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Full text of "Marionnettes et guignols, les poupées agissantes et parlantes à travers les ages"

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MARIONNETTES 



GUIGNOLS 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



Les Murailles politiques françaises, depuis le 18 juillet 1870 jusqu'au 25 mai 
1 87 1 . — Affiches allemandes et françaises: La Guerre et la Commune ; 
Paris-Province. — Paris, 1871 ; 2 vol. in-l°. 

Les Fondations de pris a l'Académie des Sciences. — Les Lauréats de 
l'Académie, 1714-1880. — Paris, 1881 ; 1 vol. in-1". 

Les Affiches illustrées, avec 20 chromolithographies de Jules Chéret et de 
nombreuses reproductions d'après les documents originaux. — Paris, 1880; 
1 vol. grand in-8°. 

L'Œuvre df. Jean-Baptiste Dumas, avec une introduction par M. Schutzen- 
berger. — Paris, 1880; in-8°, avec portrait. 

L'Académie des Sciences. — Histoire de l'Académie. — Fondation de l'Institut 
national. — Bonaparte, membre de l'Institut national, avec planches, 
gravures, plans et autographes reproduits d'après les documents originaux. 
— Paris, 1888 : 1 vol. iu-8". 

1751-188'.!. Le Champ de Mars, ouvrage illustré de 70 lettres ornées par Jules 
Adeline, et de 11 1 reproductions, d'après les documents originaux. — Lille, 
1889; 1 vol. grand in-8". 

L'Ancienne Académie des Sciences. — Les Académiciens, 1000-1793. — Paris, 
1895; 1 vol. in-8". 

Les Affiches illustrées, 1880-1895, ouvrage orné de 04 lithographies en 
couleur et 102 reproductions en noir et en couleur, d'après les affiches 
originales des meilleurs artistes. — Paris, 1890; 1 vol. grand in-8°. 

Les Programmes illustrés des Théâtres et des Cafés-Coxcets. — Menus. — 
Cartes d'invitation. — Petites Estampes, etc., avec une préface de Pierre 
Veber. — Paris, 1898; 1 vol. in-4". 





POLICIIIN ELLE 
iar Jules Cii r.r.r.i 



ERNEST MAINDROX 



MARIONNETTES 



ET 



GUIGNOLS 

LES POUPÉES AGISSANTES ET PARLANTES 

A TRAVERS LES AGES 



Ouvrage illustre Je 8 planches en couleurs et Je 1 48 planches 
ou figures en noir, J après les documents originaux 



PARIS 

FÉLIX JUVEN, EDITEUR 

12 2, ULL KÉAUMUK, 122 
Tous di'uils rù&un us. 



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EN SOUVENIR DE NUS JEUNES ANNEES 



je i)i:i)ii: ce livre 



A MES FRÈRES CHARLES ET FÉLIX MAINDROX 



Ernest MAINDRON 



AU LECTEUR 



Que Pantin serait content. 
S'il avait Part de vous plaire ! 
Que Pantin serait coulent, 
■S'il vous plaisait en dansant ! 

("est un rjarçon complaisant, 
Irai/lard et divertissant. 
Et qui, pour vous satisfaire. 
Se met tout en mouvement. 

Que Pantin serait content. 
S'il avait l'art de vous plaire ! 
Que Pantin serait content, 
S'il vous plaisait en dansant! 



Chanson tlos Pantins. 1715. 



MARIONNETTES 



ET 



GUIGNOLS 



LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITÉ 



L'Histoire des Marionnettes de Charles Majrnin. — L'opinion de Charles Nodier. — Les 
marionnettes hiératiques mentionnées par Hérodote. — Diodore de Sicile. — La scul- 
pture à ressort en Asie mineure et dans la Grèce. — La Vénus de Dédale, mue par le 
mercure. — Jouets retrouvés dans les tombeaux. — Les marionnettes du Musée di_ 
Catane. — La marionnette de M. Ascliick, publiée par M. Raoul Rochette. — Les 
poupées grecques. — Représentations publiques à Athènes, données par l'oihein. — 
Aristotc et Apulée. — Les marionnettes romaines publiées par le comte de Caylus. — 
Les figurines du Musée Campana. — Cumulent Charles Maprnin pense que si' plaçait 
l'opérateur. — Le Mémoire de Victor Prou, sur les théâtres d'automates en Grèce. — 
Disposition d'un théâtre de marionnettes, d'après Victor Trou, par M. Paul Bonnefon. 
— Une représentation donnée par Héron d'Alexandrie. 



Il n'est guère dans l'histoire du théâtre, en France et à l'Etranger, 
de sujet plus séduisant et qui ait plus préoccupé les chercheurs et les 
savants, que les marionnettes. 

Un esprit éininent, un membre de l'Académie des inscriptions et 
belles-lettres, Charles Magnin, leur a consacré tout un livre remar- 
quable de netteté et de précision. C'est à ce livre érudil, un peu 
prétentieux peut-être, qu'il est bon d'avoir recours si on veut suivre, 
avec l'attention qu'elle mérite el avec, la certitude de ne point trop 
s'égarer, la marche triomphale des marionnettes à travers les siècles. 

Elles viennent de loin. Elles ont fait la joie des générations innom- 

1 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



brables 

directs 



qui 

de 



ont précédé la nôtre; elles ont obtenu près de nos ancêtres 
nombreux et éclatants succès ; elles ont fait rire, mais 
elles ont aussi l'ait penser; elles ont eu d'émi- 
nenls protecteurs; pour elles ont écrit des litté- 
rateurs célèbres. A toutes époques, elles ont joui 
d'une liberté d'allures et de langage qui les ont 
rendues chères au peuple {tour qui elles étaient 
faites. 

Toujours, elles ont touché à tout, elles ont 
tout frondé : art, poésie, science, politique et 
cultes; plus courageuses que les hommes, elles 
se sont souvent attaquées aux puissants et les ont 
quelquefois mis à mal. C'est là le secret de l'af- 
fection qui les accompagne; c'est ainsi qu'elles 
ont exercé sur les mœurs une influence indé- 
niable et certainement heureuse. 



L'un de nos écrivains les plus délicats, Cbarles 
Nodier, qui était un admirateur convaincu des 
fS marionnettes et a chanté leurs louanges dans la 
Revue de Paris de novembre 1842 et mai 1843, 
sous le nom de Docteur Néophobus, pense que, 
l'époque précise de leur naissance ne pouvant 
être lixée, on pourrait dire que la plus ancienne 
d'entre elles est la première poupée mise aux 
mains d'un enfant. 

« Je voudrais, dit-il, pouvoir donner aux 
comédiens une origine plus illustre, mais il 
m'est parfaitement démontré qu'ils descendent en 
droite ligne des marionnettes, et on conviendra 
que plusieurs d'entre eux, même parmi ceux 
qu'on est convenu d'admirer sur nos grands 
héàtrcs, ont conservé un air de famille. 

« Quant aux marionnettes, il est impossible de n'en pas retrouver 
c type dans ce jouet cosmopolite qu'on appelle une poupée. » 

C'est là une pensée charmante et digne de celui qui l'a émise, mais 



Marionnette romaine. 

Suivante do l'iore. Collection 

Campana. 

(Extrait de VArt pour tous.) 



LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITÉ 



% h 






si elle était absolument juste, il faut reconnaître qu'elle ne nous 
apprendrait que peu de choses sur l'origine des poupées parlantes. 
Charles Magnin serre la vérité de plus près. 

Dans le second livre d'Hérodote, il a vu 
mentionnées les plus anciennes marionnettes 
hiératiques. Il y a lu que les Egyptiens célé- 
braient la fête de Bacchus avec des rites se 
rapprochant sensiblement de ceux qu'on em- 
ployait en Grèce ; seulement « au lieu de 
phallus, les femmes promenaient de village en 
village des statuettes de la hauteur d'une cou- 
dée, dont la partie sexuelle, presque égale au 
reste du corps, se mouvait par des ficelles. 
Un joueur de flûte précédait et les femmes 
suivaient en chantant ». 

Magnin trouve bien d'autres exemples aussi 
frappants. « La statue fatidique de Jupiter 
Ammon, dit-il, ne rendait ses oracles, suivant 
le témoignage de Diodore de Sicile, qu'après 
avoir été portée en procession dans une na- 
celle d'or, sur les épaules de quatre-vingts 
prêtres, auxquels elle indiquait, par un mouve- 
ment de tête, la route qu'elle voulait suivre. » 

Après avoir fait justement remarquer que 
les anciens avaient connaissance des propriétés 
attractives de l'aimant sur le fer, Diodore 
rappelle encore ce qui se passait dans le 
temple d'IIéliopolis. Là, « lorsque le dieu 
voulait rendre ses oracles, la statue, qui était 
d'or, s'agitait d'elle-même ; si les prêtres 
tardaient à l'enlever sur leurs épaules, elle 
suait et s'agitait de nouveau. Quand ils 

l'avaient prise et placée sur un brancard, elle les conduisait et les 
contraignait de faire plusieurs circuits. Enfui, le grand prêtre se pré- 
sentait devant la statue du dieu et lui soumettait les questions sur les- 
quelles on le consultait. Si Apollon désapprouvait l'entreprise, la sta- 



Mamon.nkttk ItO.MAINK. 

Villageoise Je la Cantpanic. 
Collection Campana. 

(Extrait (!'■ l'Art pour tout.) 



MARIONNETTES KT GUIGNOLS 



lue reculait en arrière; s'il l'approuvait, elle poussait ses porteurs en 
avant et les conduisait comme avec des rênes. » Enfin, dit l'auteur 
à qui ces textes sont empruntés, « le prodige que je vais raconter, 
je l'ai vu : les prêtres ayant [»ris la statue sur leurs épaules, elle les 
laissa à terre et s'éleva toute seule vers la voûte du temple. » 
En Asie Mineure et dans la Grèce proprement dite, Magnin montre 
aussi <pie la sculpture à ressorts se perd dans la 
nuit des âges mythologiques. 11 cite à ce sujet, 
d'après Y Iliade, « les trépieds vivants de Vulcain, 
aux roues d'or, qui couraient d'eux-mêmes à l'as- 
semblée des dieux et en revenaient ». Magnin dit 
encore qu'Aristote n'hésite pas à admettre que la 
fameuse Vénus de bois attribuée à Dédale se mou- 
vait au moyen d'une certaine quantité de mercure 
que sa conformation intérieure lui permettait de 
conserver. 

Jusqu'ici, on le voit, nous ne nous trouvons 
en présence que d'idoles servant à l'accomplisse- 
ment des rites en usage; sont-ce bien des marion- 
nettes? On en peut douter. Ce sont plutôt des 
statuettes mobiles qui reçoivent une mission et la 
remplissent, aidées par de simples moyens phy- 
siques ou mécaniques. 

Rien ne montre, en effet, que les Egyptiens 
aient possédé de véritables théâtres de marionnettes ; on ne trouve 
de statues à ressorts que dans les cérémonies du culte et parmi les 
jouets destinés à l'enfance. Ces jouets, retrouvés dans les tombeaux, 
étaient animés de mouvements soit de la tète, soit des bras. M. Charles 
Lenormand a acheté à Thèbes, en 18*29, une jolie marionnette en 
ivoire : c'est une figurine de femme nue dont le bras, la jambe et la 
cuisse sont articulés à l'épaule, à la hanche et au genou. 

M. Wilkinson a reproduit dans son Histoire des mœurs et des 
coulâmes de l'Egypte trois marionnettes, dont l'une, sans tète, appar- 
tient au musée du Louvre; elle a, au cou, une sorte de pivot semblant 
indiquer que cette tète était mobile. M. Mariette a recueilli dans les 
tombeaux de Thèbes et de Memphis des jouets de bois qui repré- 




Mahiounette grecque 

publiée 
par Itaoul Rochette. 



LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITÉ 




sentent des femmes nues dont les liras sont articulés aux épaules; 

d'autres jouets représentent des hommes dont les bras chevillés 

portent soit un couperet, soit un objet demi- 

sphérique, et qui pouvaient être mis en mou- g 

vernent par un fil; un autre imitait, toujours à | 

l'aide d'un fil, le « va-et-vient d'un buandier | 

qui lave ou d'un mitron qui pétrit ». 1 ,~--<\é 

En Grèce également, on a retrouvé des ma- 
rionnettes; pour celles-ci, presque toutes les 
collections européennes en possèdent. Le musée 
de Catane en renferme un grand nombre pro- 
venant du cabinet du prince Biscari, qui en 
avait découvert tout un magasin dans les ruines 
de l'antique Camarina. M. Raoul Koehetle a 
publié dans les Mémoires de l'Académie des ins- 
criptions et belles-lettres une statuette intacte 
découverte en Crimée par M. Aschick; clic 
était vêtue d'une tunique rouge clair; sa tète 
était d'un travail délicat. 

Il a été découvert encore à Milo et à Pan- 
tieapée deux de ces statuettes; la dernière est 
nue, les épaules recevaient des bras mobiles, 
les jambes se joignaient aux cuisses au moyen 
d'un pivot, le mouvement lui était transmis par 
un lil traversant chaque cuisse. Presque toutes 
ces figurines, d'un travail négligé, sauf pour la 
tète, sont en terre cuite. Ce sont des poupées 
de jeunes Mlles, mais ce ne sont pas des ma- 
rionnettes proprement dites. 

La Grèce cependant les a connues. Elles 
étaient accueillies dans les demeures aristocra- 
tiques à Athènes. Magnin eu donne une preuve irrécusable. <; Xéno- 
phon, dit-il, dans le récit du fameux banquet de Callias, nous montre 
parmi les divertissements que cet hôte attentif avait préparés [tour 
ses convives, un Syracusain joueur de marionnettes »; les Archontes 
d'Athènes, dit-il encore, « ont permis à un nommé Pothein de 




Marion.nkitk romainr. 

Villiitrcoise de 1 1 Cuinpiiic 
Collection Caitipnna. 

(E\tr;ul de ['Ait pour Ions ) 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 




donner des représentations publiques sur le théâtre de Bncchus ». 
Voulant montrer la perfection des marionnettes grecques, Magnin 

s'appuie sur l'autorité d'Aristote et d'Apulée : 

« Voici, dit-il, en quels ternies Aristote, ou 
l'auteur du traité De Mundo, parle de ces petites 
merveilles : 

« Le souverain Maître de l'univers n'a besoin 
ni de nombreux ministres, ni de ressorts compli- 
qués, pour diriger toutes les parties de son immense 
empire; il lui suffit d'un acte de sa volonté, de 
même que ceux qui gouvernent les marionnettes 
n'ont besoin que de tirer un fil pour mettre en 
mouvement la tète ou la main de ces petits êtres, 
puis leurs épaules, leurs yeux, et quelquefois toutes 
les parties de leur personne, qui obéissent aussitôt 
avec grâce et mesure. » 

Apulée, ajoute Magnin, qui, au second siècle de 
notre ère, a traduit et un peu paraphrasé le traité 
De Mundo, qu'il croyait d'Aristote, a ajouté quelques 
traits à ce tableau et a enchéri sur ces louanges : 
« Ceux qui dirigent les mouvements et les gestes 
des petites figures d'hommes laites de bois n'ont 
qu'à tirer le fil destiné à agiter tel ou tel membre : 
aussitôt on voit leur cou fléchir, leur tète se pencher, 
leurs yeux prendre la vivacité du regard, leurs 
mains se prêter à tous les offices qu'on exige; 

enfin, leur personne entière se montre gracieuse et comme vivante. » 



H 



Marionnette romaine, 

publiée par 

le comte de Caylus. 



Le Cabinet des Antiques de la Bibliothèque nationale possède égale- 
ment des marionnettes romaines ayant appartenu au comte de Caylus, 
qui les a décrites et publiées dans son Recueil d'antiquités. A Home, elles 
étaient fort répandues, mais il n'est pas certain qu'elles aient été pro- 
duites sur les théâtres. Ce seraient plutôt des jouets que des marionnettes. 

11 en est de même, sans doute, des jolies figurines qui se trouvent 
au Musée Cainpana et ont été reproduites, le w 20 lévrier 1803, par Y Art 
pour tous. 



LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITE 



L'une de ces figurines est d'origine grecque ; elle provient des 
Touilles de l'Acropole d'Athènes. Les autres ont été recueillies dans 
l'Italie méridionale; elles représentent des sui- 
vantes de Flore, des villageoises de la Campanie 
et un acteur comique. Toutes portent sur leurs 
tuniques des traces de peinture vermillon, rose, 
verte ou bleue. Deux d'entre elles ont les liras 
détachés du corps, les trois autres n'ont que les 
jambes mobiles. 

Magnin a recherché en quel endroit du 
théâtre de lîacehus, Pothein a pu donner ses re- 
présentations et comment se plaçait l'opérateur. 
« Je crois, d'après certains indices, écrit-il, 
qu'on dressait sur l'orchestre une charpente à 
quatre pans, que l'on couvrait de draperies et 
dont le fond élait assez élevé pour que, placé 
derrière ce retranchement, ou episcenium impro- 
visé, le maître du jeu put diriger, d'en liant 
et sans èlrc vu, les mouvements de ses comé- 
diens. Cette construction élait, en effet, le seul 
moyen d'obvier aux inconvénients qu'opposait 
à ce spectacle la forme des théâtres ancien-, 
tous construits, comme on sait, à ciel ouvert, 
excepté les odéons. » 

Pour ce point spécial et pourtant bien inté- 
ressant, Magnin élait incomplètement renseigné 
ou plutôt n'a pas poussé ses recherches assez 
loin. Son travail, si plein de documents pré- 
cieux pour ce qui regarde l'antiquité, doit être 
complété par le beau mémoire publié eu 1881, 
trente années après V Histoire des Marionnettes, 
par Victor Prou, el qui porte pour litre: les 
Théâtres d'automates ru Grèce nu n" siècle avant l'ère chrétienne. 
Dans ce mémoire, accompagné île quin/c planches, Victor Prou, 
qui était â la fois un ingénieur distingué el un savant helléniste, 
examine et explique les appareils moteurs des automates d'Héron; il 




Mahminni m: cmr.yi k. 
Collection Cinipnnn. 

Extrait ilr l.t/7 pi'iir tous 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



apporte la pleine lumière, dans cette question, jusqu'à lui inconnue. 

M. Paul Bonnefon, bibliothécaire ù l'Arsenal, a tiré du mémoire 

de Victor Prou quelques remarques qu'il a insé- 

1-t rées dans Y Artiste, de novembre 1883. J'en 

extrais ce qui suit : 
« A Athènes, au beau temps des marionnet- 
tes, des névropastes, ainsi que les appelaient les 
Grecs, le théâtre de Bacehus fut le lieu ordi- 
naire de leurs exploits. Les théâtres antiques 
étaient mal disposés pour ces représentations, 
aussi dressait-on, sur la thymèle ou orchestre, 
une sorte de seconde scène, un second petit 
théâtre, couvert de draperies, où les comédiens 
de bois venaient représenter leur répertoire. 
Cette scène était disposée de telle sorte que les 
spectateurs pouvaient voir les petits acteurs et 
ne pouvaient pas apercevoir la main qui en agitait 
les fils, placée vraisemblablement au-dessus de 
ce théâtre improvisé... 

« Nous ignorons aussi quelle était la matière 
qui servait à les confectionner, quelle taille elles 
pouvaient bien avoir, si elles portaient un cos- 
tume caractéristique attribué d'une façon invaria- 
ble au personnage qu'elles représentaient, comme 
le sont chez [nous Polichinelle, mère Gigogne et 
tant d'autres. Nous savons seulement qu'elles ne 
parlaient pas. Je m'explique : chacune d'elles 
n'avait pas un langage particulier et un rôle spé- 
cial que disait un homme caché dans la coulisse. 
Elles représentaient leur petite comédie comme 
une pantomime, pendant qu'un crieur scénique, 
placé devant le théâtre, faisait le récit de l'action 
qui se déroulait sous les yeux du spectateur. » 
Sollicité encore par l'étude de l'œuvre de Victor Prou, le même 
auteur, dans la Revue de famille du 15 décembre 1888, par une 
gracieuse iiction, se croit conduit lui-même au spectacle des marion- 




Marionnette romaine. 

Acteur comique. 

Collection Campana. 

(Extrait de Y Art pour tous.) 



LES MARIONNETTES DANS L'ANTIQUITÉ 



nettes, par Héron d'Alexandrie. Ce qu'il y voit ne manque pas 
d'intérêt. 

« La scène représente le chantier des constructions navales des 
Grecs. La guerre de Troie est terminée; les assiégeants songent à 
rentrer dans leurs foyers. Douze personnages rangés en trois groupes 
figurent les ouvriers grecs qui construisent les navires sur les bords 
de la mer où ils vont être mis à flot. Ces personnages se meuvent, 
les uns sciant, les autres fendant du bois, ceux-ci jouant du marteau, 
ceux-là de la mèche rotative et d'autres du trépan. C'est un véritable 
chantier en miniature... 

« Puis, lorsque les spectateurs ont eu le loisir de regarder ce pre- 
mier tableau, les portes du petit théâtre se ferment d'elles-mêmes et se 
rouvrent bientôt après, comme les deux battants d'une armoire. On 
assiste au lancement des navires. La mise à Ilot de leurs vaisseaux par 
les Grecs, réjouit le public par sa vraisemblance; on applaudit et les 
portes se ferment de nouveau. Au troisième acte, changement de 
décor: on n'aperçoit tout d'abord que le ciel et l'eau, mais dans le 
lointain commence bientôt à apparaître la Hotte grecque. Elle approche, 
on voit défiler les navires en belle ordonnance; ils vont et viennent, 
s'éclipsant et se montrant tour à tour. Sur les côtés, s'ébattent des 
dauphins, ils plongent sous l'eau, émergeant ainsi que de véritables 
poissons. Cette manœuvre conquiert tous les suffrages; on bat des 
mains avec enthousiasme. » 

Remplissant en conscience son rôle de maître de maison, Héron 
d'Alexandrie l'ait remarquer à ses invités qu'on obtient assez aisément 
ce jeu de scène avec des poulies habilement ménagées; si le mécanisme 
est construit avec soin, comme c'est ici le cas, on arrive à une grande 
vérité de mouvement. 



II 



LES MARIONNETTES AU MOYEN AGE 



La Sculpture mécanique dans les églises. — Les pivlats la combattent. — Les £ruerrier> 
du liurtus deliciarunt, de H' ira de de Landsberg, abbessc de Hohenbuurg. 



Si on poursuit l'étude des marionnettes et qu'on arrive au moyen 
âge où les documents sont malheureusement peu nombreux, — nous 




M.imonm.tiis ni movkn ack. 
.Miniature iln Ho r tu s tleliciurum, de llrrradc de Landslierj.'. 



pourrions dire qu'ils font [>resque absolument défaut, — on eonstate 
sans surprise, que pour se développer et venir jusqu'à nous, elles ont 
pris, au début de cette période de l'histoire, une route comparable à 



12 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

celle qu'elles ont suivie dans l'antiquité. C'est en effet dans les églises, 
là où est né le théâtre d'ailleurs, que se retrouvent les premiers spéci- 
mens de sculpture mécanique et qu'apparaissent crucifix et madones 
dont la tète, les yeux et les membres sont mobiles; alors on représente 
dans les temples de la chrétienté, même dans l'église du Saint-Sépulcre, 
à Jérusalem, le jour du vendredi saint, les épisodes de la Passion; les 
petits personnages qui figurent dans ces cérémonies sont plus ou moins 
animés de mouvements. 

Bien des prélats, dès cette époque éloignée, ont combattu vivement 
la statuaire mécanique dans les manifestations du culte, mais aucun 
d'eux n'a pu l'anéantir. En l'an 1086, le saint abbé Hugues, venu en 
l'abbaye de Clugny, refusait d'y donner l'investiture à un clerc qui était 
mécanicien, c'est-à-dire prestkjiateur et nécromancien. 

\\ existait autrefois à la bibliothèque de Strasbourg un précieux 
manuscrit, de la fin du xn e siècle, renfermant un ouvrage de fabbessc 
de Hohenbourg, Herrade de Landsberg. Dans ce manuscrit, brûlé en 
1870, et qui a été publié sous son litre de Hortus deliciarum, par Ch. 
Maurice Engelhard, en un volume accompagné d'un atlas reproduisant 
au trait les miniatures, on peut relever l'une d'elles représentant deux 
petits guerriers armés de pied en cap, (pic font combattre et mouvoir 
deux bateleurs, au moyen d'un (il qui se croise et dont chacun des 
opérateurs lient une extrémité. 

Cette fois, ce sont bien des marionnettes; il est impossible d'en 
douter, puisque les opérateurs sont apparents; leur action présente ceci 
de particulier qu'ils tirent les fils des deux statuettes, horizontalement 
et non dans une direction verticale. 



m 



LES MARIONNETTES A L'ETRANGER 

i 

LES MARIONNETTES ITALIENNES 

Jérôme Cardan et son traité De Subtilitate, eu 1550. — Bernardino Baldi et 1rs Auto- 
mata de Héron d'Alexandrie, en 15s'.». — Sur l'article publié par M. Vittorio Malamani 
dans la Nuoca Antologia,da 1897, à propos des Fantoccini, des Burattini, des Puppi 
et des Pupazzi. — Burattino, célèbre masque vivant en lG'ii. — [.es Burattini en 
Italie. — Les baraques de Burattini sur la place Saint-Marc et sur la l'iazetta, a 
Venise. — Spectacles gratis, en 17(30. — Les fantociini, à Milan, eu 1711. — Le sifflet 
pratique. — Jal, et son livre De Paris à Naples. — Le Teatro del vigne, de Gènes. 

— Le Siège d'Aneers ; le maréchal Gérard et le général Chassé. — Les marionnettes 
à Milan. — Le prince Eugène de Saroie au liège de Tamisrur. — Girolamo. — Les 
danseuses du Théâtre Fiando. — Extraits d'un royage en Italie, inséré dans le Globe, 
de IS'^7, sur lis Fantoccini du Théâtre Fiando de Milan. — Nabuchodonosor. — Fré- 
déric Merccy et le Théâtre Fiando.de Kome. — Ij: Temps de 1835 el l'article de l'eisse 
sur l'illusion produite par les petits acteurs du Palais Fiano. — Pulcinella et Srara- 
muccia, à Naples, Catsandrino, à Kome, Girolamo, à Milan. Giunduja, à Turin. — 
Les marionnettes du Signor l'randi. à Londres, en 1893. — Les Pupi des Siciliens. 

— Le» Paladins de France. 

Nous arrivons aux' temps modernes. Là, nous voyons que Jérôme 
Cardan, médecin et mathématicien, est le premier écrivain qui ait parlé 
des marionnettes avec quelque détail tlans son traité De Subtilitate, 
publié à Nuremberg en 1550, et dans le livre XIII de son ouvrage De 
Varietate rerum: 

« J'ai vu deux Siciliens qui opéraient de véritables merveilles au 
moyen de deux statuettes de bois qu'ils taisaient jouer entre elles. Un 
seul fil les traversait de part en pari. Elles étaient attachées d'un côté 



16 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

à une statue de bois qui demeurait fixe, et de l'autre à la jambe 
que le joueur taisait mouvoir. Ce fil était tendu des deux côtés. Il n'y a 
sorte de danses que ces statuettes ne fussent capables d'imiter, faisant 
les gestes les plus surprenants des pieds, des jambes, des bras, de la 
tète, le tout avec des poses si variées, que je ne puis, je le confesse, me 
rendre compte d'un aussi singulier mécanisme... » 

Dans le traité De Subtililate, on relève le passage suivant: 

« Si je voulais énumérer toutes les merveilles que l'on fait exécuter 
par le moyen de fils, aux statuettes de bois vulgairement appelées 
magatelli, un jour entier, ne me suffirait pas, car ces petites figures 
jouent, combattent, ebassent, dansent, sonnent de la trompette et font 
très artistement la cuisine. » 

Bernardino Baldi, abbé de Guastalla, géomètre et poète, s'est égale- 
ment occupé en 1589, des marionnettes dans sa préface des Automata 
de Héron d'Alexandrie. Magnin dit à ce sujet: 

« Baldi parle dans cette préface, avec une singulière admiration, 
des simples et vraies marionnettes, qu'il définit avec une précision 
tecbnique qui ne permet pas de douter qu'il les connût à merveille. Il 
affirme non seulement qu'une grande adresse manuelle est nécessaire 
pour les faire mouvoir, et beaucoup d'esprit pour les faire parler, mais 
que la connaissance des mathématiques est indispensable à leur cons- 
truction. » 

11 semble bien que les marionnettes dont Baldi s'occupe étaient des 
marionnettes à fils. Après en avoir fait les plus grands éloges, il 
exprime, un peu plus loin, le regret de voir ces jolies statuettes ani- 
mées devenir de futiles jouets d'enfants; il ajoute qu'il craint que 
leur noble exercice ne soit bientôt plus pratiqué que par des bateleurs 
ignorants et grossiers. 

Peut-être bien aussi, Baldi fait-il allusion ici à la naissance des bu- 
rattini, dont M. Yitlorio Malamani, dans un substantiel article publié 
parla Nuom Antologia, de Rome, du 1 er mars 1897, attribue la création 
à Venise. Ces burattini, marionnettes sans pieds et sans bras articulés, 
et qui peuvent être comparés à nos guignols actuels, se transportaient 
sur les places publiques où étaient données des représentations. Leur 
acte de naissance ne semble pas, d'ailleurs, avoir été régulièrement 
dressé, non plus que celui des fantoccini, des puppi et des pupazzi. 




>. . 



I HiiuTTiM, par K Mug)çiottu. 
Estampe gravée par (i. Yuluato, vers l'M). (Collection Je M. 0. Uruussct. 



LES MARIONNETTES ITALIENNES 19 

C'est là certainement la raison [tour laquelle Magnin et quelques autres 
historiens avec lui ont pu les confondre avec les marionnettes à fils, 
si célèbres en Italie, et c'est là aussi ce qui donne pleine raison aux 
observations présentées par M. Malamani. 

La contusion était naturelle chez nous, noire langue n'ayant qu'un 
seul mot pour désigner les diverses espèces de marionnettes; elle est 
impossible dans la langue italienne, qui possède autant de mots qu'il 
existe de marionnettes différentes. 

Dès leur apparition, les burattini qui, selon Magnin, ont reçu leur 
nom d'un certain Burattino, célèbre masque d'origine florentine ou 
romaine qui vivait encore en 1 <>-.>->, devinrent si répandus en Ilalie 
qu'on les pouvait voir partout : à Venise, à Milan, à Florence, à Rome, 
à Naples, à Turin, à Gènes et à Bologne. 

«A Venise, dit M. V. Malamani, sur la place Saint-Marc et sur la 
Piazetta, jusqu'à la chute de la République, en temps de carnaval, de 
nombreuses baraques de burattini, erraient au milieu des loges de 
funambules, des ménageries et des estrades de dentistes. Au début, ils 
ne furent autorisés que dans <\c> baraques fermées, dans lesquelles on 
payait pour entrer; la représentation devait commencer au coucher du 
soleil et se terminer quand les théâtres ouvraient, parce que les impre- 
sariici les directeurs de théâtres redoutaient la concurrence des burattini. 
Mais, en 1700, quelques-uns d'entre eux se débarrassèrent de I 
baraque et se montrèrent gratis en public chez le laineux charlat; 
Gambarcorta, auxquels ils servaient de réclame pour le débit de je ne 
sais quel baume prodigieux destiné à la guérison i\c<. blessures. La 
foule se pressait à l'intérieur, ce que voyant, d'autres charlatans agirent 
de même et firent également fortune. » 

A Milan, les marionnettes à fils avaient pris un nom particulier : on 
les appelait en 1744 des fanloccini, et c'est sous ce nom qu'elles nous 
vinrent à Paris vers 1770. « C'était presque toujours, dit Magnin en 
parlant des fanloccini, un seul joueur qui faisait mouvoir tous les 
personnages et qui, en même temps, récitait ou improvisait toute la 
pièce. Ce maître Jacques des marionnettes avait soin de varier ses into- 
nations suivant les rôles, au moyen du sifflet-pratique, appelé en Italie 
f-schio ou pirctta. » 



i 

Ml 



20 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



La supériorité des marionnettes italiennes, burattini ou fantoccini 
est incontestable et s'est toujours maintenue. Jal, dans son ouvrage De 
Paris à Napks, rapporte qu'il les a vues en J 834 à Gènes et à Milan. 

Au Teatro délie vigne, à Gènes. « on nous donna, dit-il, le Siège 
([Anvers, drame militaire singulièrement mêlé d'amour et d'intrigues 
politiques. Cette pièce, jouée avec approbation des supérieurs, pourrait 
bien brouiller le roi de Sardaigne avec son frère de Hollande, malgré 
les nombreux correctifs que la prudence du Signor poêla a su jeter à 
propos dans le dialogue. Car les marionnettes parlent et même d'un ton 
si déclamatoire que nous pûmes croire un moment èlrc transportés à la 
Comédie-Française au teams de MM. La fond et Desinousseaux, de 
M mca Volnais el Duchesnois. L'ouvrage très favorable à l'armée fran- 
çaise est honorable aussi pour la garnison d'Anvers; le général (massé 
n'est pas moins digne d'estime que le maréchal Gérard : il y a entre ces 
deux braves militaires, échange de nobles procédés et de belles paroles. 
Le maréchal Gérard était représenté en héros d'Homère, par une 
marionnette grande, forte, colossale, barbe et moustaches à lu Bergami, 
costume de tambour-major, gesticulant avec de longs bras, parlant 
très haut, ouvrant une énorme bouche et roulant dans leurs orbites 
deux gros yeux à faire peur à quelqu'un de moins calme et de moins 
brave que le vieux Chassé. Pour celui-ci, c'est un petit vieillard habillé 
à la Frédéric II, longue queue, large chapeau, perruque blanche, habit 
à basques étoffées et retroussées avec des épingles, très beau au surplus, 
entêté, énergique et disert comme un professeur de l'Université de 
Turin ou de Padoue. Je fus taché devoir les soldats français habillés à 
la piémontaise cl une dame d'Anvers vêtue à la hongroise du temps de 
Marie-Thérèse. C'est probablement que la Compagnie Maggi n'a pas des 
magasins bien fournis. Le spectacle nous amusa; ce qui nous plut sur- 
tout dans l'assaut, c'est un tambour battant avec énergie la charge... à 
côté de sa caisse et ne touchant pas la terre tant il mettait d'enthou- 
siasme dans son action. Un ballet médiocre, médiocrement dansé par 
deux bergers de l'ancienne famille de Biaise et Bahet, termina la 
soirée. » 

Ailleurs, Jal parle des marionnettes milanaises qui paraissent l'avoir 
intéressé au moins aussi vivement. 

« Les marionnettes de Milan sont célèbres, dit-il. C'est bien autre 



LES MARIONNETTES ITALIENNES 21 



chose vraiment que les burallini «le Gènes et que toutes celles dont on 
nous a régalés à Paris. Les poupées de Girolamo jouent le drame tout 
aussi bien que nos acteurs de la Porte Saint-Martin; elles dansent à 
ravir. La pièce. qu'elles déclamèrent ce soir-là était un grand drame 
romantique intitulé: Le prince Eugène de Savoie au .siège de Tamisvar. 
Une intrigue amoureuse, marchant de péripéties en péripétieset divisée 
en six actes, — six actes, entendez-vous bien, et non pas cinq, comme 
dans le drame informe de Molière, de Corneille et de Racine ! — donne 
tout l'intérêt à l'action de la pièce au milieu de laquelle Girolamo, le 
grand farceur, le fameux Girolamo se démène, s'agite et plaisante sous 
le costume d'un caporal, patoisant à faire mourir de rire le bon peuple 
milanais. Un ballet joué dans les entr'actes fut ce qui m étonna le [dus, 
quoique les éloquentes tirades débitées par le prince Eugène m'eussent 
passablement surpris. La danse de ces Perrot et de ces Taglioni de bois 
est vraiment inimaginable, il n'y a pas une de ces marionnettes dont le 
talent ne fil envie à tant de danseurs de Naples, de Londres ou de Paris, 
qui gagnent de gros appointements. Danse horizontale, danse de coté, 
danse verticale, toutes les danses possibles, toutes les fior'tures des 
pieds et des jambes que vous admirez à l'Opéra, vous les trouverez au 
théâtre Fiando; et quand la poupée a dansé son pas, quand elle a été 
bien applaudie, quand le st-.st-.st, s'est l'ail entendre au parterre, petit 
sifflement admiratif, précurseur du cri d'enthousiasme fort! fori! qui 
rappelle l'artiste, elle sort de la coulisse, salue en se donnant de petits 
airs penchés, pose sa petite main sur son euiir et ne se retire qu'après 
avoir complètement parodié les grandes cantatrices cl les tiers danseurs 
de la Scala. » 

Le journal le Globe, du mardi 7 août IS-27, avait publié, bien avant 
ce qui précède, sous le litre : Extraits d'un roijarje en Italie, 1 823-1854, 
quelques notes tort curieuses sur ces mêmes fanloce inidu théâtre Fiando, 
de Milan. Ces notes sont anonymes. 

« Je ne comptais, dit l'auteur, trouver aux fanloecini qu'un faible 
dédommagement, mais l'habileté de! sirjnor Girolamo, directeur absolu 
de la troupe, ne m'était pas connue. Telle est la justesse de tous les 
mouvements de ses petits acteurs, leur corps, leurs bras, leur tète, 
tout marche avec tant de mesure, tout est dans un si parlai! accord avec 
les sentiments exprimés par la voix, qu'aux dimensions près, j'aurais 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



pu me croire dans la rue de Richelieu. Il est vrai qu'il y a dans le jeu de 

ces excellents fantoccini plus de calcul que d'inspiration, et que sans 
apercevoir les fils qui les l'ont mouvoir, on en devine trop la présence, 
mais c'est précisément ce qui complète la ressemblance et on dirait 
qu'ils sortent tous du Conservatoire. Outre Nabuchodonosor , tragédie 
classique en vers ronflants et avec l'accompagnement obligé de six récits 
et de quatre confidences, sans compter les tirades, on nous a donné un 
ballet anacréontique dessiné à la Gardel. Je voudrais que les danseurs 
du grand Opéra, si fiers de leurs bras et de leurs jambes, pussent voir 
mes petits danseurs de bois copier toutes leurs attitudes et se donner 
leurs grâces. » 

Et ce n'est pas tout, car les fantoccini italiens ont véritablement 
surpris les esprits les plus ouverts et les plus distingués. Relativement 
aux représentations du théâtre Fiano, de Rome, où longtemps les 
marionnettes ont joué et chanté le répertoire de Rossini, Frédéric 
Mercey s'exprime ainsi qu'il suit, dans la Revue des Deux-Mondes, du 
15 avril 1840: 

« Le théâtre Fiano n'est rien autre chose qu'un théâtre de marion- 
nettes, mais ces marionnettes sont célèbres. Ces petits acteurs 
de bois luttent sans trop de désavantage avec les meilleurs comé- 
diens de Rome. Le mécanisme qui les fait vivre est des plus ingé- 
nieux, il faut le dire. La combinaison des fils qui l'ont mouvoir chacun 
des membres en passant dans l'intérieur du corps, et des plombs dont ils 
sont lestés, de manière à pouvoir obéira la moindre impulsion donnée, 
sans perdre jamais leur centre de gravité, permet d'exprimer jusqu'aux 
nuances du mouvement; les yeux aussi sont mobiles et suivent l'incli- 
naison de la tète. Les décorations sont excellentes et la hauteur des 
arbres, la grandeur des maisons, de leurs portes et de leurs fenêtres 
sont parfaitement calculées pour des acteurs de douze pouces de haut. 
Ce qui prête par-dessus tout à l'illusion, c'est le naturel et la vivacité du 
dialogue improvisé, dialogue toujours gai, toujours spirituel et qui, du 
moins, a le mérite de là-propos, ce qui à Home est une véritable bonne 
fortune. » 

Peisse, en 1835, avait été frappé, lui aussi, de l'illusion produite 
parles petits acteurs du palais Fiano. Dans le Temps du 2 septembre, 
il dit: 



LES MARIONNETTES ITALIENNES 



23 



« J'ai eu l'occasion de me convaincre de cette facilité d'illusion au 
spectacle des burattinik Rome. Les burattini sont de petits mannequins 
dirigés par un homme piacé dans les frises de la scène, qui est absolu- 
ment disposée comme celle de nos théâtres... Au lever du rideau, et 
pendant quelques minutes, ces petits bonshommes conservent leur 
véritable dimension; mais ils ne tardent pas à s'agrandir pour l'oeil, et 
au bout de peu de temps, ils font l'effet d'hommes véritables. » 




Marionnettes de Pramdi, 

lu coin dans la chambre verte. 
(Extrait ilu Mark uni White, 1893 



A l'époque où Peisse écrivait, les personnages les plus répandus sur 
les théâtres italiens de marionnettes étaient: à Naples, Pulcinella et 
Scaramuccia ; à Home, Cassandrino ; à Milan, Girolamo, et à Turin 
Gianduja. 



Aujourd'hui, les marionnettes italiennes sont peu connues à Paris, 
cependant elles voyagent volontiers. Londres les a reçues en 189.3. au 
palais de Cristal, où elles ont joui de la faveur du peuple anglais. Ces 



21 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



marionnettes étaient celles du signor Pra.ndi, dont le lils Ettore Prandi 
n entrepris de les montrer un peu partout; leur répertoire est composé 
des opéras et des ballets les plus répandus; elles ont débuté, à Londres, 
par la Marche triomphale d'A'ida et V Exposition de Paris, grand ballet 
historique. 




Makioxnettks \>l I'kandi. 

Les coulisses. 
Extrait (lu Black «ml Wliile, 1S03.) 



Je prends dans le Black and Wfn'te, de Londres, du 27 mai 1893, 
quelques remarques qui nie semblent devoir trouver leur place ici : 

« (le qui frappe le visiteur assez favorisé pour pénétrer dans les 
coulisses, dit l'auteur anonyme de l'article que je cite, c'est la parfaite 
tranquillité qui règne partout, en même temps que l'étonnante simpli- 
cité du mécanisme emlopyé. L'atmosphère du théâtre ordinaire, alter- 



LES MARIONNETTES ITALIENNES 



25 



nativement étouffante et glacée, toujours chargée d'une certaine odeur 
qui ne se rencontre que là, le piétinement des gens, le frou-frou de la 
soie ou de la gaze, les conversations rapides et à bâtons rompus, les 
observations du directeur de la scène, tout cela fait ici défaut. 

« Le silence, les for- 
mes sans vie et grêles des 
poupées donnent plutôt 
une impression de tris- 
tesse. 

« Chose étrange, une 
marionnette semble plus 
humaine au repos. Quand 
elle marche à travers la 
scène, ses mouvements la 
révèlent ; mais quand vous 
l'apercevez pendue à son 
clou dans la demi-obscu- 
rité, vous regardant tris- 
tement avec ses étranges 
yeux d'émail, tandis (pie 
pendent autour de son 
petit corps ses oripeaux 
flasques de théâtre, elle est 
parfaitement pathétique... 

« Vers le centre de la 
petite scène, mais assez ' v - 
éloigné de la rampe, se 
trouve un pont jeté en 
travers. 

« Il est placé à six pieds environ du sol et une demi-douzaine de 
personnes peuvent y prendre place. 

« La troupe Prandi comprend : Ettore Prandi, un robuste et jeune 
Italien d'environ trente ans, son père, deux femmes d'un certain âge, 
une jeune tille d'environ seize ans et trois ou quatre assistants... Pen- 
dant les représentations, ils sont tous, hommes cl femmes, habillés de 
même, d'une blouse de toile bleue et d'un pantalon. 




Makiosm ni s m. I'hamii. 

Comment on fait ajrir les ligures. 

Extrait du Itlack and Wkiie. Ivi; 



2G MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

« Ettore Prandi occupe le milieu du pont; c'est lui qui dirige 
la représentation. A ses côtés se tiennent un ou deux aides. Les 
artistes n'ont pas besoin de « loges » pour s'habiller; ils sont sus- 
pendus sur des rails appropriés et sur plusieurs rangs. Jamais ils ne 
se disputent. 

« Aida est pendue à un clou tout proche d'Amneris; ils sont abso- 
lument indifférents l'un à l'autre et ne prennent aucun souci du beau 
Radamès qui les suit. Egyptiens et Ethiopiens se confondent en silence. 
Amonasro ne perd jamais sa voix, bien qu'il soit exposé à perdre son 
nez si on le manie sans précaution, et ses vêtements sont plutôt extra- 
vagants. Les personnages sont faits généralement en papier mâché de 
Milan, sur une première structure de bois. Ils ont environ trois pieds 
de haut et ils sont attachés par la tète à une tringle de 1er qui a environ 
six pieds de long. A l'extrémité de celte tringle est une barre de bois 
disposée perpendiculairement et à laquelle sont fixés les fils très souples, 
mais très solides qui l'ont mouvoir les pieds et les mains de l'acteur. 
L'opérateur placé sur le pont se penche en avant, tenant d'une main 
ferme la tringle de 1er et manie adroitement avec ses doigts, les fils à 
l'aide desquels il peut produire une infinité de mouvements: un a pas 
de quatre » suffisamment gracieux, un « solo » à la douce voix de la 
signora Prandi, et mille choses encore. 

« La représentation ressemble beaucoup à une procession d'un côté 
de la scène à l'autre et occupe un très petit espace en profondeur, mais 
ce fait est habilement dissimulé. 

« Lorsque tout est prêt, Ettore Prandi donne le signal convenu pour 
lever le rideau; l'homme placé sur l'une des ailes de la scène enlève 
rapidement les poupées de leurs rails, les tend à une personne placée à 
l'extrémité du pont, celle-ci les remet à une troisième personne, jusqu'à 
ce qu'elles lassent leur sortie à l'extrémité opposée où elles sont promp- 
tement saisies et suspendues, moins excitées certainement par les applau- 
dissements que ne le sont de coutume les acteurs de chair et d'os. » 

Dans le bel ouvrage qu'il a consacré à la Sicile, comme écrivain et 
comme illustrateur, M. Gaston Vuillier rappelle, en termes du plus grand 
intérêt, jusqu'à quel point les Siciliens sont passionnés pour leurs 
théâtres de marionnettes ou plutôt depupi. 



LES MARIONNETTES ITALIENNES 



Tous leurs grands centres en possèdent; Païenne en a plusieurs. 
Dans cette ville, M. Vuillier a vu à l'Albergheria, l'un des plus popu- 
leux quartiers de Païenne, le théâtre où sont représentés les paladins de 
France (Paladini di Franchi). 

Au dehors, une affiche peinte de couleurs vives, sur toile volante, 
représente des scènes de chevalerie se rapportant aux soirées pendant 
lesquelles se dérouleront, sous les yeux d'un public attentif, impression- 
nable à l'excès, les hauts faits des paladins. 

A la porte, se tient un homme qui appelle et sollicite les spectateurs: 
TrasemUfCh'é ura (entrons, c'est l'heure), dit-il. 

Le prix d'entrée de 1 Opra est fixé à deux centimes et le public 
nombreux, composé d'hommes et de jeunes gens plus encore (pie d'en- 
fants, est assis sur des bancs de bois. Les derniers arrivés restent debout. 
Avant la représentation ou pendant les entr'actes, circulent dans la salle 
l'acquajuolo (marchand d'eau), servant dans le même verre ceux qui 
l'appellent, et le siminzaru (marchand de graines de courges grillées), 
dont le cri : Simenza, se répète à tout instant. 

Le théâtre lui-même vaut d'être regardé. Son rideau, ainsi que les 
panneaux qui en forment l'encadrement, sont l'œuvre de peintres popu- 
laires nombreux à Païenne, et leur exécution ne manque point de 
mérite. 

Le rideau va se lever, l'orchestre composé de violonistes exécute une 
sorte d'ouverture; la salle bondée est silencieuse, presque recueillie. 
Le Sicilien, d'une nature peu compliquée, trouve une joie intense à 
l'audition de ces légendes où revivent les héros qu'il connaît, qu'il 
aime, dont les exploits toujours nouveaux l'émotionneiit et dont la mort 
fait couler ses larmes. 

La scène de YOpra est petite, disproportionnée même; les casques 
ornés de [dûmes des acteurs touchent les frises; les lils qui font agir 
les paladins sont trop apparents, mais les spectateurs n'y regardent pas 
de si près et savent compléter par la pensée tout ce qui manque à 
l'interprétation. 

« Les paladins s'avancent, dit .M. Vuillier, ils sont couverts d'ar- 
mures étincelantes, et sur le cimier .le leur casque se balancent des 
panaches invraisemblables. A l'entrée en scène de Holand, neveu de Char- 



28 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

lemagne, un frémissement parcourt les spectateurs, des applaudis- 
sements le saluent. C'est qu'il est pour eux le type du courage, de la 
loyauté et de l'honneur. 

« La voix un peu emphatique de l'imprésario résonne lente et forte; 
les assistants écoulent, le cou tendu, l'œil brillant. Des princesses 
apparaissent souvent, les combats singuliers n'en finissent [tas, car plus 
les guerriers sont fameux, plus longue doit être la lutte. Pour les 
combattants ordinaires, c'est bientôt fait, les simples soldats ineurent 
aux premiers coups. On les traite de païens, d'infidèles, de sarrazins et 
autres qualificatifs dédaigneux; leurs tètes sautent en l'air et retombent 
sur le sol. Par moments, des amoncellements de cadavres encombrent la 
scène. Durant les combats, les violons, comme enfiévrés, jouent préci- 
pitamment et ïoprante accompagne la bataille en frappant de sa semelle 
sur les planches. Les guerriers fameux se précipitent l'un contre l'autre, 
l'épée haute, le bouclier levé, on entend le froissement du fer, leurs 
cris de défi. De temps à autre ils se reposent pour reprendre baleine, 
puis le combat recommence avec acharnementjusqu'au moment où l'un 
des héros tombe, atteint mortellement. » 

La série des représentations des Paladins de France, comprenant: la 
Chronique de Tu;'pin, les lioyaux de France, Morgante, de Pulci, Roland 
amoureux, de Bojardo, Roland furieux, de l'Arioste, et d'autres encore, 
dure plusieurs mois et s'achève par une représentation extraordinaire: 
la mort des Paladins ou la brèche de Ronceveaux (la morte di Paladini 
ou Rotta di Roncisral/c), annoncée deux semaines à l'avance, pendant 
les entr'actes et d'après la tradition de YOpra, par Terigi, l'écuyer de 
Roland. 

Cette représentation impatiemment attendue est l'objet des conver- 
sations des Palermitains; chacun d'eux, ce jour arrivé, s'y rend gra- 
vement ainsi qu'à une cérémonie religieuse. « Dans une scène repré- 
sentant l'apparition de l'ange à Renaud, dit M. Vuillicr, le peuple entier 
se découvre, comme le vendredi saint à la mort du Christ. » 




1' UNI- 11 



II 



LES MARIONNETTES ANGLAISES. PUNCH 



Jusqu'à Henri VIII, les marionnettes ont place dans les cérémonies du culte. — Le Saint- 
Esprit dans la cathédrale de Saint-Paul. — L'abbaye de Hoxley et le crucifix à ressorts. 

— La statuaire mécanique exclue des temples. — Destruction du crucifix de Boxley, 
en 1538. — Les Puppet, Maumet ou Mamm 't.— Le Puppet-Schbtc — Les drolleries 
du temps de Shakspeare- — Les Miracle-pluyn. — Types créés par les marrionnettistes 
anglais: Percerse-doctrine, Gluttony, Vanity, Le C/iery, Mundus, Old-Vice, Maître 
Ditil. — La mort de Old-Vice. — La naissance de Punch, vers 16117. — Son caractère. 

— Mise en scène des marionnettes anglaises. — Une affiche pour la foire Saint-lîar- 
thélemy, en 1703. — La Création du monde et le Délu;/e de S'oé. — Une représentation 
en 170°-. — Martin Powell, célèbre puppet-tchoicman, de Covont-Garden, en 1711. — 
l'unch-theatre en 1713. — Punch, Dun Juan de la populace. — 11 devient cynique et 
cruel et tue tout ce qui l'entoure. — Les Fredaines de Mr Punch. 



_.;- 



m 



En Angleterre, les 
marionnettes, pour ve- 
nir à nous, ont pris le 
chemin qu'elles ont suivi 
partout ailleurs : elles ont 
passé par l'Église. 

Jusqu'à Henri VIII, 
elles avaient place dans 
les grandes solennités 
catholiques. A la Pen- 
tecôte, la cathédrale de 
Saint-Paul figurait la 
descente du Saint-Esprit, 
par un pigeon blanc qui 
s'échappait d'une ouver- 
ture pratiquée dans la 
voûte de la grande nef; 
dans le comté d'Oxford, 
à Witney, la résurrection 
de Notre- Seigneur était représentée par de petites statuettes mobiles; 




pur (i 



.tir l'i \<:n. 
Crilikshailk. Extrait de Pmuh and Judij., 



30 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



à l'abbaye de Boxley, existait un crucifix à ressorts qu'on faisait mou- 
voir dans les cérémonies de Pâques et de l'Ascension. 

Sous Henri VIII survint l'établissement du schisme et la statuaire 
mécanique fut exclue des temples par l'invasion du protestantisme 
qui qualifiait d'idoles, les personnages auxquels le catholicisme avait 
primitivement eu recours et donné asile. C'est ainsi qu'en 1538, le 
célèbre crucifix de Boxley, montré une dernière fois au peuple par 
l'évcque de Rochester, fut porté par lui dans un lieu public, à Powle's 
Cross, puis démonté et brisé sous les yeux de la foule. 

Les statuettes mobiles avaient vécu en tant que spectacle religieux, 
les marionnettes allaient leur succéder. 

Elles ont porté, suivant les époques, différents noms: leur appella- 
tion la plus ancienne est celle àepuppet, du français poupée ou du latin 
puptt; plus lard, on leur a donné le nom de maumet ou mammet qui, 
comme dans notre ancien vocable de marmouset, a eu dans l'origine le 
sens d'idole. 

« L'Angleterre s'est servie, dit Magnin, pendant la seconde moitié 
du \\i° siècle et toute la durée du xyii", d'une expression qui lui est 
particulière : je veux parler du mot motion qui, au propre, signifie mou- 
vement et s'appliqua par extension à une poupée, soit automatique, soit 
mue par des fils, puis enfin à un spectacle de marionnettes, à un pup- 
pet -show. » 

Du temps de Shakespeare enfin, le terme de drollery signifiait une 
farce jouée par des acteurs de bois et Shakespeare y fait de fréquentes 
allusions. 

Quel que soit le nom qui leur ait appartenu, le début des marion- 
nettes en Angleterre a donc été marqué, peut-être en même temps 
qu'en France, par l'exécution des mystères et des miracle-plays 
que les confréries ou les membres du clergé représentaient aux grands 
jours fériés. Quand, au milieu du x\ c siècle, les confréries furent 
conduites à varier, à étendre leur champ d'action et à personnifier, pour 
l'éducation des niasses, les vices et les vertus, les joueurs de marion- 
nettes publiques les suivirent dans cette voie et créèrent, eux aussi, des 
types nouveaux : Perverse doctrine, Glultony, Vanity, Le Chery, Mundus, 



LES MARIONNETTES ANGLAISES 



31 



et ce fameux personnage longtemps célèbre, Old-Vice, qu'on appela 
aussi The Old Inii/uity et qui était alors l'inséparable compagnon du 
Diable, maître Devil. 

On sait qu'en Angleterre, après une lutte qui dura plus d'un siècle, 
entre puritains et acteurs, la suppression des représentations théâtrales 
fut résolue sous le protectorat de Cromwcl. Chose singulière et digne 
de remarque, les marionnettes ne furent point frappées ni atteintes par 
le bill de suspen- 
sion du 5 septem- 
bre lG't-2, pas plus ^-v^â |.! ; n 
que parle bill d'abo- 
lition du ?? octobre 
1G47 ; les motion- 
men continuèrent, 
comme par le passé, 
à se produire pu- 
bliquement; ce- 
pendant sous Char- 
les II, on trouve la 
mention d'une pé- 
tition des acteurs 
demandant que les 
représentations d'un théâtre de marionnettes, qui occupait l'emplace- 
ment actuel de Cecil Street, fussent interdites ou que leur théâtre fût 
transféré dans un autre lieu. 

Les choses restèrent en cet état, sans modifications notables, pen- 
dant quarante années, c'est-à-dire jusqu'à l'avènement de la maison 
d'Orange, en 1688; à partir de ce moment intervint un événement 
considérable: Punch naquit, succédant à Old-Vice < pi i personniliait, 
dans les anciennes moralités anglaises du \\" siècle, le vice sous toutes 
ses formes. Le Vieux- Vice semblait mourir de sa belle mort et ne devoir 
jamais ressusciter. 




l'.NE l'.l PRÉSENTATION Ml! IV VOIE l'I BI.IQ t E, A I.OMJHE- 

par G. Cruiksliank. 
Extrait ■!<■ l'uni tt and Judy 



Punch, dont le nom vient de Puleinello ou de Puncliinello, dont il 
serait une sorte d'abréviation, n'était point encore, à celle époque, le 
personnage immoral qu'il est devenu plus tard. lui 1097, si l'on en 



32 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

croit un jeune fellow de Magdalen Collège, du nom de Joseph Addison, 
qui a tracé son portrait dans une pièce de vers latins, intitulée: Machi- 
née gesticulantes, Anglice puppet-shows, il n'est, suivant les expressions 
dont se sert Magnin, «qu'un vert-galant, joyeux et tapageur, une sorte 
de petit roi d'Yvetot ou de Cocagne, un peu libertin, très hâbleur, mais 
faisant beaucoup plus de bruit que de mal ». Sa galanterie est plus vive 
et plus étourdie que perverse. 

Alors, et comme pour fêter l'heureuse' bienvenue de Punch et la 
disparition (YOld-Vice, les marionnettes anglaises s'étaient faites moins 
plébéiennes; les théâtres où elles donnaient leurs représentations, deve- 
nus confortables, offraient des places à divers prix, ce qui n'existait point 
avant. Magnin, commentant l'étude de Joseph Addison, dil à ce sujet : 

« Il ne manquait à la mise en scène aucun des artifices employés en 
France et en Italie pour faire naître et entretenir l'illusion, tels que les 
lils perpendiculaires tendus devant la scène pour dérouter l'œil du spec- 
tateur. 

« Tous les membres de ces petites ligures étaient articulés et du 
sommet de leur tète sortait une tige métallique qui réunissait tous les 
fils dans la main qui leur imprimait le mouvement. » 

Il semble donc établi qu'à la lin du \vu c siècle, les poupées an- 
glaises touchaient à la perfection et qu'elles s'étaient créé un public 
aussi nombreux que dévoué. 

Le British Muséum possède l'original d'une curieuse affiche qui 
rappelle, par sa forme, les annonces de nos grandes foires françaises; 
cette affiche, où Punch tient une place d'honneur en compagnie de 
John Spendall mi Jean M/tnge-Tout, ancien acteur des moralités, parait 
remonter au début du règne de la reine Anne, c'est-à-dire à 1703. Elle 
est ainsi conçue: 

« A la loge de Crawley, vis-à-vis la Taverne de la Couronne, à 
Sinithlield, pendant toute la durée de la foire Saint-Barfhélemy, on repré- 
sentera un petit opéra, appelé Y Antique création du monde, nouvelle- 
ment retouché et augmenté du Déluge de Noé. Plusieurs fontaines jette- 
ront de l'eau pendant toute la pièce. La dernière scène montrera Noé 
et sa famille sortant de l'arche avec tous les animaux par couple, et 
tous les oiseaux de l'air perchés sur des arbres... Enfin, au moyen de 
diverses machines, on verra le mauvais riche sortant de l'enfer et Lazare 



LES MARIONNETTES ANGLAISES 



33 



porté dans le sein d'Abraham, outre plusieurs ligures dansant des gigues 
des sarabandes et des quadrilles, à l'admiration des spectateurs; le tout 




l'i \Ui AMI Jl [IV. 

Petit théâtre d'enfant. Imagerie anglaise. 



accompagné des joyeuses fantaisies du seigneur Punch et de sir John 
Spendall. » 



31 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Il parait que dans la Création du monde et dans le Déluge de Noé, 
Punch était d'une fantaisie irrésistible. Payne Collier, l'auteur de Punch 
and Judy, publié en 1828, rappelle le numéro du Taller, du 17 mai 
1709, où l'on trouve le récit d'une représentation pendant laquelle le 
héros de la pièce dansait dans l'arche avec sa femme; la pluie tombant à 
torrents, Punch disait doucement : « 11 fait un peu de brouillard, maître 
Noé. » Ce mot comblait d'aise les spectateurs. 

Outre le précieux document que je viens de citer sur la foire Saint- 
Barthélemy, l'histoire a conservé le souvenir d'un très habile puppet- 
schowman, nommé Martin Powell, dont les premiers succès datent de 
la même période et s'affirmèrent plus éclatants sous les successeurs 
immédiats d'Anne, Georges l <r et Georges II. Le théâtre de Powell était 
établi, en 1711, sous les petites galeries de Covent-garden, du côté 
opposé à l'église Saint-Paul, et faisait aux cérémonies du culte une 
sérieuse concurrence, l'ouverture du puppet-show ayant lieu précisé- 
ment aux heures consacrées à la prière. En 1713, le jeu dirigé par 
Powell portait le nom de Punch Théâtre; son directeur, dont la réputa- 
tion s'est de tout temps maintenue, était à la fois l'auteur des pièces 
qu'il représentait et le sculpteur habilleur des poupées articulées qu'il 
mettait en scène. 11 avait donné tous ses soins à M. Punch, dont les 
mâchoires étaient animées par un lil spécial; il avait encore, dit une 
brochure anonyme dirigée contre Robert Walpole, et publiée en 1715 
sous le titre: Un .second taie of a tub, « des rois, des reines, des filles 
d'honneur, des jeunes filles, des enfants, des nobles, des singes, des 
saltimbanques, des échevins, des danseurs de corde, des oies, des hobe- 
reaux, des rats, des lords-maires, des valets, des truies, des Indiens, 
des chats, des magiciens, des oiseaux, des prêtres. » 

Dans les représentations de Powell, où s'introduisaient parfois des 
satires politiques, dominaient les ballades populaires, les sujets tirés de 
l'Ecriture et surtout les plaisantes fantaisies de M. Punch. 

Punch avait encore, à celte époque, un caractère supportable et c'est 
à peine si on lui reprochait, de temps à autre, quelques peccadilles sans 
importance. Rarement brutal, point encore criminel, rien ne le faisait 
ressembler à Henri VIII ou à Barbe-Bleue qui paraissent cependant 
avoir été ses modèles préférés; il était, comme aiment le dire les 
Anglais et comme l'écrit Payne Collier, le don Juan de la populace, un 



LES MARIONNETTES ANGLAISES 



35 



don Juan, cependant, aussi peu scrupuleux que possible sur les moyens 
qu'il emploie pour arriver à ses lins. 

Ce n'est (pie plus tard, vers le milieu du \viii° siècle, que Punch, 




Titre kl joihnai. « l'L.NCII », île Londres. 



enhardi par les bravos de ses admirateurs, est devenu ce qu'il est 
aujourd'hui: froidement débauché, cynique et cruel. Il est vraiment 
alors le digne successeur de OUI Vice, cet Old Vice qu'on croyait si bien 



30 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

mort, et s'empare des qualités qui distinguaient son ancêtre. Il tue tout 
ce qui l'entoure et le gène: son enfant, dont les cris l'importunent; sa 
femme Judith, qui réclame son fils; il tue le médecin, le constable, le 
bourreau; il tue même le diable, OldNick. 

l'ayne Collier reproduit une jolie pièce, intitulée: les Fredaines de 
M. Punch, qu'il croit être de 1790, et que Magnin suppose remonter 
plus loin; il est bon de la faire figurer ici. 

LES FREDAINES DE M. PUNCH 

Oh! prêtez-moi l'oreille un moment! Je vais vous conter une histoire, 
l'histoire de M. Punch, qui fut un vil et mauvais garnement, sans foi et 
meurtrier. Il avait une femme et un enfant aussi, tous les deux d'une beauté 
sans égale. Le nom de l'enfant, je ne le sais pas; celui de la mère était Judith. 
— Right toi de roi loi, etc. 

M. Punch n'était pas aussi beau. Il avait un nez d'éléphant, Monsieur! 
Sur son dos, s'élevait un cône qui atteignait la hauteur de sa tète; mais cela 
n'empêchait pas qu'il n'eût, disait-on, la voix«aussi séduisante qu'une sirène 
et par cette voix (une superbe haute-contre, en vérité!), il séduisit Judith, cette 
belle jeune fille. — Right toi de roi loi, etc. 

Mais il était aussi cruel qu'un Turc, et, comme un Turc, il ne pouvait se 
contenter de n'avoir qu'une femme (c'est en effet un pauvre ordinaire qu'une 
seule femme), et cependant la loi lui défendait d'en avoir deux, ni vingt deux, 
quoiqu'il pût suffire à toutes. Que fit-il donc dans cette conjoncture, le scélé- 
rat, il entretint une dame. — Riçjht toi de roi loi, etc. 

Mistress Judith découvrit la chose, et, dans sa fureur jalouse, s'en prit 
au nez de son époux et à celui de sa folâtre compagne. Alors, Punch se fâcha, 
se posa en âc'.eur tragique et, d'un revers de bâton, lui fendit bel et bien la 
tête en deux. Oh ! le monstre! — Right toi de roi loi, etc. 

Puis il saisit son tendre héritier... oh! le père dénaturé! et le lança par 
la fenêtre d'un second étage, car il aimait mieux posséder la femme de son 
amour que son épouse légitime, Monsieur! et il ne se souciait pas plus de son 
enfant que d'une prise de macouba. — Right toi île roi loi, etc. 

Les parents de sa femme vinrent à la ville pour lui demander compte de 
ce procédé, Monsieur! Il prit une trique pour les recevoir et leur servit la 
même sauce qu'à sa femme, Monsieur! Il osait dire que la loi n'était pas sa 
loi, qu'il se moquait de la lettre, et que si la justice mettait sur lui sa griffe, 
il saurait lui apprendre à vivre. — Right toi de roi loi, etc. 

Alors il se mit à voyager par tous pays, si aimable et si séduisant que 
trois femmes seulement refusèrent de suivre ses leçons si instructives. La 
première était une simple jeune fille de la campagne, la seconde une pieuse 
abbesse, la troisième, je voudrais bien dire ce qu'elle était, mais je n'ose, 
c'était la plus impure des impures. — Right toi de vol loi, etc. 

En Italie, il rencontra les femmes de la pire espèce; en France, elles 



LES MARIONNETTES ANGLAISES 



37 



avaient la voix trop haute (loo clamorons); en Angleterre, timides et prudes 
au début, elles devenaient les plus amoureuses du monde; en Espagne, elles 




l'i NUI AMi Jl HV. 

Petit thcAtrc d'enfant, avec pprsonti.ij.'t'S mobiles. Imagerie anglais 



étaient fières comme des infantes, quoique fragiles; en Allemagne, elles 
n'étaient que glace. Il n'alla pas plus loin vers le nord; eVùt été folie. — 
liight loi de roi loi, etc. 



38 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Dans toutes ces courses, il ne se faisait aucun scrupule de jouer avec la vie 
des hommes. Pères et frères passaient par ses mains. On frémit rien qu'à penser 




Punch a Paris, par Cham. 

(Extrait du C'iarivari. 1850.J 



à l'horrible traînée de sang qu'il a versé par système. Quoiqu'il eût une bosse 
sur le dos, les femmes ne pouvaient lui résister. — Right toi de roi loi, etc. 



LES MARIONNETTES ANGLAISES 



39 



On disait qu'il avait signé un pacte avec le vieux Nick'las, comme on 
l'appelle; mais, quand j'en serais mieux informé, je n'en dirais pas plus long. 
C'est peut-être à cela qu'il a dû ses succès partout où il est allé, Monsieur; 
mais je crois aussi, convenons-en, que ces dames étaient un peu coucy-coucy, 
Monsieur! — Right toi de roi loi, etc. 




I'l Mil l\l> Jl llï. 

Image anglaise publiée par Frederick Warue. 

A la fin, il revint en Angleterre, franc libertin et vrai corsaire. Dès qu'il 
eut touché Douvres, il se pourvul d'un nouveau nom, car il en avait de 
rechange. De son côté, la polici- prit de promptes mesures pour le mettre en 
prison. On l'arrêta au moment où il pouvait le moins prévoir un pareil sur;. 
— Right toi île roi loi, etc. 

Cependant le jour approchait, le jour où il devait solder ses comptes. 



40 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Quand le jugement fut prononcé, il ne lui vint que des pensées de ruses en 
songeant à l'exécution; et quand le bourreau, au front sinistre, lui annonça 
que tout était prêt, il lui fit un sijme de l'œil et demanda à voir sa maîtresse. 
■ — Right toi de roi loi, etc. 

Prétextant qu'il ne savait comment se servir de la corde qui pendait de 
la potence, Monsieur ! il passa la tête du bourreau dans le nœud coulant et 
en retira la sienne sauve. Enfin, le diable vint réclamer sa dette; mais Punch 
lui demanda ce qu'il voulait dire : on le prenait pour un autre; il ne connais- 
sait pas l'engagement dont on lui parlait. ■ — Right toi de roi loi, etc. 

— Ah ! vous ne le connaissez pas ! s'écria le diable. Très bien ! Je vais 
vous le faire connaître. 

Et aussitôt ils s'attaquèrent avec fureur et aussi durement qu'ils le 
purent. Le diable combattait avec sa fourche, Punch n'avait que son bâton, 
Monsieur! et cependant il tua le diable, comme il le devait. Hourra! OldNick 
est mort, Monsieur! Right loi de roi loi, etc. 

Celte ballade est extrêmement importante; elle montre Piineh tel 
qu'il était et tel qu'il restera sans doute. Elle présente eeci de particulier 
qu'on y retrouve, eomme dans la légende de Do» Juan, les trois femmes 
qui lui résistèrent: une innocente fille de campagne, une ahbesse et une 
prostituée. 

Très populaire dans toute l'Angleterre, Punch y amuse encore les 
petits et les grands. Sa popularité s'explique: les Anglais trouvent, dans 
le cruel sang-froid qu'il apporte à tousses actes, la caractéristique du 
génie de leur nation. Sa persévérance, son entêtement plutôt, leur 
semble être la qualité maîtresse qu'ils doivent exiger de lui et d'eux- 
mêmes. 

Punch porte deux bosses plus proéminentes que celle de notre Poli- 
chinelle; son nez outrageusement caniard, son menton avancé, son 
bonnet qui rappelle un peu la coiffure du fou, lui donnent une physio- 
nomie d'un comique achevé; il ne saurait vivre sans son bâton dont il 
fait sans cesse usage et qui, dans ses mains, est toujours une arme 
meurtrière. 

Je n'ai trouvé nulle part l'indication du moment précis où les 
marionnettes anglaises ont cessé d'être mues par des fils. Celte trans- 
formation était certainement opérée avant 1858, puisque tous les dessins 
de Georges Cruikshank qui illustrent Punch and Judy ne représentent 
que des marionnettes à mains. 




Caspeki, m Hamswi iist, 
d'après une in>a;.'e populaire de Munich. I>e-^in de Chantcau. 



III 

LES MARIONNETTES ALLEMANDES 

Charles Magnin trouve l'origine des marionnettes allemandes dans le Kobolde. — Le 
poème cyclique Der Rentier, de Hugo de Trimberg, du xm' siècle. — Les Niebe- 
lunijen. — Le poème de Malagis, du xv* siècle. — Les légendes populaires en Alle- 
magne : Les quatre fils Ai/mon, Blanche comme neige, Generière de Brabant, la 
belle Maudelonne, la dame de Roussillon, Jeanne d'Arc. — Le bouffon allemand. — 
Eulenspieyel ou maître Hemmerlein. — HansicurM ou Jean Boudin. - La prodi- 
gieuse et lamentable histoire du docteur Faust et ce qu'en pensait Goethe. — Maître 
Wellhen et les Haupt-und-Staatsaction ;n. — Casperl succède a Hansicurst. — Uans 
Pichelhaerinij ou Jean- Hareng-Salé ; Jean Ktaassen ou Jean Nicolas, en Hollande. 
— Les marionnettes à Berlin, à Vienne et à Hambourg. — Frédéric Schinek et son 
marionnetten theater, publié en 177.". — Goethe admirateur des marionnettes. — Les 
Fêtes de la foire à Plundersweilerii, par Goethe, représentées à la Cour de W'i imar. — 
Le théatn.' du prince Nicolas Joseph Esterhazy, à Eisensladt, dirigé par Haydn. — 
P/iilémon et Baueis, Didon, Geniècre, la Vengeance accomplie et la Maison brûlée, 
petits opéras de Haydn, représentés à Eiscnstaut. — Le Faust de Goethe. — Les ma- 
rionnettistes allemands: Sdiiitz. Dreher, Thiémé, EImtIc, Geissclbreeht. — Les prin- 
cipaux personnages de leurs œuvres. — Extrait d'un manuscrit de Geisselbrecht. 
publié par le colonel de Bclow. — Les personnages de Geisselbivehl uni les yeux mo- 
biles, toussent et crachent. — Casperl a définitivement succédé à Hmnirurst. — lue 
pièce de marionnettes traduite de l'allemand : I. Gaspard et le tailleur; IL Gaspard et 
la vieille femme ; III. Gaspard et le paysan ; [V. Gaspard et sa femme ; V. Gaspard et 
Jean; VI. Gaspard et le chasseur; VII. Gaspmi et le sergent de ville; \ III. Gaspard 
et le gendarme ; IX. Gaspard et la mon : X. Gaspard et le diable. 



Charles Magnin a longuement étudié les marionnettes allemandes. 
Son érudition profonde, mais parfois un peu naïve, lui en a l'ail retrou- 
ver l'origine dans « le culte de certains génies familiers, lutins espiègles 
et mystérieux dont tonte pauvre ménagère et même tout serviteur de 
bonne maison recherchaient soigneusement l'assistance cl redoutaienl 
les mauvais offices ». 

Connues sous le nom païen île Koholdc (farfadets, marmousets, 
maumet ou mammet), ces idoles présidaient aux actes familiaux et aux 
incidents de la vie domestique. Dans un poème cyclique intitulé Der 
Rentier (Le Coursier), un poêle de l'Ecole de Souabe, Hugo de Trim- 
berg, dit que les jongleurs du xm siècle portaient souvent sur eux 
ces figures de follets malicieux : « Ils les tiraient de dessous leur man- 



44 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



teau et leur faisaient échanger des railleries, pour faire rire toute ras- 
semblée avec eux. » 

Ce ne sont pas là des marionnettes. Elles existaient cependant, car 
si on se rappelle la miniature du Horlus deliciarum, de Herrade de 
Landsberg, on sait que les pièces représentées par les anciens montreurs 
de poupées allemandes ont été, dès le xn e siècle, empruntées surtout à 
des actions militaires, les deux petits personnages que reproduisent 

celte miniature étant des guer- 
riers; on peut également supposer 
que les principaux acteurs de ces 
drames en miniature devaient être 
les héros de l'Edda ou des Niebe- 
lungen . 

Magnin a retrouvé dans un 
fragment du poème de Malagis, 
écrit en allemand au xv c siècle, 
sur une traduction flamande de 
notre vieux roman de Maugis, un 
passade bien curieux qu'il me 
faut citer. 

On y voit « la fée Oriande de 
Roselleur, séparée depuis quinze 
ans de son élève chéri .Malagis, se 
présenter, sous un habit de jongleur, au château d'Aigremont où l'on 
célébrait une noce. Ayant offert à l'assemblée un jeu de marionnettes, 
qui est agréé, elle demande une table pour servir de théâtre et tait pa- 
raître deux élégantes poupées représentant un magicien et une magi- 
cienne. Oriande met dans la bouche de celle-ci des stances qui retra- 
cent son histoire et la font reconnaître de Malagis ». 




Jkan Ki.aasskn ou Jean Nicolas, 

d'après une estampe allemande. 



C'est vers cette même époque qu'apparaissent en Allemagne les 
légendes populaires et follement romanesques, comme les Quatre Fils 
A y mon; Blanche comme neige ; Geneviève de Bradant ; la Belle Magde- 
lonne; la Dame de Roussillon à qui un mari barbare fait manger le 
cœur d'un amant tendrement aimé; Jeanne d'Arc enfin qui, de son 
vivant, avait pris place sur les théâtres de marionnettes allemandes et 



LES MARIONNETTES ALLEMANDES 45 



devait donne; 1 plus tard naissance au grand et beau drame de Schiller. 

Les représentations de ces légendes, qui pourtant comportaient des 
situations graves et dramatiques, étaient alors égayées par une sorte 
de bouffon dont l'intervention était parfaitement admise et n'avait rien 
de choquant, accoutumé que l'on était à la présence du fou auprès des 
personnalités les plus illustres, empereurs, rois ou prélats. 

Ce bouffon paraissait à la fois dans les parades et sur les théâtres 
de marionnettes. Quel était son nom? On l'ignore. On a cependantdes 
raisons de croire que c'était le célèbre Eulenspiegel ou peut-être, mieux 
encore, maître Heimnerlein, qui, dit Friscb, un auteur allemand, «avait 
un affreux visage de masque; il appartenait aux marionnettes de la 
dernière classe, sous les vêtements desquels le joueur passe la main 
pour les faire mouvoir. » 

Le bouffon des marionnettes allemandes n'est connu qu'à partir des 
premières années du \vi c siècle. « C'est, dit Magnin, une espèce de 
Francalripe, farceur de haute graisse, nommé à bon escient Hans- 
wurst, c'est-à-dire Jean Boudin «.Celui-ci est le véritable Polichinelle 
allemand. 

Au xvi c siècle, sans que les légendes populaires dont j'ai indiqué 
les sujets fussent abandonnées, nos voisins s'enthousiasmaient pour la 
Prodigieuse et lamentable histoire, du Docteur Faust, ou Goethe devait 
trouver la pensée première de l'admirable poème qui l'a immortalisé. 
L'idée de cette pièce de marionnettes, a-l-il écrit, retentissait et 
bourdonnait en moi sur tous les tons; je portais en tous lieux ce sujet 
avec bien d'autres et j'en faisais mes délices dans mes heures solitaires, 
sans toutefois en écrire un mot. » 

De ce que dit Magnin, de ce que disent bien d'autres historiens 
encore, il résulte que les marionnettes ont toujours joué un rôle 
considérable dans la diffusion de l'ail théâtral chez les Allemands. Pen- 
dant longtemps il y eut à Hambourg, à Vienne, d'où elles se répandi- 
rent dans les principales villes de l'Allemagne, de véritables troupes de 
marionnettes où chaque personnage était interprété par un acteur spé- 
cial. C'étaient ces pièces qu'on appelait Haupt-und-Staatsactionen , du 
nom qui leur avait été donné, dit Lessing, dans sa Dramaturgie, par 
maître Vclthen, directeur d'une troupe ambulante qui l'ut attachée à la 
cour de Dresde, de 1GH5 à 1691. Les Haupt-und-Staatsactionen avaient 



46 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



pour sujets l'histoire, la chevalerie, la féerie, la Bible, la mythologie, 
c'est-à-dire tout ce que peuvent embrasser le sacré et le profane. Les 
spectacles qu'ils présentaient étaient fort animés, la musique y occu- 
pant une place et le bouffon les ponctuant de ses bons mots et de ses 
lazzis 

Il en est aujourd'hui de même, mais les représentations sont cepen- 
dant modernisées, tout en conservant le caractère légendaire. Le bouf- 
fon, c'est souvent encore Hanstvurst qui, dit Lessing, possède deux 
qualités caractéristiques : « balourd et vorace, mais d'une voracité qui 
lui profite; il est bien différent en cela d'Arlequin, à qui sa gloutonnerie 
ne profite [tas et qui reste toujours léger, svelte et alerte. » Cependant 
Hanswurst ne jouit [dus de l'immense popularité qui l'accompagnait 
jadis; le madré paysan autrichien Casperle (Petit Gaspard) lui a succédé 
dans les faveurs du public. 

Hanswurst avait pénétré en Hollande au début du xvn c siècle; là 
aussi son étoile a | àli; il a été supplanté par Hans Pkkelhaering ou Jean- 
Hareng-Salé, puis par Jean Klaassen ou Jean Nicolas qui, s'étant ins- 
piré et rapproché de notre Polichinelle et du Punch anglais, est mainte- 
nant seul en possession de l'affection des Hollandais. 

En Allemagne comme en France, dans la seconde partie du siècle 
précédent, les marionnettes devenues plus littéraires, [dus fines de 
formes et d'allures, ont eu d'empressés et d'illustres serviteurs. Leurs 
théâtres, nombreux dans les grandes villes comme Berlin, Vienne et 
Hambourg, avaient pénétré alors dans les [dus riches demeures bour- 
geoises ou mêmes ducales et princières; elles n'avaient pas pour cela 
renoncé aux représentations publiques, suivies partout, non seulement 
par le peuple, mais encore par la société la plus distinguée. 

Quelques écrivains très connus, sollicités par cet art plein de séduc- 
tion, ne considéraient pas comme au-dessous de leur mérite de pro- 
duire pour les poupées de bois de petites pièces dont ils réservaient 
tout d'abord la primeur à leurs amis. Frédéric Schinck, l'un d'eux, n'a 
point hésité à réunir en un volume, qu'il a publié en 1777 sous le 
titre : Marionnelten Tkeater, une série d'oeuvres de cette nature dont 
l'ensemble n'a pas nui à sa réputation. Goethe fut également un fervent 
admirateur des marionnettes : il dit dans ses mémoires qu'il dut la 



LES MARIONNETTES ALLEMANDES 47 

première de ses joies au don qui lui avait été fait d'un petit théâtre qui 
n'est sûrement pas resté étranger à la eomposition de son impérissable 
Faust. A vingt ans, Goethe écrivait à Francfort pour les marionnettes 
qu'il aimait, une piécette à laquelle il donna le titre de : Fêtes de la 
foire à Plundersweilern; Hanswurst y avait son rôle. Ces Fêtes de la 
foire, qui se terminaient par des ombres chinoises, ont été représentées 
plus tard, sous la direction de leur auteur, à la cour de Weimar. 

Au château des princes Esterbazy, à Eisenstadf, en Hongrie, le prince 
Nicolas-Joseph, chez qui les artistes et les musiciens surtout étaient 
assurés de trouver la protection la plus éclairée, avait créé à ses frais 
une chapelle dont il avait confié la direction à Haydn. Là, les chanteurs 
et les instrumentistes les plus réputés recevaient une hospitalité somp- 
tueuse. Dans ce château d'Eisenstadt, où existait une grande salle 
admirablement aménagée pour l'exécution des opéras allemands et 
italiens, le prince Esterbazy avait fait installer un petit théâtre de ma- 
rionnettes qui passait pour une merveille de mécanisme, et où les 
décorations picturales et les acteurs étaient de véritables œuvres artis- 
tiques. 

C'est pour ce théâtre que Haydn a écrit, pendant lesannées 1773 à 
1780, cinq petits opéras, chefs-d'œuvre de finesse et de gai té, qui por- 
taient les titres suivants : Philémon et Baucis, Didon, Genièvre, la 
Vengeance accomplie et la Maison bruire. 

Dès les premières aimées du \i\ siècle, les marionnettes étaient, 
en Allemagne, plus que jamais à la mode. Celle recrudescence de succès 
était due â la publication du Faust de Goethe, dont tous les théâtres 
s'emparèrent â l'envi. Des joueurs dont les noms sont restés : Schiitz et 
Dreher, Thiémé, Eberlé, Geisselbrecbl, dont un manuscrit : Le Docteur 
Faust ou le Grand Xécromancien, a été publié par le colonel de Below, 
en 1832, créèrent, sous la poussée du publie, de nouvelles salles où 
Faust était représenté sous les formes d'opéras, de ballets, de panto- 
mimes ou mêmes d'ombres chinoises. 

Dans toutes ces œuvres, les principaux personnages sont Christophe 
Wagner le familier de Faust, Méphistophélès, Marguerite ou plutôt 
Grefl qui est loin déjouer là le rôle que Goethe lui a attribué; elle est 



48 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



simplement la femme du bouffon Casperle, dont les facéties sont le 
plus souvent brutales et grossières. 

Le manuscrit de Geisselbrecbt renferme les lignes suivantes qui 
montrent le caractère de ces pièces, toujours modifiées d'ailleurs 
suivant l'état d'esprit de leurs auteurs. 

Christophe Wagner s'adresse à Casperle et lui parle de sa famille; 
il a cru comprendre que son père exerçait le métier de tailleur. 

— Coupait-il des pelisses? 

— Non. 

— Des chausses? 

— Pas davantage. C'était un homme, vois-tu, qui, lorsqu'il allait 
sur le marché et ne trouvait pas à rafler autre chose, se contentait 
d'une paire de mouchoirs. 

— J'entends, il coupait des bourses; et ta mère? 

— Ma mère, elle s'est envolée au ciel avec dix fagots de bois vert. 

— Comment est-ce possible? 

— Voici : les gens ont prétendu qu'elle était sorcière; alors on a 
fait une belle pile de bois sur laquelle on l'a attachée; on a mis le feu 
dessous, et puis, c'a été un tapage de fifres et de tambours à faire 
crever de rire. 

— C'est inouï ! Et ton frère? 

— Mon frère était un drôle de corps : lorsqu'il conduisait deux 
chevaux à la foire, il revenait le soir avec quatre. 

— De mieux en mieux! Et ta sœur? 

— Ma sœur est à la ville où elle repasse des manchettes. 

Geisselbrecbt, qui était un habile mécanicien de Vienne, avait su 
donner à ses pantins une perfection singulière. Dans une pièce inti- 
tulée : la Princesse à la hure de pore, ses personnages, dont les yeux 
étaient mobiles, toussaient et crachaient naturellement. Afin de mettre 
ces talents en relief, l'auteur avait enrhumé tous ses acteurs. Casperle 
était plus douloureusement atteint que les autres. 

De nos jours, les théâtres de marionnettes allemandes se sont faits 
un peu plus rares ; ils existent toujuurs cependant et conservent, sur- 
tout dans les classes moyennes ou pauvres, de fidèles auditoires. 

Casperle, dont le costume rappelle celui de Punch, avec des bosses 







Tiikatkk de Caspehi.. 
Iin,-ij,'e allemande pour enfants, avec personnages mohiles. 




CASI'F.RL 



LES MARIONNETTES ALLEMANDES 



moins proéminentes, y a définitivement succédé à Hanswurst. Les lazzis 
du célèbre bouffon n'ont vraiment de caractère et de saveur que dans 
la langue qui lui appartient ; ils nous paraîtraient enfantins si la mise 
en scène qui les accompagne n'était pas là pour les l'aire valoir et les 
mettre dans la seule lumière qui leur convient. 

Qu'on en juge par la pièce suivante, divisée en plusieurs actes et 
qui ne porte pas, je le crois du moins, de titre spécial : 

I. — GASPARD ET LE TAILLEUR 

Le Tailleur. — Bonjour, Gaspard. 

Gaspard. — Bonjour, voisin. 

Le Tailleur. — J'ai l'honneur d'être votre serviteur. Que désire mon 
voisin? 

Gaspard. — Je souhaite une grande maison, un jardin, un équipage, des 
laquais, des cuisiniers et cinq milliards de thalers. 

Le Tailleur — Cela ne serait pas mal; mais, que puis-je pour vous? 

Gaspard. — Puisque vous voulez nie servir, portez mon gourdin, il me 
gêne quelquefois. 

Le Tailleur. — Je ne suis pas venu pour cela et je n'ai point appris mon 
métier pour devenir porteur de gourdin chez vous. 

Gaspard. — Que savez-vous donc faire? 

Le Tailleur. — Je fais de jolis vêtements d'hommes à la dernière mode. 

Gaspard. — Bien! Faites-moi quelque chose de semblable. 

Le Tailleur. — Pour cela, il faut que je prenne la mesure. 

Gaspard. — Femme! apporte-moi un masz \mcsurc et /«>/ de bière, en 
allemand), pour le tailleur. 

Le Tailleur. — Non, non ! pas une telle mesure, je serais ivre et ne 
pourrais plus coudre. 

Gaspard. — Oh! ivre, d'un pot de bière! J'en bois dix et j'ai encore soif. 

Le Tailleur. — Cela est bien pour vous. Mais je n'ai pas le temps 
d'écouter vos plaisanteries. Voyons, que dois-je faire? Pourquoi m'avez-vous 
fait demander? 

Gaspard. — Vous pouvez me faire un bel habit à la dernière mode, élé- 
gant, pas trop serré, pas trop large. Vous voyez ma taille. 

Le Tailleur. — Pouvez-vous payer? 

Gaspard. — Oh ! oui, même d'avance! i // frappe le tailleur qui se sauve.) 



52 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



II. — GASPARD ET LA VIEILLE FEMME 

La Vieilli: Femme. — Ecoute, Gaspard. Tu as fortement battu mon fils, le 
tailleur; je vais dénoncer ce fait à la police. 

Gaspard. — ■ Vieille, tu mens. J'ai payé d'avance l'habit qu'il doit me faire. 

La Vieille Femme. — Il ne m'a rien dit de cela, mais il m'a montré ses 

meurtrissures. 

Gaspard. — Le coquin ! Lorsqu'il a empoché mon argent, il sautait joyeux, 
dans l'escalier où il a dû tomber ; de là. les bleus. Je lui ai payé dix thalers 
neufs, brillants, sortant de la Monnaie; il a dû les boire et il sera tombé; peut- 
être a-t-il reçu des coups. 

La Vieille Femme. — C'est bien, Gaspard. Tu auras bientôt ton habit, je 
m'en charge. 

Gaspard. — Adieu, ma vieille. Salue ton tailleur. 

III. — GASPARD ET LE PAYSAN 

Gaspard. — Paysan, où vas-tu? 

Le Paysan. — ■ A la ville, au marché. 

Gaspard. — Que portes-tu dans ton sac? 

Le Paysan. — Des cochons de lait que je veux vendre. 

Gaspard. — Des cochons de lait. Combien coûte la portion? 

Le Paysan. — Ane! Ils ne sont pas encore rôtis; ils vivent. Je les vends 
à la pièce. 

Gaspard. — A la pièce? Et combien en demandes-tu? 

Le Paysan. — Je reçois cinq marcs au marché, mais pour alléger mon 
fardeau, je t'en donnerai un pour six marcs. 

Gaspard. — Ainsi, six marcs pour moi, dans la ville cinq marcs, cela fait 
onze marcs; et combien de cochons dans le sac? 

Le Paysan. — Quatre. 

Gaspard. — Quatre! Quatre fois onze font... quatre fois onze font...? 

Le Paysan. — Quarante-quatre, âne! 

Gaspard. — Ainsi, quarante-quatre. Quatre fois onze font quarante- 
quatre. Sais-tu paysan, je te donne quarante-cinq marcs. 

Le Paysw. — liien, et je paye encore une mesure. 

Gaspard. — Bien. Eais attention que je ne me trompe pas. (Il frappe le 
paysan qui se sauve.) 



LES MARIONNETTES ALLEMANDES 53 



IV. — GASPARD ET SA FEMME 

Gaspard. — J'ai acheté des cochons de lait à bon marché. Fais-en un 
pour le dîner. 

La Femme. — Mais d'où as-tu ces jolis cochons, et de plus un lièvre? 

Gaspard. — Ah! un lièvre! Je l'ai pris pour un vieux cochon de lait. Fais- 
en un civet. 

La Femme. — Mais nous ne pouvons manger cela tout seuls, étonne peut 
les garder sans qu'ils se gâtent. 

Gaspard. — Tu as raison. J'inviterai mon ami Jean, il a de l'appétit pour 
six; s'il dine avec nous, tout sera mangé. 

La Femme. — Ah! Jean est un bon garçon, un peu bête, mais cela ne fait 
rien. 

Gaspard. — Donne-nous quelque chose de bon à boire, nous voulons être 
gais. 

V. _ GASPARD ET JEAN 

Gaspard. — Bonjour, cousin, comment cela va-t-il? 

Jean. — Mal! Depuis deux jours, je n'ai point mangé de soupe, j'ai une 
faim de loup et je n'ai rien à gagner. 

Gaspard. — Pauvre cousin ! Tu me fais de la peine; tes affaires vent 
mal ? 

Jean. — Ah! nous voici au printemps et je balaie encore la neige. 

Gaspard. — Ne te tourmente pas. Viens avec moi. J'ai acheté des 
cochons de lait à un sot paysan et je l'ai payé avec do la monnaie que je 
frappe moi-même. Nous allons boire et manger; ma femme a préparé de bons 
breuvages. 

Jean. — Ah! un cochon de lait pour trois! et j'ai, seul, un appétit pour 
trois cochons de lait. 

Gaspard. — Sois tranquille, il y a quatre cochons et un beau lièvre en 
plus que le stupide paysan a mis dans le sac-. 

Jean. — Quoi? Quatre cochons de lait, un lièvre, un bon coup à boire! 
Que je t'embrasse, cher cousin. (Gaspard et .Iran chantent.) 

Nous menons vie joyeuse, 

La forêt est notre quartier nocturne, 

La lune est notre soleil. 



51 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



VI. — GASPARD ET LE CHASSEUR 

Le Chasseur. — Gaspard, tu as mangé un lièvre volé et tu seras puni. 

Gaspard. — Qu'ai-jé mangé? Un lièvre volé ! Tu plaisantes? 

Le Chasseur. — Je ne plaisante pas. Le paysan a volé le lièvre, te dis- 
je; tu le lui as acheté et tu seras puni. 

Gaspard. — Tu es un fou, né fou et tu mourras fou. J'ai acheté des 

cochons de lait et pas de lièvre et je les ai payés en monnaie sonnante. 

Le Chasseur. — On verra. J'envoie le gendarme immédiatement. 

Gaspard. — Je n'ai pas peur. Adieu. 

Le Chasseur. — Tu me reverras. 

VU. _ GASPARD ET LE SERGENT DE VILLE 

Le Sergent. — Je viens à cause du lièvre volé. Tu dois te présenter chez 
le juge et t'expliquer à cause du civet. 

Gaspard. — Quoi? A cause du civet que je n'ai pas encore digéré? 

Le Sergent. — Demain, à huit heures, présente-toi chez le juge, tu seras 
emmené et enfermé. 

Gaspard. — Ainsi, demain à huit heures, monsieur le juire sera chez moi, 

sinon, il sera pris par le gendarme? 

Le Sergent. — C'est toi qui dois aller chez le juge, ou le gendarme vien- 
dra te prendre. 

Gaspard. — Moi? Le gendarme me prendre! ill le frappe et le poursuit.) 

VIII. — GASPARD ET LE GENDARME 

Le Gendarme. — Gaspard, tu ne t'es pas présenté hier devant le tribunal ; 
c'est pourquoi je t'arrête, au nom de la loi 

Gaspard. — Montre-moi comment cela se fait? 

Le Gendarme. — Il faut que tu viennes en prison. 

Gaspard. — Ah! Et que vais-je y faire? 

Le Gendarme. — Tu seras enfermé et mis au pain sec et à l'eau. 



LES MARIONNETTES ALLEMANDES 55 



Gaspard. — Ah! Ainsi, hier du lièvre, aujourd'hui du pain et de l'eau! 
Il n'en sera rien. 

Lk Gendarme. — En avant, marche! 

Gaspard. — Oh! oh! Doucement. 

Le Gendarme. — Pas de cérémonies. 

Gaspard. — Vas au Diable! ill le frappe et le chasse.) 

IX. — GASPARD ET LA .MORT 

La Mort. — Gaspard, tu dois mourir! 

Gaspard. — Quoi! je vais hériter? Ma tante est-elle morte? 

La Mort. — Tu dois mourir et venir au tombeau avec moi. 

Gaspard. — ■ Que dit le farceur, que je dois mourir? Ecoute, vieux : il est 
trop tôt, tu as mal calculé. ; 

La Mort. — Je ne me trompe pas dans mes calculs. Ton heure est venue, 
tu dois venir avec moi. 

Gaspard. — Attends, je \ais prendre contré de ma femme. 

La Mort. — Je n'accorde pas cela. Viens avec moi dans le tombeau. 

Gaspard. — Mais, si je ne veux pas? 

La Mort. — Alors je t'y forcerai. 

Gaspard. — Bavard! lais attention. 

La Mort. Allons! marche. Ln, deux, unis... 

Gaspard lu frappe}. — Quatre, cinq, six, -ept... 

X. — GASPARD KT LE DIABLE 

Gaspard, [à part). — Ali! un monsieur distingué; c'est certainement un 
ministre qui va me don ner une situation. i.Ik diable. i A qui ai-je l'honneur...? 

Le Diaule. — Il faut que tu viennes avec moi. 

Gaspard là part-, — Quel genre de pieds et de serres a donc cet être-là! 
(Au diable.] Dis-moi, qui es-tu? 

Le Diaijle. — .le suis le prince de l'enfer et y viens te chercher pour te 
punir de tes mauvais coup-. 

Gaspard (à part). — Oh! il a des prétentions. i.Ik diable.) Oui donc 
t'envoie? 



56 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Le Diable. — Je n'obéis à personne, je viens te prendre par ma volonté. 
Gaspard (à pari). — Il est puissant, il a des cornes sur la tête. (Au diable.) 
Tu ne vas pas me donner des coups de cornes? 

Le Diable. — Non, mais tu seras rôti. 




Casperl keckvant Oi ii;i.i.\y.us< n, ambassadeur m 1101 more Himmklbix 1. 
Extrait de Kasperslustige streick.', édité ;'i Francfort.) 



Gaspard. — Comme ma femme a rôti le lièvre? Bon appétit! 

Le Diable — Tu ne seras pas rôti pour être mangé, mais tu rôtiras éter- 
nellement dans l'enfer. 

Gaspard. — Cela serait peut-être un peu long. Nous allons faire les 
choses plus vite ; je te donne des gourdins pour l'enfer. 

Le Diable. — Je n'en veux pas, j'ai de la poix et du soufre. 

Gaspard. — Cela ne brûle pas comme mes gourdins. Tiens, regarde! [Il 
le chasse en le frappant.) 



IV 

LES MARIONNETTES ESPAGNOLES ET PORTUGAISES 



Giovanni Torriani, mathématicien célèbre, partage la retraite de Charles-Quint à Saint- 
Just, en 155G. — Il y construit des figures animées. — Les marionnettes, dès cette 
époque, se répandent dans toute l'Espagne. — Michel Cervantes public >on Don Qui- 
chotte en 1G05 et en 1G15. — Sa gracieuse histoire de joueur de marionnettes. — I.e 
titerero et le trucheman. — Les légendes espagnoles et Don Cristoral Pulic/iinela. 
— Le pito et le Castillo. 



Quelle que soit la célébrité des marionnettes anglaises, italiennes et 
allemandes, si grande qu'ail été l'influence qu'elles ont exercée autour 
d'elles, il ne faudrait pas cependant leur attribuer une place unique 
dans l'histoire des acteurs de bois. Leurs rivales ou peut-être leurs 
imitatrices sont nombreuses et valent qu'on les admire. 

Au milieu du xvi" siècle, en Espagne, (liovanni Torriani, habile 
mathématicien qui s'est rendu célèbre par de grands travaux de méca- 
nique et d'hydraulique, avait été sollicité par les marionnettes ou 
plutôt les titeres, ainsi qu'on les nomme dans la Péninsule. 

Torriani, né à Crémone, s'élait attaché à Charles -Quint et l'avait 
suivi en Espagne, où il partagea sa retraite à Saint-Just, en 1556. 
C'est là que, dans l'intention de distraire l'impérial reclus, il appliqua 
ses vastes connaissances non seulement à de graves recherches, mais 
encore à la construction de ligures animées. Il y produisit de petits 
chevaux, de petits hommes armés dont les uns sonnaient de la trom- 
pette, et les autres battaient du tambour ou luttaient à la lance. Ces laits 
sont attestés par Covarruvias dans son Tcsoro de la lengua caslellana. 

Dès cette époque, les marionnettes se répandirent dans toute l'Es- 
pagne, où elles parurent sur les places publiques et même dans les 
églises, d'où elles étaient chassées, mais où on les voit cependant lors 
des fêles données à l'occasion des préliminaires du mariage de I infante 
Marie-Thérèse avec Louis XIV. 



58 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Michel Cervantes a vu de près les marionnettes espagnoles. Dans 
son immortel Don Quichotte, publié dans les années 1005 et 1615, elles 
lui ont inspiré deux chapitres « où l'on rapporte la gracieuse histoire du 
joueur de marionnettes ». 

« ... Don Quichotte cl . Sancho, obéissant à l'invitation, gagnèrent 
l'endroit où le théâtre de marionnettes était dressé et découvert, garni 
d'une infinité de petits cierges allumés qui le rendaient pompeux et 
resplendissant. Dès que maître Pierre fut arrivé, il alla se cacher der- 
rière les tréteaux, car c'est lui qui Taisait jouer les figures de la méca- 
nique, et dehors vint se placer un petit garçon, valet de maître Pierre, 
pour servir d'interprète et expliquer les mystères de la représentation. 
Celui-ci tenait à la main une baguette avec laquelle il désignait les 
figures qui paraissaient sur la scène... 

« ... On entendit tout à coup derrière la scène battre des timbales, 
sonner des trompettes et jouer de l'artillerie, dont le bruit l'ut bientôt 
passé. Alors le petit garçon éleva sa voix grêle et dit : « Cette histoire 
« véritable, qu'on représente ici devant vos grâces, est tirée mot pour 
« mot des chroniques françaises et (\(^ romances espagnoles, qui pas- 
« sent de bouche en bouche, et que répèlent les enfants au milieu des 
« rues. Elle traite de la liberté que rendit le seigneur Don Gaïferos à son 
« épouse Mélisandre, qui était captive en Espagne, au pouvoir des 
« Mores, dans la ville de Sansuéna; ainsi s'appelait alors celle qui 
« s'appelle aujourd'hui Saragosse. » 

Pendant que maître Pierre, remplissant son office de titerero, donne 
le mouvement à ses petits personnages, l'aide, le trucheman continue et 
explique dans tous ses détails l'action à laquelle assiste Don Quichotte. 
Cette action, qui remplit plusieurs pages de l'œuvre de Cervantes, se 
développe jusqu'au moment où « l'illustre chevalier », voyant toute 
une cohue de Mores se précipiter à la poursuite de Don Gaïferos et de 
M" 10 .Mélisandre qui s'enfuient, se lève et s'écrie d'une voix de ton- 
nerre : « Je ne permettrai jamais que, de ma vie et en ma présence, on 
« joue un mauvais tour à un aussi fameux chevalier, à un aussi hardi 
« amoureux que Don Gaïferos. Arrêtez, canailles, gens de rien, ne le 
« suivez ni le poursuivez, sinon je vous livre bataille. » 

« Tout en parlant, il dégaina son épée, d'un saut s'approcha du 
théâtre, et, avec une fureur inouïe, se mit à faire pleuvoir des coups 



LES MARIONNETTES ESPAGNOLES ET PORTUGAISES 59 

d'estoc et de taille sur l'armée mauresque des marionnettes, renversant 
les uns, pourfendant les autres, emportant la jambe à celui-là et la tète 
à celui-ci. » 

C'est cette scène désopilante que Coypel a reproduite dans les Prin- 
cipales aventures de l'admirable Don Quichotte, fort bel ouvrage in- i°, 
publié à Liège, en 177G. 

Du temps de Cervantes, le titerero était presque toujours ambulant. 
Son matériel et son personnel étaient assez considérables pour qu'il fût 
obligé de posséder ebarette et mulet; c'est avec leur aide qu'il se trans- 
portait de ville en ville, sur les cliamps de foire ou les places publiques, 
montait son théâtre et donnait ses représentations que le truclwman 
annonçait à haute voix. Ces théâtres, où l'influence italienne semble 
s'être exercée spécialement en ce qui concerne leur installation méca- 
nique, n'étaient point les seuls qui existaient alors en Espagne et en 
Portugal; à la fin du siècle dernier et peut-être encore pendant la 
première moitié de celui-ci, on constatait en effet que les aveugles qui 
n'avaient pas d'autres moyens de vivre, parcouraient les campagnes 
accompagnés d'un enfant porteur d'un petit théâtre de marionnettes. 
Pendant que l'enfant agitait ses poupées, l'aveugle chantait des com- 
plaintes ou faisait le récit de l'action représentée. 11 s'agissait presque 
toujours d'une légende sainte ou d'une victoire remportée sur les .Maures. 

En effet, si les Espagnols nous ont emprunté Polichinelle qu'ils ont 
anobli et qu'ils appellent pompeusement don Cristoral Pulichinela, c'esl 
le seul de nos personnages qui lésait intéressés; ceux qui le passion- 
naient et le passionnent encore, ceux qu'ils ont le [dus volontiers in- 
troduits dans leurs théâtres de marionnettes, sont avant tout les Maures, 
puis les géants, les enchanteurs ou les chevaliers. Les scènes de l'Ancien 
et du Nouveau Testament les sollicitent également et il n'est pas rare, 
particulièrement dans le Portugal, de voir les titeres revêtir le costume 



En Espagne, le sifflet-pratique que nous connaissons était en usage 
duvivantde Cervantes: on l'appelait le pito; le lieu où se plaçait l'opé- 
rateur pour faire agir ses poupées avaient reçu le nom de Castillo. En 
France, on l'appelle le Castellet, et en Italie, le Castello. 



LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVERSOISES 



M. Sanclcr-Picrron (Paul tic Glines) et les marionnettes bruxelloises. — Machieltje et Toone. 
— Le Poechenellespel de Pietcr Buelens et ses quatre cents fantoches. — Le théâtre 
de Laurent Broeders. — Une garde-robe contenant onze cents costumes. — Georges 
Hembauf et son théâtre. — Le répertoire des marionnettes bruxelloises : les Homans 
de la table ronde, les Légendes flamandes, Alexandre Dumas, d'Ennery, Paul Levai. — 
Portrait de Woltje, Poee/ienelle de Bruxelles. — Un théâtre de marionnettes à Anvers, 
par Camille Lemonnier. 



Épris des marionnettes anlant que moi-même, un homme de lettres 
belge, M. Sander-Pierron, plus connu sous le pseudonyme de Paul de 
Glines, a écrit, sur les poupées bruxelloises, une note remplie de faits 
curieux, bien étudiés et peu connus. Il y rend tout d'abord un tou- 
chant hommage de gratitude à deux hommes qui certainement ont 
fort amusé ses premières années; ces deux hommes sont Toone et 
Machieltje. « Ce sont, dit-il, les véritables pères de notre théâtre 
de marionnettes bruxellois, ce son! eux qui l'ont dégagé de l'oubli 
dans lequel il était laissé depuis longtemps et où peut-être il allait 
s'enfoncer pour toujours. » 

C'est récemment que M. Sander-Pierron a publié son important 
travail auquel j'emprunte quelques-unes des précieuses indications qu'il 
donne. En 1894, Machieltje vivait encore après avoir exercé son art 
avec éclat pendant quarante années; mais Toone, son contemporain, 
avait disparu depuis six ou sept ans. Machieltje jouait dans une petite 
cave du faubourg de Molenbeck ; Toone se faisait plus particulièrement 
applaudir chez les particuliers où il se transportait. Tous deux aimaient 
leur théâtre avec passion et sont restés jusqu'à leurs derniers moments 
fidèles à son souvenir. 

Dans l'agglomération bruxelloise, il existe aujourd'hui une quinzaine 
de théâtres de marionnettes qui donnent des représentations à partir du 
mois de septembre. L'un d'eux est le Poechenellespel de Pieter Buelens, 
situé dans l'impasse du Roulier. 




V O i . T 11 . 



LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVERSOISES G3 



« Pieter Buelens possède, dit M. Sander-Pierron, environ quatre cents 
fantoches vêtus d'étolTes riches, couverts d'armures, coiffés de feutres 
et de casques, affublés de perruques et portant rapière ou épée. Il a 
huit décors complets, d'un dessin naïf et d'une exécution picturale plus 
naïve encore, cadrant avec le milieu innocent des spectateurs coutu- 
miers. Ces décors se composent chacun d'une toile de fond et de six ou 
huit coulisses. On compte deux palais, deux bois — hiver et été — 
deux chambres ou appartements, une prison, un rocher. Parmi les 
pensionnaires, il y a deux cents officiers, chevaliers et rois. Chacun des 
rois a coûté de trente à quarante francs! Leurs costumes sont enrichis 
de perles noires ou de couleur, plaqués parfois de petites rondelles en 
métal doré ou argenté. Le corps des marionnettes est de carton creux 
et les membres sont habilement articulés de façon à permettre les plus 
beaux gestes. La tète est mobile et passée dans un gros iil de 1er adapté 
au cou, sous le col, tandis que les bras sont mis en mouvement par des 
fils attachés aux poignets. 

« Les plus luxueux poechenellen du théâtre sont les quatre lils Aymon, 
de vier Aymanskinderen, drapés dans de longs manteaux de velours 
écarlate. Ils mesurent un mètre de hauteur, quoique la taille ordinaire 
des fantoches de Pierre Buelens soit de cinquante centimètres seule- 
ment. » 

Dans la rue de l'Indépendance, à Molenbeck, existe un autre Poe- 
chenellespcl qui reste ouvert toute l'année, sauf les vendredis : c'est celui 
de Laurent Broeders, plus luxueux et plus grand que les théâtres con- 
currents. 

« La scène est large et haute, profonde de sept mètres, ce qui est 
énorme, et l'établissement machiné, muni de trucs complets, possède 
vingt décors. Et quelle troupe! Six cents fantoches, qui changent de 
costume à volonté, alors qu'ailleurs les marionnettes restent immua- 
blement les mêmes. La garde-robe de Laurent Broeders contient près de 
onze cents habillements d'une rare élégance. J'ai admiré un Louis Mil 
habillé de noir, coiffé d'un grand feutre noir â plume, les épaules re- 
couvertes d'un manteau de velours de même couleur orné de perles 
sombres; le roi est chaussé de bottes à la mode du temps. » 

On le voit, tout cela est véritablement la perfection. Chez lui, c'est 
Laurent Broeders, le successeur direct de .Machicltje qui, assisté de huit 



01 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



«ni dix aides, parle seul pour tous ses personnages; il a, parait-il, un 
organe qui se prête sans effort à toutes les intonations qui lui sont 
demandées. 

Il convient encore de citer le théâtre de Georges Hembauf, le con- 
tinuateur de Toone, situé impasse Loerel. 

Le répertoire de ces théâtres, connue on peut le penser en considé- 




LaCKKNT liliOKDKKS ET SIS AIDES. 



rant le nombre de leurs acteurs, est très varié : on y donne les romans 
de la Table ronde, de vieilles légendes flamandes; on y interprète même 
Alexandre Dumas, d'Ennery et Paul Féval, « mais il faut dire, remarque 
M. Sander-Pierron, que les œuvres originales subissent de rudes accrocs 
et sont complètement transformées aux théâtres de marionnettes, où il 
est difficile de les reconnaître. Les personnages y parlent la langue 
bruxelloise; tel prince s'exprimera comme un de nos naturels des Ma- 
rolles ; telle noble dame aura dans la bouche des expressions dignes 
d'une marchande de citrons ou de harengs fumés. » 



LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVEHSOISES 



(55 



Je m'excuse de |iiller aussi outrageusement l'auteur que je cite, mais 
je veux encore reproduire une note de lui, c'est celle qui a trait au 
portrait qu'il donne du Poechenelle de Bruxelles : 

(( Le Poechenelle bruxellois incarne l'esprit, les vertus et aussi les 
vices du populaire, il est le miroir de tout ce qu'il aime, de tout ce qu'il 
méprise, detoutee qu'il préfère. Il nous montre l'esprit, le bon sens, le 
cœur et l'aine de ceux- là même qui l'écoutent de coutume et quil'applau- 




I NE -i|.\i lil S Ql ATI'.K HI.S Aï\lll\. 

.ni théâtre île Laurent UroeuVrs, a l'.ni\.ll.<. 

dissent chaque soir. Il est, auprès du peuple, 1 organe «les événements, 
c'est lui qui bafoue les malfaiteurs et qui l'ail l'éloge des bienfaiteurs et 
«les héros : il raille «le ses mots naïfs et candides \o> mauvais et les 
pervers et trouve des phrases charmantes d'â-propos et de bonhomie 
pour récompenser les bons et les grands. » 

Quelque beau que lut ce portrait, je l'avais trouvé incomplet et je 
craignais qu'il s'appliquât, non à un personnage type, mais bien à 
l'ensemble des marionnettes bruxelloises. M. Sander-Pierron m'a vite 
instruit par une lettre qu'il m'a écrite et dont je donne ici la partie 
essentielle : 



60 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



« Ce Poechenelle est appelé par le peuple Woltje, qui est une cor- 
ruption du mot flamand Waaltje, signifiant Petit Wallon. Pourquoi 
l'a-t-on baptisé ainsi ? Selon moi, c'est peut-être l'admiration instinctive 
et quelque peu jalouse que les Bruxellois ont pour le langage huinou- 
ristique des Wallons, beaucoup plus léger que le leur, qui les a conduits 
à donner ce surnom au personnage le plus curieux et le plus spirituel 
de leur théâtre populaire. Et il y a, certes, dans cette appellation, aussi 
beaucoup d'ironie, car au lieu de l'aire du Woltje un Poechenelle de 
t'urines gracieuses, ils l'ont aiïublé de tous les défauts. C'est un bon- 
homme chétif, à long nez, à bras immenses et dont l'ensemble n'a rien 
de délicat. Mais heureusement, notre marionnette rachète tout cela 
par des qualités nombreuses : Woltje a de l'esprit, il est d'une bonté 
infinie, il a de l'humour comme pas un, et ne cesse jamais d'être 
joyeux. 

« Le type ne change pas, c'est à peine si, sur quelques scènes, il 
varie quelque peu du personnage ordinaire et classique. Certains, pour 
le rendre grotesque, lui allongent démesurément le nez, comme s'ils 
ne lin pardonnaient pas sa supériorité sur ses collègues de la scène. 
Woltje est le critique de la pièce représentée, quelle qu'elle soit; il 
figure dans les amvres les plus diverses et de n'importe quelle époque 
sous son costume et son allure immuables. Presque toujours donc, sa 
présence constitue un anachronisme, mais le peuple s'est accoutumé à 
le voir donner la réplique aussi bien à des seigneurs moyen-àgeux qu'à 
des bourgeois modernes; ilsutlit au populaire qu'il se moque des malins, 
qu'il joue des tours aux niais et qu'il enseigne lés naïfs à leurs dépens. 
On peut, selon moi, résumer le type de Woltje en quelques mots: il 
est le collaborateur joyeux de l'œuvre, l'acteur qui fait rire, ou, pour 
mieux dire, il n'est autre que le clown, dans la signification, bien 
entendu, que lui donnaient les dramaturges de la pléiade sbakespea- 
tienne et du temps d'Elisabeth. » 

Je dois à M. Sander-Pierron de bien vifs remerciements et je les lui 
adresse ici. Je suis enchanté, pour ma part, de lui avoir donné l'occa- 
sion d'écrire une page excellente et qui sera la meilleure de celles que 
Woltje ait inspirées. 

Il me semble qu'il est bon de dire que l'étoile ornant la bou- 
ronnicre de Woltje n'a aucune signification particulière; c'est un simple 



LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVERSOISES 07 

ornement qu'il porte ou ne porte pas au gré de celui qui le met en 
scène. 

Anvers possède aussi son théâtre de marionnettes. Celui-là a une 
saveur particulière; il est fréquenté par les ouvriers du port. Camille 
Lemonnier, dans son bel ouvrage sur la Belgique, lui consacre quelques 
lignes d'une couleur étrange et qui montrent bien l'intérêt qu'il pré- 
sente. Un dessin de Xavier Millery complète la description de l'auteur. 
11 s'agit d'un Poesjenelle Kelder (cave à polichinelles). 

« A' la clarté tremblotante d'un quinquet suspendu à la voùle, dit 
Camille Lemonnier, dans un brouillard d'haleines et de fumée de pipe, 
je distinguai des bancs descendant en gradins jusqu'à la scène cl 
chargés de bateliers en camisole de laine, de mousses au feutre mou, 
de jeunes rôdeurs de quais, coiffés de la <( desfoux » anversoise, de 
poissonnières et de marchandes de moules, les hommes pileux et 
rudes, les femmes ça et là fraîches et grasses, tous ensemble oscillant 
au fond des pénombres, dans une constante secouée de rires. Sur la 
scène, un drame local déroulait ses péripéties... Derrière la rampe, 
figurée par un cordon de chandelles de suif, gigotaient au bout de leurs 
fils de laiton des fantoches en carton peint, affublés qui en Turc, qui 
en bandit, qui en roi de jeu de cartes, qui en berger, qui en matelot. 
Le dramaturge, non content de se moquer des unités classiques, s'était 
affranchi des dernières entraves et passait avec une désinvolture très 
goûtée par son publie éclectique, des vers à la prose, du xiv° siècle à la 
bataille de Waterloo, dont Charles-Quint racontait les péripéties à 
Geneviève de Brabant. » 



VI 
KARAGUEUZ 

Ses historiens. — Les auteurs des pièces du théâtre turc. — Ce qu'en dit Gérard de Nerval 
dans Sun Voyaye en Orient. — Analyse de Karayueuz victime de sa chasteté. — 
Théophile Gautier ;'t Constantinople. — Le théâtre situé près du champ des morts de 
Péra et celui de Top'hané. — Description de Karayueuz. — La Turquie contempo- 
raine, par Charles Rolland. — Une représentation de Karagueuz. — Analyse d'une 
pièce. — Ce que pense Pierre Loti de Karagueuz. — Les marionnettes turques et leurs 
caractères analysés par M. Thalasso. — Une collection de marionnettes turques. — 
Personnages découpés au canif et coloriés lourdement. — Analyse d'une pièce repré- 
sentée à Tunis. — Deux pièces vues par Paul Arène, en Tunisie : Karayou; à In 
maison des fous et Karayouz père de famille. — Comment procède l'opérateur. — 
lïanyuin, le Karagueuz de l'Ile Ceylan. — Une représentation à laquelle a assisté 
M. Jacolliot, ancien président du tribunal de Chandernagor. — Un théâtre d'ombres à 
Alger, en 1S12. — Pendj, le Karagueuz persan. — Le Voyaye en Perse et autres 
lieux de l'Orient, du chevalier Chardin. — Karagueuz est, d'après Théophile Gautier, 
la caricature d'un vizir de Saladin. — Katrabeuse, l'homme aux yeux bandés; Kara- 
gueuz, l'homme aux yeux noirs. — Une opinion émise par M. Edouard David, de 
l'Académie d'Amiens. 

Karagueuz, ou Caragueuz, l'homme aux yeux noirs, caractérise, à 
Constantinople, clans les théâtres populaires d'ombres chinoises, la pins 
brutale et la plus monstrueuse lubricité; il serait impossible, ici, de le 
représenter par l'image, dans ses rôles de prédilection. 

Il a tenté bien des historiens. Gérard de Nerval, dans son Voyage en 
Orient; Théophile Gautier, dans Constantinople;. Charles Rolland, dans 
la Turquie contemporaine; Paul Arène, dans Vingt jours en Tunisie; 
Champfleury, dans le Musée secret de la Caricature ; Pierre Loti, dans 
Aziyadé; Adolphe Thalasso, dans un article publié par Y Avenir drama- 
tique et littéraire, de 1894, se sont occupés de lui et ont l'ait de sa ligure 
singulière des études approfondies; mais les pièces représentées sur les 
théâtres où il règne, n'ayant jamais été imprimées que sous l'orme de 
canevas, il a été difficile à ces auteurs d'établir les lois sur lesquelles 
repose la construction des scènes bizarres et maladives où il se complaît. 

Ces lois existent-elles? Cela est douteux. Les pièces sont sans suite; 
il suffit que l'intrigue soit à la fois amoureuse et obscène pour donner 




K AU M. U i: v /. 



KARAGUEUZ 



08 



satisfaction au publie habituel des représentations qui n'ont lieu qu'à 
l'époque du Ramadan, la plus grande solennité religieuse des nialio- 
înétans. C'est, je pense, faire grand honneur au théâtre populaire turc, 
que de chercher à lui découvrir des visées auxquelles il ne paraît pas 
prétendre Le seul but auquel il veut atteindre est de surexciter les 
passions; on ne peut lui reconnaître que de rares pensées de recherche 
littéraire et les analyses qu'on possède des pièces qu'il représente le 
montrent le plus souvent lourd et grossier. 

Quels sont d'ailleurs les auteurs de ces pièces ? .Nul 
ne les connaît ou ne les cite ; on peut donc supposer 
que les écrivains qui s'adonnent à ce genre de travail, 
se contentent de tracer les grandes lignes de leurs 
œuvres, abandonnant le reste aux maîtres des jeux. 




lllANC. 

l'Iir.iiiv il,> Karajrucnz. 



Gérard de Nerval est, je crois, le premier homme 
de lettres français qui ait vu Karagueuz comme il 
convient de le voir et qui ait songé à le montrer 
tel qu'il est. Avant lui, aucun voyageur n'avait été 
frappé autant (pie lui-même, de la singularité de ce 
théâtre turc qui rappelait les atellanes latines et 
ajoutait encore, par la crudité du spectacle, à ce 
qu'elles pouvaient avoir de libre dans l'allure cl 
dans la parole. 

En 1851, Gérard de Nerval publiait chez Char- 
pentier les deux volumes constituant son Voyage en Orient, qui sont 
une suite ininterrompue de tableaux et d'observations d'une précision 
et d'un charme qui n'ont point été dépassés. 

Les lignes qu'il consacre au Polichinelle turc, comme nous l'ap- 
pelons bien à tort, sont une preuve de la sûreté de notre langue dans 
laquelle on peut tout dire sans blesser les susceptibilités les plus 
éveillées. 

« Quand la salle se trouva suffisamment garnie, dit-il, un orchestre 
placé dans une haute galerie, lit entendre une sorte d'ouverture. Pen- 
dant ce temps, un t\o> coins de la salle s'éclairait d'une manière 
inattendue. Une gaze transparente entièrement blanche, encadrée d'or- 
nements en festons, désignait le lieu où devait paraître les ombres 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



chinoises. Les lumières qui éclairaient d'abord la salle s'élaient éteintes, 
et un cri joyeux retentit de tous côtés lorsque l'orchestre se fut arrêté. 
Un silence se fit ensuite; puis on entendit derrière la toile un reten- 
tissement pareil à celui île morceaux de bois tournés qu'on secouerait 
dans un sac. C'étaient les marionnettes, qui, selon l'usage, s'annon- 
çaient parce bruit, accueilli avec transport par les enfants. 

« Aussitôt un spectateur, un compère pro- 
bablement, se mit à crier à l'acteur chargé de 
faire parler les marionnettes : 

« — Que nous donneras-tu aujourd'hui? 
'< A quoi celui-ci répondit : 
« — Cela est écrit au-dessus de la porte 
pour ceux qui savent lire. 

« — Mais j'ai oublié ce qui m'a été appris 
parle hodja... (c'est le religieux chargé d'ins- 
truire les enfants dans les mosquées). 

« — Eh bien ! il s'agit ce soir de l'illustre 
Caragueuz victime de sa chasteté. 

« — Comment pourras- tu justifier ce 
titre ? 

« — En comptant sur l'intelligence des 
gens de goût, et en implorant l'aide d'Ahmad 
aux yeux noirs. 

« (Ahmad, c'est le petit nom, le nom fami- 
lier que les fidèles donnent à Mahomet. k QuantJà la qualification des 
yeux noirs, on peut remarquer que c'est la traduction même du nom 
de Cara-gueuz...) 

« — Tu parles bien, répondit l'interlocuteur; il reste à savoir si 
cela continuera ! 

« — Sois tranquille! répondit la voix qui partait du théâtre, mes 
amis et moi nous sommes à l'épreuve des critiques. 

« L'orchestre reprit; puis l'on vit apparaître derrière la gaze une 
décoration qui représentait une place de Conslantinople, avec une fon- 
taine et des maisons sur le devant. Ensuite passèrent successivement 
un cavas, un chien, un porteur d'eau et autres personnages méca- 
niques dont les vêtements avaient des couleurs fort distinctes, et qui 




Albanais. 
Théâtre de Karaerueuz. 



KAHAGUEUZ 



71 



n'étaient pas de simples silhouettes, comme dans les ombres chinoises 
que nous connaissons. 

« Bientôt l'on vit sortir d'une maison un Turc, suivi d'une esclave 
qui portait un sac de voyage. Il paraissait inquiet, et prenant tout à coup 
une résolution il alla frapper à une autre maison de la place, en criant : 
« Caragueuz! Caragueuz! mon meilleur ami, 
est-ce que tu dors encore ? » 

« Caragueuz mit le nez à la fenêtre, cl à 
sa vue un cri d'enthousiasme résonna dans tout 
l'auditoire ; puis ayant demandé le temps de 
s'habiller, il reparut bientôt et embrassa son 
ami. 

« — écoule, dit ce dernier, j'attends de /.-.- 
toi un grand service; une affaire importante 
me force d'aller à Brousse. Tu sais que je 
suis le mari d'une femme fort belle et je 
t'avouerai qu'il m'en coûte de la laisser seule, 
n'ayant pas beaucoup de confiance dans mes 
gens... Eli bien! mon ami, il m'est venu 
cette nuit une idée : c'est de te l'aire le gar- 
dien de sa vertu. Je sais la délicatesse et 
l'affection profonde que tu as pour moi ; je 
suis heureux de te donner cette preuve d'es- 
time. 

« — Malheureux! dit Caragueuz, quelle est la folie! regarde-moi 
donc un peu ! 

« — Eh bien ! 

« — Quoi! tu ne comprends pas quêta femme en me voyant ne 
pourra résister au désir de m'appartenir? 

« — Je ne vois pas cela, dit le Turc; elle m'aime, cl si je puis 
craindre quelque séduction à laquelle elle se laisse prendre, ce n'est pas 
de ton côté, mon pauvre ami, qu'elle viendra; ton honneur m'en 
répond d'abord... et ensuite... Ah! par Allah ! lues si singulièrement 
bâti... Enfin, je compte sur toi. » 

« Le Turc s'éloigne. « Aveuglement des hommes! s'écrie Cara- 




11.1301 M, 

1. mm.' lni'.jiir ; tenue île ville. 
Théâtre île Karairueuz. 



7> MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

gucuz. Moi! singulièrement bâti! dis donc trop bien bâti! trop beau, 
trop séduisant, trop dangereux ! » 

« Enfin, dit-il en monologue, mon ami m'a commis à la garde de 
sa femme; il faut répondre à cette confiance. Entrons dans sa maison 
comme il l'a voulu, et allons nous établir sur son divan... malbeur ! 
niais sa femme, curieuse comme elles sont toutes, voudra me voir... 
et du moment que ses yeux se seront portés sur moi, elle sera dans 
l'admiration et perdra toute retenue. Non! n'entrons pas... restons à la 
porte de ce logis comme un spahi en sentinelle. Une femme est si peu 
de chose... et un véritable ami est un bien si rare ! » 

« Quant à Caragueuz, à travers la gaze légère qui fondait les 
tons de la décoration et des personnages, il se dessinait admirablement 
avec son œil noir, ses sourcils nettement tracés et les avantages les plus 
saillants de sa désinvolture. Son amour-propre, au point de vue des 
séductions, ne paraissait pas étonner les spectateurs. 

« Après son couplet, il sembla plongé dans ses réflexions. Que 
l'aire? se dit-il. Veiller à la porte, sans doute en attendant le retour 
de mon ami... Mais cette femme peut me voir à la dérobée par les 
moucharabys. De plus elle peut être tentés de sortir avec ses esclaves 
pour aller au bain... Aucun mari, bêlas! ne peut empêcher sa femme 
de sortir sous ce prétexte... Alors, elle pourra m 'admirer à loisir... 
imprudent ami ! pourquoi m'avoir donné cette surveillance? » 

Ici, la pièce tourne au fantastique. Caragueuz, pour se soustraire 
\m\ regards de la femme de son ami, se couche sur le ventre, en disant: 
« J'aurais l'air d'un pont. » 

Il faudrait se rendre compte de sa conformation particulière pour 
comprendre celte excentricité. On peut se figurer Polichinelle posant 
la bosse de son ventre comme une arche, et figurant le pont avec ses 
pieds et ses bras. Seulement Caragueuz n'a pas de bosse sur les épaules. 
Il passe une foule de gens, des chevaux, des chiens, une patrouille, puis 
enfin un arabas traîné par des bœufs et chargé de femmes. L'infortuné 
Caragueuz se lève à temps pour ne pas servir de pont à une si lourde 
machine. 

Une scène plus comique à la représentation que facile a décrire suc- 
cède à celle où Caragueuz, pour se dissimuler aux regards de la femme 
de son ami, a voulu avoir l'air d'un pont. 11 faudrait, pour se l'expliquer, 



KAKAGUEUZ 73 



remonter au comique des alellanes latines... Dans cette scène, d'une 
excentricité qu'il serait difficile de taire supporter chez nous, Caragueuz 
se couche sur le dos, et désire avoir l'air d'un pieu. La foule passe et 
tout le monde dit : 

Qui est-ce qui a planté là ce pieu? Il n'y en avait pas hier. 
Est-ce du chêne, est-ce du sapin:' Arrivent des hlanchisseuses, 
revenant de la fontaine, qui étendent du linge sur Caragueuz. Il voit 
avec plaisir que sa supposition a réussi. Un instant après, on voit 
entrer des esclaves menant des chevaux à l'abreuvoir; un ami les ren- 
contre et les invite à entrer dans une galère pour se rafraîchir; mais, 
où attacher les chevaux? « Tiens, voilà un pieu! » Et on attache les 
chevaux à Caragueuz. 

Bientôt des chants joyeux, provoqués par l'aimable chaleur du vin 
de Tenédos, retentissent dans le cabaret. Les chevaux impatients, 
s'agitent : Caragueuz, tiré à quatre, appelle les passants à son secours 
et démontre douloureusement qu'il est victime d'une erreur. On le 
délivre et on le remet sur pied. En ce moment, l'épouse de son ami 
sort de la maison pour se rendre an bain. Il n'a pas le temps de se 
cacher et l'admiration de cette femme éclate par des transports que 
l'auditoire s'explique à merveille. 

— Le bel homme! s'écrie la daine; je n'en ai jamais vu de 
pareil. 

— Excusez-moi, hanoum (madame), dit Caragueuz toujours ver- 
tueux, je ne suis pas un homme à qui on puisse parler... Je suis 
un veilleur de nuit, de ceux qui frappent avec leur hallebarbe pour 
avertir le public s il se déclare quelque incendie dans le quartier. 

— El comment le trouves-tu là encore à celte heure du jour? 

— Je suis un malheureux pécheur... quoique hou mulsuman; 
je me suis laissé entraîner au cabaret par des giaours. Abus je ne sais 
comment, on m'a laissé mort-ivre sur celte place. Que .Mahomet me 
pardonne d'avoir enfreint ses prescriptions! 

— Pauvre homme... tu «lois être malade... entre dans la maison et 
tu pourras y prendre du repos. 

Et la dame cherche à prendre la main de Caragueuz en signe d'hos- 
pitalité. 

— Ne me touchez pas, hanoum! s'écrie ce dernier avec terreur... 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



je suis impur !... Je ne saurais du reste entrer dans une honnête maison 
musulmane... j'ai été souillé par le contact d'un chien... 

De toutes les suppositions qu'entasse Caragueuz pour repousser 
les avances de la femme de son ami, celle-là paraît être la [dus vic- 
torieuse. 

— Pauvre homme! dit-elle avec compassion ; personne, en effet, ne 
pourra te toucher avant que tu aies fait cinq 
ablutions d'un quart d'heure chacune, en récitant 
des versets du Coran. Va-t'en à la fontaine, et 
que je te retrouve ici quand je reviendrai du 
bain. 

— Que les femmes de Stamboul sont har- 
dies ! s'écrie Caragueuz, resté seul. Sous ce 
féredjé qui cache leur ligure, elles prennent 
plus d'audace pour insulter à la pudeur des 
honnêtes gens... 

La dame sort du bain, et retrouve de nou- 
veau à son poste l'infortuné gardien de sa vertu, 
que divers contretemps ont retenu à la même 
place. Mais elle n'a pu s'empêcher de parler 
aux autres femmes qui se trouvaient au bain 
avec elle, de l'inconnu si beau et si bien fait 
qu'elle a rencontré dans la rue. De sorte qu'une 
foule de baigneuses se précipitent sur les pas 
_ îge de l'embarras de Caragueuz en proie à ces 
nouvelles Ménades. 

La femme de son ami déchire ses vêtements, s'arrache les cheveux 
et n'épargne aucun moyen pour combattre sa rigueur. Il va succomber... 
lorsque tout à coup passe une voiture qui sépare la foule. C'est un car- 
rosse dans l'ancien goût français, celui d'un ambassadeur. Caragueuz 
se rattache à cette dernière chance; il supplie l'ambassadeur franc de le 
[trendre sous sa protection, de le laisser monter dans sa voiture pour 
pouvoir échapper aux tentations qui l'assiègent. L'ambassadeur descend; 
il porte un costume fort galant : chapeau à trois cornes posé sur une 
immense perruque, habit et gilet brodés, culotte courte, épée en verrouil ; 
il déclare aux dames que Caragueuz est sous sa protection, que c'est son 




lii:v. 
Théâtre de Karngucuz. 

de leur amie. On \m 



KAHAGL'EUZ 



meilleur ami... Ce dernier l'embrasse avec effusion et se hâte de monter 
dans sa voiture, qui disparaît, emportant le rêve des pauvres baigneuses. 

Le mari revient et s'applaudit d'apprendre que la chasteté de Cara- 
gueuz lui a conservé une femme pure. 

Au moment où Théophile Gautier visitait Constantinople, en 1853, 
deux théâtres différents y exis- 
taient, où Karagueuz se montrait 
à ses admirateurs. L'un de ces 
théâtres était situé près du grand 
champ des morts de Péra; celui- 
là, placé au fond d'un jardin, 
était soumis à une surveillance 
spéciale et censuré. Son impré- 
sario l'avait établi dans un angle 
du mur où l'on tendait une tapis- 
serie opaque au centre de la- 
quelle se découpait un carré de 
toile blanche éclairé par derrière ; 
un lampion l'illuminait et un 
tambour de basque servait d'or- 
chestre. 

L'autre théâtre était libre cl 
avait son siège dans l'arrière-cour 
d'un café à Top'hané. 

« La cour était remplie de 
monde, dit Théophile Gautier. 

Les enfants, et surtout les petites tilles de huit à neuf ans abondaient. 
Il y en avait de délicieuses qui rappelaient, dans leur sexe encore 
indécis, ces jolies tètes de la Sortie de l'Ecole, de Deeamps, si gra- 
cieusement bizarres et si fantasqucmenl charmantes. De leurs beaux 
yeux étonnés et ravis, épanouis comme des Heurs noires, elles regar- 
daient Karagueuz se livrant à ses saturnales d'impuretés et souillant 
tout de ses monstrueux caprices. Chaque prouesse erotique arrachait à 
ces petits anges naïvement corrompus des éclats de rire argentins et 
des battements de mains à n'en plus finir; la pruderie moderne ne 
souffrirait pas qu'on essayât de rendre compte de ces folles alellanes, 




l'KRSAN A I NIVAL. 

Tlii'.itn' do K.itML'u» 



70 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



où les scènes lascives d'Aristophane se combinent avec les songes 
drolatiques de Rabelais; figurez-vous l'antique dieu des jardins babille 
en turc et lâché à travers les harems, les bazars, les marchés d'es- 
claves, les cales, dans les mille imbroglios de la vie orientale, et 
tourbillonnant au milieu de ses victimes, impudent, cynique et joyeu- 
sement féroce On ne saurait pousser plus loin l'extravagance ithyphal- 
lique et le dévergondage d'imagination obscène. 

« Karagueuz mérite une description particulière. 
Son masque, forcément toujours vu en silhouette, 
comme son état d'ombre chinoise l'exige, offre une 
caricature assez bien réussie du type turc. Son nez 
en bec de perroquet se recourbe sur une barbe 
noire, courte, frisée, projetée en avant par un men- 
ton de galoche. Un épais sourcil trace une raie 
d'encre au-dessus de son œil vu de face dans sa tête 
de profil, avec une hardiesse de dessin toute byzan- 
tine ; sa physionomie présente un mélange de 
bêtise, de luxure et d'astuce, car il est à la fois 
Prudhomme, Priape et Robert Macaire ; un turban à 
l'ancienne mode coiffe son crâne rasé, qu'il quitte à 
toute minute, moyen comique qui ne manque ja- 
mais son effet; une veste, un gilet de couleurs 
bigarrées, des pantalons larges complètent son cos- 
tume. Ses bras et ses jambes sont mobiles. 

« Karagueuz diffère des fantoccini de Séraphin en ce que, au lieu 
de se détacher en noir opaque sur le papier huilé, il est peint de cou- 
leurs transparentes, comme les figures de la lanterne magique. Je n'en 
saurais donner une idée plus juste que celle d'un personnage de vitrail 
(pion détacherait de la verrière avec l'armature de plomb qui le cir- 
conscrit et le dessine. Sur des traits noirs qui forment les lignes et les 
ombres, et sont faits de carton, de fer-blanc ou de toute autre matière 
résistante, s'appliquent des pellicules translucides teintes en vert, en 
bleu, en jaune, en rouge, selon la couleur du vêtement ou de l'objet 
qu'on représente. » 

Dans cette description si curieuse, Théophile Gautier ne dit pas, et 
cela est pourtant intéressant à savoir, que les pellicules translucides sur 




Hadjiyvat. 
Théâtre de Karauiieuz. 



KARAGUEUZ 



77 



lesquelles sont peints les personnages du théâtre turc sont en baudru- 
che. Fixées seulement sur les bords du découpage qui les porte, elles 
donnent une impression de relief aussi apparente que la couleur elle- 
même, sur l'écran qui les reproduit. 

En 1854, Charles Rolland, ancien représentant du peuple, publiait, 
sous le titre de : la Turquie contemporaine, d im- 
portantes études sur l'Orient. Dans cet ouvrage, 
l'auteur était amené, par la force des choses, 
car il semble ne l'avoir pas l'ait sans regrets, à 
parler de Karagueuz, pour lequel il professe un 
profond mépris et qu'il parait avoir vu avec un 
esprit mal préparé et sensiblement chagrin. 

« Je viens d'assister, dit-il, à la représentation 
du polichinelle turc. Karagueuz, l'Homme aux 
yeux noirs. J'en suis sorti stupéfait, consterné, 
dirais-je, pour peindre mieux mes impressions. 
Sans doute un vif intérêt m'attire vers toute >cène 
révélant le secret des mœurs indigènes, et je 
n'eus jamais occasion pareille de soulever îles 
voiles qui se déroulent rarement devant de- re- 
gards européens. Mais l'indignation a éteint en 
moi la joie de ma découverte, et j'aimerais mieux 
avoir continué d'ignorer l'absence de pudeur où 
végètent encore dv> millions d'âmes dans l'em- 
pire le plus civilisé de l'Orient. 

« Si repoussant qu'il soit, il n'est pus permis cependant de passer 
sans l'étudier à fond «levant l'excentricité d un Ici spectacle. Cette pièce 
consacrée par la tradition, ce mélange d'impudieités dégoûtantes el de 
mordantes railleries, est presque la seule manifestation du génie popu- 
laire en Turquie, et son unique création théâtrale. Karagueuz, d'ailleurs, 
cette difformité d'âme et de corps, ce grotesque ottoman au ne/, cl au 
menton crochus, aux instincts immondes, cache sous son cynisme une 
étrange perspicacité pour deviner jusqu'où s'étend la gangrène sociale, 
une singulière audace pour la mettre à nu, une verve terrible pour la 
llétrir... 

« ... Guidés par une musique de fifres, de tambourins et de guzlas, 




IS.ilICIER l'I RLIC. 

Théâtre île kar.iiriicuz. 



.•XXETTES ET GUiGNCLS 



- dans u:. - le re-taurant-café. servant d'anticham- 
bre a la ?alle {'lu- va?te do la représentation. Mai éclairée par des quin- 
- fameux, celle-ci avait des gradins dans le fond, et sur ie devant 

- :-hai?es. Une -oixantaine de [>er-c>nnes. 

j-'Sâit de [-e: ts . :us et de |«etites tilJes 

îs avaient précèdes. On achevait le? préparatifs du 

tade. c'est-à-dire qu'on él - :is un angle de l'appartement 

un transférer. iioiiere éteinte, >>a fait mouvoir 

î. Bientôt la ença. et mes compagnons 

me la traduisant phrase par phi n'en perdis presque pas une 

parole. 

Dan- un - primitif, la loi de- gradations ne saurait être obser- 
Du premier mot. 1 auteur arrive au fai: le rondement son 

intrigue. Kart-- leuz. --n entrant en scène, chante les p.'ies de l'amour, 
mais de l'amour tout matériel, eî ave. des détail? a scandaliser les plus 
tolérants. Puis, ses ipletsfinis.su • lennent tour à k>ur diverses fem- 
mes qui se pr<>menent : le hi . : . -ian!. 
celle d'un -araf arménien, celle d'un . :. la tille d'un uléma. A 
leur asrect. 1? luxurieux -'enfiamn ses àf.j--tit~ brutaux -e manifes- 
tent ave; une évidence malhonnête qui met en jo ite lassistanee. 
- plu- j-^tit? enfants. I. - - -ment de déduire cha- 
cune - .prés ]■]■!- ou moins de feintes indignations, 
d objections qui se rad . — ?nt. de [Hjturparlcrs où l'on décoche maint 
sarcàniie lasc - - - :.: j«ar capituler et consentir. Seu- 
eur prix ; et quand 1^ tentateur av^ue n avoir |<as un 
para - - _:ient en lui font des niches de telle 
nature qu'il • - - le de le? raconter. Rebuté de la -c>rte et d'au- 
tant plus aïîîiunde. le jauvre diable ta se cons- der en se pnxivant 
dans un long m . foui* comparaisons bouf- 
fonnes. : qu'il n'y a - e de la brioche au pain bis > et 
que toutes le- ent. Lâ-des?us il va frapper à la porte d'an 
lupanar. Arrivant les ma :.- • les est pas mieux accueilli : roal- 
- - ... ... ^^ rusés, en le chasse nombre de 

s. A 1 se ; la porte: maison lâche sur lui 

qui. dans un combat grotesque, le fait ennuque d un coup 

de dei A par son infortune, voilà le tapageur contraint. 



K.VRAGUEL'Z 7) 



pour rattraper ce qu'il a perdu, d'accepter le rôle de pourvoyeur de la 
maison. 

« Alors s'ouvre la contre-partie de la revue féminine, et cette 
seconde moitié du drame est d'un comique bien supérieur à tout ce qui 
a précédé. Karagueuz va solliciter, les uns après les autres, un pacha, 
un uléma, un banquier, un négociant, un militaire, un derviche, un 
juif, un chrétien, un portefaix, etc. Tous résistent d'abord, et après les 
grandes raisons vagues tirées de la morale, objectent leurs vrais motifs. 
C'est une curieuse satire du caractère typique des castes et des profes- 
sions. Le pacha parle de sa dignité, l'uléma de sa considération, le 
banquier de son crédit; le juif suppute la dépense, et le marchand, les 
risques qu'entraînerait la satisfaction de leur vice; rêvant d'autres 
voluptés, le derviche méprise de si vulgaires plaisirs. Peu à peu ce- 
pendant, les scrupules fléchissent devant l'éloquence burlesque, les 
paradoxes, les tableaux erotiques que déroule le séducteur : chacun 
se décide en se donnant à soi-même les justifications les plus burles- 
quement sophistiques. A la fin, le lupanar se trouve rempli, et une 
deuxième scène, scène muette et hideuse d'impudeur, montre l'inté- 
rieur des appartements. L'on retrouve tous les personnages contentant 
la passion qui les a conduits, et Karagueuz, restitué dans -on premier 
état en récompense de ses services, remplissant les fonctions d'un 
Priape musulman. » 

Pierre Loti, dans Aziyadé, yli-se rapidement -ur les prouesses de 
Karagueuz, qui ne sont qu'un -impie incident au cours «le son récit. 

" Karagueuz est en carton ou en bois, dit-il; il se présente au 
public sous forme de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux 
cas, il est également drôle. Il trouve des intonation- et des postures 
que Guignol n'avait pas soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à 
M"* Karagueuz sont d'un comique irrésistible. 

« Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir des 
démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties tout 
à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses r|ui scan- 
daliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y 
trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la 
lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupe- de petits enfants. 



80 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 




On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre, 
ferait rougir un corps de garde... 

« ... Les théâtres île Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois 
lunaire du Ramadan et sont fort courus pendant trente jours. Le mois 
fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an dans 

sa boite et n'a plus, sous aucun prétexte, le 

droit d'en sortir. » 

/ ^ Pour ce qui regarde M. Thalasso, il est, je 

^■k crois, le seul à citer les noms et à analyser les 

^B^ caractères des marionnettes turques qui ac- 

compagnent habituellement Karagueuz : 

« Hadjiymt, le compagnon, le frère d'ar- 
mes de Karagueuz, l'Oreste de ce Pylade, est 
un rusé compère, lui. Il sait tout, il connaît 
tout, il a tout vu, il a tout lu, tout étudié, tout 
compulsé, tout commenté. Il a voyagé par- 
tout, il explique tout. Mieux encore que son 
ami, il s'entend à parodier les poètes. Son rôle 
sur la scène de Karagueuz ressemble à celui 
du «. compère » des Revues françaises de fin 
d'année. Aucune science n'a de secrets pour 
lui. Mais où excelle cet être insinuant et 
faux, c'est dans la connaissance du cœur 
humain. C'est le Stendhal de la boutique, 
un Stendhal doublé de Tartufe. Toujours en mouvement, il agit tou- 
jours sous cape. C'est à lui que. Karagueuz s'adresse toutes les fois 
qu'une de ses affaires a pris mauvaise tournure. Lui seul sait se 
sauver à temps lorsqu'il pleut des coups de bâton. Il n'est rossé que 
par Karagueuz qui — on ne sait trop pourquoi, mais c'est chose 
admise — a tout pouvoir sur lui et auquel il est dévoué corps et 
âme. Son accoutrement lui donne un faux air de Louis XI en cari- 
cature. 

« Le père noble appelé, au gré de l'imprésario, Ali, Moustapha ou 
Mehmet, représente la ganache, le dindon traditionnel de la farce. C'est 
un composé de Pantalon et de Cassandre : c'est le vieillard grotesque, 




Joueur ut tambourix. 

Théâtre de Karagueuz. 



KARAGUEUZ 



81 



amoureux et dupé. H paie toujours les pots cassés et toujours aussi il 
est... battu et content. 

oc Le Zeibeck, Behri-Moustapha ou Baehi-Bozouk, littéralement tête 
fêlée, est le Croqnemitaine, le capitaine Fracasse, le diable, le Deus ex 
machina de la représentation. Il opère les enlèvements, exécute les vols, 
coupe les lèlcs. 11 jure comme quarante sapeurs 
et n'ouvre la bouche que pour lancer des blas- 
phèmes et vociférer des menaces de mort. 
Brusque et plein de franchise, il ne peut sup- 
porter la sensualité de Karagueuz et la four- 
berie de Hadjiyvat. Il parait toujours à la fin de 
la pièce pour punir les mécréants; mais il est 
toujours leur dupe, sinon leur victime. » 

M. Thalasso ne cite que les personnages 
principaux du théâtre de Karagueuz, mais ers 
personnages sont beaucoup plus nombreux. La 
collection complète que je possède est com- 
posée de trente acteurs; c'est le théâtre clas- 
sique, celui qui peut être vu par tout le monde, 
il y a : 

Deux Karagueuz coiffés du turban, — Kara- 
gueuz habillé en femme, — Deux Hadjiyvat, — 
Trois femmes turques, — Deux juifs, — Le \\U 
de Karagueuz, — Le lils de Hadjiyvat, — Lille 
nue, — Pêcheurs, — Bey, — Mendiant age- 
nouillé, — Sultane du palais, — Persan ;i cheval, 
Joueur de tambourin, — Gardien de nuit, — Kurde, ■ Nègre, - 
Baigneur de bain turc, — Franc (Français), — llarnoud armé, — 
Lutteur, — Deux Albanais, — Barbier public. 

Théophile Gautier a vu tous ces personnages ou d'autres peut-être, 
peints en couleurs transparentes sur de la baudruche; Pierre Loti dit 
de son côté qu'ils sont eu carton ou en buis ; ceux que j'ai, sont en car- 
ton blanc peu épais et de mauvaise qualité. Découpés au canif de ma- 
nière enfantine par des mains malhabiles, ils sont coloriés lourdement 
sur leurs deux faces, en teintes plates : rouge, vert, bleu [iule, violet, 
jaune ou rose. Les tètes et les chairs restent blanches, et les yeux, toi i- 

G 




1 1 v I < 1 M i I! lit: li M n iri'.i:. 
riiéàtrc '!»■ Karairuciiz. 

— Persan à pied, — 



82 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



jours vus de face, sonl troués pour figurer le point lumineux; les yeux 
sont dessinés en noir cru, à l'encre ordinaire, ainsi du reste que cer- 
taines parties du corps et du costume. Afin d'obtenir le mouvement, 
tous les personnages sont en deux ou trois parties réunies par un sim- 
ple point de fil ; le plus souvent, non toujours, les jambes sont ballantes, 
mais les tètes sont fixées aux torses. 

Les figures, debout, ont de trente à trente-cinq centimètres de 
hauteur. 

Sans être plus vertueux qu'il convient, il faut bien reconnaître que 
le théâtre populaire turc et les spectacles qu'il représente ne sont pas 
laits pour tous les yeux. Qu'on en juge par la scène suivante qui se 
donne couramment à Tunis, où a pénétré le Guignol turc ; je tiens ces 
renseignements d'un speetateur parisien : 

Karagueuz a rencontré une Anglaise d'un âge respectable et dont 
il devient subitement amoureux; il la poursuit de déclarations incen- 
diaires auxquelles l'Anglaise cherche à se soustraire par une fuite 
précipitée, mais Karagueuz a résolu d'avoir raison des résistances dé- 
sespérées de la malheureuse créature. Sans souci des complications que 
sa brutalité peut faire naître, il prend par force, sous les yeux des 
spectateurs, ce qu'il n'a pu obtenir par persuasion. 

Ici, pourrait se terminer cette scène idiote et lamentable, mais 
l'auteur du livret, la trouvant trop simple, a voulu la compliquer, la 
corser, la rendre plus monstrueuse. 

L'Anglaise est devenue enceinte des œuvres de Karagueuz, et celui- 
ci, prenant pour cette fois son rôle de père au sérieux, procède, sur 
la scène même, à la mise au monde de l'enfant. La mère meurt et 
Karagueuz s'applaudit de cet événement. 

Ce n'est pas tout, c'eût été trop simple encore! Ces crimes ont eu 
pour témoin involontaire un pasteur protestant, qui croit de son devoir 
d'intervenir par des représentations qui n'ont d'autre effet que de 
mettre Karagueuz en fureur. 11 poursuit alors le pasteur et se livre sur 
lui, malgré une lutte acharnée, à des actes de bestialité qui gagneraient 
à être racontés en latin; mais il faudrait le bien savoir, et je le sais mal. 

C'est sans doute à l'une des scènes précédentes que fait allusion 
Paul Arène, dans Vingt jours en Tunisie. 



K.ARAGUEUZ 83 



« On joue, dit-il, plusieurs pièces dans la même soirée. Pour 
quelques earoubes supplémentaires, nous nous sommes offert le luxe 
de voir successivement : Karagouz à la maison des fous et Karagouz 
père de famille. Dans cette dernière comédie, nous assistons à une 
scène d'accouchement du naturalisme le plus pur. Hien n'y manque : 
le lit dressé en hâte, les hauts cris, les encouragements des matrones 
et un petit Karagouz qu'on voit naître déjà bruyant, déjà féroce et 
joyeux, et abondamment pourvu déjà, malgré son jeune âge, de tous 
les avantages paternels. » 

Introduit dans les coulisses du théâtre tunisien, Paul Arène a pu 
admirer, en bon ordre autour du mur, les pantins et les accessoires 
découpés, articulés, et fixés au bout de petits bâtons. « Ces bâtonnets, 
manœuvres horizontalement, remplacent nos ficelles. L'opérateur, 
debout sur un tabouret, appuie à plat la silhouette en carton sur la toile 
éclairée, et les bâtonnets sur sa poitrine. 11 a ainsi les deux mains libres 
et peut faire mouvoir, comme en tricotant, les jambes et les liras de 
plusieurs marionnettes à la fois. » 

Dans son Histoire anecdotique des marionnettes modernes, M. Lemer- 
cier de Neuville signale une sorte de Karagueuz, nommé Hnngain, que 
possède l'île de Ceylan. 

C'est dans un ouvrage de Jaeolliot, ancien président du tribunal de 
Chandernagor, que M. Lemereier de Neuville a découvert celle très 
intéressante indication, mais I ouvre de Jaeolliot est si considérable, si 
touffue, si difficile à consulter, les litres de ses volumes sont si bizarres, 
qu'il m'a été impossible d'en retrouver la trace. Je me bornerai donc à 
reproduire la citation de l'auteur de Y Histoire des marionnettes . 

Il s'agit d'une représentation à laquelle Jaeolliot a a>sisté. 

« Après avoir sapé tout ce qu'on est convenu d'appeler en Europe 
les bases sociales, traîné dans la houe tous les principes d'autorité, l'ef- 
fronté déclarait que chacun était sur la terre pour s'y amuser à sa guise, 
et que pour son compte, il ne trouvait qu'une chose de bonne, les plai- 
sirs de l'amour... Aussi, n'avait-il d'autre occupation que celle d'arri- 
ver à posséder toutes les femmes qu'il rencontrait, par séduction ou 
par force. 

« Passe une jeune miss anglaise, eu chapeau vert pomme, qui pro- 



81 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



mène sa mélancolie par la campagne. Ranguin lui fait une déclaration ; 
elle résiste et le polisson la sacrifie par force sur l'autel de Cythère... 
Arrive la suivante, à Ja recherche de sa maîtresse : même sort. La mère, 
demandant sa fille à tous les échos d'alentour, n'est pas plus respectée... 
Enfin, le père, un bon vieux lord à longs favoris, à l'air respectable, 
vient savoir ce qu'est devenue toute sa famille. Ranguin s'élance sur 
lui... A cet instant je me suis esquivé. » 

En 1<S4?, il existait à Alger, place du Gouvernement, à l'hôtel de 
la Tour-du-Pin, un petit théâtre d'ombres chinoises, le seul théâtre 
connu à Alger et dont les représentations étaient fort suivies par les 
niahoinélans. 

Dans ce théâtre, où l'installation des spectateurs était sommaire, 
chacun d'eux étant assis, soit sur des nattes, soit sur le sol même, l'in- 
fluence des Mille et une Nuits se faisait sentir plus que toute autre. On 
y montrait le sultan Saladin et la belle sultane Schéhérazade, Âladin ou 
la Lampe merveilleuse, la Légende des sept dormeurs. 

Karagueuz y paraissait également, mais un Karagueuz acceptable et 
qui n'avait (pie peu de choses du brutal bouffon oriental. 

La représentation se continuait par un combat naval entre Musul- 
mansefEspagnols.il est bien clair qu'Allah, favorisant les vrais croyants, 
les Espagnols étaient battus à plate couture. 

Les applaudissements de la foule saluaient la fin du spectacle mar- 
quée par l'apparition d'un tableau lumineux sur lequel se détachaient, 
en caractères arabes, ces mots : Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu et 
Notre- Seigneur Mahomet est son prophète. 

Karagueuz existe en l'erse, où on l'appelle, je crois, Pendj;\c ne 
trouve sur lui aucun renseignement et je m'en excuse. 

Cependant, dans l'ouvrage que le chevalier Chardin a publié au 
commencement du dernier siècle sur ses Voyages en Perse et autres 
lieux de l'Orient, je relève, au chapitre xn du tome III, intitulé : Des 
exercices et des jeux des Persans, une courte note sur les joueurs de 
marionnettes : elle est sans importance : 

«. Leurs joueurs de marionnettes et de tours ne demandent point d'ar- 
gent à la porte, comme en notre pays, car ils jouent à découvert dans 



KARAGUEUZ 



85 



les places puliliques et leur donne qui veut. Ils entremêlent la farce et 
les tours, avec des contes et mille bouffonneries, qu'ils font tantôt mas- 
qués et tantôt démasqués et la font durer deux ou trois heures. Et 




Thkatiu; u'iimbhi s, a Alger. 
Extrait du Magasin pittoresque, \^'tl 



quand elle va finir, ils vont à tous les spectateurs demander quelque 
chose; et lorsqu'ils s'aperçoivent que quelqu'un se met en état de 
se retirer doucement, avant qu'on aille lui demander de l'argent, 
le maître de la troupe crie à haute voix et d'une manière empha- 



80 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

tique : Celui qui se lèvera devienne l'ennemi d'Ali. C'est comme 
qui dirait chez nous : ennemi de Dieu et des saints. On fait venir les 
charlatans dans les maisons, pour une couple d'écus. Ils appellent ces 
sortes de divertissements, mascaré, e'esl-à-dire jeu, plaisanterie, rail- 
lerie, représentations, d'où est venu notre mot de mascarade. » 

D'où vient Karagueuz? 

« Je pensais, dit Théophile Gautier, à le rattacher, par la filiation 
de Polichinelle, de Pulcinella, de Punch, de Piekelhé'ring, d'Old-Yice, 
à Maccus, la marionnette osque et même aux automates du Névropaste 
Polhcin ; mais tout cet échafaudage d'érudition devint inutile lorsqu'on 
m'eut dit que Karagueuz était tout bonnement la caricature d'un vizir de 
Saladin, connu par ses déportements et sa lubricité, origine qui fait 
Karagueuz contemporain des Croisades, antiquité suffisante pour la 
noblesse d'une ombre chinoise. » 

L'explication de Théophile Gautier dit bien d'où vient l'homme, 
mais elle ne montre pas d'où est tiré le nom qu'il porte. L'un de 
mes aimables correspondants, dont on retrouvera le nom plus tard, 
M. Edouard David, membre de l'académie d'Amiens, m'écrit à ce sujet 
ce qui suit : 

« Karagueuz signifie: l'homme aux yeux noirs. D'où vient ce nom qui 
n'est certainement pas arabe ni turc. Je lui trouve un air de ressem- 
blance avec notre Katrabeuse, du patois picard, qui- signifie : l'homme 
aux yeux bandés. On le trouve dans les anciens manuscrits à partir du 
xni c siècle. De nos jours encore, on l'emploie pour désigner le jeu par 
lequel un jeune garçon ayant les yeux couverts d'un bandeau, court 
après ses camarades. Il doit reconnaître celui d'entre eux qu'il saisit et 
celui-ci devient à son tour Katrabeuse. 

« Ce nom a-t-il été porté à Constantinoplc par ceux de nos braves 
compatriotes qui, enrôlés sous la bannière de l'Amiénois Pierre l'Ermite, 
partirent pour la première Croisade ? C'est tellement peu compliqué, 
que la chose pourrait bien être vraie. Katrabeuse, Karagueuz, l'homme 
aux yeux noirs, l'homme aux yeux bandés, n'est-ce pas qu'il y a là un 
rapprochement singulier et qui mérite d'être étudié? » 

Je ne me charge pas de résoudre cette question, mais je crois très 
intéressant de la poser. 



VII 

LES MARIONNETTES CHINOISES 



L'art du théâtre en Chine — [/opérateur dans sa fraine. — Un théâtre mécanique 

Représentation à la Cour. 



De tout temps, l'art du théâtre ;t été fort en honneur en Chine; vers 
le mii c siècle de notre ère, l'empereur Hiouen-Tsong s'en montra 
l'admirateur résolu et excita l'émulation des poêles el des artistes dra- 
matiques. Dès cette période éloignée de l'histoire, le théâtre chinois ;i 
produit d'innombrables œuvres soumises à des règles qui n'ont guère 
varié. Son but était et est resté essentiellement moralisateur. 

Outre leurs théâtres réguliers, c'est-à-dire ceux sur lesquels sont 
représentées des œuvres sérieuses ou de grandes pantomimes, les Chi- 
nois possèdent aussi de petits théâtres mécaniques qui se montrent plus 
spécialement sur les places publiques, les jours fériés. Leurs pantins 
paraissent libres et sont mis en mouvement par un opérateur visible 
qui, dirigeant des fils horizontaux, actionne, avec beaucoup de précision 
et d'adresse, un mécanisme renfermé dans le coll're sur lequel s'agitent 
les poupées enluminées et habillées d'étoiles luxueuses. 

Les marionnettes à main sont également connues en Chine depuis 
un temps immémorial et les théâtres ambulants qui leur sont propres 
méritent, par leur originalité, de fixer l'attention, lit seul opérateur, 
porteur du matériel tout entier, l'ait agir les petits acteurs; monté sur 
un banc l'élevant au-dessus des spectateurs, cet opérateur s'enveloppe 
d'une sorte de gaine formée d'une étoile de couleur bleue lixée aux pieds 
qu'elle emprisonne, elle s'élargit dans sa partie supérieure, de façon à 
assurer la liberté des mouvements du manipulateur. Ainsi vêtu, invi- 
sible pour les spectateurs, l'homme pose sur ses épaules une large 
boite qui lui couvre la tète et l'orme le théâtre sur lequel se meuvent les 
marionnettes; la dextérité de l'opérateur est extraordinaire el les mou- 



88 



MARIONNETTES MT GUIGNOLS 



vcments imprimés par lui à ses poupées sont d'une extrême vivacité 
et d'une grande vérité. 

La représentation terminée, le marionnettiste plie son matériel, 
replace le tout dans la boite qui le couvrait el va plus loin donner une 
séance nouvelle. 







Théâtre mécanique chinois. 
(Extrait du Magasin pittoresque, lslT.' 



Les renseignements qui précèdent me sont en partie fournis par le 
Magasin pittoresque de 1847, qui en attribue la paternité à Barrow, 
ministre plénipotentiaire du roi d'Angleterre; j'avoue ne point les avoir 
retrouvés dans le Voyage en Chine traduit en 1805 par Castéra, non 
plus que dans la traduction de Breton, mais j'en ai trouvé d'autres qui 
m'ont paru fort curieux en ce qu'ils montrent que les marionnettes, à 
cette époque, n'étaient pas seulement destinées à récréer le peuple chi- 
nois, Elles avaient leur place dans les cérémonies officielles. 



LES MARIONNETTES CHINOISES 



89 



Barrow cite le journal particulier de Maeartney, l'un de ses prédé- 
cesseurs, assistant à une tête donnée pour la célébration de l'anniver- 
saire de la naissance de l'empereur de Chine. 

« Nous eûmes le spectacle d'un jeu de marionnettes chinoises qui 
diffèrent peu des nôtres. Elles 
représentèrent d'abord une prin- 
cesse infortunée, renfermée dans 
un château, et un chevalier errant 
qui combattait des bcles féroces 
et des dragons épouvantables, 
délivroit la princesse et en étoit 
récompensé par le don de sa 
main. On célébroit leur mariage 
par des joules, des tournois et 
des divertissements. 

« Après celle espèce de fée- 
rie, il y eut une pièce comique 
dans laquelle quelques person- 



nages assez semli 



labiés 



'oli- 




chinelle, à M me Gigogne el à Sca- 
ramouche, jouoient les principaux 
rôles. Ce jeu de marionnettes 
appartenoit, nous dit-on. aux ap- 
partemens des femmes île l'em- 
pereur ; mais on nous l'avoit 
envoyé comme une faveur parti- 
culière pour nous amuser. L'une 
des pièces qu'il représenta fui extrêmement applaudie par les Chinois 
qui étoienl avec nous et je sus que c'étoit une de celles qu'on aimoit 
le mieux à la cour. » 



I s MnMlihl'H DE HAIIIOYVETTKS. 

D'après 11 110 imaire populaire imprimée à Sli.ni: 



VIII 

LES MARIONNETTES JAVANAISES 



Les théâtres javanais. — Récit de Raffles et de Crawfurd. — Le topeng et le wayang. 
— Le dalang, directeur de théâtre. — La musique du f/aimlan. — Récits mytholo- 
giques ou histoires des humilies illustres. — Interdiction de la représentation de la 
figure humaine. — Le wayang pourwa, le wayang geilog et le wayang klitik. — 
Guignol à Java, par Alfred Delvau. — Les marionnettes javanaises du prince Roland 
Bonaparte et de M. Gaston Calmann-Lévy. 



Dès les temps les plus éloignés, préoccupés de développer l'amour 
de leurs dieux et le aille de leur pays, les Orientaux ont fait, de leurs 
théâtres, des lieux d'enseignement national, dans lesquels ils font 
intervenir les éléments de leur histoire et de leur développement 
politique. 

Aujourd'hui, leur art, comme le notre, s'est transformé et a quel- 
que peu sacrilié au profane. 

Deux savants voyageurs, Raftles, gouverneur anglais de Batavia, et 
John Crawfurd, résident à la cour du sultan de Java, ont vu les théâtres 
javanais et ont recueilli sur eux de très curieux renseignements, qu'ils 
ont publiés en 1824. Ils ont constaté que les représentations drama- 
tiques affectent à Java, deux formes bien différentes : il y a le topeng 
dont les personnages sont des acteurs masqués et le wayang qui se re- 
présente par des ombres et des marionnettes. 

Le héros favori de l'histoire de Java, Panji, fournit souvent, par 
ses aventures, les sujets du topeng, dont le chef de la pièce, le dalang, 
récite le dialogue pendant que les acteurs exécutent les scènes par 
des gestes. 

Les dalang, ou directeurs des théâtres javanais, sont l'objet de la 
considération et du respect des habitants; tous sont improvisateurs et 
poètes et jouissent de certaines prérogatives. A eux seuls, dans les 
représentations ordinaires, est réservé l'honneur de parler en scène 



LES MARIONNETTES JAVANAISES 



91 



alors que les autres acteurs les assistent; leur parole est toujours 
accompagnée de la musique du gamelan, qui varie ses expressions 
suivant la nature de l'action. Il n'y a que la présence du souverain qui 
autorise les acteurs habituellement muets et vêtus avec magnificence, à 




M.IUIONNKTTKS JAVIVU I s. 

Wayang on ombres théâtrales, Wara Sumbadra, Arjiina, liitara Itama, liitara (ïiiru. 
Kxlrait «lu Voyage »/(• ltafflt-s il Ciaufunl. 



paraître le visage découvert et à réciter leur rôles au lieu de les 
millier. 

Les sujets traités par les topeng sont également puisés dans les 
récits mythologiques ou dans l'histoire des hommes les plus illustres; 
la guerre et l'amour sont les données principales sur lesquelles ils 
reposent. 

Pour les marionnettes javanaises, elles portent le nom de uvtyang 
et paraissent en ombres chinoises; les sujets choisis sont pris aux pre- 
miers temps de l'histoire de Java. 



MAliluNNKTTKS KT GUIGNOLS 



Là encore, le dalang placé derrière une toile blanche de quatre 
mètres de large sur deux mètres de hauteur, remplit sa mission. 
Les personnages découpés et dentelés avec un art infini, dans de 
minces feuilles de cuir de buffle, peintes avec le plus grand soin 

et la plus grande 
netteté de couleurs 
vives et harmonieu- 
ses , sont mis en 
mouvement, à l'aide 
de petites tiges de 
corne, par des ac- 
teurs muets, mais ils 
sont de formes bi- 
zarres et s'éloignent 
sensiblement de la 
nature. 

« On assure par 
tradition, disent Rat- 
Iles et Crawfurd, que 
les premiers wayang 
turent ainsi défigurés 
par leSousounan .Ma- 
ria, l'un des premiers 
apôtres mahomélans, 
afin de rendre cet 
antique amusement 
compatible avec les 
préceptes de l'isla- 
misme, qui défend toute représentation de la ligure humaine. 

Il y a trois espèces de wayang: la première est le wayang-pourwa, 
le plus ancien de tous; le wayang-gedog et le wayang-klitik. Ce dernier 
est plutôt un jeu de marionnettes qu'un jeu d'ombres chinoises; ses 
personnages sont des ligures de bois peintes et dorées. Pour le wayang 
klitik, les Javanais ne se servent pas de rideau transparent. 




Mamonnkttf. javanaise. 
Collection Oc M. Gaston Calmann-Lcvy. 



Alfred Delvau, a donné dans V Illustration du 16 août 1803, une 



LES MARIONNETTES JAVANAISES 



93 



étude qu'il a intitulée: Guignol à Java. Dans cette étude, il insiste 
particulièrement sur le caractère d'excessive liberté des scènes qu'il a 
vu représenter, et se déclare inoins scandalisé par le monstrueux 
Karagueuz que par les actes qu'accomplissent les ivayang-golets, les 
mêmes que Rafflcs et 
Crawfurd appellent les 
wayang-klitik. 

Les représentations 
auxquelles A. Delvau a 
assisté avaient lieu de nuit, 
au centre d'une clairière 
naturelle; le théâtre était 
éclairé par trois lampions 
d'huile de coco dans les- 
quels brûlaient, en guise 
de mèches, des tiges de 
phormium. II a vu là le 
dalang assis sur un tabou- 
ret de bambou, le bas du 
corps caché par un sarong 
tendu devant lui et le haut 
du buste découvert. 

« Ce sarong est atta- 
ché au bananier — pissatig 
— qu'il a en travers sur 
ses genoux et c'est sur 
la lisière de ce lambeau 
d'étoffe qu'il fait courir 

ses marionnettes, au nombre de vingt-cinq ou trente. Si son visage 
est éloquent, ses mains ne restent pas muettes. On ne saurait dé- 
ployer plus de dextérité, je l'avoue, dans la mise en action de tous 
ces personnages lilliputiens: leswayang-golets vont, viennent, s'agitent, 
se démènent, levant les bras, levant les pieds, avec une verve éton- 
nante, et quand ils ont joué leur rôle, au lieu de les l'aire rentrer dans 
les coulisses pour recevoir un chàlesur leurs épaulesoudes félicitations 
sur leur esprit, comme en reçoivent nos marionnettes en chair et eu 




M Allll>\ M I I I JAVANAISE. 

Colleet le M. Custuii Cul m ■!.• \ \ . 



91 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



os, le dalang les pique sur un tronc de bananier placé à sa droite ou à 
sa gauche, où d'acteurs, ils deviennent spectateurs. » 

Les marionnettes javanaises ne sont pas absolument inconnues des 
parisiens ; le prince Roland Bonaparte et M. Gaston Cahnann-Lévy en 
ont rapporté de fort beaux spécimens originaux ou photographiés qui 
ont figuré, en 1895, à V Exposition du théâtre et de la musique; le Musée 
des Colonies, il y a quelques années, en possédait aussi un jeu remar- 
quable, — c'est, je crois, celui qui est actuellement au musée Guimet. 



IX 
LES MARIONNETTES BIRMANES 



Les marionnettes birmanes aux Folies-Berr/ère. — M. A. Mahé. do I.a Bourdonnais 
Le puai et le root-thai. — Une représentation en Birmanie. 



Les marionnettes birmanes sont venues en France il y a quelques 
années, pour y chercher sans doute, comme tant d'autres étoiles, la 
consécration de leur talent, ("est sur la scène des Folies-Bergère qu'elles 
ont donné leurs représentations; elles étaient fort curieuses. On ne les 
comprenait guère; mais il n'était pas nécessaire qu'on les comprît pour 
rire de tout son cœur à leur jeu. 11 y avait là, notamment, un grand 
diable de dragon vert qui obtenait tous les suffrages eu engloutissant 
successivement, dans sa large gueule, les acteurs effarés. 

Il existe peu de documents sur les marionnettes birmanes; je n'ai 
guère trouvé, les concernant, que les très curieuses notes insérées par 
le comte A. Mahé de La Bourdonnais, dans son livre intitulé: Un 
Français en Birmanie, ouvrage complété par M. (',. .Marcel et publié en 
1883; c'est presque de l'actualité. 

M. Mahé île La Bourdonnais semble avoir été séduit par le théâtre 
birman; il lui consacre une étude extrêmement amusante, pleine de vie 
et de mouvement. 

A sa connaissance, il n'est pas de nation plus folle de théâtre que 
la nation birmane. Pour un birman, tout est prétexte à représentation 
dramatique: naissance, entrée au couvent, mariage, construction d'un 
pont, élévation d'une pagode, etc., etc. 

Les représentations se donnent la nuit, en plein air; elles sont 
publiques et il n'y est per<;u aucune espèce de rétribution; toujours 
les assistants y sont en nombre considérable. Celui qui organise l'une 
de ces fêtes, un pwai, se fait construire une sorte de petite loge fermée 
dans laquelle il dispose, pour lui et pour ses invités, lits, nattes cl 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



chaises; les invités ayant pris place, il fait distribuer des cigares, des 
sucreries, de l'eau-de-vie et des feuilles de thé confites au vinaigre. 
La représentation commence, tous les spectateurs sont formés encercle. 

Il s'agit d'un zat-pwai, c'est-à-dire d'une pièce où les rôles sont 
tenus par des hommes et des femmes aux costumes somptueux. Au centre 
du cercle a été plantée, comme jadis dans le théâtre de Shakespeare, 
une branche d'arbre ou une feuille de bananier représentant une forêt; 
autour de celte branche ou de cette feuille sont déposés des lampions 
alimentés de pétrole et de mèches fumeuses qui éclairent la scène et 
auxquels acteurs et spectateurs viennent allumer leurs cigares. 

En Birmanie, les applaudissements n'existent pas pendant la repré- 
sentation qui dure toute la nuit ; on ne perçoit aucun bruit étranger à 
la parole des acteurs. 

Les sujets des pièces birmanes sont empruntés aux événements 
supposés des existences antérieures du dieu Gautama ou à l'histoire des 
rois et des reines de l'Inde. 

Les pièces à marionnettes ou root-thai attirent aussi la foule et la 
retiennent, les Birmans les suivent dans tous leurs développements, avec 
avidité. 

« Au pied d'une estrade assez élevée, dit M. Mahé de la Bourdonnais, 
sont rassemblés une dizaine de musiciens, si l'on peut qualifier de 
musique le bruit infernal et antimélodieux qu'ils produisent. Il y a là 
un tshaing, châssis de bois circulaire d'environ deux mètres de hauteur 
et de un mètre cinquante centimètres de diamètre, autour duquel sont 
appendus des tambours de différentes tailles et de plusieurs tons qui 
sont frappés à la main par l'exécutant; un kyce-waing, instrument de 
même sorte, mais un peu moins grand, et où les tambours sont 
remplacés par des gongs qu'un musicien frappe à tour de bras avec un 
bâton; deux ou trois hnai, espèces de clarinettes; une grosse cloche; 
des ra-gweng ou grosses cymbales ; des cymbales [dus petites ; un tom- 
tom battu à la main; des castagnettes et autres instruments barbares. 

« La plate-forme en bambou est longue de deux mètres cinquante 
centimètres environ et fermée dans le sens de la longueur par un 
rideau derrière lequel se tiennent les joueurs de marionnettes. Sur la 
partie antérieure qui forme la scène est, d'un coté la Cour, aussi y 
voit-on un trône, des parasols dorés et autres insignes royaux ; de 



LES MARIONNETTES BIRMANES 



l'autre, est une forêt représentée par quelques branches d'arbres qui 
produisent une illusion absolument insuffisante. 

« Les poupées, en bois, ont deux à trois pieds de haut et sont 
luxueusement costumées. Leurs mouvements produits par des ficelles 
attachées à la tète, aux jambes et aux bras, paraissent assez naturels. 

« Je regardais sans y comprendre grand'chose, ajoute M. de La 
Bourdonnais, la pièce qui se déroulait devant moi et à laquelle le publie 
semblait prendre un extrême plaisir, lorsqu'il se produisit un incident 
grotesque, du moins pour moi. Une des ficelles qui faisait mouvoir le 
roi, se cassa et je vis descendre du ciel une main gigantesque, au bout 
d'un bras paraissant démesuré qui vint tout remettre eu ordre, ce qui 
me fit aussitôt penser à Gulliver chez les géants. 

« Les joueurs de marionnettes, dit encore M. de La Bourdonnais, 
acquièrent souvent plus de réputation que les acteurs véritables. Le 
plus célèbre est Moung-Tha-Byah , sans rival dans les rôles de prince; sa 
réputation est immense et ses jugements sont des oracles. » 



IV 



LES MARIONNETTES EN FRANCE 



LES « MITOURIES » DE DIEPPE ET LES SPECTACLES PIEUX 

Les Mitouries de la mi-août, à Dieppe. — Renseignements fournis par Desmarquets el 
par L. Vitet. — Grimpe-sur-1'Ais, Grimpesulais ou Gringalet. — Suppression (1rs Mi- 
tourie» en 1617. — I.a Passion représentée sur 1'' IVtit-l'ont de l'Hotel-Dieu, à Paris, 
en 17)0. — Les Mystères de la Passion, la Katicite', la Tentation île saint Antoine, 
représentés dan* la France entière, au xvin* siècle. — Le Juyement unirersel, du 
sieur Ardax, donné à Reims, en 177Ô. 

En France, où nous arrivons, c'est encore dans les cérémonies 
religieuses qu'il nous faudra rechercher l'origine des statuettes animées. 
Les plus célèbres de ces cérémonies sont celles de Dieppe; on les 
appelait les Mitouries de la mi-août. Données à l'intérieur de l'église 
Saint-Jacques, elles consistaient en une pantomime à laquelle prenaient 
part prêtres et laïques et dont le jeu était accompagné de ligures action- 
nées par des fils et des ressorts. Pour les représentations, on construi- 
sait, au chœur, une sorte de théâtre dont la partie supérieure se fixait 
à la voûte du temple. 

Desmarquets, dans ses Mi-moires chronologiques pour servir à 
f Histoire de Dieppe, publiés en 1 7 N r» , donne sur les Mitouries, des 
renseignements d'une grande précision. 

«... Pendant toute la durée de celte messe, chantée en musique, on 
donnoitaux assistants une représentation de l'Assomption de la Mère de 



[00 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Dieu : à cet effet, on posoit tous les uns, au-dessus de la contre-table du 
chœur, une tribune dont le haut touchoil à la voûte de l'Eglise et étoit 
parsemé d'étoiles sur un fond d'azur. Deux pieds environ au-dessous du 
plancher de celle tribune s'élevoit un grand siège sur lequel paroissoit 
le Père Eternel sous la ligure d'un vénérable vieillard; on voyoit à ses 
côtés quatre anges, de grandeur naturelle, qui sembloient se soutenir en 
l'air : ils faisoient battre leurs ailes en cadence au son de l'orgue et des 
instruments. Au-dessus de la ligure du Père-Eternel, il y avoit un 
triangle assez grand, dont chaque angle étoit accompagné d'un ange de 
moindre grandeur : ces trois anges, à la lin de chaque oflice, exéeutoient 
un trio sur le chant de l'Ave Maria, gratta Dei plena, per secula, etc., au 
moyeu de petites cloches de différents tons, sur lesquelles ils frap- 
poient. 

« Un peu au-dessous de ce triangle, on voyoit de chaque coté un 
ange de grande stature, qui lenoit une trompette dont le son accompa- 
gnoit le trio exécuté par les trois petits anges. Enfin au-dessous des 
pieds du Père-Eternel, paroissoit de chaque côté un ange de grandeur 
naturelle, qui tenoit un grand chandelier chargé d'un cierge, qu'on 
allumoit à tous les offices; mais quand ils étoient finis et qu'on vouloit 
éteindre leurs cierges, ces deux anges paroissoient n'y pas consentir, en 
se tournant avec vivacité de côté et d'autre, pour l'empêcher; de sorte 
qu'il falloit employer la plus adroite précision pour y parvenir. 

« On entretenoil un machiniste pour la perfection et la conduite des 
ressorts de toutes ces ligures, qui étoient un chef-d'œuvre de ce temps, 
cl la curiosité d'en voir l'effet amenoit beaucoup d'étrangers dans 
Dieppe. 

« Quand on commencent la messe, deux des quatre anges qui 
étoient aux côtés du Père-Éternel descendoient majestueusement de 
leurs places jusqu'au pied de l'autel, où se trouvoit le tombeau de la 
Sainte Vierge, contre lequel on avoit placé, pour la représenter, une 
figure de grandeur naturelle, dans laquelle il y avoit également des 
ressorts. Dès que les deux anges étoient descendus jusqu'à cette figure, 
chacun de son côlé l'élevoit très lentement jusqu'aux pieds du Père- 
Eternel. Pendant cette Assomption, cette figure de la Vierge levoit les 
bras et sa lète de temps à autre pour témoigner son désir d'être au ciel. 
A peine éloit-elle parvenue aux pieds de l'Eternel, qu'il lui donnoit 



LES MIÏOURIES DE DIEPPE 101 



sa bénédiction, et aussitôt un des autres anges posoit une couronne sur 
la tète de Marie et cette Heine des anges disparoissoit peu à peu, cachée 
dans un nuage. 

« Pendant cette représentation, qui duroit plus d'une heure et 
demie, l'on voyoit un personnage bouffon : dans un moment il parois- 
soit d'un côte de la tribune, et celui d'après, il étoil de l'autre el faisoil 
des singeries; dans un temps, il ouvrait les bras du côté de la Sainte 
Vierge qui montoitau ciel, pour exprimer sa surprise; et celui d'après 
il marquoit sa satisfaction en applaudissant des mains; enfin, il se cou- 
choit de toute sa longueur pour faire le mort et se relevoit ensuite et 
courait avec rapidité se cacher sous les pieds du Père-Éternel où il ne 
montrait que sa tète. 

;< Les lazzis et niaiseries de ce personnage, que le peuple nommoil 
Grimpe-sur-t Ai$, faisoient rire une partie des assistants et surtout les 
enfantsqui l'appeloienl à haute voix dès qu'il paroissoit... » 

Un autre historien, plus rapproché de nous et qui semble s'être 
inspiré de ce qui précède, .M. L. Vilet, parle également des Mitouries 
de Dieppe. Au sommet du théâtre, dit-il, dans son Histoire des anciennes 
villes de France (Haute Normandie, Dieppe), « un vénérable vieillard, 
vêtu en monarque, couronné d'uni! tiare, était assis sur un nuage; au- 
dessus de sa tète brillait un grand soleil reluisant connue l'or et le 
cristal, et tout à l'eutour un essaim de belles étoiles. Ce vieillard 
était le Père Éternel; à ses cotés voltigeaient une légion d'anges, allant, 
venant, prenant ses ordres, agitant leurs ailes, balançant leurs encen- 
soirs, comme si c'eût été dr> anges véritables. Des lils de 1er habile- 
ment cachés leur faisaient faire tous ces mouvements; cl le peuple de 
pousser des cris de joie, de trépigner d'admiration. S'il faut en croire 
les récits du temps, ces anges marionnettes faisaient de véritables 
prodiges et surpassaient en adresse ces fantoccim qui font encore le 
bonheur des Italiens. Ainsi, lorsqu'après l'oHiee il fallait éteindre les 
cierges, celaient de petits anges qui les souillaient en voltigeant à 
l'eutour. D'autres anges embouchaient la trompette si à propos pendant 
certains jeux d'orgue, que les sons semblaient sortir de leurs instru- 
ments. 

« Au commencement de la messe, deux anges envoyés par le Père 



102 MARIONNETTES KT GUIGNOLS 



Eternel descendaient du ciel, et venaient prendre dans leurs bras la 
sainte Vierge, qui reposait sur son lit de mort devant le maître-autel-, 

au milieu d'une espèce de jardin de Gethsemani, dont les fleurs et les 
fruits étaient faits de cire peinte. La Vierge, ainsi portée par les anges, 
montait au ciel assez lentement pour qu'elle n'arrivât dans les bras du 
Père Éternel qu'au moment de l'adoration. Alors Dieu le l'ère lui 
donnait trois Ibis sa bénédiction, un ange la couronnait et les nuées du 
ciel semblaient se refermer sous ses pieds et la dérober aux yeux des 
spectateurs; 

« Enfin, pour que rien ne manquât à ce mélange dramatique de 
comédie et de dévotion, d'un côté, le prêtre qui représentait saint Pierre 
faisait communier les apôtres, lesquels étaient tenus de s'y soumettre 
sous peine d'amende ; de l'autre, un bouffon, que le peuple nommait 
Grimpesulais ou Gringalet, faisait mille pasquinades, tantôt contrefai- 
sant le mort, tantôt ressuscitant en faisant des apostrophes à la Vierge 
et à Dieu, ce qui causait d'incroyables transports dans la multitude. » 

L'une de ces fêtes fut particulièrement remarquable. C'est celle qui 
eut lieu en 1443, lors de la réception d'une statue de la Vierge, offerte 
à l'église Saint-Jacques parle Dauphin, depuis Louis XI, en souvenir de 
la levée du siège de Dieppe par les Anglais. 

Les Mitouries ont longtemps diverti les Dieppois, mais elles ont 
été supprimées en 1647, à la suite «l'une visite de Louis XIV, la Reine- 
uière ayant été blessée de leurs jeux. 

Repoussées encore, surtout depuis lors, par l'autorité ecclésiastique, 
les marionnettes religieuses se réfugièrent sur la voie publique ; elles 
pénétrèrent peu à peu dans les campagnes, puis dans les villes, où elles 
se fixaient de préférence aux portes des couvents ou devant les églises. 
Au xviii 1 siècle, elles étaient à Paris où elles représentaient la Passion 
sur le Petit-Pont de l'Hôtel-Dieu, ainsi qu'en fait foi l'annonce suivante, 
conservée par les Affiches de Boudet, de 1746 : 

« .Messieurs et Dames, la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ en 
ligures de cires mouvantes comme le naturel, se représente depuis le 
dimanche de la Passion jusqu'au jour de Quasimodo inclusivement. Ce 
spectacle est digne de l'admiration du public, tant par les changements 
de ses décorations que par le digne sujet qu'il représente. C'est toujours 



LES MITOURIES DE DIEPPE 103 



sur le pont de i'Hùtel-Dieu, rue de la Bûcherie, où de tous temps s'est 
représentée la crèche. » 

Particulièrement pendant la seconde moitié du x\m c siècle, on peut 
suivre la trace de ces spectacles pieux dans la France entière; on y 
voit invariablement les Mystères de la Passion, la Xalicité et, un peu 
plus tard, la Tentation de saint Antoine, qui est peut-être le seul qui 
soit arrivé jusqu'à nous, un peu modernisé il est vrai, mais bien 
amusant. 

A Reims, en avril 1775, circulait un programme ainsi conçu : 

'( Explication du Jugement universel, tragédie, par le sieur Ardax, 
du mont Liban. Celle pièce sera composée de trois mille cinq cents 
figures en bas-relief que l'on fera changer cl marcher selon l'ordre 
qu'on leur imposera. L'auteur, qui n'a d'autre but que d'édifier le publie 
en le récréant, a suivi les livres saints. » 

Le programme analysait successivement les cinq actes de l'œuvre 
du sieur Ardax. 



II 

ACTE DE NAISSANCE DE LA MARIONNETTE 



Les recherches de Magnin à ci; sujet. — Le Cycle de Robin et Marion. — Les Sérécf*, 
de Guillaume Bouchet, parues en 1584 et en 1608. 



D'où vient le nom de marionnettes que portent chez nous les pantins 
de bois? 

Magnin l'a recherché avec la conscience qu'il apporte à toutes 
choses. Il le l'ait dériver du nom de Marie, qui avait autrefois 
d'aimables et gracieiu synonymes, comme Marote, Mariotte, Mariette, 
Marion, puis enfin Marionnette. C'est aussi l'opinion qu'émet Gilles 
.Ménage dans son Dictionnaire étymologique. « .Nous trouvons au 
xi if siècle, dit Magnin, dans une des pastourelles qui l'ont partie de ce 
qu'on peut appeler le Cycle de Robin et Marion, le joli nom de Ma- 
rionnette donné à la jeune et gentille Marion. » 

« lié! Marionnette tant aimée t'ai ! » 

Ce nom, qui exprimait, comme on le voit, un sentiment de ten- 
dresse, après avoir insensiblement pris place dans la langue, ne tarda 
pas à .être attribué aux petites statuettes de la Vierge conservées par les 
fidèles, et c'est ainsi que peu à peu, par une sorte de corruption, on 
en vint à le donner à nos poupées de bois, qui le portent d'une manière 
définitive depuis le xvi° siècle. 

D'autres chercheurs, sans d'ailleurs appuyer leur affirmation 
d'aucune preuve, prétendent que les marionnettes ont été importées en 
France par un nommé Marion, accompagné de sa femme qui portait le 
prénom de Marie. 

Il est d'un haut intérêt de fixer l'époque précise à laquelle le doux 
nom de Marionnette est devenu celui des poupées de théâtre, Magnin a 
l'ail celte recherche : 



ACTE DE NAISSANCE DE LA MARIONNETTE 105 



« La première mention que j'ai rencontrée jusqu'à présent, dit-il, du 
mot marionnette, pris dans l'acception d'un jeu scéniquc et populaire, 
se trouve dans les Sérées de Guillaume Bouchet, sieur de Brocourt. Ce 
livre est un recueil d'historiettes facétieuses, dont la première partie 
parut en 1584 et les deux dernières en 1608, environ deux ans après 
la mort de l'auteur. Je lis dans la XVIII" Sérée, qui traite des boiteux, 
boiteuses et aveugles : « .... Et luy vont dire qu'on trouvoit aux badi- 
neries, bastelleries et marionnettes, Tabary, Jehan des Vignes et Franc- 
à-Tripe, toujours boiteux, et le badin ès-farces de France, bossu, fai- 
sant tous ces contrefaites quelques tours de ebampicerie sur les 
théâtres. » 

Il demeure donc établi, par cette citation, que de 1590 à IG00 il 
existait en France de véritables théâtres de marionnettes, et que les 
personnages de ces théâtres étaient connus. Parmi eux, comme on le 
voit, ne figuraient encore ni Arlequin, ni Pantalon, ni Polichinelle, â 
moins cependant que Guillaume Bouchet ait voulu le citer en parlant du 
« badin ès-farec île France, bossu », ce qui semble liés probable. 



III 

POLICHINELLE. BRIOCHÉ ET SES CONCURRENTS 



Maccus. — Ce qu'en dit l'abbé de Saint- Non. — Découverte d'un Maccus de bronze 
en 1727. — Louis Biceoboni el {'Histoire du théâtre italien. — Bénévent, capitale des 
Samnites des Latins; la haute-ville et la basse-ville. — Naissance de Pulcineîlo ou 
Puleinella à Naplos ou près de Naples. — Silvio Fiorillo, créateur du type. — Ses 
Iransformations. — Ce qu'en dil George Sand. — Le Polichinelle français. — Son 
caraclère. — Il n'a point d'opinions politiques. — Magnin le considère comme un type 
national. — Le Polichinelle de Du Marsan, tyj e de la marionnette actuelle. — Poli- 
chinelle fait son apparition à Paris vers 1G:',0. — La Lettre de Polichinelle à Jules 
Mazarin. — Brioché. — Mazarin et les Théatins, en 1662. — Le Passeport et l'adieu 
de Mazarin, en vers burlesque», el la Lettre à monsieur le Cardinal Burlesque, 
publiés en 16)9. — Les marionnettes des Théatins. — Le Château-Gaillard, d'après la 
Chronique scandaleuse ou Paris ridicule, de < laude Le Petit. — Combat de Cyrano 
de Bergerac contre le singe de Brioché. — La dynastie des Brioché. — Les Mémoires 
pour sertir à l'Histoire des spectacles de la /aire, par 1rs frères Parfaict.— Théâtres 
do marionnettes en 1646, 1657 et 1688. — La Trouppe royale des Pijgmves, en 1676; 
privilège accordé au sire de La Grille. — Transformation de ce théâtre. — Pierre de 
Laer, créateur du Théâtre des Bambocltes. 



Pan ! Pan ! 
Qu'est-ce qu'est là '.' 
("est Polichinelle qu'arrive. 
Pan! Pan! 
Qu'est-ce qu'est là? 
C'est Polichinelle que v'ia. 
Il l'ait dos pas, des poses et dos grimaces, 
Danse avec art 
Et l'ait le grand écart. 

Il règne encore aujourd'hui bien des obscurités sur la venue de 
Polichinelle en ce bas monde. On suit cependant qu'il remonteà une haute 

antiquité. Sous ses différentes formes comme sous ses noms différents, il 
a traversé victorieusement les siècles el a obtenu partout ses lettres de 
grande naturalisation. 

Tour à tour burlesque, fourbe, lubrique, batailleur, ivrogne ou 
cruel, il semble avoir pour mission de matérialiser les vices inhérents à 
la pauvre humanité. Qu'on le nomme Maccus chez les anciens, Pendj 



F^-_ - 




l'ot.nii i s i: i.i. t: 
par finniARii Max F t. 






POLICHINELLE, BRIOCHE ET SES CONCURRENTS 109 



en Perse, Old-Vice ou Punch en Angleterre, Pulcinella en Italie, Don 
Cristoval Pulichinela en Espagne et en Portugal, Casperl ou GVw- 
/?«/•</ en Autriche, Hanswurst, c'est-à-dire Jean Boudin en Allemagne, 
loneelgek et //««s Pickelharing en Hollande, Karagueuz à Constanti- 
nople, Guignol ou Polichinelle en France, il est toujours le même, il 
garde son caractère primitif et ne se distingue que par le génie rie la 
nation qu'il représente. 

Maccus, qui a pris certainement son nom d'un mot de la langue 
osque signifiant bouffon, étourdi, stupide, est le plus ancien poli- 
chinelle. Son origine n'est pas inconnue. Personnage de la farce 
antique, il a pris naissance dans l'Italie latine, où il figurait dans les 
comédies atellanes, ainsi dites du nom d'Atella, ville des Osques, située 
entre Naples et Capoue. Maccus était sans coiffure; il portail une simple 
tunique et avait les pieds chaussés de brodequins. Sun nez était re- 
courbé en forme de bec ; il avait aux deux coins de sa large bouche, 
deux petites boules d'argent résonnantes qui lui servaienl de Sgherlo ou 
de pratique et se signalait par les deux bosses qu'il a transmises à 
quelques-uns de ses descendants. 

« Plusieurs auteurs, tels qu'Apulée, Juste Lipse cl d'autres, dit 
l'abbé de Saint-Non dans le Voyage pittoresque ou description des 
royaumes de Xaples et de Sicile, publié dans les années 1781-1786, 
nous apprennent que ce fui pour les comédies d'Atella que l'on inventa 
en premier lieu ce rôle ridicule auquel on a donné depuis le nom de 
Polichinelle. Ce personnage est encore fort en usage dans Ions les 
théâtres d'Italie et fort goûté surtout îles Napolitains. Ils lui donnent le 
nom de Pulcinello, et il y a effectivement tout lieu de croire (pie ce 
nom lui vient de la ressemblance qu'on pcul lui trouver avec la forme 
des jeunes poulets (Piillum gallinaceum), dont le hec disproportionné 
pour la grosseur avec le petit animal, tient beaucoup du masque de 
Pulcinello. » 

En 1727, lors des fouilles opérées au mont Exquilin, l'une des 
montagnes qui dominent Home, il a été découvert un Maccus de bronze 
dont les yeux étaient en argent; gravé dans ['Histoire du théâtre italien 
de Louis Riccobini, publiée en 1731, gravé également dans le Voyage 
de l'abbé de Saint-Non, il a été reproduit parle Magasin pittoresque de 



11(1 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



1834. La hauteur de ce bronze antique était de trois pouces neuf 

lignes. 

Au sujet de ce Maccus, Rieeobiui, dans une note étendue, dit : 

« Les auteurs qui nous ont conservé le nom de Maccus de l'ancienne 

langue osque, qui veut dire Polichinelle en langue italienne, nous l'ont 

voir que ce nom de Polichinelle n'est point 
moderne et que ce personnage, en conser- 
vant sa figure presque semblable en tout à 
l'ancienne, en a conservé le nom aussi. » 

Et plus loin : « Atella est une petite ville 
près de Naples qui aujourd'hui s'appelle 
Âversa. Or, il n'est pas surprenant que dans 
la décadence des spectacles des Latins, ce 
Maccus, d'un caractère grossier, insipide, 
étourdi et fol, inventé alors pour taire rire 
par ses gestes et par ses paroles, se soit 
perpétué dans le pays lorsque la comédie 
changea de mœurs. » 

Dans cet ouvrage sur le Théâtre italien, 
Riccoboni donne un certain nombre de types 
d'acteurs gravés de façon remarquable. Parmi 
eux se trouve « la ligure du Polichinelle tel 
qu'il est aujourd'hui » (1731). Dans sa note 
l'auteur ajoute : « Les comédies napolitaines, à 
la place du Scapin et de l'Arlequin, ont deux 
^ Polichinelle : un fourbe et l'autre stupide. 
Dans le pays, l'opinion commune est que 

[EKt lïaL™?1ticîot™ m ' c est (1( ' la villc de Béné vent, qui est la capi- 
tale des Samnites des Latins, qu'on a tiré ces 
deux caractères opposés, quoique habillés de même. On dit que cette 
ville, qui est moitié sur la hauteur d'une montagne et moitié au bas, 
produit des hommes d'un caractère tout différent. Ceux de la haute 
ville sont vifs, spirituels et très actifs. Ceux de la basse ville sont 
paresseux, ignorants et presque stupides. » 




C'est donc à Naples, ou près de Naples, croit-on, et à une 



POLICHINELLE. BRIOCHE ET SES CONCURRENTS 



111 



époque qui ne peut être préeisée, qu'est né Ptilcinello ou Pulcinella. 

Son créateur serait un comédien du nom de Silvio Fiorillo, qui 
l'introduisit au commencement du wn" siècle dans les parades napo- 
litaines. Bartolomeo Pinelli , dans le Raccolta dei cinquanta costumi 
pittoreschi, publié à la fin du même siècle, a conservé le costume de 
Pulcinella, qui n'a rien de comparable à celui 
de notre Polichinelle : le haut du visage est 
couvert d'un loup ou demi-masque noir; sa 
taille est droite et serrée dans un large vête- 
ment blanc. La tète est couverte d'un bonnet 
en forme de mitre. M. Arthur Pougin, dans 
son Dictionnaire du théâtre, a reconstitué ce 
costume original; peut-être même l'a— t- il copié 
sur B. Pinelli. 

Il semble d'ailleurs qu'en Italie, comme 
partout un peu, Pulcinella a subi bien dv:s 
transformations. On peut encore retrouver 
d'anciennes estampes du début du vvil siècle 
portant la légende explicative suivante : « Mas- 
que burlesque qui parle la langue <\^> paysans 
napolitains et qui est vêtu de toile blanche. 
Il contrefait le beste et le stupide. » Ce Pul- 
cinella, sorte de ridicule matamore, est coiffé 
d'un chapeau à larges bords et porte l'épée 
de bois ; son vêlement, très ample, est noué 
à la ceinture ; le pantalon est large et 
flottant. Le visage, à demi recouvert d'un 
masque au nez long et recourbé, est orne 




de longues moustaches relevées en pointe. 



extrait il" \'Ui<ilaire du théâtre 
itn'icu. '!'■ Iti >l>oni 



Pulcinella descend doue île Marais. C'était l'opinion de George 
Sand qui imprimait, en 18.V2, un article sur la comédie italienne, 
reproduit sans indication d'origine par Maurice Sand dans ses Masques 
et Bouffons. 

« Le [dus ancien de tous les types, dit George Sand, c'est le 
Polichinel napolitain. Il descend en droite ligne du Maccus de la Gain- 



112 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



panie, ou plutôt c'est le même personnage. Le Maccus antique ne 
ligurait point dans la comédie régulière mais dans ces espèces de 
drames satiriques fort anciens qui s'appelaient Atellanes, du nom de 
la ville ù'Atella, où ils avaient pris naissance. Une statue de bronze 
retrouvée à Rome en 1757 ne peut laisser de doute sur l'identité de 

Maccus et de Polichinel. Le Polichinel des 
Atellanes porte, comme son descendant, deux 
énormes bosses, un nez crochu comme le bec 
d'un oiseau de proie, et de grosses chaus- 
sures reliées sur le cou-de-pied, qui ne s'éloi- 
gnent pas trop de nos sabots modernes. Il a 
l'air railleur, sceptique et méchant : deux 
boucles d'argent, placées au coin de ses 
lèvres, lui agrandissent la bouche et donnent 
à sa phvsionomie quelque chose de bas et de 
k \h taux, expression complètement étrangère à 
V '% celle du Polichinel moderne. Cette différence 
dans l'extérieur des deux personnages me pa- 
raît accuser une différence plus profonde en- 
tre les caractères. L'acteur des anciens devait 
être quelque chose de plus bas, de plus 
haineux que le Polichinel moderne. Comique 
surtout par ses difformités, je me ligure 
voir de loin une espèce de Thersite populaire 
aux prises avec l'oppression de l'esclavage 
et de la laideur. Polichinel, c'est déjà la 
révolte; il est affreux, mais il est terrible, rigoureux et vindicatif; il 
n'y a ni Dieu ni diable qui le fasse trembler quand il tient son gros 
bâton. A l'aide de cet instrument, qu'il promène volontiers sur les 
épaules de son maître et sur la nuque des officiers publics, il exerce 
une espèce de justice sommaire et individuelle, qui venge le faible des 
iniquités de la justice officielle. Ce qui me confirme dans cette opi- 
nion, c'est, que dans les farces napolitaines, on trouve deux Polichi- 
nels : l'un, bas el niais, véritable (ils de Maccus; l'autre, hardi, voleur, 
batailleur, bohémien, de création plus moderne. » 

Polichinelle, lui, noire Polichinelle, est bien d'humeur et de tem- 




Iaiiit de Polichinel napolitain, 

17.il. 

(Extrait do 1 Histoire du théâtre 
italien, de Kiceoboni.) 



POLICHINELLE, BRIOCHE ET SES CONCURRENTS 



113 



pérament gaulois: il ne doit rien ni à Maccus, ni à Puleinella; il a 
une physionomie qui lui est bien personnelle. Son visage et son nez 
camard enluminés, font comprendre qu'il ne t'ait pas li d'une «lionne 
chopine », ses yeux effrontés montrent qu'il n'est pas indifférent aux 
charmes de la mère Gigogne; son rire franc et eommunicatif est bien la 
marque d'une conscience en repos. Il faut re- 
connaître que Polichinelle a quelquefois des dé- 
mêlés avec le commissaire, avec sa femme, avec 
son voisin, avec le gendarme, avec l'apothicaire, 
avec le bourreau, avec le chat qu'il a souvent 
pour compagnon, avec le diable même; mais 
son bâton, dont il se sert adroitement et de 
manière persuasive, a vile l'ait de dissiper ces 




Esli'iiitilii Dirtimtniiimlu the ilr 

lit' l'otIRill 



D'instincts inoins brutaux et moins pervertis 
que Punch, Polichinelle rosse et ne tue pas. Bon 
vivant, fort buveur, sans vergogne, de langage 
libre et d'une gaieté inaltérable, il existe depuis 
longtemps et vivra plus encore qu'il n'a vécu. 
Il n'a pas d'opinions politiques très arrêtées. 
Pourvu qu'il frappe, il lui importe peu de con- 
naître les épaules sur lesquelles smi bâton re- 
tombe. Jadis plus qu'aujourd'hui, son caractère 
frondeur, quelquefois son esprit de justice, lui 
ont fait rencontrer des personnages en place sur lesquels il a verse sa 
colère, mais avec sa finesse habituelle, il a vite compris, — l'influence 
de ces personnages se modifiant sans cesse suivant les époques ou les 
intérêts en présence, — qu'il y jouait sa popularité et qu'un joui 
viendrait où il n'aurait que des ennemis. 

Il a donc renoncé à sa prétention de suivre les politiciens sur un 
terrain où sa liberté n'était pas entière; peut-être aussi, ses habitudes 
d'économie prenant le dessus, a-t-il pensé que s'instituer grand jus- 
ticier était chose grave et que ces fonctions qui ne seraient pas pour 
lui déplaire, lui coûteraient un nombre trop considérable de triques. 

« Polichinelle, écrit Magnin, me parait un type entièrement natio- 
nal et une des créations les plus spontanées et les plus vivaces de la 

s 



111 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



fantaisie française. » Sa bosse, comme le dit Guillaume Bouchot, appar- 
tient au « badin ès-farces de France ». Son costume, souvent modifié 
jadis, semble à tout jamais fixé maintenant; depuis plus d'un siècle et 
demi, il est reste le même, sauf cependant quelques petites modifica- 
tions de détails que les exigences de la mode lui ont imposées. Dumer- 

san, mort en 1849, à qui le théâtre 
doit plus de deux cents spirituels vau- 
devilles, dont quelques-uns ont été 
écrits en collaboration avec Brazier, 
Bouiily et Désaugiers, a longtemps 
possédé un Polichinelle reproduit par 
le Magasin pittoresque de 1834 ; c'est 
celui-là même qui servait aux théâtres 
de la foire lorsque la Comédie-Fran- 
çaise les lit fermer à la suite de re- 
tentissants procès. Cette précieuse ma- 
rionnette a eu, si l'on en croit la 
tradition, l'inestimable honneur de re- 
présenter ou d'annoncer les pièces 
écrites par Le Sage, d'Orneval, Favart 
et Fuzelier. Dumersan tenait ce beau 
Polichinelle du fils de Favart. 

Il est resté le type admis par tous. 
Nos artistes contemporains, je ne parle 
que de ceux-là, lui ont gardé avec un 
soin jaloux le caractère qui lui appar- 
tient et que nulle nation étrangère n'a 
tenté de lui ravir. Ils ont eu pour lui toutes les tendresses et, si 
l'immortalité ne lui appartenait, pour ainsi dire, par droit de naissance, 
Meissonier, Manet, Jules Chéret, Gavarni la lui auraient assurée par 
leurs œuvres. Oui ! Polichinelle est français, rien que français ! Con- 
sultez l'unique collection formée par M. Octave Grousset : vous y trou- 
verez, au milieu de preuves sans nombre, les choses les plus bizarres, 
les plus naïves, les plus jolies, les plus inattendues, depuis l'estampe 
populaire jusqu'au bijou ciselé avec art. Vous y verrez même — où 
diable les marionnettes vont-elles se nicher? — une superbe paire 




Polichinelle de la Comédie italienne, 

à Paris. 

(Extrait du Magasin pittoresque, 1831.; 



POLICHINELLE, BRIOCHÉ ET SES CONCURRENTS 



lir 



de jarretières neuves, en satin noir, sur lesquelles sont brodés, avec 
une grande finesse, de petits polichinelles, soustraits ain>i, en temps 
utile, par l'aimable collectionneur, aux spectacles les plus fâcheux 
et les plus redoutables pour des polichinelles qui se respectent. 

A quel moment Polichinelle a-t-il l'ait son apparition parmi les 
comédiens de bois:' Ici, il Tant encore 
avoir recours aux lumières de Magnin, 
qui lixe cet événement considérable à 
l'année 1630 environ. 

« Parmi les nombreuses satires po- 
litiques qui inondèrent Paris en 1G49, 
dit .Magnin, il en est une fort peu remar- 
quée, intitulée : Lettre de Polichinelle à 
Jules Mazarin. Cette lettre, quoique 
en prose, se termine sous tonne de 
signature, de la manière suivante : 

Puur vous servir si l'occasion s'en pré- 
sente, 

.le suis Polichinelle 
Qui l'ait la sentinelle 
A la porte de Nesle. 

-« Quel (pie soit le pamphlétaire ca- 
ebé sous cette appellation fantastique, 
ildemeure certain (pieu t ti'i'.t, Polichi- 
nelle avait son théâtre établi sur la rive 
gauche de la Seine, vis-à-vis le Louvre, 
à la porte «le Nesle, ce qui s'accorde 

exactement avec l'adresse du fameux joueur de marionettes, Hrioché. » 
ha lettre de Polichinelle à Mazarin, icuvre d'un frondeur inconnu, 
montre jusqu'à quel point Brioché était répandu au sein de la population 
parisienne. On y trouve la phrase caractéristique qui suit : « Je puis me 
vanter sans vanité, inessire Jules, que j'ai esté toujours mieux venu que 
vous du peuple et plus considéré de lui, puisque je lui ai tant de l'ois 
ou y dire de mes propres oreilles : « Allons voir Polichinelle ! » et 
personne ne lui a jamais ouy dire : « Allons voir Mazarin. » C'est ce 
qui l'ait que l'on m'a reçu comme un noble bourgeois dans Paris cl 




l'i i.cinkm.a, acteur napulitniii. 
Extrait <!n ila/ja^in pittott'i'iur. 1831 



11(1 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



vous, au contraire, on vous a chassé connue un poux d'Eglise. » 
Ce n'était pas la seule ibis que le nom de Mazarin devait être 
associé à celui des marionnettes. 

En 1642, les Théatins, ordre religieux appelé à Paris par le car- 
dinal, s'établissaient sur le quai Malaquest, aujourd'hui quai Voltaire. 
Dans leur église dont la première pierre fut posée le 28 novembre 1662, 
les Théatins prêchaient dans leur langue italienne, en faveur du ministre 
dont ils recevaient ouvertement les bienfaits. 

Mais la haine qu'on portait 




Jarretières de soif, noire, avec Polichinelle 
brodes. Collection Je .M. 0. Groussct.) 



alors à Mazarin avait rejailli sur 
ses protégés. Dans une mazari- 
nade anonyme, intitulée : Le passe- 
port et l'adieu de Mazarin, en vers 
burlesques, et publiée à Paris, chez 
Claude Iluot, en 1649, époque à 
laquelle Mazarin avait dû quitter 
la France, on trouve, à la page 3, 
ce qui suit : 

Adieu donc, pauvre Mazarin, 
Adieu, mon pauvre Tabarin, 
Adieu, mon conseiller suprême, 
Adieu, destructeur du caresme, 
Adieu, peste du carnaval, 
Adieu, beau mais meschant cheval, 
Adieu, l'oncle aux mazarinettes, 
Adieu, père aux marionnettes, 
Adieu, l'autheur des Théatins. 



Dans une autre mazarinade 
portant pour titre : Lettre à Monsieur le Cardinal Burlesque, signée 
Nicolas Le Dru et publiée également en 1649, chez Arnould Cotinet, 
à la page 7, l'abbéde Laffemas, car c'est lui qui signait Nicolas Le Dru, 
s'exprime ainsi : 

( 'hacun va chercher >on salut 

Diversement au mesme but. 

Car voire troupe tliéatine 

Qui fait vœux d'être peu mutine, 

Ne croyant point de seureté 

En nostre ville et vicomte, 



POLICHINELLE, 1ÎRIOCI1K ET SFS CONCURRENTS 



11" 



A fait Flandre, et dans des cachetés 
A serré ses marionnettes 
Qu'elle faisait voir cy-devant 
Dans les derniers jours de l'Avant. 

En marge de ces vers, l'auteur :i imprimé la note suivante qui 
explique l'alliance contractée par 
les théatins avec les marion- 
nettes : 

« Les Théatins, outre la pré- 
dication qu'ils faisoient cet advent 
dernier en Italien, voulant émou- 
voir l'assemblée par les yeux 
aussi bien que par les oreilles, 
faisoict parestre des petits per- 
sonnages, pareils à ceux qu'on 
voit passer au-dessus de l'hor- 
loge du Marché neuf, quand les 
heures sonnent, pour représenter 
quelque histoire saincte. Ce qui 
tenoit plus de l'artifice de- l'Ita- 
lien que de la dévotion du Fran- 
çois. » 

Cette note est fort curieuse : 
elle fait voir que les Pères Théa- 
tins espéraient beaucoup de leurs 
prédications en les appuyant 
de petites figurines animées; 
elle montre, en outre, que les 
frondeurs traitaient injustement, 
sans doute, mais plaisamment, ces petites figurines de marionnettes. 




J\ir,i ,/,.(, -F /<\\/c'//.v i/i- lit /'•//■<• 



l'i.n\ risi'ic i 

.les Mémoires pnur servir à l'histoire îles 

ipeclaeles île lu foire, 

par les frères I'arfak r. 



Le nom de Brioché évoque un passé plein <le charmes et de 
gloire. C'est aux Brioché que les marionnettes à mains doivent, en 
France, la place considérable et méritée qu'elles ont occupée dans la 
vie de notre nation, pendant près de deux siècles. 

La dynastie îles Brioché est illustre. 



118 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Pierre Datelin, dit Brioché, esl le premier d'entre eux; il était à la 
lois arracheur de dents et joueur de marionnettes, au début du règne 
de Louis XIV. C'est à son théâtre que fait allusion Polichinelle dans sa 
lettre à Mazarin. (le théâtre, en effet, était situé sur la place du Châ- 
teau-Gaillard, au bas du Pont-Neuf, en face la rue Guénégaud qui con- 
duisait alors à un abreuvoir ouvert 
sui- la Seine. Le Château-Gaillard, 
dont l'origine et la destination sont 
restées inconnues, était une tour 
ronde, dont le pied plongeait dans 
le fleuve; il a été démoli en 1655. 
Claude Le Petit, dans sa Chronique 
scandaleuse ou Paris ridicule, lui con- 
sacre quelques lignes : 

J'aperçois là-bas sur la rive 
Le beau petit Chasteau-Gaillard. 
Il faut bien qu'il en ait sa part, 
Puisqu'il est de la perspective. 
A quoy sers-tu dans ce bourbier? 
Est-ce d'abry, de colombier? 
Est-ce de phare ou de lanterne, 
De quay, de port ou de soutien? 
Ma fov, si bien je te discerne, 
Je croy que tu ne sers de rien. 

C'est là qu'eut lieu, alors que 
François, dit Fanchon Brioché, avait 
pris la direction du théâtre fondé 
par son père, le combat épique du 
singe Fagotin et de Cyrano de Bergerac, dont le souvenir a été con- 
servé par une brochure intitulée : Combat de, Cirano de Bergerac contre 
le singe de Brioché, et qui parut après la mort de l'enragé ferrailleur, 
survenue en 1655. Il parait que Fagotin eut tous les torts; il avait osé 
regarder en grimaçant Cyrano, qui, ne pardonnant guère pareille inso- 
lence, avait mis immédiatement l'épéc au clair ; par imitation, le singe, 
en ayant fait autant, les lames se croisèrent, et l'infortuné Fagotin 
succomba vite dans cette lutte aussi folle qu'inégale. 

Fagotin, qui fut cité par Molière et par La Fontaine et y gagna 




l'OI.ICHINIl.l.E 1)1 THÉATHK DK I.A ION! 

ayant appartenu à du Mersan. 
E\lrait du Magasin pittoresque, is:îi. 



POLICHINELLE, BRIOCHE ET SES CONCURRENTS 119 



l'immortalité, avait longtemps amusé les Parisiens. Son costume a été 
décrit par l'auteur de la brochure mentionnée ci-dessus : « Il étoit 
grand comme un petit homme et bouffon en diable; son maître l'avoit 
coiffé d'un vieux vigogne dont un plumet cachoit les fissures et la colle; 
il luy avoit ceint le cou d'une fraise à la scaramoucbe ; il luy faisoit 
porter un pourpoint à six basques mouvantes, garni de passemens et 
d'aiguillettes, vêtement qui sentoit le laquéisme ; il luy avoit concédé 
un baudrier d'où pendoit une lame sans pointe. > 

Pierre Datelin, dit Brioché, est né en 15117; il est mort, plus que 
centenaire, en 1671. Son lils, François Datelin, dil Fancbon brioché, 
né en 1630 et mort en 1681, devint [dus célèbre encore que ne l'avait 
été son père ; il lui avait succédé depuis longtemps, lorsqu'il lui ap- 
pelé en 1000, à Saint-Germain-en-Laye, pour donner, •• à raison de 
"20 livres par jour », des représentations en présence du Dauphin, lils 
de Louis XIV. 

Il y eut encore deux Brioché dont la vie a été plus effacée : un 
second François, né en lOiîl), et Jean, né en I ', : ', -j . Claude Brossette, 
dans le Commentaire sur la VII" Kpilre de Boilean et, plus récemment, 
Emile Campardon, dans les Spectacles de la foire, les ont quelque peu 
confondus, maisjal, dans son Dictionnaire critioue, a établi de manière 
définitive la succession de celle famille intéressante, à l'aide des re- 
gistres de la paroisse Saint-André, mi elle habitait. On peul s'en rap- 
porter à ses affirmations et je n'hésite pas à le l'aire. 

Les succès extraordinaires obtenus par les Brioché leur suscitèrent 
bientôt de redoutables concurrents. Les frères Parfaict, dans les Mé- 
moires pour servir à F Histoire des spectacles de lu foire, pur an acteur 
forain, écrivent à ce sujet les lignes qui suivent : 

« ... A la vérité, je trouve dans un ancien mémoire que M. de La 
Revoie, alors lieutenant de police, lit imprimer, dans le cours du 
procès qu'il eut avec les seigneurs de Saint-Germain-des-Prés, au sujet 
île la police et de la justice de cette foire, qu'en I 'i<i le sieur d'Aubray, 
lieutenant civil, accorda une permission à t\cs danseurs de corde el 
joueurs de marionnettes; que le même magistral donna une pareille 
permission, en ni.")?, au nommé Datelin, entrepreneur de danseurs de 



120 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



corde, et qu'enfin M. de Ln Reynie donna une permission, le 31 jan- 
vier 1688, à Archambault, Jérôme Ârtus et Nicolas Pérou, danseurs 
de corde el joueurs de marionnettes, qui s'établirent en conséquence 
dans le jeu de paume du nommé Ccrcilly, à la Fleur de lys. » 

Jean-Baptiste Archambault, dont il est ici question, était devenu, 
dès 1663, le gendre de Pierre Datelin. 

En 107G, s'était établi, au Marais, le Théâtre des Pygmées, où l'on 
voyait des marionnettes à fils, hautes de ipiatre pieds, glissant dans des 
rainures pratiquées sur la scène et maintenues en équilibre par des 
contrepoids. Elles avaient été rapportées d'Italie par un nommé La 
Grille. 

M. Jules Clarclie a retrouvé et publié dans Molière, sa rie et ses 
œuvres, le privilège accordé au propriétaire de la Trouppe royale des 
Pygmées, par le roi Louis XIV. Il est ainsi conçu : 

LOUIS, par la grâce de Dieu, etc.. 

Notre bien-aimé Dominique Mormandin, Escuyer, sire de La Grille, nous 
ayant humblement fait remonstrer qu'il a trouvé une nouvelle invention de 
marionnettes qui ne sont pas seulement d'une grandeur extraordinaire, mais 
mesmes représentant des commédiens, avec des décorations et des machines 
imitant parfaitement la danse et faisant la voix humaine, lesquelles serviront 
non seulement de divertissement au public, mais serviront d'instruction pour 
la jeunesse. 

Lui accordons Privilège de donner des représentations pendant le cours 
de vingt années, à dater du présent, dans nostre bonne ville et faux bourgs 
de Paris et par toutes autours telles bourgs et lieux de notre royaume qu'd 
jugera à propos. 

Donné à Versailles, le 33 e (sic) jour de mars, l'an de grâce 1675. 

Signé : LOUIS. 

Pour les débuts de sa troupe, La Grille avait fait représenter à ses 
pantins une tragi-comédie en cinq actes, avec chants, intitulée : les 
Pygmées. Émue de son succès qui fut grand, paraît-il, l'Académie 
royale de musique fit entendre d'énergiques réclamations qui durent 
être écoutées en haut lieu; La Grille s'inclina et transforma son théâtre 
l'année suivante ; il l'appela le Théâtre des Bamboches. 

Je trouve à son sujet, dans l'ouvrage de J.-B. Gouriet intitulé : 
Personnages célèbres dans les rues de Paris, et publié en 1811, une 



POLICHINELLE, BRIOCHE ET SES CONCURRENTS 121 

note dans laquelle il est question de Pierre de Laer, peintre hollandais, 
mort en 1675 : 

« Il y eut un peintre hollandais nommé Laer ou Laar et surnommé 
Bamboche, à cause de la singulière conformation de sa ligure. Parler 
ici d'un personnage honoré d'un tel surnom, c'est ne me point écarter 
de mon sujet. « Laer, disent les historiens, était d'une grande gaieté, 
<( rempli de saillies, et tirait parti de sa difformité pour réjouir ses 
« amis, le Poussin, Claude le Lorrain, Sandrart, etc. ; c'était un vrai 
« farceur. » Ce seul mot fait le plus grand honneur à notre Hollandais; 
mais on dit qu'un jour, aidé de quatre de ses amis, il s'avisa de noyer 
un prêtre qui l'avait surpris, ainsi qu'eux, mangeant de la viande en 
carême et les avait tous menacés de l'Inquisition. C'était, ce me semble, 
pousser l'esprit de la farce un peu loin ; ce qu'il y a de certain, c'est 
que notre plaisant passa tout à coup de la gaieté la plus folle à la plus 
noire mélancolie et, de ce moment, il échapperait à mon histoire, si le 
hasard ne lui avait pas donné des droits immortels à la reconnaissance 
de la postérité. 

« Ce fut le père des marionnettes, ou plutôt celles-ci durent le jour 
à une imitation de son genre de talent. Laer ne s'exerçait que sur de 
petits sujets, il s'était acquis une grande réputation à peindre de très 
petites figures. En 1077, on éleva au .Marais un tout petit théâtre sur 
lequel on lit jouer des enfants; la scène semblait ainsi un tableau de 
Laer; on donna aux acteurs le nom du peintre, cl ce spectacle lut 
nommé un Spectacle de Bamboches. Les Bambochaden attirèrent la foule 
pendant quelque temps : à Paris, la nouveauté fait toujours naître 
l'enthousiasme, mais l'enthousiasme parisien est un lils extrêmement 
tendre, qui ne peut jamais survivre à sa mère. Or, le jeu des acteurs 
marmots cessant d'être un spectacle neuf, cessa aussi de causer l'admi- 
ration et bientôt ce tbéàtre fut désert. Mais le théâtre des Bamboches 
était dirigé par deux hommes de génie qui trouvèrent un moyen de 
triompher de l'inconstance du public. Nos petits comédiens avaient, 
sans doute, un très médiocre traitement, encore fallait-il cependant les 
nourrir. Des maîtres étaient indispensables pour aider leur intelligence 
et leur apprendre leurs rôles; ce n'était :ï chaque instant que pièces 
nouvelles, dont les auteurs voulaient toujours retirer une rétribution 
ou qui exigeaient sans cesse des frais de costumes. 



122 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



CC 



« Les deux directeurs réfléchirent qu'ils pouvaient obvier à tous 
s inconvénients; ils pensèrent judicieusement qu'en se formant une 
troupe d'acteurs de bois, ceux-ci seraient très faciles à nourrir; qu'en 
les costumant une l'ois pour toutes d'une manière bizarre qui servit à 
un certain nombre de pièces qu'ils composeraient eux-mêmes et qui 
formeraient tout leur répertoire, ils se verraient ainsi délivrés des au- 
teurs, des costumiers et des maîtres de déclamation. Cette idée était 
lumineuse, elle l'ut aussitôt mise à exécution. L'un des associés présenta 
un cadre dramatique qui, à quelques variations près, pourrait se repro- 
duire à l'infini et dont le laineux Polichinelle serait le héros principal; 
il lui adjoignit un Cassandre, un commissaire, un aveugle, un suisse à 
moustaches, un Scaramouche, une mère Simone, une darne Gigogne, 
un apothicaire, des archers et des diables. L'autre associé se chargea 
de l'aire fabriquer les artistes. Dès que la troupe lui arrivée de chez le 
tourneur, on l'habilla et elle fui convoquée en assemblée générale. 

(( ... Ainsi les rues de Paris .s'enrichirent des marionnettes, dont 
le nom devait un jour être deux fois et si ingénieusement célébré sur 
la scène française. Le début produisit la plus vive sensation. L'associé 
auteur parlait el faisait mouvoir les (ils, l'autre taisait le compère et 
interrogeait. De plus, il jouait du violon et à lui seul formait l'orchestre. 
Ce spectacle opéra des merveilles et se multiplia avec une rapidité in- 
concevable. \e pouvant suffire à l'empressement du public, on prit le 
parti de supprimer les fils, et un homme caché, tenant ces acteurs par 
les jambes, les lit jouer en plein vent. Polichinelle, paraissant au-dessus 
d'un rideau, assomma son aveugle et ses archers, tout aussi adroite- 
ment qu'il les assommait sur son théâtre. Les regards parisiens ne se 
lassent point encore de contempler un si agréable divertissement; l'en- 
thousiasme semble même s'accroître de jour en jour; je ne sais quel 
parti l'on prendra enfin. (Test là qu'en sont les choses... » 

Le Théâtre des Bamboches dura peu, il succomba sous les réclama- 
tions de l'Opéra. 



IV 
LES FOIRES PARISIENNES 



Les actrices et l''s acteurs des foires. ;ï partir de 167S. — Origine des procès intentés aux 
théâtres forains par 1rs comédiens français. Ce qu'en disent Le Sage el d'Orncval. — 
Ce qu'étaient les Pièces à écritettur. — l.a foire de Saint-Clair. — La foire de Suint- 
Ovide. — Leurs emplacements et leur durée. — l.a foire de Saint-Germain. — Sa 
disposition. — La célèbre pièce burlesque de Scarron. — Un tableau de la foire Saint- 
Germain, par Neimeitz. — La foire Saint-Laurent. — Sa disposition intérieure, par 
M A. Heullard. — Le Tracas de Paris, de François Colletet. — Les jeux de marion- 
nettes installés aux foires, de 16UK a 1 7 Tô. — Le Tln'ùtre il' In foire, de Le Sage et 
d'Orncval. — L'Ombre du coilicr pui't \ 



Les Mémoires des frères Parfaiet, (|ue je citais tout à l'heure, 
embrassent les années lfi07 à 171','; ils nous coiitluisenl tout natu- 
rellement aux Foires parisiennes, donl l'existence est liée île la manière 
la plus étroite à l'histoire du théâtre en ["ranci'. C'est là. en cll'et, à 
partir de 1G78, qu'on commença à représenter de véritables truvres 
dramatiques dans lesquelles prirent place des acteurs de talent dont les 
noms ont survécu aux foires elles-mêmes. Les actrices Maillard, Salle, 
Petitpas, Delisle, les acteurs Dominique, Alanl, Francisque, Des- 
granges, llomagnesi, sont de ce nombre. 

Les troupes les plus connues sont mentionnées dans le Calendrier 
historique des Spectacles de Puiis^ de I7r>| ; elles sont au nombre de 
di\, de ll)'.)7 à 17;!."). De leurs premiers succès datent le> procès intentés 
par les comédiens français aux théâtres forains. 

Le Sage et d'Orncval rappellent, dans la Préface du Théâtre de la 
foire, l'origine de ces procès interininahles. 

'/ Le Théâtre de la foire, disent-ils, a commencé par des farces 
que les danseurs de cordes mèloient à leurs exercices. On joua ensuite 
des fragments de vieilles pièces italiennes. Les comédiens franco is 
firent cesser ces représentations qui attiraient déjà beaucoup de inonde 
et obtinrent des arrêts qui faisoienl défense aux acteurs forains de don- 
ner aucune comédie par dialogue ni par monologue. Les lorains ne 



121 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

pouvant plus parler, eurent recours aux écriteaux : c'est-à-dire que 
chaque acteur avait son rolle écrit en gros caractères sur du carton 
qu'il présentait aux yeux des spectateurs. Ces inscriptions parurent 
d'abord en prose. Après cela on les mit en chansons, que l'orchestre 
jouait et que les assistans s'accoutumèrent à chanter. Mais, comme ces 
écriteaux embarrassoient sur la scène, les acteurs s'avisèrent de les faire 
descendre du ceintre... 

« Les forains, voyant que le public goûtait ce spectacle en chansons, 
s'imaginèrent avec raison que si les acteurs chantaient eux-mêmes les 
vaudevilles, ils plairoient encore davantage. Ils traitèrent avec l'Opéra 
qui, en vertu de ses [latentes, leur accorda la permission de chanter. 
Un composa aussitôt des pièces purement en vaudevilles et le spectacle 
alors prit le nom d'Opéra-Comique. On mêla peu à peu de la prose avec 
les vers, pour mieux lier les couplets, ou pour se dispenser d'en trop 
faire de communs : De sorte qu'insensiblement les pièces devinrent 
mixtes. Elles étoienl telles, quand l'Opéra-Comique a enfin succombé 
sous l'effort de ses ennemis, après en avoir toujours été persé- 
cuté... 

L'histoire de ces luttes épiques, où les adversaires en présence em- 
ployaient chaque jour des ressources et des armes nouvelles, a été sou- 
vent écrite. Je n'en veux retenir ici que la note suivante, relative aux 
pièces à écriteaux, qui a été insérée dans le tome I e ' du Théâtre, en tète 
de Arlequin, roi de Serendib ; elle est ainsi conçue : 

« Les écriteaux étaient une espèce de cartouche de toile roulée sur 
un bâton, et dans lequel étoit écrit en gros caractère, le couplet, avec 
le nom du personnage qui auroit dû le chanter. L'écriteau descendoit 
du ceintre et étoit porté par deux en fans habillez en amours, qui le 
tenoient en .support. Les enfans suspendus en l'air par le moyen des 
contrepoids, déroutaient l'écriteau; l'orchestre jouoit aussitôt l'air du 
couplet et donnoit le ton aux spectateurs qui chantaient eux-mêmes ce 
qu'ils voyoient écrit, pendant que les acteurs y accomodoient leurs 
gestes. » 

Les foires parisiennes sont toutes restées célèbres, et ont donné 
lieu à la publication d'une quantité considérable d'opuscules intéres- 



LES FOIRES PARISIENNES 



125 



Tarn (' 



sants. Les moins importantes étaient celles de Saint-Clair et de Saint- 
Ovide. 

La foire de Saint-Clair avait lieu dans retendue de la rue Saint- 
Victor; elle ouvrait le 18 juillet et durait au moins huit jours. On y 
voyait surtout des animaux cu- 
rieux et des théâtres de marion- 
nettes à mains. 

La foire de Saint-Ovide, qui 
ouvrait le 15 août et durait jus- 
qu'au 9 octobre, se tenait pri- 
mitivement sur la place Ven- 
dôme, puis, à partir de 1 773, 
sur la place Louis XV (place de 
la Concorde). François-Paul Xi- 
colet, Richard, Garnier dit le 
Menteur, y avaient des jeux île 
marionnettes; Carlo Perrico y 
montrait des fanloccini, c'est-à- 
dire îles marionnettes à lils. 

La foire Saint-Germain, la 
plus belle et la plus aristocra- 
tique des fui res de Paris, est la 
plus ancienne. On la trouve 
mentionnée comme appartenant 
à l'abbaye de Saiut-Germain- 
des-Prés, en 1 170 ; elle existait 

CdSTI Ml III. l'nl.ll IIIM 1.1 I i;> I •!■! 

encore en 1 i.3;3 et durait dix- ./•,» ,.„/,„„ /„■,.„ ,r„„m ■». r,-.„,ii,|,i,-,.,i,. u |,i,ve 

i .. . , ... ... L'Ombre <ln rwher U'ii'tc. 

huit jours a partir du mardi de ,. , , .... , , , , , s , .,.,., . 

• ' Extrait ilu Théâtre de a (•nre. le b: Sa; i-l IOiTie\al 

Pâques. Pendant longtemps elle 

disparaît, mais on la retrouve en 1-18-2 , époque à laii'll.' Luis X 
en dédommagement i\o<. prîtes subie- par les religieux de Sainl- 
Germain-des-Prés à la suite des guerres anglaises, la rétablit et fixe 
si >ii emplacement sur les jardins du roi de Navarre, c'est-à-dire sur 
l'emplacement actuel du marché Saint-Germain. Au wiu" siècle, elle 
ouvrait le 3 février et durait jusqu'au dimanche de la Passion. 

Construite vers l'année l.*>10, sur 1rs plans de l'abbé Guillaume 




12!) MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Brieonnet, la luire Saint-Germain avait la forme d'un rectangle terminé 
à ses extrémités par deux pignons. Les loges composant la foire éf aient 
au nombre de trois cent quarante, séparées par cinq allées dans le sens 
de la largeur, et par six rues : de Paris, de Picardie, de Normandie, de 
la Lingerie, Mercière et Chaudronnière, dans le sens de la longueur. 
Chacune des loges était surmontée d'une petite chambre habitable. 
Scarron, dans sa célèbre pièce burlesque la Foire Saint-Germain, 
qu'il dédia à son protecteur Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, et- 
qu'il publia en un opuscule in~4° de 19 pages, en 1643, n'a garde d'ou- 
blier les marionnettes qu'il y vit : 

Sangle au dos, baston à la main, 
Porte-chaise, que l'on s'ajuste? 
C'est pour la foire Saint-Germain : 
Prenez garde à marcher bien juste; 
N'oubliez rien, montrez-moy tout; 
Je la veux voir de boni en bout, 
Car j'ay dessein de la descrire. 
Muse au ridicule museau, 
De qui si souvent le nazeau 
Se fronce à force de rire, 
Muse qui régis la Satyre, 
Viens me reschauffer le cerveau ! 



Ces cochers ont beau se haster 
Ils ont beau crier : Gare ! gare ! 
Ils sont contraints de s'arrester; 
Dans la presse rien ne démare. 
Le bruit des penetrans sifflets. 
Des ilustes et des flageolets, 
Des cornets, hautsbois et musettes, 
Des vendeurs et des achepteurs, 
Se mesle à celuy des sauteurs 
Et des tabourins à sonnettes, 
Des joueurs de marionnettes, 
Que le peuple croit enchanteurs. 



.M. Alfred Franklin, dans sa précieuse collection de documents sur 
la Vie privée d'autrefois, a publié un ouvrage imprimé à Leide, en 
1727, chez Jean van Abcoude, sous le titre: Séjour de Paris, c'est-à- 
dire : Instructions fidèles pour les wiageurs de condition, comme ils se 



LES l-ÛIKES PARISIENNES 



127 



doivent conduire, s'ils veulent [dire un bon usage de leur teins et argent 
durant leur séjour à Paris, [►ai* le S' J.-C. Xemeitz. 

Dans cet ouvrage peu répandu, se trouve un tableau de la foire 
Saint-Germain, qui m'a paru pouvoir trouver en partie sa place ici : 

« 'A la foire Saint-Germain, on trouve les plus belles denrées, 

les plus riches vètemens des fabriques de Paris; seuls, 1rs livres ne s'y 
vendent pas, et la plus grande partie 
des marchandises consiste en galan- 
teries, confitures et café. 

La foule n'y arrive pas avant huit 
heures du soir, alors que les spec- 
tacles et les danses de corde sont 
Unies. Toutes les boutiques sont éclai- 
rées par des chandelles 1res bien ran- 
gées, et à ce moment la presse est 
si grande qu'on a de la peine à se 
frayer un passage. Là, tout est pèle- 
inéle, maîtres, valets et laquais; liions 
et honnêtes gens se coudoient. Les 
courtisans les plus raffinés, les lilles 
les plus jolies, les liions les plus habiles 
sont comme entrelacés ensemble. 
Toute la foire est, d'une extrémité a 
l'autre, pleine de inonde deux qui sont 
seuls ou inoccupés se placent dans 
une boutique et, de là, ils regardent 
les passans. Ceux qui sont en compa- 
gnie, surtout ceux qui sont avec des daines, s'asseyent dans une 
boutique cl achètent un objet pour le jouer. Celui qui gagne, le garde, 
ou, s'il est galant, l'offre à une des daines présentes. Il faut faire ses 
achats de jour, car le soir il est difficile de marchander, gêné que l'on 
est par la foule. Il y a d'autres boutiques où l'on joue aux dés, di- 
vertissement très aimé de quelques personnes, et qui rapporte beaucoup 
• le profit au maître de la boutique. Après dix heures, chacun se retire 
dans son quartier, et l'on ferme toutes les portes. 

.... Outre les danseurs de corde, il y a à la foire quelques nion- 




Kn habit île l'nli.-li Ile, au divertisse- 
ment île \ illeii'Mi\e - S.iint - (ieorj,'es, 
d'après une estampe du wiir siècle. 

Cullertl le M. O l,P'M--et. 



128 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

treurs de marionnettes. Ces gens font un terrible vacarme quand on 
passe, car les querelles n'y sont pas rares. Il y a quelques années, un de 
ces aventuriers fut particulièrement heureux; il représentoit la victoire 
de Denain et le maréchal de Villars, visitant la foire, voulut entrer dans 
la boutique. Tout le monde suivit l'exemple de ce grand seigneur, et 
comme la salle ne pouvait contenir une si grande foule, le maître des 
marionnettes fut obligé de répéter la pièce cinq ou six fois le même 
soir, tandis que les autres, peut-être aussi habiles, ne purent attraper 
un seul spectateur. Voilà les caprices des badauds de Paris. Le 
Polichinelle est quelquefois assez grossier et assez lourd, n'empêche 
que les dames de qualité elles-mêmes vont souvent voir ce spec- 
tacle.... » 

Détruite par un incendie, le 17 mars 1763, la foire Saint-Germain 
fut réédilîée sur des plans moins somptueux et disparut au début de la 
Révolution. 

La foire Saint-Laurent, dont M. Arthur Ileullard a écrit l'histoire, 
ne remonte guère au delà de 1 34 î ; c'est à cette époque qu'on en trouve 
la trace dans un document authentique signé de Philippe Vf. Au 
xviii siècle, elle s'ouvrait généralement le 9 août, veille de la Saint- 
Laurent, et finissait le 29 septembre, jour de la Saint-Michel ; quelque- 
fois elle ouvrait le 25 juillet. Tenue anciennement entre Paris et le 
Bourget, elle se rapproJ'y cours... Mais le^ voici. 

SCÈNE IV. 
Polichinelle, Gribouri, Pierrot, Arlequin, Colomisine. 

Polichinelle. — Mes enfans, vous voyez un grand enchanteur, qui veut 
bien faire quelque diablerie pour nous. 

Gribouri. — <>ùi. Vous pouvez compter sur moi. 
Arlequin. — Nous vous sommes bien obligez. 



138 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Gribouri. — Pour vous donner le talent qui vous manque, je vais évoquer 
l'Ombre poétique du célèbre Cocher, qui a si longtems entretenu les opéras 
ambulans de Paris par ses Turelure. 

Pierrot, effrayé. — .Mais prenez bien garde à ce que vous allez faire, au 
moins. 

Gribouri, — Ne craignez rien. \Il fait avec sa baguette des gestes cabalis- 
tiques en prononçant ces paroles :) 

Mirlababi, Serlababo, 
Mirlababibobette. 
(Il chante ensuite). Air 43. Folies d'Espagne. 

Grand Apollon de la Samaritaine, 
Fameux Cocher, itère des Livres bleus, 
Tes Luire la, tes Diguedon donduine, 
A tout jamais vivront chez nos neveux. 

Air 15. {Je ne suis né ni li'iy, ni Prince). 

Devant ta burlesque éloquence, 
Tout rimeur doit baisser la lance ; 
Et comme on garde à Montpellier 
De Rabelais la Siquenille, 
Dans le poétique Atelier 
Les Muses gardent ta mandille. 

Air .'ii. (Je suis la fleur des garçons du village.) 
Sors des enfers... 

Colombine, poussunt un grand, cri. — Ah ! 

Polichinelle. — Iloïmé! 

Arlequin'. — Povcretto mi ! 

Pierrot. — Miséricorde ! 

Gribouri. — Rassurez-vous. (// reprend l'air commencé.) 

Sors des enfers, où l'on t'a mis, sans doute, 

Près du célèbre Anacréon ; 
A ces acteurs, viens enseigner la route 

De ton chansonnier Ilélicon. 

Pierrot. — lié! Y-allons donc vite, Monsieur le fiacre des Muses ! Dia- 
hur-hiau ! 

Gribouri. — Tais-toi donc avec ton Dia-hur-hiau ! Il semble que tu parles 
à un boûeur. 

(// sort des flammes de dessous le théâtre.) 

Colombine. — Que de feux sortent tout à coup de la terre! 



LES FOIRES PARISIENNES 139 

Polichinelle. — Sommo perduti! 
Arlequin. — Au feu ! Au feu ! 

Pierrot. — Les pompes ! Les pompes ! Elles viendront quand nous serons 
rôtis ! 

Gridouri. — Paix donc, braillards! Laissez-moi achever. 
Polichinelle. — Voilà bien des cérémonies, pour faire venir un cocher. 
Gribouri — ■ Air G4. [Y-avance, Y-avance.) 

Rotomago, double le pas; 
Viens donc, cocher, ne tarde pas ; 
Nous implorons ton assistance. 
Y-avance, y-avance, y-avance, 
Honore nous de ta présence. 

(Parlé.) Il va venir. 

lOn entend chiquer un fouet.) 

Air 5. (Quand le péril est agréable.) 

J'entends déjà son fouet qui claque. 
Nous Talions voir. Il est bien près. 
Le voilà. Je le reconnois. 
A sa verte casaque. 

Arlequin - . — Il est jaune et verd. 

Pierrot. — Il faut qu'il soit fils de quelque perroquet. 

SCÈNE Y. 

Gribouri, Polichinelle, Arlequin, Pierrot, Colombine, Le Cocher, 
en habit et casaque verds, avec un galon aurore et un fouet à lu main. 

Le Cocher, à Gribouri. — Air 20. I Allons, gag.) 

Ta voix s'est l'ait entendre 
Jusqu'au fond des Enfers ; 
Je viens ici me rendre 
Pour te chanter mes airs : 

Allons, gay, 

D'un air gay, etc. 

Pierrot. — Ma foi, voilà un bon vivant de trépassé, 
Gribouri, au cocher. — Air 8ô. Lli/iiiwi-Htoi', cher amant.) 

Mets cette troupe mal-habile 
En état de briller ici ; 



140 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Appren-leur, cher ami, 
Comme on fait, comme on dit un vaudeville ; 
Appren-leur, cher ami, 
A chanter sol-fa-mi. 

Le Cocher. — Air 86. (J'offre ici mon savoir faire.) 

Puisqu'ainsi tu le souhaites, 
Je les prend pour mes écoliers ; 
J'en ferai de bons chansonniers, 
Et je les rendrai tous poètes. 
J'en ferai de bons chansonniers, 
Et je les rendrai tous poètes. 

Pierrot. — .Si vous faites ça, la vache est à nous. 
Gribouri, au cocher. — Air .'J'J. (Flon, flon.) 

Donnez sur les épaules 
Deux ou trois coups de fouet 
A chacun de ces drôles, 
Le charme sera fait. 

Le Cocher, leur donnant de son jouet : 

Flon, lion 
Larira dondaine, 

Flon, lion 
Larira dondon. 

Polichinelle, serrant les épaules. — Tout beau, Monsieur le Cocher, tout 
beau ! Me prenez-vous pour un cheval rétif? 

Pierrot, portant la main à son gosier. — Ahi ! ahi ! Je sens quelque 
chose qui me chatouille là. 

Arlequin. — Je ne sais ce qui me démange dans la gorge. 

Gribouri. — lia ! ha ! C'est le foiiet qui a opéré. 

Pierrot. — Air 87. i Un certain, je ne sais qu'est-ce.) 

Quel changement se fait en moi, 

Par la vertu diablesse! 
Ma langue prend de la souplesse, 
Et dans mon gosier, par ma foi, 
Je sens un certain je ne sais qu'est-ce, 
Je sens un certain je ne sais quoi. 

Gribouri. — C'est la voix qui te gagne. Et toy, Arlequin? Voyons à pré- 
sent comme tu chantes. 

Arlequin. — Air 18. (Lonlanla, derirette). 



LES FOIRES PARISIENNES 141 

Soit par bé quarre ou par bé mol, 
Je chante comme un rossignol, 

Lonlanla, derirette. 
Ah ! que je vais être applaudi ! 

Lonlanla, deriri. 

Gribouri. — Fort bien. 
Polichinelle. — Qu'on m'écoute aussi. 

Air 70. (Le lowj de çà, le long de là.; 

Ce feu meneur de carosse 
Ment de me rendre savant. 
Ma voix, comme un pois sans cos*e, 
Va rouler dorénavant 
Le long de cà, 
Le long de là, 
Le long de nia bosse, 
l'ar derrière et par devant. 

Gribouri. — Cela est à merveille. 

Polichinelle. — Quel plaisir de savoir chanter. 

Le Cocher. — Çà, nies enfans, vous êtes à présent en état de faire 
revivre l'Opéra-Comique. Vous allez attirer tout Paris. 

Pierrot. — Peste ! 

Gribouri. — Je vais pour cela leur donner deux pièces tirées du Magazin 
de la nièce de Polichinelle. L'une, intitulée : Le Rémouleur d'amour, et 
l'autre : Pierrot Iîomulus. 

Pierrot. — Je crois que cela sera drôle. 

Air 86. (Ho! lui! Tourelouribo. 
Du fameux cocher, chantons la gloire. 

Chœur. 

Ho-ho! 
Tourelouribo. 

Pierrot. 

Nous allons, s'il faut l'en croire, 

Cil'EUIt. 

Ho-ho! 
T< mreli iuribo. 

Pierrot. 

Triompher à cette foire. 



142 ARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Chœur. 

Ho-ho-ho ! 
Tourelouribo. 

Air (Parodie de Phaéton.) 

Le cocher qui nous fait braire 
N'a rien fait qui n'ait su plaire. 
Chantons, ne cessons jamais 
De publier ses couplets. 

Ghibouri. ■ — vous, Citoyens du Pont-Neuf! venez tous rendre hom- 
mage au fameux poète du cheval de bronze. 

(L'orchestre joue l'air : Flon, Flon.) 

Polichinelle. — Ils vont paraître. J'entends Flon, flon, la marche du 
Pont-Neuf. 

SCÈNE VI ET DERNIÈRE. 

Les Acteurs de la scène précédente, I'Espagnolette, I'Opérateur, son 
mari, chacun sur leur petit cheval. Un Portefaix, une Crieuse de vieux cha- 
peaux, un Tisanier, un Décrotteur, le petit Trompette, le Chansonnier, 

avec son habit de plumes et son coq en tête, /'s arrivent tous en dansant. Après 
qu'ils ont dansé, le cocher leur dit : 

Le Cocher. — Avant que je retourne aux enfers, je veux vous laisser un 
nouveau vaudeville de ma façon. Écoutez. 

Air 8'J. (Des Poëtes.j 

PREMIER COUPLET. 

Grands auteurs, quittez la Lyre, 
Et cessez de travailler; 
A présent, on aime à rire ; 
Le sublime fait bâiller. 

C'est le tic, tic, tic, 

C'est le tic du public. 

Chœur. 

C'est le tic, etc. 

DEUXIÈME COUPLET. 

Pierrot. 



Dans ce temps joyeux, les belles 
N'ont plus de tristes momens ; 



LES FOIRES PARISIENNES 113 



Et comme des sœurs jumelles 
Vivent avec leurs mamans ; 
C'est le tic, tic, tic, 
C'est le tic du public. 

Chœur. 

C'est le tic, etc. 

troisième couplet. 

L'Espagnolette. 

On aime et l'on boit bouteille 
Sans appréhender le hic : 
Avec le dieu de la treille 
Cupidon vit à pic-nic. 
C'est le tic, tic, tic, 
C'est le tic du public. 

Chœur. 

< "est le tic, etc. 

yUATRIEME COUPLE - ! . 

Polichinelle, aux spectateurs. 

Qu'une aflluence éternelle 
Soit chez les acteurs de bois : 
Et que de Polichinelle 
L'on dise tout d'une voix : 
("est le tic, tic, tic, 
( l'est le tic du public. 

( 'im ru. 
( "est le tic, etc. 



LES MARIONNETTES 
ET LEURS PROTECTEURS AUX XVIP, XVIII 1 ET XIX e SIÈCLES 



Une Historiette de Tallemant des Réaux, en 1G50. — Henri de Lorraine et M 11 ' de Pons. 
— Une lettre de Bossuet à M. de Vcrnon, en 1GS0. — Le comte Antoine Hamilton et 
les marionnettes. — Charles Perrault et le CQnte de Peau d'âne. — Les fétus données 
à Sceaux: par la duchesse du Maine. — Malézieu, leur ordonnateur. — Lettre de 
M" de Maintenon à la princesse des Ursins, en 171.'). — Une harangue de Polichinelle, 
en 17^6. — Voltaire et les marionnettes, à Cirey. — Correspondance de M™' de Graf- 
figny avec Dcvaux. — Couplets de Voltaire chantés par Polichinelle au comte d'Eu, à 
Sceaux. — Représentations données par M"° Pélicier, de l'Opéra, à ses amis — Avis 
publié par les affiches de Boudet, en 1719. — Pierre III et les marionnettes. — Une 
exécution militaire. — Un admirateur de la musique de Verdi, en 1898. — Les marion- 
nettes lyriques de G.-L. Duprez à Valmondois et aux Tuileries, en 1861. — Marion- 
nettes chantantes à la foire de Neuillv. 



Les marionnettes ont eu, surtout au w il et au xvm siècles, dans la 
société française la plus élégante et la plus aristocratique, de puissants 
et sincères protecteurs. Elles étaient certainement célèbres en 1650, 
ainsi que le montre une Historicité de Tallemant des Réaux, touchant 
Henri de Lorraine, duc de Guise, petit-lils du Balafré et sa maîtresse 
M llc de Pons : 

« M. de Reims, aujourd'hui M. de Guise, est un des hommes du 
monde le plus enclin à l'amour... On disoit qu'à une collation à Meudon 
il fit venir des marionnettes et des joueurs de passe-passe et que le 
bateleur au lieu de dire à son chien : Pou?- le roi de France, disoit : 
Allons, pour Mademoiselle de Pons et qu'au lieu du roi d'Espagne, il 
disoit : Pour Madame de Bossut. » 

Vers 16G9, le goût des divertissements qu'offraient Polichinelle et 
ses compagnons se répandit de manière plus générale, il avait suffi pour 
cela que Brioché fût appelé à Saint-Germain avec mission de récréer 
les enfants de France; c'est de ce moment que date le succès sans 



LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS 1 15 

cesse grandissant des marionnettes françaises. Elles n'ont rencontré 
qu'un ennemi : Bossuet, qui écrivait à M. de Vernon, procureur du roi 
au présidial de Meaux en 1686 : a Pendant que vous prenez tant soin 
à réprimer les mal-convertis, je vous prie de veiller aussi à l'édifica- 
tion des catholiques, et d'empêcher les marionnettes, où les représen- 
tations honteuses, les discours impurs et l'heure même des assemblées 
portent au mal. Il m'est bien fâcheux, pendant que je lâche à instruire 
le peuple le mieux que je puis, qu'on m'amène de tels ouvriers, qui 
en détruisent plus en un moment que je n'en puis édifier par un long 
travail. » 

Mais, pour un esprit chagrin, que d'amis empressés, que de sym- 
pathies actives ! 

Le brillant comte Antoine Hamilton, qui avait suivi à Saint-Germain 
le roi Jacques II renversé par la révolution de 1688 et dont les œuvres 
étaient si appréciées des plus grands écrivains du xvil' et du wiii 
siècles, n'hésite point, dans le récit qu'il l'ait d'une fête patronale à 
Saint-Germain-en-Laye, à parler des marionnettes et des nombreux 
spectateurs qu'elles y avaient attirés. 

Toute une population sort du spectacle : 



Or blanchisseuses et soubrettes, 
Du dimanche dans leurs habits, 
Avec les laquais, leurs amis, 
(Car blanchisseuses sont coquettes), 
Venoient de voir, ajuste prix, 
La troupe des marionnettes. 
Pour trois sols et quelques deniers, 
On leur fit voir, non sans machine, 
L' Enlèvement de Proscrpine, 
Que l'on représente au grenier. 
Lu, le fameux. Polichinelle 
Qui du théâtre est le héros, 
Quoiqu'un peu libre en ses propos, 
Ne fait point rougir la donzelle 
Qu'il divertit par ses bons mots. 



Charles Perrault, lui aussi, dans son charmant Conte de Peau 

10 



MO marionnettes et guignols 

d'Ane, fait montre pour les marionnettes d'une aimable indulgence : 

Pour moi, j'ose poser en fait 
Qu'en de certains momens l'esprit le plus parfait 
Peut aimer sans rougir jusqu'aux marionnettes, 

Et qu'il est des temps et des lieux 

Où le grave et le sérieux 
Ne valent pas d'agréables sornettes. 

Tout à fait au début du wnf siècle, Malézieu, ordonnateur des 
joyeuses et spirituelles t'êtes données à Sceaux parla duchesse du Maine, 
petite-fille du grand Condé, introduisit les acteurs de bois dans cette 
Cour lettrée où se retrouvaient les plus éminentes personnalités du temps. 

Pour ces marionnettes, on composait à Sceaux de petites scènes vives 
et étincelantes d'esprit. Dans l'une d'elles dont on attribua la paternité 
au duc de Bourbon et à Malézieu lui-même, l'Académie française était 
prise à partie et légèrement raillée : Polichinelle osait y demander un 
fauteuil ! A la suite de celle représentation qui fit grand tapage et dont 
s'amusèrent les Parisiens, Malézieu, qui était membre de l'illustre com- 
pagnie, dut en rester éloigné pendant un certain temps, mais il ne 
renonça pas, pour si peu, aux t'êtes qu'il dirigeait; en 1705, ses 
marionnettes jouaient encore devant le duc de Bourbon, au château de 
Trèmes. 

Est-ce lui qui avait présidé aussi à l'organisation des divertissements 
dont parle M" de Maintenon dans une lettre à la princesse des Ursins, 
datée de Marly le 27 février 1713? 

« M. le Dauphin vint ici il y a deux jours, ajusté, couvert de pier- 
reries et le plus joli du monde, à ce qu'on m'a dit, car j'étais à Saint- 
Cyr. M m ° la duebesse du Maine contribue fort aux plaisirs de Paris, par 
les comédies, les bals et les mascarades qu'elle donne ces jours-ci avec 
une grande magnificence. Les marionnettes représentent le siège de 
Douai, les fanfaronnades de M. de Villars et nomment tous nos officiers 
par leurs noms. Tout le monde les veut voir; le maréchal de Villars 
lui-même y a été, enlendant fort bien la raillerie. M" la duchesse de 
Berry les a fait venir à Versailles. » 

Au xviu siècle donc, tout était permis aux poupées : Fuzelier, Le 



LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS 117 



Sage et d'Omeval ayant fait représenter, le 10 mars ïl'ïbja Grand Mère 

amoureuse, sur le théâtre de John Biner, au jeu de paume de la rue des 
Fossés-Monsieur-le-Prince, les auteurs firent prononcer à Polichinelle 
une harangue au public qui n'est autre chose qu'une critique vive et 
alerte des Compliments en usage sur les scènes du Théâtre français et 
du Théâtre italien. 

Cette harangue reproduite par Magnin, qui l'a trouvée dans les 
riches portefeuilles de M. de Soleinne, est ainsi conçue : 

« Monseigneur le public, puisque les comédiens de France et 
d'Italie, masculins, féminins et neutres, se sont mis sur le pied de vous 
haranguer, ne trouvez pas mauvois que Polichinelle, à l'exemple des 
grands chiens, vienne pisser contre les murs de vos attentions et les 
inonder des torrens de son éloquence. Si je me présente devant vous en 
qualité d'orateur des marionnettes, c'est pour vous dire que vous devez 
nous pardonner de vous étaler dans notre petite boutique, une seconde 
parodie â'Atis. En voici la raison : les beaux esprits se rencontrent, 
ergù, l'auteur de la comédie italienne et celui des marionnettes doivent 
se rencontrer. Au reste, Monseigneur le public, ne comptez pas de 
trouver ici l'exécution gracieuse de notre ami Arlequin ; vous compteriez 
sans votre hôte. Songez que nos acteurs n'ont pas les membres fort 
souples, et que souvent on croiroit qu'il sont de bois. Songez aussi que 
nous sommes les plus anciens polissons, les polissons privilégiés, les 
polissons les plus polissons de la foire; songez enfin que nous sommes 
en droit, dans nos pièces, de n'avoir pas le sens commun, de les farcir 
de billevesées, de rogatons, de fariboles. Vous allez voir dans un 
moment avec quelle exactitude nous soutenons nos droits. 

Ici la licence 
Conduit nos sujets, 
Ri l'extravagance 
En fournit les traits; 
Si quelqu'un nous tance, 
J'avons bientôt répondu 
Lanturlu. 

« Bonsoir, Monseigneur le public; vous auriez eu une plus belle 
harangue, si j'étois mieux en fonds. Quand vous m'aurez rendu plus 
riche, je ferai travailler pour moi le faiseur de harangues de ma très 



143 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



honorée voisine, la Comédie françoise, et je viendrai vous débiter ma 
rhétorique empruntée avec le ton de Cinna et un justaucorps galonné 
comme un trompette. Venez donc en foule! je vous ouvrirai nos portes 
si vous m'ouvrez vos poches. 

Ah! Messieurs, je vous vois, je vous aime; 
Ah! Messieurs, je vous aimerai tant, 
Si vous m'apportez votre argent. 

Voltaire aussi aimait les marionnettes; il les aimait au point de les 
admettre dans son intimité, en présence de M me du Cliàtelet. En 1738, 
l'auteur des Lettres péruviennes, M mc de Grafligny, séjournant à Cirey, 
rappelle dans les lettres qu'elle écrivait à son ami d'enfance Devaux, 
lecteur du roi Stanislas, le plaisir qu'elle y prenait: 

« Ce jeudi matin, Il décembre. 

« .... Après souper, il nous donna la lanterne magique avec des 
propos à mourir de rire. Il y a fourré la coterie de M. le duc de Riche- 
lieu, l'histoire de l'abbé Desfontaines et toutes sortes de contes, toujours 
sur le ton savoyard. Xon, il n'y avait rien de si drôle. Mais à force de 
tripoter le goupillon de sa lanterne qui était remplie d'esprit-de-vin, 
il le renverse sur sa main, le feu y prend et la voilà enflammée. Ah! 
darne, il fallait voir comme elle était belle ! .Mais ce qui n'est pas beau, 
c'est qu'elle est brûlée: cela troubla un peu le divertissement qu'il 
reconstitua un moment après. » 

«AS heures du soir. 

« On nous promet les marionnettes ; il y en a ici près de très bonnes, 
qu'on a tant qu'on veut. » 

« 10 décembre. 

« Je sors des marionnettes qui m'ont beaucoup divertie; elles sont 
très bonnes. On a joué la pièce où la femme de Polichinelle croit faire 
mourir son mari en chantant fugnana ! fagnana! C'était un plaisir 
ravissant que d'entendre Voltaire dire sérieusement que la pièce est très 
bonne ; il est vrai qu'elle l'est autant qu'elle peut l'être pour de tels 
gens. Cela est fou de rire pour de pareilles fadaises, n'est-ce pas? Eh 
bien! j'ai ri. Le théâtre est fort joli, mais la salle est petite. Un théâtre 
et une salle de marionnettes à Cirey! Oh! c'est drùle! Mais qu'y a-t-il 
d'étonnant? Voltaire est aussi aimable enfant que sage philosophe. 



LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS 149 



« Le fond de la salle n'est qu'une loge peinte, garnie comme un sofa, 
et le bord sur lequel on s'appuie est garni aussi. Les décorations sont 
en colonnades, avec des pots d'orangers entre les colonnes... » 

« 17 décembre. 

ce Aujourd'hui comme hier, je sors des marionnettes qui m'ont fait 
mourir de rire. On a joué Y Enfant prodigue. Voltaire disait qu'il en 
était jaloux. Le crois-tu ? Je trouve qu'il y a bien de l'esprit à Voltaire 
de rire de cela et de le trouver bon... » 

L'illustre écrivain ne se contentait pas de voir et d'entendre les 
marionnettes; il les jugeait dignes d'une attention plus soutenue. En 
1746 il composa pour elles deux couplets chantés par Polichinelle au 
comte d'Eu, grand-maître de l'artillerie, qui les avait conduites sur le 
petit théâtre de la duchesse du Maine, à Sceaux : 

Polichinelle, de grand cœur, 
Prince, vous remercie : 
En me fesant beaucoup d'honneur 

Vous faites mon envie ; 
Vous possédez tous les talents, 

Je n'ai qu'un caractère ; 
J'amuse pour quelques moments, 
Vous savez toujours plaire. 

On sait que vous faites mouvoir 

De plus belles machines; 
Vous fîtes sentir leur pouvoir 

A Bruxelle, à Matines: 
Les Anglais se virent traiter 

En vrais polichinelles; 
Et vous avez de quoi dompter 

Les remparts et les belles. 

La Cour et la ville avaient suivi ce mouvement singulier; on sait que 
M" Pélicier, célèbre actrice de l'Opéra, se faisait donner chaque jour, 
[tour elle et pour ceux de ses amis qu'elle invitait, deux parades par un 
joueur de marionnettes qu'elle rétribuait largement. Probablement, ce 
joueur était Bienfait, de la foire Saint-Germain, qui faisait insérer, le 
20 février 1749, dans les Affiches de Boude! , l'avis suivant : 

« La nouvelle troupe des petits comédiens «lu sieur Bienfait repré- 
sente sur son nouveau théâtre le Mariage d'Arlequin arec Colombine, 



150 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



par Jupiter, pantomime nouvelle, ornée de spectacles brillans, précédée 
des A m km' me n .s comiques de Polichinelle. Sa loge est au bout des rues 
Mercière et de la Lingerie. Il a toujours son ancien jeu, en entrant par 
la porte de Tournon, à main gauche. // va jouer en cille en avertissant 
un jour devant. » 

Nous n'étions pas seuls à être atteints par cette folie des pantins 
animés; elle avait gagné jusqu'aux Cours étrangères. 

On lit dans les .Mémoires de Catherine II: « Le grand-duc passait 
son temps en enfantillages inouïs pour son âge. Il fit dresser un théâtre 
de marionnettes dans sa chambre; c'était la chose du monde la plus 
insipide. » 

Le grand-duc, c'est Pierre-Ulrich de Holstein, fils d'une fille de 
Pierre le Grand. Proclamé héritier du trône de Russie par Elisabeth, 
en 1742, il épousa en 1745 Sophie d'Anhalt-Zerbst et régna sous le 
nom de Pierre III. Sa femme fut Catherine la Grande. 

Dans son livre intitulé: le Roman d'une Impératrice (Catherine II), 
M. Waliszcwski rappelle le fait suivant : 

« De temps en temps, le grand-duc revenait encore à ses marion- 
nettes. Une fois, Catherine le trouva en grand uniforme, botté, épe- 
ronné et 1 epée au clair, devant un rat pendu au milieu de la chambre. 
Renseignements pris, il s'agissait d'une exécution militaire ! Le malheu- 
reux rat s'étant avisé de dévorer une sentinelle d'amidon placée devant 
une forteresse en carton, un conseil de guerre, régulièrement réuni, 
l'avait condamné à la peine de mort. » 

De nos jours, en Russie encore, les marionnettes ont au moins un 
ami fidèle qui leur confie de hautes et sévères missions. 

Le Journal des Déliais du 12 lévrier I S S rapporte qu'un grand 
seigneur russe vient de se donner un divertissement qui n'est pas à la 
portée de tout le inonde. Admirateur de la musique de Verdi, passionné 
surtout de Rigoletto, qu'il considère comme le chef-d'œuvre du maître, 
ce grand seigneur a fait construire un joli théâtre machiné dont les 
acteurs sont des marionnettes délicieusement parées. Les mouvements 
de ces marionnettes et leurs gestes sont réglés de manière à reproduire 
le jeu des artistes les plus célèbres qui ont interprété ou interprètent 
tous les rôles de l'œuvre du grand compositeur italien. L'orchestration 



LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS 



151 



et le chant de ces petits acteurs sont fournis par des phonographes 
perfectionnes. 

Rien n'a coûte au riche mélomane pour atteindre la perfection la 
plus absolue. Il a plusieurs troupes de diverses nationalités; ses pho- 
nographes les lui font entendre, suivant sa fantaisie, dans leur ensemble, 
soit pour l'orchestre, soit pour le chant. 11 lui suffit de presser le bouton 
spécial à chacune d'elles. 

Pour ce qui concerne les changements do décors de ce théâtre 
probablement unique au monde, ils s'opèrent automatiquement avec la 
plus grande précision et ces décors sont points par des artistes de haute 
valeur qui y ont apporté tous leurs soins. 



N'y a-t-il point quelque relation secrète et intime entre les marion- 
nettes phonographiques dont il s'agit ici et les marionnettes lyriques de 
G.-L. Duprez, le grand chanteur, qui firent un certain bruit en ISO'i? 

A Valmondois, existait, à celte époque, une délicieuse colonie d'ar- 
tistes où se retrouvaient Corot, Daumier, GeoUroy-Dechaume, Jules 
Dupré, Boulard, Daubigny et bien d'autres encore. G.-L. Duprez était 
maire île la localité; il avait installé (die/, lui un petit théâtre de 
marionnettes qu'il appelait son Guit/nol cl qui devint vile célèbre à 
Valmondois, à l'Isle-Adam, à Anvers et dans les environs. Les ma- 
rionnettes qui s'y faisaient voir étaient un peu comme huiles les ma- 
rionnettes, mais les chanteurs qui leur prêtaient leurs voix n'étaient pas 
sans quelque notoriété : c'étaient Duprez, son lils Léon Duprez, sa fille 
M""' Caroline Vandenheuvel et quelques amis profondément musiciens. 
Toute cette « troupe » parodiait, avec un art exquis, les scènes les plus 
populaires de nos opéras ou de nos opéras-comiques. 

Il faut croire que les chanteurs du Gniynoi de Dupiez s'entendaient 
jusqu'à Paris, car. le 9 mars l.xfi'i, l'impératrice Eugénie voulut les 
voir de près et les lit pénétrer aux Tuileries, à l'issue d'une grande 
réception officielle. L'empereur éiaij présent, ainsi qu'en témoigne un 
dessin publié par le Momie i I lu. s l ré du l!l niais. M"" Vandenheuvel y 
chanta l'air de la Trariata et son père, le Gastilielza. 

Comme on le pense bien, Duprez recul, le lendemain de cette 
audition, des propositions brillantes, mais il les écarta toutes, sauf, 
cependant, celle de la Société nationale des Beaux-Art*, du boulevard 



152 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

des Italiens. Là, avec son fils et M" e Brunetli, il se fit entendre de 
nouveau, le 15 mars, au milieu d'une société d'élite qui se retira abso- 
lument émerveillée. 

Le Guignol de Dupré eut un sort envié : il mourut jeune et couvert 
de gloire. 

Il eût été intéressant de connaître son répertoire; de savoir quels 
lurent, surtout à Valmondois, tous ses auditeurs ordinaires. Malheu- 
reusement, les deux seuls journaux qui se soient occupés des représen- 
tations dont j'évoque le souvenir : le Ménestrel et le Monde illustré, ne 
donnent pas de renseignements à ce sujet. Comment étaient conçues 
les parodies dont on parle, avaient-elles un livret? Je suppose qu'il 
s'agissait de morceaux isolés où la fantaisie jouait sans doute son rôle, 
mais où la musique seule intervenait; il eût été difficile qu'il en fût 
autrement avec de pareils exécutants. 

Les marionnettes valmondoises, comme on les appelait, étaient donc 
sûrement un régal de délicats; elles me paraissent être le premier 
Guignol musical français — car il ne faut point oublier les petits Opéras 
de Haydn — dont on puisse saluer l'existence; le théâtre de marion- 
nettes russes me semble s'être inspiré de celui-là, et il était difficile de 
prendre un meilleur modèle. 

Il faut remarquer, d'ailleurs, que le choix fait par Duprez de ma- 
rionnettes, soit à fils, soit à mains, était excellent. Pour le chant, en 
effet, les gestes étant plus sobres et plus réfléchis, paraissent beaucoup 
plus faciles à régler que pour les manifestations théâtrales du drame ou 
du vaudeville. 

Les forains, les cabarets montmartrois, se trouvant chaque jour en 
communication directe avec le public, l'ont bien compris, quand, il y 
a quelques années, faisant revivre les poupées de bois, ils leur ont 
demandé des chansonnettes ou des romances qui étaient loin d'être 
sans valeur. 

A la foire de Xeuilly, il y a deux ans, sur un théâtre dont le nom 
m'échappe, j'ai vu et entendu des marionnettes chantantes, notamment 
un Kain-IIill et une Yvette Guilbert qui étaient d'une grande justesse 
de gestes et d'une originalité remarquable. 



VI 

SÉRAPHIN 



Les faite» ou les usages de Vannée, par Lemierre. — Le boulevard du Temple succède 
aux foires. — Les marionnettes s'y transportent. — La belle société, se rend au Palais- 
Royal. — Les marionnettes l'y suivent. — Dulaure et le Théâtre des petits comédien? 
du comte de Beaujolais. — Séraphin s'établit à Versailles. — Il donne des représen- 
tations à la Cour. — Son affiche. — Séraphin transporte ses ombres e/iinoises au 
Palais-Royal, à Paris. — Ouverture de son spectacle en 17*.!. — Ce qu'en dit Thiéry 
dans le Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris. — Le Tableau du 
Palais-Royal. — Adrien Moreau succède à Séraphin en 1790. — séraphin reprend son 
théâtre l'année suivante. — Les succès de Dorvigny et de Guillemain. — Les marion- 
nettes sur le théâtre de Séraphin. — Polichinelle les présente au public. — Pot-pourri 
de Guillemain. — Gobemouc/ie. — Affiches et prospectus de' Séraphin. — Sa mort, 
en 1800. — Les successeurs du Séraphin. — Ses auteurs ordinaires. — Le Pont < assé, 
par Dorvigny. — La Perruoue de Cassandre, par M 11 " Pauline Séraphin. 



On l'a vu, les marionnettes, sous leurs différentes formes, avaient 
conquis Paris. Lemierre retrace dans le livre III de sou meilleur 
ouvrage: les Fastes on les Usages de l'année, le riant tableau de leurs 
exploits à la foire Saint-Germain : 

Pour fixer en ce lieu la troupe vagabonde 

Qui s'écoule sans cesse et qui sans cesse abonde, 

Vingt théâtres dressés dans des réduits étroits, 

Entre des ais mal joints sont couverts à la fois. 

Il en est un surtout, à ridicule scène, 

Fondé par Brioché, haut île trois pieds à peine; 

Pour trente margotins, constans dans leurs emplois, 

Petits acteurs cliarmans que l'on taille en plein bois, 

Trottant, trestieulant, le tout par artifices, 

Tirant leur jeu d'un fil et leur voix des coulisses, 

Point soul'llés, point siffles, de douées mœurs; entr'eux 

Aucune jalousie, aucuns débats fâcheux. 

Cinq ou six fois par jour ils sortent de leur niche, 

Ouvrent leur jeu: jamais de rhume sur l'affiche. 

Grand concours; <>n s'y presse, et ces petits acteurs, 

Fêtés, courus, claqués par petits spectateurs, 

Ont pour premier soutien de leurs scènes bouffonnes 

Le sulTraire éclatant des enfants et des bonnes. 



151 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Les années aidant, les foires, sans être absolument abandonnées par 
les parisiens, devinrent pourtant moins suivies. Le boulevard du Temple 
allait leur porter un coup dont elles ne devaient point se relever; à 
partir de 1760, ce mouvement s'accentua. 

Ce sont encore les marionnettes qui, les premières, indiquèrent aux 
grands théâtres la voie qu'il fallait suivre. En 1751, Pierre-Toussaint 
Martin installait rue Saintonge son Théâtre des petits Comédiens du 
Marais; en 1758, André Petit montait un jeu de marionnettes sur le 
boulevard même; Restier suivait, en 1700, avec son Théâtre des grands 
danseurs, où brillait déjà Nïcollet; puis Audinot en 1707 avec V Ambigu 
Comique; puis bien d'autres: les Fan toccini chinois ; les Grands danseurs 
du roi, où Nicolet, devenu propriétaire, appelait et retenait la foule avec 
son singe et ses exercices curieux ; les Fantoceini françois de Pierre- 
Simon Caron, etc. Tout ce inonde s'évertuait à se montrer « de plus 
fort en plus fort, comme chez Nicolet ». 

Gravement atteintes déjà, les foires allaient voir leur ruine consom- 
mée par le Palais-Royal, où se rendait déjà la belle société pari- 
sienne. En 1784, s'ouvrait là, le Théâtre des petits Comédiens de 
S. A . S. M sv le comte de Beaujolais, marionnettes de trois pieds et demi, 
pour lequel Dulaure, dans sa Xourelle description des curiosités de Paris, 
est loin d'être tendre: 

« ... Leur théâtre est dans les nouveaux bâtiments du Palais-Royal. 
Quand on va voir jouer des marionnettes, on ne doit pas s'attendre à 
jouir dune illusion parfaite; on doit y arriver avec une bonne provi- 
sion d'indulgence. Malheur à celui qui ne s'est pas prémuni l'esprit 
comme il le doit: il verra la barre de fer qui sort de la tête de l'acteur 
de bois et qui le soutient, il verra les tîls qui l'ont mouvoir ses mem- 
bres, il verra... qu'il se sera ennuyé. » 

En cette même année, paraissait également au Palais-Royal un 
homme qui devait nous l'aire connaître les Ombres chinoises et donner 
aux marionnettes une perfection qu'elles n'avaient pas eue avant lui. 
Cet homme s'appelait Dominique Séraphin François, dit Séraphin. 

L'année suivante, en 1785, Caron transportait au Palais-Hoyal les 
Pijgmées françois ; en 1780, Castagna y créait un théâtre nouveau qu'il 
appelait le Spectacle des vrais fantoceini italiens. 



SKRAPHIN 



155 



Le boulevard du Temple et le Palais-Royal absorbaient définitive- 
ment l'attention, et les foires avaient vécu. 

Séraphin était né à Loogwy, le 15 février 17-17. Ses débuts avaient 

— ~ 1 







. iRAPm 



■ 



été difficiles; entré, pour ainsi dire, dès son enfance, dans une troupe 
de comédiens ambulants qui visitait l'Allemagne et l'Italie, il quitta bientôt 
ses camarades de rencontre et vint à Paris où, pendant quelques temps, 
il joua du violon dans les cabarets de lîellcville el aux l'oreherons. 
C'est ù l'âge de vingt-trois ans, en 1770, qu'il imagina son Théâtre 



150 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



d'ombres chinoises et l'établit tout d'abord à Versailles, dans le jardin de 
Cannion, propriété portant actuellement le n° 25 de la rue de Satory, 
et dont le principal corps de logis était occupé par une auberge. Son 
succès fut prompt et décisif; il fui appelé à la Cour, y donna des 
représentations et obtint, en 17<Si, l'autorisation de prendre, pour son 
établissement, le titre de Spectacle des enfants de France. 

Son affiche, dit Le Roi, dans son Histoire de Versailles, était ainsi 
conçue : 

Venez, garçon, venez, fillette, 
Voir Momus à la silhouette. 
Oui, chez Séraphin, venez voir 
La belle humeur en habit noir. 
Tandis que ma salle est bien sombre 
Et que mon acteur n'est que l'ombre, 
Puisse, Messieurs, votre gaité 
Devenir la réalité. 

L'entrée des Ombres à la Cour, le titre envié qu'elles avaient obtenu, 
les succès qui leur avaient été jusque-là réservés dans la ville du grand 
roi, auraient pu suffire à des pantins moins dévorés d'ambition, mais, 
(jue se passa-t-il dans l'esprit de leur directeur? 

L'histoire est muette à cet égard ; ce qu'on sait, c'est que, en 1784, 
Séraphin, abandonnant le lieu de ses premiers exploits, venait à Paris, 
au Palais-Royal, transportant avec lui son matériel. Là, dans une salle 
bien aménagée, les Ombres, joyeusement accueillies par des spectateurs 
nouveaux, réussissaient sans effort à intéresser, même à émouvoir les 
Parisiens, comme elles avaient ému et intéressé les Versaillais. Séraphin 
avait conquis le droit de cité. 

Thiéry, dans le Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à 
Paris, donne les renseignements suivants au sujet du théâtre de Séra- 
phin qui fut ouvert le 12 septembre 1784, à six heures et demie : 

« Ce spectacle est situé au premier étage des bâtiments neufs du 
Palais-Royal et a son entrée par l'arcade n° 121. L'on y voit des feux 
arabesques d'un nouveau genre et des tableaux où se passent des scènes 
nouvelles et amusantes. Les ombres chinoises, produites par différentes 
combinaisons de lumières et d'ombres, y représentent au naturel toutes 
les attitudes de l'homme et y exécutent des danses de corde et de carac- 
tère avec une précision étonnante. Des animaux de toute espèce y 



SERAPHIN 



157 



passent en revue et (ont tous les mouvements qui leur sont propres 
sans qu'on aperçoive ni fil ni cordon pour les soutenir et les diriger. Le 
spectacle, plaisant, agréable et varié, commence tous les jours à G heures 
du soir. Il y a deux représentations les dimanches et l'êtes, l'une à 
5 heures et l'autre à H heures et demie. Premières places : 1 livre 
4 sols et 12 sols les secondes. » 

De son coté, le Tableau du Palais-Royal , publié alors en un opus- 
cule difficile à retrouver, est tout aussi 
louangeur : 

« Le inonde s'est porté en foule, dit 
l'auteur, à ce genre de spectacle; on y 
donne tous les jours une représentation à 
six heures du soir, et les dimanches et 
fêtes, deux représentations: la première, à 
cinq heures, et la seconde, à sept heures. 
Ce que l'on appelle le petit peuple ne va pas 
souvent aux Ombres chinoises ; mais, en re- 
vanche, le bon bourgeois, la bonne compa- 
gnie même, se donnent ce plaisir. J'entrai, 
et je fus fort bien placé pour mes vingt-quatre 
sols, dans un salon proprement arrangé et 
suffisamment éclairé. Il n'y a point d'or- 
chestre. Un clavecin, assez bien louché par 
M. Mozin l'ainé, suffit pour remplir les in- 
tervalles des scènes qu'on y représente. Toutes ces petites scènes sont 
faites avec intelligence; on y rit beaucoup et cela suffit. » 




l.l l'KTIl li.\S 

personnage ilu « l'uni Cusst' » 
Imagerie de Metz). 



Six années [ilus tard, Séraphin s'étant assuré une clientèle sérieuse 
et fidèle, pensait avoir quelque droit au repos. En I 790, le •"> septembre, 
il cédait l'exploitation de son entreprise à Adrien Moreau, qui avait 
été acteur chez Audinot, de ['Ambigu-Comique. Moins habile que 
son prédécesseur, Moreau ne parvint pas à fixer le public, au contraire; 
il se retira sagement à la fin de la même année, convaincu de son 
impuissance. 

Respectueux de l'œuvre à laquelle il avait gardé sa tendresse, Séra- 
phin ne voulut point la voir péricliter et reprit la direction de ses 



158 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Ombres. II y rappela la foule avec le Pont cassé, Orphée aux enfers, Arle- 
quin corsaire, de Dorvigny ; avec la Chasse aux Canards, le Magicien 
Rothomago, l'Embarras du Ménage, de Guillemain. Malheureusement, 
atteintes, comme tous les théâtres, par les événements qui s'accomplis- 
saient, les Ombres subirent bientôt une crise redoutable. Séraphin sen- 
tit le danger et le 17 thermidor an V (4 août 1797), sachant bien 
quelles étaient les ressources de la publicité, il faisait insérer daas les 
Petites Affiches l'avis suivant: 

« Séraphin, auteur et inventeur des Ombres chinoises, prévient le 
public qu'il n'a pas cessé de représenter en son spectacle, Palais Egalité, 
galerie de pierre, n° 121, du côté de la rue des Bons-Enfants, et que 
c'est à tort qu'on a fait courir le bruit qu'il joue dans les Feux aériens. 

« A la sollicitude (sic) des pères et mères de famille, il a augmenté 
son spectacle d'un joli jeu de marionnettes. » 

A l'occasion de l'apparition de ces marionnettes sur le théâtre de 
Séraphin, Guillemain composa le pot pourri suivant que chantait Poli- 
chinelle en se présentant au public : 

Messieurs, si par mon badinage, 
Je puis vous l'aire rire un instant, 
Pour moi c'est un grand avantage 
Dont je me trouverai content. 
Mon seul désir est de vous plaire, 
De vous amuser par mes jeux, 
Et mon vœu le plus précieux 
Est toujours de vous satisfaire. 

La nature avec tant d'attraits 

A formé ma personne 
Que tout l'monde, quand j 'parais 

Me regarde et s'étonne. 
Je trouve qu'ils ont bien raison, 

Car ma mine est gentille... 
Je suis le plus joli garçon 

De toute ma famille. 

De tant d'orateurs assommants 

Dédaignant la recette, 
Je ne veux pas d'iongs compliments 
Vous étourdir la tète: 
Les petits, tourlourirette, 
Valent bien les grands. 



SERAPHIN 



1511 



11 (allait du nouveau ! En 17'J9, Séraphin, satisfait déjà des services 
que lui rendait Polichinelle, introduisit chez lui un petit chien noir qu'il 
appelait Gohemouche; ce toutou bien stylé se jetait avec fureur sur 
le diable, au moment précis où celui-ci voulait entraîner Polichinelle aux 
enfers. 

Ce fut un incontestable succès, Séraphin en 
profita pour publier un placard surmonté de son 
portrait qui lui assura de nouveaux admirateurs : 

« Un moment! arrêtez-vous et lisez-moi.... 
Des changements;! vue, des décorations d'un joli 
goût, embellissent mes ombres chinoises; j'ai 
des marionnettes, mais des marionnettes qu'on 
prendrait pour de charmants petits enfants... Il 
faut les voir, ainsi que la scène de Gobemouchc. 
Voulez-vous vous délasser? Venez voir mes om- 
bres chinoises. Toujours jaloux de mériter votre 
suffrage, chaque jour nous changeons de pièce. » 

C'est encore à cette époque que Séraphin 
distribuait lui-même, soit à ses visiteurs, soit 
aux nombreux promeneurs qui fréquentaient 
le Palais-Royal, un Prospectus-programme où 
il répondait victorieusement aux questions d'un 
lecteur supposé; ce prospectus montre que nous n'avons rien innové 
en matière de réclame. Le voici : 




l.l VllYACEl'R 

personnage du « l'ont Casii 1 » 
(Imagerie ilu Mctzi. 



Sl.li.U'IllN 



Air: On compterait Ira diamants. 

Stt! Stt! en passant lisez-moi ; 

.le vous offre encore une affiche, 

Et d'abord, voici le pourquoi... 

( "est pour empêcher qu'on vous triche. 

Alors, mes confrères en vain 

Voudront me chercher quelque noise, 

Et vous diront que Séraphin 

Tient chez eux ses ombres chinoises. 



i.i: I.lj tel-r 
Dans le fait, on rencontre partout des ombres chinoises. 



100 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



SERAPHIN 

Air: Femmes, voulez-vous éprouver. 

Mes ombres ne sont pas partout, 
C'est mon nom seul que l'on prononce. 
Si ce genre est de votre goût, 
Venez où mon portrait m'annonce, 
Au Palais de l'Egalité 



Je fais toujours ma résidence ; 

Là, le public a la bonté 

De m'accorder la préférence. 



LE LECTEUR 

Il me semble que votre spectacle ne peut amuser que les enfants. 

SÉRAPHIN 

Air : de Calpigi. 

Il faut que je vous désabuse, 
Chez moi tout le monde s'amuse ; 
En offrant différents objets, 
Grands et petits sont satisfaits. 
Après Melpomène et Thalie, 
On peut avec économie 
Venir se délasser enfin 
Au spectacle de Séraphin. 

LE LECTEUR 

Fort bien ! mais, est-ce que vous ne savez parler qu'en vaudevilles? 

SÉRAPHIN 

Air : Des portraits à la mode. 

On voit tant d'annonces à présent 
Qu'on n'en lit pas moitié souvent 
Et qu'on doit cesser prudemment 
De suivre l'ancienne méthode. 
Lors, je pensai devoir à mon tour, 
En me mettant à l'ordre du jour, 
Faire ici le petit troubadour : 
Le vaudeville est à la mode. 

LE LECTEUR 

Alors, si cela continue, je ne désespère pas que toutes les affaires se fas- 
sent en chantant. 

Air: Mon père était pot. 

Il serait, ma foi, très plaisant 
Qu'aux tribunaux on chante ; 



SERAPHIN 161 



Et que dans la rue, en marchant 
Chacun dans son ton chante. 

Quoique ruiné 

Comme fortuné, 
Il faudrait que l'on chante ; 
Pour bonjour, bonsoir, 
Pour dire au revoir, 
Il faudrait que l'on chante 

SÉRAPHIN 

Ah ! ah! la réflexion est tout à fait drôle. 

LE LECTEUR 

Çà, ne voit-on que des ombres chinoises chez vous ! 

SÉRAPHIN 

Air: L'homme est une marionnette. 

D'abord, j'ai des marionnettes 
Avec des costumes brillants ; 
Puis, j'ai des feux intéressants 
Et des pièces à chansonnettes. 
Puis des ombres et des tableaux, 
Que sincèrement on admire ; 
Enlin, qui me connaît peut dire 
Que je n'annonce rien de taux. 

Air : De (a parole. 
Saehez que l'artiste Mozin 
Préside à toutes mes séances; 
Il y touche du clavecin 
Et chante aussi de ses romances. 
J'ai, de plus, un petit toutou, 
Dont on peut dire qu'on raffole ; 
A mon théâtre il fait joujou... 
Que lui manque-t-il '.'... La parole. 

LE LECTEUR 

Pour le coup, vous piquez ma curiosité; je verrai votre spectacle. 

SÉRAPHIN 

Dans ce cas, je vous préviens que je donne une représentation lotis les 
jours; deux les dimanche et décadi, la première à cinq heures, la seconde à 
sept heures. 

LE LECTEUR 

Bon ! vous aurez ma pratique. 

SÉRAPHIN 

Salut, mon lecteur. A l'avantage de nous voir. 

U 



*y 



102 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

C'est donc seulement en 1797, ainsi qu'on l'a vu, que les marion- 
nettes apparurent avec Polichinelle, sur le théâtre de Séraphin; son 
fondateur touchait au terme de sa carrière. II mourut, en effet, le 
5 décembre 1800, laissant à son neveu Joseph-François une situation 
devenue difficile. 

La physionomie de Séraphin, fondateur et directeur des Ombres chi- 
noises, serait restée particulièrement sympathique, s'il n'avait trop légè- 
rement oublié tout ce qu'il devait à la cour qui avait assuré longtemps 
sa fortune. 

Dès 1789, il se laissa gagner par les idées du jour et chargea ses 

auteurs et ses bons- 
hommes de les propa- 
ger. A cette époque, 
introduisant la poli- 
ft^^ 0^* j^ tique sou théà- 

,j m J^j l'Apothicaire patrio- 

te, de Caron, le cou- 

I.k.s Canards 
figurant dans le .. Pont Casse » (Imagerie do Metz;. rage et le civisme des 

femmes qui s'étaient 
rendues à Versailles pour ramener aux Tuileries la famille royale; 
il représentait aussi Arlequin corsaire patriote, de Dorvigny, qui 
l'année précédente s'appelait Arlequin corsaire; l'année suivante, 
en 1790, il donnait la DJmonseigneurisation, de Guillemain ; en 1793, 
la Fédération nationale, de Maillé de Marencourt; en 1791 enfin, la 
Pomme à la plus belle ou la Chute du trône, de Benoit. 

C'est là, sans y insister davantage, une tache regrettable dans la vie 
si unie, si sincèrement artistique de Séraphin. On aimerait mieux ne 
point l'y voir. 

Le théâtre de Séraphin, dirigé tour à tour par Séraphin lui-même; 
par Adrien Moreau qui se retira; par Joseph-François qui mourut en 
1844; par Paul Iloyer, gendre de Joseph-François, qui mourut en 1859; 
enfin par la veuve Rover, disparut définitivement en 1870, après avoir 
été transporté, le 8 septembre 1858, du Palais-Royal au boulevard 
.Montmartre où nous l'avons tous connu. Il avait vécu bien près d'un 



SKHAPHIX 



103 



siècle, laissant derrière lui des souvenirs qui ne s'effaceront pas. 

Son histoire a été retracée d'une manière attachante, presque filiale, 
dans deux ouvrages anonymes : l'un est une brochure imprimée par 
Perrin et Marinet, de Lyon, et éditée par Rouquette, à Paris, en 1 872, 
sous le titre : Feu le théâtre de Séraphin, depuis son origine jusqu'à sa 
disparition, 1776-1870; l'autre est un ouvrage plus étendu, édité par 
Scheuring, de Lyon, en 1873, sous le litre : Feu Séraphin. Histoire de, 
ce spectacle depuis son origine jusqu'il sa disparition, 1 77'i- 1 870. Dans 
cet ouvrage, dont la brochure de 187-2 forme le 
début, se trouve un portrait gravé de Séraphin. 

L'auteur de ces deux études, avec une mo- 
destie qu'il faut regretter, ne se nomme pas; 
il termine sa notice historique de la manière 
suivante : 

« Plusieurs écrivains, connus dans le 
inonde des lettres, n'ont pas dédaigné de con- 
sacrer leur plume à celte modeste scène. 
Dorvigny, Gabiot de Salins, .Maillé de .Maren- 
court, Guillemain qui fut son fournisseur le 
plus actif, le savant Capperonnier (tout conser- 
vateur qu'il fût à la Bibliothèque nationale), 
Armand Goull'é, Dumersan le numismate dis- 
tingué et l'auteur de tant de vaudevilles, I tu- 
vert, Lausanne, Edouard Plouvier, et, s'il ose 
se compter après tant de notabilités littéraires, 
l'obscur reporter de celte notice, ont contribué 
par leurs ouvrages à la variété de son réper- 
toire. .N'oublions pas de mentionner encore un membre <\c la famille 
du fondateur, M" Pauline Séraphin, au nombre de ses fournisseurs les 
plus féconds elles plus heureux. » 




1.1 l'i III ll.is 

pers laiie du . l'uni ï.asti' 

lui i-.'i'ii ']•■ Met/). 



Le répertoire du théâtre de Séraphin esl aujourd'hui oublié. Il plon- 
gerait dans la stupéfaction la plus grande, nos directeurs actuels. Le 
Théâtre libre le traiterait avec le plus souverain mépris; nos auteurs 
dramatiques, dont la fortune s'écliafaude quelquefois sur une seule 
œuvre , ne regarderaient pas sans une douloureuse commisération, leurs 



104 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

confrères de jadis, qui pourtant ont remué des idées et souvent les leur 
ont gratuitement fournies. 

Qu'ils lisent les Mémoires de Mademoiselle Flore, de Dumersan; ils 
apprendront au sujet de Guilleinain notamment, qu'il faisait le matin 
pour les ombres chinoises « de petites pièces dans lesquelles il y avait 
toujours une idée comique, qu'on lui payait douze francs, qu'on jouait 
cinq cents fois et qu'on joue encore. Le soir il en composait pour les 
Jeunes Artistes, le Vaudeville, les Variétés amusantes, etc. ; elles étaient 
plus littéraires et cependant elles ne l'ont point immortalisé comme sa 
Chasse aux canards ». 

Guilleinain est mort en 1799, après avoir donné vingt et une pié- 
cettes à Séraphin ; Dorvigny lui en avait fourni quinze. 

Je me reprocherais de ne point montrer ici, le caractère des 
œuvres représentées sur la scène de Séraphin. A titre de document, je 
veux donc reproduire tout d'abord, le célèbre Pont cassé qui fut 
donné en 1784, dès l'ouverture du théâtre à Paris; je le ferai suivre de 
La perruque de Cassandre, une pièce-féerie de M lle Pauline Séraphin, 
dont la première représentation eut lieu le 2 août 1846. Le lecteur 
pourra se faire ainsi une idée précise des spectacles qu'aimaient nos 
grands pères... quand ils étaient tout petits. 

LE PONT CASSÉ 

Le tableau transparent représente un paysage traversé par une rivière, sur 
laquelle est jeté un pont dont une arche est brisée. Sur la droite et dans un 
plan reculé, on aperçoit une maison avec une enseigne. Au début de la 
scène, un pet it bonhomme arrive en chantant et se met à piocher le tablier 
du pont. 

Le petit Gas. — Tralalalalaire, tirelirelaire... Ah! ah! il est encore de 
bonne heure et l'on n'aperçoit pas un chat dans la campagne ; je suis le pre- 
mier levé. Allons, mettons-nous vite à l'ouvrage et, pour faire passer le temps 
plus vite, en avant la petite chanson. Tralalalalaire... 

(Tandis qu'il pioche avec ardeur, arrive précipitamment, à l'extrémité 
opposée du pont, un voyageur qui s'arrête subitement en voyant que le pont 
est rompu, i 

Le Voyageur. — J'allais faire une belle affaire avec ma précipitation; 
un peu plus et j'étais lancé dans la rivière. On m'avait pourtant dit que c'était 
le chemin le plus court pour aller à la ville voisine ; mais on ne m'avait pas 
dit que le pont était en ruines et que je ne pourrais passer dessus. Cap de 



SKR.VPHIX 165 



Dious] cela me retarde bien et je ne sais à quim'adresser... Oh! mais j'aper- 
çois, de l'autre côté du pont, un jeune garçon : je vais m'adresser à lui. (Il 
l'appelle.) Ohé! l'ami! 

Le petit Gas, qui avait toujours pioché jusque-là, levant la tête. — Qui 
m'appelle? (Il se remet à piocher.) 

Le Voyageur. — Hé donc! C'est moi, mon petit bonhomme. Pourrais-tu 
me dire si la rivière est profonde? 

Le petit Gas. 

Les cailloux touchent à la terre, 

Lire lire laire ! (Bis.) 
Les cailloux touchent à la terre, 

Lire Ion plia ! 

Le Voyageur. — Eh! troun de l'air, je le sais bien, et tu ne m'apprends 
là rien de nouveau ! Mais, dis-moi, l'ami ? 
Le petit Gas. — Hé ! Monsieur? 

Le Voyageur. — Dis-moi dune, mon petit, si je pourrais passer l'eau? 
Le petit Gas. — Tiens, cette bêtise! Pourquoi ne la passeriez- vous pas? 

Les canards l'ont bien passée, 
Lire lire laire, etc. 

Le Voyageur. — lié! dis-donc là-bas monsieur le mal-appris, est-ce que 
tu me prends pour un canard? 

Le petit Gas, sautant et riant. — Oh ! que nenni : Vous nie laites plutôt 
l'effet d'un gros dindon. 

Le Voyageur. — Voyez un peu l'impertinent! Mais c'est jeune et cela veut 
rire... Hé ! l'ami ! 

Le petit Gas. — Hé! Monsieur? 

Le Voyageur. — Pourrais-tu me dire à qui appartient cette belle maison 
que je vois là-bas? 

Le petit Gas. — A qui elle appartient? Pardine. faut pas être malin 
pour ça : 

Klle appartient à son maître, 
Lire lire laire ! etc. 

Le Voyageur. — Lire Ion plia!... Lire Ion plia !... lié ! l'ami ! 
Le petit Gas. — Hé! Monsieur? 

Le Voyageur. — Y vend-on du vin, au moins, dans cette maison? 
Lu petit Gas. — Si on y vend du vin? 

On en vend plus qu'un n'en donne, 
Lire lire laire ! etc. 

Le Voyageur. — Pairasse ! Je voudrais savoir s'il est bon ! 



Hi(i MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Le PETIT G AS. 



Si bon qu'il se laisse boire, 
Lire lire laire ! etc. 



Le Voyageur. — Je commence à croire, décidément, que le petit drôle 
se moque demoi. Il faut que je sache son nom, afin deme plaindre aux auto- 
rités, lié ! l'ami ! 

Le petit Gas. — Plaît-il, mon bon Monsieur? 

Le Voyageur. — Dis-moi, mon joli petit, comment est-ce que tu te 
nommes ? 

Le petit Gas. — Tiens ! vous voulez savoir mon nom? Et qu'est-ce que 
vous en voulez faire, de mon nom? 

Lu Voyageur. — ■ Hé! dis toujours, tu le verras. 

Le petit Gas. — Lh bien! Monsieur, 

Je m'appelle comme mon père, 
Lire lire laire ! etc. 

Le Voyageur. — Ah ! tu t'appelles comme ton père, bagasse, petit far- 
ceur ! Eli bien ! tu crois être bien malin, mais je vais t'y prendre. Hé ! l'ami ? 

Le petit Gas. — Plaît-il, Monsieur. 

Le Voyageur. ■ — Dis-moi donc, mon pichoun, comment s'appelle ton 
père? Hé donc! te voilà pris ; comment te tireras-tu de celle-là? 

Le petit Gas. — Vous voulez savoir comment s'appelle mon père? 
Vous croyez me tenir, pas vrai ? 

Le Voyageur. — Eh oui ! sans doute que je te tiens. 

Le petit Gas. — Pardine, mon bon Monsieur... Le nom de mon père, 

C'est le secret de ma mère, 
Lire lire laire! etc. 

Le Voyageur. — Oh ! le petit drôle ! Mais je m'aperçois que je perds mon 
temps et je n'arriverai jamais à mon rendez-vous; la journée s'avance. (Tirant 
su montre.) Troun de l'air ! ma montre elle est arrêtée... Oh! mais ce petit 
bonhomme ne refusera pas de médire l'heure qu'il est. Hé! l'ami? 

Le petit Gas. — Quoi que vous me voulez, monsieur? 

Le Voyageur. — Dis-moi, mon petit, ma montre ne marche pas et je vou- 
drais bien savoir l'heure : peux-tu me la dire? 

Le petit Gas. — Oh! je crois bien, Monsieur, j'ai une excellente montre, 
et à répétition encore. 

Le Voyageur. — Ah ! tu as une montre à répétition ? 

Le petit Gas. — Oui, Monsieur... Tenez, regardez, il/ se retourne et lui 
montre le derrière.) 

Voilà mon cadran solaire, 
Lire lire laire ! etc. 



SKRAPHIX 107 



Le Voyageur. — Voyez-vous le polisson ! Attends, attends, petit inso- 
lent, je vais t'en donner d'une drôle de façon de ton cadran solaire. Mais 
j'aperçois un batelier... [Il appelle.) Holà, hé, du bateau! Veux-tu me faire 
passer l'eau, mon ami ? 

Le Batelier. — Tout de même. Descendez par ici, not' bourgeois. 

i On voit passer le hâtant dans lequel est le voyageur.) 

Le Voyageur. — Dites-moi donc, mon cher, qu'est-ce donc qu'un petit 
polisson qui travaille à l'autre bout du pont et qui, à toutes les questions 
qu'on lui fait, ne répond que par des tire lire luire, lire Ion pha? 

Le Batelier. — Oh ! pardine, not'bourgeois, c'est un méchant gas, qu'il 
n'en faudrait pas beaucoup de cette graine-là. 

(Au moment où le b iteuu arrive au-dessous de l'arche démolie, on entend 
le gamin dire en jetant des pierres avec su pioche : (lare l'eau ! (lare l'eau ! 

Le Batelier, hors (fil tableau. — Voyez-vous, le mauvais garnement'.' 
Mais nous voilà abordés, not'bourgeois. 

Le Voyageur, de même. — Tiens, mon ami, je suis content de toi; voilà 
deux sous pour ta peine. 

Le Batelier. — Vlà-t-il pas une belle régalade? 

Le Voyageur. — Eh! de quoi te plains-tu? Si j'avais su, je n'aurais pas 
été si généreux. 

(Le petit Gas, qui n'a pas cessé de piocher, s'arrête et jette les yeux de l'au- 
tre côté du pont.) 

Le petit Gas. — Tiens, où dune est-il passé? Je ne le vois plus, ce mon- 
sieur. C'est dommage; il m'amusait. 

Le Voyageur, arrivant sur lui, la canne levée. — Ah ! je t'amusais, drôle? 
Je vais t'en donner de l'amusement sur lequel tu necomptais pas. I II s'avance 
et lui applique plusieurs coups de canne.) Tiens! Tiens! En veux-tu? en 
voilà. Voici, mon petit, pour t'apprendre à me chanter lire Ion pha C'est le 
secret de ma mère. Tiens encore... l'an, pan... 

Le petit Gas, criant et se défendant aveesa pioche. — ■ Veux-tu bien lînir? 
Grand lâche, qui bat un enfant. 

Le Voyageur. — J'ai cassé le verre de ta montre à répétition, sans doute ? 
C'est fâcheux, mais tu te souviendras de la leçon. (/' sort.) 

Le peut Gas, courant après lui. — Oh ! si je l'attrape, tu auras à faire à 
moi. (// sort, i 



108 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



LA PERRUQUE DE CASSANDRE 

Personnages : Cassandre, Arlequin, Pierrot, un Notaire, Colombine, la 
Fée Carabosse, la Fée Blanchette, un Pion, un Renard, un Perroquet, 
un Singe, une Pie. 

ACTE I 

SCENE PREMIÈRE 
Le théâtre représente une chambre rustique. 

Cassandre, Arlequin, Colombine. 

Cassandre. — Ah çà ! aurez- vous bientôt fini vos jérémiades et vos 
lamentations, tous les deux ? En vérité, voilà des ligures bien gaies pour un 
jour de noce. 

Arlequin. — Eh ! n'avons-nous pas sujet de nous désoler ? Nous nous 
aimons, Colombine et moi, depuis notre enfance et au lieu de nous marier 
ensemble, vous la donnez à Pierrot, un imbécile qui a une cpiantité innom- 
brable de défauts. 

Cassandre. — Dis donc, tu arranges bien mon neveu. 

Arlequin. — Et moi aussi, je suis votre neveu, puisque j'étais celui de 
votre femme. Ainsi nos droits étaient pareils ; pourquoi l'avez-vous choisi? 

Colombine. — Il a raison, pourquoi l'avez-vous choisi? 

Cassandre. — Voulez-vous bien vous taire, mademoiselle. En donnant la 
préférence à Pierrot, j'ai agi dans votre intérêt, car il est le meilleur pâtis- 
sier du pays et c'est un état avec lequel on gagnera toujours de l'argent, car 
on fera toujours des brioches. 

Arlequin. — Le fait est qu'il est très fort sur les brioches. 

Cassandre. — Ensuite, étant le filleul de la fée Carabosse, il peut préten- 
dre à tout. 

Arlequin. — Est-il heureux, ce maudit Pierrot, d'avoir une fée pour mar- 
raine ! 

Cassandre. — Tu vois bien que, franchement, je ne pouvais pas te pré- 
férer à lui, toi qui n'es qu'un pauvre garçon perruquier. 

Arlequin. — Je ne suis qu'un pauvre garçon perruquier, c'est vrai, mais 
j'ai du talent dans mon état et puis je suis un chimiste très distingué. 

Cassandre. — Eh bien ! à la bonne heure, tu ne te dis pas de sottises. 

Arlequin. — Ah! c'est que je suis enchanté de ma nouvelle invention. 

Cassandre. — Quelle invention? 

Arlequin. — Eh bien ! ma pommade miraculeuse, qui a la vertu de faire 
pousser les cheveux ; je n'attends plus, pour la livrerai! public, que de lui avoir 
trouvé un beau nom. 



SKHAl'IIIX 



16!) 



Cassandre. — Laisse-nous donc tranquilles, avec ta pommade. 
Arlequin. — Ah ! vous doutez de sa vertu, mon oncle. Eh bien! voulez- 



vous en essayer .' 




TlIK.WKI. ROYAL liK- MAH1U3.NKTTES 

Elirait ili: la Caricature, i-s:îi. 



Cassandre. — Je m'en garderais Lien. 

Arlequin'. — Je nie charge de faire repousser vos cheveux, cela vaudra 
mieux que votre grosse vilaine perruque. 

Cassandre. — Mais, tu nesaispas combien elle m'est précieuse ? Apprends 



17(1 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

qu'autrefois j'avais une très mauvaise santé, j'étais loujours malade, enfin 
j'étais l'homme le plus enrhumé, le plus goutteux, le plus douloureux de toute 
l'Italie, lorsque, le jour du baptême de Pierrot, la fée Carabosse, touchée de 
mes souffrances, me donna cette perruque merveilleuse. A peine l'eut-elle 
posée sur ma tête, que tous mes maux cessèrent comme par enchantement, 
et, depuis, je n'ai pas ressenti la plus légère souffrance, aussi ne la donne- 
rai-je pas pour tout l'or du monde. 

Pierrot, dans la coulisse. — Mon oncle ! mon oncle ! 
Cassaxdre. — Mais j'entends Pierrot. 

SCÈNE II 
Les Précédents, Pierrot, un Notaire. 

Pierrot. — Oui, mon oncle, c'est moi; j'amène le notaire pour la signa- 
ture du contrat, (f? approchant de Colombine.) Ma jolie cousine, je viens vous 
exprimer le... les... enfin... je... bientôt... 

Arlequin. — Allons, tu n'en sortiras pas, tu ferais mieux de te taire. 

Pierrot. — Veux-tu me laisser tranquille, vilain moricaud ; de quoi te 
mêles-tu. 

Arlequin. ■ — Est-ce que tu crois m'imposer silence, visage de farine? 

Cassaxdre. — Ah ça! Est-ce que vous n'allé/, pas vous taire! Ces deux 
ètres-là sont insupportables pour se quereller sans cesse ; ils n'ont jamais pu 
se souffrir. 

Arlequin. — ■ Il est vrai que, quoique étant tous deux vos neveux, nous 
ne sommes guère cousins ensemble. 

■ Cassaxdre. — Arlequin, tu commences à m'éehauffer les oreilles ; si tu dis 
encore un mot, je te mets à la porte... par la fenêtre... Mais, les témoins ne 
sont pas encore arrivés ; en les attendant, je vais déjeuner; d'ailleurs, j'ai 
pour habitude de ne jamais parler affaires avant le repas ; avec cela qu'au- 
jourd'hui j'ai un mets extraordinaire, je suis sûr que personne n'en a encore 
mangé. 

Pierrot. — Oh ! qu'est-ce que c'est donc mon oncle? 

Colombixe. — Le vilain gourmand! 

Cassaxdre. — C'est un œuf de Rock que j'ai eu l'adresse de dénicher ce 
matin. 

Arlequin. — Savez-vous, mon oncle, que c'est très imprudent ce que 
vous avez fait là. 

Cassaxdre. — Je le sais bien, car le Rock est l'oiseau le plus fort et le 
plus féroce ; mais enfin, il ne m'a pas vu, et j'en profite... Pierrot, va me 
chercher mon œuf et surtout prends garde de le laisser tomber. 'Pierrot sort.) 
J'ai commandé qu'on le fasse cuire à la coque pour le voir entier le plus 
longtemps possible. 



SERAPHIN 171 



PiEititOT, rentrant avec l'œuf. — Le voilà, mon oncle. Dieu ! quel œuf ! j'en 
ai ma charge ; il y a de quoi faire une omelette pour vingt personnes. Vous 
m'en donnerez, n'est-ce pas, mon oncle? 

Cassandre. — Oui, et je vais... (Au moment où il commence à casser 
l'œuf, un petit oiseau en sort.) Ah! quel prodige! (Le Rock parait et enlève 
la perruque de Cassandre.) 

Tout le monde. — Ah! le Ilock ! le Rock ! 
Cassandre. — Mais, il m'enlève ma perruque. Au secours ! Je suis perdu, 
je sens tous mes maux qui reviennent. (Il tousse.) Aïe ! aie! aïe '. mon catar- 
rhe. (Il veut se relever.) Aïe ! aïe ! aïe ! ma goutte, je ne puis plus marcher. 

Arlequin. — Mon pauvre oncle ! 

Pierrot. — Comme c'est contrariant pour la noce ! 

Cassandre. — Va-t'en au diahle, toi, avec ta noce ! Est-ce que je peux 
marier ma fille dans un état pareil? Le mariage n'aura lieu que lorsque j'au- 
rai retrouvé ma perruque. 

Pierrot. — Ah! mon Dieu! que dit- il là? 

Cassandre. — Partez tous, je ne donnerai ma fille qu'à celui qui me la 
rapportera... ma perruque. 

Arlequin - . — Je vais me mettre en route sur-le-champ. Tout espoir n'est 
pas encore perdu, ma petite Colombine. 

Pierrot. — Mais, mon oncle... 

Cassandre. — C'est mon dernier mot; invoque ta mari-aine, elle est puis- 
sante et te donnera, sans doute, le moyen de la retrouver. Allons, conduisez- 
moi dans ma chambre, car je ne poux plus bouger, ill sort avec Pierrot et 
Colombine.) 

SCÈNE III 
Arlequin, seul. 

Arlequin. — ("est vrai, il a sa marraine qui le fera réussir, tandis que 
moi je n'ai personne pour me protéger. 

SCÈNE IV 
La Fée Blanciietti:, Arlequin. 

La Fée, sortant d'un bahut. — Tu te trompes, Arlequin. 

Arlequin. — Que vois-je? 

La Fée. — La Fée Blanchette. Je suis touchée de ton amour pour Colom- 
bine et je- viens à ton secours. Malheureusement je suis reç,ue depuis peu de 
temps à la courdes Fées et je n'ai p is autant de pouvoir que la FéeCarabossc 
qui en est la doyenne; cependant j'espère t'ètre utile plus tard; mais, pour le 
moment, je t engage à ne pas quitter Pierrot un seul instant. 



172 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Arlequin. — Je vous obéirai, madame la Fée, quoique cela doive m'ètre 
peu agréable. 

La Fée. — Il le faut... Mais je l'aperçois, il va venir invoquer sa marraine ; 
cacbe-toi ; adieu, du courage ! 

SCÈNE V 
Arlequin, seul. 

Arlequin, — Je ne reviens pas de ma surprise. Mais, voilà Pierrot, 
cachons-nous, comme M" 10 Blanchette me l'a dit. 

SCÈNE VI 
Arlequin caché, Pierrot. 

Pierrot. — Il n'y a pas moyen de faire entendre raison à mon oncle. 
Ah ! s'il n'était pas si riche, comme je le laisserais là, lui, sa fille et sa per- 
ruque. Voyons, invoquons ma marraine. Puissante Fée Carabosse, venez à 
mon secours. 

SCÈNE VII 

Pierrot, la Fée Carabosse. (Elle descend sur un manche à balai.) 

La Fée Carabosse. — Me voici, mon garçon ; je sais ce dont il s'agit ; 
ainsi ne perdons pas de temps en paroles inutiles. La perruque de Cassandre 
est maintenant dans l'île des Bûtes ; je te donnerai le moyen d'y pénétrer, 
mais ce ne sera pas sans de grandes difficultés, car le Rock est tout-puissant 
et il en veut mortellement à ton oncle de lui avoir enlevé son œuf. 

Pierrot. — Oui, j'ai entendu dire que le Rock avait le cœur très dur. 
Mais, dites-donc, marraine, j'ai peur d'être dévoré, dans l'île des Bêtes. 

La Fée. — J'espère que tu y seras bien reçu, mais il faut d'abord sortir 
d'ici ; viens te placer à côté de moi. 

Pierrot. — Sur votre manche à balai ? 

La Fée. — Sans doute. 

Pierrot. ■ — Mais, dites-donc, marraine, c'est bien étroit, je vais tomber. 

La Fée. — Ne crains rien. 

Pierrot. — Vous me donnerez la main, n'est-ce pas? 

La Fée. — Sois tranquille. 

(Pierrot se place près de la fée Carabosse. Au moment où Us s'enlèvent, 
Arlequin saisit la jambe de Pierrot et dit :) 

Arlequin. ■ — Maintenant, je ne te quitte plus. 

Pierrot, criant. — Aïe! Aïe! Aïe! Qui est-ce qui me tire la jambe 
comme cela? 

(La toile tombe.) 



SÉRAPHIN 173 



ACTE II. 

Le théâtre représente Je bord île la mer. 

SCÈNE PREMIÈRE 
Pierrot, Arlequin. 

Pierrot. — Ouf! il était temps que ma marraine me fasse prendre pied 
ici, car le siège sur lequel elle voyage est terriblement dur ; je suis bien 
fatigué. 

Arlequin. — Et moi aussi. 

Pierrot. — Je te conseille de te plaindre, tu m'as presque brisé la jambe, 
en t'accrochant après moi. 

Arlequin. — Il m'eût été difficile de te suivre autrement. 

Pierrot. — Je me serais bien passé de toi, car je connais ton projet; tu 
espères profiter de la protection de ma marraine pour retrouver la perruque 
de mon oncle, mais tu n'y parviendras pas, car si la Fée Carabosse n'a pu 
t'empècher de me suivre jusqu'ici, je saurai bien me débarrasser de toi. 

Arlequin, à part. — C'est ce que nous verrons. 
(Pendant la tirade de Pierrot, il a marché de lony en lar(jc et Arlequin 

Va suivi pas à jias. i 

Pierrot, se retournant brusquement. — Ah ça ! veux-tu me laisser tran- 
quille ? 

Arlequin. — Mais je te laisse parfaitement tranquille. 

Pierrot, à part. — Et dire que ma marraine m'a prévenu en route qu'elle 
ne pouvait l'empêcher de me suivre ! Si je pouvais cependant, avec adresse... 
Essayons... Dis-donc, Arlequin'.' 

Arlequin. — Qu'est-ce que tu veux? 

Pierrot. — Je pense que, puisque tu ne veux pas me quitter et que nous 
devons voyager ensemble, il vaut mieux être bons amis. 

Arlequin. — Je ne demande pas mieux. 

Pierrot. — Faisons la paix. 

Arlequin. — Je le veux bien. .1 part.) Il esl trop aimable, tenons-nous 
sur nos gardes. 

Pierrot. — Ne trouves-tu pas que c'est charmant ici ? 

Arlequin. — Oui, c'est très joli, très joli. 

Pierrot. — Avant de non-; remettre en route, je vais aller visiter les 
environs. Attends-moi un instant, je reviens tout de suite, i /' suri en 
courant.) 



171 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



SCÈNE II 
Arlequin", seul. 

Arlequin. — Ah ! tu n'es pas adroit, cher ami ; tu crois pouvoir me lais- 
ser là, mais je suis plus habile que toi à la course ; tu as beau courir, je 
t'aurai bien vite rattrapé, i 11 va pour sortir.) 

Pierrot, dans la coulisse. — Au secours ! Au secours ! 

Arlequin. — Mais, que vois-je ! Il est dévoré par un crocodile. Diable! 
je n'ai pourtant pas envie de le suivre jusque-là. 

SCÈNE III. 
(Le crocodile parait, tenant Pierrot dans sa gueule.) 

Pierrot, — Au secours ! Arlequin, sauve-moi. 

Arlequin. — Et comment veux-tu que je fasse? 

Pierrot. — J'étouffe, dépêche-toi. 

Arlequin. — Dépêche-toi, dépêche-toi, c'est bien aisé à dire. En vérité, 
il est si méchant que j'ai bien envie de laisser le crocodile le digérer tranquil- 
lement. Mais il faut être meilleur que lui; d'ailleurs, lui seul peut me faire 
arriver dans l'île des Pètes ; mais comment faire pour le sortir de là ? 

Pierrot. — J'étouffe. 

Arlequin. — Tâche de sortir par où tu es entré. 

Pierrot. — Je ne peux pas, l'animal a les dents serrées. 

Arlequin. — Tâche de trouver une porte de derrière. Sanïrodémi! C'est 
qu'il n'y a pas de temps à perdre. Ah ! il me vient une idée. (Il saute sur le 
crocodile et piétine dessus.) Je vais peut-être l'étouffer tout à fait, mais, ma 
foi, je risque le tout pour le tout. (Pierrot commence à sortir, i Ah ! je l'aper- 
çois. Attends, je vais te donner la main, i// va ilans la coulisse et tire Pierrot 
qui sort du crocodile, long et mince.) Sangodémi ! comme il a grandi dans le 
corps de ce poisson ! J'ai beau tirer, je n'en vois pas la fin. Je crois, cepen- 
dant, que c'est fini, mais le malheureux n'a plus forme humaine. 

SCÈNE IV. 
Pierrot, Arlequin. (Pierrot reparaît sous sa forme naturelle.) 

Arlequin. — Tiens! tu n'es pas plus grand ! Ah ça! es-tu bien rajusté? 

Pierrot. — Je crois que oui, mais j'ai eu bien peur. 

Arlequin. — Cela t'apprendra à vouloir me quitter. 

Pierrot. — C'est étonnant comme mon passage dans cet animal m'a 
creusé l'estomac, je voudrais pouvoir me restaurer. (Une table servie parait.) 
Ah ! quel bonheur ! 



SERAPHIN 175 



Arlequin. — Oui, c'est heureux, car j'ai bien faim aussi. 

Pierrot. — Mais, dis-donc, cette table est envoyée par ma marraine, bien 
sûr, et je ne veux pas que tu y touches. 

Arlequin*. — Ciourmand, va! Décidément, Pierrot, ça me l'ait de la peine 
pour toi, mais tu as tous les défauts... Comment, tu refuses de me laisser 
partager ton repas, quand je viens de te sauver la vie ! 

Pierrot. — Tiens ! il n'y en a pas trop pour moi, et je vais... \Au mo- 
ment où il ra manger, sa. tête se retourne*. 

Arlequin, riant. — C'est pour te punir de ta gourmandise, i Arlequin 
mange). 

Pierrot. — Est-ce que je vais rester comme cela '.' I S'<i tête se remet . \ A la 
bonne heure! Voyons, mangeons. i'Sci tête se retourne.) Décidément, ça com- 
mence à m'inquiéter. (Sa tête tourne très vite, i Ali ! ma tète qui tourne comme 
un tonton, à présent. Arlequin ! Mon cher Arlequin ! 

Arlequin. — C'est cela, tu as recours à moi dans les moments difficiles, 
et quand j<- t'ai tiré d'embarras, tu me maltraites : ma foi, que ta tète tourne 
si elle veut, pendantee temps, je vais finir le macaroni. < Il mange et boit, i Là ! 
j'ai fini: tu disais bien, Pierrot, il n'y en avait pas de trop pour une per- 
sonne, i La table disparaît. 

Pierrot. — Enfin, ma tête reste en place ! Mais j'ai l'estomac encore plus 
creux qu'auparavant. 

Arlequin. — Tu vois bien que tu es puni de tes mauvais procédés envers 
moi. Mais il faut songer à sortir d'ici, i Un bateau [tarait. 

Pierrot. — Justement voilà un bateau. 

Arlequin. — Pour arriver à une île, c'est de première nécessité. 
(Ils sautent tous les deux dans le bateau, s'nsscijant de ei)tè oppnsé et. rament 

eharan de leur côté. 

Pierrot. — C'est démon côté qu'il faut ramer. 

Arlequin. — Non; d'après notre première direction, ce doit être du mien. 

Pierrot. — Je suis sûr que non. 

Arlequin. — .Je suis sur que si. 

Pierrot. — Mais si nous ramons toujours du côté opposé', nous n'arrive- 
rons jamais. 

Arlequin. — Pourquoi ne veux-tu pas m'écouter V 

Pierrot. — Parce que c'est moi qui ai raison. 

Arlequin. — Et moi, je suis sûr du contraire. \Le bateau se sépare en 
deux. < 

Pierrot. — Pour le coup nous voilà séparés. 

Arlequin. — Et moi qui ne devais pas le quitter! 

i l.a tuile imnbe. 



170 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



ACTE III 

Le théâtre représente l'île des Bêtes. ■ — ('Inique personnage doit avoir la tête 
et les 'pattes de V animal dont il porte le nom. 

SCÈNE PREMIÈRE 
Le Renard, Le Perroquet. 

Le Pekroquet. — Avez-vous remarqué, Seigneur Renard, comme le Roi 
est triste depuis quelque temps? 

Le Renard. — Oui, Seigneur Perroquet, et Sa Majesté a bien sujet de 
s'affliger, car sa crinière, qui était citée pour sa beauté, diminue tous les 
jours ; aussi, y a-t-il une forte récompense promise à celui de ses sujets qui 
pourra remédier à cet inconvénient en lui procurant une perruque. 

Une voix dans la coulisse : Le Roi. 

(Le Renard et le Perroquet s'inclinent.) 

SCÈNE II 
Le Lion, Le Renaud, Le Perroquet. 

Le Lion. — Bonjour, mes fidèles ministres. Eh bien ! pendant mon 
absence, a-t-on apporté l'objet que j'ai l'ait demander? 

Le Perroquet. — Votre perruque ?... Non, Sire ! 

Le Lion. — Ne prononcez pas ce nom, Seigneur Perroquet, car mon 
cœur se brise à l'idée d'employer ce subterfuge, moi qui avais la plus belle 
crinière de tout mon royaume. 

Le Renard. ■ — Je vous assure, Sire, que votre crinière était trop grosse 
autrefois et que les traits si nobles et si beaux de Votre Majesté gagnent à ce 
qu'elle soit légèrement diminuée. 

Le Lion. — Ministre Renard, vous êtes un flatteur, mais je sais à quoi 
m'en tenir; je réussis beaucoup moins auprès des lionnes et des panthères et 
le Seigneur Perroquet me disait encore ce matin que ma crinière était le 
sujet de toutes les conversations. 

Le Perroquet. — Sire, mon opinion... 

Le Lion. — Eh ! mon cher Perroquet, je ne vous demande pas votre opi- 
nion, car je sais que vous n'en avez pas : vous ne parlez que d'après les 
autres et voilà pourquoi je m'en rapporte à vous pour savoir ce qui se passe. 
Mais je commence à être très inquiet, car malgré la récompense promise, 
peut-être ne pourrai-je obtenir cet objet tant désiré. Mais, que nous veut 
notre Grand Chambellan ? 



SERAPHIN 177 



SCENE III 

Les Précédents, Le Singe. 

Le Singe. — Sire, l'Ambassadrice do votre illustre cousin, le Grand-Duc 
Le Rock, désire parler à Votre Majesté à l'instant même. 

Le Lion. — Faites entrer. 

Uni: voix dans la coulisse. — M 1 "' la comtesse la Pie. 

SCÈNE IV 

Les Précédents, La Pie. 

La Pie. — (Elle parle très rite.) Pardonnez-moi, Sire, de me présenter si 
brusquement devant Votre Majesté ; mais l'affaire qui m'amène étant de la 
plus haute importance, ne pouvait souffrir de retard. 

Le Lion. — Je vous écoute, Madame. 

La Pie. — Je vais vous expliquer en peu de mots, le motif de mon ambas- 
sade : Le Grand-Duc, M-' r Le Rock, ayant appris que vous désiriez une per- 
ruque, m'a chargé île vous apporter celle-ci; il l'a enlevée à un nommé 
Cassandre, pour le punir d'avoir eu l'audace de lui prendre un de ses œufs. 

Le Lion — Je vous prie, Madame, d'exprimer ma sincère reconnaissance 
à mon cher cousin et de lui dire que je tâcherai de reconnaître un si grand 
service. 

La Pie. — M- r Le Rock sait que les deux neveux de Cassandre sont en 
route pour venir demander cette perruque à Votre Majesté et il désire, 
pour toute récompense, que vous vengiez sur eux l'outrage que leur oncle 
lui a l'ait. 

Le Lion. — 11 sera obéi. 

SCL'XE V 

Les Piiéi éiiEnts, Le Singe. 

Le Singe. — Sire, deux voyageurs qui viennent d'arriver dans votre de, 
l'un au nord, l'autre au midi, réclament l'honneur de vous être présentés. 

Le Lion. — Ce sont sans doute ''eux que nous attendons. Faites entrer. 
(Le Sinije sort.) 



a 



178 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



SCENE VI 
Les Précédents, Pierrot, Arlequin. 

Pierrot. — Sire, je viens... 

Arlequin, l'interrompant. — Sire, le sujet qui m'amène... 

Pierrot, de même. — Je demande pardon à Votre Majesté... 

Arlequin, de même. — Je supplie Votre Majesté de me pardonner... 

Le Lion. — Voulez-vous bien vous taire, Messieurs. Je connais le but de 
votre voyage ; vous venez me demander la perruque de votre oncle, mais vous 
ne l'aurez pas, d'abord, parce que mon cher cousin, le Grand-Duc Le Rock 
qui vient de me l'envoyer, veut venger sur vous la témérité de votre oncle et 
ensuite parce que je veux la garder pour mon usage. Maintenant, Messieurs, 
je veux bien vous accorder la laveur de choisir vous-mêmes celui de mes 
sujets par lequel vous préférez être dévorés. 

Pierrot, à part. — Ah! que dit-il? Je sens mes jambes qui fléchissent 
sous moi. 

Arlequin, à part. — Diable! Il ne plaisante pas. Comment sortir de là? 

Le Lion. — Eh bien ! Messieurs, avez-vous fait votre choix? 

Arlequin. — Pardon, Sire, mais je suis un peu curieux et avant de mou- 
rir, je voudrais bien savoir en quoi cette perruque peut vous être utile. 

Le Lion. — Vous êtes bien hardi de m'adresser une pareille question. 
Cependant, comme c'est la dernière, je veux bien y répondre. Je compte me 
servir de cette perruque pour suppléer à ma crinière qui diminue tous les 
jours. 

Arlequin. — Eh bien ! Sire, au lieu cie vous affubler de cette perruque, 
qui vous enlaidirait, je vous offre de faire repousser votre crinière aussi belle 
que possible, avec une pommade miraculeuse que j'ai composée. 

Le Lion. — Ah ! cela serait merveilleux. 

Arlequin. — ,1e ne demande que quelques heures pour la préparer. 

Le Lion. — Eh bien, on ajournera ta mort jusque-là. Mais ce sursis ne 
concerne pas ton compagnon. 

Pierrot. — Sire, ne l'écoutez pas, il vous en impose avec sa pommade. 

Arlequin. — Ah ! si je pouvais en avoir de suite, je prouverais à Votre 
Majesté... {Un pot de pommade paraît sur une table.) Justement en voici. 

Pierrot. — Je vous répète, Sire, que c'est un imposteur, et qu'au con- 
traire sa pommade est nuisible. 

Le Lion. — En ce cas, je veux qu'on en fasse l'essai sur toi. (Arlequin 
frotte la tête de Pierrot, dont le serre-tête disparaît et qui parait avec une che- 
velure qui lui cache la figure et tombe presque jusqu'à terre.) 

Tous. — Ah ! quel prodige ! 

Le Lion. — C'est miraculeux! Arlequin, non seulement je t'accorde la 



SKRAPHIN 



179 



perruque de ton oncle, mais je veux breveter ta pommade en lui donnant 
mon nom. 




l'ol 1< HIM I IL \ AIM.II II II 

par Chain. — l-Mrait Ju Clmriiari, lKH)., 



Arlequin. — Ah ! Sire, que de bontés .' Ma petite Colomlune, je te re verrai 
enfin. 



18i( MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



SCENE VII ET DERNIERE. 

Les Précédents, La Fée Blanciiette, Cassandre, Colombine. 

(Ils arrivent dans un nuaye.j 

La Fée. — Nous venons te féliciter, Arlequin. 

Arlequin. — Combien je vous remercie, Madame la Fée ! C'est à votre 
protection que je dois mon bonheur. Eh bien! mon oncle? 

Cassandre. — Eh bien, je suis prêt à tenir ma promesse. 

Arlequin. — Vous ne nierez plus, j'espère, l'ei'licacité de mes inventions 
et la pommade du Lion fera ma fortune. 

Le Liox. — Madame l'ambassadrice, vous direz, je vous prie, à mon cher 
cousin que j'espère qu'il voudra bien pardonner à Cassandre. en faveur du 
service que son neveu m'a rendu. i'Lci I'ie s'envole.) 

Pierrot. — Et moi, est-ce que je vais rester comme cela'.' 

La Fée. — Oui, car en voyant ton mauvais caractère, ta marraine t'a 
retiré sa protection. 

Arlequin. — C'est cela, tu seras mon enseigne vivante. 

Pierrot. — Oh ! Arlequin, je t'en prie... 

Arlequin. — Le l'ait est que tu es si laid comme cela, que tu me fais de la 
peine. Allons, console-toi, si tu te comportes bien, je composerai une autre 
pommade pour te faire tomber tes cheveux. 

couplet fixai.. 
Air : de Partie et Revanche. 

Arlequin, an public. 

Nos acteurs sont les vrais modèles 
De ces vertus qu'on cherche à l'Opéra, 
Chez nous, ni souci, ni querelles, 
Cabale, envie, et cectera... 
Nous ne connaissons pas cela. 
Aucun travail ne nous rebute; 
Jamais de lièvre ou d'enrouement. 
Nous ne redoutons qu'une chute, 
Car nous nous cassons en tombant. 



VII 



LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE ET LES CONTINUATEURS 

DE SÉRAPHIN 



Les montreurs de marionnettes à la planchette, à Paris, vers 1820. — Soutli Wurk fuir, 
de Hogarth, en 17:;.'!. — Gavarni et Jules Dupré. — Les jolis Pantins, chanson de 1S0O. 

— Les théâtres transportables, vers 1810. — Théâtres de marionnettes, dans [es sous- 
sols ou les rez-iie-ehaussée parisiens. — L'aboyeur. — Guiynul dans li.-s jardins publics, 

— Anatole Cressigny, dit Anatole. — Il devient propriétaire du Vrai Guif/nol. — 
Ses représentations aux Tuileries <■[ à l'Klyséc. — Les Castellets actuels. 



Les Parisiens qui touchent à la soixantaine, peuvent se rappeler 
encore que lors de leurs jeunes années, nos carrefours si sages et si 
recueillis aujourd'hui, si vivants et si turbulents alors, où se donnaient 
rendez-vous, comme au wni siècle, chanteurs et batteleurs, hercules 
et dresseurs de chiens savants, étaient quelquefois égayés, le soir, par 
de jeunes piémontais ou déjeunes calabrais, montreurs de marionnet- 
tes à la planchette, qui s'accompagnaient d'un tambourin et d'un fifre 
aux sons criards. Quand la place publique ne paraissait pas devoir leur 
assurer un nombre suffisant de spectateurs, les marionnettistes, presque 
des enfants, pénétraient, suivis de gamins et de flâneurs, dans les cours 
ou sous les portes cochères et donnaient, au pied levé, c'est le cas de 
le dire, des représentations toujours bien accueillies, mais rarement 
productives. 

Leurs marionnettes, retenues par le milieu du corps, à un (il noué 
au genou du montreur, reposaient à peine sur une planchette et, 
obéissant aux mouvements qui leur étaient imprimés, se livraient à des 
danses désordonnées, sans grâce, réglées par le hasard, mais souvent 
bien drôles et toujours inattendues. 

William Hogarth, le grand artiste anglais, les a connues. En 1733, 
il a gravé l'une de ses admirables estampes où, réunissant les merveilles 
qui se pouvaient voir â Soulh Warkfnir, il a montré un joueur de mu- 
sette qui, accompagné d'un singe bizarrement accoutré, fait danser deux 



184 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



poupées avec le pied. Dans cette même estampe, on trouve aussi un 
puppel-show, sur lequel est écrit : Punch' s Opéra. On y remarque encore 
deux toiles peintes servant d'enseigne et représentant : l'une, Adam, 
Eve et le Serpent, c'est le Paradis perdu ; l'autre, Polichinelle à clieval ; 
sa bête, bien dressée, vide les poches d'Arlequin. Hogarth a également 




La Iniiii: hé Soitii Wark 
par \V. Hogarth. H33. 



placé dans sa composition, une femme, la vielle sur le dos, montrant la 
lanterne magique à un enfant. 

Les marionnettes à la planchette sont donc anciennes. Un voya- 
geur, Daniel Clarté, a constaté leur présence, en 1812, chez les co- 
saques du Don; elles ont disparu aujourd'hui, mais d'assez nombreuses 
estampes signalent leur passage en France, à partir de l'année 1820. 
Gavarni, qui aimait les pantins, en a fixé le souvenir dans l'un de ses 
dessins publiés par le Magasin pittoresque ; Jules Dupré a fait de même 



LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE 185 

dans une toile de valeur, reproduite par la Revue des peintres, en 183*2, 
je crois. 

Vers 1860. on pouvait entendre dans nos concerts parisiens, puis 
dans les rues de Paris, une chanson à laquelle on fit bon accueil, 
chacun s'appliquant à y trouver quelque allusion politique; elle me 
parait bonne à citer, non qu'elle soit un chef-d'œuvre, mais parce 
qu'elle retrace assez fidèlement ce qu'était le joueur de marionnettes 
dont je rappelle à la Ibis l'existence et la disparition. 

Près de Chambéry, dans notre village, 

Ma mère, en pleurant, un matin, me dit : 

Mon enfant, vois- tu, nous manquons d'ouvrage, 

Il faut nous quitter, mon pauvre petit . 

Prends ce tambourin, ce fifre «le pâtre, 

Et vas à Paris; vers ces lieux lointains, 

La planche de bois sera ton théâtre 

Pour faire danser tes jolis pantins. 

Pantins que vous êtes, 
Dansez, mes amours. 
De vus pirouettes 
L'on rira toujours. 

Savez-vous comment sont faits mes artistes'.' 
Je leur mets d'abord des habits de choix. 
Bourgeois ou docteurs, banquiers ou banquistes 
Ont riche parure et tète de bois. 
Tous pour quelques Sous dansent sur ma corde, 
Tant que le public est en belle humeur ! 
Mais, je suis aussi sans miséricorde 
Sitôt que l'un d'eux tombe en défaveur. 

Pantins... etc.. 



Vers 1840, c'est Charlet qui en témoigne, il existai! aussi, mais 
surtout dans les campagnes avoisinant la ville, île petits théâtres trans- 
portables faits de toiles et de piquets, dans l'intérieur desquels se tenait, 
à genoux, un jeune italien qui montrait, pour deux liards, la comédie 
aux enfants émerveillés; ces théâtres ont regagné leur lieu d'origine 
depuis de longues années, suivant l'exemple qui leur avait été donné 
par les marionnettes piémontaiscs et calabraises. 



18G 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Séraphin et son théâtre, les marionnettes à la planchette, les théâ- 
tres transportables, nous conduisent à une époque rapprochée de la 
nôtre, celle pendant laquelle les scènes de marionnettes à mains, 
moins nombreuses, mais toujours suivies par la plus impressionnable 
des clientèles : la clientèle enfantine, se réfugient un peu partout, dans 
les sous-sols ou les rez-de-chaussée des quartiers populeux. 




DATTSE DES MARIOXETTES. 

Danse des marionnettes 

par Baptiste. 1829. 



C'est l'époque du théâtre peu coûteux, d'où le luxe est banni et où 
le personnel est réduit à sa plus simple expression. A la porte basse et 
noire, qu'un quinquet fumeux ou une simple chandelle de suif éclaire, 
se tient tristement un homme au visage maigre et aux vêtements gras, c'est 
« l'aboyeur ». Par lui, les promeneurs curieux, les gamins amassés, 
vont connaître l'alléchant programme du spectacle auquel on les con- 
vie. L'un de ces petits théâtres m'est resté en mémoire : il était encore, 
en 1815, rue Jean-de-Beauvais, à la bailleur de la rue des Ecoles. 

Il y en avait bien d'autres à Paris, mais tous ont disparu. Guignol 



LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE 



187 



s'est réfugié dans les jardins publics : aux Tuileries, au Luxembourg, 
aux Buttes-Chaumont, aux Champs-Elysées surtout, où les enfants, 
fidèles aux poupées de nos premiers ans, suivaient il y a seulement 
quelques années, au milieu d'un décor unique au inonde, les représen- 
tations données par Anatole Cresigny, ou [dus simplement Anatole, 




VaLENTIN IXDtSTMKI. PITTORESQIE El hll.vMAlli.HL 
par Charlct. lsiri 



dont la supériorité comme marionnettiste était alors incontestable. 
Né à Vernon, dans l'Eure, en 18'i5, et venu de très bonne heure à 
Paris, Anatole s'était épris des marionnettes à mains; tout entant, il 
suivait leurs ébats et leurs luttes avec passion. Son rêve était d'obtenir 
au Castellet qu'il avait choisi, celui de Pierre Dumont, fondé en 1836, 
une petite place modeste et peu rétribuée. Il réalisa ce rêve, se perfec- 
tionna peu à peu, sans même qu'on s'en apen;ul autour de lui et, plus 
tard, de serviteur qu'il était, devint maître du Vrai Guignol. Dans cette 
situation nouvelle, Anatole se révéla artiste de sérieuse valeur, non 



188 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



seulement comme exécutant, car il prétendait disposer de vingt voix 
différentes, mais aussi comme auteur. C'est lui qui composait ses 
pièces ou plutôt leur canevas; il en a laissé plus de quarante qui sont 




I.A C.OMKD1K M (HAT. DEItMKI'.K la toii.e 
par Jules David. 1830. Collection de M. 0. Grousset. 



entre les mains de sa veuve. C'est lui aussi qui sculptait les tètes de ses 
personnages, laissant à sa femme, une collaboratrice précieuse, le soin 
de les vêtir. 

Anatole, qui encaissait, dans les dernières années de l'Empire, des 



LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE 



189 



recettes journalières de cent francs, est mort en 1893. Il avait été 
admis au Palais des Tuileries, sous Napoléon III, et ai; Palais de l'Ely- 
sée sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon. 




I.A CiHIKhli: DU CHAT. Dkvant la ioii.k 
par Jules David. I8."i0. Collection ilu >!. I). (irons 



Les théâtres de nos jardins publics sont la reproduction exacte de 
nos anciens Castellels; ils n'ont guère [dus de deux mètres carrés et 
renferment l'ensemble de leur personnel et de leur matériel, poupées 



190 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

et décors. Sous la scène même, ou plutôt sous la table de travail sont 
suspendus les personnages, à une place qui est toujours la même, cette 
disposition permettant leur immédiate entrée en scène. Ils sont au 
nombre de douze ou quatorze, et leur répertoire se modifie sans cesse, 
au gré de l'opérateur, sans avoir à craindre l'intervention de la censure. 
Chacune de leurs scènes nécessite la présence de deux ou trois ou- 
vriers. 

Combien, en ce moment, y a-t-il de théâtres de marionnettes éta- 
blis à demeure, à Paris? J'avoue ne pas le savoir. Ce qui semble certain, 
c'est que leur nombre a sensiblement diminué; il aurait plutôt aug- 
menté en province. Toute grande ville qui se respecte a ses marion- 
nettes. A Amiens, ce sont les Cabotins, où Lalleur fait la joie des Pi- 
cards et répond volontiers aux questions qui lui sont posées sur les faits 
locaux à l'ordre du joui 1 ; à Lyon, c'est Guignol, le grand Guignol dont 
la gloire a illuminé la France entière, à ce point qu'on ne dit plus: 
« Un théâtre de marionnettes » mais bien : « l'n Guignol » et cela est 
justice; à Saint-Etienne, à Bordeaux, c'est encore Guignol; à Lille, 
c'est Jacques. 



VIII 
LES MARIONNETTES DE THOMAS HOLDEN 



Thomas Holden explique ses procédés. — Ce qu'en pense IM. de Goncourt.— A. Hovaroff 
cl son petit théâtre des Pantagonia. — l,e jugement porté par Lemcrciei' de Neuville 
sur les fantoches de Holden. 



Dans une brochure non datée, qu'il a l'ait imprimer chez Appel, 
vers 1887, lors de son dernier séjour à Paris, Thomas Holden prend le 
soin de ne rien divulguer des procédés qu'il emploie et qu'il complique 
volontairement; ces procédés étaient, à cette époque, peu répandus. 
J'extrais de la brochure de Holden illustrée par Drancr les lignes sui- 
vantes qui me paraissent présenter quelque intérêt : 

« ... (l'est tpie ma besogne derrière la toile n'est pas une sinécure, 
tant s'en faut; et pour mettre tons ces petits bonshommes en mouve- 
ment, j'ai souvent mouillé plus d'une chemise. Passer de la machine 
hydraulique à la pile électrique, et de l'appareil pneumatique an ma- 
gnétisme, mi arrive souvent au rhumatisme, surtout dans certains 
théâtres où les courants d'air semblent avoir élu domicile; tout cela ne 
constitue pas tout à fait une besogne des plus agréables. S;ms compter 
les poids à soulever, les tils à tirer, tantôt debout, tantôt à genoux, le 
plus souvent couché à plat ventre dans des positions souvent périlleuses, 
mais toujours fort incommodes, tantôt suspendu par un pied nu accro- 
ché par un bras à une barre de i'ev, allant de droite à gauche, de haut 
en bas, chantant, parlant, criant selon le besoin du moment, n'ayant 
pas même le temps de respirer, changeant le timbre de ma voix selon 
le personnage présenté au public et toujours transpirant comme dans 
un bain russe, voilà un des secrets les plus importants de ma profes- 
sion. 

« Dans une entreprise comme la mienne, il est rare, qu'il n'arrive 
pas d'accidents à mes bonshommes, tantôt c'est un bras qui se déman- 



192 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



che, ou un pied qui ne va plus, et tant d'autres; pour ne rien oublier 
et afin de réparer tout cela pour la représentation du lendemain, un 
carnet est soigneusement et régulièrement tenu, sur lequel on peut 

lire des annotations 
.ZJl/L= comme celles-ci : 

« Enseigne du bar- 
bier cassée; 

« Clouer la perru- 
que à Cassa ndre; 

« Faire une queue 
neuve au taureau; 

« Bande d'air à 
abaisser; 

« Fond de mer à 
relever; 

« Cbien à rem- 
pailler; 

« Huile pour les 
macliines; 

a Charbon, esprit 
de vin, fil de fer, pla- 
tine, cire vierge; 

« Laver les chaus- 
settes du clown ; 

« Faire un nez au 
policemen, etc., etc. 

« Mais en voilà as- 
sez, je ne dévoilerai 
aucun autre secret de 
ma profession. Je laisse au spectateur le soin d'en débrouiller les 
innombrables ficelles; et s'il lui prenait fantaisie de me faire concur- 
rence, je l'engagerais à se munir immédiatement des objets suivants 
et à commencer la besogne : 

« Quelques centaines de mètres de toile et une machine Singer 
pour les coudre; vingt kilogrammes de couleurs variées et pinceaux et 
brosses, avec des hommes sachant s'en servir; pas mal de bûches pour 




Thomas Holden manoeuvrant ses fantoches 
par Draner. [Extrait île : Thomas Holien, original progrès, mystère 



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MARIO «JETTES 



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LES MARIONNETTES DE THOMAS HOEDEN 195 



en faire des fantoches ayant un semblant d'intelligence ; cinq cents 
vieilles roues démontres et de pendules; une centaine de ressorts de 
montres; sept kilogrammes de cheveux; cent cinquante paires d'yeux 
artificiels en miniature; un métier à fabriquer des bas de soie; deux 
petites machines à vapeur; une chaudière, un outillage complet de 
menuiserie, quelques centaines de kilogrammes de fil de 1er de toutes 
dimensions, pompes, baquets, couverts, verres, bouteilles et une foule 
d'autres accessoires dont la nomenclature tiendrait dix pages de cette 
brochure; sans parler des costumes, étoffes pour leur confection, et 
des nombreux bras pour fabriquer et maintenir tout cela dans les condi- 
tions voulues. » 

Edmond de Goncourt avait été frappé dès le début, des succès obte- 
nus par Holden. Dans son Journal de l'année 1879, il leur consacre 
quelques lignes : 

« Samedis avril. — Les marionnettes de Holden ! Ces gens de bois 
sont un peu inquiétants. Il y a une danseuse, tournant sur ses pointes 
dans un clair de lune, de laquelle pourrait s'éprendre un personnage 
d'Hoffmann, et encore un clown qui se couche, cherche sa position 
sur un lit et s'endort avec des poses et des gestes d'une humanité de 
chair et d'os. » 

Si incomplètes qu'aient été les « révélations » de Thomas Holden, 
elles ont peut-être suffi pour instruire quelques marionnettistes en 
éveil. Aujourd'hui, à peu d'exceptions [très, ses trucs sont connus; un 
modeste exécutant, A. Hovaroff, dans son petit théâtre des Pantagonia, 
du carré .Marigny, les montre chaque jour aux enfants; il a notamment 
un petit gymnaste dont l'adresse est prodigieuse; le fameux squelette 
dont les membres se détachent et se rejoignent avec une précision ma- 
thématique y parait également pour la plus grande stupéfaction des 
spectateurs. 

Holden, retiré après fortune laite, était plutôt \u\ illusionniste 
qu'un marionnettiste. Ses fantoches étaient suspendus ;'i une barre trans- 
versale sur laquelle venaient se fixer, sans pouvoir se confondre, les 
nombreux lils qui les faisaient agir. Afin de rendre ces lils moins 
apparents, Holden avait eu l'ingénieuse idée de garnir les fonds de sa 



190 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



scène, de l'étoffe connue sous le nom de reps, dont la fabrication 
repose sur de longues lignes verticales côtelées; les fils de l'étoffe se 
confondaient ainsi, à distance, avec ceux des poupées qui devenaient 
alors invisibles. 

Holden faisait peu marcher ses personnages, la marche étant corn- 




Aificue belge ue Thomas Holden. 



posée de mouvements difficiles à obtenir. Il avait le soin de les placer 
très près du fond de son théâtre et les faisait mouvoir dès leur appari- 
tion. 

« Les fantoches de Thomas Holden, dit M. Lemercier de Neuville, 
étaient certainement des merveilles de précision et je suis loin d'en 
nier la valeur, mais ils s'adressaient aux yeux et non à l'esprit. Leur 
perfection même est une faute. On les admirait, on n'en riait pas, ils 
étonnaient et ne charmaient pas. Ils étaient muets d'ailleurs, défaut 
auquel on aurait pu remédier, mais quel dialogue vif et animé aurait-on 



LES MARIONNETTES DE THOMAS HOLDEN 197 

pu mettre dans la bouche de ces pantins dont les gestes étaient réglés 
et qui manquaient de physionomie. » 

Cette dernière observation n'est pas restée d'une justesse absolue. 
Thomas Holden a souvent fait parler ou chanter ses pantins, mais ils 
restaient froids et guindés malgré la vive intelligence et le savoir incon- 
testable de leur maître. 



IX 

LES MARIONNETTES DE DICKSONN 

I.i prestidigitateur Dicksonn. — Mode de suspension de ses marionnettes. — Construction 

d'une marionnette nue. 

Dicksonn, on, si vous le préférez, M. Alfred de Saint-Génois, est 
évidemment l'un de nos plus avisés prestidigitateurs. Toutes ses expé- 
riences qu'il a lui-même fait connaître dans un volume intitulé : Mes 
Trucs, sont célèbres; doué d'une merveilleuse adresse, il obtient dans 
ce genre de spectacles tU^ résultats étonnants qui, s'il n'avait pas la joie 
de vivre de notre temps, lui auraient jadis attiré bien des ennuis. 

M. A. de Saint-Génois est un fanatique de marionnettes; il les a 
étudiées toutes et, incomplètement satisfait des moyens mis en usage 
par ses prédécesseurs ou par ses concurrents, il a créé pour elles un 
système fort ingénieux. 

Ses marionnettes sont muettes. Les scènes mouvementées où plu- 
sieurs personnages sont nécessaires ne le tentent pas, il lui suflit de 
faire paraître une seule poupée à la fois, mais à cette poupée, il donne 
les apparences de la vie. 

Son système offre cette particularité que la marionnette est suspen- 
due par un appareil fixé au corps du manipulateur, de façon à lui per- 
mettre d'avoir les deux mains libres pour conduire les fils d'action. 

Cet appareil n'est pas très compliqué : il se compose d'un dos de 
cuirasse fixé avec des bretelles; à ce dos de cuirasse qui ne gêne aucun 
mouvement, une longue tige de fer, portant à sa base une vis d'arrêt 
permettant son élévation ou son abaissement, est adaptée; elle se re- 
courbe au-dessus de la tète de l'opérateur, avance de trente-cinq à 
quarante centimètres et se termine par un crochet à mouvement fou. 
("est ace crochet que se fixe par un piton, la tringle horizontale qui 
porte, munie de tous ses fils, la marionnette ainsi suspendue dans 
l'espace, sous les yeux même de celui qui la fait agir. 




M'DieKSQNîf 

Affiche ut: bu kso.n.n (Alfred dl Sai.m-Gkmjis . 



LES MARIONNETTES DE DICKS* iNN 



201 



M. de Saint-Génois explique de la manière suivante, le mouvement 
et l'utilisation des fils dont il se sert : 

Deux fils A servent à suspendre le fantoche par les épaules, ce sont 
les principaux, ceux qui supportent tout le poids; aussi demandent-ils 
à être souvent vérifiés. Deux autres fils 15, fixés aux oreilles, suspendent 
la tête et se terminent en liant par deux 
caoutchoucs qui sont reliés par une 
barre en fil de 1er, ce qui permet, en 
appuyant dessus, d'obtenir par l'élas- 
ticité un abaissement des deux fils en 
même temps pour faire incliner la tète 
et dire oui. En appuyant sur la tringle 
plus fort d'un côté que de l'autre, on 
obtient une inclinaison de la tète, et en 
faisant obliquer la tringle pour la met- 
tre presque en travers, on obtient le 
non. 

Il suffit donc d'un simple mouve- 
ment des doigts pour avoir trois fonc- 
tions distinctes. 

Au bas du dos de la marionnette, 
au-dessous de l'articulation de la taille, 
se trouve fixé un fil C; en tenant ce 
fil à la main à une hauteur invariable 
et en baissant un peu son corps, l'o- 
pérateur obtient un ploiement de la 
partie supérieure de l'automate qui rend 
des salutations. Une seule main étant occupée, l'autre peut conduire 
un mouvement de jambe, même un mouvement de jambe et de bras, 
en saisissant ensemble les deux lils E F. 

Le fil D actionne la bouebe et se lixe après la barre qui relie les 
caoutchoucs, pour éviter l'encombrement en haut. 

Les fils E se trouvent lixés aux jambes et les lils K aux bras. 

Pour éviter toute confusion dans ces fils, la tringle de suspension 
est peinte de couleur différente, le rouge correspondant aux jambes, le 
bleu aux bras, le blanc à la tète, etc. 




APPAI'.KII, IIE Dicksonn 
pour la inami'iivrc de ses marionnettes. 



202 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



D'autres fils supplémentai- 
res peuvent être ajoutés au gré 
de l'opérateur pour des fonc- 
tions diverses. Un seul fil par- 
tant de la tringle de suspen- 
sion peut également se diviser 
en plusieurs fils fixés à diffé- 
rentes parties de la marion- 
nette et donner par un seul 
tirage plusieurs effets. 

Aux mains de Dieksonn, 
ces marionnettes sont vraiment 
curieuses, il n'y a point de mou- 
vement qu'il ne puisse leur 
faire exécuter. 

Elles sont construites de 
pièces et de morceaux. La tête 
dont la mâchoire est animée, 
se fixe au torse par un double 
piton ; le torse et le bassin, 
faits d'une simple plancbette, 
sont reliés entre eux par une 
bande de cuir épais; les jam- 
bes, liées au bassin par deux 
languettes de cuir, sont à 
charnières de bois pour les 
genoux el pour les pieds ; 
enfin, les bras coudés par des 
* pitons entrelacés sont reliés 
par le même moyen aux omo- 
plates. 
Ainsi conçus, ces petits personnages ont une élasticité parfaite. 




Marionnette nie de Dicksonn. 




Affiche de John Hewi.li Charles m. S uni Génois 



X 
LE THEATRE MÉCANIQUE DE JOHN HEWELT 



Comment Jolm Hewelt construit ses marionnettes. — Fantoches chantant on ] ■arlani. — 
Orchestre mécanique; instrumentâtes animés. — Le rideau [>eiiit par M. Jules Chère 1 
pour le Théâtre du Musée Grévin. 



Aujourd'hui, une marionnette n'est plus une poupée rudimentaire 
dont les attitudes sont laissées au talent de son maître, c'est un instru- 
ment de précision, pour lequel on a tout prévu el à qui tout est permis; 
c'est, si on le préfère, un instrument à cordes que la virtuosité d'un 
artiste fait vibrer, et qui produit, sous l'influence d'un doigté habile, 
des gestes bien réglés dont l'absolue vérité n'est pas sans captiver l'es- 
prit el sans charmer les yeux 

Dans nus théâtres actuels, aussi bien que ilans les anciens d'ailleurs, 
le nombre des marionnettes agissantes est nécessairement restreint, puis- 
que chacune d'elles nécessite un opérateur; mais si. par des procédés 
mécaniques qu'il est possible d imaginer, cet opérateur met en mou- 
vement, auprès îles principaux personnages, plusieurs poupées de 
second plan, il obtient, .-ans trop de peine, un ensemble vivant et qui 
peut être d'un aspect juste. 

C'est ainsi que procédait Thomas Holden. C est de même que procède 
John Hewelt ou plutôt .M. Charles de Saint-Génois, frère de Dicksonn ; 
mais sou système, plus complet, dill'ère de celui de son prédécesseur. 
en ce que les lils aériens de ses poupées se complètent d'un réseau de 
lils indépendants placés au-dessous de chacune d'elles. Les bras, les 
jambes et la tète de ses personnages levés ou actionnés par les lils 
aériens ne retombent pas d'eux-mêmes; ils sonl ramenés à leur posi- 
tion naturelle par les lils de rappel. Cette disposition nouvelle permet 
d'arrondir les mouvements et de donner aux gestes une grande sou- 
plesse. 

John Hewelt a également modifié les articulations de ses fantoches. 



200 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Là, où Thomas Holden se contentait, pour relier les membres au corps, 
de les fixer par deux pitons entrelacés, John Hewelt ajuste bras et 
jambes avec des billes pivotantes dont la disposition fait penser à celle 
des mannequins employés dans les ateliers de peinture. Ses fantoches 




Marionnettes dk John Hewelt. 

ont la bouche articulée; ils parlent ou plutôt des artistes invisibles 
parlent ou chantent pour eux. Leur geste accompagne la parole ou le 
chant et l'illusion est complète. Elle l'est d'autant plus que tous les 
personnages, selon le plan qu'ils doivent occuper sur la scène, sont 
de grandeurs différentes. Dès que les yeux se sont familiarisés avec 
cette scène minuscule et qui semble profonde, on oublie qu'on se trouve 



LE THÉÂTRE MÉCANIQUE DE JOHN HEWELT 



207 



en présence de marionnettes obéissantes et on ne voit devant soi que 
des acteurs bien stylés. 

Sur le théâtre de John Hewelt, au premier plan, des musiciens exé- 
cutent une ouverture. Le chef d'orchestre bat la mesure comme le 




MARIO.N.NtTTES DE JollS HlHI .1.1. 



ferait un maître et surveille ses instrumentistes; ceux-ci accomplissent 
chacun leur mission avec régularité. Sur les entés du théâtre, dans des 
loges, des spectateurs causent, lorgnent ou applaudissent; îles dames 
s'éventent ou parcourent le programme. Tous ces personnages ont 
l'animation de la vie réelle. Les musiciens du premier plan sont plus 
grands que les spectateurs placés sur un second plan peu éloigné. Ce 



208 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



petit monde est mû, non par des fils, niais bien mécaniquement, le 
mécanisme de charpie poupée correspondant à un tableau à portée de 
la main de l'inventeur qui peut à volonté ralentir, accentuer, varier ou 
faire cesser tout mouvement. 

Sur la scène, les poupées agissantes pénètrent par les coulisses, 
se présentent, saluent, chantent ou dansent; elles accomplissent ces 
actes différents avec la plus grande aisance. 

Le répertoire des artistes lilliputiens de John llewelt est bien 
choisi : Yvette Guilbert, la belle Otero, les sœurs Barrisson, 
Eugénie Fougère, la belle Falina vivent là, en parfait accord, avec 
Polin, Fragson et Liltlc Tich. Pour réaliser ces merveilles, trois exé- 
cutants suffisent : M. et M mo de Saint-Génois et leur fils. M. de Saint- 
Génois sculpte lui-même tous ses personnages, laissant à sa collabora- 
trice le soin <le leurs ajustements. 

Le théâtre de John llewelt est certainement une œuvre d'art. Ses 
fantoches ont bien les gestes maniérés, la parole étudiée et un tant soit 
peu prétentieuse des comédiens de profession ; son Yvette. Guilbert est 
charmante, sa belle Otero est parfaitement jolie, son Polin est aussi 
b...icn <pie l'autre. Mais, faut-il le dire, tout en les admirant sans 
réserve, à ces perfections réunies qui ne laissent rien à l'imprévu et font 
involontairement penser aux tableaux mouvants, je préfère, — c'est 
une opinion toute personnelle, — la physionomie simple et naïve des 
marionnettes à mains de nos pères, dont le geste heurté, les mouve- 
ments saccadés, précipités et maladroits, laissent l'impression d'une 
vie moins compliquée et par cela même plus aimable et plus souriante. 

Les marionnettes de John llewelt sont maintenant installées au 
Musée Grévin. Le délicieux théâtre de ce musée, reconstruit sur les 
indications de M. Thomas, et pour lequel le maître Jules Chéret vient 
de peindre un rideau qui est une œuvre adorable de goût, de lumière 
et de fraîcheur, leur a donné un asile attravant. 



XI 

L'ARMÉE ET GUIGNOL 



Les marionnettes du commandant V..., à Cherbourg et à Arias. — Un Guignol à bord 
pendant la traversée de Marseille à Sébastopol, en 1856. — Funérailles d'un chat. — ■ Les 
ombres à l'École polytechnique. — Le Cud'X. — Ne t'arrête pas devant Guignol. — 
Bonaparte demande des marchands de marionnettes pour le Caire. 



Derrière le conscrit le plus soucieux de ses devoirs, le plus cons- 
cient de sa force, on retrouve sans peine l'enfant. Les impressions 
saines des premières années sont restées là encore fraîches et vives; 
entre le jeune homme et les spectacles naïfs où se plaisait son igno- 
rance de la vie, existe encore un lien étroit qui n'a pas été atteint . 

Un officier de grand mérite, M. le commandant du génie Y..., qui 
traitait ses soldats comme il eût traité ses proches, partageait ces senti- 
ments. Il aimait les marionnettes, — cela est permis à tout le monde, — il 
croyait même qu'on pouvait leur demander d'honnêtes et utiles récréa- 
tions. Par ses soins, à Cherbourg, puis à Arras, il installa, avec l'aide 
de quelques-uns de ses hommes, un théâtre sur lequel je n'ai malheu- 
reusement pas de renseignements spéciaux. Je sais cependant que les 
marionnettes du commandant V... gênaient les opérations commer- 
ciales des cabaretiers de Cherbourg et d'Arras! C'est déjà quelque 
chose! 

Lors de la campagne de Crimée, zouaves et grenadiers de la garde 
impériale faisaient la traversée de .Marseille à Sébastopol. 

Rien n'avait été négligé par eux pour donner quelque attrait à ce 
voyage que le mal de mer devait rendre douloureux pour plusieurs. 
Dans un box, quelques loustics parisiens ou lyonnais avaient eu la 
pensée heureuse d'installer un théâtre de marionnettes dont les acces- 
soires et les costumes avaient été exécutés, dès que l'on avait quitté 
terre, par des artistes de bonne volonté. 

h 



210 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Polichinelle n'avait point été oublié. Il y en avait un superbe, taillé 
au canif dans une bûche résistante, doré sur toutes les coutures à l'aide 
de galons hors d'usage. C'était lui qui faisait l'annonce; quelquefois il 
prenait part aux représentations. 

Le répertoire habituel du théâtre abandonné à la verve gauloise de 







Danse, petit Policihneile, ac son de mon gai tambourin 
par Charlet 1H43. 

nombreux improvisateurs, n'était point écrit pour les demoiselles qui 
d'ailleurs faisaient défaut; il n'a pas été conservé. On sait seulement 
de lui, qu'il a diverti nos soldats et que pour cela, ses auteurs mérite- 
raient d'être connus et remerciés. 

Rien ne manquait à l'installation pourtant sommaire du théâtre. Le 
chat du bord,, une jolie béte qui portait les armes et faisait le beau, avait 
été dressé à prendre place prés de Polichinelle, avec lequel il entrait 
parfois en lutte. L'histoire rapporte que la carrière dramatique de ce 
chat, commencée sous de brillants auspices, fut de courte durée : il dis- 
parut un jour, à l'issue d'une représentation, détourné de ses devoirs 



I/ARMEK ET GUIGNOL 



213 



par un zouave dont l'ordinaire ne suffisait point à calmer les tiraille- 
ments d'estomac. Aidée du cuisinier, l'escouade du zouave lui prépara 
et lui fit de somptueuses funérailles. 

Le pauvre chat fut remplacé par un horrible barbet qui, ne courant 
pas les mêmes dangers, lit le voyage dans des conditions de tranquillité 
relative. 

C'est le journal l'Illustration qui rapporte ce fait atlesté d'ailleurs 




TlIKATHK DK (il II. Mil. AI X ClIAMI'S-Êl 1SKKS 

par K. <.ii.r;ml. Is.v;. 

par de vieux troupiers. V Illustration a donne dans son numéro du 
15 décembre 1855, un dessin du Guignol militaire encore célèbre 
parmi les survivants de la campagne de Crimée. 

J'éprouve quelque hésitation à parler ici de l'École polytechnique : 
les marionnettes n'y sont point en honneur. 

On n'y connaît guère que Polichinelle, encore ne le fète-t-on qu'in 
cidemment et dans une circonstance spéciale. Tous les ans, à la ren- 
trée, les premiers et seconds majors, anciens et nouveaux, ne se 
connaissant pas encore, rompent la glace et entrent en relations e 



214 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



dansant la Polichinelle pendant que l'Éeole tout entière, formée en 
cercle, chante le refrain : 

Pan ! Pan ! Qu'est-ce qu'est là ? etc. 

Ainsi le veut la tradition. 

L'École polytechnique, et c'est ce qui nie la gâte, semble avoir pour 
les poupées de bois, un mépris immérité. Dans le Cod'X, qui n'est 
autre chose qu une sorte de règlement établi par les élèves eux-mêmes 
et qui a pour unique but de conserver pures de tout alliage, les tradi- 
tions de l'Ecole, on trouve un paragraphe ainsi conçu : 

« N'achète ni marrons, ni œufs rouges, ni sucre d'orge; si tu es 
curieux de savoir combien tu pèses, va ailleurs qu'aux Champs- 
Elysées. Se (arrête pas devant Guignol. Ne tire ni à l'arbalète ni aux 
macarons. Evite les montagnes russes, les chevaux de bois, les mâts 
de cocagne. Ne te fais jamais décrotter sur la voie publique, ni tondre 
sur le Pont-Neuf. Les cafés-concerts des Champs-Elysées te sont 
permis. Les seuls bals autorisés sont : Mabille, Cbàteau-des-Fleurs, 
Asnières et le Ranelagh. Il t'est toujours défendu d'y danser. » 

Tout cela me paraît dicté par Minerve elle-même. Mais, pourquoi 
cette interdiction : Ne t'arrête pas devant Guignol!' Combien je la 
trouve injuste et peu réfléchie. Bonaparte qui, après tout, n'était pas 
le premier venu, ne partageait pas ces idées bourgeoises et semblait 
loin de les prévoir. Dans la Vie des Comédiens, M. Emile Deschanel 
rappelle très justement une note autographe du général, datée du 
Caire et dans laquelle il demande, outre des fournitures d'artillerie 
dont on devine l'emploi projeté : 

1° Une troupe de comédiens; 

"2" Une troupe de ballerines; 

3" Des marchands de Marionnettes pour le peuple, au moins trois 
ou quatre; 

4° Une centaine de femmes françaises. 

Guignol ne vaut donc pas, pour « la Poule aux œufs d'or » de 
Napoléon, les Ombres qui, tous les ans, à pareille époque, vers février, 
sont l'objet, à l'École Polytechnique même d'une fête célèbre, dont 
l'origine remonte à 1818. 

Cette cérémonie à laquelle les élèves se préparent longuement en 



L'ARMF.E ET GUIGNOL 215 



recueillant pendant les cours, soit à l'aide du crayon, soit à l'aide de la 
plume, tous les documents pouvant apporter à la Séance des Ombres 
quelque trait de franche gaieté, a lieu dans le grand amphithéâtre de 
physique; elle a toujours conservé un caractère de stricte intimité. 

Le général commandant l'Ecole, les autorités militaires, les profes- 
seurs, l'administration, les anciens et les conscrits y assistent dans une 
secouée de rire. 

Là, délilent en ombres chinoises articulées, habilement dessinées 
et toujours reconnaissahles, les silhouettes des officiers ou des profes- 
seurs, ainsi que celles du personnel de l'Ecole. Tous ces personnages 
dont les gestes ou les tics sont fidèlement reproduits, se trouvent pro- 
jetés par un puissant appareil électrique sur un vaste drap blanc et 
viennent successivement se montrer aux spectateurs. A tour de rôle, 
ils prononcent un discours dans lequel réapparaissent, sous une 
forme vive, burlesque ou gauloise, les termes préférés îles professeurs, 
leur mode d'interrogation et les mille riens qui caractérisent une phy- 
sionomie et la fixent. 

La séance des ombres dure plusieurs heures. Jamais on n'y a 
entendu de murmures désapprobateurs. Les officiers généraux, les pro- 
fesseurs, les répétiteurs, tout le personnel d'ailleurs, n'ont pas oublié 
que jadis, alors qu'ils étaient élèves eux-mêmes, ils ont collaboré à des 
fêtes semblables où chacun d'eux ne s'est pas fait faille de caricaturer 
les grands anciens sans que le respect qu'ils professaient pour eux en 
ait jamais subi la plus légère atteinte. 



XII 
SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES 



Le type de Guillaume, à Paris. ■ — Les têtes sculptées, par Ch. Ferry. — Les ateliers de 
fabrication et d'habillage de Ed. Fruit. — Ses têtes en carton moulé. — Les sculpteurs 
et les habilleurs lyonnais. 



L'exécution des marionnettes n'est point une fabrication, c'est un 
art véritable; art naïf et enfantin, sans doute, mais toujours agréable et 
n'excluant pas une certaine recherche d'originalité. 

Abstraction faite de Thomas Holden, de Anatole Cressigny, de 
M. Lemercier de Neuville, de John Hewelt, qui ont longtemps fait eux- 
mêmes leurs poupées, au point de vue commercial, deux hommes, à 
Paris, sont les seuls représentants autorisés de cet art. L'un était 
M. Ch. Ferry, sculpteur sur bois, mort depuis peu de mois. Dans 
son atelier, une petite mansarde de trois mètres carrés, éclairée par un 
simple vasistas, il taillait avec esprit, sans autre loi que son inspiration, 
dans des bûches de tilleul le plus souvent, quelquefois dans le noyer, 
les tètes du Guignol parisien, du gendarme Griponneau, du juge, du 
commissaire, de la mariée, de Polichinelle, de Guillaume enfin. 

Bizarre création que celle de ce Guillaume, qui a pris naissance à 
Paris! C'est le gamin qui se permet tout ou à qui tout est permis; qui 
emploie pour la satisfaction de ses instincts rigoleurs, tous les moyens, 
surtout les plus répréhensibles. Il a en horreur le patron, le juge, le 
gendarme ou le commissaire, ne reconnaît aucune autorité, ne professe 
aucun respect et use son bâton sur les épaules de ceux qui n'ont d'autre 
prétention que celle de contrecarrer ses frasques. 

Toujours expressives et bien construites, les tètes de Ch. Ferry, 
appelées à se heurter dans des combats surhumains, n'ont, accentuées 
par la couleur, que les reliefs indispensables à l'effet qu'elles doivent 



SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES 



217 



produire. C'est Ch. Ferry qui a exécuté une partie des marionnettes 
de Thomas Holden, portées par lui dans le monde entier; aussi celles 
de A. Howarolî. 




I'di.h iiim .1.1. h 
Marionnette de Kern et Ed. Fruit. 



Les marionnettes de Ferry, j'entends celles qui ont liras et jambes, 
diffèrent de grandeur selon la scène où elles doivent agir; elles ont 
quarante-huit, cinquante-deux ou soixante-dix centimètres de haut et 
coûtent de trente-cinq à quarante francs. Les tètes seules, qui ont huit, 



218 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



dix ou treize centimètres, valent de trois à quatre francs; ce n'est pas là 
de quoi assurer la fortune à leur auteur. 

Avec toute son habileté, et elle était vraiment extraordinaire, Ferry 




LE Gl'IGNOL PARISIEN. 

Marionnette de Ferry et Ed. Fruit. 



ne pouvait terminer une tète munie de ses yeux d'émail en moins de 
trois quarts de journée. Quelques-unes d'entre elles, destinées aux 
poupées à fds, ont la mâchoire inférieure mobile; mise en mouvement 
par un fd qui lui est spécial, une petite boule de plomb renfermée dans 



SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES 



219 



le bois, force cette mâchoire à retomber d'elle-même. C'est ainsi que 
l'opérateur obtient l'illusion de la parole ou du chant. Ce n'est pas 
chose nouvelle et j'en ai parlé déjà. 




Le Gkndahmf.. 
Marionnette de Kcrry et Ed. fruit. 



Une fois achevées, poupées ou têtes sortent des mains du sculpteur 
et sont expédiées à M. Ed. Fruit, dont les ateliers, admirablement 
installés, sont curieux à parcourir. Toul un monde bien dressé est là, 
prêt à les recevoir, soit pour la peinture des tètes qui est confiée à 



220 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



des artistes expérimentés, soit pour l'habillement complet des person- 
nages. Dans ces ateliers se voient en un ordre parfait les étoffes les plus 
riches, les ors les plus éclatants; c'est une joie pour les yeux. Classées 




La mère Gigogne. 

Marionnette de Ferry et Kd. Fruit. 



avec méthode dans des cartons qui occupent des chambres entières, les 
poupées non articulées, c'est-à-dire les marionnettes à mains, sont là 
par centaines, coiffées, gantées, prêtes à paraître en public au milieu 
de leurs plus beaux atours. 






SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES 



221 



Les moins chères de ces poupées, celles dont les tètes ont huit cen- 
timètres, coûtent, en gros, cinquante francs la douzaine; les autres 
coûtent soixante-div et cent huit francs. J'ai vu là des Polichinelles su- 




l.l MnllK' IN. 

Marionnette Je Ferry et Ed. l-'rui' 



perbes et des Mariées idéales qui m'ont troublé l'esprit. Ce qui se dé- 
pense de goût et d'ingéniosité chez M. huit est à peine croyable ; en 
citant son nom dans ce livre, il me semble que j'accomplis un acte de 
justice. 



222 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



La mort de Ch. Ferry a jeté le trouble chez les marionnettistes; il 
ne s'est point trouvé encore d'artiste suffisamment préparé pour lui 
succéder, mais M. Fruit renonçant, pour ce qui le concerne, aux tètes 




Le Jige. 

Marionnette de Ferry et Ed. Fruit. 



de bois sculpté, s'est mis personnellement à l'œuvre et a eu recours au 
carton. Ses personnages sont parfaits; il modifie leur physionomie en 
apportant aux moules des changements faciles qui lui permettent de 
faire d'une tète d'homme, une tète de femme et réciproquement. 



SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES 223 

A Lyon, il y a deux sculpteurs de tètes, habilleurs des poupées des 
théâtres guignols. L'un, celui qui a exécuté les acteurs de Pierre Rous- 
sel, est M. Piégay, horloger; l'autre est M. Bonneaux. Ici, il faut noter 
que l'art proprement dit n'intervient que pour une faible part dans 
l'exécution des personnages : les Lyonnais, en effet, restent fidèles à la 
tradition et celle-ci veut que les tètes soient largement taillées en plein 
bois, à coups de serpe pour ainsi dire. Tout le charme, toute l'illusion 
résident dans le jeu des marionnettes et non dans le lini de leur exécu- 
tion ou dans la richesse des vêtements qui les couvrent. 



XIII 
GUIGNOL 



L'opinion de M. Onofrio sur le Guignol lyonnais. — Laurent Mourguet et son ami le 
canut. — Création du type de Guignol. — Son caractère. — Son costume. — Le pre- 
mier théâtre de Mourguet. — Les pièces qui y étaient représentées. — Les descendants 
de Mourguet. — Laurent Josscrand et Vuillerme Dunand. — Un fragment des Valet» 
à la porte. — Un fragment du Déménagement. — Pierre Rousset. — Son théâtre 
quitte la rue du Port-du-Temple pour le quai Saint-Antoine. — Ce que dit M. Paul 
Bertnay de ce transfert. — Pierre Rousset et ses œuvres. — Ses parodies. — Frag- 
ments de la Lucie, de la Favorite, de Robert le Diable. — G. Kandon et l'Exposition 
de Lyon. — Invocation de (luit/nul à sa muse. — Guignol, modèle des domestiques. 



On ne trouve aucune trace de l'existence de Guujno, avan la fin du 
xvni e siècle. Avec La fleur, le paysan picard, il est le plus jeune de ce 
types bizarres, pour lesquels la recherche de la paternité semble inter- 
dite et qui mourront dans le pays où ils sont nés. Leur histoire, écrite 
au hasard des événements, reste, malgré tout, difficile à reconstituer. 

Quoi qu'on en puisse penser, Guignol est purement lyonnais; il 
est, comme son ancêtre Polichinelle, une de nos gloires françaises. Je 
sais bien que nous en avons d'autres, mais en pareille matière, il n'y a 
point de quantité négligeable, et je ne vois pas pourquoi on tenterait de 
nous enlever cette illustration au profit d'un peuple voisin qui peut se 
contenter des siennes. 

Un ancien magistrat de Lyon, M. Onolrio, sous le voile de l'anony- 
mat, a publié, en 1865 et 1870, deux beaux volumes intitulés: Le Théâtre 
lyonnais de Guignol. Dans cet ouvrage, l'auteur n'est point éloigné d'at- 
tribuer à la marionnette lyonnaise une origine italienne; les raisons qu'il 
donne de son opinion ne sont point probantes, il le reconnaît lui-même. 

« ... 11 y a, dit-il, en Lombardie, une petite ville nommée Chi- 
gnolo, et je me suis souvent demandé s'il n'avait pas existé jadis, à 
Lyon, un artisan, un ouvrier en soie peut-être, originaire de cette ville 
lombarde, qui se serait rendu célèbre par son caractère, par sa gaieté, 
par ses saillies et qu'on aurait nommé ordinairement du nom de son 
pays, comme il est d'usage en France et en Italie, où les ouvriers s'ap- 



GUIGNOL 



pellent souvent entre eux Parisien, Bourguignon, Piémonlais, au lieu 
d'employer le nom de famille. Ce qui me rendrait cette conjecture plus 
probable encore, c'est que dans les anciennes pièces de son répertoire, 
les camarades de notre héros, tout en l'appelant Guignol, ce qui est 
conforme à la prononciation italienne de Chignolo, l'appellent souvent 
aussi Chignol, ce qui est conforme à l'apparence écrite du même mot 
pour un français. Toutefois, ce n'est là qu'une conjecture. » 

Je préfère qu'il en soit ainsi et qu'aucun document ne soit venu jus- 
qu'ici appuyer l'opinion de .M. Ono- 
frio; cela confirme la mienne; d'ail- 
leurs, la venue en ce monde de Gui- 
gnol ne se perd pas dans la nuit des 
temps, et il n'est pas impossible de 
remonter à ses jeunes années. 

C'est à Laurent Mourguet, un 
lyonnais né en 1745, qui avait tout 
d'abord créé un théâtre île marion- 
nettes protégé par Polichinelle, 
comme tous les théâtres de marion- 
nettes à mains de ce temps, que Gui- 
gnol doit sa réputation universelle. 
Mourguet, parait-il, était un homme 
d'infiniment d'esprit et de lines^e. 
qui composait lui-même, comme 
l'ont fait plusieurs de ses successeurs, les pièces qu'il offrait au public. 

Au moment de ses débuts, dont la date est incertaine, Mourguet 
avait pour ami un canut très rieur et très gai, dans lequel il avait pleine 
confiance et auquel il faisait connaître ses productions. Quand celles-ci 
donnaient â l'ami pleine satisfaction : C'est guignolant, disait ce der- 
nier, comme nous dirions aujourd'hui : c'est tordant. Ce mot de gui- 
gnolant ayant frappé Mourguet, il l'introduisit dans la bouche de l'un de 
ses petits personnages, qui fut immédiatement baptisé par les auditeurs 
du nom de Guignol. Le nom lui est resté. Cette histoire est simple et doit 
être vraie; elle est, dans tous les cas, parfaitement vraisemblable. 

Enhardi par le succès, Mourguet développa le type qu'il avait ainsi 




VciLI.Llt.MI. 1)1 NAMi 



226 



MARIONXKTTKS ET GUIGNOLS 



créé ; il lui garda toujours son costume primitif du canut lyonnais, son 

accent si particulier qui, 
de nos jours, subit mal- 
heureusement quelque 
altération ; il lui con- 
serva sa bonne et fran- 
che humeur, son ca- 
ractère bon enfant et 
gouailleur, sa gaieté 
bruyante et sa physiono- 
mie satirique exempte 
de méchanceté. 

« Le caractère de 
ce personnage, dit M. 
Onofrio qui le connais- 
sait bien, est celui d'un 
homme du peuple : bon 
cœur assez enclin à la 
bamboche ; n'ayant pas 
trop de scrupules, mais 
toujours prêt à rendre 
service aux amis; igno- 
rant, mais lin et de bon 
sens ; qui ne s'étonne 
pas facilement ; qu'on 
dupe sans beaucoup 
d'effort en flattant ses 
penchants, [mais qui par- 
vient presque toujours 
à se tirer d'affaires. » 
Le Guignol de Mour- 
guet portait et porte 
encore un costume qui 
lui est bien personnel. 
Sa tète est coiffée d'un bonnet ou plutôt d'une sorte de chapeau à cornes, 
déformé, aplati par l'usage et laissant voir une.'perruque à queue : c'est 




Le ISaii.lï. 
Théâtre de Pierre Rotisset. 






GUIGNOL 



227 



cette queue que Guignol nomme son sarsifis. Le torse droit est vêtu 
d'une jaquette de couleur. Guignol est armé d'une trique qu'il laisse 
souvent tomber sur les épaules de son propriétaire; c'est là son seul 
défaut. L'homme n'est pas partait! Pourquoi Guignol le serait-il? 

Le premier théâtre de Mourguet a été établi à Lyon, dans la rue 
Noire, puis dans la rue des Prêtres, dans la rue Juiverie et enfin aux 
Brotteaux, dans la Grande-Allée, aujourd'hui le cours .Morand. C'est 
dans ces divers lieux qu'il a représenté toutes ses pièces qui sont res- 
tées célèbres et que M. Onot'rio a retrou- 
vées et reproduites : les Couverts volés, 

— le Pot de confitures, — les Frères Cor/, 

— le Portrait de l'oncle, — le Duel, — 
le Marchand de veaux, — un Dentiste, 

— le Marchand de picarlats, — les Valets 
à la porte, — ■ le Déménagement, — le 
Testament, — le Marchand d'anijuilles, 

— les Voleurs volés, — Tu chanteras, 
lu ne chanteras pas, — l'Enrôlement, — 
la Racine merveilleuse, — le Château 
mystérieux, — les Conscrits de 1800, 

— Ma Porte d'allée, — les Souterrains 
du vieux château. 

Laurent Mourguet est mort à Vienne, 
dans l'Isère, à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, en 184 S ; il avait laissé 
depuis longtemps son théâtre à son Mis Jacques. 

Ses pièces, dont je viens de citer les titres, ont l'ait sa fortune et 
celle de toute sa famille dont quelques membres existent encore à Lyon. 
Cette famille est connue. Mourguet avait eu pour enfants Jacques el Rosalie. 

Jacques Mourguet, qui avait directement succédé à son père et don- 
nait des représentations au café du Caveau, place des Célestins, eut lui- 
même un (ils qui, désireux de s'instruire et de voir du pays, transporta 
Guignol en Algérie. 

Rosalie Mourguet avait épousé Louis Josserand, celui-là même qui, 
à Paris, sur le boulevard du Temple, après 1793, jouait, non sans suc- 
cès, au fameux théâtre des Pantagoniens du sieur Malîay ; elle en eut 
deux fils, Louis et Laurent. 




I.AI III M JoSSI UAM). 



223 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Louis Josserand a longtemps tenu un théâtre de marionnettes à 
Lyon, mais ne parait pas avoir été remarqué; Laurent Josserand créa 
un autre théâtre; il épousa la tille de Vuillerme Dunand et s'associa à 
son beau-père qui, pour sa part contributive, disent quelques historiens, 
aurait apporté à l'exploitation le type de Gnafron, presque aussi répandu 
aujourd'hui que Guignol lui-même. 

De cette collaboration du beau-père et du gendre sont nés d'étour- 
dissants succès dont les Lyonnais conservent précieusement la mé- 
moire. Au café Condamin, rue Port-du-Teinple (autrefois rue Ecorche- 
bœuf), Vuillerme Dunand s'était réservé Guignol; Louis Josserand te- 
nait Gnafron. Il parait que tous deux étaient étincelants de verve dans 
le Déménagement, un Dentiste, les Frères Coq; le vieux pèreMourguet 
devait en tressauter dans sa tombe. 

Vuillerme Dunand est mort en 187G, au théâtre de la rue Port-du- 
Temple; Laurent Josserand est mort en 1892, au théâtre de la petite 
galerie de l'Argue, qui a aujourd'hui pour directeur M. Lamadon. 

Dunand et Josserand avaient quelque peu rajeuni le répertoire de 
Mourguet; ils lui avaient apporté leur esprit personnel et fait subir des 
additions et des retranchements dont il est tenu compte aujourd'hui. 
La langue qu'ils employaient était toujours celle du canut lyonnais dont 
M. Nizier du Puitspelu a, autant qu'il était en lui, assuré la perpétuité, 
en publiant : le Littrè de la Grand' Côte, à l'usage de ceux qui veulent 
parler et écrire correctement. 

Les pièces du vieux Mourguet, aussi bien d'ailleurs que celles qui 
ont été plus ou moins arrangées par Laurent Josserand et Vuillerme 
Dunand, sont fines et amusantes ; elles supportent aisément la lecture, 
et c'est le meilleur éloge qu'on en puisse faire. 

Les Couverts volés semblent avoir été empruntés en partie à un 
théâtre de marionnettes allemandes ; le Pot de confitures, dont la donnée 
principale, évoque le souvenir du célèbre Désespoir de Jocrisse, de Dor- 
vigny, parait contemporain de cette dernière pièce, parue à peu près 
en 179G ; pour les Frères Coq, considérés à juste titre comme le chef- 
d'œuvre du répertoire de Guignol, une tradition constante les réserve 
à Mourguet père. Gnafron y tient un rôle et cela tendrait à montrer 
que c'est par suite d'une erreur qu'on attribue à Vuillerme Dunand la 



GUIGNOL 22:» 



création de ce curieux personnage de caractère bien lyonnais. Les 
Frères Coq rappellent l'Habitant de la Guadeloupe, de Mercier, qui 
semble dater de 1784 ; un Dentiste est également du vieux Mourguet. 
C'est une œuvre charmante qui l'ait ressortir l'ingéniosité de son auteur 
et la diversité de ses conceptions. 

Les Valets à la porte sont désopilants. C'est dans celle pièce que 
se trouve la laineuse discussion du compte de Gnafron entre lui et 
l'Intendant. 

L'Intendant. — Puisque tu veux le montant de tes gages, je vais te ré- 
gler. Combien t'est-il dû? 

Gnafron. — Il m'est dû trois ans à 44ô francs. 

L'Intendant. — Eh bien! Voyons : trois ans à 'i4~> francs /' crril sur lu 
bande), 445 par 3 : 3 fois ô font lô, je pose 5 et je retiens 1. 

Gnafron. — Ou'est-ce que vous retenez? Est-ce que vous avez quèque 
chose à retenir'?... Est-ce que ce n'est pas tout à moi? 

L'Intendant. — Fais ton compte toi-même, si tu n'as pas confiance en 
moi. 

Gnafron. — Je vais le faire... Mais il me faut un crayon pour cette cal- 
culance. 

L'Intendant. — ■ En voilà un. 

Gnafron. — On peut pas calculer trois ans de mémoire comme ça... Y a 
longtemps que j'ai pas fait un si gros rompt'-... Avec le cabaretier, je compte 
plus, parce que je le paie pas... N'oyons, 'iîô francs pendant trois ans... Je 
pose 44ô. Ah! sapristi, je me souviens pas bien comment on fait les 4. 

L'Intendant. — Pour te prouver que je ne suis pas aussi méchant que tu 
le dis, je vais te montrer comment on l'ait un i. /( imite suri", barre la forme 
d'un 4 par tmis traita.- Un, deux et trois. 

Gnafron. — Comment? Vous dites un, deux et trois; et ça fait un i! 

L'Intendant. — Oui. 

Gnafron. — Ça n'était pas comme ça qu'on les faisait de mon temps... 
Voyons. (Il écrit surin ramjie. i3 ans, cm fait 3 ans, 3 fois 3 font 9. Je pose 9; 
un 9, un 9 et un 9, ça fait trois 9. J'additionne le tout et je multiplie par!!: 
3 fois 9... Y a trop de 9. 

L'Intendant. — Mais, mon pauvre Gnafron, je crois que tu te trompes. 
Sais-tu faire une multiplication? 

Gnafron. — Otez-vous de là... Laissez-moi faire... Je suis p.is fort, mais 
je suis juste. J'ai t'été pendant quatorze ans à l'école... et j'y ai rien appris; 
y a fallu me refaire mon éducance à moi seul. Les maîtres d'aujourd'hui 
n'apprennent rien aux enfants. Mon père a mangé un bon bien pour me faire 
éduquer. 



2,30 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

L'Intendant. — Vous êtes donc d'une bonne famille, père Gnafron? 

Gnafron. — Pardi ! mon père tenait un domaine de deux paires de 
bœufs... mais ils passaient par la chatière... Voyons! laissez-moi continuer 
mon arithmétoque : Qui de 9 paye 9 ne peut; j'emprunte 1 qui vaut 10; 10 et 
9 font 19... qui de 19 paye 9 ne peut... j'emprunte 1... c'est assez commode 
d'emprunter... le mal, c'est que personne ne veut me prêter... Mais que je 
suis bête! Tous ces 9 m'appartiennent; il faut faire une addition... J'efface 
tous les zéros, parce que j'en veux pas... 99 et 99 font... Je sais pas s'il faut 
retenir lô ou bien 12. 

L'Intendant, riant. — Tu vois bien que tu retiens quelque chose. 

Gnafron. — Mais c'est moi qui retiens, ce n'est pas vous; j'en ai le droit, 
puisque c'est mon compte. 

L'Intendant. — As-tu bientôt fini? Voyons le total! 

Gnafron. — Le voilà : unités, dizaines, centaines, mille, dizaines de mille, 
centaines de mille, millions, dizaines de millions, centaines de millions, bil- 
lards... Je crois que je me blouse. 

L'Intendant. — Eh bien? 

Gnafron. — Ça fait dix-huit cents billards, neuf cent soixante-neuf mil- 
lions, quatre cent soixante-quinze mille deux cent nonante un francs, neuf 
cent quatre-vingt-dix-neuf sous. Voilà mon compte. 

L'Intendant. — Peste ! je ne croyais pas qu'il te fût dû une si grosse 
somme... Il ne sera pas possible de te payer tout en espèces... Je te donnerai 
la moitié en argent et la moitié en marchandises. 

Gnafron. — En quelles marchandises? 

L'Intendant. — En bois. 

Gnafron. — J'aimerais mieux en vin. 

L'Intendant. — C'est impossible. Toutes les caves de monseigneur sont 
scellées. 

Gnafron. — Scellées! Que que ça veut dire"? 

L'Intendant. — On a mis les sceaux sur le vin. 

Gnafron. — Eh bien! nous mettrons le vin dans les seaux et nous l'em- 
porterons. 

L'Intendant. — Tu as la tête bien dure. La justice a mis les scellés sur 
le vin. Il est défendu d'y toucher. 

Gnafron. — De quoi se mêle-t-elle la justice? Est-ce qu'on doit empêcher 
les honnêtes gens de boire? Y ne devrait pas être permis de saisir le vin. 

L'Intendant. — Enfin, que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas, 
c'est ainsi. Je ne puis te donner que du bois. 



Le Déménagement est encore une pièce traditionnelle. 11 n'y a point 
de théâtre Guignol qui ne la représente ; elle appartient vraisemblable- 



GUIGNOL 231 



ment à Mourguet jièro. La scène de reconnaissance entre Guignol, 
Canezou, le Bailli, le Brigadier et le Gendarme, qui semble avoir été 
complétée par Josserand et Vuillerme Dunand, est une critique vive et 
piquante des procédés dramatiques naguère en usage sur nos tliéïdres 
des boulevards où, an dernier acte, les personnages en scène consta- 
taient, non sans stupéfaction, qu'ils appartenaient tous à la même 
famille. 



Le Bailli. — Il ne sera pas dit qu'on se sera impunément joué de nous. 
Conduisez-le en prison. 

Guignol. — En prison!... Un minent! Un m'ment. <>n ne mène pas en 
prison un <rone comme moi qu'à Givors a tiré du canal trois hommes qui se 
noyaient. 

Canezou. — A Givors? 

Guignol. — < >ui... Y a douze ans... Y avait un papa à perruque qui ven- 
dait de la mort aux rats... 

Canezou. — Arrêtez! Ce jour-là, possédé de la passion de la pèche à la 
ligne, ce négociant avait jeté dans les Ilots du canal une ligne garnie (l'un 
asticot dont les effets étaient irrésistibles... Tout à coup, le goujon biche... 
le pêcheur donne un coup sec... Mais, à ce moment, un limaçon perfide et 
jaloux dirigeait ses pas dans ces lieux... le pied du pêcheur glisse... il tombe 
dans le canal... 

Guignol. — Vous le connaissez? 

Canezou. — Le limaçon'.' 

Guignol. — Non, le pécheur".' 

Canezou. — C'était moi. 

Guionol. — ("était vous! Ali! 

Canezou. — Et mon sauveur? 

Guignol. — C'était moi. 

Canezou. — C'était vous! Ah ! dans mes bras, mon sauveur! Dans mes 
bras. (Ils s'embrassent.) 

Le Bailli. — Arrêtez!... A ce moment, un homme, tourmenté par des 
malheurs domestiques, se promenait le long du canal en donnant un libre 
cours à ses mélancoliques pensées. La journée était orageuse... Un vent gla- 
cial fouettait les feuilles des arbres et soulevait les ondes... Cet homme por- 
tait un parapluie feuille morte... In coup de vent l'enlève et le fait tourbil- 
lonner dans les airs... Désolé de perdre ce compagnon de ses rêveries, cet 
homme s'élance et tombe dans le canal sur un pêcheur à la ligne qui s'était 
précipité à la recherche de sa proie. 



232 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Guignol. — Vous connaissez cet homme? 

Le Bailli. — C'était moi. 

Guignol. — C'était vous! Ah! 

Canezou. — Et le pêcheur, c'était moi ! 

Le Bailli. — C'était vous ! Et mon sauveur ? 

Guignol. — C'était moi. 

Le Bailli. — C'était vous ! Ah ! dans mes bras, mon sauveur ! 

Canezou. — Dans nos bras, notre sauveur. {Ils s'embrassent.) 

Le Brigadier. — Arrêtez!... Ce jour-là, un jeune habitant de Rive-de- 
Gier, trouvant que le maître d'école de l'endroit avait quelque chose de mo- 
notone et de fastidieux clans son enseignement, l'avait planté là pour aller 
goûter les délices du bain dans le canal... 

Tous. — Ah ! 

Le Brigadier. — Il se livrait à une coupe 'gracieuse, lorsqu'il sent un 
instrument contondant lui dégringoler sur la nuque du cou... C'était un para- 
pluie feuille morte. 

Tors. — Ah! 

Le Brigadier. — Il s'apprêtait à le saisir... lorsqu'il reçoit sur le dos 
un particulier qui s'élançait à la poursuite de ce riflard... 

Tous. — Ah! 

Le Brigadier. — C'en était trop... il succombe... et bientôt le canal 
aurait tout dévoré, si un mortel généreux... 

Guignol. — Ce jeune habitant de Rive-de-Gier, vous le connaissez? 

Lu Brigadier. — C'était moi. 

Guignol. — C'était vous ! Ah ! 

Le Bailli. — Et le parapluie, c'était moi. 

Le Brigadier. — C'était vous !... Et mon sauveur ? 

Guignol. — C'était moi. 

Le Brigadier. — C était vous ! Ah ! dans mes bras, mon sauveur'. 

Le Bailli et Canezou. — Dans nos bras! notre sauveur! (Ils s'em- 
brassent.) 

Le Gendarme. ■ — Arrêtez!... Moi je ne suis pas tombé dans le canal... 
mais je voudrais en avoir goûté l'onde arrière, mossieur Guignol, pour avoir 
le droit de vous serrer dans mes bras. [Ils s'embrassent tous.) 



Récemment encore, le maître es marionnettes lyonnaises était 
Pierre Rousset, né à la Croix-Rousse en 1816 et qui a débuté, sans 
préparation aucune, à l'âge de trente-neuf ans, au théâtre de la Galerie 
de l'Argue. La mort de Vuillerme Dunand ayant laissé libre le 




Piuu.i. llin ssir 
présentant Guignol et Gnafron. 



GUIGNOL 



235 



théâtre de la rue Port-du-Temple, Roussel le reprit jusqu'au jour 
où la Compagnie du gaz s'empara de son local pour y installer ses 
services. A ce moment, le marionnettiste transféra son établisse- 
ment au quai Saint-Antoine. 
C'est là où il est aujour- 
d'hui, non plus sous son 
nom, car au mois de sep- 
tembre 1897, il a cédé son 
théâtre à M. Mercier qui 
l'exploite actuellement. Ce 
fut un événement à Lyon 
que le transfert du Guignol 
de Roussel; M. Paul Bert- 
nay, dans le Courrier de 
Lyon, lui a consacré toute 
une chronique bien cu- 
rieuse. 

«... La Compagnie du 
gaz est une puissante per- 
sonne qui se trouve trop à 
l'étroit dans son immeuble 
de la rue de Savoie. Elle 
s'est aperçue qu'en per- 
çant un mur, elle entre- 
rait de plain-pied d;ms la 
salle du Guignol de la rue 
Port-du-Temple et de ce 
moment le pauvre vieux 
théâtre était condamné. 
Roussel, l'excellent Rous- 
set, l'inimitable Roussel ne 
pouvait lutter à coup de billtis de banque contre un tel adversaire. 

a II n'a plus qu'à se résigner et à déménager. 

« Il emportera son petit mobilier, les décors de son castellet, ses 
accessoires, ses poiq ées et ses brochures el il ira planter sa tente dans 
quelque taverne hospitalière. .Mais ce ne sera [dus notre vieux Guignol 




Le I'hopkiktairk on le I.um. mi. 
Théâtre de Pierre Itousset. 



230 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



que nous retrouve- 
rons dans les pein- 
tures fraîches de sa 
future installation. 

« Il lui manque- 
ra cet air ambiant, 
cette atmosphère en- 
fumée, cet adorable 
étouffement qui lui 
apportaient tant d'o- 
riginal attrait. 

« Quelle mer- 
veille de couleur lo- 
cale que cette entrée 
par la rue Port-du- 
Temple.qui s'appelle 
aussi, entre vieux, 
rue Ecorche-Bœuf, 
ce corridor qui des- 
cendait à la façon 
d'un couloir de cave, 
ce coude brusque et, 
de l'autre côté de la 
porte à double bat- 
tant, cette salle in- 
comparable, d'un 
spectacle unique. 

« Elle avait pour 
spécialité de ne pas 
connaître le luxe nui- 
sible de la moindre 
fenêtre ou du plus 
petit soupirail. Si un 
peu d'oxygène éprou- 
vait l'envie d'y péné- 
trer, il pouvait passer par la porte du fond, on n'y voyait pas d'incon- 




V '-JT ??Sffî> 



(j-NAlliO.N, AVEC SON CHAPEAU DES DIMANCHES 

Théâtre de Pierre Rousset. 
Dessin de Chanteau, d'après une photographie. 



GUIGNOL 237 



vénient, mais du diable, si on faisait rien pour l'appeler. Aussi, au bout 
d'une heure, quelle délicieuse étuve ! Quelle belle fabrique de fluxions 
de poitrine ! Quand on sortait de cette étuve, chauffée à quarante degrés 
et qu'on retrouvait, dans la rue et sur la place des Jacobins, le bon 
brouillard glacé des nuits d'hiver, il fallait, je vous en réponds, avoir 
les poumons chevillés dans le corps pour ne pas les voir se fondre, le 
lendemain, en bronchites, catharres et pleurésies. 

« Mais le spectacle valait bien qu'on courût quelques risques. Dans 
ce caveau (car il n'y a pas à barguigner, c'était un caveau), luxueuse- 
ment tapissé d'un papier rouge, où cinq ou six femmes découpées dans 
un autre papier gris, avaient la prétention mal justifiée de représenter 
les différentes parties du monde, on s'empilait avec délices. Et, ce qu'on 
était mal assis ! 11 y avait là une collection de tabourets d'une telle 
exiguïté que si on y établissait une... as>ise, l'autre surplombait et 
donnait la sensation d'un équilibre aussi instable que fatigant. Et, Dieu 
sait, les exquises limonades trop gazeuses qu'on feignait d'y boire. » 

Possesseur de la tradition la plus pure, digne successeur des Mour- 
guet, des Josserand et des Dunand. liousset composait lui-même ses 
pièces ; elles sont généralement en vers libres et le Divorce inutile, l'une 
des plus importantes, publiée par lui en un joli volume, cbez Dizain et 
Ricbard, est loin d'être sans inlér et. 

Comme ses prédécesseurs, Pierre Roussel représentait à tour de 
rôle, cela va de soi, et ainsi fera probablement son successeur, les 
œuvres classiques, c'est-à-dire celles de Laurent Mourguet, de Josserand 
et de Dunand, mais il avait une certaine prédilection pour les Parodies. 
Là, il laissait à son imagination jeune et bien vivante, la bride sur le cou 
et arrivait sans effort aux trouvailles les plus gaies. Il a parodié l/i Lucie, 

— le Chalet, — la Favorite, — Rmj Blas, — Robert le Diable, — la 
Dame blanche, — Aida, — Geneviève de lirabunt, — Roméo et Juliette, 

— le Trouvère, — l'Africaine, — Guignol vendu par ses frères, et bien 
d'autres encore. 

Comme parodiste intelligent, comme homme du métier, Roussel se 
gardait bien de suivre exactement les textes originaux, mais on retrouve 
souvent dans ses livrets, des lambeaux de phrases, parfois des scènes 
qui permettent de les reconnaître. Toujours dans ces œuvres si person- 



238 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



nelles, Guignol se montre sous ses aspects les plus séduisants: il y est 
jeune premier d'une correction parfaite, tantôt poétique et tendre, 
tantôt énergique et de prompte résolution ; son langage coloré garde 
cependant une certaine rudesse d'expression. C'est grâce à Guignol que 
les situations les plus inextricables sont dénouées sans peine; d'ailleurs 
ses auditeurs ne permettraient pas qu'il en fut autrement. 

Dans la Lucie, ses pensées sont lamentables ! il songe à la mort en 
même temps qu'aux moyens de lui fausser compagnie : 

... Si ton frère, au lieu de s'adoucir 

En voyant notre amour, continue à s'aigrir, 

Je ne me retiens plus, je poursuis ma vengeance 

Pour que l'un de nous deux crève à l'autre la panse ! 

« Si c'est là le prix de ma tendresse, lui dit Lucie, je préfère la 
mort à ton amour ! » 

La mort ! que dis-tu là ? Si tu tournes de l'œil 
On pourra me cogner dans le môme cercueil. 
Oui ! j'irais roupiller près de toi, dans ta bière ; 
Alors, on sera sûr que les deux font la paire. 
Seulement, j'aurais peur d'y rester trop longtemps, 
Et nous serons, je crois, mieux dehors que dedans. 
Je ne suis pas pressé d'habiter une tombe, 
Tu n'y tiens pas non plus, n'est-ce pas ma colombe? 

« Ma pensée te suivra jusqu'à mon dernier jour », soupire Lucie. 

Je peux t'en dire autant, ma pauvre tourterelle, 
Nous chantons tous les deux la même ritournelle ; 
Mon cœur est aplati, moulu par le chagrin. 
Notre amour est, je crois, dans un fameux pétrin ! 
Loin de toi, nuit et jour, que je pionce ou je veille, 
Ton souvenir viendra chatouiller mon oreille. 
Mais, si mon pauvre cœur, n'y pouvant plus tenir, 
A force de pleurer, venait à se moisir, 
Si toute ma carcasse, un beau jour, se dessèche, 
Enfin, si je m'éteins faute d'huile et de mèche, 
Viens verser sur ma tombe une larme ou bien/ieux, 
Mais ne te force pas, verse-les si tu peux ! 
Adieu, petit belin, adieu, ma chère idole, 
Je pars ; adieu ! je pars au loin traîner la grole ! 



GUIGNOL 211 



Dans la Favorite, il est idyllique. « Un ange, une femme inconnue », 
trouble ses sens; c'est à Gnafron qu'il dit : 

C'était une colombe, une aimable donzelle 

Qui priait près de moi, puisque j'étais près d'elle. 

Ah ! qu'elle était canante ; ah ! mon vieux, quel minois ! 

J'ouvrais les yeux, la bouche et j'écartais les doigts 

Sans pouvoir achever la fin de ma prière ; 

J'aurais changé mes bas contre sa jarretière ! 

("est rincé, nom de nom, je serais dans un four 

Et la moutarde aux yeux, je la verrais toujours. 

Son rôle dans Robert le Diable lui inspire des accents d'une juste 
et sincère indignation. Berlram lui dit : « Avoue que la crainte s'em- 
pare de ton aine ! Dis donc que tu as peur ! » Outragé dans ce qu'il a 
de plus cher, Guignol répond : 

Moi, peur ! moi ! Depuis quand ? Moi, j'ai peur pour ma peau ! 

Un irone de Lyon ! L'n enfant du plateau ! 

On voit bien que jamais tes pieds, ni ta frimousse 

N'ont gravi le chemin qui monte à la Croix-Housse. 

T'as pas vu les Brotteaux, ni Saint-Just, ni Saint-Jean ! 

Jamais tu n'as passé sur le vieux pont Morand ! 

T'as pas piqué la tète en plongeant dans la Saône. 

T'as pas sauvé ton frère au beau milieu du Rhône ; 

T'as pas vu les combats des enfants des faubourgs, 

l'our l'honneur du quartier se battant tous les jours. 

T'as pas vu ces moutards pas plus haut qu'une botte 

Défendant leurs drapeaux et perdant leur culotte. 

Si t'avais vu tout ça seulement une fois, 

Tu comprendrais alors qu'on descend des Gaulois ! 

Voilà Guignol en l'an île grâce 1899! Peut-être a-t-il oublié quelque 
peu la langue de sa prime enfance ; peut-être a-t-il délaissé plus qu'il 
convient le Lit! ré de la GraniTCôte ; l'instruction gratuite cl obligatoire 
lui a fait perdre une part de son originalité primitive. Peu importe ! Tel 
qu'il est, il garde une saveur de haut goût qui lui assure une vie longue 
et exempte de déceptions. Les Roussel ne lui feront pas défaut et son 
succès ira grandissant. C'est l'avenir que je lui souhaite. 

Le caricaturiste G. Randon, un Lyonnais d'ailleurs, était plein d'ad- 
miration pour Guignol. Lors des premiers préparatifs de l'Exposition 
de Lyon, dont on parlait déjà en 18»)!), il a inséré dans le Journal 

10 



212 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



amusant, de la lin de 1 <S7 1 et du commencement de 1872, une série de 
dessins parmi lesquels se trouve une vue intérieure du théâtre de Jos- 
scrand. 

A l'occasion de cette même Exposition, VAlmanach de Guignol pour 
1870, avant que pussent être prévus les c.Troyablcs événements de 
« l'année terrible », avait fait appel aux. admirateurs de l'impérissable 




Le Tiiiïathk dk Josserand, hu-: Euorchebeit, a Lyon. 
par (■. Randon. (Extrait du Journal Amusant. 1^71. 

canut lyonnais. Cet appel était accompagné d'une invocation de Guignol 
à sa musc. M. Xi/.ier du Puitspelu l'aurait signée ; la voici : 

« Ah ! douce chatte ! (ianaate tourterelle, blanche colombe que tais 
parpiter mon cu'iir et gigauder m'n'eslôme ! Toi que n'es le bluissant 
cliclu de mes nuits, l'agnolet de mes rêvasseries, la mécanique à dévider 
de mes pensées; toi que remontes en dedans de tous les gonnes le 
reloge du sentiment de la vartu, de la moralisance ; toi que n'esse fina- 
blement tout sus c'te boule rogneuse du monde; te roupilles, comme 
un sénateur sus sa banquette; te piques ta romance quan on t'appelle ! 

« Hardi! Hardi! reveille-toi ; gn'a de braves frangins que t'atten- 
dent pour te faire mimi à la pincette... Hardi ! Hardi ! les mequiés sont 
montés de partout... On va faire marcher la pédale; reveille-toi, 
reveille-toi ! » 



GUIGNOL 



213 



Cet appel, est-il besoin de le dire, a été entendu. Jamais la muse 
de Guignol n'a été ni plus éveillée ni plus active. Les Lyonnais ont pour 
elle une sorte de culte que les années n'ont pas amoindri. Quant à 




M.UH I.CIN. 

Théâtre de Pierre Ituiisset. 

Guignol, il a toujours la mè:ne verdeur el la même vaillance ; peut-être 
a-t-il ajouté à ces deux qualités qui lui viennent de loin, un certain 
souci de sa dignité qui le rendent plus eh ;r encore à ceux qui l'aiment. 
J'en trouve la preuve dans un souvenir de lecture dont la source 
m'échappe. 



244 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Guignol a accepté de servir, en qualité de domestique, un bon bour- 
geois pour lequel il se sentait de la sympathie; il doit être logé, nourri, 
blanchi et habillé, mais Guignol est blessé de l'attitude de son maitre 
qui, selon lui, ne remplit qu'imparfaitement ses devoirs. Une discussion 
s'établit : 

— Voyons, Guignol, descendras-tu ce matin ? 

— Oui, oui, je descends. 

Mais Guignol tarde, un nouvel appel plus pressant se produit : 

— Voyons, Guignol, veux-tu descendre? 
Alors, Guignol, plein d'humeur, répond : 

— Ali ! écoutez donc. Vous aviez promis de me loger, de me 
nourrir, de me blanchir. 

— Eh bien ! je te loge, je te nourris, je te blanchis. 

— Vous aviez promis aussi de m'habiller ! 

— Eh bien ! . . . 

— Eh bien ! Si vous veniez me passer ma culotte ! 

Guignol est le modèle des domsstiques, mus il sait ce qu'il se doit 
à lui-même. 




i.Ai-i.i: i: it 



XIV 

LAFLEUR 



Le patois picard. — La/leur et ses historiens. — Les Cabotins, théâtres 'amiénois sur 
lesquels Lafleur donne ses représentations. — Leur répertoire. — M. II. Daussy et son 
étude sur le Patois picard >>t Lafleur. — M. Edouard David et son Étude picarde 
sur Lajleur. — Les créateurs du type. — Présentation de Lafleur, par M. H. Daussy. 
— L'naissanclie ed l'einfant Jésus. — El lan;/ue ed clics fanmes. 



Si Guignol n'existait pas, ce qu'aux dieux ne plaise, le Lafleur amié- 
nois serait, sans contredit, le type de marionnette le plus amusant, le 
plus parlait que la province ait produit. 

Heureux autant que son glorieux confrère lyonnais, Lafleur, cela 
n'est point donné à tout le monde, a eu l'honneur envié de rencontrer 
dans sa honne et chère ville d'Amiens, où les habitants de tous âges ont 
pour lui une affection sans bornes, deux historiens sérieux, justement 
pénétrés de l'importance de sa remuante personnalité et sincèrement 
épris de la langue qu'il parle, de ce patois picard si original, si franc, 
si verveux, dont chaque mot fait image et que le temps n'a pas atteint, 
quoi qu'on en dise. Le patois picard a ses portes cl ses littérateurs, il se 
retrouve tout aussi bien dans les salons amiénois qu'aux Cabotins, où 
Lafleur suffirait à le garder de l'oubli. 

Les Cabotins, ce sont les théâtres sur lesquels Lafleur donne ses 
représentations. Il y en a plusieurs à Amiens : celui du Franc- Picard, 
de la rue des Majots ; ceux du Vidame ; de la rue lligollot ; de Saint- 
Maurice ; de Saint-Pierre ; de la rue Sainte-Marguerite et de la route de 
Ilouen. Leur nombre est une preuve, indéniable des succès qui leur sont 
réservés Et, comme l'a dit fort spirituellement M. Octave Thorel, rece- 
vant M. Edouard David, comme membre de l'Académie d'Amiens : 
« Tandis que le Théâtre-Français de la rue des T rois-Cailloux ne fait 
« que des demi-chambrées, même avec l'opérette, nos six théâtres de 
« cabotins, à chaque représentation, l'ont tous salle comble; et ils ne 
« sont pas subventionnés. » 



21G MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Sur ces petites scènes, dont les acteurs de bois sont mus par des 
fils, on donne un peu tous les genres de spectacles : le vaudeville, le 
drame, l'opéra-comique et la « grande opéra », mais les paysanneries 
et les « bouffondries » dominent. Outre ces « bouflbndries » célè- 
bres à Amiens et où Lalleur se surpasse, il existe aussi, au répertoire, 
plusieurs piécettes qui me semblent des chefs-d'œuvre de naïveté et de 
finesse : L naissanche ed VEinfant Jésus ; — El langue ed chés fanmes; 
— Ch'quinquet nouvieu modèle; — Lajleurein service; — La fleur patriote. 
Dans toutes ces œuvres, il est clair que Lalleur remplit les premiers 
rôles, brodés sur un canevas connu. 

Ces rôles sont improvisés et laissés à la fantaisiste imagination des 
maîtres des jeux, ce qui leur donne leur pleine originalité ; quel que soit 
le théâtre où ces piécettes sont représentées, elles ont partout, avec les 
modifications qui y sont introduites, un caractère particulier, mais tou- 
jours franchement picard. 

Un savant aimable autant qu'érudit, M. H. Daussy, dans un discours 
prononcé à la séance publique de l'Académie d'Amiens, le 17 dé- 
cembre 1870, auquel il a donné pour titre : le Patois picard cl La/leur, 
a recherché l'origine du héros qui nous occupe. 

« L'artiste qui a créé ce type si curieux, si essentiellement picard, 
dit-il, n'était pas un lettré, je n'ai pas besoin de le dire. C'était un 
ouvrier de la basse ville qui se nommait Louis Bellette. Le succès de 
son Lalleur fut la source de sa petite fortune ; il s'établit, devint patron 
à son tour, et plus d'un Amicnois a sans doute connu son tils, M. Pel- 
lette, de la rue des Jacobins. Vous ne vous étonnerez donc pas que, dans 
la famille de ce poète populaire, on conserve religieusement le premier 
Lalleur qui ait paru sur la scène. C'est une relique pour les petits-en- 
fants de Louis Bellette. » 

On le voit, la naissance de Lalleur ne se perd pas dans la nuit des 
temps et il est encore possible de le suivre dans toutes les phases de sa 
joyeuse existence. Jamais il n'a été plus gaillard et plus en possession 
de lui-même : il esta peine âgé de quatre-vingt-dix ans. C'est la jeu- 
nesse, pour une marionnette. 

Pour le bien comprendre, il faut lire, avec l'attention la plus sou- 
,enue, la très curieuse Etude picarde sur Lafleur, présentée aux « Ro- 



LAFLEUR 247 



sati picards », par le poète Edouard David, en novembre 1895. Dans 
cette étude extrêmement attachante, pleine d'esprit et de charme, écrite 
en ce patois dont il a gardé tous les secrets, l'auteur pousse plus loin 
que M. Daussy ses investigations en ce qui touche l'entrée dans le 
monde de ce brave Lafleur; d'ailleurs si quelques points de détails, 
négligés par M. Daussy, sont établis par M. David, tous deux, dans un 
style tour à tour séduisant et coloré, se complètent à merveille et ne me 
laissent d'autre ressource que de les piller sans réserve. C'est ce que je 
vais l'aire. 

Voici tout d'abord ce que dit M. Edouard David : 

Ch'est da chés preinmières ainnées <!' non sièque que ch' type ed Lafleur 
fut créé, à ch' l'époque où Bonnaparte, ch' grand bcrzillcu, avoit preins toute 
l'Urope comme tliéiàte, pour juer sin drame sanglant, hélas ! 

Ch' tliéiàte ed Lafleur fut grandmeint pus modeste, connue i conv'noit 
d'ailleurs à ein enfant de 1' paroisse Saint -Supplie, ouèch' qu'il o été couvé 
et pis qu'il o grandi. 

Ch'est d'abord à I" fanmeuse Pleinmette, da ch' Bordieux, pis da 1' rue 
des Poulies qu' nou héros o foit ses débuts. 

Lafleur est donc bien ein produit amiennois. 

Da ein bien live tout doré, qu' j'ai yen ci m mu ■ prix à l'école, j'ai lu qu' dix 
villes es disputent ch' l'honneur d'avoir donné l'jour à Honmère. Chaqueinne 
veut être s' mère. 

Xou Lafleur picard ci cho d' commun avu li qu'o s' dispute aujord'liui por 
savoir qu'est-ch' qui s'roit tin père Ein ell'et, ch' l'einfanl étoit si gai, si 
déluré, equ' tout d' suite aprè- s' naissanche, hienkeup voulurent avoir l'hon 
neur d'el l'avoir fabriqué. 

Da einne brochure dont 1' titillée ch'est : /."/'ter incnnl, Monsieur Daussy 
li donne por père Monsieu Dellette. 

Si o s'ein rapporte à chés viux d' la vieille, i's éront plein leu bouque ed 
Calinet et soutiennent equ' ch'est li qui réellemeint o mis au point nou 
homme. 

D's autres vuch'nt absolumeint qu' cho fuche Autriquet. 
Mettons-1's-é tous d'accord et por qu'i n'y euche point d' jaloux, disons 
qu'touschés braves geins lo èn'n'ont foit chacun leu inorcieu. 

Dailly, pus connu sous sin prénom d' Jacques, à sin Tliéiàte des Fan- 
milles de l'rue d' Landouille, mit da 1' bouque ed Lafleur toute s' verveallé- 
guarde d'einfant d' Sant-Lcu. 

Cli' boinpa[>a Dumortier, ed chés Grandes Galères, de 1' rue desTanneux; 
Clabaut et pis surtout sin n'veu. ch't'ichi bien pus connu sous sin sobriquet 
d' Jacarie, de ch' Franc-Picard, quoique pour être év'nus bien après, sont 
autant d' professeus qui li ont continué s'n éducation. 

Einfant d'hasard, taillé d'brieet d' broc, livré à tous sescaprices, s'situa- 



24S MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

tion suffit à nous foire edvigner ch' caractel que [d'voit avoir ein pareil 
homme. 

Peindart, fripon, juant tous les tours avu Bellettc épi C'almet, i devient 
Donnasse, eintèté, point pourtant sans jugeotte, car i n' n'o mais à s' manière, 
avuc Dumortier. Il est toujours prêt à donner à plus faible qu' li, l'appui 
d' ses bros et pis surtout d' ses talons ferrés à « caboches ». 

Lafleur ainme à folichonner: il ainme chés fanmes sansjanmois l's-é 
violeinter portaint. D'ailleurs à chés cabotans, chés fanmes i sont d' bos. Ne 
1' s'roit'nt-e ti point eq Lafleur i respecte el propriété de ch' côté-lo. Pour 
être un luron o n' n'o point moins des mœurs. Sin vrai plaisi, sin seul bon- 
heur, ch'est d' pouvoir dire à s' pauvr' Catherine: « Ein ptehot bécot, su t'n 
œil cachieuse, m' foit autant d'bien qu*einne potée su 1' tchœur! » 

Donc Lafleur ainme chés fanmes. Mais chelles-lo li reind'nt-e bien. 
S'roit-i possible qu'ein homme, joli comme pusieurs anmours, jonne, gai, 
1' bouque rioire, aimabe, serviabe, parlabe, bâti comme ein chêne, solide 
comme einne muraille, foisant d' vigner sous ses bos bien blancs. 1' pus jolie 
poire ed molets qu'o puebe reuver ; habit à jabot, gillet fond blanc à grands 
ranmages, seuiers ferrés à caboches, coiffé d'un capieu à claque bordé 
d' rouge, sur elquel es rabot s' queue rouge ein trompette; s'roit-i possibe 
qu'ein pareil homme n' fuch' point reluqué par ech' sexe? 

Ch' principal atout de Lafleur : ch'ist la police. Illijue tous les tours 
possibes — pétète impossibes, — et quand chelle-chi, fatiguée, vut drécher 
procès-verbal, i seute edsus et li ein fiche des douilles à tout casser. 

« Voulez-vous que je vous le présente? dit M. II. Daussy. Il est 
toujours jeune, privilège bien envié de ceux qui ne le sont plus, grand, 
fortement charpenté, remarquablement jambe. Il a le visage plein, le 
teint coloré, la bouche rieuse, la physionomie ouverte. 

« Il porte imperturbablement, car l'anachronisme ne l'effraie point, 
le costume du xviii siècle : chapeau à claque bordé de rouge, habit 
à la française, jabot, gilet fond blanc à grands ramages, bas blancs 
qui recouvrent de vigoureux mollets et larges souliers ferrés, sin- 
gulièrement redoutables. N'oublions pas sa coiffure : il a gardé la queue, 
sa grande queue rouge en trompette; voilà pour le physique. 

« Au moral il a, comme valet, les vices de son état. Sa probité n'est 
point d'une délicatesse excessive; cependant, il n'a jamais été en prison, 
et pour cause. Il est menteur. II aime à boire, à bien manger: rien ne 
saurait calmer son appétit. C'est lui qui, croyant avoir tué sa femme — 
oh ! sans mauvaise intention, et d'ailleurs elle n'en est pas morte, — 



LAFLEUK 249 



entre à l'auberge et dit: a Baillez-me ein inolet, quéquc cose à main- 
ger; éj sus si tellemeint malhureux, que j' creuve d' fan. » 

« Et comme pour prouver qu'un bon estomac n'engendre point la 
mélancolie, Lalleurest toujours gai, toujours en belle humeur. Il pétille 
d'esprit, cela va sans dire. Il a le mot vif, le tour naturellement gogue- 
nard; il est l'expression de la satyre populaire. 

« Inutile de dire qu'il parle picard à pleine bouche. C'est un des 
éléments essentiels du comique dans les rôles de Lallcur. Il vient, par 
exemple, annoncer que le déjeuner de son maître est servi. Son 
maitre, ordinairement un bourgeois de condition fort modeste, cette 
fois est un prince, ou du moins veut se faire passer pour tel, mais il n'y 
a plus moyen de s'y tromper quand Lalleur vient dire: « Min pranee, 
vos deux soirets i sont cuits. » Si on faisait dire : « Mon prince, vos deux 
harengs saurs sont cuits »,'la note perdrait presque toute sa valeur. 

a Lalleur est un paysan. Ou met sur les annonces: « Lalleur ou le 
paysan picard. » Il est donc né au village et quand il parle d'Amiens, il 
l'appelle souvent « la capitale » ; mais c'est un paysan rusé, très lin 
sous son apparence de bonhomie. 11 est plein de ressources. Combien 
de Ibis il a tiré son maitre d'embarras, l'ail ouvrir pour lui la caisse à 
triple serrure des usuriers et misa la porte des créanciers importuns! 
Que de fois surtout il a servi ses amours, joué le père récalcitrant et, de 
haute lutte, enlevé la main de la fille ! Ses moyens ne sont pas toujours 
rigoureusement scrupuleux ; mais l'honnêteté du luit sauve ce qu'ils 
peuvent avoir d'irrégulicr; on est tenté de lui pardonner des fourberies 
qui attestent un véritable dévoùment à son maitre. 

« Car notez que, malgré ses vices, ce paysan n'est pas vil. Au 
contraire, la fierté native du picard est un de ses traits dominants. 11 
est, sous ce rapport, eu communion parfaite de sentiments avec ses 
spectateurs qui ne toléreraient pas que Lalleur se trouvai déshonoré. II 
faut toujours qu'il ait définitivement le dessus. Règle générale, toute 
scène de Lalleur se termine par l'intervention des gendarmes; Lalleur 
lève alors son pied vainqueur, et, la jambe tendue, la pointe du pied à 
la hauteur de l'œil, s'élance sur les représentants de l'autorité, les 
frappe au visage, les culbute, les met en fuite; ainsi tinil invariablement 
la comédie. Ce n'est peut-être pas d'un très bon exemple, quoiqu'on 
dise que le théâtre est destiné à corriger les mœurs... 



250 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



« N'essayez pas pourtant de réformer cela; vous auriez une émeute 
dans la salle. Il est arrivé une fois qu'un directeur de théâtre, novateur 
imprudent, a voulu changer ce dénouement nécessaire. Les gendarmes 
ont emmené Lafleur en prison et la toile est tombée là-dessus. Ce fut 
un orage épouvantable el des cris et un tumulte et des projectiles de 
toute espèce. 

« Il fallut céder à la tempête populaire, relever le rideau, ramener 
en scène les gendarmes et cette fois Lafleur leur en a donné plus que 
de coutume, aux applaudissements frénétiques du public victorieux avec 
lui. » 

Vous connaissez maintenant Lafleur aussi intimement que je le con- 
nais moi-même, mais ce que vous ignorez peut-être, c'est le caractère 
original de ces petites pièces dont il est le héros. .M. Edouard David, 
dans l'ouvrage que je cite, en analyse plusieurs qui sont charmantes; je 
ne puis résister au désir d'en reproduire deux qui me paraissent typi- 
ques et déforme vraiment intéressante. 

i; NAISSAXCHE ED L'EIXFAXT JÉSUS 

I n' feuroit portant point croire, par ech que j' vous ai dit jusqu'ichi, 
qu' Lafleur fuctic incapabe d'einne boinne action. Au contraire, o put dire ed 
li qu'il o ein tchœur d'or, (ino point cinne misère qui ne 1' touche. 

II est d' tradition, à cliés cabotans, ed donner, tous les ans, à 1' Noël, el 
naissanche ed Teintant Jésus ci uni ne pièche. Rien d' pus joli, mes anmis. 

El toile a s' leuve. Ch' tchot Jésus est lo coutchéda einneétabe; el santé 
Vierge e pis saut Joseph eindord'lent ch' « moucron ». Kien n' manque à 
T scène, ni ch' l'étoile, ni chés mages qu'i viennent apporter leus préseints. 

Ichi s' plache ein l'ait equ' non Bible a n' rapporte point mais qu' j'ai 
appreins grâce à Jacharie : ch'est 1' visite ed Lafleur à ch' l'étabe ed 
Bethléem. 

Appreindant qu'ein pauvr' tchot moucron d'einfant est v'nu da 1' monne 
tout nu tout cru. ch' tchœur ed Lafleur s'attriste, et naturell'meint comme i 
connoît cliés b'soins d'ein ménage ein pareil cas, ch' qu'i vo olïrir comme 
préseint. cho n'est ni d' l'or ni d' l'einceins, ni de 1' myrrhe : ch'est un lit 
d'osier. 

S'n cintrée ein scène avue éch' lit d'osier vous foit tordre d'admiration. 
Ch' l'étoile qui s'arrête, li indique qu' ch'est lo 1' moison. Unique à 1' porte: 
sant Joseph vient li ouvrir: « Lardon, min ptehot monsieu, eh'est-i point da 
vou inoison qu'est venu da 1' monne ch' tchot Jésus, einfant d' nou grand 
papa boin Diu. 



I.AFLKUH 251 



— Oui, répond sant Joseph. 

— Ch'est qu' voyez-vous, r'preind Lafleur, j'ai appreins qu'il étoit cout- 
ché sur einne paillasse, par terre; comme da 1' saison qu'o sommes i n' foit 
point cœud, je m' sus dit qu'i falloit portant 1' déberdouiller de d'io et pis ma 
foi, j' vous ai apporté ch' lit d'osier d' mes jonnes qu' j'ai mis coutelier avue 
leu mère. I n'est point tout à foit neu. comme o l'voyez; il o l'oit si cœud 
ch' l'été clii, qu'il étoit criblé d' punaises. Os y avons mis l' fu avu du pétrole 
da chés plaches à nitées; ol l'avons même un molet brûlé. .le r'erette bien- 
keup de n' point n' n' avoir ein meilleur à vous donner, mais tel qu'il est cho 
s'ro miux que rien. 

— Merci, dit sant Joseph (il parlait aussi patois saint Joseph), el boin 
Diu vous récompeins'ro. 

Lafleur eintre da ch' l'étabe, car il o demandé à eimbracher ch' jonne 
moucron. L'preindant da sis bros: « Ah! mon Diu! qu'il est rétus tout 
d' même; que belle tchote risette qu'i foit. Mais qu'il est se; il éro yen froid, 
sains doute. J'avois apporté la goutte pou t'régaler, min pauvr' tchot mou- 
cron, mais j'ai tout bu ein route... Ah! bon, el vlo qui brait. Vite la Vierge, 
donnez-li s'gouttelette. 

Lafleur passe à la Yierire ch' l'innocheint qui s'est soulagé su sin bien 
patalon. 

Peindant qu' la Vierge aile fuit téter ch' l'einfant, Lafleur edemande un 
cœup d' man à chés rois por préparer ch' lit. Chés rois n' s'y einteindant 
point, Lafleur ed dire: « Feut-i point ètr' roi, et pis- n' point seul'meint savoir 
foire ein lit. Ah! mon lliul pisque j' vous dis qu'o donne toujours chés pus 
belles plaches à cheux-t-lo qui n' sait'nt-e rien foire. ■> 

Mais vlo qu'ein amre vient avertir qu'IIérode il einvoie ses soldats por 
foire moirir èch' tchot Jésus: « Qu'i vieinch'nt ein molet, dit Lafleur, qui!' 
j' leus ein fiche einne tripotée. Preniez vou porte, 1 i Vierire. mi j vos veiller. 
Et pis surtout n'vous saisisse/, point, voulait s" torn'roit et pis ch' pauvre 
einfant 1' chuchant attraperait dos coliques. » 

Bien einteindu, 1' pièche ne s' termine point sans qu' chés soldats d'Hé- 
rode ein r'chu'ch' nt einne douille. 



EL LANGUE El) CHES FAXMES 



Lafleur, eintrant et l' chai&nnt nnênnti sur einne cnijelle. — Ali! Clé- 
mence! que grand malheur qui vient d' m'arriver. J'ein sus tout r'eran. 

Clémence. — Quoi qu'i gno, Lafleur, min pauv' cher homme, t'os l'air 
tout décomposé ? 

Lafleuk. — Quoi qu'i gno? i gno qu'... et pis nan, je n' te l' dirai point. 
tu m' Trois peinde. 

Clémence. — Voyons, Lafleur, ch' n'est mie si grave qu' tu n' puches 
point me 1' dire. Erois-tu coire étranné ch' cadoreux.V (Senjent de ville). 



252 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Lafleur. — Nan, Clémence, ch'est coire pire qu' cho. 

Clémence. — Tu m' fois tranner, Lafleur. 

Lafleur. — - I gno d' quoi, vo, m' pauvr' Clémence. 

Clémence. — Mais quo qu' ch'est, voyons? 

Lafleur. — Tu ne F diros point surtout? 

Clémence. — Mais nan, hé, inawais, n'aie point peur. 

Lafleur. — Ch'est... d'abord, Clémence, frème chés volets, ch' rave- 
nelle de 1' cave, frème tout einfan, quéque fois qu'o nouseinteinche. (Clémence 
aile frème tout peindant qu' Lu fleur i s larmeînte). Cho est-i ? 

Clémence. — Oui, Lafleur. 

Lafleur. — Tu ne 1' diros point surtout? Il y vo de m' tète. 

Clémence, trunnunt. — Nan, j' te 1' jure chrcinme et pis bapteinme 
(Aile met ein doigt à sin meinton et pis (die raque). Tiens, tâte, min doigt i 
n'est point frais. 

Lafleur. — Erbaie à 1' porte, y m' sanne qu'i gno quéqn'ein qui nous 
écoute. (Aile erbaie etpis foit sangne qu' nan.) Vlo ch'quéch' est... (Suppliant.) 
Tu ne F diros point surtout... (Continuant.) Acoute..., au matan j'étois grimpé 
à l'abe por arracher des hranques, vu qu' ch'est 1' saison ouèchc qu'o taille... 
(Brayant.) Clémence, os écoute à l'porte... erbaie. (Aile vo à V porte et pis 
aile écoute et r'vient.)... (Lafleur continuant.) I gnin avoit einne grosse que 
j' ne v'nois point à bout d'avoir quand i m' preind l'idée de m' mettre à g'vau 
d'sus pour être pus à man... (Suppliant.) Clémence, tu né 1' diros point 
surtout... (Continuant.) I gn 'avoit lo, par hasard, ein prêtre qui s'pron- 
m'noit... Ej tape, ej ratape à grands cœups d' sarpe, quand tout d'un cœup 
el branque aile casse... (Brayant.) Clémence... j'einteinds marcher à nou 
porte, aïe! aïe! aïe ! ej sus perdu. (Aile erbaie). 

Clémence, trannant d'pus belle. — Mais nan, Lafleur, ch'est einne 
lubie . 

Lafleur. — Quand tou d'un cœup el branque aile casse et pis j'sus 
précipité da ch's airs. A terre, je m' tàte, je m' ratàte... J'avais yeu assez 
d' chance, car ej n'avois rien d'cassé ni d' démoli. Mais tout d'un cœup ein 
me r'ieuvant... tu ne l'diros point surtout?,., ein me r'ieuvant... Clémence, 
erbaie à l'porte, os écoute... Ah! éj n'érai janmois 1' courage d'aller jusqu'au 
bout. 

Clémence. — Voyons, Lafleur, éj t'ein prie, éj t'ein supplie, continue. 

Lafleur. — Tu m' pronmets de n' point 1' dire... (Aile foit sangyie 
qu'nan)... Ein me r'ieuvant je m' sus-t-aperchu qu' javois... é... cra... se... 
ch' prêtre. J'el l'ai einterré pour qu'o n' voiche rien. 

Clémence. — Ah! mon Diu! Lafleur o sommes perdus. La police aile vo 
v'nir et pis o vo t'eimballer. 

Lafleur. — Donn'-mé einn' corde, Clémence, éj vos m' peinde. Peinses- 
tu... ein prêtre. (I monte da ch' grinier.) 



LAFLEUR 253 



II 

Clémence, su ch' pos de s porte. — Bonjour Victoire. 

Victoire. — Bonjour, Clémence. Quoi qu'os avez donc?... vos yux i 
sont tout rouges. Os avez forai. Lafleur i .s'roit-i malade? 

Clémence. — Nan, Victoire, si gn'avoit qu' cho, cho n' s'roit rien. 

Victoire. — Quoi qu' ch'est qu'i gnodonc? 

Clémence. — Je n' pu point vous l' dire, Victoire, Lafleur y n' vut point. 

Victoire. — Bah! einter funmes, si o n' se racontoit point ses ptehotes 
pangnes... et pis je n' vos mie 1' conter à Sandrine, ni à Clarisse, ni à Laide 
qu'i's ont des langues... 

Clémence. — me 1' pronmettez? 

Victoire. — Bien seùr qu j' vous 1' pronmets. 

Clémence. — Tu n' ravises point... 

Lafleur, de ch' grimer. — Surtout, Clémence, ne l'dis point? 

Clémence. *— ... Qu'au matan, Lafleur il o...as...sa...si...né...ein prêtre. 

Victoire. — Ah! ch' gueux, ah! ch' brigand, i n' ein f'ro janmois 
d'eute... J' n'ai point 1' temps, Clémence, min souper il est ein retard, j' vos 
au preinme à 1' boucherie; i' n' me reste qu'à vous plainde. 

Clémence. — Surtout ne 1' disez point à personne? 

Victoire. — N'ayez point peur, Clémence, ch'est déjo bien assez mal- 
hureux. 

Lafleur, de ch' grinier. — Surtout ne 1' dis point. 

Ech' rente i se d' vigne, nnturellemeint. Victoire raconte nui ptehot conte 
à toutes chès fanmes: et tututu et lalala. Eitine heure après, lu gurde aile des- 
cheind à l' moison d' Lafleur. démenée, hieu cinteiiulu aile jure ses grands 
diux qu'a n'o rien dit. Ein fan bref, Lafleur leu raconte iju'H n voulu épreu- 
voir i langue de s' finale, que cli' prêtre qu'il o tué ch'est ch' papillon qui, 
ein picard porte ch' nom-lo. La garde n' cm point l'einteiune de. ch' l'oreille- 
lo et vut emmener Lafleur qui seule sur eux comme ù l'halntnde. 



XV 
LE JACQUES LILLOIS 



Los théâtres do marionnettes à Lille. — Corruption du patois lillois. — Opposition du 
langage des personnages avec leur condition sociale'. — Souvenir d'une représentation 
foraine do la Dame de Monsoreau. — M. A. Desrousscaux et son ouvrage sur les 
Mœurs populaires de la Flandre française. — Le caractère do Jacques. — Son 

répertoire. 



Jacques, type du serviteur fidèle et dévoué, est très goûté des ama- 
teurs de marionnettes, à Lille. Les spectacles qu'il donne sont des 
pièces dont les litres peuvent varier à l'inlini ; le gros drame y est 
largement représenté : l'entant perdu, l'innocente princesse « eïroya- 
blement » persécutée, y meurent et y renaissent sans cesse; on y voit 
aussi, en un sujet assez vague, un géant cruel et barbare, massacrant à 
tour de bras, un grand nombre de personnages, mais le géant est vaincu 
à son tour par un nain malin et rusé. Ce nain, est-il besoin de le dire, 
c'est Jacques. 

La langue que parlent toutes ces poupées à fils est le patois de Lille, 
malheureusement il s'est corrompu dans ces dernières années et se 
corrompt chaque jour davantage, par l'adjonction de mots tlamands et 
d'argot parisien qui lui ont enlevé une grande part de son originalité 
première. 11 ne recule point aujourd'hui devant une certaine trivialité 
d'expressions qui en ont altéré la saveur. 

Le théâtre le plus suivi, à Lille, car il y en a six, je crois, est celui 
d'un nommé Nassez, situé dans le quartier Saint-Sauveur. Sur cette 
scène où paraissent le plus souvent rois, barons ou chevaliers, Jacques 
est le comique toujours chargé des rôles les plus en vue; c'est sur son 
jeu que repose toute l'action, c'est grâce à son intelligence et à son 
dévouement que le vice est toujours puni et la vertu toujours récom- 
pensée, ainsi que cela doit être. 

Comme dans tous les théâtres de cette nature, l'intérêt du spectacle 



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LE JACQUES LILLOIS 257 



semble résider dans l'opposition singulière du langage des personnages 
avec leur condition sociale et la richesse du costume qu'ils portent. 
Gela est ainsi, non seulement chez les marionnettes, mais encore dans 
certains théâtres forains où les rôles sont tenus par de vrais acteurs 
n'ayant guère souci de la haute mission qui leur est confiée. 

J'ai le souvenir d'avoir assisté autrefois à une représentation de la 
Dame de Montsoreau, qui m'a bien diverti. Les costumes des artistes 
étaient, par miracle, presque neufs; la comtesse, une assez jolie fille aux 
formes opulentes, était vêtue d'une robe de velours bleu qui avait dû 
avoir des succès ; pour en rejeter la traîne au loin, et ne point s'empê- 
trer dans ses larges plis, la grande dame avait un geste idéal. 

Chamarré sur toutes les coutures, un domestique s'introduisait, et, 
d'une voix qui révélait l'usage immodéré de l'absinthe, disait: 

— Maine la Comtesse, y a un homme eu bas, qui vous d'mande : 
Nonchalamment, comme au grand siècle, la comtesse laissait 

échapper ces mots : 

— Dis-y qu'i monte. 

Cet homme, si je me le rappelle bien, était un des grands seigneurs 
de la Cour. 

N'est-ce pas que le « Dis-y qu'i moule », de la comtesse est tout un 
poème ? 

11 existe peu de documents sur les marionnettes de Lille, je dois 
cependant à M. Desrousscaux, chef de bureau à la préfecture du Nord, 
l'obligeante communication d'une note à laquelle j'attache un grand 
prix; elle a été publiée par son père Alexandre Desrousscaux, qui s'est 
fait une si grande réputation par ses chansons patoises; celui-là même 
qu'on appela le Désaugïers du prolétaire lillois. 

La note a été insérée par M. A. Desrousscaux, dans son ouvrage 
intitulé: Mœurs populaire* de la Flandre française. Clic est ainsi 
conçue : 

« Les directeurs de théâtres sont d'honnêtes ouvriers, itères de 
famille, qui cherchent, en se donnant un surcroit de travail, à grossir 
leurs faibles ressources. 

« Ils sont généralement aidés par leurs femmes et leurs enfants, 
pour habiller et faire jouer les marionnettes. 

17 



258 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

« Les représentations ont lieu en hiver, les dimanches et les lundis, 
dans la soirée, dans des caves ayant des issues sur la voie publique. 

« Point de réclames. Un ou deux gamins parcourent quelques rues 
du quartier en agitant une sonnette et en faisant à haute voix cette 
annonce: « La comédie pour un sou! Au bureau, au bureau! » Quel- 
quefois ils ajoutent ces mots: « Les premiers entrés sont les mieux 
placés. » 

« Sauf de rares exceptions, le prix d'entrée est, en effet, de un sou 
par personne. Jamais il n'a été supérieur ;'i deux sous et autrefois, on 
ne payait même qu'un liard ou deux. 

« Le public ordinaire se compose de gamins et de gamines que 
leurs parents laissent aller seids, de femmes qui veulent amuser leurs 
jeunes enfants, et de jeunes gens et déjeunes filles. 

« Si l'on y voit parfois un militaire, c'est un lillois en permission 
ou en congé qui veut encore jouir d'un spectacle qui l'a tant diverti 
dans sa prime jeunesse. 

« Les pièces dont voici les titres : Joseph rendu par ses frères, la 
Tentation de saint Antoine, Alibaba ou les quarante Voleurs, n'ont 
jamais cessé d'être au répertoire. On en joue beaucoup d'autres, mais 
il n'en est pas qui aient plus de succès que celles que nous venons de 
citer. D'ailleurs, ces pièces sont arrangées par le directeur qui les 
accommode au goût de son cher public, et en raison des accessoires 
dont il dispose. 

«Ainsi, toujours ou presque toujours il y introduit Polichinelle, 
qu'on appelle Jacques, comme le sauveur, le domestique dévoué à son 
maître. 

« Jacques es! le personnage qui châtie le vice et récompense la 
vertu. C'est toujours au terrible bâton dont il est armé que le traître, le 
fourbe, l'hypocrite ont affaire, et ses coups, quoique accompagnés de 
lazzis, de plaisanteries qui provoquent constamment le rire, n'en sont 
pas moins formidables; ils tuent aussi sûrement que le pistolet ou le 
revolver. 

c Aussi, comme il est aimé ce Jacques! 

« Le directeur le sait si bien que c'est lui qu'il charge, au lever du 
rideau, d'annoncer la pièce que l'on va jouer : c'est par lui qu'il fait 
réclamer le silence qu'un autre n'obtiendrait peut-être pas; s'il désire 



LE JACQUES LILLOIS 259 



augmenter quelque peu la recette, et prendre pari aux friandises que 
l'on mange dans la salle, où, d'ailleurs, elles se vendent à son profit, 
c'est encore à Jacques qu'il a recours. Celui-ci fait lever le rideau, 
s'avance sur la scène, adresse au public ses meilleurs bons mots, fait 
forces gambades et danse au besoin la Polichinelle; puis, d'un ton 
câlin, et en avançant sa menotte qu'une licelle agite, il sollicite des 
dons quels qu'ils soient. Alors c'est à qui lui jettera quelque cbose : 
un sou, un centime, une pomme, une orange, un bâton de sucre 
d'orge, etc., etc. Et cela est fait de si bonne grâce que celui qui reçoit 
n'a certainement pas plus de plaisir que ceux qui donnent. 

« Un ouvrier nommé François, a acquis, comme montreur de 
marionnettes, une célébrité locale incontestable, à Lille. Quand ce brave 
homme, devenu trop vieux [tour gagner sa vie, a dû entrer à l'hospice, 
il a donné une représentation d'adieux, à laquelle ont assisté beaucoup 
de ses anciens clients qu'il avait amusés, et qui ont voulu lui donner 
une dernière marque de sympathie. 

« Dans les fêtes populaires, avec « foires aux plaisirs », qu'on 
organise de temps à autre à Lille, il y a presque toujours un théâtre de 
marionnettes. » 



XVI 
LES MARIONNETTES BORDELAISES 



M, Dctchoverry et son Histoire îles théâtres de Bordeaux. — Cortay, dil Bojolay, 

directeur du Théâtre des Pantai/oniens. 



Bordeaux n'a point de marionnettes qui lui soient spéciales; en leur 
absence, Guignol a pris la place laissée libre autrefois par la disparition 
d'un théâtre existant en l'an VI (1798), et qui a disparu en 1822. Sur 
l'existence de cet ancien théâtre, je trouve dans la Gironde du 15 juin 
1897, une étude curieuse, signée : Argus, dont j'extrais les lignes 
suivantes : 

« Dans le [tassé, en dehors, bien entendu, du « saint Antoine» de la 
foire et de ses succédanés, et sans parler non plus du Guignol pour les 
enfants, que l'on voyait et qu'on voit encore dressé sur les places publi- 
ques, le seul théâtre de marionnettes dont j'aie retrouvé la trace à 
Bordeaux fut le théâtre des Pantagoniens, installé par le citoyen Cortay, 
dit Bojolay, l'an VI de la République, sur une portion de l'emplacement 
du Château-Trompette, avec façade sur les allées de Tourny. 

« S'il faut en croire un mémoire du temps, dit M. Delcheverry 
dans son Histoire un peu confuse mais très documentée, des théâtres de 
Bordeaux, le théâtre des Pantagoniens acquit une sorte de célébrité par 
le jeu presque intelligent de certaines figures automates dont Bojolay se 
trouvait le créateur, le souffleur et le directeur tout à la fois. Le prix 
d'entrée, cinquante centimes, était à la portée de toutes les bourses. Les 
ouvriers, les bonnes, les enfants, les papas, les mamans y accouraient 
de toutes les parties de la ville, chacun y venait rire ou s'intéresser à 
sa manière. Bojolay s'était fait des amis, car, dans un mémoire adressé 
au préfet de la Gironde, en 1803, il produit en sa faveur les certificats 
les plus honorables de trois mille citoyens de Bordeaux, appartenant 
pour la plupart aux fonctions publiques et à la classe la plus aisée. Ce 



LES MARIONNETTES BORDELAISES 



261 



théâtre ou baraque, qui était toute sa fortune, fut brûlé après quelques 
années d'existence. » 

« Dans une note insérée à la fin du volume, M. Detcheverry repro- 
duit une lettre dans laquelle le directeur du théâtre des Pantagoniens 




Espectaci.k des maris HONM.IKS. L'occasion fait le larron. 
1820. Collection Je M. 0. (Jronssit. 

demandait aux membres du Bureau central de lui appliquer avec un peu 
plus de douceur la taxe des pauvres. 

« Voici cette lettre, qui est datée du 27 vendémiaire an VII. J'en 
respecte l'orthographe, comme a fait M. Detcheverry : 

« Citoyen administrateurs, 

« N'ayant pu plutôt commencer mes ouvrages à cause d'une maladie 
que je viens d'éprouver. Cependant je me propose à donner demain pour 



2C.2 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

louverture Le perruquier bouffon, petite pièce très amusante qui sera suivie 
du N'aufrage de Eléonore, pièce en ~> acte. Ledit spectacle sera terminé par 
quantité de métamorphoses qui surprendront agréablement le spectateur. 

« Le/.posant prie les citoyen administrateur davoir égard à sa situation et 
de le traiter connue un père de famille dont la médiocrité de ses moyens-le 
prive de pouvoir a peinne la faire subsister. 

« En conséquence il vous supplie et il ose espérer que daprès les justes 
observations qui vous fait vous aurez la bonté de le remettre au 10" ie (droit 
pour les pauvres) comme il avait toujours été. 

« Salut et fraternité. 

« Jean-Baptiste Cortay dit Bojolay. » 

« Il ne j>arait pas, d'après cette lettre, que Bojolay 'ait fait fortune 
avec ses comédiens de bois et de carton. 11 ne fut guère plus heureux 
avec les acteurs en chair et en os II fut, en effet, à deux reprises, 
directeur du Grand-Théâtre de Bordeaux. Durant sa première direc- 
tion, 1809-1814, il gagna quelque argent; mais à la seconde, 1821- 
1822, il fit faillite et finit par mourir à l'hôpital. » 



a 



XVII 
LES CRÈCHES PROVENÇALES ET LES SANTONS DE MARSEILLE 



Les fêtes de Noël dans les églises de Province. — L'adoration </<■■.- benjsrs. — Lu trèc/ie 
provençale. — Les Pastorales sur les théâtres de société — Les crèches parlantes. — 
Marionnettes mécanisées. — Procédés employés pour leur mise en mouvement. — Les 
Santouns de Marseille. — Leur mode de fabrication. — Les Santoims des xvtr et 
XVIII' siècles au musée du château lîor.'lv. — Le papa Pa-tutirel et L'on Simon. 



Sur ce qui se passe dans le midi de la France, j'ai eu la bonne 
fortune de recevoir de M. J.-1I. Iltiot, architecte à Marseille, une note 
d'un grand intérêt dont je le remercie vivement et que je reproduis ici : 

« Pour les l'êtes de Noël, dans toutes les églises de Provence, on 
dresse sur un autel une sorte de petit théâtre représentant « l'adoration 
des bergers ». Dans un décor fait en grande partie de feuillages et de 
mousse, on place une élable où l'enfant Jésus est couché sur la paille; 
Vierge et saint Joseph sont agenouillés auprès de lui, le bœuf et l'âne 
couchés à ses pieds; de nombreux personnages rustiques viennent lui 
offrir des présents : fruits, légumes, agneaux, volailles, etc. 

« Le jour des Rois, on ajoute trois nouvelles figures : les Hois ma- 
ges, brillamment costumés, accompagnés parfois de chameaux conduits 
par des négrillons et chargés de richesses. 

" Tous les personnages composant celte scène sont en relief, sortes 
de poupées soigneusement ajustées, et portant des costumes locaux 
rappelant surtout les modes du xviii" siècle. 

« Ce petit théâtre reste exposé quinze jours ou un mois. 

« Dans chaque maison, dans les villages principalement, une réduc- 
tion de cet ensemble orne la pièce où se réunit la famille. 

« La scène, encadrée de feuillages, se compose des mêmes person- 
nages, mais les figurines (Sanloun) sont en argile grossièrement colo- 
riée. Le soir, de petits cierges éclairent ce théâtre en miniature et les 
enfants le contemplent en chantant des noëls provençaux dont la naïve 



2f>l MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

poésie est souvent rehaussée par des airs pleins de délicatesse et d'ori- 
ginalité. 

« C'est ce qu'on appelle la Crèche provençale. 

« Pendant la même période, on joue dans certains théâtres de so- 
ciété des « Pastorales » sur le même sujet. Les poèmes de ces pastorales, 
écrits en langue provençale (vers et prose) sont évidemment des rémi- 
niscences des « Mystères » du moyen âge; autour de la scène princi- 
pale, qui est la nativité, se groupent des scènes de fantaisie, de petits 
tableaux de mœurs locales, où la chronique et même les cancans (basa- 
rutagi) trouvent leur place. 

« Ce sont les airs des vieux noëls qui fournissent les motifs princi- 
paux à la musique de ces pastorales; mais chaque année quelque chan- 
son récemment célèbre vient augmenter le fonds musical et fournir à 
quelque acteur ambitieux l'occasion d'un succès. 

« A quelle époque s'avisa-l-on de remplacer les acteurs de ces 
pastorales par des poupées mécanisées ? 11 serait difficile de la préciser. 
Les costumes traditionnels des personnages semblent indiquer que leur 
création date du xvnr siècle. Quoi qu'ii en soit, la « crèche parlante » 
telle qu'on la voit encore tous les ans à Aix-en-Provence, était célèbre à 
Marseille dès le commencement du xi\ siècle. On venait la voir de tous 
les pays environnants. C'est à l'imitation de la crèche marseillaise 
qu'un artiste aixois, M. Sylvi, mort en 1834, conslruisit son petit 
théâtre et confectionna des poupées vraiment charmantes et très intel- 
ligemment mécanisées que l'on peut voir encore aujourd'hui. 

(c Depuis un certain temps la crèche marseillaise n'est plus montrée; 
les nombreuses pastorales jouées par des acteurs peuvent expliquer cet 
abandon. Mais à Aix, ce spectacle est donné sans interruption, tous les 
ans, pendant les deux mois qui suivent les fêtes de Noël, et l'on peut 
se rendre compte, malgré les nombreux changements apportés depuis 
1835, de ce qu'il fut à l'origine. 

« Le théâtre, plus grand qu'un théâtre de marionnettes, est ma- 
chiné; il comporte plusieurs décors. Les personnages — de grandeurs 
différentes, selon le plan où ils agissent — sont mécanisés avec une 
vraie perfection. Ils remuent les bras, les jambes, la tète, les doigts, les 
yeux; ils montent à l'échelle, gravissent les coteaux, entrent dans des 
barques, allument des réverbères !... etc. 



LES CRÈCHES PROVENÇALES 265 

« Dressés sur des socles que dissimulent les bandes du terrain, celui 
qui leur prête sa voix les fait glisser sur des planchettes suspendues 
sous le théâtre et les fait gesticuler à sa volonté. Des cordes à violon 
relient toutes les articulations à une sorte de clavier fixé au socle. 

a Le petit poème provençal qui forme le scénario de la « crèche » 
a subi, comme les décors, de nombreuses variations; mais la division 
primitive subsiste et les tableaux essentiels sont restés à peu près 
intacts. 

ic La scène principale est toujours l'étable où les bergers viennent 
adorer Jésus. 

« Le prologue se composait d'un rideau de nuages au milieu des- 
quels un ange annonçait le mystère de la Nativité. Quand ce rideau se 
levait, l'intérieur de l'étable montrait la scène principale, semblable à 
celle qui est exposée dans les églises. Les personnages agissaient, par- 
laient, chantaient, séparément ou en chœur; des nouveaux, — les rois 
entre autres, — faisaient leur entrée successivement et présentaient 
leurs hommages. 

« Lorsque le fond de l'étable s'ouvrait, on voyait, en arrière, dans 
un décor champêtre, se dérouler les scènes accessoires, comiques, 
rustiques, humoristiques; puis tout se résumait en un chœur d'actions 
de grâces. 

« A celle donnée naïve sont venus s'ajouter des tableaux plus ou 
moins réussis. » 

Cette note de M. J.-H. Huot, si intéressante et si précise, appelle 
l'attention sur les Sautons de Marseille qui sont peu connus et sont 
recherchés des amateurs. 

M. Elzéard Kougier a publié sur eux, dans la Reçue encyclopédique 
du "25 décembre 1897, une étude curieuse accompagnée de reproduc- 
tions d'une grande fidélité. 

« Ces personnages, dit-il, coloriés avec une grâce â la fois naïve et 
charmante, sont l'œuvre de coroplastes très primitifs qui possèdent une 
quantité de moules transmis en héritage de père en fils ci en créent 
chaque année de nouveaux suivant l'actualité touchante ou comique. Les 
santons se fabriquent et s'enluminent le soir en famille. Toute la 
nichée s'y occupe, jusqu'aux petits enfants. Les principaux types 



2G6 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

comprennent les Rémouleurs, les Aveugles, les Valets d'étables, les 
Poissonnières, les Pécheurs, les saint Joseph, les sainte Vierge, les 
Enfant Jésus, les « Ravi » et les « Ravido », les Rohémiens, les Chas- 
seurs, les Rois mages, les Vieux, les Vieilles, les Adorateurs. Ces 
innombrables figurants de la crèche reproduisent à peu près exactement 
les paysans et paysannes des environs de Marseille... » 

Au xYif et au x\m" siècles, les santons des crèches provençales 
étaient en verre coloré et en porcelaine et affectaient des formes parti- 
culières : la Vierge Marie portait des jupes à paniers, saint Joseph ne 
reculait point devant les talons rouges; le Musée du château Borély 
conserve de précieux spécimens de ces petites statuettes qui peignent 
bien l'époque à laquelle elles appartiennent. 

Aujourd'hui, cet art spécial au midi, s'est démocratisé; les santons 
sont en terre crue ou en terre cuite, et ils sont répandus plus peut-être 
qu'ils ne l'ont jamais été. Une foire porte leur nom; elle s'ouvrait 
naguère sur le cours de Belzunce et se tient de nos jours aux allées de 
Meilhan, du 10 décembre jusqu'à l'Epiphanie. 

C'est là que la population marseillaise vient faire provision de san- 
tons et renouveler ceux qu'elle a perdus ou brisés dans le cours de 
l'année; c'est là que les jeunes époux forment la crèche qui doit orner 
leur intérieur familial. 

Le prix des santons bizarrement enluminés varie suivant leur gran- 
deur et leur perfection de cinq centimes à vingt francs. Les baraques 
de la foire les exposent par milliers; moyennant un franc, on peut en 
obtenir d'acceptables. 

Les artistes qui fabriquent ces petites statuettes si étranges et si 
spirituelles d'aspect ne sont pas tous connus. M. Elzéard Rougier en 
dislingue deux dont il semble faire grand cas : le premier est « le papa 
Pastourel » qu'on retrouve chaque année à la foire et dont les produits 
crus sont appréciés; ses statuettes les plus hautes ont vingt centimètres. 
Le second, tds d'un artiste de haute valeur, qui vivait en 1830, est Léon 
Simon, sculpteur bien connu à Marseille; il est le seul qui fabrique des 
santons en terre cuite, malheureusement il ne les livre pas au commerce 
et les réserve généreusement à ses amis ou aux collectionneurs qu'il 
affectionne. J'ai le vif regret de n'être pas de ceux-là. 




Le théâtre di. Nouant, 
appartenant à M. CaJoI. 



V 



LES MARIONNETTES LITTÉRAIRES 



LE THEATRE DE NOHANT 



Les admirateurs des marionnettes. — Le premier théâtre de marionnettes littéraires, à 
Nohant. — Sun histoire publié'' par lleorge Sand, dans Dernières pay 's. — Une pre- 
mière tentative. — Un second théâtre. — Le monstre vert. — L'n incendie. — Le 
Théâtre de* Amis. — Nouveaux acteurs. — Le Képertoirc en lNI'.i. — Les collabora- 
teurs de Maurice Sand. — La mise un scène. — Cumulent étaient présentées les ma- 
rionnettes. — Les traverses à coulisses de Maurice Sand. — Ce que pense George Sand 
de la fabrication des marionnettes. — Le Piton. — Modification apportée- dans l'exécu- 
tion des personnages. — Les costumes sont recommencés. — Ce que dit George Sand 
du Burattino, dans {'Homme île iwif/e, publié en Isâ'.t. — Installation du Théâtre de 
Nohant à Passy, en Issu. — Ce que rciifcniie le Théâtre iL'n marionnettes, de Mau- 
rice Sand, paru en 1890. 



Que ce soit à Paris ou au loin, les marionnettes ont toujours gardé 
des admirateurs. Citez nous, elles avaient autrefois : Lesage, Piron, 
Voltaire, Charles Nodier, Théophile Gantier, Gérard de Nerval, Charles 
Magnin, George Sand, Durants, Maurice Sand, Gounod, Edouard 
Çadol ; elles ont maintenant Lemcreier de Neuville, Henri Signoret, 
Maurice Houchor, Darthenay, Henri Rivière, Caran d'Ache, Willette, 
Vignola et par ces derniers, par leur collaboration active elles se sont 
affinées et ont pénétré dans les milieux les plus délicats el les plus 
élevés. Elles ont encore pour protecteur et c'est un titre qui leur 
comptera dans l'avenir, Anatole, Fiance qui, dans la Vie littéraire, à 
propos des représentations données par M. II. Signoret à la Galerie 



27.) 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Vivienne, a écrit sur elles quelques pages amoureusement ciselées. 



Le type primitif de nos théâtres de marionnettes littéraires, le plus 
parfait, sans contredit, qui ait jamais existé, est le théâtre créé dans le 
salon de George Sand à Nohant. Il est à la fois célèbre par l'intérêt 
particulier que lui portait l'illustre écrivain et par les résultats vraiment 

extraordinaires qu'y obtint 
Maurice Sand, aidé d'une 
société de littérateurs et 
d'artistes reçus dans son 
hospitalière demeure. 

Ce théâtre existe en- 
core; il appartient avec un 
certain nombre de ses pou- 
pées à la famille du regretté 
Edouard Cadol, l'auteur tant 
applaudi des Inutiles, qui le 
conserve avec un pieux res- 
pect, comme un souvenir 
précieux à bien des titres. 
Dans le journal le Temps 
des 11, 12 et 13 mai 1876, 
George Sand en a retracé 
l'histoire qu'elle a publiée 
aussi dans l'un de ses livres 
intitulé : Dernières Pages. 
De cette étude si mer- 
veilleusement écrite et que 
je voudrais pouvoir reproduire en son entier, il résulte qu'en 1847, 
deux artistes amis, Maurice Sand, l'auteur de Masques et Bouffons, et 
Eugène Lambert, le peintre des chats, conçurent l'idée d'un théâtre 
de marionnettes dont ils ne voulaient faire, à ce moment, qu'une simple 
distraction pour ceux qui leur étaient chers et pour eux-mêmes. 

Au début, on ne savait guère quel était l'avenir réservé à cette 
création de famille; l'installation fut donc sommaire. On se contenta 
d'une chaise dont le dossier tourné vers les spectateurs soutenait un 




George S.v.nd. 
(Extrait du Uoade Illustre 



1861 



LE THEATRE DE XOHANT 



2T1 



grand carton à dessin et une serviette dérobant aux regards les opéra- 
teurs forcément agenouillés. Derrière ce carton, inhabilement dirigées, 
s'agitaient, sans prétention aucune, deux bûchettes à peine dégrossies, 
emmaillotées de chiffons aux couleurs voyantes. 




Mario.n.nktte di" TiiK.uiu: ui. Nouant, 
appartenant à M. Cadul. 

Ce fut un succès cependant; George Sand et Victor Borie, seuls 
spectateurs, n'hésitèrent point à en proclamer l'éclat. Séance tenante, 
on résolut de pousser les choses plus avant, d'exécuter des figurines 
peintes et d'édifier une scène où elles pussent librement se mouvoir. 

£e nouveau théâtre fut composé d'un simple châssis garni d'indienne 



272 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

à ramages. Taillés dans une souche de tilleul, sept acteurs s'y montrè- 
rent : Guignol, Pierrot, Purpurin, Combrillo, Isabelle, délia Spada, ca- 
pitan, Arbaït, gendarme, et un .Monstre vert. 

« Je réclame, dit George Sand, la confection du monstre, dont la 
vaste gueule, destinée à engloutir Pierrot, fut formée d'une paire de 
pantoufles doublées de rouge, et le corps d'une manche de satin bleuâtre. 
Si bien que ce monstre, qui existe encore et qui n'a cessé de porter le 
nom de monstre vert, a toujours été bleu. Le public nombreux, qui 
depuis l'a vu fonctionner, ne s'en est jamais aperçu. » 

Sur cette scène nouvelle, qui était loin d'avoir la perfection dési- 
rable puisqu'elle ne comportait qn'une paire de coulisses et une toile 
de fond, on joua néanmoins des féeries dont l'improvisation était aban- 
donnée à l'imagination féconde de Maurice Sand et de Eugène Lambert; 
Victor Borie, voulant y représenter un incendie, brûla le théâtre Ce 
fut encore un succès, mais il fallut tout reprendre sur nouveaux 
frais. 

On construisit donc une autre scène dont les dimensions furent 
doublées, un vrai Castellet, cette fois, et on y représenta : Pierrot libé- 
rateur, Serpentin vert, Olivia, Woodstock, le Moine, le Chevalier de 
Saint-Far (jeau, le Réveil du lion. C'est ce castellet qui a été conservé 
par Edouard Cadol. 

L'année suivante, en 1818, on sentit le besoin impérieux de faire 
intervenir dans la troupe jusque-là constituée, un certain nombre de 
sujets nouveaux : Cromwel, Léon, Lacroix, Valsenestre, Cléanthe, 
Louise, Rose, Céleste, Ida et Dauinont. L'élément féminin, un peu 
négligé jusque-là, reprenait ses avantages; malheureusement les événe- 
ments politiques interrompirent les représentations. 

C'est à 1819 que remontent les succès suivis du théâtre de Nohant. 
A partir de cette époque, on joua, improvisés sur d'informes canevas, 
les drames les plus ténébreux : Oswald l'Ecossais, — ■ l'Auberge du 
Haricot vert, — Sang, Sérénades et Bandits, — Robert le Maudit, — 
les Sangliers noirs, — une Femme et un sac de nuit, — les Filles brunes 
de Ferrure, — le Spectre chauve, — Pourpre et Sang, — les Lames de 
Tolède, — Roberto le bon Voleur, — l'Ermite de la marée montante, 
— Une Tempête dans un cœur de bronze, — le Cadavre récalcitrant. 



LE THEATRE DE XOHANT 



273 



On le voit, on travaillait ferme à Nohant; Maurice Sand, qui restait 
toujours l'âme de ces fêtes souvent renouvelées et avait, avec Eugène 
Lambert, le génie de la marionnette, ne suffisait plus au déploiement 







Mariovm i n. m Tni wr.i m. Nouant, 
appartenant a M. Cadol. 



de la mise en scène ni au jeu des poupées devenues plus nombreuses et 
de caractères plus divers. C'est alors qu'on lit appel à d'autres collabora- 
teurs amis: Tbiron qui lit là ses premiers débuts, Alexandre Maneeau, 
Sully Lévy, Edouard Cadol, Charles Marchai, Porel, Bocage, Planet, 
auxquels on laissa la bride sur le cou et qui furent étincelants de verve. 

13 



274 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Ces réunions joyeuses où débordai! l'esprit le plus français furent 
plus remarquables encore de 1854 à 1872, période pendant laquelle on 
donna plus de cent vingt œuvres différentes; on avait introduit dans le 
répertoire les parodies des pièces en vogue, notamment une Dame aux 
Camélias, qui n'était pas faite pour les demoiselles et que Dumas fds 
vint voir. 

En 187-2, la famille de George Sand se dispersa. Quelques-uns 
des familiers de la maison se marièrent, d'autres avaient été frappés par 
la mort; le théâtre de Nohant ne se trouva point atteint cependant par 
ces pénibles et inévitables séparations. Maurice Sand s'y attacha davan- 
tage au contraire et prépara seul avec plus de soins les représentations 
devenues plus rares; il rechercha, conseillé par sa mère, les moyens 
de les rendre plus parfaites. Des enfants étaient nés dans la famille 
et y avaient déjà grandi; pour eux les joyeuses pièces de jadis eussent 
été incompréhensibles ou de formes trop légères. 

« Il fallait un théâtre plus châtié, dit George Sand, et dès lors une 
[dus fidèle observation des lois de la scène. Ceci paraissait impossible, 
car on n'a que deux mains, et les pièces ainsi rendues par un seul opé- 
rant ne peuvent être qu'une suite de monologues ou de scènes à deux 
personnages. Avec un compère, on ne pouvait dépasser le nombre de 
quatre, et si on avait besoin de comparses, on plaçait au fond une sorte 
de râteau sur les longues dents duquel plusieurs marionnettes étaient 
fichées. Ce râteau, excellent pour les effets comiques, présentait une 
rangée de tètes immobiles sur des robes flasques, avec des bras pen- 
dants du plus piteux aspect. C'était comme une apparition de pendus. » 

Pour les poupées, elles étaient l'objet de soins particuliers. Maurice 
Sand sculptait les tètes et sa mère se réservait les ajustements, elle 
avait, sur ce que doit être une marionnette, des idées extrêmement 
justes et précises : 

« Elle doit être sculptée avec soin, disait-elle, mais assez large- 
ment; trop fine, elle devient insignifiante. Elle doit être peinte à l'huile 
sans aucun vernis, avoir de vrais cheveux et de vraie barbe. Les yeux 
peuvent être en émail comme ceux des poupées. Nous les préférons 
peints, avec un clou noir, rond et bombé comme prunelle. Ce clou 
verni reçoit la lumière à chaque mouvement de la tète et produit l'illu- 
sion complète du regard. » 



LE THEATRE DE NOHANT 



On soignait spécialement, à Nohant, le point lumineux de ces yeux , 
les jours de représentations carillonnées, on leur donnait un coup 
de lime qui remplaçait avantageusement le vernis parfois un peu 
éteint qui les recouvrait. La quincaillerie intervenait encore dans une 
circonstance grave: quand les pièces avaient cinq personnages, il était 
souvent nécessaire, n'ayant 
que deux operateurs, d'as- 
seoir l'une des marion- 
nettes, mais on ne pouvait 
l'abandonner sans que sa 
tète fût fixée au siège qui la 
portait. On avait donc muni 
les sièges d'un crochet et 
les tètes d'un piton dissi- 
mulé par la chevelure. 
« Mais il fallait une grande 
adresse, dit George Sand, 
pour taire entrer vite le 
crochet, et quelquefois le 
personnage s'agitait convul- 
sivement sur son siège sans 
parvenir à se fixer. L'im- 
provisation lirait parti de 
tout. — Qu'avez-vous donc? 
lui demandait une autre 
personne; ètes-vous souf- 
flant? — Oui, répondait le 

patient condamné à s'accrocher. C'est une maladie grave qu'on appelle 
le piton. — Bah! je connais ça, nous y sommes Ions sujets. » 

Mais, pour Maurice Sand, ce u'étail pas l'idéal. Supprimer le piton, 
faire disparaître ce qu'en argot théâtral on appelle les loups, c'esl-à-dirc 
les moments où la scène reste vide par suite de l'entrée tardive d'un 
personnage ou de la préparation d'un effet, le préoccupait vivement. 
Il y parvint en établissant des traverses à eoulisseaux glissant dans des 
rainures, les eoulisseaux étant munis de trous destinés à recevoir les 
marionnettes muettes. Un lit de fer en spirale supportait ces marion- 




M.ll RIO. S.1MI. 

Entrait .lu Monde Illustré, ISSO ) 



27G MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



nettes et permettait de leur imprimer des mouvements qui les fai- 
saient paraître prendre part à l'action. 

Un peu plus tard, il résolut de faire porter la tète des poupées, non 
plus par le costume lui-même, mais bien par des épaules et une poi- 
trine en carton. Celte modification qui permettait de donner aux 
femmes des corsages ajustés et décolletés, fut une véritable révolution. 

« Chargée depuis trente ans, dil George Sand, de faire leurs cos- 
tumes et de les babiller pour la représentation, j'avais passé bien des 
soirées et quelquefois des nuits à ce minutieux travail. Avec le nouveau 
système, il fallait refaire tous les costumes, et il y en avait des caisses 
entières. J'avais même fait bon nombre d'uniformes militaires, des cos- 
tumes renaissance ou moyen âge, enfin des habits de Cour Louis XV ou 
Louis XVI brodés ad hoc en soie, en chenille, en or et argent sur soie 
et velours. Je lirais aussi un juste orgueil de ma lingerie, car ces dames 
possédaient des chemises, des jupons, des collerettes de toute sorte. Il 
fallait tout recommencer. » 

On recommença tout et on fit ainsi, â Nohant, un théâtre vraiment 
admirable et qui comptait cent vingt-cinq personnages sans les com- 
parses et une quantité considérable d'accessoires supérieurement machi- 
nés, grâce aux traverses à coulisseaux de Maurice Sand. 

George Sand avait, on le voit, pour les marionnettes, une vive ten- 
dresse. Dans l'Homme de neige qu'elle publia en 1859, faisant parler 
Crisliano, elle montre, en un langage admirable d'observation et de cha- 
leur, ce qu'il faut penser du burattino, la seule poupée qui lut en usage 
chez elle. 

« — Vous savez ce que c'est, M. Goelle, qu'un théâtre de marion- 
nettes?... C'est un théâtre â deux operanti, soit quatre mains, c'est-à- 
dire quatre personnages en scène; ce qui permet un assez nombreux 
personnel de burattini. 

— Qu'est-ce que cela, burattini? 

— C'est la marionnette classique, primitive, et c'est la meilleure. 
Ce n'est pas le fantoccio de toutes pièces qui, pendu au plafond par des 
ficelles, marche sans raser la terre ou en faisant un bruit ridicule et 
invraisemblable. Ce mode plus savant et plus complet de la marion- 
nette articulée arrive, avec de grands perfectionnements de mécanique, 
à simuler des gestes assez vrais et des poses assez gracieuses; nul 



LE THEATRE DE NOHANT 



277 



doute que l'on ne puisse en venir, au moyeu d'autres perfectionnements, 
à imiter complètement la nature; mais, en creusant la question, je me 
suis demandé où serait le but, et quel avantage l'art pourrait retirer 
d'un théâtre d'automates. Plus on les fera grands et semblables à 
des hommes, plus le spectacle de ces acteurs postiches sera un 
chose triste et même 
effrayante... 

«... Tenez, vous 
voyez cela : une gue- 
nille, un copeau qui 
vous semble à peine 
équarri. Mais voyez 
ma main s'introduire 
dans ce petit sac de 
peau, voyez mon in- 
dex s'enfoncer dans 
la tète creuse, mon 
pouce et mon doigt 
du milieu remplir 
cette paire de man- 
ches et diriger ces 
petites mains de bois 
qui vous apparaissent 
courtes, informes, ni 
ouvertes ni fermées, 
et cela à dessein, pour 
escamoter à la vue 
leur inertie... 

« Cette figure, 
largement ébauchée 

et peinte d'un ton mai et assez terne, prend peu à peu dans son mou- 
vement, l'apparence de la vie. Si je vous mollirais une belle marion- 
nette allemande, vernie, enluminée, couverte de paillons et remuant 
avec des ressorts, vous ne pourriez pas oublier que c'est une poupée, 
un ouvrage mécanique, tandis que mon burattino, souple, obéissant à 
tous les mouvements de mes doigts, va, vient, tourne la tète, croise les 




Mmio.wi i il. ut Tiikatki: [ji Nouant, 
appartenant h M. C;nl<jl. 



278 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



bras, les élève au ciel, les agite en tous sens, salue, soufflette, 
frappe la muraille avec joie ou avec désespoir. Et vous croyez voir 
toutes ses émotions se peindre sur sa figure, n'est-il pas vrai ? d D'où 



r 




Marionnette di Théâtre de Nouant, 
appartenant à M. Cadol. 

vient ce prodige, qu'une tète si légèrement indiquée, si laide à voir 
de près, prenne tout à coup, dans le jeu de la lumière, une réalité 
d'expression qui vous en l'ait oublier la dimension réelle? Oui, je 
soutiens que, quand vous voyez le burattino dans la main d'un 
véritable artiste, sur un théâtre dont les décors bien entendus, la 
dimension, les plans et l'encadrement sont bien en proportion avec 



LE THEATRE DE XOHAXT 



279 



les personnages, vous oubliez complètement que vous n'êtes pas vous- 
même en proportion avec cette petite scène et ces petits êtres, vous 
oubliez même que la voix qui les t'ait parler n'est pas la leur. Ce 




.Mauiowm ih m Thkatiik m Nouant, 
appartenant à M. Cadol. 

mariage impossible en apparence, d'une tête grosse comme mon 
poing et d'une voix aussi forte que la mienne s'opère par une sorte 
d'ivresse mystérieuse où je sais vous taire entrer peu à peu, et tout le 
prodige vient... savez-vous d'où vient le prodige? Il vient de ce que ce 
burattino n'est pas un automate, de ce qu'il obéit à mon caprice, à mon 
inspiration, à mon entrain, de ce que tous ses mouvements sont la 



280 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

conséquence des idées qui me viennent et des paroles que je lui 
prête, de ce qu'il est moi enfin, c'est-à-dire un être et non pas une 
poupée. » 

C'est, je crois, vers 1880, que le théâtre de Nohant quitta le Herry 
pour venir s'installer à Passy, chez Maurice Sand, où eurent lieu, pen- 
dant quelques années, des représentations extrêmement curieuses et 
suivies, dont la série n'a été close que par la mort du propriétaire, sur- 
venue le 4 septembre 1889. 

Le théâtre, qui avait été transformé, était au second étage. La salle, 
dont le plafond voûté était peint à l'italienne, était coquette et pouvait 
contenir cinquante spectateurs. L'encadrement de la scène était simple 
et d'un goût fort artistique, le rideau formé d'une draperie rouge était 
soulevé au milieu par un Pierrot qui se penchait pour constater l'état 
de la salle. Dans la partie supérieure, se voyait un petit bustede Molière, 
en bronze doré; en bas, le trou du souffleur, absolument inutile en 
pareil lieu, était remplacé par la date de fondation : 1847. A ce moment, 
la troupe au complet, dans tout son éclat, comptait plus de quatre 
cents acteurs, grands et petits. 

Tout cela a disparu, le Théâtre des Amis n'existe plus, il ne reste 
de lui qu'un volume intitulé: le Théâtre des Marionnettes, publié en 
1890 et dans lequel on a inséré les piécettes suivantes : 

Le Flageolet, comédie en un acte, jouée pour la première fois à 
Nohant en 1803. 

Nous dînons chez le colonel, pièce militaire salée, en trois tableaux, 
jouée pour la première fois à Nohant, le 27 janvier 1807. 

La clémence de Titus, pièce antique imitée d'Aristophane et de 
Plante, en deux actes, en vers mêlés de prose, avec un prologue, jouée 
pour la première fois à Nohant, le "20 novembre 1867. 

Funeste oubli, comédie en un acte, jouée pour la première fois à 
Nohant, le 20 décembre 1868. 

Jouets et mystères, fantaisie en un acte, jouée pour la première fois 
à Nohant, le 18 juin 1871. 

Les Esprits frappeurs, impromptu en un acte, joué pour la pre- 
mière fois à Nohant, le 5 novembre 1871. 



LE THEATRE DE NOHANT 283 



Le candidat de Trèpagny, comédie en un acte, jouée pour la pre- 
mière fois à Nohant, le 28 novembre 1871. 

Le lundi de la Comtesse, comédie en un acte, jouée pour la pre- 
mière Ibis à Nohant, le 31 décembre 1874. 

Une nuit à Châteauroux, comédie en un acte, jouée pour la pre- 
mière fois à Nohant, le 26 mars 1873. 

La chambre bleue, comédie de famille mêlée de chiens et de bruits, 
en un acte, jouée pour la première fois à Nohant, le 4 avril 1875. 

J'ai oublié mon panier, comédie en un acte, jouée pour la première 
fois à Nohant, le 10 avril 1875. 

La rosière de Viremollet, pastorale d'après nature, en un acte, jouée 
pour la première fois à Nohant, le 18 octobre 1879. 

Zut ! ou la petite Chaussette bleue, à propos plein île saveur et de 
liant goût, en un acte. Castigat ridendo mores, joué pour la première 
fois à Paris, le 8 février 1884. 

Ikilandard aux Enfers, mystère eu quatre tableaux, avec un pro- 
logue, joué poiii' la première fois à Paris, le 19 avril 1880. 



II 

LE THÉÂTRE DE DURANTY 



Un théâtre do marionnettes littéraires au Jardin des Tuileries, en 1861. — Fernand Des- 
noyers écrit pour lui un prologue d'ouverture. — Le Théâtre des marionnettes de 
Duranty, illustré par Coindre. 



Au moment où le Vrai Guignol obtenait avec Anatole une série 
de triomphes, en 1861, un homme de lettres d'un talent aimable, 
Duranty, ouvrait par autorisation spéciale, dans le jardin des Tuileries 
un théâtre de marionnettes pour lequel il rêvait de hautes destinées. 

Espérant assurer la réalisation de son projet, Duranty apportait des 
idées nouvelles : il voulait que son Ca.stellet fût un peu plus large que 
ceux de ses concurrents ; que ses personnages et ses décors fussent plus 
artistiques et d'aspect plus élégant; il voulait encore que les pièces qu'il 
devait représenter eussent une certaine portée philosophique et une 
valeur littéraire qui pût être appréciée. Sachant qu'on n'est jamais 
mieux servi que par soi-même, il résolut d'être son propre auteur et 
se mit résolument au travail. 

Duranty a tait connaître, dans VAlmanach parisien de 1862, toutes 
les difficultés qu'il lui fallut vaincre pour mettre son théâtre sur pied. 
Ce n'est qu'après cinq mois de constants efforts qu'il y arriva. Pour 
l'exécution des têtes de ses personnages, il avait obtenu la collaboration 
du sculpteur Lebœuf et s'y était consacré lui-même. 

Son personnel de poupées au complet, il s'était préoccupé de 
recruter dans tous les théâtres, des artistes en disponibilité, choisis 
avec soin et qui devaient devenir ses récitants. Ce n'était pas une petite 
affaire ! Il y réussit cependant et les choses étant mises au point, 
il chargea Fernand Desnoyers d'écrire un prologue en vers auquel 
Polichinelle, qui en avait vu bien d'autres, prêta l'appui de son jeune 
talent. 

Quel fut le succès du théâtre de Duranty, je l'ignore. 11 n'a vécu 



LE THEATRE DE DUKANTY 



285 



que peu d'années. Son fondateur avait trop compté sur un public spé- 
cial qui certainement 
s'intéressait à l'œuvre 
entreprise, mais n'é- 
tait pas assez nom- 
breux pour lui assu- 
rer longue et douce 
vie. 

D'ailleurs, on ne 
voit pas bien les 
grands arbres des 
Tuileries abritant la 
soutenance de tbèses 
philosophiques. N'est- 
ce point abuser de 
l'innocence des ma- 
rionnettes que leur 
imposer une aussi 
ingrate mission, alors 
que nous avons, sous 
de monumentales cou- 
poles, des hommes qui 
peuvent la remplir 
avec plus d'autorité. 

Les pièces de Du- 
rant)', fort bien écri- 
tes, intéressantes à la 
lecture, sont au nom- 
bre de vingt-quatre ; 
elles ont été réimpri- 
mées en 1880, en un 
Tort joli volume, avec des illustrations de Victor Coindre, sous le titre : 
Théâtre des marionnettes. 




Costi me ni: Polichinelle 
Travestissement par Gavarni. (Extrait du Charivari, 1833.' 



III 

LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SANTE 



Une publication de Poulet-Malassis, illustrée par F. Rops. — Création du théâtre, rue do 
la Santé, aujourd'hui rue Saussure, en 18(fâ. — Les fondateurs et leurs anus. — Com- 
ment était composée' la Direction du théâtre. — La première représentation de Signe 
d'argent. — Un prologue par Jean du Boys. — Compte rendu de la représentation par 
Et. Carjat. — Le dernier jour d'un condamné, par Tisserand. — Comment se tenaient 
les opérateurs. — Le suif de Venise ou la chandelle des di.r:. — Les affiches de 
VErotikon Theatron. — Sans ordre on n'arrice à rien. — Première représentation 
de la 200' du Bossu. — La pièce. 



Sur ce théâtre de marionnettes peu connu du public, il n'existe, à 
ma connaissance, qu'un petit ouvrage publié en Belgique, en 186G, par 
Poulet-Malassis, sous le titre: Théâtre erotique de la rue de la Santé. 
Son histoire. Félicien Rops l'a illustré de deux eaux fortes d'une grande 
liberté de composition. 

Il m'a été difficile de me procurer ce Théâtre auquel M. Leinercier 
de Neuville, dans son Histoire anecdotique des Marionnettes à laquelle 
j'ai fait de si fréquents et de si utiles emprunts, a consacré plusieurs 
pages d'allure vive et amusante, qui montrent, de lui, tout ce qu'on en 
peut raisonnablement montrer. 

C'est aux Batignolles, rue de la Santé, aujourd'hui rue Saussure, que 
l'Erotikon Theatron avait été établi. 

Au n° 54 de cette rue, actuellement occupé par une pension de 
demoiselles, — quelle ironie! — se trouvait en 1865, au fond d'un 
jardin ombragé de lilas, la demeure de quatre amis intimes : Amédée 
Rolland et Jean du Boys, qui eurent plusieurs œuvres représentées à 
l'Odéon, Edmond Wittersheim, le frère de l'imprimeur du Journal 
officiel, et Camille Weinscheinck, qui revenait du Japon et qu'on appe- 
lait dans l'intimité 4025. 

Ces quatre amis en recevaient d'autres parmi lesquels on peut citer 
tout d'abord Leinercier de Neuville ; Tisserand et Demarsy, tous deux 
acteurs de mérite; Henri Monnier, écrivain, caricaturiste et acteur; 
Théodore de Banville, le délicieux poète; Alcide Dusolier, devenu séna- 



LE THÉÂTRE DE LA HUE DE LA SANTE 



281 



leur; Bizet, le maître compositeur; Carjat, Durandeau et Darjou,. tous 
trois dessinateurs et illustrateurs du journal le Boulevard ; Jules Noriae, 
l'auteur du 101" régiment ; Pothey, l'auteur de la Muette; Poulet-Malassis, 




Et.CARJATv^^ 

Ami ni i Uiillam» 11 Ji an m lîovs 

par Klic-iini- Carjat. Rxtrail >lu Bculeraril., 

l'un des plus intelligents éditeurs parisiens: le commandant Lalbnt; 
Charles Monselct; Auguste de Chatillon le poète auteur de la Levrette 
en paletot ; Albert Glatignv; Chamlleury, toujours en mal de quelque 
méeliante plaisanterie; Debillemont ; Duranly, l'écrivain marionnet- 
tiste; Charles Bataille; William Busnaeli, qui lit la laineuse revue 



288 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Bu... qui s'avance ; Charles de La Rounat, mort direeteur de l'Odéon ; 
Alphonse de Launay; Jules Moineaux., l'auteur des Tribunaux comiques ; 
Henri Delaage, qui s'occupait de sciences occultes ; Paul Féval enfin, 
qui ne songeait point encore à sa conversion et publiait des romans où 
brillaient les personnages les plus titrés. Je me rappelle notamment 

une vicomtesse Le Brecq du 
Larz de Cramayeul-Engévéson- 
les-Fossés-sur-Papayoux, qui 
a longtemps fait ma joie. 

A certains jours, au hasard 
des promenades et sans invi- 
tations, on se réunissait. Beau- 
coup de ces hommes avaient 
déjà connu le succès, d'autres, 
les plus jeunes, allaient l'at- 
teindre; on s'entretenait d'art 
dramatique surtout et Amédée 
Rolland ayant, fait construire 
un hall vitré devant sa mai- 
son, on résolut d'un commun 
accord, d'y établir un théâ- 
tre de marionnettes auquel 
chacun fut prié d'apporter sa 
part de collaboration artistique ou littéraire. 

Darjou peignit la façade du théâtre, Jean du Boys se chargea de sa 
disposition intérieure et de sa machinerie nui permettait d'y représenter 
des pièces compliquées; Demarsy sculpta dans des bûches les tètes des 
personnages ; les amies, car il y avait des amies, qui étaient : Eulalie, 
Estelle surnommée la Dinde, Georgette Ollivier, Mosé, Suzanne Lagier, 
apportèrent quelques chiffons dont elles firent de brillants costumes. 
La direction était composée comme il suit : 
« Bailleur de fonds et propriétaire : Amédée Rolland; 
« Directeur privilégié : Lemercier de Neuville; 
« Régisseur général : Jean du Boys; 

« Lampiste, machiniste, en un mot toutes les fonctions viles : Ca- 
mille Weinscheinck. » 




MtTIUS 1ÎHANCA11T, DIT Naz DARGE-NT. 

Croquis de Lemercier de Neuville 

pour Le dernier jour d'un condamne 



LE THÉÂTRE DE LA HUE DE LA SANTÉ 28'J 



Le théâtre ainsi constitué, dans le hall qui ne pouvait contenir plus 
de vingt et un invités, on installa un piano qui l'ut souvent tenu par 
Bizet. Sur les parois du hall, Lemercier de Neuville avait peint en char- 
ges, une galerie qui semblait occupée par des spectateurs amis de la 
maison. 

L'inauguration du théâtre eut lieu le 27 mai 1862 avec une quin- 
zaine de poupées, parmi lesquelles se trouvaient le Procureur du roi, 
M" e Pimprenelle, Jean Coutaudier, le Président des assises, .Mutins 
Brancart dit Naz d'argent, qui devaient figurer dans le Dernier jour 
d'un condamné, en répétition. 

Pour cette première représentation, Claye imprima une carie d'in- 
vitation portant un timbre sec représentant un amour tenant d'une 
main un flambeau et de l'autre un masque. On donna, ce jour-là, une 
comédie en trois actes que Carjat a, par erreur, intitulée : la Marquise, 
et dont le véritable titre permet de sentir d'ici toute la saveur, cela s ap- 
pelait : Signe d'argent. Le spectacle avait été précédé d'un prologue en 
vers de Jean du Boys; je crois qu'on le retrouverait difficilement et je le 
reproduis ici. On n'a pas toujours entendu au théâtre *\c la rue de la 
Santé, des vers aussi aimables : 

PROLOGUE 

Personxaoe : PROLOGUS 

I 

Messieurs, salut ! salut, mesdames ! 
Vous, les grâces et vous les flammes, 
Intelligences et beautés, 
Le personnel de cette scène, 
Ce soir, va faire son étrenne 
Devant vos doubles majestés. 

Il ne manquera pas de zèle, 
Mais, ainsi que la demoiselle 
Que l'on nomme Anna Bellangé, 
Ce personnel assez folâtre 
N'a paru sur aucun théâtre 
Et désire être encouragé. 

19 



290 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Cachez donc bien vos clés forées, 
Point de clameurs exagérées 
Où l'on imite exactement 
Les mille bruits delà nature, 
Depuis l'orage et son murmure 
Jusqu'au chien et son aboiement. 

Nous comptons sur votre sagesse 
Pour cp_ie personne ne transgresse 
Cet avertissement léger ; 
Et même, clans notre service, 
Nous avons omis la police 
Crainte de vous désobliger. 



II 



Notre nouveau théâtre a fait des frais énormes; 
Veuillez vous assurer que tout est peint à neuf. 
Arlequin suspendu fait admirer ses formes 
Et Jourdain ses souliers brillants, cirés à l'œuf. 

Pierrot pendu fait la grimace 

Et de son œil écarquillé, 

Il contemple une contre-basse 

Auprès du pot qu'il a pillé. 
La triste Melpomène et la folle Thalie 
Changent entin de robe après quatre cents ans. 
L'une va chez Ricourt pour jouer Athalie, 
L'autre rêve aux ducs Jobs passés, futurs, présents ! 

Voyez s'enrouler sur leurs têtes 

La vigne mêlée au laurier, 

Rameaux sacrés que les poètes 

Aiment surtout à marier! 
Tout au-dessous trois noms entourés d'immortelles 
Trois noms remplis de rire et de folles chansons 
Que la muse lascive a touchés de ses ailes 
Et dont nous implorons vivement les leçons : 

Boccace qu'on relit encore 

Quand on est au dernier signet, 

Machiavel et la Mandragore, 

Piron et l'ode qu'on connaît. 
Enfin, notre fronton resplendit et s'étoile 
Du titre provoquant d'un livre merveilleux 
Bible de l'érotisme où Mirabeau dévoile 
Les mystères ardents de la couche des Dieux ! 



LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 2i)l 



III 



Du reste notre privilège 
Admettons les genres : ballets, 
Pièce à femme avec son cortège 
De jupons courts et de mollets. 
Drame à canon, si vous voulez ! 

(Changement à vue. — Le palais des gazes. — Apothéose île l'Empereur.) 

Regardez ! Ce palais magique 
S'éclaire au soleil d'Austerlitz. 

.1 Georges Bizel rpii tenait le piano.) 

Holà ! Monsieur, de la musique... 

(Au public confidentiellement.) 

Le chef d'orchestre enfonce Lit/.. 

i Ueeient l'ancien décor, i 

Il ne nie reste plus que deux mots à vous dire, 
Pour vous plaire, Messieurs, rien ne fut épargné 

Je vous prie, un éclat de rire ! 
Je vous l'assure allez... nous l'avons bien L'acné, 
Sinon de la gaité, du moins de la clémence. 
Imitez en ce point nos places à dix sous 

Ou bien le Directeur s'élance 
La tête la première au dixième dessous. 

Quatre jours plus tard, dans le Boulevard du \" juin, Carjat consa- 
crait à cette « fête de l'esprit » un article élogieux : 

« Encore un nouveau théâtre! I n théâtre d'intimes! Erotikon 
Theatron, ce qui veut dire Théâtre des marionnettes amoureuses. Ras- 
surez-vous : tout s'y |iasse le plus convenablement du monde; les coups 
de bâton y sont toujours protecteurs de la morale et si la mère ne peut 
y conduire sa Ijlle, en revanche, le plaisir y attire des peintres et des 
littérateurs de talent... Parlerons-nous delà pièce jouée : la Marquise 
Non; sachez seulement qu'elle est charmante cl inonde... oui, morale, 
car il s'agit de blâmer l'inconséquence des femmes et on la blâme dès 
énergiquement, ma foi ! Nous avons remarqué quelques scènes hors- 
d'œuvre écrites évidemment pour le public spécial qui assistait à la 
.représentation. La première est empruntée à l'une des pièces les plus 



■/ 



292 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



célèbres d'Aristophane; la seconde est une préparation culinaire et 
littéraire. 

« Le crayon de notre collaborateur Durandeau a photographié la 
scène au moment où le marquis plonge désespérément dans la casserole 
où vient de s'engouffrer toute la littérature contemporaine. Les épigram- 
mes sont un peu vives parfois, mais qui s'en fâchera? On est en bonne 

compagnie danscettecasserole. 




« Au total, une soirée ori- 
ginale, du rire à gorge dé- 
ployée, un succès. 

« A la fin du souper qui a 
suivi cette représentation, 
Monselet voulait à toute force 
danser le Fandango, et Champ- 
llcury, enthousiasmé, a porté 
un toast ainsi conçu : 

« A la mort du théâtre 
français ! A l'immortalité du 
théâtre des marionnettes ! 

« Amédée Rolland s'est 
alors évanoui. » 



Mademoiselle Pimprenelle. 

Croquis de Lemercier de Neuville 

pour /c Dernier jour d'un condamné. 



Un mois plus tard, on re- 
présenta le Dernier jour d'un 
condamné, par Tisserand, qui lisait le principal rôle; les marionnettes 
mues par les doigts, étaient tenues par Lemercier de Neuville et Jean 
du Boys. 

J'ai dit plus haut que le théâtre avait été élevé au fond du hall vitré 
qui précédait, comme une véranda close, la maison d' Amédée Rolland 
et de ses amis. Ce hall n'était ni haut ni large, car étant assis, on n'y 
pouvait tenir que quatre de front et Wittersheim, qui était grand, tou- 
chait le plafond vitré en levant le bras. Aussi la scène était-elle si 
basse, qu'on ne pouvait jouer que replié sur soi-même. Le spectacle 
des coulisses était alors véritablement curieux : Lemercier de Neuville 
et Jean du Boys, assis sur des tabourets se tenaient au premier plan, 
leurs rôles piqués sur l'envers de la toile de la façade. Les autres réci- 



LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 



293 



tants, livret en main, occu- 
paient le fond du théâtre qui 
avait à peine un mètre cin- 
quante centimètres de profon- 
deur. Les décors étaient sus- 
pendus à l'aide de ficelles; cette 
machination avait été inventée 
et fabriquée par Jean du Boys. 

Peu après, on monta un 
grand drame en cinq actes et 
dix-huit tableaux, intitulé : Le 
Suif de Venise ou la Chandelle 
des dix. Ce drame n'était pas 
écrit; les récitants étaient lais- 
sés libres d'y introduire toutes 
les folies qui leur passaient par 
la tète. Ce fut inénarrable. 

Après un certain nombre de 
représentations, Lemercier de Neuvil 





Jean Coltealdier. 

Croquis de Leniercier do Neuville 

pour le Dernier jour d'un condamné. 



LE PllOt:l REI H DU IOH . 

Croquis de Lemercier de Neuville 
pour le Dernier jour d'un condamne. 

i\ trouvant qu'il était incommode de 
jouer assis, avait creusé une large 
fosse dans le sol alin de pouvoir 
jouer debout, mais elle ne servit 
jamais; les joyeux amis, pris par 
des occupations plus utiles et 
plus sérieuses s'étaient séparés. 

L'Erotikon Theatron avait 
ses affiches, elles étaient ma- 
nuscrites, cela s'entend, et leur 
rédacteur était laissé libre de les 
concevoir comme il le rêvait. 
M. Lemercier de Neuville a re- 
produit l'une d'elles : celle du 
Dernier jour d'un condamné. En 
voici deux autres qui me sem- 
blent bien curieuses : 



294 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



PAR ORDRE 

Puisque sans ordre on n'arrive ù rien 

SANS PERMISSION DE W LE MAIRE 

REPRÉSENTATION EX RE 

Pour cette fois seulement et pour ce jour 

EPOTIKON OEATPON 

Prologue en vers 
PROLOGUS sera joué par M r LEKAIN 



Intermède 

BALLET DES GAZ 



Napoléon I e 

Hydrogène 

Petitpas 



TALMA 

Monjnuze 

Ceritto 



Moreau-Sainti 

P. Viardot-Agar (Persiani) 

et tout le corps de Ballet 



SÏGNE D'ARGENT 

Comédie en S Actes et en Prose, farcie de Couplets 

Le Marquis — Frédéric LEMAITRE — La Marquise — M 1 " MARS 
Germain KEAN — Un truffard — LASSAGNE — Un colporteur — Dumollard 



NOTA 

l'Administration s'est ruinée en engagements ainsi 
qu'on peut s'en convaincre par l'Affiche 

Musique de CIMAROSA 

Décors de MIGUEL ANGE 

Machines de YAUCANSON 

Statues de DAVID D'ANGERS 

Architecture de GARNIER, Arch ,e de l'Opéra 



LE THEATRE DE LA HUE DE LA SANTÉ 295 



PAR ORDRE (i 

et pour lu 

CLOTURE DE [/ANNÉE THÉÂTRALE 

REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE 

Avec le concours invisible de M r 

HENRY MONNIER 

qui viendra en diligence 



DEBUTS 

DE MADEMOISELLE X 



Henry MONNIER 

uidiant et la G-i-isette E £^ 
M r Henry MONNIER étudiera les mœurs 



UN CAPRICE '':ï 

d'Alfred do Musset. M 11 ' X. Erinette 
Intermède par le Brigadier ion ne sait i-as ce que ce SEn 



la DILIGENCE ,ffi. 

M" X. o Roue. M Henry Monnier les quatr's autres 



ON PTNIRA par des SALI 'TALIONS EMPRESSEES 



i lj Car sans ordre on n'arrive à rien. 



200 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



: "1 



Il serait peut-être bon d'expliquer cette note qui précède l'une de 
ces afliches et termine l'autre : « Sans ordre on n'arrive à rien. » Jean 
du Boys et Amédée Rolland étaient le désordre même. Leurs vête- 
ments, leurs livres et leurs manuscrits traînaient partout, et, quand on 
leur en faisait reproche, ils en convenaient volontiers et promettaient 
de se corriger car, disaient-ils, sans ordre on n'arrive à rien. Ils le di- 
rent tant de fois et toujours 
avec la même sincérité, qu'on 
vint à leur en faire une scie, 
qui se traduisit sur les affiches 
du théâtre par la mention in- 
variable : « Sans ordre on 
n'arrive à rien. » 

Jusqu'aux premiers mois 
de 1863, époque de sa dis- 
parition, le théâtre erotique 
ne donna qu'une dizaine de 
représentations. Ses pièces, 
on le pense bien, n'étaient 
pas destinées à l'impression, 
mais Poulet-Malassis en re- 
cueillit les copies ou les ca- 
nevas, les arrangea et les 
publia sans autorisation et au 
grand regret des auteurs, dans 
le volume presque introuvable dont je rappelais le titre tout à l'heure. 
11 en négligea plusieurs, une surtout qui avait un intérêt particu- 
lier : c'est la parodie du Bossu, qui fut la dernière pièce repré- 
sentée par l'Erotikon Théatron, au théâtre de la Porte Saint-Martin, 
à l'occasion de la 200 e représentation du Bossu de Paul Féval et Anicet 
Bourgeois. 

Sur une petite scène improvisée, avec des décors en papier, sans 
aucune préparation, Lemercier de Neuville et Demarsy tinrent les pou- 
pées et jouèrent tous les rôles; il paraît que Demarsy imitait fort bien 
Mélingue. 




Le Président des assises. 

Croquis de Lemercier de Xeiiville 

pour le Dernier jour d'un condamne. 



LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SAXTÉ 



297 




Le Tuéatre m: la rie de la Simi:. 
Croquis Ja Lemercier de Neuville puiir le Dentier jour d'un condamné. 

L'affiche qui fut modifiée au dernier moment pour ce qui regardait 
la distribution des tableaux portail pour en-tètc : 



THEATRE de CARTON 

ACTEURS de BOIS 

première représe.xtatio.x 

de la 200'"' : du. 

BOSSU 

Voici cette œuvre incohérente, ;'i laquelle tout le monde collabora 
et qui eut un succès colossal. 

LE BOSSU 

PREMIER TABLEAU 

Vauhcrtje de l" Pomme < l'Adam 

CIIŒUH 

Ah ! il a des hottes 

Il a dos bottes Xevers (tec. 



298 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



PASSEPOIL 

Eh ! bonjour madame l'hôtesse 
Laissez-moi vous prendre un baiser 
Pour m'amuser 

Mon C03ur est entouré de graisse 
Mais il est gros, la graisse fondra 

Vous verrez ça 
Ne me donnez pas de calottes 
Car cela me chiffonnerait... 

(Au public. ) 

Bon, oui! c'est à propos de hottes 
Que je vous chante ce couplet. 

Refrain. 

Ah ! il a des hottes 
Il a des hottes Nevers, etc. 
{Il s'approche de l'hôtesse.) 

MARÏINK 

Allons! allons! A Chaillot 1 comme dirait la petite demoiselle du châ- 
teau voisin. 

Musique sur l'air de Guilleru, à l'entrée de Lagardère. 

LAGARDÈliE 

Je la tiens ! je la tiens! cette hotte fameuse! la hotte à revers de Nevers. 
A moi Lagardère !.. . Nombril du pape!... comme dirait Emilie. Mes amis, 
pas un cheveu ne tombera de sa tète, car je veux lui sauver la vie, afin de 
lui donner la mort. 

Reprise du chœur : 

Ah ! il a des hottes, etc. 

FIN DU PREMIER TABLEAU 



DEUXIEME TABLEAU 
Les Fossés de Caylus. 

LAOARDÈllE 

C'était une noble tète de vieillard!... Allons, bon, je me mets le doigt 
dans l'œil, c'est dans la Tour de Xesle... Gare là! C'est moi, j'entre et je 
tue !... C'est toujours la même chose. Vive Dieu ! Il n'y a personne!... Si, 
une femme... Ah! le mot d'ordre... 

Je suis dedans.' 



I.E THEATRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 299 



Tiens ! un moutard ! Déjà !... Bonjour petit: faisons une risette à papa. 
Mais voyons donc ! 

Air : Petit Papa. 

Petit papa 
Garde-moi mieux qu'ma mère 

Petit papa 
Ne me lâch' pas comm' ça 
Xe me son-' pas, mets-moi plutôt par terre 
Car je suis faillie et je pourrais bien faire 
Petit caca (bis). 

Un son de trompe. 

LAGARDÈRE 

Un son de trompe! C'esl le mardi gras! serait-ce déjà le bœuf, ou le 
bœuf est-ce moi? 

Neuf heures sonnent, c'est lui ! 

l'enfant 
Qui donc, papa Lagardère? 

LAGARDÈRE 

Eli bien ! le duc de Nevers. 

(Entrée de Xevers, il se o d ave lai, dans bi coulisse. Musique.} 

LAGARDÈRE 

Prenez garde donc, vous allez... 

NEVERS 

Quoi? 

LAGARDÈRE 

Tuer... 

NEVERS 

Quoi ? 

LAGARDÈRE 

Cette enfant ! 

NEVERS 

Ma, sa, ta, ma fille !... je disais bien. 

LAGARDÈRE 

Sa fdle! Il disait bien! J'aurais dû m'en douter.'... 



300 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Am : Bouton de rose. 

Comme elle est rose ! 
Elle est charmante assurément 
Vive Dieu! mais sa bouche est close 
Ce qui n' l'est pas certainement... 

(Il sent sa manche. ) 

C'est autre chose ! 
Comme elle est rose !... 

le régisseur, entrant. 

Messieurs les assassins ! 

(Les assassins entrent sur une brochette.) 

lagardère, déposant l'enfant sur une botte de foin. 

Assassins envoyés par la reine... frappez au cœur !... Non, c'est dans 
Thomas Maurevert... A mon rôle !... à mon rôle !... Voici une botte de foin, 
mais nous allons vous montrer la botte de Nevers... ça fait que vous en ver- 
rez une paire !... Ah!... ah !... ah!... A moi Lagardère !... 

(Bruit de fourch.ettes dans la coulisse.) 

Pour parvenir jusqu'à nous, il faudra passer sur le corps de cette enfant... 
(Il tue Nevers et prend l'enfant, on entend sonner neuf heures pendant ce 
temps et il dit :) 

Nevers est mort ! . . . Vive !.. . 

(Il s'arrête en entendant la cloche.) 

Le remords !... Déjà !... Sauvons le gosse !... Comme dit M" e Defodon!... 

FIN DU DEUXIÈME TABLEAU 



TROISIÈME TABLEAU 

L'Armurier de Ségovie. 

LAGARDÈRE, BLANCHE, qui manque son entrée 

lagardère, frappant du bâton. 
Gare-là !... Lagardère! Lagardère!... 

le régisseur, dans la coulisse. 
Mademoiselle Defodon !... 



LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 301 



M 11 " defodon, dans la coulisse. 
Eh! zut!!!... 

blanche, entrant. 
C'est lui!... mon cœur bat!... bonjour papa!... 

LAGARDÈRE 

Pourquoi ton père?... Pourquoi pas autre chose?... Ah! non! vois-tu, je 
ne suis plus maintenant qu'une noble tète de vieillard... 

blanche, l'interrompant. 

Je le sais bien ! Oh ! oui, vous n'êtes plus le même, depuis le jour où vous 
me teniez à bras tendu d'une main, en me battant de l'autre... Mais c'est 
égal... Henri, je t'aime !... Veux-tu que je te joue de la cithare, c'est un Polo- 
nais qui me l'a offerte... doux souvenir ! 

{Elle crache.) 

LAGARDÈRE 

Non, non, Blanche, tu vas trop loin !... Oh ! dis-moi plutôt : lequel aimes 
tu mieux de ton papa ou de ta maman ? 

Am : A la façon de Darbari. 

BLANCHE 

Vous demandez en ce moment, 
Monsieur de Lagardère, 
Si je préfère mon amant 
A l'amour de ma mère. 
Moi!... l'on m'appelle Defodon 
Lafaridondaine... Lafaridondon. 

lagardère, V interrompant, parle. 
Alors, qui aimes-tu mieux?... 

BLANCHE. 

J'aime mieux la poudre de riz 

Biribi 
Et la façon de Barbari 

Mon ami ! 

LAGARDÈRE 

Bien, je t'aime ! folie!... mon Dieu ! Elle est à moil...t'a moi!... 
Lagardère!... Lagardère!. . Un vient... c'est sans doute quelqu'un, va-t'en- 

(Blanche sort.) 



302 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



LAGARDERE, CIIAVERXY 

LAGARDÈRE 

Quelqu'un. (Il s'approche. Accent de Lassagne.) A. ..-vous des papiers? 

CHAVERXY 

Oui. 

LAGARDÈRE 

Donnez. 

CHAVERXY 

Voilà... le prochain numéro gagnant de la loterie de cinq points... les 
chenets de ma mère !... (A part.) Caspienne. 

LAGARDÈRE 

C'est bien ! — et maintenant votre nom ! 

CHAVERXY 

Chaverny... au tampon. 

LAGARDÈRE 

Votre âge ? 

CHAVERXY 

Vingt-huit ans... qu'il y aura... < )li ! qu'allais-je dire ! 

LAGARDÈRE 

Votre profession ? 

CHAVERXY 

La profession de Marquis. 

LAGARDÈRE 

Vous dites... Demarsy? 

CHAVERXY 

Ue Marquis. 

LAGARDÈRE 

,1'avais bien entendu. Dites ce que vous savez. 

CHAVERXY 

Eh bien! je m'en vais enlever une petite bohémienne charmante, 'vous, 
vous allez enlever votre maîtresse, et ce bon M. de Peyrolles va en enlever 
une autre... Allons toujours, nous nous débrouillerons bien à la fin ! 



LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 303 



L.YOARDERE 

Alors, marquis, c'est désormais entre nous deux, à la vie à la mort... Em- 
brasse-moi, frère!... Embrasse-moi, Lagardère !... 

Ilruit de bâtons dans la coulisse.) 

I 1\ DU TROISIEME TABLEAU 

QU A TRI KM E TABLEAU 

/." Sicile à Mùdor. 

1.1 RLOISSEUR 

Ain : De SuHurellu. 

Quelle foule! Quelle eobue! 
( !'est ,'. i[iii verra le Busse . 
l'as une stalle n'esl perdue, 
Tout est placé, tout est vendu!... 
Nous s mimes à la deux-centième, 
Et nous venon- avec bonheur ; 
Car ici celui que l'< m aime, 
C"e-t Mélinirue lf grand acteur. 
Aj)i'ès lui, Raucourt dramatique 
Fait pleurer les IjinirireoN naïfs. 
Et Défi «.Ion mélancolique 
Pousse de petits cris plaintifs. 
I in si - t' >nl :) charpie parole 
1 le Vannny cninine de Laurent, 

Et Ce bon nion-iflll' de l'ejTOlle.S 

Est un irredin plein de lalenl . 
Brindeau, toui n-tiiplî d'élégance, 
Jnue i, -i tout comme aux Français. 
Urei, Antonin, Héirent de Frani.'e, 
Puis ;.ii/.s-, [mis, tuns ont du succès ! 
J'oubliais le- dan- - coquettes 
De la belle Marhpiitta, 
Et les irrniipes charmants de tMc> 
Que l'assfpoil souvent rêva!... 

Quelle foule! (Juelle cohue! 
( "est à qui v< 'l'i'a le bossu, 
l'as une -talh- n'est perdue, 
Tout est placé, tout est vendu !... 



301 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



La queue au théâtre 'public. 

LE VOYOU 

A 500 francs une stalle!... la deux-centième du Bossu !... 1,000 francs !... 
C'est le caissier qui doit s'en faire des bosses. Qu'est-ce qui veut ma place, 
je la vends un louis. 

m. prud'homme 

Jeune espoir de la France future, elle peut m'agréer ta place. Tiens ! 
Voici un napoléon. C'est l'effigie de notre souverain. 

le voyou, ayant reçu l'argent. 
C'est une place à la queue, bourgeois. Voilà !... 

m. prud'homme 
Je l'eusse préférée dans l'intérieur du théâtre!... 

le voyou, riant. 
A 500 francs!... à 1,000 francs, la deux-centième du Bossu.' Il ne reste 
plus que la place du souffleur !... 

lagardère, entrant. 

A la fonte !... A la fonte!... Non, c'est dans Benvenuto... Satan et sa 

queue!... comme dit M. Paul Féval... Non, je nie trompe encore, c'est Paddy 

O'Chrane, dans les Mystères de Londres. Satan et sa queue!... Je la prends !... 

Lagardère ! . . . Lairardère ! . . . 

(Bruit de fourchettes.) 

FIN DU QUATRIÈME TABLEAU 



CINQUIEME TABLEAU 

Le Maure parle. 

(Une tète noire dans un coin. Musique.) 

lagardère, entre, apporte un livre et se retire. 
la princesse entre après la sortie de Lagardère. 

Qui m'a apporté ce livre ?... Que veut dire ceci : Salammbô... Est-ce une 
épigramme?... O mon Zimph, je ne te laisserai pas prendre... je ne suis pas 
une Bovary, moi... Mais, où est mon enfant?... Mon enfant!... Lisons: Quand 
il voudra, le Maure parlera, — ce sont des vers. Où est ma fille'?... 

goxzague, entre avec le bébé, puis il retourne fermer la porte. 

Il faut qu'une fille... non, qu'une porte soit ouverte ou fermée... Votre 
porte... non, votre fille... la voilà !... 



LE THEATRE DE LA HUE DE LA SANTÉ 305 

LA PRINCESSE 

Ciel !... Oui, je la reconnais !... Elle est bien conservée... elle a le môme 
âge qu'au premier acte... la même voix !... C'est elle !... Merci mon Dieu !... 
Mais, ce n'est peut-être pas ma fille ?... C'est peut-être ma fille sans l'être !... 
Maure, parle?... 

LE MAURE 

Vous l'avez dit, c'est elle sans l'être, car ce ne l'est pas I 

LA PRINCESSE 

J'en étais sûre, quoique sans en être certaine, parce que j'en avais douté... 
monsieur de Gonzague, puisque ma fille n'est pas ma fille... tout en l'étant 
sans l'être... vous ne serez pas étonné, tout en restant surpris... et il y a de 
quoi... qu'une mère dont l'enfant n'est pas l'enfant, aille ce soir au bal du 
Régent... C'est toujours des vers!... 

(entr'acte) 

le ni:'. issi.ru 

Messieurs! M. Metrème, ayant un coryza persistant... un rhume chroni- 
que enfin, M. Mélingue demande toute votre indulgence. 

I IN DU CINQUIÈME TABLE VL- 
SI XI È ME TABLE A U 

Une fête au Pa!ais-Iîowa(. 

(Broclictte d'invités.) 

LE RÉGISSEUU 

Messieurs ! l'artiste chargé du rôle du Uégent, si; trouvant légèrement 
ému, s'étant cinglé le- pilT... comme on dit à l'Académie, l'administration n'a 
reculé devant aucun sacrilice pour combler cette regrettable lacune. Elle s'est 
procuré le Régent lui-même ! 

(/( se tourne vers la coulisse, puis revenant il annonce :) 

Monseigneur le princs de Gonzague. 

(Le prince salue.) 

le régisseur, continuant. 
Son Altesse Royale, Monseigneur le Régent ! 

le récent, entrant. 
Qu'y a-t-il de nouveau à la Cour, messieurs '.' 

20 



306 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

GONZAGUE 

Vous ne connaissez pas le procès?... 

LE RÉGENT 

Lequel?... 

GONZAGUE 

Celui des deux pieds qui remuent. C'est très intéressant, l'un a coulé 
l'autre. 

Y'a un pied qui r'mue 
Et l'autre qui ne va guère. 

LE REGEXT 

Chut ! assez ! assez!... Au fait, Messieurs, amusez-vous bien. On va passer 
tout à l'heure des Mélingues à la crème. 

GONZAGUE 

Je supplie humblement Votre Altesse Royale de faire attention à un 
nommé Lagardère, qui doit venir ici. 

I. AU A RI) ÈRE 

Place à moi... Gare là-dessous!... comme dit M lle de Nevers... Je suis 
Lagardère !... Allons ! bon ! J'ai oublié ma bosse !... Qu'importe, O Blanche !... 
je te sauverai quand même... Monseigneur vous m'avez donné une entrée de 
faveur dans votre bal, merci ! Je ne serai pas moins grand que vous et je vous 
dirai qu'il s'est glissé des mouchards parmi vos invités. Que personne ne 
sorte... Archers du palais, veillez !... 

GONZAGUE 

Ça n'est pas vrai ! 

LAGARDÈRE 

Cette défense vous accuse ! 

GONZAGUE 

Nous nous retrouverons, monsieur. 

LAGARDÈRE 

Peut-être ! . . . 

LE RÉGISSEUR 

Orgeat ! limonade ! des oranges ! . . . 

FIN DU SIXIÈME TABLEAU 



LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 307 



S E P T I E M E T A B L E A U 

Les fiançailles du Bossu. 
GONZAGUE, LE RÉGISSEUR 

GONZAGUE 

Vous dites que M. de Lagardère est mort '.' 

LE RÉGISSEUR 

Parfaitement ! c'est dans la pièce. 

GONZAGUK 

Très bien! Dites à M" e Blanche de venir. 

le régisseur, en sortant. 

Le cinquième tableau va commencer ! Allons ! voyons ! mademoiselle 
Defodon, en scène ! 

[On sonne.) 

GONZAGUE 

J'ai soif! Depuis le temps que je parle, pas le plus petit brin d'eau pour 
me désaltérer... Ah ! voici Blanche !... < >h ! qu'elle est fraîche cette enfant !... 
Rien que ta vue me désaltère... Blanche !!! 

blanche, entrant. 

Que voulez-vous, monsieur? 

GONZAGUE 

Je veux vous marier. 

BLANCHE 

Avec?... 

GONZAGUE 

Un Bossu!... Qu'avez-vous?... Vous pâlissez, Colonel ! 

BLANCHE 

Non, c'est impossible ! je ne pâlis plus !... C'est l'ait depuis longtemps!... 

GONZAGUE 

Si dans une heure vous n'êtes pas mariée... Je ne vous dis que ça!... 
(Il sort sur une musique.) 



308 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



BLANCHE 

Ciel, qu'cntends-je !... épouser un simple bossu!... Devenir M"" Polichi- 
nelle!... Jamais!... Trop d'avant-scène et trop de rotondes. 

Non, je n'veux pas, 
Ça ne fait pas mon affaire ! 
J'suis bell', j'veux plaire ! 
Tu n' m'auras pas Nicolas ! 

lagardèhe, entrant. 

Tais ton grelot ! 
Comm' tu dis d'ordinaire ; 

Laisse-moi faire ! 
Marions-nous plutôt!... 

BLAXCHE 

Non, je n'veux pas... etc. 

LAGARDÈRE 

Je ne l'ai jamais vu, mais je le reconnaîtrai... Je me trompe, c'est dans 
Catilina... Gare-là!... C'est moi le Bossu!... et c'est moi Lagardère!... Fais 
semblant d'être magnétisée!... Les murs ont des oreilles... On peut nous 
voir !... 

{Scène de magnétisme.) 

Viens! Viens finir la scène dans la coulisse !... 

ills sortent, on entend, dans la coulisse, une voix.) 

Messieurs! Au nom du roi! Je vous arrête!... 

VOIX DE I.AGARDÈRE 

Monsieur de Chaverny ! Conduisez mademoiselle Defodon au buffet. 



l-TN DU SEPTIEME TABLEAU 



LE THÉÂTRE DE LA RUE DE LA SANTÉ 309 



HUITIÈME TABLEAU 
Les fossés de Caylus. 

LE REGENT, LA PRINCESSE, CIIAVERNY, BLANCHE, PASSEPOIL, 

sur une brochette. 

LE REGISSEUR 

Messieurs, le Régent va parler. 

LE UÉGENï 

Ah çà! où sommes-nous ici? 

lagardère, entrant. 

Monseigneur!... C'est ici que fut traîtreusement dévissé le trognon de 
Nevers '. [A part.) comme dirait quelqu'un de notre connaissance!! ! 

GON'Z \i:VK 

Des blagues!... Des blagues!... Des fadeurs !... 

LE RÉi.r.NT 

Eh bien, monsieur de Lagardère... qu'avez-vous à répondre?... 

LAGARDÈRE 

Rien, monseigneur! cette lettre parlera pour moi!... 
Il montre la lettre que tien! (lonzaijue. 



Cette lettre ne parlera pas!... Il la hràle.) C'est lettre morte, main- 
tenant!... 

LAGARDÈRE 

Cette lettre a parlé, car vous venez de l'écrire en la brûlant !... 

LE RÉliEXT 

Cette façon d'écrire mérite un brevet d'invention ; en payant les droits 
du fisc, nous vous l'octroyons, monsieur de Lagardère. 

c.UN/.AGL'E 

Cette lettre, écrite avec un flambeau, eh bien ! je veux la signer avec 
ton sang! !! . . . 

Ils se battent. A la fin, Lagardère tue Gonzngue arec une botte.) 



310 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



GONZAGUE 

Je suis touché au cœur !... 

le régisseur, entrant 
Mais malheureux ! Vous avez oublié le ballet ! 

I.A.GARDÈRE 

Ça ne fait rien ! Nous finirons par là ! 
(Après une pause.) 

Cjue la fête commence ! 

(Ballet) 

COUPLET FINAL 
Air: Adrien, c' n'est pas bien ! 

FÈVAL 

Anicet, 
C'est parfait, 
Ta machine, 
A bonne mine ! 
Anicet, 
C'est parfait, 
J'tc dois mon succès ! 

axicet, avec modestie. 

C'est dans l'œuvre première, 
Trop aimable garçon, 
Je te l'dis sans façon, 
Qu'j'ai trouvé la pièce entière. 

Ensemble 

ANICET FÉVAL 

Paul Féval, Anicet, 

C'est pas mal, C'est parfait, 

Ta machine Ta machine, 

Etait un' mine ! A bonne mine, 

Paul Féval, Anicet, 

C'est pas mal, C'est parfait 

C'est original ! J'te dois mon succès ! 

i'ourmer, entrant. 

C'est le coup d'épatance 
J'en ris comme un bossu 



LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTE 311 



Qu'a le dos rempli d'écus!. 
Anicet qui mal y pense!... 

TRIO 

Amis c'est, 
Anicet 
Sa machine 
A bonne mine. 
Paul Féval, 
C'est pas mal ! 
C'e.st original' 



IV 



LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 



M. Lcmercier de Neuville crée les Pvpazzi en 1863. — Les charges publiées par le Dou- 
lerard collées sur planchettes. — Carjat et Gustave Doiô peignent les Pupcuzi. — 
Leur début cl;. us le monde. — Les planchettes sont abandonnées. — Les Pupazxi en 
tonde-bosse. — Portrait écrit de M. Lcmercier de Neuville. — Un prospectus publié 
par l'auteur. — Le Musi'e des Pupazzi, à Asniéres. — Quelques types remarquables. 
— Hossini et Offenbach; Hautbois et Violoncelle. — Pierrot guitariste. — Le pas 
des tutus. — Les œuvres de M. Lcmercier de Neuville. — Le Bain du Consul. — Le 
Procès Belenfant-des-Dames. — Une réception oucerte. — Les mystères de l'Expo- 
sition. — L'Epopée moderne. 



En J863, M. Lcmercier de Neuville créait les Pupazzi. Il rapporte, 

non sans émotion, dans son 
Histoire anecdotique des ma- 
rionnettes, comment la pensée 
lui vint, pour récréer son en- 
fant malade, de prendre dans 
le Boulevard, un journal dont 
je parlais tout à l'heure et qui 
a laissé bien des souvenirs, les 
charges qu'y dessinait Carjat, et 
de coller ces images qui ne de- 
vaient être vues qu'à mi-corps, 
sur des couvercles de boîtes à 
cigares, dont le bois tendre per- 
mettait le découpage au canif. 
Tout naturellement, les bras 
de ces bonshommes, devant se 
mouvoir, étaient taillés à part; 
les jambes n'existaient pas. 

Il n'y avait pas loin de 
cette idée primitive, si tou- 
chante et si paternelle, à l'idée complémentaire de faire agir et parler 




.M. 1.1 Ml. lu .11.1! m, \l I VILLE. 



LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 



313 



\espupazzi en présence d'un auditoire ami. Carjat et Gustave Doré s'in- 
téressèrent à l'exécution de ce projet et y apportèrent le secours de leur 
pinceau; un peu plus tard, M. Lemercicr de Neuville dessina et peignit 




Le Théâtre m. M. Lemercier de Niivii.ii:. 



lui-même ses personnages. Les pupazzi ayant acquis le mouvement et 
la couleur, touchaient à la perfection; il ne leur manquait plus que 
la parole, généreusement M. Lemercier de Neuville la leur donna et 
les lança dans le inonde le 58 novembre 1803. Leur début fut un 
triomphe. La presse, tout entière sympathique, loua sans réserves l'in- 
téressante tentative; l'auteur y avait mis tout son talent el tout son cœur. 



314 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



L'année suivante, sur le conseil de Gustave Doré, les planchettes 
furent peu à peu abandonnées et M. Lemercier de Neuville modela les 
êtes de ses pupazzi et les habilla; ils purent ainsi se montrer sous 

toutes leurs faces et avec tous 
leurs avantages. 

Pour obtenir ce résultat, 
il lui fallut déployer un art in- 
fini. Nul n'y était mieux pré- 
paré. Travailleur infatigable, 
esprit d'une ingéniosité rare, 
érudit aimable et distingué, il 
créa tout. Je ne sais point 
d'organisateur plus complet et 
aussi sympathique. On trouve 
de lui, dans un imprimé sans 
date et sans nom d'auteur, le 
portrait suivant, qui me semble 
d'une ressemblance frappante : 
« Tète line, élégante, yeux 
railleurs, moustaches effilées, 
bouche moqueuse, avec une 
expression très résolue et l'al- 
lure très caractéristique des 
gens qui n'ont pas l'intention 
de se laisser ennuyer par les 
taquineries de l'existence. » 

A l'époque où ce portrait 
était publié, en 1864, je crois, 
remonte l'impression d'un 
prospectus illustré d'une amu- 
sante composition de Benassit, 
où l'auteur montre le but auquel il veut atteindre: 

« Je dirige un théâtre nouveau; ce que j'offre, c'est un spectacle 
qui n'emprunte aux marionnettes italiennes que le nom, au Guignol, 
que les dimensions. Ma troupe bouffonne se meut, gesticule, chante, 
improvise et meurt sur un théâtre de moins de deux mètres. 




SlVORI. 

Pupazzo de Lemercier de Neuville. 



LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 



315 



« C'est le Journal parlé et joi é. 

« C'est 1' Actualité qui vit au lieu d'être racontée. 

« C'est le défilé de la Chronique parisienne avec ses héros du 
jour, ses célébrités du lendemain, ses réputations de la veille. 

« Mes héros s'expriment en vers comme tous les héros, et pour 
contenter tout le monde, il y en a qui se résignent à parler en prose et 

même à fredonner 

le couplet. 

« Ceux qui ne di- 
sent rien ne sont pas 
moins éloquents. 

« Ma troupe se 
recrute parmi tou- 
tes les illustrations 
contemporaines ;ce 
que je lui lais dire 
est toujours stricte- 
ment respectueux 
pour mes acteurs, 
sévèrement moral 
pour mon public. 

«C'est avant tout 
un spectacle de 
bonne compagnie.» 

Exemple uni- 
que, ce prospectus 
n'étaitpasmenteur! 







L 



I.'fii issu. h. 
riip.izz>f <lu Lemcrcier du Neuville. 



L'ensemble de 
cette œuvre si pleine 
d'originalité, poursuivi avec une inlassable persévérance, est considé- 
rable; l'auteur possède encore ses piipazzi, tous personnages connus, 
appartenant à la littérature, à la politique ou au théâtre. C'est dans sa 
demeure de la rue de la Promenade, à Asnières, si hospitalière et si 
charmante, que M. Lemcrcier de Neuville a réservé à tout ce petit monde, 
en même temps qu'une retraite honorable, un séjour digne de lui. 



310 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Dans un petit salon du rez-de-chaussée, on retrouve tous les types 
de la première manière, c'est-à-dire les charges découpées et collées 
sur des planchettes; dans l'escalier se voient nombre de physionomies 
célèbres, des affiches dont les personnages sont en relief, des décors se 
rapportant aux œuvres du maître. Dans le hall supérieur, véritable 

._. _. . _, .. _, musée servant à la 

fois d'atelier et de 
bibliothèque, sont 
classées les têtes des 
poupées ou les pou- 
pées costumées, 
chevelues et bar- 
bues, séduisantes, 
terribles ou lamen- 
tables selon le rôle 
qui leur appartient. 
Peintes avec la con- 
naissance parfaite 
de l'effet qu'elles 
ont à produire, cer- 
tains détails étant 
accentués, d'autres 
étant atténués, les 
têtes de M. Lemer- 
cier de Neuville 
pensent et parlent, 
' rient ou pleurent; 
elles sont facilement 
reconnaissantes. 

J'ai vu là, côte à côte, le fameux Belenfant-des-dames; un gendarme 
d'une beauté idéale; un brigand corse, Bellacoscia, dont la vue seule fait 
frissonner; un Rossini qui joue du hautbois d'une façon merveilleuse. 
Pour ce dernier, M. Lemercier de Neuville a eu une idée de génie: 
ayant évidé les joues du masque, il les a recouvertes d'une mince feuille 
de baudruche qu'une couche de (teinture dissimule adroitement. On 
voit d'ici l'effet : manœuvrée avec soin, une poire de caoutchouc fait 




1.1. BANDIT IlKLLACOSCU. 

l'upazzo de remercier de .Neuville. 



LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 



:m 



gonller les joues du musicien qui semble ainsi tirer de son galoubet les 
sons mélodieux ou discordants qu'on veut lui faire rendre. Familiarisé 
avec le succès, Rossini n'en a jamais obtenu de plus retentissant et de 
plus sincère que sur le théâtre des Pupazzi. 

J'ai vu, là encore, tout le personnel d'un ballet qui a dû longuement 
occuper l'esprit inventif 
de l'auteur. Le Pas des 
lutus y est étonnant de 
justesse et d'imprévu : 
plusieurs danseuses cos- 
tumées et disposées en 
brochette, paraissent au 
fond du théâtre et s'avan- 
cent vers le public; un 
seul fil les fait mouvoir. 
Ces danseuses n'ont point 
de tète, leur torse étant 
trop renversé pour qu'el- 
les puissent être visibles; 
mises en mouvement, 
elles agitent les bras, 
lèvent les jambes en ca- 
dence, vont, viennent, se 
transportent d'un point à 
l'autre, paraissent par 
une coulisse, disparais- 
sent par l'autre, semblent 
glisser sur un sol imagi- 
naire, toujours dansant 
au gré de l'opérateur. 

Lue mignonne Espagnole, un premier sujet, montée sur nue simple 
tige de bois derrière laquelle se cache un lil unique, est purement 
ravissante. Cette poupée tourne sur elle-même, lève bras et jambes, se 
renverse, se redresse et donne l'illusion la plus entière d'une danse 
admirablement réglée, dont aucun mouvement n'est omis, aucune atti- 
tude laissée au hasard. 




l'il V.l'.lll (. ITAK1VI I 

i'upn/zn île Leinoivier <t'' Neuville. 



318 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Le Pierrot guitariste me semble être l'œuvre maîtresse de M. Lemer- 
cier de Neuville. La tète de celte poupée est délicieusement fine 
et expressive. Costumé de blanc, les mains libres, Pierrot, d'un mou- 
vement juste, pince avec aisance les cordes de sa guitare. Il est exquis 

de grâce naïve et 
malicieuse. 

Mais le person- 
nage qui a eu le 
plus de succès pen- 
dant toute la durée 
des Pupazzi est, 
sans contredit, le 
joueur de violon- 
celle qui, sous la 
figure d'Offenbach, 
exécutait un air va- 
rié d'une bouffon- 
nerieincroyable.Le 
personnage arrivait 
avec son violoncelle 
dans ses bras et le 
fixait sur le devant 
de la scène. Il avait 
l'archet en main. 
Tout d'abord, il exa- 
minait les cordes 
de l'instrument, 
l'accordait, le net- 
toyait, puis enfin, 
il faisait signe au pianiste, de commencer le prélude. Cet air varié 
composé expressément pour les Pupazzi, par M. Domergue de la 
Chaussée, s'appelait: Mcsic ciurms tue ear (la musique charme l'o- 
reille). C'était un amiante prétentieux de quelques mesures, suivi de 
deux ou trois variations épileptiques ; à un certain moment, il y avait 
un point d'orgue sur une note filée d'une longueur telle, que l'archet 
avait quitté les cordes et qu'il durait toujours L'exécutant, étonné, par- 




Lemekcier de Neuville. 
Pupazzo sur planchette, peint par Etienne Carjat. 



LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 



31!) 



courait alors la scène pour rechercher cette note perdue et parvenait 
enfin à la piquer sur l'instrument; puis la variation, de plus en plus 
accélérée, se terminait par des arpèges bizarres au milieu des rires fous 
et des bravos de l'auditoire. 
Inutile de dire que l'air était 
toujours bissé. 

Il faudrait tout rappeler 
et consacrer surtout quelques 
lignes à ebacun des bommes 
en vue du second Empire; ce 
sont des portraits dessinés 
d'une main sûre d'elle-même, 
on y retrouve des traces évi- 
dentes du mâle génie de Dau- 
mier ou de l'élégance fémi- 
nine de Gavarni. 



«Et quand les bras en l'air, 
dit M. Lemercier de Neuville, 
debout dans mon petit théâtre, 
profond de soixante centimè- 
tres et large de un mètre et 
demi, je parle, je chante, j'imite 
les instruments, je danse même 
au besoin, le spectateur que 
j'essaie d'amuser ne se doute 
pas que pour lui, j'ai dû me 
faire acteur, chanteur, dan- 
seur, imitateur, décorateur, 
cartonnier, perruquier, eba- 
pelier, tailleur, maebiniste, 
sculpteur, mécanicien, etc. » 




Sarau Bf.rnhardt. 
Pupazzo de Lemercier de .Neuville. 



Comme les pantins de Brioché, comme les ombres de Séraphin, 
les Pupazzi ont eu l'honneur d'être applaudis par des mains impé- 
riales, royales ou princières. 

Ce n'est pas sans raison. Les piécettes écrites par M. Lemercier de 



320 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Neuville, pour ainsi dire au courant de la plume dans I Pupazzi, Paris- 
Pantin, le Théâtre des Pupazzi, les Pupazzi de l'enfance, le Nouveau 
Théâtre des Pupazzi, les Pupazzi noirs, sont de tous points charmantes. 
On les lira avec plaisir plus tard et on y retrouvera à la fois le souvenir 
des hommes et la trace des événements qui ont marqué dans l'histoire, 
de la fin de l'empire aux dernières années de notre siècle. 

L'auteur, en effet, n'a pas toujours reculé devant les allusions les 
plus transparentes, il a fait souvent intervenir dans ses œuvres les 
personnalités les plus hautes ; il l'a fait parfois de manière vive, lais- 
sant percer ses sentiments personnels, mais jamais il ne s'est montré 
sévère dans ses satires ou exagéré dans ses éloges. 

Sa comédie néo-latine, le Bain du Consul, me semhle montrer la 
nature du talent de l'auteur; elle donne l'exacte mesure de ce qui est 
permis à des Pupazzi, lorsqu'ils s'adressent aux grands de ce monde. 

Deux personnages seulement tiennent la scène. L'un possède 
l'accent du Midi, c'est Cicéron ; l'autre se contente de l'accent du Nord, 
c'est Roscius. Derrière ces deux noms, se cachent un tribun illustre 
qui, non sans profit, a tenu dans ses mains les destinées du pays et 
un comédien dont les démêlés avec la Comédie-Française ont eu quel- 
que retentissement. 

C'est tout d'abord Roscius qui parle; il est seul : 

Oui, je viens clans son temple adurer Cicéron, 
,1e viens, moi Roscius, moi, mime fanfaron, 
Apprendre à ce Consul expert en éloquence 
L'Art de donner aux mots toute leur redondance. 
Désormais il pourra vibrer impunément 
Et l'U, dans ses discours, aura le roulement 
Du tonnerre! En parlant, ses onomatopées 
Cingleront comme font les lames bien trempées, 
11 ne hâtera plus son débit, il saura 
Ménager ses effets; — Quand on l'applaudira 
Il recevra le choc de cet accueil sonore 
Sans sourciller, afin qu'on applaudisse encore! 
Car nous, comédiens, dans nos emplois divers, 
Si nous ienorons l'art de façonner des vers, 
De faire des discours ou bien des Atellanes, 
Nous possédons celui, qu'ignorent les profanes, 
De les faire valoir dans toute leur beauté; 
Nous sommes les hérauts de la célébrité, 



LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 321 



Les cadres des tableaux, les socles des statues, 
Les rayons lumineux, glissant entre les nues, 
Qui font vivre les marbres incolores des Dieux ! 



Ici, Cicéron entre : 

Excuse-moi si j'ai tardé tant à paraître, 
Mais j'étais — avec toi je n'ai rien à nier — 
En train de discuter avec mon cuisinier! 
M'est avis qu'un Consul qui veut payer de mine 
Doit être très expert en l'art de la cuisine; 
Il doit faire passer avec art, à la fois, 
Les plats les plus exquis et les meilleures lois. 
Je veux te convier à ces repas splendides : 
Tu verras le troupeau des convives avides 

Se ruer sur les mets! 

le veux 

Que tu prennes ta part de ces mets savoureux 

Qui vous font oublier, avec leurs sauces riches, 

Le temps où, pour dîner, on mangeait des pois chiches, 

Et que, pour ramener la voix dans ton gosier 

D'une liasque qu'entoure un blanc treillis d'osier, 

Tu fasses retomber dans ta coupe dorée 

Un vin noir, généreux, contemporain de Hbée ! 

C'est un don que me lit mon collègue Laurus : 

« Prends-le, me disait-il, il a plus de vertus 

« Que cet affreux nectar à trompeuse enveloppe, 

" Que nous buvions à la taverne de Procope ! » 

Plus loin, Cieéron écoute les leçons de, Koscius : 

Eli bien, maître, avant tout je dois ici vous dire 

Que l'art de bien parler surpasse l'art d'écrire; 

Que le penseur n'est rien auprès de l'orateur, 

Et que l'orateur même est nul devant l'acteur ! 

Donc, quand vous parlerez, qu'importe que la phrase 

Se tienne plus ou moins solide sur sa base; 

Qu'importe si le sens est clair nu ne l'est pas, 

Si la pensée est noble ou si le style est bas ! 

Ce qu'il faut au public, c'est l'idée exprimée 

Par le geste! — Tenez, vous parlez de l'armée: 

Enflez la voix, criez, faites tous vos efforts! 

Le succès appartient aux poumons les plus forts ! 

Maintenant, s'il vous plaît de parler de (inance, 

Prenez un ton plus doux, susurrez ; que la danse 

Des écus, dans la voix se fasse bien sentir! 



21 



322 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Imaginez un sac dont vous faites sortir 

De l'argent. Tout d'abord, comme un bruit de clochettes 

Se fait entendre, on voit les pièces rondelettes 

Se montrer de profil, de face, de trois quarts; 

On dirait un troupeau d'écoliers babillards I 

Mais bientôt, sous l'ardente main cpji les agite, 

Les écus avec bruit s'échappent de leur gîte ; 

Bruit sonore, cassant, métallique, fatal! 

Imiter ce bruit-là, c'est le point capital. 



' 



N'est-il pas vrai que cela est bien amusant? Voyez-vous les poupées 

de M. Lemercierde 
Neuville parlant, 
s'agitant, répétant 
les gestes coutu- 
miers de leurs vi- 
vants et illustres 
modèles ? Leur res- 
semblance est par- 
laite et ne peut lais- 
ser place au doute ; 
leurs ajustements 
sont étudiés jusque 
dans les moindres 
détails; l'accent 
qu'elles prennent 
est d'une vérité ab- 
solue, car celui qui 
parle pour elles, 
c'est l'auteur, et 
l'auteur est un ar- 
tiste incomparable. 
11 a connu et a vu 
de près tous les per- 
sonnages qu'il fait 
agir ; il a vécu dans leur intimité et, songeant toujours à la mission 
qu'il s'est donnée, il a tout copié et tout reproduit. C'est là ce qui îm- 




Pupazz 



l > ACADÉMICIEN **»BlJ 

o île Lemcrcier de Neuville. 



LES 1HTAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 



323 




prime à son œuvre le caractère de profonde originalité qui la distingue. 
Sans doute, et cela est nécessaire d'ailleurs, cette œuvre est bien 
un peu outrée, un peu poussée à la charge, mais il règne, dans tout son 
cours, une si franche bonhomie, un esprit si parfaitement français, 
qu aucune des « vie- . ^ 



times » du savant 
metteur en scène, 
n'a songé à en pren- 
dre ombrage. 

Dans le Procès 
Belenfant- des -da- 
mes, représenté en 
1864.M mo Pifardcnt 
a été couverte de 
vitriol et Belenfant- 
des-dames est accu 
se de ce crime; .M. 
Lemercier de Neu- 
ville appelle en té- 
moignage Courbet, 
Rossini, Alfred de 
Gaston, Emile de 
Girardin, Alexan- 
dre Dumas fils, Ju- 
les Simon, Thiers, 
Victor Hugo, le D r Jl 
Tardieu. 

Le Président de- 
mande à Emile de Girardin l'opinion de son journa 
de l'accusé; sa déposition « est accablante » : 

o L'opinion de mon journal est la mienne, dit Emile de Girardin 
et je la résume dans mes articles à trois sous la ligne. 

« Voici mon dernier article : 

« La Paix et la Liberté. — Sans paix, point de liberté. 

« Sans liberté, point de paix. 

« Qu'est-ce que la paix? La formule de la liberté. 



ISM.I.M AN l-IH n-IIAMI s. 

l'upazzo Je Li'inuivicr île Neuville 



sur la culpabilité 



321 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



« Qu'est-ce que la liberté? L'expression de la paix. 
« La paix termine tout, dénoue tout, tranche tout, résout tout, 
fonde tout. 

■( La liberté fonde tout, résout tout, tranche tout, dénoue tout, ter- 
mine tout. 

« Si donc, dans 
un État, l'on veut 
fonder tout, résou- 
dre tout, trancher 
tout, dénouer tout, 
terminer tout : 

« Il faut em- 
ployer la paix. 

« Il faut em- 
ployer la liberté. 

«La liberté sans 
paix équivaut à la 
paix sans liberté. 

« Paix, liberté ! 
Liberté, paix ! Tout 
est là. 

« A demain la 
seconde idée. » 

Poursuivant l'au- 
dition des témoins, 
on fait entrer 
Alexandre Dumas 
fils. Sa déposition 
« est accablante ». 
« Voici un homme, dit-il, cherchez la femme. Où il y a la femme, 
il y a un cœur, des nerfs, des passions. Il y a des femmes qui valent 
quinze sous, ce sont des pèches; il y en a qui ne valent rien, ce sont 
des péchés. Celles qui se donnent sont des pêcheuses, celles qui se 
vendent sont des pécheresses. » 

Un silence se produit. « Qu'avez-vous, dit le président, vous ne dites 
rien? » — « Je cherche, répond Dumas, le mot sur lequel je vais sortir.» 




DlÉMER. 

Pupazzo sur planchette, peint par Gustave Doré. 



LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 



« Je vais vous le dire, moi : Vous pouvez vous retirer. » 
A son tour, Victor Hugo est appelé. Sa déposition « est accablante ». 
« Trois choses en présence : la victime, l'accusation, la justice. La 
victime, je ne dis pas l'accusé, c'est l'ombre, c'est le néant, c'est la 
chose perdue, c'est 
l'inévitabilité. L'ac- 
cusation, c'est l'im- 
placabilité; c'est le --■ 
bandeau sur les 
yeux et le glaive à 
la main. Le juge 
apparaît alors : il ne 
sait rien. Rien de 
l'accusation, rien 
de l'accusé. Mais il 
écoute, il juge. Il 
condamne ou il ab- 
sout. L'accusation 
a ceci de bon pour 
elle, c'est qu'elle 
accuse. L'accusé a 
ceci de mauvais 
pour lui, c'est qu'il 
se défend. Se dé- 
fendre n'est rien 
quand on n'est pas 
accusé. Accuser 
n'est rien quand on 
ne voit pas la victime. victime! accusé! innocent ! coupable 
peut-être, qu'importe? J'ai mes idées là-dessus. Si jamais tu es con- 
damné, viens chez moi ». 

La déposition de Jules Simon « est accablante ». 

« Je suis bien enrhumé, monsieur le président... Je souffre beau- 
coup de la gorge; mais, comme il y a encore 1 ,040 communes qui n'ont 
pas d'école, il faut que je fasse encore 1,040 discours, pour obtenir 
des écoles. Cela est certain. C'est mon devoir... J'ai bien mal à la 




I 



1.1 Jm:k. 
Pupazzo du LumerciiT du Neuville. 



320 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



gorge! Il faut des écoles pour apprendre à lire aux enfants, et non seu- 
lement aux enfants, mais aux ignorants de tout âge. » 

Le D r Tardieu, médecin légiste, rendant compte de son mandat, 
a un mot malheureux : 




Coqi'elin Cadet 
Pupazzo de Lemercier de Neuville. 

«... Passant à un autre ordre d'analyse, dit-il, nous avons gratté le 
parquet... » 

Le Président l'arrête vivement et le prie de faire attention à ses 
paroles. 

Dans ce procès idéal, l'avocat de la partie civile est Jules Favre et 
celui de l'accusé est M e Lachaud. 

Belenfant-des-dames est acquitté. Le chef du jury ayant déclaré que 



LES PUPAZZI DL M. LEMERCIER DE NEUVILLE 



:{27 



« le criminel n'est pas coupable », le Président lui offre sa 
enfant de seize ans, blonde et pure ». 



le, « une 



M. Lemercier de Neuville a fait un 
grand nombre de pièces pour ses pn- 
pazzi, cent vingt à peu près, sur les- 
quelles la moitié seulement a été pu- 
bliée. Il m'a été permis de glaner dans 
les manuscrits de l'auteur, oubliés au- 
jourd'hui, et voici quelques échantil- 
lons de ma récolle. 

Une Réception ouverte date de 1888, 
alors que naissait la question du Pana- 
ma. M. Gourlepince donne une soi- 
rée; c'est un commerçant enrichi, 
naïf et vaniteux; il parle ainsi à sa 
femme : 

LOL'RTEPI.VCE 

Au fait, tu m'y fais penser! Il est très 
important que tu sois au courant. Voici : 
Tu sais d'où vient notre fortune'.' Toute 
de mon travail! J'ai acheté pour rien, pour 
un morceau de pain, car l'inventeur était 
très bas, le brevet «les cure-dents à musi- 
que. Le besoin ne s'en faisait pas absolu- 
ment sentir, mais j'ai su naviguer. J'ai 
lancé l'affaire, j'en ai tiré tout ce que j'ai 

pu; les résultats en ont été assez satisfaisants pour que je pense la revendre 
très cher après fortune faite. Et maintenant que je suis riche, je veux me 
reposer et faire danser mes écus... 




Ji lis Simon. 

Pupazzo sur planchette, 

île l.emercier <le .Neuville. 



Sans les gaspiller ! 



COURTEPIXCE 



Sans les gaspiller! Je crois bien! Lu ancien commerçant est toujours 
commerçant. Ses prodigalités apparentes sont de l'épargne!... Et alors, 
comme commerçant, mon désir est de faire aller le commerce. De là cette 
fête! 

MADAME 

Oui, je comprends; mais ce n'est pas tout que de donner une fête! Il faut 



328 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

avoir des relations et les cure-dents à musique ne nous ont guère mis en 
rapport qu'avec les limonadiers et les restaurateurs. 

COUHTEPINCE 

C'est déjà quelque chose ! Mais j'ai fait mieux ! J'ai invité le gouvernement! 

MADAME 

Tu fais de la politique maintenant? 

COURTEPINCE 

Non! mais je prends dans la politique ce qu'il y a de bon. Aujourd'hui 
le chef de l'État, les ministres, quand par hasard, ils donnent des fêtes, 
tiennent à ce qu'on y assiste. Tu ne connais pas le monde, toi, ce monde-là 
surtout; il y a beaucoup de gens qu'on invite et qui ne viennent pas. En 
politique, l'abstention est une façon de protester et une protestation n'est pas 
une impolitesse. 

MADAME 

Oui, mais c'est vexant pour les maîtres de la maison. 

COURTEPINCE 

Aussi ont-ils trouvé un moyen ingénieux de remplir leurs salons quand 
même, en annonçant que leur réception sera ouverte; c'est-à-dire que tous ceux 
qui auront un habit noir et une toilette de soirée peuvent se faire annoncer : ils 
entrent, saluent, passent au buffet, s'en vont et, le lendemain, les journaux 
annoncent que M. le ministre a reçu dix mille personnes. . . qu'il ne connaît pas ! 

MADAME 

C'est une coutume singulière! 

COUHTEPINCE 

Elle est moderne! Aussi ai-je voulu la suivre. J'ai fait mettre dans les 
journaux, que je donnais une réception ouverte et tout à l'heure la foule va 
affluer dans nos salons. 

Malheureusement personne ne vient qu'un rejiorter qui demande 
des renseignements de toutes sortes à Courtepinee, lequel lui signale les 
illustrations sur lesquelles il eompte et les artistes qu'il a engagés. 
L'entretien se termine ainsi : 

LE HE PORTER 

Maintenant, monsieur, une question délicate : Vous me direz ce que vous 
voudrez que je publie. Le reportage est l'indiscrétion, mais l'indiscrétion 
mesurée, délicate, in...tel...li...gente, vous me comprenez : Intelligente! 



LES PUPAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 320 



COURTEPINCE 

J'entends bien ! 

LE REPORTER 

Combien avez-vous touché ? ■ 

COURTEPINCE 

Combien j'ai touché ? 

LE REPORTER 

Oui, dans ce que vous savez? Le montant du chèque? 

COURTEPINCE 

Du chèque ? Quel chèque ? 

LK REPORTER 

Vous n'êtes donc pas député ? 

COURTEPINCE 

Non, monsieur !... pas encore! 

LE REPORTER 

Ni financier? 

COURTEPINCE 



LE REPORTER 



C0URTEPINC1 



LE REPORTER 



Mais non, monsieur ! 
Ni journaliste ? 
Encore moins 1 

Alors je m'explique !... 

Cependant, l'heure se passe, personne ne vient, Courtepince fait 
jouer les artistes. C'est Coquelin Cadet, Kain Ilill, Yvette Guilbert, etc. 
Comme les salons sont toujours déserts, il l'ait jouer l'orchestre et danse 
avec sa femme : « En voyant nos ombres tourbillonner derrière les 
rideaux, ça donnera peut-être envie de monter. » Toujours même 
solitude ! 

COURTEPINCE 

Écoute, dit-il à sa femme, je m'y suis mal pris ! Tu ne sais pas le truc 
que je vais employer pour ma prochaine soirée ? 



330 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



MADAME 

Non! Tu vas te présenter aux élections? 

COURTEPINCE 

Oui, d'abord. Mais les élections sont passées, il faut attendre. J'ai trouvé 
mieux, et un moyen infaillible ! Nous donnerons notre réception un samedi. 

MADAME 

Pourquoi un samedi? 

COURTEPIXCE 

Parce que c'est le jour où, en général, on se marie ! Alors, je ferai mettre 
dans le journal et afficber à toutes les mairies de Paris que tous les ménages 
qui voudront danser après le repas de noces pourront, sans rétribution, venir 
chez M. Oourtcpince, où ils seront bien accueillis ! Nos salons seront trop 
petits... Nous aurons au moins vingt mariées ! Ce sera charmant ! 

MADAME 

Quelle excellente idée ! 

COURTEPIN'CE 

N'est-ce pas? Une autre fois, j'inviterai les divorcés, nous aurons peut- 
être encore plus de monde ! 

Enfin, on éteint les lumières et M. Courtepince et sa femme vont se 
coucher. Tout à coup surgit le violoncelliste dont je parlais tout à 
l'heure; il s'adresse au public et le prend à témoin de l'injure qui lui 
est faite : 

« Je viens de rencontrer un domestique qui m'a remis mon cachet 
en me disant : « Vous pouvez vous retirer ! » Me retirer, moi ? Après 
avoir été payé et sans avoir joué? Jamais! On m'a payé mon solo, je 
liens à le jouer. Pas d'humiliations! Allons-y! » 

Et la pièce se termine par l'exécution de ce fameux air de violon- 
celle que Lemercier de Neuville imitait avec un mirliton. 

Dans la revue intitulée : les Mystères de l'Exposition, représentée 
en 1878, Lemercier de Neuville, faisant allusion aux charades fantaisistes 
qu'on attribuait à Victor Hugo, intercale le dialogue rimé suivant : 

PRUDHOMME 

Quel est donc ce vieillard à la figure austère ? 

Est-ce un marchand de bois qui vend son bois au stère, 



LES PUPAZZI DE M. LEMERC1ER DE NEUVILLE 331 



Ou quelque autre exposant? Je l'ignore! mais, quoi? 
Ce vieillard m'intimide et me voici tout coi ! 



Mon premier possède ON, pronom des plus utiles. 
Devines-tu ? 

PRUDHOMME 

Seigneur ! grâce ! 

V. HUGO 

Au milieu des villes, 
A côté des égouts, tu le vois, qui prend ON? 
C'est EX! Ex ! tu m'entends; EX, car EX a les ON ! 

PRUDHOMME 

Je meurs ! 

v. uuao 

Mais mon second, avec l'accent tudesque, 
Ecarte tous ses as! Trouves donc ce mot? 

PRUDHOMME 

Est-ce que 
Je vais mourir bientôt".' Car je me sen< bien bas. 

v. HUGO 

C'est PU, prononcé BO! L'un sait que BO laiss' TAS. 

prudiiommi: 

Ah! le coup est trop fort! Un docteur! 

v. HUGO 

Mon troisième... 

PRUDHOMME 

Non ! laissez-moi ! Je vous hais ! 

V. HUGO 

Eli bien, moi, je t'aime! 
Écoute ! mon troisième est méchant et mutin 
Il bat le directeur de la Porte Saint-Martin! 

PRUDHOMME 

Assez! N'augmentez pas le trouble qui m'agite ! 

v. hugo 
C'est SI! Ne sais-tu pas qu'on dit que SI bat ItITTe ! 



332 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



PHUDHOMME 

Un prêtre ! Je voudrais me confesser à lui ! 



Non! Tu ne mourras pas encore ce jourd'hui ! 

Mon quatrième fut tué par mon troisième 
Et ce fut un forfait qu'il accomplit lui-même. 
Mon troisième était SI, mon quatrième est SIOX. 
Tu comprends, bon vieillard, dis? SI tua SION ! 
Mon tout : EXPOSITION ! 

PRUDHOMME 

Grands dieux! 

HUGO 

EXPOSITION ! 

L'Épopée moderne, qui date de 1888, était une pièce en cinq 
tableaux, avec couplets. Voici quelques-uns de ces couplets : 

SUR LA TOUR EIFFEL 

Air : Qu'il est flatteur d'épouser celle... 

Aujourd'hui l'on a la manie 
De faire grand tout ce qu'on fait : 
Grands magasins, grande industrie, 
Grands hôtels avec grand buffet ! 
Cependant au siècle où nous sommes 
Personne ne sort plus des rangs : 
Puisqu'on ne trouve plus de grands hommes 
A quoi bon de grands monuments? 

SUR LES GRÈVES 

Air de Mazaniello. 

Quand 1' travail marche dans l'usine 
Personn' ne trouve à m 'employer; 
Dam' que voulez-vous ? — C'a m' taquine, 
C'est pas ça qui pay' mon loyer. 
Pour moi, la grève est nécessaire, 
J'suis orateur, je m' fais payer! 
Quand tout l'inonde est à ne rien faire, 
Là seul'ment j' trouve à travailler! 



LES PL'PAZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 333 

SUR LES SERGENTS DE VILLE 

Air de l'Ecu de France. 

Si j'arrêtais les malfaiteurs 

J'aurais par trop à faire, 
Ça ne les rendrait pas meilleurs 
Car ils ne s'corrig'nt guère. 

Et puis supposez 

Qu'ils soient tous pinces 
J'sers plus à rien, on m'ehasse ! 

Tandis qu'en étant 

Plus accommodant, 
Je conserve ma place ! 

SUR LA RIVALITÉ DE COQUELIN ET SARAH BERNHARDT 
Air de la Heine de Chypre. 

COQUELIN 

Maintenant je voyage 

Plus que Sarali ! 
Je travaille avec rage 

Plus que Sarali ! 
Je fais tourner les tètes 

Plus que Sarali! 
Et je fais des recettes 

Plus que Sarali! 

SARAH BERNHARDT 

J' fais plus longue tournée 

Que Coquelin '. 
Je suis plus couronnée 

Que Coquelin ! 
J'ai plus dans l'escarcelle 

Que Coquelin ! 
Et je suis bien plus belle 

Que Coquelin ! 

DIALOGUE DE A. DAUDET ET ZOLA SUR L'ACADÉMIE 
Air : Marche des Rois de l'Artésienne. 

DAUDET 

Je suis content 
De vous trouver avant 
Que l'on vous ait mis de l'Académie. 



:«1 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



Je suis content 
De vous trouver avant 
Que l'on vous ait enterré tout vivant ! 

ZOLA 

Cher Tartarin, 
Merci, merci bien ! 
Je ne suis pas encore une momie ! 
Je vivrai bien, 
Soyez-en certain, 
Même en étant académicien. 



Eh quoi ! c'est vous 

Qui courbez les genoux 

Devant ces vieux brevetés d'impuissance ! 

Eh quoi ! c'est vous 

Qui courbez les genoux 

Devant ces vieux qui valent moins que nous ! 

ZOLA 

Mon cher, d'abord, 
Moi, je me fais fort 
D'aller au but sans leur faire d'avances ; 
Mon cher, d'abord, 
Moi, je me l'ais fort 
D'être des leurs, saas faire un seul effort ! 

DAUDET 

En vérité, 
Jamais la vanité 
Ne s'est montrée avec pareille audace ; 
Avec des ducs 
Ignorants et caducs 
Venir siéger est le comble des trucs ! 

ZOLA 

Toi, mon petit, 
Rentre ton dépit; 
Tu voudrais bien qu'on t' nommât à ma place ; 
Mais, tu le vois, 
De moi l'on fait choix ; 
Quand j'y serai, je te promets ma voix ! 

DAUDET 

Je ne serai, 
Pendant que je vivrai, 



LES PUI'AZZI DE M. LEMERCIER DE NEUVILLE 335 



Des immortels jamais le camarade ; 
C'est chez Goncourt, 
A qui je fais la cour, 
Que je serai le premier troubadour! 

ZOLA 

Il vit encor, 

Car il n'est pas mort ! 

Son Institut m'a l'air d'un' gasconnade ! 

Petit jaloux, 

Voyons, calmez-vous 

Et consentez à venir avec nous ! 

DAUDLT 

Çà, résumons : 
Qu'est-ce que nous voulions? 
C'était nous faire une forte réclame. 
J'ai réussi 
Pas mal et vous aussi. 
Nos éditeurs nous dirent grand merci! 

7.JLA 

C'est évident, 
Lu Terre se vend, 
Votre Immortel jette partout la flamme! 
Pour nous vraiment, 
C'est bien suffisant, 
Et l'habit vert n'est qu'un déguisement. 



J'arrête ici mes citations. Elles montrent la souplesse du talent 
de M. Lemereier de Neuville. Parmi les écrivains qui se sont occupés 
des marionnettes, je n'eu vois aucun qui les ait aussi bien comprises 
et leur ait fait parler une langue [dus claire. 



V 
LE THÉÂTRE DU CHAT NOIR 



Sa création en 1887. — Jules Jouy et ses Sergots. — Les premières ombres de Henri 
Rivière. — L'Epopée de Caran d'Ache. — Le théâtre du Chat Noir devient une œuvre 
d'art. — L'encadrement de la scène. — La machinerie inventée par Henri Rivière. — 
— Les effets de lumière et leur préparation scientifique. — Les verres colores de Henri 
Rivière. — Le découpage des personnages. — Les collaborateurs du Chat Noir. — 
Henri Rivière. — Liste des œuvres représentées sur le théâtre du Citât Noir, de 1887 
à 1897. — L'opinion de Jules Lemaitre sur l'œuvre de Henri Rivière. — Le haut per- 
sonnel de la maison, en 1 897 . 



Le théâtre du Chat noir, qui a porté dans le monde entier les noms 
de Rodolphe Salis et de ses infatigables et dévoués collaborateurs, date 
seulement de 1887. 

La création de cette scène minuscule, sur laquelle ont paru de 
grandes œuvres, est due un peu au hasard. Avant sa fondation, Charles 
de Sivry avait eu l'idée d'installer dans le Cabaret de la rue Victor- 
Masse, un petit Guignol où on représenta la Berline de TEmigré, de 
Henry Somm. Quelques représentations de cette piécette avaient été 
données, lorsqu'un soir Jules Jouy, chantant ses Sergots, Henri Rivière 
découpa, sans en prévenir personne, des bonshommes en carton et 
ayant éteint les lumières, fit défiler ces silhouettes sur une serviette 
blanche tendue dans le cadre du Guignol éclairé par un modeste bec de 
gaz; une serviette suffisait, le cadre n'ayant pas plus d'un mètre carré. 
Le public croyant à une représentation longuement et sérieusement 
préparée, applaudit vivement à cette heureuse initiative. L'auteur, sur- 
pris lui-même de son succès, le renouvela avec Caran d'Ache et Lunel. 

Le théâtre du Chat noir n'allait pas tarder à devenir célèbre. Henri 
Rivière, l'esprit en éveil, avait compris qu'il en fallait modifier l'or- 
donnance ; il le reconstruisit de toutes pièces et le rendit assez parfait 
pour que Caran d'Ache pût y faire représenter l'Epopée; mais à cette 
époque cependant, les coulisses n'avaient pas encore l'importance 
qu'elles ont eue depuis; encouragé par Salis, qui ne recula jamais 



LE THEATRE DU CHAT XÔIR 



330 



devant les frais les plus élevés, trois fois, Rivière les fit reprendre, 
retoucher ou compléter et finit par faire de cette petite scène, un joyau, 
une véritable machine de précision où tout était devenu possible. 

Le théâtre du Chat noir, en effet, n'était pas, comme on pourrait le 
croire, un divertissement de salon ou un simple amusement, c'était un 
vrai théâtre, une œuvre d'art dans toute l'acception du terme; l'enca- 
drement de la scène avait été composé par Eugène Grasset, il suppor- 
tait les masques de Rodolphe Salis, Henri Rivière, Willette, Caran 
d'Ache, Jules Jouy, Tinchant et Henri Somm; le rideau avait été peint 
par Poisson. La machinerie, absolument nouvelle, inventée et sans cesse 
perfectionnée par Henri Ri- 



. Rue Vi:tor.,\fjsst. 




Le CHA l NOIRpne M 0tuAJzj~ 
.•< .ut faire l'honneur d'assister à la flëpétitiot 

gencale de l.i C*sqlt, comédie en i acte, pat 

Hl V ■ PlLLF, - dctt CïTIMJU A M>A|MOIM 

fit'cf <■■! z actes et 10 tableaux, par hAin 
S ■<- . - et Je La CovqtfrF ru: iAi.',i»t 
pièce militaire a grand spectacle. e>t j acte* cl 
: tableaux pat \.< • fîimaiED. j:i: aura lieu 



L.vt i. N^ri. 



Invitation 
» i m: Ri:i'iu.-i:.NTATin\ ihinm.i: iuh le « Chat Nom » 

Ik-ssin < li- Henri Somm. 



vière, était extrêmement com- 
fdiquée. Dix ou douze machi- 
nistes supérieurement dressés 
étaient indispensables à la ma- 
nœuvre des décors qui, enlevés 
ou descendus mécaniquement, 
glissaient sur des rails et al- 
laient prendre leur place, soit 
dans les dessus, soit sur la 
scène. Le théâtre, à l'intérieur, 
avait dix mètres cinquante cen- 
timètres de la base au sommet. 

Dans cette installation si complète, la lumière jouait un grand 
rôle ; elle fournissait à elle seide les effets les plus remarquables et les 
plus inattendus. Rivière connaissait, pour les avoir toutes étudiées et 
expérimentées scientifiquement, les combinaisons les plus savantes 
des verres colorés dont il se réservait la préparation. Ces verres lui 
permettaient de modifier à son gré, et suivant l'ellel qu'il voulait 
obtenir, l'atmosphère dans laquelle agissaient ses personnages. Ceux-ci, 
découpés, à la scie, avec le plus grand soin, dans des feuilles de zinc, 
étaient, ainsi que les décors, dessinés ou peints par les artistes de 
l'hospitalière maison: Henri Rivière, Caran d'Ache, Louis Morin, Henri 
Somm, Willette, Fernand Fau, Radiguet, Dépaquit. 

L'écran contre lequel s'appliquaient les silhouettes ou les ombres 
projetées, était éclairé par un appareil oxhydrique dont la manœuvre 



340 



MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



était confiée à un ouvrier de choix qui, avec la plus grande habileté, ne 
maniait pas moins de soixante-dix fils parallèles faisant glisser les verres. 

Qu'on ne soit pas surpris des résultats obtenus au Chat noir, ni des 
problèmes difficiles qui y ont trouvé leur solution. Tout cela est l'œuvre 




« L'agi: d'ok ». Pierrot. 
Ombre en zinc découpé, par Adolphe Willette. (Collection de Henri Rivière.) 



de Henri Rivière. Ce parisien de Montmartre n'est pas seulement un 
artiste hors de pair, un beau peintre, un prestigieux illustrateur, un 
graveur sur bois d'une habileté profonde, un lithographe merveilleux; 
il est encore un esprit studieux'et réfléchi, simplificateur par excellence, 
extraordinairement inventif, pour qui la mécanique la plus délicate a 
peu de secrets. Il n'en fallait pas davantage, mais il fallait cela pour réa- 




'mi ^ 



LE THEATRE DU CHAT NOIR 



343 



liser les conceptions toujours originales et neuves des amis du Chat noir. 
Ces amis ont été nombreux et leurs œuvres connues aujourd'hui, 
montrent leur étonnante fécondité. Au Chat noir, on a donné successi- 
vement les pièces suivantes dont la liste n'a jamais été publiée et qui 
doit prendre sa place ici : 

Cabaret 

188/ du... Chat Noir 

La Poticlie, ballet japonais en 1 acte, 
de Henry Soinm : 

L'Epopée, pantomime à grand specta- 
cle, 20 tableaux, deCaran d'Ache. 



1888 

Le Fils de l'eunuque, de Henry Somm; 
La Partie de Whist, de Sahib; 
L'Age d'or, de A. Willette; 
La Tentation de saint Antoine, iO ta- 
bleaux, de Henri Rivière. 

1889 




i2 -*'ji (•.•£; 
VicroV 



Paris 



L'Eléphant, drame oriental en t acte, JMîvsse *».- 

de Henry Somm ; ):um PR0SPEtI , s DD , Chai S01R „ 

Le Casque d'or, comédie en t acte, de Dessin de RobiJa. 

Henri Pille; 

La Conquête de l'Algérie, pièce militaire en 2 actes et 40 tableaux, de 
Louis Bombled; 

De Cijthère à Montmartre, pièce en 2 actes et 20 tableaux, de Henry 
Somm ; 

La Nuit des Temps, 40 tableaux, de A. Robida. 

lslll) 

Le Portrait du Colonel, comédie en 1 acte, de L. Sabattier, musique de 
Tinchant ; 

L'Arche de Noè, pièce en 1 acte et G tableaux, de G. Moynet, musique de 
Ch. de Sivry; 

Truc for life, de Fernand Fau; 

La Marche ù l'Étoile, mystère en 1 acte et 10 tableaux, poème et musique 
de Georges Fragerolle, dessins de Henri Rivière. 

1891 

Les Oies de Javolte, paysannerie en 1 acte, de Henri Pille ; 

Roland, oratorio en 3 tableaux, poème de Georges d'Esparbès, musique 
de Charles de Sivry, décors de Henri Rivière; 

Phryné, scène grecque, 7 tableaux, poème de Maurice Donnay, musique 
de Ch. de Sivry, dessins de Henri Rivière. 



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MARIONNETTES ET GUIGNOLS 



1892 

Cruelle énigme, pantomime burlesque, de Fernand Fau; 

Le Carnaval de Venise, poème en 2 tableaux, de Maurice Vaucaire, des- 
sins de Louis Morin ; 

Une Affaire d'honneur, drame en 1 acte, de Jules Jouy, dessins de Fer- 
nand Fau; 




« Pierrot pornographk ». Le Jige 
Ombre en zinc découpé, par Louis Moriu. 

Ailleurs, revue symbolique en 2 parties et 20 tableaux, poème de Maurice 
Donnay, dessins de Henri Rivière. 

1893 

Le Voyage présidentiel, ballade en 4 tableaux, de Fernand Fau, musique 
d'Albert Bert ; 

Sainte Geneviève de Paris, mystère en 4 parties et en 12 tableaux, poème 
et musique de Léopold Dauphin et Claudius'Blanc, dessins de Henri Rivière; 




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« Pierrot pornographe » 
Croquis de Louis Morin portant ses annotations et celles de Henri Rivière. 



LE THEATRE DU CHAT XolK 



347 



Le Secret du manifestant, drame express en 5 actes et 7 tableaux, de 
Jacques Ferny, dessins de Fernand Fau. 







Croquis poi h in hussard di: » Wattk.mis 
par Caraii d'Ache. (Collection île Louis Morin.) 



1894 
Pierrot pornographe, pantomime en G tableaux, de Louis Morin, musique 
de Ch. de Sivry ; 



318 MARIONNETTES ET GUIGNOLS 

Héro et Lèandre, poème dramatique en 3 actes et 20 tableaux, de Edmond 
Haraucourt, dessins de Henri Rivière; 

Le malin Kanguroo, drame australien en 1 acte, de Verbeck, musique de 

Ch. de Sivry ; 

Le Dieu votant, revue plutôt politique en 9 tableaux, de Jules Oudot et 
Georges Montgerolle, musique de Ch. de Sivry, dessins de Radiguet; 

Le Rêve de Zola, fantaisie en 10 tableaux, de Jules Jouy, dessins de Jules 
Dépaquit; le dernier tableau par Henri Rivière. 

1895 

Casimir voyage, ballade en 3 tableaux, de Fernand Fau; 
Le roi débarque, pantomime en 4 tableaux, de Louis Morin; 
L'Enfant prodigue, 6 tableaux, poème et musique de G. Fragerolle, des- 
sins de Henri Rivière. 

1896 

Plaisir d'amour, de Georges Delair; 

Au Parnasse, revue de Jean Goudezki, dessins de Fernand Fau ; 
Le Sphinx, poème et musique de Georges Fragerolle, dessins de A. Vi- 
gnola. 

1897 

Le treizième travail d'Hercule, fantaisie de Eugène Courboin; commen- 
taires de Rodolphe Salis (n'a pas été représentée, par suite d'un accident 
survenu au matériel artistique) ; 

L'Honnête Gendarme, sotie en vers de Jean Richepin, dessins de Louis 
Morin ; 

Clairs de lune, féerie en G tableaux, poème et musique de Georges Frage- 
rolle, dessins de Henri Rivière. 

Si M. Anatole France s'est montré sincèrement ému aux représen- 
tations des marionnettes de M. Signoret, M. Jules Lemaître s'était pris 
de passion pour les ombres de Henri Rivière. Parlant de l'œuvre du 
jeune maître : « lia, dit-il, comme dessinateur, la justesse simplifica- 
trice, le sentiment de la vie, l'abondance de l'invention plastique et il 
joint à cela l'imagination rêveuse et grande d'un vrai poète... Ses dé- 
coupures de paysages, d'architectures, de multitudes, de groupes ou 
de figures, isolés sur des ciels féeriques et changeants, sont des chefs- 
d'œuvres, brefs comme des flammes de bengale et fugitifs comme des 
ombres, mais des chefs-d'œuvre de couleur, de grâce et d'émotion. » 

Au moment de sa disparition, en 1897, le théâtre du Chat noir, 
avait constitué son haut personnel de la manière suivante : 




■" ce 

5 '~ 



LE THEATRE DU CHAT NolH 



351 



Chœur antique: Rodolphe Salis. 

Directeur : Henri Rivière. 

Régisseur : Ernest-Maurice Laumann. 

Secrétaire général : Léon Delarue. 

Comité de lecture: Henri Pille, J.-L. Forain, Caran d'Ache, Louis Morin, 




i l'illiKOI l'DI'.MII.HAIMIi: ». GlI.OMIIIM.. 

Ombre en zinc découpé, par Louis Morin. 



Maurice Donnay, Edmond Haraucourt, Fernand Fau, Louis Sabattier, 
Steinlein. 

Archiviste : Léon Gandillot. 

Chef d'orchestre : A. Colomb. 

Chef des chœurs : Georges Fragerolle. 

Timbalier : l) r David-Louis l'elet. 

Chef machiniste : Jolly. 

La vivante demeure de la rue Victor-Masse est aujourd'hui réduite au 







REPRESENTATIONS 



OMBRES 

FRANÇAISES 



GARANDAÇHE 



i ~'. r. <■ Su tnî-i-ùizaiv. lr> ^ ii 

AUJOURD'HUI MARDI 20 MARS 



WATTIGNIES 

RETOUR DU BOIS LA STEPPE 

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TkOWÉW l'H'ltr.M STATU» m w Th^ifr) 

L'EPOPEE 

CHAWTS «rATlOWAOX RPSSES i^rï^ÇHCBOWg 



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Ombtt»~Troaç»l»«» »»• > »■$•. 



L'.ne affiche de Caran d'Aciie, en 1888. 



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ChatNoir 



THEATRE 

DU 



Kiii<-uai9b !;.' — 22. ilht Vicloi-fljS!* 

C» Soi r, WtorcrKlI le D Sctaifcra, r-rn:i:-'-n HwAmtn 'iim 

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i\'cri.;i'Qfiubl( •iiux.i (M-ntei mxslqitrioGnotvef F/iAGEAOLi,lt 
de anri kivtciud 

TASLE.MA : r I.'i fini». — //. i»« .«o»tt — ///. La Hem/Hirli 
La PMn*. — V. La Mrr. — VI. Ln Iwl 



L'HONNETE GENDARME 

— — . i.,, n . t i . — ■.« 






de 4EAM KîCHEPfi8 

lï; te t'>*niltm:tr; le Lot : ■ >/a/îf 



TR EIZIEME TR AVAIL D'HERCULE 

IITEIMEDES, CHANSONS et VEHS HOMOBISTIQUES 

/alfr/trc/rs jiar 1rs iutrurx 

Gebricl BSONTOVA. André JOYEUX, DE BERCY I 



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L'.xe affiche Ju Théâtre du f.'Aa/ A'wi'r, en 189" 



2.'! 



LE THKATKE DU CHAT NOIR 



355 



silence; le théâtre du Chat noir n'existe plus, il ne reste de lui que le 
souvenir du mouvement littéraire et artistique qu'il a provoqué, qui res- 
tera sa gloire et lui assurera certainement une place à part dans l'His- 
toire de notre temps. 



Jîfc , 










l'iiKMiKRt page m Phogrammi: poi il « Clairs m: mm; 
par Georges Auriol. 



VII 

LE PETIT THÉÂTRE DE M. HENRI SIGNORET 

Les projets de M. H. Signoret. — Difficultés de leur réalisation. — Les marionnettes son 
choisies. — Ce que dit à ce sujet M. Paul Margueritte. — Le mécanisme des poupées. 

— Leur fabrication. — Inauguration du Petit théâtre, en 18S8. — Le Gardien cifji- 
lant, de Cervantes, et les Oiseau. e, d'Aristophane. — L'opinion de M. Anatole France. 

— Les collaborateurs artistiques de M. H. Signoret. — Les peintres, les habilleuses, 
les machinistes, les compositeurs et les récitants. — Les pièces représentées sur le 
Petit théâtre, de 1888 à 1892. — Ce (pie pense M. A. France de la Tempête, de Sha- 
kespeare, traduite par M. Maurice Boucher. 

Les poètes ne doutent
tailleur; IL Gaspard et la vieille femme; III. Gaspard et le paysan; 
IV. Gaspard et sa femme; V.Gaspard et Jean ; VI. Gaspard et le chas- 
seur; VIL Gaspard et le sergent de ville; MIL (iaspard et le gen- 
darme; IX. Gaspard et la m >rt; X. Gaspard et le diable 43 

IV 

LES MARIONNETTES ESPAGNOLES ET PORTUGAISES 

Giovanni Torriani, mathématicien célèbre, partage la retraite de Charles- 
Quint à Saiut-Yuste, en 1550. — Il y construit des figures animées. — 
Les marionnettes, dès cette époque, se répandent dans toute l'Espagne. 

— Michel Cervantè9 publie son Bon Quichotte en 1005 et en 1(115. — 
Sa « gracieuse histoire du joueur de marionnettes ». — Le titerero et le 
trueheman. — Les légendes espagnoles et Don Cristoval Puliehinela. 

— Le pito et le Castillo 57 



LES MARIONNETTES BRUXELLOISES ET ANVERS01SES 

M. Sander-Pierron (Paul de Glines) et les marionnettes bruxelloises. 
— Machieltje et Toone. — Le Poechenellespel de Pieter Buelens et 
ses quatre cents fantoches. — Le théâtre de Laurent Broeders. — Une 
garde-robe contenant onze cents costumes. — Georges Hembauf et son 
théâtre. — Le répertoire des marionnettes bruxelloises ; les Romans 
de la table ronde, les Légendes flamandes, Alexandre Dumas, d'En- 
nery, Paul Féval. — Portrait de Woltje, Poechenelle de Bruxelles. — 
Un théâtre de marionnettes à Anvers, par Camille Lemonnier. . . . fit) 

VI 

KARAGUELZ 

Ses historiens. — Les auteurs dos pièces du théâtre turc. — Ce qu'eu 
dit Gérard de Nerval, dans son Vo[/a;je en Orient. — Analyse de 
Karaijueuz victime de sa chasteté. — Théophile Gauthier a Cons- 
tantinople. — Le théâtre situe près du Champ des morts de Péra 
et celui de Top'hanô. — Description de l\.aragueuz. — La Turquie 

21 



.rro TABLE DES MATIERES 



contemporaine, par Charles Rolland. — Une représentation du Kara- 
gueuz. — Analyse d'une pièce. — Ce que pense Pierre Eoti de Kara- 
gueuz. — Les marionnettes turques et leurs caractères analysés par 
M. Thalasso. — Une collection de marionnettes turques. — Person- 
nages découpés au canif et coloriés lourdement. — Analyse d'une pièce 
représentée à Tunis. — Deux pièces vues par Paul Arène, en Tunisie : 
Karagouz à la maison des fous et Karagouz père de famille. — Com- 
ment procède l'opérateur. — Ranguin, le Karagueuz de l'Ile Ceylan. 

— Une représentation à laquelle a assisté M. Jacolliot, ancien président 
du tribunal de Chandernagor. — Un théâtre d'ombres à Alger, en 1812. 

— Pendj, le Karagueuz persan. — Le Voyage en Perse et autres lieux 
de l'Orient du chevalier Chardin. — Karagueuz est, d'après Théophile 
Gautier, la caricature d'un vizir de Saladin. — Katrabeuse, l'homme 
aux yeux bandés; Karagueuz, l'homme aux yeux noirs. — Une opinion 
émise par M. Edouard David, de l'académie d'Amiens 08 

VII 

LES MARIONNETTES CHINOISES 

L'art du théâtre en Chine. — L'opérateur dans sa gaine. — Un théâtre 

mécanique. — Représentation à la Cour, en 1805 87 

VIII 

LES MARIONNETTES JAVANAISES 

Les théâtres javanais. — Récit de Rat'tles et de Crawfurd. — Le Topeng 
et le Wayang. — Les da/ang, directeurs des théâtres. — La musique 
du Gamelan. — Récits mythologiques ou histoires des hommes illus- 
tres. — Interdiction de la représentation de la ligure humaine. — Le 
Wayang Pourwa, le Wayang Gedog et le Wayang Klitik. — Guignol 
à Java, par Alfred Delvau. — Les marionnettes javanaises du prince 
Roland Bonaparte et de M. Gaston Calmann Lévy 90 

IX 

LES MARIONNETTES BIRMANES 

Les marionnettes Birmanes aux Folies Bergère. — M. A. Mahé de La 
Bourdonnais. — Le Pwai et le Root-thai. — Une représentation en 
Birmanie 95 



IV 

LES MARIONNETTES EN FRANCE 
I 

LES MITOURIES DE DIEPPE ET LES SPECTACLES PIEUX 

Les Mitouries de la mi-août, à Dieppe. — Renseignements fournis par 
Desmarquets et par L. Vitet. — Grimpe-sur-1'Ais, Grimpesulais ou 
Gringalet. — Suppression des mitouries en 1617. — La Passion 



TABLE DES MATIERES 371 



représentée sur le Petit-pont de l'Hôtel-Dieu, à Paris, en 1740. — Les 
Mystères de la Passion, la Nativité, la Tentation de saint Antoine, 
représentés dans la France entière, au xviu» siècle. — Le Jugement 
universel, du sieur Ardax, donné à Reims, en 177") 



9!) 



II 

ACTE DE NAISSANCE DE LA MARIONNETTE 

Les recherches de Magnin à ce sujet. — Le Cycle de Robin et Marion. 

— Les Sërèes de Guillaume Bouchot, parues en 1584 et en 1008. . . . 101 

III 

POLICHINELLE. — ISRIOCHÉ ET SES CONCURRENTS 

Maceus. — Ce qu'en dit l'abbé de Saint-Non. — Découverte d'un Maceus 
de bronze en 1727. — Louis Riccoboni et VHistoire du théâtre italien. 

— Benevent, capitale des Samnites des latins, la Haute-ville et la Basse- 
ville. — Naissance de Pulcinello ou Pvlcinella à Naples ou près de 
Naples. — Silvio Fiorillo, créateur du type. — Ses transformations. — 
Ce qu'en dit George Sand. — Le Polichinelle français. — Son carac- 
tère. — Il n'a point d'opinions politiques. — Magnin le considère comme 
un type national. — Le Polichinelle de Du Mersan, type de la marion- 
nette actuelle. — Polichinelle fait son apparition à Paris vers 1030. — 
La Lettre de Polichinelle à Jules Masarin. — Brioché. — Ma/.arin et 
les Théatins, en 1002. — Le Passeport et l'adieu de Ma;arin, en vers 
burlesques, et la Lettre à Monsieur le Cardinal Burlesque, publiés 
en 1040. — Les marionnettes des Théatins. — Le Château-Gaillard, 
d'après la Chronique scandaleuse ou Paris ridicule, de Claudo Le 
Petit. — Combat de Cyrano de Bergerac contre le singe de Brioché. 

— La dynastie des Brioché. — Les Mémoires pour servir à l'Histoire 
des spectacles de la foire, par les frères Parfaict. — Théâtres de 
marionnettes en 1010, 1057 et 1088.— La Trou ppn royale des Pygmées, 
en 1070, privilège accordé au sire de La Grille. — Transformation de 

ce théâtre. — Pierre de Laer créateur du Théâtre des Bamboches . . 100 

IV 

LES FOIRES PARISIENNES 

Les actrices et les acteurs des foires, à partir de 1(178. — Origine des 
procès intentés aux théâtres forains par les Comédiens français. — Ce 
qu'en disent Le Sage et d'Orneval. — Ce qu'étaient les Pièces à 
écriteaux. — La foire de Saint-Clair. — La foire de Saint-Ovide. — 
Leurs emplacements et leur durée. — Lu foire de Saint-Germain. — Sa 
disposition. — La célèbre pièce burlesque de Scarron. — Un tableau 
de la foire Saint-Germain, par Neimoitz. — La foire Saint-Laurent. — 
Sa disposition intérieure, par M. A. Heullard. — Le Tracas de Paris, 
de François Colletet. — Les jeux de marionnettes installés aux foires, 
de 1068 à 1775. — Le Théâtre de la foire, de Le Sage et d'Orneval. — 
L'ombre du cocher poète 123 



372 TABLE DES MATIÈRES 



V 

LES MARIONNETTES ET LEURS PROTECTEURS AUX XVII , XVIII e ET XIX e SIÈCLES 

Une Historiette de Tallemant des Réaux, en 1050. — Henri de Lorraine 
et M" c de Pons. — Une lettre de Bossuet à M. de Vernon, en 1080. — Le 
comte Antoine Hamilton et les marionnettes. — Charles Perrault et 
le conte do Peau d'Ane. — Les fêtes données à Sceaux par la duchesse 
du Maine. — Malézieu, leur ordonnateur. — Lettre de M"" de Main- 
tenon à la princesse des Ursins, en 1713. — L'ne harangue de Polichi- 
nelle, en 1720. — Voltaire et les marionnettes, à Cirey. — Correspon- 
dance de M mo de Graffigny avec Devaux. — Couplets de Voltaire 
chantés par Polichinelle au comte d'Eu, à Sceaux. — Représentations 
données par M"" Pélicier, de l'Opéra, à ses amis. — Avis publié par 
les affiches de Boudet, en 1719. — Pierre III et les marionnettes. — 
Une exécution militaire. — Un admirateur de la musique de Verdi, 
en 1898. — Les marionnettes lyriques de G.-L. Duprez à Valmondois 
et aux Tuileries, en 1801. — Marionnettes chantantes à la foire de 
Neuilly 144 

VI 

SÉRAPHIN 

Les fastes ou les usages de l'année, par Lemierre. — Le boulevard 
du Temple succède aux foires. — Les marionnettes s'y transportent. 

— La belle société se rend au Palais-Royal. — Les marionnettes 
l'y suivent. — Dulaure et le Théâtre des petits comédiens du comte 
de Beaujolais. — Séraphin s'établit à Versailles. — Il donne des 
représentations à la Cour. — Son affiche. — Séraphin transporte ses 
Ombres chinoises au Palais-Royal, à Paris. — Ouverture de son spec- 
tacle en 1784. — Ce qu'en dit Thiéry dans le Guide des amateurs et 
des étrangers voyageurs â Paris. — Le Tableau du Palais-Royal. — 
Adrien Moreau succède à Séraphin en 1790. — Séraphin reprend son 
théâtre l'année suivante. — Les succès de Dorvigny et de Guillemain. 

— Les marionnettes sur le théâtre de Séraphin. — Polichinelle les 
présente au public. — Pot-pourri de Guillemain. — Gobemouche. — 
Affiches et prospectus de Séraphin. — Sa mort, en 1800. — Les succes- 
seurs de Séraphin. — Ses auteurs ordinaires. — Le Pont cassé, par 
Dorvigny. — La Perruque de Cassandre, par M 1Ie Pauline Séraphin. 153 

VII 

LES MARIONNETTES A LA PLANCHETTE ET LES CONTINUATEURS DE SÉRAPHIN 

Les montreurs de marionnettes à la planchette, à Paris, vers 1820. — 
South Wark fair, de Hogarth, en 1733. — Gavarni et Jules Dupré. — 
Les Jolis pantins, chanson de 1800. — Les théâtres transportables, vers 
1840. — Théâtres de marionnettes, dans les sous-sols ou les rez-de- 
chaussée parisiens. — L'aboyeur. — Guignol dans les jardins publics. 

— Anatole Cressigny, dit Anatole. — Il devient propriétaire du Vrai 



TABLE DES MATIÈRES 373 



Guignol. — Ses représentations aux Tuileries et à l'Elysée. — ■ Les 
Castellets actuels 183 



VIII 

LES MARIONNETTES DE THOMAS HOLDEN 

Thomas Holden explique ses procédés.— Ce qu'en pense Ed.de Goncourt. 

— A. Hovaroiï et son petit théâtre des Pantagonia. — Le jugement 
porté par Lemercier de Neuville sur les fantoches de Holden 191 

IX 

LES MARIONNETTES DE DICKSONN 

Le prestidigitateur Dicksonn. — Mode de suspension de ses marionnettes. 

— Construction d'une marionnette nue 198 

X 

LE THÉÂTRE MÉCANIQUE DE JOHN HEWELT 

Comment John Hewell construit ses marionnettes. — Fantoches chantant 
ou parlant. — Orchestre mécanique, instrumentistes animés. — Le 
rideau peint par M. Jules Chéret pour le Théâtre du Musée Grévin. . 205 

XI 
l'armé;: et guignol 

Les marionnettes du commandant Y.... à Cherhourg et à Arras. — Un 
Guignol à hord pendant la traversée de Marseille à Séhastopol, en 1856. 

— Funérailles d'un chat. — Les ombres à l'École polytechnique. — Le 
Cod'.X. — Ne t'arrête pus decant Guignol. — Bonaparte demande des 
marchands de marionnettes pour le Caire 20!) 

XII 

SCULPTEURS ET HABILLEURS DE MARIONNETTES 

Le type de Guillaume, à Paris. — Les tètes sculptées par Cli. Ferry. — 
Les ateliers de fabrication el d'habillage de Ed. Fruit.— Ses tètes en 
carton moulé. — Les sculpteurs et les habilleurs lyonnais 210 

XIII 

GUIGNOL 

L'opinion de M. Ono."rio sur le Guignol lyonnais. — Laurent Mourguet 
et son ami le Canut. — Création du type de Guignol. — Son carac- 
tère. — Son costume. — Le premier théâtre de Mourguet. — Les 
pièces qui y étaient représentées. — Les descendants de Mourguet. — 
Laurent Josserand et Vuillcnne Dunand.— Un fragment des Valets à 
la porte.— Un fragment du Déménagement.— Pierre Housset. — Son 
théâtre quitte la rue du Port-du-Temple pour le quai Saint-Antoine. — 
Ce que dit M. Paul Bertnay de ce transfert. — Pierre Rousset et ses 



374 TABLE DES MATIÈRES 



œuvres, — Ses parodies. — Fragments de la Lucie, de la Favorite, de 
Robert te Diable. — G. Handon et l'Exposition de Lyon. — Invocation 
de Guignol â sa muse. — Guignol, modèle des domestiques 224 

XIV 

I.AFLEUR 

Le patois picard. — La/leur et ses historiens. — Les Cabotins, théâtres 
amiénois sur lesquels Lajleur donne ses représentations. — Leur 
répertoire. — M. H. Daussy et son étude sur le Patois picard et La/leur. 

— M. Edouard David et son Etude picarde sur Lajleur. — Les créa- 
teurs du type. — Présentation de Lajleur par M. H. Daussy.- — L'nais- 
sanclie ed l'einfant Jésus. — El langue ed chés fanmes 245 

XV 

LE JACQUES LILLOIS 

Les théâtres do marionnettes à Lille. — Corruption du patois lillois. — 
Opposition du langage des personnages avec leur condition sociale. 

— Souvenir d'une représentation foraine de la Daine de Monsoreau. — 
M. A. Desrousseaux et son ouvrage sur les Mœurs populaires de la 
Flandre française. — Le caractère de Jacques. — Son répertoire. . . 254 

XVI 

LES MARIONNETTES BORDELAISES 

M. Detcheverry et son Histoire des théâtres de Bordeaux. — Cortay, 

dit Bojolay, directeur du Théâtre des Pantagoniens 260 

XVII 

LES CRÈCHES PROVENÇALES ET LES SANTONS DE MARSEILLE 

Les fêtes de Noél dans les églises de Provence. — L'adoration des ber- 
gers. — La crèche provençale. ■ — Les Pastorales sur les théâtres de 
société. — Les crèches parlantes. — Marionnettes mécanisées. — Pro- 
cédés employés pour leur mise en mouvement. — Les Santons de Mar- 
seille. — Leur mode de fabrication. — Les Santons des xvn e et xviii c 
sièdes au musée du château Borèly. — Le papa Pastourel et Léon 
Simon 263 



V 

LES MARIONNETTES LITTÉRAIRES 

I 

LE THEATRE DE NOHANT 

Les admirateurs des marionnettes. — Le premier théâtre de marion- 
nettes littéraires, à Nohant. — Son histoire publiée par George Sand, 
dans Dernières pages. — Une première tentative. — Un second théâtre. 






TABLE DES MATIÈRES 375 



— Le monstre vert. — Un incendie. — Le Théâtre des Amis. — Nou- 
veaux acteurs. — Le Répertoire en 1849. — Les collaborateurs de 
Maurice Sand. — La mise en scène. — Comment étaient présentées 
les marionnettes. — Les traverses à coulisseaux de Maurice Sand. — 
Ce que pense George Sand de la fabrication des marionnettes. — Le 
Piton. — Modification apportée dans l'exécution des personnages. — 
Les costumes sont recommencés.— Ce que dit George Sand du Burat- 
tino, dans Y Homme de neige, publié en 1859. — Installation du Théâtre 
de Xoliant à Passy,en 1880. — Ce que renferme le Théâtre des marion- 
nettes de Maurice Sand, paru en 1890 209 

II 

LE THÉÂTRE DE DURANTY 

Un théâtre de marionnettes littéraires au Jardin des Tuileries, en 1801. — 
Fernaud Desnoyers écrit pour lui un prologue d'ouverture. — Le 
Théâtre des marionnettes de Duranty, illustré par Ceindre 281 



LE THEATRE DE LA RUE DE LA SANTE 

Une publication de Poulet-Malassis, illustrée par F. Rops. — Création du 
théâtre, rue de la Santé, aujourd'hui rue Saussure, en 1862. — Les 
fondateurs et leurs amis. — Comment était composée la Direction du 
théâtre. — La première représentation de Signe d'argent. — Un 
prologue par Jean du Boys. — Compte rendu de la représentation |>ar 
Et. Carjat. — Le dernier jour d'un condamné, par Tisserand. — Com- 
ment se tenaient les opérateurs. — Le suif de Venise ou la chandelle 
des dix. — Les affiches de YErotikon Theatron. — Sans ordre on 
n'arrice à rien. — Première représentation de la 200" du Bossu. — 
La pièce »80 

IV 

LES PUPAZZI DE M. LEMERCTER DE NEUVILLE 

M. Leinereier do Neuville crée les l>upazzi en 1803. — Les charges 
publiées par le Houlecard collées sur planchettes. — Carjat et Gustave 
Doré peignent les Pupazzi. — Leur début dans le monde.— Les plan- 
chettes sont abandonnées. — Les Pupazzi en ronde-bosse. — Portrait 
écrit de M. Leinereier de Neuville. — Un prospectus publié par l'auteur. 

— Le Musée des Pupazzi, a Asniôres.— Quelques types remarquables. 

— Rossini et Offenbach; Hautbois et Violoncelle. — Pierrot guitariste. 

— Le pas des tutus. — Les (ouvres de M. Leinereier de Neuville.— Le 
Pain du Consul.— Le Procès Belenfant-d.es- Dames. — Une réception 
ouverte. — Les mystères de l'Exposition. — L'Epopée moderne ... 312 



370 TABLE DES MATIERES 



LE THEATRE DU CHAT NOIR 

Sa création en 1887. — Jules Jouy et ses Sergots. — Les premières ombres 
de Henri Rivière. — L'Epopée de Caran d'Ache. — Le théâtre du Chat 
Noir devient une œuvre d'art. — L'encadrement de la scène. — La 
machinerie inventée par Henri Rivière. — Les effets de lumière et leur 
préparation scientifique. — Les verres colorés de Henri Rivière. — Le 
découpage des personnages. — Les collaborateurs du Chat Noir. — 
Henri Rivière. — Liste des œuvres représentées sur le théâtre du Chat 
Noir, de 1887 à 1897. — L'opinion de Jules Lemaitre sur l'œuvre de 
Henri Rivière. — Le haut personnel de la maison, en 1897 330 

VI 

LE PETIT THÉÂTRE DE M. HENRI SIGNORET 

Les projets de M. H. Signoret. — Difficultés de leur réalisation. — Les 
marionnettes sont choisies. — Ce que dit à ce sujet M. Paul Margue- 
rite. — Le mécanisme des poupées. — Leur fabrication. — Inaugura- 
tion du Petit théâtre, en 1888. — Le Gardien vigilant, de Cervantes 
et les Oiseaux, d'Aristophane. — L'opinion de M. Anatole France. — 
Les collaborateurs artistiques de M. H. Signoret. — Les peintres, les 
habilleuses, les machinistes, les compositeurs et les récitants. — Les 
pièces représentées sur le Petit théâtre, de 1888 à 1892.— Ce que pense 
M. A. France de la Tempête, de Shakespeare, traduite par M.Maurice 
Bouchor 357 






TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Polichinelle mandoliniste, panneau peint inédit, par Jules Chérel . . . Titre 
Marionnette romaine. Suivante de Flore (Collection Campana) 

— — Villageoise de la Campanie (Collection Campana). 

— grecque, publiée par Raoul Rocliette — — 

— romaine. Villageoise de la Campanie — 

— publiée par le comte do Caylus 

grecque (Collection Campana) 7 

— romaine. Acteur comique (Collection Campana) 8 

Marionnettes du mot/en âge. Miniature du Hortus delieiarum , de 

Herrade de Landsberg 11 

La Foire de Venise, par Parocelle. Estampe gravée par Pli. Lobas, vers 

1750 (Collection Destailleurs ; Cabinet des Estampes; 13 

I Durattini, par F. Maggiotto. Estampe gravée par G. Volpato, vers 1780 

(Collection de M. Û. Grousset'i 17 

Marionnettes de Prandi. Un coin dans la chambre verte (Extrait du 

Black and White, 1893) 23 

Marionnettes de Prandi. Les Coulisses (Extrait du Blaek and White, 

1803) 21 

Marionnettes de Prandi. Comment on l'ait agir les ligures (Extrait du 

Black and White, 1893) 25 

Punch. Marionnette anglaise 28 

M. Punch, par G. Cruikshank (Extrait de Punch and Judy) 29 

Une représentation sur la voie publique, par G. Cruikshank (Extrait de 

Pnnch and Judg) 31 

Punch and Judy. Petit théâtre d'enfant. Imagerie anglaise 33 

Titre du journal Punch, de Londres 35 

Punch and Judg. Petit théâtre d'enfant, avec personnages mobiles. Ima- 
gerie anglaise 37 

Punch à Paris, par Chain (Extrait du Charivari, 1.850) 38 

Punch and Judy. Image anglaise, publiée par Frederick Warne .... 39 

Casperl. Marionnette allemande 10 

Casperl ou Hanswurst, d'après un.' image populaire de Munich. Dessin 

de Chanteau 41 

Jean Klaasacn ou Jean Xicolas, d'après une estampe allemande. ... 44 



378 TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Théâtre de Casperl. Image allemande pour enfants, avec personnages 

mobiles I!* 

Casper recevant Quirlewatsch, ambassadeur du roi more Bummelbux I er 

(Extrait de Kasperslustige Streiche, édité à Francfort 56 

Woltje, marionnette bruxelloise 00 

Le Théâtre de Laurent Broeders, à Bruxelles) 01 

Laurent Broeders et ses aides 64 

Une scène des Quatre Fils Aymon au théâtre de Laurent Broeders ... 65 

Karagueus, marionnette turque 68 

Le Théâtre de Karagueus : Franc 69 

Albanais 70 

Hanoum (femme turque), tenue de ville. ... 71 

Bey 74 

Persan à cheval 75 

Hadjlyvat 70 

Barbier public 77 

Joueur de tambourin 80 

— Baigneur 81 

Théâtre d'ombres, à Alger, en 1812 85 

Théâtre mécanique chinois 88 

Un montreur de marionnettes. D'après une image populaire imprimée à 

Shanghaï 89 

Marionnettes javanaises. Wayang ou ombres théâtrales 91 

Marionnette javanaise (Collection do M. Gaston Calmann-Lévy). ... 92 

Marionnette javanaise — — ... 93 
VOrviétan. Estampe française publiée vers 1050 (Collection Destailleurs; 

Cabinet des Estampes) 107 

Maceus (Extrait de l'Histoire du Théâtre italien, de Riccoboni) 110 

Maecus — — — 111 

Habit de polichinelle napolitain (Extrait de l'Histoire du théâtre italien). 112 

Polichinelle, par Edouard Manet 112 

Puleinella (Extrait du Dictionnaire du théâtre, de Pougin) 113 

Polichinelle de la comédie italienne, à Paris 114 

Puleinella, acteur napolitain 115 

Jarretières de soie noire, arec polichinelles brodés (Collection de M. O. 

Grousset) 116 

Frontispice des Mémoires pour servir à l'histoire des spectacles de la 

foire, par les frères Parfaiet 117 

Polichinelle du théâtre de la foire, ayant appartenu à Du Mersan. . . . 118 
J'en valons bien d'autres. Frontispice de la pièce : L'Ombre du cocher 
poète. Costume de Polichinelle en 1722 (Extrait du Théâtre de la 

foire, de Le Sage etd'Orneval) 125 

Deschars en habit de polichinelle, au divertissement de Villeneuve- 
Saint-Georges, d'après une estampe du xvin e siècle (Collection de 

M. O. Grousset) 127 

La Foire de Cobleniz ou Les Grands Fanioccini français. (Estampe poli- 
tique publiée en 1790) 129 

Polichinelle près le pont des Arts, par Marlet, 1835 (Collection de M. O. 

Grousset) 133 

Séraphin 155 



TAREE DES ILLUSTRATIONS 379 



7 héâtre de Séraphin. Le Pont cassé. Le Petit gas (Imagerie de Metz). . 15" 

— Le Voyageur — . . 159 

— — Les Canards — . . 102 

Le Petit gas — . . 163 

Théâtre royal des Marionnettes (Extrait de la Caricature, 1831) 109 

Polichinelle vainqueur, par Cham (Extrait du Charivari, 1850) 179 

La Comédie ambulante ou Le Plaisir inattendu, 1821 181 

La Foire de South-Wark, par W. Hogarth, 1733 181 

Danse des marionnettes, par Baptiste, 1829 180 

Valentin industriel, pittoresque et dramatique, par Chariot, 1812 .... 187 
La Comédie du chat, par Jules David. Derrière la toile, 1850 (Collection 

de M. O. Grousset) 188 

La Comédie du chat, par Jules David. Devant la toile, 1850 (Collection de 

M. O. Grousset) 189 

Thomas Holden manœuvrant ses fantoches, par Draner (Extrait de 

Thomas Holden, original, progrès, mystères) 192 

A/fiche américaine de Thomas Holden 193 

Affiche belge 190 

Affiche de Dicksonn 199 

Appareil de Dieksonn pour la manœuvre de ses marionnettes 201 

Marionnette nue de Dicksonn 202 

Affiche de John Hetvelt 203 

Marionnettes de John Hetrelt 200 

Marionnettes — 207 

Danse, petit Polichinelle, an son de mon rjai tambourin, par Charlet, 

1845 ' 210 

Un théâtre de Marionnettes à bord, en 1855 (Extrait de Y Illustration). . 211 

Théâtre de Guignol aux Champs-Elysées, par E. Guerard, 1856 213 

Marionnette de Ferry et Fruit. Polichinelle 217 

— — — Le Guignol parisien 218 

— — Le Gendarme 219 

— La Mère Gigogne 220 

— Le Médecin — 1 

— -le Juge * — 

Guignol ~~' 

Vuillerme Dunand ■ • i ° 

Le lïailly, du théâtre de Pierre Roussel *20 

Laurent Josser and • ~~' 

Pierre Rousset présentant Guignol et Gnafron **^ 

Le Propriétaire ou le Long-Set, du théâtre de Pierre Rousset 23.) 

Gnafron, avec son chapeau des dimanches, du théâtre de Pierre Rousset. 

Dessin de Chanteau ; • • 

Une Représentation sur le théâtre de Pierre Rousset, à Lyon. Dessin de 

4> '1 ( ) 

Chanteau , ' '.' 

Le théâtre Josserand, rue Eeorchebœuf, à Lyon, par G. Randon (Extrait 

du Journal Amusant, 1871) ~ ~ 

Madelon, du théâtre de Pierre Rousset . . . 

1 5 
Lafleur, le paysan picard 

La Grande Parade ou les Fantoccini en voyage, 1825 (Collection de M. O 



Grousset) 



255 



380 TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Espcctaele des Maris honnêtes. L'occasion fait le larron, 1820 (Collection 

de M. O. Grousset) 261 

Le Théâtre de Nohant, appartenant à M. Cadol 207 

George Sand, 1801. (Extrait du Monde illustré) 270 

Marionnette du théâtre de Xohant 271 

— — - 273 

Maurice Sand, 1889. (Extrait du Monde illustré) 275 

Marionnette du théâtre de Xohant 277 

— — - 278 

— — 279 

Une représentation dans l'atelier de Maurice Sand, à Passy. Dessin de 

Maurice Sand. (Extrait de l'Illustration) 281 

Costume de Policltinelle. Travestissement, par Gavarni 285 

Amédée Rolland et Jean du Boys, par Etienne Carjat. . . 287 

Mutius Braneart, dit Naz d'argent, croquis par Lemereier de Neuville. . 288 

Mademoiselle Pimprenelle, croquis par Lemereier de Neuville 292 

Le Procureur du roi, croquis par Lemereier de Neuville 293 

Jean Couteaudier, croquis par Lemereier de Neuville 293 

Une affiche pour le théâtre de la rue de la Santé 294 

— — 295 

Le Président des Assises, croquis par Lemereier de Neuville 290 

Le Théâtre de la rue de la Santé, croquis pour Le Dernier Jour d'un 

condamné, par Lemereier de Neuville 297 

M. Lemereier de Xeuville, d'après une photographie de Nadar père. . . 312 

Le Théâtre de Lemereier de Xeuville 313 

Sicori, pupazzo de Lemereier de Neuville 314 

L'Huissier, pupazzo de Lemereier de Neuville 315 

Le Bandit Bellacoscia, pupazzo de Lemereier de Neuville 310 

Pierrot guitariste, — 317 

Lemereier de Xeuville, — sur planchette, peint par Etienne Curjat. 318 

Sarah Bernhardt, - de Lermercier de Neuville 319 

Un académicien,' — — 322 

Belenfant-des-Dames, — — — 323 

Diémer, pupazzo sur planchette, peint par Gustave Dot è 324 

Le Juge, — de Lemereier de Neuville 325 

Coquelin cadet, pupazzo de Lemereier de Neuville 326 

Jules Simon, pupazzo sur planchette de Lemereier de Neuville 327 

Un tableau de la « Marche à l'Étoile », par Henri Rivière 337 

Invitation à une représentation donnée par le « Chat Noir ». Dessin de 

Henri Somm 339 

L'Age d'or. Pierrot. Ombre en zinc découpé, de A. Willette (Collection 

de Henri Rivière) 340 

Un tableau de « l'Enfant prodigue », par Henri Rivière 341 

Carte-prospectus du « Chat Xoir >. Dessin de Robida 343 

« Pierrot pornographe ». Le Juge. Ombre en zinc découpé, de Louis Morin 344 

— — Deux croquis de Louis Morin portant les anno- 
tations de l'auteur et celles de Henri Rivière 345 

Croquis pour un hussard de Wattirjnies, par Caran d'Ache (Collection de 

Louis Morin) 347 

Un tableau de « l'Enfant prodigue », par Henri Rivière 349 



TABLE DES ILLUSTRATIONS 381 



« Pierrot pornographe ». Colombine. Ombre en zinc découpé, de Louis 

Morin 351 

Une affiche de Caran d'Ache, en 1888 352 

Une affiche du théâtre du « Chat Noir », en 1897 353 

Première page du programme pour « Clair de Lune », par Georges Auriol 355 

Myrtil, marionnette pour le ■< Noël », de M. Maurice Bouchor 358 

Une scène du « Noël», de M. Maurice Bouchor. Dessin de M. Félix 

Bouchor 259 

Myrtil. Marionnette du théâtre de M. Signoret, montrant le jeu des pé- 
dales qui la font agir 362 

Le Paucre Chat, par Boilly, 18*25 (Collection de M. O. Grousset) 3G3 

Mazurier, dans « Polichinelle Vampire » 366 



Paris. — Inip. PAUL DUPONT, 4, rue du Bouloi. (CI.) 138.8.1900. 



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PW Maindron, Ernest 

1972 Marionnettes et guignol 



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