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MARIONNETTES
GUIGNOLS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Les Murailles politiques françaises, depuis le 18 juillet 1870 jusqu'au 25 mai
1 87 1 . — Affiches allemandes et françaises: La Guerre et la Commune ;
Paris-Province. — Paris, 1871 ; 2 vol. in-l°.
Les Fondations de pris a l'Académie des Sciences. — Les Lauréats de
l'Académie, 1714-1880. — Paris, 1881 ; 1 vol. in-1".
Les Affiches illustrées, avec 20 chromolithographies de Jules Chéret et de
nombreuses reproductions d'après les documents originaux. — Paris, 1880;
1 vol. grand in-8°.
L'Œuvre df. Jean-Baptiste Dumas, avec une introduction par M. Schutzen-
berger. — Paris, 1880; in-8°, avec portrait.
L'Académie des Sciences. — Histoire de l'Académie. — Fondation de l'Institut
national. — Bonaparte, membre de l'Institut national, avec planches,
gravures, plans et autographes reproduits d'après les documents originaux.
— Paris, 1888 : 1 vol. iu-8".
1751-188'.!. Le Champ de Mars, ouvrage illustré de 70 lettres ornées par Jules
Adeline, et de 11 1 reproductions, d'après les documents originaux. — Lille,
1889; 1 vol. grand in-8".
L'Ancienne Académie des Sciences. — Les Académiciens, 1000-1793. — Paris,
1895; 1 vol. in-8".
Les Affiches illustrées, 1880-1895, ouvrage orné de 04 lithographies en
couleur et 102 reproductions en noir et en couleur, d'après les affiches
originales des meilleurs artistes. — Paris, 1890; 1 vol. grand in-8°.
Les Programmes illustrés des Théâtres et des Cafés-Coxcets. — Menus. —
Cartes d'invitation. — Petites Estampes, etc., avec une préface de Pierre
Veber. — Paris, 1898; 1 vol. in-4".
POLICIIIN ELLE
iar Jules Cii r.r.r.i
ERNEST MAINDROX
MARIONNETTES
ET
GUIGNOLS
LES POUPÉES AGISSANTES ET PARLANTES
A TRAVERS LES AGES
Ouvrage illustre Je 8 planches en couleurs et Je 1 48 planches
ou figures en noir, J après les documents originaux
PARIS
FÉLIX JUVEN, EDITEUR
12 2, ULL KÉAUMUK, 122
Tous di'uils rù&un us.
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EN SOUVENIR DE NUS JEUNES ANNEES
je i)i:i)ii: ce livre
A MES FRÈRES CHARLES ET FÉLIX MAINDROX
Ernest MAINDRON
AU LECTEUR
Que Pantin serait content.
S'il avait Part de vous plaire !
Que Pantin serait coulent,
■S'il vous plaisait en dansant !
("est un rjarçon complaisant,
Irai/lard et divertissant.
Et qui, pour vous satisfaire.
Se met tout en mouvement.
Que Pantin serait content.
S'il avait l'art de vous plaire !
Que Pantin serait content,
S'il vous plaisait en dansant!
Chanson tlos Pantins. 1715.
MARIONNETTES
ET
GUIGNOLS
LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITÉ
L'Histoire des Marionnettes de Charles Majrnin. — L'opinion de Charles Nodier. — Les
marionnettes hiératiques mentionnées par Hérodote. — Diodore de Sicile. — La scul-
pture à ressort en Asie mineure et dans la Grèce. — La Vénus de Dédale, mue par le
mercure. — Jouets retrouvés dans les tombeaux. — Les marionnettes du Musée di_
Catane. — La marionnette de M. Ascliick, publiée par M. Raoul Rochette. — Les
poupées grecques. — Représentations publiques à Athènes, données par l'oihein. —
Aristotc et Apulée. — Les marionnettes romaines publiées par le comte de Caylus. —
Les figurines du Musée Campana. — Cumulent Charles Maprnin pense que si' plaçait
l'opérateur. — Le Mémoire de Victor Prou, sur les théâtres d'automates en Grèce. —
Disposition d'un théâtre de marionnettes, d'après Victor Trou, par M. Paul Bonnefon.
— Une représentation donnée par Héron d'Alexandrie.
Il n'est guère dans l'histoire du théâtre, en France et à l'Etranger,
de sujet plus séduisant et qui ait plus préoccupé les chercheurs et les
savants, que les marionnettes.
Un esprit éininent, un membre de l'Académie des inscriptions et
belles-lettres, Charles Magnin, leur a consacré tout un livre remar-
quable de netteté et de précision. C'est à ce livre érudil, un peu
prétentieux peut-être, qu'il est bon d'avoir recours si on veut suivre,
avec l'attention qu'elle mérite el avec, la certitude de ne point trop
s'égarer, la marche triomphale des marionnettes à travers les siècles.
Elles viennent de loin. Elles ont fait la joie des générations innom-
1
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
brables
directs
qui
de
ont précédé la nôtre; elles ont obtenu près de nos ancêtres
nombreux et éclatants succès ; elles ont fait rire, mais
elles ont aussi l'ait penser; elles ont eu d'émi-
nenls protecteurs; pour elles ont écrit des litté-
rateurs célèbres. A toutes époques, elles ont joui
d'une liberté d'allures et de langage qui les ont
rendues chères au peuple {tour qui elles étaient
faites.
Toujours, elles ont touché à tout, elles ont
tout frondé : art, poésie, science, politique et
cultes; plus courageuses que les hommes, elles
se sont souvent attaquées aux puissants et les ont
quelquefois mis à mal. C'est là le secret de l'af-
fection qui les accompagne; c'est ainsi qu'elles
ont exercé sur les mœurs une influence indé-
niable et certainement heureuse.
L'un de nos écrivains les plus délicats, Cbarles
Nodier, qui était un admirateur convaincu des
fS marionnettes et a chanté leurs louanges dans la
Revue de Paris de novembre 1842 et mai 1843,
sous le nom de Docteur Néophobus, pense que,
l'époque précise de leur naissance ne pouvant
être lixée, on pourrait dire que la plus ancienne
d'entre elles est la première poupée mise aux
mains d'un enfant.
« Je voudrais, dit-il, pouvoir donner aux
comédiens une origine plus illustre, mais il
m'est parfaitement démontré qu'ils descendent en
droite ligne des marionnettes, et on conviendra
que plusieurs d'entre eux, même parmi ceux
qu'on est convenu d'admirer sur nos grands
héàtrcs, ont conservé un air de famille.
« Quant aux marionnettes, il est impossible de n'en pas retrouver
c type dans ce jouet cosmopolite qu'on appelle une poupée. »
C'est là une pensée charmante et digne de celui qui l'a émise, mais
Marionnette romaine.
Suivante do l'iore. Collection
Campana.
(Extrait de VArt pour tous.)
LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITÉ
% h
si elle était absolument juste, il faut reconnaître qu'elle ne nous
apprendrait que peu de choses sur l'origine des poupées parlantes.
Charles Magnin serre la vérité de plus près.
Dans le second livre d'Hérodote, il a vu
mentionnées les plus anciennes marionnettes
hiératiques. Il y a lu que les Egyptiens célé-
braient la fête de Bacchus avec des rites se
rapprochant sensiblement de ceux qu'on em-
ployait en Grèce ; seulement « au lieu de
phallus, les femmes promenaient de village en
village des statuettes de la hauteur d'une cou-
dée, dont la partie sexuelle, presque égale au
reste du corps, se mouvait par des ficelles.
Un joueur de flûte précédait et les femmes
suivaient en chantant ».
Magnin trouve bien d'autres exemples aussi
frappants. « La statue fatidique de Jupiter
Ammon, dit-il, ne rendait ses oracles, suivant
le témoignage de Diodore de Sicile, qu'après
avoir été portée en procession dans une na-
celle d'or, sur les épaules de quatre-vingts
prêtres, auxquels elle indiquait, par un mouve-
ment de tête, la route qu'elle voulait suivre. »
Après avoir fait justement remarquer que
les anciens avaient connaissance des propriétés
attractives de l'aimant sur le fer, Diodore
rappelle encore ce qui se passait dans le
temple d'IIéliopolis. Là, « lorsque le dieu
voulait rendre ses oracles, la statue, qui était
d'or, s'agitait d'elle-même ; si les prêtres
tardaient à l'enlever sur leurs épaules, elle
suait et s'agitait de nouveau. Quand ils
l'avaient prise et placée sur un brancard, elle les conduisait et les
contraignait de faire plusieurs circuits. Enfui, le grand prêtre se pré-
sentait devant la statue du dieu et lui soumettait les questions sur les-
quelles on le consultait. Si Apollon désapprouvait l'entreprise, la sta-
Mamon.nkttk ItO.MAINK.
Villageoise Je la Cantpanic.
Collection Campana.
(Extrait (!'■ l'Art pour tout.)
MARIONNETTES KT GUIGNOLS
lue reculait en arrière; s'il l'approuvait, elle poussait ses porteurs en
avant et les conduisait comme avec des rênes. » Enfin, dit l'auteur
à qui ces textes sont empruntés, « le prodige que je vais raconter,
je l'ai vu : les prêtres ayant [»ris la statue sur leurs épaules, elle les
laissa à terre et s'éleva toute seule vers la voûte du temple. »
En Asie Mineure et dans la Grèce proprement dite, Magnin montre
aussi <pie la sculpture à ressorts se perd dans la
nuit des âges mythologiques. 11 cite à ce sujet,
d'après Y Iliade, « les trépieds vivants de Vulcain,
aux roues d'or, qui couraient d'eux-mêmes à l'as-
semblée des dieux et en revenaient ». Magnin dit
encore qu'Aristote n'hésite pas à admettre que la
fameuse Vénus de bois attribuée à Dédale se mou-
vait au moyen d'une certaine quantité de mercure
que sa conformation intérieure lui permettait de
conserver.
Jusqu'ici, on le voit, nous ne nous trouvons
en présence que d'idoles servant à l'accomplisse-
ment des rites en usage; sont-ce bien des marion-
nettes? On en peut douter. Ce sont plutôt des
statuettes mobiles qui reçoivent une mission et la
remplissent, aidées par de simples moyens phy-
siques ou mécaniques.
Rien ne montre, en effet, que les Egyptiens
aient possédé de véritables théâtres de marionnettes ; on ne trouve
de statues à ressorts que dans les cérémonies du culte et parmi les
jouets destinés à l'enfance. Ces jouets, retrouvés dans les tombeaux,
étaient animés de mouvements soit de la tète, soit des bras. M. Charles
Lenormand a acheté à Thèbes, en 18*29, une jolie marionnette en
ivoire : c'est une figurine de femme nue dont le bras, la jambe et la
cuisse sont articulés à l'épaule, à la hanche et au genou.
M. Wilkinson a reproduit dans son Histoire des mœurs et des
coulâmes de l'Egypte trois marionnettes, dont l'une, sans tète, appar-
tient au musée du Louvre; elle a, au cou, une sorte de pivot semblant
indiquer que cette tète était mobile. M. Mariette a recueilli dans les
tombeaux de Thèbes et de Memphis des jouets de bois qui repré-
Mahiounette grecque
publiée
par Itaoul Rochette.
LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITÉ
sentent des femmes nues dont les liras sont articulés aux épaules;
d'autres jouets représentent des hommes dont les bras chevillés
portent soit un couperet, soit un objet demi-
sphérique, et qui pouvaient être mis en mou- g
vernent par un fil; un autre imitait, toujours à |
l'aide d'un fil, le « va-et-vient d'un buandier |
qui lave ou d'un mitron qui pétrit ». 1 ,~--<\é
En Grèce également, on a retrouvé des ma-
rionnettes; pour celles-ci, presque toutes les
collections européennes en possèdent. Le musée
de Catane en renferme un grand nombre pro-
venant du cabinet du prince Biscari, qui en
avait découvert tout un magasin dans les ruines
de l'antique Camarina. M. Raoul Koehetle a
publié dans les Mémoires de l'Académie des ins-
criptions et belles-lettres une statuette intacte
découverte en Crimée par M. Aschick; clic
était vêtue d'une tunique rouge clair; sa tète
était d'un travail délicat.
Il a été découvert encore à Milo et à Pan-
tieapée deux de ces statuettes; la dernière est
nue, les épaules recevaient des bras mobiles,
les jambes se joignaient aux cuisses au moyen
d'un pivot, le mouvement lui était transmis par
un lil traversant chaque cuisse. Presque toutes
ces figurines, d'un travail négligé, sauf pour la
tète, sont en terre cuite. Ce sont des poupées
de jeunes Mlles, mais ce ne sont pas des ma-
rionnettes proprement dites.
La Grèce cependant les a connues. Elles
étaient accueillies dans les demeures aristocra-
tiques à Athènes. Magnin eu donne une preuve irrécusable. <; Xéno-
phon, dit-il, dans le récit du fameux banquet de Callias, nous montre
parmi les divertissements que cet hôte attentif avait préparés [tour
ses convives, un Syracusain joueur de marionnettes »; les Archontes
d'Athènes, dit-il encore, « ont permis à un nommé Pothein de
Marion.nkitk romainr.
Villiitrcoise de 1 1 Cuinpiiic
Collection Caitipnna.
(E\tr;ul de ['Ait pour Ions )
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
donner des représentations publiques sur le théâtre de Bncchus ».
Voulant montrer la perfection des marionnettes grecques, Magnin
s'appuie sur l'autorité d'Aristote et d'Apulée :
« Voici, dit-il, en quels ternies Aristote, ou
l'auteur du traité De Mundo, parle de ces petites
merveilles :
« Le souverain Maître de l'univers n'a besoin
ni de nombreux ministres, ni de ressorts compli-
qués, pour diriger toutes les parties de son immense
empire; il lui suffit d'un acte de sa volonté, de
même que ceux qui gouvernent les marionnettes
n'ont besoin que de tirer un fil pour mettre en
mouvement la tète ou la main de ces petits êtres,
puis leurs épaules, leurs yeux, et quelquefois toutes
les parties de leur personne, qui obéissent aussitôt
avec grâce et mesure. »
Apulée, ajoute Magnin, qui, au second siècle de
notre ère, a traduit et un peu paraphrasé le traité
De Mundo, qu'il croyait d'Aristote, a ajouté quelques
traits à ce tableau et a enchéri sur ces louanges :
« Ceux qui dirigent les mouvements et les gestes
des petites figures d'hommes laites de bois n'ont
qu'à tirer le fil destiné à agiter tel ou tel membre :
aussitôt on voit leur cou fléchir, leur tète se pencher,
leurs yeux prendre la vivacité du regard, leurs
mains se prêter à tous les offices qu'on exige;
enfin, leur personne entière se montre gracieuse et comme vivante. »
H
Marionnette romaine,
publiée par
le comte de Caylus.
Le Cabinet des Antiques de la Bibliothèque nationale possède égale-
ment des marionnettes romaines ayant appartenu au comte de Caylus,
qui les a décrites et publiées dans son Recueil d'antiquités. A Home, elles
étaient fort répandues, mais il n'est pas certain qu'elles aient été pro-
duites sur les théâtres. Ce seraient plutôt des jouets que des marionnettes.
11 en est de même, sans doute, des jolies figurines qui se trouvent
au Musée Cainpana et ont été reproduites, le w 20 lévrier 1803, par Y Art
pour tous.
LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITE
L'une de ces figurines est d'origine grecque ; elle provient des
Touilles de l'Acropole d'Athènes. Les autres ont été recueillies dans
l'Italie méridionale; elles représentent des sui-
vantes de Flore, des villageoises de la Campanie
et un acteur comique. Toutes portent sur leurs
tuniques des traces de peinture vermillon, rose,
verte ou bleue. Deux d'entre elles ont les liras
détachés du corps, les trois autres n'ont que les
jambes mobiles.
Magnin a recherché en quel endroit du
théâtre de lîacehus, Pothein a pu donner ses re-
présentations et comment se plaçait l'opérateur.
« Je crois, d'après certains indices, écrit-il,
qu'on dressait sur l'orchestre une charpente à
quatre pans, que l'on couvrait de draperies et
dont le fond élait assez élevé pour que, placé
derrière ce retranchement, ou episcenium impro-
visé, le maître du jeu put diriger, d'en liant
et sans èlrc vu, les mouvements de ses comé-
diens. Cette construction élait, en effet, le seul
moyen d'obvier aux inconvénients qu'opposait
à ce spectacle la forme des théâtres ancien-,
tous construits, comme on sait, à ciel ouvert,
excepté les odéons. »
Pour ce point spécial et pourtant bien inté-
ressant, Magnin élait incomplètement renseigné
ou plutôt n'a pas poussé ses recherches assez
loin. Son travail, si plein de documents pré-
cieux pour ce qui regarde l'antiquité, doit être
complété par le beau mémoire publié eu 1881,
trente années après V Histoire des Marionnettes,
par Victor Prou, el qui porte pour litre: les
Théâtres d'automates ru Grèce nu n" siècle avant l'ère chrétienne.
Dans ce mémoire, accompagné île quin/c planches, Victor Prou,
qui était â la fois un ingénieur distingué el un savant helléniste,
examine et explique les appareils moteurs des automates d'Héron; il
Mahminni m: cmr.yi k.
Collection Cinipnnn.
Extrait ilr l.t/7 pi'iir tous
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
apporte la pleine lumière, dans cette question, jusqu'à lui inconnue.
M. Paul Bonnefon, bibliothécaire ù l'Arsenal, a tiré du mémoire
de Victor Prou quelques remarques qu'il a insé-
1-t rées dans Y Artiste, de novembre 1883. J'en
extrais ce qui suit :
« A Athènes, au beau temps des marionnet-
tes, des névropastes, ainsi que les appelaient les
Grecs, le théâtre de Bacehus fut le lieu ordi-
naire de leurs exploits. Les théâtres antiques
étaient mal disposés pour ces représentations,
aussi dressait-on, sur la thymèle ou orchestre,
une sorte de seconde scène, un second petit
théâtre, couvert de draperies, où les comédiens
de bois venaient représenter leur répertoire.
Cette scène était disposée de telle sorte que les
spectateurs pouvaient voir les petits acteurs et
ne pouvaient pas apercevoir la main qui en agitait
les fils, placée vraisemblablement au-dessus de
ce théâtre improvisé...
« Nous ignorons aussi quelle était la matière
qui servait à les confectionner, quelle taille elles
pouvaient bien avoir, si elles portaient un cos-
tume caractéristique attribué d'une façon invaria-
ble au personnage qu'elles représentaient, comme
le sont chez [nous Polichinelle, mère Gigogne et
tant d'autres. Nous savons seulement qu'elles ne
parlaient pas. Je m'explique : chacune d'elles
n'avait pas un langage particulier et un rôle spé-
cial que disait un homme caché dans la coulisse.
Elles représentaient leur petite comédie comme
une pantomime, pendant qu'un crieur scénique,
placé devant le théâtre, faisait le récit de l'action
qui se déroulait sous les yeux du spectateur. »
Sollicité encore par l'étude de l'œuvre de Victor Prou, le même
auteur, dans la Revue de famille du 15 décembre 1888, par une
gracieuse iiction, se croit conduit lui-même au spectacle des marion-
Marionnette romaine.
Acteur comique.
Collection Campana.
(Extrait de Y Art pour tous.)
LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITÉ
nettes, par Héron d'Alexandrie. Ce qu'il y voit ne manque pas
d'intérêt.
« La scène représente le chantier des constructions navales des
Grecs. La guerre de Troie est terminée; les assiégeants songent à
rentrer dans leurs foyers. Douze personnages rangés en trois groupes
figurent les ouvriers grecs qui construisent les navires sur les bords
de la mer où ils vont être mis à flot. Ces personnages se meuvent,
les uns sciant, les autres fendant du bois, ceux-ci jouant du marteau,
ceux-là de la mèche rotative et d'autres du trépan. C'est un véritable
chantier en miniature...
« Puis, lorsque les spectateurs ont eu le loisir de regarder ce pre-
mier tableau, les portes du petit théâtre se ferment d'elles-mêmes et se
rouvrent bientôt après, comme les deux battants d'une armoire. On
assiste au lancement des navires. La mise à Ilot de leurs vaisseaux par
les Grecs, réjouit le public par sa vraisemblance; on applaudit et les
portes se ferment de nouveau. Au troisième acte, changement de
décor: on n'aperçoit tout d'abord que le ciel et l'eau, mais dans le
lointain commence bientôt à apparaître la Hotte grecque. Elle approche,
on voit défiler les navires en belle ordonnance; ils vont et viennent,
s'éclipsant et se montrant tour à tour. Sur les côtés, s'ébattent des
dauphins, ils plongent sous l'eau, émergeant ainsi que de véritables
poissons. Cette manœuvre conquiert tous les suffrages; on bat des
mains avec enthousiasme. »
Remplissant en conscience son rôle de maître de maison, Héron
d'Alexandrie l'ait remarquer à ses invités qu'on obtient assez aisément
ce jeu de scène avec des poulies habilement ménagées; si le mécanisme
est construit avec soin, comme c'est ici le cas, on arrive à une grande
vérité de mouvement.
II
LES MARIONNETTES AU MOYEN AGE
La Sculpture mécanique dans les églises. — Les pivlats la combattent. — Les £ruerrier>
du liurtus deliciarunt, de H' ira de de Landsberg, abbessc de Hohenbuurg.
Si on poursuit l'étude des marionnettes et qu'on arrive au moyen
âge où les documents sont malheureusement peu nombreux, — nous
M.imonm.tiis ni movkn ack.
.Miniature iln Ho r tu s tleliciurum, de llrrradc de Landslierj.'.
pourrions dire qu'ils font [>resque absolument défaut, — on eonstate
sans surprise, que pour se développer et venir jusqu'à nous, elles ont
pris, au début de cette période de l'histoire, une route comparable à
12 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
celle qu'elles ont suivie dans l'antiquité. C'est en effet dans les églises,
là où est né le théâtre d'ailleurs, que se retrouvent les premiers spéci-
mens de sculpture mécanique et qu'apparaissent crucifix et madones
dont la tète, les yeux et les membres sont mobiles; alors on représente
dans les temples de la chrétienté, même dans l'église du Saint-Sépulcre,
à Jérusalem, le jour du vendredi saint, les épisodes de la Passion; les
petits personnages qui figurent dans ces cérémonies sont plus ou moins
animés de mouvements.
Bien des prélats, dès cette époque éloignée, ont combattu vivement
la statuaire mécanique dans les manifestations du culte, mais aucun
d'eux n'a pu l'anéantir. En l'an 1086, le saint abbé Hugues, venu en
l'abbaye de Clugny, refusait d'y donner l'investiture à un clerc qui était
mécanicien, c'est-à-dire prestkjiateur et nécromancien.
\\ existait autrefois à la bibliothèque de Strasbourg un précieux
manuscrit, de la fin du xn e siècle, renfermant un ouvrage de fabbessc
de Hohenbourg, Herrade de Landsberg. Dans ce manuscrit, brûlé en
1870, et qui a été publié sous son litre de Hortus deliciarum, par Ch.
Maurice Engelhard, en un volume accompagné d'un atlas reproduisant
au trait les miniatures, on peut relever l'une d'elles représentant deux
petits guerriers armés de pied en cap, (pic font combattre et mouvoir
deux bateleurs, au moyen d'un (il qui se croise et dont chacun des
opérateurs lient une extrémité.
Cette fois, ce sont bien des marionnettes; il est impossible d'en
douter, puisque les opérateurs sont apparents; leur action présente ceci
de particulier qu'ils tirent les fils des deux statuettes, horizontalement
et non dans une direction verticale.
m
LES MARIONNETTES A L'ETRANGER
i
LES MARIONNETTES ITALIENNES
Jérôme Cardan et son traité De Subtilitate, eu 1550. — Bernardino Baldi et 1rs Auto-
mata de Héron d'Alexandrie, en 15s'.». — Sur l'article publié par M. Vittorio Malamani
dans la Nuoca Antologia,da 1897, à propos des Fantoccini, des Burattini, des Puppi
et des Pupazzi. — Burattino, célèbre masque vivant en lG'ii. — [.es Burattini en
Italie. — Les baraques de Burattini sur la place Saint-Marc et sur la l'iazetta, a
Venise. — Spectacles gratis, en 17(30. — Les fantociini, à Milan, eu 1711. — Le sifflet
pratique. — Jal, et son livre De Paris à Naples. — Le Teatro del vigne, de Gènes.
— Le Siège d'Aneers ; le maréchal Gérard et le général Chassé. — Les marionnettes
à Milan. — Le prince Eugène de Saroie au liège de Tamisrur. — Girolamo. — Les
danseuses du Théâtre Fiando. — Extraits d'un royage en Italie, inséré dans le Globe,
de IS'^7, sur lis Fantoccini du Théâtre Fiando de Milan. — Nabuchodonosor. — Fré-
déric Merccy et le Théâtre Fiando.de Kome. — Ij: Temps de 1835 el l'article de l'eisse
sur l'illusion produite par les petits acteurs du Palais Fiano. — Pulcinella et Srara-
muccia, à Naples, Catsandrino, à Kome, Girolamo, à Milan. Giunduja, à Turin. —
Les marionnettes du Signor l'randi. à Londres, en 1893. — Les Pupi des Siciliens.
— Le» Paladins de France.
Nous arrivons aux' temps modernes. Là, nous voyons que Jérôme
Cardan, médecin et mathématicien, est le premier écrivain qui ait parlé
des marionnettes avec quelque détail tlans son traité De Subtilitate,
publié à Nuremberg en 1550, et dans le livre XIII de son ouvrage De
Varietate rerum:
« J'ai vu deux Siciliens qui opéraient de véritables merveilles au
moyen de deux statuettes de bois qu'ils taisaient jouer entre elles. Un
seul fil les traversait de part en pari. Elles étaient attachées d'un côté
16 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
à une statue de bois qui demeurait fixe, et de l'autre à la jambe
que le joueur taisait mouvoir. Ce fil était tendu des deux côtés. Il n'y a
sorte de danses que ces statuettes ne fussent capables d'imiter, faisant
les gestes les plus surprenants des pieds, des jambes, des bras, de la
tète, le tout avec des poses si variées, que je ne puis, je le confesse, me
rendre compte d'un aussi singulier mécanisme... »
Dans le traité De Subtililate, on relève le passage suivant:
« Si je voulais énumérer toutes les merveilles que l'on fait exécuter
par le moyen de fils, aux statuettes de bois vulgairement appelées
magatelli, un jour entier, ne me suffirait pas, car ces petites figures
jouent, combattent, ebassent, dansent, sonnent de la trompette et font
très artistement la cuisine. »
Bernardino Baldi, abbé de Guastalla, géomètre et poète, s'est égale-
ment occupé en 1589, des marionnettes dans sa préface des Automata
de Héron d'Alexandrie. Magnin dit à ce sujet:
« Baldi parle dans cette préface, avec une singulière admiration,
des simples et vraies marionnettes, qu'il définit avec une précision
tecbnique qui ne permet pas de douter qu'il les connût à merveille. Il
affirme non seulement qu'une grande adresse manuelle est nécessaire
pour les faire mouvoir, et beaucoup d'esprit pour les faire parler, mais
que la connaissance des mathématiques est indispensable à leur cons-
truction. »
11 semble bien que les marionnettes dont Baldi s'occupe étaient des
marionnettes à fils. Après en avoir fait les plus grands éloges, il
exprime, un peu plus loin, le regret de voir ces jolies statuettes ani-
mées devenir de futiles jouets d'enfants; il ajoute qu'il craint que
leur noble exercice ne soit bientôt plus pratiqué que par des bateleurs
ignorants et grossiers.
Peut-être bien aussi, Baldi fait-il allusion ici à la naissance des bu-
rattini, dont M. Yitlorio Malamani, dans un substantiel article publié
parla Nuom Antologia, de Rome, du 1 er mars 1897, attribue la création
à Venise. Ces burattini, marionnettes sans pieds et sans bras articulés,
et qui peuvent être comparés à nos guignols actuels, se transportaient
sur les places publiques où étaient données des représentations. Leur
acte de naissance ne semble pas, d'ailleurs, avoir été régulièrement
dressé, non plus que celui des fantoccini, des puppi et des pupazzi.
>. .
I HiiuTTiM, par K Mug)çiottu.
Estampe gravée par (i. Yuluato, vers l'M). (Collection Je M. 0. Uruussct.
LES MARIONNETTES ITALIENNES 19
C'est là certainement la raison [tour laquelle Magnin et quelques autres
historiens avec lui ont pu les confondre avec les marionnettes à fils,
si célèbres en Italie, et c'est là aussi ce qui donne pleine raison aux
observations présentées par M. Malamani.
La contusion était naturelle chez nous, noire langue n'ayant qu'un
seul mot pour désigner les diverses espèces de marionnettes; elle est
impossible dans la langue italienne, qui possède autant de mots qu'il
existe de marionnettes différentes.
Dès leur apparition, les burattini qui, selon Magnin, ont reçu leur
nom d'un certain Burattino, célèbre masque d'origine florentine ou
romaine qui vivait encore en 1 <>-.>->, devinrent si répandus en Ilalie
qu'on les pouvait voir partout : à Venise, à Milan, à Florence, à Rome,
à Naples, à Turin, à Gènes et à Bologne.
«A Venise, dit M. V. Malamani, sur la place Saint-Marc et sur la
Piazetta, jusqu'à la chute de la République, en temps de carnaval, de
nombreuses baraques de burattini, erraient au milieu des loges de
funambules, des ménageries et des estrades de dentistes. Au début, ils
ne furent autorisés que dans <\c> baraques fermées, dans lesquelles on
payait pour entrer; la représentation devait commencer au coucher du
soleil et se terminer quand les théâtres ouvraient, parce que les impre-
sariici les directeurs de théâtres redoutaient la concurrence des burattini.
Mais, en 1700, quelques-uns d'entre eux se débarrassèrent de I
baraque et se montrèrent gratis en public chez le laineux charlat;
Gambarcorta, auxquels ils servaient de réclame pour le débit de je ne
sais quel baume prodigieux destiné à la guérison i\c<. blessures. La
foule se pressait à l'intérieur, ce que voyant, d'autres charlatans agirent
de même et firent également fortune. »
A Milan, les marionnettes à fils avaient pris un nom particulier : on
les appelait en 1744 des fanloccini, et c'est sous ce nom qu'elles nous
vinrent à Paris vers 1770. « C'était presque toujours, dit Magnin en
parlant des fanloccini, un seul joueur qui faisait mouvoir tous les
personnages et qui, en même temps, récitait ou improvisait toute la
pièce. Ce maître Jacques des marionnettes avait soin de varier ses into-
nations suivant les rôles, au moyen du sifflet-pratique, appelé en Italie
f-schio ou pirctta. »
i
Ml
20 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
La supériorité des marionnettes italiennes, burattini ou fantoccini
est incontestable et s'est toujours maintenue. Jal, dans son ouvrage De
Paris à Napks, rapporte qu'il les a vues en J 834 à Gènes et à Milan.
Au Teatro délie vigne, à Gènes. « on nous donna, dit-il, le Siège
([Anvers, drame militaire singulièrement mêlé d'amour et d'intrigues
politiques. Cette pièce, jouée avec approbation des supérieurs, pourrait
bien brouiller le roi de Sardaigne avec son frère de Hollande, malgré
les nombreux correctifs que la prudence du Signor poêla a su jeter à
propos dans le dialogue. Car les marionnettes parlent et même d'un ton
si déclamatoire que nous pûmes croire un moment èlrc transportés à la
Comédie-Française au teams de MM. La fond et Desinousseaux, de
M mca Volnais el Duchesnois. L'ouvrage très favorable à l'armée fran-
çaise est honorable aussi pour la garnison d'Anvers; le général (massé
n'est pas moins digne d'estime que le maréchal Gérard : il y a entre ces
deux braves militaires, échange de nobles procédés et de belles paroles.
Le maréchal Gérard était représenté en héros d'Homère, par une
marionnette grande, forte, colossale, barbe et moustaches à lu Bergami,
costume de tambour-major, gesticulant avec de longs bras, parlant
très haut, ouvrant une énorme bouche et roulant dans leurs orbites
deux gros yeux à faire peur à quelqu'un de moins calme et de moins
brave que le vieux Chassé. Pour celui-ci, c'est un petit vieillard habillé
à la Frédéric II, longue queue, large chapeau, perruque blanche, habit
à basques étoffées et retroussées avec des épingles, très beau au surplus,
entêté, énergique et disert comme un professeur de l'Université de
Turin ou de Padoue. Je fus taché devoir les soldats français habillés à
la piémontaise cl une dame d'Anvers vêtue à la hongroise du temps de
Marie-Thérèse. C'est probablement que la Compagnie Maggi n'a pas des
magasins bien fournis. Le spectacle nous amusa; ce qui nous plut sur-
tout dans l'assaut, c'est un tambour battant avec énergie la charge... à
côté de sa caisse et ne touchant pas la terre tant il mettait d'enthou-
siasme dans son action. Un ballet médiocre, médiocrement dansé par
deux bergers de l'ancienne famille de Biaise et Bahet, termina la
soirée. »
Ailleurs, Jal parle des marionnettes milanaises qui paraissent l'avoir
intéressé au moins aussi vivement.
« Les marionnettes de Milan sont célèbres, dit-il. C'est bien autre
LES MARIONNETTES ITALIENNES 21
chose vraiment que les burallini «le Gènes et que toutes celles dont on
nous a régalés à Paris. Les poupées de Girolamo jouent le drame tout
aussi bien que nos acteurs de la Porte Saint-Martin; elles dansent à
ravir. La pièce. qu'elles déclamèrent ce soir-là était un grand drame
romantique intitulé: Le prince Eugène de Savoie au .siège de Tamisvar.
Une intrigue amoureuse, marchant de péripéties en péripétieset divisée
en six actes, — six actes, entendez-vous bien, et non pas cinq, comme
dans le drame informe de Molière, de Corneille et de Racine ! — donne
tout l'intérêt à l'action de la pièce au milieu de laquelle Girolamo, le
grand farceur, le fameux Girolamo se démène, s'agite et plaisante sous
le costume d'un caporal, patoisant à faire mourir de rire le bon peuple
milanais. Un ballet joué dans les entr'actes fut ce qui m étonna le [dus,
quoique les éloquentes tirades débitées par le prince Eugène m'eussent
passablement surpris. La danse de ces Perrot et de ces Taglioni de bois
est vraiment inimaginable, il n'y a pas une de ces marionnettes dont le
talent ne fil envie à tant de danseurs de Naples, de Londres ou de Paris,
qui gagnent de gros appointements. Danse horizontale, danse de coté,
danse verticale, toutes les danses possibles, toutes les fior'tures des
pieds et des jambes que vous admirez à l'Opéra, vous les trouverez au
théâtre Fiando; et quand la poupée a dansé son pas, quand elle a été
bien applaudie, quand le st-.st-.st, s'est l'ail entendre au parterre, petit
sifflement admiratif, précurseur du cri d'enthousiasme fort! fori! qui
rappelle l'artiste, elle sort de la coulisse, salue en se donnant de petits
airs penchés, pose sa petite main sur son euiir et ne se retire qu'après
avoir complètement parodié les grandes cantatrices cl les tiers danseurs
de la Scala. »
Le journal le Globe, du mardi 7 août IS-27, avait publié, bien avant
ce qui précède, sous le litre : Extraits d'un roijarje en Italie, 1 823-1854,
quelques notes tort curieuses sur ces mêmes fanloce inidu théâtre Fiando,
de Milan. Ces notes sont anonymes.
« Je ne comptais, dit l'auteur, trouver aux fanloecini qu'un faible
dédommagement, mais l'habileté de! sirjnor Girolamo, directeur absolu
de la troupe, ne m'était pas connue. Telle est la justesse de tous les
mouvements de ses petits acteurs, leur corps, leurs bras, leur tète,
tout marche avec tant de mesure, tout est dans un si parlai! accord avec
les sentiments exprimés par la voix, qu'aux dimensions près, j'aurais
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
pu me croire dans la rue de Richelieu. Il est vrai qu'il y a dans le jeu de
ces excellents fantoccini plus de calcul que d'inspiration, et que sans
apercevoir les fils qui les l'ont mouvoir, on en devine trop la présence,
mais c'est précisément ce qui complète la ressemblance et on dirait
qu'ils sortent tous du Conservatoire. Outre Nabuchodonosor , tragédie
classique en vers ronflants et avec l'accompagnement obligé de six récits
et de quatre confidences, sans compter les tirades, on nous a donné un
ballet anacréontique dessiné à la Gardel. Je voudrais que les danseurs
du grand Opéra, si fiers de leurs bras et de leurs jambes, pussent voir
mes petits danseurs de bois copier toutes leurs attitudes et se donner
leurs grâces. »
Et ce n'est pas tout, car les fantoccini italiens ont véritablement
surpris les esprits les plus ouverts et les plus distingués. Relativement
aux représentations du théâtre Fiano, de Rome, où longtemps les
marionnettes ont joué et chanté le répertoire de Rossini, Frédéric
Mercey s'exprime ainsi qu'il suit, dans la Revue des Deux-Mondes, du
15 avril 1840:
« Le théâtre Fiano n'est rien autre chose qu'un théâtre de marion-
nettes, mais ces marionnettes sont célèbres. Ces petits acteurs
de bois luttent sans trop de désavantage avec les meilleurs comé-
diens de Rome. Le mécanisme qui les fait vivre est des plus ingé-
nieux, il faut le dire. La combinaison des fils qui l'ont mouvoir chacun
des membres en passant dans l'intérieur du corps, et des plombs dont ils
sont lestés, de manière à pouvoir obéira la moindre impulsion donnée,
sans perdre jamais leur centre de gravité, permet d'exprimer jusqu'aux
nuances du mouvement; les yeux aussi sont mobiles et suivent l'incli-
naison de la tète. Les décorations sont excellentes et la hauteur des
arbres, la grandeur des maisons, de leurs portes et de leurs fenêtres
sont parfaitement calculées pour des acteurs de douze pouces de haut.
Ce qui prête par-dessus tout à l'illusion, c'est le naturel et la vivacité du
dialogue improvisé, dialogue toujours gai, toujours spirituel et qui, du
moins, a le mérite de là-propos, ce qui à Home est une véritable bonne
fortune. »
Peisse, en 1835, avait été frappé, lui aussi, de l'illusion produite
parles petits acteurs du palais Fiano. Dans le Temps du 2 septembre,
il dit:
LES MARIONNETTES ITALIENNES
23
« J'ai eu l'occasion de me convaincre de cette facilité d'illusion au
spectacle des burattinik Rome. Les burattini sont de petits mannequins
dirigés par un homme piacé dans les frises de la scène, qui est absolu-
ment disposée comme celle de nos théâtres... Au lever du rideau, et
pendant quelques minutes, ces petits bonshommes conservent leur
véritable dimension; mais ils ne tardent pas à s'agrandir pour l'oeil, et
au bout de peu de temps, ils font l'effet d'hommes véritables. »
Marionnettes de Pramdi,
lu coin dans la chambre verte.
(Extrait ilu Mark uni White, 1893
A l'époque où Peisse écrivait, les personnages les plus répandus sur
les théâtres italiens de marionnettes étaient: à Naples, Pulcinella et
Scaramuccia ; à Home, Cassandrino ; à Milan, Girolamo, et à Turin
Gianduja.
Aujourd'hui, les marionnettes italiennes sont peu connues à Paris,
cependant elles voyagent volontiers. Londres les a reçues en 189.3. au
palais de Cristal, où elles ont joui de la faveur du peuple anglais. Ces
21
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
marionnettes étaient celles du signor Pra.ndi, dont le lils Ettore Prandi
n entrepris de les montrer un peu partout; leur répertoire est composé
des opéras et des ballets les plus répandus; elles ont débuté, à Londres,
par la Marche triomphale d'A'ida et V Exposition de Paris, grand ballet
historique.
Makioxnettks \>l I'kandi.
Les coulisses.
Extrait (lu Black «ml Wliile, 1S03.)
Je prends dans le Black and Wfn'te, de Londres, du 27 mai 1893,
quelques remarques qui nie semblent devoir trouver leur place ici :
« (le qui frappe le visiteur assez favorisé pour pénétrer dans les
coulisses, dit l'auteur anonyme de l'article que je cite, c'est la parfaite
tranquillité qui règne partout, en même temps que l'étonnante simpli-
cité du mécanisme emlopyé. L'atmosphère du théâtre ordinaire, alter-
LES MARIONNETTES ITALIENNES
25
nativement étouffante et glacée, toujours chargée d'une certaine odeur
qui ne se rencontre que là, le piétinement des gens, le frou-frou de la
soie ou de la gaze, les conversations rapides et à bâtons rompus, les
observations du directeur de la scène, tout cela fait ici défaut.
« Le silence, les for-
mes sans vie et grêles des
poupées donnent plutôt
une impression de tris-
tesse.
« Chose étrange, une
marionnette semble plus
humaine au repos. Quand
elle marche à travers la
scène, ses mouvements la
révèlent ; mais quand vous
l'apercevez pendue à son
clou dans la demi-obscu-
rité, vous regardant tris-
tement avec ses étranges
yeux d'émail, tandis (pie
pendent autour de son
petit corps ses oripeaux
flasques de théâtre, elle est
parfaitement pathétique...
« Vers le centre de la
petite scène, mais assez ' v -
éloigné de la rampe, se
trouve un pont jeté en
travers.
« Il est placé à six pieds environ du sol et une demi-douzaine de
personnes peuvent y prendre place.
« La troupe Prandi comprend : Ettore Prandi, un robuste et jeune
Italien d'environ trente ans, son père, deux femmes d'un certain âge,
une jeune tille d'environ seize ans et trois ou quatre assistants... Pen-
dant les représentations, ils sont tous, hommes cl femmes, habillés de
même, d'une blouse de toile bleue et d'un pantalon.
Makiosm ni s m. I'hamii.
Comment on fait ajrir les ligures.
Extrait du Itlack and Wkiie. Ivi;
2G MARIONNETTES ET GUIGNOLS
« Ettore Prandi occupe le milieu du pont; c'est lui qui dirige
la représentation. A ses côtés se tiennent un ou deux aides. Les
artistes n'ont pas besoin de « loges » pour s'habiller; ils sont sus-
pendus sur des rails appropriés et sur plusieurs rangs. Jamais ils ne
se disputent.
« Aida est pendue à un clou tout proche d'Amneris; ils sont abso-
lument indifférents l'un à l'autre et ne prennent aucun souci du beau
Radamès qui les suit. Egyptiens et Ethiopiens se confondent en silence.
Amonasro ne perd jamais sa voix, bien qu'il soit exposé à perdre son
nez si on le manie sans précaution, et ses vêtements sont plutôt extra-
vagants. Les personnages sont faits généralement en papier mâché de
Milan, sur une première structure de bois. Ils ont environ trois pieds
de haut et ils sont attachés par la tète à une tringle de 1er qui a environ
six pieds de long. A l'extrémité de celte tringle est une barre de bois
disposée perpendiculairement et à laquelle sont fixés les fils très souples,
mais très solides qui l'ont mouvoir les pieds et les mains de l'acteur.
L'opérateur placé sur le pont se penche en avant, tenant d'une main
ferme la tringle de 1er et manie adroitement avec ses doigts, les fils à
l'aide desquels il peut produire une infinité de mouvements: un a pas
de quatre » suffisamment gracieux, un « solo » à la douce voix de la
signora Prandi, et mille choses encore.
« La représentation ressemble beaucoup à une procession d'un côté
de la scène à l'autre et occupe un très petit espace en profondeur, mais
ce fait est habilement dissimulé.
« Lorsque tout est prêt, Ettore Prandi donne le signal convenu pour
lever le rideau; l'homme placé sur l'une des ailes de la scène enlève
rapidement les poupées de leurs rails, les tend à une personne placée à
l'extrémité du pont, celle-ci les remet à une troisième personne, jusqu'à
ce qu'elles lassent leur sortie à l'extrémité opposée où elles sont promp-
tement saisies et suspendues, moins excitées certainement par les applau-
dissements que ne le sont de coutume les acteurs de chair et d'os. »
Dans le bel ouvrage qu'il a consacré à la Sicile, comme écrivain et
comme illustrateur, M. Gaston Vuillier rappelle, en termes du plus grand
intérêt, jusqu'à quel point les Siciliens sont passionnés pour leurs
théâtres de marionnettes ou plutôt depupi.
LES MARIONNETTES ITALIENNES
Tous leurs grands centres en possèdent; Païenne en a plusieurs.
Dans cette ville, M. Vuillier a vu à l'Albergheria, l'un des plus popu-
leux quartiers de Païenne, le théâtre où sont représentés les paladins de
France (Paladini di Franchi).
Au dehors, une affiche peinte de couleurs vives, sur toile volante,
représente des scènes de chevalerie se rapportant aux soirées pendant
lesquelles se dérouleront, sous les yeux d'un public attentif, impression-
nable à l'excès, les hauts faits des paladins.
A la porte, se tient un homme qui appelle et sollicite les spectateurs:
TrasemUfCh'é ura (entrons, c'est l'heure), dit-il.
Le prix d'entrée de 1 Opra est fixé à deux centimes et le public
nombreux, composé d'hommes et de jeunes gens plus encore (pie d'en-
fants, est assis sur des bancs de bois. Les derniers arrivés restent debout.
Avant la représentation ou pendant les entr'actes, circulent dans la salle
l'acquajuolo (marchand d'eau), servant dans le même verre ceux qui
l'appellent, et le siminzaru (marchand de graines de courges grillées),
dont le cri : Simenza, se répète à tout instant.
Le théâtre lui-même vaut d'être regardé. Son rideau, ainsi que les
panneaux qui en forment l'encadrement, sont l'œuvre de peintres popu-
laires nombreux à Païenne, et leur exécution ne manque point de
mérite.
Le rideau va se lever, l'orchestre composé de violonistes exécute une
sorte d'ouverture; la salle bondée est silencieuse, presque recueillie.
Le Sicilien, d'une nature peu compliquée, trouve une joie intense à
l'audition de ces légendes où revivent les héros qu'il connaît, qu'il
aime, dont les exploits toujours nouveaux l'émotionneiit et dont la mort
fait couler ses larmes.
La scène de YOpra est petite, disproportionnée même; les casques
ornés de [dûmes des acteurs touchent les frises; les lils qui font agir
les paladins sont trop apparents, mais les spectateurs n'y regardent pas
de si près et savent compléter par la pensée tout ce qui manque à
l'interprétation.
« Les paladins s'avancent, dit .M. Vuillier, ils sont couverts d'ar-
mures étincelantes, et sur le cimier .le leur casque se balancent des
panaches invraisemblables. A l'entrée en scène de Holand, neveu de Char-
28 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
lemagne, un frémissement parcourt les spectateurs, des applaudis-
sements le saluent. C'est qu'il est pour eux le type du courage, de la
loyauté et de l'honneur.
« La voix un peu emphatique de l'imprésario résonne lente et forte;
les assistants écoulent, le cou tendu, l'œil brillant. Des princesses
apparaissent souvent, les combats singuliers n'en finissent [tas, car plus
les guerriers sont fameux, plus longue doit être la lutte. Pour les
combattants ordinaires, c'est bientôt fait, les simples soldats ineurent
aux premiers coups. On les traite de païens, d'infidèles, de sarrazins et
autres qualificatifs dédaigneux; leurs tètes sautent en l'air et retombent
sur le sol. Par moments, des amoncellements de cadavres encombrent la
scène. Durant les combats, les violons, comme enfiévrés, jouent préci-
pitamment et ïoprante accompagne la bataille en frappant de sa semelle
sur les planches. Les guerriers fameux se précipitent l'un contre l'autre,
l'épée haute, le bouclier levé, on entend le froissement du fer, leurs
cris de défi. De temps à autre ils se reposent pour reprendre baleine,
puis le combat recommence avec acharnementjusqu'au moment où l'un
des héros tombe, atteint mortellement. »
La série des représentations des Paladins de France, comprenant: la
Chronique de Tu;'pin, les lioyaux de France, Morgante, de Pulci, Roland
amoureux, de Bojardo, Roland furieux, de l'Arioste, et d'autres encore,
dure plusieurs mois et s'achève par une représentation extraordinaire:
la mort des Paladins ou la brèche de Ronceveaux (la morte di Paladini
ou Rotta di Roncisral/c), annoncée deux semaines à l'avance, pendant
les entr'actes et d'après la tradition de YOpra, par Terigi, l'écuyer de
Roland.
Cette représentation impatiemment attendue est l'objet des conver-
sations des Palermitains; chacun d'eux, ce jour arrivé, s'y rend gra-
vement ainsi qu'à une cérémonie religieuse. « Dans une scène repré-
sentant l'apparition de l'ange à Renaud, dit M. Vuillicr, le peuple entier
se découvre, comme le vendredi saint à la mort du Christ. »
1' UNI- 11
II
LES MARIONNETTES ANGLAISES. PUNCH
Jusqu'à Henri VIII, les marionnettes ont place dans les cérémonies du culte. — Le Saint-
Esprit dans la cathédrale de Saint-Paul. — L'abbaye de Hoxley et le crucifix à ressorts.
— La statuaire mécanique exclue des temples. — Destruction du crucifix de Boxley,
en 1538. — Les Puppet, Maumet ou Mamm 't.— Le Puppet-Schbtc — Les drolleries
du temps de Shakspeare- — Les Miracle-pluyn. — Types créés par les marrionnettistes
anglais: Percerse-doctrine, Gluttony, Vanity, Le C/iery, Mundus, Old-Vice, Maître
Ditil. — La mort de Old-Vice. — La naissance de Punch, vers 16117. — Son caractère.
— Mise en scène des marionnettes anglaises. — Une affiche pour la foire Saint-lîar-
thélemy, en 1703. — La Création du monde et le Délu;/e de S'oé. — Une représentation
en 170°-. — Martin Powell, célèbre puppet-tchoicman, de Covont-Garden, en 1711. —
l'unch-theatre en 1713. — Punch, Dun Juan de la populace. — 11 devient cynique et
cruel et tue tout ce qui l'entoure. — Les Fredaines de Mr Punch.
_.;-
m
En Angleterre, les
marionnettes, pour ve-
nir à nous, ont pris le
chemin qu'elles ont suivi
partout ailleurs : elles ont
passé par l'Église.
Jusqu'à Henri VIII,
elles avaient place dans
les grandes solennités
catholiques. A la Pen-
tecôte, la cathédrale de
Saint-Paul figurait la
descente du Saint-Esprit,
par un pigeon blanc qui
s'échappait d'une ouver-
ture pratiquée dans la
voûte de la grande nef;
dans le comté d'Oxford,
à Witney, la résurrection
de Notre- Seigneur était représentée par de petites statuettes mobiles;
pur (i
.tir l'i \<:n.
Crilikshailk. Extrait de Pmuh and Judij.,
30 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
à l'abbaye de Boxley, existait un crucifix à ressorts qu'on faisait mou-
voir dans les cérémonies de Pâques et de l'Ascension.
Sous Henri VIII survint l'établissement du schisme et la statuaire
mécanique fut exclue des temples par l'invasion du protestantisme
qui qualifiait d'idoles, les personnages auxquels le catholicisme avait
primitivement eu recours et donné asile. C'est ainsi qu'en 1538, le
célèbre crucifix de Boxley, montré une dernière fois au peuple par
l'évcque de Rochester, fut porté par lui dans un lieu public, à Powle's
Cross, puis démonté et brisé sous les yeux de la foule.
Les statuettes mobiles avaient vécu en tant que spectacle religieux,
les marionnettes allaient leur succéder.
Elles ont porté, suivant les époques, différents noms: leur appella-
tion la plus ancienne est celle àepuppet, du français poupée ou du latin
puptt; plus lard, on leur a donné le nom de maumet ou mammet qui,
comme dans notre ancien vocable de marmouset, a eu dans l'origine le
sens d'idole.
« L'Angleterre s'est servie, dit Magnin, pendant la seconde moitié
du \\i° siècle et toute la durée du xyii", d'une expression qui lui est
particulière : je veux parler du mot motion qui, au propre, signifie mou-
vement et s'appliqua par extension à une poupée, soit automatique, soit
mue par des fils, puis enfin à un spectacle de marionnettes, à un pup-
pet -show. »
Du temps de Shakespeare enfin, le terme de drollery signifiait une
farce jouée par des acteurs de bois et Shakespeare y fait de fréquentes
allusions.
Quel que soit le nom qui leur ait appartenu, le début des marion-
nettes en Angleterre a donc été marqué, peut-être en même temps
qu'en France, par l'exécution des mystères et des miracle-plays
que les confréries ou les membres du clergé représentaient aux grands
jours fériés. Quand, au milieu du x\ c siècle, les confréries furent
conduites à varier, à étendre leur champ d'action et à personnifier, pour
l'éducation des niasses, les vices et les vertus, les joueurs de marion-
nettes publiques les suivirent dans cette voie et créèrent, eux aussi, des
types nouveaux : Perverse doctrine, Glultony, Vanity, Le Chery, Mundus,
LES MARIONNETTES ANGLAISES
31
et ce fameux personnage longtemps célèbre, Old-Vice, qu'on appela
aussi The Old Inii/uity et qui était alors l'inséparable compagnon du
Diable, maître Devil.
On sait qu'en Angleterre, après une lutte qui dura plus d'un siècle,
entre puritains et acteurs, la suppression des représentations théâtrales
fut résolue sous le protectorat de Cromwcl. Chose singulière et digne
de remarque, les marionnettes ne furent point frappées ni atteintes par
le bill de suspen-
sion du 5 septem-
bre lG't-2, pas plus ^-v^â |.! ; n
que parle bill d'abo-
lition du ?? octobre
1G47 ; les motion-
men continuèrent,
comme par le passé,
à se produire pu-
bliquement; ce-
pendant sous Char-
les II, on trouve la
mention d'une pé-
tition des acteurs
demandant que les
représentations d'un théâtre de marionnettes, qui occupait l'emplace-
ment actuel de Cecil Street, fussent interdites ou que leur théâtre fût
transféré dans un autre lieu.
Les choses restèrent en cet état, sans modifications notables, pen-
dant quarante années, c'est-à-dire jusqu'à l'avènement de la maison
d'Orange, en 1688; à partir de ce moment intervint un événement
considérable: Punch naquit, succédant à Old-Vice < pi i personniliait,
dans les anciennes moralités anglaises du \\" siècle, le vice sous toutes
ses formes. Le Vieux- Vice semblait mourir de sa belle mort et ne devoir
jamais ressusciter.
l'.NE l'.l PRÉSENTATION Ml! IV VOIE l'I BI.IQ t E, A I.OMJHE-
par G. Cruiksliank.
Extrait ■!<■ l'uni tt and Judy
Punch, dont le nom vient de Puleinello ou de Puncliinello, dont il
serait une sorte d'abréviation, n'était point encore, à celle époque, le
personnage immoral qu'il est devenu plus tard. lui 1097, si l'on en
32 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
croit un jeune fellow de Magdalen Collège, du nom de Joseph Addison,
qui a tracé son portrait dans une pièce de vers latins, intitulée: Machi-
née gesticulantes, Anglice puppet-shows, il n'est, suivant les expressions
dont se sert Magnin, «qu'un vert-galant, joyeux et tapageur, une sorte
de petit roi d'Yvetot ou de Cocagne, un peu libertin, très hâbleur, mais
faisant beaucoup plus de bruit que de mal ». Sa galanterie est plus vive
et plus étourdie que perverse.
Alors, et comme pour fêter l'heureuse' bienvenue de Punch et la
disparition (YOld-Vice, les marionnettes anglaises s'étaient faites moins
plébéiennes; les théâtres où elles donnaient leurs représentations, deve-
nus confortables, offraient des places à divers prix, ce qui n'existait point
avant. Magnin, commentant l'étude de Joseph Addison, dil à ce sujet :
« Il ne manquait à la mise en scène aucun des artifices employés en
France et en Italie pour faire naître et entretenir l'illusion, tels que les
lils perpendiculaires tendus devant la scène pour dérouter l'œil du spec-
tateur.
« Tous les membres de ces petites ligures étaient articulés et du
sommet de leur tète sortait une tige métallique qui réunissait tous les
fils dans la main qui leur imprimait le mouvement. »
Il semble donc établi qu'à la lin du \vu c siècle, les poupées an-
glaises touchaient à la perfection et qu'elles s'étaient créé un public
aussi nombreux que dévoué.
Le British Muséum possède l'original d'une curieuse affiche qui
rappelle, par sa forme, les annonces de nos grandes foires françaises;
cette affiche, où Punch tient une place d'honneur en compagnie de
John Spendall mi Jean M/tnge-Tout, ancien acteur des moralités, parait
remonter au début du règne de la reine Anne, c'est-à-dire à 1703. Elle
est ainsi conçue:
« A la loge de Crawley, vis-à-vis la Taverne de la Couronne, à
Sinithlield, pendant toute la durée de la foire Saint-Barfhélemy, on repré-
sentera un petit opéra, appelé Y Antique création du monde, nouvelle-
ment retouché et augmenté du Déluge de Noé. Plusieurs fontaines jette-
ront de l'eau pendant toute la pièce. La dernière scène montrera Noé
et sa famille sortant de l'arche avec tous les animaux par couple, et
tous les oiseaux de l'air perchés sur des arbres... Enfin, au moyen de
diverses machines, on verra le mauvais riche sortant de l'enfer et Lazare
LES MARIONNETTES ANGLAISES
33
porté dans le sein d'Abraham, outre plusieurs ligures dansant des gigues
des sarabandes et des quadrilles, à l'admiration des spectateurs; le tout
l'i \Ui AMI Jl [IV.
Petit théâtre d'enfant. Imagerie anglaise.
accompagné des joyeuses fantaisies du seigneur Punch et de sir John
Spendall. »
31 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Il parait que dans la Création du monde et dans le Déluge de Noé,
Punch était d'une fantaisie irrésistible. Payne Collier, l'auteur de Punch
and Judy, publié en 1828, rappelle le numéro du Taller, du 17 mai
1709, où l'on trouve le récit d'une représentation pendant laquelle le
héros de la pièce dansait dans l'arche avec sa femme; la pluie tombant à
torrents, Punch disait doucement : « 11 fait un peu de brouillard, maître
Noé. » Ce mot comblait d'aise les spectateurs.
Outre le précieux document que je viens de citer sur la foire Saint-
Barthélemy, l'histoire a conservé le souvenir d'un très habile puppet-
schowman, nommé Martin Powell, dont les premiers succès datent de
la même période et s'affirmèrent plus éclatants sous les successeurs
immédiats d'Anne, Georges l <r et Georges II. Le théâtre de Powell était
établi, en 1711, sous les petites galeries de Covent-garden, du côté
opposé à l'église Saint-Paul, et faisait aux cérémonies du culte une
sérieuse concurrence, l'ouverture du puppet-show ayant lieu précisé-
ment aux heures consacrées à la prière. En 1713, le jeu dirigé par
Powell portait le nom de Punch Théâtre; son directeur, dont la réputa-
tion s'est de tout temps maintenue, était à la fois l'auteur des pièces
qu'il représentait et le sculpteur habilleur des poupées articulées qu'il
mettait en scène. 11 avait donné tous ses soins à M. Punch, dont les
mâchoires étaient animées par un lil spécial; il avait encore, dit une
brochure anonyme dirigée contre Robert Walpole, et publiée en 1715
sous le titre: Un .second taie of a tub, « des rois, des reines, des filles
d'honneur, des jeunes filles, des enfants, des nobles, des singes, des
saltimbanques, des échevins, des danseurs de corde, des oies, des hobe-
reaux, des rats, des lords-maires, des valets, des truies, des Indiens,
des chats, des magiciens, des oiseaux, des prêtres. »
Dans les représentations de Powell, où s'introduisaient parfois des
satires politiques, dominaient les ballades populaires, les sujets tirés de
l'Ecriture et surtout les plaisantes fantaisies de M. Punch.
Punch avait encore, à celte époque, un caractère supportable et c'est
à peine si on lui reprochait, de temps à autre, quelques peccadilles sans
importance. Rarement brutal, point encore criminel, rien ne le faisait
ressembler à Henri VIII ou à Barbe-Bleue qui paraissent cependant
avoir été ses modèles préférés; il était, comme aiment le dire les
Anglais et comme l'écrit Payne Collier, le don Juan de la populace, un
LES MARIONNETTES ANGLAISES
35
don Juan, cependant, aussi peu scrupuleux que possible sur les moyens
qu'il emploie pour arriver à ses lins.
Ce n'est (pie plus tard, vers le milieu du \viii° siècle, que Punch,
Titre kl joihnai. « l'L.NCII », île Londres.
enhardi par les bravos de ses admirateurs, est devenu ce qu'il est
aujourd'hui: froidement débauché, cynique et cruel. Il est vraiment
alors le digne successeur de OUI Vice, cet Old Vice qu'on croyait si bien
30 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
mort, et s'empare des qualités qui distinguaient son ancêtre. Il tue tout
ce qui l'entoure et le gène: son enfant, dont les cris l'importunent; sa
femme Judith, qui réclame son fils; il tue le médecin, le constable, le
bourreau; il tue même le diable, OldNick.
l'ayne Collier reproduit une jolie pièce, intitulée: les Fredaines de
M. Punch, qu'il croit être de 1790, et que Magnin suppose remonter
plus loin; il est bon de la faire figurer ici.
LES FREDAINES DE M. PUNCH
Oh! prêtez-moi l'oreille un moment! Je vais vous conter une histoire,
l'histoire de M. Punch, qui fut un vil et mauvais garnement, sans foi et
meurtrier. Il avait une femme et un enfant aussi, tous les deux d'une beauté
sans égale. Le nom de l'enfant, je ne le sais pas; celui de la mère était Judith.
— Right toi de roi loi, etc.
M. Punch n'était pas aussi beau. Il avait un nez d'éléphant, Monsieur!
Sur son dos, s'élevait un cône qui atteignait la hauteur de sa tète; mais cela
n'empêchait pas qu'il n'eût, disait-on, la voix«aussi séduisante qu'une sirène
et par cette voix (une superbe haute-contre, en vérité!), il séduisit Judith, cette
belle jeune fille. — Right toi de roi loi, etc.
Mais il était aussi cruel qu'un Turc, et, comme un Turc, il ne pouvait se
contenter de n'avoir qu'une femme (c'est en effet un pauvre ordinaire qu'une
seule femme), et cependant la loi lui défendait d'en avoir deux, ni vingt deux,
quoiqu'il pût suffire à toutes. Que fit-il donc dans cette conjoncture, le scélé-
rat, il entretint une dame. — Riçjht toi de roi loi, etc.
Mistress Judith découvrit la chose, et, dans sa fureur jalouse, s'en prit
au nez de son époux et à celui de sa folâtre compagne. Alors, Punch se fâcha,
se posa en âc'.eur tragique et, d'un revers de bâton, lui fendit bel et bien la
tête en deux. Oh ! le monstre! — Right toi de roi loi, etc.
Puis il saisit son tendre héritier... oh! le père dénaturé! et le lança par
la fenêtre d'un second étage, car il aimait mieux posséder la femme de son
amour que son épouse légitime, Monsieur! et il ne se souciait pas plus de son
enfant que d'une prise de macouba. — Right toi île roi loi, etc.
Les parents de sa femme vinrent à la ville pour lui demander compte de
ce procédé, Monsieur! Il prit une trique pour les recevoir et leur servit la
même sauce qu'à sa femme, Monsieur! Il osait dire que la loi n'était pas sa
loi, qu'il se moquait de la lettre, et que si la justice mettait sur lui sa griffe,
il saurait lui apprendre à vivre. — Right toi de roi loi, etc.
Alors il se mit à voyager par tous pays, si aimable et si séduisant que
trois femmes seulement refusèrent de suivre ses leçons si instructives. La
première était une simple jeune fille de la campagne, la seconde une pieuse
abbesse, la troisième, je voudrais bien dire ce qu'elle était, mais je n'ose,
c'était la plus impure des impures. — Right toi de vol loi, etc.
En Italie, il rencontra les femmes de la pire espèce; en France, elles
LES MARIONNETTES ANGLAISES
37
avaient la voix trop haute (loo clamorons); en Angleterre, timides et prudes
au début, elles devenaient les plus amoureuses du monde; en Espagne, elles
l'i NUI AMi Jl HV.
Petit thcAtrc d'enfant, avec pprsonti.ij.'t'S mobiles. Imagerie anglais
étaient fières comme des infantes, quoique fragiles; en Allemagne, elles
n'étaient que glace. Il n'alla pas plus loin vers le nord; eVùt été folie. —
liight loi de roi loi, etc.
38
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Dans toutes ces courses, il ne se faisait aucun scrupule de jouer avec la vie
des hommes. Pères et frères passaient par ses mains. On frémit rien qu'à penser
Punch a Paris, par Cham.
(Extrait du C'iarivari. 1850.J
à l'horrible traînée de sang qu'il a versé par système. Quoiqu'il eût une bosse
sur le dos, les femmes ne pouvaient lui résister. — Right toi de roi loi, etc.
LES MARIONNETTES ANGLAISES
39
On disait qu'il avait signé un pacte avec le vieux Nick'las, comme on
l'appelle; mais, quand j'en serais mieux informé, je n'en dirais pas plus long.
C'est peut-être à cela qu'il a dû ses succès partout où il est allé, Monsieur;
mais je crois aussi, convenons-en, que ces dames étaient un peu coucy-coucy,
Monsieur! — Right toi de roi loi, etc.
I'l Mil l\l> Jl llï.
Image anglaise publiée par Frederick Warue.
A la fin, il revint en Angleterre, franc libertin et vrai corsaire. Dès qu'il
eut touché Douvres, il se pourvul d'un nouveau nom, car il en avait de
rechange. De son côté, la polici- prit de promptes mesures pour le mettre en
prison. On l'arrêta au moment où il pouvait le moins prévoir un pareil sur;.
— Right toi île roi loi, etc.
Cependant le jour approchait, le jour où il devait solder ses comptes.
40 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Quand le jugement fut prononcé, il ne lui vint que des pensées de ruses en
songeant à l'exécution; et quand le bourreau, au front sinistre, lui annonça
que tout était prêt, il lui fit un sijme de l'œil et demanda à voir sa maîtresse.
■ — Right toi de roi loi, etc.
Prétextant qu'il ne savait comment se servir de la corde qui pendait de
la potence, Monsieur ! il passa la tête du bourreau dans le nœud coulant et
en retira la sienne sauve. Enfin, le diable vint réclamer sa dette; mais Punch
lui demanda ce qu'il voulait dire : on le prenait pour un autre; il ne connais-
sait pas l'engagement dont on lui parlait. ■ — Right toi de roi loi, etc.
— Ah ! vous ne le connaissez pas ! s'écria le diable. Très bien ! Je vais
vous le faire connaître.
Et aussitôt ils s'attaquèrent avec fureur et aussi durement qu'ils le
purent. Le diable combattait avec sa fourche, Punch n'avait que son bâton,
Monsieur! et cependant il tua le diable, comme il le devait. Hourra! OldNick
est mort, Monsieur! Right loi de roi loi, etc.
Celte ballade est extrêmement importante; elle montre Piineh tel
qu'il était et tel qu'il restera sans doute. Elle présente eeci de particulier
qu'on y retrouve, eomme dans la légende de Do» Juan, les trois femmes
qui lui résistèrent: une innocente fille de campagne, une ahbesse et une
prostituée.
Très populaire dans toute l'Angleterre, Punch y amuse encore les
petits et les grands. Sa popularité s'explique: les Anglais trouvent, dans
le cruel sang-froid qu'il apporte à tousses actes, la caractéristique du
génie de leur nation. Sa persévérance, son entêtement plutôt, leur
semble être la qualité maîtresse qu'ils doivent exiger de lui et d'eux-
mêmes.
Punch porte deux bosses plus proéminentes que celle de notre Poli-
chinelle; son nez outrageusement caniard, son menton avancé, son
bonnet qui rappelle un peu la coiffure du fou, lui donnent une physio-
nomie d'un comique achevé; il ne saurait vivre sans son bâton dont il
fait sans cesse usage et qui, dans ses mains, est toujours une arme
meurtrière.
Je n'ai trouvé nulle part l'indication du moment précis où les
marionnettes anglaises ont cessé d'être mues par des fils. Celte trans-
formation était certainement opérée avant 1858, puisque tous les dessins
de Georges Cruikshank qui illustrent Punch and Judy ne représentent
que des marionnettes à mains.
Caspeki, m Hamswi iist,
d'après une in>a;.'e populaire de Munich. I>e-^in de Chantcau.
III
LES MARIONNETTES ALLEMANDES
Charles Magnin trouve l'origine des marionnettes allemandes dans le Kobolde. — Le
poème cyclique Der Rentier, de Hugo de Trimberg, du xm' siècle. — Les Niebe-
lunijen. — Le poème de Malagis, du xv* siècle. — Les légendes populaires en Alle-
magne : Les quatre fils Ai/mon, Blanche comme neige, Generière de Brabant, la
belle Maudelonne, la dame de Roussillon, Jeanne d'Arc. — Le bouffon allemand. —
Eulenspieyel ou maître Hemmerlein. — HansicurM ou Jean Boudin. - La prodi-
gieuse et lamentable histoire du docteur Faust et ce qu'en pensait Goethe. — Maître
Wellhen et les Haupt-und-Staatsaction ;n. — Casperl succède a Hansicurst. — Uans
Pichelhaerinij ou Jean- Hareng-Salé ; Jean Ktaassen ou Jean Nicolas, en Hollande.
— Les marionnettes à Berlin, à Vienne et à Hambourg. — Frédéric Schinek et son
marionnetten theater, publié en 177.". — Goethe admirateur des marionnettes. — Les
Fêtes de la foire à Plundersweilerii, par Goethe, représentées à la Cour de W'i imar. —
Le théatn.' du prince Nicolas Joseph Esterhazy, à Eisensladt, dirigé par Haydn. —
P/iilémon et Baueis, Didon, Geniècre, la Vengeance accomplie et la Maison brûlée,
petits opéras de Haydn, représentés à Eiscnstaut. — Le Faust de Goethe. — Les ma-
rionnettistes allemands: Sdiiitz. Dreher, Thiémé, EImtIc, Geissclbreeht. — Les prin-
cipaux personnages de leurs œuvres. — Extrait d'un manuscrit de Geisselbrecht.
publié par le colonel de Bclow. — Les personnages de Geisselbivehl uni les yeux mo-
biles, toussent et crachent. — Casperl a définitivement succédé à Hmnirurst. — lue
pièce de marionnettes traduite de l'allemand : I. Gaspard et le tailleur; IL Gaspard et
la vieille femme ; III. Gaspard et le paysan ; [V. Gaspard et sa femme ; V. Gaspard et
Jean; VI. Gaspard et le chasseur; VII. Gaspmi et le sergent de ville; \ III. Gaspard
et le gendarme ; IX. Gaspard et la mon : X. Gaspard et le diable.
Charles Magnin a longuement étudié les marionnettes allemandes.
Son érudition profonde, mais parfois un peu naïve, lui en a l'ail retrou-
ver l'origine dans « le culte de certains génies familiers, lutins espiègles
et mystérieux dont tonte pauvre ménagère et même tout serviteur de
bonne maison recherchaient soigneusement l'assistance cl redoutaienl
les mauvais offices ».
Connues sous le nom païen île Koholdc (farfadets, marmousets,
maumet ou mammet), ces idoles présidaient aux actes familiaux et aux
incidents de la vie domestique. Dans un poème cyclique intitulé Der
Rentier (Le Coursier), un poêle de l'Ecole de Souabe, Hugo de Trim-
berg, dit que les jongleurs du xm siècle portaient souvent sur eux
ces figures de follets malicieux : « Ils les tiraient de dessous leur man-
44
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
teau et leur faisaient échanger des railleries, pour faire rire toute ras-
semblée avec eux. »
Ce ne sont pas là des marionnettes. Elles existaient cependant, car
si on se rappelle la miniature du Horlus deliciarum, de Herrade de
Landsberg, on sait que les pièces représentées par les anciens montreurs
de poupées allemandes ont été, dès le xn e siècle, empruntées surtout à
des actions militaires, les deux petits personnages que reproduisent
celte miniature étant des guer-
riers; on peut également supposer
que les principaux acteurs de ces
drames en miniature devaient être
les héros de l'Edda ou des Niebe-
lungen .
Magnin a retrouvé dans un
fragment du poème de Malagis,
écrit en allemand au xv c siècle,
sur une traduction flamande de
notre vieux roman de Maugis, un
passade bien curieux qu'il me
faut citer.
On y voit « la fée Oriande de
Roselleur, séparée depuis quinze
ans de son élève chéri .Malagis, se
présenter, sous un habit de jongleur, au château d'Aigremont où l'on
célébrait une noce. Ayant offert à l'assemblée un jeu de marionnettes,
qui est agréé, elle demande une table pour servir de théâtre et tait pa-
raître deux élégantes poupées représentant un magicien et une magi-
cienne. Oriande met dans la bouche de celle-ci des stances qui retra-
cent son histoire et la font reconnaître de Malagis ».
Jkan Ki.aasskn ou Jean Nicolas,
d'après une estampe allemande.
C'est vers cette même époque qu'apparaissent en Allemagne les
légendes populaires et follement romanesques, comme les Quatre Fils
A y mon; Blanche comme neige ; Geneviève de Bradant ; la Belle Magde-
lonne; la Dame de Roussillon à qui un mari barbare fait manger le
cœur d'un amant tendrement aimé; Jeanne d'Arc enfin qui, de son
vivant, avait pris place sur les théâtres de marionnettes allemandes et
LES MARIONNETTES ALLEMANDES 45
devait donne; 1 plus tard naissance au grand et beau drame de Schiller.
Les représentations de ces légendes, qui pourtant comportaient des
situations graves et dramatiques, étaient alors égayées par une sorte
de bouffon dont l'intervention était parfaitement admise et n'avait rien
de choquant, accoutumé que l'on était à la présence du fou auprès des
personnalités les plus illustres, empereurs, rois ou prélats.
Ce bouffon paraissait à la fois dans les parades et sur les théâtres
de marionnettes. Quel était son nom? On l'ignore. On a cependantdes
raisons de croire que c'était le célèbre Eulenspiegel ou peut-être, mieux
encore, maître Heimnerlein, qui, dit Friscb, un auteur allemand, «avait
un affreux visage de masque; il appartenait aux marionnettes de la
dernière classe, sous les vêtements desquels le joueur passe la main
pour les faire mouvoir. »
Le bouffon des marionnettes allemandes n'est connu qu'à partir des
premières années du \vi c siècle. « C'est, dit Magnin, une espèce de
Francalripe, farceur de haute graisse, nommé à bon escient Hans-
wurst, c'est-à-dire Jean Boudin «.Celui-ci est le véritable Polichinelle
allemand.
Au xvi c siècle, sans que les légendes populaires dont j'ai indiqué
les sujets fussent abandonnées, nos voisins s'enthousiasmaient pour la
Prodigieuse et lamentable histoire, du Docteur Faust, ou Goethe devait
trouver la pensée première de l'admirable poème qui l'a immortalisé.
L'idée de cette pièce de marionnettes, a-l-il écrit, retentissait et
bourdonnait en moi sur tous les tons; je portais en tous lieux ce sujet
avec bien d'autres et j'en faisais mes délices dans mes heures solitaires,
sans toutefois en écrire un mot. »
De ce que dit Magnin, de ce que disent bien d'autres historiens
encore, il résulte que les marionnettes ont toujours joué un rôle
considérable dans la diffusion de l'ail théâtral chez les Allemands. Pen-
dant longtemps il y eut à Hambourg, à Vienne, d'où elles se répandi-
rent dans les principales villes de l'Allemagne, de véritables troupes de
marionnettes où chaque personnage était interprété par un acteur spé-
cial. C'étaient ces pièces qu'on appelait Haupt-und-Staatsactionen , du
nom qui leur avait été donné, dit Lessing, dans sa Dramaturgie, par
maître Vclthen, directeur d'une troupe ambulante qui l'ut attachée à la
cour de Dresde, de 1GH5 à 1691. Les Haupt-und-Staatsactionen avaient
46 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
pour sujets l'histoire, la chevalerie, la féerie, la Bible, la mythologie,
c'est-à-dire tout ce que peuvent embrasser le sacré et le profane. Les
spectacles qu'ils présentaient étaient fort animés, la musique y occu-
pant une place et le bouffon les ponctuant de ses bons mots et de ses
lazzis
Il en est aujourd'hui de même, mais les représentations sont cepen-
dant modernisées, tout en conservant le caractère légendaire. Le bouf-
fon, c'est souvent encore Hanstvurst qui, dit Lessing, possède deux
qualités caractéristiques : « balourd et vorace, mais d'une voracité qui
lui profite; il est bien différent en cela d'Arlequin, à qui sa gloutonnerie
ne profite [tas et qui reste toujours léger, svelte et alerte. » Cependant
Hanswurst ne jouit [dus de l'immense popularité qui l'accompagnait
jadis; le madré paysan autrichien Casperle (Petit Gaspard) lui a succédé
dans les faveurs du public.
Hanswurst avait pénétré en Hollande au début du xvn c siècle; là
aussi son étoile a | àli; il a été supplanté par Hans Pkkelhaering ou Jean-
Hareng-Salé, puis par Jean Klaassen ou Jean Nicolas qui, s'étant ins-
piré et rapproché de notre Polichinelle et du Punch anglais, est mainte-
nant seul en possession de l'affection des Hollandais.
En Allemagne comme en France, dans la seconde partie du siècle
précédent, les marionnettes devenues plus littéraires, [dus fines de
formes et d'allures, ont eu d'empressés et d'illustres serviteurs. Leurs
théâtres, nombreux dans les grandes villes comme Berlin, Vienne et
Hambourg, avaient pénétré alors dans les [dus riches demeures bour-
geoises ou mêmes ducales et princières; elles n'avaient pas pour cela
renoncé aux représentations publiques, suivies partout, non seulement
par le peuple, mais encore par la société la plus distinguée.
Quelques écrivains très connus, sollicités par cet art plein de séduc-
tion, ne considéraient pas comme au-dessous de leur mérite de pro-
duire pour les poupées de bois de petites pièces dont ils réservaient
tout d'abord la primeur à leurs amis. Frédéric Schinck, l'un d'eux, n'a
point hésité à réunir en un volume, qu'il a publié en 1777 sous le
titre : Marionnelten Tkeater, une série d'oeuvres de cette nature dont
l'ensemble n'a pas nui à sa réputation. Goethe fut également un fervent
admirateur des marionnettes : il dit dans ses mémoires qu'il dut la
LES MARIONNETTES ALLEMANDES 47
première de ses joies au don qui lui avait été fait d'un petit théâtre qui
n'est sûrement pas resté étranger à la eomposition de son impérissable
Faust. A vingt ans, Goethe écrivait à Francfort pour les marionnettes
qu'il aimait, une piécette à laquelle il donna le titre de : Fêtes de la
foire à Plundersweilern; Hanswurst y avait son rôle. Ces Fêtes de la
foire, qui se terminaient par des ombres chinoises, ont été représentées
plus tard, sous la direction de leur auteur, à la cour de Weimar.
Au château des princes Esterbazy, à Eisenstadf, en Hongrie, le prince
Nicolas-Joseph, chez qui les artistes et les musiciens surtout étaient
assurés de trouver la protection la plus éclairée, avait créé à ses frais
une chapelle dont il avait confié la direction à Haydn. Là, les chanteurs
et les instrumentistes les plus réputés recevaient une hospitalité somp-
tueuse. Dans ce château d'Eisenstadt, où existait une grande salle
admirablement aménagée pour l'exécution des opéras allemands et
italiens, le prince Esterbazy avait fait installer un petit théâtre de ma-
rionnettes qui passait pour une merveille de mécanisme, et où les
décorations picturales et les acteurs étaient de véritables œuvres artis-
tiques.
C'est pour ce théâtre que Haydn a écrit, pendant lesannées 1773 à
1780, cinq petits opéras, chefs-d'œuvre de finesse et de gai té, qui por-
taient les titres suivants : Philémon et Baucis, Didon, Genièvre, la
Vengeance accomplie et la Maison bruire.
Dès les premières aimées du \i\ siècle, les marionnettes étaient,
en Allemagne, plus que jamais à la mode. Celle recrudescence de succès
était due â la publication du Faust de Goethe, dont tous les théâtres
s'emparèrent â l'envi. Des joueurs dont les noms sont restés : Schiitz et
Dreher, Thiémé, Eberlé, Geisselbrecbl, dont un manuscrit : Le Docteur
Faust ou le Grand Xécromancien, a été publié par le colonel de Below,
en 1832, créèrent, sous la poussée du publie, de nouvelles salles où
Faust était représenté sous les formes d'opéras, de ballets, de panto-
mimes ou mêmes d'ombres chinoises.
Dans toutes ces œuvres, les principaux personnages sont Christophe
Wagner le familier de Faust, Méphistophélès, Marguerite ou plutôt
Grefl qui est loin déjouer là le rôle que Goethe lui a attribué; elle est
48 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
simplement la femme du bouffon Casperle, dont les facéties sont le
plus souvent brutales et grossières.
Le manuscrit de Geisselbrecbt renferme les lignes suivantes qui
montrent le caractère de ces pièces, toujours modifiées d'ailleurs
suivant l'état d'esprit de leurs auteurs.
Christophe Wagner s'adresse à Casperle et lui parle de sa famille;
il a cru comprendre que son père exerçait le métier de tailleur.
— Coupait-il des pelisses?
— Non.
— Des chausses?
— Pas davantage. C'était un homme, vois-tu, qui, lorsqu'il allait
sur le marché et ne trouvait pas à rafler autre chose, se contentait
d'une paire de mouchoirs.
— J'entends, il coupait des bourses; et ta mère?
— Ma mère, elle s'est envolée au ciel avec dix fagots de bois vert.
— Comment est-ce possible?
— Voici : les gens ont prétendu qu'elle était sorcière; alors on a
fait une belle pile de bois sur laquelle on l'a attachée; on a mis le feu
dessous, et puis, c'a été un tapage de fifres et de tambours à faire
crever de rire.
— C'est inouï ! Et ton frère?
— Mon frère était un drôle de corps : lorsqu'il conduisait deux
chevaux à la foire, il revenait le soir avec quatre.
— De mieux en mieux! Et ta sœur?
— Ma sœur est à la ville où elle repasse des manchettes.
Geisselbrecbt, qui était un habile mécanicien de Vienne, avait su
donner à ses pantins une perfection singulière. Dans une pièce inti-
tulée : la Princesse à la hure de pore, ses personnages, dont les yeux
étaient mobiles, toussaient et crachaient naturellement. Afin de mettre
ces talents en relief, l'auteur avait enrhumé tous ses acteurs. Casperle
était plus douloureusement atteint que les autres.
De nos jours, les théâtres de marionnettes allemandes se sont faits
un peu plus rares ; ils existent toujuurs cependant et conservent, sur-
tout dans les classes moyennes ou pauvres, de fidèles auditoires.
Casperle, dont le costume rappelle celui de Punch, avec des bosses
Tiikatkk de Caspehi..
Iin,-ij,'e allemande pour enfants, avec personnages mohiles.
CASI'F.RL
LES MARIONNETTES ALLEMANDES
moins proéminentes, y a définitivement succédé à Hanswurst. Les lazzis
du célèbre bouffon n'ont vraiment de caractère et de saveur que dans
la langue qui lui appartient ; ils nous paraîtraient enfantins si la mise
en scène qui les accompagne n'était pas là pour les l'aire valoir et les
mettre dans la seule lumière qui leur convient.
Qu'on en juge par la pièce suivante, divisée en plusieurs actes et
qui ne porte pas, je le crois du moins, de titre spécial :
I. — GASPARD ET LE TAILLEUR
Le Tailleur. — Bonjour, Gaspard.
Gaspard. — Bonjour, voisin.
Le Tailleur. — J'ai l'honneur d'être votre serviteur. Que désire mon
voisin?
Gaspard. — Je souhaite une grande maison, un jardin, un équipage, des
laquais, des cuisiniers et cinq milliards de thalers.
Le Tailleur — Cela ne serait pas mal; mais, que puis-je pour vous?
Gaspard. — Puisque vous voulez nie servir, portez mon gourdin, il me
gêne quelquefois.
Le Tailleur. — Je ne suis pas venu pour cela et je n'ai point appris mon
métier pour devenir porteur de gourdin chez vous.
Gaspard. — Que savez-vous donc faire?
Le Tailleur. — Je fais de jolis vêtements d'hommes à la dernière mode.
Gaspard. — Bien! Faites-moi quelque chose de semblable.
Le Tailleur. — Pour cela, il faut que je prenne la mesure.
Gaspard. — Femme! apporte-moi un masz \mcsurc et /«>/ de bière, en
allemand), pour le tailleur.
Le Tailleur. — Non, non ! pas une telle mesure, je serais ivre et ne
pourrais plus coudre.
Gaspard. — Oh! ivre, d'un pot de bière! J'en bois dix et j'ai encore soif.
Le Tailleur. — Cela est bien pour vous. Mais je n'ai pas le temps
d'écouter vos plaisanteries. Voyons, que dois-je faire? Pourquoi m'avez-vous
fait demander?
Gaspard. — Vous pouvez me faire un bel habit à la dernière mode, élé-
gant, pas trop serré, pas trop large. Vous voyez ma taille.
Le Tailleur. — Pouvez-vous payer?
Gaspard. — Oh ! oui, même d'avance! i // frappe le tailleur qui se sauve.)
52 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
II. — GASPARD ET LA VIEILLE FEMME
La Vieilli: Femme. — Ecoute, Gaspard. Tu as fortement battu mon fils, le
tailleur; je vais dénoncer ce fait à la police.
Gaspard. — ■ Vieille, tu mens. J'ai payé d'avance l'habit qu'il doit me faire.
La Vieille Femme. — Il ne m'a rien dit de cela, mais il m'a montré ses
meurtrissures.
Gaspard. — Le coquin ! Lorsqu'il a empoché mon argent, il sautait joyeux,
dans l'escalier où il a dû tomber ; de là. les bleus. Je lui ai payé dix thalers
neufs, brillants, sortant de la Monnaie; il a dû les boire et il sera tombé; peut-
être a-t-il reçu des coups.
La Vieille Femme. — C'est bien, Gaspard. Tu auras bientôt ton habit, je
m'en charge.
Gaspard. — Adieu, ma vieille. Salue ton tailleur.
III. — GASPARD ET LE PAYSAN
Gaspard. — Paysan, où vas-tu?
Le Paysan. — ■ A la ville, au marché.
Gaspard. — Que portes-tu dans ton sac?
Le Paysan. — Des cochons de lait que je veux vendre.
Gaspard. — Des cochons de lait. Combien coûte la portion?
Le Paysan. — Ane! Ils ne sont pas encore rôtis; ils vivent. Je les vends
à la pièce.
Gaspard. — A la pièce? Et combien en demandes-tu?
Le Paysan. — Je reçois cinq marcs au marché, mais pour alléger mon
fardeau, je t'en donnerai un pour six marcs.
Gaspard. — Ainsi, six marcs pour moi, dans la ville cinq marcs, cela fait
onze marcs; et combien de cochons dans le sac?
Le Paysan. — Quatre.
Gaspard. — Quatre! Quatre fois onze font... quatre fois onze font...?
Le Paysan. — Quarante-quatre, âne!
Gaspard. — Ainsi, quarante-quatre. Quatre fois onze font quarante-
quatre. Sais-tu paysan, je te donne quarante-cinq marcs.
Le Paysw. — liien, et je paye encore une mesure.
Gaspard. — Bien. Eais attention que je ne me trompe pas. (Il frappe le
paysan qui se sauve.)
LES MARIONNETTES ALLEMANDES 53
IV. — GASPARD ET SA FEMME
Gaspard. — J'ai acheté des cochons de lait à bon marché. Fais-en un
pour le dîner.
La Femme. — Mais d'où as-tu ces jolis cochons, et de plus un lièvre?
Gaspard. — Ah! un lièvre! Je l'ai pris pour un vieux cochon de lait. Fais-
en un civet.
La Femme. — Mais nous ne pouvons manger cela tout seuls, étonne peut
les garder sans qu'ils se gâtent.
Gaspard. — Tu as raison. J'inviterai mon ami Jean, il a de l'appétit pour
six; s'il dine avec nous, tout sera mangé.
La Femme. — Ah! Jean est un bon garçon, un peu bête, mais cela ne fait
rien.
Gaspard. — Donne-nous quelque chose de bon à boire, nous voulons être
gais.
V. _ GASPARD ET JEAN
Gaspard. — Bonjour, cousin, comment cela va-t-il?
Jean. — Mal! Depuis deux jours, je n'ai point mangé de soupe, j'ai une
faim de loup et je n'ai rien à gagner.
Gaspard. — Pauvre cousin ! Tu me fais de la peine; tes affaires vent
mal ?
Jean. — Ah! nous voici au printemps et je balaie encore la neige.
Gaspard. — Ne te tourmente pas. Viens avec moi. J'ai acheté des
cochons de lait à un sot paysan et je l'ai payé avec do la monnaie que je
frappe moi-même. Nous allons boire et manger; ma femme a préparé de bons
breuvages.
Jean. — Ah! un cochon de lait pour trois! et j'ai, seul, un appétit pour
trois cochons de lait.
Gaspard. — Sois tranquille, il y a quatre cochons et un beau lièvre en
plus que le stupide paysan a mis dans le sac-.
Jean. — Quoi? Quatre cochons de lait, un lièvre, un bon coup à boire!
Que je t'embrasse, cher cousin. (Gaspard et .Iran chantent.)
Nous menons vie joyeuse,
La forêt est notre quartier nocturne,
La lune est notre soleil.
51 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
VI. — GASPARD ET LE CHASSEUR
Le Chasseur. — Gaspard, tu as mangé un lièvre volé et tu seras puni.
Gaspard. — Qu'ai-jé mangé? Un lièvre volé ! Tu plaisantes?
Le Chasseur. — Je ne plaisante pas. Le paysan a volé le lièvre, te dis-
je; tu le lui as acheté et tu seras puni.
Gaspard. — Tu es un fou, né fou et tu mourras fou. J'ai acheté des
cochons de lait et pas de lièvre et je les ai payés en monnaie sonnante.
Le Chasseur. — On verra. J'envoie le gendarme immédiatement.
Gaspard. — Je n'ai pas peur. Adieu.
Le Chasseur. — Tu me reverras.
VU. _ GASPARD ET LE SERGENT DE VILLE
Le Sergent. — Je viens à cause du lièvre volé. Tu dois te présenter chez
le juge et t'expliquer à cause du civet.
Gaspard. — Quoi? A cause du civet que je n'ai pas encore digéré?
Le Sergent. — Demain, à huit heures, présente-toi chez le juge, tu seras
emmené et enfermé.
Gaspard. — Ainsi, demain à huit heures, monsieur le juire sera chez moi,
sinon, il sera pris par le gendarme?
Le Sergent. — C'est toi qui dois aller chez le juge, ou le gendarme vien-
dra te prendre.
Gaspard. — Moi? Le gendarme me prendre! ill le frappe et le poursuit.)
VIII. — GASPARD ET LE GENDARME
Le Gendarme. — Gaspard, tu ne t'es pas présenté hier devant le tribunal ;
c'est pourquoi je t'arrête, au nom de la loi
Gaspard. — Montre-moi comment cela se fait?
Le Gendarme. — Il faut que tu viennes en prison.
Gaspard. — Ah! Et que vais-je y faire?
Le Gendarme. — Tu seras enfermé et mis au pain sec et à l'eau.
LES MARIONNETTES ALLEMANDES 55
Gaspard. — Ah! Ainsi, hier du lièvre, aujourd'hui du pain et de l'eau!
Il n'en sera rien.
Lk Gendarme. — En avant, marche!
Gaspard. — Oh! oh! Doucement.
Le Gendarme. — Pas de cérémonies.
Gaspard. — Vas au Diable! ill le frappe et le chasse.)
IX. — GASPARD ET LA .MORT
La Mort. — Gaspard, tu dois mourir!
Gaspard. — Quoi! je vais hériter? Ma tante est-elle morte?
La Mort. — Tu dois mourir et venir au tombeau avec moi.
Gaspard. — ■ Que dit le farceur, que je dois mourir? Ecoute, vieux : il est
trop tôt, tu as mal calculé. ;
La Mort. — Je ne me trompe pas dans mes calculs. Ton heure est venue,
tu dois venir avec moi.
Gaspard. — Attends, je \ais prendre contré de ma femme.
La Mort. — Je n'accorde pas cela. Viens avec moi dans le tombeau.
Gaspard. — Mais, si je ne veux pas?
La Mort. — Alors je t'y forcerai.
Gaspard. — Bavard! lais attention.
La Mort. Allons! marche. Ln, deux, unis...
Gaspard lu frappe}. — Quatre, cinq, six, -ept...
X. — GASPARD KT LE DIABLE
Gaspard, [à part). — Ali! un monsieur distingué; c'est certainement un
ministre qui va me don ner une situation. i.Ik diable. i A qui ai-je l'honneur...?
Le Diaule. — Il faut que tu viennes avec moi.
Gaspard là part-, — Quel genre de pieds et de serres a donc cet être-là!
(Au diable.] Dis-moi, qui es-tu?
Le Diaijle. — .le suis le prince de l'enfer et y viens te chercher pour te
punir de tes mauvais coup-.
Gaspard (à part). — Oh! il a des prétentions. i.Ik diable.) Oui donc
t'envoie?
56
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Le Diable. — Je n'obéis à personne, je viens te prendre par ma volonté.
Gaspard (à pari). — Il est puissant, il a des cornes sur la tête. (Au diable.)
Tu ne vas pas me donner des coups de cornes?
Le Diable. — Non, mais tu seras rôti.
Casperl keckvant Oi ii;i.i.\y.us< n, ambassadeur m 1101 more Himmklbix 1.
Extrait de Kasperslustige streick.', édité ;'i Francfort.)
Gaspard. — Comme ma femme a rôti le lièvre? Bon appétit!
Le Diable — Tu ne seras pas rôti pour être mangé, mais tu rôtiras éter-
nellement dans l'enfer.
Gaspard. — Cela serait peut-être un peu long. Nous allons faire les
choses plus vite ; je te donne des gourdins pour l'enfer.
Le Diable. — Je n'en veux pas, j'ai de la poix et du soufre.
Gaspard. — Cela ne brûle pas comme mes gourdins. Tiens, regarde! [Il
le chasse en le frappant.)
IV
LES MARIONNETTES ESPAGNOLES ET PORTUGAISES
Giovanni Torriani, mathématicien célèbre, partage la retraite de Charles-Quint à Saint-
Just, en 155G. — Il y construit des figures animées. — Les marionnettes, dès cette
époque, se répandent dans toute l'Espagne. — Michel Cervantes public >on Don Qui-
chotte en 1G05 et en 1G15. — Sa gracieuse histoire de joueur de marionnettes. — I.e
titerero et le trucheman. — Les légendes espagnoles et Don Cristoral Pulic/iinela.
— Le pito et le Castillo.
Quelle que soit la célébrité des marionnettes anglaises, italiennes et
allemandes, si grande qu'ail été l'influence qu'elles ont exercée autour
d'elles, il ne faudrait pas cependant leur attribuer une place unique
dans l'histoire des acteurs de bois. Leurs rivales ou peut-être leurs
imitatrices sont nombreuses et valent qu'on les admire.
Au milieu du xvi" siècle, en Espagne, (liovanni Torriani, habile
mathématicien qui s'est rendu célèbre par de grands travaux de méca-
nique et d'hydraulique, avait été sollicité par les marionnettes ou
plutôt les titeres, ainsi qu'on les nomme dans la Péninsule.
Torriani, né à Crémone, s'élait attaché à Charles -Quint et l'avait
suivi en Espagne, où il partagea sa retraite à Saint-Just, en 1556.
C'est là que, dans l'intention de distraire l'impérial reclus, il appliqua
ses vastes connaissances non seulement à de graves recherches, mais
encore à la construction de ligures animées. Il y produisit de petits
chevaux, de petits hommes armés dont les uns sonnaient de la trom-
pette, et les autres battaient du tambour ou luttaient à la lance. Ces laits
sont attestés par Covarruvias dans son Tcsoro de la lengua caslellana.
Dès cette époque, les marionnettes se répandirent dans toute l'Es-
pagne, où elles parurent sur les places publiques et même dans les
églises, d'où elles étaient chassées, mais où on les voit cependant lors
des fêles données à l'occasion des préliminaires du mariage de I infante
Marie-Thérèse avec Louis XIV.
58 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Michel Cervantes a vu de près les marionnettes espagnoles. Dans
son immortel Don Quichotte, publié dans les années 1005 et 1615, elles
lui ont inspiré deux chapitres « où l'on rapporte la gracieuse histoire du
joueur de marionnettes ».
« ... Don Quichotte cl . Sancho, obéissant à l'invitation, gagnèrent
l'endroit où le théâtre de marionnettes était dressé et découvert, garni
d'une infinité de petits cierges allumés qui le rendaient pompeux et
resplendissant. Dès que maître Pierre fut arrivé, il alla se cacher der-
rière les tréteaux, car c'est lui qui Taisait jouer les figures de la méca-
nique, et dehors vint se placer un petit garçon, valet de maître Pierre,
pour servir d'interprète et expliquer les mystères de la représentation.
Celui-ci tenait à la main une baguette avec laquelle il désignait les
figures qui paraissaient sur la scène...
« ... On entendit tout à coup derrière la scène battre des timbales,
sonner des trompettes et jouer de l'artillerie, dont le bruit l'ut bientôt
passé. Alors le petit garçon éleva sa voix grêle et dit : « Cette histoire
« véritable, qu'on représente ici devant vos grâces, est tirée mot pour
« mot des chroniques françaises et (\(^ romances espagnoles, qui pas-
« sent de bouche en bouche, et que répèlent les enfants au milieu des
« rues. Elle traite de la liberté que rendit le seigneur Don Gaïferos à son
« épouse Mélisandre, qui était captive en Espagne, au pouvoir des
« Mores, dans la ville de Sansuéna; ainsi s'appelait alors celle qui
« s'appelle aujourd'hui Saragosse. »
Pendant que maître Pierre, remplissant son office de titerero, donne
le mouvement à ses petits personnages, l'aide, le trucheman continue et
explique dans tous ses détails l'action à laquelle assiste Don Quichotte.
Cette action, qui remplit plusieurs pages de l'œuvre de Cervantes, se
développe jusqu'au moment où « l'illustre chevalier », voyant toute
une cohue de Mores se précipiter à la poursuite de Don Gaïferos et de
M" 10 .Mélisandre qui s'enfuient, se lève et s'écrie d'une voix de ton-
nerre : « Je ne permettrai jamais que, de ma vie et en ma présence, on
« joue un mauvais tour à un aussi fameux chevalier, à un aussi hardi
« amoureux que Don Gaïferos. Arrêtez, canailles, gens de rien, ne le
« suivez ni le poursuivez, sinon je vous livre bataille. »
« Tout en parlant, il dégaina son épée, d'un saut s'approcha du
théâtre, et, avec une fureur inouïe, se mit à faire pleuvoir des coups
LES MARIONNETTES ESPAGNOLES ET PORTUGAISES 59
d'estoc et de taille sur l'armée mauresque des marionnettes, renversant
les uns, pourfendant les autres, emportant la jambe à celui-là et la tète
à celui-ci. »
C'est cette scène désopilante que Coypel a reproduite dans les Prin-
cipales aventures de l'admirable Don Quichotte, fort bel ouvrage in- i°,
publié à Liège, en 177G.
Du temps de Cervantes, le titerero était presque toujours ambulant.
Son matériel et son personnel étaient assez considérables pour qu'il fût
obligé de posséder ebarette et mulet; c'est avec leur aide qu'il se trans-
portait de ville en ville, sur les cliamps de foire ou les places publiques,
montait son théâtre et donnait ses représentations que le truclwman
annonçait à haute voix. Ces théâtres, où l'influence italienne semble
s'être exercée spécialement en ce qui concerne leur installation méca-
nique, n'étaient point les seuls qui existaient alors en Espagne et en
Portugal; à la fin du siècle dernier et peut-être encore pendant la
première moitié de celui-ci, on constatait en effet que les aveugles qui
n'avaient pas d'autres moyens de vivre, parcouraient les campagnes
accompagnés d'un enfant porteur d'un petit théâtre de marionnettes.
Pendant que l'enfant agitait ses poupées, l'aveugle chantait des com-
plaintes ou faisait le récit de l'action représentée. 11 s'agissait presque
toujours d'une légende sainte ou d'une victoire remportée sur les .Maures.
En effet, si les Espagnols nous ont emprunté Polichinelle qu'ils ont
anobli et qu'ils appellent pompeusement don Cristoral Pulichinela, c'esl
le seul de nos personnages qui lésait intéressés; ceux qui le passion-
naient et le passionnent encore, ceux qu'ils ont le [dus volontiers in-
troduits dans leurs théâtres de marionnettes, sont avant tout les Maures,
puis les géants, les enchanteurs ou les chevaliers. Les scènes de l'Ancien
et du Nouveau Testament les sollicitent également et il n'est pas rare,
particulièrement dans le Portugal, de voir les titeres revêtir le costume
En Espagne, le sifflet-pratique que nous connaissons était en usage
duvivantde Cervantes: on l'appelait le pito; le lieu où se plaçait l'opé-
rateur pour faire agir ses poupées avaient reçu le nom de Castillo. En
France, on l'appelle le Castellet, et en Italie, le Castello.
LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVERSOISES
M. Sanclcr-Picrron (Paul tic Glines) et les marionnettes bruxelloises. — Machieltje et Toone.
— Le Poechenellespel de Pietcr Buelens et ses quatre cents fantoches. — Le théâtre
de Laurent Broeders. — Une garde-robe contenant onze cents costumes. — Georges
Hembauf et son théâtre. — Le répertoire des marionnettes bruxelloises : les Homans
de la table ronde, les Légendes flamandes, Alexandre Dumas, d'Ennery, Paul Levai. —
Portrait de Woltje, Poee/ienelle de Bruxelles. — Un théâtre de marionnettes à Anvers,
par Camille Lemonnier.
Épris des marionnettes anlant que moi-même, un homme de lettres
belge, M. Sander-Pierron, plus connu sous le pseudonyme de Paul de
Glines, a écrit, sur les poupées bruxelloises, une note remplie de faits
curieux, bien étudiés et peu connus. Il y rend tout d'abord un tou-
chant hommage de gratitude à deux hommes qui certainement ont
fort amusé ses premières années; ces deux hommes sont Toone et
Machieltje. « Ce sont, dit-il, les véritables pères de notre théâtre
de marionnettes bruxellois, ce son! eux qui l'ont dégagé de l'oubli
dans lequel il était laissé depuis longtemps et où peut-être il allait
s'enfoncer pour toujours. »
C'est récemment que M. Sander-Pierron a publié son important
travail auquel j'emprunte quelques-unes des précieuses indications qu'il
donne. En 1894, Machieltje vivait encore après avoir exercé son art
avec éclat pendant quarante années; mais Toone, son contemporain,
avait disparu depuis six ou sept ans. Machieltje jouait dans une petite
cave du faubourg de Molenbeck ; Toone se faisait plus particulièrement
applaudir chez les particuliers où il se transportait. Tous deux aimaient
leur théâtre avec passion et sont restés jusqu'à leurs derniers moments
fidèles à son souvenir.
Dans l'agglomération bruxelloise, il existe aujourd'hui une quinzaine
de théâtres de marionnettes qui donnent des représentations à partir du
mois de septembre. L'un d'eux est le Poechenellespel de Pieter Buelens,
situé dans l'impasse du Roulier.
V O i . T 11 .
LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVERSOISES G3
« Pieter Buelens possède, dit M. Sander-Pierron, environ quatre cents
fantoches vêtus d'étolTes riches, couverts d'armures, coiffés de feutres
et de casques, affublés de perruques et portant rapière ou épée. Il a
huit décors complets, d'un dessin naïf et d'une exécution picturale plus
naïve encore, cadrant avec le milieu innocent des spectateurs coutu-
miers. Ces décors se composent chacun d'une toile de fond et de six ou
huit coulisses. On compte deux palais, deux bois — hiver et été —
deux chambres ou appartements, une prison, un rocher. Parmi les
pensionnaires, il y a deux cents officiers, chevaliers et rois. Chacun des
rois a coûté de trente à quarante francs! Leurs costumes sont enrichis
de perles noires ou de couleur, plaqués parfois de petites rondelles en
métal doré ou argenté. Le corps des marionnettes est de carton creux
et les membres sont habilement articulés de façon à permettre les plus
beaux gestes. La tète est mobile et passée dans un gros iil de 1er adapté
au cou, sous le col, tandis que les bras sont mis en mouvement par des
fils attachés aux poignets.
« Les plus luxueux poechenellen du théâtre sont les quatre lils Aymon,
de vier Aymanskinderen, drapés dans de longs manteaux de velours
écarlate. Ils mesurent un mètre de hauteur, quoique la taille ordinaire
des fantoches de Pierre Buelens soit de cinquante centimètres seule-
ment. »
Dans la rue de l'Indépendance, à Molenbeck, existe un autre Poe-
chenellespcl qui reste ouvert toute l'année, sauf les vendredis : c'est celui
de Laurent Broeders, plus luxueux et plus grand que les théâtres con-
currents.
« La scène est large et haute, profonde de sept mètres, ce qui est
énorme, et l'établissement machiné, muni de trucs complets, possède
vingt décors. Et quelle troupe! Six cents fantoches, qui changent de
costume à volonté, alors qu'ailleurs les marionnettes restent immua-
blement les mêmes. La garde-robe de Laurent Broeders contient près de
onze cents habillements d'une rare élégance. J'ai admiré un Louis Mil
habillé de noir, coiffé d'un grand feutre noir â plume, les épaules re-
couvertes d'un manteau de velours de même couleur orné de perles
sombres; le roi est chaussé de bottes à la mode du temps. »
On le voit, tout cela est véritablement la perfection. Chez lui, c'est
Laurent Broeders, le successeur direct de .Machicltje qui, assisté de huit
01
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
«ni dix aides, parle seul pour tous ses personnages; il a, parait-il, un
organe qui se prête sans effort à toutes les intonations qui lui sont
demandées.
Il convient encore de citer le théâtre de Georges Hembauf, le con-
tinuateur de Toone, situé impasse Loerel.
Le répertoire de ces théâtres, connue on peut le penser en considé-
LaCKKNT liliOKDKKS ET SIS AIDES.
rant le nombre de leurs acteurs, est très varié : on y donne les romans
de la Table ronde, de vieilles légendes flamandes; on y interprète même
Alexandre Dumas, d'Ennery et Paul Féval, « mais il faut dire, remarque
M. Sander-Pierron, que les œuvres originales subissent de rudes accrocs
et sont complètement transformées aux théâtres de marionnettes, où il
est difficile de les reconnaître. Les personnages y parlent la langue
bruxelloise; tel prince s'exprimera comme un de nos naturels des Ma-
rolles ; telle noble dame aura dans la bouche des expressions dignes
d'une marchande de citrons ou de harengs fumés. »
LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVEHSOISES
(55
Je m'excuse de |iiller aussi outrageusement l'auteur que je cite, mais
je veux encore reproduire une note de lui, c'est celle qui a trait au
portrait qu'il donne du Poechenelle de Bruxelles :
(( Le Poechenelle bruxellois incarne l'esprit, les vertus et aussi les
vices du populaire, il est le miroir de tout ce qu'il aime, de tout ce qu'il
méprise, detoutee qu'il préfère. Il nous montre l'esprit, le bon sens, le
cœur et l'aine de ceux- là même qui l'écoutent de coutume et quil'applau-
I NE -i|.\i lil S Ql ATI'.K HI.S Aï\lll\.
.ni théâtre île Laurent UroeuVrs, a l'.ni\.ll.<.
dissent chaque soir. Il est, auprès du peuple, 1 organe «les événements,
c'est lui qui bafoue les malfaiteurs et qui l'ail l'éloge des bienfaiteurs et
«les héros : il raille «le ses mots naïfs et candides \o> mauvais et les
pervers et trouve des phrases charmantes d'â-propos et de bonhomie
pour récompenser les bons et les grands. »
Quelque beau que lut ce portrait, je l'avais trouvé incomplet et je
craignais qu'il s'appliquât, non à un personnage type, mais bien à
l'ensemble des marionnettes bruxelloises. M. Sander-Pierron m'a vite
instruit par une lettre qu'il m'a écrite et dont je donne ici la partie
essentielle :
60 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
« Ce Poechenelle est appelé par le peuple Woltje, qui est une cor-
ruption du mot flamand Waaltje, signifiant Petit Wallon. Pourquoi
l'a-t-on baptisé ainsi ? Selon moi, c'est peut-être l'admiration instinctive
et quelque peu jalouse que les Bruxellois ont pour le langage huinou-
ristique des Wallons, beaucoup plus léger que le leur, qui les a conduits
à donner ce surnom au personnage le plus curieux et le plus spirituel
de leur théâtre populaire. Et il y a, certes, dans cette appellation, aussi
beaucoup d'ironie, car au lieu de l'aire du Woltje un Poechenelle de
t'urines gracieuses, ils l'ont aiïublé de tous les défauts. C'est un bon-
homme chétif, à long nez, à bras immenses et dont l'ensemble n'a rien
de délicat. Mais heureusement, notre marionnette rachète tout cela
par des qualités nombreuses : Woltje a de l'esprit, il est d'une bonté
infinie, il a de l'humour comme pas un, et ne cesse jamais d'être
joyeux.
« Le type ne change pas, c'est à peine si, sur quelques scènes, il
varie quelque peu du personnage ordinaire et classique. Certains, pour
le rendre grotesque, lui allongent démesurément le nez, comme s'ils
ne lin pardonnaient pas sa supériorité sur ses collègues de la scène.
Woltje est le critique de la pièce représentée, quelle qu'elle soit; il
figure dans les amvres les plus diverses et de n'importe quelle époque
sous son costume et son allure immuables. Presque toujours donc, sa
présence constitue un anachronisme, mais le peuple s'est accoutumé à
le voir donner la réplique aussi bien à des seigneurs moyen-àgeux qu'à
des bourgeois modernes; ilsutlit au populaire qu'il se moque des malins,
qu'il joue des tours aux niais et qu'il enseigne lés naïfs à leurs dépens.
On peut, selon moi, résumer le type de Woltje en quelques mots: il
est le collaborateur joyeux de l'œuvre, l'acteur qui fait rire, ou, pour
mieux dire, il n'est autre que le clown, dans la signification, bien
entendu, que lui donnaient les dramaturges de la pléiade sbakespea-
tienne et du temps d'Elisabeth. »
Je dois à M. Sander-Pierron de bien vifs remerciements et je les lui
adresse ici. Je suis enchanté, pour ma part, de lui avoir donné l'occa-
sion d'écrire une page excellente et qui sera la meilleure de celles que
Woltje ait inspirées.
Il me semble qu'il est bon de dire que l'étoile ornant la bou-
ronnicre de Woltje n'a aucune signification particulière; c'est un simple
LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVERSOISES 07
ornement qu'il porte ou ne porte pas au gré de celui qui le met en
scène.
Anvers possède aussi son théâtre de marionnettes. Celui-là a une
saveur particulière; il est fréquenté par les ouvriers du port. Camille
Lemonnier, dans son bel ouvrage sur la Belgique, lui consacre quelques
lignes d'une couleur étrange et qui montrent bien l'intérêt qu'il pré-
sente. Un dessin de Xavier Millery complète la description de l'auteur.
11 s'agit d'un Poesjenelle Kelder (cave à polichinelles).
« A' la clarté tremblotante d'un quinquet suspendu à la voùle, dit
Camille Lemonnier, dans un brouillard d'haleines et de fumée de pipe,
je distinguai des bancs descendant en gradins jusqu'à la scène cl
chargés de bateliers en camisole de laine, de mousses au feutre mou,
de jeunes rôdeurs de quais, coiffés de la <( desfoux » anversoise, de
poissonnières et de marchandes de moules, les hommes pileux et
rudes, les femmes ça et là fraîches et grasses, tous ensemble oscillant
au fond des pénombres, dans une constante secouée de rires. Sur la
scène, un drame local déroulait ses péripéties... Derrière la rampe,
figurée par un cordon de chandelles de suif, gigotaient au bout de leurs
fils de laiton des fantoches en carton peint, affublés qui en Turc, qui
en bandit, qui en roi de jeu de cartes, qui en berger, qui en matelot.
Le dramaturge, non content de se moquer des unités classiques, s'était
affranchi des dernières entraves et passait avec une désinvolture très
goûtée par son publie éclectique, des vers à la prose, du xiv° siècle à la
bataille de Waterloo, dont Charles-Quint racontait les péripéties à
Geneviève de Brabant. »
VI
KARAGUEUZ
Ses historiens. — Les auteurs des pièces du théâtre turc. — Ce qu'en dit Gérard de Nerval
dans Sun Voyaye en Orient. — Analyse de Karayueuz victime de sa chasteté. —
Théophile Gautier ;'t Constantinople. — Le théâtre situé près du champ des morts de
Péra et celui de Top'hané. — Description de Karayueuz. — La Turquie contempo-
raine, par Charles Rolland. — Une représentation de Karagueuz. — Analyse d'une
pièce. — Ce que pense Pierre Loti de Karagueuz. — Les marionnettes turques et leurs
caractères analysés par M. Thalasso. — Une collection de marionnettes turques. —
Personnages découpés au canif et coloriés lourdement. — Analyse d'une pièce repré-
sentée à Tunis. — Deux pièces vues par Paul Arène, en Tunisie : Karayou; à In
maison des fous et Karayouz père de famille. — Comment procède l'opérateur. —
lïanyuin, le Karagueuz de l'Ile Ceylan. — Une représentation à laquelle a assisté
M. Jacolliot, ancien président du tribunal de Chandernagor. — Un théâtre d'ombres à
Alger, en 1S12. — Pendj, le Karagueuz persan. — Le Voyaye en Perse et autres
lieux de l'Orient, du chevalier Chardin. — Karagueuz est, d'après Théophile Gautier,
la caricature d'un vizir de Saladin. — Katrabeuse, l'homme aux yeux bandés; Kara-
gueuz, l'homme aux yeux noirs. — Une opinion émise par M. Edouard David, de
l'Académie d'Amiens.
Karagueuz, ou Caragueuz, l'homme aux yeux noirs, caractérise, à
Constantinople, clans les théâtres populaires d'ombres chinoises, la pins
brutale et la plus monstrueuse lubricité; il serait impossible, ici, de le
représenter par l'image, dans ses rôles de prédilection.
Il a tenté bien des historiens. Gérard de Nerval, dans son Voyage en
Orient; Théophile Gautier, dans Constantinople;. Charles Rolland, dans
la Turquie contemporaine; Paul Arène, dans Vingt jours en Tunisie;
Champfleury, dans le Musée secret de la Caricature ; Pierre Loti, dans
Aziyadé; Adolphe Thalasso, dans un article publié par Y Avenir drama-
tique et littéraire, de 1894, se sont occupés de lui et ont l'ait de sa ligure
singulière des études approfondies; mais les pièces représentées sur les
théâtres où il règne, n'ayant jamais été imprimées que sous l'orme de
canevas, il a été difficile à ces auteurs d'établir les lois sur lesquelles
repose la construction des scènes bizarres et maladives où il se complaît.
Ces lois existent-elles? Cela est douteux. Les pièces sont sans suite;
il suffit que l'intrigue soit à la fois amoureuse et obscène pour donner
K AU M. U i: v /.
KARAGUEUZ
08
satisfaction au publie habituel des représentations qui n'ont lieu qu'à
l'époque du Ramadan, la plus grande solennité religieuse des nialio-
înétans. C'est, je pense, faire grand honneur au théâtre populaire turc,
que de chercher à lui découvrir des visées auxquelles il ne paraît pas
prétendre Le seul but auquel il veut atteindre est de surexciter les
passions; on ne peut lui reconnaître que de rares pensées de recherche
littéraire et les analyses qu'on possède des pièces qu'il représente le
montrent le plus souvent lourd et grossier.
Quels sont d'ailleurs les auteurs de ces pièces ? .Nul
ne les connaît ou ne les cite ; on peut donc supposer
que les écrivains qui s'adonnent à ce genre de travail,
se contentent de tracer les grandes lignes de leurs
œuvres, abandonnant le reste aux maîtres des jeux.
lllANC.
l'Iir.iiiv il,> Karajrucnz.
Gérard de Nerval est, je crois, le premier homme
de lettres français qui ait vu Karagueuz comme il
convient de le voir et qui ait songé à le montrer
tel qu'il est. Avant lui, aucun voyageur n'avait été
frappé autant (pie lui-même, de la singularité de ce
théâtre turc qui rappelait les atellanes latines et
ajoutait encore, par la crudité du spectacle, à ce
qu'elles pouvaient avoir de libre dans l'allure cl
dans la parole.
En 1851, Gérard de Nerval publiait chez Char-
pentier les deux volumes constituant son Voyage en Orient, qui sont
une suite ininterrompue de tableaux et d'observations d'une précision
et d'un charme qui n'ont point été dépassés.
Les lignes qu'il consacre au Polichinelle turc, comme nous l'ap-
pelons bien à tort, sont une preuve de la sûreté de notre langue dans
laquelle on peut tout dire sans blesser les susceptibilités les plus
éveillées.
« Quand la salle se trouva suffisamment garnie, dit-il, un orchestre
placé dans une haute galerie, lit entendre une sorte d'ouverture. Pen-
dant ce temps, un t\o> coins de la salle s'éclairait d'une manière
inattendue. Une gaze transparente entièrement blanche, encadrée d'or-
nements en festons, désignait le lieu où devait paraître les ombres
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
chinoises. Les lumières qui éclairaient d'abord la salle s'élaient éteintes,
et un cri joyeux retentit de tous côtés lorsque l'orchestre se fut arrêté.
Un silence se fit ensuite; puis on entendit derrière la toile un reten-
tissement pareil à celui île morceaux de bois tournés qu'on secouerait
dans un sac. C'étaient les marionnettes, qui, selon l'usage, s'annon-
çaient parce bruit, accueilli avec transport par les enfants.
« Aussitôt un spectateur, un compère pro-
bablement, se mit à crier à l'acteur chargé de
faire parler les marionnettes :
« — Que nous donneras-tu aujourd'hui?
'< A quoi celui-ci répondit :
« — Cela est écrit au-dessus de la porte
pour ceux qui savent lire.
« — Mais j'ai oublié ce qui m'a été appris
parle hodja... (c'est le religieux chargé d'ins-
truire les enfants dans les mosquées).
« — Eh bien ! il s'agit ce soir de l'illustre
Caragueuz victime de sa chasteté.
« — Comment pourras- tu justifier ce
titre ?
« — En comptant sur l'intelligence des
gens de goût, et en implorant l'aide d'Ahmad
aux yeux noirs.
« (Ahmad, c'est le petit nom, le nom fami-
lier que les fidèles donnent à Mahomet. k QuantJà la qualification des
yeux noirs, on peut remarquer que c'est la traduction même du nom
de Cara-gueuz...)
« — Tu parles bien, répondit l'interlocuteur; il reste à savoir si
cela continuera !
« — Sois tranquille! répondit la voix qui partait du théâtre, mes
amis et moi nous sommes à l'épreuve des critiques.
« L'orchestre reprit; puis l'on vit apparaître derrière la gaze une
décoration qui représentait une place de Conslantinople, avec une fon-
taine et des maisons sur le devant. Ensuite passèrent successivement
un cavas, un chien, un porteur d'eau et autres personnages méca-
niques dont les vêtements avaient des couleurs fort distinctes, et qui
Albanais.
Théâtre de Karaerueuz.
KAHAGUEUZ
71
n'étaient pas de simples silhouettes, comme dans les ombres chinoises
que nous connaissons.
« Bientôt l'on vit sortir d'une maison un Turc, suivi d'une esclave
qui portait un sac de voyage. Il paraissait inquiet, et prenant tout à coup
une résolution il alla frapper à une autre maison de la place, en criant :
« Caragueuz! Caragueuz! mon meilleur ami,
est-ce que tu dors encore ? »
« Caragueuz mit le nez à la fenêtre, cl à
sa vue un cri d'enthousiasme résonna dans tout
l'auditoire ; puis ayant demandé le temps de
s'habiller, il reparut bientôt et embrassa son
ami.
« — écoule, dit ce dernier, j'attends de /.-.-
toi un grand service; une affaire importante
me force d'aller à Brousse. Tu sais que je
suis le mari d'une femme fort belle et je
t'avouerai qu'il m'en coûte de la laisser seule,
n'ayant pas beaucoup de confiance dans mes
gens... Eli bien! mon ami, il m'est venu
cette nuit une idée : c'est de te l'aire le gar-
dien de sa vertu. Je sais la délicatesse et
l'affection profonde que tu as pour moi ; je
suis heureux de te donner cette preuve d'es-
time.
« — Malheureux! dit Caragueuz, quelle est la folie! regarde-moi
donc un peu !
« — Eh bien !
« — Quoi! tu ne comprends pas quêta femme en me voyant ne
pourra résister au désir de m'appartenir?
« — Je ne vois pas cela, dit le Turc; elle m'aime, cl si je puis
craindre quelque séduction à laquelle elle se laisse prendre, ce n'est pas
de ton côté, mon pauvre ami, qu'elle viendra; ton honneur m'en
répond d'abord... et ensuite... Ah! par Allah ! lues si singulièrement
bâti... Enfin, je compte sur toi. »
« Le Turc s'éloigne. « Aveuglement des hommes! s'écrie Cara-
11.1301 M,
1. mm.' lni'.jiir ; tenue île ville.
Théâtre île Karairueuz.
7> MARIONNETTES ET GUIGNOLS
gucuz. Moi! singulièrement bâti! dis donc trop bien bâti! trop beau,
trop séduisant, trop dangereux ! »
« Enfin, dit-il en monologue, mon ami m'a commis à la garde de
sa femme; il faut répondre à cette confiance. Entrons dans sa maison
comme il l'a voulu, et allons nous établir sur son divan... malbeur !
niais sa femme, curieuse comme elles sont toutes, voudra me voir...
et du moment que ses yeux se seront portés sur moi, elle sera dans
l'admiration et perdra toute retenue. Non! n'entrons pas... restons à la
porte de ce logis comme un spahi en sentinelle. Une femme est si peu
de chose... et un véritable ami est un bien si rare ! »
« Quant à Caragueuz, à travers la gaze légère qui fondait les
tons de la décoration et des personnages, il se dessinait admirablement
avec son œil noir, ses sourcils nettement tracés et les avantages les plus
saillants de sa désinvolture. Son amour-propre, au point de vue des
séductions, ne paraissait pas étonner les spectateurs.
« Après son couplet, il sembla plongé dans ses réflexions. Que
l'aire? se dit-il. Veiller à la porte, sans doute en attendant le retour
de mon ami... Mais cette femme peut me voir à la dérobée par les
moucharabys. De plus elle peut être tentés de sortir avec ses esclaves
pour aller au bain... Aucun mari, bêlas! ne peut empêcher sa femme
de sortir sous ce prétexte... Alors, elle pourra m 'admirer à loisir...
imprudent ami ! pourquoi m'avoir donné cette surveillance? »
Ici, la pièce tourne au fantastique. Caragueuz, pour se soustraire
\m\ regards de la femme de son ami, se couche sur le ventre, en disant:
« J'aurais l'air d'un pont. »
Il faudrait se rendre compte de sa conformation particulière pour
comprendre celte excentricité. On peut se figurer Polichinelle posant
la bosse de son ventre comme une arche, et figurant le pont avec ses
pieds et ses bras. Seulement Caragueuz n'a pas de bosse sur les épaules.
Il passe une foule de gens, des chevaux, des chiens, une patrouille, puis
enfin un arabas traîné par des bœufs et chargé de femmes. L'infortuné
Caragueuz se lève à temps pour ne pas servir de pont à une si lourde
machine.
Une scène plus comique à la représentation que facile a décrire suc-
cède à celle où Caragueuz, pour se dissimuler aux regards de la femme
de son ami, a voulu avoir l'air d'un pont. 11 faudrait, pour se l'expliquer,
KAKAGUEUZ 73
remonter au comique des alellanes latines... Dans cette scène, d'une
excentricité qu'il serait difficile de taire supporter chez nous, Caragueuz
se couche sur le dos, et désire avoir l'air d'un pieu. La foule passe et
tout le monde dit :
Qui est-ce qui a planté là ce pieu? Il n'y en avait pas hier.
Est-ce du chêne, est-ce du sapin:' Arrivent des hlanchisseuses,
revenant de la fontaine, qui étendent du linge sur Caragueuz. Il voit
avec plaisir que sa supposition a réussi. Un instant après, on voit
entrer des esclaves menant des chevaux à l'abreuvoir; un ami les ren-
contre et les invite à entrer dans une galère pour se rafraîchir; mais,
où attacher les chevaux? « Tiens, voilà un pieu! » Et on attache les
chevaux à Caragueuz.
Bientôt des chants joyeux, provoqués par l'aimable chaleur du vin
de Tenédos, retentissent dans le cabaret. Les chevaux impatients,
s'agitent : Caragueuz, tiré à quatre, appelle les passants à son secours
et démontre douloureusement qu'il est victime d'une erreur. On le
délivre et on le remet sur pied. En ce moment, l'épouse de son ami
sort de la maison pour se rendre an bain. Il n'a pas le temps de se
cacher et l'admiration de cette femme éclate par des transports que
l'auditoire s'explique à merveille.
— Le bel homme! s'écrie la daine; je n'en ai jamais vu de
pareil.
— Excusez-moi, hanoum (madame), dit Caragueuz toujours ver-
tueux, je ne suis pas un homme à qui on puisse parler... Je suis
un veilleur de nuit, de ceux qui frappent avec leur hallebarbe pour
avertir le public s il se déclare quelque incendie dans le quartier.
— El comment le trouves-tu là encore à celte heure du jour?
— Je suis un malheureux pécheur... quoique hou mulsuman;
je me suis laissé entraîner au cabaret par des giaours. Abus je ne sais
comment, on m'a laissé mort-ivre sur celte place. Que .Mahomet me
pardonne d'avoir enfreint ses prescriptions!
— Pauvre homme... tu «lois être malade... entre dans la maison et
tu pourras y prendre du repos.
Et la dame cherche à prendre la main de Caragueuz en signe d'hos-
pitalité.
— Ne me touchez pas, hanoum! s'écrie ce dernier avec terreur...
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
je suis impur !... Je ne saurais du reste entrer dans une honnête maison
musulmane... j'ai été souillé par le contact d'un chien...
De toutes les suppositions qu'entasse Caragueuz pour repousser
les avances de la femme de son ami, celle-là paraît être la [dus vic-
torieuse.
— Pauvre homme! dit-elle avec compassion ; personne, en effet, ne
pourra te toucher avant que tu aies fait cinq
ablutions d'un quart d'heure chacune, en récitant
des versets du Coran. Va-t'en à la fontaine, et
que je te retrouve ici quand je reviendrai du
bain.
— Que les femmes de Stamboul sont har-
dies ! s'écrie Caragueuz, resté seul. Sous ce
féredjé qui cache leur ligure, elles prennent
plus d'audace pour insulter à la pudeur des
honnêtes gens...
La dame sort du bain, et retrouve de nou-
veau à son poste l'infortuné gardien de sa vertu,
que divers contretemps ont retenu à la même
place. Mais elle n'a pu s'empêcher de parler
aux autres femmes qui se trouvaient au bain
avec elle, de l'inconnu si beau et si bien fait
qu'elle a rencontré dans la rue. De sorte qu'une
foule de baigneuses se précipitent sur les pas
_ îge de l'embarras de Caragueuz en proie à ces
nouvelles Ménades.
La femme de son ami déchire ses vêtements, s'arrache les cheveux
et n'épargne aucun moyen pour combattre sa rigueur. Il va succomber...
lorsque tout à coup passe une voiture qui sépare la foule. C'est un car-
rosse dans l'ancien goût français, celui d'un ambassadeur. Caragueuz
se rattache à cette dernière chance; il supplie l'ambassadeur franc de le
[trendre sous sa protection, de le laisser monter dans sa voiture pour
pouvoir échapper aux tentations qui l'assiègent. L'ambassadeur descend;
il porte un costume fort galant : chapeau à trois cornes posé sur une
immense perruque, habit et gilet brodés, culotte courte, épée en verrouil ;
il déclare aux dames que Caragueuz est sous sa protection, que c'est son
lii:v.
Théâtre de Karngucuz.
de leur amie. On \m
KAHAGL'EUZ
meilleur ami... Ce dernier l'embrasse avec effusion et se hâte de monter
dans sa voiture, qui disparaît, emportant le rêve des pauvres baigneuses.
Le mari revient et s'applaudit d'apprendre que la chasteté de Cara-
gueuz lui a conservé une femme pure.
Au moment où Théophile Gautier visitait Constantinople, en 1853,
deux théâtres différents y exis-
taient, où Karagueuz se montrait
à ses admirateurs. L'un de ces
théâtres était situé près du grand
champ des morts de Péra; celui-
là, placé au fond d'un jardin,
était soumis à une surveillance
spéciale et censuré. Son impré-
sario l'avait établi dans un angle
du mur où l'on tendait une tapis-
serie opaque au centre de la-
quelle se découpait un carré de
toile blanche éclairé par derrière ;
un lampion l'illuminait et un
tambour de basque servait d'or-
chestre.
L'autre théâtre était libre cl
avait son siège dans l'arrière-cour
d'un café à Top'hané.
« La cour était remplie de
monde, dit Théophile Gautier.
Les enfants, et surtout les petites tilles de huit à neuf ans abondaient.
Il y en avait de délicieuses qui rappelaient, dans leur sexe encore
indécis, ces jolies tètes de la Sortie de l'Ecole, de Deeamps, si gra-
cieusement bizarres et si fantasqucmenl charmantes. De leurs beaux
yeux étonnés et ravis, épanouis comme des Heurs noires, elles regar-
daient Karagueuz se livrant à ses saturnales d'impuretés et souillant
tout de ses monstrueux caprices. Chaque prouesse erotique arrachait à
ces petits anges naïvement corrompus des éclats de rire argentins et
des battements de mains à n'en plus finir; la pruderie moderne ne
souffrirait pas qu'on essayât de rendre compte de ces folles alellanes,
l'KRSAN A I NIVAL.
Tlii'.itn' do K.itML'u»
70
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
où les scènes lascives d'Aristophane se combinent avec les songes
drolatiques de Rabelais; figurez-vous l'antique dieu des jardins babille
en turc et lâché à travers les harems, les bazars, les marchés d'es-
claves, les cales, dans les mille imbroglios de la vie orientale, et
tourbillonnant au milieu de ses victimes, impudent, cynique et joyeu-
sement féroce On ne saurait pousser plus loin l'extravagance ithyphal-
lique et le dévergondage d'imagination obscène.
« Karagueuz mérite une description particulière.
Son masque, forcément toujours vu en silhouette,
comme son état d'ombre chinoise l'exige, offre une
caricature assez bien réussie du type turc. Son nez
en bec de perroquet se recourbe sur une barbe
noire, courte, frisée, projetée en avant par un men-
ton de galoche. Un épais sourcil trace une raie
d'encre au-dessus de son œil vu de face dans sa tête
de profil, avec une hardiesse de dessin toute byzan-
tine ; sa physionomie présente un mélange de
bêtise, de luxure et d'astuce, car il est à la fois
Prudhomme, Priape et Robert Macaire ; un turban à
l'ancienne mode coiffe son crâne rasé, qu'il quitte à
toute minute, moyen comique qui ne manque ja-
mais son effet; une veste, un gilet de couleurs
bigarrées, des pantalons larges complètent son cos-
tume. Ses bras et ses jambes sont mobiles.
« Karagueuz diffère des fantoccini de Séraphin en ce que, au lieu
de se détacher en noir opaque sur le papier huilé, il est peint de cou-
leurs transparentes, comme les figures de la lanterne magique. Je n'en
saurais donner une idée plus juste que celle d'un personnage de vitrail
(pion détacherait de la verrière avec l'armature de plomb qui le cir-
conscrit et le dessine. Sur des traits noirs qui forment les lignes et les
ombres, et sont faits de carton, de fer-blanc ou de toute autre matière
résistante, s'appliquent des pellicules translucides teintes en vert, en
bleu, en jaune, en rouge, selon la couleur du vêtement ou de l'objet
qu'on représente. »
Dans cette description si curieuse, Théophile Gautier ne dit pas, et
cela est pourtant intéressant à savoir, que les pellicules translucides sur
Hadjiyvat.
Théâtre de Karauiieuz.
KARAGUEUZ
77
lesquelles sont peints les personnages du théâtre turc sont en baudru-
che. Fixées seulement sur les bords du découpage qui les porte, elles
donnent une impression de relief aussi apparente que la couleur elle-
même, sur l'écran qui les reproduit.
En 1854, Charles Rolland, ancien représentant du peuple, publiait,
sous le titre de : la Turquie contemporaine, d im-
portantes études sur l'Orient. Dans cet ouvrage,
l'auteur était amené, par la force des choses,
car il semble ne l'avoir pas l'ait sans regrets, à
parler de Karagueuz, pour lequel il professe un
profond mépris et qu'il parait avoir vu avec un
esprit mal préparé et sensiblement chagrin.
« Je viens d'assister, dit-il, à la représentation
du polichinelle turc. Karagueuz, l'Homme aux
yeux noirs. J'en suis sorti stupéfait, consterné,
dirais-je, pour peindre mieux mes impressions.
Sans doute un vif intérêt m'attire vers toute >cène
révélant le secret des mœurs indigènes, et je
n'eus jamais occasion pareille de soulever îles
voiles qui se déroulent rarement devant de- re-
gards européens. Mais l'indignation a éteint en
moi la joie de ma découverte, et j'aimerais mieux
avoir continué d'ignorer l'absence de pudeur où
végètent encore dv> millions d'âmes dans l'em-
pire le plus civilisé de l'Orient.
« Si repoussant qu'il soit, il n'est pus permis cependant de passer
sans l'étudier à fond «levant l'excentricité d un Ici spectacle. Cette pièce
consacrée par la tradition, ce mélange d'impudieités dégoûtantes el de
mordantes railleries, est presque la seule manifestation du génie popu-
laire en Turquie, et son unique création théâtrale. Karagueuz, d'ailleurs,
cette difformité d'âme et de corps, ce grotesque ottoman au ne/, cl au
menton crochus, aux instincts immondes, cache sous son cynisme une
étrange perspicacité pour deviner jusqu'où s'étend la gangrène sociale,
une singulière audace pour la mettre à nu, une verve terrible pour la
llétrir...
« ... Guidés par une musique de fifres, de tambourins et de guzlas,
IS.ilICIER l'I RLIC.
Théâtre île kar.iiriicuz.
.•XXETTES ET GUiGNCLS
- dans u:. - le re-taurant-café. servant d'anticham-
bre a la ?alle {'lu- va?te do la représentation. Mai éclairée par des quin-
- fameux, celle-ci avait des gradins dans le fond, et sur ie devant
- :-hai?es. Une -oixantaine de [>er-c>nnes.
j-'Sâit de [-e: ts . :us et de |«etites tilJes
îs avaient précèdes. On achevait le? préparatifs du
tade. c'est-à-dire qu'on él - :is un angle de l'appartement
un transférer. iioiiere éteinte, >>a fait mouvoir
î. Bientôt la ença. et mes compagnons
me la traduisant phrase par phi n'en perdis presque pas une
parole.
Dan- un - primitif, la loi de- gradations ne saurait être obser-
Du premier mot. 1 auteur arrive au fai: le rondement son
intrigue. Kart-- leuz. --n entrant en scène, chante les p.'ies de l'amour,
mais de l'amour tout matériel, eî ave. des détail? a scandaliser les plus
tolérants. Puis, ses ipletsfinis.su • lennent tour à k>ur diverses fem-
mes qui se pr<>menent : le hi . : . -ian!.
celle d'un -araf arménien, celle d'un . :. la tille d'un uléma. A
leur asrect. 1? luxurieux -'enfiamn ses àf.j--tit~ brutaux -e manifes-
tent ave; une évidence malhonnête qui met en jo ite lassistanee.
- plu- j-^tit? enfants. I. - - -ment de déduire cha-
cune - .prés ]■]■!- ou moins de feintes indignations,
d objections qui se rad . — ?nt. de [Hjturparlcrs où l'on décoche maint
sarcàniie lasc - - - :.: j«ar capituler et consentir. Seu-
eur prix ; et quand 1^ tentateur av^ue n avoir |<as un
para - - _:ient en lui font des niches de telle
nature qu'il • - - le de le? raconter. Rebuté de la -c>rte et d'au-
tant plus aïîîiunde. le jauvre diable ta se cons- der en se pnxivant
dans un long m . foui* comparaisons bouf-
fonnes. : qu'il n'y a - e de la brioche au pain bis > et
que toutes le- ent. Lâ-des?us il va frapper à la porte d'an
lupanar. Arrivant les ma :.- • les est pas mieux accueilli : roal-
- - ... ... ^^ rusés, en le chasse nombre de
s. A 1 se ; la porte: maison lâche sur lui
qui. dans un combat grotesque, le fait ennuque d un coup
de dei A par son infortune, voilà le tapageur contraint.
K.VRAGUEL'Z 7)
pour rattraper ce qu'il a perdu, d'accepter le rôle de pourvoyeur de la
maison.
« Alors s'ouvre la contre-partie de la revue féminine, et cette
seconde moitié du drame est d'un comique bien supérieur à tout ce qui
a précédé. Karagueuz va solliciter, les uns après les autres, un pacha,
un uléma, un banquier, un négociant, un militaire, un derviche, un
juif, un chrétien, un portefaix, etc. Tous résistent d'abord, et après les
grandes raisons vagues tirées de la morale, objectent leurs vrais motifs.
C'est une curieuse satire du caractère typique des castes et des profes-
sions. Le pacha parle de sa dignité, l'uléma de sa considération, le
banquier de son crédit; le juif suppute la dépense, et le marchand, les
risques qu'entraînerait la satisfaction de leur vice; rêvant d'autres
voluptés, le derviche méprise de si vulgaires plaisirs. Peu à peu ce-
pendant, les scrupules fléchissent devant l'éloquence burlesque, les
paradoxes, les tableaux erotiques que déroule le séducteur : chacun
se décide en se donnant à soi-même les justifications les plus burles-
quement sophistiques. A la fin, le lupanar se trouve rempli, et une
deuxième scène, scène muette et hideuse d'impudeur, montre l'inté-
rieur des appartements. L'on retrouve tous les personnages contentant
la passion qui les a conduits, et Karagueuz, restitué dans -on premier
état en récompense de ses services, remplissant les fonctions d'un
Priape musulman. »
Pierre Loti, dans Aziyadé, yli-se rapidement -ur les prouesses de
Karagueuz, qui ne sont qu'un -impie incident au cours «le son récit.
" Karagueuz est en carton ou en bois, dit-il; il se présente au
public sous forme de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux
cas, il est également drôle. Il trouve des intonation- et des postures
que Guignol n'avait pas soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à
M"* Karagueuz sont d'un comique irrésistible.
« Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir des
démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties tout
à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses r|ui scan-
daliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y
trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la
lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupe- de petits enfants.
80
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre,
ferait rougir un corps de garde...
« ... Les théâtres île Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois
lunaire du Ramadan et sont fort courus pendant trente jours. Le mois
fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an dans
sa boite et n'a plus, sous aucun prétexte, le
droit d'en sortir. »
/ ^ Pour ce qui regarde M. Thalasso, il est, je
^■k crois, le seul à citer les noms et à analyser les
^B^ caractères des marionnettes turques qui ac-
compagnent habituellement Karagueuz :
« Hadjiymt, le compagnon, le frère d'ar-
mes de Karagueuz, l'Oreste de ce Pylade, est
un rusé compère, lui. Il sait tout, il connaît
tout, il a tout vu, il a tout lu, tout étudié, tout
compulsé, tout commenté. Il a voyagé par-
tout, il explique tout. Mieux encore que son
ami, il s'entend à parodier les poètes. Son rôle
sur la scène de Karagueuz ressemble à celui
du «. compère » des Revues françaises de fin
d'année. Aucune science n'a de secrets pour
lui. Mais où excelle cet être insinuant et
faux, c'est dans la connaissance du cœur
humain. C'est le Stendhal de la boutique,
un Stendhal doublé de Tartufe. Toujours en mouvement, il agit tou-
jours sous cape. C'est à lui que. Karagueuz s'adresse toutes les fois
qu'une de ses affaires a pris mauvaise tournure. Lui seul sait se
sauver à temps lorsqu'il pleut des coups de bâton. Il n'est rossé que
par Karagueuz qui — on ne sait trop pourquoi, mais c'est chose
admise — a tout pouvoir sur lui et auquel il est dévoué corps et
âme. Son accoutrement lui donne un faux air de Louis XI en cari-
cature.
« Le père noble appelé, au gré de l'imprésario, Ali, Moustapha ou
Mehmet, représente la ganache, le dindon traditionnel de la farce. C'est
un composé de Pantalon et de Cassandre : c'est le vieillard grotesque,
Joueur ut tambourix.
Théâtre de Karagueuz.
KARAGUEUZ
81
amoureux et dupé. H paie toujours les pots cassés et toujours aussi il
est... battu et content.
oc Le Zeibeck, Behri-Moustapha ou Baehi-Bozouk, littéralement tête
fêlée, est le Croqnemitaine, le capitaine Fracasse, le diable, le Deus ex
machina de la représentation. Il opère les enlèvements, exécute les vols,
coupe les lèlcs. 11 jure comme quarante sapeurs
et n'ouvre la bouche que pour lancer des blas-
phèmes et vociférer des menaces de mort.
Brusque et plein de franchise, il ne peut sup-
porter la sensualité de Karagueuz et la four-
berie de Hadjiyvat. Il parait toujours à la fin de
la pièce pour punir les mécréants; mais il est
toujours leur dupe, sinon leur victime. »
M. Thalasso ne cite que les personnages
principaux du théâtre de Karagueuz, mais ers
personnages sont beaucoup plus nombreux. La
collection complète que je possède est com-
posée de trente acteurs; c'est le théâtre clas-
sique, celui qui peut être vu par tout le monde,
il y a :
Deux Karagueuz coiffés du turban, — Kara-
gueuz habillé en femme, — Deux Hadjiyvat, —
Trois femmes turques, — Deux juifs, — Le \\U
de Karagueuz, — Le lils de Hadjiyvat, — Lille
nue, — Pêcheurs, — Bey, — Mendiant age-
nouillé, — Sultane du palais, — Persan ;i cheval,
Joueur de tambourin, — Gardien de nuit, — Kurde, ■ Nègre, -
Baigneur de bain turc, — Franc (Français), — llarnoud armé, —
Lutteur, — Deux Albanais, — Barbier public.
Théophile Gautier a vu tous ces personnages ou d'autres peut-être,
peints en couleurs transparentes sur de la baudruche; Pierre Loti dit
de son côté qu'ils sont eu carton ou en buis ; ceux que j'ai, sont en car-
ton blanc peu épais et de mauvaise qualité. Découpés au canif de ma-
nière enfantine par des mains malhabiles, ils sont coloriés lourdement
sur leurs deux faces, en teintes plates : rouge, vert, bleu [iule, violet,
jaune ou rose. Les tètes et les chairs restent blanches, et les yeux, toi i-
G
1 1 v I < 1 M i I! lit: li M n iri'.i:.
riiéàtrc '!»■ Karairuciiz.
— Persan à pied, —
82 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
jours vus de face, sonl troués pour figurer le point lumineux; les yeux
sont dessinés en noir cru, à l'encre ordinaire, ainsi du reste que cer-
taines parties du corps et du costume. Afin d'obtenir le mouvement,
tous les personnages sont en deux ou trois parties réunies par un sim-
ple point de fil ; le plus souvent, non toujours, les jambes sont ballantes,
mais les tètes sont fixées aux torses.
Les figures, debout, ont de trente à trente-cinq centimètres de
hauteur.
Sans être plus vertueux qu'il convient, il faut bien reconnaître que
le théâtre populaire turc et les spectacles qu'il représente ne sont pas
laits pour tous les yeux. Qu'on en juge par la scène suivante qui se
donne couramment à Tunis, où a pénétré le Guignol turc ; je tiens ces
renseignements d'un speetateur parisien :
Karagueuz a rencontré une Anglaise d'un âge respectable et dont
il devient subitement amoureux; il la poursuit de déclarations incen-
diaires auxquelles l'Anglaise cherche à se soustraire par une fuite
précipitée, mais Karagueuz a résolu d'avoir raison des résistances dé-
sespérées de la malheureuse créature. Sans souci des complications que
sa brutalité peut faire naître, il prend par force, sous les yeux des
spectateurs, ce qu'il n'a pu obtenir par persuasion.
Ici, pourrait se terminer cette scène idiote et lamentable, mais
l'auteur du livret, la trouvant trop simple, a voulu la compliquer, la
corser, la rendre plus monstrueuse.
L'Anglaise est devenue enceinte des œuvres de Karagueuz, et celui-
ci, prenant pour cette fois son rôle de père au sérieux, procède, sur
la scène même, à la mise au monde de l'enfant. La mère meurt et
Karagueuz s'applaudit de cet événement.
Ce n'est pas tout, c'eût été trop simple encore! Ces crimes ont eu
pour témoin involontaire un pasteur protestant, qui croit de son devoir
d'intervenir par des représentations qui n'ont d'autre effet que de
mettre Karagueuz en fureur. 11 poursuit alors le pasteur et se livre sur
lui, malgré une lutte acharnée, à des actes de bestialité qui gagneraient
à être racontés en latin; mais il faudrait le bien savoir, et je le sais mal.
C'est sans doute à l'une des scènes précédentes que fait allusion
Paul Arène, dans Vingt jours en Tunisie.
K.ARAGUEUZ 83
« On joue, dit-il, plusieurs pièces dans la même soirée. Pour
quelques earoubes supplémentaires, nous nous sommes offert le luxe
de voir successivement : Karagouz à la maison des fous et Karagouz
père de famille. Dans cette dernière comédie, nous assistons à une
scène d'accouchement du naturalisme le plus pur. Hien n'y manque :
le lit dressé en hâte, les hauts cris, les encouragements des matrones
et un petit Karagouz qu'on voit naître déjà bruyant, déjà féroce et
joyeux, et abondamment pourvu déjà, malgré son jeune âge, de tous
les avantages paternels. »
Introduit dans les coulisses du théâtre tunisien, Paul Arène a pu
admirer, en bon ordre autour du mur, les pantins et les accessoires
découpés, articulés, et fixés au bout de petits bâtons. « Ces bâtonnets,
manœuvres horizontalement, remplacent nos ficelles. L'opérateur,
debout sur un tabouret, appuie à plat la silhouette en carton sur la toile
éclairée, et les bâtonnets sur sa poitrine. 11 a ainsi les deux mains libres
et peut faire mouvoir, comme en tricotant, les jambes et les liras de
plusieurs marionnettes à la fois. »
Dans son Histoire anecdotique des marionnettes modernes, M. Lemer-
cier de Neuville signale une sorte de Karagueuz, nommé Hnngain, que
possède l'île de Ceylan.
C'est dans un ouvrage de Jaeolliot, ancien président du tribunal de
Chandernagor, que M. Lemereier de Neuville a découvert celle très
intéressante indication, mais I ouvre de Jaeolliot est si considérable, si
touffue, si difficile à consulter, les litres de ses volumes sont si bizarres,
qu'il m'a été impossible d'en retrouver la trace. Je me bornerai donc à
reproduire la citation de l'auteur de Y Histoire des marionnettes .
Il s'agit d'une représentation à laquelle Jaeolliot a a>sisté.
« Après avoir sapé tout ce qu'on est convenu d'appeler en Europe
les bases sociales, traîné dans la houe tous les principes d'autorité, l'ef-
fronté déclarait que chacun était sur la terre pour s'y amuser à sa guise,
et que pour son compte, il ne trouvait qu'une chose de bonne, les plai-
sirs de l'amour... Aussi, n'avait-il d'autre occupation que celle d'arri-
ver à posséder toutes les femmes qu'il rencontrait, par séduction ou
par force.
« Passe une jeune miss anglaise, eu chapeau vert pomme, qui pro-
81 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
mène sa mélancolie par la campagne. Ranguin lui fait une déclaration ;
elle résiste et le polisson la sacrifie par force sur l'autel de Cythère...
Arrive la suivante, à Ja recherche de sa maîtresse : même sort. La mère,
demandant sa fille à tous les échos d'alentour, n'est pas plus respectée...
Enfin, le père, un bon vieux lord à longs favoris, à l'air respectable,
vient savoir ce qu'est devenue toute sa famille. Ranguin s'élance sur
lui... A cet instant je me suis esquivé. »
En 1<S4?, il existait à Alger, place du Gouvernement, à l'hôtel de
la Tour-du-Pin, un petit théâtre d'ombres chinoises, le seul théâtre
connu à Alger et dont les représentations étaient fort suivies par les
niahoinélans.
Dans ce théâtre, où l'installation des spectateurs était sommaire,
chacun d'eux étant assis, soit sur des nattes, soit sur le sol même, l'in-
fluence des Mille et une Nuits se faisait sentir plus que toute autre. On
y montrait le sultan Saladin et la belle sultane Schéhérazade, Âladin ou
la Lampe merveilleuse, la Légende des sept dormeurs.
Karagueuz y paraissait également, mais un Karagueuz acceptable et
qui n'avait (pie peu de choses du brutal bouffon oriental.
La représentation se continuait par un combat naval entre Musul-
mansefEspagnols.il est bien clair qu'Allah, favorisant les vrais croyants,
les Espagnols étaient battus à plate couture.
Les applaudissements de la foule saluaient la fin du spectacle mar-
quée par l'apparition d'un tableau lumineux sur lequel se détachaient,
en caractères arabes, ces mots : Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu et
Notre- Seigneur Mahomet est son prophète.
Karagueuz existe en l'erse, où on l'appelle, je crois, Pendj;\c ne
trouve sur lui aucun renseignement et je m'en excuse.
Cependant, dans l'ouvrage que le chevalier Chardin a publié au
commencement du dernier siècle sur ses Voyages en Perse et autres
lieux de l'Orient, je relève, au chapitre xn du tome III, intitulé : Des
exercices et des jeux des Persans, une courte note sur les joueurs de
marionnettes : elle est sans importance :
«. Leurs joueurs de marionnettes et de tours ne demandent point d'ar-
gent à la porte, comme en notre pays, car ils jouent à découvert dans
KARAGUEUZ
85
les places puliliques et leur donne qui veut. Ils entremêlent la farce et
les tours, avec des contes et mille bouffonneries, qu'ils font tantôt mas-
qués et tantôt démasqués et la font durer deux ou trois heures. Et
Thkatiu; u'iimbhi s, a Alger.
Extrait du Magasin pittoresque, \^'tl
quand elle va finir, ils vont à tous les spectateurs demander quelque
chose; et lorsqu'ils s'aperçoivent que quelqu'un se met en état de
se retirer doucement, avant qu'on aille lui demander de l'argent,
le maître de la troupe crie à haute voix et d'une manière empha-
80 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
tique : Celui qui se lèvera devienne l'ennemi d'Ali. C'est comme
qui dirait chez nous : ennemi de Dieu et des saints. On fait venir les
charlatans dans les maisons, pour une couple d'écus. Ils appellent ces
sortes de divertissements, mascaré, e'esl-à-dire jeu, plaisanterie, rail-
lerie, représentations, d'où est venu notre mot de mascarade. »
D'où vient Karagueuz?
« Je pensais, dit Théophile Gautier, à le rattacher, par la filiation
de Polichinelle, de Pulcinella, de Punch, de Piekelhé'ring, d'Old-Yice,
à Maccus, la marionnette osque et même aux automates du Névropaste
Polhcin ; mais tout cet échafaudage d'érudition devint inutile lorsqu'on
m'eut dit que Karagueuz était tout bonnement la caricature d'un vizir de
Saladin, connu par ses déportements et sa lubricité, origine qui fait
Karagueuz contemporain des Croisades, antiquité suffisante pour la
noblesse d'une ombre chinoise. »
L'explication de Théophile Gautier dit bien d'où vient l'homme,
mais elle ne montre pas d'où est tiré le nom qu'il porte. L'un de
mes aimables correspondants, dont on retrouvera le nom plus tard,
M. Edouard David, membre de l'académie d'Amiens, m'écrit à ce sujet
ce qui suit :
« Karagueuz signifie: l'homme aux yeux noirs. D'où vient ce nom qui
n'est certainement pas arabe ni turc. Je lui trouve un air de ressem-
blance avec notre Katrabeuse, du patois picard, qui- signifie : l'homme
aux yeux bandés. On le trouve dans les anciens manuscrits à partir du
xni c siècle. De nos jours encore, on l'emploie pour désigner le jeu par
lequel un jeune garçon ayant les yeux couverts d'un bandeau, court
après ses camarades. Il doit reconnaître celui d'entre eux qu'il saisit et
celui-ci devient à son tour Katrabeuse.
« Ce nom a-t-il été porté à Constantinoplc par ceux de nos braves
compatriotes qui, enrôlés sous la bannière de l'Amiénois Pierre l'Ermite,
partirent pour la première Croisade ? C'est tellement peu compliqué,
que la chose pourrait bien être vraie. Katrabeuse, Karagueuz, l'homme
aux yeux noirs, l'homme aux yeux bandés, n'est-ce pas qu'il y a là un
rapprochement singulier et qui mérite d'être étudié? »
Je ne me charge pas de résoudre cette question, mais je crois très
intéressant de la poser.
VII
LES MARIONNETTES CHINOISES
L'art du théâtre en Chine — [/opérateur dans sa fraine. — Un théâtre mécanique
Représentation à la Cour.
De tout temps, l'art du théâtre ;t été fort en honneur en Chine; vers
le mii c siècle de notre ère, l'empereur Hiouen-Tsong s'en montra
l'admirateur résolu et excita l'émulation des poêles el des artistes dra-
matiques. Dès cette période éloignée de l'histoire, le théâtre chinois ;i
produit d'innombrables œuvres soumises à des règles qui n'ont guère
varié. Son but était et est resté essentiellement moralisateur.
Outre leurs théâtres réguliers, c'est-à-dire ceux sur lesquels sont
représentées des œuvres sérieuses ou de grandes pantomimes, les Chi-
nois possèdent aussi de petits théâtres mécaniques qui se montrent plus
spécialement sur les places publiques, les jours fériés. Leurs pantins
paraissent libres et sont mis en mouvement par un opérateur visible
qui, dirigeant des fils horizontaux, actionne, avec beaucoup de précision
et d'adresse, un mécanisme renfermé dans le coll're sur lequel s'agitent
les poupées enluminées et habillées d'étoiles luxueuses.
Les marionnettes à main sont également connues en Chine depuis
un temps immémorial et les théâtres ambulants qui leur sont propres
méritent, par leur originalité, de fixer l'attention, lit seul opérateur,
porteur du matériel tout entier, l'ait agir les petits acteurs; monté sur
un banc l'élevant au-dessus des spectateurs, cet opérateur s'enveloppe
d'une sorte de gaine formée d'une étoile de couleur bleue lixée aux pieds
qu'elle emprisonne, elle s'élargit dans sa partie supérieure, de façon à
assurer la liberté des mouvements du manipulateur. Ainsi vêtu, invi-
sible pour les spectateurs, l'homme pose sur ses épaules une large
boite qui lui couvre la tète et l'orme le théâtre sur lequel se meuvent les
marionnettes; la dextérité de l'opérateur est extraordinaire el les mou-
88
MARIONNETTES MT GUIGNOLS
vcments imprimés par lui à ses poupées sont d'une extrême vivacité
et d'une grande vérité.
La représentation terminée, le marionnettiste plie son matériel,
replace le tout dans la boite qui le couvrait el va plus loin donner une
séance nouvelle.
Théâtre mécanique chinois.
(Extrait du Magasin pittoresque, lslT.'
Les renseignements qui précèdent me sont en partie fournis par le
Magasin pittoresque de 1847, qui en attribue la paternité à Barrow,
ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre; j'avoue ne point les avoir
retrouvés dans le Voyage en Chine traduit en 1805 par Castéra, non
plus que dans la traduction de Breton, mais j'en ai trouvé d'autres qui
m'ont paru fort curieux en ce qu'ils montrent que les marionnettes, à
cette époque, n'étaient pas seulement destinées à récréer le peuple chi-
nois, Elles avaient leur place dans les cérémonies officielles.
LES MARIONNETTES CHINOISES
89
Barrow cite le journal particulier de Maeartney, l'un de ses prédé-
cesseurs, assistant à une tête donnée pour la célébration de l'anniver-
saire de la naissance de l'empereur de Chine.
« Nous eûmes le spectacle d'un jeu de marionnettes chinoises qui
diffèrent peu des nôtres. Elles
représentèrent d'abord une prin-
cesse infortunée, renfermée dans
un château, et un chevalier errant
qui combattait des bcles féroces
et des dragons épouvantables,
délivroit la princesse et en étoit
récompensé par le don de sa
main. On célébroit leur mariage
par des joules, des tournois et
des divertissements.
« Après celle espèce de fée-
rie, il y eut une pièce comique
dans laquelle quelques person-
nages assez semli
labiés
'oli-
chinelle, à M me Gigogne el à Sca-
ramouche, jouoient les principaux
rôles. Ce jeu de marionnettes
appartenoit, nous dit-on. aux ap-
partemens des femmes île l'em-
pereur ; mais on nous l'avoit
envoyé comme une faveur parti-
culière pour nous amuser. L'une
des pièces qu'il représenta fui extrêmement applaudie par les Chinois
qui étoienl avec nous et je sus que c'étoit une de celles qu'on aimoit
le mieux à la cour. »
I s MnMlihl'H DE HAIIIOYVETTKS.
D'après 11 110 imaire populaire imprimée à Sli.ni:
VIII
LES MARIONNETTES JAVANAISES
Les théâtres javanais. — Récit de Raffles et de Crawfurd. — Le topeng et le wayang.
— Le dalang, directeur de théâtre. — La musique du f/aimlan. — Récits mytholo-
giques ou histoires des humilies illustres. — Interdiction de la représentation de la
figure humaine. — Le wayang pourwa, le wayang geilog et le wayang klitik. —
Guignol à Java, par Alfred Delvau. — Les marionnettes javanaises du prince Roland
Bonaparte et de M. Gaston Calmann-Lévy.
Dès les temps les plus éloignés, préoccupés de développer l'amour
de leurs dieux et le aille de leur pays, les Orientaux ont fait, de leurs
théâtres, des lieux d'enseignement national, dans lesquels ils font
intervenir les éléments de leur histoire et de leur développement
politique.
Aujourd'hui, leur art, comme le notre, s'est transformé et a quel-
que peu sacrilié au profane.
Deux savants voyageurs, Raftles, gouverneur anglais de Batavia, et
John Crawfurd, résident à la cour du sultan de Java, ont vu les théâtres
javanais et ont recueilli sur eux de très curieux renseignements, qu'ils
ont publiés en 1824. Ils ont constaté que les représentations drama-
tiques affectent à Java, deux formes bien différentes : il y a le topeng
dont les personnages sont des acteurs masqués et le wayang qui se re-
présente par des ombres et des marionnettes.
Le héros favori de l'histoire de Java, Panji, fournit souvent, par
ses aventures, les sujets du topeng, dont le chef de la pièce, le dalang,
récite le dialogue pendant que les acteurs exécutent les scènes par
des gestes.
Les dalang, ou directeurs des théâtres javanais, sont l'objet de la
considération et du respect des habitants; tous sont improvisateurs et
poètes et jouissent de certaines prérogatives. A eux seuls, dans les
représentations ordinaires, est réservé l'honneur de parler en scène
LES MARIONNETTES JAVANAISES
91
alors que les autres acteurs les assistent; leur parole est toujours
accompagnée de la musique du gamelan, qui varie ses expressions
suivant la nature de l'action. Il n'y a que la présence du souverain qui
autorise les acteurs habituellement muets et vêtus avec magnificence, à
M.IUIONNKTTKS JAVIVU I s.
Wayang on ombres théâtrales, Wara Sumbadra, Arjiina, liitara Itama, liitara (ïiiru.
Kxlrait «lu Voyage »/(• ltafflt-s il Ciaufunl.
paraître le visage découvert et à réciter leur rôles au lieu de les
millier.
Les sujets traités par les topeng sont également puisés dans les
récits mythologiques ou dans l'histoire des hommes les plus illustres;
la guerre et l'amour sont les données principales sur lesquelles ils
reposent.
Pour les marionnettes javanaises, elles portent le nom de uvtyang
et paraissent en ombres chinoises; les sujets choisis sont pris aux pre-
miers temps de l'histoire de Java.
MAliluNNKTTKS KT GUIGNOLS
Là encore, le dalang placé derrière une toile blanche de quatre
mètres de large sur deux mètres de hauteur, remplit sa mission.
Les personnages découpés et dentelés avec un art infini, dans de
minces feuilles de cuir de buffle, peintes avec le plus grand soin
et la plus grande
netteté de couleurs
vives et harmonieu-
ses , sont mis en
mouvement, à l'aide
de petites tiges de
corne, par des ac-
teurs muets, mais ils
sont de formes bi-
zarres et s'éloignent
sensiblement de la
nature.
« On assure par
tradition, disent Rat-
Iles et Crawfurd, que
les premiers wayang
turent ainsi défigurés
par leSousounan .Ma-
ria, l'un des premiers
apôtres mahomélans,
afin de rendre cet
antique amusement
compatible avec les
préceptes de l'isla-
misme, qui défend toute représentation de la ligure humaine.
Il y a trois espèces de wayang: la première est le wayang-pourwa,
le plus ancien de tous; le wayang-gedog et le wayang-klitik. Ce dernier
est plutôt un jeu de marionnettes qu'un jeu d'ombres chinoises; ses
personnages sont des ligures de bois peintes et dorées. Pour le wayang
klitik, les Javanais ne se servent pas de rideau transparent.
Mamonnkttf. javanaise.
Collection Oc M. Gaston Calmann-Lcvy.
Alfred Delvau, a donné dans V Illustration du 16 août 1803, une
LES MARIONNETTES JAVANAISES
93
étude qu'il a intitulée: Guignol à Java. Dans cette étude, il insiste
particulièrement sur le caractère d'excessive liberté des scènes qu'il a
vu représenter, et se déclare inoins scandalisé par le monstrueux
Karagueuz que par les actes qu'accomplissent les ivayang-golets, les
mêmes que Rafflcs et
Crawfurd appellent les
wayang-klitik.
Les représentations
auxquelles A. Delvau a
assisté avaient lieu de nuit,
au centre d'une clairière
naturelle; le théâtre était
éclairé par trois lampions
d'huile de coco dans les-
quels brûlaient, en guise
de mèches, des tiges de
phormium. II a vu là le
dalang assis sur un tabou-
ret de bambou, le bas du
corps caché par un sarong
tendu devant lui et le haut
du buste découvert.
« Ce sarong est atta-
ché au bananier — pissatig
— qu'il a en travers sur
ses genoux et c'est sur
la lisière de ce lambeau
d'étoffe qu'il fait courir
ses marionnettes, au nombre de vingt-cinq ou trente. Si son visage
est éloquent, ses mains ne restent pas muettes. On ne saurait dé-
ployer plus de dextérité, je l'avoue, dans la mise en action de tous
ces personnages lilliputiens: leswayang-golets vont, viennent, s'agitent,
se démènent, levant les bras, levant les pieds, avec une verve éton-
nante, et quand ils ont joué leur rôle, au lieu de les l'aire rentrer dans
les coulisses pour recevoir un chàlesur leurs épaulesoudes félicitations
sur leur esprit, comme en reçoivent nos marionnettes en chair et eu
M Allll>\ M I I I JAVANAISE.
Colleet le M. Custuii Cul m ■!.• \ \ .
91 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
os, le dalang les pique sur un tronc de bananier placé à sa droite ou à
sa gauche, où d'acteurs, ils deviennent spectateurs. »
Les marionnettes javanaises ne sont pas absolument inconnues des
parisiens ; le prince Roland Bonaparte et M. Gaston Cahnann-Lévy en
ont rapporté de fort beaux spécimens originaux ou photographiés qui
ont figuré, en 1895, à V Exposition du théâtre et de la musique; le Musée
des Colonies, il y a quelques années, en possédait aussi un jeu remar-
quable, — c'est, je crois, celui qui est actuellement au musée Guimet.
IX
LES MARIONNETTES BIRMANES
Les marionnettes birmanes aux Folies-Berr/ère. — M. A. Mahé. do I.a Bourdonnais
Le puai et le root-thai. — Une représentation en Birmanie.
Les marionnettes birmanes sont venues en France il y a quelques
années, pour y chercher sans doute, comme tant d'autres étoiles, la
consécration de leur talent, ("est sur la scène des Folies-Bergère qu'elles
ont donné leurs représentations; elles étaient fort curieuses. On ne les
comprenait guère; mais il n'était pas nécessaire qu'on les comprît pour
rire de tout son cœur à leur jeu. 11 y avait là, notamment, un grand
diable de dragon vert qui obtenait tous les suffrages eu engloutissant
successivement, dans sa large gueule, les acteurs effarés.
Il existe peu de documents sur les marionnettes birmanes; je n'ai
guère trouvé, les concernant, que les très curieuses notes insérées par
le comte A. Mahé de La Bourdonnais, dans son livre intitulé: Un
Français en Birmanie, ouvrage complété par M. (',. .Marcel et publié en
1883; c'est presque de l'actualité.
M. Mahé île La Bourdonnais semble avoir été séduit par le théâtre
birman; il lui consacre une étude extrêmement amusante, pleine de vie
et de mouvement.
A sa connaissance, il n'est pas de nation plus folle de théâtre que
la nation birmane. Pour un birman, tout est prétexte à représentation
dramatique: naissance, entrée au couvent, mariage, construction d'un
pont, élévation d'une pagode, etc., etc.
Les représentations se donnent la nuit, en plein air; elles sont
publiques et il n'y est per<;u aucune espèce de rétribution; toujours
les assistants y sont en nombre considérable. Celui qui organise l'une
de ces fêtes, un pwai, se fait construire une sorte de petite loge fermée
dans laquelle il dispose, pour lui et pour ses invités, lits, nattes cl
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
chaises; les invités ayant pris place, il fait distribuer des cigares, des
sucreries, de l'eau-de-vie et des feuilles de thé confites au vinaigre.
La représentation commence, tous les spectateurs sont formés encercle.
Il s'agit d'un zat-pwai, c'est-à-dire d'une pièce où les rôles sont
tenus par des hommes et des femmes aux costumes somptueux. Au centre
du cercle a été plantée, comme jadis dans le théâtre de Shakespeare,
une branche d'arbre ou une feuille de bananier représentant une forêt;
autour de celte branche ou de cette feuille sont déposés des lampions
alimentés de pétrole et de mèches fumeuses qui éclairent la scène et
auxquels acteurs et spectateurs viennent allumer leurs cigares.
En Birmanie, les applaudissements n'existent pas pendant la repré-
sentation qui dure toute la nuit ; on ne perçoit aucun bruit étranger à
la parole des acteurs.
Les sujets des pièces birmanes sont empruntés aux événements
supposés des existences antérieures du dieu Gautama ou à l'histoire des
rois et des reines de l'Inde.
Les pièces à marionnettes ou root-thai attirent aussi la foule et la
retiennent, les Birmans les suivent dans tous leurs développements, avec
avidité.
« Au pied d'une estrade assez élevée, dit M. Mahé de la Bourdonnais,
sont rassemblés une dizaine de musiciens, si l'on peut qualifier de
musique le bruit infernal et antimélodieux qu'ils produisent. Il y a là
un tshaing, châssis de bois circulaire d'environ deux mètres de hauteur
et de un mètre cinquante centimètres de diamètre, autour duquel sont
appendus des tambours de différentes tailles et de plusieurs tons qui
sont frappés à la main par l'exécutant; un kyce-waing, instrument de
même sorte, mais un peu moins grand, et où les tambours sont
remplacés par des gongs qu'un musicien frappe à tour de bras avec un
bâton; deux ou trois hnai, espèces de clarinettes; une grosse cloche;
des ra-gweng ou grosses cymbales ; des cymbales [dus petites ; un tom-
tom battu à la main; des castagnettes et autres instruments barbares.
« La plate-forme en bambou est longue de deux mètres cinquante
centimètres environ et fermée dans le sens de la longueur par un
rideau derrière lequel se tiennent les joueurs de marionnettes. Sur la
partie antérieure qui forme la scène est, d'un coté la Cour, aussi y
voit-on un trône, des parasols dorés et autres insignes royaux ; de
LES MARIONNETTES BIRMANES
l'autre, est une forêt représentée par quelques branches d'arbres qui
produisent une illusion absolument insuffisante.
« Les poupées, en bois, ont deux à trois pieds de haut et sont
luxueusement costumées. Leurs mouvements produits par des ficelles
attachées à la tète, aux jambes et aux bras, paraissent assez naturels.
« Je regardais sans y comprendre grand'chose, ajoute M. de La
Bourdonnais, la pièce qui se déroulait devant moi et à laquelle le publie
semblait prendre un extrême plaisir, lorsqu'il se produisit un incident
grotesque, du moins pour moi. Une des ficelles qui faisait mouvoir le
roi, se cassa et je vis descendre du ciel une main gigantesque, au bout
d'un bras paraissant démesuré qui vint tout remettre eu ordre, ce qui
me fit aussitôt penser à Gulliver chez les géants.
« Les joueurs de marionnettes, dit encore M. de La Bourdonnais,
acquièrent souvent plus de réputation que les acteurs véritables. Le
plus célèbre est Moung-Tha-Byah , sans rival dans les rôles de prince; sa
réputation est immense et ses jugements sont des oracles. »
IV
LES MARIONNETTES EN FRANCE
LES « MITOURIES » DE DIEPPE ET LES SPECTACLES PIEUX
Les Mitouries de la mi-août, à Dieppe. — Renseignements fournis par Desmarquets el
par L. Vitet. — Grimpe-sur-1'Ais, Grimpesulais ou Gringalet. — Suppression (1rs Mi-
tourie» en 1617. — I.a Passion représentée sur 1'' IVtit-l'ont de l'Hotel-Dieu, à Paris,
en 17)0. — Les Mystères de la Passion, la Katicite', la Tentation île saint Antoine,
représentés dan* la France entière, au xvin* siècle. — Le Juyement unirersel, du
sieur Ardax, donné à Reims, en 177Ô.
En France, où nous arrivons, c'est encore dans les cérémonies
religieuses qu'il nous faudra rechercher l'origine des statuettes animées.
Les plus célèbres de ces cérémonies sont celles de Dieppe; on les
appelait les Mitouries de la mi-août. Données à l'intérieur de l'église
Saint-Jacques, elles consistaient en une pantomime à laquelle prenaient
part prêtres et laïques et dont le jeu était accompagné de ligures action-
nées par des fils et des ressorts. Pour les représentations, on construi-
sait, au chœur, une sorte de théâtre dont la partie supérieure se fixait
à la voûte du temple.
Desmarquets, dans ses Mi-moires chronologiques pour servir à
f Histoire de Dieppe, publiés en 1 7 N r» , donne sur les Mitouries, des
renseignements d'une grande précision.
«... Pendant toute la durée de celte messe, chantée en musique, on
donnoitaux assistants une représentation de l'Assomption de la Mère de
[00 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Dieu : à cet effet, on posoit tous les uns, au-dessus de la contre-table du
chœur, une tribune dont le haut touchoil à la voûte de l'Eglise et étoit
parsemé d'étoiles sur un fond d'azur. Deux pieds environ au-dessous du
plancher de celle tribune s'élevoit un grand siège sur lequel paroissoit
le Père Eternel sous la ligure d'un vénérable vieillard; on voyoit à ses
côtés quatre anges, de grandeur naturelle, qui sembloient se soutenir en
l'air : ils faisoient battre leurs ailes en cadence au son de l'orgue et des
instruments. Au-dessus de la ligure du Père-Eternel, il y avoit un
triangle assez grand, dont chaque angle étoit accompagné d'un ange de
moindre grandeur : ces trois anges, à la lin de chaque oflice, exéeutoient
un trio sur le chant de l'Ave Maria, gratta Dei plena, per secula, etc., au
moyeu de petites cloches de différents tons, sur lesquelles ils frap-
poient.
« Un peu au-dessous de ce triangle, on voyoit de chaque coté un
ange de grande stature, qui lenoit une trompette dont le son accompa-
gnoit le trio exécuté par les trois petits anges. Enfin au-dessous des
pieds du Père-Eternel, paroissoit de chaque côté un ange de grandeur
naturelle, qui tenoit un grand chandelier chargé d'un cierge, qu'on
allumoit à tous les offices; mais quand ils étoient finis et qu'on vouloit
éteindre leurs cierges, ces deux anges paroissoient n'y pas consentir, en
se tournant avec vivacité de côté et d'autre, pour l'empêcher; de sorte
qu'il falloit employer la plus adroite précision pour y parvenir.
« On entretenoil un machiniste pour la perfection et la conduite des
ressorts de toutes ces ligures, qui étoient un chef-d'œuvre de ce temps,
cl la curiosité d'en voir l'effet amenoit beaucoup d'étrangers dans
Dieppe.
« Quand on commencent la messe, deux des quatre anges qui
étoient aux côtés du Père-Éternel descendoient majestueusement de
leurs places jusqu'au pied de l'autel, où se trouvoit le tombeau de la
Sainte Vierge, contre lequel on avoit placé, pour la représenter, une
figure de grandeur naturelle, dans laquelle il y avoit également des
ressorts. Dès que les deux anges étoient descendus jusqu'à cette figure,
chacun de son côlé l'élevoit très lentement jusqu'aux pieds du Père-
Eternel. Pendant cette Assomption, cette figure de la Vierge levoit les
bras et sa lète de temps à autre pour témoigner son désir d'être au ciel.
A peine éloit-elle parvenue aux pieds de l'Eternel, qu'il lui donnoit
LES MIÏOURIES DE DIEPPE 101
sa bénédiction, et aussitôt un des autres anges posoit une couronne sur
la tète de Marie et cette Heine des anges disparoissoit peu à peu, cachée
dans un nuage.
« Pendant cette représentation, qui duroit plus d'une heure et
demie, l'on voyoit un personnage bouffon : dans un moment il parois-
soit d'un côte de la tribune, et celui d'après, il étoil de l'autre el faisoil
des singeries; dans un temps, il ouvrait les bras du côté de la Sainte
Vierge qui montoitau ciel, pour exprimer sa surprise; et celui d'après
il marquoit sa satisfaction en applaudissant des mains; enfin, il se cou-
choit de toute sa longueur pour faire le mort et se relevoit ensuite et
courait avec rapidité se cacher sous les pieds du Père-Éternel où il ne
montrait que sa tète.
;< Les lazzis et niaiseries de ce personnage, que le peuple nommoil
Grimpe-sur-t Ai$, faisoient rire une partie des assistants et surtout les
enfantsqui l'appeloienl à haute voix dès qu'il paroissoit... »
Un autre historien, plus rapproché de nous et qui semble s'être
inspiré de ce qui précède, .M. L. Vilet, parle également des Mitouries
de Dieppe. Au sommet du théâtre, dit-il, dans son Histoire des anciennes
villes de France (Haute Normandie, Dieppe), « un vénérable vieillard,
vêtu en monarque, couronné d'uni! tiare, était assis sur un nuage; au-
dessus de sa tète brillait un grand soleil reluisant connue l'or et le
cristal, et tout à l'eutour un essaim de belles étoiles. Ce vieillard
était le Père Éternel; à ses cotés voltigeaient une légion d'anges, allant,
venant, prenant ses ordres, agitant leurs ailes, balançant leurs encen-
soirs, comme si c'eût été dr> anges véritables. Des lils de 1er habile-
ment cachés leur faisaient faire tous ces mouvements; cl le peuple de
pousser des cris de joie, de trépigner d'admiration. S'il faut en croire
les récits du temps, ces anges marionnettes faisaient de véritables
prodiges et surpassaient en adresse ces fantoccim qui font encore le
bonheur des Italiens. Ainsi, lorsqu'après l'oHiee il fallait éteindre les
cierges, celaient de petits anges qui les souillaient en voltigeant à
l'eutour. D'autres anges embouchaient la trompette si à propos pendant
certains jeux d'orgue, que les sons semblaient sortir de leurs instru-
ments.
« Au commencement de la messe, deux anges envoyés par le Père
102 MARIONNETTES KT GUIGNOLS
Eternel descendaient du ciel, et venaient prendre dans leurs bras la
sainte Vierge, qui reposait sur son lit de mort devant le maître-autel-,
au milieu d'une espèce de jardin de Gethsemani, dont les fleurs et les
fruits étaient faits de cire peinte. La Vierge, ainsi portée par les anges,
montait au ciel assez lentement pour qu'elle n'arrivât dans les bras du
Père Éternel qu'au moment de l'adoration. Alors Dieu le l'ère lui
donnait trois Ibis sa bénédiction, un ange la couronnait et les nuées du
ciel semblaient se refermer sous ses pieds et la dérober aux yeux des
spectateurs;
« Enfin, pour que rien ne manquât à ce mélange dramatique de
comédie et de dévotion, d'un côté, le prêtre qui représentait saint Pierre
faisait communier les apôtres, lesquels étaient tenus de s'y soumettre
sous peine d'amende ; de l'autre, un bouffon, que le peuple nommait
Grimpesulais ou Gringalet, faisait mille pasquinades, tantôt contrefai-
sant le mort, tantôt ressuscitant en faisant des apostrophes à la Vierge
et à Dieu, ce qui causait d'incroyables transports dans la multitude. »
L'une de ces fêtes fut particulièrement remarquable. C'est celle qui
eut lieu en 1443, lors de la réception d'une statue de la Vierge, offerte
à l'église Saint-Jacques parle Dauphin, depuis Louis XI, en souvenir de
la levée du siège de Dieppe par les Anglais.
Les Mitouries ont longtemps diverti les Dieppois, mais elles ont
été supprimées en 1647, à la suite «l'une visite de Louis XIV, la Reine-
uière ayant été blessée de leurs jeux.
Repoussées encore, surtout depuis lors, par l'autorité ecclésiastique,
les marionnettes religieuses se réfugièrent sur la voie publique ; elles
pénétrèrent peu à peu dans les campagnes, puis dans les villes, où elles
se fixaient de préférence aux portes des couvents ou devant les églises.
Au xviii 1 siècle, elles étaient à Paris où elles représentaient la Passion
sur le Petit-Pont de l'Hôtel-Dieu, ainsi qu'en fait foi l'annonce suivante,
conservée par les Affiches de Boudet, de 1746 :
« .Messieurs et Dames, la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ en
ligures de cires mouvantes comme le naturel, se représente depuis le
dimanche de la Passion jusqu'au jour de Quasimodo inclusivement. Ce
spectacle est digne de l'admiration du public, tant par les changements
de ses décorations que par le digne sujet qu'il représente. C'est toujours
LES MITOURIES DE DIEPPE 103
sur le pont de i'Hùtel-Dieu, rue de la Bûcherie, où de tous temps s'est
représentée la crèche. »
Particulièrement pendant la seconde moitié du x\m c siècle, on peut
suivre la trace de ces spectacles pieux dans la France entière; on y
voit invariablement les Mystères de la Passion, la Xalicité et, un peu
plus tard, la Tentation de saint Antoine, qui est peut-être le seul qui
soit arrivé jusqu'à nous, un peu modernisé il est vrai, mais bien
amusant.
A Reims, en avril 1775, circulait un programme ainsi conçu :
'( Explication du Jugement universel, tragédie, par le sieur Ardax,
du mont Liban. Celle pièce sera composée de trois mille cinq cents
figures en bas-relief que l'on fera changer cl marcher selon l'ordre
qu'on leur imposera. L'auteur, qui n'a d'autre but que d'édifier le publie
en le récréant, a suivi les livres saints. »
Le programme analysait successivement les cinq actes de l'œuvre
du sieur Ardax.
II
ACTE DE NAISSANCE DE LA MARIONNETTE
Les recherches de Magnin à ci; sujet. — Le Cycle de Robin et Marion. — Les Sérécf*,
de Guillaume Bouchet, parues en 1584 et en 1608.
D'où vient le nom de marionnettes que portent chez nous les pantins
de bois?
Magnin l'a recherché avec la conscience qu'il apporte à toutes
choses. Il le l'ait dériver du nom de Marie, qui avait autrefois
d'aimables et gracieiu synonymes, comme Marote, Mariotte, Mariette,
Marion, puis enfin Marionnette. C'est aussi l'opinion qu'émet Gilles
.Ménage dans son Dictionnaire étymologique. « .Nous trouvons au
xi if siècle, dit Magnin, dans une des pastourelles qui l'ont partie de ce
qu'on peut appeler le Cycle de Robin et Marion, le joli nom de Ma-
rionnette donné à la jeune et gentille Marion. »
« lié! Marionnette tant aimée t'ai ! »
Ce nom, qui exprimait, comme on le voit, un sentiment de ten-
dresse, après avoir insensiblement pris place dans la langue, ne tarda
pas à .être attribué aux petites statuettes de la Vierge conservées par les
fidèles, et c'est ainsi que peu à peu, par une sorte de corruption, on
en vint à le donner à nos poupées de bois, qui le portent d'une manière
définitive depuis le xvi° siècle.
D'autres chercheurs, sans d'ailleurs appuyer leur affirmation
d'aucune preuve, prétendent que les marionnettes ont été importées en
France par un nommé Marion, accompagné de sa femme qui portait le
prénom de Marie.
Il est d'un haut intérêt de fixer l'époque précise à laquelle le doux
nom de Marionnette est devenu celui des poupées de théâtre, Magnin a
l'ail celte recherche :
ACTE DE NAISSANCE DE LA MARIONNETTE 105
« La première mention que j'ai rencontrée jusqu'à présent, dit-il, du
mot marionnette, pris dans l'acception d'un jeu scéniquc et populaire,
se trouve dans les Sérées de Guillaume Bouchet, sieur de Brocourt. Ce
livre est un recueil d'historiettes facétieuses, dont la première partie
parut en 1584 et les deux dernières en 1608, environ deux ans après
la mort de l'auteur. Je lis dans la XVIII" Sérée, qui traite des boiteux,
boiteuses et aveugles : « .... Et luy vont dire qu'on trouvoit aux badi-
neries, bastelleries et marionnettes, Tabary, Jehan des Vignes et Franc-
à-Tripe, toujours boiteux, et le badin ès-farces de France, bossu, fai-
sant tous ces contrefaites quelques tours de ebampicerie sur les
théâtres. »
Il demeure donc établi, par cette citation, que de 1590 à IG00 il
existait en France de véritables théâtres de marionnettes, et que les
personnages de ces théâtres étaient connus. Parmi eux, comme on le
voit, ne figuraient encore ni Arlequin, ni Pantalon, ni Polichinelle, â
moins cependant que Guillaume Bouchet ait voulu le citer en parlant du
« badin ès-farec île France, bossu », ce qui semble liés probable.
III
POLICHINELLE. BRIOCHÉ ET SES CONCURRENTS
Maccus. — Ce qu'en dit l'abbé de Saint- Non. — Découverte d'un Maccus de bronze
en 1727. — Louis Biceoboni el {'Histoire du théâtre italien. — Bénévent, capitale des
Samnites des Latins; la haute-ville et la basse-ville. — Naissance de Pulcineîlo ou
Puleinella à Naplos ou près de Naples. — Silvio Fiorillo, créateur du type. — Ses
Iransformations. — Ce qu'en dil George Sand. — Le Polichinelle français. — Son
caraclère. — Il n'a point d'opinions politiques. — Magnin le considère comme un type
national. — Le Polichinelle de Du Marsan, tyj e de la marionnette actuelle. — Poli-
chinelle fait son apparition à Paris vers 1G:',0. — La Lettre de Polichinelle à Jules
Mazarin. — Brioché. — Mazarin et les Théatins, en 1662. — Le Passeport et l'adieu
de Mazarin, en vers burlesque», el la Lettre à monsieur le Cardinal Burlesque,
publiés en 16)9. — Les marionnettes des Théatins. — Le Château-Gaillard, d'après la
Chronique scandaleuse ou Paris ridicule, de < laude Le Petit. — Combat de Cyrano
de Bergerac contre le singe de Brioché. — La dynastie des Brioché. — Les Mémoires
pour sertir à l'Histoire des spectacles de la /aire, par 1rs frères Parfaict.— Théâtres
do marionnettes en 1646, 1657 et 1688. — La Trouppe royale des Pijgmves, en 1676;
privilège accordé au sire de La Grille. — Transformation de ce théâtre. — Pierre de
Laer, créateur du Théâtre des Bambocltes.
Pan ! Pan !
Qu'est-ce qu'est là '.'
("est Polichinelle qu'arrive.
Pan! Pan!
Qu'est-ce qu'est là?
C'est Polichinelle que v'ia.
Il l'ait dos pas, des poses et dos grimaces,
Danse avec art
Et l'ait le grand écart.
Il règne encore aujourd'hui bien des obscurités sur la venue de
Polichinelle en ce bas monde. On suit cependant qu'il remonteà une haute
antiquité. Sous ses différentes formes comme sous ses noms différents, il
a traversé victorieusement les siècles el a obtenu partout ses lettres de
grande naturalisation.
Tour à tour burlesque, fourbe, lubrique, batailleur, ivrogne ou
cruel, il semble avoir pour mission de matérialiser les vices inhérents à
la pauvre humanité. Qu'on le nomme Maccus chez les anciens, Pendj
F^-_ -
l'ot.nii i s i: i.i. t:
par finniARii Max F t.
POLICHINELLE, BRIOCHE ET SES CONCURRENTS 109
en Perse, Old-Vice ou Punch en Angleterre, Pulcinella en Italie, Don
Cristoval Pulichinela en Espagne et en Portugal, Casperl ou GVw-
/?«/•</ en Autriche, Hanswurst, c'est-à-dire Jean Boudin en Allemagne,
loneelgek et //««s Pickelharing en Hollande, Karagueuz à Constanti-
nople, Guignol ou Polichinelle en France, il est toujours le même, il
garde son caractère primitif et ne se distingue que par le génie rie la
nation qu'il représente.
Maccus, qui a pris certainement son nom d'un mot de la langue
osque signifiant bouffon, étourdi, stupide, est le plus ancien poli-
chinelle. Son origine n'est pas inconnue. Personnage de la farce
antique, il a pris naissance dans l'Italie latine, où il figurait dans les
comédies atellanes, ainsi dites du nom d'Atella, ville des Osques, située
entre Naples et Capoue. Maccus était sans coiffure; il portail une simple
tunique et avait les pieds chaussés de brodequins. Sun nez était re-
courbé en forme de bec ; il avait aux deux coins de sa large bouche,
deux petites boules d'argent résonnantes qui lui servaienl de Sgherlo ou
de pratique et se signalait par les deux bosses qu'il a transmises à
quelques-uns de ses descendants.
« Plusieurs auteurs, tels qu'Apulée, Juste Lipse cl d'autres, dit
l'abbé de Saint-Non dans le Voyage pittoresque ou description des
royaumes de Xaples et de Sicile, publié dans les années 1781-1786,
nous apprennent que ce fui pour les comédies d'Atella que l'on inventa
en premier lieu ce rôle ridicule auquel on a donné depuis le nom de
Polichinelle. Ce personnage est encore fort en usage dans Ions les
théâtres d'Italie et fort goûté surtout îles Napolitains. Ils lui donnent le
nom de Pulcinello, et il y a effectivement tout lieu de croire (pie ce
nom lui vient de la ressemblance qu'on pcul lui trouver avec la forme
des jeunes poulets (Piillum gallinaceum), dont le hec disproportionné
pour la grosseur avec le petit animal, tient beaucoup du masque de
Pulcinello. »
En 1727, lors des fouilles opérées au mont Exquilin, l'une des
montagnes qui dominent Home, il a été découvert un Maccus de bronze
dont les yeux étaient en argent; gravé dans ['Histoire du théâtre italien
de Louis Riccobini, publiée en 1731, gravé également dans le Voyage
de l'abbé de Saint-Non, il a été reproduit parle Magasin pittoresque de
11(1
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
1834. La hauteur de ce bronze antique était de trois pouces neuf
lignes.
Au sujet de ce Maccus, Rieeobiui, dans une note étendue, dit :
« Les auteurs qui nous ont conservé le nom de Maccus de l'ancienne
langue osque, qui veut dire Polichinelle en langue italienne, nous l'ont
voir que ce nom de Polichinelle n'est point
moderne et que ce personnage, en conser-
vant sa figure presque semblable en tout à
l'ancienne, en a conservé le nom aussi. »
Et plus loin : « Atella est une petite ville
près de Naples qui aujourd'hui s'appelle
Âversa. Or, il n'est pas surprenant que dans
la décadence des spectacles des Latins, ce
Maccus, d'un caractère grossier, insipide,
étourdi et fol, inventé alors pour taire rire
par ses gestes et par ses paroles, se soit
perpétué dans le pays lorsque la comédie
changea de mœurs. »
Dans cet ouvrage sur le Théâtre italien,
Riccoboni donne un certain nombre de types
d'acteurs gravés de façon remarquable. Parmi
eux se trouve « la ligure du Polichinelle tel
qu'il est aujourd'hui » (1731). Dans sa note
l'auteur ajoute : « Les comédies napolitaines, à
la place du Scapin et de l'Arlequin, ont deux
^ Polichinelle : un fourbe et l'autre stupide.
Dans le pays, l'opinion commune est que
[EKt lïaL™?1ticîot™ m ' c est (1( ' la villc de Béné vent, qui est la capi-
tale des Samnites des Latins, qu'on a tiré ces
deux caractères opposés, quoique habillés de même. On dit que cette
ville, qui est moitié sur la hauteur d'une montagne et moitié au bas,
produit des hommes d'un caractère tout différent. Ceux de la haute
ville sont vifs, spirituels et très actifs. Ceux de la basse ville sont
paresseux, ignorants et presque stupides. »
C'est donc à Naples, ou près de Naples, croit-on, et à une
POLICHINELLE. BRIOCHE ET SES CONCURRENTS
111
époque qui ne peut être préeisée, qu'est né Ptilcinello ou Pulcinella.
Son créateur serait un comédien du nom de Silvio Fiorillo, qui
l'introduisit au commencement du wn" siècle dans les parades napo-
litaines. Bartolomeo Pinelli , dans le Raccolta dei cinquanta costumi
pittoreschi, publié à la fin du même siècle, a conservé le costume de
Pulcinella, qui n'a rien de comparable à celui
de notre Polichinelle : le haut du visage est
couvert d'un loup ou demi-masque noir; sa
taille est droite et serrée dans un large vête-
ment blanc. La tète est couverte d'un bonnet
en forme de mitre. M. Arthur Pougin, dans
son Dictionnaire du théâtre, a reconstitué ce
costume original; peut-être même l'a— t- il copié
sur B. Pinelli.
Il semble d'ailleurs qu'en Italie, comme
partout un peu, Pulcinella a subi bien dv:s
transformations. On peut encore retrouver
d'anciennes estampes du début du vvil siècle
portant la légende explicative suivante : « Mas-
que burlesque qui parle la langue <\^> paysans
napolitains et qui est vêtu de toile blanche.
Il contrefait le beste et le stupide. » Ce Pul-
cinella, sorte de ridicule matamore, est coiffé
d'un chapeau à larges bords et porte l'épée
de bois ; son vêlement, très ample, est noué
à la ceinture ; le pantalon est large et
flottant. Le visage, à demi recouvert d'un
masque au nez long et recourbé, est orne
de longues moustaches relevées en pointe.
extrait il" \'Ui<ilaire du théâtre
itn'icu. '!'■ Iti >l>oni
Pulcinella descend doue île Marais. C'était l'opinion de George
Sand qui imprimait, en 18.V2, un article sur la comédie italienne,
reproduit sans indication d'origine par Maurice Sand dans ses Masques
et Bouffons.
« Le [dus ancien de tous les types, dit George Sand, c'est le
Polichinel napolitain. Il descend en droite ligne du Maccus de la Gain-
112
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
panie, ou plutôt c'est le même personnage. Le Maccus antique ne
ligurait point dans la comédie régulière mais dans ces espèces de
drames satiriques fort anciens qui s'appelaient Atellanes, du nom de
la ville ù'Atella, où ils avaient pris naissance. Une statue de bronze
retrouvée à Rome en 1757 ne peut laisser de doute sur l'identité de
Maccus et de Polichinel. Le Polichinel des
Atellanes porte, comme son descendant, deux
énormes bosses, un nez crochu comme le bec
d'un oiseau de proie, et de grosses chaus-
sures reliées sur le cou-de-pied, qui ne s'éloi-
gnent pas trop de nos sabots modernes. Il a
l'air railleur, sceptique et méchant : deux
boucles d'argent, placées au coin de ses
lèvres, lui agrandissent la bouche et donnent
à sa phvsionomie quelque chose de bas et de
k \h taux, expression complètement étrangère à
V '% celle du Polichinel moderne. Cette différence
dans l'extérieur des deux personnages me pa-
raît accuser une différence plus profonde en-
tre les caractères. L'acteur des anciens devait
être quelque chose de plus bas, de plus
haineux que le Polichinel moderne. Comique
surtout par ses difformités, je me ligure
voir de loin une espèce de Thersite populaire
aux prises avec l'oppression de l'esclavage
et de la laideur. Polichinel, c'est déjà la
révolte; il est affreux, mais il est terrible, rigoureux et vindicatif; il
n'y a ni Dieu ni diable qui le fasse trembler quand il tient son gros
bâton. A l'aide de cet instrument, qu'il promène volontiers sur les
épaules de son maître et sur la nuque des officiers publics, il exerce
une espèce de justice sommaire et individuelle, qui venge le faible des
iniquités de la justice officielle. Ce qui me confirme dans cette opi-
nion, c'est, que dans les farces napolitaines, on trouve deux Polichi-
nels : l'un, bas el niais, véritable (ils de Maccus; l'autre, hardi, voleur,
batailleur, bohémien, de création plus moderne. »
Polichinelle, lui, noire Polichinelle, est bien d'humeur et de tem-
Iaiiit de Polichinel napolitain,
17.il.
(Extrait do 1 Histoire du théâtre
italien, de Kiceoboni.)
POLICHINELLE, BRIOCHE ET SES CONCURRENTS
113
pérament gaulois: il ne doit rien ni à Maccus, ni à Puleinella; il a
une physionomie qui lui est bien personnelle. Son visage et son nez
camard enluminés, font comprendre qu'il ne t'ait pas li d'une «lionne
chopine », ses yeux effrontés montrent qu'il n'est pas indifférent aux
charmes de la mère Gigogne; son rire franc et eommunicatif est bien la
marque d'une conscience en repos. Il faut re-
connaître que Polichinelle a quelquefois des dé-
mêlés avec le commissaire, avec sa femme, avec
son voisin, avec le gendarme, avec l'apothicaire,
avec le bourreau, avec le chat qu'il a souvent
pour compagnon, avec le diable même; mais
son bâton, dont il se sert adroitement et de
manière persuasive, a vile l'ait de dissiper ces
Esli'iiitilii Dirtimtniiimlu the ilr
lit' l'otIRill
D'instincts inoins brutaux et moins pervertis
que Punch, Polichinelle rosse et ne tue pas. Bon
vivant, fort buveur, sans vergogne, de langage
libre et d'une gaieté inaltérable, il existe depuis
longtemps et vivra plus encore qu'il n'a vécu.
Il n'a pas d'opinions politiques très arrêtées.
Pourvu qu'il frappe, il lui importe peu de con-
naître les épaules sur lesquelles smi bâton re-
tombe. Jadis plus qu'aujourd'hui, son caractère
frondeur, quelquefois son esprit de justice, lui
ont fait rencontrer des personnages en place sur lesquels il a verse sa
colère, mais avec sa finesse habituelle, il a vite compris, — l'influence
de ces personnages se modifiant sans cesse suivant les époques ou les
intérêts en présence, — qu'il y jouait sa popularité et qu'un joui
viendrait où il n'aurait que des ennemis.
Il a donc renoncé à sa prétention de suivre les politiciens sur un
terrain où sa liberté n'était pas entière; peut-être aussi, ses habitudes
d'économie prenant le dessus, a-t-il pensé que s'instituer grand jus-
ticier était chose grave et que ces fonctions qui ne seraient pas pour
lui déplaire, lui coûteraient un nombre trop considérable de triques.
« Polichinelle, écrit Magnin, me parait un type entièrement natio-
nal et une des créations les plus spontanées et les plus vivaces de la
s
111
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
fantaisie française. » Sa bosse, comme le dit Guillaume Bouchot, appar-
tient au « badin ès-farces de France ». Son costume, souvent modifié
jadis, semble à tout jamais fixé maintenant; depuis plus d'un siècle et
demi, il est reste le même, sauf cependant quelques petites modifica-
tions de détails que les exigences de la mode lui ont imposées. Dumer-
san, mort en 1849, à qui le théâtre
doit plus de deux cents spirituels vau-
devilles, dont quelques-uns ont été
écrits en collaboration avec Brazier,
Bouiily et Désaugiers, a longtemps
possédé un Polichinelle reproduit par
le Magasin pittoresque de 1834 ; c'est
celui-là même qui servait aux théâtres
de la foire lorsque la Comédie-Fran-
çaise les lit fermer à la suite de re-
tentissants procès. Cette précieuse ma-
rionnette a eu, si l'on en croit la
tradition, l'inestimable honneur de re-
présenter ou d'annoncer les pièces
écrites par Le Sage, d'Orneval, Favart
et Fuzelier. Dumersan tenait ce beau
Polichinelle du fils de Favart.
Il est resté le type admis par tous.
Nos artistes contemporains, je ne parle
que de ceux-là, lui ont gardé avec un
soin jaloux le caractère qui lui appar-
tient et que nulle nation étrangère n'a
tenté de lui ravir. Ils ont eu pour lui toutes les tendresses et, si
l'immortalité ne lui appartenait, pour ainsi dire, par droit de naissance,
Meissonier, Manet, Jules Chéret, Gavarni la lui auraient assurée par
leurs œuvres. Oui ! Polichinelle est français, rien que français ! Con-
sultez l'unique collection formée par M. Octave Grousset : vous y trou-
verez, au milieu de preuves sans nombre, les choses les plus bizarres,
les plus naïves, les plus jolies, les plus inattendues, depuis l'estampe
populaire jusqu'au bijou ciselé avec art. Vous y verrez même — où
diable les marionnettes vont-elles se nicher? — une superbe paire
Polichinelle de la Comédie italienne,
à Paris.
(Extrait du Magasin pittoresque, 1831.;
POLICHINELLE, BRIOCHÉ ET SES CONCURRENTS
lir
de jarretières neuves, en satin noir, sur lesquelles sont brodés, avec
une grande finesse, de petits polichinelles, soustraits ain>i, en temps
utile, par l'aimable collectionneur, aux spectacles les plus fâcheux
et les plus redoutables pour des polichinelles qui se respectent.
A quel moment Polichinelle a-t-il l'ait son apparition parmi les
comédiens de bois:' Ici, il Tant encore
avoir recours aux lumières de Magnin,
qui lixe cet événement considérable à
l'année 1630 environ.
« Parmi les nombreuses satires po-
litiques qui inondèrent Paris en 1G49,
dit .Magnin, il en est une fort peu remar-
quée, intitulée : Lettre de Polichinelle à
Jules Mazarin. Cette lettre, quoique
en prose, se termine sous tonne de
signature, de la manière suivante :
Puur vous servir si l'occasion s'en pré-
sente,
.le suis Polichinelle
Qui l'ait la sentinelle
A la porte de Nesle.
-« Quel (pie soit le pamphlétaire ca-
ebé sous cette appellation fantastique,
ildemeure certain (pieu t ti'i'.t, Polichi-
nelle avait son théâtre établi sur la rive
gauche de la Seine, vis-à-vis le Louvre,
à la porte «le Nesle, ce qui s'accorde
exactement avec l'adresse du fameux joueur de marionettes, Hrioché. »
ha lettre de Polichinelle à Mazarin, icuvre d'un frondeur inconnu,
montre jusqu'à quel point Brioché était répandu au sein de la population
parisienne. On y trouve la phrase caractéristique qui suit : « Je puis me
vanter sans vanité, inessire Jules, que j'ai esté toujours mieux venu que
vous du peuple et plus considéré de lui, puisque je lui ai tant de l'ois
ou y dire de mes propres oreilles : « Allons voir Polichinelle ! » et
personne ne lui a jamais ouy dire : « Allons voir Mazarin. » C'est ce
qui l'ait que l'on m'a reçu comme un noble bourgeois dans Paris cl
l'i i.cinkm.a, acteur napulitniii.
Extrait <!n ila/ja^in pittott'i'iur. 1831
11(1
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
vous, au contraire, on vous a chassé connue un poux d'Eglise. »
Ce n'était pas la seule ibis que le nom de Mazarin devait être
associé à celui des marionnettes.
En 1642, les Théatins, ordre religieux appelé à Paris par le car-
dinal, s'établissaient sur le quai Malaquest, aujourd'hui quai Voltaire.
Dans leur église dont la première pierre fut posée le 28 novembre 1662,
les Théatins prêchaient dans leur langue italienne, en faveur du ministre
dont ils recevaient ouvertement les bienfaits.
Mais la haine qu'on portait
Jarretières de soif, noire, avec Polichinelle
brodes. Collection Je .M. 0. Groussct.)
alors à Mazarin avait rejailli sur
ses protégés. Dans une mazari-
nade anonyme, intitulée : Le passe-
port et l'adieu de Mazarin, en vers
burlesques, et publiée à Paris, chez
Claude Iluot, en 1649, époque à
laquelle Mazarin avait dû quitter
la France, on trouve, à la page 3,
ce qui suit :
Adieu donc, pauvre Mazarin,
Adieu, mon pauvre Tabarin,
Adieu, mon conseiller suprême,
Adieu, destructeur du caresme,
Adieu, peste du carnaval,
Adieu, beau mais meschant cheval,
Adieu, l'oncle aux mazarinettes,
Adieu, père aux marionnettes,
Adieu, l'autheur des Théatins.
Dans une autre mazarinade
portant pour titre : Lettre à Monsieur le Cardinal Burlesque, signée
Nicolas Le Dru et publiée également en 1649, chez Arnould Cotinet,
à la page 7, l'abbéde Laffemas, car c'est lui qui signait Nicolas Le Dru,
s'exprime ainsi :
( 'hacun va chercher >on salut
Diversement au mesme but.
Car voire troupe tliéatine
Qui fait vœux d'être peu mutine,
Ne croyant point de seureté
En nostre ville et vicomte,
POLICHINELLE, 1ÎRIOCI1K ET SFS CONCURRENTS
11"
A fait Flandre, et dans des cachetés
A serré ses marionnettes
Qu'elle faisait voir cy-devant
Dans les derniers jours de l'Avant.
En marge de ces vers, l'auteur :i imprimé la note suivante qui
explique l'alliance contractée par
les théatins avec les marion-
nettes :
« Les Théatins, outre la pré-
dication qu'ils faisoient cet advent
dernier en Italien, voulant émou-
voir l'assemblée par les yeux
aussi bien que par les oreilles,
faisoict parestre des petits per-
sonnages, pareils à ceux qu'on
voit passer au-dessus de l'hor-
loge du Marché neuf, quand les
heures sonnent, pour représenter
quelque histoire saincte. Ce qui
tenoit plus de l'artifice de- l'Ita-
lien que de la dévotion du Fran-
çois. »
Cette note est fort curieuse :
elle fait voir que les Pères Théa-
tins espéraient beaucoup de leurs
prédications en les appuyant
de petites figurines animées;
elle montre, en outre, que les
frondeurs traitaient injustement,
sans doute, mais plaisamment, ces petites figurines de marionnettes.
J\ir,i ,/,.(, -F /<\\/c'//.v i/i- lit /'•//■<•
l'i.n\ risi'ic i
.les Mémoires pnur servir à l'histoire îles
ipeclaeles île lu foire,
par les frères I'arfak r.
Le nom de Brioché évoque un passé plein <le charmes et de
gloire. C'est aux Brioché que les marionnettes à mains doivent, en
France, la place considérable et méritée qu'elles ont occupée dans la
vie de notre nation, pendant près de deux siècles.
La dynastie îles Brioché est illustre.
118
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Pierre Datelin, dit Brioché, esl le premier d'entre eux; il était à la
lois arracheur de dents et joueur de marionnettes, au début du règne
de Louis XIV. C'est à son théâtre que fait allusion Polichinelle dans sa
lettre à Mazarin. (le théâtre, en effet, était situé sur la place du Châ-
teau-Gaillard, au bas du Pont-Neuf, en face la rue Guénégaud qui con-
duisait alors à un abreuvoir ouvert
sui- la Seine. Le Château-Gaillard,
dont l'origine et la destination sont
restées inconnues, était une tour
ronde, dont le pied plongeait dans
le fleuve; il a été démoli en 1655.
Claude Le Petit, dans sa Chronique
scandaleuse ou Paris ridicule, lui con-
sacre quelques lignes :
J'aperçois là-bas sur la rive
Le beau petit Chasteau-Gaillard.
Il faut bien qu'il en ait sa part,
Puisqu'il est de la perspective.
A quoy sers-tu dans ce bourbier?
Est-ce d'abry, de colombier?
Est-ce de phare ou de lanterne,
De quay, de port ou de soutien?
Ma fov, si bien je te discerne,
Je croy que tu ne sers de rien.
C'est là qu'eut lieu, alors que
François, dit Fanchon Brioché, avait
pris la direction du théâtre fondé
par son père, le combat épique du
singe Fagotin et de Cyrano de Bergerac, dont le souvenir a été con-
servé par une brochure intitulée : Combat de, Cirano de Bergerac contre
le singe de Brioché, et qui parut après la mort de l'enragé ferrailleur,
survenue en 1655. Il parait que Fagotin eut tous les torts; il avait osé
regarder en grimaçant Cyrano, qui, ne pardonnant guère pareille inso-
lence, avait mis immédiatement l'épéc au clair ; par imitation, le singe,
en ayant fait autant, les lames se croisèrent, et l'infortuné Fagotin
succomba vite dans cette lutte aussi folle qu'inégale.
Fagotin, qui fut cité par Molière et par La Fontaine et y gagna
l'OI.ICHINIl.l.E 1)1 THÉATHK DK I.A ION!
ayant appartenu à du Mersan.
E\lrait du Magasin pittoresque, is:îi.
POLICHINELLE, BRIOCHE ET SES CONCURRENTS 119
l'immortalité, avait longtemps amusé les Parisiens. Son costume a été
décrit par l'auteur de la brochure mentionnée ci-dessus : « Il étoit
grand comme un petit homme et bouffon en diable; son maître l'avoit
coiffé d'un vieux vigogne dont un plumet cachoit les fissures et la colle;
il luy avoit ceint le cou d'une fraise à la scaramoucbe ; il luy faisoit
porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de passemens et
d'aiguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme ; il luy avoit concédé
un baudrier d'où pendoit une lame sans pointe. >
Pierre Datelin, dit Brioché, est né en 15117; il est mort, plus que
centenaire, en 1671. Son lils, François Datelin, dil Fancbon brioché,
né en 1630 et mort en 1681, devint [dus célèbre encore que ne l'avait
été son père ; il lui avait succédé depuis longtemps, lorsqu'il lui ap-
pelé en 1000, à Saint-Germain-en-Laye, pour donner, •• à raison de
"20 livres par jour », des représentations en présence du Dauphin, lils
de Louis XIV.
Il y eut encore deux Brioché dont la vie a été plus effacée : un
second François, né en lOiîl), et Jean, né en I ', : ', -j . Claude Brossette,
dans le Commentaire sur la VII" Kpilre de Boilean et, plus récemment,
Emile Campardon, dans les Spectacles de la foire, les ont quelque peu
confondus, maisjal, dans son Dictionnaire critioue, a établi de manière
définitive la succession de celle famille intéressante, à l'aide des re-
gistres de la paroisse Saint-André, mi elle habitait. On peul s'en rap-
porter à ses affirmations et je n'hésite pas à le l'aire.
Les succès extraordinaires obtenus par les Brioché leur suscitèrent
bientôt de redoutables concurrents. Les frères Parfaict, dans les Mé-
moires pour servir à F Histoire des spectacles de lu foire, pur an acteur
forain, écrivent à ce sujet les lignes qui suivent :
« ... A la vérité, je trouve dans un ancien mémoire que M. de La
Revoie, alors lieutenant de police, lit imprimer, dans le cours du
procès qu'il eut avec les seigneurs de Saint-Germain-des-Prés, au sujet
île la police et de la justice de cette foire, qu'en I 'i<i le sieur d'Aubray,
lieutenant civil, accorda une permission à t\cs danseurs de corde el
joueurs de marionnettes; que le même magistral donna une pareille
permission, en ni.")?, au nommé Datelin, entrepreneur de danseurs de
120 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
corde, et qu'enfin M. de Ln Reynie donna une permission, le 31 jan-
vier 1688, à Archambault, Jérôme Ârtus et Nicolas Pérou, danseurs
de corde el joueurs de marionnettes, qui s'établirent en conséquence
dans le jeu de paume du nommé Ccrcilly, à la Fleur de lys. »
Jean-Baptiste Archambault, dont il est ici question, était devenu,
dès 1663, le gendre de Pierre Datelin.
En 107G, s'était établi, au Marais, le Théâtre des Pygmées, où l'on
voyait des marionnettes à fils, hautes de ipiatre pieds, glissant dans des
rainures pratiquées sur la scène et maintenues en équilibre par des
contrepoids. Elles avaient été rapportées d'Italie par un nommé La
Grille.
M. Jules Clarclie a retrouvé et publié dans Molière, sa rie et ses
œuvres, le privilège accordé au propriétaire de la Trouppe royale des
Pygmées, par le roi Louis XIV. Il est ainsi conçu :
LOUIS, par la grâce de Dieu, etc..
Notre bien-aimé Dominique Mormandin, Escuyer, sire de La Grille, nous
ayant humblement fait remonstrer qu'il a trouvé une nouvelle invention de
marionnettes qui ne sont pas seulement d'une grandeur extraordinaire, mais
mesmes représentant des commédiens, avec des décorations et des machines
imitant parfaitement la danse et faisant la voix humaine, lesquelles serviront
non seulement de divertissement au public, mais serviront d'instruction pour
la jeunesse.
Lui accordons Privilège de donner des représentations pendant le cours
de vingt années, à dater du présent, dans nostre bonne ville et faux bourgs
de Paris et par toutes autours telles bourgs et lieux de notre royaume qu'd
jugera à propos.
Donné à Versailles, le 33 e (sic) jour de mars, l'an de grâce 1675.
Signé : LOUIS.
Pour les débuts de sa troupe, La Grille avait fait représenter à ses
pantins une tragi-comédie en cinq actes, avec chants, intitulée : les
Pygmées. Émue de son succès qui fut grand, paraît-il, l'Académie
royale de musique fit entendre d'énergiques réclamations qui durent
être écoutées en haut lieu; La Grille s'inclina et transforma son théâtre
l'année suivante ; il l'appela le Théâtre des Bamboches.
Je trouve à son sujet, dans l'ouvrage de J.-B. Gouriet intitulé :
Personnages célèbres dans les rues de Paris, et publié en 1811, une
POLICHINELLE, BRIOCHE ET SES CONCURRENTS 121
note dans laquelle il est question de Pierre de Laer, peintre hollandais,
mort en 1675 :
« Il y eut un peintre hollandais nommé Laer ou Laar et surnommé
Bamboche, à cause de la singulière conformation de sa ligure. Parler
ici d'un personnage honoré d'un tel surnom, c'est ne me point écarter
de mon sujet. « Laer, disent les historiens, était d'une grande gaieté,
<( rempli de saillies, et tirait parti de sa difformité pour réjouir ses
« amis, le Poussin, Claude le Lorrain, Sandrart, etc. ; c'était un vrai
« farceur. » Ce seul mot fait le plus grand honneur à notre Hollandais;
mais on dit qu'un jour, aidé de quatre de ses amis, il s'avisa de noyer
un prêtre qui l'avait surpris, ainsi qu'eux, mangeant de la viande en
carême et les avait tous menacés de l'Inquisition. C'était, ce me semble,
pousser l'esprit de la farce un peu loin ; ce qu'il y a de certain, c'est
que notre plaisant passa tout à coup de la gaieté la plus folle à la plus
noire mélancolie et, de ce moment, il échapperait à mon histoire, si le
hasard ne lui avait pas donné des droits immortels à la reconnaissance
de la postérité.
« Ce fut le père des marionnettes, ou plutôt celles-ci durent le jour
à une imitation de son genre de talent. Laer ne s'exerçait que sur de
petits sujets, il s'était acquis une grande réputation à peindre de très
petites figures. En 1077, on éleva au .Marais un tout petit théâtre sur
lequel on lit jouer des enfants; la scène semblait ainsi un tableau de
Laer; on donna aux acteurs le nom du peintre, cl ce spectacle lut
nommé un Spectacle de Bamboches. Les Bambochaden attirèrent la foule
pendant quelque temps : à Paris, la nouveauté fait toujours naître
l'enthousiasme, mais l'enthousiasme parisien est un lils extrêmement
tendre, qui ne peut jamais survivre à sa mère. Or, le jeu des acteurs
marmots cessant d'être un spectacle neuf, cessa aussi de causer l'admi-
ration et bientôt ce tbéàtre fut désert. Mais le théâtre des Bamboches
était dirigé par deux hommes de génie qui trouvèrent un moyen de
triompher de l'inconstance du public. Nos petits comédiens avaient,
sans doute, un très médiocre traitement, encore fallait-il cependant les
nourrir. Des maîtres étaient indispensables pour aider leur intelligence
et leur apprendre leurs rôles; ce n'était :ï chaque instant que pièces
nouvelles, dont les auteurs voulaient toujours retirer une rétribution
ou qui exigeaient sans cesse des frais de costumes.
122 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
CC
« Les deux directeurs réfléchirent qu'ils pouvaient obvier à tous
s inconvénients; ils pensèrent judicieusement qu'en se formant une
troupe d'acteurs de bois, ceux-ci seraient très faciles à nourrir; qu'en
les costumant une l'ois pour toutes d'une manière bizarre qui servit à
un certain nombre de pièces qu'ils composeraient eux-mêmes et qui
formeraient tout leur répertoire, ils se verraient ainsi délivrés des au-
teurs, des costumiers et des maîtres de déclamation. Cette idée était
lumineuse, elle l'ut aussitôt mise à exécution. L'un des associés présenta
un cadre dramatique qui, à quelques variations près, pourrait se repro-
duire à l'infini et dont le laineux Polichinelle serait le héros principal;
il lui adjoignit un Cassandre, un commissaire, un aveugle, un suisse à
moustaches, un Scaramouche, une mère Simone, une darne Gigogne,
un apothicaire, des archers et des diables. L'autre associé se chargea
de l'aire fabriquer les artistes. Dès que la troupe lui arrivée de chez le
tourneur, on l'habilla et elle fui convoquée en assemblée générale.
(( ... Ainsi les rues de Paris .s'enrichirent des marionnettes, dont
le nom devait un jour être deux fois et si ingénieusement célébré sur
la scène française. Le début produisit la plus vive sensation. L'associé
auteur parlait el faisait mouvoir les (ils, l'autre taisait le compère et
interrogeait. De plus, il jouait du violon et à lui seul formait l'orchestre.
Ce spectacle opéra des merveilles et se multiplia avec une rapidité in-
concevable. \e pouvant suffire à l'empressement du public, on prit le
parti de supprimer les fils, et un homme caché, tenant ces acteurs par
les jambes, les lit jouer en plein vent. Polichinelle, paraissant au-dessus
d'un rideau, assomma son aveugle et ses archers, tout aussi adroite-
ment qu'il les assommait sur son théâtre. Les regards parisiens ne se
lassent point encore de contempler un si agréable divertissement; l'en-
thousiasme semble même s'accroître de jour en jour; je ne sais quel
parti l'on prendra enfin. (Test là qu'en sont les choses... »
Le Théâtre des Bamboches dura peu, il succomba sous les réclama-
tions de l'Opéra.
IV
LES FOIRES PARISIENNES
Les actrices et l''s acteurs des foires. ;ï partir de 167S. — Origine des procès intentés aux
théâtres forains par 1rs comédiens français. Ce qu'en disent Le Sage el d'Orncval. —
Ce qu'étaient les Pièces à écritettur. — l.a foire de Saint-Clair. — La foire de Suint-
Ovide. — Leurs emplacements et leur durée. — l.a foire de Saint-Germain. — Sa
disposition. — La célèbre pièce burlesque de Scarron. — Un tableau de la foire Saint-
Germain, par Neimeitz. — La foire Saint-Laurent. — Sa disposition intérieure, par
M A. Heullard. — Le Tracas de Paris, de François Colletet. — Les jeux de marion-
nettes installés aux foires, de 16UK a 1 7 Tô. — Le Tln'ùtre il' In foire, de Le Sage et
d'Orncval. — L'Ombre du coilicr pui't \
Les Mémoires des frères Parfaiet, (|ue je citais tout à l'heure,
embrassent les années lfi07 à 171','; ils nous coiitluisenl tout natu-
rellement aux Foires parisiennes, donl l'existence est liée île la manière
la plus étroite à l'histoire du théâtre en ["ranci'. C'est là. en cll'et, à
partir de 1G78, qu'on commença à représenter de véritables truvres
dramatiques dans lesquelles prirent place des acteurs de talent dont les
noms ont survécu aux foires elles-mêmes. Les actrices Maillard, Salle,
Petitpas, Delisle, les acteurs Dominique, Alanl, Francisque, Des-
granges, llomagnesi, sont de ce nombre.
Les troupes les plus connues sont mentionnées dans le Calendrier
historique des Spectacles de Puiis^ de I7r>| ; elles sont au nombre de
di\, de ll)'.)7 à 17;!."). De leurs premiers succès datent le> procès intentés
par les comédiens français aux théâtres forains.
Le Sage et d'Orncval rappellent, dans la Préface du Théâtre de la
foire, l'origine de ces procès interininahles.
'/ Le Théâtre de la foire, disent-ils, a commencé par des farces
que les danseurs de cordes mèloient à leurs exercices. On joua ensuite
des fragments de vieilles pièces italiennes. Les comédiens franco is
firent cesser ces représentations qui attiraient déjà beaucoup de inonde
et obtinrent des arrêts qui faisoienl défense aux acteurs forains de don-
ner aucune comédie par dialogue ni par monologue. Les lorains ne
121 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
pouvant plus parler, eurent recours aux écriteaux : c'est-à-dire que
chaque acteur avait son rolle écrit en gros caractères sur du carton
qu'il présentait aux yeux des spectateurs. Ces inscriptions parurent
d'abord en prose. Après cela on les mit en chansons, que l'orchestre
jouait et que les assistans s'accoutumèrent à chanter. Mais, comme ces
écriteaux embarrassoient sur la scène, les acteurs s'avisèrent de les faire
descendre du ceintre...
« Les forains, voyant que le public goûtait ce spectacle en chansons,
s'imaginèrent avec raison que si les acteurs chantaient eux-mêmes les
vaudevilles, ils plairoient encore davantage. Ils traitèrent avec l'Opéra
qui, en vertu de ses [latentes, leur accorda la permission de chanter.
Un composa aussitôt des pièces purement en vaudevilles et le spectacle
alors prit le nom d'Opéra-Comique. On mêla peu à peu de la prose avec
les vers, pour mieux lier les couplets, ou pour se dispenser d'en trop
faire de communs : De sorte qu'insensiblement les pièces devinrent
mixtes. Elles étoienl telles, quand l'Opéra-Comique a enfin succombé
sous l'effort de ses ennemis, après en avoir toujours été persé-
cuté...
L'histoire de ces luttes épiques, où les adversaires en présence em-
ployaient chaque jour des ressources et des armes nouvelles, a été sou-
vent écrite. Je n'en veux retenir ici que la note suivante, relative aux
pièces à écriteaux, qui a été insérée dans le tome I e ' du Théâtre, en tète
de Arlequin, roi de Serendib ; elle est ainsi conçue :
« Les écriteaux étaient une espèce de cartouche de toile roulée sur
un bâton, et dans lequel étoit écrit en gros caractère, le couplet, avec
le nom du personnage qui auroit dû le chanter. L'écriteau descendoit
du ceintre et étoit porté par deux en fans habillez en amours, qui le
tenoient en .support. Les enfans suspendus en l'air par le moyen des
contrepoids, déroutaient l'écriteau; l'orchestre jouoit aussitôt l'air du
couplet et donnoit le ton aux spectateurs qui chantaient eux-mêmes ce
qu'ils voyoient écrit, pendant que les acteurs y accomodoient leurs
gestes. »
Les foires parisiennes sont toutes restées célèbres, et ont donné
lieu à la publication d'une quantité considérable d'opuscules intéres-
LES FOIRES PARISIENNES
125
Tarn ('
sants. Les moins importantes étaient celles de Saint-Clair et de Saint-
Ovide.
La foire de Saint-Clair avait lieu dans retendue de la rue Saint-
Victor; elle ouvrait le 18 juillet et durait au moins huit jours. On y
voyait surtout des animaux cu-
rieux et des théâtres de marion-
nettes à mains.
La foire de Saint-Ovide, qui
ouvrait le 15 août et durait jus-
qu'au 9 octobre, se tenait pri-
mitivement sur la place Ven-
dôme, puis, à partir de 1 773,
sur la place Louis XV (place de
la Concorde). François-Paul Xi-
colet, Richard, Garnier dit le
Menteur, y avaient des jeux île
marionnettes; Carlo Perrico y
montrait des fanloccini, c'est-à-
dire îles marionnettes à lils.
La foire Saint-Germain, la
plus belle et la plus aristocra-
tique des fui res de Paris, est la
plus ancienne. On la trouve
mentionnée comme appartenant
à l'abbaye de Saiut-Germain-
des-Prés, en 1 170 ; elle existait
CdSTI Ml III. l'nl.ll IIIM 1.1 I i;> I •!■!
encore en 1 i.3;3 et durait dix- ./•,» ,.„/,„„ /„■,.„ ,r„„m ■». r,-.„,ii,|,i,-,.,i,. u |,i,ve
i .. . , ... ... L'Ombre <ln rwher U'ii'tc.
huit jours a partir du mardi de ,. , , .... , , , , , s , .,.,., .
• ' Extrait ilu Théâtre de a (•nre. le b: Sa; i-l IOiTie\al
Pâques. Pendant longtemps elle
disparaît, mais on la retrouve en 1-18-2 , époque à laii'll.' Luis X
en dédommagement i\o<. prîtes subie- par les religieux de Sainl-
Germain-des-Prés à la suite des guerres anglaises, la rétablit et fixe
si >ii emplacement sur les jardins du roi de Navarre, c'est-à-dire sur
l'emplacement actuel du marché Saint-Germain. Au wiu" siècle, elle
ouvrait le 3 février et durait jusqu'au dimanche de la Passion.
Construite vers l'année l.*>10, sur 1rs plans de l'abbé Guillaume
12!) MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Brieonnet, la luire Saint-Germain avait la forme d'un rectangle terminé
à ses extrémités par deux pignons. Les loges composant la foire éf aient
au nombre de trois cent quarante, séparées par cinq allées dans le sens
de la largeur, et par six rues : de Paris, de Picardie, de Normandie, de
la Lingerie, Mercière et Chaudronnière, dans le sens de la longueur.
Chacune des loges était surmontée d'une petite chambre habitable.
Scarron, dans sa célèbre pièce burlesque la Foire Saint-Germain,
qu'il dédia à son protecteur Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, et-
qu'il publia en un opuscule in~4° de 19 pages, en 1643, n'a garde d'ou-
blier les marionnettes qu'il y vit :
Sangle au dos, baston à la main,
Porte-chaise, que l'on s'ajuste?
C'est pour la foire Saint-Germain :
Prenez garde à marcher bien juste;
N'oubliez rien, montrez-moy tout;
Je la veux voir de boni en bout,
Car j'ay dessein de la descrire.
Muse au ridicule museau,
De qui si souvent le nazeau
Se fronce à force de rire,
Muse qui régis la Satyre,
Viens me reschauffer le cerveau !
Ces cochers ont beau se haster
Ils ont beau crier : Gare ! gare !
Ils sont contraints de s'arrester;
Dans la presse rien ne démare.
Le bruit des penetrans sifflets.
Des ilustes et des flageolets,
Des cornets, hautsbois et musettes,
Des vendeurs et des achepteurs,
Se mesle à celuy des sauteurs
Et des tabourins à sonnettes,
Des joueurs de marionnettes,
Que le peuple croit enchanteurs.
.M. Alfred Franklin, dans sa précieuse collection de documents sur
la Vie privée d'autrefois, a publié un ouvrage imprimé à Leide, en
1727, chez Jean van Abcoude, sous le titre: Séjour de Paris, c'est-à-
dire : Instructions fidèles pour les wiageurs de condition, comme ils se
LES l-ÛIKES PARISIENNES
127
doivent conduire, s'ils veulent [dire un bon usage de leur teins et argent
durant leur séjour à Paris, [►ai* le S' J.-C. Xemeitz.
Dans cet ouvrage peu répandu, se trouve un tableau de la foire
Saint-Germain, qui m'a paru pouvoir trouver en partie sa place ici :
« 'A la foire Saint-Germain, on trouve les plus belles denrées,
les plus riches vètemens des fabriques de Paris; seuls, 1rs livres ne s'y
vendent pas, et la plus grande partie
des marchandises consiste en galan-
teries, confitures et café.
La foule n'y arrive pas avant huit
heures du soir, alors que les spec-
tacles et les danses de corde sont
Unies. Toutes les boutiques sont éclai-
rées par des chandelles 1res bien ran-
gées, et à ce moment la presse est
si grande qu'on a de la peine à se
frayer un passage. Là, tout est pèle-
inéle, maîtres, valets et laquais; liions
et honnêtes gens se coudoient. Les
courtisans les plus raffinés, les lilles
les plus jolies, les liions les plus habiles
sont comme entrelacés ensemble.
Toute la foire est, d'une extrémité a
l'autre, pleine de inonde deux qui sont
seuls ou inoccupés se placent dans
une boutique et, de là, ils regardent
les passans. Ceux qui sont en compa-
gnie, surtout ceux qui sont avec des daines, s'asseyent dans une
boutique cl achètent un objet pour le jouer. Celui qui gagne, le garde,
ou, s'il est galant, l'offre à une des daines présentes. Il faut faire ses
achats de jour, car le soir il est difficile de marchander, gêné que l'on
est par la foule. Il y a d'autres boutiques où l'on joue aux dés, di-
vertissement très aimé de quelques personnes, et qui rapporte beaucoup
• le profit au maître de la boutique. Après dix heures, chacun se retire
dans son quartier, et l'on ferme toutes les portes.
.... Outre les danseurs de corde, il y a à la foire quelques nion-
Kn habit île l'nli.-li Ile, au divertisse-
ment île \ illeii'Mi\e - S.iint - (ieorj,'es,
d'après une estampe du wiir siècle.
Cullertl le M. O l,P'M--et.
128 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
treurs de marionnettes. Ces gens font un terrible vacarme quand on
passe, car les querelles n'y sont pas rares. Il y a quelques années, un de
ces aventuriers fut particulièrement heureux; il représentoit la victoire
de Denain et le maréchal de Villars, visitant la foire, voulut entrer dans
la boutique. Tout le monde suivit l'exemple de ce grand seigneur, et
comme la salle ne pouvait contenir une si grande foule, le maître des
marionnettes fut obligé de répéter la pièce cinq ou six fois le même
soir, tandis que les autres, peut-être aussi habiles, ne purent attraper
un seul spectateur. Voilà les caprices des badauds de Paris. Le
Polichinelle est quelquefois assez grossier et assez lourd, n'empêche
que les dames de qualité elles-mêmes vont souvent voir ce spec-
tacle.... »
Détruite par un incendie, le 17 mars 1763, la foire Saint-Germain
fut réédilîée sur des plans moins somptueux et disparut au début de la
Révolution.
La foire Saint-Laurent, dont M. Arthur Ileullard a écrit l'histoire,
ne remonte guère au delà de 1 34 î ; c'est à cette époque qu'on en trouve
la trace dans un document authentique signé de Philippe Vf. Au
xviii siècle, elle s'ouvrait généralement le 9 août, veille de la Saint-
Laurent, et finissait le 29 septembre, jour de la Saint-Michel ; quelque-
fois elle ouvrait le 25 juillet. Tenue anciennement entre Paris et le
Bourget, elle se rapproJ'y cours... Mais le^ voici.
SCÈNE IV.
Polichinelle, Gribouri, Pierrot, Arlequin, Colomisine.
Polichinelle. — Mes enfans, vous voyez un grand enchanteur, qui veut
bien faire quelque diablerie pour nous.
Gribouri. — <>ùi. Vous pouvez compter sur moi.
Arlequin. — Nous vous sommes bien obligez.
138 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Gribouri. — Pour vous donner le talent qui vous manque, je vais évoquer
l'Ombre poétique du célèbre Cocher, qui a si longtems entretenu les opéras
ambulans de Paris par ses Turelure.
Pierrot, effrayé. — .Mais prenez bien garde à ce que vous allez faire, au
moins.
Gribouri, — Ne craignez rien. \Il fait avec sa baguette des gestes cabalis-
tiques en prononçant ces paroles :)
Mirlababi, Serlababo,
Mirlababibobette.
(Il chante ensuite). Air 43. Folies d'Espagne.
Grand Apollon de la Samaritaine,
Fameux Cocher, itère des Livres bleus,
Tes Luire la, tes Diguedon donduine,
A tout jamais vivront chez nos neveux.
Air 15. {Je ne suis né ni li'iy, ni Prince).
Devant ta burlesque éloquence,
Tout rimeur doit baisser la lance ;
Et comme on garde à Montpellier
De Rabelais la Siquenille,
Dans le poétique Atelier
Les Muses gardent ta mandille.
Air .'ii. (Je suis la fleur des garçons du village.)
Sors des enfers...
Colombine, poussunt un grand, cri. — Ah !
Polichinelle. — Iloïmé!
Arlequin'. — Povcretto mi !
Pierrot. — Miséricorde !
Gribouri. — Rassurez-vous. (// reprend l'air commencé.)
Sors des enfers, où l'on t'a mis, sans doute,
Près du célèbre Anacréon ;
A ces acteurs, viens enseigner la route
De ton chansonnier Ilélicon.
Pierrot. — lié! Y-allons donc vite, Monsieur le fiacre des Muses ! Dia-
hur-hiau !
Gribouri. — Tais-toi donc avec ton Dia-hur-hiau ! Il semble que tu parles
à un boûeur.
(// sort des flammes de dessous le théâtre.)
Colombine. — Que de feux sortent tout à coup de la terre!
LES FOIRES PARISIENNES 139
Polichinelle. — Sommo perduti!
Arlequin. — Au feu ! Au feu !
Pierrot. — Les pompes ! Les pompes ! Elles viendront quand nous serons
rôtis !
Gridouri. — Paix donc, braillards! Laissez-moi achever.
Polichinelle. — Voilà bien des cérémonies, pour faire venir un cocher.
Gribouri — ■ Air G4. [Y-avance, Y-avance.)
Rotomago, double le pas;
Viens donc, cocher, ne tarde pas ;
Nous implorons ton assistance.
Y-avance, y-avance, y-avance,
Honore nous de ta présence.
(Parlé.) Il va venir.
lOn entend chiquer un fouet.)
Air 5. (Quand le péril est agréable.)
J'entends déjà son fouet qui claque.
Nous Talions voir. Il est bien près.
Le voilà. Je le reconnois.
A sa verte casaque.
Arlequin - . — Il est jaune et verd.
Pierrot. — Il faut qu'il soit fils de quelque perroquet.
SCÈNE Y.
Gribouri, Polichinelle, Arlequin, Pierrot, Colombine, Le Cocher,
en habit et casaque verds, avec un galon aurore et un fouet à lu main.
Le Cocher, à Gribouri. — Air 20. I Allons, gag.)
Ta voix s'est l'ait entendre
Jusqu'au fond des Enfers ;
Je viens ici me rendre
Pour te chanter mes airs :
Allons, gay,
D'un air gay, etc.
Pierrot. — Ma foi, voilà un bon vivant de trépassé,
Gribouri, au cocher. — Air 8ô. Lli/iiiwi-Htoi', cher amant.)
Mets cette troupe mal-habile
En état de briller ici ;
140 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Appren-leur, cher ami,
Comme on fait, comme on dit un vaudeville ;
Appren-leur, cher ami,
A chanter sol-fa-mi.
Le Cocher. — Air 86. (J'offre ici mon savoir faire.)
Puisqu'ainsi tu le souhaites,
Je les prend pour mes écoliers ;
J'en ferai de bons chansonniers,
Et je les rendrai tous poètes.
J'en ferai de bons chansonniers,
Et je les rendrai tous poètes.
Pierrot. — .Si vous faites ça, la vache est à nous.
Gribouri, au cocher. — Air .'J'J. (Flon, flon.)
Donnez sur les épaules
Deux ou trois coups de fouet
A chacun de ces drôles,
Le charme sera fait.
Le Cocher, leur donnant de son jouet :
Flon, lion
Larira dondaine,
Flon, lion
Larira dondon.
Polichinelle, serrant les épaules. — Tout beau, Monsieur le Cocher, tout
beau ! Me prenez-vous pour un cheval rétif?
Pierrot, portant la main à son gosier. — Ahi ! ahi ! Je sens quelque
chose qui me chatouille là.
Arlequin. — Je ne sais ce qui me démange dans la gorge.
Gribouri. — lia ! ha ! C'est le foiiet qui a opéré.
Pierrot. — Air 87. i Un certain, je ne sais qu'est-ce.)
Quel changement se fait en moi,
Par la vertu diablesse!
Ma langue prend de la souplesse,
Et dans mon gosier, par ma foi,
Je sens un certain je ne sais qu'est-ce,
Je sens un certain je ne sais quoi.
Gribouri. — C'est la voix qui te gagne. Et toy, Arlequin? Voyons à pré-
sent comme tu chantes.
Arlequin. — Air 18. (Lonlanla, derirette).
LES FOIRES PARISIENNES 141
Soit par bé quarre ou par bé mol,
Je chante comme un rossignol,
Lonlanla, derirette.
Ah ! que je vais être applaudi !
Lonlanla, deriri.
Gribouri. — Fort bien.
Polichinelle. — Qu'on m'écoute aussi.
Air 70. (Le lowj de çà, le long de là.;
Ce feu meneur de carosse
Ment de me rendre savant.
Ma voix, comme un pois sans cos*e,
Va rouler dorénavant
Le long de cà,
Le long de là,
Le long de nia bosse,
l'ar derrière et par devant.
Gribouri. — Cela est à merveille.
Polichinelle. — Quel plaisir de savoir chanter.
Le Cocher. — Çà, nies enfans, vous êtes à présent en état de faire
revivre l'Opéra-Comique. Vous allez attirer tout Paris.
Pierrot. — Peste !
Gribouri. — Je vais pour cela leur donner deux pièces tirées du Magazin
de la nièce de Polichinelle. L'une, intitulée : Le Rémouleur d'amour, et
l'autre : Pierrot Iîomulus.
Pierrot. — Je crois que cela sera drôle.
Air 86. (Ho! lui! Tourelouribo.
Du fameux cocher, chantons la gloire.
Chœur.
Ho-ho!
Tourelouribo.
Pierrot.
Nous allons, s'il faut l'en croire,
Cil'EUIt.
Ho-ho!
T< mreli iuribo.
Pierrot.
Triompher à cette foire.
142 ARIONNETTES ET GUIGNOLS
Chœur.
Ho-ho-ho !
Tourelouribo.
Air (Parodie de Phaéton.)
Le cocher qui nous fait braire
N'a rien fait qui n'ait su plaire.
Chantons, ne cessons jamais
De publier ses couplets.
Ghibouri. ■ — vous, Citoyens du Pont-Neuf! venez tous rendre hom-
mage au fameux poète du cheval de bronze.
(L'orchestre joue l'air : Flon, Flon.)
Polichinelle. — Ils vont paraître. J'entends Flon, flon, la marche du
Pont-Neuf.
SCÈNE VI ET DERNIÈRE.
Les Acteurs de la scène précédente, I'Espagnolette, I'Opérateur, son
mari, chacun sur leur petit cheval. Un Portefaix, une Crieuse de vieux cha-
peaux, un Tisanier, un Décrotteur, le petit Trompette, le Chansonnier,
avec son habit de plumes et son coq en tête, /'s arrivent tous en dansant. Après
qu'ils ont dansé, le cocher leur dit :
Le Cocher. — Avant que je retourne aux enfers, je veux vous laisser un
nouveau vaudeville de ma façon. Écoutez.
Air 8'J. (Des Poëtes.j
PREMIER COUPLET.
Grands auteurs, quittez la Lyre,
Et cessez de travailler;
A présent, on aime à rire ;
Le sublime fait bâiller.
C'est le tic, tic, tic,
C'est le tic du public.
Chœur.
C'est le tic, etc.
DEUXIÈME COUPLET.
Pierrot.
Dans ce temps joyeux, les belles
N'ont plus de tristes momens ;
LES FOIRES PARISIENNES 113
Et comme des sœurs jumelles
Vivent avec leurs mamans ;
C'est le tic, tic, tic,
C'est le tic du public.
Chœur.
C'est le tic, etc.
troisième couplet.
L'Espagnolette.
On aime et l'on boit bouteille
Sans appréhender le hic :
Avec le dieu de la treille
Cupidon vit à pic-nic.
C'est le tic, tic, tic,
C'est le tic du public.
Chœur.
< "est le tic, etc.
yUATRIEME COUPLE - ! .
Polichinelle, aux spectateurs.
Qu'une aflluence éternelle
Soit chez les acteurs de bois :
Et que de Polichinelle
L'on dise tout d'une voix :
("est le tic, tic, tic,
( l'est le tic du public.
( 'im ru.
( "est le tic, etc.
LES MARIONNETTES
ET LEURS PROTECTEURS AUX XVIP, XVIII 1 ET XIX e SIÈCLES
Une Historiette de Tallemant des Réaux, en 1G50. — Henri de Lorraine et M 11 ' de Pons.
— Une lettre de Bossuet à M. de Vcrnon, en 1GS0. — Le comte Antoine Hamilton et
les marionnettes. — Charles Perrault et le CQnte de Peau d'âne. — Les fétus données
à Sceaux: par la duchesse du Maine. — Malézieu, leur ordonnateur. — Lettre de
M" de Maintenon à la princesse des Ursins, en 171.'). — Une harangue de Polichinelle,
en 17^6. — Voltaire et les marionnettes, à Cirey. — Correspondance de M™' de Graf-
figny avec Dcvaux. — Couplets de Voltaire chantés par Polichinelle au comte d'Eu, à
Sceaux. — Représentations données par M"° Pélicier, de l'Opéra, à ses amis — Avis
publié par les affiches de Boudet, en 1719. — Pierre III et les marionnettes. — Une
exécution militaire. — Un admirateur de la musique de Verdi, en 1898. — Les marion-
nettes lyriques de G.-L. Duprez à Valmondois et aux Tuileries, en 1861. — Marion-
nettes chantantes à la foire de Neuillv.
Les marionnettes ont eu, surtout au w il et au xvm siècles, dans la
société française la plus élégante et la plus aristocratique, de puissants
et sincères protecteurs. Elles étaient certainement célèbres en 1650,
ainsi que le montre une Historicité de Tallemant des Réaux, touchant
Henri de Lorraine, duc de Guise, petit-lils du Balafré et sa maîtresse
M llc de Pons :
« M. de Reims, aujourd'hui M. de Guise, est un des hommes du
monde le plus enclin à l'amour... On disoit qu'à une collation à Meudon
il fit venir des marionnettes et des joueurs de passe-passe et que le
bateleur au lieu de dire à son chien : Pou?- le roi de France, disoit :
Allons, pour Mademoiselle de Pons et qu'au lieu du roi d'Espagne, il
disoit : Pour Madame de Bossut. »
Vers 16G9, le goût des divertissements qu'offraient Polichinelle et
ses compagnons se répandit de manière plus générale, il avait suffi pour
cela que Brioché fût appelé à Saint-Germain avec mission de récréer
les enfants de France; c'est de ce moment que date le succès sans
LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS 1 15
cesse grandissant des marionnettes françaises. Elles n'ont rencontré
qu'un ennemi : Bossuet, qui écrivait à M. de Vernon, procureur du roi
au présidial de Meaux en 1686 : a Pendant que vous prenez tant soin
à réprimer les mal-convertis, je vous prie de veiller aussi à l'édifica-
tion des catholiques, et d'empêcher les marionnettes, où les représen-
tations honteuses, les discours impurs et l'heure même des assemblées
portent au mal. Il m'est bien fâcheux, pendant que je lâche à instruire
le peuple le mieux que je puis, qu'on m'amène de tels ouvriers, qui
en détruisent plus en un moment que je n'en puis édifier par un long
travail. »
Mais, pour un esprit chagrin, que d'amis empressés, que de sym-
pathies actives !
Le brillant comte Antoine Hamilton, qui avait suivi à Saint-Germain
le roi Jacques II renversé par la révolution de 1688 et dont les œuvres
étaient si appréciées des plus grands écrivains du xvil' et du wiii
siècles, n'hésite point, dans le récit qu'il l'ait d'une fête patronale à
Saint-Germain-en-Laye, à parler des marionnettes et des nombreux
spectateurs qu'elles y avaient attirés.
Toute une population sort du spectacle :
Or blanchisseuses et soubrettes,
Du dimanche dans leurs habits,
Avec les laquais, leurs amis,
(Car blanchisseuses sont coquettes),
Venoient de voir, ajuste prix,
La troupe des marionnettes.
Pour trois sols et quelques deniers,
On leur fit voir, non sans machine,
L' Enlèvement de Proscrpine,
Que l'on représente au grenier.
Lu, le fameux. Polichinelle
Qui du théâtre est le héros,
Quoiqu'un peu libre en ses propos,
Ne fait point rougir la donzelle
Qu'il divertit par ses bons mots.
Charles Perrault, lui aussi, dans son charmant Conte de Peau
10
MO marionnettes et guignols
d'Ane, fait montre pour les marionnettes d'une aimable indulgence :
Pour moi, j'ose poser en fait
Qu'en de certains momens l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux marionnettes,
Et qu'il est des temps et des lieux
Où le grave et le sérieux
Ne valent pas d'agréables sornettes.
Tout à fait au début du wnf siècle, Malézieu, ordonnateur des
joyeuses et spirituelles t'êtes données à Sceaux parla duchesse du Maine,
petite-fille du grand Condé, introduisit les acteurs de bois dans cette
Cour lettrée où se retrouvaient les plus éminentes personnalités du temps.
Pour ces marionnettes, on composait à Sceaux de petites scènes vives
et étincelantes d'esprit. Dans l'une d'elles dont on attribua la paternité
au duc de Bourbon et à Malézieu lui-même, l'Académie française était
prise à partie et légèrement raillée : Polichinelle osait y demander un
fauteuil ! A la suite de celle représentation qui fit grand tapage et dont
s'amusèrent les Parisiens, Malézieu, qui était membre de l'illustre com-
pagnie, dut en rester éloigné pendant un certain temps, mais il ne
renonça pas, pour si peu, aux t'êtes qu'il dirigeait; en 1705, ses
marionnettes jouaient encore devant le duc de Bourbon, au château de
Trèmes.
Est-ce lui qui avait présidé aussi à l'organisation des divertissements
dont parle M" de Maintenon dans une lettre à la princesse des Ursins,
datée de Marly le 27 février 1713?
« M. le Dauphin vint ici il y a deux jours, ajusté, couvert de pier-
reries et le plus joli du monde, à ce qu'on m'a dit, car j'étais à Saint-
Cyr. M m ° la duebesse du Maine contribue fort aux plaisirs de Paris, par
les comédies, les bals et les mascarades qu'elle donne ces jours-ci avec
une grande magnificence. Les marionnettes représentent le siège de
Douai, les fanfaronnades de M. de Villars et nomment tous nos officiers
par leurs noms. Tout le monde les veut voir; le maréchal de Villars
lui-même y a été, enlendant fort bien la raillerie. M" la duchesse de
Berry les a fait venir à Versailles. »
Au xviu siècle donc, tout était permis aux poupées : Fuzelier, Le
LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS 117
Sage et d'Omeval ayant fait représenter, le 10 mars ïl'ïbja Grand Mère
amoureuse, sur le théâtre de John Biner, au jeu de paume de la rue des
Fossés-Monsieur-le-Prince, les auteurs firent prononcer à Polichinelle
une harangue au public qui n'est autre chose qu'une critique vive et
alerte des Compliments en usage sur les scènes du Théâtre français et
du Théâtre italien.
Cette harangue reproduite par Magnin, qui l'a trouvée dans les
riches portefeuilles de M. de Soleinne, est ainsi conçue :
« Monseigneur le public, puisque les comédiens de France et
d'Italie, masculins, féminins et neutres, se sont mis sur le pied de vous
haranguer, ne trouvez pas mauvois que Polichinelle, à l'exemple des
grands chiens, vienne pisser contre les murs de vos attentions et les
inonder des torrens de son éloquence. Si je me présente devant vous en
qualité d'orateur des marionnettes, c'est pour vous dire que vous devez
nous pardonner de vous étaler dans notre petite boutique, une seconde
parodie â'Atis. En voici la raison : les beaux esprits se rencontrent,
ergù, l'auteur de la comédie italienne et celui des marionnettes doivent
se rencontrer. Au reste, Monseigneur le public, ne comptez pas de
trouver ici l'exécution gracieuse de notre ami Arlequin ; vous compteriez
sans votre hôte. Songez que nos acteurs n'ont pas les membres fort
souples, et que souvent on croiroit qu'il sont de bois. Songez aussi que
nous sommes les plus anciens polissons, les polissons privilégiés, les
polissons les plus polissons de la foire; songez enfin que nous sommes
en droit, dans nos pièces, de n'avoir pas le sens commun, de les farcir
de billevesées, de rogatons, de fariboles. Vous allez voir dans un
moment avec quelle exactitude nous soutenons nos droits.
Ici la licence
Conduit nos sujets,
Ri l'extravagance
En fournit les traits;
Si quelqu'un nous tance,
J'avons bientôt répondu
Lanturlu.
« Bonsoir, Monseigneur le public; vous auriez eu une plus belle
harangue, si j'étois mieux en fonds. Quand vous m'aurez rendu plus
riche, je ferai travailler pour moi le faiseur de harangues de ma très
143 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
honorée voisine, la Comédie françoise, et je viendrai vous débiter ma
rhétorique empruntée avec le ton de Cinna et un justaucorps galonné
comme un trompette. Venez donc en foule! je vous ouvrirai nos portes
si vous m'ouvrez vos poches.
Ah! Messieurs, je vous vois, je vous aime;
Ah! Messieurs, je vous aimerai tant,
Si vous m'apportez votre argent.
Voltaire aussi aimait les marionnettes; il les aimait au point de les
admettre dans son intimité, en présence de M me du Cliàtelet. En 1738,
l'auteur des Lettres péruviennes, M mc de Grafligny, séjournant à Cirey,
rappelle dans les lettres qu'elle écrivait à son ami d'enfance Devaux,
lecteur du roi Stanislas, le plaisir qu'elle y prenait:
« Ce jeudi matin, Il décembre.
« .... Après souper, il nous donna la lanterne magique avec des
propos à mourir de rire. Il y a fourré la coterie de M. le duc de Riche-
lieu, l'histoire de l'abbé Desfontaines et toutes sortes de contes, toujours
sur le ton savoyard. Xon, il n'y avait rien de si drôle. Mais à force de
tripoter le goupillon de sa lanterne qui était remplie d'esprit-de-vin,
il le renverse sur sa main, le feu y prend et la voilà enflammée. Ah!
darne, il fallait voir comme elle était belle ! .Mais ce qui n'est pas beau,
c'est qu'elle est brûlée: cela troubla un peu le divertissement qu'il
reconstitua un moment après. »
«AS heures du soir.
« On nous promet les marionnettes ; il y en a ici près de très bonnes,
qu'on a tant qu'on veut. »
« 10 décembre.
« Je sors des marionnettes qui m'ont beaucoup divertie; elles sont
très bonnes. On a joué la pièce où la femme de Polichinelle croit faire
mourir son mari en chantant fugnana ! fagnana! C'était un plaisir
ravissant que d'entendre Voltaire dire sérieusement que la pièce est très
bonne ; il est vrai qu'elle l'est autant qu'elle peut l'être pour de tels
gens. Cela est fou de rire pour de pareilles fadaises, n'est-ce pas? Eh
bien! j'ai ri. Le théâtre est fort joli, mais la salle est petite. Un théâtre
et une salle de marionnettes à Cirey! Oh! c'est drùle! Mais qu'y a-t-il
d'étonnant? Voltaire est aussi aimable enfant que sage philosophe.
LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS 149
« Le fond de la salle n'est qu'une loge peinte, garnie comme un sofa,
et le bord sur lequel on s'appuie est garni aussi. Les décorations sont
en colonnades, avec des pots d'orangers entre les colonnes... »
« 17 décembre.
ce Aujourd'hui comme hier, je sors des marionnettes qui m'ont fait
mourir de rire. On a joué Y Enfant prodigue. Voltaire disait qu'il en
était jaloux. Le crois-tu ? Je trouve qu'il y a bien de l'esprit à Voltaire
de rire de cela et de le trouver bon... »
L'illustre écrivain ne se contentait pas de voir et d'entendre les
marionnettes; il les jugeait dignes d'une attention plus soutenue. En
1746 il composa pour elles deux couplets chantés par Polichinelle au
comte d'Eu, grand-maître de l'artillerie, qui les avait conduites sur le
petit théâtre de la duchesse du Maine, à Sceaux :
Polichinelle, de grand cœur,
Prince, vous remercie :
En me fesant beaucoup d'honneur
Vous faites mon envie ;
Vous possédez tous les talents,
Je n'ai qu'un caractère ;
J'amuse pour quelques moments,
Vous savez toujours plaire.
On sait que vous faites mouvoir
De plus belles machines;
Vous fîtes sentir leur pouvoir
A Bruxelle, à Matines:
Les Anglais se virent traiter
En vrais polichinelles;
Et vous avez de quoi dompter
Les remparts et les belles.
La Cour et la ville avaient suivi ce mouvement singulier; on sait que
M" Pélicier, célèbre actrice de l'Opéra, se faisait donner chaque jour,
[tour elle et pour ceux de ses amis qu'elle invitait, deux parades par un
joueur de marionnettes qu'elle rétribuait largement. Probablement, ce
joueur était Bienfait, de la foire Saint-Germain, qui faisait insérer, le
20 février 1749, dans les Affiches de Boude! , l'avis suivant :
« La nouvelle troupe des petits comédiens «lu sieur Bienfait repré-
sente sur son nouveau théâtre le Mariage d'Arlequin arec Colombine,
150 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
par Jupiter, pantomime nouvelle, ornée de spectacles brillans, précédée
des A m km' me n .s comiques de Polichinelle. Sa loge est au bout des rues
Mercière et de la Lingerie. Il a toujours son ancien jeu, en entrant par
la porte de Tournon, à main gauche. // va jouer en cille en avertissant
un jour devant. »
Nous n'étions pas seuls à être atteints par cette folie des pantins
animés; elle avait gagné jusqu'aux Cours étrangères.
On lit dans les .Mémoires de Catherine II: « Le grand-duc passait
son temps en enfantillages inouïs pour son âge. Il fit dresser un théâtre
de marionnettes dans sa chambre; c'était la chose du monde la plus
insipide. »
Le grand-duc, c'est Pierre-Ulrich de Holstein, fils d'une fille de
Pierre le Grand. Proclamé héritier du trône de Russie par Elisabeth,
en 1742, il épousa en 1745 Sophie d'Anhalt-Zerbst et régna sous le
nom de Pierre III. Sa femme fut Catherine la Grande.
Dans son livre intitulé: le Roman d'une Impératrice (Catherine II),
M. Waliszcwski rappelle le fait suivant :
« De temps en temps, le grand-duc revenait encore à ses marion-
nettes. Une fois, Catherine le trouva en grand uniforme, botté, épe-
ronné et 1 epée au clair, devant un rat pendu au milieu de la chambre.
Renseignements pris, il s'agissait d'une exécution militaire ! Le malheu-
reux rat s'étant avisé de dévorer une sentinelle d'amidon placée devant
une forteresse en carton, un conseil de guerre, régulièrement réuni,
l'avait condamné à la peine de mort. »
De nos jours, en Russie encore, les marionnettes ont au moins un
ami fidèle qui leur confie de hautes et sévères missions.
Le Journal des Déliais du 12 lévrier I S S rapporte qu'un grand
seigneur russe vient de se donner un divertissement qui n'est pas à la
portée de tout le inonde. Admirateur de la musique de Verdi, passionné
surtout de Rigoletto, qu'il considère comme le chef-d'œuvre du maître,
ce grand seigneur a fait construire un joli théâtre machiné dont les
acteurs sont des marionnettes délicieusement parées. Les mouvements
de ces marionnettes et leurs gestes sont réglés de manière à reproduire
le jeu des artistes les plus célèbres qui ont interprété ou interprètent
tous les rôles de l'œuvre du grand compositeur italien. L'orchestration
LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS
151
et le chant de ces petits acteurs sont fournis par des phonographes
perfectionnes.
Rien n'a coûte au riche mélomane pour atteindre la perfection la
plus absolue. Il a plusieurs troupes de diverses nationalités; ses pho-
nographes les lui font entendre, suivant sa fantaisie, dans leur ensemble,
soit pour l'orchestre, soit pour le chant. 11 lui suffit de presser le bouton
spécial à chacune d'elles.
Pour ce qui concerne les changements do décors de ce théâtre
probablement unique au monde, ils s'opèrent automatiquement avec la
plus grande précision et ces décors sont points par des artistes de haute
valeur qui y ont apporté tous leurs soins.
N'y a-t-il point quelque relation secrète et intime entre les marion-
nettes phonographiques dont il s'agit ici et les marionnettes lyriques de
G.-L. Duprez, le grand chanteur, qui firent un certain bruit en ISO'i?
A Valmondois, existait, à celte époque, une délicieuse colonie d'ar-
tistes où se retrouvaient Corot, Daumier, GeoUroy-Dechaume, Jules
Dupré, Boulard, Daubigny et bien d'autres encore. G.-L. Duprez était
maire île la localité; il avait installé (die/, lui un petit théâtre de
marionnettes qu'il appelait son Guit/nol cl qui devint vile célèbre à
Valmondois, à l'Isle-Adam, à Anvers et dans les environs. Les ma-
rionnettes qui s'y faisaient voir étaient un peu comme huiles les ma-
rionnettes, mais les chanteurs qui leur prêtaient leurs voix n'étaient pas
sans quelque notoriété : c'étaient Duprez, son lils Léon Duprez, sa fille
M""' Caroline Vandenheuvel et quelques amis profondément musiciens.
Toute cette « troupe » parodiait, avec un art exquis, les scènes les plus
populaires de nos opéras ou de nos opéras-comiques.
Il faut croire que les chanteurs du Gniynoi de Dupiez s'entendaient
jusqu'à Paris, car. le 9 mars l.xfi'i, l'impératrice Eugénie voulut les
voir de près et les lit pénétrer aux Tuileries, à l'issue d'une grande
réception officielle. L'empereur éiaij présent, ainsi qu'en témoigne un
dessin publié par le Momie i I lu. s l ré du l!l niais. M"" Vandenheuvel y
chanta l'air de la Trariata et son père, le Gastilielza.
Comme on le pense bien, Duprez recul, le lendemain de cette
audition, des propositions brillantes, mais il les écarta toutes, sauf,
cependant, celle de la Société nationale des Beaux-Art*, du boulevard
152 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
des Italiens. Là, avec son fils et M" e Brunetli, il se fit entendre de
nouveau, le 15 mars, au milieu d'une société d'élite qui se retira abso-
lument émerveillée.
Le Guignol de Dupré eut un sort envié : il mourut jeune et couvert
de gloire.
Il eût été intéressant de connaître son répertoire; de savoir quels
lurent, surtout à Valmondois, tous ses auditeurs ordinaires. Malheu-
reusement, les deux seuls journaux qui se soient occupés des représen-
tations dont j'évoque le souvenir : le Ménestrel et le Monde illustré, ne
donnent pas de renseignements à ce sujet. Comment étaient conçues
les parodies dont on parle, avaient-elles un livret? Je suppose qu'il
s'agissait de morceaux isolés où la fantaisie jouait sans doute son rôle,
mais où la musique seule intervenait; il eût été difficile qu'il en fût
autrement avec de pareils exécutants.
Les marionnettes valmondoises, comme on les appelait, étaient donc
sûrement un régal de délicats; elles me paraissent être le premier
Guignol musical français — car il ne faut point oublier les petits Opéras
de Haydn — dont on puisse saluer l'existence; le théâtre de marion-
nettes russes me semble s'être inspiré de celui-là, et il était difficile de
prendre un meilleur modèle.
Il faut remarquer, d'ailleurs, que le choix fait par Duprez de ma-
rionnettes, soit à fils, soit à mains, était excellent. Pour le chant, en
effet, les gestes étant plus sobres et plus réfléchis, paraissent beaucoup
plus faciles à régler que pour les manifestations théâtrales du drame ou
du vaudeville.
Les forains, les cabarets montmartrois, se trouvant chaque jour en
communication directe avec le public, l'ont bien compris, quand, il y
a quelques années, faisant revivre les poupées de bois, ils leur ont
demandé des chansonnettes ou des romances qui étaient loin d'être
sans valeur.
A la foire de Xeuilly, il y a deux ans, sur un théâtre dont le nom
m'échappe, j'ai vu et entendu des marionnettes chantantes, notamment
un Kain-IIill et une Yvette Guilbert qui étaient d'une grande justesse
de gestes et d'une originalité remarquable.
VI
SÉRAPHIN
Les faite» ou les usages de Vannée, par Lemierre. — Le boulevard du Temple succède
aux foires. — Les marionnettes s'y transportent. — La belle société, se rend au Palais-
Royal. — Les marionnettes l'y suivent. — Dulaure et le Théâtre des petits comédien?
du comte de Beaujolais. — Séraphin s'établit à Versailles. — Il donne des représen-
tations à la Cour. — Son affiche. — Séraphin transporte ses ombres e/iinoises au
Palais-Royal, à Paris. — Ouverture de son spectacle en 17*.!. — Ce qu'en dit Thiéry
dans le Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris. — Le Tableau du
Palais-Royal. — Adrien Moreau succède à Séraphin en 1790. — séraphin reprend son
théâtre l'année suivante. — Les succès de Dorvigny et de Guillemain. — Les marion-
nettes sur le théâtre de Séraphin. — Polichinelle les présente au public. — Pot-pourri
de Guillemain. — Gobemouc/ie. — Affiches et prospectus de' Séraphin. — Sa mort,
en 1800. — Les successeurs du Séraphin. — Ses auteurs ordinaires. — Le Pont < assé,
par Dorvigny. — La Perruoue de Cassandre, par M 11 " Pauline Séraphin.
On l'a vu, les marionnettes, sous leurs différentes formes, avaient
conquis Paris. Lemierre retrace dans le livre III de sou meilleur
ouvrage: les Fastes on les Usages de l'année, le riant tableau de leurs
exploits à la foire Saint-Germain :
Pour fixer en ce lieu la troupe vagabonde
Qui s'écoule sans cesse et qui sans cesse abonde,
Vingt théâtres dressés dans des réduits étroits,
Entre des ais mal joints sont couverts à la fois.
Il en est un surtout, à ridicule scène,
Fondé par Brioché, haut île trois pieds à peine;
Pour trente margotins, constans dans leurs emplois,
Petits acteurs cliarmans que l'on taille en plein bois,
Trottant, trestieulant, le tout par artifices,
Tirant leur jeu d'un fil et leur voix des coulisses,
Point soul'llés, point siffles, de douées mœurs; entr'eux
Aucune jalousie, aucuns débats fâcheux.
Cinq ou six fois par jour ils sortent de leur niche,
Ouvrent leur jeu: jamais de rhume sur l'affiche.
Grand concours; <>n s'y presse, et ces petits acteurs,
Fêtés, courus, claqués par petits spectateurs,
Ont pour premier soutien de leurs scènes bouffonnes
Le sulTraire éclatant des enfants et des bonnes.
151 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Les années aidant, les foires, sans être absolument abandonnées par
les parisiens, devinrent pourtant moins suivies. Le boulevard du Temple
allait leur porter un coup dont elles ne devaient point se relever; à
partir de 1760, ce mouvement s'accentua.
Ce sont encore les marionnettes qui, les premières, indiquèrent aux
grands théâtres la voie qu'il fallait suivre. En 1751, Pierre-Toussaint
Martin installait rue Saintonge son Théâtre des petits Comédiens du
Marais; en 1758, André Petit montait un jeu de marionnettes sur le
boulevard même; Restier suivait, en 1700, avec son Théâtre des grands
danseurs, où brillait déjà Nïcollet; puis Audinot en 1707 avec V Ambigu
Comique; puis bien d'autres: les Fan toccini chinois ; les Grands danseurs
du roi, où Nicolet, devenu propriétaire, appelait et retenait la foule avec
son singe et ses exercices curieux ; les Fantoceini françois de Pierre-
Simon Caron, etc. Tout ce inonde s'évertuait à se montrer « de plus
fort en plus fort, comme chez Nicolet ».
Gravement atteintes déjà, les foires allaient voir leur ruine consom-
mée par le Palais-Royal, où se rendait déjà la belle société pari-
sienne. En 1784, s'ouvrait là, le Théâtre des petits Comédiens de
S. A . S. M sv le comte de Beaujolais, marionnettes de trois pieds et demi,
pour lequel Dulaure, dans sa Xourelle description des curiosités de Paris,
est loin d'être tendre:
« ... Leur théâtre est dans les nouveaux bâtiments du Palais-Royal.
Quand on va voir jouer des marionnettes, on ne doit pas s'attendre à
jouir dune illusion parfaite; on doit y arriver avec une bonne provi-
sion d'indulgence. Malheur à celui qui ne s'est pas prémuni l'esprit
comme il le doit: il verra la barre de fer qui sort de la tête de l'acteur
de bois et qui le soutient, il verra les tîls qui l'ont mouvoir ses mem-
bres, il verra... qu'il se sera ennuyé. »
En cette même année, paraissait également au Palais-Royal un
homme qui devait nous l'aire connaître les Ombres chinoises et donner
aux marionnettes une perfection qu'elles n'avaient pas eue avant lui.
Cet homme s'appelait Dominique Séraphin François, dit Séraphin.
L'année suivante, en 1785, Caron transportait au Palais-Hoyal les
Pijgmées françois ; en 1780, Castagna y créait un théâtre nouveau qu'il
appelait le Spectacle des vrais fantoceini italiens.
SKRAPHIN
155
Le boulevard du Temple et le Palais-Royal absorbaient définitive-
ment l'attention, et les foires avaient vécu.
Séraphin était né à Loogwy, le 15 février 17-17. Ses débuts avaient
— ~ 1
. iRAPm
■
été difficiles; entré, pour ainsi dire, dès son enfance, dans une troupe
de comédiens ambulants qui visitait l'Allemagne et l'Italie, il quitta bientôt
ses camarades de rencontre et vint à Paris où, pendant quelques temps,
il joua du violon dans les cabarets de lîellcville el aux l'oreherons.
C'est ù l'âge de vingt-trois ans, en 1770, qu'il imagina son Théâtre
150 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
d'ombres chinoises et l'établit tout d'abord à Versailles, dans le jardin de
Cannion, propriété portant actuellement le n° 25 de la rue de Satory,
et dont le principal corps de logis était occupé par une auberge. Son
succès fut prompt et décisif; il fui appelé à la Cour, y donna des
représentations et obtint, en 17<Si, l'autorisation de prendre, pour son
établissement, le titre de Spectacle des enfants de France.
Son affiche, dit Le Roi, dans son Histoire de Versailles, était ainsi
conçue :
Venez, garçon, venez, fillette,
Voir Momus à la silhouette.
Oui, chez Séraphin, venez voir
La belle humeur en habit noir.
Tandis que ma salle est bien sombre
Et que mon acteur n'est que l'ombre,
Puisse, Messieurs, votre gaité
Devenir la réalité.
L'entrée des Ombres à la Cour, le titre envié qu'elles avaient obtenu,
les succès qui leur avaient été jusque-là réservés dans la ville du grand
roi, auraient pu suffire à des pantins moins dévorés d'ambition, mais,
(jue se passa-t-il dans l'esprit de leur directeur?
L'histoire est muette à cet égard ; ce qu'on sait, c'est que, en 1784,
Séraphin, abandonnant le lieu de ses premiers exploits, venait à Paris,
au Palais-Royal, transportant avec lui son matériel. Là, dans une salle
bien aménagée, les Ombres, joyeusement accueillies par des spectateurs
nouveaux, réussissaient sans effort à intéresser, même à émouvoir les
Parisiens, comme elles avaient ému et intéressé les Versaillais. Séraphin
avait conquis le droit de cité.
Thiéry, dans le Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à
Paris, donne les renseignements suivants au sujet du théâtre de Séra-
phin qui fut ouvert le 12 septembre 1784, à six heures et demie :
« Ce spectacle est situé au premier étage des bâtiments neufs du
Palais-Royal et a son entrée par l'arcade n° 121. L'on y voit des feux
arabesques d'un nouveau genre et des tableaux où se passent des scènes
nouvelles et amusantes. Les ombres chinoises, produites par différentes
combinaisons de lumières et d'ombres, y représentent au naturel toutes
les attitudes de l'homme et y exécutent des danses de corde et de carac-
tère avec une précision étonnante. Des animaux de toute espèce y
SERAPHIN
157
passent en revue et (ont tous les mouvements qui leur sont propres
sans qu'on aperçoive ni fil ni cordon pour les soutenir et les diriger. Le
spectacle, plaisant, agréable et varié, commence tous les jours à G heures
du soir. Il y a deux représentations les dimanches et l'êtes, l'une à
5 heures et l'autre à H heures et demie. Premières places : 1 livre
4 sols et 12 sols les secondes. »
De son coté, le Tableau du Palais-Royal , publié alors en un opus-
cule difficile à retrouver, est tout aussi
louangeur :
« Le inonde s'est porté en foule, dit
l'auteur, à ce genre de spectacle; on y
donne tous les jours une représentation à
six heures du soir, et les dimanches et
fêtes, deux représentations: la première, à
cinq heures, et la seconde, à sept heures.
Ce que l'on appelle le petit peuple ne va pas
souvent aux Ombres chinoises ; mais, en re-
vanche, le bon bourgeois, la bonne compa-
gnie même, se donnent ce plaisir. J'entrai,
et je fus fort bien placé pour mes vingt-quatre
sols, dans un salon proprement arrangé et
suffisamment éclairé. Il n'y a point d'or-
chestre. Un clavecin, assez bien louché par
M. Mozin l'ainé, suffit pour remplir les in-
tervalles des scènes qu'on y représente. Toutes ces petites scènes sont
faites avec intelligence; on y rit beaucoup et cela suffit. »
l.l l'KTIl li.\S
personnage ilu « l'uni Cusst' »
Imagerie de Metz).
Six années [ilus tard, Séraphin s'étant assuré une clientèle sérieuse
et fidèle, pensait avoir quelque droit au repos. En I 790, le •"> septembre,
il cédait l'exploitation de son entreprise à Adrien Moreau, qui avait
été acteur chez Audinot, de ['Ambigu-Comique. Moins habile que
son prédécesseur, Moreau ne parvint pas à fixer le public, au contraire;
il se retira sagement à la fin de la même année, convaincu de son
impuissance.
Respectueux de l'œuvre à laquelle il avait gardé sa tendresse, Séra-
phin ne voulut point la voir péricliter et reprit la direction de ses
158 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Ombres. II y rappela la foule avec le Pont cassé, Orphée aux enfers, Arle-
quin corsaire, de Dorvigny ; avec la Chasse aux Canards, le Magicien
Rothomago, l'Embarras du Ménage, de Guillemain. Malheureusement,
atteintes, comme tous les théâtres, par les événements qui s'accomplis-
saient, les Ombres subirent bientôt une crise redoutable. Séraphin sen-
tit le danger et le 17 thermidor an V (4 août 1797), sachant bien
quelles étaient les ressources de la publicité, il faisait insérer daas les
Petites Affiches l'avis suivant:
« Séraphin, auteur et inventeur des Ombres chinoises, prévient le
public qu'il n'a pas cessé de représenter en son spectacle, Palais Egalité,
galerie de pierre, n° 121, du côté de la rue des Bons-Enfants, et que
c'est à tort qu'on a fait courir le bruit qu'il joue dans les Feux aériens.
« A la sollicitude (sic) des pères et mères de famille, il a augmenté
son spectacle d'un joli jeu de marionnettes. »
A l'occasion de l'apparition de ces marionnettes sur le théâtre de
Séraphin, Guillemain composa le pot pourri suivant que chantait Poli-
chinelle en se présentant au public :
Messieurs, si par mon badinage,
Je puis vous l'aire rire un instant,
Pour moi c'est un grand avantage
Dont je me trouverai content.
Mon seul désir est de vous plaire,
De vous amuser par mes jeux,
Et mon vœu le plus précieux
Est toujours de vous satisfaire.
La nature avec tant d'attraits
A formé ma personne
Que tout l'monde, quand j 'parais
Me regarde et s'étonne.
Je trouve qu'ils ont bien raison,
Car ma mine est gentille...
Je suis le plus joli garçon
De toute ma famille.
De tant d'orateurs assommants
Dédaignant la recette,
Je ne veux pas d'iongs compliments
Vous étourdir la tète:
Les petits, tourlourirette,
Valent bien les grands.
SERAPHIN
1511
11 (allait du nouveau ! En 17'J9, Séraphin, satisfait déjà des services
que lui rendait Polichinelle, introduisit chez lui un petit chien noir qu'il
appelait Gohemouche; ce toutou bien stylé se jetait avec fureur sur
le diable, au moment précis où celui-ci voulait entraîner Polichinelle aux
enfers.
Ce fut un incontestable succès, Séraphin en
profita pour publier un placard surmonté de son
portrait qui lui assura de nouveaux admirateurs :
« Un moment! arrêtez-vous et lisez-moi....
Des changements;! vue, des décorations d'un joli
goût, embellissent mes ombres chinoises; j'ai
des marionnettes, mais des marionnettes qu'on
prendrait pour de charmants petits enfants... Il
faut les voir, ainsi que la scène de Gobemouchc.
Voulez-vous vous délasser? Venez voir mes om-
bres chinoises. Toujours jaloux de mériter votre
suffrage, chaque jour nous changeons de pièce. »
C'est encore à cette époque que Séraphin
distribuait lui-même, soit à ses visiteurs, soit
aux nombreux promeneurs qui fréquentaient
le Palais-Royal, un Prospectus-programme où
il répondait victorieusement aux questions d'un
lecteur supposé; ce prospectus montre que nous n'avons rien innové
en matière de réclame. Le voici :
l.l VllYACEl'R
personnage du « l'ont Casii 1 »
(Imagerie ilu Mctzi.
Sl.li.U'IllN
Air: On compterait Ira diamants.
Stt! Stt! en passant lisez-moi ;
.le vous offre encore une affiche,
Et d'abord, voici le pourquoi...
( "est pour empêcher qu'on vous triche.
Alors, mes confrères en vain
Voudront me chercher quelque noise,
Et vous diront que Séraphin
Tient chez eux ses ombres chinoises.
i.i: I.lj tel-r
Dans le fait, on rencontre partout des ombres chinoises.
100 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
SERAPHIN
Air: Femmes, voulez-vous éprouver.
Mes ombres ne sont pas partout,
C'est mon nom seul que l'on prononce.
Si ce genre est de votre goût,
Venez où mon portrait m'annonce,
Au Palais de l'Egalité
Je fais toujours ma résidence ;
Là, le public a la bonté
De m'accorder la préférence.
LE LECTEUR
Il me semble que votre spectacle ne peut amuser que les enfants.
SÉRAPHIN
Air : de Calpigi.
Il faut que je vous désabuse,
Chez moi tout le monde s'amuse ;
En offrant différents objets,
Grands et petits sont satisfaits.
Après Melpomène et Thalie,
On peut avec économie
Venir se délasser enfin
Au spectacle de Séraphin.
LE LECTEUR
Fort bien ! mais, est-ce que vous ne savez parler qu'en vaudevilles?
SÉRAPHIN
Air : Des portraits à la mode.
On voit tant d'annonces à présent
Qu'on n'en lit pas moitié souvent
Et qu'on doit cesser prudemment
De suivre l'ancienne méthode.
Lors, je pensai devoir à mon tour,
En me mettant à l'ordre du jour,
Faire ici le petit troubadour :
Le vaudeville est à la mode.
LE LECTEUR
Alors, si cela continue, je ne désespère pas que toutes les affaires se fas-
sent en chantant.
Air: Mon père était pot.
Il serait, ma foi, très plaisant
Qu'aux tribunaux on chante ;
SERAPHIN 161
Et que dans la rue, en marchant
Chacun dans son ton chante.
Quoique ruiné
Comme fortuné,
Il faudrait que l'on chante ;
Pour bonjour, bonsoir,
Pour dire au revoir,
Il faudrait que l'on chante
SÉRAPHIN
Ah ! ah! la réflexion est tout à fait drôle.
LE LECTEUR
Çà, ne voit-on que des ombres chinoises chez vous !
SÉRAPHIN
Air: L'homme est une marionnette.
D'abord, j'ai des marionnettes
Avec des costumes brillants ;
Puis, j'ai des feux intéressants
Et des pièces à chansonnettes.
Puis des ombres et des tableaux,
Que sincèrement on admire ;
Enlin, qui me connaît peut dire
Que je n'annonce rien de taux.
Air : De (a parole.
Saehez que l'artiste Mozin
Préside à toutes mes séances;
Il y touche du clavecin
Et chante aussi de ses romances.
J'ai, de plus, un petit toutou,
Dont on peut dire qu'on raffole ;
A mon théâtre il fait joujou...
Que lui manque-t-il '.'... La parole.
LE LECTEUR
Pour le coup, vous piquez ma curiosité; je verrai votre spectacle.
SÉRAPHIN
Dans ce cas, je vous préviens que je donne une représentation lotis les
jours; deux les dimanche et décadi, la première à cinq heures, la seconde à
sept heures.
LE LECTEUR
Bon ! vous aurez ma pratique.
SÉRAPHIN
Salut, mon lecteur. A l'avantage de nous voir.
U
*y
102 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
C'est donc seulement en 1797, ainsi qu'on l'a vu, que les marion-
nettes apparurent avec Polichinelle, sur le théâtre de Séraphin; son
fondateur touchait au terme de sa carrière. II mourut, en effet, le
5 décembre 1800, laissant à son neveu Joseph-François une situation
devenue difficile.
La physionomie de Séraphin, fondateur et directeur des Ombres chi-
noises, serait restée particulièrement sympathique, s'il n'avait trop légè-
rement oublié tout ce qu'il devait à la cour qui avait assuré longtemps
sa fortune.
Dès 1789, il se laissa gagner par les idées du jour et chargea ses
auteurs et ses bons-
hommes de les propa-
ger. A cette époque,
introduisant la poli-
ft^^ 0^* j^ tique sou théà-
,j m J^j l'Apothicaire patrio-
te, de Caron, le cou-
I.k.s Canards
figurant dans le .. Pont Casse » (Imagerie do Metz;. rage et le civisme des
femmes qui s'étaient
rendues à Versailles pour ramener aux Tuileries la famille royale;
il représentait aussi Arlequin corsaire patriote, de Dorvigny, qui
l'année précédente s'appelait Arlequin corsaire; l'année suivante,
en 1790, il donnait la DJmonseigneurisation, de Guillemain ; en 1793,
la Fédération nationale, de Maillé de Marencourt; en 1791 enfin, la
Pomme à la plus belle ou la Chute du trône, de Benoit.
C'est là, sans y insister davantage, une tache regrettable dans la vie
si unie, si sincèrement artistique de Séraphin. On aimerait mieux ne
point l'y voir.
Le théâtre de Séraphin, dirigé tour à tour par Séraphin lui-même;
par Adrien Moreau qui se retira; par Joseph-François qui mourut en
1844; par Paul Iloyer, gendre de Joseph-François, qui mourut en 1859;
enfin par la veuve Rover, disparut définitivement en 1870, après avoir
été transporté, le 8 septembre 1858, du Palais-Royal au boulevard
.Montmartre où nous l'avons tous connu. Il avait vécu bien près d'un
SKHAPHIX
103
siècle, laissant derrière lui des souvenirs qui ne s'effaceront pas.
Son histoire a été retracée d'une manière attachante, presque filiale,
dans deux ouvrages anonymes : l'un est une brochure imprimée par
Perrin et Marinet, de Lyon, et éditée par Rouquette, à Paris, en 1 872,
sous le titre : Feu le théâtre de Séraphin, depuis son origine jusqu'à sa
disparition, 1776-1870; l'autre est un ouvrage plus étendu, édité par
Scheuring, de Lyon, en 1873, sous le litre : Feu Séraphin. Histoire de,
ce spectacle depuis son origine jusqu'il sa disparition, 1 77'i- 1 870. Dans
cet ouvrage, dont la brochure de 187-2 forme le
début, se trouve un portrait gravé de Séraphin.
L'auteur de ces deux études, avec une mo-
destie qu'il faut regretter, ne se nomme pas;
il termine sa notice historique de la manière
suivante :
« Plusieurs écrivains, connus dans le
inonde des lettres, n'ont pas dédaigné de con-
sacrer leur plume à celte modeste scène.
Dorvigny, Gabiot de Salins, .Maillé de .Maren-
court, Guillemain qui fut son fournisseur le
plus actif, le savant Capperonnier (tout conser-
vateur qu'il fût à la Bibliothèque nationale),
Armand Goull'é, Dumersan le numismate dis-
tingué et l'auteur de tant de vaudevilles, I tu-
vert, Lausanne, Edouard Plouvier, et, s'il ose
se compter après tant de notabilités littéraires,
l'obscur reporter de celte notice, ont contribué
par leurs ouvrages à la variété de son réper-
toire. .N'oublions pas de mentionner encore un membre <\c la famille
du fondateur, M" Pauline Séraphin, au nombre de ses fournisseurs les
plus féconds elles plus heureux. »
1.1 l'i III ll.is
pers laiie du . l'uni ï.asti'
lui i-.'i'ii ']•■ Met/).
Le répertoire du théâtre de Séraphin esl aujourd'hui oublié. Il plon-
gerait dans la stupéfaction la plus grande, nos directeurs actuels. Le
Théâtre libre le traiterait avec le plus souverain mépris; nos auteurs
dramatiques, dont la fortune s'écliafaude quelquefois sur une seule
œuvre , ne regarderaient pas sans une douloureuse commisération, leurs
104 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
confrères de jadis, qui pourtant ont remué des idées et souvent les leur
ont gratuitement fournies.
Qu'ils lisent les Mémoires de Mademoiselle Flore, de Dumersan; ils
apprendront au sujet de Guilleinain notamment, qu'il faisait le matin
pour les ombres chinoises « de petites pièces dans lesquelles il y avait
toujours une idée comique, qu'on lui payait douze francs, qu'on jouait
cinq cents fois et qu'on joue encore. Le soir il en composait pour les
Jeunes Artistes, le Vaudeville, les Variétés amusantes, etc. ; elles étaient
plus littéraires et cependant elles ne l'ont point immortalisé comme sa
Chasse aux canards ».
Guilleinain est mort en 1799, après avoir donné vingt et une pié-
cettes à Séraphin ; Dorvigny lui en avait fourni quinze.
Je me reprocherais de ne point montrer ici, le caractère des
œuvres représentées sur la scène de Séraphin. A titre de document, je
veux donc reproduire tout d'abord, le célèbre Pont cassé qui fut
donné en 1784, dès l'ouverture du théâtre à Paris; je le ferai suivre de
La perruque de Cassandre, une pièce-féerie de M lle Pauline Séraphin,
dont la première représentation eut lieu le 2 août 1846. Le lecteur
pourra se faire ainsi une idée précise des spectacles qu'aimaient nos
grands pères... quand ils étaient tout petits.
LE PONT CASSÉ
Le tableau transparent représente un paysage traversé par une rivière, sur
laquelle est jeté un pont dont une arche est brisée. Sur la droite et dans un
plan reculé, on aperçoit une maison avec une enseigne. Au début de la
scène, un pet it bonhomme arrive en chantant et se met à piocher le tablier
du pont.
Le petit Gas. — Tralalalalaire, tirelirelaire... Ah! ah! il est encore de
bonne heure et l'on n'aperçoit pas un chat dans la campagne ; je suis le pre-
mier levé. Allons, mettons-nous vite à l'ouvrage et, pour faire passer le temps
plus vite, en avant la petite chanson. Tralalalalaire...
(Tandis qu'il pioche avec ardeur, arrive précipitamment, à l'extrémité
opposée du pont, un voyageur qui s'arrête subitement en voyant que le pont
est rompu, i
Le Voyageur. — J'allais faire une belle affaire avec ma précipitation;
un peu plus et j'étais lancé dans la rivière. On m'avait pourtant dit que c'était
le chemin le plus court pour aller à la ville voisine ; mais on ne m'avait pas
dit que le pont était en ruines et que je ne pourrais passer dessus. Cap de
SKR.VPHIX 165
Dious] cela me retarde bien et je ne sais à quim'adresser... Oh! mais j'aper-
çois, de l'autre côté du pont, un jeune garçon : je vais m'adresser à lui. (Il
l'appelle.) Ohé! l'ami!
Le petit Gas, qui avait toujours pioché jusque-là, levant la tête. — Qui
m'appelle? (Il se remet à piocher.)
Le Voyageur. — Hé donc! C'est moi, mon petit bonhomme. Pourrais-tu
me dire si la rivière est profonde?
Le petit Gas.
Les cailloux touchent à la terre,
Lire lire laire ! (Bis.)
Les cailloux touchent à la terre,
Lire Ion plia !
Le Voyageur. — Eh! troun de l'air, je le sais bien, et tu ne m'apprends
là rien de nouveau ! Mais, dis-moi, l'ami ?
Le petit Gas. — Hé ! Monsieur?
Le Voyageur. — Dis-moi dune, mon petit, si je pourrais passer l'eau?
Le petit Gas. — Tiens, cette bêtise! Pourquoi ne la passeriez- vous pas?
Les canards l'ont bien passée,
Lire lire laire, etc.
Le Voyageur. — lié! dis-donc là-bas monsieur le mal-appris, est-ce que
tu me prends pour un canard?
Le petit Gas, sautant et riant. — Oh ! que nenni : Vous nie laites plutôt
l'effet d'un gros dindon.
Le Voyageur. — Voyez un peu l'impertinent! Mais c'est jeune et cela veut
rire... Hé ! l'ami !
Le petit Gas. — Hé! Monsieur?
Le Voyageur. — Pourrais-tu me dire à qui appartient cette belle maison
que je vois là-bas?
Le petit Gas. — A qui elle appartient? Pardine. faut pas être malin
pour ça :
Klle appartient à son maître,
Lire lire laire ! etc.
Le Voyageur. — Lire Ion plia!... Lire Ion plia !... lié ! l'ami !
Le petit Gas. — Hé! Monsieur?
Le Voyageur. — Y vend-on du vin, au moins, dans cette maison?
Lu petit Gas. — Si on y vend du vin?
On en vend plus qu'un n'en donne,
Lire lire laire ! etc.
Le Voyageur. — Pairasse ! Je voudrais savoir s'il est bon !
Hi(i MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Le PETIT G AS.
Si bon qu'il se laisse boire,
Lire lire laire ! etc.
Le Voyageur. — Je commence à croire, décidément, que le petit drôle
se moque demoi. Il faut que je sache son nom, afin deme plaindre aux auto-
rités, lié ! l'ami !
Le petit Gas. — Plaît-il, mon bon Monsieur?
Le Voyageur. — Dis-moi, mon joli petit, comment est-ce que tu te
nommes ?
Le petit Gas. — Tiens ! vous voulez savoir mon nom? Et qu'est-ce que
vous en voulez faire, de mon nom?
Lu Voyageur. — ■ Hé! dis toujours, tu le verras.
Le petit Gas. — Lh bien! Monsieur,
Je m'appelle comme mon père,
Lire lire laire ! etc.
Le Voyageur. — Ah ! tu t'appelles comme ton père, bagasse, petit far-
ceur ! Eli bien ! tu crois être bien malin, mais je vais t'y prendre. Hé ! l'ami ?
Le petit Gas. — Plaît-il, Monsieur.
Le Voyageur. ■ — Dis-moi donc, mon pichoun, comment s'appelle ton
père? Hé donc! te voilà pris ; comment te tireras-tu de celle-là?
Le petit Gas. — Vous voulez savoir comment s'appelle mon père?
Vous croyez me tenir, pas vrai ?
Le Voyageur. — Eh oui ! sans doute que je te tiens.
Le petit Gas. — Pardine, mon bon Monsieur... Le nom de mon père,
C'est le secret de ma mère,
Lire lire laire! etc.
Le Voyageur. — Oh ! le petit drôle ! Mais je m'aperçois que je perds mon
temps et je n'arriverai jamais à mon rendez-vous; la journée s'avance. (Tirant
su montre.) Troun de l'air ! ma montre elle est arrêtée... Oh! mais ce petit
bonhomme ne refusera pas de médire l'heure qu'il est. Hé! l'ami?
Le petit Gas. — Quoi que vous me voulez, monsieur?
Le Voyageur. — Dis-moi, mon petit, ma montre ne marche pas et je vou-
drais bien savoir l'heure : peux-tu me la dire?
Le petit Gas. — Oh! je crois bien, Monsieur, j'ai une excellente montre,
et à répétition encore.
Le Voyageur. — Ah ! tu as une montre à répétition ?
Le petit Gas. — Oui, Monsieur... Tenez, regardez, il/ se retourne et lui
montre le derrière.)
Voilà mon cadran solaire,
Lire lire laire ! etc.
SKRAPHIX 107
Le Voyageur. — Voyez-vous le polisson ! Attends, attends, petit inso-
lent, je vais t'en donner d'une drôle de façon de ton cadran solaire. Mais
j'aperçois un batelier... [Il appelle.) Holà, hé, du bateau! Veux-tu me faire
passer l'eau, mon ami ?
Le Batelier. — Tout de même. Descendez par ici, not' bourgeois.
i On voit passer le hâtant dans lequel est le voyageur.)
Le Voyageur. — Dites-moi donc, mon cher, qu'est-ce donc qu'un petit
polisson qui travaille à l'autre bout du pont et qui, à toutes les questions
qu'on lui fait, ne répond que par des tire lire luire, lire Ion pha?
Le Batelier. — Oh ! pardine, not'bourgeois, c'est un méchant gas, qu'il
n'en faudrait pas beaucoup de cette graine-là.
(Au moment où le b iteuu arrive au-dessous de l'arche démolie, on entend
le gamin dire en jetant des pierres avec su pioche : (lare l'eau ! (lare l'eau !
Le Batelier, hors (fil tableau. — Voyez-vous, le mauvais garnement'.'
Mais nous voilà abordés, not'bourgeois.
Le Voyageur, de même. — Tiens, mon ami, je suis content de toi; voilà
deux sous pour ta peine.
Le Batelier. — Vlà-t-il pas une belle régalade?
Le Voyageur. — Eh! de quoi te plains-tu? Si j'avais su, je n'aurais pas
été si généreux.
(Le petit Gas, qui n'a pas cessé de piocher, s'arrête et jette les yeux de l'au-
tre côté du pont.)
Le petit Gas. — Tiens, où dune est-il passé? Je ne le vois plus, ce mon-
sieur. C'est dommage; il m'amusait.
Le Voyageur, arrivant sur lui, la canne levée. — Ah ! je t'amusais, drôle?
Je vais t'en donner de l'amusement sur lequel tu necomptais pas. I II s'avance
et lui applique plusieurs coups de canne.) Tiens! Tiens! En veux-tu? en
voilà. Voici, mon petit, pour t'apprendre à me chanter lire Ion pha C'est le
secret de ma mère. Tiens encore... l'an, pan...
Le petit Gas, criant et se défendant aveesa pioche. — ■ Veux-tu bien lînir?
Grand lâche, qui bat un enfant.
Le Voyageur. — J'ai cassé le verre de ta montre à répétition, sans doute ?
C'est fâcheux, mais tu te souviendras de la leçon. (/' sort.)
Le peut Gas, courant après lui. — Oh ! si je l'attrape, tu auras à faire à
moi. (// sort, i
108 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
LA PERRUQUE DE CASSANDRE
Personnages : Cassandre, Arlequin, Pierrot, un Notaire, Colombine, la
Fée Carabosse, la Fée Blanchette, un Pion, un Renard, un Perroquet,
un Singe, une Pie.
ACTE I
SCENE PREMIÈRE
Le théâtre représente une chambre rustique.
Cassandre, Arlequin, Colombine.
Cassandre. — Ah çà ! aurez- vous bientôt fini vos jérémiades et vos
lamentations, tous les deux ? En vérité, voilà des ligures bien gaies pour un
jour de noce.
Arlequin. — Eh ! n'avons-nous pas sujet de nous désoler ? Nous nous
aimons, Colombine et moi, depuis notre enfance et au lieu de nous marier
ensemble, vous la donnez à Pierrot, un imbécile qui a une cpiantité innom-
brable de défauts.
Cassandre. — Dis donc, tu arranges bien mon neveu.
Arlequin. — Et moi aussi, je suis votre neveu, puisque j'étais celui de
votre femme. Ainsi nos droits étaient pareils ; pourquoi l'avez-vous choisi?
Colombine. — Il a raison, pourquoi l'avez-vous choisi?
Cassandre. — Voulez-vous bien vous taire, mademoiselle. En donnant la
préférence à Pierrot, j'ai agi dans votre intérêt, car il est le meilleur pâtis-
sier du pays et c'est un état avec lequel on gagnera toujours de l'argent, car
on fera toujours des brioches.
Arlequin. — Le fait est qu'il est très fort sur les brioches.
Cassandre. — Ensuite, étant le filleul de la fée Carabosse, il peut préten-
dre à tout.
Arlequin. — Est-il heureux, ce maudit Pierrot, d'avoir une fée pour mar-
raine !
Cassandre. — Tu vois bien que, franchement, je ne pouvais pas te pré-
férer à lui, toi qui n'es qu'un pauvre garçon perruquier.
Arlequin. — Je ne suis qu'un pauvre garçon perruquier, c'est vrai, mais
j'ai du talent dans mon état et puis je suis un chimiste très distingué.
Cassandre. — Eh bien ! à la bonne heure, tu ne te dis pas de sottises.
Arlequin. — Ah! c'est que je suis enchanté de ma nouvelle invention.
Cassandre. — Quelle invention?
Arlequin. — Eh bien ! ma pommade miraculeuse, qui a la vertu de faire
pousser les cheveux ; je n'attends plus, pour la livrerai! public, que de lui avoir
trouvé un beau nom.
SKHAl'IIIX
16!)
Cassandre. — Laisse-nous donc tranquilles, avec ta pommade.
Arlequin. — Ah ! vous doutez de sa vertu, mon oncle. Eh bien! voulez-
vous en essayer .'
TlIK.WKI. ROYAL liK- MAH1U3.NKTTES
Elirait ili: la Caricature, i-s:îi.
Cassandre. — Je m'en garderais Lien.
Arlequin'. — Je nie charge de faire repousser vos cheveux, cela vaudra
mieux que votre grosse vilaine perruque.
Cassandre. — Mais, tu nesaispas combien elle m'est précieuse ? Apprends
17(1 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
qu'autrefois j'avais une très mauvaise santé, j'étais loujours malade, enfin
j'étais l'homme le plus enrhumé, le plus goutteux, le plus douloureux de toute
l'Italie, lorsque, le jour du baptême de Pierrot, la fée Carabosse, touchée de
mes souffrances, me donna cette perruque merveilleuse. A peine l'eut-elle
posée sur ma tête, que tous mes maux cessèrent comme par enchantement,
et, depuis, je n'ai pas ressenti la plus légère souffrance, aussi ne la donne-
rai-je pas pour tout l'or du monde.
Pierrot, dans la coulisse. — Mon oncle ! mon oncle !
Cassaxdre. — Mais j'entends Pierrot.
SCÈNE II
Les Précédents, Pierrot, un Notaire.
Pierrot. — Oui, mon oncle, c'est moi; j'amène le notaire pour la signa-
ture du contrat, (f? approchant de Colombine.) Ma jolie cousine, je viens vous
exprimer le... les... enfin... je... bientôt...
Arlequin. — Allons, tu n'en sortiras pas, tu ferais mieux de te taire.
Pierrot. — Veux-tu me laisser tranquille, vilain moricaud ; de quoi te
mêles-tu.
Arlequin. ■ — Est-ce que tu crois m'imposer silence, visage de farine?
Cassaxdre. — Ah ça! Est-ce que vous n'allé/, pas vous taire! Ces deux
ètres-là sont insupportables pour se quereller sans cesse ; ils n'ont jamais pu
se souffrir.
Arlequin. — ■ Il est vrai que, quoique étant tous deux vos neveux, nous
ne sommes guère cousins ensemble.
■ Cassaxdre. — Arlequin, tu commences à m'éehauffer les oreilles ; si tu dis
encore un mot, je te mets à la porte... par la fenêtre... Mais, les témoins ne
sont pas encore arrivés ; en les attendant, je vais déjeuner; d'ailleurs, j'ai
pour habitude de ne jamais parler affaires avant le repas ; avec cela qu'au-
jourd'hui j'ai un mets extraordinaire, je suis sûr que personne n'en a encore
mangé.
Pierrot. — Oh ! qu'est-ce que c'est donc mon oncle?
Colombixe. — Le vilain gourmand!
Cassaxdre. — C'est un œuf de Rock que j'ai eu l'adresse de dénicher ce
matin.
Arlequin. — Savez-vous, mon oncle, que c'est très imprudent ce que
vous avez fait là.
Cassaxdre. — Je le sais bien, car le Rock est l'oiseau le plus fort et le
plus féroce ; mais enfin, il ne m'a pas vu, et j'en profite... Pierrot, va me
chercher mon œuf et surtout prends garde de le laisser tomber. 'Pierrot sort.)
J'ai commandé qu'on le fasse cuire à la coque pour le voir entier le plus
longtemps possible.
SERAPHIN 171
PiEititOT, rentrant avec l'œuf. — Le voilà, mon oncle. Dieu ! quel œuf ! j'en
ai ma charge ; il y a de quoi faire une omelette pour vingt personnes. Vous
m'en donnerez, n'est-ce pas, mon oncle?
Cassandre. — Oui, et je vais... (Au moment où il commence à casser
l'œuf, un petit oiseau en sort.) Ah! quel prodige! (Le Rock parait et enlève
la perruque de Cassandre.)
Tout le monde. — Ah! le Ilock ! le Rock !
Cassandre. — Mais, il m'enlève ma perruque. Au secours ! Je suis perdu,
je sens tous mes maux qui reviennent. (Il tousse.) Aïe ! aie! aïe '. mon catar-
rhe. (Il veut se relever.) Aïe ! aïe ! aïe ! ma goutte, je ne puis plus marcher.
Arlequin. — Mon pauvre oncle !
Pierrot. — Comme c'est contrariant pour la noce !
Cassandre. — Va-t'en au diahle, toi, avec ta noce ! Est-ce que je peux
marier ma fille dans un état pareil? Le mariage n'aura lieu que lorsque j'au-
rai retrouvé ma perruque.
Pierrot. — Ah! mon Dieu! que dit- il là?
Cassandre. — Partez tous, je ne donnerai ma fille qu'à celui qui me la
rapportera... ma perruque.
Arlequin - . — Je vais me mettre en route sur-le-champ. Tout espoir n'est
pas encore perdu, ma petite Colombine.
Pierrot. — Mais, mon oncle...
Cassandre. — C'est mon dernier mot; invoque ta mari-aine, elle est puis-
sante et te donnera, sans doute, le moyen de la retrouver. Allons, conduisez-
moi dans ma chambre, car je ne poux plus bouger, ill sort avec Pierrot et
Colombine.)
SCÈNE III
Arlequin, seul.
Arlequin. — ("est vrai, il a sa marraine qui le fera réussir, tandis que
moi je n'ai personne pour me protéger.
SCÈNE IV
La Fée Blanciietti:, Arlequin.
La Fée, sortant d'un bahut. — Tu te trompes, Arlequin.
Arlequin. — Que vois-je?
La Fée. — La Fée Blanchette. Je suis touchée de ton amour pour Colom-
bine et je- viens à ton secours. Malheureusement je suis reç,ue depuis peu de
temps à la courdes Fées et je n'ai p is autant de pouvoir que la FéeCarabossc
qui en est la doyenne; cependant j'espère t'ètre utile plus tard; mais, pour le
moment, je t engage à ne pas quitter Pierrot un seul instant.
172 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Arlequin. — Je vous obéirai, madame la Fée, quoique cela doive m'ètre
peu agréable.
La Fée. — Il le faut... Mais je l'aperçois, il va venir invoquer sa marraine ;
cacbe-toi ; adieu, du courage !
SCÈNE V
Arlequin, seul.
Arlequin, — Je ne reviens pas de ma surprise. Mais, voilà Pierrot,
cachons-nous, comme M" 10 Blanchette me l'a dit.
SCÈNE VI
Arlequin caché, Pierrot.
Pierrot. — Il n'y a pas moyen de faire entendre raison à mon oncle.
Ah ! s'il n'était pas si riche, comme je le laisserais là, lui, sa fille et sa per-
ruque. Voyons, invoquons ma marraine. Puissante Fée Carabosse, venez à
mon secours.
SCÈNE VII
Pierrot, la Fée Carabosse. (Elle descend sur un manche à balai.)
La Fée Carabosse. — Me voici, mon garçon ; je sais ce dont il s'agit ;
ainsi ne perdons pas de temps en paroles inutiles. La perruque de Cassandre
est maintenant dans l'île des Bûtes ; je te donnerai le moyen d'y pénétrer,
mais ce ne sera pas sans de grandes difficultés, car le Rock est tout-puissant
et il en veut mortellement à ton oncle de lui avoir enlevé son œuf.
Pierrot. — Oui, j'ai entendu dire que le Rock avait le cœur très dur.
Mais, dites-donc, marraine, j'ai peur d'être dévoré, dans l'île des Bêtes.
La Fée. — J'espère que tu y seras bien reçu, mais il faut d'abord sortir
d'ici ; viens te placer à côté de moi.
Pierrot. — Sur votre manche à balai ?
La Fée. — Sans doute.
Pierrot. ■ — Mais, dites-donc, marraine, c'est bien étroit, je vais tomber.
La Fée. — Ne crains rien.
Pierrot. — Vous me donnerez la main, n'est-ce pas?
La Fée. — Sois tranquille.
(Pierrot se place près de la fée Carabosse. Au moment où Us s'enlèvent,
Arlequin saisit la jambe de Pierrot et dit :)
Arlequin. ■ — Maintenant, je ne te quitte plus.
Pierrot, criant. — Aïe! Aïe! Aïe! Qui est-ce qui me tire la jambe
comme cela?
(La toile tombe.)
SÉRAPHIN 173
ACTE II.
Le théâtre représente Je bord île la mer.
SCÈNE PREMIÈRE
Pierrot, Arlequin.
Pierrot. — Ouf! il était temps que ma marraine me fasse prendre pied
ici, car le siège sur lequel elle voyage est terriblement dur ; je suis bien
fatigué.
Arlequin. — Et moi aussi.
Pierrot. — Je te conseille de te plaindre, tu m'as presque brisé la jambe,
en t'accrochant après moi.
Arlequin. — Il m'eût été difficile de te suivre autrement.
Pierrot. — Je me serais bien passé de toi, car je connais ton projet; tu
espères profiter de la protection de ma marraine pour retrouver la perruque
de mon oncle, mais tu n'y parviendras pas, car si la Fée Carabosse n'a pu
t'empècher de me suivre jusqu'ici, je saurai bien me débarrasser de toi.
Arlequin, à part. — C'est ce que nous verrons.
(Pendant la tirade de Pierrot, il a marché de lony en lar(jc et Arlequin
Va suivi pas à jias. i
Pierrot, se retournant brusquement. — Ah ça ! veux-tu me laisser tran-
quille ?
Arlequin. — Mais je te laisse parfaitement tranquille.
Pierrot, à part. — Et dire que ma marraine m'a prévenu en route qu'elle
ne pouvait l'empêcher de me suivre ! Si je pouvais cependant, avec adresse...
Essayons... Dis-donc, Arlequin'.'
Arlequin. — Qu'est-ce que tu veux?
Pierrot. — Je pense que, puisque tu ne veux pas me quitter et que nous
devons voyager ensemble, il vaut mieux être bons amis.
Arlequin. — Je ne demande pas mieux.
Pierrot. — Faisons la paix.
Arlequin. — Je le veux bien. .1 part.) Il esl trop aimable, tenons-nous
sur nos gardes.
Pierrot. — Ne trouves-tu pas que c'est charmant ici ?
Arlequin. — Oui, c'est très joli, très joli.
Pierrot. — Avant de non-; remettre en route, je vais aller visiter les
environs. Attends-moi un instant, je reviens tout de suite, i /' suri en
courant.)
171 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
SCÈNE II
Arlequin", seul.
Arlequin. — Ah ! tu n'es pas adroit, cher ami ; tu crois pouvoir me lais-
ser là, mais je suis plus habile que toi à la course ; tu as beau courir, je
t'aurai bien vite rattrapé, i 11 va pour sortir.)
Pierrot, dans la coulisse. — Au secours ! Au secours !
Arlequin. — Mais, que vois-je ! Il est dévoré par un crocodile. Diable!
je n'ai pourtant pas envie de le suivre jusque-là.
SCÈNE III.
(Le crocodile parait, tenant Pierrot dans sa gueule.)
Pierrot, — Au secours ! Arlequin, sauve-moi.
Arlequin. — Et comment veux-tu que je fasse?
Pierrot. — J'étouffe, dépêche-toi.
Arlequin. — Dépêche-toi, dépêche-toi, c'est bien aisé à dire. En vérité,
il est si méchant que j'ai bien envie de laisser le crocodile le digérer tranquil-
lement. Mais il faut être meilleur que lui; d'ailleurs, lui seul peut me faire
arriver dans l'île des Pètes ; mais comment faire pour le sortir de là ?
Pierrot. — J'étouffe.
Arlequin. — Tâche de sortir par où tu es entré.
Pierrot. — Je ne peux pas, l'animal a les dents serrées.
Arlequin. — Tâche de trouver une porte de derrière. Sanïrodémi! C'est
qu'il n'y a pas de temps à perdre. Ah ! il me vient une idée. (Il saute sur le
crocodile et piétine dessus.) Je vais peut-être l'étouffer tout à fait, mais, ma
foi, je risque le tout pour le tout. (Pierrot commence à sortir, i Ah ! je l'aper-
çois. Attends, je vais te donner la main, i// va ilans la coulisse et tire Pierrot
qui sort du crocodile, long et mince.) Sangodémi ! comme il a grandi dans le
corps de ce poisson ! J'ai beau tirer, je n'en vois pas la fin. Je crois, cepen-
dant, que c'est fini, mais le malheureux n'a plus forme humaine.
SCÈNE IV.
Pierrot, Arlequin. (Pierrot reparaît sous sa forme naturelle.)
Arlequin. — Tiens! tu n'es pas plus grand ! Ah ça! es-tu bien rajusté?
Pierrot. — Je crois que oui, mais j'ai eu bien peur.
Arlequin. — Cela t'apprendra à vouloir me quitter.
Pierrot. — C'est étonnant comme mon passage dans cet animal m'a
creusé l'estomac, je voudrais pouvoir me restaurer. (Une table servie parait.)
Ah ! quel bonheur !
SERAPHIN 175
Arlequin. — Oui, c'est heureux, car j'ai bien faim aussi.
Pierrot. — Mais, dis-donc, cette table est envoyée par ma marraine, bien
sûr, et je ne veux pas que tu y touches.
Arlequin*. — Ciourmand, va! Décidément, Pierrot, ça me l'ait de la peine
pour toi, mais tu as tous les défauts... Comment, tu refuses de me laisser
partager ton repas, quand je viens de te sauver la vie !
Pierrot. — Tiens ! il n'y en a pas trop pour moi, et je vais... \Au mo-
ment où il ra manger, sa. tête se retourne*.
Arlequin, riant. — C'est pour te punir de ta gourmandise, i Arlequin
mange).
Pierrot. — Est-ce que je vais rester comme cela '.' I S'<i tête se remet . \ A la
bonne heure! Voyons, mangeons. i'Sci tête se retourne.) Décidément, ça com-
mence à m'inquiéter. (Sa tête tourne très vite, i Ali ! ma tète qui tourne comme
un tonton, à présent. Arlequin ! Mon cher Arlequin !
Arlequin. — C'est cela, tu as recours à moi dans les moments difficiles,
et quand j<- t'ai tiré d'embarras, tu me maltraites : ma foi, que ta tète tourne
si elle veut, pendantee temps, je vais finir le macaroni. < Il mange et boit, i Là !
j'ai fini: tu disais bien, Pierrot, il n'y en avait pas de trop pour une per-
sonne, i La table disparaît.
Pierrot. — Enfin, ma tête reste en place ! Mais j'ai l'estomac encore plus
creux qu'auparavant.
Arlequin. — Tu vois bien que tu es puni de tes mauvais procédés envers
moi. Mais il faut songer à sortir d'ici, i Un bateau [tarait.
Pierrot. — Justement voilà un bateau.
Arlequin. — Pour arriver à une île, c'est de première nécessité.
(Ils sautent tous les deux dans le bateau, s'nsscijant de ei)tè oppnsé et. rament
eharan de leur côté.
Pierrot. — C'est démon côté qu'il faut ramer.
Arlequin. — Non; d'après notre première direction, ce doit être du mien.
Pierrot. — Je suis sûr que non.
Arlequin. — .Je suis sur que si.
Pierrot. — Mais si nous ramons toujours du côté opposé', nous n'arrive-
rons jamais.
Arlequin. — Pourquoi ne veux-tu pas m'écouter V
Pierrot. — Parce que c'est moi qui ai raison.
Arlequin. — Et moi, je suis sûr du contraire. \Le bateau se sépare en
deux. <
Pierrot. — Pour le coup nous voilà séparés.
Arlequin. — Et moi qui ne devais pas le quitter!
i l.a tuile imnbe.
170 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
ACTE III
Le théâtre représente l'île des Bêtes. ■ — ('Inique personnage doit avoir la tête
et les 'pattes de V animal dont il porte le nom.
SCÈNE PREMIÈRE
Le Renard, Le Perroquet.
Le Pekroquet. — Avez-vous remarqué, Seigneur Renard, comme le Roi
est triste depuis quelque temps?
Le Renard. — Oui, Seigneur Perroquet, et Sa Majesté a bien sujet de
s'affliger, car sa crinière, qui était citée pour sa beauté, diminue tous les
jours ; aussi, y a-t-il une forte récompense promise à celui de ses sujets qui
pourra remédier à cet inconvénient en lui procurant une perruque.
Une voix dans la coulisse : Le Roi.
(Le Renard et le Perroquet s'inclinent.)
SCÈNE II
Le Lion, Le Renaud, Le Perroquet.
Le Lion. — Bonjour, mes fidèles ministres. Eh bien ! pendant mon
absence, a-t-on apporté l'objet que j'ai l'ait demander?
Le Perroquet. — Votre perruque ?... Non, Sire !
Le Lion. — Ne prononcez pas ce nom, Seigneur Perroquet, car mon
cœur se brise à l'idée d'employer ce subterfuge, moi qui avais la plus belle
crinière de tout mon royaume.
Le Renard. ■ — Je vous assure, Sire, que votre crinière était trop grosse
autrefois et que les traits si nobles et si beaux de Votre Majesté gagnent à ce
qu'elle soit légèrement diminuée.
Le Lion. — Ministre Renard, vous êtes un flatteur, mais je sais à quoi
m'en tenir; je réussis beaucoup moins auprès des lionnes et des panthères et
le Seigneur Perroquet me disait encore ce matin que ma crinière était le
sujet de toutes les conversations.
Le Perroquet. — Sire, mon opinion...
Le Lion. — Eh ! mon cher Perroquet, je ne vous demande pas votre opi-
nion, car je sais que vous n'en avez pas : vous ne parlez que d'après les
autres et voilà pourquoi je m'en rapporte à vous pour savoir ce qui se passe.
Mais je commence à être très inquiet, car malgré la récompense promise,
peut-être ne pourrai-je obtenir cet objet tant désiré. Mais, que nous veut
notre Grand Chambellan ?
SERAPHIN 177
SCENE III
Les Précédents, Le Singe.
Le Singe. — Sire, l'Ambassadrice do votre illustre cousin, le Grand-Duc
Le Rock, désire parler à Votre Majesté à l'instant même.
Le Lion. — Faites entrer.
Uni: voix dans la coulisse. — M 1 "' la comtesse la Pie.
SCÈNE IV
Les Précédents, La Pie.
La Pie. — (Elle parle très rite.) Pardonnez-moi, Sire, de me présenter si
brusquement devant Votre Majesté ; mais l'affaire qui m'amène étant de la
plus haute importance, ne pouvait souffrir de retard.
Le Lion. — Je vous écoute, Madame.
La Pie. — Je vais vous expliquer en peu de mots, le motif de mon ambas-
sade : Le Grand-Duc, M-' r Le Rock, ayant appris que vous désiriez une per-
ruque, m'a chargé île vous apporter celle-ci; il l'a enlevée à un nommé
Cassandre, pour le punir d'avoir eu l'audace de lui prendre un de ses œufs.
Le Lion — Je vous prie, Madame, d'exprimer ma sincère reconnaissance
à mon cher cousin et de lui dire que je tâcherai de reconnaître un si grand
service.
La Pie. — M- r Le Rock sait que les deux neveux de Cassandre sont en
route pour venir demander cette perruque à Votre Majesté et il désire,
pour toute récompense, que vous vengiez sur eux l'outrage que leur oncle
lui a l'ait.
Le Lion. — 11 sera obéi.
SCL'XE V
Les Piiéi éiiEnts, Le Singe.
Le Singe. — Sire, deux voyageurs qui viennent d'arriver dans votre de,
l'un au nord, l'autre au midi, réclament l'honneur de vous être présentés.
Le Lion. — Ce sont sans doute ''eux que nous attendons. Faites entrer.
(Le Sinije sort.)
a
178 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
SCENE VI
Les Précédents, Pierrot, Arlequin.
Pierrot. — Sire, je viens...
Arlequin, l'interrompant. — Sire, le sujet qui m'amène...
Pierrot, de même. — Je demande pardon à Votre Majesté...
Arlequin, de même. — Je supplie Votre Majesté de me pardonner...
Le Lion. — Voulez-vous bien vous taire, Messieurs. Je connais le but de
votre voyage ; vous venez me demander la perruque de votre oncle, mais vous
ne l'aurez pas, d'abord, parce que mon cher cousin, le Grand-Duc Le Rock
qui vient de me l'envoyer, veut venger sur vous la témérité de votre oncle et
ensuite parce que je veux la garder pour mon usage. Maintenant, Messieurs,
je veux bien vous accorder la laveur de choisir vous-mêmes celui de mes
sujets par lequel vous préférez être dévorés.
Pierrot, à part. — Ah! que dit-il? Je sens mes jambes qui fléchissent
sous moi.
Arlequin, à part. — Diable! Il ne plaisante pas. Comment sortir de là?
Le Lion. — Eh bien ! Messieurs, avez-vous fait votre choix?
Arlequin. — Pardon, Sire, mais je suis un peu curieux et avant de mou-
rir, je voudrais bien savoir en quoi cette perruque peut vous être utile.
Le Lion. — Vous êtes bien hardi de m'adresser une pareille question.
Cependant, comme c'est la dernière, je veux bien y répondre. Je compte me
servir de cette perruque pour suppléer à ma crinière qui diminue tous les
jours.
Arlequin. — Eh bien ! Sire, au lieu cie vous affubler de cette perruque,
qui vous enlaidirait, je vous offre de faire repousser votre crinière aussi belle
que possible, avec une pommade miraculeuse que j'ai composée.
Le Lion. — Ah ! cela serait merveilleux.
Arlequin. — ,1e ne demande que quelques heures pour la préparer.
Le Lion. — Eh bien, on ajournera ta mort jusque-là. Mais ce sursis ne
concerne pas ton compagnon.
Pierrot. — Sire, ne l'écoutez pas, il vous en impose avec sa pommade.
Arlequin. — Ah ! si je pouvais en avoir de suite, je prouverais à Votre
Majesté... {Un pot de pommade paraît sur une table.) Justement en voici.
Pierrot. — Je vous répète, Sire, que c'est un imposteur, et qu'au con-
traire sa pommade est nuisible.
Le Lion. — En ce cas, je veux qu'on en fasse l'essai sur toi. (Arlequin
frotte la tête de Pierrot, dont le serre-tête disparaît et qui parait avec une che-
velure qui lui cache la figure et tombe presque jusqu'à terre.)
Tous. — Ah ! quel prodige !
Le Lion. — C'est miraculeux! Arlequin, non seulement je t'accorde la
SKRAPHIN
179
perruque de ton oncle, mais je veux breveter ta pommade en lui donnant
mon nom.
l'ol 1< HIM I IL \ AIM.II II II
par Chain. — l-Mrait Ju Clmriiari, lKH).,
Arlequin. — Ah ! Sire, que de bontés .' Ma petite Colomlune, je te re verrai
enfin.
18i( MARIONNETTES ET GUIGNOLS
SCENE VII ET DERNIERE.
Les Précédents, La Fée Blanciiette, Cassandre, Colombine.
(Ils arrivent dans un nuaye.j
La Fée. — Nous venons te féliciter, Arlequin.
Arlequin. — Combien je vous remercie, Madame la Fée ! C'est à votre
protection que je dois mon bonheur. Eh bien! mon oncle?
Cassandre. — Eh bien, je suis prêt à tenir ma promesse.
Arlequin. — Vous ne nierez plus, j'espère, l'ei'licacité de mes inventions
et la pommade du Lion fera ma fortune.
Le Liox. — Madame l'ambassadrice, vous direz, je vous prie, à mon cher
cousin que j'espère qu'il voudra bien pardonner à Cassandre. en faveur du
service que son neveu m'a rendu. i'Lci I'ie s'envole.)
Pierrot. — Et moi, est-ce que je vais rester comme cela'.'
La Fée. — Oui, car en voyant ton mauvais caractère, ta marraine t'a
retiré sa protection.
Arlequin. — C'est cela, tu seras mon enseigne vivante.
Pierrot. — Oh ! Arlequin, je t'en prie...
Arlequin. — Le l'ait est que tu es si laid comme cela, que tu me fais de la
peine. Allons, console-toi, si tu te comportes bien, je composerai une autre
pommade pour te faire tomber tes cheveux.
couplet fixai..
Air : de Partie et Revanche.
Arlequin, an public.
Nos acteurs sont les vrais modèles
De ces vertus qu'on cherche à l'Opéra,
Chez nous, ni souci, ni querelles,
Cabale, envie, et cectera...
Nous ne connaissons pas cela.
Aucun travail ne nous rebute;
Jamais de lièvre ou d'enrouement.
Nous ne redoutons qu'une chute,
Car nous nous cassons en tombant.
VII
LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE ET LES CONTINUATEURS
DE SÉRAPHIN
Les montreurs de marionnettes à la planchette, à Paris, vers 1820. — Soutli Wurk fuir,
de Hogarth, en 17:;.'!. — Gavarni et Jules Dupré. — Les jolis Pantins, chanson de 1S0O.
— Les théâtres transportables, vers 1810. — Théâtres de marionnettes, dans [es sous-
sols ou les rez-iie-ehaussée parisiens. — L'aboyeur. — Guiynul dans li.-s jardins publics,
— Anatole Cressigny, dit Anatole. — Il devient propriétaire du Vrai Guif/nol. —
Ses représentations aux Tuileries <■[ à l'Klyséc. — Les Castellets actuels.
Les Parisiens qui touchent à la soixantaine, peuvent se rappeler
encore que lors de leurs jeunes années, nos carrefours si sages et si
recueillis aujourd'hui, si vivants et si turbulents alors, où se donnaient
rendez-vous, comme au wni siècle, chanteurs et batteleurs, hercules
et dresseurs de chiens savants, étaient quelquefois égayés, le soir, par
de jeunes piémontais ou déjeunes calabrais, montreurs de marionnet-
tes à la planchette, qui s'accompagnaient d'un tambourin et d'un fifre
aux sons criards. Quand la place publique ne paraissait pas devoir leur
assurer un nombre suffisant de spectateurs, les marionnettistes, presque
des enfants, pénétraient, suivis de gamins et de flâneurs, dans les cours
ou sous les portes cochères et donnaient, au pied levé, c'est le cas de
le dire, des représentations toujours bien accueillies, mais rarement
productives.
Leurs marionnettes, retenues par le milieu du corps, à un (il noué
au genou du montreur, reposaient à peine sur une planchette et,
obéissant aux mouvements qui leur étaient imprimés, se livraient à des
danses désordonnées, sans grâce, réglées par le hasard, mais souvent
bien drôles et toujours inattendues.
William Hogarth, le grand artiste anglais, les a connues. En 1733,
il a gravé l'une de ses admirables estampes où, réunissant les merveilles
qui se pouvaient voir â Soulh Warkfnir, il a montré un joueur de mu-
sette qui, accompagné d'un singe bizarrement accoutré, fait danser deux
184
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
poupées avec le pied. Dans cette même estampe, on trouve aussi un
puppel-show, sur lequel est écrit : Punch' s Opéra. On y remarque encore
deux toiles peintes servant d'enseigne et représentant : l'une, Adam,
Eve et le Serpent, c'est le Paradis perdu ; l'autre, Polichinelle à clieval ;
sa bête, bien dressée, vide les poches d'Arlequin. Hogarth a également
La Iniiii: hé Soitii Wark
par \V. Hogarth. H33.
placé dans sa composition, une femme, la vielle sur le dos, montrant la
lanterne magique à un enfant.
Les marionnettes à la planchette sont donc anciennes. Un voya-
geur, Daniel Clarté, a constaté leur présence, en 1812, chez les co-
saques du Don; elles ont disparu aujourd'hui, mais d'assez nombreuses
estampes signalent leur passage en France, à partir de l'année 1820.
Gavarni, qui aimait les pantins, en a fixé le souvenir dans l'un de ses
dessins publiés par le Magasin pittoresque ; Jules Dupré a fait de même
LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE 185
dans une toile de valeur, reproduite par la Revue des peintres, en 183*2,
je crois.
Vers 1860. on pouvait entendre dans nos concerts parisiens, puis
dans les rues de Paris, une chanson à laquelle on fit bon accueil,
chacun s'appliquant à y trouver quelque allusion politique; elle me
parait bonne à citer, non qu'elle soit un chef-d'œuvre, mais parce
qu'elle retrace assez fidèlement ce qu'était le joueur de marionnettes
dont je rappelle à la Ibis l'existence et la disparition.
Près de Chambéry, dans notre village,
Ma mère, en pleurant, un matin, me dit :
Mon enfant, vois- tu, nous manquons d'ouvrage,
Il faut nous quitter, mon pauvre petit .
Prends ce tambourin, ce fifre «le pâtre,
Et vas à Paris; vers ces lieux lointains,
La planche de bois sera ton théâtre
Pour faire danser tes jolis pantins.
Pantins que vous êtes,
Dansez, mes amours.
De vus pirouettes
L'on rira toujours.
Savez-vous comment sont faits mes artistes'.'
Je leur mets d'abord des habits de choix.
Bourgeois ou docteurs, banquiers ou banquistes
Ont riche parure et tète de bois.
Tous pour quelques Sous dansent sur ma corde,
Tant que le public est en belle humeur !
Mais, je suis aussi sans miséricorde
Sitôt que l'un d'eux tombe en défaveur.
Pantins... etc..
Vers 1840, c'est Charlet qui en témoigne, il existai! aussi, mais
surtout dans les campagnes avoisinant la ville, île petits théâtres trans-
portables faits de toiles et de piquets, dans l'intérieur desquels se tenait,
à genoux, un jeune italien qui montrait, pour deux liards, la comédie
aux enfants émerveillés; ces théâtres ont regagné leur lieu d'origine
depuis de longues années, suivant l'exemple qui leur avait été donné
par les marionnettes piémontaiscs et calabraises.
18G
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Séraphin et son théâtre, les marionnettes à la planchette, les théâ-
tres transportables, nous conduisent à une époque rapprochée de la
nôtre, celle pendant laquelle les scènes de marionnettes à mains,
moins nombreuses, mais toujours suivies par la plus impressionnable
des clientèles : la clientèle enfantine, se réfugient un peu partout, dans
les sous-sols ou les rez-de-chaussée des quartiers populeux.
DATTSE DES MARIOXETTES.
Danse des marionnettes
par Baptiste. 1829.
C'est l'époque du théâtre peu coûteux, d'où le luxe est banni et où
le personnel est réduit à sa plus simple expression. A la porte basse et
noire, qu'un quinquet fumeux ou une simple chandelle de suif éclaire,
se tient tristement un homme au visage maigre et aux vêtements gras, c'est
« l'aboyeur ». Par lui, les promeneurs curieux, les gamins amassés,
vont connaître l'alléchant programme du spectacle auquel on les con-
vie. L'un de ces petits théâtres m'est resté en mémoire : il était encore,
en 1815, rue Jean-de-Beauvais, à la bailleur de la rue des Ecoles.
Il y en avait bien d'autres à Paris, mais tous ont disparu. Guignol
LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE
187
s'est réfugié dans les jardins publics : aux Tuileries, au Luxembourg,
aux Buttes-Chaumont, aux Champs-Elysées surtout, où les enfants,
fidèles aux poupées de nos premiers ans, suivaient il y a seulement
quelques années, au milieu d'un décor unique au inonde, les représen-
tations données par Anatole Cresigny, ou [dus simplement Anatole,
VaLENTIN IXDtSTMKI. PITTORESQIE El hll.vMAlli.HL
par Charlct. lsiri
dont la supériorité comme marionnettiste était alors incontestable.
Né à Vernon, dans l'Eure, en 18'i5, et venu de très bonne heure à
Paris, Anatole s'était épris des marionnettes à mains; tout entant, il
suivait leurs ébats et leurs luttes avec passion. Son rêve était d'obtenir
au Castellet qu'il avait choisi, celui de Pierre Dumont, fondé en 1836,
une petite place modeste et peu rétribuée. Il réalisa ce rêve, se perfec-
tionna peu à peu, sans même qu'on s'en apen;ul autour de lui et, plus
tard, de serviteur qu'il était, devint maître du Vrai Guignol. Dans cette
situation nouvelle, Anatole se révéla artiste de sérieuse valeur, non
188
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
seulement comme exécutant, car il prétendait disposer de vingt voix
différentes, mais aussi comme auteur. C'est lui qui composait ses
pièces ou plutôt leur canevas; il en a laissé plus de quarante qui sont
I.A C.OMKD1K M (HAT. DEItMKI'.K la toii.e
par Jules David. 1830. Collection de M. 0. Grousset.
entre les mains de sa veuve. C'est lui aussi qui sculptait les tètes de ses
personnages, laissant à sa femme, une collaboratrice précieuse, le soin
de les vêtir.
Anatole, qui encaissait, dans les dernières années de l'Empire, des
LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE
189
recettes journalières de cent francs, est mort en 1893. Il avait été
admis au Palais des Tuileries, sous Napoléon III, et ai; Palais de l'Ely-
sée sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon.
I.A CiHIKhli: DU CHAT. Dkvant la ioii.k
par Jules David. I8."i0. Collection ilu >!. I). (irons
Les théâtres de nos jardins publics sont la reproduction exacte de
nos anciens Castellels; ils n'ont guère [dus de deux mètres carrés et
renferment l'ensemble de leur personnel et de leur matériel, poupées
190 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
et décors. Sous la scène même, ou plutôt sous la table de travail sont
suspendus les personnages, à une place qui est toujours la même, cette
disposition permettant leur immédiate entrée en scène. Ils sont au
nombre de douze ou quatorze, et leur répertoire se modifie sans cesse,
au gré de l'opérateur, sans avoir à craindre l'intervention de la censure.
Chacune de leurs scènes nécessite la présence de deux ou trois ou-
vriers.
Combien, en ce moment, y a-t-il de théâtres de marionnettes éta-
blis à demeure, à Paris? J'avoue ne pas le savoir. Ce qui semble certain,
c'est que leur nombre a sensiblement diminué; il aurait plutôt aug-
menté en province. Toute grande ville qui se respecte a ses marion-
nettes. A Amiens, ce sont les Cabotins, où Lalleur fait la joie des Pi-
cards et répond volontiers aux questions qui lui sont posées sur les faits
locaux à l'ordre du joui 1 ; à Lyon, c'est Guignol, le grand Guignol dont
la gloire a illuminé la France entière, à ce point qu'on ne dit plus:
« Un théâtre de marionnettes » mais bien : « l'n Guignol » et cela est
justice; à Saint-Etienne, à Bordeaux, c'est encore Guignol; à Lille,
c'est Jacques.
VIII
LES MARIONNETTES DE THOMAS HOLDEN
Thomas Holden explique ses procédés. — Ce qu'en pense IM. de Goncourt.— A. Hovaroff
cl son petit théâtre des Pantagonia. — l,e jugement porté par Lemcrciei' de Neuville
sur les fantoches de Holden.
Dans une brochure non datée, qu'il a l'ait imprimer chez Appel,
vers 1887, lors de son dernier séjour à Paris, Thomas Holden prend le
soin de ne rien divulguer des procédés qu'il emploie et qu'il complique
volontairement; ces procédés étaient, à cette époque, peu répandus.
J'extrais de la brochure de Holden illustrée par Drancr les lignes sui-
vantes qui me paraissent présenter quelque intérêt :
« ... (l'est tpie ma besogne derrière la toile n'est pas une sinécure,
tant s'en faut; et pour mettre tons ces petits bonshommes en mouve-
ment, j'ai souvent mouillé plus d'une chemise. Passer de la machine
hydraulique à la pile électrique, et de l'appareil pneumatique an ma-
gnétisme, mi arrive souvent au rhumatisme, surtout dans certains
théâtres où les courants d'air semblent avoir élu domicile; tout cela ne
constitue pas tout à fait une besogne des plus agréables. S;ms compter
les poids à soulever, les tils à tirer, tantôt debout, tantôt à genoux, le
plus souvent couché à plat ventre dans des positions souvent périlleuses,
mais toujours fort incommodes, tantôt suspendu par un pied nu accro-
ché par un bras à une barre de i'ev, allant de droite à gauche, de haut
en bas, chantant, parlant, criant selon le besoin du moment, n'ayant
pas même le temps de respirer, changeant le timbre de ma voix selon
le personnage présenté au public et toujours transpirant comme dans
un bain russe, voilà un des secrets les plus importants de ma profes-
sion.
« Dans une entreprise comme la mienne, il est rare, qu'il n'arrive
pas d'accidents à mes bonshommes, tantôt c'est un bras qui se déman-
192
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
che, ou un pied qui ne va plus, et tant d'autres; pour ne rien oublier
et afin de réparer tout cela pour la représentation du lendemain, un
carnet est soigneusement et régulièrement tenu, sur lequel on peut
lire des annotations
.ZJl/L= comme celles-ci :
« Enseigne du bar-
bier cassée;
« Clouer la perru-
que à Cassa ndre;
« Faire une queue
neuve au taureau;
« Bande d'air à
abaisser;
« Fond de mer à
relever;
« Cbien à rem-
pailler;
« Huile pour les
macliines;
a Charbon, esprit
de vin, fil de fer, pla-
tine, cire vierge;
« Laver les chaus-
settes du clown ;
« Faire un nez au
policemen, etc., etc.
« Mais en voilà as-
sez, je ne dévoilerai
aucun autre secret de
ma profession. Je laisse au spectateur le soin d'en débrouiller les
innombrables ficelles; et s'il lui prenait fantaisie de me faire concur-
rence, je l'engagerais à se munir immédiatement des objets suivants
et à commencer la besogne :
« Quelques centaines de mètres de toile et une machine Singer
pour les coudre; vingt kilogrammes de couleurs variées et pinceaux et
brosses, avec des hommes sachant s'en servir; pas mal de bûches pour
Thomas Holden manoeuvrant ses fantoches
par Draner. [Extrait île : Thomas Holien, original progrès, mystère
irii i ii r i/A
MARIO «JETTES
Ci
,/'
7/ .
CL
il <K
rv •;'.
i:i
LES MARIONNETTES DE THOMAS HOEDEN 195
en faire des fantoches ayant un semblant d'intelligence ; cinq cents
vieilles roues démontres et de pendules; une centaine de ressorts de
montres; sept kilogrammes de cheveux; cent cinquante paires d'yeux
artificiels en miniature; un métier à fabriquer des bas de soie; deux
petites machines à vapeur; une chaudière, un outillage complet de
menuiserie, quelques centaines de kilogrammes de fil de 1er de toutes
dimensions, pompes, baquets, couverts, verres, bouteilles et une foule
d'autres accessoires dont la nomenclature tiendrait dix pages de cette
brochure; sans parler des costumes, étoffes pour leur confection, et
des nombreux bras pour fabriquer et maintenir tout cela dans les condi-
tions voulues. »
Edmond de Goncourt avait été frappé dès le début, des succès obte-
nus par Holden. Dans son Journal de l'année 1879, il leur consacre
quelques lignes :
« Samedis avril. — Les marionnettes de Holden ! Ces gens de bois
sont un peu inquiétants. Il y a une danseuse, tournant sur ses pointes
dans un clair de lune, de laquelle pourrait s'éprendre un personnage
d'Hoffmann, et encore un clown qui se couche, cherche sa position
sur un lit et s'endort avec des poses et des gestes d'une humanité de
chair et d'os. »
Si incomplètes qu'aient été les « révélations » de Thomas Holden,
elles ont peut-être suffi pour instruire quelques marionnettistes en
éveil. Aujourd'hui, à peu d'exceptions [très, ses trucs sont connus; un
modeste exécutant, A. Hovaroff, dans son petit théâtre des Pantagonia,
du carré .Marigny, les montre chaque jour aux enfants; il a notamment
un petit gymnaste dont l'adresse est prodigieuse; le fameux squelette
dont les membres se détachent et se rejoignent avec une précision ma-
thématique y parait également pour la plus grande stupéfaction des
spectateurs.
Holden, retiré après fortune laite, était plutôt \u\ illusionniste
qu'un marionnettiste. Ses fantoches étaient suspendus ;'i une barre trans-
versale sur laquelle venaient se fixer, sans pouvoir se confondre, les
nombreux lils qui les faisaient agir. Afin de rendre ces lils moins
apparents, Holden avait eu l'ingénieuse idée de garnir les fonds de sa
190
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
scène, de l'étoffe connue sous le nom de reps, dont la fabrication
repose sur de longues lignes verticales côtelées; les fils de l'étoffe se
confondaient ainsi, à distance, avec ceux des poupées qui devenaient
alors invisibles.
Holden faisait peu marcher ses personnages, la marche étant corn-
Aificue belge ue Thomas Holden.
posée de mouvements difficiles à obtenir. Il avait le soin de les placer
très près du fond de son théâtre et les faisait mouvoir dès leur appari-
tion.
« Les fantoches de Thomas Holden, dit M. Lemercier de Neuville,
étaient certainement des merveilles de précision et je suis loin d'en
nier la valeur, mais ils s'adressaient aux yeux et non à l'esprit. Leur
perfection même est une faute. On les admirait, on n'en riait pas, ils
étonnaient et ne charmaient pas. Ils étaient muets d'ailleurs, défaut
auquel on aurait pu remédier, mais quel dialogue vif et animé aurait-on
LES MARIONNETTES DE THOMAS HOLDEN 197
pu mettre dans la bouche de ces pantins dont les gestes étaient réglés
et qui manquaient de physionomie. »
Cette dernière observation n'est pas restée d'une justesse absolue.
Thomas Holden a souvent fait parler ou chanter ses pantins, mais ils
restaient froids et guindés malgré la vive intelligence et le savoir incon-
testable de leur maître.
IX
LES MARIONNETTES DE DICKSONN
I.i prestidigitateur Dicksonn. — Mode de suspension de ses marionnettes. — Construction
d'une marionnette nue.
Dicksonn, on, si vous le préférez, M. Alfred de Saint-Génois, est
évidemment l'un de nos plus avisés prestidigitateurs. Toutes ses expé-
riences qu'il a lui-même fait connaître dans un volume intitulé : Mes
Trucs, sont célèbres; doué d'une merveilleuse adresse, il obtient dans
ce genre de spectacles tU^ résultats étonnants qui, s'il n'avait pas la joie
de vivre de notre temps, lui auraient jadis attiré bien des ennuis.
M. A. de Saint-Génois est un fanatique de marionnettes; il les a
étudiées toutes et, incomplètement satisfait des moyens mis en usage
par ses prédécesseurs ou par ses concurrents, il a créé pour elles un
système fort ingénieux.
Ses marionnettes sont muettes. Les scènes mouvementées où plu-
sieurs personnages sont nécessaires ne le tentent pas, il lui suflit de
faire paraître une seule poupée à la fois, mais à cette poupée, il donne
les apparences de la vie.
Son système offre cette particularité que la marionnette est suspen-
due par un appareil fixé au corps du manipulateur, de façon à lui per-
mettre d'avoir les deux mains libres pour conduire les fils d'action.
Cet appareil n'est pas très compliqué : il se compose d'un dos de
cuirasse fixé avec des bretelles; à ce dos de cuirasse qui ne gêne aucun
mouvement, une longue tige de fer, portant à sa base une vis d'arrêt
permettant son élévation ou son abaissement, est adaptée; elle se re-
courbe au-dessus de la tète de l'opérateur, avance de trente-cinq à
quarante centimètres et se termine par un crochet à mouvement fou.
("est ace crochet que se fixe par un piton, la tringle horizontale qui
porte, munie de tous ses fils, la marionnette ainsi suspendue dans
l'espace, sous les yeux même de celui qui la fait agir.
M'DieKSQNîf
Affiche ut: bu kso.n.n (Alfred dl Sai.m-Gkmjis .
LES MARIONNETTES DE DICKS* iNN
201
M. de Saint-Génois explique de la manière suivante, le mouvement
et l'utilisation des fils dont il se sert :
Deux fils A servent à suspendre le fantoche par les épaules, ce sont
les principaux, ceux qui supportent tout le poids; aussi demandent-ils
à être souvent vérifiés. Deux autres fils 15, fixés aux oreilles, suspendent
la tête et se terminent en liant par deux
caoutchoucs qui sont reliés par une
barre en fil de 1er, ce qui permet, en
appuyant dessus, d'obtenir par l'élas-
ticité un abaissement des deux fils en
même temps pour faire incliner la tète
et dire oui. En appuyant sur la tringle
plus fort d'un côté que de l'autre, on
obtient une inclinaison de la tète, et en
faisant obliquer la tringle pour la met-
tre presque en travers, on obtient le
non.
Il suffit donc d'un simple mouve-
ment des doigts pour avoir trois fonc-
tions distinctes.
Au bas du dos de la marionnette,
au-dessous de l'articulation de la taille,
se trouve fixé un fil C; en tenant ce
fil à la main à une hauteur invariable
et en baissant un peu son corps, l'o-
pérateur obtient un ploiement de la
partie supérieure de l'automate qui rend
des salutations. Une seule main étant occupée, l'autre peut conduire
un mouvement de jambe, même un mouvement de jambe et de bras,
en saisissant ensemble les deux lils E F.
Le fil D actionne la bouebe et se lixe après la barre qui relie les
caoutchoucs, pour éviter l'encombrement en haut.
Les fils E se trouvent lixés aux jambes et les lils K aux bras.
Pour éviter toute confusion dans ces fils, la tringle de suspension
est peinte de couleur différente, le rouge correspondant aux jambes, le
bleu aux bras, le blanc à la tète, etc.
APPAI'.KII, IIE Dicksonn
pour la inami'iivrc de ses marionnettes.
202
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
D'autres fils supplémentai-
res peuvent être ajoutés au gré
de l'opérateur pour des fonc-
tions diverses. Un seul fil par-
tant de la tringle de suspen-
sion peut également se diviser
en plusieurs fils fixés à diffé-
rentes parties de la marion-
nette et donner par un seul
tirage plusieurs effets.
Aux mains de Dieksonn,
ces marionnettes sont vraiment
curieuses, il n'y a point de mou-
vement qu'il ne puisse leur
faire exécuter.
Elles sont construites de
pièces et de morceaux. La tête
dont la mâchoire est animée,
se fixe au torse par un double
piton ; le torse et le bassin,
faits d'une simple plancbette,
sont reliés entre eux par une
bande de cuir épais; les jam-
bes, liées au bassin par deux
languettes de cuir, sont à
charnières de bois pour les
genoux el pour les pieds ;
enfin, les bras coudés par des
* pitons entrelacés sont reliés
par le même moyen aux omo-
plates.
Ainsi conçus, ces petits personnages ont une élasticité parfaite.
Marionnette nie de Dicksonn.
Affiche de John Hewi.li Charles m. S uni Génois
X
LE THEATRE MÉCANIQUE DE JOHN HEWELT
Comment Jolm Hewelt construit ses marionnettes. — Fantoches chantant on ] ■arlani. —
Orchestre mécanique; instrumentâtes animés. — Le rideau [>eiiit par M. Jules Chère 1
pour le Théâtre du Musée Grévin.
Aujourd'hui, une marionnette n'est plus une poupée rudimentaire
dont les attitudes sont laissées au talent de son maître, c'est un instru-
ment de précision, pour lequel on a tout prévu el à qui tout est permis;
c'est, si on le préfère, un instrument à cordes que la virtuosité d'un
artiste fait vibrer, et qui produit, sous l'influence d'un doigté habile,
des gestes bien réglés dont l'absolue vérité n'est pas sans captiver l'es-
prit el sans charmer les yeux
Dans nus théâtres actuels, aussi bien que ilans les anciens d'ailleurs,
le nombre des marionnettes agissantes est nécessairement restreint, puis-
que chacune d'elles nécessite un opérateur; mais si. par des procédés
mécaniques qu'il est possible d imaginer, cet opérateur met en mou-
vement, auprès îles principaux personnages, plusieurs poupées de
second plan, il obtient, .-ans trop de peine, un ensemble vivant et qui
peut être d'un aspect juste.
C'est ainsi que procédait Thomas Holden. C est de même que procède
John Hewelt ou plutôt .M. Charles de Saint-Génois, frère de Dicksonn ;
mais sou système, plus complet, dill'ère de celui de son prédécesseur.
en ce que les lils aériens de ses poupées se complètent d'un réseau de
lils indépendants placés au-dessous de chacune d'elles. Les bras, les
jambes et la tète de ses personnages levés ou actionnés par les lils
aériens ne retombent pas d'eux-mêmes; ils sonl ramenés à leur posi-
tion naturelle par les lils de rappel. Cette disposition nouvelle permet
d'arrondir les mouvements et de donner aux gestes une grande sou-
plesse.
John Hewelt a également modifié les articulations de ses fantoches.
200
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Là, où Thomas Holden se contentait, pour relier les membres au corps,
de les fixer par deux pitons entrelacés, John Hewelt ajuste bras et
jambes avec des billes pivotantes dont la disposition fait penser à celle
des mannequins employés dans les ateliers de peinture. Ses fantoches
Marionnettes dk John Hewelt.
ont la bouche articulée; ils parlent ou plutôt des artistes invisibles
parlent ou chantent pour eux. Leur geste accompagne la parole ou le
chant et l'illusion est complète. Elle l'est d'autant plus que tous les
personnages, selon le plan qu'ils doivent occuper sur la scène, sont
de grandeurs différentes. Dès que les yeux se sont familiarisés avec
cette scène minuscule et qui semble profonde, on oublie qu'on se trouve
LE THÉÂTRE MÉCANIQUE DE JOHN HEWELT
207
en présence de marionnettes obéissantes et on ne voit devant soi que
des acteurs bien stylés.
Sur le théâtre de John Hewelt, au premier plan, des musiciens exé-
cutent une ouverture. Le chef d'orchestre bat la mesure comme le
MARIO.N.NtTTES DE JollS HlHI .1.1.
ferait un maître et surveille ses instrumentistes; ceux-ci accomplissent
chacun leur mission avec régularité. Sur les entés du théâtre, dans des
loges, des spectateurs causent, lorgnent ou applaudissent; îles dames
s'éventent ou parcourent le programme. Tous ces personnages ont
l'animation de la vie réelle. Les musiciens du premier plan sont plus
grands que les spectateurs placés sur un second plan peu éloigné. Ce
208 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
petit monde est mû, non par des fils, niais bien mécaniquement, le
mécanisme de charpie poupée correspondant à un tableau à portée de
la main de l'inventeur qui peut à volonté ralentir, accentuer, varier ou
faire cesser tout mouvement.
Sur la scène, les poupées agissantes pénètrent par les coulisses,
se présentent, saluent, chantent ou dansent; elles accomplissent ces
actes différents avec la plus grande aisance.
Le répertoire des artistes lilliputiens de John llewelt est bien
choisi : Yvette Guilbert, la belle Otero, les sœurs Barrisson,
Eugénie Fougère, la belle Falina vivent là, en parfait accord, avec
Polin, Fragson et Liltlc Tich. Pour réaliser ces merveilles, trois exé-
cutants suffisent : M. et M mo de Saint-Génois et leur fils. M. de Saint-
Génois sculpte lui-même tous ses personnages, laissant à sa collabora-
trice le soin <le leurs ajustements.
Le théâtre de John llewelt est certainement une œuvre d'art. Ses
fantoches ont bien les gestes maniérés, la parole étudiée et un tant soit
peu prétentieuse des comédiens de profession ; son Yvette. Guilbert est
charmante, sa belle Otero est parfaitement jolie, son Polin est aussi
b...icn <pie l'autre. Mais, faut-il le dire, tout en les admirant sans
réserve, à ces perfections réunies qui ne laissent rien à l'imprévu et font
involontairement penser aux tableaux mouvants, je préfère, — c'est
une opinion toute personnelle, — la physionomie simple et naïve des
marionnettes à mains de nos pères, dont le geste heurté, les mouve-
ments saccadés, précipités et maladroits, laissent l'impression d'une
vie moins compliquée et par cela même plus aimable et plus souriante.
Les marionnettes de John llewelt sont maintenant installées au
Musée Grévin. Le délicieux théâtre de ce musée, reconstruit sur les
indications de M. Thomas, et pour lequel le maître Jules Chéret vient
de peindre un rideau qui est une œuvre adorable de goût, de lumière
et de fraîcheur, leur a donné un asile attravant.
XI
L'ARMÉE ET GUIGNOL
Les marionnettes du commandant V..., à Cherbourg et à Arias. — Un Guignol à bord
pendant la traversée de Marseille à Sébastopol, en 1856. — Funérailles d'un chat. — ■ Les
ombres à l'École polytechnique. — Le Cud'X. — Ne t'arrête pas devant Guignol. —
Bonaparte demande des marchands de marionnettes pour le Caire.
Derrière le conscrit le plus soucieux de ses devoirs, le plus cons-
cient de sa force, on retrouve sans peine l'enfant. Les impressions
saines des premières années sont restées là encore fraîches et vives;
entre le jeune homme et les spectacles naïfs où se plaisait son igno-
rance de la vie, existe encore un lien étroit qui n'a pas été atteint .
Un officier de grand mérite, M. le commandant du génie Y..., qui
traitait ses soldats comme il eût traité ses proches, partageait ces senti-
ments. Il aimait les marionnettes, — cela est permis à tout le monde, — il
croyait même qu'on pouvait leur demander d'honnêtes et utiles récréa-
tions. Par ses soins, à Cherbourg, puis à Arras, il installa, avec l'aide
de quelques-uns de ses hommes, un théâtre sur lequel je n'ai malheu-
reusement pas de renseignements spéciaux. Je sais cependant que les
marionnettes du commandant V... gênaient les opérations commer-
ciales des cabaretiers de Cherbourg et d'Arras! C'est déjà quelque
chose!
Lors de la campagne de Crimée, zouaves et grenadiers de la garde
impériale faisaient la traversée de .Marseille à Sébastopol.
Rien n'avait été négligé par eux pour donner quelque attrait à ce
voyage que le mal de mer devait rendre douloureux pour plusieurs.
Dans un box, quelques loustics parisiens ou lyonnais avaient eu la
pensée heureuse d'installer un théâtre de marionnettes dont les acces-
soires et les costumes avaient été exécutés, dès que l'on avait quitté
terre, par des artistes de bonne volonté.
h
210
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Polichinelle n'avait point été oublié. Il y en avait un superbe, taillé
au canif dans une bûche résistante, doré sur toutes les coutures à l'aide
de galons hors d'usage. C'était lui qui faisait l'annonce; quelquefois il
prenait part aux représentations.
Le répertoire habituel du théâtre abandonné à la verve gauloise de
Danse, petit Policihneile, ac son de mon gai tambourin
par Charlet 1H43.
nombreux improvisateurs, n'était point écrit pour les demoiselles qui
d'ailleurs faisaient défaut; il n'a pas été conservé. On sait seulement
de lui, qu'il a diverti nos soldats et que pour cela, ses auteurs mérite-
raient d'être connus et remerciés.
Rien ne manquait à l'installation pourtant sommaire du théâtre. Le
chat du bord,, une jolie béte qui portait les armes et faisait le beau, avait
été dressé à prendre place prés de Polichinelle, avec lequel il entrait
parfois en lutte. L'histoire rapporte que la carrière dramatique de ce
chat, commencée sous de brillants auspices, fut de courte durée : il dis-
parut un jour, à l'issue d'une représentation, détourné de ses devoirs
I/ARMEK ET GUIGNOL
213
par un zouave dont l'ordinaire ne suffisait point à calmer les tiraille-
ments d'estomac. Aidée du cuisinier, l'escouade du zouave lui prépara
et lui fit de somptueuses funérailles.
Le pauvre chat fut remplacé par un horrible barbet qui, ne courant
pas les mêmes dangers, lit le voyage dans des conditions de tranquillité
relative.
C'est le journal l'Illustration qui rapporte ce fait atlesté d'ailleurs
TlIKATHK DK (il II. Mil. AI X ClIAMI'S-Êl 1SKKS
par K. <.ii.r;ml. Is.v;.
par de vieux troupiers. V Illustration a donne dans son numéro du
15 décembre 1855, un dessin du Guignol militaire encore célèbre
parmi les survivants de la campagne de Crimée.
J'éprouve quelque hésitation à parler ici de l'École polytechnique :
les marionnettes n'y sont point en honneur.
On n'y connaît guère que Polichinelle, encore ne le fète-t-on qu'in
cidemment et dans une circonstance spéciale. Tous les ans, à la ren-
trée, les premiers et seconds majors, anciens et nouveaux, ne se
connaissant pas encore, rompent la glace et entrent en relations e
214 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
dansant la Polichinelle pendant que l'Éeole tout entière, formée en
cercle, chante le refrain :
Pan ! Pan ! Qu'est-ce qu'est là ? etc.
Ainsi le veut la tradition.
L'École polytechnique, et c'est ce qui nie la gâte, semble avoir pour
les poupées de bois, un mépris immérité. Dans le Cod'X, qui n'est
autre chose qu une sorte de règlement établi par les élèves eux-mêmes
et qui a pour unique but de conserver pures de tout alliage, les tradi-
tions de l'Ecole, on trouve un paragraphe ainsi conçu :
« N'achète ni marrons, ni œufs rouges, ni sucre d'orge; si tu es
curieux de savoir combien tu pèses, va ailleurs qu'aux Champs-
Elysées. Se (arrête pas devant Guignol. Ne tire ni à l'arbalète ni aux
macarons. Evite les montagnes russes, les chevaux de bois, les mâts
de cocagne. Ne te fais jamais décrotter sur la voie publique, ni tondre
sur le Pont-Neuf. Les cafés-concerts des Champs-Elysées te sont
permis. Les seuls bals autorisés sont : Mabille, Cbàteau-des-Fleurs,
Asnières et le Ranelagh. Il t'est toujours défendu d'y danser. »
Tout cela me paraît dicté par Minerve elle-même. Mais, pourquoi
cette interdiction : Ne t'arrête pas devant Guignol!' Combien je la
trouve injuste et peu réfléchie. Bonaparte qui, après tout, n'était pas
le premier venu, ne partageait pas ces idées bourgeoises et semblait
loin de les prévoir. Dans la Vie des Comédiens, M. Emile Deschanel
rappelle très justement une note autographe du général, datée du
Caire et dans laquelle il demande, outre des fournitures d'artillerie
dont on devine l'emploi projeté :
1° Une troupe de comédiens;
"2" Une troupe de ballerines;
3" Des marchands de Marionnettes pour le peuple, au moins trois
ou quatre;
4° Une centaine de femmes françaises.
Guignol ne vaut donc pas, pour « la Poule aux œufs d'or » de
Napoléon, les Ombres qui, tous les ans, à pareille époque, vers février,
sont l'objet, à l'École Polytechnique même d'une fête célèbre, dont
l'origine remonte à 1818.
Cette cérémonie à laquelle les élèves se préparent longuement en
L'ARMF.E ET GUIGNOL 215
recueillant pendant les cours, soit à l'aide du crayon, soit à l'aide de la
plume, tous les documents pouvant apporter à la Séance des Ombres
quelque trait de franche gaieté, a lieu dans le grand amphithéâtre de
physique; elle a toujours conservé un caractère de stricte intimité.
Le général commandant l'Ecole, les autorités militaires, les profes-
seurs, l'administration, les anciens et les conscrits y assistent dans une
secouée de rire.
Là, délilent en ombres chinoises articulées, habilement dessinées
et toujours reconnaissahles, les silhouettes des officiers ou des profes-
seurs, ainsi que celles du personnel de l'Ecole. Tous ces personnages
dont les gestes ou les tics sont fidèlement reproduits, se trouvent pro-
jetés par un puissant appareil électrique sur un vaste drap blanc et
viennent successivement se montrer aux spectateurs. A tour de rôle,
ils prononcent un discours dans lequel réapparaissent, sous une
forme vive, burlesque ou gauloise, les termes préférés îles professeurs,
leur mode d'interrogation et les mille riens qui caractérisent une phy-
sionomie et la fixent.
La séance des ombres dure plusieurs heures. Jamais on n'y a
entendu de murmures désapprobateurs. Les officiers généraux, les pro-
fesseurs, les répétiteurs, tout le personnel d'ailleurs, n'ont pas oublié
que jadis, alors qu'ils étaient élèves eux-mêmes, ils ont collaboré à des
fêtes semblables où chacun d'eux ne s'est pas fait faille de caricaturer
les grands anciens sans que le respect qu'ils professaient pour eux en
ait jamais subi la plus légère atteinte.
XII
SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES
Le type de Guillaume, à Paris. ■ — Les têtes sculptées, par Ch. Ferry. — Les ateliers de
fabrication et d'habillage de Ed. Fruit. — Ses têtes en carton moulé. — Les sculpteurs
et les habilleurs lyonnais.
L'exécution des marionnettes n'est point une fabrication, c'est un
art véritable; art naïf et enfantin, sans doute, mais toujours agréable et
n'excluant pas une certaine recherche d'originalité.
Abstraction faite de Thomas Holden, de Anatole Cressigny, de
M. Lemercier de Neuville, de John Hewelt, qui ont longtemps fait eux-
mêmes leurs poupées, au point de vue commercial, deux hommes, à
Paris, sont les seuls représentants autorisés de cet art. L'un était
M. Ch. Ferry, sculpteur sur bois, mort depuis peu de mois. Dans
son atelier, une petite mansarde de trois mètres carrés, éclairée par un
simple vasistas, il taillait avec esprit, sans autre loi que son inspiration,
dans des bûches de tilleul le plus souvent, quelquefois dans le noyer,
les tètes du Guignol parisien, du gendarme Griponneau, du juge, du
commissaire, de la mariée, de Polichinelle, de Guillaume enfin.
Bizarre création que celle de ce Guillaume, qui a pris naissance à
Paris! C'est le gamin qui se permet tout ou à qui tout est permis; qui
emploie pour la satisfaction de ses instincts rigoleurs, tous les moyens,
surtout les plus répréhensibles. Il a en horreur le patron, le juge, le
gendarme ou le commissaire, ne reconnaît aucune autorité, ne professe
aucun respect et use son bâton sur les épaules de ceux qui n'ont d'autre
prétention que celle de contrecarrer ses frasques.
Toujours expressives et bien construites, les tètes de Ch. Ferry,
appelées à se heurter dans des combats surhumains, n'ont, accentuées
par la couleur, que les reliefs indispensables à l'effet qu'elles doivent
SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES
217
produire. C'est Ch. Ferry qui a exécuté une partie des marionnettes
de Thomas Holden, portées par lui dans le monde entier; aussi celles
de A. Howarolî.
I'di.h iiim .1.1. h
Marionnette de Kern et Ed. Fruit.
Les marionnettes de Ferry, j'entends celles qui ont liras et jambes,
diffèrent de grandeur selon la scène où elles doivent agir; elles ont
quarante-huit, cinquante-deux ou soixante-dix centimètres de haut et
coûtent de trente-cinq à quarante francs. Les tètes seules, qui ont huit,
218
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
dix ou treize centimètres, valent de trois à quatre francs; ce n'est pas là
de quoi assurer la fortune à leur auteur.
Avec toute son habileté, et elle était vraiment extraordinaire, Ferry
LE Gl'IGNOL PARISIEN.
Marionnette de Ferry et Ed. Fruit.
ne pouvait terminer une tète munie de ses yeux d'émail en moins de
trois quarts de journée. Quelques-unes d'entre elles, destinées aux
poupées à fds, ont la mâchoire inférieure mobile; mise en mouvement
par un fd qui lui est spécial, une petite boule de plomb renfermée dans
SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES
219
le bois, force cette mâchoire à retomber d'elle-même. C'est ainsi que
l'opérateur obtient l'illusion de la parole ou du chant. Ce n'est pas
chose nouvelle et j'en ai parlé déjà.
Le Gkndahmf..
Marionnette de Kcrry et Ed. fruit.
Une fois achevées, poupées ou têtes sortent des mains du sculpteur
et sont expédiées à M. Ed. Fruit, dont les ateliers, admirablement
installés, sont curieux à parcourir. Toul un monde bien dressé est là,
prêt à les recevoir, soit pour la peinture des tètes qui est confiée à
220
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
des artistes expérimentés, soit pour l'habillement complet des person-
nages. Dans ces ateliers se voient en un ordre parfait les étoffes les plus
riches, les ors les plus éclatants; c'est une joie pour les yeux. Classées
La mère Gigogne.
Marionnette de Ferry et Kd. Fruit.
avec méthode dans des cartons qui occupent des chambres entières, les
poupées non articulées, c'est-à-dire les marionnettes à mains, sont là
par centaines, coiffées, gantées, prêtes à paraître en public au milieu
de leurs plus beaux atours.
SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES
221
Les moins chères de ces poupées, celles dont les tètes ont huit cen-
timètres, coûtent, en gros, cinquante francs la douzaine; les autres
coûtent soixante-div et cent huit francs. J'ai vu là des Polichinelles su-
l.l MnllK' IN.
Marionnette Je Ferry et Ed. l-'rui'
perbes et des Mariées idéales qui m'ont troublé l'esprit. Ce qui se dé-
pense de goût et d'ingéniosité chez M. huit est à peine croyable ; en
citant son nom dans ce livre, il me semble que j'accomplis un acte de
justice.
222
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
La mort de Ch. Ferry a jeté le trouble chez les marionnettistes; il
ne s'est point trouvé encore d'artiste suffisamment préparé pour lui
succéder, mais M. Fruit renonçant, pour ce qui le concerne, aux tètes
Le Jige.
Marionnette de Ferry et Ed. Fruit.
de bois sculpté, s'est mis personnellement à l'œuvre et a eu recours au
carton. Ses personnages sont parfaits; il modifie leur physionomie en
apportant aux moules des changements faciles qui lui permettent de
faire d'une tète d'homme, une tète de femme et réciproquement.
SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES 223
A Lyon, il y a deux sculpteurs de tètes, habilleurs des poupées des
théâtres guignols. L'un, celui qui a exécuté les acteurs de Pierre Rous-
sel, est M. Piégay, horloger; l'autre est M. Bonneaux. Ici, il faut noter
que l'art proprement dit n'intervient que pour une faible part dans
l'exécution des personnages : les Lyonnais, en effet, restent fidèles à la
tradition et celle-ci veut que les tètes soient largement taillées en plein
bois, à coups de serpe pour ainsi dire. Tout le charme, toute l'illusion
résident dans le jeu des marionnettes et non dans le lini de leur exécu-
tion ou dans la richesse des vêtements qui les couvrent.
XIII
GUIGNOL
L'opinion de M. Onofrio sur le Guignol lyonnais. — Laurent Mourguet et son ami le
canut. — Création du type de Guignol. — Son caractère. — Son costume. — Le pre-
mier théâtre de Mourguet. — Les pièces qui y étaient représentées. — Les descendants
de Mourguet. — Laurent Josscrand et Vuillerme Dunand. — Un fragment des Valet»
à la porte. — Un fragment du Déménagement. — Pierre Rousset. — Son théâtre
quitte la rue du Port-du-Temple pour le quai Saint-Antoine. — Ce que dit M. Paul
Bertnay de ce transfert. — Pierre Rousset et ses œuvres. — Ses parodies. — Frag-
ments de la Lucie, de la Favorite, de Robert le Diable. — G. Kandon et l'Exposition
de Lyon. — Invocation de (luit/nul à sa muse. — Guignol, modèle des domestiques.
On ne trouve aucune trace de l'existence de Guujno, avan la fin du
xvni e siècle. Avec La fleur, le paysan picard, il est le plus jeune de ce
types bizarres, pour lesquels la recherche de la paternité semble inter-
dite et qui mourront dans le pays où ils sont nés. Leur histoire, écrite
au hasard des événements, reste, malgré tout, difficile à reconstituer.
Quoi qu'on en puisse penser, Guignol est purement lyonnais; il
est, comme son ancêtre Polichinelle, une de nos gloires françaises. Je
sais bien que nous en avons d'autres, mais en pareille matière, il n'y a
point de quantité négligeable, et je ne vois pas pourquoi on tenterait de
nous enlever cette illustration au profit d'un peuple voisin qui peut se
contenter des siennes.
Un ancien magistrat de Lyon, M. Onolrio, sous le voile de l'anony-
mat, a publié, en 1865 et 1870, deux beaux volumes intitulés: Le Théâtre
lyonnais de Guignol. Dans cet ouvrage, l'auteur n'est point éloigné d'at-
tribuer à la marionnette lyonnaise une origine italienne; les raisons qu'il
donne de son opinion ne sont point probantes, il le reconnaît lui-même.
« ... 11 y a, dit-il, en Lombardie, une petite ville nommée Chi-
gnolo, et je me suis souvent demandé s'il n'avait pas existé jadis, à
Lyon, un artisan, un ouvrier en soie peut-être, originaire de cette ville
lombarde, qui se serait rendu célèbre par son caractère, par sa gaieté,
par ses saillies et qu'on aurait nommé ordinairement du nom de son
pays, comme il est d'usage en France et en Italie, où les ouvriers s'ap-
GUIGNOL
pellent souvent entre eux Parisien, Bourguignon, Piémonlais, au lieu
d'employer le nom de famille. Ce qui me rendrait cette conjecture plus
probable encore, c'est que dans les anciennes pièces de son répertoire,
les camarades de notre héros, tout en l'appelant Guignol, ce qui est
conforme à la prononciation italienne de Chignolo, l'appellent souvent
aussi Chignol, ce qui est conforme à l'apparence écrite du même mot
pour un français. Toutefois, ce n'est là qu'une conjecture. »
Je préfère qu'il en soit ainsi et qu'aucun document ne soit venu jus-
qu'ici appuyer l'opinion de .M. Ono-
frio; cela confirme la mienne; d'ail-
leurs, la venue en ce monde de Gui-
gnol ne se perd pas dans la nuit des
temps, et il n'est pas impossible de
remonter à ses jeunes années.
C'est à Laurent Mourguet, un
lyonnais né en 1745, qui avait tout
d'abord créé un théâtre île marion-
nettes protégé par Polichinelle,
comme tous les théâtres de marion-
nettes à mains de ce temps, que Gui-
gnol doit sa réputation universelle.
Mourguet, parait-il, était un homme
d'infiniment d'esprit et de lines^e.
qui composait lui-même, comme
l'ont fait plusieurs de ses successeurs, les pièces qu'il offrait au public.
Au moment de ses débuts, dont la date est incertaine, Mourguet
avait pour ami un canut très rieur et très gai, dans lequel il avait pleine
confiance et auquel il faisait connaître ses productions. Quand celles-ci
donnaient â l'ami pleine satisfaction : C'est guignolant, disait ce der-
nier, comme nous dirions aujourd'hui : c'est tordant. Ce mot de gui-
gnolant ayant frappé Mourguet, il l'introduisit dans la bouche de l'un de
ses petits personnages, qui fut immédiatement baptisé par les auditeurs
du nom de Guignol. Le nom lui est resté. Cette histoire est simple et doit
être vraie; elle est, dans tous les cas, parfaitement vraisemblable.
Enhardi par le succès, Mourguet développa le type qu'il avait ainsi
VciLI.Llt.MI. 1)1 NAMi
226
MARIONXKTTKS ET GUIGNOLS
créé ; il lui garda toujours son costume primitif du canut lyonnais, son
accent si particulier qui,
de nos jours, subit mal-
heureusement quelque
altération ; il lui con-
serva sa bonne et fran-
che humeur, son ca-
ractère bon enfant et
gouailleur, sa gaieté
bruyante et sa physiono-
mie satirique exempte
de méchanceté.
« Le caractère de
ce personnage, dit M.
Onofrio qui le connais-
sait bien, est celui d'un
homme du peuple : bon
cœur assez enclin à la
bamboche ; n'ayant pas
trop de scrupules, mais
toujours prêt à rendre
service aux amis; igno-
rant, mais lin et de bon
sens ; qui ne s'étonne
pas facilement ; qu'on
dupe sans beaucoup
d'effort en flattant ses
penchants, [mais qui par-
vient presque toujours
à se tirer d'affaires. »
Le Guignol de Mour-
guet portait et porte
encore un costume qui
lui est bien personnel.
Sa tète est coiffée d'un bonnet ou plutôt d'une sorte de chapeau à cornes,
déformé, aplati par l'usage et laissant voir une.'perruque à queue : c'est
Le ISaii.lï.
Théâtre de Pierre Rotisset.
GUIGNOL
227
cette queue que Guignol nomme son sarsifis. Le torse droit est vêtu
d'une jaquette de couleur. Guignol est armé d'une trique qu'il laisse
souvent tomber sur les épaules de son propriétaire; c'est là son seul
défaut. L'homme n'est pas partait! Pourquoi Guignol le serait-il?
Le premier théâtre de Mourguet a été établi à Lyon, dans la rue
Noire, puis dans la rue des Prêtres, dans la rue Juiverie et enfin aux
Brotteaux, dans la Grande-Allée, aujourd'hui le cours .Morand. C'est
dans ces divers lieux qu'il a représenté toutes ses pièces qui sont res-
tées célèbres et que M. Onot'rio a retrou-
vées et reproduites : les Couverts volés,
— le Pot de confitures, — les Frères Cor/,
— le Portrait de l'oncle, — le Duel, —
le Marchand de veaux, — un Dentiste,
— le Marchand de picarlats, — les Valets
à la porte, — ■ le Déménagement, — le
Testament, — le Marchand d'anijuilles,
— les Voleurs volés, — Tu chanteras,
lu ne chanteras pas, — l'Enrôlement, —
la Racine merveilleuse, — le Château
mystérieux, — les Conscrits de 1800,
— Ma Porte d'allée, — les Souterrains
du vieux château.
Laurent Mourguet est mort à Vienne,
dans l'Isère, à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, en 184 S ; il avait laissé
depuis longtemps son théâtre à son Mis Jacques.
Ses pièces, dont je viens de citer les titres, ont l'ait sa fortune et
celle de toute sa famille dont quelques membres existent encore à Lyon.
Cette famille est connue. Mourguet avait eu pour enfants Jacques el Rosalie.
Jacques Mourguet, qui avait directement succédé à son père et don-
nait des représentations au café du Caveau, place des Célestins, eut lui-
même un (ils qui, désireux de s'instruire et de voir du pays, transporta
Guignol en Algérie.
Rosalie Mourguet avait épousé Louis Josserand, celui-là même qui,
à Paris, sur le boulevard du Temple, après 1793, jouait, non sans suc-
cès, au fameux théâtre des Pantagoniens du sieur Malîay ; elle en eut
deux fils, Louis et Laurent.
I.AI III M JoSSI UAM).
223 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Louis Josserand a longtemps tenu un théâtre de marionnettes à
Lyon, mais ne parait pas avoir été remarqué; Laurent Josserand créa
un autre théâtre; il épousa la tille de Vuillerme Dunand et s'associa à
son beau-père qui, pour sa part contributive, disent quelques historiens,
aurait apporté à l'exploitation le type de Gnafron, presque aussi répandu
aujourd'hui que Guignol lui-même.
De cette collaboration du beau-père et du gendre sont nés d'étour-
dissants succès dont les Lyonnais conservent précieusement la mé-
moire. Au café Condamin, rue Port-du-Teinple (autrefois rue Ecorche-
bœuf), Vuillerme Dunand s'était réservé Guignol; Louis Josserand te-
nait Gnafron. Il parait que tous deux étaient étincelants de verve dans
le Déménagement, un Dentiste, les Frères Coq; le vieux pèreMourguet
devait en tressauter dans sa tombe.
Vuillerme Dunand est mort en 187G, au théâtre de la rue Port-du-
Temple; Laurent Josserand est mort en 1892, au théâtre de la petite
galerie de l'Argue, qui a aujourd'hui pour directeur M. Lamadon.
Dunand et Josserand avaient quelque peu rajeuni le répertoire de
Mourguet; ils lui avaient apporté leur esprit personnel et fait subir des
additions et des retranchements dont il est tenu compte aujourd'hui.
La langue qu'ils employaient était toujours celle du canut lyonnais dont
M. Nizier du Puitspelu a, autant qu'il était en lui, assuré la perpétuité,
en publiant : le Littrè de la Grand' Côte, à l'usage de ceux qui veulent
parler et écrire correctement.
Les pièces du vieux Mourguet, aussi bien d'ailleurs que celles qui
ont été plus ou moins arrangées par Laurent Josserand et Vuillerme
Dunand, sont fines et amusantes ; elles supportent aisément la lecture,
et c'est le meilleur éloge qu'on en puisse faire.
Les Couverts volés semblent avoir été empruntés en partie à un
théâtre de marionnettes allemandes ; le Pot de confitures, dont la donnée
principale, évoque le souvenir du célèbre Désespoir de Jocrisse, de Dor-
vigny, parait contemporain de cette dernière pièce, parue à peu près
en 179G ; pour les Frères Coq, considérés à juste titre comme le chef-
d'œuvre du répertoire de Guignol, une tradition constante les réserve
à Mourguet père. Gnafron y tient un rôle et cela tendrait à montrer
que c'est par suite d'une erreur qu'on attribue à Vuillerme Dunand la
GUIGNOL 22:»
création de ce curieux personnage de caractère bien lyonnais. Les
Frères Coq rappellent l'Habitant de la Guadeloupe, de Mercier, qui
semble dater de 1784 ; un Dentiste est également du vieux Mourguet.
C'est une œuvre charmante qui l'ait ressortir l'ingéniosité de son auteur
et la diversité de ses conceptions.
Les Valets à la porte sont désopilants. C'est dans celle pièce que
se trouve la laineuse discussion du compte de Gnafron entre lui et
l'Intendant.
L'Intendant. — Puisque tu veux le montant de tes gages, je vais te ré-
gler. Combien t'est-il dû?
Gnafron. — Il m'est dû trois ans à 44ô francs.
L'Intendant. — Eh bien! Voyons : trois ans à 'i4~> francs /' crril sur lu
bande), 445 par 3 : 3 fois ô font lô, je pose 5 et je retiens 1.
Gnafron. — Ou'est-ce que vous retenez? Est-ce que vous avez quèque
chose à retenir'?... Est-ce que ce n'est pas tout à moi?
L'Intendant. — Fais ton compte toi-même, si tu n'as pas confiance en
moi.
Gnafron. — Je vais le faire... Mais il me faut un crayon pour cette cal-
culance.
L'Intendant. — ■ En voilà un.
Gnafron. — On peut pas calculer trois ans de mémoire comme ça... Y a
longtemps que j'ai pas fait un si gros rompt'-... Avec le cabaretier, je compte
plus, parce que je le paie pas... N'oyons, 'iîô francs pendant trois ans... Je
pose 44ô. Ah! sapristi, je me souviens pas bien comment on fait les 4.
L'Intendant. — Pour te prouver que je ne suis pas aussi méchant que tu
le dis, je vais te montrer comment on l'ait un i. /( imite suri", barre la forme
d'un 4 par tmis traita.- Un, deux et trois.
Gnafron. — Comment? Vous dites un, deux et trois; et ça fait un i!
L'Intendant. — Oui.
Gnafron. — Ça n'était pas comme ça qu'on les faisait de mon temps...
Voyons. (Il écrit surin ramjie. i3 ans, cm fait 3 ans, 3 fois 3 font 9. Je pose 9;
un 9, un 9 et un 9, ça fait trois 9. J'additionne le tout et je multiplie par!!:
3 fois 9... Y a trop de 9.
L'Intendant. — Mais, mon pauvre Gnafron, je crois que tu te trompes.
Sais-tu faire une multiplication?
Gnafron. — Otez-vous de là... Laissez-moi faire... Je suis p.is fort, mais
je suis juste. J'ai t'été pendant quatorze ans à l'école... et j'y ai rien appris;
y a fallu me refaire mon éducance à moi seul. Les maîtres d'aujourd'hui
n'apprennent rien aux enfants. Mon père a mangé un bon bien pour me faire
éduquer.
2,30 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
L'Intendant. — Vous êtes donc d'une bonne famille, père Gnafron?
Gnafron. — Pardi ! mon père tenait un domaine de deux paires de
bœufs... mais ils passaient par la chatière... Voyons! laissez-moi continuer
mon arithmétoque : Qui de 9 paye 9 ne peut; j'emprunte 1 qui vaut 10; 10 et
9 font 19... qui de 19 paye 9 ne peut... j'emprunte 1... c'est assez commode
d'emprunter... le mal, c'est que personne ne veut me prêter... Mais que je
suis bête! Tous ces 9 m'appartiennent; il faut faire une addition... J'efface
tous les zéros, parce que j'en veux pas... 99 et 99 font... Je sais pas s'il faut
retenir lô ou bien 12.
L'Intendant, riant. — Tu vois bien que tu retiens quelque chose.
Gnafron. — Mais c'est moi qui retiens, ce n'est pas vous; j'en ai le droit,
puisque c'est mon compte.
L'Intendant. — As-tu bientôt fini? Voyons le total!
Gnafron. — Le voilà : unités, dizaines, centaines, mille, dizaines de mille,
centaines de mille, millions, dizaines de millions, centaines de millions, bil-
lards... Je crois que je me blouse.
L'Intendant. — Eh bien?
Gnafron. — Ça fait dix-huit cents billards, neuf cent soixante-neuf mil-
lions, quatre cent soixante-quinze mille deux cent nonante un francs, neuf
cent quatre-vingt-dix-neuf sous. Voilà mon compte.
L'Intendant. — Peste ! je ne croyais pas qu'il te fût dû une si grosse
somme... Il ne sera pas possible de te payer tout en espèces... Je te donnerai
la moitié en argent et la moitié en marchandises.
Gnafron. — En quelles marchandises?
L'Intendant. — En bois.
Gnafron. — J'aimerais mieux en vin.
L'Intendant. — C'est impossible. Toutes les caves de monseigneur sont
scellées.
Gnafron. — Scellées! Que que ça veut dire"?
L'Intendant. — On a mis les sceaux sur le vin.
Gnafron. — Eh bien! nous mettrons le vin dans les seaux et nous l'em-
porterons.
L'Intendant. — Tu as la tête bien dure. La justice a mis les scellés sur
le vin. Il est défendu d'y toucher.
Gnafron. — De quoi se mêle-t-elle la justice? Est-ce qu'on doit empêcher
les honnêtes gens de boire? Y ne devrait pas être permis de saisir le vin.
L'Intendant. — Enfin, que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas,
c'est ainsi. Je ne puis te donner que du bois.
Le Déménagement est encore une pièce traditionnelle. 11 n'y a point
de théâtre Guignol qui ne la représente ; elle appartient vraisemblable-
GUIGNOL 231
ment à Mourguet jièro. La scène de reconnaissance entre Guignol,
Canezou, le Bailli, le Brigadier et le Gendarme, qui semble avoir été
complétée par Josserand et Vuillerme Dunand, est une critique vive et
piquante des procédés dramatiques naguère en usage sur nos tliéïdres
des boulevards où, an dernier acte, les personnages en scène consta-
taient, non sans stupéfaction, qu'ils appartenaient tous à la même
famille.
Le Bailli. — Il ne sera pas dit qu'on se sera impunément joué de nous.
Conduisez-le en prison.
Guignol. — En prison!... Un minent! Un m'ment. <>n ne mène pas en
prison un <rone comme moi qu'à Givors a tiré du canal trois hommes qui se
noyaient.
Canezou. — A Givors?
Guignol. — < >ui... Y a douze ans... Y avait un papa à perruque qui ven-
dait de la mort aux rats...
Canezou. — Arrêtez! Ce jour-là, possédé de la passion de la pèche à la
ligne, ce négociant avait jeté dans les Ilots du canal une ligne garnie (l'un
asticot dont les effets étaient irrésistibles... Tout à coup, le goujon biche...
le pêcheur donne un coup sec... Mais, à ce moment, un limaçon perfide et
jaloux dirigeait ses pas dans ces lieux... le pied du pêcheur glisse... il tombe
dans le canal...
Guignol. — Vous le connaissez?
Canezou. — Le limaçon'.'
Guignol. — Non, le pécheur".'
Canezou. — C'était moi.
Guionol. — ("était vous! Ali!
Canezou. — Et mon sauveur?
Guignol. — C'était moi.
Canezou. — C'était vous! Ah ! dans mes bras, mon sauveur! Dans mes
bras. (Ils s'embrassent.)
Le Bailli. — Arrêtez!... A ce moment, un homme, tourmenté par des
malheurs domestiques, se promenait le long du canal en donnant un libre
cours à ses mélancoliques pensées. La journée était orageuse... Un vent gla-
cial fouettait les feuilles des arbres et soulevait les ondes... Cet homme por-
tait un parapluie feuille morte... In coup de vent l'enlève et le fait tourbil-
lonner dans les airs... Désolé de perdre ce compagnon de ses rêveries, cet
homme s'élance et tombe dans le canal sur un pêcheur à la ligne qui s'était
précipité à la recherche de sa proie.
232 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Guignol. — Vous connaissez cet homme?
Le Bailli. — C'était moi.
Guignol. — C'était vous! Ah!
Canezou. — Et le pêcheur, c'était moi !
Le Bailli. — C'était vous ! Et mon sauveur ?
Guignol. — C'était moi.
Le Bailli. — C'était vous ! Ah ! dans mes bras, mon sauveur !
Canezou. — Dans nos bras, notre sauveur. {Ils s'embrassent.)
Le Brigadier. — Arrêtez!... Ce jour-là, un jeune habitant de Rive-de-
Gier, trouvant que le maître d'école de l'endroit avait quelque chose de mo-
notone et de fastidieux clans son enseignement, l'avait planté là pour aller
goûter les délices du bain dans le canal...
Tous. — Ah !
Le Brigadier. — Il se livrait à une coupe 'gracieuse, lorsqu'il sent un
instrument contondant lui dégringoler sur la nuque du cou... C'était un para-
pluie feuille morte.
Tors. — Ah!
Le Brigadier. — Il s'apprêtait à le saisir... lorsqu'il reçoit sur le dos
un particulier qui s'élançait à la poursuite de ce riflard...
Tous. — Ah!
Le Brigadier. — C'en était trop... il succombe... et bientôt le canal
aurait tout dévoré, si un mortel généreux...
Guignol. — Ce jeune habitant de Rive-de-Gier, vous le connaissez?
Lu Brigadier. — C'était moi.
Guignol. — C'était vous ! Ah !
Le Bailli. — Et le parapluie, c'était moi.
Le Brigadier. — C'était vous !... Et mon sauveur ?
Guignol. — C'était moi.
Le Brigadier. — C était vous ! Ah ! dans mes bras, mon sauveur'.
Le Bailli et Canezou. — Dans nos bras! notre sauveur! (Ils s'em-
brassent.)
Le Gendarme. ■ — Arrêtez!... Moi je ne suis pas tombé dans le canal...
mais je voudrais en avoir goûté l'onde arrière, mossieur Guignol, pour avoir
le droit de vous serrer dans mes bras. [Ils s'embrassent tous.)
Récemment encore, le maître es marionnettes lyonnaises était
Pierre Rousset, né à la Croix-Rousse en 1816 et qui a débuté, sans
préparation aucune, à l'âge de trente-neuf ans, au théâtre de la Galerie
de l'Argue. La mort de Vuillerme Dunand ayant laissé libre le
Piuu.i. llin ssir
présentant Guignol et Gnafron.
GUIGNOL
235
théâtre de la rue Port-du-Temple, Roussel le reprit jusqu'au jour
où la Compagnie du gaz s'empara de son local pour y installer ses
services. A ce moment, le marionnettiste transféra son établisse-
ment au quai Saint-Antoine.
C'est là où il est aujour-
d'hui, non plus sous son
nom, car au mois de sep-
tembre 1897, il a cédé son
théâtre à M. Mercier qui
l'exploite actuellement. Ce
fut un événement à Lyon
que le transfert du Guignol
de Roussel; M. Paul Bert-
nay, dans le Courrier de
Lyon, lui a consacré toute
une chronique bien cu-
rieuse.
«... La Compagnie du
gaz est une puissante per-
sonne qui se trouve trop à
l'étroit dans son immeuble
de la rue de Savoie. Elle
s'est aperçue qu'en per-
çant un mur, elle entre-
rait de plain-pied d;ms la
salle du Guignol de la rue
Port-du-Temple et de ce
moment le pauvre vieux
théâtre était condamné.
Roussel, l'excellent Rous-
set, l'inimitable Roussel ne
pouvait lutter à coup de billtis de banque contre un tel adversaire.
a II n'a plus qu'à se résigner et à déménager.
« Il emportera son petit mobilier, les décors de son castellet, ses
accessoires, ses poiq ées et ses brochures el il ira planter sa tente dans
quelque taverne hospitalière. .Mais ce ne sera [dus notre vieux Guignol
Le I'hopkiktairk on le I.um. mi.
Théâtre de Pierre Itousset.
230
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
que nous retrouve-
rons dans les pein-
tures fraîches de sa
future installation.
« Il lui manque-
ra cet air ambiant,
cette atmosphère en-
fumée, cet adorable
étouffement qui lui
apportaient tant d'o-
riginal attrait.
« Quelle mer-
veille de couleur lo-
cale que cette entrée
par la rue Port-du-
Temple.qui s'appelle
aussi, entre vieux,
rue Ecorche-Bœuf,
ce corridor qui des-
cendait à la façon
d'un couloir de cave,
ce coude brusque et,
de l'autre côté de la
porte à double bat-
tant, cette salle in-
comparable, d'un
spectacle unique.
« Elle avait pour
spécialité de ne pas
connaître le luxe nui-
sible de la moindre
fenêtre ou du plus
petit soupirail. Si un
peu d'oxygène éprou-
vait l'envie d'y péné-
trer, il pouvait passer par la porte du fond, on n'y voyait pas d'incon-
V '-JT ??Sffî>
(j-NAlliO.N, AVEC SON CHAPEAU DES DIMANCHES
Théâtre de Pierre Rousset.
Dessin de Chanteau, d'après une photographie.
GUIGNOL 237
vénient, mais du diable, si on faisait rien pour l'appeler. Aussi, au bout
d'une heure, quelle délicieuse étuve ! Quelle belle fabrique de fluxions
de poitrine ! Quand on sortait de cette étuve, chauffée à quarante degrés
et qu'on retrouvait, dans la rue et sur la place des Jacobins, le bon
brouillard glacé des nuits d'hiver, il fallait, je vous en réponds, avoir
les poumons chevillés dans le corps pour ne pas les voir se fondre, le
lendemain, en bronchites, catharres et pleurésies.
« Mais le spectacle valait bien qu'on courût quelques risques. Dans
ce caveau (car il n'y a pas à barguigner, c'était un caveau), luxueuse-
ment tapissé d'un papier rouge, où cinq ou six femmes découpées dans
un autre papier gris, avaient la prétention mal justifiée de représenter
les différentes parties du monde, on s'empilait avec délices. Et, ce qu'on
était mal assis ! 11 y avait là une collection de tabourets d'une telle
exiguïté que si on y établissait une... as>ise, l'autre surplombait et
donnait la sensation d'un équilibre aussi instable que fatigant. Et, Dieu
sait, les exquises limonades trop gazeuses qu'on feignait d'y boire. »
Possesseur de la tradition la plus pure, digne successeur des Mour-
guet, des Josserand et des Dunand. liousset composait lui-même ses
pièces ; elles sont généralement en vers libres et le Divorce inutile, l'une
des plus importantes, publiée par lui en un joli volume, cbez Dizain et
Ricbard, est loin d'être sans inlér et.
Comme ses prédécesseurs, Pierre Roussel représentait à tour de
rôle, cela va de soi, et ainsi fera probablement son successeur, les
œuvres classiques, c'est-à-dire celles de Laurent Mourguet, de Josserand
et de Dunand, mais il avait une certaine prédilection pour les Parodies.
Là, il laissait à son imagination jeune et bien vivante, la bride sur le cou
et arrivait sans effort aux trouvailles les plus gaies. Il a parodié l/i Lucie,
— le Chalet, — la Favorite, — Rmj Blas, — Robert le Diable, — la
Dame blanche, — Aida, — Geneviève de lirabunt, — Roméo et Juliette,
— le Trouvère, — l'Africaine, — Guignol vendu par ses frères, et bien
d'autres encore.
Comme parodiste intelligent, comme homme du métier, Roussel se
gardait bien de suivre exactement les textes originaux, mais on retrouve
souvent dans ses livrets, des lambeaux de phrases, parfois des scènes
qui permettent de les reconnaître. Toujours dans ces œuvres si person-
238 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
nelles, Guignol se montre sous ses aspects les plus séduisants: il y est
jeune premier d'une correction parfaite, tantôt poétique et tendre,
tantôt énergique et de prompte résolution ; son langage coloré garde
cependant une certaine rudesse d'expression. C'est grâce à Guignol que
les situations les plus inextricables sont dénouées sans peine; d'ailleurs
ses auditeurs ne permettraient pas qu'il en fut autrement.
Dans la Lucie, ses pensées sont lamentables ! il songe à la mort en
même temps qu'aux moyens de lui fausser compagnie :
... Si ton frère, au lieu de s'adoucir
En voyant notre amour, continue à s'aigrir,
Je ne me retiens plus, je poursuis ma vengeance
Pour que l'un de nous deux crève à l'autre la panse !
« Si c'est là le prix de ma tendresse, lui dit Lucie, je préfère la
mort à ton amour ! »
La mort ! que dis-tu là ? Si tu tournes de l'œil
On pourra me cogner dans le môme cercueil.
Oui ! j'irais roupiller près de toi, dans ta bière ;
Alors, on sera sûr que les deux font la paire.
Seulement, j'aurais peur d'y rester trop longtemps,
Et nous serons, je crois, mieux dehors que dedans.
Je ne suis pas pressé d'habiter une tombe,
Tu n'y tiens pas non plus, n'est-ce pas ma colombe?
« Ma pensée te suivra jusqu'à mon dernier jour », soupire Lucie.
Je peux t'en dire autant, ma pauvre tourterelle,
Nous chantons tous les deux la même ritournelle ;
Mon cœur est aplati, moulu par le chagrin.
Notre amour est, je crois, dans un fameux pétrin !
Loin de toi, nuit et jour, que je pionce ou je veille,
Ton souvenir viendra chatouiller mon oreille.
Mais, si mon pauvre cœur, n'y pouvant plus tenir,
A force de pleurer, venait à se moisir,
Si toute ma carcasse, un beau jour, se dessèche,
Enfin, si je m'éteins faute d'huile et de mèche,
Viens verser sur ma tombe une larme ou bien/ieux,
Mais ne te force pas, verse-les si tu peux !
Adieu, petit belin, adieu, ma chère idole,
Je pars ; adieu ! je pars au loin traîner la grole !
GUIGNOL 211
Dans la Favorite, il est idyllique. « Un ange, une femme inconnue »,
trouble ses sens; c'est à Gnafron qu'il dit :
C'était une colombe, une aimable donzelle
Qui priait près de moi, puisque j'étais près d'elle.
Ah ! qu'elle était canante ; ah ! mon vieux, quel minois !
J'ouvrais les yeux, la bouche et j'écartais les doigts
Sans pouvoir achever la fin de ma prière ;
J'aurais changé mes bas contre sa jarretière !
("est rincé, nom de nom, je serais dans un four
Et la moutarde aux yeux, je la verrais toujours.
Son rôle dans Robert le Diable lui inspire des accents d'une juste
et sincère indignation. Berlram lui dit : « Avoue que la crainte s'em-
pare de ton aine ! Dis donc que tu as peur ! » Outragé dans ce qu'il a
de plus cher, Guignol répond :
Moi, peur ! moi ! Depuis quand ? Moi, j'ai peur pour ma peau !
Un irone de Lyon ! L'n enfant du plateau !
On voit bien que jamais tes pieds, ni ta frimousse
N'ont gravi le chemin qui monte à la Croix-Housse.
T'as pas vu les Brotteaux, ni Saint-Just, ni Saint-Jean !
Jamais tu n'as passé sur le vieux pont Morand !
T'as pas piqué la tète en plongeant dans la Saône.
T'as pas sauvé ton frère au beau milieu du Rhône ;
T'as pas vu les combats des enfants des faubourgs,
l'our l'honneur du quartier se battant tous les jours.
T'as pas vu ces moutards pas plus haut qu'une botte
Défendant leurs drapeaux et perdant leur culotte.
Si t'avais vu tout ça seulement une fois,
Tu comprendrais alors qu'on descend des Gaulois !
Voilà Guignol en l'an île grâce 1899! Peut-être a-t-il oublié quelque
peu la langue de sa prime enfance ; peut-être a-t-il délaissé plus qu'il
convient le Lit! ré de la GraniTCôte ; l'instruction gratuite cl obligatoire
lui a fait perdre une part de son originalité primitive. Peu importe ! Tel
qu'il est, il garde une saveur de haut goût qui lui assure une vie longue
et exempte de déceptions. Les Roussel ne lui feront pas défaut et son
succès ira grandissant. C'est l'avenir que je lui souhaite.
Le caricaturiste G. Randon, un Lyonnais d'ailleurs, était plein d'ad-
miration pour Guignol. Lors des premiers préparatifs de l'Exposition
de Lyon, dont on parlait déjà en 18»)!), il a inséré dans le Journal
10
212
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
amusant, de la lin de 1 <S7 1 et du commencement de 1872, une série de
dessins parmi lesquels se trouve une vue intérieure du théâtre de Jos-
scrand.
A l'occasion de cette même Exposition, VAlmanach de Guignol pour
1870, avant que pussent être prévus les c.Troyablcs événements de
« l'année terrible », avait fait appel aux. admirateurs de l'impérissable
Le Tiiiïathk dk Josserand, hu-: Euorchebeit, a Lyon.
par (■. Randon. (Extrait du Journal Amusant. 1^71.
canut lyonnais. Cet appel était accompagné d'une invocation de Guignol
à sa musc. M. Xi/.ier du Puitspelu l'aurait signée ; la voici :
« Ah ! douce chatte ! (ianaate tourterelle, blanche colombe que tais
parpiter mon cu'iir et gigauder m'n'eslôme ! Toi que n'es le bluissant
cliclu de mes nuits, l'agnolet de mes rêvasseries, la mécanique à dévider
de mes pensées; toi que remontes en dedans de tous les gonnes le
reloge du sentiment de la vartu, de la moralisance ; toi que n'esse fina-
blement tout sus c'te boule rogneuse du monde; te roupilles, comme
un sénateur sus sa banquette; te piques ta romance quan on t'appelle !
« Hardi! Hardi! reveille-toi ; gn'a de braves frangins que t'atten-
dent pour te faire mimi à la pincette... Hardi ! Hardi ! les mequiés sont
montés de partout... On va faire marcher la pédale; reveille-toi,
reveille-toi ! »
GUIGNOL
213
Cet appel, est-il besoin de le dire, a été entendu. Jamais la muse
de Guignol n'a été ni plus éveillée ni plus active. Les Lyonnais ont pour
elle une sorte de culte que les années n'ont pas amoindri. Quant à
M.UH I.CIN.
Théâtre de Pierre Ituiisset.
Guignol, il a toujours la mè:ne verdeur el la même vaillance ; peut-être
a-t-il ajouté à ces deux qualités qui lui viennent de loin, un certain
souci de sa dignité qui le rendent plus eh ;r encore à ceux qui l'aiment.
J'en trouve la preuve dans un souvenir de lecture dont la source
m'échappe.
244 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Guignol a accepté de servir, en qualité de domestique, un bon bour-
geois pour lequel il se sentait de la sympathie; il doit être logé, nourri,
blanchi et habillé, mais Guignol est blessé de l'attitude de son maitre
qui, selon lui, ne remplit qu'imparfaitement ses devoirs. Une discussion
s'établit :
— Voyons, Guignol, descendras-tu ce matin ?
— Oui, oui, je descends.
Mais Guignol tarde, un nouvel appel plus pressant se produit :
— Voyons, Guignol, veux-tu descendre?
Alors, Guignol, plein d'humeur, répond :
— Ali ! écoutez donc. Vous aviez promis de me loger, de me
nourrir, de me blanchir.
— Eh bien ! je te loge, je te nourris, je te blanchis.
— Vous aviez promis aussi de m'habiller !
— Eh bien ! . . .
— Eh bien ! Si vous veniez me passer ma culotte !
Guignol est le modèle des domsstiques, mus il sait ce qu'il se doit
à lui-même.
i.Ai-i.i: i: it
XIV
LAFLEUR
Le patois picard. — La/leur et ses historiens. — Les Cabotins, théâtres 'amiénois sur
lesquels Lafleur donne ses représentations. — Leur répertoire. — M. II. Daussy et son
étude sur le Patois picard >>t Lafleur. — M. Edouard David et son Étude picarde
sur Lajleur. — Les créateurs du type. — Présentation de Lafleur, par M. H. Daussy.
— L'naissanclie ed l'einfant Jésus. — El lan;/ue ed clics fanmes.
Si Guignol n'existait pas, ce qu'aux dieux ne plaise, le Lafleur amié-
nois serait, sans contredit, le type de marionnette le plus amusant, le
plus parlait que la province ait produit.
Heureux autant que son glorieux confrère lyonnais, Lafleur, cela
n'est point donné à tout le monde, a eu l'honneur envié de rencontrer
dans sa honne et chère ville d'Amiens, où les habitants de tous âges ont
pour lui une affection sans bornes, deux historiens sérieux, justement
pénétrés de l'importance de sa remuante personnalité et sincèrement
épris de la langue qu'il parle, de ce patois picard si original, si franc,
si verveux, dont chaque mot fait image et que le temps n'a pas atteint,
quoi qu'on en dise. Le patois picard a ses portes cl ses littérateurs, il se
retrouve tout aussi bien dans les salons amiénois qu'aux Cabotins, où
Lafleur suffirait à le garder de l'oubli.
Les Cabotins, ce sont les théâtres sur lesquels Lafleur donne ses
représentations. Il y en a plusieurs à Amiens : celui du Franc- Picard,
de la rue des Majots ; ceux du Vidame ; de la rue lligollot ; de Saint-
Maurice ; de Saint-Pierre ; de la rue Sainte-Marguerite et de la route de
Ilouen. Leur nombre est une preuve, indéniable des succès qui leur sont
réservés Et, comme l'a dit fort spirituellement M. Octave Thorel, rece-
vant M. Edouard David, comme membre de l'Académie d'Amiens :
« Tandis que le Théâtre-Français de la rue des T rois-Cailloux ne fait
« que des demi-chambrées, même avec l'opérette, nos six théâtres de
« cabotins, à chaque représentation, l'ont tous salle comble; et ils ne
« sont pas subventionnés. »
21G MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Sur ces petites scènes, dont les acteurs de bois sont mus par des
fils, on donne un peu tous les genres de spectacles : le vaudeville, le
drame, l'opéra-comique et la « grande opéra », mais les paysanneries
et les « bouffondries » dominent. Outre ces « bouflbndries » célè-
bres à Amiens et où Lalleur se surpasse, il existe aussi, au répertoire,
plusieurs piécettes qui me semblent des chefs-d'œuvre de naïveté et de
finesse : L naissanche ed VEinfant Jésus ; — El langue ed chés fanmes;
— Ch'quinquet nouvieu modèle; — Lajleurein service; — La fleur patriote.
Dans toutes ces œuvres, il est clair que Lalleur remplit les premiers
rôles, brodés sur un canevas connu.
Ces rôles sont improvisés et laissés à la fantaisiste imagination des
maîtres des jeux, ce qui leur donne leur pleine originalité ; quel que soit
le théâtre où ces piécettes sont représentées, elles ont partout, avec les
modifications qui y sont introduites, un caractère particulier, mais tou-
jours franchement picard.
Un savant aimable autant qu'érudit, M. H. Daussy, dans un discours
prononcé à la séance publique de l'Académie d'Amiens, le 17 dé-
cembre 1870, auquel il a donné pour titre : le Patois picard cl La/leur,
a recherché l'origine du héros qui nous occupe.
« L'artiste qui a créé ce type si curieux, si essentiellement picard,
dit-il, n'était pas un lettré, je n'ai pas besoin de le dire. C'était un
ouvrier de la basse ville qui se nommait Louis Bellette. Le succès de
son Lalleur fut la source de sa petite fortune ; il s'établit, devint patron
à son tour, et plus d'un Amicnois a sans doute connu son tils, M. Pel-
lette, de la rue des Jacobins. Vous ne vous étonnerez donc pas que, dans
la famille de ce poète populaire, on conserve religieusement le premier
Lalleur qui ait paru sur la scène. C'est une relique pour les petits-en-
fants de Louis Bellette. »
On le voit, la naissance de Lalleur ne se perd pas dans la nuit des
temps et il est encore possible de le suivre dans toutes les phases de sa
joyeuse existence. Jamais il n'a été plus gaillard et plus en possession
de lui-même : il esta peine âgé de quatre-vingt-dix ans. C'est la jeu-
nesse, pour une marionnette.
Pour le bien comprendre, il faut lire, avec l'attention la plus sou-
,enue, la très curieuse Etude picarde sur Lafleur, présentée aux « Ro-
LAFLEUR 247
sati picards », par le poète Edouard David, en novembre 1895. Dans
cette étude extrêmement attachante, pleine d'esprit et de charme, écrite
en ce patois dont il a gardé tous les secrets, l'auteur pousse plus loin
que M. Daussy ses investigations en ce qui touche l'entrée dans le
monde de ce brave Lafleur; d'ailleurs si quelques points de détails,
négligés par M. Daussy, sont établis par M. David, tous deux, dans un
style tour à tour séduisant et coloré, se complètent à merveille et ne me
laissent d'autre ressource que de les piller sans réserve. C'est ce que je
vais l'aire.
Voici tout d'abord ce que dit M. Edouard David :
Ch'est da chés preinmières ainnées <!' non sièque que ch' type ed Lafleur
fut créé, à ch' l'époque où Bonnaparte, ch' grand bcrzillcu, avoit preins toute
l'Urope comme tliéiàte, pour juer sin drame sanglant, hélas !
Ch' tliéiàte ed Lafleur fut grandmeint pus modeste, connue i conv'noit
d'ailleurs à ein enfant de 1' paroisse Saint -Supplie, ouèch' qu'il o été couvé
et pis qu'il o grandi.
Ch'est d'abord à I" fanmeuse Pleinmette, da ch' Bordieux, pis da 1' rue
des Poulies qu' nou héros o foit ses débuts.
Lafleur est donc bien ein produit amiennois.
Da ein bien live tout doré, qu' j'ai yen ci m mu ■ prix à l'école, j'ai lu qu' dix
villes es disputent ch' l'honneur d'avoir donné l'jour à Honmère. Chaqueinne
veut être s' mère.
Xou Lafleur picard ci cho d' commun avu li qu'o s' dispute aujord'liui por
savoir qu'est-ch' qui s'roit tin père Ein ell'et, ch' l'einfanl étoit si gai, si
déluré, equ' tout d' suite aprè- s' naissanche, hienkeup voulurent avoir l'hon
neur d'el l'avoir fabriqué.
Da einne brochure dont 1' titillée ch'est : /."/'ter incnnl, Monsieur Daussy
li donne por père Monsieu Dellette.
Si o s'ein rapporte à chés viux d' la vieille, i's éront plein leu bouque ed
Calinet et soutiennent equ' ch'est li qui réellemeint o mis au point nou
homme.
D's autres vuch'nt absolumeint qu' cho fuche Autriquet.
Mettons-1's-é tous d'accord et por qu'i n'y euche point d' jaloux, disons
qu'touschés braves geins lo èn'n'ont foit chacun leu inorcieu.
Dailly, pus connu sous sin prénom d' Jacques, à sin Tliéiàte des Fan-
milles de l'rue d' Landouille, mit da 1' bouque ed Lafleur toute s' verveallé-
guarde d'einfant d' Sant-Lcu.
Cli' boinpa[>a Dumortier, ed chés Grandes Galères, de 1' rue desTanneux;
Clabaut et pis surtout sin n'veu. ch't'ichi bien pus connu sous sin sobriquet
d' Jacarie, de ch' Franc-Picard, quoique pour être év'nus bien après, sont
autant d' professeus qui li ont continué s'n éducation.
Einfant d'hasard, taillé d'brieet d' broc, livré à tous sescaprices, s'situa-
24S MARIONNETTES ET GUIGNOLS
tion suffit à nous foire edvigner ch' caractel que [d'voit avoir ein pareil
homme.
Peindart, fripon, juant tous les tours avu Bellettc épi C'almet, i devient
Donnasse, eintèté, point pourtant sans jugeotte, car i n' n'o mais à s' manière,
avuc Dumortier. Il est toujours prêt à donner à plus faible qu' li, l'appui
d' ses bros et pis surtout d' ses talons ferrés à « caboches ».
Lafleur ainme à folichonner: il ainme chés fanmes sansjanmois l's-é
violeinter portaint. D'ailleurs à chés cabotans, chés fanmes i sont d' bos. Ne
1' s'roit'nt-e ti point eq Lafleur i respecte el propriété de ch' côté-lo. Pour
être un luron o n' n'o point moins des mœurs. Sin vrai plaisi, sin seul bon-
heur, ch'est d' pouvoir dire à s' pauvr' Catherine: « Ein ptehot bécot, su t'n
œil cachieuse, m' foit autant d'bien qu*einne potée su 1' tchœur! »
Donc Lafleur ainme chés fanmes. Mais chelles-lo li reind'nt-e bien.
S'roit-i possible qu'ein homme, joli comme pusieurs anmours, jonne, gai,
1' bouque rioire, aimabe, serviabe, parlabe, bâti comme ein chêne, solide
comme einne muraille, foisant d' vigner sous ses bos bien blancs. 1' pus jolie
poire ed molets qu'o puebe reuver ; habit à jabot, gillet fond blanc à grands
ranmages, seuiers ferrés à caboches, coiffé d'un capieu à claque bordé
d' rouge, sur elquel es rabot s' queue rouge ein trompette; s'roit-i possibe
qu'ein pareil homme n' fuch' point reluqué par ech' sexe?
Ch' principal atout de Lafleur : ch'ist la police. Illijue tous les tours
possibes — pétète impossibes, — et quand chelle-chi, fatiguée, vut drécher
procès-verbal, i seute edsus et li ein fiche des douilles à tout casser.
« Voulez-vous que je vous le présente? dit M. II. Daussy. Il est
toujours jeune, privilège bien envié de ceux qui ne le sont plus, grand,
fortement charpenté, remarquablement jambe. Il a le visage plein, le
teint coloré, la bouche rieuse, la physionomie ouverte.
« Il porte imperturbablement, car l'anachronisme ne l'effraie point,
le costume du xviii siècle : chapeau à claque bordé de rouge, habit
à la française, jabot, gilet fond blanc à grands ramages, bas blancs
qui recouvrent de vigoureux mollets et larges souliers ferrés, sin-
gulièrement redoutables. N'oublions pas sa coiffure : il a gardé la queue,
sa grande queue rouge en trompette; voilà pour le physique.
« Au moral il a, comme valet, les vices de son état. Sa probité n'est
point d'une délicatesse excessive; cependant, il n'a jamais été en prison,
et pour cause. Il est menteur. II aime à boire, à bien manger: rien ne
saurait calmer son appétit. C'est lui qui, croyant avoir tué sa femme —
oh ! sans mauvaise intention, et d'ailleurs elle n'en est pas morte, —
LAFLEUK 249
entre à l'auberge et dit: a Baillez-me ein inolet, quéquc cose à main-
ger; éj sus si tellemeint malhureux, que j' creuve d' fan. »
« Et comme pour prouver qu'un bon estomac n'engendre point la
mélancolie, Lalleurest toujours gai, toujours en belle humeur. Il pétille
d'esprit, cela va sans dire. Il a le mot vif, le tour naturellement gogue-
nard; il est l'expression de la satyre populaire.
« Inutile de dire qu'il parle picard à pleine bouche. C'est un des
éléments essentiels du comique dans les rôles de Lallcur. Il vient, par
exemple, annoncer que le déjeuner de son maître est servi. Son
maitre, ordinairement un bourgeois de condition fort modeste, cette
fois est un prince, ou du moins veut se faire passer pour tel, mais il n'y
a plus moyen de s'y tromper quand Lalleur vient dire: « Min pranee,
vos deux soirets i sont cuits. » Si on faisait dire : « Mon prince, vos deux
harengs saurs sont cuits »,'la note perdrait presque toute sa valeur.
a Lalleur est un paysan. Ou met sur les annonces: « Lalleur ou le
paysan picard. » Il est donc né au village et quand il parle d'Amiens, il
l'appelle souvent « la capitale » ; mais c'est un paysan rusé, très lin
sous son apparence de bonhomie. 11 est plein de ressources. Combien
de Ibis il a tiré son maitre d'embarras, l'ail ouvrir pour lui la caisse à
triple serrure des usuriers et misa la porte des créanciers importuns!
Que de fois surtout il a servi ses amours, joué le père récalcitrant et, de
haute lutte, enlevé la main de la fille ! Ses moyens ne sont pas toujours
rigoureusement scrupuleux ; mais l'honnêteté du luit sauve ce qu'ils
peuvent avoir d'irrégulicr; on est tenté de lui pardonner des fourberies
qui attestent un véritable dévoùment à son maitre.
« Car notez que, malgré ses vices, ce paysan n'est pas vil. Au
contraire, la fierté native du picard est un de ses traits dominants. 11
est, sous ce rapport, eu communion parfaite de sentiments avec ses
spectateurs qui ne toléreraient pas que Lalleur se trouvai déshonoré. II
faut toujours qu'il ait définitivement le dessus. Règle générale, toute
scène de Lalleur se termine par l'intervention des gendarmes; Lalleur
lève alors son pied vainqueur, et, la jambe tendue, la pointe du pied à
la hauteur de l'œil, s'élance sur les représentants de l'autorité, les
frappe au visage, les culbute, les met en fuite; ainsi tinil invariablement
la comédie. Ce n'est peut-être pas d'un très bon exemple, quoiqu'on
dise que le théâtre est destiné à corriger les mœurs...
250 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
« N'essayez pas pourtant de réformer cela; vous auriez une émeute
dans la salle. Il est arrivé une fois qu'un directeur de théâtre, novateur
imprudent, a voulu changer ce dénouement nécessaire. Les gendarmes
ont emmené Lafleur en prison et la toile est tombée là-dessus. Ce fut
un orage épouvantable el des cris et un tumulte et des projectiles de
toute espèce.
« Il fallut céder à la tempête populaire, relever le rideau, ramener
en scène les gendarmes et cette fois Lafleur leur en a donné plus que
de coutume, aux applaudissements frénétiques du public victorieux avec
lui. »
Vous connaissez maintenant Lafleur aussi intimement que je le con-
nais moi-même, mais ce que vous ignorez peut-être, c'est le caractère
original de ces petites pièces dont il est le héros. .M. Edouard David,
dans l'ouvrage que je cite, en analyse plusieurs qui sont charmantes; je
ne puis résister au désir d'en reproduire deux qui me paraissent typi-
ques et déforme vraiment intéressante.
i; NAISSAXCHE ED L'EIXFAXT JÉSUS
I n' feuroit portant point croire, par ech que j' vous ai dit jusqu'ichi,
qu' Lafleur fuctic incapabe d'einne boinne action. Au contraire, o put dire ed
li qu'il o ein tchœur d'or, (ino point cinne misère qui ne 1' touche.
II est d' tradition, à cliés cabotans, ed donner, tous les ans, à 1' Noël, el
naissanche ed Teintant Jésus ci uni ne pièche. Rien d' pus joli, mes anmis.
El toile a s' leuve. Ch' tchot Jésus est lo coutchéda einneétabe; el santé
Vierge e pis saut Joseph eindord'lent ch' « moucron ». Kien n' manque à
T scène, ni ch' l'étoile, ni chés mages qu'i viennent apporter leus préseints.
Ichi s' plache ein l'ait equ' non Bible a n' rapporte point mais qu' j'ai
appreins grâce à Jacharie : ch'est 1' visite ed Lafleur à ch' l'étabe ed
Bethléem.
Appreindant qu'ein pauvr' tchot moucron d'einfant est v'nu da 1' monne
tout nu tout cru. ch' tchœur ed Lafleur s'attriste, et naturell'meint comme i
connoît cliés b'soins d'ein ménage ein pareil cas, ch' qu'i vo olïrir comme
préseint. cho n'est ni d' l'or ni d' l'einceins, ni de 1' myrrhe : ch'est un lit
d'osier.
S'n cintrée ein scène avue éch' lit d'osier vous foit tordre d'admiration.
Ch' l'étoile qui s'arrête, li indique qu' ch'est lo 1' moison. Unique à 1' porte:
sant Joseph vient li ouvrir: « Lardon, min ptehot monsieu, eh'est-i point da
vou inoison qu'est venu da 1' monne ch' tchot Jésus, einfant d' nou grand
papa boin Diu.
I.AFLKUH 251
— Oui, répond sant Joseph.
— Ch'est qu' voyez-vous, r'preind Lafleur, j'ai appreins qu'il étoit cout-
ché sur einne paillasse, par terre; comme da 1' saison qu'o sommes i n' foit
point cœud, je m' sus dit qu'i falloit portant 1' déberdouiller de d'io et pis ma
foi, j' vous ai apporté ch' lit d'osier d' mes jonnes qu' j'ai mis coutelier avue
leu mère. I n'est point tout à foit neu. comme o l'voyez; il o l'oit si cœud
ch' l'été clii, qu'il étoit criblé d' punaises. Os y avons mis l' fu avu du pétrole
da chés plaches à nitées; ol l'avons même un molet brûlé. .le r'erette bien-
keup de n' point n' n' avoir ein meilleur à vous donner, mais tel qu'il est cho
s'ro miux que rien.
— Merci, dit sant Joseph (il parlait aussi patois saint Joseph), el boin
Diu vous récompeins'ro.
Lafleur eintre da ch' l'étabe, car il o demandé à eimbracher ch' jonne
moucron. L'preindant da sis bros: « Ah! mon Diu! qu'il est rétus tout
d' même; que belle tchote risette qu'i foit. Mais qu'il est se; il éro yen froid,
sains doute. J'avois apporté la goutte pou t'régaler, min pauvr' tchot mou-
cron, mais j'ai tout bu ein route... Ah! bon, el vlo qui brait. Vite la Vierge,
donnez-li s'gouttelette.
Lafleur passe à la Yierire ch' l'innocheint qui s'est soulagé su sin bien
patalon.
Peindant qu' la Vierge aile fuit téter ch' l'einfant, Lafleur edemande un
cœup d' man à chés rois por préparer ch' lit. Chés rois n' s'y einteindant
point, Lafleur ed dire: « Feut-i point ètr' roi, et pis- n' point seul'meint savoir
foire ein lit. Ah! mon lliul pisque j' vous dis qu'o donne toujours chés pus
belles plaches à cheux-t-lo qui n' sait'nt-e rien foire. ■>
Mais vlo qu'ein amre vient avertir qu'IIérode il einvoie ses soldats por
foire moirir èch' tchot Jésus: « Qu'i vieinch'nt ein molet, dit Lafleur, qui!'
j' leus ein fiche einne tripotée. Preniez vou porte, 1 i Vierire. mi j vos veiller.
Et pis surtout n'vous saisisse/, point, voulait s" torn'roit et pis ch' pauvre
einfant 1' chuchant attraperait dos coliques. »
Bien einteindu, 1' pièche ne s' termine point sans qu' chés soldats d'Hé-
rode ein r'chu'ch' nt einne douille.
EL LANGUE El) CHES FAXMES
Lafleur, eintrant et l' chai&nnt nnênnti sur einne cnijelle. — Ali! Clé-
mence! que grand malheur qui vient d' m'arriver. J'ein sus tout r'eran.
Clémence. — Quoi qu'i gno, Lafleur, min pauv' cher homme, t'os l'air
tout décomposé ?
Lafleuk. — Quoi qu'i gno? i gno qu'... et pis nan, je n' te l' dirai point.
tu m' Trois peinde.
Clémence. — Voyons, Lafleur, ch' n'est mie si grave qu' tu n' puches
point me 1' dire. Erois-tu coire étranné ch' cadoreux.V (Senjent de ville).
252 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Lafleur. — Nan, Clémence, ch'est coire pire qu' cho.
Clémence. — Tu m' fois tranner, Lafleur.
Lafleur. — - I gno d' quoi, vo, m' pauvr' Clémence.
Clémence. — Mais quo qu' ch'est, voyons?
Lafleur. — Tu ne F diros point surtout?
Clémence. — Mais nan, hé, inawais, n'aie point peur.
Lafleur. — Ch'est... d'abord, Clémence, frème chés volets, ch' rave-
nelle de 1' cave, frème tout einfan, quéque fois qu'o nouseinteinche. (Clémence
aile frème tout peindant qu' Lu fleur i s larmeînte). Cho est-i ?
Clémence. — Oui, Lafleur.
Lafleur. — Tu ne 1' diros point surtout? Il y vo de m' tète.
Clémence, trunnunt. — Nan, j' te 1' jure chrcinme et pis bapteinme
(Aile met ein doigt à sin meinton et pis (die raque). Tiens, tâte, min doigt i
n'est point frais.
Lafleur. — Erbaie à 1' porte, y m' sanne qu'i gno quéqn'ein qui nous
écoute. (Aile erbaie etpis foit sangne qu' nan.) Vlo ch'quéch' est... (Suppliant.)
Tu ne F diros point surtout... (Continuant.) Acoute..., au matan j'étois grimpé
à l'abe por arracher des hranques, vu qu' ch'est 1' saison ouèchc qu'o taille...
(Brayant.) Clémence, os écoute à l'porte... erbaie. (Aile vo à V porte et pis
aile écoute et r'vient.)... (Lafleur continuant.) I gnin avoit einne grosse que
j' ne v'nois point à bout d'avoir quand i m' preind l'idée de m' mettre à g'vau
d'sus pour être pus à man... (Suppliant.) Clémence, tu né 1' diros point
surtout... (Continuant.) I gn 'avoit lo, par hasard, ein prêtre qui s'pron-
m'noit... Ej tape, ej ratape à grands cœups d' sarpe, quand tout d'un cœup
el branque aile casse... (Brayant.) Clémence... j'einteinds marcher à nou
porte, aïe! aïe! aïe ! ej sus perdu. (Aile erbaie).
Clémence, trannant d'pus belle. — Mais nan, Lafleur, ch'est einne
lubie .
Lafleur. — Quand tou d'un cœup el branque aile casse et pis j'sus
précipité da ch's airs. A terre, je m' tàte, je m' ratàte... J'avais yeu assez
d' chance, car ej n'avois rien d'cassé ni d' démoli. Mais tout d'un cœup ein
me r'ieuvant... tu ne l'diros point surtout?,., ein me r'ieuvant... Clémence,
erbaie à l'porte, os écoute... Ah! éj n'érai janmois 1' courage d'aller jusqu'au
bout.
Clémence. — Voyons, Lafleur, éj t'ein prie, éj t'ein supplie, continue.
Lafleur. — Tu m' pronmets de n' point 1' dire... (Aile foit sangyie
qu'nan)... Ein me r'ieuvant je m' sus-t-aperchu qu' javois... é... cra... se...
ch' prêtre. J'el l'ai einterré pour qu'o n' voiche rien.
Clémence. — Ah! mon Diu! Lafleur o sommes perdus. La police aile vo
v'nir et pis o vo t'eimballer.
Lafleur. — Donn'-mé einn' corde, Clémence, éj vos m' peinde. Peinses-
tu... ein prêtre. (I monte da ch' grinier.)
LAFLEUR 253
II
Clémence, su ch' pos de s porte. — Bonjour Victoire.
Victoire. — Bonjour, Clémence. Quoi qu'os avez donc?... vos yux i
sont tout rouges. Os avez forai. Lafleur i .s'roit-i malade?
Clémence. — Nan, Victoire, si gn'avoit qu' cho, cho n' s'roit rien.
Victoire. — Quoi qu' ch'est qu'i gnodonc?
Clémence. — Je n' pu point vous l' dire, Victoire, Lafleur y n' vut point.
Victoire. — Bah! einter funmes, si o n' se racontoit point ses ptehotes
pangnes... et pis je n' vos mie 1' conter à Sandrine, ni à Clarisse, ni à Laide
qu'i's ont des langues...
Clémence. — me 1' pronmettez?
Victoire. — Bien seùr qu j' vous 1' pronmets.
Clémence. — Tu n' ravises point...
Lafleur, de ch' grimer. — Surtout, Clémence, ne l'dis point?
Clémence. *— ... Qu'au matan, Lafleur il o...as...sa...si...né...ein prêtre.
Victoire. — Ah! ch' gueux, ah! ch' brigand, i n' ein f'ro janmois
d'eute... J' n'ai point 1' temps, Clémence, min souper il est ein retard, j' vos
au preinme à 1' boucherie; i' n' me reste qu'à vous plainde.
Clémence. — Surtout ne 1' disez point à personne?
Victoire. — N'ayez point peur, Clémence, ch'est déjo bien assez mal-
hureux.
Lafleur, de ch' grinier. — Surtout ne 1' dis point.
Ech' rente i se d' vigne, nnturellemeint. Victoire raconte nui ptehot conte
à toutes chès fanmes: et tututu et lalala. Eitine heure après, lu gurde aile des-
cheind à l' moison d' Lafleur. démenée, hieu cinteiiulu aile jure ses grands
diux qu'a n'o rien dit. Ein fan bref, Lafleur leu raconte iju'H n voulu épreu-
voir i langue de s' finale, que cli' prêtre qu'il o tué ch'est ch' papillon qui,
ein picard porte ch' nom-lo. La garde n' cm point l'einteiune de. ch' l'oreille-
lo et vut emmener Lafleur qui seule sur eux comme ù l'halntnde.
XV
LE JACQUES LILLOIS
Los théâtres do marionnettes à Lille. — Corruption du patois lillois. — Opposition du
langage des personnages avec leur condition sociale'. — Souvenir d'une représentation
foraine do la Dame de Monsoreau. — M. A. Desrousscaux et son ouvrage sur les
Mœurs populaires de la Flandre française. — Le caractère do Jacques. — Son
répertoire.
Jacques, type du serviteur fidèle et dévoué, est très goûté des ama-
teurs de marionnettes, à Lille. Les spectacles qu'il donne sont des
pièces dont les litres peuvent varier à l'inlini ; le gros drame y est
largement représenté : l'entant perdu, l'innocente princesse « eïroya-
blement » persécutée, y meurent et y renaissent sans cesse; on y voit
aussi, en un sujet assez vague, un géant cruel et barbare, massacrant à
tour de bras, un grand nombre de personnages, mais le géant est vaincu
à son tour par un nain malin et rusé. Ce nain, est-il besoin de le dire,
c'est Jacques.
La langue que parlent toutes ces poupées à fils est le patois de Lille,
malheureusement il s'est corrompu dans ces dernières années et se
corrompt chaque jour davantage, par l'adjonction de mots tlamands et
d'argot parisien qui lui ont enlevé une grande part de son originalité
première. 11 ne recule point aujourd'hui devant une certaine trivialité
d'expressions qui en ont altéré la saveur.
Le théâtre le plus suivi, à Lille, car il y en a six, je crois, est celui
d'un nommé Nassez, situé dans le quartier Saint-Sauveur. Sur cette
scène où paraissent le plus souvent rois, barons ou chevaliers, Jacques
est le comique toujours chargé des rôles les plus en vue; c'est sur son
jeu que repose toute l'action, c'est grâce à son intelligence et à son
dévouement que le vice est toujours puni et la vertu toujours récom-
pensée, ainsi que cela doit être.
Comme dans tous les théâtres de cette nature, l'intérêt du spectacle
(
n
■3
C:
'$
\ v v
LE JACQUES LILLOIS 257
semble résider dans l'opposition singulière du langage des personnages
avec leur condition sociale et la richesse du costume qu'ils portent.
Gela est ainsi, non seulement chez les marionnettes, mais encore dans
certains théâtres forains où les rôles sont tenus par de vrais acteurs
n'ayant guère souci de la haute mission qui leur est confiée.
J'ai le souvenir d'avoir assisté autrefois à une représentation de la
Dame de Montsoreau, qui m'a bien diverti. Les costumes des artistes
étaient, par miracle, presque neufs; la comtesse, une assez jolie fille aux
formes opulentes, était vêtue d'une robe de velours bleu qui avait dû
avoir des succès ; pour en rejeter la traîne au loin, et ne point s'empê-
trer dans ses larges plis, la grande dame avait un geste idéal.
Chamarré sur toutes les coutures, un domestique s'introduisait, et,
d'une voix qui révélait l'usage immodéré de l'absinthe, disait:
— Maine la Comtesse, y a un homme eu bas, qui vous d'mande :
Nonchalamment, comme au grand siècle, la comtesse laissait
échapper ces mots :
— Dis-y qu'i monte.
Cet homme, si je me le rappelle bien, était un des grands seigneurs
de la Cour.
N'est-ce pas que le « Dis-y qu'i moule », de la comtesse est tout un
poème ?
11 existe peu de documents sur les marionnettes de Lille, je dois
cependant à M. Desrousscaux, chef de bureau à la préfecture du Nord,
l'obligeante communication d'une note à laquelle j'attache un grand
prix; elle a été publiée par son père Alexandre Desrousscaux, qui s'est
fait une si grande réputation par ses chansons patoises; celui-là même
qu'on appela le Désaugïers du prolétaire lillois.
La note a été insérée par M. A. Desrousscaux, dans son ouvrage
intitulé: Mœurs populaire* de la Flandre française. Clic est ainsi
conçue :
« Les directeurs de théâtres sont d'honnêtes ouvriers, itères de
famille, qui cherchent, en se donnant un surcroit de travail, à grossir
leurs faibles ressources.
« Ils sont généralement aidés par leurs femmes et leurs enfants,
pour habiller et faire jouer les marionnettes.
17
258 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
« Les représentations ont lieu en hiver, les dimanches et les lundis,
dans la soirée, dans des caves ayant des issues sur la voie publique.
« Point de réclames. Un ou deux gamins parcourent quelques rues
du quartier en agitant une sonnette et en faisant à haute voix cette
annonce: « La comédie pour un sou! Au bureau, au bureau! » Quel-
quefois ils ajoutent ces mots: « Les premiers entrés sont les mieux
placés. »
« Sauf de rares exceptions, le prix d'entrée est, en effet, de un sou
par personne. Jamais il n'a été supérieur ;'i deux sous et autrefois, on
ne payait même qu'un liard ou deux.
« Le public ordinaire se compose de gamins et de gamines que
leurs parents laissent aller seids, de femmes qui veulent amuser leurs
jeunes enfants, et de jeunes gens et déjeunes filles.
« Si l'on y voit parfois un militaire, c'est un lillois en permission
ou en congé qui veut encore jouir d'un spectacle qui l'a tant diverti
dans sa prime jeunesse.
« Les pièces dont voici les titres : Joseph rendu par ses frères, la
Tentation de saint Antoine, Alibaba ou les quarante Voleurs, n'ont
jamais cessé d'être au répertoire. On en joue beaucoup d'autres, mais
il n'en est pas qui aient plus de succès que celles que nous venons de
citer. D'ailleurs, ces pièces sont arrangées par le directeur qui les
accommode au goût de son cher public, et en raison des accessoires
dont il dispose.
«Ainsi, toujours ou presque toujours il y introduit Polichinelle,
qu'on appelle Jacques, comme le sauveur, le domestique dévoué à son
maître.
« Jacques es! le personnage qui châtie le vice et récompense la
vertu. C'est toujours au terrible bâton dont il est armé que le traître, le
fourbe, l'hypocrite ont affaire, et ses coups, quoique accompagnés de
lazzis, de plaisanteries qui provoquent constamment le rire, n'en sont
pas moins formidables; ils tuent aussi sûrement que le pistolet ou le
revolver.
c Aussi, comme il est aimé ce Jacques!
« Le directeur le sait si bien que c'est lui qu'il charge, au lever du
rideau, d'annoncer la pièce que l'on va jouer : c'est par lui qu'il fait
réclamer le silence qu'un autre n'obtiendrait peut-être pas; s'il désire
LE JACQUES LILLOIS 259
augmenter quelque peu la recette, et prendre pari aux friandises que
l'on mange dans la salle, où, d'ailleurs, elles se vendent à son profit,
c'est encore à Jacques qu'il a recours. Celui-ci fait lever le rideau,
s'avance sur la scène, adresse au public ses meilleurs bons mots, fait
forces gambades et danse au besoin la Polichinelle; puis, d'un ton
câlin, et en avançant sa menotte qu'une licelle agite, il sollicite des
dons quels qu'ils soient. Alors c'est à qui lui jettera quelque cbose :
un sou, un centime, une pomme, une orange, un bâton de sucre
d'orge, etc., etc. Et cela est fait de si bonne grâce que celui qui reçoit
n'a certainement pas plus de plaisir que ceux qui donnent.
« Un ouvrier nommé François, a acquis, comme montreur de
marionnettes, une célébrité locale incontestable, à Lille. Quand ce brave
homme, devenu trop vieux [tour gagner sa vie, a dû entrer à l'hospice,
il a donné une représentation d'adieux, à laquelle ont assisté beaucoup
de ses anciens clients qu'il avait amusés, et qui ont voulu lui donner
une dernière marque de sympathie.
« Dans les fêtes populaires, avec « foires aux plaisirs », qu'on
organise de temps à autre à Lille, il y a presque toujours un théâtre de
marionnettes. »
XVI
LES MARIONNETTES BORDELAISES
M, Dctchoverry et son Histoire îles théâtres de Bordeaux. — Cortay, dil Bojolay,
directeur du Théâtre des Pantai/oniens.
Bordeaux n'a point de marionnettes qui lui soient spéciales; en leur
absence, Guignol a pris la place laissée libre autrefois par la disparition
d'un théâtre existant en l'an VI (1798), et qui a disparu en 1822. Sur
l'existence de cet ancien théâtre, je trouve dans la Gironde du 15 juin
1897, une étude curieuse, signée : Argus, dont j'extrais les lignes
suivantes :
« Dans le [tassé, en dehors, bien entendu, du « saint Antoine» de la
foire et de ses succédanés, et sans parler non plus du Guignol pour les
enfants, que l'on voyait et qu'on voit encore dressé sur les places publi-
ques, le seul théâtre de marionnettes dont j'aie retrouvé la trace à
Bordeaux fut le théâtre des Pantagoniens, installé par le citoyen Cortay,
dit Bojolay, l'an VI de la République, sur une portion de l'emplacement
du Château-Trompette, avec façade sur les allées de Tourny.
« S'il faut en croire un mémoire du temps, dit M. Delcheverry
dans son Histoire un peu confuse mais très documentée, des théâtres de
Bordeaux, le théâtre des Pantagoniens acquit une sorte de célébrité par
le jeu presque intelligent de certaines figures automates dont Bojolay se
trouvait le créateur, le souffleur et le directeur tout à la fois. Le prix
d'entrée, cinquante centimes, était à la portée de toutes les bourses. Les
ouvriers, les bonnes, les enfants, les papas, les mamans y accouraient
de toutes les parties de la ville, chacun y venait rire ou s'intéresser à
sa manière. Bojolay s'était fait des amis, car, dans un mémoire adressé
au préfet de la Gironde, en 1803, il produit en sa faveur les certificats
les plus honorables de trois mille citoyens de Bordeaux, appartenant
pour la plupart aux fonctions publiques et à la classe la plus aisée. Ce
LES MARIONNETTES BORDELAISES
261
théâtre ou baraque, qui était toute sa fortune, fut brûlé après quelques
années d'existence. »
« Dans une note insérée à la fin du volume, M. Detcheverry repro-
duit une lettre dans laquelle le directeur du théâtre des Pantagoniens
Espectaci.k des maris HONM.IKS. L'occasion fait le larron.
1820. Collection Je M. 0. (Jronssit.
demandait aux membres du Bureau central de lui appliquer avec un peu
plus de douceur la taxe des pauvres.
« Voici cette lettre, qui est datée du 27 vendémiaire an VII. J'en
respecte l'orthographe, comme a fait M. Detcheverry :
« Citoyen administrateurs,
« N'ayant pu plutôt commencer mes ouvrages à cause d'une maladie
que je viens d'éprouver. Cependant je me propose à donner demain pour
2C.2 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
louverture Le perruquier bouffon, petite pièce très amusante qui sera suivie
du N'aufrage de Eléonore, pièce en ~> acte. Ledit spectacle sera terminé par
quantité de métamorphoses qui surprendront agréablement le spectateur.
« Le/.posant prie les citoyen administrateur davoir égard à sa situation et
de le traiter connue un père de famille dont la médiocrité de ses moyens-le
prive de pouvoir a peinne la faire subsister.
« En conséquence il vous supplie et il ose espérer que daprès les justes
observations qui vous fait vous aurez la bonté de le remettre au 10" ie (droit
pour les pauvres) comme il avait toujours été.
« Salut et fraternité.
« Jean-Baptiste Cortay dit Bojolay. »
« Il ne j>arait pas, d'après cette lettre, que Bojolay 'ait fait fortune
avec ses comédiens de bois et de carton. 11 ne fut guère plus heureux
avec les acteurs en chair et en os II fut, en effet, à deux reprises,
directeur du Grand-Théâtre de Bordeaux. Durant sa première direc-
tion, 1809-1814, il gagna quelque argent; mais à la seconde, 1821-
1822, il fit faillite et finit par mourir à l'hôpital. »
a
XVII
LES CRÈCHES PROVENÇALES ET LES SANTONS DE MARSEILLE
Les fêtes de Noël dans les églises de Province. — L'adoration </<■■.- benjsrs. — Lu trèc/ie
provençale. — Les Pastorales sur les théâtres de société — Les crèches parlantes. —
Marionnettes mécanisées. — Procédés employés pour leur mise en mouvement. — Les
Santouns de Marseille. — Leur mode de fabrication. — Les Santoims des xvtr et
XVIII' siècles au musée du château lîor.'lv. — Le papa Pa-tutirel et L'on Simon.
Sur ce qui se passe dans le midi de la France, j'ai eu la bonne
fortune de recevoir de M. J.-1I. Iltiot, architecte à Marseille, une note
d'un grand intérêt dont je le remercie vivement et que je reproduis ici :
« Pour les l'êtes de Noël, dans toutes les églises de Provence, on
dresse sur un autel une sorte de petit théâtre représentant « l'adoration
des bergers ». Dans un décor fait en grande partie de feuillages et de
mousse, on place une élable où l'enfant Jésus est couché sur la paille;
Vierge et saint Joseph sont agenouillés auprès de lui, le bœuf et l'âne
couchés à ses pieds; de nombreux personnages rustiques viennent lui
offrir des présents : fruits, légumes, agneaux, volailles, etc.
« Le jour des Rois, on ajoute trois nouvelles figures : les Hois ma-
ges, brillamment costumés, accompagnés parfois de chameaux conduits
par des négrillons et chargés de richesses.
" Tous les personnages composant celte scène sont en relief, sortes
de poupées soigneusement ajustées, et portant des costumes locaux
rappelant surtout les modes du xviii" siècle.
« Ce petit théâtre reste exposé quinze jours ou un mois.
« Dans chaque maison, dans les villages principalement, une réduc-
tion de cet ensemble orne la pièce où se réunit la famille.
« La scène, encadrée de feuillages, se compose des mêmes person-
nages, mais les figurines (Sanloun) sont en argile grossièrement colo-
riée. Le soir, de petits cierges éclairent ce théâtre en miniature et les
enfants le contemplent en chantant des noëls provençaux dont la naïve
2f>l MARIONNETTES ET GUIGNOLS
poésie est souvent rehaussée par des airs pleins de délicatesse et d'ori-
ginalité.
« C'est ce qu'on appelle la Crèche provençale.
« Pendant la même période, on joue dans certains théâtres de so-
ciété des « Pastorales » sur le même sujet. Les poèmes de ces pastorales,
écrits en langue provençale (vers et prose) sont évidemment des rémi-
niscences des « Mystères » du moyen âge; autour de la scène princi-
pale, qui est la nativité, se groupent des scènes de fantaisie, de petits
tableaux de mœurs locales, où la chronique et même les cancans (basa-
rutagi) trouvent leur place.
« Ce sont les airs des vieux noëls qui fournissent les motifs princi-
paux à la musique de ces pastorales; mais chaque année quelque chan-
son récemment célèbre vient augmenter le fonds musical et fournir à
quelque acteur ambitieux l'occasion d'un succès.
« A quelle époque s'avisa-l-on de remplacer les acteurs de ces
pastorales par des poupées mécanisées ? 11 serait difficile de la préciser.
Les costumes traditionnels des personnages semblent indiquer que leur
création date du xvnr siècle. Quoi qu'ii en soit, la « crèche parlante »
telle qu'on la voit encore tous les ans à Aix-en-Provence, était célèbre à
Marseille dès le commencement du xi\ siècle. On venait la voir de tous
les pays environnants. C'est à l'imitation de la crèche marseillaise
qu'un artiste aixois, M. Sylvi, mort en 1834, conslruisit son petit
théâtre et confectionna des poupées vraiment charmantes et très intel-
ligemment mécanisées que l'on peut voir encore aujourd'hui.
(c Depuis un certain temps la crèche marseillaise n'est plus montrée;
les nombreuses pastorales jouées par des acteurs peuvent expliquer cet
abandon. Mais à Aix, ce spectacle est donné sans interruption, tous les
ans, pendant les deux mois qui suivent les fêtes de Noël, et l'on peut
se rendre compte, malgré les nombreux changements apportés depuis
1835, de ce qu'il fut à l'origine.
« Le théâtre, plus grand qu'un théâtre de marionnettes, est ma-
chiné; il comporte plusieurs décors. Les personnages — de grandeurs
différentes, selon le plan où ils agissent — sont mécanisés avec une
vraie perfection. Ils remuent les bras, les jambes, la tète, les doigts, les
yeux; ils montent à l'échelle, gravissent les coteaux, entrent dans des
barques, allument des réverbères !... etc.
LES CRÈCHES PROVENÇALES 265
« Dressés sur des socles que dissimulent les bandes du terrain, celui
qui leur prête sa voix les fait glisser sur des planchettes suspendues
sous le théâtre et les fait gesticuler à sa volonté. Des cordes à violon
relient toutes les articulations à une sorte de clavier fixé au socle.
a Le petit poème provençal qui forme le scénario de la « crèche »
a subi, comme les décors, de nombreuses variations; mais la division
primitive subsiste et les tableaux essentiels sont restés à peu près
intacts.
ic La scène principale est toujours l'étable où les bergers viennent
adorer Jésus.
« Le prologue se composait d'un rideau de nuages au milieu des-
quels un ange annonçait le mystère de la Nativité. Quand ce rideau se
levait, l'intérieur de l'étable montrait la scène principale, semblable à
celle qui est exposée dans les églises. Les personnages agissaient, par-
laient, chantaient, séparément ou en chœur; des nouveaux, — les rois
entre autres, — faisaient leur entrée successivement et présentaient
leurs hommages.
« Lorsque le fond de l'étable s'ouvrait, on voyait, en arrière, dans
un décor champêtre, se dérouler les scènes accessoires, comiques,
rustiques, humoristiques; puis tout se résumait en un chœur d'actions
de grâces.
« A celle donnée naïve sont venus s'ajouter des tableaux plus ou
moins réussis. »
Cette note de M. J.-H. Huot, si intéressante et si précise, appelle
l'attention sur les Sautons de Marseille qui sont peu connus et sont
recherchés des amateurs.
M. Elzéard Kougier a publié sur eux, dans la Reçue encyclopédique
du "25 décembre 1897, une étude curieuse accompagnée de reproduc-
tions d'une grande fidélité.
« Ces personnages, dit-il, coloriés avec une grâce â la fois naïve et
charmante, sont l'œuvre de coroplastes très primitifs qui possèdent une
quantité de moules transmis en héritage de père en fils ci en créent
chaque année de nouveaux suivant l'actualité touchante ou comique. Les
santons se fabriquent et s'enluminent le soir en famille. Toute la
nichée s'y occupe, jusqu'aux petits enfants. Les principaux types
2G6 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
comprennent les Rémouleurs, les Aveugles, les Valets d'étables, les
Poissonnières, les Pécheurs, les saint Joseph, les sainte Vierge, les
Enfant Jésus, les « Ravi » et les « Ravido », les Rohémiens, les Chas-
seurs, les Rois mages, les Vieux, les Vieilles, les Adorateurs. Ces
innombrables figurants de la crèche reproduisent à peu près exactement
les paysans et paysannes des environs de Marseille... »
Au xYif et au x\m" siècles, les santons des crèches provençales
étaient en verre coloré et en porcelaine et affectaient des formes parti-
culières : la Vierge Marie portait des jupes à paniers, saint Joseph ne
reculait point devant les talons rouges; le Musée du château Borély
conserve de précieux spécimens de ces petites statuettes qui peignent
bien l'époque à laquelle elles appartiennent.
Aujourd'hui, cet art spécial au midi, s'est démocratisé; les santons
sont en terre crue ou en terre cuite, et ils sont répandus plus peut-être
qu'ils ne l'ont jamais été. Une foire porte leur nom; elle s'ouvrait
naguère sur le cours de Belzunce et se tient de nos jours aux allées de
Meilhan, du 10 décembre jusqu'à l'Epiphanie.
C'est là que la population marseillaise vient faire provision de san-
tons et renouveler ceux qu'elle a perdus ou brisés dans le cours de
l'année; c'est là que les jeunes époux forment la crèche qui doit orner
leur intérieur familial.
Le prix des santons bizarrement enluminés varie suivant leur gran-
deur et leur perfection de cinq centimes à vingt francs. Les baraques
de la foire les exposent par milliers; moyennant un franc, on peut en
obtenir d'acceptables.
Les artistes qui fabriquent ces petites statuettes si étranges et si
spirituelles d'aspect ne sont pas tous connus. M. Elzéard Rougier en
dislingue deux dont il semble faire grand cas : le premier est « le papa
Pastourel » qu'on retrouve chaque année à la foire et dont les produits
crus sont appréciés; ses statuettes les plus hautes ont vingt centimètres.
Le second, tds d'un artiste de haute valeur, qui vivait en 1830, est Léon
Simon, sculpteur bien connu à Marseille; il est le seul qui fabrique des
santons en terre cuite, malheureusement il ne les livre pas au commerce
et les réserve généreusement à ses amis ou aux collectionneurs qu'il
affectionne. J'ai le vif regret de n'être pas de ceux-là.
Le théâtre di. Nouant,
appartenant à M. CaJoI.
V
LES MARIONNETTES LITTÉRAIRES
LE THEATRE DE NOHANT
Les admirateurs des marionnettes. — Le premier théâtre de marionnettes littéraires, à
Nohant. — Sun histoire publié'' par lleorge Sand, dans Dernières pay 's. — Une pre-
mière tentative. — Un second théâtre. — Le monstre vert. — L'n incendie. — Le
Théâtre de* Amis. — Nouveaux acteurs. — Le Képertoirc en lNI'.i. — Les collabora-
teurs de Maurice Sand. — La mise un scène. — Cumulent étaient présentées les ma-
rionnettes. — Les traverses à coulisses de Maurice Sand. — Ce que pense George Sand
de la fabrication des marionnettes. — Le Piton. — Modification apportée- dans l'exécu-
tion des personnages. — Les costumes sont recommencés. — Ce que dit George Sand
du Burattino, dans {'Homme île iwif/e, publié en Isâ'.t. — Installation du Théâtre de
Nohant à Passy, en Issu. — Ce que rciifcniie le Théâtre iL'n marionnettes, de Mau-
rice Sand, paru en 1890.
Que ce soit à Paris ou au loin, les marionnettes ont toujours gardé
des admirateurs. Citez nous, elles avaient autrefois : Lesage, Piron,
Voltaire, Charles Nodier, Théophile Gantier, Gérard de Nerval, Charles
Magnin, George Sand, Durants, Maurice Sand, Gounod, Edouard
Çadol ; elles ont maintenant Lemcreier de Neuville, Henri Signoret,
Maurice Houchor, Darthenay, Henri Rivière, Caran d'Ache, Willette,
Vignola et par ces derniers, par leur collaboration active elles se sont
affinées et ont pénétré dans les milieux les plus délicats el les plus
élevés. Elles ont encore pour protecteur et c'est un titre qui leur
comptera dans l'avenir, Anatole, Fiance qui, dans la Vie littéraire, à
propos des représentations données par M. II. Signoret à la Galerie
27.)
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Vivienne, a écrit sur elles quelques pages amoureusement ciselées.
Le type primitif de nos théâtres de marionnettes littéraires, le plus
parfait, sans contredit, qui ait jamais existé, est le théâtre créé dans le
salon de George Sand à Nohant. Il est à la fois célèbre par l'intérêt
particulier que lui portait l'illustre écrivain et par les résultats vraiment
extraordinaires qu'y obtint
Maurice Sand, aidé d'une
société de littérateurs et
d'artistes reçus dans son
hospitalière demeure.
Ce théâtre existe en-
core; il appartient avec un
certain nombre de ses pou-
pées à la famille du regretté
Edouard Cadol, l'auteur tant
applaudi des Inutiles, qui le
conserve avec un pieux res-
pect, comme un souvenir
précieux à bien des titres.
Dans le journal le Temps
des 11, 12 et 13 mai 1876,
George Sand en a retracé
l'histoire qu'elle a publiée
aussi dans l'un de ses livres
intitulé : Dernières Pages.
De cette étude si mer-
veilleusement écrite et que
je voudrais pouvoir reproduire en son entier, il résulte qu'en 1847,
deux artistes amis, Maurice Sand, l'auteur de Masques et Bouffons, et
Eugène Lambert, le peintre des chats, conçurent l'idée d'un théâtre
de marionnettes dont ils ne voulaient faire, à ce moment, qu'une simple
distraction pour ceux qui leur étaient chers et pour eux-mêmes.
Au début, on ne savait guère quel était l'avenir réservé à cette
création de famille; l'installation fut donc sommaire. On se contenta
d'une chaise dont le dossier tourné vers les spectateurs soutenait un
George S.v.nd.
(Extrait du Uoade Illustre
1861
LE THEATRE DE XOHANT
2T1
grand carton à dessin et une serviette dérobant aux regards les opéra-
teurs forcément agenouillés. Derrière ce carton, inhabilement dirigées,
s'agitaient, sans prétention aucune, deux bûchettes à peine dégrossies,
emmaillotées de chiffons aux couleurs voyantes.
Mario.n.nktte di" TiiK.uiu: ui. Nouant,
appartenant à M. Cadul.
Ce fut un succès cependant; George Sand et Victor Borie, seuls
spectateurs, n'hésitèrent point à en proclamer l'éclat. Séance tenante,
on résolut de pousser les choses plus avant, d'exécuter des figurines
peintes et d'édifier une scène où elles pussent librement se mouvoir.
£e nouveau théâtre fut composé d'un simple châssis garni d'indienne
272 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
à ramages. Taillés dans une souche de tilleul, sept acteurs s'y montrè-
rent : Guignol, Pierrot, Purpurin, Combrillo, Isabelle, délia Spada, ca-
pitan, Arbaït, gendarme, et un .Monstre vert.
« Je réclame, dit George Sand, la confection du monstre, dont la
vaste gueule, destinée à engloutir Pierrot, fut formée d'une paire de
pantoufles doublées de rouge, et le corps d'une manche de satin bleuâtre.
Si bien que ce monstre, qui existe encore et qui n'a cessé de porter le
nom de monstre vert, a toujours été bleu. Le public nombreux, qui
depuis l'a vu fonctionner, ne s'en est jamais aperçu. »
Sur cette scène nouvelle, qui était loin d'avoir la perfection dési-
rable puisqu'elle ne comportait qn'une paire de coulisses et une toile
de fond, on joua néanmoins des féeries dont l'improvisation était aban-
donnée à l'imagination féconde de Maurice Sand et de Eugène Lambert;
Victor Borie, voulant y représenter un incendie, brûla le théâtre Ce
fut encore un succès, mais il fallut tout reprendre sur nouveaux
frais.
On construisit donc une autre scène dont les dimensions furent
doublées, un vrai Castellet, cette fois, et on y représenta : Pierrot libé-
rateur, Serpentin vert, Olivia, Woodstock, le Moine, le Chevalier de
Saint-Far (jeau, le Réveil du lion. C'est ce castellet qui a été conservé
par Edouard Cadol.
L'année suivante, en 1818, on sentit le besoin impérieux de faire
intervenir dans la troupe jusque-là constituée, un certain nombre de
sujets nouveaux : Cromwel, Léon, Lacroix, Valsenestre, Cléanthe,
Louise, Rose, Céleste, Ida et Dauinont. L'élément féminin, un peu
négligé jusque-là, reprenait ses avantages; malheureusement les événe-
ments politiques interrompirent les représentations.
C'est à 1819 que remontent les succès suivis du théâtre de Nohant.
A partir de cette époque, on joua, improvisés sur d'informes canevas,
les drames les plus ténébreux : Oswald l'Ecossais, — ■ l'Auberge du
Haricot vert, — Sang, Sérénades et Bandits, — Robert le Maudit, —
les Sangliers noirs, — une Femme et un sac de nuit, — les Filles brunes
de Ferrure, — le Spectre chauve, — Pourpre et Sang, — les Lames de
Tolède, — Roberto le bon Voleur, — l'Ermite de la marée montante,
— Une Tempête dans un cœur de bronze, — le Cadavre récalcitrant.
LE THEATRE DE XOHANT
273
On le voit, on travaillait ferme à Nohant; Maurice Sand, qui restait
toujours l'âme de ces fêtes souvent renouvelées et avait, avec Eugène
Lambert, le génie de la marionnette, ne suffisait plus au déploiement
Mariovm i n. m Tni wr.i m. Nouant,
appartenant a M. Cadol.
de la mise en scène ni au jeu des poupées devenues plus nombreuses et
de caractères plus divers. C'est alors qu'on lit appel à d'autres collabora-
teurs amis: Tbiron qui lit là ses premiers débuts, Alexandre Maneeau,
Sully Lévy, Edouard Cadol, Charles Marchai, Porel, Bocage, Planet,
auxquels on laissa la bride sur le cou et qui furent étincelants de verve.
13
274 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Ces réunions joyeuses où débordai! l'esprit le plus français furent
plus remarquables encore de 1854 à 1872, période pendant laquelle on
donna plus de cent vingt œuvres différentes; on avait introduit dans le
répertoire les parodies des pièces en vogue, notamment une Dame aux
Camélias, qui n'était pas faite pour les demoiselles et que Dumas fds
vint voir.
En 187-2, la famille de George Sand se dispersa. Quelques-uns
des familiers de la maison se marièrent, d'autres avaient été frappés par
la mort; le théâtre de Nohant ne se trouva point atteint cependant par
ces pénibles et inévitables séparations. Maurice Sand s'y attacha davan-
tage au contraire et prépara seul avec plus de soins les représentations
devenues plus rares; il rechercha, conseillé par sa mère, les moyens
de les rendre plus parfaites. Des enfants étaient nés dans la famille
et y avaient déjà grandi; pour eux les joyeuses pièces de jadis eussent
été incompréhensibles ou de formes trop légères.
« Il fallait un théâtre plus châtié, dit George Sand, et dès lors une
[dus fidèle observation des lois de la scène. Ceci paraissait impossible,
car on n'a que deux mains, et les pièces ainsi rendues par un seul opé-
rant ne peuvent être qu'une suite de monologues ou de scènes à deux
personnages. Avec un compère, on ne pouvait dépasser le nombre de
quatre, et si on avait besoin de comparses, on plaçait au fond une sorte
de râteau sur les longues dents duquel plusieurs marionnettes étaient
fichées. Ce râteau, excellent pour les effets comiques, présentait une
rangée de tètes immobiles sur des robes flasques, avec des bras pen-
dants du plus piteux aspect. C'était comme une apparition de pendus. »
Pour les poupées, elles étaient l'objet de soins particuliers. Maurice
Sand sculptait les tètes et sa mère se réservait les ajustements, elle
avait, sur ce que doit être une marionnette, des idées extrêmement
justes et précises :
« Elle doit être sculptée avec soin, disait-elle, mais assez large-
ment; trop fine, elle devient insignifiante. Elle doit être peinte à l'huile
sans aucun vernis, avoir de vrais cheveux et de vraie barbe. Les yeux
peuvent être en émail comme ceux des poupées. Nous les préférons
peints, avec un clou noir, rond et bombé comme prunelle. Ce clou
verni reçoit la lumière à chaque mouvement de la tète et produit l'illu-
sion complète du regard. »
LE THEATRE DE NOHANT
On soignait spécialement, à Nohant, le point lumineux de ces yeux ,
les jours de représentations carillonnées, on leur donnait un coup
de lime qui remplaçait avantageusement le vernis parfois un peu
éteint qui les recouvrait. La quincaillerie intervenait encore dans une
circonstance grave: quand les pièces avaient cinq personnages, il était
souvent nécessaire, n'ayant
que deux operateurs, d'as-
seoir l'une des marion-
nettes, mais on ne pouvait
l'abandonner sans que sa
tète fût fixée au siège qui la
portait. On avait donc muni
les sièges d'un crochet et
les tètes d'un piton dissi-
mulé par la chevelure.
« Mais il fallait une grande
adresse, dit George Sand,
pour taire entrer vite le
crochet, et quelquefois le
personnage s'agitait convul-
sivement sur son siège sans
parvenir à se fixer. L'im-
provisation lirait parti de
tout. — Qu'avez-vous donc?
lui demandait une autre
personne; ètes-vous souf-
flant? — Oui, répondait le
patient condamné à s'accrocher. C'est une maladie grave qu'on appelle
le piton. — Bah! je connais ça, nous y sommes Ions sujets. »
Mais, pour Maurice Sand, ce u'étail pas l'idéal. Supprimer le piton,
faire disparaître ce qu'en argot théâtral on appelle les loups, c'esl-à-dirc
les moments où la scène reste vide par suite de l'entrée tardive d'un
personnage ou de la préparation d'un effet, le préoccupait vivement.
Il y parvint en établissant des traverses à eoulisseaux glissant dans des
rainures, les eoulisseaux étant munis de trous destinés à recevoir les
marionnettes muettes. Un lit de fer en spirale supportait ces marion-
M.ll RIO. S.1MI.
Entrait .lu Monde Illustré, ISSO )
27G MARIONNETTES ET GUIGNOLS
nettes et permettait de leur imprimer des mouvements qui les fai-
saient paraître prendre part à l'action.
Un peu plus tard, il résolut de faire porter la tète des poupées, non
plus par le costume lui-même, mais bien par des épaules et une poi-
trine en carton. Celte modification qui permettait de donner aux
femmes des corsages ajustés et décolletés, fut une véritable révolution.
« Chargée depuis trente ans, dil George Sand, de faire leurs cos-
tumes et de les babiller pour la représentation, j'avais passé bien des
soirées et quelquefois des nuits à ce minutieux travail. Avec le nouveau
système, il fallait refaire tous les costumes, et il y en avait des caisses
entières. J'avais même fait bon nombre d'uniformes militaires, des cos-
tumes renaissance ou moyen âge, enfin des habits de Cour Louis XV ou
Louis XVI brodés ad hoc en soie, en chenille, en or et argent sur soie
et velours. Je lirais aussi un juste orgueil de ma lingerie, car ces dames
possédaient des chemises, des jupons, des collerettes de toute sorte. Il
fallait tout recommencer. »
On recommença tout et on fit ainsi, â Nohant, un théâtre vraiment
admirable et qui comptait cent vingt-cinq personnages sans les com-
parses et une quantité considérable d'accessoires supérieurement machi-
nés, grâce aux traverses à coulisseaux de Maurice Sand.
George Sand avait, on le voit, pour les marionnettes, une vive ten-
dresse. Dans l'Homme de neige qu'elle publia en 1859, faisant parler
Crisliano, elle montre, en un langage admirable d'observation et de cha-
leur, ce qu'il faut penser du burattino, la seule poupée qui lut en usage
chez elle.
« — Vous savez ce que c'est, M. Goelle, qu'un théâtre de marion-
nettes?... C'est un théâtre â deux operanti, soit quatre mains, c'est-à-
dire quatre personnages en scène; ce qui permet un assez nombreux
personnel de burattini.
— Qu'est-ce que cela, burattini?
— C'est la marionnette classique, primitive, et c'est la meilleure.
Ce n'est pas le fantoccio de toutes pièces qui, pendu au plafond par des
ficelles, marche sans raser la terre ou en faisant un bruit ridicule et
invraisemblable. Ce mode plus savant et plus complet de la marion-
nette articulée arrive, avec de grands perfectionnements de mécanique,
à simuler des gestes assez vrais et des poses assez gracieuses; nul
LE THEATRE DE NOHANT
277
doute que l'on ne puisse en venir, au moyeu d'autres perfectionnements,
à imiter complètement la nature; mais, en creusant la question, je me
suis demandé où serait le but, et quel avantage l'art pourrait retirer
d'un théâtre d'automates. Plus on les fera grands et semblables à
des hommes, plus le spectacle de ces acteurs postiches sera un
chose triste et même
effrayante...
«... Tenez, vous
voyez cela : une gue-
nille, un copeau qui
vous semble à peine
équarri. Mais voyez
ma main s'introduire
dans ce petit sac de
peau, voyez mon in-
dex s'enfoncer dans
la tète creuse, mon
pouce et mon doigt
du milieu remplir
cette paire de man-
ches et diriger ces
petites mains de bois
qui vous apparaissent
courtes, informes, ni
ouvertes ni fermées,
et cela à dessein, pour
escamoter à la vue
leur inertie...
« Cette figure,
largement ébauchée
et peinte d'un ton mai et assez terne, prend peu à peu dans son mou-
vement, l'apparence de la vie. Si je vous mollirais une belle marion-
nette allemande, vernie, enluminée, couverte de paillons et remuant
avec des ressorts, vous ne pourriez pas oublier que c'est une poupée,
un ouvrage mécanique, tandis que mon burattino, souple, obéissant à
tous les mouvements de mes doigts, va, vient, tourne la tète, croise les
Mmio.wi i il. ut Tiikatki: [ji Nouant,
appartenant h M. C;nl<jl.
278
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
bras, les élève au ciel, les agite en tous sens, salue, soufflette,
frappe la muraille avec joie ou avec désespoir. Et vous croyez voir
toutes ses émotions se peindre sur sa figure, n'est-il pas vrai ? d D'où
r
Marionnette di Théâtre de Nouant,
appartenant à M. Cadol.
vient ce prodige, qu'une tète si légèrement indiquée, si laide à voir
de près, prenne tout à coup, dans le jeu de la lumière, une réalité
d'expression qui vous en l'ait oublier la dimension réelle? Oui, je
soutiens que, quand vous voyez le burattino dans la main d'un
véritable artiste, sur un théâtre dont les décors bien entendus, la
dimension, les plans et l'encadrement sont bien en proportion avec
LE THEATRE DE XOHAXT
279
les personnages, vous oubliez complètement que vous n'êtes pas vous-
même en proportion avec cette petite scène et ces petits êtres, vous
oubliez même que la voix qui les t'ait parler n'est pas la leur. Ce
.Mauiowm ih m Thkatiik m Nouant,
appartenant à M. Cadol.
mariage impossible en apparence, d'une tête grosse comme mon
poing et d'une voix aussi forte que la mienne s'opère par une sorte
d'ivresse mystérieuse où je sais vous taire entrer peu à peu, et tout le
prodige vient... savez-vous d'où vient le prodige? Il vient de ce que ce
burattino n'est pas un automate, de ce qu'il obéit à mon caprice, à mon
inspiration, à mon entrain, de ce que tous ses mouvements sont la
280 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
conséquence des idées qui me viennent et des paroles que je lui
prête, de ce qu'il est moi enfin, c'est-à-dire un être et non pas une
poupée. »
C'est, je crois, vers 1880, que le théâtre de Nohant quitta le Herry
pour venir s'installer à Passy, chez Maurice Sand, où eurent lieu, pen-
dant quelques années, des représentations extrêmement curieuses et
suivies, dont la série n'a été close que par la mort du propriétaire, sur-
venue le 4 septembre 1889.
Le théâtre, qui avait été transformé, était au second étage. La salle,
dont le plafond voûté était peint à l'italienne, était coquette et pouvait
contenir cinquante spectateurs. L'encadrement de la scène était simple
et d'un goût fort artistique, le rideau formé d'une draperie rouge était
soulevé au milieu par un Pierrot qui se penchait pour constater l'état
de la salle. Dans la partie supérieure, se voyait un petit bustede Molière,
en bronze doré; en bas, le trou du souffleur, absolument inutile en
pareil lieu, était remplacé par la date de fondation : 1847. A ce moment,
la troupe au complet, dans tout son éclat, comptait plus de quatre
cents acteurs, grands et petits.
Tout cela a disparu, le Théâtre des Amis n'existe plus, il ne reste
de lui qu'un volume intitulé: le Théâtre des Marionnettes, publié en
1890 et dans lequel on a inséré les piécettes suivantes :
Le Flageolet, comédie en un acte, jouée pour la première fois à
Nohant en 1803.
Nous dînons chez le colonel, pièce militaire salée, en trois tableaux,
jouée pour la première fois à Nohant, le 27 janvier 1807.
La clémence de Titus, pièce antique imitée d'Aristophane et de
Plante, en deux actes, en vers mêlés de prose, avec un prologue, jouée
pour la première fois à Nohant, le "20 novembre 1867.
Funeste oubli, comédie en un acte, jouée pour la première fois à
Nohant, le 20 décembre 1868.
Jouets et mystères, fantaisie en un acte, jouée pour la première fois
à Nohant, le 18 juin 1871.
Les Esprits frappeurs, impromptu en un acte, joué pour la pre-
mière fois à Nohant, le 5 novembre 1871.
LE THEATRE DE NOHANT 283
Le candidat de Trèpagny, comédie en un acte, jouée pour la pre-
mière fois à Nohant, le 28 novembre 1871.
Le lundi de la Comtesse, comédie en un acte, jouée pour la pre-
mière Ibis à Nohant, le 31 décembre 1874.
Une nuit à Châteauroux, comédie en un acte, jouée pour la pre-
mière fois à Nohant, le 26 mars 1873.
La chambre bleue, comédie de famille mêlée de chiens et de bruits,
en un acte, jouée pour la première fois à Nohant, le 4 avril 1875.
J'ai oublié mon panier, comédie en un acte, jouée pour la première
fois à Nohant, le 10 avril 1875.
La rosière de Viremollet, pastorale d'après nature, en un acte, jouée
pour la première fois à Nohant, le 18 octobre 1879.
Zut ! ou la petite Chaussette bleue, à propos plein île saveur et de
liant goût, en un acte. Castigat ridendo mores, joué pour la première
fois à Paris, le 8 février 1884.
Ikilandard aux Enfers, mystère eu quatre tableaux, avec un pro-
logue, joué poiii' la première fois à Paris, le 19 avril 1880.
II
LE THÉÂTRE DE DURANTY
Un théâtre do marionnettes littéraires au Jardin des Tuileries, en 1861. — Fernand Des-
noyers écrit pour lui un prologue d'ouverture. — Le Théâtre des marionnettes de
Duranty, illustré par Coindre.
Au moment où le Vrai Guignol obtenait avec Anatole une série
de triomphes, en 1861, un homme de lettres d'un talent aimable,
Duranty, ouvrait par autorisation spéciale, dans le jardin des Tuileries
un théâtre de marionnettes pour lequel il rêvait de hautes destinées.
Espérant assurer la réalisation de son projet, Duranty apportait des
idées nouvelles : il voulait que son Ca.stellet fût un peu plus large que
ceux de ses concurrents ; que ses personnages et ses décors fussent plus
artistiques et d'aspect plus élégant; il voulait encore que les pièces qu'il
devait représenter eussent une certaine portée philosophique et une
valeur littéraire qui pût être appréciée. Sachant qu'on n'est jamais
mieux servi que par soi-même, il résolut d'être son propre auteur et
se mit résolument au travail.
Duranty a tait connaître, dans VAlmanach parisien de 1862, toutes
les difficultés qu'il lui fallut vaincre pour mettre son théâtre sur pied.
Ce n'est qu'après cinq mois de constants efforts qu'il y arriva. Pour
l'exécution des têtes de ses personnages, il avait obtenu la collaboration
du sculpteur Lebœuf et s'y était consacré lui-même.
Son personnel de poupées au complet, il s'était préoccupé de
recruter dans tous les théâtres, des artistes en disponibilité, choisis
avec soin et qui devaient devenir ses récitants. Ce n'était pas une petite
affaire ! Il y réussit cependant et les choses étant mises au point,
il chargea Fernand Desnoyers d'écrire un prologue en vers auquel
Polichinelle, qui en avait vu bien d'autres, prêta l'appui de son jeune
talent.
Quel fut le succès du théâtre de Duranty, je l'ignore. 11 n'a vécu
LE THEATRE DE DUKANTY
285
que peu d'années. Son fondateur avait trop compté sur un public spé-
cial qui certainement
s'intéressait à l'œuvre
entreprise, mais n'é-
tait pas assez nom-
breux pour lui assu-
rer longue et douce
vie.
D'ailleurs, on ne
voit pas bien les
grands arbres des
Tuileries abritant la
soutenance de tbèses
philosophiques. N'est-
ce point abuser de
l'innocence des ma-
rionnettes que leur
imposer une aussi
ingrate mission, alors
que nous avons, sous
de monumentales cou-
poles, des hommes qui
peuvent la remplir
avec plus d'autorité.
Les pièces de Du-
rant)', fort bien écri-
tes, intéressantes à la
lecture, sont au nom-
bre de vingt-quatre ;
elles ont été réimpri-
mées en 1880, en un
Tort joli volume, avec des illustrations de Victor Coindre, sous le titre :
Théâtre des marionnettes.
Costi me ni: Polichinelle
Travestissement par Gavarni. (Extrait du Charivari, 1833.'
III
LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SANTE
Une publication de Poulet-Malassis, illustrée par F. Rops. — Création du théâtre, rue do
la Santé, aujourd'hui rue Saussure, en 18(fâ. — Les fondateurs et leurs anus. — Com-
ment était composée' la Direction du théâtre. — La première représentation de Signe
d'argent. — Un prologue par Jean du Boys. — Compte rendu de la représentation par
Et. Carjat. — Le dernier jour d'un condamné, par Tisserand. — Comment se tenaient
les opérateurs. — Le suif de Venise ou la chandelle des di.r:. — Les affiches de
VErotikon Theatron. — Sans ordre on n'arrice à rien. — Première représentation
de la 200' du Bossu. — La pièce.
Sur ce théâtre de marionnettes peu connu du public, il n'existe, à
ma connaissance, qu'un petit ouvrage publié en Belgique, en 186G, par
Poulet-Malassis, sous le titre: Théâtre erotique de la rue de la Santé.
Son histoire. Félicien Rops l'a illustré de deux eaux fortes d'une grande
liberté de composition.
Il m'a été difficile de me procurer ce Théâtre auquel M. Leinercier
de Neuville, dans son Histoire anecdotique des Marionnettes à laquelle
j'ai fait de si fréquents et de si utiles emprunts, a consacré plusieurs
pages d'allure vive et amusante, qui montrent, de lui, tout ce qu'on en
peut raisonnablement montrer.
C'est aux Batignolles, rue de la Santé, aujourd'hui rue Saussure, que
l'Erotikon Theatron avait été établi.
Au n° 54 de cette rue, actuellement occupé par une pension de
demoiselles, — quelle ironie! — se trouvait en 1865, au fond d'un
jardin ombragé de lilas, la demeure de quatre amis intimes : Amédée
Rolland et Jean du Boys, qui eurent plusieurs œuvres représentées à
l'Odéon, Edmond Wittersheim, le frère de l'imprimeur du Journal
officiel, et Camille Weinscheinck, qui revenait du Japon et qu'on appe-
lait dans l'intimité 4025.
Ces quatre amis en recevaient d'autres parmi lesquels on peut citer
tout d'abord Leinercier de Neuville ; Tisserand et Demarsy, tous deux
acteurs de mérite; Henri Monnier, écrivain, caricaturiste et acteur;
Théodore de Banville, le délicieux poète; Alcide Dusolier, devenu séna-
LE THÉÂTRE DE LA HUE DE LA SANTE
281
leur; Bizet, le maître compositeur; Carjat, Durandeau et Darjou,. tous
trois dessinateurs et illustrateurs du journal le Boulevard ; Jules Noriae,
l'auteur du 101" régiment ; Pothey, l'auteur de la Muette; Poulet-Malassis,
Et.CARJATv^^
Ami ni i Uiillam» 11 Ji an m lîovs
par Klic-iini- Carjat. Rxtrail >lu Bculeraril.,
l'un des plus intelligents éditeurs parisiens: le commandant Lalbnt;
Charles Monselct; Auguste de Chatillon le poète auteur de la Levrette
en paletot ; Albert Glatignv; Chamlleury, toujours en mal de quelque
méeliante plaisanterie; Debillemont ; Duranly, l'écrivain marionnet-
tiste; Charles Bataille; William Busnaeli, qui lit la laineuse revue
288
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Bu... qui s'avance ; Charles de La Rounat, mort direeteur de l'Odéon ;
Alphonse de Launay; Jules Moineaux., l'auteur des Tribunaux comiques ;
Henri Delaage, qui s'occupait de sciences occultes ; Paul Féval enfin,
qui ne songeait point encore à sa conversion et publiait des romans où
brillaient les personnages les plus titrés. Je me rappelle notamment
une vicomtesse Le Brecq du
Larz de Cramayeul-Engévéson-
les-Fossés-sur-Papayoux, qui
a longtemps fait ma joie.
A certains jours, au hasard
des promenades et sans invi-
tations, on se réunissait. Beau-
coup de ces hommes avaient
déjà connu le succès, d'autres,
les plus jeunes, allaient l'at-
teindre; on s'entretenait d'art
dramatique surtout et Amédée
Rolland ayant, fait construire
un hall vitré devant sa mai-
son, on résolut d'un commun
accord, d'y établir un théâ-
tre de marionnettes auquel
chacun fut prié d'apporter sa
part de collaboration artistique ou littéraire.
Darjou peignit la façade du théâtre, Jean du Boys se chargea de sa
disposition intérieure et de sa machinerie nui permettait d'y représenter
des pièces compliquées; Demarsy sculpta dans des bûches les tètes des
personnages ; les amies, car il y avait des amies, qui étaient : Eulalie,
Estelle surnommée la Dinde, Georgette Ollivier, Mosé, Suzanne Lagier,
apportèrent quelques chiffons dont elles firent de brillants costumes.
La direction était composée comme il suit :
« Bailleur de fonds et propriétaire : Amédée Rolland;
« Directeur privilégié : Lemercier de Neuville;
« Régisseur général : Jean du Boys;
« Lampiste, machiniste, en un mot toutes les fonctions viles : Ca-
mille Weinscheinck. »
MtTIUS 1ÎHANCA11T, DIT Naz DARGE-NT.
Croquis de Lemercier de Neuville
pour Le dernier jour d'un condamne
LE THÉÂTRE DE LA HUE DE LA SANTÉ 28'J
Le théâtre ainsi constitué, dans le hall qui ne pouvait contenir plus
de vingt et un invités, on installa un piano qui l'ut souvent tenu par
Bizet. Sur les parois du hall, Lemercier de Neuville avait peint en char-
ges, une galerie qui semblait occupée par des spectateurs amis de la
maison.
L'inauguration du théâtre eut lieu le 27 mai 1862 avec une quin-
zaine de poupées, parmi lesquelles se trouvaient le Procureur du roi,
M" e Pimprenelle, Jean Coutaudier, le Président des assises, .Mutins
Brancart dit Naz d'argent, qui devaient figurer dans le Dernier jour
d'un condamné, en répétition.
Pour cette première représentation, Claye imprima une carie d'in-
vitation portant un timbre sec représentant un amour tenant d'une
main un flambeau et de l'autre un masque. On donna, ce jour-là, une
comédie en trois actes que Carjat a, par erreur, intitulée : la Marquise,
et dont le véritable titre permet de sentir d'ici toute la saveur, cela s ap-
pelait : Signe d'argent. Le spectacle avait été précédé d'un prologue en
vers de Jean du Boys; je crois qu'on le retrouverait difficilement et je le
reproduis ici. On n'a pas toujours entendu au théâtre *\c la rue de la
Santé, des vers aussi aimables :
PROLOGUE
Personxaoe : PROLOGUS
I
Messieurs, salut ! salut, mesdames !
Vous, les grâces et vous les flammes,
Intelligences et beautés,
Le personnel de cette scène,
Ce soir, va faire son étrenne
Devant vos doubles majestés.
Il ne manquera pas de zèle,
Mais, ainsi que la demoiselle
Que l'on nomme Anna Bellangé,
Ce personnel assez folâtre
N'a paru sur aucun théâtre
Et désire être encouragé.
19
290 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Cachez donc bien vos clés forées,
Point de clameurs exagérées
Où l'on imite exactement
Les mille bruits delà nature,
Depuis l'orage et son murmure
Jusqu'au chien et son aboiement.
Nous comptons sur votre sagesse
Pour cp_ie personne ne transgresse
Cet avertissement léger ;
Et même, clans notre service,
Nous avons omis la police
Crainte de vous désobliger.
II
Notre nouveau théâtre a fait des frais énormes;
Veuillez vous assurer que tout est peint à neuf.
Arlequin suspendu fait admirer ses formes
Et Jourdain ses souliers brillants, cirés à l'œuf.
Pierrot pendu fait la grimace
Et de son œil écarquillé,
Il contemple une contre-basse
Auprès du pot qu'il a pillé.
La triste Melpomène et la folle Thalie
Changent entin de robe après quatre cents ans.
L'une va chez Ricourt pour jouer Athalie,
L'autre rêve aux ducs Jobs passés, futurs, présents !
Voyez s'enrouler sur leurs têtes
La vigne mêlée au laurier,
Rameaux sacrés que les poètes
Aiment surtout à marier!
Tout au-dessous trois noms entourés d'immortelles
Trois noms remplis de rire et de folles chansons
Que la muse lascive a touchés de ses ailes
Et dont nous implorons vivement les leçons :
Boccace qu'on relit encore
Quand on est au dernier signet,
Machiavel et la Mandragore,
Piron et l'ode qu'on connaît.
Enfin, notre fronton resplendit et s'étoile
Du titre provoquant d'un livre merveilleux
Bible de l'érotisme où Mirabeau dévoile
Les mystères ardents de la couche des Dieux !
LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 2i)l
III
Du reste notre privilège
Admettons les genres : ballets,
Pièce à femme avec son cortège
De jupons courts et de mollets.
Drame à canon, si vous voulez !
(Changement à vue. — Le palais des gazes. — Apothéose île l'Empereur.)
Regardez ! Ce palais magique
S'éclaire au soleil d'Austerlitz.
.1 Georges Bizel rpii tenait le piano.)
Holà ! Monsieur, de la musique...
(Au public confidentiellement.)
Le chef d'orchestre enfonce Lit/..
i Ueeient l'ancien décor, i
Il ne nie reste plus que deux mots à vous dire,
Pour vous plaire, Messieurs, rien ne fut épargné
Je vous prie, un éclat de rire !
Je vous l'assure allez... nous l'avons bien L'acné,
Sinon de la gaité, du moins de la clémence.
Imitez en ce point nos places à dix sous
Ou bien le Directeur s'élance
La tête la première au dixième dessous.
Quatre jours plus tard, dans le Boulevard du \" juin, Carjat consa-
crait à cette « fête de l'esprit » un article élogieux :
« Encore un nouveau théâtre! I n théâtre d'intimes! Erotikon
Theatron, ce qui veut dire Théâtre des marionnettes amoureuses. Ras-
surez-vous : tout s'y |iasse le plus convenablement du monde; les coups
de bâton y sont toujours protecteurs de la morale et si la mère ne peut
y conduire sa Ijlle, en revanche, le plaisir y attire des peintres et des
littérateurs de talent... Parlerons-nous delà pièce jouée : la Marquise
Non; sachez seulement qu'elle est charmante cl inonde... oui, morale,
car il s'agit de blâmer l'inconséquence des femmes et on la blâme dès
énergiquement, ma foi ! Nous avons remarqué quelques scènes hors-
d'œuvre écrites évidemment pour le public spécial qui assistait à la
.représentation. La première est empruntée à l'une des pièces les plus
■/
292
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
célèbres d'Aristophane; la seconde est une préparation culinaire et
littéraire.
« Le crayon de notre collaborateur Durandeau a photographié la
scène au moment où le marquis plonge désespérément dans la casserole
où vient de s'engouffrer toute la littérature contemporaine. Les épigram-
mes sont un peu vives parfois, mais qui s'en fâchera? On est en bonne
compagnie danscettecasserole.
« Au total, une soirée ori-
ginale, du rire à gorge dé-
ployée, un succès.
« A la fin du souper qui a
suivi cette représentation,
Monselet voulait à toute force
danser le Fandango, et Champ-
llcury, enthousiasmé, a porté
un toast ainsi conçu :
« A la mort du théâtre
français ! A l'immortalité du
théâtre des marionnettes !
« Amédée Rolland s'est
alors évanoui. »
Mademoiselle Pimprenelle.
Croquis de Lemercier de Neuville
pour /c Dernier jour d'un condamné.
Un mois plus tard, on re-
présenta le Dernier jour d'un
condamné, par Tisserand, qui lisait le principal rôle; les marionnettes
mues par les doigts, étaient tenues par Lemercier de Neuville et Jean
du Boys.
J'ai dit plus haut que le théâtre avait été élevé au fond du hall vitré
qui précédait, comme une véranda close, la maison d' Amédée Rolland
et de ses amis. Ce hall n'était ni haut ni large, car étant assis, on n'y
pouvait tenir que quatre de front et Wittersheim, qui était grand, tou-
chait le plafond vitré en levant le bras. Aussi la scène était-elle si
basse, qu'on ne pouvait jouer que replié sur soi-même. Le spectacle
des coulisses était alors véritablement curieux : Lemercier de Neuville
et Jean du Boys, assis sur des tabourets se tenaient au premier plan,
leurs rôles piqués sur l'envers de la toile de la façade. Les autres réci-
LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTÉ
293
tants, livret en main, occu-
paient le fond du théâtre qui
avait à peine un mètre cin-
quante centimètres de profon-
deur. Les décors étaient sus-
pendus à l'aide de ficelles; cette
machination avait été inventée
et fabriquée par Jean du Boys.
Peu après, on monta un
grand drame en cinq actes et
dix-huit tableaux, intitulé : Le
Suif de Venise ou la Chandelle
des dix. Ce drame n'était pas
écrit; les récitants étaient lais-
sés libres d'y introduire toutes
les folies qui leur passaient par
la tète. Ce fut inénarrable.
Après un certain nombre de
représentations, Lemercier de Neuvil
Jean Coltealdier.
Croquis de Leniercier do Neuville
pour le Dernier jour d'un condamné.
LE PllOt:l REI H DU IOH .
Croquis de Lemercier de Neuville
pour le Dernier jour d'un condamne.
i\ trouvant qu'il était incommode de
jouer assis, avait creusé une large
fosse dans le sol alin de pouvoir
jouer debout, mais elle ne servit
jamais; les joyeux amis, pris par
des occupations plus utiles et
plus sérieuses s'étaient séparés.
L'Erotikon Theatron avait
ses affiches, elles étaient ma-
nuscrites, cela s'entend, et leur
rédacteur était laissé libre de les
concevoir comme il le rêvait.
M. Lemercier de Neuville a re-
produit l'une d'elles : celle du
Dernier jour d'un condamné. En
voici deux autres qui me sem-
blent bien curieuses :
294
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
PAR ORDRE
Puisque sans ordre on n'arrive ù rien
SANS PERMISSION DE W LE MAIRE
REPRÉSENTATION EX RE
Pour cette fois seulement et pour ce jour
EPOTIKON OEATPON
Prologue en vers
PROLOGUS sera joué par M r LEKAIN
Intermède
BALLET DES GAZ
Napoléon I e
Hydrogène
Petitpas
TALMA
Monjnuze
Ceritto
Moreau-Sainti
P. Viardot-Agar (Persiani)
et tout le corps de Ballet
SÏGNE D'ARGENT
Comédie en S Actes et en Prose, farcie de Couplets
Le Marquis — Frédéric LEMAITRE — La Marquise — M 1 " MARS
Germain KEAN — Un truffard — LASSAGNE — Un colporteur — Dumollard
NOTA
l'Administration s'est ruinée en engagements ainsi
qu'on peut s'en convaincre par l'Affiche
Musique de CIMAROSA
Décors de MIGUEL ANGE
Machines de YAUCANSON
Statues de DAVID D'ANGERS
Architecture de GARNIER, Arch ,e de l'Opéra
LE THEATRE DE LA HUE DE LA SANTÉ 295
PAR ORDRE (i
et pour lu
CLOTURE DE [/ANNÉE THÉÂTRALE
REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE
Avec le concours invisible de M r
HENRY MONNIER
qui viendra en diligence
DEBUTS
DE MADEMOISELLE X
Henry MONNIER
uidiant et la G-i-isette E £^
M r Henry MONNIER étudiera les mœurs
UN CAPRICE '':ï
d'Alfred do Musset. M 11 ' X. Erinette
Intermède par le Brigadier ion ne sait i-as ce que ce SEn
la DILIGENCE ,ffi.
M" X. o Roue. M Henry Monnier les quatr's autres
ON PTNIRA par des SALI 'TALIONS EMPRESSEES
i lj Car sans ordre on n'arrive à rien.
200
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
: "1
Il serait peut-être bon d'expliquer cette note qui précède l'une de
ces afliches et termine l'autre : « Sans ordre on n'arrive à rien. » Jean
du Boys et Amédée Rolland étaient le désordre même. Leurs vête-
ments, leurs livres et leurs manuscrits traînaient partout, et, quand on
leur en faisait reproche, ils en convenaient volontiers et promettaient
de se corriger car, disaient-ils, sans ordre on n'arrive à rien. Ils le di-
rent tant de fois et toujours
avec la même sincérité, qu'on
vint à leur en faire une scie,
qui se traduisit sur les affiches
du théâtre par la mention in-
variable : « Sans ordre on
n'arrive à rien. »
Jusqu'aux premiers mois
de 1863, époque de sa dis-
parition, le théâtre erotique
ne donna qu'une dizaine de
représentations. Ses pièces,
on le pense bien, n'étaient
pas destinées à l'impression,
mais Poulet-Malassis en re-
cueillit les copies ou les ca-
nevas, les arrangea et les
publia sans autorisation et au
grand regret des auteurs, dans
le volume presque introuvable dont je rappelais le titre tout à l'heure.
11 en négligea plusieurs, une surtout qui avait un intérêt particu-
lier : c'est la parodie du Bossu, qui fut la dernière pièce repré-
sentée par l'Erotikon Théatron, au théâtre de la Porte Saint-Martin,
à l'occasion de la 200 e représentation du Bossu de Paul Féval et Anicet
Bourgeois.
Sur une petite scène improvisée, avec des décors en papier, sans
aucune préparation, Lemercier de Neuville et Demarsy tinrent les pou-
pées et jouèrent tous les rôles; il paraît que Demarsy imitait fort bien
Mélingue.
Le Président des assises.
Croquis de Lemercier de Xeiiville
pour le Dernier jour d'un condamne.
LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SAXTÉ
297
Le Tuéatre m: la rie de la Simi:.
Croquis Ja Lemercier de Neuville puiir le Dentier jour d'un condamné.
L'affiche qui fut modifiée au dernier moment pour ce qui regardait
la distribution des tableaux portail pour en-tètc :
THEATRE de CARTON
ACTEURS de BOIS
première représe.xtatio.x
de la 200'"' : du.
BOSSU
Voici cette œuvre incohérente, ;'i laquelle tout le monde collabora
et qui eut un succès colossal.
LE BOSSU
PREMIER TABLEAU
Vauhcrtje de l" Pomme < l'Adam
CIIŒUH
Ah ! il a des hottes
Il a dos bottes Xevers (tec.
298 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
PASSEPOIL
Eh ! bonjour madame l'hôtesse
Laissez-moi vous prendre un baiser
Pour m'amuser
Mon C03ur est entouré de graisse
Mais il est gros, la graisse fondra
Vous verrez ça
Ne me donnez pas de calottes
Car cela me chiffonnerait...
(Au public. )
Bon, oui! c'est à propos de hottes
Que je vous chante ce couplet.
Refrain.
Ah ! il a des hottes
Il a des hottes Nevers, etc.
{Il s'approche de l'hôtesse.)
MARÏINK
Allons! allons! A Chaillot 1 comme dirait la petite demoiselle du châ-
teau voisin.
Musique sur l'air de Guilleru, à l'entrée de Lagardère.
LAGARDÈliE
Je la tiens ! je la tiens! cette hotte fameuse! la hotte à revers de Nevers.
A moi Lagardère !.. . Nombril du pape!... comme dirait Emilie. Mes amis,
pas un cheveu ne tombera de sa tète, car je veux lui sauver la vie, afin de
lui donner la mort.
Reprise du chœur :
Ah ! il a des hottes, etc.
FIN DU PREMIER TABLEAU
DEUXIEME TABLEAU
Les Fossés de Caylus.
LAOARDÈllE
C'était une noble tète de vieillard!... Allons, bon, je me mets le doigt
dans l'œil, c'est dans la Tour de Xesle... Gare là! C'est moi, j'entre et je
tue !... C'est toujours la même chose. Vive Dieu ! Il n'y a personne!... Si,
une femme... Ah! le mot d'ordre...
Je suis dedans.'
I.E THEATRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 299
Tiens ! un moutard ! Déjà !... Bonjour petit: faisons une risette à papa.
Mais voyons donc !
Air : Petit Papa.
Petit papa
Garde-moi mieux qu'ma mère
Petit papa
Ne me lâch' pas comm' ça
Xe me son-' pas, mets-moi plutôt par terre
Car je suis faillie et je pourrais bien faire
Petit caca (bis).
Un son de trompe.
LAGARDÈRE
Un son de trompe! C'esl le mardi gras! serait-ce déjà le bœuf, ou le
bœuf est-ce moi?
Neuf heures sonnent, c'est lui !
l'enfant
Qui donc, papa Lagardère?
LAGARDÈRE
Eli bien ! le duc de Nevers.
(Entrée de Xevers, il se o d ave lai, dans bi coulisse. Musique.}
LAGARDÈRE
Prenez garde donc, vous allez...
NEVERS
Quoi?
LAGARDÈRE
Tuer...
NEVERS
Quoi ?
LAGARDÈRE
Cette enfant !
NEVERS
Ma, sa, ta, ma fille !... je disais bien.
LAGARDÈRE
Sa fdle! Il disait bien! J'aurais dû m'en douter.'...
300 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Am : Bouton de rose.
Comme elle est rose !
Elle est charmante assurément
Vive Dieu! mais sa bouche est close
Ce qui n' l'est pas certainement...
(Il sent sa manche. )
C'est autre chose !
Comme elle est rose !...
le régisseur, entrant.
Messieurs les assassins !
(Les assassins entrent sur une brochette.)
lagardère, déposant l'enfant sur une botte de foin.
Assassins envoyés par la reine... frappez au cœur !... Non, c'est dans
Thomas Maurevert... A mon rôle !... à mon rôle !... Voici une botte de foin,
mais nous allons vous montrer la botte de Nevers... ça fait que vous en ver-
rez une paire !... Ah!... ah !... ah!... A moi Lagardère !...
(Bruit de fourch.ettes dans la coulisse.)
Pour parvenir jusqu'à nous, il faudra passer sur le corps de cette enfant...
(Il tue Nevers et prend l'enfant, on entend sonner neuf heures pendant ce
temps et il dit :)
Nevers est mort ! . . . Vive !.. .
(Il s'arrête en entendant la cloche.)
Le remords !... Déjà !... Sauvons le gosse !... Comme dit M" e Defodon!...
FIN DU DEUXIÈME TABLEAU
TROISIÈME TABLEAU
L'Armurier de Ségovie.
LAGARDÈRE, BLANCHE, qui manque son entrée
lagardère, frappant du bâton.
Gare-là !... Lagardère! Lagardère!...
le régisseur, dans la coulisse.
Mademoiselle Defodon !...
LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 301
M 11 " defodon, dans la coulisse.
Eh! zut!!!...
blanche, entrant.
C'est lui!... mon cœur bat!... bonjour papa!...
LAGARDÈRE
Pourquoi ton père?... Pourquoi pas autre chose?... Ah! non! vois-tu, je
ne suis plus maintenant qu'une noble tète de vieillard...
blanche, l'interrompant.
Je le sais bien ! Oh ! oui, vous n'êtes plus le même, depuis le jour où vous
me teniez à bras tendu d'une main, en me battant de l'autre... Mais c'est
égal... Henri, je t'aime !... Veux-tu que je te joue de la cithare, c'est un Polo-
nais qui me l'a offerte... doux souvenir !
{Elle crache.)
LAGARDÈRE
Non, non, Blanche, tu vas trop loin !... Oh ! dis-moi plutôt : lequel aimes
tu mieux de ton papa ou de ta maman ?
Am : A la façon de Darbari.
BLANCHE
Vous demandez en ce moment,
Monsieur de Lagardère,
Si je préfère mon amant
A l'amour de ma mère.
Moi!... l'on m'appelle Defodon
Lafaridondaine... Lafaridondon.
lagardère, V interrompant, parle.
Alors, qui aimes-tu mieux?...
BLANCHE.
J'aime mieux la poudre de riz
Biribi
Et la façon de Barbari
Mon ami !
LAGARDÈRE
Bien, je t'aime ! folie!... mon Dieu ! Elle est à moil...t'a moi!...
Lagardère!... Lagardère!. . Un vient... c'est sans doute quelqu'un, va-t'en-
(Blanche sort.)
302 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
LAGARDERE, CIIAVERXY
LAGARDÈRE
Quelqu'un. (Il s'approche. Accent de Lassagne.) A. ..-vous des papiers?
CHAVERXY
Oui.
LAGARDÈRE
Donnez.
CHAVERXY
Voilà... le prochain numéro gagnant de la loterie de cinq points... les
chenets de ma mère !... (A part.) Caspienne.
LAGARDÈRE
C'est bien ! — et maintenant votre nom !
CHAVERXY
Chaverny... au tampon.
LAGARDÈRE
Votre âge ?
CHAVERXY
Vingt-huit ans... qu'il y aura... < )li ! qu'allais-je dire !
LAGARDÈRE
Votre profession ?
CHAVERXY
La profession de Marquis.
LAGARDÈRE
Vous dites... Demarsy?
CHAVERXY
Ue Marquis.
LAGARDÈRE
,1'avais bien entendu. Dites ce que vous savez.
CHAVERXY
Eh bien! je m'en vais enlever une petite bohémienne charmante, 'vous,
vous allez enlever votre maîtresse, et ce bon M. de Peyrolles va en enlever
une autre... Allons toujours, nous nous débrouillerons bien à la fin !
LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 303
L.YOARDERE
Alors, marquis, c'est désormais entre nous deux, à la vie à la mort... Em-
brasse-moi, frère!... Embrasse-moi, Lagardère !...
Ilruit de bâtons dans la coulisse.)
I 1\ DU TROISIEME TABLEAU
QU A TRI KM E TABLEAU
/." Sicile à Mùdor.
1.1 RLOISSEUR
Ain : De SuHurellu.
Quelle foule! Quelle eobue!
( !'est ,'. i[iii verra le Busse .
l'as une stalle n'esl perdue,
Tout est placé, tout est vendu!...
Nous s mimes à la deux-centième,
Et nous venon- avec bonheur ;
Car ici celui que l'< m aime,
C"e-t Mélinirue lf grand acteur.
Aj)i'ès lui, Raucourt dramatique
Fait pleurer les IjinirireoN naïfs.
Et Défi «.Ion mélancolique
Pousse de petits cris plaintifs.
I in si - t' >nl :) charpie parole
1 le Vannny cninine de Laurent,
Et Ce bon nion-iflll' de l'ejTOlle.S
Est un irredin plein de lalenl .
Brindeau, toui n-tiiplî d'élégance,
Jnue i, -i tout comme aux Français.
Urei, Antonin, Héirent de Frani.'e,
Puis ;.ii/.s-, [mis, tuns ont du succès !
J'oubliais le- dan- - coquettes
De la belle Marhpiitta,
Et les irrniipes charmants de tMc>
Que l'assfpoil souvent rêva!...
Quelle foule! (Juelle cohue!
( "est à qui v< 'l'i'a le bossu,
l'as une -talh- n'est perdue,
Tout est placé, tout est vendu !...
301 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
La queue au théâtre 'public.
LE VOYOU
A 500 francs une stalle!... la deux-centième du Bossu !... 1,000 francs !...
C'est le caissier qui doit s'en faire des bosses. Qu'est-ce qui veut ma place,
je la vends un louis.
m. prud'homme
Jeune espoir de la France future, elle peut m'agréer ta place. Tiens !
Voici un napoléon. C'est l'effigie de notre souverain.
le voyou, ayant reçu l'argent.
C'est une place à la queue, bourgeois. Voilà !...
m. prud'homme
Je l'eusse préférée dans l'intérieur du théâtre!...
le voyou, riant.
A 500 francs!... à 1,000 francs, la deux-centième du Bossu.' Il ne reste
plus que la place du souffleur !...
lagardère, entrant.
A la fonte !... A la fonte!... Non, c'est dans Benvenuto... Satan et sa
queue!... comme dit M. Paul Féval... Non, je nie trompe encore, c'est Paddy
O'Chrane, dans les Mystères de Londres. Satan et sa queue!... Je la prends !...
Lagardère ! . . . Lairardère ! . . .
(Bruit de fourchettes.)
FIN DU QUATRIÈME TABLEAU
CINQUIEME TABLEAU
Le Maure parle.
(Une tète noire dans un coin. Musique.)
lagardère, entre, apporte un livre et se retire.
la princesse entre après la sortie de Lagardère.
Qui m'a apporté ce livre ?... Que veut dire ceci : Salammbô... Est-ce une
épigramme?... O mon Zimph, je ne te laisserai pas prendre... je ne suis pas
une Bovary, moi... Mais, où est mon enfant?... Mon enfant!... Lisons: Quand
il voudra, le Maure parlera, — ce sont des vers. Où est ma fille'?...
goxzague, entre avec le bébé, puis il retourne fermer la porte.
Il faut qu'une fille... non, qu'une porte soit ouverte ou fermée... Votre
porte... non, votre fille... la voilà !...
LE THEATRE DE LA HUE DE LA SANTÉ 305
LA PRINCESSE
Ciel !... Oui, je la reconnais !... Elle est bien conservée... elle a le môme
âge qu'au premier acte... la même voix !... C'est elle !... Merci mon Dieu !...
Mais, ce n'est peut-être pas ma fille ?... C'est peut-être ma fille sans l'être !...
Maure, parle?...
LE MAURE
Vous l'avez dit, c'est elle sans l'être, car ce ne l'est pas I
LA PRINCESSE
J'en étais sûre, quoique sans en être certaine, parce que j'en avais douté...
monsieur de Gonzague, puisque ma fille n'est pas ma fille... tout en l'étant
sans l'être... vous ne serez pas étonné, tout en restant surpris... et il y a de
quoi... qu'une mère dont l'enfant n'est pas l'enfant, aille ce soir au bal du
Régent... C'est toujours des vers!...
(entr'acte)
le ni:'. issi.ru
Messieurs! M. Metrème, ayant un coryza persistant... un rhume chroni-
que enfin, M. Mélingue demande toute votre indulgence.
I IN DU CINQUIÈME TABLE VL-
SI XI È ME TABLE A U
Une fête au Pa!ais-Iîowa(.
(Broclictte d'invités.)
LE RÉGISSEUU
Messieurs ! l'artiste chargé du rôle du Uégent, si; trouvant légèrement
ému, s'étant cinglé le- pilT... comme on dit à l'Académie, l'administration n'a
reculé devant aucun sacrilice pour combler cette regrettable lacune. Elle s'est
procuré le Régent lui-même !
(/( se tourne vers la coulisse, puis revenant il annonce :)
Monseigneur le princs de Gonzague.
(Le prince salue.)
le régisseur, continuant.
Son Altesse Royale, Monseigneur le Régent !
le récent, entrant.
Qu'y a-t-il de nouveau à la Cour, messieurs '.'
20
306 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
GONZAGUE
Vous ne connaissez pas le procès?...
LE RÉGENT
Lequel?...
GONZAGUE
Celui des deux pieds qui remuent. C'est très intéressant, l'un a coulé
l'autre.
Y'a un pied qui r'mue
Et l'autre qui ne va guère.
LE REGEXT
Chut ! assez ! assez!... Au fait, Messieurs, amusez-vous bien. On va passer
tout à l'heure des Mélingues à la crème.
GONZAGUE
Je supplie humblement Votre Altesse Royale de faire attention à un
nommé Lagardère, qui doit venir ici.
I. AU A RI) ÈRE
Place à moi... Gare là-dessous!... comme dit M lle de Nevers... Je suis
Lagardère !... Allons ! bon ! J'ai oublié ma bosse !... Qu'importe, O Blanche !...
je te sauverai quand même... Monseigneur vous m'avez donné une entrée de
faveur dans votre bal, merci ! Je ne serai pas moins grand que vous et je vous
dirai qu'il s'est glissé des mouchards parmi vos invités. Que personne ne
sorte... Archers du palais, veillez !...
GONZAGUE
Ça n'est pas vrai !
LAGARDÈRE
Cette défense vous accuse !
GONZAGUE
Nous nous retrouverons, monsieur.
LAGARDÈRE
Peut-être ! . . .
LE RÉGISSEUR
Orgeat ! limonade ! des oranges ! . . .
FIN DU SIXIÈME TABLEAU
LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 307
S E P T I E M E T A B L E A U
Les fiançailles du Bossu.
GONZAGUE, LE RÉGISSEUR
GONZAGUE
Vous dites que M. de Lagardère est mort '.'
LE RÉGISSEUR
Parfaitement ! c'est dans la pièce.
GONZAGUK
Très bien! Dites à M" e Blanche de venir.
le régisseur, en sortant.
Le cinquième tableau va commencer ! Allons ! voyons ! mademoiselle
Defodon, en scène !
[On sonne.)
GONZAGUE
J'ai soif! Depuis le temps que je parle, pas le plus petit brin d'eau pour
me désaltérer... Ah ! voici Blanche !... < >h ! qu'elle est fraîche cette enfant !...
Rien que ta vue me désaltère... Blanche !!!
blanche, entrant.
Que voulez-vous, monsieur?
GONZAGUE
Je veux vous marier.
BLANCHE
Avec?...
GONZAGUE
Un Bossu!... Qu'avez-vous?... Vous pâlissez, Colonel !
BLANCHE
Non, c'est impossible ! je ne pâlis plus !... C'est l'ait depuis longtemps!...
GONZAGUE
Si dans une heure vous n'êtes pas mariée... Je ne vous dis que ça!...
(Il sort sur une musique.)
308 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
BLANCHE
Ciel, qu'cntends-je !... épouser un simple bossu!... Devenir M"" Polichi-
nelle!... Jamais!... Trop d'avant-scène et trop de rotondes.
Non, je n'veux pas,
Ça ne fait pas mon affaire !
J'suis bell', j'veux plaire !
Tu n' m'auras pas Nicolas !
lagardèhe, entrant.
Tais ton grelot !
Comm' tu dis d'ordinaire ;
Laisse-moi faire !
Marions-nous plutôt!...
BLAXCHE
Non, je n'veux pas... etc.
LAGARDÈRE
Je ne l'ai jamais vu, mais je le reconnaîtrai... Je me trompe, c'est dans
Catilina... Gare-là!... C'est moi le Bossu!... et c'est moi Lagardère!... Fais
semblant d'être magnétisée!... Les murs ont des oreilles... On peut nous
voir !...
{Scène de magnétisme.)
Viens! Viens finir la scène dans la coulisse !...
ills sortent, on entend, dans la coulisse, une voix.)
Messieurs! Au nom du roi! Je vous arrête!...
VOIX DE I.AGARDÈRE
Monsieur de Chaverny ! Conduisez mademoiselle Defodon au buffet.
l-TN DU SEPTIEME TABLEAU
LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 309
HUITIÈME TABLEAU
Les fossés de Caylus.
LE REGENT, LA PRINCESSE, CIIAVERNY, BLANCHE, PASSEPOIL,
sur une brochette.
LE REGISSEUR
Messieurs, le Régent va parler.
LE UÉGENï
Ah çà! où sommes-nous ici?
lagardère, entrant.
Monseigneur!... C'est ici que fut traîtreusement dévissé le trognon de
Nevers '. [A part.) comme dirait quelqu'un de notre connaissance!! !
GON'Z \i:VK
Des blagues!... Des blagues!... Des fadeurs !...
LE RÉi.r.NT
Eh bien, monsieur de Lagardère... qu'avez-vous à répondre?...
LAGARDÈRE
Rien, monseigneur! cette lettre parlera pour moi!...
Il montre la lettre que tien! (lonzaijue.
Cette lettre ne parlera pas!... Il la hràle.) C'est lettre morte, main-
tenant!...
LAGARDÈRE
Cette lettre a parlé, car vous venez de l'écrire en la brûlant !...
LE RÉliEXT
Cette façon d'écrire mérite un brevet d'invention ; en payant les droits
du fisc, nous vous l'octroyons, monsieur de Lagardère.
c.UN/.AGL'E
Cette lettre, écrite avec un flambeau, eh bien ! je veux la signer avec
ton sang! !! . . .
Ils se battent. A la fin, Lagardère tue Gonzngue arec une botte.)
310 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
GONZAGUE
Je suis touché au cœur !...
le régisseur, entrant
Mais malheureux ! Vous avez oublié le ballet !
I.A.GARDÈRE
Ça ne fait rien ! Nous finirons par là !
(Après une pause.)
Cjue la fête commence !
(Ballet)
COUPLET FINAL
Air: Adrien, c' n'est pas bien !
FÈVAL
Anicet,
C'est parfait,
Ta machine,
A bonne mine !
Anicet,
C'est parfait,
J'tc dois mon succès !
axicet, avec modestie.
C'est dans l'œuvre première,
Trop aimable garçon,
Je te l'dis sans façon,
Qu'j'ai trouvé la pièce entière.
Ensemble
ANICET FÉVAL
Paul Féval, Anicet,
C'est pas mal, C'est parfait,
Ta machine Ta machine,
Etait un' mine ! A bonne mine,
Paul Féval, Anicet,
C'est pas mal, C'est parfait
C'est original ! J'te dois mon succès !
i'ourmer, entrant.
C'est le coup d'épatance
J'en ris comme un bossu
LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTE 311
Qu'a le dos rempli d'écus!.
Anicet qui mal y pense!...
TRIO
Amis c'est,
Anicet
Sa machine
A bonne mine.
Paul Féval,
C'est pas mal !
C'e.st original'
IV
LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE
M. Lcmercier de Neuville crée les Pvpazzi en 1863. — Les charges publiées par le Dou-
lerard collées sur planchettes. — Carjat et Gustave Doiô peignent les Pupcuzi. —
Leur début cl;. us le monde. — Les planchettes sont abandonnées. — Les Pupazxi en
tonde-bosse. — Portrait écrit de M. Lcmercier de Neuville. — Un prospectus publié
par l'auteur. — Le Musi'e des Pupazzi, à Asniéres. — Quelques types remarquables.
— Hossini et Offenbach; Hautbois et Violoncelle. — Pierrot guitariste. — Le pas
des tutus. — Les œuvres de M. Lcmercier de Neuville. — Le Bain du Consul. — Le
Procès Belenfant-des-Dames. — Une réception oucerte. — Les mystères de l'Expo-
sition. — L'Epopée moderne.
En J863, M. Lcmercier de Neuville créait les Pupazzi. Il rapporte,
non sans émotion, dans son
Histoire anecdotique des ma-
rionnettes, comment la pensée
lui vint, pour récréer son en-
fant malade, de prendre dans
le Boulevard, un journal dont
je parlais tout à l'heure et qui
a laissé bien des souvenirs, les
charges qu'y dessinait Carjat, et
de coller ces images qui ne de-
vaient être vues qu'à mi-corps,
sur des couvercles de boîtes à
cigares, dont le bois tendre per-
mettait le découpage au canif.
Tout naturellement, les bras
de ces bonshommes, devant se
mouvoir, étaient taillés à part;
les jambes n'existaient pas.
Il n'y avait pas loin de
cette idée primitive, si tou-
chante et si paternelle, à l'idée complémentaire de faire agir et parler
.M. 1.1 Ml. lu .11.1! m, \l I VILLE.
LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE
313
\espupazzi en présence d'un auditoire ami. Carjat et Gustave Doré s'in-
téressèrent à l'exécution de ce projet et y apportèrent le secours de leur
pinceau; un peu plus tard, M. Lemercicr de Neuville dessina et peignit
Le Théâtre m. M. Lemercier de Niivii.ii:.
lui-même ses personnages. Les pupazzi ayant acquis le mouvement et
la couleur, touchaient à la perfection; il ne leur manquait plus que
la parole, généreusement M. Lemercier de Neuville la leur donna et
les lança dans le inonde le 58 novembre 1803. Leur début fut un
triomphe. La presse, tout entière sympathique, loua sans réserves l'in-
téressante tentative; l'auteur y avait mis tout son talent el tout son cœur.
314
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
L'année suivante, sur le conseil de Gustave Doré, les planchettes
furent peu à peu abandonnées et M. Lemercier de Neuville modela les
êtes de ses pupazzi et les habilla; ils purent ainsi se montrer sous
toutes leurs faces et avec tous
leurs avantages.
Pour obtenir ce résultat,
il lui fallut déployer un art in-
fini. Nul n'y était mieux pré-
paré. Travailleur infatigable,
esprit d'une ingéniosité rare,
érudit aimable et distingué, il
créa tout. Je ne sais point
d'organisateur plus complet et
aussi sympathique. On trouve
de lui, dans un imprimé sans
date et sans nom d'auteur, le
portrait suivant, qui me semble
d'une ressemblance frappante :
« Tète line, élégante, yeux
railleurs, moustaches effilées,
bouche moqueuse, avec une
expression très résolue et l'al-
lure très caractéristique des
gens qui n'ont pas l'intention
de se laisser ennuyer par les
taquineries de l'existence. »
A l'époque où ce portrait
était publié, en 1864, je crois,
remonte l'impression d'un
prospectus illustré d'une amu-
sante composition de Benassit,
où l'auteur montre le but auquel il veut atteindre:
« Je dirige un théâtre nouveau; ce que j'offre, c'est un spectacle
qui n'emprunte aux marionnettes italiennes que le nom, au Guignol,
que les dimensions. Ma troupe bouffonne se meut, gesticule, chante,
improvise et meurt sur un théâtre de moins de deux mètres.
SlVORI.
Pupazzo de Lemercier de Neuville.
LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE
315
« C'est le Journal parlé et joi é.
« C'est 1' Actualité qui vit au lieu d'être racontée.
« C'est le défilé de la Chronique parisienne avec ses héros du
jour, ses célébrités du lendemain, ses réputations de la veille.
« Mes héros s'expriment en vers comme tous les héros, et pour
contenter tout le monde, il y en a qui se résignent à parler en prose et
même à fredonner
le couplet.
« Ceux qui ne di-
sent rien ne sont pas
moins éloquents.
« Ma troupe se
recrute parmi tou-
tes les illustrations
contemporaines ;ce
que je lui lais dire
est toujours stricte-
ment respectueux
pour mes acteurs,
sévèrement moral
pour mon public.
«C'est avant tout
un spectacle de
bonne compagnie.»
Exemple uni-
que, ce prospectus
n'étaitpasmenteur!
L
I.'fii issu. h.
riip.izz>f <lu Lemcrcier du Neuville.
L'ensemble de
cette œuvre si pleine
d'originalité, poursuivi avec une inlassable persévérance, est considé-
rable; l'auteur possède encore ses piipazzi, tous personnages connus,
appartenant à la littérature, à la politique ou au théâtre. C'est dans sa
demeure de la rue de la Promenade, à Asnières, si hospitalière et si
charmante, que M. Lemcrcier de Neuville a réservé à tout ce petit monde,
en même temps qu'une retraite honorable, un séjour digne de lui.
310
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Dans un petit salon du rez-de-chaussée, on retrouve tous les types
de la première manière, c'est-à-dire les charges découpées et collées
sur des planchettes; dans l'escalier se voient nombre de physionomies
célèbres, des affiches dont les personnages sont en relief, des décors se
rapportant aux œuvres du maître. Dans le hall supérieur, véritable
._. _. . _, .. _, musée servant à la
fois d'atelier et de
bibliothèque, sont
classées les têtes des
poupées ou les pou-
pées costumées,
chevelues et bar-
bues, séduisantes,
terribles ou lamen-
tables selon le rôle
qui leur appartient.
Peintes avec la con-
naissance parfaite
de l'effet qu'elles
ont à produire, cer-
tains détails étant
accentués, d'autres
étant atténués, les
têtes de M. Lemer-
cier de Neuville
pensent et parlent,
' rient ou pleurent;
elles sont facilement
reconnaissantes.
J'ai vu là, côte à côte, le fameux Belenfant-des-dames; un gendarme
d'une beauté idéale; un brigand corse, Bellacoscia, dont la vue seule fait
frissonner; un Rossini qui joue du hautbois d'une façon merveilleuse.
Pour ce dernier, M. Lemercier de Neuville a eu une idée de génie:
ayant évidé les joues du masque, il les a recouvertes d'une mince feuille
de baudruche qu'une couche de (teinture dissimule adroitement. On
voit d'ici l'effet : manœuvrée avec soin, une poire de caoutchouc fait
1.1. BANDIT IlKLLACOSCU.
l'upazzo de remercier de .Neuville.
LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE
:m
gonller les joues du musicien qui semble ainsi tirer de son galoubet les
sons mélodieux ou discordants qu'on veut lui faire rendre. Familiarisé
avec le succès, Rossini n'en a jamais obtenu de plus retentissant et de
plus sincère que sur le théâtre des Pupazzi.
J'ai vu, là encore, tout le personnel d'un ballet qui a dû longuement
occuper l'esprit inventif
de l'auteur. Le Pas des
lutus y est étonnant de
justesse et d'imprévu :
plusieurs danseuses cos-
tumées et disposées en
brochette, paraissent au
fond du théâtre et s'avan-
cent vers le public; un
seul fil les fait mouvoir.
Ces danseuses n'ont point
de tète, leur torse étant
trop renversé pour qu'el-
les puissent être visibles;
mises en mouvement,
elles agitent les bras,
lèvent les jambes en ca-
dence, vont, viennent, se
transportent d'un point à
l'autre, paraissent par
une coulisse, disparais-
sent par l'autre, semblent
glisser sur un sol imagi-
naire, toujours dansant
au gré de l'opérateur.
Lue mignonne Espagnole, un premier sujet, montée sur nue simple
tige de bois derrière laquelle se cache un lil unique, est purement
ravissante. Cette poupée tourne sur elle-même, lève bras et jambes, se
renverse, se redresse et donne l'illusion la plus entière d'une danse
admirablement réglée, dont aucun mouvement n'est omis, aucune atti-
tude laissée au hasard.
l'il V.l'.lll (. ITAK1VI I
i'upn/zn île Leinoivier <t'' Neuville.
318
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Le Pierrot guitariste me semble être l'œuvre maîtresse de M. Lemer-
cier de Neuville. La tète de celte poupée est délicieusement fine
et expressive. Costumé de blanc, les mains libres, Pierrot, d'un mou-
vement juste, pince avec aisance les cordes de sa guitare. Il est exquis
de grâce naïve et
malicieuse.
Mais le person-
nage qui a eu le
plus de succès pen-
dant toute la durée
des Pupazzi est,
sans contredit, le
joueur de violon-
celle qui, sous la
figure d'Offenbach,
exécutait un air va-
rié d'une bouffon-
nerieincroyable.Le
personnage arrivait
avec son violoncelle
dans ses bras et le
fixait sur le devant
de la scène. Il avait
l'archet en main.
Tout d'abord, il exa-
minait les cordes
de l'instrument,
l'accordait, le net-
toyait, puis enfin,
il faisait signe au pianiste, de commencer le prélude. Cet air varié
composé expressément pour les Pupazzi, par M. Domergue de la
Chaussée, s'appelait: Mcsic ciurms tue ear (la musique charme l'o-
reille). C'était un amiante prétentieux de quelques mesures, suivi de
deux ou trois variations épileptiques ; à un certain moment, il y avait
un point d'orgue sur une note filée d'une longueur telle, que l'archet
avait quitté les cordes et qu'il durait toujours L'exécutant, étonné, par-
Lemekcier de Neuville.
Pupazzo sur planchette, peint par Etienne Carjat.
LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE
31!)
courait alors la scène pour rechercher cette note perdue et parvenait
enfin à la piquer sur l'instrument; puis la variation, de plus en plus
accélérée, se terminait par des arpèges bizarres au milieu des rires fous
et des bravos de l'auditoire.
Inutile de dire que l'air était
toujours bissé.
Il faudrait tout rappeler
et consacrer surtout quelques
lignes à ebacun des bommes
en vue du second Empire; ce
sont des portraits dessinés
d'une main sûre d'elle-même,
on y retrouve des traces évi-
dentes du mâle génie de Dau-
mier ou de l'élégance fémi-
nine de Gavarni.
«Et quand les bras en l'air,
dit M. Lemercier de Neuville,
debout dans mon petit théâtre,
profond de soixante centimè-
tres et large de un mètre et
demi, je parle, je chante, j'imite
les instruments, je danse même
au besoin, le spectateur que
j'essaie d'amuser ne se doute
pas que pour lui, j'ai dû me
faire acteur, chanteur, dan-
seur, imitateur, décorateur,
cartonnier, perruquier, eba-
pelier, tailleur, maebiniste,
sculpteur, mécanicien, etc. »
Sarau Bf.rnhardt.
Pupazzo de Lemercier de .Neuville.
Comme les pantins de Brioché, comme les ombres de Séraphin,
les Pupazzi ont eu l'honneur d'être applaudis par des mains impé-
riales, royales ou princières.
Ce n'est pas sans raison. Les piécettes écrites par M. Lemercier de
320 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Neuville, pour ainsi dire au courant de la plume dans I Pupazzi, Paris-
Pantin, le Théâtre des Pupazzi, les Pupazzi de l'enfance, le Nouveau
Théâtre des Pupazzi, les Pupazzi noirs, sont de tous points charmantes.
On les lira avec plaisir plus tard et on y retrouvera à la fois le souvenir
des hommes et la trace des événements qui ont marqué dans l'histoire,
de la fin de l'empire aux dernières années de notre siècle.
L'auteur, en effet, n'a pas toujours reculé devant les allusions les
plus transparentes, il a fait souvent intervenir dans ses œuvres les
personnalités les plus hautes ; il l'a fait parfois de manière vive, lais-
sant percer ses sentiments personnels, mais jamais il ne s'est montré
sévère dans ses satires ou exagéré dans ses éloges.
Sa comédie néo-latine, le Bain du Consul, me semhle montrer la
nature du talent de l'auteur; elle donne l'exacte mesure de ce qui est
permis à des Pupazzi, lorsqu'ils s'adressent aux grands de ce monde.
Deux personnages seulement tiennent la scène. L'un possède
l'accent du Midi, c'est Cicéron ; l'autre se contente de l'accent du Nord,
c'est Roscius. Derrière ces deux noms, se cachent un tribun illustre
qui, non sans profit, a tenu dans ses mains les destinées du pays et
un comédien dont les démêlés avec la Comédie-Française ont eu quel-
que retentissement.
C'est tout d'abord Roscius qui parle; il est seul :
Oui, je viens clans son temple adurer Cicéron,
,1e viens, moi Roscius, moi, mime fanfaron,
Apprendre à ce Consul expert en éloquence
L'Art de donner aux mots toute leur redondance.
Désormais il pourra vibrer impunément
Et l'U, dans ses discours, aura le roulement
Du tonnerre! En parlant, ses onomatopées
Cingleront comme font les lames bien trempées,
11 ne hâtera plus son débit, il saura
Ménager ses effets; — Quand on l'applaudira
Il recevra le choc de cet accueil sonore
Sans sourciller, afin qu'on applaudisse encore!
Car nous, comédiens, dans nos emplois divers,
Si nous ienorons l'art de façonner des vers,
De faire des discours ou bien des Atellanes,
Nous possédons celui, qu'ignorent les profanes,
De les faire valoir dans toute leur beauté;
Nous sommes les hérauts de la célébrité,
LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 321
Les cadres des tableaux, les socles des statues,
Les rayons lumineux, glissant entre les nues,
Qui font vivre les marbres incolores des Dieux !
Ici, Cicéron entre :
Excuse-moi si j'ai tardé tant à paraître,
Mais j'étais — avec toi je n'ai rien à nier —
En train de discuter avec mon cuisinier!
M'est avis qu'un Consul qui veut payer de mine
Doit être très expert en l'art de la cuisine;
Il doit faire passer avec art, à la fois,
Les plats les plus exquis et les meilleures lois.
Je veux te convier à ces repas splendides :
Tu verras le troupeau des convives avides
Se ruer sur les mets!
le veux
Que tu prennes ta part de ces mets savoureux
Qui vous font oublier, avec leurs sauces riches,
Le temps où, pour dîner, on mangeait des pois chiches,
Et que, pour ramener la voix dans ton gosier
D'une liasque qu'entoure un blanc treillis d'osier,
Tu fasses retomber dans ta coupe dorée
Un vin noir, généreux, contemporain de Hbée !
C'est un don que me lit mon collègue Laurus :
« Prends-le, me disait-il, il a plus de vertus
« Que cet affreux nectar à trompeuse enveloppe,
" Que nous buvions à la taverne de Procope ! »
Plus loin, Cieéron écoute les leçons de, Koscius :
Eli bien, maître, avant tout je dois ici vous dire
Que l'art de bien parler surpasse l'art d'écrire;
Que le penseur n'est rien auprès de l'orateur,
Et que l'orateur même est nul devant l'acteur !
Donc, quand vous parlerez, qu'importe que la phrase
Se tienne plus ou moins solide sur sa base;
Qu'importe si le sens est clair nu ne l'est pas,
Si la pensée est noble ou si le style est bas !
Ce qu'il faut au public, c'est l'idée exprimée
Par le geste! — Tenez, vous parlez de l'armée:
Enflez la voix, criez, faites tous vos efforts!
Le succès appartient aux poumons les plus forts !
Maintenant, s'il vous plaît de parler de (inance,
Prenez un ton plus doux, susurrez ; que la danse
Des écus, dans la voix se fasse bien sentir!
21
322
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Imaginez un sac dont vous faites sortir
De l'argent. Tout d'abord, comme un bruit de clochettes
Se fait entendre, on voit les pièces rondelettes
Se montrer de profil, de face, de trois quarts;
On dirait un troupeau d'écoliers babillards I
Mais bientôt, sous l'ardente main cpji les agite,
Les écus avec bruit s'échappent de leur gîte ;
Bruit sonore, cassant, métallique, fatal!
Imiter ce bruit-là, c'est le point capital.
'
N'est-il pas vrai que cela est bien amusant? Voyez-vous les poupées
de M. Lemercierde
Neuville parlant,
s'agitant, répétant
les gestes coutu-
miers de leurs vi-
vants et illustres
modèles ? Leur res-
semblance est par-
laite et ne peut lais-
ser place au doute ;
leurs ajustements
sont étudiés jusque
dans les moindres
détails; l'accent
qu'elles prennent
est d'une vérité ab-
solue, car celui qui
parle pour elles,
c'est l'auteur, et
l'auteur est un ar-
tiste incomparable.
11 a connu et a vu
de près tous les per-
sonnages qu'il fait
agir ; il a vécu dans leur intimité et, songeant toujours à la mission
qu'il s'est donnée, il a tout copié et tout reproduit. C'est là ce qui îm-
Pupazz
l > ACADÉMICIEN **»BlJ
o île Lemcrcier de Neuville.
LES 1HTAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE
323
prime à son œuvre le caractère de profonde originalité qui la distingue.
Sans doute, et cela est nécessaire d'ailleurs, cette œuvre est bien
un peu outrée, un peu poussée à la charge, mais il règne, dans tout son
cours, une si franche bonhomie, un esprit si parfaitement français,
qu aucune des « vie- . ^
times » du savant
metteur en scène,
n'a songé à en pren-
dre ombrage.
Dans le Procès
Belenfant- des -da-
mes, représenté en
1864.M mo Pifardcnt
a été couverte de
vitriol et Belenfant-
des-dames est accu
se de ce crime; .M.
Lemercier de Neu-
ville appelle en té-
moignage Courbet,
Rossini, Alfred de
Gaston, Emile de
Girardin, Alexan-
dre Dumas fils, Ju-
les Simon, Thiers,
Victor Hugo, le D r Jl
Tardieu.
Le Président de-
mande à Emile de Girardin l'opinion de son journa
de l'accusé; sa déposition « est accablante » :
o L'opinion de mon journal est la mienne, dit Emile de Girardin
et je la résume dans mes articles à trois sous la ligne.
« Voici mon dernier article :
« La Paix et la Liberté. — Sans paix, point de liberté.
« Sans liberté, point de paix.
« Qu'est-ce que la paix? La formule de la liberté.
ISM.I.M AN l-IH n-IIAMI s.
l'upazzo Je Li'inuivicr île Neuville
sur la culpabilité
321
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
« Qu'est-ce que la liberté? L'expression de la paix.
« La paix termine tout, dénoue tout, tranche tout, résout tout,
fonde tout.
■( La liberté fonde tout, résout tout, tranche tout, dénoue tout, ter-
mine tout.
« Si donc, dans
un État, l'on veut
fonder tout, résou-
dre tout, trancher
tout, dénouer tout,
terminer tout :
« Il faut em-
ployer la paix.
« Il faut em-
ployer la liberté.
«La liberté sans
paix équivaut à la
paix sans liberté.
« Paix, liberté !
Liberté, paix ! Tout
est là.
« A demain la
seconde idée. »
Poursuivant l'au-
dition des témoins,
on fait entrer
Alexandre Dumas
fils. Sa déposition
« est accablante ».
« Voici un homme, dit-il, cherchez la femme. Où il y a la femme,
il y a un cœur, des nerfs, des passions. Il y a des femmes qui valent
quinze sous, ce sont des pèches; il y en a qui ne valent rien, ce sont
des péchés. Celles qui se donnent sont des pêcheuses, celles qui se
vendent sont des pécheresses. »
Un silence se produit. « Qu'avez-vous, dit le président, vous ne dites
rien? » — « Je cherche, répond Dumas, le mot sur lequel je vais sortir.»
DlÉMER.
Pupazzo sur planchette, peint par Gustave Doré.
LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE
« Je vais vous le dire, moi : Vous pouvez vous retirer. »
A son tour, Victor Hugo est appelé. Sa déposition « est accablante ».
« Trois choses en présence : la victime, l'accusation, la justice. La
victime, je ne dis pas l'accusé, c'est l'ombre, c'est le néant, c'est la
chose perdue, c'est
l'inévitabilité. L'ac-
cusation, c'est l'im-
placabilité; c'est le --■
bandeau sur les
yeux et le glaive à
la main. Le juge
apparaît alors : il ne
sait rien. Rien de
l'accusation, rien
de l'accusé. Mais il
écoute, il juge. Il
condamne ou il ab-
sout. L'accusation
a ceci de bon pour
elle, c'est qu'elle
accuse. L'accusé a
ceci de mauvais
pour lui, c'est qu'il
se défend. Se dé-
fendre n'est rien
quand on n'est pas
accusé. Accuser
n'est rien quand on
ne voit pas la victime. victime! accusé! innocent ! coupable
peut-être, qu'importe? J'ai mes idées là-dessus. Si jamais tu es con-
damné, viens chez moi ».
La déposition de Jules Simon « est accablante ».
« Je suis bien enrhumé, monsieur le président... Je souffre beau-
coup de la gorge; mais, comme il y a encore 1 ,040 communes qui n'ont
pas d'école, il faut que je fasse encore 1,040 discours, pour obtenir
des écoles. Cela est certain. C'est mon devoir... J'ai bien mal à la
I
1.1 Jm:k.
Pupazzo du LumerciiT du Neuville.
320
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
gorge! Il faut des écoles pour apprendre à lire aux enfants, et non seu-
lement aux enfants, mais aux ignorants de tout âge. »
Le D r Tardieu, médecin légiste, rendant compte de son mandat,
a un mot malheureux :
Coqi'elin Cadet
Pupazzo de Lemercier de Neuville.
«... Passant à un autre ordre d'analyse, dit-il, nous avons gratté le
parquet... »
Le Président l'arrête vivement et le prie de faire attention à ses
paroles.
Dans ce procès idéal, l'avocat de la partie civile est Jules Favre et
celui de l'accusé est M e Lachaud.
Belenfant-des-dames est acquitté. Le chef du jury ayant déclaré que
LES PUPAZZI DL M. LEMERCIER DE NEUVILLE
:{27
« le criminel n'est pas coupable », le Président lui offre sa
enfant de seize ans, blonde et pure ».
le, « une
M. Lemercier de Neuville a fait un
grand nombre de pièces pour ses pn-
pazzi, cent vingt à peu près, sur les-
quelles la moitié seulement a été pu-
bliée. Il m'a été permis de glaner dans
les manuscrits de l'auteur, oubliés au-
jourd'hui, et voici quelques échantil-
lons de ma récolle.
Une Réception ouverte date de 1888,
alors que naissait la question du Pana-
ma. M. Gourlepince donne une soi-
rée; c'est un commerçant enrichi,
naïf et vaniteux; il parle ainsi à sa
femme :
LOL'RTEPI.VCE
Au fait, tu m'y fais penser! Il est très
important que tu sois au courant. Voici :
Tu sais d'où vient notre fortune'.' Toute
de mon travail! J'ai acheté pour rien, pour
un morceau de pain, car l'inventeur était
très bas, le brevet «les cure-dents à musi-
que. Le besoin ne s'en faisait pas absolu-
ment sentir, mais j'ai su naviguer. J'ai
lancé l'affaire, j'en ai tiré tout ce que j'ai
pu; les résultats en ont été assez satisfaisants pour que je pense la revendre
très cher après fortune faite. Et maintenant que je suis riche, je veux me
reposer et faire danser mes écus...
Ji lis Simon.
Pupazzo sur planchette,
île l.emercier <le .Neuville.
Sans les gaspiller !
COURTEPIXCE
Sans les gaspiller! Je crois bien! Lu ancien commerçant est toujours
commerçant. Ses prodigalités apparentes sont de l'épargne!... Et alors,
comme commerçant, mon désir est de faire aller le commerce. De là cette
fête!
MADAME
Oui, je comprends; mais ce n'est pas tout que de donner une fête! Il faut
328 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
avoir des relations et les cure-dents à musique ne nous ont guère mis en
rapport qu'avec les limonadiers et les restaurateurs.
COUHTEPINCE
C'est déjà quelque chose ! Mais j'ai fait mieux ! J'ai invité le gouvernement!
MADAME
Tu fais de la politique maintenant?
COURTEPINCE
Non! mais je prends dans la politique ce qu'il y a de bon. Aujourd'hui
le chef de l'État, les ministres, quand par hasard, ils donnent des fêtes,
tiennent à ce qu'on y assiste. Tu ne connais pas le monde, toi, ce monde-là
surtout; il y a beaucoup de gens qu'on invite et qui ne viennent pas. En
politique, l'abstention est une façon de protester et une protestation n'est pas
une impolitesse.
MADAME
Oui, mais c'est vexant pour les maîtres de la maison.
COURTEPINCE
Aussi ont-ils trouvé un moyen ingénieux de remplir leurs salons quand
même, en annonçant que leur réception sera ouverte; c'est-à-dire que tous ceux
qui auront un habit noir et une toilette de soirée peuvent se faire annoncer : ils
entrent, saluent, passent au buffet, s'en vont et, le lendemain, les journaux
annoncent que M. le ministre a reçu dix mille personnes. . . qu'il ne connaît pas !
MADAME
C'est une coutume singulière!
COUHTEPINCE
Elle est moderne! Aussi ai-je voulu la suivre. J'ai fait mettre dans les
journaux, que je donnais une réception ouverte et tout à l'heure la foule va
affluer dans nos salons.
Malheureusement personne ne vient qu'un rejiorter qui demande
des renseignements de toutes sortes à Courtepinee, lequel lui signale les
illustrations sur lesquelles il eompte et les artistes qu'il a engagés.
L'entretien se termine ainsi :
LE HE PORTER
Maintenant, monsieur, une question délicate : Vous me direz ce que vous
voudrez que je publie. Le reportage est l'indiscrétion, mais l'indiscrétion
mesurée, délicate, in...tel...li...gente, vous me comprenez : Intelligente!
LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 320
COURTEPINCE
J'entends bien !
LE REPORTER
Combien avez-vous touché ? ■
COURTEPINCE
Combien j'ai touché ?
LE REPORTER
Oui, dans ce que vous savez? Le montant du chèque?
COURTEPINCE
Du chèque ? Quel chèque ?
LK REPORTER
Vous n'êtes donc pas député ?
COURTEPINCE
Non, monsieur !... pas encore!
LE REPORTER
Ni financier?
COURTEPINCE
LE REPORTER
C0URTEPINC1
LE REPORTER
Mais non, monsieur !
Ni journaliste ?
Encore moins 1
Alors je m'explique !...
Cependant, l'heure se passe, personne ne vient, Courtepince fait
jouer les artistes. C'est Coquelin Cadet, Kain Ilill, Yvette Guilbert, etc.
Comme les salons sont toujours déserts, il l'ait jouer l'orchestre et danse
avec sa femme : « En voyant nos ombres tourbillonner derrière les
rideaux, ça donnera peut-être envie de monter. » Toujours même
solitude !
COURTEPINCE
Écoute, dit-il à sa femme, je m'y suis mal pris ! Tu ne sais pas le truc
que je vais employer pour ma prochaine soirée ?
330 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
MADAME
Non! Tu vas te présenter aux élections?
COURTEPINCE
Oui, d'abord. Mais les élections sont passées, il faut attendre. J'ai trouvé
mieux, et un moyen infaillible ! Nous donnerons notre réception un samedi.
MADAME
Pourquoi un samedi?
COURTEPIXCE
Parce que c'est le jour où, en général, on se marie ! Alors, je ferai mettre
dans le journal et afficber à toutes les mairies de Paris que tous les ménages
qui voudront danser après le repas de noces pourront, sans rétribution, venir
chez M. Oourtcpince, où ils seront bien accueillis ! Nos salons seront trop
petits... Nous aurons au moins vingt mariées ! Ce sera charmant !
MADAME
Quelle excellente idée !
COURTEPIN'CE
N'est-ce pas? Une autre fois, j'inviterai les divorcés, nous aurons peut-
être encore plus de monde !
Enfin, on éteint les lumières et M. Courtepince et sa femme vont se
coucher. Tout à coup surgit le violoncelliste dont je parlais tout à
l'heure; il s'adresse au public et le prend à témoin de l'injure qui lui
est faite :
« Je viens de rencontrer un domestique qui m'a remis mon cachet
en me disant : « Vous pouvez vous retirer ! » Me retirer, moi ? Après
avoir été payé et sans avoir joué? Jamais! On m'a payé mon solo, je
liens à le jouer. Pas d'humiliations! Allons-y! »
Et la pièce se termine par l'exécution de ce fameux air de violon-
celle que Lemercier de Neuville imitait avec un mirliton.
Dans la revue intitulée : les Mystères de l'Exposition, représentée
en 1878, Lemercier de Neuville, faisant allusion aux charades fantaisistes
qu'on attribuait à Victor Hugo, intercale le dialogue rimé suivant :
PRUDHOMME
Quel est donc ce vieillard à la figure austère ?
Est-ce un marchand de bois qui vend son bois au stère,
LES PUPAZZI DE M. LEMERC1ER DE NEUVILLE 331
Ou quelque autre exposant? Je l'ignore! mais, quoi?
Ce vieillard m'intimide et me voici tout coi !
Mon premier possède ON, pronom des plus utiles.
Devines-tu ?
PRUDHOMME
Seigneur ! grâce !
V. HUGO
Au milieu des villes,
A côté des égouts, tu le vois, qui prend ON?
C'est EX! Ex ! tu m'entends; EX, car EX a les ON !
PRUDHOMME
Je meurs !
v. uuao
Mais mon second, avec l'accent tudesque,
Ecarte tous ses as! Trouves donc ce mot?
PRUDHOMME
Est-ce que
Je vais mourir bientôt".' Car je me sen< bien bas.
v. HUGO
C'est PU, prononcé BO! L'un sait que BO laiss' TAS.
prudiiommi:
Ah! le coup est trop fort! Un docteur!
v. HUGO
Mon troisième...
PRUDHOMME
Non ! laissez-moi ! Je vous hais !
V. HUGO
Eli bien, moi, je t'aime!
Écoute ! mon troisième est méchant et mutin
Il bat le directeur de la Porte Saint-Martin!
PRUDHOMME
Assez! N'augmentez pas le trouble qui m'agite !
v. hugo
C'est SI! Ne sais-tu pas qu'on dit que SI bat ItITTe !
332 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
PHUDHOMME
Un prêtre ! Je voudrais me confesser à lui !
Non! Tu ne mourras pas encore ce jourd'hui !
Mon quatrième fut tué par mon troisième
Et ce fut un forfait qu'il accomplit lui-même.
Mon troisième était SI, mon quatrième est SIOX.
Tu comprends, bon vieillard, dis? SI tua SION !
Mon tout : EXPOSITION !
PRUDHOMME
Grands dieux!
HUGO
EXPOSITION !
L'Épopée moderne, qui date de 1888, était une pièce en cinq
tableaux, avec couplets. Voici quelques-uns de ces couplets :
SUR LA TOUR EIFFEL
Air : Qu'il est flatteur d'épouser celle...
Aujourd'hui l'on a la manie
De faire grand tout ce qu'on fait :
Grands magasins, grande industrie,
Grands hôtels avec grand buffet !
Cependant au siècle où nous sommes
Personne ne sort plus des rangs :
Puisqu'on ne trouve plus de grands hommes
A quoi bon de grands monuments?
SUR LES GRÈVES
Air de Mazaniello.
Quand 1' travail marche dans l'usine
Personn' ne trouve à m 'employer;
Dam' que voulez-vous ? — C'a m' taquine,
C'est pas ça qui pay' mon loyer.
Pour moi, la grève est nécessaire,
J'suis orateur, je m' fais payer!
Quand tout l'inonde est à ne rien faire,
Là seul'ment j' trouve à travailler!
LES PL'PAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 333
SUR LES SERGENTS DE VILLE
Air de l'Ecu de France.
Si j'arrêtais les malfaiteurs
J'aurais par trop à faire,
Ça ne les rendrait pas meilleurs
Car ils ne s'corrig'nt guère.
Et puis supposez
Qu'ils soient tous pinces
J'sers plus à rien, on m'ehasse !
Tandis qu'en étant
Plus accommodant,
Je conserve ma place !
SUR LA RIVALITÉ DE COQUELIN ET SARAH BERNHARDT
Air de la Heine de Chypre.
COQUELIN
Maintenant je voyage
Plus que Sarali !
Je travaille avec rage
Plus que Sarali !
Je fais tourner les tètes
Plus que Sarali!
Et je fais des recettes
Plus que Sarali!
SARAH BERNHARDT
J' fais plus longue tournée
Que Coquelin '.
Je suis plus couronnée
Que Coquelin !
J'ai plus dans l'escarcelle
Que Coquelin !
Et je suis bien plus belle
Que Coquelin !
DIALOGUE DE A. DAUDET ET ZOLA SUR L'ACADÉMIE
Air : Marche des Rois de l'Artésienne.
DAUDET
Je suis content
De vous trouver avant
Que l'on vous ait mis de l'Académie.
:«1 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Je suis content
De vous trouver avant
Que l'on vous ait enterré tout vivant !
ZOLA
Cher Tartarin,
Merci, merci bien !
Je ne suis pas encore une momie !
Je vivrai bien,
Soyez-en certain,
Même en étant académicien.
Eh quoi ! c'est vous
Qui courbez les genoux
Devant ces vieux brevetés d'impuissance !
Eh quoi ! c'est vous
Qui courbez les genoux
Devant ces vieux qui valent moins que nous !
ZOLA
Mon cher, d'abord,
Moi, je me fais fort
D'aller au but sans leur faire d'avances ;
Mon cher, d'abord,
Moi, je me l'ais fort
D'être des leurs, saas faire un seul effort !
DAUDET
En vérité,
Jamais la vanité
Ne s'est montrée avec pareille audace ;
Avec des ducs
Ignorants et caducs
Venir siéger est le comble des trucs !
ZOLA
Toi, mon petit,
Rentre ton dépit;
Tu voudrais bien qu'on t' nommât à ma place ;
Mais, tu le vois,
De moi l'on fait choix ;
Quand j'y serai, je te promets ma voix !
DAUDET
Je ne serai,
Pendant que je vivrai,
LES PUI'AZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 335
Des immortels jamais le camarade ;
C'est chez Goncourt,
A qui je fais la cour,
Que je serai le premier troubadour!
ZOLA
Il vit encor,
Car il n'est pas mort !
Son Institut m'a l'air d'un' gasconnade !
Petit jaloux,
Voyons, calmez-vous
Et consentez à venir avec nous !
DAUDLT
Çà, résumons :
Qu'est-ce que nous voulions?
C'était nous faire une forte réclame.
J'ai réussi
Pas mal et vous aussi.
Nos éditeurs nous dirent grand merci!
7.JLA
C'est évident,
Lu Terre se vend,
Votre Immortel jette partout la flamme!
Pour nous vraiment,
C'est bien suffisant,
Et l'habit vert n'est qu'un déguisement.
J'arrête ici mes citations. Elles montrent la souplesse du talent
de M. Lemereier de Neuville. Parmi les écrivains qui se sont occupés
des marionnettes, je n'eu vois aucun qui les ait aussi bien comprises
et leur ait fait parler une langue [dus claire.
V
LE THÉÂTRE DU CHAT NOIR
Sa création en 1887. — Jules Jouy et ses Sergots. — Les premières ombres de Henri
Rivière. — L'Epopée de Caran d'Ache. — Le théâtre du Chat Noir devient une œuvre
d'art. — L'encadrement de la scène. — La machinerie inventée par Henri Rivière. —
— Les effets de lumière et leur préparation scientifique. — Les verres colores de Henri
Rivière. — Le découpage des personnages. — Les collaborateurs du Chat Noir. —
Henri Rivière. — Liste des œuvres représentées sur le théâtre du Citât Noir, de 1887
à 1897. — L'opinion de Jules Lemaitre sur l'œuvre de Henri Rivière. — Le haut per-
sonnel de la maison, en 1 897 .
Le théâtre du Chat noir, qui a porté dans le monde entier les noms
de Rodolphe Salis et de ses infatigables et dévoués collaborateurs, date
seulement de 1887.
La création de cette scène minuscule, sur laquelle ont paru de
grandes œuvres, est due un peu au hasard. Avant sa fondation, Charles
de Sivry avait eu l'idée d'installer dans le Cabaret de la rue Victor-
Masse, un petit Guignol où on représenta la Berline de TEmigré, de
Henry Somm. Quelques représentations de cette piécette avaient été
données, lorsqu'un soir Jules Jouy, chantant ses Sergots, Henri Rivière
découpa, sans en prévenir personne, des bonshommes en carton et
ayant éteint les lumières, fit défiler ces silhouettes sur une serviette
blanche tendue dans le cadre du Guignol éclairé par un modeste bec de
gaz; une serviette suffisait, le cadre n'ayant pas plus d'un mètre carré.
Le public croyant à une représentation longuement et sérieusement
préparée, applaudit vivement à cette heureuse initiative. L'auteur, sur-
pris lui-même de son succès, le renouvela avec Caran d'Ache et Lunel.
Le théâtre du Chat noir n'allait pas tarder à devenir célèbre. Henri
Rivière, l'esprit en éveil, avait compris qu'il en fallait modifier l'or-
donnance ; il le reconstruisit de toutes pièces et le rendit assez parfait
pour que Caran d'Ache pût y faire représenter l'Epopée; mais à cette
époque cependant, les coulisses n'avaient pas encore l'importance
qu'elles ont eue depuis; encouragé par Salis, qui ne recula jamais
LE THEATRE DU CHAT XÔIR
330
devant les frais les plus élevés, trois fois, Rivière les fit reprendre,
retoucher ou compléter et finit par faire de cette petite scène, un joyau,
une véritable machine de précision où tout était devenu possible.
Le théâtre du Chat noir, en effet, n'était pas, comme on pourrait le
croire, un divertissement de salon ou un simple amusement, c'était un
vrai théâtre, une œuvre d'art dans toute l'acception du terme; l'enca-
drement de la scène avait été composé par Eugène Grasset, il suppor-
tait les masques de Rodolphe Salis, Henri Rivière, Willette, Caran
d'Ache, Jules Jouy, Tinchant et Henri Somm; le rideau avait été peint
par Poisson. La machinerie, absolument nouvelle, inventée et sans cesse
perfectionnée par Henri Ri-
. Rue Vi:tor.,\fjsst.
Le CHA l NOIRpne M 0tuAJzj~
.•< .ut faire l'honneur d'assister à la flëpétitiot
gencale de l.i C*sqlt, comédie en i acte, pat
Hl V ■ PlLLF, - dctt CïTIMJU A M>A|MOIM
fit'cf <■■! z actes et 10 tableaux, par hAin
S ■<- . - et Je La CovqtfrF ru: iAi.',i»t
pièce militaire a grand spectacle. e>t j acte* cl
: tableaux pat \.< • fîimaiED. j:i: aura lieu
L.vt i. N^ri.
Invitation
» i m: Ri:i'iu.-i:.NTATin\ ihinm.i: iuh le « Chat Nom »
Ik-ssin < li- Henri Somm.
vière, était extrêmement com-
fdiquée. Dix ou douze machi-
nistes supérieurement dressés
étaient indispensables à la ma-
nœuvre des décors qui, enlevés
ou descendus mécaniquement,
glissaient sur des rails et al-
laient prendre leur place, soit
dans les dessus, soit sur la
scène. Le théâtre, à l'intérieur,
avait dix mètres cinquante cen-
timètres de la base au sommet.
Dans cette installation si complète, la lumière jouait un grand
rôle ; elle fournissait à elle seide les effets les plus remarquables et les
plus inattendus. Rivière connaissait, pour les avoir toutes étudiées et
expérimentées scientifiquement, les combinaisons les plus savantes
des verres colorés dont il se réservait la préparation. Ces verres lui
permettaient de modifier à son gré, et suivant l'ellel qu'il voulait
obtenir, l'atmosphère dans laquelle agissaient ses personnages. Ceux-ci,
découpés, à la scie, avec le plus grand soin, dans des feuilles de zinc,
étaient, ainsi que les décors, dessinés ou peints par les artistes de
l'hospitalière maison: Henri Rivière, Caran d'Ache, Louis Morin, Henri
Somm, Willette, Fernand Fau, Radiguet, Dépaquit.
L'écran contre lequel s'appliquaient les silhouettes ou les ombres
projetées, était éclairé par un appareil oxhydrique dont la manœuvre
340
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
était confiée à un ouvrier de choix qui, avec la plus grande habileté, ne
maniait pas moins de soixante-dix fils parallèles faisant glisser les verres.
Qu'on ne soit pas surpris des résultats obtenus au Chat noir, ni des
problèmes difficiles qui y ont trouvé leur solution. Tout cela est l'œuvre
« L'agi: d'ok ». Pierrot.
Ombre en zinc découpé, par Adolphe Willette. (Collection de Henri Rivière.)
de Henri Rivière. Ce parisien de Montmartre n'est pas seulement un
artiste hors de pair, un beau peintre, un prestigieux illustrateur, un
graveur sur bois d'une habileté profonde, un lithographe merveilleux;
il est encore un esprit studieux'et réfléchi, simplificateur par excellence,
extraordinairement inventif, pour qui la mécanique la plus délicate a
peu de secrets. Il n'en fallait pas davantage, mais il fallait cela pour réa-
'mi ^
LE THEATRE DU CHAT NOIR
343
liser les conceptions toujours originales et neuves des amis du Chat noir.
Ces amis ont été nombreux et leurs œuvres connues aujourd'hui,
montrent leur étonnante fécondité. Au Chat noir, on a donné successi-
vement les pièces suivantes dont la liste n'a jamais été publiée et qui
doit prendre sa place ici :
Cabaret
188/ du... Chat Noir
La Poticlie, ballet japonais en 1 acte,
de Henry Soinm :
L'Epopée, pantomime à grand specta-
cle, 20 tableaux, deCaran d'Ache.
1888
Le Fils de l'eunuque, de Henry Somm;
La Partie de Whist, de Sahib;
L'Age d'or, de A. Willette;
La Tentation de saint Antoine, iO ta-
bleaux, de Henri Rivière.
1889
i2 -*'ji (•.•£;
VicroV
Paris
L'Eléphant, drame oriental en t acte, JMîvsse *».-
de Henry Somm ; ):um PR0SPEtI , s DD , Chai S01R „
Le Casque d'or, comédie en t acte, de Dessin de RobiJa.
Henri Pille;
La Conquête de l'Algérie, pièce militaire en 2 actes et 40 tableaux, de
Louis Bombled;
De Cijthère à Montmartre, pièce en 2 actes et 20 tableaux, de Henry
Somm ;
La Nuit des Temps, 40 tableaux, de A. Robida.
lslll)
Le Portrait du Colonel, comédie en 1 acte, de L. Sabattier, musique de
Tinchant ;
L'Arche de Noè, pièce en 1 acte et G tableaux, de G. Moynet, musique de
Ch. de Sivry;
Truc for life, de Fernand Fau;
La Marche ù l'Étoile, mystère en 1 acte et 10 tableaux, poème et musique
de Georges Fragerolle, dessins de Henri Rivière.
1891
Les Oies de Javolte, paysannerie en 1 acte, de Henri Pille ;
Roland, oratorio en 3 tableaux, poème de Georges d'Esparbès, musique
de Charles de Sivry, décors de Henri Rivière;
Phryné, scène grecque, 7 tableaux, poème de Maurice Donnay, musique
de Ch. de Sivry, dessins de Henri Rivière.
:S!4
MARIONNETTES ET GUIGNOLS
1892
Cruelle énigme, pantomime burlesque, de Fernand Fau;
Le Carnaval de Venise, poème en 2 tableaux, de Maurice Vaucaire, des-
sins de Louis Morin ;
Une Affaire d'honneur, drame en 1 acte, de Jules Jouy, dessins de Fer-
nand Fau;
« Pierrot pornographk ». Le Jige
Ombre en zinc découpé, par Louis Moriu.
Ailleurs, revue symbolique en 2 parties et 20 tableaux, poème de Maurice
Donnay, dessins de Henri Rivière.
1893
Le Voyage présidentiel, ballade en 4 tableaux, de Fernand Fau, musique
d'Albert Bert ;
Sainte Geneviève de Paris, mystère en 4 parties et en 12 tableaux, poème
et musique de Léopold Dauphin et Claudius'Blanc, dessins de Henri Rivière;
.— /-
._.'- '.. . ■_.
•^ 6 :..-■.■
«il Lv
lK J*vyÇ
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^jU ()u«vi/ l*Y"°
t K. ^U- r |*-«0 J'**».'**
'
« Pierrot pornographe »
Croquis de Louis Morin portant ses annotations et celles de Henri Rivière.
LE THEATRE DU CHAT XolK
347
Le Secret du manifestant, drame express en 5 actes et 7 tableaux, de
Jacques Ferny, dessins de Fernand Fau.
Croquis poi h in hussard di: » Wattk.mis
par Caraii d'Ache. (Collection île Louis Morin.)
1894
Pierrot pornographe, pantomime en G tableaux, de Louis Morin, musique
de Ch. de Sivry ;
318 MARIONNETTES ET GUIGNOLS
Héro et Lèandre, poème dramatique en 3 actes et 20 tableaux, de Edmond
Haraucourt, dessins de Henri Rivière;
Le malin Kanguroo, drame australien en 1 acte, de Verbeck, musique de
Ch. de Sivry ;
Le Dieu votant, revue plutôt politique en 9 tableaux, de Jules Oudot et
Georges Montgerolle, musique de Ch. de Sivry, dessins de Radiguet;
Le Rêve de Zola, fantaisie en 10 tableaux, de Jules Jouy, dessins de Jules
Dépaquit; le dernier tableau par Henri Rivière.
1895
Casimir voyage, ballade en 3 tableaux, de Fernand Fau;
Le roi débarque, pantomime en 4 tableaux, de Louis Morin;
L'Enfant prodigue, 6 tableaux, poème et musique de G. Fragerolle, des-
sins de Henri Rivière.
1896
Plaisir d'amour, de Georges Delair;
Au Parnasse, revue de Jean Goudezki, dessins de Fernand Fau ;
Le Sphinx, poème et musique de Georges Fragerolle, dessins de A. Vi-
gnola.
1897
Le treizième travail d'Hercule, fantaisie de Eugène Courboin; commen-
taires de Rodolphe Salis (n'a pas été représentée, par suite d'un accident
survenu au matériel artistique) ;
L'Honnête Gendarme, sotie en vers de Jean Richepin, dessins de Louis
Morin ;
Clairs de lune, féerie en G tableaux, poème et musique de Georges Frage-
rolle, dessins de Henri Rivière.
Si M. Anatole France s'est montré sincèrement ému aux représen-
tations des marionnettes de M. Signoret, M. Jules Lemaître s'était pris
de passion pour les ombres de Henri Rivière. Parlant de l'œuvre du
jeune maître : « lia, dit-il, comme dessinateur, la justesse simplifica-
trice, le sentiment de la vie, l'abondance de l'invention plastique et il
joint à cela l'imagination rêveuse et grande d'un vrai poète... Ses dé-
coupures de paysages, d'architectures, de multitudes, de groupes ou
de figures, isolés sur des ciels féeriques et changeants, sont des chefs-
d'œuvres, brefs comme des flammes de bengale et fugitifs comme des
ombres, mais des chefs-d'œuvre de couleur, de grâce et d'émotion. »
Au moment de sa disparition, en 1897, le théâtre du Chat noir,
avait constitué son haut personnel de la manière suivante :
■" ce
5 '~
LE THEATRE DU CHAT NolH
351
Chœur antique: Rodolphe Salis.
Directeur : Henri Rivière.
Régisseur : Ernest-Maurice Laumann.
Secrétaire général : Léon Delarue.
Comité de lecture: Henri Pille, J.-L. Forain, Caran d'Ache, Louis Morin,
i l'illiKOI l'DI'.MII.HAIMIi: ». GlI.OMIIIM..
Ombre en zinc découpé, par Louis Morin.
Maurice Donnay, Edmond Haraucourt, Fernand Fau, Louis Sabattier,
Steinlein.
Archiviste : Léon Gandillot.
Chef d'orchestre : A. Colomb.
Chef des chœurs : Georges Fragerolle.
Timbalier : l) r David-Louis l'elet.
Chef machiniste : Jolly.
La vivante demeure de la rue Victor-Masse est aujourd'hui réduite au
REPRESENTATIONS
OMBRES
FRANÇAISES
GARANDAÇHE
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AUJOURD'HUI MARDI 20 MARS
WATTIGNIES
RETOUR DU BOIS LA STEPPE
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TkOWÉW l'H'ltr.M STATU» m w Th^ifr)
L'EPOPEE
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Ombtt»~Troaç»l»«» »»• > »■$•.
L'.ne affiche de Caran d'Aciie, en 1888.
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ChatNoir
THEATRE
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L'HONNETE GENDARME
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IITEIMEDES, CHANSONS et VEHS HOMOBISTIQUES
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L'.xe affiche Ju Théâtre du f.'Aa/ A'wi'r, en 189"
2.'!
LE THKATKE DU CHAT NOIR
355
silence; le théâtre du Chat noir n'existe plus, il ne reste de lui que le
souvenir du mouvement littéraire et artistique qu'il a provoqué, qui res-
tera sa gloire et lui assurera certainement une place à part dans l'His-
toire de notre temps.
Jîfc ,
l'iiKMiKRt page m Phogrammi: poi il « Clairs m: mm;
par Georges Auriol.
VII
LE PETIT THÉÂTRE DE M. HENRI SIGNORET
Les projets de M. H. Signoret. — Difficultés de leur réalisation. — Les marionnettes son
choisies. — Ce que dit à ce sujet M. Paul Margueritte. — Le mécanisme des poupées.
— Leur fabrication. — Inauguration du Petit théâtre, en 18S8. — Le Gardien cifji-
lant, de Cervantes, et les Oiseau. e, d'Aristophane. — L'opinion de M. Anatole France.
— Les collaborateurs artistiques de M. H. Signoret. — Les peintres, les habilleuses,
les machinistes, les compositeurs et les récitants. — Les pièces représentées sur le
Petit théâtre, de 1888 à 1892. — Ce (pie pense M. A. France de la Tempête, de Sha-
kespeare, traduite par M. Maurice Boucher.
Les poètes ne doutent
tailleur; IL Gaspard et la vieille femme; III. Gaspard et le paysan;
IV. Gaspard et sa femme; V.Gaspard et Jean ; VI. Gaspard et le chas-
seur; VIL Gaspard et le sergent de ville; MIL (iaspard et le gen-
darme; IX. Gaspard et la m >rt; X. Gaspard et le diable 43
IV
LES MARIONNETTES ESPAGNOLES ET PORTUGAISES
Giovanni Torriani, mathématicien célèbre, partage la retraite de Charles-
Quint à Saiut-Yuste, en 1550. — Il y construit des figures animées. —
Les marionnettes, dès cette époque, se répandent dans toute l'Espagne.
— Michel Cervantè9 publie son Bon Quichotte en 1005 et en 1(115. —
Sa « gracieuse histoire du joueur de marionnettes ». — Le titerero et le
trueheman. — Les légendes espagnoles et Don Cristoval Puliehinela.
— Le pito et le Castillo 57
LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVERS01SES
M. Sander-Pierron (Paul de Glines) et les marionnettes bruxelloises.
— Machieltje et Toone. — Le Poechenellespel de Pieter Buelens et
ses quatre cents fantoches. — Le théâtre de Laurent Broeders. — Une
garde-robe contenant onze cents costumes. — Georges Hembauf et son
théâtre. — Le répertoire des marionnettes bruxelloises ; les Romans
de la table ronde, les Légendes flamandes, Alexandre Dumas, d'En-
nery, Paul Féval. — Portrait de Woltje, Poechenelle de Bruxelles. —
Un théâtre de marionnettes à Anvers, par Camille Lemonnier. . . . fit)
VI
KARAGUELZ
Ses historiens. — Les auteurs dos pièces du théâtre turc. — Ce qu'eu
dit Gérard de Nerval, dans son Vo[/a;je en Orient. — Analyse de
Karaijueuz victime de sa chasteté. — Théophile Gauthier a Cons-
tantinople. — Le théâtre situe près du Champ des morts de Péra
et celui de Top'hanô. — Description de l\.aragueuz. — La Turquie
21
.rro TABLE DES MATIERES
contemporaine, par Charles Rolland. — Une représentation du Kara-
gueuz. — Analyse d'une pièce. — Ce que pense Pierre Eoti de Kara-
gueuz. — Les marionnettes turques et leurs caractères analysés par
M. Thalasso. — Une collection de marionnettes turques. — Person-
nages découpés au canif et coloriés lourdement. — Analyse d'une pièce
représentée à Tunis. — Deux pièces vues par Paul Arène, en Tunisie :
Karagouz à la maison des fous et Karagouz père de famille. — Com-
ment procède l'opérateur. — Ranguin, le Karagueuz de l'Ile Ceylan.
— Une représentation à laquelle a assisté M. Jacolliot, ancien président
du tribunal de Chandernagor. — Un théâtre d'ombres à Alger, en 1812.
— Pendj, le Karagueuz persan. — Le Voyage en Perse et autres lieux
de l'Orient du chevalier Chardin. — Karagueuz est, d'après Théophile
Gautier, la caricature d'un vizir de Saladin. — Katrabeuse, l'homme
aux yeux bandés; Karagueuz, l'homme aux yeux noirs. — Une opinion
émise par M. Edouard David, de l'académie d'Amiens 08
VII
LES MARIONNETTES CHINOISES
L'art du théâtre en Chine. — L'opérateur dans sa gaine. — Un théâtre
mécanique. — Représentation à la Cour, en 1805 87
VIII
LES MARIONNETTES JAVANAISES
Les théâtres javanais. — Récit de Rat'tles et de Crawfurd. — Le Topeng
et le Wayang. — Les da/ang, directeurs des théâtres. — La musique
du Gamelan. — Récits mythologiques ou histoires des hommes illus-
tres. — Interdiction de la représentation de la ligure humaine. — Le
Wayang Pourwa, le Wayang Gedog et le Wayang Klitik. — Guignol
à Java, par Alfred Delvau. — Les marionnettes javanaises du prince
Roland Bonaparte et de M. Gaston Calmann Lévy 90
IX
LES MARIONNETTES BIRMANES
Les marionnettes Birmanes aux Folies Bergère. — M. A. Mahé de La
Bourdonnais. — Le Pwai et le Root-thai. — Une représentation en
Birmanie 95
IV
LES MARIONNETTES EN FRANCE
I
LES MITOURIES DE DIEPPE ET LES SPECTACLES PIEUX
Les Mitouries de la mi-août, à Dieppe. — Renseignements fournis par
Desmarquets et par L. Vitet. — Grimpe-sur-1'Ais, Grimpesulais ou
Gringalet. — Suppression des mitouries en 1617. — La Passion
TABLE DES MATIERES 371
représentée sur le Petit-pont de l'Hôtel-Dieu, à Paris, en 1740. — Les
Mystères de la Passion, la Nativité, la Tentation de saint Antoine,
représentés dans la France entière, au xviu» siècle. — Le Jugement
universel, du sieur Ardax, donné à Reims, en 177")
9!)
II
ACTE DE NAISSANCE DE LA MARIONNETTE
Les recherches de Magnin à ce sujet. — Le Cycle de Robin et Marion.
— Les Sërèes de Guillaume Bouchot, parues en 1584 et en 1008. . . . 101
III
POLICHINELLE. — ISRIOCHÉ ET SES CONCURRENTS
Maceus. — Ce qu'en dit l'abbé de Saint-Non. — Découverte d'un Maceus
de bronze en 1727. — Louis Riccoboni et VHistoire du théâtre italien.
— Benevent, capitale des Samnites des latins, la Haute-ville et la Basse-
ville. — Naissance de Pulcinello ou Pvlcinella à Naples ou près de
Naples. — Silvio Fiorillo, créateur du type. — Ses transformations. —
Ce qu'en dit George Sand. — Le Polichinelle français. — Son carac-
tère. — Il n'a point d'opinions politiques. — Magnin le considère comme
un type national. — Le Polichinelle de Du Mersan, type de la marion-
nette actuelle. — Polichinelle fait son apparition à Paris vers 1030. —
La Lettre de Polichinelle à Jules Masarin. — Brioché. — Ma/.arin et
les Théatins, en 1002. — Le Passeport et l'adieu de Ma;arin, en vers
burlesques, et la Lettre à Monsieur le Cardinal Burlesque, publiés
en 1040. — Les marionnettes des Théatins. — Le Château-Gaillard,
d'après la Chronique scandaleuse ou Paris ridicule, de Claudo Le
Petit. — Combat de Cyrano de Bergerac contre le singe de Brioché.
— La dynastie des Brioché. — Les Mémoires pour servir à l'Histoire
des spectacles de la foire, par les frères Parfaict. — Théâtres de
marionnettes en 1010, 1057 et 1088.— La Trou ppn royale des Pygmées,
en 1070, privilège accordé au sire de La Grille. — Transformation de
ce théâtre. — Pierre de Laer créateur du Théâtre des Bamboches . . 100
IV
LES FOIRES PARISIENNES
Les actrices et les acteurs des foires, à partir de 1(178. — Origine des
procès intentés aux théâtres forains par les Comédiens français. — Ce
qu'en disent Le Sage et d'Orneval. — Ce qu'étaient les Pièces à
écriteaux. — La foire de Saint-Clair. — La foire de Saint-Ovide. —
Leurs emplacements et leur durée. — Lu foire de Saint-Germain. — Sa
disposition. — La célèbre pièce burlesque de Scarron. — Un tableau
de la foire Saint-Germain, par Neimoitz. — La foire Saint-Laurent. —
Sa disposition intérieure, par M. A. Heullard. — Le Tracas de Paris,
de François Colletet. — Les jeux de marionnettes installés aux foires,
de 1068 à 1775. — Le Théâtre de la foire, de Le Sage et d'Orneval. —
L'ombre du cocher poète 123
372 TABLE DES MATIÈRES
V
LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS AUX XVII , XVIII e ET XIX e SIÈCLES
Une Historiette de Tallemant des Réaux, en 1050. — Henri de Lorraine
et M" c de Pons. — Une lettre de Bossuet à M. de Vernon, en 1080. — Le
comte Antoine Hamilton et les marionnettes. — Charles Perrault et
le conte do Peau d'Ane. — Les fêtes données à Sceaux par la duchesse
du Maine. — Malézieu, leur ordonnateur. — Lettre de M"" de Main-
tenon à la princesse des Ursins, en 1713. — L'ne harangue de Polichi-
nelle, en 1720. — Voltaire et les marionnettes, à Cirey. — Correspon-
dance de M mo de Graffigny avec Devaux. — Couplets de Voltaire
chantés par Polichinelle au comte d'Eu, à Sceaux. — Représentations
données par M"" Pélicier, de l'Opéra, à ses amis. — Avis publié par
les affiches de Boudet, en 1719. — Pierre III et les marionnettes. —
Une exécution militaire. — Un admirateur de la musique de Verdi,
en 1898. — Les marionnettes lyriques de G.-L. Duprez à Valmondois
et aux Tuileries, en 1801. — Marionnettes chantantes à la foire de
Neuilly 144
VI
SÉRAPHIN
Les fastes ou les usages de l'année, par Lemierre. — Le boulevard
du Temple succède aux foires. — Les marionnettes s'y transportent.
— La belle société se rend au Palais-Royal. — Les marionnettes
l'y suivent. — Dulaure et le Théâtre des petits comédiens du comte
de Beaujolais. — Séraphin s'établit à Versailles. — Il donne des
représentations à la Cour. — Son affiche. — Séraphin transporte ses
Ombres chinoises au Palais-Royal, à Paris. — Ouverture de son spec-
tacle en 1784. — Ce qu'en dit Thiéry dans le Guide des amateurs et
des étrangers voyageurs â Paris. — Le Tableau du Palais-Royal. —
Adrien Moreau succède à Séraphin en 1790. — Séraphin reprend son
théâtre l'année suivante. — Les succès de Dorvigny et de Guillemain.
— Les marionnettes sur le théâtre de Séraphin. — Polichinelle les
présente au public. — Pot-pourri de Guillemain. — Gobemouche. —
Affiches et prospectus de Séraphin. — Sa mort, en 1800. — Les succes-
seurs de Séraphin. — Ses auteurs ordinaires. — Le Pont cassé, par
Dorvigny. — La Perruque de Cassandre, par M 1Ie Pauline Séraphin. 153
VII
LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE ET LES CONTINUATEURS DE SÉRAPHIN
Les montreurs de marionnettes à la planchette, à Paris, vers 1820. —
South Wark fair, de Hogarth, en 1733. — Gavarni et Jules Dupré. —
Les Jolis pantins, chanson de 1800. — Les théâtres transportables, vers
1840. — Théâtres de marionnettes, dans les sous-sols ou les rez-de-
chaussée parisiens. — L'aboyeur. — Guignol dans les jardins publics.
— Anatole Cressigny, dit Anatole. — Il devient propriétaire du Vrai
TABLE DES MATIÈRES 373
Guignol. — Ses représentations aux Tuileries et à l'Elysée. — ■ Les
Castellets actuels 183
VIII
LES MARIONNETTES DE THOMAS HOLDEN
Thomas Holden explique ses procédés.— Ce qu'en pense Ed.de Goncourt.
— A. Hovaroiï et son petit théâtre des Pantagonia. — Le jugement
porté par Lemercier de Neuville sur les fantoches de Holden 191
IX
LES MARIONNETTES DE DICKSONN
Le prestidigitateur Dicksonn. — Mode de suspension de ses marionnettes.
— Construction d'une marionnette nue 198
X
LE THÉÂTRE MÉCANIQUE DE JOHN HEWELT
Comment John Hewell construit ses marionnettes. — Fantoches chantant
ou parlant. — Orchestre mécanique, instrumentistes animés. — Le
rideau peint par M. Jules Chéret pour le Théâtre du Musée Grévin. . 205
XI
l'armé;: et guignol
Les marionnettes du commandant Y.... à Cherhourg et à Arras. — Un
Guignol à hord pendant la traversée de Marseille à Séhastopol, en 1856.
— Funérailles d'un chat. — Les ombres à l'École polytechnique. — Le
Cod'.X. — Ne t'arrête pus decant Guignol. — Bonaparte demande des
marchands de marionnettes pour le Caire 20!)
XII
SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES
Le type de Guillaume, à Paris. — Les tètes sculptées par Cli. Ferry. —
Les ateliers de fabrication el d'habillage de Ed. Fruit.— Ses tètes en
carton moulé. — Les sculpteurs et les habilleurs lyonnais 210
XIII
GUIGNOL
L'opinion de M. Ono."rio sur le Guignol lyonnais. — Laurent Mourguet
et son ami le Canut. — Création du type de Guignol. — Son carac-
tère. — Son costume. — Le premier théâtre de Mourguet. — Les
pièces qui y étaient représentées. — Les descendants de Mourguet. —
Laurent Josserand et Vuillcnne Dunand.— Un fragment des Valets à
la porte.— Un fragment du Déménagement.— Pierre Housset. — Son
théâtre quitte la rue du Port-du-Temple pour le quai Saint-Antoine. —
Ce que dit M. Paul Bertnay de ce transfert. — Pierre Rousset et ses
374 TABLE DES MATIÈRES
œuvres, — Ses parodies. — Fragments de la Lucie, de la Favorite, de
Robert te Diable. — G. Handon et l'Exposition de Lyon. — Invocation
de Guignol â sa muse. — Guignol, modèle des domestiques 224
XIV
I.AFLEUR
Le patois picard. — La/leur et ses historiens. — Les Cabotins, théâtres
amiénois sur lesquels Lajleur donne ses représentations. — Leur
répertoire. — M. H. Daussy et son étude sur le Patois picard et La/leur.
— M. Edouard David et son Etude picarde sur Lajleur. — Les créa-
teurs du type. — Présentation de Lajleur par M. H. Daussy.- — L'nais-
sanclie ed l'einfant Jésus. — El langue ed chés fanmes 245
XV
LE JACQUES LILLOIS
Les théâtres do marionnettes à Lille. — Corruption du patois lillois. —
Opposition du langage des personnages avec leur condition sociale.
— Souvenir d'une représentation foraine de la Daine de Monsoreau. —
M. A. Desrousseaux et son ouvrage sur les Mœurs populaires de la
Flandre française. — Le caractère de Jacques. — Son répertoire. . . 254
XVI
LES MARIONNETTES BORDELAISES
M. Detcheverry et son Histoire des théâtres de Bordeaux. — Cortay,
dit Bojolay, directeur du Théâtre des Pantagoniens 260
XVII
LES CRÈCHES PROVENÇALES ET LES SANTONS DE MARSEILLE
Les fêtes de Noél dans les églises de Provence. — L'adoration des ber-
gers. — La crèche provençale. ■ — Les Pastorales sur les théâtres de
société. — Les crèches parlantes. — Marionnettes mécanisées. — Pro-
cédés employés pour leur mise en mouvement. — Les Santons de Mar-
seille. — Leur mode de fabrication. — Les Santons des xvn e et xviii c
sièdes au musée du château Borèly. — Le papa Pastourel et Léon
Simon 263
V
LES MARIONNETTES LITTÉRAIRES
I
LE THEATRE DE NOHANT
Les admirateurs des marionnettes. — Le premier théâtre de marion-
nettes littéraires, à Nohant. — Son histoire publiée par George Sand,
dans Dernières pages. — Une première tentative. — Un second théâtre.
TABLE DES MATIÈRES 375
— Le monstre vert. — Un incendie. — Le Théâtre des Amis. — Nou-
veaux acteurs. — Le Répertoire en 1849. — Les collaborateurs de
Maurice Sand. — La mise en scène. — Comment étaient présentées
les marionnettes. — Les traverses à coulisseaux de Maurice Sand. —
Ce que pense George Sand de la fabrication des marionnettes. — Le
Piton. — Modification apportée dans l'exécution des personnages. —
Les costumes sont recommencés.— Ce que dit George Sand du Burat-
tino, dans Y Homme de neige, publié en 1859. — Installation du Théâtre
de Xoliant à Passy,en 1880. — Ce que renferme le Théâtre des marion-
nettes de Maurice Sand, paru en 1890 209
II
LE THÉÂTRE DE DURANTY
Un théâtre de marionnettes littéraires au Jardin des Tuileries, en 1801. —
Fernaud Desnoyers écrit pour lui un prologue d'ouverture. — Le
Théâtre des marionnettes de Duranty, illustré par Ceindre 281
LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTE
Une publication de Poulet-Malassis, illustrée par F. Rops. — Création du
théâtre, rue de la Santé, aujourd'hui rue Saussure, en 1862. — Les
fondateurs et leurs amis. — Comment était composée la Direction du
théâtre. — La première représentation de Signe d'argent. — Un
prologue par Jean du Boys. — Compte rendu de la représentation |>ar
Et. Carjat. — Le dernier jour d'un condamné, par Tisserand. — Com-
ment se tenaient les opérateurs. — Le suif de Venise ou la chandelle
des dix. — Les affiches de YErotikon Theatron. — Sans ordre on
n'arrice à rien. — Première représentation de la 200" du Bossu. —
La pièce »80
IV
LES PUPAZZI DE M. LEMERCTER DE NEUVILLE
M. Leinereier do Neuville crée les l>upazzi en 1803. — Les charges
publiées par le Houlecard collées sur planchettes. — Carjat et Gustave
Doré peignent les Pupazzi. — Leur début dans le monde.— Les plan-
chettes sont abandonnées. — Les Pupazzi en ronde-bosse. — Portrait
écrit de M. Leinereier de Neuville. — Un prospectus publié par l'auteur.
— Le Musée des Pupazzi, a Asniôres.— Quelques types remarquables.
— Rossini et Offenbach; Hautbois et Violoncelle. — Pierrot guitariste.
— Le pas des tutus. — Les (ouvres de M. Leinereier de Neuville.— Le
Pain du Consul.— Le Procès Belenfant-d.es- Dames. — Une réception
ouverte. — Les mystères de l'Exposition. — L'Epopée moderne ... 312
370 TABLE DES MATIERES
LE THEATRE DU CHAT NOIR
Sa création en 1887. — Jules Jouy et ses Sergots. — Les premières ombres
de Henri Rivière. — L'Epopée de Caran d'Ache. — Le théâtre du Chat
Noir devient une œuvre d'art. — L'encadrement de la scène. — La
machinerie inventée par Henri Rivière. — Les effets de lumière et leur
préparation scientifique. — Les verres colorés de Henri Rivière. — Le
découpage des personnages. — Les collaborateurs du Chat Noir. —
Henri Rivière. — Liste des œuvres représentées sur le théâtre du Chat
Noir, de 1887 à 1897. — L'opinion de Jules Lemaitre sur l'œuvre de
Henri Rivière. — Le haut personnel de la maison, en 1897 330
VI
LE PETIT THÉÂTRE DE M. HENRI SIGNORET
Les projets de M. H. Signoret. — Difficultés de leur réalisation. — Les
marionnettes sont choisies. — Ce que dit à ce sujet M. Paul Margue-
rite. — Le mécanisme des poupées. — Leur fabrication. — Inaugura-
tion du Petit théâtre, en 1888. — Le Gardien vigilant, de Cervantes
et les Oiseaux, d'Aristophane. — L'opinion de M. Anatole France. —
Les collaborateurs artistiques de M. H. Signoret. — Les peintres, les
habilleuses, les machinistes, les compositeurs et les récitants. — Les
pièces représentées sur le Petit théâtre, de 1888 à 1892.— Ce que pense
M. A. France de la Tempête, de Shakespeare, traduite par M.Maurice
Bouchor 357
TABLE DES ILLUSTRATIONS
Polichinelle mandoliniste, panneau peint inédit, par Jules Chérel . . . Titre
Marionnette romaine. Suivante de Flore (Collection Campana)
— — Villageoise de la Campanie (Collection Campana).
— grecque, publiée par Raoul Rocliette — —
— romaine. Villageoise de la Campanie —
— publiée par le comte do Caylus
grecque (Collection Campana) 7
— romaine. Acteur comique (Collection Campana) 8
Marionnettes du mot/en âge. Miniature du Hortus delieiarum , de
Herrade de Landsberg 11
La Foire de Venise, par Parocelle. Estampe gravée par Pli. Lobas, vers
1750 (Collection Destailleurs ; Cabinet des Estampes; 13
I Durattini, par F. Maggiotto. Estampe gravée par G. Volpato, vers 1780
(Collection de M. Û. Grousset'i 17
Marionnettes de Prandi. Un coin dans la chambre verte (Extrait du
Black and White, 1893) 23
Marionnettes de Prandi. Les Coulisses (Extrait du Blaek and White,
1803) 21
Marionnettes de Prandi. Comment on l'ait agir les ligures (Extrait du
Black and White, 1893) 25
Punch. Marionnette anglaise 28
M. Punch, par G. Cruikshank (Extrait de Punch and Judy) 29
Une représentation sur la voie publique, par G. Cruikshank (Extrait de
Pnnch and Judg) 31
Punch and Judy. Petit théâtre d'enfant. Imagerie anglaise 33
Titre du journal Punch, de Londres 35
Punch and Judg. Petit théâtre d'enfant, avec personnages mobiles. Ima-
gerie anglaise 37
Punch à Paris, par Chain (Extrait du Charivari, 1.850) 38
Punch and Judy. Image anglaise, publiée par Frederick Warne .... 39
Casperl. Marionnette allemande 10
Casperl ou Hanswurst, d'après un.' image populaire de Munich. Dessin
de Chanteau 41
Jean Klaasacn ou Jean Xicolas, d'après une estampe allemande. ... 44
378 TABLE DES ILLUSTRATIONS
Théâtre de Casperl. Image allemande pour enfants, avec personnages
mobiles I!*
Casper recevant Quirlewatsch, ambassadeur du roi more Bummelbux I er
(Extrait de Kasperslustige Streiche, édité à Francfort 56
Woltje, marionnette bruxelloise 00
Le Théâtre de Laurent Broeders, à Bruxelles) 01
Laurent Broeders et ses aides 64
Une scène des Quatre Fils Aymon au théâtre de Laurent Broeders ... 65
Karagueus, marionnette turque 68
Le Théâtre de Karagueus : Franc 69
Albanais 70
Hanoum (femme turque), tenue de ville. ... 71
Bey 74
Persan à cheval 75
Hadjlyvat 70
Barbier public 77
Joueur de tambourin 80
— Baigneur 81
Théâtre d'ombres, à Alger, en 1812 85
Théâtre mécanique chinois 88
Un montreur de marionnettes. D'après une image populaire imprimée à
Shanghaï 89
Marionnettes javanaises. Wayang ou ombres théâtrales 91
Marionnette javanaise (Collection do M. Gaston Calmann-Lévy). ... 92
Marionnette javanaise — — ... 93
VOrviétan. Estampe française publiée vers 1050 (Collection Destailleurs;
Cabinet des Estampes) 107
Maceus (Extrait de l'Histoire du Théâtre italien, de Riccoboni) 110
Maecus — — — 111
Habit de polichinelle napolitain (Extrait de l'Histoire du théâtre italien). 112
Polichinelle, par Edouard Manet 112
Puleinella (Extrait du Dictionnaire du théâtre, de Pougin) 113
Polichinelle de la comédie italienne, à Paris 114
Puleinella, acteur napolitain 115
Jarretières de soie noire, arec polichinelles brodés (Collection de M. O.
Grousset) 116
Frontispice des Mémoires pour servir à l'histoire des spectacles de la
foire, par les frères Parfaiet 117
Polichinelle du théâtre de la foire, ayant appartenu à Du Mersan. . . . 118
J'en valons bien d'autres. Frontispice de la pièce : L'Ombre du cocher
poète. Costume de Polichinelle en 1722 (Extrait du Théâtre de la
foire, de Le Sage etd'Orneval) 125
Deschars en habit de polichinelle, au divertissement de Villeneuve-
Saint-Georges, d'après une estampe du xvin e siècle (Collection de
M. O. Grousset) 127
La Foire de Cobleniz ou Les Grands Fanioccini français. (Estampe poli-
tique publiée en 1790) 129
Polichinelle près le pont des Arts, par Marlet, 1835 (Collection de M. O.
Grousset) 133
Séraphin 155
TAREE DES ILLUSTRATIONS 379
7 héâtre de Séraphin. Le Pont cassé. Le Petit gas (Imagerie de Metz). . 15"
— Le Voyageur — . . 159
— — Les Canards — . . 102
Le Petit gas — . . 163
Théâtre royal des Marionnettes (Extrait de la Caricature, 1831) 109
Polichinelle vainqueur, par Cham (Extrait du Charivari, 1850) 179
La Comédie ambulante ou Le Plaisir inattendu, 1821 181
La Foire de South-Wark, par W. Hogarth, 1733 181
Danse des marionnettes, par Baptiste, 1829 180
Valentin industriel, pittoresque et dramatique, par Chariot, 1812 .... 187
La Comédie du chat, par Jules David. Derrière la toile, 1850 (Collection
de M. O. Grousset) 188
La Comédie du chat, par Jules David. Devant la toile, 1850 (Collection de
M. O. Grousset) 189
Thomas Holden manœuvrant ses fantoches, par Draner (Extrait de
Thomas Holden, original, progrès, mystères) 192
A/fiche américaine de Thomas Holden 193
Affiche belge 190
Affiche de Dicksonn 199
Appareil de Dieksonn pour la manœuvre de ses marionnettes 201
Marionnette nue de Dicksonn 202
Affiche de John Hetvelt 203
Marionnettes de John Hetrelt 200
Marionnettes — 207
Danse, petit Polichinelle, an son de mon rjai tambourin, par Charlet,
1845 ' 210
Un théâtre de Marionnettes à bord, en 1855 (Extrait de Y Illustration). . 211
Théâtre de Guignol aux Champs-Elysées, par E. Guerard, 1856 213
Marionnette de Ferry et Fruit. Polichinelle 217
— — — Le Guignol parisien 218
— — Le Gendarme 219
— La Mère Gigogne 220
— Le Médecin — 1
— -le Juge * —
Guignol ~~'
Vuillerme Dunand ■ • i °
Le lïailly, du théâtre de Pierre Roussel *20
Laurent Josser and • ~~'
Pierre Rousset présentant Guignol et Gnafron **^
Le Propriétaire ou le Long-Set, du théâtre de Pierre Rousset 23.)
Gnafron, avec son chapeau des dimanches, du théâtre de Pierre Rousset.
Dessin de Chanteau ; • •
Une Représentation sur le théâtre de Pierre Rousset, à Lyon. Dessin de
4> '1 ( )
Chanteau , ' '.'
Le théâtre Josserand, rue Eeorchebœuf, à Lyon, par G. Randon (Extrait
du Journal Amusant, 1871) ~ ~
Madelon, du théâtre de Pierre Rousset . . .
1 5
Lafleur, le paysan picard
La Grande Parade ou les Fantoccini en voyage, 1825 (Collection de M. O
Grousset)
255
380 TABLE DES ILLUSTRATIONS
Espcctaele des Maris honnêtes. L'occasion fait le larron, 1820 (Collection
de M. O. Grousset) 261
Le Théâtre de Nohant, appartenant à M. Cadol 207
George Sand, 1801. (Extrait du Monde illustré) 270
Marionnette du théâtre de Xohant 271
— — - 273
Maurice Sand, 1889. (Extrait du Monde illustré) 275
Marionnette du théâtre de Xohant 277
— — - 278
— — 279
Une représentation dans l'atelier de Maurice Sand, à Passy. Dessin de
Maurice Sand. (Extrait de l'Illustration) 281
Costume de Policltinelle. Travestissement, par Gavarni 285
Amédée Rolland et Jean du Boys, par Etienne Carjat. . . 287
Mutius Braneart, dit Naz d'argent, croquis par Lemereier de Neuville. . 288
Mademoiselle Pimprenelle, croquis par Lemereier de Neuville 292
Le Procureur du roi, croquis par Lemereier de Neuville 293
Jean Couteaudier, croquis par Lemereier de Neuville 293
Une affiche pour le théâtre de la rue de la Santé 294
— — 295
Le Président des Assises, croquis par Lemereier de Neuville 290
Le Théâtre de la rue de la Santé, croquis pour Le Dernier Jour d'un
condamné, par Lemereier de Neuville 297
M. Lemereier de Xeuville, d'après une photographie de Nadar père. . . 312
Le Théâtre de Lemereier de Xeuville 313
Sicori, pupazzo de Lemereier de Neuville 314
L'Huissier, pupazzo de Lemereier de Neuville 315
Le Bandit Bellacoscia, pupazzo de Lemereier de Neuville 310
Pierrot guitariste, — 317
Lemereier de Xeuville, — sur planchette, peint par Etienne Curjat. 318
Sarah Bernhardt, - de Lermercier de Neuville 319
Un académicien,' — — 322
Belenfant-des-Dames, — — — 323
Diémer, pupazzo sur planchette, peint par Gustave Dot è 324
Le Juge, — de Lemereier de Neuville 325
Coquelin cadet, pupazzo de Lemereier de Neuville 326
Jules Simon, pupazzo sur planchette de Lemereier de Neuville 327
Un tableau de la « Marche à l'Étoile », par Henri Rivière 337
Invitation à une représentation donnée par le « Chat Noir ». Dessin de
Henri Somm 339
L'Age d'or. Pierrot. Ombre en zinc découpé, de A. Willette (Collection
de Henri Rivière) 340
Un tableau de « l'Enfant prodigue », par Henri Rivière 341
Carte-prospectus du « Chat Xoir >. Dessin de Robida 343
« Pierrot pornographe ». Le Juge. Ombre en zinc découpé, de Louis Morin 344
— — Deux croquis de Louis Morin portant les anno-
tations de l'auteur et celles de Henri Rivière 345
Croquis pour un hussard de Wattirjnies, par Caran d'Ache (Collection de
Louis Morin) 347
Un tableau de « l'Enfant prodigue », par Henri Rivière 349
TABLE DES ILLUSTRATIONS 381
« Pierrot pornographe ». Colombine. Ombre en zinc découpé, de Louis
Morin 351
Une affiche de Caran d'Ache, en 1888 352
Une affiche du théâtre du « Chat Noir », en 1897 353
Première page du programme pour « Clair de Lune », par Georges Auriol 355
Myrtil, marionnette pour le ■< Noël », de M. Maurice Bouchor 358
Une scène du « Noël», de M. Maurice Bouchor. Dessin de M. Félix
Bouchor 259
Myrtil. Marionnette du théâtre de M. Signoret, montrant le jeu des pé-
dales qui la font agir 362
Le Paucre Chat, par Boilly, 18*25 (Collection de M. O. Grousset) 3G3
Mazurier, dans « Polichinelle Vampire » 366
Paris. — Inip. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi. (CI.) 138.8.1900.
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PW Maindron, Ernest
1972 Marionnettes et guignol
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