la Transylvanie ' , élaboré en 179] à AV/yj - 
Szeben, le passage suivant : a La souveraineté indépendante de 
la Transylvanie étant échangée au moven de la convention de 
1691 nommée : < diploma Leopoldiamuni » contre le droit héré- 
ditaire la maison des Habsbourg, la faculté de correspondre 
directement avec les autres États était perdue pour celui-ci, 
mais non pas son autonomie intérieure; elle fut, au contraire, 
garantie non seulement par ce : "pactum conventum» , mais par 
d'autres lois fondamentales aussi, ainsi que par les serments 
solennels, prêtés par les empereurs de la maison des Habsbourg 
à 1 occasion de leur couronnement et au moment du renouvel- 
lement de leurs diplômes inauguraux... L'empereur indique 
clairement dans le troisième paragraphe de ce dit diplôme : 
Conslilulioncs in viqore inviolahili permanstiras dccldrtintns . » 

Il faut que la haine du Mdqydr soit bien enracinée chez les 
Roumains pour qu'ils puissent ainsi chanter les louanges d'un 
document, qui en les ignorant complètement, devrait les gêner 
plutôt et surtout les rendre plus modestes. Quantités négligea- 
bles il y a deux cents ans, aujourd'hui ils voudraient imposer 
leur loi, ne leur en déplaise, tout simplement en raison des 
services qu'ils ont rendus non pas à la civilisation, à la liberté 
ou au progrès, mais comme on va le voir, à la réaction la plus 
sotte et la plus odieuse, qu'ils ont secourue sciemment ou 



2(1 '♦ M AG VA lis MT HOUMAINS DKVAINT L'II I STO I li K 

inconsciemment avec un zèle cligne d'une meilleure cause. Il 
faut espérer que, re\enus ;'i des sentiments meilleurs et surtout 
à nue |)lusjusteaj)|)ré(ialion de leurs vrais intérêts, ils en dépen- 
seront tout autant pour l'aire prévaloir les droits de la société 
moderne, à la conquête desquels travaille la Jf<>nf/rie depuis 
1848. Son encourageant appui leur est assuré sans arrière- 
|)ensée, non pas par des stipulations faites pour être dé- 
jouées, mais en souvenir des luttes supportées ensemble, par 
les Maqjnrs et les llointi/n'us , contre la barbarie turque ou en 
vue de celles qu'on aura encore à supporter tant qu'il restera 
des progrès moraux et matériels à accomplir. 



CHAPITRE II 

l'union Rr.LIGlF.rSF. DES ROUMAINS. 



Ce fut en quelques mots que l'on Ht allusion plus haut à la 
triste fin de l'évêque [jrec oriental S<ivr Bran/wvics. Elle a été 
causée par ses efforts tentés en vue de la réintroduction de 
la langue slave dans réj>lise roumaine, que la majorité de son 
clergé, déjà gagnée aux tendances nationales roumaines, ne 
voulait nullement seconder. (Son frère cadet (:leorges rê- 
vait la carrière de l'aventurier Jacques Héraclide sous le titre 
de Despote de toutes les provinces illyro-thraques et ortho- 
doxes de l'Orient, de prince de la Haute et Basse-Mésie, 
de seigneur de Szerém ei de Jenoe, de prince du Saint-Empire, 
et de comte hongrois; mais il fut arrêté par le margrave Louis 
de Bade, général impérial, et interné à Nagy-Szeben, le 7 no- 
vembre 1689.) Un synode composé, sous la présidence d'un 
secrétaire général de préfecture, de î>8 ecclésiastiques, tant 
calvinistes que grecs orientaux, le condamna du chef de «mal- 
versations commises au détriment des deniers de son diocèse 
et des fonds recueillis en Russie et au profit des églises rou- 
maines détruites par les incursions turco-tartares. " Relâché 
de sa prison par Apafi qui ne voulait pas que son nom put 
servir de prétexte à révolte dans la bouche de ses ennemis du 
parti de Beldi, il mourut deux ans après. 

Son sucesseur Joseph Budai, confirmé par Apafi le 28 dé- 
cembre 1680 dans les mêmes conditions que l'évêque Simono-^ 
vitsch, n'occupa son siège épiscopal que deux ans. Après sa 
mort, ce fut Joasaf (\\x\ l'obtint. Ils avaient été consacrés tous 
deux par Théodose, le métropolite de Bucarest. Joasaf mourut 
en 1686. Save Vesiinnan ne fut évêque qu'un an, tandis que 
Varlaam le fut pendant trois (de 1687 à 16î)0). Pendant la va- 
cance d'une année et demie qui précéda l'élection de Théoplalc 
dont la consécration par le métropolite de Bucarest, l'introni- 



2(i(i MAGYARS ET lîOUMAINS T>EVANT I.'ll 1 S TOIRE 
salion par le Mouvenicur transylvanien (JroKjcslMuiffy ainsi 
<|ue la prestation de serment dans les mains de Tévêque calvi- 
niste se passèrent selon les formalités adoptées sous les princes 
indépendants, — Lropo/d /" adressa le 23 août l<)f)2 kPoiit 
Esirr/u'izy, palatin de la f/o/u/rir, un rescrit ordonnant que tout 
prêtre de l'éj'jlise jorecque orientale, enclin à accepter l'union 
avec rK<ylise catholique, jouisse dorénavant des immunités du 
<lerpé catholique. Or l'union consistait dans l'acceptation de 
ces quatre articles : t' Les fidèles de l'église grecque orientale 
reconnaissent le pape pour le chef visible de toutes les églises 
de l'univers. 2- Us accèdent au dogme démontrant que le Saint- 
Ksprit procède à la fois du Père et du Fils filioque). 3" Que le 
l)ain azvme suffit pour la communion, i" Ils admettent l'exi- 
stence du purgatoire Par contre, l'église grecque orientale 
reste intacte et elle garde le calendrier Julien. 

Quoique n'étant pas valable pour la Transyliuinie, ce rescrit y 
fut considéré par les catholiques comme un signal encourageant 
le prosélytisme. Les Jésuites introduits par l'évêque catholi- 
(jue ' in partibus ■' s'y mirent en relation avec Théophile et lui 
persuadèrent que. sil acceptait l'union, elle servirait aussi 
bien au clergé roumain qu'à toute sa race, tant au point de vue 
matériel qu'au point de vue de sa situation sociale. 

Les pourparlers au sujet de l'union durèrent quatre ans entre 
'l'hro/ih/lc. les Jésuites et les ministres autrichiens, naturelle- 
ment kl'insu du "gubernium » . - Avec Bànffy comme gouver- 
neur, avecBethlen comme chance\'\ei\piilvis ci. ambra samas!y> 
s'écrie Nicolas Jinhlcii . u Quand, en I ()J)7 , nous étions tous trois à 
Vienne, continue-t-ilplus loin, le ministre Ivinsky nous présenta 
à une conférence tout d un coup le mémoire des états catholi- 
(pu^s. Cette union y figura comme premier point. Nous deux avec 
le gouverneur, nous nous récriâmes, en affirmant de n'en avoir 
rien entendu parler en Transylvanie. Elle doit être dirigée 
contre les trois autres religions, et surtout contre les calvi- 
nistes. Or nous le sommes ; nous ne pouvons donc rien dire 
de la proposition. Alois Kinsky de lépondre : » Ne parle/ 
pas comme calvinistes, mais comme conseillers du roi » ( Non 
loquantur ut reformati, sed tanquam consiliarii régis.) Nous 



LIVIIE T H 01 SI KM E 267 

protestâmes de notre mieux, nous présentâmes même un mé- 
moire à ce sujet à l'empereur, dont nous avons la copie, mais 
on le jeta au panier. « 

Pour expliquer ces efforts de prosélytisme de la cour de 
Vienne, les historiens roumains indiquent avec beaucoup d'iia- 
l)ileté son désir de combattre le libéralisme hongrois. « Cette 
maison des Hasbourg n'est pas une dynastie tombée des nues, 
écrit J. Sl<(vici [l), mais une dynastie ayant combattu pendant 
des siècles pour l'organisation de l'Europe centrale. Elle avait 
sa politique séculaire et elle disposait d un mécanisme admi- 
nistratif complet pour la réalisation de son but. C'était une 
dynastie aux yeux de laquelle l'armée ne servait que de bouclier, 
tandis que ses conquêtes se firent à l'aide de la foule des em- 
ployés administratifs. 11 était tout naturel que cette dynastie 
s étant battue pendant deux siècles avec les Magyars, se trou- 
vait toute heureuse de rencontrer dans les pays nouvellement 
conquis et derrière les Magyars un peuple étranger, hostile 
aux Magyars. La cour de Vienne ne tarda pas à concevoir des 
plans au sujet de l'unification des éléments roumains éparpillés 
dans les provinces orientales ainsi qu'à ce qui pouvait concer- 
ner leurs progrès, afin qu'avec le temps on puisseleur confier le 
rétablissement de l'équilibre social •' . Propositions au plus haut 
degré condamnables au point de vue du respect dû à la dynastie 
habsbourgeoise, puisqu'elles la représentent, comme 1 ennemie 
du peuple magyar, ainsi qu'au point de vue du roumanisme à 
qui elles attribuent une animosité contre le même peuple ma- 
gyar, sans pouvoir en donner le motif. Quant à l'expression du 
" pays nouvellement conquis » , elle suppose l'ignorance la plus 
grossière, car la royauté des Habsboinr/ en Honijrie, y compris 
la Transyliuniie, se base sur des traités de famille sanctionnés 
parles diètes hongroises et non pas sur le droit de conquête. 

En tout cas, si les conseillers de Léopold V n étaient pas dés 
amis pour la Hongrie^ ils n'étaient pas ceux des Roinnaiiis non 
plus, puisque dans les instructions que l'internonce de 1 em- 
pereur a reçues à CousUnttinojde après la ])aix de Karlorza^ il 

(1) Slavu:i : Andreiu Ijaron de Siaguiia, p. 2(5. 



2()S MAGYAUS ET ROUMAI>'S DEVANT L'HISTOIRE 
lui est expressément recommande de se méfier de ces derniers, 
car ils sont orthodoxes et conséqnemnient prêts à servir les 
intérêts de la Russie. On pourrait conclure même de cette 
légère indication, que le vrai mobile des efforts tentés en vue 
de l'union est simplement la crainte de Tinfluence russe, dès 
ce moment-là sérieusement inquiétante pour la sphère d'action 
de la politique impériale. 

Ce fut le Jésuite Pa/il Baranyi, — il s'était introduit su- 
brepticement en Trinisylvam'e du temps dApafi — à qui Ion 
confia la mission de faire cesser les hésitations de T/uJop/nle. 
Il lui j)ersuada la convocation dun synode restreint, formé de 
douze dovens, qui eut lieu au mois de février 1()97. Il fut pré- 
sidé, au lieu du "Surintendant" calviniste, par le fougueux 
Jésuite lui-même et ouvert par un discours de Tliroplnle qui 
ne sut pas assez s'apitoyer sur le malheureux sort des lioinnains 
sous la domination des princes indépendants magyars. Ce 
discours très bien fait a été conservé, et comme l'évêque rou- 
main ne brillait pas par l'esprit, il est plus que probable qu'il 
est l'œuvre du Jésuite hongrois qui pour attaquer les calvi- 
nistes, n'a pas craint de forger des armes dangereuses contre 
sa propre nation à l'usage de ses ennemis. 

Après cette élucubration oratoire, on résolut l'acceptation 
des quatre articles plus haut cités en y ajoutant plusieurs 
clauses relativement à la situation particulière des Roumains en 
Transyh'nnir. L'union leur accordera l'accès des emplois pu- 
blics, leur permettra de fréquenter les écoles des catholiques, de 
jouir des fondations catholiques. L'évêque des RoiDuaius ob- 
tiendra des allocations suffisantes pour vivre honorablement. 
Ayant voté toutes ces résolutions , le synode en fit un 
mémorandum que l'évêque signa d'abord tout seul, mais 
comme sa signature ne satisfit pas la cour de Vienne., les 
doyens le signèrent plus tard personnellement tous aussi. Pour 
les historiens ecclésiastiques roumains, ce document n'existe 
pas. «Ce décret n est qu un faux, dit Manegutiu (I) ou, pour lui 



(1) Manegutiii : l'icunirea ruiiKinilor diii Transilvania si Unjjaria. Sihin, 1893, 
p. 81. 



I.lVliE rnolSIKME 269 

donnerle nom qu il mérite, un simple mensonge des Jésuites ! » 
La convocation de ce synode, les résolutions prises ne res- 
tèrent pas longtemps secrètes. Pour Tliéodose^ le métropolite 
de Bucarest^ la destitution de Théophile était déjà une chose ar- 
rêtée, (juand révéque mourut subitement, selon les auteurs 
roumains, empoisonné. Supposition pure , qu aucun fait ne 
justifie. D'ailleurs la disparition de Théophile ne fut d'aucune 
utilité pour les calvinistes. N'ayant aucun candidat sérieux sous 
la main, ils se virent obligés de se rabattre sur le jeune Ailui- 
iKise de CstKjod, le fds d un pope de LniholiKi, d origine noble 
qui, d'après Nicolas Beihleii, en sa qualité de jouvenceau, était 
encore étudiant à Feliérvàr pour y apprendre la grammaire. 
Beihlcii affirme également que c étaient des ducats empruntés 
qui lui avaient gagné les bonnes grâces de Constaniiii Braucovan 
vayvode de la Valachie, et du métropolite Théodose, tandis que 
lagent roumain Di/tdar prétend que ce furent les états calvi- 
nistes qui dépensèrent 500 ducats pour acheter le consentement 
vayvodal et archiépiscopal. Mais qu importe! la simonie n'en 
était pas moins patente et reconnue comme telle par tout le 
monde. Elle inaugure significativement 1 évéclié cVAihanase, si 
important au point de vue de ses effets. 

Ayant fait le voyage de Bucarest pour v être consacré, le 
jeune candidat y rencontra beaucoup de méfiance à son égard. 
L'acte de la consécration v fut accompli par Dosiiei patriarche 
de Jérusalem^ quis v trouvapar hasard. Outre le serment usité, 
il en imposa à Aihaiiasc spécialement un autre, au sujet de 
l'exécution de certaines recommandations qu'il croyait indis- 
pensables dans la situation critique de l'église grecque orientale 
de la Transylvanie. Parmi ces recommandations il faut citer 
la troisième qui était ainsi conçue : " Votre Sainteté ne fera 
exécuter l'ochtainlu, c'est-à dire le service divin, ainsi que les 
chants du rite du dimanche et des jours de fêtes qu'en langue 
slovène et non pas en langue roumaine. " La quatrième se rap- 
porte à la lecture de 1 Évangile; elle pourra être faite soit en 
roumain, soit en slovène. Dans la vingtième, on lui conseille 
de tenir des synodes annuels. Les affaires qu'on ne pourra 
pas y régler, seront envoyées d'abord chez le métropolite 



270 MACYAI'.S ET P. O U M A I N S DEVANT T/IIISTOHIE 

àeV UiujrD-Vdliicliie. el s'il n en obtient pas un résullat satis- 
faisant, rlic/ le patriarche de Cnnstaniinople. C étaient des 
|)récautions prises à la lois contre le prosélytisme des calvinistes 
et contre l'union a\ec les catholiques. Quant au vavvode 
Coiisiaiiiin Ihancovan , il condda At/itiiiasi' de cadeauv de grand 
prix et il lui promit le versement annuel d'une subvention 
de 6,000 gros car il considérait son évéché comme un bateau 
naviguant au milieu des Ilots des hérésies. ( I i 

Il appert de tout ceci (^uA/hainisc a dû complètement ras- 
surer son entourage bucarestois sur la pureté deses intentions. 
Mais à peine rentré en Tninsylvanie, en lui communiqua un 
rescrit de Léofiold^ adressé au " gubernium ■•■' , dans lequel il 
est dit que « les prêtres de religion grec({ue orientale, qui 
acceptent 1 union avec les catholiques et reconnaissent la su- 
prématie du pape, jouiront des mêmes immunités que les 
prêtres catholiques; s ils s'unissent à une autre religion reçue, 
ils auront les imnumités, dont jouissent les ecclésiastiques de 
cette religion; et s ils restent dans l'état actuel, ils en suppor- 
teront toutes les charges» (2). D'autre i)art, le Jésuite /iani/ni, 
((ui ne le quittait pas plus que son ombre depuis son retour 
de liiinnesi, lui assura qu il ne serait confirmé qu au cas où il 
suivrait l'exemple de ThropliiU- , en travaillant à l'union. Aihu- 
iidsc convoqua donc un synode pour le mois d octobre î(>98. 
Les trente-huit dovens qui y lurent présents, se prononcèrent 
pour l'union et signèrent une déclaration en roumain dont voici 
le contenu : 

« Considérant l'instabilité de ce bas monde et l'immortalité 
ainsi que l'immuabilité des âmes auxquelles il faut songer avant 
tout, nous nous unissons de plein gré à l'Eglise catholique, et 
nous déclarons par cet écrit que nous sommes membres de 
cette même Eglise catholique et que nous voulons jouir des 
mêmes innnunités, dont jouissent les membres et les prêtres 
de cette Église, comme cela nous a été assuré j)ar le décret 
gracieux de Sa Majesté l'empereur et notre roi couronné, la- 
quelle grâce nous ne voulons pas refuser étant de fidèles sujets 

(1) CiPARiu, Archivul peittiu istarui sijilologia, p. 453 à 45.'). 

(2) NiLLES, Symbolœ nd illuslramlani, vol. I, p. 195. 



LIVUK TUOISIKMK 271 

de Sa Majesté. Nous présentons le présent document à Sa Ma- 
jesté et aux états de Transylvanie après l'avoir confirmé par 
nos signatures. ^• 

On sait que, vu le caractère catholique de la lloïK/rie, on n'y 
employa que le latin comme langue officielle. Il fallait donc 
(|ue ce document roumain fut d abord traduit en latin avant 
d'être présenté à Vieuiu' et à la diète de Traiisylvanii^ Ai/itniasc 
en confia la traduction à rinraii) i et celui-ci ne se fit aucun 
scrupule d en modifier la teneur. Au surplus il ajouta à lu 
phrase : » Nous sommes les membres de cette Église catho- 
lique 15 , la proposition suivante : ^ En acceptant, en croyant 
et en confessant ce qu'elle accepte croit et confesse et surtout 
les quatre article> qui paraissaient nous en séparer jusqu'ici et 
auxquels il a été fait allusion dans le diplôme et dans le décret 
de Sa Majesté Sacrée n . 

Ce fut Allia II'! Si' lui-même qui activa à Vv-nne la marche des 
négociations en s'adressant tantôt à I.i-opohl Kollonirs. depuis 
l()i)r) prince-primat de la Hoiu/n'c, mais ennemi juré de la 
race magyare, tantôt au nonce de Viciinc, tantôt au ministre 
Kiiisky. Il avait à combattre non seulement l'opposition des 
calvinistes mais celle de Tévéque catholique de la Transylvanie, 
qui ne voulait pas admettre à côté de lui un autre évéque, 
fut-il grec uni. prétextant que les conciles du La Iran, ne 
permettaient pas la présence de deux évéques dans la même 
éparchie. D'ailleurs les Hoiniia/ns traduisirent le mot slave de 
« vladica » par « métropolite » ; on pouvait donc craindre 
qu'à la première occasion il n y eut des discussions de préséan- 
ces, de prérogatives, de juridictions entre l'évêque catholique 
et le futur métropolite. 

Du reste, tant que la possession de la Transylvanie n'a pas 
obtenu une sanction internationale , agir ouvertement était assez 
difficile pour la cour de Vienne. D autant plus que les vayvodies 
roumaines se montraient très hostiles à l'égard de ces tenta- 
tives unionistes. C'est à cause de cela qu'il leur a réussi défaire 
admettre dans le traité de paix àeRarlôcza (Karlovitz) un arti- 
cle défendant la propagande catholique spr les territoires des 
vayvodies. Mais une fois le traité signé, on précipita le dénoue- 



■272 MA(;VAr.S HT R(^UMAI^"S DEVANT I/IIISTOIRE 
ment. Dès le 10 février l()Oî>,il parut un rescritde Léopold t" 
contresJHfné par le cardinal-primat Kollonics, dans lequel non 
seulement les promesses antérieures relatives à la position du 
cler.fTé uni se trouvent de nouveau confirmées, mais il est 
ordonné aux autorités et » surtout aux généraux et aux offi- 
ciers ;> , bien entendu » impériaux " , de protéger et de défen- 
dre tous les liointunns avant accepté 1 union contre toute atta- 
(lue visant leurs franchises acquises par 1 union, quel que soit 
le prétexte invocjué. 

Il est curieux de constaterquesi, chez les ^io;//;/)'/ ///.s, on visait 
principalement les avantages sociaux et pécuniaires, les mem- 
bres des trois nations reçues ne considéraient non plus l'union 
(ui'au point de \ue des effets qu'elle pouvait produire politique- 
ment et financièrement. Aussi les Etats catholiques adressèrent- 
ils eux-mêmes un document i\ A/funuisr, dans lequel ils ne s'occu- 
pent en quelque sorte (pie de la situation des popes, et s'ils font 
mention de la valeiu' ujoraleet religieuse de l union, c'est dans 
une lorfue très vague cl peu inquiétante. 

D'autre j)arl, voilà la léponse du u gubernium >» , datée du 
li juillet !(>;»!», au sujet de la question que Léopold I" lui fit 
adresser concernant la transmigration croissante des serfs 
roumains en //ouf/r/i' et même en 'riiiijiiie. a Us ont peur du 
catholicisme et c est un tort de vouloir en faire des catholiques; 
car la nation roumaine n a pas de religion, elle n a plutôt que 
des superstitions et elle est encline à tous les méfaits, aussi sa 
conversion ne sera-t-ellc d aucun profit pour le catholi- 
cisme (ly " . 

Mais déjà le rescrit de Léopold avait été communiqué h un 
synode convoqué par Ailuinase et on y avait résolu son dépari 
pour Vienne. Il n'eut lieu ({uc l année suivante, après le grand 
synode, tenu le A septembre 1700, pour lequel on adressa des 
invitations à tout le clergé roumain de la Trans) Ivnnic : à 
ôH doyens et à 1,563 popes. Et pour démontrerque ce n'était 
pas seulement le clergé cpii éprouvait le besoin de lunion, on 
convoqua en j)lus trois individus par chaque commune rou- 

(1} Documente /jiivitoïc la hloriu Romàniloi , culcse de Kiitlosiu lluitnuzaki, 
vol. V, p. 536 à 538. 



LIVRK niOISIKME 273 

maine. Ce concile de Gyubtfehérvàr fut donc la première réu- 
nion officiellement reconnue, où Ion vit figurer les Roumains 
en qualité de nation. Il faut le regarder aussi comme le proto- 
type des « meetings " roumains ultérieurs; on peut donc affir- 
mer que ce lurent les Jésuites hongrois qui donnèrent l'idée 
initiale des démonstrations anti-magyares et anti-constitution- 
nelles des Rounidiiis dans les époques suivantes. 

On V revisa les décisions du svnode précédent et — en les 
refondant sous les auspices de Bfnanji encore — on les accepta 
enjoignant à Ailicmasc de ne plus retarder son voyage, pour 
les frais duquel on y fit des souscriptions. Il eut lieu quelques 
semaines après. A peine arrivé à Vienne en compagnie du 
jésuite Neui-duter, d un ecclésiastique et d un laïque grecs 
unis, Athanase eut une sorte d'examen à subir devant une com- 
mission présidée par le cardinal Kollonics. Ayant exposé ses 
désirs concernant sa nomination, la restitution d'une somme 
de 36,000 florins avancés par le clergé roumain pendant la 
dernière guerre turque, l'exemption dudit clergé de la dîme, etc. 
Athanase dut se défendre contre les accusations d'un certain 
nombre de ses popes, qui lui reprochaient sa vie immorale et ses 
simonies, et du jésuite Ka/>v, (jui ne voulait pas croire à la 
sincérité de sa conversion. Ce lut à Baranyi qu'incomba la 
tâche de la défense à' Athanase dont il s'acquitta probablement 
à merveille, — les procès-verbaux n'existent pas tout entiers 
— puisque la commission accorda le siège épiscopal à Atha- 
nase sans difficultés. Kollonics y fit en même temps la déclara- 
tion que ni l'empereur ni le pape ne voudraient toucher aux 
droits de l'église grecque orientale et que l'élection des évéques 
resterait conservée aux synodes des Roumains, seulement ils 
présenteront à l'empereur trois candidats à la fois, parmi les- 
quels il pourra choisir le plus convenable. Par contre, ce sera 
selon la formule du concile de Dente , que les évéques grecs 
unis prêteront serment. Athanase le prêta le 2 4 mars 1701 à 
Kollonics qui lui adjoignit pour théologien consultant le jésuite 
Neurauter afin qu il ne puisse plus retomber dans les erreurs 
du schisme et afin qu'on puisse avec le temps « éliminer de 
l'église roumaine les abus , les coutumes contraires au bon 

18 



274 MAGYARS El UOUMAIISS DEVANT L'HISTOIRE 

sens et à la reli{]ion chrétienne d'après le point de vue de 
rÉ«ylise catholique > . Le nouvel évéque obtint le titre de « con- 
seiller royal ^ et on lui fit cadeau d'une chaîne d'or ornée du 
portrait de L<'0/)o/d f"% mais comme l'adhésion pontificale se 
laissa attendre, on ne put l'installer solennellement dans son 
siège épiscopal de Gyul<ifeli<'rv(ir que le 25 juin 1701 . Malgré 
l'éclat de cette fête de l'intronisation, il y eut des Roumains 
qui ne dissimulèrent pas leur mécontentement même au seuil 
de Téglise de la Sainte-Trinité où se passa la cérémonie. 

Un nouveau svnode fut convoqué par At/ianase quelques 
jours après son installation. On y lut le second diplôme de 
Léonold se rapportant à l'union et une lettre de Kollonics. 
« Peu les ont compris parmi les popes, puisqu'ils ne savaient 
pas le latin, écrit .Sï///iv/rdans sa « Chronique » et ils croyaient 
que l'empereur les avait anoblis tous sans qu'ils le sachent. " 
Ceux des popes qui ne pouvaient assister à ce synode en tin- 
rent un second au mois de novembre suivant avec le même 
ordre du jour. Après avoir exprimé leur adhésion à l'union, on 
Y vota, comme dans le premier, une adresse de remerciements 
à Léof/old, au pape et à Kollonics, et avec raison, car à l'aide 
de l'union, les Houmains entrèrent par une voie détournée dans 
la constitution pour y grossir le nombre des états catholiques. 
Leur clergé obtint des franchises nobiliaires, il ne paya plus 
ni dîmes, ni péages, et leurs paysans ne furent plus considérés 
comme des étrangers mais comme les fils réels de la patrie! 

Seulement il fallait que l'évéque acceptât un « causarum 
auditor generalis >> dans la personne d'un théologien connais- 
sant le droit canonique, et qu'il ne put plus correspondre 
officiellement avec les vayvodes roumains, ni avec les patriar- 
ches ni avec les calvinistes. Ses lettres concernant ses affaires 
privées, mais adressées à quelqu'un appartenant à l'une de 
ces trois catégories, seront dorénavant contrôlées par le théo- 
logien. Les livres (pi'il voudra publier subiront le même con- 
trôle. Il renoncera à l'union avec l'église calviniste. Il permet- 
tra que ses doyens et ses popes puissent aller en appel, contre 
ses décisions, chez le prince-primat de Ilonf/r/e. H érigera des 
écoles pour les Hounidins dans tout son diocèse. 



LIVRE TROISIÈME 275 

Le ressentiment que l'union provoqua dans l'église grecque 
orientale lut immense. Le patriarche Kalinil, et le métropolite 
Thcodose ne tardèrent pas à lancer leurs excommunications 
contre Ai/m/iase, contre qui les liommdus laïques rédigèrent 
aussi une protestation. Pour se justifier et pour donner du 
courage à ses fidèles, At/ut/Kise convoqua un second synode 
pour le 8 juin l 70:î. On y passa à Tordre du jour sur les excom- 
munications et on les envoya à Kollo/u'cs, qui y répondit en re- 
prochant à T/icodose de prendre le titre de » métropolite de 
la Transylvanie » et en refusant à knliiiif, de reconnaître sa 
qualité de patriarche. 

Ce fut à ce même svnode que Ion décida la fondation d'une 
école roumaine à Gyiildfehérvàr en y employantles :i(j,000 flo- 
rins que l'État devait restituer au clergé roumain. On y prit 
la résolution aussi de créer cinq bourses en faveur des étu- 
diants roumains les plus remarquables qu on enverrait soit à 
l'université hongroise de ^<^gy Szoïnbot, soit h \ icnne ou à 
liotne pour y terminer leur éducation. 

Arrivée à cette phase de son développement, l'union eut 
vme nouvelle et dangereuse épreuve à traverser. Au commen- 
cement de l'année I70;i, la Hongrie et la Trdusylvdiiie entrè- 
rent dans lère des guerres civiles, appelées les guerres des 
Kuriicz, qui dura jusqu'en 171 1. Elles eurent pour prétexte 
les exactions des armées impériales et les agressions incessantes 
directes ou détournées de Kollom'cs et des hommes d'Etat autri- 
chiens contre la constitution hongroise. Il est cependant plus 
que probable qu'elles n'eussent pas pris une extension et une 
intensité si grandes sans les encouragements de Lo/u's XfV qui, 
pour susciter des ennemis à la maison des Uabsbowf/ avec 
laquelle il était en guerre alors au sujet de la succession d'Es- 
p(i(//te, ne perdit de vue aucun des éléments politiques suscep- 
tibles d'augmenter les embarras de i.ro/iolfl I". Or, un de ces 
éléments était tout indiqué en Hntnjrie dans la personne de 
François Ut'i/wrzv, fils de François Ràkoczy t\ prince de Transyl- 
vanie qui, avant été élu du vivant de son père Georges II, n'a 
pas régné, et d'Ilona Zrinyi, Théroïque défenseur de Munkâcs 
et femme en secondes noces d'Èmeric Thoekoelyi. Quoique élevé 



270 MAGYAllS KT ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
en Bolithnr chez les Jésuites et ayant pour femme une princesse 
allemande, le jeune F/y///ço/.s n'ignorait certainement pas la triste 
fin de son grand-père ]*ierre Zrinyi et de son grand-oncle Fr<tu- 
(icintn et il est même plus que probable qu'il était en correspon- 
dance suivie avec les exilés à'hmid, sa mère et son beau-père. 
Quoi donc de surprenant si, plein de jeunesse, de noble ambition 
et de rcssentimenis refoulés, il écouta avec des oreilles complai- 
santes les propositions séditieuses des agents français! Trahi 
par Tun d'eux ou avant eu des lettres interceptées, il fut arrêté 
le IH avril 1701 et on le conduisit à Wiener-iSeusiddi, dans la 
cellule où avait été enfermé son grand-père; mais, plus heu- 
reux, il put s'en évader le 7 novembre suivant et se réfugier en 
Po/oi/nc. Quand quinze mois plus tard les populations de la 
Ihnde-Tiszd, de StoUnâr, de Szabolcs et de Befcr/, écrasées par 
les impôts et désespérées, recoururent à la voie des armes, il 
entra en Ilonqric. accompagné par son fidèle ami et dévoué ser- 
viteur le comielSicolds Bcicsényi et il y fit déployer le drapeau 
des Uiilwczy, le drapeau des libertés civiles et religieuses, des 
aspirations du génie magyar. Aussi se vit-il bientôt entouré par 
les Audràssy, les For(jnc/i, les Kôrolyi et, à la fin de l'année, se 
put-il considérer comme maître de toute laHonr/n'e. Se préva- 
lant de ses grands-parents maternels, il s'adressa même aux 
Crodics, mais ceux-ci restèrent fidèles à Leopold, ainsi que les 
villes de Pozso/d , de iJude, de Soprou et de Nar/y-Szebeii. 

Ce fut à l'assemblée de Szccsé/i que les Kurucz s'organisèrent 
(le I(> septembre 1705). Plusieurs prélats, magnats et délégués 
des villes libres et des départements y fondèrent une « fédéra- 
tion » sur le modèle polonais et élurent un conseil d'État en 
donnant à lui/.ôczy lui-même le titre de « souverain des Etats 
et des ordres hongrois confédérés pour la liberté de la 
])atrie " . Celui-ci concentra d'abord tous ses efforts sur la 
réconciliation de ses fidèles catholiques et calvinistes ainsi que 
sur l'organisation de son armée, dont l'effectif, grâce aux bons 
officiers fournis j)ar la France, s'éleva plus d'une fois à cent 
niille hommes. Elle contenait un grand nombre de Roumains, 
pniiiii losrniel> il fan! cilor les capitaines F>i<i'Jiij et Csurulya 
7— - It! prcmior l'ait a r>'>ios-Jrii<> la capture de tout un escadron 



LIVRE TROISIEME 277 

d Impériaux, y compris les officiers, tandis que le second ne 
se distingua que par les ennuis que ses hommes indisciplinés 
causèrent aux généraux des Ktn-ticz eux-mêmes. Les chroniques 
du temps ne parlent pas avec moins d'éloges du lieutenant 
roumain BasileBalla et de son porte-drapeau Pierre ?<(/>/>., tous 
originaires du département de Sz((t/rniâr en Honf/rie, où les 
Jésuites avaient le plus violemment prêché l'union religieuse, 
dès le début, parmi la population roumaine et russe, c'est-à-dire 
ruthène. Ce qui prouverait que ce furent les mesures coerci- 
tives prises en vue de l'union qui les poussaient dans les rangs 
des mécontents. 

Leopold T' mourut \e o mai 1705. Il avait désiré la paix 
comme la désirait son jeune fils Joseph I". Dabord ils eurent 
pour médiateur Tarchevéque Paul Szécheiiyi; ensuite leurs 
alliés les .^nr/Az/Â et les Hollandais qui, pour combattre l'influence 
de Louis XI \\ ne négligèrent rien en vue de lapaisemenlde leurs 
coreligionnaires hongrois , en majorité dans les camps des 
Kurncz. Après avoir fait élire R((f>''>czy, prince de Transylvanie, 
ceux-ci augmentèrent, au contraire, leurs prétentions. A l'as- 
semblée d'Oiiod, ils firent même la déclaration, - qu'ils ne re- 
connaissaient pas Joseph pour leur roi et qu'ils considéraient le 
trône vacant jusqu'à l'élection de la diète prochaine » (14 juin 
1707 , déclaration contre laquelle le in^ïnce Paul Esterhâzr, 
comme palatin de la Hoiu/rie, ne tarda pas à protester au nom 
des départements, des villes libres, des prélats et des magnats 
restés attachés à la maison des Habsbourg/ (26 août 1707). 

Après l'élection de Piàhkzy comme prince de Transylvanie, 
sous le nom de François II, les Roumains de ce pays ne 
manquèrent pas d'accourir sous ses drapeaux. Ce tut le 
département de Ilunyad qui en fournit le contingent le plus 
fort; or ce fut là précisément que les efforts unionistes 
d\it/ianase rencontrèrent la plus grande résistance. Il s'y 
forma de vrais guérillas sous la conduite d'un Gligor Piniye 
ou d'un Balika qui, avec leurs collègues Buliur Kimpian et 
Basile lekete, originaires de Marosszék, ne menaçaient pas 
moins la sécurité publique que les Impériaux. Il existe une 
foule de mélodies populaires h moitié magyares et à .moitié 



i78 M\(;VAI!S II liOUMAINS DEVAIT L'HISTOIRE 

roumaines qui témoignent encore en laveur de la camaraderie 
infime dans laquelle vivaient alors les Kurucz magyars et 
lonniains en luttant pour la défense de leurs libertés et reli- 
gions (l). 

La peste de I TOÎ) et les revers de /.o/i/s AYI' eurent une 
inliuence 1res dt'primante sur la cause de ll(i/.>')(Z) . En !7Î0, il 
était déjii complètement refoulé dans le Nord-Est de la IJon- 
(/n'r où toute sa résistance ne s appuyait plus que sur lu seule 
ville de Kcssu. défendue })ar le baron Ihniicl Estcrhi'izj , de la 
brandie csesznekienne de cette illustre famille. Pour tenter 
linipossible. Hk/.'xz) partit au commencement de 1711 en 
l*i)lof//u', car il espérait que de là il lui serait plus facile de 
mener h l)onne (in les négociations entamées avec Pierre le 
Craiid. Mais déjà on était las de la guerre de part et d'autre 
et la paix s'imposa tout naturellement aussi bien au comte Jea)! 
Pàlffy, plénipotentiaire de Joscjih qu'à A/ck/ikIic Kàro/j i, le 
représentant de l'utl.'kzy. Elle fut signée à Szdiinàr le 2î) avril 
1711, malgré la défense de ce dernier, sous le règne de 
Charles (III en Hongrie, VI en Allemagne , frère cadet de 
Joseph I", mort douze jours auparavant. Après avoir passé quel- 
que temps à la cour de Louis XII où ce furent ses généraux 
(|ui organisèrent les premiers régiments des houssards français, 
de là leur nom de « Houssaids de Bercsénvi ;- , etc., Jiàlxôczy se 
retira en I nrtjiiic où il vécut à /îor/o.y/o jusqu'au 8 avril 1735, 
n'ayantpourconsolationquesa religiosité. Ses cendres reposent 
à côté de celles de son infortunée mère dans l'église de Caldia . 

Pendant sa princqjauté en /'jtiiis\ /rtmic, les llointiains hos- 
tiles à l'union se groupèrent autour du pope Jeun Cirm, l'ad- 
versaire iVAihanase, que les magnats calvinistes avaient entre- 
tenu presque clandestinement dans le département de Iluuyail. 
Ayant déclaré 1 évéquc unioniste renégat et l'avant expulsé de 

(I) La faincusc Maic/ic de Rakor-.y, |)0[)ulariséc en France par la transciiplioii 
<le llextor Berlioz dans la Danmalioii de Faust, quoique tiaturée de réminis(-ences 
roninaincs, ne date jias de cette époque. Elle a été composée par un chef d'or- 
citestrc militaire autrichien en 1809. Il y juxtaposa des motifs hongrois anciens 
cl, comme ils sont pleins d'élans nohles et j;énéreux, on donna à la marche son 
litic après coup avec d'autant plus de raison, que Râki'.czv aimait heaucoup la 
iiiusiriuc. 



LIVUE TUOISIKME 279 

son diocèse, la majorité du clergé orthodoxe confia l'évéché 
à ce même Circa. AiIkiiuisc, retiré à iV^"/_) Szehcii, et ses par- 
tisans le considérèrent cependant comme un usurpateur 
que la délaite de Ràh'xzy abattrait à son tour. Or ('imi eut le 
verbe encore plus haut après la conclusion de la paix de Szni- 
ntnr. Il convoqua, à l'automne de 1711, un svnode {jénéral 
dans lequel la majorité vota une protestation contre lunion, 
qu'on fit signer par Ai/kiikisc lui-même. On doit attribuer cette 
recrudescence du courage des orthodoxes à 1 influence qu'ont 
exercée sur les populations de la péninsule balkanique la puis- 
sance grandissante de la Russie et les démêlés de Pierre /c Grand 
avec la Turquie. D'autre part, la cour de Vieuue se vit obligée 
de ménager les susceptibilités des Serbes orthodoxes, qui lui 
avaient rendu des services signalés pendant ses guerres avec 
Ràhôczy. 

Une fois les membres du synode dispersés, Athanuse invoqua 
pour sa justification la violence subie et rétracta hautement le 
contenu de la déclaration (le 18 novembre 17 1 Ij. Mais déjà sa 
santé déclinait et il mourut de la fièvre typhoïde après un long 
dépérissement le 19 août 1713. 

Entre temps, avec 1 avènement au trône de Charles III on 
entra dans une époque nouvelle. Les états de la Transylvanie, 
convo(jués à la diète de Medgyes, pour le 4 novembre 1712, lui 
prêtèrent serment en sa qualité de roi de f/ont/rie et de souve- 
rain de la Transylvanie. Il nomma gouverneur le comte Sigis- 
mond Komis, un catholique tandis que 1 évèché catholique de- 
venu vacant échut à Georges Mârionffy . Il y eut une nouvelle 
diète i\ Naf/y-Szeben en 17 14 ou Ion prit des résolutions très 
sévères à l'égard des serfs à qui le port d'armes fut derechef dé- 
fendu. Quant à la cour d'appel, complètement désorganisée 
par la suite des guerres de Ràhôczy, elle eut aussi à subir une 
transformation au point de vue des religions reçues. Cinq 
de ses conseillers devaient être catholiques, 4 calvinistes et 
3 unitariens. On décida également qu'on allait fortifier Gyulo- 
fehérvàr et l'église et le monastère des Roumains, bâtis par 
Michel le Brave en 1600, tombèrent dans le tracé des fortifi- 
cations. On les fit donc exproprier moyennant finances et on 



280 MAGYAlîS ET ROUMAINS λEVA?5T I/ll ISTO 1 IIE 
leur assigna un nouvel emplacement dans la ville basse. 
Autant de mesures humiliantes, vexatoires, qui peuvent 
être considérées comme les représailles de la cour de Viome 
à cause de la participation des lioumaùis dans la guerre pré- 
cédente. 

Cependant l'organisation de l'union n'en fut pas moins pour- 
suivie avec ardeur. Après la mort dM///r///^/.v^', quelques doyens 
grecs unis, assemblés en synode électoral, offrirent l'évéché au 
théologien consultant du défunt, nu iésmie Frxiiçois Sziniyogh, 
homme de grande valeur, et connaissant parfaitement le rou- 
main. C'était pour aflirmer la sincérité de leur adhésion à 
l'union, disent les auteurs roumains, mais plus probablement 
parce qu ils n'avaient personne de plus capable sous la main. 
Invoquant les statuts de son ordre, Sziniyof//i n'accepta pas 
cependant le siège épiscopal. Mais dans une lettre adressée au 
prince-primat, il avoue qu ayant eu à faire avec les Houmains 
pendant 1 3 ans, il les connait suffisamment et qu'il en a assez. (I) 

Alors le choix des doyens électeurs se porta sur le secré- 
taire du défunt évéque, sur Venceslas Frantz, un Silt^sioi que le 
prince-primat ne voulut pas agréer. A cette occasion, il recom- 
manda la nomination d'un second théologien avec le titre de 
« defensor et director cleri unitorum » , charge que l'on confia 
au recteur des Jésuites de Ndr/y-Szehcn, à un nommé Bai-dia, 
homme savantissime , ami du vayvode de la Valacliic, îSico- 
laë Mditrocordnio, mort en 17 1G; il fut remplacé par le Jésuite 
hongrois Georges liégai. 

Pour hâter la nomination de l'évéque, le gouverneur et les 
curateurs de l'Église grecque unie, Etienne Ràcz et Micliel Puy 
écrivirent tourà tour auprince-primat. Voici commentées der- 
niersmotivèrentlanécessitéduneprompte solution : a Ce peuple 
valaque est rude, très rustique et énormément sale, et il est 
entouré du schisme des autres peuples voisins de la iMoldavie, 
de la Transylvanie ou de la Valachie et non moins de ceux de 
la Turquie. " (2) Ils recommandèrent en même temps Jean Pa~ 
talii à qui (liarles IJI accorda finalement l'évéché ( déc. 1715) 

(1) NiLLES, Symbolœ ad illuslrandam, p. 39Ô. 
(2) /iù/., p. 403 à 416. 



LIVRE TROISIÈME 281 

en lui allouant une nouvelle fondation de 3,000 florins de 
rentes et en recommandant au primat d'obtenir du pape la re- 
mise des droits ordinairement perçus au moment de la nomi- 
nation, vu la modicité des revenus delévêché. 

Élève des Jésuites, Paiaki acheva ses études en partie à 
Vienne au Pazmanéum et en partie h Rome, profitant un des pre- 
miers d'une des cinq bourses créées en 1702 au profit des 
étudiants roumains grecs-unis. Envoyé dans une paroisse de 
Foqaras, il v dépensa une ardeur infatigable pour faire de la 
propagande en faveur de l'union. Il en fit avec d'autant plus 
de zèle que, comme il avait écrit au prince-primat, il était prêt 
à verser tout son sang et toute sa sueur, jour et nuit, pour sa 
chère nation valaque tant aimée (l). Cependant le consente- 
ment pontifical se faisait toujours attendre. Il était retardé 
soit par les protestations de l'évéque catholique Mâr/onf/y, soit 
par les scrupules du Saini-Siège indécis à admettre le droit du 
roi de Hongrie au sujet de la fondation d'un nouvel évêché. 
Voilà pourquoi les bulles pontificales destinées à la sanctionner 
ne furent signées par Clément XI qu'au 3 février 1721. Leur 
expédition subit un nouveau retard à cause de la mort de ce 
dernier et n'eut lieu que le 8 mai suivant après l'avènement 
au siège pontifical d'Innocent XIII. 

A peine intronisé, Païahi se voua spécialement à la reconsti- 
tution de son clergé dont le recrutement n'avait pas pu être fait 
très réguUèrement pendant la longue vacance épiscopale. Il y 
avait à peu près 400 prêtres venus des vayvodies ou consacrés 
par /ea» Circa auxquels il fit adopter l'union. Il dirigea sa solli- 
citude sur l'éducation de la jeunesse roumaine en l'envoyant 
dans les 17 écoles catholiques de la Transylvanie tenues en 
grande partie par les Jésuites. Paiaki mourut en 1727 inopiné- 
ment, à la force de l'âge. 

Sur les instances du « gubernium ", appelé depuis 1715 
" Excelsum regium gubernium » , Charles III fit convoquer un 
synode électoral dès le mois d'avril 1728, mais il ne put avoir 
lieu, pour plusieurs raisons, qu'au 15 novembre de cette même 

(1) NiLLES, Symbolœ ad illustrandam, p. -V06 à 408 ; Pro salute charœ meœ 
nationis Yalachicœ sanguinem sudoremque die noctuque fundere. 



282 MAGYAIIS ET ROUMAINS DEVAINT L'HISTOIRE 
année. Présidé par le Jésuite Adam Fitlcr qu'entre-temps on 
avait nommé > Director cleri « et à qui on avait confié pendant 
la vacance radministration de l'évêché, ce synode ne fut com- 
posé que de l i memlues du clergé uni, de l'avocat de lévéché 
et d'un secrétaire. Trois Jésuites y assistèrent et y jouèrent un 
rôle très actif. Il dura quatre jours et ses décisions résumées en 
2 ! propositions se rapportaient principalement à la disci- 
pline du clergé. On fixa le montant des amendes que devraient 
ijaver les popes deux fois mariés, buveurs, blasphémateurs ou 
malfaiteurs. On y rédigea une pétition au roi demandant la 
permission de pouvoir fonder un séminaire que l'on élèverait 
pour sa plus grande sécurité à Vienne. Finalement on proposa 
les trois candidats pour lévéché et on mit sur la liste en pre- 
mière place Jean Klein OU en roumain Mien à ce moment sé- 
minariste de troisième année dans l'école des Jésuites à iSagy- 
Szomhat. C'était un jeune homme excessivement intelligent et 
travailleur, élevé dès son enfance par les Jésuites à Nofjy-Szeben. 
(nàce à leur influence, sa candidature ne fut pas trouvée ridi- 
cule à la cour de Vienne où l'on s'empressa de lui donner le 
siège épiscopal de Foy^/rr/.v sans qu'il soit consacré prêtre. En 
attendant le consentement pontifical, on l'envoya dans le mo- 
nastère basilite de Munkiics où il obtint le prêtrise après un très 
sévère noviciat. 

C'était déjà beaucoup de chance pour un jeune homme. A 
Itoine, il en eut plus encore, car il y eut pour protecteur le car- 
dinal Cienfne(/os qui, ayant connu le défunt l^iUihi à Vienne.^ 
s'intéressait particulièrement à cette œuvre de l'union, qu'il 
patronna toujours très chaleureusement au Vatican. La nomi- 
nation fut donc assez rapidement confirmée (septembre 1730) 
de façon que l'évéque grec-uni de Munl.âes, Ghennudins lUzanczi 
put présider à la cérémonie de la consécration le 7 no- 
vembre suivant. L'intronisation de Klein n'eut cependant lieu 
que deux ans plus tard pour des raisons inconnues. Ce fut 
pendant cette époque que f/z/'-r quitta la Transylininie et fut 
remplacé par le jésuite Knieric Goei-e/éi connu à cause de son 
prosélytisme incontinent; son arrivée ne fit qu'accroître 1 an- 
tipathie avec laquelle les calvinistes accueillirent le juvénile 



LIVRE TROISIKMi: 283 

évéque, destiné à semer la discorde entre Ma//) ars et fioiniifiins 
au moyen de lunion ! 

Parmi les pays nombreux où régnait la maison des Habs- 
boiircj à la fin du xyii"" siècle, il n y avait que la l'r<nisylvauie 
qui eut le protestantisme pour religion dominante. L idée de 
faire cesser cet état de choses, qu'elle considérait comme une 
anomalie, s'imposait donc tout naturellement à la cour de 
Vieillie. Aussi se voua-t-elle avec un zèle infatigable, aidée par 
les Jésuites, à 1 œuvre de l'union des Roumaùis. destinés par 
leur nombre à rétablir l'équilibre au profit du catholicisme. 
Mais à côté de cet effet ardemment désiré et incomplètement 
obtenu, cette union en eut d autres qui créèrent à ses auteurs 
des complications vraiment sérieuses, et qui leur parurent 
d'autant plus pénibles que ce fut justement Klein, leur Ben- 
jamin, devenu f nnorent \ors de son ordination, qui les leur 
suscita en grande partie. 

D'abord il déplova sa juvénile activité pour transformer 
cette question religieuse en question politique visant l'éman- 
cipation politique et sociale de ses frères les Rninnaiiis. Certes, 
c'était accomplir un devoir sacré, et nul ne lui en eût voulu s'il 
avait apporté dans son accomplissement plus de tact et de 
discrétion. Mais, au lieu de vouloir gagner la bienveillance des 
trois nations au désavantage desquelles cette émancipation 
devait s'effectuer, il les traita dédaigneusement en s'adressant, 
dans ses pétitions innombrables, directement à Sa Majesté et 
en jouant ainsi le rôle sinon d'un délateur, du moms d'un accu- 
sateur secret. 

Il faut avouer, à vrai dire, que les hommes d'État autrichiens 
de cette époque, et malheureusement des époques suivantes 
aussi, ne décourageaient pas beaucoup celle manière d'agir 
dès qu'il s'ajjissait de faire pièce au constitutionnalisme hon- 
grois. Le général T'a///.s n'employa pas de moyens moins con- 
damnables pour faire accepter en haut lieu ses propositions^ 
anticonstitutionnelles. Si pour servir la cause de la réaction" 
celui-ci n'a pas craint de faire table rase des droits les plus 
incontestables de la Transylvanie, comment en vouloir à Kleiw 
(|ui, pour alléger les charges de sa race, ne manqua aucune 



28V MAGVAH8 l'/l ROUMAINS DEVAM L'IIISTUIHE 
occasion d éltner la voix en sa faveur et, faute créclucation 
première, poussa l'audace jusqu à l'arrogance. 

Parle rescrlt que ('hurles ///adressa à la diète transylva- 
nienne de I 7;i2, on apprend les récrimination.v et les exigences 
de Kl<>i)i. Elles se rapportent soit à la prétendue persécution 
qu'auraient endurée les popes malgré le diplôme octroyé par 
Uopold r, soit à la situation du peuple roumain tout entier, 
en faveur duquel il demandait Tindigénat, c'est-à-dire la con- 
cesssion de ne plus le traiter en étranger. Pour juger la légi- 
timité de ces réclamations, la diète nomma une commission 
selon le vœu et d'après les indications de Sa Majesté. Or, 
quoique composée d'une façon très avantageuse à l'esprit de 
l'union, du général Val/is, des évèques catholiques et grecs- 
unis, d'un conseiller aulique et des membres catholiques du 
" gubernium - , cette commission ne conclut à rien, c'est-à- 
dire elle se prononça pour le maintien du sta/u (/un. 

Klein usa alors d'une autre tactique. Connaissant la mésin- 
telligence qui régnait parmi les trois nations, — les Magyars et 
les S/ciilrs trouvaient <|ue les Saxons avaient pris trop d'im- 
portance (le|)uis la promulgation du ^ Diploma Leopoldia- 
num, •' — il lit une pétition contre ces derniers au sujet de la 
dîme à payer par les lloamains sur le territoire des Saxons, et 
il la porta lui-même à Vienne dans un de ses nombreux 
voyages. Dansune autre pétition, il réclama que, dans les com- 
munes du Kiralyfold, propriété commune des Roa mains et des 
Sax(His, on assigne la « portion canonique » aux popes grecs- 
unis aussi c'est-à-dire une pièce de terre de la grandeur de 
dix à quinze hectares, liéclamation au point de vue moderne 
assez équitable mais qu'il a eu le tort d'accompagner par l'ex- 
posé de motifs suivant : " Nous autres lloumains, nous sommes 
les habitants autochtones du " Kirâlyfôld " depuis Trajan, avant 
que la nation saxonne ne soit venue en Transylvanie. Nous 
y possédons des domaines et des village entiers jusqu'à nos 
jours, quoique nous sovons opprimés par les plus puissants 
avec mille misères et tyrannies. ;' Voilà l'origine de la théorie 
de « qui prior temporie, potior iure )i . formulée par un évéque 
dès 1735 ! 



MYllE TROISIEME 285 

Sans tenir compte de ces incartades, la cour de l'ienne ne 
retira cependant pas tout de suite sa bienveillance au fougueux 
apôtre du daco-roumanisme. Il obtint même la qualité de 
>i regaliste » ,en étant invité par le roi à prendre part à la diète 
de 1734 comme son collègue Tévêque catholique. En 1 730, on 
accorda la noblesse à ses frères Opre et Michel. Seulement, son 
invitation souleva la protestation des États et la publication des 
lettres patentes conférant la noblesse h ses deux frères, pro- 
voqua un tel mécontentement, — on disait tout haut qu'ils ne 
les avaient obtenues qu à cause de leur conversion, — qu'on n en 
prit acte que Tannée suivante et sous certaines conditions seu- 
lement. Quant h ses tentatives ayant pour but l'amélioration 
de la position du clergé roumain, elles échouèrent, parce que 
les États prétendirent que ce dernier n'était pas digne de leur 
protection, étant très immoral et très porté à exploiter ses 
fidèles. Mais Klein ne voulut pas s'avouer vaincu. A la diète 
de 1737, au moment où l'on discuta la répartition d'un im- 
pôt extraordinaire, destiné à couvrir les frais de la guerre, il es* 
sava de démontrer que d'après le diplôme de l'union, il fallait 
considérer le clergé uni comme anobli, exempté de toutes 
charges et contributions. Et pour son malheur il fut soutenu 
par le baron Sorgei-, Févéque catholique avec l'argumentation 
anticonstitutionnelle que Klein ne pouvait pas accepter l'aug- 
mentation des charges de son clergé sans le consentement du 
pape. Alors les protestants et les Saxons se crurent en droit de 
ne plus user de ménagements envers le turbulent évêque et 
nommèrent une commission à qui il incombait de recueillir 
des données authentiques et contrôlées au sujet des réclama- 
tions et du clergé de Klein. Effrayée du résultat de ses investi- 
gations, la commission ne fit publier son rapport que pendant 
la diète de 1738 comme une réponse aux dénonciations que 
Klein avait adressées à Vienne entre temps contre les États. 

Dans ce rapport, il est démontré que l'union n'existe pas 
réellement. En ce qui concerne la modicité des revenus du 
clergé de Klein, on lui pose la question : Comment se fait-il 
cependant, que son nombre s'accroît journellement? Or la 
majorité de ce clergé est ignorant et indigne de porter la sou- 



28(i MAC VA US Kl UOU.MAINS DEVANT I/HIST(JIRE 

lanc. lié II ont lait aucunes études et le nombre de ceux qui ont 
passé des examens devant l'évèque et le théologien est infime. 
Il suffit qu'on ait une barbe bien fournie et lonf^ne pour être 
trouvé apte au sacerdoce. Leurs mœurs sont déplorables. A 
S(><> Pdhil,, près de Tordu .^ on a trouvé dans la sacristie inie 
vache volée. Ils sont adultères, contrebandiers, laux-mon- 
naveurs, et placent les commandements de leur « pravillan 
au-dessus des lois ré{;issant l'Etat. Si l'évèque invo(]uc le témoi- 
(mage àWInnlnun, il ne faut pas oublier qu'il a vécu il v a 
3072 ans et que maintenant on ne se conlorme plus à 1 Ancien 
Testament mais au Nouveau. Il a tort aussi d'en appeler aux 
décrets de suint lùicnnc, car de son temps il n'y avait pas de 
iioitmiiitis en 7'in/is] /rtiti/c. Et les lois qu'on v a faites du temps 
de son indépendance, ne leur accordent pas les mêmes droits 
(ju'aux autres nations. 

Devant une argumentation aussi écrasante, Klein se vit forcé 
de cesser ses provocations. Aussi dans sa requête du 2 février 
se servit-il d'un ton tout à fait conciliant. Alors les États 
élaborèrent un règlement pour mettre de l'ordre dans la situa- 
tion jusque-là va{;uement définie du clergé uni. Elle est devenue 
semblable à celle des pasteurs protestants sicules. Il est cepen- 
dant très curieux de constater que les sommes à payer au 
prêtre v sont fixées pour chaque cérémonie probablement à 
cause des abus qui se sont produits à cet égard-là et dont les 
Hointifiins n avaient jamais cessé de se plaindre. Comme dans 
toutes les occasions, les États imposèrent à l'évèque, en même 
temps, rétablissement de plusieurs écoles, confiées à tles théo- 
logiens en nombre suffisant. Oue le prêtre ne vive que ])our 
son sacerdoce et qu il n'ait pas d'autres occupations. Oue l'on 
ne procède pas à 1 ordination d'un serf sans le consentement 
du seigneur et sans le payement des taxes, fùt-il le fils d'un 
pope. Ce dernier sera imposable s'il possède des (erres de 
labeur. Au point de vue religieux, il appartiendra à la juridic- 
tion de 1 évéque, tandis qu'au criminel et au civil il sera jugé 
par les juges laïques. 

Au lieu de se contenter de ce projet, améliorant incontesta- 
blement la situation du clergé uni et susceptible certainement 



LIVRE TROISIEME 287 

de perfectionnements ultérieurs, Klein en attaqua presque 
toutes les dispositions en tâchant de brouiller les Saxons et les 
Magyars; mais ses prétentions furent repoussées par les États 
catholiques eux-mêmes. Elles arrêtèrent aussi l'application du 
règlement élaboré, perpétuant ainsi la situation précaire du 
clergé uni au profit duquel il avait été préparé. 



CHAPITRE III 



I, IMON i;i' L OItTHODOXIE 



Le syiiotle con\ oqiié par Klein en I7;{!> eut une imporlance 
particulière à cause Je son attitude hostile à l'égard dujésuite 
ihéologien. Il élabore un règlement pour sa gouverne, cir- 
conscrivant les limites de son activité, indiquant ses devoirs 
en\ers le clergé uni et interdisant toute dénonciation sur le 
compte de ce dernier. Il est plus que probable que cela n'a été 
qn une manière de se venger du Jésuite 7rlr//o.s/ à qui l'on repro- 
chait la divuljjation de l'état piteux du clergé roumain, re- 
cueillie par la commission de la dicte de MM. Mais en tout 
cas Klein s'est attiré par là le ressentiment de ses anciens pro- 
tecteurs les Jésuites, malgré l'attitude effacée qu'il s'est donnée 
pour avoir l'air de n être nullement responsable de ce qui se 
passait. Aussi voit-on pâlir son étoile dès ce moment. Le suc- 
cesseur de Jiinosi, que les Jésuites lui sacrifièrent pour mieux 
cacher leur dépit — nommé Joseph Balogh — ne tarda pas à 
l'accuser de tendances condamnables, favorisant la propagation 
des livres orthodoxes, protégeant les popes ordonnés par l'évê- 
quc orthodoxe, ne combattant pas assez énergiquement les 
allacpies dirigées contre l'union, et exigeant au nom du peuple 
et du clergé roumains des concessions et des pii\ilèges aux- 
quels, contents de leur situation, ils ne pensaient guère. 

Cette accusation se perdit dans le bruit des événements que 
souleva l'avènement au trône de Mario-Thérèse (17 40). Sachant 
combien elle était port('e <à seconder la propagation de la foi 
catliolique Klein se rendit à 1 7e////t' incontinent pour v présenter 
à lajeune souveraine une nouvelle supplique. En dehors de ses 
demandes antérieures se rapportant à l'assimilation de son clergé 
avec le clergé cath<)li(|ue au point de vue des privilèges, elle en 
contint d'autres (jui visaient aussi l'amélioration de la situa- 
tion des laïques roumains unis. 7i7e/// les voudrait voir employés 



LIVRE TROISIEME 289 

partout non pas parce qu'ils sont des nobles hongrois, mais 
parce qu'ils sont des Rduih/u'us. Il Faudrait qu'on en plaçât à la 
cour d'appel — le préfet du département de Ilnuyad, les capi- 
taines de F(>(/(ir(is, de Kœi'dri'idè/ic ne pourraient être que des 
Roumains, — l'évèque devrait faire partie du '< gubernium » . 
Sur sa recommandation, on devrait même nommer six k réga- 
listes » tant ecclésiastiques que laK|ues auxquels on adjoindrait 
le théologien. Klem appuya finalement sur la nécessité de 
publier un nouveau diplôme contenant les privilèges antérieu- 
rement accordés et suspendanttoutes les dispositions législatives 
prises au détriment des Roumains unis. Qu'il soit interdit aux 
seigneurs d'accabler de charges les serfs roumains, qu'ils soient 
émancipés sur le territoire du Kiràlyfolde où il n'y a jamais eu 
que des hommes libres. 

Il est impossible de ne pas s'attendrir en voyant le dévoue- 
ment infatigable pour sa race de cet évéque-tribun. Entraînés 
par son exemple, les membres de son clergé se mirent à péti- 
tionner de leur côté. Malheureusement le ton servile du docu- 
ment ainsi que l'idiome allemand dans lequel il fut rédigé, le 
rendirent peu sympathique et suspect aux hommes d'État 
hongrois les mieux disposés en leur faveur. D'ailleurs Klein le 
fit suivre d'une nouvelle supplique dans laquelle il affirma 
que la situation de ses coreligionnaires était pire que celle des 
Israélites : on défend ceux-ci à cause des avantages que l'on en 
tire, tandis que Ton abandonne les Roumains à leur sort par 
haine de race. Quant aux faveurs dont il a été comblé, elles 
lui sont personnelles, — grâce à l'audace de la chancellerie 
transylvanienne — au lieu de revenir à l'évèque roumain en 
général : manœuvre qui indique clairement que l'on veut 
mettre ses sucesseurs sous la juridiction des évoques catho- 
liques. Si on ne nomme pas une commission pour corriger 
cette faute de la chancellerie, lui et son peuple protesteront 
devant le Dieu vivant. 

A la diète convoquée par Marie-Thérèse à Szeben pour le 
28 janvier 17-4i, on devait discuter un projet de loi renfermant 
sept articles. Les deux derniers concernaient les religions reçue* 
et visaient la suppression de toute disposition législative défa- 

19 



290 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
vorable au catlioliclsme et au clergé catholique. Et comme 
Téf^lise grecque unie fait partie de FÉglise catholique, ils exi- 
rveaient que l'on abrogeât toutes les lois antérieures nuisibles à 
l'union. C'était sanctionner sa réception et founiirainsi à A'A'/V/ 
la possibilité de faire entrer dans la constitution la nation rou- 
maine tout entière. Aussi dans leur adresse, des Etats répon- 
dirent-ils qii il était impossible d'admettre la réception du peu- 
ple roumain dans la forme projetée, car par suite de sa nature 
très mobile et très impressionnable, il parcourt en vagabondant 
non seulement le territoire transylvanien, mais la Moldavie et 
la Valnchie, où ceux ayant accepté l'union , la renient incon- 
tinent. Son admission dans la forme indiquée ferait donc 
tort aux trois nations reconnues, comme elle ferait tort aux 
liouniai/is nobles eux-mêmes. Klein ne pouvait pas laisser passer 
cette occasion sans faire entendre sa voix. Mais les États 
reçurent sa protestation avec un tel toile qu il n'osa plus la 
maintenir. Elle le fut par son clergé qui n'imputa pas sa rétrac- 
tation à sa peur, mais à la nécessité de céder à la force bru- 
talc. 

Klein se rapprocha alors de quelques memlircs des états catho- 
liques pour rédiger en commun une supplique contre les pro- 
testants. Il y était dit que les privilèges des trois nations da- 
taient d'une époque où elles appartenaient à l'Église catholique 
et qu'elle? les gardaient cependant quoique étant maintenant 
a-cathohques. Tandis que les Fwianains exclus jadis de tout droit 
politicjue avant accepté l'union, y devraient participer plutôt 
que les calvinistes et les unitariens, car ils n'avaient jamais qué- 
mandé l'aide d'aucun souverain étranger ou du patriarche de 
Constaniinople, en opposition avec les derniers, toujours prêts à 
s'adressera YAnr/letene età la Hollande. Les pétitionnaires de- 
mandaient donc de ne pas accepter la rédaction des articles 6 
et 7 telle que les États lavaient proposée. Elle le fut cependant 
finalement malgré toutes ces protestations. On admit la récep- 
tion de 1 église unie comme appartenant à l'Église catholique, 
mais on déclara que les prêtres ou les nobles roumains seraient 
rangés parmi celle des trois nations sur le territoire de laquelle 
ils s'étaient fixés et que le peuple roumain ne serait pas considéré 



LIYllE TRUISIEME 291 

comme quatrième nation « afin que le système de cette princi- 
pauté ne soit pas bouleversé. » 

In échec semblable ne pouvait s'expliquer que par l'antipa- 
thie que Klein avait fait naître chez tous ceux avec qui il était 
en contact. A la diète, il s'est rendu odieux et ridicule, car il 
parlait latin — à cette époque on y parlait généralement en 
hongrois — et un latin tellement défectueux que les États ne 
pouvaient jamais garder leur sérieux en entendant ses solé- 
cismes(l). Quanta la cour de Vienne, elle fut tellement en- 
nuyée par ces incessantes lamentations et ses apparitions fré- 
quentes dans la ville impériale, qu'elle finit par accueillir les 
insinuations défavorables et toujours plus pressantes des Jésuites 
qui ne lui pardonnaient pas sa révolte dissimulée contre leur au- 
torité. De là saVlisgràce, d'abord discrètement formulée dans 
l'avertissement de ne plus quitter son diocèse sans la permis- 
sion du « gubernium » , ensuite clairement indiquée, quand il 
n'est plus reçu par Marie-Thérèse, lorsqu'il va la dernière fois à 
Vienne pour se justifier et pour réfuter les accusations de ses 
ennemis. Et, chose curieuse ! à ce moment-là son courage l'aban- 
donne — ne doit-on pas en conclure au manque de sincérité 
de son caractère? — et sur le simple bruit qu'on veut l'arrêter 
et linterner à Graiz (Styrie) , il s'enfuit à Rome pour y dispa- 
raître quelques années plus tard , s.ans plus s'occuper ni de 
l'union ni de ses frères les Roumains, ni du daco-roumanisme 
dont il était l'inventeur. 

Mais si ses succès moraux sont nuls, il faut avouer que ses 
mérites d'administrateur sont au-dessus de tout éloge. Soutenu 
par les conseils de son avocat Pierre Dobra il réussit à changer 
les domaines, donnés par Charles III à l'évéque grec-uni en 
1718, contre le domaine de Balazsfalva, ayant appartenu aux 
Apafi et rapportant deux fois autant (6,000 florins) que ne rap- 
portaient les deux autres. D'ailleurs, cène fut pas uniquement 
l'avantage matériel qui séduisit Klein dans cette opération. Il 
lui semblait qu'il serait plus aisé de fonder là un siège épis- 

(1) JoH, IlocHSMANN, Studieii zui Geschichte Siebenbûrçjens ans dem 18'" Jahr- 
hunderte. Arcliive des Vereines fur siebenbûrgische Landeskunde , \o\. XVI. 
Hermannstadt. 1881, p. 107 et 108. 



292 MACJYARS ET lîOUMAINS DEVA^JT L'HISTOIRE 
copal solidement assis qu'en Fogaras où la majorité des habi- 
tants était protestante. Aussitôt en possession du domaine, il 
sonffea à la création d'une ville n'ayant pour habitants que des 
n()i/)nnins. En 1739 il obtint pour la nouvelle commune ledroit ' 
d'avoirun marché hebdomadaire. En cequi concernaitrentre- 
tien du séminaire qu'il voulait y établir la moitié des revenus 
du domaine y devait être employée, tandis que pour la con- 
struction du bâtiment lui-même et d'un monastère basilite, un 
synode imposa au clergé roumain le payement en cinq annuités 
d'une somme de 25,000 florins. Comme « conditio sine qua 
non » on stipula que les moines basilites y vivraient absolu- 
ment selon le rite et les règlements monacaux grecs. 

Aux raisons qui ont provoqué la disgrâce de Klein à Vienne, 
il faut ajouter le découragement auquel se sont livrés les amis 
non-roumains de l'union devant le spectacle désolant qu'offrait 
l'attitude équivoque de la grande masse de la population 
orthodoxe. La moindre excitation suffisait pour la détacher de 
l'éi'Tlise unie et la ramener à la religion de ses pères. Ce fut 
de la Honqrie^ on on avait accordé des libertés, des droits et 
des privilèges à l'église orthodoxe dès 1723, que partit le 
mouvement anti-unioniste de 1 728. Il commença par le voyage 
d'inspection que Sacaheni Joannovics, l'évéque serbe d'Aïad, 
entreprit dans le département de Biluir avec la permission de 
la cour de Vienne et sous la protection de l'armée impériale : 
concession que les hommes d'Etat autrichiens surent lui faire 
acorder pour obtenir son concours et celui des Serbes en gé- 
ivéral, dans leurs entreprises possibles contre le constitutionna- 
lisme hongrois. Cette visite épiscopale produisit un effet fou- 
drovant sur les paysans roumains à peine familiarisés avec 
l'idée de l'union. 178 fut le nombre des popes revenus à 

l'orthodoxie dans ce seul département inspecté par l'évéque. 
Or les protestations du préfet-évéque catholique, comte Csàhy, 
n'éclatèrent que quand elles n'avaient plus aucune portée, 
Joannovics ayant été nommé entre temps patriarche de Knr- 
lôcza . Celte élévation ne fit qu augmenter son ardeur pour 

réconquérir à l'orthodoxie les âmes comme il affirmait, séduites 

" par les seuls avantages matériels de l union » . 



LIVRE TROISIEME 293 

En Traitsj Ivd/iie ce fut un calover nommé Visarion à qui 
Joaniwvïcs confia la lâche de reconquérir les fidèles égarés. 
D une intelligeance supérieure, d'une conduite irréprochable, 
sobre jusqu à l'ascétisme, Visariou imposa surtout par son 
désintéressement : au lieu d'accepter des cadeaux, ce fut au 
contraire lui qui distribua des aumônes aux pauvres. Sa pré- 
dication n'avait rien de révolutionnaire non plus; il se con- 
tenta d admonester ses auditeurs et de leur exposer les grands 
malheurs qu'ils s'étaient attirés en ayant abandonné leur reli- 
gion (1). Pour couper court à lexcitation que sa présence fit 
naître dans tout le Midi de la Transylvanie, le « gubernium » 
le mit en état d'arrestation. On le conduisit à iVa^j-.S'-<:'^e//, 
où il subit un interrogatoire judiciaire et où il reçut dans sa 
prison la visite de 1 évoque Klein. Et comme ses réponses 
furent très prudentes et comme sa conversation ne donna 
prise à la moindre observation, on le fit partir quelque temps 
après à GYiil<if''liervin- et de là à Vienne, où il fut relâché et 
d'où plus tard l'ambassadeur de Russie l'emmena avec lui dans 
son pays. 

Pour combattre cette renaissance de l'orthodoxie, il aurait 
fallu que l'église grecque unie se levât comme un seul homme. 
Or la disparition de Klein y suscita des difficultés nouvelles. 
Sans trancher la question; s'il fallait considérer son absence 
comme temporaire ou comme définitive, ce furent son vicaire 
général Pierre Aron et le jésuite Balogli à qui on imposa le 
gouvernement du diocèse. Pour les aider dans l'accomplisse- 
ment de leur tâche, on fit paraître rescrits sur rescrits. Ils prê- 
chaient la liberté religieuse tout en interdisant, sous peine de 
punitions sévères, le retour à l'église grecque orientale et ne 
semblaient pas en tenir compte, quoique la majorité des Rou- 
mains lui fût restée fidèle. On y attribua l'origine de tous les 
maux à la présence de ses popes venus de la Moldavie ou de 
la Valachie ainsi qu'au clergé indigène consacré au dehors. Et 
afin que les prescriptions de ces rescrits soient consciencieuse- 
ment exécutées, Marie-Thérèse nomma en 17 46 les « Protec- 

(1) Goiute DoMiN'iQUE Teleki ; A Két kaluger. Budapest! Szeinle, dix-septième 
année, p. 58. 



29.V MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
teurs (le Tunion » au nombre de qui elle fit entrer les plus 
hauts employés catholiques du u (|ubernium » : le trésorier 
B. Bonieinisza, le chancelier B. Poiu/n'icz, le juge suprême 
Ddvid Heiiler et le fisc Pierre Dobra. 

Ce lut au même moment que Kleix crut nécessaire de repa- 
raître en envoyant de Hoiik- une excomnumication en règle 
contre le jésuite Bdbxjli le 10 septembre 17 i()) . Et comme 
son vicaire Pierre Aron ne voulut pas convoquer le synode dans 
lequel il aurait fallu qu'il publiât l'excommunication , Klein 
l'excommunia à son tour et le remplaça au vicariat par le 
doven yicolas Balomiri. Ne se sentant pas en sûreté à Dalàzs- 
foli'd, Aroii se retira à Xagj -Szebeu en cédant sa place au 
A icaire nouveau. 

Cette situation bizarre dura jusqu'à l'arrivée à'Olsavszky, l'é- 
véqne imi de Mttii/x'ics, à qui la reine confia Tannée suivante la 
convocation d un synode à Szebeii pour replacer Aron dans le 
vicariat. Alors Balomiri, se basant sur une lettre de Klein, réu- 
nit un svnode contradictoire pour décider s'il fallait considérer 
1 évêque absent comme démissionnaire ou non? C'était plus 
qu'on ne pouvait permettre à l'audace du clergé uni. Aussi 
Balomiri reçut une invitation de se rendre à Vienne pour se 
justifier. Au lieu d y répondre, le vicaire de Klein s'enfuit par 
la \ (ildcliie à Moscou où S étaient rendus de leur côté plusieurs 
doyens orthodoxes de Brassa pour y chercher aide et protec- 
tion contre les persécutions des catholiques. 

Leurs démarches ne restèrent pas infructueuses car l'impé- 
ratrice Elisabetli ne tarda pas à faire adresser une note à son 
ambassadeur de Vienne en leur faveur (1750). Après avoir 
rapidement dépeint la situation des orthodoxes en Transyl- 
l'dnie, naturellement selon les indications de Btilomiri, cette 
note recommanda d'abord la protection et la défense des inté- 
rêts orthodoxes. Dans le cas où cela ne serait pas possible, 
>' pour des raisons que je ne puis pas consigner » dit l'impéra- 
trice — que l'andjassadeur rédige un mémoire pour attirer 
l'attention de M(rrie-Thérèse sur le peuple roumain, martvr de 
sa foi. il en fut transmis un effectivement quelque temps après, 
et l'impératrice-reine le soumit au conseil secret. Celui-ci ne 



LIVRE TUOISIKME 295 

semble pas en avoir été très impressionné puisqu'il se contente 
de demander au « gubernium » une liste des méfaits commis 
parles orthodoxes, destinée à être transmise à l'ambassadeur 
russe, et de conseiller la capture sinon de Balomiri lui-même, 
au moins de la correspondance qu'il doit entretenir avec les 
mécontents transyhaniens. 

Sans pouvoir affirmer si le « gubernium» avait cédé ou non 
à cette injonction du conseil secret, il n'est pas moins vrai 
qu'il y a un rescrit de Marie-Thérèse daté du 27 juillet 1752, 
dans lequel elle recommande de ne traiter les orthodoxes 
qu'avec beaucoup de ménagements non seulement à cause 
des services qu'ils ont rendus au trône et au pays, mais aussi 
à cause de son alliée 1 impératrice hlisaheili. Car elle ne vou- 
drait pas que les persécutions dirigées contre l'église grecque 
orientale, puissent relâcher les liens de cette alliance (1). 
Telle est l'histoire de la première intervention russe en Hon- 
(jric^ excitant les aspirations de l'orthodoxie d'une part etéveil- 
lant la méfiance des Hongrois de lautre, qui s'en sentaient 
d'autant plus incommodés qu'il avaient à lutter continuelle- 
ment contre celle des éléments non-hongrois de la cour de 
Vienne. 

Ce fut l'année précédente seulement, c est-à-dire en 1751 
que Klein se décida à renoncer à l'épiscopat. Le synode élec- 
toral qui eut lieu le 3 novembre delà même année, lui donna 
pour successeur son vicaire, Pierre Aron. C'était un homme 
d'une vie exemplaire, un véritable ascète, à qui les Ronniains 
doivent une reconnaissance éternelle. Envoyé à Home pour y 
terminer ses études théologiques, il y apprit à apprécier la 
valeur du savoir. Aussi voua-t-il non seulement toute son 
intelligence et tout son bon vouloir à l'éducation et à l'instruc- 
tion du peuple roumain, mais ses économies personnelles 
également avec lesquelles il acheta le domaine de Kui, ayant 
appartenu aux Apafi , et que Marie- Thérèse avait vendu 
d'abord à la famille Beihlen. Aron en confia l'administration 
aux moines basilites installés k Balàzsfahui dès 17 47. Ce furent 

(1) Bauitiu, Istolia Transilvaniel, vol. I, p. 341 a 344 et 732-733. 



29fi MAGYARS ET ROUMAINS DEVAINT L'HISTOIRE 
ces mêmes moines basilites qui fournirent aux écoles créées 
en 175/1 dans ce même endroit les premiers professeurs, tels 
nue Gréqoire Mdîoni, hjndcc Durahont, et plus tard Sinkai et 
Pierre Maïor. Ces écoles furent, dès le commencement, très fré- 
quentées non seulement à cause de l'ingéniosité de leur orga- 
nisation — il V avait des classes élémentaires, trois classes 
de Ivcées et un s(''minaire — mais aussi à cause des secours 
en nature dont purent v profiter les étudiants grâce à la muni- 
ficence dMro//. Le nombre restreint des moines ne permettant 
pas de rem|)lir les cadres du corps enseignant, ils n'étaient 
que onze; plus tard, sous Joseph II, on y admit comme profes- 
seurs les membres du clergé séculier. En 1760 l'éclairé évéque 
V fil aussi installer une imprimerie roumaine pour l'impression 
des livres scolaires, complétant ainsi l'outillage pédagogique 
à l'aide duquel put s'élever ensuite tout l'édifice de la science 
roumaine, aujourd'hui si respectable. Il est à remarquer que 
dans le programme élaboré pour ces écoles par l'évêque Gabriel 
Aroii , maître absolu de ces établissements — l'étude de la 
langue magvare est aussi obligatoire que celle du latin. Tou- 
tefois l'enseignement V eut lieu en roumain. 

On ne peut malheureusement pas être aussi élogieux au 
sujet de l'activité épiscopale àe Pierre Aron en ce qui concerne 
ses rapports avec les orthodoxes. Il est vrai que ceux-ci de- 
venaient beaucoup plus exigeants depuis l'intervention de 
l'impératrice Elisabeth de Russie. Le patriarche serbe de I\ar- 
/orra n avait pas hésité à exciter les Pioainains de la Transylvanie 
dès 1751 pour demander la nomination d'un évéque ortho- 
doxe serbe, car il avait promis d'emplover toute son influence 
auprès de .l/^//7V'-7y/''?Y'*7' pour que leur vœu soit exaucé. Encou- 
ragé par l'exemple de son supérieur, l'évêque serbe à\Aràd, 
Synèse Zsivanovics, entreprit aussi une campagne très ardente 
en faveur de l'orthodoxie en consacrant plusieurs popes grecs 
orientaux, notainmeïit à Varad-Velencze en 1753. En promet- 
tant au peuple que, redevenu orthodoxe, il ne paverait plus de 
dîmes, 60 prêtres unis retonrnèrent à la religion de leurs pères 
tandis que 23 se virent obligés de quitter leurs paroisses. 
En 1755 ce fut encore le j)atriarche de Karbkza qui revint à 



LIVRE TROISIEME 297 

la charge pour demander à la reine la permission d'élendre 
sa juridiction patriarcale sur la Transylvanie. L'agitateur 
Gabriel Drongô ne se contenta pas dénonciations théoriques; 
il poussa les Roumains à des voies de fait provoquant l'expul- 
sion de leurs paroisses de plusieurs prêtres unis. Arrêté sur la 
proposition de Tévêque catholique, Drongo eut pour libéra- 
teurs les haydouli calvinistes de Szalonta qui considéraient son 
incarcération comme une atteinte portée à la liberté religieuse, 
pour laquelle tout bon Magyar verse toujours volontiers le 
plus pur de son sang. Exaspérés par les allées et venues des 
caloyers du couvent de Szecsor , les grecs unis le détruisirent 
aussi, provoquant ainsi les représailles des orthodoxes groupés 
autour de Jean Molnàr (JuonTunsu), pope d'-Eoe/, qui, en se 
basant sur une prétendue encyclique du patriarche de Kar- 
lôcza, se permit de convoquer un synode h Szelistye en 1758. 
Il y assura que le patriarche susdit serait enclin à intercéder 
pour eux auprès de la reine en sa qualité de (; Koponistos » — 
de coreligionnaire, afin qu'ils puissent avoir un évêque grec 
oriental en Transylvanie. 

Aron crut que c'était plus qu'il n'en devait supporter patiem- 
ment. Quittant ses écoles et ses étudiants, il fit en 1759 un 
voyage de visite pastorale dans son diocèse, pendant lequel il 
ne craignit pas de mal parler des prêtres unis prêts à s'enten- 
dre soit avec les calvinistes, soit avec les orthodoxes. (Il y avait 
des églises servant à la fois aux cultes calviniste et grec uni.) 
Ses intempérances de langage suscitèrent beaucoup de diffi- 
cultés, à cause desquelles il reçut des admonestations de 3/a/7e- 
Thérèse elle-même et préparèrent le terrain pour l'apparition 
d'un nouvel agitateur, le caloyer Sophronius, originaire de la 
commune de Csora dans le département de Fejér. 

C'était en fait de caractère, de tempérament et d'éduca- 
tion, l'antipode de son prédécesseur Visarion, mais son fana- 
tisme communicatif suppléa à tous ses défauts. Ayant prêché 
partout contre l'union, l'administration du département de 
Hunyad le fit arrêter. Alors Juon Tansu souleva ses fidèles et 
le peuple assiégea en foule le château àw fô-ispan (préfet) pour 
obtenir la mise en liberté de son orateur admiré. Pour sauver 



29S MAGYARS KT lUJUMAKNS DEVANT I/HISTOIIJE 

sa vie, le fonetioniiaire pusillanime s'empressa de relâcher son 
|)risonnier et de conseiller aux Uomnaius l'envoi d'une pétition 
au " guberniuni » , afin qu'il lit cesser leur situation intolé- 
rahle résultant de la fiction que les liouDiaixs apj)artenaient 
déjà tous à 1 Éjjlise unie. Encouragés par ce succès, ceux-ci 
s'adressèrent peu de temps après au conseil général de Jluny/icl 
pour lui demander la permission de reprendre leurs églises 
injustement confisquées en faveur des grecs unis. Entre temps 
il y eut à ce sujet des collisions sanglantes entre ces derniers 
et les orthodoxes excités par Sopliionius et Jiion J'unsn. Aussi 
se décida-t-on à VieiDic à intervenir éncrgiquement en s'em- 
])arant de ces deux personnalités turbulentes : Jkou fut conduit 
en Atdrichc après les troubles qui eurent lieu a Lzdi-Szcni-Péier ' 
et qui coûtèrent la vie à un noble orthodoxe; tjuant à Soj>hrn- 
iiitis, il sut se tirer d affaire très adroitement en f'eigiuint de 
jouer le rôle de médiateur en plusieurs occasions entre l'auto- 
rité et les mécontents. Pour son malheur, on apprit qu il avait I 
accepté quch(ues ducats du général en chef; c était assez pour 
le rendre suspect aux yeux de ses coreligionnaires. Cependant 
il parvint encore à rassembler un svnode populeux à Za/d/ini 
où 1 on se décida de s'adresser une seconde fois à la bonté de 
Mnrie-l'héiL'se pour en obtenir la reddition de certaines églises 
occupées par les grecs unis et la permission d'en bâtir des 
nouvelles. Après avoir reconquis ainsi la confiance de ses 
anciens admirateurs, Sopluonins disparut complètement en 
abandonnant son rôle de défenseur de l'orthodoxie à des 
individualités plus autorisées. 

Pour complaire à la Russie, à l'alliée fidèle des plus tristes 
jours de la guerre de 8ept-ans, la cour de Vienne était, 
depuis l'affaire de Ba/oiniri, sérieusement résolue à donner 
satisfaction aux réclamations justifiées des orthodoxes. On 
nomma d'abord une commission pour examiner si elles méri- 
taient considération. Le rapjiort de celte commission ne fut 
envoyé à Vicn/ie quen ITàG. Le général commandant y joignit 
un mémoire qui jette une lumière très suggestive sur l'esprit qui 
animait alors l'entourage de la reine. Étant Français, de Ville 
rédigea son travail en français; donc pour porter remède aux 



LIVRE TROISIEME 299 

affaires de la Hongrie on consulta des étrangers qui ne pouvaient 
les connaître que très superficiellement et qui en référaient 
à des Auin'chicns, ennemis jurés de la constitution hongroise! 
De là l'anlipathie de de Ville contre les catholiques hongrois. 
a Le clergé latin, écrivait-il textuellement, mû par un vil et sor- 
dide intérêt, se sert de tous les moyens les moins licites pour 
l'aire passer tout le peuple (roumain) pour uni (1). -n II accusa 
Tadministration départementale de négligence, elle était hon- 
groise, et il recommanda Fabolition de la dîme et l'extension 
de la juridiction de Tévéque serbe à' Aidd sur tous Roumains 
orthodoxes, faute de quoi ils suivraient l'exemple des Serbes 
émigrés en Ri/ssie quelques années auparavant (1751). Or 
c'étaient précisément eux qui formaient la digue la plus sûre 
contre les mouvements révolutionnaires possibles (sous-en- 
lendu : fomentés évidemment par les Magyars.) 

Finalement on mit cette question de l'église orthodoxe sur 
le tapis dans le conseil privé de la reine. Ce fut l'opinion 
du chancelier impérial, du comte Ka/niitz-Rittberg, qui y pré- 
valut. Il la résuma dans im rapport qu'il fit sur le désir formel 
de la souveraine et dans lequel on remarque les passages sui- 
vants : « Les orthodoxes montant au nombre de plusieurs mil- 
lions qui vivent sous le sceptre de Votre Majesté, doivent être 
considérés selon mon humble opinion, comme un vrai trésor 
et joyau de la maison régnante. On pourrait en tirer plus de 
profit qu'on n'en a tiré jusqu'ici, s'ils étaient mieux protégés 
tant au point de vue moral que matériel contre toute oppres- 
sion et injustice (sous-entendu : commise par les Magyars) et s'ils 
étaient gouvernés en général comme doit être gouvernée une 
pareille nation, rude et belliqueuse, c'est-à-dire selon les règles 
de la prudence. « Aussi conseilla-t-il la nomination d'un évêque 
spécial pour les Roumains de la Transylvanie, indépendant du 
patriarche serbe de Karlorza, mais n'ayant pas le pouvoir d'un 
métropolite non plus. Il crut également que le mieux serait 
d'emplover la force, car il craignait les Roumains à cause de 
leur versatiHté, qui ne ferait que s'accentuer par la noraina- 

(i) BuKYiTAi ViNCZE, Bilianncg )e oldhjai, p. 60. 



300 MAGVAllS El llOUMAINS DKVA>T L'HISTOIRE 
lion dudit évoque orthodoxe spécial. On enverrait en même 
temps une commission à Nagy-Szrhen, chargée de juger les 
cas douteux sur place en déléguant trois de ses membres, dont 
Tun serait toujours l'évéque spécial. De cette façon, la reine 
gagnerait du temps pour rétablir la paix à l'intérieur et à 
l'extérieur, et les JtniniKi/in; s'abstiendraient de tout excès, car 
ils auraient, d'une part, peur de la force armée et, de l'autre, 
ils seraient contents de voir un évéque ortbodoxe (1 . Ces pro- 
positions obtinrent pleinement l'approbation de la reine. 

Pour les mettre en])ratique, il parut d'abord un rescrit royal 
\e 2\ mars I 7G(), dans lequel on imputa toutes les ftiutes au 
a .«'ubernium ^ . La traduction et la publication en roumain de 
tous les documents se rapportant au libre exercice des reli- 
gions v furent énergiquement ordonnées. Mais son importance 
consistait principalement dans la promesse d'envoyer en Tran- 
sj/i'uiiic un évéque orthodoxe si toutefois les non-unis s'abs- 
tenaient dorénavant de tout excès, fit afin qu'ils ne pussent 
pas en commettre beaucoup, ce fut le général Biicow qui se 
mita la tête de la commission de Naf/y-Szcbcn, ayant pour bras 
droit Denis N'ira f,(>i'ics, l'évéque orthodoxe de Biidc, à qui la 
reine avait confié l'administration provisoire de l'église grecque 
orientale transylvanienne. Si la présence de ce dernier a large- 
ment suffi pour apaiser l'agitation des orthodoxes, heureux 
de pouvoir l'approcher dans une assemblée générale du clergé 
orthodoxe et des délégués communaux roumains, tenue le 
2G avril 1761, elle ne fit j)as moins beaucoup de tort à l'union 
en éveillant chez un peuple très impressionnable les sou- 
venirs de son culte traditionnel. De là la défaite essuyée par 
l'évéque uni Pierre Aro/i quand il officia le même jour que 
A'rtra/.orics, le 6 juillet 1701, à Gyidafehérvàr. Il eut à peine 
de monde dans son église, tandis que les ouailles de l'autre 
remplirent tout un grand jardin pour écouter religieusement 
ses conseils pacifiques concernant particulièrement la rétroces- 
sion de leurs églises aux unis. 

C'était une sous-commission nommée par Bucow qui devait 

(i) IIinMrzAKl, Fragmente zur Cescliiclite der Rumaneit, vol. II, p. 161 à 164. 



LIVRE TROISIEME 301 

s'occuper de cette besogne peu lecommandable. Car pour 
se conformer aux instructions de leur chef, les membres de 
cette commission montraient beaucoup de partialité en faveur 
des unis, à qui ils firent rendre toute église leur ayant appar- 
tenu autre fois. En ce qui concernait les monastères, voici 
les paroles des instructions de Bucow « Monasteria ubique com- 
burantur lignea, lapidea destructantur " (1). Quanta la con- 
statation si un Roumain était uni ou non-uni, elle se faisait le 
plus souvent au cabaret où les discussions se transformèrent 
aisément en pugilats. Craignant de perdre leurs places, les 
popes n'aimaient pas à avouer de leur côté s'ils étaient pour 
ou contre l'union. 

Si à la suite de cette intervention assez intempestive du bras 
séculier il n'y eut pas des troubles plus considérables, on doit 
l'attribuer uniquement à la nomination de Denis Novakovics 
comme administrateur de l'évêché orthodoxe (fin d'août 1761). 
C'était tacitement reconnaître la nécessité d'en créer un au 
plus bref délai; c'était réaliser le rêve le plus cher de l'ortho- 
doxie. Il en est résulté parmi les Ronmains un apaisement 
qui a permis à Bucow de prendre certaines mesures pour le 
règlement des questions financières auxquelles a donné nais- 
sance la coexistence des Roumains unis et des non-unis dans 
les mêmes paroisses. Le général commandant leur ordonna en 
outre de vivre en bonne harmonie en accordant toutefois 
quelques faveurs aux premiers. Car s'il admettait la possibilité 
d'entrer dans l'union, il défendait, sous peine d'incarcération, 
le retour à l'orthodoxie. 

Ayant pris possession de ses nouvelles fonctions Nova/.oin'cs 
eut d'autre difficultés à surmonter. Le patriarche de Karlôcza 
souleva la question de savoir si l'on pouvait lui permettre d'ad- 
ministrer deux évéchés à la fois (celui de Bude et celui de Tran- 
sylvanie)? Selon son opinion c'était absolument contraire au 
droit canonique. Ce fut Bajthai, l'évéque catholique transylva- 
nien, quiprit sa défense en n'attribuant la démarche du patriar- 
che qu'à sa rapacité. Car il aurait mille ducats à toucher en guise 

(1) iE\niON PcscARiu, Documente pentiu limba si istvria, t. I, p. 233. Sibiiu. 
1889. 



:}02 -M A (;V Ali s ET liOUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
(.le taxe d'investiture si Nova/iorics optait [)OUi' la Traitsylvanic. 
D'autre part, le nouvel évêque sentait très bien que l'on com- 
ptait à Vienne sur ses complaisances au sujet de la j)ropa{;ande 
unioniste. Il ne s'y prêta pas, mais pour prouver son zèle il 
ramassa parmi ses fidèles une somme de 100,000 florins qu'il 
mit à la disposition de la reine, et il envoya à ses doyens une 
lettre pastorale, dans laquelle il les exhorta à ne s'occu])er 
nullement des alïaires des {jrecs unis et à se montrer dijjnes 
de la grâce souveraine à laquelle ils doivent le libre exercice 
de leur culte. Mais il ne parvint à satisfaire ni la cour ni 
ses ouailles; aussi avait-il l'intention de se retirer dans un 
monastère, quand il lut happé par la mort en 1 7 70. 

Jl eut pour successeur dans les deux évècliés Sop/ironins 
Chirilovùs au temps où l'influence des idées libérales de 
7o.s(yy/? y/ se faisait déjà grandement sentir. En 177i, il parut un 
rescrit roval (|ui recommandait nu « gubernium )> de ne plus 
faire fustiger les unis retournés à l'orthodoxie, mais de leur 
faire donner de l'instruction religieuse pendant six semaines. 
Cependant ce ne fut pas encore C/iitilovirs <pii put rendre 
autonome l'évêché de Tnuisylrnnie confié à sa direction. Il ne 
le devint que sous le règne de Joseph II en 1783, quand, après 
la mort de ce j)asteur orthodoxe, on lui fit succéder Gédéon 
JSi/iitics, l'archimandrite de Sis/orniz, qui ne fut plus soumis 
à la juridiction du patriarche de Knrlôcza qu au point de vue 
des affaires religieuses et dogmatiques. 

Pendant ce temps-là se passèrent quelques événements mé- 
nu)raljles dans le sein de l'église unie. Après la mort de 
Pierre Aron, survenue en 1764, la reine accorda l'évêché de 
l}(i/àzsf(ili'(i à Ailtdndse liedni/,, sur la proposition d un synode 
tenu au siège épiscopal. Ancien basilite, vivant à la manière des 
ascètes, lli-dnil. conquit la confiance absolue à Aron, qui le 
plaça à la télé du séminaire. Mais il avait des ennemis 
acharnés dans les rangs de ses confrères les basililes, qui ne 
craignirent pas de s'adresser au pape C/cment XIII lui-même 
pour empéchei' sa nomination. Le comte llndil,, gouverneur 
de la 'Jr(ins) Irnn/e et g('néral commandant des troupes impé- 
riales y cantonnées, trouva leur démarche excessivement cou- 



1,1 VUE TROISIEME 303 

pable. Il en fit enfermer plusieurs, entre autres GrégorreMaîont 
que l'on conduisit à Munhacs , tandis que les autres furent 
relâchés sur l'intervention de RediiiL, mais en même temps 
placés comme subalternes dans des monastères dépendants de 
sa juridiction, où les règlements les plus sévères furent intro- 
duits et où il enjoignit aux caloyers d'apprendre un métier 
quelconque. Lorsqu'il pétitionna à Vienne, afin d'obtenir 
la portion canonique pour ses prêtres, on lui accorda un petit 
secours de 10,000 florins et deux places au Pazmanéum pour 
ses séminaristes. Tout en faisant beaucoup de zèle en faveur 
de la propagande de l'union, il veilla jalousement au maintien 
de la liturgie grecque. 

Quoiqu'ayant été interné à cause de lui, ce fut cependant 
Grégoire Maïorii qui lui succéda sur le siège épiscopal eu 
1 772, après avoir reçu sa grâce sur la proposition àe Joseph II. 
Pendant son épiscopat survint la suppression de l'ordre 
des Jésuites, délivrant ainsi l'église unie de ses conseillers 
gênants, succès dont Maïoru ne put pas longtemps jouir, car 
ayant eu des difficultés à son tour avec les moines basilites, il 
eut un procès qu'il perdit et à cause duquel il se vit forcé de 
demander sa retraite. Il ne mourut <|u'en 1785, trois ans 
après l'intronisation de son successeur Jean Bohu. 

Tels furent les résultats des efforts tentés pendant quatre- 
vingt-dix ans par les hommes d'État autrichiens en vue de 
l'unification de la monarchie sur la base du catholicisme et 
telle était l'attitude des Ronnud/is en face de leurs tentatives. 
Si les premiers n'atteignirent pas tout ce qu'ils attendaient de 
l'union, si à la suite de son introduction les seconds se virent 
séparés en deux fractions difficilement resoudables, il n'en 
est pas moins vrai qu'il se forma là un courant extra-constitu- 
tionnel derrière les Miujyars entre Vienne et les églises unies 
et non-unies, qui ne cessa plus de les menacer depuis et dont 
on devait fatalement se servir tôt ou tard, quand il s'agit de 
les combattre en leur qualité de gardiens fidèles du consti- 
tutionnalisme. 



CHAPITRE IV 

I.KS ROUMAINS I)K l' ÉPOQUE AU 1>01NT DK VUE 
l'OLITlOUE, SOCIAL ET DI;M0(;RA1'HIQUE. 

Si depuis roctroi du « Diplonia Leopoldianuni ^ jusqu'à la 
nomiuatiou de Tevéque orthodoxe transylvauien, c'est-à-dire 
depuis l()î)l jusqu'à l7H:i, toute la vitalité du roumanisme 
n'a pas été absorbée par les luttes qu'il soutenait soit pour faire 
accepter son union avec le catholicisme, afin d'obtenir des 
avantages politiques, soit pour défendre l'orthodoxie, ce fut 
une véritable faveur de la Providence. En effet, sa situation 
poHtique et sociale ne contenait à cette époque aucun élément 
pouvant lui être propice. L'éclipsé subite du croissant en 
Hongrie, l'écroulement d'une Transylrtaiie indépendante, le 
développement inattendu de l'empire moscovite semblent 
avoir fait sur Tàme roumaine — alors en quelque sorte encore 
renfermée dans sa chrysalide — l'effet d'un stupéfiant, sous 
l'influence duquel elle ne savait plus s'orienter et se sentait 
condamnée à l'inaction. 

A la mort de Lcopnld P\ le vayvode de Valocliic, Consianiiu 
Brancoi'dii, prit ouvertement parti pour les Russes. Il jura éga- 
lement d'envover à Pi<'rre le Gniiid, alors en guerre avec la 
Turquie^ un corps d'armée formé de 30,000 hommes. Quant 
à Denié/ri/fs ('(tnieniir, le vayvode moldave, il s'allia également 
an fondateur de la Russie actuelle. Aussi, après l'issue de la 
guerre, désastreuse pour les armes du tsar, disparut-il, caché 
dans les rangs de l'armée russe en retraite. Il fut remplacé sur 
le trône vayvodal y^w Nicohië Maurocordai. Un sort plus terrible 
a été réservé à Rnuicoeun. Emmené à Consiaïuiuople par 
les Turcs, il y fut exécuté avec sa femme, ses enfants et ses 
gendres. Ee sultan lui donna pour successeur, en Valachie^ 
Éiienite Citnidcuzino, qui n'eut pas une fin plus heureuse. Seu- 
lement ce fut cette fois-ci son père (jui partagea le dernier 



LIVRE TROISIEME 305 

supplice avec le vayvode accusé de trahison au profit des 
Russes et des Auirichieiis (1716). Alors Maurocordat obtint la 
vayvodie en Valachie, tandis que la Moldavie échut à Michel 
Rakovitza. 

Avec eux commence le rèjOfne de Fanarioies . si funeste pour 
les deux pays, où il a duré plus d'un siècle. Le nom des vay- 
vodes en faisant partie ne vient pas d'une famille; il désigne 
les gens qui demeuraient à Constantinople dans le quartier du 
Fana?-, où se trouvait concentré le monde grec, tant religieux 
que laïque, composé de marchands, de banquiers et d'hommes 
d'affaires. Dès le milieu du xvii' siècle, le gouvernement turc 
s'y apprivisionna de drogmans, car la finesse de 1 esprit grec 
était particulièrement apte à remplir les devoirs de l'in- 
terprète; ce fut Nicussis Panaiotachc qui occupa le premier 
officiellement le poste de drogman en chef. Lui ayant suc- 
cédé après sa mort, Alexandre Maurocordat se distingua telle- 
ment dans cet emploi, spécialement pendant les pourparlers 
qui précédèrent la conclusion du traité de paix de Karlocza 
(Karlovitz), que la Subliine-Porie se crut obligée de lui donner 
une récompense importante en accordant à son fils Nicolaè 
successivement les trônes des deux vayvodies comme il a été 
dit plus haut. Avec le temps, ces drogmans formèrent une 
véritable caste, celle des Fanariotes. 

« Naturellement, — dit M. Jancsà, — ces fanariotes ont 
réussi à atteindre au nec plus ultra de leurs désirs, c est-à-dire 
à obtenir l'un des deux sièges vayvodaux roumains. Leur pre- 
mière et unique préoccupation consista dans l'accaparement 
le plus prompt possible d'une grosse somme d'argent afin de 
pouvoir paver à Constantinople les trois ou quatre millions, 
pour lesquels ils y avaient acheté les vayvodies. Après s'être 
acquittés de leurs dettes, ils n'avaient qu'un but : constituer un 
trésor encore plus considérable afin qu'en cas de déchéance ils 
pussent disposer du plus d'argent possible pour le rachat du 
trône vayvodal. Les Turcs n'admirent à l'honneur de ce chassé- 
croisé d'abord que quelques familles fanariotes, telles que les 
Maurocordat et les Ghica, mais ils permirent aussi à la famille 
moldave Rakovitza d'y prendre part dès le début bien que, 

20 



306 MAGYAllS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
devenu vavvode de Moldavie, Michel Rakovitza se fût rendu 
suspect à leurs yeux à cause de ses sentiments philorusses. 
Avant vu par la suite qu'occuper les trônes vayvodaux était le 
désir suprême de beaucoup de familles fanariotes, les pachas 
constantinopolitains élargirent le cercle du concours à l'infini, 
pensant que plus il y a d'acquéreurs pour un objet convoité, 
plus on peut en augmenter le prix. Ce fut ainsi qu'ils ouvrirent 
la lice aux familles Garagéa, Ypsilanti, Moruzzi, Sutzu, Moro- 
pjieni, Hangerli, Calimach. Arrivées sur le trône, celles-ci dé- 
ployèrent une véritable virtuosité dans l'invention d'impôts 
nouveaux à côté des anciens maintenus. 11 fallait que le pauvre 
paysan roumain pavât la dîme, ]a fjostiiia, \ad<'.seiina, Voierit, le 
vacarit, le piisacaru , le udclrarit, le vinariciu, le progouarit, 
\cfuinarii et qu'il les payât non seulement une fois par an, mais 
le plus souvent deux fois, car le gabelou n'avait pas l'habitude 
de lui délivrer une quittance. » 

Si un malheureux paysan n'était pas en mesure de s'acquitter 
envers les gens du fisc, ils le malmenaient et le battaient pour 
en extorquer de l'argent. " On enferma les hommes et les 
femmes dans des mannes de mais, raconte un témoin oculaire (1) 
et on alluma à côté de ces mannes des feux sur lesquels 
on jeta du poivre rouge afin de les enfumer ainsi sans leur 
donner ni à boire ni à manger. Ensuite on attacha leurs 
mains derrière leur dos et on les frappa avec des cravaches, 
jus(|u'àce qu'ils s'affaissent ou on les plaça nu-pieds sur la neige 
glacée et on les y maintint des heures entières, pour les forcer 
à donner leurs derniers liards. •>•> 

Et pour comble de malheur « chaque vayvode amène 
avec lui un grand nombre de Grecs, à qui il accorde les places 
les mieux rétribuées. Il y en a beaucoup qui contractent de 
riches mariages par l entiemise du vayvode et deviennent 
ainsi de grands propriétaires. En un mot la Yalachie et la 
Moldavie doivent être considérées comme le Pérou des 
Grecs " (2). 

(1) Dtiuitrie liclcsiarhul i. Papin Ilarinnu Tcsauru de Moiniinenter, vol. II, 
p. 193. 

(2) R.\u;Si;viCii, Oiservazzioni slorichc, natuvale e politichc ttttorno lu Valacliia 
e la Moldavia. Napoli. 1788, p. 164. 



LIVRE TROISIEME 307 

Les exactions que commirent ces employés de passage, car 
ils s'en allaient avec les vayvodes qui les avaientamenés, étaient 
naturellement inénarrables. On les appelle les « ciocoi d et 
pour les fuir, les paysans s'expatriaient en masse ou s'adon- 
naient au brigandage. « Il faudrait une longue série d'années 
pour rendre à la Valachie son ancien lustre, écrit fi^/wer (1), 
et pour reconstruire tant de villes jadis florissantes et pour 
repeupler tant de grands villages et fermes , contre les ruines des 
quels on bute à chaque instant (1). " 

On émigra des vayvodies en trois directions : de la Moldavie 
pour se fixer en Russie le long du JSiesler, de la Valachie pour 
se fixer dans les contrées les plus rapprochées de la Serbie et de 
la Bulgarie, et principalement en Transylvanie et en Hongrie 
sur le territoire que 1 on connaît sous le nom de <• l'enclave 
du Tèmès ' . 

Cette prédilection de l'émigration pour la Hongrie avait une 
raison particulière. Elle était motivée par le bonheur dont les 
Roumains de la Petite-Valachie \omve,ni pendant vingt ans sous 
la domination autrichienne, c'est-à-dire depuis la paixdePa*- 
sorvàtz (1718) jusqu'au traité de Belgrade (1738), dont les 
stipulations déplorables remirent cette province sous la do- 
mination turque. Ayant profité de la tranquillité que l'adminis- 
tration autrichienne avait su procurer aux Roumains durant ce 
laps de temps, ils se dirigèrent de préférence vers le pays où 
régnaient les Habsbourg. Là, ils furent d'abord très bien ac- 
cueillis car, dans les provinces récemment reconquises sur les 
Turcs ^ il n'y avait presque plus de population. Plusrtard, en 
1738, l'hospitalité s'est changée en hostilité quand on vit que 
les Roumains faisaient cause commune avec les Turcs pour 
dévaster ensemble la Hongrie méridionale . Voici à ce sujet 
l'opinion du comte Perlas, exposée dans un mémorandum, 
qu'il adressa à Marie-Thérèse en 1767. 

a Le transfèrement des Roumains est indispensable pour la 
réussite de la colonisation allemande ; les colons allemands 
tremblent à l'idée seulement d'être installés sur les « prae- 

(1) Bauer, Mémoires historiques et géographiques sur la Valachie, annexés à 
l'histoire île Carra, p. 232. 



308 MAGYAllS El UOUMAIiNS DEVANT L'HISTOIRE 
(lia ') situés au milieu des Roumains et ils en ont horreur. 
Car nous firaes dans la dernière jjuerre contre les Turcs 
(de 1737 à 1738) la remarque que la population allemande 
avait plus souffert des Roumains révoltés et de leurs bandes 
que des ennemis turcs eux-mémee. Il y avait bien peu de com- 
nmnes allemandes ayant vu des Turcs vivants dans le courant 
de la fHierre, tandis (piil y a beatuoup de communes alle- 
mandes saccajjées et brûlées par les Roumains, comme il y a 
aussi beaucoup d'Allemands ayant été tués ou capturés par 
eux et vendus finalement aux Turcs. Et agir ainsi leur était 
d'autant plus facile (pie la plupart des villages allemands se 
trouvent être éparpillés parmi les communes roumaines et 
que, par conséquent, il leur était impossible d'aller se secourir 
mutuellement, (^e même danger ne menacerait-il pas encore 
les colonies allemandes en cas d'une nouvelle invas.on des 
Turcs si on les laissait de nouveau au milieu des Roumains?... 
Je me permets d attirer également, la ])lus gracieuse attention 
de Votre Majesté sur la considération s'il n est pas plus avan- 
tageux pour la sécurité des forteresses d'Arad et de Temes- 
var en cas de guerre de n'avoir entre elles qu'un territoire 
habité par des sujets fidèles et non par des gens pour qui il est 
absolument indifférent qu ils appartiennent aux chrétiens ou ] 
aux Turcs et (pii ne font que retourner leurs manteaux selon 
les besoins des circonstances diverses? " 

Dans le rapport que Joseph II présenta à Marie-Thérèse en 
]7()8 après avoir terminé son voyage dans le lUinat, le souve- 
rain libre-penseur ne juge pas beaucoup plus favorablement 
ses futurs sujets. « Les Serbes et les Roumains obéissent aveu- 
glément à leurs prêtres; cependant il y a entre eux la diffé- 
rence que cette obéissance n'est chez les Roumains qu'une 
obéissance servile engendrée par leur Ignorance et leur bêtise 
indescrij)libles, tandis que c'est la ferveur religieuse qui ins- 
pire les Serbes, (pioicjn'ils soient suffisamment ignorants aussi. 
Le clergé séculier, que l'on recrute parmi les paysans incultes 
et qui ne sait pas même lire généralement, est incapable d'ex- 
pliquer l'Evangile ou de disserter sur les livres saints. Il n'est 
pas possible qu'un clergé semblable puisse être le propagateur 



LIVRE TlîOISIKME 309 

de réclucation et de l'instruction du peuple. D'ailleurs, les 
écoles primaires, 1 instruction de la jeunesse sont des choses 
inconnues aussi bien chez les Serbes que chez les Roumains. 
On n'en trouve pas un sur mille qui sache écrire et lire sa 
langue maternelle. C'est par leur pope que les communes font 
rédiger leurs suppliques ou leurs réclamations et, étant obli- 
gées de se fier à eux, elles ne sont pas même convaincues que 
le document, confectionné par leurs popes, exprime réelle- 
ment leur pensée. L'enseignement religieux et la prédication 
sont des choses inconnues chez eux. Les efforts de leurs 
évêques même ne tendent qu'à extorquer le plus d'argent pos- 
sible afin de pouvoir le dilapider en jouissances frivoles. On 
abuse beaucoup aussi de l'excommunication (afurisatio) et 
l'empereur a dû se convaincre que la plupart du temps l'ex- 
communication n'est prononcée qu'en vue du chantage " (I). 
Il faut avouer cependant que, malgré le peu de sympathie 
que les 7?oi/«i(7///5 inspirèrent à leurs concitoyens s,oit en Hongrie, 
soit en Tronsylvanie, ils ne se montrèrent jamais particulière- 
sévères à leur égard. Pour avoir pris part aux guerres de Ràkôczy 
on remit en servitude tous les serfs ayant recouvert leur liberté 
pendant l'insurrection (diète de 1714). On interdit en même 
temps aux paysans de porter des armes . Or ces rigueurs frappent 
aussi bien les Roumains que les Magyars, car la loi ne fait ici 
aucune distinction entre ces deux nations. Elle est également 
semblable pour les deux, quand elle impose quatrejournées de 
corvée par semaine à tout serf, de même qu'en 1742 et 1747 
on réduit le nombre de ces corvées à deux jours par semaine 
sans indiquer la nationalité de ceux qui y sont astreints. N'est- 
ce pas à la généralité des serfs que s'adresse la dénomination 
de « trésor vivant » ( errarium vivum ) dont se servent 
lesétatsdela Transylvanie pendantcette même diète de 1747. 
Et comme toutes ces lois n'étaient pas très explicites sous beau- 
coup de rapports, le rescrit de Marie-Thérèse datant de 1769, 
dans lequel elle indique longuement tous les devoirs des sei- 
gneurs envers leurs serfs et vice-versa, et où elle règle le 

(1) SzENTKLARAY, Szâi èv Dél-Mac/yarorszâj tôrténetéhôl, p. 207 et 208. 



310 MAGYARS ET ROUMAIINS DEVANT L'HISTOIRE 

pouvoir correctionnel des premiers tout en énumérant les 
moyens que les seconds peuvent employer pour leur défense, 
soulagea notablement tous les serfs, sans distinction de race ou 
de religion. 

(De la circonstance que ces dispositions bienveillantes n'é- 
manent pas de la diète transylvanienne, les historiens antima- 
gyars ne manquent pas de tirerune conclusion qui, en apparence, 
serait une preuve évidente pour démontrer la roumainophobie 
et l'inhumanité des Magyars. Ils prétendent que Marie-Thérèse 
ne recourut à la publication de ce rescrit que parce que les 
états de Transylvanie eux-mêmes ne voulaient pas se conformer 
à sesinlentions. Or il n'y a pas eu de dièteenTransylvanie depuis 
1701 jusqu'à sa mort, survenue en 1780; les affaires impor- 
tantes ne pouvaient donc être réglées qu'au moven de rescrits. 
Quant aux dispositions hostiles ou favorables des diètes qui 
n'ont pas eu lieu, il est oiseux de les discuter.) 

heslioirinai'ns, comme tels, n'eurent des difficultés qne quand, 
à peine installés sur un territoire, ils y empiétèrent peu à peu 
sur les droits des propriétaires véritables. Ce qui arriva prin- 
cipalement siu* les territoires des Saxons : témoins le procès 
célèbre de lu-sinar, entamé contre les habitants roumains de 
ce village par les habitants saxons de la ville de Szeben. Là il 
s'agissait de décider si les colons roumains établis dans une 
forêt de pins de la ville pour y recueillir la résine, avaient 
raison de former une commune ayant ses droits particuliers. 
Le procès dura de 1735 jusqu'en 1785, année où Joseph 11^ mû 
par ses sentiments humanitaires, prit résolument parti contre 
les j)rétentions légales mais surannées des StcbciK/is et concéda 
(les droits communaux à Résiiuir en lui assignant au surplus la 
propriété d'une certaine quantité de terrains appartenant à 
la ville de Szrben, condamnée à les lui céder. 

L'issue du différend entre Rouiuaitis et Saxons tourna, au 
contraire au lragi(|ue à propos de la commune de Szelisije, 
située sur ce domaine de Talniacs que le vayvode de Valaclne 
avait jadis j)ossédé en fief jusqu'au désastre de Mohàcs et dont 
on (il ensuite un quasi-siège roumain, mais sous la direction de 
sept magistrats saxons. Avec le temps, il se trouva parmi ceux- 



LIVRE TROISIEME 311 

ci quelques-uns qui, se basant sur la donation qu'avait faite 
de ce domaine Bcl<( /l'en 1233 à Vispan saxon Konrad, n'hé- 
sitèrent pas à considérer les Romnavis qui y habitaient comme 
leurs serfs. De là un procès interminable qui finit par s'enve- 
nimer quand un Saxo», le baron Sintnirl Bruckenihal. devint 
gouverneur de la Transylvanie (177 4); se sentant plus forts, 
les Saxons organisèrent alors une véritable descente dans le 
village de Szclisiye, où ils ne purent faire prévaloir leur ma- 
nière de voir qu'à l'aide d'un bataillon de soldats. Ayant em- 
ployé l'argument suprême, une décharge générale, ceux-ci tuè- 
rent aux Roumains vingt hommes et en blessèrent une grande 
quantité. Mais ce coup de force ne procura aux vainqueurs 
qu'une victoire éphémère car, grâce à l'intervention de Jo- 
seph II, les Roatnains obtinrent gain de cause comme à. Résinai- . 
Le procès civil se prolongea au sujet de cette affaire jus- 
qu'en 1868. 

Le roumanisme encourut des reproches plus légitimes en 
se permettant des indélicatesses à l'égard du gouvernement 
qui, désireux de fonder des colonies roumaines dans les environs 
de Teniesvàr, leur fournit des terrains et les pourvut même de 
petites sommes d'argent nécessaires à leur premier établisse- 
ment. Elles ne voulurent pas se prêter à la culture des terrains 
concédés et disparurent en grande partie aussitôt qu'on leur 
en fit la remarque, en emportant naturellement les fonds 
avancés, comme c'est longuement relaté dans un rapport de 
la commission de colonisation présidée par le comte Schlick et 
daté du 8 mars 1768 (1). 

En face de ce caractère à la fois remuant et instable, obstiné 
et farouche des Rountains, on aurait eu tort de penser à leur 
simple introduction dans l'enceinte administrative et constitu- 
tionnelle de la Ilonr/rie, d'autant plus que les contrées où ils er- 
raient, se trouvaient tellement dépeuplées et dévastées pendant 
la longue et désastreuse domination des Tares, qu'en dehors 
de leurs noms conservés par l'histoire, rien ne semblait plus 
les rattachera la mère-patrie. Étant d'ailleurs surles limitesdu 
monde civilisé d'alors, elles étaient destinées à amortir les chocs 

(Ij SzENTKLARAY Jexo, Az olaliok kôlloztetése Dél-Magyarorszhgon, p. 20et_21. 



3L2 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

que pouvait vouloir lui porter l'islamisme épuisé et h arrêter 
les fléaux des maladies conla(;icuses importées de l'Asie. Par- 
tant de là, l'idée devait forcément venir à iout esprit 
réfléchi que si le peuple roumain, à moitié nomade, ne devait 
entrer dans le chemin du progrès que sous la férule d'un ré- 
gime d'une sévérité implacable, son essai ne pouvaitavoirlieu 
que dans ces parages précisément où la proximité d'un ennemi 
s('culaire, l'humeur voyageuse de la |)opulation, imposent tout 
naturellement une organisation uniquement basée sur la dis- 
cipline militaire. Si on ajoute à ces considérations, d'un ordre 
spéculatif, le désir de la cour de Vietme d'avoir toujours sous 
la main des trouj)Cs pour combattre à l'occasion le parlementa- 
risme hongrois, il n'est j)as difficile de comprendre comment 
on est arrivé à 1 idée de la création des Confins niiliiaires. Ils 
formèrent une ceinture de fer depuis lMr/r/.'///Vyr</e jusqu'à Or- 
sovti et fournissaient une douzaine de régiments d'infanterie. 
Administrés militairement, ces Confins dépendaient dn ministre 
de la guerre impérial et ne furent supprimés qu'en 1871, 
quand on les fit rentrer dans les cadres des départements hon- 
grois limitrophes. 

La vitalité du système ayant été démontrée par les essais faits 
en Hongrie depuis I 7 i3, Mitric-Thérèse se décida à son introduc- 
tion en Transylvanie où les pérégrinations des ïioumains pri- 
rent de jour en jour plus d'extension soit par suite des exac- 
tions des vayvodes fanariotes et alors des vayvodies roumaines 
en l^'ansylranir, soit par suite de la propagation intempestive 
de l'union, et alors de la Transylvanie dans les vayvodies. La 
nouvelle concernant la création des Confins les a cependant 
tellement réjoais qu'ils eussent été tous désireux d'en faire 
partie. Naturellement, on n'a pu y admettre que ceux habitant 
au Sud entre les cols du Vulcati et de Bodza et à l'Est entre le 
col de Tolgyes et les glaciers de Mannaros. Au milieu s'éten- 
dent l(;s pays des Sicules : le Csi/c ei\e IIàroinszéh\ on les érigea 
en Confins aussi. 

Mais pour réaliser les intentions de Marie-Thérèse, il fallut 
aplanir |)lus d'une difficulté. Il y en avait qui étaient provoquées 
par la situation délicate dans laquelle se trouvaient les Rou- 



LIVRE TROISIÈME 3i:i 

mains serfs à l'égard de leurs seigneurs les Saxon?,; tel était le 
cas, par exemple, dans la vallée de Radua, où ce fut la ville de 
Bestercze cpii exerça les droits seigneuriaux. La commission 
d'enquête les reconnut valables; mais on proposa aux quatre 
mille Roumains, qui y demeuraient, d'accepter l'union et de se 
faire soldats. Si. pour le gouvernement, la création des Confins 
militaires n'était qu'une manière détournée de propager le 
catholicisme, pour les Roumains, en être équivalait à la libé- 
ration de la servitude, en opposition avec les Sicules, déjà libres 
auparavant. Seulement il ne faut pas oublier que le prosély- 
tisme religieux ne visait pas uniquement le salut des âmes : 
il importait beaucoup au point de vue de la politique que ceux 
à qui on confiait la garde des frontières du côté des vayvodies, 
soient d'une autre religion que leurs frères de race d'au delà 
des Carpaihes, contre qui ils avaient à défendre la Transyl- 



vanie. 



C'est à l'ignorance de& Roumains qu'il faut au contraire attri- 
buer la collision sanglante qui a eu lieu dans la commune de 
Salva a propos de la prestation du serment militaire. Le géné- 
ral de Sis/ïovir/i, accompagné de l'évéque uni Piej-re Aron, s'y 
rendit le 10 mai 1763. Ayant entendu lire la formule du 
serment, où il est question de servir l'empereur et le pays 
K par terre et mer » , les Roumains ne voulurent pas la répéter, 
car le mot « par mer » y était introduit, prétendaient-ils, 
subrepticement; or ils n'avaient nulle envie d'aller sur l'eau. 
Siskovich et Aron avaient beau expliquer la chose, ils restèrent 
inflexibles et, ayant jeté leurs fusils, ils devinrent même 
menaçants. N'ayant pas sous la main des forces suffisantes, le 
général et l'évéque durent se retirer sans avoir pu éclairer la 
foule affolée. Ils purent cependant se convaincre que c'était un 
certain paysan nommé Todoranu, qui excitait ses camarades 
à la mutinerie. Il fut arrêté, sommairement jugé et exécuté 
avec vingt de ses compagnons quelques jours après, quand le 
général, entouré de plusieurs bataillons de soldats, ne craignit 
plus de recommencer la cérémonie si stupidement interrompue. 
Pour contrebalancer la mauvaise impression que de tels évé- 
nements pouvaient avoir produite sur les /îo?/»Jrt«//6-, on feignit de 



314 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
prendre au sérieux leurs prétentions daco-roumaines et de les 
traiter pompeusement en descendants des légionnaires de 
Tnijan. On fit inscrire sur le drapeau du deuxième régiment 
roumain la devise suivante : " Virtus romana rediviva, » que 
<les officiers, venus des provinces italiennes de Tempire, ne 
manquaient pas d'explicpier à leurs hommes dans le sens le 
plus flatteur pour leur vanité. 

Que ce soit à cause de cela ou que ce soit Teffet d'une 
discipline sévère, le développement, et les progrès du rouma- 
nisme dans les (\nijiiis miliKtires surprirent vraiment tout le 
monde. On leur fit donner de l'instruction dans les écoles, 
dites « normales » qui comprenaient quatre classes élémentaires 
et que l'on installait dans tous les sièges des régiments et 
des bataillons. De là est sortie cette phalange de sous-olficiers 
qui donnaient tant de solidité aux cadres des régiments Gren- 
zer (les Confins). Et la sollicitude de l'administration militaire 
ne s'arrêta pas là. Elle s'étendit sur l'agriculture, l'élevage 
et l'horticulture, en y initiant peu à peu les Ivnntniins qui en 
profitèrent avec une louable rapidité. 

Malheureusement, ce tableau séduisant a une ombre terrible. 
« Dans chaque régiment roumain de la Transylvanie et, si je 
ne me tronq)e pas, de la Hongrie aussi, ce fut la langue alle- 
mande qu'on introduisit — dit le baron ISicolas ]\ csscL-nyi il 
va soixante ans (l). Si l'on eût agi ainsi à l'égard du magyar, 
on le parlerait déjà dans la plupart, ce qui constituerait un 
grand rapprochement entre les deux nations ! De cette façon, 
au contraire, ils ne sont pas devenus Allemands, et ne le 
deviendront jamais, mais, grâce à l'esprit dans lequel on les 
avait élevés, ils ont ajouté à la haine que les Roumains nour- 
rissent contre nous (Magyars), la haine que nourrissent les 
Allemands ! n Réflexions des plus judicieuses que l'on peut 
taxer de prophétie aussi, car ce sont les pavs des anciens 
Confins niiliidircs qui fournissent encore aujourd'hui les plus 
fougueux apôtres de la « Ligue » et du mouvement magyaro- 
phobe en général. 

\\.^ B. ^VESSELL^YI MiRi.os, Szôzat a magyar es xzlùv neimetiség ûgyeben. 
p. 89. 



LIVRE TKOISIKME 315 

Pour compléter les traits caractéristiques appelés à fidèle- 
ment rendre le portrait du roumanisme au xviii'^ siècle, il faut 
aussi consulter les résultats des recensements qui eurent lieu 
alors en Transylvanie à différentes reprises. 

Du temps de Charles //(vers 1730), le nombre des familles 
imposées — c est-à-dire des serfs — montait à 135,000 (en 
comptant cinq membres par familles en moyenne^. Il faut en 
défalquer 50,000 qui n'étaient pas roumaines. Si on ajoute à 
ces 256,000 âmes au moins 50,000 autres non imposées, des 
nobles et des Sicules libres — on obtient les données statistiques 
suivantes — bien entendu approximativement : 

Magyars 190,000 liahitants. 

Saxons 110,000 — 

Jiouinains 425,000 

Total 725,000 habitants. 

Au recensement de 17G 1-1705 on trouva d'après Benkô : 

Magyars 271,000 liaLitantï^. 

Saxons 120,680 — 

Roumains 547,243 — 

Total 938,923 habitants. 

C'est-à-dire l'accroissement pour les Magyars était de 42 ^j 
pour 100. pour les Saxons de 9 ^ pour 100 et pour les fio?;- 
inains de 52 ^ pour 100. Et ce taux immense est constant 
chez les derniers presque jusqu'à la disparition des vayvodes 
fanariotes, pour tomber de 1837 à 1857 jusqu'à 8 s pour 100 
et pour descendre enfin en 1870 au-dessous de zéro, ce qui 
prouverait que ce ne fut pas autant l'excédent des naissances 
qui produisit laccroisseraent, mais bien plutôt l'immigration 
incessante provoquée par les misères que les Hoamains endu- 
raient sous les Maarocordai et consorts. On sait, par exemple 
pertinemment qu'au moment de l'avènement de ce célèbre 
pressureur il y avait en Valachie 147,000 familles imposées, 
et qu'à la fin de son règne on n'y en comptait plus que 35,000, 
— ce qui équivaut à l'émigration de 500,000 âmes. Un exode 
de pareille importance eut lieu en Moldavie aussi pendant 
que Maarocordai v occupait le trône. 

Mais quelle qu'ait été la nature de Taccroissement de leur 



316 MAGYARS KT ROUMAINS DEVAr^T L'HISTOIRE 
population roumaine, la Ilonf/n'eel la Transylvanie ne devaient 
que s'en féliciter, dans Tespoir quavec le temps elle devien- 
drait aussi complètement hongroise que le sont devenus cer- 
tains de SCS enfants. Si ce temps n'est pas encore venu, comme 
on le verra, ce n'est pas la faute de TÉtat hongrois, qui étend 
les bienfaits de ses libertés généreusement sur tous les sujets 
de la couronne de saint Etienne. Qu'ils lui montrent de l'attache- 
ment, et il les récompensera avec un paternel empressement 
et selon leur mérite; qu'ils le frappent avec des mains parri- 
cides, et alors il saura sauvegarder sa dignité, son unité, son 
intégrité, avant conscience de ses devoirs envers lui-même et 
envers le rôle qu'il est appelé à jouer dans l'histoire. 



CHAPITRE V 

Les troubles de 1784. 

Après les attaques plus ou moins dissimulées, que la réac- 
tion avait dirigées pendant deux siècles sur le terrain religieux 
et politique contre le constitutionnalisme hongrois, celui-ci en 
eut une nouvelle et bien autrement sérieuse à soutenir quand 
avec Joscpli II, le fils génial àe Marie-Thérèse, ce fut le rationa- 
lisme des philosophes encyclopédistes qui s'installa sur le 
trône impérial et royal. Car si la sagesse et le patriotisme des 
hommes d'État magyars surent toujours paralyser l'hostilité 
incessante de la cour de Vienne, tant que le souverain lui-même 
resta impartial au milieu des antagonistes, également con- 
vaincus de l'excellence des principes gouvernementaux qu'ils 
préconisaient, la défaite des premiers devenait certaine dès 
que Joseph II se déclara partisan déterminé d'une monarchie 
centraliste, organisée sur le modèle français, mais au profit du 
germanisme. 

A vrai dire, son empire d'utopiste ne ressemblait guère à 
l'idée que les réactionnaires s'étaient faite de la monarchie 
depuis la réunion de la Ho/u/rie et des États héréditaires sous 
le sceptre d'un même rejeton de la famille des Habsbourg. Ils 
l'auraient voulu franchement catholique et absolutiste, afin 
que la volonté souveraine, inspirée par leurs conseils, pût 
Y être uniformément exécutée. Or, tout en visant le pouvoir 
autocratique, — ses intentions humanitaires, réformatrices et 
émancipatrices n'auraient jamais pu s'accorder avec les len- 
teurs et les hésitations inévitables du régime représentatif, — 
Joseph //était trop imbu des idées qui devaient engendrerplus 
tard la Révolution française, pour devenir l'allié d'une cama- 
rilla aristocratique, cléricale et rétrograde. Il rêvait un état 
transformé, régénéré, marchant à la tête de la civilisation et 
du progrès, et, pour la réalisation de cet état rêvé, il employait 



318 MAGYAKS Eï ROUMAINS DEVANT L'HISTOIUE 
des moyens tellement révolutionnaires que l'on devrait le faire 
Hpurer sans conteste parmi ceux qui ont contribué directement 
ou indirectement à la chute de Louis XVI dont les adversaires 
de la première heure le considéraient certainement comme un 
exemple à suivre, comme un précurseur inconscient, mais non 
moins réel. 

Il faut remarquer cependant que le caractère révolution- 
naire des procédés de Jos<']>h II se manifestait plutôt en //o/j^r/e 
Quant aux pays héréditaires, la source de la souveraineté y 
résidant dans la personne seule de celui qui réjjnait, il n'avait 
aucun compte à rendre à ses sujets. L'avènement au trôned'un 
prince éclairé, prêt à ne vouloir juger les hommes que selon 
leurs mérites, sans égard pour les prérogatives nobiliaires, ne 
devait donc signifier autre chose que le commencement d'une ère 
nouvelle, à tous les points de vue propice aux populations, qui 
ne pouvaient d'ailleurs qu en prendre acte avec joie et recon- 
naissance, comme elles n'auraient pu que silencieusement 
souffrir si ce fût le moyen âge avec tous ses ténèbres que Jo^vy^A 
eût voulu faire renaître. De là l'enthousiasme que soulève 
encore aujourd hui le souvenir de son règne au sein de la 
bourgeoisie autrichienne pour laquelle sa figure est devenue 
légendaire dès sa mort. (On rencontre la gravure qui le repré- 
sente labourant derrière la charrue, dans tous les villages des 
pays héréditaires.) 

En I/oïK/ric, il se trouva au contraire en face d'une constitu- 
tion vermoulue et ne répondant nullement aux besoins de 
l'époque , mais enracinée dans le cœur de la nation et à 
laquelle la noblesse était d'autant plus attachée qu'elle assurait 
en dehors de ses privilèges, l'existence elle-même de la race 
magyare. L'organisation administrative, confiée à des fonc- 
tionnaires élus par cha(|ue département(comitat), l'état pitoya- 
ble de la justice civile et criminelle, le caractère exclusivement 
confessionnel des établissements scolaires de tout rang, l'hégé- 
monie (le la relijjion catholique, y ont créé une situation regret- 
table, faite pour provoquer la plus vive répulsion chez une 
nature d'élite comme celle de Joseph II, qui ne pouvait voir 
dans les traditions nationales des Mnrjyars qu'un héritage 



LIVRE TROISIEME 319 

légué par les temps barbares, dont il fallait se défaire le plus 
promptemeut possible. 

Par suite de sa franchise et de sa droiture, ses dispositions 
délavorables ne tardèrent pas à se faire jour. Contrairement à 
sa constitution et ne voulant pas prêter serment en faveur de 
la conservation, il se dispensa de se faire couronner et ne vou- 
lant considérer la couronne de saint Etienne que comme 
une curiosité, il la fit transporter à Vienne dans le trésor 
impérial. Sans s assurer le concours des diètes, qu'il ne con- 
voqua pas, il décréta la division en dix districts du territoire 
de la Hongrie; en Transylvanie il en créa trois, 1 introduction 
de la langue allemande dans l'administration et dans la jus- 
tice, illégalités qu'il racheta par la publication de son décret 
sur la tolérance religieuse (daté du 25 octobre 1781) grâce 
auquel il conquit l'amour de ses sujets protestants. Par ses 
lettres patentes du 22 août 1785, il soulagea les misères des 
serfs alors également exploités par le Trésor et les seigneurs en 
leur accordant le droit de déplacement et la libre disposition 
en fait de biens mobiliers : "car c'est le bien public et le droit 
naturel qui lexigent " . 

On devinera aisément l'effet que cette attitude anticonsti- 
tutionnelle de Joseph II a dû exercer sur l'imagination des 
Roumains, déjà si excitéspar les agaceries significatives et citées 
plus haut de la cour de Vienne. Dans leur ignorance ils 
crovaient que les actes du jdiilosophe impérial n'avaient pour 
mobile que sa haine contre la noblesse magyare, objet de la 
leur également, et que cette communauté de sentiments leur 
procurerait tôt ou tard la réalisation de leurs rêves, ou plus 
exactement l'assouvissement de leurs appétits, croyance que 
certains événements se déroulant devant leurs yeux, rendaient 
tout-à-fait admissible. 

Parmi ceux-ci il faut citer d'abord les deux voyages entrepris 
par l'empereur en Transylvanie soit étant seulement héritier 
présomptif (en 1773), soit comme souverain (en 1783). 
C'était à ce moment un Saxon, \eharon Samuel Bruckenthal, qui 
y occupait le siège de gouverneur. Grand protecteur de ses 
compatriotes, il introduisit en leur faveur des modifications 



320 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTùlRE 
sensibles dans la répartition des impôts au détriment des serfs 
roumains. Elles rendirent la situation de ceux-ci h peu près 
intolérable : résultat qu'il imputait, au contraire, dans ses rap- 
ports adressés à Joseph II, à la rapacité de la noblesse magyare. 
Corroborant ses opinions préconçues, ils l'indisposèrent com- 
plètement à IC^jard cotte dernière. 

« Sa Majesté ne tenait aucun compte ni des magnats ni des 
nobles hongrois, écrit Michel Ileidendorf, le 15 committarius 
ma^istratualis " des Saxons dans son autobiographie (1) tandis 
qu'elle paraissait avoir la plus favorable opinion de la nation 
saxonne. (Jnant à la manière d agir infiniment gracieuse du 
monar(|ue envers le bas peuple (c'est-à-dire les Roumains), 
elle la littéralement ébloui. Sa Majesté reçut 1Î),000 requê- 
tes. » A propos du second vovage de l'empereur, voilà ce qu'on 
lit dans le même ouvrage : 

Il Les pétitionnaires de toutes classes, de tous âgeset de toutes 
nations, mais principalement des Roumains, se plaçaient en 
foule à la porte de la résidence de Sa Majesté en apportant des 
milliers de requêtes. On les fit entrer chez Sa Majesté sans 
difficulté. Elle n'avait pour garde qu'un soldat du régiment 
de Gvnlai, à qui l'on avait recommandé de ne refuser 1 entrée 
à personne. De cette manière, il était loisible atout le monde, 
même aux paysans de la plus basse extraction, de pénétrer 
dans la maison jusqu'à l'escalier qui conduisait à l'anticham- 
bre de l'appartement de l'empereur. Sa Majesté sortait souvent 
dans l'antichambre, il était donc très facile pour chacun d'obte- 
nir une audience. Les affaires moins importantes furent orale- 
ment réglées; ceux qui en avaient long à raconter. Sa Majesté 
les fit passer dans sa chambre, afin qu'elle puisse les écouter 
toutàson aise. L'escalier étaitcomplètement rempli de paysans; 
ils plaçaient leurs requêtes sur la marche du haut et l'empereur 
en sortant de (juart d'heure en quart d'heure, les ramassait 
personnellement sans parler aux pétitionnaires » . 

En quittant le pays (le G juin) voilà quels furent les adieux de 

(1) D' Rudolf Thkil, Michael Conrad von Ileidendorf. Eine Sclbstbio(jraphie. 
Archive, des Vereines fur siebotbûrgische Landcs/aindc. Neue Folye, vol. XVI, 
fasc. II, p. -VjO. 



LIVRE TROISIÈME 321 

Joseph II adressés aux membres du «pubernium» , aux trésor- 
riers et aux autorités militaires ; i Adieu Messieurs. Rempbs- 
sez vos devoirs cousciensieusement et cessez toute espèce de 
chicanes. " D'ailleurs, la situation de la Transylvanie l'avait 
tellement déf;oùté qu'il fit publier à Nagy-Szeben même un 
document décrétant la suppression du servage, attendu qu'en 
Transylvanie on se servait encore des abus anciens, diri- 
gés contre la liberté individuelle. xVussi permit-il dorénavant 
à quiconque de se marier, d'entrer en apprentissage ou de 
s'embaucher selon son désir et sans payer la moindre taxe. Or 
ce ne lut pas en HoiKjrie ni en Transylvanie qu'on pouvait inter- 
dire aux serfs le mariage ou le choix du métier, mais dans les 
pays héréditaires. 11 était donc très aisé pour la chancellerie 
transylvanienne de relever ces erreurs dans ses réponses datées 
du 18 juin et du 2(3 juillet en remarquant respectueusement 
qu'il est impossible de comparer la situation des serfs autri- 
chiens à celle beaucoup plus douce des serfs transylvaniens. 
Cette réfutation spirituelle et conforme à la vérité mit l'empe- 
reur tellement en fureur qu il y fit répandre par une semonce 
violente, en recommandant d'accepter ses principes et de ne pas 
considérer ses ordres commesdes accusations contre lesquelles 
on se rebiffe de toute sa force ahn de pouvoir embellir toute 
chose (I). 

Entre temps, Joseph II fit procéder au dénombrement de la 
population de toute la monarchie. C'était une mesure adminis- 
trative très simple mais ayant un caractère égalitaire, qui pou- 
vait d'aulant moins plaire à la noblesse qu'il semblait faire sup- 
poser l'intention de l'imposer et de la contraindre avec le 
temps à la conscription. En Transylvanie, les paysans roumains 
l'expliquaient du moins ainsi et ils le considéraient comme une 
faveur spéciale de l'empereur, pléludant par là à la suppres- 
sion totale de la noblesse. Et comme ils estimaient que le pre- 
mier était leur puissant et dévoué protecteur et la seconde 
leur acharnée persécutrice séculaire, ils espéraient qu'il allait 
éclater entre eux au plus bref délai un conflit dans lequel 

(1) Mmczvn Hrnuik, Magyavorszâg tuitéiiele II J6zs<f korâban, 1888, 
vol. III, p. 21. 

21 



322 MAGYAKS ET ROUMAINS DEVAINT L'HISTOIRE 

ils se proniettaicnl tout naturellement de prendre parti pour 
Joseph II. 

Leur erreur ne pouvait que s'au^^menter par la publication 
du décret impérial du M janvier 1784 ordonnant, en ffuise 
d'essai, 1 incorporation facultative dans les Confins tuiUioirrs 
des communes limitrophes, dont on confierait le dénombre- 
ment supplémentaire cette lois à l'administration militaire. 
Porté à la connaissance de la population à Gj nhife/icrràr, le 
±2 mai suivant, il émut les HniiDialns au plus haut degré. Ce 
lurent les habitants du viHage de llciciic qui se firent inscrire 
d'abord ; leur exemple entraîna en quatre semaines ceux de qua- 
tre-vingt-et-u?ie communes voisines. Pendant le travail qu'un 
tel emj)res8ement imposa à l'administration, on eut recours au 
dévouement i\es popes auxquels on envoya des feuilles pour 
les renq)lir. Ce simple fait leur donnait une telle importance 
à leurs propres yeux qu'ils y voyaient un encouragement 
à l'excitation de leurs ouailles. Ils les exhortaient à se faire 
inscrire en leur promettant non seulement l'abolition du ser- 
vage, mais la possession des terrains que les seigneurs leur 
avaient confiés ; et ces exhortations ne manquaient j)as de 
porter leurs fruits : après s'être fait inscrire, les Ronnidins 
s'efforçaient de se soustraire à la corvée et ne se gênaient pas 
pour proférer des menaces de mort à l'adresse des seigneurs. 
" Après la Saint-Michel, on nous distribuera des armes, disait 
le nommé .///o// Luptis^ paysan de .S':(^//i(//»^/.v, et alors nous ne tra- 
vaillerons plus un seul jour, mais nous trancherons la tète aux 
Magyars comme si c'étaient des carottes! » 

Par suite de cette effervescence, il y eut des excès regrettaoles 
en plusieurs endroits. On tua le noble Natidra i\ Klcpoiiva ; on 
assassina le sous-préfet (szolga bini Ilcnza dans son lit, pen- 
dant qu il faisait sa tournée officielle. Ayant traversé la fron- 
tière hongroise, le mouvement s'étendit dans le département 
hongrois d'J/v/»^/ également. De nombreuses bandes de paysans 
roumains s'y formaient pour piller et rapiner et l'une d'elles 
eut même l'audace d'enlever le vice-préfet Forray de son châ- 
teau de Sohnrsin (le 27 juillet 1784) et de le conduire dans les 
montagnes d où il ne put revenir qu'après avoir signé un do- 



LIVRE TROISIÈME 323 

cument promettant à ses ravisseurs la rémission complète de 
leurs délits ou crimes antérieurs. D'ailleurs, le brigandage prit 
à ce-moment lu de telles proportions dans le département voi- 
sin de Zarànd aussi, qu'on lut obligé de s'en plaindre en haut 
lieu. L'empereur, quoique d'ordinaire peu tendre pour les 
municipes départementaux se montra cette fois à tel point 
ému parleurs rapports qu'il fit mettre à prix la tête des bandits, 
qu'ils soient capturés vivants ou morts. 

Étant prévenu par les préfets de cette fermentation de la 
population roumaine, le ^ gubernium » n'hésita pas longtemps 
à en faire des remontrances au baron Preiss, le gouverneur 
militaire d'alors, en lui faisant remarquer particulièrement 
qu'il n'avait pas été averti par l'autorité militaire du dénom- 
brement effectué. Quoique se confondant en excuses, le soldat 
courtisan, très bien renseigné au sujet des sentiments hostiles 
de Joseph II à l'égard de la constitution et de l'administration 
hongroises , ne continua pas moins d'entretenir dans le corps 
des officiers une aversion peu déguisée pour les institutions 
du pays en général et surtout pour leur soutien principal, la 
noblesse hongroise. D'ailleurs, ne faisant pas de mystère de l'ini- 
mitié dans hiquôlle il vivait avec le baron Brackenihal, les fau- 
teurs de désordre purent facilement croire que, vu toutes ces 
conjonctures, les temps étaient accomplis et qu'à ce moment 
tenter l'aventure d'un soulèvement n'était pas une absurdité.; 
Voici les circonstances et les personnages qui contribuèrent 
particulièrement à sa préparation. 

Sur le territoire du domaine de Zalaihna appartenant au 
Trésor, ce fut wwq taxe fixe mais minime qui constitua l'unique; 
charge de la population exclusivement roumaine depuis la 
répression de la révolte de Râkôcz) . Elle a été presque triplée 
en 1775 et subit trois ans plus tard une augmentation indirecte 
considérable par l'introduction d'un droit perçu sur la vente 
du vin i dolgosia . De là la plainte des habitants de plusieurs vil- 
lages adressée au n gubernium « , et procès intenté par l'admi- 
nistration domaniale contre les plaignants devant le tribunal 
seigneurial qui les condamna assez sévèrement pour leur atti- 
tude inconvenante et leur pérégrination jugée inutile à iVr/y)- 



32V .MAGYAHS ET ROUMAINS DEVAÎNT T/HISTOlllE 

Szchru. Aloi!? ils en appelèrent à la ciiancellerie de Vùnme en 
lui envoyant deux pétitions en I779ct I7H0, contenant rénu- 
mération de leurs yriefs contre l'administration du domaine. 
Si 1 on sait que ce furent ISicolas Urs, alias I/oxiel Jtum K/os/,ii, 
qui portèrent ces suppliques dans la capitale impériale, on ne 
connaît pas les raisons cpii les désignèrent à la confiance de 
leurs niandalairos. Kn ton! cas, ces missions les mirent en évi- 
dence et les rendirent [)0[)ulnires parmi les liomiKiiiis, malgré 
le peu de succès de leurs voyages réitérés. 

Kn 17S2, il se produisit un nouvel incident qui envenima 
les relations déjà très tendues entre les administrateurs du 
domaine royal et les paysans roumains. L'année précédente, 
on avait alfermé l'impôt sur la vente des boissons à deux Arnic- 
///cy/.y nommés Iiosii)('i/> et Painihùii qui, pour rentrer dans le 
prix du fermage, ne reculèrent devant aucun moyen de coer- 
cition contre les fraudeurs et les contrebandiers. Ils perçu- 
rent des droits même pour le vin envoyé en cadeau aux popes 
pour la sainte communion. 

Le ressentiment que les/»o//y/*^////.s pratiquants éprouvèrent au 
sujet de cet acte considéré comme sacrilège, n'attendait qu'une 
occasion poui' éclater au grand jour en voies de fait. Elle se 
présenta au marclié de Toixiiifalra où lesdits Aniién/eiis confis- 
quèrent tout le vin débité cbez l'iialjitant conformément à un 
antique et traditionnel privilège du pays. Exaspérés par tant de 
rapacité et convaincus de leur bon droit, les gens de la contrée 
s'insurgent et défoncent les fûts de vin amenés par les fermiers 
(pu n'ont (|U(' le temps de se iéfugier chez l'administrateur en 
clief. 

De tels événements méritaient à eux-seuls l'intervention de 
la justice; le refus de payer le fermage et la fuite des Aîihl'- 
iiicns les aggravèrent encore considérablement aux yeux de 
celle-ci. Aussi frappa-t-elle les coupables avec sévérité par l'or- 
gane du tribimal seigneurial de ZalaihiKi siégeant pendant le 
printemps de 1783 et attirant le courroux des Rounuiins sur 
ses membres recrutés parmi les nobles hongrois du voisinage, 
(pioi(|ue les faits se soient passés sur un domaine royal et que 
les fermiers aient été des étrangers. Dans le jugement, il est 



MVr.E TROISIÈME 325 

plusieurs fois question du « Famosus seductor » Hora ainsi 
que de ses parents les deux Nicolrt, contumaces. 

Le premier était déjà de nouveau à Vininc en compagnie 
de Klosha pour porter de la part de leurs anciens mandants 
une nouvelle requête remplie d'accusations contre les admi- 
nistrateurs de Zdldiliiiii . Elle fut discutée le 7 juin, en 
conseil secret à la suite duquel l'empereur enjoignit au 
(; gubernium ■ de suspendre l'exécution du jugement rendu 
jusqu'à l'arrivée de ses décisions ultérieures et de ne pas in- 
quiéter les porteurs de la requête. 

Ces manifestations des sentiments élevés de Josoj)li //accru- 
rent singulièrement le prestige de Ilara . Four arracher des con- 
cessions nouvelles à l'empereur, il retourna à Vienne une 
quatrième lois en décembre 1783. Mais il n'a été reçu en au- 
dience que le l*^"" avril suivant, car Joseph avait passé l'hiver à 
Rome. 

« A la fin de l'audience, écrit le comte Dominique Teteki 
aîné (l), après avoir énuméré ses griefs contre les fermiers 
arméniens, Hora supplia l'empereur de délivrer les Roumains 
de la donnnation des Magyars et de la servitude, en ajoutant 
que s'il tardait d'accomplir cet acte de clémence, il se pourrait 
que les premiers se soulèvent et se rendent libres eux-mêmes 
au prix d'une calamité publique. Ayant reçu de Joseph en 
réponse les mots terribles « Faites cela i5 (Thut Ihr das) Hora 
se jeta à ses pieds en signe de reconnaissance. Uibiczei raconte 
cet événement d'ime importance capitale dans sa lettre citée 
plus bas en ajoutant (|u'il le tenait de Solder, juge militaire au 
régiment de Charles prince de Toscane, qui était également à 
l'audience impériale et qui mourut à Zalathna étant son ami. 
Beaucoup de personnes crurent à la véracité de ce récit. » 

D'autre part voilà la déposition d'un pavsan du département 
de Hunyad, faite plus tard devant les commissaires royaux. 

« L'empereur Joseph s étant plaint une fois à Hora de la 
désobéissance prolongée de la noblesse hongroise, celui-ci lui 
aurait répondu que si l'empereur lui confiait les paysans, il 

(1) A Hora-tâniadâs torténete. l'est. 1865, p. 8. 



326 MAGYARS ET IIOUMAIÎSS DEVAiNT T/HISTOIBE 
rendrait les nobles hongrois obéissants, ou les exterminerait. 
Alors l'empereur lui fit cadeau d'une croix en or. » 

Il serait outrageant pour la mémoire du philosophe impé- 
rial de vouloir réfuter Tinanité et l'invraisemblance de ces 
racontars. H faudrait être un Nth-on pour parler et agir ainsi. 
En réalité, il a dû se passer là un de ces malentendus qui en- 
sanglantèrent plus d'une fois les pages de l'histoire. Mii par sa 
philanthropie et par sa magnanimité, Joseph II écouta certes 
avec bienveillance les |)laintes d'un malheureux et inculte 
linioudiii dont le parler allemand ne pouvait être ni clair ni 
compréhensible; mais de là à un encouragement pareil il y a 
un monde, impossible à franchir à une àme avide de progrès 
et de lumière. Quant au don d'un bijou et surtout d'une croix, 
il ne rime ni avec le cérémonial en usage à la cour impériale 
ni avec les habitudes personnelles de ^o.svyy//. Ce sont des inven- 
tions de //oi-(i ayant eu vent de l'anlmoslté théorique de l'empe- 
reur contre les institutions hongroises médiévales, et enivré du 
bonheur d'un entretien avec l'empereur, qui lui donnait une 
valeur incommensurable aux yeux de ses compatriotes rou- 
mains et qu'il pouvait raconter selon les besoins de sa cause, 
approprié aux sentiments et à l'intelligence de ses interlocu- 
teurs. 

L'audience en question eut cependant un résultat important 
et irrécusable : /loin reçut le l:i avril un rescrit de la chancelle- 
rie, adressé nu " gubernium » , dans lequel celui-ci est exhorté 
d'attendre les résolutions de Sa Majesté, de défendre les péti- 
tionnaires contre l'adrainistratlon domaniale et départemen- 
tale. Ayant été chargé d'une commission aussi honorable, Jlora 
rentra dans les communes de ses mandants en triomphateur. 
Ce fut cependant KIoslai qui porta le pli à Szehcnchex le gouver- 
neur. Celui-ci les renvoya dans leurs foyers ainsi que le préfet 
du département cVA/so-Fr/n'i\ S'étant adressés finalement au 
gouverneur militaire, ce fut la même réponse qu ils obtinrent 
de lui aussi, car le rescrit ne contenait rien de déterminé. 

Devant cette indifférence inattendue des autorités Ilora se 
résolut à l'actloM. D'abord 11 parcourutles villages en compagnie 
de ses amis l\/os/,a et Krijan ; ensuite il fit convoquer par le pre- 

\ 



LIVIÎE TROïSIKME 32T 

mier une réunion à Mrszta/ion pour le 31 octobre. Là il ne 
parut pas sous prétexte de maladie et ce fut Krijan qui y 
montra à la foule sa croix et la lettre impériale. Elle contenait 
selon le dire de Krijan un ordre de Fempereur, conformément 
à quel ordre il fallait aller incontinent à Gytdajehérvàr pour 
y être armé et enrôlé dans les régiments fournis par les Confins 
niiliittires. Les Boumains, au nombre d'environ six cents hom- 
mes, se mirent immédiatement en marche et, ayant été bénis 
parle pope de Meszinhon^ se dirigèrent non pas à /if/v/^/, endroit 
habité par des Magyars et par où menait le chemin direct, 
mais vers Knietj-, un village roumain. Là ils rencontrèrent deux 
juges de paix accompagnés de deux pandours (gendarmes) char- 
gés de l'arrestation de Ki/Jan par le sous-préfet prévenu du mou- 
vement des paysans. N'ayant pas pu s emparer promptement 
du chef de ces derniers les quatre représentants de l'autorité 
périrent misérablement sous les coups de massues et de piques 
desémeutiers fl" novembre 1784). 

.1 posteriori il faut considérer ce quadruple meurtre comme 
Un bienfait de la Providence, car en précipitant les événements 
il fit avorter une Saint-Barthélémy des Magyars, fixée pour le 
:24 mai suivant par les acolytes de fJorn. Après l'incident san- 
glant de Knrrty au contraire la temporisation devenait pour 
eux impossible : il fallait qu'ils parcourent d'un bout à l'autre 
le dangereux chemin de la révolte. Krijan l'indiqua sur le lieu 
du meurtre lui-même en rassemblant ses hommes autour de la 
croix en bois qui se trouvait devant l'église, et en déclarant 
que, vu les agissements des nobles, qui ne veulent pas per- 
mettre leur enrôlement volontaire dans l'armée, il faut tout 
simplement les exterminer. D'ailleurs ils n'avaient rien à 
craindre, car Hoia reçut personnellement un ordre de l'empe- 
reur lui confiant l'extermination des nobles et la confiscation 
de leurs biens. 

La jactjuerie commença dès le lendemain à Kiisiyor où l'on 
fit périr 17 nobles en mettant leurs habitations au pillage. Les 
femmes et les enfants furent épargnés mais le pope les rebap- 
tisa selon le rite orthodoxe. Quant à la demoiselle Apollonie de 
Pakot, on la donna pour femme à un jeune serf. Ces atrocités 



328 MAGYARS KT ROUMAINS DEVAINT T. 'HISTOIRE 
recommencèrent à Brad, à Mi/u'/t'ny et à Bilnczc, avec cette 
variante que les Houviaijis y firent décapiter j)lusieurs per- 
sonnnes par un Tsùjant'. Au couvent de Korôslx'niyti, ils souil- 
lèrent léjjlise catholique et dans son voisinage un temple pro- 
testant. A Liinkoi on dévasta le château du comte G) niai 
après avoir tué le réjjisseur. 

Le i no\embre ce lui le tour du département de llint\(i(l 
de recevoir la visite sinistre de la troupe de Krijan. Elle y tua 
i;i:i personnes et détruisit :232 propriétés appartenant à la 
noblesse. Les meurtres y furent moins nombreux parce qu'on 
veut déjà le lem|)s de se sauver soit à \'ii/(/ti-//itin <uj^ soit à 
Déi'd. C'était dési{;ner ces deux villes à la fureur des émeutiers. 
Ils se présentèrent devant la dernière dès le (J novembre, mais 
ils ne l'attaquèrent que le jour suivant. 

Trois (-ents soldats en grande |)artie de nationalité roumaine, 
(■on)j)osaient alors la garnison du tort de V>/'/7/ sous le comman- 
dement d un lieutenant allemand, nomme'" Pfciffcy. Pour 
repousser la colonne d attaque, formée de 800 hommes, celui- 
ci envoya soixante dix lantassins et 1\ hussards auxquels se 
joignirent vingt deux cavaliers nobles. Les liomntmis, mal 
armés et indiscq)linés ne pment pas résister au choc de 
<;ette poignée de braves : ils se débandèrent en laissant 
''2 morts et 44 prisonniers. Le lieutenant colonel Kar/j en fit 
il de son côt('' quand il surprit les pillard? du château de 
lii'iKzciKz, appartenant au baron Orhim. Sur la totalité de ces 
85 j)risonniers conduits devant le tribunal du département de 
llunydd on en condamna à mort 5(> qui turent immédiatement 
exécutés, en se basant sur les disj)Ositions d'un rescrit impé- 
rial, daté du I G septembre précédent, dans lequel Joscp/i 
ordonne la condamnation et l'exécution immédiate d un 
certain Salis, accusé de i"aii"e de la propagande en faveur de 
rémi;;ration des lioinntiins 1). 

//o?v/ ne se mit à la tête des émeutiers personnellement que 

1) il s';^)|)(>liiil en rr:illt(' Cfi ristian llcrtoij, mais il .-^'était ^ilfiiblé du nom de 
Salis (le Salffld. iMusicnrs Ronin.iins aftirmaient l'avoir vu souvent en conipa- 
jjnic de Hora près de qui il paraissait jouer le rôle d'un conseiller et dont tout à 
coup on n'entendit plus parler. Mais l'instruction n'a fourni aucun indice pour 
étal)lir une connexion entre lui et les affaires de Ilora ou la révolte des paysans. 



T.IVUE TROISIEME 329 

le 4 novembre à Blaz-si'iiy, en leur faisant jurer qu'ils lui obéi- 
raient fidèlement, selon l'ordre de 1 empereur, et qu'ils exter- 
mineraient les M(((/y(irs, s'ils se refusaient de se convertir à la 
religion orthodoxe. Jl annonça également, que tout Hottniain 
réfractaire à ses ordres serait empalé. D'ailleurs il n'v avait 
aucun dangei" à courir, car ayant reçu de l'empereur une croix 
en or, Iloid n'avait qu'à la montrer pour désarmer et arrêter 
les troupes impériales. 

Fomentée par des discours semblables, l'insurrection s'éten- 
dit dans les départements (ÏAlso-Fehér et à Arad. Les excès 
qu'elle y commit étaient semblables à ceux dont elle s était 
rendue coupable en Zarand et llmiyad : incendier, saccager, 
|)iller les propriétés, assassiner et violenter les personnes. 
« Hungarico sanguine natus crimen erat» , s'écrie Châties Eder 
dans son poëme latin! 

En apprenant la nouvelle de ces événements terrifiants le 
" gubernium » et le gouverneur se laissèrent aller i\ un décou- 
ragenient indescriptible. « Je suis perdu de tonte façon, disait 
continuellement le baron Pieiss, car si je me comporte avec 
sévérité à l'égard des paysans, remj)ereur me reprochera de 
n'avoir pas ménagé la vie de ses sujets, et si je n'agis pas, j ag- 
grave la situation et ce sera encore moi que l'on rendra respon- 
sable de cette aggravation ! '^ Paroles profondes qui expliquent 
complètement l'attitude suspecte de la force armée en face de 
I insurrection. Le corps des officiers connaissait pertinemment 
la manière de voir de l'empereur au sujet des institutions de 
la Ilongiic; il crovait donc que rester neutre dans un conflit 
provoqué par la soi-disant oppression barbare de la noblesse 
hongroise ne j)ouvait que le faire bien venir aux yeux du sou- 
verain philosophe. Du reste, il était informé de l'existence d'un 
ordre formel du conseil de guerre aulique suprême interdisant 
au gouverneur militaire de prêter main-forte au «gubernium" 
sans la permission expresse dudit conseil. Or elle ne pouvait 
être obtenue de Vienne qu'au bout de 18 à iiO jours, vu les dis- 
tances et l'insuffisance des moyens de communication. Il fallait 
conséquemment louvoyer, gagner du temps, ne pas se compro- 
mettre ni devant l'empereur ni devant l'opinion publique pen- 



330 MAGYAHS Kl IIOUMAIISS DEVANT I.HISTOIUK 

dant toute cette période : difficulté que la mésintelligence, 
dans laquelle vivaient le Baron linickcni/Kil elle baron Preiss, 
proches voisins et ne communiquant ensemble que par écrit, 
devait considérablement accroître encore. 

Pour apaiser le mouvement par des moyens pacifiques, le 
« gubernium " nonnna le frère cadet dn gouverneur, Midid de 
Brucheittlial, commissaire dn gouvernement, en lui donnant 
des instructions très conciliantes dans lesquelles les instiga- 
teurs du mouvement étaient seuls abandonnés à la rigueur de 
la loi. Sa tàclic principale consistai! dans la divulgation de 
cette vérité, à lacjuelle les Hoiomiiiis ne voulaient croire à 
aucun j>rix et dont ils ein|)écbaient même le plus sou\cnt la 
publication, que l'empereur fût hostile au mouvement insurrec- 
tionnel. F.n luéme temps on invita l'évéque orthodoxe (ji'-drtm 
J\f/,///( s à accej)ter une mission semblable, pensant (ju'il pèse- 
rait plus efficacement sur le clergé grec oriental, fortemenl 
compromis dans le mouvement, qu'un laïque n'appartenant 
pas à la religion des lloumains. L'exemple de Ni/,i/ics entraîna 
ses collègues d'J/v/r/ et de Versccz, ainsi que l'évéque uni de 
l'Kilàzsfdhui ^ Jean /loh. 

De> dispositions palliatives furent prises par le « guber- 
nium 1) au sujet des llo/ainiùis prisonniers également, afin (|ue 
leur exécution en masse, telle qu'on l'a comprise à Drra. ne 
puisse se reproduire une autre fois. Par une ordonnance datée 
dn 15 novendjre, le gouverneur enjoignit aux autiuités de 
faire trois catégories ])armi les gens pris les armes à la main 
ou en fingrant délit de pillage ou de vol : la première com- 
prendra les agitateurs tant agressifs que ceux se tenant sur la 
défensive que l'on mettra en prison; la seconde réunissant les 
individus qui s'étaient laissés entraîner à mal faire par les dis- 
coui's des précédents, c|ue Ion punira avec des correc- 
tions corporelles; la troisième enfin formée par les ivrognes 
et les naïfs (jue l'on renverra simplement chez eux en leur 
recommandant de rester trancjuilles et soumis à leurs sei- 
gneurs. 

La conduite des chefs militaires, tels que du lieutenant- 
colonel Schuliz et du lieutenant Prohsi, placés à la tète de 



LIVRE TROISIEME 331 

petits détachements et parcourant le pays pour quérir des 
nouvelles, était aussi pacifique mais en même temps plus 
diplomatique. Grâce aux véritables négociations qu'ils enta- 
mèrent avec les insurgés, notamment à Tihor, ils réus- 
sirent à obtenir une espèce de trêve de dix jours permettant 
d'attendre les ordres de 1 empereur et l'arrivée des renforts. 
C'était également la seule manière pour se rendre compte du 
but que les Ihmmains s'étaient proposés en s'insurgeant. Ils 
voulaient tout simplement l'abolition du servage, leur enrôle- 
ment dans l'armée avec la clause toutefois que l'on éloigne les 
seigneurs magyars et que l'on supprime l'administration dépar- 
tementale hongroise en remplaçant les uns par des seigneurs 
allemands et l'autre par une administration allemande. 

Dans ces négociations Hdvu figure comme chef incontesté 
que les lioiimdins ne veulent pas laisser arrêter et dont ils par- 
lent comme de leur « capitaine " . Il y déploie beaucoup de 
ruse — car il essaie d'établir une distinction entre l'autorité 
impériale et constitutionnelle, comme entre les seigneurs 
allemands et magyars, pour se faire bien venir auprès des 
officiers de nationalité allemande. Mais il se montre lâche et 
dupe de ses propres artifices, car il croit qu'à cause de sa 
haine contre la noblesse magyare, on lui pardonnera ses crimes 
de droit commun. 

Cette dernière ne se laissa pas démonter cependant par le 
danger croissant et les hésitations du « gubernium » et de 
l'armée. Elle se prépara courageusement à la défense de son 
existence et de son avoir en se groupant autour des siens ayant 
appartenu h l'armée impériale. Bien organisée et bien équipée, 
elle pouvait accepter aisément la lutte avec les masses indis- 
ciplinées et mal armées des troupes de llnm. Ce mouvement 
de la noblesse se répandit du département de ILinj ad dans 
presque tous les autres départements de la Tiutiisylvanie et 
même dans plusieurs de la Hongrie. C'était certes principa- 
lement pour se défendre contre les Roumains révoltés, mais 
c'était en même temps une manière indirecte de faire face 
en rangs serrés au germanisme et à l'absolutisme envahis- 
sants. 



3:32 .MAC, Y AT. s Kl ROUMAINS DEVAINT Î/IIISTOIHE 

Ce fui le 12 noveinl)re que J()scj)}i //eut les premières nou- 
A'elles concernnut le soulèvement tle Hovn et de Klosl.a, par 
l'entremise du chaïu^elier comte Ksiciliàzy . Sous le coup de la 
première émotion et indignation ses ordres sont sulïisamment 
draconiens. « La révolte aussi exaspérante que triste et dan- 
.'jereuse des pavsans roumains, ainsi que les atrocités et les 
pillaf;es qu'ils ont commis, exigent une répression sérieuse 
et prompte. L'attenlion d'une administiation bien or^janisée 
doit se dirijjer principalement sur la conservation de la sécu- 
rité publique tant à Téfjard de la vie des sujets qu'à l'égard de 
leur lortune. Comme elle a ét('' ignominieusement outragée. .. 
et comme la piocédure maitiale fait dans ces cas-là le plus 
d'impression, on doil adjoindre aux troupes des membres de 
l'adminislialion départementale, afin qu ils puissent pacifier 
les révoltés en les exhortant au repentir dans leur propre lan- 
gue et afin qu'il soit ])ossible de former un tribunal pour juger 
sommairement les récalcitrants et au besoin les condamner 
en les faisant exécuter immédiatement sur les lieux par des 
bourreaux qui se trouvent sous la main. H est bien entendu 
que ce sont des moyens dont il ne faut user qu avec circons- 
pection et à l'égard des malfaiteurs les plus avérc's. > 

Outre ces instructions adressées au baron Bnic/.cnt/itiL l'em- 
j)ereur envoya des oidres au baron Prc/ss en l'engageant à 
prendre des dispositions très énergiques en vue de la répres- 
sion de l'insurrection. « Puisque dans ces cas-là, écrit-il — ce 
sont les canons qui font le plus d'effet, vous enverrez, par le 
garde du corps porteur de ces lignes, un ordre à Oyulafcliér- 
\ar, afin que 1 on mette à votre disposition à Szebcn plusieurs 
canons de trois avec les artilleurs et les munitions nécessaires 
que vous dirigerez sans retard et à l'aide d'attelages suffisants, 
la où il y a (\c> troupes pour y être adjoints à la cavalerie ou 
a 1 inlàntene. n II enjoignit en même temps au baron Schacl,- 
iiiiii, gouverneur militaire de la Ho/uji/c, d'envoyer en 7raii- 
syhuinic sous les ordres de deux généraux deux régiments 
d'infanterie et deux de cavalerie afin que l'on puisse prendre 
les insurgés entre deux feux. 

Ayant appris I attitude indécise et apathique du gouver- 



LIVHE TROISIK-MK 333 

neur militaire el son refus d'entrer en communication avec 
le baron Jhuclicnilial, Josopli II le força à prendre sa retraite. 
Le « gubermiiim " ne trouva pas de grâce devant l'empereur 
non plus. Au sujet d'une circulaire du gouverneur, datant 
du 8 novembre, dans laquelle il est interdit aux fonction- 
naires en mission de pressurer les administrés, le philosophe 
couronné ne manque pas de s'écrier : " Hien ne pourra mieux 
convaincre les obtus de la mauvaise constitution de la Ilon- 
jrie et de la vétusté des institutions départementales que ce 
qui se passe maintenant. " 

La nouvelle du jugement et des exécutions sommaires de 
Ih'va mit Joseph II dans une fureur d'autant plus indicible 
qu elle lui parvint en même temps que l'annonce de l'organi- 
sation militaire de la noblesse magyare. La première le froissa 
comme philanthrope : '^ Comme des faits analogues — écrit-il 
le 22 novembre au chancelier f'^/erA/cr.) — ne font qu'augmen- 
ter l'exaspération des gens et comme il faut juger les actes du 
peuple au point de vue de ses ressentiments, on ne peut le 
ramener sur le chemin du bien qu'en le convainquant de sa 
culpabilité et en lui démontrant ses torts. Pour atteindre ce 
but, la clémence et la mise en liberté valent mieux que la con- 
damnation la plus rigoureuse. On doit faire comprendre aux 
nobles, quelle que soit la férocité de l'attaque qu'ils ont subie 
de la part des paysans révoltés, qu'une manière d'agir conci- 
liante est préférable, car sans elle ils ne pourront jamais se 
sentir en sécurité et s'exposeront au contraire à des dangers 
encore plus graves. « 

En face de l'allure belliqueuse des nobles Joscpli //se sentit 
un peu intimidé. Il se souvint probablement du soulèvement 
de Hnhàczy et il jugea sa réédition complètement inutile. Aussi 
en maintenant toutes ses accusations contre les seigneurs et 
les fonctionnaires départementaux, s'occupa-t-il très sérieuse- 
ment de la prompte répression de la révolte de Ilom, pour 
la capture duquel il lit promettre une récompense de 300 du- 
cats. Finalement il nomma le comte Janl.ovich commissaire 
royal en lui adjoignant le général Papilln, très versé dans la 
langue roumaine, pour rechercher les causes de l'insurrection 



334 MAGYARS ET ROUMAINS DEVAIT L'HISTOIRE 

et pour l'apaiser soit par des mesures pacifiques soit par 

l'énergie. 

Toutes ces dispositions de l'empereur étaient de nature h 
désa[)pointer lloni, qui, ne comprenant pas les théories philan- 
thropiques du souverain, le considérait certainement de bonne 
foi comme son allié dans sa cainpa;;ne entreprise contre les 
nobles magyars. Aux veux des iiomiKiins incultes et naïfs être 
reçu par un monarque aussi puissant, avoir un document 
sortant de la chancellerie (l) lui donnait une auréole que la 
tolérance des officiers impériaux au commencement de l'in- 
surrection ne fit que rehausser. On crut au camp des llmi- 
jiKiins que les troupes impériales qui se moni raient hostiles, 
n'étaient composées que des nobles déguisés et que les vraies 
respecteraient toujours les exterminateurs de la noblesse. De 
là la supposition de la royauté liiture de //o/v/, de là l'ardeur 
nouvelle avec laquelle on se remit à la besogne destructive 
après l'expiration de la trêve conclue à Tihor. 

H y eut j)lnsieurs sommations envoyées par llora dans les 
communes roumaines pour les forcer à courir aux armes. Il 
leur fit indiquer par Krijau comme lieux de rassemblement 
pour le ±± novembre Aù/yoç/y et pour le 28 du même mois 
Mih(-lén)\, car il visait l'attaque de Dèva et (ï Abrudlx'niyd ; 
ensuite ce serait le tour de Gàld et cVEnyerl. On peut estimer 
à l(l,0(K) le nombre des /»o///»r////.v qui répondirent à son appel. 

Pour les combattre les troupes impériales ne se mirent en 
en marche que le 27 novembre. Elles s'avancèrent en plusieurs 
détachements de forces inégales — en tout 2,(H)() hommes 
et une douzaine de canons — comptant sur l'inexpérience et 
le peu de cohésion des insurgés. Après plusieurs rencontres 
insignifiantes, dans lune le commandant Dn/ciin'iifjo perdit un 



I Voici \o coiitonu de ccl é( rit relrouv»- plus tard dans la poche de Ilora : 
674. Di.ywiiiliii- suh liodicrno ad t/iibrinium,' et cum fjuerelœ supplicantitini 
)tuiic recte siih Inc.udt; versenlur, ad seeuturam iisque earum dccisionem ipsos, 
ipsorumcjue depntalos, contra omnes indebitas perxecutiones maimteneant. Sup- 
plicantium pioinde erit, cntn ipsoruni prwseutia iiiltil seu ad acctdeiationem, 
aeu ad favorein negolii sui conducere pos.iit, setnct domitm conferre et ibidem 
cvcntnm illius proximc aecutum pacate operiri. Ex Coii'ilio Cancelliiriœ Jietjiœ 
Huiiij. Traiinicœ Aulicœ. Vicnri;c V'i-tia upviil. 1784. FraïKMScns Ilorvath. 



LIVRE TROISIEME 335 

officier et huit soldats — il y eut une collision plus sérieuse 
à Blazseny entre le lieutenant-colonel Ki'dy et Nicolas Bibavcz 
l'un des capitaines de Hora. Elle se termina naturellement 
par la défaite des floa mains, qui y perdirent 84 morts, beau- 
coup de blessés et quinze prisonniers. Mais le gros des insurgés 
campait entre Abrudbânya et To/j('iiifali>a. Le lieutenant-colo- 
nel Schaliz l'attaqua avec 750 hommes le l l décembre. Les 
lioiiinains se dispersèrent aussitôt les premiers coups de canon 
tirés. Schaliz entra alors à Toijànfaliui où il passa la nuit, ayant 
invité les autres détachements à venir le joindre. Réunies 
en un seul corps les troupes se dirigèrent sur Alback pour s'y 
emparer de Hova ou au moins de sa maison. Pendant ces 
marches on fit parler les canons et leur grondement suffit à 
mettre en fuite ceux des insurgés qui étaient restés sourds aux 
exhortations de l'évéque Mkiiics, chargé d'annoncer l'amnistie 
plénière à quiconque déposerait les armes et s'en retournerait 
dans ses foyers. 

Cette promenade militaire et cette canonade à blanc ter- 
mina d'autant plus aisément la révolte que llora prêchait main- 
tenant l'apaisement aus^i. En quittant ses hommes il dit qu'il 
avait l'intention d'aller à Vienne pour y obtenir encore quel- 
que chose de l'empereur. Or, sur l'ordre de 7o.ye/^// //, les auto- 
rités avaient déjà son signalement ainsi que celui de Kloska et 
on leur donna la chasse dans toute la contrée. Le lieutenant- 
colonel Kr(ty apprit finalement qu'ils s'étaient cachés dans la 
grande forêt de Szlioracsei. Sur le conseil d'un garde forestier 
allemand, nommé Melczer, il y fit embaucher sept Gornyik, 
gardes-chasse roumains, qui découvrirent effectivement les 
traces des fugitifs dans la neige au bout de deux jours de 
recherches (le ±1 décembre). S'étant emparé d'abord de leur 
confident Krisziea, ils surprirent Hora et Khska assis auprès 
d'un feu flambant. Ils s'en approchèrent en feignant de n'être 
que des chasseurs inoffensifs et ne s'emparèrent d'eux que 
quand ils étaient déjà complètement rassurés. Pendant 
leur courte lutte Hora eut le temps de sortir quelques feuilles 
de papiers de sa poche et de les jeter au feu où les Gornjik 
les laissèrent tranquillement se consumer. Ayant garotté leurs 



;3;}(i MACYAI'.S ET ROUMAINS DEVANT 1/ II I STO 111 E 

f)risonnieis, ils les transportèrent dans une liutte où il les 
gardèrent jusqu'à l'arrivée des soldats que l'on avait postés 
autour de la forêt. Armés de fusils et de lances, les deux 
chefs de 1 insurrection n'avaient en lenr possession que (5 llo- 
rins. ils furent conduits le r' janvier ÎTiS.") à (h iilnfcln'irnr 
où on les enferma séparément dans des cachots misérables. 
Ce qui n'empêcha pas de faire courir le bruit parmi les lion- 
iiKiiiis soit qu'ils étaient en liberté soit qu'on les traitait avec 
beaucoup d'égards. 

Pour détronq)er définitivement la crédulité du peuple, le 
comte J(uil,nri(li orjjanisa deux manifestations, qui étaient 
certes tiès impressionnantes mais qui laissaient beaucoup :i 
désirer aussi sous le rapport du bon {joùt. D'abord pour dis- 
tribuer solennellement les 300 ducats promis par l'empereur 
à celui ou à ceux avant livré lloni et Kloslui aux autorités, il 
Ht venir à /(dniJuia pour le 5 février tout le « gubernium » et 
ce hit le baron liruckciiilnil lui-même qui les remit aux sept 
ijoniyik (rArdiiyiis avec un cérémonial théâtral. Ensuite il 
ordonna l'exhibition des deux célèbres fauteurs de désordres 
sur les lieux de leurs exploits pendant quinze jours du 5 au 

10 lévrier. Evidemment c'étaient des moyens qiù devaient 
frapper l'imagination du peuple, mais c'était en même temps 
la glorification de la trahison, une coupable satisfaction don- 
née à la cuiiosilé la plus malsaine. 

Entre temps ou put mettre la main sur Krijan aussi. Il fut 
arrêté à Mix/os en suivant les indications du pope de Kcii/enyc.s 
et on l'enferma également à Gytt/a/c/trri'âf (le 1" février . 
" Je reçus votre lettre avec une joie très vive, écrivit Josi-jtli U 
a Jmiliovirli le 7 février. Je suis particulièrement content de 
la capture de Krijan, le troisième capitaine. [Maintenant je suis 
très curieux de savoir ce que l'on apprendra des aveux de ces 
malfaiteurs. >• 

Légalement il aurait fallu que ce fût le tribunal du dépar- 
tement c/'-l/.vo-Fr//y'V qui jugeât les prisonniers. Mais .A///Ao/'/<7/ 
repoussa toutes les représentations que le préfet fii,à cetép^ard. 

11 interdit la présence à l'audience de Michrl Bmckenthal, du 
commissaire du « gubernium » lui-même, et il déclara que 



LIVUE TllOISlKME 3:}7 

s'il tombait malade, ce serait le jjéiiéral P(ij)'dlii qui le rempla- 
cerait; selon le désir de l'empereur, au tribunal appelé à jnger 
llora etses complices. Celle excbision de l'élément administratif 
régulier avait deux laisons très valables : la philanthropie de 
Joseph Une voulait pas admettre que la noblesse magyare, si 
cruellement éprouvée, puisse ètrejuge et partie dans une cause 
où les passions les plus terribles |ouaient les rôles principaux; 
il craignait 'également (p>e les dépositions ne contiennent des 
rés'élations compromettantes pour la Hiissir que le monde ortho- 
doxe considérait depuis la paix de Kuicimk-Kanardji, conclue en 
I 77 4, comme la protectrice o'ficielle des Chrétiens en Orient et 
avec laquelle lacourde l7e»/<enevoulaitsebrouilleràaiicnn prix. 
Ce fut le l() janvier que commença le jirocès de Jlura et de 
ses deux capitaines, mais on ne rendit le jugement que le 
:2G lévrier, car il sévissait une véritable épidémie dans l'en- 
tourage de Ja/ikovich, tombé gravement malade lui-même. 
On fit subir h Honi et à Kloska six interrogatoires et on adressa 
au premier l I 8 et au second 13 i questions en les faisant con- 
fronter avec les témoins. Ils nièrent obstinément tout, même 
les faits patents et ne convinrent c[iie des démarches faites 
auprès de l'empereur en faveur des Uo/onaiiis emprisonnés à 
cause des troubles de Toixinjalva. <Juant à Krijan, il avoua 
tout avec une certaine crànerie et il déclara que le soulève- 
ment n'avait pour cause quo l'oppression insupportable des 
serfs. On ne l'interrogea que deux fois et en ne lui f>osant que 
M questions, car il fut trouvé pendu dans son cachot le t3 fé- 
vrier, la veille de sa confrontration avec Hora et Kioskn. 
D'après les rapports officiels il s'était suicidé, mais l'opinion 
publique eut toujours la tendance à croire qu'on l'avait sup- 
primé afin qu'il ne puisse faire des révélations sur la pré- 
tendue connirence de Joseph //avec les insurgés. Or ce que 
l'on peut repiocher à l'empereur à juste titre, est une laute 
indémontrable quoique très réelle. Il voulut trans[)orler ses 
rêves humanitaires dans un mdieu ou les hommes n'y étaient 
préparés ni par l'instruction ni par l'éducation, où ses spécu- 
lations philosophiques ne pouvaient être que mal comprises. 
De ce côté-là il lui revient incontestablement une part de res- 

22 



3:38 MAGYAUS KT HOUMAIlN.S DEVANT L'IIISTOIUE 
ponsabilité dans les atrocités commises par les insurjjés rou- 
mains, si sa bonne Foi ne peut pas être mise en doute; on doit 
supposer aussi (jue Hoiui et Kloska furent les victimes con- 
vaincues de ses coquetteries phi lan tropiques. 

Mais leurs méfaits n'en subsistèrent pas moins et ils durent 
les expier. Condamnés au supplice de la roue et à être écar- 
telés, ils furent exécutés le :Î8 février à Gyulafcln-nutr; d'abord 
lilosl.a : il reçut 20 coups, et ensuite Hoia que l'on fit mourir 
au neuvième coup, circonstance que l'on veut expliquer par 
le désir de faire hâter la mort d'un complice qui pourrait 
parler et révéler des secrets. 

Bien que les revendications des insurgés n'aient cessé de se 
rapporter à des questions d'ordre économique, l'historiogra- 
phie roumaine en fait des martyrs du roumanisme. D'après 
Densiisifino (I) « on ne doit s'étonner de rien dans tout cela. 
Les idées daco-roumaines c'est-à-diie les idées du droit histo- 
rique s'étaient répandues en Transylvanie déjà du temps d'In- 
nocent Klein, et la tendance à partager les propriétés des 
nobles y fut ramenée d'une manière tangible à cette appré- 
ciation historique que la Transylvanie était un pays roumain. 
On exigeait déjà à ce temps-là la reconnaissance des Roumains 
transylvaniens comme quatrième nation politique en se basant 
sur le droit historique. Entre les deux individualités natio- 
nales du wiii* siècle, IvleinetHora, il n'y a qu'une différence : 
le premier n'essaie de faire prévaloir ce droit que par des 
moyens politiques, par les requêtes, les rescrits et les articles 
de loi, tandis que Hora s'appuie sur le droit naturel. » 

C'est dans le même esprit que Gliiizd Popj)^ l'ancien profes- 
seur du lycée de Brasso, traite la question dans sa tragédie en 
5 actes intitulée : H<ni<i. C'est un pamphlet dialogué contre 
les Afdt/ytirs, ne manquant pas d'une certaine imagination. 
L'auteur le termine par la glorification de Iloia et deKloska. 
" Vous tond)ez, saints martyrs de la race roumaine! s'écrie le 
pope Kosz/dii, mais l'idée triomphera! " 

Il reste à savoir si elle peut triompher en suivant des che- 
mins pareils ! 

(1^ Revolutiunea lui Hora, p. 467. 



CHAPITRE VI 

cami'A(;nes POLiTiguES et littéraires nu roumanisme intellectuel. 

Si, comme on a pu le voir plus haut, avoir mal interprété 
les intentions humanitaires àe Joseph II était la véritable cause 
des troubles de 1784 servant de modèles fâcheux aux mouve- 
ments ultérieurs des Homnains : les théories insoutenables 
du daco-roumanisme découlent également d une erreur ini- 
tiale commise à la même époque par leurs savants, voués à 
la création d'une historiographie nationale. Sans vouloir con- 
clure de là à un défaut organique de la race tout entière, il est 
évident qu'une récidive semblable ne doit être passée sous si- 
lence ; car il en ressort clairement qu'il faut toujours tenir 
compte, dans l'intellect roumain, d une certaine absence de 
contrôle sérieux. 

Il est vrai que dans ce cas les Mugyars partageaient Terreur 
en question de bonne foi aussi. De part et d'autre, on traitait 
le récit à' Anonyme concernant la conquête de la Hongrie par 
Âi-pàd en évangile auquel ne pas croire serait un péché mor- 
tel. Or selon ce chroniqueur Gelou, le prince de la Transytiumie 
d'alors, était Itnch ou lionmain comme il a été dit dans un 
chapitre précédent (I), donc la continuité dacique ne suppor- 
tait ancun doute ainsi que la souveraineté indépendante de 
Tiiliiitinn, il l'élévation au trône duquel les lionninins pré- 
tendaient avoir contribué dans une large proportion. C était 
un arsenal inépuisable mis à la portée de leurs revendications 
politiques, sociales et religieuses dont leurs chefs spirituels et 
leurs savants se servaient incontinent avec une égale ardeur. 
Elle pouvait être expliquée par le souvenir des agissements 
à' Innocent Klein, mais elle était surtout une imitation indénia- 
ble de l'exemple donné par la noblesse hongroise après la 
mort de Joseph II (1790). Gomme on le sait, celui-ci rétracta à 

(1) Voir le cliapitre VI du Livre V. 



^VO MAGYAl'.S ET ROUMAINS DEVA:ST L'HISTOIRE 

rapproche do ^^a fin toutes les mesures arbitraires au moyen 
(les(|uelles il avait ré^jné à rencontre des dispositions les plus 
explicites de la constitution hon(jroise et du " di|doma Leo- 
poldianum " . r/em|)cr(Mir abandonna par un cliaufjement de 
Iront extraordinaire et d'un seul coup ses idées les plus chères 
aussi bien au sujet de raffranchissement des serfs qu'au sujet 
de la germanisation de la monarchie (le i février 1790). En 
\ ertn de ce rescrit, la situation à l'intérieur de la Ifonqricel de 
la '/'iiinsyli'anic redevint normale et l'on put considérer les 
actes de son règne comme non avenus. Son frère et successeur 
L'-nj)old 11^ quoique très libc'ral aussi, ne se crut pas autorisé à 
locommcncer les expériences bien intentionnées, mais géné- 
ralement n)al exécutées du philosophe impéiial. Dans son di- 
plôme publié à l'occasion de son couronnement comme roi de 
UoïKjvic, il déclara solennellement qu'il voulait rétablir l'ancien 
ordre de choses, dès le l" mai suivant. Quant à la diète de la 
l'idiisyhxtnic, elle fut convoquée après plusieurs ajournements 
pour le 21 décembre ! 7î)() à Ko/Dtsiu'ir. Alors les Mdrjyars à 
moilié gagnés au germanisme, à cause de la civilisation et des 
progrès qu'il avait représentés sous Joseph II , s'en détachèrent 
avec une promptitude surprenante pour reprendre leur cons- 
tituti(Mi et leur administrai ion départementale, leur langue ma- 
ternelle et leurs coulumes. Accès de patriotisme devant alxxitir 
trente ans plus tard à la Renaissance hongroise, mais alors su- 
bitement arrêté par les effets formidables produits par l'orage 
et les foudres de la révolution française; explosion de joie des 
pii\ilégiés au sujet de l'autorité, des positions et delintluence 
recouvertes, contrastant singulièrement avec le dé[)it de ceux 
retombés parle « statu quo anle " dans leur infériorité primi- 
tive, comme les lio/inidins. 

Telles furent les dispositions des esprits en Trattsyliunue au 
moment de l'ouverture de la diète de Kolozsvàr. Elle présen- 
tait la même phvsionomie (jue celle de I7G2, sa plus proche 
devancière, c'esL-à-dire elle ne contenait que les magnats et 
les députés appartenant aux trois nations et aux quatre reli- 
gions reconnues; mais ses tendances portaient les empreintes 
libérales de l'époque joséphinienne quand même et par cela 



M VUE TUOISIKME S4l 

même que le comte Georges Bànffy, le nouveuii {gouverneur 
de la J'rtnisyli'anic, était un ancien franc-maçon de la lojjc 
Saint-André de N(if/y-Szebeii. Sans aller aussi loin que Martin 
Iloc/iméisier, son ex-collègue et l'auteur d'un Alnuiiuicli ouver- 
tement hostile aux prérogatives nobiliaires, /^à^//"/V prêcha tou- 
jours la conciliation et rendit par là des services considéra- 
bles à la tranquillité publique si souvent menacée par les riva- 
lités des trois nations. 

En face de cette assemblée conservatrice à outrance, quoi- 
que très impressionnée par les événements de Paris, les Hou- 
yy/^////.v. assez suspectés depuis le soulèvement de Hora, ne pou- 
vaient recourir au sujet de l'amélioration de leur position qu'à 
la bienveillance du souverain. Leur » Supplex libellus Vala- 
chorum ^ rédigé par le conseiller aulique magyar Mehes 
et présenté par l'évêque uni Jean Bohh et l'évèque grec- 
oriental Genisim Adainoinc/i , prit donc d'abord le chemin 
du cabinet impérial pour en être ensuite renvoyé à la diète 
(le 18 mai 1791). Ce sera à elle que la prise en considé- 
ration de la requête et le remède à trouver contre les abus 
signalés incomberont selon les vœux de Lëovold. Le jour où on 
lut à la diète le <■'■ Supplex ^i ou pour mieux dire pendant la lec- 
ture même de ce document mémorable, le tocsin annonça un 
incendie et les législateurs se précipitèrent vers les fenêtres 
pour voir sa direction et son intensité. « Restez donc tran- 
quilles, s'écria le baron iMcolas Wesselcnyi, l'incendie est 
assez considérable ici, à l'intérieur. Pourvu que nous puissions 
l'éteindre! » Et en effet, au point de vue de la stricte légalité, 
le document formait un acte révolutionnaire visant le renver- 
sement de l'ordre établi. 

Au commencement, on y implore le souverain au nom de la 
nation roumaine tout entière afin qu'ellepuisseravoir ses droits 
antiques qui appartiennent à tous les sujetset qu'elle avait per- 
dus dans le courant des siècles passés non pas sous une pres- 
sion quelconque, mais seulement par suite des vicissitudes du 
temps, comme il va être raconté (ut sibi reddantur pristina 
jura quœ omnibus civibus essenlialiter adha^rent, quibusque 
sœculo superiore nulla auctoritate sed iniqua dumtaxat tem- 



342 MAGYARS ET ROUMAIINS DEVANT L'HISTOIUK 
poruiu illorum sorte ut mox expoiielur, expoliata fuit). Ce fut 
ainsi, dit /îoe^/e/- à propos de cette supplicjue, que les droits de 
l'homme se virent forcés, après avoir soulevé beaucoup d'en- 
thousiasme sur les bords de la Seine, de s'envelopper d'un 
manteau historique au bord de 1 Aluta! » 

Le «Supplex » expose ensuite l'histoire du daco-roumanisme 
depuis la conquête de la Dacic par Tr(ij<tn jusqu'aux temps les 
plus récents, en y mêlant l'histoire ecclésiastique orthodoxe 
aussi, pour allirmer que ce sont les Houmdins qui représentent 
l'élément autochtone en 'J'nmsyli'cune. Cette assertion n'est 
soutenue par aucune autre preuve que le vingt-septième cha- 
pitre à' Anonyme. Quant à l'ouvrage de Samuel Timon, intitulé 
(c Imago anti<jua' Hungaria' » , le « Supplex » le cite en laveur 
de la reli{;ion grecque-orientale, première à faire des prosé- 
lytes en 7'inns) Ii'd/iie, grâce à l'ajjostolat de Hyrroi/icc. Il pré- 
tend que pendant le règne de sa in/ Etienne, si favorable à la 
propagande du catholicisme, il n'y a que les Jionmains qui 
soient restés fidèles à l'orthodoxie sans indiquer naturellement 
la moindre source scientifique. C'est seulement au W siècle 
qu il peut invoquer une donnée authentique et olHcielle 
en ! 437 à l'occasion du pacte de Ko/ozsnionos/or on parle d'un 
« Paulus magnus de Vajdahaza, vexilifer universitatis reguico- 
larum Hungarorum etValacliorum in partibus Transylvanicis >' . 
Dans ce pacte, l'universalité des habitants magyars et roumains 
fait allusion à une disposition de sain/ Etienne dans laquelle il 
s'agit de leurs droits et privilèges, démontrant ainsi clairement 
qu'ils étaient les mêmes pour les deux nations. Si I année sui- 
vante, en H;i8, les M(if/fn)s, les Sienlcs et les Saxons font 
I union, elle n'est pas au détriment des llomnains, puisque 
c'est de leurs rangs que sortent alors les Hnnjadi, les (ietzi el 
les Jisiliii . \i\\ un mot le sort des Roumains ne devient intoléra- 
ble qu au xvu' siècle. A cette époque on voit se glisser dans la 
loi plusieurs articles qui sont très défavorables pour le rouma- 
nisme. Comme on n'en rencontre pas de semblables dans la 
période précédente de 15i() à IG53, il faut croire qu'il y a là 
un uialeutcudu et que les réflexions désobligeantes ne doi- 
vent être inq)utées qu'il l'inadvertance et à la distraction des 



LIVRE TROISIEME 343 

rédacteurs. Quoique ces réflexions et ces adjonctions n'aient 
aucune base légale, ni force de loi, elles firent naître la convic- 
tion que la race et la religion des lionniains ne pouvaient être 
que tolérées dans ce grand-duché. Or, la désignation nadmissa» 
ne convient nullement à la nation roumai'ne, la plus ancienne 
parmi toutes celles qui habitent la Transybumie et auxquelles 
on pourrait l'appliquer avec plus de raison. 

Aussi les lioiniinins supplient-ils humblement Sa Majesté de 
vouloir bien ordonner 1° que l'on supprime en parlant d'elle 
les expressions froissantes : a seulement tolérée, admise, non 
reçue » ; 2° que la nation roumaine puisse reprendre parmi 
les États la place à laquelle elle a droit selon le pacte de Kolozs- 
wnnosior daté de 14.37 ; 3° qu'il n'y ait plus de différence entre 
le clergé grec uni ou non-uni, la noblesse, la bourgeoisie, les 
agriculteurs roumains et les prêtres, les nobles, les bourgeois et 
les paysans d'une autre religion ou d'une autre race; V qu'aux 
élections administratives et législatives ainsi que pour les no- 
minations aux emplois de la Chancellerie il soit tenu compte 
de la nation roumaine en proportion de son importance; 
5" que l'on donne aux départements arrondissements et com- 
munes habités exclusivement par les Romnains, des noms rou- 
mains, et que l'on se serve du nom actuel des fleuves ou des 
montagnes dans les endroits où les habitants appartiennent 
à plusieurs nations. 

Ayant démontré par des données statistiques que la popula- 
tion de la Traiisyliunu'e se composait en majorité de Roumains, 
au nombre d'un million en chiffres ronds le «Supplex« termine 
eh demandant la permission de convoquer une conférence na- 
tionale roumaine afin que celle-ci puisse adresser ses instances 
à la Diète où soit par ignorance, soit par haine de race ou de 
religion on pourrait retarder ou même empêcher la solution 
de cette question. 

Chose curieuse! le '^ Supplex » fut en partie séance tenante 
démenti par l'un des signataires, l'évêque uni Bobb, qui ayant 
été interrogé par les membres de la Diète sur l'origine du do- 
cument ne l'approuva qu'au point de vue de ses tendances 
égalitaires et en désavoua le style et le raisonnement. Selon 



3V4 MAGYAT.S ET l'.OUMAlNS nEVANT L'IITSTOIIIE 

le^ nsa[;os p:iiI(Mnciitaires d'alors on le fit envoyer » ad dicla- 
tnrarn i' , c'est-à-dire on le fit copier par les secrétaires réunis \ 
des députés sous la dictée du plus â;;é d'entre eux. Ensuite ou 
le coniiniiiiiqua à une commission dont le ra|)port, soumis à 
la Diète le 5 août, servit de réponse aussi à la missive royale, 
après a\()ir été modifiée conformément aux remarques des 
.SV/ro/.'.s, jnlouxde leurs privilégies. 

Ce rapport résumait le contenu du u Supplex • en quatre 
questions : comment [)()uriait-on accorder des droits civiques et 
des fraïu^hises aux ])Ostulants, permettre le libre excercice de 
leur relijjion, venir en aide a leur clergé de deux religions, 
lépandre et accroître l'instruction parmi les Ttoiimains'! On v op- 
posa le relus le plus catégorique au nom des pérogatives des 
trois nations, en ajoutant toutefois que rinstruclion insuffisante 
des ItoiniKiins n'est imputable qu'à 1 ignorance de leur clergé 
au sujet duquel on ferait des propositions à la Diète [)rochaine. 
Pour ne pas avoir lair d'être inflexibles les États concédèrent 
cependant un article. " De libero Religionis graeci ritus Disu- 
nitorum exercitio " dans lecjuel on déclare que les lioitiiuiins 
non-unis dépendent de leur propre évéque, nommé par Sa Ma- 
jesté: et que leur religion ne les met pas en état d'infériorité 
en face des autres habitants du pavs au sujet des charges publi- 
ques ou de toute autre ol)ligation. 

Au courant de cette même année, Li'opohl II reçut une sup- 
])liquc de plusieurs officiers du premier et du second régiment 
roumains des Cou fins niiliidiiws dans laquelle on demandait 
sans ambages la reconnaissance de la nation roumaine 
comme quatrième nation. Si elle n'obtint ])as plus de 
succès ({lie le u Supplex " , ses auteurs n'eurent pas au moins 
à subir des punitions commeen subirent les officiers hongrois, 
ayant demandé l'introduction de la langue magyare dans le 
commandement des ré;;iments hongrois : preuve irrécusable 
de la prédilection delacourde Vienne \Hmv\ef, B()mn(tiiis(\ne\\e 
ne cessa de ménager au détriment des Magyars en vue dune 
lutte suprême contre le constitutionnalisme. 

Heureusement j)our les premiers et ce dernier il y avait une 
raison psychologique qui rendait toute alliance sérieuse impos- 



LIVRE TROISIEME 3V5 

sible enlie la réaction autrichienne et la grande majorité des 
Daco-romnaïus. Si la haine les ra])|)rocliait, ils ne pouvaient 
jamais être complètement d'accord à cause de leurs tendances 
religieuses opposées, non seulement sur le terrain des (juestions 
théologiques et canoniques, mais aussi en fait de spéculations 
intellecluelles en général, mises à l'ordre du jour à cette 
époque. 

La principale se raj)|)ortait à l'origine romaine des Roanuiins 
et à la culture de leur langue naturellement, sur les indications 
d\inoin nii> et par suite de l'impulsion que l'empereur ./o.9c/>»/i // 
avait donnée au développement de l'instruction publique. 
L'honneur des succès obtenus à cet égard, surtout importants 
au point de vue de leur influence politique etsocialesur lerou- 
manisme, revient à trois personnalités, originaires de Transyl- 
l'tinie, ayant vécu et étant mortes en Hongiic 

Samuel Klein (né à Szâd en 1745), en se vouant corps et âme 
à la cause roumaine, ne fit que continuer l'œuvre de son oncle 
Iimoceiu. Devenu caloyer basilite à Bnlàzsjaliut en 17G2, il ob- 
tint, en ] 766, l'une des deux places de boursier mises à la dis- 
position de l'évéque uni par Maric-Thérêsc au a Pazmanéum » 
de Vienne. Ilv resta six ans pour étudier lathéologie et la philo- 
sophie. Installé comme professeur de mathématiques et d'éthi- 
que à B<(l('tzsfalva , ils'y lia d'amitié avec lejeune.SV//A:<'//f 17 73). 
En 1779 ils se retrouvèrent à Vienne dans le séminaire de 
Ste Barbe, où Klein occupa la place de surveillant des études. 
Un an plus tard, on voit déjà leur noms réunis sur le titre de 
la première grammaire roumaine (!). Car les méditations du 
professeur furent singulièrement corroborées par tout ce que 
put apprendre le jeune théologien pendant son séjour à Ronte 
où il crut vivre cinq ans durant dans l'antique domaine de ses 
aïeux. De là l'intérêt particulier de cette grammaire forcément 
primitive, mais exposant dans sa " Préface » , sortie de la 
plume de Sinlai, les soi-disant principes fondamentaux du 

(1) Elementa linguœ ducoromanœ sine vatacliicœ, couiposila ab Sam. Klein 
de Szikl ord. S, Rasilii M. in collejiio graeci rituo catliolicoruin Vindobonensi ad 
S. Barba ruiii Epheineiio ; locupletata vero, et in hune ordinein redacta à Georgio 
Gabriellî Sinkai, ejusdem ordinis. AA. LL. Phil, et SS. Th. 1). Vindobonse typis 
.)os. iNob. de Kurtzbiick. MDCGLXXX. 



346 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
daco-roumanisme, et recommandant Fintroduction des carac- 
tères latins dans le roumain à la place de ceux de St. Cyrille. 
Pour démontrer l'utilité de son innovation, Klrin puUlia ensuite 
deux livres de prières dans les mêmes conditions. C était le 
meilleur moven d'ouvrir le chemin au daco-roumanisme litté- 
raire, aussi voit-on apparaître coup sur coup toute une série 
de (jrammaircs roumaines de Vdcarrsro, de Dc/raito, de Moliiàr^ 
(le Korosi, de 7V'/H/yrr/, et surtout de /V^?re .lA//or. Plus jeune 
nue Siii/,rn\ celui-ci tut cependant son condisciple à lu>nir à la 
« Propaganda de fidc d'où ils revinrent en-^emble, également 
enthousiasmés pour la cause nationale. 

En faisant un parallèle tout indiqué parmi les trois cory- 
phées de la nouvelle science, on s'aperçoit de suite qu'ils ont 
peu d'analogie. Ce qui les fait se ressembler c'est d'appartenir 
à l'ordre de St. Basile qu'ils quittent de commun accord 
en 1784. S'ils se défroquent ainsi, la raison en est identique 
aussi : quoique convaincus de l'origine latine des ItomiKiitis, 
ils trouvent que l'orthodoxie est plus favorable pour conserver 
le génie de leur race que le catholicisme, malgré son caractère 
romain si accusé. Contradiction étrange qu'une longue chaîne 
de déductions sophistiques pourrait seule expliquer puisque 
c'est l'esprit bvzantin saturé d'hellénisme qui prévaut dans 
1 église grecque (U'ientale, en v introduisant une loule d'élé- 
ments asiatiques et en la rendant ainsi à jamais incompatible 
avec la manière de penser et de sentir des Occidentaux. 

L'orthodoxie nationaliste de Klein, de Siii/.ai et de Maior 
était d ailleurs si peu réfléchie qu'ils reprochaient à Tévéque 
uni .ledii Jlobh la suppression du ^< sobo mare " , du grand 
svnode d'origine calviniste et seulement en usage depuis le 
XYIi"" siècle, comme une hérésie. De là son hostilité et son 
indifférence à l'égard de leurs personnes et de leurs travaux 
malgré son attachement sincère au roumanisuïe. Il confia 
cependant au premier la traduction nouvelle de la Sainte-liihle 
en roumain I7{)2), en lui promettant comme honoraires, la 
moitié des exemplaires im|)rimés. On sait d'une lettre de 
Klein, datée de ! 7î)(> (I que cette promesse ne fut pas remplie 

^1) CiPARir. AiiliirpenlriijUolofjia si hisloiia lomâna, |). 700. 



LIVRE TROISIEME 34T 

et que Bohh ne lui accorda pas la permission de faire imprimer 
son histoire ecclésiastique (Istoriabisericésca) non plus, dédiée 
au patriarche serbe, et conséquemment non-uni, de Karlôcza, 
et devenue parangon pour toutes les histoires ecclésiastiques 
roumaines ultérieures; on comprendra donc aisément avec 
quelle satisfaction l'auteur éconduit dut recevoir sa nomination 
de « censor " pour les livres roumains, attaché au conseil gou- 
vernemental royal de Pmde, place créée à la diète de 1 790-îM . 
dont il fut le premier titulaire. " Un savant roumain, patriote 
et travailleur, (ïii Ailumase Mai-itmesco [l], ne pouvait rêver 
pour lui-même un emploi plus beau, car il avait sous la main 
1 imprimerie et la bibliothèque de l'Université, afin de pouvoir 
se perfectionner et agir dans l'intérêt de la littérature rou- 
maine. Le bureau du « censor " de Bude devenait un centre 
pour les jeunes gens roumains, venus pour faire leurs études 
à l'Université de Pesth ; c'était un vrai foyer du réveil national 
et de l'historiographie. » 

Par un rescrit du !2;î juin 1805, l'Empereur et roi François I" 
permit à l'Université l'achat d'une imprimerie illyro-roumaine 
en lui concédant aussi le droit d'éditer des livres pieux dans 
ces deux langues. Alors Klein obtint la place de correcteur 
roumain dans l'établissement nouvellement installé et le pre- 
mier produit qui en sortira, sera justement la seconde édition 
de sa grammaire corrigée et amplifiée par .S'//?/.ï^/(1805) . L'ac- 
cueil que cet ouvrage reçoit lui donne l'idée de le compléter 
par l'adjonction d'un dictionnaire en langue roumaine, 
latine, magyare et allemande. En même temps, il travaille 
fiévreusement à l'histoire des vayvodes valaques et moldaves, 
déjà le fil de son existence se trouve entre les branches du mais 
ciseau fatal et il meurt en 1806 dans les bras de son collabo- 
rateur et ami. 

A côté du travailleur paisible, mais infatigable, celui-ci repré, 
senta la fantaisie et l'esprit d'aventure. Au moment où il aban- 
donna le couvent, il était déjà depuis deux ans directeur des 
écoles roumaines primaires en Transylvanie, et leur nombre 
s'éleva à 300 pendant son directorat. Une activité de douze 

(i) Vielia si upeiete lui Petru Maioiii. Bucuresci, 1883. 



348 MAGYAIIS KT HOUMAINS DEVANT 1/ H I STO 1 1! K 
ans aussi fructueuse aurait dû lui assurer liouueurs et peusioii, 
mais eu ITJKi il fil une ch'uoucialiou auouyuie à Jean liohh (|ui 
lui valut sa disfjrâce. L'évoque Taceusa eu effet devaut le « jju- 
bernium " tout autaut que les deux doyens qu'il avait dénon- 
cés. Avant appiis la nouvelle de celte accusation dans le cou- 
vent des calovtMs, au milieu d'une conversation arrosée (le vin, 
.SV»/i7// s'écria : « Si ré\éque me traite comme cela : e(]o etiam 
vero dux et aulor rebellionis atque conjuratorum. •>■> Ce fut 
maintenant le tour (\qà Hasilites de rapporter ses j)ar()les à 
l'évéque (pii le fit citer, étant noble, devant une commission 
rojjatoire d(''j)artementale. N'ayant pu relever contre lui rien de 
grave, Sinl.ni fut remis en liberté, mais on lui retira néanmoins 
sa place de directeur. 

Sinhai n'était pas lioinme à supporter tranquillement un 
outrage pareil. Ses démarches faites à Virnnc restèrent cepen- 
dant sans résultat, car on y était encore sous l'impression de la 
(tonjuiation de Mnr/inoric/i, condamné et décapité à /Inde, 
et l'on n'y voulut même pas écouter ses explications. Ce fut 
donc avec bonheur qu'il accepta l'invitation d i comte Daniel 
HViss dr Cz.('fj(\ magnat magyar, qui lui confia l'éducation de 
ses trois fils, ne regardant ni sa nationalité ni sa religion, 
mais seulement ses mérites de savant et de pédagogue. 

Six années de bonheur s'écoulèrent vite j)our Sinluii au sein 
de cette famille aristocratique où tout en remplissant conscien- 
sieusement ses devoirs de précepteur il contimia ses études 
historiques sans inteiruplion. L'éducation des cnl'ants une 
lois terminée, on retrouve Sinhai en 1803 d'abord à ^<i<jy- 
\arad, chez l'évéque uni Darahon/Ii, chez ipii il trailnit pour 
l'historien allemand En<j<'l la chronique de Cos/in Miron, et 
ensuite à Pcsili, où Klein, déjà maladif, lui abandonne sa |)iace 
de correcteur. Cette occupation modeste le mit à 1 abri du 
besoin et lui permit de fréquenter les historiens hongrois 
Kovasicli et Kaiona en compagnie de Klein. Aussi poursui vit-il 
ses travaux a\ ec plus d'ardeur que jamais en continuant sa 
correspondance avec EikjcI et avec le géographe-graveur Li/fsl,j- 
à qui il donna des indications très-utiles au sujet de l'ortho- 
graphe des noms roumains. Mais la mort lui ravit son ami 



T. IV RE TROISIEME 3V9 

Klein et au lieu de lui donner la place de « censor » qu'il 
remplit avec zèle pendant deux ans par intérim, le con- 
seil gouvernemental la donna à Pierre Maior sur la proj)o- 
sition de l'éxêque inii Vulcan. C'était lui retirer son pain (juo- 
tidien ; il se vit donc forcé de quitter Pc.sih où il avait [xihlié 
un almanach roumain pendant les années 1807 et 1808 
avec les premiers chapitre de son ^ Istoria Romànilor. " Pour 
finir son ouvrage .SYn/y// retourna alors chez ses anciens élèves 
les comtes Wass qui le reçurent à bras ouverts et l'aidèrent 
même dans la copie et l'édition de sa » chronique » . De là 
cette exclamation dans cet ouvrage à propos de l'année !51() : 
« Je produis ici un document ap|)artenant à la famille iroA.y, 
afin que je puisse démontrer que si je n'avais pas été soutenu 
par cette lamille il m'eût été impossible de terminer avec 
l'aide de mes Roumains la « Chronique " que j'eusse brûlée, car 
ils m'ont fait beaucoup de mal au lieu de me porter secours. « 
Ayant terminé sa " Chronique » Sin/iai voulut en faire faire 
deux éditions : l'une en roumain à l'usage du grand public et 
une autre en latin pour les savants. A cet effet il la soumit à 
la censure. En Hongrie le " censor " ne fit aucune objection 
contre l'édition latine tandis qu'en Transylvanie l'ouvrage ren- 
contra un critique impitoyable dans la personne de Marionffy 
plus tard évéque de Transylvanie, qui en interdit la publication. 
Voici quelles sont ses raisons consignées dans ses uReflexiones 
in Chronicon Dni Georgii Sinkai » , conservées en manuscrit : 
« Le titre " Ghronica Valachorum " est inexact, car, on 
ne parle presque pas des Roumains, quelques conjectures ex- 
ceptées, dans la première partie de l'ouvrage. Il vaudrait mieux 
lui donner le titre suivant : «Chronicon Imperatorum Roma- 
norum tam occidentalium, quam orientalium, qui in Dacia 
aut pro Dacia bellum gesserunt. " Et c'est encore superflu car 
dans ce genre il y a un grand nombre d'ouvrages mieux faits 
et celui-ci ne commence qu'avec Domitien qui n'a jamais vu 
la Dacie... Dans le second volume Sinkai veut démontrer que 
ce n'est pas les armes à la main que Tuhutum a conquis le 
pays, et conséquemment que les Magyars et les Saxons ne sont 
dans la Transylvanie que des usurpateurs d'un État en réalité 



350 MAGYARS ET llOU.MAKNS DEN A>iT L'HISTOIRE 
roumain. Aussi les Roumains se trouvent-ils avec eux en hos- 
tilité permanente, n'ayant besoin que d'un chef vengeur plus 
heureux que n'avait été Hora ! Gonnnençons à exciter le peu- 
ple, disent les savants roumains, afin qu'il continue avec l'as- 
sassinat, l'incendie et le pillage! » La phrase fameuse que 
plusieurs historiens roumains attribuent à cette occasion à 
Mdiionffy : « Opus igné et autor patibulo dignus » ne se 
trouve nulle part dans son rapport selon les assertions de 
Deiistisidiu) lui-même. 1) 

Cet échec n'empêcha nullement la propagation de la célé- 
brité de Siiihdi. Quand il fit à ce même voyage sa dernière 
visite au couvent des caloyers à Balàzsfahui, il y fut entouré 
delà vénérationdes séminaristes, qui necessèrentde le regarder 
et se dirent tout émus entre eux pendant le repas du soir : 
« C'est Sinkai ! Quel homme ! » Ces jeunes gens le rencontrèrent 
le lendemain assis devant une auberge, ayant à ses pieds un 
sac rempli de ses manuscrits. On lui demanda la raison de 
porter une charge aussi lourde ! 11 répondit : " C'est mon enfant, 
à cause duquel je vais être glorifié après ma mort. S'il n'est 
pas une honte de l'avoir engendré, pourquoi en serait-il une 
de le porter sur mes épaules? » (2) 

De lîalàzsfaliMi il se diriga à NiKjy-Vàrdd où pendant son 
séjour chez l'évêque uni l'u/cdn il acheva une copie de sa a Chro- 
nique î) pour lui en faire cadeau. Ensuite il retourna à Szinyér- 
vdi-dlja dans la famille hospitalière de ses anciens élèves, pour 
ne plus en sortir jamais. Il y mourut en 181(5 à 63 ans, et 
tellement abandonné par les llouiuains (|u'ils n'apprirent la 
date et l'endroit de sa mort que 50 ans plus tard ! 

Ses manuscrits ainsi que ceux de Klein furent pieusement 
recueillis par l'évêque susdit et se trouvent encore aujourd hui 
dans la bibliothèque de l'évêché uni. En 1861 et 1864 il y eut 
des propositions faites à leur sujet par le ministère de l'Instru- 
tion publique roumaine, mais elles n'aboutirent à aucun ré- 
sultat car on s'aperçut qu'il faudrait les remanier aussi bien 

(1) liaport dctpre inisiune i tncn in Ungaria si Transilvania, 

(2) Lettres de (ravra servant de préface à la Clironi^/ne de Sinkai, édition de 
1844. Bude. 



LIVRE TROISIEME 331 

au point de vue du style qu'au point de vue de leur contenu. 
D'ailleurs l'évêque voulut volontiers se ciiarger de leur publi- 
cation moyennant une subvention de 70,000 francs payés par 
l'État roumain et la permission de bâtir une cbapelle grecque 
unie à Biiaivest. Ces conditions parurent inacceptables et les 
pourparlers en restèrent là. 

C'est avec la disparition de KLciii et de Sinkai que l'on voit 
se lever l'étoile de Pierre M<iio7-, devenu curé h Szàsz-Régen auprès, 
sa sortie du couvent de Balàz/sd/iui. Il était un de ces hommes 
heureux qui font rentrer la récolte semée et coupée par les 
autres, et à qui on attribue cependant tout le mérite des résul- 
tats obtenus! 

Ayant succédé à Klein comme ^ censor » et comme correc- 
teur sur la proposition de l'évêque Viilcan, il se place à la tête 
du mouvement littéraire du roumanisnie. Pour commencer sa 
campagne il publie de ! 809 à 1811 trois collections de sermons 
ordinaires et funèbres (Propovedanie) qu'il a dû écrire et pro- 
noncer étant curé. Après avoir présenté au public le fruit de 
ses efforts oratoires, qui est maintenant très peu apprécié, on 
le voit paraître en 1812 comme historien avec son « Histoire 
de l'origine des Roumains en Dacie » (Istoria pentru inceputulù 
Românilorû in Dacia), volume de 347 pages. Selon Tiie Maio- 
resco c'est tout simplement un plagiat, un abrégé de la « Chro- 
nique » de Si/i/i(ii. On peut la considérer aussi comme une 
paraphrase documentée du « Supplex libellus » . Mais qu'im- 
porte! " C'est Petru Maior qui a feit le plus, dit Michel Kocjal- 
iiiceann dans la préface de son " Histoire de la Moldavie» pour 
éveiller l'esprit national parmi ses compatriotes roumains, et 
Ton aurait tort de ne pas convenir de l'effet considérable et 
profond produit par cet ouvrage dans lequel l'imagination prend 
des allures scientifiques. » 

(;:ie fut le slave Ko/iiioi- qui se donna la peine de le critiquer 
en premier lieu (dans la << Literatur Zeitung " paraissant à 
Vienne). Il déclara que les assertions de Muior étaient en con- 
tradiction llagrante avec les données de l'histoire des Slaves. En- 
suite parut à Halle une brochure anonyme sous le titre « Erweis 
dass die Walachen nicht rœmischer Abkunftsind» (Preuve que 



302 MAGYARS KT ROUMAINS DEVANT LJIISTOIRE 

les Uouniains ne sont pas d'origine romaine). M<iior riposta 
|>ersonnellcuient à A^y^/V»^//-, provoquant ainsi une vraie polémi- 
cpje qui dura de 181 3 à ! 8 I G. Quaiilà la critique de Ilallc, parue 
en I8:i;} après la mort dcMaior. ce fut BozsiiiLn (jui se chargea 
d \ réj)ondi'c en î 827. 

Imi dehors des livres susdits, Ma/orne j)ublia plus rien, quoi- 
qu ileùt travaillé jusqu à sa mort, survenue le Kî février 1827, 
au (lictionnaiie commencé pai- k/c/ii ainsi (|u'à une histoiie 
ccclésiasli(|ue. il esl reste de lui en manuscrit une grammaire 
roumaine écrile é;|alement en latin, à laquelle il aurait \ oulu 
ajouter son étude inliluléc : " Orthographia tiaco-romana sive 
\alachica " . Le dialo(;ue sur l'origine de la langue roumaine 
[)aiut eu 1825, a la tète du " Lexicon de Bude » , de l'une des 
(l'iivrcs caj)i(ales de « l'Ecole de lialàzslalva. » 

Au moment où Maiof vivait à Pcsi/i, la future capitale de la 
lloïK/ric renfermait une colonie de commerçants macèdo-rou- 
mains très considérable. « Ce fut cette ville (jui servit longtemps 
de pointde contact entre les Principautés danubiennes et l'Oc- 
cident, dit LiKjo-idiio avec raison. Lestrafjédies (V Alcxandic lict- 
(Untdii : il Mortea lui Abel " et « Tragedia lui Orest » y furent 
imprimées conjointement aux ouvrages de Mou/an et de Hai/ia- 
rA'/.' Pour soutenir une école greC(jue-orientale nouvellement 
fontlée,on V créa en 1815 une «Union des femmes roumaines^ , 
parmi les londatiices de hupielle on rencontre le nom de plu- 
sieurs dames honj^roises. 

Si 1 on considère le séjour des coryphées du loumanisme 
en IloïKjric et le caractère des historiens hongrois de l'époque 
tels (\\\ Eiicnne tforvuili et Fi(tiiç(>/s OiroliDcsi^ uni(pieinent 
préoccupés de pénétrer le mystère de l'origine de la race ma- 
gyare, il lautavouer qu'attribuer la genèse de la «Chronique» 
de .S'////.Y// ou de a l'Istoiia » de Ma/or ii linHuence allemande 
d'un tirhic on d'un Arndi^ comme le fait M. rraliia, est de la 
malveillance pure. En ^axi iWiUcnKignc, Klein, Sinluti ei Maior 
ne connaissaient que l'iciinc sous le règnede JA///e-77/eVèA7'et au 
commencement du régne de Joseph II, et c'était une ville, par 
excellence cosmopolite de la monarchie des Udhshotirg. Un 
milieu pareil ne pouvait engendrer aucun sentiment patrioti- 



LIV IIE ÏUOISIE.ME 3ô3 

que aux rares Roumains qui s'y trouvaient. C'est donc plutôt 
Pierre Missir qui dit la vérité en affirmant que le chauvinisme 
entêté des Honnidiiis de la Transyliuinie s'explique surtout par 
l'exemple donné parles Mat/jars. 

En tout cas il v eut un apaisement notable dans les relations 
entre les deux races pendant le premier tiers du XIX^ siècle, 
{jràce au contact intellectuel de leurs savants et au désappoin- 
tement profond que la conduite inexplicable de l'administration 
et de l'armée impériales dans les troubles de 1784 leur avait 
causé. Elles comprirent enfin qu'elles ne devaient pas chercher 
leur salut en dehors de leur union étroite. 

Après la mort de l'évèque orthodoxe Adamovich (ITOG), son 
sié^e épiscopal resta pendant quatorze ans innoccupé. On doit 
imputer la longueur de cette vacance à l'espoir secret que la 
cour de Vienne nourrissait au sujet de l'extension recroissante 
probable de l'union au sein d'un troupeau dépourvu de son 
pasteur. Il y eut effectivement des velléités de rapprochement 
entre les Roumains unis et orthodoxes, mais elles tendaient 
surtout, sans doute sous l'influence de « l'école balazsi'alvienne » 
à leur union sociale et politique. Car, à peine apprit-on 
qu'à l'assemblée de Gyulafehérvàr convoquée en 1798 en vue 
de la réunion des deux clergés, Jain Bobb, Tévéque uni, vou- 
lait figurer comme évéque de tous les Roumains, que les 
orthodoxes se refusèrent de s'v rendre et faisaient ainsi échouer 
toute l'entreprise. 

Contrariée dans ses desseins, la cour de Vienne ne se décida à 
nommer un évéque orthodoxe, sur les propositions d'une as- 
semblée électorale, qu'en 1810. Son choix tomba sur Vasile 
Moga le second candidat, car il était Roumain et elle espérait 
que comme tel, il serait à sa dévotion. Or en réalité c'était 
un bon patriote qui ne visait que la tranquillité du pays et le 
rétablissement de la bonne harmonie entre ses habitants. 

Aussitôt après sa nomination, Moga partit pour Vienne afin 
d'y obtenir quelques avantages pour le clergé orthodoxe. Ce fut 
un désappointement pour le parti réactionnaire, qu'il lui fit 
payer non seulement par un refus catégorique mais par des 
instructions caractéristiques, utiles à connaître pour la coni- 

23 



354 MAGYARS KT ROUMAINS DEVAÎ4T L'HISTOIRE 
préhension de certains côtés de la question magyaro-roumaine. 
a C'est le niveau intellectuel du clergé qui élève celui du 
peuple, y lit-on au dix-huitième paragraphe ; on a donc ordonné 
dès le principe que Ton enseignerait aux séminaristes les 
devoirs de Thomme envers Dieu, ses supérieurs et Thumanité. 
Ils devaient savoir lire et écrire, connaître le catéchisme et 
les quatre règles de 1 arithmétique. On devait exiger d'eux qu ils 
aient passé non seulement par les classes élémentaires, mais 
aussi par les classes de grammaire et qu'ils sachent la langue 
niagvare, si utile. Ce sera le devoir de l'évêque de veiller sur 
tout ceci '- . 

Ainsi on reconnaît d'une part l'ignorance crasse des popes, 
et de 1 autre on leur impose la connaissance du magyar, le 
considérant prohablement comme indispensable pour leur 
dèveiop|)ement intellectuel ultérieur. 

L évè([ue Mor/a Ht énormément pour l'éducation de son 
clergé. Il érigea un séminaire à iW/z/v-^rt^/^t'// et envoya plusieurs 
jeunes séminaristes à l'étranger pour y compléter leurs études. 
Et comme le « gubernium " paraissait être tout disposé à 
lui venir en aide sous ce rapport en suivant l'exemple donné 
par la Diète hongroise, il s'établit pour un certain temps une 
telle intimité entre les Mdgydis et les Roiinun'ns de la Transyl- 
vimic^ cpie Mofja prescrivit a son clergé de consacrer à sniui 
Kiii'it c, fondateur de la f/oiu/rir, une iéte annuelle, le même 
jour que les catholiques (ISil; et que non seulement il corres- 
pondit a\ t'C le <i gubernium ■ mais il fit tous ses etforts afin 
que les procès-verbaux des synodes fussent rédigés aussi en ma- 
gyar. Quand lévéque uni Jran Bobb meurt en I 8;i(),c'estun ser- 
mon en magvar que le vicaire général Lemcnyï prononce à son 
enterrement. Nommé évéqueà son tour, Lciik-h y i àownekX é\è- 
ché un caractère absolument magvar; ses séminaristes s'habi- 
tuent tellement au magvar, qu'ils le préfèrent au roumain. Il y a 
même des velléités d'introduire dans la liturgie grecque unie le 
magyar (I8il d'après la traduction d'un prêtre uni de la 
l'ri-fc (les Sien/es, que Tévéque soutient mais cette tentative ne 
peut pas aboutir par suite de la résistance inattendue du prince- 
primat de HoïKjric, interrogé à ce sujet par le « gubernium » . 



LIVllE TROISIEME 355 

Cette extension de la langue magyare se fît dans des con- 
ditions si naturelles que la littérature roumaine n'en pâtit nulle- 
ment, puisque à l'Lcole balâzsfalvienne, où le nombre des 
élèves atteignit trois cent, on put improviser un petit théâtre 
dans lequel les élèves et les séminaristes jouèrent pendant les 
vacances de Noëlderannée 183:i la première pièce de théâtre 
roumaine. La « Gazeta de Trasilvania •) parut en 1838 avec 
un supplément littéraire, suivie en 18 47 d'un journal plus 
sérieux, intitulé : « Organulu Luminaei ^ sur les plans conçus 
par l'évèque Leniénji lui-même. 

Pendant ce temps-là on peut également constater dans les 
principautés danubiennes quelques symptômes d'un dévelop- 
pement, lent mais sur, du progrès intellectuel et national. Les 
difficultés que le roumanisme dut y vaincre étaient d'une 
nature très spéciale. Les vayvodes fanariotes y avaient introduit 
la lanpue grecque dans des conditions tout à lait dangereuses 
pour le roumain. Grégoire Ghicn érigea en 1 748 kJassy une école, 
qu'il fit appeler pompeusement <> vayvodale, » où les deux pre- 
miers professeurs enseignèrent le grec ancien et moderne, un 
troisième la langue slave ancienne, et un quatrième seulement 
le roumain. Il est vrai que dans les trois écoles « épiscopales » 
dont il imposa la création aux trois évèques du pays, on n'ap- 
prenait que le slave et le roumain, mais aussi défectueusement 
que possible (I). 

C'est de la Transyliumie que vient, encore la réaction en 
faveur du roumanisme contre cet état de choses déplorable. 
Si, en Moldavie, l'instigateur de cette réaction, Georges Asaki, 
n'est pas transylvanien et s'il fait ses études d'ingénieur à 
Leiiiberf/, capitale de la Galicie, et ensuite en Allemagne, quand 
en 1820, sous la protection du métropolite Venjainin, il veut 
donner de l'importance â son école ouverte en 18! 3, il va en 
Transylvanie pour y recruter les quatre professeurs dont il a 
besoin pour les sciences abstraites : esthétique, théolo- 
gie etc., 

Geon/es Làzâr, son imitateur à Bucarest, naquit au contraire 

Ail. DBNSUhiANO, Istoria liinbei si literatuiji rointite. Jassy, 1894, p. 146 et 
147. 



356 MAGYAUS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
à l'elok dans le département de Stchen, et fut Tun des quatre 
jeunes théologiens envoyés à Vienne par Moga pour parachever 
leurs études. Ayant fait son droit à Kolozsvâr^ au centre ma- 
xryar de la T'irinsylvanie , il ne devint séminariste qu'à Tàge 
où les autres se font déjà consacrer prêtre. Avec son esprit 
ouvert à tout, il sut s'appropier pendant son séjour à Vienne 
assez de notions de géométrie pratique pour se mettre à même 
de remplir Toffice d'un géomètre. Grâce à cette aptitude, il put 
hardiment secouer le joug hiérarchique, quand il échoua dans 
sa tentative de devenir évéque de rite grec-oriental à Versecz 
en Jlonr/n'e et reçut, à cause d'un sermon agressif, des semon- 
ces très sérieuses de Moga. Blessé dans son amour-propre de 
prêtre, il quitta .S're/^e//. et s installa à Bucarest pour y faire valoir 
son savoir (I8l(j). Ce ne fut pas de ses connaissances trans- 
cendantes qu'il tira parti. Il trouva plus aisément à s'occuper 
comme géomètre, car on était en train de faire faire à cette 
épo(|ue ime espèce de cadastre pour toute la Valachie. Ne pou- 
vant suffire à toutes les demandes, Làzàr eut alors l'idée de 
fonder une école roumaine de géomètres sur le modèle de 
celle créée à Jassy par Asahi. Dans cette école, installée 
dans le couvent de Sainte-Saïui, il eut pour auditeurs, non seu- 
lement les élèves de l'école grecque, mais des commerçants, 
des employés, voire même des professeurs qu'il sut y attirer par 
l'originalité de son enseignement, entrecoupé de digressions 
historiques et littéraires exaltant le roumanisme et rapportant 
les résultats ohtenus à cet égard en Transybumie. Sa parole 
imagée, persuasive et abondante convainquit bientôt tout le 
monde de la possibilité d'enseigner en roumain toutes les 
sciences. Aussi Poieca et Poenaro, deux professeurs à 1 école 
grecque, se mirent-ils immédiatement à l'imiter. Par suite d'é- 
vénements dont il sera question plus loin, L^i-//-;- dut quitter Bu- 
carest en 1821 et abandonner son reuvre, si brillamment com- 
mencée. Il rentra alors en Transj liuinie à Felek même, où il 
mourut à quarante trois ans, en 1823(1). 

(i: On lit sur sun iiiuiiuincnt funéraire le disti(|ue ruuuiain^suivant composé 
par son élève le comte Rosetti, donateur du monument : Comme Jésus ressuscita 
Lazare de sa mort, toi (L'zâr) tu éveillas la Roumanie de sa létharfjie! 



LIVRE TROISIEME 357 

Mais il est probable que des moyens aussi anodins n'eussent 
pas suffi à éliminer 1 influence grecque du roumanisme. 
Grecque fut la langue de la liturgie orthodoxe ainsi que de la 
société roumaine en général, et les aïeux de plus d'un cham- 
pion actuel de la cause roumaine se fussent sentis terri- 
blement humiliés si on les eiit appelés à cette époque des 
Roumains. Il fallait le soulèvement de T/ieodore Vladimh-esco 
pour obtenir un résultat réellement favorable au roumanisme 
quoique son importance n'ait été ni prévue, ni directe. 

En effet, si après le règne de Caragéa, d'ailleurs auteur 
du code roumain (Gondica luiCaragea), mais dont la soif d ar- 
gent ne connut pas de bornes et se manifesta surtout dans la 
création de plus de quatre mille boéries nouvelles, achetées 
toutes pour des sommes diverses ; si après la mort subite d'^4/eiv///- 
dre Sulzu, son successeur et imitateur en extorsion, survenue en 
1821, Vladiiniresco se met a la tête de la population des dis- 
tricts de Gorj et de Mehedincz, il n'a qu'un but : anéantir les 
boérs, d'après ses propres proclamations, « car les maîtres du 
pays, les boérs roumains et grecs nous ont tellement dépouillés 
et ravagés, que nous ne possédons plus rien en dehors de nos 
âmes! « Et en réalité, ses hommes ne firent que piller et sac- 
cagers les boérs sans se soucier de leur nationalité. Ce n'est 
qu'en s'emparant de Bucarest que le nouveau Hora se rappela 
de la suzeraineté de la Sublinie-Porie et voulut s'en affranchir. 

Tel qu il était, ce soulèvement arrivait juste à point pour la 
Héiaira, cette fameuse société des Philheliènes, fondée par 
Michel Skufoo à Odessa en vue de la réalisation du testament de 
Pierre le Grand, c'est-à-dire de la reprise de Constantinople sur 
les Turcs au profit de la Puissie. wSon chef d'alors Alexandre 
} psilauti, fils d'un ancien vay\ode de la Valac/n'e, n'y voyait 
quune bonne occasion pour recommencer la guerre contre la 
Turquie. S'étant entouré d'une loule d'émigrés chrétiens ban- 
nis par le sultan, il traversa le Prutli et s'avança sans coup férir 
jusqu'à Bucarest, car on croyait qu'il était envoyé par la Russie 
et personne n'osait lui barrer le chemin. Entre temps Vladimi- 
resco, transformé en libérateur national, se trouva presque 
complètement abandonné par ses hommes, uniquement préoc- 



358 MAGYAllS ET llOUMAI^sS DEVAINT L'III.STOIRE 
ciipés de briganda^jc. Il se retira donc àJ^itcsii, pour y attendre 
quelle tournure prendraient les événements, car sortis de leur 
indolence, les Tmrs arrivaient déjà en nombre delà Bulgarie, 
ïpsilditii, menacé des deux côtés, se retira alors à Tirgoviat et 
ne sachant pas exactement sil pouvait se tier à l'iddim/rcsco, 
décida sa perte. A cet effet, il Tattira dans un guet-apcns et le 
fit prendre et conduire par ses Arnoides à Trigavisi où on 
lexécuta deux jours après. 

Si, après ce meurtre, )'/)sila/iii peut renforcer son armée 
avec les partisans de Vladimiresco, il ne devient pas encore 
assez fort pour se mesurer avec les Tans. Mais la bataille est 
cependant inévitable; elle a lieu à Hragasan et se termine par 
la défaite d' Ypsilanii, qui se réfugie à Brassi) en Transylvanie. 
Ce furent encore les Turcs qui eurent le dessus en Moldavie 
contre les troupes de la Iléiaïra dans trois rencontres san- 
glantes. Sans épargner précisément les Roumains, ils tournè- 
rent alors leur courroux contre les Grecs, et les considérant 
tous comme autant de suppôts de la société philhellcne qui 
leur suscitait partout des difficultés, ils les exterminèrent et les 
chassèrent du pays en mettant fin du même coup à la domina- 
tion grecque dans les vayvodies et en rendant les trônes vayvo- 
daux à des Roumains, comme c était l'usage avant 1711. On 
nomma pour sept ans Jean Siurdza vayvode de la Moldavie et 
Grégoire Ghira vayvode de la Idlac/i/c. 

Le roumanisme gagna beaucoup de terrain, pendant le 
séjour en Transylvanie des boérs en fuite, car on fraternisa 
ferme entre lloama/ns de laJransylvanie et des vavvodies. Les 
derniers se montrèrent très larges envers les églises ortho- 
doxes du pavs. Le prince Itrancovan donna à lui seul deux 
villages de la \ (dachie à l'église de Brasso, 

Parallèlement aux intrigues politiques qui se nouèrent à ce 
moment parmi les réfugiés compromis sur l'instigation du 
consul russe /'///z contre le vavvode G/iica, des préoccupations 
littéraires s'emparèrent de la jeunesse expatriée et condamnée 
à l'oisiveté. Ils choisirent dans leurs rangs Geortjes Golesco et 
firliade Radulesco et les chargèrent de la rédaction d'un pro- 
gramme secret visant la création de plusieurs écoles, d'un 



LIVRE TUOISIÈME 359 

journal et triin théâtre roumains, de ia traduction en roumain 
des chefs-d'œuvre des littératures étrangères et de la fondation 
d'une société littéraire. Et effectivement, à peine retournés à 
Bucarest, en 182G, après avoir fait la paix avec le vayvode 
Ghi'ca, ils constituèrent la société en question, éditèrent une 
grammaire roumaine de Radidesco à ISagy-Szebeji, firent fer- 
mer toutes les écoles grecques et rouvrirent l'école de Lùzàr. 
Excité par cet exemple,iS/i/?v/rrt ne voulut pas se laisser distancer 
et fonda en Moldavie " l'École Vasilienne. « 

Telle est la reproduction exacte de l'état du roumanisme 
intellectuel sortant de ses langes : à cause de ses affinités des- 
tiné à s'entendre avec le magyarisme et le libéralisme, mais 
condamné à subir encore une nouvelle déception, en servant 
de champion aussi aveugle qu'exalté à l'autocratie moscovite. 



CHAPITRE VII 



i.A lUiNAissANci; i)i: LA iio.N(;i;ii; 



Ce ne lut (jii un coui't repos de vin^jt-neuf ans (jue la //o/^yy/e 
s accorda au sortir de ses luttes séculaires avec les Turcs, au 
lendemain de la conclusion du traité de paix de Szaihniài . 
L avèneuient au troue de ManC-Thcrè.se (17 40 la trouva déjà 
assez réconfortée pour pouvoir tirer son épée en faveur de son 
roi menacé et pendant la « Guerre de sept ans " elle fournit 
aux armées impériales des hommes et des subsides sans inter- 
ruption et avec régularité. Preuve irrécusable de sa vitalité 
physique extraordinaire, mais qui toute seule n'eût pas suffit 
à conserver 1 existence nationale de la race magyare. Il fallait 
que son génie se manifestât non seulement sur le terrain des 
questions sociales et de l'économie politique mais aussi sur 
celui de la littérature et des sciences. Car fertile au possible 
dans ses plaines, d'une richesse minérale variée et inépuisa- 
bles au sein de ses montagnes, le pays retardait d'au moins 
deux siècles sur le restant du monde civilisé par suite de la 
rareté de sa population et de l'absence de toute industrie dis- 
parue en partie ou totalement pendant la domination des 
Tans. Si son antique constitution était toujours en vigueur, 
elle ne pouvait pas servir le progrès, tant à cause de son carac- 
tère essentiellement nobiliaire et de son fonctionnement lent 
et compliqué qu'à cause de la manière dont la cour de Vienne 
comprenait son application. Les Diètes n'eurent que le temps 
de voter le nombre de recrues exigé par le gouvernement avec 
les londs nécessaires pour leur entretien, et elles avaient déjà 
leurs ordres du jour épuisés. Vers la fin du règne de Marie- 
lliérèse et sous Joseph II on ne les convoqua même pas. Aussi 
celle de ITîX), réunie à l'occasion du couronnement de Léo- 
pold II eut-elle une altitude tellementhostile — l'un des moins 
grands départements ne voulut pas admettre le couronnement 



LIVUE IROISIÉME 361 

(Ugocsa non coronat), — que le nouveau roi consentit à )a 
sanction du fameux article X de ia loi de 17!)1 qui reconnaît 
à la Hongrie le droit d'être indépendamment gouvernée et non 
pas avec les pays héréditaires. Malheureusement ce succès 
platonique n'eut pas de lendemain. Les complications interna- 
tionales suscitées par la France républicaine et impériale 
fournissaient un prétexte plausible pour Tajournement de 
toute rénovation. D'ailleurs les Hongrois croyaient que ce 
serait exploiter les malheurs de la dynastie que d'insister pour 
la réalisation de ses promesses dans des moments aussi criti- 
ques. Se sentant soutenu par les forces réunies de la « Sainte 
Alliance » , François P , le beau-père de ]\ap')/(.'on, suspendit 
même le retour triennal de la législation et ne convoqua pas 
de Diètes depuis 1811 jusqu'en 1825, — en Ti'ansyii'iniie jus- 
qu'en 183i, — se contentant de gouverner à laide de rescrits 
et d'ordonnances parfaitement illégaux. 

Comme dans les plus tristes époques de l'occupation turque 
la Hongrie libérale et intellectuelle se réfugie alors dans les 
« conseils départementaux ». Ils étaient formés de la généra- 
lité de la noblesse de chaque département, mais avec le droit 
de se compléter par l'admission des nobles marquants des 
autres départements (les " Tâblabirôk iî), et leur importance 
politique consistait dans leur double fonction de recevoir et 
de discuter les communications du gouvernement et d'élire 
les députés pour la diète, deux par département, qui n'étaient 
en réalité que leurs délégués avec un mandat impératif, obli- 
gés de consulter leurs mandants au sujet de chaque question 
surgissant dans le courant de la session législative. Rouages 
politiques assurément très pesants et peu faits pour hâter 
l'expédition prompte des affaires, les conseils départementaux 
étaient cependant autant de fovers de libéralisme et de patrio- 
tisme, servant d'école pour les orateurs et pour les hommes 
politiques et de champ de manœuvre pour les partis. Avec 
leur droit de se communiquer leurs résolutions, ils agissaient 
directement sur l'opinion publique, et l'administration dépar- 
tementale entièrement élective; — le préfet (fô-ispàn) excepté, 
— leur appartenait aussi, car ce fut leur influence qui se fit 



3(i2 MA(;VAKS ET ROUMAINS DKVA^iT L'HISTOIRE 

l)révaloir à cliaque renouvellement triennal du personnel 
administratif (tisztujitcis) (I). Naturellement ils représentaient 
des tendances différentes selon la nationalité, le degré de Tins- 
truction et le tempérament de leurs membres : les conseils 
départementaux des contrées habitées par les Magyars étaient 
par exemple les plus avancés, et il arrivait même que leurs 
jnajorités s'étant déplacées pendant la durée d'une diète, ils 
révoquaient les députés lidèles à leurs mandats primitifs. 

Bref, si Ton pouvait considérer les Diètes comme les pôles 
positifs des courants de l'opinion publique en HoiKjrie et en 
'fransylvanic, les Conseils départementaux en étaient les pôles 
négatifs, incapables d'agir, mais admirablement faits pourrésis- 
ter et pour fatiguer ])ar leur résistance autant de fois répétée 
(|u'il V avait de départements dans les deux pays, les hommes 
d État, même de la trempe d'un Meiicrin'c/i, et pour faire jaillir 
de leur contact avec les Diètes les étincelles les plus éblouis- 
santes du libéralisme vrai, tolérant et patient, générateur d'une 
justice incorruptible, multiplicateur des énergies nationales, 
précurseur de tous les progrès, inspirateur de toutes les créa- 
tions artistiques ou littéraires les plus élevées! 

Du moins tel était le libéralisme hongrois au lendemain de 
la Révolution française, après avoir été enivré par la quintes- 
sence des idées généreuses et humanitaires qui ont agité celle-ci 
dans la nuit du quatre août, à la létede la Fédération, et après 
avoir entendu la parole fatidique de Napoléon, rappelant aux 
Magyars leurs antiques vertus, leur ancienne grandeur. Si à 
cet appel glorieux, tombé de telles lèvres, ils restèrent sourds, 
gardant leur fidélité a leur souverain en détresse, ils n'eu 
ressentirent pas moins im contre-coup formidable, exaltant 
leur orgueil, excitant leur ambition. Le pétrisseur de V Europe 
moderne les ayant trouvés dignes de prendre part à l'exécu- 
tion de son œuvre, ils se mirent incontinent au travail, sûrs 
de la réussite et confiants dans 1 avenir. 

Leurs moyens d'action étaient cejiendant bien insuffisants, 
hélas! Pour la cour de l'ie/inc, la J/oïK/r/c n était (pi'un coin de 

(1) Système adiiiiiiistratif eni'Orc actucllcineiit en \ l|]iieiir. incoinpaliljlc avec la 
responsabilité ministérielle et consé(|ueinment condamné à disparaitre. 



LIVRE TIIOISIKME 363 

VAsie égaré en Europe, ne méritant pas sa sollicitude tant 
qu'elle resterait aux mains d'un peuple à moitié barbare, inca- 
pable de comprendre les bienfaits d'un absolutisme pangerma- 
nisant, les beautés de la pédanterie bureaucratique. Protectrice 
indirectement intéressée de l'industrie et du commerce des 
pays héréditaires, elle ne se souciait nullement de soustraire 
à leur tutelle une population légalement protégée par sa 
constitution contre les manœeuvres financières des ministres 
impériaux. Quant à la généralité de l'aristocratie hongroise, 
quoiqu au fond très patriote, elle subissait inconsciemment son 
influence antinationale, comme toute aristocratie subit celle 
de la cour de son souverain, et se désintéressait peu à peu de 
tout ce qui concernait la HoiKjrie et les afi'aires publiques bon» 
groises, en oubliant sa langue maternelle et en devenant, dans 
la capitale impériale, sa résidence préférée, de plus en plus 
allemande. 

La classe moyenne, composée de propriétaires terriens, cor- 
respondant à la fjenlry anglaise, vivait dans une médiocrité 
dorée sans aucune préoccupation supérieure, ayant pour devise 
la phrase fameuse : « Extra Hungariam non est vita » . Gomme 
elle tenait aux avantages de ses privilèges, elle était très consti- 
tutionnelle, mais par cela même très conservatrice aussi, 
ayant la conviction que les innovations les plus utiles n'étaient 
que des pièges pour la faire travailler ou limposer, tandis 
qu'elle ne devait servir la patrie que l'épée à la main ou comme 
législateur, voire comme magistrat et avocat. 

Heureusement, l'instruction publique étant tout à fait 
confessionnelle, il y avait à cet égard grande rivalité entre les 
catholiques et les protestants au profit du savoir. Les proles- 
seurs, soit qu'ils aient appartenu à des ordres religieux ensei- 
gnants , tels que Bénédictins ou Piaristes soit qu'il aient été 
boursiers aux universités allemandes ou hollandaises protes- 
tantes, n'ignoraient aucun progrès scientifique ou social accom- 
pli en Occident et brûlaient du désir de les voir appliquer en 
Hongrie, désir partagé également par les officiers en activité, 
ou ayant servi dans les armées impériales et connaissant con- 
séquemment V Italie, VAllein(u/iie et le Midi et l'Est de la France. 



364- MACYAIIS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIUE 

La l)ourgeoisie proprement dite ne comptait [)as en Hongrie 
ni politi(|ueraent — n'ayant en tont (pi'nne seule \o\\ collective 
à la diète et étant exclue des conseils départementaux — ni 
au point de vue national ; car elle se composait pour les neuf 
dixièmes au moins d AlIciiKinds depuis plus ou moins longtemps 
immigrés qui formaient un monde à part dans TÉtat et gar- 
daient religieusement leurs coutumes et mœurs étrangères, avec 
cette nuance toutefois que, {jràce à leurs franchises primitive- 
ment accordées, ainsi qu'a la richesse du sol et à la douceur 
du climat, ils étaient devenus des colons sans esprit de retour 
et très attachés au pays au service duquel ils mettaient avec 
empressement toutes les conquêtes de la civilisation allemande. 
Et tout en has de Téchelle sociale, courbé sous le poids de 
la servitude, ignorant mais ayant 1 instinct de la privation de 
ses droits naturels, le peuple végétait pour payer ses dîmes et 
ses neuvièmes, pour s'acquitter de ses corvées, pour verser son 
sang dans les rangs de l'armée impériale. Aussi n'avait-il qu'une 
aspiration : son affranchissement, et une seule a\ersion : le 
seigneur, quel qu'il fût, de^ enant ainsi la proie des co(juet- 
teries humanitaires de la cour de l'iennc, désireuse de l'avoir 
pour allié contre la noblesse et le constitutionnalisme hon- 
grois. 

Donc le salut de ce dernier et de son principal facteur en 
//(>/i//rir : du magyarisme, ne pouvait provenir dans ces condi- 
tions que de 1 initiati\ e individuelle — ressource aussi aléatoire 
pour les nations qu un gros lot ou un héritige inattendu l'est 
pour un particulier, mais dont la Providence dispose toujours 
en faveur de ses élus ahn (jue les évolutions de l'Humanité 
puissent s accomplir selon ses secrets et mvstérieux desseins. 
Dans la Jlmu/rie de cette époque, les individualités provi- 
dentielles sortaient de toutes les classes de la population et 
en tel nond)re , qu'elles ont créé ensemble la JlciK/issauce 
ho/if/roise : incontestablement une des plus belles et des plus 
consolantes pages de Ihistoire. Et chose curieuse ! Elles parais- 
saient dans un ordre tellement logique quelles semblaient 
avoir partagé leur tâche d'après un plan nuirement réfléchi. 
• D'abord, il fallait établir la langue magyare sur des bases 



I.IvnK TUOISIKMK 3G5 

solides, conformes an génie ouralo-altaïen ; car il est impos- 
sible qu'une nation puisse occuper une place honorable dans 
les conseil des peuples sans avoir à sa disposition une lan^fi^ne 
cultivée. C'est grâce an travaux: linguistiques de .\i((il(is flciuii 
avançant sur les brisées de D/iffoin'cs, que les Maf/yins ont la 
leur dans la condition voulue. 

Ayant à leur disposition un outil perfectionné, les poètes 
magyars prennent alors leur luth pour imiter les Français avec 
Barothy , Besseuycy et le baron Orczy , les Allemands avec 
Kdzinczy et Csokonai, ou enfin les auteurs grecs et latins avec 
Berzsc/iyi. A côté d eux, il se forme aussi une poésie d'un carac- 
tère plus national, se rattachant aux traditions laissées par 
le comte Nicolas Zrinyi, le chantre de « La chute de Sziget '< , 
par le lyrique Valeiinn de Balassa et par Gyôtifjyôsi, l'auteur 
de ' La Vénus de Murâny ^ . De là le succès énorme des 
« Contes " (VA/exandre'i Kisfaliidy et des pièces de théâtre de 
son Irère Cluirles. La note philosophico-patriotique c est François 
Kolcscy, l'auteur de rHvmne hongrois, qui l'apporte, préludant 
ainsi h Michel ro?m/»^/?7j (1800-1856), au plus grand des poètes 
magvars. dont la poésie intitulée « Szôzat » (Paroles graves) 
devient le 'i Credo " politique de la Honçpie renaissanie. 

Au point de vue social, l'action commença par une pétition 
adressée à la Diète de 1792 par Rêvai au sujet de la création 
d'une " Société des Savants hongrois " c'est-à-dire d une Aca- 
démie hongroise. Si elle ne fut pas prise en considération à 
ce moment, à la suite des complications suscitées par les 
événements deP(nis, elle n'en provoqua pas moins un mouve- 
ment dans l'opinion publique, préparant l'établissement ulté- 
rieur d'une institution scientifique nationale et encourageant 
puissamment l'initiative privée pour tenter des efforts nom- 
breux en vue du relèvement du niveau intellectuel du pays. Le 
comte Georr/es Festeiich institua à Keszthely le « Georgicon " , 
réunissant dans les fêtes annuelles les gloires de la littérature 
et de l'agriculture ; le comte François Széchenyi offrit au pays 
ses collections précieuses pour jeter les bases d'un ^ Musée 
national » — de celui que l'on visite encore actuellement à 
Budapest. Pendant les guerres napoléoniennes, on s'occupa de 



366 M AG VA lis ET KOUMAIISS DEVANT 1/ HISTOIRE 

la fondation dune école militaire magyare pour la jeunesse 
noble de la llonijric. L idée en étant acceptée avec enthou- 
siasme par la dièie, les souscriptions affluèrent abondamment 
soit pour lédilïce lui-même, soit en guise de fondations de 
bourses. Mais quoique mise sous le patronage de l'impératrice 
reine Louise, d où son nom de " Ludoviceum " — cette école 
ne fonctionne (jue depuis une trentaine d'années ])our former 
des officiers au profit de l'armée des « Honvéds " . 

Ce commencement de réveil plein de promesses subit cepen- 
dant une brusque interruption encore quand après lécroule- 
ment de la jjrandeur phénoménale de Napoléon, la réaction 
s'installa en maîtresse dans tous les États de VEuropt-. L'exis- 
tence de la constitution hongroise étant de nouveau en dan- 
ger, au lieu de se permettre le luxe de quelques progrès les 
plus indispensables, la nation se remit avec ardeur à la défense 
de ce legs sacré six fois séculaire, comprenant que susceptible 
de rajeunissement légal, elle était la source intarissable de 
ses forces les plus vives, le vrai pivot de ses évolutions futures. 

Ce fut la galanterie maritale de François qui vint alors au 
secours de la cause hongroise. Voulant faire couronner sa troi- 
sième femme comme reine de Ilonr/ric, il se décida, en ! 8:^5, à 
la convocation d'une Diète, acte d'autant plus méritoire qu'il 
était à prévoir que les députés arriveraient intraitables au 
sujet des impots illégalements levés depuis le !'' novembre 
1822. Le gouvernement crut d'abord que ce n'était (|u'une 
question de forme et que la Diète ne tenait à la remise des 
impôts échus qu'à cause de leur inconstitutionnalité ; aussi y 
consentit-t-il enfin, après des tiraillements interminables. 

Au fond, il s agissait d'une chose beaucoup plus inqjortante. 
Profitant de l'enseignement que l'on pouvait tirer des succès 
de la Révolution française, invincible à cause de l'extension 
des droits politiques sur tous les citoyens devenus libres et 
égaux, conséquemment avides aussi de la gloire et de la prospé- 
rité de leur pays,les hommes politiques magyars commençaient 
à se préoccuper de la situation du peuple et de la possibdité 
de son admission «dans les retranchements de la constitution" . 
D'ain-ès^ P<(id de Ndf/y, le député de Sopron (Oedenburg), il 



LIVRE TROISIÈME 367 

fallait ajouter aux fameuses paroles de l'Évangile. « Donnez à 
César, ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient 
à Dieu, une troisième variante aussi : et au peuple ce qui ap- 
partient au peuple ! " 

Pour alléger les fardeaux qui l'accablaient, on devait amélio- 
rer sa situation directement ou faire dégrever ses redevances 
payées à l'Etat en y faisant participer les nobles. On com- 
mença par ce dernier moyen et on imposa les nobles qui vi- 
vaient sur des terrains corvéables. Comme il v en avait très 
peu et comme la loi ne devait pas s'appliquer à la génération 
d'alors, c'était une mesure très platonique, mais qui ouvrit 
cependant le chemin avec le temps à beaucoup d'autres ré- 
formes. 

D'ailleurs, le principal intérêt de la diète de 1825, le jeune 
comte Etienne Szechenyi {\'\)\\-\^Q{)) fils du fondateur du '^Mu- 
sée National » , l'absorba complètement par son offre aussi tou- 
chante que sublime de consacrer ses revenus d'une année — 
150,000 francs — à la fondation d'une « Académie des scien- 
ces magyare y (1). Exemple de patriotisme prodigieux, qui 
entraîna séance tenante — l'offre avait été faite dans une As- 
semblée mixte de la Chambre des Magnats et de la Chambre 
des députés — les comtes Georges Kàiolyi et Georges Andrùssy 
ainsi que le baron Abraham Vay à souscrire des sommes très 
importantes aussi : entrée en scène saisissante du « plus grand 
des Magvars » , en qui la nation reconnaît dès cet instant le 
régénateurdu pays et dont le génie d'écrivain, d'économiste et 
d'organisateur sera dorénavant complètement au service de 
la chose publique , avec la seule ambition toutefois d a- 
voir la part du lion dans le travail, le dévouement et le 
sacrifice! 

D'abord, pour faire revenir l'aristocratie magyare à Pestli 
il y fonde une société de courses avec un Jockey-Club comme 
corollaire. Ce dernier devient le modèle de tous les cercles 
qu'il organise dans les principales villes du royaume. 

Encouragé par ie succès que ses premières créations obtien- 

1} Et vous, que ferez-vous pendant ce temps-là? deinantla-t-on. — Mes amis 
me soutiendront, fui la réponse du généreux donateur. 



:5(iS MAGYAl'.S ET IIOUMAINS DEVAiST L'HISTOIRE 

lient. Szrc/iem i conçoit alors le vaste plan de la réorganisation 
économi(|ue et sociale entièrede la ftonf/ric, et il le publie dans 
trois brochures parues en quatre ans, où il fustige avec une 
mordante ironie les travers de la noblesse et la rend principale- 
ment responsable de l'état déplorable du pavs, mais où il 
expose aussi le programme delaclivité nationale pour un demi- 
siècle, visant la transformation radicale de Tordre des choses. 
Ces ouvrages n effarouchent point la censure, car les protesta- 
tions de fidélité de leur auteur à la dynastie des ILibsbourg y 
sont nombreuses, et il ne sépare jamais la grandeur et la gloire 
de son pavs de celles de ses rois. Mais tout en respectant les 
traditions, il a les veux toujours fixés sur l'avenii'. Selon lui, ce 
n'est plus au passe, mais au futur qu'il faut parler maintenant 
d'une Iloiif/rie grande et florissante. 

Entre temps Szrrhenyi se mit à étudier la régularisation 
du réseau des voies fluviales hongroises non seulement au 
point de vue de la navigation mais aussi à celui de leurs endi- 
guements, afin de réduire au minimum les terrains sujets à être 
régulièremerit envahis [)ar les inondations annuelles et qui sont 
forcément très étendus dans les plaines de la Bass/'-Hoiu/n'e. 
Pour déjouer la malice de la Nature qui a fermé le Ihinube 
par une longue série d'écueils dangereux aboutissant nnx Portes 
'A' frr et empêché par là l'accès direct de lOrient au 
commerce hongrois, il construisit en face des vestiges du che- 
min de Trojdii, une route carrossable, longeant les bords du 
fleuve et à plus d'un endroit taillée dans le roc, car à son épo- 
<jue on ne pouvait même pas rêver aux travaux gigantesques 
exécutés tout dernièrement à ces endroits par les soins du 
gouvernement hongrois. 

D'autre part, il comprit combien importait dans un pavs 
aussi agricole que la Hoiifjne le développement d'une agricul- 
ture rationnelle. Pour le faciliter, il fonda donc une première 
société d'agriculture hon{;roise chargée de la propa.;|ation de 
toutes les nouveautés concernant la production la plus avanta- 
geuse, l'élevage le mieux conditionné et la vente la plus lucra- 
tive des mêmes produits. S'apercevant des qualités extraordi- 
naires de la farine hongroise, il forma même des sociétés 



LIVRE TROISIEME 369 

pour établir des moulins à vapeur, dont la mouture défie en- 
core actuellement toute comparaison. 

L'idée de relier la ville de Bade et de Pesili au moyen dnn 
pont fixé inrleDanube^ avait, d'après Széchenyi, une portée plus 
qu utilitaire. C'était l'acheminement vers la réunion complète 
de ces deuv villes en une seule capitale, siège du gouverne- 
ment et des Diètes futures, centre intellectuel, commercial et 
industriel de la Hoiu/rie telle qu il 1 imaginait. De là aussi ses 
plans d'embellissements, ses appels incessants adressés aux 
Magnats de venir y demeurer dans de somptueux palais! 

Son activité devint forcément communicative . Michel de 
Fôldvâry, sous-préfet du département de Pesih, bâtit avec des 
sommes recueillies par souscription le premier théâtre magyar 
permanent à Pesi/i (1837); André de Fày, le dramaturge et 
romancier, y crée la première Caisse d'épargne; à côté de 
l'Académie des Sciences magyare s'organise la société littéraire 
de « Ivisfaludy " , pour résister à l'envahissement de l'industrie 
étrangère, le comte Casintii- Baithyàny crée la Société protec- 
trice de l'industrie nationale » , un grand nombre de poètes et 
d'écrivains magyars de grand talent surgissent : les lyriques 
Arany, Baj'za, Czuczor, G ara y ; les prosateurs 7oAi7ta, Eoivôs, 
Telehi, Jokai, Toldi; les auteurs dramatiques Kaiona, Szigligeli 
Gaàl. Et le chimiste Jedlik, le linguiste voyageur Csoma de 
Korôs se font une réputation européenne ainsi que le pianiste 
François Liszt, le paysagiste Marko, tandis que le compositeur 
de musique Erkel , le sculpteur Ferenczy, les acteurs Lend- 
vai, Egressy, Megyeri rendent glorieusement témoignage de 
l'existence d'un art national magyar. 

11 était impossible que l'influence d'un mouvement intellec- 
tuel et économiste semblable restât sans avoir son contre-coup 
dans la politique générale du pays. En faisant entrevoir la pos- 
sibilité du relèvement prompt et brillant de la Hongvie, ce ne 
fut pas seulement une confiance réconfortante que Széchenyi 
inspira aux patriotes, mais il démontra involontairement la 
vétusté des institutions hongroises et, du même coup, la néces- 
sité de les réformer dans le sens le plus avantageux pour 
le progrès, c'est-à-dire dans le sens libéral. '> Involontaire- 

24 



370 MAGYARS ET 110UMA1>"S DEVAÎsT L'HISTOIRE 
ment» ; non pas qu'il fût réactionnaire, mais parce qu'il s'était 
proposé la réalisation de vastes projets; la construction d'un 
réseau complet de chemins de fer, l'installation de toute espèce 
d'usines, et crai{{nait maintenant qu'elle ne fût retardée à 
l'infini par l'antagonisme croissant de la cour de Vienne et de 
l'opposition, antagonisme qui ne pouvait se terminer que par 
une collision sanglante, désastreuse ou même fatale pour les 
avantages si péniblement obtenus, et pour la Ilongrie en géné- 
ral. Aussi son attitude fut-elle toujours conciliante, visant 
avant tout , sinon 1 apaisement, du moins l'ajournement des 
conflits, également hostile aux menées des réactionaires et 
aux exagérations, aux impatiences des libéraux; aussi ses an- 
goisses patriotiques grandissent-elles à mesure qu'il prévoit la 
catastrophe finale inévitable, à mesure qu'il se rend mieux 
compte de son impuissance à la détourner de son pays. 

Dès 1832, en effet, les Diètes ne se contentent plus de 
reprocher au gouvernement ses illégalités avec plus ou moins 
d aigreur et en citant gravement les articles de la constitution; 
électrisé par la Révolution de juillet et parles événements de 
la Pologne, le parti libéral entreprend le rajeunissement des 
institutions du pays, avec Tarrière-pensée visible de les trans- 
former complètement. Or, si elles produisaient l'effet d'une 
tète de Méduse sur la cour de Vienne, dans leur forme mé- 
diévale surannée, que ne devait-elle pas essayer contre les 
réformes que l'on voulut y introduire, surtout quand elles 
concernaient l'allégement des charges du peuple, aux yeux 
duquel elle désirait jouer toujours seule le rôle de protectrice, 
en opposition au seigneur oppresseur? Alors c'est le parti 
conservateur qu elle pousse en avant, et avec son aide, elle 
combat désespérément les huit articles du projet de loi que la 
Diète de 1832-183G mit à l'ordre du jour au sujet des amé- 
liorations à apporter dans la condition des serfs. Si Fran- 
çois Deâk, le jeune et déjà très vénéré député de Znln, les 
soutient au nom tles sentiments les plus élevés de l'homme, 
en compagnie d'un Gdhriel Klanzid, d'un Edmond Beothy, — 
la majorité de la noblesse ne leur fait pas d'opposition parce 
qu'elle devine déjà, ayant étudié les écrits de Széchenyi, que 



LIVllE TROISIEME 371 

les forces vives de la nation résident dans les conches pro- 
fondes des masses populaires et que raffranchissement de 
celles-ci serait autant un intérêt patriotique que le sien pro- 
pre. Telle est la raison dètre de l'abandon de sa politique 
rétrograde antérieure et aussi de l'avidité avec laquelle elle 
veut mettre à exécution le programme széchenyien concernant 
sa participation aux charges publiques, — d'abord aux frais 
des Diètes, ensuite au payement du péage sur le pont fixe à 
bâtir entre Dnde et Pcsih, tandis que le député Éiieivie de Beze- 
rédj affranchit déjà de lui-même ses serfs et impose ses proprié- 
tés bénévolement. Ce programme, elle le fait sien également 
au sujet de l'adoption de la langue magyare comme langue 
d'État au lieu et place du latin, au sujet du transfert de la 
Diète de Pozsony à J\'sth, au sujet de l'extension des pouvoirs 
du conseil gouvernemental hongrois et par-dessus tout au 
sujet des droits à accorder à tous les Hongrois, habitants de la 
Hongrie devenus égaux devant la loi ! 

Il fallait étendre seulement un peu chacune de ces réformes 
pour obtenir la constitution de 1848 avec son ministère hon- 
grois responsable et indépendant, avec son système parlemen- 
taire complet. C'était incontestablement la conviction de Szé- 
chenyi et, vu les succès obtenus, il avait grandement le droit 
de croire qu'il parviendrait à réaliser son idéal constitution- 
nellement, sans secousses. Mais c était fermer les yeux à l'évi- 
dence car, nouvelle Penclofje de malheur et de perfidie, la 
camarilla tissait incessamment ses néfastes filets pour étouffer 
traîtreusement la brillante et divine Liberté, au sortir même 
de sa chrysalide ; la « jeune Hongrie » , avant pour chef poli- 
tique Louis Kossui/i, pour poète Alexandre Petô/î, pour adhé- 
rents toute la jeunesse, attendait frémissante et grondeuse 
l'heure de la délivrance. Or « par suite d'une poussée bru- 
tale — écrit «le plus grand des Magyars » — on ht succéder 
à l'aurore... la brume du soir. - Lettre de Széchenyi du 
1" janvier 18G0 à Alexandre de Bertha père). 



CHAPITRE VIII 

LA l'OLlTJOI !•: l)i: LA RÉACTION. 

Personne ne comprit mieux la valeur de la constitution 
lionjjroise que le prince de Mettemich, le fameux chancelier au- 
trichien. Lui, l'auteur de tant de traités d'alliances éphémères, 
le signataire de tant de combinaisons diplomatiques louches, 
l'oracle vieillissant du « Congrès de Vienne » se rendait par- 
faitement compte de la somme de sagesse profonde, de moralité 
et de vitalité politiques qu'elle contenait, étant le produit de 
1 union de la légitimité avec la liberté, de la légalité la plus 
intransigeante avec les aspirations nationales les plus élevées, 
défiant les injures du temps , entretenant le patriotisme le 
plus pur et portant dans ses flancs un monde nouveau. C'é- 
tait tout à fait la contre-partie de son œuvre condamnée d'a- 
vance à disparaître, de ses expédients mesquins, de ses com- 
plots ténébreux. Jaloux de ses perfections et conscient de sa 
propre impuissance, il lui voua une haine implacable, non 
seulement comme champion de la réaction mais aussi comme 
politic^ien infatué de lui-même et blessé dans son amour- 
j)ropre par la résistance vigoureuse et inattendue de la Hon- 
qrie. 

De lii son plan de campagne politique longtemps et savam- 
ment étudié dans lecjuel il fait converger sur cette dernière, 
en dehors des forces intellectuelles et économiques des pays 
héréditaires, celles dont il peut disposer à l'étranger grâce à 
son prestige personnel ; de là ses actes arbitraires froidement 
et cruellement exécutés, par lesquels il espère exaspérer les 
Mar/yars pour leur faire commettre des illégalités à leur tour. 
Quanta lui, il use de tous les moyens que n'interdit pasfor- 
nicllement la constitution et qu'il se plaît à inventer avec la 
satisfaction d'un artiste, sous prétexte de servir les idées mo- 
narchiques, de maintenir l'écpiilibre européen : son arme 



LIVRE TROISIEME 373 

principale, ce sera une innovation scientifique du moment qui 
la lui mettra en main , car justement c'est alors que l'on 
proclama dans la médecine rinCaillibilité de la théorie des 
« similia similibus >' . Eh bien! Mcttcrnich, pour combattre 
la « renaissance de la Hongrie » , inventera la « renaissance 
de l'illyrisme » , la ( renaissance des Slovaques » , la <' renais- 
sance daco-roumaine " , et la « renaissance des Saxons » ! 

Pour comprendre les deux premières, ne concernant spécia- 
lement que la Hongrie, il laut savoir d'abord que « 1 illyrisme " 
et le " slovaquisme " ne sont que les subdivisions du " pan- 
slavisme » , — mot ainsi défini par Herkel dans sa grammaire 
slave parue à Bade en 1826 : » Unio in litteratura inter omnes 
Slavos, sive verus Panslavismus. » Pour la rendre saisissante, 
Louis Gàj, le chef de l'illyrisme, dépeint cette union par la 
comparaison suivante : « Dans une moitié de l'Europe on voit 
s'étendre un géant d'une grandeur démesurée. Sa tête se 
repose dans le milieu de l'Illyrie, sa poitrine se trouve en Hon- 
grie, son cœur bat sous les chaînes escarpées de la Tatra, ses 
reins s'appuient sur les plaines de la Pologne, son ventre et 
ses cuisses sont formés par la Russie incommensurable, et ses 
jambes se prolongent à travers les steppes glaciales et cou- 
vertes de neige jusqu'aux murailles de la Chine. Or pour ali- 
menter ce corps gigantesque il n'y a qu'un seul fluide vital : 
la nationalité slave (1). !» 

C'est une autre corde que Jean Kollar, le poète slovaque, 
fait vibrer dans les lignes suivantes (2) : " La continuation de 
la vie de l'humanité échoit donc aux Slaves ! Ce seront eux 
qui seront les intermédiaires entre le monde du passé et de 
l'avenir, entre l'Orient et le Midi; c'est à eux qu'il incombe de 
rajeunir les éléments vieillissants de la civilisation : problème 
vraiment beau, honorable et élevé dont la résolution mérite 
incontestablement les efforts les plus nobles, i^ 

Alors que, au commencement du siècle, ni à Saini-Péiers- 
hotirg, ni à Prar/ue, on ne pensait au panslavisme, le lycée 

(1) Danica, supplément littéraire de la Gazette (VIllyrie, année 1835. 
(21 J. KoLLAR, Ubev die literarische Weiliseheitlgkeit zwischen den veiscltie- 
denen Stànimen und Mundarten der slavischen Nationen. Leipsij» 1827, p. 63. 



374 MAGYARS ET HOUMAI>\S DEVANT L'HISTOIRE 

luthérien de Pozso/iy (Presbourg était déjà la véritable pépi- 
nière des écrivains panslavistes — Kollar, Scluiffarik, P((//,<>- 
rics, Beitedicli, Dobrovsky naquirent en Ilotif/ric. — Ce fait ne 
devait pas être uniquement imputé au hasard, hes Magyars — 
et conséquemmcnt la Hoin/ric, — jouent un rôle considérable 
dans l'exislence de la race slave, eiFrançois enPalatzky en indi- 
que clairement 1 importance au premier chapitre de la troi- 
sième partie de son « Histoire de la nation tchèque. » 

c( L'invasion et rétablissement définitif des Magyars (dans 
leur patrie actuelle) est un des événements les plus importants 
de l'histoire universelle. Le monde slave n'a jamais reçu un 
coup plus fatal, pendant son existence de plusieurs milliers 
d années. Il s'étendait au ix" siècle après Jésus-Christ depuis 
les frontières du Holstein jusqu'au Péloponèse. Ce fut alors 
que se forma, juste au milieu du vaste territoire qu'il habitait, 
sous Rostislav et Svatopluk un tronc, sur les pousses vigou- 
reuses duquel auraient dû s'épanouir un jour les plus belles 
floraisons de la civilisation à la fois chrétienne et nationale. 
Mais le? Magyars, pénétrant au cœur de cet État en forma- 
tion, l'anéantirent, anéantissant ainsi tous les espoirs des 
Slaves. » 

Le fover de l'îllyrisme était Zngrab, la ville principale delà 
Croa/ic Son programme politique consistait dans la création 
d'une Grande Cmaiie, comprenant tous les habitants slaves 
catholiques de la monarchie — les S/nrrnes de la S/yric, de la 
Carniolc et les Dalinaiins — • ainsi que ceux de certaines [)ro- 
vinces de la Ttir/jaic, comme de la Jiosnie et de V Uerzcgovinc. 
C'était à peu près faire revivre V Illyricam de l'empire romain, 
d où le nom pompeux du mouvement. Vu l'autonomie relative 
que la constitution hongroise accordait à la Croaiic (l , celle-ci 

(1) Tenant (.iiinple ilc son iiidi-pendancc antérieure et prenant en considération 
son caractère de contrée frontière, on accorda à l'ancienne Croatie une existence 
politique particulière en lui conservant sa division administrative en jupanies, 
sous le gouvernement d'un hanus, et en permettant aux Etats croates de former 
une Diète spéciale. Mais ils envoyèrent é{>alement des représentants à la Diète 
liiingroisc, en partie dans la forme employée par les comltats lion'Jrois pour y 
envoyer les leurs. La représentation de la Croatie prit cependant plus tard l'as- 
pect d'niie délé^jalion de sa Diète : elle était composée, à la Cliaiidue des Etats de 



LIVRE TUOISIEME 375 

fournissait l'appoint le plus considérable à Tarmée nationaliste 
que Meiieniic/i recruta contre la Hongrie constitutionelle en 
fermant les yeux sur ce que les utopies de l'illvrisme pouvaient 
contenir de principes dangereux pour la sécurité et la tranquil- 
lité delà monarchie, et en excitant sa jalousie devant les succès 
grandissants du magyarisme, 

Cantonnés dans quinze départements septentrionaux de la 
lloïKirie, les Slov(i(/ues n'ont jamais joué un rôle politique dans 
l'histoire du pays. En effet leurs dévastations et brigandages, 
au milieu du xv° siècle, — quand sur l'invitation de la reine 
Elisabeth , veuve du roi Albert ce fut le hnssite tchèque Jean Giskra 
qui se mit à leur tète avec les siens (14-40), — avaient plutôt le 
caractère religieux ou même social, ayant pour prétexte la pro- 
pagation de la foi nouvelle, profondément teintée de com- 
munisme. Par suite de cette invasion de l'élément tchèque 
relativement plus civilisé que les Slovaques^ ceux-ci perdirent 
pour plusievirs siècles leur indépendance intellectuelle et ne se 
servirent plus dans la liturgie de l'église luthérienne slovaque 
que de la langue tchèque, quoique la leur fût bien distincte de 
celle-ci. Probablement encouragés par les travaux de Samuel 
Klein et de Sinkai, en 1 790 Antoine Bernolak (1762-18 1 3) essaya 
la séparation scientifique des deux langues — tentative que Jean 
Kollar acheva parla création d'une langue littéraire slovaque. 
Telles sont les racines aussi ténues que peu profondes du slova- 
quisuîe dont Metternich fit son allié, en soutenant plus ou moins 
directement les efforts philologiques de Louis Stur et de Milos- 
lav Hurban, et en leur promettant leur suprématie dans les 
contrées qu'ils habitent, pour pouvoir les lancer, au moment 
propice, contre les Maqy<irs du côté du Nord. 

Sur la piste de la « renaissance du Pangermanisme " on se 
retrouve en Transylvanie. Introduit dans la monarchie subrep- 

la Diète hongroise, de trois députés, des représentants des chapitres et du district 
privilégié de Tiiropolya. Quant au banus et aux magnats ayant leur propriétés en 
Croatie, ils siégeaient à la Chambre des Magnats et cet état de choses à duré 
jusqu'en 1848... Verboczi déclare que les Etats de Croatie n'ont pas le droit de 
prendre des résolutions contraires à celles prises parla Diète hongroise. {La Con- 
stitution hongroise d'après le D' Samuel Rado par A. de Bertha. Paris 1898, 
p. 115 et 116.) 



376 MAGYAl'.S ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

ticemcnt par Muric-Tliérèsc et ouvertement ^mi' Joseph 11^ il la 
considérait tout entière comme sa luture proie, et il faut 
avouer que ses revers politiques étaient en effet lar.jjement 
compensés par les succès qu il remportait socialement. Car 
grâce aux Gœilie, Schiller, Kôrnei- et à la littérature, à la presse 
et aux théâtres allemands, grâce à la proximité de Vienne et à 
la nécessité d'y aller pour la solution de certaines affaires im- 
portantes, dépendant de la décision directe du souverain, la 
bonne société hongroise se germanisait d'autant plus aisément 
que les administrations de la poste, des mines, l'intendance 
militaire et à plus forte raison l'armée impériale ne se servait 
que de 1 allemand, et que le commerce et lindustrie se trou- 
vaient exclusivement dans les mains de la bourgeoisie citadine 
c'est-à-dire allemande. Quant à son quartier général, le pan- 
germanisme l'installa dans ÏUniversile nalioiude des Saxons, 
comprenant leurs sept sièges et deux districts, qui attendaient 
déjà avec impatience 1 absorption de la Hoiu/i'ie barbare par la 
Glande Allemagne, ainsi que larrivée de leurs frères teutons le 
long du JJannhe, promu « fleuve allemand >' , pour civiliser 
1 Orient, pour bâtir une série de villes allemandes autour de la 
Mer Noire! Changer ces fanfaronnades d'orphéonistes en hos- 
tilité réelle contre les Magyars ne pouvait pas beaucoup coûter 
à un Mei/ernich ayant des individualités aussi remarquables à sa 
disposition que le corps enseignant de la nouvelle Faculté de 
droit de Szeben, créée en 1844 pour terminer l'éducation des 
jeunes Saxons dans l'esprit du pangermanisme, auquel les 
Henri Schniidi et les Benigni osèrent donner l'épithète de 
« constitutionnel » , quand il s'agissait de combattre les Magyars 
au sujet de la reconnaissance de la langue magyare comme 
langue d'État. 

Dans un chapitre précédent on a pu constater une détente 
très sensible dans les sentiments de l'élément roumain à 
1 égard des Magyars. Cette bonne harmonie naissante n'a pas 
échappé à la perspicacité de Meitemich. et comme il lui était 
impossible d'y mettre bon ordre directement, en sa qualité de 
chancelier de l'empire à cause du discrédit ou était tombé l'im- 
périalisme aux yeux des Roumains depuis la répression de la 



LIVRE TROISIEME 377 

révolte de Hora, qui les avait complètement déroutés, — il 
entreprit leur captation indirecte à l'aide de la Jinssie ortho- 
doxe, sa fidèle alliée. C'était chose d'autant plus facile à obte- 
nir que, par suite du traité de paix tVAndn'iiople couronnant 
glorieusement la campagne fameuse de Diebiisch Sahalkatislà, 
la Russie détenait justement les vayvodies roumaines comme 
gage jusqu'au paiement complet de l'indemnité de guerre 
montant à 10,000,000 de ducats. Il y eut donc dans le plus 
proche voisinage de la Tirmsylvanie une armée d occupation 
russe sous le commandement du comte Kisseleff, chargé en 
même temps de l'administration civile du pays — naturelle- 
ment confiée à des fonctionnaires russes. Le prestige que le 
nom russe s'était acquis de cette façon ne fit qu'accroître par 
suite de la publication de « Regulament organic " , allégeant 
sensiblement la situation des serfs roumains des vayvodies. 
Ceux de la Trans) Ivame en eurent connaissance par l'organe 
des popes qui ne savaient pas assez vanter la grandeur et la 
puissance de la Sainte Russie. Or elle allait la main dans la 
main avec YAuiriche de Meiieiiiic/i, persécutrice de la consti- 
tution hongroise et du génie magyar; il fallait donc s'approcher 
de la première et s'éloigner encore de ces derniers. Telle fut 
la véritable cause du mouvement anti-magyar que 1 on voit 
se dessiner, dès 1831, au sein de la population roumaine, à 
moitié réconciliée, de la Transyivanie. Si à l'école de Batàzs- 
falva, devenue avec le temps un lycée complet, on peut enre- 
gistrer plusieurs cas d'insurbordination à la suite desquels 
l'évêque Leményi est contraint de recourir aux bons offices du 
« gubernium; i? si un Simon Barnuiin, après y avoir été pro- 
fesseur et après en avoir été chassé pour cause de rébellion 
avec quatre de ses collègues, s'en va à Szeben pour faire son 
droit à la nouvelle faculté des Saxons, malgré les dissensions 
de ceuxrci avec les Roanmins, exposées à la Diète de 18-41 dans 
la requête des deux évéques roumains, — ce ne sont que les 
indices symptomatiques de la grande hostilité latente d'une 
nationalité que l'on excite et hypnotise par des griefs imagi- 
naires et des promesses fallacieuses. D'ailleurs on voit inoculer 
le virus de la haine anti-constitutionnelle aux Serbes ortho- 



378 MAGVAllS ET UOUMAI>;S DEVANT I/llISTOIllE 

doxes CjO^alement, désireux de devenir les maîtres dun terri- 
toire qu'on ne leur avait alloué que provisoirement, à l'époque 
de leur arrivée en /loni/ric 

Mc'itcrnitli n'eut pas considéré ce cercle d'animosité, 
savamment formé autour des Mat/yais, comme entier, si les 
pars héréditaires v eussent manqué. Il les y fit détester soit eu 
les faisant passer pour insociables, indignes des richesses 
de la Iloiu/ric, soit au contraire à cause de leurs velléités de 
vouloir s'émanciper de la tutelle économique et industrielle 
de \' Aiiin'rlir. Pour les hautes sphères il en fit des gens 
prêts à se révoltera propos de rien, — telle était la valeur des 
dispositions constitutionelles dans sa pensée, — pour la classe 
des intellectuels il les dépeignit comme impropres à tout j)er- 
fectionnement, et devant le peuple, il les rendit ridicules; 
tache d'autant plus aisée, qu'il n'y avait pas à Auirichioi pour 
se donner la peine d'étudier la langue, et encore moins la 
littérature ou l'histoire magyare. Pour mettre l'armée impé- 
riale au diapason voulu, il n'avait pas de grands efforts à faire. 
A la suite de l'émigration française, et des bouleversements 
napoléoniens, composé en majeure partie de l'aristocratie et 
delà noblesse internationale, que l'on accueilliten Aiioic/ie avec 
la plus large hospitalité, le corps des officiers était très imbu 
des souvenirs de Cohloiiz et de réaction, et avait à se venger 
des idées libérales aussi bien par esprit de caste qu'individuel- 
lement. Parmi ses meml)res indigènes les Maf/yais se trou- 
vaient en minorité insignifiante, car pour entrer dans le ser- 
vice militaire il fallait posséder l'allemand et supporter les 
passe-droits par lesquels, en s'entr'aidant avec une partialité 
bien compréhensible, les camarades slaves très nombreux 
arrivaient aux grades supérieurs. Même anomalie dans la liste 
des diplomates où Ion rencontrait à peine quelques noms 
magyars, et ceux qui y figuraient appartenaient aux (pielques 
grandes familles que l'adroite politique de Mnie-Tliérèse 
avait su attirer, fixer et germaniser à Vienne. Et afin qu'à 
l'étranger les Magyars restassent inconnus aussi et que leur 
cause ne put éveiller de la sympathie nulle part, par un système 
de passeports tracassier, Meiier/iich rendit les vovages très 



LIVRE TROISIEME 379 

compliqués aussi bien pour les Magyars voulant sortir de la 
Hongrie que pour les étrangers désireux d'y entrer et d'y 
séjourner. 

A côté de ces mesures de précaution, Metiernich ne négligea 
pas d'en prendre de plus énergiques. En 1831, il prescrivit 
pour la Transylvanie une levée de :2,000 hommes, malgré l'op- 
position de la chancellerie transylvanienne et du ;- guber- 
nium « . Ce procédé absolument anti-constitutionnel, souleva 
un toile général et les départements refusèrent non seulement 
l'obéissance, mais réclamèrent encore la convocation de la 
Diète dans le plus bref délai pour mettre fin à un " guber- 
nium » et à une administration où il n'y avait presque plus 
un seul membre légalement élu. Sur la proposition du général 
^Massics banus de Croatie^ envoyé en Transylvanie convtne com- 
missaire royal extraordinaire, — on se décida alors à la con- 
vocation demandée. L'ouverture de la Diète eut lieu le 
26 mai 183i sous la présidence de l'archiduc Ferdinand d'Esté 
sans apporter toutefois l'apaisement espéré, l'opposition ayant 
la majorité et le gouvernement voulant rester inflexible. Aussi 
se crut-on obligé de clore la législature et de suspendre la 
constitution dès le 6 février 1835. Et le mois suivant la ii table 
rovale transylvanienne « n'hésita plus à condamner le baron 
Nicolas ]Vesselén) i — l'agitateur géant — à cause de « ses 
agissements troublant la tranquillité publique. » Il le fut 
deux mois après en Hongrie également, à cause d un discours 
prononcé dans le Conseil départemental de Szathmâr. 

Ce « patriote errant » — les conservateurs le baptisèrent 
ironiquement ainsi — se conduisit d'abord en fervent admira- 
teur du comte Széchenyi et n'omit aucune occasion pour le 
seconder avec dévouement dans ses premières entreprises. 
Malheureusement, leurs tempéraments n'étaient pas faits pour 
s'accorder, car si Széchenyi représeutait l'activité dévo- 
rante, ses manières d'agir étaient néanmoins toujours celles 
d'un II gentleman » accompli qui ne cherche que les moyens 
persuasifs pour, arriver à ses fins, tandis que Wesselényi éiB\i 
incapable de maîtriser la fougue de sa puissante organisation, 
et il aurait voulu faire ployer ses adversaires comme il faisait 



380 MAGYARS ET li OC M A IN S DEVANT L'HISTOIRE 

ployer les pièces de monnaie. Chez le premier, le désir de 
réaliser ses plans dominait tous les autres sentiments et le 
rendait en quelque sorte » opportuniste » , pendant que le 
second voyant ^ rou^e » aussitôt qu'il se trouvait en lace de 
quelques nouvelles perfidies de Meiternich, était un véritable 
Achille magyar. 

Ses efforts portaient sur deux points : affranchir les serfs 
(' afin que ceux qui ne font qu habiter, deviennent la nation " , 
et réunir \i\Transylvame à la Hongrie^ c'est à dire rétablir la 
situation telle qu'elle avait été avant la bataille de Moh/ics. Ce 
n'était en somme que vouloir accélérer deux mouvements déjà 
commencés antérieurement, car les réformes concernant les 
rapports entre seigneurs et serfs ne pouvaient aboutir qu'à 
l'affranchissement. Quant à VU mon, elle devait en être le cor- 
rollairc, vu le trouble qu'elle apporterait dans l'équilibre des 
nationalités de la Ti-ansy/t'anie par l'admission aux droits 
politiques des lioiinuiitis, les plus nombreux, mais les moins 
civilisés et conséquemment les plus accessibles aux avances 
réactionnaires de la cour de Vientie. Ce lut à la Diète de 1741 
convoquée à Pozsony pour le couronnement de Marie-T/ié?-èse 
que 1 on mit 1 union la première fois sur le tapis. Mais le gou- 
vernement la considéra comme une chose injuste (1), aussi n'en 
fit-on nulle mention dans les articles des lois. Joseph II y tra- 
vailla involontairement en réunissant les chancelleries hon- 
groises et transylvaniennes. Après sa mort, elle reparait sur 
l'ordre du jour de la Diète de Koloz.sràr en 1 791, justement au 
sujet du maintien de cette chancellerie réunie. On y charge 
uae commission de préparer un projet de loi en sa faveur 
et on en discute les paragraphes dans plusieurs séances; fina- 
lement, on vote 1 ensemble mais en vain, car à Vienne la 
séparation des chancelleries est devenue entre temps un fait 
accom[)li. En tous cas, cette imion n'aurait eu aucun avantage 
pour personne tant elle était mesquinement conçue, dans l'es- 
prit étroit des pires traditions de la féodalité. 

Exaspéré par l'insuccès de ses campa^jnes oratoires et épis- 

(1 AnSKTii, Maria-Theresias dstc Recjierunysjdhre. Wieii. 1863, t. I, 
p. 315. 



LIVRE TROISIEME 381 

tolaires, Wesselétiji devint de plus en plus intransigeant et se 
crut forcé de rompre avec Széchenyi, qu'il jugea trop tiède, 
donnant ainsi une allure plus accélérée aux proj;rès du mouve- 
ment réformiste. C'était attirer à plaisir le courroux du pou- 
voir. On le fit arrêter et condamner à trois ans de prison, 
malgré le dévouement extraordinaire qu'il avait montré dans 
le sauvetage des victimes de linondation de Pcst/i en 1838. 
Être privé d'air et d'exercices corporels est nuisible pour toute 
organisation humaine ordinaire; pour le colosse Wesselényi cé~ 
tait la mort à courte échéance : il perdit tout d'abord la vue, 
et mourut effectivement pendant la révolution, à la force de 
1 âge. L'emprisonnement fut aussi fatal au jeune Alexandre 
Lovfissj-, dont le crime consistait dans le fait d'avoir donné 
asile à un réfugié polonais et d'avoir signé dans un album 
privé : républicain. Nature délicate et impressionnable, Lovassy 
ne put impunément supporter la solitude et le silence de la 
casemate d'une forteresse autrichienne et en sortit dément. 

Les trois ans que Louis Kossuth passa à la prison militaire 
de Bade, lui servirent au contraire, non seulement de piédestal 
pour le désigner à l'adoration de la jeunesse magyare, mais 
aussi pour acquérir la connaissance du français et de l'anglais 
et pour élargir en général son horizon intellectuel par des lec- 
tures nombreuses et bien choisies. Quoique appartenant à 
une très bonne et ancienne famille du département de Zeinplén, 
célèbre à cause de la facilité d'élocution de ses enfants, il fut 
obligé de gagner sa vie avec son diplôme d avocat aussitôt ses 
études terminées. Il assista à la Diète de 1832-35 comme repré- 
sentant d'un magnat absent (absentium ablegatus) et y eut 
l'heureuse idée de rédiger pour les départements un bulletin au- 
tographié contenant les résumés des séances. Après la Hn de la 
Diète, l'immense succès moral de cette entreprise le décida à 
en tenter une semblable sur les séances des ti conseils dépar- 
tementaux » . C'était provoquer les foudres du prince de 
Metternich, car ce fut surtout le système de l'administration 
départementale de la Hongrie qui l'irrita le plus, en morcelant 
l'action centrale du pouvoir et en faisant échouer ainsi ses 
plans les plus savamment combinés. 



382 MA(;V\11S ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

Ayant purgé sa condamnation, Kossuih devint du coup le 
champion du mouvement de Topposition, qu'il servit d'ailleurs 
admirablement avec sa plume vive et incisive, avec son talent 
oratoire d'un éclat et d'une véhémence incomparables. Un tel 
auxiliaire ne pouvait nullement convenir à Szcclienyi, qui ne 
vovait le salut de la JIotKjric que dans sa transformation paci- 
fique; aussi l'attaqua-t-il avec une telle aigreur qu'il eut l'hu- 
mibation d'être désobligeamment jugé j)ar l'opinion publique. 
C'était {jrandir encore le prestige de Kossuih, lui ouvrir la car- 
rière d liomme d'État, le placer dans une situation où le patrio- 
tisme, le bon vouloir, le génie d'éloquence sont insuffisants pour 
remplacer l'expérience, le sang- froid, l'habileté. Mais arrêter 
les événements était déjà chose impossible, et aux élections 
pour la Diète de 18-47, le département dePesi/i confia un de ses 
mandats au célèbre chef du parti libéral, ayant dans son pro- 
gramme les réformes les plus étendues avec la devise : " Indé- 
pendance de la Hongrie. » 

Quoique dans l'esprit de son auteur cette « indépendance " 
ne signifiât que la répudiation de l'influence autrichienne sans 
viser les rapports constitutionnels de la dynastie et de la 
monarchie avec la Houf/ric^ clairement désignés dans la Prag- 
matique Sanction, pour la cour de Vienne et pour Metiernich 
elle devenait une source des plus graves préoccupations surtout 
depuis que l'on s'était aperçu que l affranchissement des serfs 
j)ar voie constitutionnelle ne pouvait tourner iju'à l avantage 
de la cause des Magyars, ses promoteurs. Alors, par un brusque 
changement de front, on vit le gouvernement se rallier au parti 
conservateur, s'identifiant au maintien des privilèges nobiliaires 
et combattant les réformes par crainte de la révolution. Avouer 
plus franchement que les reprochesadressées jadis à la Hongrie 
sur son état arriéré n'étaient pas sincères et n'avaient d'autre 
but que de la déconsidérer, eut été impossible. Mais au point où 
on en était en ce moment, il importait peu d'être deviné; il 
fallait avant tout être victorieux car, moralement et tacitement, 
la guerre était déclarée entre la réaction féodale et le cons- 
titutionnalisme magyar. 

Pour surcroit de complication, Y dLYiA\\à\ic Joseph, le palatin 



LIVRE TROISIÈME 383 

très aimé et très populaire de la Iloiu/rie, meurt en février 1 847, 
laissant ainsi la vice-royauté en vacance. C'est non seulement 
la disparition du médiateur bien intentionné entre les deux 
adversaires prêts à en venir aux mains, mais aussi Tentrée en 
scène d'un nouveau personnage qui, par sa présence seule, 
aggrave involontairement les difficultés. Quoique résolue 
dès 18 42, la nomination de l'archiduc Eiicnne succédant dans 
le palatinat à son père, effraya singulièrement les politiciens 
de la cour. ÉlcA^é à Bade, parmi les Ma(/yars, comblé de fa- 
veurs par l'empereur-roi Ferdinand, le chevaleresque pre- 
mier dignitaire de la Hongrie les faisait songer à la récente 
supplantation de la branche aînée par la branche cadette chez 
les Bourbons, malgré les hésitations de l'archiduc de quitter 
son poste de gouverneur en Bohc/ne et malgré sa conduite irré- 
prochable. N'avait-on pas un souverain faible? ne manquait-on 
pas d héritier direct? ne pouvait-on pas redouter que la trans- 
mission des pouvoirs du vivant ou après le décès de Ferdinand 
à son neveu l archiduc François-Joseph, ne se fît dans des 
conditions fâcheuses en face d'un autre membre adoré, éner- 
gique, ambitieux peut-être, de la famille régnante? Personni- 
fiée dans le jeune palatin, la Hongrie eut un aspect particuliè- 
rement inquiétant. Avec sa constitution rajeunie, avec les 
preuves de sa perfectibilité, avec ses forces nouvelles sous son 
chef nouveau, elle devenait un argument irréfutable contre les 
réactionnaires affirmant l'incomptabilité de l'ordre et de la 
liberté, contre la bureaucratie impériale aux yeux de laquelle 
le développement libre de la Hongrie prenait les proportions 
d une ironie humiliante, et contre tous ceux enfin qui, mus par 
des raisons égoïstes, ne désiraient nullement la prospérité 
d'un pays qu'ils ne connaissaient et conséquemment ne pou- 
vaient pas aimer. 

Le firmament politique du continent présageait partout 
des orages formidables. Mise en mouvement par la géné- 
reuse initiative de Pie IX, V Italie s'apprêtait à une lutte 
suprême sous la conduite de Charles- Albert, et dans la Lombar- 
<//eetdansla IV/icV/e, alors provinces autrichiennes, les comités 
révolutionnaires bien organisés n^attendaient plus qu'un signal 



384 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
pour se soulever contre le «tedesco " abhorré. En Finance, sous 
prétexte d'admettre aux élections les suffra^jes des capacités, 
les impérialistes, les républicains et les légitimistes sapaient 
plus ou moins ouvertement le trône de Louis-Philippe tandis 
qu'en A/lennu/ne on préludait tliéoriquement, et en escomptant 
Técroulement de la Confédération, au rétablissement de l'em- 
pire. 

L'atmosphère intellectuelle était saturée d'électricité, la 
conscience des peuples remplie de matières inflammables 
Pour amener par la décharge de la foudre une conflagration 
générale il ne fallait qu un léger accident : Paiis, le fournit, 
formidable, avec la Révolution de février! 



CHAPITRE IX 

LA DERNIÈRE DIÈTE HONGROISE ET LA PRESUÈRE ASSEMBLÉE 
DES ROUMAINS 

Prévoir d'après ce qui précède, d'une part la transformation 
graduelle mais complète de la Hongrie médiévale en Hongrie 
moderne, et de l'autre la résistance opiniâtre et constante de 
la cour de Vienne, était chose aisée pour tout penseur. En , 
tenant compte de l'esprit d'opposition qui présidait aux élec- 
tions à la Diète convoquée pour le 7 novembre 1847, on pou- 
vait même hardiment assurer que la marche des événements 
serait, cette fois, accélérée, houis Kossuth paraissait être d'au- 
tant plus maître de la situation à Pozsony (Presbourg) que 
François Deàk^ retenu au lit par une grave maladie, n'était pas 
présent au début de la session pour atténuer les excès de sa 
fougueuse éloquence. A vrai dire il y avait lieu à s'aban- 
donner aux plus douces espérances : n'entendit-on pas pronon- 
cer des discours entiers en hongrois par l'héritier présomptif 
du trône, l'archiduc François-Joseph, lors de l'installation de 
l'archiduc Éiienne comme préfet du département de Pesth^ 
ainsi que quelques phrases affectueuses par l'empereur-roi 
Ferdinand lui-même, à l'occasion de l'ouverture de la Diète. 
Avec sa majorité compacte, réconforté par l'appui du comte 
Etienne Széchenyi, le parti libéral s'engagea résolument dans 
la voie des réformes : pendant la discussion de la réponse au 
discours du trône de la Chambre basse, il souleva successive- 
ment la question de la création d'un ministère responsable, de 
l'abolition du servage et de l'avicité, de la liberté de la presse 
pour la désigner au gouvernement comme les « desiderata » 
les plus impérieux de la nation. Le projet de loi concernant 
Tindigénat, d'après lequel on ne devait l'accorder qu'aux per- 
sonnes connaissant le hongrois, provoqua au contraire de la 
part des députés croates — reconnus tels de fait et non pas de 

25 



;38(> MAGYARS Eï HOtJMAINS DEVA>T L'HISTOIRE 
(li-oit — (les contestations (jui décelaient une animosité de mau- 
vais au"ure chez eux, tandis que le chancelier hongrois, le 
comte Grorcjas Apponvi, quoique rempli des meilleurs inten- 
tions mais inféodé à la politique de Mettcmich, voyant les 
attaques dirigées contre son administration, n'attendait son 
saint, avec les conservateurs, que de la dissolution de la Diète. 
Telle était la situation politique à Pozsoiiy à la fin du mois 
de février de l'année bissextile 18 48, quand la nouvelle de 
la Révolution éclatée à Paris y arriva. 

Le terrain qu'elle y trouva était plus proprice à la fécon- 
dation que partout ailleurs, car les esprits y étaient déjà suf- 
fisamment montés et la Diète lui servait de porte-voix tout 
iiitliqué dans son leader incomparable : Kossuth. Celui-ci 
ne tarda pas longtemps à exposer le programme du parti 
libéral. Dans son fameux discours du 3 mars, il énuméra 
les réformes qu il jugeait indispensables au bonheur de la 
Hongrie : la représentation nationale, la transformation radi- 
cale de la défense nationale, l'administration publiquement 
contrôlée des deniers de l'Etat, le règlement de 1 accord des 
inléréts communs avec les pays héréditaires, la création dun 
ministère hongrois uniquement responsable au futur parle- 
ment hoirgrois. I^t. afin que l'harmornie puisse être absolue 
entie tous les peuples de la monarchie, il exprima l'espoir 
que le souvciain accordât aussi une constitution aux pays 
héréditaires. Ces propositions lurent acceptées à l'unanimité 
par la chambre basse. On y ajouta celles de Stent-Kirâ/ji, 
visant I abolition du servage et le paiement d'une indemnité 
aux seigneurs, 1 union de la llongiie et de la Tr(nis]li>(i/iie et 
la translation du siège de la législature devenue annuelle à 
J*esi/i. Sur rin\itation du palatin, la (.'.hambre haute adhéra 
pai' acclamation à l'adresse contenant toutes ces propositions, 
et il lut décidé quune députation la porterait à Vienne. 
Elle y partit le 15 mars et trouva la capitale impériale en 
pleine crise révolutionnaire. Enflammée par le discours de 
kosan/fi du :} mars, discours que Ion avait affiché traduit en 
allemand dans TAula de l'Université, la population viennoise 
renversa sans coup férir le gouvernement de Mcttcmic/i, en- 



LlVllE TROISIÈME 387 

traînant la chute du chancelier hongrois comte Apponyi^ et 
réclama énergiquement l'octroi d'une constitution. Ferdinand 
le lui promit après la convocation des Diètes provinciales 
dans son manifeste du I 4 mars; en attendant, il permit l'orga- 
nisation de la garde nationale. 

Quoiqu'ils eussent beaucoup de sympathie pour le mouve- 
ment insurrectionnel, les //^r>»y/v)/.v gardèrent une attitude irré- 
prochable. Aussi se montrait-on en haut lieu prêt à accéder à 
leurs désirs, mais on craignait d'avoir l'air d'être intimidé 
par les agitations de la rue. Kossu/h se chargea du rétablisse- 
ment de la tranquillité, et les chefs de l'insurrection le lui pro- 
mirent. C'était certes un grand succès, mais c'était aussi un 
trop grand succès. Voir protéger le trône séculaire des Habs- 
bourg, à Vienne même, par un simple député hongrois, portait 
un coup terrible à l'amour-propre autrichien. L'humiliation 
ressentie par la cour à cause de cette intervention intempestive 
l'avait mal disposée depuis ce moment contre tout ce qui concer- 
nait la Hongrie. Elle était du reste complètement désorientée, 
non seulement par suite de la disparition subite de Metternich 
son oracle incontesté depuis plus de trente ans, mais aussi 
par suite de la tournure menaçante que prenaient les affaires 
à la fois en Allemagne et en Italie. Si elle était assez sûre de la 
fidélité des Hongrois, elle pouvait craindre qu'un tel accrois- 
sement de leur influence ne nuisît à la sienne moralement et 
même matériellement. Pour la contrebalancer elle chercha dès 
lors des points d'appui dans les nationalités non pas pour en 
faire des alliés proprement dits, elle en faisait trop peu de cas, 
mais pour démontrer au monde que, malgré sa fameuse cons- 
titution, la Hongrie avait ses Chouans aussi. C'était une de ces 
alliances que les grands seigneurs contractent avec les plé- 
béiens, dans lesquelles le profit de ces derniers consiste unique- 
ment dans l'honneur de pouvoir fréquenter les premiers et 
dont, une fois les difficultés passées, ceux-ci ne veulent plus 
généralement se souvenir 

Ce fut le 17 mars que parut le rescrit royal investissant le 
palatin des droits royaux les plus étendus, l'autorisant à pré- 
senter les membres du futur ministère hongrois et lui enjoi- 



388 MAGYARS HT IIOITMAINS DKVA^T I/HISTOIRE 

onant de présenter des projets de loi au sujet des réformes les 
plu> pressantes à introduire en Hongne. En vertu de ce rescrit, 
le palatin nomma ce jour-là même le comte Louis Baiihyàny, 
le chef de l'opposition à la Chambre haute, président du mi- 
nistère hongrois dont le premier soin fut d'envoyer une circu- 
laire aux préfets et aux municipalités pour leur recommander 
de ne pas se laisser troubler dans l'accomplissement des grands 
devoirs qu'ils avaient à remplir par les mouvements popu- 
laires probables. Ces instructions ministérielles visaient prin- 
cipalement la ville de Pcsih où, le 15 mars, la jeunesse univer- 
sitaire, avant pour chefs le ^oèie Peiœfi et le romancier Matii-iis 
Jokai, s'était montrée assez inquiétante par la proclamation 
prématurée de la liberté de la presse et par l'élargissement de 
la prison d un condammé plutôt socialiste que politique. 
Comme dans cette journée mémorable aucune goutte de sang 
n'avait coulé malgré la jeunesse des chefs, les Ilotu/ritis en 
ont fait une sorte de fête nationale annuelle, svmbolisant le 
caractère élevé et pacifique de leur soi-disant révolution. 

La Diète consacra le peu de jours qu il lui restait à vivre — 
devant faire place à un parlement ouvert aux représentants 
du peuple tout entier — à la conception des articles de la cons- 
titution nouvelle. Ils sont au nombre de trente et un, avec 
une introduction en fête et donnent entière satisfaction au 
libéralisme de l'épocpie ou rendent tout perfectionnement ul- 
térieur possible. En ce (jiii concerne les questions pouvant 
intéresser les Rfutniaiiis, il faut citer l'article V, accordant le 
droit de vote pour les élections législatives à tout sujet hon- 
grois âgé de 20 ans, possesseur d'un certain avoir, ou exerçant 
une profession libérale, ou exploitant une industrie, quelcon- 
que, ou étant commerçant patenté. Dans l'article Yll c'est 
l'union de la Ilo/u/rie et de la Ti^ansylvanie qui est proclamée, 
toutefois avec le consentement supposé de la diète de Kolozs- 
vàr. L'abolition de la dîme, de la corvée et des redevances 
pécuniaires figure dans l'article IX, tandis que l'article X 
supprime les tribunaux seigneuriaux, et l'article XX reconnaît 
l'égalité et la réciprocité conq)lètes des religions reçues. Dans 
-ce dernier, il se trouve même spécialement une injonction 



LIVRE TUOISIEME 389 

adressée au {jouvernemeat pour convoquer dans le plus bref 
délai une assemblée des Grecs non-unis, destinée à s'occuper 
de la réorganisation de leur église. 

Malheureusement, les affaires communes aux deux partie» 
de la monarchie n'y sont mentionnées nulle part; on n'y fait 
allusion à la Pragmatique Sanction que dans l'introduction, 
car leurs auteurs, le comte Batihyàny et Kossuth, étaient trop 
pressés et trop préocupés de la transformation intérieure de la 
Hongrie pour pouvoir penser encore à ses relations avec les 
pays héréditaires. La camarilla découvrit dans celte omission 
une arrière-pensée coupable et défiante ; elle prit rapidement 
ses précautions. Parmi les nationalités choyées par Métier nich 
pour contre-balancer l'influence hongroise, la mieux préparée 
et la mieux placée était incontestablement la Croatie. Afin 
qu'elle put plus aisément servir les dessins de la réaction 
on lui donna un bàn tout-à-fait dévoué à Vienne, et ne ca- 
chant nullement ses sentiments antimagyars, dans la personne 
du colonel baron Joseph Jel/n tchitch, ^oiùssant d'une popularité 
énorme chez ses compatriotes à cause de la vogue de ses 
chansons, il obtint le grade de général de brigade et le titre 
de conseiller intime en quelques jours, et Ferdinand lui ac- 
corda sa nouvelle dignité à la veille de la nomination du mi- 
nistère hongrois, le 7 avril, se dispensant ainsi d'un contre- 
seing du comte Batthyâny qui l'eût certainement refusé. Mais 
cet acte inquiétant passa presque inaperçu au miHeu de la 
joie générale avec laquelle la Hongrie salua les nouvelles qui 
lui apprirent successivement la sanction royale accordée à la 
constitution rajeunie le 1 1 avril, la convocation de la Diète 
transylvanienne pour la proclamation de ÏUnion avec la Hon- 
grie, le 12 avril et l'entrée en fonction du ministère hongrois, 
le 16 avril. D'autre part, ce fut le 25 avril que Ferdinand signa 
la constitution octroyée aux pays héréditaires, cédant ainsi 
en quelque sorte sur ce point aussi aux instances de la Diète 
hongroise. 

La première impression que les nationalités diverses éprou- 
vèrent en apprenant ces victoires du libéralisme magyar, (ut 
une joie sans mélange. Les avantages obtenus les concernaient 



390 MAGYAllS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
])rinci[)aleinent puisque c'était relativement dans leurs rangs 
que l'on comptait le plus de roturiers et de non-privilégiés, 
destinés à bénéficier des bienfaits de la nouvelle constitution. 
On vit notamment la jeunesse roumaine faire cause commune 
avec la jeunesse magyare à Mmos- \ âsàr/ifly le 25 mars où, après 
avoir pris connaissance des événements de Vieutte et de Pcsili^ 
elles se réunirent pour rédiger et signer en commun une péti- 
tion à FcrdliKiiid V en faveur de la proclamation immédiate de 
1 union entre la IhnKjric et la Transylvanie. Le 28 mars, il v 
eut une réunion à Ko/oz.svàf dans laquelle les intellectuels 
lonmains adoptèrent la proposition suivante qu ils soumirent 
ensuite à plusieurs assemblées populaires roumaines enthou- 
siasmées : ils exigent qu'ils soient rétablis par la noble nation 
magvare transvlvanienne dans des municipes spéciaux rou- 
mains, soumis au pouvoir de la sainte couronne hongroise, 
et que, dans ces municipes, ils puissent emplover le roumain. 
Ils reconnaissent cependant que dans la monarchie hongroise 
la langue de l'État ne puisse être que le hongrois. Ils l'accep- 
tent également dans la justice et dans l'administration afin que 
leur unité puisse être maintenue. Pour éviter des confusions, 
on emploiera dans la haute adminisiration des traducteurs rou- 
mains. Que la langue officielle de leurs évéques et l'enseigne- 
ment dans leurs écoles soient roumains. Que quiconque désire 
entrer dans {administration apprenne le hongrois, mais, le 
sachant, qu il y soit admis sans difficultés. Il faut que 1 égalité 
de la reli;;ion orthodoxe avec les autres religions soit proclamée. 
Pour le reste, ils adhèrent aux desiderata de la noble nation 
magyare transylvanienne avec le plus grand empressement et 
s'ils voient que leurs réclamations présentes sont bien accueil- 
lies par elle ils ne repousseront pas l'idée de l'union, voulant 
ainsi collaborer avec la noble nation hongroise au bonheur et 
au développement de la patrie en bons citoyens. Par contre, 
les assemblées populaires des roumains tenues le 25 et le 
2S mars dans les villes saxonnes telles que Urassô amenèrent 
presque des collisions sanglantes enive S(txons et Roumains. (1) 

(1) G. Baiuiiu, Jstoria Iraitxylvaiiici. vol. II. p 88 



LIVRE TllOISIÈME 391 

Si c'était déjà une singulière manière d'accueillir les nou- 
velles libératrices, à BalàzsfoLva on les reçut encore plus mal. 
Dès le 25 mars, on y tenait des conciliabules interminables 
pour arriver à la conclusion que les Roinudins ne devaient 
plus « demander » mais, se fiant à la force de leurs bras, tout 
simplement « exiger ); . Il y avait même des exaltés qui ne se 
contentaient pas de l'exigence, mais qui prétendaient qu'il fal- 
lait tout bonnement reprendre ce qui appartenait aux lioit- 
mains, en suivant l'exemple de Hora (1). Finalement, après 
l'arrivée des jeunes Rouniaiiis venant de Mnros-Vùsà7'liely\, 
parmi lesquels Ahr(ih(tm Janco, Ilariduo I\ipin, Mikas, on ac- 
cepta la proposition de convoquer une assemblée populaire gé- 
nérale des Rotiiiitiins pour la Saint-Thomas et on convint qu'elle 
aurait lieu à Balàzsjalva. Ce îniAron Piimnal qui se chargea de 
la rédaction de la lettre de convocation que les élèves copiè- 
rent séance tenante à plusieurs centaines d'exemplaires pour 
les distribuer dans tout le pays pendant les vacances de 
Pâques. Elle était assez amphigourique et obscure : d'un côté 
elle recommandait aux Roumains de prouver par des actes que 
les autres nationalités leur étaient chère, mais de l'autre l'au- 
teur y parlait de « l'empereur » et ne disait mot des décisions 
mémorables prises par la Diète hongroise. En terminant, il ex- 
hortait les Roinnaiiis à se réunir afin qu'ils pussent se concer- 
ter au sujet d'une requête que cette assemblée adressa aux 
« pères conscrits i? en faveur de leur émancipation. 

Un écrit aussi énigmatique ne pouvait que produire des 
effets diamétralement opposés : la jeunesse roumaine de 
Nagy-Vârad (Hongrie) y répondit le 9 avril par une circulaire 
engageant ses frères de race à se fier à la magnanimité de la 
nation hongroise et à travailler pour l'union, tandis que l'on 
vit se répandre en même temps une proclamation non signée, 
mais émanant indubitablement de Bamuiiu, dans laquelle ou 
prononce l'anathème contre tout Roumain enclin à favoriser 
l'union avant que la nation roumaine ne soit reconnue comme 
quatrième nation par la diète de Transyb'anie. 

(i) Memorii ilin 1848-49 de Vasilie Moldovan fost prefed al legiunei III, 
in 1848-49. Brassoov 1895, p. 5 et suivantes. 



392 MAGYARS ET IlOUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

Deux raisons contribuèrent puissanient à rendre aux Rou- 
lîKiin.s transylvaniens cette dernière manière de voir haineuse 
jdIus sympathique que l'accord avec les Magyars. Dans leur 
ij^norance profonde, ils étaient tout à fait incapables de com- 
prendre quelque chose au succès parlementaire du libéralisme 
maoyar; aussi ne vovaient-ils dans les solennités avec les- 
quelles on su})prima le servage dans les départements limitro- 
phes de la Hongrie et dont les bruits leur revenaient, que la 
défaite des sei}jneurs qu'ils croyaient déjà livrés à leurs res- 
sentiments. Or, prolonger cette ignorance et entretenir cette 
erreur no pouvait qu accroître l'influence des meneurs, encou- 
ragés à a;;ir plus haidiment dans le courant impétueux du 
libéralisme qui prenait sa source au milieu de la Diète hon- 
groise et envahissait tout le pays. 

D'ailleurs, il y avait en Transylvanie àes émissaires venantde 
la Valachic où, d'après les rapports de 7'iiiioni, le consul autri- 
chien, on organisait des comités pour propager l'idée de la 
création d une Daco-roiunanie destinée à rassembler sous un 
sceptre tous les pays habités par les Roumains et conséqiiem- 
ment aussi la Transylvanie. Le mémoire, rédigé en ce sens-lii 
à Craîova^ offrait au prince Bihesco le trône de ce rovaume 
projeté. Prévenu parles avertissements de 7V/no///, le comman- 
dant militaire en Transylvanie prit toutes les mesures pour 
empêcher à la frontière l'entrée des agitateurs et prévint le 
gouverneui' de faire surveiller leurs agissements de son côté 
par les autorités civiles. Précautions d'autant plus superflues 
qu'effrayés par le dévelopj)ement futur iné\ itahle du magya- 
risme, les Saxons pul)liaient une quantité de brochures alle- 
mandes pour prêcher en faveur de la création d'un pavs sem- 
blable. Leurs projets ne différaient des tendances roumaines 
que relativement à la situation politique que cette Daco-rou- 
niaiiie de leur rêve devait occuj)er : les Saxons la désiraient 
incorporée dans la monarchie des Hasbourg^ tandis que les 
jeunes boérs la comprenaient indépendante, gouvernée par 
une dynastie nationale. Des nuances pareilles échappent à un 
peuple aussi arriéré que le peuple roumain d'alors. Il ne com- 
prenait qu'une chose : que son inimitié contre ses seigneurs 



LIVRE TUOLSIEME 393 

magyars était partagée par son antagoniste ordinaire, la bour- 
geoisie saxonne elle-même, à la magnanimité de laquelle il 
de\'ait son affranchissement sur le territoire saxon depuis le 
3 avril. Du reste, l'union ne plaisait pas aux conservateurs 
magyars non plus et soit par indolence, soit par crainte de 
l'avenir, la noblesse magyare transylvanienne ne montrait pas 
assez d'empressement dans l'application des reformes théori- 
quement sanctionnées par la constitution nouvelle. 

Les effets de toutes ces excitations convergentes sur le 
roumanisme ne se tirent pas longtemps attendre. Dès le 
15 avril, il y eut un véritable soulèvement à Voelisoek où le 
représentant de I autorité fut tellement maltraité par les habi- 
tants roumains du village, qu'il en mourut le lendemain. Cet 
exemple encouragea les serfs de même nationalité des dépar- 
tements de Doboka , du ILiiit et du Bas-Fchéy , à ne plus 
obéir, ni aux seigneurs, ni à l'administration départementale. 
Le <i gubernium » recourut alors dans ces contrées à la 
proclamation de la loi martiale, symbolisée par l'érection 
d'un p^ibet dans les communes où on la proclamait : coutume 
fâcheuse léguée par le moyen âge, qui mettait dans une singu- 
lière lumière le libéralisme magyar quoiqu'elle fût amplement 
motivée par les excès commis, nombreux et graves, ainsi que 
par l'attitude menaçante des nationalités éparpillées dans 
les autres pays de la couronne de Saint-Étienne. Jellaichitch, 
installé à Zagvab contre la volonté du ministère hongrois, 
décréta, le 25 avril, l'indépendance administrative et financière 
de la Croatie à l'égard de Va Hongrie ; eX. les.S'er^o de \a Hongrie 
désireux de créer une vayvodie ssrbe dans les contrées situées 
sur la rive gauche du Danube, en face de la Serbie, la prépa- 
rèrent le 24 avril à Nagj- Kikinda par des troubles sanglants, 
en attendant l'assemblée populaire convoquée par Puijaichiich, 
leur patriarche, pour le 15 mai, à Karlikza. 

Yu cet état de choses, le " gubernium » ne voulait pas 
entendre parler de la réunion projetée des Roumains. Il 
enjoignit donc à leurs deux évêques de l'empêcher, en les pré- 
venant en même temps, que de son côté il s'était adressé au 
commandant en chef militaire pour avoir sous sa main des 



30 V MAGYAHS ht I'.OUMAINS DKVANT L'HISTOIRE 
forces suffisantes au maintien de roidre dans le cas où la 
réunion aurait quand même lieu. Leményi se montra prêt à 
a<«ir selon les intentions du {jouvernement; il remarqua cepen- 
dant qu'il crovait indispensable la convocation des Hauntains 
notables afin (lu'il pussent se concerter au sujet d une requête, 
destinée à exposer devant la Diète les vœux du roumanisme. 
Avant trouvé juste Tobservation de l'évêque grec uni, le " gu- 
bernium » lui permit la convocation demandée, ainsi qu'à l'évê- 
que {"^rec non-uni Sidz/uiui, en exprimant le désir toutefois (pie 
ces réunions fussent séparément tenues. Tout en interdisant 
la réunion annoncée pour la Saint-Thomas, Leményi convo- 
qua donc ses fidèles pour le 15 mai à Bahnsfalra où il sié- 
geait, et dans l'absence de Siat/mid, le consistoire orthodoxe 
de Szcbcn à cette date également, mais sans indiquer l'endroit 
de la réunion : oubli volontaire ou involontaire qui laissa le 
champ libre à toutes les interprétations. Les Rouinains com- 
j)rirent cependant qu'ils devaient se rendre tous au seul 
endroit indiqué. Car les meneurs leur avaient clairement expli- 
qué qu'il fallait faire croire au monde qu'ils ne devaient pas 
leur liberté à la Diète hongroise, mais à eux-mêmes ou tout 
au moins à l'empereur d Au/ riche. 

Dans ces conditions, on peut considérer la réunion de la 
Saint-Thomas comme une répétition générale seulement. Le 
clergé brillait par son absence et la foule ne se composait que 
des paysans venus des environs. Les orateurs se tenaient sous 
le porche de l'église, et tout en faisant allusion aux souffrances 
que les Ilomnains, les plus anciens babitants du })ays, en- 
duraient de|niis de longs siècles, ils engageaient leurs audi- 
teurs à la patience et leur recommandaient de rentrer chez 
eux. Ce fut Simon rKirnuiin qui eut le plus de succès; on 
détela les chevaux de sa voiture et on le porta triomphalement 
de l'auberge juscpi'à la susdite tribune improvisée. Leményi 
prononça aussi (piclqucs paroles pacificatrices, mais, d'après le 
rapport du sous-préfet, f fi/aire Papiii le tourna en ridicule. 
Finalement, ou se dispersa en se donnant rendcz-\ous pour le 
15 mai. Le soir, la ville fut illuminée. 

On peut admirer dans cette réunion la manière habile avec 



LIVRE TROISIE.MK 395 

laquelle la part qui revenait aux Magyars dans la conquête 
des libertés politiques, fut escamotée. On la passa sous silence 
en présence des représentants magyars de l'autorité, en se 
promettant de faire mieux à la prochaine occasion. Et l'on se 
tint d'autant plus facilement parole qu'entre temps les Saxons 
de Szeben se déclarèrent ouvertement contre l'union en affi- 
chant bruyamment leur attachement à l'empire à'Auiriclie et 
au caractère impérial du souverain de la Hongiie. Celle atti- 
tude ne déplaisait nullement à une fraction importante du 
corps d'officiers de l'armée impériale à laquelle la future trans- 
formation de celle-ci en armée hongroise répugnait. D'autre 
part, on adressa des invitations aux célébrités du roumanisme 
résidant tant en Hongrie que dans la \ alachie et la Moldavie, 
afin que l'Assemblée ait l'aspect d'une démonstration natio- 
nale imposante autant par le nombre des assistants que par 
leur qualité et provenance. Le " gubernium » y envoya 
comme commissaires le comte BànfJ'y et un conseiller du 
gouvernement, tandis que le commandant en chef s'y fit 
représenter par le général Sclnirter à la tête d'une petite 
division formée de soldats de toutes armes et de deux canons. 
On a évalué la foule accourue dès le 13 mai à 30 ou 40,000 
personnes, parmi lesquelles beaucoup d'ecclésiastiques et de 
femmes. On s'assembla d'abord devant l'église décorée de 
drapeaux autrichiens, tricolores, — sensément roumains — 
composés de bleu, rouge et blanc, tandis que la Hongrie ou la 
Transylvanie n'étaient représentées par aucun emblème. Ce 
fut l'hymne autrichien que le peuple y chanta avec des paroles 
roumaines en l'honneur du général Schurier et en terminant 
les travaux de l'Assemblée. Siaguna pria en outre ce même 
général de vouloir bien transmettre les hommages des Rou- 
mains à l'empereur, et à la dynastie à laquelle ils doivent tout 
ce qu'ils possèdent. 

A cause de la chaleur et de l'exiguïté de la place, les assistants 
se transportèrent sur un pré appelé '< le pré grec » , où, après 
l'élection comme présidents de Leniényi et de Siaguna, Simon- 
Bar na tin prononça un discours plein de fiel dans lequel il 
repoussa fièrement la liberté offerte par les Magyars au prix 



3<)G MAGYAl'.S ET liOL'MAINS DEVA?JT LTIISTOIUE 
de leur hégémonie et de ruiiité de l'état magyar. A quoi sert 
la liberté de la presse, si l'on peut poursuivre et condamner 
les écrivains roumains, défenseurs de leur nationalité? Quel 
est l'avantage de posséder un ministère, même composé de 
Roiinmius, s'il ne s'occupe des intérêts du roumanisme? Pour- 
rait-on espérer le développement du génie roumain dans une 
Hongrie où les Magyars ne veulent reconnaître qu une nation? 
Que signifie l'égalité devant la loi, si on ne peut s'adresser au 
tribunaux (pi'cn hongrois? Quant à l'abolition du servage, 
elle est imposée par la force des choses avec ou sans l'union. 
" Nous ne nous assevons pas à la table de la liberté magyare, 
s'écria-t-il enfin, car les mets y sont empoisonnés! d En guise 
de conclusion il proposa donc l'adoption des quatre résolu- 
tions suivantes : 1° On baptisera le champ où a eu lieu cette 
première assemblée roumaine « le champ de la liberté " (Câm- 
pul libertatei). 2° La nation roumaine déclare vouloir rester 
fidèle à S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie, grand 
duc de Transyh'anie et à l'auguste maison autrichienne. 3° La 
nation roumaine se proclame, en se basant sur les libertés 
politiques, nation indépendante et faisant partie intégrante de 
la Transylvanie. 4° La nation roumaine prête le serment sui- 
vant à l'empereur, à la patrie et à la cause roumaine : « Moi, 
N. N. je jure sur le Dieu vivant le Père, le Fils et le Saint-Esprit, 
que je resterai fidèle à l'empereur d'Autriche, au grand duc de 
Transylvanie Ferdinand I" et à l'auguste maison autrichienne. 
Je serai l'ami de ses amis, l'ennemi de ses ennemis; qu'en 
ma qualité de Roumain, je maintiendrai la nation roumaine 
toujours sur le chemin du droit et de la justice et que je la 
protégerai de toutes mes forces contre toute attaque et oppres- 
sion et que je ne ferai jamais rien contre les intérêts et les 
droits du roumanisme, mais que je resterai toujours attaché 
à notre langue et religion roumaines. Conformément à ce prin- 
cipe, je respecte toutes les nationalités de la Transvlvanie et 
j'espère que j'en aurai le même respect en retour. Je ne ferai 
rien pour opprimer les autres, mais je ne souffrirai de personne 
d'être opprimé. Je veux contribuer selon mes forces à l'abo- 
lition du servage, à l'affranchissement de l'industrie et du com- 



LIVRE TROISIEME 397 

ineice, à la défense du droit, au progrès de l'humanité, de la 
nation roumaine et de notre patrie. Que Dieu me protège et 
accorde à mon âme le salut éternel! Amen ! « Les résolutions 
furent adoptées h l'unanimité, et on prêta le serment demandé 
les mains levées vers le ciel. 

Ce fut le deuxième jour que Lauriano présenta les seize ar- 
ticles devant servir à résumer le programme politique de la 
nation roumaine. Elle y exige, partant du principe de la fra- 
ternité et de la liberté, son indépendance en matière politique; 
qu'elle puisse figurer à la Diète comme nation reconnue et 
en proportion de son importance numérique; qu'elle puisse 
avoir ses représentants dans l'administration, la magistrature 
et l'armée et que la législature et l'administration emploient sa 
langue dans la même proportion. Elle exige en même temps 
qu elle puisse tenir une assemblée nationale tous les ans. En 
fait de religion, rassemblée exige que l'église roumaine soit 
indépendante et qu'elle soit mise sur le même rang que les 
autres églises. Elle demande le rétablissement du métropolite 
et la convocation annuelle d'un synode. Elle demande l'aboli- 
tion du servage, de la dime et de la corvée. La nation rou- 
maine désire la liberté industrielle et commerciale, la liberté 
de la presse, la liberté individuelle, l'introduction delà ver- 
balité et de la publicité dans la justice, la nomination d'une 
commission composée des délégués de toutes les nations de la 
Transylvanie pour s'occuper des questions litigieuses relative - 
mentauxbienscommunaux, lepaiementpar l'État de son clergé, 
la création d'écoles roumaines de tous rangs au frais de l'Etat, 
mais tout en conservant pour elle-même le droit de choisir les 
professeurs. La nation roumaine exige la convocation d'une 
Diète composée de représentants de toutes les nations de la 
Transylvanie i^onr éXahoTQY une nouvelle constitution pour ce 
pays, et elle demande que les autres nations transylvaniennes 
ne s'occupent de l'union qu'après l'avoir consultée; car dans 
le cas contraire, elle serait obligée de s'opposer solennelle- 
ment à sa proclamation. 

Ces articles furent unanimement adoptés et on décida 
d'envoyer le tout d'une part à Ferdinand et de l'autre à la 



398 MAGYARS El ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
Diète convoquée pour le 25) mai. Après l'élection des deuxdépu- 
tations chargées de transmettre les requêtes, la première ayant 
Siaguna pour président et la seconde Leinényi, on forma un 
Comité pernitinent, composé de vingt-cinq membres et devant 
siéper à Szehen sous la présidence de Siaguna et avec Simon 
Barunliu pour vice-président afin que par ses soins les réponses 
du souverain et de la Diète puissent être recueillies et une nou- 
velle assemblée convoquée. 

Si l'ostentation avec laquelle les Roumains ont souligné et 
spécifié leurs demandes au sujet des différentes libertés, indi- 
quait clairement le désir de ne vouloir rien devoir aux 
Magyars et de pouvoir faire croire à la foule ignorante que 
l'amélioration projetée de son sort n'était pas le résultat de la 
sollicitude de la constitution hongroise, mais de la leur, la 
formation de ce comité dont la direction devait, par l'absence 
de Siaguna fatalement échoir au magyarophobe Barnuiiu était 
absolument une déclaration de guerre à l'adresse du gouverne- 
ment hongrois. Installé au milieu des Saxons a Szehen où Ton 
ne ressentait pas beaucoup d affection pour l'union, il se sen- 
tait en sécurité pour travailler à l'organisation du soulèvement 
des RounKfins . 



CHAPITRE X 

LA DERRIÈRE DIÈTE TRANSYLVANIENNE ET LA SECONDE ASSEMBLÉE 
DES ROUMAINS. 

Dans la pensée des députés magyars et sicules, la Diète de 
Kolozsvàr, convoquée pour le 29 mai 1848, n'était qu'une for- 
malité : accepter et proclamer officiellement l'union avec la 
Hongrie, selon les dispositions de l'article VII de la nouvelle 
constitution. Aussi, après le discours hongrois du général baron 
Purhner. commandant en chef en Transylvanie et, dans l'espèce, 
commissaire royal chargé de l'ouverture de la Diète, on procéda 
immédiatement à la disscusion de la troisième proposition 
royale, c'est-à-dire de celle concernant l'union. Le baron Denis 
Kemény y prit part le premier en donnant lecture du projet de 
loi que les Magyars avaient préparé à ce sujet. Gomme Roii^^ 
nuiin, Alexandre Boheczel, le député de la ville de Hâtszeg, ne 
voulut le voter que sous la condition que l'on fît de la nation 
roumaine la quatrième nation reconnue du pays. De son côté, 
le député sicule à.' Illyefalva, Daniel Gàl, ne promit son adhé- 
sion qu'au prix de la transformation en gardes nationaux des 
Sicules des Confins militaires . Mors, un autre Roumain, le député 
de Vajda-Hunyad, Constantin Prt/;/^//'/, réunit les deux amende- 
ments et déclara qu'il fallait avant tout reconnaître les Rou- 
rnains comme quatrième nation et transformer aussi les deux 
régiments roumains des Confins en gardes nationaux. Le 
baron Wesselenyi n'eut pas beaucoup de peine à démontrer 
que la nouvelle constitution hongroise établissant l'égalité 
devant la loi de tous les sujets hongrois, il serait superflu 
dentrer dans ces détails car, par l'acceptation de l'union, cette 
constitution entrerait en vigueur en Transylvanie également, 
abolissant tous les vestiges de la législation médiévale. Après 
cette explication les deux députés de nationalité roumaine qui 
parlaient au nom de la nation roumaine et le député sicule se 



.'♦00 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
considérèrent comme rassurés et ne virent plus d'obstacles à 
voter Tunion. 

Parmi les quinze députés saxons, un seul consentit à se rallier 
à Topinion des Mag) <irs et des Sicitles. Ceux de Brassa et de 
Szàsz-Seheii posèrent des conditions dont le rejet les eût forcés 
h protester contre l'union. Sous l'impression d'un superbe dis- 
cours de Chiirlcs Szàsz, dans lequel il leur reprocha de vouloir 
arracher à la Hongrie un territoire qu'elle leur avait donné et 
de vouloii" employer contre elle les richesses qu'ils y avaient 
acquises, ils tinrent à l'issue de la séance uneréunion nocturne 
où ils décidèrent cependant l'acceptation du projet de loi 
avec une majorité de cinq voix. Mais ce revirement ne devait 
pas être attribué à Teffet de l'éloquence seule : ayant appris de 
laide de camp du baron Pttdiner, à son retour de Vienne, les 
sentiments bienveillants de Ferdinand à l'égard de la nouvelle 
constitution hongroise et ayant reçu des avis de V Allemagne 
dans lesquelles on leur recommandait de s'unir aux Magyars 
dansTintérêt du libéralisme, ils croyaient plus prudent de se 
montrer conciliants. De là leur attitude dans la séance du 
30 mai. Après avoir prononcé quelques paroles patriotiques, 
Wesselényi y posa la question de savoir si l'on accepterait ou non 
l'union dans l'esprit de l'article YII de la constitution hongroise. 
Et comme l'enthousiasme avec lequel les Magyars et les Sicules 
répondirent affirmativement pouvait ressembler à un moyen 
d'intimidation, le baron Denis Kemény pria l'assistance de 
laisser la parole à ceux aussi qui pouvaient ne pas être du 
même avis. Au milieu d'un silence religieux, ému jusqu'aux 
larmes par cette magnanimité chevaleresque, Élie Roih, le 
député de Brasso, prit alors sur lui de déclarer au nom de ses 
collègues saxons l'adhésion de sa nation à l'union, espérant 
qu'elle ne serait pas en contradiction avec la Pragmatique Sanc- 
tion et que l'on prendrait en considération les revendications 
légitimes de leurs commettants. 

La députation roumaine, ayant pour président l'évéque uni 
Leménji et envoyée par l'assemblée de Balàzsfalua pour pré- 
senter à la Diète les fameux seize articles plus haut énumérés, 
assista à la séance dans les rangs du public. Après l'adoption 



LIVRE TROISIEME 40 1 

à l'unanimité de l'union, la jeunesse magfyare prit Lemënyi ci 
le député saxon Schmidi sur ses épaules. L'é\ éqiie hénit alors 
l'union et saisit l'occasion pour affirmer que si Tunion avait 
des opposants, ceux-ci ne représentaient que leurs personnes 
et nullement la nation roumaine. Pendant qu'il parlait, on lui 
présenta un drapeau tricolore hongrois quelconque qu'il saisit 
et qu'il souleva. Or il y avait sur ce drapeau une inscription : 
«L'union ou la mort, » c'est-à-dire la devise de la jeunesse 
magyare, qu'elle avait adoptée pour exprimer son attachement 
profond au projet de loi en discussion. L'historien roumain v 
voit, avec une malveillance indéniable, sinon une menace, au 
moins une tentative d'humiliation à l'adresse de sa nation. 

La séance fut reprise dans l'après-midi même de cette 
journée historique et on y élut une commission composée 
de vingt-cinq membres dont quatre Saxons et trois Rountains : 
Leményi, Siagiina et Boheczel. Elle eut pour mission d'établir 
le texte définitif de la loi. En voici la disposition principal»; : 
" Considérant la chaleureuse sympathie avec laquelle la 
Transylvanie a reçu l'article VII de la loi de 1848, créée parla 
législature hongroise; considérant qu'elle a fait complètement 
sienne l'union de la Hongrie avec la Transylvanie, tout en 
maintenant avec la monarchie ses liens, qu'avait noués la 
Pragmatique sanction, intacts et dans leur sens le plus larp^e : 
il en résulte que comme en Hongrie — la sœur-patrie — on a 
déjà proclamé et mis en pratique l'égalité devant la loi de tous 
les sujets, on en reconnaît le principe immuable et éternel ici, 
et de la même façon aussi pour tous les habitants de la patrie 
sans distinction de race, de langue ou de religion, eton déclare 
toutes les lois existantes, qui sont avec elle en contradiction, 
dès à présent abrogées. " 

Suivent quatre paragraphes : le premier corrige une erreur 
arithmétique de la loi hongroise et élève le nombre des députés- 
transylvaniens pour le parlement de Pesth de 09 à 73; le 
deuxième se rapporte à la nomination de la commission 
chargée de régler les détails de l'union; le troisième concerne 
les mesures transitoires à prendre et le quatrième l'adminis- 



tration et la magistrature. 



26 



402 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT LHISTOIRE 

Pour faire sanctionner cette loi par Ferdinand, on l'envoya 
à hispriick où la cour s'était retirée après les nouveaux troubles 
qui avaient ensanglanté Vienne au milieu du mois de mai. A 
peine remise au souverain parles envoyés, la loi fut sanctionnée 
le ! 1 juin par une clause signée de la main de Ferdinand qui 
la reconnut obligatoire aussi bien pour lui-même que pour ses 
successeurs. A Kolozsvâr, elle fut promulguée dans la Diète 
le 10 juin, mais l'exemplaire original de la loi destiné à être 
conservé, ne porta jamais la signature royale, ni le contre-seing 
du chancelier parce qu'on ne l'expédia à cet effet au minis- 
tère de l'Intérieur hongrois que le 27 juillet, et la formalité 
requise par la constitution ne put être remplie plus tard à 
cause des événements. 

Ce fut le 20 juin que la diète transylvanienne s'occupa du 
« Mémoire » des Saxons et de la requête de l'assemblée rou- 
maine de Balàzsfalvn. On renvoya le premier h la commission 
de l'union chaleureusement recommandé, quant h la seconde 
on fit à son sujet la résolution suivante : a Les États compren- 
nent qu'il est de leur devoir de donner les gages d'un amour 
fraternel à leurs concitoyens roumains avec qui ils ont partagé 
leur bon et mauvais sort pendant des siècles et dont les droits 
et les devoirs sont aujourd'hui égaux aux leurs: — mais ils trou- 
vent que les lois hongroises de 1848, entrées en vigueur en 
Transvlvanie aussi depuis la proclamation de 1 union, font 
grandement disparaître les raisons de leurs peines et de leurs 
réclamations légitimes et remplissent pleinement leurs équi- 
tables demandes. En ce qui concerne le règlement juste et 
pratique des affaires encore en suspens, comme elles intéres- 
sent les Roumains vivant en dehors de la Transylvanie ainsi 
qu'en général les autres habitants de la patrie aussi et comme 
elles forment l'objet des discussions du parlement composé 
des représentants de toute la population de la patrie, il serait 
déplacé de s'en occuper maintenant dans le courant de cette 
législature spéciale. " 

La réponse verbale du I ! juin) et la réponse écrite du 
18 juin) données par Ferdinand à la députation roumaine pré- 
sentant la requête de rassendjh-e de Balazsfalva et conduite 



LIVRE TROISIÈME 403 

par Siagiina, exprimaient le même sentiment bienveillant 
mais constitutionnel. « J'attends de vous, dit le souverain en 
terminant, qu'attachés fidèlement à ma couronne hongroise, 
vous évitiez tout ce qui pourrait amener des complications; 
car vous ne pouvez jouir en sécurité des libertés que je vous 
ai accordées, qu'en restant en bonne harmonie avec vos con- 
citoyens. " 

Pour contre-balancer l'effet salutaire d'une déclaration 
royale pareille et de l'attitude bienveillante de la Diète de Ko- 
lotsi'àr, les membres du Comité national roumain de Szeben 
n'avaient qu'à passer sous silence tout ce qui pouvait être 
favorable à la cause hongroise et raconter de prétendues atro- 
cités sur le compte des Maçiyars et des Sicules dans les jour- 
naux roumains et saxons qu'ils avaient entièrement à leur 
disposition et qu'ils distribuaient au besoin dans un milieu 
où toute prose imprimée est considérée, à cause de sa rareté, 
comme parole d'Évangile. Ce fut ainsi qu'il leur réussit de 
foire accroire à leurs naïfs lecteurs que loin d'être pour l'abo- 
lition du servage, les Mat/yars en faisaient un piège pour y faire 
tomber les paysans roumains qu ils voulaient exterminer. 
N'eurent-ils pas l'aplomb d'en appeler au monde civilisé tout 
entier au sujet des femmes violées de Koslard et du massacre 
de la population ^(\\ûh\e àe hiliàlczfalva (le 2 juin)? Or d'après 
la déposition elle-même de 40 habitants roumains de ces deux 
communes, les autorités ne s'y rendirent à la tête de deux 
bataillons de gardes nationaux sicules qu'à cause d'une muti- 
nerie qui éclata par suite de l'impatience des pavsans at- 
tendant leur libération. Cette mutinerie cessa à Koslard d elle- 
même et sans qu'il fût tombé une seule larme des yeux d'une 
seule Roumaine, tandis qu'à Mihàlczfaiva ce furent les paysans 
roumains qui tirèrent les premiers, après avoir barré la route 
de leur masse compacte toute une journée pour empêcher 
l'entrée du préfet dans la commune. D'ailleurs les investiga- 
tions de la justice découvrirent que la veille de l'échauffourée, 
Mihàlczfaiva avait reçut la visite du professeur Aion Puninal^ 
membre du comité national. On transforma les incidents d'un 
marché d'Abrudbânja également en atrocités, quoiqu'ils fus- 



-VOV MAGYAU8 ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

sent simplement des faits qui se reproduisent cliaque l'ois 
(|ue la police intervient dans une rixe. Mais ici ce furent des 
gardes nationaux hongrois qui intervinrent pour séparer les 
combattants roumains; ils ne pouvaient donc commettre que 
des iniquités ! De fait, on dut y arrêter plus tard un ecclésias- 
tique roumain, parce qu'il excitait ses ouailles contre les Ma- 
(jydrs. Mais son incarcération ne servait qu'à fournir un thème 
de plus pour les éternelles variations fantaisistes que les publi- 
cistes roumains brodaient sur la barbarie magyare. On dépei- 
gnit avec des détails horribles le martyre d'une fille roumaine 
et d'un père de famille roumain, tués à Szent-Kiràly sans 
rime ni raison, et l'on dénonça les gardes nationaux magyars 
comme désireux de se jeter sur Balinsfalva pour y mettre à 
sac l'évéché roumain et pour y détruire les locaux des écoles 
roumaines. 

11 faut rapporter h l'honneur du consistoire de l'église grec- 
que orientale que non seulement il se tenait éloigné de tous 
ces agissements mais qu'il s'en plaignit même au gou\er- 
neur dans une lettre datée du 7 juin. Il y exprima la crainte 
que ces fauteurs de désordre, déjà coryphées à l'assemblée de 
BaUizsfdlrd ne réussissent à soulever le peuple ignorant. 
« Tout le monde connaît leur nom, car étant membres du 
* Comité national " , ils parlent contre l'union au nom du rou- 
manisme tout entier et excitent et poussent le peuple roumain 
contre le peuple hongrois. » Et les membres du consistoire ne 
se cachaient pas de cette opinion ; ils l'exprimèrent en face des 
jeunes agitateurs eux-mêmes, comme le prouve la scène de 
pugilat rapportée par iJaiùii/, qui se passa à Szebe/i dans un 
conciliabule du comité entre un de ses membres âgé, modéré, 
et Ahralidni Janco (1). 

Si l'on tient compte de la nature apathique des lio/aïui/ns, 
leur pacification à l'aide d'éléments aussi assagis et patrio- 
tiques pouvait être encore facilement entreprise à ce moment, 
d'autant plus que le « gubernium " ne tarda pas à dissoudre 
le Comité et à déférer en justice ses membres les plus remuants. 

(1) RAiiiriu, Istoria TransUvanici, vol. II, p. 164. 



LIVRE TROISIÈME 4()5 

Malheureusement les Saxons, et derrière eux la réaction, fai- 
saient tous leurs efforts pour empêcher la réconciliation entre 
Magyars etRonniaiiis. D'après certains historiens ma{jyars, il y 
aurait eu de véritables traités verbaux au sujet de la coopéra- 
tion effective des Roumains et des Saxons contre l'union, — 
traités de peu d'importance tant que le ministère honjjrois 
put disposer de l'armée impériale, mais traités calamiteux au 
service des ennemis de la cause hongroise. Et, hélas! la 
camarilla entraîna la dynastie de plus en plus dans les rangs 
de ces derniers dès cette époque. 

Comme au mouvement libéral du mois de mars, ce fut 
Paris qui donna l'impulsion à cette volte-face funeste. Vain- 
queur des insurgés de juin, le gouvernement de la République 
française se vit forcé de retourner en arrière, après avoir 
perdu pied dans le courant tourbillonnant d'une politique 
sentimentale et fantaisiste : reculade significative, qui remonta 
le courage de la réaction sur tout le continent. D'autre part, 
les troubles survenus dans les Principautés danubiennes y ame- 
nèrent les armées de l'empereur de Russie, Nicolas I", à peu 
près à la même date, tandis qu'en Italie le maréchal autrichien 
Radetzky infligeait une sérieuse défaite au roi de Sardiigne, 
Charles- Albert, à Custozza, quelques semaines plus tard. 
C'étaient autant d'atouts dans les mains de la cour de Vienne, 
devenue de plus en plus méfiante par suite des écarts de lan- 
gage de certains orateurs du parlement hongrois, réuni à 
Pesth et ouvert par l'archiduc palatin Etienne, le 5 juillet. Car 
pour ne parler que de Louis Kossuih, si le 11 juillet il obtient 
du patriotisme des 415 députés hongrois la création d'une 
armée de 200,000 hommes et l'autorisation de contracter un 
emprunt de 42,000 florins — sa phrase célèbre : " Je me 
prosterne devant la grandeur de la nation, -> a été prononcée ce 
jour-là, — le 20 juillet suivant, à propos de l'envoi possible 
des recrues hongroises en Italie, il donne une telle interpré- 
tation à la Pragmatique Sanction, que le ministre président, 
et les ministres de la Justice et de l'Instruction publique se 
voient obhgés à le désavouer. Confier une mission diploma- 
tique auprès du parlement allemand de Francfort (le 19 juillet) 



VO(i MAGYAl'.S ET ROUMAINS DKVAiNT L'HISTOIRE 
à 1 historien Lddislas Szalay avait aussi 1 air d'un acte sépa- 
ratiste puisque c'était se passer de la diplomatie impériale et 
s'adresser à un corps politique plein d'exigences à l'égard de 
la monarchie et conséqucmment mal noté en haut lieu. 11 y 
eut même des députés qui ne craignirent pas de déclarer ouver- 
tement que si les troupes impériales n'arrivaient pas à se rendre 
maîtresses des Serhes révoltés, c'est qu'elles étaient de con- 
nivence avec ceux-ci, conformément h certains ordres secrets 
venus du ministère de la guerre viennois (le \[) août). Paroles 
irréfléchies d'autant plus giaves que pendant ce tenq)s-là Jc/Ia- 
tchiuh promettait à la cour 50,000 soldats croates pour la 
défense des provinces italiennes. 

Entre ces deux interprétations diamétralement opposées de 
la Pragmatique Sanction, les hommes d'Etat autrichiens n'hési- 
tèrent pas un seul instant. Ce fut le ministre Dnhllioff c^m con- 
signa leur manière de voir dans un mémoire où il conclut à 
la nécessité de reviser la constitution hongroise nouvelle dans 
l'esprit de la Pragmatique Sanction, d'assurer l'intégrité de la 
monarchie et de rétahlir l'unité de son gouvernement. 

Présenté par son auteur, d'ahord au parlement autrichien, 
ce mémoire fournit une base théorique excellente h la cama- 
rilla pour rétrograder sur le terrain parcouru depuis le mois 
de mars, (iràce à lui^ Ferdinand put rendre par son rescrit du 
-4 septembre à Jellatchiirli toutes ses dignités retirées entre 
temps, en le complimentant sur sa fidélité à la dynastie et à 
l'unité de la monarchie. Ce rescrit ne fut contresigné par 
aucim ministre hongrois et entraîna la démission du prince 
Ester/iâzy, ministre " a latere » , inaugurant ainsi les hostilités 
entre le souverain et le parlement hongrois. La folie du comte 
Etienne Szrchenji se déclara le lendemain, pour diminuer 
encore les dernières chances d'une transaction pacifique. 

Désireux de connaître les véritables intentions de la cour, 
le parlement de Pesth envoya alors une délégation à Vienne, 
sous la présidence du président de la Chambre basse, Denis de 
Piizni/md) . Dans son allocution adressée à Ferdinand., l'azniàndy 
1 adjura de venir au milieu de ses Hon(/7ois fidèles, car sa pré- 
sence seule suffirait pour désarmer les Serbes révoltés et déli- 



LIVRE rr.OISIKME 407 

vrer la Croatie de la dictature militaire qui 1 empêchait de 
s'expliquer librement et de s entendre équitablement avec la 
Hongrie. Mettant en avant la faiblesse de sa santé, Ferdinand 
déclina affectueusement l'invitation et ne donna aucune 
réponse satisfaisante, relativement à l'arrangement des ques- 
tions pendantes. 

L'insuccès de cette démarche suprême rendit la situation 
du ministère hongrois tronqué insoutenable. Il remit sa démis- 
sion, le 10 septembre, au palatin, qui l'accepta et le chargea de 
1 expédition des affaires jusqu à la nomination d un nouveau 
ministère. Kossnth ne voulut pas admettre cet atermoiement 
et invoqua le texte d'une loi de Mathias Corvin permettant au 
palatin d'exercer le pouvoir du roi en cas de maladie. Pour 
lidiihyàny tout semblait préférable au manque de gouverne- 
ment; il proposa donc de confier le pouvoir à Kossuih seul. 
C'était aux yeux du palatin un vote de défiance à son adresse, 
entraînant la Chambre sur le terrain de la révolution. Et 
effectivement, ordonner la levée et 1 émission d'un papier 
monnaie sans avoir obtenu la sanction rovale, étaient des 
actes que la nécessité pouvait seule expliquer : ayant passé la 
Drave, JeUaicInich se trouvait déjà sur le sol hongrois sous les 
couleurs autrichiennes et le général comte Adam Tele/dne vou- 
lait pas le combattre, le considérant toujours comme un frère 
d'armes. Sur. la proposition de Kossnih., on pria alors le palatin 
de se mettre à la tête des troupes restées fidèles à la constitu- 
tion. L'archiduc Éiienne y consentit, mais Jellatchitch n ayant 
pas accepté un rendez-vous d'explication sur le lac Bain ton, 
à bord d'un bateau à vapeur, il retourna subitement à Pesth 
pour annoncer au comte Batthyàny, derechef chargé de la 
formation d'un ministère, quon 1 attendait à Vienne. L'archi- 
duc s'y rendit le 23 septembre, pour ne plus revoir la Hongrie 
et mourir en disgrâce à Schaumhourg (Nassau) en 18G7. 

Le manifeste de Ferdinand, daté du 25 septembre, annonça 
la nomination d'un gouverneur civil — du comte Georges Màj- 
lâth — et d'un général en chef — du comte François Lamherg. 
Yu le patriotisme notoire de ces deux personnages, Baiihiiiny 
ne se laissa pas arrêter par l'inconstitutionnalité du document, 



408 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
et se rendit à Székes-Fehérvàr Albe-Royale) pour s'v aboucher 
avec Jellatcliitch (le 27 septembre). Malheureusement le comte 
Ldinbog arriva à BiifJe en même temps, et comme son arrivée 
coïncidait avec 1 interception des missives du ministre de la 
guerre autrichien adressées à Jellaicltitch donnant un carac- 
tère suspect à son apparition, la populace de Pcsih le massacra 
le jour suivant. Condamné à mort pour crime de lèse-patrie 
par un conseil de .j>uerre dans File de Csepel, le comte Eugène 
Zichy y (ut pendu le 10 octobre sur l'ordre d'Aii/ua- Gorgey, 
le futur général en chef des armées hongroises, alors comman- 
dant. Événements regrettables qui permirent à la camarilla de 
faire prévaloir ses sentiments hostiles à l'égard de la Hongrie 
auprès de Ferdinand avec d'autant plus d'autorité nue l'on 
escomptait à Vienne la victoire de Jellatchich; or celui-ci fut 
sérieusement battu à Pàkozd le :2!) septeml)re par le pénéral 
Jean Mnga, roumain d'origine, remontant ainsi le courage du 
gouvernement. Aussi, le rescrit royal du 30 octo])re contresi"né 
par le ministre président improvisé baron Adam Hècsey, un 
soudard ridicule, rescrit ordonnant la dissolution du parle- 
ment, déclarant ses dernières résolutions illégales et insti- 
tuant Jellatchiteh comme « alter ego » du roi tant en IlGuarie 
qn en Transylvanie et mettant Louis Kossutli en quelque sorte 
hors la loi, — fut-il reçu avec résignation, sans surprise, et, 
au heu d'inspirer de l'effroi et du découragement, excita-t-il le 
désir même chez un Deùk de défendre la constitution jusqu'à 
la dernière extrémité. En suspendant les séances, les députés 
retournèrent dans leurs circonscriptions pour préparer la résis- 
tance , en laissant à ]*esth un comité parlementaire de 31 
membres, pour seconder les efforts du comité de la « Défense 
nationale " , présidé par Kossuth. 

Malgré l'agitation que devait produire sur l'esprit des 
dé|)atés Tintermiuable suite d'événements aussi graves, le 
fonctionnement régulier du parlement ne fut pas un seul ins- 
tant interrompu. Parmi les commissions de la Chambre basse 
il y en avait une, composée de trente membres et présidée par 
le comte Joseph Trieki dite » de l'union » , à laquelle échut 
le devoir de soccuper particulièrement de la situation des 



LIVRE TROISIÈME 409 

Roumains clans l'avenir (l). Elle tint sa première séance le 
16 juillet. La pétition de Balàzsfalva y fut présentée le 7 août. 
Le 8 on y conclut à cet égard à une fin de non-recevoir, 
la nouvelle constitution hongroise fournissant une hase suffi- 
sante au développement de chaque nationalité. »Sïfl^//>/a déclara 
alors qu'il présenterait bientôt une motion particulière à ce 
sujet. Elle ne fut présentée que le 31 août, quoiqu'elle ne 
contint aucun nouvel argument en faveur du roumanisme ou 
contre l'union qu'elle visait principalement. Du 1" septembre 
au 23, que la commission travailla à la confection de la loi 
sur « les droits civils de la nation roumaine garantis dans 
l'esprit de l'égalité » , — loi qui devait figurer comme arti- 
cle XXI. Elle comprenait cinq chapities, consacrés à la natio- 
nalité et à la langue roumaines (7 paragraphes), à l'adminis- 
tration et à la justice (5 paragraphes), à l'instruction publique 
(trois paragraphes) à la religion (un paragraphe subdivisé en 
sept alinéas) et aux élections des députés (un seul paragraphe). 
Pour caractériser l'équité du projet de loi, qu'il suffise de citer 
le texte de ce dernier — seizième — paragraphe. « On doit 
faire participer les Roumains à tous les droits et faveurs que 
possèdent les autres nationalités ou que la législature va 
encore leur concéder " . A la séance du 23 septembre de la 
commission de l'union, lu majorité appartenait aux Roumains ; 
ils étaient au nombre de huit : x\lexandre Boheczel, Siaguna, 
Leményi, membres de la commission, — Cijjariu, Vs.\i\Dunca, 
Joseph Jghian, Jean Boàn, et Démétrius Moldovan, auteurs 
d'un projet de loi qu'ils avaient soumis au ministre prési- 
dent le 19 septembre, et convoqués par le sous-secrétaire d'Etat 
baron De7iis Kemény « pour prendre part à la discussion sur 
les pétitions des Roumains avec voix consultative. » Les 
membres roumains de la commission soutenaient les proposi- 
tions de Balàzsfalva, mais la commission ne les adopta pas, 
estimant qu'elles étaient antérieures à la proclamation de 
l'union, qui les avait fait en partie disparaître. On ne dis- 
cuta donc que le projet proposé au ministre président, que la 

(i) Marki Saador, Az erdélyi unio-bizottsdg. Budapesti Szeiiilc (201) p. 321 
à 358. 



410 MAGYARS ET l'.OUMAINS DEVANT L'HISTOIllE 
commission — les membres roumains y compris — adopta le 
lendemain en seconde lecture, avec quelques modifications. 

Mais il (ut question de la situation des liomintins dans les 
séances publiques des deux Cbambres éfjalement. Le baron 
Wesselrnvi en parla à la Chambre haute le 2\ août en lui sou- 
mettant la proposition suivante : 

« La Chambre haute déclare — et elle prie amicalement la 
Chambre basse aussi de le déclarer, — (pie le parlement hon- 
grois entretient des sentiments fraternels à l'égard des natio- 
nalités qui habitent le pays et notamment à l'égard des Rou- 
mains, (pi il partage avec eux de bon cœur tous les droits, 
qu'il veut attacher leur sort et leurs intérêts aux siens par la 
liberté constitutionnelle et par légalité devant la loi et l'accom- 
plissement des devoirs, et qu'il les considère comme étant 
sous la protection de la constitution. Et pour que cette décla- 
ration j)uisse prendre corps, il invite le ministère à lui sou- 
mettre le projet de loi ainsi conçu : que les concitoyens de 
religion grecque unie ou non-unie puissent librement régler les 
affaires de leur église ; qu'ils puissent rédiger les écrits s'y 
rapportant en hongrois et en roumain ; qu'ils puissent employer 
la langue roumaine dans leurs écoles primaires, eu y enseignant 
toutefois le hongrois aussi; qu'il rédigent les actes officiels dans 
les communes roumaines en hongrois et en roumain et que 
tous les documents privés roumains soient recevables par 
les administrations s'ils sont écrits avec des caractères ro- 
mains )) . 

Par suite de la tournure de jour en jour plus inquiétante 
que prirent alors les événements, le parlement ne put s'occu- 
per des nationalités qu'en juillet 1 8 49 . 

Il faut ajouter cependant qu'indirectement elles étaient en 
cause ([uand on discuta le projet de loi sur l'instruction pri- 
maire présenté le 4 août par le baron Eotvos, ministre de l'Ins- 
truction publicpie. En voici les principales dispositions : 

^ i . C'est un devoir pour l'État que tout le monde reçoive 
de l'instruction. 

§ 2. L'État fera tout son possible pour installer des écoles 
dans toutes les communes et tous les hameaux populeux. 



LIVRE TROISIEME 411 

§ 10. La langue de l'enseignement sera celle de la majorité 
de la population. 

§ 11. Aux endroits où, conformément au §' 10, la langue de 
l'enseignement ne serait pas le hongrois, on enseignera le 
hongrois à part. 

^' 12. Ce seront les membres du clergé des diverses religions 
qui donneront directement l'enseignement religieux aux en lants. 

§ 16. La surveillance des écoles incombe aux comités, nom- 
més à ce but par les communes, comme il leur incombera 
aussi de choisir les instituteurs parmi ceux avant obtenu les 
brevets nécessaires pour devenir des instituteurs. 

Relativement aux paragraphes 10 et 11 la commission de 
l'enseignemet proposa deux amendements ainsi conçus : 

§ !0. L'enseignement de la langue hongroise sera partout 
obligatoire. 

§11. Les élèves qui ne comprennent pas le hongrois rece- 
vront l'enseignement primaire dans leur langue maternelle. 

Ce fut la rédaction de la commission que la Chambre adopta 
après une longue et très-intéressante discussion. Les députés 
roumains Sigismond Pap et Dragos y prirent part, sans se 
montrer hostiles à l'esprit du projet de loi. D'ailleurs les 
Roumains, originaires de Hongrie, — tels que l'avocat Emma- 
nuel Gozsdu ou Eiithyme Murgn, — ne furent jamais intran- 
sigeants et implorèrent même à l'occassion la protection du 
ministère hongrois contre les empiétements de Ivijdichiic/i, le 
patriarche serbe de luirlocza. 

On doit mentionner finalement les travaux de la commis- 
sion de l'union qui se rapportaient à l'abolition du servage en 
Transylvanie, intéressant particulièrement les Roianains dont 
se composait la majorité des serfs transylvaniens. A cet égard, 
elle dut soccuper surtout des omissions de l'article iv de la loi 
créée par la dernière diète de Transylvanie. Ne précisant pas 
certains détails concernant la nature des propriétés , elle fit naître 
à ce sujet des contestations entre les anciens seigneurs et leurs 
serfs émancipés, contestations qui amenèrent des collisions 
sanglantes même là où la population des communes était 
magyare ou saxonne. Aussi le député roumain Sigismond 



VI2 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

/'n/^ j)ressa-t-il la Chainl)re honjjroise le 13 septembre de dis- 
culer avant tout leproiet de loi sur le règlement de cette ques- 
tion, car «la conspiration — dit-il, dont le but est notre anéan- 
tissement, ne cesse d'opérer sa séduction sur le peuple avec ses 
leurres de toutes espèces » [D. 

La pétition du second régiment des Ilonniains des Confins 
militaires eut également les bonneurs d'une discussion à cette 
commission déjà citée. Les réclamations des pétitionnaires y 
étaient presque les mêmes que celles de rassemblée de linHizs- 
fnlvd seidement le ton en était un peu moins hostile et indi- 
quait la possibilité d'une transaction. La commission y répon- 
dit en déclarant : 1" que les anciennes conditions de la posses- 
sion terrienne ne seront pas maintenues chez eux non plus ; 
:2° (piils nommeront des députés pour la législature future et 
3" (|uc la langue du commandement sera la même chez eux 
<pie dans l'armée hongroise. Pour le reste, elle transmettra la 
pétition au ministère. 

Au point de vue administratif, les dispositions prises à 
l'égard de la Ti-nns vira nie par le gouvernement hongrois étaient 
nombreuses. Le 17 juin l'archiduc-palatin procéda à la dissolu- 
tion de la chancellerie transvlvanienne de Vienne et le lende- 
main on émancipa les serfs avec solennité. Ensuite on nomma 
le baron Nicolas IV/i , un des collaborateurs de Széchenyi dans 
ses œuvres régénératrices, commissaire royal pour la Tran- 
sylvanie afin qu'il y présidât à la transformation politique du 
pays exigée par 1 introduction de la constitution hongroise. 

Un de ses premiers actes fut de faire partir le ["bataillon 
du second régiment roumain de Confins contre les Serbes 
révoltés. i\Trti de Naszod, ou les membres du comité national 
roumain dissous de Szehen l'avaient sans cesse excité contre le 
nouvel ortlre des chose*, ce régiment ne voulut ni accepter les 
drapeaux hongrois, ni prêter serment à la nouvelle constitu- 
tion, refus qu'il recommença obstinément plusieurs fois encore 
pendant son odyssée à travers la Hongrie d'où il ne retourna 
dans ses foyers (pien août !.Siî>. 

(1; Pap Dénks, a pesti matiyar nemzctgyûlés, 1848-ia/i, vol. II, p. 213. 



LIVRE TROISIÈME 415 

Soit à cause de leur particijDation dans l'excitation de ce 
régiment, soit à cause de leur connivence avec les cercles 
saxons les plus antimagyars et de leurs agissements incessants, 
les anciens membres du comité national roumain ne purent 
longtemps échapper à la vigilance du commissaire royal. 
Il les fit arrêter le 18 août à Szeben, ou il vivaient sous la pro- 
tection et aux crochets des autorités saxonnes , par le comte 
Béldi, préfet du département de Doboka. Et comme parmi 
les détenus il y avait un Tréhonien Lauriano qui était sujet 
valaque, quoique né en Transylvanie, le gouvernement révolu- 
tionnaire roumain intervint en faveur de sa mise en liberté. 
Voici l'explication donnée par le commissariat roval : « Quels 
que soient les efforts tentés par le pays pour faire participer 
le peuple roumain aux concessions justifées par les idées de 
l'époque ainsi que pour le mettre sur le même rang que 
les autres habitants du pays, ces concessions ne furent pas 
acceptées partout avec le sentiment qui les avait inspirées. 
Au contraire le peuple, circonvenu et aveuglé par des me- 
neurs malveillants, se laissa entraîner à une Ibule d'actes 
qui sont aussi dangereux pour le pays que pour lui-même... 
Or c est de semblables méfaits que ledit Lauriano est accusé 
et à cause desquels il a été arrêté et sa correspondance con- 
fisquée » (1). 

Au moment ou le baron Vay prit cette attitude énergique, 
la cour de Vienne était déjà décidée à barrer le chemin au li- 
béralisme magvar. Elle dut même donner avis de cette décision 
à ses subordonnés les plus sûrs, car le baron Puchner ne mit 
pas tout le zèle désirable pour surveiller les prisonniers en 
question qui lui lurent confiés. Délivrés par son aide-de- 
camps, le général P/ej-sinann, sous un futile prétexte, ils se 
réfugièrent à Orlàt, en pleins Confins militaires roumains , où ils 
se sentirent tellement protégés qu'ils poussèrent leur entourage 
à la convocation d'une assemblée populaire roumaine, en en 
demandant la permission à 1 autorité militaire. Elle la leur 
accorda pour le 10 septembre. La permettre était déjà un 

(1) Jakab Elek, Szabadsâg harczunk torténeté/iez, p. 345 et 346. 



414 MAGYAJ'.S KT ROUMAINS DEVAIST L'HISTOIRE 

contre-coii[) de la volte-face plus haut sigualée de la cour de 
Vienne, mais sa si^juilication .s'accentuait davantajje encore par 
les événements qui l'avaient précédée en Transylvanie. 

D'abord le refus des Saxons de procéder à la levée des re- 
crues onlonnée sur la proposition de kossuth. Szeben excusa sa 
désobéissance le (> septembre par l'absence de la sanction 
rovale dans la loi votée par le parlement honjjrois; exemple 
que Brassa suivit immédiatement. Le lendemain, le lieutenant- 
colonel Liban, du second régiment roumain, présida une réu- 
nion de ses officiers à Naszod, ou l'on décida de ne plus obéir 
au ministère hongrois, traître à la monarchie. En même temps, 
Urhan annonça au commandant en chef qu'il pourrait facile- 
ment lever 10, (MM) hommes, si on lui j)rocurait les armes né- 
cessaires. 

La réunion àOrlat ne put ajouter aucun trait hostile à ces 
(h'clarations de guerre formelles. Son inportance consistait 
dans la présence du commandant Hiebel, de l'armée impériale, 
autorisé par le baron Puchner à y assister. Encouragés par des 
succès semblables, les meneurs improvisèrent une seconde 
assemblée des lloamains à Ba/àzsfa/ra pour le l(> septembre, 
oii la foule ne devait se pr(îsenter qu'armée afin (jue 1 impres- 
.sion produite fut plus terrifiante. 

Le i;} septembre il se passa malheureusement un fait, qui 
ne fit qu'augmenter l'effervescence des Roumains. A Lona on 
était obligé de recourir à l'intervention delà force publique pour 
briser la résistance de l autorité communale et des habitants 
ameutés (jui ne voulaient pas se soumettre au recensement en 
vue de la levée des recrues. Après avoir épuisé toutes les ten- 
tatives de conciliation pendant plusieurs heures, on était obligé 
de faire tirer sur la foule menaçante et insubordonnée, il y eut 
treize morts et un grand noml)re de blessés parmi les paysans 
qui comptaient évidemment sur l'impunité, caries soldats 
réquisitionnés appartenaient à l'armée impériale. 

Aussi vit-on arriver à lla/âzsfalva. le jour indi(jué plus de 
2,000 lloamains, munis de faux, de fourches et de lances, 
au\(jucls s atljoignireut quelques jours plus tard les G, 000 
Molzes — habitant les glaciers — deJaneoeicVAxente. Accouru 



LIVRE TROISIÈME 415 

pour dissoudre cette assemblée illégalement convoquée, le 
baron Vay se sentit impuissant en l'ace d'un déploiement de 
forces pareilles, les troupes envoyées par le commandant 
en chef n'étant ni assez nombreuses ni assez sures. Alors, 
se déclarant rassuré par la promesse des chefs de n'entre- 
prendre rien de criminel, il repartit à Kolozsiu'ir. C'était 
enhardir les plus turbulents et céder la place aux /linmiiit, 
Lattriano et Papiii, qui venaient de Szebeii escortés par un 
lieutenant et ses hommes du premier régiment roumain pour 
faire adopter leur programme préparé d'avance (le 25 sep- 
tembre) . 

Avant tout, ils se déclarèrent contre la constitution hon- 
groise et pour celle octroyée à VAiiinche le Ih avril, que 
l'on introduirait également en Transylvanie. Et comme les 
officiers du détachement militaire chargés du maintien de 
Tordre étaient justement des Roumains aussi, et qu'ils prirent 
part bénévolement aux délibérations, on s'occupa ensuite de 
lorganisation des forces roumaines du pays. Elles devaient 
comprendre quinze légions conduites par des prefeki^ rempla- 
cés à l'occasionpar des sub-prefeki. On préposerait les tribuns 
ou les }'ice tribuns aux bataillons; ils se composeraient de dix 
centuries, ayant chacune cent hommes, et commandées par 
des centurions. En enrôlant tous les Ilouniuins valides de dix- 
sept à cinquante ans on obtiendra de cette façon 180,000 
hommes, auxquels il faudrait ajouter encore à peu près 1,000 
cavaliers par légion, en tout 195,000 hommes. 

Deux déclarations devaient expliquer à la Transylvanie les 
décisions prises par cette deuxième assemblée de Balàzsfalva : 
dans la première portant la signature : Populus romanus, on 
s'en tint aux généralités, tandis que dans la seconde signée 
par l'Assemblée de Balàzsfalva, on annonça la formation de 
1 armée nationale roumaine, conformément à la permission 
reçue de Ferdinand, ainsi que la reconstitution du « Comité 
national roumain » , mais n'ayant cette fois-ci que six mem- 
bres. 

Le 2-4 septembre, on vit paraître inopinément le général 
Schurter, que les Roumains connaissaient de})uis la première 



416 MAGYARS KT ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 
assemblée et qui avait apparemment une mission officieuse. 
Ayant acquis la conviction que les Roumains étaient d'ac- 
cord, il leur proposa denvoyer à Szehen une délégation 
composée de vin^jt-deux membres pour remettre au baron 
Puchner le procès-verbal de l'assemblée traduit en allemand (1 ) . 
11 devait être présenté à Ferdinand sous forme de pétition et 
contenait les conclusions suivantes. 

r Lassembléene reconnaît cà aucun prix l'union de la Tran- 
sylvanie avec la Hongrie contre laquelle les Roumains ont déjà 
préalablement protesté et dans la discussion de laquelle ils 
n'ont pas pris part à la Diète. 

2" Elle ne reconnaît pas non plus le ministère hongrois, car 
il n'a été imposé qu'à la suite de l'union. 

;r FJIe déclare qu'elle ne veut dépendre que de Sa Majesté 
l'Empereur directement et du ministère impérial et qu'elle ne 
veut recevoir les ordres de Sa Majesté Impériale que par l'en- 
tremise du commandant en chef des forces militaires. 

i ' Elle demande à Sa Majesté Impériale qu'Elle lui accorde 
la convocation d'une assemblée nationale et populaire générale 
afin d'y pouvoir discuter les intérêts du peuple roumain; elle 
lui demande également de ratifier la nomination des membres 
« du Comité national roumain r , élus par l'assemblée précé- 
dente et poursuivis de la manière la plus inhumaine par le mi- 
nistère hongrois. 

5» Elle demande la convocation, le plus promptement possi- 
ble, (1 une Diète transylvanienne dont les membres seraient les 
élus (les trois nations en proportion du nombre de la popula- 
tion des trois nations et à laquelle il incomberait de décider 
du sort futur du pays. 

G" Elle désire participer aux bienfaits de la constitution 
impériale autrichienne et demande qu'elle soit introduite en 
J'ransjiriinie. 

1" Elle demande un gouvernement provisoire pour la Tran- 
sylvanie. Pour former ce gouvernement on prendrait ses mem- 
bres dans les trois nations ma;;yares, saxonnes et roumaines en 

(1' BaritiH : Istoria tianMlvnnioi. Vul. II, p. 216. 



LIV1\K THOISIKMli M~ 

proportion du nombre de leur population. On confierait le 
pouvoir à ce jfouvernenient jusqu'à la lorniation d'un «ouver- 
nement provincial définitif. 

Après le départ des chefs, le 28 septembre, la grande masse 
des assistants resta à Batàzsfalvd , au nombre de 1 5 à 
20,000 hommes sous le commandement d'Axenie, pour y lor- 
merle dépôt de l'armée nationale roumaine. Quanta la déléga- 
tion chargée solennellement de transmettre au baron Ptichner 
la pétition votée par la deuxième assemblée de Balàzsfalva, 
elle fut reçue le 2 octobre. Ce lut déjà un acte anticonstitution- 
nel manifeste, qu'aggrava encore considérablement la réponse 
bienveillante du commandant en chef des troupes impériales 
ainsi que les appointements fixes mensuels qu'il accorda aux 
membres du « Comité national roumain " . L'alliance long- 
temps préparée de la réaction et du roumanisme devenait de 
cette manière un fait accompli enfin, inspirée parla camarilla 
de Vienne et les souvenirs sinistres du soulèvement de 
Horci . 

Leurs députés s'étant retirés du parlement hongrois le 
19 septembre, les Saxons refusèrent aussi l'obéissance au mi- 
nistère hongrois dix jours après, pour demander h Vienjie, le 
2 octobre suivant, leur incorporation dans l'empire cVAuinche, 
sous la forme d'un margraviat. 



CHAPITRE XI 



LA OIKP.Ri; CIVILE. 



Sans vouloir résoiulie la (|uestioii : s'il convenait d'appeler 
la guerre soutenue par la Hongrie en 18 48 et 49 contre VAuiri- 
che et la finssie une guerre « d'indépendance v, ou " de révo- 
lution », ou encore une « guerre constitutionnelle », ce qui 
serait probablement la dénomination la plus rationnelle, il 
est iiicontestable que pour caractériser les événements qui se 
sont passés à cette même époque en Transylvanie, on ne peut 
employer que la triste expression de « guerre civile )- . Ils en 
avaient toute la férocité et tout le décousu, conduisant le pavs 
comme dans le temps de Basta] à deux doigts de sa perte et 
préparant ainsi tout naturellement le triomphe de l'absolu- 
tisme. 

En guise de réponses aux provocations de la seconde assem- 
blée de Halàzsfalva et pour enrayer le mouvement croissant 
du roumanisme révolutionnaire, le commissariat royal prit les 
mesures les plus énergiques. Dans les premiers jours d'octobre 
il ordonna l'arrestation des tribuns fraîchement nommés, Bater- 
ntii, Sinionis et Vasilié Pop, et les ayant fait passer devant une 
cour martiale, il les fit pendre pour crime de rébellion contre 
le gouvernement établi, en se basant soit sur leurs propres 
aveux, soit sur les témoignages de leurs correspondances, 
trouvées chez eux. Alors, voulant remonter le courage de ses 
nouveaux alliés et contrebalancer les effets d'une assemblée 
populaire que les Sicnles devaient tenir le 15 octobre à Aqyag- 
fali>a,\e baron /^/cA«er publia, le 10 octobre, une proclamation 
dans lacpielle il enjoignit aux troupes impériales régulières, et 
au besoin au peuple roumain armé, le désarmement de la 
garde nationale magyare. C'était lâcher les brides à toutes les 
furies de la guerre civile. Aussi les Roumains, après avoir sac- 
cagé plusieurs demeures seigneuriales et tué plusieurs proprié- 



LIVRE TROISIÈME 419 

taires magyars, accomplirent-ils dès le 14 octobre un méfait 
épouvantable à Kis-Enyed en y massacrant les liabitants 
magyars de la localité, au nombre de 141. 

Sous le coup de ces nouvelles cruelles et après avoir juré 
fidélité au roi de Hongrie et à la constitution hongroise, les ^Sï- 
cules réunis à Arjyagfalva se décident à une action militaire en 
faveur des Magyars. Leur bravoure les conduit à Szàsz-Régen^ 
mais leiu's victoires sur le prefeki Miluïs et le colonel Urban 
restent stériles, car finalement battus par le général impérial 
Gédéon., ils sont obligés de regagner leurs foyers le 4 novem- 
bre. 

Entre temps, chaque jour apporte son contingent d'événe- 
ments nouveaux. Le 10 octobre liossuih adresse une procla- 
mation emphatique aux Valaques pour les rappeler à l'obéis- 
sance; le 14, le baron PucA/ie;- annonces aux troupe impériales 
qu'elles ne doivent plus recevoir d'ordres que de lui seul; le 
17, on distribue parmi les [ioumains un règlement pour le ser- 
vice militaire en temps de guerre, dans lequel on admet, à 
l'occasion, la nécessité de massacrer les blessés et d incendier 
les villages; le 18, c'est encore Puchner qui prend la parole 
pour communiquer aux populations les nouvelles concernant 
l'abdication du palatin, la démission du ministère hongrois, 
lusurpation d un soi-disant comité de «défense nationale» pré- 
sidé par KossulIi et pour en tirer la conclusion qu il représente 
dorénavant seul l'autorité légale en Transylvanie^ le ld,Siaguna 
se déclare pour l'empereur tandis que Leniényi défend, le 2 1 , la 
manière de voir du baron Vay qui ne veut plus traiter le baron 
Puchner que comme traître; le 24, on installe à Szeben un 
« comité de pacification » , composé de deux membres saxons, 
de deux lioumains et de deux officiers. 

Mais les prefeki roumains n'entendaient pas rester long- 
temps inactifs. Ce fut Baicano qui se chargea du désarmement 
du département de Zarànd. Le 22 octobre, il fit envahir par 
Costan Macra la ville de liorôsbànya. Ayant rassuré la popula- 
tion par ses protestations pacifiques, il engagea les proprié- 
taires des villages voisins, réfugiés dans la ville, à s'en retour- 
ner chez eux, tout tranquillement. La famille Brady., composée 



V20 MAGYARS KT UOUMAINS DEVAM LllISTOir.E 
d'une vin{]taine de personnes, se laisse persuader et part, ayant 
pris avec elle, par mesure de précaution, le pope de Kordslxi- 
nya. A peine sortie de la ville, la caravane est assaillie par une 
soixantaine de llouinaùis (|ui l'entrainent dans la commune de 
V('ika où le lendemain il y a dix-neuf cadavres y compris celui 
du pope, brûle vif, qui gisent sans être ensevelis sur le sot 
jjlacé. 

Le même jour, :25 octobre, eut lieu le massacre de Pn-zaLd, 
où s'était réfugiée la population magyare, fuyant de Zalaihnn 
devant les hommes du prefeki Dobra. D'après les recherches 
d'un employé autrichien, nommé JSahlik, faites en 1851, à 
une époque très peu tendre pour les Magyars, le nombre des 
victimes v atteignit le chiffre de ()40, j)armi lescpicls I 10 ap- 
partenant à la bonne société. Leurs cadavres servirent pendant 
longtemps de pâture aux fauves des alentours. Grâce aux 
efforts de Jean Ursii, du pope de Meiesd, on parvint à épargner 
la vie II 130 blessés. Quant à la ville de Zalailnid elle fut pil- 
lée, incendiée et détruite par les massacreurs. 

Si Axeiiie ne fit pas subir le même soit à ce moment a la 
ville de Magy-Enjed, malgré les menaces de son vice-pn'fekt 
Prodano, le mérite en revient au capitaine Baumgarien, de 
1 armée impériale, grâce auquel le camp roumain de Muzina 
fut défait. Malheureusement le lendemain, lA octobre, il 
dut abandonner les rangs des Magyars et se retirer à (ryala- 
feliérvàr pour les combattre! Les succès du baron Jean Bànfjy 
et du comte Grégoire fieihleit n'aboutirent pas au but visé non 
plus, c'est à dire à la déli\rance des prisonniers magyars, 
détenus par les liouina/iis dans leur camp de Krakko. Pour 
venger leurs pertes, ceux-ci massacrèrent sans merci tous les 
Magyars qui se trouvaient en leur pouvoir 1). 

G est au contraire avec joie que 1 on peut raconter la con- 
tluite exemplaire du prcfcki Micolas Solomon dans le départe- 
ment de Huiijad. Le désarmement des Magyars s'y effectua 
sans qu une seule goutte de sang fût versée. 

Pour paralyser l'impression que les déclarations magyaro- 

(li SziLAGVi FaiikaS, Nai/j-Eiiyed pitsztulâsa 1849-6e«, p. 11 à 13. 



LIVRE TIIOISIKME 421 

pliiles de Leményi pouvaient produire sur Topinion publique, 
le i^ Comité national roumain » puldia le 1" novembre un 
manifeste qui est le document incontestablemetit le plus sup^- 
gesliCde cette époque et à cet égard. Il est signé par le prési- 
dent lidruiiiiii et le secrétaire l'xin'iin, et il dél)ute par cette 
j)hrase stupéfiante : - Frères, vous avez appris certainement 
que c'est le commandant en chef qui s'est chargé du gouver- 
nement de la Transylvanie au nom de l'empereur et dans le 
sens du manifeste impérial du 3 octobre pour délivrer le pays 
des assassinats, des pillages et de tous les forfaits inouïs que les 
délégués et les agents de Kossuth y commettent à la face de 
l'univers pour la honte de la nation magyare! » Partant de là, 
ce document démontre que les Magyars ne veulent traiter les 
Iioaiiiaiii.s en frères que pour les rendre parjures à l'égard de 
l'empereur, que l'union ne concerne en rien ces derniers car 
elle n'a été votée que par des députés menacés de mort, que 
le baron J'aj ment quand il affirme que ce sontles Ma g] ar s qui 
ont émancipé les Jiovniain.s et que ce sont ces derniers qui 
ont commencé les assassinats. « Frères roumains! ne vous fiez 
pas aux mensonges de Kossuth, de Vay et de Leményi! Ne 
croyez pas que Jellatchitch ou d'autres généraux impériaux 
soient battus. Non, ceux-ci sont partout victorieux. Ayez foi 
dans vos droits et dans la grâce de Dieu, du père des peuples, 
et soyez convaincus que l'année 1848 est la dernière année 
de la tyrannie magyare et la première de la résurrection des 
peuples » (1)! 

.Iprès la défaite des forces sicules il ne resta plus en Tran- 
sjlvaiiie de troupes hongroises de quelque importance qu'à 
Kolozsvàr et dans ses exWwom. Nagy-Euyed {om\yA\e 8 novem- 
bre au pouvoir du colonel impérial Losenau, et Deés le 10 en 
celui du général ]\ aidetiei\, qui détacha Urban pour occuper 
Szanios-Ujvàr. Le 13 les lioamains bridèrent Felviniz et s'em- 
parèrent de Tarda. La position devenait insoutenable pour 
les Magyars; ils se retirèrent à Csacsa, abandonnant Kolosvàr 
aux Aatrivlneiis qui y entrèrent le 1 7 novembre. D'ailleurs 

il) Memorialul Archiepiscopului Aiidreiu baron de Sac/uiia , p. 203, et 
passim. 



422 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

la cour (le Vimne on plus exactement (VOlmutz, où elle s'était 
retirée pendant le siè.<>e de la capitale impériale, se crut assez 
forte pour rétablir ])ar un simple rescrit de Ferdiiuind le 
<i gnbernium » à peine supprimé et pour nommer gouverneur 
le comte Émnic Mil,') (14 novembre). On procéda alors à l'ins- 
tallation d'une adminisi ration mi-partie autrichienne, mi- 
partie roumaine dans les départements de Zan'ind, de ///tm ad, 
(\\\bo-l'fli<'r et de Felso-Feli(h\ ainsi que dans Fogaras. A 
vrai dire, cette coopération des RoKinains ei àe?> Austro-Saxons 
n'était pas toujours (rès amicale, car si le » comité de pacifica- 
tion 5) . où l'élément allemand se trouvait en majorité, ne se 
{jénait pas pour envoyer des canons à liésinar ei à Filiskàr 
ou pour faire arracher les toits des maisons à Poplak et à 
Steh's/ye afin de stimuler l'ardeur militaire des Fwuniains, 
ceux-ci se donnèrent la satisfaction de s'emparer des moulins 
des premiers, sis à Szâszsehes, ou d'attaquer et de piller la 
paroi-^se de Denzdorf. Mais rien ne peint mieux la situation 
respective des alliés que le rescrit du commandant en chef 
adressé au a Comité national roumain « le 2:2 novembre, dans 
lequel, tout en lui concédant le droit d'organiser la milice, il 
lui défend d'en disposer, sous n'importe quel prétexte. 

Dans le courant de ce même mois de novembre eut lieu la 
déposition de l'évéque Lcnn-nyi et son remplacement par le 
chanoine Krajni/,, sur les ordres du baron Parlmer, ainsi que le 
désarmement des Siniles des sièges à'Fdtuirhcly et de Csik par 
le capitaine de dragons Hryd/e et par Diosc/mer. Haromszék 
ne se prêta pas à cette triste comédie, malgré les insinuations 
de certains personnages sicules influents. Elle prit au contraire 
la résolution, dans son assemblée populaire du 23 novem- 
bre, de se transformer en un vaste arsenal pour fondre des 
canons, pour fabriquer de la poudre et des capsules, pour 
sacrifier à la patrie la vie de tous ses hommes valides. Sur 
80,000 habitants 12,000 s'enrôlèrent du coup sous les dra- 
peaux tricolores, et parmi eux cinquante-quatre membres 
de la seule famille Jancsô, à laquelle appartient M. le 
D' Benoît Janrsô. Le 29 novembre, les 4,000 hommes de 
Ifeydte furent repoussés à Arapatalui ou se firent, pour la 



LIVRE TROISIEME 423 

première fois, entendre les canons sicules d\t(iron Gàbor, pour 
la fonte desquels il avait employé successivement toutes les 
cloches de la contrée, c'est-à-dire en tout trois cent treize. Au 
bout de quinze jours il n'y avait plus un seul étranger sur le sol 
de ce siège sicule héroïque, et, pour le tenir en échec, Puclincr se 
vit forcé de le faire investir par toutes ses troupes disponibles. 

Le principal événement du mois de décembre 1848 fut 
l'abdication de Ferdinand et la renonciation au trône de son 
frère, l'archiduc Friiiiçois-C/nii'ies, an profit de son fils Fin/içois- 
Josep/i. Ces deux actes furent passés à Olniûiz, le 2 décembre, 
et dans des conditions telles que le parlement hongrois dut 
les considérer comme non-avenus. La constitution hongroise 
n'admet en effet de changements semblables qu avec l'assen- 
timent du parlement et, dans le cas présent, on ne l'avait 
même pas consulté. Aussi protesta-t-il énergiquement contre 
la u révolution de palais qui eut lieu à Olmûiz " quoique en évi- 
tant toute allusion personnelle, dès le 7 décembre. Depuis ce 
jour-là les soldats ne prêtaient plus serment que sur la constitu- 
tion. Et, si le jeune empereur nomme le prince Windàc/i-Gideiz 
le 15 décembre son « alter ego » pour la Hongrie avec les pou- 
voirs les plus étendus et à la tête d'une armée de 56,000 hom- 
mes, Kos.siti/t confie le 16 décembre le commandement mili- 
taire suprême en Transylvanie au général polonais Joseph Beni, 
au héros iV Osirolenka, en lui adjoignant comme gouverneur 
civil d'abord Edmond Bei>ihy et, après la maladie de celui-ci, 
Ladislas Csànyi. En face de chefs semblables et de leurs trou- 
pes fraîches et enthousiasmées, les forces impériales de la 
Tansyhuinie ne pouvaient s'y maintenir dans une posture bril- 
lante, même en s'appuyant sur la milice roumaiue, car il leur 
était impossible de tirer des subsides de VAutrivIie^ dont elles 
étaient séparées par la Hongrie tout entière. Elles abandon- 
nèrent donc, après plusieurs défaites, Kolozsvàr, le 2;i dé- 
cembre, pour y laisser entrer Beni à son tour le jour de 
Noël. Pendant la retraite de ses troupes, le général autrichien 
W/irdener mourut le lendemain à Tarda, et Urban fut refoulé 
jusqu'en Boakovine, hors des frontières de la Transylvanie. 

Or, le décembre, le baron Pucliner avait convoqué les 



424 MAGYAllS KT IIOÏJMAINS DEVAIT L'HISTOIRE 

IxoittiKiiiis pour le 28 décembre en assemblée nationale; seule- 
ment, comme il ne voulait pas donner à celle-ci trop d'impor- 
tance, il partagea la convocation en deux, en réunissant les 
Jioiiindi/is unis à lialiizsfdliui et les RomiKiins orthodoxes à 
Sagy-Stcbcii. Les premiers ne purent se rendre à cette invita- 
tion à cause des événements de la {guerre, mais la réunion des 
seconds se passa complètement selon le programme tracé et 
sous la présidence de SiagiDui, ;;a;;né d'avance à la cause 
autrichienne. On salua d abord l'avènement au trône du nou- 
vel empereur par un triple " hoiirrah. » Ensuite, on ordonna à 
Ldiiriduo de rendre compte des faits et gestes du '< Comité na- 
tional roumain " . Finalement, on discuta pendant quatre 
heures la rédaction d'une résolution composée de treize para- 
graphes, dans lesquels il est question a la fois de choses politi- 
ques et économiques, des " desiderata » les j)lus divers et 
même de l'élection d'un chef national roumain, dont les pou- 
voirs seraient ultérieurement confirmés par S. ^J. Après avoir 
ainsi sacrifié sur l'autel du daco-roumanisme, 1 assend)Iée s'oc- 
cupa des rapports déplorables entre Hodinains et Sdxons, en 
imputant à ceux-ci toutes les causes de leurs mésintelligences, 
lielativement aux bruits que les Magyars faisaient courir au 
sujet des atrocités commises par les Jionmaias, on les déclaia 
tout sinq)lement mensongers. 

Cependant, le lendemain de ce jour au moins *' trois fois 
heureux » . ne tint pas tout ce que pouvait en attendre l'as- 
semblée. On apprit en effet dès le matin l'entrée en action 
de /ieîn ainsi (pie ses rapides progrès, il fallait donc organiser 
sans relard la résistance des prefe/a. C'était déjà chose pénible, 
mais combien ne devait-elle pas être dépassée en odieux 
par linjonction du commandant en chef, adressée au « Co- 
mité n;ilional roumain » le ;U décembre! Il s'agissait à cette 
tiate, an sein d'une reunion composée des membres du " Co- 
mité national roumain '• , du "Comité de pacification», de 
quelques Saxons et de quelques officiers impériaux (l), que 
les Roamains et les Saxons priassent le général Liidrrs, com- 
mandant en chef i\e^ armées d'occupation russes dans les 

1 ilMuiK, Jslolid Tniitsili'unict, vol. H, p. 400 et />«.«//». 



LIVRE TROISIEME 425 

l^rùic/'/xiiitcs (Idiiuhicimcs d'envoyer en Transyliuinie des trou- 
pes auxiliaires. Tout en faisant préparer toutes les choses 
nécessaires pour les bien recevoir, le baron Pudincr aurait 
1 air de s'opposer énergiquement à leur apparition afin que 
la réputation de l'armée impériale pût sortir honorablement 
de cette épreuve. Cette proposition ne fut bien accueillie 
ni par les Roumains, ni par les iSaxons. " Si la maison d'Au- 
triche n'est pas en mesure de garder la Transylvanie, s'écria 
le baron Frunçois Hek/iensicin, elle ne mérite pas d'y régner! » 
Pour Sidgtinii la question se posait ainsi : si on laisse le 
pavs au pouvoir des rebelles, sur 1,200,000 Roumains il 
wen restera que 200,000 et sur 200,000 Saxons que 20,000. 
u Voyant l'opposition, dit-il en terminant, que vous faites à 
Son Excellence le commandant en chef, je renonce à mon 
siège épiscopal. » Impressionnés par ce mouvement oratoire, 
les assistants consentirent à entrer en négociations avec le 
commandant en chef, si toutefois il ne donne pas suitait 
à son projet de protestation. Ayant obtenu par ses délégués 
toutes les satisfactions désirables à cet égard, la réunion se 
prononça pour l'envoi, près du général russe Luders, d'une 
mission chargée de lui expliquer la situation et de l'inviter 
à une intervention. Les Roumains ne voulaient à aucun prix 
que cette invitation se fît au nom de la nation roumaine, 
car ils craignaient qu avant demandé des secours à la Russie, 
celle-ci ne s'autorisât à garder en échange les Priucijxiuirs da- 
nubiennes auxquelles ils tenaient tant, en vue de la création 
de \euv Daco-Roirnianie rêvée. Mais leur opposition resta sté- 
rile : dans la missive portée par Sia;/una, un commerçant 
roumain de Brasso et deux Saxons au quartier général de 
lAiders, les pétitionnaires sont les nations roumaines et saxon- 
nes représentées par Baniuiiu, Ci/xiriu et Balasies<<> d'une part 
et de l'autre par A. Zay, Joseph Renigni et Joseph Wàchier. La 
réponse de Lûdeis était évasive, cependant il promit de 
recommander favorablement la pétition à l'empereur Nico- 
las 1". Mais l'acquiescement ne pouvait arriver avant dix-huit 
jours, vu l'éloignement de la capitale russe et l'insuffisance 
des movens de communication. 



42G MAGVAr.S KT ROUMAIISS DEVANT LIllSTOIRE 

Cependant, les événements marchaient avec une rapidité 
vcrti{]ineuse sur les champs de hataille. />V'///, après avoir 
proclamé l'amnistie pour tous ceux qui étaient susceptibles de 
revenir à des sentiments meilleurs à l'égard de la cause hon- 
groise, remonta promptement le courage des Siciilrs, déjà 
enclins à déposer les armes, conformément à la convention 
d\irrip(i/(i/i, devant le général autrichien (M'dum. 

Ces (juelques semaines, consacrées de part et d'autre à la 
préparation d une campagne définitive, lurcut particulière- 
ment propices à l'action de la milice roumaine. La contrée 
située entre S-cben. Mcfifjyes, 7V>/yA/ et Dcra, complètement 
dégarnie de troupes régulièies, devint sa proie, et elle put 
tranquillement s y abandonner à ses instincts les plus 
barbares. Dès le 5 janvier, on vit tomber le ricc-prefehi Popo- 
l'iicli sur la ville saxonne de Sz/istràros , renlermant un grand 
nombre des propriétaires magyars réfugiés. Prenant cette cir- 
constance pour un bon prétexte, les lio/niKiins exigèrent de 
la ville le payement d'une contribution de guerre considérable, 
garanti par la présence de douze otages. Ce fut grâce à la 
prompte intervention du commandant en chef que 1 on ])ut 
arrêter les exactions du zélé administrateur « sui generis ^- , 
révoqué et condamné par le baron Pue/mer, au rembourse- 
ment des sommes déjà versées. 

Tout autre fut le sort de N(i<i)-E)tyc(l, où se trouvait le 
collège bàli et doté j)ar (rdhricl lieilden, avec sa belle biblio- 
thèque et sa population d'étudiants. J.tr///(? et les J/o/:r'.s- rédui- 
sirent entièrement en cendres cette ville ouverte, le 8 janvier. 
Pendant lincendie, les liait mains ne purent empêcher les pil- 
lards d'achever l'œuvre de la destruction. Si en fait d'assassi- 
nats on |)eut moins aisément démontrer la culpabilité de la 
milice rowmaine, il est incontestable que les habitants ont 
énoiménient souffert des suites de l'incendie, car il les a con- 
damnés à la dispersion au cœur de l'hiver, et conséquemment 
à être exposés aux intempéries des journées de janvier. Il y 
a eu du reste parmi les populations roumaines des environs 
à'Eiiyed une partie notable, qui n'est pas restée insensible 
devant les maux des fuyards. Ouant au capitaine Suini du 



L1VI\E TROISIEME 427 

régiment roumain des (\)iijîns niiliidivcs, il ne savait pas assez 
énergiquement exprimer son indignation au sujet de la con- 
duite d .t.ie//^'et de ses lieutenants, les popes Czirlca et Hnknr. 
Parmi les tentatives faites pour ramener les survivants magvars 
à Toida, il faut signaler 1 expédition du capitaine hongrois Pe- 
reczi. Il arriva à Enyed le J6 janvier avec un détachement 
d'environ six cents hommes et ayant recueilli six ou sept cents 
sinistrés, il les ramena dès le lendemain à Torda. En route, 
Axente fit un essai pour lui barrer le chemin à Felvincz, mais 
les incendiaires ne purent pas résister à Tattaque des troupes 
hongroises et le convoi des réfugiés atteignit sain et sauf le 
camp des Magyars. 

Pour dédommager sa milice avide de sang et de pillage de 
1 échec subi, Axente la dirigea, le 18 janvier, sur Nagy-Lak 
et Hàri où ils assassinèrent 108 personnes désarmées. A Boros- 
Benedck on conduisit les Magyars au supplice au moment 
même où le pope F?///X procédait à la bénédiction des eaux. 
Les Magyars se jetèrent à ses pieds pour implorer sa protection, 
mais il ne les écouta pas, ne voulant pas interrompre la céré- 
monie religieuse. Le nombre des victimes atteignait 1-43 
d'après le rapport d'une commission mixte autrichienne et 
roumaine envoyée au mois de février pour faire enterrer les 
cadavres. En apprenant ces horribles méfaits, \e hsivow Puchner 
se crut obligé de récuser toute solidarité avec le « Comité na- 
tional roumain » et lui fit ordonner d'employer toutes ses 
forces pour empêcher le retour d'atrocités semblables, « qui 
ne pourraient présenter toute la nationalité que sous un aspect 
des plus défavorables y> (l). 

Beni arriva le 13 janvier à Maros-Vàsàrhely pour y remonter 
le moral des Sic aies et pour y préparer son attaque contre 
Szeben. Ce fut à cette époque qu'il fit occuper Balàzsfalva par 
le colonel Czecz, qui en chassa le fameux camp roumain par 
quelques coups de canon et eut beaucoup de mal pour empê- 
cher les Magyars indignés de ne pas se permettre quelques 
actes de représailles dans la métropole du roumanisme 

1) SziL.4GYi Farkas, Alsô-fehcrmegye, 1848-V9 ben. Appendire, p. 447. 



.V2S MAGYARS ET l'.OUMAUNS DKVANI 1/ Il I STO I T. E 

19 janvier . Le baron l'nclnier ne vonlut pas assister les bras 
croisés à la réorganisai ion des Corées magyares, et livra bataille 
il Bem près de (îcilfalra. L'avantage resta aux Mat/jars. 
Alors Bein s'avança dans les environs de Szeben jusqu'à Szrl/'n- 
(Icl. où il i)rit une forte position. Puc/mcr l'y attaqua le 2 4 jan- 
vier, mais sans j)ouvoirrcn déloger. Cependant, après l'incen- 
die de la commune, Bcin se vit Forcé de se retirer à Vizalnui. 
l'iic/iiirr, se voyant perdu, s'adressa à son tour au général 
russe Liiders pour lui demander des secours. Et comme dans 
la réponse de l'empereur Nicolas I", arrivée entre temps, il 
était justement spécifié (jne les secours ne pouvaient être 
accordés tnic sur la demande du commandant en chef autri- 
chien, Liiders envoya immédiatement le général Enr/cl/iardt 
avec (j,0()0 hommes à Szeben et le généraKS'Av/r/a/^y/ avec i,()()0 
à l'œrœs-ioroiiy ! l" et 2 février). C'était plus qu'il ne fallait 
à Piic/iner pour reprendre l'offensive avec succès. Il infligea 
dès le i février une défaite sérieuse à l'izaLiui, à son célèbre 
adversaire. Ce fut alors vers Déra que Bew se retira, car les 
renforts promis par le gouvernement bongrois ne pouvaient 
arriver que de ce coté, le long du Maros. Son lieutenant, le 
baion Far/ifis Kentény, y eut à soutenir une attacjue nocturne de 
la part de la milice roumaine conduite par le pféfe/,t Solomon, 
attaque que les Magvars repoussèrent victorieusement (G fé- 
vrier). Quant à Bem lui-même, il gagna la bataille de J^is/ii 
(9 février!, avant pu être secouru à temps par le détachement 
du commandant /Irabovsz/,)- (4,500 hommes et 12 canons). 
Au lieu d'accepter la bataille offerte par Puchnerix Sztisz-Sebes, 
Be/n se dirigea alors vers les sièges des Sien les, car ils avaient 
été défaits par Frban dans plusieurs rencontres. Les Magyars 
entrèrent le 2(5 février à Besziercze, et Liban se retira incon- 
tinent en BouLorine. 

Avant de reparaître sous Szeben, Bem eut une sanglante jour- 
née à supporter à Medgyes (3 mars), où le général autrichien 
Kalliany lui fit subir des pertes sérieuses (400 hommes mis 
hors de c()ud)al). Mais ses niannmvres savantes avaient si bien 
déjoué les calculs stratc'-gicjues de ses adversaires, qu'il se 
trouva inopinément le 11 mars à la porte de Szeben. Là, 



i.iviU': T ROI su: ME . V29 

les Autrichiens et les liiisses ratteiidaient dans une position for- 
tifiée. Mais rien ne put arrêter l'attaque impétueuse des 
Magyars qui, après les avoir chassés de leurs positions, s'empa- 
rèrent séance tenante de cette capitale de la réaction, de ce 
quartier général de la contre-révolution roumaine et saxonne, 
où 850 blessés, 21 canons et une immense quantité de muni- 
tions, d'armes et de provisions tombèrent en leur pouvoir. 
Le 20 mars /j/v/^vieut leméme sort ; là, ce furent les J?///7cA?e/w 
qui couvrirent la retraite des Russes; mais le 26 mars il n'en 
restait plus un seul sur le sol de la Tiansylvanie, les parnisons 
des forteresses de Gyulafeh-Jrvar et de DJva exceptées. Les 
Roumains ne jouèrent dans ces combats qu'un rôle tout-à-fait 
secondaire; d après les avis des historiens autrichiens eux- 
mêmes, — tel que l'auteur du " Der Révolutions KrieginSieben- 
bûrgen in den Jabren !8 48 und 1849 " — ils exercèrent plus 
d'une fois une influence néfaste sur les troupes impériales , 
car la panique s'étant emparée d'eux aux premiers coups de 
canon, ils entraînèrent avec eux les éléments les moins solides 
de l'armée impériale. Le " Comité national roumain « eut 
toutes les peines du monde à mettre en sûreté ses papiers 
et ses correspondances; un de ses membres — Balasiseco 
— ne put se sauver à travers les lignes hongroises qu'en 
poussant des « vivat ' répétés en l'honneur de Kossuih. Janco 
et Axcnte se retirèrent dans la contrée montagneuse de VEicz- 
hegység où, sur un territoire de 500 kilomètres carrés, ils 
avaient leurs milices sous la main en attendant les événe- 
ments. 

Dans le pays ainsi purgé de l'ennemi, Csànyi poursuivit sans 
relâche la réorganisation de ladministration civile et le réta- 
blissement des conditions normales de la vie sociale. Il lui 
fallut beaucoup d'énergie pour empêcher les représailles des 
Magyars dont les blessures étaient trop récentes encore pour 
qu'ils ne cédassent pas, à l'occasion, aux insinuations de la 
vengeance et ne commissent des actes répréhensibles, tels que 
l'exécution improvisée de I 7 Roumains à Baiiz. Il fit donc sévè- 
rement punir le sous-officier Balos pour sa conduite à Mezô-Or 
et n'admit nullement que l'on put faire son procès à quelqu'un 



430 MAGYARS ET ROUMAINS DEVANT L'HISTOIRE 

sans recourir aux tribunaux réguliers. En fait de tribunaux, le 
parlement hongrois siégeant à Debrec-en en avait installé de 
tout à fait spéciaux, « les tribunaux de sang " , pour juger 
niartialenienl les délits de ch'oit commun, dont le nombre 
devait falalemont s'augmenter pendant une époque aussi trou- 
blée. Un projet de loi se rapportant au fonctionnement de 
ces tribunaux fut présenté par lUililidsdr Halasz le 8 février 
18i0 à la Chambre des représentants, qui le vota le 13 fé- 
vrier. Ses tendances étaient aussi humanitaires que possible. 
D\il)ord, ces tril)unaux se composaient de deux juges civils 
et de deux juges militaires, avec un président, soit civil, soit 
militaire. L'accusé recevait d'office son défenseur s'il n'en 
choisissait pas un en six heures de temps ou ne voulait pas se 
défendre lui-même, et on ne devait exiger de lui ni un aven, 
ni une autre déclaration. Les témoins, et d'abord ceux de l'ac- 
cusé, ne pouvaient déposer (|u'en sa présence et ils étaient 
obli{;és de répondre aux questions soit de l'accusé, soit de son 
défenseur ainsi qu'à celles des juges et de l'accusateur public. 
L'accusé et I accusateur public pouvaient également faire sus- 
pendre la procédure pendant douze heures afin qu'ils pussent 
présenter des témoins supplémentaires ou recueillir un sup- 
plénjent d'informations. Après la déposition des témoins, la 
parole re\ enait à l'accusateur public pour exposer son accusa- 
tion, à latpielle répondait ensuite le défenseur. Les juges se 
retiraient alors dans une pièce attenant au tribunal pour déli- 
bérer et la condamnation ou la mise en liberté de l'accusé ne 
pouvaient être prononcées qu'à l'unanimité. En cas contraire, 
on devait renvoyer l'accusé devant les tribunaux ordinaires. 
S il v avait condamnation , elle impliquait la mort du con- 
damné trois heures après le prononcé du jugement, en présence 
d'un des juges et au moyen d'un peloton d'exécution. Il devait 
y avoir des tribunaux pareils dans tous les départements de 
la Hongrie, mais le ministre de la justice Vukovics en réduisit 
le nond)re à dix au commencement du mois de mai 1849, 
pour n'en (jardcr finalement qu'un seul à Budapest (20 juin). 
Gomme d'après lUiritin le nombre des Hoiimdins condamnés 

\.'j BAiinir, Istoiiii IruiisUraniei, sol. II, p. 1(-88, et suivantes. 



T.IVRE TUOISIÈME 431 

à mort par ces tribunaux et exécutés atteindrait le chiffre 
extraordinaire de 6,000, il ne sera pas inutile de citer les 
totaux relevés sur les livres d'écrou des prisons (I). Dans le 
département àWUofchèr, où les Roumains avaient commis le 
plus d'excès, il y a eu 105 accusés. Sur ce nombre les con- 
damnations à mort montaient à 35, parmi lesquelles trois 
frappant des Mi'jyars. Dans le département de Dobokn-Belsô- 
Szohiok il y eut 418 emprisonnements, mais le nombre des 
condamnations à mort n'y dépassa pas six. En admettant que 
les autres départements habités par les Roumains aient fourni 
le double, la somme totale excédera à peine une centaine, lais- 
sant encore une marge énorme pour obtenir le chiflïe indiqué 
par Bariiiu. 

Mais la marcbe des événements qui vont suivre serait 
incompréhensible si on ne mentionnait pas très spécialement 
l'apparition de la constitution octroyée par François-Joseph à 
la monarchie le 4 mars 1849. OEuvre du prince Schwarzeu- 
herg, le tout-puissant conseiller du jeune empereur, qui, 
d'après les bulletins de ]Vindisch-G?'aetz, se considérait déjà 
absolument comme le maître indiscuté de la Hongrie soumise, 
cette charte n'est qu un long réquisitoire — elle se compose de 
1 28 paragraphes — contre la constitution hongroise. L'intégrité 
territoriale de l'État hongrois, ses droits historiques, ses tra- 
ditions populaires y sont anéantis d'un trait de plume; il y 
est relégué au niveau d'une simple province conquise. Et, 
ironie amère ! la publication de ce malencontreux document 
coïncidait justement avec les revers de l'armée impériale. De 
là cette indignation de la Hongrie victorieuse, qui prit fatale- 
ment la forme d'un acte révolutionnaire : la proclamation à 
Debreczen de l indépendance du pays et de la déchéance de la 
maison des Habsbourg par le parlement (14 avril.) Cet acte, 
que François Deàk ne craignait pas d'appeler regrettable, per- 
mit à la Russie d'intervenir sous prétexte de défendre l'équi- 
libre européen et de garantir la tranquillité de ses propres 
provinces. Elle n'agissait donc pas seulement dans son pro- 

y^i) SziLAGYi l'.vuK.vs, Alsofelit'i-Viuinegye J 848-49-/><;;j. 



432 MAGYAUS ET ROUMAINS Jtl'.VAîNT L'IIISTOIIIE 
nie intérêt, mais dans celui de la paix générale en cédant aux 
instances du gouN ernenicnt autrichien, (jui avait imploré son 
secours. 

Les deux mois qui précédèrent l'apparition elïective des 
armées russes en //o/zy/ve, constituent l'époque la plus glo- 
rieuse de la "ueri'e de 1819 pour les Magyars. Victorieux en 
bataille rangée à jSagy-Sarlo ( lî) avi'il), ayant débloqué l\o- 
luàroni (:2(! aviilj et ayant pris lUidc d'assaut 21 mai), ils 
pouvaient considérer la .{juerre comme terminée et attendre 
en sécurité les [)ropositions de VAatric/ie, ainsi que l'espéraif 
de bonne loi le parti " de la paix >- du j)arlement hongrois. 

Sous 1 iniluence de ce court laps de temps heureux, auquel 
l'historien Alcxaiir/rc Mai/,i donne avec raison le nom de 
« Printemps sacré » , il y eut un mouvement de rapprochement 
entre Ma(/j ais et Hoamains, qui, malgré son avortement, indi- 
que bien que l'entente de ces deux peuples, tant désirée par 
leurs amis sincères, n'est pas une utopie et peut facilement se 
réaliser, s'ils y mettent tous deux un peu de bonne volonté. 

Ce fut à vrai dire Bein qui aplanit principalement le chemin 
pour arriver à ce résultat si désirable. IjC lendemain de la 
prise de Szehoi il proclama une amnistie générale, et le 2 1 mars 
lit à la population de la J^ransylvanie un appel que résume 
la phrase suivante : u Magyars, Saxons et Roumains! tendez- 
vous la main IVaternellement ; chasse/, de vos cœurs toute 
haine de race et vous serez tous heureux! » Tombées des lèvres 
du vaincpieur, de telles paroles ne manquent jamais leur 
effet. Aussi a|)prit-on sans surprise (|uc le mouvement olfen- 
sif commencé le 2 avril par le commandant magyar Csutak 
contre Axentc et Jauco, établis dans VÉrezchegység, s'arrêtait 
subitement, malgré la défaite du prefekt Baleano On comprit 
(pie le moment était on ne peut plus propice pour entamer 
des négociations en vue de la paix. D'abord, les magyars \e- 
nant à'Abradbàuya, à'Albàk affirmaient que Janco vivait en 
parfaite harmonie avec les habitants magyars de la contrée. 
Ayant accumulé ses provisions de vivres et de nmnitions et 
même ses trésors à 7'o/janfalva, il s'y faisait traiter en vérita- 
ble « Roi des glaciers » à qui Ferdùunid avait transmis ses 



LIVRE TUOISIÈME 433 

pouvoirs. En tout cas il fut le seul libéral parmi les Roumains 
auti-magyars; il accueillit donc avec empressement les avis 
qu'il reçut par l'entremise de Balcesco, du i< Comité révolu- 
tionnaire » des Principautés danubiennes Tcngap^eant à s'allier 
aux Magyars pour combattre dans l'intérêt des peuples oppri- 
més. En dehors du journal roumain de Ccsa>- Bolliac, fondé 
à Szeben, le grand patriote roumain Rose ni ainsi que Borléa, 
travaillaient aussi avec ardeur à cette réconciliation. D'autre 
part, pressé par les députés roumains fidèles à la constitution 
tels que ir/rtr/et Dragos, Kossuih se montra également enclin à 
faire faire des démarches en vue de l'apaisement. Ayant 
chargé Jean Dragos d'ouvrir des pourparlers avec les chefs des 
Roumains, celui-ci partit de Debreczen dès le 17 avrd- trois 
jours après il se trouvait à Bràd pour demander à Janco et à 
Buteano un rendez-vous. Quant à Axenie il ne voulut se mêler 
de rien car, selon son opinion, les Magyars ne devaient traiter 
qu'avec le « Comité national roumain " ou avec le gouverne- 
ment impérial. 

Ce fut à Mihàlyfalva que Dragos rencontra Janco et les pre- 
fekt Dobra, Buteano, I ladutin et Boei- (le 25 avril). La tâche de 
1 envoyé du gouvernement hongrois y était énormément faci- 
litée par les glorieuses nouvelles qu'il pouvait communiquer à 
ses interlocuteurs; les victoires de Hatvan, de Bicske, d'Isaszeg 
et de Vàcz, gagnées sur l'armée impériale contrainte à se reti- 
r'^r de la capitale hongroise d'abord et ensuite probablement 
de tonte la Hongrie. Eblouis par de semblables succès, les chefs 
roiuïiains ne firent aucune difficulté pour signer la paix, seu- 
lement ils demandèrent un armistice préalable leur permet- 
tant de prendre les mesures nécessaires pour éviter toute 
complication ultérieure. Dragos ne pouvant pas le leur accor- 
der s en retourua incontinent à Debreczen pour y obtenir des 
pouvoirs assez étendus pour mener les négociations à bonne 
fin. Kossutfi résuma en 18 paragraphes les conditions de la 
Hongrie. Elles étaient tellement équitables que, Dragos les 
ayant présenlées le 5 mai à Abrudbànya aux chefs roumains, ils 
les acceptèrent toutes sans difficulté, et, en signe de soumission, 
Jaiico fit arborer le drapeau hongrois (le 7 mai). 

28 



434 M.UJYAKS Eï KOUMAI^-S DEVANT L'HISTOIRE 

Ici s'impose le récit crun événement dont il est presque im- 
possible de démêler les causes. Au moment même où Dragos 
réussissait à obtenir des résultats aussi avantageux, se répandit 
à Ahnidbànya le bruit de l'approclie d'un détachement hon- 
grois composé de 1,500 hommes et appuyé de quatre canons. 
Il arrivait du coté de Bràd et il avait pour chef hméric Hat- 
rani, le remplaçant du commandant Csnlah. Or ce Hatvani 
était tout simplement un " mamelouk » de Kossuth (à Dehre- 
czen on les appelait des «flamants 5 à cause de la plume rouge 
qu'ils portaient à leur chapeau) à qui malheureuiement on 
avait donné pleins-pouvoirs pour le règlement des affaires rou- 
maines, afin qu'il puisse être grassement rétribué. N'étant pas 
prévenu de l'arrivée de ce favori du « gouverneur » , titre 
conféré à Kossuth par le parlement après la proclamation de 
la déchéance de la maison des Habsbourg, Dragos se porta à 
sa rencontre en compagnie du maire à' Abrudbànya, espérant 
(ju'ils l'arrêteraient en lui faisant connaître la situation chan- 
gée et les résultats obtenus. Mais Haivani ne voulut rien 
écouter et désireux de cueillir des lauriers faciles, il entra 
quand même à Abrudbànya. Il y fit immédiatement arrêter 
les prefekt Dobru, Buleano et Vira no, en exigeant en outre 
mais vainement que les Roumains lui livrassent leurs armes. 

Janco considéra ces faits et gestes comme une trahison. 
S'étant retiré immédiatement d'Abrudbànja, il demanda des 
secours aux prefecht Axente et Biilint ainsi qu'au lieutenant 
Munzùth , qui ne les lui marchandèrent pas. Alors il prit 
l'offensive et ayant incendié le matin du 9 mai Verespatak, il 
attaqua le même soir Abrudbànya. Hatrani se retira à /Irad 
avec une partie de la population magyare le lendemain matin; 
ceux qui restèrent se réfugièrent en majorité dans les églises 
orthodoxes, où ils eurent la vie sauve. Leurs maisons furent 
cependant incendiées et pillées et les Magyars qui s'y étaient 
cachés périrent tous. Dragos, déclaré parjure et traître, tomba 
sous les coups de pique de la milice roumaine. Voulant réparer 
le mal qu'il avait causé, Hatvani repr'itle chemin à Abrudbànya 
le 15 mai et il s'en empara effectivement le lendemain. Mais 
ne pouvant pas songer à s'y maintenir au milieu d une con- 



LIVRE TROISIÈME 435 

trëe remplie d'ennemis, il en repartit le lî) mai emmenant 
avec lui environ 2,000 habitants mafjyars et allemands. Ceux- 
ci, y comprisles femmes, les enfants et les malades marchèrent 
pèle-méle avec les soldats. Aussi n'était-ce pour les Roumains 
qu'un jeu d'anéantir ce troupeau d'individus au pied du pic de 
Viil/icin, haut de 126 4 mètres. Ce fut laque l'on villes soldats de 
la légion viennoise s'entretuer pour ne pas tomber vivants dans 
les mains des Roumains. Il n'y eut que la moitié d'une compa- 
gnie de hussards et quatre-vingt-quatre hommes de la milice 
sicule qui purent se frayer un chemina travers les lignes àe?, Rou- 
mains. Mais Ilatvani put se sauver aussi. Pour se venger, il fit 
fusiller le prefeckt Buicano le 23 mai tandis que Dobra dispa- 
rut pendant l'attaque dirigée par Janco contre Ahrndhànya, 
L'activité néfaste de Hatvani ne se prolongea pas plus long- 
temps : le gouvernement hongrois le destitua (juelques jours 
après. 

Enhardis par ce succès, les Roumains ne se contentèrent 
plus de porter la terreur dans la contrée des mines : ils inquié- 
tèrent à la fin de mai l'armée hongroise elle-même investissant 
Gyulafehérvàr. Là, ils furent repoussés, provoquant ainsi le 
retour offensif des Magyars. Mais le baron Farkas Kemény ne 
put se maintenir longtemps dans les ruines réoccupées à' Abrad- 
bùnya et crut plus prudent de rallier les troupes d'investisse- 
ment. Exaspéré par cette résistance héroïque des Roumains, 
Bem conçut alors le plan d'une attaque convergente contre leur 
position avantageusement fortifiée par la nature. Farkas Ke- 
mény, les commandants Szép Volgyi et Paul Vasvâri, un des 
jeunes gens ayant proclamé à Pesth la liberté de la presse et 
dont l'éloquence lui procura le surnom de " Kossuth le jeune » 
devaient pénétrer de trois côtés à la fois dans VErcz-hegység. 
Conformément aux ordres de Bem, Vasvàri se porta avec 
600 hommes contre le Marisel en pleine révolution où il 
devait rencontrer les troupes de Szépvolgyi. L'ayant vainement 
attendu pendant deux jours, il voulait regagner sa base d'opé- 
ration; mais déjà averti de l'exiguïté de ses forces, Nicolas 
Crocliesio, un des tribuns de Janco lui barra le chemina Fonta- 
nele et le tailla en pièces avec les trois quarts de ses hommes. 



43G MAGYARS ET r.OL. MAINS DEVAIT I.MllSTOIUE 

Cette catastrophe ne doit être imputée à personne. Après 
avoir commande- un mouvement en avant à ces trois chefs, 
Bon se vit obli.;;é de les rappeler et, par une fatalité, Vasvàri 
ne reçut pas de contre-ordre! La raison de ce rappel fut la 
nécessité de rassend)Ier toutes les forces hon^jroises, car 
i\e<. armées russes étaient entrées en Transylvanie depuis le 
I S juin ! Le jjénéral Liiders v Ht irruption avec :Î<S,G30 hommes 
et r)G canons à Brasstl et le général (hoihenhjelm à Beszlercze 
avec 10,501 hommes et '^1 canons. II furent rejoints par les 
Autrichiens disposant de 15,000 hommes et de 45 canons, 
sous les ordres du général de division comte Clani-Gallas, venus 
soit de la lioukovine, soit des Principautés danubiennes. Les 
forces dont Bem pouvait disposer ne dépassèrent pas au con- 
traire 24,000 combattants appuyés par G i canons. 

I^a présence des envahisseurs étrangers produisit un dou- 
ble résultat. Militairement^ elle changea la situation complète- 
ment au désavantage des Magyars : malgré la défense héroïque 
de Ferdinand Szabo, d' Alexandre Kis, mortellement frappé et 
de Szidlovszki, qui en sa qualité de Polonais ne voulut pas se 
rendre aux Russes et se fit sauter la cervelle, Brassa tomba 
le 21 juin au ])ouvoir des alliés; Bem perdit la bataille de 
Wallcudorf le 28 juin et le général russe Hasford se rendit 
maître du pays des Sicules dès le 25 juin et détruisit leur 
fonderie de canons, leurs moulins à poudre, leurs fabriques de 
capsules. Politiquement, ses effets étaient au contraire très 
favorables, puisqu'ils produisirent en face du danger commun 
du panslavisme un rapprochement entre les Magyars et les 
llouniains. 

Pour le rendre le plus prompt et le plus efficace possible, on 
s y prit de deux manières : B<dcesco, l'envoyé de l'émigration 
roumaine, entama des négociations avec le gouvernement 
hongrois à Debreczen dès le milieu du mois de mai, tandis que 
son collègue Balaceana essaya de faire comprendre aux Rou- 
mains de la Transylvanie sous les armes le tort cju ils faisaient 
aussi bien à la cause de la liberté en générale qu'à la leur pro- 
pre en combattant les Magyars en compagnie de V Autriche et 
de la Russie absolutistes. Kossuih agréa les ouvertures de 



LIVRE TlîOISIÈMK ',37 

Bal