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Full text of "Maximes et pensées, suivies de dialogues philosophiques. Texte revu sur l'édition originale et publié avec des notes et une index par Ad. van Bever"

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CHAMFORT 



MAXIMES 



ET PENSEES 




PARIS 
LES ÉDITIONS G. GRÈS & G" 

21, RUE HAUTEFEUILLE 
MCMXXIII 



MAXIMES ET PENSEES 



DE 



CHAMFORT 



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MAXIMES 

ET PENSÉES) 






DE 



CHAMFORT 

SUIVIES DE DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 

TEXTE REVU SUR l'ÉDITION ORIGINALE 

ET PUBLIÉ AVEC DES NOTES ET UN INDEX 

PAR AD. VAN BEVER 




1- 

PARIS 
LES ÉDITIONS G. GRÈS & G" 

21, RUE HAUTEFEUILLE 
MCMXXIII 



AVANT-PROPOS 

DE 

L'ÉDITEUR 



•J ES Maximes et Pensées de Chamforl, ainsi que 
X-/ les Caractères et Anecdotes que nous nous 
proposons de réimprimer également, sont extraites 
de l'édition donnée par Ginguené, en Van IIL 
Elles figurent, on le sait, au tome IV de cet ouvrage, 
les trois premiers étant consacrés à divers essais 
de morale et de critique, au théâtre, aux poésies 
et à la correspondance de l'auteur. Bien que la 
réimpression des œuvres de Chamfort, établie par 
P,-R. Auguis, en 1824-1825, apparaisse, dans 
l'ensemble, plus complète et mieux ordonnée, c'est 



VI MAXIMES ET PENSÉES 

au texie original, malgré ses imper fecl ions el ses 
lacunes, que vonl nos préférences. On trouve /à, 
en effet, pour la première fois réunis, les obser- 
vations, les mots et les traits de génie du plus 
spirituel et du plus profondément humain des 
moralistes français. Les deux éditions, il faut le 
dire, renferment une leçon identique, dont le 
second éditeur n'a eu rien à modifier, sauf l'ortho- 
graphe et la ponctuation. 

Nous réimprimons donc ce texte d'après la 
version de l'an III, corrigeant seulement quelques 
fautes anciennes et complétant le tout par une série 
de « Pensées » tirées des papiers de Chamfort et 
reproduites déjà par feu M. de Lescure. (Œuvres 
Choisies, Paris, 1879, t. /.) 

On déplorera, certes, que nous n'ayons pu, — 
quelques recherches que nous ayons entreprises — 
retrouver les manuscrits de l'écrivain (1) et revoir 
sur ces précieux documents la leçon des premiers 
imprimeurs ; mais on nous saura gré, vous voulons 
le croire, de n'avoir point alourdi d'un commen- 
taire le présent livre. En fait, rien n'eût été plus 

(1) On sait qu'ils appartinrent à Feuillet de Conches el que c'est à 
ce dernier que M. de Lescure en dut la communication. C'est en vain 
que nous avons tenté de les découvrir. Ils ont disparu à la mort du 
célèbre collectionneur. 



AVANT-PROPOS VII 

inopporlun qu'une préface. On connaît la vie de 
Chamforl. Les quelques pages qu^on lira par la 
suite, du comte P.- L. Rœderer, nous donnent de 
lui un portrait fidèle et sincère. Qu'ajouter de plus, 
alors que le meilleur de son œuvre est reproduit 
intégralement ici, et que, l'auteur s'exprimant en 
toute liberté, lui-même, ne répugne point à prendre, 
parfois, un ton de confident? Bon nombre de ses 
productions ont été perdues ; d"* autres ne nous sont 
guère connues que par leur titre, telles ces Soirées 
de Ninon, dont les contemporains regrettaient bien 
à tort, peut-être, la disparition. Nous avons, 
toutefois, pour compenser cette perte, les Petits 
Dialogues Philosophiques. Ils sont insérés à la 
suite des « Maximes », et ce n^est point trop dire 
qu'ils en sont Pheureux complément. 

Le classement de tous ces écrits est celui qu'adop- 
tèrent les premiers éditeurs. Nous Pavons admis, 
à notre tour, en raison de son caractère tradi- 
tionnel, et aussi parce qu^il respecte P ordre indiqué 
par l'auteur. M. de Lescure a imaginé une clas- 
sification différente, qu'on a trouvée ingénieuse, 
mais dont l'emploi serait superflu dans un livre 
pourvu, comme celui-ci, d'un copieux index alpha- 
bétique. 



VÏIl MAXIMES ET PENSEES 

Quelques noies succincles, rendues indispensables 
par certaines obscurités du iexle, ei des variantes 
fournies par une lecture attentive des Œuvres 
Choisies de Chamfort, imprimées en 1879, ter- 
minent Vouvrage. 

Considéré comme penseur, comme moraliste, 
N. Chamfort vient après La Rochefoucauld et 
La Bruyère, corrigeant en amertume et en scepti- 
cisme ce que l'un offre de conventionnel ou de 
suranné et l'autre de volontairement morose. Avec 
La Bruyère, il représente, a-t-on dit, Pesprit fran- 
çais dans ce qu^il a de plus original et de plus 
affiné. Observateur qui sait, à Voccasion, se mêler 
à la comédie sociale, s^il est misanthrope, c^est par 
infortune plus encore que par goût ou par mépris. 
L'expérience des hommes lui a ouvert les yeux. Ses 
mots sont à la fois brillants et brillants, mais sa 
philosophie trouve un correctif dans sa propre sen- 
sibilité. Cet homme de Vancien régime, désabusé, 
ce classique rebelle à son temps, — et qui Peut été 
également au nôtre, — cet apôtre de la liberté, fidèle 
à son dogme et qui en mourut, est un homme nou- 
veau. Rien dans son œuvre ne semble avoir vieilli. 
Les « Maximes » d^ autrefois : traits caustiques et 
réparties ingénieuses, qu'il exprime en termes 



AVANT-PROPOS IX 

lapidaires, cesl la pensée et hier el de demain, 
celle de loul à Fheure el d^ aujourd'hui. 

Qui ne comprendrail, après cela, combien nous 
lenions à présenter son œuvre el, collaborateur 
ennobli par la lâche, à réaliser une édition digne 
à la fois de Vécrivain el de son public ? 

Ad. van Bever. 



NOTES SUR CHAMFORT 

PAR 

LE COMTE P.-L. RŒDERER 



Le texte ci-après, qui nous fournit les 
détails les plus exacts sur Chamfort, est 
extrait des Œuvres complètes de Rœderer. 
Paris, F. Didot, 1853-1859, t. IV. La pre- 
mière partie de ces a Notes » et « Anecdotes » 
tirée du Journal de Paris, figure également 
dans l'édition des Œuvres complètes de 
Chamfort, publiée par P.-R. Auguis, en 1825, 
t. V, pp. 339-347. — NOTE des éditeurs. 



NOTES SUR CHAMFORT 



ST-CE que vous ne défendrez pas Chamfort 
contre Delacroix ? (1) — Ma foi, je n*en sais 
rien. — N*étiez-vous pas de ses amis ? — J^en étais, 
certainement. — Et vous l'abandonneriez ! — 
N'a-t-il pas été lerroriste / — Oui, jusqu'à la 
menace ; non, jusqu'aux actions. Il croyait néces- 
saire de paraître terrible, pour éviter d^tre cruel. 
Il s'est arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec 
les armes que le patriotisme alarmé ne voulait que 

(l) Delacroix avait fait insérer dans le Journal de Paris, une lettr* 
dans laquelle il parlait peu avantageusement de Chamfort, auquel il 
reprochait d'avoir pris une part trop active à la Révolution. — n. d. è. 



XIV MAXIMES ET PENSÉES 

montrer. Le confondriez-vous avec les hommes de 
sang ? — Non ; mais je ne le mettrai pas non plus au 
rang des esprits sages qui ont prévu les consé- 
quences des déclamations incendiaires, ni des âmes 
courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs 
populaires, ni même des âmes sensibles qui en ont 
constamment gémi. N'est-ce pas lorsque la terreur 
l'a atteint lui-même qu'il a cessé d'applaudir au 
terrorisme ? — C'est bien avant ; et il ne s'est pas 
borné au silence, il a frappé sur le terrorisme, dès 
qu'il l'a vu cruel, comme il l'avait fait sur le despo- 
tisme dans tous les tems, et sur le modérantisme 
quand il l'a cru dangereux. Ignorez-vous qu'il fut 
mis en arrestation pour avoir refusé à Héraut- 
Séchelles d'écrire contre la liberté de la presse ? 
N'avez -vous pas entendu citer ce mot qui lui 
échappa au sujet de la fralernilé, que les tyrans 
proclamaient sans cesse : Ils parleni, dit-il, de la 
fralernilé d'Éléocle el Polynice P Ce fut lui qui, 
entendant déplorer l'indifférence du public pour 
les chefs-d'œuvre de la scène tragique, l'expliqua en 
ces mots : La tragédie ne fait plus d*effel depuis 
qu'elle court les rues. Ce fut lui qui dit de Barrère, 
à la naissance de son pouvoir : C'est un brave 
homme que ce Barrère, il vient toujours au secours 



NOTES SUR CHAMFORT XY 

du plus forl. C'est un ange que voire Pache, dit-il 
un jour à un ami de celui-ci, mais à sa place Je 
rendrais mes comptes. Ce furent ces discours et 
cent autres que ceux-là supposent, qui indispo- 
sèrent les décemvirs contre lui. On sait qu'au 
moment de son arrestation, il fît ce qu'il put pour 
se tuer; remis en liberté, ses amis lui reprochaient 
d'avoir tenté de se donner la mort. Mes amis, 
répondit-il, du moins je ne risquais pas d'être jeté 
à la voirie du Panthéon, C'est ainsi qu'il appelait 
cette sépulture depuis l'apothéose de Marat. Quelque 
tems après sa délivrance, un des amis qui lui 
ont fermé les yeux, Colchen, le félicitait d'être 
échappé à ses propres coups ; Chamfort lui répondit : 
Ah! mon ami, les horreurs que je vois me donnent 
à tout moment l'envie de me recommencer. Ne 
voyez-vous pas dans ces paroles lessentimens d'une 
âme sensible et courageuse ? — Je me plais à les 
reconnaître en lui ; mais pourquoi donc cet emporte- 
ment de paroles, ce débordement d'invectives et de 
menaces contre les mêmes castes, contre la plupart 
des mêmes individus que Marat et Robespierre 
proscrivirent depuis ? — Vous l'avez dit : parce que 
Chamfort n'était pas un esprit sage ; j'ajouterai 
même qu'en politique il n'était pas un esprit éclairé. 



XVI MAXIMES ET PENSÉES 

Il avait vu les abus et les vices attachés à l'ancien 
régime ; il leur avait juré la guerre : et il croyait 
nécessaire de la faire à outrance, sans précaution, 
comme sans mesure ; voilà son erreur. — Mais n'y 
a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et 
au moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire 
pour peu que la justice y autorise ; de cette méchan- 
ceté qui n'est pas celle du scélérat, mais celle de 
l'homme dur et violent ? — Nullement, et ce qui le 
prouve, c'est qu'il a cessé ses emportemens dès 
qu'il a vu qu'on prenait à la lettre les discours des 
Marat et des Robespierre ; il voulait faire peur et 
non faire du mal, puisqu'il s'est arrêté dès qu'il a 
vu qu'on faisait mal pour faire mal et encore pour 
faire peur. — Mais n'a-t-il pas voulu satisfaire des 
vues personnelles ? N'est-ce pas son intérêt qui lui 
a conseillé de flatter les partis dominants ? — Son 
intérêt n'a été pour rien dans sa conduite. Toujours 
Chamfort s'y montra supérieur; disons plus : il en 
fut toujours l'ennemi. Non seulement il s'attacha à 
la révolution, mais même il poursuivit avec passion 
jusque sur lui-même tous les abus, ou ce qu'il 
croyait être les abus de l'ancien régime. Il se 
déchaîna contre les pensions jusqu'à ce qu'il n'eut 
plus de pensions ; contre l'Académie, dont les jetons 



NOTES SUR CHAMFORT XVII 

étaient devenus sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il 
n'y eut plus d'Académie ; contre toutes les idolâtries, 
toutes les servilités, toutes les courtoisies, jusqu'à 
ce qu'il n'existât plus un seul homme qui osât se 
montrer empressé à lui plaire; contre l'opulence 
extrême, jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un ami 
assez riche pour le mener en voiture ou lui donner 
à dîner. Enfin il se déchaîna contre la frivolité, le 
bel esprit, la littérature même, jusqu'à ce que 
toutes ses liaisons, occupées uniquement des intérêts 
publics, fussent devenues indiflérentes à ses écrits, 
à ses comédies, à sa conversation. Il s'impatientait 
d'entendre louer son Marchand de Smyrne comme 
une comédie révolutionnaire ; il s'indignait même 
qu'on se crût réduit à tenir compte de si faibles 
ressources pour servir une si grande cause. Je ne 
croirai pas à la Révolution, disait-il souvent en 
1791 et 1792, lanl que je verrai ces carrosses et ces 
cabriolets écraser les passans. Voici une anecdote 
qui le caractérise : le lendemain du jour où l'Assem- 
blée constituante supprima les pensions, nous fûmes, 
lui et moi, voir M-Larmontel] à la campagne. Nous 
le trouvâmes, et sa femme surtout, gémissant de la 
perte que le décret leur faisait éprouver ; et c'était 
pour leurs enfans qu'ils gémissaient. Chamfort en 



XVIII MAXIMES ET PENSÉES 

prit un sur ses genoux : Viens, dît-il, mon petit 
ami ; tu vaudras mieux que nous, quelque jour tu 
pleureras sur ton père, en apprenant qu'il eut la 
faiblesse de pleurer sur toi, dans l'idée que tu 
serais moins riche que lui. Chamfort perdait lui- 
même sa fortune par le décret de la veille. Si 
Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux 
autres, il ne se passait rien non plus à lui-même. Il 
fut misanthrope, peut-être, mais non pas inhumain ; 
il haïssait les hommes, mais parce qu'ils ne s'aimaient 
point ; et le secret de son caractère est tout entier 
dans ce mot qu'il répétait souvent : Tout homme 
qui à quarante ans n'est pas misanthrope, n'a 
jamais aimé les hommes. On lui a reproché d'avoir 
été ingrat envers des amis qui l'avaient obligé 
pendant leur puissance, et l'on s'est fondé sur son 
ardeur à poursuivre les abus dont ils vivaient. La 
belle raison I La preuve que Chamfort ne fut point 
ingrat, c'est qu'il resta attaché à ses amis dépouillés 
d'abus, comme il l'avait été quand ils en étaient 
revêtus. — A ce compte, il n'y aurait qu^à admirer 
dans Chamfort ; et ce que vous appelez le défaut de 
sagesse de son esprit, ne serait que la faculté de 
s'émouvoir trop vivement pour le bien et contre le 
mal ! — Vous allez maintenant trop loin. La moro- 



NOTES SUR CHAMFORT XIX 

site de Chamfort, sa misanthropie furent des défauts 
sérieux; il irrita souvent des gens qu'il aurait pu 
ramener. Il affligea des hommes honnêtes par des 
jugemens inconsidérés; il provoqua sans le vouloir, 
il autorisa des passions perverses, et arma des 
hommes atroces de maximes violentes et de raison- 
nemens spécieux ; et quand il avait lancé un mot 
piquant ou accablant sur quelque homme que ce 
fût, il ne revenait plus sur l'opinion qu'il en avait 
donnée, non qu'il fût arrêté par la crainte mépri- 
sable de déprécier un mot vaillant, mais plutôt 
parce qu'il voulait se faire craindre d'un ennemi 
qu'il croyait trop blessé pour ne pas être irrécon- 
ciliable : c'est ainsi qu'il resta toute sa vie le 
détracteur de La Harpe, parce qu'il l'avait été un 
jour ; il s'obstina à soutenir que cet excellent litté- 
rateur, dont il honorait d'ailleurs le patriotisme, ne 
savait pas le latin, parce qu'il l'avait surpris autre- 
fois je ne sais dans quelle erreur sur le sens d'un mot 
de Tite-Live. Ces travers sont inexcusables, mais 
je ne puis pour cela passer condamnation sur des 
reproches qui attaquent le fond de son cœur. — Je 
vous entends ; mais, après tout, à quoi bon célébrer 
Chamfort? Qu'a-t-il fait pour la révolution? Il n'a 
pas imprimé une seule ligne pour en hâter ou en 



XX MAXIMES ET PENSÉES 

arrêter la marche, suivant les circonstances, non 
plus que pour Téclairer. — Comptez-vous pour rien 
une foule de mots saillans qui ont passé mille fois 
dans toutes les bouches ? Sa réponse à des aristo- 
crates qui, après le 14 juillet 1789, se demandaient 
douloureusement ce que devenait la Baslille : 
Messieurs, elle ne fait que décroître et embellir ! 
Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre 
à la Belgique : Guerre aux châteaux, paix aux 
chaumières! Paroles qui, pour être devenues 
l'adage du vandalisme et de la tyrannie en France, 
n'en étaient pas moins justes et politiques relative- 
ment à des ennemis étrangers et des agresseurs 
cruels. Cette prédiction malheureusement démentie 
par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et 
fournira à l'Angleterre un éternel reproche contre 
lui : L^ Angleterre ne fera pas la guerre à la France, 
elle aimera mieux sucer notre sang que de le 
répandre. Enfin, cette réflexion décisive sur des 
projets de loi proposés à l'Assemblée constituante 
pour réprimer la licence des écrits calomnieux : 
Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce 
qu^elle ne coûte guère et qu'elle se vend bien? 
Chamfort imprimait sans cesse, mais c'était dans 
l'esprit de ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit, mais il 



NOTES SUR CHAMFORT XXI 

n'aura rien dit qui ne le soit un jour. On le citera 
longtenis ; on répétera dans plus d'un bon livre 
des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le germe 
d'un bon livre... Ne craignons pas de le dire : on 
n'estime pas à sa valeur le service qu'une phrase 
énergique peut rendre aux plus grands intérêts. Il 
est des vérités importantes qui ne servent à rien, 
parce qu'elles sont noyées dans de volumineux 
écrits, ou errantes et confuses dans l'entendement ; 
elles sont comme un métal précieux en dissolution ; 
en cet état, il n'est d'aucun usage ; on ne peut même 
apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut 
que l'artiste le mette en lingot, l'affine, Pessaye, et 
lui imprime sous le balancier des caractères auxquels 
tous les yeux puissent le reconnaître. Il en est de 
même de la pensée; il faut, pour entrer dans la 
circulation, qu'elle passe sous le balancier de 
l'homme éloquent ; qu'elle y soit marquée d'une 
empreinte ineflaçable, frappante pour tous les yeux, 
et garante de son aloi. Chamfort n'a cessé de frapper 
de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de 
la monnaie d'or ; il ne la distribuait pas lui-même 
au public, mais ses amis se chargeaient volontiers 
de ce soin ; et, certes, il est resté plus de choses de 
lui, qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés 



XXII MAXIMES ET PENSÉES 

depuis cinq ans et chargés de tant de mots. — Je 
me rends, citoyen ; mais que puis-je faire de mieux 
pour la mémoire de Chamfort que d'écrire notre 
entretien et de le publier ? Y consentez-vous ? — 
Volontiers. » 

{Journal de Paris^ du 28 ventôse, an III 
[19 mars 1795].) 

II 

Chamfort a plus observé le monde que la Société ; 
plus les effets que les causes de ce qui s'y passe ; et, 
entre les effets, il a été plus frappé des ridicules, 
des bizarreries ou des absurdités, que des vices et 
des désordres ; et entre les ridicules, ceux des 
manières, du ton, du langage, ne le frappaient pas 
moins que celui des mœurs, de Pesprit ou du 
caractère. 

Il était lui-même très soigneux d'éviter le ridicule; 
il regardait comme un malheur d'y tomber ; il 
mettait de l'importance à l'éviter. Il tenait cette 
faiblesse de la contagion du grand monde : On ne 
saurait croire, disait -il, combien il faut d'esprit 
pour n'être jamais ridicule. — L'art de la plaisan- 
terie, dit-il ailleurs, préserve du malheur, toujours 
fâcheux pour un honnête homme, d'être faux ou 



NOTES SUR CHAMFORT XXIII 

pédant. Comment un honnête homme balancerait- 
il entre la fausseté et la pédanterie P Et comment 
est-il fâcheux d'être pédant ou d'être réputé tel, 
quand il faut blâmer, censurer, sous peine de faus- 
seté ? Et comment la raillerie sauve-t-elle du 
reproche de fausseté, quand elle prend la place de 
la censure rigoureuse et de l'indignation énergique ? 

La crainte du ridicule est souvent une cause de 
ridicule, parce qu'elle est une cause de gaucherie. 

La crainte du ridicule de ton et de manières fait 
souvent tomber dans un ridicule d'esprit et de 
mœurs. 

C'est la crainte d'un ridicule qui jette dans un 
autre. C'est par ses efforts pour ne pas ressembler 
au provincial à Paris, que le provincial s'y fait 
remarquer ; c'est pour n'être pas bourgeoise de Paris 
à Versailles, qu'une bourgeoise s'y fait moquer ; 
c'est surtout quand on se moque d'un ridicule qu'on 
a voulu éviter, qu'on court risque d'être souverai- 
nement ridicule soi-même. 

Ce sont les prétentions qui rendent ridicules, non 
les mœurs ni les manières simples ou familières : 
elles peuvent être bizarres et ne sont pas ridicules. 

La dame de petite ville se moque quelquefois, 
non de la femme, mais de la dame de village ; mais 



XXIV MAXIMES ET PENSEES 

la dame de grande ville se moque bien plus de la 
dame de petite ville, et surtout de la sotte confiance 
avec laquelle celle-ci se moque de la villageoise ; et 
tandis qu'elle rit ainsi de la première devant une 
dame de Paris, celle-ci rit de toutes, et surtout de 
celle qui lui parle, en attendant qu'elle vienne, à 
son tour, s'exposer à la risée d'une ancienne femme 
de Versailles, à qui elle racontera le tout à Paris. 

Est-on soi, on est rarement ridicule ; est-on ridi- 
cule par accident, il faut braver la plaisanterie, 
élargir et tendre sa poitrine devant elle, recevoir 
ses traits, sûr de les émousser en les recevant de 
face. 

Chamfort a mieux connu les principes du grand 
monde ; La Bruyère, mieux les caractères des 
hommes du monde; Montaigne, Vauvenargues, 
mieux la société civile; Pascal, La Rochefoucauld, 
mieux la nature humaine. 



Chamfort a saisi, indiqué et fortement censuré le 
ridicule ou l'odieux des principes reçus dans le 
monde. — La Bruyère a saisi, peint, fait sentir 
le ridicule non seulement des principes, mais des 
mœurs des gens du monde. 



NOTES SUR CHAMFORT XXV 

Chamfort marque au fer chaud, mais c'est souvent 
la même marque qu'il imprime à la même chose. — 
La Bruyère peint, il peint tout ce qu'il montre avec 
les couleurs propres, et il n'y a rien qu'il ne peigne. 

Vauvenargues fait plus de réflexions, Chamfort 
plus d'observations ; l'un a pris en lui-même, l'autre 
sur autrui. 

Les réflexions de Vauvenargues sont souvent 
des aveux modestes ; les observations de Chamfort 
sont toujours des censures amères. On peut dire de 
la Rochefoucauld ce que je dis de Vauvenargues. 

« Nous sommes consternés de nos rechutes, dit 
V^auvenargues, et de voir que nos malheurs 
mêmes n'ont pu nous corriger de nos défauts. » 

« Quelque vanité qu'on nous reproche, dit-il 
encore, nous avons besoin quelquefois qu'on nous 
assure de notre mérite. » 

« Nous plaisons plus souvent, dit La Roche- 
foucauld, dans le commerce de la vie par nos fautes 
que par nos bonnes qualités. » 

« La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, 
qu'un goujat, un marmiton, un crocheteur, se vante 
et veut avoir ses admirateurs. Ceux qui écrivent 
contre la gloire veulent avoir la gloire d'avoir bien 



XXVI MAXIMES ET PENSÉES 

écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire 
de l'avoir lu ; et moi, qui écris ceci, j'ai peut-être 
cette envie, et peut-être que ceux qui le liront 
l'auront aussi. » (Pensées de Pascal, ch. XXIV.) 

On ne trouve jamais de ces confessions dans 
Chamfort. Les vices qu'il censure, les ridicules 
qu'il relève, il ne les a jamais vus que dans les 
autres. C'est moins l'amour de la vérité qui l'a 
conduit dans ses recherches utiles, que la haine des 
choses et des personnes qui ont offensé ses regards. 
Il a plus écrit par humeur que par philosophie. 

« C'est la plaisanterie, dit Chamfort, qui doit 
faire justice de tous les travers des hommes et de la 
société. C'est par elle qu'on évite de se compro- 
mettre, c'est par elle qu'on met tout en place 
(il faut : à sa place), sans sortir de la sienne. C'est 
elle qui atteste notre supériorité sur les choses et 
les personnes dont nous nous moquons, sans que 
les personnes puissent s'en offenser, à moins 
qu'elles ne manquent de gaieté ou de mœurs. La 
réputation de savoir bien manier cette arme donne à 
l'homme d'un rang inférieur, dans le monde et dans 
la meilleure compagnie, cette sorte déconsidération 
que les militaires ont pour ceux qui manient supé- 
rieurement l'épée. 



NOTES SUR CHAMFORT XXVII 

« Otez à la plaisanterie son empire, et je quitte 
demain la Société. C'est une sorte de duel où il n*y 
a pas de sang répandu^ et qui, comme l'autre, rend 
les hommes mesurés et plus polis. » (De la Sociélé.) 

Pascal et Chamfort s'accordent à regarder la plai- 
santerie qui offense comme mauvaise ; mais ils 
diffèrent dans les motifs qu'ils en donnent. Chamfort 
veille davantage sur la perfection de la plaisanterie, 
sur le succès du plaisant, sur la sûreté qu'elle donne 
à rhomme de mérite dans la société'. Pascal est 
plus occupé de l'amélioration du cœur, de la sûreté 
de la conscience, de la satisfaction de l'homme 
de bien^. 

Toute Tattention, toute la philosophie de Chamfort 
paraissent s'être tournées uniquement vers ces 
vues : échapper au ridicule, se dérober aux liens 
du mariage, se soustraire à l'autorité des gens de 

1. « C'est une règle excellente à adopter sur l'art de la raillerie et 
de la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doiv^t être garans du 
iuccès de leur plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée ; et 
quand celle-ci se fâche, l'autre a tort. » (Chamfort, Pensées, 79.) 

2. « L'homme aime la malignité, mais ce n'est pas contre les mal- 
heureux, mais contre les heureux superbes. L'épigramme de Martial 
•ur les borgnes ne vaut rien, parce qu'elle ne les console pas, et ne fait 
que donner une pointe à la gloire de l'auteur. Tout ce qui n'est que 
pour l'auteur ne vaut rien : Ambitiosa recidet ornamenta. 11 faut plaire 
à ceux qui ont les sentiments humains et tendres, et non aux âmes 
barbares et inhumaines. {Pensées de Pascal, ch. XXXI,) 



XX vin MAXIMES ET PENSÉES 

fortune, à la domination des gens en puissance, 
à celle de hautes naissances, à celle des gens de 
lettres. 

Chamfort est plein de plaisanteries fines et 
piquantes ; mais La Rochefoucauld est plein d'idées 
grandes et profondes; Vauvenargues, d'idées éle- 
vées ; Pascal, d'idées sublimes. 



Chamfort est plaisant, gai, piquant ; 
Vauvenargues, plus élevé; La Rochefoucauld, 
plus profond ; Pascal, grand, fort, sublime. 

L'expression de Chamfort est toujours juste, 
exacte, souvent forte ; la contexture de sa phrase 
est toujours correcte, même élégante ; mais toutes 
ses pensées ont la même forme, et son ton ne varie 
que de l'amertume à la gaieté. — Quelle différence 
entre lui et La Bruyère ! Il n'est point de tours dans 
la langue, point de mouvemens dans le style, que 
La Bruyère n'ait employés avec succès. Il n'est 
point de ton qu'il n'ait pris avec intérêt. Il sait être 
pathétique, piquant, par sa gaieté ou son humeur. 

Chamfort marque son empreinte à l'emporte- 



NOTES SUR CH A M FORT XXIX 

pièce ; La Bruyère fait un tableau où il répand de la 
richesse, de la variété. 

II affectait un profond mépris pour les chiens, 
parce qu'il les trouvait serviles et rampants, et 
beaucoup d'estime pour les chats, parce qu'il leur 
trouvait un caractère plus libre et non moins d'atta- 
chement. — Un jour, pendant qu'il discourait sur 
ce sujet, son chat saute sur les genoux de la per- 
sonne à qui il parlait, et cette personne s'aperçoit 
que le chat a les ongles rognés jusqu'au bout : c'était 
une précaution de Chamfort contre la liberté des 
griffes. 

Ducis lui laissait voir quelque désir d'avoir le 
cordon noir. — Eh ! mon ami, lui dit Chamfort, lu 
ne r auras pas plus lot qu'il faudra le parler! » 



Chamfort disait à Rulhière : « Je n'ai^amais fail 
qu'une méchancelé. » — Rulhière répondit : « Quand 
finira-l-elle^ ? » 

(1) Mademoiselle Arnould d*autreg disent: Mademoiselle Quinault^, 
appelait plaisamment Chamfort : Don Brusquin d'Algarade, parodiant 
ainsi le titre du roman : Don Guzman d'Alfarache. et caractérisant en 
mèma temps la brusquerie du personnage. {iVolc de l'Éditeur.) 



XXX MAXIMES ET PENSEES 

Il disait dans ces derniers tems : « La Révo- 
lulion esi comme un chien perdu que personne 
n'ose arrêter. » 

Chamfort ne s'est jamais présenté dans les 
sections pour y exercer ses droits de citoyen, et 
Ton a dit que c'était dans la crainte d'être obligé de 
présenter son acte de baptême... Voici une anecdote 
que je tiens de lui, mais à laquelle il était intéressé. 

Un étranger, qui se trouvait chez Mademoiselle 
de Lespinasse avec d'Alembert et beaucoup d'autres 
personnes distinguées, s'impatientait d'entendre un 
impitoyable parleur. Il prend d'Alembert en parti- 
culier : Savez-vous, lui dit-il, ce que c'esi que cet 
homme qui force ainsi tout le monde à se taire et 
à Vécouter? C'est un misérable bâtard de,,, — 
Monsieur, reprend d'Alembert, vous vous adressez 
mal; fai le malheur d'être dans le même cas que 
ce monsieur. L'étranger étourdi va se jeter près de 
Mademoiselle de Lespinasse, sur le sopha où elle 
était assise. Que je suis maladroit et malheureux ! 
lui dit-il. Voici ce qui vient de m'arriver avec 
M, d'Alembert, Et il lui raconte l'aventure. Que Je 
vous plains, monsieur! lui répond Mademoiselle 



NOTES SUR CHAMFORT XXXI 

de Lespinasse ; je suis dans le même cas que 
M, d*Alemherl. Ce qui complète la singularité de 
cette anecdote, c'est que Chamfort, qui nous la 
racontait, à M. de Talleyrand et à moi, aurait pu 
dire à celui de qui il la tenait, la même chose 
que d'Alembert avait dite à l'occasion du parleur, 
et Mademoiselle de Lespinasse à l'occasion de 
d'Alembert. Chamfort était fils d'un chanoine de 
la Sainte-Chapelle. Il a constamment fait mystère 
de sa naissance, excepté à un ou deux amis. 

Se promenant sur le port d'Amsterdam avec le 
comte de Choiseul et le comte de Vaudreuil, qui 
admiraient l'activité des crocheteurs et l'habileté 
des charpentiers : « Qu'est-ce, leur dit-il, qu'un 
gentilhomme français, en comparaison de ces 
hommes-là ! » 

Vaudreuil, Choiseul - Gouffîer reprochaient à 
Chamfort, qui était pauvre, de ne pas 4eur confier 
ses besoins. « Je vous promets, leur dit-il, de vous 
emprunter cent louis à chacun, quand vous aurez 
payé vos dettes. » 



AVERTISSEMENT DU PREMIER ÉDITEUR 



CHAMFORT était, depuis longtems, en usage 
(Técrire chaque jour sur de petits carrés de 
papier, les résultats de ses réflexions, rédigés en 
maximes, les Anecdotes qu'il avait apprises, les 
faits servant à l'histoire des mœurs, dont il avait 
été témoin dans le monde; enfin les mois piquans 
et les reparties ingénieuses qu'il avait entendus ou 
qui lui étaient échappés à lui-même. 

Tous ces petits papiers, il les jetait pêle-mêle 
dans des cartons. Il ne s'était ouvert à personne 
sur ce qu'il avait dessein d'en faire. Lorsqu'il est 
mort,, ces cartons étaient en assez grand nombre, 



XXXIV MAXIMES ET PENSÉES 

el presque tous remplis; mais la plus f^ande 
partie fui vidée el enlevée, sans doule avanl 
Vapposilion des scellés. Le Juge de paix renferma 
dans deux portefeuilles, ce qu'il y trouva de reste. 
C'est du choix très scrupuleux fait parmi cette 
espèce de débris, que fai tiré ce qui compose ce 
volume. 

Je ne serais peut-être jamais parvenu à y établir 
quelque ordre, si, parmi cette masse de petits 
papiers, je n'en avais trouvé un qui m'a donné la 
clef du dessein de l'Auteur, et même le titre de 
l'ouvrage. Voici ce qui y est écrit : 

Produits de la Civilisation perfectionnée. 
r*' Partie. Maximes et Pensées. 
2* Partie. Caractères. 
3*^ Partie. Anecdotes. 

En lisant ceci. Je ne doutai point que ce ne fût le 
litre et la division d'un grand ouvrage, dont 
Chamfort avait parlé à mots couverts à très peu 
de personnes, et dont il avait depuis si longtems 
rassemblé les matériaux. 

Le titre est parfaitement dans le genre de son 
esprit : il était dans sa philosophie de voir comme 
le produit de ce perfectionnement de civilisation que 



AVERTISSEMENT DU PREMIER EDITEUR XXXV 

Von vanle, l'excessive corruption des mœurs, les 
vices hideux ou ridicules, et les travers de toute 
espèce qu^il prenait un plaisir malin à caracté- 
riser et à peindre. 

Je fis donc, en suivant cette division établie par 
lui-même, un premier triage. La première partie 
se trouva très abondante, et me parut susceptible 
d'être subdivisée par chapitres. La partie des 
Caractères était la plus faible, soit qu'il se fût 
moins exercé dans ce genre, soit qu'elle soit plus 
riche dans les très nombreux papiers que je n'ai 
pas. Je la réunis à celle des Anecdotes, et ayant 
ainsi divisé le tout seulement en deux parties, je 
réduisis, par un examen sévère, à un seul volume, 
ce qui, si pavais tout employé, en pouvait fournir 
plus de deux. 

J'ai éprouvé dans tout ce travail, aussi fastidieux 
que pénible^ que l'amitié donne plus de patience 
que l'amour-propre, et que l'on peut prendre, pour 
la mémoire d'un ami, des soins qu'Jl paraîtrait 
insupportable de prendre pour soi-même. 

Je me serais fort trompé dans mon jugement, si 
ce volume, et surtout si la partie des Maximes et 
Pensées, n'ajoute beaucoup à la réputation de 
Chamfort, assez connu comme Écrivain et 



XXXVI MAXIMES ET PENSEES 

comme Homme de Lettres, mais trop peu comme 
Philosophe. 

Quant aux Caractères et Anecdotes, Je n'ai pas 
cru devoir les diviser par chapitres. Leur mélange 
produit une variété que la classification eût fait 
disparaître. La Cour, la Ville, Hommes, Femmes, 
Gens de Lettres, figurent tour à tour et presque 
ensemble dans cette scène mobile, comme ils 
figuraient dans celle du monde, oii Chamfort ayant 
été longtems acteur et spectateur, était plus que 
personne, par sa position, à portée de saisir la 
ressemblance des personnages, comme il l'était 
par son talent de les représenter dans ses peintures. 

On trouvera dans cette partie beaucoup de noms 
connus et d'indications faciles à reconnaître; je 
ne me suis cru permis ni de supprimer les uns, ni 
d*ôter aux autres le léger voile dont l'Auteur les 
avait couverts. 

J'ai placé en tête de la première partie, et 
comme une sorte d'Avertissement de l'Auteur, une 
Question qu'il s'était souvent entendu faire, et ses 
réponses, remplies d'originalité, à cette question 
triviale. 

Je regrette infiniment de n'avoir pas eu à ma 
disposition le reste de ces matériaux précieux. 



AVERTISSEMENT DU PREMIER EDITEUR XXXVII 

Peul-êlre serais-je parvenu à en faire à peu près 
ce que VAuleur complaît en faire lui-même; et 
cet ouvrage, devenu complet, serait un des plus 
piquans de ce siècle. 

J'exhorte, au nom de l'Amitié, de la Philosophie 
et des Lettres, ceux qui peuvent posséder ce trésor, 
à ne le pas enfouir, et à rendre à la mémoire du 
malheureux Chamfort tout ce qui lui appartient. 

GINGUENÉ, 



QUESTION ET RÉPONSES 



QUESTION 

Pourquoi ne donnez-vous plus rien au public ? 

RÉPONSES 

C'est que le public me paraît avoir le comble 
du mauvais goût et la rage du dénigrement. 

C*est qu'un homme raisonnable ne peut agir sans 
motif, et qu'un succès ne me ferait aucun plaisir, 
tandis qu'une disgrâce me ferait peut-être beaucoup 
de peine. 

C'est que je ne dois pas troubler mon repos, 
parce que la compagnie prétend qu'il faut divertir 
la compagnie. 

C'est que je travaille pour les Variétés Amu- 
santes, qui sont le théâtre de la nation, et que je 



XL MAXIMES ET PENSÉES 

mène de front, avec cela, un ouvrage philosophique, 
qui doit être imprimé à PImprimerie Royale. 

C'est que le public en use avec les Gens de 
Lettres comme les racoleurs du Pont Saint-Michel 
avec ceux qu'ils enrôlent : enivrés le premier 
jour, dix écus, et des coups de bâton le reste de 
leur vie. 

C'est qu'on me presse de travailler, par la même 
raison que quand on se met à sa fenêtre, on 
souhaite de voir passer, dans ITa] rue, des singes 
ou des meneurs d'ours. 

Exemple de M. Thomas, insulté pendant toute 
sa vie et loué après sa mort. 

Gentilshommes de la Chambre, Comédiens, Cen- 
seurs, la Police, Beaumarchais. 

C'est que j'ai peur de mourir sans avoir vécu. 

C'est que tout ce qu^on me dit pour m'engager à 
nie produire, est bon à dire à Saint-Ange et à 
Murville. 

C'est que j'ai à travailler et que les succès 
perdent du tems. 

C'est que je ne voudrais pas faire comme les 
(jrens de Lettres, qui ressemblent à des ânes, ruant 
et se battant devant un râtelier vide. 

C'est que si j'avais donné à mesure, les baga- 



QUESTION ET REPONSES XLI 

telles dont je pouvais disposer, il n'y aurait plus 
pour moi de repos sur la terre. 

C'est que j'aime mieux Festime des honnêtes 
gens, et mon bonheur particulier que quelques 
éloges, quelques écus, avec beaucoup d'injures et 
de calomnies. 

C'est que s'il y a un homme sur la terre qui ait le 
droit de vivre pour lui, c'est moi, après les méchan- 
cetés qu'on m'a faites à chaque succès que j'ai 
obtenu. 

C'est que jamais, comme dit Bacon, on n'a vu 
marcher ensemble la gloire et le repos. 

Parce que le public ne s'intéresse qu'aux succès 
qu'il n'estime pas. 

Parce que je resterais à moitié chemin de la 
gloire de Jeannot. 

Parce que j'en suis à ne plus vouloir plaire qu'à 
qui me ressemble. 

C'est que plus mon affiche littéraire s'efface, plus 
je suis heureux. • 

C'est que j'ai connu presque tous les hommes 
célèbres de notre tems, et que je les ai vus malheu- 
reux par cette belle passion de célébrité, et mourir, 
après avoir dégradé par elle leur caractère moral. 



MAXIMES 



ET 



PENSÉES 



CHAPITRE PREMIER 
MAXIMES GÉNÉRALES 



CHAPITRE PREMIER 



MAXIMES GÉNÉRALES 



I 

LES Maximes, les Axiomes sont, ainsi que les 
Abrégés, Pouvrage des gens d'esprit qui ont 
travaillé, ce semble, à l'usage des esprits médiocres 
ou paresseux. Le paresseux s'accommode d'une 
maxime qui le dispense de faire lui-même les 
observations qui ont mené l'auteur de la maxime 
au résultat dont il fait part à son lecteur. Le 
paresseux et l'homme médiocre se croient dispensés 
d'aller au delà, et donnent à la maxime une gêné- 



4 MAXIMES ET PENSÉES 

ralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même 
médiocre, ce qui arrive quelquefois, n'a pas pré- 
tendu lui donner. L'homme supérieur saisit tout 
d'un coup les ressemblances, les différences qui 
font que la maxime est plus ou moins applicable à 
tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de 
cela comme de l'histoire naturelle, où le désir de 
simplifier a imaginé les classes et les divisions. Il a 
fallu avoir de l'esprit pour les faire. Car il a fallu 
rapprocher et observer des rapports. Mais le grand 
naturaliste, l'homme de génie voit que la nature 
prodigue des êtres individuellement diflerens, et 
voit l'insuffisance des divisions et des classes qui 
sont d'un si grand usage aux esprits médiocres ou 
paresseux ; on peut les associer : c'est souvent la 
même chose, c'est souvent la cause et l'effet. 

II 

La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de 
bons mots ressemblent à ceux qui mangent des 
cerises ou des huîtres, choisissant d'abord les 
meilleures et finissant par tout manger. 

III 

Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui 
indiquerait toutes les idées corruptrices de l'esprit 



MAXIMES GENERALES D 

humain, de la société, de la morale, et qui se 
trouvent développées ou supposées dans les écrits 
les plus célèbres, dans les auteurs les plus consa- 
crés ; les idées qui propagent la superstition reli- 
gieuse, les mauvaises maximes politiques, le despo- 
tisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de 
toute espèce. On verrait que presque tous les livres 
sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque 
autant de mal que de bien. 

IV 

On ne cesse d'écrire sur l'Éducation et les 
ouvrages écrits sur cette matière ont produit 
quelques idées heureuses, quelques méthodes 
utiles, ont fait, en un mot, quelque bien partiel. 
Mais quelle peut être, en grand, l'utilité de ces 
écrits, tant qu'on ne fera pas marcher de front les 
réformes relatives à la législation, à la religion, à 
l'opinion publique ? L'Éducation n'ayant d'autre 
objet que de conformer la raison de l^nfance à la 
raison publique relativement à ces trois objets, 
quelle instruction donner, tant que ces trois objets 
se combattent ? En formant la raison de l'enfance, 
que faites -vous que de la préparer à voir plutôt 
l'absurdité des opinions et des mœurs consacrées 



b MAXIMES ET PENSÉES 

par le sceau de l^autorité sacrée, publique, ou légis- 
lative, par conséquent, à lui en inspirer le mépris ? 

V 

C'est une source de plaisir et de philosophie, de 
faire l'analyse des idées qui entrent dans les 
divers jugements que portent tel ou tel homme, 
telle ou telle société. L'examen des idées qui déter- 
minent telle ou telle opinion publique, n'est pas 
moins intéressant, et l'est souvent davantage. 

VI 

Il en est de la Civilisation comme de la cuisine. 
Quand on voit sur une table des mets légers, sains 
et bien préparés, on est fort aise que la cuisine soit 
devenue une science ; mais quand on y voit des 
jus, des coulis, des pâtés de truffes, on maudit les 
cuisiniers et leur art funeste : à l'application. 

VII 
L'homme, dans l'état actuel de la Société, me 
paraît plus corrompu par sa raison que par ses 
passions. Ses passions (j'entends ici celles qui 
appartiennent à l'homme primitif) ont conservé, 
dans l'ordre social, le peu de nature qu'on y 
retrouve encore. 



MAXIMES GÉNÉRALES 7 

VIII 
La Société n'est pas, comme on le croit d'ordi- 
naire, le développement de la Nature, mais bien sa 
décomposition et sa refonte entière. C'est un second 
édifice, bâti avec les décombres du premier. On en 
retrouve les débris, avec un plaisir mêlé de sur- 
prise. C'est celui qu'occasionne l'expression naïve 
d'un sentiment naturel qui échappe dans la société; 
il arrive même qu'il plaît davantage, si la personne 
à laquelle il échappe est d'un rang plus élevé, c'est- 
à-dire plus loin de la Nature. Il charme dans un Roi, 
parce qu'un roi est dans l'extrémité opposée. C'est 
un débris d'ancienne architecture dorique ou corin- 
thienne, dans un édifice grossier et moderne. 

IX 
En général, si la Société n'était pas une compo- 
sition factice, tout sentiment simple et vrai ne pro- 
duirait pas le grand effet qu'il produit. Il plairait 
sans étonner. Mais il étonne et il plaît. Notre sur- 
prise est la satire de la Société, et notre plaisir est 
un hommage à la Nature. 

X 

Les fripons ont toujours un peu besoin de leur 
honneur, à peu près comme les espions de police, 



8 MAXIMES ET PENSÉES 

qui sont payés moins cher quand ils voient moins 
bonne compagnie. 

XI 

Un homme du peuple, un mendiant, peut se 
laisser mépriser, sans donner Pidée d'un homme vil, 
si le mépris ne paraît s'adresser qu'à son extérieur. 
Mais ce même mendiant qui laisserait insulter sa 
conscience, fût-ce par le premier souverain de 
l'Europe, devient alors aussi vil par sa personne 
que par son état. 

XII 

Il faut convenir qu'il est impossible de vivre 
dans le monde, sans jouer de tems en tems la 
comédie. Ce qui distingue l'honnête homme du 
fripon, c'est de ne la jouer que dans les cas forcés, 
et pour échapper au péril ; au lieu que l'autre va 
au-devant des occasions. 

XIII 

On fait quelquefois dans le monde un raison- 
nement bien étrange. On dit à un homme, en 
voulant récuser son témoignage en faveur d'un 
autre homme : c'est votre ami. Eh I morbleu, c'est 
mon ami, parce que le bien que j'en dis est vrai, 
parce qu'il est tel que je le peins. Vous prenez la 



MAXIMES GÉNÉRALES 9 

cause pour l'efiet, et PefTet pour la cause. Pourquoi 
supposez-vous que j'en dis du bien, parce qu'il est 
mon ami ? et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt 
qu'il est mon ami, parce qu'il y a du bien à en dire ? 

XIV 

Il y a deux classes de Moralistes et de Politiques, 
ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté 
odieux ou ridicule, et c'est le plus grand nombre : 
Lucien, Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld, 
Swift, Mandeville, Helvétius, etc. Ceux qui ne 
l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections ; 
tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les 
premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont 
vu que les latrines. Les seconds sont des enthou- 
siastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les 
oflense, et qui n'en existe pas moins. Esl in medio 
verum. 

XV 

Veut-on avoir la preuve de la paffaite inutilité 
de tous les livres de Morale, de Sermons, etc. ? Il n'y 
a qu'à jeter les yeux sur le préjugé de la noblesse 
héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel les 
Philosophes, les Orateurs, les Poètes, aient lancé 
plus de traits satyriques, qui ait plus exercé les 



10 MAXIMES ET PENSÉES 

esprits de toute espèce, qui ait fait naître plus de 
sarcasmes ? Cela a-t-il fait tomber les présentations, 
la fantaisie de monter dans les carrosses ? Cela 
a-t-il fait supprimer la place de Cherin ? 

XVI 

Au Théâtre, on vise à l'effet ; mais ce qui distingue 
le bon et le mauvais poète, c'est que le premier 
veut faire effet par des moyens raisonnables, et, 
pour le second, tous les moyens sont excellens. Il 
en est de cela comme des honnêtes gens et des 
fripons, qui veulent également faire fortune. Les 
premiers n'emploient que des moyens honnêtes, et 
les autres, toutes sortes de moyens. 

XVII 

La Philosophie, ainsi que la Médecine, a beaucoup 
de drogues, très peu de bons remèdes, et presque 
point de spécifiques. 

XVIII 

On compte environ cent cinquante millions 
d'âmes en Europe, le double en Afrique, plus du 
triple en Asie ; en admettant que l'Amérique et les 
Terres Australes n'en contien[nent] que la moitié de 
ce que donne notre hémisphère, on peut assurer 
qu'il meurt tous les jours, sur notre globe, plus de 



MAXIMES GÉNÉRALES 11 

cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vécu 
que trente ans, aurait [encore] échappé environ mille 
quatre cents fois à cette épouvantable destruction. 

XIX 

J'ai vu des hommes qui n'étaient doués que d'une 
raison simple et droite, sans une grande étendue 
ni sans beaucoup d'élévation d'esprit, et cette raison 
simple avait suffi pour leur faire mettre à leur place 
les vanités et les sottises humaines, pour leur donner 
le sentiment de leur dignité personnelle, leur faire 
apprécier ce même sentiment dans autrui. J'ai vu 
des femmes à peu près dans le même cas, qu'un 
sentiment vrai, éprouvé de bonne heure, avait 
mises au niveau des mêmes idées. Il suit de ces 
deux observations que ceux qui mettent un grand 
prix à ces vanités, à ces sottises humaines, sont de 
la dernière classe de notre espèce. 

XX 

Celui qui ne sait point recourir à^propos à la 
plaisanterie, et qui manque de souplesse dans 
l'esprit, se trouve très souvent placé entre la 
nécessité d'être faux ou d'être pédant : alternative 
fâcheuse à laquelle un honnête homme se soustrait, 
pour l'ordinaire, par de la grâce et de la gaîté. 



12 



MAXIMES ET PENSEES 



XXI 

Souvent une opinion, une coutume commence à 
paraître absurde dans la première jeunesse, et en 
avançant dans la vie, on en trouve la raison ; elle 
paraît moins absurde. En faudrait-il conclure que 
de certaines coutumes sont moins ridicules? On 
serait porté à penser quelquefois qu'elles ont été 
établies par des gens qui avaient lu le livre entier 
de la vie, et qu'elles sont jugées par des gens qui, 
malgré leur esprit, n'en ont lu que quelques pages. 

XXII 

Il semble que, d'après les idées reçues dans le 
monde et la décence sociale, il faut qu'un prêtre, 
un curé croie un peu pour n'être pas hypocrite, 
ne soit pas sûr de son fait pour n'être pas into- 
lérant. Le Grand Vicaire peut sourire à un propos 
contre la religion, l'Evêque rire tout à fait, le 
Cardinal y joindre son mot. 

XXIII 
La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, 
à peu près comme un Cicérone d'Italie rappelle 
Cicéron. 

XXIV 
J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que 



MAXIMES GÉNÉRALES 13 

certains sauvages de l'Afrique croient à l'immor- 
talité de Pâme. Sans prétendre expliquer ce qu'elle 
devient, ils la croient errante, après la mort, dans 
les broussailles qui environnent leurs bourgades, et 
la cherchent plusieurs matinées de suite. Ne la 
trouvant pas, ils abandonnent cette recherche, et 
n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos philo- 
sophes ont fait, et avaient de meilleur à faire. 

XXV 

Il faut qu'un honnête homme ait l'estime 
publique sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire 
malgré lui. Celui qui l'a cherchée donne sa mesure. 

XXVI 
C'est une belle allégorie, dans la Bible, que cet 
Arbre de la Science du Bien et du Mal qui produit 
la Mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que 
lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des 
illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire, un 
désintéressement complet sur tout oa qui touche 
et occupe les autres hommes ? 

XXVII 

Il faut qu'il y ait de tout dans le monde; il faut 
que, même dans les combinaisons factices du 
système social, il se trouve des hommes qui oppo- 



14 MAXIMES ET PENSÉES 

sent la Nature à la Société, la vérité à l'opinion, 
la réalité à la chose convenue. C'est un genre d'es- 
prit et de caractère fort piquant, et dont l'empire 
se fait sentir plus souvent qu'on ne croit. Il y a des 
gens à qui on n'a besoin que de présenter le vrai, 
pour qu'ils y courent avec une surprise naïve et 
intéressante. Ils s^étonnent qu'une chose frappante 
(quand on sait la rendre telle) leur ait échappé 
jusqu'alors. 

XXVIII 

On croit le sourd malheureux dans la Société. 
N'est-ce pas un jugement prononcé par l'amour- 
propre de la Société qui dit : Cet homme-là n'est-il 
pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous 
disons ? 

XXIX 

La pensée console de tout, et remédie à tout. Si 
quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le 
remède du mal qu'elle vous a fait, et elle vous le 
donnera. 

XXX 

Il y a, on ne peut le nier, quelques grands carac- 
tères dans l'histoire moderne; et on ne peut com- 
prendre comme[nt] ils se sont formés. Ils y semblent 



M A XI M ES GÉNÉRALES 15 

comme déplacés. Ils y sont comme des cariatides 
dans un entresol. 

XXXI 
La meilleure philosophie, relativement au monde, 
est d'allier, à son égard, le sarcasme de la gaîté 
avec l'indulgence du mépris. 

XXXII 

Je ne suis pas plus étonné de voir un homme 
fatigué de la Gloire, que je ne le suis d'en voir un 
autre importuné du bruit qu'on fait dans son 
antichambre. 

XXXIII 

J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans cesse 
l'estime des honnêtes gens à la considération, et le 
repos à la célébrité. 

XXXIV 

Une forte preuve de l'existence de Dieu, selon 
Dorilas, c'est l'existence de l'homme, de l'homme 
par excellence, dans le sens le moin* susceptible 
d'équivoque, dans le sens le plus exact, et, par 
conséquent, un peu circonscrit, en un mot, de 
l'homme de qualité. C'est le chef-d'œuvre de la 
Providence, ou plutôt le seul ouvrage immédiat de 
ses mains. Mais on prétend, on assure qu'il existe 



16 MAXIMES ET PENSÉES 

des êtres d'une ressemblance parfaite avec cet être 
privilégié. Dorilas a dit : est-il vrai ? quoi ! même 
figure, même conformation extérieure ! Eh bien, 
l'existence de ces individus, de ces hommes, puis- 
qu'on les appelle ainsi, qu'il a niée autrefois, qu'il a 
vue, à sa grande surprise, reconnue par plusieurs 
de ses égaux, que, par cette raison seule, il ne nie 
plus formellement, sur laquelle il n'a plus que des 
nuages, des doutes bien pardonnables, tout-à-fait 
involontaires, contre laquelle il se contente de pro- 
tester simplement par des hauteurs, par l'oubli des 
bienséances, ou par des bontés dédaigneuses; l'exis- 
tence de tous ces êtres, sans doute mal définis, 
qu'en fera-t-il ? Comment l'expliquera-t-il ? Com- 
ment accorder ce phénomène avec sa théorie ? 
Dans quel système physique, métaphysique, ou, s'il 
le faut, mythologique, ira-t-il chercher la solution 
de ce problème ? Il réfléchit, il rêve, il est de bonne 
foi; l'objection est spécieuse ; il en est ébranlé. Il a 
de l'esprit, des connaissances. Il va trouver le mot 
de l'énigme; il l'a trouvé, il le tient, la joie brille 
dans ses yeux. Silence. On connaît, dans la 
Théologie Persane, la doctrine des deux principes, 
celui du Bien et celui du Mal. Eh quoi ! vous ne 
saisissez pas ? Rien de plus simple. Le génie, les 



MAXIMES G ENIVRA LES 17 

talens, les vertus, sont des inventions du mauvais 
principe, d*Orimane, du Diable, pour mettre en 
évidence, pour produire au grand jour certains 
misérables, plébéiens reconnus, vrais roturiers, ou 
à peine gentilshommes. 

XXXV 
Combien de militaires distingués, combien dWfî- 
ciers généraux sont morts, sans avoir transmis 
leurs noms à la postérité : en cela moins heureux 
que Bucéphale, et même que le dogue espagnol 
Bérécillo, qui dévorait les Indiens de Saint-Domin- 
gue et qui avait la paie de trois soldats ! 

XXXVI 

On souhaite la paresse d'un méchant et le silence 
d'un sot. 

XXXVII 

Ce qui explique le mieux comment le malhonnête 
homme, et quelquefois même le sot, réussissent 
presque toujours mieux, dans le monde, que 
l'honnête homme et que l'homme d'esprit, à faire 
leur chemin : c'est que le malhonnête homme et le 
sot ont moins de peine à se mettre au courant et au 
ton du monde, qui, en général, n'est que malhon- 
nêteté et sottise, au lieu que l'honnête homme et 
l'homme sensé, ne pouvant pas entrer sitôt en 

5 



18 MAXIMES ET PENSÉES 

commerce avec le monde, perdent un tems précieux 
pour la fortune. Les uns sont des marchands qui, 
sachant la langue du pays, vendent et s'approvi- 
sionnent tout de suite, tandis que les autres sont 
obligés d'apprendre la langue de leurs vendeurs et 
de leurs chalands. Avant que d'exposer leur mar- 
chandise, et d'entrer en traité avec eux, souvent 
même ils dédaignent d'apprendre cette langue, et 
alors ils s'en retournent sans étrenner. 

XXXVIII 

Il y a une prudence supérieure à celle qu'on 
qualifie ordinairement de ce nom; l'une est la 
prudence de l'aigle, et l'autre, celle des taupes. La 
première consiste à suivre hardiment son caractère, 
en acceptant avec courage les désavantages et les 
inconvénients qu'il peut produire... 

XXXIX 

Pour parvenir à pardonner à la raison le mal 
qu'elle fait à la plupart des hommes, on a besoin de 
considérer ce que ce serait que l'homme sans sa 
raison. C'était un mal nécessaire. 

XL 

Il y a des sottises bien habillées, comme il y a des 
sots très bien vêtus. 



MAXIMES GÉNÉRALES 19 

XLI 

Si Ton avait dit à Adam, le lendemain de la mort 
d'Abel, que dans quelques siècles il y aurait des 
endroits où, dans l'enceinte de quatre lieues carrées, 
se trouveraient réunis et amoncelés sept ou huit 
cent mille hommes, aurait-il cru que ces multitudes 
pussent jamais vivre ensemble ? Ne se serait-il 
pas fait une idée encore plus affreuse de ce qui s'y 
commet de crimes et de monstruosités ? C'est la 
réflexion qu'il faut faire, pour se consoler des abus 
attachés à ces étonnantes réunions d'hommes. 

XLII 
Les prétentions sont une source de peines, et 
l'époque du bonheur de la vie commence au moment 
où elles finissent. Une femme est-elle encore jolie 
au moment où sa beauté baisse ? ses prétentions la 
rendent ou ridicule ou malheureuse : dix ans après, 
plus laide et vieille, elle est calme et tranquille. Un 
homme est dans l'âge où l'on peut réussii»et ne pas 
réussir auprès des femmes; il s'expose à des 
inconvéniens, et même à des afironts : il devient 
nul ; dès lors plus d'incertitude, et il est tranquille. 
En tout, le mal vient de ce que les idées ne sont 
pas fixes et arrêtées. Il vaut mieux être moins et 



20 MAXIMESETPENSÈES 

être ce qu'on est, incontestablement. L'état des 
ducs et pairs, bien constaté, vaut mieux que celui 
des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse 
pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti 
que lui conseillait Boileau, par le fameux hémistiche, 
Que n'écrit'il en prose ? il se fût épargné bien des 
tourmens, et se fût peut-être fait un nom, autre- 
ment que par le ridicule. 

XLIII 

N'as-tu pas honte de vouloir parler mieux que tu 
ne peux ? disait Sénèque à Tun de ses fils, qui ne 
pouvait trouver Pexorde d'une harangue qu'il avait 
commencée. On pourrait dire de même à ceux qui 
adoptent des principes plus forts que leur caractère ; 
n'as-tu pas honte de vouloir être philosophe plus 
que tu ne peux ? 

XLIV 

La plupart des hommes qui vivent dans le monde, 
y vivent si étourdiment, pensent si peu, qu'ils ne 
connaissent pas ce monde qu'ils ont toujours sous 
les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait plaisam- 
ment M. de B..., parla raison qui fait que les hanne- 
tons ne savent pas l'histoire naturelle. 



MAXIMES GéNÉRÀLES 21 

XLV 
En voyant Bacon, dans le commencement du 
seizième siècle, indiquer à Tesprit humain la 
marche qu'il doit suivre pour reconstruire Pédifice 
des sciences, on cesse presque d'admirer les grands 
hommes qui lui ont succédé, tels que B[ojyle, 
Locke, etc. Il leur distribue d'avance le terrain 
qu'ils ont à défricher ou à conquérir. C'est César, 
maître du monde après la victoire de Pharsale, 
donnant des royaumes et des provinces à ses parti- 
sans ou à ses favoris. 

XLVI 

Notre raison nous rend quelquefois aussi 
malheureux que nos passions ; et on peut dire de 
l'homme, quand il est dans ce cas, que c'est un 
malade empoisonné par son médecin. 

XLVII 

Le moment où l'on perd les illusions, les passions 
de la jeunesse, laisse souvent des regrets; mais 
quelquefois on hait le prestige qui nous a trompés. 
C'est Armide qui brûle et détruit le palais où elle 
fut enchantée. 

XLVIII 

Les médecins et le commun des hommes ne 



22 MAXIMES ET PENSÉES 

voient pas plus clair les uns que les autres dans les 
maladies et dans l'intérieur du corps humain. Ce 
sont tous des aveugles ; mais les médecins sont des 
Quinze-Vingts qui connaissent mieux les rues, et 
qui se tirent mieux d'affaire. 

XLIX 

Vous demandez comment on fait fortune. Voyez 
ce qui se passe au parterre d'un spectacle, le jour 
oùilyafoule; comme les uns restent en arrière, 
comme les premiers reculent, comme les derniers 
sont portés en avant. Cette image est si juste que 
le mot qui l'exprime a passé dans le langage du 
peuple. Il appelle faire fortune, se pousser. Mon 
fils, mon neveu se poussera. Les honnêtes gens 
disent, s'avancer, avancer, arriver, termes adoucis, 
qui écartent Tidée accessoire de force, de violence, 
de grossièreté, mais qui laissent subsister l'idée 
principale. 

L 

Le Monde physique paraît Touvrage d'un Être 
puissant et bon, qui a été obligé d'abandonner à un 
être malfaisant l'exécution d'une partie de son plan. 
Mais le Monde moral paraît être le produit des 
caprices d'un diable devenu fou. 



MAXIMES GÉNÉRALES 23 

LI 

Ceux qui ne donnent que leur parole pour 
garant d'une assertion qui reçoit sa force de ses 
preuves, ressemblent à cet homme qui disait : j^ai 
Fhonneur de vous assurer que la terre tourne 
autour du soleil. 

LU 

Dans les grandes choses, les hommes se montrent 
comme il leur convient de se montrer; dans les 
petites, ils se montrent comme ils sont. 

LUI 
Qu'est-ce qu'un Philosophe ? C'est un homme qui 
oppose la Nature à la Loi, la raison à l'usage, sa 
conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur. 

LIV 

Un sot qui a un moment d'esprit, étonne et scan- 
dalise, comme des chevaux de fiacre au galop. 

LV 

Ne tenir dans la main de personne, être Vhomme 
de son cœur, de ses principes, de ses sentimens, 
c'est ce que j'ai vu de plus rare. 

LVI 
Au lieu de vouloir corriger les hommes de cer- 



24 MAXIMES ET PENSÉES 

tains travers insupportables à la Société, il aurait 
fallu corriger la faiblesse de ceux qui les souffrent. 

LVII 
Les trois quarts des folies ne sont que des sottises. 

LVIII 

L'opinion est la reine du monde, parce que la 
sottise est la reine des sots. 
LIX 
Il faut savoir faire les sottises que nous demande 
notre caractère. 

LX 
L'importance sans mérite obtient des égards sans 
estime. 

LXI 
Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours 
se dire comme le fiacre aux courtisanes, dans le 
Moulin de Javelle : Vous autres et nous autres, 
nous ne pouvons nous passer les uns des autres. 

LXII 
Quelqu'un disait que la Providence était le nom 
de baptême du hasard; quelque dévot dira que le 
hasard est un sobriquet de la Providence. 

LXIII 
Il y a peu d'hommes qui se permettent un usage 



MAXIMES GÉNÉRALES 25 

vigoureux et intrépide de leur raison, et osent 
l'appliquer à tous les objets dans toute sa force. Le 
tems est venu où il faut l'appliquer ainsi à tous 
les objets de la Morale, de la Politique et de la 
Société, aux rois, aux ministres, aux grands, aux 
philosophes, aux principes des Sciences, des Beaux- 
Arts, etc., sans quoi, on restera dans la médiocrité. 

LXIV 

Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, 
de s'élever au-dessus des autres, à quelque prix que 
ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu'ils 
soient en évidence sur des tréteaux de charlatan; 
sur un théâtre, un trône, un échafaud, ils seront 
toujours bien, s'ils attirent les yeux. 

LXV 

Les hommes deviennent petits en se rassemblant; 
ce sont les diables de Milton, obligés de se rendre 
pygmées, pour entrer dans le Pandémonium. 

LXVI 

On anéantit son propre caractère dans la crainte 
d'attirer les regards et l'attention, et on se précipite 
dans la nullité, pour échapper au danger d'être 
peint. 



26 MAXIMES ET PENSÉES 

LXVII 

Les fléaux physiques, et les calamités de la 
nature humaine ont rendu la Société nécessaire. La 
Société a ajouté aux malheurs de la Nature. Les 
inconvéniens de la Société ont amené la nécessité 
du gouvernement, et le gouvernement ajoute aux 
malheurs de la Société. Voilà Fhistoire de la nature 
humaine. 

LXVIII 

L'ambition prend aux petites âmes plus facile- 
ment qu^aux grandes, comme le feu prend plus 
aisément à la paille, aux chaumières qu'aux palais. 

LXIX 

L'homme vit souvent avec lui-même, et il a 
besoin de vertu; il vit avec les autres, et il a besoin 
d'honneur. 

LXX 

La fable de Tantale n'a presque jamais servi 
d'emblème qu'à l'avarice. Mais elle est, pour le 
moins, autant celui de l'ambition, de l'amour de la 
gloire, de presque toutes les passions. 

LXXI 

La Nature en faisant naître à la fois la raison et 
les passions, semble avoir voulu, par le second 



MAXIMES GÉNÉRALES 27 

présent, aider l'homme à s'étourdir sur le mal 
qu'elle lui a fait par le premier, et en ne le laissant 
vivre que peu d'années après la perte de ses 
passions, semble prendre pitié de lui, en le déli- 
vrant bientôt d'une vie qui le réduit à sa raison, 
pour toute ressource. 

LXXII 
Toutes les passions sont exagératrices, et elles ne 
sont des passions que parce qu'elles exagèrent. 

LXXIII 
Le Philosophe qui veut éteindre ses passions, 
ressemble au chimiste qui voudrait éteindre son feu. 

LXXIV 

Le premier des dons de la Nature est cette force 
de raison qui vous élève au-dessus de vos propres 
passions et de vos faiblesses, et qui vous fait 
gouverner vos qualités mêmes, vos talens et vos 
vertus. 

LXXV 

Pourquoi les hommes sont-ils si sots, si sub- 
jugués par la coutume ou par la crainte de faire 
un testament, en un mot, si imbéciles, qu'après 
eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient 
de leur mort, plutôt qu'à ceux qui la pleurent ? 



28 MAXIMES ET PENSÉES 

LXXVI 

La Nature a voulu que les illusions fussent pour 
les sages comme pour les fous, afin que les pre- 
miers ne fussent pas trop malheureux par leur 
propre sagesse. 

LXXVII 
A voir la manière dont on en use envers les 
malades dans les hôpitaux, on dirait que les 
hommes ont imaginé ces tristes asiles, non pour 
soigner les malades, mais pour les soustraire aux 
regards des heureux, dont ces infortunés trouble- 
raient les jouissances. 

LXXVIII 
De nos jours, ceux qui aiment la Nature sont 
accusés d'être romanesques. 
LXXIX 
Le Théâtre tragique a le grand inconvénient 
moral de mettre trop d'importance à la vie et à 
la mort. 

LXXX 
La plus perdue de toutes les journées est celle 
où l'on n'a pas ri. 

LXXXI 
La plupart des folies ne viennent que de sot- 
tise (1). 

(1) Cette maxime fait double emploi avec maxime LVII. 



MAXIMES GÉNÉRALES 29 

LXXXII 
On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, 
comme on gâte son estomac. 

LXXXIII 

Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes. 

LXXXIV 

L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la 
bibliothèque d'un château est à la personne du 
maître. 

LXXXV 

Ce que les poètes, les orateurs, même quelques 
philosophes nous disent sur l'amour de la Gloire, 
on nous le disait au Collège, pour nous encourager 
à avoir les prix. Ce que l'on dit aux enfans pour 
les engager à préférer à une tartelette les louanges 
de leurs bonnes, c'est ce qu'on répète aux hommes 
pour leur faire préférer à un intérêt personnel 
les éloges de leurs contemporains ou de la 
postérité. • 

LXXXVI 

Quand on veut devenir Philosophe, il ne faut 
pas se rebuter des premières découvertes affli- 
geantes qu'on fait dans la connaissance des hommes. 
Il faut, pour les connaître, triompher du méconten- 



30 MAXIxMES ET PENSÉES 

tement qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe 
de la Nature, de ses organes et de son dégoût, pour 
devenir habile dans son art. 

LXXXVII 
En apprenant à connaître les maux de la Nature, 
on méprise la mort; en apprenant à connaître ceux 
de la Société, on méprise la vie. 

LXXXVIII 
Il en est de la valeur des hommes comme de 
celle des diamans, qui, à une certaine mesure 
de grosseur, de pureté, de perfection, ont un prix 
fixe et marqué, mais qui, par delà cette mesure, 
restent sans prix, et ne trouvent point d'acheteurs. 



CHAPITRE 11 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 



CHAPITRE II 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 



LXXXIX 

EN France, tout le monde paraît avoir de 
l'esprit, et la raison en est simple. Comme 
tout y est une suite de contradictions, la plus légère 
attention possible suffit pour les faire "remarquer 
et rapprocher deux choses contradictoires. Cela 
fait des contrastes tout naturels, qui donnent à 
celui qui s'en avise l'air d'un homme qui a beau- 
coup d'esprit. Raconter, c'est faire des grotesques. 
Un simple nouvelliste devient un bon plaisant, 

6 



34 MAXIMES ET PENSÉES 

comme l'historien, un jour, aura l'air d'un auteur 

satyrique. 

XC 

Le Public ne croit point à la pureté de certaines 

vertus et de certains sentimens ; et, en général, 

le Public ne peut guère s'élever qu'à des idées 

basses. 

XCI 

Il n'y a pas d'homme qui puisse être, à lui tout 

seul, aussi méprisable qu'un corps. Il n'y a point 

de corps qui puisse être aussi méprisable que 

le Public. 

XCII 

Il y a des siècles où l'opinion publique est la 

plus mauvaise des opinions. 

XCIII 
L'espérance n'est qu'un charlatan qui nous 
trompe sans cesse. Et pour moi, le bonheur n'a 
commencé que lorsque je l'ai eu perdue. Je 
mettrais volontiers sur la porte du Paradis le vers 
que le Dante a mis sur celle de l'Enfer : 
Lasciale ogni speranza, voi ch'enlrale. 

XCIV 

L'homme pauvre, mais indépendant des hommes, 
n'est qu'aux ordres de la nécessité. L'homme riche, 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 35 

mais dépendant, est aux ordres d'un autre homme 
ou de plusieurs. 

xcv 

L'ambitieux qui a manqué son objet, et qui 
vit dans le désespoir, me rappelle Ixion mis sur 
la roue pour avoir embrassé un nuage. 

XCVI 

Il y a, entre l'homme d'esprit, méchant par 
caractère, et l'homme d'esprit, bon et honnête, la 
différence qui se trouve entre un assassin et un 
homme du monde qui fait bien des armes. 

XCVII 
Qu'importe de paraître avoir moins de faiblesses 
qu'un autre, et donner aux hommes moins de 
prises sur vous ? Il suffît qu'il y en ait une, et 
qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille sans 
lalon, et c'est ce qui paraît impossible. 

XCVIII 
Telle est la misérable condition aes hommes, 
qu'il leur faut chercher, dans la Société, des consola- 
tions aux maux de la Nature, et, dans la Nature, 
des consolations aux maux de la Société. Combien 
d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une ni dans 
l'autre, des distractions à leurs peines I 



36 MAXIMES ET PENSÉES 

XCIX 

La prétention la plus inique et la plus absurde 
en matière d'intérêt, qui serait condamnée avec 
mépris, comme insoutenable, dans une société 
d'honnêtes gens choisis pour arbitres, faites-en la 
matière d'un procès en justice réglée. Tout procès 
peut se perdre ou se gagner, et il n'y a pas plus 
à parier pour que contre. De même toute opinion, 
toute assertion, quelque ridicule qu'elle soit, faites- 
en la matière d'un débat entre des partis diffé- 
rens dans un corps, dans une assemblée, elle peut 
emporter la pluralité des sufirages. 

C 

C'est une vérité reconnue que notre siècle a 
remis les mots à leur place ; qu'en bannissant les 
subtilités scolastiques, dialecticiennes, métaphy- 
siques, il est revenu au simple et au vrai, en phy- 
sique, en morale et en politique. Pour ne parler que 
de morale, on sent combien ce mot, l'honneur, 
renferme d'idées complexes et métaphysiques. 
Notre siècle en a senti les inconvéniens ; et, pour 
ramener tout au simple, pour prévenir tout abus 
de mots, il a établi que Vhonneur restait dans toute 
son intégrité à tout homme qui n'avait point été 
repris de justice. Autrefois ce mot était une source 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 37 

d'équivoques et de contestations : à présent, rien 
de plus clair. Un homme a-t-ilété mis au carcan ? 
n'y a-t-il pas été mis ? voilà l'état de la question. 
C'est une simple question de fait, qui s'éclaircit 
facilement par les registres du greffe. Un homme 
n'a pas été mis au carcan : c'est un homme d'hon- 
neur, qui peut prétendre à tout, aux places du 
ministère, etc. Il entre dans les corps, dans les 
académies, dans les cours souveraines. On sent 
combien la netteté et la précision épargnent de 
querelles et de discussions, et combien le commerce 
de la vie devient commode et facile. 

CI 

L'amour de la gloire, une vertu I Étrange vertu 
que celle qui se fait aider par l'action de tous les 
vices, qui reçoit pour stimulans l'orgueil, l'ambi- 
tion, l'envie, la vanité, quelquefois l'avarice 
même ! Titus serait-il Titus , s'il avait eu pour 
ministres Séjan, Narcisse et Tigelin ? 

Cil 
La Gloire met souvent un honnête homme aux 
mêmes épreuves que la fortune ; c'est-à-dire, que 
l'une et l'autre l'obligent, avant de le laisser parve- 
nir jusqu'à elles, à faire ou souffrir des choses 



38 MAXIMES ET PENSÉES 

indignes de son caractère. L'homme intrépidement 
vertueux les repousse alors également l'une et 
l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurité ou dans 
l'infortune, et quelquefois dans l'une et dans l'autre. 

cm 

Celui qui est juste au milieu, entre notre ennemi 
et nous, nous paraît être plus voisin de notre 
ennemi. C'est un effet des lois de l'optique, comme 
celui par lequel le jet d'eau d'un bassin paraît 
moins éloigné de l'autre bord que de celui où vous 
êtes. 

CIV 

L'opinion publique est une juridiction que 
l'honnête homme ne doit jamais reconnaître par- 
faitement, et qu'il ne doit jamais décliner. 

cv 

Vain veut dire vide ; ainsi, la vanité est si misé- 
rable, qu'on ne peut guère lui dire pis que son 
nom. Elle se donne elle-même pour ce qu'elle est. 
CVI 

On croit communément que l'art de plaire est un 
grand moyen de faire fortune : savoir s'ennuyer est 
un art qui réussit bien davantage. Le talent de 
faire fortune, comme celui de réussir auprès des 
femmes, se réduit presque à cet art-là. 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 39 

CVII 

Il y a peu d'hommes à grand caractère qui 
n'aient quelque chose de romanesque dans la tête 
ou dans le cœur. L'homme qui en est entièrement 
dépourvu, quelque honnêteté, quelque esprit qu'il 
puisse avoir, est à l'égard du grand caractère, ce 
qu'un artiste, d'ailleurs très habile, mais qui n'as- 
pire point au beau idéal, est à l'égard de l'artiste, 
homme de génie, qui s'est rendu ce beau idéal 
familier. 

CVIII 

Il y a de certains hommes dont la vertu brille 
davantage dans la condition privée, qu'elle ne le 
ferait dans une fonction publique. Le cadre l[a] 
déparerait. Plus un diamant est beau, plus il faut 
que la monture soit légère. Plus le chaton est riche, 
moins le diamant est en évidence. 

CIX 

Quand on veut éviter d'être charlatan, il faut 
fuir les tréteaux; car si l'on y monte, on est bien 
forcé d'être charlatan, sans quoi l'assemblée vous 
jette des pierres. 

ex 

Il y a peu de vices qui empêchent un homme 



40 MAXIMES ET PENSÉES 

d'avoir beaucoup d'amis, autant que peuvent le 
faire de trop grandes qualités. 

CXI 

Il y a telle supériorité, telle prétention qu'il 
suffit de ne pas reconnaître pour qu'elle soit anéan- 
tie, telle autre qu'il suffit de ne pas apercevoir 
pour la rendre sans effet. 

CXII 

Ce serait être très avancé dans l'étude de la 

Morale, de savoir distinguer tous les traits qui 

difiérencient l'orgueil et la vanité. Le premier est 

haut, calme, fier, tranquille, inébranlable. La 

seconde est vile, incertaine, mobile, inquiète et 

chancelante. L'un grandit l'homme, l'autre le 

renfle. Le premier est la source de mille vertus, 

l'autre, celle de presque tous les vices et tous les 

travers. Il y a un genre d'orgueil dans lequel sont 

compris tous les commandemens de Dieu ; et un 

genre de vanité qui contient les sept péchés 

capitaux. 

CXIII 

Vivre est une maladie dont le sommeil nous 

soulage toutes les seize heures. C'est un palliatif. 

La Mort est le remède. 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 41 

CXIV 
La Nature paraît se servir des hommes pour ses 
desseins, sans se soucier des instrumens qu'elle 
emploie, à peu près comme les tyrans qui se défont 
de ceux dont ils se sont servis. 

cxv 

Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, 
sous peine de trouver la vie insupportable. Ce sont 
les injures du tems et les injustices des hommes. 

CXVI 

Je ne conçois pas de sagesse sans défiance. 
L'Ecriture a dit que le commencement de la sagesse 
était la crainte de Dieu ; moi, je crois que c'est la 
crainte des hommes. 

CXVII 

Il y a certains défauts qui préservent de quelques 
vices épidémiques, comme on voit, dans un tems 
de peste, les malades de fièvre quarte échapper à 
la contagion. • 

CXVIII 

Le grand malheur des passions n'est pas dans les 
tourmens qu'elles causent, mais dans les fautes, 
dans les turpitudes qu'elles font commettre, et qui 
dégradent l'homme. Sans ces inconvéniens, elles 



42 MAXIMES ET PENSÉES 

auraient trop d'avantage sur la froide raison, qui 
ne rend point heureux. Les passions font vivre 
l'homme, la sagesse le fait seulement durer, 

CXIX 

Un homme sans élévation ne saurait avoir de 
bonté ; il ne peut avoir que de la bonhomie. 

cxx 

Il faudrait pouvoir unir les contraires, Pamour 
de la vertu avec Pindifiérence pour l'opinion 
publique, le goût du travail avec l'indifiérence 
pour la gloire, et le soin de sa santé avec l'indiffé- 
rence pour la vie. 

CXXI 

Celui-là fait plus, pour un hydropique, qui le 
guérit de la soif, que celui qui lui donne un 
tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses. 

CXXII 
Les méchans font quelquefois de bonnes actions. 
On dirait qu'ils veulent voir s'il est vrai que cela 
fasse autant de plaisir que le prétendent les hon- 
nêtes gens. 

CXXIII 
Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa 
lanterne fût une lanterne sourde. 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 43 

CXXIV 

Il faut convenir que, pour être heureux en 
\ ivant dans le monde, il y a des côtés de son âme 
qu'il faut entièrement paralyser, 

cxxv 

La Fortune et le costume qui l'entoure font de la 
vie une représentation au milieu de laquelle il faut 
qu'à la longue l'homme le plus honnête devienne 
comédien malgré lui. 

CXXVI 

Dans les choses, tout est affaires mêlées, dans 
les hommes, tout est pièces de rapport. Au moral 
et au physique, tout est mixte. Rien n'est un, rien 
n'est pur. 

CXXVII 

Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, 
les secrets de la Société, qui composent la science 
d'un homme du monde parvenu à l'âge de quarante 
ans, avaient été connues de ce même* homme, à 
l'âge de vingt, ou il fût tombé dans le désespoir, ou 
il se serait corrompu, par lui-même, par projet ; et 
cependant on voit un petit nombre d'hommes sages 
parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses 
et très éclairés, n'être ni corrompus ni malheureux. 



44 MAXIMES ET PENSÉES 

La prudence dirige leurs vertus à travers la corrup- 
tion publique ; et la force de leur caractère, jointe 
aux lumières d'un esprit étendu, les élève au- 
dessus du chagrin qu'inspire la perversité des 
hommes. 

CXXVIII 

Voulez-vous voir à quel point chaque état de la 
Société corrompt les hommes ? Examinez ce qu'ils 
sont, quand ils en ont éprouvé plus longtems 
l'influence, c'est-à-dire dans la vieillesse. Voyez ce 
que c'est qu'un vieux courtisan, un vieux prêtre, un 
vieux juge, un vieux procureur, un vieux chirur- 
gien, etc. 

CXXIX 

L'homme sans principes est aussi ordinairement 
un homme sans caractère ; car s'il était né avec du 
caractère, il aurait senti le besoin de se créer des 
principes. 

cxxx 

Il y a à parier que toute idée publique, toute 
convention reçue, est une sottise, car elle a convenu 
au plus grand nombre. 

CXXXI 

L'estime vaut mieux que la célébrité, la considé- 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 45 

ration vaut mieux que la renommée, et l'honneur 
vaut mieux que la gloire. 

CXXXII 
C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé 
l'homme à montrer toute l'énergie de son âme. 
Du bois ajouté à un acier pointu fait un dard ; 
deux plumes ajoutées au bois font une flèche. 

CXXXIII 
Les gens faibles sont les troupes légères de 
l'armée des méchans. Ils font plus de mal que 
l'armée même ; ils infestent et ils ravagent. 

CXXXIV 

Il est plus facile de légaliser certaines choses que 
de les légitimer. 

CXXXV 

Célébrité : l'avantage d'être connu de ceux qui 
ne vous connaissent pas. 

CXXXVI 

On partage avec plaisir l'amitié de ses amis pour 
des personnes auxquelles on s'intéresse peu soi- 
même ; mais la haine, même celle qui est la plus 
juste, a de la peine à se faire respecter. 
CXXXVII 

Tel homme a été craint pour ses talens, haï 



46 MAXIMES ET PENSÉES 

pour ses vertus, et n'a rassuré que par son carac- 
tère. Mais combien de tems s'est passé avant que 
justice se fît I 

CXXXVIII 

Dans l'ordre naturel comme dans l'ordre social, 
il ne faut pas vouloir être plus qu'on ne peut. 

CXXXIX 

La sottise ne serait pas tout-à-fait la sottise, si 
elle ne craignait pas l'esprit. Le vice ne serait pas 
tout-à-fait le vice, s'il ne haïssait pas la vertu. 

CXL 

Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau après 
Plutarque) que plus on pense, moins on sente ; 
mais il est vrai que plus on juge, moins on aime. 
Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire 
exception à cette règle. 

CXLI 

Ceux qui rapportent tout à l'opinion ressemblent 
à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, 
quand le goût du Public est mauvais. Quelques-uns 
auraient le moyen de bien jouer si le goût du 
Public était bon. L'honnête homme joue son rôle 
le mieux qu'il peut, sans songer à la galerie. 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 47 

CXLII 

Il y a une sorte de plaisir attaché au courage qui 
se met au-dessus de la fortune. Mépriser l'argent, 
c'est détrôner un Roi. Il y a du ragoût. 

CXLIII 
Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis, 
qui paraît une sottise plutôt que de la bonté ou de 
la grandeur d'âme. M. de C... me paraît ridicule 
par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin, 
qui dit : « Tu me donnes un soufflet, eh bien I je ne 
suis point encore fâché. » Il faut avoir l'esprit de 
haïr ses ennemis. 

CXLIV 
Robinson dans son île, privé de tout, et forcé 
aux plus pénibles travaux pour assurer sa subsis- 
tance journalière, supporte la vie, et même goûte, 
de son aveu, plusieurs momens de bonheur. 
Supposez qu'il soit dans une île enchantée, pourvue 
de tout ce qui est agréable à la vi€^ peut-être le 
désœuvrement lui eût-il rendu l'existence insup- 
portable. 

CXLV 

Les idées des hommes sont comme les cartes et 
autres jeux. Des idées que j'ai vu autrefois regarder 



48 MAXIMES ET PENSÉES 

comme dangereuses et trop hardies, sont depuis 
devenues communes, et presque triviales, et ont 
descendu jusqu'à des hommes peu dignes d'elles. 
Quelques-unes de celles à qui nous donnons le nom 
d'audacieuses seront vues comme faibles et com- 
munes par nos descendans. 

CXLVI 
J'ai souvent remarqué dans mes lectures, que le 
premier mouvement de ceux qui ont fait quelque 
action héroïque, qui se sont livrés à quelque 
impression généreuse, qui ont sauvé des infortunés, 
couru quelque grand risque et procuré quelque 
grand avantage, soit au public, soit à des parti- 
culiers, j'ai, dis-je, remarqué que leur premier 
mouvement a été de refuser la récompense qu'on 
leur en offrait. Ce sentiment s'est trouvé dans le 
cœur des hommes les plus indigens et de la der- 
nière classe du peuple. Quel est donc cet instinct 
moral qui apprend à l'homme sans éducation que 
la récompense de ces actions est dans le cœur de 
celui qui les a faites ? Il semble qu'en nous les 
payant, on nous les ôte. 

CXLVII 

Un acte de vertu, un sacrifice ou de ses intérêts 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 49 

OU de soi-même, est le besoin d'une âme noble, 
Tamour-propre d^un cœur généreux, et, en quelque 
sorte, l'égoïsme d'un grand caractère. 

CXLVIII 

La concorde des frères est si rare que la Fable ne 
cite que deux frères amis, et elle suppose qu'ils ne 
se voyaient jamais, puisqu'ils passaient tour à tour 
de la terre aux Champs-Elysées, ce qui ne laissait 
pas d'éloigner tout sujet de dispute et de rupture. 

CXLIX 

Il y a plus de fous que de sages, et dans le sage 
même, il y a plus de folie que de sagesse. 

CL 

Les Maximes générales sont, dans la conduite de 
la vie, ce que les routines sont dans les Arts. 

CLI 
La conviction est la conscience de l'esprit. 

CLII • 

On est heureux ou malheureux par une foule de 
choses qui ne paraissent pas, qu'on ne dit point et 
qu'on ne peut dire. 

CLIII 
Le plaisir peut s'appuyer sur l'illusion, mais le 

7 



50 MAXIMES ET PENSÉES 

bonheur repose sur la vérité. Il n'y a qu'elle qui 
puisse nous donner celui dont la nature humaine 
est susceptible. L'homme heureux par l'illusion, a 
sa fortune en agiotage. L'homme heureux par la 
vérité, a sa fortune en fonds de terre, et en bonne 
constitution. 

CLIV 
Il y a dans le monde bien peu de choses sur 
lesquelles un honnête homme puisse reposer 
agréablement son âme ou sa pensée. 

CLV 

Quand on soutient que les gens les moins sen- 
sibles sont, à tout prendre, les plus heureux, je me 
rappelle le proverbe indien : « Il vaut mieux être 
assis que debout, être couché qu'assis ; mais il vaut 
mieux être mort que tout cela. » 

CLVI 

L'habileté est à la ruse, ce que la dextérité est à 
la filouterie. 

CLVII 

L'entêtement représente le caractère, à peu près 
comme le tempérament représente Vamour. 

CLVIII 

Amour, folie aimable ; ambition, sottise sérieuse. 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 51 

CLIX 

Préjugé, vanité, calcul : voilà ce qui gouverne le 
monde ; celui qui ne connaît pour règles de sa 
conduite, que raison, vérité, sentiment, n'a presque 
rien de commun avec la Société. C'est en lui-même 
qu'il doit chercher et trouver presque tout son 
bonheur. 

CLX 

Il faut être juste avant d'être généreux, comme 
on a des chemises avant d'avoir des dentelles. 

CLXI 
Les Hollandais n'ont aucune commisération de 
ceux qui font des dettes. Ils pensent que tout 
homme endetté vit aux dépens de ses concitoyens, 
s'il est pauvre, et de ses héritiers, s'il est riche. 

CLXII 

La Fortune est souvent comme les femmes riches 
et dépensières, qui ruinent les maisons où elles ont 
apporté une riche dot. # 

CLXIII 

Le changement de modes est l'impôt que l'indus- 
trie du pauvre met sur la vanité du riche. 

CLXIV 
L'intérêt d'argent est la grande épreuve des 



52 



MAXIMES ET PENSEES 



petits caractères, mais ce n'est encore que la plus 
petite pour les caractères distingués ; et il y a loin 
de l'homme qui méprise l'argent à celui qui est 
véritablement honnête. 

CLXV 

Le plus riche des hommes, c'est l'économe. Le 
plus pauvre, c'est l'avare. 

CLXVl 

Il y a quelquefois entre deux hommes de fausses 
ressemblances de caractère, qui les rapprochent 
et qui les unissent pour quelque tems. Mais la 
méprise cesse par degrés, et ils sont tout étonnés 
de se trouver très écartés l'un de l'autre, et repous- 
sés, en quelque sorte, par tous leurs points de 
contact. 

CLXVII 

N'est-ce pas une chose plaisante de considérer 
que la gloire de plusieurs grands hommes soit 
d'avoir employé leur vie entière à combattre des 
préjugés ou des sottises qui font pitié et qui sem- 
blaient ne devoir jamais entrer dans une tête 
humaine ? La gloire de Bayle, par exemple, est 
d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans les 
subtilités philosophiques et scolastiques qui feraient 



SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 53 

lever les épaules à un paysan du Gâtinais, doué 
d'un grand sens naturel. Celle de Locke, d'avoir 
prouvé qu'on ne doit point parler sans s'entendre, 
ni croire entendre ce qu'on n'entend pas. Celle de 
plusieurs Philosophes, d'avoir composé de gros 
livres contre des idées superstitieuses qui feraient 
fuir, avec mépris, un sauvage du Canada. Celle de 
Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, 
d'avoir (en respectant une foule de préjugés misé- 
rables) laissé entrevoir que les gouvernans sont 
faits pour les gouvernés, et non les gouvernés 
pour les gouvernans. Si le rêve des Philosophes 
qui croient au perfectionnement de la Société, 
s'accomplit, que dira la postérité de voir qu'il ait 
fallu tant d^efïorts pour arriver à des résultats si 
simples et si naturels ? 

CLXVIII 
Un homme sage en même tems qu'honnête se 
doit à lui-même de joindre à la pureté qui satisfait 
sa conscience, la prudence qui devine é\. prévient 

la calomnie. 

CLXIX 

Le rôle de l'homme prévoyant est assez triste. 
Il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs 
auxquels les expose leur imprudence. On ne le 



54 MAXIMES ET PENSÉES 

croit pas ; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces 
mêmes amis lui savent mauvais gré du mal qu'il a 
prédit, et leur amour-propre baisse les yeux devant 
l'ami qui devait être leur consolateur, et qu'ils 
auraient choisi s'ils n'étaient pas humiliés en sa 
présence. 

CLXX 
Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur 
de sa raison, qui le soumet à l'examen, qui chicane, 
pour ainsi dire, ses jouissances, et n'admet que des 
plaisirs délicats, finit par n'en plus avoir. C'est un 
homme qui, à force de faire carder son matelas, le 
voit diminuer, et finit par coucher sur la dure. 

CLXXI 

Le tems diminue chez nous l'intensité des plai- 
sirs absolus, comme parlent les métaphysiciens ; 
mais il paraît qu'il accroît les plaisirs relatifs ; et je 
soupçonne que c'est l'artifice par lequel la Nature a 
su lier les hommes à la vie, après la perte des 
objets ou des plaisirs qui la rendaient le plus 
agréable. 

CLXXII 

Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par 
sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre 



I 



SUITE DES MAXIMES GENERALES 55 

au jour le jour, oublier beaucoup, enfin, éponger la 
vie, à mesure qu'elle s'écoule. 

CLXXIII 

La fausse modestie est le plus décent de tous les 

mensonges. 

CLXXIV 

On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher tous les 

jours de nos besoins. C'est surtout aux besoins de 

l'amour-propre qu'il faut appliquer cette maxime : 

Ce sont les plus tyranniques et qu'on doit le plus 

combattre. 

CLXXV 

Il n'est pas rare de voir des âmes faibles qui, par 

la fréquentation avec des âmes d'une trempe plus 

vigoureuse, veulent s'élever au-dessus de leur 

caractère. Cela produit des disparates aussi plaisans 

que les prétentions d'un sot à l'esprit. 

CLXXVI 

La vertu, comme la santé, n'est pas le souverain 
bien. Elle est la place du bien plutôt que le bien 
même. Il est plus sûr que le vice rend malheureux 
qu'il ne l'est que la vertu donne lebonheur. La raison 
pour laquelle la vertu est le plus désirable, c'est 
parce qu'elle est ce qu'il y a de plus opposé au vice. 



CHAPITRE III 



DE LA SOCIÉTÉ, 

DES GRANDS, DES RICHES, 

DES GENS DU MONDE 



CHAPITRE III 



DE LA SOCIÉTÉ, 

DES GRANDS, DES RICHES, 

DES GENS DU MONDE 



CLXXVII 

JAMAIS le monde n'est connu par les livres, on 
Ta dit autrefois, mais ce qu'on n'a pas dit, c'est 
la raison ; la voici. C'est que cette connaissance est 
un résultat de mille observations fines dont l'amour- 
propre n'ose faire confidence à personne, pas même 
au meilleur ami. On craint de se montrer comme 
un homme occupé de petites choses, quoique ces 
petites choses soient très importantes au succès 
des plus grandes aflaires. 



60 MAXIMES ET PENSÉES 

CLXXVIII 
En parcourant les Mémoires et Monumens du 
siècle de Louis XIV, on trouve, même dans la 
mauvaise compagnie de ce tems-là, quelque chose 
qui manque à la bonne d'aujourd'hui. 

CLXXIX 

Qu'est-ce que la Société, quand la raison n'en 
forme pas les nœuds, quand le sentiment n'y jette 
pas d'intérêt, quand elle n'est pas un échange de 
pensées agréables et de vraie bienveillance ? Une 
foire, un tripot, une auberge, un bois, un mauvais 
lieu et des petites maisons ; c'est tout ce qu'elle est 
tour à tour pour la plupart de ceux qui la com- 
posent. 

CLXXX 

On peut considérer l'édifice métaphysique de la 
Société comme un édifice matériel qui serait composé 
de difiérentes niches ou compartimens d'une gran- 
deur plus ou moins considérable. Les places avec 
leurs prérogatives, leurs droits, etc., forment ces 
divers compartimens, ces différentes niches. Elles 
sont durables et les hommes passent. Ceux qui 
les occupent sont tantôt grands, tantôt petits, 
et aucun ou presque aucun n'est fait pour sa place. 



DE LA SOCIÉTÉ 61 

Là, c'est un géant, courbé ou accroupi dans sa 
niche ; là, c'est un nain sous une arcade ; rarement 
la niche est faite pour la stature ; autour de l'édi- 
fice, circule une foule d'hommes de différentes 
tailles. Ils attendent tous qu'il y ait une niche de 
vide, afin de s'y placer, quelle qu'elle soit. Chacun 
fait valoir ses droits, c'est-à-dire sa naissance, ou 
ses protections, pour y être admis. On sifflerait 
celui qui, pour avoir la préférence, ferait valoir la 
proportion qui existe entre la niche et l'homme, 
entre l'instrument et l'étui. Les concurrens mêmes 
s'abstiennent d'objecter à leur adversaire cette 
disproportion. 

CLXXXI 

On ne peut vivre dans la Société après l'âge des 
passions. Elle n'est tolérable que dans l'époque 
où l'on se sert de son estomac pour s'amuser, et de 
sa personne pour tuer le tems. 

# 
CLXXXII 

Les gens de robe, les magistrats, connaissent la 
cour, les intérêts du moment, à peu près comme les 
écoliers qui ont obtenu un exeai, et qui ont dîné 
hors du collège, connaissent le monde. 



62 MAXIMES ET PENSÉES 

CLXXXIII 

Ce qui se dit dans les cercles, dans les salons, 
dans les soupers, dans les assemblées publiques, 
dans les livres, même ceux qui ont pour objet de 
faire connaître la Société, tout cela est faux ou 
insuffisant. On peut dire sur cela le mot italien per 
la predica, ou le mot latin ad populum phaleras. 
Ce qui est vrai, ce qui est instructif, c'est ce que 
la conscience d'un honnête homme qui a beaucoup 
vu et bien vu, dit à son ami au coin du feu : quel- 
ques-unes de ces conversations-là m'ont plus 
instruit que tous les livres et le commerce ordi- 
naire de la Société. C'est qu'elles me mettaient mieux 
sur la voie, et me faisaient réfléchir davantage. 

CLXXXIV 

L'influence qu'exerce sur notre âme une idée 
morale, contrastante avec des objets physiques et 
matériels, se montre dans bien des occasions; mais 
on ne la voit jamais mieux que quand le passage 
est rapide et imprévu. Promenez-vous sur le bou- 
levard, le soir : vous voyez un jardin charmant, au 
bout duquel est un salon, illuminé avec goût. Vous 
entrevoyez des groupes de jolies femmes, des 
bosquets, entr'autres, une allée fuyante, où vous 



DE LA SOCIÉTÉ 63 

entendez rire : ce sont des nymphes, vous en jugez 
par leur taille svelte, etc. Vous demandez quelle est 
cette femme, et on vous répond : c'est Madame de 
B..., la maîtresse de la maison. Il se trouve par 
malheur que vous la connaissez, et le charme a 
disparu. 

CLXXXV 

Vous rencontrez le baron de Breteuil, il vous 

entretient de ses bonnes fortunes, de ses amours 

grossières, etc. Il finit par vous montrer le portrait 

de la Reine au milieu d'une rose garnie de diamans. 

CLXXXVI 

Un sot, fier de quelque cordon, me paraît au- 
dessous de cet homme ridicule, qui, dans ses 
plaisirs, se faisait mettre des plumes de paon au 
derrière par ses maîtresses. Au moins il y gagnait 
le plaisir de... Mais l'autre I... Le baron de Breteuil 
est fort au-dessous de Peixoto. 

CLXXXVII 
On voit, par l'exemple de Breteuil, qu'on peut 
ballotter dans ses poches les portraits en diamans 
de douze ou quinze souverains, et n'être qu'un sot. 

CLXXXVIII 
C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit : voilà 



64 MAXIMES ET PENSÉES 

comme vous êtes extrême en tout. A quoi cela se 
réduit-il ? Il prend sa place pour sa personne, son 
importance pour du mérite, et son crédit pour une 
vertu. Tout le monde n'est-il pas comme cela ? 
Y a-t-il là de quoi tant crier ? 

CLXXXIX 

Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient 
été ministres ou premiers commis, ils conservent 
une morgue ou une importance ridicule. 

cxc 

Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes à 
faire sur les sottises et les valetages, dont ils ont 
été témoins, et c'est ce qu'on peut voir par cent 
exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que la 
Monarchie, rien ne prouve mieux combien il est 
irrémédiable. De mille traits que j'ai entendu 
raconter, je conclurais que, si les singes avaient le 
talent des perroquets, on en ferait volontiers des 
ministres. 

CXCI 
Rien de si difficile à faire tomber qu'une idée 
triviale ou un proverbe accrédité. Louis XV a fait 
banqueroute en détail trois ou quatre fois, et on 



DE LA SOCIETE 



65 



n^en jure pas moins foi de gentilhomme. Celle de 
M. de Gu[é]ménée n'y réussira pas mieux. 

CXCII 

Les gens du monde ne sont pas plutôt attroupés, 
qu'ils se croient en société. 

CXCIII 
J'ai vu des hommes trahir leur conscience pour 
complaire à un homme qui a un mortier ou une 
simarre. Etonnez-vous ensuite de ceux qui l'échan- 
gent pour le mortier, ou pour la simarre même. 
Tous également vils, et les premiers absurdes plus 
que les autres. 

CXCIV 
La Société est composée de deux grandes classes : 
ceux qui ont plus de dîners que d'appétit, et ceux 
qui ont plus d'appétit que de dîners. 

cxcv 

On donne des repas de dix louis ou de vingt à 
des gens en faveur de chacun desquels qn ne don- 
nerait pas un petit écu, pour qu'ils fissent une 
bonne digestion de ce même dîner de vingt louis. 

CXCVI 
C'est une règle excellente à adopter sur l'art de 
la raillerie et de la plaisanterie, que le plaisant et 

8 



66 MAXIMES ET PENSÉES 

le railleur doivent être garans du succès de leur 
plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée, et 
que, quand celle-ci se fâche, l'autre a tort. 

CXCVII 
M... me disait que j'avais un grand malheur : 
c'était de ne pas me faire à la toute-puissance des 
sots. Il avait raison, et j'ai vu qu'en entrant dans 
le monde, un sot avait de grands avantages, celui 
de se trouver parmi ses pairs. C'est comme frère 
Lourdis dans le temple de la Sottise. 

Tout lui plaisait; et, même en arrivant. 
Il crut encore être dans son Couvent. 

CXGVIII 

En voyant quelquefois les friponneries des petits 
et les brigandages des hommes en place, on est 
tenté de regarder la société comme un bois rempli 
de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers, 
préposés pour arrêter les autres. 

CXCIX 

Les gens du monde et de la Cour donnent aux 
hommes et aux choses une valeur conventionnelle 
dont ils s'étonnent de se trouver les dupes. Ils 
ressemblent à des calculateurs, qui, en faisant un 



DE LA SOCIÉTÉ 67 

compte, donneraient aux chiffres une valeur 
variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans l'addi- 
tion, leur rendant leur valeur réelle et réglée, 
seraient tout surpris de ne pas trouver leur compte. 

ce 

Il y a des momens où le monde paraît s'apprécier 
lui-même ce qu'il vaut. J'ai souvent démêlé qu'il 
estimait ceux qui n'en faisaient aucun cas ; et il 
arrive souvent que c'est une recommandation 
auprès de lui, que de le mépriser souverainement, 
pourvu que ce mépris soit vrai, sincère, naïf, sans 
affectation, sans jactance. 

CCI 

Le monde est si méprisable que le peu de gens 

honnêtes qui s'y trouvent, estiment ceux qui le 

méprisent, et y sont déterminés par ce mépris 

même. 

CCII 

Amitié de Cour, foi de renards et Société de 

loups. 

CCIII 

Je conseillerais à quelqu'un qui veut obtenir une 

grâce d'un ministre de l'aborder d'un air triste, 

plutôt que d'un air riant. On n'aime pas à voir plus 

heureux que soi. 



68 MAXIMES ET PENSÉES 

CCIV 
Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, 
c'est que dans le monde, et surtout dans un monde 
choisi, tout est art, science, calcul, même l'appa- 
rence de la simplicité, de la facilité la plus aimable. 
J'ai vu des hommes dans lesquels ce qui paraissait 
la grâce d'un premier mouvement, était une combi- 
naison, à la vérité très prompte, mais très fine et 
très savante. J'en ai vu associer le calcul le plus 
réfléchi à la naïveté apparente de l'abandon le plus 
étourdi. C'est le négligé savant d'une coquette, 
d'où l'art a banni tout ce qui ressemble à l'Art. Cela 
est fâcheux, mais nécessaire. En général, malheur 
à l'homme, qui, même dans l'amitié la plus intime, 
laisse découvrir son faible et sa prise I J'ai vu les 
plus intimes amis faire des blessures à l'amour- 
propre de ceux dont ils avaient surpris le secret. Il 
paraît impossible que dans l'état actuel de la Société 
(je parle toujours du grand monde), il y ait un seul 
homme qui puisse montrer le fond de son âme et 
les détails de son caractère et surtout de ses 
faiblesses à son meilleur ami. Mais encore une fois, 
il faut porter (dans ce monde-là), le raffinement si 
loin qu'il ne puisse pas même y être suspect, ne 
fût-ce que pour ne pas être méprisé comme acteur 
dans une troupe d'excellens comédiens. 



DE LA SOCIÉTÉ 69 

ccv 

Les gens qui croient aimer un Prince, dans l'ins- 
tant où ils viennent d'en être bien traités, me rap- 
pellent les enfans qui veulent être prêtres le lende- 
main d'une belle procession, ou soldats, le lende- 
main d'une revue à laquelle ils ont assisté. 

CCVI 

Les favoris, les hommes en place mettent quel- 
quefois de l'intérêt à s'attacher des hommes de 
mérite, mais ils en exigent un avilissement prélimi- 
naire qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont 
quelque pudeur. J'ai vu des hommes dont un 
favori ou un ministre aurait eu bon marché, aussi 
indignés de cette disposition qu'auraient pu l'être 
des hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux me 
disait ; les grands veulent qu'on se dégrade, non 
pour un bienfait, mais pour une espérance. Ils 
prétendent vous acheter, non par un lot, mais par 
un billet de loterie; et je sais des fripo^g, en appa- 
rence bien traités par eux, qui, dans le fait, n'en ont 
pas tiré meilleur parti que ne l'auraient fait les plus 
honnêtes gens du monde. 

CCVII 
Les actions utiles, même avec éclat, les services 



70 MAXIMES ET PENSÉES 

réels et les plus grands qu'on puisse rendre à la 
Nation et même à la Cour, ne sont, quand on n'a point 
la faveur de la Cour, que des péchés splendides, 
comme disent les théologiens. 

CCVIII 

On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour 
n'être jamais ridicule. 

CCIX 

Tout homme qui vit beaucoup dans le monde me 
persuade qu'il est peu sensible; car je ne vois 
presque rien qui puisse y intéresser le cœur, ou 
plutôt rien qui ne l'endurcisse; ne fût-ce que le 
spectacle de l'insensibilité, de la friv^olité et de la 
vanité qui y régnent. 

ccx 

Quand les Princes sortent de leurs misérables 
étiquettes, ce n'est jamais en faveur d'un homme de 
mérite, mais d'une fille ou d'un boufion. Quand les 
femmes s'affichent, ce n'est presque jamais pour un 
honnête homme, c'est pour une espèce. En tout, 
lorsqu'on brise le joug de l'opinion, c'est rarement 
pour s'élever au-dessus, mais presque toujours pour 
descendre au-dessous. 



DE LA SOCIÉTÉ 71 

CCXI 

Il y a des fautes de conduite que de nos jours on 
ne fait plus guère, ou qu'on fait beaucoup moins. 
On est tellement raffiné que, mettant Pesprit à la 
place de l'âme, un homme vil, pour peu qu'il ait 
réfléchi, s'abstient de certaines platitudes, qui 
autrefois pouvaient réussir. J'ai vu des hommes 
malhonnêtes, avoir quelquefois une conduite fière 
et décente avec un prince, un ministre, ne point 
fléchir, etc. Cela trompe les jeunes gens et les 
novices qui ne savent pas, ou bien qui oublient, 
qu'il faut juger un homme par l'ensemble de ses 
principes et de son caractère. 

CCXII 

A voir le soin que les conventions sociales 
paraissent avoir pris, d'écarter le mérite de toutes 
les places où il pourrait être utile à la Société, en 
examinant la ligue des sots contre les gens d'esprit, 
on croirait voir une conjuration de valets pour 
écarter les maîtres. 

CCXIII 
Que trouve un jeune homme, en entrant dans le 
monde? Des gens qui veulent le protéger, prétendent 
l'honorer, le gouverner, le conseiller. Je ne parle 



72 MAXIMES ET PENSÉES 

point de ceux qui veulent l'écarter, lui nuire, le 
perdre ou le tromper. S'il est d'un caractère assez 
élevé pour vouloir n'être protégé que par ses 
mœurs, ne s'honorer de rien, ni de personne, se 
gouverner par ses principes, se conseiller par ses 
lumières, par son caractère, et d'après sa position, 
qu'il connaît mieux que personne, on ne manque 
pas de dire qu'il est original, singulier, indomptable. 
Mais s'il a peu d'esprit, peu d'élévation, peu de 
principes, s'il ne s'aperçoit pas qu'on le protège, 
qu'on veut le gouverner, s'il est l'instrument des 
gens qui s'en emparent, on le trouve charmant et 
c'est, comme on dit, le meilleur enfant du monde. 

CCXIV 

La Société, ce qu'on appelle le Monde, n'est que 
la lutte de mille petits intérêts opposés, une lutte 
éternelle de toutes les vanités qui se croisent, se 
choquent, tour à tour blessées, humiliées l'une par 
l'autre, qui expient le lendemain, dans le dégoût 
d'une défaite, le triomphe de la veille. Vivre soli- 
taire, ne point être froissé dans ce choc misérable, 
où l'on attire un instant les yeux pour être écrasé 
l'instant d'après, c'est ce qu'on appelle n'être rien, 
n'avoir pas d'existence. Pauvre humanité I 



DELASOCIÉTÉ 73 

ccxv 

Il y a une profonde insensibilité aux vertus qui 
surprend et scandalise beaucoup plus que le vice. 
Ceux que la bassesse publique appelle grands 
seigneurs, ou grands, les hommes en place 
paraissent, pour la plupart, doués de cette insensi- 
bilité odieuse. Cela ne viendrait-il pas de l'idée 
vague et peu développée dans leur tête, que les 
hommes, doués de ces vertus, ne sont pas propres 
à être des instruments d'intrigue ? Ils les négligent, 
ces hommes, comme inutiles à eux-mêmes et aux 
autres, dans un pays où, sans l'intrigue, la fausseté 
et la ruse, on n'arrive à rien 1 

CCXVI 

Que voit-on dans le monde ? Partout un respect 
naïf et sincère pour des conventions absurdes, pour 
une sottise (les sots saluent leur reine), ou bien 
des ménagemens forcés pour cette même sottise 
(les gens d'esprit craignent leur tyran^. 

CCXVII 

Les bourgeois, par une vanité ridicule, font de 
leurs filles un fumier pour les terres des gens de 
qualité. 



74 



MAXIMES ET PENSEES 



CCXVIII 

Supposez vingt hommes, même honnêtes, qui 
tous connaissent et estiment un homme d'un mérite 
reconnu, Dorilas, par exemple; louez, vantez ses 
talens et ses vertus; que tous conviennent de ses 
vertus et de ses talens; l'un des assistans ajoute : 
« C'est dommage qu'il soit si peu favorisé de la 
fortune. — Que dites-vous ? reprend un autre; 
c'est que sa modestie l'oblige à vivre sans luxe. 
Savez- vous qu'il a vingt-cinq mille livres de rente ? 
— Vraiment ! — Soyez-en sûr, j'en ai la preuve. » 
Qu'alors cet homme de mérite paraisse, et qu'il 
compare l'accueil de la Société et la manière plus 
ou moins froide, quoique distinguée, dont il était 
reçu précédemment. C'est ce qu'il a fait : il a 
comparé, et il a gémi. Mais dans cette société, il 
s'est trouvé un homme dont le maintien a été le 
même à son égard. « Un sur vingt, dit notre philo- 
sophe; je suis content. » 

CCXIX 

Quelle vie que celle de la plupart des gens de la 
Cour! Ils se laissent ennuyer, excéder, avilir, asser- 
vir, tourmenter pour des intérêts misérables. Ils 
attendent pour vivre, pour être heureux, la mort 



DELASOCIÉTÉ 75 

de leurs ennemis, de leurs rivaux d'ambition, de 
ceux même qu'ils appellent leurs amis; et pendant 
que leurs vœux appellent cette mort, ils sèchent, 
ils dépérissent, meurent eux-mêmes, en demandant 
des nouvelles de la santé de Monsieur tel, de 
Madame telle, qui s'obstinent à ne pas mourir. 

ccxx 

Quelques folies qu'aient écrites certains physio- 
nomistes de nos jours, il est certain que l'habitude 
de nos pensées peut déterminer quelques traits de 
notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'œil 
faux, par la même raison que la plupart des tailleurs 
sont cagneux. 

CCXXI 

Il n'est peut-être pas vrai que les grandes for- 
tunes supposent toujours de l'esprit, comme je l'ai 
souvent ouï dire, même à des gens d'esprit; mais 
il est bien plus vrai qu'il y a des doses d'esprit et 
d'habileté à qui la fortune ne saura^ échapper, 
quand bien même celui qui les a posséderait l'hon- 
nêteté la plus pure, obstacle qui, comme on sait, 
est le plus grand de tous pour la fortune. 

CCXXII 

Lorsque Montaigne a dit à propos de la grandeur : 



76 MAXIMES ET PENSÉES 

« Puisque nous ne pouvons y atteindre, vengeons- 
nous-en à en médire », il a dit une chose plaisante, 
souvent vraie, mais scandaleuse, et qui donne des 
armes aux sots que la fortune a favorisés. Souvent 
c'est par petitesse qu'on hait l'inégalité des condi- 
tions ; mais un vrai sage et un honnête homme 
pourraient la haïr comme la barrière qui sépare 
des âmes faites pour se rapprocher. Il est peu 
d'hommes d'un caractère distingué qui ne se soient 
refusés aux sentimens que leur inspirait tel ou tel 
homme d'un rang supérieur, qui n'aient repoussé, 
en s'affligeant eux-mêmes, telle ou telle amitié qui 
pouvait être pour eux une source de douceurs et de 
consolations. Ceux-là, au lieu de répéter le mot de 
Montaigne, peuvent dire : Je hais la grandeur qui 
m'a fait fuir ce que j'aimais ou ce que j'aurais 
aimé. 

CCXXIII 

Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièrement 
honorables ? qui est-ce qui ne voit pas quelqu'un 
dont il demande pardon à ses amis? Quelle est la 
femme qui ne s'est pas vue forcée d'expliquer à la 
Société la visite de telle ou telle femme qu'on a été 
surpris de voir chez elle ? 



DELASOCIÉTÉ 77 

CCXXIV 

Etes-vous Pami d^un homme de la Cour, d'un 
homme de qualité, comme on dit, et souhaitez-vous 
de lui inspirer le plus vif attachement dont le cœur 
humain soit susceptible ? Ne vous bornez pas à lui 
prodiguer les soins de la plus tendre amitié, à le 
soulager dans ses maux, à le consoler dans ses 
peines, à lui consacrer tous vos momens, à lui 
sauver dans l'occasion la vie ou l'honneur ; ne 
perdez point votre tems à des bagatelles. Faites 
plus, faites mieux; faîtes sa généalogie. 

ccxxv 

Vous croyez qu'un ministre, un homme en place, a 
tel ou tel principe, et vous le croyez parce que vous le 
lui avez entendu dire. En conséquence, vous vous 
abstenez de lui demander telle ou telle chose qui le 
mettrait en contradiction avec sa maxime favorite. 
Vous apprenez bientôt que vous avez été dupe, et 
vous lui voyez faire des choses qui vous prouvent 
qu'un ministre n'a point de principes, mais seu- 
lement l'habitude, le tic de dire telle ou telle chose. 
CCXXVI 

Plusieurs courtisans sont haïs sans profit, et pour 
le plaisir de l'être. Ce sont des lézards, qui, à 
ramper, n'ont gagné que de perdre leur queue. 



78 MAXIMES ET PENSÉES 

CCXXVII 

Cet homme n'est pas propre à avoir jamais de la 
considération : il faut qu'il fasse fortune, et vive 
avec de la canaille. 

CCXXVIII 

Les corps (Parlemens, Académies, Assemblées) 
ont beau se dégrader, ils se soutiennent par leur 
masse, et on ne peut rien contre eux. Le déshon- 
neur, le ridicule glissent sur eux, comme les balles 
de fusil sur un sanglier, sur un crocodile. 

CCXXIX 

En voyant ce qui se passe dans le monde, 
l'homme le plus misanthrope finirait par s'égayer, 
et Heraclite par mourir de rire. 

ccxxx 

Il me semble qu'à égalité d'esprit et de lumières, 
l'homme né riche ne doit jamais connaître aussi 
bien que le pauvre, la Nature, le cœur humain et 
la Société. C'est que dans le moment où l'autre 
plaçait une jouissance, le second se consolait par 
une réflexion. 

CCXXXI 

En voyant les Princes faire de leur propre mou- 
vement certaines choses honnêtes, on est tenté de 



DELASOCIÉTÉ 79 

reprocher à ceux qui les entourent la plus grande 
partie de leurs torts ou de leurs faiblesses ; on se 
dit : quel malheur que ce prince ait pour amis 
Damis ou Aramont I On ne songe pas que, si Damis 
ou Aramont avaient été des personnages qui 
eussent de la noblesse ou du caractère, ils n'auraient 
pas été les amis de ce prince. 

CCXXXII 

A mesure que la Philosophie fait des progrès, la 
sottise redouble ses eflbrts pour établir l'empire des 
préjugés. Voyez la faveur que le gouvernement 
donne aux idées de la gentilhommerie. Cela est 
venu au point qu'il n'y a plus que deux états pour 
les femmes : femmes de qualité, ou filles ; le reste 
n'est rien. Nulle vertu n'élève une femme au-dessus 
de son état ; elle n'en sort que par le vice. 

CCXXXIII 

Parvenir à la fortune, à la considération, malgré 
le désavantage d'être sans aïeux, et cela à travers 
tant de gens qui ont tout apporté en Baissant, c'est 
gagner ou remettre une partie d'échecs, ayant 
donné la tour à son adversaire. Souvent aussi les 
autres ont sur vous trop d'avantages conven- 
tionnels, et alors il faut renoncer à la partie. On 
peut bien céder une tour, mais non la dame. 



80 MAXIMES ET PENSÉES 

CCXXXIV 

Les gens qui élèvent les Princes et qui pré- 
tendent leur donner une bonne éducation, après 
s'être soumis à leurs formalités et à leurs avi- 
lissantes étiquettes, ressemblent à des maîtres 
d'arithmétique, qui voudraient former de grands 
calculateurs, après avoir accordé à leurs élèves 
que trois et trois font huit. 

ccxxxv 

Quel est l'être le plus étranger à ceux qui l'envi- 
ronnent ? Est-ce un Français à Pékin ou à Macao ? 
est-ce un Lapon, au Sénégal ? ou ne serait-ce pas 
par hasard un homme de mérite sans or et sans 
parchemin, au milieu de ceux qui possèdent l'un 
de ces deux avantages, ou tous les deux réunis? 
N'est-ce pas une merveille que la Société subsiste 
avec la convention tacite d'exclure du partage de 
ses droits les dix-neuf vingtièmes de la Société ? 

CCXXXVI 

Le Monde et la Société ressemblent à une biblio- 
thèque où au premier coup d'œil tout paraît en 
règle, parce que les livres y sont placés suivant les 
formats et la grandeur des volumes, mais où dans 
le fond tout est en désordre, parce que rien n'y est 



DELASOCIÉTÉ 81 

rangé suivant l'ordre des sciences, des matières, ni 
des auteurs. 

CCXXXVII 
Avoir des liaisons considérables, oumême illustres, 
ne peut plus être un mérite pour personne, dans 
un pays où l'on plaît souvent par ses vices, et où 
Ton est quelquefois recherché pour ses ridicules. 

CCXXXVIII 

Il y a des hommes qui ne sont point aimables, 
mais qui n'empêchent pas les autres de l'être. 
Leur commerce est quelquefois supportable ; il y en 
a d'autres qui, n'étant point aimables, nuisent 
encore par leur seule présence au développement 
de l'amabilité d'autrui ; ceux-là sont insupportables : 
c'est le grand inconvénient de la pédanterie. 

CCXXXIX 

L'expérience qui éclaire les particuliers, corrompt 
les Princes et les gens en place. 

CCXL 

Le public de ce moment-ci est comme la tragédie 
moderne, absurde, atroce et plat. 

CCXLI 

L'état de Courlisan est un métier dont on a voulu 
faire une science. Chacun cherche à se hausser. 

9 



82 MAXIMES ET PENSÉES 

CCXLII 

La plupart des liaisons de société, la camara- 
derie, etc., tout cela est à l'amitié ce que le sigis- 
béisme est à Pamour. 

CCXLIII 

L'art de la parenthèse est un des grands secrets 
de l'éloquence dans la Société. 

CCXLIV 

A la Cour, tout est courtisan, le prince du sang, le 
chapelain de semaine, le chirurgien de quartier, 
l'apothicaire. 

CCXLV 

Les magistrats chargés de veiller sur l'ordre 
public, tels que le lieutenant criminel, le lieutenant 
civil, le lieutenant de police, et tant d'autres 
finissent presque toujours par avoir une opinion 
horrible de la Société. Ils croient connaître les 
hommes et n'en connaissent que le rebut. On ne 
juge pas d'une ville par ses égouts, et d'une maison 
par ses latrines. La plupart de ces magistrats me 
rappellent toujours le collège où les correcteurs ont 
une cabane auprès des commodités, et n'en sortent 
que pour donner le fouet. 



1 



DELASOCIÉTÉ 83 

CCXLVI 

C'est la plaisanterie qui doit faire justice de tous 
les travers des hommes et de la Société. C'est par 
elle qu'on évite de se compromettre. C'est par elle 
qu'on met tout en place sans sortir de la sienne. 
C'est elle qui atteste notre supériorité sur les 
choses et sur les personnes dont nous nous moquons, 
sans que les personnes puissent s'en offenser, à 
moins qu'elles ne manquent de gaîté ou de mœurs. 
La réputation de savoir bien manier cette arme 
donne à l'homme d'un rang inférieur, dans le 
monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte 
de considération que les militaires ont pour ceux 
qui manient supérieurement l'épée. J'ai entendu 
dire à un homme d'esprit : ôtez à la plaisanterie son 
empire et je quitte demain la Société. C'est une 
sorte de duel où il n'y a pas de sang versé, et qui, 
comme l'autre, rend les hommes plus mesurés et 
plus polis. 

CCXLVII 

On ne se doute pas, au premier coup d'oeil, du mal 
que fait l'ambition de mériter cet éloge si commun : 
Monsieur un lelesi 1res aimable. Il arrive, je ne sais 
comment, qu'il y a un genre de facilité, d'insou- 
ciance, de faiblesse, de déraison, qui plaît beaucoup. 



84 MAXIMES ET PENSÉES 

quand ces qualités se trouvent mêlées avec de 
l'esprit ; que l'homme, dont on fait ce qu'on veut, 
qui appartient au moment, est plus agréable que 
celui qui a de la suite, du caractère, des principes, 
qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait 
quitter une partie de plaisir pour lui rendre ser- 
vice, etc. Ce serait une liste ennuyeuse que celle des 
défauts, des torts et des travers qui plaisent. Aussi, 
les gens du monde, qui ont réfléchi sur l'art de 
plaire, plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux- 
mêmes, ont la plupart de ces défauts, et cela vient 
de la nécessité de faire dire de soi : Monsieur un 
tel est très aimable. 

CCXLVIII 
Il y a des choses indevinables pour un jeune 
homme bien né. Comment se défierait-on, à vingt 
ans, d'un espion de police qui a le cordon rouge ? 

CCXLIX 

Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les 
plus ridicules, sont en France et ailleurs sous la 
protection de ce mot : c^esi l'usage. C'est préci- 
sément ce même mot que répondent les Hottentots, 
quand les Européens leur demandent pourquoi ils 
mangent des sauterelles, pourquoi ils dévorent la 



DELASOCIÉTÉ 85 

vermine dont ils sont couverts. Ils disent aussi : c'est 
l'usage. 

CCL 

La prétention la plus absurde et la plus injuste, 
qui serait sifflée dans une assemblée d'honnêtes 
gens, peut devenir la matière d'un procès, et dès 
lors être déclarée légitime ; car tout procès peut se 
perdre ou se gagner, de même que dans les corps, 
l'opinion la plus folle et la plus ridicule peut être 
admise et l'avis le plus sage rejeté avec mépris. Il 
ne s'agit que de faire regarder l'un ou l'autre 
comme une affaire de parti, et rien n'est si facile 
entre les deux partis opposés qui divisent presque 
tous les corps. 

CCLI 

Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuité ? 
Otez les ailes à un papillon, c'est une chenille. 

CCLII 
Les Courtisans sont des pauvres ecfrichîs par la 
mendicité. 

CCLIII 
Il est aisé de réduire à des termes simples la 
valeur précise de la célébrité ; celui qui se fait 
connaître par quelque talent ou quelque vertu, 



86 MAXIMES ET PENSÉES 

se dénonce à la bienveillance inactive de quelques 
honnêtes gens, et à l'active malveillance de tous 
les hommes malhonnêtes. Comptez les deux classes, 
et pesez les deux forces. 

CCLIV 

Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. 
C'est presque un ennemi public qu'un homme qui 
dans les différentes prétentions des hommes, et 
dans le mensonge des choses, dit à chaque homme 
et à chaque chose : « Je ne te prends que pour ce que 
tu es, je ne t'apprécie que [pour] ce que tu vaux ; » 
et ce n'est pas une petite entreprise de se faire 
aimer et estimer, avec l'annonce de ce ferme propos. 

CCLV 
Quand on est trop frappé des maux de la Société 
universelle et des horreurs que présentent la capi- 
tale ou les grandes villes, il faut se dire : il pouvait 
naître de plus grands malheurs encore de la suite 
de combinaisons qui a soumis vingt-cinq millions 
d'hommes à un seul, et qui a réuni sept cent mille 
hommes sur un espace de deux lieues carrées. 

CCLVI 
Des qualités trop supérieures rendent souvent un 
homme moins propre à la Société, On ne va pas au 



DELASOCIÉTÉ 87 

marché avec des lingots ; on y va avec de Targent 
ou de la petite monnaie. 

CCLVII 

La Société, les Cercles, les Salons, ce qu'on appelle 
le monde, est une pièce misérable, un mauvais 
opéra, sans intérêt, qui se soutient un peu par les 
machines et les décorations. 

CCLVIII 

Pour avoir une idée juste des choses, il faut 
prendre les mots dans la signification opposée à 
celle qu'on leur donne dans le monde. Misan- 
thrope, par exemple, cela veut dire Philanthrope ; 
mauvais Français, cela veut dire bon citoyen qui 
indique certains abus monstrueux ; Philosophe, 
homme simple, qui sait que deux et deux font 
quatre, etc. 

CCLIX 

De nos jours, un peintre fait votre portrait en 
sept minutes; un autre vous apprend àp peindre en 
trois jours ; un troisième vous enseigne l'anglais 
en quarante leçons. On veut vous apprendre huit 
langues avec des gravures, qui représentent les 
choses et leurs noms au-dessous, en huit langues. 
Enfin, si on pouvait mettre ensemble les plaisirs, 



88 MAXIMES ET PENSÉES 

les sentimens, ou les idées de la vie entière, et 
les réunir dans Pespace de vingt-quatre heures, on 
le ferait ; on vous ferait avaler cette pilule, et on 
vous dirait : « allez-vous-en. » 

CCLX 
Il ne faut pas regarder Burrhus comme un homme 
vertueux absolument. Il ne l'est qu'en opposition 
avec Narcisse. Sénèque et Burrhus sont les hon- 
nêtes gens d'un siècle où il n'y en avait pas. 

CCLXI 

Quand on veut plaire dans le monde, il faut se 
résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses 
qu'on sait par des gens qui les ignorent. 

CCLXII 

Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne 
les connaît pas ; les choses qu'on ne sait qu'aux 
trois-quarts, on ne les sait pas du tout. Ces deux 
réflexions suffisent pour faire apprécier presque 
tous les discours qui se tiennent dans le monde. 

CCLXIII 
Dans un pays où tout le monde cherche à 
paraître, beaucoup de gens doivent croire, et croient 
en effet qu'il vaut mieux être banqueroutier que 
de n'être rien. 



DE LA SOCIETE 



89 



CCLXIV 
La menace du rhume négligé est pour les méde- 
cins ce que le Purgatoire est pour les prêtres, un 
Pérou, 

CCLXV 
Les conversations ressemblent aux voyages qu'on 
fait sur l'eau : on s'écarte de la terre sans presque 
le sentir, et l'on ne s'aperçoit qu'on a quitté le bord 
que quand on est déjà bien loin. 

CCLXVI 

Un homme d'esprit prétendait, devant des mil- 
lionnaires, qu'on pouvait être heureux avec deux 
mille écus de rente. Ils soutinrent le contraire avec 
aigreur, et même avec emportement. Au sortir de 
chez eux, il cherchait la cause de cette aigreur de 
la part de gens qui avaient de l'amitié pour lui. Il 
la trouva enfin. C'est que par là, il leur faisait 
entrevoir qu'il n'était pas dans leur dépendance. 
Tout homme qui a peu de besoins seiVible menacer 
les riches d'être toujours prêt à leur échapper. Les 
tyrans voient par là qu'ils perdent un esclave. On 
peut appliquer cette réflexion à toutes les passions 
en général. L'homme qui a vaincu le penchant à 
l'amour, montre une indifïérence toujours odieuse 



90 MAXIMES ET PENSÉES 

aux femmes. Elles cessent aussitôt de s'intéresser à 
lui. C'est peut-être pour cela que personne ne 
s'intéresse à la fortune d'un philosophe : il n'a pas 
les passions qui émeuvent la Société. On voit qu'on 
ne peut presque rien faire pour son bonheur, et on 
le laisse là. 

CCLXVII 
Il est dangereux pour un philosophe attaché à un 
grand (si jamais les grands ont eu auprès d'eux un 
philosophe) de montrer tout son désintéressement ; 
on le prendrait au mot. Il se trouve dans la néces- 
sité de cacher ses vrais sentimens, et c'est, pour 
ainsi dire, un hypocrite d'ambition. 



CHAPITRE IV 



DU GOUT POUR LA RETRAITE 
ET DE LA DIGNITÉ DU CARACTÈRE 



CHAPITRE IV 

DU GOUT POUR LA RETRAITE 
ET DE LA DIGNITÉ DU CARACTÈRE 



CCLXVIII 

UN Philosophe regarde ce qu'on appelle un élai 
dans le monde, comme les Tartares regardent 
les villes, c'est-à-dire, comme une prison. C'est un 
cercle où les idées se resserrent, se corfcentrent, en 
ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur 
développement. Un homme qui a un grand état 
dans le monde a une prison plus grande et plus 
ornée. Celui qui n'y a qu'un petit état, est dans un 
cachot. L'homme sans état est le seul homme libre. 



94 MAXIMES ET PENSÉES 

pourvu qu'il soit dans l'aisance, ou du moins qu'il 
n'ait aucun besoin des hommes. 

CCLXIX 
L'homme le plus modeste, en vivant dans le 
monde, doit, s'il est pauvre, avoir un maintien très 
assuré et une certaine aisance qui empêche qu'on 
ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce 
cas, parer sa modestie de sa fierté. 

CCLXX 

La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées, en 
un mot tout ce qui peut nous empêcher de vivre 
avec nous-mêmes, sont les choses qui préservent 
beaucoup de gens de la misanthropie. 

CCLXXI 
On est plus heureux dans la solitude que dans le 
monde. Cela ne viendrait-il pas de ce que dans la 
solitude on pense aux choses, et que, dans le monde, 
on est forcé de penser aux hommes ? 

CCLXXII 

Les pensées d'un solitaire, homme de sens, et 
fût-il d'ailleurs médiocre, seraient bien peu de 
chose, si elles ne valaient pas ce qui se dit et se fait 
dans le monde. 



i 



DU GOUT POUR LA RETRAITE 95 

CCLXXIII 

Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni sa 
raison, ni sa probité, ou du moins sa délicatesse, 
sous le poids d'aucune des conventions absurdes 
ou malhonnêtes de la Société, qui ne fléchit jamais 
dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit 
infailliblement par rester sans appui, n'ayant 
d'autre ami qu'un être abstrait qu'on appelle la 
vertu, qui vous laisse mourir de faim. 

CCLXXIV 

Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui 
peuvent nous apprécier : ce serait le besoin d'un 
amour-propre trop délicat et trop difficile à con- 
tenter; mais il faut ne placer le fond de sa vie 
habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce 
que nous valons. Le Philosophe même ne blâme 
point ce genre d'amour-propre. 

CCLXXV 

On dit quelquefois d'un homme qui vit seul : il 
n'aime pas la Société. C'est souvent comme si on 
disait d'un homme qu'il n'aime pas la promenade, 
sous le prétexte qu'il ne se promène pas volontiers 
le soir dans la forêt de Bondy. 



96 MAXIMES ET PENSÉES 

CCLXXVI 
Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une 
raison parfaitement droite, un sens moral parfaite- 
ment exquis, pût vivre avec quelqu'un ? Par vivre, 
je n'entends pas se trouver ensemble sans se 
battre : j'entends se plaire ensemble, s'aimer, 
commercer avec plaisir. 

CCLXXVII 

Un homme d'esprit est perdu, s'il ne joint pas à 
l'esprit l'énergie de caractère. Quand on a la lan- 
terne de Diogène, il faut avoir son bâton. 

CCLXXVIII 

Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans le 
monde qu'un homme droit, fier et sensible, disposé 
à laisser les personnes et les choses pour ce qu'elles 
sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne 
sont pas. 

CCLXXIX 

Le monde endurcit le cœur à la plupart des 
hommes. Mais ceux qui sont moins susceptibles 
d'endurcissement, sont obligés de se créer une sorte 
d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni des 
hommes, ni des femmes. Le sentiment qu'un 
homme honnête emporte, après s'être livré quelques 



DU GOUT POUR LA RETRAITE 97 

jours à la Société, est ordinairement pénible et 
triste. Le seul avantage qu'il produira, c'est de 
faire trouver la retraite aimable. 

CCLXXX 

Les idées du public ne sauraient manquer 
d'être presque toujours viles et basses. Comme il ne 
lui revient guère que des scandales et des actions 
d'une indécence marquée, il teint de ces mêmes 
couleurs presque tous les faits ou les discours 
qui passent jusqu'à lui. Voit-il une liaison, même 
de la plus noble espèce, entre un grand Seigneur 
et un homme de mérite, entre un homme en place 
et un particulier ? il ne voit, dans le premier cas 
qu'un protecteur et un client, dans le second que 
du manège et de l'espionnage. Souvent, dans un 
acte de générosité, mêlé de circonstances nobles et 
intéressantes, il ne voit que de l'argent prêté à un 
homme habile par une dupe. Dans le fait qui donne 
de la publicité à une passion quelquefois très 
intéressante d'une femme honnête et d'un homme 
digne d'être aimé, il ne voit que du catinisme ou 
du libertinage. C'est que ses jugemens sont déter- 
minés d'avance par le grand nombre de cas où il a 
dû condamner et mépriser. Il résulte de ces obser- 

10 



98 MAXIMES ET PENSÉES 

vatîons, que ce qui peut arriver de mieux aux 
honnêtes gens, c'est de lui échapper (1). 

CCLXXXI 

La Nature ne m'a point dit : ne sois point pauvre ; 
encore moins : sois riche ; mais elle me crie : sois 
indépendant. 

CCLXXXII 

Le Philosophe se portant pour un être qui ne 
donne aux hommes que leur valeur véritable, il est 
fort simple que cette manière de juger ne plaise à 
personne. 

CCLXXXIII 

L'homme du monde, l'ami de la fortune, même 
l'amant de la gloire, tracent tous devant eux une 
ligne directe qui les conduit à un terme inconnu. 
Le sage, l'ami de lui-même, décrit une ligne circu- 
laire, dont l'extrémité le ramène à lui. C'est le lotus 
leres alque rolundus d'Horace. 

CCLXXXIV 

Il ne faut point s'étonner du goût de J.-J. Rousseau 
pour la retraite ; de pareilles âmes sont exposées à 
se voir seules, à vivre isolées, comme l'aigle ; mais 

(1) Voyez la maxime DLVIIl de la p. 193. 



DU GOUT POUR LA RETRAITE 99 

comme lui, l'étendue de leurs regards et la hauteur 
de leur vol sont le charme de leur solitude. 

CCLXXXV 

Quiconque n'a pas de caractère n'est pas un 
homme : c'est une chose. 

CCLXXXVI 

On a trouvé le moi de Médée sublime, mais celui 
qui ne peut pas le dire dans tous les accidens de la 
vie, est bien peu de chose, ou plutôt n'est rien. 

CCLXXXVII 

On ne connaît pas du tout l'homme qu'on ne 
connaît pas très bien ; mais peu d'hommes méritent 
qu'on les étudie. De là vient que l'homme d'un vrai 
mérite doit avoir en général peu d'empressement 
d'être connu. Il sait que peu de gens peuvent 
l'apprécier, que, dans ce petit nombre, chacun a 
ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui 
l'empêchent d'accorder au mérite l'attention qu'il 
faut pour le mettre à sa place. Quant 'aux éloges 
communs et usés qu'on lui accorde quand on soup- 
çonne son existence, le mérite ne saurait en être 
flatté. 

CCLXXXVIII 

Quand un homme s'est élevé par son caractère, 



ÏOO MAXIMES ET PENSÉES 

au point de mériter qu'on devine quelle sera sa 
conduite dans toutes les occasions qui intéressent 
l'honnêteté, non seulement les fripons, mais les 
demi-honnêtes gens le décrient et l'évitent avec 
soin. Il y a plus, les gens honnêtes, persuadés que, 
par un efïet de ses principes, ils le trouveront dans 
les rencontres où ils auront besoin de lui, se 
permettent de le négliger, pour s'assurer de ceux 
sur lesquels ils ont des doutes. 

CCLXXXIX 

Presque tous les hommes sont esclaves, par la 
raison que les Spartiates donnaient de la servitude 
des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe 
non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul 
sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté 
et son caractère. 

ccxc 

Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui 
sont capables de traiter avec vous aux termes de la 
morale, de la vertu, de la raison, de la vérité, en 
ne regardant les conventions, les vanités, les 
étiquettes, que comme les supports de la Société 
civile; quand, dis-je, on a pris ce parti (et il faut 



DU GOUT POUR LA RETRAITE 101 

bien le prendre, sous peine d'être sot, faible ou vil), 
il arrive qu'on vit à peu près solitaire. 

CCXCI 

Tout homme qui se connaît des sentimens élevés 
a le droit, pour se faire traiter comme il convient, 
de partir de son caractère, plutôt que de sa position. 



CHAPITRE V 



PENSÉES MORALES 



CHAPITRE V 



PENSÉES MORALES 



CCXCII 

LES Philosophes reconnaissent quatre vertus 
principales, dont ils font dériver toutes les 
autres. Ces vertus sont la justice, la tempérance, 
la force et la prudence. On peut dire que cette 
dernière renferme les deux premières, la justice et 
la tempérance, et qu'elle supplée, en quelque sorte, 
à la force, en sauvant à l'homme qui a le malheur 
d'en manquer, une grande partie des occasions où 
elle est nécessaire. 



106 MAXIMES ET PENSÉES 

CCXCIII 

Les Moralistes, ainsi que les Philosophes qui ont 
fait des systèmes en Physique et en Métaphysique, 
ont trop généralisé, ont trop multiplié les Maximes. 
Que devient, par exemple, le mot de Tatice : Neque 
mulier, amissa pudicitia, alia abneril, après 
l'exemple de tant de femmes qu'une faiblesse n'a 
pas empêchées de pratiquer plusieurs vertus ? J'ai 
vu madame de L..., après une jeunesse peu diffé- 
rente de celle de Manon Lescaut, avoir, dans l'âge 
mûr, une passion digne d'Héloïse. Mais ces exemples 
sont d'une morale dangereuse à établir dans les 
livres. Il faut seulement les observer, afin de n'être 
pas dupe de la charlatanerie des moralistes. 

CCXCIV 

On a, dans le monde, ôté des mauvaises mœurs 
tout ce qui choque le bon goût ; c'est une réforme 
qui date des dix dernières années. 

ccxcv 

L'âme, lorsqu'elle est malade, fait précisément 
comme le corps ; elle se tourmente et s'agite en tout 
sens, mais finit par trouver un peu de calme. Elle 
s'arrête enfin sur le genre de sentimens et d'idées 
le plus nécessaire à son repos. 



PENSÉES MORALES 107 

CCXCVI 

Il y a des hommes à qui les illusions sur les choses 
qui les intéressent sont aussi nécessaires que la vie. 
Quelquefois cependant ils ont des aperçus qui 
feraient croire qu'ils sont près de la vérité ; mais ils 
s'en éloignent bien vite, et ressemblent aux enfans 
qui courent après un masque, et qui s'enfuient si le 
masque vient à se retourner. 

CCXCVII 
Le sentiment qu'on a pour la plupart des bien- 
faiteurs, ressemble à la reconnaissance qu'on a pour 
les arracheurs de dents. On se dit qu'ils vous ont 
fait du bien, qu'il vous ont délivré d'un mal, mais 
on se rappelle la douleur qu'ils ont causée, et on 
ne les aime guère avec tendresse. 

CCXCVIII 

Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a dans 
le bienfait une partie matérielle dont il faut dérober 
l'idée à celui qui est l'objet de sa bienfaisance. Il 
faut, pour ainsi dire, que cette idée se perde et 
s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bien- 
fait, comme entre deux amans, l'idée de la jouis- 
sance s'enveloppe et s'[en]noblit dans le charme de 
l'amour qui l'a fait naître. 



108 MAXIMES ET PENSÉES 

CCXCIX 

Tout bienfait qui n'est pas cher au cœur est 
odieux. C'est une relique, ou un os de mort. Il faut 
l'enchâsser ou le fouler aux pieds. 

CGC 

La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être 
cachés, après vous avoir fait du bien, s'enfuient 
comme la Galatée de Virgile : El se cupit ante 
videri, 

ceci 

On dit communément qu'on s'attache par ses 
bienfaits. C'est une bonté de la Nature. Il est juste 
que la récompense de bien faire, soit d'aimer. 

CCCII 

La calomnie est comme la guêpe qui vous impor- 
tune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mou- 
vement, à moins qu'on ne soit sûr de la tuer, sans 
quoi elle revient à la charge, plus furieuse que 
jamais. 

CCCIII 

Les nouveaux amis que nous faisons après un 
certain âge, et par lesquels nous cherchons à rem- 
placer ceux que nous avons perdus, sont à nos 
anciens amis ce que les yeux de verre, les dents 



PENSÉES MORALES 109 

postiches et les jambes de bois sont aux véritables 
yeux, aux dents naturelles et aux jambes de chair 
et d'os. 

CCCIV 

Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quel- 
quefois une philosophie bien aimable. 

cccv 

La plupart des amitiés sont hérissées de si et de 
mais, et aboutissent à de simples liaisons, qui sub- 
sistent à force de sous-enlendus, 

CCCVI 

Il y a, entre les mœurs anciennes et les nôtres, le 
même rapport qui se trouve entre Aristide, contrô- 
leur général des Athéniens, et l'abbé Terray. 
CCCVII 

Le genre humain, mauvais dans sa nature, est 
devenu plus mauvais par la Société. Chaque homme 
y porte les défauts : 1% de l'humanité, 2**, de l'indi- 
vidu, 30, de la classe dont il fait partie dans l'ordre 
social. Ces défauts s'accroissent avec le tems; et 
chaque homme, en avançant en âge, blessé de tous 
ces travers d'autrui, et malheureux par les siens 
mêmes, prend pour l'Humanité et pour la Société un 
mépris qui ne peut tourner que contre l'une et l'autre. 



110 MAXIMES ET PENSÉES 

CCCVIII 

Il en est du bonheur comme des montres. Les 
moins compliquées sont celles qui se dérangent le 
moins. La montre à répétition est plus sujette aux 
variations. Si elle marque de plus les minutes, 
nouvelle cause d'inégalité; puis celle qui marque 
le jour de la semaine et le mois de Tannée, toujours 
plus prête à se détraquer. 

CCCIX 

Tout est également vain dans les hommes, leurs 
joies et leurs chagrins. Mais il vaut mieux que la 
bulle de savon soit d'or ou d'azur, que noire ou 
grisâtre. 

cccx 

Celui qui déguise la tyrannie, la protection, ou 
même les bienfaits, sous l'air et le nom de l'amitié, 
me rappelle ce prêtre scélérat qui empoisonnait 
dans une hostie. 

CCCXI 

Il y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme 
Satan : Si cadens adoraveris me. 

CCCXII 

La pauvreté met le crime au rabais. 



PENSÉES MORALES 111 

CCCXIII 

Les Stoïciens sont des espèces d'inspirés, qui 
portent dans la morale l'exaltation et l'enthousiasme 
poétiques. 

CCCXIV 

S'il était possible qu'une personne sans esprit 
pût sentir la grâce, la finesse, l'étendue et les diffé- 
rentes qualités de l'esprit d'autrui, et montrer qu'elle 
le sent, la société d'une telle personne, quand même 
elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore 
très recherchée. Même résultat de la même suppo- 
sition, à l'égard des qualités de l'âme. 

cccxv 

En voyant ou en éprouvant les peines attachées 
aux sentimens extrêmes, en amour, en amitié, soit 
par la mort de ce qu'on aime, soit par les accidens 
de la vie, on est tenté de croire que la dissipation et 
la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que 
la vie ne vaut guère que ce qu'en font les gens du 
monde. • 

CCCXVI 

Dans de certaines amitiés passionnées, on a le 
bonheur des passions et l'aveu de la raison par- 
dessus le marché. 



112 MAXIMES ET PENSÉES 

CCCXVII 

L'amitié extrême et délicate est souvent blessée 
du repli d'une rose. 

CCCXVIII 
La générosité n'est que la pitié des âmes nobles. 

CCCXIX 

Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à 
personne : voilà, je crois, toute la morale. 

cccxx 

Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont 
de certains principes, les Commandemens de Dieu 
ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'Abbaye 
de Thélème : Fais ce que lu voudras, 

CCCXXI 

L'Education doit porter sur deux bases, la morale 
et la prudence; la morale, pour appuyer la vertu; 
la prudence, pour vous défendre contre les vices 
d'autrui. En faisant pencher la balance du côté de 
la morale, vous ne faites que des dupes ou des 
martyrs; en la faisant pencher de l'autre côté, vous 
faites des calculateurs égoïstes. Le principe de toute 
société est de se rendre justice à soi-même et aux 
autres. Si l'on doit aimer son prochain comme soi- 



PENSÉES MORALES 113 

même, il est au moins aussi juste de s'aimer comme 
son prochain. 

CCCXXII 

Il n'y a que l'amitié entière qui développe toutes 
les qualités de l'âme et de l'esprit de certaines per- 
sonnes. La société ordinaire ne leur laisse déployer 
que quelques agrémens. Ce sont de beaux fruits, 
qui n'arrivent à leur maturité qu'au soleil, et qui, 
dans la serre chaude, n'eussent produit que quelques 
feuilles agréables et inutiles. 

CCCXXIII 

Quand j'étais jeune, ayant les besoins des pas- 
sions, et attiré par elles dans le monde, forcé de 
chercher dans la Société et dans les plaisirs quelques 
distractions à des peines cruelles, on me prêchait 
l'amour de la retraite, du travail, et on m'assommait 
de sermons pédantesques sur ce sujet. Arrivé à 
quarante ans, ayant perdu les passions qui rendent 
la Société supportable, n'en voyant plu% que la 
misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde 
pour échapper à des peines qui n'existaient plus, le 
goût de la retraite et du travail est devenu très vif 
chez moi, et a remplacé tout le reste. J'ai cessé 
d'aller dans le monde. Alors, on n'a cessé de me 

11 



114 MAXIMES ET PENSÉES 

tourmenter pour que j*y revinsse. J'ai été accusé 
d'être misanthrope, etc. Que conclure de cette 
bizarre différence ? Le besoin que les hommes ont 
de tout blâmer. 

CCCXXIV 
Je n'étudie que ce qui me plaît ; je n'occupe mon 
esprit que des idées qui m'intéressent. Elles seront 
utiles ou inutiles, soit à moi, soit aux autres. Le 
tems amènera ou n'amènera pas les circonstances 
qui me feront faire de mes acquisitions un emploi 
profitable. Dans tous les cas, j'aurai eu l'avantage 
inestimable de ne me pas contrarier, et d'avoir obéi 
à ma pensée et à mon caractère. 

cccxxv 

J'ai détruit mes passions, à peu près comme un 
homme violent tue son cheval, ne pouvant le 
gouverner. 

CCCXXVI 

Les premiers sujets de chagrin m'ont servi de 
cuirasse contre les autres. 

CCCXXVII 

Je conserve pour M. de la B[orde] le sentiment 
qu'un honnête homme éprouve en passant devant 
le tombeau d'un ami. 



PENSÉES MORALES 115 

CCCXXVIII 
J'ai à me plaindre des choses, très certainement, 
et peut-être des hommes; mais je me tais sur ceux- 
ci; je ne me plains que des choses, et si j'évite les 
hommes, c'est pour ne pas vivre avec ceux qui me 
font porter les poids des choses. 

CCCXXIX 

La Fortune, pour arriver à moi, passera par les 
conditions que lui impose mon caractère. 

cccxxx 

Lorsque mon cœur a besoin d'attendrissement, je 
me rappelle la perte des amis que je n'ai plus, des 
femmes que la mort m'a ravies ; j'habite leur cer- 
cueil, j'envoie mon âme errer autour des leurs. 
Hélas ! je possède trois tombeaux. 

CCCXXXI 

Quand j'ai fait quelque bien, et qu'on vient à le 
savoir, je me crois puni, au lieu de me croire 
récompensé. 

CCCXXXII 

En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé 
le bonheur, le calme, la santé, même la richesse; et, 
en dépit du proverbe, je m'aperçois que qui quitte 
la partie la gagne. 



116 MAXIMES ET PENSÉES 

CCCXXXIII 

La célébrité est le châtiment du mérite et la 
punition du talent. Le mien, quel qu'il soit, ne me 
paraît qu'un délateur, né pour troubler mon repos. 
J^éprouve, en le détruisant, la joie de triompher 
d'un ennemi. Le sentiment a triomphé chez moi de 
l'amour-propre même, et la vanité littéraire a péri 
dans la destruction de l'intérêt que je prenais aux 
hommes. 

CCCXXXIV 

L'amitié délicate et vraie ne souffre l'alliage 
d'aucun autre sentiment. Je regarde comme un 
grand bonheur que l'amitié fût déjà parfaite entre 

[M. de] M et moi, avant que j'eusse occasion 

de lui rendre le service que je lui ai rendu, et que je 
pouvais seul lui rendre. Si tout ce qu'il a fait pour 
moi avait pu être suspect d'avoir été dicté par 
l'intérêt de me trouver tel qu'il m'a trouvé dans 
cette circonstance, s'il eût été possible qu'il la prévît, 
le bonheur de ma vie était empoisonné pour jamais. 

cccxxxv 

Ma vie entière est un tissu de contrastes apparens 
avec mes principes. Je n'aime point les Princes, et 
je suis attaché à une Princesse et à un Prince. On 



PENSÉES MORALES 117 

me connaît des maximes républicaines, et plusieurs 
de mes amis sont revêtus de décorations monar- 
chiques. J'aime la pauvreté volontaire, et je vis 
avec des gens riches. Je fuis les honneurs, et 
quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont 
presque ma seule consolation, et je ne vois point de 
beaux esprits, et ne vais point à l'Académie. Ajoutez 
que je crois les illusions nécessaires à l'homme, et 
je vis sans illusion; que je crois les passions plus 
utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c'est 
que les passions, etc. 

CCCXXXVI 

Ce que j'ai appris, je ne le sais plus. Le peu que 
je sais encore, je l'ai deviné. 

CCCXXXVII 

Un des grands malheurs de l'homme, c'est que 
ses bonnes qualités même lui sont quelquefois inu- 
tiles, et que l'art de s'en servir et de* les bien 
gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de 
l'expérience. 

CCCXXXVIII 

L'indécision, l'anxiété est à l'esprit et à l'âme ce 
que la question est au corps. 



118 MAXIMES ET PENSÉES 

CCCXXXIX 

L'honnête homme, détrompé de toutes les illu- 
sions, est l'homme par excellence. Pour peu qu'il 
ait d'esprit, sa société est très aimable. Il ne saurait 
être pédant, ne mettant d'importance à rien. Il est 
indulgent, parce qu'il se souvient qu'il a eu des 
illusions, comme ceux qui en sont encore occupés. 
C'est un effet de son insouciance d'être sûr dans le 
commerce, de ne se permettre ni redites, ni tracas- 
series. Si on se les permet à son égard, il les oublie 
ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, 
parce qu'il est constamment en état d'épigramme 
contre son prochain. Il est dans le vrai et rit des 
faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux. 
C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans 
une chambre obscure les gestes ridicules de ceux 
qui s'y promènent au hasard. Il brise, en riant, les 
faux poids et les fausses mesures qu'on applique aux 
hommes et aux choses. 

CCCXL 

On s'effraie des partis violens, mais ils convien- 
nent aux âmes fortes, et les caractères vigoureux 
se reposent dans l'extrême. 

CCCXLI 
La vie contemplative est souvent misérable. Il 



PENSÉES MORALES 119 

faut agir davantage, penser moins, et ne pas se 
regarder vivre. 

CCCXLII 

L'homme peut aspirer à la vertu; il ne peut 
raisonnablement prétendre de trouver la vérité. 

CCCXLIII 
Le Jansénisme des chrétiens, c'est le Stoïcisme 
des païens, dégradé de figure et mis à la portée 
d'une populace chrétienne; et cette secte a eu des 
Pascal et des Arnaud pour défenseurs I 



CHAPITRE VI 



DES FEMMES, 

DE L'AMOUR, DU MARIAGE 

ET DE LA GALANTERIE 



CHAPITRE VI 

DES FEMMES, DE L'AMOUR, 
DU MARIAGE ET DE LA GALANTERIE 



CCCXLIV 

JE suis honteux de Topinion que vous avez de 
moi. Je n'ai pas toujours été aussi Céladon que 
vous me voyez. Si je vous contais trois ou quatre 
traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n'est 
pas trop honnête, et que cela appartient à la 
meilleure compagnie. 

CCCXLV 

L'amour est un sentiment qui, pour paraître 
honnête, a besoin de n'être composé que de lui- 
même, de ne vivre et de ne subsister que par lui. 



124 MAXIMES ET PENSÉES 

CCCXLVI 
Toutes les fois que je vois de Tengouement dans 
une femme, ou même dans un homme, je commence 
à me défier de sa sensibilité. Cette règle ne m'a 
jamais trompé. 

CCCXLVII 
En fait de sentimens, ce qui peut être évalué n'a 
pas de valeur. 

CCCXLVIII 
L'amour est comme les maladies épidémiques. 
Plus on les craint, plus on y est exposé. 

CCCXLIX 
Un homme amoureux est un homme qui veut 
être plus aimable qu'il ne peut; et voilà pourquoi 
presque tous les amoureux sont ridicules. 

CCCL 
Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse 
pour la vie, qui s'est perdue et déshonorée pour un 
amant qu'elle a cessé d'aimer parce qu'il a mal ôté 
sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles, ou mis 
son bas à l'envers. 

CCCLI 
Une âme fière et honnête, qui a connu les 
passions fortes, les fuit, les craint, dédaigne la 



DES FEMMES, DE l'aMOUR 125 

galanterie ; comme l'àme qui a senti Pamitié, 
dédaigne les liaisons communes et les petits 
intérêts. 

CCCLII 
On demande pourquoi les femmes affichent les 
hommes ; on en donne plusieurs raisons dont la 
plupart sont offensantes pour les hommes. La véri- 
table, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur empire 
sur eux que par ce moyen. 

CCCLIII 

Les femmes d'un état mitoyen, qui ont l'espé- 
rance ou la manie d'être quelque chose dans le 
monde, n'ont ni le bonheur de la Nature, ni celui 
de l'opinion. Ce sont les plus malheureuses créa- 
tures que j'aie connues. 

CCCLIV 
La Société, qui rapetisse beaucoup les hommes, 
réduit les femmes à rien. 

CCCLV 

Les femmes ont des fantaisies, des engouemens, 
quelquefois des goûts. Elles peuvent même s'élever 
jusqu'aux passions. Ce dont elles sont le moins 
susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont faites 
pour commercer avec nos faiblesses, avec notre 



126 MAXIMES ET PENSÉES 

folie, mais non avec notre raison. Il existe entre 
elles et les hommes des sympathies d'épiderme, et 
très peu de sympathies d'esprit, d'âme et de carac- 
tère. C'est ce qui est prouvé par le peu de cas 
qu'elles font d'un homme de quarante ans. Je dis, 
même celles qui sont à peu près de cet âge. 
Observez que, quand elles lui accordent une préfé- 
rence, c'est toujours d'après quelques vues malhon- 
nêtes, d'après un calcul d'intérêt ou de vanité, et 
alors l'exception prouve la règle, et même plus que 
la règle. Ajoutons que ce n'est pas ici le cas de 
l'axiome : qui prouve trop ne prouve rien. 

CCCLVI 

C'est par notre amour-propre que l'amour nous 
séduit ; hé I comment résister à un sentiment qui 
embellit à nos yeux ce que nous avons, nous rend 
ce que nous avons perdu et nous donne ce que 
nous n'avons pas ? 

CCCLVII 

Quand un homme et une femme ont l'un pour 
l'autre une passion violente, il me semble toujours 
que, quels que soient les obstacles qui les séparent, 
un mari, des parens, etc., les deux amans sont 
l'un à l'autre, de par la Nature, qu'ils s'appar- 



DES FEMMES, DE L AMOUR 



127 



tiennent de droit divin, malgré les lois et les 
conventions humaines. 

CCCLVIII 

Otez Pamour-propre de Pamour, il en reste trop 
peu de chose. Une fois purgé de vanité, c'est un 
convalescent affaibli, qui peut à peine se traîner. 

CCCLIX 

L'amour, tel qu'il existe dans la Société, n'est 
que l'échange de deux fantaisies et le contact de 
deux épidermes. 

CCCLX 

On vous dit quelquefois, pour vous engager à 
aller chez telle ou telle femme, elle est 1res 
aimable : mais si je ne veux pas l'aimer I II vau- 
drait mieux dire, elle est très aimante, parce qu'il 
y a plus de gens qui veulent être aimés, que de 
gens qui veulent aimer eux-mêmes. 

• 

CCCLXI 

Si l'on veut se faire une idée de l'amour-propre 
des femmes, dans leur jeunesse, qu'on en juge par 
celui qui leur reste, après qu'elles ont passé l'âge 
de plaire. 



128 MAXIMES ET PENSÉES 

CCCLXII 

Il me semble, disait M. de , à propos des 

faveurs des femmes, qu'à la vérité, cela se dispute 
au concours, mais que cela ne se donne ni au senti- 
ment, ni au mérite. 

CCCLXIII 

Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est 
commun avec les Rois, celui de n'avoir point d'amis. 
Mais heureusement, elles ne sentent pas ce malheur 
plus que les Rois eux-mêmes. La grandeur des uns 
et la vanité des autres leur en dérobe le sentiment. 

CCCLXIV 
On dit, en politique, que les sages ne font point 
de conquêtes : cela peut aussi s'appliquer à la 
galanterie. 

CCCLXV 

Il est plaisant que le mot : connaître une femme, 
veuille dire, coucher avec une femme, et cela dans 
plusieurs langues anciennes, dans les mœurs les 
plus simples, les plus approchantes de la Nature ; 
comme si on ne connaissait point une femme sans 
cela. Si les patriarches avaient fait cette décou- 
verte, ils étaient plus avancés qu'on ne croit. 



DES FEMMES, DE l'aMOUR 129 

CCCLXVI 

Les femmes font avec les hommes une guerre où 
ceux-ci ont un grand avantage, parce qu'ils ont les 
filles de leur côté. 

CCCLXVII 

Il y a telle fille qui trouve à se vendre, et ne 
trouverait pas à se donner. 

CCCLXVIII 

L'amour le plus honnête ouvre Pâme aux petites 
passions. Le mariage ouvre votre âme aux petites 
passions de votre femme, à l'ambition, à la 
vanité, etc. 

CCCLXIX 

Soyez aussi aimable, aussi honnête qu'il est 
possible, aimez la femme la plus parfaite qui se 
puisse imaginer, vous n'en serez pas moins dans le 
cas de lui pardonner ou votre prédécesseur, ou 
votre successeur. • 

CCCLXX 

Peut-être faut-il avoir senti l'amour pour bien 
connaître l'amitié. 

CCCLXXI 
Le commerce des hommes avec les femmes 

12 



130 MAXIMES ET PENSÉES 

ressemble à celui que les Européens font dans 
l'Inde ; c'est un commerce guerrier. 

CCCLXXII 
Pour qu'une liaison d'homme à femme soit vrai- 
ment intéressante, il faut qu'il y ait entre eux 
jouissance, mémoire ou désir. 

CCCLXXIII 

Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui 
pourrait bien être le secret de son sexe : c'est que 
toute femme, en prenant un amant, tient plus de 
compte de la manière dont les autres femmes voient 
cet homme, que de la manière dont elle le voit 
elle-même. 

CCCLXXIV 

Madame de a été rejoindre son amant en 

Angleterre, pour faire preuve d'une grande ten- 
dresse, quoi qu'elle n'en eût guère. A présent, les 
scandales se donnent par respect humain. 

CCCLXXV 

Je me souviens d'avoir vu un homme quitter le» 
filles d'Opéra, parce qu'il y avait vu,^ disait-il, 
autant de fausseté que dans les honnêtes femmes. 



DES FEMMES, DE l'amOUR 131 

CCCLXXVI 

Il y a des redites pour Poreille et pour Pesprit ; 
il n'y en a point pour le cœur. 

CCCLXXVII 

Sentir fait penser. On en convient assez aisé- 
ment ; on convient moins que penser fasse sentir ; 
mais cela n'est guère moins vrai. 

CCCLXXVIII 
Qu'est-ce que c'est qu'une maîtresse ? Une femme 
près de laquelle on ne se souvient plus de ce qu'on 
sait par cœur, c'est-à-dire de tous les défauts de 
son sexe. 

CCCLXXIX 
Le tems a fait succéder dans la galanterie le 
piquant du scandale au piquant du mystère. 

CCCLXXX 

Il semble que l'amour ne cherche pas les perfec- 
tions réelles ; on dirait qu'il les craint. Il n'aime 
que celles qu'il crée, qu'il suppose ; il ressemble à 
ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que 
celles qu'ils ont faites. 

CCCLXXXI 

Les naturalistes disent que, dans toutes les 



132 MAXIMES ET PENSÉES 

espèces animales, la dégénération commence par 
les femelles. Les philosophes peuvent appliquer au 
moral cette observation, dans la Société civilisée. 

CCCLXXXII 

Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, 
c'est qu'il y a toujours une foule de sous-entendus 
et que les sous-entendus qui, entre hommes sont 
génans, ou du moins insipides, sont agréables d'un 
homme à une femme. 

CCCLXXXIII 

On dit communément : la plus belle femme du 
monde ne peut donner que ce qu'elle a ; ce qui est 
très faux : elle donne précisément ce qu'on croit 
recevoir, puisqu'en ce genre, c'est l'imagination 
qui fait le prix de ce qu'on reçoit. 

CCCLXXXIV 
L'indécence, le défaut de pudeur sont absurdes 
dans tout système, dans la philosophie qui jouit, 
comme dans celle qui s'abstient. 

CCCLXXXV 
J'ai remarqué, en lisant l'Ecriture, qu'en plu- 
sieurs passages, lorsqu'il s'agit de reprocher à 
l'Humanité des fureurs ou des crimes, l'auteur dit 



DES FEMMES, DE l'aMOUR 133 

les enfans des hommes, et quand il s'agit de 
sottises ou de faiblesses, il dit les enfans des 
femmes. 

CCCLXXXVI 

On serait trop malheureux, si auprès des femmes 
on se souvenait, le moins du monde, de ce qu'on 
sait par cœur. 

CCCLXXXVII 

Il semble que la Nature, en donnant aux hommes 
un goût pour les femmes, entièrement indestruc- 
tible, ait deviné que sans cette précaution, le 
mépris qu'inspirent les vices de leur sexe, princi- 
palement leur vanité, serait un grand obstacle au 
maintien et à la propagation de l'espèce humaine. 

CCCLXXXVIII 

Celui qui n'a pas vu beaucoup de filles, ne 
connaît point les femmes, me disait gravement un 
homme, grand admirateur de la sienne, qui le 
trompait. 

CCCLXXXIX 

Le Mariage et le Célibat ont tous deux des 
inconvéniens ; il faut préférer celui dont les 
inconvéniens ne sont pas sans remède. 



134 MAXIMES ET PENSÉES 

cccxc 

En amour, il suffit de se plaire par ses qualités 
aimables et par ses agrémens. Mais, en mariage, 
pour être heureux, il faut s'aimer, ou du moins, se 
convenir par ses défauts. 

CCCXCI 

L'amour plaît plus que le mariage, par la raison 
que les Romans sont plus amusans que l'Histoire. 

CCCXCII 

L'Hymen vient après l'Amour, comme la fumée 
après la flamme. 

CCCXCIII 

Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui 
ait été dit sur la question du Célibat et du Mariage, 
est celui-ci : « Quelque parti que tu prennes, tu t'en 
repentiras. » Fontenelle se repentit, dans ses der- 
nières années, de ne s'être pas marié. H oubliait 
quatre-vingt-quinze ans, passés dans l'insouciance. 

CCCXCIV 

En fait de mariage, il n'y a de reçu que ce qui 
est sensé, et il n'y a d'intéressant que ce qui est 
fou. Le reste est un vil calcul. 

cccxcv 

On marie les femmes avant qu'elles soient rien 



DES FEMMES, DE l'aMOUR 135 

et qu'elles puissent rien être. Un mari n'est qu'une 
espèce de manœuvre qui tracasse le corps de sa 
femme, ébauche son esprit et dégrossit son âme. 

CCCXCVI 

Le Mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, 
est une indécence convenue. 

CCCXCVII 
Nous avons vu des hommes, réputés honnêtes, 
des sociétés considérables, applaudir au bonheur 
de M"*"..., jeune personne, belle, spirituelle, ver- 
tueuse, qui obtenait l'avantage de devenir l'épouse 
de M..., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, 
imbécile, mais riche. Si quelque chose caractérise 
un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, 
c'est le ridicule d'une telle joie, c'est ce renver- 
sement de toutes les idées morales et naturelles. 

CCCXCVIII 
L'état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui 
a le plus d'esprit, peut être de trop p^tout, même 
chez lui, ennuyeux, sans ouvrir la bouche, et 
ridicule, en disant la chose la plus simple. Être 
aimé de sa femme, sauve une partie de ces travers. 
De là vient que M... disait à sa femme : « Ma chère 
amie, aidez-moi à n'être pas ridicule. » 



136 MAXIMES ET PENSÉES 

CCCXCIX 

Le divorce est si naturel, que dans plusieurs 
maisons, il couche toutes les nuits entre deux 
époux. 

CD 
Grâce à la passion des femmes, il faut que 
l'homme le plus honnête soit ou un mari, ou un 
sigisbée ; ou un crapuleux, ou un impuissant. 
CDI 
La pire de toutes les mésalliances est celle du 
cœur. 

CDU 

Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié, 
et on ne peut l'être que par ce qui nous ressemble. 
De là vient que l'amour n'existe pas, ou du moins 
ne dure pas, entre des êtres dont l'un est trop 
inférieur à l'autre ; et ce n'est point là l'effet de la 
vanité, c'est celui d'un juste amour-propre dont il 
serait absurde et impossible de vouloir dépouiller 
la nature humaine. La vanité n'appartient qu'à la 
nature faible ou corrompue ; mais l'amour-propre, 
bien connu, appartient à la nature bien ordonnée. 
CDIII 

Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles 
empruntent à l'amour. 



I 
I 



DES FEMMES, DE l'aMOUR 137 

CDIV 

Une laide, impérieuse, et qui veut plaire, est un 
pauvre qui commande qu'on lui fasse la charité. 

CDV 

L'amant, trop aimé de sa maîtresse, semble 
Paimer moins, et vice versa. En serait-il des senti- 
mens du cœur comme des bienfaits ? Quand on 
n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans 
l'ingratitude. 

CDVI 
La femme qui s'estime plus pour les qualités de 
son âme ou de son esprit que pour sa beauté, est 
supérieure à son sexe. Celle qui s'estime plus pour 
sa beauté que pour son esprit ou pour les qualités 
de son âme, est de son sexe. Mais celle qui s'estime 
plus pour sa naissance ou pour son rang, que pour 
sa beauté, est hors de son sexe, et au-dessous de 
son sexe. 

CDVII 

Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes 
une case de moins, et dans leur cœur une fibre de 
plus, que chez les hommes. Il fallait une organi- 
sation particulière, pour les rendre capables de 
supporter, soigner, caresser des enfans. 



138 MAXIMES ET PENSÉES 

CDVIII 

C'est à l'amour maternel que la Nature a confié 

la conservation de tous les êtres ; et, pour assurer 

aux mères leur récompense, elle l'a mise dans les 

plaisirs, et même dans les peines attachées à ce 

délicieux sentiment. 

CDIX 
En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est 
la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire 

une absurdité. 

CDX 
Un homme amoureux, qui plaint l'homme rai- 
sonnable, me paraît ressembler à un homme qui lit 
des contes de fées, et qui raille ceux qui lisent 

l'histoire. 

CDXI 

L'amour est un commerce orageux, qui finit 
toujours par une banqueroute ; et c'est la personne 
à qui on fait banqueroute qui est déshonorée. 
CDXII 

Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de 
ne se marier jamais, c'est qu^on n'est pas tout à fait 
la dupe d'une femme, tant qu'elle n'est point la vôtre. 
CDXIII 

Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant 
un de ses amis assidu auprès d'une autre femme. 



DES FEMMES, DE L AMOUR 139 

ait supposé que cette [autre] femme lui fût cruelle ? 
On voit par là l'opinion qu'elles ont les unes des 
autres. Tirez vos conclusions. 

CDXIV 

Quelque mal qu'un homme puisse penser des 
femmes, il n'y a pas de femme qui n'en pense 
encore plus mal que lui. 

CDXV 

Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour 

s'élever au-dessus des misérables considérations 

qui rabaissent les hommes au-dessous de leur 

mérite. Mais le Mariage, les liaisons de femmes, 

les ont mis au niveau de ceux qui n'approchaient 

pas d'eux. Le Mariage, la Galanterie sont une sorte 

de conducteur qui fait arriver ces petites passions 

jusqu'à eux. 

CDXVI 

J'ai vu, dans le monde, quelques hommes et 
quelques femmes qui ne demandent pas l'échange 
du sentiment contre le sentiment, mais du procédé 
contre le procédé, et qui abandonneraient ce der- 
nier marché, s'il pouvait conduire à l'autre. 



CHAPITRE VII 



DES SAVANS 
ET DES GENS DE LETTRES 



CHAPITRE VII 

DES SAVANS ET DES GENS 
DE LETTRES 



CDXVII 

IL y a une certaine énergie ardente, mère ou com- 
pagne nécessaire de telle espèce de talens, 
laquelle pour l'ordinaire condamne ceux qui les 
possèdent au malheur, non pas d'être «ans morale, 
de n'avoir pas de très beaux mouvemens, mais de 
se livrer fréquemment à des écarts qui suppose- 
raient l'absence de toute morale. C'est une âpreté 
dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et qui les 
rend très odieux. On s'afflige, en songeant que 



144 MAXIMES ET PENSÉES 

Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et Rousseau, 
en France, jugés non par la haine, non par la 
jalousie, mais par Péquité, par la bienveillance, sur 
la foi des faits attestés ou avoués par leurs amis et 
par leurs admirateurs seraient atteints et con- 
vaincus d'actions très condamnables, de sentimens 
quelquefois très pervers. O altiludo ! 

CDXVIII 

On a observé que les écrivains en physique, 
histoire naturelle, physiologie, chimie, étaient ordi- 
nairement des hommes d'un caractère doux, égal, 
et en général heureux ; qu'au contraire les écri- 
vains de politique, de législation, même de morale, 
étaient d'une humeur triste, mélancolique, etc. 
Rien de plus simple : les uns étudient la Nature, les 
autres la Société. Les uns contemplent l'ouvrage 
du grand Être, les autres arrêtent leurs regards 
sur l'ouvrage de l'homme. Les résultats doivent 
être différens. 

CDXIX 

Si l'on examinait avec soin l'assemblage de 
qualités rares de l'esprit et de l'âme qu'il faut pour 
juger, sentir et apprécier les bons vers, le tact, la 
délicatesse des organes, de l'oreille et de l'intelli- 



1 



DES SAVANS ET GENS DE LETTRES 145 

gence, etc., on se convaincrait que malgré les pré- 
tentions de toutes les classes de la Société, à juger 
les ouvrages d'agrément, les poètes ont dans le fait 
encore moins de vrais juges que les géomètres. 
Alors les poètes, comptant le public pour rien, et 
ne s'occupant que des connaisseurs, feraient à 
l'égard de leurs ouvrages ce que le fameux mathé- 
maticien Viète faisait à l'égard des siens, dans un 
tcms où l'étude des mathématiques était moins 
répandue qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit 
nombre d'exemplaires qu'il faisait distribuer à ceux 
qui pouvaient l'entendre et jouir de son livre, ou 
s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. 
Mais Viète était riche, et la plupart des poètes sont 
pauvres. Puis un géomètre a peut-être moins de 
anité qu'un poète, ou s'il en a autant, il doit la cal- 
culer mieux. 

CDXX 

Il y a des hommes chez qui Vespril (cet instru- 
ment applicable à tout) n'est qu'un lalenl, par 
lequel ils semblent dominer, qu'ils ne gouvernent 
pas, et qui n'est point aux ordres de leur raison. 

CDXXI 

Je dirais volontiers des métaphysiciens ce que 

13 



146 MAXIMES ET PENSÉES 

Scaliger disait des Basques : on dit qu'ils s'en- 
tendent, mais je n'en crois rien. 

CDXXII 

Le Philosophe qui fait tout pour la vanité, a-t-il 
droit de mépriser le Courtisan qui fait tout pour 
l'intérêt ? Il me semble que l'un emporte les louis 
d'or et que l'autre se retire content, après en avoir 
entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Voltaire 
par un intérêt de vanité, est-il bien au-dessus de 
tel ou tel courtisan de Louis XIV, qui voulait une 
pension ou un gouvernement ? 

CDXXIII 
Quand un homme aimable ambitionne le petit 
avantage de plaire à d'autres qu'à ses amis, comme 
le font tant d'hommes, surtout de gens de lettres, 
pour qui plaire est comme un métier, il est clair 
qu'il ne peut y être porté que par un motif d'in- 
térêt ou de vanité. Il faut qu'il choisisse entre 
le rôle d'une courtisane et celui d'une coquette, 
ou si l'on veut d'un comédien. L'homme qui se 
rend aimable pour une société, parce qu'il s'y 
plaît, est le seul qui joue le rôle d'un honnête 
homme. 



DES SAVANS ET GENS DE LETTRES 



147 



CDXXIV 
Quelqu'un a dit que de prendre sur les Anciens, 
c'était pirater au delà de la ligne ; mais que de 
piller les Modernes, c'était filouter au coin des rues. 

CDXXV 

Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de 

l'homme qui en a quelquefois assez peu ; et c'est 

ce qu'on appelle talent. Souvent ils ôtent de l'esprit 

à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit, et c'est 

la meilleure preuve de l'absence du talent pour les 

vers. 

CDXXVI 

La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir 
été faits en un jour, avec des livres lus de la veille. 
CDXXVII 

Le bon goût, le tact et le bon ton, ont plus de 
rapport que n'affectent de le croire les Gens de 
Lettres. Le tact, c'est le bon goût appliqué au main- 
tien et à la conduite ; le bon ton, c'est le bon goût 
appliqué aux discours et à la conversation. 
CDXXVIII 

C'est une remarque excellente d'Aristote, dans 
sa Rhétorique, que toute métaphore fondée sur 
l'analogie doit être également juste dans le sens 
renversé. Ainsi, l'on a dit de la vieillesse qu'elle est 



148 Maximes et pensées 

l'hiver de la vie ; renversez la métaphore et vous 
la trouverez également juste, en disant que l'hiver 
est la vieillesse de Tannée. 

CDXXIX 

Pour être un grand homme dans les Lettres, ou 
du moins opérer une révolution sensible, il faut, 
comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé 
et naître à propos. 

CDXXX 

Les grands seigneurs et les beaux esprits, deux 
classes qui se recherchent mutuellement, veulent 
unir deux espèces d'hommes dont les uns font un 
peu plus de poussière et les autres un peu plus de 
bruit. 

CDXXXI 

Les Gens de Lettres aiment ceux qu'ils amusent, 
comme les voyageurs aiment ceux qu'ils étonnent. 
CDXXXII 

Qu'est-ce que c^est qu'un Homme de Lettres qui 
n'est pas rehaussé par son caractère, par le mérite 
de ses amis, et par un peu d'aisance ? Si ce dernier 
avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état 
de vivre convenablement dans la Société où son 
mérite l'appelle, qu'a-t-il besoin du monde ? Son 
seul parti n'est-il pas de se choisir une retraite où 



i 



DES SAVANS ET GENS DE LETTRES 149 

il puisse cultiver en paix son âme, son caractère et 
sa raison ? Faut-il qu'il porte le poids de la Société, 
sans recueillir un seul des avantages qu'elle procure 
aux autres classes de citoyens ? Plus d'un homme 
de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le 
bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est 
celui-là qui peut dire qu'en lui refusant tout, on lui 
a tout donné. Dans combien d'occasions ne peut-on 
pas répéter le mot de Thémistocle : « Hélas I nous 
périssions, si nous n'eussions péri I » 

CDXXXIII 

On dit et on répète, après avoir lu quelque 
ouvrage qui respire la vertu : c'est dommage que 
les auteurs ne se peignent pas dans leurs écrits, et 
qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage 
que l'auteur est ce qu'il paraît être. Il est vrai que 
beaucoup d'exemples autorisent cette pensée; mais 
j'ai remarqué qu'on fait souvent cette réflexion 
pour se dispenser d'honorer les vertus dont on 
trouve l'image dans les écrits d'un honnête homme. 

CDXXXIV 

Un auteur, homme de goût, est, parmi ce public 
blasé, ce qu'une jeune femme est au milieu d'un 
cercle dç vieux libertins. 



150 MAXIMES ET PENSÉES 

CDXXXV 

Peu de philosophie mène à mépriser Pérudition ; 
beaucoup de philosophie mène à l'estimer. 

CDXXXVI 

Le travail du Poète, — et souvent de l'homme de 
lettres, — lui est bien peu fructueux à lui-même ; 
et, de la part du public, il se trouve placé entre le 
grand merci et le va te promener. Sa fortune se 
réduit à jouir de lui-même et du tems. 

CDXXXVII 

Le repos d'un écrivain qui a fait de bons 
ouvrages, est plus respecté du public que la fécon- 
dité active d'un auteur qui multiplie les ouvrages 
médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme 
connu pour bien parler, impose beaucoup plus que 
le bavardage d'un homme qui ne parle pas mal. 

CDXXXVIII 
Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages est le 
rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées 
de l'Auteur et la médiocrité des idées du Public. 



CDXXXIX 

A voir la composition de l'Académie Française, on 



1 



DES SAVANS ET GENS DE LETTRES 151 

croirait qu'elle a pris pour devise ce vers de 
Lucrèce : 

Cerlare ingenio» conlendere nohililale, 

CDXL 
L'honneur d'être de l'Académie Française est 
comme la Croix de Saint-Louis, qu'on voit égale- 
ment aux soupers de Marly et dans les auberges à 
vingt-deux sols. 

CDXLI 
L'Académie Française est comme l'Opéra qui se 
soutient par des choses étrangères à lui, les pen- 
sions qu'on exige pour lui des opéra-comiques de 
province, la permission d'aller du parterre aux 
foyers, etc. De même, l'Académie se soutient par 
tous les avantages qu'elle procure. Elle ressemble 
à la Cidalise, de Gresset : 

Ayez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez. 
Et vous l'estimerez après, si vous pouvez. 

CDXLII 

Il en est un peu des réputations littéraires, et 

surtout des réputations de théâtre, comme des 

fortunes qu'on faisait autrefois dans les Iles. Il 

suffisait presque autrefois d'y passer, pour parvenir 



152 MAXIMES ET PENSÉES 

à une grande richesse, mais ces grandes fortunes 
mêmes ont nui à celles de la génération suivante : 
les terres épuisées n'ont plus rendu si abondam- 
ment. 

CDXLIII 
De nos jours, les succès de Théâtre et de Littéra- 
ture ne sont guère que des ridicules. 

CDXLIV 

C'est la Philosophie qui découvre les vertus utiles 
de la Morale et de la Politique. C'est l'Éloquence 
qui les rend populaires. C'est la Poésie qui les 
rend pour ainsi dire proverbiales. 

CDXLV 
Un sophiste éloquent, mais dénué de logique, est 
à un orateur philosophe ce qu'un faiseur de tours 
de passe-passe est à un mathématicien, ce que 
Pinetti est à Archimède. 

CDXLVI 

On n'est point un homme d'esprit pour avoir 
beaucoup d'idées, comme on n'est pas un bon 
général pour avoir beaucoup de soldats. 

CDXLVII 

On se fâche souvent contre les Gens de Lettres 



DES SAVANS ET GENS DE LETTRES 153 

qui se retirent du monde. On veut qu'ils prennent 
intérêt à la Société dont ils ne tirent presque point 
d'avantage. On veut les forcer d'assister éternelle- 
ment aux tirages d'une loterie où ils n'ont point de 
billet. 

CDXLVIII 
Ce que j'admire dans les anciens philosophes, 
c'est le désir de conformer leurs mœurs à leurs 
écrits : c'est ce que l'on remarque dans Platon, 
Théophraste et plusieurs autres. La Morale pra- 
tique était si bien la partie essentielle de leur philo- 
sophie, que plusieurs furent mis à la tête des écoles, 
sans avoir rien écrit; tels que Xénocrate, Polémon, 
Heusippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul 
ouvrage et sans avoir étudié aucune autre science 
que la morale, n'en fut pas moins le premier philo- 
sophe de son siècle. 

CDXLIX 

Ce qu'on sait le mieux, c'est : 1^ ce qu'on a 
deviné ; 2^, ce qu'on a appris par l'expérience des 
hommes et des choses ; 3°, ce qu'on a appris, non 
dans les livres, mais par les livres, c'est-à-dire par 
les réflexions qu'ils font faire ; 4°, ce qu'on a appris 
dans les livres ou avec des maîtres. 



154 MAXIMES ET PENSÉES 

CDL 

Les Gens de Lettres, surtout les Poètes, sont 
comme les paons, à qui on jette mesquinement 
quelques graines dans leur loge, et qu'on en tire 
quelquefois pour les voir étaler leur queue, tandis 
que les coqs, les poules, les canards et les dindons 
se promènent librement dans la basse-cour, et rem- 
plissent leur jabot tout à leur aise. 

CDLI 

Les succès produisent les succès, comme l'argent 
produit l'argent. 

CDLII 
Il y a des livres que l'homme qui a le plus 
d'esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, 
c'est-à-dire sans aller consulter les hommes, les 
choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc. 

CDLIII 

Il est presque impossible qu'un Philosophe, 
qu'un Poète ne soient pas misanthropes : 1° parce 
que leur goût et leur talent les portent à l'observa- 
tion de la société, étude qui afflige constamment le 
cœur ; 2" parce que leur talent n'étant presque 
jamais récompensé par la Société (heureux même 



DES SAVANS ET GENS DE LETTRES 155 

s'il n'est pas puni), ce sujet d'affliction ne fait que 
redoubler leur penchant à la mélancolie. 

CDLIV 
Les Mémoires que les gens en place ou les Gens 
de Lettres, même ceux qui ont passé pour les plus 
modestes, laissent pour servir à l'histoire de leur 
vie, trahissent leur vanité secrète et rappellent 
l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus 
pour servir à sa canonisation. 

CDLV 
C'est un grand malheur de perdre par notre 
caractère les droits que nos talens nous donnent 
sur la Société. 

CDLVI 

C'est après l'âge des passions que les grands 
hommes ont produit leurs chefs-d'œuvre, comme 
c'est après les éruptions des volcans que la terre 
est plus fertile. 

CDLVII 

La vanité des gens du monde se sert habilement 
de la vanité des Gens de Lettres. Ceux-ci ont fait 
plus d'une réputation qui a mené à de grandes 
places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du 



156 MAXIMES ET PENSÉES 

vent, mais les intrigans adroits enflent de ce vent 
les voiles de leur fortune. 

CDLVIII 
Les Economistes sont des chirurgiens qui ont un 
excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à 
merveille sur le mort et martyrisant le vif. 

CDLIX 

Les Gens de Lettres sont rarement jaloux des 
réputations quelquefois exagérées qu'ont certains 
ouvrages de gens de la cour; ils regardent ces succès 
comme les honnêtes femmes regardent la fortune 
des filles. 

CDLX 

Le Théâtre renforce les mœurs ou les change. Il 
faut de nécessité qu'il corrige le ridicule ou qu'il le 
propage. On l'a vu en France opérer tour à tour 
ces deux efiPets. 

CDLXI 

Plusieurs Gens de Lettres croient aimer la gloire 
et n'aiment que la vanité. Ce sont deux choses bien 
différentes et même opposées; car l'une est une 
petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, 
entre la vanité et la gloire, la différence qu'il y a 
entre un fat et un amant. 



DES SAVANS ET GENS DE LETTRES 157 

CDLXII 

La Postérité ne considère les Gens de Lettres que 
par leurs ouvrages, et non par leurs places. Plutôt 
ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été, semble être 
sa devise. 

CDLXIII 

Sperone-Speroni explique très bien comment un 
auteur qui s'énonce très clairement pour lui-même 
est quelquefois obscur pour son lecteur : c'est, dit-il, 
que l'auteur va de la pensée à l'expression, et que 
le lecteur va de l'expression à la pensée. 

CDLXIV 
Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir, sont 
souvent les meilleurs; comme les enfans de l'amour 
sont les plus beaux. 

CDLXV 
En fait de Beaux-Arts, et même en beaucoup 
d'autres choses, on ne sait bien que ce que l'on n'a 
point appris. 

CDLXVI 
Le peintre donne une âme à une figure, et le 
poète prête une figure à un sentiment et à une idée. 

CDLXVII 
Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est 



158 MAXIMES ET PENSÉES 

négligé; quand La Motte Test, c'est qu'il est re- 
cherché. 

CDLXVIII 
La perfection d'une comédie de caractère consis- 
terait à disposer l'intrigue, de façon que cette 
intrigue ne pût servir à aucune autre pièce. Peut- 
être n'y a-t-il au théâtre que celle du Tartufe qui 
pût supporter cette épreuve. 

CDLXIX 

Il y aurait une manière plaisante de prouver 
qu'en France les philosophes sont les plus mauvais 
citoyens du monde. La preuve, la voici : C'est 
qu'ayant imprimé une grande quantité de vérités 
importantes dans l'ordre politique et économique, 
ayant donné plusieurs conseils utiles, consignés 
dans leurs livres, ces conseils ont été suivis par 
presque tous les souverains de l'Europe, presque 
partout, hors de France ; dont il suit que la prospé- 
rité des étrangers augmentant leur puissance, tandis 
que la France reste aux mêmes termes, conserve 
ses abus, etc., elle finira par être dans l'état d'infé- 
riorité, relativement aux autres puissances; et c'est 
évidemment la faute des philosophes. On sait à ce 
sujet la réponse du duc de Toscane à un Français, 



DES SAVANS ET GENS DE LETTRES 159 

à propos des heureuses innovations, faites par lui 
dans ses Etats. « Vous me louez trop à cet égard, 
disait-il ; j'ai pris toutes mes idées dans vos livres 
français. » 

CDLXX 
J'ai vu à Anvers, dans une des principales églises, 
le tombeau du célèbre imprimeur Plantin, orné de 
tableaux superbes, ouvrages de Rubens, et consa- 
crés à sa mémoire. Je me suis rappelé à cette vue 
que les Estienne, Henri et Robert, qui par leur 
érudition grecque et latine ont rendu les plus grands 
services aux lettres, traînèrent en France une 
vieillesse misérable, et que Charles Estienne, leur 
successeur, mourut à Thôpital, après avoir contribué 
presque autant qu'eux aux progrès de la littérature. 
Je me suis rappelé qu'André Duchêne, qu'on peut 
regarder comme le père de l'Histoire de France, fut 
chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier 
dans une petite ferme qu'il avait en Champagne. H 
se tua en tombant du haut d'une charrette, chargée 
de loin, à une hauteur immense. Adrien de Valois, 
créateur de l'histoire métallique, n*eut guère une 
meilleure destinée. Samson, le père de la Géogra- 
phie, allait à soixante-dix ans faire des leçons, à 
pied, pour vivre. Tout le monde sait la destinée 



160 MAXIMES ET PENSÉES 

des Du Ryer, Tristan, Maynard, et de tant 
d'autres. Corneille manquait de bouillon, à sa der- 
nière maladie. La Fontaine n'était guère mieux. 
Si Racine, Boileau, Molière et Quinault eurent un 
sort plus heureux, c'est que leurs talens étaient 
consacrés au Roi, plus particulièrement. L'abbé 
de Longuerue, qui rapporte et rapproche plusieurs 
de ces anecdotes sur le triste sort des hommes de 
lettres illustres en France, ajoute : « C'est ainsi 
qu'on en a toujours usé dans ce misérable pays. » 
Cette liste si célèbre, des Gens de Lettres que le 
Roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Col- 
bert, était l'ouvrage de Chapelain, Perrault, 
Tallemant, l'abbé Gallois, qui omirent ceux de 
leurs confrères qu'ils haïssaient, tandis qu'ils y 
placèrent les noms de plusieurs savans étrangers, 
sachant très bien que le Roi et le Ministre seraient 
plus flattés de se faire louer à quatre cents lieues 
de Paris. » 



CHAPITRE VIII 



DE L'ESCLAVAGE 
ET DE LA LIBERTÉ. DE LA FRANCE 
AVANT ET DEPUIS LA RÉVOLUTION 



14 



CHAPITRE VIII 



DE L'ESCLAVAGE 

ET DE LA LIBERTÉ. DE LA FRANCE 

AVANT ET DEPUIS LA RÉVOLUTION 



CDLXXI 

ON s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient 
avec enthousiasme de l'état sauvage, en 
opposition à l'état social. Cependant j6 voudrais 
savoir ce qu'on peut répondre à ces trois objections. 
Il est sans exemple que chez les sauvages on ait vu : 
1% un fou, 2°, un suicide, 3°, un sauvage qui ait voulu 
embrasser la vie sociale ; tandis qu'un grand nombre 
d'Européens, tant au Cap que dans les deux Amé- 



164 MAXIMES Eï PENSÉES 

riques, après avoir vécu chez les sauvages, se 
trouvant ramenés chez leurs compatriotes, sont 
retournés dans les bois. Qu'on réplique à cela sans 
verbiage, sans sophisme. 

CDLXXII 

Le malheur de l'Humanité, considérée dans l'état 
social, c'est que, quoique en Morale et en Politique 
on puisse donner comme définition que le mal est 
ce qui nuit, on ne peut pas dire que le bien esl ce 
qui serl; car ce qui sert un moment peut nuire 
longtems ou toujours. 

CDLXXIII 

Lorsque l'on considère que le produit du travail 
et des lumières de trente ou quarante siècles, a été 
de livrer trois cents millions d'hommes, répandus 
sur le globe, à une trentaine de despotes, la plupart 
ignorans et imbéciles, dont chacun est gouverné 
par trois ou quatre scélérats, quelquefois stupides, 
que penser de l'Humanité, et qu'attendre d'elle à 
l'avenir? 

CDLXXIV 

Presque toute l'Histoire n'est qu'une suite d'hor- 
reurs. Si les tyrans la détestent, tandis qu'ils vivent, 
il semble que leurs successeurs souffrent qu'on 



ESCLAVAGE ET LIBERTÉ 165 

transmette à la postérité les crimes de leurs devan- 
ciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent 
eux-mêmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler 
les peuples, que de leur apprendre que leurs ancêtres 
ont été aussi malheureux, ou plus malheureux. 

CDLXXV 
Le caractère naturel du Français est composé des 
qualités du singe et du chien couchant. Drôle et 
gambadant comme le singe, et dans le fond, très 
malfaisant comme lui, il est comme le chien de 
chasse, né bas, caressant, léchant son maître qui le 
frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondis- 
sant de joie quand on le délie pour aller à la chasse. 

CDLXXVI 

Autrefois, le Trésor royal s'appelait l'Epargne. On 
a rougi de ce nom qui semblait une contre-vérité, 
depuis qu'on a prodigué les trésors de l'Etat, et on 
l'a tout simplement appelé le Trésor royal. 

CDLXXVII 

Le titre le plus respectable de la Noblesse fran- 
çaise, c'est de descendre immédiatement de quel- 
ques-uns de ces trente mille hommes casqués, 
cuirassés, brassardés, cuissardes, qui sur de grands 



166 



MAXIMES ET PENSEES 



chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou 
neuf millions d'hommes nus, qui sont les ancêtres 
de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à 
Pamour et au respect de leurs descendans ! et pour 
achever de rendre cette Noblesse respectable, elle se 
recrute et se régénère par l'adoption de ces hommes 
qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane 
du pauvre, hors d'état de payer les impositions. 
Misérables institutions humaines qui, faites pour 
inspirer le mépris et l'horreur, exigent qu'on les 
respecte et qu'on les révère I 

CDLXXVIII 
La nécessité d'être gentilhomme pour être capi- 
taine de vaisseau, est tout aussi raisonnable que 
celle d'être secrétaire du roi pour être matelot ou 

mousse. 

CDLXXIX 

Cette impossibilité d'arriver aux grandes places, 
à moins que d'être gentilhomme, est une des absur- 
dités les plus funestes, dans presque tous les pays. 
Il me semble voir des ânes défendre les carrousels 
et les tournois aux chevaux. 

CDLXXX 

La Nature, pour faire un homme vertueux ou un 
homme de génie, ne va pas consulter Chérin, 



ESCLAVAGE ET LIBERTÉ 167 

CDLXXXI 

Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou 
un Titus, s'il a des Séjan pour ministres? 

CDLXXXII 

Si un historien, tel que Tacite^ eût écrit l'histoire 
de nos meilleurs rois, en faisant un relevé exact de 
tous les actes tyranniques, de tous les abus d'auto- 
rité dont la plupart sont ensevelis dans l'obscurité 
la plus profonde, il y a peu de règnes qui ne nous 
inspirassent la même horreur que celui de Tibère. 

CDLXXXIII 

On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement 
civil à Rome, après la mort de Tiberius Gracchus; 
et Scipion Nasica, en partant du Sénat pour em- 
ployer la violence contre le Tribun, apprit aux 
Romains que la force seule donnerait des lois dans 
le Forum. Ce fut lui qui avait révélé avant Sylla ce 
mystère funeste. 

CDLXXXIV 

Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort à la 
lecture de Tacite, c'est le contraste continuel et 
toujours nouveau de l'ancienne liberté républicaine, 
avec les vils esclaves que peint l'auteur. C'est la 
comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc.. 



168 MAXIMES ET PENSÉES 

avec les lâchetés de leurs descendans. En un mot, 
ce qui contribue à l'effet de Tacite, c'est Tite-Live. 

CDLXXXV 
Les Rois et les Prêtres, en proscrivant la doctrine 
du suicide, ont voulu assurer la durée de notre 
esclavage. Ils veulent nous tenir enfermés dans un 
cachot sans issue; semblables à ce scélérat, dans le 
Dante, qui fait murer la porte de la prison où était 
renfermé le malheureux Ugolin. 

CDLXXXVI 

On a fait des livres sur les intérêts des Princes ; 
on parle d'étudier les intérêts des Princes ; quelqu'un 
a-t-il jamais parlé d'étudier les intérêts des peuples? 

CDLXXXVII 

Il n'y a d'histoire digne d'attention que celle des 
peuples libres. L'histoire des peuples soumis au 
despotisme n'est qu'un recueil d'anecdotes. 

CDLXXXVIII 
La vraie Turquie d'Europe, c'était la France. On 
trouve dans vingt écrivains anglais : Les pays 
despotiques, tels que la France et la Turquie. 

CDLXXXIX 

Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et 



ESCLAVAGE ET LIBERTÉ 169 

ils ne sont si importans que parce que la terre du 
gentilhomme, leur maître, est très considérable. 

CDXC 

Un ministre, en faisant faire à ses maîtres des 
fautes et des sottises nuisibles au public, ne fait 
souvent que s'affermir dans sa place : on dirait qu'il 
se lie davantage avec eux par les liens de cette 
espèce de complicité. 

CDXCI 

Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre 
reste placé, après cent mauvaises opérations, et 
pourquoi est-il chassé pour la seule bonne qu'il 
ait faite ? 

CDXCII 

Croirait-on que le despotisme a des partisans, 
sous le rapport de la nécessité d'encouragement 
pour les Beaux-Arts ? On ne saurait croire combien 
l'éclat du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre 
de ceux qui pensent ainsi. Selon Q^x, le dernier 
terme de toute société humaine est d'avoir de belles 
tragédies, de belles comédies, etc. Ce sont des gens 
qui pardonnent à tout le mal qu'ont fait les prêtres, 
en considérant que sans les prêtres, nous n'aurions 
pas la comédie du Tartufe, 



170 MAXIMES ET PENSÉES 

CDXCIII 
En France, le mérite et la réputation ne donnent 
pas plus de droits aux places que le chapeau de 
rosière ne donne à une villageoise le droit d'être 
présentée à la Cour. 

CDXCIV 

La France, pays où il est souvent utile de mon- 
trer ses vices, et toujours dangereux de montrer 

ses vertus. 

CDXCV 

Paris, singulier pays, où il faut trente sols pour 

dîner, quatre francs pour prendre Pair, cent louis 

pour le superflu dans le nécessaire, et quatre 

cents louis pour n'avoir que le nécessaire dans le 

superflu. 

CDXCVI 

Paris, ville d'amusemens, de plaisirs, etc., où les 

quatre cinquièmes deshabitans meurent de chagrin. 

CDXCVII 

On pourrait appliquer à la ville de Paris les 
propres termes de Sainte Thérèse, pour définir 
l'Enfer : l'endroit où il pue et où on n'aime point. 

CDXCVIII 
C'est une chose remarquable que la multitude des 
étiquettes dans une Nation aussi vive et aussi gaie 



ESCLAVAGE ET LIBERTÉ 171 

que la nôtre. On peut s'étonner aussi de Pesprit 
pédantesque et de la gravité des corps et des com- 
pagnies; il semble que le législateur ait cherché à 
mettre un contre-poids qui arrêtât la légèreté du 
Français. 

CDXCIX 

C'est une chose avérée qu'au moment où M. de 
Guibert fut nommé Gouverneur des Invalides, il se 
trouva aux Invalides six cents prétendus soldats 
qui n'étaient point blessés et qui, presque tous, 
n'avaient jamais assisté à aucun siège, à aucune 
bataille, mais qui, en récompense, avaient été 
cochers ou laquais de grands seigneurs ou de gens 
en place. Quel texte et quelle matière à réflexions 1 

D 

En France, on laisse en repos ceux qui mettent le 
feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin, 

DI 
Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit 
de Paris, quand ces dernières sont d'un état un peu 
considérable, ne sont autre chose que des bour- 
geoises de qualité, des madame Naquart, présentées, 
ou non présentées. 



172 MAXIMES ET PENSÉES 

DU 

En France, il n'y a plus de Public ni de Nation, 
par la raison que de la charpie n'est pas du linge. 

DIII 
Le public est gouverné comme il raisonne. Son 
droit est de dire des sottises, comme celui des 
ministres est d'en faire. 

DIV 

Quand il se fait quelque sottise publique, je songe 
à un petit nombre d'étrangers qui peuvent se trouver 
à Paris, et je suis prêt à m'affliger, car j'aime tou- 
jours ma patrie. 

DV 

Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le 
moyen de limiter la puissance d'un homme dont la 
figure est sur un petit écu. 

DVI 

Comment se fait-il que sous le despotisme le plus 
affreux, on puisse se résoudre à se reproduire? C'est 
que la Nature a ses lois plus douces, mais plus impé- 
rieuses que celle des tyrans ; c'est que l'enfant sourit 
à sa mère sous Domitien comme sous Titus. 

DVII 
Un Philosophe disait : Je ne sais pas comment un 



ESCLAVAGE ET LIBERTÉ 173 

Français qui a été une fois dans Pantichambre du 
Roi, ou dans l'Œil-de-bœuf, peut dire de qui que ce 
puisse être : C'est un grand seigneur. 

DVIII 
Les flatteurs des Princes ont dit que la chasse était 
une image de la guerre; et en effet, les paysans 
dont elle vient de ravager les champs, doivent 
trouver qu'elle la représente assez bien. 

DIX 

Il est malheureux pour les hommes, heureux 
peut-être pour les tyrans, que les pauvres, les mal- 
heureux, n'aient pas l'instinct ou la fierté de 
l'éléphant qui ne se reproduit point dans la servitude. 

DX 

Dans la lutte éternelle que la Société amène entre 
le pauvre et le riche, le nobleet le plébéien, l'homme 
accrédité et l'homme inconnu, il y a deux obser- 
vations à faire : la première est que leurs actions, 
leurs discours sont évalués à des mesui^s différentes, 
à des poids différens, l'une d'une livre, l'autre de 
dix ou de cent, disproportion convenue, et dont on 
part comme d'une chose arrêtée ; et cela même est 
horrible. Cette acception de personnes, autorisée 
par la loi et par l'usage, est un des vices énormes 



174 MAXIMES ET PENSÉES 

de la Société, qui suffirait seul pour expliquer tous 
ses vices. ][ L'autre observation est qu'en partant 
même de cette inégalité, il se fait ensuite une autre 
malversation ; c'est qu'on diminue la livre du 
pauvre, du plébéien, qu'on la réduit à un quart, 
tandis qu'on porte à cent livres les dix livres du 
riche ou du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est 
l'effet naturel et nécessaire de leur position respec- 
tive; le pauvre et le plébéien ayant pour envieux 
tous leurs égaux, et le riche, le noble, ayant pour 
appui, et pour complices le petit nombre des siens 
qui le secondent pour partager ses avantages et en 
obtenir de pareils. 

DXI 
C'est une vérité incontestable qu'il y a en France 
sept millions d'hommes qui demandent Taumône, 
et douze millions hors d'état de la leur faire. 

DXII 

La Noblesse, disent les nobles, est un intermé- 
diaire entre le Roi et le Peuple... Oui, comme le 
chien de chasse est un intermédiaire entre le chas- 
seur et les lièvres. 

DXIII 
Qu'est-ce que c'est qu'un Cardinal ? C'est un prêtre 



ESCLAVAGE ET LIBERTE 



175 



habillé de rouge, qui a cent mille écus du Roi, pour 
se moquer de lui au nom du Pape. 

DXIV 

La plupart des institutions sociales paraissent 
avoir pour objet de maintenir l'homme dans une 
médiocrité d'idées et de sentimens qui le rendent 
plus propre à gouverner ou à être gouverné. 

DXV 

Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante 
acres de terres fertiles, paye quarante-deux sols de 
notre monnaie pour jouir en paix, sous des lois 
justes et douces, de la protection du gouvernement, 
de la sûreté de sa personne et de sa propriété, de la 
liberté civile et religieuse, du droit de voter aux 
élections, d'être membre du Congrès, et par consé- 
quent législateur, etc. Tel paysan français, de 
l'Auvergne ou du Limousin, est écrasé de tailles, 
de vingtièmes, de corvées de toute espèce, pour 
être insulté par le caprice d'un subdélégué, empri- 
sonné arbitrairement, etc., et transiftettre à une 
famille dépouillée cet héritage d'infortune et d'avi- 
lissement. 

DXVI 

L'Amérique septentrionale est l'endroit de l'uni- 
vers où les droits de l'homme sont le mieux connus. 



176 MAXIMES ET PENSÉES 

Les Américains sont les dignes descendans de ces 
fameux républicains qui se sont expatriés pour fuir 
la tyrannie. C'est là que se sont formés des hommes 
dignes de combattre et de vaincre les Anglais 
mêmes, à l'époque où ceux-ci avaient recouvré leur 
liberté et étaient parvenus à se former le plus beau 
gouvernement qui fut jamais. La Révolution de 
l'Amérique sera utile à l'Angleterre même, en la 
forçant à faire un examen nouveau de sa constitu- 
tion, et à en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il ? Les 
Anglais, chassés du continent de l'Amérique septen- 
trionale, se jetteront sur les Iles et sur les possessions 
françaises et espagnoles, leur donneront leur gou- 
vernement qui est fondé sur l'amour naturel que 
les hommes ont pour la liberté, et qui augmente 
cet amour même. Il se formera dans ces îles espa- 
gnoles et françaises, et surtout dans le continent de 
l'Amérique espagnole, alors devenue anglaise, il se 
formera de nouvelles constitutions dont la liberté 
sera le principe et la base. Ainsi les Anglais auront 
la gloire unique d'avoir formé presque les seuls des 
peuples libres de l'univers, les seuls, à proprement 
parler, dignes du nom d'hommes, puisqu'ils seront 
les seuls qui aient su connaître et conserver les 
droits des hommes. Mais combien d'années ne faut-il 



ESCLAVAGE ET LIBERTE 



177 



pas pour opérer cette Révolution ? Il faut avoir purgé 
de Français et d'Espagnols ces terres immenses où 
il ne pourrait se former que des esclaves, y avoir 
transplanté des Anglais pour y porter les premiers 
germes de la liberté. Ces germes se développeront 
et, produisant des fruits nouveaux, opéreront la 
Révolution, qui chassera les Anglais eux-mêmes des 
deux Amériques et de toutes les Iles. 

DXVII 

L'Anglais respecte la loi et repousse ou méprise 
l'autorité. Le Français, au contraire, respecte l'auto- 
rité et méprise la loi. Il faut lui enseigner à faire le 
contraire, et peut-être la chose est-elle impossible, 
vu l'ignorance dans laquelle on tient la Nation, 
ignorance qu'il ne faut pas contester en jugeant 
d'après les lumières répandues dans les capitales. 

DXVIII 

Moi, tout ; le reste, rien. Voilà le Despotisme, 
l'Aristocratie et leurs partisans. — Moi, c'est un 
autre ; un autre, c'est moi : voilà le régime popu- 
laire et ses partisans. Après cela, décidez. 

DXIX 
Tout ce qui sort de la classe du Peuple, s'arme 
contre lui, pour l'opprimer, depuis le milicien, le 

16 



178 MAXIMES ET PENSÉES 

négociant devenu le secrétaire du Roi, le prédi- 
cateur sorti d'un village pour prêcher la soumission 
au pouvoir arbitraire, Phistoriographe, fils d'un 
bourgeois, etc. Ce sont les soldats de Cadmus : les 
premiers armés se tournent contre leurs frères, et 
se précipitent sur eux. 

DXX 
Les pauvres sont les nègres de l'Europe. 

DXXI 

Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer 
Pair à une certaine hauteur sans périr, l'esclave 
meurt dans l'atmosphère de la liberté. 

DXXII 

On gouverne les hommes avec la tête. On ne 
joue pas aux échecs avec un bon cœur. 

DXXIII 

Il faut recommencer la Société humaine, comme 
Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement 
humain. 

DXXIV 

Diminuez les maux du Peuple, vous diminuez sa 
férocité, comme vous guérissez ses maladies avec 
du bouillon. 



ESCLAVAGE ET LIBERTE 



179 



DXXV 
J'observe que les hommes les plus extraordinaires 
et qui ont fait des révolutions, lesquelles semblent 
être le produit de leur seul génie, ont été secondés 
par les circonstances les plus favorables et par 
l'esprit de leur tems. On sait toutes les tentatives 
faites avant le grand voyage de Vasco de Gama aux 
Indes Occidentales. On n'ignore pas que plusieurs 
navigateurs étaient persuadés qu'il y avait de 
grandes îles, et sans doute un continent à l'ouest, 
avant que Colomb l'eût découvert, et il avait lui- 
même entre les mains les papiers d'un célèbre 
pilote avec qui il avait été en liaison. Philippe avait 
tout préparé pour la guerre de Perse, avant sa 
mort. Plusieurs sectes d'hérétiques, déchaînés 
contre les abus de la communion romaine, précé- 
dèrent Luther et Calvin, et même Viccleff. 

DXXVI 

On croit communément que Pierre-le-Grand se 
réveilla un jour avec l'idée de tout créer en Russie ; 
M. de Voltaire avoue lui-même que son père Alexis 
forma le dessein d'y transporter les arts. Il y a 
dans tout une maturité qu'il faut attendre. Heureux 
l'homme qui arrive dans le moment de cette 
maturité I 



180 MAXIMES ET PENSÉES 

DXXVII 

L'Assemblée Nationale de 1789 a donné au Peuple 
français une constitution plus forte que lui. Il faut 
qu'elle se hâte d'élever la Nation à cette hauteur 
par une bonne éducation publique. Les législateurs 
doivent faire comme ces médecins habiles qui, 
traitant un malade épuisé, font passer les restau- 
rans à l'aide des stomachiques. 

DXXVIII 

En voyant le grand nombre des députés à 
l'Assemblée Nationale de 1789, et tous les préjugés 
dont la plupart étaient remplis, on eût dit qu'ils ne 
les avaient détruits que pour les prendre, comme 
ces gens qui abattent un édifice pour s'approprier 
les décombres. 

DXXIX 

Une des raisons pour lesquelles les corps et les 
assemblées ne peuvent guère faire autre chose 
que des sottises^ c'est que dans une délibération 
publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire pour 
ou contre l'afl'aire ou la personne dont il s'agit, ne 
peut presque jamais se dire tout haut, sans de 
grands dangers ou d'extrêmes inconvéniens. 



ESCLAVAGE ET LIBERTE 



181 



DXXX 
Dans rinstant où Dieu créa le Monde, le mou- 
vement du chaos dut faire trouver le chaos plus 
désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre 
paisible. C'est ainsi que chez nous Pembarras d'une 
Société qui se réorganise doit paraître l'excès du 
désordre. 

DXXXI 

Les Courtisans et ceux qui vivaient des abus 
monstrueux qui écrasaient la France, sont sans 
cesse à dire qu'on pouvait réformer les abus sans 
détruire comme on a détruit. Ils auraient bien 
voulu qu'on nettoyât l'étable d'Augias avec un 
plumeau. 

DXXXII 
Dans l'ancien régime, un philosophe écrivait des 
vérités hardies. Un de ces hommes que la naissance 
ou des circonstances favorables appelaient aux 
places, lisait ces vérités, les affaiblissait, les modi- 
fiait, en prenait un vingtième, passait pour un 
homme inquiétant, mais pour un homme d'esprit. Il 
tempérait son zèle et parvenait à tout. Le philo- 
sophe était mis à la Bastille. Dans le régime 
nouveau, c'est le philosophe qui parvient à tout ; 



182 MAXIMES ET PENSÉES 

ses idées lui servent, non plus à se faire enfermer, 
non plus à déboucher Tesprit d'un sot, à le placer, 
mais à parvenir lui-même aux places. Jugez comme 
la foule de ceux qu'il écarte peut s'accoutumer à ce 
nouvel ordre de choses. 

DXXXIII 

N'est- il pas trop plaisant de voir le marquis 
de Bièvre (petit-fils du chirurgien Maréchal), se 
croire obligé de fuir en Angleterre, ainsi que 
M. de Luxembourg et les grands aristocrates, 
fugitifs après la catastrophe du 14 juillet 1789. 

DXXXIV 

Les théologiens, toujours fidèles au projet d'aveu- 
gler les hommes, les suppôts des gouvernemens, 
toujours fidèles à celui de les opprimer, supposent 
gratuitement que la grande majorité des hommes 
est condamnée à la stupidité qu'entraînent les 
travaux purement mécaniques ou manuels : ils 
supposent que les artisans ne peuvent s'élever aux 
connaissances nécessaires pour faire valoir les 
droits d'hommes et de citoyens. Ne dirait-on pas 
que ces connaissances sont bien compliquées ? Sup- 
posons qu'on eût employé, pour éclairer les der- 
nières classes, le quart du tems et des soins qu'on 



ESCLAVAGE ET LIBERTÉ 183 

a mis à les abrutir ; supposons qu'au lieu de mettre 
dans leurs mains un catéchisme de métaphysique 
absurde et inintelligible, on en eût fait un qui eût 
contenu les premiers principes des droits des 
hommes et de leurs devoirs, fondés sur leurs 
droits, on serait étonné du terme où ils seraient 
parvenus en suivant cette route, tracée dans un 
bon ouvrage élémentaire. Supposez qu'au lieu de 
leur prêcher cette doctrine de patience, de souf- 
france, d'abnégation de soi-même et d'avilissement, 
si commode aux usurpateurs, on leur eût prêché 
celle de connaître leurs droits et le devoir de les 
défendre, on eût vu que la Nature qui a formé les 
hommes pour la Société leur a donné tout le bon 
sens nécessaire pour former une Société raisonnable. 



SUPPLÉMENT 

AUX 

« MAXIMES ET PENSÉES » 



Les soixante-huit « Pensées» qui suivent, 
sont extraites de l'édition des Œuvres 
choisies de Chamforl, publiées par 
M. de Lescure (Paris, Librairie des 
Bibliophiles, mdccclxxix, in-18, t. I). 
Les quarante et une premières (dxxxv à 
DLXxv) figurent dans cet ouvrage comme 
inédites ; elles sont accompagnées d'as- 
térisques qui les désignent à l'atten- 
tion du lecteur; les vingt -sept autres 
(dlxxvi à DCii), quoique publiées là 
sans mention aucune, nous paraissent 
également nouvelles. C'est en vain que 
nous les avons cherchées dans les leçons 
antérieures de l'écrivain. — n. d. e. 



SUPPLÉMENT 
AUX « MAXIMES ET PENSÉES » 



DXXXV 

C'est une jolie allégorie que celle qui représente 
Minerve, la déesse de la Sagesse, rejetant la flûte 
quand elle s'aperçoit que cet instrument ne lui 
sied pas. 

DXXXVI 

C'est une jolie allégorie que celle gui fait sortir 
les songes vrais par la porte de corne, et les songes 
faux, c'est-à-dire les illusions agréables, par la 
porte d'ivoire. 

DXXXVII 

Un homme d'esprit disait de M..., son ancien 



188 MAXIMES ET PENSÉES 

ami, qui était revenu à lui dans la prospérité : « Non 
seulement il veut que ses amis soient heureux, mais 
il l'exige. » 

DXXXVIII 
Un homme, attaquant une femme sans être prêt, 
lui dit : « Madame, s'il vous était égal d'avoir encore 
un quart d'heure de vertu ? » 

DXXXIX 

L'Amour, dit Plutarque, fait taire les autres 
passions : c'est le dictateur devant qui tous les 
autres pouvoirs s'évanouissent. 

DXL 
M..., entendant prêcher contre l'amour moral, à 
cause des mauvais effets de l'imagination, disait : 
« Pour moi, je ne le crains pas. Quand une femme 
me convient et qu'elle me rend heureux, je me livre 
aux sentimens qu'elle m'inspire, me réservant de 
n'être pas sa dupe si elle ne me convient. Mon 
imagination est le tapissier que j'envoie meubler 
mon appartement, quand je vois que j'y serai bien 
logé ; sinon, je ne lui donne aucun ordre, et voilà 
les frais d'un mémoire épargnés. » 

DXLI 
M. de L... m'a dit qu'au moment où il apprit l'infi- 



SUPPLÉMENT 189 

délité de Madame de B..., il sentit au milieu de son 
chagrin qu'il n'aimerait plus, que l'amour dispa- 
raissait pour jamais, comme un homme qui, dans 
un champ, entend le bruit d'une perdrix qui lève 
et qui s'envole. 

DXLII 
Vous vous étonnez que M. de L... voie Madame 
de D...? Mais, monsieur, M. de L... est amoureux, 
je crois, de Madame de D..., et vous savez qu'une 
femme a souvent été la nuance intermédiaire qui 
associe plutôt qu'elle n'assortit deux couleurs tran- 
chantes et opposées. 

DXLIII 
On a comparé les bienfaiteurs maladroits à la 
chèvre qui se laisse traire et qui, par étourderie, 
renverse d'un coup de pied la jatte qu'elle a remplie 
de son lait. 

DXLIV 
Son imagination fait naître une» illusion au 
moment où il vient d'en perdre une, semblable à 
ces rosiers qui produisent des roses dans toutes les 
saisons. 

DXLV 
M... disait que ce qu'il aimait par-dessus tout. 



190 MAXIMES ET PENSÉES 

c'était paix, silence, obscurité. On lui répondit : 
C'est la chambre d'un malade. 

DXLVI 

On disait à M..., homme brillant dans la Société : 
« Vous n'avez pas fait grande dépense d'esprit hier 
soir avec M... » Il répondit : « Souvenez-vous du 
proverbe hollandais : Sans petite monnaie, point 
d'économie. » 

DXLVII 

Une femme n'est rien par elle-même ; elle est ce 
qu'elle paraît à l'homme qui s'en occupe : voilà 
pourquoi elle est si furieuse contre ceux à qui elle 
ne paraît pas ce qu'elle voudrait paraître. Elle y 
perd son existence. L'homme en est moins blessé 
parce qu^il reste ce qu'il est. 

DXLVIII 

Il avait, par grandeur d'âme, fait quelques pas 
vers la fortune, et par grandeur d'âme il la méprisa. 

DXLIX 
M..., vieux célibataire, disait plaisamment que le 
mariage est un état trop parfait pour l'imperfection 

de l'homme. 

DL 
Madame de Fourq... disait à une demoiselle de 
compagnie qu'elle avait : « Vous n'êtes jamais au 



SUPPLÉMENT 191 

fait des choses qu'il y a à me dire sur les circons- 
tances où je me trouve, de ce qui convient à mon 
caractère, etc., par exemple dans quel tems il est 
très-vraisemblable que je perdrai mon mari. J'en 
serai inconsolable. Alors il faudra me dire, etc..» 

DLI 

M. d'Osmond jouait dans une société deux ou 
trois jours après la mort de sa femme, morte en 
province. « Mais, d'Osmond, lui dit quelqu'un, il 
n'est pas décent que tu joues le lendemain de la 
mort de ta femme. — Oh I dit-il, la nouvelle ne 
m'en a pas encore été notifiée. — C'est égal, cela 
n'est pas bien. — Oh ! oh ! dit-il, je ne fais que 
carotter. » 

DLII 

«Un homme de lettres, disait Diderot, peut avoir 
une maîtresse qui fasse des livres ; mais il faut que 
sa femme fasse des chemises. » 

DLIII • 

Un médecin avait conseillé un cautère à M. de ***. 
Celui-ci n'en voulut point. Quelques mois se pas- 
sèrent, et la santé du malade revint. Le médecin, 
qui le rencontra, et le vit mieux portant, lui 
demanda quel remède il avait fait. « Aucun, lui dit 



192 MAXIMES ET PENSÉES 

le malade. J'ai fait bonne chère tout Pété ; j'ai une 
maîtresse, et je me suis réjoui. Mais voilà l'hiver 
qui approche : je crains le retour de l'humeur qui 
afflige mes yeux. Ne me conseillez-vous pas le cau- 
tère ? — Non, lui dit gravement le médecin ; vous 
avez une maîtresse : cela suffît. Il serait plus sage 
de la quitter et de mettre un cautère; mais vous 
pouvez peut-être vous en passer, et je crois que ce 
cautère suffit. » 

DLIV 

Un homme d'une grande indifférence sur la vie 
disait en mourant : « Le docteur Bouvard sera 
bien attrapé. » 

DLV 

C'est une chose curieuse de voir l'empire de la 
Mode. M. de la Trémoille, séparé de sa femme, 
qu'il n'aimait ni n'estimait, apprend qu'elle a la 
petite vérole... Il s'enferme avec elle, prend la même 
maladie, meurt et lui laisse une grande fortune avec 
le droit de convoler. 

DLVI 

Il y a une modestie d'un mauvais genre, fondée 
sur l'ignorance, qui nuit quelquefois à certains 
caractères supérieurs, qui les retient dans une 
sorte de médiocrité : ce qui me rappelle le mot que 



SUPPLÉMENT 193 

disait à déjeuner à des gens de la Cour un homme 
d'un mérite reconnu : « Ah 1 Messieurs, que je 
regrette le temps que j'ai perdu à apprendre com- 
bien je valais mieux que vous 1 » 

DLVII 
Les conquérans passeront toujours pour les 
premiers des hommes, comme on dira toujours que 
le lion est le roi des animaux. 

DLVIII 

Le public ne croit point à la pureté de certaines 
vertus et de certains sentimens, et en général 
le public ne peut guère s'élever qu'à des idées 
basses (1). 

DLIX 

M..., ayant voyagé en Sicile, combattait le pré- 
jugé où Ton est que l'intérieur des terres est rempli 
de voleurs. Pour le prouver, il ajoutait que partout 
où il avait été, on lui avait dit : « Les brigands sont 
ailleurs. » M. de B..., misanthrope gai, lui dit : 
« Voilà, par exemple, ce qu'on ne vous dirait pas 
à Paris. » 

DLX 

On sait qu'il y a dans Paris des voleurs connus 
de la police, presque avoués par elle et qui sont à 

(1) Cette pensée résume la maxime CCLXXX de la p. 97. 

16 



194 MAXIMES ET PENSÉES 

ses ordres, s'ils ne sont pas les délateurs de leurs 
camarades. Un jour, le Lieutenant de police en 
manda quelques-uns et leur dit : « Il a été volé tel 
efîet, tel jour, en tel quartier. — Monsieur, à quelle 
heure ? — A deux heures après midi. — Monsieur, 
ce n'est pas nous, nous ne pouvons en répondre ; il 
faut que cela ait été volé par des forains. » 

DLXI 
M... disait plaisamment qu'à Paris chaque honnête 
homme contribue à faire vivre les espions de police, 
comme Pope dit que les poètes nourrissent les cri- 
tiques et les journalistes. 

DLXII 

Il était passionné et se croyait sage ; j'étais folle, 

mais je m'en doutais, et, sous ce point de vue, 

j'étais plus près que lui de la Sagesse. 

DLXIII 

C'est un proverbe turc que ce beau mot : 

« O malheur ! je te rends grâce, si tu es seul. » 

DLXIV 

Les Italiens disent : Sotio umbilico ne religione 

ne verilà. 

DLXV 

Pour justifier la Providence, Saint Augustin dit 

qu'elle laisse le méchant sur la terre pour qu'il 



SUP|PLÉMENT 195 

devienne bon, ou que le bon devienne meilleur 

par lui. 

DLXVI 

Les hommes sont si pervers que le seul espoir et 
même le seul désir de les corriger, de les voir 
raisonnables et honnêtes, est une absurdité, une 
idée romanesque qui ne se pardonne qu'à la simpli- 
cité de la première jeunesse. 

DLXVII 

« Je suis bien dégoûté des hommes », disait M. de 

L... — « Vous n'êtes pas dégoûté », lui dit 

M. de N..., non pour lui nier ce qu'il disait, mais 

par misanthropie, pour lui dire : votre goût est bon. 

DLXVIII 
M..., vieillard détrompé, me disait : « Le reste 
de ma vie me paraît une orange à demi-sucée, que 
je presse je ne sais pas pourquoi, et dont le suc ne 
vaut pas la peine que je l'exprime. » 

DLXIX 

Notre langue est, dit-on, amie de la clarté. C'est 
donc, observe M..., parce qu'on aime le plus ce 
dont on a le plus besoin ; car, si elle n'est maniée 
très adroitement, elle est toujours prête à tomber 
dans l'obscurité. 



196 MAXIMES ET PENSÉES 

DLXX 

Il faut que Phomme à imagination, que le poète, 
croie en Dieu : 

Ab Jove principium Musis, 
Ou: 

A b Jove Musarum primordia, 

DLXXI 

Les vers, disait M..., sont comme les olives, qui 
gagnent toujours à être pochetées. 

DLXXII 

Les sots, les ignorans, les gens malhonnêtes, 
vont prendre dans les livres des idées, de la raison, 
des sentimens nobles et élevés, comme une femme 
riche va chez un marchand d'étoffes s'assortir pour 
son argent. 

DLXXIII 
M..., disait que les érudits sont les paveurs du 
temple de la Gloire. 

DLXXIV 
M..., vrai pédant grec, à qui un fait moderne 
rappelle un trait d'antiquité. Vous lui parlez de 
l'abbé Terray, il vous cite Aristide, contrôleur 
général des Athéniens. 



SUPPLÉMENT 197 

DLXXV 

On offrait à un homme de lettres la collection du 
Mercure à trois sols le volume. « J'attends le 
rabais », répondit-il. 

DLXXVI 

M. de***, amoureux passionné, après avoir vécu 
plusieurs années dans l'indifférence, disait à ses 
amis, qui le plaisantaient sur sa vieillesse préma- 
turée : « Vous prenez mal votre tems : j'étais bien 
vieux il y a quelques années, mais je suis bien jeune 
à présent. » 

DLXXVII 

La plupart des bienfaiteurs ressemblent à ces 
généraux maladroits qui prennent la ville et qui 
laissent la citadelle. 

DLXXVIII 

Un homme d'esprit, s'apercevant qu'il était 
persiflé par deux mauvais plaisans, leur dit : 
« Messieurs, vous vous trompez, je ne suis ni sot ni 
bête ; je suis entre deux. » 

DLXXIX 

Une femme laide qui se pare pour se trouver 
avec de jeunes et jolies femmes fait, en son genre, 
ce que font, dans une discussion, les gens qui 



198 MAXIMES ET PENSÉES 

craignent d'avoir le dessous : ils s'efforcent de 
changer habilement l'état de la question. Il s'agissait 
de savoir quelle était la plus belle : la laide veut 
qu'on demande quelle est la plus riche. 

DLXXX 

M. D... avait refusé les avances d'une jolie 
femme. Son mari le prit en haine comme s'il les 
eût acceptées, et on riait de M. D... qui disait : 
« Morbleu I s'il savait du moins combien il est 
plaisant! » 

DLXXXI 

Un homme connu pour avoir fermé les yeux sur 
les désordres de sa femme, et qui en avait tiré parti 
plusieurs fois pour sa fortune, montrait le plus 
grand chagrin de sa mort, et me dit gravement : 
« Je puis dire ce que Louis XVI disait à la mort de 
Marie-Thérèse : Voilà le premier chagrin qu'elle 
m'ait jamais donné. » 

DLXXXII 

Une jolie femme dont l'amant était maussade et 
avait des manières conjugales, lui dit : « Monsieur, 
apprenez que, quand vous êtes avec mon mari dans 
le monde, il est décent que vous soyez plus aimable 
que lui. » 



SUPPLEMENT 



199 



DLXXXIII 

Un médecin disait : « Il n'y a que les héritiers 
qui payent bien. » 

DLXXXIV 
Il y a une sorte de reconnaissance basse. 

DLXXXV 

Les vieillards, dans les capitales, sont plus cor- 
rompus que les jeunes gens. C^est là que la pourri- 
ture vient à la suite de la maturité. 

DLXXXVI 

Il n'est vertu que pauvreté ne gâte. 

Ce n'est pas la faute du chat quand il prend le 
dîner de la servante. 

DLXXXVII 

M. D... L... vint conter à M. D... un procédé 
horrible qu'on avait eu pour lui, et ajoutait : « Que 
feriez-vous à ma place? » Celui-ci, homme devenu 
indifférent à force d'avoir souffert des injustices, 
et égoïste par misanthropie, lui répondit froidement : 
« Moi, Monsieur I dans ces cas-là je soigne mon 
estomac et je tiens ma langue vermeille. » 

DLXXXVIII 
Un docteur de Sorbonne, furieux contre le 
Système de la Nature, disait : « C'est un livre 



200 MAXIMES ET PENSÉES 

exécrable, abominable ; c'est l'athéisme démontré. » 

DLXXXIX 

Il en est des philosophes comme des moines, dont 
plusieurs le sont malgré eux et enragent toute leur 
vie. Quelques autres prennent patience ; un petit 
nombre enfin est heureux, se tait et ne cherche 
point à faire des prosélytes, tandis que ceux qui 
sont désespérés de leur engagement cherchent à 
racoler des novices. 

DXC 

Il y a des gens qui mettent leurs livres dans leur 
bibliothèque, mais M... met sa bibliothèque dans 
ses livres. (Dil d'un faiseur de livres faits,) 

DXCI 

Une petite fille disait à M..., auteur d'un livre 
sur l'Italie : « Monsieur, vous avez fait un livre sur 
l'Italie ? — Oui, Mademoiselle. — Y avez-vous 
été ? — Certainement. — Est-ce avant ou après 
votre voyage que vous avez fait votre livre ? » 

DXCII 

M..., à qui on demandait fréquemment la lecture 

de ses vers, et qui s'en impatientait, disait qu'en 

commençant cette lecture il se rappelait toujours 

ce qu'un charlatan du Pont Neuf disait à son singe 



SUPPLÉMENT 201 

en commençant ses jeux : « Allons, mon cher 
Bertrand, il n'est pas question ici de s'amuser. Il 
nous faut divertir l'honorable compagnie. » 

DXCIII 
Il y a une mélancolie qui tient à la grandeur de 
l'esprit. 

DXCIV 
Un curé de campagne dit au prône à ses parois- 
siens : « Messieurs, priez Dieu pour le possesseur 
de ce château, mort à Paris de ses blessures. » 
(Il avait été roué.) 

DXCV 
On disait de M... qu'il tenait d'autant plus à un 
grand seigneur qu'il avait fait plus de bassesses 
pour lui. C'est comme le lierre qui s'attache en 
rampant. 

DXCVI 
Un homme fort riche disait en parlant des pauvres : 
« On a beau ne leur rien donner, ces drôles-là 
demandent toujours. » Plus d'un prince pourrait 
dire cela de ses courtisans. 

DXCVII 

Un provincial, à la Messe du Roi, pressait de 
questions son voisin : « Quelle est cette dame ? — 



202 MAXIMES ET PENSÉES 

C'est la reîne. — Celle-ci ? — Madame. — Celle-là, 
là ? — La comtesse d'Artois. — Cette autre ? » 
L'habitant de Versailles, impatienté, lui répondit : 
« C'est la feue reine. » 

DXCVIII 

A l'époque de l'Assemblée des Notables (1787), 
lorsqu'il fut question du pouvoir qu'il fallait 
accorder aux intendans dans les assemblées pro- 
vinciales, un certain personnage important leur 
était très favorable. On en parla à un homme d'esprit 
lié avec lui. Celui-ci promit de le faire changer 
d'opinion, et il y réussit. On lui demanda comment 
il s'y était pris ; il répondit : « Je n'ai point insisté 
sur les abus tyranniques de l'influence des inten- 
dans ; mais vous savez qu'il est très entêté de 
noblesse, et je lui ai dit que de fort bons gentils- 
hommes étaient obligés de les appeler : Monsei- 
gneur, Il a senti que cela était énorme, et c'est ce 
qui l'a amené à notre avis. » 

DXCIX 

Définition d'un Gouvernement despotique : un 

ordre de choses où le supérieur est vil et l'inférieur 

avili. 

DC 

Les ministres ont amené la destruction de l'auto- 



SUPPLÉMENT 203 

rite royale, comme le prêtre celle de la Religion. 
Dieu et le Roi ont porté la peine des sottises de leurs 
valets. 

DCI 
Un homme disait naïvement à un de ses amis : 
« Nous avons, ce matin, condamné trois hommes à 
mort. Il y en avait deux qui le méritaient bien. » 

DCII 
« On dit la puissance spirituelle, disait M..., par 
opposition à la puissance bête. Spirituelle, parce 
qu'elle a eu l'esprit de s'emparer de l'autorité. » 



1 



PETITS DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 



Sur les LXXIII Dialogues philoso- 
phiques qui constitueat cette partie du 
présent ouvrage, les quarante-neuf premiers 
sont extraits du tome III, de l'édition 
originale ; les vingt-quatre autres (L à 
LXXIII) ont été publiés pour la première 
fois par M. de Lescure, dans son édition 
des Œuvres choisies de Chamfort, t. II. 
Nous en donnons la réimpression fidèle. 
N. D. é. 



PETITS DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 



I 

A. — Comment avez-vous fait pour n'être plus 
sensible ? 

B, — Cela s'est fait par degrés. 

A, — Comment ? 

B, — Dieu m'a fait la grâce de n'être plus 
aimable; je m'en suis aperçu, et le reste a été 
tout seul. 

II 

A, — Vous ne voyez plus M...? 

B. — Non, il n'est plus possible. 



208 MAXIMES ET PENSÉES 

A. — Comment ? 

B, — Je l'ai vu, tant qu'il n'était que de mau- 
vaises mœurs, mais depuis qu'il est de mauvaise 
compagnie, il n'y a pas moyen. 

III 

A. — Je suis brouillé avec elle. 

B. — Pourquoi ? 

A. — J'en ai dit du mal. 

B. — Je me charge de vous raccommoder; quel 
mal en avez-vous dit ? 

A, — Qu'elle est coquette. 

B. — Je vous réconcilie. 

A, — Qu'elle n'est pas belle. 

B, — Je ne m'en mêle plus. 

IV 

A. — Croiriez-vous que j'ai vu Madame de... 
pleurer son ami, en présence de quinze personnes ? 

B. — Quand je vous disais que c'était une 

femme qui réussirait à tout ce qu'elle voudrait 

entreprendre. 

V 

A, — Vous marierez-vous ? 

B, — Non. 

A, — Pourquoi? 

B. — Parce que je serais chagrin. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 209 

A, — Pourquoi? 

B. — Parce que je serais jaloux ? 

A. — Et pourquoi seriez-vous jaloux ? 

B, — Parce que je serais cocu. 

A, — Qui vous a dit que vous seriez cocu ? 

B. — Je serais cocu, parce que je le mériterais. 

A. — Et pourquoi le mériteriez-vous ? 

B. — Parce que je me serais marié. 

VI 

Le Cuisinier. — Je n'ai pu acheter ce saumon. 
Le Docteur de Sorbonne. — Pourquoi ? 
Le C, — Un Conseiller le marchandait. 
Le D. — Prends ces cent écus ; et va m'acheter 
le saumon et le Conseiller. 

VII 

A, — Vous êtes bien au fait des intrigues de nos 
ministres I 

B. — C'est que j'ai vécu avec eux. 

A, — Vous vous en êtes bien trouvé, î'espère. 

B. — Point du tout. Ce sont des joueurs qui 
m'ont montré leurs cartes, qui ont même, en ma 
présence, regardé dans le talon, mais qui n'ont 
point partagé avec moi les profits du gain de la 
partie. 

17 



210 MAXIMES ET PENSÉES 

VIII 

Le Vieillard. — Vous êtes misanthrope de bien 
bonne heure. Quel âge avez-vous? 

Le Jeune Homme. — Vingt-cinq ans. 

Le V. — Comptez-vous vivre plus de cent ans? 

Le J. H. — Pas tout à fait. 

Le V. — Croyez-vous que les hommes seront 
corrigés dans soixante-quinze ans ? 

Le J. H. — Cela serait absurde à croire. 

Le V. — Il faut que vous le pensiez pourtant, 
puisque vous vous emportez contre leurs vices... 
Encore cela ne serait-il pas raisonnable, quand ils 
seraient corrigés d'ici à soixante-quinze ans; car il 
ne vous resterait plus de tems pour jouir de la 
réforme que vous auriez opérée. 

Le J, H. — Votre remarque mérite quelque 
considération : j'y penserai. 

IX 

A. — Il a cherché à vous humilier. 

B. — Celui qui ne peut être honoré que par lui- 
même, n'est guère humilié par personne. 

X 

A, — La femme qu'on me propose n'est pas riche. 

B. — Vous l'êtes. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 211 

A. — Je veux une femme qui le soit. Il faut bien 
s'assortir. 

XI 

A. — Je l'ai aimée à la folie; j'ai cru que j'en 
mourrais de chagrin. 

B, — Mourir de chagrin I mais vous l'avez eue ? 

A. — Oui. 

B, — Elle vous aimait? 

A. — A la fureur, et elle a pensé en mourir aussi. 

B, — Eh bien I comment donc pouviez-vous 
mourir de chagrin ? 

A. — Elle voulait que je l'épousasse. 

B. — Eh bien 1 Une jeune femme belle et riche, 
qui vous aimait, dont vous étiez fou. 

A. — Cela est vrai, mais épouser, épouser! 
Dieu merci, j'en suis quitte à bon marché. 

XII 

A. — La place est honnête. 

B. — Vous voulez dire lucrative. 

A. — Honnête ou lucratif, c'est tout un. 

XIII 

A. — Ces deux femmes sont fort amies, je crois. 

B. — Amies! là... vraiment? 



212 MAXIMES ET PENSÉES 

A. — Je le crois, vous dis-je ; elles passent leur 
vîe ensemble ; au surplus, je ne vis pas assez dans 
leur société pour savoir si elles s'aiment ou se 
haïssent. 

XIV 

A. — M. de R... parle mal de vous. 

B. — Dieu a mis le contrepoison de ce qu'il peut 
dire, dans l'opinion qu'on a de ce qu'il peut faire. 

XV 

A. — Vous connaissez M. le comte de... ; est-il 
aimable ? 

B. — Non. C'est un homme plein de noblesse, 
d'élévation, d'esprit, de connaissances : voilà tout. 

XVI 

A. — Je lui ferais du mal volontiers. 

B. — Mais il ne vous en a jamais fait. 

A. — Il faut bien que quelqu'un commence. 

XVII 

Damon. — Clitandre est plus jeune que son âge. 
Il est trop exalté. Les maux publics, les torts de la 
Société, tout l'irrite et le révolte. 

Célimène, — Oh I il est jeune encore, mais il a 
un bon esprit ; il finira par se faire vingt mille 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 213 

livres de rente, et prendre son parti sur tout le 
reste. 

XVIII 

A. — Il paraît que tout le mal dit par vous sur 
Madame de... n'est que pour vous conformer au 
bruit public, car il me semble que vous ne la 
connaissez point. 

B, — Moi, point du tout. 

XIX 

A. — Pouvez-vous me faire le plaisir de me mon- 
trer le portrait en vers que vous avez fait de 
Madame de... ? 

B. — Par le plus grand hasard du monde, je l'ai 
sur moi. 

A. — C'est pour cela que je vous le demande. 

XX 

Damon. — Vous me paraissez bien revenu des 
femmes, bien désintéressé à leur égard.* 

Cliiandre. — Si bien que, pour peu de chose, je 
vous dirais ce que je pense d'elles. 

Dam. — Dites-le-moi. 

Cli'l. — Un moment. Je veux attendre encore 
quelques années. C'est le parti le plus prudent. 



214 MAXIMES ET PENSÉES 

XXI 

A . — J'ai fait comme les gens sages, quand ils 
font une sottise. 

B, — Que font-ils? 

A, — Ils remettent la sagesse à une autre fois. 
XXII 

A. — Voilà quinze jours que nous perdons. 
Il faut pourtant nous remettre. 

B. — Oui, dès la semaine prochaine. 
A. — Quoil sitôt? 

XXIII 

A. — On a dénoncé à M. le Garde des Sceaux 
une phrase de M. de L... 

B. — Comment retient-on une phrase de L...? 
A. — Un espion I 

XXIV 

A. — Il faut vivre avec les vivans. 

B. — Cela n'est pas vrai; il faut vivre avec les 
morts (1). 

XXV 

A. — Non, Monsieur, votre droit n'est point 
d'être enterré dans cette chapelle. 

B. — C'est mon droit; cette chapelle a été bâtie 
par mes ancêtres. 

(1) C'est-à-dire avec ses livres. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 215 

A. — Oui, mais, il y a eu depuis une transaction 
qui ordonne qu'après Monsieur votre père qui est 
mort, ce soit mon tour. 

B. — Non, je n'y consentirai pas. J'ai le droit 
d'y être enterré, d'y être enterré tout à l'heure. 

XXVI 

A. — Monsieur, je suis un pauvre comédien de 
province qui veut rejoindre sa troupe : je n'ai pas 
de quoi... 

B. — Vieille ruse, Monsieur, il n'y a point là 
d'invention, point de talent. 

A. — Monsieur, je venais sur votre réputation... 

B. — Je n'ai point de réputation, et ne veux 
point en avoir. 

A. — Ah I Monsieur I 

B, — Au surplus, vous voyez à quoi elle sert, 
et ce qu'elle rapporte. 

XXVII 

A. — Vous aimez Mademoiselle..., elle sera une 
riche héritière. ^ 

B, — Je l'ignorais : je croyais seulement qu'elle 
serait un riche héritage. 

XXVIII 
Le Molaire. — Fort bien. Monsieur, dix mille 
écus de legs ; ensuite ? 



216 MAXIMES ET PENSÉES 

Le Mourant. — Deux mille écus au notaire. 

Le N, — Monsieur, mais où prendra-t-on l'argent 
de tous ces legs ? 

Le M. — Eh ! mais vraiment, voilà ce qui 
m'embarrasse. 

XXIX 

A, — Madame..., jeune encore, avait épousé un 
homme de soixante-dix-huit ans qui lui fit cinq 
enfans. 

B. — Ils n'étaient peut-être pas de lui. 

A. — Je crois qu'ils en étaient, et je l'ai jugé à 
la haine que la mère avait pour eux. 

XXX 

La Bonne à l'Enfant. — Cela vous a-t-il amusée 
ou ennuyée ? 

Le Père. — Quelle étrange question I Plus de 
simplicité. Ma petite ? 

La Petite Fille. — Papa ? 

Le Père. — Quand tu es revenue de cette 
maison-là, quelle était ta sensation ? 

XXXI 

A. — Connaissez- vous Madame de B... ? 

B. - Non. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 217 

A. — Mais vous l'avez vue souvent. 

B. — Beaucoup. 

A. — Eh bien? 

B. — Je ne l'ai pas étudiée. 
A, — J'entends. 

XXXII 

Clilandre. — Mariez- vous. 

Damis. — Moi, point du tout ; je suis bien avec 
moi, je me conviens, et je me suffis. Je n'aime 
point, je ne suis point aimé. Vous voyez que c'est 
comme si j'étais en ménage, ayant maison et vingt- 
cinq personnes à souper tous les jours. 

XXXIII 

A. — M. de... vous trouve une conversation 
charmante (1). 

B. — Je ne dois pas mon succès à mon par- 
tenaire, lorsque je cause avec lui. 

XXXIV 

A. — Concevez-vous, M..., comme il a été peu 
étonné d'une infamie qui nous a confondus ! 

B, — Il n'est pas plus étonné des vices d'autrui 
que des siens. 

(1) C'était un sot. 



218 



MAXIMES ET PENSEES 



XXXV 

A. — Jamais la Cour n*a été si ennemie des gens 
d'esprit. 

B, — Je le crois, jamais elle n'a été plus sotte, 
et quand les deux extrêmes s'éloignent, le rappro- 
chement est plus difficile. 

XXXVI 

Dam. — Vous marierez-vous ? 

Clil, — Quand je songe que, pour me marier, il 
faudrait que j'aimasse, il me paraît, non pas impos- 
sible, mais difficile, que je me marie ; mais quand 
je songe qu'il faudrait que j'aimasse et que je fusse 
aimé, alors, je crois qu'il est impossible que je me 

marie. 

XXXVII 

Dam, — Pourquoi n'avez-vous rien dit quand 
on a parlé de M... ? 

cm, — Parce que j'aime mieux que l'on calom- 
nie mon silence que mes paroles. 

XXXVIII 
Madame de,,, — Qui est-ce qui vient vers nous ? 
M, de C,„ — C'est Madame de Ber... 
Madame de,,, — Est-ce que vous la connaissez ? 
M. de C. — Comment ? vous ne vous souvenez 
donc pas du mal que nous en avons dit hier 1 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 219 

XXXIX 

A. — Ne pensez- vous pas que le changement 
arrivé dans la Constitution sera nuisible aux 
Beaux-Arts ? 

B. — Au contraire. Il donnera aux âmes, aux 
génies, un caractère plus ferme, plus noble, plus 
imposant. Il nous restera le goût, fruit des beaux 
ouvrages du siècle de Louis XIV, qui, se mêlant à 
l'énergie nouvelle qu'aura prise Tesprit national, 
nous fera sortir du cercle des petites conventions 
qui avaient gêné son essor. 

XL 

A, — Détournez la tête. Voilà M. de L... 

B, — N'ayez pas peur : il a la vue basse. 

A. — Ah 1 Que vous me faites de plaisir I Moi, 
j'ai la vue longue, et je vous jure que nous ne nous 
rencontrerons jamais. 

XLI 

SUR UN HOMME SANS CARACTÈRE. 

Dor. — Il aime beaucoup M. de B#.. 
Philinte. — D'où le sait-il ? qui lui a dît cela ? 
XLII 

DE DEUX COURTISANS. 

A, — Il y a longtems que vous n'avez vu 
M. Turgot ? 



220 MAXIMES ET PENSÉES 

B. — Oui. 

A. — Depuis sa disgrâce, par exemple. 

B, — Je le crois : j'ai peur que ma présence ne 
lui rappelle l'heureux tems où nous nous rencon- 
trions tous les jours chez le Roi. 

XLIII 

DU ROI DE PRUSSE ET DE DARGET. 

Le Roi, — Allons, Darget, divertis-moi : conte- 
moi l'étiquette du Roi de France : commence par 
son lever. 

Alors, Darget entre dans tout le détail de ce qui 
se fait, dénombre les officiers, les valets de chambre, 
leurs fonctions, etc. 

Le Roi (en éclatant de rire.) — Ah 1 grand 
Dieu I si j'étais Roi de France, je ferais un autre roi 
pour faire toutes ces choses-là à ma place. 

XLIV 

DE l'empereur et DU ROI DE NAPLES. 

Le Roi. — Jamais éducation ne fut plus négligée 
que la mienne. 

L'Empereur. — Comment? (à /?ar/.) Cet homme 
vaut quelque chose. 

Le Roi. — Figurez-vous qu'à vingt ans je ne 
savais pas faire une fricassée de poulet ; et le peu 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 221 

de cuisine que je sais, c'est moi qui me le suis 
donné. 

XLV 

ENTRE MADAME DE B... ET M. DE L... 

M, de L... — C'est une plaisante idée, de nous 
faire dîner tous ensemble. Nous étions sept, sans 
compter votre mari. 

Madame de B.,, — J'ai voulu rassembler tout ce 
que j'ai aimé, tout ce que j'aime encore d'une 
manière différente, et qui me le rend. Cela prouve 
qu'il y a encore des mœurs en France ; car je n'ai 
eu à me plaindre de personne, et j'ai été fidèle à 
chacun pendant son règne. 

M, de L,,. — Cela est vrai ; il n'y a que votre 
mari qui, à toute force, pourrait se plaindre. 

Madame de B... — J'ai bien plus à me plaindre 
de lui, qui m'a épousée sans que je l'aimasse. 

M, de L,.. — Cela est juste. A propos; mais un 
tel, vous ne me l'avez point avoué : est-ce avant ou 
après moi ? 

Madame de B,,, — C'est avant ; je n'ai jamais 
osé vous le dire ; j'étais si jeune quand vous m'avez 
eue I 

M, de L... — Une chose m'a surpris. 



222 MAXIMES ET PENSÉES 

Madame de B.., — Qu'est-ce? 

M. de L.., — Pourquoi n'aviez- vous pas prié le 
chevalier de S... ? Il nous manquait. 

Madame de B.,. — J'en ai été bien fâchée. Il est 
parti il y a un mois, pour l'Isle de France. 

M, de L,,, — Ce sera pour son retour. 

XLVI 

ENTRE MADAME DE L... ET M. DE B... 

M. de B,.» — Ah I ma chère amie, nous sommes 
perdus : votre mari sait tout. 

Madame de L... — Comment? Quelque lettre 
surprise. 

M, de B,., — Point du tout. 

Madame de L... — Une indiscrétion? Une 
méchanceté de quelques-uns de nos amis ? 

M. de B... — Non. 

Madame de L... — Eh bien I quoi, qu'est-ce? 

M. de B.,. — Votre mari est venu ce matin 
m'emprunter cinquante louis. 

Madame de L... — Les lui avez- vous prêtés ? 

M, de B,.. — Sur-le-champ. 

Madame de L... — Oh bien ! il n'y a pas de mal; 
il ne sait plus rien. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 223 

XLVII 

ENTRE QUELQUES PERSONNES, APRÈS LA 

PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE l'oPÉRA DES DANAIDES 

PAR LE BARON DE TSCHOUDY. 

A. — Il y a dans cet opéra quatre-vingt-dix-huit 
morts. 

B. — Comment ? 

C. — Oui. Toutes les filles de Danaûs, hors 
Hypermnestre ; et tous les fils d'Egyptus, hors 
Lyncée. 

D. — Cela fait bien quatre-vingt-dix-huit morts. 
£"., Médecin de profession. — Cela fait bien des 

morts; mais il y a en effet bien des épidémies. 

F. , Prêtre de son métier. — Dites-moi un peu ; 
dans quelle paroisse cette épidémie s'est-elle 
déclarée ? Cela a dû rapporter beaucoup au curé. 

XLVIII 

ENTRE d'aLEMBERT ET UN SUISSE DE PORTE. 

Le Suisse. — Monsieur, où allez-vojis ? 
D'Alembert. — Chez M. de... 
Le S. — Pourquoi ne me parlez-vous pas ? 
D'Al. — Mon ami, on s'adresse à vous pour 
savoir si votre maître est chez lui. 
Le S. — Eh bien, donc ? 



224 MAXIMES ET PENSÉES 

D'Al. — Je sais qu'il y est, puisqu'il m'a donné 
rendez-vous. 

Le S, — Cela est égal; on parle toujours. Si on 
ne me parle pas, je ne suis rien. 
XLIX 

ENTRE LE NONCE PAMPHILI ET SON SECRÉTAIRE. 

Le Nonce, — Qu^est-ce qu'on dit de moi dans le 
monde ? 

Le Secrétaire, — On vous accuse d'avoir empoi- 
sonné un tel, votre parent, pour avoir sa succession. 

Le N, — Je l'ai fait empoisonner, mais pour une 
autre raison. Après? 

Le S. — D'avoir assassiné la Signora... pour vous 
avoir trompé. 

Le N. — Point du tout; c'est parce que je crai- 
gnais pour un secret que je lui avais confié. Ensuite? 

Le S, — D'avoir donné la à un de vos pages. 

Le N. — Tout le contraire; c'est lui qui me l'a 
donnée. Est-ce là tout ? 

Le S. — On vous accuse de faire le bel esprit; de 
n'être point l'auteur de votre dernier sonnet. 

Le N. — Cazzo! Coquin; sors de ma présence. 

L 

A. — Je n'en sais rien; mais on le dit, et je le 
crois. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 225 

B. — Vous commencez par croire, et c'est peut- 
être ce que n'ont pas fait ceux qui ont mis ce bruit-là 
dans le monde. 

LI 

A. — Vous m'aviez dit que c'était un honnête 
homme. 

B. — Non; je vous ai dit que c'était un assez 
honnête homme. 

LU 

A, — Vous m'avez accusé de malhonnêteté ! 

B. — Cela n'est pas vrai. Au surplus, quel mal 
cela vous fait-il ? On sait bien que l'on n'est pas 
pendu pour être malhonnête. 

LUI 

A. — Il n'a pu vous voir; il a eu des afiaires. 

B, — Je le crois : comme il n'en finit aucune, il 
ne saurait manquer d'en avoir toujours beaucoup. 

LIV • 

Dovincourt. — Je le lui ferai entendre à lui-même ; 
je lui dirai : Monsieur... 

Aramonl. — Si vous lui disiez Monsieur, toute 
conversation finirait, car il n'aime à être appelé que 
Monseigneur. 

18 



226 MAXIMES ET PENSÉES 

LV 

ENTRE UN MAITRE ET SON VALET. 

Le Maître, — Coquin, depuis que ta femme est 
morte, je m'aperçois que tu t'enivres tous les jours. 
Tu ne t'enivrais autrefois que deux ou trois fois par 
semaine. Je veux que tu te remaries dès demain. 

Le Valei. — Ah 1 Monsieur, laissez quelques 
jours à ma douleur I 

LVI 

— Je suppose, Monsieur, que vous me devez 
dix mille écus. 

— Monsieur, prenez, je vous prie, une autre 
hypothèse. 

LVII 
d'un homme hrouillé avec un ancien ami. 

A, — Je vous parle de M. de L... 

B, — Je ne le connais pas. 

A. — Que me dites-vous là? Je vous ai vus très 
bien. 

B, — Je croyais le connaître. 

LVIII 

B. — Ne trouvez-vous pas M... très aimable? 

C. — Pas autrement. 

B, — Cela est extraordinaire. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 227 

C, — Il l'est davantage que vous le trouviez tel. 

B, — Je n'en reviens pas. Vous ne l'avez peut- 
être jamais vu que chez lui ; il faut le voir dans les 
maisons où il est à son aise. (C'élail un homme que 
sa femm.e maîlrisaii au point de l'empêcher de 

parler,) 

LIX 

A. — Cet homme a-t-il de l'esprit ? (Il parlait). 

B, — Vous ressemblez aux gens qui demandent 
l'heure qu'il est tandis que la pendule sonne. 

LX 

A. — Vous avez trop mauvaise opinion des 
hommes : il se fait beaucoup de bien. 

B, — Le diable ne peut pas être partout. 

LXI 

A. — N'auriez-vous pas besoin d'argent ? 

B, — Toujours. 

LXII 
Mademoiselle*** , — Je lui ai confié notre amour; 
je lui ai tout dit. 

B. — Comment avez-vous tourné cela? 
Mademoiselle. — Je lui ai prononcé votre nom. 

LXIII 
A. — On dit que vous voulez épouser Mademoi- 
selle***. 



228 MAXIMES ET PENSÉES 

B, — Non. Quel étrange propos I 

A. — Pourquoi pas? 

B, — Le nœud est trop fort pour Tintrigue. 

LXIV 

Cléon. — Je ne vous vois pas. C'est que votre 
mari n'est pas fait comme un autre homme. 

Céphise. — Il croit par là éviter de ressembler à 
tous les maris. 

LXV 

A. — Madame de*** vous trouve très-aimable. 

B, — J'ai cela de bon que je fais peu de cas de 
mes succès. 

LXVI 

Cidalise. — Vous aimez ma sœur : elle n^a 
pourtant pas d'esprit. 

Dorise, — Cela est vrai, et je ne m'en pique 
point. 

Damon. — Vous avez plus d'esprit que moi : car 
sans m'aimer vous avez l'esprit de me plaire, et moi 
je n'ai pas celui de vous plaire en vous aimant. 

LXVII 

A, — Si vous faites cela, je ne vous le pardonne- 
rai jamais. 

B, — Parbleu I c'est bien ce que j'espère. 



DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 229 

LXVIII 

A. — Je dois me défier de tout le monde, à ce 
qu'il prétend. 

B, — Eh bien ? 

A. — Je fais ce qu'il ordonne, à commencer par 
lui. 

LXIX 

A, — Vous avez beaucoup à vous plaindre de 
son ingratitude. 

B, — Pensez-vous que lorsque je fais le bien je 
n'aie pas l'esprit de le faire pour moi ? 

LXX 

Céline, — Il ne m'aime pas. 

Damon. — Comment vous aimerait-il ? vous réu- 
nissez presque toutes les perfections. 

Céline. — Eh bien ? 

Damon, — L'amour aime qu'elles soient son 
ouvrage. Il n'a rien à parer chez vous. Son ima- 
gination ne peut ni créer ni embellir. Elle reste en 
repos. 

LXXI 
Chloé, — Madame, n'avez- vous jamais été jeune? 
Ariémise. — Jamais tant que vous, Madame. 



230 MAXIMES ET PENSÉES 

LXXII 

A. — Il faut le quitter. 

B, — Le quitter! Plutôt la mort!... Que me 
conseillez- vous ? 

LXXIII 

Damon (au bal, à Églé sous le masque). — 
Étes-vous jolie ? 
Églé. — Je l'espère. 



QUESTION 



QUESTION 



SI, DANS LA SOCIÉTÉ, 
UN HOMME DOIT OU PEUT LAISSER PRENDRE SUR LUI 
CES DROITS QUI SOUVENT HUMILIENT l'aMOUR-PROPRE? 

CETTE question est plus difficile à résoudre 
qu'elle ne le paraît d'abord. Ceux qui sont 
pour l'affirmative prétendent que l'amitié véritable 
est un contrat par lequel chacune des parties 
consacre à l'autre toute son existence. Ils disent 
que, si l'amitié ne laisse pas le droit de donner des 
secours à son ami, ou d'en recevoir, elle est une 
chimère ridicule ; que son principal bonheur 
consiste à lever ou déchirer ce voile de décence 



234 MAXIMES ET PENSÉES 

que les hommes ont jeté sur leurs besoins, pour se 
dispenser de se secourir, en continuant de se pro- 
diguer les marques de l'affection la plus vive ; que 
c'est celui qui donne, qui est honoré et obligé, etc. 
Ceux qui sont pour la négative me paraissent 
appuyer leur opinion par des raisons plus solides. 
Ils disent que l'amitié étant une union pure des 
âmes, elle ne doit pas se laisser soupçonner d'un 
autre motif. On peut appliquer cette réflexion à 
l'amour même. En tout état de cause, on fait 
toujours très-bien de ne donner que le moins qu'on 
peut atteinte à cette règle. Celui qui reçoit n'accepte 
sûrement que parce qu'il respecte l'âme de celui 
qui donne : mais d'où sait-il que cette âme ne se 
dégradera point? et alors quel désespoir de lui avoir 
obligation I D'où sait-il que cette âme, en supposant 
qu'elle reste noble, ne cessera point de Taimer, 
voudra bien ne jamais se prévaloir de ses avan- 
tages ? Quelle âme il faut avoir pour laisser à celle 
d'un autre la liberté de tous ses mouvemens, tandis 
que je pourrais les contraindre et les diriger vers 
mon bonheur apparent I Ce sacrifice continuel de 
mon intérêt est peut-être plus difficile que le sacri- 
fice momentané de ma personne, et le bienfaiteur 
qui en est capable a nécessairement l'avantage sur 



QUESTION 235 

celui qu'il a obligé, en leur supposant d'ailleurs une 
égale élévation dans le caractère. Or, j^ai peine à 
croire que l'homme puisse supporter l'idée de la 
supériorité d'une âme sur la sienne. J'en juge par 
la peine avec laquelle les âmes les plus fortes 
voient une supériorité fondée sur des choses moins 
essentielles. Il suit, au moins, de tout ceci que, dès 
que je reçois un bienfait, je m'engage, pour mon 
bienfaiteur, qu'il sera toujours vertueux, qu'il 
n'aura jamais tort avec moi, qu'il ne cessera point 
de m'aimer, ni moi de lui être attaché. Si les deux 
premières de ces conditions n'ont pas lieu, c'est au 
bienfaiteur à rougir, mais celui qui a reçu le 
bienfait doit pleurer. 



QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE? 



QU'EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE? 



HATiMTHAi se dît un jour : Je veux être 
heureux ; Tesprit et la vertu procurent seuls 
des plaisirs purs et durables. 

Il ouvrit son salon aux hommes de lettres ; il 
nourrit tous les pauvres à sa porte ; on voyait 
chaque jour la nombreuse population^ qui n'a pas 
le nécessaire parce que d'autres ont le superflu, se 
presser aux heures des repas sur le seuil de son 
palais ; et chaque jour il avait à sa table les 
hommes d'esprit les plus distingués de l'empire. 
Outre les festins qu'ils y trouvaient avec plaisir, 



240 MAXIMES ET PENSÉES 

ils recevaient de lui des présens à chaque ouvrage 
qu'ils lui dédiaient, et presque à chaque lecture 
qu'ils faisaient devant ses sociétés habituelles. 

Cependant, en un moment de réflexion, il 
remarqua que Saphar ne s'était jamais présenté 
chez lui : Saphar, qui a écrit la Chronique de 
VEmpire, qui a publié le plus savant ouvrage de 
métaphysique, et qui a dédié aux dames son poème 
du Jardin des Roses, Cet homme universel vit 
solitaire ; la promenade au fond des forêts est son 
seul délassement ; et il a soin de se cacher dans 
l'épaisseur des taillis quand la chasse vient de son 
côté. 

Hatimthai ne l'a jamais vu. On cherche toujours 
la nouveauté, avec une curiosité qui procure une 
émotion vive et agréable. Il veut absolument 
interroger ce philosophe ; et il ordonne une chasse 
au cerf, dont le seul objet est d'entourer et de 
prendre l'homme de lettres le plus sauvage du 
monde. 

Le projet s'accomplit ; Hatimthai est en face de 
Saphar : 

— Pourquoi ne t'ai-je jamais vu ? 

— Parce que ni toi ni moi n'avons besoin de 
nous voir. 



k 



qu'est-ce que la philosophie? 241 

— Me dédaignes-tu ? 

— Je te loue de faire le bonheur des autres. 

— Qui t'empêche d'y prendre ta part ? 

— Parce que ce qui fait leur bonheur, ne ferait 
pas le mien. 

— Aimes-tu mieux ta vie misérable ? 

— Sans doute. Mon père est pauvre, je ne veux 
recevoir de lui que peu de chose, mais ce peu me 
suffit. Je n'ai donc pas besoin que tu me donnes 
davantage. 

— Quelle vertu î se dit Hatimthai, en se retirant. 
Avant de rentrer dans son palais, il aperçoit 

Gemmade, qui portait avec peine un lourd fagot 
sur ses épaules. 

— Pourquoi te fatigues-tu, lui dit-il, au lieu d'aller 
recevoir ta nourriture à la porte d'Hatimthai ? 

Gemmade lui répondit : 

— Parce que celui qui sait se suffire à soi-même 
ne veut rien devoir à Hatimthai. 

Celui-ci réfléchit : • 

— Quelle noblesse, dit-il, dans un si pauvre 

homme. Et quoi ! n'aurais-je à ma porte, et même 

dans mon salon, que les deux parties les plus viles 

de l'espèce humaine ? et ceux qui ont un peu de 

vertu ou de fierté rougiraient-ils d'accepter mes 

bienfaits ? 

19 



242 MAXIMES ET PENSÉES 

Mais ceci, me dira-t-on, est le pont aux ânes ; c'est 
ce qui a été dit partout. On a prouvé mille fois que 
la philosophie rendait un homme heureux dans la 
solitude, et qu'elle lui faisait dédaigner ces joies du 
monde qui ne satisfont ni l'âme ni le cœur. Serait-ce 
donc là le seul bienfait de la philosophie ? Rousseau 
a-t-il raison ? 

Hatimthai, en rentrant au palais, traverse la 
foule des pauvres vivant des restes de ses festins. 
Il voit entre autres Zilcadé, ce jeune paresseux, 
qui court devant ses pas en semant des roses sur 
la terre, et qui est toujours le premier à crier : 
Vive Hatimthai I 

— Tu es bien brillant de santé, lui dit-il. 

— C'est que les carcasses de tes faisans sont 
depuis quelque temps plus grasses et plus succu- 
lentes encore. 

— Tes bras sont nerveux. 

— Parce que mon estomac leur donne de la force 
et que je les exerce peu. 

— Ton dos n^est pas voûté par les travaux. 

— Depuis qu'Hatimthai me nourrit, je ne me 
fatigue jamais. 

— De tout cela, je conclus que tu pourrais porter 
des fagots. 



qu'est-ce que la philosophie? 243 

— Sans doute, et je serais alors inutile à la société. 
Hatimthai est tout à coup saisi d'étonnement. 

— Sache, ajoute Zilcadé, quelle est ma philo- 
sophie. Il plaît à la vanité d'Hatimthai d'avoir des 
pauvres à sa porte ; il est peut-être orgueilleux et 
peut-être heureux seulement de sa bienfaisance. 
Que m'importe ? Je reçois ses dons, qui m'évitent 
les maux de la vie et me laissent du tems libre 
que j'emploie à faire autant de bien que lui. 

Hatimthai est encore plus étonné. 

— Sans doute, ajoute Zilcadé, quand j'ai reçu à 
ta porte le déjeuner du matin, je me sens fort et 
bien portant. Je vais chez cette pauvre et faible 
Rhège, qui demeure au bord du fleuve, et qui a six 
enfans en bas âge. C'est moi qui jette et qui 
attache ses filets ; et après le repas du soir, je vais 
les retirer. Le poisson qu'elle recueille ainsi lui 
suffit pour nourrir sa famille. Dans le cours de la 
journée, je me promène au marché sans rien faire, 
mais j'y vois le prix de chaque denrée, 'et je vais 
en rendre compte à nos riches marchands, qui 
évitent ainsi de se déranger de leur commerce. 
Très souvent je découvre des tromperies dont je 
préviens les acheteurs ; et souvent aussi je donne 
de bons conseils aux hommes des campagnes, pour 



244 MAXIMES ET PENSÉES 

qu'ils nous fournissent les marchandises qui se 
vendront le mieux. On peut être utile sans tra- 
vailler; et pourrais-je rendre de tels services si 
j'étais occupé tout le jour à couper du bois pour 
chauffer mon potage ? 

Hatimthai ne répondit pas ; et, à peine rentré 
dans son palais, il trouva, à la porte de son sérail, 
la jolie Fatmé qui l'attendait pour recevoir ses 
ordres ; et, dans son salon, le vif, l'ingénieux Ricca, 
qui était arrivé déjà pour le repas du milieu du 
jour ; car Fatmé, en se retirant, devait avoir, peu 
d'heures après, un concert et un bal avec ses com- 
pagnes ; et elle était pressée de passer à sa toilette, 
pour paraître toujours la plus belle. 

Hatimthai pensait encore aux diverses réponses 
qu'il avait entendues ; il s'arrêta un moment près 
de Fatmé, et l'interrogea de manière à ce qu'elle 
lui prouvât bien vite l'utilité dont elle était dans ce 
monde. 

— Hatimthai, lui dit-elle, il y a près d'ici une 
pauvre mère de famille, qui a besoin de tes secours : 
elle veut te vendre une parure de perles les plus 
fines et les plus égales ; elle est réduite à s'en 
défaire, et tu ne me la refuseras pas. Je te demande 
encore quelques-uns de ces jolis oiseaux que vend 



qu'est-ce que la philosophie? 245 

ce pauvre mollah ; et souviens-toi aussi de nos 
nouvelles danses. Rhédi, qui les invente, n'a que 
cela pour vivre. Voilà quels sont aujourd'hui mes 
caprices ; tu vois qu'ils feront des heureux. 

Hatimthai se retire, et appelle Ricca. C'est le 
poète de ses spectacles ; les opéras qu'il compose 
sont brillans d'esprit dans le dialogue, de féerie 
dans l'action, et de magie dans les décorations. Ils 
excitent la surprise au plus haut degré. 

— Ricca, lui dit Hatimthai, j'ai vu Saphar ; il est 
heureux à lui seul : c'est le philosophe le plus sage. 

— T'a-t-il dit, répond Ricca, ce que son père est 
devenu ? 

— Non, mais il lui coûte peu de chose. 

— Il est vrai ; toutefois son père était un des 
riches marchands de ton empire ; devenu vieux et 
aveugle, il avait compté sur son fils pour tenir ses 
livres, régler ses paiemens et défendre ses intérêts. 
Lorsque Saphar se mit à composer dans les forêts, 
son père fut obligé de prendre un commis à sa 
place. Il en eut un infidèle, qui l'a trompé ; et il ne 
s'en est aperçu que lorsque sa ruine a été complète. 
Il a abandonné ses biens qui n'ont pas suffi au 
paiement de ses créanciers ; il est aujourd'hui 
commis lui-même chez un de ses anciens amis ; et 



246 MAXIMES ET PENSÉES 

le peu qu'il donne à son fils lui est plus onéreux 
que le plus brillant état qu'il eût donné chez lui 
autrefois. 

— Hatimthai, ajoute Ricca, je suis plus philosophe 
que Saphar ; il vit dans les bois ; il n'a de relations 
qu'avec lui-même ; il n'entre pas dans les ambi- 
tions, et il évite, j'en conviens, tous les vices de la 
société ; mais il n'est utile à personne. La malheu- 
reuse Zilia tirait avec peine quelques grains de blé 
de son jardin ; je lui ai enseigné une nouvelle 
manière de cultiver les roses ; et elle en récolte 
maintenant une si grande abondance, qu'elle s'est 
enrichie avec l'essence qu'elle vend, et m'en donne, 
sans se faire tort, pour verser à flots sur les habits 
d'Hatimthai. Le malheureux Calva, qui publie 
chaque jour les ordres et rend compte des plaisirs 
d'Hatimthai, était tombé dans la misère, parce qu'il 
avait imprimé les œuvres des écrivains médiocres 
que le public dédaigne; je consacre quelques heures 
par jour à lire les manuscrits qu'on lui porte; et il 
nourrit à présent sa famille avec le produit des 
bons ouvrages que je lui conseille de publier. Je ne 
pourrais pas rendre de tels services si j'étais forcé 
de m'occuper de moi-même. Mais Hatimthai, que 
j'amuse, doit en échange me nourrir grassement ; 



qu'est-ce que la philosophie? 247 

moi, j'enrichis Galva, parce que j'en tire à mon 
tour l'avantage de lui faire imprimer mes poésies, 
et j'ai acquis ainsi une réputation qui satisfait mon 
amour-propre. 

— O Hatimthai I ajoute Ricca, le vrai philosophe 
est un ministre d'Oromaze (1) dans l'état social. 



(1) Ou Orrauzd, ou Ahouramazda, Dieu suprême et principe du Bien 
dans l'ancienne religion mazdéenne, fondée par Zoroastre, ou Zara- 
thoustra. 



NOTES ET VARIANTES 



NOTES ET VARIANTES 



Page XII. Noie, ligne 4 : « La première partie de ces 
Notes el Anecdotes... figure également dans Védilion des 
Œuvres complètes... publiée par P.-R. Auguis,., » Elle est 
suivie d'un autre article fort remarquable {Variétés), 
emprunté au même Journal de Paris, daté du 12 germinal, 
an III, mais non signé. Cet article, qu'on ne peut attribuer à 
Rœderer, est le complément du premier. On y relève des 
anecdotes caractéristiques qui prouvent aue son auteur 
vécut dans la familiarité du moraliste. Nous en déta- 
chons ce portrait singulier : « Je l'ai connu, dès la 
jeunesse, ce Chamfort ; et je doute beaucoup qu'il fut 
digne d'être misanthrope à quarante ans, si, pour en 
avoir le droit, il faut avoir aimé les hommes. Il n'aima 
jamais que Chamfort; c'était un homme habile à lancer 



252 MAXIMES ET PENSÉES 

un trait d'esprit acéré, comme une arbalète chasse une 
flèche... 

« Chamfort fut toujours [craint] ; sa figure était char- 
mante dans la jeunesse; le plaisir l'altéra étrangement, et 
l'humeur finit par la rendre hideuse. Il ne montra d'abord 
que de la gaîté, et seulement un petit germe de méchan- 
ceté ; mais ce germe ressemblait au plus petit des grains 
qui devient un arbre : il ombragea toute sa vie... » 

Page XVIII, ligne 5 : « Chamforl perdait lui-même sa 
fortune par le décret de la veille,.. » On sait qu'il était 
pensionné par l'ancien régime. Dans un état annoté des 
demandes de gratifications sollicitées à la cour par 
divers gens de lettres et publié par Charles Asselineau, 
d'après des Mélanges curieux et anecdotiques (Cf. Bulletin 
du Bibliophile, 1861), on lit ce qui suit : « M. de Champ- 
fort {sic), auteur de Mustapha et Zéangir et de plusieurs 
autres ouvrages de mérite, espère que le ministre voudra 
bien proposer pour lui au roi une pension de 3.000 fr. » 
— et, à la suite, cette apostille attribuée au contrôleur 
des finances, ou à l'un de ses subordonnés : « 2.000 fr. ». 

Page XXVII, Note 1, 1. 4 : Pensées, 79. Ce chiffre renvoie 
au tome I de l'édition Ginguené. 

Page XXXI, ligne 8 : « Chamfort était fils d'un chanoine de 
la Sainte Chapelle... » Il naquit à Clermont, en Auvergne, 
paroisse Saint-Genès, le 6 avril 1740, et prit, tout d'abord, 
les noms de Sébastien-Roch Nicolas. Son acte de nais- 
sance a été publié dans U Amateur d'autographes (1870, 
p. 138). 



NOTES ET VARIANTES 253 

Page XXXIII : Averiissemenl du premier éditeur. Cette 
curieuse notice de Ginguené n'a pas été reproduite, mais 
simplement résumée, au cours de la préface d'Auguis 
(Œ. C, t. II). 

Page XXXVII, ligne 5 : aJ'exhorle au nom de Vamilié... 
ceux qui peuvent posséder ce trésor à ne le pas enfouir,., » 
L'appel adressé par Ginguené ne fut malheureusement 
point entendu. On n'a rien retrouvé des papiers de 
Chamfort, sauf ceux qui constituèrent les Maximes et 
Pensées, les Anecdotes et Caractères, ainsi que les Petits 
Dialogues Philosophiques et les additions données par 
M. de Lescure. L'édition publiée par Auguis, en 1824, la 
plus complète de toutes, ne contient, en effet, outre les 
ouvrages révélés par Ginguené, que des essais et divers 
écrits empruntés à des publications collectives, tel 
l'ancien Mercure de France. 

Page 9, ligne 9 : Mandeville. Lisez : Bernard de Man- 
deville (1670-1733), auteur d'un singulier ouvrage : The 
Fable oftheBees. {La Fable des Abeilles), publié en 1723. 

Page 10, ligne 4 : Cherin. Sans doute Bernard Cherin, 
généalogiste des ordres du roi, mort à Paris, le 21 mai 
1785. 

Page 21, ligne 5 (voir également p. 92, ligne 19) : 
B[o]yle.., Le texte des premières éditions porte : 
Bayle, Nous avons adopté la correction proposée par 
M. de Lescure. On lit dans les notes des Œuvres 
Choisies, t. I, p. 269 : « Il s'agit de Robert Boy le, 
célèbre physicien et chimiste anglais, né à Limore, 
en Irlande, le 25 janvier 1626, mort à Londres, le 



254 MAXIMES ET PENSÉES 

30 décembre 1691. Il naquit l'année même de la mort de 
Bacon. » Le nom de Pierre Bayle, l'illustre auteur du 
Dictionnaire historique, pouvait être également admis. 
On sait la place qu'il tint par ses idées et par ses 
ouvrages, annonçant la philosophie de Voltaire et pré- 
parant les doctrines de l'Encyclopédie. 

Page 45, cxxxii : « Du bois ajouté à un acier pointu... » 
M. de Lescure a cru devoir reproduire deux fois cette 
pensée, en la faisant suivre d'un commentaire dont nous 
détacherons l'essentiel. « Chamfort, dit-il, a évidemment 
voulu indiquer par cette image ce que l'esprit ajoute de 
légèreté et de portée à l'arme de la plaisanterie. Sa 
rédaction primitive était celle-ci : « Deux plumes atta- 
chées à un acier pointu font une flèche de l'arme qui 
n'eut qu'un dard. » C'est ainsi, ajoute-t-il en substance, 
qu'il revient à la même idée, à propos de l'influence de 
l'amour-propre sur la volonté et sur l'art d'aiguiser et 
de perfectionner notre énergie. 

Page 114, ligne 18. AI. de la Borde... Ce nom nous 
est fourni par Lescure. Les textes primitifs portent 
seulement M. de la B... Il s'agit vraisemblablement de 
Jean-Benjamin de la Borde, né à Paris, le 5 septembre 
1734, premier valet de chambre de Louis XV, et fermier 
général, mort sur l'échafaud, le 22 juillet 1794. Poly- 
graphe, musicien et bibliophile, il a laissé de nombreux 
ouvrages recherchés uniquement pour leur présentation 
somptueuse, tels un choix de Chansons mises en musique 
(Paris, 1773, 4 vol. in-4") et un Essai sur la Musique 
ancienne et moderne (Ibid., 1780, 4 vol. in-8o.) On lui 



NOTES ET VARIANTES 255 

doit également un recueil de Maximes ei Pensées, publié 
en 1791 et réimprimé en 1802, avec une notice sur 
l'auteur. 

Page 116, cccxxxiv : (( Je regarde comme un grand 
bonheur que l'amitié fui déjà parfaite entre [M. de] M.,, 
et moi... » Il s'agit ici de Mirabeau. Voyez dans l'édition 
Auguis (V., pp. 353-418) les lettres que le grand tribun 
adressa à Chamfort. Elles sont au nombre de XI, et il 
est infiniment regrettable que nous ne possédions point 
les réponses de ce dernier. 

Page 136, cdiii: « Les femmes ne donnent... » Dans l'édi- 
tion Ginguené, cette pensée est liée à la suivante et les 
deux n'en font qu'une seule. 

Page 153, ligne 13 : Heusippe. Dans l'édition Auguis, 
que corrige le texte de Lescure, on lit ce nom : Xentippe. 

Page 186, Note, ligne 10 : « Les vingt-sept autres... 
nous paraissent également nouvelles... » En réalité, ce ne 
sont point XXVII, mais XLIV « maximes et pensées » 
qu'on trouve insérées, en majeure partie, et pour la 
première fois, mais sans désignation aucune, dans l'édi- 
tion Lescure. Nous avons écarté XVII de ces pièces, les 
unes faisant double emploi avec celles qui précèdent, 
les autres appartenant à la série des Caractères et 
Anecdotes, qui, nous l'avons dit, feront l'objet d'un 
prochain volume. C'est là qu'on les lira. Parmi ces der- 
nières, il nous faut mentionner deux proverbes italiens 
dont l'invention n'appartient pas à Chamfort (1). Par 

(1) Voici ces deux proverbes : I. « Il pastor romano non vuole pecora 
senza lana. » II. u Chi mant^a facili, caga diavoli. » 



256 MAXIMES ET PENSÉES 

contre, nous avons dû rétablir à leur place XIII pensées 
que le précédent éditeur avait un peu arbitrairement 
insérées parmi les Anecdotes. 

Page 205 : Pelils Dialogues Philosophiques. La pre- 
mière série de ces compositions figure également au 
tome I de l'édition Auguis, p. 319. 

Page 239 : Qu'est-ce que la Philosophie ? Cette fiction 
a été publiée pour la première fois par Auguis (Œuvres 
complètes, III, p. 451). 



Ainsi que nous l'avons annoncé dans notre Avant- 
Propos, nous avons reproduit le texte de l'édition 
établie par Ginguené, en l'an III. Une lecture attentive 
nous a permis de corriger quelques fautes graves, d'uni- 
fier la graphie et d'améliorer la ponctuation trop souvent 
défectueuse de cette version originale. Nous n'avons 
fait en cela que nous conformer à la méthode des deux 
derniers éditeurs, Auguis et M. de Lescure, bien que 
nous n'ayons pas cru devoir modifier totalement, 
comme l'un, la dite ponctuation, ni, comme l'autre, 
le caractère orthographique de l'ouvrage. On trouvera 
ci-après quelques variantes relevées, le plus souvent, 
dans l'édition de Lescure, laquelle, — nous voulons le 
croire, — reproduit fidèlement la leçon des manuscrits de 
l'auteur. Pour faciliter l'intelligence de ces notes, nous 
désignons de la sorte les éditions qui ont servi de base à 
notre travail : G. (éd. Ginguené); L. (éd. Auguis); 
L. (éd. Lescure). Nous ne ferons pas figurer ici les chan- 



NOTES ET VARIANTES 257 

gements de ponctuation observés dans le texte d'Auguis ; 
ils sont nombreux, uniformes, mais peu importants. En 
voici un exemple entre cent. Ginguené imprime : « Au 
moral et au physique, tout est mixte. Bien n'est un... » 
Auguis publie à son tour : « Au moral et au physique 
tout est mixte ; rien n'est un. » On sait, d'autre part, que 
Ginguené abusait des majuscules et que Lescure réta- 
blissant l'orthographe ancienne, écrit j'étois, pour J'étais, 
On admettra que nous n'avions pas à les imiter. 

Page 7, ligne 20 : Les fripons... Var. (A.) Des fripons... 

Page 27, ligne 6, pour toute ressource... Var. (L.) : 
pour seuie ressource... 

Page 36, xcix : « elle peut emporter la pluralité des suf- 
frages, » Dans les Notes qui accompagnent le texte de 
son édition, Lescure nous fournit, d'après les papiers de 
l'auteur, la variante qui suit: « La prétention la plus 
absurde et la plus injuste qui serait sifflée dans une 
assemblée d'honnêtes gens, peut devenir la matière 
d'un procès, et dès lors être déclarée légitime ; car tout 
procès peut se perdre ou se gagner : de même que, 
dans les corps, l'opinion la plus folle et la plus ridicule 
peut être admise, et l'avis le plus sage rejeté avec 
mépris. Il ne s'agit que de faire regarder l'un ou l'autre 
comme une affaire de parti, et rien n'est si facile entre 
les deux partis opposés qui divisent presque tous les 
corps. » (I, 269.) 

Page 39, ligne 12 : Le cadre l[a] déparerait... Var. (L.) : 
Le cadre les déparerait... 

20 



258 MAXIMES ET PENSÉES 

Page 49, ligne 2 : L'amour-propre d'un cœur généreux, 
el, en quelque sorte... Var. (A. et L.) : L'amour-propre 
d'un cœur généreux esf, en quelque sorte... 

Page 64, ligne 6 : Soit qu'ils aient été ministres... 
Var. (L.) : Soit qu'ils aient été premiers ministres... 

Page 64, ligne 20 : et on n'en jure pas moins... 
Var. (L.) : et ron n'en jure pas moins... 

Page 68, ligne 24 : Pour ne pas être méprisé comme 
acteur... Var. (L.) : Pour ne pas être méprisé comme un 
mauvais acteur... 

Page 71, ligne 10: ou bien oublient... Var. (A.): ou 
bien qui oublient... 

Page 77, ligne 2 : Souhaitez-vous de lui inspirer... 
Var. (A. et L.) : Souhaitez-vous lui inspirer... 

Page 79, ligne 2: On se dit... Var. (L.) : On dit... 

Page 86, ligne 10 : quejDOur ce que tu vaux... Var. (L.) : 
que ce que tu vaux... 

Page 87, ligne 18 : Vous enseigne l'anglais en quarante 
leçons... Var. (L.) : Vous enseigne l'anglais en quatre 
leçons... 

Page 97, ligne 14 : ... de l'espionnage. Souvent dans... 
Var. (L.) : de l'espionnage souvent. Dans... 

Page 97, ligne 16 : à un homme habile.., Var. (L.) : à 
un habile homme... 

Page 106, ligne 1 : Les Moralistes, ainsi que les Philo- 
sophes... Var. (L.) : Les Moralistes ainsi que les femmes 
philosophes... 



NOTES ET VARIANTES 



259 



Page 107, ligne 20 : et s'[en]noblit. Le texte des pre- 
mières éditions porte : s^anoblit. 

Page 109, ligne 19 : prend pour l'Humanité el pour la 
Société un mépris... Var. (L.) : Prend pour l'Humanité 
un profond mépris... 

Page 110, ligne 4 : Si elle marque de plus les minutes,,, 
Var. (L.) : Si elle marque de plus les secondes,,. 

Page 123, ligne 5 : Vous verriez que cela n'est pas 
trop honnête... Var. (A.) : Vous verriez que cela n'est 
pas très honnête... 

Page 146, ligne 15 : Il est clair qu'il ne peut y être 
porté... Il faut qu'il choisisse entre le rôle, etc. 

Nous avons adopté la leçon d'Auguis ; dans la 1" édi- 
tion, ainsi que dans celle de Lescure, le texte est au 
pluriel. 

Page 158, ligne 13 : Ayant donné plusieurs conseils 
utiles... Var. (L.) : et ont donné plusieurs conseils utiles... 

Page 158, ligne 16 : Hors de France... Var. (L.) : Hors 

en France... 

• 
Page 161 : De l'esclavage et de la liberté. De la 
France, etc. Le texte d'Auguis porte ce titre erroné : 
De l'esclavage et de la liberté de la France, etc. 

Page 181, ligne 18: Mais pour un homme d'esprit... 
Var. (L.) : Mais pour homme d'esprit... 



260 MAXIMES ET PENSÉES 

Page 199, ligne 16, « et je tiens ma langue vermeille. » 
Le manuscrit ajoute, selon Lescure : « et mon urine 
bien briquetée. » 

Page 222. Dialogue XLVI, Dans les éditions Auguis 
et Lescure, il y a une interversion des personnages. 
M. DE B. devient, ainsi que dans le Dialogue XLV, 
M. DE L., et Madame de L. prend le nom de Madame 
DE B. Le piquant du tableau, quand on le rapproche du 
précédent dialogue qu'il complète, en semble atténué. 
Le texte débute de la sorte : M. de L. — Ah I ma chère 
amie, etc. — Madame de B. — Comment?... 

Ad. b. 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



DES 



MAXIMES ET PENSÉES 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



DES 



MAXIMES ET PENSÉES 



ABBAYE DeThÉLÈME, 
CCCXX. 

Abel, xli. 

Abus d'autorité, cdlxxxii. 

Académie française, 

cdxxxix, cdxl, cdxli, 
Académies, ccxxviii. 
Achille, xcvii. 
Actions utiles, ccvii. 
Adam, xli. 

Affaires mêlées, cxxvi. 
Afrique, xviii, xxiv. 
Agir, cccxli. 
Aimable, ccxxxviii, ccxlvii, 

CCCLX, CCCLXIX, CDXXIII. 



Aimer, ceci, cccl. 
Aisance, cclxix. 
Alembert (d'), cdxxii. 
Allégorie, xxvi, dxxxv, 

DXXXVI. 

Amant, ccclxxiv, dlxxxii, 

CDV. 

Ambitieux, xcv. 
Ambition, lximii, lxx, clviii, 

CCXLVII. 

Ame, xviii, xxvi, cxxiv, 

cxxxii, ccxcv. 
Ame faible, clxxv. 
Ame fière, cccli. 
Ame noble, cxlvii. 



264 



MAXIMES ET PENSÉES 



Amérique, xviii, dxvi. 
Ami, Amis, xiii, cccxxx, 

DXXXVII. 

Amitié, cxxxvi, ccxxiv, 
cccv, cccxv, cccxvi, 
cccxvii, cccxxii, 
cccxxxiv, ccclxx, cdiii. 

Amitié de cour, ccii. 

Amitié des femmes, cdiii. 

Amour, clvii, clviii, cccxv, 
cccxlv, cccxlviii, ccclvi, 
ccclix, ccclx, ccclxviii, 
ccclxx, ccclxxx, cccxc, 
cccxci,cccxcii, cdu, cdiii, 
cdix, cdxi, dxxxix, dxli. 

Amour maternel, cdviii. 

Amour moral, dxl. 

Amour partagé, ccclvii. 

Amour -PROPRE, clxxiv, 
cccxxxiii, ccclvi, 
ccclviii, ccclxi, cdu. 

Amoureux, cccxlix, cdx, 

DLXXVI. 

Analogie, cdxxviii. 
Ancien régime, dxxxii. 
Anciens, cdxxiv. 
Anciens philosophes, 

cdxlviii. 
Anes, cdlxxix. 
Anglais, dv, dxvi, dxvii. 
Antichambre du Roi, dvii. 



Anxiété, cccxxxviii. 
Appétit, cxciv. 
Apprendre, cccxxxvi, dlvi. 
Arbre de la science, xxvi. 
Archimède, cdxlv. 
Argent, cxlii, clxiv. 
Aristide, cccvi, dlxxiv. 
Aristocratie, dxviii. 
Aristote, cdxxviii. 
Arlequin, cxliii. 
Armide, xlvii. 
Arnauld (Antoine) , 

cccxliii. 
Arracheur de dents, 

CCXCVII. 

Assemblée des Notables (l') 

dxcviii. 
Assemblée Nationale (l'), 

dxxvii, dxxviii. 
Assemblées, ccxxviii, 

DXXIX. 

Assertion, li. 
Athéisme, dlxxxviii. 
Aumône, dxi. 
Auteur, cdxxxiv, 

cdxxxviii, cdlxiv. 
Autorité royale, dc. 
Avare, clxv. 
Avarice, lxx. 
Axiomes, i. 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



265 



B*** (Madame de), 
CLXXXIV, DXLI. 

B*'* (M. de), xliv, dlix. 
Bacon (R.)> xlv, dxxiii. 
Banqueroute, cdxi. 
Basques (les), cdxxi. 
Bassesse, dxcv. 

BaYLE (P.), CLXVII. 

Beaux-Arts, cdlxv. 
Beaux esprits, cdxxx. 
bérécillo, xxxv. 
Bibliothèque, dxc. 
Bien (Le), xxxiv, clxxvi, 

cccxxxi. 
Bienfaiteurs , ccxcvii , 

CCXCVIII, CGC, cccxi, 

DXLIII, DLXXVII. 

Bienfaits, ccxcix, ceci, 

cccx. 
BifevRE (Marquis de), 

DXXXIII. 

Blâmer, cccxxiii. 
Boileau (Nicolas), xlii, 

CDLXX. 

Bon, dlxv. 

Bon GOUT, cdxxvii. 

Bonheur , cliii , clxx , 

cccviii, cccxxxii. 
Bonhomie, cxix. 
Bonnes actions, cxxii. 
Bons mots, ii. 
Bouffon, ccx. 



Bourgeois, ccxvii. 
Bourgeoise de Paris, di. 
Bouvard (Docteur), dliv. 
BoYLE (Robert), xlv. 
Breteuil (Baron de), 

CLXXXV , CLXXXVI , 

clxxxvii. 
Brigands, dlix. 
Bucéphale, xxxv. 
burrhus, cclx. 



c*** (m. de.), cxliii. 
Calamités, lxvii. 
Calcul, clix, cciv. 
Calomnie, cccii. 
Calvin, dxxv. 
Camaraderie, ccxlii. 
Capitaine de vaisseau, 

cdlxxviii. 
Caractère, xxx, lix, lxvi, 

cvii, cxxxvii, clvii, 

cclxxxv, cdlv. 
Caractère français, 

CDLXXV. 

Carcan, c. 
Cardinal, xxii, dxiii. 
Carrosse, xv, cdlii. 
Cartes, cxlv. 
Céladon, cccxliv. 
Célébrité, xxxiii, cxxxi, 

CXXXV, CCLIII, CCCXXXIIl. 



266 



MAXIMES ET PENSÉES 



célibat, ccclxxxix, 

cccxciii. 
Cercles, clxxxiii, cclvii. 
Cerveau des femmes (le), 

CDVII. 

César (Jules), xlv. 

Chagrins, cccix, cccxxvi. 

Chamfort (Confession de), 
CCCXXIII, cccxxiv, 
CCCXXV, CCCXXVI, 
CCCXXVIII à cccxxxvi. 

Chapelain (Jean), xlii, 

CDLXX. 

Charlatan, dxcii, xciii, cix. 
Chat, dlxxxvi. 

ChÉRIN (B.), XV, CDLXXX. 

Chirurgien, cxxviii. 
Choses, lu, cxxvi, ccxlviii, 
cclviii, cclxii, cccxxviii. 

CiCÉRON, XXIII. 

Citoyen de Virginie, dxv. 

Civilisation, vi. 

Cœur, lxxxiv, cccxxx, 

ccclxxvi, cdu 
Cœur de femmes, cdvii. 
Cœur généreux, cxlvii. 
colbert (j.-b.), cdlxx. 
Colomb(Christophe), dxxv. 
Comédie de caractère, 

cdlxviii. 
Commandemens de Dieu, 

cccxx. 



Commerce des femmes, 

CCCLXXI. 

Condamnés a mort, dci. 
Condition des hommes, 

XCVIII. 

Conduite, ccxi. 
Connaître une femme, 

CCCLXV. 

Conquérans, dlvii. 
Conscience, xi, lxxxii, 

CXCIII. 

Considération, xxxiii, 
cxxxi, ccxx, ccxxvii, 
ccxxxiii. 

Convention, cxxx. 

Conventions sociales, 

CCXII. 

Conversations, clxxxiii, 

CCLXV. 

Conviction, cli. 

Corneille (Pierre), cdlxx. 

Corps (Les). Voyez : Aca- 
démies, Parlemens, etc., 
ccxxviii, dxxix. 

Corps humain, xlviii, xci. 

Cour, cxcix, ccii, ccxliv. 

C0URTISAn[s], cxxviii, CCXX, 

ccxxvi, ccxli, cclii, 
cdxxii, dxxxi, dxcvi. 

Coutume, xxi, ccxlix. 

Crainte de Dieu, cxvi. 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



267 



Crimes, xli, cccxii. 
Croyance en Dieu, dlxx. 
Curé de campagne (mot 
d'un), dxciv. 



D 



*** (Madame de), 
dxlii. 



D***, L***, (M.), DLxxxvii. 
d*** (m.),dlxxx,dlxxxvii. 
Dante, xciii, cdlxxxv. 
Dard, cxxxii. 
Défaut de pudeur, 

CCCLXXXIV. 

défauts, cxvii. 
Défiance, cxvi. 
Dégénération, ccclxxxi. 
Délicatesse, cclxxiii. 
Dépôt, lxxxiii. 
Désillusion, cccxxxix. 
Désœuvrement, cxliv. 
Despotes, Despotisme, 

CDLXXIII, CDXCII, DVI, 
DXVIII. 

Dettes, clxi. 
Dextérité, clvi. 
Diamans, lxxxviii. 
Diderot (Denis), dlii. 
Dîners, cxciv. 
diogène, cxxiii, cclxxvii. 
Divination, deviner, 

CDXLIX. 

Divorce, cccxcix. 



DoMITIEN, DVI. 

dorilas, xxxiv, ccxviii. 

Dot, clxii. 

DucHÈNE (André), cdlxx. 

Ducs, xlii. 

Du Ryer (Isaac), cdlxx. 

r 

econome, clxv. 
Économistes, cdlviii. 
Écrivain, cdxvii, cdxviii. 
Écrivain (Repos de l'), 

cdxxxvii. 
Éducation, iv, ccxxxiv, 

cccxxi. 
Égoïsme, cxlvii. 
Elévation, cxix, 

cclxxxviii. 
Éloges, lxxxv. 
Éloquence, cdxliv. 
Empire des femmes, ccclii. 
Enfance, Enfant, iv,ccciv. 
Enfans des femmes, 

ccclxxxv. 
Enfer (l'), cdxcvii. 
Engouement, cccxlvi, 

CCCLV. 

Ennemi, cm. 
Entêtement, clvii. 
Épargne, cdlxxvi. 
Épidermes, ccclix. 
Érudits, Érudition, 
cdxxxv, dlxxiii. 



268 



MAXIMES ET PENSÉES 



Esclave, Esclavage, 

cclxxxix, dxxijcdlxxxv. 
Espagnols, dxvi. 
Espérance, xciii. 
Espion[s] de police, X, 

CCXLVIII, DLXI. 

Esprit, xx, xxvii, lxxxii, 
lxxxiv, lxxxix, cxxxix, 
cli, cxc, ccviii, ccxi, 
ccxxi, ccxlvii, cdxx. 

Esprit (Mot d'), dlxxviii. 

Esprit d'autrui, cccxiv. 

Esprit humain (L'), xlv. 

EsTiENNE (Charles), cdlxx. 

EsTiENNE (Henri et 
Robert), cdlxx. 

Estime, cxxxi. 

Estime publique, xxv. 

État sauvage, cdlxxi. 

État social, cdlxxi. 

Étiquettes, ccxlix, 
cdxcviii. 

Étranger, ccxxxv, div. 

Être, cxxxviii. 

Étudier, cccxxiv. 

Europe, xviii. 

Européens, ccclxxi. 

Existence de Dieu, xxxiv. 
(Voir : Providence el 
Puissance spirituelle.) 

Expérience, ccxxxix, 

CCCXXXVII. 



faiblessse, xcvii. 
Faiblesse de carac- 
tère, CCLXX. 

Fantaisies, ccclix. 

Fat, Fatuité, ccli. 

Fausse modestie, clxxiii. 

Faveur des femmes, ccclxii. 

Favoris, ccvi. 

Femmes, xix, ccxxiii, 
cclxvi, cclxxix, ccxciii, 
cccxxx, cccl, cccliii, 
cccliv, ccclv, ccclvii, 
ccclx, ccclxi, ccclxvi, 
ccclxviii, ccclxix, 
ccclxxxi, ccclxxxii, 
ccclxxxiii, ccclxxxvi, 
ccclxxxvii, ccclxxxviii, 
cccxcv, cdxvi, di, 
dxxxviii, dxlvii. 



Femme d'esprit, ccclxxiii. 
Femme laide, xlii, cdiv, 

DLXXIX. 

Fierté, cclxix. 

Fierté de l'éléphant, dix. 

Filles, ccx, ccclxvi, 

ccclxvii, ccclxxxviii. 
Filles d'Opéra, ccclxxv. 
Filouterie, clvi. 
Flatteurs, dviii. 
Fléaux physiques, lxvii. 



TABLE ALPHABETIQUE 



269 



Folie, lvii, lxxxi, cxlix, 

ccxx. 
fontenelle, cccxciii. 
foralns, dlx. 
Force, cccxii. 
Forêt de Bondy, cclxxv. 
Fortune (La), cxxv, cxlii, 

CLXII , ccxxi , CCXXXIII , 

cccxxix, CCCXXXII, 

DXLVIII. 

Fortune (Faire), xlix, cvi. 
FouRQ... (Madame de), dl. 

Fous, CXLIX. 

Français (Le), cdlxxv, 

CDXCVIII, dxvii. 
Français (Mauvais),cclviii. 
France , lxxxix , cdxciii , 

cdxciv, cdxcviii, d, du. 
Frères, cxlviii. 
Fripons, Friponneries, 

XjXII, CXCVIII. 

Frivolité, ccix. 

gaîté, xxxi. 
Galanterie, ccclxiv, 
ccclxxix, cdxv. 
Gallois (Abbé), cdlxx. 
Gama (Vasco de), dxxv. 
Généalogie, ccxxiv. 
Généreux, clx. 
Générosité, clx, cccxviii. 
Genre humain, cccvii. 



Gens de la Cour, cxcix, 

ccxix. 
Gens de lettres, cdxxvii, 

CDXXXI, cdxlvii, cdl, 

CDLVII, CDLIX, CDLXI, 
CDLXII. 

Gens du monde, cxcii, cxcix. 
Gens faibles, cxxxiii. 
Gens malhonnêtes, dlxxii. 
Gentilhomme, cdlxxviii, 

CDLXXIX. 

Gentilhommerie, ccxxxii. 
Gloire, xxxii, lxx, lxxxv, 
c, en, cxx, cxxxi, clxvii, 

CDLXI. 

gouts, ccclv. 
Gouvernement, lxvii. 
Gouvernement despotique, 

DXCIX. 

Gouverner, dxxii. 
Gracchus (Tiberius), 

cdlxxxiii. 
Grandeur, ccxxii. 
Grandeur d'ame, dxlviii. 
Grands, lxi, ccvi, cclxvii. 
Grands Seigneurs, ccxvi, 

CDXXX. 

Gresset (J.-B.), cdxli. 
GuÉMÉNÉE (Prince de), cxci. 
Guerre des Femmes, 

CCCLXVI. 

Guibert (M. de), cdxcix. 



270 



MAXIMES ET PENSÉES 



habileté, clvi. 
Haine, cxxxvi. 
Harangue, xliii. 
Hasard, lxii. 
Helvétius (C.-A.), XIV, 
Heraclite, ccxxix. 
Héritiers, clxi, dlxxxiii, 
Heureux , cxxiv , clii , 

CCLXXI. 

Heusippe, cdxlviii. 

Histoire , xxx, cdlxxiv , 
cdlxxxii, cdlxxxvii. 

Hollandais, clxi. 

Homme (L') ou Hommes (Les) 
vii, xviii, xix, xxxiv, 
XLVi, lu, lv, lvi, lxiii, 

LXIV, LXV, LXIX, LXXI, 
LXXV, LXXXVI, XCIV, 
XCVIII, CVII, CVIII, CXVIII, 
CXIX, CXXVI, CXXVIII, CCVI, 
CCIX , CCXVIII , CCXXIX , 
CCXXX, CCXXXVIII, CCXLV, 
CCLXII , CCLXIX , CCLXXI , 
CCLXXIII, CCLXXV, CCLXXVI, 

cclxxix, cclxxxvii, 
cclxxxviii, ccxci, cccix, 
cccxxviii, cccxlii, ccclv, 
ccclvii, cdxvi. 

Homme droit, cclxxviii. 

Homme de génie, i. 

Homme de goût, cdxxxiv. 

Homme de qualité, ccxxiv. 



Homme de lettres, 
cdxxxii, cdxxxvi, dlii. 

Homme d'esprit , xxxvii , 
xcvi, cclxvi, cclxxvii, 
cdxlvi, dxxxvii, dlxxviii. 

Homme (grand), cdxxix. 

Homme (honnête), xii, xx, 
xxv, xxxvii, xcvi, cii, 
civ, cxli, cliv, cccxxxix. 

Hommes du monde, cxxvii, 
cclxxxiii. 

Homme du Peuple, xi. 

Homme riche, xciv. 

Homme sage, cxxvii, clxviii. 

Homme sans principes, 
cxxix. 

Homme vertueux, cii. 

Honnêtes gens, xlix. 

Honneur, lxix, c, cxxxi. 

Hôpitaux, lxxvii. 

Hostie, cccx. 

hottentots, ccxlix. 

Humanité, ccclxxxv, 
cdlxxii, cdlxxiii. 

Hydropique, cxxi. 

Hymen, cccxcii. 

idées, v, cxlv. 
Idée morale, clxxxiv, 
cccxcvii. 
Idées du public, cclxxx. 
Ignorants, dlxxii. 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



271 



Illusions, xlvii, lxxvi, 
CLIII, ccxcvi , cccxxxv , 
cccxxxix. 

Imagination, ccclxxxiii, 

DXLIV. 

Immortalité de l'ame, xxiv. 
Importance, lx. 
Indécence, ccclxxxiv, 

cccxcvi. 
Indécision, cccxxxviii. 
Indépendant, xciii, cclxxxi. 
Indifférent, dlxxxvii. 
Individualisme, lv. 
Indulgence, cxliii. 
Infidélité, dxli. 
Injures du tems, cxv. 
Injustice des hommes, cxv. 
Insensibilité, ccix, ccxv, 

CCLXXIX. 

Institutions sociales, dxiv. 
Intendans, dxcviii. 
Intérêt, xcix, clxix. 
Intérêts des princes, 

cdlxxxvi. 
Invalides (Les), cdxcix. 
Italie, dxci. 
Italiens, dlxiv. 

IXION, XCV. 

jansénisme, cccxliii. 
Jeune homme, ccxiii. 
Jeunes femmes, ccclxiii. 



Jeux, cxlv. 

Joies, cccix. 

Jolie femme (Mot d'une), 

DLXXXII. 

Jouir, cccxix. 

Journées, lxxx. 

Juge, cxxviii. 

Jugement des poètes, cdxix. 

Juger, cxl. 

Juste, cm, clx. 

Justice, ccxcii. 

L*** (Madame de), 
CCXCIII. 

L*** (M. de), dxli, dxlii, 

dlxvii, 
La B. [orde] (M.), cccxxvii. 
La Bruyère (J. de), xiv. 
La Fontaine (Jean de), 

CDLXVII, CDLXX. 

La Motte (H. de), cdlxvii. 
La Trémoille (M. de), dlv. 
Langues, cclix. 
Langue française, dlxix. 
La Rochefoucauld (F. de), 

XIV. ^ 

Lectures, cxlvi. 
Légaliser, cxxxiv. 
Légitimer, cxxxiv. 
Lettres, cccxxxv, 

CDXXIX. 

Lézards, ccxxvi. 



272 



MAXIMES ET PENSEES 



Liaisons, ccxxiii, ccxxxvii, 

ccxlii, ccclxxii. 
Liberté, dxxi. 
Livres, m, clxxvii, cdxxvi, 

cdlii, dxc. 
Livres de Morale, xv. 
Livres de Sermons, xv. 
Locke (Jean), xlv, clxvii. 
Longuerue (Abbé de), 

CDLXX. 

Louis XIV, cdlxx. 
Louis XV, cxci. 
Louis XVI (Mot de), 

DLXXXI. 

Lucien (de Samosate), xiv. 
Lucrèce, cdxxxix. 
Luther, dxxv. 



M 



DLII. 



*** (M.), CXCVII, 
CDXLIX, DLXVIII. 

M*** (M. de), cccxxxiv. 
Macao, ccxxxv. 
Magistrats, clxxxii 

CCXLV. 

Maîtresse, ccclxxviii. 
Mal (Le), xxxiv. 
Malades, lxxvii. 
Malheureux, clii, 

ccclxxxvi. 
Malheurs, clxix, 

cccxxxvii. 

MaNDEVILLE (B. de), XIV. 



Manon Lescaut, ccxciii. 
Mari, cccxcv, cccxcviii, dl, 

dlxxx, dlxxxi, dlxxxii. 
Mariage, ccclxviii, 

ccclxxxix, cccxc, 

cccxci, cccxciii, cccxciv, 

cccxcv, CCCXCVI, cdxii, 

cdxv, dxlix. 
Mariage inconvenant, 

cccxcvii. 
Mauvaise compagnie, 

clxxviii. 
Mauvaises mœurs, ccxciv. 
Maux de la Nature, 

LXXXVII. 

Maximes, i, cl, ccxciii. 
Maynard (François), 

CDLXX. 

Méchans, xxxvi, xcvi, 
cxxii, cxxxiii, dlxv. 

Médecine, xvii. 

Médecins, xlvi, xlviii, dliii, 
dlxxxiii. 

Mélancolie, dxciii. 

Mémoires, cdliv. 

Mendiant, xi. 

Mendicité, cclii. 

Mépris, Mépriser, xi, xxxi. 

Mercure de France, 

DLXXV. 

Mérite, cccxxxiii, cdxciii. 
Mésalliances, cdi. 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



273 



Messe du Roi, dxcvii. 

Métaphore, cdxxviii, 
cdxcviii. 

Métaphysique, Métaphysi- 
ciens, CCXCIII, CDXXI. 

Militaires, xxxv. 

MiLTON, LXII. 

Minerve, dxxxv. 
Ministres, cciii, ccxxv, 

cdlxxxix, cdxc, cdxci, dc. 
Misanthropes, cclviii, 

CDLIII. 

Misanthropie, cclxx, 

DLXVII. 

Mode, clxiii, dlvi. 
Modernes, cdxxiv. 
Modestie, cclxix, dlvi. 
Mœurs anciennes, cccvi. 
Moi, cclxxxvi, dxviii. 
Moines, dlxxxix. 
Molière (J.-B. Poquelin 

de), cdlxx. 
Monarchie, cxc. 
Monde (Le), xii, xxvii, 

xxxi, xxxiii, xliv, cuv, 

CLXXVII, ce, CCI, cciv, 

ccix, ccxiii, ccxiv, ccxvi, 
ccxxix, ccxxxvi, cclvii, 
cclxix, cclxxi, cclxxix, 
ccxciv, cccxxiii, 
cccxxxii, dxxx. 
Monde moral, l. 



Monde physique, l. 
Montaigne (Michel de), 

xiv, ccxxii. 
Montesquieu (Ch. de), 

CLXVII. 

Morale, c, cxii, cccxxi, 

cdxliv, cdlxxii. 
Morale pratique, cdxlviii. 
Moralistes, xiv, ccxciii. 
Mort, xxvi, lxxxvii, cxiii, 

DLL 

Mortalité, xviii. 

Mots, c. 

(( Moulin DE Javelle » (Le), 

LXI. 

N*** (M. de), DLXVII. 
Naquart (Madame), 

DI. 

Narcisse, ci, cclx. 
Nation, du. 

Nature, ix, xxvii, lxxi, 
lxxiv, lxxvi, lxxviii, 

XCVIII, CXIV, ccxxx, 
CCLXXXI,CCCLXXXVII, 
CDLXXX. ^ 

Nature humaine, xiv, lxvii. 
Nécessité, xciv. 
Nègres, cxx. 
Nobles, xxiii, dx. 
Noblesse, xv, cdlxxvii, 

DXII. 



21 



274 



MAXIMES ET PENSEES 



Nouveaux Amis, ccciii. 
Nouvelliste, lxxxix. 
Nymphes, clxxxiv. 

Opinion, v, xxi, xxvii, 
lviii, xcii, c, cm, 
CXLI, ccx, cccxliv. 
Opinion des femmes, cdxiii, 

CDXIV. 

Opinion publique, v, xcii, 

civ. 
Orange, dlxviii. 
Orateurs, xv, lxxxv. 
Ordre public, ccxlv. 
Orgueil, cxii. 
OSMOND (M. d'), dli. 
Ouvrage[s], cdxxxiii, 

cdxxxviii, cdlxiv. 

Pairs, xlii. 
Paix, dxlv. 
Pandémonium, lxv. 
Paons, cdl. 

Paraître, cclxiii, dxlvii. 
Pardonner, ccclxix. 
Paris , cdxcv , cdxcvi , 

CDXCVII, DI, DLX, DLXI. 

Parenthèse (Art de la), 

CCXLIII. 

Paresseux, i. 
Parlements, ccxxviii. 
Parole, ci. 
Partis violens, cccxl. 



Pascal (Blaise), cccxliii. 

Passionné, dlxii. 

Passions, xlvi, xlvii, lxx, 
lxxi, lxxii, lxxiii, lxxiv, 
cxviii, cccxxin, cccxxv, 
cdlvi. 

Passions des femmes, ccclv, 

CD. 

Patrie, div. 

Pauvres, cclxix, cclxxxi, 

DX, dxx, dxcvi. 
Pauvreté, cccxii, cccxxxv, 

DLXXXVI. 

Paysan français, dxv. 

péchés, ccvii. 

pédant, pédanterie, 

ccxxxviii, dlxxiv. 
Peintre, cclix, cdlxvi. 
Peixoto, clxxxvi. 
Pékin, ccxxxv. 
Pensée, xxix, ccxx. 
Penser, cxl, ccclxxvii. 
Perfection en amour 

CCCLXXX. 

Perrault (Ch.), cdlxx. 
Perses (Les), cclxxxix. 
Pervers, dlxvi. 
Petite fille (Mot d'une) 

DXCI. 

Petits, lxi. 

Peuple[s], cdlxxxvii, dxix, 

DXXIV. 



TABLE ALPHABETIQUE 



275 



Philosophes, xv, xliii, lui, 

LXXIII, LXXXV, LXXXVI, 
CLXVII , CCLIV , CCLVIII , 
CCLXVII, CCLXVIII, CCLXXIV, 

cclxxxii, ccxcii, ccxciii, 
cdxxii, cdxlviii, cdliii, 
cdlxix, dvh, dlxxxix. 

Philosophie, v, xvii, xxxi, 
ccxxxii, cdxxxv, cdxliv. 

Physionomistes, ccxx. 

Physique, ccxciii. 

Pièces de rapport, cxxvi. 

Pierre-le-Grand, dxxvi. 

PiNETTI, CDXLV. 

Places, cdxciii. 

Plaire (Art de), cvi, cclxi, 

ccxlvii, cdxxiii. 
Plaisanterie, xx, cxcvi, 

CCXLVI. 

Plaisirs, v, cxlii, cliii, 

CLXXI. 

Plantin (Ch.), cdlxx. 

Platon, cdxlviii. 

Plébéien, dx. 

Plutarque, cxl, dxxxix. 

Poésie, ii, cdxxv, cdxliv, 
dlxxi, dxcii. 

Poètes, xv, xvi, lxxxv, 
cdxix, cdxxxvi, cdl, 
cdliii, dlxi, dlxx, dxcii. 

POLÉMON, CDXLVIII. 

Politique, cdxliv, cdlxxii. 



Politiques (Les), xiv. 
Pope (A.), cdxvii, dlxi. 
Postérité, xxxv, lxxxv, 

CDLXII. 

Préjugés, clix, clxvii, 

CCXXXII. 

Prestige, xlvii. 
Prétentions, xlii, cxi, ccl. 
Prêtres, xxii, cxxviii, 

CDLXXXV. 

Prévoyant, clxix. 
Primer, lxiv. 

Princes, ccv, ccx, ccxxxi, 
ccxxxiv, ccxxxix, dxcvi. 
Princes étrangers, xlii. 
Principes, cxxix, ccxxv. 
Probité, cclxxiii. 
Procès, xcix. 
Procureur, cxxviii. 
Protection, cccx. 
Proverbe hollandais, 

DXLVI. 

Proverbe indien, clv. 
Proverbe italien, dlxv. 
Proverbe turc, dlxiv. 
Providence «(La) , xxxiv , 

lxii, dlxv. 
Prudence, xxxviii, cxxvii, 

CLXVIII, CCXCII, cccxxi. 

Public, xc, xci, xcix, cxli, 

ccxl, du, diii, dlviii. 
Puissance spirituelle, dcii. 



21* 



276 



MAXIMES ET PENSÉES 



Pureté, clxviii. 

QUALITÉS, CCLVI, 
CCCXXXVII. 
QUINAULT (Ph.), CDLXX. 

RACINE (Jean), cdlxx. 
Raconter, lxxxix. 
Raillerie, cxcvi. 
Raison, xix, xxxix, xlvi, 
LXIII, lxxi, lxxiv, lxxxii, 

CXVIII, CLIX, CLXXIX, 

clxxix, cclxxiii, cclxxvi. 
Récompense, cxlvi. 
Reconnaissance, dlxxxiv. 
Recueils de vers, ii. 
Redites, ccclxxvi. 
Religion, xxii. 
Remède, dliii. 
Renommée, cxxxi. 
Réorganisation sociale, 

dxxx. 
Repas, cxcv. 
Réputations de théâtre , 

CDXLII. 

Réputations littéraires , 

CDXLII. 

Ressemblances, clxvi. 
Retraite, cclxxxiv. 
Réussir, cvi. 
Révolutions, dxxv. 
Rhétorique d'aristote, 
cdxxviii. 



Rhume négligé, cclxiv. 
Riche, cclxxxi, dx. 
Richesses, cxxi, cccxxxii. 
Rire (Le), lxxx. 
robinson, cxliv. 
Rois, ccclxiii, cdlxxxv. 
Romanesques, lxxviii, cvii. 
Romans, cccxci. 
Rosiers, dxliv. 
Rousseau (J.-J.), cxl, 

cclxxxiv, cdxvii. 
Routines, cl. 
Ruse, clvi. 

Sages, cxlix, cclxxxiii, 
CCCLXIV. 

Sagesse, cxvi, cxlix. 
Saint-Augustin, dlxv. 
Saint-Domingue, xxxv. 
Sainte-Thérèse (Mot de), 

CDXCVII. 

Salons, clxxxiii, cclvii. 
Samson, géographe, cdlxx. 
Santé, cxx, cccxxxii. 
Sauvages, xxiv. 
Savoir, cdxlix. 
Savoir-vivre, cclxxiv. 
Scaliger (J.-C), cdxxi. 
Scandales, ccclxxiv. 
Scaurus, cdlxxxiv. 
SciPiON Nasica, cdlxxxiii, 

CDLXXXIV. 



TABLE ALPHABÉTIQUE 



277 



Secret, lxxxiii. 
Secrétaire du roi, 

cdxlviii. 
Sejan, ci, cdlxxxi. 
Sénèque le philosophe, 

xliii, cclx, 
Sensibilité, clxxii. 
Sensibles, clv. 
Sentimens, xc, clix, ccxci, 

cccxlvii. 
Sentir, ccclxxvii. 

ShAFTERSBURY (AnT.). XIV. 

Sicile, dlix. 

Siècle de Louis XIV, 

clxxviii, cdxcii. 
Siècles, xcii. 

SiGISBEE, CD. 

Sociabilité, cclxxvi. 

Société (La), vu, viii, xxvii, 
xxviii, lxvii, lxxxvii, 
xcviii, cxxviii, clix, 
clxxix, clxxx, clxxxi, 
clxxxiii, cxciv , cxcviii , 
ccxiv, ccxxx, ccxxxv, 
ccxxxvi, ccxlv , cclv , 
cclvi , cclvii , cclxxv , 
cccvii, cccxxii, cccxxiii, 
cccliv, dx, dxxiii. 

Société civile, ccxc. 

Société humaine, dxxiii. 

socratb, cdxlviii. 



Solitaire, cclxxii, ccxc. 
Solitude, cclxxi. 
Songes, dxxxvi. 
Sophiste, cdxlv. 
Sots, xxxvi, xxxvii, xl, 

liv , lviii , clxxxvi , 

clxxxviii , clxxxix , 

CXCVII, dlxxii. 
Sottise, xix, xl, lvii, lviii, 

lix, lxxxi, cxxx, cxxxix, 

clxvii, cxc, ccxvi, 

ccxxxii, div. 
Sous-entendus, cccv, 

ccclxxxii. 
Sourd, xxviii. 
Spartiates, cclxxxix. 
Spécifiques, xvii. 
Sperone-Speroni, cdlxiii. 
Stoïcisme, stoïciens, 

cccxiii, cccxliii. 
Succès, cdli. 

Succès de théâtre, cdxliii. 
Succès littéraire, 

CDxxxviii, cdxliii. 
Suicide, cdlxxxv. 
Supériorité, cxi. 
Swift (J.), xiv, cdxvii. 
Sylla, cdlxxxiii. 
« Système de la Nature » 

(Le), dlxxxviii. 
Système social, xxvii. 



278 



MAXIMES ET PENSÉES 



TACITE, CCXCIII,CDLXXXII, 
cdlxxxiv. 
Tact, cdxxvii. 
Talens, cxxxvii, ccliii, 
cccxxxiii, cdxvii, cdxx. 

TaLLEMANT (P.)) CDLXX. 

Tantale, lxx. 
Tartares, cclxviii. 
Tartufe, cdlxviii, cdxcii. 
Tempérance, ccxcii. 
Tems, clxxi. 
Terray (abbé) , cccvi , 

DLXXIV. 

Terres australes, xviii. 
Testament, lxxv. 
Théâtre, xvi, cdlx. 
Théâtre tragique, lxxix. 
Théologie persane, xxxiv. 
Théologiens, dxxxiv. 
Théophraste, cdxlviii. 
Tibère, cdlxxxi, cdlxxxii. 

TlGELIN, ci. 

Tite-Live, cdlxxxiv. 
Titus, ci, cdlxxxi, dvi. 
Tocsin, d. 
Torts, ccxlvii. 
Toscane (Duc de), cdlxix. 
Travail, cdlxxiii. 
Travail (Goût du), cxx, 

cdlxxiii, dxxx. 
Travaux, cxliv. 
Travers, lvi, ccxlvii. 



Trésor royal (Le), 

CDLXXVI. 

Tristan l'Hermite, cdlxx. 
Turquie, cdlxxxviii. 
Tyrannie, cccx. 
Tyrans, cdlxxiv. 



u 

V 



SAGE, CCXLIX, 



ALEUR DES HOMMES 



lxxxviii. 
Valois (Adrien de), cdlxx. 
Vanité, cv, cxii, cxxxii, 
clix, ccix, ccclviii, cdu, 

CDLXI. 

Vanité littéraire, 

CCCXXXIII, CDLVII. 
VÉRITÉ, XXVII, CLIII, CLIX, 
CCCXLII. 

Vers, cdxix, cdxxv, dlxxi, 

DXCII. 

Vertus, lxix, xc, cviii, 

CXXXVII, CXXXIX, CLXXVI, 

ccliii, cclxxiii, cccxlii, 
cdxxxiii, dlxxxvi. 

Vertu (Acte de), cxlvii. 

Vertu (Amour de la), cxx. 

ViCCLEFF, DXXV. 

Vices, ex, cxvii, cxxxviii, 

CXXXIX, CLXXVI, ccxv. 



TABLE ALPHABETIQUE 



279 



Vie, XXI, lxxxvii, cxxv, 

CLXXII, DLXVIII. 
Vie CONTEMPLATIVE, CCCXLI. 

Vieillards, cccxcvii, 

DLXXXV. 

Vieillesse, cxxviii, dlxxvi. 

ViETE, CDXIX. 

Virgile, ccc. 

Vivre, cxiii, cclxxvi. 

Voleurs, dlix, dlx. 



Voltaire, cdxvii, dxxvi. 
Vouloir être, cxxxviii. 
Voyage, dxci. 
Voyageurs, xxiv, cdxxxi. 
Vrai (Le), xxvii. 

Xénocrate, cdxlviii. 
Xentippe (Voir 
Heusippe), cdxlviii. 



TABLE 



AVANT-PROPOS V 

NOTES SUR N. CHAMFORT, PAR P.-L. RŒDERER. . . , XIII 

AVERTISSEMENT DU PREMIER ÉDITEUR XXXIII 

QUESTION ET RÉPONSES XXXIX 



MAXIMES ET PENSÉES 

I. MAXIMES GÉNÉRALES 1 

H. SUITE DES MAXIMES GÉNÉRALES 31 

III. DE LA SOCIÉTÉ, DES GRANDS, DES RICHES, ETC. . . 57 

IV. DU GOUT POUR LA RETRAITE ET DELA DIGNITÉ, ETC. 91 

V. PENSÉES MORALES 103 

VI. DES FEMMES, DE l' AMOUR, DU MARIAGE, ETC. . . 121 



282 TABLE 

VII. DES SAVANS ET DES GENS DE LETTRES 141 

VIII. DE l'esclavage ET DE LA LIBERTÉ, ETC 161 

SUPPLÉMENT AUX « MAXIMES ET PENSÉES » 185 

PETITS DIALOGUES PHILOSOPHIQUES 205 

QUESTION 231 

qu'est-ce que la PHILOSOPHIE ? 237 

NOTES ET VARIANTES 249 

TABLE ALPHABÉTIQUE DES « MAXIMES ET PENSÉES » . . 261 

TABLE DES MATIERES 281 



:: ACHEVÉ d'imprimer :: 

PAR GEORGES SUPOT, IMPRIMEUR A ALENÇON 
LE XXVIII JANVIER MCMXXIII 



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Jha.'nfort, Sebastien Roch 
-axL-îies et Pensées 



19*c3 



PlEASE DO NOT REMOVE 
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